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1781, 05, n. 18-21 (5, 12, 19, 26 mai)
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Texte
MERCURE
DE FRANCE
DÉDIÉ AU ROI,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES ,
CONTENANT
Le Journal Politique des principaux événemens de
toutes les Cours; les Pièces fugitives nouvelles en
vers & en profe ; l'Annonce & l'Analyse des
Ouvrages nouveaux ; les Inventions & Décou
vertes dans les Sciences &les Arts; les Spectacles ;
les Caufes célèbres; les Académies de Paris & des
Provinces; la Notice des Édits, Arrêts ; les Avis
particuliers, &c. &c.
SAMEDI MAI 1781.
DU
5
BIBL
CHATEAL
PALAIS
ROYAL
PARIS ,
Chez PANCKOUCKE , Hôtel de Thou
rue des Poitevins..
Avec Approbation & Brevet du Rot.
ASTOR
LIBRARY
TABLE
PIÈCES
Du mois d'Avril 1781 .
3
IECES FUGITIVES.
La Vengeance , Conte ,
L'Avare & le Prodigue , 49
Apparition de la Bienheureufe
Cécile Chéret ,
A mon Ami,
160
Mendicité en France , 117
Suite des Nouvelles Hiftoriques
, par M. d'Arnaud, 122
Physique du Monde,
Dictionnaire Hiftorique de la
Ville de Paris & defes Environs
, & c.
SPECTACLES.
5.3
50
SI
Lettre à MM. les Rédacteurs
du Mercure ,
176
Vers à Mile de Saint - Lég . 97 Concert Spirituel , 32 , 127,
Profpérité de l'amiral Colomb
,
184
1co Académie Roy . de Mufiq. 34.
Epitre à M. *** , Commiſ
faire des Guerres,
La Soirée Espagnole ,
82 , 131
145 Comédie Françoiſe, 34 , 82 ,
147
133
Enigmes & Logogryphes , 13 , Comédie Italienne , 36 , 88 ,
61, 102 159
NOUVELLES LITTER . SCIENCES ET ARTS .
Cuvres de M. de Saint-Marc , Réponſe de M. Allemand 'd la
15 Lettre de M. Rigaud , 38
25 Variétés , 46 , 137 , 187
ACADÉMIES .
Annales Poétiques ,
Efai fur les Réformes à faire
dans notre Legiſlation Cri- Séance publique de l'Academie
89 63 de Bordeaux ,
Addition à l'article de l'Académie
de Bordeaux, ·189
minelle ,
Héroïde, ou Lettre
d'Adélaïde
de Luffan au Comte de Comminge.
75 Gravurés ,
Théorie de l'intérêt de l'Ar- Mufique
gent ,
47 , 190
95 , 143
104 Annonces Littéraires , 48 , 96 ,
144, 190 .
Les Moyens de détruire la
De l'Imprimerie de MICHEL LAMBERT,
rue de la Harpe , près Saint -Côme.
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI MAI 1781 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VERS
Mis au bas du Portrait de M. NECKER.
L'ÉCLAT ' ÉCLAT de fes fuccès à fait taire l'Envie :
Lours préfide à ſes travaux ; "
Son ame égale fon génie ;
Le Chantre de Colbert ſurpaſſe ſon Héros.
( Par M. Rigottier , Contrôleur de
Vingtièmes à Lyon. )
7546
A ij
MERCURE
DIALOGUE
Entre PHOCION & DEMOSTHÈNE.
( La Scène eft au hameau de Mélite , dans la
maifon de Phocion. )
QUEL
PHOCION....
UEL fujet , dans Mélite , a conduit Démosthène ?
DÉMOST HÈNE.
O Phocion , fais-tu le délire d'Athène ?
Connois- tu les dangers dont je frémis pour toi ?
On s'affemble en tumulte , on confpire , on t'outrage.
Çe Peuple eft infenfé ,
PHOCION.
Si ce Peuple étoit fage ,
Démosthène, en effet , trembleroit-il pour moi ?
Orateur emporté , ta feule véhémence
De ce Peuple fuperbe a cauſé la démence.
Corrompus au dedans , menacés au dehors ,
Nos vils Athéniens rampoient dans la pouffière ;
Tu vins les éblouir de leur gloire première.
Ils étoient les plus vains ; tu les crus les plus forts,
Du fein de leur molleffe & de leur léthargie ,
A ta voix foudroyante ils fortent un inſtant ;
Mais tu ne peux fixer leur efprit inconſtant ५
Surpris & fatigué de fa fauffe énergie,
DE
FRANCE.
Ce peuple eft , grâce à toi , furie par accès ;
Et nous fommes perdus pour prix de tesCuccès,
L
DÉMOSTHENE.
Je te reconnois bien à ce zèle farouche ,
Phocion ; mais ici ton falut feul me touche.
De nos prospérités fi j'enflai trop le cours ,
Si je careffai trop la hauteur populaire ,
Je ne m'offenfai point que de ta hache auftère
Le tranchant inflexible attaquât mes diſcours ;
Je fus vaincu fans honte , & vainqueur fans colère.
Inftruit de tes périls , je vole à ton ſecours .
D'un parti violent la foudaine tempête ,
·Dès demain , dès ce foir , va fondre fur ta tête.
Il te refte un inftant , c'eft le feul déformais ;
Cache-toi.
PHOCION.
La vertu ne ſe cache jamais.
Phocion prendroit- il contre une ville ingrate
Ce timide parti que ne prit point Socrate ?
Il vit venir l'inftant de l'éternel fommeil ,
Comme nous regardons le coucher du ſoleil.
Serois-je moins tranquille au bout de ma carrière ?
Faut-il , fi près du but , retourner en arrière ?
Ah ! fi je le payois par cette lâcheté ,
Le refte de mes jours feroit trop acheté.
DEMOSTHÈNE.
J'admire , en frémiflant , ce généreux courage.
A iij
MEA CURE
Mais que per
De la coraption l'empire eft établi ,
Et voeu des méchans fera bientôt rempli.
e vois avec horreur que tout leur eft prospère;;
Que le peuple à leur ligue ardent à fe livrer,
Eteindroit le flambeau qui voudroit l'éclairer ;
Et de ta République enfin je défefpère..
a vertu contre un pareil orage
PHOCION.
Jamais un Citoyen n'en doit déſeſpérer.
En des temps malheureux le ciel nous a fait naître,
Sans doute. A mes périls j'ai trop fu le connoître ,
Et pendant foixante ans j'ai fait ce que j'ai pu
Pour ramener au bien ce peuple corrompu.
Si le danger redouble en cette conjoncture ,
Le vrai courage auffi croît avec le danger.
Sur l'humide élément on peut bien voyager
Quand du ciel étoilé la férénité pure
Trace au Pilote heureux la route la plus sûre ,
Et qu'un vaiffeau léger coule facilement
Sur les flots qu'un vent frais agite mollement..
Mais fi l'ordre éternel qu'obſerve la Nature
A hériffé d'écueils & de rocs finueux
La mer où notre barque, errante à l'aventure ,
Doit fervir de jouet aux vents impétueux';
Faudra-t'il nous permettre un indigne murmure
Et quitter la manoeuvre en blafphêmant les Dieux ?:
Ah ! dans ces juftes Dieux ayons plus d'aſſurance..
Efpérons , s'il le faut , contre toute efpérance ;
DE FRANCE .
Et fi l'État enfin doit périr aujourd'hui ,
Ne pouvant le fauver , périffons avec lui.
DEMOSTHÈNE.
Veux-tu , feul , de tes jours faire un vain facrifice?
PHOCION.
Et pourquoi , de fi loin , prévoir une injuſtice ?
DÉMOST HÈNE.
Nous en fommes trop près , ô Phocion , cróis- moi :>
Un Sycophante affreux cabale contre toi.
Acnonide....
PHOCIO N.
Qui , lui ? lui , qui me dût fa grâce,
Lorfque d'Antipater le trop jufte courroux
L'avoit honteufement banni de parmi nous !
DEMOSTHENE.
Eui-même.
PHOCION.
Le croirai-je ?
DEMOS THÈNE.
Il veut , par ta difgrâce ,
D'un pardon que toi feul lui daiguas obtenir ,
Etouffer dans fon coeur l'importun fouvenir.
PHOCION.
Hélas ! j'ai fait de l'homme une affez longue étude ,,
Pour n'être point furpris de cette ingratitude....
Mais que peut contre moi ce fourbe ténébreux ?
A iv
MERCURE
DEMOSTHENE.
Il peut tout dans Athène ; & déjà fur la place
Il harangue un ramas de vile populace.
PHOCION.
Des hommes méprifés ! ....
DÉMOST HÈNE.
Mais ardens , mais nombreux ,
Mais vendus au fuccès de ce complot affreux.
PHOCION.
Et les honnêtes gens ?
DEMOSTHENE.
Ils feront tous de glace ,
Ils parleront à peine ; & leur vaine, amitié
Craindra peut-être encor de montrer fa pitié :
Telle eft du coeur humain la commune foibleffe ;
On nuit avec fureur ; on fert avec molleſſe.
Quand l'innocent périt par la foule accablé ,
On le pleure , on le plaint ; mais il eft immolé.
PHOCION.
Si je dois l'être enfin , que fert de m'en défendre ?
Je fais ce que d'Athène on eft en droit d'attendre ;
Mais je ne cède point à cet effroi honteux :
Mon innocence eft sûre , & le crime eft douteux.
DÉMOS THÈNE.
1
Le crime eft projeté; crains qu'il ne fe confomme ;
DE FRANCE.
Crains d'un peuple arrogant l'orgueil humilié.
Tes bienfaits & ta gloire , ils ont tout oublié :
Pour perdre l'homme auftère ils perdront le grand
homme ;
Leurs yeux fe r'ouvriront. O remords fuperflus !
Ils te rendront juftice.... & tu ne feras plus.
PHOCION.
Et tu veux que ma fuite ôte à leur injuftice
L'opprobre dont ma perte auroit pu les couvrir ?
Eft-ce là le fecours que tu venois m'offrir ?
Penfes-tu que je tremble au bord du précipice ?
Va , je vécus affez pour apprendre à mourir.
DÉMOS THÈNE.
Phocion ! Phocion ! cette vertu ftoïque
Étoit bonne autrefois dans un temps héroïque ;
Mais quand ton fiècle change , il faut favoir changer.
De ta roideur à Sparte , autrefois fi vantée ,
Sparte même aujourd'hui feroit épouvantée.
Cet efprit dans Athène eft bien plus étranger,
Tu ne peux t'abaiffer jufqu'à notre foibleffe.
Ménage-la du moins . Ta farouche radeffe.
A des efprits diffous dans les frivolités ,
A prodigué l'aigreur de fes moralités.
Vois quel en eft le fi uit ?....
PHOCIO N.
Un difcours qui s'envole
Pèfe-t'il donc fi fort à la tourbe frivole !
Et pouvois -je parler fur un ton moins choquant
Αν
10 MERCURE
A ce peuple léger , futile , inconféquent ,
Dont la corruption élégante & choifie ,
Aux vices de l'Europe a joint ceux de l'Afie ?
Que rien ne peut fixer ? Qui paffe en un feul jourr
De l'eftime au mépris , de la haine à l'amour ?
Qui fans ceſſe oubliant ſa foibleffe profonde ,
Et du fein des plaiſirs , dictant des lois au monde ,,
N'a pu faire jamais , aux yeux de l'Univers ,
Abfoudre fes fuccès , ni plaindre fes revers ?
Qui , poliment barbare, & conftamment volage ,
Des contradictions réunit l'affemblage ?
Que , le foir, au Théâtre , un Acteur attendrit ,
Et par qui , le matin , Socrate fut profcrit ?
DÉMOST. H.È NE.
Eh bien ! quand fa fureur à ce point t'eft connue
Quand tu vois à Socrate apporter la cigüe ,
Miltiade en prifon , Thémistocle banni ,
Et de fa vertu même Ariftide puni ;
2
Si ce n'est par juftice , ah ! du moins par prudence,
Marque aux Athéniens plus de condefcendance.
Eft- ce en les révoltant qu'on peut les corriger ?
PHOCION.
Pour guérir leurs travers, faut-il les partager ?
Moi!... je ménagerois ceux que je méſeſtime !
Grands Dieux ! à la vertu , s'il faut une victime ,.
Réservez-moi l'honneur d'un fi noble trépas .
DÉMOST HÈN E.
Dieux protecteurs d'Athène , ah! ne l'exaucez pas
DE FRANCE. 11
PHOCION , ( à part. )
Fenfe-t'il m'effrayer ? penſe - t'il me féduire ?
( Haut. )
Dans quels piéges , dis - moi , voudrois-tu me conduire ?
DÉMOS THÈNE.
Ton inflexible coeur ne peut donc s'amollir ?
Je venois te fauver ....
PHOCIO N.
Tu venois m'avilir.
DÉMOST HÈNE.
Tavilir , ah ! cruel , que tu fais mal connoître
Le zèle d'un rival & d'un ami peut- être !
Quel motif en ces lieux a pu guider mes pas ?:
Mais d'un pareil foupçon je ne me défends pas..
Grâce au ciel , Démosthène eft connu dans la Grèce,
Je fus vainqueur d'Efchine , & plaignis fa détreffe ;
Et loin de le traiter en rival odieux ,.
Ma main fecha les pleurs qui couloient de fes yeux-
PHOCION.
Dût le plus grand malheur être enfin mon partage,,
Tu n'auras pas fur moi ce funefte avantage .
Superbe ! mon oeil lit dans tes deffeins fecrets ; ›
De Phocion fauvé tu t'énorgueillirois .
DÉMOST HÈ NE.
Oui , je ferois flatté de cet honneur fuprême ;
Be fauver un grand homme en dépit de lui -même
Asvj
12 MERCURE
Sur- tout lorfque fa perte a dépendu de moi.
Tout le peuple tantôt , déchaîné contre toi ,
Demandoit à grands cris pour quoi donc dans Athène,
Seul , contre Phocion , fe taifoit Démosthène ?
Je pouvois dire un mot , & je t'aurois perdu.
PHOCIO N.
Que n'as-tu dit ce mot ?
DÉMOST HÈNE.
Ingrat , j'ai répondu
Que je m'animerois d'une fainte furie ,
S'il falloit déférer un traître à la patrie ;
Que je favois bien être un jufte accufateur ,
Mais que j'ignorois l'art d'un calomniateur.
PHOCIO N..
Ce généreux fervice eft vraiment impayable.
Tu m'as fait , Démosthène , une grâce incroyable;
Fen connois tout le prix , & je te fais bon grẻ
D'avoir craint que ina mort ne t'cût déshonoré.
DÉ MOS THÈNE.
Va , j'euffe été plus loin , malgré ton ironic.
Contre tes ennemis , mon intrépide voix
Auroit fait retentir le tonnerre des lois.
Tu n'as pas oublié
que de la calomnie
Démosthène jadis t'a fu venger deux fois ,
Et qu'à la vérité mon éloquence unie ,
T'a deux fois affuré le prix de tes exploits.
PHOCION.
Malheur à tout pays où fans ton éloquence
Le Citoyen perdroit fa jufte récompenfe !
DE FRANCE. 13
A ton zèle pourtant je fais ce que j'ai dû.
DÉMOST HÈNE.
Plus ardemment encor je t'aurois défendu ;
Mais il n'étoit pas temps. La populace émue ,
A moins que de ton ſang ne pouvoit s'appailer.
Si contre cet écueil tu ne veux te brifer ,
Je le répète , il faut te cacher à leur vue.
Leur fureur s'adoucit dès qu'elle eft fufpendue.
L'art de mener le peuple eft de temporifer .
De leurs premiers excès la fougue impatiente
Imite d'un torrent la menace bruyante :
On croiroit qu'en fon cours il va tout ravager ;
Mais un jour voit mourir fon courroux paffages.
PHOCIO N..
Ces vains expédiens dont je fuis incapable ,
Peuvent aider le foible ou fervir le coupable :
La peur fuit, la valeur doit combattre de front.
Tout courbé que je fuis fous le faix des années ,
Je puis déconcerter leurs fureurs acharnées ;
J'irai , je parlerai ; les lâches m'entendront.
DEMOSTHEN E.
Tu veux que rien ne manque à leur horrible joie ,
Et toi-même , en leurs mains , tu remettras leur proic.
PHOCION.
Je les ferai rougir....
DEMOSTHÈNE.
Tu les révolteras.
MERCURE .
J
PHOCION.
Mais dans Athène encor , il eft des Magiflrats.....
DEMOSTHÈNE.
Les uns , ne pouvant rien contre la force Ouverte
Pour leur autorité plus tremblans que pour toi ,«
Mettront le voeu du peuple au-deffus de la loi…
Les autres ont déjà trafiqué de ta perte .
PHOCION.
Quoi! tu veux que je croye un tel opprobre?
DÉMOST HÈNE.
Eh biend
هره
Préfente toi fans croire & fans redouter rien ; ~
Mais du moins il faudroit à leur ligue fatale ,
D'une ligué contraire oppofer le foutien.
Le peuple a d'Acnonide embraffé la cabale :
Contre un fi grand parti , quel fera donc letient
PHOCTO N..
La vérité , les lois , ma jufte confiance.
DÉMOST HÈNE.
Ils ont la force en main.
PHOCIO N.
Moi , j'ai ma confcience..
Elle fut foixante ans mon guide & mon appui.
Pourrois-je à la trahir commencer aujourd'hui??
DÉMOST HÈN E.
Adieu donc , Phocion ! fuis ta cruelle envie .
DE FRANCE. 155
Je voulois , malgré toi , te conſerver la vie ;、
Mais on ne peut doinpter tes fauvages vertus .
Puifque tu veux périr , je ne t'en parle plus.
( Par M. François de Neufchâteau , Lieutenant
Général du Préfidial de Mirecourt. )
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
LE mot de l'énigme eft le Mouffe & la
Mouffe ; celui du Logogryphe eft Poupée ,
où le trouvent Pó , Pope , pou & poupe.
ÉNIGM E..
Avec le Dieu du jour j'ai quelque reſſemblance ,
Sans en avoir la fplendeur ;
Les Arabes , dit-on , me donnèrent naiffance ;
Mais que fert ce titre au bonheur ?
De mes frères par- tout on priſe la valeur :
Moi , le moindre de tous , j'éprouve l'injuftice
Du fort -cruel dont je fuis le caprice ;
On me double , on me triple , on m'ôte hors des
rangs ;
Sans me plaindre je fers & Commis & Savans
Et la fageffe & l'avarice ;
Et , pour le prix de mon fervice ,
Impudemment l'on me foutiens
16 MERCURE
Que par rapport à moi je ſuis autant que rien.
A més frères pourtant je fais beaucoup de bien ,
Confidérablement j'augmente leur puiffance;
Mais , hélas , fans leur affiftance
Le néant eft mon existence.
Admire en moi , Lecteur , un trait plus fingulier :
Avec l'homme en ce point j'ai peu de différence ,
Je brille au dernier rang & m'éclipfe au premier.
(Par M. Dul. )
LOGOGRYPHE.
LECTEUR , me prenez-vous en deux fens différens ?
J'ai l'art dans tous les deux de jouer de grands rôles.
J'occupe maintes têtes folles ,
Et fais rendre heureux bien des gens.
L'Anglois , dont le deftin eft différent du vôtre ,
Me craignant à coup sûr dans l'un de ces deux fens ,
Pourroit bien aujourd'hui me defirer dans l'autre.
J'offre dans mes cinq pieds la base d'un État
Républicain ou Monarchique;
Le crime de plus d'un forçat ,
Avec deux notes de mufique.
Pour me connoître , cher Lecteur ,
Parlez , en faut- il davantage ?
Le François fenfible & volage,
M'a fouvent dans fa poche , & toujours dans fon coeur.
(Par M. Berton de Chambelle , de Niort
en Poitou. )
DE FRANCE. 17
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
HISTOIRE de l'Académie Royale des
Sciences. Vol . in-4° . année 1777 , avec
les Mémoires de Mathématique & de
Phyfique , pour la même année. A Paris ,
chez Moutard , Imprimeur Libraire , rue
des Mathurins.
LES Mémoires de l'Académie des Sciences
n'étant pas fufceptibles en général d'un extrait
détaillé , nous nous bornerons à indiquer
brièvement , d'après l'Hiftorien de
l'Académie , les principaux objets contenus
dans ce Volume . Nous nous étendrons un
peu plus fur les Éloges des Académiciens
morts pendant l'année 1777.
Phyfique Générale.
Recherches fur le froid de 1776 , par
MM. Bezout , Lavoifier & Vandermonde.
Ces trois Académiciens s'étoient proposé de
conftater avec préciſion le froid de 1776 ,
& d'en faire la comparaifon avec celui de
1709 ; mais ils n'ont pas pu mettre dans
cette comparaiſon toute l'exactitude defirable
, parce qu'il n'existe depuis long - tems
aucun des thermomètres qui ont fervi à déterminer
le froid de 1709. Ils ont été obligés
28 MERCURE :
que
de s'en rapporter fur ce point à un ther
momètre de M. de Réaumur , fur lequel
cet Académicien avoit écrit froid de 1709 .
D'après leurs expériences , ils concluent
le froid de 1709 a été plus grand d'un degré
environ que celui de 1776. M. Meffier eft
arrivé à un réfultat oppofé. ( Mémoires de
l'Acad. 1776. )
Obfervation d'une quantité prodigieufe de
lobules qui ont paffé devant le difque du
Soleil , le 17 Juin 1777 , par M. Mellier.
Ce phénomène a été expliqué par MM..
Vallot & Bofcowich, Correfpondans de l'Académie.
Suivant les calculs de M. Bofcowich,.
les globules devoient être de gros grêlons de
4às pouces de diamètre ; & leur diſtance
à la terre étoit au moins de neuf cens toiles.
Obfervations Magnétiques , par M. le
Monnier. Ces Obfervations fervent à déterminer
quelques points des lignes où l'incli
naifon de l'aiguille aimantée eft nulle , c'eſtà-
dire , où les forces magnétiques perpendi
culaires à la terre font en équilibre..
Obfervations fur l'inclinaifon de l'aiguille
aimantée , faites dans les mers de l'Inde &
dans l'Océan atlantique , par M. le Gentil.
Les phénomènes obfervés par M. le Gentil ,
font à peu-près tels que fi l'aiguille étant
placée d'abord dans une direction fixe , chacun
de fes points venoit à être animé par
une force parallèle à une ligne donnée dans
le plan de l'horiſon , & par une force per
pendiculaire à ce plan..
DE FRANCE. 19
Obfervations d'Hiftoire Naturelle , faites
en Italie , par M. Caflini le fils. Ces Obfervations
ont pour objets quelques points intéreffans
de Phyfique générale , de Botanique
& de Chimie.
Mémoire fur le pouvoir réfringent des Liqueurs
foit fimples , foit compofees , par
MM. Cadet & Briffon . Une lentille brûlante
ayant d'autant plus de force qu'elle réunit
plus de rayons dans un efpace donné , il eft
évident que fi on veut former des lentilles
avec des fluides contenus entre des plaques
de verre , il faudra choifir les fluides dont
le pouvoir réfringent eft le plus grand . MM,
Cadet & Briffon, d'après plufieurs expériences,
propofent de remplir l'intérieur des verres
avec de l'efprit de térébenthine , & de fubftituer
ces lentilles aux objectifs de Flintglaff..
Diverfes Obfervations de M. Fougeroux,
fur des figures trouvées dans l'intérieur du
bois. L'Auteur a remarqué en ce genre des
fingularités très curieufes , qu'il explique
d'après les principes que M. Duhamel a
donnés dans fa Phyfique des bois,
Anatomie.
7
Defcription des Nerfs de la deuxième &
troisième paire cervicale , par M. Vicq - d'Azir.
Cette Deſcription eft faite avec beaucoup
de clarté & de méthode. Après avoir fuivi ,
dans leurs ramifications les nerfs qui en.
font l'objet , l'Auteur obferve les parties.
auxquelles ils répondent , les autres nerfs .
20 MERCURE
auxquels ils fe communiquent , & par- là il
explique la fympathie obfervée entre différentes
parties du corps humain. Détails fins
& ingénieux ; explicatión de plufieurs phénomènes
dont la connoiffance eft utile à la
confervation des hommes.
+
Mémoirefur la néceffité d'ouvrir les femmes
mortes dans l'état de groffeffe , par M. Bordenave.
Il eft prouvé , par plufieurs exemples
, qu'un enfant peut furvivre à ſa mère
morte dans l'état de groffeffe. Ainfi on doit
faire l'opération céfarienne fur les femmes
qui meurent enceintes ; mais comme cette
opération eft toujours très - dangereuſe , avant
de la tenter il faut bien s'afſurer ſi la femme
eft réellement morte , pour ne pas s'expofer
au rifque de tuer la mère dans l'efpérance
incertaine de fauver l'enfant. M. Bordenave
examine cette queftion d'après des faits & des
obfervations qui peuvent devenir très utiles
à l'humanité.
Mémoire fur des Maladies du Foie , pat
M. Porral. On fait combien la connoiffance
des maladies internes eft incertaine & fujette
à l'erreur. Souvent lorfqu'on tâte le foie , il
paroît s'étendre plus bas que dans l'état naturel
on en conclut que fon volume eſt
augmenté & qu'il eft le fiége du mal ; cependant
ce déplacement du foie eft fouvent
caufé par un engorgement du poumon droit ,
& il eft l'effet de l'hugmentation du volume
de ce vifcère. D'un autre côté il arrive fouvent
aufli que , fans que le foie manifefte
DE FRANCE. 21
aucun figne d'engorgement , il foit réellement
attaqué, & qu'il caufe , par l'augmen
tation de fon volume , des maux d'eftomach
& des vomiffemens ; on les traite alors
comme s'ils dépendoient d'un vice de ce vifcère
, & on y applique des remèdes contraires
à ceux qui peuvent foulager. M.
Portal , inftruit par fa pratique & par une
longue fuite d'obfervations , examine ces
caufes d'erreur & plufieurs autres : il indique
les remèdes qui font convenables dans chaque
cas , & dont il a éprouvé lui- même
l'efficacité.
Hiftoire Naturelle des Animaux.
On trouve fous ce titre un Mémoire de
M. d'Aubenton , qui a pour objet l'Amé
lioration des Bêtes à laine. Le mêlange des
races différentes d'une même efpèce produit
, comme on fait , un mélange des deux
& une race nouvelle. M. d'Aubenton a obfervé
que dans le mêlange des races de
moutons , la race qu'on voudroit perfectionner
par les mères , n'acquerroit de perfection
que par une longue fuite de ces
conjonctions ; qu'au contraire la marche de
l'amélioration devient très - rapide en employant
les béliers , parce que l'agneau ,
quel que foit fon fexe , tient conftamment
beaucoup plus du père que de la mère,
Minéralogie.
La Minéralogie offre un Mémoire de M.
MERCURE
+
de Laffonne , fur les grès cryftallifes. Ce
Mémoire intéreffant , eft deftine à compléter
ceux que le même Auteur a déjà donnés fur
les grès de Fontainebleau.
Chimie.
M. le Marquis de Condorcet ayant à
parler fouvent , dans l'Hiftoire de l'Académie
, de ces fluides aeriformes , qui font
aujourd'hui l'un des principaux objets de la
Chimie , commence par en donner des
définitions claires & précifes , indépen
dantes de tout fyftême. Il leur conferve le
nom générique d'air , parce que tous ces
fluides font , comme l'air ordinaire , expanfibles
, tranfparens , irréductibles en liqueur
par le refroidiffement & la condenſation ,
& c. mais ils ont d'ailleurs chacun des pro
priétés particulières & caractéristiques. On
a appelé d'abord air fixe l'air combiné
dans le corps , & enfuite l'air qui fe dégage
des corps. Quelques Phyficiens ont reſtreint
ce nom au fluide que les acides feparent des
pierres calcaires , & à celui qui le dégage
des corps par la fermentation fpiritueufe ;
d'autres ont propofé d'y fubftituer le nom
d'acide gazeux aëriforme , parce que cet
air eft réellement acide , & qu'on en obtient
en verfant un acide fur de la craie ou
en la calcinant ; mais comme on obtient
auffi le même fluide des autres fubftances
calcaires & de la fermentation fpiritueufe ,
M. le Marquis de Condorcer croit devoir
DE FRANCE, 23
T'appeler air gazeux , du mot gaz , que Van-
Helmont avoit donné à ce genre de fubftance.
M. Priestley avoit nommé air déphlogifiqué
l'air produit par la réduction
du mercare précipité per fe , fans addition ,
air qui eft d'ailleurs celui où les corps brû
lent plus facilement , & dont la préſence
même paroît néceffaire à la combuftion ;
mais comme cette dénomination
& celles
que d'autres Phyficiens ont voulu y fubftituer,
tiennent à des fyftêmes , & que d'un
côté l'air dont il s'agit eft néceſſaire à la confervation
des animaux , M. de Condorcet
préfère la dénomination d'air vital. Il ap
pelle air Spathique , le fluide aëriforme dé
gagé du fpath phoſphorique par un acide ; air
alkalin , celui que M. Prieftley a retiré
de l'alkali volatil, & c. De là M. le Marquis
de Condorcet paffe à l'analyse des Ouvrages
fuiyans :
Mémoire fur la combuftion du phofphore
de Kunckel, & fur la nature de l'acide qui
réfulte de cette combuftion , par M. Lavoifier.
Expériences fur la combinaifon de l'alun
avec les matières charbonneufes , & fur lesaltérations
qui arrivent à l'air dans lequel
onfait brûler du pyrophore , par le même.
Mémoire fur la vitriolifation des pyrithes
martiales , par le même,
Mémoire fur la diffolution du Mercure
dans l'acide vitriolique , & fur la réfolution
de cet acidé en acide fulfureux aeriforme , &
en air éminemment refpirable, par le même.
2422
MERCURYESO
lans
Mémoirefur la combuſtion des Chandelles
dans l'air atmofphorique , & dans l'air éminemment
refpirable , par le même.
Expériencesfarlarefpiration des Animaux
&fur les changemens qui arrivent à l'air en
paffantparleur poumon ,par le mêmere 299
De la combinaison de la matière du Feu
avec les fluides evaporables, & de la formation
des fluides élastiques aëriformes , par le
même. db 37 , sid !
Sur la Combuftion en général , par le
mêmegom liposi & adal
Expériences fur la Cendre qu'emploient
les Salpétriers de Paris & fur fon ufage
dans la fabrication du Salpêtre , par le
même,
>
Tous ces Mémoires de M. Lavoifier contiennent
une longue fuite de faits intéref
fans , & d'explications ingénieufes , qu'on
ne pourroit pas faire connoître par un extrait
abrégé , & qu'il faut par conféquent lire
dans l'Auteur même. La nouvelle théorie des
aits domine dans ces recherches qui ne peu
vent manquer de contribuer à fes
progres
.
Cinquième Mémoire fur le Zinc , par M. › →
de Laffonne,
L'objet de ce Memoire , eft d'examiner
l'action qu'exercent fur le Zinc l'alkali volatil
eatftique , les alkalis fixes minéraux ,
foit cauftiques , foit non cauftiques ; enfin
, le vinaigre radical. M. de Laffonne a
fait à ce fujer des expériences très nombreu
Les & très exactes.

G
C
Deux
DE FRANCE.
25
Deux Mémoiresfur une Subftance aërifor
me qui émane du corps humain , & fur la ma→
nièrede la recueillir, parM. le Comte de Milly.
M. le Comte de Milly s'apperçur qu'étant
dans le bain , il fe formoit fur les différen
tes parties de fon corps de petites bulles
d'air qui finiffoient par s'élever à la furface
de l'eau , & fe mêler à l'air de l'atmosphère.
Cet air paroît être la matière qui s'exhale
la tranfpiration inſenſible , ou du moins
la partie de cette matière qui n'eft pas inftantanément
mifcible à l'eau : il a des rapports
frappans avec l'air gazeux & avec celui de
l'expiration.
par
Obfervationfur l'Acide Phoſphorique , par
M. Sage.
Sur l'Acide Phofphorique concret , par le
même.
Sur l'Acide du Sucre , par le même.
Sur le Salpêtre de Houffage , par le même.
Aftronomie.
Nouvelles Méthodes Analytiques pour cal
culer les Eclipfes de Soleil , les Occultations
des Étoilesfixes & des Planètes par la Lune
par M. Dionis du Séjour.
Ce Mémoire eft le douzième de l'Auteur
fur la même matière. Les méthodes de M.
du Sejour ont fur les méthodes ordinaires ,
employées par les Aftronomes , l'avantage
d'être plus générales , plus directes & plus
rigoureufes. D'ailleurs , M. du Séjour réfoud
plufieurs nouveaux Problêmes intére fans
dans l'Aftronomie.
Sam. Mai 1781 . S
7
262
MERCURE
Obfervation de la Lune , faite le 17 Märs
1775 , pár M, Jeaurat.
L'Auteur compare les réfultats de cette
obfervation avec les Tables de MM. Mayer
& Clairaut , & il trouve un peu plus d'exacti
tude dans les Tables de Mayer que dans celles
de Clairaut .
Obfervations des Éclipfes des Satellites de
Jupiter , faites en 1777 , à Perinaldo , dans le
Comté de Nice , par M. Maraldi
Conjonction de Mercure avec une Étoile
des Gémeaux obfervée au College Royal ,
le 4 Juin 1776 , par M. de la Lande.
La Conjonction de Mercure avec l'Étoile
des Gémeaux , qui a eu lieu en 1764 , étoit
une des obfervations qui ont fervi de fondement
aux Tables de Mercure inférées
dans l'Aftronomie de M. de la Lande, La
même Obfervation , répétée en 1776 , prouve
l'exactitude de ces Tables.
Examen de quelques Obfervations Aftronomiques
& Météorologiques , faites à Madrid
& à Paris , & comparées entr'elles
par le même.
M. de la Lande détermine par ces Obfervations
la latitude & la longitude de Madrid.
Il trouve que la latitude eft de 40°
18' 25"; réfultat qu'on peut regarder comme
très - exact ; quant à la longitude
qui , par un milieu entre plufieurs Obfervations
, le trouve être de 23 ′ 50″ , elle n'eſt
pas déterminée avec la même précision,
Mémoirefur la Longitude de Padoue , par
le même
te
DE FRANCE. 27
M.de la Lande fixe , par la Comparaifon
d'Obfervations faites à Padoue pár M. Toaldo
, avec les fiennes & avec celles de M. Mecham
, la longitude de Padouë à 38 minutes
detemps. quuawan ! 6 , 14105 en
Obfervations de Comètes en 1771 & 17726
par M. Mellier.
La Comète de 1771 , lazomedes Comètes
connues , en fuivant l'ordre de leur découver
te , fut obfervée à Paris , depuis le 4 Avril
julqu'au 19 Juin. Celle de 1772 , la 71 me
des Comères connues, fut apperçue à Limoges
, par M. Montagne , le 6 Mars ; M.
Mellier commença à l'obferver à Paris le
26 Mars , & la perdit de vue le g -Avril 20
Obfervations d'une Aurore Boréale , d'une
forme très-extraordinaire , faite à Paris le
26 Février 1777 , par le mêmes 399 , (
-0016 Mechanique Rationnelle. an
Mémoire fur la preceffion des
par M. de la Place.
38
Equinoxes ,
M. d'Alembert & les autres Geometres
qui ont réfolu le Problême de la préceflion
des Équinoxes , ont regardé la Terre cómme
un fphéroïde folide
Monte
fon tendue
, & ont fait abftraction du fluide qui la
recouvre en partie. M. de la Place conclut
de fes calculs qu'il faut avoir égard à la par
tie fluide , & la confidérer comme folide.
Méchanique.
Mémoire fur la Réduction de l'épaiffeur
des Piles , & fur la courbure qu'il convient
Bij 20
28 MERCUREG
de donner aux voûtes , pour que l'eau puiffe
paſſer plus librement fous les Ponts , par M.
Perronet.au 935
Ce Mémoire utile eft le fruit de la longue
experience & des obfervations de l'Auteur
fur la matière qui en fait l'objet, bsDA I
Analyfe. છે 29915 75
Methode facile pour réfoudre les Problêmes
qui fe rapportent au retour des fuites ,
par M. l'Abbe Bollut.
3
En 1765 , M. l'Abbé Boffut donna à la
fuite de fes recherches fur la réfiftance de la
matière étherée , qui avoient remporté le
Prix de l'Académie en 1762 , une méthode
élégante , & d'une approximation commode
pour réfoudre le Problême de Kepler : il la
développe ici davantage , & en fait de nouvelles
applications à divers Problêmes d'Aftronomie.
* jd
Mémoirefur l'ufage du Calcul aux différences
partielles , dans la théorie des fuites ,
par M. de la Place.
L'Auteur s'eft propofé pour objet principal
de démontrer des formules en feries ,
que M. de la Grange a données fans démonftration
dans les Mémoires de l'Acadé
mie de Berlin ( an. 1769 & 1772 ) . Mais
les démonftrátions de M. de la Place ne font
que des exemples d'une méthode générale
qu'il propofe comme propre à perfection¬
ner la théorie des fuites. O FAINAL
Mémoirefur l'Intégration des Équations
DE FRANCE.
différentielles par approximation , par le
meme 25
Prix de l'année 1777. waong
LA ME

Le fujet du Prix double propofé par
l'Académie pour l'année 1777 , étoit de déterminer
la meilleure méthode de conftruire
& de fufpendre les aiguilles aimantées &
de s'allurer fi ellesfont dans le plan du Méridien
Magnétique , de manière qu'on puifle
obferver avec ces aiguilles les variations diurnes
de la déclinaifon. L'Académie a partagé le
Prix entre deux Pièces , dont l'une eft de
Mo Van- Swinden , Profeffeur de Philofophie
à Frankener en Frife , & l'autre eft, de
MrCoulomb Capitaine dans le Corps-
Royal du Génie. Ces deux Pièces font imprimées
dans les Tomes VIII & IX des
-Savans Étrangers. De plus , l'Académie a diftingué
parmi les Inftrumens qui lui ont été
envoyés pour concourir au Prix , une Bouffole
de M. Magni , Artiſte très - connu des
Phyficiens. La fufpenfion de l'aiguille a paru
singénieufe , & la Bouffole très commode
pour faire à terre des obfervations delicates.
En conféquence l'Académie a décerné à
L'Auteur une fomme de huit cent livres fur
2, celle qui formoit la totalité du Prix .
2
18
Il y a eu encore un autre Prix propofé
extraordinairement, des fonds d'une Compagnie
de Négocians, fur l'Analyse de l'Indigo.
Ce Prix a été partagé entre deux Pièces , dont
' une eft de M. Quatremère , l'autre a été
Bij
30 MERCURE

compofée en cominun par M. Hecquet d'Or
val , & par M. Ribaucourt.
La fuite au Mercure prochain.
ANNALES du Règne de Marie - Thérèſe,
Impératrice Douairière , Reine de Hongrie
& de Bohême , Archiducheffe
d'Autriche
,
&c. par M. Fromageot , Vol. in - 8°. A
Paris , chez Nyon l'aîné , Libraire , rue
du Jardinet , & Laporte , Libraire , rue
des Noyers.
Si nous avons un Prince , difoit Pline à
Trajan , c'eft afin qu'il nous préferve d'avoir
un maître. Quand le Ciel a confié à un
homme le dépôt le plus facré , les Peuples ,
il n'a point voulu charger la terre du poids
d'un Defpote ; c'eft un ami , c'est un père
qu'il a placé à la tête d'une famille nom-
Breufe , à condition qu'il la rendroit bonne ,
fage & vertueufe. Il connoiffort bien fes
devo rs ce Duc Léopold qui a eu le courage
de dire lui - même : Je me croirois
obligé de quitter ma Souveraineté fi je ne
pouvois plus faire du bien .
Ce principe généreux étoit profondément
gravé dans l'ame de l'illuftre Reine qui ne
vit plus que ddans nos coeurs. Sur le Trône ,
elle n'eut pas un remords , parce qu'elle
- fut toujours jufte . En y montant elle
fe rappela le difcours que tenoient chez les
anciens Perfes les Philofophes qui inauguroient
les Rois : Sache, ô Monarque, que ton
DE FRANCE.
autorité celfera d'être légitime le jour même
que tu cefferas de faire le bonheur de tes
fujets , & elle compta fes jours par fes vertus
& fes bienfaits. Son premier foin fut de
protéger l'Agriculture & ces précieux
Citoyens qui fe font honneur de nourrir
la Patrie , perfuadée que le foldat qui la
défend n'eft pas plus utile , elle lui laiffa
toujours le choix entre l'épée & le foc.;
>
De la pouffière des camps , elle paffa dans
le Sanctuaire de Thémis ; elle pénétra même
jufques dans l'antre de la chicane ; & pour
fe confoler de ne la pouvoir détruire
elle fixa du moins un terme aux procédures.
L'allégorie du fameux Menot fans doute lui
étoit connue : Meffieurs de la Juftice font
comme un chat à qui on auroit commis la
garde d'un fromage de peur qu'il ne foit
rongé des fouris , un feul coup de dent du
chat fera plus de tort au fromage que
vingt fouris ne pourroient en faire.
Aucun Souverain n'a porté fur l'inftruction
publique des vues plus fages , & n'a
fait tant d'établiffemens utiles que la célèbre
Héritière de la Maifon d'Autriche . La fondation
du Collége Théréfien , la Chaire d'économie
politique dont elle a chargé M. le
Marquis de Beccaria ; ce Séminaire dans lequel
ceux qui veulent devenir Maîtres d'école
dans les campagnes , font obligés d'aller
apprendre eux - mêmes ce qu'ils doivent enfeigner
aux payfans , tant fur les connoiffances
civiles & économiques , que morales
Biy
32 MERCURE
& religieufes , toutes ces inftitutions font
les garans de fon immortalité. C'eſt elle qui
fonda une École-pratique de commerce , où
les Profefleurs enfeignent à vingt- fix Élèves ,
fils de Marchands & d'Artifans , l'Écriture,
L'Arithmétique , de Detlin , le Style Mercantile
, les Langues , la Géographie & la
Morale ; elle-même enfin érigea cet Ordre ,
lefpoir & le prix des Héros , le mérite
feul a droit d'y prétendre : la religion ,
la naiffance n'en excluent perfonne. Tout
Officier qui s'eft diftingué par une action
d'éclat fe préfente ; fes égaux , les fubal
ternes même font fes juges . C'eft ainfi
que les Romains , vainqueurs des ennemis
de la République , diftribuoient fans jaloufie
à leurs rivaux , de quelque rang qu'ils
fuffent , les couronnes civiques. Dans tous
les temps , dans tous les lieux la récompenfe
la plus flatteufe , la plus propre à enflammer
& à fourrir le courage , fut l'eftime
publique: malheur au peuple qui a beſoin
des faveurs de la fortune pour devenir
grand. Il eft un canton dans l'Amérique où
lorfqu'un Sauvage a remporté une victoire
ou traité habilement une négociation , on
lui dit dans une Affemblée de la Nation :
Tu es un homme , & cet homme ne defire
plus rien.
2

N
1
Quoique nous préférions le Législateur
de Sparte au Guerrier , qu'Augufte nous
paroiffe moins admirable aux ´rives d'Actium
que lorsqu'il pardonne à Cinna , conDE
FRANCE
templons Marie - Thérèſe à la tête de fos
armees , fur ce théâtre de carnage & d'hotreur.
L'Univers fe ligue contre elle ; fa cou
ronne chancelle. Le François lui - même la
pourfuit , quoiqu'il l'adore ; elle nedorant
rien , parce que le Ciel, eft jufte , & qu'il
fera fon Allié. C'eft dans ce moment affreux ,
où elle ne favoit pas s'il lui refteroit une
Ville pour y faire fes couches , qu'armée
de fes vertus & de fa beauté , tenant entre
fes bras fon fils âgé de quelques mois , elle
adrelle aux Ordres de l'État ces touchantés
paroles Vexée par mes ennemis , abandonnée
de mes parens mêmes , je n'ai d'autre
appui que votre fidélité , votre courage &
ma conítance ; je remers en vos mains la
fille & le fils de vos Rois , qui attendent de
vous leur falut. A ces mots les Hongrois
tirent le fabre, & d'une voix unanime it's
s'écrient : Mourons pour notre Roi , Maries
Thérèfe. Son coeur s'attendrit , & elle verfe
des larmes de joie & de réconnoiffance .
1
2
L'hiftoire de fes malheurs , portée jufqu'au
fond de l'Esclavonie & fur les bords de la
Drave , enflamma les habitans de ces triftes
contrées. Bientôt il fortit de ces pays fau
vages des armées de troupes légères , fi connues
depuis fous le nom de Pandoures & de
Talpaches , dont la bravoure étonnante ,
Thabillement fingulier & l'air affreux gras
vèrent pour long- temps dans la mémoire
des ennemis de leur Reine , le fouvenir de
leurs figures & de leurs actions. La Nation
t
Bv
34. MERCURE
Angloife ne tarda pas même à s'armer en fa
faveur. Des particuliers proposèrent defaire
un don gratuit à cette Princeffe. La
Ducheffe de Marlborough , veuve de celui
qui avoit combattu pour Charles VI, affeinbla
les principales Dames de Londres ; elles
s'engagerent à fournir cent mille livres fterl.
& la Ducheffe en dépofa quarante mille. La
Reine de Hongrie eut la grandeur d'ame de
ne pas recevoir cet argent qu'on avoit la
générosité de lui offrir ; elle ne voulut que
celui qu'elle attendoit de la Nation affemblée
en Parlement. » Pouvons - nous être
furpris de Tenthoufiafine qui anima les
troupes de cette femme forte ? C'est elle
peut-être qui prépara cette fameufe journée
de Dettingue , où le jeune Boufflers ,
à l'âge de dix ans , eut une jambe caffée , le
la fit couper & mourut fans fe plaindre. Ce
combat d'Exiles ,, où le jeune Brienne , le
Bras fracale , montoit encore à l'affaut , en
difant : Il men refte un autre pour mon
Roi , où ce Grenadier de Champagne répondit.
à fon Officier qui lui demandoit
pourquoi il fe retiroir Ma foi , mon Géné
ral , j'ai fait ma tâche ,
voilà le feptième Grenadier
que j'ai tué , je fuis las ; que mes
camarades en faffent autant on n'a plus
befoin de moi. Et pourquoi donc ne répéter
dans nos Livres que le nom d'un Cinégire,
qui , ayant perdu le bras en faififfant.
une barque perfanne , l'arrêtoit encore avec
les dents ? Pourquoi ne parler que de ces
DE FRANCE: 35
"
Flibuftiers dont un Poëte a dit : Frappés
d'un coup mortel , on les voit tomber , rire
& mourir.? Mais ne feroit- il pas encore plus
doux , plus glorieux pour l'humanité , de ne
configner dans fes faltes que de ces traits
dont le Duc de Cumberland nous offre un
modèle. Un Moufquetaire, nommé Girardeau
, dangereufement bleffe , avoit été porté
près de fa tente : on manquoit de Chirurgiens
; on alloit panfer le Prince , à qui une
balle avoit percé les chairs de la jambe :
Commencez , dit-il avec bonté , par foulager
cet Officier François ; il eft plus bleffè
que moi ; il manqueroit de fecours , & je
nen manquerai pas. » Ce n'eft donc que
dans nos chanfons qu'il nous eft permis de
dire :
C
६.
Peut- il fe trouver rien de bon . ⠀
J
99.9
Chez des gens qui nous font la guerre. Ass
Enfin , nous touchons à la plus belle épp
que des Annales de Marie - Thérèfe . Après
avoir marché, au bruit de la tempête , fur
les flots & fur les vents , elle parvient à placer
fon époux fur le Trône de l'Empire malgré
ce Roi de Pruffe qui venoit d'acquitter
à Friedberg la lettre- de-change que Louis XV
avoit tirée fur lui à Fontenoy. C'étoit fon
voeu le plus ardent , & elle n'en avoit jamais
perdu l'efpérance , même du vivant de
Charles VII, qui ne poffeda pas une Province
, quoiqu'à fes obsèques on portâr
devant lui le globe du monde.
Bovi
aal ટ ટુર્ન
36
MERCURE
T
مش
Le feu qui femble éteint dort fouvent fous la cendre.
poLaiguerre s'élançoit encore du fein de
'Allemagne jufqu'au delà des mers , lorfqu'un
habile Négociateur tenta de rapproacher
les auguftes Maifons de Bourbon &
d'Autriche , dont les divifions depuis trois
fiècles avoient inondé l'Europe de fang.
Ce projet heurtoit les anciens préjugés fondés
far les principes de la politique du célèbre
Richelieu. Le Cardinal de Bernis penfa
comme ce Philofophe , qui dir : Quand je
vois des Monarques & des Empires fe battre
& s'acharner les uns fur les autres au milieu
de leurs dettes , de leurs fonds publics & de
leurs revenus engagés , il me femble voir des
gens qui s'efcriment avec des bâtons dans
cla boutique d'un Fayencier au milieu des
porcelaines ce Prélat qui auroir tenu à
Rome, fous le règne d'Augufte , le rang
qu'il occupe fous celui des Papes , fut réunir
les Puiffances fous l'étendard de la
paix , Marie-Thérèſe , échappée enfin du
naufrage , jouiffoit de toute la gloire ;
elle n'eft plus en fpectacle : fera - t - elle
toujours grande Elle devient encore
plus digne de nos regards ; car elle eft .
bonne , &
Tout mortel bienfaifant approche de Dieu même.
A Laxambourg , une femme de cent
huit ans , qui n'avoit jamais manqué depuis
long- temps de fe préfenter le Jeudi- Saint
DE FRANCE. 37
au lavement des pieds , lui envoie dire
qu'elle a le plus vif regret de n'avoir pu
fe trouver à cette pieufe cérémonie pour
-yovoir unes Souveraine adorée. L'Impé
ratrice fe rend elle-même dans une mifétable
cabane , s'approche d'un grabat : Vous
regrettez de me m'avoir pas vue , confblez
- vous , ma bonne , je viens vous vifiter.
La pauvre femme verfa des larmes de joie ,
de tendreffe & de reconnoiffance , & fa
Bienfaitrice remercie le Ciel du plaifir qu'il
slui procure.
2
leftimutile d'ajouter qu'elle donna
tous fes foins à l'éducation de fes enfans ;
qu'elle même forma leurs coeurs fur le
fien. Qu'on fe rappelle la journée d'Achères ,
fi honorable pour Marie - Antoinette , &
>contentons - nous de citer une action de
l'Empereur. Un jour il entre chez un pauvre
Officier père d'une nombreuſe famille;
il le trouve à table avec dix de fes
enfans & un orphelin dont il s'étoit encore
chargés malgré fon indigence. L'Empereur
frappé de ce fpectacle , dit à l'Officier : Je
favois que vous aviez dix enfans ; mais quel
eft ce onzième ? C'est un pauvre orphelin
que j'ai trouvé expofé fur la porte de ma
maifon. Le Prince s'attendrit jufqu'aux larmes
: je veux que tous ces enfans foient mes
penfionnaires , & que vous continuiez de
leur donner des exemples de vertu & d'honneur
; je payerai pour chacun d'eux un florinc
par an ; faites -vous payer dès demain
33
MERCURE
1
de chez mon Treforier du premier quartier d
ces penfions. J'aurai foin de votre aine ,
qui eft Lieutenant. Il eft donc l'ami des
hommes & le modèle des Rois, ce jeune
Sage qui fe promène fi fouvent dans les rues
fo
de Vienne fans autre cortège que fes vertus
& fes bienfaits.
Nous nous croyons difpenfés de halarder
notre fentiment fur l'Ouvrage de M. l'Abbé
Fromageot. C'eft un tableau de famille ,
Fintérêt du fujet ne permet pas même à la
Critique d'y découvrir les défauts du Peintre,
SPECTACLES
C
ACADEMIE ROYALE DE MUSIQUE.
L'ADMINISTRATION de ce Spectacle eft l'a
• même qu'elle étoit l'année derniere ; le Comité
eft compofé d'un plus grand nombre de perfonnes
: voilà en quoi confiftent tous les
changemens qu'on avoit annoncés . Quant
aux retraites , nous allons parler de celles
qui font abfolument décidées ; car il en eft
de ce Théâtre comme des autres : on y donne
fa démiffion , on en fait part au Public , &
puis on s'humanife , enfin on reparoît. Le
Spectateur pardonne au caprice en faveur
du talent dont il jouit , & dans un temps de
difette , cela n'eft- il pas tout fimple Les
DE FRANCE 19
Sujets dont nous pouvons parler fe réduifent
donc à deux.
1. M. Durand , dont la voix a fouvent
mérité les applaudiffemens du Public , furtout
avant l'introduction du nouveau fyftême
de Mufique à l'Opéra.
2. Mlle Beaumefnil. La Nature femble
s'être épuifée pour entourer cette charmante
Actrice de tous les talens faits pour feduire.
Danfeufe agréable , excellente Muficienne ,
tout- à- la fois jolie femme & femme d'efprit ,
douée des plus heureufes difpofitions pour
jouerl'emploi des Soubrettes dans la Comédie
proprement dite ; intelligente , adroite & fenble
, c'eft après avoir fait preuve de tous ces
moyens qu'elle a débuté fur le Théâtre de Polyninie
, le 27 Novembre 1766, par le rôle de
ue dans l'Opéra de ce nom. Elle reunit
tous les fuffrages
, & foutint fa réputation
naiffante
dans les autres perfonnages
qu'elle fut
chargée
de repréfenter
. Nos Poëtes agréables
la chantèrent
à l'envi , & le Public Lourit à
leurs hommages
. Après avoir paruavec
fuccès
dans preſque
tous les genres, fes forces , diminuées
par des maladies
graves & fréquentes
,
Font engagée
à demander
fa retraite , qu'elle
a obtenue
. Le genre Paftoral
étoit fon triomphe.
Elle n'étoit pourtant
point étrangère
à
la Tragédie
; les rôles d'Iphigénie
em Aulide ,
d'Églé dans Théfée , & même d'Eurydice
dans Orphée , lui ont fait le plus grand honneur
aux yeux de ceux qui ne prennent
pas
་ ་
#OMAALIG
4.6
MERCURE
les cris pour de l'expreffion , & les efforts
pour de la fenfibilité.
24 &
L'Iphigénie en Aulide de M. Piccini & le
Seigneur Bienfaifant , ont fait l'ouverture de
ce Theatre les Mardi 24 & Jeudi 26 Avril,
Toujours la même eftime pour le premier ,
toujours la même affluence & les mêmes applaudiffemens
pour le fecond.

COMÉDIE FRANÇOISE.
L'OUVERTURE de ce Spectacle s'eft faite
par une repréſentation de Sémiramis , Tragédie
de Voltaire , & du Préjugé Vaincu ,
Comédie de Marivaux. Avant le Spectacle ,"
M. Florence a prononcé le Difcours qui fuit :
MESSIEURS >
Pe
Le
devoir
mo
as rendre
ggrâce
à
bontés
m'a déjà conduit
devant me ra- Vous pour
» mène aujourd'hui pour vous renouveler les pro-
» meffes de notre zèle , impatient de reprendre des
» travaux qu'il n'a fufpendus qu'à regret. Si ce zèle,
» Meffieurs , a mérité vos encouragemens , nous ne
» verrons jamais dans nos fuccès un titre pour le
repos , mais un engagement pour de plus grands
≫ efforts. »
A la preuve , Meffieurs , s'il vous plaît :
Remettez des Cuvrages de nos Maîtres , ce
fera fort bien fait ; car on a befoin de modèles
aujourd'hui plus que jamais ; mais , au
nom du Public qui vous en prie , un peu
DE FRANCE. 41
d'effort pour les Auteurs vivans. De deur
chofes l'une , ou ils vous ont donné de bons
Ouvrages , & vous en enrichirez votre Repertoire
, ou ils ne vous en ont donné que
de médiocres , & leur chûte vous vengera de
leurs reproches dont, foit dit entre nous , vous
vous plaignez peut-être un peu amèrement.
Les pertes que le Théâtre François a faites depuis
» peu d'années , ont rendu notre courage néceffaire. "
» Tout récemment encore , une retraite inattendue
» nous a ravi un talent qui prêtoit un nouveau
» charine aux Lifette & aux Marton , talent fi fou-
» vent applaudi par vous , & qui auroit dû contri
buer encore long- temps à vos plaifirs. Cette perte
» nous eft d'autant plus fenfible , qu'elle vous eft
» commune avec nous ; & nous ne craignons poirt
d'exprimer ici des regrets que vous partagez. »
L'Orateur parle ici de Mlle Luzy. Nous
n'avons rien à ajouter à ce qu'on vient de lire
de fon talent , & des regrets qu'à donnés la
retraite. Elle avoit débuté le 26 Mai 1763 ,
par le rôle de Dorine , dans le Tartufe. Elle
vient de quitter le Théâtre au commencement
de cette année.
30
2
« Oui , Meffieurs , nos pertes font les vôtres , &
» vous feuls pouvez nous aider à les réparer. J'oferai
» le dire , c'eft fur-tout au talent du Comédien que
l'encouragement devient néceffaire . Comme fon
Art lui offre moins de moyens pour étendre ſa
gloire dans l'avenir , il lui laiffe dans le préfent
moins , de fecours pour accélérer les progrès. Le
» talent des le Kain meurt avec eux , & ne peut
fervir de modèle qu'à leurs contemporains. Ea
42 MERCURE
C

, כ
effer , Meffieurs , l'Artiſte renommé , après avoir
éclairé fon fiécle par fes leçons , inftruit encore la
poftérité par fes Ouvrages. L'homme de génie qui
enrichit la Scène de fes productions , laiffe après
ɔɔ lui des mònumens durables de fa gloire , fes chefd'oeuvres
qui, furvivent à leur, Auteur , dépofent
après la mort contre les clameurs de l'envie , &
ils tranfmettent à la poftérité des leçons éternelles
» & des modèles toujours vivans ; mais le Comédien
» célèbre ne laiffe aucune trace de fon talent ; fa
5 mémoire lui furvit , mais les titres font cffacés ; fa
gloire , en un mot , faite pour encourager les fucceffeurs
, ne fert jamais à les éclairer. Mais ce qui
fert à nous dédommager & à nous confoler , c'eft
cette équité qui préfide à vos jugemens , ce goût
qui eft auffi difficile à tromper qu'a fatisfaire.
رد
Pour difficile à fatisfaire , oui quelquefois
mais à tromper , nous ne pouvons en
convenir. Il y a dix ans que la facilité du
Public à fe laiffer féduire , lui fait tour- àtour
blâmer ce qu'il devroit approuver , &
applaudir ce qui eft blamable.quo
» Vous favez mêler tant de fageffe à votre improbation
& à vos fuffrages , que vos applaudiffemens
» honorent le talent fans l'aveugler ; votre cenfure
ne décourage point , & votre filence même eft
→ une leçon.
לכ
Complimens de Comédien que tout cela.
Si nous voulions citer des exemples , quel
démenti nous pourrions donner à cette affertion
! mais nous ne voulons décourager perfonne.
« Puillions- nous voir le fuccès couronner toutà-
la-fois ' nos efforts & notre espérance ; heureux
DE FRANCE. 43
> a
en ce moment de n'avoir à interrompre ici les
affurances de notre zèle , que pour le faire concourir
à vos plaifirs . »
Ce Difcours a été très bien reçu , & il a
du l'être. Le Public a été juſte & fenfible , ce
qu'il faut remarquer , car on n'a pas toujours
le même compliment à lui faire.
7 .
M. Grammont a obtenu une promeffe
d'être reçu au nombre des Comédiens du
Roi , dès qu'il fe trouveroit une portion de
part vacante. Cet Acteur a éprouvé le fort
de tous ceux qu'on vante à outrance ; il a
été jugé par les connoiffeurs avec beaucoup
de févérité. Puifqu'il eft fixé à Paris ,
nous l'invitons à fe méfier de tous les éloges
que l'amitié prodigue fouvent fi mal à propos
; nous l'engageons à écouter les avis des
perfonnes éclairées qui s'intéreffent à fon talent
, & fa docilité nous donne de très - grandes
efpérances fur les progrès dont il paroît
fufceptible.
COMÉDIE ITALIENNE.
MILE Carline , Mde : Lacaille , M. Philippe
& Mde Julien viennent d'être admis
au rang de Comédiens du Roi , ainſi que
Mde Leroy , Actrice dont nous n'avons
point annoncé le début , & dont la réception
nous fait une loi de parler quand la circonftance
s'en préfentera. La diftinction
MERCURE
dont on l'honore parle en faveur de fes, ta-
UCHIVE 200
lens : nous en dirons quelque chofe après les
avoir examinés avec le foin que le Public a
droit d'attendre & d'exiger de nous q
Une repréſentation du Jugement de Midass
& de la Servante Mattrelle , à fait l'ouverture
de ce Théâtre. Mo
Le fieur Favart avoit compofe un petit
divertiffement qui a tenu lieu de compliment.
On le rappelle ce que nous avons dit
de celui qui a été joué à la clôture : celui - ci
en eft la fuite. Le Seigneur revient au village ;
fes Vaffaux en font enchantés ; ils fe propofent
de lui en témoigner leur joie en lui chantant
des couplets , qui font , comme on le
croit bien , adreflés aux fpectateurs . Nous
n'en citerons aucun. La circonftance fait tout
de prix des Ouvrages de cette nature , dans
Jefquels il eft plus difficile que jamais de plaire
aux gens de goût , & dont on ne peut remplir
l'intention qu'en répétant ce qui a déjà été dit
vingt fois. Au furplus , le Public a fort goûté
ce Divertiffement , fi on en peut juger par les
applaudiffemens qu'il lui a donnés,
ast ARIÉTÉ S.
LETTRE écrite à M. l'Abbé BAUDEAU.
Paris , 20 Mars 1781 .
Vous êtes priè , Monfieur , de décider une
gageure qui vient d'être faite en nombreuſe &
bonne compagnie
la fomme
la fomme eft affez confidéraDE
FRANCE. 45
ble , & vous avez été choifi pour juge : voici
queftion de fait fur laquelle on demande votre
avis.
C
Le fyftême des Économistes est-il ou n'eſt-il
» pas de mettre tous les impôts fur les producteurs
* & les productions , à la décharge totale des con
fommateurs & des confommations
C'eft par la voie du Mercure de France qu'on
attend votre déciſion ,
Je fuis , &c.
Le Chevalier de ***
· ༣ |
RÉPONSE de M. l'Abbé BAUDEAU.
**
Non, Monfieur , non. Voilà toute ma réponſe.
Vous voyez qu'elle eft encore plus préciſe que votre
queftion , qui l'eft beaucoup néanmoins.
Vrai ou faux , utile ou non aux Souverains & aux
Peuples , le fyftême des Économistes n'eft pas de
mettre aucun impôt fur les producteurs & les productions
, non plus que fur les confommateurs & les
conſommations.
Mais d'affigner à la fouveraineté une portion du
revenu quitte & net des fonds de terre , proportionnelle
à celui du propriétaire- foncier.
Prenez pour exemple trois domaines ruraux ou
corps de ferme qui rapportent tous les trois également
pour 6000 liv. de récoltes annuelles , bon ou
mal , le fort compenfant le foible.
La production eft pour chacune des trois fermes
de 6000 livres , & le total des trois eft de 18000 liv,
La confommation eft précisément de la même
fomme , car tout fe confomme mais ce n'eft pas
là ce qui doit régler l'impôt.
Si la récolte de la première ferme a coûté 3000
livres de frais ou avances , la feconde 4 & la troi-
Sieme 2 il ya 9000 liv. à déduire qui ne font pas
46 MERGURE
impofables. Le revenu du Souverain ne doit être
aflis que fur le revenu quitte & net , il ne doit pas
être proportionnel aux frais & dépenfes.
Le total des trois fermes ne rapporte de revenu
franc & liquide que 9000 livres ; ſavoir , 3000 liv,
pour la première ferme , 2 pour la feconde , & 4.
pour la troisième.
Quoique la production & la confommation foient
égales , les trois fermes ne peuvent jamais être efti→→
mées ni vendues au même prix , ni par conféquent .
taxées à la même contribution ..
Dans le fait , les Économistes penſent que cette
contribution directe & proportionnelle aux revenus
quittes des propriétaires , eft la feule bonne,
De quelque manière , difent - ils , qu'on mette
d'autres impôts indirects , ils retombent toujours fur
le Souverain lui - même , fur les rentiers & fur les
propriétaires-fonciers. D'abord les fermiers les retranchent
du prix de leur bail , enfuite les ouvriers &
marchands les ajoutent à leurs mémoires & factures.
Or ces impôts font doublés & plus que doublés ,
non pas feulement par les frais feuls , qui font la
moindre partie des inconvéniens qu'ils entraînent ,
mais bien plus par les faux-frais , par les amendes ,
faifies , confifcations , vexations , contrebandes ,
par les pertes d'hommes & de travaux , fur- tout
par la deftruction énorme des productions de la
terre qu'ils néceflitent."
D'un écu de 6 livres perdu ou payé par un
Citoyen , il n'en entre pas 2 liv. dans la poche du
Prince, à ce qu'ils affurent ; il y auroit donc profit
pour l'un & pour l'autre fi le tréfor public recevoit
directement un petit éca.
Dire que les Particuliers feroient furchargés en
donnant 3 liv . au lieu de 6 , aucun homme raifon - i
nable n'en eft capable , fi ce n'eft peut- être dans
DE FRANCE
47
ane distraction occafionnée par fon application actuelle
a d'autres grands objets .
Vous m'avez demandé les faits ; j'ai l'honneur de
vous les attefter. Les gagnans font ceux qui gageoient
pour la négative permettez - moi d'obferver que
depuis environ quinze ans , voilà pour le moins la
cinquantième fois qu'on me met dans la néceffité
d'imprimer cette explication : fuis - je donc bien
impardonnable d'adopter déformais pour devife .
quo ufque tandem ?
J'ai l'honneur d'être , &c.
21 Mars 1781 .
L'Abbé BAUDEAU,
GRAVURES.
M. VINCENT, Profeffeur de l'École Royale Vétérinaire
& Penfionnaire du Roi , fe difpofe à donner
fix Eftampes , de même format , fur l'expreffion des
diverfes paffions du Cheval ; favoir , l'expreffion de
lamour & celle de la joie. Ces deux viennent de
paroître , & fe trouvent à Paris , chez le Tellier,
rue des vieilles Étuves Saint Honoré , maifen d'un
Boutonnier. Les fujets des quatres autres feront l'expreffion
de la trifteffe , de la colere , de la crainte &
de la terreur. Ces Eftampes feront fuite d'un Ouvrage
intitulé : Mémoire artificielle des principes
relatifs à la fidelle repréfentation des animaux , tant
en Peinture qu'en Sculpture , dont la première
Partie eft déjà imprimée. 280 %
ANNONCES LITTÉRAIRES.
Lis Hommes Illuftres de la Marine Françoife ,
Leurs actions mémorables & leurs portraits , par M..
Graincourt, 95 Cahier. L'Auteur n'avoit contracté
I
MERCURE
l'engagement que de fournir à fes Soufcripteurs huit
Cahiers ; il en donne gratuitement un neuvième.
Il s'eft procuré des renfeignemens qui le mettent à
portée de continuer fon Ouvrage jufqu'au Règne
actuel ; en conféquence , il fournira encore trois Čahiers
, auxquels il joindra une 17 Gravure. On
fouferit chez l'Auteur , actuellement rue S. Martin
à la Croix de Fer , près S. Julien. Le prix de ces trois
derniers Cahiers fera de 4 1. payables en les recevant,

Tomes XXV & XXVI de l'Hiftoire Univerfelle
, nouvellement traduite de l'Anglois , in- 8 ° .
A Paris , chez Moutard , Imprimeur- Libraire , rue
des Mathurins . On vient de mettre en vente chez
le même Libraire , 1 ° . les Pfeaumes expliqués d'après
Hébreu , le Chaldéen le Syriaque, l'Arabe ,
l'Ethiopien , l'Arménien , le Grec & le Latin , &c.
par M. l'Abbé de la Molette. 3 Vol. in- 12. 2º. Un
Traité fur la Poésie & la Mufique des Hébreux ,
pour fervir d'introduction aux Pleaunes expliqués.
↑ Vol. in - 12 . 3 ° . Le N° . 2 des Nouveaux Mêlanges
, in-8°. contenant les Sections IX & X des
Romans du feizième fiècle .
V
TABLE.
ERS mis aus du Portrait Académie Roy. de Mufiq. 38
de M. Necker ,
Dialogue ,
Enigme & Logogryphe ,
3 Comédie Françoiſe , 40
4 Comédie Italienne , 43
15 Lettre écrite à M. l'Abbé Baudeau
, 44
17 Gravures
ibid.
30
Hiftoire del'Académie Royale
des Sciences ,
Annales du Règne de Marie- Annonces Littéraires ,
Théréfe ,
APPROBATION.
J' 1 lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 5 Mai . Je n'y ai
sien trouvé qui puiſſe en empêcher l'impreſſion. A Paris.
Le 4 Mai 1781. DE SANCY.
MERCURE
DE FRANCE...
SAMEDI 12 MAI 1781. 09)
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.N
LA MAITRE ET L'ÉCOLIER, Fable.
UN Maître aimoit beaucoup fon métier ; fonÉlève a
De fon côté n'aimoit guères le fien.
Latin , Grec ou François , Poëte , Hiſtorien ,
Inndent le bureau , dès que l'enfant fe lève :
Le Maître enfeigne tout , & l'Enfant n'apprend rien.
Le beau talent , difoit tout haut le Maître ,
Que d'enfeigner ! Et l'Écolier tout bas :
Ah ! l'ignorance a bien d'autres appas !
Sitôt pourtant qu'on voyoit le jour naître ,
Il falloit jufqu'au foir , hors l'heure des repas ,
Eue appliqué fans ceffe , ou du moins le paroître.
Même on trouvoit trop courts les plus longs jours d'été,
Tant le favoir devoit êêttrree aacchheeitćé..
Le jour, au gré du pédagogue auftère ,
Sam. 12 Mai 178 C
50 MERCURE
Auroit dû s'allonger pour lui faire la cour ;
rogue
Et l'enfant difoit au contraire :
J'aimerois , moi , qu'il fit nuit tout le jour,
Enfin cent ans le Maître , avec la mine
L'eût- il endoctriné , j'oſe en être garant ,
Cent ans il eût été le très-fot pédagogue
D'un Écolier très-ignorant. *
Le Maître étoit haï bien plus que la ſcience ;
L'Écolier , fi fon Précepteur
Eût aimé , prêché l'ignorance ,
En moins de rien , je crois , auroit été Docteur.
Pourquoi placer l'ennui tout près de la ſageſſe ?
C'eft veuloir la faire hair,
On fe plaît à défobéir
A qui commande avec rudeffe,
A LA FONTAINE DE VAUCLUSE ,
Traduction de Pétrarque.
Chiare , frefce , e dolce onde , &c.
AIMABLE & clair ruiffeau dont l'onde folitaire
Dans fes flots a reçu la beauté qui m'eft chère;
Platane fortuné qui lui fervis d'appui ,
Qui lui prêtas ton ombre , & qui vois mon ennui ;
Gazon qu'elle a foulé , trône heureux de verdure ;
Vous , filles du printemps qui fùtes fa parure ,, -
Fleurs dont j'étois jaloux quand vous touchiez ſon ſein;
DE FRANCE. st
Air devenu plus pur fous un ciel plus (erein ;
Séjour cher & fatal où , voyant tant de charmes ,
J'éprouvai de l'Amour les premières alarmes ;
Soyez tous attentifs , pour la dernière fois ,
Aux accens douloureux de ma mourante voix.
51 le fort doit bientôt me ravir la lumière ,
Si l'Amour , dans les pleurs , doit fermer ma paupière ,
A ma cendre accordez un afyle en ces lieux ;
Puiſſe mon ame alors s'envoler vers les cieux ,
Et laiffer fur ces bords ma dépouille mortelle !
La mort fera pour moi plus douce & moins cruelle
Si je puis conferver cet efpoir confolant ,
Et vous revoir encore à mon dernier moment.
Que ces lieux foient un port où mon ame flétric
Puiffe en paix dépofer le fardeau de la vic.
CELLE dont les rigueurs avancent mon trepas ,
Sur cette rive , un jour , viendra porter
Les pas
Et là , dans ce lieu même où je la vis paroître
Pour la première fois , penfant à moi , peut-être ,
Elle defirera rencontrer fon amant :
Ses yeux me chercheront ; mais hélas ! vainement ;
Ses yeux ne verront plus qu'un refte de pouffière
Epars fous les débris d'une tombe groffière.
Amour , en ce moment , puiffes- tu l'infpirer !
Puiffes- tu fur mon fort la faire foupirer!
Le ciel , voyant en pleurs des yeux fi pleins de charmes ,
Pourroit- il refufer mon pardon à fes larmes ?
Cij
$ 2 MERCURE
AVEC raviffement je m'en fouviens toujours !
C'eſt-là que je la vis , au plus beau de mes jours ,
Affife fous un dais de fleurs & de verdure.
Sous ces tilleuls fleuris , près de cette onde pure ,
S'élevoient des lilas , des mirthes enlacés
Retombans en feftons dans les airs balances.
De fleurs , fous les berceaux , une pluie odorante
Defcendoit & couvroit le fein de mon amante.
Ce nuage amoureux entouroit fes
appas.
Elle étoit raviffante & ne le favoit pas .
Quelques fleurs voltigeoient fur fa robe flottante
D'autres venoient tomber ſur ſa tête charmante ,
Erroient fur les cheveux , ſe jouoient fur fon front,
Voguoient au gré de l'onde , émailloient le gazon ,
Ou voloient dans les airs , fur l'aile de Zéphire ,
Et fembloient annoncer l'Amour & fon empire.
« CETTE beauté fans doute eft l'ouvrage des Dieux ,
M'écriai -je foudain ; » ce port majeftucux ,
Tant d'appas , ce fouris , cette grâce divine ,
Me décèlent affez la céleſte origine.
» Mais qui m'atout-à-coup tranfporté dans ces lieux ?
Eft-elle fur la terre ? ou fuis-je dans les cieux ? »
Mes fens étoient troublés ; ma raifon égarée .....
Hélas ! dès ce moment , loin de cette contrée ,
Loin des bords fortunés où je vis tant d'attraits ,
Pour mon coeur , il n'eft plus de bonheur ni de paix.
SECONDANT mes defits pour l'objet que j'adore ,
'DE FRANCE. 53
Si tes chants , ô ma Mufe , étoient dignes de Laure ,
Sûre de tes fuccès , tu pourrois , loin des bois ,
A l'Univers entier faire entendre ta voix.
(Par M. le Chevalier d'Autume. )
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
LE mot de l'énigme eſt Zéro ; celui du
Logogryphe eft Louis , comme Roi & comme
Pièce de monnoie , où fe trouvent Loi , vol ,
fi ,fol.
ÉNIGM E.
SAIS - TU que fur les animaux
J'exerce un redoutable empire ?
Sais- tu , Lecteur , quels biens , quels maux
J'apporte à tout ce qui refpire ?
Par moi , Damon , qui n'avoit rien ,
Se trouve maître d'un grand bien .
Par moi , Climène voit fes charmes
Comme une fleur s'épanouir.
Far moi , Philis , qui fond en larmes ,
Voit tous les fiens s'évanouir.
D'un étourdi je fais un fage ,
D'un fage un fot , lourd & rétif ,
Dont la foibleſſe eſt le partage.
La belle Iris me tient captif
Cij
54
MERCURE
JE
Dans les ténèbres les plus fombres,
En vain , Lecteur , tu me pourfuis.
par la fcience des nombres
Que l'on connoît ce que je fuis .
C'eſt
( Parun Abonné du Port- l'Evêque , en Norm. )
LOGO GRYPH E.
E fuis , mon cher Lecteur , bien moins large que
long ,
On me trouve mieux fait forfque j'ai le dos rond ; ,
Car ma forme à fe rompre eft alors peu fujette ,
Et moins facilement fe gâte & fe déjette.
Quoique je fois par fois mal gardé du voleur ,
Cependant nuit & jour , & fans la moindre peur ,
Je traverſe les champs , les forêts & la plaine ;
Auffi je mets courriers & chevaux hors d'haleine .
Je vais tantôt montant, & tantôt defcendant ,
Par ici chez l'Anglois , par- là chez l'Allemand ,
Par-tout ailleurs enfin , quelque lieu que l'on nomme,
A Paris , à Berlin , mais plus , dit- on , à Rome.
En fens divers veux - tu me renverfer ?
De mes débris tu pourrois compofer
Le nom d'un animal chaffeur & domestique ;
Celui d'une rivière au pays Germanique ;
Ce qui chez une fille eft bien fouvent trompeur ;
Ce que l'Art de la guerre a de plus deftru &teur ;
Le chef- lieu d'un Comté qui confine à la France ,
DE FRANCE.
$$
Vers les bords parfumés qu'arrofe la Durance ;
Paffe-temps d'Écolier ; la demeure d'un Saint;
Certain terme ufité pour défigner un pain ;
Le nom que quelquefois l'enfant donne à fa bonne j
Quelque chofe à manger qu'une croûte environne ;
Les chants facrés qu'un Ange infpiroit à Santeuil.
Vas-tu pour un y me faire un froid accueil ?
Je pourrois en cherchant t'en dire davantage ;
Mais ma tâche n'eft pas de remplir cette page.
C'eft affez , cher Lecteur , d'applánir les chemins ,
Je fuis ton ferviteur & te baife les mains.
( Par M. Duchemin. )
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
SUITE de l'Hiftoire de l'Académie Royale
des Sciences. Vol. in - 4° . année 1777
avec les Mémoires de Mathématique & de
Phyfique , pour la même année. A Paris ,
chez Moutard , Imprimeur-Libraire , rue
des Mathurins.
Éloges des Académiciens morts en 1777 .
Tour Panégyrifte exagère néceſſairement ,
mais le grand art eft d'exagérer pour la multitude
, fans bleffer la vérité pour le Lecteur
intelligent ; d'éviter également dans un éloge
hiftorique la féchereffe du fimple récit &
Civ
$6
MERCURE
T'emphafe de l'amplification ; de foutenir
l'intérêt , quelquefois médiocre , du fujet ,
par des réflexions générales , variées , inftructives
& piquantes. Tel eft le mérite des
Eloges de M. le Marquis de Condorcet. Il
n'a point imité les Écrivains célèbres qui
l'ont précédé en ce genre : fa manière eft
abfolument originale ; le Public a prononcé
depuis long- temps qu'elle eft excellente , &
que l'Auteur poſsède dans le plus haut degré
toutes les parties du ftyle , la facilité , l'élégance
, la force & la clarté.
Les Académiciens dont M. le Marquis de
Condorcet donne les Eloges dans ce Volume,
font MM. Trudaine , Julieu , Bourdelin &
Haller. Comme l'extrait de l'Eloge de M.
Haller a déjà paru dans un des Mercurès de
l'année dernière , nous nous bornerons aux
trois autres ; nous en rapporterons divers
morceaux en faveur de ceux qui ne font pas
à portée de confulter le Recueil de l'Académie.
Si on vouloit citer tout ce qui eft
semarquable dans ces Éloges , il faudroit les
copier en entier.
Éloge de M. TRUDAINE .
M. Trudaine naquit en 1733 , à Clermont
en Auvergne , où fon père étoit alors Intendant.
? Les Lois , dit M. le Marquis de Condorcet
as firent le premier objet des études de M. Tra-
23 daine ; & dans ce travail , il eut fon père pour
DE FRANCE.
.57
38
T
guide. Il ne fe borna pas à une étude fuperficielle
de la Jurifprudence : né avec un efprit naturelle-
» ment jufte , il dût fans doute être bleffé des dé
fauts & de la complication de nos Lois ; mais
c'étoit une raifon pour lui de les étudier avec
plus d'ardeur. Il fentoit que le hafard l'avoit fait
» naître dans un temps où le progrès rapide des
» lumières feroit bientôt defirer à la Nation des
» Lois plus fimples , plus douces , plus conformes
à ces principes généraux de la raifon & de la nature
, que l'efprit humain perfectionné a appris
» enfin à ne plus méconnoître ; mais il fentoit en
» même- temps que pour réuffir à fe faire écouter
» en propofant de corriger des Lois , qu'un vieux
refpect fait regarder comme facrées , il faut que
le réformateur puiffe dire à ceux qui veulent les
» défendre : Je connois mieux que vous les Lois que
vous me reprochez de vouloir détruire ; & c'eft
» parce que je les connois que je voudrois les
changer. »

Destiné à occuper un jour la place de fon
père , M. Trudaine voulut connoître toutes
les matières qui regardent les Finances , le,
Commerce, les Manufactures & les Ponts
& Chauffées. Il étudia les Mathématiques
fous M. Clairaut , la Chimie , l'Hiftoire
Naturelle & la Phyfique fous les Maîtres les
plus habiles.
J
« Il alla dans les atteliers des Ponts & Chauffées
s'inftruire de tous les détails de l'art de la conftrucion.......
Il vit dans les mines la Chimic
appliquée en grand aux métaux , & cette foule de
procédés ingénieux ou favans qui fervent à rendre
5 l'exploitation de ces mines moins périlleufe &
C v
MERCURE
ל כ
plus utile ; il vifita les ports ...... Il étudia fa
» marine. »
En 1757 , il fut Adjoint à fon père , qui
avoit dans fon département les Fermes-Générales
, le Commerce , les Manufactures & les
Ponts & Chauffées.
« Le département des Fermes - Générales a pour
» objet , comme on fait , la plupart des impôts établis
fur les confommations & fur le commerce. M
35 Trudaine croyoit cette forme d'impofition également
contraire aux intérêts de la Nation &
» ceux du Prince. Selon fes principes , les impôts
font toujours réellement payés par les proprié
taires , fur le révenu de leurs terres , foir que ce
» revenu foit foumis à un impôt direct , foit que des
impôts directs augmentent la dépenfe du pro-
» priétaire en augmentant le prix des denrées qu'il
» achette , & diminuent fon revenu en diminuant
pour eux le prix de fes denrées , ou en augmen
tant les frais de l'exploitation des terres. Mais ,
» felon les mêmes principes , la forme des impôts
» n'eft point indifférente : un impôt direct fur le
» revenu des terres eft le feul équitable , parce qu'il
לכ
33
לכ
eft le feul qu'on puiffe diftribuer avec égalité ; il
» eft le moins onéreux au peuple , parce qu'il
n'exige rien de celui qui n'a rien ; le moins onéreux
au propriétaire , parce qu'il n'exige point de
» frais pour fa perception , & qu'ainfi les propriétaires
, en payant directement la totalité de l'impôt
, payeroient réellement moins que lorsque
>> fous une autre forme ils croyent n'en payer qu'une
partie. Les impôts indirects , au contraire , fe
» lèvent immédiatement fur la partie du peuple
qui vit de fon travail ; & c'eft contre elle que
» s'exercent les rigueurs trop fouvent néceffaires
33
55
รว
DE FRANCE
19
pour en affurer le recouvrement : la diftribution
de ces impôts eft toujours inégale , parce qu'il eft
» impoffible de les proportionner , foit aux facultés
» de ceux qui les payent, foit à la valeur des objets -
far lefquels ils font impofés. Ces impôts entraî
» nent des frais énormes de perception ; découra-
» gent le Commerce , les Arts , l'Agriculture ; employent
un grand nombre d'hommes dont le tems
» & l'induftrie font perdus pour l'État ; infpirent au
» peuple le defir de fe fouftraire par la fraude au
joug qu'ils appefantiffent fur lui font naître une
» race nombreuſe de fraudeurs , que l'habitude
» d'exercer un métier dangereux & de braver les
ל כ

lois , peut rendre funeftes à la fociété ; entre-
» tiennent une guerre fourde entre la Nation & les
Régiffeurs des Impôts ; obligent enfin , pour ré-
» primer ceux qui font la fraude ou qui en pro-
» fitent , d'établir des peines févères , injuftes
» même, ofons le dire , puifqu'elles mettent au rang
>> des crimes , des actions qui ne bleffent aucun des
» devoirs primitifs de l'homme ; & ces peines , que
le nombre de délits force de multiplier , font
perdre des Citoyens , ruinent leurs familles ,
» anéantiffent leur poftérité.:
"
ec
M. Trudaine auroit voulu porter dans le
commerce une entière liberté ; mais le commerce
étant lié d'un côté à l'Adminiftration
des Finances , enchaîné de l'autre par des
Traités politiques , M. Trudaine fut forcé
de fe borner à relâcher fes fers , à rouvrir à
l'induftrie des routes que les préjugés avoient
long- temps fermées.
Il fut conduit par les mêmes vues dans
l'Adminiftration des Manufactures.
« Tous ces réglemens , dictés par le defir de per
Cvj
во MERCURE
» fectionner l'induſtrie ou de la diriger , d'établir
de l'ordre parmi les Ouvriers , de veiller aux
intérêts du Public , ou même à fa sûreté , n'étoient
encore à fes yeux que des impôts qui renchériffoient
le prix des denrées ; des fers qui retenoient
» dans l'oppreffion la partie la plus pauvre du
as peuple des entraves qui retardoient l'induftrie
au lieu de la régler ; des moyens enfin d'éternifer
les préjugés & de perpétuer l'enfance des Arts . »
Le département des Ponts & Chauffées
acquit entre les mains de MM. Trudaine
( car M. Trudaine le père avoit commencé
Fouvrage ) une activité & une importance
que jamais il n'avoit eues.
>> Toutes nos Provinces furent réunies par des
» routes nouvelles ; les grandes rivières traversées
» par des ponts ; nos ports de commerce réparés &
» multipliés : la France entière prit fous cette Ad-
» miniſtration une face nouvelle ; l'intérêt du commerce
& de la défenſe de l'État préfidoit à l'étaobliffement
des communications. »
La Charge d'Intendant des Finances , que
poffédoit M. Trudaine , fut fupprimée en
1777-; & il étoit enfin rendu à lui - même ,
à l'amitié , aux Sciences ; mais la fanté
chancelante depuis long- temps , fuccomba
enfin , & il mourut le s Août 1777.
M. de Condorcet fait un tableau touchant
de fes vertus. Il s'exprime ainfi au ſujet de
l'indifférence de M. Trudaine pour les biens
de la fortune.
« Nous ne parlerions pas du défintéreffement de
⇒ M. Trudaine , fi malheureufement cette vertu.
DE FRANCE.
n'étoit très - rare , même parmi ceux qui n'auroient
» aucun mérite à la pratiquer , fi fur- tout elle n'étoit
pas trop fouvent un effet de l'orgueil ou d'une
» avidité plus adroite : M. Trudaine fut défintéreflé,
& il le fut fans fafte. A la mort de fon père ,
» ayant été nommé à fes places dans le Confeil des
» Finances & dans celui du Commerce , il demanda
au feu Roi la permiffion de n'en point recevoir
» les appointemens. On me demande fi rarement de
» pareilles grâces , dit le Roi , que pour lafingularité
je ne veux pas vous refufer.:
ככ
Tout le fonds du caractère moral de M.
Trudaine eft renfermé dans ce morceau.
« M. Trudaine fut bon ami , bon fils , bon mari ,
bon père ; aux vertus du Citoyen & du Magiftrat
il joignit les agrémens de l'homme du monde :
aimable & doux dans fa vie privée , fe livrant à
la Société avec plaifir , on eût pa l'accufer de
trop de facilité & d'amour de la diffipation ; mais
le goût de la diffipation ne lui a fait négliger
» aucun devoir ; peu d'hommes en place , peu
so de particuliers même ont réuni des connoif-
כ
fances aulli étendues , auffi variées ; cufin la faci-
» lité de fon caractère ne l'a jamais fait conſentir à
» une choſe injufte . Auffi les ennemis de M. Trudaine
, en lui reprochant cette facilité , qu'ils nom
moient foibleffe , avec une févérité qu'on n'a
jamais ni pour la médiocrité , ni pour le vice , ne
» lui reprochèrent que cette molleffe de caractère
» que les obftacles qui s'oppofent au bien rebutent
trop facilement ; qui ne fent pas affez la poffibilité
de vaincre ces obftacles , & paroît ignorer
? trop tout ce que peuvent l'activité & le courage ;
cette foibleffe , qui dans toutes les actions ou la
5 juftice n'a point preferit rigoureufement notre
62 MERCURE
conduite , cède trøp aifément à la commifération
» ou à l'amitié , & qui femble ne tenir qu'à la pareffe
ou à la bonté. Mais jamais ces mêmes enne-
» mis n'ont ofé ni le foupçonner , ni même l'accufer
» de cette foibleffe vraiment coupable qui , née de
» l'indifférence pour la gloire & la justice , ne voit
dans le bien qui s'offre à elle que des obſtacles &
des dangers , fe prête au mal lorſqu'elle ne craint
» point d'avoir à en répondre , le commet même
» avec tranquillité lorfque pour s'y refuſer il fau-
» droit compromettre un intérêt d'ambition ou de
repos ; foibleffe que l'on juge trop favorablement
» en ne la regardant que comme un défaut du caractère
, puifqu'elle n'eft dans ceux à qui on la
reproche qu'un art de cacher fous le mafque de
» la timidité ou de l'infouciance , des vices plus
» odieux , & un moyen adroit de fe dérober à l'indignation
publique en fe dévouant au mépris ,
» parce qu'on fe fent le courage qui fupporte le
mépris , & qu'on manque de celui qui brave la
haine. »
cc
29
2
גכ
Éloge de M. DE JUSSIEU.
Bernard de Juffieu naquit à Lyon le 17
Août 1699 , de Laurent de Juffieu , Docteur
en Médecine.
Il vint à Paris en 1714 , achever fes études
fous les yeux d'Antoine de Juffieu , fon
frère , Membre de l'Académie des Sciences ,
qui jouiffoit d'une grande réputation , ſoit
comme Botanifte , foit comme Médecin.
Deux ans après , ils entreprirent enſem
ble un voyage pour examiner les plantes des
Pyrénées , de l'Efpagne & du Portugal. Ce
DE FRANCE. 63
fut alors que le goût de M. de Juffien pour
la Botanique fe développa tout entier. Jamais
il n'a oublié les plantes qu'il vit dans
ce voyage , ni la poſition des lieux où il les
ayoit trouvées.
« Ce n'étoit pas feulement pour être Botanifte
que M. de Juffieu étoit né , c'étoit pour obferver
» la Nature , & c'eft précisément pour cela qu'il a
» été un fi grand Botanifte : peu d'hommes ont
» reçu au même degré les qualités d'un excellent
» Obfervateur : une mémoire prodigieufe qui pou-
» voit embraffer une immenfité d'objets , & une
netteté d'efprit qui ne les confondoit jamais ; l'avidité
de favoir & la patience ; des vues grandes &
hardies , & une timidité fcrupuleufe quand il falloit
s'arrêter à une opinion ; un efprit capable de
» former des combinaifons étendues & profondes ,
» mais qui defcendoit fans peine aux plus petits
» détails ; enfin un amour vif de la vérité , & nul
» defir de la gloire ; car l'amour de la gloire &
» l'avidité d'en jouir conduifent fouvent les Obfervateurs
à n'appercevoir jamais que des chofes
extraordinaires , ou à prétendre avoir vu ce qu'ils
n'ont fait qu'entrevoir. »
30
M. Vaillant , le contemporain & l'émule
de Tournefort , choifit M. de Juffieu pour
fon Adjoint à la place de Démonftrateur au
Jardin Royal des Plantes ; & peu de temps
après la mort Fayant enlevé , M. de Juffieu
fut chargé en chef de cette place importante.
Bientôt le Jardin du Roi , auparavant
un peu négligé , changea de face.
* M. de Juffieu veilloit lui - même à la culture des
640 MERCURE
39
plantes , à leur diftribution dans les ferres , aux
» détails des précautions néceffaires pour les confer-
» ver; il inftruifoit les Jardiniers , & il parvint à en
» faire de vrais Botaniftes . Chaque année il con-
20

39
"
duifoit dans les campagnes des environs de Paris
» les Élèves qui avoient fuivi fes leçons du Jardin
» du Roi..... Il leur enfeignoit à reconnoître
les plantes malgré les changemens que leur fait
éprouver la nature du terrein , malgré les accidens
qui les défigurent ; il leur apprenoit à diftinguer
le fol qui convient à chacune . Souvent
fes Élèves fe permettoient avec lui des fuperche-
» ries qu'ils n'euffent ofé rifquer fous un Maître
» moins habile ; ils lui préfentoient des plantes qu'ils
» avoient mutilées exprès , dont ils dégnifoient les
» caractères en y ajoutant des parties tirées d'autres
plantes ; quelquefois même ils lui préfentoient
des plantes étrangères. M. de Juffieu reconnoif-
» foit bientôt l'artifice , nommoit la plante , le lieu
» où elle croiffoit naturellement . . . les carac
tères qu'on avoit effacés ou déguifés . On répétoit
vingt fois cette manière d'éprouver fon étonnante
fagacité ; il s'y prêtoit toujours avee la
même fimplicité , & cette bonté lui étoit finaturelle
, qu'il ne s'appercevoit pas même qu'il eût
" befoin de l'avoir ; il ne trouvoit dans cette manière
de répondre qu'un moyen d'épargner du
temps & des paroles. M. Linnæus , dans fon
voyage en France , affifta à l'une de ces herborifations.
Les Élèves de M. de Juffieu voulurent
» tenter avec lui la même plaifanterie . Il n'y a
» 'qu'un Dieu ou votre Matre qui puiffent vous répondre
, dit-il , aut Deus , aut Dominus de Juf-
» fius.
55
30
M. de Juffieu a très peu écrit . On ne
trouve de lui que trois où quatre Mémoires
DE FRANCE. 65
dans les Recueils de l'Académie des Sciences
, où il avoit été reçu en 1725.
30
cc
Jamais homme n'a joui d'une réputation auffi
grande , n'a obtenu & mérité tant de gloire avee
» un auffi petit nombre d'Ouvrages imprimés , &
en paroiffant ne chercher que l'obſcurité. Il a
» peu écrit , a-t-on dit , mais il a parlé , & d'autres
» ont écrit d'après lui : mot heureux qui mérite
» d'être confacré dans nos Faſtes. On ne connoif-
» foit point de Livres de lui , mais l'Europe étoit
pleine de fes Difciples ; fon nom étoit cher à fes
Compatriotes , & refpecté des Étrangers ; jamais
aucune voix n'a troublé ce concert unanime du
≫ monde favant , & dans le cours d'une fi longue
s vie il n'a trouvé dans l'Europe entière qu'un rival
» dont il obtint l'eftime , & pas un ennemi. »
"
ם כ
2
M. de Juffieu fut appelé par le feu Roi
pour former l'arrangement d'un Jardin des
Plantes à Trianon. Il eut de fréquens entretiens
avec le Monarque , qui goûroit
également fon favoir , fa fimplicité & fa
candeur ; mais il ne retira de cette eſpèce de
commerce que
Le plaifir toujours piquant , même pour un
» Philofophe , d'avoir vu de près un homme de
» qui dépend le fort de vingt millions d'hommes.
» Il ne demanda rien , & on ne lui donna rien ,
pas même le remboursement des dépenfes que
fes fréquens voyages lui avoient caufées . Cependant
le Roi ne l'avoit pas oublié ; il ceffa au bout
de quelques années de le mander à Trianon , où
» fa préſence n'étoit plus utile ; mais il parloit fou-
» vent de M. de Juffieu avec intérêt. Un tel homme
» devoit en effet laiffer des traces profondes , fur66
MERCURE
גכ
ל כ
tout dans l'efprit d'un Roi condamné à ne voir
prefque jamais que des courtifans . »
La modeftie de M. de Juffieu étoit extrême.
30
" Souvent il répondoit aux queftions qu'on lui
propofoit, je ne fais pas , & cette réponſe embar
raffoit quelquefois les confultans , honteux alors
5 de s'être crus plus favants que lui. Il haifoit la
charlatanerie , & pardonnoit aux Charlatans ;
une gaieté douce & des plaifanteries fans fiel que
» fa bonhomie rendoit piquantes, affaifonnoient les
» converfations qu'il avoit fur ce fujer avec les
» amis ; c'étoit alors que faifant à certaines opionions
une guerre innocente , & où jamais le nom
» de leurs auteurs n'étoit prononcé , il fe permettoit
de rire de ces vues ou fuperficielles ou
fauffes qu'on donne avec orgueil pour le fecret
de la Nature ; de ses découvertes annoncées avec
emphale , & qu'on lit dans les Livres anciens ; de
ces fyftêmes généraux fondés fur quelques faits ,
fouvent mal obfervés , & contredits par mille
antres ; de ces Livres qui promettent des vérités
grandes & univerfelles , & qui ne renferment que
» des fophifmes , des erreurs & des phraſes . Cette
charlatanerie , devenue fi commune de nos jours
eft le fruit de l'efpèce de goût d'ailleurs fi utile
» que le Public femble marquer pour les Sciences
» & peut-être de la facilité de tromper des hom-
» mes qui veulent en parler fans les étudier ; elle
» excitoit le rire ou la pitié de M. de Jufficu , & il
ne la croyoit pas bien dangereufe ; les efprits
qui s'y livrent ou qui en font la dupe auroient
été, felon lui , de peu de reffourses pour les Scien-
» ces ; & les injuftices que cette charlatanerie entraîne
dans la diftribution de la fortune ou de la
לכ
"
DE FRANCE. 67
→ renommée, ne lui paroiffoient pas mériter l'indi-
» gnation d'un vrai Philofophe, »
M. de Juffieu mourut le 6 Novembre
1777.
« Son frère aîné avoit acquis , dans la pratique
» de la Médecine , une fortune confidérable M.
» de Juffieu en avoit été le feul héritier , & if l'a
» laiffée toute entière à fa famille , ne donnant
» qu'une préférence, qui ne pouvoit bleffer la fenfi-
» bilité de fes autres parens , au neveu qu'il avoir
» déjà rendu l'héritier de fa place , & fur- tout de fes
» idées, la portion de fon héritage la plus noble &
la plus fatteuſe. »
ל כ
Éloge de M. BOURDELİN.
Louis-Claude Bourdelin naquit à Paris le
18 Octobre 1696. Son père & fon ayeul
éroient auffi Membres de l'Académie des
Sciences , & l'ayeul eft le premier Académicien
dont M. de Fontenelle ait fait l'éloge..
Son oncle fut membre de l'Académie des
Belles-Lettres .
« Cette Nobleffe Académique , s'il eft permis de
» s'exprimer ainfi , a fur les autres efpèces de No-
» bleffes un avantage bien précieux ; l'illuftration
» qu'elle donne finit auffi -tôt que l'on ceffe de la
» mériter ; elle eft à -la- fois & plus flatteufe pour
» ceux qui la poſsèdent , & plus utile pour la So
» ciété , à qui jamais elle ne peut devenir onéreufe. »
M. Bourdelin perdit fon père à l'âge de
quatorze ans , & bientôt après la mère.
époufa un Militaire. Il fe livra tout entier
68 MERCURE
à l'étude de la Médecine & de la Chimie ,
& fut reçu Docteur en Médecine en 1720 .
L'année d'auparavant il s'étoit marié ; fes
parens l'avoient preffé de prendre cet engagement
; ils lui avoient propofé des partis
avantageux qu'il refuſa tous .
ל כ
« Le choix de la perfonne qu'on épouſe peut
» malheureuſement être indifférent à ceux qui diffipant
leur vie entière dans les intrigues ou dans
» les plaifirs , n'ont pas le temps , au milieu de
l'agitation ou plutôt du mouvement dans lequel
ils vivent, de fouffrir les défauts de leurs femmes,
» ou même de les connoître ; mais un Médecin ;
livré à des occupations pénibles fans ceffe renaiffantes
, partageant la journée entre des travaux
fatigans & des vifires qui n'offrent que des fcènes
affligeantes , a befoin de trouver dans fa maifon
de quoi repofer fon ame & la confoler. M. Bourdélin
choifit Mlle Dubois , fille d'un Apothicaire ,
» dont le Laboratoire lui offroit des reſſources
utiles dans fes travaux chimiques ; elle ne lui
apporta pour dor que de la beauté , de l'efprit ,
» des vertus & queles dettes de famille à payer. »
و ر

1
*
L'Académie des Sciences reçut M. Bourdelin
dans fon Corps en 1725. Les Mémoires
qu'il lui a donnés ont pour objet des matières
de Chimie.
« Il vit la Chimie changer de face en France par
l'adoption des idées de Beker & de Staal , à -peuprès
comme dans le fiècle dernier l'invention des
» nouveaux calculs avoit produit une révolution
» dans les Sciences Phyfico-Mathématiques ; mais
» dans ce renouvellement de la Géométrie , la plu-
2 part des Géomètres , trop âgés pour fe plier à une
DE FRANCE: 69
» marche toute nouvelle , s'élevèrent contre l'ufage
de ces calculs. M. Bourdelin fut plus fage ; il fe
» contenta de fuivre le fil des découvertes dont il
ne pouvoit partager l'honneur , & il eut la modeftie
de ne plus écrire fur une Science qui fui-
» voit des principes nouveaux , & qui avoit adopté
» une langue nouvelle. »
כ כ
Entraîné par un fentiment profond de
bienfaiſance ,
0
*
ce Il fe livra à la pratique de la Médecine , & ſe
» confacra fur - tout au traitement des pauvres ; il
» ſe dévoua à cette Profeffion pénible , où le fpec-
» tacle douloureux des malheurs qu'on ne peut
foulager , l'emporte fur le plaifir du bien qu'on
a pu faire , où le Médecin eft obligé de payer
» les remèdes qu'il ordonne , & de nourrir les
» malades qu'il guérit. M. Bourdelin ne regardoit
» pas le foin qu'il prenoit de vifiter les pauvres
» comme un effai de les forces , comme une étude
» qui pouvoit le rendre plus digne de traiter d'autres
» malades. S'il eft une claffe d'hommes devant qui
l'inégalité des états doive difparoître , ce font
» les Médecins : témoins ou confidens néceffaires
» des maladies , des foibleffes & des paffions , ils
» voient combien la Nature a rapproché ceux que
" la différence des rangs ou des fortunes femble
féparer le plus ; auffi au milieu de la pratique la
plus brillante , M. Bourdelin donna toujours la
préférence aux pauvres , comme à ceux qui
» avoient le plus befoin de lui , & qui pouvoient le
» moins recourir à des mains habiles. »
35
33
לכ

M. Bourdelin étoit né avec un bien confidérable
; cependant l'exercice de la Méde
eine qu'il avoit d'abord entrepris par bien70
MERCURE
faifance , devint pour lui une refource néceffaire.
Le fecond mari de fa mère diffipa
fa fortune & celle de fa femme , & laiſſa
en mourant des dettes , au paiement defquelles
la mère de M. Bourdelin s'étoit engagée.
Il les acquitta entièrement ; il voulut
de plus affurer à fa mère une fubfiftance in--
dépendante & convenable à fon état. Ces
facrifices abforbèrent une grande partie de
fa fortune.
« Il avoit alors un frère encore mineur , à qui
les Loix ne permettoient pas de partager les devoirs
» de fon aîné ; mais le premier foin du cadet à
» l'époque de fa majorité , fut d'obliger fon frère à
>> lui accorder l'honneur de la moitié du facri-
» fice , & il l'obtint. M. Bourdelin ne mit point
d'orgueil à le refufer ; il fentoit que fon frère
≫ avoit le même droit, que lui à cet acte de piété
» filiale ; & comme il étoit vraiment généreux , il
» devoit être jufte, »
כ כ
En 1761 , M. Bourdelin fut nommé premier
Médecin de Mefdames ; mais il obtint
d'elles la permiffion d'exercer la Médecine
à Paris , & les pauvres étoient toujours le
plus cher objet de fes foins.
50
55
La Nature , en accordant une longue vie à
quelques hommes , les condamne à des pertes.
irréparables qui ne peuvent être adoucies
par l'efpérance de ne pas furvivre long-temps à ce
qu'on a perdu. M. Bourdelin vit d'abord mourir
?? fon frère, qui étoit encore fon Élève , ſon ami ,
> le compagnon de fes travaux , qui , fuivant la
même carrière , vivant dans la même maifon ,
pratiquant la même bienfaifance , heureux par
D
33*
DE FRANCE. 71
» les mêmes goûts & par les mêmes vertus , lui
appartenoit par les liens les plus chers à la fois
» & les plus refpectables. Il le perdit , quoique la
» différence des âges dût lui faire eſpérer de n'avoir
jamais à le pleurer ; il le perdit au moment
» où , après l'avoir rendu digne du nom qu'ils
» portoient , il alloit le voir partager fa réputa-
» tion , où il alloit jouir de fes fuccès. Il avoit
» fuivi Mefdames à Plombières en 1762. Pendant
» que fon devoir l'y retenoit , fa femme lui fut en-
» levée ; & après cinquante-trois ans d'une union
و د
و د
heureufe & inaltérable , il fut privé de la confo-
ર lation de lui donner fes derniers foins & fes der-
» niers fecours.... Il perdit en 1775 le fils de ce
frère qu'il avoit tant aimé, le feul héritier de fon
» nom , qui fuivit la Profeffion de fes pères , le
feul objet par qui M. Bourdelin tenoit encore à
la vie. Cette perte mit le comble à tous les mal-
» hears qu'il avoit éprouvés , & les facultés de fon
» ame s'en reffentirent ; cet homme , d'un efprit
» fi fage , d'une raifon fi faine , d'une mémoire
> immenfe , d'une érudition fi étendue & fi exacte ,
» éprouva le dépériſſement d'efprit & de corps
» qu'entraîne le chagrin joint à la vieilleffe ; une
mélancolie profonde , fruit de la douleur de fes.
pertes & du fentiment de fa décadence ' , s'empara
de lui ; il traînoit & fupportoit avec peine des
jours qu'il ne pouvoit plus rendre utiles aux autres.
>> Nous l'avons vy fouvent venir chercher dans nos
" Affemblées des diftractions aux fentimens qui
» l'accabloient , continuer par habitude une affiduité
qu'il avoit toujours regardée comme un
» devoir , s'intéreffer à nos travaux lorfque fon
» état lui permettoit de s'en inftruire , & jouir encore
avec quelque plaifir du refpect que nous
infpirait le fouvenir de fes travaux & de fes
» vertus . Il mourut le 13 Septembre 1777, »
ככ
33 r
و د

L
72 MERCUR
DICTIONNAIRE UNIVERSEL des Sciences
Morale, Économique , Politique & Diplomatique
, ou Bibliothèque de l'Homme
d'Etat & du Citoyen , mis en ordre &
publié par M. Robinet , Cenfeur Royal ,
Tomes XII , XIII , XIV, XV, XVI &
XVII in-4° . A Paris , chez l'Éditeur ,
rue de la Harpe , à l'ancien Colléger de
Bayeux , 1780.
*
Nous annonçons à- la- fois les fix Volu
mes de ce grand Ouvrage , qui ont paru
dans le courant de l'année dernière. La multitude
d'objets intéreffans qu'ils renferment,
ne nous permet pas d'en faire un extrait
détaillé , & nous croyons inutile de relever
le mérite d'un Livre qui a obtenu les fuffrages
des Savans & des Hommes d'État , les
vrais Juges des matières politiques . Ces fuffrages
font bien capables de foutenir les
Auteurs & l'Éditeur dans la vafte carrière
où ils font entrés . Ils recueillent déjà ce fruit
de leurs nobles travaux ; mais les généra
tions futures en recevront de bien plus
grands avantages , car ce n'eft pas feulement
contribuer à la profpérité de fes Contemporains
, c'est avancer le bonheur des races
futures que de travailler à perfectionner la
Science du Gouvernement.
རྒྱུ
Les principaux articles des Volumes que
nous avons fous les yeux font , Cité,
Citoyen, Clergé, Code , Colonie , Com
merce
DEFRANGE. 73
merce , ( celui - ci contient les vues . les plus
étendues & les plus juftes, pour l'accroiffement
du Commerce ; & après l'avoir envifagé
fous tous les rapports économiques &
politiques , l'on donne en entier ou par ex
trait les principaux Traités de Commerce
conclus entre les Nations des deux Mondes),
Commune, Communauté, Compagnie de Commerce,
Concordat , Concubinage , Concur
rence , Concuffion , Confédération , Congrès
Conjuration , Connoiffance des Hommes ,
néceffaire à l'Homme d'État , Conquête
Confeil, Confiitution politique , Courtifan ,
Courtifane , Corvée , Coutume , Crédit
Crime, Déclaration de Guerre , Délateur,
Démocratie , Denrée , Defpotilme , Detic
publique , Devoir , Dicte , Droit , Droit
naturel , Droit des Gens , Droit civil ,
Droit politique, Droits ( Impôts ) , Economie
, Economille , Education , ( de l'Éducation
ancienne, Systême de Locke fur l'Éducation
des enfans ; de l'Éducation , par
M. le Baron de Haller ; de l'Éducation , par
M. Helvétius ; Analyſe du Traité de l'Éducation
civile , par M. Garnier: Effai fur l'Education
publique , de l'Education des
Princes , de l'Education des filles , Effai fur
l'Education Angloife , Etfai d'un Cours d'Education
libérale ) , Égalité , Eglife , Elec
teur , Empire , Empire d'Allemagne , Emploi
, Emprifonnement , Enfant - Trouvé ,
Ennemi. Tous ces articles & beaucoup
d'autres , qu'il feroit trop long de citer , pré
Sam. 12 Mai 1781 .
D
MERCURE
fentent une foule de queftions importantes
en Morale , en Politique , en Diplomatique,
qui nous ont paru difcutées d'une manière
vraiment digne du fiècle éclairé où nous
vivons.
Nous ne difons rien des Hommes d'Etat ,
Souverains , Miniftres & Légiflateurs , dont
on examine le Règne ou le Ministère , tels
que Colbert, Confucius , Conftantin , Contarini,
Olivier Cromwel , la Reine Elifabeth,
&c. ni des Etats dont on développe les révolutions
& le fyftême politique , tels que la
Corfe , le Danemarck , &c. ni des Auteurs
dont on analyfe les Ouvrages fur les matières
de Gouvernement. Peu d'entrepriſes Littéraires
ont été fuivies avec autant de zèle , de
lumières & d'activité. C'eſt que l'amour dụ
bien public anime les Auteurs ; c'eſt qu'un
grand nombre de Savans & d'Hommes en
place, auffi habiles dans la théorie que dans'
la pratique des affaires politiques , fe font
un plaifir de contribuer à la perfection d'un
Ouvrage utile , heureufement conçu & trèsbien
exécuté.
DE FRANCE 71
LE BON AMI , Comedie en un Acte & en
profe , repréſentée par les Comédiens
François ordinaires du Roi , le dix - fept
Novembre 1780. Prix , 1 liv. 4 fols. A
Paris , chez la Veuve Duchefne , Libraire ,
rue S. Jacques , 1781 .
ERASTE eft amoureux de Lucile ; il en eft
aime , mais par une bizarrerie du fort
comme lui dit Liferte , il aime la fille , & il
eft aimé lui-même de la mère. Ce n'eft pas
là le feul obftacle qui s'oppofe au bonheur
d'Erafte. Pour comble de difgrâce , fon père
s'eft avife , auffi bien que lui , d'être amoude
Lucile
, & Mondor , père d'Erafte , n'ont pas
de peine à s'arranger entre eux ; ils fe demandent
& s'accordent mutuellement , Punt
Erafte , & l'autre Lucile. Mais ils trouvent
eux-mêmes dans leur chemin un terrible
contradicteur ; c'eft Lifimon , une eſpèce de
goguenard , qui eft leur ami commun , &
qui inftruit de la double intrigue , veut abfolument
épargner aux jeunes amans la douleur
d'être féparés , & à fes vieux amis le
ridicule d'un mariage mal afforti. Il les perfécute
fi fort , tant par fes plaifanteries qu'en
leur parlant raifon , qu'ils les contraint de
marier la jeune perfonne à Erafte.
reux de Lucile. La Comtefle
, mea
La Scène où Mondor fait fa déclaration
eft gaie & plaifante. Celle où le railleur Li
fimon veut lui arracher l'aveu de fon ridi-
Dij
46 MERCURE
cule amour , eft originale & dramatique.
Lifimon commence par dire à Mondor qu'il
a des foupçons les plus finguliers du monde.
Chaque fois que j'y fonge , dit- il , il faut
que j'en rie.
滿
MONDOR , ( à part.
" Il m'a pénétré ; ne nous déconcertons
pas. ( haut. ) Faut -il que j'en rie aufli ?
و د
&
LISIMO N..
Non , mon ami , j'en dois rire tout feul,
(riant. ) Ah ! ah ! ah !
MONDO R,
» Eh bien , riez , riez. ( à part. ) Je ſuis
interdit ; ne le faifons pas expliquer.....
( haut. ) Adieu , mon ami , adieu.
39
LISIMON.
Êtes-vous curieux de favoir ? ...
MONDO R.
" Yous connoiffez ma difcrétion.
LI SIMON.
- > Vous voudriez- bien que je fuffe auffi
difcret que vous.
» Adieu.
MONDO R.
LISIMON.
Je veux que vous fachicz,,...
DE FRANCE. 幔
MONDO R.
" Une petite affaire m'appelle ailleurs.
LISI MO N.
» Ce fera pour un autre moment,
MOND OR..
" Elle preffe.
"
LISIMO N.
N'importe..... je foupçonne que…...
» que..... ( bas à l'oreille ) vous êtes amou-
❞ reux. f
MONDO r.
Moi ?
LISIM O N.
» Vous.
MONDO R
» La pensée cft folle.
LISIMO N.
" Mais elle eft vraie.
MONDO R.
» Il y auroit de l'extravagance.
LISI MON.
" Je le fais bien.
MONDO R.
A mon âge le
Diij
7801
MERCURE
LISIMO N.
Sans doute.....
Lifimon , après avoir bien affuré Mondor
que s'il a fait réellement la folie dont on l'accufe
, il fera le premier à le dévouer au ríðicule
, reprend les interrogations & lui dit :
وو
» Vous m'affurez donc bien que mes conjectures
font fauffes ?
29
MONDO R.
Qui , oui , oui.
LISIM O N.
» Vous m'en donnez votre parole d'hon-
>> neur ?
10bysit sinu sirM O N D O Rofag Al
»
Tout ce que vous voudreza1001
LISIMO N.
» Il fuffit....( Il fait femblant de fortir,
& revientfurfes pas ) Mais prenez garde ,
» au moins.
khov slona
CollMolls DO Ŕuo 170
caram Je vous dis d'être tranquille.
2 an
wat Linus arM ON 5 Gawla
A la bonne heure. ( revenant encore )
Mais
MONDO R.
» Mais, mais vous m'impatienteriez à la
DE FRANCE. 79
fin ; quand j'ai dit une chofe , on y peut
» compter.
LISIM O N..
J'y compte donc. ( à part. ) Elfayons de
» le pouffer à bout. ( Il fait unefauffe fortie,
» & paffe de l'autre côté de Mondor. )

MONDOR, ( fe tournant toujours du
même côté. )
» Et mais.... & mais.... ah ! .... j'ai cru
» qu'il revenoit encore : cet homme eft
dangereux. Il le feroit , comme il le dit. "
LISIMON , ( avec éclat. )
Si je le ferois !
MONDO R.
» La peftel vous m'avez fait une frayeur
» à mourir.
LISIM O N.
f
» Pour la dernière fois je puis donc être
» tranquille ?
MONDOR
men S «
" Oui , oui , oui ; allez , allez. ( Il le fuit
» des yeuxjufqu'à la couliffe. ) Enfin le voilà ,
» parti. Il faut bien me defier de cet homme .
Comme il eft acharné ! Il faut qu'il ne
( fache rien , que quand il n'y aura plus
" rien à faire. Allons trouver la Comteffe ;
allons , & n'épargnons rien pour hater an
hymen.... Eh bien , ne voilà t'il pas en-
و و

So MERCUREA
core mon bavard? Comme il avance len-
» tement ! …... il a le regard fixe & févère....
» il vient à moi.... Je voudrois être à vingt
» lieues d'ici .
و د
LISIMON , ( d'un ton ferieux qui contrafte‹
avec celui du commencement de cette Scène
& ramenant Mondor qui fortoit. ).
» J'ai un mot à vous dire . J'ai voulu vous
éprouver , Mondor , & voir fi vous au-
→ riez l'audace de perfifter dans votre folie
MONDO R.
Vous êtes un gogueñard . »
Lifimon le prend alors fur le ton le plus
férieux , & force Mondor à lui confeffer
fon amour pour Lucile ; mais il ne peut
réuffir à le diffuader de fon projet de miariage.
10% B
Ce que nous venons de tranfcrire offre
un jeu de Théâtre fort plaifant , & annonce
un homme qui connoît la Scène. L'endroit
où Mondor veut quitter la campagne où ils
font , pour éloigner fon fils de la maîtreffe,
eft très - agréablement dialogué. Il y a quelque
lenteur dans la marche , & cette lenteur
fe fait d'autant plus fentir , que l'intrigue
n'eft ni affez neuve nitaffez piquante. Le
plus grand tort peut-être qu'ait eu l'Auteur
de ce petit Drame , c'eft de l'avoir intitulé
le Bon Ami. Ce titre promettoit beaucoup
plus que l'Auteur ne vouloit donners le titre..
DE FRANCE. 81
d'une Comédie n'eft pas toujours auffi indifférent
qu'on l'imagineroit bien . C'eſt ſouvent-
là ce qui en détermine la chûte ou le
fuccès. Du refte , on ne peut guère avoir un
dialogue plus facile & plus naturel que celui
de cette Pièce , qui annonce réellement du
talent pour la Comédie...
( Cet Article eft de M. Imbert. )
PROCÈS-VERBAL des Séances de l'Af
femblée Provinciale de Haute - Guienne ,
tenue à Villefranche , dans les mois de
Septembre & d'Octobre 1780 , avec la
permiffion du Roi. Vol . in- 4° . A Villefranche
, chez Védeilhié ; & à Paris , chez
Moutard , Imprimeur-Libraire , rue des
Mathurins.
L'ADMINISTRATION Provinciale de Haute-
Guienne n'eft pas moins remarquable aujour
d'hui qu'à l'époquede fon établiffement , foit
par les chofes importantes qui ont fait l'objet
de fes féances , foit par le zèle patriotique
des Citoyens qui les compofoient. Même
fageffe dans leurs vues , même unanimité
dans leurs délibérations , même reſpect pour
les volontés du Monarque , éloignant d'eux
toutes maximes républicaines incompatibles
avec celles d'une monarchie telle que la
nôtre ; bien convaincus de la nature de leur
miffion , qui n'a rien de commun avec la
puiffance de nos anciens États- Généraux
réunis , non pour établir des prétentions
;
D v
MERCURE
of
61
ridicules , ni pour envahir l'autorité légitime ,
ni pour fomenter des diffentions entre ceux
qui commandent & ceux qui doivent obéir ;
les Députés de Haute Guienne ne femblent
voir en eux que des Citoyens honorés de la
confidération publique , & dont le Prince a
fait choix pout feconder fa follicitude pa-:
eternelle dans une partie très- difficile de fon
Adminiftration. De tels établiffemens ne
feroient- ils pas affez précieux quand ils n'au
roient d'autresavantage que celui d'éclairer
le peuple fur fes véritables intérêts , de le
vaincre que tout eft commun & Tréciproque
entre le Chef & les Sujets , & furtout
de faire difparoître cet état de défiance
où nous entretenoient les opérations trop
myſterieufes d'un Gouvernement avec lequel
on fe croyoit toujours en guerre ? Quels
fentimens patriotiques doivent animer une
Nation , lorfqu'on lui met fous les yeux
l'état de fes befoins & de fes reffources ,
qu'on ne crait plus de s'entretenir avec
elle , de lui confier la répartition & le recou
vrement des principaux revenus de l'État
& d'abandomer a fon intelligence F'emploi
d'une partie de ces mêmes revenus pour les
confacrer au foulagement des Citoyens accablés
par des revers , & à la profpecité des
Provinces qui , honteufes enfin de leurs inimitiés
héréditaires , ne tendront plus déformais
qu'à former une feule famille ?
80
"
Dans le Procès- Verbal de l'année 1779 ,
les Adminiftrateurs de Haute- Guienne n'a
DE FRANCE. 83
voient guère pu manifefter que du zèle &
des projets utiles : dans celui - ci , l'on en découvre
deja les fuites heureufes. Les diffé
rens Bureaux intermédiaires ont fignalé leur
zèle dans toutes les parties de la Province.
Il nous eft impoffible d'entrer dans les détails
de leurs travaux. Mais la notice des objets
fuivans , donnera une idée des matières prin- -
cipales que renferme le nouveau Volume
qui vient de paroître.
CADAS TRES

Les moyens de l'Adminiſtration pour
remédier anx abus dans la répartition de la
Taille ,
dépendoient en grande partic
de la rectification des Cadaftres de la Province.
Après avoir fimplifie le travail de cette
grande opération , elle a été commencée avec
→ un fuccès auquel on n'avoit pas lieu de s'attendre.
Le Bureau des Tailles , chargé fpécia
lement de cet objet , en a difcuté tous les
points devant l'Affemblée Provinciale ; il
termine ainfi fon fecond rapport: « Nous
» pouvons vous annoncer dès ce moment ,
que le fieur de Richepray & fon Collègue,
Ingénieurs commis par le Gouverne
ment )font fatisfaits de leur travail , &
que l'expérience leur fert de nouvelle
» preuve de la bonté , de la méthode & de .
la poffibilité de fon exécution. Vous ap
prendrez avec plaifir qu'ils ont rencontré
les plus grandes facilités , même le plus
95
22
124
C
336
84
MERCURES
grand empreffement à concourir à vos
vues , dans les propriétaires , dont ils ont
» vérifié les poffeflions ; dans les Féodiftes ;
Experts & Indicateurs qui réfident dans la
Communauté, & qu'ils ont appelés, pour
» vérifier avec eux la fuite de leurs opéra-
» tions : effet naturel , mais unique , d'une
» Adminiſtration conimune , & de la justice
» que réndeur tous les Habitans de cette
» Province aux vues paternelles & bienfai
fantes qui vous animent. » page 171 . "
Nous regrettons de ne pouvoir placer ici
les moyens imaginés par le même Bureau
pour former une bafe proportionnelle d'après
laquelle l'Adminiftration pourra ftatuer fur .
le fort des Communautés & des particu
liers accablés fous le poids de l'impôt.
VINGTI È MES.
L'Adminiftration ayant déjà obtenu la
fufpenfion de l'Arrêt du Confeil de 1777,1
au fujet des Vingtièmes , paroît s'occuper
avec la plus grande activité du foin de ren- :
dre cet impôt moins onéreux . Elle a reconnu
que la Province n'eft furchargée à cet égard
que par le vice des opérations des Directeurs
& Contrôleurs des Vingtièmes ; qu'ils
ont établi leurs calculs fur des bafes, fauffes .
ou arbitraires; en conféquence elle a ftatué.
qu'on fupplieroit Sa Majesté de modérer cet
impôt au retour de la paix , & d'en fixer .
l'abonnement à une foime annuelle de
DE FRANCE. &
1,200,000 liv. Un abonnement invariable .
eft peut- être l'unique moyen de parvenir à
rendre les declarations fidelles , parce ,
qu'alors tous les contribuables auront le plus
puillant motif de manifefter la vérité : la
bonne foi de chacun fe trouvera furveillée ,
par l'intérêt de tous.
CONTRAINTES.
Cette partie du travail de l'Adminiftration
mérite d'être lue en entier. Sans doute
il est néceffaire que le peuple paye les impôts
, & qu'il les paye avec exactitude ; mais
les contraintes , les faifies , les fequeftres
feroient -elles d'une néceffité abfolue ? De
tous les abus faits pour exciter le zèle & la
compaffion des Adminiftrateurs , c'étoit furtout
celui là qui méritoir une attention particulière.
L'Intendant lui même a fenti l'im '
portance du nouveau plan qu'on a imaginé,"
& de l'effai qu'on en va faire. S'il a le fuccès
qu'on a lieu d'en efpérer , nous préfumons
qu'il feroit adopté avec emprellement par
toutes nos Provinces. Un fervice de cette
nature fuffiroit feul pour mériter à l'Admi
niftration de Haute - Guienne la reconnoiffance
de la Nation & du Gouvernement.
C
-PONTS ET CHAUSSÉES.Û
25

30114 63
Ce n'est ni auprès du Trône , ni même :
au centre de la Capitale d'une Province .
qu'on peut voir une infinité d'abus & de
>
86 . 3 MERCURE
befoins qui retiennent dans l'engourdiffement
une grande partie du peuple. Il faut
parcourir les lieux qu'il habite , entendre
directement les plaintes , le confulter fur
les moyens d'y remédier , l'encourager à y
concourir, lui-même de tout fon pouvoir.
Cieft ce qu'ont entrepris les Membres du
Bureau des Ponts & Chauffées.
}
Le feat Tableau des Ouvrages qui font à
faire pour ranimer l'induftrie dans la Haute-
Guienne , excitera l'étonnement des Lec- .
teurs , il leur fera facile d'appercevoir à quel
degré de profpérité la France pourroit encore
s'élever. On ne lira pas fans attendriffement
les offres que viennent de faire une multitude
de Communautés & de Particuliers
pour obtenir , dans les cantons qu'ils habitent
, foir des réparations urgentes , foit des
si conftructions nouvelles tendantes au bien
du Commerce & de l'Agriculture . Si
de pareilles offres fuppofent de grands
befoins , elles annoncent auffi l'amour du
bien public , & une confiance très - honorable
pour ceux qui préfident maintenant à
Tu cette partie de l'Adminiſtration. Voici un
de leurs Réglemens fur les Ponts & Chauffees
:::
و د
délibération , il a
La matière mife en délibération , il
» été unanimement délibéré , 1 °. que, con-
» formément aux vues de l'Aſſemblée , &
en exécution des ordres donnés par le
" Confeil aux Ingénieurs de la Province ,
les adjudications des routes d'une certaine
DE FRANCE. 687
"
93
» étendue , feront divifées en plufieurs par-
» ties , d'une , deux ou trois lieues tout au
plus, fuivant les circonstances. 2. Queda
Commithon intermédiaire pourra , par
» elle - même , ou par les Délégués , à Villefranche
ou fur les lieux , fuivant que les
circonftances le lui feront juger convenable
, faire tes adjudications . 38. Que les
» adjudications fe feront annuellement à
concurrence feulement des fonds impofés
» pendant l'année , pour être exécutées dans
la même année & la fuivante , & que le
2 dernier terme de payement ne fera acquitté
aux Entrepreneurs qu'après l'ou-
» vrage fini , vérifié & reçu. 4°. Que la
» Commiffion intermédiaire agira auprès de
M. le Directeur Général des Finances ,
» pour fe faire autorifer à déterminer la largeur
des routes de la troisième & de la
» quatrième claffe , fuivant que les circonf-
"
tances , les différentes natures du fol & du
» terrein pourront l'exiger. 5º . Qu'en ſe
» conformant aux principes énoncés dans
les rapports du Bureau des Tailles , le
rejet des impofitious Royales du terrein
qui fera pris pour les toutes de la pre
mière , de la feconde & de la troifième
claffe , fe fera fur la Province entière , &
que le rejet des impofitions Royales des
» terreins pris pour les chemins purement
» vicinaux , fe fera fur les Communautés
< fur lefquelles ils feront placés ou continués.
Sub 16°, ¿Que le Roi fera fupplié d'ordonner
889
MERCURE
T
35.
" que l'impôt connu fous le nom de Crue
" du Sel , de dix fols fur chaque minot de
Sel qui fe débite dans l'étendue des Elections
de Villefranche , Rodez & Millau ,
» tournera au profit de la Province , pour
être employé à la route du Pont - de- Tanus
» aux Arbres de la Garde , & pour les autres
» routes à ouvrir dans la Province. Mgr le
Préfident a été prié par l'Affemblée , d'interpofer
fes bons offices auprès du Con--
feil de Sa Majefté , pour le fuccès de cette
demande. » p. 106 du Procès - Verbal.
»
"2
""
و و
COMMUNAUX.
Depuis long- temps l'opinion générale en
France femble réclamer le partage des terres
communes les principes de l'économie politique
réprouvent en effet tous les établiffemens
qui tendent à borner la maffe des
productions nationales & arrêter les progrès
de la culture. Les Comniunaux dans la Haute-
Guienne font de vaftes domaines en friche
ou en pâturage que perfonne n'a le droit de
mettre en valeur. Le pauvre qui n'a point
de beftiaux n'en retire aucun avantage ; des
payfans avides en ufurpent des portions
confidérables: de- là , une multitude de procès
; de-là , le cri général , qui fans ceffe
demande le partage des terres communes &
incultes. Mais comment en fixera - t'on le
partage ? Sera- ce en portions égales pour
chaque habitant , ou en lots proportionnels
DE FRANCE. 89
à la taille de chaque contribuable ? On a
adopté un ſyſtême de partage qui paroît concilier
les intérêts du pauvre & du riche ;
c'eft en divilant la moitié des Communaux
par portions égales entre tous les habitans
quelconques, & l'autre moitiéfuivant la portion
del'allivrement entre tous les biens-tenans
habitans de la Communauté,
"
"2
" La diverfité du fol de cette Province ,"
ajoute- t- on , pourra donner lieu à des
exceptions aux principes de partage que
" nous avons adoptés. Nous avons dans
» plufieurs cantons des montagnes couvertes,
» d'une terre légère qui ne réſiſteroient ni
» aux torrens , ni à la pluie fi elles étoient,
» cultivées. Il eft poffible que des circonf
» tances locales préfentent dans quelques
→ Communautés des difficultés qu'on ne
fauroit prévoir ; mais la Commiflion intermédiaire
a fans ceffe fous les yeux l'ob-
» jet effentiel de vos opérations , qui eſt
» invariablement le bien public. Nous pen
fons qu'elle doit être autorifée à ſuſpen- ,
» dre ou à modifier l'effet du Réglement :
» que nous vous propofons de folliciter;
" toutes les fois que des circonstances parti
» culières le feront juger incompatible avec
» ile bien de la Province. »
33
DROITS FEODA U X.
Il exifte dans la Haute- Guyenne un droit
de champart fort nuifible à l'Agriculture .
190 MERCURE
=
Plufieurs Seigneurs , perfuadés que les rede
vances qu'ils poffédoient à ce titre étoient
auffi nuifibles à leurs intérêts qu'à ceux de
leurs vallaux , s'étant déterminés à les inféoder
, on s'eft bientôt apperçu que les terres
étoient mieux cultivées , les droits des Seigneurs
plus affurés , & les Colons plus heu
reux. Afin d'encourager ces premiers effais ,
l'Adminiſtration a réfolu qu'on folliciteroit
l'exemption des droits de contrôle & de centième
denier pour tous les Actes qui feront
paffes déformais entre les Seigneurs & les
Emphiteotes contenant la converfion des
droits de champart en cenfives , ou contenant
des échanges tendans à reftreindre ces droits
de champart.
C'eft ainfi que , fans ébranler la conftitu
tion d'un Empire, on parvient infenfiblement
à faire difparoître les abus les plus enracinés
& les plus nuisibles à fa profpérité.
C'eftavec le même efprit de fageffe que les
Adminiftrateurs ont dirigé les mouvemens
-de leur zèle fur plufieurs autres objets non
moins délicats & non moins intéreffans
tels que les rôles de capitation , l'uniformité
des poids & mefures , le tranfport & la régie
des octrois , les moyens de concilier les prétentions
du Languedoc avec celles de la
Haute- Guienne à l'égard du commerce de
leurs vins , & c......
Tout dans cet Ouvrage refpire l'humanité
, la bienfaifance , le défintéreflement &
l'amour de la patrie. A chaque page on y
DE FRANCE.
découvre l'influence d'un Prélat , à qui le
'Souverain avoit confié la Préfidence de
cette Adminiftration , & qu'il vient de
choifir pour occuper un Siege plus élevé &
plus important ; il y déplorera fans doute le
même génie des affaires , même fupériorité
dans Part de réunir & diger les efprite, le
même courage pour réformer les abus fans
nuire au repos public , la même habileté à
concilier les intérêts des Citoyens avec ceux
du Gouvernement . Puiffions nous avoir fouvent
l'occafion de rendre un pareil hom→
mage à tous les Chefs d'adminiftration publique
! Puiffe le Clergé compter dans fon
fein un grand nombre de Prélats auffi dignes.
que celui- ci d'en foutenir les prérogatives.
& la dignités al suppo
2
insan porinq 40 ( Par M. R...)
ego zulq zsi zuda zol sníolaqlib orist & joom
SPECTACLES.
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE,
>
د و د ر و ا
LE Jendig Mai , on a repréfenté , pour
la première fois Apollon & Coronis , In-,
Stermède formant la troisième entrée des
Amours des Dieux , Ballet en quatre Actes ,
par Fuzelier , avec une mufique nouvelle de
la compofition de MM. Rey , l'un de la
Mufique du Roi , l'autre de l'Académie
Royale de Mufique. ish morrak
*
MERCURE
Ce petit Ouvrage eſt écrit avec facilité ,
mais le plan en eft très - vicieux , La vengeance
d'Apollon paroît d'autant plus froide,
que les amours de Coronis & d'Iphis n'ont
infpiré aucun intérêt , & elle termine l'Acte
aflez triftement pour qu'on foit furpris que
le defir d'effayer leurs talens dans un Acte
détaché, ait engagé MM. Rey à faire choix de
celui- ci. Malgré cette obfervation & la fé
chereffe du fujer , on a remarqué du talent
dans la mufique. On y a trouvé une harmonie
fimple , mais pleine , & d'un grand
effet. Le ftyle en la paru pur : on en a furtout
beaucoup loué la netteté , & fu gré
aux Muficiens de n'avoir pas chargé leurs
parties de cette multitude de notes qui font
travailler certains inftrumens d'une manière
auffi fatigante pour les exécutans que défagréable
pour les Spectateurs. On leur a reproche
d'avoir donné une couleur trop forte auf
morceau chanté par Apollon , qui termine
cet Intermède ; il tranche trop vivement ,
dit- on , avec le refte de l'Ouvrage . Cette obfervation
eft plus fpécieufe qu'exacte ; car,
fur quel ton faut-il faire parler un Dieu qui
après avoir immolé fon rival & fa maîtreffe
eft en proie aux remords , au défeſpoir ? &
dit :
Ah ! cachons nos fureurs dans une nuit profonde ,
Et ceffons d'éclairer le monde ,
Puifque je n'y vois plus l'objet de mon amour.
Il nous femble qu'un tel difcours , & lef
DE FRANCE.
93
motif qui le dicte , exigent des accens trèsmarqués
, une couleur Tragique , & nous
croyons que MM. Rey ont faili la véritable
puance qui convenoit à ce morceau .
Les airs de Ballet font pleins de grâces ,
& parfaitement coupés dans le genre paſtoral
; ils ont eu le fuccès le plus général
mais par une fatalité bien fingulière ,
les danfes qu'on a exécutées fur ces airs ne
font aucunement analogues aux motifs des
Muficiens & à l'intention de l'Ouvrage. Iphis
a foin d'apprendre au Public que les danfeurs
qu'il amène font des Bergers , & ces
Bergers du vieil Opéra viennent former,
des pas abfolument étrangers au genre fim
ple , agréable & , naturel de la Paftorale. Il
faut avouer que c'eft une chofe bien bizarre
que ce refpect confervé , en dépit des gens
de goût, pour de miférables traditions dignes
du quatorzième ſiècle, & faites tour au plus
pour être applaudies par des Welches !
GRAVURES.
LA Vertu récompensée , Eftampe allégorique
d'après Borel. Prix, 3 liv . A Paris , chez l'Auteur ,
rue de Bretagne , à côté du Potier d'Etain . On lit au
bas de çette Gravure la defcription fuivante :
59
90
« La France , tenan: à la main le Compte rendu ,
indique à la Nation la Pyramide fur laquelle eft
gravé le nom du Directeur Général des Finances.
L'Équité , la Charité , l'Humanité & l'Abondance
font au bas de la Pyramide, L'Économie ordonne
940
MERCURE
» à la Mufe de l'Histoire d'effacer de nos Faftes le
» mot Impôt. La Renommée publie les heureux
» effets qui résultent de la fage adminiftration de
» nos Finances. »
Calendrier perpétuel dédié au Roi , par F. de
Poncharaux le Romain , fe trouve dans tous les Cabinets
Littéraires de Paris & de la France.
Les Antiquités d'Herculanum , avec leurs expli
cations en françois , deuxième Cahier , compofé de
douze Planches, renfermant trente - cinq Tableaux .
Prix , 9 liv . in 4 ° . & 6 liv. in- 8 ° . A Paris , chez
David, Graveur , rue des Noyers , en face de celle
des Anglois.
Premiere & deuxième Vues de Genafano , Eltampes
gravées d'après Lucatelli , par L. F. E. Garreau
. Le fite de ces Eftampes eft riant , & le païfage
en eft remarquable par fa richeffe & fa variété eu
égard au peu d'efpace qu'il renferme. Prix , liv.
To fols. A Paris , chez l'Auteur , rue du petit Pont ,
près celle de S. Severin , maifon d'un Beuthier , &
chez les principaux Marchands d'Estampes.
(
I
Carte des Côtes de Coromandel & de Malabar
ou la prefqu'Ifle de l'Inde , préfentée au Roi par
Guillaume Delifle & Philippe Buache , premiers
Géographes du Roi , & de l'Académie Royale des
Sciences. Autre Carte des Indes & de la Chine
par les mêmes. A Paris , chez Dezauche , fucceffeur
des fieurs Delife & Buache , & chargé de l'entrepôt
général des Carres de la Marine du Roi , rue des
Noyers.
ر ا ل ا
Diane & fes Compagnes au Bain , Eftampe de
17 pouces de large , fur 13 pouces 6 lignes de haut,
contenant vingt figures ingénieufement grouppées
für un fond de païfage , gravée d'après le TaDE
FRANCE.
95 *
bleau de P. C. Trémollière , par Jofeph Maillet.
Prix , ƒ livres . A Paris , chez Maillet , Graveur , rue
des Francs-Bourgeois , Porte S. Michel , à côté du
jeu de Paulme ,
ANNONCES LITTÉRAIRES.
PISSOT, Libraire, quai des Auguftins , vient de
recevoir de Londres Gibbon's Hiftory of the decline
a'nd fall of the Roman Empire , Tomes II & III
in-4°. London , 1781. On trouve chez le même
Libraire les 3 Volumes in-4º,
Elemens de la fcience du Navigateur , par M.
l'Abbé Garra de Sallagoïty , Profeffeur d'Hydrographie
à Bayonne , deux Parties in - 89 . Prix ,
is livres , avec les Tables des finus de l'Abbé de la
Caille , qui forment un troifième Volume. A Paris,
chez Cellot & Jombert , Libraires , rue Dauphine.
Méthode & Réflexion fur les Leçons de Mufique,
nouvelle Edition in- 8 °. , par M. Bemetzrieder. A
Paris , chez l'Auteur , rue du Chante , hôtel S. Paul ,
& chez Onfroy , Libraire , quai des Auguftins .
Réflexions fur la Mufique Théâtrale, adreffées au
Rédacteur des articles Opéra dans le Journal de
Paris , in- 8 ° , A Paris , chez les Libraires qui vendent
les Nouveautés.
Explication des Tarifs du Contrôle des Attes &
de l'Infinuation , fuivant la Jurifprudence du Confeil,
2 Vol. in-8 ° . , par M. de Contramont, Avocat.
A Paris , chez l'Auteur , rue du Fouarre , & Piffot ,
Libraire , quai des Auguftins.
Difcours Philofophique fur les trois Principes ,
86 MERCURE
'
Animal, Végétal & Minéral , par M. de Chevalier,
2 Vol. in 12. A Paris , chez Quillau , Libraire , rue
Chriftine.
Amuſemens du jour , ou Recueil de petits Contes ,
dédiés à la Reine , par Madame de Mortemar
Volume in 12. A Paris , chez Couturier fils , Libraire
, quai des Auguftins ; & à Verſailles , chez
Dacier.
T
Voyage dans les Alpes, précédé d'un Eſſai fur
Hiftoire Naturelle des environs de Genève , par
M. de Sauffure , 1 Vol. in-4 ° . Prix , 12 livres , &
2 Vol. in- 8 ° . Prix , 9 liv. A Paris , chez Hardouins
Libraire , rue de: Prêtres . - I
Fomes XLI & XLII du Répertoire univerfel
de Jurifprudence , publiés par M Guyot , in 8 , A
Paris , chez Dupuis , Libraire , rue de la Harpe .
Fautes effentielles à corriger dans le dernier Mercure.
Page 40, ligne 3 , l'Iphigénie en Aulide de M.
Piccini : lifez , l'Iphigénie en Tauride.
Idem , ligne 6 , la même efime pour le premier :
ajoutez , de ces Ouvrages.
TABLE.
72 LE Maitre & PEcolier ; Sciences Morale , &c.
Fable , T 4911e Bon Ami , Comédie , 75
Ala Fontaine de Vauclufe , sc Proces Verbal des Séances de
Enigme & Logogryphe , 53 Afemblée Provinciale de
Suite de l'Hiftoire de l'Aca- Haute Guienne ,
démie Royale des Sciences , Académie Roy. de Mufiq.
ss Gravures ,
Dictionnaire Univerfel des Annonces Littéraires ,
APPROBATION.
81
91
93
95
J'AI lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France, pour le Samedi 12 Mai. Je n'y ai
ren trouvé qui puiffe en empêcher l'impreſſion, A Paris,
le 1 Mai 1781. DE SANCY.
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 19 MAI 1781 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VER STR
A M. le Chevalier DE CUBIÈRES , qui
venoit d'envoyer à l'Auteur fon Recueil
de Poéfies , intitulé : les Hochets de ma
Jeuneffe .
J'AT lu vos vers brillans & doux I
Qui peignent fi bien la tendrefle ;
Des Hochets de votre Jeuneſſe
Ovide en cheveux blancs auroit été jaloux.
Si Pétrarque , ( & pourtant l'Amour aime à redire
Les airs mélodieux defon luth enchanteur , )
Si Pétrarque autrefois avoit eu votre lyre ,
De Laure il eût dompté l'inflexible rigueur..
Sam. 19 Mai 1781 .
98
MERCURE
Qu'on ne me vante plus le Chantre de Délie ,
Qu'on ne me vante plus celui dont le pinceau
De la jeune & tendre Lesbie
Immortalifa le moineau ,
En vous lifant je les oublie,
(Par M. de Tréogate , Auteur de la Comteffe
d'Alibre , des Soirées de Mélancolie , &c.)
REFLEXION du Chevalier ***
, qui a
eu la main droite emportée à Minden.
ENFIN je puis montrer mon bias
A des Miniftres qui le prifent ;
SEGUR & CASTRIES ne font pas
De ces Prédicateurs qui ne font ce qu'ils difent .
PROBLEME SUR LE MYRT E,
UN
N élégant faifant fes pirouettes
Dans un cercle brillant , me difoit l'autre jour:
A quoi rêvèrent les Poètes ,
En confacrant le myrte à Cypris , à l'Amour ?
Que la Beauté de ro es s'entrelace ,
Cette peinture a de la grâce.
La rofe , cette aimable fleur ,
Par fes doux parfums , fa fraîcheur ,
Et fur-tout fon peu de durée ,
DE FRANCE. 99
Image de la volupté , 、
De l'Amour & de la Beauté ,
Peut bien leur être confacrée.
Mais ce myrte , qui toujours verd
Au printemps comme dans l'hiver ,
Nous peint l'ennuyeuſe conſtance
Par fon trifte & froid coloris ,
Peut tout au plus en conſcience
Etre l'emblême des amis.
PARDONNEZ cette allégorie
Aux Poëtes du temps jadis ,
Répondis-je avec un fourire :
Sur les bords du Lignon , aux bofquets d'Idalie ,
On n'aimoit pas comme on aime à Paris .
( Par Madame D. P. )
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
LE mot de l'Enigme eſt l'Age ; celui du
Logogryphe eft Chemin , où le trouvent
chien , Mein , mine, bis , Nice , niche , bis ,
miche, mie,bis , & Hymne.
Eij
100 MERCURE
"!
ENIGM E.
DE Momus & de Polymnie
En France je reçus la vie ,
Et j'eus un Normand pour Parrein.
Je ſuis un drôle aſſez malin ,
Brillant d'efprit , rempli d'audace ,
Qui ne faurois refter en place ;
Et je gagne à ce mouvement ,
Car je vais toujours en croiffant.
(Par M. *** , à Arles , en Provence. )
LOGOGRYPHE.
Si la molleffe a pour toi des appas ,
Viens , cher Lecteur , jette- toi dans mes bras ,
Et tu pourras y deviner , peut- être ,
Plutôt qu'ailleurs l'énigme de mon être .
2.
Le temps eft froid ; dans ton réduit bien clos ,
Près d'un bon feu , mettons-nous dos - à-dos.
Je fuis d'abord un meuble Académique ;
Puis je contiens trois notes de mufique ;
Ce que tout homme a commis quelquefois ;
Dans l'arme à feu ce qui doit être en bois ;
Un perfonnage en tout lieux qu'on déprime ;
Et pour finir, un autre qu'on eſtime.
( Par M. Joly, de Bagneux. )
DE FRANCE. 101
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
LES CONVERSATIONS D'ÉMILIE ,
Nouvelle Édition . 2 Vol, in - 12 .
Inutilefque falce ramos amputans ,
Feliciores inferit. Horat.
A Paris , chez Humblot , Libraire , rue
S. Jacques , près S. Yves.
LA première Edition de cet Ouvrage ,
que nous devons à la plume d'une femme , a
eu beaucoup de fuccès , & celle que nous
annonçons eft à-peu-près un Ouvrage nouyeau.
L'Auteur y a ajouté un Volume entier
, & ce qui refte da premier eſt entièrement
refondu.
:
On ne peut guères faire un plus utile
ufage des lumières & du talent que de les
employer à perfectionner la théorie de l'éducation
; c'eft un des objets dont la Philofophie
s'eft le plus occupée dans notre
fiècle on a fenti enfin qu'après avoir embelli
l'univers phyfique par fes travaux ,
après avoir créé les Arts qui peignent fouvent
des modèles de perfection morale , l'homme
devoit porter fes foins & fon attention fur
lui même, employer fon génie à perfectionner
fon ame , s'orner lui- même par la calture
, comme il a orné la Nature autour de
E iij
102 MERCURE
lui, & ne pas refter fi fort au - deffous des
modèles de perfection qu'il aime à contempler
dans les productions du géni . Mais
les principes de l'éducation ne doivent pas
être les mêmes pour les deux fexes , parce
que ni leurs penchans ni leurs devoirs ne
font les mêmes. L'objet de l'éducation eft
fur- tout de former nos fentimens , & c'eft
de nos fentimens naturels qu'elle peut tirer
elle-même fa force & fon influence ; mais
chaque fexe reçoit une multitude d'impref
fions qui font étrangères à l'autre on ne
peut les deviner , il faut les avoir fenties.
Que de mouvemens s'élèvent dans le coeur
d'une femme, qui feront à jamais inconnus
à l'homme ! puifqu'elles feules peuvent bien
connoître leur amie toute entière , elles feules
auffi peuvent bien connoître & bien pofféder
l'art d'en diriger & d'en régler les affections.
La Nature , qui nous a donné beaucoup
moins de délicateffe , nous a rendus
inhabiles à manier des ames auffi délicates
& auffi fenfibles. Il faut en convenir : jufqu'à
préfent nous avons été bien plus occupés
à leur impofer des devoirs qu'à leur infpirer
des vertus , & parmi leurs devoirs , les
plus néceffaires pour elles
nous ont paru
ceux que nous avons jugés les plus propres
notre bonheur. C'étoit méconnoître nos intérêts
, autant que les leurs au moins ; mais il
eft vrai pourtant qu'on n'a pas raifonné d'une
autre manière ; & il eft impoffible de ne pas
l'avouer, pour peu qu'on ait réfléchi fur l'éà
DE FRANCE.. 103
ducation qu'on leur a donnée dans tous les
pays , & fur le peu de droits qu'on leur reconnoît
dans les Loix de toutes les Nations.
Rienn'eft plus propre , ce me femble , à
faire voir combien il étoit néceffaire que les
femmes , qui doivent tout partager avec
nous , entraffent auffi en partage de nos
lumières ; & cependant nous voulions feuls
penfer , enfeigner , écrire , & , ce qui n'étoit
que notre efprit , nous l'appellions l'efprit
humain. Si les femmes ont paru étrangères
à nos connoiffances , c'eft uniquement lorfque
nos connoiffances étoient faulles: Leur
efprit heureuſement n'avoit pas , comme le
nôtre , la force de faire violence à la Nature
; il étoit repouffé par des méthodes
barbares qui ne nous conduifoient qu'à
l'erreur. A peine les vraies méthodes ont
été connues , qu'elles font entrées comme
nous , & nous ont fuivis avec plaifir dans
ces routes fûres & faciles ; elles nous ont
compris fans peine dès que nous avons eu
des vérités à leur faire comprendre. Des
efprits qui fe croient délicats & ne font que
frivoles , peuvent croire encore qu'elles perdent
des graces en acquérant des lumières ;
elles répandent leurs graces dans leurs ou
vrages même , & ce n'eft pas là une preuve
qu'elles les aient perdues. Tout ce qu'il y a
de réel dans nos connoiffances , fe borne à
quelques faits & à quelques idées juftes qui
en résultent ; mais nous avons décoré tout
cela du nom faftueux de ſciences , & voilà
G
E iv
104 MERCURE ·
pourquoi nous avons jugé nos connoiffances
fi glorieufes pour nous , & fi dangereufes
pour les femmes ; mais peut - être
qu'il n'y a dans tout cela ni tant de danger
ni tant de gloire .
On doit aimer fur- tout à voir les femmes
s'occuper des principes de l'éducation . Cet
objet leur appartient plus que tout autre
encore ; c'eft à elles que la Nature a confié
notre enfance ; leur voix eft la première
que nous entendons : nos premières idées ,
nos premiers fentimens font ceux qu'elles
nous donnent ; & l'on fait combien ceux là
influent fur tous les autres. Il en eft de notre
efprit , difoit un Philofophe ancien , comme
de l'organe de notre vue. La manière dont
un enfant reçoit les premiers rayons de
lumière au berceau , décide fouvent de la
forme de fes yeux ; c'est ce qui fait qu'il
fera louche ou qu'il verra bien toute la
vie.
Les Converfations d'Émilie ne font point
un traité d'éducation ; on n'y trouvera point
le plan des études qu'une jeune perfonne
doit faire ; il n'y eft queſtion d'aucune fcience
en particulier. C'eft une mère qui s'entretient
avec fa fille fur des objets qui femblent
naître toujours du hafard & des circonftances
du moment ; mais ce hafard , que la
mère dirige ou dont elle profite toujours ,
amène des fujets d'un grand intérêt & trèsimportans
dans toute efpèce d'éducation .
Tantôt elle lui fait connoître les motifs des
DE FRANCE.
105
devoirs qu'on lui impofe ; & ces motifs ,
pris dans l'intérêt des plaifirs de l'enfance ,
font fi fenfibles qu'un enfant même en doit
être frappé. Tantôt la mère apperçoit un
mouvement nouveau qui s'élève dans le
coeur de la fille ; la mobilité de l'âge alloit
en faire fuccéder un autre , & l'impreffion
étoit affoiblie ou perdue. La mère arrête ,
pour ainfi dire , l'objet devant les yeux , &
le fentiment dans le coeur de l'enfant ; &
l'impreflion devient plus vive ou plus douce,
& l'enfant en confervé un fouvenir qui fera
naître des vertus. Elle lui apprend quelquefois
à ne pas fe tromper fur le vrai prix des
chofes , à bien diftinguer ce qui lui donnera
des plaifirs de ce qui ne lui donnera que
des regrets. L'enfant pleine de confiance ,
& qui connoît déjà ce plaifir , fi doux à tous
les âges , de montrer tous les mouvemens de
fon ame, de confier fes défauts & fes
fautes , laiffe voir toutes les fantaifies qui la
détournent de fes devoirs ; elle s'accoutume
ainfi à lire dans fon amne , & fa
mère lui apprend à en diriger les mouvemens.
C'eſt là peut- être le plus grand fecret
de
vertus >
education, Voulez vous avoir des
dit Shaftesbury ? caufez souvent
avec vous -même! Voulez - vous developper
vos talens au cas que la Nature vous en ait
donnés ? Caufez souvent avec vous - même.
Shaftesbury a fait un ouvrage pour démon
trer cela , il ne falloit pas un ouvrage , peut
Ev
106 MERCURE
être ; y trouve-t- on auffi beaucoup d'autres
chofes , & des choſes même qui n'y ont pas
grand rapport; mais l'ouvrage n'en eft pas
meilleur pour cela. Cette vérité eft rendue'
très fenfible dans cinq à fix pages des Converſations
d'Émilie.
Nous allons en citer quelques morceaux ;
mais on comprend que ce n'eft point par
des citations que l'on peut faire connoître
tout le mérite d'un ouvrage de ce genre. Une
mère qui cauſe avec fon enfant, ne fonge pas
& ne peut pas fonger à amener des morceaux
où elle pourroit montrer avec éclat
le talent de penfer & d'écrire ; ce talent
eft répandu dans tout l'ouvrage , & c'eft auffi
e moyen de faire lire l'ouvrage en entier . le
Dès la première Converſation , on voit la
manière de l'Auteur dans celle dont elle
fait fentir à fa fille combien la foibleffe de
fon âge la met dans la dépendance de toutes
les perfonnes qui veillent fur elle , & combien
elle doit de reconnoiffance à tous les
fervices qu'on lui rend.
ÉMILIE .
Maman , mais pourquoi fuis-je au monde ?
LA MÈRE.
Voyez dites-moi cela vous-même. :
1 .
É MILIE.
Je n'en fais rien
DE FRANCE. 107
LA MÈRE.
`Et qu'est-ce que vous faites toute la journée?
É MILIE.
Mais je me promène , j'étudie , je faute , je bois ,
je mange , je ris , je cauſe avec vous quand je fuis
bien fage.
LA MÈRE.
*
Eh bien ! jufqu'à préſent voilà pourquoi vous êtes
au monde , c'eft pour boire , manger , dormir, rire,
fauter , grandir , vous fortifier , vous inftruire . Voilà
ce que vous avez à y fairee ; & à meſure que vous
grandirez , vos occupations & vos obligations changeront.
Au lien d'être au monde pour fauter , danfer
& être à charge aux autres , Vous y ferez pour travailler
, pour être utile , pour remplir d'autres devoirs
, & jouir d'autres amuſemens.
ÉMILIE.
Etre à charge aux autres ! Eft-ce que je fuis à
LA MÈRE.
charge ?
Sans doute , puifque vous êtes un enfant.
ÉMILIE.
Mais un enfant , c'eſt une perfonne.
LA MERE.
Un enfant , c'eſt un enfant qui deviendra avec le
temps une perfonne raiſonnable.
ÉMILIE.
Mais qu'est-ce que je fuis donc à préfent que je
fuis un enfant ?
E vj
108
MERCURE
LA MÈRE.
Comment , vous avez cinq ans , & vous n'avez
pas encore réfléchi à ce que vous êtes ? 'Tâchez de
trouver cela toute feule.
É MILIE.
Maman , je ne trouve rien.
LA MÈRE.
Moi , je trouve qu'un enfant eft une créature
foible , dans la dépendance de tout le monde ; qu'un
enfant eft innocent, ignorant , étourdi , importun ,
indifcret.
EMILIE.
Quoi , j'ai tous ces défauts ?
LA MÈRE.
Ce font ceux de votre âge. Vous voyez qu'un
enfant ne doit les foins qu'il éprouve qu'à la tendreffe
de fes parens , & qu'il ne peut être qu'à charge &
infupportable aux autres .
ÉMILIE.
Il me femble que je ne fuis pas fi foible,
LA MER E.
Un
coup
quer.
de poing peut vous renverfer , peut vous
É MILIE.
Mais eft- ce qu'un enfant ne peut pas le défendre
comme un autre ?
LA MÈP. E.
Son ignorance & fon étourderie ne lui permettent
DE FRANCE. 109
ni de prévoir ni d'éviter le danger , & fa foiblefle
l'empêche de s'en garantir. Il a befoin d'avoir fans.
ceffe auprès de lui quelqu'un qui le garde , qui le
protège ; perfonne n'a même intérêt à fe donner ce
foin , qui eft très-pénible , parce que l'enfant n'a rien
en lui qui en dédommage ; & ce n'eft que par fa
douceur , par fa docilité , par fes égards pour ceux
qui lui rendent des fervices , qu'il peut fe flatter de
les voir continuer ; car s'il a de l'humeur , s'il répond
avec dureté , fi ce n'eſt pas fon coeur qui lui fait
fentir l'obligation qu'il a à tous ceux qui font quelque
attention à lui , il affoiblira bientôt la compaffion
naturelle qu'il infpire ; il fera abandonné de tout le
monde ; & dans cette pofition il fera bien à plaindre.
ÉMILIE.
Mais , Maman , ma bonne n'eft- elle pas obligée
d'avoir foin de moi ?
LA MÈRE.
Votre bonne a foin de vous , parce que je l'en ai
chargée ; mais je ne peux pas l'obliger à vous aimer
fi vous ne vous rendez point aimable ; & fi vous
aviez de l'humeur , de la dureté , de l'ingratitude
pour elle , je ferois trop jufte pour exiger qu'elle
vous rendît des foins que vous reconnoîtriez fi mal :
je lui défendrois même d'approcher de vous.
ÉMILIE.
Alors je m'habillerois toute feule.
LA MÈRE.
Croyez-vous le pouvoir ?
Oui , Maman ,
ÉMILIE.
í
110
MERCURE
LA MÈRE.
Voyons , défaites votre collier , votre fourreau.
ÉMILIE.
Voilà mon collier défait.
LA MÈRE..
Votre fourreau à préſent.
ÉMILIE.
Ah ! je l'ôterai bien toute feule..... Maman
voulez -vous bien défaire les agraffes ?
LA MÈR E.
Non , vous devez tout faire feule , puiſque vous
fuppofez que vous n'avez perſonne pour vous aider.
ÉMILIE .
Mais je ferois bien le refte .
LA MÈRE..
Il vous faut donc quelqu'un pour défaire vos
agraffes ? Remettez votre collier.
EMILIE.
71
Maman , je ne peux pas.
LA MÈRE.
Il vous faut donc quelqu'un pour renouer votre
collier . Jugez par cet effai combien , même dans les
plus petites chofes , vous avez besoin de votre
bonne; combien vous devez craindre de la rebuter ,
& qu'elle ne vous laiffe ; car fi elle vous quittoit par
votre faute , il n'exiſteroit aucun motif pour la remplacer.
DE FRANCE. i
ÉMILIE.
Mais vraiment , Maman , je ferois bien à plaindre;
je ne pourrois ni me lever , ni me coucher , ni
rien faire toute feule.
LA MÈRE.
Vous voyez donc bien que quand on eft dans le
cas d'avoir befoin de tout le monde , il faut être
douce , polie , reconnoiffante , corriger fon huineur
profiter des leçons & des avis qu'on reçoit , & fentir
que quand on vous corrige , c'eft une preuve d'intérêt
& d'amitié qu'on vous donne , & un moyen qu'on
vous procure pour vous faire aimer.
n
La fimplicité de ce Dialogue ne doit point
cacher un mérite qu'elle augmente beaucoup
; & l'on conçoit combien d'idées juftes
& de fentimens honnêtes des converfations
femblables doivent donner à un enfant.
Les progrès de l'efprit d'Émilie font marqués
par la nature des objets dont fa mère
lui parle , on voit que les objets deviennent
plus importans à chaque Converfation.Celui
de la feptième Converfation , quoique mis à
la portée d'un enfant , peut intéreffer les perfonnes
de tous les âges.
ÉMILIE.
Mais , Maman , comment fait-on pour
fe garantir du danger, des fautes cachées ?
IT
LA MÈRE.
Quand on eft jeune , on a une amie éclairée &
sendre , à laquelle on ne cache rien de ce qu'on fait,
que ce foit bien ou mak
112 MERCURE
ÉMILIE.
Ah ! Maman , je l'ai cette amie : je vous promete
que je vous dirai tout.
LA MÈRE.
N'avez- vous jamais remarqué une choſe ?
Quoi , Maman ?
ÉMILIE.
LA MÈRE.
C'eft qu'une faute a toujours des fuites fâcheufes ;
& qu'on n'en eft pas quitte pour dire : je ne la ferai
plus.
ÉMILIF.
Je n'avois jamais remarqué cela ."
LA MÈRE.
Voyez vous-même. Repaffez dans votre efprit
tous les torts que vous avez eus ; & vous connoîtrez
bientôt que quand même votre faute feroit restée
ignorée, vous n'en auriez pas pour cela évité les fuites.
É MILI È.
Mais quand j'ai eu de l'humeur & de l'impatience ,
fi on ne l'ayoit pas fu , qu'eft-ce qui m'en feroit
arrivé ?
LA MÈRE.
Premièrement , que l'humeur & l'impatience nuifent
à la fanté Que tout ce que l'on fait avec impatience
eft mal fait & mauflade , & que c'eft par
conféquent à recommencer. Que quand on s'y laiffe
aller , on prend par dépit & par déraiſon toujours le
plus mauvais parti dans ce que Fon a -à faire? Il en
DE FRANCE. 113
feroit de même fi vous reftiez étourdie , inappliquée ,
indocile. Suppofé que perfonne ne fut rien de votre
conduite , tout le monde , en vous voyant , n'en devineroit
pas moins que vous n'avez pas répondu à
l'éducation qu'on vous a donnée.
ÉMILIE.
Ainfi tout le fait ou fe devine ?
LA MÈRE.
Oui , tôt ou tard , tout ce qui eft le découvre & fe
fait.
É MILIE.
LY 1
Hier , Maman , quand je me fuis levée , j'ai dit à
ma bonne : Aujourd'hui je jouerai toute lajournée ,
&je ferai bien heureufe ; & point du tout , toutes les
fois que je dis cela , tout va de travers.
LA MÈR E.
Ce n'eft pas le projet d'être heureuſe qui vous
porte malheur. C'eft que vous vous trompez fur les
moyens.
ÉMILIE.
Comment fe trompe -t'on fur les moyens ?
LA MÈRE.
Quand vous voulez aller promptement de la porte
de Boulogne à la Muette , quel chemin prenez- vous ?
ÉMILIE.
Je vais tout droit au rond de Mortemar , & puis
encore tout droit à la Muette.
LA MÈRE.
Et fi , voulant arriver promptement , vous pre114
MERCURE
niez d'abord le chemin de la porte Maillot , pour
vous tendre , par des allées détournées , au rond de
Mortemar ?
ÉMILIE.
Mais je n'y arriverois pas fi vîte.
LA MÈRE.
Et pourquoi ?
ÉMILIE.
C'eft qu'il y a plus de chemin.
LA MÈRE.
M
Ainfi vous vous feriez trompée fur les moyens
d'arriver promptement à la Muette . C'eft à-penprès
de même que vous vous trompez fur les moyens
d'arriver au bonheur : il eft à droite , & vous prenez
à gauche.
ÉMILIE..
Mais comment fe trompe-t'on à ce point ?
LA MÈRE.
Par légèreté , par ignorance. C'est que vous n'avez
pas des idées affez juftes fur ce qui vous eft utile , &
que vous entendez mal vos intérêts .
ÉMILIE.
Mais comment fait- on pour les bien entendre?
LA MÈRE.
On cauſe avec ſon amie en queſtion ; on réfléchit ,
& l'on fait fon profit de ce qu'on entend & qu'on
fent être vrai.
ÉMILIE. T
Voilà un remède fort agréable , ma chère MaDE
FRANCE.
115
man. Et voulez-vous me dire comment il faut ...
faire pour ne plus fe trømper fur les moyens ?
LA MÈRE.
Et fur quels moyens voulez-vous apprendre à ne
vous plus tromper ?
ÉMILIE.
Mais fur ce que nous avons dit , Maman , c'eft
pour n'être pas attrapée quand je veux être heureufe ,
quand je me propofe , par exemple , de jouer tome
la journée.
LA MÈRE.
ཕྱི་ ༩ ལས ། ༽ ཞཱ༣༢
Mais premièrement , c'eft qu'on n'eft pas heu
reufe en jouant toute la journée.
Pourquoi donc ?
ÉMILIE.
LA MÈRE.
Parce que le jeu ne fait plaifir qu'autant qu'
délaffe d'une occupation férieuse.
ÉMILIE.

Bon ! je croyois que rien n'étoit fi joli que de
jouer toujours.
LA MÈRE. A
Et moi je crois qu'il n'y a rien de fi ennuieux que
de vouloir s'amufer toujours. Si vous n'aviez autre
chofe
pour votre amuſement que votre poupée &
votre petit ménage , n'en feriez -vous pas bientôt
laffe .
EMILIE.
Oui ; mais je change de jeu.
116
MERCURE
LA MÈRE.
24
Et après l'avoir changé, vous vous en laffez de même.
ÉMILIE.
Ah ! cela eft vrai , pourtant . Quand j'ai quelque
fois joué toute la journée , il y a des momens où je
ne fais plus que faire de mon corps.
LA MÈR E.
Savez-vous pourquoi ?
Non , Maman.
ÉMILIE.
و
LA MÈRE..
Parce que vous n'avez rien fu faire de votre
efprit, qui demande aufli à travailler ; & moi je vous
ai laiffé faire , & je me fuis dit : fon expérience lui
apprendra mieux que moi que le nombre des amufemens
eft très -borné ; que pour y trouver toujours
un plaifir sûr , il faut les faire précéder du travail ,
& que ce n'eft qu'à ce prix qu'on n'eſt jamais ni
défoeuvré ni ennuié.
É MILIE.
Je vous jure , Maman , que vous parlez comme
l'Évangile.
LA MÈRE.
Parce que vous avez été quelquefois heureuſe en
jouant , après avoir bien rempli vos devoirs , vous
dites il n'y a qu'à toujours jouer ; cela eft- il fenfé ?
ÉMILIE.
Mais , Maman , vous favez donc tout ce que je
penfe ?
DE FRANCE. 117
LA MÈRE.
A peu -près.
É MILIE.
Et comment faites - vous ?
LA MÈRE,
Je tâche de me rappeler ce que je penfois à votre
âge.
ÉMILIE.
Bon ! eft-ce que vous me reffembliez ?
LA MÈRE, STAN
Mais les enfans fe reffemblent beaucoup . N'eft-il
pas vrai que l'objet de tous vos defirs eft de vous
éviter de la peine & de vous procurer du plaifir ?
Qui , Maman.
ÉMILIE.
LA MÈRE.
Quand vous faites vos devoirs avee négligence ;
avec pareffe , quelle eft l'idée qui vous occupe ?
É MILIE.
Ceft que je redoute la peine qu'il faut que je me
donne.
LA MÈRE.
Et que vous aimeriez mieux jouer , chanter
danfer , ou , ce qui pis' eft , baguenauder.
r;
1
É MIILI E.
Cela eft vrai,
H
LA MÈRE.
C'est donc pour éviter la peine & pour avoir du

118 . MERCURE
plaifir plus vite que vous faites mal . Qu'en arrive-t'il ?
ÉMILIE.
Ah ! il en arrive tout le contraire .
LA MÈRE.
Mal faire prend plus de temps que de bien faire :
n'eft-il pas vrai ?
É MILIE.
Et puis l'humeur me gagne.
LA MÈRE.
Et dès ce moment on fait tout de travers , & l'on
eft , je crois , bien contente de foi.
ÉMILIE.
Oh ! à faire pitié. Et puis , quand on eft dans cet
état , il faut le préſenter devant vous.
LA MÈRE.
Et moi je vous demande : Émilie , êtes -vous consente
?
ÉMILIE.
Maman , c'eſt une terrible queſtion . Et puis , mon
coup-d'oeil vous répond; & puis il vous prend un
filence. Ah ! le cruel filence ! pourquoi donc ne me
grondez-vous pas bien fort ?
LA MÈRE.
C'eſt queje ne fais pas gronder quandje fuis affligée.
É MILIE.
Cependant cela me feroit bien plaifir. Mais vous
n'avez pas pitié de votre Emilie. ( Ce dernier trait
nous paroft charmant. )
DE FRANCE. 119
LA MÈRE.
Et tout cela , pour s'éviter de la peine & ſe procurer
du plaifir !
É MILIE.
C'eft que , fuivant mon idée au moins , ce que je
veux me feroit plaitìr , & que ce qu'on exige de moi
ne m'en fait pas.
LA MÈRE.
Mais fi vous difiez : allons , courage ! un mauvais
quart-d'heure eft_bientôt paflé. Ne foyons pas diftraite.
Un peu d'attention , un peu d'application !
allons ! allons !
É MILIE.
Ah ! quand cela m'arrive mes devoirs font remplis
dans un clin- d'oeil ; je fuis heureuſe , heureuſe....
Tenez , ma petite Maman , je fens là quelque chofe
dans mon coeur qui me rend fi aiſe , ſi aiſe ! .... Ok !
comme je ſuis gaie & contente !
LA MÈRE.
Ainfi , quand vous faites le contraire , vous vous
trompez évidemment fur les moyens qui mènent au
bonheur. Ne feroit- il pas plus fage , dans ce cas , de
fe dire : au lieu du bien que je cherche il va m'arriver
malheur , fi je me laiſſe aller à ma fantaiſie ; &
fi au contraire je fais la vaincre , je jouirai d'un bonheur
plus grand que celui auquel je renonce.
Et lequel donc ?
ÉMILIE.
LA MER E.
Le plus grand de tous , celui qu'il n'eft au pouvoi
120 MERCURE
de perfonne de vous faire perdre , quand une fois
vous l'avez .
ÉMILIE.
Maman, apprenez- moi donc vîte ce que c'eft.
LA MÈRE.
Mais c'est vous qui me l'avez appris. C'eſt d'être
contente de vous , de fentir là au coeur ce qui vous
rend fi aiſe. Je ne fais comment on a le courage de
fe priver d'an fi.grand bonheur.
ÉMILIE.
Oh ! c'eft vrai , c'eft le plus grand plaifir quand
j'ai fà au coeur quelque chofe qui me fait rire toute
feule. Comment cela s'appelle-t'il , Maman ?
LA MÈRE.
Cela s'appelle la joie de la bonne confcience .
ÉMILIE.
Qu'est- ce que c'est que la conſcience ?
LA MÈRE.
C'est un fentiment intérieur qui nous avertit ,
malgré nous , de notre conduite.
ÉMILIE.
Quoi , est-ce que cela parle ?
LA MÈRE.
Non-feulement cela parle , mais cela crie au-dedans
de nous , & nous met mal à notre aife , quand nous
avons fait une faute , même ignorée : cela nous fait
auffi rougir des louanges qu'on nous donne , quand
nous ne les méritons pas.
Nous le répétons , nous avons cité ces morceaux
,
DE FRANCE. 121
ceaux , non comme ceux où le montre davantage
le talent de l'Auteur , mais comme ceux
qui caractérisent le mieux la manière de l'Cuvrage.
Il ne faut pas croire que l'efprit fe forme
moins en l'exerçant ainfi fur des objets qu'on
ne met point au rang des connoiffances. Tous
les fujets font indifférens pour former l'efprit
; l'effentiel , c'eſt de lui apprendre à ſe
faire des idées juftes en examinant les objets
par lui même : lorſqu'il a pris une fois cette
habitude , il la porte par- tout , & une lecture
bien faite lui fuffit fouvent enfuite
pour acquérir ce qu'on appelle une ſcience. /
S'il y a une étude qui mérite la préférence
c'eft fans doute celle de nos devoirs , qui
n'eft pas différente de celle de notre bonheur.
Les devoirs changent , il eft vrai , avec les
âges ; ils ne font pas les mêmes à dix ans &
à trente; mais c'est toujours avec les mêmes
principes qu'on les juge. Le même fond de
morale fe retrouve dans la morale de toute
la vie.
La forme de cet Ouvrage nous paroît aiouter
encore à fon mérite. Il y a toujours un
grand intérêt dans les Converſations d'une
mère avec fon enfant. L'idée toujours préfente
de leur tendreffe mutuelle répand je ne
fais quel charme , je ne fais quelle confiance
fur l'inftruction : on eft porté à croire qu'une
mère ne fe trompe guère fur ce qu'elle juge
utile au bonheur de fon enfant. Il eft vrai
des Converfations où tout doit paroître
Sam. 19 Mai 1781 . F
que
122 MERCURE
í
amené par le hafard, ne permettent pas un
ordre bien méthodique, L'enfant , par les
queftions , doit rompre à chaque inftant la
liaifon naturelle des idées de la mère ; mais
c'eſt-là un avantage plutôt qu'un inconvénient
de la forme de cet Ouvrage, Cette
marche eft la feule que la Nature donne à
nos idées : il feroit dangereux de la contrarier
trop, fur-tout dans un âge fort tendre
; peut- être que pour aucun âge. même
la méthode la plus rigoureufe n'eft la meilleure
méthode. Il faut diriger l'efprit , mais
non pas le gêner , non pas le contraindre.
Ses fantaifies même le guident quelquefois ,
& ne l'égarent pas toujours, Ce n'eft pas
feulement la grace , c'eft encore la force &
la jufteffe qu'il trouve dans la liberté de fes
mouvemens.
L'Auteur de cet Ouvrage eft diſtingué
fur-tout par un talent qui , au premier coup
d'oeil , ne paroîtroit pas , devoir appartenir à
fon fexe , c'est celui de définir & les mots
& les chofes avec une jufteffe & une préci
Lion que peu de Philofophes ont connues ;
c'eft encore celui de tirer un réſultat géné¬
ral très-lumineux d'une foule d'obſervations
particulières ; mais c'eft peut-être parce que
les femmes peuvent moins généralifer leurs
idées qu'elles les généralifent mieux ; elles
ont en jufteffe & en clarté ce qui peut leur
manquer en force : leur efprit fatigué promp,
tement des idées abftraites , court s'appuyer
& fe repoſer tout de fuite fur des exemples
DE FRANCE. 123
& des idées fenfibles ; ce n'eft point que la
force paroiffe manquer dans les Converfations
d'Émilie ; au contraire ; cette qualité
eft une de celles que l'efprit de l'Auteur
paroît montrer davantage ; & s'il
étoit quelque éloge qui pût la flatter , ce
-feroit fans doute celui -là ; car dans le cours
de fon Ouvrage elle ne diffimule point que
la force dans le ftyle lui paroît préférable
à l'onction & à la grace : il eſt vrai qu'elle
voudroit les voir réunies , & c'est ce que
voudroit auffi rout le mondeon 530 )
2
Au moment où ces Converfations finiffent,
Emilie n'a que dix ans. Jufqu'à cet
âge les grandes difficultés de l'éducation
viennent de l'efprit , de l'embarras de donner
des idées à des enfans qui n'en ont aucune
encore ; mais on entre bientôt dans un
âge où les paffions oppofent à l'éducation
de bien plus grandes difficultés. Parmi ces
paffions il en eft une qui fe fait fentir plus
vîte & plus vivement que les autres , dont
les impreffions doivent influer fur tous les
fentimens & fur tout le refte de la vie , &
c'eſt celle dont on ofe le moins parler dans
Péducation : on craindroit fur- tout d'en entretenir
de jeunes perfonnes que la voix
de la Nature n'avertit guères que par celle
des hommes ; on n'ofe parler à l'innocence
des précautions même que la vertu doit
prendre. Il eft à croire cependant que cette
exceffive délicateffe de notre éducation a cu
des fuites fâcheufes pour - nos moeurs , &
Fij
124 MERCURE
que ce refpect mal entendu pour l'innocence
a été funefte à plus d'une vertu . Si les
principes qu'on a fuivis à cet égard étoient
les plus dangereux , il ne faudroit pas refter
perfuadé qu'ils font les plus honnêtes . Mais
comment faire prévoir de loin les dangers
des paffions fans en laiffer voir trop tôt les
charmes Comment éclairer l'efprit fans
enflammer l'imagination ? Et quel Écrivain ,
après avoir connu les paffions , aura confervé
un talent affez pur pour en tracer le
tableau de manière qu'une mère pût l'offrir
à fa fille , & la vertu à l'innocence ? Rouffeau
l'a fait en partie dans le quatrième Volume
de fon Livre fur l'Education. Eh !
quel tableau que celui des amours d'Emile
& de Sophie ! Comme on y fent bien le
charme & le pouvoir que les leçons de la
Philofophie peuvent prendre dans le tableau
des paffions honnêtes ! Quelle ame
jeune & fenfible ne trouveroit pas tous
les facrifices de la vertu doux & faciles à
faire , fi on lui promettoit pour récompenfe
les fentimens & le bonheur dont jouiffent
Emile & Sophie ? Mais Rouffeau , par une
fuite du plan de fon Livre , a évité les plus
grandes difficultés de cette partie de fon Ouvrage.
Il parle , il eft vrai , des paffions à
Sophie , mais ce n'eft qu'au moment où elle
en a déjà une , que tout le monde approuve ,
& qui va être bientôt une de fes vertus..
Rouffeau , il eft vrai , foulève devant les
yeux de Sophie ce voile de l'innocence qui
DE FRANCE. 125
cache les plus doux & les plus terribles myi
tères du fort humain ; mais ce n'eft pas
pour l'inftruire des piéges que fa vertu
pourra rencontrer ; & comment parviendroit-
il dans ce moment à infpirer quelques
craintes à Sophie , qui fe trouve defendue
par fon amour même qu'elle doit juger
éternel ? Il lui apprend donc , non à conferver
fa vertu , mais à jouir du bonheur
d'Emile avec affez de modération pour en
prolonger la durée. Il eft probable qu'il lui
eût donné d'autres lumières s'il n'avoit pas
éloigné la demeure d'Emile du féjour des
grandes Villes ; & peut-être qu'en effet iln'en
faut pas d'autres dans des pays & dans
des fiècles où les moeurs publiques font
faines & pures. Ce n'eft pas un des moindres
avantages des bonnes moeurs d'une Nation
de pouvoir y laiffer fans rifque à la
beauté tout le charme de l'innocence. Pour
nous , nous fommes loin de ces moeurs ;
nous les regrettons peu , peut - être même`
n'en avons nous jamais eu de femblables :
& c'eft pour cela que parmi nous l'éducation
, n'a rien fait encore fi elle n'a pas appris
à conferver la vertu non-feulement dans la
retraite , qui épure & règle les pallions , mais
au milieu de la fociété , qui les trouble & les
défordonne. Voilà , ce me femble , ce qui
manque à la Sophie de Rouffeau , qui d'ailleurs
me paroît être fon chef- d'oeuvre.
Rouffeau , qui prenoit quelquefois de l'humeur,
nous auroit répondu peut-être r « Ce
Fij
126 MERCURE
ور
"
» n'eft pas pour vous que j'écris ; eft- ce may
faute à moi fi de la manière dont vous >
» avez arrangé vos fociétés , il vous eſt impoffible
d'avoir des vertus ? » Mais on ne
doit pas prendre l'humeur de Rouſſeau pour
fa philofophie ; il faut admirer ce qu'il a
fait , & demander à d'autres talens ce que le
fien n'a pas voulu faire.
he
2
Peut - être l'Ouvrage que nous demandons
ici , pour être bien fait , doit-il être
l'ouvrage d'une femme ; & tel eft notre bonque
parmi celles qui écrivent aujour
d'hui , il en eft plus d'une qui s'eft montrée
en état de le faire. Il ne faut pas l'attendre
de l'Auteur des Converfations d'Émilie ; fa
fanté probablement ne lui permettra poinɛ
d'entreprendre ce que fon talent feroit en
état d'exécuter. L'Ouvrage même que nous
annonçons aujourd'hui a été entrepris , continué
& achevé au milieu des douleurs d'une
maladie cruelle qui ne laiffoit aucune efpérance
de guérifon , & qui conduifoit fouvent
l'Auteur aux portes de la mort. Elle fe
confoloit de fes douleurs par les vertus qu'elle
infpiroit , & craignoit peu d'abréger la vie
par un travail qu'elle deftinoit à rendre fa
fille plus heureufe. Un fentiment fi tendre ,
un dévouement fi généreux eft bien propre à
confacrer tous les principes d'un Livre de
Morale: la vertu eft fi rarement dans le coeur
de ceux qui la prêchent ! On emploie fi fou
vent fon langage comme un fecret du talent ,
comme un artifice de l'éloquence! mais lerfs
DE FRANCE. 127
que pour l'enſeigner il faut en avoir eu beaucoup
, lorfqu'un bon Ouvrage eft encore
une belle action , toutes les maximes qu'il
développe trouvent le coeur ouvert à la perfuafion.
Cet exemple en produira d'autres
fans doute. Il ne faut guères douter des vertus
que la tendreffe maternelle peut infpirer.
Les paffions par lefquelles les femmes règnent
, par lefquelles elles donnent & reçoivent
le bonheur , ont été placées par la Ña-.
ture, prefqu'au commencement
de la vie.
Ces o paffions finiffent , & cependant on a
encore long - temps à vivre. Combien il eſt
heureux que leur vuide immenfe puiffe être
rempli par les foins qu'infpire un fentiment
dont on jouit comme d'une paffion, & dont
on s'honore à fes propres yeux comme
d'une vertu ! Combien un tel devoir doit
être cher à celle à qui la Nature & la Société
l'impofent également !
( Cet Article eft de M. Garat. )
NOUVELLES HISTORIETTES en vers
par M. Imbert. in- 8 ° . A Paris , chez
Delalain l'aîné , Libraire , rue S. Jacques.
stboot ism.mal al alu ,
DEPUIS LA FONTAINE on a écrit beaucoup
dé Contes en vers ; mais parmi ceux qui ont,
cédé à l'attrait de ce genre d'Ouvrages , peu
d'Auteurs ont mérité un fuccès même paf-,
fager ; & le plus grand nombre eft déjà voué
à l'oubli ou au mépris. Les uns , en voulant
Fiv
124 MERCURE
que ce refpect mal entendu pour l'innocence
a été funefte à plus d'une vertu. Si les
principes qu'on a fuivis à cet égard étoient
les plus dangereux , il ne faudroit pas refter
perfuadé qu'ils font les plus honnêtes. Maiscomment
faire prévoir de loin les dangers
des paffions fans en laiffer voir trop tôt les
charmes ? Comment éclairer l'efprit fans
enflammer l'imagination ? Et quel Écrivain ,
après avoir connu les paffions , aura confervé
un talent affez pur pour en tracer le
tableau de manière qu'une mère pût l'offrir
à fa fille , & la vertu à l'innocence ? Rouffeau
l'a fait en partie dans le quatrième Volume
de fon Livre fur l'Education . Eh !
quel tableau que celui des amours d'Emile
& de Sophie ! Comme on y fent bien le
charme & le pouvoir que les leçons de la
Philofophie peuvent prendre dans le tableau
des paffions honnêtes ! Quelle ame
jeune & fenfible ne trouveroit pas tous
les facrifices de la vertu doux & faciles à
faire , fi on lui promettoit pour récompenfe
les fentimens & le bonheur dont jouiffent
Emile & Sophie ? Mais Rouffeau , par une
fuite du plan de fon Livre , a évité les plus
grandes difficultés de cette partie de fon Ouvrage.
Il parle , il eft vrai , des paffions à
Sophie , mais ce n'eft qu'au moment où elle
en a déjà une , que tout le monde approuve,
& qui va être bientôt une de ſes vertus .
Rouffeau , il eſt vrai , ſoulève devant les
yeux de Sophie ce voile de l'innocence qui
DE FRANCE. 125
cache les plus doux & les plus terribles myí
tères du fort humain ; mais ce n'eft pas
pour l'inftruire des piéges que fa vertu
pourra rencontrer ; & comment parviendroit-
il dans ce moment à infpirer quelques
craintes à Sophie , qui fe trouve defendue
par fon amour même qu'elle doit juger
éternel ? Il lui apprend donc , non à conferver
fa vertu , mais à jouir du bonheur
d'Emile avec affez de modération pour en
prolonger la durée . Il eſt probable qu'il lui
eût donné d'autres lumières s'il n'avoit pas
éloigné la demeure d'Emile du féjour des
grandes Villes ; & peut-être qu'en effet iln'en
faut pas d'autres dans des pays & dans
des fiècles où les moeurs publiques font
faines & pures. Ce n'eft pas un des moindres
avantages des bonnes moeurs d'une Nation
de pouvoir y laiffer fans rifque à la
beauté tout le charme de l'innocence. Pour
nous , nous fommes loin de ces moeurs ;
nous les regrettons peu , peut - être même
n'en avons nous jamais eu de femblables :
& c'eft pour cela que parmi nous l'éducation,
n'a rien fait encore fi elle n'a pas appris
à conferver la vertu non-feulement dans la
retraite , qui épure & règle les paffions , mais
au milieu de la fociété , qui les trouble & les
défordonne. Voilà , ce me femble , ce qui
manque à la Sophie de Rouffeau , qui d'ailleurs
me paroît être fon chef - d'oeuvre.
Rouffeau , qui prenoit quelquefois de l'hu
meur, nous auroit répondu peut-être : « Ce
Fij
7265
T
MERCURE
» n'eft pas pour vous que j'écris ; eft - ce ma
» faute à moi fi de la manière dont vous »
» avez arrangé vos fociétés , il vous eft impoffible
d'avoir des vertus ? » Mais on ne
doit pas prendre l'humeur de Rouſſeau pour
fa philofophie ; il faut admirer ce qu'il a
fait , & demander à d'autres talens ce que le
fien n'a
pas voulu faire.
Peut - être l'Ouvrage que nous demandons
ici , pour être bien fait , doit- il être
l'ouvrage d'une femme ; & tel eft notre bonheur
, que parmi celles qui écrivent aujourd'hui
, il en eft plus d'une qui s'eft montrée
en état de le faire. Il ne faut pas l'attendre
de l'Auteur des Converfations d'Émilie ; fa
fanté probablement ne lai permettra poinɛ
d'entreprendre ce que fon talent feroit en
état d'exécuter. L'Ouvrage même que nous
annonçons aujourd'hui a été entrepris , continué
& achevé au milieu des douleurs d'une
maladie cruelle qui ne laiffoit aucune efpérance
de guérifon , & qui conduifoit fouvent
l'Auteur aux portes de la mort. Elle fe
confoloit de fes douleurs par les vertus qu'elle
infpiroit , & craignoit peu d'abréger fa vie
par un travail qu'elle deftinoit à rendre fa
fille plus heureufe. Un fentiment fi tendre ,
un dévouement fi généreux eft bien propre à
confacrer tous les principes d'un Livre de
Morale: la vertu eft fi rarement dans le coeur
de ceux qui la prêchent ! On emploie fi fou
vent fon langage comme un fecret du talent ,
comme un artifice de l'éloquence ! mais lerf
DE FRANCE. 127
que pour l'enfeigner il faut en avoir eu beaucoup
, lorfqu'un bon Ouvrage eft encore
une belle action , toutes les maximes qu'il
développe trouvent le coeur ouvert à la perfuafion.
Cet exemple en produira d'autres
fans doute. Il ne faut guères douter des vertus
que la tendreffe maternelle peut infpirer.
Les paffions par lefquelles les femmes règnent
, par lesquelles elles donnent & reçoivent
le bonheur , ont été placées par la Ñature,
prefqu'au commencement de la vie.
Ces o paffions finiffent , & cependant on a
encore long - temps à vivre. Combien il eſt
heureux que leur vuide immenfe puiffe être
rempli par les foins qu'infpire un fentiment
dont on jouit comme d'une paffion , & dont
on s'honore à fes propres yeux comme
d'une vertu ! Combien un tel devoir doit
être cher à celle à qui la Nature & la Société
l'impofent également !
( Cet Article eft de M. Garat. )
NOUVELLES
HISTORIETTES en vers
par M. Imbert. in-8 ° . A Paris , chez
Delalain l'aîné , Libraire , rue S. Jacques,
subast Desno) aŭ stu , cingoli
DEPUIS LA FONTAINE on a écrit beaucoup
dé Contes en vers; mais parmi ceux qui ont,
cédé à l'attrait de ce genre d'Ouvrages , peu
d'Auteurs ont mérité un fuccès même paf-,
fager; & le plus grand nombre eft déjà voué
à l'oubli ou au mépris. Les uns , en voulant
Fiv
128 MERCURE
être les imitateurs du bon homme , o
fubftitué au ton fimple & vrai qui le caractérife
, & que l'on peut regarder comme un
des premiers charmes du Conte , à cette
agréable négligence dans laquelle on apperçoit
quelquefois l'art du conteur , à cette
naïveté delicieufe qui fait pardonner fou
vent au choix des fujets & à la liberté des
tableaux , un ftyle làche & commun , des
idées dangereufes & des peintures faites
pour déplaire au cynique le plus déterminé ,
les autres , en cherchant à prendre une
route différente , ont fait grimacer leurs perfonnages
, font devenus obfcurs pour tâcher
d'être décens , & ont fatigué l'homme de
goût par la continuité de leur ftyle antithétique
& précieux . Quelques - uns néanmoins
ont réuffi à plaire , & dans ce nombre on a
diftingué M. Imbert. Le premier Recueil de
Contes qu'il donna au Public , il y a quelques
années , eut deux éditions , qui furent
promptement enlevées ; celui-ci , qui peut
lui fervir de fuite , nous paroît fait pour
ajouter à l'idée avantageufe que le Chantre
de Paris a fait concevoir de fon talent pour
conter. La plus grande partie des Hiftoriettes
qui compofent le nouveau Recueil que nous
annonçons , eft imitée de nos anciens Fabliaux
François, trois font tirées du Laſca , unè
autre d'un vieux Roman , le refte eft d'invention
. Prefque toutes celles qui ont été imitées
des Fabliaux ont déjà paru dans ce Journal
avec fuccès, l'Auteur les a revues avec foin , &
DE 127 FRANCE.
les a placées dans fa Collection après en avoir
fait difparoître les petites négligences qui s'y
trouvoient.
Le Recueil commence par un Conte d'invention
, qui a pour titre : le Délaffement
d'Hercule. L'Auteur veut y faire entendre que
les Contes peuvent plaire , même aux perfonnes
livrées aux plus graves occupations.
Il feint d'abord. que fon récit eft tiré d'un
vieil Auteur.
PAR-TOUT le plus mince Écolier
Connoît Hercule & fa vaillance.
Ce Héros , dont le nom ne fe peut oublier ,
Par la vie & par fa naiffance ,
Fut un homme très - fingulier..
Les miracles alors fe faifoient par douzaine
Plus aisément que de nos jours ;
Témoins les diftraites amours
De Madame fa mère Alcmène ,
Qui fut , par un fecret inconnu parmi nous ;
Et qu'on voudroit bien voir renaître ,
Céder à fon amant fans être
Infidelle à fon cher époux.
Ainfi naquit le grand Alcide.
Vous favez les travaux , fon audace intrépide :
On le voyait pourfuivre en plaine & dans les bois
Des brigands la troupe cruelle ,
Les arrêter , juger , affommer à la fois ,
Exercer enfin tous les droits
Fv
130
MERCURE
De la juftice criminelle.
De tous nos fier-à-bras on fait que ce
Comme du verre auroit brifé les os ;
Héros
Qu'il fe plaifoit à battre , à frapper , à détruire ,
C'eft ce que par-tout on lira :
Mais ce qu'on ne fait point, ce qu'à peine on croira,
Ils aimoit les Contes pour rire.
Parmi les Fabliaux ou modernes ou vieux
#Dont ce Conteur aimoit l'ufage ,
On dir que les plus merveilleux machinq af
Lut plaiforent toujours davantage ;
Des cygnes noirs & des merles tout blancs ,
Des ombres de maris jaloux & mécontens ,
Qui viennent parmi les ténèbres
A minuit , par des cris funèbres ,
Découvrir & tirer les piés
De leurs infidelles moitiés :
De ces fantômes noirs qu'on fe plaît à décrire ;
Des chats petits , petits , ſe hauffant , grandifſans ,
Et tout-à - coup difparoiffans
·
Avec de grands éclats de rire.

Sans mon Auteur je n'aurois point ofé
Accufer un Héros révéré dans l'hiftoire.
D'un pareil goûr ; mais j'ofe croire
Qu'il eft plus d'un Héros qu'ont immortaliſe
Des exploits dignes de mémoire ,
Et que Peau d'Ane eût amuſe,
DE FRANCE. 131
L'idée de cette éfpèce de Prologue eft fort
gaie , elle est d'ailleurs rendue d'une manière
piquante , naturelle & facile. Aimer l'ufage
des Contes nous paroît néanmoins
une expreffion haſardée , & même im-..
propre .
La néceffité de ne point remettre plufieurs
fois les mêmes objets fous les yeux des Lecteurs
de ce Journal , nous défend de parler
de quelques- uns de ces Contes qui lui font
déjà connus. Nous allons nous occuper de r
ceux qu'il ne connoît pas. De ce nombre eft
le Pardon mérité. Son étendue ne nous permet
point de le citer en entier. En voici l'analyſe
& quelques détails.
UN jeune Chevalier voulut faire fa Mie
De la femme d'un grand Seigneur,
Mais la Dame déclare qu'elle ne pourra jamais
prendre
D'amant qui ne lui faſſe honneur.
Ce mot eft curieux de la part d'une belle :
Vivre avec un époux , & prendre des amans
Pour s'honorer , voilà ce qu'on appelle
La naïveté du vieux temps.
Oui , telle étoit la mode peu
De ce fiècle tant ingénu ;
chrétienne
Dame , dont le galant montroit de la vertu,
Avoit droit d'oublier la fienne.
Le Chevalier , pour prouver fa valeur ,
annonce un tournois , & défie le mari de
F vjed
732 MERCURE
fa maîtreffe : toute la Nobleffe des environs
vient pour y chercher des lauriers.
Ne craignez point qu'ici je falle une revue ,
Un long dénombrement de ces preux Chevaliers
Je n'irai point incfurant leur carrière ,
Faire fonner la trompette guerrière ;
Sous vos regards affembler ces Héros ,
Devant vous , ouvrir la barrière ,
Et , le fignal donné, des pieds de leurs chevaux
Faire voler à vos yeux la pouffière.
Mon feul but eft dans ce moment
De mettre aux mains & l'époux & l'amant,
s'il fe peut , fuccinctement.
Et,
Ils courent l'un fur l'autre ; & leurs lances dreffées
Que dirige un bras menaçant,
Sont , par l'écu retentiffant ,?
A droite , à gauche repouffées..
L'époux eft vaincu , un rendez- vous eft
le prix de la victoire du Chevalier ; mais
par malheur, il s'endort. Sa maîtreffe vient
s'en indigne , fe retire auprès de fon mari ,
& lui fait fignifier fon congé. Le pauvre
amant au défefpoir , met la Soubrette de la
Dame dans fes intérêts , s'affuble d'un linceul
, & fe rend au lit des deux époux . Le
mari interroge le fantôme , qui lui répond
qu'il eft le Chevalier qui a trouvé la mort au
tournois ; qu'autrefois il a fait une injure à
Madame , & que fon pardon feul peut faire
ceffer le tourment qu'il éprouve. D'abord la
DE FRANCE. 133
inbelle
refuſe ; mais preffée par fon mari ,
térieurement fatisfaite de l'adreffe du Chevalier
, elle lui accorde fon pardon , & le
pardon le plus complet.
Le bonheur appartient fans doute à la tendreffe ;
Mais trop fouvent ( on le voit chaque jour )
On le mérite par l'amour ,
On ne l'obtient que par l'adreſſe.
Ce Conte , imité des Fabliaux , nous a
paru charmant ; tous les détails que nous
avons cités appartiennent à M. Imbert. Ils
font faciles & pleins de grâces , & le Poëte
sy montre de temps en temps fans nuire à
la fimplicité du conteur.
Un autre Conte , dont les circonstances.
pourront faire fentir la plaifanterie d'une
manière très- frappante , eft celui qui a pour
titre , la Mélomanie.
M. Bruyart raffolle de Mufique.
It eft dans ſon ſyſtême
Qu'avec une voix fauffe un homme a le coeur faux.
Sous des notes bien ou mal mifes
Tous les mots font pour lui des paroles exquifes.
Enfin , vous lui feriez un plaifir bien plus grand
D'aller lui chanter des fottifes
Que de lui dire un compliment.
Il veut marier fa fille Ifabelle , & c'est à
un Virtuofe confommé qu'il veut abfolument
donner la main.
134
MERCURE
L'agile Déité qui va toujours volant ,
Qui n'apprend nos fecrets qu'afin de les répandre ,
La Renommée avoit annoncé le talent
D'un grand Muficien , dont l'organe brillant
Eft-tour-à- tour léger ou grave , eu vif ou tendre ;
Compofiteur habile & Chanteur excellent ,
Son nom eft Altini. Vous devez bien comprendre
Que ce récit charma le bon Monffeur Bruyart.
Sans s'informer , & même fans l'entendre ,
Jaloux de pofféder ce grand Maitre de l'Art ,
Il l'a déjà choisi pour gendre,
gott osUSÓ #
Il écrit à cet homme célèbre , l'invite fans
autres détails à venir partager fa fortune.
Altini vient ; & dès qu'il entre , on lui préfente
un contrat à figner : il s'étonne, Bruyart
l'inftruft de fon projet.
Le pauvre Maître alors fourd à ce doux langage ,
Aux fpectateurs un peu furpris ,
Montrant les genoux arrondis ,
Et fon menton qu'aucun duvet n'ombrage :
ec
Monfieur , ditil , d'un air un peu honteux ,
» Votre fille cft charmante , & doit faire un heureux.
» Mais pourquoi me choifir avant de me connoître ?
» Dans l'art du chant , j'en conviens avec vous,
» J'ai ce qu'il faut pour devenir fon Maître ,
» Je ne vaux rien pour être fon Époux.
Un Art inconnu à prefque tous les Con
teurs , eft celui de préfenter fans indécence
DE FRANCE
135
des idées galantes , & de les couvrir d'une
gaze affez épaiffe pour les rendre agréables -
aux perfonnes les plus fevères. M. Imbert
connoît cet Art ; & fon Conte des Perles en
eft une preuve. Nous fommes fâchés qu'il
nous foit impoffible de le citer ici. Il feroit
difficile de trouver un Conte de ce genre
qui renfermâr plus de gaieté , & dont le
ftyle eût plus de charme.
Tous les Contes qui compofent ce Recueil
ne font pas également agréables ; ceux qui
font imités du Lafca ont le défaut d'être
beaucoup trop longs , ils font d'ailleurs
dénués de toute efpèce de vraisemblance , &
le style de M. Imbert s'y reffent quelquefois ,
de la féchereffe des fujers ; mais ils font en fi
petit nombre , qu'ils ne peuvent nuire au
fuccès du Recueil. Le Fabliau qui le termine
eft un petit chef - d'oeuvre , nous voulons
parler du Cheval Gris. On y remarque tout !!
ce qu'il faut de moyens pour plaire & pour
attacher , & il annonce dans l'Auteur un
talent décidé pour le genre du Conte.
( Cat Article eft de M. de Charnois. )
136 MERCURE
EXPLICATION des Tarifs du Contrôle
des Actes des Notaires & de l'Infinuation ,
fuivant la Jurifprudence du Confeil ; dans
laquelle on traite également ce qui eft relatif
au Droit de Centième Denier , avec
les principaux Réglemens & différens Arrêts
intervenus au Confeilfur ces matières ,
par M. de Contramont , Avocat . A Paris ,
chez l'Auteur , rue du Fouarre , 1780 ,
2 Vol. in-8° . Prix , 9 liv . brochés. En envoyant
cette fomme , M. de Contramont
fera remettre , franc de port , les Exemplaires
de cet Ouvrage qu'on lui demandera
de la Province. Il prie d'affranchir
l'argent & les lettres qu'on lui écrira , &
de donner des adreffes exactes.
INDÉPENDAMMENT de la loi de percep
tion que cet Ouvrage a pour objet , on y
trouve encore des Principes de Jurifprudence
fur les pays de Droit Écrit & Coutumier,
fur les Droits de Souveraineté & du
Domaine. L'Auteur examine en détail les
Actes les plus fréquens & les plus importans
de la fociété, ainfi que les différentes qualités
des perfonnes fur lefquelles les Droits
fe perçoivent ; de forte qu'il femble n'avoir
rien oublié pour éclairer le Percepteur & le
Citoyen fur la jufte quotité des Droits réfultans
de tous les Actes en général , & des ftipulations
qui donnent ouverture à celui de
Centième denier . Toutes les folutions qu'il
DE FRANCE 137
préfente font fondées fur les Arrêts & les
Décifions du Confeil les plus modernes ;
elles mettront les Redevables en état de
défendre leurs droits vis- à-vis du Percepteur
, & de ne payer que ce qu'ils doivent
légitimement , ou de fe pourvoir en reftitution
pardevant les Juges qui en doivent
connoître. On peut confidérer cet Ouvrage
comme le plus complet qui ait paru fur ces
matières.
SPECTACLES.
ACADEMIE ROYALE DE MUSIQUE.
QUELQUES Amateurs de l'Opéra nous
ont engagé à faire dans ce Journal deux
queftions intéreffantes pour le goût & pour
la plus parfaite exécution des Ouvrages
qu'on v repréſente

1º . On demande fi la Danfe eft réellement
'un Art? Si c'eſt un Art , on voudroit favoir
jufqu'à quel point on peut en oublier les
règles , & fubftituer des contorfions & de la
charge à la régularité des pas connus & approuvés.
Les farces ridicules qu'on ſe permet
depuis quelque temps dans certains
Ballets , ont fait naître des doutes qu'on
feroit charmé de voir réfoudre .
2º. Pourquoi l'exécution de l'Orchestre
n'eft- elle pas toujours auffi belle ? Pourquoi
1384
MERCURE
1
1
n'y remarque - t - on pas toujours la même :
précifion & le même enfemble? On craint .
d'avoir raifon de croire que MM . les Exé :
cutans n'affectionnent quelques Ouvrages
préférablement à d'autres. La repréſentation
de l'Iphigénie en Tauride de M. Piccini ,
donnée le Mardi 8 de ce mois , a paru horriblement
négligée. On a peur que quelque
raifon particulière n'en ait été la caufe. On
foupçonne même que cette caufe eft étran
gère à la rivalité de MM . Gluck & Piccini.
On pourra répondre à ces queftions par j
la voie de ce Journal, en ferenfermant dans . )
leton de décence avec lequel on les propofe,
& dans l'intention d'utilité qui les
fait faire.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LE Mardi premier de ce mois , Mlle Joly
a débuté dans l'emploi des Soubrettes , par
le rôle de Dorine , dans le Tartufe , & c.
Une figure aimable , une taille élégante ,
un débit facile , de l'intelligence , de bons
geftes , de la fineffe , de la vérité , une entente
de la Scène déjà très- étenduet voilà
d'excellentes qualités dans une Débutante ,
& Mlle Joly les poſsède. Elle n'en fait pas
toujours un ufage auffi heureux qu'on pourroit
le defirer ; mais il faut attribuer à fa
grande jeuneffe ce que l'on diftingue dans
fon jeu, de foible & de mal affuré. C'eft dans
!
DE FRANCE. 139
le filence du cabinet , dans l'étude de la nature
& dans les converfations des gens éclairés
, que le Comédien prend connoiffance
des moyens propres à obtenir des fuccès ;
mais ce n'eft que par une grande habitude
du Théâtre qu'il peut apprendre à les employer
à fon avantage . Ceux qui voudroient
qu'un Débutant fe préfentât avec un talent
tout fait , ne connoiffent ni l'art ni fes difficultés.
Mais plus un Art eft difficile , plus
les confeils font néceffaires à ceux qui l'embraffent.
Nous dirons donc à Mlle Joly que
faphyfionomie eft naturellement affez gaie
pour qu'elle ne lui donne pas une expreffion
contrainte; que fa fineffe reffemble quelquefois
à de la manière ; qu'elle élève fréquemmentfa
voix fort au- deffus du ton de fes interlocuteurs,
& que le defir de montrer de l'efprit
l'engage fouvent à envelopper fes phrafes
de voyelles parafites qui coupent les
fens d'une manière fatigante , & lui donnent
Pair de bégayer. Plus ces défauts font communs
aujourd'hui , plus il nous paroît effentiel
d'inviter Mlle Joly à s'en défaire : elle
annonce le germe d'un talent très -agréable ;
& l'intérêt qu'elle infpire eft , à nos yeux ,
le motif d'une févérité néceffaire , & qui
peut lui, devenir utile.
Puifque nous avons parlé du Tartufe
nous obferverons d'abord qu'il eft affez fingulier
que toutes les jeunes perfonnes qui
débutent dans l'emploi des Soubrettes , choififfent
le rôle de Darine pour faire l'effai de
140 MERCURE
leurs talens. Ce perfonnage ne peut produire
d'illufion quand il n'eft pas repréſenté par
une femme dont la figure annonce une certaine
expérience. Dorine eft qualifiée par Molière
de fuivante de Mariane ; mais par ce
qu'il lui fait dire dans quelques endroits de
fon rôle , il eft évident qu'elle eft depuis
long- temps dans la maifon d'Orgon. Qu'on
ouvre la Scène feconde du premier Acte
entre elle & Cléante , & on en fera convaincu.
D'ailleurs , le bon homme Orgon
peut bien, par reconnoiffance & par habitude
, tolérer les difcours libres & piquans
d'une Suivante qui a élevé fa fille , & des
fervices de laquelle il a été content ; mais il
ne peut ni ne doit fouffrir des difcours qui
deviennent infolens & puniffables dans la
bouche d'une jeune éventée , dont tous les
avis tendent à détourner Mariane de la foumiffion
qu'elle doit à fon père . L'illuſion &
la verite exigeroient donc qu'on interdît ce vérité
rôle à certaines Actrices fur tous lesThéâtres
où les convenances font un peu connues.
1.
20. M. Bret, après avoir remarqué dans fes
Commentaires fur Molière , que Louis XIV
avoit voulu que le rôle du Tartufe fût joué par
un Acteur vêtu comme un laïque, afin de détourner
toute efpèce d'application à un état
toujours digne de nos égards ; ajoute que la
manière dont les Comédiens le jouent aujour
d'hui , le rapproche beaucoup des idées que
vouloit éloigner Louis - le- Grand . Nous remett
ons cette réflexion fous les yeux de MM ,
DE FRANCE.
141
les Comédiens . Ils doivent fentir que le
coftume du Tartufe ne quadre point avec le
projet qu'Orgon a formé d'en faire fon gendre
, & que ce perfonnage , préſenté comme
un homme du monde , produiroit un effet
plus général & plus moral par conféquent, que
fous un coftume qui femble affigner l'hypocrifie
à l'état feul dont l'Acteur porte l'habit..
Il nous femble que tout invite à profiter de
l'obſervation judicieuſe de M. Bret.
GRAVURES.
M. WEST &Ja Famille , Eftampe Angloife.
de 8 pouces de large , fur 6 de haut , gravée en
manière noire , par Leberton & Parifel , d'après le
Tableau de Weft. Prix , 3 livres . A Paris , chez
Madame Breton , Marchande d'Eftampes , dans le
Jardin du Palais Royal , près du Café de Foy , & rue"
S. Honoré , près de la rue des Frondeurs .
Plan du Port de Vendres , accompagné d'une
Perspective de l'Obélifque élevé à la gloire de
Louis XVI , dans la principale Place de ce Port.”
Ces deux Eftampes font pendant, & font d'après les
Delfins de M. de Wailly , Architecte du Roi ; ſe
vendent avec le Mémoire relatif 6 livres , chez
Bazan , rue & Hôtel Serpente , & Chereau , rue
des Mathurins.
Defcription particulière de la France. Département
du Rhône. Gouvernement de Bourgogne.
Huitième Livraiſon .
Les Éditeurs de cet Ouvrage préfentent au Public ,
avec cette Livraiſon , la première partie du premier
Volume de leur Ouvrage , dédié au Roi. Ils efpèrent
~142 MERCURE
(
..
que les foins qu'ils fe font donnés pour la perfection
Typographique , en excuferont le retard aux
yeux de leurs Soufcripteurs. Ils annoncent que la
deuxième partie eft bien avancée , & leur fera délivrée
aux termes de leur Profpectus. Que les Livraifons
d'Eftampes fe fuivront auffi déformais avec
cette rapidité néceffaire dans une entreprife auffi
étendue que la leur , & ils efpèrent que cette rapidité
dans les Livraiſons , fruit de leurs avances & de
la multiplicité des Planches , qui s'exécutent à-lafois
& fans relâche , ne nuira point à l'intérêt , qui
ne peut manquer de réfalter d'un choix de Delfins
fait par les Artiftes les plus célèbres & les plus
éclairés .
Ils ont orné la première partie de plusieurs fleurons
& d'une vignette , dont le fujet eft l'Inftitution
de l'Ordre de la Toifon d'or par Philippe le Bon ,
Duc de Bourgogne ; elle eft gravée par A. T. Duclos,
d'après le deflin de J. M. Moreau le jeune , elle fait
honneur à ces deux Artiſtes.
Nous n'entrerons point , quant à préfent , dans
l'analyſe & l'examen du texte , & nous ne parlerons
que des Eftampes de la Livraiſon actuelle , compofée
de huit Eftampes , elle commence au nº . 25
finit au n° . 32 inclufivement. &
Le nº . 25 eſt la Vue d'Avallon & de la rivière du
Coufin,
Le n° . 26 eft une feconde Vue de la même Ville ,
sprife fur la pente du chemin qui conduit à Saulieu .
Le n°. 27 eft une Vue de la Ville d'Auxerre ,
prife du Pont.
Le n° . 28 repréfente la Ville de Beaune , audeffus
de la Fontaine d'Aigues.
Le n° 29 cft la Vue de la principale entrée de la
Fromenade de Beaune.
Le n°. 30 eft celle de l'Abbaye de la Ferté, Ordre
de Citeaux, près Châlons .

DE FRANCE.
2143
Le n° . 31 eft la Vue de l'Eglife Cathédrale d'Autun,&
de la Génétoife aux environs de cette Ville.
Le n° . 32 & dernier de cette Livraiſon (comprend
quatre petites Vues de Mâcon.
On les vend à Paris, chez les Sieurs Née & Maf.
quelier , rue des Francs- Bourgeois,
ANNONCES LITTÉRAIRES.
HISTOIRE Eccléfiaftique , par l'Abbé Heury
-
8°. A Nifmes ,
à Paris , chez
Opufcules ,
Volumes.
#nouvelle Édition en 29 Volumes in
chez Pierre Beaume , Libraire
Defprez , Libraire , rue S. Jacques ,
du même Auteur , même format ,
L'Hiftoire de l'Ancien & du Nouveau Teftament &
des Juifs , par Dom Calmet , 3 Volumes in- 8 ° . Aux
mêmes adreffes. Voyez fur la Couverture du Journal
le Profpectus qui concerne ces trois Ouvrages.
1
Les Styles, Poëme en quatre Chants , Volume
in- 12 . A Paris , chez la Veuve Duchefne , Mérigot ,
Barrois & Efprit, Libraires,
Le Nouveau Monde , Poëme , par M. le Suire
2 Vol. in- 12. A Paris , chez la Veuve Duchefae ,
Tilliard , Efprit & Quillau , Libraires,
Hiftoire de la République des Lettres & Arts en
France , année 1780 , par le même Auteur , & aux
mêmes adreffes.
Avis au Peuple de la Campagne touchant l'Edusation
de la Jeuneffe , & relativement à Agriculture
, Ouvrage traduit de l'Allemand , Volume in-
12. A Paris , chez Baftien , Libraire , rue du petit
Lion-Saint-Germain . On trouve à la même
adreffe Mylord d'Ambi , Hiftoire Angloiſe , par
144 MERCURE
Madame Beccary , deux Parties in- 12. Prix , brechées
;3 liv.
Euvres complettes d'Ifocrate , fuivies de quelque
Difcours analogues tirés de Platon , de Lyfias , de
Xénophon , de Démosthène , d'Antiphon , de Gorgias
, d'Antifthene & d'Alcidamas , traduites en
Erançois par M. l'Abbé Auger , Vicaire Général du
Diocèle de Lefcar , de l'Académie de Rouen , &c. &c.
A Paris , chez Debure , fils aîné , & Barrois le jeune,
Libraires , quai des Auguftins.
Mémoires fur l'ancienne Chevalerie confidérée
comme un Etabliſſement Politique & Militaire ,
par M. de la Curne de Sainte-Palaye , de l'Académie
Françoife , de celle des Infcriptions & Belles-
Lettres , &c. nouvelle Édition , augmentée d'un
Volume , 3 Vol. in - 12 , reliés 7 liv . 10 fols.
vend féparément le Tome III pour compléter les
Éditions précédentes , broché 2 livres 10 fols , relié
3 liv. A Paris , chez la Veuve Duchefne , Libraire ,
rue S. Jacques.
-On
TABLE.
V
و د ا
136
ERS à M. le Chevalier de Explication des Tarifs du Con-
Cubières , trôle des Actes des Notaires.
Réflexion du Chevalier *** , 98 & de l'Infinuation ,
Problême fur le Myrte , ibid. Académie Roy. da Mufiq. 137
Enigme & Logogryphe , 100 Comédie Françoise ,
Les Converfations d'Emilie , Gravures ,
Nouvelles Hiftoriettes ,
101 Annonces Littéraires ,
127
AP PROBATION.

J'AI lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux ,
138
142
143:
le
Mercure de France , pour le Samedi 19 Mai. Je n'y ai
rien trouvé qui puiſſe en empêcher l'impreſſion . A Paris
le 18 Mai 1781. DE SANCY.
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 26 MAY 1781 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
TRADUCTION ou Imitation de la Treizième
Ode d'Horace: Paftor cum traherer.
E Berger Phrygien , orgueilleux de fa proic ,
Sur l'Hellefpont blanchi la conduifoit à Troye.
Le fils de l'Océan , par fon père infpiré ,
Se lève fur les flots dont il eft entouré.
Les vents , pour l'écouter , fufpendent leur haleine.
Perfide ravifleur de la perfide Hélène ,

Qui t'amenoit du Xanthe aux bords de l'Eurotas ?
» Les cris , les pleurs , le fang , la mort fuivent tes pas
Avec mille vaiſſeaux vingt Rois font dans l'Aulide,
» Pallas va les guider . Sa fanguinaire Égide
23
Change un fuperbe Empire en d'arides déferts.
» Du vaillant Dardanus la race eft dans les fers. 2:
Ton vicux père égorgé dans les palais eu cendre
Sam. 26 Mai 1781 .
G
146 MERCURE
» Tombe & maudit le flanc qui conçut * Alexandre,
» C'EST en vain qu'aux accens d'un luth harmonieux
» Se mêlent de ta voix les fons mélodieux !
» C'eſt en vain qu'à ton gré Vénus reconnoiffaute ,
» Accumula ces dons qui charment ton ainante .
» Les vois- tu devant toi , par-tout , à tes côtés ,
» Ces deſcendans des Dieux , ces vengeurs redoutés ?
» Les voilà . Reconnois Ulyffe , Palainède ,
و د
Teucer , Neftor , Ajax , & fur-tout Diomède ,
90 84
» L'ennemi de Vénus... ** Lui , qui dans les combats
Blefferoit la Déeffe & ne la plaindroit pas.
"
» Ils te preffent ... Hector rallentit leur pourſuite....
» Hélène te regarde... Et toi , tu prends la fuite.
Sont-ce là les fermens qu'à l'abri du danger
Lui prodigua l'époux qui la doit protéger ?
» Du fang dont tu naquis tu déments la nobleſſe ,
» Et d'un timide cerf tu n'as que la vîteſſe ;
» Mais tes lâches terreurs & ta déloyauté
95
Ne t'exempteront point d'un trépas mérité.
Encor quelques hivers... & l'inflexible Achille
Abjurant fon repos , renverfera la ville ,
La ville trop coupable où l'on rompt les traités ,
Où l'on brave les moeurs & les Dieux irrités.
* Pâris fe nommoit auffi Alexandre,
** On fait que Diomède , au siège de Troye , bleffa Mars
& Vénus . Il eſt vrai qu'Horace ne le dit pas ; mais Homère
l'a dit. On voit que je me fuis permis des tranfpofitions
des omiffions , & qui pis eft , des additions.
DE FRANCE. 147
VUES SUR LA JUSTICE CRIMINELLE.
N Ouvrage fur la Juftice Criminelle me paroît
devoir être médité dans toute la combinaifon de
l'ordre focial : en effet , la Juſtice Criminelle tient à
tów:, & influe fur tout ; c'eft à elle qu'il appartient
d'arrêter les abus de l'autorité par la fainte réſiſtance
des Loix , de réprimer tous ces chocs des pouvoirs
qui ébranlent toute la Société , de porter plus avant
dans le coeur de l'homme le fentiment de l'humanité
par cette rigueur falutaire avec laquelle elle le
venge , & par cette crainte religieufe avec laquelle
elle le juge ; d'affermir le patriotifme par la confiance
ou elle fait vivre les Citoyens , & par fa vigilance
fur leur bonheur ; de maintenir toutes les efpèces
de Loix Civiles , toujours impuiffantes fi quelque
chofe ne prépare & n'affure l'obéillance qu'elles.
cxigent , & de diriger effentiellement , par les leçons
& les impreffions qu'elle répand , les opinions & les
moeurs , qui énervent toutes les Loix fi elles ne les
fecondent : en un mot , l'ordre focial repoſe de toutes
parts fur cette baſe principale .
4
Ne croyons pas qu'il nous fuffife ici de procéder ,
comme on a fait dans la rédaction de quelques-unes
de nos Loix Criminelles , de rechercher & de comparer
les anciennes & les nouvelles Loix , de confulter
les Écrits des Criminaliftes , d'adopter quelques
réformes indiquées par la voix publique , de ne
chercher que là nos idées , & de n'en vouloir que de
ce genre. C'est avec cette manière d'étudier ces Loix
qu'on perd de vue leur but , leur efprit , leur fyftême,
qu'on facrifie fa raifon à la fauffe fagacité des Commentateurs
& des efprits de routine , & qu'on finit
par avoir une tête pleine de Loix , & incapable d'une
bonne vue en légiflation. C'eſt avec cette manière
Git
$48
MERCURE
de préparer les Ouvrages de la légiflation, qu'on me.
connoît la moitié des effets qu'elle doit fe propofer
& des moyens qu'elle peut employer ; qu'elle jette
toujours plus d'embarras & de contrariétés dans l'adminiftration
publique , au lieu de la fimplifier & de
la régler. Qui croiroit que ce fût la fcience des Loix ,
aux progrès de laquelle toutes les autres devroient
concourir , qui fût dans une forte d'habitude de rejeter
leurs fecours ? Lifez nos Codes , lifez nos Livres
de Jurifprudence , & fouvent vous vous croirez encore
dans toute l'ignorance des temps gothiques.
Ah ! loin d'être étrangère aux lumières acquifes , il
femble au contraire que ce feroit à la légiſlation à
préparer les lumières nouvelles; & que dans ces temps
tritiques où la raifon humaine cft prête d'abufer
d'elle - même , ce feroit dans la légiflation qu'elle
devroit puifer ces règles qui la redreffent & ces vues
qui l'épurent , comme dans celui defes monumens où
réfident fa plus grande force & fa fageffe véritable .
Voudrions-nous aujourd'hui faire une légiflation pénale
qui pourroit être défavouée par la raifon de
notre fiècle ?
C'eft en grand qu'il faut la concevoir , la méditer
& l'exécuter : tout le vent & tout le permet.
Je fais que la grandeur des idées n'entraîne pas
toujours la poffibilité de l'exécution ; qu'il faut favoir
fe borner , même dans le projet du bien , &
qu'il faut fur-tout s'occuper de celui que l'on pourra
réalifer. "
Mais ne peut-on pas concilier la hauteur dans les
yues & la modération dans les plans ? Est - ce perdre
fon temps que d'aller jufqu'au fond de fon fujet ?
Eft-ce s'égarer que de le parcourir dans toute fon
étendue ? Laiffez dire là -deffus les hommes qui
s'alarment de tout ce qui fe préfente d'une manière
vafte & élevée ; mais ayez foin de démentir leur
attente par la jufteffe de vos vues de détail
DE FRANCE. 149
Jufques dans les petites réformes , il faut porter
sette fupériorité de vues , qui les relève en quelque
chofe. C'est toujours un grand bien qu'elles foient
préparées par des efprits qui en concevoient de plus
hautes ; ils favent lier le fyftême imparfait que
conferve, avec le fyftême meilleur qu'ils ont médité ;
ils opèrent au moins dans le plan des grands primcipes
, & ils ménageut des moyens d'y remonter.
l'on
Obfervez d'ailleurs une grande différence qui fe
trouve ici entre le Légiflateur & le Philofophie . Le
Légiflateur eft fouvent borné par la poffibilité des
circonftances & du temps , par l'état des chofes &
des efprits ; mais pourquoi le Philofophe craindroitil
d'élargir le champ de l'inftruction ?
Le plan d'un Ouvrage en grand fur la Juſtice
Criminelle pourroit s'énoncer ainfi :
1º. Des Crimes .
2º. Des moyens politiques de les prévenir.
3º. Des Peines.
4°.º . De l'inftruction des Crimes & de leurs juge
mens.
La beauté de mon fujet m'entraîne : je vais préfenter
les principales idées de chaque partie de ce
plan ; mais il faut chercher bien au-delà de celles que
je propofe ; il ne m'appartient pas de tout voir, & jene
dis pas même tout ce que j'ai apperçu . Je préfente ici le
réfultat de mes premières obfervations !, & non celui
d'une longue & vafte étude . D'ailleurs , le Livre of je
place ce morceau me prefcrit des bornes étroites.
Des Crimes. Le but général de cette partie doit
être de compléter l'inftruction fur tout ce qui appar
tient à la connoiffance & à l'appréciation des crimes .
C'eft dans leur parfaite appréciation & leur entière
connoiffance que l'on pourra trouver les meilleurs
moyens de les prévenir , de les punir , de les conftater
& de les juger. C'eft ici la première bafe de
l'édifice , on ne fauroit trop s'appliquer à la bien
G iij
MERCURE
pofer. Cette partie fi importante a été jufqu'ici la
plus négligée. Nous avons des définitions & des dé
nombremens des crimes ; mais fans entrer dans la
difcuffion de tous leurs défauts , on a une grande
raifon de s'en défier , en cela feul qu'ils n'ont pas
été fondés fur une vafte & exacte théorie des crimes
, laquelle eft abſolument encore un Ouviage à
faire .
Quelles font en général les actions qui doivent
porter le nom de crime ? Voilà d'abord une grande
& importante queſtion. Il faut ici pofer des principes
qui foient tels , que par-tout où on pourra
les appliquer , on rencontre tous les effets & tous les
caractères du crime.
Un grand point ici feroit de faire une bonne diftinction
& une bonne féparation des actions qu'il
faut uniqueinent livrer au blâme public , & de celles
qui méritent la punition des Lois. Il y a ici bien
des idées nouvelles à acquérir dans la théorie , &
bien des réformes à indiquer dans la pratique.
"C'eft par le mal que la Société en reçoit qu'il faut
apprécier les actions du Citoyen , pour les appeler
des orimes, voilà l'idée générale dans cette matière.
Mais c'eft par d'autres confidérations que l'on doit
juger i l'action nuifible eft encore puniffable. Voici
encore une feconde partie dans cette théorie génézale
du crime,
Quelle doit être l'action puniffable pour la Loi ?
La raifon da Légiflateur doit elle ici procéder
comme celle de 1 homme ?
L'action puniffable ne doit - elle pas être une
action effentiellement nuifible à la Société une ac.
tion défendue par la morale univerfelle ou par une
loi expreffe ? une action nuisible & défendue commife
en connoiffance de caufe & en pleine liberté 2
une action nuifible , défendue & volontaire , com
mife fans un befoin abfolu de la commettre , & un
DE FRANCE. 151
befoin qu'il a dépendu de l'homme d'éviter ? le fait
propofé à punir doit- il être réfolu , commencé , accompli
? à quels fignes pourra- t'on reconnoître tous ces
caractères ? Autant de points qui demandent une
folide difcuffion ; & à mesure qu'on les approfondira
, on y trouvera une foule d'autres queſtions que
je ne puis indiquer ici.
Voilà en général les fources où l'on puifera la
théorie du crime , confidéré abſtractivement,
Ce n'est pas tout , il faut auffi avoir une théorie
des crimes en particulier ; il faut en faire le dénom
brement , les claffer , les examiner dans leurs cauſes,
dans leurs effets , dans leurs fignes
}
Leur dénombrement doit étre exact & entier. II
faut rappeler toutes les actions auxquelles peuvent
s'appliquer les principes que l'on aura déjà déve
Joppés. Il faut compofer une table de tous les genres
de crimes que l'on remarque dans les divers pays.
D'après ce dénombrement des crimes , il faudra en
faire une divifion par efpèces. La meilleure règle
pour cette divifion eft , ce me femble , de féparer
les crimes par la différence de leurs objets . Cette divifion
doit être telle que chaque eſpèce foit bien diftincte
d'une autre , & que chaque crime particulier
confidéré dans tous les rapports , foit placé entre celui
qui doit le précéder & celui qui doit le fuivre , &
dans la plus jufte gradation ; il faut que cette table
foit telle enfin , qu'elle puiffe fe rapprocher d'une
autre table qui fera faite pour les peines , & de manière
qu'elles puiffent répondre exactement l'une à
l'autre . Rien n'eft plus utile pour bien faifir un vaſte
fujet , & pour le régler par des principes toujours
précis , qu'une divifion bien faite.
Il feroit dans l'ordre de s'occuper enfuite des
caufes des crimes. Mais ces caufes font ici la recherche
la plus étendue ; il vaut mieux s'y préparer par
la difcuffion de toute la matière des crimes . D'an-
Giv
252
MERCURE
leurs , on peut venir fans aucun inconvénient da
dénombrement & de la divifion des crimes , à l'examen
de leurs effets dans la Société.
Dans cet examen , vous devez confidérer à part
chaque efpèce de crimes , obferver & apprécier le
mal qu'elle fait à la Société. Il fera fouvent néceffaire
& utile de faire cette recherche fur certains
Erimes particulièrement. Il faut favoir faifir ici
les effets les plus éloignés comme les plus prochains.
Il importe auffi de rapprocher les effets des crimes
dès degrés de l'exécution où ces crimes peuvent s'arsêter
ou arriver.
Les fignes des crimes s'entendent de toutes les
traces , de tous les renfeignemens qu'il eft de la
nature des chofes qu'ils laiffent après eux. On ne
doit pas ici anticiper fur ce qu'on aura à dire fur
l'inftruction des crimes . Mais il appartient à cette
première partie de raffembler tout ce qui peut completter
l'étude des crimes. En obfervant bien les actions
des hommes , foit criminelles , foit vertueuses ,
on peut y remarquer des chofes qui les font reconnoître
, qui en four des circonstances prefqu'inévi
tables , & de puiffans indices. Cette recherche de
tous les indices propres à chaque eſpèce de crimes ,
eft infiniment utile pour le Légiflateur , & mérite
toute l'attention du Philofophe qui prépare l'Ouvrage
du Légiflateur.
Enfin , il faut entrer dans la difcuffion des caufes
des crimes. Il eft des caufes qui influent fur toutes
les espèces de crimes ; il en eft de particulières à
chaque efpèce . Vous trouverez les unes & les autres
en général dans les paffions de l'homme , dans les
vices des conftitutions fociales , dans l'imperfection
des Lois pénales ou des Lois de police. Il faudra ici
confidérer les chofes dans les divers états de Société,
fauvage , barbare , civilifé , córrompu , dans
les divers gouvernemens , dans les divers climats.
DE FRANCE.
153

On conçoit combien ces objets font immenfes ;
je trace ici en quelques lignes ce qui exigeroit dans
le développement la plus grande fagacité d'efprit
réanie aux plus vaftes connoiffances de l'hiftoire &
de la politique.
Des moyens politiques deprévenir les Crimes. En
recherchant les caufes des crimes , on a dû voir les
moyens de les prévenir. On a du voir l'intime relation
des Lois Criminelles avec tout le fyftême focial ,
& la néceffité d'examiner , de réformer l'ordre , civil
en même tems que l'ordre criminel, fi l'on ne veut pas
s'expofer à n'avoir fait ou préparé qu'une réforme très
incomplette & très-infuffifante. D'ailleurs , le Légiflateur
qui établit des peines , n'eft-il pas auffi l'arbitre
de toutes les inftitutions fociales ? Et quand
peut-il mieux étudier tout le fyftème de la Société ?
quand peut-il mieux en corriger les vices on en préparer
la perfection , qu'au moment où il porte fes
regards fur la partie fondamentale de ce fyftême?
C'eft ici fur-tout où il a befoin de ce génie qui fait
gouverner avec un petit nombre d'idées grandes &
fimples. C'eft ici où il faudroit recourir à ces inftitutions
antiques que nous ne favons plus même
admirer.
On ne doit pas craindre de s'élever jufqu'au plan.
d'un ordre focial , qui repoufferoit les crimes au
tant que cela eft poffible à la politique humaine
mais il faut auffi s'attacher à ces moyens moins
puiffans , mais moins difficilesde les prévenir , que
la conftitution de chaque gouvernement comporte .
Voyez tout ce que
l'on peut faire pour rendre les
crimes inutiles ou impoffibles à l'intérêt perfonnel ,
& comment on peut le mieux confondre cet intérêt
perfonnel avec le bien public. Cherchez les fyftêmes
de Lois , les inftitutions générales & particulières
qui peuvent le mieux affoiblir certaines paffions , ou
leur donner d'autres objets ou un autre cours , en
Gv
154
MERCURE
diriger d'autres , les contrebalancer entre elles , &
même les faire concourir aux vues de la Légifla
tion ; cherchez les inftitutions qui peuvent le mieux
procurer & affurer le plus grand bonheur public,
ce qui eft la meilleure fource des vertus publiques
& privées , attacher à la patrie , inspirer 1 humanité
& les bonnes maruts , accréditer des préjugés miles
tirer un grand parti de l'opinion publique , &c.
&c. &c.
Il me femble qu'il y a ici quatre grandes quef
tions d'où toutes les idées de cette partie doivent
partir , & auxquelles elles reviennent de tous côtés.
Leur folution feroit le chef- d'oeuvre de la philofophie
& de la politique ; je ne crois pas impoffible
d'y arriver , au moins doivent- elles être examinées
comme ce qu'il y a de plus important pour le bon
heur des hommes ; je ne ferai que les énoncer . Je
fupplie qu'on veuille bien ne pas les décider tout
de fuite des vues extravagantes , & qu'on daigue les
approfondir.
N'eft- ce pas un devoir de chaque Gouvernement
de pourvoir à ce que chaque Citoyen ne puiffe
manquer du néceffaire fans fa faute , enforte que la
Société ait le droit de traiter l'oifiveté , la mendicité
& l'extrême misère , qui font les plus fréquentes
aufes des crimes , comine des espèces de délits ? Et
quels feroient les moyens de remplir cette grande
obligation de la Société :
N'y auroit- il pas pour chaque Gouvernement une
éducation nationale , qui feconderoit toutes les vues
de la Légiflation , & qui pourroit façonner la race
nouvelle pour les vertus , les idées & les moeurs que
l'on veut lui donner ?
N'y auroit-il pas un art de diriger l'emploi des
richeffes , de manière qu'il fût le correctif de l'iné
galité des fortunes , fans être un principe de dégra
dation pour les efprits , & de dépravation dans les
mours ?
DE FRANCE.
ess
N'y auroit- il pas un plan de police à établir ;
par lequel le crime feroit furveillé , détourné , empêché
, par lequel les moeurs feroient gardées , protégées
, réprimées , fans tous ces moyens qui alar
ment , & fans tous ces autres qui corrompent ?
On exécuteroit bien mal cette partie de mon plan,
felle n'étoit en tout qu'une collection d'idées chimé
riques. Je ne faurois trop le répéter , dans un Ouvrage
comme celui-ci , il faut chercher le poffible
autant que le beau & legrand, p &
Dans toutes les idées de ce genre , il y a toujours
un grand avantage à particularifer. Indépendamment
des moyens du fyftemne général pour éloigner les
crimes , vous pouvez encore préfenter des inftitu
tions particulières contre différentes eſpèces de
crimes.
Des Peines. Quand on fait bien quelles font les
actions que l'on a intérêt & droit de punir , if femble
qu'on n'a qu'à vouloir les choifir pour trouver les
peines qu'il convient d'infliger à ces actions. Mais
la théorie des peines tient encore à bien d'autres
combinaiſons. C'eft ici la partie fur laquelle on a
le plus de bonnes idées acquifes. Cependant le corps
de la doctrine fur ce point eft encore trop incomplet
pour ne pas le reprendre en entier ; mais on peut
& on doit employer les idées des autres Écrivains
avec les fiennes propres malheur à ceux qui ne
voudroient que des vérités qu'ils auroient décou
vertes !
Tout ſe réduit ici à trois points : Quel est le droit
de la Société pour punir ? Quel but doit - elle fe propofer
en puniflant ? Quelles peines relatives à fon
droit, & à fon but doit- elle établir ?
Mais la folution de ces trois queſtions exige
Texamen d'une foule d'autres queftions fubordonnées.
Voici celles qui me frappent le plus.
Comment les hommes en font-ils venus à tranſ-
Gvjerusa
156 MERCURE
porter dans la force publique la vengeance des
offenfes particulières ? Sans cette partie de l'Hif
toire de l'ordre focial , on rifqueroit de ne pas
connoître tous les principes dont on doit éclairer
la théorie des peines. A force de voir une attaque
publique dans les crimes privés , n'a - t - on pas
trop oublié la réparation particulière dans l'efpèce &
la forme des peines ? Ne doit-on pas déduire toutes
les peines de ce principe fi fimple , fi heureux ,
& déjà connu ,
sude
les choifir dans ce qu'il y a de
plus réprimant pour la paffion qui a conduit au
crime commis ? Une vafte & jufte application de ce
feul principe pent donner la plus belle partie de la
théorie des peines . Sur quoi eft fondé & jufqu'où
doit s'étendre le droit d'infliger la mort ? Cette
peine eft- elle jufte , lorfqu'elle n'eft pas la plus efficace
? & l'eft - elle toujours ? La Loi a - t- elle le droit
d'accroître par l'art des Bourreaux les douleurs naturelles
de la deftruction de la vie ? La Loi ne fe
déshonore- t- elle pas par la barbarie & le rafinement
des fupplices ? Un de fes moyens pour augmenter
le refpect pour la vie des hommes ne doit-il pas
être de profefler l'humanité , même dans fes punitions?
Quelles règles à fuivre dans les punitions
corporelles autres que la mort ? N'eft- ce pas dégrader
la dignité de l'homme que de montrer fon
vifage & fon corps mutilés par la Loi ? La Juſtice
doit-elle jamais fe régler fur la paffion du coupable,
& que doit-on penfer de l'ancienne & fameufe
Loi du Talion ? N'importe -t-il pas d'établir une
féparation bien marquée entre les crimes ordinaires
& les crimes atroces ? Alors la Loi pourroit fe
porter une grande rigueur contre ceux - ci , parce
qu'elle ne feroit plus cenfée févir contre un homme,
mais contre un monftre . Cependant , quel feroit
le terme de cette rigueur ? A quels crimes convient
la peine de l'infamie ? N'y a- t-il pas du danger &
à
DE FRANCE. 117
de l'inconféquence à laiffer libre l'homme déclaré
infâme Ne pourroit- on pas établir une diminution
d'eftime , qui feroit moins que le déshonneur , comme
le déshonneur feroit lui -même moins que l'infamie ,
divifer ainfi ce genre de peines pour en faire un emploi
plus fage , plus varié , plus fréquent ? Et comment
s'y prendre pour faire comprendre & obferver
au peuple ces différences ? Comment s'y prendre
encore pour que l'infamie , le déshonneur & même
la méfeftime prononcés par la Juftice foient toujours
adoptés par l'opinion publique ? L'esclavage
perpétuel , tel qu'on l'exerce fouvent , n'eft - il pas
plus cruel , plus outrageant pour l'humanité que la ,
mort? Un homme doit-il jamais être traité par la
Loi , comme le plus dur propriétaire ne traite pas les
animaux nés pour le fervir ? Doit- elle laiffer vivre
un homme uniquement pour le faire fouffrir , fans.
efpérance dans fes fupplices , fans récompenfe pour s
une conduite meilleure ? Quel devroit être l'esclavage
public pour fatisfaire tout- à-la - fois à la répa-,,
ration particulière , à l'intérêt de l'exemple public ,
au fentiment de l'humanité? Comment le proportionner
aux différens crimes dont il feroit le châtiment
? Quels feroient les moyens fages & les gradations
d'un adouciffement dans l'esclavage public ?
N'y a t-il pas une foule d'impreffions à faire réfulter
d'une peine , qui peuvent permettre d'adoucir la
peine en elle-même , & la rendre auffi défagréable
au criminel , auffi frappante pour l'imagination du
peuple , & par- là audi efficace ? Quel moyen de
ramener fans danger à des peines douces un peuple
habitué à des peines cruelles ?
·De ces vues générales , il faudra venir à une table
des peines, applicable & parallèle à celle des crimes.
Il n'y a que ceux qui y ont beaucoup réfléchi qui
puiffent concevoir tout ce que cette application exige
de jufteffe & de fagacité. Un point effentiel ici fera
158
MERCURE
de bien modifier la peine , relativement à toutes
les circonstances du crime . Mais eft - il paffible de.
ne laifer ici aucun arbitraire ? Et n'y auroit-il
pas au moins des règles générales à pofer , fuivant
lefquelles cet arbitraire pourroit être gouverné ?
De l'inftruction des Crimes & de leurs jugemens.
L'objet de cette dernière Partie eft de fixer la
marche que l'on doit fuivre pour arriver à la vérité
dans la recherche la plus importante , en conciliant
tous les droits de la défenſe naturelle , avec l'intérêt
d'une accufation qui a pour motif la fûreté publique....
Tout l'art pour diriger vers la vérité les jugemens
des homines , confifte à prendre toutes les pré--
cautions contre l'imperfection de leur efprit & contre
les féductions de leurs paffions .
nature
Mais cette défiance & la découverte de ces précautions
ont été & devoient être les plus lentes acquifitions
de la raiſon humaine. Il étoit de fa
de s'opiniâtrer dans les procédés trompeurs qu'elle
avoit adoptés , de révérer les faux principes qu'elle ,
s'étoit faits , & d'augmenter inceffamment leur nombre
par leur analogie. Mais enfin , quelques efprits.
régénérateurs font venus la tirer de cette voie de
l'erreur , la ramener à la logique oubliée de la Nature
, & la conduire au vrai par la marche la plus
fimple. Alors elle a appris à s'examiner , à s'étu
dier , à fe rendre compte d'elle- même ; elle a analyfé
fes facultés , elle a fortifié & multiplié, fes
moyens , elle a obfervé & diftingué les difficultés
qu'elle devoit craindre , celles qu'elle pouvoit furmonter
, celles qui devoient l'arrêter , elle a appris
même à fe garder des illufions dont elle a la fource
dans elle-même.
Mais les grands progrès de l'efprit humain dans
ce point font encore tout récens. Je pense mêmel
qu'une théorie complette des preuves eft encore à
DE FRANCE. 1891
faire, & je ne crois pas qu'elle puiffe être mieux
placée qu'à la tête d'un Livre qui doit apprendre à
décider de la vie & de l'honneur des hommes.
Il faudra enfuite appliquer les principes de cette
théorie à l'examen du fyftême de preuves que la
Juftice a admis. Chofe auffi trifte qu'étrange !
Jamais ce fyftême n'a encore été difcuté. La Juftice
ne fait pas encore jufqu'à quel point elle peut
compter fur les procédés de fes recherches , quels
font ceux qu'elle doit rejeter , ceux qu'elle doit perfectionner
, ceux qui lui manquent , & qu'elle pourroit
acquérir ; & fi , dans les chofes ufuelles , le
bon fens naturel ne faifoit pas des progrès fans aucun
art , les hommes feroient encore jugés par des
règles fouvent plus funeftes que le hafard. Un bon
Ouvrage fur la Juftice Criminelle doit contenir ce
vafte & important examen ; il doit apprendre enfin
ce que c'eft que la preuve par inspection , la preuves
par écrit , la preuve par témoins , la présomption
légale , la probabilité morale , en tracer les principes
& les règles , en développer tous les avantages & les
inconvéniens , Ne craignez pas le reproche de faire:
ici un Traité de Métaphyfique ; méritez au contraire
l'honneur d'avoir fait cet utile préfent à votre Science.
La vraie Métaphyfique , telle qu'elle nous a été révélée
par les Loke & les Condillac , eft le domaine de
l'évidence , le centre de la communication entre
toutes les Sciences , & la fourcesde toutes les idées
juftes & étendues , c'eft la Science des Sciences ; il y
a peu de temps qu'elle exifte dans des Livres , mais
elle a exifté de tout temps dans l'efprit des hom
mes fupérieurs de tous les genres ; ils fe la tranfmet
roient fans fe l'apprendre, par cette communication
inconnue qu'ont entre-eux les hommes de génie;
elle s'enrichiffoit de tout ce qu'ils produifoient de
beau & de bon ; ils y puifoient & y portoient fans.
ceffe; il ne lui manquoit plus qu'une langue dans
160 MERCURE
laquelle elle put fe rendre fenfible . Une bonne
theorie des preuves en Juftice me paroît & importante
, que je la croirois volontiers digne d'entres
dans le Corps des Loix. La Légiflation en effet ne
devroit- elle pas donner des règles à l'efprit des Magiftrats
, comme des ordres à leur conſcience ?
C'eft après une pareille difcuffion que l'on pourra
dignement méditer le plan d'une bonne procédure
Criminelle . Mais il ne luffit pas ici de chercher la vérité,
il faut encore ménager avec prudence & habileté
les droits du Citoyen & l'intérêt de la Société,
Une bonne procédure Criminelle doit être tout à la
fois le principal appui de la liberté Civile , & le
meilleur garant de la sûreté publique. Il fuffit d'en
indiquer l'efprit général , & je fupprime ici une
foule de vues particulières
par-
Je ne fais fi je me fais illufion , mais il me femble
qu'il n'y a rien de faux , rien d'exagéré , rien
de fufpect dans toutes les idées que je viens de
courir , & fi elles étoient préſentées avec plus de
talent , je n'éprouverois aucune inquiétude en les
foumettant à l'examen des efprits fages & éclairés.
>
On conçoit combien ce plan , plus creufé & mieux
developpé, pourroit encore recevoir d'étendue ,
d'ordre & de jufteffe. Cependant , tel que je viens
de l'efquiffer , il fuffit pour faire connoître toute
la richelle du fujet & toute la grandeur du travail.
Aucun travail ne peut avoir une récompenfe
plus noble & plus touchante . C'eſt un de
ces ouvrages où l'on peut toujours étendre &
élever fa penfée , répandre & foulager fon ame ,
& dont on pourroit un jour fe féliciter comme d'une
tonguefuite de bonnes actions. Avec toutes les confolations
, il promet encore toutes les espèces de gloire ,
il permet fur-tout celle de l'éloquence . Quels objets
plus majestueux à difcuter & à tracer ! Quelle
plus belle caufe à défendre ! Quelle fource plus +
t
DE FRANCE. 161
:
abondante de grandes idées , de grands ſentimens
d'idées & de fentimens plus varies ! Vous , à qui il
eft donné d'imprimer la force & la perfuafion dans
tous vos difcours , ce fujet vous réclame ; nul autre
ne peut augmenter davantage l'empire & la gloire
de votre talent. Il femble que cet ouvrage n'auroit
pas été fait tout entier , fi l'éloquence , ainfi que
Philofophie , ne pouvoit s'en glorifier.
la
Dans cette étendue de recherches , d'obſerva
tions & de combinaiſons que je propofe pour pré.
paration d'une nouvelle législation pénale , je n'apperçois
qu'un feul inconvénient , c'eft qu'il faudra
faire attendre long- temps encore un bien fi defiré .
Les malheureux qui gémiffent fous une accufation
Criminelle peuvent fe plaindre , & accufer la lenteur
de cette réforme protectrice , qui viendra ,
lorfque peut - être ils ne feront plas . Leur fort
eft trop compromis , & leurs maux font trop
grands. Je ne puis , me refoudre à écrire qu'il faut
fermer fon coeur à leurs plaintes , & le détourner
des maux préfens , pour s'occuper tout entier d'un
mieux à venir. Ah ! fi nous ne voulous pas trahir
la caufe des infortunés , commençons par fentis
leur misère , commençons par les foulager. Ne
peut- on avant tout révoquer ce qu'il y a de plus
cruel & de plus dangereux dans nos Loix & nos
formes Criminelles ? Alors il nous fera permis de
donner au grand travail que nous méditons tout
le temps qu'il exige. Quand même il feroit d'une
exécution facile , il faudroit encore y porter cette
vafte & mûre délibération , qui augmente la inajefté
des Loix , ainfi que leur fagelle.
Tout nous préfage que c'eft- là l'unique cauſe qui
retardera deformais la publication d'une nouvelle
légiflation pénale. Du moins toute la France l'efpère
, & notre jeune Monarque n'a encore trompé
aucune des efpérances de fon Peuple . J'ignore ce
162 MERCURE
qu'il a arrêté fur ce point avec les dépofitaires de
fa confiance & de fon autorité ; mais il lui eſt
doux d'entendre les voeux de fes Sujets , ils lui an
noncent de nouveaux biens à leur faire , des fentiments
d'amour encore plus vifs à recueillir ; j'oſerai
ici les exprimer à fon Confeil , par qui qu'ils doivent
lui être offerts , & qui doit partager avec lui la gloire
de les remplir . Je puis ici me confondre dans la foule;
te n'eft plus moi qui parle , c'eft toute la France :
Magiftrats , qui environnez le Trône , vous exercez
la plus belle des fonctions , celle de faire paffer
la fageffe de l'homme dans ce qu'il devroit y
avoir de plus fort & de plus durable au monde ,
dans la puffanee des Loix. Mais la puiffance des
Loix eft effentiellement fondée far leur perfections
& combien de défauts dans les nôtres Souvent
elles ne conviennent plus à nos idées , à nos moeurs ;
fouvent encore elles font en oppofition avec leur
but , & fans accord entre elles . Elles ont été faites
pour d'autres fiècles refaites-les pour le nôtre. Commencez
par les reformes les plus preffantes , & donneznous
fur tout un Code qui nous raffure fur notre vie,
fur notre honneur , & qui nous ramene à un état de
fociété moins vicieux & moins malheureux. Voyez
quelle gloire vous attend ! On dira un jour dans la
postérité telles étoient les Loix Criminelles de nos
pères , mais voici les nôtres , & on nommera les
Auteurs de cette heureuſe révolution , pour les
louer & les bénir à jamais . Voyez combien de fecours
vous environnent , & quelle confiance il vous
eft permis de prendre dans votre ouvrage ! Vous
pouvez agrandir votre raifon de l'expérience de
tant de fiècles , & des connoiffances particulières
du vôtre. Voyez encore comme tout vous feconde
! Il eft des réformes que la Nation follicite
fans ceſſe , mais dont l'exécution attaqueroit ce qui
réfifte le mieux , les intérêts des hommes puiffans ,
DE FRANCE. 163
les intérêts & l'efprit des corps , des préjugés confacrés.
Mais ici c'elt un vou public qu'il faut accom→
plir, ce font les plus funeftes erreurs des Loix qu'il
faut révoquer , c'eft la principale partie de l'ordre
focial qu'il faut établir fur de meilleurs principes
; c'eſt un bien général que vous avez à faire ,
fans aucun mélange de mal particulier.
(Cet article , ainfi que celui du 10 Octobre dernier
fur le même fujet eft de M. Lacrétel, Avocat an
Parlement. ) 91
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent .
LE mot de l'Enigme eft le Vaudeville
celui du Logogryphe eft Fauteuil , où le
trouvent fa , ut , la , faute , fût , fat , élu .
2
Quoi
ÉNIGME.
UOIQUE fille du tendre Amour ,
Que j'ai caufé de chagrius à fa mère !
La pauvre Reine de Cithère .
N'a jamais pu me bannir de fa Cour.
J'y règne encore, & j'étends mon empire
Sur les mortels & fur les Dieux.
J'ai mis Ménélas en délice ,
J'ai fu rendre Mars furieux.
Je remplis l'Univers de fanglantes querelles ;
Pour moi maint époux fut battu ::
Je fuis l'horreur des amans & des belles ,
Et fais gémir dans mes chaînes cruelles
Également le vice & la vertu.
164 MERCURE
"
Souvent injufte , & toujours fans clémence ,
Des maux d'autrui je me fais un bonheur.....
De mes funeftes feux , fi tu fens la puiffance ,
Que je te plains , pauvre Lecteur !
(Par M. Chauvel , Négociant au Havre-de-
Grâce,& Confulde Sa Majesté le Roi de Suède }
LOGOGRYPHE.
MoN domaine , Lecteur , eft vafte & floriffant +
J'exerce en tout pays un empire puiffant ;
Des gens de tout état , de tout fexe & tout âge ,
Suivent mes étendards & me rendent hommage .
Quel espoir les conduit ? Vraiment je n'en fais rien ;
Je caufe mille maux & ne fais aucun bien.
Quoi qu'il en foit , je fuis d'une haute ftature ;
J'ai huit pieds , dans lesquels on trouve une mefure ;
Une grande rivière ; une belle faifon ;
Un fort bon vêtement ; deux points de l'horiſon ;
Une femme ; une ville affife en Normandie ;
De ton vifage même une large partie ;
Ce que produit toujours le plaifir que l'on fent;
L'ouvrage précieux d'un infecte rampant ;
Un Prophète ; un oifeau; deux notes de mufiques
Un cylindre en fpirale ; une interjection ;
Un coinbat fingulier ; une conjonction.
En finiffant , Lecteur , il faut que je critique……….
Peut-être en ce moment tu fors d'entre mes bras....
A ce trait , s'il eft vrai , tu me reconnoîtras.
( Par M. l'Abbé.... de Chaumont en Baffigny
DE FRANCE 165
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
SHAKESPEARE , traduit de l'Anglois ,
dédié au Roi , par M. le Tourneur,
Homofum: humani nihil a me alienum puto. Tér.
A Paris , chez l'Auteur , cul - de-fac Saint-
Dominique , près le Luxembourg , &
Mérigot le jeune , Libraire , Quai des
Auguft . 1731. Tomes IX , X & XI. in-8°,
LE plus jufte jugement fur Shakeſpeare ,
eft celui qu'en a porté M. de Voltaire , non
pas dans ces derniers temps , où il s'étois
peut - être mêlé de part & d'autre un peu de
paffion & d'humeur à la grande queftion du
mérite de Shakeſpeare , mais dans le temps
où M. de Voltaire faifoit connoître en France
les beautés & les défauts de cet Auteur ,
dont on n'avoit encore que fort peu d'idée
hors de l'Angleterre.
ور
22
" Les Anglois , dit M. de Voltaire , avoient
déjà un Théâtre auffi bien que les Eſpa
gnols , quand les François n'avoient en
» core que des tréteaux : Shakeſpeare....
créa le Théâtre ; il avoit un génie plein de
" force & de fécondité , de naturel & de
füblime , fans la moindre étincelle de bon
goût , & fans la moindre connoiffance des
و و

"
6 MERCURE
و ر
règles, Je vais vous dire une chofe hafardee
, mais vraie ; c'eft que le mérite de
» cet Auteur a perda le Théâtre Anglois ;
sil y a de fi belics Scènes , des morceaux fi
grands & fi terribles répandus dans fes
starces monftrueufes , qu'on appelle Tra
gédies que ces Pièces ont toujours été
» jauées avec un grand fuccès. Le temps ,
» qui feul fait la réputation des hommes ,
» rend à la fin leurs défauts refpectables. La
» plupart des idées bizarres & gigantefques
» de cet Auteur , ont acquis au bout de
cent cinquante ans , le droit de paffer
pour fublimes, Les Auteurs modernes
l'ont prefque tous copié ; mais ce qui réuffiffoit
dans Shakespeare , eft fifilé chez
eux; & vous croyez bien que la vénéra
tion qu'on a pour cet Auteur , augmente
» à mefure que l'on méprife les modernes.
» On ne fait pas réflexion qu'il ne faudroit
» pas l'imiter , & le mauvais fuccès des
Copiftes fait feulement qu'on le croit
» inimitable. »
"
ہ
و ر
M. de Voltaire appelle , avec raifon , la
Tragédie du More de Venife , une Pièce
très - touchante ; il dit que les beautés de
Shakespeare demandent grace pour toutes fes
fautes , & peignent les Tragiques Anglois en
général avec des traits qui s'appliquent furtout
à Shakespeare , il ajoute :
10
" Leurs Pièces , prefque toutes barbares ;
dépourvues de bienféance , d'ordre & de
vraisemblance , ont des lueurs étonnantes
DE FRANCE. 167
« au milieu de cette nuit . Le ſtyle eft trop
" empoulé , trop hors de la nature , trop
» copié des Écrivains Hebreux , fi remplis
» de l'enflure afiatique ; mais aufli il faut.
» avouer que les échalles du ftyle figuré ,
fur lefquelles la langue Angloife eſt guin-
» dee , elèvent l'efprit bien haut , quoique
» par une marche irrégulière.
Voilà certainement tout ce qu'on peut
dire de plus raifonnable & de plus impartial
fur ce fujet.
M. de la Harpe , qui n'a écrit fur Shakefpeare
que depuis que la querelle ( car c'en
eft une ) fur la fupériorité des deux Theatres ,
Anglois & François , s'eft élevée , M. de la
Harpe , condamné d'ailleurs par la pureté
de fon goût à rejeter impitoyablement tout
ce que le goût défavoue , a peut- être un peu
trop décrié Shakefpéare ; mais aufli les éloges
prodigués à cet Auteur par les Commentateurs
Anglois & par les nouveaux Traducteurs
, fuppofent le renversement de toute
règle & de tout principe de goût , l'anéantiffement
de tout art , la confufion des genres
, des objets & des tons , enfin le retour .
du chaos. Quel eft en effet l'état de la queftion
entre les feuls Anglois d'un côté , & de
l'autre les François , appuyés de l'exemple ,
de l'autorité des anciens & du fuffrage de
tous les modernes ? Le voici. Faut- il peindre,
la Nature , telle qu'elle fe préfente à nos
yeux , avec ce mêlange confus d'objets nobles
& vils , intéreffans & rebutans , tragi
t
168
MERCURE
ques & burleſques qu'elle entaffe autour de
nous ? Faut-il , fous prétexte de vérité , mettre
à côté de ce que le pathétique a de plus
touchant & de plus fublime , ce que le jargon
des halles a de plus bas & de plus dégoûtant.
Ou faut - il peindre une Nature
choifie , féparer les genres , diftinguer les
ftyles , être vrai avec décence , & s'affujétir
aux lois de la convenance ? Sans doute la
règle gêne , & le goût mer un frein au
génie ;
Mais la règle qui ſemble auſtère ,
N'eft qu'un art plus certain de plaire.
On peut cependant accorder beaucoup de
chofes aux partifans , même outrés , de Shakefpéare
; on peut convenir que , comme
cette imitation de la Nature dans toutes fes
irrégularités & tout fon chaos , eft cependant
l'imitation de la Nature , & qu'elle a
pour bafe la vérité , il eft affez rare que le
Shakeſpeare ennuye , même dans fes Scènes.
les plus bares & les plus déplacées ; elles
bleffent , elles révoltent , elles excitent le
dégoût , l'horreur ; elles cauſent rarement
de la langueur. Plufieurs de fes Pièces ont
de l'intérêt , preſque tous les perſonnages
ont une phyfionomie marquée ; & quoique
le nombre en foit très - grand dans chaque
Pièce , ils n'y mettent point de confufion.
De cette différente manière de concevoir:
l'imitation de la Nature & la vérité , ont
réfulté des différences effentielles dans le fyftême
DE FRANCE. 169
tême de la Tragédie Angloife & de la Tragédie
Françoife.
1. Toute Tragédie de Shakeſpeare eſt
effentiellement une Tragi -Comédie.
2º. Quoiqu'en général les François ne fe
piquent pas de ne choisir pour leurs Tragédies
que des fujets moraux , ou de les rendre
tels par la manière de les traiter ; quoiqu'ils
n'offrent pas dans toutes leurs Pièces le
fpectacle confolant du vice puni & de la
vertu récompenfée , cette moralité eft cependant
un mérite qu'ils aiment à donner à
leurs Tragédies , pour peu que le fujet en
foit fufceptible; ils arrangent même les événemens
relativement à ce but , & voilà ce
que les Anglois ne fe permettent point , eux
qui fe permettent d'ailleurs tant de chofes;
ils trouvent que c'eft trop montrer la main
de l'Ouvrier, que c'eft fubftituer l'Art à la
Nature , & s'écarter de la vérité , qui ne fépare
point ainfi les événemens heureux &
malheureux , & ne les difpofe pas felon nos
voeux , d'après un plan exact & fuivi , mais
qui mêle le bien & le mal , la joie & la douleur
d'une manière en apparence confuſe &
irrégulière,
3. Par une fuite encore du même ſyſtême ,
les Tragédies Hiftoriques des Anglois altèrent
beaucoup moins les faits que les Tragédies
Françoiſes ; & en effet , les Tragédies
hiftoriques qui rempliffent les trois nouveaux
Volumes de Shakeſpeare peuvent être
Sam. 26 Mai 1781 .
903
H
170 MERCURE
regardées comme autant de Chapitres de
l'Hiftoire d'Angleterre mife en action . Le 9e
Volume préfente deux differentes parties du
règne de Henri IV. Le 1e , la Tragédie ou
l'Hiftoire de Henri IV , & la première partie
de l'Hiftoire de Henri VI. L'Hiftoire n'eft
interrompue que par la Comédie des Femmes
Joyeufes de Windfor qui , avec des notes
& des réflexions , c'eft à dire , de grandes
exagérations du mérite de Shakespeare , remplit
le 10 Volume.
Il y a dans les deux Tragédies de Henri IV
& dans celle de Henri VI , un perfonnage
de Sir Jean Faſtalff , qui eft de la force &
de l'agrément de Caliban dans la tempête ,
& du fou du Roi Léar. Ces perfonnages
baffement & groffièrement burlefques , dont
nos Arlequins & nos Scaramouches donneroient
une foible idée , paroiffent réuffir
beaucoup en Angleterre , même dans la
Tragédie ; & Sir Jean Faftalff fur- tout a eu
tant de fuccès , que la Reine Élifabeth voulant
le voir dans toutes les fituations & fous
toutes les formes , a donné , dit on , à Shakefpéare
l'idée de le repréfenter amoureux,
allant en bonne fortune & toujours traversé
dans toutes fes entreprifes , & dupé par
toutes les maîtreffes , qui font d'intelligence
contre lui- même avec leurs maris . Cette
Pièce , d'un Comique toujours groffier , a par
hafard quelques , reffemblances dans les détails
de l'intrigue avec plufieurs Comédies
DE FRANCE. 171
Françoifes , dont les Auteurs , ou n'ont pas
connu cette Pièce , ou n'y ont vraiſemblablement
pas penſé.
HISTOIRE Naturelle de la France Méridionale
, ou Recherches fur la Minéralogie
du Vivarais , du Viennois , du Valentinois
, du Forez, de l'Auvergne , du
Velai , de l'Ufegeois , du Comtat Venaif
fin, de la Provence , des Diocèfes de Nif
mes , Montpellier , Agde , &c .fur la Phyfique
de la mer Méditerranée , fur les
Météores, les Arbres , les Animaux ,
l'Homme & la Femme de ces contrées ,
avec cinq Planches doubles par Volume,
& une Carte Géographique des trois
règnes ; Ouvrage dédié au Roi , imprimé
fous le Privilège & l'Approbation de
l'Académie Royale des Sciences , par
M. l'Abbé Giraud Soulavie , Tomes I &
II in - 3° . A Nifmes , & fe vend à Paris ,
Hôtel de Venife , Cloître S. Benoît ; J.
F. Quillau , Libraire , rue Chriftine , au
Magafin Littéraire ; Mérigot l'aîné , Libraire
, quai des Auguftins , près le Pont-
Neuf , Belin , Libraire , rue S. Jacques ,
1780.
Il n'eft poffible d'avoir une Hiftoire
exacte d'un grand Empire , qu'après que des
Savans laborieux ont fait l'Hiftoire particulière
de chacune des Provinces qui le
Hij
172 MERCURE
compofent. Il en eft de même de l'Hiftoire
du Globe ; tant que fes différentes parties
n'auront point été observées & décrites par
des Naturaliftes éclairés , nous aurons des
fyftêmes de Cofmologie , mais nous n'aurons
point d'Hiftoire de la Terre.
M. l'Abbé Soulavie , né dans nos Provinces
méridionales , a entrepris de décrire
ce qu'il a vu ; il y joint fes réflexions , fes
vues, fes conjectures.
Il divife la France en quatre parties , dont
chacune eft le baffin d'un de nos quatre
grands fleuves , le Rhône , la Garonne , la
Loire & la Seine . C'eſt le baffin du Rhône
dont M. l'Abbé Soulavie entreprend la defcription.
Il embraffe dans fon Hiftoire les
trois règnes de la Nature , & l'homme même.
Il a vu en effet qu'indépendamment des
traits généraux communs à tous les hommes ,
chaque peuple à des traits particuliers qui
n'échappent point aux Obfervateurs attentifs
, & dont l'obſervation peut accélérer les
progrès de la connoiffance générale de
l'homme , & en même temps il a cru appercevoir
des rapports entre ces traits particuliers
aux habitans du Vivarais & leur pofition
fur les montagnes , qui influe fur leur
nourriture , leurs travaux & leurs habitudes.
L'Auteur ne traite dans fes deux premiers
Volumes que de la Minéralogie du
Vivarais ; il décrit la fuperficie du terrein ,
la difpofition des pentes des montagnes , les
DE FRANCE.
173
cours des rivières , les changemens qu'elles
ont produit , les routes nouvelles qu'elles fe
font ouvertes ; il entre dans le détail des objets
les plus remarquables que préſente
cette contrée . Tel eft le pont d'Arc , voûte
immenfe fous laquelle coule l'Ardèche , qui
s'eft creufe ce paffage à travers un rocher
contre lequel la difpofition primitive des
pentes des montagnes , ou plutôt leurs révolutions
, ont dirigé fon cours. Il divife le
Vivarais en trois zônes , la zône calcaire , la
zône granitique , la zone volcanique , & il
les décrit fucceffivement. Cn trouve dans
cette defcription des obfervations très importantes.
Telle eft celle qu'il rapporte
Tome premier , page 312 , & de laquelle
il réfulte que les différens lits horizontaux
qu'on obferve dans les maffes calcaires, doivent
quelquefois leur origine à la deffication
, de même que les fentes perpendicu
laires qui coupent ces lits. Telle eft l'obfervation
de granites , tantôt placés au- deffus ,
tantôt au-deffous des maffes calcaires , obfervation
qui offre aux Naturaliſtes un grand
problême à réfoudre. La plus grande partie
de cet Ouvrage eft formée des obfervations
faites par l'Auteur même ; elles montrent
une grande ardeur pour l'étude de la Nature
, & une véritable fagacité.
L'Auteur s'étend auffi fur quelques idées
fyftématiques que fes obfervations lui ont
fait naître. Ces idées font utiles , parce
Hiij
174
MERCURE
qu'on peut les regarder comme des réfultats
tités des faits obfervés dans cette partie du
Globe , qu'il ne s'agit plus que de comparer
avec ceux que préfentent d'autres contrées
. Les fyftemes en ce genre ne font
que comme les claflifications dans la Nomenclature
de l'Hiftoire Naturelle , des
méthodes de préfenter les objets deftinées à
les graver plus nettement & plus fortement
dans la mémoire.
Ces deux premiers Volumes feront lus
avec plaisir par tous ceux qui s'intéreffent à
l'Hiftoire Naturelle , & doivent faire defirer
la fuite du travail que l'Auteur a annoncée.
Une preuve que cet Ouvrage eft digne d'ef
time , c'eft qu'il a été attaqué avec beaucoup
d'humeur dans un de ces Livres où des Auteurs
qui n'ont pu acquérir de la gloire par
des compilations ou par d'infipides traductions
d'Ouvrages ridicules , cherchent à fe
confoler en difant incognito de groffes injures
aux Savans qui jouiffent de l'eftime
publique .
DE FRANCE.
175
MÉMOIRES fur la réforme des Thermomètres
, Volume in - 12 , par M. L. A. B.
A Paris , chez Onfroi , Libraire , quai des
Auguftins ; & à Tours , chez Augufte
Vauquer.
que
DEPUIS plus d'un fiècle on a imaginé au
moins dix - huit efpèces de Thermomètres ,
& on n'a cependant pas encore porté cet
inftrument au point d'uniformité & de précifion
l'on peut defirer. L'Auteur des
Mémoires que nous annonçons n'a pas cru
devoir chercher à faire une nouvelle eſpèce
de Thermomètre ; il lui a paru que la ré--
forme qui innoveroit le moins poffible
feroit la plus facile à faire adopter : en conféquence
il a préféré de perfectionner la
conftruction du Thermometre à efprit- devin
coloré de M. de Réaumur , & celle du
Thermomètre à mercure de M. Chriftin, ou
de l'Académie de Lyon.
3
Dans le premier Mémoire il obferve que
les Thermomètres que l'on donne fous le
nom de Réaumur ne font point d'accord
entr'eux , & il fait voir que la caufe princi- .
pale de leurs différences vient de ce que l'on
n'a point encore fu préparer d'une manière
uniforme l'efprit de- vin dont on a fait ces
Thermomètres . M. de Réaumur s'eft d'abord
fervi d'un matras jaugé par millièmes ; il y
mettoit mille parties d'efprit - de - vin refroidi
par de la glace ; il l'échauffoit dans un bain
Hiv
176 MERCURE
d'eau bouillante , le matras étant débouché ,
& il croyoit cet efprit- de-vin fuffifamment
bien préparé lorsqu'il s'y dilatoit de quatrevingt
millièmes au moment de fon ébullition.
Mais cette méthode , dit l'Auteur , eft
pleine d'embarras , d'équivoques , de variétés
& d'incertitudes ; elle donne à l'efpritde
- vin une chaleur inférieure à celle de l'eau
bouillante d'une vingtaine de degrés , & une
chaleur qui, loin d'être uniforme , peut varier
d'un nombre confidérable de degrés dans les
différens effais qu'on en peut faire .
Dans la fuite M. de Réaumur s'eft fervi
d'un pèfe - liqueur, au moyen duquel il
croyoit préparer de l'efprit - de - vin d'une
dilatabilité égale à celle de fon efprit- devin
préparé par la première méthode . Il a
été imité par les faifeurs de Thermomètres ,
& par cette voie les écarts fe font multipliés
de plus en plus à un point étonnant.
MAVAL
L'Auteur propofe ce qu'il croit que
pertonne n'a encore propofé ni exécuté ,
de préparer la liqueur des Thermomètres
par la vraie chaleur de l'eau bouillante .
" Pour parvenir à ce but , dit - il , il y a
» un moyen bien fimple , dont le principe
eft connu depuis long - temps des Phyfi-
» ciens , mais dont aucun n'a fait encore
» un ufage bien entendu pour préparer la
liqueur des Thermomètres , c'eft de trai-
» ter l'efprit - de - vin dans cet inftrument
» comme l'on traite l'eau dans la marmite
» de Papin , c'eft de l'y foumettre à une
r
"3
و د
DE FRANCE. 177
99
+ preffion plus grande que celle de l'atmofphère
, c'eft de fceller le tube de
» manière à y renfermer une colonne d'air
» affez longue pour qu'en fe raccourciffant
» & en fe comprimant par la dilatation
» de la colonne thermométrique , elle acquierre
la force d'empêcher que les parties
de l'efprit - de -vin n'entrent en ébul-
» lition . "
D'après l'effai de cette méthode , l'Auteur
a trouvé que l'efprit - de vin préparé
pour faire les Thermomètres les plus approchans
de ceux de M. de Réaumur les
plus connus, doit être dilatable d'un dixième
depuis la glace jufqu'à l'eau bouillante.
Au premier Mémoire l'Auteur ajoute des
avis particuliers pour guider pas - à- pas dans
tous les détails de la pratique ceux qui voudront
conftruire de meilleurs Thermomètres
, foit à efprit - de-vin , foit à mercure ,
que ceux qu'on a faits jufqu'à ce jour.
Dans un fecond Mémoire il examine des
queſtions & des difficultés intéreffantes fur
cette matière. 1º. Il prouve que l'ait renfermé
dans le haut du Thermomètre ne nuit
point à la dilatation de la liqueur , & qu'il
ne fait qu'en empêcher l'ébullition. Ce font
des expériences également fimples & neuves
qui décident cette queftion . 2 °. Il fait voir
combien fa méthode , telle qu'il l'a expofée
, étoit peu connue , foit des Artiſtes , foit
des Phyficiens , & en particulier de M. Michaëly
Ducreft & de M. de Luc de Genève ,
Hv
178 MERCURE
qui femblent en avoir parlé. 3 ° . Il compare
le Thermomètre à efprit-de-vin avec celui à
mercure ; il difcute leurs défauts & leurs
avantages refpectifs , & de ce parallèle ik
conclut que le Thermomètre à efprit - devin
mérite d'être confervé , & même d'être
préféré pour les ufages les plus ordinaires ,
& que celui à mercure doit être réfervé pour
certains cas particuliers auxquels il eft plus
propre.
Enfin , l'Auteur expofe le réſultat de fes
effais fur la réforme générale des Thermomètres.
Il conviendroit , felon lui , d'abandonner
cette multitude d'efpèces de Thermomètres
, & d'en adopter généralement
deux ; celui de M. de Réaumur & celui de
M. Chriftin. Ils font non feulement conçus
für les meilleurs principes , mais ils ont encore
l'avantage fingulier d'être les plus femblables
entr'eux qu'on ait imaginé de faire
avec deux fluides auffi différens que l'efpritde-
vin & le mercure. Les degrés du premier
font des millièmes , ceux du fecond
font des fix cent millièmes ; ils font divifés
l'un & l'autre en cent degrés depuis la congélation
jufqu'à l'ébullition de l'eau ; ils ne
s'accordent à la vérité pour le même nombre
de degrés qu'à o & à 100 ; mais au moyen
d'une Table de leur marche correfpondante
pour les autres degrés , on rendra ces deux
Thermomètres comparables de la manière
la plus fimple & la plus exacte.
DE FRANCE. 179;
LETTRES Édifiantes & Curieufes , écrites
des Miffions Étrangères. Tomes V & VI
in - 12 . Nouvelle edition . A Paris , chez
Mérigot le jeune , Libraire , Quai des
Auguftins.
ELLE n'eft plus , cette Compagnie fameufe ,"
qui a fourni des Saints à l'Eglife , & des
Savans au monde entier. Mais on n'oubliera
jamais ce qu'il en a coûté de peines & de
fatigues à fes ardens Miffionnaires pour
civilifer tant de peuples épars qui eroient
tout nuds dans les déferts du Paraguay , &
que leur figure feule diftinguoit des tigres
& des bêtes feroces qui partageoient leurs
cavernes. Pour les inftruire & les former
aux devoirs de la vie civile & aux pratiques
de la Religion , que n'ont-ils pas eu
à fouffrir , & d'un climat brûlant , où l'on
ne refpire qu'un air embrâfe , & de l'humidité
des terres caufée par les vapeurs continuelles
qui s'élèvent du fleuve Parana , &
qui retombent en épais brouillards ? C'eft dans
ce pays où , par goût comme par devoir
ils confoloient les habitans dans leurs afilictions
, enfeignoient leurs enfans , appaifoient
leurs différends , c'eft- là que la calomnie leur
porta fes plus rudes coups . Mais s'ils euffent
été fenfibles à la gloire , fans doute ils devoient
remercier leurs accufateurs. On
demandoit un jour à Thémistocle quelle
raifon il avoit de s'attrifter , tandis qu'il
étoit chéri & eftimé de toute la Grèce
"
H vj
180 MERCURE
C'eft cela même qui n'afflige , répondit- il
c'eft une marque que je n'ai point fait d'action
affez honorable pour mériter d'avoir
des ennemis .
Mais pour fe former une idée jufte des
travaux immenfes auxquels les Jéfuites fe
condamnèrent dans les Indes , il feroit peutêtre
néceffaire de fe tranfporter chez ces
peuples ftupides , qui croyent que leur
ame , au fortir de leur corps , eft portée
par un Prêtre à un Dieu qui , couvert d'ulcères
& de haillons , la lave dans l'eau , &
l'envoie enfuite dans un Paradis pour y vivre
d'une forte de gomme que diftillent de gros
arbres. Il faudroit obferver , dans l'Amérique
Méridionale , ces Sauvages , dont le
plus habile ne fait compter que jufqu'à
cinq , encore par le feçours de fes doigts. Au
Pérou , ces Moxes qui fe percent les lèvres
& les narines pour les charger de babioles ,
& s'entourent des dents des hommes qu'ils
ont égorgés. C'est pourtant de ces barbares
que le P. Cyprien entreprit de faire des
hommes. Il leur fit prendre d'autres moeurs ,
d'autres coutumes , fans autres moyens
que fa charité ingénieufe. Il leur parloit
avec bonté, s'affeyoit à terre avec eux , mangeoit
avec eux , quelques dégoûtans que fuffent
leurs mets. C'étoit lui qui préparoit
leurs médecines , lavoit & panfoit leurs
plaies , nétoyoit leurs cabanes . Bientôt il
établit des Chefs dans chaque famille , &
des Miniftres de la Juftice . Comme les Arts
DE FRANCE. ISF
pouvoient beaucoup contribuer au deffein
qu'il avoit de les civilifer , il trouva le fecret
de leur faire apprendre ceux qui font le
plus néceffaires. On vit bientôt parmi eux
des Laboureurs , des Charpentiers , des Tifferans
& d'autres Ouvriers de la première
néceffité.
Dans la Province du Paraguay , chez
les Mannanicas , à travers des fables groffières
& ridicules , & des dogmes monftrueux
, les Miffionnaires ont cru decouvrir
quelqués traces de la vraie foi ? C'étoit
une tradition parmi ces Sauvages , que
dans les écles paffés une Dame d'une
grande beauté conçut un fort bel enfant
fans l'opération d'aucun homme ; que cet
enfant , parvenu à un certain âge , opéra
les plus grands prodiges , qui remplirent
toute la terre d'admiration ; qu'il guérit les
malades , reffufcita les morts , fit marcher
les boiteux , rendit la vue aux aveugles , &
fit une infinité d'autres merveilles . Qu'un
jour ayant raffemblé un grand peuple , il
s'éleva dans les airs , & fe transforma en
foleil.
Par qui cette nation fuperftitieufe a- t'elle
pu recevoir ces foibles idées de l'Évangile ?
Selon la commune opinion , la foi lui fut
prêchée par S. Thomas ou par fes Difciples ';
mais elle eur grand befoin des foins & du
zèle de la Compagnie de Jeſus.
Il ne nous eft guère poffible de prouver,
par des détails , le mérite & l'intérêt des
182 MERCURE
Lettres Édifiantes & Curieufes. Elles ne fe
bornent point à de pieufes relations . Nous
y avons trouvé des obfervations auffi utiles
qu'amufantes , fur les moeurs , les coutumes
& fur l'hiftoire naturelle , mais nous nous
contenterons de décrire , d'après le P. Cat,
la cérémonie que le génie romanefque &
bizarre desEfpagnols a inventée pour paſſer
la Ligne. La veille de la fête , on vit paroître
fur le tillac une troupe de Matelots.
armés de pied en cap , & précédés d'un
Hérault qui donna ordre à tous les paffagers
de fe trouver le lendemain à une certaine
heure fur la plate - forme de la poupe,
pour rendre compte au Président de la Ligne
des raifons qui les avoient engagés à venirnaviguer
dans ces mers , & lui dire de qui
ils en avoient obtenu la permiffion. L'édit
fut affiché au grand mât ; les Matelots le
lurent les uns après les autres , car tel étoit
l'ordre du Préfident ; après quoi ils fe retirèrent
dans le filence le plus refpectueux &
le plus profond . Le lendemain , dès le matin ,
on dreffa fur la plate-forme une table d'environ
trois pieds de large fur cinq de long
on y mit un tapis , des plumes , du papier ,
de l'encre & plufieurs chaifes à l'entour. Les
Matelots formèrent une compagnie beau--
coup plus nombreufe que la veille ; ils
étoient habillés en Dragons , & chacun
d'eux étoit armé d'un fabre & d'une lance.
Hs fe rendirent au lieu marqué au bruit du
tambour , ayant des Officiers à leur tête. Le
"
DE FRANCE. 183
Préfident arriva le dernier. C'étoit un vieux
Catalan qui marchoit avec la gravité d'un
Roi de théâtre.... Auffi-tôt que ce perfonnage
fut affis dans le fauteuil qu'on lui
avoit préparé , on fit paroître devant lui un
homme qui avoit tous les défauts du Therfite
d'Homère. On l'accufoit d'avoir commis
un crime avant le paffage de la Ligne. Ce
prétendu coupable voulut fe juftifier ; mais
le Préfident regardant fes excufes comme
autant de manque d'égards , lui donna vingt
coups de canne , & le condamna à être
plongé dans l'eau. Après cette fcène , le Préfident
envoya chercher le Capitaine du Vaiffeau
, qui comparut la tête découverte , &
dans le plus grand refpect. Interrogé pour
quoi il avoit eu l'audace de s'avancer juf
ques dans ces mers , il répondit qu'il en
avoit reçu l'ordre du Roi fon maître. Cette
réponſe aigrit le Préfident , qui le mit à une
amende de cent vingt flacons de vin.... Les
paffagers furent cités à leur tour .... Quand
la cérémonie fut achevée , le Capitaine &
les Officiers du Vaiffeau fervirent au Préfident
des rafraîchiffemens de toute efpèce ,
dont les Matelots eurent aufli leur part.
Mais la Comédie n'étoit point encore finie.
Dès qu'on fut fur le point de fe féparer , let
Capitaine du Vaiffeau , qui s'étoit retiré
quelque temps auparavant , fortit tout- àcoup
de fa chambre , & demanda d'un ton
fier & arrogant ce que fignifioit cette
affemblée ? On lui répondit que c'étoit be
184
MERCURE
cortège du Préſident de la Ligne. Le Préfi
dent de la Ligne , reprit le Capitaine en colère
, de qui veut- on me parler ? Ne fuis-je
point le maître ici ? Et quel eft l'infolent qui
ofe me difputer le domaine de mon Vaiffeau ?
Qu'on faififfe à l'inftant ce rébelle , & qu'on
le plonge dans la mer. A ces mots , le Préſident
troublé , fe jeta aux genoux du Capitaine
, qu'il pria très - inftamment de commuer
la peine ; mais tout fut inutile , il
fallut obéir. On plongea trois fois dans l'eau
fa rifible Excellence , & ce Préfident fi refpectable
qui avoit fait trembler tout l'Équi-:
page , en devint tout- à- coup le jouet & la
rifée. » Ainfi fe termina la fête.
SPECTACLES.
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE..
LE Mardi 15 de ce mois , on a remis Andromaque
, Tragédie Lyrique , avec des
changemens ; paroles de M. P. , muſique de
M. Grétry.
Lorfque nous avons rendu compte des
premières repréſentations de cet Opéra , nous
avons foumis au jugement de nos Lecteurs
quelques obfervations relatives au danger de
porter fur la Scène de Polymnie lés Ouvrages
appartenans à la Scène Françoife , non- feulement
parce que le genre & le goût lui en
DE FRANCE. 185
affurent la propriété , mais encore par l'ac-.
quifition réelle qu'elle en a faite. Nous avons
avancé que tous les fujets Tragiques ne pou- .
voient pas être portés avec le même fuccès.
fur le Théâtre Lyrique.Nous avons tâché d'en
offrir quelques preuves ; enfin , nous avons
infifté fur les dénouemens qui , à l'Opéra , ne.
peuvent guères comporter une cataſtrophe
abfolument tragique , & qui paroiffent devoir
fe terminer d'une manière analogue
aux illufions qui font effentiellement attachées
au fyftême de ce Théâtre. Andromaque
paroît refondue à peu-près dans ces idées ;
mais nous devons dire , parce qu'on nous en
a inftruits , que M. P. n'avoit fait que céder
à des inftances particulières , quand il s'eft fervi
du dénouement de Racine ; & qu'en s'oc
cupant des changemens avec lefquels on vient
de remettre fon Ouvrage, il n'a fait que rentrer
dans fes propres idées , qui , à beaucou
dégards , fe trouvoient d'accord avec les
nôtres.
Andromaque , comme on la donne aujourd'hui
, eft réellement un Opéra. On y
trouve beaucoup de fpectacle & d'intérêt ;
il eft vrai que cet intérêt roule entièrement
fur Aftyanax , & qu'Andromaque n'eft plus
l'époufe fidelle que Racine a voulu peindre;
mais elle eft mère tendre & fenfible , & le
rapproche , plus que dans la Pièce Françoiſe ,
du caractère que les traditions nous ont confervé
de cette Princeffe. Peu de gens ignorent
qu'Andromaque époufa Pyrrhus après la
186 MERCURE
mort d'Aftyanax , & qu'après avoir perdu ce
fecond époux , elle époufa en troisièmes noces
le Troyen Hélénus. Il faut convenir que la
mémoire de fon Hector lui fut toujours
chère , & que les deux époux qu'on lui conmut
après le premier , en furent fouvent
jaloux ; mais qu'importe ce refpect pour la
mémoire d'Hector , quand on la voit adoucir
fes ennuis dans les bras de deux maris ? ces
faits ne fuffifent- ils pas pour autorifer - tout
Auteur Dramatique à traiter ce fujet à fa
fantaifie , malgré la vénération dûe à la
fable arrangée par Racine ? Au furplus ,
finiffons cette petite differtation en répétant
avec ce grand Homme , cette phrafe d'un
ancien Commentateur de Sophocle : « Il ne
» faut point s'amufer à chicaner les Poëtes
» pour quelques changemens qu'ils cat pu
" faire dans la fable , maisil fa s'attacher
» à confidérer l'excellent fage qu'ils ont
» fait de ces changemens , & la manière ingénieufe
dont ils ont fu accommoder la
» fable à leur fujet.
ور
"J
بارش
Ce con trouve de neuf dans les deux
premiers Actes de l'Andromaque Lyrique eft
fi peu de chofe , qu'il eft inutile d'en parler.
Voici le fond du troiſième. La veuve d'Hector,
pour empêcher que fon fils ne foit livré
aux Grecs , confent à époufer Pyrrhus ; mais
fon deffein eft de fe poignarder après avoir
donné un fecond père à Aftyanax . La cérémonie
du mariage fe fait en préfence d'Orefte
& des Ambaffadeurs de la Grèce. Au moment
"
DE FRANCE. 187
où Pyrrhus reconnoît Aftyanax pour le Roi
des Troyens , la fureur s'empare du fils :.
d'Agamemnon & de fa fuite ; de - là un combat
dans lequel les Grecs enlèvent Aftyanax ;
fa mère s'évanouit ; mais bientôt on entend
un bruit de victoire. Phénix vient apprendre
aux Troyens qu'Oreſte vaincu fuit en
enlevant Hermione. Pyrrhus rentre triom- ,
phant en ramenant Aftyanax. Androiaque
revenue à elle , pleure fon fils qu'elle croit
égorgé ; elle fe retrouve dans fes bras ; c'eſt
Pyrrhus qui le rend à fa tendreffe : ce der
nier bienfait la décide ; elle épouſe fon vainqueur
& fon maître.
Ce nouvel Acte a eu le plus grand fuccès ; il
eft rempli de pompe, de fpectacle & d'intérêt.
On a retrouvé avec plaifir le pinceau de M.
Grétry dans la Mufique qu'il a faite pour
cet Acte ; & les applaudiffemens qu'on lui a
prodigués , en lui témoignant l'eftime particulière
que le Public a pour fes talens , femblent
lui faire un devoir de s'occuper de
nouveaux Ouvrages , c'eft - à - dire , de courir
à de nouveaux fuccès.
Les Ballets nous ont paru mériter de
grands éloges ; ils font deffinés avec goût :
on y diftingue un coftume qu'on peut encore
perfectionner , mais qui annonce déjà des recherches.
Mlle Duplant a été très- applaudie dans le
rôle d'Hermione. Le rôle de Pyrrhus a été
très-bien rendu par M. Lainez , tant comme
Acteur que comine Chanteur ; nous infif
188 MERCURE
tons fur ce dernier article, parce que nous
avons vu avec grand plaisir que ce jeune
homme s'occupoit des moyens d'adoucir fa
voix , & renonçoit à l'ufage des grands éclats
qu'on lui a reprochés quelquefois .
Mlle Laguerre a fu dans le rôle d'Andromaque
réunir le jeu d'une Actrice intelligente
à la méthode d'une Cantatrice : fa voix
touchante & pure nous a femblé convenir
parfaitement à l'expreffion douloureuſe &
tendre d'une mère fenfible & foible qui ne
refpire que pour le bonheur d'un enfant
adoré. Il ne manque plus à Mlle Laguerre
que de fe faire entendre un peu plus dans
le récitatif, & de foigner davantrge fa prononciation.
GRAVURES.
Drux Vues de l'Ife Barbe , ſur la rivière de
Saône , au-deffus de Lyon , l'une prife du Levant , &.
Pautre du Couchant , Ces deux Eftampes , du même
format & du même prix que les Ports de mer de
France,feront fuivies de fix autres Vues de Lyon,que
M. Lebas , Graveur du Roi , & M. Olivier , Peintre,
ont intention de donner fucceffivement au Public ;
celles- ci joignent à la richeffe du payfage le tableau.
d'une Fête très-agréable par la variété des mouvemens
, la multitude des Perfonnages , la fidélité des
coftumes & le mérite de l'exécution . Elles fe vendent
à Paris , chez M. Sechy , Place Dauphine ; & à
Lyon, chez Madame Miraille , à la defcente de
l'Herberic.
DE FRANCE. 189
Portrait de M. Cailhava , gravé par M. Gaucher
, d'après le Deflin de M. Pujol. Ce Portrait ,
deftiné à fervir de Frontispice aux OEuvres de Théâtre
de M. Cailhava , en 2 Vol . in - 8 ° . , fe diftribue .
à Paris , chez Pujol , rue S. Jacques , vis-à- vis
S. Yves , & chez les Libraires chargés de la vente de
l'Édition , la Veuve Duchefne , rue S. Jacques ;
Efprit, au Palais Royal ; & Théophile Barrois jeune,
quai des Auguftins. Prix , 1 liv . 4 fols .
Voyage Pittorefque , ou Defcription des Royaumes
de Naples & de Sicile , première Partie du promier
Volume , contenant le Précis Hiftorique do
leurs Révolutions , les Cartes , Plans & Vues du
Royaume & de la Ville de Naples , fes Palais , fes
Églifes , fes Tombeaux , fes Poëtes , fes Peintres &
fes Muficiens célèbres ; le Véfuve , avec l'hiſtoire de
fes éruptions les plus communes ; les Mours &
Ufages du Peuple Napolitain , &c. grand in -folio.
Prix , 24 liv. pour les Soufcripteurs . A Paris , chez
M. de Lafoffe , Graveur , rue du Carrouſel.
ANNONCES LITTÉRAIRES.
CHHAANNTTSS VII & VIII de la nouvelle Tra
duction en profe du Poëme de l'Aricfte , par M.
Duffieux , in- 8 ° . , avec figures. A Paris , chez Bruner
, Libraire , rue des Écrivains .
Itinéraire portatif, ou Guide Hiftorique & Géo
graphique du Voyageur dans les environs de Paris à
quarante lieues à la ronde , Volume in - 12 , enrichi
de Cartes . Prix , 3 livres 12 fols relié . A Paris ,
chez Nyon l'aîné , Libraire , rue du Jardinet.
Précis de l'Hiftoire facrée par demandes & par
réponses , à l'ufage de la Jeuneffe , avec une
CHICO MERCURE
·Méthode artificielle pour fixer dans la mémoire les
principaux faits de cette Hiftoire , par l'Auteur de la
Connoiffance de la Mythologie , Volume in - 12 .
Prix , 1 livre 16 fols relié. A Paris , chez le même
Libraire.
Introduction à la connoiſſance de l'eſprit humain ,
Suivie de Réflexions & Maximes , Volume in - 12. A
Paris , chez Barrois l'aîné , Libraire , quai des Auguftins.
-
La Coutume de Senlis . Prix , reliée , 1 liv. 16 fols.
-Le Code des Banqueroutiers. Prix , broché 2 liv.,
relié 2 liv. 8 fols. Les Etrennes du Printemps.
Prix , brochées , 1 livre 16 fols. — Les Tablettes
de l'Hiftoire de France. Prix , reliées , 7 liv . 10 f.
Le Calendrier perpétuel. Prix , 1 liv. 4 fols , &
colorié 2 liv . 8 fols. A Paris , chez Lamy , Libraire ,
quai des Auguftins.
-
Contes dévots , Fables & Romans anciens pour
fervir defuite aux Fabliaux , Tome IV, in- 8 °. par
M. Legrand. A Paris , chez l'Auteur , quai de l'É-
"cole , maifon de M. Juliot , & aux adreffes ordinaires.
Jocafte , Tragédie en cinq Actes & en vers , par
M. le Comte de Lauraguais , in - 8 °. Prix , 2 livres
8 fols. A Paris , chez Debure l'aîné , Libraire , quai
des Auguftius.
Le Livre des Enfans & des jeunes Gens fans
études , ou Idées générales des chofes qu'ils ne doivent
pas ignorer , nouvelle Édition , par M. Feutry
Volume in- 12. A Paris , chez Berton , Libraire , rue
S. Victor.
Traité de la Conftruction des Vaiffeaux ,
des Éclairciffemens & Démonftrations touchant
DE FRANCE.
191
'Ouvrage intitulé : Architectura Navalis Mercatoria
, par M. de Chapman , traduit du Suédois ,
publié avec des Notes & Additions par M. Vial du
Clairbois , Volume in- 4°. , enrichi de Planches.
Prix , relié , 13 liv. 10 fols. A Breft , chez Malaffis ,
Imprimeur de la Marine ; & à Paris , chez Durand ,
Libraire , rue Galande ; Jombert , Libraire , rue
Dauphine .
Poéfies de M. le Marquis de la Farre , nouvelle
Édition confidérablement augmentée , Vol. in- 16.
La Dunciade , Poëme en dix Chants , nouvelle
Édition , enrichie d'un Commentaire , 2 Volumes
in- 16. A Paris , chez les Marchands de Nouveautés.
Ces trois Volumes font fuite à la Collection des
petits formats annoncés dans un de nos derniers
Numéros.
Réflexions Philofophiques fur l'origine de la Civilifation
, & fur les moyens de rémédier aux abus
qu'elle entraîne , par M. de la Croix , Avocat , in-
8 ° . , Nº . V. Prix , 1 liv. pour Paris , & 1 liv. 4 fols
pour la Province franc de port. A Paris , chez Belin ,
Libraire , rue S. Jacques , & chez l'Auteur , rue de la
Verrerie , vis-à-vis le cul - de -fac du Coq .
Collection choifie des plus célèbres Auteurs Anglois
, Italiens, Espagnols & Allemands. Partie Angloife
. ( en Anglois. ) Piffot & Barrois le jeune ,
Libraires , Quai des Auguftins , viennent de mettre
en vente les Voyages de Gulliver , 2 vol. Le Conte
du Tonneau , 1 vol . Collection de petits Poëmes ,
I vol. On trouve chez les mêmes Libraires ,
Tom-Jones , 4 vol. Milton , 2 vol . OEuvres en vers
d'Adiffon , 1 vol. Saifons de Thompson , vol .
Robinfon Crufoé , 1 vol. Lettres de Myladi Montague
, I vol. Voyage Sentimental , 1 vol . Miniftre
de Wakefield, 1 vol. Aventures de Jofeph Andrews,
--
192 MERCURE
--
2 vol. Nuits d'Young , 2 vol . Voyage en Sicile &
à Malte , 2 vol . Tous ces Ouvrages peuvent fe
vendre féparément. Le prix de chaque volume eft
de 2 liv. ro fols broché , & 3 liv. relié , papier
ordinaire ; & des livres broché & 6 liv . relié , papier
d'Hollande. Ils font vendus au même prix , francs
de port , dans tout le Royaume , les Brochures par
la Pofte , & les Livres reliés par les Meffageries. Mais
dans ce dernier cas , ( c'est-à - dire , feulement pour
les Livres reliés ) il faut en prendre au moins 10 vol.
à la fois. Ceux qui prendront la Collection entière,
qui eft actuellement de 22 vol . , ne les payeront
que 2 liv. s fols chacun broché , & 2 liv. is fols
relié , papier ordinaire , & 4 liv . to fols broché , &
5 liv. 1o fols relié , papier d'Hollande , rendu également
franc de port. Il faut avoir foin d'affranchir
les Lettres & l'argent.

TABL E.
175
TRADUCTION de la Trei- Mémoires fur la Réforme des
zième Ode d'Horace , 146 Thermomètres ,
Vues fur la Justice Criminelle , Lettres Édifiantes & Curieu-
147 fes, 179
Enigme & Logogryphe , 163 Académie Roy. de Mufiq. 184
Shakespeare , 165 Gravures , 188
Hiftoire Naturel de la France Annonces Littéraires , 189
Méridionale , 171,
APPROBATION.
J'AI lu , par ordre de Mgr le Garde des Seeaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 26 Mai. Je n'y ai
rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreflion. A Paris,
de 25 Mai 1781. DE SANCY,
==
JOURNAL POLITIQUE
~ 5 ) 21011 2100.S PORTL
DE BRUXELLES.
wollp! 2 247 , si
TURQUIE
De CONSTANTINOPLE , le 10 Mars.
LE Courier arrivé de Pétersbourg le 3 de
ce mois a , dit- on , apporté les lettres de
rappel du Miniftre de l'Impératrice de Ruffie.
On dit que parmi les dépêches dont il étoit ,
charge , il y en a une dans laquelle S. M. I.
defapprouve quelques uns des arrangemens
faits avec la Porte dans ce qui regarde-les-
Confuls Ruffes en Valachie & en Moldavie,
Depuis la mort du feu Grand Vifir , il
s'eft élevé beaucoup de voix contre lui ;
fon crédit , fa faveur & fon autorité les
avoient contenues pendant qu'il vivoit. On
prétend aujourd'hui qu'il étoit d'une avarice
& d'une cupidité infatiables . Ce reproche
eft fondé , s'ileft vrai , comme on le
prétend , que fa fucceffion monte à 16 milfons
de florins. Il paroît que le Grand-
Seigneur a été très mécontent de tout ce
qu'il a appris à cet égard ; les frères de ce
s Mai 1781 .
t?
CA
( 2 )
Miniftre commencent à en éprouver les
effets. Celui qui avoit été nommé au Gouvernement
lucratif de la Romélie a été obligé
d'y renoncer , & de refter dans celui de
Belgrade qui offre beaucoup de peines &
peu d'avantages ; celui qui a été chargé de
porter au Bacha d'Erzerum la nouvelle de
fon élévation à la dignité de Grand - Vifir
a reçu ordre de refter à Erzerum .
Le Capitan Bacha s'occupe à faire équiper
avec beaucoup d'activité la flotte deftinée
pour l'Archipel , qui , dit on , fera
plus forte que l'année dernière. Il continue
de remplir les fonctions de Grand-Vifir.
Comme en cette qualité il juge beaucoup
de perfonnes accufées de malverfations , on
remarque qu'il en condamne peu à la mort ;
il envoie les coupables aux galères qui manquent
de bras , & auxquelles il en fournit.
Ce Miniftre ne fait , dit- on , ni lire ni écrire ,
& figne à peine fon nom. On prétend qu'il
a mandé tous les Officiers de la Porte , auxquels
il a défendu de lui faire rien figner
qui foit contraire aux loix & aux coutumes
de l'Empire à peine de perdre la tête
DANEMARCK.
De COPENHAGUE , les Avril.
LA Commiffion nommée depuis quelque
tems par le Roi pour s'occuper des améliorations
de la marine a déja commencé fon
travail. Parmi les premiers objets qui ont
( 3 )
attiré fon attention , on compte les moyens
de payer les dettes de ce département , &
d'augmenter les fonds qui y font affectés.
Elle fe propofe auffi d'augmenter la marine
en ne faifant plus conftruire de vaiffeaux
au- deffous de 60 canons , & de frégates audeffous
de 30. Les bâtimens inférieurs employés
actuellement feront vendus à la Compagnie
des Indes ou à des particuliers , à mefure
qu'on en aura conftruit de nouveaux
pour les remplacer. L'avis de cette Commillion
eft de tenir la marine royale fur un
pied refpectable ; à l'avenir le nombre des
vaiffeaux de ligne ne fera jamais en tems
de paix moindre de 30 ; il y aura toujours
20 frégates. Outre le bois néceffaire pour
les réparations annuelles des vaiffeaux en
fervice , il y aura dans les magaſins de S. M.
une quantité fuffifante de bois façonné &
capable d'être employé pour la conſtruc
tion de 10 vaiffeaux.
Les Commiffaires de la banque font occupés
dans ce moment à faire de nouveaux
billets. Ils diffèrent de ceux qui font actuellement
en circulation , en ce qu'ils font imprimés
d'un tout autre caractère & fur du
papier fabriqué expreffément , qui eft bleu
au revers. Ce changement a été ordonné
pour arrêter la circulation des faux billets
de banque , & on affure que fous peu de
jours tous ceux de 100 , de so , de 10 &
des rixdalhers , qui circulent à préfent , ſeg
a 2
( 4 )
ront retirés & échangés contre de nouveaux
de pareille valeur. .....
POLOGNE.
De VARSOVIE , le 6 Avril.
Le Tribunal Royal de Relation pardevant
lequel font ordinairement portées les affaires
de Courlande , eft ouvert depuis le 24 du
mois dernier ; il continuera régulièrement
fes féances jufqu'au mois d'Octobre prochain
qu'on croit qu'il fera prorogé,
Selon des états rendus publics , il confte
que l'armée de la Couronne confifte en
11,438 hommes effectifs , favoir 2963 de
cavalerie , 733 de troupes légères , 1039 de
dragons , 827 d'artillerie & 876 d'infanterie
. Dans ce nombre on comprend les
Officiers & Bas-Officiers. L'armée du grand
Duché eft compofée de 2497 hommes de
cavalerie , 1945 d'infanterie , auxquels il faut
joindre 25 Officiers de l'Etat Major , ce qui
fait 4465 hommes pour l'armée de Lithuanie.
Comme on a reçu avis de divers endroits
fitués fur les frontières de la Turquie , que
les fauterelles commencent à y reparoître ,
le Roi , de l'avis du Confeil- Permanent , a
fait publier un univerfal , en date du 30 Mars ,
par lequel S. M. exhorte les habitans des
Waivodies de Wolhinie , de Kiew , de la
Podolie & de Braclaw , à mettre en oeuvre
(5 )
tous les moyens poffibles pour détruire ces
infectes voraces .
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 10 Avril.
PARMI les Ordonnances publiées depuis
peu par l'Empereur , il y en a une du
24 du mois dernier qui eft conçue ainfi : -
» Ordonnons & voulons pour le préfent & à perpétuité
, en vertu de la Puiflance fuprême qui nous
eft remife , que les Monaftères , les Abbayes &
Communautés , ou Maifons des Ordres Religieux
exiftans dans nos Etats , ayent à fe conformer aux
Loix & Statuts fuivans , quant aux liaifons qu'ils
peuvent avoir avec les Supérieurs de Communautés
& Maifons Religieufes hors du pays. 1º. Toutes
les Maifons Religieufes , établies dans nos Etats
héréditaires d'Allemagne , fans aucune exception ,
renonceront abfolument & à perpétuité à toute
liaifon , ou union quelconque avec les Provinces,
Monaftères, ou Maifons & Supérieurs d'Ordres Religieux
dans l'étranger , fous quelque prétexte que ce
foit , (on en excepte les correfpondances , quant aux
fuffrages & aux prieres. )2º . Après le terme de 2 mois
tout au plus , à compter du jour de la publication
de la préfente Ordonnance , chaque Ordre ou Maifon
Religieufe nous communiquera fon avis fur la
manière dont les Maifons de Religieux étrangers
fituées dans nos Etats , voudroient s'unir avec les
Maiſons du même Ordre ou Province quelconque
qui s'y trouve, où former entr'elles des Congrégations.
3. Voulons expreffément , que du jour,
de cette publication , toutes les Maifons des Ordres
Religieux ceffent d'avoir à l'avenir avec leurs Généraux
, ( fi elles en reconnoiffent qui n'ayent point une
a 3
( 6 )
demeure fixe dans nos Etats ) aucune liaiſon quant
au fpirituel & à la difcipline , & encore moins quant
au temporel , conféquemment en aucun point , fous
quelque prétexte que ce foit ; voulons au contraire
que les Ordres Religieux foient conduits par leurs
futurs Provinciaux, & ces derniers foumis eux-mêmes
aux Archevêques , Evêques & Gouverneurs de nos
Provinces ; mais les Archevêques & Evêques auront
principalement cette infpection & adminiftration .
4. Il s'enfuit qu'aucune Province , Confraternité ou
Congrégation , ou toute autre union , ( à l'exception
de celle qui concerne les fuffrages & les prières ,
comme il a été dit art. premier ) ne pourront s'affo .
´cier aucune autre Maifon qui ne feroit pas foumise à
notre juriſdiction ; & comme toute correfpondance ,
fous quelque nom que ce foit , eft défendue avec
les Supérieurs de Maifons Religieufes en pays étranger
, nous leur défendons en conféquence de fe rendre
à l'avenir à aucun Chapitre général , ou Affemblée
tenue hors de nos Etats , & de recevoir encore
moins , fous quelque prétexte que ce foit , de Supérieurs
étrangers , des lettres d'obédience , des Vifireurs
, Correcteurs & c . 5°. Aucun Etranger ne pourra
devenir Supérieur d'un Ordre Religieux établi dans
nos Etats héréditaires , & on ne nommera
place que ceux qui y font nés ; c'est pourquoi il s'y
tiendra à l'avenir des Chapitres Provinciaux , où il
ne fera traité que des élections de Provinciaux , Supérieurs
locaux , Définiteurs ; & toutes les fois que
ces Chapitres feront affemblés , on en préviendra à
tems le Gouvernement civil de l'endroit où ils fe
tiendront : il faudra féparer fur- tout dans ces Aflemblées
ce qui a rapport au fpirituel & à la difcipline
intérieure , d'avec ce qui concerne le temporel & la
difcipline extérieure ; & de ce dernier point il faudra
garder un Protocole féparé. Ce fera au refte aux
PP. de la Province qui font de nos fujets , Ou
que cela compète par leur inftitut , de gouveiner alà
à
cette
ceux
( 7 )
ternativement leurs Maiſons refpectives jufqu'à ce
qu'on ait procédé à l'élection d'un nouveau Supé- ¹ .
rieur Provincial à la place des Vifiteurs délégués par
les Commiffaires Généraux . 6º . Il n'y aura plus à
jamais conféquemment de néceffité pour les perfon--
nes de l'Ordre d'entreprendre des Pélerinages du
côté de Rome , ou en d'autres Etats , & encore moins
de leur envoyer à l'avenir des fecours ; l'un & l'autre
eft également défendu. 7° . Comprenons dans ces
Règlemens les Monaftères de Filles , ou Femmes ,
deforte qu'aucun d'eux ( fous peine de dépofition >
ne dépende de quelque Supérieur , s'il n'eft du pays ,
& n'ait de liaison avec lui , quant à la difcipline intérieure
& au temporel. 8 ° . Ordonnons fpécialement
qu'aucun Ordre Religieux ne s'arroge le droit de faire
venir du pays étranger des Bréviaires , Miffels ,
Antiphonaires , Livres de choeur , ou des ouvrages
ayant rapport à d'autres conftitutions de l'Ordre, furtout
quand on aura pris ici les arrangemens convenables
pour en défendre l'entrée . Il eſt défendu
pareillement de faire , fans notre permiffon , aucun
envoi d'argent , même en petite quantité , hors de nos
Etats. Telle eft notre volonté & notre bon
plaifir.
Cette Ordonnance a été fuivie d'une
feconde , en date du 26 du même mois.
» Savoir faifons à tous & un chacun des Supérieurs
tant Eccléfiaftiques que Séculiers de quelque
état & dignité qu'ils foient , jouiffans de notre protection
, que comme toutes les Bulles , Brefs & autres
décrets émanés du Siége Pontifical peuvent influer
fur l'état public , nous jugeons qu'il eft néceffaire ,
qu'avant leur publication , le contenu nous en foit
préfenté , chaque fois fans exception , pour obtenir
notre confentement fuprême , ou le Regium exequatur.
A ces cauſes nous ordonnons à tous les Archevêques
& Evêques quâ Ordinariis dans tous nos pays
héréditaires, ainfi qu'aux autres Supérieurs Eccléfiala
4
( 8 )
tiques , Religieux & enfin à tous & un chacun de
quelque état qu'il puiffe être , que 1º . toutes les Ordonnances
Pontificales , foit en forme de Balle , de
Bref, de Décret , de Conftitution , ou paroiffant fous
telle aurre forme quelconque , dès qu'elles feront
adreflées au Peuple , à des Communautés tant Eccléfiaftiques
que Séculieres , ou à des Particuliers , qu'elles
auront rapport à des collations de bénéfices , de penfions
, d'honneurs , de pouvoirs , ou de droits à des
particuliers , ou à la fécularifation d'un Profès de
quelque Ordre que ce foit , tant en matiere Dogmatique
, qu'Eccléfiaftique & de Difcipline , elles feront
chaque fois , avant leur publication , duement
préfentées à la Régence civile de chaque province
avec une copie authentique , faite par un Notaire
public du même pays & accompagnées d'une Requête ,
à l'effet d'obtenir notre Regium exequatur fur l'objet
en queftion. Cette Régence demandera inceffamment
l'avis du Procureur de notre Chambre , ou du Fifcal,
pour en favoir dans un terme fixé , mais court , fi
dans lefdites Lettres Pontificales il fe trouve des
chofes & quels font ces points contraires à l'Etat public
, aux droits de la Province , ou d'un tiers , ou
aux Conftitutions particulieres de chaque province :
cet avis ainfi que l'exhibitum devront être préſentés
à notre Chancellerie Aulique de Bohême & d'Autriche,
pour en attendre la difpofition ultérieure , & cette
derniere fera chargée enfuite de communiquer à
l'Ordinaire , ou aux Supérieurs des Ordres , en renvoyant
les originaux , notre réfolution fuprême par
écrit , telle que nous le jugerons à propos. 2°. La
même chofe doit s'entendre à l'égard des Ordonnan.
ces & Conceffions venant des Ordinaires étrangers
, dont les droits & Diocèfes s'étendent en ces
pays , dans tous les cas & matières mentionnés cideffus
, pour lefquelles il faudra pareillement , de la
manière déja preferite , obtenir notre confentement
fuprême , ou placitum regium . 3 °. Il eſt enjoint à
( 9 )
toutes les Régences des Provinces , aux Procureurs
de la Chambre & aux Fifcaux d'invigiler foigneufement
à cette loi , & en cas de tranfgreffion , d'en
informer inceffamment notre Chancellerie , d'autant "
que dès ce jour toute conceffion , dignité perfonnelle
ou acte , non conformes à la préfente Ordonnance ,
feront cenfés invalides & puniifables .
De FRANCFORT , le 12 Avril.
ON mande de Bude que le camp qui
doit être formé auprès de cette Ville fera
compofé de 80,000 hommes ; fi la cérémonie
où l'Empereur fera couronné Roi de
Hongrie , n'eft pas remife à un autre
moment , ce camp ajoutera à l'éclat qu'elle
doit avoir.
On dit que la Cour de Vienne fe propofe
de faire conftruire une troisième for
tereffe , & que pour cet effet , elle veut
acheter , du Prince Evêque de Paffau , le
Bailliage d'Oberenberg , avec fes dépendances
, ou on lui cèdera en échange un autre
District .
On mande de Hanau que le Colonel de
Gall , qui commandoit les troupes du Prince
en Amérique , ayant été fait prifonnier de
guerre & ramené en Europe , eft de retour
depuis peu dans cette Ville ,mais que conime
il n'avoit point eu de permiffion pour y revenir
, il y a été mis en prifon .
» Les recrues Heffoifes deftinées pour l'Amérique,
écrit-on de Caffel , font arrivées ici le 30 Mars de
Ziegenhayn , & ont continué le 31 leur marche
pour Minden , où elles s'embarqueront. On apprend
a s
( TO )
de Hanau que le corps des troupes franches qui y
ont été levées ces derniers mois pour fervir à la
folde de la G. B. en Amérique étant complet depuis
quelques femaines , n'avoit attendu que l'ordre pour
fe mettre en route. Le 7 de ce mois il l'a reçu , &
il est parti pour le rendre , par terre , à Windecken ,
& de là par le Landgraviat de Heffe à Minden ,
où il y a quelques bâtimens prêts pour le transporter
à Bremerlehe , & là il paſſera fur des navires qui
le conduiront avec d'autres troupes Allemandes à
leur deſtination ; ce Corps nouvellement levé eft de
830 hommes. Des lettres particulières portent qu'on
a trouvé que ces foldats font , pour la plupart ,
des jeunes gens qui ne font pas encore formés ni
affez âgés pour porter les armes " .
ITALI E.
De FLORENCE , le 12 Avril,
LE 4 de ce mois , fur les 10 heures &
un quart du foir , on a éprouvé ici un
tremblement de terre qui n'a heureufement
caufé aucun dommage. On apprend de
Venife & de Padoue , que le même jour
& à la même heure on y avoit fenti une
fecouffe pareille. Sa direction étoit de l'Oueſt
à l'Eft ; & elle n'y a fait qu'effrayer les Habitans.
» Un ouragan des plus terribles , accompagné d'un
violent tremblement de terre , écrit-on de Meffine ,
a fait , le 13 Février dernier, des ravages affreux dans
cette lile & fur - tout à Catane & dans les environs de
cette Ville. Le vieux Château de St- Alexis , bâti il y a
quelques fiècles , la fortereffe de Piazza , & un grand
nombre d'autres bâtimens , tant publics que particuliers,
ont été renverfés de fond en comble. Le
( 11 )
fameux pont d'Aragon , conftruit fur la rivière Simeto
, & qui , après 12 ans de travail , avoit été
achevé en 1777 , a été pareillement détruit ; de 31
arches , dont le pont étoit formé , & qui étonnoient
par leur hauteur , leur grandeur & leur folidité , il
n'en eft refté que 7. Quantité de perfonnes des deux
fexes ont perdu la vie; beaucoup de beftiaux ont péri
également « .
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 24 Avril.
HIER il a paru une Gazette extraordinaire
de la Cour contenant des extraits de plufieurs
dépêches de l'Amiral Rodney , apportées
par le Capitaine Douglas du vaiffeau
de S. M. la Vénus . Ces lettres font datées de
St- Eustache à bord du Sandwich le 17 Mars.
» Je m'eftime heureux d'avoir à vous féliciter fur
ce qu'aux Inles de St - Eustache , St - Martin , Saba
& l'Ifle Françoise de St -Barthelemi ( qui fe rendit
hier ) on a ajouté aux domaines de S. M. l'eftimable
acquifition des deux Colonies Hollandoifes
de Demerary & d'Effequeby , fituées fur le continent
Efpagnol ; & quoique ces Colonies fe fuffent
rendues aux termes fuppofés accordés à St- Euftache
, néanmoins le Général Vaughan & moi avons
penfé qu'elles devoient être miles fur un pied différent
& n'être pas traitées comme une Inle dont
les habitans , quoiqu'appartenans à un Etat , qui
étoit obligé par un Traité public à affifter la
G. B. contre fes ennemis avoués , avoient cependant
affifté ouvertement fon ennemi public & les
Rebelles envers fon Etat , de munitions de guerre ,
provifions , violant avec perfidie les traités qu'ils
avoient juré de maintenir ; pour tranquillifer l'ef
( 127
prit des habitans de ces Colonies & les mettre en état
d'éprouver la félicité & la fécurité du Gouverne
ment Britannique , nous avons donc renvoyé leurs ,
Députés avec les termes ci-inclus , auxquels nous
nous flattons que S. M. voudra bien accorder fon
approbation. Il eft dû de grands éloges au Général
Canningham , Gouverneur de la Barbade , qui a
envoyé une fommation par le Capitaine Pender ,
du floop de S. M. la Barbude & la Surprife , Capitaine
Day , que j'avois fait ftationner à la hauteur
de cette côte , afin de bloquer ces deux rivières . Je
joins ici un détail du produit actuel des Colonies
naiffantes de Demerary & Effequebe tel qu'il m'a
été donné par les perfonnes députées près du Général
Vaughan & moi . Ces Colonies entre les mains
de la G. B. , convenablement encouragées , emporteront
dans peu d'années plus. de vailleaux & pro
duiront plus de revenu à la Couronne , que toutes
les Ifles Angloifes enfemble dans les Indes Occidentales.
P. S. Les bâtimens Hollandois faifis par
les Corfaires Anglois à Demerary font les Droits
de l'Amirauté , les Capteurs n'ayant point de commiffions
à cet effet.
» La reddition de l'Ile de St-Barthelemi , ajoute
l'Amiral dans une autre lettre de la même date ,
empêchera les corfaires François de s'y réfugier &
de moleſter le commerce des fujets de S. M. La
prife de St-Eustache , a fait un tort inconcevable
aux Ifles Françoifes : elles font dans un très grand
befoin de toute efpece de provifions & de munitions
; je ferai tous mes efforts pour les bloquer de
manière que je me flatte les empêcher d'en recevoir.
Le feul danger à craindre eft de la part des Ifies
Angloifes , où les Négocians , fans égard à ce qu'ils
doivent à leur pays , ont déja contracté avec l'enne
mi l'engagement de lui fournir des provifions
& des munitions navales. J'aurai la plus grande
attention à m'oppofer à ce que leur trahison n'ait
licu.
( 13 )
A cette lettre on a joint la fuivante du
Général Vaughan à M. Vau- Schuyllenburg ,
Gouverneur de Demerary.
»M. , ayant été informé par M. Clark, récemment
arrivé de Demerary , qu'en fuppofant que les hoftilités
commençaffent entre la G. B. & les E. G. des .
Provinces- Unies , V. E. craignoit que l'établiffement
dont vous êtes Gouverneur ne fût en proie aux corfaires
, n'étant point en état de faire aucune réfiltance
; & que pour éviter les conféquences de l'irrégularité
de leurs procédés , vous feriez difpofé à
vous rendre à l'un des vaiffeaux de guerre de S. M .;
conformément à votre defir , j'ai envoyé le Lieutenant
Forrest du 90eme régiment , avec un pavillon
Parlementaire, que le Commandant du vaiffeau du Roi
voudra bien vous faire paffer ; il vous procurera ainfi
une occafion de livrer le Gouvernement à vos ordres ,
au Roi de la G. B.; par ce moyen vous aurez les
mêmes conditions que l'Amiral Sir George Brydges
Rodney & le Général Vaughan ont accordées à St-
Euftache , Saba & Saint-Martin. Je me flatte que
le Capitaine Pender du vailleau de S. M. la Barbuda,
fera en état d'accomplir cet objet ; il m'informera
de votre réfolution ; alors on enverra des forces
fuffifantes pour prendre poffeffion de votre Gouvernement
au nom du Roi mon Maître . Signé ,
JAMES CUNNINGHAM .
+
» M. , répondit le Gouverneur , le z Mars , ayant
rendu notre Colonie aux Capitaines G. Day & F
Pender , commandants les vaiffeaux la Surprife &
la Barbuda ; ayant auffi une lettre du Général
Cunningham , qui nous offre , en cas que nous dé
livrions notre Colonie à S. M. Britannique , les
mêmes conditions que V. E. a accordées à St- Euf
tache , nous prenons la liberté de vous référer à
( 14 )
cette lettre & à notre réponse ; ces Officiers ont
pris poffeffion de la Colonie au nom de S. M. B .;
mais comme ils n'ont pu nous communiquer ces
conditions , nous nous fommes permis de propofer
Jofeph Bourda , Ecuyer , Membre du Confeil , &
J. Haflin , Ecuyer , l'un des principaux habitans de
cet établiſſement , pour fe rendre près de V. E.
avec le Capitaine Pender, qui leur a offert le pallage ;
& quoique le tems de fon départ fût bien prochain ,
nous avons embraffé avec plaifir cette occafion
comme la première qui fe préfenteroit d'informer
V. E. de la fituation réelle de cette Colonie , & la
fupplier de lui accorder quelque faveur : nous
avons tout lieu de l'attendre de l'humanité connue
& de la bienveillance du caractère de V. E.
On a joint à ces dépêches une proclamation
de l'Amiral en date du 14 Mars , &
des détails fur les 2 colonies enlevées.
De par le Chevalier George Bridges Rodney >
Baronet , Chevalier de l'Ordre du Bain , Amiral
de la Blanche & Commandant en chef
des vaiffeaux de S. M. & des bâtimens employés
ou à être employés à la Barbade
l'honorable Général J. Vaughan , Commandant
en chef des forces de terre de S. M, employées
dans les Indes Occidentales , &c.
و
, par
en
» Attendu que les habitans de Demerary & de la
rivière Effequebe & fes dépendances , fe font rendus
à difcrétion aux armes de S. M. B. Ileft , par la
préfente , accordé aux habitans de refter
pleine poffeffion de leur propriété , & d'être
gouvernés par leurs loix actuelles , jufqu'à ce que le
plaifir de S. M. foit connu. Toute la propriété ,
les approvifionnemens , & c . appartenant à la Compagnie
Hollandoife des Indes Occidentales , feront
délivrés aux Officiers de S. M. B. Les habi
( 15 )
tans prêteront ferment d'allégeance , & feront fous
la protection de la G. B.; & il leur fera permis
d'exporter leurs productions en Angleterre , ou
dans les Illes de Tabago & de la Barbade , fur des
bâtimens Anglois , & ils feront traités à tous égards
comme fujets de la G. B. , juſqu'à ce que le plai
fir de S. M. foit connu . Le Commandant & les
autres Officiers ont la liberté de paller en Hollande
fur un bâtiment parlementaire , & d'emporter avec
eux tous leurs effets de quelque nature quelconque ,
les troupes jouiront de la même indulgence , &c. «.
"
Le produit annuel des Colonies naiffantes de
Demetary & Eflequebe eft actuellement de dix mille
barriques de fucre , avec du rum en proportion ;
cinq millions de livres de café , huit cents mille
livres de coton ; indigo & cacao la quantité en
eft indéterminée . Il paroît , par les lettres apportées
par le Capitaine Douglas , que plufieurs
corfaires Anglois étoient entrés dans la rivière
Demerary , avant l'arrivée des floops la Surpriſe
& la Barbude , & avoient pris un grand nombre de
bâtimens marchands Hollandois dans cette rivière .
Lifte des corfaires Anglois qui étoient entrés
dans la rivière Demerary le 24 Février 1781.
La Bellonna de 28 canons , de Bristol. Le Mercury
de 24 idem. Le Porcupine , de 18 idem , le
Halton de 8 de la Barbade , la Polly de 4 idem , &
le 25 le Hornet de 32 de Liverpool . Lifte des Bâtimens
Hollandois pris par les corfaires à l'entrée de
la riviere Demerary , le 27 Février. Le brig. Guild
Vreitght , 12 canons , 32 hommes , 200 tonneaux ,
chargé en café , fucre , coton. L'Eanfefindgheyd ,
10 canons , 26 hommes , 400 tonneaux , farine &
bois . Brig Vreeds , 4 canons , 9 hommes , 120 tonneaux
fucre & café. De Vronger An : Colyns &
Maria, 8 canons , 18 hommes , 206 tonneaux , fucre,
café , coton. Senau , Young Aaron , 6 canons , 14
hommes , 162 tonneaux provifions , fer & bois . De
( 16 )
·

Boreas , 10 canons , 26 hommes , 600 tonneaux ,
fucre , café, coton . Yofrowd Ana Louifa, 12 canons
ro hommes , 400 tonneaux planches & briques ,
Senau , Zeelente Pooft , 6 c. 12 h. 180 tonn . fucre
& café. Haaft H. Lang Scam Jonge juff, Margarete
, 12 c. 37 h. 250 tonn . fucre , café & coton .
Middelbourg Hope , 12 c. 24 h. 400 tonneaux
fucre , café & coton. Un bâtiment de 8 c. 20 h.
350 tonn. fucre, café & coton . De Vreheyd , 8 c.
32 h. 350 tonn. idem. Senau Oudman Zwarje , 4
c. 16 h . 100 tonn. planches & provifions . Une goëlette
de Saint Euftache , 8 hommes , 100 tonn , ea
bois. Refte encore dans cette rivière : le Friendship ,
2 c. 16 h. 250 tonn. en bois pour les moulins. Un
fénau , 4 c. 16 h. 200 tonn. Sloop Hancok , & c.
16 h. 120 tonn. rum Américain . Autre floop , 4 c.
12 h. 90 tonn. rum , idem. Lifte des bâtimens dans
la rivière d'Effequebe , le 30 mars 1781. Un bâtiment
de 12 c. 30 h. 600 tonn . fucre & café , de Middelburg.
Autre de 10 c . 36 idem. Autre chargé en
tabac & cacao , d'Amfterdam . Autre , de Middelburg.
Autre , idem. Un lénau , idem. fucre & café .
Autre , de Saint - Eustache , fucre: Autre , Hollan
dois . Une goëlette , 4. c. 150 h. 70 tonn . Bâtiment
Efpagnol d'Oronoque. Autre , idem . Autre , idem
chargé en tabac.

Ces établiffemens Hollandois portent le
nom des rivières qui en baignent le territoire
, la Demerary & l'Elfequebe . Ils font
fitués dans la Guiane Hollandoife , 30 lieues
à l'Ouest de Surinam & 25 de l'embou-,
chure principale de l'Orénoque. Leur exiftence
ne date que de 1743 , auffi les appellet
- on des colonies naiffantes . On compte
dans les deux peuplades environ 86, coo
efclaves & 11 ,coo blancs . La colonie d'Effequebe
eft pourtant plus ancienne que l'au(
17 )
tre , elle exiftoit & formoit partie des
dépendances de Surinam , lorfque ce dernier
établiffement appartenoit aux Anglois qui
à la paix de 1667 le donnèrent aux Hollandois
en échange pour New Yorck .
L'Amiral Rodney paroît traiter plus favorablement
les habitans de ces établiffemens
qu'il n'a fait de ceux de St Euftache.
Sa conduite dans cette dernière ifle eft bien
extraordinaire. Cet Officier dont jufqu'à préfent
les conquêtes on été fi faciles lorsqu'il
s'eft préfenté dans des colonies fans défenſe
qui par fon échec à St - Vincent , a montré
que fon bonheur l'abandonne au moindre
obftacle , & dont toute l'Angleterre vante
les talens précisément dans des occafions où
il n'en a point eu à montrer , n'a pas fait
à St-Euftache preuve de générosité , d'humanité
, de défintéreffement , ni de juſtice. M.
l'Amiral de la Blanche , obfervent les perfonnes
impartiales, s'eft montré dans fes procédés
plus digne de commander une troupe de
brigands que des troupes réglées . Le précis
fuivant des faits concernant la prife de St-
Euftache par Sir Bridges Rodney & le Gé
néral Vaughan , juftifie malheureuſement
cette obfervation & n'a pas befoin de coinmentaire.
" L'Efcadre Angloife , compofée de 13 vaiffeaux de
ligne , 3 frégates & 3 bombardes , commandée par
l'Amiral Rodney , parut le 3 Février dernier devant
la rade de St- Euftache vers les 11 heures du matin .
L'Amiral Hood , qui commandoit l'avant - garde ,
pouffa fa bordée jufqu'à la pointe du nord , enforte
( 18 )
que la rade fe trouva inveftie. Il revira de bord
enfuite , & vint mouiller la plus grande partie de
l'Efcadre en fit autant : le refte parut deftiné à croifer
devant la rade pour empêcher les évafions .
L'idée générale étoit que les Anglois peu fcrupuleux
à l'égard du Droit des Gens , venoient pour
s'emparer des Américains. On ne tarda pas à être
inftruit du véritable motif de leur apparition . A
midi le Colonel Korborn , Quartier- maître-général,
escorté de quatre Fufiliers & d'un Tambour , defcendit
à terre , & vint en Parlementaire au Gouvernement
, où il notifia à M. de Graaff , Gouverneur
de l'Ifle , la Déclaration de guerre du Roi d'Angleterre
à la Hollande , & lui demanda qu'il rendît
l'Ille à S. M. B. M. de Graaff étonné aſſembla un
Confeil & demanda à capituler. Sa demande fut
rejettée , & il fut obligé de fe rendre à difcrétion ,
recommandant l'Ifle à la clémence du Vainqueur.
A une heure & demie l'Amiral Rodney fit faire
pareille fommation à M. de Billan , Commandant
une frégate hollandoife pour la reddition de la rade.
Le Capitaine Hollandois répondit que fes canons
étoient chargés , & qu'il ne fe rendroit pas qu'il ne
les eût fait tirer. Alors l'Amiral Anglois lui tira un
coup de canon , auquel la frégate ripofta par les
volées des fiens de ftribord & bas- bord. Quatre
vaiffeaux Anglois commencèrent à le canonner , &
M. Billand amena fon pavillon . -L'Amiral Rodney
fit tenir Confeil de guerre pour décider fi l'action
du Capitaine Billand d'avoir fait tirer fur les vailfeaux
Anglois , n'obligeoit pas de faire rafer le
bourg de St-Euftache. Le réſultat fut qu'il valoit
mieux en enlever les richeffes que de le détruire .
A trois heures & demie du même jour , les
Anglois prirent poffeffion du fort , au nombre de
3500 hommes feulement , quoique l'armée fût de
5500, hommes fous les ordres du Major Général
Waughan . Les troupes furent logées à difcrétion
1 19 }
---
effets & de
Le 8 , il fut
dans un enchez
les particuliers . On enleva enfuite tout l'argent
& effets appartenans à la Compagnie , tant
celui qu'on put trouver chez M. de Grarff , Gouverneur
, chez M. le Jeune , Secrétaire de l'Ifle , à
qui on fit rendre compte de fa geftion pour la Compagnie
; l'argent du fifcal & fa perfónne furent auffi
embarqués. Les au matin , les Anglois ordonnère : t
qu'on leur dreffât une lifte de tous les Négocians ,
divifés par claffes , fuivant leur nation , & firent
dire à M. Texier , Négociant François , qu'il eût à
fe tenir prêt à s'embarquer pour Londres à quatre
heures du foir. A midi , l'ordre contre M. Texier
fut fufpendu ; mais fa perfonne fut gardée à vue.
Le 6 , les Généraux firent une proclamation par
laquelle tous les Négocians & particuliers étoient
fommés de donner un état de toutes les marchandifes
& argenterie qui pouvoient être entre leurs
mains , fous peine de confifcation des
banniffement contre les délinquans .
ordonné aux Américains de fe rendre
droit indiqué pour être embarqués , & le même jour
cet ordre fut fufpendu. Le même jour , il fut
publié une proclamation par laquelle il étoit ordonné
à tous ceux qui avoient de l'argent , des mar
chandifes ou autres effets appartenans aux Améri-,
cains , de les remettre aux Agens des Généraux
fous peine de punition militaire. On fit embarquer
enfuite plufieurs Américains & Anglois qui faifoient
commerce avec la Nouvelle- Angleterre, & l'on s'empara
de leurs mailons & magafins . Le 13 , proclamation
par laquelle il fut ordonné aux Juifs de
fe rendre à l'endroit du poids public , qui fert aujourd
hui de corps - de- garde , pour être embarqués ,
à l'exception de leurs femmes & enfans. Ces malheureux
s'y rendirent avec leurs malles ; mais le
Capitaine du vaiſeau l'Invincible , nommé Saxton ;
aidé par un Adjudant du Commiffaire- Général , &
un Sergent d'Infanterie les vifita des pieds à la tête ,
-
( 20 )
fouilla en perfonne leurs malles , & prit fans pitié
tout l'argent qu'il trouva. Il fut remarqué que le
Capitaine Saxton déchira lai-même un habit trouvé :
dans la malle d'un vieillard , & dont la pelanteur fic ›
juger qu'il y avoit de l'or . Il trouva en effet 15o
moëdes coufues dans la doublure & s'en empara
Lorfque tous leurs bagages , linges & habits eurent
été bien exactement fecoués & vifités , & leurs per
fonnes fouillées , on en embarqua un grand nombre
qui furent tranfportés à St Chriftophe , & le
furplus refta à St - Eustache jufqu'à nouvel ordre.
Le feur George , Juif & Négociant notable ,
eut ordre de fe tenir prêt à s'embarquer pour Londres
fous douze heures . Cet ordre fut néanmoins
fufpendu , mais on pofa des fentinelles devant &
derrière fa maifon , & quelques perfonnes qui em
fortoient furent fouillées , parce que leurs poches
parurent volumineuses . Il fut ordonné par proclamation
de payer fous vingt-quatre heures à l'En
canteur tout ce qu'on lui devoit , fans pouvoir
faire de compenfation avec ce qu'on avoit à recevoir
de lui , fous peine de punition militaire .
--
of
----
Une autre proclamation ordonna à tous les Habitans
de l'Ile de porter leurs armes au fort , & de
donner un dénombrement de tous leurs Nègres propres
au travail . - Le 17 , le Capitaine Saxton envoya
trois Lieutenans de vaiffeau chez MM. Carrère
& Candau , Négocians François , pour fouiller
& piocher la terre aux environs de leur maifon ,
croyant y trouver de l'or." Pendant la nuit du
même jour & le lendemain , il fut enlevé 800 Negres
, qui furent embarqués à bord de la divifion de
I'Amiral Hood Le 19 , il fut publié une autre
proclamation pour faire conduire au bourg tous
les chevaux fellés & bridés , & par chacun un Domeftique
Nègre pour l'ufage des Officiers qui en
ont ufé comme de leur propriété . Le 20 , nou
yelle proclamation qui ordonnoit à tous les Etran
( 21 )
--
--
-
gers de fe tenir prêts à être embarqués à cinq heu
res du foir , pour être envoyés chez leurs Nations
refpectives . Cet ordre fut encore fufpendu. Le
21 , tous les Américains , auxquels il avoit été
ordonné le 8 de fe rendre dans un même lieu pour être
embarqués , le furent en qualité de prifonniers .
Le 22 , on publia une autre proclamation qui enjoignoit
à tous les Négocians de produire leurs Livres
de Correfpondance , ainfi que leurs Lettres originales
, & à tout Etranger d'apporter un certificat
du temps qu'il étoit dans l'Ifle. On publia auffi
une défenfe à toute perfonne de vendre aucunes
marchandifes de quelque efpèce que ce fût , ni
vivres , excepté du pain , fans un ordre du Général.
Pendant toutes ces proclamations & défenfes,
les Anglois firent embarquer toutes les denrées qui
étoient fur la baye & dans les magafins , tous les
cordages , toiles à voile , ainſi que tout ce qu'ils ont
trouvé de convenable pour les troupes de terre.
Enfin , ils firent proclamer une Ordonnance qui enjoignoit
de dreffer l'état de tous les vivres qui fe
trouvoient dans l'Ifle , & du temps qu'ils y étoient
arrivés . Les Généraux accordèrent aux François ,
mais à leurs frais & dépens , un Parlementaire pour
partir le 24. Mais ils leur refusèrent des vivres , &
néanmoins lorfqu'ils furent rendus à bord du Parle
mentaire , le Commiffaire Général leur envoya un
tierçon de bifcuit & un batil de boeuf. Un Confeil
de guerre prononça la confifcation générale dé
toutes les marchandifes qui pouvoient être dans
rifle. Les Anglois ont regardé probablement fur
ce pied les mailons. Ils commençoient à démolir
celles de bois pour les porter à Sainte-Lucie & à la
Barbade MM. Carrère & Candau , Négocians ,
préfentèrent requête à l'Amiral Rodney au nom des
Négocians François pour obtenir le même traitement
qu'ont éprouvés les habitans de la Grenade pris à
difcrétion. Cette requête eft reftée quelque temps
fans réponse ; enfuite on y a répondu par une défen-
-
( 22 )
fe à tous particuliers de tranfporter des effets d'une
maifon à une autre ou pour être embarqués , fans
avoir une permiffion du Quartier- maître général de
l'armée ; & nonobftant cette permiffion , l'Officier
du plus prochain corps- de-garde ne manquoit pas
de les vifiter & fouiller pour voir s'il y avoir de
l'argent ou des marchandiles.
Il est arrivé la même chofe aux François déja
embarqués fur le Parlementaire , que l'Officier de
Marine chargé de la vifite de la rade a forcés d'ouvrir
leurs malles , & à qui il a demandé s'ils
n'avoient point d'argent. L'Amiral Rodney en venant
à St-Euftache avoit donné ordre à trois vaiffeaux
& deux frégates , de fuivre & d'attaquer le
convoi Hollandois de 24 voiles , convoyé par le
vaiffeau le Mars , commandé par le Contre-Amiral
Kereuil , parti le premier Février de St - Euftache.
Ce convoi a été joint par les trois vaiffeaux Anglois
qui s'en font emparés après un combat d'une
heure contre le vaiffeau de guerre. Le Contre - Amiral
Hollandois a été tué dans cette action.
Les Anglois ont trouvé environ 180 navires dans
la råde de St -Eustache , & la frégate du Capitaine
Billand ; le vaiffeau le Mars de 74 , & les 24 voiles
fous fon escorte forment l'enfemble des voiles
enlevées à St. Euftache. Toutes les probabilités
fe réuniffent à faire eftimer que malgré leurs rigoureufes
recherches les Anglois n'ont pas fait une
grande capture en argent. Il y en avoit peu dans
le moment de leur conquête ; mais ce qu'ils ont
pris en effets , tant à terre que far mer eft inappréciable
, autant par la valeur confidérable des objets ,
que par les diffipations infinies qui réfultent d'un
femblable défaftre «.
44 Nos ennemis ne nous avaient pas donné
l'exemple de cette conduite , après la priſe
de la Dominique , de St- Vincent & de la
Grenade ; outre le blâme général qu'elle
( 23 )
·
nous attire , nous fommes expofés à des
repréfailles fâcheufes , fi , comme nous leur
en avons donné le droit , ils veulent l'imiter.
La fupériorité actuelle de l'Amiral
· Rodney aux Ifles , ne peut pas durer longtems
; l'efcadre Françoife , fous les ordres
de M. le Comte de Graffe , en route depuis
le 22 Mars , avance vers fa deftination.
Son arrivée changera la face des af
faires . Il nous fera changer de rôle ; il nous
forcera de refter fur la défenfive , & pendant
ce tems , il pourra tenter quelque
entrepriſe. Nos Négocians font fort alarmés
fur la manière dont les François traiteront
leurs conquêtes ; ils fe rappellent
avec reconnoiffance les ordres donnés par
S. M. T. C. au fujer de la Grenade. Oferont-
ils lui adreffer de nouveau des Requêtes
, auxquelles l'Amiral Rodney a fait
d'avance la réponfe ? Les plaintes fe renouvellent
contre notre Miniſtère , qui a autorifé
les pillages dont notre flotte s'eft rendue
coupable, & qui n'a pas écouté les repréfentations
qui lui ont été faites à cet égard.
Il n'a pas d'autres moyens de faire ceffer
ces plaintes , qu'en mettant en fûreté les
Ifles que nos ennemis peuvent menacer ;
mais pour les mettre en état de défenfe ,
il faut renforcer notre flotte dans ces par
rages ; & nous avons befoin de tant de
vaiffeaux par- tout , que nous fentons l'im
poffibilité d'en envoyer nulle part autant
qu'il feroit néceffaire.
( 24 )
Pendant que nos affaires paroiffent dans
un état défefpéré dans l'Amérique feptentrionale
& les Indes occidentales , nous ne
les voyons pas fur un meilleur pied dans
les Indes orientales. Toutes les nouvelles
fâcheufes qui s'étoient répandues fe font
confirmées. Aux détails que nous avons
donnés dans le dernier fupplément nous join
drons ceux ci extraits de nos papiers.
Les Puiffances qui ont réuni leurs forces dans
I'Inde pour punir les Anglois des nombreuſes infractions
qu'ils ont faites aux Traités , & pour réprimer
la rapacité & la perfidie des Employés de
leur Compagnie , font les Marattes fur la côte de
Malabar , Hyder-Aly , affi fur cette côte & dans
le Carnate , le Soubah du Décan , le Rajah de Biran ,
& Madjift- Can. Dès le mois de Juillet , leurs
troupes combinées formant une armée de cent mille
hommes , favoir foixante mille de cavalerie &
quarante mille d'infanterie , portèrent leurs ravages
dans les districts de Tanjour , de Porto- Novo , de
Pondichery de Saint - Thomas - du - Mont , " aux
portes mémes de Madras . Lorfque le Prince Péat ,
fils d'Hyder- Aly, attaqua le Col. Baillie ; ce Colonel
avoit déja été forcé par Hyder Aly d'évacuer le
diftrict de Guntoor. Avant d'envoyer le Chevalier
Coote à Madras , le Confeil de Bengale avoit or
donné au fieur Whitehil , Préfident du Confeil de
Madras , de faire enforte de détacher le Soubah du
Décan de l'alliance d'Hyder- Aly , & de lui remettre
à cet effet le diftrict de Guntoor ; mais le fieur
Whitchik ne jugea point que cet ordre fût pour
lui une autorité fuffifante , & le fuprême Confeil
de Bengale informé de fa réfiftance , chargea le
Chevalier Coote de l'interdire , & donna fa place
au fieur Charles Smith.- La Trésorerie de Bengale
·
étant(
25 )
---
étant épuilée , il y avoit été ouvert un emprunt à
pour , mais il avoit beaucoup de peine à fe
remplir , & le crédit de la Compagnie étoit fi bas
qu'on préféroit de placer fon argent à 5 pour , plu
tôt que de le lui confier. Ce fut l'infanterie de
Myfore , pays appartenant à Hyder , qui attaqua le
Col - Baillie le 10 Septembre. Hyder - Aly regardoit
le combat de deffus fon éléphant ; un Officier
Anglois , d'artillerie , le pointa cinq fois fans réufir
à le toucher. Après l'action , le Lord Maclead envoya
un Parlementaire à Hyder-Aly pour le prier de lui faire
rendre fa commiffion qui avoit été prife avec fon
bagage . Le fier Indien lui fit faire cette réponſe :
----
On ne peut point promettre de faire rendre le papier
» dont il s'agit , ce feroit peine perdue de le
» chercher dans une armée de 100,000 hommes « .
ficet Indien eût pourſuivi la victoire , il auroit taillé
en pièces toute l'armée du Général Munro, C'étoit un
fpectable tout nouveau pour cette partie du monde
de voir une armée d'Européens fi nombreuſe & de
f belle apparence fuir devant une armée de Noirs.
Ce fera une tache éternelle fur les armes angloifes.
Depuis la défaite , le Lord Maclead & le Général
Munro ne le font plus parlé .
-
» Le 14 Septembre , le Général Munro fe renferma
dans le Fort Saint - George , après avoir évacué
fucceffivement Sanportez de Conjevcram & le
Fort du Mont St - Thomas. Après la prife d'Arcate
, Hyder- Aly défendit le pillage fous les peines
les plus rigoureufes , & laiffa aux Officiers des revenus
du Nabab , leurs fonctions & leurs caiffes.
Quelques -uns de fes foldats ayant paffé fes ordres ,
il leur a fait couper la tête dans la place publique .
Le 9 Novembre , Hyder- Aly après avoir pris
Arcot , s'étoit avancé à Conjaveram , d'où le Chevalier
Munro étoit délogé le 10 Septembre , fure
la nouvelle de la défaite du Colonel Baillie .
-
5 Mai 1781 .
b
( 26 )`
On fe flatte qu'il fera difficile à Hyder-Aly de
prendre les Villes de Madras , & de Tanjour , qui
font les mieux fortifiées de l'Inde. La Mouf
fon qui a commencé auffi - tôt après l'arrivée du
Chevalier Coote à Madras , ne lui permettra point
d'agir de plufieurs mois. On fera longtems dans
l'impatience d'apprendre ce qu'il aura pu faire pour
réparer la disgrace des armes Angloifes . On cherche
à juftifier le Chevalier Munro , fur ce que ,
malgré les inftances réitérées , le Confeil n'avoit
point fait fortifier les défilés de Canavi , qui font
les thermopyles du Carnare , ce qui étoit le feul
moyen de garantir ce Pays des incurfions foudaines
de Hyder Aly , dont les intentions hoftiles poue
voient fe remarquer depuis plufieurs mois. Il au
roit été poffible de l'arrêter en cet endroit avec
une poignée de troupes pendant un tems confidé,
rable , & jufqu'à ce que les armées euſſent été raffemblées.
En Avril 1780 , les Marattes avoient
fait un défert de tout le pays aux environs de
Parmée du Général Goddar fur la côte de Bengale.
Les Niads & les Cottiotes , Peuples tributaires d'Hyder-
Aly , & qui habitent près de Tillichery , avoient
retenu & faifi à Mutingar , un navire Anglois appellé
le Betfey , qui venoit y charger du poivre.
Ce Prince Indien faifoit conftruire 12 vailleaux de
guerre dans fes ports d'Anore & de Mangelore ,
il y en avoit un de so canons prêt à être lancé à
Anore. On parle d'une nouvelle efcadre pour
l'Inde , qui fera d'un vaiffeau de 74 , deux de 64 ,
& deux fortes frégates . Ils auront fous leur convoi
quatre des vaiffeaux de la Compagnie qui font
prêts. Le refte de la flotte pour l'Inde ne partira
que dans le mois de Juin « .
On dit que le Lord North a déclaré
pofitivement au Comité des Directeurs de
la Compagnie des Indes , avec lefquels il
( 27)
á eu en dernier lieu de fréquentes conférences
, que fon deffein n'étoit pas de prolonger
leur chartre par- delà 14 ans..
La Cour a reçu le 18 un Courier dépêché par
le Sieur Harris , Miniftre Plénipotentiaire à Pé
tersbourg. Tout ce qui fe dit de plus pofitif fur le
contenu de ces dépêches , c'eft qu'elles font trèsimportantes
& décifives pour le parti que prendra
la Ruffie. S'il faut en croire des nouvelles de Hollande
, les Puiflances du Nord fe préparent à foutenir
la République , en remplifiant les engagemens
contractés par la Neutralité armée. Il fe forme même
fur le Continent des liaiſons qui peuvent avoir
des fuites fàcheufes pour nous . On peut rapporter
ici à cette occafion le langage d'un Prince qui a
une très-grande influence fur terre. Quelques - uns
de nos Armateurs avoient ſaifi des navires de fes
fujets ; on trouvoit mille prétextes pour ne pas
les relâcher ; & ce Prince écrivit , dit -on , directement
au Roi d'Angleterre : V. M. aura la bonté
de payer les frais caufés aux propriétaires de tel
& tel vaiffeau , fuivant le compte que je vous
envoie ; au défaut de quoi , vous ne trouverez pas
mauvais que je tire fur vous une lettre à vuefur
l'Electorat d'Hanovre.
On croit que le Parlement fera prorogé.
avant le jour anniverfaire de la naiffance .
du Roi , qui arrive le 4 Juin.
S. M. a ordonné que les Journaux du
Capitaine Cook fuffent remis à fa veuve ,
pour être imprimés à fon profit,
FRANCE.
De VERSAILLES , le 1er. Mai.
LE 22 du mois dernier , LL. MM. & la
Famille Royale , ont figné le contrat de mab
2
( 28 ) ·
riage du Vicomte de Vaudreuil , Capitaine
au Regiment Dauphin Dragons , avec Ma
demoiselle de Caraman , & celui du Comte
de Gand , Comte du St Empire Romain ,
༢༣
Colonel en fecond du Régiment de Picatdie
, avec Mademoiſelle de Vogue .
Le même jour le Marquis d'Apchon
Metre de Camp , Commandant du Régiment
d'Aunis , prêta ferment entre les
mains du Roi pour la Lieutenance générale
de la Province de Bourgogne au Comté du
Mâconnois , vacante par la mort du Marquis
d'Entragues.00
- smed ut alevin
De PARIS ,le rer. Mai.
L'ESCADRE de M. la Motte -Piquet eft
partie de Breft le 25 à une heure après midi
avec un très- bon vent frais du N. E. , elle
eft compofée des väiſſeaux fuivans :
>
L'Invincible, 110 canons ; le Bien- aimé, l'Actif,
de 74 ; le Hardi , le Lion , l'Alexandre de 645
la la Sibyle , de
18; lelougrele
Chaſſeur
32; le cutter la Levrette
, de
ar 12.Les vailleaux
mement dans ce port font la Bretagne le Royal-Louis,
Je Terrible , de 110 canons ; le Triomphant , de 80 ;
le Robufte , le Magnifique , le Zodiaque , le
Fendant , le Guerrier le Protecteur , de 74 ; le
ime
Dauphin Royal , de 703 PIndien , de 64.
On a reçu par la voie d'Efpagne des nouvelles
de M. de Monteil , & d'autres non
moins intéreffantes de l'ifle de St Domingue
par une frégate arrivée à Bilbao . M.
de Solano & M. de Monteil ont dû quitter
la Havanne le 19 Février , emmenant 16
( 29 )
ou 18 vaiſſeaux de ligne & quelques frégates.
Ceux qui envoyént cette efcadre dans
l'Amérique feptentrionale , fe moquent de
ceux qui la font remonter aux ifles du Vent,
Ils pourroient bien prendre le change les
uns & les autres ; car il eft difficile d'ima
giner que M. de Solano veuille ainfi s'éluigner
du tréfor confidérable arrivé heureufement
de la Véra- Cruz à la Havanne . Peutêtre
ces efcadres combinées vont- elles feulement
croifer , & ne quitteront pas les ifles
fous de vent.
Les nouvelles de Saint- Domingue portent que
2 vaiffeaux de ligne ennemis & 2 frégates , qui ,
depuis l'abfence de M. de Monteil , avoient établi
leur croiſière à la tête de l'lfle , ont enlevé le
Mangard & le Franklin , deux bâtimens qui alloient
du Mole St -Nicolas au Port - au-Prince , &
n'avcient pas leur chargement. Le convoi de la
Martinique a échappé à ces croifeurs , en gagnant
la côte du Sud , où ils font arrivés au nombre de
43 le 44e. ayant mouillé à Jacmaine . Ils ont trou
vé aux Cayes St Louis l'Actionnaire ,
qui y étoit
rerenu depuis le départ de M. de Monteil . 60 navires
devoient fe raffembler au Mole St-Nicolas ,
& repartir à la fin de Février pour l'Europe , fous
l'escorte d'une feule frégate & d'une corvette. M.
de Monteil n'étant pas encore de retour pour les
accompagner , & ces navires marchands ne pouvant
s'arrêter plus long- tems dans ce port , ce départ
étoit devenu néceflaire , malgré les rifques
qu'il y avoit à courir.
La frégate la Cybelle , partie le y de la
Guadeloupe , eft arrivée à Breft le 18 Avril
au matin. Suivant fon rapport les colonies
b 3
( 30 )
.
font en bon état , l'Amiral Rodney , lors de fon
départ , étoit encore à St-Eustache occupé à
raffembler fon butin & à dépouiller les habitans.
Il avoit envoyé une frégate à la Défidérade
, afin que fes fubalternes puffent
piller à leur tour ; mais ils n'ont pas été
auffi heureux que leur chef. La frégate ,
après avoir nettoyé la plage avec quelques
volées , mit 40 hommes à terre pour recevoir
les foumiffions de l'ifle. On les laiffa
avancer , & il n'eurent pas fait 300 pas ,
qu'ils furent entourés par un piquet de nos
troupes & forcés de mettre bas les armes.
La frégate ne les voyant pas revenir , s'éloigna
une heure après .
On a reçu les nouvelles fuivantes de
New - Port en date du 12 Février.
Vol-
» M. Deftouches vient de faire fortir l'Eveillé ,
vaiffeau de guerre de 64 canons , excellent
lier , & 2 frégates , dont l'une eft la Surveillante ,
& l'autre la Gentille . On dit que ce vaiffeau &
les deux frégates ont pour objet d'aller brûler
un vaiffeau de guerre de so canons , & une
quarantaine de bâtimens , qui ont tranfporté
dans la baie de Chéfapeak M. Arnold , avec 3000
hommes . S'ils réuffiffent , les Américains qui marchent
de leur côté fur la même baie , auront beau
jeu pour prendre un ennemi qu'ils ont tout lieu
de détefter. Le 24 Février. L'Eveillé & les
deux frégates font rentrés fans pouvoir exécuter
leur projet . Arnold avoit eu le tems de s'enfoncer
dans la rivière avec les tranfports . La Surveillante
ayant voulu y pénétrer , à touché de façon
qu'on a été obligé de lui ôter fes canons pour
la dégager. En revenant nos vaiffeaux n'ont pas ›
( 31 )
perdu tout-à-fait leur tems ni leurs peines . Ils ont
d'abord pris le Romulus , de so canons , ont brû
lé un corfaire , & en ont amené cinq ou fix. Le
Romulus eft un fort bon vaiffeau , mais un peu
fatigué , parce qu'il tient la mer depuis quatre ans.
-
Le premier Mars. La frégate l'Aftrée , commandée
par M. de la Peyroufe , eft arrivée à Bofton le
25 du mois dernier , après 61 jours de traversée ;
elle a à bord huit millions . - Le 6 Mars . Toute notre
flotte , & même le Romulus , que nous avons
pris , le difpofent à partir. On dit qu'elle va à la
baie de Cheſapeak ; on a embarqué 1200 hommes
de notre armée . C'eft M. le Baron de Viomefnil
qui commande ce Corps . M. le Marquis de Laval
& M. le Vicomte de Noailles commanderont les
Chaffeurs & les Grenadiers ; M. Coleau marche
comme Aide- Maréchal- de- Logis ; M. de Menonville
, comme Aide-Major général ; & M. Blanchart
, comme Commiffaire principal des Vivres .
M. Washington eft arrivé ce matin. C'eſt un
homme dont la figure eft fuperbe , & le maintien
fort noble. Il a reçu tous les honneurs qu'on lui
a rendus comme Maréchal de France , avec modeſ.
tie & avec dignité . On diroit que c'eſt un Sage qui
revient de fa terre ; en vérité , à fa férénité , perfonne
ne fe douteroit qu'il eft l'ame & le foutien
d'une guerre auffi difficile .
Il a dit que M. de la
Fayette marchoit avec 1500 hommes , pour joindre
3500 hommes de milices qu'on aflembloit dans
la Penfylvanie & le Maryland . Il paroît qu'on efpère
mettre Arnold entre les Françpis & les Américains.
Ce projet , dit- on , eft très bien combiné ,
& on efpère qu'il réuffira. Ce qu'il y a de certain ,
c'eft que nos troupes font de la meilleure volon
té , qu'elles ont la plus grande confiance dans M.
le Baron de Viomefnil qui , au moyen des garnifons
répandues fur les vaiffeaux , fe trouvera commander
2000 braves gens. Le 8 Mars. Notre flotte eft
-
b 4
( 32 )
{
>
partie aujourd'hui , l'avant- garde eft fortie à trois
heures ; mais l'arrière- garde n'a pu la fuivre qu'à 5 ,
parce que le Fantafque , qui avoit touché un peu
a été obligé d'attendre la grande marée pour le re
mettre à flot. Pour remplacer les troupesqui
font parties , on a fait avancer 1700 hommes des
milices du pays ; le Général Lincoln , qui a défenda
Charles-Town , les commande. Leo Mars . La
Rotte Angloife a paru aujourd'hui , compofée de
7 vailleaux & deux frégates ; elle a fait voile &
fuivi la même route que la nôtre ; mais on croit
qu'elle arrivera trop tard , & que M. Deftouches
fera entré dans la baie de Chéfapeak , & aura mis
nos troupes à terre avant qu'il ait été joint par
l'ennemi. Il pourroit bien fe faire que le débarquement
fait , M. Deffouches cherchât à fe meſurer
avec les Anglois . S'ils ont un vaiffeau à trois ponts ,
nous en avons un de plus qu'eux , fans compter le
Fantafque , armé en fûte , qui , dans un befoin ,
pourroit le mettre en ligne , ou défendre du moins
nos bâtimens, de tranfport contre les attaques des
frégates ennemies.
On vient de nous adreffer la lettre fuis
vante , que nous nous empreffons de tranfcrire.
و
»Vous avez préfenté , M. , dans le Jour
nal du 31 Mars dernier , le réſultat de la
lifte de la Marine Britannique , qu'on trouve
dans l'Etat Militaire , Naval , Nobiliaire ,
Eccléfiaftique Civil & Particulier de la
G. B. Vous avez fouvent obfervé que les
liftes Angloifes font fort exagérées. J'ai
fait des recherches particulières fur cette
Marine , & le tableau fuivant , que j'ai
Phonneur de vous adreffer , qui peut fervir
d'explication & d'errata à cette lifte
fera fans doute plaifir à vos Lecteurs.
( 33 )
Vaiffeaux.
a
L'Alcide de 74 , de l'Efcadre de Rodney ,
vieux vailleau pris fur les François en 1755. L'A
chille de 60 , vieux vaiſſeau hors de ſervice . L'Adamant
de so , de l'efcadre d'Arbuthnot , endommagé
par l'ouragan du 28 Janvier dernier. L'Afia de 64 ,
revenu de l'Inde au mois de Janvier dernier ,
befoin de fortes réparations . L'América de 64 , de
Pefcadre d'Arbuthnot , endommagé par l'ouragan
du 28 Janvier dernier. L'Arroan de 75 vieux
vaiffeau hors d'état de fervice. Le Barfleur de 90 ,
de l'efcadre de Rodney , vieux vaiffeau . Le Bedford
de 74 , de l'efcadre d'Arbuthnot , endommagé par
l'ouragan du 28 Janvier dernier. Le Bleinheim de
go , hors d'état de fervir. Le Boyne de 70 , n'eft
que de 68 , revenu des Iftes , a befoin de réparations.
Le Burford de 70 , de l'efcadre de Lughes
n'est que de 64. Le Belle- Ifie de 64 , revenu de
l'Inde au mois de Janvier dernier , a befoin de
fortes réparations. Le Berwick de 74 , revenu de
la Jamaïque en mauvais état . Le Briffol de so ,
revient avec le convoi de la Jamaique. Le Cambridge
de 80 , vieux vaiffeau . Le Culloden de 74jnde
l'efcadre d'Arbuthnot , jetté à la côte & entièrement
perdu le 28 Janvier dernier. Le Conqueror de 74 ,
revenu des Ifies , a befoin de réparations. Le Con
queftador de 60 , eft un vaiffeau de garde. La
Défence de 64 , de l'efcadre de Darby , eft de 74.
Le Dragon de 74 , vieux vaiſſeau , hors de fervice .
La Diligente de 70 , vaifleau de garde , ( prife
Espagnole ) . Le Dreadnought de 60 , vieux vaiffeau
hors de fervice. Le Dunkerque de 60 , eft un vaifféau
de garde. L'Egmont de 74 , revient avec le
convoi de la Jamaïque. L'Elizabeth de 74 , ufé de
fervice. L'Effex de 64 , vieux vaiffeau hors de
fervice. Le Foudroyant de 74 , de l'efcare de
Darby , eft de 80. Le Firme de 60 , vienx vailleau
hors de fervice . Le Fame de 74 , hors d'état de
bs
( 34 )
fervir, avoit été déja condamné comme tel à Sainte-
Lucie. Le Grafton de 74 , revient avec le convoi de
Ja Jamaïque. L'Hercule de 74 , vieux vaiffeau hors
de fervice. Le Héro de 74 , de l'efcadre de Jonhfthone
, vieux vaiffeau . Le Jerſey de 60 , fet d'hopital.
Le Kent de 74 , vieux vailleau , hors de
fervice. Le Lenox de 74 , vaiffeau de garde en
Irlande. Le Lyon de 64 , de l'efcadre de Daroy ,
ufé de fervice. Le Mars de 74 , vieux vaiffeau ,
fert pour les prifonniers. Le Magnificent de 74 ,
revenu des Iſles , a befoin de réparations . Le Modefte
de 64 , vieux vaiffeau , hors de fervice. Le Medway
de 64 , de l'efcadre de Darby , ufé de fervice . Le
Monmouth de 64 , de l'efcadre de Jonfthone , ufé
de fervice. Le Monarca de 70 , vaiſſeau ruiné à Plimouth.
Le Neptune de 90 , eft en reconstruction .
L'Ocean de 90 , de l'efcadre de Darby , étoit cidevant
un vaiffeau de garde. L'Oxford de 70 ,
vieux vaiffeau fervant d'hopital . La Princess- Amelie
de 80 , vailleau ruiné à Plimouth. Le Prince- of-
Wales de 74 , ufé de fervice . Le Prothée de 74 ,
n'eft que de 64 , vieux vaiffeau. Le Raifonnable
de 74 , n'eft que de 64. Le Royal- William de 84 ,
vieux vailleau . La Revenge de 64 , vieux vaiſleau.
Le Rippon de 60 , revenu de l'Inde , a befoin de
fortes réparations. La Santa-Margareta de 70 ,
hors de fervice . La Sainte- Anne de 64 , vieux
vaiffeau , hors de fervice . Le Saint- Albans de 64,
de l'efcadre de Darby , ufé de fervice. Le Stirling-
Caftle de 64 , s'eft ouvert la nuit du 9 Octobre
1780 , fur les Cayes d'Argent , à la Jamaïque.
Le Téméraire de 74 , vaiffeau de garde. Le Trident
de 64 , revient avec le convoi de la Jamaïque.
Le Thunderer de 74 , péri à la Jamaïque en
1780. Le Tyger de 74 , vieux vaiffeau , hors de
fervice. Le Warpite de 74 , vieux vaiffeau . L'Yarmouth
de 64 , revenu de l'Amérique Septentrionale
, a befoin de réparations.
( 35 )
Frégates.
L'Andromede de 28 , périe en Amérique au mois
d'O&obre 1780. L'Acteon de 44 , vient de partir
pour l'Amérique . L'Artois de 44 , étoit ci-devant
un corfaire de l'Orient . L'Alcmena de 28 , n'eft que
de 26 ( aux Ifles ) fans nouvelles . La Blonde de
32 , perdue en Amérique en 1780. La Blanche de
36 , n'a que 32 ( aux Ifles ) fans nouvelles. La
Danaë de 32 , n'a que 26 , vieille frégate. Le
Dromedari de 30 , fert de vaiffeau de garde. Le
Diamant de 32 , perdue à la Jamaïque en 1781 .
La Ellis de 28 , n'est qu'un floop de 18. L'Endimion
de 44 , revient avec le convoi de la Jamaïque.
Le Déal- Castle de 24 , à la Jamaïque ,
fans nouvelles depuis l'ouragan . La Fortunée de 42 ,
n'eft que de 32. Le Fox de 32 , parti pour l'Amérique
avec un convoi , au mois de Février dernier.
Le Huffar de 32 , périe en 1780 en Améri
que Septentrionale . Le Laurel de 28 , péric en Amérique
au mois d'Octobre 1780. Le Lancefton de
44 , hors de fervice. La Licorne de 32 , de l'efcadre
de Rodney , vieille frégate . Le Lowestoffde
32 , revient avec le convoi de la Jamaïque. Le
Monfieur de 36 , de l'efcadre de Darby , étoit cidevant
un corfaire de Granville. L'Oiseau de 32 ,
n'eft que de 26 , Le Phenix de 44 ,
brifé le 4
Octobre 1780 , fur la côte de Cuba , en Amérique
La Pallas de 36 , n'eft que de 32. Le Pegafus de
28 , parti pour l'Amérique. La Prudente de 36 ,
n'eft que de 32. Le San - Carlos de 44 , bâtiment
armé de l'efcadre de Jonhstone. La Syren de 24 ,
périe en Irlande en 1780. Le Scarborough de 20,
à la Jamaïque , fans nouvelles depuis l'ouragan.
L'Ulyffe de 44 , endommagé par ledit ouragan.
L'Unicorne de 28 , prife en Amérique en 1780 ,
par l'efcadre de M. le Chevalier de Monteil .
Sloops.
L'Alligator de 14 , échoué à la côte de Tanb
6
( 1365)
nes en Octobre 1780. Le Beaver de 14 , perdu en
Amérique en 1780. Le Beavers- Prize , le Barba
doës & le Caméléon , tous les trois de 14 , à la
Jamaïque , fans nouvelles depuis long-tems. Le
Drak de 14 , pris par Paul-Jones . Le Dugué-
Trouin de 14 , ci-devant corfaire du Havre L'E
cho de 18 , naufragé en Février 1781. La Fortune
de 14 , prife en Amérique en 1780 , par l'efcadre
de M. le Comte de Guichen. La Fatri de 14 ca
nons , étoit de 18 , prife le Janvier 1781 ,
par la frégate corfaire Madame , de Grandville. Le
Kite de 12 , eft un Cutter, Le Liveli de 12 , pris
en 1779 par les Américains . Le Port- Antonio de
12 , pris en Amérique en 1779. Le Ranger de 8
pris en 1780 par les François . Le Rover de 14 ,
pris en Amérique par les François en 1780. Le Sau
vage de 14 , perdu près de Louisbourg en 1778
Le Rattlesnake de 12 , eft un Cutter. Le Shark de
14 , péri en 1780 en Amérique . Ee Swift de 14 ,
pris dans l'Amérique Septentrionale . Le Dictor de
14 , à la Jamaïque , fans nouvelles depuis l'ouragan.
Bâtimens armés .
La Charlote de 20 , ci- devant Corfaire de Dunkerque.
Cutters.
+
Le Hope , pris le 25 Janvier 1780 , par le Corfaire
le Dugué- Trouin , du Havre. Le Lurk péri
en 1780 près Jerfey. Le Nilble , perdu le 11 Février
1781 , près Pergames , chargé de dépêches pour
Gibraltar. Le Sphrigtly , pris par les François ca
1779. Le True- Briton , pris en Décembre 1780 ,
par le Corfaire le Bougainville , de Saint Malo.
Brûlots.
L'Infernal , perdu en Janvier 1781, fur les Eguilles
, en rentrant à Spithead.
Bâtimens en conftruction.
Le Bombai- Cafle de 74 canons . Le Caruelis de
( 372)
74 ; le Gange , de 74 Ces Vaiffeaux font donnés
par la Compagnie des Indes . La Repulfe de 64 ,
eft de l'Efcadre de Darby. La Junon de 32 eit
en croiſière dans les mers d'Allemagne.
-Le 23 Avril dernier , la Cour eft partie
pour Marly , où elle reftera un mois ; Monfeigneur
le Comte & Madame la Comteffe
d'Artois ont dû s'y rendre de Choify . Monfeigneur
le Duc d'Angoulême , en quit,
tant ce Château fe rendra à celui de Beauregard
près de Verfailles , qui appartient
an Marquis de Seran fon Gouverneur.
Le Parlement a rendu le 10 Mars dernier
un Arrêt qui confirme une Sentence portant
condamnation d'amende contre un
Curé pour avoir fait une inhumation dans
l'Eglife de fa Paroiffe contre les difpofitions
de la Déclaration du 10 Mars 1776 , &
ordonne l'exécution de cette Déclaration.
On vient de publier de Nouvelles Obfervations
fur le Rob Anti- Syphillitique du fieur Laffecteur.
L'Auteur y démontre d'une manière effrayante , &
par l'autorité même des Médecins les plus célèbres ,
les inconvéniens & les dangers du mercure ; il y
met en oppofition les cures les plus intéreffantes
opérées par le Rob, fous les yeux de Médecins éclairés,
& finit par inviter les Gens de l'Art à lui adreffer
tous les malades incurables par le mercure.
tels que les femmes groffes , les enfans , les fujets
manqués une ou plufieurs fois , & ceux enfin chez
lefquels le virus vénérien fe trouve compliqué avec
le virus fcorbutique ; il s'engage à les guérir radi
calement , ou à perdre une fomme de 300 livres
qu'il offre de dépofer avant de commencer le traite-
L'Auteur a pris ment. dans cet Ouvrage un tom -
( 38 )
qui répond parfaitement a la marche qu'il a tenue
en propofant au Gouvernement d'approuver fon
remède , & qui l'un & l'autre le diftinguent beaucoup
de la foule des Guériffeurs à fecret dont les
cures font auli incertaines que le moyen qui les
opère eft obfcur. C'eft d'après ces confidérations.
que le Miniftre de la Marine a ordonné qu'il fùc
ajouté de ce remède aux médicamens dont la caiffe
de Chirurgie des Vaiffeaux du Roi eft composée ,
pour le traitement des maladies de ce genre qui fe
déclareront en mer. Le fieur Laffecteur demeure à
Paris , rue de Bondy.
M. Mellier , Aftronome de la Marine ,
obferve depuis le 15 Avril dernier une nouvelle
comère que M. Maskelyne , Aſtronome
Royal d'Angleterre lui avoit annoncée
ainfi .
auroit 4
» On voit actuellement une étoile de cinquième
à fixième grandeur , qui a un mouvement & des
caractères finguliers , reflemblant à une planète qui
à 5 fecondes de diamètre , d'une lumière
blanchâtre & brillante comme celle de Jupiter. Les
nuits du 3 au 5 Avril , l'afcenfion droite de cet aftre
étoit de 84 degrés 23 minutes 35 fecondes , & fa
déclinaifon 23 degrés , 34 minutes , 14 fecondes
boréales . Son mouvement étoit de 2 minutes
en afcenfion droite par jour , & celui de déclinaifon
prefque nul . Par une feconde lettre
il paroît que ce nouvel aftre a été découvert
Bath , par M. Hertfthel , amateur d'Aftronomie.
Cette comète étoit d'autant plus difficile à découvrir
, d'après la position rapportée ci - deffus , qu'elle
ne porte avec elle aucuns caractères diftinctifs des
comères , qu'elle ne reffemble à aucune de celles
que M. Mellier avoit obfervées au nombre de 18 ,
& qu'il étoit aifé de la confondre avec les étoiles
voifines. M. Meffier l'a reconnue le 15 de ce mois ;
-
( 39 )

le 23 il en détermina la poſition ; à 8 heures , 23
minutes 33 fecondes du foir , tems vrai , elle avoit
d'afcenfion droite 85 degrés , 9 minutes , 48 fecondes
, & de déclinaifon boréale , 23 degrés ,
35 minutes , 26 fecondes ; fon mouvement fuit
l'ordre des fignes. Ce nouvel aftre eft rematquable
par la lumière brillante , qui cependant eft
un peu mate & blanchâtre , telle que Jupiter paroît
l'avoir dans les lunettes ; quant à préfent , on n'y
voir aucune trace de chevelure , ni de queue , &
en cela elle diffère de toutes les comètes. - On ne
pest rien dire de la nature de ce nouvel aftre , fi
Ice n'eft qu'il eft bien digne d'être ſuivi & obfervé
par les Aftronômes «.
-
De BRUXELLES , le rer. Mai.
LES effets précieux de feu S. A. R. le
Duc Charles de Lorraine fe vendront publiquement
à Bruxelles , du 21 de ce mois
au 27 du mois prochain. Le catalogue qui
en a été fait fe diftribue chez les principaux
Libraires de l'Europe , à Bruxelles chez M.
de Boubers , Imprimeur- Libraire , rue d'Affaut
, qui fe chargera de toutes les commiffions
qu'on voudra lui donner à ce fujet
, & à Paris chez M. Delalain l'aîné , rue
St Jacques .
Les Propriétaires & Armateurs du navire
marchand le St -George , ont préſenté
aux Etats-Généraux une Requête dont voici
la fubftance.
» Ce vaiſſeau , & un fecond , nommé l'Harmonie,
revenant de Smyrne en Europe , ont été pris par deux
corfaires Anglois , ainfi que plufieurs autres bâtimens
Hollandois dans la Méditerranée , tandis qu'il
( 40 ) ..
fe trouvoit à Livourne un vaiffeau de ligne & z
frégates de leur nation , fous les ordres du Contre-
Amiral Binkes. Cette petite efcadre defiinée , fans
doute , à la protection du commerce , avoit laiffé
les capteurs conduire les deux prifes de Gaëte
& de Civita-Vecchia , où on n'avoit pas voulu les
admettre , parce qu'ils viennent d'une place fuf
pecte de contagion , à Livourne , fans fortir du
port , ni faire la moindre démarche pour les reprendre
, lorfqu'elles avoient la certitude qu'elles ne
pouvoient lui échapper fi elle l'avoit voulu . Les
plaignans n'attribuent la perte de leur navire , ainfi
qu'il confte par les preuves jointes à leur requête ,
qu'à la négligence des Commandans des trois
vaiffeaux de guerre ; négligence dont les motifs
paroiffent impénétrables ; ils fupplient L. H. P. de
les indemnifer , ou de prendre telles mesures
qu'elles jugeront convenables . Leur requête fortement
appuyée par une lettre des Directeurs du Commerce
, fera prife en confidération par les Etats de
la Province de Hollande , de concert avec les Députés
de l'Amirauté « 20

Y' )
Les Commiffaires de L. H. P. font convenus
, à Amfterdam , avec des Conftructeurs
particuliers pour conftruire trois vaiffeaux
de ligne,au prix de 410,000 florins pour
la carcaffe de ces navires , outre une prime
de joo florins pour chaque femaine què
le vaiffeau fera prêt avant le terme fixé
d'un an. La même condition` a lieu à
Rotterdam ; le prix , pour un vaiffeau de
72 & un autre de 60 à conftruire dans
dix mois , a été réglé à 380,000 florins.
Il est toujours queftion , en Hollande ,
d'augmenter les troupes de terre ; fuivant:
( 41 )
le plan arrêté , cette augmentation doit être
de 17 à 18 mille hommes , dont un tiers
fera deftiné pour le fervice de la Marine ,
partagé en compagnies , & réparti entre les
colleges des Amirautés refpectives. C'eſt
du côté de la mer que attention devroit .
principalement fe porter , & les efforts être
plus prompts. C'est ce que l'on confeille
fur- tout dans le politique Hollandois , feuille
périodique qui paroît toutes les femaines
& dont nous extrairons le pallage fuivant ,
pour donner une idée du ton qui y règne ,
& des difpofitions actuelles des efprits dansles
Provinces- Unies.
» Si quelques-unes de vos démarches , y dit-ou
an Stathouder , ont infpiré des foupçons , il ne
faut s'en prendre qu'à ces lâches adulateurs qui
égarent les meilleurs Princes ; ils vous ont dit &
ils vous diront que vous ne pouvez vous fier qu'à
des étrangers , qui ne dépendront que de vous que
votre gloire confifte à commander de nombreufes
légions ; qu'il ne faut pas permettre aux Citoyens
de s'exercer aux armes , & que le maintien de vo
tre pouvoir dépend d'une Cour étrangère. Ils trompent
& vous & l'Etat . Ils vous font perdre l'affection
de vos Concitoyens qui font le plus ferme
appui de votre puillance. Cette puiffance ne confifte
pas à accumuler les prérogatives. Plus elle
s'élève plus elle eft en péril . Toute puiffance exceffive
devient fufpecte aux Bataves. Jettez les
yeux fur le peuple. Il a toujours été porté pour
les Stathouders , tant que leur puiffance faifoit une
jufte & heureufe balance avec celle des corps
Ariftocratiques. Il feroit difficile de trouver dans
la claffe , nombrenfe du peuple un feul homme qui
ne fe fente difpofé à payer de fa perfonne , ou de,
( 42 )
fes moyens , pour venger avec vigueur & célé
rité les infultes faites a l'Etat. Voilà ce que les
flatteurs vous déguiſeront. Ce font eux qui dès le
commencement des troubles élevés en Amérique
ont arrêté les projets de nos bonnes & vicilles
têtes , en faiſant propofer une augmentation de
troupes dont nous n'avons aucun befoin , au lieu
des renforts de marine , que les circonstances ren .
dent néceffaires . Nos ennemis témoins & peutêtre
inftrumens fecrets de l'inaction que la diverfité
des opinions occafionne dans l'Etat , n'ont pas
manqué de s'en prévaloir.... Prince , le falut de
l'Etat & l'amour de tous vos Concitoyens font
dans vos mains , avec l'autorité confiée à vos foins ,
vous pouvez donner la plus forte impulfion aux
opérations néceffaires. C'eft à vous qu'il appartient
, dans ce péril commun , de réunir tous les
partis & tous les intérêts... Qu'on laiffe le Frifon
s'appliquer uniquement à la défenſe maritime , &
que les autres provinces avant de penser à l'augmentation
des troupes de terre , commencent par
fe mettre en sûreté du côté de la mer . On objecte
qu'il peut furvenir une révolution de circonftances
contre laquelle il faut fe pourvoir par des enrôlemens
puiffans. Vos fidèles Frifons répondent que
cette révolution de circonftances n'étant donnée
que comme un incident éloigné & imprévu , il
convient de commencer par le mettre en défenfe
fur mer , où le danger eft non -feulement prochain ,
mais réel & exiftant... Comment les Anglois fe
font-ils trouvés en état de protéger , prefque fans
troupes réglées , un territoire immenfe & même
de faire trembler l'Europe ? Par l'entretien d'une
flotte puiffante & nombreuſe. Ce moyen n'aſſurera
pas feulement nos côtes , il ferviroit encore à protéger
notre navigation jufqu'à une certaine hauteur...
Il eft encore un moyen d'affurer notre dé(
43 )
fenfe fans détourner les reffources néceffaires pour
la marine : c'eſt l'inftitution des milices bourgeoi
fes , fur un plan qu'il n'eft pas difficile de combiner.
Nous ne pouvons plus reculer fans opprobre
ou fans danger. Jamais occafion ne fut plus favora
ble pour venger nos longues injures. La plus nombreufe
& la plus faine partie de la nation attend ,
efpere , demande des réfolutions hardies & vigoureufes.
Elles fe croiroient trahies , fi des entraves
imprévues arrêtoient leur vou patriotique. Elle a
les yeux fixés fur vous ; que ne doit- on pas craindre
de fon zèle devenu furieux , fi quelque terrible
revers lui faifoit foupçonner qu'on a négligé
les précautions néceffaires pour la défenſe de la
patrie ? le moment eft critique & folemnel ; il ne
s'agit de rien moins que de fonder votre autorité
fur les bafes inébranlables de l'affection nationale ,
ou de l'ébranler en donnant occafion à des foupçons
odieux. Votre grandeur & celle de votre
maifon dépendent du bon ou mauvais fuccès de
cette guerre ; & perfonne ne doute que ce bon &
ce mauvais fuccès ne foit entre les mains de celui
à qui nous avons confié le crédit le plus étendu
fur les corps politiques , & la plus grande autorité
fur les corps exécutifs «c .
و د
On lit dans une lettre de Bayonne du 21
Avril Jeudi 12 de ce mois , les Anglois ont
introduit à Gibraltar 36 vaiffeaux de tranfport
, fous la feule eſcorte de deux frégates
".
PRÉCIS DES GAZETTES ANGL . , du 25 Mars.
Le 24 Avril au foir , il a paru une Gazette de
la Cour , contenant deux dépêches du Vice -Amiral
Arbuthnot au Secrétaire de l'Amirauté . La première ,
très -longue , eft datée fur le Royal Oak , de la
baye de Lynne- Haven , le 20 Mars. Elle eft donnée
en entier ; la feconde , du 30 Mars , eſt écrite du
( 44 ),
--
même lieu & fur le même vaiffeau ; mais elle n'eſt
donnée que par extrait . ( Lynne - Haven eft endedans
du cappHenri ) . Première du 20 Mars.
Les François voulant tirer avantage du délabrement
où étoit l'efcadre Angloife , après le coup
de vent du 23 Janvier , & de l'absence de l'América ,
de 64 , qui avoit été emporté au large , avoient
formé le projet d'attaquer cette efcadre , mais ne
l'avoient point mis à exécution . Leur projer contre
les forces navales employées à coopérer avec le
Général Arnold dans la Virginie , devoit être exécuté
par l'Eveillé de 64 , & deux frégates parties
à cet effet de Rhode Iſland , le 8 Février , & fut
abandonné le 19. L'Amiral Arbuthnot dépêcha plu
fieurs vaiffeaux de so & de 40 canons pour couper
le retour des François. Mais ils y étoient reftés
trop peu. En fortant des caps de la Virginie , iis
prirent le Romulus , de 44 canons.

L'Amiral Arbuthnot informe le Chevalier Clinton
du plan , concerté entre M. de Rochambeau &
le Général Washington , pour défaire Arnold , &
marcher contre le Lord Cornwallis . L'embarquement.
des François de Rhode Iſland fe fait le 5 Mars.
Le 8 , ils partent par un vent fort de l'Eft . Le 10
Arbuthnot eft informé , par le Général Clinton ,
que le Général Washington fait des détachemens
confidérables pour le Sud , mais il ne paroiffoit point
que le Général Clinton fongeât à renforcer le Général
Arnold. L'Amiral ordonne toujours au Capitaine
de la frégare le Richemond de fe tenir prêt à convoyer
un transport de troupes pour la Virginie.
Extrait de la lettre de l'Amiral fur le combat du
16 Mars.
Le 10 , je m'éloignai avec l'efcadre de la côte de
Long-Ifland , & fis route au Sud avec toute la promptitude
poffible , dans l'efpérance de combattre l'en.
nemi avant qu'il entrât dans Chéfapeak , ou de l'y
attaquer , fi cela étoit praticable. Le 13 , étant
(45 )
Le 16
par 39 , 30 de latitude , à quelques lieues de la côte ,
je parlai à un vaiffeau venant de Londres , & allant à
New -Yorck , qui avoit vu l'efcadre Françoife la
veille ( 12 ) , un degré au Sud , confiftant en 8 gros
vaileaux , frégates & une patache. Je me féparai
de ce bâtiment le même foir , & je fis la route que je
crus la plus convenable pour l'intercepter. Le même
foir , un vent frais de N. O. favorifa extrêmement
notre chaffe , & nous fit faire beaucoup de chemin.
Il femble pourtant par l'évènement que la force du
vent a rallenti en proportion la marche de l'ennemi ,
qui aura mis à la cape pendant fa durée.
à 6 heures du matin , l'Iris fit fignal qu'elle découvroit
5 vaiffeaux étrangers dans le N. N. E. , &
aulli -tôt après que c'étoient de gros vaiffeaux faifant
route vers les caps de la Virginie , & qu'elle
fuppofoit à la diftance de 3 milles . Je conclus que
ce devoit être l'ennemi , & en conféquence , je me
préparai au combat , en formant la ligne par l'avant ,
les vailleaux à une encablure l'un de l'autre allant
au plus près. Il ventoit frais , & je porai fur
l'ennemi , en forçant de voiles . En ce moment ,
le cap Henri nous reftoit au S. O. quart
O. à environ quatorze lieues de diſtance . Le vent
étoit à l'Oueft ; les François nous reftoient au
N. N. O. La brume étoit fi confidérable , qu'à
peine pouvoit-on voir la ligne entière . A 8 heu
res un quart du matin , le vent palla au N. O.
quart O. & peu après au N. quart O. , ce
qui procura à l'ennemi l'avantage du vent. Vers.
ce tems , plufieurs des vaiffeaux ennemis furent
découverts au vent manoeuvrant pour former
leur ligne. A 8 heures 25 minutes , la frégate la
Guadeloupe nous rangea fous le vent , & nous
donna le même avis que nous avions reçu de
1'Iris, On lui ordonna de faire voile & de tâcher
de tenir l'ennemi en vue . A 8 heures 35 minutes
( 46 )

>
que
A 9
les
j'ordonnai par fignal à l'Iris de faire voile de
l'avant , & de tenir l'ennemi en vue , d'autant
la brume paroiffoit s'épaiflir. La ligne Angloife
étoit alors complettement formée , & alloit au
plus près babord amure, A 9 heures 20 minutes
, les vaiffeaux François de l'avant , virèrent
par la contremarche ; les autres firent de même
& formèrent la ligne tribord amure.
heures 35 minutes , comme nous avions un tems
de raffale je formai la ligne par l'avant
vaiffeaux à deux encablures l'un de l'autre.
A dix heures un quart , je fis fignal à l'efcadre
de virer vent devant les vaiffeaux de l'avant ,
& le plus au vent les premiers , & de gagner le
deffus du vent. A onze heures , les vaiffeaux
de l'avant de la ligne Françoiſe vitèrent vent devant
; mais l'un d'eux ayant manqué à virer vent
devant , les autres virèrent vent arrière , & formèrent
la ligne à babord amure, A onze heures
40 minutes , je formai de nouveau ma ligne , les
vaiffeaux à une encablure l'un de l'autre. · A midi
, ayant l'espoir que mon avant- garde attendroit
l'ennemi , toute ma ligne vira devant par fignal ,
l'avant-garde d'abord , & le vaiffeau de la tête continua
de tenir la tête fur l'autre amure.
dix heures l'efcadre Françoife avoit achevé de fe
former fur une ligne par l'avant. Elle confiftoit en
8 vaifleaux à deux ponts , & nous étions à l'Eſt
quart S. E. , la ligne angloife au plus près gouver
nant à l'E. S. E. Vent de N. O. A une heure & demie,
l'ennemi craignant le danger & le défavantage de
combattre au vent dans une groffe mer & par
un tems de Raffales , vira vent arrière , & forma
fa ligne fous le vent de la ligne Angloiſe. A deux
heures , l'avant - garde de mon efcadre vira ventarrière
; & quelques minutes après , le Robufte
qui conduifoit la tête de l'efcadre & qui fit des
prodiges de valeur , engagea un vif combat avec
>
-
- Dès
( 47 )
-
l'ennemi. Les vaiffeaux de l'avant - garde & du cen.
tre de la ligne , avoient tous pris part à l'action. →
A 2 heures & demie & à 3 heures , la ligne Fran.
çoife étoit rompue ; les Vaiffeaux François commencèrent
auffi - tot après à virer vent arrière & à
former leur ligne de nouveau , mettant le Cap au
Sud- Eft , & portant vers le large . A 3 heures
20 minutes , je virai vent arrière & portai fur l'En .
nemi. Ce fut avec douleur que je remarquai que le
Robufte , le Prudent & l'Europe , qui étoient les
vaiffeaux de l'avant , ayant reçu tout le feu de l'Ennemi
dans leurs agrêts en arrivant fur lui , avoient
été complertement défemparés , & que la vergue
du grand hunier du London avoit été emportée ;
qu'il étoit impoffible de manoeuvrer les deux premiers
qui avoient la poupe tournée à l'Ennemi , &
qu'ainfi nous nous trouvions hors d'état de donner
chaffe , ou de rendre décifif l'avantage que nous
avions eu. A 4 heures & demie la brune épaiffit
au point de me dérober entièrement la vue de
l'Ennemi. La Médée me joignit peu de temps
après ; je lui ordonnai de fuivre & d'obferver la
Foute que tiendroit l'Ennemi , tandis que je me ren
drois avec l'Eſcadre dans la Cheſapeak , dans l'efpoir
de l'intercepter s'il tentoit d'y entrer.. A 7
heures , je mis en panne avec l'Efcadre , afin de
procurer aux vaiffeaux défemparés le moyen d'exécuter
ce plan, Le lendemain 17 , je fis voile , &
dans la foirée ( le Robufte ayant été remorqué par
l'America , & le Prudent par l'Adamante ) , je
mouillai avec toute l'Efcadre à environ 3 lieues à
l'Eft du cap Charles en dedans du cap Henry.
Le lendemain 18 au foir , toute l'Efcadre mouilla
dans la baye de Lynne-Haven.
--
--
deta
Je ne puis que regretter que la fuite précipitée
de l'Ennemi ait empêché que l'action ne devint
générale . — J'ai eu un entretien avec le Brigadier
Général Arnold . Il paroît que les troupes com(
48 )
A
mençoient à manquer de provifions , & qu'il étoit
preflé par les forces redoutables combinées contre
lui. Le détachement continental de la Fayette
eft bloqué à Annapolis par les floops de Sa Ma
jefté Britannique le Hope & le Général Monk.
La Milice rebelle , qui n'aime point ce fervice
fe difperfera bientôt , & le Comte de Rochambeau
fera obligé de chercher une autre oc
cafion de vifiter la Virginie. Le plan de Campagne
des Rebelles eft entièrement déconcerté , &
je me flatte que ces évènemens produiront des
avantages très - folides aux armes de S. M. J'ai détaché
des frégates après l'ennemi , & je vais appareiller
auffi-tôt avec l'efcadre pour obferver fes
mouvemens , & lui livrer , s'il eft poffible , un
fecond combat. Dans celui- ci , ils ont perdu beaucoup
de monde , quoiqu'il ne paroifle pas que leur
gréement ait beaucoup fouffert. Je vous envoie,
une lifte des tués & bleffés , la lifte & la difpofition
des vaiffeaux qui compofent l'efcadre & l'or
dre de la ligne de bataille, Le Capitaine Balfour ,
que j'ai chargé de vous remettre cette lettre a
fervi rendant fix femaines en qualité de Voluntaire ,
à bord du Royal Oak , & étoit avec moi le jour
du combat , & c .

La dépêche de l'Amiral , en date du 30 Mars ,
porte qu'il a remis à la mer le 24 , pour aller
voir fi les François ne feroient point dans la Delaware.
Une apparence de mauvais tems l'a fait
revenir à fon mouillage. Le 26 , un renfort de
2000 hommes eft arrivé de New-York , fous le
convoi du Richmond. - Deux frégates reviennent
fans pouvoir donner des nouvelles de l'ennemi.
Le Général Philipps marche avec le renfort pour
Occuper Portsmouth , & la jonction avec Arnold
s'effectue. L'Amiral attend le moment de pouvoir
remetre en mer , mais le 28 & le 29 la mer étoit
rrop groffe.
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
RUSSIE.
De PETERSBOURG , le 2 Avril.
ON
N s'occupe à équiper avec toute la
diligence poffible , à Cronstadt , l'efcadre
deftinée à remplacer celle qui , l'été dernier
, a croisé dans la mer du Nord & dans
la Manche , fous les ordres de l'Amiral
Krufe. On dit qu'elle fera plus forte cette
année que la précédente. Auffi-tôt qu'elle
fera prête , elle ira joindre celles qui font aux
ordres des Amiraux Borifow & Palibin
avec lesquelles elle croifera dans les mers
d'Espagne.
>
Le Courier que la Cour avoit expédié le
24 Janvier dernier à Londres , avec des
dépêches relatives à la déclaration de guerre
de la part de cette Puiffance contre la Hollande
, eft de retour depuis quelques jours ;
mais il ne tranfpire rien des réponses qu'il
a apportées. On remarque en attendant que,
1'Ambaffadeur de S. M. B. fe donne beau-
12 Mai 1781. C
( 50 )
coup de mouvemens , ainfi que quelques
autres Miniftres étrangers .
Il a été remis au Collége des Affaires
étrangères un ordre de l'Impératrice , qui
défend aux Employés & Officiers fubalternes
de ce département , de fréquenter les
maifons des Miniftres étrangers , d'avoir
avec eux des liaifons directes ou indirectes ;
de recevoir lefdits Miniftres chez eux , & de.
parler fur des affaires avec eux , leurs Se
crétaires ou autres Perfonnes à leur fuite.
On ne s'eft pas contenté de communiquer
cet ordre à tous les Employés de ce Collége
, on le leur a fait figner. On parle trèsdiverfement
du motif de cette défenfe ; ce
qu'on en dit eft fort vague & fort incertain,
DANEMARCK,
De COPENHAGUE , le 10 Avril.
LA Famille Royale partira le 24 de ce
mois pour Friedensbourg ; fon départ eft
hâté d'un mois , à caufe des réparations qui
doivent fe faire ici pendant l'été à divers
appartemens du Château.
S. M. vient de rendre une Ordonnance
relative au fucre importé des Indes occidentales
fur des vaiffeaux Danois dans toute.
l'étendue de ce Royaume . Suivant cette Ordonnance
, les droits de Douane feront fixés
à une rixdahler 3 marcs Danois , foit que .
le incre refle dans le pays , foit qu'il foit
tranfporté ailleurs ,
( 51)
L'Amirauté a reçu ordre d'inférer dans
les inftructions pour les Commandans des
vaiffeaux & frégates Danois deftinés à une
croiſière , l'ordre de prendre fous leur pro-'
tection les navires Pruffiens qui , dans la
proximité de leur ftation , pourroient êrre
moleftés par quelques bâtimens ou corfaires
des Puiffances belligérantes , pourvu toutesfois
que ces navires ne foient pas chargés
de marchandifes prohibées par les traités.
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 15 Avril.
L'EMPEREUR vient de faire remettre à
chacune des Archiducheffes Marie Anne &
Elifabeth , un fervice d'argent pour une table
de 24 couverts , dont elles feront ufage , fans
en avoir la propriété. Le départ de Madame
l'Archiducheffe Marie- Anne eft fixé au 23 ,
& celui de Madame l'Archiduchelle Elifabeth
au 26 de ce mois.
S. M. I. vient d'élever au rang de Baron
M. Antoine du Verger , Lieutenant- Colonel .
& Commandant des cordons en Moravie &
en Siléfie . Ses defcendans hériteront du
même titre : cette faveur lui a été accordée
en récompenfe des fervices qu'il a rendus
à la Maifon d'Autriche pendant plufieurs
années , & fur tout durant la dernière
guerre.
On dit que les honoraires des Médecins
C 2
( 52 )
& des Avocats vont être confidérablement
diminués.
De HAMBOURG , le 10 Avril.
ON attend avec impatience des nouvelles
de Pétersbourg ; on cft fur-tout fort curieux
d'apprendre l'effet qu'aura produit le refus
qu'a fait l'Angleterre de l'offre de la médiation
de l'Impératrice , pour rétablir la
paix entre cette Puiffance & les Provinces-
Unies.
» Le bruit s'eft répandu , lit- on dans un de nos papiers
, qu'il eft furvenu un changement auffi fubit
qu'imprévu dans le fyftême d'une Cour qui , dans
les conjonctures préfentes , avoit la plus grande influence
fur les Cabinets de l'Europe , & qu'en confé.
quence le premier Miniftre avoit demandé & obtenu
fa démiffion. D'autres affurent que ce Miniftre a
feulement demandé la permiffion d'aller prendre l'air
fur les terres , pendant cinq ou fix femaines , pour rétablir
fa fanté; mais le parti attaché à la Nation ,
dont ce Miniftre n'a pu approuver l'ambition oppreffive
envers tous les autres peuples navigateurs
a fi fouvent répandu de faux bruits , tantôt de fa
retraite , tantôt de fa mort , que celui - ci mérite aujourd'hui
une plus ample confirmation «.
>
On apprend d'Ingelfingen , que le Prince
régnant Philippe - Henri de Hohenlohé
Comte de Gleichen , Seigneur de Langenbourg
& Cranichfeld , &c. Directeur da
College des Comtes de Franconie , eft mort
dans la 79 année de fon âge ; comme il ne
Jaiffe point d'enfans mâles , le prince Henri-
Augufte , fon frère , Lieutenant , Feld- Maré(
53 )
chal- Général de l'Empire & du Cercle de
Franconie , devient le chef de la branche
d'Hohenlohé- Ingelangen .
» Il eft , dit- on , furvenu , lit-on dans une lettre
de Mayence , des difficultés inattendues fur l'échange
projetté entre cette Cour & celle de Heffe-Caffel ; &
il pourroit fe faire à préfent qu'il n'eût pas lieu . Au
moyen de cet échange le Landgrave de Heffe Caffél
devoit pofféder une Ville de cet Electorat , qu'on regarde
comme une des principales pour les enrôle
mens des troupes Impériales . Des propofitions qu'on
a fa tes à la Ĉour Electorale , paroillent avoir fufpendu
le projet d'échange . -L'Electeur a renouvellé
l'ancienne Ordonnance qui défend à tous les fujets
de s'engager dans aucun fervice étranger , à l'exception
de celui de l'Empereur .
ITALIE.
*
De RO ME , le 1s Avril.
ON s'attend à un Confiftoire qui fera tenu
au mois de Juin prochain ; & le bruit général
eft , que le Pape élevera à la pourpre
le Comte Onefti , fon neveu , fon Majordôme
, & M. Doria , frère du Nonce du
Saint Siége à la Cour de France .
Le Roi d'Imirette , nommé Salomon , qui
partage avec le Prince Héraclius la fouveraineté
de la Géorgie , a adreffé au Pape une
lettre ,
dans laquelle il lui demande deux
Médecins. S. S. a répondu à ce Prince par
un Bref en date du 27 Février , & lui a
envoyé une belle pendule.
» Suivant les relations des Miffionnaires de ces
contrées les deux Princes auxquels elles obéiffent
c 3
( 54 )
font fchifmatiques Grecs. Ils ont fecoué abfolument
l'Adminiftration Ottomane , & n'envoyent plus le
tribut ordinaire de filles au Grand - Seigneur. Les
Habitans prétendent defcendre des Génois qui s'éta
blirent anciennement dans cette partie de l'Afie ; pen.
dant que les Ruffes travailloient à faper la Puiffance
Ottomane dans ces climats , le Patriarche de Mofcovie
engagea les peuples de la Georgie à fe mettre
fous la dépendance ; lorfque les Miffionnaires
Catholiques y font arrivés , ces peuples ont témoigné
quelque regret de ce qu'ils étoient venus trop tard.
Ce qu'ils difent de leur origine Génoiſe ſemble ſe
confirmer par plufieurs infcriptions Italiennes qu'on
a trouvées dans le pays . Le Prince Héraclius qui
règne en Arménie réfide à Tifflis , ville très - peuplée ,
& a une armée d'environ 40,000 hommes. Ce Prince
eft âgé de 64 ans . Il s'eft emparé depuis long- rems
de la Ville & de la Province d'Erivan , & il s'eft
tellement fait redouter jufqu'à Tauris , que cette
Capitale déclincir journellement de fon ancienne
fplendeur. Quant au Roi Soliman qui eft âgé de 42
ans , il réfide à Chabais ; il a une armée auffi forte
que celle d'Héraclius ; le Royaume d'Imirette eft
fon partage «.
On écrit de Livourne , que fur l'arrivée
d'un Courier de Pétersbourg , l'efcadre qui
a hiverné dans ce port , fe préparoit à appareiller
, & que le 26 de ce mois elle mettra
à la voile pour retourner à Cronstadt .
Selon des lettres de Tanger , le Juif Samuel
Sumbel a remis aux Confuls des diverfes
Nations qui réfident dans cette ville ,
unc note conçue ainfi.
» M. S. M. Empereur m'a ordonné de vous
avertir qu'étant en paix avec toutes les Puiflances
Chrétiennes , il a réfola d'envoyer Mahamed- Ben155
:)
Abdelhad en qualité de foa Ambaffadeur p: ès le
Grand- Maître de Malte , pour diftribuer des aumônes
aux esclaves Mufulmans , & pour s'inftruire
en même tems fi les effets trouvés à bord de la prife
faite fur les Ragufois appartiennent réellement en partie
à des fujets de Malte , & après que cela aura été
prouvé & vérifié par ferment , les propriétaires pourront
fe rendre ici pour être indemnifés de leur perte .
- L'Empereur , mon Maître , m'ordonne
vous écrire afin que vous préveniez les Miniftres
de vos Souverains que toutes les lettres que fon Secrétaire
d'Etat , Sidi Mahamed ben-Hamet , Bachia
de Tonquela , leur adreffera , mériteront une entière
& pleine foi de même que fi elles étoient écrites
par S. M. I. « .
--
ANGLETERRE.
encore
De LONDRES , le 1er. Mai.
de
LA Gazette de la Cour du 28 du mois dernier
, a publié des dépêches du Général Clinton
apportées par le paquebot le Mercury ;
elles font relatives à l'expédition de l'Amiral
Arbuthnot , & prouvent que les deux Commandans
qui devroient agir de concert , ne
font pas toujours bien d'accord .
Dans ma lettre du 24 Février , j'eus l'honneur de
vous donner les informations que je pouvois pru
demment confier au brigantin l'Aventure : je dilois
que le paquebot n'attendoit pour partir que les
dépêches de l'Amiral : mais à leur arrivée , les
circonftances commençoient à prendre une apparence
qui me détermina à en retarder le départ ,
dans l'espoir de vous donner , fur les évènemens
qui fembloient promettre les plus importantes conféquences
, des détails plus clairs qu'il n'étoit alors
C 4
( SG )
en mon pouvoir de le faire. Le 16 Février,
le Vice- Amiral informé que la flotte Françoife de
Rhode- Inland étoit prête à faire voile pour la
Chéfapeak , à ce qu'on fuppofoit , & à prendre fous
fon escorte un certain nombre de troupes déja embarquées
à bord des tranſports , j'ordonnai auſſitôt
qu'un gros corps de troupes , compofé en majeure
partie de l'élite de mon armée , fe tint prêt
à s'embarquer au premer ordre avec le Major-
Général Philipps , fous telle escorte que le Vice-
Amiral jugeroit convenable de lui donner : j'avouerai
cependant qu'alors j'imaginois que l'objet
des François étoit d'attaquer notre flotte dans la
baie de Gardiner ( dans l'é.at de foibleffe où elle fe
trouvoit , à raison de la perte totale d'un vaiffeau
de 74 , le Culloden ; de l'abſence d'un vaiffeau de
ligne l'America , d'un autre de so , l'Adamant , &
enfin vu qu'un autre vaiffeau de 74 étoit démâté
, le Bedfort ) , j'étois d'autant plus porté à
penfer ainfi ( & j'avois communiqué mon opinion
a l'Amiral ) que les Rebelles n'avoient fait dans
leur camp aucun mouvement qui indiquât la moindre
intention de détacher des troupes vers les parties
Méridionales . Cependant le 19 , je fus alarmé
par l'avis , en date du 14 , du Brigadier- Général
Arnold , qu'un vaiffeau François de 64 , & deux
frégates , bloquoient la Chéfapeak & s'étoient ftationnés
de manière à favorifer une co - opération
contre notre pofte à Portſmouth ; je fis paffer fans
délai cette information à l'Amiral ; mais j'imagine
qu'il n'a fu avec certitude , que le 21 , que ces vaiffeaux
faifoient partie de l'efcadre de Rhode-Inland ,
quoiqu'ils en aient appareillé le 9 ) parce qu'avant
fa lettre du 21 , ( antérieure de deux jours au moment
où ces vaiffeaux font revenus à Rhode- Ifland,
avec le vaiffeau de guerre le Romulus , qu'ils
avoient pris à l'entrée de la Chéſapeak ) , il ne
m'avoit rien dit qui indiquât ce mouvement : fi
1
( 57 )
ľ Amiral en eût été inftruit plutôt , je fuis perfuadé
qu'il eût fait paffer en Virginie des forces
proportionnées , détachées de fa flotte , qui étoit
devenue plus refpectable , parce que les deux vaiffeaux
égarés l'avoient rejoint , & l'on avoit rétabli
des mâts de fortune fur le Bedford.
:
Du
premier Mars. J'appris à cette epoque que Washington
avoit fait paffer vers le Sud un détachement
confidérable aux ordres du Marquis de la
Fayette , ce qui manifeftoit l'intention de faire
quelque tentative contre nos poftes fur la rivière
Elizabeth , ou de renforcer l'armée aux ordres du
Général Greene je fis paffer fur le champ cet avis
au Vice-Amiral Arbuthnot ; j'avoue que je croycis
alors qu'il avoit déja détaché un nombre de vaiſfeaux
fuffifant pour s'affurer la navigation fur la
Chéfapeak ; mais dans le cas où il ne l'eût pas
encore fait , je m'en rapportois à fes lumières pour
décider à quel point il étoit expédient de le faire fur
le champ. - Du 4 Mars. Je ne différai plus à faire
embarquer les troupes deftinées à ce fervice , pour
qu'elles puffent mettre en mer au premier moment,
étant fondé à attendre d'heure en heure que IAmiral
parût avecfon efcadre pour les prendre fous
fon efcorte , d'autant plus que je venois de rece
voir de lui une lettre datée du 2 , par laquelle il
me l'annonçoit en me difant que le matin même
il avoit reçu l'avis certain que mille hommes
de troupes Françoifes s'étoient embarqués le 15
Février , que ce nombre feroit encore augmenté ,
& que l'on fuppofoit cet armement parti le 17
pour Chesapeak. Le 7. Je reçus de l'Amiral une
autre lettre datée du 4 , dans laquelle il difoir
>
- -
qu'il alloit fe mettre fur le champ en mouve-
» ment avec fes vaiffeaux ; qu'en paffant il déta-
» cheroit une frégare pour reconnoître Rhode-
Ifland ; que pour se rendre ou non devant le
Hook , il régleroit les mefures fur ce que l'on
DO
cs
(58 )
5 כ
و
J
» découvriroit ; & que dans le cas où il ne paroîtroit
pas devant le Hook le Richmont
l'Orpheus & Savage prendroient le renfort
fous leur eſcorte « . D'après ces lettres , jé
m'attendois à voir l'Amiral , ou à recevoir de fes
nouvelles avant le départ de l'expédition ; mais par
les ordres qu'il donnoit à l'Officier qui commande
les forces navales dans ce port , ordres de la mê.
me date que la lettre qu'il m'avoit écrire le 4 , &
que je fuppofe envoyés en même tems ; qui enjoignent
à cet Officier de fe porter avec
:
tou-
"
te la diligence poffible vers la Chéfapeak
avec les tranfports , & dans le cas où je refuferois
d'envoyer des renforts en Virginie , il devoit
le joindre dans la Chéfapeak avec toute la célérité
poffible ; il paroît que l'Amiral avoit déja
fait voile pour cette baie. Le Capitaine Hudfon
qui commandoit les vaiffeaux du Roi , vit de même
dans cette lettre l'ordre pofitif de partir fur
le champ cependant il me parut fingulier que le
Capitaine Hudfon reçût de l'Amiral cet ordre popofitif
de partir fur le champ pour la Chéfapeak
, tandis que dans la lettre de la même
date que l'Amiral m'écrivoit , il fe bornoit à dire
qu'il donnoit cet ordre dans le cas où il ne parottroit
pas devant le Hook. N'ayant aucun moyen
de conftater fi l'Amiral s'étoit porté ou non vers
la Chéfapeak , s'il avoit fait voile de la baie de Gardiner
, ou fi même la flotte Françoife en tout ou
en partie s'étoit portée de Rhode - Ifland dans la
Chéfapeak , je crus qu'il convenoit de demander
au Capitaine Hud on s'il ne croyoit pas qu'il femi
roit mieux de différer un peu en attendant que les
chofes s'éclaircillent , foit en voyant l'Amiral arriver
devant le Hook , foit en recevant de lui quelque
meffage qui fit connoître fes intentions ; dans
l'incertitude où nous nous trouvions je ne croyois
pas convenable de laiffer partir les troupes avant
( 59 )
couvrir. -
d'avoir reçu de fes nouvelles , le Capitaine Hudfon
fe rendit à mes repréfentations . J'écrivis encore à
l'Amiral pour l'informer que l'expédition deitinée
pour la Chéfapeak n'attendoit que fes ordres : en
même tems , je le priois de vouloir bien , fans
perte de tems , me communiquer fon avis pofitif
fur cet objet très -férieux & très-intéreffant ; parce
qu'auffi long-tems que d'après fes propres infor
mations j'aurois lieu de fuppofer qu'une partie de
la flotte Françoife s'étoit portée vers la Chéfapeak
, je ne pourrois me déterminer à rifquer un
corps de troupes auffi confidérable fous la feule
efcorte de deux frégates , à moins que je ne fuffe
certain qu'il étoit dans une fituation propre à les
11 Mars. Peu de tems après que cette
lettre fut expédiée , on reçut du Brigadier- Général
Arnold un avis daté du 8 , portant que les François
n'avoient plus abfolument aucunes forces
navales dans la Chéfapeak : jugeant d'après cela ,
que le bruit qui s'étoit répandu que des forces Françoifes
s'y étoient rendues le 27 du mois dernier de
Rhode Island , n'étoit pas fondé , je n'héñitai pas
à dire au Capitaine Hudfon que l'expédition devoit
metre à la voile , fans délai fous l'eſcorte que
l'Amiral lui avoit deftinée : lui faggérant en méme
tems l'idée de prendre avec lui tous les vaiffeaux
du Roi qui fe trouvoient alors ici ou qu'il
pourroit rencontrer dans fa traversée : ce qui me
confirma davantage dans cette opinion fut une lettre
de l'Amiral en date du 8 , dans laquelle il me
difoit »
qu'il avoit reçu à deux heures après - midi ,
» le jour même , l'avis indubitable que la flotte
& les troupes Françoifes évacuoient Newport
avec la plus grande expédition & que leur desti-
» nation étoit certainement pour la Virginie « .
14 Mars. Aujourd'hui une lettre de l'Amiral datée ;
du II
à la mer , m'a été apportée par le floop
l'Halifax , qui , heureufement l'a rencontré le 10,
גכ
,
с 6
( 60 )
2.
courant à la hauteur de la pointe Montack : à ce
que l'Amiral me mande , le Capitaine ajoute que
l'efcadre Françoife entiere a fait voile de Newport
le 8 courant. Je crois que malgré les deux jours
d'avance qu'elle a fur la nôtre , l'Amiral n'ayant
aucune fuite qui l'embarraſſe , réuffira à atteindre
l'ennemi avant qu'il foit arrivé au fond de la Chéfapeak
, fi telle eft fa deflination réelle ; & fi le
Vice Amiral a le bonheur de l'atteindre , j'ai , pour
en efpérer du fuccès , tous les motifs que peuvent
juftifier la beauté de la flotte & les talents de l'Officier
qui la commande. V. S. remarquera dans les
lettres du Brigadier- Général Arnold qu'il ne craint
aucuns revers : à l'égard des troupes Rebelles
qui font parties pour le Sud aux ordres de la
Fayette , je ne doute point que , dumoins par cau
leurs progrès ne foient arrêtés fi l'Officier qui commande
les vaiffeaux du Roi dans la Chéfapeak a
profité de l'avis que je lui ai fait paffer , & je ne
crois pas que ce corps puiffe arriver près de nos
poftes avant le 20 au plutôt : le renfort aux ordres
du Général Phillips n'attend pour mettre en mer
qu'un vent favorable ; je defirerois qu'on eût pu
le rendre plus nombreux , mais il ne me refte pas
un feul transport , vû que ceux que l'on a envoyés
en Virginie avec le Général Arnold y font encore ;
faute , à ce que je fuppofe , d'un convoi pour les
Jamener. La meilleure information que je fois en:
état de donner à V. S. concernant la fituation du
Lord Cornwallis , d'après les dernières lettres que
j'ai reçues des parties Méridionales , & ce que l'on
apprend du pays Rebelle , eft que s'étant ouvere
par la force le paffage de la Catawhaw , après avoir
difperfé les milices qui s'y oppofoient , il a péné–
tré dans la Caroline Septentrionale jufqu'à Hillsborough
, pouffant devant lui les Généraux Greene &
Morgan qui fuyoient du côté de la . Virginie avec
la plus grande précipitation : les dernieres dépê-
--
A
( 61 )
ches du Général Arnold me donnent lieu de per
fer que ce Lord eſt même parvenu juſqu'aux bancs
de la Roanoke .
A cette lettre on en a joint une autre
du même Général , en date du 27 Mars.
De New-York le 27 Mars. J'ai l'honneur de vous
Informer que l'escorte deftinée à l'expédition aux
ordres du Major- Général Phillips , confidérablement
renforcée par les ordres du Vice- Amiral Arbuthnot
, a fait voile pour la Chéfapeak le 20
courant , mais les vents contraires ayant détenu le
paquebot pendant quelque jours , lorfqu'ils font
devenus favorables je n'ai pas cru convenable de
le faire partir vû que je m'attendois d'heure en
heure à recevoir de l'Amiral quelques avis trèsintéreffans.
En effet , ayant reçu de lui hier une
lettre par laquelle il m'informe qu'il a atteint la
flotte Françoile à la hauteur des Caps de Virginie ,
& lui a livré combat le 16 courant , j'ai l'honneur
d'envoyer ci-jointe , à V. S. une copie de fa lettre ..
Je defire fincérement que quelque heureux hafard
air pu rendre cette action plus décifive qu'elle
né paroître l'être , mais fi elle a empêché que les
François ne s'établiffent dans la Cheſapeak , c'eſt
toujours certainement un très-grand point de
gagné.
--
Il paroît que le Général & l'Amiral ne
fecondent pas autant que le bien des affaires
pourroit l'exiger. Le Chevalier Clinton ne
diffimule pas que le combat du 16 n'eft pas
tout-à- fait une victoire ; il n'eft pas plus für
que les François n'ayent point débarqué , &
ce feroit en effet un grand objet fi on avoit pu
Ies en empêcher. Les détails fuivansjetteront
un peu de jour fur ces détails & fur la pofition
du Lord Cornwallis qui n'eft pas fi
avantageufe qu'on la voudroit préfenter.
( 62 )
Bien des gens croient que Cornwallis aura le
fort de Burgoyne , s'il n'agit pas avec la plus
grande circonfpection . Il a trois rivières à traver
fer , & dans le paffage de la troisième , il a tout
à craindre de tomber dans quelque fatale embufcade
de la part de l'armée Américaine . Tel a
toujours été le plan de Washington , qui a ordonné
pofitivement à Gates de n'en venir , pour
quelque raifon que ce fût , à une action générale
qu'après s'être retiré en-deça de la troisième rivière ,
& de fair conftamment devant l'armée Angloife ,
comme s'il étoit frappé de la plus grande frayeur.
Gates n'ayant pas obéi à ces ordres , en rifquant
une action à Camden , auroit été caffé pour toujours
, & renvoyé du fervice ; peut- être même lui
feroit-il arrivé quelque chofe de plus fâcheux
file Lord Stirling & un autre Officier Général
n'euffent pas employé tout leur crédit pour le
fauver dans cette affaire. Mais le fucceffeur de Gates
, dans le commandement du midi , ne manquera
pas de fuivre le plan de Washington , &
de fe retirer jufqu'à ce que l'armée Angloife ait
paffé la troisième rivière , & c'eft- là que d'après
la fituation du lieu & l'éloignement des fecours ,
fe doit effectuer la fatale embufcade , en attirant
Cornwallis dans une pofition très - défavorable , &
en lui coupant toute eſpèce de retraite & de communication.
Ce fera l'affaire de quelques femaines
ou de quelques mois tout au plus , parce que tous
les renforts Américains doivent fe trouver en embufcade
aux environs de cette troifième rivière
fi dangereufe , jufqu'à ce que leur armée s'y foit
retirée , faifant toujours mine de fuir . On peut
compter fur l'autenticité de tous ces détails . Mais
fi le brave Cornwallis étoit fur le point de tomber
dans cette malheureufe embufcade , nous efpérons
qu'il ne fera pas affez téméraire ou aflez
imprudent pour n'avoir pas un endroit fort
( 63 )
,
où il puiffe fe retirer . -- Comme il été
impoffible à l'Amiral Arbuthnot , après fon
combat du 16 Mars , de dire ce qu'étoit devenue
l'escadre Françoife & que le 30 il ne le favoit
pas encore n'eft-il pas à croire qu'elle a été
exécutée au Cap Féar dans le Sud , d'autant
plus que l'Amiral a dir qu'en prenant la fuite , elle
avoit porté au S. E. -Cette conjecture paroîtra enco
re plus fondée , fi on confidère qu'il ne lui falloit
pas plus de huit jours pour retourner à Rhode-
Ifland , & que la rentrée à Newport n'auroit pas pu
être ignorée du Général Clinton , lorsqu'il a écrit
fa Lettre du 27 Mars. Enfin le Mercury , qui eft
parti de New- York le 2 Avril , n'a apporté aucune
nouvelle de cette Efcadre , & fût- elle allée jufqu'à
Boſton , on l'auroit fu à New- York , avant le départ
du Mercury. Il eft très poffible que M. Destouches
, après avoir mis l'Amiral Arbuthnot hors
d'état de le fuivre , & voyant qu'il lui barroit en
quelque forte l'entrée de la Chéfapeack , fe foit
décidé à aller au cap Féar , où il doit favoir qu'il
n'y a que 400 hommes fous le Colonel Craye. 11
s'empareroit ailément du pofte de Wilmington , &
bientôt il fe feroit formé auprès des troupes Françoifes
un corps de Milices , qui réuni à elles obligeroient
le Lord Cornwallis à rétrograder , pour
que les Généraux Américains Sumpter & Parkens ,
qu'il a laiffés derrière lui , foutenus de cette nouvelle
armée , ne le prennent pas dans le même piége
où Burgoyne s'eft laiffé prendre.
Quant aux Colonies de Demerary & d'Effequibo
dont l'Amiral Rodney fait un fi
grand éloge , & qui felon lui doivent employer
dans peu d'années , plus de vaiffeaux
& produire plus de revenus que toutes les
fles Angloifes des Indes Occidentales ; on en
( 64 )
préfente une idée bien différente dans l'Hiftoire
Philofophique & Politique des deux
Indes.

La profpérité de Paramabiro ( chef-lieu de la
Colonie de Surinam ) fit naître , en 1732 , l'idée de
former un autre établiffement fur la rivière de
Berbiche , qui fe jette dans la mer à 9 lieues plus à
l'Ouest que le Surinam. Les rives de fon embouchure
étoient fi marécageufes , qu'il falloit remon
ter 15 lieues pour affeoir des habitations fur les
bords de cette rivière . Un peuple qui avoit rendu
la mer même habitable pouvoit - il être arrêté par cet
obftacle. Une nouvelle Compagnie eut la gloire de
créer des productions nouvelles fur un fol tiré du
fein des eaux.
Une autre affociation a depuis
tenté le même prodige avec autant de fuccès , fur le
Demerary & l'Effequibo qui fe déchargent dans la
baye à 20 lieues de Berbiche . Ces deux dernières Colonies
égaleront peut-être un jour celle de Surinam .
Mais on n'y compte actuellement qu'environ 1200
perfonnes libres , qui font à la tête de 28 ou 30,000
efclaves. Les trois établiſſemens ont exactement
les mêmes cultures. Ils recueillent du coton , du cacao
, du fucre. Quoique ce dernier foit de beaucoup
plus confidérable , fon produit ne répond ni au nombre
des bras qu'on y employe , ni a l'activité des
foins qu'on y confacre. Ce défaut vient fans doute
de la nature d'un terrein marécageux , qui par une
humidité furabondante étouffe ou détourne les fels
& les fucs végétaux de la canne. - Le climat eft le
feul obftacle à une grande profpérité. L'année y eft
partagée entre des pluies continuelles & une chaleur
exceffive. Il faut difputer à une foule de reptiles
dégoûtans des récoltes qui ont coûté des foins
extrêmes , & s'expofer à périr dans les langueurs
de l'hydropike & dans des fièvres de touts
eſpèce «.
165 )
Voilà ce que font ces riches & précieuſes
Colonies dont nous venons de nous
emparer. On ne conçoit pas , comment
depuis 10 à 12 ans , la population qui n'étoir
que de 1200 blancs & de 28 à 30,000
noirs, a pu monter à 11,000 blancs & 86,000
Etclaves. Il faudra fans doute rabattre quelque
chofe de ces calculs ; nous ferions trop
heureux cependant fi nous n'en étions réduits
qu'à cela ; mais il s'agit de conferver
ces conquêtes qui ont été faites fi facilement
& qui peuvent nous être enlevées de même.
Le moment approche où notre fupériorité
aux Ifles n'exiftera plus ; & à en juger par
les rapports de quelques bâtimens qui ont
eu connoiffance de l'Efcadre de M. de
Graffe , fi elle a eu les vents & la mer auffi
favorables qu'on le prétend , il doit arriver
à la Martinique dans les commencemens du
mois prochain.
" On apprend par le Capitaine Douglas , arrive
fur la Vénus , que la flotte de St - Euftache , confiftant
en 30 navires très -richement chargés , a
appareillé de cette Ille le 10 Mars , fous le convoi
de la Vengeance , de 74 canons , du Mars Hollandois
, de 64 , & des trois frégates le Mars ( Hollandois
) l'Alcmene & la Vénus. Quatre jours après
un coup de vent difperfa cette flotte , qui s'eft
enfuite réunie. La Vénus s'en eft enfuite léparée
le 2 Avril. La flotte étoit alors par 32 de latitude ,
60 de longitude. On craint qu'elle n'ait été rencontrée
par l'efcadre partie de Breft le 22 Mars .
Il fe débite que la Vénus a arraifonné dans fa
traversée un bâtiment qui lui a dit avoir rencontré
30 vailleaux Espagnols , faifant route de la Ha
( 66 )
·
-
vanne pour Penfacola. En conféquence , il court
déja des bruits qu'aux approches de cette armée ,
la Place a été évacuée par les Anglois qui en
font partis fur les bâtimens qui fe trouvoient dans
le Port. Nous trouvant par 24 de longitude ,
46 de latitude , lit-on dans une lettre , nous avons
rencontré quatre navires venant de Penſacola ,
fous le convoi d'un vieux vaiffeau armé , appartenant
à la Compagnie des Indes Orientales . Ils nous dirent
qu'il y avoit 8 femaines ( à compter au 15 Avril
en remontant ) , qu'ils avoient quitté Penfacola
pour éviter de tomber entre les mains des Efpagnols
qui s'y rendoient avec tant de forces
que la Place ne pouvoit pas avoir tenu une femaine.
A bord d'un de ces navires étoit Miftriff Chefter
, épouſe du Gouverneur ; elle revient en Anglererre
, où elle arrivera probablement dans peu de
jours .
Nous n'avons encore aucunes nouvelles
directes de l'Amiral Darby ; on prétend
qu'un bâtiment qui nous en apportoit a été
pris & conduit à St Malo , mais qu'il avoit
auparavant jetté fes dépêches , à la mer. Le
bruit fe répand cependant qu'il eft arrivé à
fa deftination , & que pendant qu'il croifoit
devant Cadix où les Espagnols étoient , il
a envoyé fa flotte de tranfport à Gibraltar ;
qu'au moment où elle eft entrée dans la baie ,
les Elpagnols ont fait de leurs batteries un
feu des plus terribles & des plus foutenus
fur la Ville où le feu a pris en trois ou quatre
endroits ; que pendant ce temps les chaloupes
canonnieres & les bombardes ont
troublé le débarquement , au point de faire
craindre que le tout ne foit détruit avant
( 67 )
peu fi on continue à l'attaquer avec cette
· vivacité.
Le paquebot le Roebuck arrivé à Falmouth
le 26 après 25 jours de traversée a
apporté une malle des ifles. Il annonce
le départ d'une flotte chargée de fucre qui
a dû mettre à la voile peu de tems après
lui de St - Euſtache. C'eft une partie des prifes
faites par l'Amiral Rodney dans cette ifle
qui a été traitée avec une rigueur dont les
annales même de la guerre offrent peu
d'exemple.
» Il n'y a pas de violences , difent quelques lettres ,
que les Commandans Anglois n'ayent exercées ; il
femble qu'ils ont cru faire un grand trait de clémence
de s'abftenir de répandre le fang , & que les habitans
devoient s'eftimer heureux qu'on leur ait fait grace de
la vie . Les Anglois qui négocioient dans l'lfle n'ont pas
été mieux traités que les autres habitans . Les habitans
de St-Chriftophe avoient envoyé une députation pour
réclamer leurs effets faifis dans l'Ifle , & répréfenter
qu'ils avoient été autorifés par un des derniers actes
du Parlement à y faire des achats de tabac . Les repréfentans
furent traités de coquins & de feélérats ; on
leur notifia qu'on n'auroit aucun égard à l'acte cité .
Les habitans de St - Chriftophe fe propofent de s'adreffer
au Gouvernement ; mais il y a peu d'apparence
qu'ils obtiennent un redreffement . Le Gouver
nement paroît avoir pris le parti de garder toutes les
propriétés , fous prétexte quelles appartiennent à des
contrebandiers & à des voleurs . Tous ceux qui ont
eu part au butin ne veulent rien lâcher de leur proie ,
ils fe font même emparé des livres & papiers ; &
afn que perfonne ne pût s'y fouftraire , ils ont
établi une espèce d'inquifition , dont chacun a été
obligé de fubir l'examen , relativement à fes cor(
68 )
refpondances . On avoit notifié aux Juifs qu'ils dé:
voient quitter l'ifle ; on les força de fe raffembler
au jour marqué , fous prétexte de les embarquer
, on les fit alors entrer dans la Douane où on
les dépouilla impitoyablement ; on leur prit environ
8000 liv. fterl. en eſpèces , après quoi on leur dit
qu'ils pouvoient retourner dans leurs maiſons. L'Amiral
après avoir pris aux habitans tout l'argent
qu'ils avoient , l'a fait transporter à bord de fon
navire. Toutes les munitions de guerre & de bouche
ont été portées dans les magafins , & on y a
mis des gardes avec défenſe de rien reftituer «.
Il vient de paroître des inftructions additionnelles
en date du 20 de ce mois , fignées
du Lord Stormond , par lesquelles le
Roi défend à fes vaiffeaux de guerre , armateurs
, & c. de faire aucune prife & d'exercer
aucune hoftilité dans la Baltique . S. M.
eft décidée à maintenir cette réfolution auffi
long- tems que le commerce Britannique le
fera avec fécurité dans cette mier. Il paroît
que la Ruffie n'a pas eu peu d'influence fur
cette nouvelle difpofition ; mais on ne croit
pas qu'elle s'en contente ; ce n'eſt pas dans
la Baltique feulement qu'elle veut que le
commerce foit libre ; il ne feroit pas troublé
impunément dans une mer où les Puiffances
du Nord règnent abfolument ; nous ne
montrons une condefcendance que là où
il nous feroit impoflible de n'en point avoir ;
c'eft fur toutes les mers que l'on veut que la
navigation foit libre. Il n'eft pas encore bien
décidé qu'on ne prendra pas plus férieufement
que nous le défirons notre conduite
à l'égard de la Hollande .
( 69 )
» L'Exprès expédié il y a plus de 2 mois à la
Cour de Pétersbourg , lit - on , dans un de nos papiers
, en eft revenu le 18 de ce mois. Il étoit trèstard
; il s'eft rendu fur le champ au bureau du Vicomte
de Stormont à qui il a rendu les dépêches du
Chevalier Sir Harris . Le 19 on vit en mouvement
tous les Meffagers des différens départemens de l'Adminiſtration.
On en a conjecturé qu'il apportoit des
nouvelles peu favorables . Cependant aucune n'a
tranfpiré. On prétend cependant que le Courier a
déclaré que notre Envoyé l'avoit fait partir en lui
difant qu'il fouhaitoit qu'il arrivât heureusement
parce que les dépêches qu'il portoit étoient de la
plus grande conféquence pour ſa nation. On n'a pas
manqué de faire beaucoup de commentaires fur ce
difcours qu'il n'eft guère vraisemblable que M. Harris
ait tenu à fon Exprès , Les Ambaſſadeurs ne font
pas de pareilles confidences à leurs Couriers ; ils
fe contentent de leur recommander de la diligence &
de l'attention. Il est vrai que dans le moment actuel
les difpofitions de la Cour de Pétersbourg font un
objet bien délicat & bien important ; mais jufqu'à
ce qu'elle fe foit déclarée , ils nous refte des efpérances
, & il eft à délirer qu'elles fe prolongent «.
Le 26 de ce mois la Chambre des Communes
a permis , fur la pétition de M. Penl'un
des Commiffaires de l'Amirauté ,
la préfentation d'un bill pour réprimer la
défertion des matelots. M. Penton informa
la Chambre qu'il n'étoit pas déferté l'année
dernière moins de 46,000 matelots.
Le 27 le Lord North a demandé un
nouveau délai pour les propofitions qu'il
doit faire à la Chambre relativement à l'arrangement
à conclure avec la Compagnie
( 70 )
des Indes ; & il annonça pour le 30 la
motion d'une recherche fur la caufe de la
guerre du Carnate. En attendant cette motion
on voit dans nos papiers les détails
fuivans fur ce qui a caufé la haîne d'Hider-
Aly contre nous.
Cet homme eft étonnant à plufieurs égards ,
il s'eft élevé du grade de caporal ou naique de
Cypayes , à la dignité de Nabab de toute la côte
occidentale de l'Inde , dont les petits Rajas & Gouverneurs
font les tributaires , ainfi que le Roi de
Tranencore près d'Aujengo. Ce feroit heurter de
front le fens commun , que de fuppofer qu'un tel
homme air pû s'élever , ou foutenir une telle dignité
fans un grand courage , fans de la politique
& de la fermeté , & fans avoir à l'appui de toutes
ces qualités les plus utiles connoiffances . Mais loin
d'avoir défiré de devenir l'allié de la France , ou
d'avoir été originairement l'ennemi des Anglois ,
on peut affirmer tout le contraire. Les François
n'ont eu que deux comptoirs fur cette côte , depuis
plufieurs années ; l'un à Surate , où de ma
connoiffance nous n'avons jamais fouffert qu'ils
arboraffent leur pavillon , & où ils n'avoient aucune
eſpèce de fortification , & l'autre à Mahie près de
Tellichery qui nous appartient . Les Anglois avoient
l'empire des mers , ils poffédoient les principales
villes & comptoirs fitués tout le long de la côte
ils payoient les marchandiſes argent comptant , &
n'en refufoient aucune , tandis que les Françoisétoient
prefqu'entièrement défoeuvrés. Mais les Em--
ployés de la Compagnie Angloife des lades ont
tourné Hyder-Aly contre notre Nation ; ils ont
commencé la guerre contre lui fans y avoir été provoqués
, pendant que j'étois dans ce pays , & ils au
raient pu alors l'écrafer entièrement, mais Hyder-
Aly favoit , comme le Chevalier Robert Valpole ,
>
( 71)
que tout homme a fon prix ; car après nous être
emparé de toute fon efcadre , que je vis amener
à Bombay , & après avoir pris Mangelore ,. le
principal port d'Hyder-Aly , la Compagnie fut trahie
, la place rentra honteufement au pouvoir
d'Hyder- Aly , l'Hopital & les malades furent inhamainement
abandonnés , tandis que nos fentinelles
montoient la garde aux portes de la ville , & on
négligea d'y faire entrer un détachement ou parti
avancé de Cypayes à notre folde , & qui étoient
je crois au nombre de 2000. Il en réfulta que
Hyder-Aly leur fit couper les oreilles & fendre le
nez , les envoyant par terre à Bombay pour fe
montrer; plufieurs moururent fur le chemin : un
grand nombre de ces miférables s'adrefsèrent à
moi pour obtenir du fecours , qui leur fut toujours .
refufé par les gens revêtus de la fuprême autorité ,
occupés alors à s'accufer réciproquement. Depuis
ce tems les Marattes , nation tranquille & qui a
toujours défiré de vivre dans la plus étroite amitié
avec nous , a été attaquée avec le fer & le feu &
tout cela pour enrichir des individus , & pour
obtenir Sallet , ifle adjacente à Bombay. Je fuis
abfolument de l'opinion de ceux qui penfent qu'Hy.
der-Aly eft notre ennemi itréconciliable ; mais j'ajouterai
qu'il a les meilleures informations de l'Europe
, & qu'il connoit à merveille la fituation de
l'Inde. Il fait que l'inftitution originaire de la
Compagnie avoit pour but le commerce , qu'elle
n'a aucun pouvoir de faire la guerre , mais feulement
celui de protéger fon commerce, & il fait qu'en
ne s'écartant pas de la juftice , une poignée d'hommes
fuffit pour cet objet. Mais ce qu'il fait mieux
que nous , c'est que les Employés de la Compa
gnie ont trahi leurs commettans , & qu'il a peu à
craindre de la conduite des Directeurs de la Compagnie
des Indes qui lui ont vendu ces mêmes canons
dont il fe fert actuellement contre nous. Je le

( 72 )
répète encore , loin de me croire avili par le nom
de délateur qu'on pourroit me donner , parce que
j'articule hautement la vérité , cette qualification
me paroît vraiment glorieufe dans l'état actuel des
affaires publiques , & je méprife comme ennemi
de la Grande-Bretagne tout homme foit du parti
Ministériel , ou du parti de l'Oppofition , qui préten
droit juftifier la conduite de la Compagnie. Je peux
avancer fans être prophête , que fi une juftice réelle ,
& le redreffement des griefs ne s'introduitent pas
- au plutôt dans les affaires publiques , bientôt , pour
me fervir des expreflions du Lord Mansfield , nous
pafferons le Rubicon , & nous ferons forcés d'obéir
à ce texte du teftament , & de prendre une
épée fi nous n'en avons pas . Que les Miniftres
foient trompés par les informations qu'ils reçoi
vent ; que les Actionnaires des fonds de la Compagnie
des Indes choififlent pour Directeurs des
Employés qui ont été coupables des plus crians
abus ; le meurtre & la rapine trouveront à la fin ce
qu'ils méritent. Je fais très sûr au moins que
l'objet d'une feule plainte entre les dix mille qui
zont été portées , & qui font reftéés fans effet dans
un fiècle éclairé comme le nôtre , auroit dû être puni
d'une manière exemplaire «.
* Dans un moment où les affaires de l'Inde
paroiffent dans un fi fâcheux état , on fera
bien aife de trouver ici l'état général des
dettes , fonds & effets de la Compagnie tel
qu'il fut préfenté par eftimation à l'affemblée
générale à compter du 18 Octobre 1780.
Adif. Dû à la Compagnie par le
Gouvernement ,
En caiffe , balance des comptes de la
4,200,000
Compagnie au 18 Octobre 1780.
Quartier d'intérêt dû par le Gouvernement
, le 10 Octobre 1780 , pour le
capital de 4,200000
710,946
31,500
Le
( 73 )
Le Comité a été informé par Wil
liams Harris , Tréforier de la Compagnie
, que cette fomme n'étoit pas
comprife dans la balance de l'argent en
caiffe au 18 du même mois, ladice fomme
n'ayant été reçue que le 19 , & elle
eft portée ici comme actif.
Montant de marchandiſes vendues
dont le prix n'eft pas encore rentré
( efcompte déduite ) .
175,627
Valeur de marchandifes en Angleterre
non vendues ( efcompte déduite ). 1,5 3 3,440
Dû par le Bureau d'Artillerie pour
falpêtre ,
Déduction de ce qui a été payé pour
l'établiflement d'un fonds militaire ,
Balance du dernier fonds vif de Bengale
, 24,832,505 , à 2 f.
Balance du dernier fonds vif du fort
Saint- George , 3,763,863 à 7 l. 4 d .
Balance du dernier fonds vif de Bombay
, 3,486,539 , à 2 f. 3 d .
Balance du dernier fonds vif de Bencoolen
, piaftres d'Espagne , 211,353 ,
à , fchelings ,
106,000
800,000
2,483,250
1,380,083
392,235
52,838
Balance des derniers Regiftres de
Sainte- Hélère ,
42,903
Fonds en Chine Tales , 2,367,792 ,
à 7 f. 828,727
Cargaifons de vaiffeaux expédiés en
1778 ,
323.537
Cargaifons de vaiffeaux expédiés en
422,706
1779 ,
Payemens faits aux propriétaires de
vaiffeaux non arrivés en Angleterre ,
Valeur de l'Hôtel & des magafins de
la Compagnie des Indes , d'après l'eſtimmation
qui en a été faite par l'Ingé-
12 Mai 1781 .
86,091
( ( 74 )
nieur de la Compagnie au mois de Janvier
1780 ,
Valeur des vaiffeaux , floops & bâtimens
exclufivement à ceux qui font ftationnés
au- dehors ,
Frais pour la fubfiftance des prifonniers
François dans l'Inde , & charges
acceffoires énoncées dans un Etat qui
a été remis ,
Reftant de ce qui eft dû pour les
dépenfes faites dans l'expédition contre
Manille , telles qu'elles ont été énoncées
dans un Etat remis ,
Dépenfes de l'Hopital pour les troupes
de S. M..au fort Saint-George , au
Bengale & à Bombay ,
255,283
I 1,700
260,687
139,877
21,447
13,458,877 1.ft.
Paffif- Montant d'Annuités conftituées
par la Compagnie , en vertu d'un
Acte du Parlement dans la vingt-troi-
Gème année du Regne de George II ,
Obligations ou Billets portant intérêts
,
Billets ne portant pas intérêts ,
Lettres de Change non payées ,
2,992,440
1,477,000
15,604
1,011, SSS
Droits de Douane fur des marchandifes
vendues & non vendues , 921,650
1
Fret & ftarie , 111,500
Commiffion du Subrecargue pour les
marchandifes vendues & non vendues ,
Aux Propriétaires de Commerce particulier
,
Maifons de Charité à Poplas ,
Intérêts fur des fonds militaires &
contingens , en- fus de ce qui a été appli .
qué pour ces objets ,
36,000
39,000
8,376
87,860
( 75 )
Ordres paffés en la Cour non payés,
Intérêts d'Annuités & d'arrérages ,
Intérêts de Billets & d'arrérages ,
Dividendes de fonds & d'arrérages ,
Dû au Département du Comité de la
Navigation ,
Sommes payées par les Prêteurs à
pour cent fur 3,200,000
87-1. 10 f.
Balance en faveur de la Compagnie ,
15,903
72,949
42,047
48.453
8,287
2,800,000
+
9,701,616 1
3,750,251
13,458,877
-
Obfervations. Le Comité a obfervé que l'article
du fonds mort ne devroit être porté qu'à la
fomme de 5,926,555 1. ft. Mais comme il n'a point
compris dans (on compte la fomme de 901,647 pour
des munitions au Bengale , au fort Saint- George ,
Bombay & Sainte- Hélene , & des munitions , uftenfiles
& autres objets de diverſes eſpèces à Bencolis
ainfi que 210,687 1. qui restent dûes par Ragoba.
La fomme à laquelle le Comité croit pouvoir por
ter le jufte montant de la fomme qu'il faut tirer ,
& portée ici pour mémoire à 7,038,889.
On croit par l'Etat ci- deffus que la balance en fa
veur de la Compagnie fe monte à la fomme de
3,750,251 1. Mais comme les articles fuivans ,
(favoir )
Dépenfes faites pour la fubfiftance
des prifonniers François , 260,687
Dépenfes pour l'expédition contre
Manille ,
139,877
Dépenfes de l'Hopital pour les troupes
de Sa Majefté , 24,447
422,011
d
( 76 )
Ne pouvant être regardées comme de l'argent
comptant , le Comité a fi un calcul dont il résulte
que fi ces fommes ne font pas comprifes , la balance
ne fera que de 3,328,240 1. ft.
Et comme quelques perfonnes penfent que l'Hôtel
& les Magafins de la Compagnie des Indes for
ment une propriété qui n'eft pas de nature non plus
à être convertie à volonté en argent , le Comité a
fupputé également à quoi fe monteroit la balance
en cas que la valeur de ces objets , ſavoir , 255,283
fût déduite de ladite balance , & elle ne fera plus
alors que de la fomme de 3,072,957 l.ft.
Enfin , comme quelques perfonnes peuvent auffi
penfer que lorsqu'il s'agit de préfenter un Etat qui
faffe voir à quoi fe monte le total de la propriété
réelle de la Compagnie , les foumiffions originaires
ne doivent pas être portées du côté du paffif ,
attendu que quoiqu'une telle répétition exifte dans
toute fociété entre la fociété en corps , & chaque
Actionnaire , en proportion de la part qu'il a dans
les fonds communs ; elle n'existe cependant qu'après
que les dettes d'une telle fociété font acquittées ,
& que par conféquent la foumiffion originaire ne
doit pas être portée parmi ces dettes , comme leur
étant égale en droit de payement ; en conféquence ,
le Comité fuppute ainfi le montant des fufdites
balances dans chacun des trois cas que l'on vient
de voir ; favoir , ?
Par le premier , la balance de 3,750,252 1. ft. fe
montera à 6,550,251 1. ft .,
Par le fecond , celle de 3,328,140 , montera
6,128,240. *
Par le troifième , celle de 3,072,957 , montera à
5,872,957.
FRANCE.
De VERSAILLES , le S Mai.
LE 22 du mois dernier , le Roi a nommé
( 77 )
à l'Abbaye de St- Séverin , Ordre de St- Auguftin
, Diocèle de Poitiers , l'Abbé de Lille
de l'Académie Françoife , à celle de la Celle
St-Hilaire , même Ordre , même Diocèfe
l'Abbé Pourrent , Clerc ordinairede la Chapelle
de Madame la Comteffe d'Artois , fur
la préfentation de Monfeigneur le Comte
d'Artois en vertu de fon appanage .
X
2
Le 29 LL. MM. & la Famille Royale ont
figné le contrat de mariage du Marquis de
Morant , Capitaine de Cavalerie au Régiment
Royal étranger , avec Mademoiſelle
de Livry.
De PARIS , le 8 Mai.
}+ 6 ..
ON a reçu par un Courier extraordinaire
venant de Madrid , la Gazette de cette
ville en date du 24 Avril . Les détails intéreffans
qu'on y lit font les fuivans .
» Les Anglois ont paru devant le détroit de Gi .
braltar avec 28 vaiffeaux de ligne , 2 de 50 , 14
frégates & cutters , & 90 bâtimens de tranfport.
Depuis le 12 , que le ravitaillement a commencé
jufqu'au 20 , les lignes de Saint- Roch & les chaloupes
canonnières ont tiré plus de 8000 coups de
canons , & les bombardes ont jetté plus de 3000
bombes. Ce feu terrible a fort incommodé les ennemis.
Un magaſin entier a été brûlé dans Gibral
tar ; & au départ du courier , le feu étoit encore
dans deux ou trois endroits de la ville . On s'eft
apperçu que les batteries d'Ulyffe & de Ste-Anne
élevées par les Anglois , étoient entièrement démontées.
Ils envoyoient des frégates pour empê-.
cher l'approche des chaloupes canonnières ; mais
elles font en fi grand nombre , que le jour & la
d3
( 78 )
nuit elles ne donnent aucun repos aux bâtimens
de tranfport , auxquels elles tirent à bout - portant ,
de manière qu'elles en ont détruit un grand nonbre.
D. Moreno , Major de la marine , eft l'Offi..
cier qui préfide à toutes les attaques , & l'on fait
beaucoup d'éloges de l'habileté avec laquelle il les
conduit. Tous les vaiffeaux ennemis font conftamment
reftés fous voile ; un feul eft entré dans la Mé .
diterranée «.
Des lettres poftérieures nous apprennent
que le 20 Darby eft forti de Gibraltar ; on
ignore s'il a emmené quelques - uns de fes
tranſports, ni s'il a détaché quelques vaiſſeaux
pour d'autres deftinations.
Ce Courier a confirmé ce qu'on avoit
déja appris que le convoi de Marſeille eft
entré à Alicante. Il avoit voulu quitter ce
port
le 14
fans trop favoir pourquoi , car
alors il auroit trouvé Darby au détroit ,
mais un vent d'Oueft l'a forcé de rentrer le
même jour.
Il paroît qu'à Madrid on a eu de nouveaux
avis de la Havane. Le convoi & les
vaiffeaux de guerre chargés de l'expédition
de Penfacola , ne font partis que le 28
Février. M. de Monteil avoit quitté la
Havane quelques jours auparavant ; &
nous apprenons d'un autre côté qu'il eft
arrivé à St-Domingue avec fes 4 vaiffeaux.
Quant à D. Solano , on ne doute pas qu'il
n'ait été à Penſacola , dont la prife femble
actuellement confirmée. La préſence de M.
de Monteil au Cap tranquillife nos Négocians
, qui favent que nos navires raffemblés
au Mole St- Nicolas , n'étant pas partis
( 79 )
le 6 Mars , auront pu être efcortés jufqu'au
débouquement par 5 vailleaux de ligne.
On a reçu auffi des nouvelles des ifles
du Vent. M. de Bouillé écrit que tout y
étoit en fort bon état le 25 Mars . Il ne
nous manque que les dépêches de M. Destouches
, quoique nous n'en ayons pas
befoin pour fentir tout le ridicule de celles
de l'Amiral Arbuthnot , qui emmenant 2
de fes vaiffeaux en remorque prétend
avoir battu une efcadre qu'il avoue n'être
point dégréée .
L'Amiral Rodney dans fes dépêches où
il rend compte de l'acquifition des Colonies
Hollandoifes de Demerari . & d'Effe
quibo , ne fait qu'indiquer celle de l'ifle
Françoile de St - Bathélemi dont il fe contente
de dire qu'elle fe rendit le 16. Cette
ifle eft très- peu de chofe.
» En 1753 , les colons n'y étoient qu'au nombre
de 170 , & n'avoient pour fortune que 54 efclaves
64,000 cacaoyers. Depuis la dernière paix , la
population des blancs s'eft élevée à 400 , & celle
des noirs , à 5oo. Les cultures ont augmenté dans
les mêmes proportions. Le fol de certe Ine peu
étendue , eft fort montueux & exceffivement ingrat
; mais on y trouve la commodité d'un bon
port. La mifere des habitans eft fi connue , que
les corfaires Anglois , qu'on y a vu fouvent relâcher
dans les dernières guerres , y ont toujours
payé fidèlement le peu de rafraîchiffemens qu'on
leur a fournis , quoiqu'on n'eût pas la force de les
y contraindre «<
Depuis 8 ans que ces détails ont été
écrits , la population avoit diminué ; &
d 4
( 80 )
on prétend que lo: fque les Anglois s'en font
rendus maîtres , c'étoit un Boulanger qui
faifoit les fonctions de Commandant. Cela
fuffit pour donner une idée de fa richeffe
& de fon opulence.
xtende
־ כ כ
Il est entré dans notre rade , écrit - on de Breft ,
un corfaite François de Dunkerque , qui a foutenu
un combat très - vif entre l'Ifle de Bas & Oueffant
contre trois corfaires Anglois de fa force . Il s'en eft
tiré glorieufement & avec beaucoup de bonheur.
Le courier du 25 Avril a apporté la nomination
des Capitaines de vaiffeaux en armement dans
ce port : en voici la liste : le Triomphant , M. de
Cherifeyle Robuftè , M. de Beauffier ; le Fendant
, M. de Dampierre ; le Magnifique , M. de
Nieul ; le Zodiaque , M. de Retz ; le Protecteur ,
M. de Mithon ; le Dauphin Royal , M. Peguier;
l'Indien , M. de Soulanges ; le Guerrier , M. du
Pavillon. A Rochefort , l'Illuftre de 745
M. le Chevalier de Bruyere ; le Saint - Michel
de 60 , M. d'Aymar ; l'Amphion , de jo , M. de
Kerfaint. A Toulon , le Majestueux , de 110 ,
M. le Vicomte de Rochechouart Le Guerrier
& la Refolue, iront en rade demain matin ; les autres
les fuivront de près «.

On ne parle pas dans cette lifte des Commandans
du Royal-Louis , de la Bretagne
& du Terrible de 110 canons. On donne
ici le Royal - Louis à M. le Marquis de
Vaudreuil , la Bretagne à M. le Comte de
Guichen , le Terrible à M. le Comte d'Eftaing.
On fait joindre à cette belle flotte
les 6 vaiffeaux de M. de la Motte- Piquet ,
conduifant avec lui 30 vaiffeaux Eſpagnols.
Nous étions mal informés , lorfque dans
un des derniers Journaux nous avons parlé
( 81 )
de la miffion de MM. de Soulanges & de
Bavre ; mieux inftruits à ce fujet nous nous
empreffons de rectifier cet article.
-
·
M le Marquis de Ségur ayant reconnu la néceffité
de rendre au département de la Matine tous les
gens de mer des Ifles de Groix , Belle Ifle , Noirmoutiers
, Boita , Oleron & de Rhé , qui , avant
d'être compris dans les compagnies de canonn ers
gardes côtes , étoient inferits fur les registres des
claffes , M. de Caftries a nommé plufieurs Officiers
de la marine pour fe rendre fur les lieux , afin de
concerter avec les commandans defdites ifles , la remife
de tous les individus appartenans à la marine.
Tel elt l'objet de la milion de MM . de Soulanges
Capitaine de vaiffeau , Chevalier d'Orléans ; & le
Vafleur de Villeblanche , Lieutenans de Vailleaux .
M. le Chevalier d'Eculliville , Lieutenant de vailfeau
, eft chargé de vérifier & accélérer les levées
des gens de mer en Bretagne , & en Nomandie
pour le port de Breft . La miflion de M. le Baron
de Bavre , Capitaine de vaiffeaux , eft relative
à la recherche des gens de mer claffés des différens
quartiers du Royaume , qui s'embarquent fur
tivement fous des noms fuppofés fur les corfaires
armés à Dunkerque , pour le fouftraire au fervice ,
des vailleaux du roi. Quant à M. le Marquis
de Nieul , ce Capitaine de vailleau eft feul chargé
en ce moment de l'inſpection générale des claffes
dans les départemens & quartiers dépendans
des intendances & d.partemens de Breft , Rochefort
, Bordeaux , le Havre & Dunkerque.
--
-
S. M. vient de récompenfer l'intelligence
& la valeur du fieur Langlois , Capitaine
de la frégate corfaire Madame , de Granville
, par le don d'une épée.
» Il y a eu di tumulte , écrit -on de Lyon , dans
la Salle de Spectacle , & aux environs de la Cod's
( 82 )
médie , les premiers jours de l'ouverture du
Théâtre de cette Ville. Il a été occafionné par
l'augmentation du prix de l'abonnement que les
Directeurs avoient cru pouvoir exiger , en donnant
3 repréſentations de plus par femaine que leurs
prédéceffeurs. La garde ayant voulu appaifer ce
défordre , ne fit que l'augmenter , & fur affaillie
de coups de pierre : un mutin fut bleffé dans le
parterre . Les efprits étoient encore aigris ; la Salle
de la Comédie fut entourée , chacun s'étoit muni
de fifflets . La Maréchauffée eut ordre ce jour - là
de foutenir la garde , & ne fut pas mieux refpectée
que le guet. Il y eut quelques perfonnes arrêtées
, & la tranquillité n'a été rétablie que lorfque
les Directeurs eurent remis les chofes fur l'ancien
pied. Le fieur Molé , Comédien du Roi , qui étoit
alors à Lyon n'a pas peu contribué à remettre
les Directeurs en grace avec le public «
On mande de Maubeuge que le 22 Mars
dernier , il y eft arrivé un évènement trèsfunefte
; il y avoit dans un endroit de la
manufacture d'armes à 600 canons de
piftolets chargés à balles pour effuyer l'épreuve.
Un imprudent entré dans ce lieu ,
s'avifa de mettre une pierre à une platine
& de l'eflayer , une étincelle tomba fur de
la poudre qui s'enflamma ; le feu gagna
les canons des piftolets chargés qui partirent
en tout fens. Le propriétaire de la manufacture
, 2 Officiers d'artillerie & 10 ouvriers
périrent ; on compte auffi plufieurs
ouvriers bleffés.
Nous n'avons pu nous refufer à donner
de la publicité à la lettre fuivante .
De tous les chef- d'oeuvres que nous offre l'architecture
, il n'en, eft point de plus merveilleux ,
fans doute , que les ponts que l'on a conftruits de
( 83 )
nos jours ; quelque perfectionnée cependant que
puiffe être cette partie , ce ne fera toujours pour
nous qu'un avantage frivole , tant qu'il ne nous fera
pas loifible d'en multiplier l'ufage au gré de nos
befoins : or , il faut avouer que l'énormité des dépenſes
, l'embarras de la navigation & l'impoffibilité
où l'on eft quelquefois de trouver un fonds folide
font des obftacles dont les reffources de l'art ne
garantiront jamais la conftruction des ponts de
pierre. Qu'il me foit donc permis M. de propofer
une nouvelle méthode qui femble éviter ou du
moins diminuer beaucoup tous les inconvéniens ?
Peut- être aurois - je dû envoyer tout uniment le
plan que j'ai conça pour le foumettre à l'examen
des connoiffeurs ; mais le peu de confiance que l'on
a communément dans les nouvelles inventions ; la
guerre que leur font dans tous les genres l'intérêt
perfonnel & le préjugé , m'engagent à prendre
une voie plus courte & plus fûre ; c'eft de faire
parler l'expérience au lieu du raifonnement , & de
tenter la chofe à mes rifques. Je me foumets done
de jetter fur telle partie de rivière que ce foit , un
pont de bois , d'une feuie arche , de cent cinquante
deux cents pieds de longueur , fon élévation fera
tout au plus le fixieme de fon ouverture , & la
largeur telle qu'on voudra. Je ne puis au jufte en
déterminer le prix fans avoir vu les lieux ; mais
en évaluant les matériaux fur le pied qu'ils coûtent
à Paris , & en fuppofant les rivages un peu élevés
tels que font communément ceux de la Seine , je
me chargerai d'en conftruire un de cent cinquante
pieds de long fur vingt-quatre de largeur , pour
quarante cinq mille livres. Peut- être trouvera-t-on
ce prix trop confidérable pour un pont de bois
dont la durée eft limitée ; mais il faut faire attention
qu'il n'en eft pas de celui -ci comme de ceux qui
font affis fur des palées , fans parler des glaces qui
peuvent les brifer d'un moment à l'autre ; on yoit
d 6
( 84 )
*
ordinairement les palées fe pourrir à la furface des
eaux,& elles exigent alors une reconstruction entières
ce pont-ci , au contraire , n'ayant qu'une feule arcade ,
eft affis entièrement fur les culées qui font en mâçonnerie.
Sa charpente ne doit toucher à la riviere que
vers les bords , & encore très- rarement ; ainfi il fe
trouve à l'abri tout à la fois du ravage des glaces ,
& de la corrofion des eaux ; ajoutez à cela, Monfieur ,
que la plus grande dépenfe de ce pont confifte dans
les culées & dans les ferremens , les unes étant en
pierre dure , fubfifteront pendant des fiècles , & les
autres ferviront plus d'une fois ; en un mot j'ofe
affurer qu'une feconde conftruction coûteroit tout
au plus la moitié de ce qu'aura coûté la premiere ;
fi on obferve enfin que lorfque cette méthode fera
mife en pratique , on fe ménagera des moyens d'économie
, qu'on ne peut gueres avoir la première
fois , il réfultera de toutes ces réflexions qu'outre
Pavantage qu'auroit cette eſpèce de pont de ne point
nuire a la navigation , elle feroit en général beaucoup
moins difpendieufe que les ponts de bois ordinaires.
Ce n'eft cependant pas-là , M. , j'ofe le dire , ce qui
fait le plus grand mérite de cette nouveauté. Des
rai ons particulières me forcent de borner à 150
Ou 200 pieds de longueur , le pont que j'effre
d'entreprendre. Mais je ne doute point qu'en fuivant
les mêmes proportions , on ne puiffe faire une arche
de cinq à fix cens pieds , la Seine a Paris n'a pas
cette largeur. Combien même ne voit - on pas de
rivières qui n'en ont pas plus , & dans lesquelles
cependant il eft prefque impoffible d'établir des.
piles , foit par la profondeur des eaux
feit par
le peu de confiftance de leur lit , foit la rapidité
de leur cours . Enfin , M. , fi le projet eft avan
rageux pour les grandes rivières , j'ofe affirer qu'il
ne l'eft pas moins pour les petites . Ces fortes de
ponts n'exigeant une complication de charpente qu'à
zaifon de leur portée , je me fatte d'en conftruire
par
3
3
( 8 )
-
un depuis trente jufqu'à foixante pieds , pour la
moitié de ce que coûtent les ponts de bois de pareille
étendue. On trouvera fans doute que c'est beaucoup
promettre ; mais encore un coup , j'en appelle
à l'expérience ; elle n'eft ni coûteufe ni difficile , s
j'en offre la garantie . Si par malheur je m'étois
trempé , c'eft un facrifice que j'aurai fait au bien
public , & le motif men confolera . Je vous
prie , Monfieur , de vouloir bien inférer cette
lettre dans votre journal : je ferai toujours prêt à
recevoir les avis ou les propofitions de ceux qui
voudront contribuer a l'exécution de cette entrepriſe.
Je fuis & c. Signé SiSSON DE VALNIERE , Avocat,
chez M. Jeanfon , Négociant , à Troye.
On mande de Bretagne que le tieur Beillard
, l'un des principaux habitans de la
Paroiffe de Torcé dont il eft Syndic , y a
renouvellé fon mariage au bout de so ans.
C'eft fon fils , Curé de cette Paroiffe , qui
a fait la cérémonie.
» Le 13 Avril a one heure après midi , écrit-on de
Caftres , MM . de la Vallongue , Dauffat de Saint-
Palais , & le Chevalier de Gautrand , fe trouvant
à cheval à une demi- lieue environ de Langart, furent
affaillis d'un orage qui eut de funeftes fuites. La
pluie étoit des plus abondantes & les coups de
tonnerre fréquens. Ils marchoient tous les trois de
front , M Dauffat au centre , M. de la Vallongue
à la droite & M. Gautrand du côté oppofé , l'orage
allant de la droite à la gauche. La foudre éclatant
fur eux , tua M. Daullar & les trois chevaux , bleffa
dangereufement le Chevalier de Gautrand , ( qui
eft encore très mal ') & épargna abſolument M. de
la Vallongue . La vapeur de la matière ignée ayant
étourdi ce dernier , il fut quelque temps fans connoiffance
; ayant rep is l'ufage de fes fens , il le trouva
engagé fous fon cheval , la pluie tombant à flots
1
( 86 )
& le tonnere grondant toujours ; fans ſecours , au
milieu d'un grand chemin , éloigné de toute habitation
, on fent combien il dut être effrayé du
premier spectacle qui frappa fes yeux . On obſerve
que le tranchant de la lame du couteau de chaſſe
que portoit le Chevalier de Gautrand , a été fondu
dans le fourreau ; la chaîne & une partie de l'armure
de la poignée qui étoit d'acier , ont été auffi
mis en fufion.
Noble Dame Jeanne- Angélique de Renty
, ci-devan : Dame d'Honneur de S. A. S.
Madame,la Princeffe de Condé , veuve de
noble Seigneur Jean - Michel , Marquis de
Renty , Chef du nom & avoué de la Maifon
de Renty , d'Artois , Gouverneur d'Auxerre
, eft inorte au Palais Bourbon le 21
Avril.
Il ne refte de cette Maifon que Charles-
Michel , frère unique du feu Marquis de
Renty , qui a deux fils & deux filles , &
Jean -François-Philibert , Comte de Renty
Commandant de Bataillon à l'Hôtel Royal
des Invalides , qui n'a qu'une fille d'Anne
du Bourg fon épouſe , & un frère Eccléfiaftique.
Le Comte de la Touche , Lieutenant-
Général des armées navales , & commandant
la Marine à Rochefort , eft mort en
cette ville le 14 de ce mois .
Jacques , Comte de Ligniville & du St-
Empire , Seigneur de Mucy , Holling , & c.
ancien Colonel d'un Régiment de fon nom
au fervice de France , ci- devant Grand-
Veneur de Lorraine & de Bar , Grand
( 87 )
,
Bailli du Boulais , eft mort le ri de ce
mois dans fa Soe année.
Marie- Eugénie de Vaifne
veuve de
Meffire Louis - René de Fontenay , Chevalier
de l'Ordre Royal & Militaire de
Saint - Louis , ancien Capitaine de Cavalerie
au Régiment de Berry , vient de
mourir en fon Hôtel à Paris , rue Ville-
Lévesque , fauxbourg St-Honoré , d'une
maladie de langueur occafionnée par l'abfence
de fon fils unique , dont elle n'a pas
pu avoir de nouvelles depuis le 18 Juin
1778. Ce jeune homme étoit alors à Bordeaux
; il en a diſparu dans ce tems . On
prie ceux qui pourroient favoir ce qu'il
eft devenu , d'en faire part à M. le Chevalier
de Fontenay , Chevalier de St- Louis ,
fon oncle , en fon Hôtel à Bélefme au
Perche .
» Edit du Roi , donné à Verfailles au mois de
Novembre , & enregistré au Parlement le 13 Mars ,
portant fuppreffion de deux Offices de Notaires dans
la Ville de Lézoux. - Autre donné à Versailles aut
mois de Décembre , & enregistré au Parlement le
13 Mars , portant création de quatre Offices de Procureur
en la Châtellenie de Cerilly en Bourbonnois.
--
Autre donné à Verfailles au mois de Mars , &
enregistré au Parlement le 30 du même mois , concernant
la Prévôté d'Iffoire , & les Juftices Royales
d'Uffon & de Nouette «.
» Déclaration du Roi , donnée à Versailles le r
Mars , & enregistrée à la Chambre des Comptes ,
lé zo du même mois. Elle affujettit tous les Tréforiers
& Officiers comptables des deniers Royaux
indiftinctement , à compter à l'avenir au Confeil
Royal des Finances par états au vrai « .
1
( 88 )
Lettres Patentes du Roi , données à Versailles ,
le 18 Novembre dernier , & enregistrées au Parle
ment , le 27 Mars fuivant , concernant les Baux
à cens dans la Coutume d'Orléans . Aurres don .
nées à Verſailles , le 6 Janvier , enregistrées au
Parlement le 13 Mars fuivant , qui autorifent un
nouveau plan du Marché à établir fur le terrein
de la Couture Sainte Catherine . Autres données
à Versailles , le zo Janvier , & enregistrées au Par
lement le 13 Mars , qui homologuent une délibération
du Clergé de France , du 6 Octobre 1780 ,
pour emprunter au denier 25 , la fomme néceffaire.
Arrêts du Confeil ; le premier , en date du 31 Jan- ·
vier dernier , accompagné de Lettres - Patentes enregiftrées
à la Chambre des Comptes , qui commettent
M. Antoine Lalbin pour continuer & achever les
exercices de feu M. de Selle , Tréforier Général de
la Marine & des Colonies. Le fecond , eft daté
du Mars . Ce dernier admet , conformément à l'ar
57 de la Déclaration du 8 Juin 1778 , le dépôt
aux Greffes des Amirautés des liquidations particu
lières des comptes & dépenfes des Relâches & du
Défarmement des Corfaires.
ticle
Le 12 Juin de l'année dernière , il fut rendu une
Ordonnance pour le claffement , pour le fervice de
la Marine , des Bateliers & Pêcheurs de la rivière
de Loire. Une nouvelle Ordonnance , en date du 21
Septembre dernier , affujettit au même fervice de la
Marine , les Bateliers & Pêcheurs des rivières des
provinces méridionales ; ſavoir , ceux de la Garonne
depuis Cazeres jufqu'à Fos , du Salat , de la Nefte ,
& de l'Ariege dans tout leur cours , du Tar &
de l'Aveiron , en remontant jufqu'à la fource du
Lot , depuis Libos jfqà Entraigues & au-dellus.
Ceux de toutes les rivières qui fe jettent dans la
Garonne , fur une & l'autre rive , depuis Tomloufe
jufqu'au lac d'Ambez , & notamment celle du Cyron
& de la Baulic, Ceux de la Dordogne , depuis
( 89 )
Bergerac jufqu'à la fource , des rivières de l'Adour
& de la Douze , de la Nive & des deux Gaves de
Pau & d'Oléron. Cette Ordonnance eft composée de
huit articles.
De BRUXELLES le . 7 Mai.
>
Les lettres de Hollande ne font remplies
que de nouveaux détails fur la manière dont
les Anglois traitent les habitans de leur nouvelle
conquête de St-Euftache. Leurs papiers
difent qu'ils ont confifqué la plantation de
M. Graaf , Gouverneur de l'ifle , & qu'ils
le font conduire en Angleterre où ils le traiteront
en prifonnier d'état ; cela feroit au
moins fingulier. Les Anglois ne peuvent
regarder le Gouverneur d'une ifle appartenant
à un autre Souverain que comme un
prifonnier de guerre.
On prétend que l'Amiral Rodney a fait
partir 30 vaiffeaux chargés de fucre qu'il a
pris à St - Eustache. Cette cargaifon affurément
très- riche, eft efcortée par 3 ou 4 vaiffeaux
de guerre , l'Amiral a choifi ceux qui
avoient le plus befoin de réparations qu'on
ne pouvoit leur donner aux ifles . Si ce convoi
eft parti le 10 ou le 12 Mars comme
l'on dit , il ne peut tarder à arriver ; mais il
eft à craindre qu'il ne rencontre M. de la
Motte-Piquet qui eft forti le 25 Avril de
Breft , & qui inftruit du départ de cette
flotte par la Cybele , arrivée le 18 , peut
fort bien avant d'aller à fa deftination croifer
quelques jours pour l'intercepter.
}
790 )
La pétition pour l'augmentation des troupes ,
écrit-on de la Haye , a été portée le 19 Avril à
l'Affemblée des Etats de Hollande & de Weftfrife.
Cette augmentation fera de 17,685 hommes , com .
pris 936 chevaux ; la pétition dont elle eft l'objet
a été renvoyée à une autre délibération , ainfi que
l'affaire de l'augmentation de la folde des troupes
dont la dépenfe monte à 2,722,181 , florins , 4
fols 11 deniers. La folde pour les recrues monte
à 1,274,272 florins 10 fols ; & l'augmentation de
la folde à 216,199 florins 4 fols. La folde pour
la milice actuellement en fervice , monte par année
à 521,916 florins 13 fols . On ne compte pas dans
les dépenfes l'augmentation des appointemens des
Lieutenans , Sous - Lieutenans , Enfeignes , ainfi que
des caporaux , tambours , & 400 hommes en deux
compagnies qui fe trouvent à Amfterdam " .
On fe rappelle qu'il a été demandé un
million de florins aux différentes Provinces
pour fournir aux dépenses d'un camp ; celle
de Gueldres a déclaré qu'elle y conſentira
lorfque les autres y auront également confenti.
Cette réfolution a été prife dans une
de fes dernières affemblées , où M. le Baron
de Capelle de Marfch a prononcé ce
difcours.
» Dans les circonftances actuelles , on ne devroit
entendre parler que du développement des mefures
les plus promptes , pour défendre notre malheureuſe
République contre les attaques violentes & l'influence
perfide des Bretons , foit par des armemens refpectables
fur mer , foit par la formation d'une alliance
avec les ennemis de notre ennemi , qui eft devenu
fi redoutable par notre propre négligence . Il doit
donc paroître bien étrange à chacun que , dans un
tems où nous devrions porter toute notre activité
fur mer, on travaille avec un zèle extraordinaire,
( 91 )
-
à obtenir le confentement de cette province , pour
fa part d'une contribution d'un million de florins
que l'on prétend devoir être provifionnellement
néceffaire pour fatisfaire aux dépenfes de la formation
d'un camp . A l'abri de tout danger du côté
des frontières de terre , il eft certain que , dans
un tems où la plus grande partie des troupes fe
trouve dans la province de Hollande , un camp
ne fauroit être d'aucune utilité . En fuppofant même,
qu'on voulût en compofer de ce nombre de troupes
mentionnées , ( qui auroit bien de la peine à fubfifter
dans une province où les vivres font fi chers )
il n'en feroit pas plus utile pour protéger nos côtes
contre les attaques des corfaires Anglois . Quelques
frégates , envoyées en croifière le long de ces côtes ,
fuffiroient pour diffiper toutes nos inquiétudes à
cet égard. Car on fait que la pofition phyfique de
nos côtes doit nous tranquillifer contre toutes ces
defcentes prétendues. On pourroit alléguer bien
d'autres motifs , non moins puiflans , pour nous
convaincre & nous démontrer , à moins que nous
ne voulions fermer abfolument les yeux à la lumière
, que ce n'eft pas dans des camps , ni dans
des augmentations de troupes de terre que nous
devons chercher le falut de notre patrie expirante
on ne peut la fauver que par des armemens fur
mer , en quoi les divers Membres de cette Répu
blique fédérative ne doivent pas épargner les dépenfes.
Or , pour trouver ces moyens de dépenfes ,
dans un tems où les finances nationales offrent , à
raifon de plufieurs caufes , une perspective peu
favorable , il conviendroit d'obferver la plus grande
économie . On ne doit pas perdre de vue qu'un
million peut fervir à la construction de deux
vaiffeaux de guerre. Jamais il ne fut plus néceffaire
d'éviter toute dépenfe inutile. Cette province a
toujours fatisfait aux demandes multipliées qu'on
lui a faites depuis peu. Dans un tems où les fources
( 92 )
·
de notre exiſtence & de notre profpérité ont éprouvé
tant d'atteintes , où elles font fur le point de fe*
tarir entièrement ; veut-elle contribuer à défendre
notre patrie chancelante contre l'ennemi de tout
l'univers , veut elle préferver fes habitans d'un
fardeau infupportable , elle doit perfifter obstinément
dans les maximes que je viens d'indiquer. It
eft vrai que le contingent à payer par cette province
dans la pétition mentionnée , cft peu de chofe.
Mais qu'il plaife à V. N. P. de confidérer que
cette pétition n'eft faite que proviſionnellement ,
qu'on la fuppofe très- modique ; de forte qu'il n'eft
pas à douter que cette néceflité prétendue n'en faſſe
bientôt naître une autre. Car il convient encore
de confidérer mûrement que nos habitans ont des
raifons légitimes d'attendre que l'adminiftration
qu'ils ont confiée à nos foins , fe faffe de bonne
foi & qu'on ne facrifie aucune fomme inutilement.
On peut ajouter que la nation n'a guères lieu d'être
contente de la manière arbitraire dont cette pétition
a été faite. On s'eft contenté de demander un
prompt confentement aux quotes refpectives ; on
s'eft difpenfé d'expofer en détail & convenablement ,
aux confédérés , la deftination de cette fomme. Il
n'exifte donc aucupe néceffité de former un camp .
Mais fi l'on ne veut pas voir périr la patrie avec
tout ce qu'elle a de plus cher & de plus précieux ,
il faut mettre au plutôt en mer une flotte refpectable
de bons vaiffeaux de guerre , pour combattre
avec vigueur un ennemi , toujours menaçant , &
prévenir ainfi la ruine & la perte totale de l'indépendance,
de la navigation , du commerce & des
colonies de notre pays . Je crois , en conféquence ,
qu'il eft de mon devoir de repréfenter à V. N. P.
qu'un prompt confentement à la pétition provifionnelle
d'un millon de florins pour les dépenfes d'un
camp , paroit fujette aux plus grandes difficultés ;
qu'avant d'y confentir , il conviendroit certainement
( 93 )
que les confédérés connullent bien , s'il y a une
néceffité réelle de former actuellement un camp
dans cette République ? Si l'on a pris des mesures
efficaces pour que le pavillon de l'Etat fût respecté
dans les quatre parties du monde & redouté de nos
ennemis comme dans les tems anciens ? Quelle eft en
détail la deftinaton de ces fommes ? Et enfin
quelles font les difpofitions générales des confédérés
pour contribuer aux dépenfes d'un camp ? En conféquence
, je ne puis confentir qu'à regret au contingent
de ce quartier dans les dépenfes demandées ;
& feulement fous la claufe formelle & non autrement
, qu'il fera réfolu par la direction de V. N. P.
dans cette affemblée , que nos Comités à la géné
ralité ne confentiront point , au nom de cette Province
, à ladite pétition , qu'après qu'il conftera plei
nement de l'inclination de tous les Confédérés
pour cet objer : avec une déclaratoire , que la quote
de cette province ne fera fournie qu'à mesure que
les Etats de cette Principauté & Comté connoîtront
à quel emploi ces fommes font deſtinées . Je fupplic
, N. & P. S. que mon avis foit couché dans les
regiftres de ce quartier.
On lit dans une lettre de la Haye les
détails fuivans.
» M. John Adam, ci-devant Membre du Congrès ,"
actuellement muni d'une commiſſion pour déployer,
an befoin , le caractère d'Ambaſſadeur extraor
dinaire auprès de L. H. P. , a fait remettre ›
par M. Dimas , Agent du Congrès , une note pour
former des liaifons politiques avec cette Républi
que. On ne fait pas encore quelle réponſe il a reçue
; mais on remarque que depuis la rupture avec
l'Angleterre , les efprits font beaucoup mieux dif
pofés à fe lier avec la nouvelle République Américaine.
La permiffion accordée par les Etats - Gé .
néraux , pour l'envoi de deux frégates à Boſton ,
+
( 94 )
en eft une preuve fenfible. Au moins eft- il certain
que la reconnoiffance de l'indépendance Américaine
ne pourroit fe faire plus à propos , & que
rien ne porteroit un coup plus funefte à l'ennemi
«.
» On apprend que 7 vaiffeaux de guerre de la
République qui mouilloient au Texel , en appareillèrent
le 27 du mois dernier , avec un cutter. Cette
efcadre eft fous les ordres du Contre- Amiral Zoutman
, qui a fous lui le Capitaine Kinsbergen . On
affure qu'à la hauteur de la Meufe elle a été renforcée
par 4 vaifleaux de guerre de ce départe
ment c .
PRÉCIS DES GAZETTES ANG . , du 2 Mai.
" LA méfintelligence la plus complette entre le Général
Clinton & l'Amiral Arbuthnot fe manifefte
dans leurs dépêches. On voit dans la multitude des
avis qu'ils ont eu la plus grande attention de fe donner
, qu'ils cherchoient moins à s'aider & à s'éclairer
mutuellement , qu'à s'aflurer des moyens d'accufation
l'un contre l'autre , & de juftification pour foi. Tout
cela eft d'un fâcheux augure pour les affaires qu'ils
conduifent. Si nos flottes & nos armées dans cette
partie du monde ne font pas encore devenues la proie
de nos ennemis confédérés , c'eſt la Providence feule
que nous en devons remercier ; elle a fur- tout protégé
bien fpécialement le renfort envoyé à Arnold.
L'Amiral ne favoit point fi le Général l'enverroit
quoiqu'il l'eût inftruit à diverfes repriſes des détachemens
confidérables que Washington envoyoit
dans le Sud ; & le Général de fon côté ne favoit pas
fi l'Amiral donneroit un convoi fuffifant au renfort
qu'il pouvoit faire partir . On diroit qu'il y avoit entre
New-Yorck & la baie de Gardiner une diſtance
prodigieufe. L'Amiral ne nous laiffe pas ignorer fon
empreflement à s'entretenir avec Arnold en Virginie ,
& pendant tout le tems qu'il a paſſé à la baie de Gardiner
, il n'a pas trouvé un moment pour s'entendre
( 95 )
avec le Général Clinton fur l'envoi du renfort , fa
force , celle du convoi , &c . tous objets dont dépendoient
le fort d'Arnold & celui de fon armée. Ses
amis qui prévoient qu'un rappel ne peut tarder à
fuivre l'éclat fcandaleux de fes dépêches , débitent
que fa mauvaiſe ſanté le lui fait défirer depuis longtems.
Le paquebot le Mercury qui a apporté les
lettres du Chevalier Clinton , n'eft parti de New-
Yorck que le 2 Avril ; il ne rapporte point qu'on
air entendu dire que l'efcadre Françoiſe ſoit rentrée
Rhode- Iſland .
c
-
Dans la féance des Communes du 30 Avril , le
Lord North a fait paffer par une pluralité de 134
contre 80 , fa motion pour la formation d'un Comité
fecret , & non fimplement particulier , qui fera chargé
d'une recherche des caufes de la guerre du Carnate ,
( c'eſt- à- dire fi c'eft la Préfidence de Madras ou celle
de Bengale qu'il faut en accufer ) & d'en faire un rapport
accompagné de les obfervations . La difcuf
fion a roulé principalement fur l'eſpèce de Comité ,
quoiqu'il n'y ait de différence quant au fecret , qu'en
ce que les opérations n'en feront publiques qu'après
la clôture ; celles d'un Comité particulier fe publicroient
jour par jour. - M. Burke qui a donné les
mains à cette motion , a remarqué qu'un des grands
avantages qu'on devoit en attendre , ce feroir que la
Compagnie regagnât la confiance des naturels du
pays , & que les ennemis du nom Anglois perdîffent
courage. Le Général Smith & M. Dempfter parlèrent
fortement mais fans fuccès pour faire renvoyer la
queftion du jour & toutes les affaires de la Compagnie
à l'année prochaine , en laillant en attendant les
chofes dant l'état où elles font , parce que l'examen
peut les embrouiller davantage , ce qui n'eft pas à
défirer dans la crife actuelle . M. Fox en traitant de
l'honneur national fur l'anéantiffement duquel cha .
que Miniftre cherche à fe juftifier parla de la proclamation
qui défend de faire des prifes dans la Baltique.
C'eft , dit-il , le dernier degré d'aviliſſement où
496 )
la nation pût tomber. Voilà une défenfe d'attaquer
dans la Baltique le François qui n'a les mains liées pat
aucune ordonnance femblable. Ainfi a la face de l'Eu
tope nous renonçons à cette fouveraineté ſi vantée de
notre pavillon fur toutes les les mers , & ceft l'effet
de la crainte que nous infpirent la confédération du
Nord & l'Impératrice de Ruffies. Il en étoit là,
lorfqu'il remarqua que dans le groupe Miniftériel
chacun fe demandoit de quelle proclamation il vou
loit parler? Se peut - il rien de plus étrange , s'écria-
t - il? ils ne favent pas eux- mêmes ce qui a été
publié par autorité , mais après tout ils ont raifon
car tous ceux qui liront les dernières Gazettes, de la
Cour ,les lettres de notre Général & de totie Amiral
en Amérique , ne pourront s'empêcher de dire que
Ja Gazette de la Cour n'elt qu'une feuille fcandaleufe
qu'on fait bien de ne pas lire « Le Lord North
défendit la proclamation en affurant que l'ordre de
neutralité pour la Baltique fubfiftoit depuis 3 ans ;
qu'il étoit plus avantageux à l'Angleterre qu'à la
France qu'il avoit été inviolablement obfervé jufqu'ici
par les Puillances en guere , & que l'on n'avoit
en vue que de contenir les corfaires qui pour
roient à la longue aller troubler le repos de cette
mer.
Une lettre de St-Euftache en date du 19 Mars , porte
qu'à cette date , l'Amiral Hood croifoit avec 16 vailfeaux
de ligne aux ifles du Vent où il attendoit l'efcadre
Françoife d'Europe & que le reste de l'efcadre
Angloile étoit à St - Euftache avec l'Amiral Rodney.
Onna reçu l'accufatigo de haute trahison contre
quelques particuliers enfermés à la Tout pour cor.
refpondances illicites avec les ennemis ; mais ils ne
peuvent être jugés que Bans les prochaines Affies ,
esperados
cant feur
jugement
parce qu'il faut que , dix jours avant
il leur foit produit une lifte des témoins qui front
entendus contre eux ainfi des noms & demeures
de chacun de ceux qui compoferont le Jurë
" que
ou
E
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQUIE,
De CONSTANTINOPLE , le 28 Mars.
M. de Stachieff , après avoir reçu un Courier
de la Cour le 26 de ce mois , a notifié
fon rappel à la Porte , & demandé les firmans
& les paffe - ports néceflaires pour M. de
Bulgakow , fon fucceffeur , qui s'embarquera
fur un vaiffeau de guerre à Kerfon , que le
Commandant des Châteaux , fur la mer
Noire , eft requis de laiffer continuer librement
fa route jufqu'en cette Capitale . On
prétend que cette demande a fouffert des
difficultés que l'Ambaffadeur de France a
facilement levées , en obfervant que la
Porte ne pouvoit refufer le paffage à un
vaiffeau fur lequel étoit embarqué un Miniftre
étranger qui venoit réfider ici ; il eſt
vraisemblable que M. de Stachieff retournera
en Ruffie fur le même bâtiment.
On travaille avec la plus grande activité
à équiper la flotte Ottomane , qui fera
19 Mai 1781.
( 98 )
plus forte que celle des années précédentes
de io vaiffeaux de guerre ou frégates . Elle
mettra en mer immédiatement après l'arrivée
du nouveau Grand-Vifir . On compte
qu'il fera ici vers le 10 du mois prochain ,
& déja les barques du Grand- Seigneur font
parties pour Nicomédie où elles vont le
prendre.
"
» Abdi Pacha , écrit-on d'Alep , qui avoit été envoyé
contre le rebelle Abdourahman , n'ayant point
réuffi dans fa commiffion a pris le parti de fe
réconcilier avec lui. La Porte informée de cette
trahifon , a fait offrir fon pardon à Abdourahman ,
à condition qu'il livreroit la tête d'Abdi Pacha . Pour
ne donner aucune défiance à ce dernier , on lui a
ôté le Gouvernement d'Alep en le nommant à celui
de Maras en Méfopotamie ; mais cette précaution
n'a pas réuſſi , Abdi l'acha foupçonnant le danger
dont il étoit menacé , s'eft rendu à fon Gouvernement
d'Alep , en confervant , fous divers prétextes ,
le plus grand nombre de fes troupes ; ce qui fait
croire que la Porte aura bien de la peine à fe
Laifir de ce Bacha « .
DANEMAR CK.
1
De COPENHAGUE , le 20 Avril.
LE vaiffeau de garde pofté dans le Sund
doit être remplacé par 3 vaiffeaux de ligne
de 70 , 60 & so canons , l'Eléphant , la
Sophie Madeleine & le Groenland.
On mande de Bergen , en Norwège , qu'il
venoit d'y arriver 3 corfaires Ecoffois ; quelques
jours auparavant 3 autres corfaires de
la même Nation en ayoient mis à la voile.
( فوو
Il y en a fix Anglois qui croifent à la hauteur
de Schetland ; & la mer du Nord en eft
infeftée.
La Baltique , écrit on de Chriftianfand , eft
comme bloquée par les corfaires Britanniques . Aucun
vailleau ne peut prefque y entier fans tomber
entre leurs maios , & effuyer les plus cruelles vexations.
On defire ardemment l'arrivée de quelques
vaiffeaux de guerre qui leur donnent la chaffe . Un
PHote Danois n'a pas craint de s'engager à Lange.
fund pour mois & à des conditions très favorables
fur un corfaire Anglois monté de 14 pièces de 9 liv.
On en craint des fuites d'autant plus fâcheufes que
ce Pilote connoiffant à fond ces parages , ne laiffera
échapper aucune occaſion favorable de procurer du
butin à ceux qui l'employent «.
Cette nouvelle ne fe concilie guère avec
la défenfe que S. M. B. vient de faire à tous
fes fujets de ne troubler aucun des navires
naviguant dans la Baltique ; il n'eft pas inutile
de remarquer que cet Edit paroît combiné
pour gagner l'affection des Puiflances du
Nord & qu'on n'a peut - être eu cette
condefcendance que pour les empêcher de
fe déclarer actuellement contre la G. B.
>
Les nouvelles qu'on a reçues de la Guinée
, portent que la difette d'eau occafionnée
par une grande féchereffe , avoit fait mourit
un nombre confidérable de perfonnes , parmi
lesquelles on compte le Commandant du
fort Danois , fon époufe & la majeure partie
de la garnifon , réduite actuellement à un
Lieutenant & Soldats.
§¹
e 2
( 100 )
ALLEMAGNE.
1
De VIENNE , le 25 Avril.
2
MADAME l'Archiducheffe Marie - Anne eft
partie avant- hier pour Klagenfurth , où elle
arrivera demain. Mefdames les Archiducheffes
Marie- Chriftine & Marie - Elifabeth
fe difpofent auffi à fe mettre en route
l'une pour Bruxelles & l'autre pour Prague ;
les Miniftres étrangers & les Seigneurs &
Dames de la Cour , ont déja pris congé d'elles.
L'abſence de ces Princeffes cauſera néceffairement
du vuide dans cette Capitale où elles
feront regrettées ; la feule confolation qu'on
a , c'eft qu'on eſpère de pofféder ici cet été
le Grand - Duc & la Grande- Ducheffe de
Toſcane.
Le 21 de ce mois , il s'éleva tout-à- coup
un violent orage , accompagné de pluie &
de grêle ; le tonnerre gronda pendant 3
heures ; il tomba en plufieurs endroits & entr'autres
fur le clocher de Notre-Dame- aux-
Degrés. Perfonne ne fut bleffé ; mais la pluie
fut fi abondante que quelques fauxbourgs en
furent inondés ainfi que les environs. Les
campagnes & les maiſons ont beaucoup
fouffert.
Dès fon avènement au Trône , l'Empereur
a adreffé à tous les Palatinats de Hongrie ,
des refcrits fignés de fa main pour les affurer
que tous les priviléges & droits , ainfi que la
conftitution de ce Royaume , feront inviola(
101 )
blement refpectés . Toutes les affaires font
expédiées ici avec la plus grande exactitude
& la plus grande célérité. On parle d'éta-
--blir une importation libre de Hongrie en
Autriche ; fi elle a lieu , les vivres deviendront
à auffi bon marché qu'ils l'étoient ,
il y a 40 ans.
» Il a paru un Règlement fur les penfions . On n'en
pourra obtenir une à vie qu'après dix ans de fervice
& elle ne confiftera que dans le tiers des appointemens
qu'on touchoit auparavant . Ceux qui auront
moins de fervice , ne pourront prétendre que les
appointeinens d'une année une fois payés ; les veuves
ne recevront que les trois derniers mois de la penfion
de leurs maris. Cependant quiconque , avant les dix
années de fervice écoulées , deviendra , par quelqu'accident
imprévu , incapable de continuer fon emploi ,
jouira du tiers de fes appointemens en penfion. Les
veuves qui font fans fortune & dont les maris
jouiffoient de 60o & de 1000 florins d'appointement
en obtiendront le tiers ; on n'excepte que le cas où les
maris auroient été déposés pour raiſon de mauvaiſe
conduite «.
De HAMBOURG , le 28 Avril.
LES lettres de Vienne portent que l'inauguration
de l'Empereur aura lieu au mois
d'Août prochain. L'ancien ufage de la Porte
Ottomane d'envoyer à chaque fucceffion
dans les Etats d'Autriche un Ambaffadeur ,"
pour complimenter le nouveau Souverain
fur fon avènement , n'aura , dit on , pas
lieu cette fois. On affure que l'Empereur
a fait faire des repréſentations à Conftanti(
102 )
-
nople pour fupprimer cette cérémonie , plus
difpendieufe qu'utile.
Le bruit de la tenue d'un Congrès pour
rétablir la paix entre les Puiffances Belligé--
rantes fe renouvelle ; on nomme à préfent
Schonbrun pour le lieu des affemblées ; &
s'il faut en croire quelques papiers , les Propriétaires
des maifons fpéculent déja ſur
le gain que leur produiront celles qu'ils
foueront aux Miniftres. Le voeu général eſt
fans doute pour la paix ; mais les chofes
ne paroiffent pas encore arrivées au point
qui doit la rapprocher.
On écrit de Presbourg qu'on y a acheté
une quantité extraordinaire de chevaux pour
le fervice de la Maifon d'Autriche on
ajoute qu'il reftera dans le Royaume deux
détachemens chargés particulièrement d'en
acheter pour l'armée , & de tenir toujours
en réferve 15 à 16,000 is chevaux , tant pour
remonter la cavalerie que pour les tranfports.
>
Un Patron de navire arrivé du Wefer ,
rapporte qu'il y a laiffé le 23 de ce mois
4 vaiffeaux de guerre Anglois de 40 , de
30 & de 24 pièces de canon ; ainfi qu'un
corfaire de 18 , & 22 navires de tranfport
tous armés de 6 , 8 & 10 canons , à bord
defquels fe trouvent 400 hommes de troupes
de Waldeck , 7 à 800 d'Anhalt-Zerbſt .
On y attendoit encore 2700 Heſſois , &
2 navires chargés de bled.
4
On mande de Berlin qu'on eft occupé à y
( 103 )
embarquer des canons dont la plupart font
de 12 liv. de balle. Leur deftination n'eft
pas connue ; les uns difent qu'on doit les
transporter für le Wefer , les autres qu'on les
envoie aux places frontières qui en feront
garnies généralement.
ESPAGNE.
De MADRID , le 27 Avril.
>
UNE lettre d'Algéfiras , en datte du 161
de ce mois , contient les détails fuivans de
Parrivée des Anglois à Gilbraltar , & du
feu que cette Ville & leur flotte ont effuyé .
-
» Le 12 à 9 heures du matin , l'efcadre Angloife &
le convoi, qui avoient été fignalés la veille par les
tours de la côte , parurent à la pointe du Carnero ,
& furent falués par la batterie de ce Fort , & par
14 barques canonnières & 4 bombardes , qui ,
ayant gagné le vent , firent feu fur l'arrière-garde
pendant deux heures . La montagne de Gibraltar
étoit couverte dès le matin d'une multitude prodigieufe
de monde qui y étoit monté pour voir de
plus loin le magnifique fpectacle que préfentoit une
flotte fi nombreuſe , & repaître fes yeux de tout
ce que ces tranfports promettoient de rafraîchiffemens
; car il étoit tems qu'ils arrivâffent , des déferteurs
venus le 11 dans notre camp , nous ayant
affurés qu'ils étoient réduits à un quart de livre de
viande par jour , & à une demi-livre de pain . A la
vue de cette affluence extraordinaire , qui fembloit
nous braver , les troupes Efpagnoles ne purent cqn.
tenir leur indignation , & demandèrent hautement
qu'il leur fût permis de faire feu ou de fortir du
camp. Les Commandans voulurent appailer cette
fermentation , mais rien ne pouvant diffuader les
€ 4
( 104 )
"
troupes , leurs Officiers pafsèrent au quartier géné
ral ; & d'après leurs repréfentations & l'avis d'un
confeil de guerre tenu à la hâte , l'ordre de bombarder
Gibraltar fut donné. Les foldats avoient eu
beaucoup de peine à fe contenir pendant les pourparlers.
Lorfqu'ils eurent la permiffion qu'ils defiroient
, ils la célébrèrent par des cris réitérés de
vive le Roi , & par un feu dont la violence fut
celle que tous les curieux fe précipitèrent plutôt
qu'ils ne defcendirent de la montagne , & plufieurs
font fans douté à fe repentir de s'être ainfi expofés
gratuitement au feu de nos lignes . La gréle de
boulets qui tomba depuis dix heures du matin julqu'à
deux heures , fur ficonfidérable , que quanci
té de maifons furent détruites , & que les habitans
n'eurent point d'autre refuge que la pointe d'Europe
, où ils furent fe cacher. La ville répondoit à
notre feu ; mais à l'entrée de la nuit , le nôtre
ayant recommencé , le leur fe rallentit confidérablement
, ce qui nous donna lieu de croire que
nous avions démonté quelques - unes de leurs batteries.
Le feu de la ligne a continué d'être fi vif
que la partie de la ville & les fortifications du
côté de la porte de terre , ont été réduites en cendres.
On pense que fi l'on avoit eu des échelles
pour tenter l'escalade , en profitant de la chaleur
de nos troupes , & de la confternation que la réuffite
de notre feu avoit caufé , on auroit pu donner
› l'affaut à la place «.
Le feu de nos lignes , des chaloupes canonnières
& des bombardes a continué avec
le plus grand fuccès, depuis le 16 juſqu'au20 ;
& la Ville de Gibraltar doit être entièrement
ruinée. Une bombe eft tombée fur le magafin
à poudre , mais fans aucun effet. Une
autre a brûlé un magafin de vivres qui étoit
ci -devant une Eglife ; & tous les jours on
1
A xos )
s'appercevoit des ravages du feu , par les
flammes qui s'élevoient de toutes les parties
de la Ville. Dans la baie nos chaloupes ca- -
nonnières ne faifoient pas autant de ravages ,
mais elles n'en inquiétoient pas moins l'ennemi.
Elles ne craignirent pas d'approcher
les plus gros vaiffeaux , & d'effuyer leur feu
réuni à celui des frégates. Nos foldats &
nos équipages étoient fi remplis d'ardeur ,
qu'une feule chaloupe a pris à la vue de
toute la flotte Angloiſe , & pour ainſi dire ,
fous le canon de la place , un navire ve
nant de Liverpool , chargé de comestibles ,
& monté par 11 hommes.
Il eft fâcheux que les ennemis n'aient
pas été forcés de mouiller dans la baie , &
que le beau tems dont ils ont joui , ne
nous ait pas permis de faire ufage de nos
brûlots. Quatre de leurs vaiffeaux de ligne
feulement ont accompagné les tranfports
dans la baie , & l'Amiral feul y a mouillé.
Les autres étoient éparpillés à l'entrée du
Détroit , & derrière la montagne , de façon
qu'il n'a jamais été poffible de diriger
une attaque réglée contr'eux . Enfin le 10 ,
un vent d'Eft s'étant élevé , & s'étant foutenu
pendant la journée , l'Amiral a fait le
fignal de départ , la flotte s'eft raffemblée ,
& vers le foir , elle a mis à la voile. Les
tranfports & les autres bâtimens de guerre
font partis la nuit fuivante. On juge qu'ils
n'avoient pas été tous déchargés ; peut- être
qu'une partie eft destinée pour l'Amérique.
es
( 106 )
%
On a compté , au moment du départ , 28
vaiffeaux de ligne , ainfi celui qui eſcortoit
le convoi de la Méditerranée n'a pas été
jufqu'à Mahon.
>
ANGLETERRE.
De LONDRES , le & Mai
Nous fommes toujours dans l'attente
des nouvelles de l'Amérique feptentrionale.
On ignore quelles ont été les fuites du combat
de l'Amiral Arbuthnot , & fi en effet ,
comme il s'en eft flatté, il a empêché le débarqueinent
des François . On lit dans une lettre
du 31 Mars , à bord de l'America , & datée
de Lynne Haven :» Nos vaiffeaux font répa
rés nous allons remettre à la voile pour
chaffer les François , fi le vent le permet.
Mais les brumes nous contrarient beaucoup ;
nous espérons en rendre bon compte : ils
font encore fur cette côte. « On voit dans
ane autre lettre du 30 , écrite à bord du
Robufte , qu'on a appris que l'efcadre Francoife
a porté affez avant dans le Sud. On
regrette que l'Amiral n'ait pu fe procurer
des informations plus juſtes ; il en auroit eu
fans doute , s'il avoit pu détacher quelquesuns
de fes vaiffeaux pour aller à la recherche
de l'efcadre Françoife ; mais il auroit
par- là affoibli la fienne , & c'est ce qu'il
ne fera pas jufqu'à l'arrivée de la flotte qu'il
attend l'Angleterre , & qu'il ne recevra que
tard , puifqu'elle n'eft partie de Corké que
( 107 )
le 27 Mars , en même-tems que les autres
flottes qui ont profité du convoi de la grande
efcadre.
Il s'eft répandu hier au foir une nouvelle
qui feroit très- fâcheufe pour la cauſe Américaine
, fi elle fe confirmoit ; mais le London-
Evening- Poft de ce jour , la contredit
en ces termes. " Malgré l'affertion d'une des
Gazettes de ce jour , relativement à la défaite
totale de l'armée Américaine dans la
Caroline , nous pouvons affurer le Public
qu'aujourd'hui 8 à midi , le Gouvernement
n'avoit reçu aucunes nouvelles officielles de
cet évènement » . Cette nouvelle vient par
l'Ecoffe , voie déja fufpecte à bien des titres. ,
On ne parle ni du jour ni du lieu de l'action.
On dit pour tous détails qu'un Officier
échangé , embarqué fur le navire le
Héros , parti de New-Yorck le 3 Avril , a
reçu en partant de Shandy-Hook une lettre ,
où on lui marquoit qu'on venoit de recevoir
par la voie de terre , que le Lord Cornwallis
avoit eu une affaire décifive dans la
Caroline feptentrionale , avec les Généraux
Green & Morgan ; que fon armée avoit été
deux fois repouffée ; mais qu'à la troiſième
charge il avoit gagné une victoire complette
; qu'il y avoit 700 Américains de
tués , 1400 prifonniers , & le refte difperfé.
La Gazette de New Yorck du 2 Avril
parle de cette nouvelle , qui eft fondée toute
entière fur une lettre venue de l'intérieur
e- 6
(( 110088 ))

de l'Amérique & d'un quartier des Américains
. Dans cette Gazette de New-Yorck , if
eft dit que l'on venoit d'apprendre que l'efcadre
Françoife étoit rentrée à Rhode- Iſland
ayant 3 vaiffeaux démâtés . Mais cela ne nous
inftruit pas de ce qu'il feroit important de
favoir ; a-t elle débarqué les troupes qu'elle
conduifoit en Virginie , ou les a-t - elle ramenées
à Rhode- Ifland ? En attendant qué
cette incertitude fe diffipe , nous donnerons
ici le Journal des opérations des deux
armées dans lá Caroline Septentrionale , de
puis le 12 Février , jufqu'au 10 Mars.

Le 12 Février , le Lord Cornwallis pourſuivoit
vivement le général Gréen dans les parties occidentales
de la Caroline Septentrionale , qui paffa
le Dan pour s'établir dans la Virginie . -Cornwallis
fut arrêté par cette rivière faute de bateaux , & l'armée
Américaine étoit fur l'autre bord , prête à
l'empêcher de paffer. Le 19 , les milices Améri
caines de l'Ouest de la Virginie avoient rejoint l'armée
du Général Gréen , & formoient un renfort
de 2000 hommes. On attendoit encore celles de
l'oueft de Pétersbourg & du Sud de James - River. La
milice de la Caroline Septentrionale qui s'affembloit
fur les derrières de Cornwallis fous les ordres
du Général Sumpter , étoit deftinée à l'inquiéter
dans fa retraite . - L'affemblée de la Caroline
Septentrionale a ordonné à tous les habitans en
état de porter les armes , de joindre près de Hillsborough
le Général Cafwell four couper la retraite
du Lord Cornwallis . Ce feul corps fera de 5000
hommes , fans compter ceuxde Sumpter.
Le 18
& le 19 Février , le Lord Cornwallis , après avoir
fait halte fur le Dan pendant trois jours , commen- ༼
--
( 109 )
1
ça à fe retirer vers Hillsborough. Les forces
Angloifes confiftant en près de 5000 hommes
effectifs campoient àà HHiillllssbboorroouugghh.. Le Général
Gréen ayant reçu un renfort confidérable ,
avoit pallé le Dan vers le même tems , & marchoit
au Lord Cornwallis. » Le 21 de ce
mois , dit une lettre de Friderickburg dans la
Virginie , le Général Gréen traverfa la riviere
Stanton. Son quartier général étoit à Halifax-
Courthome , à environ 115 milles de Pétersburg.
Le bagage de notre armée étoir à Prince- Edouard-
Court-houfe ; l'armée du Lord Cornwallis eft du
côté feptentrional de la riviere Dan , & on dit
qu'elle s'étend a douze milles le long de cette
riviere. Les dernieres nouvelles nous ont appris
que toute la Milice des Provinces de Prince Edouard,
de Charlotte , de Mecklenburg , de Halifax , de
Henry , de Pittfylvanie , & une partie de celle de
Bedford , avoient joint le Général Gréen ; qu'elle
formoit un corps de 6000 hommes , & que ce
Général fe propofoit d'agir offenfivement. Suivant
les mêmes nouvelles , le Lord Cornwallis s'étoit
retiré à un mille & demi de la rivière Dan ; il
avoit treize pièces de canon ; le Général Caſwel ,
Américain , avec 4000 hommes de milices de la
Caroline Septentrionale , eft fur fes derrières ; le
Baron Stuben , avec 500 hommes de troupes réglées
& autant des chaffeurs , s'eft porté de Richmond
vers le bac de Taylor ; & le Général Weedon
doit partir dans un ou deux jours de Fredericksburg
avec huit cens hommes.
Le 26 , le
Lord Cornwallis évacuoit Hillsborough , où il
avoit commencé à fe ' retrancher ; & il fe portoit
vers Guilford Court-houfe. L'armée Américaine
du Sud , lit - on dans une autre lettre de Frederiksbourg,
compofée de 1500 hommes de troupes continentales
, & d'un affez gros corps de milices ,
( 110 )
fait avorter en grande partie , par une retraite qui
fait le plus grand honneur à fon Commandant ,
le Général Gréen , & même aux Officiers & foldats
de chaque corps , les projets du Comte de
Cornwallis , qui s'étoit avancé rapidement vers
elle avec 3000 hommes de troupes réglées , fans
compter la milice. Le 14 , le Général Gréen campoit
avec fon armée , fur la rive feptentrionale du
Dan , dans la Virginie , ayant paffé cette rivière
au bac de Boyd , ce même jour & le précédent . Son
intention fembloit être de traverſer la rivière Stanton
, éloignée d'environ treize milles , où il fe flattoit
d'être bientôt renforcé fuffifamment par la
jonction de la bourgeoifie armée de la Virginie ,
pour le mettre en état de faire une réfiftance efficace.
Malgré les marches rapides , le Lord Corn
wallis ne put gagner le Dan que toute l'armée
Américaine ne l'eût traversée dans le meilleur ordre
; on avoit fait paffer auparavant tout le bagage
& les munitions fur la Roanoke au bac de
Taylor , & tout étoit parfaitement en fûreté. Le
Lord Cornwallis étoit campé avec fes troupes trèsfatiguées
fans doute , à environ trois milles au Sud
du Dan. On ne pouvoit pénétrer les deffeins ulté
rieurs. Cette nouvelle nous a été donnée par un
particulier digne de foi , qui a paffé la Roanoke
avec le bagage du Général Gréen.

Suivant les nouvelles du jour , qui viennent de
très-bonne part , dit une Lettre d'Alexandrie , le Lord
Cornwallis fe retire ; le Général Gréen le pourfuit
avec des forces refpectables , & le Baron de Stuben
a reçu ordre de marcher vers les parties baffes de
la Caroline Septentrionale pour couper fa retraite.
Le 27 , le Lord Cornwallis avoit paflé la rivière
de Hau , au gué de Trélinger , à vingt milles audeffous
du quartier- général Américain , qui étoit le
28 au gué de High Rock , fur la rivière de Hau
1
( m )
vemens. -
Le 27 , les troupes légères des Américains a
ordres du Général Pickens & du Colonel Lée , harcelant
les Anglois , apprirent que Tarleton venoit
de paffer le Hau , près de la plantation du Colonel
Butler. Ils donnèrent deffus & mirent tout ce corps
en déroute , dont la plupart refta fur le champ de
bataille. Le Colonel Anglois Piles & plufieurs Officiers
furent de ce nombre. Tarleton lui - même n'échappa
que par la faute des Milices Américaines qui
mirent un peu trop d'empreffement dans leurs mou-
Le parti Anglois aux ordres du Colone!
Piles , qui a été défait par le Général Pickens &
le Colonel Lée , étoit compofé de Torys ramaflés
pour venir fe réunir fous le drapeau Anglois à
Hillsborough. Le Lord Cornwallis , en quittant ce
pofte , y a tout détruit. H defcendoit le long de la
rivière de Hau: Le Général Gréen n'étoit qu'à fix .
milles de là , & la Cavalerie Américaine , fupérieure
en nombre , l'empêchoir de mettre de la célérité
dans fa marche , ainfi que de fourrager. La Milice
des Etats Méridionaux s'affembloit de toutes parts
&, en nombre confidérable , & montroit la plus
grande ardeur. - Le Baron Stuben , qui s'avançoir
pour renforcer le Général Gréen , reçut ordre le 28
Février de ne le pas joindre , mais de paffer auffi- tôt
dans la Caroline Septentrionale , pour couper le
Lord Cornwallis d'avec Wilmington au cap Féar ,
en cas qu'il dirigeât de ce côté là fa retraite . On
dir auffi que le Colonel Lée avoit tourné le Lord
Cornwallis , & que la Milice s'affembloit de toutes
parts. Vers le 8 Mars , le Général Weedon fe
portoit fur Fridericsbourg avec un renfort des Milices
des bois ultérieurs pour joindre le Général
Mahlenbourg , campé près de Portſmouth , avec
3000 hommes. Le 10 Mars , il fe débitoit à
Williamsbourg que le Lord Cornwallis étoit fuivi
de près par l'armée de Gréen fupérieure à la fienne
-
( 112 )
-
en nombre ; que le Général Maffian avoit pris
Cambden , avec toutes les munitions qui s'y trou
voient ; que le Général Nafte avoit défait Prevok
& fon parti à Wilmington ; que le Général Lée
avoit enlevé environ 80 hommes de Cavalerie Angloife
, & que la Cavalerie Américaine leur étant
Tupérieure par le nombre des chevaux , il les empêchoit
de fourrager. Le 2 Mars , le fieur Heard ,
Préfident du Confeil de la Georgie , écrivoit du
camp méridional aux Délégués de Georgie à Philadelphie
, qu'il efpéroit toujours que la province
ne feroit point parfaitement foumile. Le Capitaine
M'koy , pofté aux grands marais au- deffous d'Augufta
, intercepte le commerce de Savannah par eau
& par terre. Le Capitaine Boyakin , pofté dans les
bois au fud d'Augufta vers Ogechet , coupe les
Anglois d'avec les Creeks de leur parti. Le Capitaine
Dunn fait des patrouilles au- deffus d'Augufta ,
pour garantir de furprife les fieurs Higs du district
de Dilky. Il y a de plus 500 hommes en armes
hors de l'Etat . Malgré la mifere où l'ennemi les a
réduits , ils font tous déterminés à la perfévérance.
S'ils apprennent que Cornwallis a le deffous ,
iront attaquer Augufta , de même qu'ils le feront
dès qu'ils apprendront que l'Efcadre Françoiſe paroîtra
dans la partie méridionale. 10 Mars. Jufqu'ici
les fuccès des Anglois en Amérique leur ont
toujours été plus funeftes qu'avantageux . C'eft ce
que prouve encore la rapidité de leurs progrès dans
le Continent méridional. L'Union des Etats n'en eft
que plus confolidée ; des querelles inteftines qui les
divifoient & auroient pu leur être fatales , fe font
arrangées. L'ardeur des parties méridionales s'eft
ranimée. Leurs habitans qui fe contentoient d'être
de paisibles planteurs font devenus des foldats vétérans.
La perfidie & la barbarie de la Grande-Bretagne
ont été encore mieux connues & la réfolution des
-
ils
( 113 )
peuples d'autant plus ferme de ne jamais fe fou
mettre à fon Gouvernement. Nos liaiſons avec la
France fe font plus étroitement refferrées , parce
que nous avons vu avec encore plus d'évidence le
befoin que nous avions de fes fecours. Enfin , les
fuccès mêmes de nos ennemis accélèrent leur ruine,
divifent leurs forces , & préparent les voies à une
deſtruction totale de leur pouvoir fur le Continent.
J id
La Gazette de Penfylvanie nous a apporté
les détails de l'expédition de l'Etat de la
Virginie contre les Cheroquis & qui ont été
publiés par ordre du Congrès. Ces peuples
excités par les Anglois , regretteront longtems
d'avoir pris les armes contre les Etats-
Unis ; on les a mis hors d'état de nuire ;
mais après les avoir punis , on leur a offert
la paix , & il eft vraisemblable qu'ils l'accepteront.
On lit dans la même Gazette l'article
fuivant :
» En conféquence d'un acte de la Légiſlation du
Maryland , intitulé : Actepour autorifer les Délégués
de cet Etat dans le Congrès à fouferire & à ratifier
les articles de la confédération , les Délégués
dudit Etat ont , jeudi dernier , premier de ce mois
( Mars ) , accordé , figné & ratifié les articles de la
confédération , par lequel acte la confédération des
Etats- Unis de l'Amérique a été complettée , tous &
chacun des 13 Etats , depuis New- Hampton , jufqu'à
la Georgie , y compris ces deux Etats , ayant adopté,
confirmé & ratifié , leurs Délégués au Congrès . Cet
évènement , qui confond nos ennemis , & nous fortifie
contre leurs artifices , a été annoncé au public
par une décharge de l'artillerie de la place ; il a été
célébré par des fêtes auxquelles tout le monde a pris
part «
( 114 )
On lit dans la même Gazette l'extrait fufvant
des ordres du Général Washington ,
du quartier général à New-Windfor , le 30
Janvier.
"
Le Général fait les remercimens au Major- Général
Howe , relativement à la manière judicieuſe dont il
s'eft comporté , ainfi qu'aux Officiers & aux Soldats
fous fon commandement , par rapport à leur bonne
conduite & au zèle avec lequel ils ont exécuté fes
ordres , à l'effet d'appaifer le dernier foulèvementdans
une partie de ligne de Jersey. Il voit avec la
plus grande douleur qu'ils ont été forcés de fe.
fervir de leurs armes en cette occafion , & com
vaincu que ce n'eft qu'avec un extrême répugnance
qu'ils ont employé la force contre des Camarades
auxquels ils portoient auparavant la plus tendre
affection , il regarde la patience avec laquelle ils
ont enduré la fatigue d'une marche à travers des
chemins difficiles & montueux rendus prefque impraticables
par la hauteur de la neige , & l'ardeur
avec laquelle ils ont rempli toutes les parties de leur
devoir , comme la plus forte preuve de leur fidélité ,
de leur attachement au Service , de leur refpect
pour la fubordination & de leur horreur pour les
principes qui ont porté les mutins à une défertion
fi hardie & fi atroce malgré tout ce qu'ils devoient
à leur pays , à leurs Officiers , à leur ferment &
ce qu'ils fe devoient à eux- mêmes . Le Général
eft extrêmement fâché des fouffrances de l'armée ,
il met tout en euvre pour les adoucir , & il eft
perfuadé que le Congrès & les divers Etats font
tout ce qui dépend d'eux pour le même objet ; mais
tandis que nous attendons de l'Etat l'accompliffeinent
de fes engagemens , il eft également de
notre devoir d'envifager la fituation embarraſſante
des affaires publiques. Nous avons commencé à
--
( 115 )
combattre pour la liberté & l'indépendance , dénués
de tous moyens de faire la guerre & comp.
tant fur notre patriotifme pour fuppléer à ce qui
nous manquoit. Nous nous fommes attendus à
éprouver beaucoup de befoins & de néceflités ,
& il ne faut ni nous fouftraire à ces calamités lorfqu'elles
arrivent , ni nous en prendre aux loix &
au Gouvernement , & le fatiguer de nos reproches
pour en obtenir quelque redreffement . Il n'y a
point de doute que définitivement l'Etat ne rende
hautement justice à ceux qui combattent & fouffrent
pour fa défenfe ; mais il eft de notre devoir
de fupporter les maux préfens avec courage , &
d'attendre patiemment le tems où notre pays fera
plus en état de récompenfer nos fervices. L'hiftoire
eft pleine d'exemples d'armées qui ont enduré
avec courage des befoins beaucoup plus urgens
que ceux que nous avons éprouvés , & encore ces
armées ne combattoient- elles que pour des motifs.
d'ambition & de conquête , & non pas pour les
droits de l'humanité , pour leur pays , pour leurs
familles & pour elles - mêmes. Nous qui afpirons
à la diftinction d'une armée patriotique , nous qui
combattons pour tout ce qu'il y a de plus précieux
dans la Société & contre tout ce qu'il y a
d'odieux & d'humiliant dans la fervitude , nous
qui nous qualifions - du nom de Citoyens , manifef-
-terons- nous moins de conftance & de bravoure
militaire que les inftrumens mercenaires de l'ambition
? Ceux qui dans les circonftances préfentes
ont fouillé l'honneur de la foldatefque Américaine
& terni la réputation qu'elle s'étoit acquife par fa
patience & fa conftance héroïques , ne peuvent
expier l'atrocité de leur conduite qu'en dévouant
le refte de leur vie à remplir ardemment. & exemplairement
leur devoir. Perfuadé que la plupart
d'entr'eux ont été féduits par les confeils pemi(
116 )
.
cieux d'un petit nombre de mutins gagnés probablement
par l'ennemi pour trahir leurs Camarades
, le Général a vu avec plaifir qu'on s'étoit contenté
de l'exécution de deux des plus coupables
après avoir forcé le refte à fe rendre à difcrétion ,
& il efpère qu'une pareille aventure ne déshonorera
plus notre hiftoire militaire. Elle ne pourroit
nuire qu'à ceux qui feroient affez pervers
pour entreprendre de la renouveller , car la douceur
à l'avenir feroit criminelle & inadmiſſible . -
En même tems le Général fait fes remercimens
au Major- Général Parfon , pour les fages difpofitions
militaires , & au Lieutenant - Colonel Hull ,
ainft qu'aux Officiers & Soldats fous fon commandement
, pour la bonne conduite , l'habileté & le
courage avec lefquels ils ont exécuté l'entrepriſe
contre un corps d'ennemis dans le Weftchefter ,
ayant brûlé leurs baraques avec une grande quantité
de fourrage , ayant détruit un pont fur la ri
vière Haerlem fous la protection d'une de leurs redoutes
, & emmené 52 prifonniers & un grand
nombre de chevaux & de beftiaux fans autre perte
confidérable que celle du fieur Thompſon , Enfeigne
du fixième Régiment de Maſſachuffet , Officier actif
& entreprenant. Le Général fait auffi ſes remercimens
au Colonel Hayen & à fon détachement pour
leur belle conduite & le courage qu'ils ont montré
en couvrant la retraite du Colonel Hull & en
repouffant l'ennemi ; & aux Colonels Icommel &
Sherman , & en général à tous les Officiers & Soldats
aux ordres du Major- Général Parfon pour
avoir courageulement foutenu les corps avancés.
Il paroît que c'eft la corvette du Roi le
Hound , arrivée de Penfacola à Corke le
24 Avril , qui a apporté la nouvelle de la
prife , ou déja effectuée , ou très - prochaine
( 117 )
de cette place , fur l'état de laquelle le Gouvernement
n'a donné aucuns détails authen
tiques. Toutes les forces navales qui s'y trouvoient
pour la défendre , confiftoient dans
la frégate le Chevalier Bathurst de 24 canons ,
le Mentor de 18 , le Hound de 16 , & le
Port-Royal de 12. M. Elias Durnford , Lieutenant
au Gouvernement , & Ingénieur en
Chef de la Floride occidentale , qui a été fait
prifonnier à Mobile , eft arrivé à Londres,
On fait par cet Officier , que la place de
Penſacola où il n'y a pas plus de 600 hommes
de troupes réglées , quelques Allemands
qui défertent l'un après l'autre & environ
200 Nègres , n'eft pas en état de tenir devant
des forces auffi confidérables que celles
qu'il favoit avoir été envoyées de la Havanne
pour cette conquête . On lit dans des Gazettes
de New- Yorck en date du 14 Mars ,
que l'armement Eſpagnol , confiftant en s
vaiffeaux de ligne , 3 frégates & environ so
bâtimens de tranfport fur lefquels étoient
embarqués 4000 hommes d'infanterie &
500 de cavalerie , étoit parti le 10 Janvier ,
& qu'il devoit prendre terre à la Mobile.
D. Galvez qui commande cette expédition ,
s'étoit , dit - on , embarqué dès le premier
Janvier fur une frégate. Après le départ de
cette efcadre , il reftoit encore 13 vaiffeaux
de ligne à la Havanne.
3 » Les remontrances des Marchands & Habitans
de Saint-Chriftophe à l'Amiral Rodney & au Général
Vaughan , fur la faifie des propriétés particulières
( 118 )
à Saint - Euftache , font écrites du ton le plus ferme.
Ils déclarent qu'ils en appelleront au jugement du
Parlement. Ils font envifager le défordre ou feront
jettées les affaires de quantité de Négocians de Londres
, & les banqueroutes qui éclateront , fi ceux des
Ifles font mis , par cette confifcation , hors d'état
d'effectuer leurs remifes , & enfin ils leur oppofent
l'exemple de juftice donné par le Roi de France ,
dans le défaveu qu'il a fait d'une pareille faifie à la
Grenade. A ces repréſentations fi juftes & fi coura.
geufes que M. Glanvill , Procureur - Général de Saint-
Chriftophe avoit portées à Rodney, celui - ci a répondu
qu'il n'avoit pas eu le temps d'examiner le Mémoire ;
mais qu'il étoit furpris que des Sujets & Marchands
de la G. B. , au lieu de placer leurs effets dans les
Ifles Angloifes au Vent , où elles auroient été fous la
protection des loix & du pavillon de leur nation ,
aient préféré de les envoyer fous le Vent à Saint-
Euftache , où il étoit plus clair que le jour , qu'elles
n'étoient qu'en dépôt pour fuppléer aux befoins
des ennemis de leur Roi & de leur pays .
Après cette raison , fans s'embarraffer elle fera
trouvée fuffifante , il pourfuit ainsi. -L'Ile Saint-
Euſtache étoit Hollandoife ; tout ce qui s'y eſt trouvé
eft, à mes yeux , propriété Hollandoife ; tout y étoit
fous la protection du pavillon Hollandois ; & comme
tel , j'ai tout faifi , & je garderai tout, C'eft la ferme
réfolution d'un Amiral Anglois , qui n'a d'autre
Vue que de remplir fon devoir envers fon Roi & fon
pays " C'eft par le même motif que l'Amiral retire
aux corfaires Anglois , pour fe les adjuger , tous les
bâtimens qu'ils avoient pris , dès le mois de Janvier ,
dans les rivières Demerari & Effequibo , fous prétexte
que deurs lettres de marque n'étoient point
contre ces établiſſemens . — M. Glanville ne croyant
pas voir une juftice affez éclairée dans la réponſe de
l'Amiral , lui a préſenté , le 13 Mars , de nouvelles
( 119 )
2
remontrances , où il lui fait voir que fi la conduite
qu'il entend que les Marchands cuffent dû tenir
c'est- à - dire de dépofer leurs marchandifes dans des
Ifles Angloifes préférablement à Saint - Eustache , eût
été praticable elle auroit été de leur part un
abandon de tout commerce , puifqu'un Négociant
qui ne s'occuperoit que de conferver fa marchandiſe
& non de la débiter , ceſſeroit d'être un Négociant.
Il lui obferve qu'un des premiers principes d'une
grande nation commerçante , eft de ne connoître de
bornes à fon commerce , que celles qui lui font impofées
par les loix ; & que dans leur commerce avec
St-Euftache , les Négocians Anglois n'ont rien fait
qu'elles n'autoriffaffent , & même n'encourageallent
par les acquits qui s'expédioient pour cette Inle aux
Douanes Britanniques. Enfin , il récrimine contre
la marine même du Roi d'Angleterre , qui n'a pas
moins que le Commerce , fourni des fecours aux
ennemis de l'Etat , par la voie de Saint - Eustaches
& il invite l'Amiral à prendre des informations fur
un gros bâtiment armé , capturé par une partie de
l'efcadre à fes ordres , & fur l'origine des fommes
dues par les Particuliers de Saint- Euftache , aux acquits
de l'efcadre à Antigoa & à Saint-Christophe.
Il fe réserve de faire prononcer par les loix fur la
jufteffe du principe par lequel l'Amiral prétend établir
que tout ce qui a été capturé à Saint-Eustache eft
Hollandois , & comme tel , fujet à confiication ; &
il prend congé de l'Amiral , devant partir le foirpour
St Chriftophe. Quelques perfonnes qui favent
à quel embarras de finances l'Amiral Rodney fe
trouve réduit , & qu'il étoit déja en guerre pour
fon compte avec la Synagogue , avant qu'on cut
fongé à lui donner du commandement , ont cru voir
du reffentiment perfonnel dans les motifs du traitement
rigoureux que les Juifs ont effuyé de ſa part ,
ce qui reffemble affez à celui d'oeil pour ceil , deat
pour dent.
(.120 )

(1
On eft fort inquiet du fort de la flotte
partie de St- Euftache ; on fait par l'équipage
de la Vénus qu'il a été recommandé à
ce convoi de tenir le Nord autant qu'il feroit
poffible en approchant des Sondes , &
d'entrer dans le premier port qui ſe préfenteroit
, foit d'Irlande , foit d'Angleterre.
Malgré ces précautions on craint qu'il
ne tombe entre les mains de l'ennemi , pour
qui, dans ce cas , l'Amiral Rodney auroit pillé
St - Euftache.
On dit qu'auffi- tôt après la prife des établiffemens
Hollandois , l'Amiral a ordonné
à toute fon efcadre de fe préparer à faire
voile pour une autre expédition . Il n'a pas
de tems à perdre en effet ; les François font
peut-être arrivés actuellement ; & leurs for-.
ces feront bien fupérieures aux fiennes qui
ne confiftent qu'en vaiffeaux fatigués dont
4 , au nombre defquels eft le Sandwich , ont
ordre de revenir en Europe pour y être réparés
complettement.
On a calculé que depuis 4 mois que les
hoftilités contre les Hollandois ont commencé
, il leur a été enlevé dans les différentes
parties du globe , plus de 300 bâtimens
fans que nous ayons perdu aucun vaiffeau
de quelque importance.
» La guerre Hollandoife , obferve à cette occafion
un de nos papiers femble être la feule que
nous traitions férieuſement ; on diroit que nos
Miniftres ont enjoint à nos Marins de ne combattre
que les Hollandois. En même tems les
Hollandois
( 121 )
Hollandois font les feuls qui femblent ne nous
pas faire férieulement la guerre. Ils nous laiffent
agir comme nous voulons. Cependant il leur feroit
aifé de fortir de leur inaction , & de nous faire
beaucoup de mal . L'Amirauté n'a pas envoyé un
feul vaiffeau de force pour protéger 100 gros
navires & 4000 de nos meilleurs Matelots , qui
font partis pour la pêche de la Baltique , par les
60 & 65 degrés latitude N. Une couple de fégates
Françoiles , affiftées de quelques corfaires
Hollandois , qui arriveroient à la fin de Juin , au
milieu de cette pêcherie , nous enlèveroient poiffons ,
navires & Matelots avec la plus grande facilité,
Les Hollandois feroient bien dédommagés de l'abandon
qu'ils ont été obligés de faire de cette pêche ,
pour faciliter l'armement de leurs efcadres . Ils en
retireroient le même profit que s'ils l'euffent faite à
l'ordinaire «.
Les fuccès d'Hyder - Aly exigeant toute
notre attention , & nous forçant à une défenfive
pénible dans l'Inde , mettront les
établiffemens Hollandois à l'abri de toute
attaque. On ne doute plus aujourd'hui que
le Commodore Johnftone n'ait pris directement
la route de l'Inde , d'après les ordres
qui lui ont été expédiés depuis fon départ.
Il ne fongera pas plus à attaquer le Cap de
Bonne- Efpérance , qu'il n'a été poffible au
Général Munro de furprendre les établiffemens
de la Compagnie Hollandoife
conféquence des ordres qui lui ont été envoyés
par la voie de terre , auffi- tôt que le
Confeil eut arrêté le plan de fa rupture avec
la Hollande .
Jen
Le bruit qui a couru d'une nouvelle affaire gé
19 Mai 1781 , ₤
( 122 )
nérale cu nous avons eu un avantage confidérable
fur Hyder Aly eft abfolument faux & deftitué de
tout fondement. Lorfque le Trial a quitté l'Inde
avec les dernières dépêches , l'armée d'Hyder- Aly
avoit pris les quartiers d'hiver à Arcot , & la notre
étoit arrivée à Madras , avec fon renfort , fous
le Chevalier Eyre Coote pour s'y cantonner. La
mouflon avoit déjà commencé ; cette faifon dure
environ deux mois , & pendant ce tems- là il eſt
abfolument impoffible d'entreprendre aucune opération.
La traversée du Trial a été extraordinairement
courte ; ainfi comme il ne peut pas fe faire
qu'il y ait eu avant fon départ de l'Inde , une feconde
action dont il n'ait pas été informé , il eſt
également impoffible qu'il fe foit donné un combat
depuis fon départ & que nous n'en ayons point eu
de nouvelles par mer ou par la voie de terre . Toutes
ces circonstances & le filence abfolu qu'on garde
fur le canal par lequel nous eft venu le rapport
de cette prétendue affaire , empêchent d'y ajouter
la moindre croyance. Un conte auffi ridicule ne
mériteroit pas même d'être réfuté , s'il n'avoit pas
été publié dans prefque toutes les Gazettes.
La néceffité d'envoyer des renforts eft
généralement fentie. L'efcadre qui a ordre
de fe rendre en Afie , confifte en un vaiſfeau
de 74 canons , 2 de 64 , & 2 groffes
frégates ; elle emmenera de conferve avec elle
4 vaiffeaux de la Compagnie ; on dit qu'elle
mettra à la voile au premier bon vent ; mais
fon départ n'eft peut être pas fi prochain
fur tout fi , comme M. Gregory l'a propofé
à la Chambre des Communes , & comme le
Lord North y a confenti , les premiers
vaiffeaux qui iront dans l'Inde porteront la
( 1235
)
première nouvelle des mefures prifes par le
Parlement pour l'enquête des caufes de la
guerre actuelle.
Le Comité chargé de cet examen s'en occupe
; mais rien ne tranſpire encore de fes
opérations ; on n'en fera inftruit que lorfqu'elles
feront finies . On continue de parler
du projet de détruire la Compagnie des Indes ;
on dit même que le Lord North a un plan trèsbien
fait, dont il réfulte que la liberté du commerce
en général produira à l'état une augmentation
de revenu de 230,000 l. fterl. ; mais
ce n'eft pas dans ce moment qu'il eft poffible
de l'exécuter. Il faudroit rembourfer
les Actionnaires , acheter les magaſins , bâtimens
, forts , vaiffeaux , armes & munitions de
la Compagnie. Ce feroit une avance immenſe
que le Gouvernement n'eft pas en état de
faire , & il le feroit encore moins de faire
les dépenfes néceffaires pour la confervation
de tout ce qu'il acheteroit. Son avantage
réel eft de traiter avec la Compagnie & d'en
tirer ce qu'il pourra.
A la demande des Marchands , le convoi
des Ifles qui devoit mettre à la voile
le 25 du mois dernier , ne partira que dans
quelques jours .
On affure qu'il fera détaché de la flotte de
l'Amiral Darby , deux efcadres qui feront
chacune fous les ordres d'un Commodore ;
l'une deftinée pour le Continent de l'Amérique
Septentrionale , fera de 8 vaiffeaux
f 2
( 124 )
de ligne ; l'autre de 6 , fe rendra aux Ifles.
On fait que cet Amiral a fait entrer fon
convoi dans Gibraltar ; on fait auffi que le
feu des lignes Espagnoles & des chaloupes
canonnières a fait beaucoup de mal à la
place & au convoi. On attend avec impatience
le compte que rendra l'Amiral de
ces évènemens .
Le Chevalier York n'eft point encore
parti pour Vienne. On dit qu'avant fon
départ il fera élevé au rang de Pair du
Royaume.
Les honneurs & les bienfaits attendent
'Amiral Rodney lorfqu'il reviendra dans
fa patrie. En attendant la Pairie qu'on lui
deftine , il aura 2000 liv. fterl . de penfion ;
Ton fils , Capitaine de vaiffeau , en aura
1000 ; Lady Rodney , fa femme soo a
& chacun de fes autres enfans 100 ,
FRANCE.
De MARLY , le Is Mai,
7
LE 7 de ce mois , le Roi accompagné de
Monfieur , fe tendit vers les quatre heures
de l'après- midi à la plaine des Sablons ; où il
paffa en revue le régiment des Gardes- Francoifes
& celui des Gardes - Suiffes . Monfeigneur
le Comte d'Artois , Colonel- Général
des Suiffes & Grifons , étoit à la tête de ee
dernier. Les régimens après avoir fait l'exercice
, défilèrent devant le Roi & Monſieur ,
( 125 )
ainfi que devant Madame , Madame la
Comteffe d'Artois , & Madame Elifabeth de
France .
De PARIS , le 15 Mai.
LE 10 de ce mois le Roi étant revenu
de Marly à Verſailles pour affifter au fervice
qui eut lieu ce jour , pour l'anniver
faire de Louis XV , reçut en fortant de la
Meffe des dépêches apportées par un Courier
venu de Breft. Le Miniftre de la Marine
a donné fur le- champ le bulletin fuivant.
,
» L'eſcadre aux ordres de M. de la Motte - Pi
quet , partie de Breft le 25 Avril , découvrit le premier
Mai , par la latitude Nord 49 degrés
20 minutes, & 11 d. 23 de longitude Oueft , méridien
de Paris , la flotte Angloife partie de Saint - Euftache
le 19 Mars dernier , compofée de 34 bâtimens
marchands , efcortée par les vaiffeaux la
Vengeance , de 74 , le Prince Edouard ( ci-devant
le Mars ) de 64 , & les frégates l'Alcmene & le
Mars. L'efcadre du Roi joignit la flotte le 2 à 9
heures du matin , que le Commodore Hotham fit
le fignal de fauve qui peut. La fupériorité de la
marche des vaiffeaux Anglois ne permit pas aux
vaiffeaux du Roi de les joindre , malgré tous leurs
efforts ; ils prirent 22 bâtimens marchands fur les
34 dont le convoi étoit compofé ; ils en brûlèrent
deux , & enlevèrent encore deux corfaires.
Une lettre de Breft du 7 à 4 heures &
demie du foir , ajoute ces détails .
Le lougre le Chaffeur , commandé par M. le
Chevalier de Maurville , vient d'arriver ici ; il a
été expédié les par M. de la Motte- Piquet , à 8
£ 3
( 126 )
-
heures da foir , à 2c lieues dans le Sud Oueft
d'Oueflant , pour annoncer qu'il a intercepté le
convoi de Saint- Euftache , le 2 , dans le Sud- Oueſt
des Sorlingues . Le Corfaire Américain la Victoire
s'eft emparé auffi de deux bâtimens du même convoi
qui s'en étoient féparés par un coup de vent ,
& eft entré aujourd'hui dans la rale. L'efcadre
de M. de la Motte-Piquet ne tardera pas à rentrer.
On fignale en ce moment 42 bâtimens venant du
Sud; il eft poffible que ce foit elle. On eftime
que la prife qu'elle a faite eft très riche ; on lat
porte à plus de huit millions . Elle termine le procès
que les Négocians Anglois vouloient intenter
à l'Amiral Rodney. Les frégates l'Emeraude &
la Cérès , ajoute la même lettre , ont mis à la voile
hier 63 on ignore où elles vont. Le Dauphin
Royal a été mis en rade le 5. Les armemens vont
leur train , & tous les vaiffeaux font prefque prêts «.
-
Selon une lettre du 9 , les vents d'Eft ont empêché
M. de la Motte- Piquet de paroître avec les prifes . Les
mêmes vents empêcheroient Daiby de le joindre s'il
en étoit à portée. Il eft fûr que cet Amiral a quitté
précipitamment la baie de Gibraltar , fur le faux avis
qu'il a reçu qu'une efcadre Françoife devoit arriver
inceffamment à Cadix. Son projet étoit d'intercepter
cette efcadre .
Dans la Gazette de Madrid , où il eft
queftion du bombardement de Gibraltar , il
y a un article daté de Lisbonne , concernant
les affaires de l'Inde. Les fuccès d'Hider-
Aly y font confirmés. Ce Nabab eft maître
de Pondichéry , dont il traite les habitans
avec douceur. Les Anglois s'étoient bien
gardés de convenir qu'il cût pris cette place ,
& de nous apprendre en même- tems la ré
volte de leurs Cypaies , qui après avoir maf
( 127 )
facré leurs Officiers & enlevé la caiffe militaire
ont déferté. Un autre exemple de la
mauvaiſe foi des Anglois , ainfi que de leur
haine invétérée contre des ennemis géné
reux , c'eſt qu'on a lu dans les relations
qu'ils ont données de la bataille gagnée par
Hyder-Aly , que les François de fon armée
avoient impitoyablement égorgé tous les
Anglois qui tomboient fous leurs mains.
Cela eft démenti par tous les paffagers des
vaiffeaux arrivés à Lisbonne . Ils conviennent
que 600 Européens ont perdu la vie dans
ce combat , ainfi que 40 Officiers ; mais ils
affurent en même- tems que 47 autres Offi
ciers Anglois n'ont échappé à la fureur
d'Hyder - Aly , qu'en fe réfugiant auprès des
François , qui s'emprefsèrent de les prendre
fous leur protection . Les Gazetiers Anglois
qui eurent la lâcheté d'avancer que M. du
Couedic faifoit tirer fur les matelots qui
cherchoient à fe fauver fur fon bord , furent
punis par la réclamation générale de la nation
Angloife , & par le mépris dont on les couvrit.
Il faut efpérer que cette nouvelle calomnie
ne fera pas repouffée avec moins
de vigueur.
7
Si nous en croyons les bruits publics , la
Cour a été informée de tout ce qui s'eft
paffé dans l'Inde , depuis l'irruption d'Hyder,
jufqu'au 21 Janvier dernier , par un Exprès
arrivé il y a peu de jours par la voie de Suez .
Rien encore n'en a tranfpiré ; on ne veut pas
f4
( 128 )
fans doute que nos ennemis profitent des
avis que nous avons reçus , pour détourner
l'orage qui dans ces contrées éloignées menace
leurs plus riches poffeffions. On fait
feulement qu'au mois de Décembre dernier ,
il partit de l'ifle de France un gros corps de
troupes , commandé par M. Duchemin pour
une expédition dans l'Inde , une feule frégate
a efcorté cette petite armée , parce que
M. d'Orves avoit emmené dès les Octobre
tous les vaiffeaux de ligne.
--
-
55 Un bric Américain arrivé à l'Orient en 24 jours
de traverfée , rapporte les nouvelles fuivantes. Il y a
eu une affaire fanglante le 10 Avril entre le Général
Cornwallis & le Général Gréen, Perfonne n'a pu
s'attribuer l'avantage ; & Gréen s'étoit pofté de manière
qu'il empêche les progrès ultérieurs de l'ennemi.
Une Gazette de Philadelphie du 28 Mars , apportée
par le même bric, donne les détails fuivans de l'engagement
qui a eu lieu entre M. Deftouches & l'Amiral
Arbuthnot. Il a duré 3 quarts d'heure. Les deux
efcadres fe font battues à bord oppoſé . L'Ardent &
fur tout le Conquérant , font les deux vaiffeaux qui
ont le plus fouffert. M. de Villebrune , Capitaine de
Vaiffeaux , Commandant le Romulus , s'eft diftingué
d'une manière particulière , en empêchant le London
, vaiffeau à 3 ponts , de rompre la ligne. Les ef
cadres furent en préfence le reste de la journée ; les
Anglois ne voulurent pas recommencer le combat
quoiqu'ils euffent le vent & qu'ils fuffent les maîtres
de l'engager de nouveau. Ils fe contentèrent d'empêcher
le débarquement de nos troupes dans la baie de
Chéfapéak . On ignoroit le 28 à Philadelphie fi M.
Deftouches avoit tenté de débarquer dans un autre
· endroit , ou s'il retourneroit à Rode- Iſland . Avant le
départ de notre elcadre , le Général Washington avoit
( 129 )
été à bord du Général François, où il fut reçu avec les
plus grands honneurs.
Le riche convoi du Levant eſt arrivé à Marſeille au
nombre de 80 navires , il eft mouillé au port de Pomegue
où il fait quarantaine. 3 bâtimens ont péri
ou échoué dans la tempête ; un feul a été enlevé par
les corfaires ennemis «.
Le dernier avifo venu de la Havanne à
Cadix a vu partir la flotille pour l'expédition
de Penſacola , & il dit avoir laiffé dans
le port le 8 Mars D. Solano & M. de Monteil
. Nous avons des nouvelles bien plus fraîches
de ce dernier Chef d'efcadre, puifqu'on
a annoncé fon arrivée à St-Domingue.
Un navire entré à Cadix le même jour ,'
venant de la Martinique d'où il eſt parti le
25 Mars , ne nous apprend rien finon que
l'Amiral Rodney étoit à Ste-Lucie , & qu'il
fe préparoit à une expédition qu'on imaginoit
avoir Curaçao pour objet, L'Amiral
Rodney étant encore à St- Eustache le 17
Mars , & ne paroiffant pas devoir quitter
cette ifle de fi- tôt , il fe peut que le Capitaine
de ce navire fe trompe , & que l'efcadre
qu'il a vue à Ste-Lucie , ne fût que celle
de Hood , compofée de 15 vaiffeaux & plufieurs
frégates.
» Dans les derniers ouragans qui ont caufé différens
accidens en Nivernois , le feu prit à la halle
aux charbons d'une forge dépendante de la terre
de Cigogne , appartenante à M. le Marquis de Remigny.
Le vent étoit fi violent , que malgré les
foins les plus prompts , cette halle , le charbon
qu'elle renfermoit , le magafin de fer & plufieurs
( 130 )
autres bâtimens , furent en très peu de tems réduits
en cendres cc.
Le 25 du mois dernier , à 4 heures de l'aprèsmidi
, le feu fe manifefta au village de Contier,
près Pierrepont en Picardie , il confuma
les maifons de 24 habitans dont les uns font
Laboureurs,les autres Fabricans de bàs & Manoeuvres
.Ils ont tout perdu . Plufieurs granges
remplies de grains ont été auffi la proie des
flammes. Leurs ravages réduifent cette Paroiffe
à la plus grande misère , & rendent les
habitans dignes de la compaffion & des fecours
des ames fenfibles & généreuſes.
» L'Académie Royale des Sciences avoit propofé
pour fujet du Prix de 1779. La Théorie des Machines
fimples , eu égard du frottement de leurs
parties , & à la roideur des cordages : Que les
loix du frottement , & l'examen de l'effet réful
tant de la roideur des cordages , fuffent déterminés
d'après des expériences nouvelles , &faites en
grand. Que ces expériences fuffent applicables aux
Machines ufitées dans la Marine , telles que la
Poulie , le Cabeftan , & le Plan incliné.
Elle exigea de nouvelles expériences fur ce fujet ,
& le propofa de nouveau , avec un Prix double ,
pour l'année 1781. L'Académie a adjugé le prix
double au Mémoire n ° . 5 , ayant pour devife.: La
raifon a tant de formes , que nous ne favons à la
quelle nous prendre , l'expérience n'en a pas moins.
L'Auteur de cette pièce eft M. Coulomb , Capitaine
en premier au Corps Royal du Génie , & Correſ
pondant de l'Académie, -Elle a cru devoir faire
une mention honorable de trois pièces qui lui ont
paru renfermer , foit des expériences multipliées
faites avec fagacité & avec choix ; foit une théo
rie fimple & préfentée avec clarté des Machines
-
( 131 )
en ufage dans la Marine , théorie où l'on a eu
égard , comme le Programme l'exigeoir , à l'effet
des frottemens & des cordages ; foit en fin des vues
ingénieufes fur la question propofée . Ces trois
pièces avoient déja été préſentées au premier concours
, & les Auteurs y ont fait des changemens
importans qui ont exigé beaucoup de travail .
L'Académie propole pour fujet du Prix de l'année
1783 : La Théorie des affurances Maritimes.
Ce prix , fondé par feu M. Rouillé de Melai ,
Confeiller au Parlement , fera de 2000 liv . Les
pièces feront écrites en françois ou en latin , &
adreffées au Secrétaire de l'Académie ; elles ne ſeront
admifes au Concours que jufqu'au premier
de Septembre 1782. Les Auteurs fe conformeront
aux règlemens d'ulage.
--
Un Citoyen , dont le zèle pour les Sciences
n'a pas befoin d'être encouragé par l'honneur d'avoir
contribué à leurs progrès , a fait remettre à
l'Académie , dont il ne s'eft fait connoître , un fonds
de 12,000 liv. deſtiné à former une rente qui fera
employée au gré de l'Académie & de la manière
qu'elle jugera la plus utile ; car il a porté la modeftie
& le d fintéreffement de fon zèle jufqu'à ne
fpécifier aucun objet. L'Académie a reçu fon
offre avec reconnoiffance , en s'impofant à ellemême
deux conditions ; la première , de n'employer
jamais aucune partie de ce fonds pour aucun Académicien
; la feconde , de rendre compte chaque
année , dans une de fes Affemblées publiques , de
l'emploi qu'elle en feroit. On peut craindre ,
& avec railon , que toute fondation perpétuelle ne
devienne bientôt inutile par une fuite des changemens
que le tems amène néceffairement dans l'ordre
des Sociétés , dans les opinions , dans les Corps
qu'il faut rendre dépofitaires de ces fondations .
Mais ici un heureux concours de circonftances
femble devoir diminuer cette crainte. Les Scien-
-
f6
( 132 )
ces font inépuisables ; loin de ceffer d'être utiles ,
elles le deviendront chaque jour davantage à me
fure qu'elles feront approfondies . Si quelques unes
de leurs parties femblent n'avoir encore aucune
utilité réelle , ce n'eft pas ( comme le difent l'ignorance
& le préjugé ) parce qu'on a trop donné à
la théorie ; c'eſt , au contraire , parce qu'elle n'a
pas été encore portée affez loin. S'il eft impoffible
que les Sciences deviennent inutiles , il ne l'eft
pas moins que l'Académie ceffe de renfermer dans
fon fein les Savans de la Nation les plus diftingués
, puifqu'occupée de Sciences où le mérite de
ceux qui les cultivent eft fufceptible d'épreuves ,
l'intérêt de fes Membres leur fait une loi d'être
juftes dans leur choix. Enfin , en rendant compte
au public de l'emploi du fonds qui lui eft confié ,
l'Académie s'eft mife dans l'impoffibilité d'en abufer
Le Citoyen à qui l'Académie doit cette
fondation , en a fait une autre dans la même année
; il a donné une fomme égale à l'Académie
Françoife , pour être le prix du meilleur ouvrage
publié chaque année , & par le meilleur ouvrage
il a entendu le plus utile . Ce prix a pour objet
tout ce qui n'eft point compris dans les Sciences
Phyfiques , tout ce qui eft exclu de fa première
fondation , & il n'y a rien d'utile qu'il n'ait embraffé
dans ces deux encouragemens donnés aux
Sciences & aux Lettres. Il a voulu fe dérober à
---
l'honneur que lui eût mérité fon zèle , mais il n'a
pas enlevé à l'Académie la fatisfaction de lui donner
ce témoignage de fa reconnoiffance & de voir
le public la partager avec elle. «c
Une perfonne bienfaifante vient de remettre à
l'Académie de Châlons- fur-Marne , une fomme de
400 liv. pour un prix extraordinaire fur ce fujet :
Lorfque la Société Civile ayant accufé un de fes
Membres par l'organe du Ministère- public , fuccombe
dans cette accufation , quels feroient les
( 133 )
moyens les plus praticables & les moins difpendieux
de procurer à un citoyen reconnu innocent
le dédommagement qui lui eft dû de droit naturel.
L'Académie décernera le prix dans fa féance du
25 Août prochain ; elle recevra les ouvrages
jufqu'à la fin du mois de Juillet ; ils feront adreffés
francs de port à M. Sabathier , Secrétaire perpétuel
de l'Académie.
M. de Bonnaire , Brigadier des Armées
du Roi , ancien premier Lieutenant de la
Compagnie des Grenadiers à Cheval , Seigneur
de Namps Aumone , eft mort à Amiens
dans la 68e. année de fon âge .
Marie- Armande- Elifabeth de Chaune , Abbeffe
de l'Abbaye Royale de St- Remy de Villers-
Coterets , y eft morte le 25 du mois dernier
dans la 76e. année de fon âge.
Le Comte de la Marc d'Aluze , Grand
Bailli de la Nobleffe de Bourgogne , eft mort
dans la ville de Beaune.
Le quartier de Gaillon au- delà du rempart de
la Ville de Paris , depuis le fauxbourg S. Honoré
jufqu'au fauxbourg S. Denis , a fixé dès 1720 l'attention
du Gouvernement qui , à cette époque ,
projetta l'établiſſement du grand égoût & le percement
de différentes rues ; ce quartier a pris depuis
1760 un accroiffement fi confidérable par l'ouverture
de très -grandes & belles rues nouvellement
pavées , & la conftruction de fuperbes édifices.
en tout genre , fur les deffins des plus grands
Maîtres , que S. M. , toujours attentive à ce qui
peut intér effer fes fujets , a été convaincue qu'il
étoit indifpenfable pour procurer les fecours fpirituels
aux habitans de ce nouveau quartier , trèséloignés
de leur Paroiffe , non - feulement d'ordonner
l'établiffement d'une Chapelle fuccurfale de la
( 134 )
Paroiffe St- Euftache , dont la conftruction a été
autorisée par Lettres - Patentes du mois de Septembre
1779 enregistrées au Parlement , mais même
celui d'une Eglife & Communauté de Capucins ,
& l'on y transfère ceux du fauxbourg Saint-
Jacques. Le fieur de Sainte- Croix , propriétaire
d'une partie du terrein compris entre les rues
Neuve des Mathurins , St- Lazare , de l'Arcade ,
& de la Chauffée d'Antin , qui occupe une portion
fort confidérable de terrein non bâti , nommé
les Marais du Coq , s'eft foumis de faire l'acquifition
de la totalité , pour remettre à S M. la
portion néceffaire pour le percement des rues defirées
, & l'exécution du projet de la Maiſon Conventuelle
des Capucins . Ce qui a été effectué
d'après les plans & deffins de l'Eglife faits par
le fieur Brongniart , Architecte , approuvés &
fignés par S. M. qui , par, Lettres Patentes du 9
Juin 1780 , regiftrées en Parlement le 29 Août
fuivant , ordonné entr'autres chofes ce qui fit ,
favoir : 1 ° . Qu'il fera ouvert fur la direction de
la rue Thiroux une nouvelle rue de cing toifes
de largeur , qui règnera le long de la face de
l'Eglife & Bâtimens des Capucins , & arrivera à la
rue S. Lazare à travers les terreins dudit fieur de
Sainte-Croix ; laquelle fera nommée rue Sainte-Croix s
comme auffi , une aurre rue en face defdits bâtimens
& perpendiculaire fur celle Sainte- Croix ,
auffi de cinq toifes de large , qui fortira fur la
Chauffée d'Antin à 16 toiles de diftance de la rue
de l'Egoût , laquelle fera nommée rue Neuve des
Capucins , & pareillement ouverte fur les terreins
dudit fieur de Sainte - Croix , & fur ceux de l'Hôtel-
Dieu , & ce , conformément au plan que S. M. a
agréé & figné , lequel demeurera annexé aux préfentes
Lettres ; en conféquence les Adminiftrateurs
de l'Hôtel - dieu font autorifés à vendre & aliéner
audit fieur de Sainte Croix , fur l'eftimation qui
( 135 )
en fera faite par l'Infpecteur des bâtimens dudit
Hôtel- Dieu , les terreins par eux loués à vie aux
fieurs Sandrié des Foffés & de Maurecourt , jufqu'à
concurrence de 2300 toifes , ou environ ; & il eft
permis auxdits Administrateurs d'employer une
partie de la fomme qui proviendra de ladite vente ,
au payement des ouvriers qui ont été occupés à
la reconstruction des Salles incendiées dudit Hôtel-
Die , & de faire emploi du furplus en rentes ,
conformément aux Réglemens. 2 ° . Que pour indemnifer
les Propriétaires de la valeur du terrein
des deux nouvelles rues à ouvrir , dont ils confentent
l'abandon gratuitement à S. M. fai ant en fuperficie
1350 toifes , toutes les premières maiſons à y
conftruire , feront , jufqu'à la première vente qui
en fera faite , exemptes du logement des Gardes
Françoiles , Suiffes , & autres Gens de guerre. 3 °.
Que la dépense du premier pavé des rues Sainte-
Croix & Neuve des Capucins , fera payée des fonds
que S. M. deftine à cet effet , & que lesdites rues
feront pour entretien , employées fur les états des
Ponts & Chauffécs , & pavé de cette Ville de Paris .
4°. Que pour procurer aux Propriétaires des maifons
& terreins defdites rues la facilité des bâtimens
d'une conftruction agréable , leſdits Propriétaires
feront difpenfés du payement de tous droits
de Police , de grande & de petite Voierie pour les
premieres conftructions , & ce, pendant l'espace de fix
années , à compter du premier Janvier prochain ,
lequel temps paffé , & lefdites rues étant ouvertes ,
la faculté d'accorder des alignemens & permiflions
relatives à la conftruction & ufage des bâtimens
appartiendra aux Tréforiers de France & Grands-
Voyers en la Généralité de Paris , & aux Commiffaires
de la Voierie en la maniere accoutumée. 5º.
Que la rente de 450 livres , dûe au fieur le Coq ; &
celle de 9 livres 16 fols appartenant au Domaine
de la Ville de Paris , feront employées ſur l'état des
( 126 )
charges affignées fur le Domaine , & payées annuel
lement de la manière & aux termes qu'elles font
dûes.
L'églife & les bâtimens fe conftruiſent , avec acti
vité ; on efpère que le tout fera couvert à la fin
de l'été de 1781 , & qu'aux fêtes de Pentecôte
1782 il fera habité , & qu'on y entendra la Meſſe.
Cet édifice fera d'un genre très-fimple , mais noble ,
& fa pofition d'un accès facile & commode par les
rues anciennement ouvertes & celles qu'on doit
ouvrir inceffamment, Le plan du local gravé fur
les deffeins du fieur Brongniart , avec le plan général
du quartier fur la même feuille en petit , en
même tems qu'il prouve l'intelligence de l'Artifte ,
prouve que Meffieurs les Commilaires du Confeil
ne pouvoient choisir pour cet établiſſement un local
plus avantageux pour terminer l'embelliſſement de
ce quartier , & lui rendre par les nouvelles rues les
communications coupées par les conftructions faites
fur l'égoût , depuis la rue de la chauffée d'Antin
jufqu'à la rue d'Anjou . On a divifé fur le plan
la totalité du terrein reftant par portions de différentes
grandeurs pour y conftruire , foit de grands
hôtels , foit de petites maifons , le tout dans une
pofition agréable . On a même fait fur quelques portions
des diftributions pour marquer ce que l'on y
peut faire , fans être aftreint à les fuivre. Tous ces
terreins font à vendre , & le propriétaire , dont
S. M. a gratifié très-amplement le défintéreffement
& les foins , au moyen des priviléges qu'elle lui a
accordés par les Lettres - patentes , a tant à coeur de
trouver des Acquéreurs qui bâtiflent promptement ,
pour terminer ce quartier , qu'il reviendra à un prix
bien au-deffous du prix commun des terreins voifins
, & comme il a pris des temps reculés pour
remplir les engagemens qu'il a contractés , il donnera
aux Acquéreurs toutes les facilités qu'ils pourront
defirer. Si quelqu'un vouloit fe procurer des
( 137 )
plans & s'inftruire des conditions des ventes , il
pourra s'adreffer directement à Meffieurs de Sainte-
Croix , propriétaire , rue du Fauconnier - Saint - Paul ;-
Bonnard , Avocat , place des Victoires ; Rouen ,
Notaire , rue de Richelieu ; Brongniart , Architecte,
rue Saint-Marc.
>
Lettres Patentes du Roi du 22 Avril , enregiftrées
le 11. » Inftruits de l'état de l'Hôtel-Dieu , &
frappés de la néceffité où l'on a été juſqu'à préſent
d'y réunir fouvent , dans un même lit , des perfonnes
attaquées d'infimités différentes , & des malades
avec des mourans nous avons partagé le
fentiment de compaffion , dont ce trifte fpectacle
pénètre depuis long- tems tous ceux qui en font les
témoins. Après avoir pris connoiffance de différens
projets , & des obftacles qui traverfoient leur exécution
, nous avons reconnu combien il étoit dif
ficile de remplir entièrement nos vues ; mais ne voulant
pas que le vain defir de la perfection arrête
l'exécution d'un très-grand bien , nous nous fomines
déterminés à adopter un plan qui a réuni les opinions
, & qui , en fatisfaifant aux principales vues
d'humanité , n'oblige ni à de grands édifices , ni à
des dépenfes confidérables , ni à une longue attente ,
ni au facrifice , enfin , de toutes les convenances attachées
à la fituation de l'Hôtel - Dieu ; Nous nous
fommes donc bornés à faire difpofer cet Hopital
de manière qu'il pût contenir au moins 3000
malades feuls dans un lit , & placés dans des falles
féparées , fuivant les principaux genres de maladies ,
& en obfervant encore que les hommes & les femmes
foient mis dans des corps-de-logis diſtincts , &
qu'il y ait des promenades & des falles particulières
pour les convalefcens : & nous avons vu avec fatisfaction
, que toutes ces difpofitions pouvoient être
parfaitement remplies ; mais notre intention eft ,
qu'on ne procède que graduellement à leur exécu
tion , afin de ne point gêner ni arrêter le ſervice.
( 138 )
à
Nous avons vu que le nombre commun des ma
lades qui étoient réunis annuellement à l'Hôtel-Dieu
& à l'Hopital Saint-Louis , n'étoit que de 2400
2500 ; nous ne nous diffimulons pas cependant ,
que ce nombre pourra augmenter , à mesure qu'on
ne fera pas repouffé de ces lieux de fecours par le
fentiment des maux qu'on y craignoit : mais nous
avons diminué la quantité des malheureux qui font
dans le cas d'y chercher un afyle , en préparant des
infirmeries dans les Hopitaux deftinés aux valides
& en formant quelques hofpices affignés particuliè
rement à des Paroiffes : le plus grand ordre qui réſultera
des nouveaux plans , rendra les maladies moins
longues , & permettra par conféquent de foulager
un plus grand nombre de pauvres avec la même
quantité de lits ; enfin les nouveaux règlemens dont
on s'occupe , arrêteront l'abus & l'ufurpation que
le vice on la parelle ont fouvent fait des fecours
deftiués aux véritables malades ; cependant pour
fubvenir à la poffibilité d'une trop grande foule
excitée par le meilleur traitement , nous faifons ménager
, dans le plan que nous adoptons , un espace
qui pourra contenir 1000 malades de plus , mais
placés comme ils le font actuellement ; & l'Hopital
Saint- Louis fera toujours réſervé pour les maladies
fufceptibles de contagion , ou pour fervir de fupplément
dans les circonftances extraordinaires.
-
étoit de notre fagelle d'examiner attentivement la dépenfe
des nouveaux arrangemens & les moyens
que nous pouvions y deftiner , fans nous priver
d'aucune des reffources que nous devions aux befoins
préfens & aux grands intérêts de notre Etat.
Nous avons d'abord vu qu'en fuppofant la dépense
de chaque journée de malade fur le pied de 20 fous ,
ce qu'il eft fi facile d'établir , l'Hôtel-Dieu avoit des
revenus fuffifans pour fubvenir à - peu - près à 3600
journées de malades , & que ces revenus pouvoient
être augmentés par la vente des immeubles de cette
( 139 )
Maifon , & le placement avantageux que nous lui
avons ouvert ; nous fommes d'ailleurs perfuadés que
les Adminiſtrateurs de l'Hôtel-Dieu , dont nous connoiffons
les fentimens charitables , redoubleront de
foins & d'attention pour feconder nos vues , & pour
faire fervir les fonds dont ils difpofent au foulagement
d'un plus grand nombre d'infortunés ; & , afin de
ménager à ces Adminiftrateurs le tribut d'opinion'
qui doit être une de leur principale récompenfe ,
notre intention eft que les comptes de la recette &
de la dépense foient imprimés annuellement ; Nous
ne doutons point qu'une pareille connoiffance ,
donnée
à tous les Citoyens , n'excite les dons de la charité
; & la voix publique devenant alors auprès de
nous un nouveau garant de la bonne & fage geftion
de cet Hopital , nous ferons d'autant plus encoura
gés à donner les fecours qui paroîtroient néceffaires,
-Quant à la dépenfe extraordinaire & momentanée
qu'exigeroient l'exécution des difpofitions intérieu
res , & l'achat de tous les nouveaux lits , nous avons
vu que cette dépenfe n'excéde: oit pas 600,000 liv.
& que nous pourrions y pourvoir , ainfi que nous
l'avons fait aux frais des nouvelles prifons , fans
fien détourner de notre Tréfor Royal ; mais en
deftinant , tant à cer objet qu'à la dépenfe des nouvelles
prifons , un fonds qui nous eft particulier ,
& de plus les droits que notre Coufin l'Archevêque
de Paris avoit acquis fur la ville de Paris , mais
qu'il nous a cédés en partie pour être employés à
un établiffement d'utilité publique , & enfin le montant
des offres que les Fermiers Généraux , les Adminiftrateurs
des Domaines & les Régiffeurs géné
raux nous ont faites d'eux - mêmes , après la fignature
de leurs derniers traités , avec l'intention pareillement
que ces offres fuffent employées à quelque objet
charitable ».
Errata. Au dernier Nº. , Article de Paris , à la mort de
la Dame de Renty ; au lieu de chef du nom & avoué , lifez
du nom & armes , &c.
( 140 )
De
BRUXELLES , le is Mai.
LE bruit de la fortie de l'efcadre du
Texel , qui étoit généralement répandu il
y a quelques jours , ne s'eft point confir
mé. Les vaiffeaux de la République , fe
trouvent encore dans fes ports.
» Le voyage du Stathouder au Texel , écrit- on
de la Haye , n'a pas répandu plus de lumières fur
le tems du départ de notre efcadre. En attendant , le
mécontentement public devient de jour en jour
plus général , fur- tout à Amfterdam , où l'on dit
hautement que l'expédition contre Saint- Eustache ,
& le traitement inoui fait aux habitans , étoient
concertés d'avance pour humilier les Amfterdamois.
Quoiqu'il en foit , les chofes ne peuvent refter plus
long- temps dans la fituation où elles fe trouvent
depuis la rupture ; & fi les nouvelles qu'on attend
de Pétersbourg ne font pas favorables , il ne refte
à la République d'autre alternative que celle de
faire la paix avec l'Angleterre , à quelque prix que
ce ſoit , öu de faire cauſe commune contr'elle avec
la Maiſon de Bourbon & les Etats-Unis. Il paroît
que ce dernier parti , le feul raifonnable dans les
circonftances préfentes , fera enfin efficacement
adopté. M. Adams , qui eft muni de pleins - pouvoirs
fuffifans pour déployer le caractère de Miniftre
des Etats - Unis de l'Amérique Septentrionale
par- tout où l'intérêt de fes Commettans l'exigera
& qui n'a paru , juſqu'à préſent , qu'incognito dans
cette Ville , y a pris un logement. Il s'eft préfenté
chez le président de femaine , qui étoit M. le Baron
de Lynden Tot Hemmen , de la part de la Province
de Gueldres . On rapporte qu'ayant voulu lui préfenter
fes lettres de créance en qualité de Miniftre
du Congrès , le Baron lui a répondu que comme la
République n'avoit pas encore reconnu l'indépen.
dance des Colonies , il ne pouvoit recevoir fes
( 141 )
&
lettres de créance ; mais qu'il en feroit rapport à
l'Affemblée. Ce rapport a été fait ; la Province de
Zélande , dit-on , n'a pas voulu délibérer ; mais les
Députés des autres Provinces ont été en avant ,
leur intention eft de faire part de ce qui fe pafle à
leurs Commettans refpectifs , & de leur demander
leur avis fur cette matière importante . On ne doute
pas que le voeu de la généralité ne foit de traiter
avec les Etats - Unis , & de reconnoître leur indé
pendance «.
Cette reconnoiffance n'a été fufpendue
que parce qu'on ne vouloit pas donner de
l'ombrage à l'Angleterre ; mais la manière
dont cette Puillance en a agi depuis avec la
République , la difpenſe de tout égard ; & il
feroit bien fingulier qu'elle perfiftât dans
le fyftême de ménagemens à préfent que
la guerre eft déclarée . On fait que M. Van
Berkel , Penfionnaire de la ville d'Amfterdam
, a fait préfenter une Requête aux
Etats de Hollande & de Veftfriſe , pour
les fupplier de le déclarer abfous des accufations
portées contre lui par le Chevalier
Yorck , ci-devant Ambaffadeur du
Roi de la Grande- Bretagne , ou de le faire
juger par fes Juges compétens à Amfterdam.
On eft fort curieux d'apprendre quelle
réfolution on prendra fur cette Requête.
La nouvelle de la priſe des établiffemens
e Demerary & d'Effequibo , a fait beaucoup
de fenfation en Hollande ; la manière
dont la Gazette extraordinaire de la Cour
'de Londres a rendu compte de cet évèneiment
, a paru fur- tout fort étrange . S'il
faut prendre les expreffions du Général
( 142 )
Vaughan à la lettre , ce font les Gouver
neurs de ces établiffemens qui ont follicité
les Anglois de venir s'en emparer. Les
Etats de Zélande ont pris la chofe plus
férieufement. Ils ont écrit aux Députés ordinaires
de cette Province à la Généralité.
» Ils leur recommandent de faifir la première
occafion convenable pour déclarer à l'Aſſemblée de
LL . HH . PP. que les Etats de cette Province ayant
appris , avec la dernière furprife , la conduite du
Commandant & des Confeillers de Demerary , ils
demandoient que tous les Etats des Provinces
refpectives , fuffent priés par LL. HH. PP . de
vouloir bien prendre les plus grands foins , pour
que le Commandeur & les Confeillers fufdits ou
l'un d'entr'eux qui , fuivant la permiſſion à eux
accordée par l'Amiral Rodney de partir à bord
d'un navire Parlementaire pour la Hollande , arriveroient
dans le pays , foient tenus de rendre compte
de leur conduite dans cette occafion , à l'endroit
où cela convient , afin que ceux qui feront trouvés
coupables d'avoir manqué à leur devoir , foient punis
comme ils le méritent ; LL. HH . PP. étant prêtes à
faire obferver auffi dans cette Province , avec le
concours des confédérés , ce qui eft preferit cc .
Suivant des avis de Noordwyck fur mer ,
on y a expofé il y a quelques jours les
effets retirés du navire de la Compagnie
Angloife des Indes Orientales le Général
Barker. Il s'y étoit rendu une quantité
prodigieufe de monde & fur- tout de
Juifs. La plupart de ces effets ont très - peu
fouffert. On continuoit d'enlever du navire
les marchandifes en balles ; & comme dans
les trois derniers jours on en avoit tiré 110 ,
le navire s'eft foulevé ; on efpère de pouvoir
le conduire dans quelque port.
( 143 )
לכ
Malgré la défenfe faite , écrit - on de Lisbonne ,
par le Décret de S. M. , rendu l'année dernière , à
tous les Armateurs d'entrer dans notre rivière ,
fi ce n'eſt dans le cas d'une néceffité abfolue , on
voit arriver journellement , fous toutes fortes de
prétextes , des corfaires Anglois ; les cinq fuivans
s'y trouvent actuellement , l'Amiral Rodney , le
Speedwel , l'Hancocke , le Brittishhen , & le Spitfire.
Ce dernier , parti en Février , y eft retourné le 28
Mars , après avoir pris un navire marchand Hollandois
la Wrow Maria , allant de Curaçao à
Amfterdam, Cette prife qui a été envoyée en
Angleterre , confiftoit en 63 barriques de fucre ,
334 balles de coton , une caille de café , 70 paquets
de tabac , 34 balles d'indigo , & une grande partie
de cacao , de cuir , & c. Cette prife a été affurée
ici à 20 pour 100 de prime. Comme il fe trouve
s hommes de l'équipage de cette prife à bord du
corfaire Anglois , ils ont été réclamés au nom de
LL. HH. PP «.
>
Il eft arrivé ici au commencement de
ce mois , un quartier maître & 42 foldats ,
tous des troupes d'Anfpach. Ils viennent
d'Angleterre , par Oftende , & retournent
dans leur pays , après avoir fervi en Amérique
fous les Anglois ; ils font tous hors
d'état de continuer leur fervice ; ils ont
pris la route de Louvain.
» Nous venons d'apprendre , écrit - on de Paris ,
que dans le Canton de Fribourg , le peuple a pris
les armes contre le Magiftrat à l'occafion d'un Bailli
placé à Gruyère , qui n'étant pas d'une ancienne
famille , n'étoit pas , felon le peuple , digne de cet
honneur Ces nouveaux infurgens fe font rendu
maîtres de Gruyère , & ils font au nombre de 8000
hommes pour s'emparer de Fribourg. Le anton
de Kerne , à la première nouvelle de ce foulèvement ,
a fait avancer 18,000 hommes , fous le comman(
144 )
dement du Général Lentulus , ci-devant au Service
de Pruffe. M. le Comte d'Affry , inftruit des troubles
furvenus dans fa patrie , a obtenu du Roi la permiffion
de fe rendre fur les lieux , & il eft parti le g
de ce mois.
Des nouvelles poftérieures apprennent.
que ces troubles font appaifés .
» Les ennemis , lit-on , dans une lettre d'Algéfiras
du 25 Avril , ont laiffé environ 28 navires de tranf-
`ports trop maltraités pour pouvoir tenir la
mer, fans
compter 6 autres qui ont été fubmergés. Le feu des
lignes , des chaloupes canonnières & des bombardes
a continué depuis leur départ ; & tous les jours on
jette dans la Place ou fur
les moles près de 3000
boulets ou bombes. Auffi Gibraltar n'eft plus qu'un
monceau de cendres ; la plupart des batteries ennemies
font démontées ; à peine envoient- elles 30 à 40
boulets par jour. On a vu avant - hier un canon & fon
affût tomber de la montagne. Les troupes étant trop
expofées fe font retirées vers la pointe d'Europe ;
dans la baie , les moles de bois ont été fi fouvent
battus , qu'on voit emportés par les courans & la marée
quantité de caiffes , de ballots , de bariques , &c.
qu'on n'a pas eu le tems d'enlever & de mettre à
vert. Rien n'égale l'ardeur & le courage de nos foldats
& de nos équipages ; peu s'en eft fallu que ces
derniers n'enlevaffent une frégate à l'abordage à la
vue de 3 vaiffeaux à 3 ponts . Lagroffe mer a empêché
leur approche. Il n'eft pas douteux que dans l'état
où eft la place , fi l'on vouloit facrifier 3 ou 4000
hommes , elle ne fût emportée d'emblée, C'eft le fen
timent de tous les Officiers du camp ".
сон-
P. S. De Breft , le 11 Mai . L'Efcadre de M. de la
Motte- Piquet a mouillé aujourd hui dans cette Rade
avec fes Prifes. Il ne manque que le vaiſſeau l'Actif,
qu'on préfume avoir été un peu entraîné au large en
pourfuivant quelques bâtimens . Il ne peut , au refte ,
tarder à paroître.
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
DANEMARCK.
De COPENHAGUE , le 30 Avril,
L'ARMEMENT de l'efcadre qu'on équipe dans
ce port avance ; quelques- uns des vaiffeaux
font déja prêts , & les fuivans font entrés en
rade. La Juftice , vaiffeau amiral , ayant pour
Capitaine de pavillon M. de Schonnebolle ;
la Princeffe Sophie Frederique , Capitaine
Comte de Molkte , l'un & l'autre de 74
canons ; le Lion du Nord , Capitaine Ellebracht
, & Eléphant , Capitaine Krieger
tous deux de 70 ; la Princeffe Guillelmine-
Caroline , Capitaine Krog , & la Princeffe
Sophie-Madeleine , Capitaine Lutken , de
60 canons chacun ; & le Groenland de
Capitaine Bording.
So,
Le 27 , 140 hommes tirés des régimens
de Jutlande & de Bornholm , commandés
par le Major Caftonier & le Lieutenant Aren-.
feld , s'embarquèrent à bord du vaiſſeau de
guerre le Wagrien.
26 Mai 1781, g
( 146 )
Le 28 le Duc Ferdinand de Brunſwick
eft arrivé au Château de Chriſtiansbourg.
S. A. S. a reçu l'accueil le plus gracieux du
Roi & de toute la Famille Royale . Vendredi
prochain toute la Cour fe rendra au Château
de Friedensbourg.
SUÈDE.
De STOCKHOLM , le 1er. Mai.
On fait que c'eſt à la fin de ce mois que
le Roi partira pour Carlscron , où il fe propofe
de faire la revue de toute fa flotte ,
qui fera prête alors à mettre à la voile.
Le Roi a fait prévenir les Propriétaires
des navires marchands , des différens convois
qui doivent partir pour les eſcorter. Ceux
qui voudront profiter du premier doivent ſe
rendre à la rade d'Elfeneur , & s'y arrêter
juſqu'au 29 de ce mois. Le fecond partirą
du Sund le 14 Juillet prochain .
POLOGNE.
De VARSOVIE , le 2 Mai.
LES lettres de Pétersbourg portent que
le Prince de Panin , après une indifpofition
qui l'a empêché pendant quelque tems de
paroître à la Cour , y a reparu le 15 du
mois dernier. Comme il eft toujours fort
foible , on croit qu'il demandera la permiffion
d'aller prendte l'air pendant 5 à 6
femaines dans fes terres.
( 147 )
Dans la nuit du 27 Janvier , écrit -on d'Erzerum
, des fecouffes de tremblement de terre fe font
fait fentir . Les habitans Mahométans effrayés , attri
buant cet effet à la colère divine , fe font portés
chez le Bacha , en difant que le ciel étoit irrité de ce
que les Arméniens fchifmatiques n'avoient pas voulu
fouffrir , pendant 3 mois , que les Catholiques en
terraffent leurs morts qu'ils avoient été forcés de
garder dans leurs maifons. Le Bacha Yzed , défigné
Grand- Vifir , envoya un Cadi à l'Archevêque
pour qu'il permit la fépulture des Catholiques.
Celui- ci qui , on ne fait comment, s'étoit procuré un
firman du Grand- Seigneur , pour s'autorifer dans
cette perfécution , a refufé. Sur ce refus le Bacha a
donné cette permiffion lui - même. Tous ces morts
au nombre de 207 hommes & 62 femmes ont été
portés dans une foffe creusée au pied d'un monticule
par les Turcs mêmes qui ont beaucoup de refpect
pour les morts de quelque Religion qu'ils aient
été. On espère que le Bacha , lorfqu'il occupera
la place de Grand- Vifir à laquelle il eft nommé ,
prendra les mesures néceffaires pour faire ceffer
ces difputes de religion qui ne font que caufer des
troubles dans l'Etat «.
ALLEMAGNE.
De FRANCFORT , le 3 Mai.
ON écrit de Vienne que le Duc de Meklenbourg
ayant , conformément au traité de
Tefchen , préfenté une fupplique à l'Empereur
à l'effet d'en obtenir le privilége
inviolable de non appellando , & le Confeil
Aulique ayant délibéré , tant fur cette fupplique
, que fur les propofitions faites par
les Etats contre ce privilége , ce Confeil a
g 2
( 148 )
préfenté les conclufions fur ces deux points
à l'Empereur , qui le 11 du mois dernier a
fait connoître fa réfolution . I accorde à
la Maifon de Meklenbourg ce privilége en
y mettant cependant quelques modifications.
Cette réfolution a été communiquée par des
notes ministérielles aux Envoyés des Cours
de Verfailles , Pétersbourg & Berlin.
Les mêmes lettres de Vienne contiennent
les deux faits fuivans qu'on peut joindre aux
preuves multipliées que l'Empereur a déja
données de fon amour pour la vérité & pour
la juftice.
Peu de jours après la mort de l'Impératrice-
Reine , la Chancellerie de Hongrie reçut des plaintes
contre un Evêqne de ce Royaume , qui croyant fervir
Dieu , avoit exercé quelques violences contre
des non- conformistes de fon Diocèfe . La Chancellerie
, après un mûr examen , jugea prefqu'unanimement
que la conduite de l'Evêque étoit tyrannique.
Son rapport , felon l'ufage , ayant été préfenté
à S. M. I. Elle y écrivit , de fa propre main ,
ces mots latins : Placet & hortor vos omnes ad manfuetudinem
& charitatem , quæ eft fupremu lex Jefu
Chrifti. Dans une des Intendances de la Pologne
Autrichienne , un Saxon , pour parvenir à la charge
de Greffier , dont les loix excluent les Proteftans ,
avoit feint d'être Catholique . Sa feinte , découverte
après cop , fut dénoncée au Gouvernement de Lemberg,
Le Saxon interrogé avoua le fait & prétendit
fe juftifier en difant qu'il étoit Catholique dans le
coeur , & qu'il le propofoit d'en faire profeflion publique
lorsqu'il auroit recueilli en Saxe un héritage
qu'il craignoit de perdre s'il le faifoit auparavant. Le
Gouvernement , en rendant compte à l'Empereur
de cette affaire , opinoit pour l'indulgence , en con
-
( 149 )
fidération des talens , de la bonne conduite , & de
la réfolution du Saxon , La réponse de l'Empereur
fut un ordre de le congédier fur le champ , parce
qu'on ne peut pas compter fur un homme capable
de mentir en matière de religion «.
On apprend de Milan que la nuit du 25
du mois dernier , l'Archiducheffe époufe de
l'Archiduc , Gouverneur Général de la Lombardie
Autrichienne , eft accouchée heureufement
d'un Prince .
De BERLIN , le 3 Mai.
LE 30 du mois dernier le Roi a rendu
P'Ordonnance fuivante , dont il a fait remettre
des copies aux Miniftres réfidens à fa
Cour.
גכ
mari-
Depuis le commencement de la guerre
me , prefque généralement répandue dans la partie
méridionale de l'Europe , le roi s'eft attaché avec
un foin particulier à procurer à ceux de ſes ſujets
qui trafiquent par mer , ou qui exercent la navigation
, toute la fureté poffible ; pour cet effet,
elle a fait requérir les puillances belligérames
de donner des ordres précis à leurs vailleaux
de guerre & armateurs , de refpecter le pavillon
Prufien , de laiffer pafier tranquillement
tous les vailleaux Pruffiens chargés de mar.
chandiſes qui , felon le droit des gens , foat réputées
licites & non de contrebande , & de ne leur
caufer aucun dommage ni retard ; bien moins encore
de les conduire fans néceflité , ni droit , dans
les ports étrangers ; à quoi ces puillances ont répondu
par des affurances amicales & propres à tranquillier
à cet égard. Pour parvenir encore plus fùrement
à ce but , S. M. a ordonné à fes Miniftres ,
réfidans auprès des puiflances belligérantes , de s'in-
8 3
( 156 )
téreffer de leur mieux , & par les repréſentations
les plus énergiques , en faveur des fujets Prufliens
qui trafiquent par mer , & dont les vailleaux auront
pu être pris , conduits dans des ports étrangers
, ou , comme il eft arrivé fouvent , pillés
même en pleine mer , & d'infifter pour qu'on les
relâche bientôt , & qu'on décide fans délai & avec
l'impartialité requife , les procès que leur prife oc
cafionne. Pour que les miniftres du Roi foient en
état de s'acquitter de fes ordres à cet égard , il eſt
néceffaire que les fujets de S. M. qui fe trouvent
dans le cas , s'annoncent eux-mêmes , ou par des
Commilaires , auprès de l'Envoyé du Roi à la
Cour où les plaintes doivent être portées , & lui
donnent une connoiffance détaillée de leurs fujets
de plainte , qu'il appuiera là où il appartiendra.
Ils ne doivent cependant pas fe repofer entièrement
fur une pareille interceffion , mais porter auffi
eux- mêmes leurs plaintes aux Amirautés ou Colléges
maritimes du pays où leur vaifleau a été conduit
, ou dans lequel on leur a caufé du dommage ;
appuyer ces plaintes des preuves requifes ; fuivre
l'ordre judiciaire & les différentes inftances établies
dans chaque pays ; folliciter & poursuivre avec
diligence leurs caufes , par des Avocats & Mandataires
, au moyen de quoi il eſt à eſpérer qu'ils
obtiendront une décifion prompte & impartiale ,
au défaut de laquelle il leur feroit permis de s'adreffer
aux Envoyés du Roi , pour porter auprès de
chaque Cour les plaintes que le cas exigeroit , &
en obtenir le redreffement . Pour affurer encore
dayantage la navigation de fes fujets , le roi a fait
requérir par fes Miniftres , S. M. l'Impératrice de
Ruffie , & les deux autres Puiffances maritimes du
Nord , qui , comme on fait , fe font unies pour la
neutralité , de vouloir bien , comme des Puiffances
avec lesquelles le Roi a la fatisfaction de vivre
dans l'union la plus étroite , ordonner aux Com-
-
( 151 )
mandans de leurs vaifleaux de guerre de prendre
les vaiffeaux marchands Pruffiens qu'ils pourroient
rencontrer fur leur chemin , à leur vue & à la por
tée de leur canon , fous leur convoi & protection ,
dans le cas où ils feront attaqués ou inquiétés par
les vaiffeaux de guerre ou armateurs des Puiffances
belligérantes . S. M. I. a fait allurer le Roi , par une
déclaration écrite de fon miniftère , que non-feulement
elle avoit fait donner des ordres précis aux
Commandans de fes vaiffeaux de guerre de protéger
, contre toutes les attaques & moleftations
les vaiffeaux des négocians & navigateurs Pruffiens
qu'ils rencontreroient dans leur courſe , comme appartenant
à une Puiffance alliée de la Ruffie , &
qui obferveroit fcrapuleufement les règles de la
neutralité maritime , fondées fur les droits des
gens ; mais qu'elle enjoindroit auffi à fes Minif
tres auprès des Cours des Puiffances belligérantes
qu'auth fouvent que les Envoyés du Roi de Prufic
auroient des réclamations & des plaintes à porter
auprès des Cours où ils réfident par rapport aux
empêchemens fufcités au commerce maritime des
fujets Pruffiens , ils euffent à appuyer de pareilles
plaintes au nom de S. M. l'Impératrice de Ruffie ,
par leurs bons offices , & qu'elle attendoit en écharge
de S. M. le Roi , qu'elle voudroit également
munir les miniftres auprès des Puiffances belligé
rantes , d'inftructions conformes à la convention
maritime des Puiffances du Nord , avec ordre d'accéder
, par des repréfentations énergiques , aux
plaintes des Miniftres des Puiffances alliées pour
la défenfe de la neutralité maritime , dans le cas
où ils auroient quelque fatisfaction à demander
pour les fujets de leurs fouverains . - Le roi a ac
cepté cette déclaration amicale de S. M. l'Impératrice
, avec reconnoiffance , & par une contre - déclaration
qui y eft conforme , elle a fait inftruire en
conféquence fes Miniftres auprès des Cours étran-
--
8 4
( 152 )
gères. Déja auparavant S. M. avoit , à l'occafion
d'une autre négociation avec la Cour de Danemarck ,
requis S. M. D. d'accorder aux vailleaux marchands
Pruffiens , la protection de fa marine militaire
, & en avoit reçu l'affurance amicale , que
les vailleaux de guerre Danois prendroient fous leur
convoi & protection les vaiffeaux marchands Pruffiens
qui fe conformeroient aux traités qui fubfiftent
entre la Cour de Danemarck & les Puiffances
belligérantes , par rapport aux marchandifes de contrebande.
Le Roi a adreffé la même démande à
la Cour de Suède , & fe promet de l'amitié de
S. M. S. >
une réponse audi favorable que celle de
L. M. l'Impératrice de Ruffie & le Roi de Danemarck
......
Mais comme S. M. voulant fimplement
affurer, par les arrangemens ci deffus , le
commerce maritime licite de fes fujets , & non
porter aucun préjudice aux droits des puiffances
belligérantes avec lefquelles elle fe trouve dans
une harmonie parfaite, ou favorifer un commerce
illicite & qui pourroit leur être dangereux , tous
les fujets de Sa Majefté qui exercent la navigation
& le commerce maritime , doivent s'y prendre
de manière à obferver une neutralité exacte
telle qu'elle est fondée dans les loix de la nature
& dans les droits généraux des nations , prefqu'univerfellement
reconnus. Mais les différens
traités que plufieurs Puiffances ont conclu entr'elles
par rapport au commerce maritime , faifant
naître une différence de droits à cet égard , c'eſt
principalement à la Déclaration connue que S. M.
l'Impératrice de Ruffie a fait remettre l'année dernière
aux Puiffances belligérantes , & à l'Ordonnance
qu'elle a fait adreffer enfuite à fon Collége
de Commerce en date du 8 Mars 1780 , que les
fujets du Roi auront à fe conformer par rapport
à leur commerce maritime ; les principes qui y
font énoncés étant ceux que S. M. trouve les plus
>"

conformes au droit des gens & aux fiens particuliers.
Il eſt en conféquence ordonné : 1º . » De ne prendre
aucune part , fous quelque prétexte que ce puiffe
être , a la guerre préfente , & de ne porter à aucune
des Puiffances beliigérantes , fous pavillon Pruffien ,
les marchandifes reconnues généralement pour être
prohibées & de contrebande , & qui conftituent proprement
les munitions de guerre , comme canons
mortiers , bombes , grenades , fufils , piftolets ,
pierres à fufils , mèches , poudre , falpêtre ,foufre ,
piques , épées , felles . Les fujets du Roi ne devront
aufli avoir fur leurs vaiffeaux marchands , qu'autant
de ces articles qu'il leur en faudra pour leur propre
ufage «. 2°. » Les ſujets du Roi pourront au contraire
porter fur des vaiffeaux Pruffiens , tant aux
nations belligérantes qu'aux nations neutres , toutes
les marchandifes qui ne font pas comprifes dans
l'article précédent , & qui n'appartenant pas propre.
ment aux munitions de guerre , ne font pas auffi prohibées
, & particulièrement les productions de toutes
les provinces des états du Roi ; S. M. fe promettant
de l'équité & de l'amitié des Puiffances belligérantes ,
qu'elles ne permettront pas à leurs vaiffeaux armés
d'inquiéter ou de prendre les vaiffeaux Pruffiens
chargés de mâts , de bois , de chanvre , de poix ,
bleds & d'autres matériaux , qui fans être des munitions
de guerre , peuvent cependant dans la fuite
être convertis en pareilles munitions , & qui font
l'objet principal & prefque unique du commerce
Pruffien. Ces Puiffances font trop jates , pour
exiger que le commerce d'une nation neutre ceffe
ou foit entièrement fufpendu à caufe de leur guerre.
D'après ces principes , on efpère que les Puillances
belligérantes laifferont librement paffer, fans les faiſir
ni les confifquer , les marchandifes cargaifons licites
des fujets Pruffiens qui pourroient fe trouver fur
les vaiffeaux des nations belligérantes , de même
que les cargaifons & marchandifes licites des na-
& S
( 154 )
tions belligérantes chargées fur des vaiffeaux Pruffiens
, & dans ces cas , S. M. s'intéreffera efficacement
en faveur de les fujets trafiquans par mer. Il eſt
cependant de la prudence pour ces derniers , de
charger , autant qu'il fera poffible , leurs marchandifes
& effets dans des vaiffeaux Prufliens , & de
les tranfporter fous pavillon Pruffien , de ne pas
s'occuper beaucoup du cabotage , mais de s'en tenir
principalement à un commerce Pruffien fans mélange
, pour éviter d'autant mieux tout accident ,
mal entendu ou difficulté « . 3º . » Tous les vaiffeaux
Pruffiens qui mettront en mer , doivent fe munir
des paffe-ports & atteftations ufités des Amirantés ,
Chambre de guerre & des domaines de chaque
province , cu des Magiftrats de chaque ville
comme auffi des charte- parties , connoiffemens &
autres certificats d'ufage , qui devront exprimer la
qualité & la quantité de la cargaifon , le nom du
propriétaire & de celui à qui on envoie les marchandifes
, ainfi que le lieu de la deftination . Ces papiers
de mer doivent être clairs , ne contenir aucune
équivoque , fe trouver à bord de chaque vailleau
& ne doivent jamais , fous quelque prétexte que ce
foit , être jettés à la mer ; on n'en gardera aucuns
doubles , équivoques ou entièrement faux ,
ils rendroient
indignes de torte protection «. 4º. » Tout
vaiffeau Proffien , chargé dans un ¡ ort étranger ,
fe munira , dans ce port , de papiers de mer né
ceffaires & dans la forme ufitée à l'endroit où il
charge , afin de pouvoir prouver par-tout , fa nation ,
fa cargaison , d'où il vient & cù il va « . 5º. » IL
n'y aura à bord des vaifeaux Pr fliens ni Officiers
ni Employés de marine des nations belligérantes , ni
plas d'un tiers de l'équipage de ces nations . «. 6 .
Défenſe aux navigateurs Pruffiens de tranfporter des
cargaisons ou marchandifes de quelle forte qu'elles
foient , à des places ou ports affiégés , bloqués ou
enfermés de près par quelqu'une des Puiffances
>
>

( rss )
belligérantes «. 70. » Défenfe de prêter leurs noms
à des nations étrangères ; le commerce doit s'exercer
d'une manière conforme aux droits & coutumes
des peuples , enfórre qu'il ne porte atteinte aux droits
d'aucune des Puitlances belligérantes & qu'elles
n'aient aucun jufte fujet de s'en plaindre « . 8°. » Les
fujets du Roi qui fe conformeront exactement au
préfent Edit , peuvent fe promettre de la part de
S. M. toute la protection & l'affiftance poffible, au
Jieu que ceux qui pourroient y contrevenir , doivent
ne point s'y attendre & s'attribuer à eux-x- mêmes les
dangers & les dommages qu'ils pourroient s'attirer
par une conduite contraire à cette Ordonnance «.
ESPAGNE.
De CADIX , le 28 Avril.
Le feu continue devant Gibraltar ; & il
faut que les batteries de la place aient bien
fouffert , puifqu'à peine tirent- elles 20 ou
30 coups de canon par jour. Il eft forti d'ici
pour le détroit un vaiffeau de ligne & z
frégates ; ils doivent protéger les bombardes
qu'on fe propoſe d'envoyer à la pointe d'Europe
pour y foudroyer tout ce qui s'y eft
réfugié. Nous attendons l'effet que produira
cette tentative de ce côté , on s'en promet
le plus grand fuccès. On compte depuis le
12 de ce mois jufqu'à ce jour environ
30,000 boulets ou bombes jettés dans Gibraltar.
Nos Vigies s'étoient trompées. Le vaiffeau
de ligne Anglois & les deux frégates qui ont
efcorté le convoi pour Mahon , n'ont pas
g 6
( 156 )
repaffé le détroit , Darby étoit fi preffé de
partir , qu'il a profité du premier vent favorable
qui lui a permis de s'éloigner , fans
attendre la petite flottille de la Méditerranée.
Les frégates Françoifes la Friponne & la
Gloire , ont convoyé jufques dans cette baie
un navire Hollandois venant de Batavia
chargé de marchandiſes évaluées à 6 millions
de livres tournois . Il ignoroit la déclaration
de guérre . Ces frégates vont retourner
à leur ftation. On croit qu'elles ne
croifent ainfi depuis deux mois fur les Açores
qu'en vertu d'une convention faite entre la
France & la Hollande.
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 15 Mai.
Le bruit qui s'étoit répandu d'une affaire
entre le Général Cornwallis & le Général
Gréen s'eft confirmé. La Cour a publié une
Gazette extraordinaire le 11 de ce mois.
Mais la lettre du Lord Cornwallis , en date
du 17 Mars , z jours après l'action , n'étoit
pas adreffée à nos Miniftres ; elle l'étoit au
Commandant de Charles-Town , qui la leur
a communiquée. Les détails qu'on y trouve
font fi imparfaits qu'on ne peut rien en conclure
de décifif. Il eft vrai que cette action
eft qualifiée de victoire ; mais s'il faut en
croire d'autres avis , nous n'avons pas tout
le droit poffible de la faire fonner bien haut.
( 157 )
Le Général Gréen ne s'eft retiré que pour
recevoir les renforts du Général Morgan ,
qui n'étoit qu'à une journée de marche ; il
attendoit encore le Marquis de la Fayette ,
qui n'étoit qu'à 3 jours de marche, avec un
renfort de 2 ou 3000 hommes. Le mauvais
état où étoit l'armée Angloife , de l'aveu
même du Lord Cornwallis , fait craindre
que fes premières dépêches ne foient pas
plus agréables. Il eft certain que le 30 Mars
on n'avoit pas reçu de fes nouvelles ulté
rieures à Charles - Town . Il n'a point hafardé
de donner une lifte des tués & des
bleffés ; cette circonftance que l'on regarde
comme très -alarmante , fait attendre avec
anxiété la relation qu'il a promis d'envoyer
directement par le Capitaine Broderic , fon
Aide- de-Camp. Peut-être nous inftruira- telle
mieux ; en attendant voici celle que le
Congrès a fait publier en date du 16 Mars.
» L'ennemi avoit paflé le gué de High-Rock
le 12 , & le 14 il étoit arrivé à Guilford ; on
apprit le matin du 15 , qu'il s'avançoit fur le grand
chemin de Salisbury . L'armée Américaine fut aufftôt
mife fur trois lignes ; celle du devant , compo.
fée de la milice de la Caroline du nord , fous le
commandement des Généraux Butler & Eaton : la
milice de la Virginie formoit la 2e. ,
fous les or
dres des Généraux Stevens & Lawfon : la 3e . confiftoit
en une brigade de la Virginie & une autre
de troupes continentales du Maryland , commandées
par le Général & le Colonel Williams. Le
Lieutenant-Colonel Waslington avec les Dragons
des 1er. & 3e. régimens , un détachement d'infanterie
légère , compofée de troupes continentales
( 1589
ca-
& un régiment de chaffeurs , fous le Colonel
Linch , formoit un corps d'obfervation pour la
fûreté du flanc droit , & le Lieutenant - Colonel Lée ,
avec fa légion & un corps de chaffeurs , fous le
Colonel Campbell , affuroient l'aîe gauche . Le
pays eft une espèce de défert coupé de petits bouquets
de bois çà & là ...... Le Général ayant pourvu
à la fûreté du bagage en cas de défaite , aſpiroit
à voir l'ennemi s'approcher. Le Lieutenant-
Colonel Lée , avec fa légion de chaffeurs , fe porta
en avant , & eut une vive efcarmouche avec
le Colonel Tarleton , dont la troupe fut très- mal
traitée. Le Capitaine Armftrong chargea la légion
Angloife & tua 30 dragons environ ; mais l'ennemi
s'étant renforcé , le Lieutenant - Colonel Lée
fut obligé de fe retirer & de prendre fa pofition
dans la ligne. L'action commença par une
nonnade qui dura 20 minutes , l'ennemi s'avança
fur trois colonnes , les Heffois à la droite , les
gardes au centre de la brigade du Lieutenant-
Colonel Webfter. A la gauche. Les brigades
de la Caroline du nord , qui devoient fupporter le
premier effort , tinrent peu de tems , & partie fe
retira fans avoir fait feu , malgré tous les efforts
des Généraux Stevens & Lawfon , & de tous les
Officiers. La milice de la Virginie tint ferme &
fit long- tems un feu très-vif , mais fut auffi repouffée
l'action devint générale ; les corps d'obfervation
fous le Colonel Washington & le Lieutenant
Colonel Lée firent des merveilles , & le combat
fut très opiniâtre , mais l'ennemi dut enfin
quelqu'avantage à la fupériorité de fa difcipline.
Le Général Gréen qui s'apperçut que les troupes
Angloifes avoient le projet de le tourner par la
droite , & d'enfermer le corps des troupes continentales
, ordonna la retraite , tandis que le Lientenant-
Colonel Washington , à la tête d'un corps
de cavalerie , chargea une partie de la brigade des
Gardes , avec le premier régiment des Marylan-
:
·
2
( 159 )
·
dois , commandé par le Colonel Cunby , fecondé
par le Lieutenant Colonel Howard ; il enfonça
cette brigade à coups de baïonnette , & les
détruifit prefque tous . Le Général Huger tint
le dernier à l'action , & caufa auffi une grande
perte à l'ennemi ; on fe, retira en bon ordre , & l'on
pafla le gué de Fork River à trois milles environ
du champ de bataille , où on attendit les traîneurs ;
on perdit l'artillerie , parce qu'il ne le trouva point
de chevaux pour la conduire , & on fe porta le
lendemain à dix milles de Guilford . On fait que
l'ennemi a beaucoup perdu , & que fans compter
les prifonniers qu'on a faits , il lui en coûte au
moins 600 hommes , tant tués que bleflés .
Le Général Gréen le loue beaucoup des Officiers
& des foldats . Il fait menter fa perte à 290 hom.
mes , tant tués que bleifés & manquans.
On n'a reçu aucune nouvelle ultérieure
de l'Amiral Rodney . On préfume qu'occupé
à raffembler fes prifes , à en vendre une
partie & à faire paffer l'autre i.i , il a renoncé
à toute nouvelle conquête . On voit
qu'il n'en a fait que de bien faciles ; & à
l'exception de l'Ile de St-Vincent , d'où il
a aufli été repouffé , il s'eft bien gardé de
fe préfenter devant aucun établiffement en
état de faire de la réſiſtance. C'étoit aſſez d'avoir
compromis une fois fa gloire à St - Vincent.
On a remarqué le laconiſme avec lequel
il a rendu compte de la priſe de Saint-
Barthelemi ; on a vu dans les Journaux précédens
quelques détails qui peuvent donner
une idée de la fituation & de l'importance
de cette Ifle ; nous y joindrons l'anecdote
fuivante.
Elle fut prife ou repriſe cinq ou fix fois pendant la
( 160 )
dernière guerre ; on donne du moins ce nom de prife
à la defcente des chaloupes de quelques corfaires ; il
s'en préfenta un qui fomma les habitans de fe rendre ;
ceux- ci voyant le bâtiment , foible d'équipage , répondirent
qu'ils le préparoient à le défendre . » Puifqu'ils
n'ont pas jugé à propos de fe rendre à l'inftant ,
dit alors le Cortaire d'un ton froid & dédaigneux ,
je les abandonne ; s'imaginent - ils que je vais perdre
mon tems & expofer la vie de quelques-uns de mes
gens pour un établiſſement dont le pillage ne me
dédommageroit pas « ?
Un Membre de la Chambre des Communes
fe rendit il y a quelques jours chez
le Lord Germaine , pour lui parler de l'Arrêt
mis fur les effets des Anglois établis à
Saint-Euftache. On dit que le Miniftre répondit
, qu'on rendroit le tout aux Propriétaires ,
à l'exception des effets de contrebande. On
ne devine , pas encore ce qui peut être confifqué
comme contrebande , parmi des marchandifes
trouvées dans un Etabliffement
qui n'appartenoit pas auparavant aux Anglois.
On demande quel eft le Code qui fixe
les marchandifes qu'une Puiffance peut avoir
dans fes Etats . En attendant , cette affaire a
occafionné des difcuffions intéreffantes dans
la Chambre des Communes le 14 de ce mois.
M. Butke fit la motion qu'il avoit promife , rela
tivement à la confifcation des propriétés faifies à
l'Ifle St- Euftache ; fon difcours dura deux heures
& demie. Il commença par un appel folemnel à la
politique de l'Angleterre dans certe conjoncture importante.
Nous femmes , dit- il , engagés dans
une guerre dont l'évènement décidera probablement
pour toujours du fort de la G. B.; & quoique
nos ennemis foient nombreux , nous n'avons
( 161 )
2
pas un feul allié. Il eft par conféquent bien effentiel
pour nous d'être fingulièrement circonfpects
dans notre conduite , & de ne prendre que des
meſures qui tendent à relever la dignité de notre
pays ; de convaincre , s'il eft poflible , l'univers
que nous combattons pour l'honneur & la juftice ,
& non pour la rapine , afin d'engager par là
quelque Puiffance , foit à nous aider à faire des
conquêtes , foit à nous garantir en cas de défaite de
l'oppreflion de nos ennemis «.Il pafla enfuite
à l'examen des circonftances de notre quercile
avec la Hollande , & de notre fituation dans les
Ifles immédiatement avant la prife de St - Euftache.
» En déclarant la guerre à l'ancien & fidèle allié
de la G. B. , S. M. avoit fait voir un chagrin &
une répugnance convenables ; le manifelte appuyoit
les réfolutions hoftiles fur le prétexte de
la néceffité , & déclaroit que notre objet , en
poursuivant la guerre , étoit plutôt de rétablir , s'il
étoit poffible l'ancien principe d'union , que
d'afouvir notre reffentiment . Une déclaration
fubféquente annonçoit des difpofitions encore plus
amicales , puifqu'elle ordonnoit qu'en toutes occa
fions les propriétés des individus fuflent refpectées ,
& que notre inimitié n'allât que fur le corps collectif
de nos ennemis. De pareils principes d'hoftilité
convenoient à un peuple civilité , à une grande
Nation ; mais fi jamais la voix de l'humanité a
dû fe faire entendre entre des ennemis , ç'eût été
Thyver dernier dans les Ifles , où la fureur des
élémens avoit défolé les Colonies de toutes les
Paiffances en guerre indiftin&tement , & précipité
dans la ruine leurs malheureux habitans , comme fi
l'intention de la Divinité eût été par là de réprimer la
fureur des hommes les uns contre les autres , & de
les réconcilier par le fentiment des néceflités
communes. Certainement lorfque l'orgueil humain
fat rentré dans la pouffière , & que nous fentîmes

( 162 )
notre petiteffe fous la main du Tout-puiffant , nous ne
devions nous relever qu'avec des diſpoſitions fraternelles
les uns envers les autres , au lieu d'ajouter les
dévaſtations de la guerre à celles des ouragans . De
pareils fentimens avoient en partie été fuggérés
par le malheur des circonftances ; l'efprit farouche
de rébellion même s'étoit adouci , puifque le Doc
teur Franklin avoit publié un ordre pour défendre à
tous les corfaires Américains de molefter aucuns
vailleaux portant des provifions aux Ifles ; je m'imagine
que nos ennemis Européens fuivirent le même
plan de conduite ; mais nous avons cherché à
tirer avantage du malheur général , & projetté la
deftruction de nos ennemis dans le moment de
leur détreffe ; le manifefte contre la Hollande n'avoit
été publié qu'en Décembre , & dès le commencement
de Février nos forces dans les fles
formoient des entreprifes contre cette Puiſſance .
Ne peut - on pas très-raisonnablement en inférer
que l'ordre d'attaquer St - Euſtache a précédé la déclaration
de guerre , mais je me contenterai de dire
que nos Miniftres ou nos Commandans ont donné
en cette occafion de grandes preuves de diligence ,
& il eft dû des complimens aux uns de leur extrême
prévoyance , & aux autres de leur grande célérité .
- Je donnerai ici une courte defcription de l'établiffement
qui fut l'objet de l'entrepriſe . C'est une
iſle qui ſemble s'être élevée fur l'Océan par quelque
tremblement de terre . Il faut croire qu'elle a
été l'embouchure d'un volcan , tant elle eſt aride
& pleine de rochers . Elle n'a que 30 à 40 milles
de circonférence . Le produit de fon fol n'a jamais
été d'aucune valeur ; mais l'induftrie , l'activité &
l'efprit de commerce des habitans en ont fait une
nouvelle Tyr , & elle est devenue l'entrepôt ou le
marché général des ifles de l'Amérique . Elle a acquis
une opulence prodigieufe , & comme elle étoit
un port franc pour toutes les Nations , elle étoit
? 16 ; )
à
de la plus grande utilité aux projets de commerce
& de communication à tous les établiffemens Européens
du voifinage , fur-tont en temps de guerre.
il étoit naturel qu'une ifle de cette espèce n'eût pas
de grands moyens de défenfe contre un ennemi
parce que fa fureté ne confiftoit ni en fortifications
, af en troupes , ni en munitions de guerre ,
mais dans fon eiprit de commerce & de neutralité
qui devoit intéreifer généralement à fa confervation.
Il y avoit pour toute défente un édifice ,
que les Hollandois par point d'honneur pouvoient
appeller un fort , & qui n'étoit gardé que par so
Soldats , encore étoient- ce les plus mauvais qu'il
für poffible de trouver au fervice de la Compagnie
Hollandoife des Indes Occidentales . Il n'y avoit
aucune Milice , car chacun étoit trop avantageuſement
occupé d'un commerce quelconqué , pour
perdre fon temps porter le moufquet. C'est dans
cette ifle que font deſcendus 13 vaiffeaux de ligne ,
avec un nombre proportionné de frégates , & 3000
hommes de troupes de terre ; & pour donner à
l'entreprise l'air d'une expédition capitale , nos deux
Commandans en chef dans la ftation des illes fous
le Vent , fe mirent à la tête de ce formidable armement.
Le Gouverneur fut fommé de fe rendre
à difcrétion , & il ne lui fut accordé qu'une heure
pour délibérér , mais ce temps quelque court qu'il
paroiffe d'abord fuffifoit en cette occafion & même
étoit encore trop long , car il n'y avoit pas à héfiter
, puifqu'on étoit dans l'impoffibilité de fe défendre.
Le Gouverneur ſe rendit donc fans aucuns
articles de Capitulation quelconque , & fe foumit à
la difcrétion , à l'honneur & à la générosité britanniques.
Voyons actuellement la conduite de nos
Commandans en chef envers un ennemi qui fe
foumet. Ils firent auffitôt déclarer aux malheureux
habitans que toute leur propriété étoit confifquée
fans réferve ; que les biens de l'Opulent , les effets
-
(· 164 ) ·
du Marchand , le denier même du Pauvre , tout
étoit fujet à cet Edit foudroyant. Un Arrêt de men
dicité fur prononcé contre toute la Colonie ; les
uftenfiles de ménage ne furent pas même exceptés .
Ainfi dépouillés de leurs propriétés & de tous les
honnétes profts de leur travail , il leur reftoit
cependant l'efpérance qu'en expofant leurs malheurs
à leurs Correspondans des Ifles voisines , ou
en Europe , ils pourroient fe procurer un emprunt
pour former un nouveau fonds & aider leur induftrie
: cette confolation leur fut bientôt enlevée ;
ils reçurent ordre de remettre tous leurs regiftres
& tous leurs papiers , & on leur ôta ainfi les fources
de leur crédit & la faculté de relever leur
commerce. Cet ordre , que je puis appeller un
ordre fanguinaire , n'a point d'exemple dans l'hiftoire
du monde ; il cft d'une atrocité révoltante.
Ce ne fut pas encore affez : de peur qu'il ne reftât
aux malheureux Colons quelqu'efpoir d'adoucifſement
, il leur fut enjoint de remettre tous leurs
papiers quelconques , afin qu'on pût connoître même
leurs fecrets de famille & leurs correfpondances.
– Deſtitués de toute confolation & de tout
moyen de fubfiftance , ils tournèrent naturellement
les yeux pour leur nourriture actuelle , fur les proviſions
dont leur iſle avoit été abondamment fournie
, & qui étoient comprifes dans la Sentence de
confifcation. Ils s'adreffèrent au Quartier-Maître-
Général , & demandèrent qu'on leur cédât quelque
portion de ces provifions pour les faire vivie dans
le moment préfent , eux & leurs familles qui mou
roient de faim. Quelle fut la réponse du Quartier-
Maître- Général ? La voici dans ſes propres termes :
Pas une bouchée. — Je fupplie la Chambre de faire
la plus grande attention aux fuites de ces procédés
tyranniques , que pour l'honneur de l'humanité ,
de ce fiècle éclairé , & fur-tout du Chriftianifme ,
j'ai honte de rapporter. Il fut arrêté que les habi

-
( 165 )
tans de Saint-Euftache fubiroient un traitement encore
plus rigoureux , & qu'ainfi que leurs propriétés
, leurs perfonnes éprouveroient la vengeance du
vainqueur ; mais cette dernière eſpèce de perfécution
tomba d'abord & plus particulièrement fur les
Juifs . Cette malheureufe claffe d'hommes , après
avoir été dépouillée de toutes fes propriétés , fut
traînée dans une espèce de corps -de- garde ( le poids)
où se trouvoit un fort détachement de Soldats , y
fut fouillée jufques fur la chair pour voir fi
quelques-uns d'entr'eux n'avoient pas quelque argent
caché. Ces Juifs furent enfuite bannis à perpétuité
de leurs maifons & de leurs familles . Ils deman
dèrent pour toute grace d'emmener avec eux leurs
femmes & leurs enfans , & cette trifte confolation
leur fut inhumainement refufée . Ainfi arrachés à
tous les objets de leur affection , privés de tout
moyen de fubfiftance , à l'exception de quelques
pièces d'argent qui leur furent rendues comme par
charité , trente de ces infortunés furent envoyés à
bord du vaiffeau de guerre Le Shrewsbury , pour être
tranfportés à Saint- Chriftophe ; mais les autres ,
après avoir paffé par le même corps - de- garde
furent renvoyés pour être les douloureux témoins
de la défolation de leurs familles , & voir des
étrangers le mettre en poffeffion de leurs effets &
jouir du fruit de leur labeur & de leur induftrie..
M. Burke fit alors une mention particulière de
trois Juifs qu'il nomma comme des victimes remarquables
de cet acte d'injuftice & d'oppreffion . L'un
d'eux , appellé Moloch , a été , ainfi que toute fa famille
, attaché avec zèle au Gouvernement Britannique
, & il étoit chargé des familles des deux frè
res , qui tous les deux avoient été expulfés de Rhode
Inland par les Rebelles , & dont tous les biens avoient,
été confifqués pour avoir refufé de prêter ferment.
d'allégeance au Congrès . Il eſt cependant le citoyen
--
( 166 )
qui a été réduit à l'aumône lui & toute la famille ,
ainfi les autres . Il s'eft enfuite élevé contre ,
que
cette perfecution partiale , fi contraire aux principes
de la Religion chrétienne. » Les Juifs , par la
raifon même qu'ils ne font membres d'aucune
communauté , font fous la garde de tous les Etats
de l'Univers qui ont des prétentions à la civilifation
& a la générofité , ils n'ont d'autre protection
que l'humanité des peuples avec lefquels ils
vivent ; ils n'ont point d'Etat auquel ils puiflent re
courir comme fes ſujets , pour demander vengeance
des injures qu'on leur fait . Il y a donc autant de
baffeffe que de méchanceté à exercer fur eux des
perfécutions . Si l'on vexe un Hollandois , il a pour
protecteur les Etats de Hollande ; un François eft
vengé par fon Souverain ; un Anglois a fa
patrie qui eft en état de le défendre , ou du moins
qui doit l'être , fi la dégradation générale de fes
facultés ne lui en a pas ôté les moyens. Mais un
pauvreJuif étranger & errant , cft fans recours , fans
protecteur ; il ne peut invoquer d'autre fecours que
la générofité des hommes courageux de toutes les
Nations toujours prêts à défendre la caufe de l'humanité.
Il n'y a point d'hommes plus utiles dans
aucune fociété qu'eux ; car ayant tous l'efprit
de commerce , & étant difperfés dans tous les pays
de l'Univers depuis les extrémités les plus reculées
de l'Afie jufqu'aux parties les plus occidentales de
l'Europe , ils forment une espèce de chaîne de communication
pour toute la fociété mercantille . On ne
doit pas non plus les juger trop févèrement pour
quelques vices qui peuvent leur être reprochés
comme nation ; car la dépendance habituelle dans
laquelle ils vivent , eft une fource naturelle de dé
pravation. C'est une obſervation auffi vieille qu'Ho
mère, & confirmée par l'expérience de tous les âges ,
que dans l'état de fervitude l'efprit humain perd la
( 167 )
-
moitié de fa valeur. Après les Juifs , l'oppreffion
perfonnelle est tombée fur les Américains , par
l'ordre qui leur a été fignifié de fortir de Saint-
Euftache , dans un tems limité , c'eſt- à - dire , je
crois , dans l'efpace d'un jour après la proclamation
, & cela fans aucune diftinction de perfonnes ,
quoique beaucoup d'habitans compris fous cette
dénomination , fuffent des fidèles fujets de S. M. ,
& du nombre même des réfugiés , c'est- à - dire , de
ceux qui ont quitté l'Amérique pour le fouftraire
à l'oppreffion du Congrès . Enfuite les Hollandois
de la ville d'Amfterdam ont été expulfés , & à la
fin , tous les fujets des Etats-Généraux , à l'exception
de ceux qui étoient nés dans l'Ifle. M. Burke
parla enfuite des différentes adreffes préfentées
aux Commandans en chef en faveur des habitans
opprimés de Saint- Euftache & des fujets Britanni❤
ques , dont les propriétés avoient été auffi confifquées
dans cette Ifle , car il obferva qu'on n'avoit
établi aucune diftinction entr'eux. Il lut la fubftance
de diverfes pétitions & remontrances des Négocians
de Saint- Chriftophe , préfentées à l'Amiral
Rodney & au Général Vaughan , par un comité de
leurs corps avec les réponfes de ces Commandans .
Une lettre écrite à l'Amiral par M. Granville , Procureur
Général de St - Chriſtophe , la réponſe de l'Amiral
& la réplique de M. Granville : fans entrer
dans le détail beaucoup trop long du contenu de
chacune de ces pièces , il en rapporta la ſubſtance.
Les Négocians prétendent qu'en vertu de différens
actes du Parlement & particulièrement de ceux relatifs
à la Grenade , ainfi que de ceux pour le tabac
& pour le coton , la loi les autorifoit à commer
cer avec St - Eustache ; qu'on n'avoit pu y confifquer
leurs propriétés fans une injuftice criante , & que
pour cette raiſon ils en demandoient la reſtitution .
Ils ont cité aufli en exemple la conduite des Fran
{ ( 168 )
-
-
pois à la Grenade , & ont fupplié les Commandans
de confidérer que l'ennemi pourroit ufer de repré
failles. L'Amiral & le Général ont répondu que
les Négocians auroient dû retirer leurs propriétés
de cette Ifle avant l'expédition ; que les actes dont
ils le prévaloient étoient abfurdes , & qu'ils avoient
été follicités & obtenus dans des vues factieuſes ;
qu'un ennemi traître & perfide ne devoit point être
traité comme un autre ; que les François n'oferoient
ufer de repréfailles , & que pour eux , s'ils
fe croyoieut léfés , ils avoient le recours des loix
de leur pays ; auxquelles ils pourroient s'adreffer
pour obtenir le redreffement de leurs griefs.
M. Granville fit une réponſe pleine de raifon &
de force à quelques -unes de ces obfervations , &
M. Burke dit que c'étoit une production qui feroit
honneur à tous les Avocats- Généraux de l'Univers.
M. Granville a fur- tout rétorqué les argumens de
l'Amiral , en difant que fi les Négocians avoient
enfreint les loix en envoyant leurs propriétés à St-
Euftache pour y être vendues , les Officiers de la
Marine s'étoient rendu également coupables en y
vendant leurs prifes. L'Amiral Rodney , ajouta- t-il,
a répondu aux Négocians qu'ils n'avoient qu'à s'adreffer
aux Tribunaux pour le recouvrement de
leurs propriétés. Il eft vrai que la loi pourroit les
rétablir dans la jouiffance de leurs propriétés ; mais
en même tems ne doit- elle pas punir ceux qui ont
mis ces Négocians dans la néceffité de l'invoquer.
Il feroit fort étrange que la Cour eût le droit de
s'emparer de toutes les propriétés qui font dans la
Grande- Bretagne , en difant aux Parties léfées :
les Tribunaux vous font ouverts . Mais comment
la plupart de ces malheureux pourront - ils pourfuivre
leurs adverfaires ? Dépouillés de toutes
leurs poffeffions , comment fubviendront - ils aux
frais d'une procédure , tandis que leurs antagonif
tes
( 169 )
2
m
tes peuvent les combattre avec leur propre argent ?
M. Burke demanda la permiſſion à la Chambre
de l'informer de la pofition très - particulière d'une
malheureufe veuve qui lui avoit été recommandée
pour qu'il fit enforte de lui procurer quelque
appui parmi les Marchands. Son mari , après feize
ans d'abfence , eft mort chez l'étranger , victime
de plufieurs revers , quoique laiffant un fonds de
9000 liv. ftert à Saint- Euftache , qui devoit appartenir
en propre à fa veuve & à fes enfans ; la totalité
fe trouve confifquée , & fa malheureufe famil
le eft actuellement privée de tout . foutien. Comment
pourroit- elle s'érayer de la juftice des loix ?
Il ne lui reste aucun moyen de prouver fa perte,
& pas un fol pour plaider. Quant à la perfidie des
Hollandois , c'eft précisément la raison pour la
quelle nous leur avons déclaré la guerre ; nous ne
pouvons donc pas alléguer de nouveau cette même
perfidie comme un motif pour augmenter Thorreur
de leur punition . C'eft un principe fondamental
du Droit des Gens , & envisagé de la forte
par tous les Auteurs politiques que le Droit de la
Guerre n'eft établi que fur la fuppofition d'une
juftice égale des deux parts , & que dans l'expofé
de ce Droit , doit être confondu tout ce qui a précédé
le commencement des hoftilités . M. Burke
cenfura fortement 1 affurance de l'Amiral , relativenient
aux repréfailles dont la France pourroit
ufer : Elle n'oferoit fe les permettre « . Cette
jactance , dit -il , ne peut- elle pas exciter l'ennemi
à fe fervir du pouvoir qu'il a de révoquer l'immunité
accordée à nos Compatriotes de la Grenade
. Les habirans de cetre ifle feroient fondés à
maudire l'injuftice de notre Gouvernement ; mais
ils ne pourroient raisonnablement fe plaindre de
leurs Conquérans il y a , fans doute , dans ces
ifles quelque vieux & refpectable Négociant , qui ,
pour fe fouftraire à la rigueur des Edits du Roi de
26 Mai 1781.
:
h
( 170 )
fous la protection
France , fe mit , il y a 90 ans ,
du Gouvernement Anglois. Il fera bien étonné de
la viciffitude des chofes humaines aujourd'hui , en
obfervant qu'il s'eft vu fauvé par la générofité du
Roi de France , & qu'il eft ruiné par l'avidité de
la Grande - Bretagne. M. Burke termina fon Diſcours
en propofant qu'il foit préfenté une humble adreſſe
à S. M. pour la fupplier de daigner ordonner à
fes Miniftres de mettre fous les yeux de la Chambre
des copies de toutes les lettres , papiers & cor.
refpondances reçues officiellement des Indes Occidentales
, relativement à la prife de Saint Euftache
, & d'autres ifles Hollandoifes en Amérique.
» Le Capitaine Lutrel objecta qu'il étoit contre
toutes les règles de la politique de difcuter une quef
tion qui compromettroit la réputation de l'Amiral
Rodney , au moment où il exerçoit un commandement
auffi diftingué dans la marine , & qu'il étoit
injufte de le faire pendant fon abfence. Il tâcha de
prouver par des extraits de quelques actes du Parlement
& de proclamations , que la confifcation de la
propriété privée de l'ennemi eft légale à la rigueur.
Le Lord G. Germaine réfuta les argumens de
M. B. dans leurs points effentiels . Tous les ordres ,
dit - il , tranfmis à nos Commandans aux Indes occidentales
, leur ont enjoint formellement de refpecter
les propriétés des fujets Anglois , & de les protéger
aurant qu'il eft poffible ; je ne doute point que ces
ordres n'aient été exécutés ; mais fi dans une occafion
quelconque , un individu s'eft trouvé léſé , il n'a
qu'à faire connoître le tort qu'il a effuvé , & il pourra
obtenir une réparation légale. Quant à la confifcation
de la propriété Hollandoife dans l'ifle de St-Euftache ,
je foutiens qu'on peut avec juftice faifir , foit pour la
Couronne , foit pour les capteurs , les marchandifes
& la propriété des individus dans un pays conquis en
laiffant aux habitans leurs biens & leur mobilier. Si
c'eft une erreur ,, j'avoue que c'en eft une bien forte ;
( 171 )
je fuis für au moins que ces principes font juftifiés
par plus d'un exemple ; mais il eft inutile de difcuter
cette affaire fous ce point de vue ; car il eft de droit
inconteftable qu'on peut faifir & détruire les magafins
d'un ennemi en tems de guerre ; or l'ifle de St-
Euftache étoit précisément dans ce cas ; c'étoit un
vrai dépôt ou magafin pour l'ufage de la France &
de l'Amérique. Pour prouver cette affertion , il
lut un paffage d'une lettre que lui avoit écrite l'Amiral
Rodney , & dans laquelle les procédés des Hollandois
de St- Euftache étoient repréſentés comme
très pernicieux à l'Angleterre. L'Amiral à fon retour
aux Indes occidentales , après avoir été battu par la
tempéte ſur les côtes de l'Amérique feptentrionale ,
ayant envoyé à St - Euftache pour acheter des cordages
, on lui fit répondre qu'il n'y en avoit point,
& cependant lorfque la place a été prife il s'en eft
trouvé plufieurs milliers de tonnes qui y étoient depuis
un tems confidérable . L'Amiral obſerve d'ailleurs
, qu'ils avoient adopté depuis long- tems cette
conduite envers les vaiffeaux Anglois ; car quoiqu'on
fe für adreffé plufieurs fois à eux pour avoir du cordage,
on n'avoit pu en tirer que 30 tonnes dans tout le
cours de la guerre ; tandis qu'ils en fournilloient abondamment
à nos ennemis. Il ajoute que les rebelles tiroient
des fecours fi effentiels de cette ifle , qu'on
pouvoit efpérer avec affez de fondement que fa prife
mettroit fin à la guerre. L'Amiral Rodney détaille
auffi dans cette lettre la répartition qu'il a faite de la
propriété confifquée ; les marchandifes périffables
doivent être vendues fur le champ ; les provifions
& munitions ( excepté celles qui étoient néceffaires
pour la fubfiftance de la Place ) feroient embarquées
pour les ifles voifines , & les autres effets feroient
envoyés à la G. B. Quant à l'argent trouvé dans les
caffes publiques , il devoit être embarqué à bord du
Sandwich , & celui qui avoit été faifi ailleurs feroit
fcellé & déposé dans des endroits fûrs .
sam-
Ce Miniftre
h 2
( 172 )
obferva au fujet de cette lettre que les motifs de la
conduire de l'Amigal paroiffoient tres-juſtes. Si l'ifle,
dit-il , eft ainsi qu'on la repréfente , un magafin de
F'ennemi , perfonne ne pourra nier que la confifcation
des propriétés n'ait été une démarche juflifiable : l'honorable
Membre s'eſt-plaint d'un procédé que je condamne
avec lui de tout mon coeur , la perfécution des
Juifs ; mais je puis affurer la Chambre que 'Amiral
Rodney n'eft point l'auteur de cette cruauté , il la ré
para auffi- tôt qu'elle parvint à fa connoiffance. Il n'en
fut inftruit que par les remontrances de ceux qui en
étoient les victimes , il reflentit alors autant d'indignation
que l'honorable Membre en peut éprouver, &
il fe fervit de fon autorité pour empêcher l'exécution
ultérieure de ce plan , ordonnant que les Juifs feroient
reconduits chez eux. Je puis avancer ce fait à la
Chambre fur l'autorité d'une perfonne actuellement
à Londres , qui étoit elle-même la perfonne employée
par les Juifs pour faire des repréfentations en leur faveur.
Quant aux autres parties de la conduite de
l'Amiral , comme d'avoir banni les Américains &
d'autres , il avoit un droit inconteſtable de prendre
toutes les mesures que lui fuggéroit la fagelle pour
la fûreté de l'ifle , & tout homme qui connoît l'Amiral
Rodney ne le croira pas capable d'employer
une rigueur inutile . L'ifle de St - Eustache étoit remplie
d'étrangers de tous pays & de toute eſpèce qui
n'y étoient venus que pour des objets de commerce,
& qui par conféquent après le départ des marchandi
fes ne pouvoient fouhaiter d'y féjourner avec des intentions
innocentes ; ils étoient donc naturellement
fufpects , & les précautions dont il s'agit étoient fondées
fur la plus grande prudence . Pour prouverd'une
manière frappante la iicheffe & la population de
cette colonie provenant entièrement du concours des
étrangers , & du commerce avantageux avec nos
ennemis , le Lord fuppofa que le loyer des maifons
dans la ville de St - Euſtache montoir à près d'un
( 873 )
- million fterling par an. L'honorable Membre a
comparé notre conduire avec celle de France dans
la prife de la Grenade ; mais il ne peut exifter de
comparaison entre deux cas qui ne font aucunement
femblables , entre la reddition d'une ifle paisible doat
la richeffe étoit l'agriculture , & celle d'une colonie
ftérile où nos ennemis raffemblés pêle - mêle avoient
établi leurs magasins pour notre deftruction . Cette
différence eft fuffisamment marquée par la conduite
du même Amiral envers Demerary & Elequibo ; car
ayant trouvé ces établiffemens dans la même poftion
où les François ont trouvé la Grenade , il leur
a accordé des conditions encore plus avantageufes que
celles qu'on nous cite actuellement pour modèle.
La motion fut rejettée à la pluralité de 160 voix
contre 86 .
D'après le fort de cette motion , les prifes
de l'Amiral Rodney lui font adjugées ; mais
il paroît que la fortune n'a pas jugé à propos
de confirmer cette décifion. Le bruit fe
répand qu'elles font tombées entre les
mains des François ; & cette nouvelle eft
d'autant plus défagréable qu'on les difoit
déjà à l'entrée de la Manche , & par conféquent
à l'abri de tout revers de fortune,
On évalue cette perte à 20 millions fterl.
Pour nous confoler , on a répandu le
bruit que l'Amiral Hood s'étoit emparé d'un
convoi François , fur lequel 6,000 hommes
étoient embarqués. Mais on ne dit ni d'où
vient cette nouvelle , ni quand cette prife
s'eft faite. Il ne peut être forti de la Jamaïque
ni d'aucune Ifle Françoife des tranfports auffi
confidérables , dans un moment cù il n'y a
h 3
( 174 )
pas affez de vaiffeaux de ligne pour les ef
corter, & où l'on ne peut fuppofer à l'ennemi
des projets avant que fa marine foit en forces.
Ce ne pourroit être qu'une partie du
convoi de M. de Graffe , qui , parti le 22
Mars dernier , peut être tout au plutôt arrivé
dans ce moment ; & fi l'Amiral Hood
lui avoit intercepté quelque chofe au commencement
de ce mois , nous ne pourrions
rien en favoit ; on fait d'ailleurs que.
M. de Graffe n'eft pas homme à fe lailler
rien enlever fous les yeux.
-
Comme il n'eft queftion aujourd'hui que du
Chevalier Hector Munro , & que cer Officier
commande notre Etabliſſement militaire dans l'Inde
, je crois qu'il n'eft pas inutile de remettre fous
les yeux du public la dépofition que ce Commandant
fit devant la Chambre des Communes en 1764 ,
parce que c'eft un morceau d'hiftoire très - curieux
& qui doit intéreffer infiniment ceux qui feroient bien
aife de fe former une idée générale du caractère de
cet Officier. Le Chevalier Munro commence par
rapporter ce qu'il a fait à fon arrivée à Calcutta ,
& enfuite il rend compte dans les termes fuivans
de la mutinerie de l'armée & de la peine qu'il a
infligée pour la déſertion . - » Je trouvai l'armée ,
» tant des Européens que des Sipays , mutinée ,
défertant chez l'ennemi , & défobéiffant à tout
ordre. Je pris la ferme réfolution de dompter
en elle cette difpofition à la mutinerie , avant
d'entreprendre de dompter l'ennemi . En conféquence
, je me fis accompagner d'un détachement
» des troupes du Roi & des Européens de la Compagnie
, je pris quatre pièces d'artillerie , & j'allai
de Patna à Chippera , un des cantonnemens . Je
» crois que le jour même que j'y arriva , ou le
ɔɔ
( 175 )
99
و د
و د
ל כ
כ כ
ود
"3
ود
» lendemain , tout un détachement de Sipays me
quitta pour paffer chez l'ennemi . Je détachaf
» aufli tôt une centaine d'Européens & un bataillon
» de Sipays pour me les ramener. Le détachement
les joignit dans la nuit , les trouva endormis
» les fit prifonniers & les ramena à Chippera , ou
j'étois prêt à les recevoir. A l'inftant , j'ordonnai
aux Officiers de me choifir cinquante hommes
» des plus mutins & de ceux qu'ils croyoient avoir,
" pu engager le bataillon à déferter chez l'ennemi .
>> Ils m'en choifirent cinquante . Je leur ordonnai
» de me choifir vingt- quatre hommes des plus mau-
» vais fujets fur ces cinquante , & fur le-champ ,
je fis tenir un Confeil de guerre par leurs Offi
>> ciers noirs , & leur enjoignis de m'apporter ,
fur l'heure même , leur fentence. Ce Confeil de
guerre les trouva coupables de mutinerie & de
défertion , les condamna à mort , & me laiffa le
» maître de décider du genre du fupplice . J'or-
» donnai auffi - tôt que quatre des vingt - quatre :
» hommes fullent attachés à des canons & aux
» Officiers d'Artillerie de fe préparer à les faire
fauter en l'air . Il fe paffa alors quelque chofe
» de remarquable ; quatre grenadiers repréfentèrent
» que comme ils avoient toujours eu le pofte
» d'honneur , ils croyoient avoir le droit de mourir
» les premiers ; quatre hommes du bataillon furent
» détachés des canons , & on y attacha les quatre
grenadiers , qui furent emportés avec les boulets
« Sur quoi les Officiers Européens , qui
étoient alors fur le lieu , vinrent me dire que les
Sipays ne vouloient pas fouffrir qu'on fît mourir.
de cetre manière aucun des autres coupables . A
l'inftant j'ordonnai » que feize autres hommes des
vingt- quatre fuffent attachés par force aux canons
» & fantaffent en l'air comme les premiers , ce qui
fut fait , & enſuite je voulus que les quatre autres
» reftans fuffent conduits à un quartier où quelque-
و د
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>
h
4
( 176 )
tems auparavant il y avoit eu une défertion de
» Sipays , avec des ordres pofitifs à l'Officier Commandant
de ce quartier de les faire exécuter de la
» même manière , ce qui eut lieu , & mit fin à la muti-
» nerie & à la déſertion ( * ) «.- Telle eft la méthode
ingénieufe & heureuſe dont s'eft fervi le Chevalier
Hector Munro pour difcipliner les Sipays , & leur
faire connoître le pouvoir d'un Confeil de guerre .
Combien la nation Augloife n'eft-elle pas redevable
à ce brave Officier ! O Hyder Ali , comme tu dois
trembler en fa préfence ! comme tu dois fuir devant
fes armes !
·
La Cour a reçu des nouvelles de l'Amiral
Darby ; elle n'en a publié aucune nous
favons qu'il eft entré à Gibraltar & qu'il en
eft forti ; mais le Gouvernement n'a donné
aucun détail ; ce font les dépêches feules de
l'Amiral , qui nous inftruiront au vrai de
l'état de la place , de ce qu'elle a pu fouffrir
du feu qu'elle a effuyé , & fi ce même
feu a endommagé ou détruit partie des provifions
qu'on y portoit.
On s'occupe à former de nouveaux corps
& à completter les régimens qui doivent
s'affembler dans les différens camps qu'on
a réglés pour notre défenſe intérieure. La
guerre contre la Hollande change nos mefures
défenfives cette année. On parle de
deux camps volans , compofés principalement
de cavalerie , qui feront , l'un entre
Waltham & Yarmouth , & l'autre entre
(*)Voyez le rapport du Comité nommé par la Chambre
des Commures , pour prendre connoiffance de l'état des
affaires Angloifes dans l'Inde , Part.1 , page 40 .
( 177 )
Sax-Mundham & Aldborough , afin d'être
à portée de furveiller nos ennemis , & prévenir
les dégâts qu'ils pourroient faire fur
des côtes dont l'accès eft facile.
FRANCE.
De VERSAILLES , le 22 Mai.
S
LE 30 du mois dernier le Roi a nommé
à l'Abbaye de Rebais , Ordre de S. Benoît ,
Diocèse de Meaux , l'Evêque de Valence ; à
l'Abbaye de la Chapelle , Ordre de Prémontré
, Diocèle de Troyes , l'Abbé de Rouaut ,
Vicaire Général du Diocèfe ; à l'Abbaye de
Mureaux , Ordre de Prémontré , Diocèse de
Toul , Ordre de Trommelin , le Vicaire Gé
néral de Treguier ; à l'Abbaye de Lannoy
Ordre de Cîteaux , Diocèfe de Beauvais ,
l'Abbé de Mauleon , Aumônier du Roi ; à
Abbaye de S. Hilaire , Ordre de S. Benoît
Diocèfe de Carcaffonne , l'Abbé de Dulomieu
, Vicaire Général de Vienne ; à l'Abbaye
de Villechaffon , Ordre de S. Benoît ,
Diocèse de Sens , la Dame de Mercy , Prieure
de Champ Benoît , même Ordre , à l'Abbaye
de S. Remi , Ordre de S. Benoît , Diocèfe de
Soiffons , la Dame de Barbançoɔn Prieure
de S. Louis , Ordre de S. Auguſtin.
>.
Le 6 de ce mois LL. MM. & la Famille
Royale fignèrent le contrat de mariage du
Marquis de Sirefines , l'un des Ecuyers du
Roi , avec Demoifelle le Tellier de Vaubadon
ظ و
( 178 )
De PARIS , le 22 Mai.
LE Courier envoyé au Miniftre de la Marine
, & parti de Breft le 12 de ce mois ,
a annoncé que le 11 étoient arrivés tout le
convoi & les vaiffeaux de guerre , à l'exception
de l'Actif, qui étoit refté en arrière.
M. de la Motte - Piquet a amené 21 bâtimens
marchands & un corfaire. M. de Vigny ,
commandant la Néréide Le voyant trop
éloigné de l'efcadre , a été obligé de brûler
deux des bâtimens qu'il efcortoit , & qui
étoient un bâtiment marchand & un corfaire.
Les prifonniers ont confirmé la nouvelle
qui s'étoit répandue de la priſe d'une
frégate Angloife de 32 canons , faite par
Expériment , peu de tems avant leur départ
de St-Eustache.
e
Nous apprenons de l'Orient , que le corfaire
le Franklin s'eft emparé de 2 bâtimens
du même convoi , qu'il a conduit dans ce
port ; un corfaire de Boulogne en a amené
un 3 à Breft , & un 4° a été amené à Morlaix
par un corfaire de St Malo. Si , comme
le bruit s'en répand , l'Actif vient de rentrer
avec 3 qu'il avoit pourfuivis , feulement
auront échappé , fi cependant ils n'ont pas
été rencontrés par d'autres croifeurs . Le navire
entré à Morlaix eft eftimé 800,000 liv. ,
ceux de l'Orient font auffi richement chargés
; il n'eft donc pas étonnant qu'on eftime
à Breft la priſe de M. de la Motte - Piquet 12
à 15 millions. Si l'Amiral Rodney & fes co(
179 )
opérateurs fouffroient feuls de cette perte ,
peut-être qu'à Londres même la faine partie
du public verroit avec quelque fatisfaction
un fi riche butin enlevé à l'avarice & à la
cupidité. Mais l'avidité de l'Amiral Anglois
a pris des précautions pour ne pas tout perdre
. On dit qu'il n'a fait précéder fon convoi
par la Vénus que pour le faire affurer , &
qu'il l'a été pour 8 ou 10 millions . En ce
cas là , les Chambres d'Affurance ne devront
pas des remerciemens au Commodore Hotham
.
Il s'eft élevé tant de réclamations contre la conduite
de Rodney à Saint-Euftache , que fur les re .
préfentations de nos Chambres de commerce , le
Gouvernement eft , dit - on , décidé à ufer de repréfailles
à la Grenade , à Saint - Vincent & à la Do.
minique , fi la Cour de Saint- James ne donne pas
toutes les fatisfactions que nos Négocians font en
droit d'exiger. On ne parle pas de confifquer les
propriétés , mais d'impofer fur ces Ifles conquifes
une taxe au prorata de ce qui nous a été enlevé à
Saint-Eustache . Si les fujets commerçans ,de S. M. I.
files Danois , & c. forment les mêmes prétentions ,
il ne reftera à Rodney que l'opprobre dont fa conduite
l'a couvert aux yeux de l'Europe & de l'Amérique.
La lettre fuivante ne fût- elle que l'éloge
d'un brave Officier , mériteroit d'être rendue
publique ; mais cet éloge a encore un autre
titre à la publicité ; il est écrit par un grand
homme , fur qui les deux mondes ont les
yeux , & adreffé à un de nos plus vaillans
& de nos plus loyaux Chevaliers , M. le
Maréchal de Byron.
h 6
( 180 )
--
---
» M. Le Marquis Armand de R. , qui eft à
l'inftant de retourner en France pour quelque tems
m'ayant informé qu'il a l'avantage de fervir dans
un régiment que vous commandez , je ne puis refufer
à mes fentimens pour lui , de prendre la liberté
de vous le recommander comme un Officier qui
s'eft diftingué par les talens , par la bravoure &
fon zèle dans le fervice de cette Contrée. Il a
fervi quatre ans avec le rang de Colonel ; & pen-`
dant prefque tout ce tems , a commandé un corps
de Légionnaires . Les promotions nombreuſes &
rapides des étrangers dans le commencement de
cette guerre , ont fait naître une jaloufie parmi
les Officiers Américains , qui a empêché jufqu'ici
l'avancement du Colonel Armand , quoique fes fervices
& fon mérite fuffent reconnus ; il a cependant
cette confolation que beaucoup de ces promotions
donnent des rangs fans emploi , pendant qu'il a
joui d'une exiftence purement militaire dans le
commandement en chef d'un corps . Quoique
je n'aie pas l'honneur d'être perfonnellement connu
de vous , je prends la liberté de vous écrire
dans cette occafion , avec cette franchiſe qui eft
le privilége des militaires , & avec certe confiance:
que votie réputation inſpire . Je fuis heureux , dans
cette occafion , de vous témoigner la confidération
& l'eftime avec lesquelles j'ai l'honneur d'être
, &c. Signé, le Général WASHINGTON " .
-
M. le Marquis de la R. a obtenu la Croix
de St Louis , & il fe difpofe à retourner en
Amérique .
On fera bien aife de trouver ici le difcours
que S. A. S. Monfeigneur le Prince de Condé
a prononcé le 7 de ce mois à l'ouverture
des Etats de Bourgogne.
MM. Le retour de ces affemblées qui confacrent
de plus en plus vos droits & vos principes ,
( 181 )
eft une époque toujours chère à mon coeur , qui
partage votre zèle & qui s'intéreffe à tous ves
fuccès. Jamais il ne fut un m ment plus propre
à redoubler la vénération & l'amour des François
pour leur Souverain , aux premiers inftans de
ce règne , tout autorifoit nos efpérances . Malgré
le poids de la gerre , tout paroît les remplir
aujourd'hui. Un peuple ambitieux qui prétend s'ar
roger l'empire des mers , force notre Monarqueà
prendre les armes ; il déploie fa puiflance & le
montre le vengeur des nations ; il femble que
l'humanité l'ait chargé de foutenir tous fes droits ;
il protège au loin des peuples opprimés , il pacifie
des Empires , il concilie des Souverains , il cou
vre la mer de fes vaiffeaux pour affurer le commerce
des deux Mondes : autfi noble dans fes
moyens que dans les vues l'économie
lui paroît
le premier tréfor des Rois. La grandeur de fes
projets devient fa feule magnificence ; & la Nation
qui s'obtine à prolonger la guerre , s'étonne
elle-même de voir un Roi & jeune encore s'oc
cuper en même- tems d'adminiftration
& de combats
, rétablir à la fois fa marine & fes finances ,
& fournir à des frais énormes , fans qu'il en coû
te à fon coeur un impôt. Puille le ciel récompen
fer tant de foins & combler fes voeux & les nôtres
par la naiffance d'un Prince qui le rende longtems
heureux comme père & comme Roi.
Dans ces circonftances , qui doivent également
intéreffer les coeurs fenfibles & frapper les ames
élevées , quels feroient les fujets allez peu dignes:
du nom de ciroyen , pour ne pas concourir de tous
leurs efforts à terminer de fi nobles entrepriſes 2
La Bourgogne eft loin , je le fais , de nourrir
dans fon fein des enfans dont elle ait à rougir. La
longue expérience que j'ai des fentimens qui la
caractérisent , ne me permet pas de douter que la
fidélité la plus efficace ne foit autant dans cette
( 1827)
province , un befoin des coeurs , qu'une difpofi
tion des efprits. Continuez , Meffieurs , pour votre
bonheur , & j'ofe dire pour le mien ; par une
conduite auffi conforme aux fentimens qui vous
animent tous , vous fatisfaites à la fois mon dévouement
à l'état , mon attachement au Roi qui
nous gouverne , & ma tendre affection pour un
Prince , qu'il eft dans mon fang & dans mon coeur
de chérir.
Le corfaire le Duc d'Eftiffac de Dunkerque
eft rentré le 13 de ce mois dans ce port
après une croifière d'un mois , avec Soo
guinées de rançon , & un corfaire Anglois
de 16 canons & 48 hommes d'équipage ;
il a fait de plus deux prifes qu'il a envoyées
en Hollande & qui font eftimées 80,000 !.
Il exifte ici , écrit- on de Calais , une fingularité
remarquable dont peu de familles offrent des exemples
. Madame Renard , âgée de 89 ans , étoit fille
unique , & a connu fa mere , fon ayeul , fon bifayeul
; elle a une fille unique , Madame Carpentier
, âgée de 70 ans , qui a également un fils unique
, M. Carpentier , Procureur du Roi de l'Amirauté
, âgé de 53 ans, Celui- ci a une fille unique
, âgée de 26 ans , époufe de M. Merenvué , Capitaine
au Corps - Royal d'Artillerie , dont elle a
deux enfans , dont l'aîné a 8 ans . La Dame Renard
, dont la mere a vécu 97 ans , voit ainſi ſa
feptième génération ; & comme elle a connu fes
trois afcendances , elle en a connu dix .
Nous avons annoncé dans le Journal du
17 Mars le nauffrage du Mefnil fur les côtes
de Normandie , & les fecours que M. Jourdan
de Prévalon , Curé de Carolles , près
Granville , s'empreffa de donner aux nauffragés.
Le Miniftre de la Marine a écrit
( 183 )
le 2 Avril dernier la lettre fuivante à ce
digne & refpectable Paſteur.
J'ai rendu compte au Roi , Monfieur , de la conduite
édifiante & remplie de générosité que vous
avez tenne à l'occafion du fauvetage des débris du
navire le Mefnil. S. M a remarqué que vous avez
facrifié en partie le revenu de votre Cure pour
fecourir des naufragés , au nombre defquels plufieurs
vous font redevables de la vie , & que par
votre zèle , vos confeils & vos menaces vous êtes
parvenu à faire reftituer une partie allez conſidérable
, tant en fer qu'en cordages , qui avoient été
enlevés par des gens de la côte. Votre conduite ,
à laquelle on donne de juftes éloges , a reçu l'approbation
de S. M. Je vous annouce avec plaifir ,
qu'indépendamment des témoignages de fatisfaction
qu'elle m'a chargé de vous tranfmettre , elle a bien
voulu vous accorder une gratification de cent pifto'es
que M. Guillot , Commiffaire Général des
Ports & Arfenaux à Saint - Malo , vous fera remettre .
Je fuis , &c Signé , DE CASTRIES .
Le 13 de ce mois le feu prit par la négligence
d'un domeftique à un Hôtel ſitué
vis à- vis celui de M. le Marquis de Marigny
, appartenant à M. de Nogaret , ci- devant
Tréforier de Monfeigneur le Comte
d'Artois. M. le Lieutenant- Général de Police
s'y tranfporta ; & la promptitude des
fecours empêcha que l'incendie ne fît de
grands progrès. Cette maiſon ſeule a été
brûlée. Il y a 30 ans que tout ce beau quartier
de la place des Victoires auroit été la
proie des flammes . M. de Nogaret fait une
perte confidérable en meubles & en tableaux
précieux.
(184)
>
» L'acte fuivant de bienfaiſance & d'humanité, écriton
de Strasbourg , mérite d'être rendu public . Le Baron
de Hendel ayant acquis , il y a quelque tems , par
la mort de fon pere , le village de Romans- Weiler,
près de Wafferlone , à la condition d'en partager
les revenus avec fon frere cader , n'eut rien de plus
preflé que de s'informer de l'état de fes payfans
& apprit qu'ils étoient tous accablés de dettes
vexés par les Juifs , & hors d'état de rien payer.
Il fe rend fur cela dans le village , fait aſſembler
tous les pay fans infolvables , exige que chacun
d'eux lui déclare fa dette , la paie a x créanciers ,
& en fait préfent aux paysans , qui ne purent exprimer
leur reconnoiffance que par les voeux les
plus ardens qu'ils firent pour leur bienfaiteur , &
par les larmes que cet acte de générosité leur faifoit
verfer en abondance . On porte à 10,000 francs
la fomme que le Baron de Hendel a payée pour
fes villageois ".
Le Chapitre général de l'Ordre des Chanoines
réguliers de la Sainte- Trinité pour
la Rédemption des Captifs , affemblé le 12
de ce mois , à Cerfroid , chef & première
Maiſon de cet Ordre , en préſence de M.
de Sauvigny , Intendant de Paris & Commisfaire
du Roi , a élu , à l'unanimité des
fuffrages , M. Pierre Chauvier , Miniftre
de la Maifon de Paris , pour Général &
Grand -Miniftre du même Ordre.
On apprend de Cadix que le 1er. de ce
mois D. Louis de Cordova eft forti avec 30 .
vaiffeaux de ligne & 10 frégates. Les frégates ,
Françoifes la Friponne & la Gloire ont été
incorporées dans l'armée.
Pauline Hay de Netumieres- Bouteville ,
( 185 ).
veuve de Charles Touffaint de Cornulier ,
Marquis de Vair , Comte de Largouft , Préfident
à Mortier au Parlement de Bretagne
, eft morte en fon Château de la Rivaudicre
, près de Rennes , le 3 de ce mois
âgée de 27 ans.
(
Edit du Roi du mois de Mars , qui ordonne une
réformation dans la monnoie de Paris , de 60,000
marcs d'efpèces de billon , pour être tranſportées
aux Colonies Françoifes de l'Amérique & aux Ifles
de France & de Bourbon , cù elles auront cours
feulement.
Ordonnance du 3 Mars , portant réunion des
deux Compagnies de Canonniers - Bombardiers de
l'Inde , aux trois de l'Ile de France , pour former
quatre compagnies . Autre de la même date
, portant création d'un fecond bataillon au régiment
de Pondichéry ; fuppreffion de la troisième
Légion des Volontaires étrangers de la Marine ,
de la Compagnie à la fuite de l'Artillerie de l'Ifle
de France , & leur incorporation dans le régiment
de Pondichery. Autre de la même date , portant
fuppreffion de la Compagnie - Franche de Madaga
car ; incorporation di el'e dans le régiment
de l'Ile de France ; fuppreffion de deux Chefs de .
bataillon , deux Aides Majors , dex Sous-Aide-
Majors , & de plufieurs Officiers de l'Etat Major ,
& établiffement d'un confeil d'adminiſtration dans .
ledit régiment.
-
Arrêt du Confeil du 30 Mars , qui confirme l'adjudicataire
de la Ferme générale du Tabac , dans
la préférence pour les Tabacs provenans des prifes
amenées dans les ports du Royaume.
Les Numéros fortis au Tirage de la Loterie
Royale de France , du 16 de ce mois ,
font : 61 , 76 , 65 , 39 & 48 .
( 186 )
De BRUXELLES , le 22 Mai.
On dit que l'Impératrice de Ruffie armera
10 vaiffeaux de plus que ceux dont l'équi
pement étoit ordonné pour la protection du
commerce des Puitlances neutres. Cette ré-,
folution apportée en Hollande par un Courier
, paroît avoir enfin déterminé la fortie
de la flotte du Texel qui a commencé d'appareiller
du Texel le 9 de ce mois & qui´
eft compofée de 9 vaiffeaux de guerre.
Les Etats de Hollande & de Weftfrife
ayant délibéré fur la requête de M. le Penfionnaire
d'Amfterdam Van Berkel , ont ftatué
qu'elle feroit mife entre les mains des
Membres afin qu'ils délibèrent fur l'avis de
la Cour provinciale parvenu le 30 Mars
à l'Affemblée , & ftatuent en conféquence .
ce qui fera néceffaire ; les Députés de la
ville de Dort & tous les autres Membres ,
à l'exception de ceux de Schoonhoven , ayant
requis copie de cette adreffe pour favoir
l'intention de leurs principaux , la réfolution
finale a été remife à une délibération
ultérieure.
M. Adams , Envoyé du Congrès & chargé
de les pouvoirs , a préfenté aux Etats - Généraux
des Provinces Unies le mémoire fuivant.
H. & P. S. le Souffigné a l'honneur de repré- '
fenter à V. H. P. que les Etats - Unis de l'Amérique
, affemblés en Congrès , ont dernièrement
jugé à propos de lui envoyer une commiſſion >
( 187 )
avec des inftructions & des pleins-pouvoirs , pour
conférer avec V. H. P. relativement à un traité
d'amitié & de commerce. Il a l'honneur d'en
joindre une copie authentique à ce Mémoire.
que ,
Dans les rems où cette République fe lia par
des traités avec la G. B. le peuple , dont font
actuellement compofés les Etats- Unis de l'Amérique
, failoit partie de la nation Angloife. Il fe
trouvoit ainfi Allié de la République ; il partici
poit aux mêmes Traités . Puifqu'il le fait un
plaifir d'en avouer les devoirs , il a donc droit
d'en reclamer les avantages. Ce ne fut lorfque
le Gou ernement Britannique , dépouillant
les fentimens de générofité , de probité & d'humanité
, qui jadis caractéri.oient la Nation Angloife
, eut conçu le projet d'anéantir les conftitutions
politiques des Colonies , de les priver de
leurs droits & libertés de citoyens Anglois , de
les foumettre au plus affreux de tous les fyftêmes
de Gouvernement , de faire périr le Peuple
par la famine en bloquant fes ports , en interrompant
les pêches & fon commerce , en envoyant
des Bottes & des armées pour extirper tout principe
, tout fentiment de liberté , & détruire leurs
habitations & leurs vies ; ce ne fut que lorsqu'il
forma des traités pour avoir des troupes étrangères
& des alliances pour attirer des hordes de fauvages
& les employer à l'exécution de fon deffein ; ce
ne fut que lorfqu'il entreprit de dépouiller formellement
, par un acte parlementaire , trois millions
d'hommes à la fois de la protection de la
Couronne ; ce ne fut qu'après toutes ces violences
que les Etats - Unis de l'Amérique , affemblés en
Congrès , rendirent cet acte mémorable , où ils
annonçoient à l'Univers qu'ils prenoient leur place
& lear rang parmi les nations Indépendantes.
Cette immortelle déclaration , rendue le 4
Juillet 1776 , dans un tems où l'Amérique étoir
( 188 )
attaquée par roo vaiffeaux de guerre , & fuivant
les compres expolés aux yeux du Parlement , par
so mille homme de vieilles troupes , ne fut pas
l'effet d'une paffion fubite , d'un enthoufiafme
momentané : ce fut une démarche fur laquelle le
peuple avoit long- temps délibéré , & qu'il avoit
mûrement difcutée dans plus de cent affemblées
populaires , & dans des écrits publiés dans tous
les Etats ce fut une démarche que le Congrès
fe garda bien d'adopter , avant qu'il eût reçu les
inftructions pofitives de fes conftituans dans chacun
des divers Etats . Elle fut alors adoptée unanimement
par le Congrès , fignée par chacun de
fes membres , tranfmife aux allemblées des Etats
refpectifs , reçue & ratifiée par chacun d'eux ;
qui la dépofa dans les archives. Jamais décrer ,
édit , ftatut , placard ou lor fondamentale , chez
quelque Nation que ce foit , n'a été fait avec
plus de folemnité , adopté avec plus d'unanimité
ou d'ardeur , & ne porta à plus jufte titre , le
nom d'acte émané de la volonté libre & fuprê
me d'un peuple entier. Chacun des Etats l'a ,
jufqu'à ce jour , tellement regardé pour facré , &
s'y eft tenu attaché avec une fermeté fi inébranlable
, que les moins confiderabies & les plus expofés
n'ont jamais pû être ébranlés dans leur ré… ·
folution . Les Anglois ont prodigué des millions
fterlings , perdu des aimées nombreufes & facrifié
de grandes fortes . Mais bien loin qu'ils en
afent ébranlé les fondemens , on a vû chacun
des Treize Etats fe créer une forme particulière
de Gouvernement , fous l'autorité immédiate du
peuple ; inftituer des loix dans toute les branches
de la légiflation ; ériger une autorité exécutive
avec tous les offices qui en dépendent ,
former les départemens judiciaires & les membres
de Juftice ; créer une armée , une milice ,
des revenus , & quelques - uns même une marine.
( 189 )
une
L'organisation de toutes les parties du Gouver.
nement , a été exécutée d'une manière régulière
& légale depuis cinq ans , fous l'influence fupérieure
de l'affemblee fédérative , comme tous
le nom de Congrès. On peut aflurer que cette or
gai ation a dep is acquis une confiftance ,
folidité , une activité , comparable à tout ce que
les Gouvernemens les plus anciens & les mieux
établis peuvent offrir à cet égard . Il est vrai ,
que dans quelques difcours ou écrits des Anglois ,
on ofe foutenir que le peuple en Amérique
eft encore plein , d'inclination & d'attachement
pour la Grande Bretagne : mais ces affertions
font tellement contraires à la vérité , à l'évidence
, qu'on ne peut s'empêcher d'être fingulièrement
furpris , en voyant ces rapports trouver
encore des efprits crédules. On n'a qu'à
jetter les yeux fur les écrits ou les difcours
émanés de l'adminiftration Britannique depuis.
17 ans pour être convaincu que , pendant
tout le cours de cette époque , elle n'a pas ceflé
de publier des expofés également faux ou infideles.
On n'a qu'à réfléchir comment les magnifiques
promeffes , les prédictions brillantes qu'elle a régulièrement
hazardées au commencement de chaque
année , ont toujours été démenties par les évènemens
de la fin.
Le Souligné prend la liberté
d'expofer ce qu'il fait relativement aux difpofitions
des habitans de l'Amérique. Comme il a eu plus
d'occafions de les connoître , fon rapport mérite
plus de confiance que celui d'aucun Breton que ce
foit, Aufh ne craint - il pas d'affer que rien ne
fera capable de les faire chanceler dans la réſolution
de maintenir leur indépendance . I ofe
même avouer que , quoiqu'il ait yû , pendant tout
le cours de fa vie , a quel point fes concitoyens
portoient les fentimens de vertu & l'uniformité
des principes qui les caractériſent , leur unanimité
"
( 190 )

-
fur l'article de l'Indépendance n'a pas laiffé de
l'étonner. Quand on penfe que toute la magie du
pouvoir , des artifices , des intrigues & de la féduction
, dont on a fait jouer les refforts dans les
différens Etats , n'a pû arracher de leur devoir
qu'un petit nombre des êtres les plus méprifables ,
il faut avouer que ce bonheur eſt un phénomène
auquel on ne devoit gueres s'attendre . Cette
indépendance eft tellement appuyée fur la grande
& folide bafe des intérêts , de l'honneur , des confciences
& des difpofitions du peuple , qu'elle ne
fauroit être ébranlée par aucun fuccès que les
Anglois puiflent obtenir dans cette guerre , foit
en Amérique , foit en Europe , ni par aucune des
alliances qu'ils formeroient , s'il étoit poffible
qu'ils trouvaflent des alliés , avec une caufe auffi
injufte & auffi déſeſpérée . Quoique les habitans
de l'Amérique , contraints par la néceffité ,
autorifés par les Loix fondamentales des colonies
& de la conftitution Britannique ; par les principes
avoués dans le code des Loix Angloifes &
confirmés par plufieurs exemples des Anuales Britanniques
; par des principes femés dans l'hiftoire
des Nations , dans le droit public de l'Europe ;
& particulièrement dans l'exemple éclatant des
confédérations Helvétique & Belgique & de plufieurs
autres , & fouvent reconnus & ratifiés dans
les corps diplomatiques ; principes fondés fur la
juftice éternelle , fur les Loix de Dieu & celles
de la nature. Quoique , dis - je , les Amériquains
aient rompu à jamais tous les liens qui les attachoient
à la G. B. dont ils faifoient une partie
fi confidérable , ils ne fe font , cependant , jamais
regardés comme détachés de leurs alliés , fur- tout
de la république des Provinces- Unies , ni comme
affranchis de leurs connexions avec aucun des
peuples qui vivent fous fon Gouvernement . Au
contraire , ils ont invariablement , dans toutes les
( 191 )
> que
un
parties du monde , confervé les mêmes fentimens
d'affection , d'eftime & de refpect pour la
Nation Hollandoife leurs Ancêtres leur
avoient tranfmis. Quand le Congrès , fuivant les
notions de la faine politique , imagina d'envoyer
des perfonnes chargées de négocier des alliances
en Europe , ce ne fut point par un oubli dédaigneux
, qu'il n'envoya pas en même tems
miniftre à V. H. P.: mais connoiffant la nature
des liaifons politiques entre la G. B. & cette
République , ainfi que le fyftême de paix & de
neutralité , qu'elle avoit depuis long temps en vûe ,
il jugea devoir respecter ce fystéme , & qu'il ne
⚫ convenoit pas de chercher alors à la brouiller
avec fes alliés , à fomenter la difcorde dans le fein
de la Nation , ou à lui caufer des embarras , Mais
depuis que l'adminiftration Britannique , uniforme
& conftante dans fes plans d'iniquité , méprifant
fes alliés comme elle avoit méprifé fes concitoyens
établis dans les Colonies , fe jouant de la foi des
traités , comme elle s'étoit jouée des Chartres roya
les , violant les droits des Nations , comme elle
avoit violé les Loix fondamentales des Colonies
& les droits effentiellement attachés au carac
tère de fujets Britanniques , a fupprimé arbitrais
rement tous les traités entre la Couronne &
cetre République , déclaré la guerre & commen
cé les hoftilités , après avoir laiflé percer les
deffeins dont elle avoit depuis long- tems formé
le plan. Tous ces motifs qui ont retenu le Con
grès n'exiftent donc plus , & l'occafion s'offre de
propofer des liaifons telles que les Etats - Unis de
'Amérique ont droit d'en faire , telles qu'elles
puiffent fe concilier avec celles qu'ils ont déja
formées avec la France & l'Espagne ; liaisons
qu'ils font tenus , par tous les motifs du devoir ,
de l'intérêt & de l'inclination , d'obferver comme
inviolables & facrées ; liaifons enfin qui ne foient
pas contraires à tous les traités qu'ils font dans
192 1
Tintention de propoſer à d'autres Souverains.—
S'il y eut jamais une alliance naturelle entre les Nations
, c'est celle qui pourroit être formée entre ces
deux Républiques . Les premiers Colons qui jettèrent
les fondemens des quatre Etats - Septentrionaux
trouverent dans les Provinces- Unies un ayle contre
la perfécution Religieufe. En ouvrant nos annales
, nous apprenons qu'ils reftèrent ici depuis
l'année 1608 jufqu'en 1620 , ainfi pendant les 12
années antérieures à leur émigration , ils ont entretenu
conftamment & tranfmis avec joie à leur
poftérité le fouvenir de la protection & de l'hofpitalité,
& particulierement de cette liberté religieufe
qu'ils avoient trouvés ici , après avoir cherché vainement
tous ces avantages en Angleterre . Les premiers
habitans des deux auties Etats , la Nouvelle-
Yorck & le Nouveau Jerſey étoient fortis directement
du territoire des Provinces Unies ; & confervent
encore la religion , le langage , les coutumes ,
les mours & le caractere de cette Nation . L'Amérique
, en général , avant qu'elle eût formé des
liai ons avec la Maifon de Bourbon , a toujours
confidéré cete Nation comme la premiere de
fes amies en Europe. Les principaux traits de fon,
hiftoire , les grands Hommes qu'elle a produits
foit dans les différens arts de la paix , foit dans
les opérations militaires par mer & par terre , ont
toujours été regardés comme des modèles & des
objets particuliers d'étude & d'admiration dans
chacun des Fats de l'Amérique. La conformité de
religion , puoiqu'elle ne foirplus confidérée actuelle
ment comme aufi effentielle à des aalliances
le croyoit dans les tems pallés , ne laifle pas d'etre
esqu'on
envifagée comme une circonstance heureufe O
Feut donc allurer , fans s'écarter de la vérité
qu'il n'y a pas deux Nations au monde qui aient
plus de reflemblance pour la religion , les dogmes
la dicyline Ecclefiaftique , que ces deux Ré
publiques. La fuite à l'ordinaire prochain.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le