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1781, 04, n. 14-17 (7, 14, 21, 28 avril)
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18.80 Mo
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429
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Texte
MERCURE
I
DE FRANCE
DÉDIÉ AU ROI,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES
NTENANT
Le Journal Politique des principaux événemens de
toutes les Cours; les Pièces fugitives nouvelles en
vers & en profe ; l'Annonce & Analyfe des
Ouvrages nouveaux ; les Inventions & Découvertes
dans les Sciences & les Arts; les Spectacles ;
les Caufes célèbres ; les Académies de Paris & des
Provinces ; la Notice des Édits , Arrêts ; les Avis
particuliers, &c. &c.
SAMEDI 7 AVRIL 1781 . 1357
ITE
BIBLIO
A PARIS ,
Chez PANCKOUCKE , Hôtel de Thou
rue des Poitevins .
Avec Approbation & Brevet duRoBRAR
HOLST
$1
TABLE
PIÈCES
Du mois de Mars 1781 .
IECES FUGITIVES.
Vers au Serein de Claris ,
49
Epitre à M. de R ***
Vers à M. Necker ,
Le Cheval Gris , Conte ,
Couplet à M. de St-Ange , 97
Impromptu
,
Air ,
Vers à M. Necker ,
98
ibid.
145
Trouvés au bas d'un ancien
Portrait de Colbert, 146
écrits au bas de plufieurs
Deffins où M. de Voltaire
ibid. eft repréfenté,
médie ,
Découvertes fur la Lumière ,
303
115
121
124
129
Atlas portatif,
Les Paffions , Poëme ,
Etrennes Lyriques - Anaeréontiques
,*
Mémoires de l'Académie des
Inferiptions & Belles - Lestres
, premier Extrait , 161
Second Extrait ,
Vues Phyfiologiquesfurtorga
nifation animale & végétale,
L'Amour , la Raifon & la Le Fakir , Conte ,
Paix , Fable .
Quatrain à M. Fr... ,
205
173
179
Cofmographie Elémentaire, 224
147 Eloge de feu M. le Dauphin ,
149
Conftance & Lucette , Anecibid.
dote ,
SPECTACLES.
230
Vers faits à la vue de plu- Académie Roy, de Mufiq . 29 ,
fieurs Tableaux de MM.
84 , 182
Greuze & Vernet , 193 Comédie Françoiſe , 85 , 183 Le bon Ménage , Epigramme , Comédie Italienne , 87 , 186 ,
VARIÉTÉS
.
Queftionimportante propofée Doutes ,
par une femme ,
194
bid.
Programme ,
32
99
188
Enigmes & Logogryphes , 9 , Lettrefur l'Egoïsme ,
69 , 101 , 160 , 204 Lettre au Rédacteur du Mer-
235
92
Gravures , 44, 93 , 142 , 191 ,
NOUVELLES LITTÉR.
cure ,
Philoctete , Tragédie , 10 Anecdotes ,
Nouvel Effai fur l'Harmonie
24
Répertoire Universelle , 64 Mufique
79
Co-t
238
74 , 193
Les Hochets de ma Jeuneffe Annonces Littéraires , 46 , 74.
Le Jaloux fans Amour ,
142 , 191 , 239
De l'Imprimerie de MICHEL LAMBERT,
rue de la Harpe , près Saint -Côme,
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 7 AVRIL
AVRIL 1781 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LA VENGEANCE , Conte.
JEE veux vous conter l'aventure
D'un très-illuftre Chevalier ,
Qu'un très- antique Fablier
A laiffé pour modèle à la race future .
Elénor eft fon nom. Plus vaillant Paladin
N'a jamais honoré la France.
Il favoit , en un tour de main ,
Rompre un écu , fracaffer une lance ,
Faire quitter l'arçon aux meilleurs Écuyers ,
Des plus vaillans Héros tranfpercer la cuiraffe ,
Pourfendre des géans & coucher fur la place
Et Palefrois & Cavaliers.
Éléner étoit, pour tout dire ,
!
A ij
MERCURE
Le Héros de tous les tournois.
Mais le plus grand de fes exploits
C'eſt d'avoir fu plaire & fuffire
*
A douze femmes à la fois.
TANDIS qu'il entaffoit vi&oire fur victoire ,
Dans fon voisinage vivoient
Douze Nobles , qui tous avoient
Femme jolie , ou peu s'en faut. La Gloire
A fes attraits , mais l'Amour la vaut bien.
Ce principe eft le nôtre , il fut auffi le fien.
Ce Chevalier n'avoit pas en partage
Moins de beauté que de courage.
H voulut , faifant trêve à fes travaux guerriers ,
Enter le myrthe au moins fur fes lauriers.
Chez les Belles du voisinage
Il alla porter fon hommage,
Sur ces douze Beautés il falloit faire un choix
Et cependant fon coeur n'en rejetoit aucune ;
D'ailleurs , l'oeil peut tromper; au lieu d'en choisir une,
Il les prit toutes à la fois .
A chacune des douze il réuffit à plaire ;
Mais il fe conduifit avec tant de mystère ,
Que chacune de fon côté
Crut l'avoir feule en fes fers arrêté,
Chacune d'elles en cachette
A le parer s'occupoit tous les jours;
Avec tant de Dames d'atours,
Rien ne devoit manquer à fa toilete .
DE FRANCE
Auffi , lorfque dans un tournois
Il alloit arborer fa lance ,
On admiroit tout- à -la-fois
Sa beauté , fon courage & fa magnificence.
Toute une année ainfi ce Sultan fortuné ,
Aux combats , en amour entaffant les proueffes ,
Vécut dans les plaifirs , de gloire couronné ,
Auprès de fes douze maîtreſſes .
PLUS fine ou plus jaloufe , une des douze enfin
← D'Ariol eft fon nom ) foupçonna l'infidèle ,
Et pour s'en éclaircir , la Belle
Fit affembler , par un feftin ,
Ses onze rivales chez elle.
Après diner ( le temps étoit clair & ferein )
Finement elle les invite
A defcendre dans le jardin ,
Sans nul Cavalier à leur fuite.
Là , tout en reſpirant le calme & la fraicheur ,
Parmi ces petits jeux qui , loin de tout cenfeur ,
Donnent aux Belles d'ordinaire
Gaîté plus libre & pudeur moins auftère :
Jouons , dit - elle , au Confeffeur.
→ Chacune de nous , jeune & belle ,·
» Doit être aimée , aime fans doute auffi ;
» Mais je voudrois favoir qui de nous douze ici
» A le plus bel amant , & le plus digne d'elle.
Prenons un Confeffeur lié par un ferment ;
Que chacune en fecret lai nomme fon amant ,
A ij
6 MERCURE
» Et qu'il décide après , laquelle , heureuſe & fage ,
Du plus beau Chevalier tient le coeur en ôtage.
Comme on étoit fort en gaîté ,
D'une commune voix le jeu fut accepté.
Et quant au confeffeur , la place eft accordée
A celle qui d'abord en a conçu l'idée.
gravement Au pied d'un arbre alors va s'affeoir
La Dame d'Ariol , d'un air diferet , fidèle ;
Et l'une des douze humblement
A deux genoux vient fe ranger près d'elle ;
Puis de lui dire : « ô Dame Confeffeur ,
» Je peux vous déclarer le fecret de mon coeur ;
» Car pour amant , j'ai le plus galant homme ,
" Le plus beau Chevalier... Après cela , je croi ,
» Vous devineriez bien fans moi
33
Que c'eft Élénor qu'on le nomme. »
A ce nom d'Élénor , le Confeffeur pâlit ,
Puis changea vingt fois de vifage.
Il eut pourtant la force & le courage
De déguiſer fon trouble & ſon dépit.
Vers fes genoux une autre s'achemine ;
Mais tout près de parler au grave Confeſſeur ,
Elle fe frappoit la poitrine.
" Ce gefte- là prouve , ma foeur ,
Une grand' faute , un choix blâmable...
ןכ
Oh ! point ; j'aime , dit- elle, un mortel adorable ,
» Le Chevalier le plus courtois ,
Et queje crois le plus fidèle.……….
DE FRANCE.
» C'eft Élénor. » Pour cette fois
Jugez du Cónfeffeur la furptife nouvelle..
Une troiſième accourt fans fe faire prier
Riant , fautant ; & d'un air cavalier ,
Avant qu'on l'interroge , elle répond bien vîte : *
« Mon amant n'eſt encor que fimple Chevalier 3-
» Mais fa beauté , fa vaillance mérite
» Le rang de Duc , de Roi. » De fa bouche
foudain C'eſt le nom d'Élénor
qui fort avec emphaſe
.
Une autre après , toutes les onze enfin
Ont fait choix d'un homme divin ,
Et le nom d'Élénor termine chaque phrafe.-
QUANDla dernière a fini de parler ,
La Dame d'Ariol rejoint fes pénitentes ,
Qui déjà bien impatientes
Demandent qui des douze a droit de s'appeler
Plus heureuſe en amour. « Autant l'une que l'autre ,
Répond l'ex -Confeſſeur , « mon amant eft le vôtre ;
A nous douze, en un mot, nous n'avons qu'un amant.
Mais il n'a pas long-tems, fi vous voulez m'en croire,
» A fe vanter de la victoire ;
» Et nous nous vengerons , j'en fais un bon ferment.
A CES mots , dans les airs s'élance
Un cri de fureur , de vengeance :
« Oui, nous nous vengerons, & même promptement ,
» Dit la Dame. Ce foir , peut- être ,
" Au plus tard dès demain , le traître
A iv
8. MERCURE
» Viendra redemander à quelqu'une denous
Ce qu'à la rufe accorda la foibleffe.
Mais , fi c'eft à moi qu'il s'adreffe ,
Je lui donne ici rendez-vous ,
30. Dans ce verger. Faites en forte
» D'arriver avant lui , quand je vous préviendrai .
» Dès qu'il aura franchi la porte ,
" A deux tours je la fermerai.
» Au premier figne , offrez-vous à l'infâme ;
» Et puis , faiſons fi bien qu'au moins le fcélérat
>> Se trouve bientôt hors d'état
» D'aller tromper une treizième femme.
Ce plan fut trouvé fort heureux ;
Et telle eft, leur aveugle rage ,
Qu'à l'exécuter on s'engage
Par les fermens les plus affreux.
1
ÉLÉNOR ne fe doute guère
Du tour très-peu galant qu'on s'apprête à lui faire.
Il alla voir le lendemain
L'une de fes douze maîtreffes.
Doux fourire & tendres careffes ,
D'entrer en jeu ; mais des yeux , de la main ,
On arrête le jeu foudain.
Pour prétexte , on lui dit qu'un argus les obferve ;
Mais que pour l'en dédommager ,
On l'attendra le foir dans le verger ;
Et lui , fans foupçonner le fort qu'on lui réſerve ,
Il y vole. Fier & content ,
*
DE FRANCE 9.
Il y porte un air de conquête ;
Mais le rendez- vous qui l'attend
Ne doit pas être un tête-à-tête.
Douze beautés qu'anime un noir deffein ,
Sous des berceaux en fentinelle ,
Attendent leur victime avec un coeur d'airain .
Déjà dans leurs mains étincelle
Le couteau menaçant , le razoir inhumain.
Sur lui tout en entrant les portes font fermées ;
Et tout-à- coup douze femmes armées
L'environnent d'un bras vengeur .
Dans leurs regards éclate une fureur
Qui n'eft ni feinte ni muette.
ce Ah ! traître , lui cria l'efcadron révolté
» De ces fpadaffins en cornette !
* Reçois enfin le prix de ta déloyauté .
"
Un tel accueil, ces difcours très - auſtères ,,
Surprirent Élénor ; mais il fit de fon mieux
Pour paroître en effet ne s'en alarmer guères ;
Et de l'air le plus gracieus
Il falua fes adverfaires.
La Dame d'Ariol , à cet arrêt cruel
Veut donner un air légitime ;
Elle veut , pour punir le crime ,
Confondre avant le criminel .
" Ne m'avez-vous pas , lui dit- elle ,
Fait cent fois , mille fois ferment
"
Que vous m'aimiez ? Aſſurément ,
Αν
10
MERCURE
Lui répond-il , ma toute belle ;
Et je le jure encor dans ce moment.
» Je fus toujours & je veux être
52 Votre ami , votre Chevalier
Tant que je vivrai . Comment , traître
Dit une autre en levant fon glaive meurtrier !
Lorfque j'étois ta fouveraine ,
"
30
Quand ta bouche & tes yeux cherchoient à m'at-
» tendrir ,›
» Tu mentois donc ? - Non , belle Reine ;
» Non , vos beaux yeux m'avoient fu conquérir ,
» Et fous vos lois encor je veux vivre & mourir. »
Une autre alors l'appelle ingrat , parjure , infâme.
Oui , douce amie , oui , dans mon ame
» Vous avez allumé le plus ardent amour ;
50
BC-
30
Et je perdrai plutôt le jour
Que d'éteindre ma flamme.
30
Que dis-je? qui de vous n'a mérité mes vux ?
» Mon coeur , au lieu de tendres feux ,
» Dût-il nourrir pour vous des froideurs criminelles ?
» Nature daigna vous former
"
Toutes aimables , toutes belles ,
Et j'ai dû toutes vous aimer.
Vous cft-il arrivé quelquefois par méprife ,
De renverser une ruche furprife ?
Soudain des mouches en fureur
Vous avez vu la bourdonnante armée
Fondre fur vous , & de rage animée
DE FRANCE. II
Vous menacer de l'aiguillon vengeur.
Tel notre Chevalier , défarmé , fans défenſe ,
De tous côtés entouré du trépas ,
Ne voit plus que le fer qu'aiguifa la vengeance ,
Et n'entend que ce cri : « Perfide , tu mourras .
» Non , cria-t'il , non , je ne mourrai pas.
» Maîtreſſes de mon coeur , entre vos mains armées ,
» Sans crainte & défarmé , vous me verriez courir :
» Pour vous craindre aujourd'hui , je vous ai trop
» aimées ;
» Vous m'avez trop aimé pour me faire mourir.
» Néanmoins , s'il vous faut monfang , je vous le livre.
» Si je vous ai déplu , pourrois-je aimer à vivre ?
» Mais j'oferai , pour prix de tant de foins rendus ,
» Vous demander au moins une faveur dernière :
» Que celle qui m'aima le plus ,
∞ Prenne le fer & frappe la première. »
Il prononça ces mots d'un ton fi gracieux ,
Un feu fi tendre animoit fes beaux yeux ,
Que fes juges vaincus lui rendirent les armes ;
Leurs coeurs ont abjuré tous projets inhumains ;
Le fer vengeur quitte leurs mains ;
Et même de leurs yeux s'échappent quelques larmes.
Mais tout n'eft pas encor fini.
La Dame d'Ariol , par qui de fes proueffes
Le Chevalier faillit être puni ,
Lui parle encore au nom de fes douze maîtreffes.
Nous aurions dû punir tes defirs inconftans
A vj
12 :
MERCURE
» Mais de notre courroux l'Amour eft encor maître.
» Nous fumes tes dupes long-temps ,
» Il faut au moins ceffer de l'être .
» L'une de nous , fans doute , eft plus chère àton coeur.
Nomme-la , choifis ton vainqueur.
» Et puiffes- tu , fixé par elle ,
Lui réferver le deſtin le plus doux !
» Je crois que chacune de nous
» Mérite bien un coeur fidèle...
ON applaudit à ce difcours :
Oui , dit-on , puifqu'ici même fort nous raffemble ,
Choifis. » Le Chevalier perfifte ; il veut toujours
Il prétend les aimer toutes les douze enſemble
Mais l'Orateur femelle , à la colère enclin ,
De fes délais s'impatiente;
K
Et, d'une voix altière & menaçante :
Choifis , dit-elle , ou meurs. » Il fe décide enfin.
» Je devrois vous haïr ; car c'eſt par vous , cruelle ,
Que de tant de Beautés il faut me deffaifir ;
» Mais puifqu'on veut enfin me forcer de choifir ,
» C'eſt à vous que je jure une flamme éternelle.
En achevant ces mots il vole dans fes bras ;
Et ces mois & ce gefte ont fini les débats.
DE FRANCE.
13
-
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
LE mot de l'énigme eft Écritoire ; celai
du Logogryphe eft Spectre , où le trouve:
fcepire.
ÉNIGM E.
SANS moi rien n'eft parfait , & c'eſt vers moi qu'auzcieux
Seportent chaque jour tes regards curieux.
A tous les yeux j'ai droit de plaite ,
Depuis le Berger jufqu'aux Rois ;
J'en excepte pourtant le ftupidè vulgaire ,
Pour qui je me cache par fois.
Tantôt avec les fleurs je fuis fimple & timide ,
Et tantôt dans les airs on me voit m'élèver ;
Mais , fi l'on n'a le goût pour guide
On eſpère en vain me trouver.
Pour affurer ma gloire & la rendre complette,
J'ai de maint Philofophe ofé tourner la tête.
Je ne fuis pourtant point un Dieu ,
Et , malgré la douceur de mon brillant empire,
Retenez bien ceci , jeune & belle Thémire ,
J'embellis la vertu , mais je n'en tiens pas lieu.
( Par M. de L *** , Officier au troisième
Régiment de Chevaux-Légers. )
14 MERCURE
LOGOGRYPHE.
Mon nom fert à plufieurs emplois :
Fruit , dans les jardins je fuis belle ,
Mais jamais fi bonne qu'au bois ;
Gaze , la tendre Gabrielle
Sur fon fein me mit autrefois ;
Chair , fans être un mets délectable
Je figure encor fur la table ;
Outil , je fuis chez l'Horloger ;
Pierre , en un fort Vauban m'a miſe.
Mais c'eft affez verbiager ,
Procédons à mon analyſe.
J'ai fix pieds , fi l'un m'eſt ôté ,
Je fuis ce qu'on cherche en été ;
De joie , en moi -l'on trouve un figne ;
Puis un élément ; un pays;
Un arbre ; un terme de mépris ;
Un titre , enfin , d'amour bien digne ,
Puifqu'il eft porté par Louis.
(Par Mde..... à Valence en Dauphiné.
DE FRANCE
rs
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
OEUVRES De M. de SAINT-MARC.
A Paris , de l'Imprimerie de MONSIEUR ,
chez Pierre - François Didot le jeune ,
Directeur de l'Imprimerie , quai des Auguftins
, 3 Volumes in-8 ° . avec Figures.
PARMI les Pièces de différens genres
qui compofent cette Edition , il en eft un
affez grand nombre que le Public connoît
déjà , & qu'il a honorées de fon fuffrage ;
mais il n'en eft prefque pas qui n'ait été
revue avec foin , & dont l'Auteur n'ait
cherché à faire difparoître les taches qui lui
ont été indiquées foit par les Journaliſtes ,
foit par la févérité de fon propre goût . Celles
qui font abfolument neuves nous paroiſſent
dignes des premières ; tantôt on y trouve
cet abandon facile , cette molle négligence
qui caractériſe un homme du monde , tantôt
la correction d'un Ecrivain qui travaille
pour la renommée.
Le premier Vol . contient des Épîtres , des
Pièces Anacréontiques , des Contes en vers : il
eft terminé par des Réflexions fur l'Opéra,
que nous invitons les Amateurs de ce Spectacle
à lire avec attention ; on y trouvera des
TG MERCURE
vues faines , des idées utiles , une grande
connoiffance des moyens relatifs tant à
l'adminiſtration intérieure de ce Spectacle ,
qu'au fuccès des Ouvrages qu'on y repréfente
; & dans un temps où l'on paroît s'occuper
de tout ce qui peut tendre à établir à
l'Opéra un fyftême d'économie qui puiffe
s'accorder avec. fa pompe & fa dignité , cet
Ouvrage nous femble fait pour être lu &
médité par les perfonnes qui font à la tête de
ce Spectacle.
Adèle de Ponthieu , Opéra repréfenté
avec fuccès il y a quelques années , la
Fête de Flore , le Langage des Fleurs , Glicère
, Roger Comte de Foix , & Alcefte,
Tragédie Lyrique de Quinault , avec beaucoup
de changemens , compofent le fecond
Volume. Le premier de ces Drames eft infiniment
fupérieur à ce qu'il étoit lors des
premières repréſentations ; le ftyle eft convenable
au genre , c'est- à- dire , affez foigné
pour plaire au Lecteur , & d'une marche .
affez unie pour fe prêter aux conventions
de l'Art mufical. Plufieurs incidens qui:
étoient d'abord en récit font, mis en action ,
& ne peuvent que rendre cette Tragedie
très- intéreffante. Quant à l'Opéra d'Alcefte ,
il a été retouché avec tout le refpect dû à
fon célèbre Auteur. M. de Saint - Marc
avoit fait ce travail avant que perfonne
eût encore annoncé l'intention de reproduire
au Théâtre , avec des corrections , les Onvrages
de ce Père de la Scène Lyrique.
DE FRANCE. 17
Dans un Avant - propos qui précède cer ,
Opéra , il s'excufe , avec une modeftie bien
peu commune , d'avoir ofé corriger Quinault
, d'avoir fait difparoître plufieurs Perfonnages
, d'avoir fupprimé beaucoup de
vers en y en fubftituant d'autres de fa façon.
Nous ne pouvons que louer la délicateffe de
M. de Saint Marc ; mais nous devons le
raffurer fur les clameurs de quelques Enthoufiaftes
qui pourroient lui reprocher fa
hardieffe. Dans le nombre de ceux qui marchent
fous la bannière de Quinault , il en eft
beaucoup qui peuvent citer fon nom , mais
non pas rendre compte de fes Ouvrages
qu'ils ne connoiffent point ; il en eft d'au
tres qui l'admirent fur parole & fur la foi
d'autrui les fuffrages ou les critiques de pareils
juges ne nous paroiffent pas bien inquiétans
: il n'aura rien à defirer s'il a fu plaire aux.
gens de goût , & nous ofons lui . répondre que
tous les Lecteurs de cette claffe lui fauront
gré de fon travail , & rendront juftice à
l'efprit qui l'a guidé dans les retranchemens
qu'il a jugé néceffaires comme dans les
additions qu'il a faites. Quant aux détracteurs
de Quinault , il eft vraiſemblable que
leur critique pourra reprocher à M. de
Saint-Marc trop de circonfpection , un refpect
exagéré pour l'Auteur d'Alcefte ; mais
de pareils reproches nefont pas très- effrayans.
En corrigeant un Drame de Quinault , il
s'agiffoit d'élaguer les chofes inutiles , d'écarter
les Perfonnages qui , en gênant ia marche du
>A
18 MERCURE
Poëme , fatiguoient l'attention ; de rayer
quelques vers négligés & de mauvais goût , &
non pas de refondre abfolument l'Ouvrage.
Si cette tâche eft remplie , fi le Drame refferré
, émondé , pour ainsi dire , produit en
même-temps un beau fpectacle & de l'in-)
térêt , on ne doit que des éloges à M. de
Saint Marc , & nous croyons qu'on les lui
doit.
ر
Six petites Comédies , dont trois ont déjà
paru fous le titre de demi- Drames ου
petites Pièces propres à l'éducation des enfans
, forment le troifième Volume.
6C
و و
30
Dans l'Avant- propos qui fe trouve à la
tête du premier , M. de Saint- Marc dit :
Lorfque j'ai fait imprimer trois de ces
petits Drames au commencement de 1778,
j'en avois déjà vu repréfenter , depuis peu ,
» trois du même genre , faits par Mde la
» Comteffe de G.... & avant de con-
» noître ceux-ci , j'avois laiffé connoître un
» des miens , & je m'étois occupé des au-
" tres. Dans l'Avant- propos qu'a offert ma
première Édition , j'ai cru devoir exhorter
Mde la Comteffe, de G.... à faire`
imprimer des Drames qui m'avoient paru
» ne laiffer rien à defirer ni à Tefprit , ni
» au goût, ni au fentiment , ni à la raiſon ,
» ni du côté de la connoiffance du coeur &
» du monde : enfin elle a pris le très-heu - 1
» reux parti de les mettre au grand jour , &
» le Public a pleinement confirmé mon ju-
» gement ; aufli je fens bien que fi le ha-
"J
DE FRANCE: 19
» fard ne m'avoit pas fait en ce genre le
» rival de Mde de G.... je n'aurois jamaisofé
être fon imitateur. » »
Rien de plus honnête , de plus galant &
de plus vrai que cette déclaration. Néanmoins
, quel qu'ait été le fuccès du Théâtre
d'éducation de Mde de G.... on peut pré-.
fumer qu'il ne nuira point à celui de M. de
Saint-Marc. Les trois premiers petits Dra-.
mes qu'il a fait paroître en font une preuve
convaincante , puiſqu'ils ont réuffi générale- ,
ment ; ceux qu'il y vient d'ajouter ne font
pas moins remarquables par la réunion de)
deux objets bien effentiels , fur-tout quand
on veut parler à la jeuneffe , l'agrément &
l'utilité.
.
La Bienfaifance , la Vanité corrigée , l'Ingratitude
, la Confiance mal placée , la Franchife
& l'Union de Famille , tels font les
titres des fix petites Comédies que nous annonçons.
L'action en eft fimple , le ftyle eft.
vrai , la morale proportionnée à l'âge auquel
on la deftine , le dialogue en eft très- naturel.
Un mérite qu'il y faut diftinguer , c'eſt celui
d'attacher par des idées faines , exprimées
d'une manière agréable , fans le fecours de ce
faux bel efprit , de ce coloris brillanté,
que demandent nos Lecteurs modernes ,
ces prétendus artifans des réputations
qu'on ne fait jamais fourire que par
des pointes , des madrigaux , ou par ce
qu'on appelle depuis quelque temps le
mot final. Toutes ces confidérations nous
·
20 . MERCURE
engagent à inviter les Chefs des Maifons
d'Education à mettre ces petits Ouvrages
entre les mains de leurs Élèves . On ne fau →
Foit leur recommander une lecture plus
propre à développer leurs idées , à leur infpirer
l'attachement à leurs devoirs , la haine
du vice & l'amour de la vertu .
On ne fait pas en général affez de gré à un
Auteur du facrifice qu'il fait de fa vanité ,
quand il confacre fes travaux à des Ouvrages
deftinés à l'Éducation de la Jeuneffe. On nepense
pas que rien n'eft plus difficile que de
defcendre , pour ainfi dire , jufqu'à elle ,
pour rapprocher fon ftyle de celui qui peut
lui être propre , d'écarter les idées qui paffent
fon intelligence , ou de les développer
d'une manière affez claire pour qu'elle les
faififfe , fans leur donner une étendue capable
de fatiguer leur attention . M. de Saint-
Marc nous paroît avoir vaincu toutes ces
difficultés , & avoir faifi le point qui carac
térife un homme de goût , celui d'avoir tra
vaillé d'une manière utile pour les enfans ,
& capable de plaire aux gens du monde.
Nous voudrions pouvoir analyfer ici quel
ques-unes des Comédies dont nous venons
de parler ; mais cela nous entraîneroit à des
détails que ne permettent pas toujours les bornes
de ce Journal: nous nous contenterons
de donner à nos Lecteurs une idée du faire
poétique de M. de Saint - Marc. Parmi les
Epîtres qu'on lit avec plaifir dans le premier
Volume , nous avons diftingué celle qu'il
DE FRANCE. 2.1
adreffe aux François Détracteurs de la
France. Après avoir comparé ces enfans it
grats aux François réfugiés en Allemagne ,
qui , chaque jour , regrettent la Patrie qu'ils
ont perdue ; & qui , en confervant avec refpect
leur premier langage , tendent leurs
bras vers la France , après laquelle ils fou
pirent , le Poëte s'écrie :
HELAS ! que je les plains ! les dons que la Nature
Entre vingt régions partage avec meſure.
Ces dons fi variés , fa généreufe main ,
O France ! les a tous réunis dans ton fein.
Je vois un long amas d'orgueilleufes montagnes
Protéger le midi de tes vaſtes campagnes.
Par un triple rempart enceinte vers le nord
Des foudres ennemis tu peux braver l'effort,
Tandis que des deux mers les favorables ondes
Des trésors de ton fol enrichiffant les mondes ,
Reverſent dans tes ports , par un heureux reflux ,
Des biens non moins chéris, quoiqu'ils foient fuperflus,
Jufques dans fes défauts que ton peuple eft aimable ;
Impétueux , mais doux ; frivole , mais affable ;
Ennemi des liens , mais aimant la beauté ,
Aimant fon Souverain plus que la liberté ;
Vainqueur dès qu'il combat fous un Chef qui l'anime ;
Humain dans la victoire autant que magnanimes
De la paix , de la guerre égayant les loisirs ,
Il chante fes malheurs ainfi que fes plaifirs.
Ces vers font d'un Poëte qui fait prendre
22
MERCURE
tous les tons. Ils font bien tournés , faciles ,
& l'ame d'un François s'y fait voir toute
entière.
C'eft dans cette Épître , qui parut pour
la première fois en 1777 , que M. de
Saint- Marc a célébré le trait héroïque du
Chevalier d'Affas. Il eft le premier qui ait
jeté des fleurs fur le tombeau de cette victime
refpectable de l'amour de la Patrie.
C'est peu de temps après que cette Épître
fur imprimée , que le Roi accorda au frère
& au neveu de ce Héros une penſion de
mille livres partageable entre - eux , & qui
doit l'être à perpétuité entre les defcendans
ou héritiers mâles de cet illuftre nom. Aufli
nous rappelons-nous que , dans ce temps - là ,
un Papier Public fit cette réflexion : Que fi
les vers de M. de Saint- Marc avoient occafionné
une pareille récompenfe , il devoit
regarder cette Épître comme fon meilleur
Ouvrage. Cette obſervation , pleine de délicateffe,
nous a paru digne d'être remife fous
les yeux de nos Lecteurs.
Les Pièces Anacréontiques font charmantes
. Nous en avons diftingué plufieurs , entre
autres celle adreffée à l'Amour , & qui a
pour titre , les Plaifirs de tous les Ages.
Nous allons tranfcrire les deux dernières
ftrophes.
VAINEMENT dans fon vol léger
Le Temps veut m'éloigner des Belles;
Ne pouvant arrêter les aîles ,
DE FRANCE. 27
Tu m'appris à les diriger.
Je peins les plaifirs du bel âge ,
Les tranfports du coeur & des fens ;
Et dans mon ame je reffens
Les feux dont je trace l'image.
PAR TOI j'ai vécu fans langueur ,
Et je vis toujours fans alarmes ;
Pour qui fut connoître tes charmes ,
Il eſt toujours quelque bonheur.
Je ne connus jamais l'Envie ,
Et je vois de jeunes amans
Comme un père voit les enfans ,
Quoiqu'ils le chaffent de la vie.
Il feroit difficile de trouver plus d'efprit
réuni à plus de délicateffe. La dernière de
ces deux ftrophes nous paroît à côté de ce
que nos Auteurs Erotiques les plus célèbres
ont fait en ce genre.
Nous ne pouvons mieux finir cet article
qu'en tranferivant le portrait que M. de
Saint - Marc fait de lui - même , dans une
Epître badine adreffée à Mde T...
Du temps la fatale vîteffe
Enfin , je dois en convenir ,
M'entraîne loin de la jeuneffe.
Eh bien , fans regrets , fans trifteffe ,
Je fuis , au moment de jouir ,
Plus éclairé par la tendreffe ,
MERCURE
Moins emporté par le defir.
Ma taille , mon air , ma figure
Ont dû plaire affez autrefois.
L'on pourroit douter de leurs droits
Mais un vieux portrait m'en affure.
J'ai fervi dans plus d'un emploi ,
Vingt ans fous les drapeaux du Roi ,
Plus long-temps fous ceux de nos Belles,
En fut-il de tendres pour moi ?
J'en doute un peu ; mais fur ma foi ,
Je fais qu'il en fut d'infidelles.
Par moi l'amitié délicate
Ne vit point fon eſpoir déçu.
Nul avantage ne me flatte
Comme un bienfait que j'ai reçu .
T
Je fuis les confeils qu'on me donne
Sur mes vers même , & fans douleur.
Au rang j'accorde une valeur ,
Mais je compte avec la perfonne.
7
FAUT- IL achever , eſſayons.
Dans mes portraits la médiſance
Jamais ne guida mes crayons.
Tout ce que j'écris , je le penfe .
Si je vante quelque beauté ,
S'il eft un mortel que j'encenfe ,
Oui , toujours l'oeil de l'équité
Voit le fceau de la vérité
Sur
DE 23 FRANCE
Sur l'éloge que je difpenfe.
Prévenir conftamment l'ennui ,
Gliffer fur les défauts d'autrui ,
Être avec une humeur égale ,
Complaifant fans être foumis ,
Jeune maîtreffe , vieux amis ,
Voilà mes goûts & ma morale.
Cet agréable badinage ne pré entera pas
tout-à- fait le portrait de M. de Saint- Marc
aux perfonnes qui le connoiffent ; on s'appercevra
qu'il y manque quelques traits que
fa modeftie lui a fait paller fous filence ;
mais il ne nous convient pas de les ajouter:
nous fommes chargés d'examiner ici , non
pas l'homme aimable , mais l'homme de
Lettres , & nous avons rempli notre miſſion .
( Cet Article eft de M. de Charnois. )
ANNALES POÉTIQUES , depuis l'origine
de la Poéfie Françoife , Tome XVII . A
Paris , chez les Éditeurs , rue de la
Juffienne , vis-à- vis le corps de - garde , &
chez Mérigot le jeune , Libraire , Quai
des Auguftins , au coin de la rue Pavée.
و
Ce Volume contient des vers de Garnier ,
de Monfuron , d'Arnaud d'Andilly de
Racan , de Patrix , de Jean Auvrai & de
Théophile Viaud . De ce que l'on cite de
Monfuron , il n'y a guères que le dernier
fonnet qui foit agréable , encore eft- il tourné
Sam. 7 Avril 1781 ..
B
26 MERCURE
.
affez mal ; mais du moins on y remarque un
trait d'efprit ; & les fautes de langue qu'on
peut y reprendre , tiennent fans doute au
temps où il a été écrit. En voici la fin : le
Poëte parle à une Cloris qu'il ſoupçonne
d'infidélité.
La façon que tu fais , quand tu m'offres tes voeux,
M'apprend que ton deffein eft de couvrir les feux
Qui depuis mon abſence ont ton ame allumée.
Ce que j'ai foupçonné , maintenant je le voi ;
Et ce que je n'ai fu que par la renommée ,
Tu le caches fi bien que je le fais par toi.
L'article de Racan eft le plus confidérable.
Mais les Éditeurs des Annales Poétiques devoient-
ils mettre à contribution un Poëte
qui a eu plufieurs éditions , qui mérite d'en
avoir encore , & qui , en tout temps , fera
lu plus généralement que leurs Annales. Se
propofent-ils auffi de faire imprimer dans
la fuite Mde Deshoulières , La Fontaine ,
Chaulieu , Chapelle , &c. ? Quoi qu'il en
puiffe être , ce qu'ils ont copié de Racan fait
très-grand plaifir à relire , parce qu'il n'écrivoit
rien qu'il n'eût bien fenti ; que fes
vers , fans être enrichis de tous les grands
ornemens de la Poéfie , font d'un naturel
exquis , & qu'ils laiffent dans l'ame des Lecteurs
une impreffion douce qu'on aime à fe
rappeler. On fe plaît toujours à lire fes
ftances fameufes à Malherbe . Nous en cite
rons des fragmens.
DE FRANCE. 27
BIENHEUREUX celui qui peut de fa mémoire
Effacer pourjamais ce vain eſpoir de gloire ,
Dont l'inurile foin traverſe nos plaifirs ;
Et qui loin retiré de la foule importune ,
Vivant dans fa maiſon content de fa fortune
A, felon fon pouvoir , meſure ſes defirs !
IL laboure le champ que labouroit fon père;
Il ne s'informe point de ce qu'on délibère
Dans ces graves Confeils d'affaires accablés ;
Il voit fans intérêt la mer groſſe d'orages ,
Et n'obſerve des vents les finiftres préfages
Que par le foin qu'il a du falut de fes blés.
Roi de fes paffions , il a ce qu'il defire ;
-Son fertile domaine eft fon petit empire ;
Sa cabane eft-fon Louvre & fon Fontainebleau ;
Ses champs & fes jardins font autant de Provinces ,
Et fans porter envie à la pompe des Princes ,
Il eft content chez lui de les voir en tableau.
IL voit de toutes parts combler d'heur ſa famille ,
La javelle à plein poing tomber fous fa faucille ,
Le Vendageur ployer fous le faix des paniers ;
Il femble qu'à l'envi les fertiles montagnes ,
Les humides vallons & les graffes campagnes,
S'efforcent à remplir fa cave & fes greniers.
S'IL ne possède pas ces maiſons magnifiques ,
Ces tours , ces chapiteaux , ces fuperbes portiques,
Bij
8 MERCURE
Où la magnificence étale fes attraits ,
Il jouit des beautés qu'ont les faifons nouvelles ;
Il voit de la verdure & des fleurs naturelles ,
Qu'en ces riches lambris l'on ne voit qu'en portraits.
CROIS -MOI , retirons-nous hors de la multitude ,
Et vivons déformais loin de la fervitude
De ces palais dorés où tout le monde accourt :
Sous un chêne élevé les arbriffeaux s'ennuient ,
Et devant le foleil tous les aftres s'enfuient ,
De peur d'être obligés de lui faire la cour .
AGRÉABLES déferts , féjour de l'innocence ,
Où loin des vanités de la magnificence ,
Commence mon repos & finit mon tourment :
Vallons , fleuves , rochers , touchante folitude ,
Si vous fûtes témoins de mon inquiétude ,
Soyez-le déformais de mon contentement.
Voilà des vers qui feroient honneur aux
meilleurs Écrivains du fiécle de Louis XIV
des vers en un mot bien fupérieurs à tous.
ceux de Malherbe. Les Éditeurs prétendent
que Racan étoit fon élève : il étoit fon ami ;
car on n'apprend point à faire de bons vers
comme on apprend à faire de la mufique
ou des tableaux. La lecture des bons Auteurs
& le fentiment de leurs beautés , forment
le goût ; l'imagination vient de la Nature ;
& d'ailleurs on fait dans un demi quart
d'heure la quantité de fyllabes qui doivent
DE FRANCE. ANC
29
entrer dans un vets. Nous citerons encore
un fragment de Racan , tiré d'une Bergerie ,
digne de La Fontaine.
Heureux qui vit en paix du lait de fes brebis ,
Et qui de leur toifon voit filer fes habits ;
Et qui bornant le monde aux bords de fon domaine ,
Ne croit point d'autre mer que la Marne & la Seine.
En cet heureux état les plus beaux de mes jours
Sur les rivages d'Oife ont commencé leur cours.
Soit que je priffe en main le foc ou la faucille ,
Le labour de mes bras nourriffoit ma famille ;
Et lorfque le foleil , en achevant fon tour ,
Finiffoit mon travail en finiſſant le jour ,
Je trouvois mon foyer couronné de ma race :
A peine bien fouvent y pouvois-je avoir place.
L'un gifloit au maillot , l'autre dans fon berceau ,
Ma femme en les baifant devidoit fon fufeau.
Le temps s'y ménageoit comme chofe facrée , &c.
Le naïf Auteur de Philémon & Baucis ,
n'a pas plus de charme & de naturel .
Auvrai n'a d'autre mérite que la clarté &
un peu de hardieffe dans les idées.
Les Éditeurs auroient bien dû fe difpenfer
d'imprimer de ce Jean Auvrai une Pièce
de quatre à cinq cens vers en manière d'épithalame
, où l'on voit tous les Dieux venir
à la noce.
Biij
30 MERCURE
Jupiter , chef de la bande ,
Danfant d'allégreffe grande ,
Tient la main de fa Junon .
Herme , avec fa Capeline ,
Y conduit Mars & Cyprine
Et le favant Apollon.
Saturne faifant gambade.
Laiffe fon humeur mauſſade , &c.
Si l'on n'a d'autre but que de conferver les
meilleurs morceaux des Poêtes du commencement
du fiécle dernier , devoit-on en
recueillir de pareils ? Ne devoit -t - on pas
auffi retrancher prefque toutes les Pièces de
Théophile , à l'exception , 1 ° . d'une Ode fur
le natin , qui finit par cette ftrophe ,
Il eft jour; levons- nous , Philys ,
Allons à notre jardinage.
Voir s'il eft comme ton vifage
Semé de rofes & de lys.
2º . D'une Ode au Roi fur fon exil , où
l'on trouve quelquefois de la poéfie & de
l'harmonie. En voici le début :
"
CELUI qui lance le tonnerre ,
Qui gouverne les élémens ,
Et meut avec des tremblemens
La grande maffe de la terre.
Dieu , qui vous mit le fceptre en main ,
Qui vous le peut ôter demain ;
DE 35 FRANCE.
Lui qui vous prête fa lumière ,
Et qui , malgré les fleurs de lys ,
Un jour fera de la pouffière
De vos membres ensevelis.
CE Dieu , qui creuſa des abyſmes
Dans le centre de l'Univers ,
Et qui les tient toujours ouverts
A la punition des crimes..... &c.
Après cette Pièce , qui prouve que la
langue étoit encore bien barbare , mais enfin
où il y a du mérite, on eft indigné de voir ces
ftances du même Auteur adreffées à un fils
qui pleuroit la mort de fon père :
Un homme de bon fens fe moque des malheurs ;
Il plaint également fa fervante & fa fille.
Job ne verſa jamais une goutte de pleurs
Pour toute la famille.
Après t'être affligé , penfe à te réjouir :
Qui t'a fait la douleur t'a laiffé les remèdes ;
Il ne te refte plus que de favoir jouir
Des biens que tu poſsèdes.
Ces ftances-là , fuffent - elles bonnes , ce
qui n'eft pas , auroient dû être arrachées des
poéfies de Théophile , loin d'être recueillies
par les Éditeurs . Elles font peine à lire.
Ce XVII Volume finit par une notice
d'une partie des mauvais Auteurs qui ont
fait des vers au commencement du fiécle
dernier. La lifte en eft fort nombreuſe.
B iv
32 MERCURE
SPECTACLES.
CONCERT SPIRITUEL.
LUSIEURS Débutans fe font fait entendre
au Concert Spirituel le jour de l'Annonciation.
M. Michel , dans un Concerto de
Clarinette de fa compofition , a déployé de
la force , de l'aifance , des fons très - agréables ,
une manière d'exécuter qui fait beaucoup
cfpérer de fon talent. M. Imbault , malgré
fa grande timidité , a obtenu les applaudiffemens
des connoiffeurs ; on lui trouve un
beau mouvement d'archet , des accords bien
enchaînés , la connoiffance approfondie des
diapafons de fon inftrument , un genre reffemblant
, à plufieurs égards , à celui du
célèbre Gavinié.
Les Dlles Renaut & Cifolelli , toutes deux
Cantatrices & Débutantes , ont été appréciées
, l'une par des tranfports d'admiration ,
l'autre par un filence prefque général . Mlle
Cifolelli n'eft peut- être pas fans talens , mais
elle a paru dénuée de ces accents qui fuppofent
une ame fenfible & tendre , qu'on
aime à retrouver dans les perfonnes de fon
fexe , & fur- tout de fon âge. Quoique Mlle
Renaut ait à peine douze ans , elle annonce
de l'expreffion , un goût pur , une excellente
DE FRANCE
33
méthode. Le Public a joui de ce qu'elle fait ,
& des espérances que donne fa jeuneffe .
L'air de bravoure qu'elle a chanté a été applaudi
par ceux même qui profcrivent un
genre de mufique qui , en effet , convient
mieux à la folie du premier âge qu'à la ſageſſe
de l'âge mûr.
Le Te Deum , motet à grand choeur de
M. Floquet , n'a pas mieux réuffi ce jour - là
qu'à fon retour d'Italie. Ne voulant rien
ajouter à ce que nous en avons dit autrefois
, il nous femble que l'Auteur ne devroit
plus faire reparoître un tel Ouvrage ;
La réputation n'en a pas befoin.
M. Sallantin a exécuté fur le hautbois un
concerto d'une compofition médiocre . Au
refte , on pourroit faire le même reproche à
MM. Michel & Imbault. Les Artiftes les plus
habiles ne devroient pas être indifférens fur
le choix des morceaux qu'ils donnent : ils
n'ignorent pas que le Public préfère la mufique
chantante aux tours de force les plus
favans & les plus merveilleux.
M
Le premier de ce mois , on a donné un
fecond Concert Spirituel , dont nous ne
croyons pas devoir rendre comptc ; ayant
déjà parlé différentes fois , & des Muficiens
qui y ont paru , & des chofes qu'ils y ont
exécutées telles que le motet de M. Candeille
, la Sortie d'Égypte de M. Rigel , les
fymphonie & concerto de Sterkel & de
Bv
34 MERCURE
Bach , l'air de Sacchini , chanté précédemment
par Mlle Renaut , qu'on a vu reparoître
avec le même plaifir.
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
Pour remplir deux des quatre repréſentations
deſtinées à la capitation des Acteurs ,
on a choifi l'Iphigénie en Tauride de M.
Gluck, L'affluence a été nombreuſe , & l'exécution
brillante. Si quelque chofe peut être
comparé aux efforts des Acteurs , c'eft l'enthoufiafme
des Spectateurs. Chaque Scène ,
chaque morceau de chant étoit fuivi d'applaudiffemens
dont il réfultoit un bruit prefque
femblable à celui du tonnerre. Ce n'étoit
pas de l'admiration , c'étoit du délire . Les
partifans de M. Piccini ont répondu , le
Vendredi 30 , à ce défi d'extravagance , en
prodiguant à l'Ouvrage de ce dernier des applaudiffemens
non moins exagérés . Tels font
les effets de la prévention & de l'efprit de
parti. Au furplus , ces deux Tragédies font
marquées à des traits tout-à- fait différens .
M. Gluck nous paroît fupérieur à M. Piccini
dans les deux premiers Actes ; mais , & nous
prions fes enthoufiaftes de fouffrir cet aveu ,
il nous femble que les deux derniers Actes
de l'Ouvrage de M. Piccini fuffiroient feuls
pour faire la réputation d'un Muficien Dra
matique.
DE FRANCE. 35
COMÉDIE FRANÇOISE.
LE Samedi 17 Mars , M. Duverneuil a
débuté dans l'emploi des premiers rôles , par
celui de Tancrède : il a joué les jours fuivans
le Cid , Mahomet & Zamore.
Parmi les défauts que nous avons remarqués
dans ce Débutant , il en eft plufieurs
qui tiennent abfolument à l'inexpérience , &
dont il lui fera facile de fe corriger ; nous
voulons parler de fon maintien , qui a de la
roideur , & de fa gefticulation quelquefois
embarraffée . Il en eft d'autres fur lefquels il
doit travailler avec courage , & qu'il lui fera
plus difficile de vaincre : par exemple , l'expreffion
de fa phyfionomie , qui ſe prête
avec peine à la peinture des fentimens doux ,
& principalement fa manière de réciter, fouvent
traînante, bourfoufflée & déclamatoire .
Nous fommes éloignés de vouloir qu'on
adopte dans la Tragédie ce ton familier , que
plufieurs de nos Comédiens , aujourd'hui
eftimés , ont , pour ainfi dire , mis àla mode ;
mais une récitation ampoulée eft plus déſagréable
encore , & fatigue davantage l'oreille ,
nous invitons M. Duverneuil à fe faire un débit
plus vrai & moins apprêté. Au refte , nous
avons diftingué en lui de la fenfibilité , de
la chaleur , des momens de nobleffe , une
belle intelligence ; & ces qualités eſtimables
femblent demander grâce pour les défauts.
B vj
36 MERCURE
COMÉDIE ITALIENNE.
Nous ne dirons que peu de choſe d'une
petite Comédie en deux Actes , repréſentée
le Mardi 20 Mars , & qui a pour titre ,
Chacun afa Folie.
L'intention de l'Auteur femble avoir été
de mettre en oppoſition trois Perſonnages
affez piquans. L'un eft attaché uniquement
aux anciens ufages , le fecond n'aime que ce
qui eft moderne , la fureur de la Comédie
dévore le troifième. On a remarqué dans
l'Ouvrage des détails agréables , beaucoup
d'efprit , mais de l'embarras , & même un
peu d'obfcurité dans l'action. L'Auteur travaille
à faire difparoître ces défauts , & fa
Comédie fera remiſe à la rentrée des Spectacles
. Nous en rendrons dans le temps un
compte plus étendu.
Le Mardi 29 , on a donné la Matinée & la
Veillée villageoifes , ou le Sabot perdu
Divertiffement en deux Actes & en vaudevilles
, par MM . de Piis & Barré.
Pour le trouver à un rendez - vous qu'elle
a donné à Colin , Babet a pris les fabots de
fa mère , qui tous les foirs enferme ceux de
fa fille. Au bruit que le Magifter fait en arrivant
, les Amans prennent la fuite ; mais un
des fabots s'arrête dans la neige. Le vieilDE
FRANCE, 37
lard s'en empare. Les traces des pas qu'il
voit fur la neige lui indiquent ce qui s'eft
paffé. Amoureux de Baber & jaloux de Colin
, il veut fe venger de fon ingrate , &
déclare aux vieilles du village qu'une de leurs
filles eft coupable. Pour connoître celle à
qui le fabot appartient , on l'effaye tour- àtour
à toutes les filles , mais en vain , il n'appartient
à aucune d'elles. On fait le même
effai fur les mères , & le fabot fe trouve appartenir
à celle de Babet . Grand bruit de la
part du mari de celle ci ; mais la fille tire fon
père d'inquiétude , en déclarant tout le myftère
, & elle obtient enfin fa grace & l'aveu
de fes parens pour époufer fon Amant.
Cette bagatelle nous paroît faite pour
avoir un très - grand fuccès. Beaucoup de
gaieté , d'efprit , de jolis couplets écrits d'un
bon ftyle & avec beaucoup de goût , &
dans lesquels on ne trouve à reprendre que
quelques expreffions un peu hafardées ; de
jolis tableaux , des fituations neuves ; voilà ce
qui caractériſe ce nouveau Divertiffement ,
que nous regardons comme fupérieur à tout ce
qu'ont donné jufqu'ici MM . de Piis & Barré.
Nous rendrons compte de la clôture des
Spectacles dans le prochain Mercure.
38
MERCURE
<
#
SCIENCES ET ARTS.
RÉPONSE de M. ALLEMAND à la
Lettre de M. RIGAUD , Phyficien de
la Marine , inférée dans le Mercure ,
N°. so.
L'ENTREPRISE
Paris , le 20 Février 1781 .
' ENTREPRISE inconfidérée du Canal fouterrain
de Picardie , Montieur , ne pouvoit manquer de
trouver une multitude de contradicteurs , & je me
fais même une gloire d'être du nombre. Puifque j'ai
pris généralement la défenfe des intérêts de la navigation
intérieure , je dois particulièrement la prendre
dans cette occafion-ci , le cri de l'humanité m'en
fait un devoir ; d'ailleurs , je dois me juftifier de l'inculpation
que vous me faites , & à tous ceux qui penfent
comme moi , au fujet du Canal fouterrain de
Picardie , ce qui ne m'eft pas bien difficile.
Que fignifie , Monfieur , ce combat polémique
entre vous & M. de ✶✶✶ , inféré dans le Mercure ,
Numéros 49 & 50 ? On voit que d'un côté vous vous
étendez avec complaifance,fur un léger inconvé
nient qu'on a remarqué , felon vous , au projet du
Canal fouterrain , tandis que vous diffiniulez
avec foin les raifons péremptoires qui en démontrent
les vices monftrueux . Cependant , vous vous
êtes hafaidé à combattre l'une de ces raifons ;
mais vous prouvez vous - même combien elle
eft folide. M. de *** vous communique la
copie d'une prétendue Lettre du 4 Octobre 1780 ,
qu'on fuppofe écrite à M. le Directeur- Général des
DE FRANCE. 39
Finances , dans laquelle l'Auteur fait part à ce Mi
niftre de la découverte d'un gouffre dans le Canal
fouterrain de Picardie . Vous avez répondu qu'il eft
prouvé, par la vérification juridique que vous avez
faite de ce Canal , qu'il n'y a aucun gouffre ; que
dailleurs vous avez remarqué , par le thermomètre
dont vous étiez muni , que la température de ce fou
terrain étoit la même que celle des caves de l'Obfervatoire
de Paris ; ce qui eft bien capable , ditesvous
, de détruire l'affertion de ceux qui ont avancé
qu'il y régnoit un froid exceffif qui empêchoit de le
rendre navigable. Une autre preuve , ajoutez- vous ,
de lafauffeté de cette affertion , c'eft que l'on rencontre
des nids d'hirondelles à la partie inférieure
de plufieurs puits qui ont plus de cent pieds de profondeur.
Enfin, pour vous affurer , dites - vous encore, fi
l'eau du Canal fouterrain étoit de même nature que
celle des puits des villages voifins , vous en avez fait
puifer pour en faire l'analyfe comparativement par
les réactifs & par l'évaporation , & que vous n'avez
trouvé aucune différence entre l'eau du Canal & celle
des puits du village de Nauroir , dont les plus profonds
ont plus de deux cens pieds , puifque le Canal
paffe dans leur voisinage.
་ .
Je crois , Monfieur , que le gouffre dont vous
parlez n'existe point ; mais quand même il exifteroit
, on pourroit ou le contourner ou le franchir au
moyen d'un pont. Quant à l'affertion de ceux qui
ont avancé qu'il régneroit dans le Canal fouterrain
un froid capable d'empêcher d'y établir la navigation
, vous avez tort de dire qu'elle eſt fauſſe . Je me
fais encore une gloire de dire que c'eſt moi qui ai
avancé publiquement ce fait , qui fe trouve de la
plus grande exactitude d'après vos expériences mêmes,
au point que c'eſt par elles que je vais vous prouver
que mon affertion n'eft ni fauffe ni inexacte.
Vous convenez , Monfieur , par votre Lettre,
40 MERCURE
que la température du Canal fouterrain de Picardie ,
fft la même que celle des caves de l'Obfervatoire de
Paris , & que l'eau eſt de la même nature que celle
des puits du village de Nauroir , qui ont plus de cent
pieds de profondeur. Tout cela prouve complettement
que cette température eſt fuffifante pour empêcher
en été toute navigation fur ce Canal. Je vous
prie , Monfieur , de vouloir bien me dire , fi après
avoir paffé une partie du jour à l'ardeur du foleil
dans les mois de Juin , Juillet & Août , & mouillé
de fueur , vous voudriez dans cet état vous trouver
fubitement au fond des caves de l'Obſervatoire de
Paris , ou au fond d'un puits de plus de deux cens
pieds de profondeur , & y refter quatre ou cinq heures
au moins ? Convenez , de bonne-foi , que vous ne
commettriez pas cette imprudence fans en être la
victime. Dans ces grandes chaleurs il n'y a même
perfonne dans l'état que je viens de décrire qui voulût
s'expofer à paffer feulement un quart- d'heure dans
une cave ordinaire. A plus forte raiſon doit- on redouter
un froid qui deviendra beaucoup plus fenfible
par un trajet de trois lieues , où il faudroit au moins
quatre ou cinq heures pour le faire . D'ailleurs , les
différentes expofitions de tous les puits & des deux
embouchures du Canal , donneront lieu à des courans
d'air , tantôt par une de ces ouvertures , tantôt
par l'autre qui occafionneront un froid plus ou moins
confidérable fuivant les différens états de l'atmofphère
; & c'eft ce que vous auriez dû remarquer ,
Monfieur , dans vos obfervations ; car il peut trèsbien
fe faire que vous les ayez faites dans un temps
où, par l'état de l'atmoſphère, ces courans n'ayent été
que peu fenfibles , & qu'en conféquence le froid n'en
pas été auffi grand qu'il auroit été dans une autre
circonftance. Mais je m'en tiens au degré de froid
que vous avez obfervé , qui eft plus que fuffifant
pour empêcher en été toute navigation fur ce Canal,
ait
DE FRANCE. 41
n'y eût-il que ce feul inconvénient. Il n'eft perfonne
qui ne connoiffe le danger éminent d'éprouver le
contrafte que je viens d'obſerver.
Un autre inconvénient non moins terrible , font
les éboulemens qui peuvent arriver par les filtrations ,
quand même ce Canal feroit entièrement voûté ;
danger qui , par conféquent , feroit plus à craindre
dans les endroits qui ne le feroient pas , même dans
ceux où la qualité de la pierre marne ou du tufparoîtroit
raffurer le Public à l'égard de ces évènemens
finiftres , parce qu'il peut arriver que cette pierre fe
termine à une très -petite diftance de la voûte , ou
qu'elle dégénère de fa qualité apparente , ou qu'il
s'en trouve des maffes , ainfi que de terrein , détachées
de la maffe générale , ou enfin qu'elles n'y tiennent
que très foiblement . Il eft impoffible de voir dans les
entrailles de la terre les accidens que la nature prépare
fouvent à l'humanité ; nous n'en avons que trop
de preuves ! On ne voit donc qu'une multitude d'obftacles
puiffans qui s'oppofent à l'exécution de cette
bizarre entrepriſe. Et doit-on compter pour rien le
défagrément de refter dans un fouterrain ténébreux
pendant quatre ou cinq heures au moins , pour en
faire le trajet? Car, je pofe encore en fait que, malgré
la quantité de puits qu'il y a à ce Canal pour y procurer
du jour , une grande partie ne feroit point
éclairée , parce que le jour y étant introduit de trèshaut
, & par des tuyaux fort étroits , il ne pourroit fe
répandre que fort peu au- delà de la largeur de chaque
puits.
Au refte , Monfieur , je regarde comme un phénomène,
que vous ayez vu des nids d'hirondelles dans
la partie inférieure des puits de ce Canal , où la température
eft , de votre aveu , la même que celle des
caves de l'Obfervatoire de Paris . Je vous avoue naturellement
que je fuis très - perfuadé que vous avez
pris des nids de chauve-fouris pour des nids d'hiron
42 MERCURE
delles ; car la température de ces lieux et abfolument
oppofée au naturel de ces derniers animaux , &
qu'au contraire c'eft celle que la nature a affignée
aux premiers. Quoi qu'il en foit de ce fait extraordinaire,
la température du Canal fouterrain de Picardie
n'eft pas moins la même que celle des caves de
l'Obfervatoire de Paris , ainfi que vous nous l'apprenez
par vos expériences : obftacle qui feul fuffiroit
pour empêcher la continuation de cette entreprife.
Mais ce ne font pas-là tous les inconvéniens qui
s'y trouvent ; nous allons rapporter ceux que MM.
d'Alembert , le Marquis de Condorcet & l'Abbé bof
fut , de l'Académie Royale des Sciences , ont démontrés
par leurs expériences fur la réfiftance des fluides :
» ces Savans difent qu'on ne peut donner à un Canal
fouterrain une grande largeur, fans occafionner des
dépenfes énormes , foit par les excavations confi-
» dérables , foit par la voûte qu'il faudroit néceffai-
" rement pratiquer ; que , dans un Canal étroit &
→ peu profond, le fluide oppofe de toutes parts plus de
» réfiftance an bateau que dans un plus grand Ca
" nal , & que la différence a été trouvée, en certains
כ כ
cas , très-conſidérable. » Tous ces inconvéniens ne
peuvent certainement pas être conteftés ; mais ils ne
portentque fur une grande dépenfe, en donnant au Canal
fouterrain une largeur convenable à la navigation
, & en pratiquant une voûte dans toute fon étendue
; ou fur la lenteur de cette navigation , en faiſant
uncanal étroit & peu profond .
Les Partifans du Canal fouterrain parlent fans
ceffe du mérite de M. Laurent. La question n'eft pas
fur ce point. Il s'agit de favoir fi ce projet eft bon.
Beaucoup d'hommes de tous états , dont le génie
étoit fupérieur à celui de M. Laurent , ont donné
dans l'erreur , & je ne crains pas d'avancer que
M. Laurent a fait de même au fujet de l'entreprife
du Canal fouterrain de Picardie . Il eft inconceDE
FRANCE. 43)
vable qu'on veuille donner pour du merveilleux ,
l'idée de percer une montagne pour y établir à travers
un Canal quelconque , tandis qu'elle fe préfente naturellement
à tous les hommes ; mais tout efprit jufte
la regardera comme inpraticable pour une navigation
de long trajet. Ce qu'on peut appeler du merveilleux
dans ce genre d'ouvrages , font ces différentes éclufes
qu'on a imaginées pour faire monter & defcendre des
barques de montagnes fort élevées ; ce font ces
beaux réfervoirs pour alimenter un Canal ; ce font
encore ces fuperbes digues & aqueducs pour le garantir
des torrens & des ravines ; & non l'idée d'établir
des navigations fouterraines de trois lieues . M.
Laurent n'examinoit vraisemblablement dans fes
projets de Canaux , que la poffibilité phyfique de
l'exécution ; car , au fujet de la confection de cçlai
de Bourgogne , il étoit encore du fentiment de percer
la montagne de Sombernon fur une longueur de
quatre licues ; mais on s'eft bien gardé de fuivre un
fi mauvais plan. On voit donc qu'il avoit adopté ce
fiftéme pour toutes les communications qu'on pour
roit entreprendre.
Il ne paroît pas qu'aucune Puiffance ait jamais
fait une tentative pareille à celle de M. Laurent ;
que l'on daigne voir à ce fujet la partie hiftorique
de notre Ouvrage préliminaire fur la navigation
intérieure , on en fera convaincu. La partie fouterraine
du Canal de Languedoc n'eft que de quatrevingt
toifes , & on convient généralement qu'on auroit
beaucoup mieux fait d'y pratiquer une tranchée
pour mettre cette partie de Canal à ciel ouvert
; c'eft auffi notre fentiment : car , quoique ce ne
foit qu'un court trajet , beaucoup de perfonnes s'en
trouvent fouvent incommodées. Quand Charlema ·
gne entreprit de joindre le Rhin au Danube , il pré-
Chez Cellot , " Imprimeut Libraire , rue Dauphine,
44 MERCURE
féra de faire une tranchée à un Canal fouterrain
entre les rivières Daltmicht & de Rednitz , près
Dettenheim & de Waiffembourg , où l'on trouve
des excavations de trois cent pieds de largeur & de
cent pieds de profondeur . Cette entreprife , digne de
ce Prince, fut commencée en 793 avec un trèsgrand
nombre de travailleurs. On avoit déjà creusé
T'espace d'une lieue ou deux mille pas géométriques,
lorfque l'invafion des Sarrazins & la révolte des
Normands & des Saxons obligèrent l'Empereur de
s'occuper d'autres foins. Charles-Quint échoua dans
fon entrepriſe du Canal d'Arragon pour avoir voulu
faire une percée confidérable à une montagne ; les
ouvrages s'éboulèrent , & on abandonna l'exécution . *
Ils ont été repris en 1770 ; mais les Ingénieurs &
Directeurs de ce Canal , convaincus des grands inconvéniens
d'une navigation fouterraine , ont ouvert
cette montagne fur trois lieues de longueur &
cent quatre-vingt pieds de hauteur en forme de
tranchée. S'il n'y avoit abfolument d'autre feuil que
celui qu'a choifi M. Laurent pour opérer la communication
de la Flandre & de la Hollande , il n'y auroit
que ce moyen à adopter pour cet effet .
Les Chinois , qui , dans tous les temps , le font
fi diftingués dans ces ouvrages , au point que l'on
parcourt tout ce vafte Empire d'une rivière à l'autre
par des canaux de communication , n'ont jamais
établi aucune navigation fouterraine ; ils ont fait
des tranchées à des montagnes confidérables pour la
mettre par - tout à ciel ouvert. Les Égyptiens , les
Babyloniens , qui ont opéré des merveilles dans ce
gente de travaux , foit en canaux , foit en lacs immenfes
, en ont agi de même . Les Grecs , qui ont
beaucoup donné dans ces forres d'ouvrages , n'ont
jamais exécuté des canaux fouterrains de navigation
. Les Romains , ces maîtres du monde , qui
ont laiffé par- tout des monumens de toute eſpèce
DE FRANCE.
45
qui étonnent la postérité , & qui donnoient une attention
particulière aux canaux de navigation , n'ont̃
jamais imaginé d'en faire de fouterrains .
Pour le bien que je defire à la Société , je voudrois
que nous penfions de même à ce fujet ,
& que l'entreprise du Canal fouterrain de Picardie
reftât dans un éternel oubli ; que , pour établir
cette importante communication , on jetât les
yeux fur un feuil préparé par la Nature entre
l'Oife , la Sambre & l'Escaut , où l'on peut avec
facilité , d'après les nivellemens , les plans & les
devis qui en ont été faits par d'habiles Ingénieurs ,
non-feulement opérer à ciel ouvert la communica
tion de la Flandre & de la Hollande , mais encore
celle de la Lorraine , du pays de Liége & de l'Alle
magne , opération qui réunit tous les avantages ,
tant de la partie économique que de la partie mili
taire , & qui feroit moins difpendieufe que l'opération
du Canal fouterrain de Picardie , dont le nom
feul répugne à l'humanité. Aufli voit -on chez diffé .
rentes Puiffances la plupart des criminels condamnés
à travailler dans des fouterrains pour expier leurs
crimes. Si je pouvois m'attribuer l'avantage d'avoir
empêché l'exécution de l'entreprife de M. Laurent ,
par cela feul je croirois avoir rempli ma tâche vis - àvis
de la Société.
J'ai l'honneur d'être , &c.
ALLEMAND , de l'Académie de Marfeille
, ancien Confervateur des
forêts de l'Ile de Corfe.
46 MERCURE
VARIÉTÉ S.
OBSERVATION für un Article du dernier
Mercure.
LE Mercure du Samedi 31 Mars 1781 donne un
fecond Extrait des Mémoires de l'Académie des Infcriptions
& Belles - Lettres , Tomes XL & XLI , on
hit dans cet Extrait : « Le Tableau hiftorique qu'a
» tracé M. Bouchaud d'une partie de cette légifla-
» tion ( la Romaine ) peut mériter l'attention de
» ceux même qui font les plus étrangers à l'étude
» des Loix. L'Auteur de cet Extrait l'a parcouru
» avec d'autant plus de plaifir que lui - même , il y
» a trois ans , en avoit tracé un abfolument femblable
dans des Notes qui font à la fuite d'un
Éloge du Chancelier l'Hôpital. Ce font les mêmes
» vues ; les faits décififs font choifis dans les mémes
époques , & les réfultats font tirés des mêmes faits.
» Cette conformité eft même ſi grande qu'elle peut
» étonner. L'érudition de M. Bouchaud n'a guères
fait qu'ajouter aux preuves. Si nous nous fommes
rencontrés par hafard , ce haſard m'honore fans
doute beaucoup , & fur-tout il donne une grande
» force à des idées qui nous font communes. Si par
» hafard auffi M. Bouchaud avoit jeté les yeux fur
99
20
la Brochure où j'ai jeté ces idées , je ne me fâche-
» rois point qu'il en eût profité ; elles eurent bien
plus de poids dans fon Mémoire ; & un Académi-
» cien , accoutumé à ne citer que les autorités les
plus favantes , n'étoit pas obligé peut-être à citer
» la première Brochure qui foit fortie de la plume
d'un jeune homme . »
"
M. Bouchaud répond que fon Mémoire a été lu à
DE FRANCE. 47
l'Académie le 25 Février 1773 , date qui fe trouve
imprimée eu marge au commencement de fon Mémoire,
dans le quarante unième Volume des Mémoires
de l'Académie , & qui n'auroit pas dû échapper
à l'Auteur de l'Extrait. M. Bouchaud n'a donc
pu , en 1773 , profiter d'une Brochure qui a paru
ily a trois ans, ni la citer ; mais il avoue qu'à la
lecture de cette Brochure il a éprouvé la même fatisfaction
que l'Auteur de l'Extrait en retrouvant fes
propres idées revêtues de tous les agrémens que M.
Garat a fu leur donner. Il en eft d'autant plus flatté ,
qu'il eft perfuadé que l'Auteur de l'Extrait n'a point
eu communication de fon Mémoire , quoiqu'antérieur
à la Brochure de plufieurs années . Si le hafard
avoit procuré à M. Garat cette communication
, M. Bouchaud à fon tour ne ſe fâcheroit point
qu'on en eût profité ; mais il ne croit pas au hafard
avec autant de facilité que M. Garat , qui néanmoins
avoit fous les yeux la date du Mémoire.
PORTRAI
GRAVURES.
ORTRAIT en pied de M. Franklin , gravé fur
le deffin de M. de Carmontel . Prix , 1 livre 4 fols.
A Paris , chez M. Née , Graveur , rue des Francs-
Bourgeois , & à Verfailles , chez M. Giraud , Négociant
, au coin de la rue & place Dauphine. Au bas
du Portrait on lit cette épigraphe :
On l'a vu défarmer les Tyrans & les Dieux.
Voyage de l'intérieur de l'Amérique par la rivièr,
d'Ohio , Kenhawa , Sioto , Chérokée , Wabashe
des Illinois , du Miffiffipi , &c. par Hutchins , Anglois
, Capitaine du foixantième Régiment , depuis
1756 jufqu'en 1775 , Volume in- 8 °. broche de
18 MERCURE
foixante- douze pages , avec des Cartes & des Tables
: plus , une Carte de vingt-deux pouces fur dixhuit
, qui eft la réduction de la Carte originale en
quatre feuilles , le tout traduit de l'Anglois . Prix ,
3 liv. 12 fols. On a tiré quelques Exemplaires fur
papier d'Hollande , qui , avec la Brochure, le vendent
6 liv. lavés. L'original Anglois en quatre feuilles
avec le Livre Anglois ſe vend 24 liv.
Plans & Elévations de la Place de S. Sulpice
avec les Projets de Servandoni , auxquels on a join
celui qu'on exécute actuellement en huit Planches
Prix , 3 liv. 12 fols. A Paris , chez le fieur Lerouge
Ingénieur - Géographe du Roi , rue des grands Au
guftins.
TABLE.
LA Vengeance , Conte ,
Engme & Logogryphe ,
Curs de M. de Saint- Marc ,
Anales Toétiques ,
Concert Spirituel ,
Comédie Françoise , 35
36 13 Comédie Italienne ,
Réponſe de M. Allemand àla
Lettre de M. Rigaud , 38 15
25 Obfervation fur un Article du
32 dernier Mercure
Académie Roy. de Mufiq. 34 Annonces Littéraires ,
AP PROBATION.
46
47
J'AI lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 7 Avril . Je n'y ai
rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion. A Paris ,
le 6 Avril 1781. DE SANCY.
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 14 AVRIL 1781 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
L'AVARE ET LE PRODIGUES .
Épigramme.
QU'IL eft fot, ce cynique Harpagon ,
Surchargé de travaux , privé de jouiſſance ,
Qui fait de fon logis fe faire une priſon ,
Et vivre pauvre au fein de l'abondance !
O qu'il eft fot , ce prodigue Cliton ,
Qui s'eft imaginé que perdre fes richeffes
C'eft en jouir'; qui donnant à foifon,
Sans répandre un bienfait fera mille largeffes !
A les entendre difcourir ,
A voir le train qu'ils ofent fuivre ,
Vous croiriez qu'Harpagon ne doit jamais mourir ¿
Et que Cliton n'a plus qu'un jour à vivre.
Sam. 14 Avril 1781.
so MERCURE
APPARITION de la Bienheureufe CÉCILE
CHERET, à une Religieufe Affomptionaire,
chantant le Miferere à l'Office de Ténèbres.
Vos
O s accens enchanteurs ont monté juſqu'à nous ;
Du Dieu que nous fervons ils comblent les louanges ;
Pour oair de plus près ce qu'ils ont de plus doux ,
Je quitte le concert des Anges.
Des foupirs du Prophète Roi
Comme vous , chère Soeur , je fus ici l'organe.
Que mon ombre à vos fens ne caufe point d'effroi ,
Pour être un peu jalouſe elle n'eſt point profane.
Je fuis la fameufe Chéret ,
Dont la voix n'avoit point d'égale.
Souffrez ce tranſport indifcret ,
Je viens embraffer ma rivale.
Comme vous j'habitai ce paiſible ſéjour ;
Dans vos cloîtres mon ombre errante
A vos tendres concerts préfide chaque jour.
Comme vous je portai cette guimpe flottante ;
D'un chafte hymen j'allumai le flambeau.
Le front ceint du même bandeau ,
J'élevois une voix brillante
Sous ce dôme retentiffant ,
Où la vôtre , plus éclatante ,
S'élève jufqu'au firmament.
J'aurois dû n'en jamais deſcendre ,
DE FRANCE.
-Je retourne à regret au céleste manoir :
Vos accens m'y fuivront ; mais peut-on les entendre
Sans être tenté de vous voir ?
( Par M. de la Louptière. )
A MON AM I.
LE Dieu qui foumet à les lois
Tous les états & tous les âges ,
Qui toujours , jaloux de fes droits ,
Se plaît à triompher des coeurs les plus fauvages ,
Te gardoit donc un trait dans fon carquois !
Voir fans aimer , dix-neuf printemps ,
Eft de nos jours choſe prefqu'inouie ,
Eft à fes yeux coupable léthargie ;
Mais qu'il fait bien fe venger à vingt ans !
Santé qui dura trop long- temps
Finit , dit-on , par grave maladie.
POUR moi, doué d'un coeur plus prompt à s'enflammer,
En commençant à voir , je commençai d'aimer ;
Un fentiment d'amour me fit fentir mon être ,
Et j'adorai , prefque fans le connoître ,
Ce fexe fait pour nous charmer.
QUEL crime , Amour , m'attiroit ta vengeance ,
Quand, repouffant la timide innocence
Qui veilloit près de mon berceau ,
Et foulevant l'épais bandeau
Cij
$2
MERCURE
D'une précieufe ignorance ,
Tu vins , fier de mon impuiffance ,
A mes yeux éblouis préfenter le flambeau
Qui diffipa la nuit de mon indifférence ?
Cruel ! ta te joucis d'une ame fans défenſe ,
Et ta main abufant de l'inftir et dangereux
D'une précoce effervescence ,
Entrelaçoit tes fers victorieux
Aux lifières de mon enfance.
Trop tôt , hélas ! ma bouche encore bégayante ,
S'approcha des bords enchanteurs
De cette coupe féduifante
Où tu mêlas l'abſinthe à ſes faveurs !
ILS font encor préfens à ma mémoire ,
Ces jours d'un rapide bonheur ,
Ces jours d'ivreffe où j'ofois croire
Zulmé fenfible à mon ardeur..
mon ami ! fois tendre , fois fidèle ;
Sois fur-tout aimé de ta belle ;
Mais que l'Amour pour ta tranquillité,
Ne te faffe jamais connoître
Le regret de l'avoir été ,
Ni la douleur d'avoir cru l'être.
( Par M. Pat *. )
DE FRANCE. 53
LETTRE d'un Amateur des Anciens , à
Meffieurs les Rédacteurs du Mercure , fur
la nouvelle Tragédie de Philoctete , par
M. de la Harpe.
MESSIEURS ,
JE vous prie d'inférer dans votre Journal cette
Lettre , qui renferme quelques réflexions fur la Tragédie
de Philoctete, par M. de la Harpe . En applaudiffant
aux talens de cet Écrivain , & au projet de
nous donner dans notre langue une Pièce ancienne
fans rien lui faire perdre de cette fimplicité précieufe
qui repréfente fi bien la Nature , & que nous connoiffons
fi peu maintenant , l'amour des anciens
Grecs , dont j'ai fait quelque étude , m'oblige de
remarquer qu'il n'a pas des idées tout-à - fait juftes
fur la fimplicité des anciens Drames. Ces Drames
fans doute étoient fimples , mais non pas nuds &
fans action. Un Auteur dramatique doit avoir pour
but non-feulement d'émouvoir l'ame par l'intérêt des
fituations , par la force & la vérité des fentimens ,
mais encore d'occuper les yeux & l'efprit par l'impofant
du fpectacle , par la vivacité & la variété de
l'action . Le choeur chez les Anciens contribuoit beaucoup
au fpectacle , & à remplir la fcène ; je n'examinerai
pas ici quelles étoient fes diverfes fonctions ,
fes inconvéniens ou fes avantages ; je me contenterai
de dire qu'indépendamment des morceaux de
Poéfie lyrique qu'il chantoit , le choeur étoit un des
perfonnages de la pièce , qu'il en faifoit une partie
intégrante, & qu'il ne pouvoit en être féparé , actoris
partes chorus , officiumque virile defendat , dit
C iij
54
MERCURE
Horace. Ainfi M. de la Harpe a eu tort de dire que
les choeurs, chez les Grecs, étoient des morceaux
de Poéfie lyrique , fouvent fort beaux , qui tenoient
» à leur fyftême Dramatique , mais qui ne fervoient
de rien à l'action , & quelquefois la genoient' ;
que par conféquent il a eu raifon de les fupprimer
tous comine inutiles & déplacés dans une Traduction
françoife qui peut être jouée . » Je vais montrer
le plus brièvement qu'il me fera poffible , que
cette fuppreffion & quelques autres , fans rien qui
remplace, fait un très-grand tort au Philoctete François
, qui d'ailleurs offre des beautés d'un genre
ne , des fentimens pris dans la Nature , fimplement
& fortement exprimés , tels que Sophocle les préfente.
Je fuivrai la marche de la Fièce Françoise & de la
Pièce Grecque , & je laifferai ſouvent le Lecteur tirer
lui -même les conféquences.
Premier Acte de Sophocle. *
Ulyffe , Pyrrhus & un choeur de vieillards Grecs
paroiffent d'abord fur la Scène. Ulyffe détermine
Pyrrhus à tromper Philoctete ; il fe retire dans la
crainte d'être apperçu de celui-ci , & laiffe Pyrrhus
avec les vieillards Grecs. Pendant que le Prince s'entretient
avec le Chef du choeur fur l'état déplorable
de Philoctete , après avoir recommandé d'obſerver
quand ce Héros arrivera , un perfonnage de la troupe
les interrompt pour leur dire qu'il a entendu de loin
comme le bruit que fait en marchant un homme qui
fe traîne avec peine , & qui pouffe de grands cris.
Ce ne font pas , dit- il , les chants agréables d'un Ber-
Dans les Éditions de Sophocle , que j'ai fous les yeux ,
le Philoctete n'eſt pas diviſé par Actes ; je ſuis la divifion
de M. de la Harpe , que je ne blâme pas en général , & je
ne ferai qu'indiquer ce qu'il a fidèlement rendu.
DE FRANCE
$5
ger qui ramène fon troupeau , mais les cris aigus de
quelqu'un qui , du rivage , avertit un vaiffeau d'éviter
un écueil contre lequel il va fe brifer. Philoctete
paroît , & du plus loin qu'il peut être entendu il fait
retentir ces paroles : oh ! étrangers, &c . Après un
long entretien il conjure Pyrrhus de le prendre fur
fon vaiffeau , & de le conduire dans fa patrie. Le
Prince paroît fe rendre à la prière , mais c'eft pour
le mener à Troye , où il n'a pas intention d'aller.
Lorfqu'ils fe difpofent à partir , arrivent deux hommes
envoyés par Ulyffe, felon qu'il en étoit convenu
avec Pyrrhus. L'un d'eux eft déguiſé en paſſager ; il
feint qu'il eft parti de l'armée Grecque , qu'il s'en
retourne à Péparrhète , qu'il a appris par hafard que
Pyrrhus étoit à Lemnos , qu'il vient lui donner des
nouvelles de l'armée. Il lui dit entr'autres chofes que
les Atrides fe difpofent à envoyer Ulyffle & des foldais
vers lui Pyrrhus , & vers Philoctete pour leur
perfuader de fe rendre à l'armée des Grecs , ou pour
les y amener de force s'ils réfiftent à la perfuafion.
On fent que ce difcours doit irriter Philoctete ; il
s'emporte , & il preffe Pyrrhus de partir . Le jeune
Prince le prie de lui permettre de voir les flèches
d'Hercule , de les toucher, de les baifer. Il entre
donc avec lui dans fon antre , & laiffe fur la
Scène les vieillards Grecs , qui chantent & qui difent
les chofes les plus touchantes fur la trifte fituation
de Philoctete depuis qu'il a été abandonné dans l'Ifle
de Lemnos. Philoctete & Pyrrhus reviennent , &
font prêts à partir. Philoctete éprouve un accès du
poifon qui envenimoit fa plaie. En vain il veut diffimuler
pour ne point retarder fon départ ; les dou
leurs cruelles qu'il reffent l'obligent de s'arrêter , de
pouffer des cris affreux , & de s'exhaler en plaintes.
Il remet fes Alèches au fils d'Achille , & tombe dans
le fommeil profond qui fuivoit ordinairement cès
accès. Sophocle le laiffe fur la Scène , & fait attendre
Civ
56 MERCURE
fon réveil . M. de la Harpe , avec raifon , le fait em
porter par Pyrrhus dans la grotte , & termine là fon
premier Acte.
Ce premier Acte de Sophocle, pour m'exprimer
fuivant la divifion de M. de la Harpe , eft plein ,
varié , animé ; il y a de l'action & du fpectacle.
Yoyons celui du Philoctete François. ,
Premier Acte de M. de la Harpe.
و
Après la Scène d'Ulyſſe & de Pyrrhus , celui- ci
refte feul , & le monologue qu'on lui prête ne vaut
pas affurément l'entretien qu'il auroit pu avoir avec
fes Compagnons qui feroient reftés avec lui. Un
foldat vient lui annoncer froidement que Philoctete
approche. Cela vaut-il ce cri confus & lamentable
qu'on doit entendre dans l'éloignement , & qui doit
faire friffonner le Spectateur ? La Scène quatrième
eft d'une longueur déméfurée , & n'eft coupée par
aucune action nouvelle . M. de la Harpe a cru devoir
fupprimer la Scène du foldat déguifé en paffager
parce que , dit-il , Philoctete n'a pas de defir plas
ardent que de partir ; mais cette Scène , qu'il regarde
comme inutile eft une des plus effentielles , le pivot ,
pour ainfi dire , fur lequel roule tout l'intérêt de la
Pièce. D'abord elle eft dans le caractère d'Ulyffe . Ce
Roi prudent & rufe doit prendre toutes fes précautions
pour ne pas manquer fon coup , & pour que
Philoctete ne lui échappe pas. Les faux rapports du
paffager font reffortir davantage le caractère de
celui- ci , & rendent fa fituation plus touchante , lorfque
, preffé de partir pour échapper aux pourfuites
d'Ulyffe , il eft attaqué d'un accès de fon mal : enfin,
ils lui fourniffent le motif de remettre à Pyrrhus fes
flèches avant de tomber dans le profond fommeil
qui devoit être la fuite de fon accès. Il lui remet ce
précieux dépôt en lui recommandant de ne fe le laif
DE FRANCE. 57
fer enlever ni par rufe ni par force. On fent affez ,
faus que je le remarque , que cette confiance que le
malheureux Philoteéte témoigne à un Prince qui le
trompe , eft ce qui caufe le plus grand effet dans la
Pièce , & que c'eft là ce qui fait naître des remords
dans l'ame du jeune fils d'Achille .
Comme M. de la Harpe a exclu le choeur , & qu'il
ne l'a remplacé par rien , au lieu de faire rentrer Phi-
Joctete dans fon rocher avec Pyrrhus , & de laiffer les
Compagnons de ce Prince fur la Scène pour finir
Acte premier , il continue la Scène quatrième ; &
fans mettre aucune interruption , il fait éprouver à
Philoctete l'accès cruel du mal qui le dévore . Il
femble néanmoins qu'il auroit été plus naturel de
faire rentrer Philoctete comme Sophocle , & de
commencer le fecond Acte au retour de ce Héros ,
d'autant plus que le fecond Aête de M. de la Harpe
eft un peu maigre. J'ai vu des Perfonnes de goût
qui connoiffent Sophocle , defirer qu'à l'exemple du
Poëte Grec on eût laiffé Philoctete s'endormir &
fe réveiller fur le Théâtre même. Je ne fuis pas de
leur avis , & il me femble qu'il y auroit eu beaucoup
d'inconvéniens à ne le pas faire emporter ,
comme a fait M. de la Harpe : quoi qu'il en foit ,
nous allons paffer au fecond Acte. Pour ne pas fatiguer
le Lecteur par trop de détails , j'examinerai
rapidement Scène à Scène Sophocle & fon Traducteur.
Dans Sophocle, Philoctete refte endormi fur le
Théâtre ; pendant ce fommeil Pyrrhus s'entretient
avec les vieillard's Grecs ; il témoigne quelques remords
de tromper un Héros qui fe livre à lui avec
une fi noble confiance. Dans M. de la Harpe Pyrrhus
paroît feul , ayant en main les flèches d'Hercule
; il commence le fecond Acte par un monolcgue
, où il fe reproche d'avoir trompé Philoctete , &
d'en avoir trop cru Ulyffe, Philoctete revient de lui-
C v
58
MERCURE
même après fon réveil. Dans le Grec & dans le François
Pyrrhus déclare à Philoctete qu'il vouloit le
mener à Troye , au lieu de le conduire dans ſa patrie
; & fur les repréſentations fortes & pathétiques
de ce Héros malheureux , il étoit prêt à lui rendre
fes flèches, lorfque Ulyffe furvient, qui l'en empêche.
Je ne dis rien de ces deux Scènes , que M. de la Harpe
a fidèlement rendues. Ulyffe & Pyrrhus fortent
enfemble. Dans Sophocle , Philoctete reste avec les
Grecs du choeur. Il y a entr'eux & lui un dialogue
très-vif & affez long en vers lyriques , dans lequel
les Grecs cherchent à confoler Philoctete , & à lui
perfuader de fe tranfporter à Troye , tandis que Philoctete
combat leurs raifons , & gémit fur fa cruelle
deſtinée. Dans M. de la Harpe , Philoctete termine
l'Acte par un monologue , & rentre dans fa caverne.
On voit que M. de la Harpe ayant exclu le choeur
& ne l'ayant pas remplacé , eft fouvent obligé
d'avoir recours à des monologues qui ifolent la
Scène , & diminuent le fpectacle.
Quant au troisième Acte , tout ce que l'on regrette
dans M. de la Harpe, ce font les adieux de Philoctete
au trifte pays qu'il a habité , ces adieux touchans
qui terminent fi bien la Pièce , & que l'Auteur du
Télémaque n'a eu garde d'omettre. « Après avoir
entendu ces paroles d'Hercule , dit Philoctete dans
» M. de Fénelon , je m'écriai : O heureux jour !
» douce lumière , tu te montres enfin après tant
→ d'années Je t'obéis , je pars , après avoir falué ces
» lieux. Adieu cher antre. Adieu nymphes de ces
prés humides ; je n'entendrai plus le bruit fourd
» des vagues de cette mer. Adieu rivage où tant
» de fois j'ai fouffert les injures de l'air. Adieu pro-
» montoire où écho répéta tant de fois mes gé-
» miſſemens. Adieu douces fontaines qui me fûtes
> fi amères. Adieu ô terre de Lemnos , laiffe - moi
pardr heureufement , puifque je vais où m'apDE
FRANCE.
59
» pelle la volonté des dieux & de mes amis. »
Pour ce qui eft du ftyle , fans me permettre des
détails qui allongeroient trop cette Lettre , on peut
dire en général que celui de M. de la Harpe eft
fain , naturel , qu'il n'y a rien de mauvais goût ,
& qu'il a affez bien faifi l'efprit de Sophocle. Je ne
lui ferai un crime ni à lui ni au Père Brumoy de
n'avoir pas entendu l'endroit du Пáyou xubérris, qui
paroît fort fimple , & dont l'intelligence tient au
fens du mot xivros , qui veut dire non fondu ,
mais répandu. Voici donc tout fimplement ce que
dit Sophocle : « De plus , lorfqu'il me falloit aller
» chercher ma boiffon & couper du bois au milieu
» de la glace dont l'Ile étoit couverte pendant l'his
» ver , malheureux , je me traînois alors comme je
» pouvois. » M. de la Harpe force le fens du grec,
& fait dire à Sophocle une chofe fort déraisonnable
, c'eft que Philoctete exprimoit fa boiffon de la
glace. Mais je pardonnerois fans peine au Traducteur
un contre-fens qui n'eft rien, après tout, quand
d'ailleurs on a faifi l'efprit de fon original ; ce que
je lui reproche , c'eft de s'être permis de faire des
retranchemens confidérables. Il n'a pas affez fait
d'attention que dans une Pièce fort fimple , où tout
eft néceffaire , où tout concourt à un but commun,
retrancher quelque chofe , c'eft lui ôter de fa fubftance
, c'est la rendre nue & décharnée . Le peu
d'additions & de changemens qu'il a faits, annoncent
du goût & une grande intelligence du Théâtre &
des convenances : tel eft , par exemple , dans le premier
Acte , ce qu'il fait dire à Pyrrhus pour excufer
le parti qu'il prend de tromper Philoctete d'après le
confeil d'Ulyffe , & dans le troisième Acte, faitention
de faire fortir Ulyffe après fon entretien avec
Pyrrhus , tandis que Sophocle le laiffe fur la Scène ,
fuppofant fans doute qu'il n'eft pas apperçu de Philoctete
qui arrive , ce qui eft difficile à imaginer.
Cvj
60 MERCURE
Mais, nous ne pouvons trop le dire , il n'a pas été
auffi heureux dans les retranchemens , & il ne pouvoit
l'être , vu la grande fimplicité de la Pièce. Au
refte , c'est toujours la marque d'un grand jugement
dans M. de la Harpe , d'avoir vu que le Philoctete
grec, traduit fidèlement dans notre langue, pouvoit
produire un grand effet . Pour moi , quoique je n'aic
aucune connoiffance de notre Théâtre , je ne doute
nullement que fi M. de la Harpe prenoit le parti de
rendre à Sophocle ce qu'il lui a ôté , de nourrir
davantage fa Pièce , d'y mettre plus de mouvement
& d'action , de changer peut - être quelque chofe
dans la difpofition des Actes , ce qui feroit un léger
travail , après ce qui eft déjà fait ; & fi d'ailleurs le-
Théâtre étoit difpofé comme il doit l'être , s'il y
avoit un Acteur capable de bien rendre le rôle de
Philoctete , je ne doute nullement que ce Drame
antique ne fit la plus grande impreffion fur nos
François , & je croirois faire injure à la Nation depenfer
d'une autre manière mais je fuis perfuadé
auffi que la Pièce Françoife , dans l'état où elle eſt
actuellement , feroit trop nue , trop sèche , trop deftituée
d'action & de fpectacle pour jamais plaire à la
repréſentation.
J'ai l'honneur d'être ,
Meffieurs,
Votre très-humble & trèsobéiffant
Serviteur ,
*
DE FRANCE. 61
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
LE mot de l'Enigme eſt Beauté ; celui
du Logogryphe eft Fraiſe ( fruit ) , fraiſe à
mettre au cou, fraife de veau , fraife d'un
baftion , fraife , lime ronde d'Horloger , où
fe trouvent frais , ris , air , Frife , if, fi ,
& Sire.
ENIGM E.
Tous les canons de l'air tirent à ma naiſſance ;
Fille de trois élémens
Je marche fur l'aîle des vents ,
Et n'ai rien de commun avec la bienfaiſance ;
Car bien que mon exiſtence
Dure à peine quelques momens
Je faccage ,
Je ravage ,
Me fignalant par- tout par d'horribles fracas,
Faifant maints & maints dégâts
Sur tous les lieux de mon paffage.
Dirois-tu bien , Lecteur , malgré ces attentats ,
Qu'à la ville , au village ,
On me rend les honneurs qu'on ne doit qu'aux Prélats ?
( Par M. F. , Curé de Sounalon. )
62 MERCURE
LOGO GRYPHE.
SELON les fens
capricieux
Que me donne , Leeteur , ton bifarre langage ,
Je fuis tantôt un meuble de ménage ,
Un uftenfile induſtrieux ,
Qu'un Artifte laborieux
Fait fervir à plus d'un uſage:
Tantôt je fuis un gefte injurieux ,
Qui fait à ton honneur le plus fenfible outrage .
Or , fitu veux en favoir davantage ,
Par un effort ingénieux ,
De mes huit pieds combine l'affemblage .
Tu trouveras d'abord un limon précieux ,
Que la mer en été laiſſe fur le rivage ;
De la mufique auffi deux tons harmonieux ;
Un élément actif, fouvent pernicieux ;
Un petit châtiment , des enfans le partage ;
Ce que l'on peut devenir à tout âge ;
Une ville de France ; un homme très -pieux ,
Qui du feu de Sodôme évita le ravage ,
Quand la femme , indocile au céleſte meſſage ,
Fut punie à l'inftant d'un regard curieux .
( Par M. Perreaudeau, )
DE FRANCE. 63
NOUVELLES LITTÉRAIRES .
ESSA1 fur les Réformes à faire dans notre
Légiflation Criminelle , par M. V ***
Avocat au Parlement. Vol . in- 12 . A Paris ,
chez Demonville , Imprimeur- Libraire de
l'Académie Françoiſe , rue Chriftine.
LORSQUE ORSQUE nous faifions , au mois d'Octobre
dernier , dans un article inféré dans ce Journal
, l'hiftoire & l'examen des Ouvrages
écrits jufqu'ici fur la Juſtice Criminelle
; &
lorfque nous appellions
, autant qu'il étoit
en nous , fur cet important
objet , l'attention
publique , & la difcuffion des Jurifconfultes
& des Gens de Lettres, nous étions loin
d'efpérer qu'un Ouvrage très- eftimable feroit
préfenté au Public , deux mois après , comme
le fruit de nos réflexions. C'eſt cependant
ce que nous liſons avec intérêt & reconnoiffance
dans la Préface de ce nouvel Ouvrage.
Qu'il nous foit permis de nous en feliciter
publiquement
; ce fuccès de nos voeux
eft un fervice pour la fcience même fur
laquelle nous avons écrit ; nous y trouvons
une récompenfe
, bien plus qu'un honneur ;
car il eft doux de fe retrouver pour quelque
choſe dans un Ouvrage qui a le bien public
pour objet , & qui eft digne de le préparer.
Puiffe le dernier morceau de notre article
64
MERCURE
rapporté par l'Auteur, produire encore d'auffi
heureux effets ! Cette eſpérance nous anime
affez pour ofer encore l'offrir au Public.
»
»
" Voilà jufqu'ici tous les Cuvrages écrits
fur la Juftice Criminelle ; ils ont glorieu-
» fement ouvert une carrière qui refte en-
» core toute entière à parcourir . Une So-
» ciété de Philofophes , amis du bien pu-
» blic , a propofe , depuis trois ans , un
Prix pour cet Ouvrage : elle n'a pas encore
adjugé ce Prix ; il faut du temps ,
» ainfi que de grands talens , pour le mériter.
Mais quoi ce font quelques Philofophes
feuls qui veillent ici à l'intérêt public !
» Aucun Gouvernement n'a encore follicité
fur cet objet les lumières & les fecours
» des Jurifconfultes & des Philofophes !
Cependant , prefque tous les États dè
» l'Europe fentent la néceflité de réformer
» leurs Loix pénales. Dédaigneroient - ils la
» difcuffion publique ? Mais n'a-t - elle pas
" toujours été , après l'expérience , la meil-
» leure fource des bonnes Loix ? S'il étoit
quelques hommes en place qui la cruffent
inutile ou dangereufe , qu'ils y pre-
» nent garde , il n'en faudroit pas da-
» vantage pour les faire juger des efprits
tyranniques & bornés. S'il en étoit
» d'autres qui vouluffent retenir pour leur
génie feul tout l'honneur d'une bonne
Légiflation , qu'ils craignent de compro-
» mettre leur gloire , en voulant l'augmen
ter , & qu'ils apprennent de l'Hiftoire &
"3
33
30
DE FRANCE 65
de la voix publique , que l'homme puif-
» fant lui- même ne confomme jamais un
" grand bienfait pour les peuples fans beau-
"
ود
ور
coup de génie , de vertu & de gloire. Ne
» feroit-il donc pas dans les Barreaux &
» dans la Littérature , des efprits dignes de
feconder les vues des Légiflateurs ? Et que
» ne feroient- ils pas avec un but finoble ? On
n'a pas encore effayé tout ce que pourroit
» fur les premiers Ecrivains d'une Nation , la
majefté des récompenfes publiques . El
bien , voici une belle occafion de le con-
» noître. Quel Gouvernement voudra s'ho-
» norer par cette confiance dans les tra-
» vaux du génie ? C'eft à ma Patrie fur-
» tout que j'ofe adreffer cette invitation :
» je vois autour du Trône des hommes que
33.
ود
ود
la renommée de leurs écrits avoit défignés
» pour les places qu'ils occupent ; j'en vois
d'autres qui étoient dignes d'éclairer leur
Pays , comme de de fervir. Je vois fur le
» Trône un Prince à qui l'on ne peut propofer
trop de moyens de connoître & de
" faire le bien. Combien celui- ci mérite-
» roit d'être adopté par fa fageffe ! Quelle
» manière plus fimple , plus noble , plus
paternelle de préparer les Loix ! Il fut un
Pays où le voeu que j'expofe ici étoit une
» Loi de l'Etat . Et quoi de plus augufte &
» de plus touchant que cette proclamation
l'on entendoit à Athènes dans les
jours les plus folennels : Que tout Citoyen
"
Сс
» que
86 MERCURE
» qui a des vues utiles monte à la Tribune ¡
» & vienne parler au Peuple. "
" Un Jurifconfulte , dit M. Vermeil
» dans les mains duquel ce Journal eft
» rombé les vacances dernières , a cru
d'après cette invitation publique , non
pas devoir monter à la Tribune , mais
propofer fes réflexions fur nos Loix
pénales , avec la modeftie qu'impofe l'im-
» portance d'une pareille matière. »
و د
1
L'Ouvrage de M. Vermeil a trois Parties.
La première traite des Délits & des peines
en général.
La feconde , des différentes peines applicables
aux différens genres de délits.
La troifième , de l'inftruction Criminelle.
Dans la première , l'Auteur cherche dans
le coeur de l'homme le principe des Loix qui
doivent punir fes actions nuifibles. L'homme
fait le mal avec choix : il peut en être détourné
par la crainte des peines qui l'attendent. Il
eft donc légitime & utile d'établir , au nom
de la Société une punition pour les crimes.

La Société ne peut fubfifter que par cette
précaution : chaque individu , intéreſſé à ſa
confervation , lui a donné le droit de difpofer
de fes biens , de fon honneur & de
fa vie même , s'il attentoit à la fûreté générale.
Mais la Société ne peut avoir pour but
que fon intérêt elle cherche le repos &
non la vengeance.
DE FRANCE. 67
D'après ces principes , la peine doit produire
trois effets . Premièrement , de procurer
une réparation au Citoyen attaqué.
Secondement , de donner l'exemple public
le plus efficace , avec le moins de fouffrances
poflible de la part du Criminel. Troifièmement
, de procurer à la Société un
dédommagement de la profcription d'un
Citoyen dans l'efpèce même de fa punition
.
Le meilleur moyen de donner à la peine
tous ces effets , c'eft de la chercher dans ce
qu'il y a de plus réprimant pour la paffion
qui a conduit au crime commis. Ce principe
eft très-fimple & très - fécond , & il
guide toujours l'Auteur dans la fixation de
tous les genres de peines qu'il établit pour
chaque genre de crimes.
Voilà le précis des principes développés
dans cette première Partie.
Dans la feconde Partie , l'Auteur fait une
application plus détaillée des principes qu'il
vient de pofer.
Il parcourt les différens genres de peines ,
qu'il obferve dans les ufages des différens
peuples ; il les modifie fuivant fes principes ,
& il examine à quels crimes ces peines conviennent.
Il feroit trop long de parcourir
ici la chaîne de fes idées ; nous nous contenterons
d'indiquer les plus remarquables.
Il propofe d'établir une eſpèce de mort
civile , qui feroit la privation des facultés
du Citoyen , contre certains crimes qui
68 MERCURE
reftent impunis parmi nous ; il appelle
cette mort civile , que l'on pourroit infliger
à temps ou à perpétuité , interdiction léga
le. Il la propofe contre les dépofitaires infidéles
, & contre les intrigans démafqués &
convaincus.
Cette idée eft neuve & très heureuſe.
Il propofe un moyen d'affurer à l'offenfé
une telle réparation , que l'honneur le plus
fier doive s'en contenter , & fe glorifier de
la tenir de la Juftice ; enfuite il veut que
l'on puniffe par la dégradation de nobleffe
& par tous les genres de deshonneur , ceux
qui auront lavé leur injure dans le fang de
leur ennemi ; il penfe que ces deux réfor
mes dans nos Loix pourroient détruire le
préjugé qui foutient feul aujourd'hui la fureur
des duels.
Il n'admet la peine de mort que contre
les homicides ; mais il place juftement les
faux témoins en accufation capitale , parmi
les affaffins .
Il fe refufe à admettre une peine contre le
Suicide , parce qu'elle ne peut jamais frapper
que fur une famille innocente & malheureuſe.
Il gradue les rigueurs des fupplices fuivant
l'atrocité des crimes ; & il ne veut pas
qu'on oppofe à l'atrocité des crimes celle
des peines il eft un terme où la févérité de
la Juftice doit s'arrêter ; la Loi n'eft pas
faite pour difputer de férocité avec les fcélérats.
DE FRANCE. 69
La dernière Partie du Livre roule fur
l'inftruction. L'Auteur commence par comparer
la procédure Françoife & la procédure
Angloife ; il trouve que la première facrifie
les droits de l'homme , & que la feconde
compromet l'intérêt de la Société. Il croit
qu'en modifiant ces deux procédures , l'une
par l'autre , on aura celle qui convient le
mieux à tous les temps & à tous les Pays.
Il rejette la publicité dans la première audition
des témoins ; il faut tenir.fecrètes toutes
les preuves jufqu'au moment où elles
feront entières ; mais alors il faut que les
dépofitions des témoins foient lues en public
, & en préſence de l'accufé ; & cette
efpèce de recollement fera en même-temps
la confrontation. L'Auteur ne veut pas que
la prifon foit une peine , ni qu'il en résulte
aucune forte de deshonneur. Il s'élève auffi
contre l'article 17 du tit. 10 de notre Ordonnance
, qui profcrit les ménagemens dans
la manière d'arrêter un Citoyen. Défendons
à tous Juges , dit- elle , d'ordonner qu'aucune
Partiefoit amenéefans fcandale.L'interrogatoire
doit être fait fans confeil ; il ne s'agit que
de répondre à des questions fimples , &
d'expliquer des faits ; mais à la confrontation
avec les témoins , l'accufé a befoin d'un
confeil ; il a befoin enfuite que la procédure
lui foitcommuniquée .Les témoins ne doivent
être réputés faux témoins, qu'après la confrontation.
L'accufé doit être admis à pofer tous
les faits juftificatifs qu'il imagine , & en tous
170 MERCURE
temps. Cependant , il y a ici une diſtinction
à faire; ou ily a un corps de délit certain , ouil
n'y en a pas. S'il y a un corps de délit certain ,
il faut que la recherche du Criminel s'achève,
avant d'écouter la défenſe de l'accufé . Mais
lorfque le corps de délit n'eft pas certain , ildoit
être permis à l'accufé de prouver à la
Juftice l'inexiftence du crime même , après
fon interrogatoire. Il faudroit donner au
jugement non-feulement de la publicité
mais encore de la folennité. Il faudroit
que le rapport s'en fit à l'Audience. Ce
feroit un moyen bien noble d'ajouter l'éclat
des talens à la fainteté des fonctions de la
Magiftrature. L'unanimité des fuffrages ,
même pour le jugement à mort , eft un
excès ;c'eft affez des deux tiers.- Lorfque le
jugement abfout l'accufé , il doit lui accorder
en même temps un dédommagement de
fes pertes & de fes fouffrances , aux dépens
du dénonciateur ou du Tréfor Public . - C'eft
une barbarie , & non pas une juftice , de
réputer le contumace convaincu , & de confifquer
fes biens : il fuffit de le déclarer ex
Loi , comme on le fait en Angleterre
c'est- à- dire , de lui retirer la protection publique.
Telles font toutes les idées de réforme
développées dans ce Livre. Il y en a quelques-
unes que l'on pourroit combattre ; il
y en a d'autres où tout l'objet n'a pas été
confidéré. Mais en général elles font
juftes , fages , & propres à être adop 1
DE FRANCE. 71
tées dans un nouveau Code. C'eft le précis
des réclamations que la raifon , éclairée par
l'expérience , a fouvent mifes dans les
écrits & dans la bouche de tous ceux pour
qui les vieilles erreurs des Loix ne font que
des maux plus redoutables. L'Auteur , en
parlant à chaque inftant de réforme , femble
toujours craindre de fe laiffer féduire par
l'attrait des idées nouvelles ; cette crainte
eft le garant d'un fincère amour de la vérité ,
& d'un efprit folide & répofé. L'Ouvrage en
tier porte , comme tous les Livres bien médités
, fur un petit nombre d'idées principales.
La méthode en eft fimple & facile ; tous
les Chapitres font bien déduits & bien enchainés.
Ce Livre a furtout un mérite diftinctif
, & plus précieux qu'on ne le penſera
peut-être , celui d'être le réfultat des propres
obfervations de l'Auteur. Il faut le dire
les Avocats tireroient de l'exercice de leurs
fonctions un droit particulier & des moyens
plus fûrs de préparer les réformes de la Légiflation
; & il femble que les plus diftingués
d'entr'eux devroient au Public , pour
dernier fervice , de lui communiquer leurs
penfées fur ce grand objet. Telle est en
général l'utilité du Livre de M. Vermeil ,
qu'un Code pénal , formé fur les principes ,
& d'après les vues , feroit digne d'un
fiècle humain & éclairé. S'il nous eft per
mis de mêler quelques critiques à ce juſte
éloge , nous ne diffimulerons pas que fes
1
14
72 MERCURE
*
idées théoriques ne nous ont pas paru toujours
dévelopées avec l'étendue & la force
qu'elles demandoient ; & que le ſtyle , qui
eft clair , facile & élégant , nous paroît
manquer quelquefois de cette vigueur dans
les expreffions , dans les mouvemens & dans
la marche , qui attefte à chaque inſtant un
grand fujet , & un Ecrivain toujours égal à
fon fujet. On pourroit même lui reprocher
quelques expreflions incorrectes . M. Vermeil
pourra les faire difparoître dans une
feconde Edition : peut-être qu'alors, en revenant
fur fon travail avec l'encouragement
d'un fuccès , & furtout en y confacrant un
efpace de temps plus proportionné à l'étendue
du fujet , il ajoutera beaucoup à fon
premier plan ; & il nous faura peut-être gré
de lui avoir infpiré , dans un travail fi utile ,
l'ambition de la perfection .
Ce font furtout les idées qu'il importe de
faire connoître dans l'extrait d'un Livre Philofophique
, & nous avons fait jufqu'ici une
analyfe fans aucune citation.
Voici un morceau affez étendu pour
donner une idée de la manièré d'écrire de
l'Auteur. Nous en choififfons un qui traite
d'un des plus fréquens & des plus triftes ob
jets des converfarions d'aujourd'hui , & fut
lequel par conféquent on a befoin d'idées
juftes .
Z

Du Suicide.
DE FRANCE. 7#
Du Suicide.
« L'homme doit - il regarder la vie com
ine un préfent de Dieu , qu'il foit tenu de
conferver jufqu'à ce qu'il plaife à Dieu.
de le lui ravir ? ou bien , peut-il regarder
fon corps comme une prifon gênante ,
dont il puiffe s'affranchir de même que
l'esclave qui rompt fa chaîne ? Il ne peut y
avoir de doute fur cette queftion. La vie
eft un bienfait du Ciel ; elle ne devient un
mal que pour les méchans. Le Citoyen appartient
à l'État ; ayant droit aux fecours
de la Société , il ne peut fans crime la priver
, en ſe donnant la mort , de ceux dont
il eft tenu envers elle.
""
" Mais eft-ce à l'homme de punir un
pareil crime ? Ce droit n'eft- il pas plutôt
réſervé à la vengeance Divine ? Les Nations
les plus policées n'ont pas été d'accord
fur ce point.
« La Loi d'Athènes puniffoit le Suicide
en coupant la main qui avoit porté le coup
mortel. »
La Loi Romaine ne prononçoit aucune
peine.
و و
« La Loi Britannique le punit par l'abandon
ignominieux du corps de fon auteur
traverfé par un pieu , & expofé fur un
grand chemin , avec la confiſcation , des
biens. Mais cette Loi eft tombée en déſuétude.
"
Sam. 14 Avril 1781 :
74 MERCURE
« Les conftitutions de Sardaigne veulent
que le procès foit fait à la mémoire du
coupable , & qu'il foit pendu à un gibet. »
« En France , fuivant les établiffemens
de S. Louis , ce délit emporteroit confifcation
de meubles . L'Ordonnance de 1670
enjoint de faire le procès à la mémoire du
défunt : plufieurs Arrêts ont ordonné que
les cadavres des homicides d'eux - mêmes
feroient traînés fur la claie , pendus par les
pieds, & enfuite conduits à la voirie , avec
confifcation de biens. »
Ni la Loi , ni la Jurifprudence n'ont
certainement eu pour objet de punir perfonnellement
l'Auteur du délit : car , qu'elle
peine infliger à un cadavre dénué de toute
fenfibilité ? La peine frappe par conféquent
contre la famille , contre les enfans du coupable
, qu'elle couvre de deshonneur , &
qu'elle ruine en leur enlevant des biens que
la Loi civile leur déféroit . »»
« Le motif d'une condamnation pareille ,
eft fondé fur cette préfomption , qu'un
homme doit être détourné du projet de fe
donner la mort , par la crainte de deshonorer
& de ruiner fa famille. »
Mais cette confidération ne peut avoir
l'efficacité qu'on lui fuppofe. Si celui qui
veut fe donner la mort n'aime pas fes enfans
, il ne fera pas arrêté par la crainte de
leur porter préjudice. S'il aime les enfans
au contraire , il ne fera point tenté de le
donner la mort ; car il les aimera en père ;
DE FRANCE.
75
il les aimera comme une émanation de fon
être ; il confondra leur existence avec la
fienne ; il ne pourra les aimer fans lui , ni
lui fans eux.
" Ajoutons qu'il eft injuste de vouloit
ainfi répandre l'ignominie fur la famille
d'un tel coupable. Cette famille doit - elle
être punie pour un dél t qu'il n'a pas dépendu
d'elle de prévoir ni d'empêcher ? »
Ce n'eft donc pas par de pareils moyens
qu'on peut efpérer de réprimer des crimes
de ce genre. Quiconque ne craint point la
mort eft au- dellus de la Loi ; & lorfque la
rigueur de la Loi eft impuiffante , c'eſt à
la Religion de la fuppléer par la douceur.
de la perfuation.
曲HÉROIDE , ou Lettre d'Adélaïde de
-Luffan au Comte de Comminge , par M. de
1. Maiſonneuve. Vol. in-8 ° . A Paris , chez
Efprit , Libraire , au Palais Royal , &
chez les Marchands de Nouveautés , 1781 .
On a difputé long- temps fur le genre de
l'Héroïde , que celle d'Héloïfe à Abailard
avoit mis fort à la mode , il y a quelques
années . Sans rapporter ici ce grand procès
qui a long- temps alimenté les converſations
Littéraires & les Journaux , nous obſerverons
feulement que tandis qu'on attaquoit
ce genre de poême , il enfantoit quelques
bons Ouvrages , & cette manière de répondre
en vaut bien une autre. Si l'Épître eft avouée
Dij
76 MERCURE
par le bon goût , l'Héroïde n'en diffère que
par fon titre particulier qui la diftingue des
autres Epîtres . Plufieurs Héroïdes , il eft vrai ,
ont le défaut de raconter des événemens à
celui ou celle qui en a été la cauſe & le rémoin;
& c'eſt-là une des objections qu'on a
fouvent répétées, Mais comment n'a-t'on
pas fenti que dans ces cas- là c'est l'Auteur
qu'il faut condamner , & non le genre de
1'Ouvrage ? Nous croyons que les jeunes
gens qui fe deftinent à la Scène Tragique ,
peuvent s'exercer avec fruit dans l'Héroïde.
Ils s'effayeront par- là à la peinture des paffions
, & pourront fe former au ftyle qui
convient à la Tragédie.
L'Héroïde que nous annonçons auroit été
diftinguée par les connoiffeurs , même dans
le temps où la multiplicité de ces fortes
d'Ouvrages jetoit les Lecteurs dans l'embarras
du choix . Ce n'eft pas qu'elle offre
aux yeux certe brillante enlummure qui
tient fonvent lieu de talent , & qui a déterminé
le fuccès de plus d'un Ouvrage moderne
. Nous croyons au contraire que ceux
qui trouvent froid tout ce qui n'eft pas emphatique
, qui prennent pour des idées neuves
un nouvel affèmblage de grands mors .
qui ne reconnoiffent l'efprit que fous le clinquant
, & le fentiment qu'à travers de froides
maximes , ne doivent pas entreprendre la
lecture de cette Héroïde. Mais nous ofons
la confeiller à ceux qui fentent tout le prix
d'une noble fimplicité , d'une verſification
DE FRANCE.
77
connu ,
douce & harmonieufe , d'un ftyle toujours
vrai , toujours touchant; à ceux enfin qui
favent apprécier cet Art fi rare , prefque mé-
& fi néceffaire à l'expreflion du fentiment,
l'art de cacher le Poëte , en employant
les reffources de la poéfie. Ils n'éprouveront
pas une froide admiration. Ils feront touchés
& de douces larmes feront tout-à - la -fois le
plaifir du Lecteur & l'éloge du Poëte. On fent
que ce genre de mérite doir perdre infini
ment par un extrait ; & qu'on ne peut détacher
des tirades d'un pareil Ouvrage, fans en
affoiblir le charme en même-temps. Nous
efpérons cependant que le peu de vers que
nous allons tranfcrire fuffira pour infpirer à
nos Lecteurs l'envie de recourir à l'Ouvrage
même.
Tout le monde connoît les Mémoires du
Comte de Comminge , & le Drame pathetique
qu'ils ont fourni à M. d'Arnaud. C'eft
là que M. de Maifonneuve a puifé le fujer
de fon Héroïde. Il fuppofe qu'Adélaïde ,
après trois ans de fouffrances & de combats ,
écrit à Comminge une lettre qu'elle ne veut
néanmoins lui rendre qu'en expirant. Elle
lui rappelle d'abord l'hiftoire de leurs amours
& d'un hymen qu'elle a contracté malgré
elle. Adélaïde , enfermée dans une tour, a
paffe pour morte ; & fon amant eft allé cacher
fon défefpoir & fa vie au fond de la
Trape. Elle déguife fon fexe par fes habits ,
court après fon amant , le reconnoît par
hafard parmi les Religieux de la Trape ; &
Dij
-8 " MERCURE
á la faveur de fon déguifement , s'y confacre
à la religion . La vérité qui nous a dicté
des éloges , nous defend de diflimuler que la
prem ère moitié de cet Ouvrage , & furtout
les deux ou trois premières pages , nons
ont paru inférieures à la feconde moitié.
Nous y avons trouvé quelques vers foibles
ou négligés , tels que ceux- ci
y
Je ne te verrai plus . A mon époux founiſe ,
Je vais dompter mes fens , veiller à leur furpriſe.
Déjà mon feu , content d'un fouvenir tranquille ,
Dans mon coeur fans defirs repofoit immobile.
Je ne m'occupois plus qu'à nourrir mon amour ,
Heureufe en mes tranfports de n'être point diftraite
D'oublier , en t'aimant , l'horreur de ma retraite.
En parlant de la douleur que lui caufe la
faufle nouvelle de la mort de Comminge
' elle dit :
Mais bientôt repouffant cette affreuse nouvelle
Je déguifai mon nom , je cachai mes ennuis ;
Et fous des vêtemens à mon fexe interdits ,
J'allai porter par- tout les doutes d'une amante.
Interdits n'eft pas le mot propre. Ce dernier
vers eft fans harmonie & bien froid.
Plus bas , en rappelant le moment où elle
reconnut la voix de Comminge dans le choeur,
'elle s'écrie :
Comminge ! ... Oui , c'eft lui- même ! & parmi tous ces
chants
DE FRANCE. 79
·
Mon coeur a de fa voix fenti les doux accens.
Et parmi tous fes chants , n'eft ni noble
ni harmonieux. Toutes ces négligences fe
trouvent dans les premières pages ; mais on
eft bien dédommagé par les vers qui fuivent
immédiatement ceux qu'on vient de lire .
Il eft donc enchaîné ! je n'ai plus d'espérance.
C'eft ici que du ciel m'attendoit la vengeance.
Quoi ! Comminge qui vit ne peut vivre pour moi !
Je cherchois mon amant , je l'entends , je le voi ,
Et je dois l'éviter. Non ; il faut qu'il m'entende ,
Que mon coeur tout entier à fes yeux fe répande.
Que m'importe le ciel & fon reffentiment ? ....
Ne puis-je à fon pouvoir difputer mon amant ?
Ainfi mon défefpoir prodiguoit le blafphême ,
Et de cette retraite où l'innocence même
Ne porte qu'en tremblant un pied refpectueux ,
Une femme , livrée à de profânes voeux ,
Par fon afpe coupable ofa fouiller l'enceinte ;
Elle s'y préfenta fans remords & fans crainte.
• •
J'ai fu depuis trois ans dévorer mon fecret ,
Et ma douleur encor te l'apprend à regret.
Quand je puis tous les jours & te voir & t'entendre ,
A quel bonheur plus grand devrois-je donc prétendre ?
Trop heureufe en ces lieux , heureuſe au moins
d'aimer ,
Ta préfence a long-temps fuffi pour me cahner .
D iv
MERCURE +
{
Vois-moi pendant trois ans , pâle , défigurée ,
Tantôt trifte & tremblante , & tantôt raffurée ,
Ne penfer qu'au moment qui peut t'offrir à moi
Tantôt te fuir , tantôt revenir près de toi,
Sous mes tourmens en vain je tombe anéantie ,
Tu parois... ton aſpect me rappelle à la vie. ng ak
Lorfqu'aux pieds des Autels j'apporte ma terreur ,
Ma bouche fcule invoque un Dieu jufte & vengeur;
Ton image me fuit , me remplit tout entière ;
Et n'achevant qu'à peine une froide prière ,
Bientôt je ne conçois que le plaifir charmant
De voir, de contempler , d'adorer mon amant , &c.
Voilà tout-à-la- fois le ton de la poéfie
& le langage de la paffion.
Tropheureufe en ces lieux, heureufe au moins d'aimer.
Heureufe au moins d'aimer forme un
mouvement vrai , attendriffant ! il feroit
difficile de faire de meilleurs vers que ces
quatre fuivans :
Lorfqu'aux pieds des Autels j'apporte ma terreur,
Ma bouche feule invoque un Dicujufte & vengeur;
Comme l'idée de ce fecond vers , en fe développant
, acquiert plus de force par le
vers d'après !
Ton image me fuit ; me remplit tout entière ,
Et par cet autre encore plus expreffif :
Et n'achevant qu'à peine une froide prière.
1
DE FRANCE.
C'eſt ainsi que la paffion doit parler
comme dans ces vers encore :
Ma tombe glace en vain mon oeil épouvanté ;
En vain j'y vois la mort que fuit l'éternité ;
Je ne vois dans la mort que le plaifir funefte
De perdre pour jamais le feul bien qui me refte.
Nombre de tirades pourroient offrir à nos
Lecteurs de parcilles beautés ; mais nous nous
bornons à tranfcrire encore ces huit ou dix
vers qu'elle prononce en revenant à la Religion.
Et quand tu dois , grand Dieu ! punir de vains remords ,
Je te vois de ta grâce ouvrir tous les tréfors ;
Ton oeil daigne defcendre au fein de ma misère;
Tu laiffes de ton trône approcher ma prière.
O clémence infinie ! ô fageffe ! ô grandeur !
Ode tes faints décrets augufte profondeur !
Jette duff fur Comminge un regard favorable ;
Efface de fon coeur un fouvenir coupable,
Pardonne fi ma bouche ofe te le nommer ;
Je ne puisl'oublier , en ceffant de l'aimer."
" Tu laiffes de ton trône approcher maprière,
eft un beau vers ; les deux derniers font audeffus
par le fentiment qu'ils renferment.
Je ne puis l'oublier , en ceffant de l'aimer , eſt
un vers que l'efprit feul n'auroit jamais fait.
Enfin , on ne peut repréſenter avec plus de
vérité les mouvemens d'un coeur combattu
par l'Amour & la Religion , que M. de
Maifonneuve l'a fait dans cette Héroïde. Cet
Dy
82 MERCURE
Auteur n'étoit connu jufqu'ici que par quelques
poéfies légères ; ce dernier Cuvrage doit
ajouter aux efperances qu'on avoit conçues
de fon talent.
SPECTACLES.
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
IPHIGENIE en Aulide & Ninette à la Cour,
ont forme le Spectacle par lequel on a fait
la clôture de ce Théâtre. Toujours la même
ivreffe pour le premier Ouvrage ; beaucoup
d'indifférence pour le fecond , dont on commence
à fe laffer . Nous avons entendu parler
de retraites , de changemens dans l'Adminif
tration!; mais comme il n'y a encore rien de
certain fur cet objet , nous attendrons qu'il
y ait quelque chofe de décidé pour en entretenir
nos Lecteurs.
COMÉDIE FRANÇOISE.
Nous avons vu choifir autrefois pour la
clôture de ce Théâtre , les chef- d'oeuvres les
plus juſtement admirés de nos grands Maîtres.
Athalie , Polyeucte , Zaïre , &c. étoient
les Ouvrages qu'on repréfentoit le plus volontiers
dans cette circonftance , & l'on ne
pouvoit qu'approuver un pareil choix. Il
DE FRANCE. 83
n'en a pas été de même cette année. Jodelet
Maitre & Valet , Comédie de Scarron , c'eſtà
dire une farce , dans laquelle , à travers
quelques lueurs de Comique , on remarque
beaucoup d'ordures , de mauvaifes pointes ,
des quolibets miférables : voilà le Drame
que MM . les Comédiens ont choisi pour
faire leurs adieux au Public . Il y auroit bien
des obfervations à faire fur les caufes de
cette repréſentation ; mais la principale et
l'abfence de plufieurs des premiers Sujets
qui , partis pour la Province huit jours
d'avance , plus ou moins , avant la dernière
femaine , ont laitfé la Capitale en proie aux
doubles & à la farce. Quand nous aurons
rendu compte du travail fait à ce Spectacle
pendant le cours de cette année , nos Lecteurs
pourront fe dire , en fongeant à cette
dernière repréfentation :
Belle conclufion ! & digne de l'exorde .
Quoi qu'il en foit , cet Cuvrage a fait
tour à tour murmurer & applaudir. Le jeu
de l'Acteur qui remplit le principal rôle eft
d'une vérité , d'une perfection difficiles à
imaginer. Lui feul eft capable de défarmer
la févérité la plus rigoureufe. Après cette
Pièce , M. Florence a prononcé le compliment
d'uſage . Nous allons le tranfcrire en
entier, en nous permettant quelques obfervations
, comme à notre ordinaire.
Dvoj
84
MERCUREST
נ כ
23
ל כ
30
MESSIEURS ,
UN ufage facré parmi nous , & qui eft devenir
déformais un befoin de nos coeurs , nous autorifs
à confacrer ce jour par l'expreffion de notre reconnoiflance
; c'eft à moi que le fort en a remis
l'emploi , & ce n'eft qu'en tremblant que je me
difpofe à le remplir : comment ofer me rendie
auprès de vous l'interprête de nos fentimens ?
Mais une réflexion , Meffieurs , raffure un peu
ma timidité ; c'eft à ceux à qui votre indulgence
eft plus néceffaire , que doit appartenir le foin de
la folliciter. C'eft à ce titre que j'ofe me préfen
ter devant vous pour exprimer notre reconnoif.
fance . Eh ! comment n'en être pas pénétré pour
ceux qui , dans l'Art Dramatique , font tout-à lafois
nos Juges & nos Maîtres , qui décernent la
gloire & qui enfeignent à la mériter. »
Ce préambule modefte , & très- flatteur
pour ceux à qui l'Orateur s'adreffoit , eft la
critique la plus fanglante que l'on puiffe
faire de la barbarie avec laquelle le Parterre
venoit d'accueillir M. Florence . Que dans un
rôle où l'on efpère rencontrer un des Acteurs
avoués , on voye paroître avec humeur
& regret un fujet que l'on n'attend pas , dont
le talent , ou fouvent même la réputation
eft inférieure à celle de l'Acteur qu'on defire ,
cela nous paroît naturel ; mais que dans une
circonftance deftinée à remettre fous les
yeux du Public la reconnoiffance , le refpect
& le zèle des Comédiens , on reçoive avec
dureté , avec une efpèce de mépris la perfonne
chargée de préfenter leur hommage ,
DE FRANCE. 35.
1
cette conduite eft inconcevable , & fait plus
de tort au facrificateur qu'à la victime. D'ailleurs
, M. Florence , fans être un Comédien
d'un grand mérite , remplit fort bien le troifième
emploi dont il eft chargé. Si le Public
qui le traite aujourd'hui fi durement , avoit
vu les mêmes rôles qu'il joue aujourd'hui
dans la Tragédie , rendus par les Bonneval ,
les Pin , les... &c. , il ne feroit pas fi fevère ,
& fentiroit la vérité de ce qu'on a dit à ce
fujet dans le Journal de Paris , que jamais les
emplois fecondaires n'ont été mieux remplis
à ce Théâtre qu'aujourd'hui. Peut être quand
le Public ne trouve pas ..... O ciel ! qu'al
lions- nous dire ? Il vaut mieux revenir bien
vîte au compliment.
« Faire couler des larmes véritables fur des malheureux
imaginaires , ou amufer des Spectateurs
éclairés par le tableau de leurs propres ridicules ;
tel eft le but de l'Auteur Dramatique : prêter une
» vie nouvelle à des productions du génie , commu
» niquer l'organe de la voix à des perfonnages
mucts , changer , pour ainfi dire , en perfonnages
» vivans des noms d'interlocuteurs , compléter en
55 un mot l'illufion par l'expreflion de la phyfionomie
, l'éloquence des mouvemens , la vérité du
» début & la fidélité du coftume : tel eft l'emploi
so du Comédien. »
Ces vérités font communes & rebattues.
Depuis qu'on écrit beaucoup fur l'art Dramatique
, il n'eft pas un Spectateur qui ne
les connoiffe , qui ne les fente. Quand on
parle, au Public de l'état que l'on profelle
"
86 -MER CURE:
devant lui , il faut lui préfenter des obfervations
neuves , ou fe renfermer dans les
bornes prefcrites par les circonftances . Parler
de fon zèle , de les efforts , & fe taire fur
le refte.
« C'est vous , Meffieurs , qui guidez nos pas
» dans cette pénible carrière ; & quand vos lumières
» nous ont rendu dignes de contribuer à vos plai-
» firs , nous n'avons d'autres moyens de vous prou-
» ver notre reconnoiffance que de vous faire jouir
» de vos propres bienfaits. Le goût , Meffieurs , fe
» conferve parmi vous comme les Prêtreffes de
» Vefta confervoient le feu facré. »
Ah ! file fupplice des Veftales qui laiffoient
éteindre le feu facré étoit applicable
aux Spectateurs qui ont laiffé mourir dans
leur efprit & dans leur ame le feu réellement
facré du goût & de la vérité , le Parterre de
la Comédie Françoife feroit à peu près vuide
à la rentrée des Spectacles.
55
« Combien ce dépôt eft devenu tout- à - la - fois
précieux & fragile dans un temps fur- tout où
» l'amour de l'Art Dramatique , en multipliant les
so genres , amène auffi le danger d'en confondre les
principes.
לכ
Cette idée eft jufte & vraie. C'eft à cette
confufion des genres & des principes qu'il
faut attribuer la médiocrité actuelle de l'Art .
Encore un pas hors des limites pofées par
nos Maîtres , & nous fommes perdus.
.. «
« Il n'eft pas moins étonnant peut-être que vous
» ayez daigné conferver cette indulgence qui cft
DE FRANCE
87
» un de vos bienfaits les plus fignalés . La longue
poffeffion de tant de chefs - d'oeuvres Dramatiques ,
» & le fouvenir encore recent de tant d'Accurs
» justement célèbres , ont dû donner à l'Art des
Juges plus exigeans. Nos Spectateurs , fiers de
leurs richeffes antiques , pourroient apporter ici
le dédain de l'opulence ; mais , Meffieurs , vous
apportez auffi parmi nous cette fenfibilité du coeur
» qui défend à l'efprit d'être févère , cette indul-
כ כ
gence aimable , toujours compagne du vrai goûr,
» cet amour éclairé des talens qui fent la néceffité
» d'encourager ceux qui les cultivent , & qui leur
accorde quelquefois des applaudiffemens pour les
» inftruire à les mériter. Vous favez que plus on
» connoît les bornes d'un Art , plus on connoît la
difficulté d'y réuffir , & qu'on fent mieux alors
qu'il faut pardonner aux défauts avant de jouir de
» la perfection. »
ל כ
Chacun des mots de ce dernier paragraphe
Left encore un reproche fait tacitement aux
Spectateurs fur leur rigueur pour M. Florence.
Plufieurs applaudiffemens ont interrompu
l'Orateur ; en général , fon Difcours
a été bien reçu. Il faut noter feulement que
la comparaifon des Juges actuels de l'Art aux
Prêtreffes de Vefta a fait rire le Parterre . Mais
pourquoi cette comparaifon l'a - t'elle fait
rire : Elt-ce parce qu'elle eft déplacée ? A-t'il
réellement fenti combien il eft éloigné d'être
le confervateur du goût ? Dans ce cas , il
faudroit lui dire avec Racine ,
?
Seigneur , dans cet aveu , dépouillé d'artifice ,
J'aime à voir que du moins vous vous rendiez juſtice,
88 MER CURET
COMÉDIE ITALIENNE.
CE Théâtre , recommandable pár ſon
zele infatigable , par fon empreffement à
répondre aux defirs du Public , a fait fa clôture
par les Evénemens Imprévus & le nou
veau Divertiffement de MM. de Piis & Barré,
la Matinée & la Veillée Villageoifes. Ces deux
Auteurs avoient attaché à leur Ouvrage quel
ques couplets qui ont formé le compliment.
Le Magifter revient fur la Scène pour
déclarer qu'il a vu le Seigneur du hameau
retourner à la ville . Chacun regrette de ne
lui avoir pas fait fes adieux. On fe propofe
de lui faire parvenir un écrit qui lui atteftera
de nouveau le refpect & l'amour de fes
vallaux. Tous les payfans chargent le Magifter
de lui dire telle ou telle chofe de leur
part & par ce moyen chaque Comédien
fait fon compliment au Public . Nous n'avons
pas diftingué dans cette petite Scène , vrai
Temblablement faite à la hâte , un couplet
quinous paroiffe digne d'être cité. Ala repréfentation
le Parterre en avoit redemandé un
avec quelque chaleur, on l'a répété ; mais après
l'avoir enter du une feconde fois, on a gardé le
plus profond filence. Au furplus, il commence
à devenir difficile de plaire dans un compliment
de cette efpèce ; ce cadre , ' dont on fe
fert depuis dix ans , nous paroît très nfé , "
peut-être eft-il temps d'en choisir un autre ?
DE FRANCE. 39
ACADÉMIE.
SÉANCE publique de l'Académie des
Sciences Belles - Lettres & Arts de
Bordeaux.
L'ACADÉMIE de Bordeaux fit la rentrée publique
le 19 Février.
M. Dupré de Saint- Maur , Intendant de la Généralité
, ouvrit la Séance par un Difcours intitulé :
Effaifur les avantages du rétabliſſement de la culture
du Tabac.
Si les objets d'adminiftration font les plus intére
fans de tous ceux dont peut s'occuper la Philofophie,
cela doit être vrai , fur- tout, lorfqu'ils font traités par
des hommes qui ont part eux-mêmes à l'adminiſtration
. Il y a long- temps qu'on a dit que les peuples
ne feroient heureux que lorfque ceux qui gouver
nent auroient des lumières , ou lorfque ceux qui ont
des lumières gouverneroient. Tout nous annonce que
nous touchons à cette époque toujours attendue ; &
le Mémoire de M. Dupré de Saint- Maur prouve
affez bien , ce nous femble , que les lumières qui
partent aujourd'hui d'auprès du Trône , trouveront
dans les Provinces des Adminiftrateurs dignes de les
répandre & de les entretenir.
30
« De tous les bienfaits que la main paternelle du
jeune Monarque qui gouverne la France pourroit
répandre fur la Province de Guienne , dit M. de St-
Maur dans fon début , le plus intéreffant , & celui
» dont elle devroit fe promettre le plus d'avantages ,
» fembleroit être le rétabliffement de la culture du
Tabac. Et ne fercit- elle pas en droit de l'obtenir .
un jour , ce bienfait , fi nous parvenions à dé
༡༠
MERCURE
montrer que l'intérêt de l'Etat , en général , eft ,
» en ce point , effentiellement uni à l'intérêt parti-
» culier de la Province de Guienne ; que l'ordre de
fes Finances ne feroit , fous aucun rapport , dans
le cas d'en fouffrir , & que les circonftances politiques
, dans lefquelles il fe trouve aujourd'hui ,
indiqueroient prefque la néceffité de s'occuper ,
≫ fans perte de temps , de l'exécution de ce projet. »
Tel eft le début de l'homme d'État , Auteur de ce
Mémoire, qui nous paroît avoir parfaitement rempli
fa tâche , & avoir su renfermer en peu de mots l'hi -
toire rapide de cette branche importante de l'Adminiftration
, & le plan de la réforme heureufe dont
elle eft fufceptible. En ne s'arrêtant même que fur
des vues générales , il a indiqué des détails qui
manquent à beaucoup de Volumes qui ont été écrits
fur cette matière .
30
сс
Dès que le Tabac eut commencé à prendre
faveur en Europe , diverfes Contrées de la Hollande
, de l'Allemagne & de la France s'emprefsèrent
à le cultiver ; mais cette plante exotique ne
réuffit nulle part auffi complètement que dans la
Guienne. On vit avec furprife les Vallons de
Agénois produire des tabacs dont la sève
agréable , tenant une forte de milieu entre ceux
» des deux Amériques , réuniffoit la douceur des uns
» avec le parfum des autres ; qualités que l'on
n'avoit point trouvé raffemblées jufqu'alors .
30
לכ
F
L'Auteur explique enfuite pourquoi cette culture
fut d'abord peu favorifée par le Cardinal
de Richelieu , enfuite gênée par Colbert , enfin
prohibée en France en 1719 , en faveur des Colonies.
Il ajoute que depuis la Déclaration du premier Août
1771 , la Ferme de la Régie du droit impofé fur le
Tabac , n'a éprouvé aucune variation , malgré le
haufement fucceffif des prix , & que c'eft à cette
DE FRANCE. 91
époque que la Ferme du Tabac a commencé à
devenir importante.
Après un expofé lumineux des raifons de la gradation
fucceffive des baux de cette Ferme , l'Auteur
fait cette réflexion.
« Mais quelles que foient les richeffes que l'État
» ait retirées de cette mine féconde , pouvons- nous
35 nous vanter d'en pofféder le fonds ? Ne peut - on
pas dire au contraire qu'elle eft fituée dans un ter-
30 ritoire étranger ? Et ne fait-on pas que pour avoir
le droit précaire d'y fouiller , la France a payé ,
» depuis 1719 , environ 4 à 5 millions par an à une
» Nation avec laquelle elle a été cependant en
» guerre pendant la majeure partie de ce temps : Les
événemens préfens ne femblent -ils pas même annoncer
que le montant de ce tribut annuel eft
dans le cas de doubler encore par la fuite ? Dans
» cette pofition , on ne révoquera pas en doute
qu'il ne fût avantageux à l'État de trouver gra-
» tuitement dans fon propre fol ce qu'il paye auth
» chèrement à fes ennemis ? Se décidera t'il à payer
» éternellement à des étrangers le prix des Tabacs
que le Royaume eft dans le cas de confommer ,
» ou préférera -til de les acheter de fes propres Cuitivateurs
? Si l'on mettoit part l'intérêt du fiſè ,
» cette queftion n'auroit rien de problématique ;
mais puifque les befoins de l'État rendent cet
intérêt facré , il est néceffaire de répondre à deux
» objections que l'on a faites quelquefois contre le
projet du rétabliſſement de la culture da Tabac
dans le Royaume. » On a prétendu , 1. que la
France ne pouvoit fournir que très difficilement à la
propre confommation . 2°. Que cette culture préjudicieroit
à celle des grains.
"
ככ

L'Auteur réfute victorieufement la première objection
par des détails locaux très - intéreffans fur les
produits de cette culture , relativement au terrein
92 MERCURE ,
*
qu'elle exige. Il prouve qu'en réduifant ces produits
à la moindre quantité poffible , c'eſt- à - dire , à neuf
quintaux par arpent , une petite partie de l'Agénois
faffiroit elle feule à la confommation du Royaume ,
puifque 25 mille arpens donneroient 225 mille quintaux
; ce qui , fuivant les états des Fermiers- Généeraux
, eft la quantité la plus forte qu'ils aient jamais
manufacturée. Et ce qui jette fur-tout le plus grand
intérêt dans fes vues patriotiques , c'eft la poffibilité
qu'il préfente de fertilifer & de peupler une partie
des landes de Bordeaux par le moyen de cette culture
, qui ne fe refuſe à aucun terrein , même au
fable le plus aride , fi l'on peut y ménager des arro
femens. Ses réflexions à ce fujet méritent l'attention
la plus profonde de la part du Gouvernement ; &
nous espérons que les résultats des effais auxquels
elles donneront lieu , feront une démonſtration invincible
de leur folidité.
Q
La feconde objection fe trouve détruite par une
réponſe bien fimple . C'est que l'expérience a démontré
que dans les cantons où la culture du Tabac
avoit lieu , on y recueilloit beaucoup plus de grains
qu'on n'en a recueilli depuis ; foit parce que les terres
étoient continuellement ameublées par les labours ,
foit parce qu'entre les engrais , le Tabac tient un des
premiers rangs.
$
«Mais quelles feront les mesures que l'on prendra
pour conferver à l'État , dans toute fon intégrité ,
le revenu qu'il tire de la Ferme du Tabac ? 55
Sur cela l'Auteur propoſe , "
1º. De maintenir les Fermiers- Généraux de Sa
Majefté dans le privilége de la vente exclufive.
2 °. De circonfcrire la culture du Tabac dans un
arrondiffement auffi réservé que le befoin de la production
l'exigeroit , d'autant qu'on doit convenir que
yu la néceffité de furveiller de très près les Colons
pour les empêcher de fe livrer à la fraude , les frais
DE FRANCE.
93
que cette furveillance occafionneroit pourroient être
confidérables , fi la liberté étoit indéfinie . Il eft vrai ,
ajoute l'Auteur , qu'il feroit poffible de faire fupporter
ces frais par la chofe même.
3. De preferire un tel ordre que les Colons d'un
côté , & les Fermiers de Sa Majefté de l'autre , ne
puffent être refpectivement léfés , foit dans la remife
entière que les premiers devroient faire aux feconds de
tout le produit de leurs récoltes , foit dans le prix
qu'ils feroient dans le cas de recevoir. Il ne s'agiroit
peut-être à cet égard , ajoute l'Auteur , que d'adopter
le plan de régie qu'un Prince célèbre à tant de titres ,
a établi dans les États , & qui femble avoir été
dicté par l'équité la plus fcrupuleuſe. On y admire
ce parfait équilibre d'un marché bon pour le Souverain,
bon pour les Sujets , & qui devroit être la
première règle de toutes les opérations des Finances.
Ce qu'on admire le plus dans la forme de la Régie
établie par le Roi de Pruffe, eft le récenſement , qui
eft le point le plus délicat & le plus important de
toute cette manutention . L'Auteur , après avoir cx->
pliqué les détails de cette Régie , nous apprend la
réponſe mémorable que fit le Roi de Pruffe au Traitant
Catzabigi , qui lui confeilloit d'extirper de fes
États la culture du Tabac pour augmenter fes revenus.
Vous êtes un inconſidéré ; mes Sujets , dans
plufieurs cantons , font utilement occupés par la
culture du Tabac ; toute opération tendante à dé-
» truire ou altérer le produit territorial pour le
» tranfporter à l'étranger , ne fauroit être à l'avantage
du maître . »
Mais quelle que fut la méthode que le Ministère
crut devoir adopter , l'Auteur obferve qu'il feroit
peut-être à propos de n'en faire d'abord qu'une
efpèce d'effai fur trois ou quatre Paroiffes feulement ;
dout aus fuffiraient pour en faire connoître les avans
94 MERCURE
*
tages & les inconvéniens , & les dépenſes en feroient
très - modiques.
L'Auteur termine cet excellent Mémoire par démontrer
que les circonstances politiques , dans lef
quelles pous nous trouvons maintenant , femblent
mettre le Gouvernement dans la néceffité de s'occuper
plus tôt que plus tard du rétabliſſement de la
culture du Tabac ; il fait obferver que cette denrée
étant devenue , par l'habitude , un befoin de première
néceffité , & ayant déjà doublé de valeur ,
non -feulement par les difficultés & les rifques du
tranfport , mais encore par la dépendance où nous
fommes , fur ce point , d'une Nation étrangère , qui
fe , l'eft prefque appropriée exclufivement , il feroit
prudent de fecouer ce joug , & d'imiter quelques
Princes d'Allemagne , tels que le Roi de Pruffe &
l'Électeur Palatin , qui ont cru devoir encourager ,
dans leurs États , la culture du Tabac. Au refte ,
ajoute-til , nous ne pouvons que tout efpérer de la
fageffe de notre Monarque , & des vues profondes de
l'Adminiftrateur qu'il a mis à la tête de fes Finances.
Ce Mémoire , écrit d'un ftyle très - clair & très - méthodique
, a été très- applaudi Et , quel eft le Public
qui pourroit entendre avec indifférence un homme
revêtu du pouvoir , qui invoque en faveur du peuple
le pouvoir qui lui eft fupérieur à lui-même ? Ce n'eft
pas feulement le Mémoire de M. Dupré de Saint-
Maur qu'on a applaudi : on a faifi cette occafion]
publique de le remercier de fon Adminiſtration .
L'homme du Roi eſt devenu celui de la Province : &
il est heureux de vivre fous un règne où l'on peut
donner cet éloge à un Intendant , fans le compromettre
auprès du Trône.
DE FRANCE, 95
MUSIQUE.
Six Trios pour deux Violons & Bafſſe , com-
ር pofés par C. F. Lefcot , OEuvre II . Prix , 7 liv. 4
A Paris , chez l'Auteur , rue du Rempart S. Honoré ,
vis-à-vis la rue S. Nicaife , & aux adreffes ordinaires.

· Trois Sonates dans le genre des Symphonies concertantes
pour le Clavecin , avec un Accompagnement
de Violon , par M. Adam , OEuvre première.
Prix , 7 liv. 4 fols. A Paris , chez Marchand , rue
de Grenelle S. Honoré , & aux adreſſes ordinaires.
Trois Sonates en Trio pour le Clavecin , avec
Accompagnement de Violon & Baſſe , par M.
Adam , OEuvre III. Prix , 7 liv . fols. Aux mêmes
adreffes.
4
Airs connus variés pour le Clavecin , par M.
Adam . Prix , 6 liv. Aux mêmes adreffes.
Ouvertures de la Frafcatana , de la feinte Jardinière
, d'Echo & Narciffe, des deux Comteffes , de
Hymne à l'Amour , de la Bergerie , de la Tempête
d'Iphiginie de M. Gluck, arrangées pour le Clavecin,
par M. Adam . Prix , 1 liv. 16 fols chacune. Aux
adreffes ci-deffus.
Six Duos , trois pour Violon & Alto , & trois
pour Violon & Violoncel , par A. Lidel , OEuvre VI.
Prix , 7 liv. 4 fols. Aux adreffes ci - deſſus.
Trois Guinguettes pour Violon ou Flûte , Violon
obligé , deux Alto & un Violoncel , par le
même. Prix , 7 liv. 4 fols . Aux adreffes ci - deffus.
Six Duos dialogués pour deux Violons , par
J. B. Rochefort , OEuvre III. Prix , 7 liv. 4 fols.
A Paris , chez l'Auteur , rue de Beaujolois au Marais,
& aux adreffes ordinaires.
96. MERCURE
ANNONCES LITTÉRAIRES.
HISTOIRE des Tableaux de la Suiffe , Volume
ISTOIRE des Tableaux de la Suiſſe , Volume
in-folio. A Paris , chez MM . de la Borde , Née &
Mafquellier , rue des Francs- Bourgeois.
Le Nécrologe des Hommes célèbres de France ,
par une Société de Gens de Lettres , Tome feizième ,
in-12 . A Paris , chez Moutard , Imprimeur - Libraire ,
rie des Mathurins.
Cinquième &fixième Chants de la nouvelle Traduction
en profe du Poëme de l'Ariofte , par M. Duf
fieux , avec quatre Eftampes , deffinées par MM .
Cochin , Moreau & Eifen , & gravées par Launay ,"
Grige, Ghendt & Ponce , Volume in- 8 °. A Paris ,
chez Brunet , Libraire , rue des Écrivains.
1
TABLE.
L'AVARE & le Prodigue , minelle ,
> 49 Héroïde ,
63
75
Apparition de la Bienheureufe Académie Roy, de Mufq. 82
Epigramme
Cécile Chéret ,
A mon Ami,
du Mercure ,
so Comédie Françoife ,
Comédie Italienne ,
itid.
&8
Lettre à MM. les Rédacteurs Séance publique de l'Acadén ie
53
de Bordeaux ,
Enigme & Logogryphe , 61 Mufique ,
Effai fur les Réformes à faire Annonces Littéraires ,
dans notre Legiſlation Cri
APPROBATIÓN.
89
95
96
J'AI lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 14 Avril. Je n'y ai
ien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreſſion. A Paris
le 13 Avril 1781. DE SANCY
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 21 AVRIL 1781 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VERS à Mlle DE SAINT- LIG....
JE
E n'ai point l'ardeur qui t'anime ;
Je fuis dans l'aride faifon ;
En vain on court après la rime
Quand l'âge affoupit la raiſon.
Js traîne au bout de ma carrière
Un poids de foixante- dix ans ;
Je fens ma débile paupière
Se fermer fous la main du Tems.
Ce n'eft plus pour moi que l'aurore ,
Aux doigts de rofe , au teint vermeil ,
Chaffant la nuit qu'elle colore ,
Ouvre le palais du foleil.
Sam, 21 Avril 1781,
E
୨୫
MERCURE
.
Le front couronné d'une étoile ,
Elle annonce le Dieu du jour ;
Et fur ma vue un double voile
Me fait douter de fon retour.
PHEBUS , tu franchis ta barrière,
Tou éclat vient tout pénétrer ;
Mais, par des torrens de lumière ,
Tu m'éblouis fans m'éclairer.
CHAQUE objet n'eft toujours qu'une ombre ,
Er la crainte marche avec moi ;
Mon refuge eft un réduit fombre ...
Où , fans trouble , on jouit de foi.
DANS une profonde retraite
Où mes fens retrouvent la paix ,
De mon adorable Minette
J'effaie à chanter les attraits.
MAIS quand je veux toucher ma lire
Ses fibres caffent fous mes doigts ,
Et ma foible Mufe en délire
Ne peut plus répondre à ma voix.
MÉMOIRE , efprit , talent , génie ,
N'ont de vigueur qu'avec le corps ;
La Jeuneffe en fait l'harmonie
Saturne en détruit les accords.
DE FRANCE.
DANS les champs qu'il couvre de glace ,
Cueille-t'on les Heurs du printems ?
Des roles fraiches du Parnaffe
Tu couronnes tes dix-huit ans.
POURSUIS , prends un élan fublime ;
Vole dans le fein d'Apollon ;
Laiffe au bas de la double cîme
Le vieux finge d'Anacréen
SANS lui parviens au rang fuprême
Qui t'eft marqué par l'Hélicon ;
Minette, il fuffit de toi-même
Pour immortaliser ton nom.
D'ERATO , tu faifis la touche ;
Son ame étincelle en tes yeux ,
Et j'entends l'Amour par ta bouche
Parler le langage des Dieux.
A TON feu fon flambeau s'allume ;
Ton coeur brûlant eft fon foyer ;
La flamme coule de ta plume ;
Elle dévore le papie .
COMME Sapho , tu fais écrire ;
Mille Auteurs vont te célébrer ;
Et mo malheureux , je foupire,
De ne pouvoir que t'admirer.
( Par M. Fa... )....
E ij
100 MERCURE

PROSPERITÉ de l'Amiral COLOMB
morceau d'un Poëme de M. LE SUIRE ,
intitulé: Nouveau Monde , qui va paroître
inceffamment.
LE Sage, après le cours de fa longue misère
Goûtant du vrai bonheur une ombre paſsagère ,
Vit, de quelques beaux jours accordés par les Cieux ,
Le fugitif éclat rayonner à fes yeux.
De fa pure vertu l'influence paisible
Portoit dans tous les coeurs un charme irréſiſtible ;
Et l'Envie à fes pieds , cachant du moins fes traits ,
Du Héros elle -même exaltoit les bienfaits.
Des bûchers folennels il éteignoit les flammes
Adouciffoit les moeurs , & régnoit fur les ames.
Des Rois de l'Occident , au comble des grandeurs ,
recevoit l'hommage & les Ambaffadeurs ;
Et fa félicité , foiblement mélangée ,
Sembla toucher enfin fon brillant Apogée.
Il brava la fortune au pied de ſes Autels
Eblouiffant féau qui corrompt les mortels ;
Et de la volupté l'amorce enchantereffe
Ne lui put infpirer l'orgueil ni la molleffe.
Héros dans les rigueurs de la calamité ,
Colomb parut un Dieu dans la profpérité.
Au fein d'une lumière éternelle , incréée ,
Comme on peint du Tres-Haur la majeſté ſacrée,
DE FRANCE FOL
Du Très-Hant que la foi , le voile fur les yeux
A travers fon bandeau , nous montre dans les Cieux ;
Ne pouvant foutenir fes clartés immortelles ,
Les brûlans Séraphins fe cachent de leurs ailes ;
Tandis que , fur fon trône étincelant d'éclairs ,
Dans un calme ineffable , il meut tout l'Univers ;
Et , tempérant l'éclat de fa gloire ſuprême ,
Fait le bonheur du monde , & jouir de lui -même.
Tel heureux , triomphant , un moment adoré ,
Roi d'une part du globe , & de l'autre admiré ,
L'Amiral jouiſſoit , fans trouble & fans alarmes ,
D'un fort dont la douleur n'altéroit point les charmes,
Et , faifant des heureux , tranquillé fous le dais ,
Refpiroit le bonheur dans le fein de la paix.
Mais , d'un deftin contraire obfervant les préfages ,
Il voit dans l'avenir fe former des orages.
Ainfi , vers le penchant d'un jour calme & ferein , *
Ou l'Automne a béni les voeux du genre humain ,
Quand un Sage , au fommet d'une tour éthérée ,
Refpire d'un beau foir la fraîcheur defirée ,
Quand, d'un jour auffi pur il cherche à fe flatter ,
Dans la vapeur dorée il voit déjà monter
Ces nuages formés fur l'horiſon du Maure ,
Qui fouilleront l'éclat de la prochaine Aurore.
E inj
ΤΟΣ MERCURE 1
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
LE mot de l'Enigme eft la Grêle ; celui
du Logogryphe eft Souffler , où le trouvent
fel , ut , fol, feu , fouet , fou , Toul , Lot.
ENIGM E.
Nous fommes quatre criminelles ,
Du moins qu'on traite comme telles.
Sans que nous l'ayons mérité ,
On exerce fur nous beaucoup de cruauté.
A grand'peine fommes - nous nées ,
Qu'aux plus affreux tourmens nous fommes condamnées
,
Mifes à la torture , & qu'on voit fans regret
Souffrir des innocens fur l'affreux chevalet.
Là , nous paffons notre innocente vie
Victimes de la barbarie
De maint homme cruel , qui fe fait grand honneur
D'être notre perfécuteur.
On nous livre fans ceffe à ces cruels fupplices ,
Pour nous rendre du moins verbalement complices.
Plutôt que de ne pas nous voir toutes d'accord ,
On nous tordroit jufqu'à la mort.
Néanmoins s'il fe fait quelque réjouiſſance ,
Nous oublions nos maux pour courir à la danſe.
DEE FRAN CIE.
(103
On nous y reçoit bien , & nous brillons au bal
"Ainfi que fur la Scène aujourd'hui fait Sainval.
( Par M. du Treuil , de M....)
LOGO GRYP HE.
LE hafard me donna naiſſance ;
Le fea me produifit près du fleuve Bélus ,
L'Art perfectionna ma fragile fubftance :
Je lui dois tout; & pour t'en dire plus ,
Dans mes cinq pieds , fi tu veux me connoître
Cherche d'abord ce qui foutient notre être
Ce qui doit le ronger ; une conjonction ;
Une ville de Normandie ;
Une cruelle paffion ;
La couleur favorable à la vue affoiblie ;
Ce qui diftingue dans leurs us
L'Eglife Grecque & la Romaine ;
Ce qu'étoit le père Siène
Quand il fuivoit le Dieu Bacchus ;
Une note du chant ; un mouvement ſubit ;
Une Fontaine en Italie ,
Par plufieurs Papes embellie ;
Ce qui retient un fleuve dans fon lits
Un mot Latin. Devine , j'ai tout dit.
( Par M. Marin fils , âgé de 13 ans , à la Ciotat.)
E iv
104
MERCURE!
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
THEORIE de l'intérêt de l'Argent , tiré des
principes du Droit naturel, de la Théologie
& de la Politique ; contre l'abus de l'imputation
d'Ufure. Vol. in- 12. Prix , 2 liv. bș.
2 liv. 10 fols rel . A Paris , chez Barrois
l'aîné , Libraire , quai des Auguftins.
TOUT intérêt exigé d'un prêt , eſt- il uſuraire
ou légitime ? Doit-il par confequent
être approuvé ou condamné par les loix Eccléfiaftiques
& Civiles ? ou bien , parmi les
intérêts exigés pour de fimples prêts , en eftil
de légitimes & d'illegitimes ? Voilà autant
de queftions agitées depuis bien des fiécles ,
& qui ont mis aux prifes les hommes les
plus célèbres . A en juger par l'oppofition de
leurs fentimens , & les preuves qu'ils ont
employées pour les foutenir , elles paroiffent
d'abord interminables. Cependant lorfqu'on
les examine avec attention , on trouve bientôt
la caufe de cette oppofition ; elle prend
fa fource dans les définitions données par
les Jurifconfultes Romains , & adoptées par
l'École. Tout prêt doit être gratuit de fa nature
, difent- ils ; & s'il n'eft tel , il ceffe d'être
prêt , non eft mutuum.
MA
C'eft de là qu'eft venue la définition des
DE FRANCE 10:
Scholaftiques , qui foutiennent que l'ufure
eft un intérêt retiré du prêt en vertu du prêt ,
ex mutuo , vi mutui. Difficulté qui a embarraffe
bien des Docteurs , quoiqu'elle ne confifte
que dans un jeu de mots ; car fi tout
prêt doit être gratuit, en forte que le moindre
intérêt le change de nature , qu'est- ce
qui empêche que l'on n'emploie un aurre
terme lorfqu'il fera démontre que le bien de
l'État , celui du Commerce & des Particuliers
exigent qu'il y ait des placemens de
fonds à intérêt.
Une autre caufe de cette oppofition , tire
fon origine des OEuvres d'Ariftote , corrompues
par les Arabes , qui nous les ont tranfmifes.
Selon eux , le père de la Philofophie
Péripatéticienne a dit que l'argent n'eſt deftiné
de la nature que pour des achats ; qu'en
faire un autre ufage , c'eft vouloir forcer la
nature , &c.; & de- là eft venue l'opinión de
ceux qui foutiennent que l'argent eft ftérile
de fa nature. S. Thomas lui-même s'appuie
de fon autorité , fecundum philofophum ,
dit-il , en donnant cette raifon , premier
principe de ceux qui adoptent cette opinion;
que l'argent eft dans la claffe des commeftibles
qui fe confument par l'ufage
deuxième principe ; & que celui qui l'emprunte
en acquiert la propriété , troisième
principe , &c.; & tout cela pour prouver
que l'intérêt qu'on retire de fon argent placé
eft contraire & défendu par la loi naturelle.
Pour combattre un fentiment en appa-
Ev
ich MERCURE
rence ſi univerfel , il falloit établir les premières
notions du Droit naturel univerfellement
reconnues ; & c'eft la matière du
premier Chapitre. En voici quelques unes
que je vais rapporter , parce qu'elles font une
eſpèce d'analyfe de l'Ouvrage.
Ire. Tous les préceptes de la morale font
fondés en raifon , & il n'en eft pas dont la
lumière naturelle ne faffe fentir l'équité.
2. L'homme a un droit effentiel d'ufer
des moyens phyfiquement néceffaires à fa
confervation .
3. Le fondement de ce droit eft la liberté
qui le rend arbitre & comptable de fes
actions.
4. L'homme exerce cette liberté par la
faculté qu'il a de difpofer de ce qui lui appartient
, de le donner , le prêter , l'échanger ,
le vendre ou le mettre en dépôt. Ce n'eft que
volontairement qu'il peut être obligé de le
céder à un autre quand la vertu de juftice ne
lui en fait pas un devoir.
10. Celui qui vend donne moins & reçoit
plus. Celui qui achette en fair autant , parce
que ce que l'on acquiert eft relatif au befoin
qu'on en a , & au cas qu'on en fait le vendeur
& l'acheteur ne fe décidant que par des
vues d'un avantage perfonnel.
12. La chofe vendue & fon prix font
fenfes d'égale valeur , & pouvoir être identi
fiés l'un avec l'autre , quoique , relativement
à l'acheteur & au vendeur , l'un foit préfé
rable à l'autre.
DE FRANCE.
107
13. L'argent , confidéré comme métal ,
a une valeur intérieure plus ou moins grande ,
fuivant fon poids , fon titre & fa rareté;
mais il a auffi une valeur extérieure , publique
& légale , qui le rend repréſentatif des valeurs
quelconques. La première de ces valeurs
eft le fondement de l'autre.
14. En un vrai fens , l'argent & l'or mon
noyés appartiennent en propriété au Gou
vernement dont ils portent l'empreinte . Les
membres de la fociété n'en ont proprement
que l'ufage , ainfi que des routes & des places
publiques , n'étant pas permis aux particu
liers de détruire ou dénaturer les monnoies.
ise . La deftination de l'argent eft de circuler
perpétuellement dans la fociété , &
cette circulation eft en raifon dé l'activité
du commerce ; tout ce qui en gêne la liberté
& en interrompt le cours, eft funefte au bien
public.
16. Un objet n'a de valeur que par rapport
à fa poffeffion actuelle , future ou probable
, foit qu'il s'agiffe de la propriété , de
la jouiffance ou de l'ufage,
17e. Un bien que l'on pofsede, vaut mieux
qu'un bien pareil qu'on efpère de pofféder
dans un temps donné. Par la même raiſon ,
un bien affuré vaut mieux qu'un pareil bien
incertain. Un bien incertain peut cependant
être fi confidérable , qu'il foit à préférer à
un bien certain mais modique.
18. Le degré d'éloignement par rapport à
la poffeffion d'une chofe , & le degré d'in-
Evj
108 MERCURE
certitude fi on la poffedera , diminuent d'autant
la valeur de cette chofe.
19e. De-là il fuit , 1 ° . que la maxime du
Jurifconfulte Ulpien , qui tardiùs folvit
minus folvit , eft d'une evidence palpable;
car fi la poffeffion eft eftimable comme ac
tuelle , le délai de cette poffeilion eft une
perte.
A
20. De-là il fuit , 2 °. que les traités d'af
furances , & tous les contrats à forfait font
licites , & qu'il n'en faut exclure la furprife
& la fraude.
que
24. Delà il fuit , 3. que le prêt gratuit
eft un bienfait , puifque le prêteur cède une
poffeffion eftimable , & que l'emprunteur
ne peut pas dire qu'il a payé ce bienfait
quand il a rendu la chofe prêtée , puifqu'il
n'a point payé l'avantage qu'il a eu de pofféder
& de jouir.
22. De-là il fuit , 4° . qu'en différant une
reftitution , & en affectant de prolonger les
payemens que l'on doit faire , on viole la
juftice cominutative. +
23. Ce que l'on appelle intérêt , n'eft que
le prix ou le dédommagement de la poffeffion
que l'on a cédée; & le taux de ce prix
doit être conforme à la loi ou à l'ufage.
14. L'humanité , la générosité ou la charité
, font les titres qui impofent à l'homme
raifonnable l'obligation de prêter gratuitement.
Les facultés de celui à qui l'on a prêté,
ne font pas un titre qui autorife l'exaction
de l'intérêt.
>
DE FRANCE. 109
25. La charité & la juftice font deux
vertus dont il ne faut confondre ni les objets
ni les natures. Le coeur inhumain qui laiffe.
périr fon femblable , faute d'un fecours.gram
tuit qu'il feroit en état de lui fournir , ne
viole point la juffice commutative ; mais il
trangreffe tellement la loi de charité , qu'il
eft réputé homicide , & c . & c . & c.
Rien de plus clair & de plus jufte que ces
notions , il eſt ailé d'en tirer des conféquences
& d'en faire l'application ; c'eft
auffi ce que l'on trouve parfaitement exécuté
dans la Théorie , &c. La fterilité de l'argent
, la propriété acquife par l'emprunteur,
& fa confommation par l'ufage , y font fi
fupérieurement combattues , qu'on eft forcé
de les abandonner fi l'on veut être conféquent.
1
Quelques Pères de l'Eglife , & avec eux
plufieurs Docteurs , ayant condamné indif
tinctement l'ufure , & les adverfaires du prêt
de commerce s'appuyant fur une antorité
auffi refpectable , il étoit néceffaire d'examiner
fi réellement ils avoient dit tour ce
qu'on leur faifoit dire , & dans le fens dans
lequel on prétendoit qu'ils l'avoient dit.
Pour traiter cet article comme il faut il
falloit remonter jufqu'au fiécle où ils avoient in
vécu , examiner fi ce qui avoir donné lieu
à leurs plaintes exiftoit encore , &c. Deux
paffages pris , l'un du célèbre Lactance &
l'autre de S. Léon , prouvent que ces Pères
ne s'élevoient avec tant de force que contre-
1
Tio MERCURE
le prêt à intérêt fait au pauvre , ou celui où
le prêteur , par un intérêt frauduleux , cherche
à s'enrichir en faifant tort à l'emprunteur.
Per dolofum queftum , & aliena damna,
qualités qui ne fe trouvent point dans les
prêts de commerce. Quant au temps , il eſt
démontré qu'alors il n'y avoit pas , à beaucoup
près , autant de numéraire qu'il y en
a aujourd'hui , & que le commerce étoit
prefque entièrement ignoré , ou n'étoit rien
en comparaifon de ce qu'il eft depuis la découverte
de l'Amérique ; enfin , que les intérêts
font aujourd'hui bien moins forts
qu'ils ne l'étoient de leur temps , où celui à
12 pour cent paffoir pour modéré : les intérêts
des emprunts faits par nos Rois depuis
François Premier jufqu'au règne de Louis
XIII , ont été portés à 16 , 18 & 20 liv. pour
cent en rente perpétuelle , les plus bas ont
été à 12 pour cent.
Un autre motif des cris des Anciens contre
l'ufure , étoit pris dans la rigueur des
peines portées contre les infolvables, que les
loix Romaines condamnoient à l'efclavage &
à toutes les fuites funeftes qui y étoient attachées
; mais ces loix ne font plus en ufage ;
'il ne refte aujourd'hui que la prife par corps
qui n'a même lieu que dans les prêts de commerce
, lettres- de - change , &c .
Y *
L'Auteut , pour mieux faire fentir la forbleffe
du raifonnement des adverfaires , propofe
ici le cas d'un père de famille qui ,
pour élever & établir fes enfans , fupplée à
DE FRANCE. III
la modicité de la fortune , en plaçant entre
les mains d'un Négociant le fruit de les épargnes
& de fa fage économie , il lui fait confulter
Boffuet & Duguet , qui lui répondent
conformément à leurs principes :
66
Votre pratique eft évidemment ufu-
» raire , & vous impofe l'obligation de ref-
" tituer au Négociant toutes les fommes
» qu'il vous a payées pour les intérêts de
votre capital , quelque befoin que vous
ayez de ces intérêts pour faire fubfifter
» votre famille , & comprenez- en bien la
» raifon. C'eſt parce que la deftination naturelle
de l'argent eft d'être employé à des
» achats, & non de circuler de main en main
» par le moyen du prêt à intérêt , qui eft
» contraire à la nature ; & encore , parce
» qu'en plaçant votre argent , vous en avez
» perdo le domaine & la propriété , laquelle
» a paffé fur la tête du Négociant , à qui
"
"3
ور
par là appartiennent tous les profits que
» fon induftrie en a retirés ; & parce qu'enfin
" il eft de la nature de l'argent d'être ftérile ;
ce qui doit vous convaincre de la néceflité
» où vous êtes , fuivant les loix de la confcience
, de reftituer tous ces intérêts. »
Le bon père de famille ouvrira de grands
yeux à ces mots de nature , de deflination ,
de domaine , de propriété & de fiérilité ; mais
fa réponſe fera naturelle & fenfée , dit l'Auteur
, la voici :
" Vos raifonnemens fur le prêt à intérêt
font , à mon égard , couverts d'un épais
112 MERCURE
nuage , je ne faurois les déchiffrer. Tout
» ce que je vois de clair , eft que le crime
d'un ufurier doit confifter à appauvrir fes
emprunteurs , & que le mien s'enrichit
du produit de mon argent. Il m'en a fait
l'aveu à chaque payement ; il proteſte
» toujours qu'il m'a les plus grandes obligations
pour la préférence que je lui ai
donnée en lui confiant mon capital. S'il
» fouffroit de ma part quelque léfion , il eft
trop habile pour ne pas s'en appercevoir
bien mieux que tous les Cafuiftes. Je penfe
donc que fi , fuivant votre déciſion , j'al-
» lois reporter ces intérêts au Négociant , &
»
33
qu'il vint vous demander s'il pourroit en
» confcience les retenir , vous finiriez par
» lui confeiller de me les rendre ; car enfin ,
il retiendroit un argent qui , felon lui &
felon moi , ne peut appartenir qu'à moi. ”
Après avoir ainfi prouvé que le prêt à
intérêt n'eft point défendu par la loi naturelle
, comme l'a fort bien obfervé le célèbre
Nicole , & que les Pères , quoique contraires
en apparence à la ftipulation des intérêts,
pouvoient fe concilier avec l'Auteur,
& même l'approuver s'ils euffent vécu dans
ce fiècle , ou que les chofes euffent été de
leur temps comme elles font aujourd'hui ,
il étoit néceffaire d'examiner les preuves
tirées de l'Ecriture-Sainte ; le Texte de
Saint Luc , mutuum date nihil inde fperantes,
avoit befoin fur tout , d'une explication
particulière ; & pour la rendre plus fenſible,
*
DE FRANCE.
il falloit rapporter & commenter ce qui le
précède & le fuit , chofe effentielle pour en
donner le vrai fens : c'eft auffi ce qu'il a
fait.
و ر
"
6.
" Si vous ne faites du bien qu'à ceux qui
" vous en font , fi vous vous bornez à donner
des fecours à ceux de qui vous en at-
" tendez vous même , enfin fi yous ne pre-
» tez que dans des vues de retour & de re-
» connoiffance de la part de ceux à qui vous
prêtez , quel mérite acquerrez- vous par-
» là ? Que vobis eft gratia ? Les infidèles ,
» les prophanes n'en font-ils pas autant ?
» Nonne ethnici hoc faciunt ? Ils fe prêtent
» les uns aux autres , pour être traités à la
pareille dans l'occafion , peccatores peccatoribus
foenerantur ut recipiant aqualia.
» Pour vous qui êtes les enfans du Très-
Haut , filii Altiffimi , vous ne devez pas
en agir ainfi. Soyez auffi généreux envers
les autres que vous defirez qu'ils le foient
» à votre égard , prout vultis ut faciant
vobis homines & vos facite illis fimiliter.
» Donnez à quiconque eft dans le cas de
» folliciter votre charité , omni petenti te ,
» tribue. Soyez bienfaifant , & prêtez à ceux
לכ
و د
"
qui viennent vous emprunter, fans efpé-
» rer aucune reconnoiffance ni aucun re-
» tour de leur part , benefacite & mutuum
» date nihil inde fperantes. S'il arrive , que
vous ayez gratifié un ingrat , vous n'aurez
rien perdu , vous aurez imité la bonté du
Père Céleste , qui comble de biens les
*
114
MERCURE
3 coeurs les plus pervers & les moins fufceptibles
de fentimens de reconnoiffance,
quia ipfe mifericors eft fuper ingratos &
»
» malos. »
Il n'y a rien dans ce Difcours qui ne
fe rapporte à la charité fraternelle exercée
dans la feule vue de plaire à Dieu ; c'eft
auffi le fens que lui ont donné tous les interprêtes
qui fe font le plus attachés au fens litteral;
& Saint Thomas avec plufieurs Théo
logiens, conviennent que lemutuumdaten'eſt
qu'un confeil , & nihil inde fperantes , un
précepte , comme s'il étoit poffible que le
prêt n'étant pas un précepte rigoureux , mais
un confeil , l'acceffoire ou , pour mieux dire,
la condition en fût un.
*
Après avoir ainfi fuivi pas à pas les adverfaires
du prêt de commerce , & les avoir
forcés dans leurs retranchemens , il étoit
néceffaire de caractériſer l'ufure de manière
que tout le monde pût aifément la reconnoître
fans avoir recours aux abftractions
métaphysiques employées à cet ufage jufqu'à
préfent ; propofer les moyens à prendre
pour mettre fin aux inconvéniens qui réfultent
des décifious oppofées des Cafuiftes;
réunir tous les fentimens , & faire voir enfin
qu'il n'appartient qu'au Souverain de décider
fur ces matières. Qu'une loi qui permettroit
la ftipulation des intérêts fur fimple
billet ou obligation , comme elle l'eft dans
plufieurs pays & provinces , ainfi qu'en Hol-
Lande , en Angleterre , &c. produiroit l'effet
DE FRANCE.
J ·
lé plus favorable , & contribueroit beaucoup
à l'étendue du commerce , à l'encouragement
de l'agriculture , & à la richeffe de l'État &
des particuliers. Qu'une nouvelle loi à ce
fujet , loin d'augmenter le nombre des ufuriers
, comme bien des perfonnes reſpectables
femblent le craindre , les détruiroit au
contraire entièrement. L'exemple des Etats
& des Provinces où règne cette liberté , en
eft la meilleure preuve & la plus convaincante
qu'on puiffe donner ; l'intérêt y eft
beaucoup plus bas , & cela par une raifon
bien fimple , c'eft celle du concours des prê
teurs , qui n'exiftera jamais aufli parfaite
ment tant que durera la prohibition . L'Auteur
de la Théorie a très - bien rempli ces
objets dans les trois derniers Chapitres de
fon Livre.
Quelques Miffionnaires ou Directeurs ,
plus zélés que favans , n'adopteront peut-être
pas ces principes , & prétendront même ,
avec quelques Docteurs , que le Souverain
n'a pas ce pouvoir ; mais qu'en réfulterat-
il? Ce qui eft arrivé au temps de Martin V.
Avant ce Pape toutes fortes d'intérêts étoient
prohibés . Le befoin d'argent fit imaginer la
fubtilité des rentes conftituées ; les Souverains
en demandèrent l'approbation , & le
Pape l'accorda par une Bulle qu'il donna
exprès. Les Théologiens rigoriftes crièrent
contre , & prétendirent que l'argent prêté
pour toujours ne devenoit pas plus fécond
816 MERCURE
que lorfqu'il n'est prêté que pour un temps ;
& en cela ils étoient bien fondés , & tenoient
un langage conforme à leurs principes .
C'est pour les contenter qu'on imagina
la raifon qu'on donne aujourd'hui dans les
Écoles, de l'achat de la rente , & de l'impuiffance
où eft le prêteur de forcer l'emprunteur
au paiement , comme fi je ne pouvois
pas dire avec autant de raiſon que j'achète
une rente pour fix mois , un an , &c. felon
le temps que l'argent m'eft néceffaire , &
comme fi la condition de rendre à un temps
déterminé que je m'impofe à moi- même, &
qui m'eft avantageufe , dénaturoit ce contrat
au point de le rendre illégitime de légitime
qu'il étoit au premier cas. Si cela étoit , je
n'aurois donc alors qu'à prendre à rente
conftituée avec la réfolution de rendre dans
un an , & rendre en effet , l'intérêt payé
feroit- il plus légitime à caufe de cette con
dition ?
Un Traité auffi bien fait mérite d'être lu ,
& doit infailliblement opérer une révolution
dans un fiècle auffi éclairé que le nôtre.
Jamais matière n'a été traitée dans des circonftances
plus favorables ; toute l'Europe
eft armée pour brifer les entraves que les
Anglois ont mifes à fon commerce. N'eſt -ce
pas d'ailleurs rendre un très-grand fervice à la
Nation la plus induftrieufe & la plus riche,
que de lui fournir les moyens de vivifier fon
commerce en faiſant fortir des coffres des
*
DE FRANCE. 117
particuliers au moins le tiers d'un numéraire
que la prohibition rend inutile pour lè ' pro
priétaire & pour l'État ?
LES MOYENS de détruire la Mendicité en
France , en rendant les Mendians utiles à
l'État fans les rendre malheureux , tìrés
des Mémoires qui ont concouru pour
: le Prix accordé en l'année 1777 par
l'Académie des Sciences , Arts & Belles-
Lettres de Châlons fur- Marne miferis
fuccurrere difco, Virg. Nouvelle Édition ,
revue , corrigée & augmentée , 1 Volume
in - 8°. A Châlons - fur - Marne , chez
Seneuze , Imprimeur du Roi & de
l'Académie ; & à Paris , chez Delalain
l'aîné, Libraire , rue S. Jacques.
CET Ouvrage n'étant point fufceptible
d'analyſe , à caufe de la multitude & de la
variété des objets qu'il renferme , nous nous
contenterons de l'indiquer à nos Lecteurs'
comme un Recueil rempli de vues excellentes
, dont l'exécution plus ou moins
poffible intéreffe toutes les claffes de la
Société , & d'en extraire quelques faits intéreffans
qui tendent à prouver les reffources
de l'induftrie humaine , & combien il
feroit aifé de la mettre à profit , même dans
ceux que la Nature a privés des organes néceffaires
au travail.
On voit des aveugles d'une adreffe insoncevable
, & à laquelle on refuferoit toute
118 MERCURE
croyance , fi l'on n'en étoit convaincu de
Les propres yeux. Un témoin oculaire * fait
mention d'un aveugle - né qu'il a connu , &
qui vraisemblablement vit encore. Cet
aveugle , qui demeure au Puifaux en Gâtinois
, eft Chymifte & Muficien. Il fait lire
fon fils avec des caractères en relief , il juge
fort exactement des fymmétries ; il fait de
petits ouvrages au tour & à l'aiguille ; il
nivelle à l'équerre ; il monte & démonte
les machines ordinaires ; il exécute un morceau
de mufique dont on lui dit la note &
les valeurs ; il eftime avec beaucoup plus de
précifion que nous la durée du temps par la
fucceflion des pensées & des actions , & c . »
« Le fameux Saunderfon , Profeffeur de
Mathématiques à Cambridge en Angleterre ,
mort il y a quelques années , avoit perdu la
vue dès fa plus tendre enfance , au point
qu'il ne fe fouvenoit pas d'avoir jamais vu ,
& n'avoit pas plus d'idée de la lumière qu'un ,
aveugle-né. Malgré cette privation , il fit des
progrès fi furprenans dans les Mathématiques
, qu'on lui donna la Chaire de Profeffeur
de cette Science dans l'Univerfité de
Cambridge. Le méchanifme par lequel il
expliquoit fes leçons , non - feulement fur le
Calcul , Algèbre & la Géométrie , mais encore
fur l'Optique , eft rapporté dans le Dic-
* Voyez les Lettres fur les Aveugles , à l'ufage de
ceux qui voient.
DE FRANCE. 119
tionnaire Encyclopédique , d'où l'on a tiré
cette note au mot Aveugle. Saunderfon étoit
privé non - feulement de la vue, mais encore
de l'organe. »
On a yu à Paris un aveugle excellent Organifte
; il difcernoit fort bien toutes fortes
de monnoies & de couleurs , & jouoit trèsbien
aux cartes.
" Aldrovandus nomme un Sculpteur qui
devint aveugle à vingt ans , & qui dix ans.
après fit une ftatue de marbre qui reffembloit
parfaitement à Cofme II, Grand Duc
de Tofcane , & un bufte d'argile qui reffembloit
à Urbain VIII. L'Auteur du voyage .
d'Italie dit (Tome 2 , fol . 198 ) avoir vu ce
bufte dans le Palais Barberin Paleſtine , &
que c'eft la meilleure repréſentation que
l'on ait de ce Pape. »
(6
Toute la Province des Trois Évêchés a
connu le nommé Créplot, Marchand de Sivrifur-
Meufe , à quatre lieues de Verdun , lur
la route de Dun , mort depuis quelques an
nées , qui avoit totalement perdu la vue dès
fa plus tendre enfance à la fuite d'une petite
vérole ; il faifoit lui- même toutes fes emplettes
, & débitoit fes marchandifes dans
fa boutique , il difcernoit au tact,fans jamais
s'y méprendre , non- feulement toute eſpèce
de monnoies de France , de Lorraine & des
Pays étrangers , mais même les couleurs
des étoffes , & particulièrement celles du
fil, du poil de chèvre & de la foie , dont il
..
120 MERCURE
faifoit le choix fans qu'on lui en dît les couleurs
ni les nuances. »
" J'ai vu , dit l'Auteur du Mémoire couronné
, deux femmes manchottes , qui probablement
font encore vivantes , l'une à
Piervillers , village de Lorraine , entre Metz
& Bry , & l'autre allant de Ville en Ville
pour y faire yoir fon adreffe. Des porcs
leur avoient mangé les mains & la plus
grande partie de l'avant- bras dans le berceau.
Avec leurs moignons , à l'aide des plis
ou rides qu'elles formoient à la peau ,
elles filoient , tricotoient , enfiloient une aiguille
, coufoient & faifoient une infinité de
petits ouvrages très - difficiles. La première
faifoit tout fon ménage , lavoit fon linge
à la rivière , le battoit , l'étendoit , le
plioit , bêchoit fon jardin & donnoit à la
vigne toutes fes cultures ; excepté l'ébourgeonnement.
" J'ai fous les yeux différentes armoiries
d'un ancien Médecin de Verdun , d'un deffin
très correct , avec des infcriptions d'un
caractère fi net , fi égal & fi régulier, qu'on
a peine à le diftinguer de l'impreffion. Les
unes ont été faites par un nommé Eudes
qui n'avoit qu'un doigt à chaque main. On
lit deffous ces deux vers latins écrits de fa
main :
Unus erat digitus manui pingentis utrique
Odo , carens reliquis , fuit Apelle magis.
Lés autres ont été deffinées par un certain
Matthieu
DE FRANCE 121
Matthieu Bouchingre , qui étoit né cul- dejatte
, & n'ayant ni mains , ni avant- bras ; il
avoit au bout de chaque bras un petit moignon
, avec lefquels il faifoit les chofes les
plus furprenantes ; il jouoit des gobelets &
faifoit des tours de gibecière avec beaucoup
d'adreffe , tailloit lui -même fes plumes , les
tenant d'un moignon , & le canif de l'autre.
Au revers des armes dont je parle ,fe trouve
fon portrait , avec plufieurs infcriptions gravées
au butin de fa propre main. Non - feulement
il deflinoit & écrivoit très - proprement
, mais je connois des perfonnes à qui
il a donné des leçons de deflin . J'ai vu un
autre manchot nommé François Lebrun ,
qui écrivoit , couloit & faifoit plufieurs ouvrages
& tours d'adreffe avec les doigts de
fes pieds.
و ر
Voici comment s'exprime à ce fujer
M. le Marquis de Condorcet dans une
Lettre écrite au Secrétaire perpétuel de
l'Académie de Châlons.
" Je fuis charmé que vous ayez reçu
de bonnes pièces fur la queftion importante
que vous avez propofée . Il y a dans cette
queftion une partie méchanique qui méri
teroit d'être traitée, à part , & où l'on expoferoit
les moyens d'adapter à differens
métiers des machines telles qu'un aveugle ,
un manchot , un homme fans mains un
homme privé des jambes , &c. pût , fans
prefque aucun apprentiſſage , gagner la fub-
Liftance , du moins en partie. On pourroit
Sumi Avril 1781.
F
>
722
MERCURE
.
auffi en inventer pour faire travailler les
pareffeux , qui font une espèce d'eftropiés.
Celle qu'on emploie dans les Maifons de
force de Hollande me paroît un peu
cruelle. ן ג"
par
" On defcend le fainéant dans un baffin
profond , où l'eau tombant fans ceffe
un tuyau , il fe voit inondé de manière à fe
noyer s'il ne tourne inceffamment une manivelle
pour pomper l'eau qui le gagne on
a foin de proportionner le volume de ce
fluide & la durée du travail à fes forces ;
de forte qu'on augmente tous les jours par
gradation. Cet exercice lui dégourdit les
membres , & lui fait defirer un travail moins
rebutant. "
SUITE des Nouvelles Hiftoriques , par
M. d'Arnaud, Tome fecond , dixième
Nouvelle , la Ducheffe de Chatillon.
Brochure in-8° . avec figures. Prix , 3 lv.
A Paris , chez Delalain l'aîné , Libraire ,
rue S, Jacques,
M. D'ARNAUD a répandu beaucoup d'intérêt
dans cette Nouvelle. La plus grande
fenfibilité y eft développée , & le ftyle convient
très - bien au genre de l'Ouvrage. L'Auteur
s'appuie de l'Hiftoire pour le reconcilier
, dit - il , avec quelques perfonnes qui
craindroient de s'attendrir dès qu'elles ne
font pas affurées de la vérité des faits. Les
Mémoires de Clarendon , Grand Chancelier
DE FRANCE 123
d'Angleterre , lui ont fourni l'aventure qui
fert de bafe à cette Nouvelle. Tout le réduit
à apprendre que Charles II devint amoureux
, à la Cour de France , de la belle Ducheffe
de Châtillon ; qu'il propofa à cette
jeune veuve de l'époufer ; que de férieufes
réflexions fur ce mariage empêchèrent le Roi
de le contracter , & qu'il fit fes derniers
adieux à cette Dame avant de partir , en confervant
pour elle toute l'eftime que méritoit
fa fageffe. M. d'Arnaud a beaucoup embelli
ce canevas, C'eft une foule de fituations plus,
déchirantes les unes que les autres ; c'eft le
portrait admirable d'un Miniftre vertueux
qui aime affez fon Roi pour ne pas lui cacher
la vérité ; ce font deux amans que les
feux de l'amour confument , qui à tout moment
font prêts d'aller à l'autel , qu'une
cruelle néceffité fépare à jamais , & qui en
fe féparant ne demandent qu'à expirer l'un
& l'autre. Il eft difficile , en lifant la Ducheffe
de Châtillon , de ne pas répandre des
pleurs. L'Auteur y a femé des morceaux
auffi agréables qu'élégans , & l'ame eft préparée
à ces grands mouvemens qui la ferrent
& qui la contriftent. C'est ainsi que M. d'Arnaud
crayonne les traits de la Duchelle de
Châtillon.
95
!
" On diftinguoit entre les beautés du pre-
" mier rang la fille du Comte de Bouteville-
Montmorenci, Elle réuniffoit toutes ces
qualités brillantes qui femblent être le
partage de fon illuftre Maifon, Le Duc de
39
Fij
124 MERCURE
39
» Châtillon l'avoit laiffée veuve dans un âge
» où le coeur s'eft à peine développé. Elle
» feule paroiffoit ignorer des charmes dont
tout reffentoit le pouvoir. Mlle de Montpenfier
recherchoit fa fociété ; le bel ef- '
prit Segrais l'a célébrée dans fes Ouvrages ,
& elle n'avoit pas befoin d'être flattée
pour être mife au nombre des femmes
» les plus féduifantes & les plus fpirituelles.
» Il eft inutile d'ajouter que la nobleffe de
fon ame répondoit à fa figure enchantereffe.
On ne fauroit en effet être auffi belle
fans avoir cette élévation , cette délica-
❤teffe de fentimens qui achève & fixe l'empire
des attraits . »
Ileft affez naturel de voir à préfent comment
M. d'Arnaud nous peint Charles II.
Quelques perfonnes pourront trouver de
l'exagération dans le tableau ; mais l'Auteur
a répondu à cette objection dans une note
curieufe , qui contient ce qui va fuivre.
Charles II réuniffoit toutes ces grâces qui
font adorées de la fociété. La populace de
Londres l'aimoit avec idolâtrie , parce que
ce Prince étoit d'une affabilité fans exemple.
D'ailleurs , il avoit un enjoûment spirituel
qui répandoit de l'intérêt fur les moindres
expreffions qui lui échappoient. Ce Monarque
avoit quelques connoiffances de Phyfique
& de Méchanique ; il étoit inftruit dans
la Marine. Croiroit t'on que ce fur Charles
II qui infpira de l'émulation à Louis XIV
Venons au portrait du Roi d'Angleterre .
DE FRANCE. 123
2
Charles fe montra parmi nous avec
» cette eſpèce de charme qui lui étoit pro
» pre. Il poffedoit au fuprême degré l'art de
» la féduction ; on ne pouvoit l'approcher
» fans qu'il infpirât un intérêt qui bientôt
» devenoit une forte d'enthoufiafine. Ses
"
"
ferviteurs , fes maîtreſſes , ſes amis l'ado-
» roient. Il portoit juſqu'à l'excès une qua-
» lité qui fait aimer les Souverains avec ido-
" lâtrie. Son affabilité ne connoiffoit point
» de bornes . Auffi fut- il de tout temps les
délices du peuple. Il fuyoit fur-tout l'éti-
» quette , qu'il regardoit comme la mort du
plaifir & l'affiche de la fauffe grandeur.
» Le Monarque Anglois avoit un efprit na-
» turel , qui , fans trop d'application , s'étoit
» nourri des connoiffances infinies dans
les Arts & dans les Belles - Lettres. Il ra-
» contoit fur- tout avec une grâce inexprimable.
Charles , en un mot , étoit le plus
aimable des hommes , Roi & malheu-
"
"
» reux. ».
Voilà trop d'enchantemens raffemblés
pour que la Ducheffe de Châtillon puiſſe
voir ce Prince impunément. Contemplons
cette femme charmante dans les inftans fortunés
où elle croit que fon amant partagera
fon trône avec elle. On aime à l'entendre
dire :
« Nous verferons des bienfaits fur tout
» ce qui nous environnera : les vertus de
Charles feront les miennes. Sa gloire fe
répandra fur moi . Quel bonheur d'être ود
Fiij
126 MERCURE
affis au premier rang , pour rendre un
» peuple heureux , pour ne ſe remplir que
de la félicité publique , pour entendre proclamer
par - tout : Nos Souverains font nos
bienfaiteurs , nos amis ; nous fommes leurs
enfans. Ah ! les Rois ont bien plus de
plaifir que les autres hommes ! ils peuvent
faire beaucoup de bien !
"
"
"
Nous ne pafferons pas fous filence une
note qui met à découvert le fublime caractère
de Clarendon. « Un de ces intrigans
qui cherchent à fe rendre néceffaires dans
» les Cours pour établir leur fortune , pablioit
hautement qu'il poffédoit le moyen
de procurer à Charles II un fubfide de
» deux millions fterling fans que le Souve-
» rain eût befoin de fon Parlement. Cer
appât de finance fut faifi du Monarque
avec tranfport. Il fe hâta d'en parler à fon
* Chancelier ; celui- ci eut le courage de
répondre à fon maître : Le meilleur revenu
2 que Votre Majefté puiſſe avoir , c'eſt l'affection
defesfujets. Avec ce fecours , Sire ,
→ vous ne manquerez jamais d'argent. »
و ر
Comme on a beaucoup d'empreffement
à fe procurer toutes les productions de M.
d'Arnaud , nous avertiffons le Public que
les quatre Anecdotes qui doivent compofer
le fixième Tome , feront publiées dans le
courant de l'année. A l'égard des deux Nouvelles
qui terminent le fecond Volume des
> Nouvelles Hiftoriques , elles paroîtront dans
peu.
DE FRANCE.
127
SPECTACLES.
CONCERT SPIRITUEL.*
Nous ne parlerons pas en détail de tous
les Concerts qui ont été donnés depuis le
Lundi 9 jufqu'au Dimanche 15 Avril inclufivement
: nous dirons feulement que parmi
les Virtuofes qu'on y a entendus on a diftingué
M. Pieltain le jeune , élève de M. Punto ,
qui a rendu avec beaucoup de juſtelle
de précifion & de goût un concerto de corde-
chaffe : M. Michel , qui dans un concerto
de clarinette , exécuté deux fois, a réuni tous
les fuffrages : M. Hartmann , de la Mufique
de S. A. E. Mgr le Duc de Saxe , qui joint à
une exécution brillante le talent d'adoucir ou
de prononcer à fon gré les tons naturels à la
flûte : M. Bréval, dont les progrès fur le violon-
-celle font très-remarquables , & M. Lefebvre,
jeune homme qui à l'âge où , ordinairement ,
l'on ne peut donner tout au plus que de trèsgrandes
efpérances , fe place à côté des Artiftes
qui fe font fait fur le violon une trèsgrande
réputation. Nous ne ferons que citer
MM. Duport & Punto , parce que leurs
talens font au - deffus de tous les éloges,
*Cet Article eft de M. de Charnois , que des cir-
Conftances particulières ont engagé à s'en charger
pour cette fois ſeulement.
Fiv
128 MERCURE
Parmi les fymphonies qui y ont été exécu
rées & applaudies , il faut parler de celle du
fignor Hayden , qui a été entendue le Mardi
10; elle joint à la compofition la mieux entendue
tout ce que l'harmonie & le chant
raffemblent d'expreffion & d'agrément.
Nous dirons auffi quelque chofe de la fortie
d'Egypte , Oratorio de M. Rigel. On l'a
écouté avec un nouveau plaifir. On y a trouvé
de grandes idées , un ſtyle noble , une grande
entente des effets , en un mot le caractère
d'un excellent Compofiteur.
On a déjà parlé de Mlle Renaut , & on
lui a donné les éloges que mérite fon talent
auffi furprenant que précoce. En ajoutant à
ces éloges , nous croyons devoir obferver
que le travail exceffif dont on a chargé
cette très jeune Virtuofe ne peut que lui
devenir très-nuifible fi on le lui fait continuer.
La foibleffe naturelle à fon âge ne
peut fuffire aux efforts qu'on lui fait faire ,
& fes moyens fatigués avant d'avoir pris le
degré de force qu'on n'a bien acquis qu'à
une certaine époque de la jeunelle , pourroient
s'altérer au point de priver le Public
d'un talent précieux , dont il nous femble
qu'on fait un ufage immodéré. Cet avis eft
dicté par l'intérêt qu'infpirent l'âge & les
difpofitions étonnantes de Mile Renaut.
Ce qui a fingulièrement piqué la curiofité
des Amateurs de Mufique , c'est l'heureuſe
idée qu'a conçue le Directeur du Concert
Spirituel , de faire exécuter concurremment
1
1
DE FRANCE 129
avec le Stabat du fameux Pergolèze , deux
Motets , encore inconnus ici , compofés fur
la même Profe par le Signor Hayden & le
Père Vito , Portugais . Nous dirons peu de
chofe de ce dernier. Son Motet , annoncé avec
emphaſe , a été exécuté fans précifion , fans
enfemble , & de manière à dénaturer l'eſprit
de la meilleure compoſition . On y a pourtant
trouvé deux morceaux d'une grande beauté :
le Duo , O quam triftis & afflicta , & le morceau,
Pro peccatis fua gentis.Celui du Signor
Hayden a eu un fuccès décidé . Son debut
eft noble & touchant ; il y a beaucoup
d'adreffe & d'intelligence dans la tranfition
facile par laquelle le Muficien paffe de la
première ftrophe dont il a fait un folo , à la
feconde dont il a fait un choeur d'expreffion .
Le morceau Vidit fuum dulcem natum annonce
de grandes reflources dans le Compofiteur
, ainfi que le quatuor Virgo Virginum
praclara , coupé de temps en temps par de
petits choeurs qui y produifent l'effet le plus
féduifant. La partie des accompagnemens eft
brillante & ferme , en un mot , digne de
l'excellent Maître dont nous parlons. Mais
que penfer maintenant du Stabat de Pergolèze?
l'admirer encore ,& convenir que fon
Auteur eft refté fupérieur à fes rivaux .
Qu'on obferve qu'au moment où il compofa
fon Motet , il n'avoit pas les reffources
que les Muficiens trouvent aujourd'hui
dans les orcheſtres , & que malgré l'abſence
dece moyen , fes accompagnemens réuniſſent
"
F v
130 MERCURE
une grande expreffion à une grande fimpli
cité. Tout le monde eft d'accord fur trois
de fes plus belles ftrophes : la première ,
Stabat mater; celle Vidit fuum , & la dernière
Quando corpus morietur , qu'on
a ceffe d'exécuter depuis quelques années ,
on ne fait trop pourquoi . On convient géné
ralement de la fupériorité dans ces trois mor
ceaux; mais on lui reproche d'avoir fouvent
oublié l'expreffion dans les autres. Ce repro
ehe eft fondé à quelques égards. Le motif de
Pair Inflammatus & accenfus eft évidemment
gai ; mais nous ne croyons pas qu'il en foit
de même de Cujus animam gementem ,
de
Que merebat & dolebat , & &Eia mater fons
amoris. On exécute ici ces morceaux fur un
mouvement quinous paroît étranger à l'inten
tion duCompofiteur : & pour ne parler que de
l'air' , Que merebat ; nous avancérons , d'après
des autorités que nous pouvons dire refpectables
, & d'après la preuve que nous en avons
acquife dans un effai fait en notre préſence,
qu'on n'a jamais faifi le véritable caractère
de ce morceau qui paroîtra très - pathétique' ,
quand on voudra l'exécuter dans l'idée précife
de Pergolèze. Toutes les notes fyncopées
de cet air devroient être regardées par
aredevoient
le Chanteur comme autant de cris de douleur
qui s'élancent & s'éteignent fur- lechamp
; l'Orchestre devroit donner la même
expreffion aux accompagnemens , & l'air
exécuté dans cette intention ne feroit pas
reconnu par ceux qui le blâment le plus
DE FRANCE. 131
hautement. Il eft vrai que des Exécutans capables
de fentir & de rendre une telle expreflion
font extrêmement rares. Au furplus,
admirons le fignor Hayden ; mais foyons
juftes avec Pergolèze , & difons qu'après cinquante
ans de nouvelles lumières acquifes
dans l'Art Muſical , il eft bien glorieux pour
fa mémoire de conferver encore la place que
fes talens lui ont affignée dans untemps où
les rivaux redoutables étoient plus rares
qu'aujourd'hui.
Nous terminerons cet article en félicitant
Mlle Saint Huberty & M. Lais des progrès
qu'ils font journellement dans l'Art du
Chant ; ils ont mérité & obtenu l'un & l'autre
les applaudiffemens les plus vifs & les plus
généraux.
RÉSUMÉ du travail extraordinaire fait à
chacun des Théâtres Royaux , depuis le
4 Avril 1780 jufqu'au 31 Mars 1781 .
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUË,
Nous Vous avons déjà obfervé qu'il eft plus
difficile d'établir un Ouvrage fur ce Théâtre
que d'en mettre quatre fur un autre. D'après
cette réflexion , que nous jugeons néceffaire
de rappeler à nos Lecteurs , on doit des
éloges aux perfonnes qui conduifent les opéra
tions de l'Académie Royale de Muſique . On
remis fix grands Ouvrages : Caftor &
ya F vj
132 MERCURE
>
Pollux , Roland , Alcefte , l'Iphigénie en
Tauride du Chevalier Gluck , l'Iphigénie en
Aulide du même , Écho & Narciffe ; & fixpetits
Actes , qui font , Bathile & Chloé
Philémon & Baucis , la Cour d'Amour
Vertumne & Pomone , le Devin du Village
& Pigmalion. Les Pièces nouvelles font au
nombre de fept : trois grandes Tragédies ,
Andromaque , Perfée , & l'Iphigenie en
Tauride de M. Piccini : un Opéra- Ballet en
trois Actes , le Seigneur Bienfaifant ; & trois
Intermèdes en un Acte ; Laure & Pétrarque ,
Damète , Zulmis & Érixène . Il faut ajouter
à ce travail la remife des Caprices de
Galathée, de la Chercheufe d'Efprit & la
trifte Fête de Mirza. Nous ne parlons ni
d'Armide , ni de Ninette à la Cour , ni de
Mirza , parce que ces trois Ouvrages étoient
au courant du Répertoire. Il réſulte de ce
tableau que tant en mife qu'en remife ,
' Académie Royale de Mufique a donné au
Public vingt- deux Ouvrages , chofe prefqu'incroyable.
En rendant aux Directeurs de
l'Opéra la justice que mérite leur zèle , nous
croyons devoit leur repréfenter que peutêtre
eft- il dangereux de trop varier les repréfentations
à leur Théâtre. Outre que les révolutions
qu'a éprouvées la Mufique en France
ont Gingulièrement raccourci leur Répertoire,
& qu'il eft à craindre que leurs Ouvrages ne
s'ufent promptement à force d'être remis.
fous les yeux du Public ; les décorations &
les habits doivent fe détruire , fe brifer, fe
DE FRANCE.
déchirer par un tranfport trop fréquent ; les
répétitions nombreuſes ne peuvent que fatiguer
les fujets , les obliger à des efforts ,
altérer leurs organes , & nuire à l'intérêt
général . Le fyftême de l'Opéra ne peut être
celui des autres Théâtres. La variété doit
ty
avoir des bornes , & les dépenfes excellives
qu'occafionnent la pompe & fa dignité , fout
une loi indiſpenſable d'une économie induftrieufe
& fage. Nous ne parlons pas ici de
P'intérêt particulier , parce qu'il doit être le
motif le plus indifférent à de véritables
Artiſtes,
COMÉDIE FRANÇOISE.
ON n'a donné à ce Théâtre que fept nouveautés
: une Tragédie , Thamas - Kouli Kan ;
deux Pièces Héroïques , le Siège de S. Jeande-
Lofne & la Réduction de Paris ; une Comédie
en cinq Actés , le Jaloux fans Amour ;
deux petites , dont une en deux & l'autre
en un Acte , l'Antipathie pour l'Amour & le
Bon Ami ; enfin , un Drame en cinq Actes
Clémentine & Déformes. Comme il faut
être jufte, & dire ce qu'on fait quand on eft
de bonne-foi , nous ajouterons que fans
l'indifpofition de Mlle Sainval , on au-
*
* Nous n'avons pas oublié l'engagement que
nous avons pris avec le Public , relativement à cet
Ouvrage. Nous en donnerons inceffainment une
analyfe à l'article des Nouvelles Littéraires,
134
MERCURE
roit repréſenté , avant la clôture , le Richard
III , de M. de Rozoy , qui étoit à l'étude
depuis long -temps . On a remis fix Tragédies;
la Veuve du Malabar , la Mort de Pompée ,
Orphanis , Pierre-le-Cruel , dipe chez
Admète & Pyrrhus. Les Comédies remifes
font faciles à compter , le Retour des Officiers
, les Carroffes d'Orléans & le Roi de
Cocagne. Voilà à quoi s'eft borné , pendant
le cours d'un an , le travail des Comédiens
François. Tant en Ouvrages nouveaux qu'en
Pièces remifes , ils ont augmenté leur Repertoire
de quinze Drames. Nous ne doutons
pas que leurs opérations n'aient été confidérablement
gênées par leurs querelles avec les
Auteurs , qu'une plus grande intelligence
entre les uns & les autres n'eût occafionné
un travail plus confidérable , & par conféquent
plus avantageux à l'intérêt des Acteurs
& des Poëtes , comme aux plaifirs du Public
mais s'il n'y a jamais eu beaucoup d'accord
entre les Comédiens & les Auteurs , il y en
a aujourd'hui moins que jamais , & l'on
peut avancer qu'il eft prefqu'impoffible de
l'établir. Un fecond Théâtre , voilà le feul
remède à oppofer aux ravages de l'anar
chie. De temps en temps on affure qu'il
exiftera ; il y a deux mois qu'on en parloit
comme d'une chofe certaine ; nous croyons
pouvoir avancer que ce bruit étoit malheureufement
dénué de tout fondement. Le feul
moyen de redonner une nouvelle vie à la
Scène Françoife , c'eſt l'établiſſement d'une
DE FRANCE 135
feconde Troupe. Tout le monde n'eft pas
convaincu de cette néceffité , mais il viendra
nn jour où tous les yeux s'ouvriront ; on adop
tera l'idée que nous préfentons après tant
d'autres Amateurs du Théâtre. Faffe le ciel
qu'alors tout ne foit pas déſeſpéré , & que
toutes les reffources qui reftent au goût ne
foient pas abfolument perdues.
En fuivant le fyftême d'équité que nous
nous fommes fait , & dont rien ne fauroit
nous écarter, nous devons à M. Molé des
éloges pour le zèle qui l'engage à s'occu
per fans ceffe de la fatisfaction publi
que. Nous nous rappelons que l'année der
nière nous lui donnâmes les mêmes éloges .
-Il eft bien honorable pour lui de les mériter
à la fin de chaque année. Nous ne devons
pas oublier M. Dugazon , qui a auffi beaucoup
travaillé , & dont le talent a gagné en
bon comique tout ce qu'il a déjà perdu en
bouffonnerie. On fent bien que cette diftinc--
tion ne peut regarder le Roi de Cocagne ,
rôle dicté par une gaieté extrême , & qui doit
être rendu dans l'intention de l'Auteur , c'eftà-
dire , avec des nuances de folie & de
charge,
COMÉDIE ITALIENNE.
CEE Théâtre eft celui qui , depuis quelques
années , varie le plus fes repréfentations . Cinq
Comédies de l'ancien Répertoire , le Mari136
MERCURE
30
2
Garçon , le Tour de Carnaval , la Fauffe Suivante
, le Sylphe & le Déguiſement . Onze
Comédies nouvelles ; la Demande Imprévue ,
le Déguisement Forcé , l'Officieux , Jeannot
& Colin , le Dormeur Éveillé , Jenneval ,
la Comédie à l'Impromptu , les Deux Oncles ,
la Somnambule , l'Amour Conjugal , Chacun
à fa Folie: fix Drames Lyriques ; les Torts
du Sentiment , Florine , Rofanie , Pigmalion ,
la Mélomanie, Blanche & Vermeille . Enfin
neuf Opéras - Comiques ; Caffandre Oculifte ,
Ariftote Amoureux , la Veuve de Cancale ,
les Vendangeurs , Caffandre Aftrologue , les
Étrennes de Mercure , l'Amant Statue , les
Deux Morts , la Matinée & la Veillée Villageoifes
, forment , avec la remiſe de l'Olympiade
, trente-trois Ouvrages dont le Répertoire
de ce Spectacle a été augmenté pendant
le cours de l'année . Le Public , toujours
jufte , quand il n'eft point livré aux cabales
ou à l'intrigue , a couronné le zèle des Comédiens
Italiens , en s'y portant en foule , &
en leur multipliant les encouragemens. C'eſt
avec un vrai plaifir que nous joignons notre
voix à celle de tous les Amateurs du Théâtre ,
pour les féliciter de leurs travaux & de leurs
fuccès.
CRLAND
DE FRANCE 137
VARIÉTÉ S.
LETTRE aux Rédacteurs du Mercure
de France.
M
3
ESSIEURS
Le Rédacteur des articles du Journal de Paris
concernant la Mufique , paroiffant ne plus vouloir
fuivre la petite querelle qui s'eft élevée entre lui &
Mélophile , permettez que je m'adreffe à vous pour
mettre le Public à portée d'apprécier l'impartialité
dont il fait fa profeflion de foi dans le Journal du
19 Mars. Le motif par lequel il veut juftifier fon
futur filence eft auffi extraordinaire que peu honnête
pour M. Piccini : les Réponses aux Lettres de Mélophile
, contiennent , dit- il , des détails qui pourroient
ne pas lui être agréables ( feuille du 23 Mars ) . Je
crois ce grand Compofiteur difpenfé de toute reconnoiffance
pour les prétendus égards du Rédacteur ;
mais je ne puis m'empêcher de demander fi c'eft
bien l'impartialité qui lui fait craindre aujourd'hui
d'entretenir trop long- temps le Public de difcutions
fur la Mutique , parce qu'elles peuvent tourner à
l'avantage de M. Piccini , tandis qu'autrefois une
double feuille ne paroiffoit pas fuffifante pour prôner
M. Gluck par la voix de l'Anonyme de Vaugirard.
Eft -ce l'impartialité qui lui fait prodiguer les éloges
les plus pompeux aux Acteurs & Actrices lorsqu'ils
exécutent les Opéra de M. Gluck , pour lefquels il
faut plus de poulmons que de talent mufical , &
qui lui fait garder le plus profond filence fur leur
manière de chanter ceux de M. Piccini , qui exigent
un grand talent qu'on n'acquiert que par un
grand travail ? Eft - ce l'impartialité qui engage le
Rédacteur à ne pas dire un mot de Mlle Laguerre ,
38 MERGURE
dont la voix touchante & pure a caufe tant de
plaifir aux vrais Amateurs à ne pas louer la
juftefle de fes intonations , fa facilité à prendre
les plus hautes cordes de fa belle voix , la douceur
avec laquelle elle forme ces fons aigus que
notre méthode nationale force à crier ? Puiffe la foible
jufbice que je rends ici à fes talens , l'engager à
fe livrer férieufement à l'étude d'un Art pour lequel
elle eft vraiment née puiffe fur tout l'amour de
la gloire & la certitude d'enchanter les véritables
Connoiffeurs du talent mufical , lui faire rejeter la
projet de retraite dont on dit qu'elle nous menace ,
Quoique M. Legros foit au-deffus de tout éloge ,
il n'eft pas moins injufte de n'avoir pas rendu
hommage à l'Art qu'il a déployé dans l'Iphigénie
de M. Piccini , fur- tout dans l'air, oh ! fort funefte !
& dans celui-ci , Orefte ! au nom de la patrie. Ce
dernier a toujours été applaudi avec des tranfports
redoublés , auxquels l'exécution de cet habile Artifte
a cu autant de part que la fublime compofition de
Pair : il étoit également jufte de louer le talent de
M. Larrivée & celui de M. Moreau , qui l'a doublé
avec fuccès.
7:
Des Artiftes qui , malgré les applaudiffemens les
plus unanimes du Public affemblé , voient leurs
peines récompenfées par le filence le plus injurieux
de la part d'un homme qui s'eft mis en poffeffion de
prononcer fouverainement ,fur la Mufique , doivent
bientôt fe dégoûter de leurs rôles , & fe faire doubler
le plus tôt poffible.
Une parfaite impartialité eût engagé le Rédacteur
à obferver que malgré les talens reconnus de
Mlle Saint - Huberti , le rôle d'Iphigénie ne convient
ni à la voix , ni à fa méthode , ni à fon jeu , &
que Mile Laguerre doit fe reprocher d'avoir fait
diminuer le concours à cet Opéra dès qu'elle a ceffé
d'y paroître. Il auroit pu ajouter fans partialité que
DE FRANCE 179
M. Laine, avec une figure avantageufe & de l'aifance
au Théâtre , auroit befoin , pour pouvoir
fuppléer M. Legros , d'apprendre à ménager fa
voix , & de le défaire , par un travail férieux , de
ees mugiffemens dont l'habitude , contractée à cette
ma'heureufe Mufique appelée Dramatique , le fait
chanter faux lorfqu'il veut chanter à demi - voix.
Six mois de leçons de M. Piccini le rendroient méconnoiffable
, ainfi que M. Chéron , auquel ce grand
Maître enfeigneroit à faire un ufage avantageux de
fa fuperbe voix. L'impartialité n'auroit pas permis
au Rédacteur d'accoller , dans une feuille du Journal ,
l'Opéra du Seigneur Bienfaifant avec celui d'Iphigé
nie de M. Piccini , & d'attribuer leur fuccès mérité à
l'attention & aux foins de l'Adminiſtration actuelle
de ce Spectacle. Autant cette Adminiftration s'eſt
occupée des acceffoires du Seigneur Bienfaifant , autant
elle a négligé ceux d'Iphigénie . Pas un habit ,
pas une décoration ; celle de la tempête d'autant plus
ridicule que celle du Seigneur Bienfaifant eft d'un
effet piquant & vrai , la plus grande négligence dans
les changemens de ces miférables décorations , des
cordes groffes comme le bras , en mouvement une
demi-heure avant d'agir utilement , la même négli
gence de la part des Acteurs dans les coups de
Théâtre. Thoas toujours tué mal- adroitement , &c
trop tôt ou trop tard. Orefte immobile au milieu
des Prêtreffes pendant le combat de Pilade contre
les gardes du Tyran ; enfin jufqu'à ce malheureux
Scythe qui vient dire vers la fin du premier Acte ,
les Dieux nefont pas courroucés , &c. qu'on a été
ramaffer je ne fais où, & qui excite le rire dans tous
les Spectateurs à l'un des momens les plus intéreffans
de la Pièce.
Je ne puis m'empêcher d'obferver ici que fi l'Iphigénie
de M. Piccini a fait tant de plaifir aux
Connoiffeurs , dénuée de toute eſpèce de Spectacle ,
140 MERCURE
& par le feul charme de la Mufique , elle auroit
produit un bien plus grand effet , fi elle avoit été
foutenue par toutes les illufions qu'on pouvoit y
ajouter , afin de plaire à ceux pour qui la Mufique
n'eft que le dernier des plaifirs qu'ils goûtent à ce
Spectacle , & c'est malheureufement le plus grand
nombre. Il me femble que c'eft vers ce but que
devroient tendre les efforts du Comité , s'il entendoit
bien fes intérêts , & fi l'efprit de parti n'y
dominoit pas autant que parmi ceux qui s'érigent
en Ariftarques d'un Art qu'ils ignorent abfolument.
Il ne fuffit pas d'avoir des connoiffances
théoriques pour prononcer fur la Mufique , il faut
des oreilles exercées à la Langue Muficale , comme
il faut avoir fait une étude particulière d'une langue
parlée, pour juger du mérite des tours de phrafes , de
l'harmonie , de l'énergie , des fineffes de cette langue
Les fenfations perfonnelles du Rédacteur ne
font donc d'aucun poids aux yeux des vrais Amateurs
de Mufique , & il ne peut ni ne doit jamais les donner
pour celles du Public inftruit ; auffi toute fa
doctrine eft - elle fauffe. De même que la lecture eft
le creufet où l'on éprouve la vraie valeur de la Poéfie
Dramatique , ainfi les Concerts & le Clavecin
font celui de la Mufique Dramatique. Là , dépouillée
des illufions acceffoires de la pompe du Specta,
cle & de l'Art des Acteurs , on la juge ce qu'elle
vaut intrinsèquement. On peut avec raiſon douter
que les limites fixées par le Rédacteur entre la Mufique
de Tragédie & celle de Comédie & de Concert
lui foient mieux connues qu'aux bons Compofiteurs
Italiens ; ceux ci font très- habitués à écrire dans tous
les genrès le Public d'Italie eft également accoutume
à les juger,& la Langue Muficale eft leur langue
naturelle. Qui pourroit fe flatter d'en connoître
mieux les fineffes , les nuances & l'expreffion propre?
Il faut avouer de bonne- foi qu'une organifa :
DE FRANCE 141
tion peu favorable aux fenfations délicieufes de la
belle Mufique qui charme toutes les autres Nations
de l'Europe , nous y rend prefqu'infenfibles . Quelques
Compofiteurs fe font apperçus que ce que la
Nature nous a refufé du côté de la délicateffe de
l'oreille , elle nous l'a rendu par la force de cet or
gane , & que nous éprouvons une fenfation agréable
quand les autres Nations fe fentent brifer le timpan
par le bruit qui nous délecte & nous tranſporte
de plaifir ; ils ont profité de cette connoiffance pour
nous tirer de notre léthargie , d'où il résulte que
nous fommes juges incompétens toutes les fois qu'il
s'agit de prononcer fur autre chofe que fur les
effets violens de la Mufique. Le même penchant
pour les Drames effroyables , que les bons Littérateurs
nous reprochent depuis quelque temps comme
un effet de la perverfité de notre goût , & qui attire
tant de Spectateurs à ces Pièces où le vol , le meurtre
& les crimes les plus atroces forment le principal
intérêt , nous fait préférer la Mufique bruyante à la
Mufique, mélodieufe. Nous dénaturons le but de cet
Art divin qui répand tant de charmes fur la vie
quand on a le bonheur d'y être fenfible , & nous
voulons qu'on ne l'employe qu'à nous épouvanter &
nous donner des convulfions .
1
S'il eft un moyen de prolonger une erreur fi nuifible
à nos plaifirs , c'eft de laiffer un libre cours à
l'injuftice de ceux qui , avec de l'efprit & toutes fortes
de connoiffances , hors celles fur la Mufique , s'érigent
en juges fouverains de cet Art , & décider t
contre la réputation des Compofiteurs qui jouiffent
de la plus grande célébrité dans l'Europe entière , qui
s'obſtinent à ne pas rendre compte des impreffior s
délicieufes de la véritable Mufique , & qui aiment
mieux fe taire que de ne pas la dénigrer. Si le Rédacteur
du Journal étoit impartial , il auroit dit que
malgré le concours immenfe qu'attire l'exécution des
142
MERCURE
Opéra de M. Gluck , jamais ils n'ont été applaudisi
plus unanimement que celui d'Iphigénie de M. Piccini.
Les Partifans, du premier , je parle de ceux
que l'efprit de parti égare , étoient réduits au
filence , ou à aller cabaler aux lorgnettes des lo
ges , & on leur répondoit par des applaudiffe-.
mens redoublés . Au furplus , fi je loue M. Piccini ,
c'eft parce que fes talens, & fa rare modeftie méri
tent ce tribut ; mais je louerois également MM . Sa-.
chini , Anfoffi , Sarti , Bach , Paëfiello , &c. s'ils
entroient en lice avec lui , parce qu'ils produiroient
d'autres chef- d'oeuvres également admirables . Je
rends auffi hommage aux talens qui juftifient la réputation
dont jouiffoit M. Gluck long-temps avant
de venit en France , & peu de perfonnes peuvent les
apprécier mieux que moi , qui le connois depuis plus
de quarante ans , & qui ai entendu exécuter la bonne
Mufique en Allemagne & en Italie ; mais je n'en,
fuis pas moins perfuadé qu'à Paris il a feulement
voulu prouver que , même dans le genre qu'on a
décoré du titre de Dramatique , on pouvoit furpaffer
de beaucoup ce qui jufqu'à lui avoit charmé la Na-❤
tion. Conclure de-là qu'on ne peut aller plus
loin , qu'on ne peut même l'atteindre ( feuille du 16
Mars ), c'eft un défaut de jugement & de goût que les
vrais Connoiffeurs ne pardonneront pas au Rédacteur,
& dont M. Piccini , vient de démontrer la fauffeté.
Four qu'on pût croire à l'impartialité & à la modération
dont prétend s'envelopper le Rédacteur, ( F. du
22-Mars ) , il faudroit qu'en fa qualité de Rapporteur
des fenfations du Public, il fe bornât à expofer fimplement
les faits , & dire que tel jour, à la repréſentation
d'un Opéra de M. Piccini , l'Affemblée , quoique peu
nombreuſe, a été tranfportée de plaifir , & a témoigné
fa fatisfaction par les applaudiffemens les plus unanimes
; que tel autre jour un Opéra de M. Gluck a attiré
un concours prodigieux de Spectarcurs, & que lejeu
"
DE FRANCE. 143
des Acteurs , les talens des Danfeurs , les morceaux
d'une exécution bruyante ont reçu les plus grands
applaudiflemens. Cet expofé ne décourageroit pas
ceux des Exécutans qui préfèrent l'approbation du
petit nombre de vrais connoiffeurs au concours
tumultueux de la foule infenfible qui juge la Mufique
dans les corridors de la falle . Chacun anroit :
fon lot. Les Opéras de M. Gluck donneroient aux
Acteurs de l'argent , puifque la multitude aime ce
genre, & ceux de M. Piccini leur donneroient des
talens & de la réputation ; mais à force d'entendre,
de bonnes chofes le goût s'épureroit , le nombre des
Amateurs augmenteroit , & la manie d'écrire fur
la Mufique , fans lumières fuffifantes , ferviroit véritablement
cet Art en en faifant connoître les progrès
, dont le Public difcerneroit la caufe beaucoup
nieux que le Rédacteur.
J'ai l'honneur d'être , Meffieurs ,
Votre très-humble & très- obéiffant
ferviteur , Partifan de
Mélophile.
MUSIQUE,
SYMPHONIE concertante pour le Clavecim & le
Piano , avec Orcheftre , deux Violons , Baffe &
Cors , par M. Tapray , OEuvre XIII . Prix , 6 liv.
A Paris , chez l'Auteur , rue des deux Portes S , Sau
veur,lafeconde maifon à gauche par la rue Thevenor .
Ouverture des Événemens imprévus arrangée pour
le Clavecin, par Benaat. Prix , 3 liv. A Paris , chez
Mlle Levaffeur , rue de la Monnoye .
Recueil d'Ariettes choifies des Opéras & Opéra
Comique arrangées pour le Clavecin , par le même.
Prix, 1 div. 16 fols. A la même adreffe,
a
144
MERCURE
ANNONCES LITTÉRAIRES.
Paters hiftorique de la Vie de Marie - Thérèſe , RÉCIS
par M. Caftilhon , Brochure in- 12 . A Paris , chez
les Marchands de Nouveautés .
L'Art des Accouchemens , par M. Baudelocque ,
de l'Académie Royale de Chirurgie , 2 Vol. in- 8 °.
Prix, reliés 12 liv. A Paris , chez Méquignon l'aîné ,
Libraire , rue des Cordeliers.
LeJardinier prévoyant , pour l'année 1781 , contenant
en plufieurs tableaux le rapport des opérations
journalières , avec le temps des récoltes fueceflives
qu'elles préparent , Volume in - 12 . Prix ,
1 liv. 10 fols broché , & relié 1 liv. 16 fols.
-Entretien
fur le Havre , par Mlle le Maffon le Golft,
Volume in- 12 , Prix , i liv. 4 fols broché. Ces deux
Ouvrages fe vendent à Paris , chez Didot le jeune ,
Imprimeur- Libraire , quai des Auguftins.
VE
TABL - E.
ERS & Mlle de Saint- Lég. ques , 122
127
Profpérité de l'Amiral Co- Académie Roy, de Mufiq. 131
lomb ,
Enigme & Logogryphe,
gent
97 Concert Spirituel ,
100 Comédie Françoife ,
102 Comédie Italienne ,
133
135
Theorie de l'intérêt de l'Ar- Lettre aux Rédacteurs du Mer-
104 cure ,
Les Moyens de détruire la Mufique ,
Mendicité en France , 117 Annonces Littéraires ,
Suite des Nouvelles Hiftori-
APPROBATION.
137
143
144
J'AI lù , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 21 Avril, Je n'y ai
rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreſſion . A Paris ,
le 20 Avril 1781. DE SANCY.
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 28 AVRIL 1781 .
PIÈCES FUGITIVES.
EN VERS ET EN PROSE.
-
ÉPITRE à M. *** , Commiffaire des
Guerres Ordonnateur en Bretagne
préfentement à Châlons en Champagne.
IRGIS revient à fes moutons ,
Le Champenois court à fa vigne ;
Il vient , voit les climats Bretons.
Il a fui ce pays indigne ,
Qui n'a ni raifins ni melons ,
Où tout eft lande , tout fauvage ;
Pays environné de mers ,
Où l'on baragouine un langage
Celtique comme les vifages ;
L'on n'y voit que pluie & qu'orages ,
Et l'on n'y fait jamais des vers....
A table , en buvant , fi les hommes
Sam. 28 Avril 1781.
Good out of
146 MERCURE
Veulent égayer leurs propos ,
Ils fønt , en s'enivrant avec leur jus de pommes ,
Plus de bile- que de bons mots....
Tu nous laiffes tels que nous fommes
Avec nos gros vins fans bouquet
Et notre gibier fans fumet ,
Tu pars de nous peu fatisfait.
Cependant , cher ** , voyons ta maladie ,
Ne me cèle rien , je te prie.
Si c'eft l'amour , crains le venin ;
Si c'eft l'ennui , prends de ton vin,
Parcours tes vignes , ton jardin ,
Avec tes amis chante à table.
Je te parle amitié , raifon ,
As-tu quelque autre maladie ?
Sans courir à la pharmacie
Tu vas obtenir guérifon.
Dis un mot au triple Apollon ,
Il cft ton docteur , il t'infpire ,
Ne t'a-t'il pas prêté fa lyre ?
N'a-t'il pas modulé tes fons
Et dicté toutes tes chanfons ?
Tu jouis de fon autre empire ,
Il mûrit tes fruits , tes raifins ,
Donne l'efprit à tous les vins
Et la vie à ce qui refpire.
Tu fais qu'il eft grand Médecin ,
Vieux confultant , un peu devin ,
DE FRANCE 147
Ilt'accordera ta demande ;
Tu lui donneras en offrande
Du vin mouffeux de tes flacons ;
Pour lui , dans tes libations ,
Tu feras voler les bouchons....
Paſſe donc l'hiver en Champagne ,
Jouis gaiement de ton congés
Mais je t'attends avant l'été ;
Et ton confrère de Bretagne
Va , jufqu'au moment fouhaité,
Soit en ville, foit en campagne ,
Rimer & boire à ta fanté.
( Par M. D. N. R. , Commiffaire Provincial
des Guerres. )
LA SOIRÉE ESPAGNOLE.
DANS un village de l'Andalouſie , vivoit
un Laboureur nommé Pédro . Il poffedoit
la plus belle ferme du pays ; mais c'étoit fa
moindre richeffe. Trois filles & trois garçons
qu'il avoit eus de fa femme Thérèle , étoient
déjà mariés , avoient des enfans , & habitoient
tous dans fa maifon . Pédro , âgé de
quatre -vingt ans , Thérèle de foixante-dixhuit
, étoient fervis , aimés & refpectés par
cette nombreuſe famille , qui n'étoit occupée
que de prolonger leur vieilleffe. Comme
toute leur vie ils avoient été fobres & laborieux
, nulle infirmité ne les tourmentoit
Gij
148
MERCURE
dans leurs vieux ans. Contents d'eux-mêmes ,
saimant toujours , heureux & fiers de leur
famille , ils remercioient Dieu & béniffoient
leurs enfans.
Un foir , après avoir paffé la journée à
faire la moiffon , le bon Pédro , Thérèſe
&fa famille fe repofoient devant leur porte,
affis fur des gerbes. Ils admiroient le ſpectacle
de ces belles nuits d'été , que ne connoiffent
point les habitans des villes. Voyez ,
difoit le vieillard , comme ce beau ciel eft
parfemé d'étoiles brillantes , dont quelquesunes
, en fe détachant , Laiffent après elles un
chemin de feu . La lune, cachée derrière ces
peupliers , nous donne une lumière pâle &
tremblante qui teint tous les objets d'un
blanc uniforme ; le vent n'ofe fouffler ; les
arbres tranquilles femblent refpecter le fommeil
des oifeaux qui font à l'abri dans leurs
nids ; le roffignol ne chante plus ; la linotte
dort la tête fous fon aile ; le ramier repoſe
avec la compagne au milieu des petits qui
n'ont encore d'autres plumes que celles de
leur mère. Ce profond filence n'eft troublé
que par un cri plaintif & lointain qui vient
frapper nos oreilles à intervalles égaux. C'eſt
le hibou , image du méchant ; il veille
quand les autres repofent , il craint la lumière
du jour. O mes enfans , foyez toujours
bons & vous ferez toujours heureux. Depuis
foixante ans votre mère & moi nous
jouiffons d'une félicité tranquille ; puifiezvous
ne pas l'acheter auffi cher qu'elle nous
DE FRANCE.
149
coûta. A ces paroles quelques larmes vinrent
baigner les yeux de Pédro ; Ifabelle , l'aînéc
de fes filles , les effuya en l'embraffant . Mon
père , lui dit- elle , les maux paffés ne font
pas pénibles à raconter , vous jugez avec
quel intérêt nous en écouterons le récit ; ma
mère fera bien aife que vous rappelliez vos
premières années : il n'eft pas tard , la foirée
eft belle ; & le plaifir de vous entendre nous
délaffera mieux que le fommeil . Toute la
famille de Pédro lui fit les mêmes inftances.
On fe mit en cercle autour de lui , chaque
mère prit far fes genoux l'enfant dont les
cris auroient pu diftraire leur attention ; il
fe fit un profond filence ; & le bon vieillard
, s'appuyant fur fa fille & tenant la
main de Thérèfe , commença ainfi fon
récit.
Je n'avois que dix-huit ans , Thérèſe en
avoit feize. Elle étoit fille unique de Lorenço ,
le plus riche Fermier du pays . J'étois le
payfan le plus pauvre du village. Je ne m'apperçus
de ma pauvreté qu'en devenant amoureux
de Thérèſe .
Je fis tous mes efforts pour éteindre une
paffion que je prévoyois devoir faire le malheur
de ma vie. J'étois bien sûr que mon
peu de fortune feroit un obftacle éternel
pour obtenir Thérèfe , & que je devois renoncer
à elle ou fonger aux moyens de m'enrichir.
Mais pour m'enrichir , il falloit quitter
mon village , le village où demeuroit
Thérèfe ; cet effort étoit au - deffus de moi.
Giij
150
MERCURE
Après avoir bien réfléchi , après avoir uſe
le peu de raifon qui me reftoit à faire des
projets , je me décidai à me préſenter comme
Valet de Ferme chez le père de Thérèfe.
Je fus reçu . Vous jugez avec quel coeur
je travaillois. Je devins bientôt l'ami de
Lorenço , je le devins encore plus vîte de
Thérère. Vous tous , mes enfans , qui vous
êtes mariés par amour vous favez - bien
comme l'on fe plaît , comme l'on fe cherche
, comme l'on fe trouve , quand une fois
l'on eft convenu de vivre l'un pour l'autre .
Thérèſe m'aimoit autant qu'elle étoit aimée :
je ne fongeois à rien qu'à Thérèfe ; le bonheur
de vivre près d'elle m'enivroit au
point que je ne penfois plus que ce bonheur
pouvoit finir.
Mon erreur ne fut pas de longue durée.
Un payfan d'un village voifin fit demander
Thérèfe à fon père. Lorenço alla vifiter les
blés & les vignes de celui qui s'offroit pour
fon gendre : d'après cet examen , il décida
que c'étoit l'homme qu'il falloir à fa fille. Le
mariage fut arrêté.
Nous eûmes beau pleurer , nous eûmés
beau nous rappeler les ferméns que nous
nous étions faits , nos larmes ne fervoient de
rien. L'inflexible Lorenço fit entendre à fa
fille que fa trifteffe lui déplaifoit. Il fallut fe
contraindre & dévorer fes chagrins .
Le jour fatal approchoit; tout efpoir nous
étoit ôté , Thérèfe alloit m'être ravie , elle
DE FRANCE. 151
préféroit la mort. Nous prîmes le feul parti
qui nous reftoit ; nous nous enfuimes.
Nous fentions bien que nous faifions une
faute ; mais il falloit la faire ou mourir.
Nous en fûmes punis.
,
: Thérèſe & moi nous quittâmes le village
au milieu de la nuit. Elle étoit montée fur
une petite mule qu'un de fes oncles lui
avoit donnée. J'avois décidé qu'elle pouvoit
emmener cette mule qui n'appartenoit
pas à fon père. Un petit paquet de les
hardes & des miennes étoit dans un biffac
fur la mule ; quelques provifions , très - peu
d'argent , fruit de fes épargnes . Voilà ce
qu'emportoit Thérèſe ; moi , je n'avois rien
voulu prendre. Tant il eft vrai que la jeuneffe
fe fait des vertus à fon gré : j'enlevois
une fille à fon père , & je me ferois fait un
fcrupule de rien emporter de chez lui.
Nous marchames toute la nuit , au point
du jour nous nous trouvâmes dans la montagne
hors de crainte d'être rejoints.
Nous nous arrêtâmes dans un vallon , au
bord d'un de ces petits ruiffeaux que les
amoureux aiment tant à trouver. Thérèſe
defcendit de la mule , s'affit avec moi fur le
gazon, nous mangeâmes quelques fruits fecs,
nous bûmes de l'eau du ruiffeau. Après ce
repas frugal & délicieux , nous commençâmes
à nous occuper de ce que nous allions devenir.
Après un long entretien , après avoir
compté plus de vingt fois l'argent qu'avoit
GIV
152 MERCURE
Thérèſe , après avoir eftimé la mule à fa plus
haute valeur , nous trouvions toujours que
toutes nos richeffes ne valoient pas vingt
ducats. Vingt ducats ne font pas vivre longtemps.
Nous décidâmes qu'il falloit d'abord
gagner une grande ville , pour y être moins
expofés à être découverts , fi l'on nous pourfuivoit
, & pour nous marier le plus promptement
poffible. Après cette fage réfolution ,
nous prîmes la route de Cordoue.
En arrivant nous ' courûmes à l'Églife ; &
réclamant la Loi d'Efpagne , qui ordonne
d'unir toutes perfonnes nubiles qui fe préfentent
à l'Autel , nous trouvâmes un Prêtre
qui nous maria , Thérèfe & moi. Nous lui
donnâmes la moitié de notre petit tréfor ,
& jamais argent ne fut dépensé de meilleur
coeur il nous fembloit que toutes nos
peines étoient finies , que nous n'avions plus
rien à craindre , que l'Amour alloit devenir
notre feule occupation. Tout alla bien pendant
huit jours.
Au bout de ce temps , la mule étoit déjà
vendue ; au bout d'un mois , nous n'avions.
plus une réalle. Que faire que devenir ?
Je ne favois rien que les travaux ruftiques ;
& les habitans des grandes villes font fi peu
de cas de l'Art qui les nourrit ! Thérèſe
n'étoit guère plus habile que moi ; elle ſouffroit
, elle trembloit pour l'avenir nous
nous cachions mutuellement nos peines ,
fupplice cent fois plus affreux que les maux
dont nous gémillions. Enfin , n'ayant plus de
DE FRANCE.
153
१.
reſſource , je m'engageai dans le Régiment
de Cavalerie qui étoit en garnifon à Cordoue.
Le prix de mon engagement fut donné à
Thérèfe , qui le reçut en pleurant.
Ma paye me fuffifoit pour vivre ; les petits
ouvrages que faifoit Thérèſe ( car l'indigence
l'avoit inftruite ) lui donnoient le moyen de
faire aller notre petit ménage. Un enfant
vint refferrer nos noeuds.. C'étoit toi , ma
chère Ifabelle , nous te regardâmes , Thérèfe
& moi , comme devant faire le bonheur
de nos vieux jours. A chaque enfant
que le Ciel nous a donné , nous avons dit
la même chofe , & jamais nous ne nous formes
trompés. Je te mis en nourrice , parce
que ma femme ne put te nourrir ; elle en
fut défolée ; elle paffoit les jours auprès de
ton berceau , tandis que par mon exactitude
à mes devoirs , je tâchois d'acquérir l'eftime
de mes Chefs & l'amitié de mes camarades.
Dom Fernand , mon Capitaine , n'avoit
que vingt ans ; il fe diftinguoit de tous les
autres Officiers par fon amabilité & fon amabilité & par fa
figure. Il m'avoit pris en amitié ; je lui avois
raconté mon aventure ; il avoit voulu voir
Thérèſe , notre fort l'avoit intéreffé ; il nous
promettoit tous les jours de faire des démarches
auprès de Lorenço ; & comme je dépendois
abfolument de lui , j'avois fa parole
qu'il me rendroit ma liberté auffi tôt qu'il
auroit appaifé mon beau- père . Dom Fernand
avoit déjà écrit à notre village fans recevoir
de réponſe.
Gy
و ہ
354
MERCURE
Le temps s'écouloit ; mon jeune Capitaine
ne paroiffoit pas fe refroidir. Thérèfe cépendant
devenoit chaque jour plus mélancolique
; lorfque je lui en demandois la raifon ,
elle me parloit de fon père , & détournoit la
converfation ; j'étois loin de foupçonner que
Dom Fernand étoit la caufe de fes chagrins.
Ce jeune homme , ardent comme on l'eft
à fon âge , avoit vu Thérèfe comme je la
voyois. Sa vertu avoit été plus foible que fa
paffion. Il connoiffoit notre infortune ; il
favoit le befoin que nous avions de lui ; il
ofa expliquer à Thérèſe quel prix il vouloir
de fa protection. Ma malheureuſe femme
lui témoigna fon indignation ; mais connoiffant
mon caractère violent & jaloux , elle
me déroboit avec le plus grand foin ce fatal
fecret ; elle réfiftoit à Dom Fernand fans me
le dire , tandis que trop crédule je lui vantois
tous les jours la généreufe amitié du
jeune Capitaine.
Un jour qu'après avoir monté ma garde je
gagnois la maison où demeuroit ma femme ,
j'apperçus devant moi , jugez de ma furprife
, Lorenço. Te voilà donc , s'écria- t-il ,
raviffeur , rends-moi ma fille , rends moi le
bonheur que tu m'as enlevé pour prix de
l'amitié que je t'avois marquée . Je tombai. à
genoux devant Lorenço ; j'effuyai le premier
moment de fa colère ; je l'appaifai par mes
larmes : il confentit à m'écouter ; je n'entrepris
point de me juſtifier , mais je tâchai
de le fléchir. Le mal eft fait , lui dis - je ,
DE FRANCE.
Thérèle eft à moi , elle eft ma femme. Ma
vie eft dans vos mains , puniffez - moi , mais.
épargnez votre enfant , votre fille unique ,
ne déshonorez pas fon époux , ne la faites
pas mourir de douleur , oubliez- moi pour
n'avoir pitié que d'elle feule. En difant ces
mots , au lieu de le conduire chez Thérèſe ,
je le conduifois vers l'endroit où l'on te
nourriffoit , ma fille : venez , lui dis - je ,
venez voir encore quelqu'un dont il faut
que vous ayez pitié. Tu étois alors dans ton
berceau, tu dormois ; ton viſage blanc &
vermeil peignoit l'innocence & la fanté.
Lorenço te regarde , fes yeux fe mouillent
je te prends , je te préfente à lui : voilà encore
votre fille , lui dis- je. Tu te réveillas à
mon mouvement ; mais comme fi le ciel
t'avoit infpirée , loin de te plaindre , tu te
mis à fourire , & rendant tes deux petits
bras vers Lorenço , tu faifis fes cheveux
blancs , que tu ferrois dans tes doigts en
approchant fon vifage du tien . Le vieillard
ne put y tenir ; il te couvrit de baifers ;
il me preffa contre fa poitrine , & t'emportant
avec lui : allons , allons trouver ma
fille ; viens mon fils , s'écria-t- il , en me
tendant la main. Jugez , mes enfans , avec
quelle joie je le conduifis à notre maiſon,
Pendant le chemin je craignis que la vue
de fon père ne fît du mal à Thérèſe ; je voulus
la prévenir ; je cours devant Lorenço ;
je monte , j'ouvre la porte , & je vois Dom
Fernand aux genoux de Thérèſe , qui étoit
2
Gvj
196 MERCURE
obligée d'employer la force pour fe dérober
à fes tranfports. A peine ce fpectacle avoit
frappé mes yeux , que mon épée étoit dans
le fein de Dom Fernand. Il tombe baigné
dans fon fang ; il s'écrie , on accourt ; la
garde arrive , mon épée fumoit encore ; on
me faifit , & l'infortuné Lorenço arrive
avec la foule pour voir fon malheureux
gendre chargé de fers & traîné dans un
cachot.
Je l'embraffai ; je lui recommandai mon
enfant & ma femme , qui étoit fans connoiffance
; je t'embraffai auffi , ma chère
fille , & je fuivis mes camarades , qui me
conduifirent à la prifon.
J'y fus deux jours & deux nuits en proie
à toutes les réflexions accablantes que je
devois faire ; j'ignorois tout ce qui s'étoit
paffé , j'ignorois le fort de Thérèſe ; je ne
voyois perfonne que mon finiftre géolier ,
qui ne répondoit à toutes mes questions
qu'en m'affurant que je ne pouvois demeurer
long- temps fans être condamné.
Le troisième jour les portes s'ouvrent.
On me dit de fortir ; un détachement m'attendoit
; l'on m'entoure , je marche , l'on
me conduit à la place d'armes , je vois de
loin mon régiment fous les armes , & j'apperçois
l'affreux inftrument de mon fupplice.
L'idée que j'étois au comble de mes
maux me rendit les forces que j'avois perdues
; je doublai le pas par un mouvement
convullif ; nia langue prononçoit, malgré
DE FRANCE. 157
moi le nom de Thérèſe ; je la cherchois des
yeux , j'ofois me plaindre de ne pas la trouver
; j'arrive enfin.
L'on me lit ma fentence ; je vais recevoir
la mort. Des cris perçans fufpendent mon
fupplice ; je regarde , je vois un spectre à
demi- nud , pâle , fanglant , faifant des efforts
pour percer la troupe armée qui m'entouroit.
C'étoit Dom Fernand : mes amis , crioit - il ,
c'est moi qui fuis coupable , c'eft moi qui
mérite la mort. Mes amis , grace pour l'innocent
; j'ai voulu féduire fa femme ; il m'en
a puni ; il a été jufte , vous êtes des barbares
fi vous ofez le frapper. Le Chef du régiment
court à Dom Fernand ; il le foutient,
il lui parle , il lui montre la loi qui me condamne
pour avoir porté ma main fur mon
Officier. Je ne l'étois plus , s'écrie Dom Fernand
, je lui avois rendu fa liberté voilà
fon congé figné de la veille ; il n'eft pas
foumis à votre juftice ; vous n'avez point
de droits fur lui. Les Chefs étonnés s'affemblent
: Dom Fernand & l'humanité élèvent
leur voix pour moi . L'on me fait reconduire
à la prifon. Dom Fernand écrit au Miniftre ;
il s'accufe lui- même ; il demande ma grace ;
il l'obtient.
Lorenço , Thérèſe & moi nous allâmes
nous jeter aux pieds de ce Libérateur. Il
confirma le don qu'il m'avoit fait de ma
liberté ; il voulut y joindre des bienfaits que
nous n'acceptâmes point. Nous revînmes
- enfuite dans ce Village , où la mort de
158 MERCURE
Lorenço m'a laiffe maître de fes biens , &
où nous finirons nos jours , Thérèſe & moi ,
dans la paix & au milieu de vous.
Tous les enfans de Pédro s'étoient preffés
autour de lui pendant fon récit. Il ne parloit
plus qu'ils écoutoient encore , & leurs pleurs
couloient le long de leurs joues. Confolezvous
, leur dit le bon vieillard ; le ciel m'a
récompenfé de toutes mes peines par l'amour
que vous avez pour moi. En difant ces
mots il les embraffa , & toute la famille alla
fe coucher.
}
( Par M. le Chev. de Fl.... Cap. de Dragons. J
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
LE mot de l'Enigme eft les quatre Cordes
d'un Violon ; celui du Logogryphe eft Vitre ,
où le trouvent vie , ver, &, Vire , ire , vert,
Rit , ivre , re , víte , trêve , rives vir.
DE FRANCE. 159
JE
ENIGM E.
E fuis herbe & je fuis homme:
L'article fait mon changement.
Mafculin fur un bâtiment ,
A mon devoir ſi je manque , on m’afſomme:
Dans les bois ou dans un jardin
Je fers de lit à la Bergère,
Je me mêle à la fougère ,
Et je deviens alors du fexe feminin.
( Par M. de Par.... ancien Moufquetaire. )
LOGOGRYPHE.
Joccupa fes premiers loiſirs
Du fexe que tout homme adore ;
Quand je ne fais plus fes plaifirs ,
Soucis & chagrins vont éclore.
Voudrois-tu me connoître mieux ?
Mes fix pieds offrent à ta vue
Un fleuve ; un Poëte fameux ;
L'infecte que tout pauvre tue;
Un terme connu des Marins..
J'en ai trop dit , & tu me tiens.
( Par Mde de D ..... }
160 MERCURE
PI
*
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
PHYSIQUE DU MONDE , dédiée au Roi ,
par M. le Baron de Marivetz & par
M. Gouffier , fous l'Épigraphe tirée de
Burnet : Telluris & humani generis antiquiffima
fata , denique praclara multa de
futuris feculis ; hac ego magna cientia
feminafemper duxi . A Paris , chez Quillau,
Imprimeur de S. A. S. Mgr le Prince de
Conti , rue du Fouarre , & chez le Sieur
Lafoffe , Graveur , rue & place du Car
roufel , Tome premier , in-4°
AVANT de développer les principes fur
la Phyfique du Monde , qu'il ne fait qu'indiquer
dans fon Difcours préliminaire & dans
fa Préface , M. le Baron de Marivetz a cru
devoir examiner l'hiftoire & l'état des opinions
fur cette matière importante. Le premier
Volume de fon Ouvrage , que nous
annonçons aujourd'hui , eft particulièrement
confacré à un Ellai fur l'hiftoire de la Cof
mogonie..
Certainement les premiers hommes , entraînés
par la magnificence du spectacle
des corps céleftes , ont obfervé, découvert &
connu quelques vérités aftronomiques ; mais
wy ace n'eft que lorsque les vérités ont été liées
DE FRANCE. 161
entr'elles & appuyées fur la bafe d'une vérité
principale, que l'Aftronomie a véritablement
pris naiffance. Où , quand & comment
cela eft- il arrivé ? Voilà ce que nous
"ignorerons vraiſemblablement toujours.
33.
-
C'eft en vain que les Bailly , les Gebelin,
&c. raffemblent , par le travail le
» plus opiniâtre , les traditions les plus an-
» ciennes , qu'ils les ordonnent avec le ju-
" gement le plus fage & le plus éclairé ,
qu'ils cherchent à en démêler l'harmonie
» avec la fagacité la plus ingénieufe & la
plus fubtile ; les archives de l'hiftoire ne
fourniront jamais des moyens fuffifans
pourréfoudre ce problême. "
"
On peut croire , avec M. Bailly , que tous
les peuples ne font pas arrivés dans le
même fiècle & par leurs propres forces au
même degré de connoiffances aftronomiques
; l'état actuel des différens peuples de
la terre démontre trop bien cette vérité ,
pour qu'on puiffe la révoquer en doute.
« La marche de l'efprit humain eft trop
» dépendante des influences phyfiques des
elimats , & fur-tout des influences mor
rales des Gouvernemens , pour avoir été
» la même chez des peuples chez lefquels
» ces circonftances étoient fi différentes. »
133
-30
t
Si l'on trouve donc chez différens peuples
« les mêmes vérités , les mêmes erreurs ,
les mêmes méthodes , les mêmes formu-
» les , les mêmes analyſes ; fi même on apperçoit
qu'ils les ont employées fans en
162 MERCURE
» connoître la nature , les propriétés &
» l'étendue , on eft fondé à croire qu'ils les
» ont reçues d'un peuple plus éclairé. »
Là finit ce que l'on peut favoir avec quelque
certitude de ces temps antiques ; mais
l'hiftoire des opinions des hommes eft moins
intéreffante que celle de leur habitation ;
"tout y prouve un état antérieur , une caufe
» de ce qu'il étoit avant , de ce qu'il eft aujourd'hui
, de ce qu'il fera vraisemblable-
» ment un jour.
33
*
K
"
Des amas énormes de productions marines
font répandus fur toute la furface du globe à
des profondeurs & à des élévations confidérables;
on remarque des rivières-dont le cours
" a changé , on trouve en plufieurs endroits
» des traces d'un enfoncement; toutes les
hauteurs diverfement figurées , les côtes
» de ces hauteurs dont l'état de dégrada→
» tion permet de voir à nud la compofi
-
33
tion intérieure & ceux que les travaux
» des hommes ont entamés, préſentent des
couches inclinées , fouvent rompues , crevallées
, confondues enfemble , & qui
» annoncent des éboulemens , tandis que
prefque toutes les plaines indiquent par
» des couches horizontales des dépôts lents,
des précipitations fucceffives qui n'ont
fouffert aucun bouleverfement. La terre
» a été ébranlée par des fecouffes violentes.
» Des volcans ont répandu la terreur. » Dé
compofé les anciens matériaux terreftres qui
ont été exposés à leur influence , & formé
DE FRANCE. 165
des combinaiſons nouvelles ,
20
33
*
leurs efforts
terribles fe font fait fentir à différentes
époques.... Les hommes ont non - feule-
» ment reconnu les traces des anciennes
» modifications , mais ils en ont apperçu de
» nonvelles qui s'opéroient fous leurs yeux ;
ils en ont prévu qui fe préparent.
» Mais fi tel eft le fpectacle de ce qui
nous entoure fur la terre , rien de fembla-
» ble ne s'annonce pour nous dans ces
» Aftres qui roulent fur nos têtes , & qui
» parcourent l'efpace des Cieux... Si nous y
cherchons des méfures du temps , ce n'eft
plus par des altérations , par des dégradations
que nous pouvons les reconnoîtres
» des révolutions conftantes dans des périodes
certaines fe renouvellent avec ces
périodes. Ce n'eft pas cependant que
ces grands corps he doivent être foumis euxmêmes
à leurs viciffitudes ; mais nous en
fommes trop loin, & nous durons trop
"peu , nos fiècles font des efpaces trop courts.
pour que nous puiflions être frappés d'autre
chofe que de la conftance de ces globes
que nous admirons ; & , felon le mot de
Fontenelle , que M. le Baron de Marivetz
rappelle dans fon Difcours préliminaire ,
nous fommes desrofes qui n'avons jamais vu
mourir de jardinier.
1
Nous pouvons appercevoir cependant que
dans ces grandes révolutions , en apparence
fi femblables , celle qui fuit ne préfente jamais
tous les rapports de celle qui l'a précéノ
164
MERCURE
dée. Nous devons préfumer qu'aucune ne
réunira tous les phénomènes d'aucune des
révolutions antérieures. Tout change , & tout
dure.
33
ور
33
« Si dans nos confidérations nous nous
bornons à connoître les rapports des af-
» tres , ceux de leurs mouvemens relatifs ,
d'où naiffent leurs pofitions refpectives ,
» l'obfervation fuffit pour nous fervir de
guide.... Mais fi , de l'obfervation de tous
les phénomènes , des mouvemens propres
» à chaque planète , des mouvemens relatifs
, des pofitions refpectives , nous voulons
nous élever à la connoiffance de la
» caufe première de ces mouvemens , alors
» l'obſervation ne fuffit plus : c'eft au génie
» à chercher cette caufe , à la rapprocher
» des obfervations après l'en avoir déduite ;
» à la faifir au haut de la chaîne de toutes
les actions dont elle eft le premier mo-
» teur , à la comparer avec tous les phéno-
» mènes pour s'affurer de fon énergie ; à
trouver enfin, dans cette énergie, des expli-
» cations fatisfaifantes de tous les phéno-
» mènes....
و د
30
» Comment Dieu a-t- il imprimé le mou-
» vement à la nature ? A-t-il frappé chacun
des corps féparément ? A- t- il communi-
و د
qué à tous un mouvement commun ? »
S'il n'eût donné qu'une feule impulfion à
chaque corps , & fi l'efpace dans lequel les
corps fe feroient mûs , eût été vuide , « cha-
» cun de ces corps auroit décrit pendant un
DE FRANCE. 165
-1
33
» tems infini , une ligne droite infinie . Si
l'efpace eût été rempli d'un fluide qui eût
réfifté , chaque corps auroit perdu de fon
mouvement à proportion de la réſiſtance
qu'il auroit éprouvée ; mais nous ne voyons
dans les grands mouvemens des corps cé
» leftes , ni lignes droites , ni perte , ni di-
"3
»
minution de mouvemens. "
Or, un corps ne peut être détourné de ſon
chemin , que parce qu'il eft pouffé vers un
autre point par une force différente de celle
qui lui a donné fa première impulfion , ou
parce qu'il eft attiré vers ce point . Ces deux
hypothèſes ont formé les deux principales
fectes de Phyficiens , les uns impulfionnaires ,
les autres attractionnaires.
Cette propriété attractive fuppofée , " tout
s'explique d'après cette fuppofition , & le
fuccès avec lequel elle a été appliquée à
❞ tous les phénomènes céleftes , l'a fait recevoir
par le plus grand nombre des Phyficiens.
Mais ce rapport des phénomènes avec
l'hypothèfe , qui forme au premier coupd'oeil
la préfomption la plus forte , eft loin
cependant d'être une démonftration ; car
plufieurs hypothèſes pourroient s'arranger
également avec les phénomènes , fans même
qu'aucune d'elles fût l'expreffion de la vérité.
M. le Baron de Marivetz donne à ce fu
jet , dans la Préface , un exemple qui mérite
d'être pefe,
Q
166 MERCURE
"}
39
Suppofons , dit-il , un homme qui , d'un
» point donné, obferve plufieurs bateaux en
» repos fur un fleuve très - large : concevons
que l'Obfervateur foit placé de manière
» à ne pouvoir voir la furface de l'eau , à
n'appercevoir feulement que le haut des
» mats , & qu'il ignore que ces points qu'il
apperçoit appartiennent à des bateaux,
Suppofons encore que tous ces bateaux ,
» d'abord amarrés & en repos , partent en
» même-tems , & que l'Obfervateur , frappé
» de la différence de vîteffe qu'il reconnoît
» bientôt dans leur marche , cherche à en
» calculer les rapports ; qu'il parvienne à
» trouver une loi de ces rapports entre eux ,
» certainement il fera arrivé à la découverte
» de cette loi , fans avoir égard à l'action du
>> fleuve qu'il ne connoiffoit pas , & la vérité
» mathématique de la loi trouvée, fera effen-
>> tiellement juſted here
"
->> Qu'il fuppofe alors que des chevaux font
" mouvoir ces points vifibles avec des forces
"
qui font en raifon des viteffes obfervées ,
» ou que le vent les pouffe avec une force
» égale , leurs viteffes étant diminuées par
» leurs poids différens , dont alors il fuppoi
fera & déterminera les différences , telles
» qu'elles feront néceffaires , ou qu'il fuppofe
enfin que la force du vent agît dif-
» féremment , à raifon des différentes fur-
» faces que les mobiles lui préfentent , &
qu'il calcule alors quelles doivent être les
» furfaces ; certainement encore la vérité
23
و د ل
و د
DE FRANCE. 167
32
,
mathématique fera la même , & il n'y
» aurà d'incertain & d'arbitraire , que la
fuppofition de la caufe. L'évidence mathé-
" matique fera toute entière , mais la cer- y
» titude phyfique manquera. L'Obfervateur
» n'aura fur cette caufe , qu'une probabili-
» té; & fi au lieu d'un feul Obfervateur , il
» y en avoit eu trois , dont l'un eût fuppofé
» les mobiles tranfportés par des chevaux ,
» l'autre pouffes par le vent avec des vîteffes
» différentes , en raifon de leurs poids , &
» que le troifième les eût également fuppo-
» fés pouffés par le vent , mais avec des vê-
» teffes différentes , à raifon de leurs furfa-
,, ces , il eft certain que tous trois auroient
également de leur côté la vérité mathé-.
» matique.
ود
"
و د
"
99
"
"
» Admettons qu'il en furvienne un quatrième,
qui fache que ces mobiles , dont
» les viteffes relatives ont été calculées , font
» des mâts de bateau , entraînés par le cou-
» rant de l'eau : alors tous les calculs faits
» fur les rapports de viteffes , fur les forces
» des différens agens fuppofés , fur les produits
de ces forces , c'eft- à- dire , les véri-
» tés mathématiques resteront les mêmes ;
» les fuppofitions feules feront rejetées , &
» la vérité phyfique fera mife à leur place.
Il fe trouvera même les Obfervaque
» teurs , avec leurs fauffes fuppofitions ,
» avoient pris le chemin le plus court , le
plus praticable peut-être , pour déterini-
» ner l'action du fleuve dans les différentes
"
My
و ر
168 MERCURE
"9
"
diſtances de la ligne , de plus grande rapidité
; & que ce fleuve reconnu enfuite ,
» la théorie de fa vîteffe fe trouvera toute
» déterminée. »
M. le Baron de Marivetz a remarqué plus
haut que la fuppofition du vuide abfolu , ou
d'un fluide fi rare qu'il feroit fans action ,
fondée fur ce que le mouvement des planètes
n'eft pas altéré par la réfiftance de ce fluide ,
oft une fuppofition précipitée. « Le courant
» de la rivière ne réfifte affurément pas au
» bateau qu'il entraîne ; s'enfuit -il qu'il ne
contribue pas au mouvement de ce baateau
? >>
cr
On peut juger de- là que le fyftême que
propofera M. de Marivetz , rentrera dans
celui des tourbillons. On a trop, légèrement
reproché à celui de Defcartes , que les tourbillons
roulans fur un axe , formeroient des
cylindres. Lorfqu'ils ont des fphères pour
noyau , ils ne peuvent former que des fphéroides
plus ou moins applatis par les pôles ,
& élevés à l'équateur ; & la plus grande force
du tourbillon étant fur cet équateur , les
corps qu'il entraîne doivent s'écarter peu de
la ligne qu'il décrit : obſervation qui explique
affez bien comment toutes les planètes
de notre fyftême folaire roulent dans une
zône qui n'embraffe guère que fept degrés du
cercle dont le foleil eft le centre.
Au refte , M. le Baron de Marivetz ne promet
de développer ſon ſyſtême , que dans le
fecond volume de fon Ouvrage , qui doit paroître
DE FRANCE. 169
roître inceffamment. Il a cru devoir confacrer
celui- ci à l'examen des fyftêmes qui ont
précédé le fien , & particulièrement de ceux
qui ont la formation & l'état actuel de la
terre pour objet.
Burnet a fuppofé que dans le débrouillement
du chaos les diverfes matières hétérogènes
ont , par ordre de denfité , formé fur
un noyau folide plufieurs couches concentriques
; que l'eau , plus légère que la terre ,
l'a enveloppée , que l'huile a recouvert
l'eau , que des matières impures & terreftres
qui s'étoient d'abord élevées en l'air , fe font
précipitées fur cette huile , s'y font incorporées
, & ont formé avec elle une croûte folide
, unie , fans montagnes , & premier ſéjour
des végétaux & des animaux. Burnet a
épuifé la poëfie pour peindre les charmes de
cette première face de la terre , où il eft cependant
difficile de comprendre comment
les animaux euffent trouvé de l'eau fans vallons
& fans montagnes.
Burnet fuppofe enfuite que cette croûte
s'échauffa pendant feize fiècles , & enfin fe
deffécha , s'entr'ouvrit ; que l'eau qui la foutenoit
, dilatée par la chaleur , acheva de la
brifer , fracaffa & inonda le globe qui perdit
fon équilibre , & dont l'axe fut incliné.
M. le Baron de Marivetz remarque qu'il
étoit impoffible que des matières terreufes
fuffent dans un état d'évaporation & de fu-
Sam. 28 Avril 1781 .
H
170
MERCURE
blimation lorfque l'huile & l'eau feroient
reftées fixes : que fi l'on pouvoit fuppofer
l'exiſtence de cette croûte huilo-terreufe aur
deffus de l'orbe d'eau , & celle- ci fe dilatant
par un principe d'accroiffement de chaleur
que Burnet n'explique pas , dès que l'eau auroit
en produit quelques fciffures , elle fe feroit
répandue fur le globe fans exploſion &
fans diftraction générale; qu'on ne peut com
prendre comment le globe perdit fon équilibre
que fi fa maffe refta la même , fon
équilibre avec les autres corps céleftes ne put
être changé , que fi c'eft l'équilibre de ſes parties
entre elles , on voit , fans examiner le
pourquoi ni le comment de cette perte, que
le globe auroit toujours eu un centre de gra
vité fur lequel il eût tourné , préſentant toujours
un équateur au foleil , ce qui n'auroit
changé ni la fomme de chaleur , ni la régularité
des jours , ni introduit l'ordre fucceflif
des faifons . Les mêmes phénomènes auroient
eu lieu pour le nouvel équateur , comme
pour l'ancien ; c'eft donc l'axe de l'orbite de
la terre autour du foleil , que Burnet luppole
s'être incliné. Or , là diftraction prétendue
ne devoit pas influer fur cet axe.
Woodward, grand Naturaliſte , & affez
bon Obfervateur , ayant trouvé par-tout des
productions marines , a conclu que la mer
avoit couvert le globe.
Jeurs que les fe rencontroient
à de très-grandes profondeurs , & jør
ü H
s marinant
d'ailDE
FRANCE. 171
geant que le peu de tems que le déluge avoit
daré n'avoit pu occafionner des dépôts auffi
confidérables , il a fuppofé que dans le mo→
ment du déluge , Dicu , par un fecond iniracle
, avoit fufpendu la force d'adhéſion
& celle de cohésion , & qu'alors tout fut
diffous , délayé , confondu dans l'eau du déluge
, excepté les végétaux & les animaux ,
dont les fibres entrelacées , dit Woodward ,
les garantirent de la diffolution qu'éprouvèrent
les terres , les pierres & les métaux.
De cette étrange fuppofition de la diffolution
ou du délayement univerfel , Wood,
ward tire une conféquence qui , en effer
devroit s'en dédaire; c'eft que tout s'eft ent
fuite dépofé felon l'ordre des denfités relpectives
, & il préſente ce dépôt en raison des
denfités Mais comme une vérité de
fait
eufement pour le fyftême
de Wood+
ward, le fait eft faux , & rien n'eſt plus comanun
que de trouver
des couches
moins
denfes
, recouvertes
par d'autres
qui le font
beaucoup
plus
d'ailleurs
, il n'eft pas vrai
que le monde
entier
fait par couches
, Les
Alpes , les Andes
, les Cordillières
, & même
beaucoup
d'autres
montagnes
bien moins
élevées
, font d'une feule, maffe,
d
320Wifthon
, plus aftronome
que Burnet
&
Woodward
, fuppofe
que la terre a d'abord
été une comète
d'une
énorme
excentricité
,
qui , après
avoir fouffert
des alternatives
Hij
172
MERCURE
extrêmes de froid & de chaud , avoit enfin
été arrêtée près du foleil ; & perdant fon
excentricité , y avoit pris une orbite preſque
circulaire.
Cette comète étoit un noyau folide &
brûlant , d'environ deux mille lieues de diamètre
, entouré d'une enveloppe épaiffe de
parties hétérogènes de toutes efpèces , fluides
& vitrifiées par l'ardeur du feu qui les péné
troit , & que la comète venoit de recevoir
en s'approchant du foleil.
"'
Ce fut dans cet état de fufion que la marche
de la comète fut changée ; « alors chaque
fubftance fe fépara & fe précipita felon fa
pefanteur fpécifique. Le noyau refta ce
qu'il étoit , folide & brûlant. La chaleur
qu'il avoit acquife étoit fi forte , qu'elle
doit durer encore fix mille ans.
23
En fe précipitant , ces fubftances confervèrent
une quantité affez confidérable
» d'eau. Il s'en forma un orbe autour des
» matières plus denfes , qui s'étoient raf-
» femblées de toutes parts fur le noyau , &
ace fut fur cet orbe d'eau que la terre re-
ม pofa. 22
On voit que Wifthon a emprunté ici les
idées de Burnet , & que fon édifice n'eſt pas
plus folide.
Plufieurs maffes de terre cependant s'étoient
précipitées à travers l'orbe d'eau ,
& formoient comme autant de colonnes
qui fupportoient l'enveloppe extérieure,.
DE FRANCE 173
» Ces colonnes s'écroulèrent ; la croûte
» terreufe qu'elles foutenoient fe brifa &
» s'enfonça , alors fe formèrent les montagnes
primitives. »
Une autre comète paffant près de la terze ,
l'enveloppa de fa queue . Une partie confi--
dérable des vapeurs qui formoient cette
queue , le précipita fur la terre pendant quarante
jours , & ſubmergea le globe. Les eaux
fouterraines comprimées & refoulées par
la comète , brisèrent la croûte , jaillirent par
les ouvertures ; & fe mêlant aux eaux étrangères
, achevèrent d'inonder la furface de la
serre.
La comète s'éloigna. Les eaux forties de
l'abyfme y rentrèrent. La chaleur du noyau ,
de la terre , & celle du foleil , excitèrent une
évaporation confidérable ; l'océan diminua ;
les montagnes primitives reparurent ; l'effort
des eaux intérieures en avoit foulevé de
nouvelles pour fe frayer un paffage , & à
mefure que les eaux ſe retirèrent , elles laifsèrent
par- tout des traces de leur paffage ,
& des corps marins.
Voilà le fyftême que Wifthon auroit pu
divifer en cinq époques de la nature.
H eft riche en fuppofitions ; mais on ne
peur fonder une théorie que fur des principes
certains ; & il eft d'autant plus dangereuxde
fe livrer à l'imagination , que, comme
le remarque très - bien M. de Marivetz , « l'ef-
» prit humain , qui tend toujours à diffiper
Hiij
174
MERCURE
» une obfcurité, & qui ne peut fupporter un
s doute , fe repofe fouvent avec complai
» fance fur une erreur. »
Une comète ne fe vitrifietoit point en
approchant du foleil , car elle y paffe avec
une extrême rapidité. « Une balle de moufquet
peut paffer au foyer du miroir ardent
qui eft au jardin de l'Infante , fans être
affectée par la chaleur de ce foyer , qui
" fond en quinze fecondes un écu de fix
„ livres.
"
ور
311
-it-Les corps s'échauffent
en raifon directe du
tems , & en raifon inverſe du quarré de la
diftance où ils font du foyer qui leur communique
fa chaleur. « M. de Buffon a très-
» bien prouvé contre Newton , que la comète
de 1680 , loin d'avoir acquis une
chaleur deux mille fois plus grande que
9 celle d'un fer rouge , n'avoit pu en acqué-
* fit qu'une très- médiocre & sibi conclur
» très judicieufement
que LES COMÈTES
),
lorfqu'elles
approchent
du foleil , ne reçoivent
pas une chaleur immenfe , ni longtems
durable , comme le dit Newton , &
comme on feroit porté à le croire à la pre-
» mière vue. Leur Séjour eft fi court dans le
voifinage de cet aftre , que leur maffe n'a
pas le tems de s'échauffer
ourse
ع و ر
>>
Si notre globe eût éte vitrifié & brûlant ,
Sil eût été impoffible qu'il fût entouré d'un
orbe d'eau , il l'auroir réduire en vapeurs :
' il auroit été impoffible que cer orbe d'eau (e
DE FRANCE. 175
recouvrit d'un orbe de terre ; celle- ci fe feroit
précipitée à travers , par couches , felon
fa denfité : il ne fe feroit point formé de piliers
; s'il s'en étoit formé , il n'y auroit
point eu de raifon pour qu'ils fe brifaffent.
>
Quant à la feconde comète de wifthon
pour inonder la terre , on peut dire que « les
aftres font bien commodes aux faifeurs
» de fyftêmes. Les veut-on chauds ? les veuton
froids 2 Faut-il qu'ils la fixent pour
» devenir une planète ? Faut - il feulement
qu'en continuant leur marche , ils modifient
comme on le defire , les globes
qu'ils rencontrent ? Faut- il qu'ils enlèvent
"'un de ces globes , & s'en faffent un fatellite
? Faut- il qu'ils deviennent le fien , ou
qu'ils fe bornent à le fracaffer en paffant ?
Ils font prêts & propres à tout. » Mais
des fuppofitions fi gratuites ne font pas propres
à jeter beaucoup de jour fur le ſyſtême
du monde. 2.5
M. le Baron de Marivetz laiffe Wifthon ,
dont il fuffit d'avoir expofé les idées. Un
autre Athlète , environné de gloire , & couvert
de lauriers , l'attend au bout de laacarrière.
" Nous oferons , dit M. de Marivetz ,
mefurer nos forces avec lui ; & , vain-
» queurs ou vaincus , nous dépoferons notre
ouvrage au pied de fa ftatue , comme un
hommage d'autant plus noble , qu'il n'aura
été ni aveugle , ni fervile. » Ce nouvel
Adverfaire , plus important à lui feul que
Hiv
176 MERCURE
tous fes prédéceffeurs , eft M. le Comte de
Buffon.
Nous rendrons compte dans le fecond
extrait & de fon fyftême & des objections
que lui fait M. le Baron de Marivetz.
DICTIONNAIRE HISTORIQUE, de la
Ville de Paris & de fes Environs , & c.
4 Vol. A Paris , chez Moutard , Imprimeur
- Libraire , rue des Mathurins.
3 .


F
1.
- MONTESQUIEU l'a dit , après avoir parcouru
l'Europe L'Allemagne eft faite
pour voyager , l'Italie pour y féjourner ,
l'Angleterre pour y penfer, & la France
pour y vivre ; mais dans quelle partie de
ce Royaume floriffant l'Étranger peut - il
mieux oublier fa patrie que dans cette bonne
Ville de Paris , qui feule réunit les Talens ,
les Arts & les Plaifir's du monde entier ? Où
eft il plus facile de faire ce que l'on veut
quand ce que l'on veut ne nuit à perfonne ?
Puifque par les agrémens & fes raretés
cette magnifique Capitale doit intéreſſer les
Amateurs de toutes les Nations ; il eft donc
sûr de la reconnoiffance publique , le laborieux
Citoyen qui a entrepris d'en tracer le
tableau. Qui ne fera point jaloux de connoître
la rivale de Rome , de parcourir avec
un guide philofophe,ces fuperbes monue
mens qui ont fixé les regards de Pierre- le-
Grand , de Chriftian VII : de Guſtave III
DE FRANCE. 7177
& mêine de Jofeph II ? Et pourra - t on ne
pas s'écrier :
Tanta molis erat Parifinam condere gentem !
Il ne nous fera guère poffible , dans un
extrait , de donner une idée du travail qu'a
-exigé le Dictionnaire que nous nous empreffons
d'annoncer. Rien n'a échappé au
curieux Hiftorien de cet immenfe labyrinthe.
S'il entre dans l'Eglife de Sainte Geneviève
, il y apperçoit fur une tombe un
Ange qui , fans livrée à la vérité , porte la
queue du Cardinal de la Rochefoucault. En
paffant chez les Carmes , il y découvre qu'ils
avoient un manufcrit de huit cent ans d'antiquité
des OEuvres de Saint Auguſtin , &
qu'ils le vendirent au Roi pour fix minots
de fel. Croiroit- on qu'en 1660 le Curé de
Saint Germain l'Auxerrois fit ôter devla
Chapelle de Sainte Marie Égyptienne un
côté de vitrage où cette Sainte étoit peinte
fur le pont d'un bateau avec ces mors
au- deffous : Comment la Sainte offrit fon
corps au Batelier pour fon paffage. L'Eglife
de Saint Severin lui offre auffi une anecdote
affez fingulière. Le fieur Becquet , Mar,
chand Drapier, rue Saint Jacques , eut en
1602 une conteftation avec un Prêtre qui
lui demandoit l'argent de trois Meffes qu'il
avoit dites pour lui, Becquet foutint à ce
Prêtre qu'il n'en avoit dit que deux. Étant
venus devant l'Official , qui n'en ( adjugea
2
Hv
178
MERCURE
que deux au Prêtre , celui- ci , pour s'en venger
, fachant que fon adverfaire baifoit fept
ou huit fois un petit Crucifix de cuivre qui
étoit dans la
Chapelle
où il entendoit ordinairement
la Meffe , prit ce Crucifix , & le
fit chauffer fi fort , qu'il n'y eût bouche fi
froide qui n'en fût échaudée , puis le remit
' en fa place . Becquet étant venu pour le baifer
, fuivant fa coutume , fe brûla tellement,
qu'il fe mit auffi- tôt à crier : Ah ! mon petit
bon Dieu que tu es chaud , & fe contenta
pourtant de lui donner un baifer. » Quoique
ces traits fervent beaucoup à caractérifer
les moeurs du temps , nous aimerions
mieux n'avoir à citer que de ces plaifantèries
qui infpirent la franche & décente
gaiété. Le tombeau de Colbert à Saint Euftache
nous en rappelle une de ce genre. « Un
Officier gafcon ayant obtenu de Louis XIV ,
en 1680, une gratification de 1500 livres ,
alla trouver ce Miniftre pour qu'il lui fit
compter cette fomme. M. Colbert étoit à
diner avec trois ou quatre Seigneurs. Le gafcon
, fans fe faire annoncer, entra dans la
chambre où l'on mangeoir , avec l'effronterie
qu'infpire l'air de la Garonne , & avec un
accent qui ne démentoit pas fon pays. Il
's'approcha de la table , & dit tout haut :
Meffieurs , avec votre permiffion , lequel de
yous autres eft Colbert ? C'est moi, Monfieur
, dit M. Colbert , qu'y a-t-il pour votre
fervice ? Hé ! pas grand chofe , dit l'autre ,
DE FRANCE 179
un petit ordre du Roi pour me compter cinq
cent écus. M. Colbert , qui étoit d'humeur
de fe divertir , pria le gafcon de fe mettre à
table , lui fit donner un couvert, & lui promit
de le faire expédier après le dîner. Le
gafcon accepta l'offre fans faire de façons ,
mangea comme quatre, après quoi M. Colbert
fit venir un de fes Commis , qui mena
M. l'Officier au Bureau , où on lui compta
cent piftoles ; & comme il dit qu'il en devoit
toucher, cent cinqu ante, le Commis lui répondit
: Il eft vrai , mais on en retient cinquante,
pour votre dîner . Cadédis , s'écria le
gafcon , cinquante piftoles un dîner , je ne
donne que vingt fols à mon auberge. Je le
crois , dit le Commis , mais vous ne mangez
pas avec M. Colbert , & c'eft cet honneur- là
qu'on vous fait payer. Oh bien , répondit
le gafcon , puifque cela eft ainfi , gardez
' ',
tout , ce n'eft la
papeine que je prenne
cent piftoles ; j'amènerai demain un de mes
amis dîner ici , & cela fera fini. On rapporta
ce difcours à M. Colbert , qui admira cette
gafconnade , & fit compter les cinq cent
ecus à ce pauvre Officier , qui n'avoit peutêtre
pour lors que cela pour tout bien , &
lui rendit mille bons offices dans la fuite.
On en fit l'hiftoire à Louis XIV, qui
beaucoup. »
ཏཀཝནྟི ཙྩ ཙ ཝཱ
en rit
Mais le laborieux Ecrivain à qui nous
devons la clef de Paris , ne fe contente pas de
donner à l'Amateur des détails curieux fur
Huj
186 MERCURE
les édifices dans lesquels il l'introduit , il
fait encore le diftraire & l'amufer dans
toutes les rues par où il paffe. Eft- il dans la
rue Barbette? C'eft-là que fut affaffiné ce
Duc d'Orléans , frère de Charles VI. Veut- on
favoir l'origine du nom de cette rue qui about
tit fur le quai de Bourbon ? Elle le doit à une
enfeigne où l'on voyoit une femme fans.
tête , ayant un verre à la main , & audeffous
étoient ces mots : Tout en eft bon.
La raillerie eft piquante mais quel tort
peut-elle faire à un fexe toujours vengé de la
médifancepar lefentiment qui en fait medire?
C'étoit par la Porte Saint Denis que les
Rois & les Reines faifoient leurs entrées.
Toutes les rues étoient tapiffées , & même
couvertes en haut avec des étoffes de foie,
Des jets d'eau de fenteur parfumoient l'air.
Le vin, l'hypocras & le lait couloient de
différentes fontaines. A l'entrée de la Reine
Anne de Bretagne , on poulla l'attention
jufqu'à placer de diftance en diſtance de
petites troupes de dix ou douze perfonnes
avec des pots de chambre pour les Dames
& Demoiselles du cortège qui fe trouveroient
preffèes de quelques befoins.
Les environs de Paris jouillent avec raifon
d'une grande célébritel Le peuple court y
charmer de temps en temps l'ennui de fes
peines , & les Grands y cherchent les plaifirs
de la Nature ; car ce n'eft pas pour
voir la robe fans couture de Notre-Seigneur ,
+
DE FRANCE. 181
A
que la foule fe porte à Argenteuil , encore
moins pour y boire d'excellent vin , quoiqu'on
ait foutenu dans une thèse publique
des Écoles de Médecine , que les vins d'Argenteuil
devoient avoir la préférence fur
ceux de Bourgogne & de Champagne .
Céux d'Auteuil ont été autrefois en
grande confidération. On en envoyoit jufqu'en
Danemarck ; & pour marquer l'eftime
qu'on en faifoit , les Chanoines de
Sainte Geneviève le vendoient à des Évêques.
Ceux de Notre- Dame en gratifioient
leur Églife , afin que du revenu il fût fait,
le jour de leur anniverſaire , après leur mort ,
un repas à quatre fervices.
Mais ce village n'eft pas moins fameux
'par la maifon de Boileau , que M. Gendron,
célèbre Médecin , fe fit un honneur d'ache-
"ter. C'eft fur cette maifon que Voltaire fit
>cet impromptu lorfqu'il alla rendre vifite
au Docteur :
3

1. C'est ici le vrai Parnaffe
Des vrais enfans d'Apollon :
Sous le nom de Boileau , ces lieux virent Horace ,
Efculape y paroît fous celui de Gendron.
Enfin , fi l'ennui ne naît que de l'unifor
mité, nous ne doutons point du fuccès de ce
Dictionnaire. Il eft rempli de recherches
très-favantes & d'anecdotes agréables . On
nous faura peut être gré de citer l'origine de
182 MERCURE
l'ancien proverbe , voilà un plaifant célestin!
A Rouen, les Religieux de cet Ordre n'étoient
exempt de payer l'entrée de leur boiſſon ,
qu'à la charge qu'un Frère marcheroit à la
tête de la première des charrettes fur lef
quelles on conduifoit le vin , & fauteroit
d'un air gai en paffant auprès de la maifon
du Gouverneur de la ville. Un jour un de ces
Frères parut plus gaillard que tous ceux
» qu'on avoit vus , & le Gouverneur s'écria :
voilà encore un plaifant Céleflin ! Nous ne
parlerons pas de l'établiffement de ces Cenfeurs
Royaux , dont les Auteurs attendent
to fouvent le jugement , comme ces ames
errantes fur les bords du Styx , qui prioient
Caron de les paffer. Ne vaut-il pas mieux
nous occuper de modes , dans un moment
où la France compte deux cens bonnets de
différentes espèces , depuis la fomme de
210liv.jufqu'à roo liv. , & où les Grâces
n'ont jamais mis plus d'art à bâtir de leurs
cheveux l'élégant édifice ? Ce feroit un fpectacle
curieux que la reprefentation, par ordre
de date , depuis l'habit de peau du premier
homme jufqu'à ces énormes boucles , dont
l'arc de fept pouces de circonférence , touche
la femelle du foulier. Mais contentonsnous
de reproduire fur la fcène les Dames
du quatorzième fiécle , peut- être redeviendront
elles les modèles du nôtre. Elles portoient
fur leur tête une corne extrêmement
élevée. Dans la fuire ces cornes fe multi-
}
DE FRAIN CE. 183
4
+
plièrent & gagnèrent toujours en longueur
& largeur. Les portes fe trouvèrent prefque
trop étroites , comme nos carroffes dont
on ôte aujourd'hui les couffins . Un Carme
Breton , nommé Thomas Conecte , le dér
clara l'ennemi juré des cornes , (des Dames)
illes arráqua publiquement en chaire. Les
cornes difparoilloient dans tous les endroits
où il palloit , mais , dit Paradin , les Dames
ferent comme les limaçons , lefquels , quand
ils entendent quelque bruit , retirent & reffer
rent tout bellement leurs cornes ; mais le bruit
paffe, foudain les relèvent plus que devant.
Ileft donc vrai que les femmes , ces Reines
du monde , ont toujours été poffedées du
defir de nous plaire ? Eh bien ! quel crime ?
Convenons , fi l'on veut , qu'elles ont toujours
eu les trois grands défauts que leur
reproche le bon La Fontaine , la vanité, la
curiofité & le trop d'efprit ; mais , comme
lui , nous placerons au Tartarea ma
Ceux dont les vers ont noirci quelque belle.
hob -...
VEL ON
k
2009 2: M
A
104 and onbek
Was o) 29000 230 soul hi and lapali ,
184 MERCURE '
SPECTACLES.
CONCERT SPIRITUEL. *
Nous ne parlerons point ici des Artiſtes
qui ont reparu dans les quatre derniers Concerts,
& que nous avons déjà cités dans notre
precedent article , nous ne ferons mention
que de ceux fur le talent defquels l'efpace que
nous avions à remplir nous à forcés de garder
le filence . De ce nombre font MM . Palfa &
Tierichmiedt , pour le cors- de - chaffe , &
M. Imbault pour le violon . Nous devons
aufli parler du quatuor rendu par M. Marechal
fur le forté piano , M. le Brun fur
le cor , M. Vernier fur la harpe , & M.
Michel fur la clarinette. Ce quatuor , compofe
par le premier de ces Virtuofes , eſt
écrit avec goût , & rempli de traits de chant
fort agréables , il a été exécuté plufieurs fois
avec beaucoup de précifion & d'enfemble
, & reçu avec de grands applaudiffemens.
Les mêmes raifons qui ont engagé M. de
Charnois à fe charger du dernier article de ce Spectacle
, lui ont fait une loi de fe charger encore de
eclui -ci.
DE FRA N. CE. 135
1
Landeftruction de Jericho , oratorio de
M. Rigel , & l'arche d'Alliance , autre oratorio
de M. Goffec , ont eu du. fuccès.
L'action du premier offroit au Muficien
plus de motifs , plus de reffources , plus de
moyens de produire de grands effets , de
préfenter des contraftes & des oppoficions ;
auffi nous a- t'il femblé qu'il avoit été plus
généralement goûté que le fecond.
Il ne faut point oublier l'air Italien de la
compofition de M. Gluck , qui a été chanté
par Mlle Saint-Huberti , le Vendredi 20 .
Cet air joint un grand caractère à une facture
brillante. L'expreffion en eft réellement
fublime ; & nous ofons avancer que l'épithète
que nous employons peut bien tenir à
un jufte enthoufiafme , mais qu'elle n'eſt aucunement
exagérée.
Les deux Stabat ont encore été exécutés
, & tous deux ont été très vivement fentis
& applaudis. Nous les avons écoutés
avec une nouvelle attention ; nous avons
confulté des Artiftes: fur l'idée que nous
avons tenté d'en donner au Public , & le
réfultat de nos converfations nous a fait penfer
que nous ne pouvions rien ajouter à ce que
nous en avons dit. Les autres obfervations
auxquelles ces deux Motets pourroient don
ner lieu , font du reffort des gens du métier,
& non de la compétence d'un Amateur.
Le Signor Hayden a trouvé un grand
nombre d'admirateurs ; Pergolèze a con#
86 MERCURE
fervé les fiens , ainfi que la gloire bien pure
d'avoir traité quelques ftrophes de la Profe
avec tant d'expreffion , de goût & de vérité,
que s'il eft poffible d'en approcher , il eft au
moins très-difficile de l'atteindre.
Une maladie , affez dangereufe pour donner
beaucoup d'inquiétude fur les fuites qu'elle
pouvoit avoir , a privé le Public des talens
de M. le Gros; & certainement on s'eft apperçu
de fon abfence avec regret. Nous lui
devons des éloges pour les foins dont il s'eft
occupé , pendant le fort même de fa maladie
, afin d'embellir fes Concerts ; mais
nous lui repréfenterons que peut - être feroit
-il effentiel de ne laiffer entendre à fon Spectacle
que des Concertos compofés par des
Maîtres d'un mérite confommé. Il n'eft fi
mince Écolier qui , en débutant fur un
inftrument quelconque , ne fe faffe annon
ncer par un concerto qu'il dit de fa compofition
il n'eft pas une de ces productions
enfantines dans laquelle on ne retrouve une
foule de traits , de phraſes qu'on a déjà entendus
dans les morceaux des premiers Compofiteurs
de l'Europe ; le tout mal coufu ,
mal attaché , ou enchaîné d'une manière
maladroite & défagréable. C'eft affez d'a
voir à fupporter la foibleffe de l'exécution ,
fans avoir encore à bâiller ou à rire de la
monorunie ou du ridicule de tous ces petits
elfais dont les connoiffeurs font fatigués.
Cette réflexion a été faite par plufieurs Ar-

DE FRANCE. 187
riftes diftingués , par des Amateurs connus
nous avons été frappés de fa juftelle, & nous
nous fommes chargés bien volontiers de la
rendre publique.
VARIÉTÉ S.
LETTRE de M. GREUZE aux Auteurs
du Mercure.
PERMETTEZ , Meffieurs , que je profite de la vofe
de votre Journal pour donner une petite Note hiftorique
de l'Estampe que je dois mettre au jour le
28 du préfent mois , & que j'ai fait graver par M. le
Vaffeur ; elle a pour titre la Belle-Mère. Il y avoit
long -temps que j'avois envie de tracer ce caractères
mais à chaque exquife l'expreffion de la Belle-
Mère me paroiffoit toujours infuffifante. Un jour
en parlant fur le Pont- Neuf, je vis deux femmes
qui fe parloient avec beaucoup de violence ; Tune
d'elles répandoit des larmes , & s'écrioit : Quelle
Belle-Mère ? Oui , elle lui donne du pain ; mais
ellè lui briſé les dents avec le pain qu'elle lui donne.
Ce fut un trait de lumière pour mois je retournai à
la maifon , & je traçai le plan de mon Tableau , qui
elt de cinq figures ; la Belle-Mère , la Fille de la
défunte , la Grand- Mère de l'orpheline , la Fille de
la Belle- Mère & un Enfant de trois ans, Je fuppofe
que c'eft l'heure du diner , & que la jeune infortunée
va fe mettre à table comme les autres . Alors la Belle-
Mère prend un morceau de pain fur la table , & la
retenant par fon tablier , elle lui en donne par le
vifage. J'ai tâché de peindre dans ce moment le ca158
MERCURE
P
ractère de la colère réfléchie , qui vient ordinairement
d'une haîne invétérée, La jeune fille cherche à
l'éviter , & femble lui dire : Pourquoi me frappez.
vous ? Je ne vous fais point de mal. Son expreffion
eft la modeftie & la crainte . Sa Grand-Mère eft à
l'autre bout de la table ; pénétrée de la plus vive
douleur , elle élève vers le Ciel fes yeux & fes mains
tremblantes , & femble dire : Ah ! ma fille , où
es-tu? Que de malheur ! que d'amertume ! La Fille
de la Belle-Mère, peu fenfible au fort de fa four ,
rit en voyant le défefpoir de cette femme refpectable
, & avertit fà mère en la tournant en ridicule. Le
petit enfant , qui n'a pas encore le coeur corrompu ,
tend fes bras reconnoiffans vers fa foeur , qui prend
foin de lui . J'ai voulu peindre enfin une femme qui
maltraite un enfant qui ne lui appartient pas , & qui ,
par un double crime , a corrompu le coeur de fa propre
fille.
J'ai l'honneur d'être , &c.
N. B. Cette Eftampe fera délivrée au Public le
28 Avril préfent mois. Prix , 16 livres. A Paris ,
chez l'Auteur , rue Notre-Dame- des- Victoires ,
N. Ide
DE FRANCE.
189
ADDITION à l'article de l'Académie de
Bordeaux imprimé dans le N° . 15.
M. DUPAT
DUPATY , Préfident à Mortier , lut deux
Chapitres de fa Traduction de Ferguffon : inftallé
enfin par les fuffrages du Parlement dans la Place
où le Souverain l'a élevé , M. Dupaty va reprendre
fon Ouvrage fur les Loix Criminelles . Il ne l'inter
rompra plus que pour exercer les fonctions de la
Juftice ; il ne ceffera de méditer fur les Loix que
pour les adminiftrer : heureux ceux qui trouvent
comme lui dans les mêmes objets l'emploi de leurs
verrus & de leurs talens !
Dom Carrère , Bénédictin , a lu un Éloge de cette
Impératrice-Reine que la France a pleurée comme
fi elle avoit régné fur le Trône de fes Monarques.
La fenfibilité du Panégyrifte a paru égaler celle du
Public , & c'eft un grand éloge pour le talent de ne
pas fe montrer au- deffous d'une grande douleur
publique. L'éloge des grands Adminiſtrateurs, fe
préfente naturellement à côté de celui des Souve
rains. Dom Carrère s'eft rendu l'interprête de la
reconnoiffance de la Guienne pour le Miniftre de
nos Finances ; & le Compte rendu , dont on n'avoit
pas encore entendu parler , a paru à Bordeaux deux
ou trois jours après.
190 MERCURE
LANS
GRAVURE Sja
& Elévations de différens Obélifques ,
Phanaux & Arcs de Triomphe , projetés par le
fieur Panferon. A Paris, chez l'Auteur , rue des
Maçons. Cahiers contenant divers Projets d'Eglife
, de Portes de Ville & de Portes de Prifon
par le même.
"
-
Deſcription particulière de la France , département
du Rhin , Franche-Comté , contenant fix
Feuilles : 1. Vue de Befançon , prife au pied de.
la montagne de Chaudane , du côté de la Citadelle:
2º. Vue de Befançon , prife de deffus le Pont de
Brigitte : 3. deux Eftampes fur la même feuille ,
dont la première repréfente la Vue de la Porte
taillée de Besançon , & la feconde une Vue du Châ
teau de Torpe : 4. première Yue de Salins ; 5. feconde
Vue de Salins , prife du côté oppofé : 6 ° . quatre
Vues des d'Offelles. On trouve ce
Cahier & les précédens à Paris , chez les fiedrs
Née & Mafquelief, Graveurs , rue des Francs
Bourgeois .
ANNONCES LITTÉRAIRES.
6260 A Sils: .vil
Toxt's IX , X & XI de la Traduction de
Shakespeare, par M. Letourneur , in - 8 °. Prix,
Alig A Paris , chez Mérigot le jeune, Libraire
quai des Auguſtins. On trouve chez le même It
braire quelques Exemplaires des Maurs & Ufages
DE FRANCE. 191
desTurcs , 2 Vol. in-4°. , avec figures. Prix, 30 liv.
en petit papier & reliés avec filets d'or , & 40 liv.
en grand papier.
Méthode des Terriers , ou Traité préparatif de
la confection des Terriers , par MM . Jolivet frères ,
Commiffaires aux Droits Seigneuriaux , Vol. in- 8 °.
A Paris , chez Mufier fils , Libraire , quai des Au
guſtins
Nouveaux Contes Turcs & Arabes , précédés
dun Abrégé Chronologique de l'Hiftoire de la Maifon
Ottomane & du Gouvernement d'Egypte , &fuivis
de plufieurs Morceaux de Poéfie & de Profe
traduits de l'Arabe & du Turc , par M. Digeon ,
Secrétaire-Interprête du Roi , 2 Vol. In- 1z. Prix ,
3 liv. 12 fols brochés. A Paris , chez Dupuis , Lir
braire , rue de la Harpe , près de la rue Serpente.
On trouve chez le même les Confeils d'un Milie
taire à fon fils, par M. le Baron d'A.... Colonel
d'Infanterie, Vol. in- 12 . Prix , 2 liv. broché.
Les Bienfaits du Roi , ou la France reconnolf
fante , Hymne en l'honneur de Louis XVI, Brochure
in-4 . A Paris , chez Prault , Imprimeur du
Roi , quai des Auguftins.
Méthode nouvelle & générale pour tracer facile
ment des Cadrans folaires fur toutes furfaces planes .
fans calcul ni embarras , par M. de la Prife , ancien fans calcul nien
Architecte. Vol . in- 8 ° . Prix liv. en feuilles , &
6 liv. relié. A Caen , chez le Baron , Libraire ; & à
Paris , chez Nyon, Libraire, rue du Jardinet.. &
Sophie , ou la Vocationforcée , Comédie en trois
Actes & en vers. in- 8°. Prix , 1 liv. 10 fols. A Paris ,
chez Lamy , Libraire , Quai des Auguſtins. C
192 MERCURE
Florimond , ou le véritable Amour , par M. le
Baron de Ripner. A Bordeaux , chez Court , & à
Paris , chez les M archands de Nouveautés.
Euvres de M. le Chevalier Antoine - Raphaël
Mengs , Volume in- 8 ° . A Paris , chez Piffot , Libraire
, quai des Auguftins , & Defenne , au Palais
Royal , paffage de la rue de Richelieu.
Hiftoire des Hommes , partie ancienne , feconde
partie du Tome X. A Paris , chez M. de la Chapelle
, rue Baffe , Porte S. Denis.
TABLE.
EPITRE à M. *** , Com - Concert Spirituel , 184
miffaire des Guerres, 145 Lettre de M. Greuze aux Auteurs
du Mercure ,
147
187
Enigme & Logogryphe , 159 Addition à l'article de l'Aca-
La Soirée Espagnole,
Phyfique du Monde, 160 démie de Bordeaux ,
Dictionnaire Hiftorique de la Mufique,
Ville de Paris & defes En- Annonces Littéraires ,
189
191
ibid.
virons , &c. 176
AP PROBATIO N.

J'AI lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 28 Avril. Je n'y ai
sien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion. A Paris ,
le 27 Avril 1781. DE SANCY.
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
1
DANEMARCK.
De COPENHAGUE , le 6 Mars.
ON vient d'établir à Glukſtadt fur l'Elbe ,
fous la direction du Chevalier Eyben
Chancelier , & du Préſident de Lowzow,
une Compagnie de commerce dont les intérêts
feront divifés par actions de 100 rixdallers
chacune. Le but de cette fociété eft
d'acheter des bâtimens qu'elle donnera à
fretter pour la pêche de la baleine & pour
le commerce des Indes Occidentales. Sa
première affemblée générale fe tiendra le
19 de ce mois.
On parle d'un voyage que la Reine
douairière doit faire dans quelques femaines
dans le Duché de Slefwick ; elle fera accompagnée
par la Princeffe , épouſe du Prince
Frédéric , & fera , en paffant , une viſite aux
Princes & aux Princeffes de Brunfwick ,
qui font actuellement leur féjour dans le
Château de Horfens en Jutlande.
7 Avril 1781 .
( 2- )
Le nombre des naiffances dans le Danemarck
, la Norwége & les Etats Danois en
Allemagne pendant l'année 1780 a monté
à 71,960 , celui des morts à 56,645 &
celui des mariages à 17,541 .
POLOGNE.
De VARSOVIE , le 10 Mars.
S. M. a accordé le cordon de l'ordre
de St- Stanislas à M. Deboli , Miniftre chargé
des affaires du Roi & de la République à
Pétersbourg.
Depuis que les troupes Ruffes ont évacué
ce Royaume , il n'en eft pas refté de quoi
former la Garde de l'Ambaffadeur de leur
Nation en cette Capitale , & le Roi a , dit- on ,
réfolu de lui en fournir une compofée de
Soldats Polonois .
On écrit de Wilna , en Lithuanie , que
le Colonel de Nierenczycz , après avoir fait
marcher fon Régiment pour fa deftination ,
s'eft rendu à Cleck , dans le deffein , à ce
que l'on croit , de conclure un mariage
avec la Princeffe de Radziwil , fille du
Prince de Radziwil , Palatin de Minsk.
Les lettres de Choczim portent qu'il y
eft arrivé de Conftantinople un nouveau
Bacha , avec des inftructions fur lesquelles
il doit régler fa conduite dans les circonftances
préfentes.
!
( 3 )
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le Is Mars.
L'EMPEREUR a fait préfent à Madame
l'Archiducheffe Elifabeth fa foeur d'un magnifique
carrofle avec un attelage de
chevaux Danois , les plus beaux de fes
écuries. C'eft dans cette voiture que S. A. R.
fera fon entrée dans fa Réfidence d'Infpruck.
Madame l'Archiducheffe Chriſtine a eu ,
pendant quelques jours , une indifpofition
qu'on a attribuée à la douleur dont l'avoit
pénétrée la mort de fon augufte Mere.
On écrit de Bude que de nouveaux foupçons
, d'une maladie contagieufe , ont fait
prendre les précautions néceffaires pour en
arrêter la communication . C'eft principalement
en Servie , dans le village de Jagodina
, entre Belgrade & Criffa , qu'on a
reffenti quelques effets alarmans de cette
maladie. Le cordon de troupes , du côté
de la Turquie , a été renforcé ; & on a prefcrit
un mois de quarantaine à laquelle font
foumis tout fujet Turc & tout voyageur
venant des Etats Ottomans.
Le Conte Guilay , Hongrois de naiffance ,
doit partir inceffamment pour accompa
gner notre flotte marchande qui fe rend
en Chine. Ce gentilhomme qui a voyagé
dans prefque toutes les parties du monde ,
a acquis des connoiffances précieufes qui
a 2
( 4 )
peuvent être fort utiles. Le patriotifine feul
l'a déterminé à un nouveau voyage aulli
long , il jouit d'une fortune de 40 mille
florins de revenus .
De FRANCFORT , le 18 Mars.
LES recrues levées dans le Margraviat
d'Anfpack , pour renforcer les troupes de
ce pays qui fervent en Amérique , arrivèrent
à Hanau le 6 de ce mois , & le 12
elles continuèrent leur route par terre avec
les recrues de Heffle-Hanau ; elles fe rendent
à Minden d'où elles vont s'embarquer
à Bremerlehe pour paffer de-là à bord des
bâtimens qui les tranfporteront en Améri
que.
L'Empereur qui veille au progrès des
Sciences dans fes Etats , a ordonné qu'on lui
rendît un compte exact de toutes les Ecoles
de Vienne ; il veut être informé du nombre
des Profeffeurs , de leur capacité , de leurs
emplois , & du fond affigné à leur entretien.
On prétend qu'entre autres changemens
qui feront faits à cet égard , l'Univerfité
de Vienne fera transférée à Neustadt
dans la Baffe Autriche . Si l'on peut s'en
rapporter à quelques papiers publics , il y
a un autre projet fur le tapis ; c'eſt celui
de tranfporter les Chancelleries de Hongrie ,
de Tranfylvanic , de Bohême , d'Italie , des.
Pays-Bas , &c. dans les Capitales de leurs,
Provinces refpectives.
-
Il a été publié en Hongrie , écrit-on de Vienne ,
que le commerce entre ce Royaume & les Etats du
Grand -Seigneur , pourra déformais fe faire librement
, & que les Marchands des deux Nations pour
ront trafiquer entr'eux fans craindre aucune vexa
tion. Au milieu des mouvemens qui agitent tanť
d'Etats , & qui femblent n'avoir pour objet que
l'agrandiffement de leur commerce , on affure que
notre Cour fonge auffi à animer celui da Danube ,
& à donner plus d'activité à celui des vaſtes Etats
Héréditaires , qui touchent d'un côté à la mer Noire
& au golfe Adriatique , & de l'autre à la mer d'Alle
magne par Oftende. De forte que fans prendre les
armes , mais feulement en favorifant la circulation intérieure
du Midi au Nord , les marchandiſes du
Levant , & même celles qui arrivent de l'Inde par
Suez , pourront être tranfportées par terre jufqu'à
Oftende , où elles feront embarquées pour l'Angleterre
& pour le Nord , après avoir vivifié dans
leur trajet une grande partie de l'Empire. Pour
affurer l'exécution de ce grand projet , il fuffit que
la Cour impériale vive en bonne intelligence
avec la Porte fa voifine , & que la guerre ne
vienne point troubler l'activité de ce nouveau com-
Les propriétaires des maiſons de cette
Capitale font affujettis à loger gratuitement les
gens attachés à la Cour . On vient de leur propofer de
fe dégager de cette fervitude , foit au moyen d'une
fomme payée une fois pour toutes , foit par une
rente annuelle , & il a été arrêté que toutes les
perfonnes attachées à la Cour , recevront déformais
tous les fix mois le prix de leur logement en
argent «<.
merce . -
On mande de Dantzick que le commerce
de cette ville reprend une nouvelle vigueur
depuis la déclaration de guerre de l'Angleterre
à la Hollande . On a fait aux Négo
a 3
( 6)
cians des demandes confidérables de toute
efpèce de bois de conftruction pour le
paiement defquels on a déja avancé quelques
milliers de fequins. Le Conful Hollandois
a été chargé d'acheter à quelque
prix que ce foit des cables , des cordages ,
des chanvres , & c. Les grands Propriétaires
de terres dans les environs ont fpéculé d'après
cette pofition fur la vente utile de
toutes leurs denrées , & ont nolifé beaucoup
de barques pour les tranfporter par la Viltule.
ITALIE.
De LIVOURNE , le 8 Mars.
L'ESCADRE Ruffe mouillée dans ce port ,
fait toutes les difpofitions néceffaires pour
mettre à la voile au premier vent favorable.
L'Amiral Spiridoff ainfi que les Officiers
ont déja pris congé de nos Souverains,
On dit que cette efcadre doit fe joindre
aux vaiffeaux de la même nation qui fe
trouvent à Lisbonne.
» Le Roi , écrit - on de Naples , a promis aux
Négocians de fes Etats de leur accorder une efcorte
fuffifante pour la sûreté de leurs vaiffeaux . S. M. ,
dans l'Ordonnance rendue à cet effet le 5 Février ,
déclare que déterminée à obferver la neutralité la
plus fcrupuleufe , annoncée , par fon Edit du 19
Septembre 1778 , elle n'accordera point fa protection
aux bâtimens chargés , malgré la défenſe ,
de munitions de guerre , qui , felon l'efprit de tous
les Traités faits en Europe depuis un fiècle , & felon
( 7 )
la teneur de ceux conclus entre le Royaume des
Deux-Siciles , & les puiffances amies , font regardées
comme étant de contrebande. Elle déclare exclus
pareillement de toute protection les bâtimens qui
oferoient conduire des vivres ou jetter du fecours
de quelque nature qu'il foit dans les places afliégées
ou bloquées «<,
ESPAGNE.
De MADRID , le 10 Mars.
Les nouvelles que nous avons reçues de
notre flotte confirment que les vaifleaux &
les équipages étoient le 4 de ce mois dans
le meilleur état . On a fait fortir de Cadix un
vaiffeau de So canons qui a été remplacer
le St-Ferdinand ; & avant la fin du mois
d'Avril prochain nous comptons pouvoir
en mettre 6 autres en mer. On allure que
la flotte a l'ordre pofitif de combattre les
Anglois , & que le Roi s'eft expliqué hautement
; en conféquence nous nous attendons
à une action très-vive parce que les
flottes ne peuvent manquer de fe rencontrer.
La confiance que les équipages ont en D.
Louis Cordova ; l'habileté de M. de Maffarado
, Major de l'Armée , dont tous nos Officiers
font le plus grand éloge , tout ſemble
promettre que les Anglois trouveront cette
fois plus de difficulté à ravitailler Gibraltar
qu'ils n'en éprouvèrent l'année dernière .
a 4
(.8 )
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 25 Mars.
Nous n'avons aucunes nouvelles de
l'Amérique Septentrionale . Nous ignorons ce
que fait le Général Clinton à New- Yorck ;
nous favons feulement que les grandes efpérances
qu'il avoit conçues depuis la défection
de quelques troupes de l'armée du
Général Washington font évanouies ; que
les Emiffaires envoyés à ces troupes pour
les engager à joindre fes drapeaux , ont été
livrés au Congrès , condamnés à être pendus
& exécutés .
Nous n'avons rien de plus nouveau fur
ce qui fe paffe dans la Caroline . Des avis
de Philadelphie annoncent feulement que
le Général Cornwallis eft retourné à Charles-
Town , où il eft malade , & que le Lord
Rawden l'avoit fuivi avec ce qui reftoit
dé fon armée . On ne parle point des progrès
du Général Arnold . On fait qu'il s'eft
fignalé feulement par quelques dévaſtations
dans les lieux où il eft defcendu ; cette manière
de faire la guerre peut en effet ruiner
les hommes auxquels on la fait ; mais il eft
douteux qu'elle leur infpire d'autre fentiment
que celui de la vengeance ; on auroit
lieu d'être étonné fi elle contribuoit à
faire ceffer l'éloignement qu'ils témoignent
pour une réconciliation .
( 9 )
On n'eft pas encore revenu de l'ivreffe
qu'a caufé la prife de St- Eustache. Voilà
la feule conquête que nous avons faite
dans le cours de cette guerre ; mais elle
eſt importante par les magaſins qui s'y trouvoient
& par les reflources que cette Ifle
neutre fourniffoit à nos ennemis.
Notre grande efcadre vient enfin de mettre
à la voile pour un fervice aufli néceffaire
qu'important , c'eft- à- dire , pour ravitailler
Gibraltar , reprendre l'empire de ces
mers , & châtier nos ennemis.
Si ce ne font point des objets auffi effentiels
qu'on a en vue , dit un de nos papiers , elle feroit
fortie fans en avoir aucun . Il eft difficile que Gibraltar
foit complettement ravitaillé , fi l'on n'a pas le
pouvoir & la volonté de combattre. Nous doutons
que l'Amiral Darby ait en effet emporté l'ordre de
chercher l'ennemi . On croit qu'il a celui de faire paffer
fon convoi à Gibraltar , fans s'expofer aux dangers
d'un combat dans des parages où il n'a point de
ports dans lesquels il puiffe le réfugier pour fe réparer
s'il a fouffert. Il eft pareillement impoffible de
mettre cette place en état de faire une défenſe vigoureufe
, fans châtier l'Empereur de Maroc , & fans
fe convaincre qu'il ne doit toujours être que le trèshumble
vaffal de la Grande -Bretagne qui veut &
qui peut lui donner une leçon d'honnêteté , & la luž
donner à la face même de fes ennemis. Si notre
grande efcadre n'exécute point tout cela , on peut
demander pourquoi elle a mis à la voile. Sa fortiene
feroit plus qu'une promenade au moins indifférente
à la Nation. Nous ferons trop heureux qu'elle rentre
fans accident dans nos ports . Il est vrai qu'on nous
a bercé d'une belle hiftoire , favoir que l'efcadre
( 10 )
Françoife eft hors d'état de fortir de Breft , ce qui eft
plus à fouhaiter qu'à croire ".
On dit ici qu'il fe pourroit que l'Amiral
Darby rencontrât M. de Graffe à ſa ſortie
de Breft , & on ne manque pas d'ajouter
qu'il feroit à fouhaiter que cela eût lieu ,
parce que chemin faifant il pouroit l'arrê
ter & l'empêcher de fe rendre à Cadix
s'il doit prendre cette route , ou en Amérique
, s'il a cette deftination . Il feroit
fans doute important de retarder fon arrivée
de quelque côté qu'il aille ; mais l'Amiral
Darby a un grand convoi toujours'
embarraffant lorfqu'il s'agit de combattre
& dont la confervation ne lui permet pas
de concevoir & d'exécuter de fi grands projets.
Si ces convois l'ont quitté , ils ont dû
être fuivis par quelques vaiffeaux . La flotte
diminuée en conféquence ne feroit plus en
état de tenir tête aux François. Le væeu que
font les gens raisonnables eft que les deux
flottes puiffent continuer leur route fans
fe chercher ni fe rencontrer. Il est très- intéreffant
pour nous que nos renforts pour
les ifles arrivent le plus promptement poffi
ble à l'Amiral Rodney ; on fait qu'il ne peut
rien tenter avant de les avoir reçus ; & fon
échec à St-Vincent prouve en effet qu'il eft
hors d'état de former aucun projet avec
quelque efpérance de fuccès. Et nous avons
à craindre que les François ne fe trouvent
en force dans ces mers auffi- tôt qu'il pourra
faire quelque entreprife. Il avoit des vaif
( II )
feaux , mais il manquoit de troupes ; &
dans cette difette , dont il s'eft plaint amèrement
, l'attention générale s'eft portée fur
la malheureuſe expédition du Gouverneur
Dalling fur le continent Eſpagnol , qui a
fait périr tant de braves gens qu'on auroit
pu employer plus utilement ailleurs. Une
lettre de la Jamaïque préſente ainſi la relation
de cette expédition.
ל כ » L'expédition formée contre les Espagnols du
Continent , a trop long - temps fixé l'attention du
public , pour que les regards de nos compatriotes
ne fe portent pas fur celui qui en a conçu le projet
& fur les malheureufes troupes qui ont eu part a
fon exécution ; l'hiftoire de l'origine & des progrès
de cette entreprife , & le jugement qu'on cu porte
dans cette Ifle , ne peuvent qu'intéreffer . Avant d'entrer
en matière , if eft bon de favoir que dès fa
publication , ce projet excita autant de murmures
que fon iffue a produit d'indignation . Le peuple
avoit prévu qu'elle auroit l'effet qu'ont généralement
les expéditions de cette nature ; il annonça
hardiment les maux qui en font depuis réfultés .
Le défaveu des citoyens éclata donc , & par intérêt
pour la sûreté publique , par pitié pour les victimes
qu'on alloit facrifier ils voulurent porter une
partie du Corps législatif à détourner le Gouverneur
de fon projet. Cette tentative échoua , on
continua d'embarquer des troupes pour le Continent.
Je vais raconter ingénuement des faits qui feront
frémir l'homme le plus infenfible , & le public
jugera. L'expédition contre les Etabliemens .
Efpagnols du Continent , à quelque époque qu'elle
ait été projettée , fut entamée , fi je ne me trompe ,
au mois de Janvier 1780. Le premier embarquement
eut lieu dans ce mois. Le détachement ne con-
-
a 6
(-12 )
fiftoit qu'en une petite divifion ; en fe rendant à la
rivière St - Juan , il toucha au cap Gracias à Dios ,
& y attendit long- tems les renforts qu'on lui avoir
fait efpérer ; lorfqu'ils furent arrivés , dans le courant
de Mars , & qu'ils eurent joint en différentes
divifions , ces troupes réunies fe rendirent à l'embouchure
de la rivière , mais non fans avoir éprouvé
une grande diminution d'hommes par la maladie &
le retard au Cap. Cette petite armée , quoiqu'augmentée
par les renforts , n'étoit point proportionnée
à l'objet de fa deftination . On avoit promis de nouvelles
forces , mais il falloit qu'elles vinflent d'Europe.
Pour favorifer cette entrepriſe , deux procla
mations , l'une du 25 Mars , l'autre du 13 Avril ,
furent faites au nom de S. M.; on y invitoit des gens
de tout état à prendre part à l'expédition. Le pavillon
de recrue fut arboré , & on vit arriver tous
les jours des volontaires féduits par les conditions
brillantes qui leur étoient offertes. Ces recrues ne
fe faifoient qu'aux dépens des habitans dont le
nombre diminuoit , & les gens fenfés regardoient
le fuccès de ces proclamations comme un malheur
pour l'Ifle ; il étoit clair , en effet , que l'abfence d'un
fi grand nombre d'habitans dans une circonftance où
les mers étoient couvertes de navires ennemis , l'expofoit
& même la défignoit à une invafion. Ces
confidérations déterminèrent l'Affemblée , après les
plus mûres délibérations , à préfenter une adreffe au
Commandant en chef pour confeiller au Gouvernement
de re point s'obftiner à cette expédition ;
elle n'eut point d'effet. Les embarquemens continuèrent
, & je fuivrai les opérations des troupes
depuis leur arrivée à l'embouchure de la rivière
dans les premiers jours de Mars. Elles furent auffitôt
débarquées , mais la détreffe qu'elles avoient
éprouvée à la mer , n'étoit que le prélude des calamités
de toute efpèce qui les attendoient fur terre ,
& qui font provenues de la même caufe . Dans
( 13 )
>
toutes les expéditions tant de terre que de mer
le premier objet a toujours été d'affarer la fubfif
tance des troupes , & de fe pourvoir de tout ce qui
leur eft néceflaire . Ces précautions font indifpenfables.
On ne peut fe repofer fur des fecours éventuels
, ou fur d'autres circonftances fortuites . C'eſt
cependant ce que le Gouverneur de la Jamaïque a
fait dans cette occafion. Les troupes , à leur débarquement
, n'avoient ni bâtimens ni chaloupes ;
elles ont été obligées de recourir aux bras des Indiens
, & fur - tout aux leurs . On ne peut imputer
cet obftacle à quelque circonftance qui ne pouvoit
avoir été prévue avant le départ . On devoit favoir
qu'il étoit impoffible de traverfer ou remonter des
rivières très-dangereufes & très- rapides fans bâtimens.
On ne pouvoit le flatter que de pauvres fol
dats , fans aucune idée de la conftruction , fur une
côte où il n'y a point de bois , fuppléeroient toutà-
coup , par un prodige , à l'art & aux matériaux ,
& viendroient à bout de faire les bâtimens dont ils
auroient befoin. Une pareille faute n'a fa fource
que dans l'ignorance ou l'inattention , défauts condamnables
dans un particulier , dignes de la punition.
la plus févère dans un homme public dont les erreurs
ont des conféquences fi funeftes pour tous ceux qui
font confiés à fes foins. La difficulté de fe
procurer ces fecours , & la certitude des effets que
ne pouvoit manquer de produire le climat le plus
meurtrier de l'Univers , offrent un texte aux commentaires
les moins favorables fur la conduite de
ceux qui ont préfidé à cette expédition . Après
beaucoup de peines & de délais , on fe procura enfin
des bateaux , mais ils étoient trop petits & fi peu
propres au fervice , qu'il étoit impoffible de les
employer au tranfport des bagages , & même des
provifions. Ce ne fut pas même fans peine que l'on
parvint à y placer les hommes dont la fubfiftance
future , au moins jufqu'au temps de leur arrivée ,
( 14 )
a dépendu de la largeur de leur havrefac & de celle
de leurs poches , où ils avoient été forcés de mettre
leurs provifions. C'eft ainſi qu'ils ont remonté la
rivière jufqu'à 20 milles du lac de Nicaragua , où
ils furent arrêtés par le Fort St -Jean , qui fut pris
& fervit de ſtation aux troupes , mais il fut pour
elles un afyle perfide , puifqu'il caufa la deftruction
de notre armée, & procura ainfi à l'ennemi un avantage
que certainement il n'auroit jamais obtenu par
les armes.
Après l'acquifition de ce pofte , on
n'a pris aucune précaution pour conferver les troupes
qu'on y avoit laiffées ; elles ont été privées & des
chofes les plus néceffaires pour la vie , & des foulagemens
qu'on eft dans l'ufage de procurer aux
malades. Les drogues manquèrent abfolument , les
maladies ne trouvèrent rien qui pût leur réfifter , car
les tempéramens étoient déja épuifés par la famine.
Le nom de pefte eft trop foible pour exprimer
la mortalité qui éclata . Cette épidémie , plus cruelle ,
plus deftructive que la moufqueterie , moiffonnoit
des compagnies d'hommes , fans diftinction de grade
ni d'âge , & ne laiffoit pas même aux furvivans la
probabilité d'échapper. Les oifeaux de proie , quoique
raffafiés de chair humaine , planoient conſtamment
fur les malheureux qui refpiroient encore
comme pour leur annoncer leur destinée prochaine.
Enfin , défoiés de la continuité d'une calamité auffi
affreufe , & tremblans pour la vie de ceux qui reftoient
, les Officiers prirent la réfolution de fe retirer
au port River , pour fauver les foibles reftes
de la petite armée , & ils laifsèrent le Chevalier
Alexandre Leith , avec 150 hommes dans ce port
maudit. Cinq cents victimes environ y avoient péri
fans honneur , & la petite garnifon qui y fut laiffée,
ne confiftoit qu'en très -peu d'hommes effectifs ,
plus grande partie étant hors d'état de fervir au
départ des troupes.
la
Tels ont été les progrès & les acquifitions des
( 15 )
armes Britanniques fur le Continent occidental.
Il eft aifé de comparer à préfent les motifs de l'expédition
avec les effets , de mettre dans la balance
le profit & la perte , & de décider de quel côté
elle doit pancher. - Tous les projets qui dans leur
exécution peuvent occafionner une perte Nationale ,
doivent au moins n'avoir pour objet que le bien
de cette même Nation. L'expédition au Fort Saint-
Jean a- t -elle été entreprife & conduite dans cette
vue ? N'est-il pas évident que le profit de quelques
individus & l'efpérance du pillage , ont feul tourné
la tête à tous les Officiers & Soldats , depuis le
Gouverneur jufqu'au moindre Volontaire.

Le Citoyen doit voir avec horreur le Miniftre
qui viole les droits des Citoyens & qui ébranle la
fùreté commune de l'Etat ; & l'homme doit regarder
avec indignation le malheureux qui met de côté
tous les principes , & qui porte aux Autels de
Mammon la déteftable offrande de fon honneur &
de fes fentimens. Mais je ne m'abaifferai point aux
invectives & je ne démafquerai perfonne . L'oeil
pénétrant du Public découvrira les personnages
c'eſt à la verge de la Juftice publique à les faire
trembler. Les malheureux qui font revenus du
Continent dans cette Ifle en très -petit nombre n'ont
pour dernière confolation que de raconter d'une
voix expirante leurs calamités paffées , & leurs
corps extenués font un monument parlant des effets
d'une adminiftration oppreffive. Il exifte dans cette
Ifle un Officier réduit à un état de foibleffe qu'au
cune expreffion ne peut rendre , & il femble n'exifter
que pour défiller les yeux d'un peuple offenfé , &
pour faire connoître tout ce qui a rapport au retour
de Saint-Jean. Il vit & il a le courage de fe plaindre
pour ceux qui font morts & pour ceux qui leur
ont furvécu ; il vit pour détromper l'univers , &
pour dire la vérité à ceux qui pourroient encore
être déçus ; il ne refpire que pour cela , & c'eſt auffi
( 16 )
-
-
pour cela , que la Régence tyrannique de cette He
l'a menacé de révoquer la permiflion qui lui à déjà
été donnée de retourner en Europe pour recouvrer
une fanté abfolument délabrée . Je me permettrai
à préfent quelques obfervations fur cette glorieufe
entreprife , qui a coûté tant d'or & de fang. Je
répondrai à ceux qui fe font excufés fur ce que
c'étoit un projet nouveau , que le projet en exiftoit
depuis bien des années , & que l'Hiſtoire doit leur
apprendre qu'il en fut queftion en 1742. La malheureuſe
tentative fur l'établiffement Eſpagnol à
Porto Bello , fous Vernon , Ogle & Wenworth ,
prouve que l'expédition actuelle n'eft point une
nouveauté. L'iffue de la première auroit dû donner
de l'expérience , & elle doit être une leçon pour
ceux qui s'aviferoient de faire de pareils projets.
Les caufes qui ont exifté dans un certain climat &
qui ont produit de certains effets dans des ſaiſons
connues , doivent continuer d'exiſter dans le même
climat & dans les mêmes faifons jufqu'à la fin du
tems , à moins qu'il ne foit prouvé qu'il eft furvenu
dans le globe quelque révolution qui a changé ou
détruit le cours de la nature . Tout le monde fait
qu'en certaines faifons qui en général commencent
en Mars ou en Avril , il tombe des pluies périodiques
qui continuent pendant quelques mois dans
plufieurs parties du Continent d'Amérique , entre
les Tropiques ou auprès , & qu'à Saint- Jean on eft
fujet à ces pluies comme à Porto Bello. Que dira
pour fa défenſe l'Auteur & le Conducteur du projet
de l'expédition de Saint-Jean ? Comment prouvera-til
que fon entrepriſe commencée précisément dans
le même tems que celle de Porto - Bello , conduite
avec auffi peu d'habileté , fous une parallèle également
dangereufe , & fujette aux mêmes inconvéniens
, n'auroit pas dû avoir la même iffue ?
Je ne me fouviens pas d'avoir jamais entendu parler
d'une auffi grande perte d'Officiers que dans cette
( 17 )
expédition . Les Officiers ont en général plus de
reffources que les Soldats , & ils font moins expolés
aux maladies & à l'influence du climat. Mais dans le
cas préfent, la famine a anéanti toutes les diftinctions.
Je ne bleffe point la vérité en évaluant à 31 le
nombre des Officiers qui ont péri . Les feuilles
publiques en ont nommé 20 , & peut - être plus ;
mais j'ai tout lieu de croire que la lifte n'eſt pas
complette. Ce pays femble être enfin forti de la
léthargie ; des affemblées ont été tenues , & on eft
convenu de donner des inftructions aux représentans
du Peuple pour faciliter le redreffement des griefs .
On commence à élever la voix & à parler fans
ménagement dans des lettres qui expofent hardiment
les faits qui viennent d'être publiés , & le preftige
qui fafcinoit les yeux du Public , s'eft évanoui «.
L'attention avec laquelle le Gouvernement
s'eft attaché à jetter de l'incertitude
fur la deftination du Commodore Johnftone
, a éveillé tous les fpéculatifs qui ne
fe font occupés qu'à la pénétrer. Ils prétendent
qu'il ira faire un coup de main à
Buenos-Ayres & que de-là il gagnera l'Inde,
par la mer du Sud. Ce feroit affurément
prendre le plus long , & il eft important
qu'il arrive au plutôt dans l'Inde où , quoiqu'on
en dife , nous n'avons pas la fupériorité
. Et s'il effuyoit quelque défaſtre ,
quand pourrions nous y envoyer d'autres
vaiffeaux ? La relation fuivante de la navigation
de la dernière flotte arrivée de ces
contrées le 9 Janvier ୨ , donnera une idée de
notre fituation & des précautions que nos
navigateurs font obligés de prendre ; elle
( 18 )
a été écrite par un Officier à bord du Calcutta
, à un de fes amis à Edimbourg.
Nous appareillâmes de la Chine le zo Janvier ,
avec le Worcester , le Royal- Henry , le Morfe &
l'Alfred ; & au lieu de prendre la route ordinaire
des détroits de Sunda & de Banca , nous allâmes
par les détroits de Malacca , pour éviter le danger
de rencontrer l'ennemi . Le 26 Février , nous doublâmes
la pointe d'Achin ; & dans la crainte de
nous expofer , nous nous tînmes à une grande
diftance de l'Ile de France & des autres. En conféquence
de l'ordre pofitif que nous avions reçu de
faire route au Sud , d'éviter les vaiffeaux qui pourroient
croifer à la hauteur du Cap , nous fumes entraînés
par de forts courants du Sud & les vents du
N. O. , dans la latitude de 41 degrés & demi , &
nous éprouvâmes une longue fuite de mauvais
tems depuis le 29 Avril , que nous nous trouvâmes
par la latitude du Cap , jufqu'au 6 Juin 3. nous
effuyâmes prefque fans interruption les plus forts
coups de vent & les plus mauvais temps . Pendant
ces coups de vent , nous fumes féparés du Morfe.
Le 7 Juin , le Royal - Henry ayant beaucoup
de voies d'eau , nous fumes obligés de gouverner
fur Madagascar , afin de le mettre en état , s'il
étoit poffible , d'étancher fes voies d'eau . Le 15 ,
nous arrivâmes fains & faufs à la baie de Saint-Auguftin
de l'Ifle Madagaſcar , où nous cûmes le bonheur
de rencontrer la flotte deftinée pour l'Angleterre
; elle étoit compofée du Belleifle , de 64 ,
de l'Afia , de 64 , du Rippon , de 60 , du Gange ,
du Général Barker , du Talbot & du Norfolk ,
vaiffeaux de la Compagnie. Cette flotte avoit
relâché étant pleine de malades , & étoit mouillée
dans cet endroit depuis huit jours . Peu de tems
après , le Morfe , duquel nous avions été féparés
le 4 Mai , nous rejoignit dans ce mouillage ; il
-
-
( 19 )

avoit fait une voie d'eau , & avoit été obligé de
jetter à la mer quatre canons & une partie de fa
cargaifon. Les équipages des vaiffeaux s'étant
bien rétablis & ayant porté à bord tous les rafraîchiffemens
néceffaires , nous appareillâmes de nouveau
du Cap Bona le 8 Juillet. Après avoir cfluyé
encore deux grands coups de vent , qui féparèrent
plufieurs bâtimens de la flotte nous eûmes enfin
le bonheur de nous rejoindre tous , & nous àrrivâmes
de conferve au Cap le 22 Août. A notre
arrivée , nous reconnûmes avec plaifir que les évènemens
de notre traversée que nous avions jugé les
plus malheureux , étoient ceux dont nous avions
le plus à nous féliciter. Je crois en effet que jamais
aucune flotte n'éprouvera des accidens qui
aient tourné auffi fingulièrement à fon avantage.
1º . En allant à Malacca , nous évitâmes la rencontre
de trois vaiffeaux de ligne François croifant
dans les détroits de Sunda , au pouvoir defquels
nous ferions probablement tombés. 2 °. En
n'atteignant pas le Cap la première fois , nous évitâmes
cinq vaiffeaux de ligne François qui nous
cherchoient. 3 ° . En relâchant à Madagascar , nous
rencontrâmes la flotte que nous avions ordre de
joindre au Cap , & nous eûmes le bonheur d'être
rejoints par le Morfe. 4 ° . Si nous fuffions ar
rivés à Table-Bay huit ou dix jours plutôt , lorf
que nous effuyâmes en dernier lieu le terrible coup
de vent , nous aurions fans doute tous péri ; car
s'il en faut croire le récit des habitans , aucun des
vaiſſeaux n'auroit pu tenir le mouillage.
-
On a annoncé dans quelques - uns de nos
papiers que les Marattes avoient été défaits
& qu'on avoit traité avec eux de la manière
la plus avantageufe. Les papiers de
l'Oppofition prétendent que cette nouvelle
( 20)
eft fauffe , & offrent le précis fuivant d'un
manifeſte d'Hider- Aly , autrement Hider-
Naïg , contre les Anglois du Bengale .
C'est un bruit général , qu'Hider - Ali a publié
un manifefte adreffé à tous les Nababs , Rajahs
& peuples de Inde , par lequel il les exhorte à
fe réunir pour chaffer les Anglois de cette partie
du monde. Ce qu'il y a , dit-on , de remarquable
dans ce mémoire , c'eft que , felon lui , notre Compagnie
des Indes eft très - pauvre , fes troupes mal
payées , & prêtes à déferter au moindre ap.
pât d'une bonne paie , pour fe ranger fous nos
drapeaux . Il y confeille auffi de prendre les mefures
convenables pour couper les vivres aux places
& aux forts dont nous fommes en poffeffion , afir
de nous réduire par la famine. Les excès & leg
atrocités dont les Anglois fe font tendus coupables
dans la guerre de Poonah , figurent avec dif
tinction dans ce Mémoire , où l'on fait auffi un tableau
horrible & malheureufement trop vrai de
la corruption & de la cupidité des Juges de Calcutta.
On les repréfente comme des gens avides ,
qui affectent la gravité de la vieilleffe , en fe couvrant
la tête d'une quantité prodigieufe de cheveux blancs ,
dépouilles de quelque animal ; ils s'appellent Juges
fupérieurs , & de tout autre nom qu'ils croient le
plus propre à leur procurer de l'argent . Ils en demandent
un jour , & fi on leur en donne , ils en demandent
davantage le lendemain , & ainfi de fuite
, jufqu'à ce qu'il ne reste plus un fou dans les
bourfes . Alors les malheureufes victimes de ces
barbares font arrachées du fein de leur famille , &
traînées à Calcutta où l'on voit des Juges affis fur
des fiéges très - élévés , & des hommes revêtus de
robes noires qui parlent un jargon incompréhenfible
, en conféquence duquel quelques indiens font
renfermés dans des dongeons , & d'autres reftent
( 21 )
fufpendus en l'air par une corde , jufqu'à ce qu'ils
foient morts , &c.
La proteftation que le Marquis de Rockingham
a fignée avec 7 autres Pairs contre
le bill d'emprunt , porte fur le poids de cet
emprunt qui pèfe fur le public , & fur les
avantages accordés aux préteurs. On prétend
que le Lord North a fait le plus mauvais
marché poffible pour la nation ; & il
femble qu'il pouvoit en faire un bon , puifqu'il
n'avoit befoin que de 12 millions &
qu'il lui avoit été fait des offres pour 38 ,
ce qui ne le mettoit pas dans la néceflité
de fe foumettre aux conditions dures que
les préteurs actuels lui avoient impofées.
En effet le développement fuivant du Budget
fera voir comment le capital de la dette
doit fe trouver augmenté de 21 millions fterl.
par l'effet d'un emprunt qui n'eft que de
12 millions. Ce développement eft le précis
des réfolutions priſes le 7 , par le Comité ,
des voies & des moyens approuvés le
lendemain par la Chambre.
-
» Pour lever le fubfide octroyé à S. M. une
fomme de douze millions fera levée par annuités ,
& en outre une fomme de 480 mille livres par loterie.
Chaque contribuant à ladite fomme de
douze millions , aura pour chaque fomme de 1oo 1,
qu'il aura cohtribuée & payée , d'abord un principal
de 100 liv. en annuités , fur le pied de 3 liv,
pour cent ; 20. un principal additionnel de so liv..
en pareilles annuités , auffi fur le pied de 3 liv.
pour cent un principal de 25 liv. en annuités
fur le pied de 4 liv. pour cent , lefquelles diverfes
( 22 )
annuités , fur le pied de 3 liv, pour cent & de 4 liv.
pour cent , respectivement , commenceront à cou
rir de la date du Janvier 1781. La fomme de
douze millions qui doit être contribuée , amfi qu'il
vient d'être dit , jointe avec le capital additionnel
de so à chaque cent livres avancées & payées ; lequel
dernier capital fe monte à fix millions , faifant
enſemble un total de 18 millions en annuités ,
fur le pied de 3 l. pour cent ; les fommes feront à compter
du 5 Janvier , époque de leur commencement,
réunies & jointes enfemble au fond des annuités à z
liv. pour cent , confolidées par les actes des 25 ,
28 , 29 , 32 & 33 années du règne de George II ,
& par les divers actes fubféquents , & hypothéqués
fur les fonds d'amortiffement. Elles feront
auffi payables , tranſportables à la banque d'Angleterre
dans le même tems & de la même manière
, & fujettes au même rachat par le Parlement
, que les fufdites annuités à 3 pour cent confolidées,
font payables , tranfportables à la Banque
& rachetables par le Parlement. L'annuité relative
à ladite fomme ou capital additionnel de 25 l.
à laquelle chaque contribuant pour les 100 liv.
payées comme il a été dit ci -deſſus , aura droit ,
faifant un total de 3 millions , portera un intérét
ou annuité fur le pied de 4 liv . pour cent ; & il
fera payé à la Banque d'Angleterre un quartier
depuis les Janvier 1781 , jufqu'au s Avril fuivant
; qu'à cette date , ce capital fera réuni & formera
un même fond avec les annuités , fur le pied
de 4 pour cent , qui ont été confolidées par un
acte de la dernière feffion du Parlement , & il fera
également hypothéqué fur le fond d'amortiffement ,
& payable & tranfportable à la Banque d'Angleterre
, au même tems & de la même manière ,
& fujettes au même rachat par le Parlement , que
lefdites annuités à 4 pour cent , font payables &

( 23 )
tranſportables à la Banque , & rachetables par le
Parlement. Chacun de ceux qui auront contribué
audit capital de douze millions , recevra , pour
chaque fomme de 100 liv. qu'il aura contribuée , 4
billets d'une Loterie compofée de 48 mille billets
montant à 480,000 liv. , en payant de plus la fomme
de 10 liv. par chaque billet , & ladite fomme
de 480,000 liv. fera diftribuée en lots pour le bénéfice
des porteurs des billets fortunés de ladite
Loterie , lefquels lots feront payés en argent à la
Banque d'Angleterre , auxdits porteurs , fur leur de-.
mande , le premier jour de Mars 1782 , à meſure
que les certificats pourront être expédiés , fans
aucune déduction quelconque. Chaque contribuant
fera tenu , ledit jour 15 du préfent mois de
Mars , ou avant , de dépofer 15 liv . pour cent de
chaque fomme qu'il voudra foufcrire , pour lever
ladite fomme de 12 millions , entre les mains du
principal Caillier ou des Caifliers du Gouverneur
& de la Compagnie de la Banque d'Angleterre ; &
il devra dépofer en outre 15 liv. pour chaque
cent livres entre les mains dudit Caiflier ou Caiffiers
, à compte de l'argent qui devra être contribué
lever ladite fomme de 480,000 liv. par
pour
Loterie , comme une affurance de faire les futurs
paiemens refpectifs aux jours ci - après fixés , ou
avant , favoir :
Pour les 12 millions qui doivent être levés par
annuités.
10 liv. pour cent le 27 Avril. 10 liv.
10 liv.
20 liv.
15 liv.
10 liv.
10 liv.
10 liv.

·
• ·
· 18 Mai.
• 14 Juin.
24 Juillet.
21 Août.
18 Septembre,
23 Octobre.
23 Novembre.
( 24
Pour la Loterie de 480 mille livres.
20 liv. pour cent le 11 Mai.
ment.
25 liv.
20 liv,
20 liv.
10 Juillet .
II Septembre.
9 Octobre.
Tout l'argent qui devra être ainfi reçu par ledit
principal Caiffier ou Caifliers du Gouverneur & de
la Compagnie de la Banque d'Angleterre , fera payé
à la caifle de l'Echiquier , pour être appliqué fucceffivement
aux fervices qui auront été votés par
cette Chambre dans la préfente ceffion du Parle-
- Chaque contribuant qui paiera la totalité
de fa contribution dans la fomme de douze mil
lions , qui doit être contribuée , comme on l'a dit
ci deffus , en quelque tems que ce foit , avant le
22 Octobre prochain , ou pour fa part dans ladite
Loterie , au 10 Septembre prochain , ou
avant , recevra un intérêt ou efcompte , fur le pied
de 3 pour cent par an , relativement à la fomme
qui complettera fa contribution ; & cet efcompte
fera compté du jour qu'il l'aura complettée , jufqu'au
23 Novembre prochain , relativement à la
fomme qui devra être payée par lefdites annuités ;
& au 8 Octobre prochain , pour celle qui devra
être payée à compte de ladite Loterie : & toutes
les perfonnes qui auront fait l'entier paiement de
leur contribution à ladite Loterie , recevront leurs
billets auffi-tôt qu'ils auront pu être expédiés .
Chaque perfonne occupant un Bureau ou une Place
pour acheter , vendre , aſſurer , enregiſtrer , difpoſer
ou commercer en billets , ou chances , ou
parties d'iceux , ou fur les numéros defdits
billets quelconques , ou qui avertiront par écrit ou
par affiche , & publieront qu'ils veulent établir &
lever un tel Bureau ou office , prendront à cet effet
une permiflion . -Pour chaque permiffion de
ce genre , il fera levé & payé à S. M. ou à fes hé-
-
ritiers
( 25 )
titiers ou fucceffeurs , la fomme de so liv. L'ard
gent qui fera ainfi levé fera employé aux dépenfes
qu'exigera la commiſſion à établir pour adminif
trer , gouverner & tirer ladite Loterie , La fomme
de 18,986,000 liv . pour laquelle il ne s'eft point
préfenté de demandes de rembourfement dans celle
de 20,240,000 liv. en annuités à 4 liv . pour cent,
réunies , & ne faisant qu'un même fonds , par un
acte de la feconde année du règne actuel , laquelle
à été réduité à 3 liv. pour cent par année , à compter
du 5 Janvier 1781 , fera , du confentement
des divers propriétaires , à compter dus Avril
1781 , réunie , & ne fera qu'un même fonds avec
les annuités à 3 liv. pour cent , confolidées par les
actes des 25 & 26e. années du dernier règne , par
un acte de la cinquième année du règne actuel &
les charges & dépenfes payables pour cette fomme ,
continueront à être payées fur le fonds d'amortifle
ment , jufqu'au rachat du Parlement , de la même
manière & aux mêmes époques que les dernières
annuités ci - deſſus mentionnées , font payées & paya.
bles , & les perfonnes qui , au 20 Mars 1781 ,
n'auront pas déclaré leur défaveu dans les livres
qui feront ouverts à la Banque à cet effet , feront
regardées & eftimées comme y ayant confenti .
FRANCE.
De VERSAILLES , le 3 Avril.
:
LE Roi a nommé à l'Abbaye de Valmagne
, ordre Câteaux , Diocèle d'Agde ,
l'Abbé de Puységur , Vicaire Général d'Alby ;
à l'Abbaye de la Noë , ordre de Cîteaux ,
Diocèfe d'Evreux , l'Abbé Royer , Maître
des Requêtes , Vicaire- Général d'Auxerre :
7 Avril 1781. b
( 26 )
à l'Abbaye régulière de St- Louis de Vernon ,
Ordre de Saint- Auguftin , Diocèfed Evreux ,
la Dame de Narbonne , Religieufe profelle
à Notre- Dame d'Agen ; & à l'Abbaye régulière
des Ollieux , ordre de Citeaux
Diocèle de Narbonne , la Dame de Demandol
, Religieule profeſſe à Ries .
Le 1s du incis dernier la Princeffe de
Berghes eut l'honneur de faire fes remerciemens
au Roi pour la place de Dame du
Palais . Le 25 , la Marquife de Lordat , &
la Marquife de Forbi ont eu l'honneur
d'être préfentées à LL. MM. & à la Famille
Royale , la première par la Marquiſe
de Caumont & la feconde par la Marquife
de Jenfon. Le même jour le Comte de
Mailly , préfenté par le Marquis de Ségur ,
Secrétaire d'Etat , ayant le département de
la guerre , a eu l'honneur d'offrir au Roi ,
les plans du port de Vendre & l'Obélifque
que S. M. a bien voulu permettre à la
Province de Rouffillon d'élever à fa gloire ,
pour confacrer à junais fa reconnoiffance
fur le rétabliffement de ce port. Cet Obélifque
, conftruir en Marbre de Rouffillon
eft élevé à 100 pieds au deffus du niveau
de la mer.

De PARIS , le 3 Avril.
LES lettres de Breft , en date du 23
donnent les détails fuivans du départ de la
flotte .
( 27 )
» Lá flotte commandée par M. le Comte de
Graffe , l'une des plus confidérables qui foient for
ties de nos ports , a appareillé hier vers les dix
heures du matt ; & à 5 heures après midi , elle
étoit totalement hors da grelet , fans aucun accident
, ayant le vent le plus- favorable . M. le
Marquis de Caftries , accompagné des Officiers-
Généraux & des Colonels qui ont fait avec Life
voyage de B eft , de M. le Comte d'Hector , Commandant
de la Marine , & de l'Etat Major , ſe font
rendus dans des canots a la pointe du Porzic , fitué
à l'entrée du Golet , d'où ils ont v toute la
manoeuvre d'appareillage des vaiilea x de guerre &
du convoi , qui ont tous défilé fous la batterie du
Porzic , à portée de la voix . Entre midi &
une heure , la Ville de Paris , que monte M. le
Comte de Grale , a patlé , fuivre de fon armée ,
& étant par le travers de la batterie du Pozic
a falé M. le Marquis de Caftries , de cinq Vive
le Roi , & de 21 coups de canons ; le Mmiftre a
répondu lui- menie , ainfi que totes les perfonnes
qui l'avoient accompagné , de trois cris de Vive
le Roi , & a ordonné une décharge de toute la
batterie du Porzic . Tous les vaiffea de guerre
ont falué , en paffant , de cinq Vive le Roi.
Cette flotte eft compofée des efcadres & convois
deftinés pour l'Amérique & pour l'Inde , au total
de 35 bâtimens de guerre , dont 26 vaiffeaux de
ligne , 4 frégares , le refte , cutters & logres ,
& d'environ 200 bâtimens de tranfport & de commerce
, favoir , s vailleaux de guerre , une frégate
& 12 tranfports , pour l'Inde ; fous les ordres de
M. le Commandeur de Suffren , un vaiffeau & fix
navires de transport pour Rhode Iſland ; 20 val.
feaux , frégates , & le refte des bâ mens de
transports & marchands compofent l'armée de M.
de Graffe , à la deftination des Antilles . La fe
b2
( 28 )
conde divifion de cette armée eft commandée par
M. de Bourgainville , montant le vaiffeau l'Augufte
; & la troifième , par M. de l'Efpinoufe.
La frégate la Concorde ,. qui fait partie de cette
fotte , & qui eft destinée pour Rhode Iſland , où
elle porte M. de Barras , qui remplace le Chevalier
de Ternay , ne doit partir qu'après - demain ,
parce qu'elle attend les fonds qui doivent arriver demain
pour l'armée de M. de Rochambeau. Cette -
flotte eft parfaitement armée tant en hommes qu'en
munitions , & porte des approvisionnemens confidérables
en tous genres. Indépendamment des troupes
de terre & de mer pour le fervice des vaiffeaux
, il y a environ 8000 hommes de troupes
réglées , partie en régimens complets , & l'autre
en détachemens tirés de 30 régimens. Ces troupes
font deſtinées à completter différens corps dans les
lieux où elles feront débarquées ; favoir , environ
1000 hommes , non compris quatre compagnies
d'artillerie pour l'armée de Rochambeau ; 2000
hommes à la deftination de l'Inde , & le furplus ,
pour les Antilles . La frégate la Fine partie d'ici
il y a huit jours , porte dans l'Inde un objet affez
confidérable de fonds , avec l'avis de l'efcadre de
cinq vaiffeaux & une frégate , qui doivent la
fuivre «.
Les vaiffeaux qui reftent après le départ
de la flotte , font la Bretagne , le Royal Louis,
l'Invincible , le Terrible & le Majestueux de
110 canons ; le Triomphant & la Couronne
de 80 ; le Bien - Aimé , l'Actif, le Guerrier ,
le Fendant , le Robufte , le Zodiaque , le
Protecteur , le Magnifique , le Brave , l'Illuftre
l'Argonaute , le Dauphin-Royal de
74 ; le Hardi , l'Alexandre , le Lion , l'Indien
, le S. Michel de 64 , Amphion de so ,
ce qui fait en tout 25 vaiffeaux dont s da
3

( 29 )
110 canons , 2 de 80 , 12 de 74 , 's ' de 64
& un de so .
On prépare actuellement , lit - on dans quelques
lettres , fix vaiffeaux deftinés à former une efcadre
commandée par M. de la Motte - Piquet ; on la dit
pour l'Amérique Septentrionale , cù elle doit conduire
dans peu un nouveau convoi . Plufieurs perfounes
croient qu'elle fervira à relever celle de M.
de Monteil ; d'autres , qu'elle ira à Cadix. Quoiqu'il
en foit, voici les vailleaux que l'on arme.
L'Invincible ,
Le Bien- Aimé ,
L'Aatif ,
Le Hardi ,
L'Alexandre ,
Le Lion ,
Deux Lougres.
110 can . M , de la Motte- Piquet,
· . M. de Boade.
74 • • M. de Buor.
• 74 the
• 64 • • M. de Silans.
64
• 64
· ·
· . M. de Frettay."
M. de Fornoue.
La corvette qui fuivoit l'armée & qui
rentra à Breft, lorfqu'elle l'eut vu dépaffer les
pierres noires , a rapporté que M. de Graffe
s'élevoit dans l'Oueft Nord - Oueft , & que
le tems étoit très favorable à fa marche. Les
vents de Nord Eft ayant depuis régné conftamment
, l'armée a dû faire beaucoup de
chemin , & les marins fupputent qu'elle devoit
être le 29 par le travers de Lisbonne.
On ne pense pas qu'elle rencontre l'Amiral
Darby ; & quand même les frégates des
deux armées fe verroient , les deux Commandans
ont des convois trop précieux &
une deftination trop marquée , pour chercher
à en venir aux mains.
Nous n'avons aucunes nouvelles de l'armée
Angloife . Il faut qu'elle ait longé les
b. 3
( 30 )
côtes d'Irlande , puifque nos découvertes né
P'ont pas fignalée à fa fortie de la Manche. Le
Magnanime étant refté aux Dunes , elle eſt
compofée de 26 ou 27 vaiffeaux de ligne tout
au plus , l'efcadre du Commodore Johnftone
exceptée , qui doit fe féparer d'elle à
la hauteur du Cap St - Vincent . Ce dernier
pouroit bien être rencontré par le Commandeur
de Suffren , & alors il ne feroit
pas le plus fort.
-
---
La frégate corfaire la Jofephine , croifant fur
les côtes d'Angleterre , rencontra , le 10 du mois
dernier , une Lettre de marque Angloife de 32 camons
, avec laquelle elle s'eft battue pendant 3 heures.
Comme l'ennemi étoit ſous la terre , & que les Forts
de New - Haven gênoient beaucoup la Jofephine ,
le Brave Fabre fut obligé de l'abandonner après l'avoir
maltraitée. Il n'a effuyé dans cette action qui
a été très vive , d'autre dommage que plufieurs
coups de canons dans le gréement & un à l'eau . — Le
12 , elle donna challe à un bâtiment , & au moment
de le joindre , furvint un vaiffeau de guerre , qu'elle
évira par la fupériorité de fa marche.- Le 13 , elle
eut connoiffance d'une flotte de plus de 150 voiles ;
ayant ferré le vent pour la reconnoître , un vaiffeau
& 2 frigates s'en détachèrent , & la chafsèrent en vain
pendant 3 heures. Le 14 , au point du jour , elle
fe trova a portée du canon de 2 vaifleaux de guerre
qui la chafsèrent auffi . A peine délivrée de ces ennemis
, la uit du 14 au is , elle fe trouva bord à
bord du vaiffea de guerie Anglois le Romney de
so canons ; le Commandant la héla , & le François
répondit hardiment qu'il étoit l'Entreprife , corfaire
de Londres , Capitaine Hen. Il demanda enfuite au
Romney qui il étoit . Ce vailleau arriva a fi- tôt
pour lui lâcher la volée. La Jofephine s'en défiant ,
( 31 )
manoeuvra comme lui , & fe trouvá la poupe
fous fon beaupré. Dès - lors voulant éviter d'avoir
affaire à un ennemi fi fupérieur , elle mit fes perroquets
& bonnettes dehors & gagna le large . Le 15,
elle s'empara d'un paquebot , avec lequel elle relâcha
le 22 a l'Orient. Ce paquebot, qui a été pris après 8 h.
de chaffe , étoit expédié de Falmouth par le Gouvernement
pour New - Yorck. Il monte 14 canons , s
hoinmes , & elt doublé en cuivre . Il étoit porteur
de deux malles qu'il a jettées à la mer ; mais le Capitaine
a eu le bonheur d'en faire fauver une avec fon
canot. Les dépêches qu'elles contiennent , ne peuvent
être que très- intéreffantes dans les circonſtances préfentes
; elles ont été envoyées à la Cour. Cette prife a
été faire à la vue d'une frégare Angloife . Ce paquebot
étoit de conferve avec un autre destiné pour la Jamaï
que , mais qui s'eft ſauvé à la faveur de la nuit. Le Capitaine
Anglois a paru défefpéré de voir une de fes
malles entre nos mains . Il a fait , à M. Favre , les
plus fortes inftances & les offres les plus avantageufes
pour fe rançoner ; mais inut lement « .
Nous apprenons par des lettres de l'Ile
de France que M. d'Orves devoit quitter
cette Ifle le 8 Octobre , emmenant 6 vaiffeaux
de ligne & 2 belles frégates , des bâtimens
& flûtes , ainfi que d'autres navires
armés pour une expédition dans l'Inde. Il
a dû fe rendre à l'embouchure du Ginge
pour y intercepter dans le mois de Décem
bre , tous les bâtimens qui defcendent ce
fleuve , de-là il devoit croifer fur les côres
du Coromandel & de Malabar , & attaquer
l'Amiral Hugues qu'on favoit être à Madraff
avec vaiffeaux feulemnt. Nous faurons s
dans le mois de Mai ou de Juin le fuccès
qu'aura eu cette entrepriſe .
b 4
( 32 )
La nuit du 15 au 16 Mars , à une heure ,
écrit - on de Dinan , le feu prit dans un carrefour
très - refferré , & formant une croix , chez un Marchand
Epicier ; toutes les maifons voifines étant
remplies d'épiceries & de matières combuftibles ,
le feu fe communiqua avec une rapidité extraordinaire
aux quatre angles du carrefour , & malgré
les foins qu'on fe donna pour en arrêter l'impétuofité
, il continua avec la même violence jufqu'au 16
Mars à midi. M. le Comte de la Bretonnierre , Gouverneur
de la Ville , y donna tous les ordres que
prefcrivoit la prudence. MM. de Mommurau & de
la Villèsbrune témoignèrent tout le zèle dont les
meilleurs patriotes peuvent être capables dans de
pareilles circonftances. On ne fauroit auffi trop
louer l'ardeur du Régiment de Royal- Corfe ; on
voyoit les foldats monter avec une intrépidité fans
exemple fur les toits des maifons embrâfées ; plufieurs
ont été bleffés . Enfin après bien des travaux ,
bien des efforts tant de leur part que de celles des
Prêtres , de la Nobleffe , des Communautés & du
Collége , on eft parvenu à éteindre l'incendie. Quarante-
quatre maifons ont été confumées , plufieurs
enfans ont péri ; cent fept ménages gémiffent fur
les triftes reftes de leur fortune , & font defcendus
pour la plupart de la plus grande opulence à la dernière
misère . Six cens livres remifes aux Curés des
Paroiffes par l'Etat- Major de Royal Corfe, & trois
cens livres qu'on doit à la générofité des foldats ,
prouvent que non contens d'avoir fait des efforts incroyables
pour arrêter les flammes , ils veulent
encore contribuer au foulagement de ceux dont leur
zèle n'a pu empêcher la ruine ".
Les courfes des jumens Françoiſes or
données par le Roi & auxquelles S. M. a
attaché différens prix , ont commencé à Vincennes
, hier. Elles ne peuvent manquer de
( 33 )
produire de l'émulation & d'ennoblir la race
de nos chevaux par le foin qu'apporteront
les Ecuyers dans le choix des étalons .
On raconte un évènement bien étrange
& bien malheureux. Un Militaire diflingué ,
Officier Général , chaffant il y a quelques
jours dans la forêt de Chantilly , & voulant
couper les jarrêts d'un cerf, fit un effort
qui lui caffa fans doute quelque vailleau ,
car il perdit für le champ connoiffance ,
vomit une grande quantité de fang & mourut
au bout d'une demi - heure.
·
לכ
» La Société Royale de Médecine , dans fa féance
publique du 6 Mars , a diftribué les Prix fuivans .
Elle avoit propoſée en 1778 , pour ſujet d'un Prix
de la valeur de 1200 livres , de Déterminer quel eft
le meilleur traitement pour la Rage. Aucun des
Mémoires envoyés au Concours , n'ayant répondu à
cette question d'une manière affez fatisfaisante pour
être couronné , ce Prix a été remis en 1783. La Société
a cependant diftingué cinq Mémoires , dont
tois lui ont paru mériter des encouragemens à ceux
qui les ont adreffés , & elle a fait une mention honorable
des deux autres. M. le Noir , Lieutenant-
Général de Police , & Membre de la Compagnie
, à la bienfaifance duquel ce prix cft dû , n'a
point voulu que les Auteurs des trois Mémoires qui
ont été jugés plus favorablement , demeurent fans
récompenfe , & il a fait frapper à les frais trois médailles
d'or , chacune de la valeur de cent livres
ayant la même empreinte que le Jeton de la Société ,
lefquelles leur feront diftribuées. La première
médaille a été adjugée à M. Mathieu , Maître en
Chirurgie à Couze en Carladais , près de la Linde en
Périgord. La feconde , à M. Bouteille , Médecin à
Manofque en Provence. M. Baudot , Médecin à la
bs
( 34 )
Charité-fur-Loire , a remporté la troisième mé
daille. Les deux Differtations qui ont mérité
d'être citées , après les trois premières , ont été
1º. celle de M. Saint- Martin , Médecin à Domfront.
2 °. Celle de M. Sunfeire , Médecin à Marignan en
Provence. →→→→ Les Mémoires qui concourront à ce
Prix de 1200 livres , feront envoyés franc de port
avec un billet cacheté , contenant le nom de l'Auteur
, & la même épigraphe que le Mémoire , à M.
Vicq d'Azyr , Secrétaire perpétuel de la Société
Royale de Médecine , rue du Sépulchre à Patis ,
avant le permier Janvier 1783.- La Société avoit
propofé dans fa première féance publique de l'année
1778 , pour fujet d'un Prix de la valeur de 600 liv. ,
la queftion fuivante : Déterminer quels font les rapports
des Maladies. Epidémiques avec celles quifur
viennent en même tems & dans le même lieu , & que
l'on appelle Intercurreufes , quellesfont leurs complications
, & jufqu'à quel point ces complications
influent fur leur traitement ? Ce Prix a été adjugé à
M. Raymond , Médecin à Marſeille. Le Mémoire de
M. Paris , Medecin à Berre près d'Arles , a mérité
l'acceffit «.
Le 16 de ce mois , M. François de Neuf
château , Lieutenant- Général , & Subdélégué
à Mirecourt en Lorraine , fit dans la
Salle des Audiences du Siége Préfidial de
cette Ville , une lecture publique du Compte
rendu au Roi par M. Necker. L'affemblée
étoit très nombreufe & compofée des perfonnes
les plus diftinguées de la Ville &
des environs . Avant cette lecture M. François
de Neufchateau prononça le difcours
fuivant.
MM. , lorfque nous fîmes lire , à l'Audience de
ce Siége , l'Edit du Roi pour la fuppreffion de la
( 35 )
main-morte dans les Domaines , & pour celle du
droit de fuite dans tout le Royaume , nous ciúmes
devoir nous écarter de la forme commune des enregiftremens.
L'Orateur public ( 1 ) développa , dans
un difcours éloquent , l'importance de cette Loi fameufe
; & nous mémes , à fon exemple , nous rétraçâmes
la fuire des bienfaits émanés du Trône ,
depuis que M. Necker eft à la tête des Finances .
Nous avions tâché de recueillir , dans les actes
divers de fon adminiſtration , une partie des traits
qui doivent en immortaliſer la mémoire . Mais ce
tableau trop imparfait ne pouvoit mettre fous vos
yeux qu'une ombre des travaux & de la gloire
de ce grand Miniftre. Nous n'avions pu faifir que
les réfultats publics de quelques unes de fes opérations
. Le refte continuoit d'être , pour toute la
France , couvert de ce nuage politique dans lequel
les Miniftres fe font toujours enveloppés , & qui
faifoit des affaires d'Etat autant d'énigmes myité-
-rieufes & impénétrables . Aujourd'hui , MM . ,
les ténèbres font diffipées , & le Gouvernement déchire
le voile qui déroboit fa marche aux regards
des peuples. C'eft le Roi qui révèle à fes fujets
fes foins pour leur bonheur , & l'Etat n'offre plus
que l'image d'une famille immenfe & réunie , dont
les enfans font appeliés à la confidence de leur père.
Vous voyez , MM. , qu'il s'agit du Compte
rendu au Roi , par M. Necker , imprimé par
erdre de S. M. , & dont la Compagnie a réfolu
que la lecture feroit faite dans cette féance publique.
Les exemplaires de ce Compte rendu font encore
très- rares dans cette Province , l'Imprimerie Revale
ne pouvant fuffire à l'empreffement du Royaume
& de l'Europe pour fe le procurer. L'exemplaire
que j'ai rapporté de Paris , eft unique dans notre
Ville. C'est un tréfor , que je me réſervois d'offrir
(1) M. Delpierre , Avocat du Roi.
b 6
( 36 )
-
à mes Confrères . Ces Magiftrats vraiment patriotes
, n'ont pas voulu jouir feuls du bonheur de
connoître en détail les vertus du Monarque & les
travaux de fon Miniftre. Ils ont préféré de le par-,
tager avec tous leurs concitoyens. Telle eft , MM . ,
l'objet de cette aflemblée. Cette lecture folemnelle
ne nous a point été prefcrite par la Loi . Ce n'en eſt
pas moins un devoir que nous croyons remplir . Et
s'il n'eft pas d'ufage , en eft il moins facré pour
-nous ? Il eft permis de fortir du cercle des formes
ordinaires , lorfqu'il s'agit d'un bienfait qui luimême
eft extraordinaire. Si la nouveauté de
Thommage n'étoit pas affez juftifiée par la grandeur
de fon objet , la Compagnie l'autoriferont ici
de l'exemple même du Parlement. Vous avez remarqué
, MM. la formule de l'Arrêt que ce Tribunal
fuprême a rendu le fix Avril dernier , fur
l'Edit du Roi portant prorogation du fecond Vingtième
. La Cour a ordonné que le Roi feroit fupplié
de vouloir bien regarder la promptitude de cet enregistrement
, ainsi que le généreux dévouement de
fes fujets , comme un hommage public de la confiance
qu'infpire l'adminiftration actuelle des Finances
de l'Etat dont les vaftes reffources & les
grandes vues économiques , auffi courageufement
entreprifes que justement dirigées , foutiennent les
efforts de la Nation , en même temps qu'elles alarment
fes ennemis. Cette formule , inufitée jufqu'à
préfent dans les enregistremens des Cours , a été
heureufement adoptée par le Parlement de Nancy .
Le public l'a confirmée par fon fuffrage , & dans le
préambule de la Loi que nous avons enregistrée ce
matin ( 1 ) , vous avez entenda , MM . , le Roi déclarer
lui - même qu'il a été fenfible à la manière

( 1) Lettres-patentes du Roi qui règlent l'abonnement
des Vingrièmes des Duchés de Lorraine & de Bar, données
à Versailles le 28 Janvier 1781 .
( 37 )
dont notre Parlement a fait éclater alors fa recon
noiffance.
ככ
Mais il y a plus , MM. , en donnant aujourd'hui
la publicité la plus éclatante à l'Ouvrage de M.
Necker , la Compagnie ne fait qu'entrer dans les
vues du Souverain lui-même. Voici , MM . , comme
le Roi s'exprime dans un Edit du mois de Février
dernier , portant création de Rentes viagères , adreflé
au Parlement de Paris . Comme , après y avoir
» fait beaucoup d'attention , S. M. n'a rien vu dans
» cet état de fes Finances & dans le Compte qui lui
» a été rendu , qui exigeât du fecret , elle a cru
» qu'en en permettant la publicité , il n'en pouvoit
réfulter que des avantages , & elle a fuivi fans
peine une marche fimple & ouverte , qui , quoique
nouvelle dans les principes qu'elle a adoptés.....
» Et en admettant ainfi fes fidèles ſujets à la con-
» noiffance de l'état de fes finances , S. M. croit
les rapprocher d'Elle , & entretenir de plus en
plus cette unité d'intérêt & ce rapport de con .
» fiance qui font la force des Etats & le bonheur du
Monarque «. Les motifs fi bien exprimés dans ce
langage paternel font ceux qui déterminent aujour
d'hui la Compagnie . Elle m'a chargé de vous l'annoncer
à l'iffue de fon Audience , & l'honneur d'être
fon organe devient en ce moment le droit de mon
office le plus flatteur & le plus beau. Je ne préviendrai
par aucune réflexion celles que va vous
faire naître la lecture de ce chef . d'ouvre . Tout
commentaire feroit ici inutile. Je fais que j'ai l'avantage
de parler à des Lorrains , c'est- à - dire aux
fujets les plus fidèles & les plus diftingués par leur
attachement pour leur Maître. C'eft à eux fur- tour
d'apprécier un Ouvrage qui diftingue le caractère
du Roi , & qui le fait aimer , adorer & bénir. La
Capitale du Royaume n'a pas feule le droit d'applaudir
aux vertus du Souverain . Plus près du Trône,
La voix a l'avantage d'y pénétrer plus facilement.
ב כ
( 38 )
Mais celle des Provinces peut s'y faire entendre auffi.
Jugez , M M. , quel accord touchant & univerfel doit
pénétrer aujourd'hui l'ame bienfaifante de LOUIS
XVI ?
Mais je lis dans vos yeux l'impatience de vos
coeurs. Vous me reprochez en quelque forte les
momens qui different cette lecture folemnelle. Votre
empreffement eft trop jufte , & je me hâte d'y répondre.
>
M. Pujos , Peintre en miniature , à qui l'on
doit les portraits de plufieurs hommes célèbres ,
qu'il a deffinés d'après nature , & fait graver fous
fes yeux , ajoute tous les jours à fa collection
précieufe. Elle n'offre pas feulement la reflemblance
la plus parfaite qui ne demande qu'un Artifte
exercé mais le caractère même , que le
génie feul peur faifir & rendre avec cette fupério
rité & cette énergie. Il vient de publier le por
trait de M. l'Abbé de Lille . Rien de plus expreſſif ,
de plus vrai que la figure du Chantre des Géorgiques
; rien de plus ingénieux que les Acceffoires ;
des pampres en forment la bordure ; des inftrumens
d'Agriculture , une ruche pittorefquement
groupées occupent le bas , au milieu defquels un
cartouche préfente un petit tableau fupérieurement
fait , dont l'Epiſode d'Ariftée a fourni le fujet,
Une Trompette héroïque qui couronne la bordure
, annonce l'Enéïde que M. l'Abbé de Lille
s'occupe à traduire . On trouve ces Gravures précieufes
chez M. Pujos , Quai de la Pelleterie ,
maifon de M. Lequin , Orfèvre.
J. B. de Chabannes , Marquis de la Paliffe
& d'Apchon , premier Baron de la Haute-
Auvergne , Maréchal des Camps & Armées
du Roi , eft mort en cette ville le 22
Mars.
Antoine Alexandre de Gafcq , ancien pre(
39 )
mier Préfident du Parlement de Guyenne ,
eft mort le 25 du même mois.
Marie Géneviève-Julie de Franconville ,
Comteffe de Longauluay , Colonel d'Infan
terie , eft morte en fon Château de Franconville-
la-Garenne , âgée de 59 ans.
» Ce n'eſt pas à nous d'apprécier le mérite de
ceux à qui le Roi confie l'adminiftration de fon
Royaume, peut- être même n'est - ce pas à leur fiècle
à les juger. Le fort des Guerriers eit en cela
bien différent de celui des Miniftres . Turenne &
Condé ont joui de toute leur gloire. La réputation
de l'Hôpital & de Sully n'a été fixée que long tems
après leur mort. Cependant nous pouvons dire , fans
craindre d'être contredits par les contemporains
que la France a perdu en M. Turgot , un Magiftrat
refpectable par fa candeur , fon intégrité , &
fon courage , un homme d'état très éclairé , 3
homme de lettres étonnant par l'étendue & la profondeur
de fes connoiffances , & le citoyen le plus,
vertueux & le plus paffionné pour le bien public . Bien
des gens penfent que les vertus privées n'entrent
point dans le caractère de l'homme public , & ne
doivent pas faire partie du portrait que l'Hiftoire
en tranfmet à la poſtérité . Nous fommes bien éloignés
d'adopter cette opinion. Mais nous convenons
que quand celui qu'on vient de perdre a mérité d'être
aimé , le public eft difpofé à récufer , à taxer du
moins d'exagération le témoignage que lui rendent
fes amis. Il eft cependant une réflexion que nous ne
pouvons nous refufer , parce que nous la trouvons
confolante pour l'humanité. S'il eft vrai que celui
qui a excercé le rigoureux Ministère des Finances
avec une exactitude inflexible , étoit l'homme le
plus fenfible , le plus bienfaifant , & qui aujourd'hui
eft le plus amèrement , le plus fincèrement.
pleuré par tous ceux qui l'ont connu intimement ,
( 40 )
Tenonçons donc à ce malheureux préjugé qu'il y
ait aucune partie d'adminiſtration où il faille porter
un coeur dur pour bien fervir le Roi & la Patrie.
» Lettres - Patentes du Roi données à Verfailles
le 7 de Janvier 1781 , regiſtrées en Parlement le
13 Mars fuivant , portant nouvelle fixation des
droits accordés aux Huilliers - Commiſſaires- Prifeurs,
pour les ventes du Mont de Piété . Ces Lettres- Patentes
partagent la charge des droits de vente entre les
Adjudicataires & les Propriétaires des nantiflemens
vendus , en obfervant néanmoins que la portion au
compte des Propriétaires ne devra avoir lieu que
lorfqu'il y aura dans le prix de la vente un excé .
dent fur la fomme prêtée & les acceſſoires .
:
Les frais de vente , à la charge des adjudicataires
d'effets vendus au Mont de Piété , feront , à compter
du jour de la publibation defdites Lettres - Patentes ,
de cinq fols pour les ventes du prix de dix livres
& au-deffous de dix fols au- deffus de dix livres juf
qu'à vingt livres : de quinze fols au - deffus de vingt
livres jufqu'à trente livres de vingt fols au-deffus
de trente livres , jufqu'à cinquante livres : de trente
fols au- deffus de cinquante liv. jufqu'à cent livres :
de quarante fols au- deffus de cent liv . jufqu'à cent
cinquante livres : de quarante-cinq fols au- deffus
de cent cinquante livres jufqu'à deux cens livres ;
& toujours en augmentant de cinq fols pour cha
que cinquante livres de plus : ces frais continueront
d'être payés en - fus du prix de l'adjudication ,
par les Acheteurs , aux termes de l'article VII des
Lettres- Patentes du 9 Décembre 1777. Les frais de
vente , à la charge des Propriétaires des effets de
nantiſſement vendus au Mont de Piété , feront , à
compter du même jour , les mêmes que ceux fixés
par l'article précédent. Lés Huilliers - Commiffaires-
Prifcurs n'auront aucune action contre les Proprié
و
( 41 )
taires des nantiemens vendus , pour raifon des
frais qu'ils doivent fupporter , aux termes ci - deffus ,
lefquels ne pourront être perçus que fur l'excédent
revenant à chaque Emprunteur fur l'effet vendu ;
au moyen de quoi , fi ledit excédent ne monte pas
aux droits de vente fixés par l'article précédent , il
appartiendra en entier aux Huifliers - Commiffaires-
Prifers ; & s'il n'y a aucun excédent , ils ne pourront
exiger aucuns droits de vente des Propriétaires
des nanti femens vendus , &c « .
Autres données à Versailles au mois d'Avril 1778,
regiftrées au Parlement le 30 Février 1781 , pour
la perfection & l'alignement des remparts de Paris
, par lesquelles S. M. ordonne que les propriétaires
ou locataires des maifons dont le retranchement
fe feroit en tout ou en partie néceflaire , &
qui font défigués au plan attaché fous le contrefcel
, feront tenus d'en confentir la vente aux Prévôt
des Marchands & Echevins , moyennant les
prix & indemnités convenus de gré à gré , ou ſuivant
l'eftimation par Experts.
Arrêt du Confeil d'Etat du Roi , du 27 Janvier
dernier , qui excepte des Arrêts de furféance &
fauf conduits qui pourroient être accordés aux
Bouchers , les fommes par eux dues pour achats
de beſtiaux aux marchés de Sceaux & de Poiffy .
De BRUXELLES , le 3 Avril.
ON fe flatte toujours que l'Empereur fera
un voyage dans les Pays-Bas cette année ,
& qu'il y arrivera avant le départ de Madame
l'Archiducheffe Chriftine qui eft fixé
à la mi-Mai.
» La Province de Hollande & quelques autres
écrit-on de la Haye , ont déja accepté la médiation
offerte par la Ruffic ; on affure qu'on travaille aux
( 42 )
articles de cette médiation. En attendant , la répone
remife au Prince de Gallitzin de la part de L. H. P.,
contient en fubftance : que la République define ardemment
le rétabliffement de la paix , à des conditions
équitables qui ne préjudicient ni à fon homneur
, ni a fa sûreté ; qu'en conféquence L H. P.
font prêtes à entrer en négociation avec le Prince
de Galliczin , dès que l'on fera informé que la G. B.
incline aufi à cela , fans que cependant L. H. P.
veillent renoncer au fyftême de la neutralité armée
& d'une navigation libre , conformément à ce qui a
été proposé par S. M. I. aux Puiffances neutres ;
qu'elles perfévèrent dans ce fyftême , & fe flartent
que S. M. I. ne permettra point qu'il foit porté d'atteinte
à ce lyftême de neutralité dans le cas où ,
contre toate attente , la négociation fera infructueufe
, & qu'alors S. M. I. , conjointement avec les
autres Confédérés , fera jouir la Republique des
effers immédiats de leur engagement. On fe flatte
ici que cela aura réellement lieu ; on dit m'me que 12
vaiffeaux de ligne ou frégates de Suède me tront à
la voile au mois d'Avril prochain , pour être rendus
vers le mois fuivant a la rade du Texel , tems aatu quel
on croit que l'efcadre Ruffe , qui eft actuellement
dans la Méditerranée , s'y trouvera auffi « .
Selon d'autres lettres de Hollande , on
dit que la Ruffie n'a point encore répondu
à la demande des fecours ftipulés par le
dernier traité , & on ajoute que la Cour de
Londres veut bien accepter la médiation de
certe Puiffance pour la pacification générale ,
mais non pour un arrangement particulier
avec la République .
» Le Capitaine Boelard , écrit- on de Rotterdam ,
arrivé de Londres ici , rapporte qu'ayant été remis
en liberté , il avoit rencontré , le 20 de ce mois , un
cutter Anglois de 10 pièces de canon , qui lui a
( 43 )
enlevé une caiffe de grand prix , malgré le paffeport
qu'il avoit , & pour lequel il avoit été obligé
de payer 10 liv. fterling. Ce Capitaine , ainfi que
le Pilote , ayant fait des repréſentations au Pirate ,
celui- ci leur répondit que cette prife étoit bonne
pour les Anglois . On eft occupé a faire un procèsverbal
pour remontrer au Roi de la G. B. quels
égards ont fes frégates pour les patie - ports qu'il
délivre « 1
Suite du contre Manifefte de LL. HH. PP.
Le mécontentement de S. M. B. au furjet de l'Améri
cain Paul Jones , eſt auſſi peu fondé : depuis plufieurs
années L. H. P. avoient arrêté & faic publier des
ordres précis fur l'admiffion des Corfaires & Armateurs
des Nations étrangères , avec leurs prifes ,
dans les ports de leur domination ; mais ces ordres
avoient été obfervés & exécutés fans exception :
dans le cas dont il s'agit , L. H. P. ne pouvoient
Le départir de ces ordres , à l'égard d'un Armateur
qui , muni d'une commiffion du Congrès Américain
, fe trouvoit à la rade du Texel , combiné
avec des Frégates de guerre d'une Puiffance fouveraire
, fans s'éiger en Juges , & prononcer une
décifion fur ces matières , auxquelles L. H. P. n'étoient
nullement obligées de prendre part ; elles
jugerent donc à propos de ne point s'écarter des
ordres arrétés depuis fi long temps mais elles firent
les défenfes les plus expreffes , pour empêcher l'Armateur
de fe pourvoir de munitions de guerre , &
Ini firent enjoindre de quitter la rade au plutôt ,
fans y . féjourner , que le temps abfolument néceffaire
pour réparer les dommages foufferts fur mer ,
avec dénonciation formelle , qu'en cas d'un plus
long délai on eroit obligé de forcer fon départ ;
l'Officier de l'Etat , Commandant à la rade , fit les
difpofitions requifes , dont cet Armateur et à peine
le temps de prévenir les effets . - Quant à ce qui
s'eſt pallé dans les autres parties du monde , les in-
-
( 44 )
formations reçues de temps en temps des Indes
Orientales par L. H. P. , font directement oppofées
à celles , qui ont pu être miles fous les yeux de S. M.
B.: les plaintes réitérées , que les Directeurs de la
Compagnie des Indes Orientales ont adreffées à L.
H. P. , & que l'amour de la paix a fait étouffer dans
leur fein , en font des preuves inconteftables : &
les mefures prifes à l'égard des Indes Occidentales
, détaillées ci-deffus , prouveront en tout temps
la fincérité , le zèle & l'attention , avec lefquels L.
H. P. ont pris à coeur d'entretenir dans ces contrées
la plus exacte & la plus ftriéte Neutralité :
auffi n'ont - elles jamais pu découvrir la moindre
preuve légale d'aucune infraction de leurs ordres
à cet égard. Quant au projet d'un Traité de Commerce
éventuel avec l'Amérique Septentrionale ,
conçu par un Membre du Gouvernement de la Province
de Hellande , fans aucune autorité publique ;
& les Mémoires préfentés à ce fujet par M. le Chevalier
Yorke , l'affaire s'eft paffée ainfi Dès que
cet Ambaſſadeur eut préfenté un Mémoire le 10 Nov.
de l'année paffée , L. H. P. , fans s'arrêter aux expreffions
peu convenables entre Souverains , dont ce Mémoire
étoit rempli , entamèrent cette délibération de
la manière la plus férieufe , & par leur Réfolution du
27 du même mois , elles n'héfitèrent pas de défavouer
publiquement tout ce qui avoit été fait à cet égard ;
Elles avoient lieu de s'attendre que S. M. B. acquief
ceroit à cette déclaration , puifqu'elle ne pouvoit
ignorer , que L. H. P. n'exercent aucune jurifdiction
dans les Provinces refpectives , & que c'étoit
aux Etats de la Province de Hollande , comme rc.
vêtus , de même que ceux des autres Provinces ,
d'une autorité fouveraine & exclufive fur leurs fujets
, que devoit être remife une affaire fur laquelle
L. H. P. n'avoient aucun lieu de douter , que les
Etats de ladite Province agiroient fuivant l'exigence
du cas , conformément aux Loix de l'Etat , & les
745 )
règles de l'équité : l'empreiſement , avec lequel M.
le Chevalier Yorke infifta par un fecond Mémoire
fur l'article de la punition , ne put donc que paroî--
tre fort étrange , à L. H. P. , & leur furprife augmenta
encore plus , lorfque trois jours après cet
Ambaffadeur déclara de bouche au Préfident de L.
H. P. , que , s'il ne recevoit ce même jour une réponſe
entierement fatisfaifante à fon Mémoire , il feroit
obligé d'en informer fa Cour par un Courier
extraordinaire : L. H. P. , inſtruites de cette déclaration
, en pénétrèrent l'importance , comme manifeftant
visiblement la démarche déja arrêtée dans
le Confeil du Roi ; & quoique les coutumes établies
n'admettent point de délibération fur des Déclarations
verbales des Miniftres étrangers , Elles jugè
rent cependant à propos de s'en écarter dans cette
occafion , & d'ordonner à leur Greffier de fe rendre
chez M. le Chevalier Yorke , & de lui donner à connoître
, que fon Mémoire avoit été pris ad referendum
par les Députés des Provinces refpectives ,
conformément aux Ufages & à la Conſtitution du
Gouvernement , en ajoutant ( ce qui paroît avoir
été omis à deffein dans le Manifefte ) qu'Elles tâcheroient
d'effectuer une réponse à fon Mémoite le
plutôt poffible , & dès que la Conftitution du Gouvernement
le permettroit : auffi , peu de jours après,
les Députés de la Hollande notifierent à l'Allembléc
de L. H. P. , que les Etats de leur Province
avoient unanimement réfolu , de requérir l'avis de
leur Cour de Juftice au fujet de la demande de
punition , en chargeant ladite Cour de donner fon
avis le plus promptement poffible , toutes affaires
ceffantes. L. H. P. firent parvenir fur le champ cette
Réfolution à M. le Chevalier Yorke ; mais quelle
ne fut pas leur furprife & leur étonnement , lorf
qu'Elles , apprirent , que cet Ambaffadeur , après
avoir revu ces inftructions , avoit adreffé un billet
au Greffier , par lequel , en taxant cette Refolution
( 46 )
-
d'élufoire , il refufoit de la tranfmettre à la Cour :
ce qui obligea L. H. P. d'envoyer ladite Réfolution
au Comte de Welderen , leur Miniftre à Londres ,
avec ordre de la remettre le plutôt poffible au Miniſtere
de S. M. B.; mais le refus de ce Miniſtère
a mis obftacle à l'exécution de ces ordres . → D'a•
près cet expofé , le public impartial peut apprécier
le principal motif , ou plutôt le prétexre dont
S. M. B. , s'eft fervi , contre la République ; l'affaire
fe réduit à ceci : » Sa Majesté fit informée
Négociation , qui auroit eu lieu en
» l'année 1778 , entre un Membre du Gouverne-
» ment d'une des provinces , & un Repréſentant
d'une
du Congrès Américain , laquelle Négociation
» auroit eu pour but de projetter un trairé de
» commerce à conclure avec la République &
» les fufdites Colonies cafu quo , lavoir , dans
» le cas où l'indépendance de ces Colonies auroit
été reconnue par la Couronne d'Angleterre «.
-Cette négociation , quoique conditionnelle , &
accrochée a une condition qui dépendoit d'un acte
antérieur de S. M. elle-même ; cette négociation ,
qui fans cet acte ou cette déclaration antérieure ,
ne pouvoit avoir le moindre effet , fut prise de fi
mauvaise part par S. M. , qu'elle trouva bon d'exiger
de l'Etat un défaven & une défapprobation
publique , ainfi qu'une punition & une fatisfaction
complette ce fut tout de fuite & fans le moindre
délai , que L. H. P. accordèrent la première partie
de la requifition ; mais la punition exigée n'étoit
pas de leur reflort , & elles ne pouvoient y
déférer , fans heurter de front la conftitution fon
damentale de l'Etat : les Etats de la Province
de Hollan te éroient les feuls a ' xquels il appartenoit
d'en connoître légitimement , & d'y pourvoir
par les voies ordinaires & réglées . Ce Souverain
, conftamment attaché aux maximes , qui
l'obligent de refpecter l'autorité des loix , & plei
( 47 )
sement convaincu que le maintien du département
de la juftice dans toute l'intégrité & l'impartiahté
, qui en font inséparables , doit former un
des plus fermes appuis du pouvoir tuprême :
ce Souverain , aftreint par tout ce qu'il y a
de plus facré , a défendre & a protéger les
droits & les priviléges de fes fujets , ne pouvoit
s'oublier au point de fo ferire aux volentés de S.M. B. ,
en portant atteinte a ces droits & à ces privil ges ,
en forçant les bornes prefcrites par les loix fondamentales
du Gouvernement : ces loix exigeoient
l'intervention du département judiciaire ; & ce fut
auffi ce moyen , que les fufdits Etat réfolarent d'em❤
ployer , en requérant fur cet objet l'avis de la Cour
de Juftice , établie dans leur Province.
La fuite à l'ordinaire prochain.
» La famille du fieur Veftris s'eft plaint de la lettre
écrite de Londres inférée dans le Journal du 17
Mars ; elle a cru que cette lettre avoit été ſuppoſée
& fabriquée ici dans l'intention de tourner en ridi.
cule & même d'infulter perfonnellement les fieurs
Veftris. Nous nous faifons un plaifir de déclaser
, 1º . que la fettre a été réelement écrite de Lou❤
dres par une perfonne connue. 2 ° . Que l'Auteur de
cette lettre n'a eu vifiblement a cune intention d'infulter
les fieurs Veftiis , & n'a fait que raconter des
détails publics d'une aventure publique. 3 ° . Qu'il n'y
a dans la lettre ancun détail qui ne foit cerligné dans
les papiers Anglois , & que notamment la lettie ,
fignée un Cerveau brûlé , eft copice mot a mot du
Noon Gazette , & que nous en avons remis l'origi .
nal imprimé entre les mains de M. le Lieutenant,
Général de Police. 4° . Que les expreſſions dont fe
plaint la famille du fieur Veftris , ne fint rapportées
dans la lettre que comme des traits de la licence fouvent
un peu brutale que les Anglois le permettert
dans leurs papiers publics ; licence qui fe porte quel
quefois à des excès beaucoup plus indécens contre
( 48 )
des perfonnages de la plus haute confidération .
. Fufin nous fo
bien éloignés de vouloir
infuiter ni affliger des hommes dont les talens diftin .
gués ont fait & feront encore les plaifirs de public
& les nôtres ; mais que le Journal Politique n'a fait
qu'ufer de la liberté accordée à tous les autres , de
recueillir tout ce qui peur flatter la curiofité publique
, lorfque les moeurs & le caractère des individus
n'y font point compromis «.
La malignité qui fe plaît à tout envenimer, & à laquelle
ce Journal eft plus en butte qu'aucun autre , femble épier
la publication de chaque numéro , & chercher , dans l'intention
de nuire , quelques articles qu'elle puiffe défigurer
pour prêter aú Rédacteur des motifs dont fon caractère
connu ne peut le faire foupçonner. La lettre de M,
du Vignau fur la fin funefte de fon fils , inférée dans le
Journal du 3 Mars , en fournit particulièrement un exemple.
Un pere affligé des ruits qu'on avoit répandus fur
fon fils , nous en adreffoit la juftification , & nous prioit ,
de lui donner la plus grande & la plus prompte publicité.
Elle étoit en notre pouvoir ; il y eût eu de Finjuftice &
de la barbarie à refufer un vieillard & un pere aufli pro
Fondément & aufli justement affecté . Nous ne fimes que
ce que nous étions très- perfuadés que feroit l'Auteur dy
papier eftimé ( car quelqu'injufte qu'on puiffe être à notre
egard , nous ne le fommes avec perfonne ) à qui la lettre étoit
adreffée, & à qui l'on nous auroit qu'elle avoit été ou qu'elle
alloit être envoyée. Nous configuâmes même ce motif dans
le Journal. Nous n'imaginions pas qu'il fût poffible de nous
en prêter d'autres . L'envie eft un fentiment parfaitement
étranger au Rédacteur de ce Journal, dont le fuccès qui peut
en effet l'exciter , eft au moins propre à le préferver de
l'éprouver lui- même. Pendant vingt ans , il a fait preuve
de fon amour pour la paix . Sans être indifférent à la réputation
littéraire , il lui a toujours préféré Peftime des
honnêtes gens , & il a du moins obtenu celle- ci . Il a
évité, fans les craindre, les querelles qu'il regarde comme la
honte des lettres Il n'eft entré dans aucun parti. Attaché
à celui de la vérité feul , il a rendu juftice à tout le mon
de , à ceux même qui l'ont attaqué. Il eft défagréable
d'être obligé de parler de foi , mais il y a des circonftances
où l'on fe le doit. C'est la première fois qu'on cède
ici à cette néceffité ; ce fera la dernière. Ceux qui ai
ment la guerre peuvent fe donner ce plaifir ; on les prévient
qu'ils la feront feuls .
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQUI E.
De CONSTANTINOPLE, le 27 Février.
LEE Sultan Méhémet , fils aîné du Grand-
Seigneur eft mort de la rougeole la nuit du
18 au 19 de ce mois. Ce Prince étoit né
en 1776 ; il a été tranſporté le lendemain
dans le tombeau que le Grand - Seigneur a
fait conftruire lui - même , près de la porte
Balik-Bazar.
La même nuit de la mort du jeune Sultan
, le Grand- Vifir Effendi- Selictar- Méhémer
a fuccombé à fa longue maladie qui
étoit une rétention d'urine. S. H. qui l'a
beaucoup regretté , pour témoigner à fes
fujets le cas qu'elle faifoit de ce Miniftre ,
l'a fait inhumer dans un endroit voifin du
nouveau maufolée . Yfed- Méhémet , Gouverneur
d'Erzerum , dont on vante beaucoup
les talens & la fageffe , a été nommé
pour lui fuccéder. Le Porte- glaive de S. H.
frère du Grand-Vifir , a été expédié à Erzerum
pour lui notifier fon élévation à cette
14 Avril 1781. C
( 50 )
dignité. En attendant fon arrivée le Capitan
Bacha remplit les fonctions de ce pofte .
Il a tenu la place du Grand-Vifir dans les
cérémonies de l'audience folemnelle qu'a
eue aujourd'hui
du
Seigneur
l'Internonce
de la Cour de Vienne , pour lui
notifier l'avènement de l'Empereur des Romains
au trône de fes ancêtres .
On apprend qu'Abdi Bacha , Gouverneur
d'Alep , s'eft enfin foumis aux ordres du
Grand-Seigneur , & qu'il eft actuellement
en marche pour fe rendre à fon Gouvernement
d'Urfa.
RUSSIE.
De PÉTERSBOURG , le 9 Mars.
LE Grand Duc qui s'est trouvé indifpofé
vers la fin du Carnaval , eft actuellement
rétabli. Ce Prince a affifté au fervice divin
la feconde femaine du Carême.
M. le Lieutenant Tinne , expédié par les
Etats -Généraux des Provinces - Unies pour
apporter ici leur ratification du traité de
neutralité , eft arrivé le 3 de ce mois . Le s
l'Impératrice a figné cette ratification , &
le 6 elle a été échangée avec les formalités
d'ufage .
Le mariage du Comte de Branicki , Grand
Général de la Couronne de Pologne , avec
la Baronne d'Engelhardt , Dame de la Cour
de l'Impératrice , fera célébré ici dans, peu
de jours ; Dimanche prochain , il fera dé(
51 )
}
claré. Cette Dame apporte en mariage au
Comte Branicki un million de roubles en
argent comptant , & près de 300,000 en
bijoux.
SUÈDE.
De STOCKHOLM , le 10 Mars
Le Comte de Reventlau , Miniftre de la
Cour de Danemarck , a notifié à notre Miniftère
ainfi qu'aux Miniftres étrangers qui
réfident ici , que le Roi fon Maître a ordonné
à fon chargé d'affaires à Pétersbourg ,
de figner l'acte d'acceptation du traité de
neutralité armée , auffi-tôt que la ratification
des Etats - Généraux y fera arrivée , & d'échanger
cet acte avec les Ambaffadeurs de
L. H. P. Comme le Roi avoit donné il y a
quelque tems le même ordre au Baron de
Nolken , fon Miniftre en Ruffie , on ne
doute pas que cette affaire ne foit actuellement
terminée,
POLOGNE,
De VARSOVIE , le 12 Mars.
ON efpère que l'affaire ſuſcitée à nos Magnats
à l'occafion du Baron Julius , fera
terminée inceffamment , & que le fequeftre
que l'Empereur a fait mettre fur leurs biens
fera bientôt levé.
Le Prince Poninski , Grand Tréforier de
Pologne , a préfenté au Roi un plan de ré-
C 2
( 52 )
forme qui fera très- avantageux au come
merce de la République s'il eft mis en exécution
; il y a plufieurs années que ce Prince
s'en occupoit & qu'il y travailloit avec la
plus grande application.
Le Colonel de Wite , fils du Général de
ce nom , Commandant de la fortereffe de
Kaminiek , qui vient d'acheter le régiment
du Prince Lubomirski , avoit époulé il y
a 18 mois une belle Grecque avec laquelle
il est arrivé ici . Il a eu l'honneur de la préfenter
au Roi. Comme fa fanté eft dérangée ,
il fe propofe de fe rendre à Spa où il conduira
fon épouse.
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 20 Mars.
PARMI les objets intéreffans dont l'Empereur
s'occupe , on parle beaucoup de la
rédaction d'un nouveau Code Autrichien .
On dit même que les Chefs des Tribunaux
de Juftice ont été requis de dire leur avis
fur cette queftion affurément importante :
jufqu'à quelpointpourroit on modifier lapeine
de mort ? &dans quel cas feroit- elle indifpenfable?
S. M. I. qui entre dans les moindres détails
qui peuvent intéreffer la fortune de
fes fujets , ou l'accroître , a prdonné qu'on
affignât aux Tifferands de la Moravie une
fomine de 100,000 florins dont ils payeront
une intérêt trèsmodique. L'objet du
' 3 (
Souverain eft de les mettre en état d'expédier
promptement & le plus avantageufement
poffible pour eux , les commillions
qu'ils ont reçues. L'Empereur pour favorifer
en Hongrie la culture de la foie , a
affigné pour cet objet des fommes confidérables
; il y a entre autres 20,000 florins
pour une feule machine qui en peu de
minutes peut dévider plufieurs milliers
d'écheveaux .
S. M. I. doit partir inceffamment pour
fe rendre à Bruxelles ;, elle paffera par Ratisbonne
, mais dans le plus grand incog
nito.
; .
On apprend de Belgrade que le Vifir
Bacha , ou Gouverneur de la Servic , qui
s'y étoit rendu fi odieux par fon avarice
& fes extorfions , y eft mort le 18 de ce
mois.
t
De HAMBOURG , le 25 Mars.
Les déprédations auxquelles le commerce
de toutes les nations de l'Europe fe trouve
expofé de la part des Anglois , qui fe croient
autorisés à troubler la navigation des neutres
, auffi- tôt qu'ils ont déclaré la guerre
à une Puiffance Maritime , ont excité des
réclamations qui ont enfin été fuivies de
démarches propres à les faire écouter. Le
Roi de Pruffe a fait demander aux Cours
de Stockholm & de Copenhague la protection
de leur pavillón pour les navires de
c 3
( 54 )
fes fujets . Cette dernière y a conſenti , &
S. M. Pruffienne l'a fait notifier aux Négocians
en Siléfie dans la Frife orientale &
dans les autres Provinces commerçantes.
Les foins que ce Souverain fe donne pour
la fûreté du commerce & pour l'encourager
, ne peuvent que l'augmenter. Un Négociant
de Treptow fur la Réga y a fait
lancer à l'eau , le 6 de ce mois , un navire
de 130 tonneaux , le premier qui y ait été
conſtruit de mémoire d'homme.
Avant hier il a paffé près de Heilgeland
un convoi de 27 navires Anglois deftinés
pour le Wefer , où ils doivent prendre à
bord les troupes qui paffent au ſervice de
la Grande- Bretagne.
On mande de Hanovre que dans quelques
mois , il s'affemblera un camp dans
les environs de cette ville. Les troupes qui
le compoferont confifteront en 20 eſcadrons ,
10 bataillons & un régiment d'artillerie.
La lettre fuivante contient un fait touchant
que l'on fera bien aife de trouver ici ;
elle a été écrite par M. A. F. Herbot , Capitaine-
Lieutenant de la frégate le St Jean ,
le 26 Novembre dernier. :
Le 8 Septembre, par un beau temps , à la hauteur
des Bermudes , à 200 lieues environ des Inles de
l'Amérique , j'apperçus à 2 lieues devant moi un
vaiffeau démâté qui tiroit des coups de détreffe. A
l'inftant j'y dirigeai ma route pour le fecourir ;
quand je n'eus plus qu'une demi- heue à faire pour
le joindre , il hiffa pavillon Américain , & en abordant
la poupe de ce bâtiment , je vis tout l'équipage
( 35 )
à genoux , les mains levées vers le ciel , & tournées
vers moi , fans prononcer une feule parole. Je leur
criai en anglois , d'où venez- vous ? Sur quoi l'un
d'eux fe leva & me répondit en françois , au nom de
Dieu fauvez nous . Auffi- tôt je mis en mer ma chaloupe
, qui ramena à mon bord trois de leurs gens ,
dont voici le récit. » Le vaifleau que vous voyez ,
M. , eft un brigantin , prife Américaine , achetée à
la Guadeloupe ; il appartient à trois jeunes Négocians
qui le montent & qui font de cette Ifle Fran
çoife ; l'un fe nomme Salager , & les deux autres ,
qui font frères , portent le nom de Carpentier . Nous
avions pris une cargaifon de fucre à la Guadeloupe
pour Bofton , d'où nous revenons avec des provifions
de bouche , des bois de charpente & des cordages :
l'équipage confifte , outre ces trois Négocians , en un
Capitaine , fix matelots & un Mouffe ; en tout onze
hommes. Nous fommes en route depuis cinq femaines
pour faire un voyage de quinze à feize jours
au plus ; un calme conftant nous a déſolés jufqu'au
30 Août , qu'il s'eft élevé un ouragan affreux qui
nous a mis dans l'état où vous nous trouvez : cet
état eft plus douloureux encore qu'il ne vous le
paroît. Notre left s'eft déplacé , le vaiffeau eft de
côté , nous avons perdu nos mâts , le bâtiment fait
eau , il nous faut pomper fans ceffe , nous fommes
fans forces , depuis cinq jours nous n'avons prefque
rien mangé , & il y a vingt - quatre heures que nous
n'avons bu pendant cette chaleur , il ne nous refte
pas une goutte d'eau ; au nom de Dieu fauvez - nous la
vie.cr. Je me hâtai , après cette trifte narration ,
de faire paffer à mon bord tous ces infortunés , de
les rafraîchir le mieux poffible , & de leur promettre
tous les fecours qui dépendroient de moi. Au moment
que j'allois m'éloigner de leur vaiffeau & continuer
ma route , le Capitaine me pria d'attendre un
inftant , & dit aux trois Négocians que s'ils confentoient
à lui céder la moitié de la cargaifon , & fi je
-
C 4
( 56 )
voulois l'aider un peu à fe remettre en état , il détermineroit
les gens à le fuivre & à conduire le bâtie
ment dans le premier port des Indes occidentales.
De concert avec les Négocians , je tâchai de le détourner
d'une entrepriſe fi téméraire ; mais il ré-
Fondit qu'il étoit pauvre , qu'il avoit une nombreuſe
famille à nourrir en Amérique , que s'il périsfoit ,
elle ne perdoit rien , mais que s'il étoit affez heureux
pour réuffir , il gagneroit de quoi fubfifter & paffer
le tefte de fes jours avec fes enfans ; qu'il me demandoit
enfin en grâce quelques fecours. Sur la
promeffe que je lui en donnai , il parla à fes gens ,
s'arrangea bientôt avec eux , & fit , avec les Négocians
, le traité de partage à moitié , dont le montant
feroit remis en lettres de change à leurs parens à la
Guadeloupe. Cet accord mutuel fut figné par moi ,
& renvoyant le Capitaine à fon bord , je le fis accompagner
par mes Charpentiers & une partie de mon
équipage. Je lui donnai un de mes plus grandshuniers
, des voiles , des cordages , quatre tonnes
d'eau & des provifions pour vingt un jours : en cinq
heures de temps il fut réparé le mieux poffible , &
je me décidai à continuer ma route , tandis que ce
Capitaine cingloit vers les Illes de l'Amérique , en
me témoignant la plus grande reconnoiffance . Je
n'ai pu favoir s'il avoit atteint les Ifles ; mais quatre
jours après notre féparation , j'effuyai une tempête
terrible , & fi elle s'eft étendue jufqu'à lui , il aura
infailliblement péri ; cependant comme le vent eft
très-variable dans ces parages à so lieues de diftance,
il eft poffible qu'il ait abordé quelque part. J'avois
gardé les trois jeunes Négocians , qu'il fallut d'abord
nourrir comme des enfans , tant ils étoient épuifés
par la faim ; dans les premiers jours , ils n'avoient
pas même la force de fe renir debout ; privés de leurs
hardes qu'ils avoient jettées à la mer , ils trouvèrent ,
à mon bord , des chemiſes , des bas , des fouliers &
ce qui leur étoit le plus néceſſaire , & à mon arrivée
(57 )
ici , je les ai préſentés au Miniftre de France réfident
ànotre Cour. Leur parens font des Négocians établis
à la Guadeloupe , & leurs noms font connus à Saint-
Thomas , où ils ont des affaires avec les fieurs de
Vinsk.
ITALIE.
De LIVOURNE , le 18 Mars.
Le corfaire Anglois Fhetame , a conduit
ici le navire Hollandois le St George qu'il
a pris dans fa route de Smyrne à Amfterdam.
On l'avoit d'abord envoyé à Civita-
Vecchia , mais comme il n'y a point de
Lazareth dans ce pays , on a refufé de l'y
recevoir , & il eft arrivé ici , où il fera
probablement vendu avec fa cargaiſon lorfqu'il
aura fini fa quarantaine. Sa cargaifon
confifte en 584 balles de coton , 170 de fil ,
63 de fil de Turquie , 70 de Tiftik , s caiffes .
de gomme , 4 d'opium , 2 remplies de diverfes
marchandifes , & 174, de fruits fecs.
Le même corfaire a pris encore un autre
navire Hollandois appellé l'Harmonie , allant
auffi de Smyrne à Amfterdam dont la
cargaifon confifte en 700 balles de coton ,
160 de fil , 20 tapis , 15 paquets de foie ,
820 barrils de raifins , 120 pièces de bois
de palmier , 2 balles de foie , un caiffe d'o
pium , & 4 caiffes de gomme. Ce dernier
eft entré ici le 14 au matin. On est trèsétonné
que les vaiffeaux de guerre Hollandois
qui font ici à l'ancre , n'aient fait aucune
démarche pour reprendre au moins le
C S
( 58 )
premier de ces navires , puifqu'ils favoient
déja 15 jours avant fon arrivé qu'il feroit
conduit dans ce port.
On apprend d'Arriccia , fief appartenant
au Prince Ghigi , que dans la nuit du 25
Février , on y avoit reffenti une fi violente
fecouffe de tremblement de terre , que les
habitans effrayés avoient quitté leurs maifons
pour chercher leur fûreté en pleine
campagne. On ne fait point encore quels
font les dommages que ce tremblement de
terre peut avoir occafionnés.
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 2 Avril.
LA nouvelle fâcheufe de la défaite du
Lieutenant-Colonel Tarleton , le 17 Janvier
dernier , eft pleinemeut confirmée ; la Gazette
de la Cour , du 31 Mars , contient les
extraits fuivans des lettres du Lord Cornwallis
, apportées par le paquebot le Sandwich
, parti de Charles- Town le 28 Février.
Du Camp de Turky- Creek , fur Broad River le 18
Janvier 1781 .
34
Je crois néceffaire de vous tranfmertre copie de
ma lettre au Chevalier Clinton , de crainte que les
relations exagérées des Rebelles ne parviennent en
Europe avant que V. S. n'ait reçu des nouvelles de
New - Yorck. J'ajouterai à ce que j'ai écrit à Sir
Henri Clinton , que l'on a eu lieu d'être extrêmement
furpris de cet évènement , attendu que lafa
majeure partie des troupes qui ont donné , s'étoit
conduite dans toutes les occafions avec la bravoure
la plus dinftinguée «<.
( 59)
Extrait de la lettre au Chevalier Clinton , datce
du même endroit le 17 Janvier .
» Dans ma lettre du 6 , j'ai eu l'honneur de vous
informer que j'étois prêt à me mettre en marche
pour la Caroline feptentrionale , ce qui avoit été
retardé pendant quelques jours par une diverfron
que l'ennemi avoit faite du côté de Nitety - Six ; le
Général Morgan reftoit encore fur la Pacolet :
d'après les meilleures informations , il avoit en
viron 500 hommes de troupes Continentales &
de l'Etat de Virginie ; 100 hommes de cavalerie
aux ordres du Colonel Washington , & 6 ou 700
hommes de milice : ce dernier corps varie fi fréquemment
quant au nombre qu'il eft impoffible de
le conftater à quelques centaines près , trois jours
de fuite. Le Lieutenant Colonel Tarleton , avec la
légion & le corps qui lui eft annexé , confiftant
en 300 chevaux environ , autant d'infanterie , le
premier bataillon du 71me régiment , & une pièce
de 3 livres de balle , avoit déja paffé Broad River
pour fecourir Nitety- Six ; je lui donnai pour inf
truction de fuivre la rive occidentale de Broad-
River ; de tâcher de porter quelque coup au Général
Morgan ; & à tous évènemens , de l'obliger
à paffer Broad River. J'ordonnai en même temps
qu'il prît avec lui le 7me régiment & une pièce de
3 livres de balle qui étoient en marche pour renforcer
la garnifon de Ninety- Six , & de les garder
tout le temps qu'il le jugeroit néceffaire ; le refte
de l'armée marcha entre Broad - River & la Catawbaw
. Comme le Général Green avoit quitté le
Comté de Mecklenburgh , & paffé la Pedée , je ne
doutois pas que le Général Morgan ne fe retirât à
notre approche. Les pluies qui groffirent
la rivière & les criques retardèrent la marche de
l'armée ; cependant elle fut fi bien conduite , & ap
procha de fi près le Général Morgan qui fe retiroir ,
qu'elle rendit dangereux pour lui le paffage de
·
-
C 6
( ( 69 )
1
Broad- River , & le 17me courant , à huit heures
du matin , elle l'atteignit. Tout offroit la perspective
la plus flatteufe ; l'ennemi étoit formé dans un bois
découvert , & ayant été récemment joint par quel.
ques milices , étoit plus nombreux ; mais la différence
qui fubfiftoit pour la qualité entre lui & le
corps aux ordres du Lieutenant- Colonel Tarleton ,
la fupériorité de ce dernier Commandant en cavalerie
, ne lui permettoient pas de douter du plus
brillant fuccès. L'attaque commença par la première
ligne d'infanterie , compofée du 7me régiment
, de l'infanterie légère de la légion & du corps
d'infanterie qui lui eft annexé. Une compagnie de
cavalerie étoit placée à chaque flanc ; le premier
bataillon du 71me régiment , & le refte de la cava
lerie formoient la réſerve. La ligne de l'ennemi ne
tarda pas à lâcher pied ; & fa milice abandonna le
champ de bataille ; mais la pourſuite ayant jetté
quelque défordre dans nos troupes , le corps du
Général Morgan fit volte face , & fit fur elles un
feu très vif: cet évènement inattendu jetta la plus
grande confufion dans la première ligne : on nous
prit nos deux pièces de 3 , & je crains bien que les
drapeaux du 71me régiment n'aient eu le même
fort. Pour rendre juftice au détachement de l'artillerie
royale , je dois obferver que le danger ne put
le déterminer à abandonner fes canons , & que tout
ce qui le compoſoit fut tué ou bleffé en les défendant.
Le Lieutenant- Colonel Tarleton rallia so
cavaliers , qui , animés par la bravoure de l'Officier
qui leur avoit fi fouvent montré le chemin de lavictoire
, chargèrent & repoufsèrent la cavalerie du
Colonel Washington, repiirent les bagages du corps,
& taillèrent en pièces le détachement ennemi qui en
avoit pris poffeffion ; enfuite , après avoir détruit
ce qui ne leur étoit pas commode d'emporter , ils
fe retirèrent avec le refte , fans être moleftés , vers
le gué d'Hamilton , près de l'embouchure de Bul
lock's Creek.
( 61 )
1
J
1:
La perte qu'a effuyée notre cavalerie eft peu com
fidérable ; mais quant à l'infanterie , je crains qu'elle
ne monte a 400 hommes tant tués que bleflés ou
pris auffi tôt qu'il fera poffible d'en conftater les
détails , je vous les ferai paffer.
Je chargerai le Lieutenant Colonel Balfour de
faire paffer au Secrétaire d'Etat , par la première.
occafion , copie de cette lettre.
T Y
Les lettres fuivantes du Colonel Balfour ,
contiennent de nouveaux détails fur les
fuites de cette affaire malheureuſe , &
d'autres plus confolans. La première eft
datée de Charles -Town le 18 Février,
Vous avez été informé , par une lettre du 16
Janvier , de l'état des affaires à cette époque ; &
les dépêches du Lord Cornwallis , datées du 18 du
même mois , vous ont appris la malheureuſe affaire
du Lieutenant- Colonel Tarleton , du jour précédent
; voici les informations ultérieures que l'on
a reçues depuis , foit directement du Comte de
Cornwallis , de Lord Rawdon , ou du Major Craig ,
foit par les rapports qui fe font répandus dans le
pays. Malgré l'évènement funefte & inattendu du
17 Janvier dernier , le Lord Cornwallis continua
de pouffer en avant , & preffa vivement le Géné
ral Morgan , qu'il ne put cependant atteindre , parce
qu'il avoit gagné la Catawbaw avec les prifonniers
qu'il avoit faits ; & comme il paffa certe rivière
très haut dans fa partie fupérieure , on eſt fondé à
croire qu'il effectua fa jonction avec l'armée du
Général Green ce n'eft que le premier courant
que Lord Cornwallis fut en état de la paffer , ce
qu'il fit à un gué particulier , quatre milles au
deffous de celui du Bratty, Il y trouva une forte
oppofition de la part d'un corps de milices , qui fur
mis en déroute , & le Général Davidſon qui le
( 62 )
---
commandoit , tué. S. S. obferve à cette occafion ;
que les gardes fe conduifirent avec bravoure , paf
fèrent la rivière , expofés à un feu très-vif , & ne
tirèrent pas un feul coup qu'après qu'ils eurent ga.
gné la rive oppofée & fe furent formés. Le même
jour , le Colonel Tarleton eut le bonheur de défaire
un autre corps de milice ennemie qui s'étoit
affemblé fous les ordres du Colonel Pickings , en
tua & prit beaucoup d'hommes , & difperfa entièrement
le reftes en rapportant ces circonstances à
V. S. , ce n'est pas avec une fatisfaction médiocre
que j'ajouterai qu'en ces deux occafions la perte ef
fuyée par les troupes du Roi eft peu confidérable ,
& qu'à l'exception du Colonel Hall des Gardes ,
qui a été tué , il n'y a pas eu un Officier même
bleffé après avoir remporté ces avantages , le
Lord Cornwallis marcha vers Salisbury , & prit
poffeffion de cette ville le 4 courant. Jufqu'alors
le Général Green avoit confervé fa pofition fur
le bord oriental à l'Eft de la Pedec , & fe trouvant
ainfi fur les frontières de la Province , avec un
corps de cavalerie , il s'étoit vu en état de faire
jufques dans le coeur de cette même province , des
incurfions qui défoloient les habitans , & me forçoient
à tenir en campagne des détachemens pour
couvrir la communication entre Charles-Town &
Camden , empêcher que l'ennemi n'établit des poftes
en-deça de la Santée , & mettre les environs à
l'abri d'infultes . Mais le Général Green ayant été
informé des derniers fuccès du Lord Cornwallis ,
rappella tous les partis détachés , & faiſant un mouvement
rapide , fe porta vers les établiſſemens Mo.
raves dans la Caroline Septentrionale , où , felon .
les derniers avis qu'on a reçus , il s'eft pofté de
manière à couvrir le paffage de la Yadkin. D'après
la poſition refpective des deux armées , nous pou
vons nous attendre à recevoir bientôt la nouvelle
de quelque évènement important qui , à ce que
j'espère , fournira l'occafion de féliciter V. S.--
C
( 63 )
·
Ma dernière lettre vous a informé qu'il y avoit un
armement prêt à faire voiles pour une expédition
commandée par le Major Craig , du 82me . régiment
; je vous inftruifois des forces employées à
ce fervice , & des objets de l'expédition même :
j'ai actuellement l'honneur de vous apprendre que
le 29 du mois dernier , le Major prit poffeffion de
Wilmington fans oppofition ; que remarquant
enfuire qu'un corps ennemi s'étoit pofté an pont
de Heron à environ 12 milles de cette Ville , dans
la vue de couvrir à la fois ce paffage & les vaif
feaux qui étoient dans la rivière , & de paroître
en force pour encourager la milice à fe former , le
Major Craig faifant à propos un mouvement
rapide , furprit les Rebelles dans cette pofition
très-forte , les en délogea & purgea cette partie du
pays ; enfuite coopérant avec les vaiffeaux de guerre
de S. M. s'empara de leurs navires à bord defquels ,
ainfi que dans leur camp , il faifit divers approvifionnemens
militaires dont la privation leur fera
très -fenfible , s'ils effayoient encore de mettre fur
pied quelques forces dans ces parties . Le Ma
jor Craig m'apprend de plus qu'il emploie tous les
moyens poffibles de mettre en état de défenfe le
pofte très- effentiel de Wilmington , & de communiquer
éventuellement avec l'armée aux ordres du Lord
Cornwallis.
Extrait d'une lettre du même , de Charles - Town , le
25 Février.
Depuis la date de mes dépêches , Nº. 2 , le Capitaine
Barclay eſt arrivé à bord de la Blonde du
Cap Fear , où il a tout laiſſé dans un état de fécurité
, & les ouvrages deftinés à la protection de
Wilmington prefqu'achevés. On n'a reçu directement
aucuns avis du Lord Cornwallis ; mais Lord
Rawdon m'a donné quelques informations ultérieures
concernant les opérations de l'armée ; il les a
reques d'un homme qui l'a quittée le 9 courant ,
& qui eft venu à Camden : il paroît qu'à ceue épo
( 64 )
que Lord Cornwallis avoir pénétré fix milles au
delà de Salem , le plus reculé des établiſſemens Moraves
dans la Caroline Septentrionale , & à l'Elt de
la Yadkin , ce qui prouve la rapidité des mouvemens
& le développement extraordinaire des efforts
qu'il a dû faire pour parcourir un fi vafte e pace
en fi peu de tems , dans un pays fort & difficile .
En paffant fi haut la Yadkin notre armée s'eft
trouvée au- deffus de celle de Gréen qui , felon ce
rapport , marchoit vers Deep River un peu fur les
derrieres de la droite du Lord Cornwallis. Le corps
du Général Morgan , étoit plus avancé fur la
gauche on efpéroit que le Lord Cornwallis ne tarderoit
pas de joindre ce dernier ; à tout prendre ,
ce mouvement a du moins empêché pour le préfent
la jonction des forces ennemies , fur laquelle
je témoignois quelque inquiétude dans ma dernière
lettre. Je ne dois pas négliger d'informer V. S. de
l'arrivée de l'Affurance avec la flotte de bâtimens
vivriers venant de Corke , après une traver
fée de douze femaines ; efpace de tems fi long , que
ces navires font obligés de faire de l'eau avant de
fe mettre en route pour New Yorck : pendant ce
tems - là , l'Affurance refera à Beaufort , parce
qu'elle tire trop d'eau pour pouvoir paller certe
barre.
2
Extrait d'une lettre du Capitaine Barklay , commandant
le vaiffeau de S. M. la Blonde , de
Charles- Town , dans la Caroline Méridionale ,
le 24 Février.
:
ma
Vous avez vu , dans lettre du 1 Janvier
dernier , qu'à la requifition du Lord Cornwallis
je me préparois à me rendre au Cap Fear pour
une expédition je profite du paquebot qui va
mettre à la voile pour vous donner une information
qui vous parviendra plus promptement par cette
voie , que par le rapports que j'ai envoyés au Vice-
Amiral Arbuthnot a New Yorck, Après avoir
embarqué 2 ou 300 hommes aux ordres du Ma
( 65 )
jor Craig du 12me. régiment , je paffai la barre
de Charles-Town le 21 Janvier , & entrai le 25 dans
la rivière du Cap Fear : les vents contraires & la
navigation difficile de cette rivière ne me permirent
d'arriver que le 28 , au lieu marqué pour le débarquement.
Le Colonel Balfour ne pouvant pas
dégarnir la garnifon de cette place , Charles Town ,
je fus forcé de mettre à terre les troupes de la marine
qui fe trouvoient à bord de la Blonde , du Delight
& de l'Otter , formant en tout 81 hommes aux
ordres du Lieutenant Griffiths , de la Blonde
qui avoit ordre de fe joindre au Major Craigs
dans la foirée du 27 , il arriva de Wilmington des
Députés , avec des propofitions dont je joins ict
copie , ainfi que de la réponfe faite par le Major
Craig & moi. Le lendemain matin , les troupes
débarquèrent à la plantation d'Ellis , neuf milles
au- deffous de la ville ; en même- temps je remontai
la rivière avec les galères & les barques canonnières
; dans l'après - midi du même jour , nous prîmes
poffeffion de la ville de Wilmington fans la moin
dre oppofition : ceux des Rebelles qu'y s'y trouvoient
arimés , au nombre d'environ 10 hommes , en
étoient fortis le même jour de grand matin. Nous
trouvâmes deux batteries élevées du côté de la rivière :
l'une de 10 canons de 12 & 9 livres , l'autre de 7 de 12 ,
dont la plupart étoient encloués . Sur l'information
que nous reçûmes que plufieurs navires avoient
remonté la rivière , chargés de provifions , munitions
& effets appartenans aux Rebelles armés , ainſi qu'à
quelques François & Espagnols établis au Cap Fear ,
le Major Craig fe mit en marche avec un détache
ment des troupes ; en même temps je fis remonter
la rivière à l'une des galères avec deux barques ca
nonnières , & le lendemain matin elles s'emparèrent
de ces navires qu'elles ramenèrent avec elles , à
l'exception d'une goëlette & d'un 'floop entièrement
chargés de provifions & de munitions qu'elles furent
...
( 66 )
ont
obligées de brûler. Les habitans qui font reſtés.
dans la ville & dans les poftes des environs
remis leurs armes & donné leur parole ; ils defirent
très-ardemment rentrer dans la jouiſance du bonheur
de la paix , & de la réunion avec la mère Patrie.
La poffeffion de Wilmington & de la rivière Cap
Fear , eft de la plus grande importance pour l'armée
du Lord Cornwallis : tous les ouvrages étant finis ,
& les différentes batteries complettes , je me fuis
renda à ce port pour mettre à exécution les ordres
de l'Amiral.
-
Propofitions faites le 27 Janvier aux Officiers
commandant la marine & les troupes Angloifes
dans la rivière Cap Fear , par ceux des habitans
de la ville de Wilmington & autres qui defirent
d'y refter. 10. Les habitans & autres qui resteront
ici feront prifonniers de guerre jufqu'à ce qu'ils
foient régulièrement échangés . 2° . Les habitans
refteront dans la ville , on leur garantira la confervation
de leur propriété de toute dénomination ,
& leurs perfonnes feront protégées . Les fieurs
James Walker & John du Bois font chargés de
préfenter ces propofitions. En réponse au metlage
reçu de la part des habitans de Wilmington , les
Officiers commandant la marine & les troupes de
S. M. dans la rivière Cap Fear , obferveront feulement
que dans la fituation actuelle des affaires ,
lefdits habitans n'ont point de droit à capituler , &
que les articles qu'ils propofent ne peuvent être
confidérés comme articles de capitulation : lorfque
les forces de S. M. paroîtront devant la ville , il
faut qu'ils fe foumettent à être prifonniers de guerre
à difcrétion, ou à s'expofer aux fuites de la réfiftance :
dans le premier cas , on prendra toutes les précautions
poffibles pour empêcher le pillage , & tout
mauvais traitement à l'égard de qui que foit . Signé
A. BARKLAY . J. H. CRAIG.
Les navires pris , indépendamment des deux qui
( 67 )
6
ont été brûlés font , un bricq de 120 tonneaux
montant deux pièces de 3 , percé pour 12 , chargé
de riz , tabac & marchandifes en balles , nommé
la Rofe. La goélette la Betfey , de 70 tonneaux ,
carronades , cargaiſon en riz , farine , rum & quel
ques munitions : 3 autres petites goëlettes de peu
de conféquence.
.
Ces détails ont fait tomber le bruit de la
prétendue revanche du Lord Cornwallis fur
le Général Gréen . On ne fe flatte plus que le
Brigadier- Général Arnold réuffiffe à effectuer
fa jonction ; on le croit lui- même dans
les plus grands embarras. Son expédition en
Virginie s'eft bornée à des dévastations ; loin
de trouver les compatriotes difpofés à le
ranger fous fes drapeaux , & à renoncer à ce
qu'il appelloit la tyrannie du Congrès , il
les a trouvés déterminés à fe défendre lorfqu'ils
Font pu , & fe retirant devant lui
lorfqu'ils fe font vus hors d'état de réfifter.
Il a eu le chagrin de voir le Gouvernement
de la Virginie publier une proclamation pour
déclarer nul le ferment qu'on a extorqué
aux habitans dans les lieux où ils étoient
fans défenfe. Il lui eft impoffible d'obtenir
des avantages folides fans des fecours de
New-Yorck , d'où l'on ne peut lui en donner
d'efficaces , fans expofer ce pofte. Le
Général Washington qui fait des difpofitions
dont le but paroît être de porter fon
armée fur l'autre bord de la rivière d'Hudfon
, oblige le Général Clinton à ſe tenir fur
fes gardes , & ne lui permet point de fe
( 68 )
"
dégarnir. C'est pourtant pendant que les
affaires font dans cette pofition en Amérique
, qu'on cherche à fe flatter toujours
de fa foumiffion. On voit que nous ne fommes
pas en état de l'y amener par la force ,
& nous avons mille raifons de croire qu'elle
ne cédera pas volontairement ; on peut joindre
aux preuves qu'on en a déja , la lettre
fuivante de Marblehead dans l'Etat de Maf
fachuffett's Bay.
-
eu
» Les évènemens de la dernière campagne nous
ontété en général plus contraires qu'avantageux ,
égard à la perte de Charles Town & à la défaite du
Général Gates à Camden dans la Caroline Méridionale
: mais ces revers ont été balancés par la prife
de 800 ennemis à la fois ( à l'action de Kings-
Mountain ) , & par le grand nombre de prifonniers
que nous avons faits dans plufieurs efcarmouches
dans cet Etat. D'ailleurs , la milice , par-tour alerte
à s'oppofer aux progrès de l'ennemi , a acquis de
l'expérience; & les Etats méridionaux ont été purgés.
des habitans mal affectionnés qui y traverfoient les
meſures du Gouvernement. Depuis le mois de Juillet
dernier, l'ennemi , à New Yorck , s'eft vu renfermé
par notre armée prefque dans l'enceinte de cette
ville ; & l'excurfion qu'il a tenté de faire dans la
Nouvelle-Jerley , fous le Général Kniphaufen , lui
a coûté cher. Dans les différens chocs qu'il a dû y
foutenir , il n'a pas perdu moins de mille hommes .
Du côté du Canada , il a fait cet été quelques ravages
fur nos frontières occidentales ; mais il a été immé
diatement repouffé par la milice. La trahifon d'Arnold
n'a été d'aucun avantage aux Anglois , & n'a eu d'autre
fuite que la mort de l'infortuné André. Ce jeune
homme avoir l'ame forte & grande ; & je regrette
(~69 )
bien vivement qu'il foit devenu la victime de la
trame au lieu d'Arnold «. Nous avons actuel- -»
lement la perfpective d'avoir , pour la campagne
prochaine , une aufli belle armée que jamais . Le
Congrès a requis les Etats refpectifs d'enrôler leurs
Quotes pour trois ans ou pour toute la guerre, Ler
divers Corps Législatifs , fatigués des peines que
leur caufoient les enrôlemens pour un court terme,
embraffent le plan du Congrès. D'après un principe
d'économie , le nombre des bataillons a été diminué ,
de beaucoup ; mais en revanche , ils confiftent en
plus de foldats : & , fi je ne me trompe , ils nous fourniront
une armée de 30 à 40 mille hommes. Ces
forces régulières & les milices , qui fe tiennent conftamment
prêtes à agir , fuffilent amplement avec les
troupes de notre fidèle Allié à agir même offenfivement
par terre. Tout ce qui nous manque , quant
à nos reffources militaires , c'eft une marine fupérieure
dans nos quartiers à celle de l'ennemi . Lest
difpofitions du peuple , qui, durant l'espace d'une
année , a porté un fardeau de taxes pour le montant
des frais d'une campagne entière, ne fe fontnullement ,
altérées ; & je ne faurois comprendre comment l'Adminiftration
Britannique eft fi peu délicate fur fon
propre honneur , que d'affurer les crédules Européens.
qu'il y a une poffibilité , beaucoup moins une perf
pective , de foumiffion de la part de l'Amérique , ni
même de réconciliation ou de pacification , à moins
d'une reconnoillance complette de fon indépendance..
Les Gouvernemens du Continent , & de chaque Etat
en particulier ont acquis aujourd'hui une confiftance
& une folidité qui augmente chaque jour . Le peuple
Américain fent fi bien fa propre dignité & fon importance
, comme étant la fource d'où fes Chefs
tirent leur pouvoir & leur rang ; les nombreux Officiers
qui compafent les départemens Législatif
Exécutif , Judiciaire & Militaire , tant de l'Union
( 70 )
que des Etats particuliers , ont , de leur côté , un
intérêt fi direct dans la continuation de leur autorité
, que le Gouvernement Britannique pourroit
auffi bien tenter de changer les loix immuables &
fondamentales de la nature que de renverser l'Indépendance
de ces Etats , foutenue comme elle l'eft
par une Alliance avec la France , & par une connexion
avec l'Espagne , qui ne diffère guères d'un'
Traité. On ne le croira peut - être point en Europe
où l'on s'eft laiffé conduire jufqu'ici par des préjugés
que des émiffaires Britanniques sèment à deffein ; mais
nous pouvons prouver , comme un fait au - deffus de
tout doute , d'après les rapports des Etats refpectifs ,
que les fermes font plus riches en bétail , & que
le peuple en général a plus de fonds réels qu'au
commencement de la guerre. Les dettes publiques'
s'étant éteintes en grande partie par la dépréciation
même de notre papier -monnoie , nos reffources ( fi *
l'on en excepte les habillemens pour les troupes &
les munitions de guerre) font inépuifables pour pouffer
vigoureufement les hoftilités durant un nombre
d'années . Un peu plus d'expérience dans la partie
des Finances nous mettra en état de procurer annuellement
les fubfides requis . Depuis qu'on a refolu
de ceffer les émiffions de papier , les Etats fe font
vus dans le cas de lever leur quote part pour ces
fubfides par des taxes , fans pouvoir recourir à des
emprunts , attendu que la chûte extraordinaire du
papier- monnoie ne permettoit point aux Corps Légiflatifs
d'établir le crédit des sûretés d'Etat ou billets
du tréfor. Mais l'Affemblée de Maſſachuſett's paroît
déterminée à prendre les mefures les plus propres
pour affurer une juftice exacte à tous ceux qui ont
des créances à la charge de l'Etat , & pour demander
ainfi au peuple des fubfides par la voie d'emprunts ,
dont la garantie fe fondera fur des taxes , comme
la Grande - Bretagne le pratique depuis fi long-temps.
(71 )
Nous fentons parfaitement l'importance de lever nos
fubfides par la voie d'emprunt , en réglant en même
temps nos dépenfes avec la plus grande économie.
Au lieu de mettre fur le peuple des impôts pour les
befoins courants de toute une année , nous ne taxerions
alors que pour l'intérêt de l'emprunt ; & , ayant
en mains l'argent requis pour chaque campagne ,
avant qu'elle commençât , nous ferions des épargnes
fur bien des objets . Nos deux dernières campagnes
fe font reffenties de la lenteur avec laquelle
des taxes pour tout le montant des frais de la guerre
nous procuroient de l'argent. Les améliorations en
ce genre feront d'autant plus faciles , que la valeur
de notre papier n'a point varié ces fix derniers mois :
elle eſt de 75 dollars en papiers de la vieille émiſſion
pour un dollar en eſpèces ; & en 40 dollars de la
nouvelles de forte que celle - ci n'eft pas beaucoup
au-deffous de la moitié de la fomme nominale en
efpèces . Le cours des lettres de change eft encore
plus avantageux , étant diminué de 65°à 45 dollars
de la vieille émiſſion pour un dollar en eſpèces. Les
Anglois , à New-Yorck , perdent fur leurs billets
de change 20 pour cent & au-delà , lorsqu'ils leur
font payés en efpèces ; ce qui équivant à la perte
qu'on fait fur le change ici , & dans les Etats voifins.
Les Etats refpectifs mettent actuellement en circulation
le nouveau papier - monnoie , & anéantiſſent
l'ancien , en vertu de la réfolution du Congrès du
18 Mars dernier ; ce qui a produit au jour tout
l'or & l'argent amaffé ; & tous les contrats fe font
aujourd'hui en espèces : mais à la Bourfe l'on préfère
les billets de crédit «. - Le commerce &
les armemens en courſe font préfentement plus floriflans
que jamais . Les Négocians s'occupent avec
ardeur à armer des corfaires . Les Marchands &
Manufacturiers Britanniques avoient cru déboucher
une grande quantité de leurs marchandifes dans la
( 72 )
A
Caroline méridionale ; mais nos Armateurs ont enlevé
la plupart de leurs bâtimens , ainfi que ceux qui
étoient deftinés pour Québec & la Nouvelle- Ecoffe ,
de forte que nous fommes affez bien pourvus de
productions de la Grande - Bretagne : elles reftent
cependant à leur prix ; mais celui des marchandifes
des Indes occidentales eft fort bas , parce que nous
en avons en abondance. Il en eft de même du perc
& de la volaille. La dernière récolte a été excellente ,
à l'exception du foin ; & l'agriculture eft fur le meil
leur pied. Depuis quelques années les Fermiers de la
Nouvelle Angleterre ont cultivé du froment de
Sibérie , qui furpaffe le froment commun en qualité.
En 1774, un particulier en envoya un gallon à un de
fes amis à Portsmouth dans la Nouvelle - Angleterre.
L'effai fut heureux , & trouva bientôt des imitateurs;
de forte qu'il n'y a pas lieu de douter que cette
contrée n'en produiſe bientôt affez , non-feulement
pour fa propre conſommation , mais aufli pour celle
des Etats voifins , & même pour l'exportation en
Europe "
Les derniers bruits qui fe font répandus
relativement à notre pofition dans l'Inde
ne fauroient être plus inquiétans. Comme
ils ne font fondés que fur les lettres particulières
trouvées fur le paquebot François
la Mouche , pris & repris deux fois dans
fon voyage de l'Inde en Europe , on fe
flatte toujours qu'ils feront démentis ou
que du moins ils ont été exagérés. Bien des
perfonnes croient en effet que les Directeurs
de la Compagnie des Indes font plus inftruits
de, ces défaftres qu'ils ne veulent le
paroître. On obferve que dans l'Affemblée
générale
( 73 )
générale qui eut lieu le 21 de ce mois , ils
refufèrent de mettre fous les yeux des intéreffés
les détails de leurs affaires politiques
, par la raison qu'il étoit dangereux
d'en donner connoiffance aux ennemis de
la G. B. & de leur fournir des renſeignemens
fur leurs projets qu'il eft effentiel de tenir
cachés jufqu'à ce qu'ils foient exécutés. On
a remarqué enfuite que lorfque ces bruits
ont eu de la publicité , elle a retardé le départ
de la flotte de 10 bâtimens qui doivent
partir pour l'Inde . Si en effet Hyder-
Aly a battu les Colonels Baillie & Fletcher
, que celui- ci ait été tué , & celui là
fait prifonnier , que le Général Munro ait
été forcé de regagner Madraff & de laiffer
le Royaume d'Arcate à la merci des vainqueurs
qui menacent nos établiſſemens , on
ne fauroit trop fe hâter d'envoyer des renforts
& peut- être ils arriveront trop tard .
the
Ces nouvelles , fi elles fe confirment en
tout ou feulement en partie , nous donnent
une idée bien différente de notre fituation
dans l'Inde , de celle qu'on fe plaifoit à
nous en donner. L'efcadre Françoife qui étoit
à l'Ile de France a dû fe rendre fur la côte
pour feconder Hyder- Aly ; l'Amiral Hughes
ne peut plus fe livrer aux beaux projets de
conquêtes qu'on lui prête ici ; & loin d'être
en état d'attaquer , il eft forcé de fe tenir
fur la défenfive ; l'arrivée du Commodore
Johnſtone ne lui procurera pas des forces
14 Avril 1781 .
d
( 34 )
fuffifantes ; on fait qu'il eft parti de Breft
une divifion de vaiffeaux François fupérieure
à celle de Johnſtone , & qui doit arriver
auffi-tôt que lui fi même elle ne le précède
pas.
Dans l'Affemblée de quartier de la Compagnie
des Indes tenue le 21 , le Général
Smith protefta de nouveau contre la guerre
que la Compagnie fait aux Marattes , &
qu'elle devoit celler au plutôt fi elle vouloit
éviter fa ruine. Il affura qu'il favoit de
bonne part que fon armée le fondoit par la
défertion des Sipayes , par un mécontentement
général & par l'impoffibilité où étoit
la Compagnie de payer fes arrérages , fans
parler de la méfintelligence qui régnoit entre
le Confeil de Bombay & le Général Goddard
, Commandant de l'armée Angloiſe fur
la côte de Malabar..
Ce n'eft que dans les ifles que nous avons
des avantages réels & une fupériorité qui
ne peut plus durer long- tems à préfent que
la flotte de Breft eft partie pour s'y rendre.
En attendant nous nous flattons que l'Amiral
Rodney ne bornera pas les avantages
à la prife de St-Eustache , & que bientôt
nous apprendrons qu'il s'eft emparé de Curaçio.
On ne fauroit fe faire une idée de la
hute opinion qu'on a conçue de cet Amiral
, le Roi lui a écrit de fa propre main pour
lui témoigner combien il étoit farisfait de
fa conduite , on affure même qu'il va être
( 75)
eréé Pair du Royaume , avec le titre dè
Baron de Rodney dans le Comté de Nor
thampton , dignité qui paffera à fa poftérité
mâle. S. M. ne parle plus de lui qu'en le
nommant mon Amiral. On fe rappelle qu'a
vant qu'il fût employé , il n'étoit pas fi bien
dans l'efprit du Souverain & de fes Miniftres;
on a dit que c'étoit malgré eux qu'on
l'avoit chargé du commandement d'une
flotte. Cependant bien des gens ne font pas
auffifatisfaits qu'on le croiroit de la prife de
St-Eustache & de St Martin.
Le fuccès de ces expéditions , dir un de nos papiers ,
ne doit pas faire beaucoup de plaisir aux habitans
de Londres . Dieu fait fi nous n'avons pas plus fujer
de nous défoler que de nous réjouir. Notre commerce
( le feul appui qui nous refte ) eft coupé dans
la racine par les mesures prifes avec la Hollande ,
& c. , & pour comble de malheur , nous apprendrons
inceffamment que les Hollandois ont donné des ordres
pour empêcher l'importation de nos marchandifes
dans leur pays. En général les gens les plus
fages parmi nous regardent comme une infortune
plutôt que comme un avantage la prife préméditée
que nous avons faite , parce qu'elle portera l'alarme
chez les Puiffances neutres , & qu'elle irritera les
Hollandois au point de les rendre fourds à toute
propofition d'accommo lement . En un mot , les
conquêtes , fous le ministère actuel , ne font que
des défaites , & ne tendent qu'à augmenter les taxes ,
à ôter le pain du pauvre , & à le priver de fon
travail.
Il peut devenir en effet très- dangereux
pour nous de mécontenter , comme nous
T'avons fait , la République ; il lui feroit aifé
d2
( 76 )
de nous faire beaucoup de mal ; & dans ce
moment cù nous n'avons plus de flottes pour
défendre nos côtes , le bruit a couru qu'elles
étoient exposées à une invafion.

>
Oa parloit depuis quelques jours d'une expédition
fur nos côtes par les Hollandois , fortis du Texel
avec trois vaifleaux de ligne , plufieurs frégates ,
bâtimens armés & tranfports pour attaquer Newcaftle
, Sunderland & Whitby. Ce bruit s'eft accrédité
le 21 , au point que Londres étoit dans une
confternation générale , & d'autant mieux fondée ,
que toutes ces places font dans l'impoffibilité de
faire la moindre réfiftance . Mais en fuppofant ia
nouvelle fauffe , elle étoit au moins très probable ,
puifque les Miniftres eux-mêmes s'attendent , fi la
guerre continue , à une vifite de la part des Hollandois
vers cette partie de nos côtes . D'ailleurs
l'expédition du Pirate Paul Jones ( comme le Lord
Stormont affecte de l'appeller dans fon Manifefte
contre la Hollande ) a laillé des traces trop profondes
dans notre mémoire pour qu'on ait le moindre doute
fur tout le mal que pourroit faire un armement ennemi
à cette partie du Royaume , fût-il même d'une
force médiocre , & conduit avec une habileté ordinaire
. Et c'est une anecdote curieule qu'il exifte
un Pamphlet écrit il y a cent ans , fous le titre de
Londres coupé par la gorge , où l'Auteur démontre
la facilité d'exécuter le projet en queſtion , la détreſſe
où le trouveroit néceffairement cette Capitale par
l'attaque ou la deftruction de Newcaſtle , & des
bâtimens & Mines de charbon.
On ne fe flatte plus d'un accommodement
prochain avec la République. S'il en
faut croire un de nos papiers , voici où en
eft reftée la grande affaire de la médiation.
» Le bruit d'une paix prochaine ne peut manquer.
de produire la fenfation la plus agréable parmi
( 77 )
tous les citoyens vertueux qui jufqu'à préfent ont
vu avec horreur les calamités de cette guerre contre
nature , & en général malheureufe . Ce feroit
un grand bonheur pour l'Angleterre , fi l'idée d'un
objet auffi glorieux que celui de la ceffation des
hoftilités , conduifoit à quelque chofe de plus ef
fentiel qu'à aider le premier Miniftre à négocier un
emprunt. Mais les hommes dont l'influence eft
toute puiflante dans les Confeils de cet Empire démembré
, font plus altérés de meurtre & de fang ,
que rafafiés de leur ambition tyrannique , & empreffés
d'offrir des conditions amicales à un ennemi
qui a enfin quelque raifon de fe plaindre. Ces obfervations
font fuggérées par la certitude que pour
le moment actuel , c'eſt un parti pris de mettre
tout en oeuvre pour réduire les Américains vaincus
& foumis aux pieds de la Grande- Bretagne ,
& que malgré les apparences qui pourroient tromper
un obfervateur fuperficiel , c'est toujours l'objet
réel de l'Impératrice de Ruffie , qui n'a point
varié dans fes premières difpofitions , de maintenir
la neutralité armée & l'indépendance de l'Amérique.
C'eft un fait inconteftable qu'elle a refufé
de concourir à la médiation avec l'Empereur
, à moins que cette dernière condition ne fut
la baſe d'un traité. Tant que les chofes feront
dans cet état , il ne fera pas difficile de juger du
fuccès de nos faifeurs de paix au prochain Congrès.
Les Puiflances du Nord fe hâtent d'armer
& quelque chofe qui puiffe arriver , il n'eft pas
probable qu'elles ceffent d'augmenter leurs forces
de terre & de mer , avant la conclufion de la paix.
>
Les ouvertures pour une négociation dont il
avoit été queſtion , il y a quelque tems ,
font actuellement
abandonnées. Les Cours de France &
d'Eſpagne ont déclaré qu'elles ne fe refufoient
nullement à entendre les propofitions de l'Angle
terre ; mais elles ont infifté pour que leurs Alliés ,
d3
( 78 )
c'eft-à dire les Américains , fuffent compris dans
la négociation ; que leurs Ambaffadeurs fuffent
préfens à la propofition , & reconnus comme parties
avec les autres Puiflances belligérantes. Notre
Cour n'a point jugé à propos d'accéder à ces préliminaires
, & voilà ce qui a arrêté la négociation
au moins pour le moment.- On a enfin reçu là
réponſe de la Cour d'Efpagne , fi long- tems & fi
infructueulement courtifée par M. Cumberland ,
pour l'engager à abandonner la France & l'Amérique
. Cette réponſe eft péremptoire & négative .
Ce grand négociateur n'a plus qu'à partir . - L'Empereur
a fixe au mois de Mai fon voyage à Bruxelles
, où il fera mis folemnellement en poffeffion
du Duché de Brabant. AIT
Il faut donc continuer à fe battre & at
tendre des circonftances dont nous puiflions
profiter. La plus heureuſe fans contredit
pour nous , feroit qu'il pût s'élever une guerre
de terre ; nous n'y épargnerons fans doute
pas nos foins , mais nous ne nous flattons
pas d'y réuffir."
La politique timide de divifer ce qui eſt uni
dit M. Gibbon , dans l'Hiftoire de la décadence
» de l'Empire Romain , d'abaiffer ce qui eft élevé ,
de craindre tout pouvoir actif, & de le perfua-
» der que le plus foible doit devenir le plus fouso
mis , paroît être le principe dominant de plufieurs
Souverains , & particulièrement de Confftantin
".
Quel tableau frappant nous donne cet Hifto
rien , de l'Adminißration à laquelle il étoit oppofe
autrefois , & qu'il méprife encore aujourd'hui ,
quoiqu'il la foutienre . Cette expreffion qui paroît êtte
le principe , dominant de plufieurs Princes , nous
étonne par le grand fens qu'elle renferme. On demande
cependant fi l'Auteur , en ne fuivant que
( 79 )
ز ا ر
fa confcience , n'auroit pas dû fubftituer au nom de
Conftantin un nom plus moderne & plus familier.
Le nouvel impôt de 2 fols tournois par
livre de fucre , a décidé les Marchands à
demander une augmentation de la gratification
pour la réexportation , & ils vont
préfenter pour cet effer une Requête au
Parlement. On ignore quelle en fera l'iffue ;
tout ce qu'on fait & dont on fe plaint vivement
, c'eft que le nombre des Membres
de la Chambre des Communes qui ont reçu
des bordereaux de l'emprunt , eft , dit- on ,
de plus de 70. Si cela eft vrai , on ne doit
pas être furpris que le Ministère ait toujours
à fouhait une pluralité fi confidérable . On
préfente ainfi les mefures qu'il avoit prifes
en faveur de ce fameux emprunt.
Hy a déja plus de trois femaines que M. Wenworth
, qui vient d'être nommé Gouverneur de
Saint- Eustache , eft arrivé d'Amfterdam , & s'eft
rendu en toute diligencé à la Terre du Lord
Mansfield , avec une nouvelle très- fingulière , qu'il·
prétendoit avoir apprife en Hollande ; favoir » que
"
les Hollandois avoientt été frappés comme d'un
» coup de foudre , de la réfolution prife à leur
égard par notre vigoureux ministère , & qu'ils
étoient prêts de fe foumettre , fans reftriction
à toutes les conditions que nous jugerions à pro-
» pos de leur prefcrite ; que la paix alloit ſe faire
au premier jour , parce qu'il n'y avoit point de
facrifice anquel les Etats - Généraux ne fe déter-
» minallent pour l'obtenir « . Quel étoit l'objet de
cette grande nenvelle ? De mettre le Miniftre en
état de négocier on emprunt à fa fantaiſie ', &
en même tems de donner certaines perfonnes dans
d4
( 80 )
?
le fecret , l'occafion de faire de bonnes affaires à
la Bourfe. En effet , rien de plus faux que ces
bruits répandus avec tant de complaifance , &
l'on fait actuellement , à n'en pas douter , que les
Hollandois fe difpofent avec la plus grande activité
, à faire , conjointement avec la France , l'EC
pagne & l'Amérique , la guerre la plus terrible à
la malheureufe Angleterre. Malgré cela , s'il faut
en croire toute la phalange miniftérielle , la Na .
tion n'a jamais été dans une fituation plus floriffante.
Nos reffources font inépuifables ; & au befoin
, nous fommes en état de faire face à une dette
de plus de cinq cents millions. Tel eft le langage
de Rigby , Drummond , Harley , Mure , Atkin
fon , Nugent , & autres , qui ont tant perdu à la
guerre. Les pauvres gens ! C'eft ainfi qu'on n'a
pas ceffé de tromper la Nation depuis le commencement
de la guerre d'Amérique.
1
Ce pas n'eft
de cette manière que l'on s'eft
conduit en France pour faire réuffir le dernier
emprunt qui a été fi promptement
rem
pli ; le parallèle de l'Adminiftration
des Finances
de France de celle d'Angleterre
a
fourni plufieurs articles à nos papiers ; c'eft
de cette manière que l'on s'exprime
dans
un des plus accrédités.
Le Compte Rendu de M. Necker eft la fatyre la
plus fanglante qu'on puiffe faire du Ministère Anglois
. M. Necker a le courage & la générosité de
dire à fon Maître que que tout Gouvernement eft originairement
deftiné pour le bien de ceux qui font
gouvernés. Nos Miniftres paroiffent foutenir une
doctrine directement oppofée à celle -là. Ils, femblent
dire continuellement au Roi qu'il eft le maî
tre de jetter l'argent du peuple par les fenêtres :
car de quelle font pour nous toutes ces pla .
ces fans fonctions & toutes ces penfions ? Pour(
81 )
quoi corrompre le peuple par des douceurs , par
des billets de loterie , &c. fi ce n'eft pour aider
le Miniftre à écorcher ce pauvre peuple & à augmenter
injuſtement le crédit de la Couronne, M.
Necker fait tous les efforts pour rendre le Roi de
France le chef d'une République bien dirigée ,
tandis que nos Miniftres font déterminés à rendre
leur Maître indépendant de fon peuple , & à ne
donner aucunes bornes à la prérogative royale «.
> On lit dans une lettre de Whitby en
date du 18 Février dernier , les détails fuiyans
:
Le 16 de ce mois , s navires font partis de ce
port pour le Détroit de Davis , où ils vont faire la
pêche de la baleine. Addiffon , Capitaine Branks ;
Chanet , Capitaine Ifmay ; Volunteer , Capitaine
Boyes ; Frulore , Capitaine Brown ; & la Henriette
, Capitaine Bearn. Tous ces bâtimens portent
du canon ; & avant de mettre à la voile , ils
font convenus enſemble de fe défendre réciproquement
dans le cas où quelqu'un d'eux feroit attaqué
par un ou plufieurs corfaires pendant la route. Le
Malborough, de 20 canons , Capitaine Thomas
Fuenks , a appareillé de ce port , il y a environ
trois femaines , pour croifer contre les Hollandois ,
avant de fe rendre à la pêcherie de la baleine . Il
vient d'entrer dans ce port environ 80 gros bâti-
'méns ,, que les vents contraires ont forcé de s'y
réfugier.
On aflure que les inftructions de l'Amiral
Darby portent que l'objet de fon expédition
eft de jetter des fecours dans Gibraltar
; que fi l'ennemi fe préſente pour
lui fermer le paffage , il doir le combattre
; mais que pour aucune raifon quel-
2. 23
dis
( 82 )
conque , il ne doit changer de route , ni
chercher l'ennemi.
Comme pendant l'abfence de notre grande
flotte , nos vaiffeaux marchands , dont
on attend le retour de nos diverſes poffeffions
au dehors , pourroient être expofés
à être pris par nos ennemis en approchant
de nos côtes , l'Amiral Parker fait
toutes les difpofitions néceffaires pour raffembler
une efcadre avec laquelle il croifera
, pour faciliter la rentrée de nos flottes
marchandes . Nos papiers comptent qu'il
aura 17 vaiffeaux , mais ils ne font pas
encore prêts , & il y en a trois au moins
qui ne le feront jamais , parce qu'ils font
hors d'état d'être réparés . Avec cela il fau
dra des matelots , & jamais la difette de
ces hommes effentiels ne s'eft mieux fait
fentir ; la preffe n'en fournit pas autant
qu'on en auroit befoin ; & dans le petit
nombre de ceux qu'elle procure , il
a qui n'ont jamais vu la mer.
y en
On dit que l'Irlande a promis au Gouvernement
un fecours de 20,000 volon
taires aguerris , dans le cas où les ennemis
tenteroient quelque débarquement fur nos
côtes pendant l'abfence de l'Amiral Darby.
On affure que le Roi , après avoir exáminé
les Journaux & les Cartes du Capitaine
Cook , penfe que le paffage qui
faifoit l'objet de fes recherches , peut être
découvert ; on affure qu'il a eu , fur :
fujet intéreflant , plufieurs entretiens avec
ce
( 83 )
M. Bank & le Docteur Solander ; & on
ne feroit pas étonné d'apprendre qu'il fera
bientôt ordonné une nouvelle expédition
pour fuivre cette recherche , d'après les
documens du Capitaine Cook. On croit
même que MM.. Bank & Solander , qui
l'avoient accompagné dans fon premier
voyage , feront de cette nouvelle expédition
projettée.
Le débat du 30 Mars , entre le Lord Sandwich
& le Lord Chancelier , n'annonce pas une amitié
bien cordiale entr'eux Le Lord Sandwich accufe
le Chancelier d'avoir le deffein de femer la
divifion entre le Clergé & fes Paroiffiens ( accufation
très- grave contre un homme de fon état) . Le
Chancelier répond que le Lord Sandwich, habille
fa rhétorique comme fes C **, & que les charmes
dont il la décore ne peuvent féduire que les
efprits foibles & prévenus.
Le premier de ce mois , il eft arrivé un exprès
de l'Amiral Darby , avec la nouvelle que la flotte
de Corke l'avoit joint au Cap Clear le Vendredi
23 Mars. :
Dans le courant du mois de Mai ,
il doit partir
, dit-on , pour l'Inde , un renfort de vaifleaux
de guerre & de troupes de terre demandé par la
Compagnie , d'après les nouvelles alarmes qu'elle
vient de recevoir.
Un Arrêt de mort a été rendu & exécuté ces
jours derniers , pour un crime de poifon , fur des
indices multipliés à la vérité mais malgré le déni
conftant de l'accufé & contre l'avis du célèbre
Docteur Hutter , grand Anatomiste , à qui les fignes
en paroiffoient très -équivoques. Le particulier qui
a fubi ce Jugement , avoit fervi avec diftinction
dans l'Inde , d'où il avoit rapporté une fortune.
affez confidérable,
d 6
( 84 )
FRANCE.
De VERSAILLES , le 10 Avril.
LE I de ce mois , la Comteffe de Sefmaifons
a eu l'honneur d'être préfentée à LL.
MM. & à la Famille Royale par la Vicomtefle
de Sefmaiſons .
Le même jour , Monſeigneur le Comte
& Madame la Comteffe d'Artois fe font
rendus au Château de Choify , ou Monfeigneur
le Duc d'Angoulême , qui doit
y être inoculé , étoit depuis le 28 du mois
dernier. Ce Prince & cette Princeffe
teront jufqu'au 21 de ce mois.
y ref-
Le Comte de Roquefeuil , Lieutenant-
Général des armées navales , a été nommé
à la place de Vice- Amiral , vacante par là
mort du Comte d'Aubigny ; & le Comte
de Guichen , Lieutenant-Général des armées
navales , a été nommé Grand - Croix de l'Ordre
Royal & Militaire de Saint - Louis.
· L'Abbé de Borie , Vicaire Général de
Sarlat & d'Agen , Doyen du Chapitre de
la ville de Montpafier , a eu l'honneur
d'être préſenté au Roi par M. le Maréchal
de Richelieu . Cet Eccléfiaftique a remis à
S. M. le procès - verbal des établiffemens dei
charité qui fe font formés par fes fecours
dans la ville de Montpafier.
>
M. Briffon de l'Académie des Sciences
Maître de Phyfique & d'Hiftoire Naturelle
des Enfans de France , a eu l'honneur
de préfenter au Roi & à la Famille :
Royale , le Dictionnaire raifonné de Phy(
85 )
fique , dont S. M. a bien voulu accepter
la Dédicace ( 1 ) .
De PARIS , le 10 Avril.
Nous n'avons encore rien appris de notre
armée ; ce ne fera qu'après avoir décapé
que M. de Graffe nous donnera de fes nouvelles
. Trois jours après fon départ , on
n'a pas manqué de fuppofer des bâtimens
arrivés à l'Orient , à Breft , &c . qui l'avoient
rencontré à telle ou telle hauteur ;
mais tout cela étoit controuvé ; & depuis
le 23 , que M. de Graffe s'eft éloigné , au
cun bâtiment venu depuis dans nos Ports ,
ne l'a rencontré , & n'a pu nous apprendre
s'il a paffé près de la flotte de l'Amiral
Darby. Ceux qui , le 1 de ce mois , le
plaçoient aux Açores , fe fondent fur le
tems favorable qu'il a eu , & fi véritablement
il a été fitôt hors des caps , il ne mettra
que 45 ou 48 jours de traversée pour fe
rendre à la Martinique.
Voici un état de l'Armée navale fortie
de Breſt le 22 Mars.
Vailleaux Can. Commandans. Troup. Troup. Tot
de ter. de Mar.
La Ville de Paris , ros Cte. de Graffe , 100 240 340
L'Augufte , 84 Bougainville , 108 160 248
Le St-Efprit , 84 de Chabert , 79 200 279.
Le Languedoc ,
Le Céfar ,
74
84 Baron d'Arros ,
d'Efpinoufe ,
80 160 240
90 130 220.
Le Sceptre , 74 M. de Vaudreuil , 60 130 170
Le Souverain , 74 de Glandeves , 80 130 210
L'Hercule , 74 de Turgin ,
61 125 186
(1 ) Cet Ouvrage excellent forme 2 vol. in-4° . & un de
Planches.Il fe trouve Hôtel de Thou , rue des Poitevins..
( 86 )
Le
Scipion 74
Le
Pluton , 74
Le
Diadême ,
pour l'Inde
LeHéros , 74%
L'Annibal , 74
Le Vengeur , 64
Le Sphinx , 64
L'Artéfien , 64
Le Northumberl. , 74
41 160 201
114 114 268
40 130 170
de Suffren ,
de Tremigon ,
de Forbin ,
du Chilleau ,
Cardaillac ,
de Briqueville , 100
30
୨୦ 120
56° 160
216
179 176
66 130 196
43 130 173
Ch. de Clavieres,
d'Albert ,
74 de Montecler , 26 130 256
Le
Magnanime , 74 Cte. le Begue , 100 130 230
Le Zèlé , 74 Ch. de Gras-Prév. 65 143 208
Le
Marfeillois ,
74 de Caftellane , 213 130 343 1
La
Bourgogne , 74 de Charitte ,
L'Hector , 74 d'Aleins ,
34 130 164
36 230 266
E
Le Glorieux , 74 Vte. d'Efcars , 76 155 331
Le Citoyen
74 d'Ethy , 50 130 180
Le Vaillant , 64
Le Sagitaire , 56 de Montluc ,
du Clamar ,
corvette .frég .enguerre fr .en flåt en flûte .
20
20 126 146
20 126 146
La Friponne , 40
La Concorde , 36
Macnemara , 56 126 182
Saunauveron 24 35 59
La Néréide , 36 de Vigny , 19 35 94
La Gloire , + 36 Blachon , 81 56 137
L'Aigrette , 36 Laverray , 50 35 85
La Diligente , so Mortemar ,
La Médée , 40
36 35 71
II 35 46
La Levrette , 18 de Poligny , 24 25 49
La Fortune , 18 de Lufignan 24 25 49
La Pandoure , 18 Ch . de Graffe ,
L'Allerte , 16 de Chaban ,
<
Récapit. Total des bâtimens du Roi.
de tranfport au complet..
Flotte marchande , environ....
24 25 49
20 18 38
45
183
.143
200
Voiles. 388
56
Le Minotaure, 74
Le Fier ;
L'Uniort , 64
Le Galbairo , 50
Le Dauphin , so
La Senfible , 24
La Dédaign. 24
L'Indifcrette , 24
Gueguien
Le Beau ,
St-Orens >
de Kridu ,
Le Tendre ,
du Moutier ,
t
43 93 138
66 136 202
80 192 272
44 450 494
78 113 191
36, 300 336
36 300 336
126 146
Ch. de Marigny,
(( 87)
-Toupes embarquées.
Régiment de Dillon.
Artillerie , Pondicheri .
Auftrafie 14 .
633 en Amérique
102
pour
rInde...
33
Dépôt de l'Ile de Rhé.. 2580
Volontaires pour completter. ……. 1500 Amérique ,
5146
Troupes fur les vaiffeaux.
8594
13,740 Total......
Le Journal du Port de Breft , jufqu'au
28 Mars , contient les détails fuivans :
Le z4 , les frégates Engageante la Vénus ,
la corvette 1 Etourdie , & quelques bagarres du
Roi , appareillèrent de la rade avec les convois de
Nantes & de Bordeaux . Le même jour , a huit heures
du foir , fortit la corvette le Roffignol.
― Le
25, à quatre heures après midi , parurent deux
prifes Angloifes , l'une faite par le Tartare , armé
dans ce port , chargé de vivres , & l'autre eft un
corfaire de 6 canons , 4 obufiers , pris par le Maraudeur
de Dunkerque. La corvette du Roi le Da
vid , mouilla à la même heure dans la rade de
Camaret. Le 26 , la frégate la Concorde ayant
reçu l'argent qu'elle doit tranfporter à Newport ,
mit à la voile à cinq heures du foir. M. de Barras
eft embarqué fur cette frégate. La Bellone & l'Eméraude
fortirent en même tems pour l'accompagner
jufqu'au cap , & pour croifer à leur retour.
·
Le 27 , dans l'après - midi , entra en rade la corvette
du Roi , le Jeune Henri , Capitaine Ober ;
on vit arriver dans le même moment une prife
Angloile de l'Acadien de Morlaix. Ce bâtiment ,
appellé les Amis Conftans , eft armé de fix canons
de de 12 pierriers & de 54 hommes d'équipage.
M. de la Sere , Lieutenant de vaiffeau , eft
revenu de rifle de France , après avoir été pris tro is
fois. Il en étoit parti fur la corvette du Roi la
Ducheffe de Chartres. Les vailleaux que l'on arme
4,
--
( 88 )
pour M. de la Motte-Piquet feront prêts dans trois
Lemaines cc.
Des nouvelles poftérieures nous ont apporté
une nouvelle fâcheufe. Le 1 de ce
mois , à 3 heures après midi , le feu a pris
au vaiffeau de 80 canons la Couronne ,
qui venoit d'être doublé en cuivre , & qui
étoit en armement. C'eft le fecond vaiffeau
qui brûle dans ce port depuis le commencement
de la guerre.
DI
M. de Guichen a dû paffer par Lamballe
le 29 du mois dernier , où il s'eft
fans doute abouché avec M. de la Motte-
Piquet ; ce Chef- d'efcadre , qui commençoit
à fe rétablir , fe propofoit de partir
inceffamment pour Breft , où l'on croit qu'il
eft arrivé le 4 ou les de ce mois . Sa deftination
eft encore un mystère. Ceux qui
l'envoient dans le Nord ne font pas attention
que fi cela étoit , on ne lui donneroit
pas des vaiffeaux de 80 & de 74 canons.
C'eft aux Hollandois à profiter de l'éloignement
des forces Angloifes pour attaquer
de ce côté l'enneini commun. Les Etats-
Généraux ont , dit - on , près de 25 vaiffeaux
de guerre armés & en état d'appareiller
. On mande d'Amfterdam que plus
de 2000 ouvriers font employés dans les
chantiers de la marine de ce département,
& qu'ils travaillent nuit & jour à l'armement
de plufieurs autres vaiffeaux. Il leur
feroit aifé de jetter l'alarme fur les côtes
( 89 ))
d'Angleterre , de devafter les riches villes
de Newcaſtle , Sunderland , &c. qui font
fans défenfe , de fe dédommagér de cette
manière de tout ce qu'ils ont perdu à St-
Euftache , & vraiſemblablement depuis à
Curaçao.
ןכ
La fégate corfaire la Ducheffe de Polignac ,
écrit on de Saint - Malo , armée en ce port , par
MM. Marion & Brillantais Marion , freres , a com
mencé , on ne peut plus heureufement , fa croifière.
Le 17 Mars , lendemain de fa fortie , elle enleva
un des navires marchands deftinés pour la Jamaïque
, & faifant partie du convoi de l'Amiral Darby.
Cette prife , qui a été faite à 25 lieues d'Oaeffant
, fe nomme le Mullet-Haall de Londres , beau
navire du port de 300 à 350 tonneaux , armé de
4 canons de 18 livres de balles , & de 8 de 12 ;
elle eft évaluée à près de 400,000 liv.; la mer
étant couverte de corfaires , M. de Guidelou a
prudemment convoyé fa prife jufqu'à Groix , ου
elle eft arrivée le 26 , & d'où ce Capitaine a dû
appareiller pour continuer ſa croiſière .
faires le Duc de Chartres & le Bougainville font
toujours dehors. Ils ont fait neuf prifes , & en ont
expédié une pour l'Angleterre en parlementaire ,
chargé de prifonniers dont ils ont voulu ſe débarraffer,
- Les còr-
Depuis le départ de l'armée de Breſt juſqu'au
28 Mars , il eft entré dans cette
rade fept à huit prifes Angloifes faites par
les corfaires de Morlaix & de Dunkerque.
Il y a peu de ports où l'on n'en conduife de
confidérables ; la plus importante de celles
qui font entrées à l'Orient , eft fans doute
le paquebot expédié de Falmouth à New(
90. )
Yorck , enlevé par la frégate corfaire la
Jofephine. Ce paquebot fe nomme l'Anne
Therefe. La malle que le Capitaine Favre
a eu le bonheur de fauver , contient les
dépêches des Miniftres du Roi d'Angleerre
au Vice-Amiral Arbuthnot & au Gé
néral Clinton , & peut-être le plan de la
campagne prochaine dans l'Amérique Septentrionale.
Selon les nouvelles de Cadix , il devoit
en fortir le 17 du mois dernier un vaiffeau
de 70 canons , appellé le St-Louis , pour fe
réunir à D. Louis. de Cordova . Comme
dans la même ſemaine le St- Fernando devoit
être en état de remettre à la voile
on ne doute point qu'il n'ait auffi appareillé ,
de forte qu'avant l'arrivée de l'Amiral
Darby , la Hlotte Efpagnole aura été augmen;
tée encore de deux vaiffeaux.
1
» La Société Royale de Médecine tint au Louvre ,
le 6 du mois dernier , fa féance publique. Le Se
crétaire après avoir annoncé la diftribution des Prix ,
fit mention d'un avis qui doit être répandu par la
Société dans les Provinces , & dont le but est d'expofer
le plan de la Correfpondance entretenue par
cette Compagnie avec les Médecins & Phyficiens
régnicoles & étrangers . Il donna enfuite une courte
notice d'un Mémoire fur la meilleure manière de
faire les obfervations Météorologiques , lequel
doit être diftribué aux Correſpondans de la Société .
I lut l'extrait d'un rapport fur plufieurs quef
tions relatives aux Sépultures de l'Île de Malthe
propofées à cette Compagnie , de la part de Monfeigneur
le Grand- Maître , par M. l'Ambaffadeur de
( 91 )
---
la Religion. Ce Rapport a été imprimé d'après le
voeu & aux dépens de l'Ordre de Malthe. - M.
Lorry lut un Mémoire fur les Odeurs des Médica .
mens , divifées en cinq claſſes naturelles . M. Carrere,
le plan d'un Catalogue raifonné de tous les Ouvrages
qui ont été publiés fur les Eaux Minérales da
Royaume. Ce travail a pour but de faciliter les
expériences à faire fur l'analyse & les propriétés
de ces différentes Eaux. M. de Fourcroy , un Mémoire
fur une nouvelle manière d'employer certains
réactifs dans l'analyse des Eaux Minérales. M. Vicq .
d'Azyr , Secrétaire de la Société , l'Eloge de feu M.
Navier , Affocié régnicole , Médecin & Chymifle
célèbre à Châlons - fur- Marne. M. Caille , des Recherches
Chymiques fur les différens procédés employés
jufqu'ici par les Pharmaciens , pour la préparation du
Tartre ftibié . L'Abbé Teffier , d'un Mémoire fur
une maladie très - meurtrière , appellée Maladie
Rouge , qui enlève chaque année une grande partie
des Moutons de la Sologne , & du traitement de
laquelle il a été chargé par le Gonversement . M.
Mauduit termina la Séance par la lecture d'un
Mémoire fur les effets de l'Electricité appliquée à
L'incubation & à la végétation «
-
On lit dans les affiches du Dauphiné , la
lettre fuivante de M. Tournus de Fonfole ,
Curé de Saint Geoire , Diocèle de Vienne
en Dauphiné , elle peut intéreffer les Amateurs
de l'Antiquité .
» Le nommé Char eton , habitant à la campagne
dans une maifon ifolée , & affez éloignée du bourg ,
vient de faire une découverte fingulière . Le 9 de ce
mois , s'occupant à baiffer & applanir l'aire qui eft
au devant de fa grange , il découvrit des offemens
humains qui lui donnèrent l'idée de fouiller : il
apperçut en effet une bière de tuf allez bien taillée ,
& couverte d'une pierre de la même eſpèce ; elle
( 92 )
étoit remplie d'offemens humains & d'une quinzaine
de têtes . En creufant plus avant encore . il a
découvert une grande quantité de bières femblables
à la première , également remplies d'offemens ; dans
quelques-unes font plufieurs têtes , dans d'aut res il
n'y en a qu'une ; plufieurs ont encore des dents
blanches & bien confervées . Il paroît vraisemblable
que tout le fol au deffous de la grange eft garni de
ces fépulchres ; on en apperçoit tout le long du mur
de devant , qui a plus de vingt pieds d'étendue. Ils
font moitié en- dedans & moitié en dehors de la
grange , enforte que pour les découvrir en entier ,
il faudroit démolir le bâtiment. Le propriétaire fe
réfoudroit volontiers à ce facrifice , fi on vouloit
lui affurer une modique récompenfe ; il n'a trouvé
aucune pièce de monnoie , ni aucune infeription , la
qualité de la pierre dont ces bières font faites n'y
étant pas propre. Cette découverte fait former ici
plufieurs conjectures , mais qui toutes préfentent
des difficultés . La famille de Charreton eft une
des plus anciennes de ma paroiffe , elle peut remonter
à 1400 , à en juger par des fondations
qu'elle fit en 1480 : elle a toujours exifté comme
propriétaire dans le même endroit , auprès de ce
cimetière , mais elle n'a point & n'a jamais eu de
tradition fur fon origine ; elle fait feulement que
la grange fubfifte depuis 4 ou 500 ans ; il faut ,
en ce cas , fuppofer que les corps ou offemens déterrés
y ont été inhumés avant cette époque.
On pourroit conjecturer que jadis il y a eu dans
cet endroit un monaftère ; mais l'ordre dont il auroit
dépendu , conferveroit quelque droit fur ce
licu , & l'on n'en connoît aucun qui ait des droits ou
des prétentions fur les biens des Charretons . - On
ne fauroit non plus fuppofer que dans un tems
de contagion , on eût choifi cette place pour les
fépultures ; on ne prend pas le tems de tailler des
fépulchres pour les victimes des calamités de ce
genre «.
( 93 )
» Arrêt du Confeil d'Etat du Roi , du 6 Janvier
1781.1 °. Qui caffe la procédure criminelle inf
truite contre le fieur Louftau , Greffier en chef du
Confeil Supérieur de l'Ile de France , pour fait de
prétendue concuffion , & pour la prétendue injure
faite à M. Foucault , Intendant , en le récufant ;
caffe les décrets & l'Arrêt définitif du 10 Août
1779 ; ordonne que les fommes qu'il a été contraint
de payer en vertu dudit Arrêt , lui feront
rendues , & déclare les excufes & réparations qu'il
a été obligé de faire audit fieur Foucault , en vertu
dudit Arrêt , induement ordonnées. — 2 °. Qui décharge
le fieur Louftau , Greffier en Chef du Confeil-
Supérieur de l'Ile de France , des demandes contre
lui formées par le fieur Riviere , Capitaine au Régiment
de l'Ile de France , ainfi que l'accufation
du crime de faux qui s'en eft enfuivie ; déclare l'accufation
calomnieufe & la procédure vexatoire ;
condamne ledit fieur Riviere aux dommages & intérêts
dudit fieur Louftau , & fupprime fes écrits imprimés
comme injurieux & calomnieux. 3 °.Qui
déclare nulle la cédule évocatoire fignifiée au fieur
Louftau , Greffier en Chef du Confeil-Supérieur de
l'Ile de France , à la requête de Gervais Monplé &
Jacques Gaftbois ; évoque la demande defdits Monplé
& Gaftbois , & l'accufation en crime de faux
qui s'en eft enfuivie ; déclare lefdits Monplé &
Gaftbois non-recevables & mal - fondés dans leur
demande , l'accufation calomnieufe & la procédure
vexatoire ; caffe & annulle la plainte & toute la
procédute , & condamne lefdits Monplé & Gaſtbois
aux dommages & intérêts dudit fieur Louftau ".
-
De BRUX EL LE S le 10 Avril.

LE refus que la Cour de Londres a fait
de la médiation de la neutralité armée pour
faire fa paix particulière avec la Hollande
paroît fe confirmer ; elle ne l'accepte que
( 94 )
pour une paix générale , & on connoît les
obftacles qu'un évènement auſſi heureux doit
encore éprouver ; il ne faut pas l'attendre
avant que les évènemens aient prononcé
décidément fur le fort de l'Amérique feptentrionale
, dont on regarde bien l'indépendance
coinme fûre , mais le tems où
l'Angleterre doit fe réfoudre à la reconnoître
n'eft pas encore arrivé,
Il paroît qu'on fe raffure en Hollande fur
le danger où fe trouvent les Indes orientales
de la part des Anglois. On penſe qu'ils auront
trop de peine à fe défendre eux- mêmes
dans cette partie du monde pour fonger à
des expéditions offenfives. Les François y
ont des forces confidérables & ils y en font
paffer de nouvelles , qui jointes à celles des
Hollandois , feront fans doute en état d'attaquer
l'ennemi commun. On eft tranquille
fur le Cap de Bonne-Efpérance. Le
Gouverneur a écrit que prévoyant une
rupture avec les Anglois il s'étoit mis en
état de défenfe , & qu'il pouvoit au beſoin
affemblers à 6000 hommes de troupes réglées
& de milices. En voilà plus qu'il n'en
faut pour arrêter le Commodore Johnstone
s'il y arrive avant M. de Suffren ; & il ne
feroit pas prudent à lui d'attendre l'efcadre
Françoife qui fera fupérieure à la fienne,
Les Gazettes de Hollande ont parlé , il y
a quelque tems , d'une décifion de la Cour
de Hollande fur l'affaire du Penfionnaire
d'Amfterdam , Van- Berkel , qui a fervide prétexté
hoftile aux Anglois ; elles ont fait craindre
que cette décifion ne fût pas favorable
,
( 95 )
parce qu'on n'ajoutoit point en quoi elle
confiftoit. On a publié dans d'autres pays
qu'en effet le Penfionnaire jugé coupable
avoit été condamné à perdre la tête. Cette
nouvelle eft abfolument fauffe.
» On peut affurer les Etrangers , lit - on dans la
Gazette d'Amfterdam , que le Penfionnaire & fes
coopérateurs fe portent fort bien , que leurs têtes
font encore fur leurs épaules ; que loin de paroître
chanceler , elles font faines & très- fermes ; il n'y
a aucune apparence qu'elles foient jamais expofées
à éviter un pareil malheur par la fuite . C'eft une
erreur , ajoute le même papier , de penser que la
Cour de Justice de la Haye ait été autoriſée à
prononcer une Sentence juridique fur cette affaire.
Les Etats de Hollande n'ont fait que lui demander
un avis confultatoire ; elle n'a point été chargée
de juger le fond , mais d'examiner s'il y avoit des
raifons affez fortes pour inftruire une procédure en
forme , & en renvoyer l'inftruction aux Juges
compétens qui font les Echevins de la Ville d'Amfterdam
; on ne fait encore rien de ce qui s'eſt paſſé
finon que la Cour a repréfenté aux Etats , qu'il lui
fembloit que par l'attaque hoftile de l'Angleterre
contre cet Etat , ce qui avoit paru donner lieu à
cette affaire n'exiftoit plus ; qu'il feroit en outre
étrange d'examiner actuellement , par égard pour
un ennemi , fi fur ladite affaire on pourroit , ou
s'il conviendroit d'entamer une procédure criminelle.
Le fens de ces mots eft facile à faifir , quand
on le rappelle que ce n'eft que pour paroître ac
corder quelque chofe aux représentations vives &
defpotiques di Chevalier Yorke qu'on a inftruit fur
cette affaire Tout le monde fait qu'il n'eft point
queftion d'un traité fo mel & conclu ; qu'il ne
s'agit que d'un projet de traité , tel que tour citoyen
bien intentioné pour la parrie auroit pu le faire ; où
les droits de l'Anglete.re ne font point attaqués ,
( 96 )
puifque le traité n'auroit eu lieu que dans le cas où
elle auroit renoncé à fes droits ; où ceux des Etats-
Généraux ne font point bleffés , puifque la valeur
de ce traité devoit dépendre de leur approbation ".
Les Etats-Généraux ont arrêté qu'on feroit
partir 32 vaiffeaux de guerre , pour
tenir la mer. & efcorter les navires marchands.
Ils doivent partir inceffamment pour
remplir cet objet. L'amniſtie accordée aux
déferteurs a été prolongée. On ne néglige
aucun moyen de lever le plus de matelots
poffible ; on a traité avec le Prince- Evêque
de Liége qui a permis à la République de
faire de pareilles levées dans fes Etats.
On affure d'après plufieurs lettres , que le
Miniftre Hollandois à Hambourg & le Con
ful de cette nation à Dantzick , ont écrit
que plufieurs vaiffeaux Hollandois actuellement
dans ces deux ports , follicitent des
lettres de marque , qu'il fe préfente beaucoup
de monde pour s'embarquer , & que
les matelots montroient beaucoup de defir
de combattre les Anglois. On ajoute que
L. H. P. ont en conféquence requis le Stathouder
d'envoyer ces lettres de marque
'qu'on follicite.
A
» On a des nouvelles de M. de Graffe , lit-on
dans une lettre de Paris ; on ne dit pas précitément
de quelle date. On croit pourtant que c'eſt
du 27 ou du 28. Il mande qu'il a décapé fort
heureufement & fans avoir trouvé perfonne fur fon
chemin , que le vent eft toujours très- favorable ,
& que s'il continue d'être tel , il aura atteint les
vents alifés dans deux jours «.
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQUI E.
De CONSTANTINOPLE , le 1er. Mars,
L'AMBASSADEUR de Hollande a remis , ces
jours derniers , à la Porte un Mémoire
par lequel il lui donne connoiffance que les
deux corfaires Anglois qui , pendant l'année
dernière , ont troublé la navigation dans
l'Archipel , & ont enfuite vendu leurs bâtimens
, fe préparoient à en équiper d'autres
pour croifer contre les navires Hollandois.
Il a prié en même- tems le Gouvernement
Ottoman de vouloir bien donner des ordres
pour que l'équippement de ces corfaires
n'ait pas lieu dans les ports de fa
domination . La Porte lui a répondu , par
des proteftations d'égards & d'intérêt pour
fes anciens & fidèles amis , ainfi que pour
la fûreté de leur commerce , & par l'affu
rance formelle qu'elle avoit expédié les ordres
les plus précis dans toutes les Ifles de
21 Avril 17853 152 Batty, h¤Ã´orts
( 98 )
l'Archipel & les ports de l'Empire Ottoman ,
de s'y abftenir d'aider à mettre en état , fous
quelque prétexte que ce puifle être , les corfaires
étrangers qui voudroient intercepter
les navires des Puiffances belligérantes.
RUSSI E.
De PÉTERSBOURG , le 13 Mars.
UN Courier arrivé en dernier lieu à Stoc
holm a apporté les préfens que le Roi deſtine
aux principaux Miniftres d'Etat de S. M. I..
qui ont été employés dans la grande affaire
de la neutralité armée . Celui du Comte
de Panin confifte en une collection complette
de médailles d'or , frappées en Suède ,
au fujet des principaux évènemens . Le
Comte d'Oftermann a reçu une tabatière
d'or , enrichie du portrait de S. M. entouré
de brillans ; chacun des Secrétaires
a eu une boîte d'or.
Une Compagnie de Négocians établis à
Kola , a formé le projet d'équiper plufieurs
bârimens pour la pêche de la baleine fur
la côte de Groenland ; & l'on dit qu'elle
a déja obtenu un privilége à cet effet,
SUÈDE,
De STOCH KOLM , le 16 Mars.
LE Roi vient de nommer M. de Griebbe ,
Chef d'efcadre , au commandement des 18
Vailleaux de ligne & quelques frégates qu'on
( 99 )
équipe à Cronstadt , & quidoivent être prêts
à appareiller à la fin du mois de Mai prochain
.
Hier il y eut un bal à la Cour dans les
appartemens de la Reine ; il commença à
I heures du foir , on y avoit invité tous
les Miniftres étrangers ; parmi les danfes
que l'on y a exécutées , on remarque une
contre danfe nouvelle à laquelle on a donné
le nom de la Neutralité- Armée.
On parle , depuis quelques jours , d'un
voyage que S. M. doit faire en Italie ; mais
ce n'eft encore qu'un bruit vague dont il
faut attendre la
confirmation ,
Le Baron de Lynden , Envoyé extraor
dinaire des Etats- Généraux en cette Cour ,
a remis , le 3 de ce mois , le Mémoire fuivant
au Comte Ulrich de Scheffer.
La rupture entre la G. B. & la République
pouvant occafionner des difficultés & des défordres
entre les navires des deux Nations qui fe rendront
dans le Sund lorfque la navigation y fera libre ,
LL. HH. PP. ont ordonné à leurs Miniftres refpectifs
réfidans en cette Cour & à celle de Copenhage,
d'infifter auprès de LL, MM . pour qu'elles veuillent
prendre à tems les précautions néceflaires afin
de maintenir l'ordre & la tranquillité dans leurs
ports & rades & le long de leurs côtes , en plaçant
dans le Sund un nombre de vaiffeaux de guerre fuffifant
pour le faire refpecter , & pour détourner les
violences ; d'établir en même- tems fur le Kattegatt
jufqu'à la pointe de Schagen & le long de leurs côdes
armateurs ou de prendre toute autre me
que L. M. jugeront plus convenable à la fûreté
& à la tranquillité de leurs rades & ports refpectifs.
tes ,
fure
,
£ 2
( 100 )
Il fera auffi indifpenfable de fixer à tems & par une
règle invariable , la manière & le tems de la fortie des
convois des deux Puiffances belligérantes qui pourroient
fe rencontrer dans quelques ports ou rades ,
de façon que la plus forte de ces efcadres foit obligée
de permettre à la plus foible d'en partir 2 ou 3
fois 24 heures plutôt , avec la ftipulation , qu'il ne
fera pas permis à cette dernière de quitter le port ou
la rade avant le terme marqué. Le fouffigné en s'acquittant
de fes ordres , a l'honneur de prier S. M.
de vouloir bien lui communiquer les difpofitions
qu'elle aura trouvé convenables de faire à cet
égard «.
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 27 Mars.
· L'ARCHIDUC Maximilien eft parti hier
pour Mergentheim. L'Empereur lui a fait
préfent de 6000 ducats.
Le départ de Madame l'Archiducheffe
Marie- Chriftine pour Bruxelles , eft fixé au
Mai prochain ; S. M. I. partira le lendemain
pour Laxenbourg où plufieurs Dames
ont été invitées ; tout fera dans ce Château
fur le même pied que du tems de l'Impératrice-
Reine,
Le 14 de ce mois l'Empereur écrivit la
lettre fuivante au Prince de Kaunitz dans
une boîte garnie de tous les portraits de la
Famille Impériale .
. » Mon cher Prince , je n'ai pu réfifter à l'envie
de vous envoyer cette tabatière que je viens de
recevoir de Bruxelles , & qui avoit été donnée par
feue Sa Majefté au Prince Charles. Quelqu'incom
( 101 )
mode qu'elle foit , il m'a paru qu'elle étoit faite
uniquement pour le trouver fur votre table , &
pour vous rappeler par fois les traits des perfonnes
qui , toutes enfemble & chacune en particulier ,
vous doivent beaucoup de reconnoiffance pour les
fervices effentiels que vous leur avez rendus ; je
n'en fais qu'une partie , mais je ne crains point
d'être leur interprète , affuré qu'ils penfent tous
comme moi à ce fujet . Adieu , pardonnez cette folie à
l'amitié raiſonnée que vous me connoiffez inviola
blement pour vous , JOSEPH «.
Le Prince de Kaunitz , pénétré de reconnoiffance
, répondit fur le champ ainfi à
cette lettre .
» Par les expreffions du billet autographe dont
Votre Majefté Impériale a eu la bonté d'accompa
gner la boîte qu'elle a daigné m'envoyer, & qui
contient le précieux recueil des portraits de toute la
Famille Impériale , elle vient de récompenfer de la
façon du monde qui pouvoit être la plus agréable
à mon coeur, les fervices que je puis avoir eu le
bonheur de rendre à fon augufte maifon depuis
quarante ans. Il ne me reftoit à defirer que de les
voir honorés des fentimens que Votre Majeſté veut
bien leur accorder , & il ne manque plus rien
moyennant cela , à mon entière fatisfaction qui eft
d'autant plus vive , que des actes de ce genre ne
peuvent manquer de tranfmettre le nom de Votre
Majefté à la postérité , ainsi que ceux de Trajan
de Marc- Aurèle & de Henri IV, dont jufqu'à
nos jours on bénit la mémoire , & qu'on prononce
encore avec autant de vénération que d'attendriffement.
-Je ne puis en témoigner ma reconnoiffance
à V. M. I. qu'en continuant & en redoublant même,
s'il eft poffible , de zèle pour fon ſervice & d'attachement
pour fa perfonne . J'y prends bien plus
d'intérêt qu'à moi - même , & comme je crois qu'il
e 3
( 1029 )
#
me le trouvera peut- être jamais une occafion plus
propre à donner de V. M. I. l'opinion que je
defire que toute la terre puiffe prendre d'elle , que
ne l'eft le contenu de fon gracieux billet , je ne
faurois lui cacher que je defirerois fort qu'elle
trouvât bon qu'il ne reftât pas ignoré. Je ne ferai
cependant rien à cet égard avant d'en avoir obtenu
fa permiffion , fi ce n'eft de faire un Fidei- commis
dans ma Famille de la boîte , ainfi que de ce refpectable
billet -Je fupplie V. M. de vouloir bien
accueillir , en attendant , avec bonté l'affurance refpectueule
de ma vive reconnoiffance & de mon
attachement fans bornes pour fa perfonne , qui ne
finira qu'avec moi , KAUNITZ RIETBERG
La permiffion que le Prince demandoit
fe trouve dans ces mots écrits par apoftille
fur cette lettre , de la main de l'Empereur.
Je fis charmé , mon cher Prince , que cette
bagarelle vous ait fait plaifir les quatre mots
que j'y ai ajoutés font les fentimens de mon coeur ,
dont je ne fais point mystère ; vous en pourrez
faire ce que bon vous femblera « .
Les Etats des Pays- Bas Autrichiens ont
fait préfenter une Requête à S. M. I. pour
lui demander la permiffion de rétablir le
port d'Anvers & de le mettre en état de
recevoir les plus gros navires. Comme il
l'étoit il y a deux fiècles.
- Un Négociant Anglois , établi dans cette
Capitale , a reçu de Conftantinople 1600
balles de foie de Perfe ; & l'on dit que
malgré les frais du tranfport par le Danube
jufqu'ici , & d'ici à Oftende par terre , il
-y trouvera encore fon compte en évitant
}
·( 103 )
les dépenfes des affurances & les rifques
des corfaires.
De HAMBOURG , le 2 Avril.
LES navires Anglois deftinés à prendre
à bord les recrues d'Anfpach , & arrivés fur
le Wefer , font au nombre de 28 ; comme
ce nombre n'eft pas néceffaire pour le tranf
port de soo recrues , car celles d'Anfpach
ne vont pas au- delà , on parle de l'arrivée
prochaine de 1500 Heffois qui profiteront
de ces bâtinens ; toutes les troupes n'en
Occuperont que 20 ; on prétend que les 8
autres feront chargés de provifions de toute
efpèce , & fur- tout de bled.
Selon des lettres de Francfort-fur- le-Mein ,
il y eft arrivé 4 Officiers Anglois venant
d'Italie , & retournant dans leur pays ; on
croit généralement que ce font les mêmes
qui avoient été chargés de porter dans l'Inde
la première nouvelle de la rupture de la
Grande- Bretagne & de la Hollande , avec
des ordres en conféquence , & qui ont été
forcés de renoncer à leur voyage , par le
malheur qu'ils ont éprouvé d'être dévalifés
dans le Levant.
» Il a été publié à Copenhague , écrit- on d'Elfeneur
, un placard portant qu'attendu que les bâtimens
Danois deſtinés pour les ports de France &
d'Angleterre , ne fe pourvoient point de paffeports
tures afin d'en épargner les frais , & fe trouvent
fouvent dans la néceffité défagréable de refufer des
cargaisons pour la Méditerranée qui leur font propofées
pendant leur voyage , S. M. a déclaré que
e 4
( 104 )
chacun de fes fujets qui défirera un pafleport Algé
rien , pourra fe le procurer au prix de 52 rixdahlers ,
mais lorsqu'il fera prouvé que les bâtimens n'en auront
point fait ufage , on rembourfera aux Armateurs
sé rixdahlers , comme la valeur réelle d'un
tel paffeport. A cet effet on fixe le cap Finifterre.
comme le point de hauteur d'où l'ufage defdits paffeports
fera compté , de forte que quand les bâtimens
ne l'auront point doublé , mais auront feulement
relâché dans des ports en- deçà de ce cap ,
les so rixdahlers feront reftitués aux Armateurs ,
mais non dans le cas contraire. Un pareil pafleport
pourra fervir deux ans aux bâtimens , qui auront
fait le cabotage au - delà de ce promontoire , & au
bout de ce terme , il pourra être renouvellé par un
Conful , en payant cependant de nouveau so rixdahlers
«.
On mande de Drefde que les Etats de
Saxe , Affemblés en cette Ville depuis le 7
du mois de Janvier , ont été congédiés le
18 Mars. Leur affemblée a duré deux mois &
demi de moins que celle de 1775.On attribue
la célérité de fes opérations à la confiance
entière que les Etats ont dans les principes
& les fenitmens de l'Electeur.
» Il paroît fe confirmer , écrit -on de Vienne , que
les Chancelleries & les autres Tribunaux , à l'exception
de la Chancellerie ' de l'Empire , du Confeil
Aulique & de Guerre , & de la Chambre des Finances
, feront transférées dans les endroits de leur reffort
, & incorporées aux Gouvernemens auxquels
elles appartiennent , afin que les Agens étant plus à
portée de leurs pays refpectifs , les affaires foient
expédiées avec moins de délai. Il y aura à Vienne
un Chef de tous ces Tribunaux , fous le nom de
Surintendant- Général de la Juftice , auprès duquel
il reftera de chaque département fubalterne deux
( 105 )
Confeillers qui feront chargés du protocole de
chaque Province , & qui en extrairont les caufes dont
on aura appellé . Il y aura même dans ces Provinces
un Tribunal fupérieur d'où reffortiront les fubalternes
. On affure que par ordre de l'Empereur on
travaille à diminuer les impôts fur la bière , le fel ,
& quelques autres articles de première néceffité ,
dans la vue de foulager la partie du peuple la plus
indigente ".
'ANGLETERRE.
De LONDRES , le 9 Avril.
Nos nouvelles de l'Amérique- Septentrio
nale fe réduisent à quelques papiers Américains
qui contiennent des détails fur l'affaire
du détachement de Tarleton . On ne
voit pas , fans étonnement , la gazette de
New-Yorck entreprendre de perfuader au
public que cette défaite n'eft pas vraie . La
relation qu'on y lit auroit peut-être répandu
des doutes fur cet évènement , fi les lettres
du. Lord Cornwallis n'étoient pas auffi pofitives.
On a remarqué fur- tout ces expreffions
on a lieu d'être extrêmementfurpris
de cet évènement , attendu que la majeure
partie des troupes qui ont donné , s'étoit conduite
dans toutes les occafions avec la bravoure
la plus diftinguée . Cette réflexion qu'on
eft étonné que les Miniftres aient confervée ,
détruit tous les palliatifs qu'on effaye d'einployer
pour diminuer la perte , & prouve
qu'elle a été non-feulement confidérable
es
y
( 106 ) )
mais qu'elle doit avoir des fuites importantes.
» Nous fommes informés , dit à cette occaſion un
de nos papiers , que le Lord Cornwallis ne veut pas
pénétrer plus avant dans la Caroline , tant que le
Chevalier Clinton ne lui fournira pas un renfort proportionné
à la cruelle perte que fon armée a effuyée
par
la défaite du détachement de Tarleton. - Trois
vailleaux de ligne François font actuellement dans le
Chéfapéak , & y bloquent entièrement les tranfports
qui y ont porté les troupes commandées par Arnold.
Ainfi fi ces troupes viennent à être repouffées , leur
fituation feroit d'autant plus déplorable qu'il ne leur
refteroit aucune retraite. Cet échec porté à notre
armée Méridionale eft de la plus grande importance
pour les Américains ; car il fe paffera bien du tems
avant que le Lord Cornwallis foit en état de fairé
aucune entreprife dans la Caroline .
Le Général Clinton n'eft pas en état de
lui faire paffer des renforts. Le mouvement
qu'a fait le Général Washington dans ces
quartiers , fur l'avis qu'il avoit cu que le
Général Anglois fe difpofoit à envoyer
encore sooo hommes , fous le Général
Philips , a dû le forcer à conſerver
un détachement qui eft trop confidérable
pour ne pas l'affoiblir , & expoſer notre
établiffement à New-Yorck , fur l'espoir incertain
d'en faire un nouveau dans la Caroline.
Tous les avis confirment que la défection
d'Arnold ne nous produira aucun avantage .
Les Américains qu'il préfentoit comme prêts
à joindre fes drapeaux dans tous les lieux où
il arriveroit , fe raffemblent en effet , mais
(~107 )
pour le combattre. Sa conduite la rendu
l'horreur du peuple ; & nos troupes n'en
font pas plus de cas .
» A fon arrivée à New-Yorck les Officiers Anglois
de la première diftinction , crurent qu'en lui marquant
des égards ils diminueroient l'énormité de
fon crime aux yeux de l'armée . Pour le tirer de
T'obfcurité & du mépris , ils le préfentèrent donc à
leurs Sociétés , ils le carefsèrent en public , & la
maifon du Général Robinſon lui fut donnée pour
demeure. Toutes les fois qu'Arnold vouloit fortir ,
divers Aides- de- Camp l'accompagnoient tour à tour
dans fa promenade , ce qui donna lieu à l'anecdote
fuivante. Un jour que c'étoit à l'Aide - de - Camp du
Général Robinfon à accompagner Amold , cet
Aide-de-Camp fit à ce fujet quelques remontrances au
Général & lui témoigna de la répugnance à remplir
une tâche auffi défagréable. Le Général en demanda
la raiſon , & l'Aide - de Camp lui avoua ingé
nuement que fa délicatelle étoit bleffée d'accompa
gner dans les rues un parcil gredin ; fur quoi lui
répartit le Général : & la mienne donc croyez vous
qu'elle s'en trouve mieux ?
Les papiers publics de New- Yorck , de
New Jerſey , de Bofton & de Penfylvanie ,
arrivés récemment , contiennent la relation
fuivante de la dernière incurfion faite par
l'ennemi contre Richmond en Virginie.
1
1
On vit ici le 31 Décembre une lettre d'un par¬
ticulier au Général Nelſon à qui il mandoit que
la veille au matin , 27 bâtimens étoient entrés
dans les caps ; on devoit s'attendre dans peu d'heures
, à apprendre , par des nouvelles ultérieures
s'ils étoient amis ou ennemis , leurs forces & d'autres
circonftances. Le Général Nelfon fe tranfpor
ta fur le champ dans le Bas- Pays , avec les pouvoirs,
e 6
( 108 )
d'affembler la milice dans cette partie. La convo
cation de la milice du pays du milieu & d'en- haut,
ne devoit fe faire qu'après qu'on feroit affuré que
la flotte étoit ennemie . On fut convaincu qu'elle
étoit ennemie , & qu'elle avoit remonté la rivière
Jame jufqu'à la baie de Warrafqueak ; on fongea
auffi- tôt affembler un corps de milice affez fort
pour s'opposer au progrès de l'ennemi . Dans la
nuit du , on reçut avis que la flotte ennemie
avoit jetté l'ancre vis-à-vis James- Town. On lui
fuppofa alors le projet d'attaquer Williamsbourg.
Le vent qui , jufques là , avoit été défavorable ,
devint bon , & la marée étant auffi pour elle , elle
monta la rivière jufqu'à Kennon ; & à la marée
fuivante , elle fe porta jufqu'à Weftover . S'étant
emparée , chemin faifant , d'une batterie à Hood ,
qui avoit caufé quelque dommage à deux ou trois
de fes vaiffeaux , on fut forcé d'abandonner cette
batterie , qui avoit so hommes poftés dans cet
endroit , pour détruire les ouvrages que l'ennemi
feroit à fon débarquement. L'ennemi ayant
quitté fa ftation à James-Town , on fuppofa qu'il
fe propofoit de débarquer à Williamsbdurg , parce
qu'il s'étoit avancé le foir vers Kennon , où il étoit
arrivé le 4 à cinq heures du matin . Ce fut le premier
indice que fon objet étoit de pénétrer jufqu'à
Richemont ou à Péterbourg. Comme les ordres
de tirer la milice dans cet endroit n'avoient
été donnés que depuis deux jours , l'ennemi ne
trouva aucune réfiftance ; il fallut donc fe børner
à retirer de cette place les armes & autres munitions
de guerre , archives , & c . & les transporter
à la fonderie & au laboratoire , ce qui ne fut achevé
que vers la fin du même jour , alors on apprit
que l'ennemi étoit débarqué à Weftover. On
jugea de- là qu'il avoit pour objet Richemont &
non pas Péterbourg on fe vit don : dans la néceffité
de faire repaffer la rivière , à tout ce qui
( 109 )
teftoit dans Richmont , ainfi qu'à ce qui avoit été
porté à la fonderie & au laboratoire ; opération qui
dura jufqu'à ce que l'ennemi fe für approché trèsprès.
Il partit de Weftover le 4 à deux heures de
l'après-midi , & il entra dans Richmond les à
une heure après midi . Un régiment d'infanterie
ennemie & environ se cavaliers s'avancèrent fans
s'arrêter jufqu'à la fonderie ; ils brûlèrent cet édi
fice , le moulin à forer , le magafin , deux autres
maiſons , & marchèrent jufqu'a Westham , d'où
n'ayant rien trouvé dont ils puffent s'emparer ,
ils retournèrent à Richmond. Le 6 au matin
l'ennemi brûla quelques édifices publics & particuliers
, avec les munitions qui y étoient ren
fermées ; il détruifit une grande quantité de
munitions particulières ; fur l'après - midi il fe
retira vers Weftover , où il campa dans l'Ifthme
le lendemain 7. On ne peut évaluer au jufte la perte
que le pays a faite. Il y avoit dans cette place environ
300 fufils , quelques habillemens de foldats
de peu de valeur , du foufre , quelques munitions
de quartier-maître , dont 120 pièces de cuir formoient
le principal article ; partie des outils d'ou
vriers , & trois chariots ; quatre canons de cuivre
de cinq livres de balles qui avoient été jettés dans
la rivière , qu'on lui a fait découvri , & qu'il a
retiré de l'eau & emportés ; à la fonderie , il a jetté
dans le canal environ cinq tonneaux de poudre
fur lesquels on fera une très légère perte en
les manufacturant de nouveau. Il a auffi détruit
une partie des papiers appartenans au bureau de
l'Auditeur , ainfi que les livres & les papiers
du bureau du Confeil , qu'on avoit
donné de porter à Weftham , mais qui , dans la
confufion , ont été portés par méprife à la fonderie.
Le toît de la fonderie a été brûlé , mais les
tuyaux des cheminées & les fourneaux n'ont rien
fouffert. En moins de quarante heures , depuis le
·
or(
110 )
moment du débarquement de l'ennemi , & de dixneuf
de celui où nous avons été inftruits de fa
deftination , il a pénétré jufqu'à 33 milles ; après
avoir fait tout le mal qui étoit en fon pouvoir ,
il s'eft retiré. Notre milice difperfée fur une furface
confidérable de pays , ne peut être raſſemblée
que lentement. Le jour où l'ennemi s'eft avancé
vers cette place , il n'y avoit que 200 hommes incorporés.
Ils étoient habirans de cette ville & des
environs , & en trop petit nombre pour agir efficacement.
Les troupes ennemies font commandées
par le parricide Arnold.

Voilà à quoi a abouti cette incurfion que
les troupes qui en ont été chargées pourront
payer cher , fi elles ne font pas foutenues ,
comme il eft difficile qu'elles le foient . La
manie qu'ont eu nos Généraux , ou ceux
qui ont dirigé le plan de cette guerre d'Amérique
, de divifer nos forces en plufieurs
détachemens & de menacer nos ennemis
fur divers ponts éloignés à la fois , les a
affoiblis , & nous rifquons de nous voir
enlever en détail les conquêtes que nous
avons faites en détail. Les bons Militaires
en Europe , accoutumés à faire la guerre
en maffe , rient lorfqu'ils voient les nôtres
la faire paffer par pelotons qui ne peuvent
fe foutenir , & perfévérer dans ce plan
malgré l'expérience de tant de campagnes qui
auroient dû les éclairer. Ce ne font pas nos
Militaires feuls qui auroient befoin de lumières
étrangères ; nos Miniftres ne fe trouveroient
pas mal de faire quelquefois ufage
de celles de leurs ennemis les Américains ;
1
& plus de prudence & de modération les
auroient mieux fervis que le parti contraire
qu'ils ont adopté.
» Si , lorfque le Congrès a expofé fes griefs à la
Métropole , l'Adminiftration s'étoit conduite avec
autant de fagefle & de modératon qu'on en remaique
dans les procédés du Congrès , du Gouverneur
Read , &c. relativement aux troupes de Penſylvanie
, la guerre n'auroit point eu lieu . Mais on n'a
répondu que par des mots de mépris & de ti
gueur , tant aux pétitions & requêtes de chacune
des Colonies en particulier , qu'à leurs remontrances
générales préfentées par leurs Délégués en
Congrés. En effet , fi elles fe plaignoient d'un grief,
la feule fatisfaction que la Grande - Bretagne leur
donnoit , étoit un nouvel acte du Parlement qui
aggravoit ce grief , & qui les affujettiffoit à de
nouvelles charges . On ne fe donnoit pas même la
peine d'examiner fi les plaintes des Américains
étoient juftes. Il fufifoit de dire qu'ils étoient tous
de lâches coquins , qu'il ne falloit que fix régi
mens pour traverfer leur pays d'un bout à l'autre,
que nous les verrions à nos pieds dans moins d'un
an , & c. &c. & c. Pour couronner toutes ces oeuvres
de délire , il fut paflé au Parlement un acte qui
retira les Colonies de deſſous notre main , & les
rendit indépendantes de fait , avant la déclaration
d'indépendance publiée folemnellement par le
Congrès , ce qui les mit dans la néceffité abfolue
de chercher de nouvelles alliances . Si le Congrès
eût imité notre exemple lors de la dernière
révolte qui nous a donné un inftant de plaifir , les
troupes formant le contingent de la Penſylvanie ,
& probablement d'autres corps nombreux de l'ar
mée Américaine auroient joint celle du Chevalier
Clinton. Leur féjour à Prince Town fait voir qu'elles.
vouloient le ménager l'alternative , ou de retour(
112 )
-
1
ner à leur devoir , ou de fe jetter dans nos bras ,
felon l'accueil que le Congrès feroit à leurs demandes.
Le Congrès écouta leurs raiſons , les griefs
dont ils fe plaignoient furent redreffés , & ils retournèrent
à leurs anciens poítes . Cet évènement
peut auffi nous apprendre comment eft composée
cette armée , que nous affectons d'appeller un vil
amas de coquins , de gueux , de poltrons , &c. &c .
&c. La nouvelle d'une paix prochaine eft fi parfaitement
évanouie , qu'il n'en eft plus queftion ,
même dans les cercles politiques . L'heureux Miniftre
que Milord North ! II traite avec une nation
qui fe livre aux plus flatteufes espérances fur
un fimple oui dire , à qui fa crédulité coûte plufieurs
millions , & qui cependant a tant d'aménité
dans le caractère qu'en moins d'un mois elle a
perdu tout fouvenir de la manière indigne dont on
a trompé fa confiance.
Le Miniſtère ne ceffe de répéter que les
peuples d'Amérique font par- tout des
voeux pour une reconciliation . On ne concilie
pas trop ces voeux , avec la continuité
des hoftilités ; on ne les concilie pas mieux
avec les actes des Gouvernemens du Continent
qui ont acquis une confiſtance & une
folidité qui augmentent chaque jour. L'établiffement
de la nouvelle conftitution de
Maffachuffet's - Bay & tout ce qui s'eft paffé
dans cet Etat depuis cette époque en fourniffent
la preuve. Lorfque les habitans de
Bofton eurent élu , le 2 Novembre dernier ,
MM. Caleb Davis , Jean Lowell , Thomas
Dawes , Thomas Walley , Samuel Auſtin ,
Jean Rowe & Samuel Barett , leurs reprêfentans
à l'affemblée générale , ils leur don(
113 )
nèrent des inftructions conçues en ces
termes.
--
»MM. , votre élection à cette crife importante eft
un témoignage éclatant de l'affection du public &
de fa confiance en votre capacité & votre intégrité.
Mais comme nous jugeons que vous ferez bien aile
d'être appuyés par vos Commettans en rempliffant
votre devoir , nous avons cru devoir vous donner
les inftructions fuivantes , perfuadés que vous ferez
tous vos efforts pour en procurer l'exécution par votre
influence. Nous fommes actuellement dans
l'exercice d'une nouvelle forme de Gouvernement
dont la conftitution excellente , fi elle eft bien adminiftrée
, nous promet une grande félicité publique.
Mais notre exiſtence , fous quelque forme que ce
foit de liberté ou de bonheur , dépendant de notre
fuccès contre la Puiffance dont nous avons fecoué
le joug , il eft de la plus grande importance de
porter notre attention fur l'armée , qui doit être
le premier objet de vos foins . Nous vous chargeons
donc , de la manière la plus folemnelle , de prendre
immédiatement des mesures pour remplir notre
quote durant la guerre , & pourvoir à la fourniture
de tout ce qui eft néceffaire pour l'aife & la
convenance tant des Officiers que des foldats . Nous
penfons qu'il convient que leur folde ſe paie dorénavant
en or ou argent , & que toutes les promeffes
qui leur ont été faites foient ponctuellement
remplies. Une inattention , même momentanée , à
leurs befoins , feroit criminelle . ·Dans un temps
où nos reffources , nos alliances , nos forces font
plus grandes que jamais , l'indépendance de notre
Patrie eft bleffée , & lutte fous la perte du crédit
public ; fans faire des recherches fur la conduitę
politique d'adminiſtrations précédentes , & fans
accufer celle-ci ou nous- mêmes d'idées de finance
mal conçués , nous penfons que le crédit public &
( 014 )
-
particulier repofe fur la même bafe d'intégrité &
d'honneur , d'économie & de ponctualité : & nous
vous chargeons de la révision de toutes les loix
actuellement cxiftantes à l'égard de notre papier
monnoie , & d'ufer de toute votre influence pour
obtenir la révocation de celles qui pourroient pa
roître imcompatibles avec ces principes. Inftruits
par l'expérience que tous embargos mis par terre ,
toutes restrictions commercielles entre les différens
Etats , font contraires à la faine politique & à ces
principes fociaux & amicaux qui uniffent nos intérêts
communs , nous vous enjoignons de n'y confentir en
aucune manière. Nous avons été fâchés de voir un
commerce illicite fe faire avec nos ennemis invétérés
: nous le confidérons comme hautement contraire
à tous principes de politique & de fagelle ,
incompatible avec nos prétentions , injuricux envers
nos généreux Alliés , comme une pratique enfin qui
devroit être punie des peines les plus févères. - Le
fuccès fréquent avec lequel les prifonniers de guerre
nous échappent , eft fi a armanc en lui-même & fi
déshonorant pour notre police, qu'il exige un remède
immédiat Nous ne nous oppofons point à ce qu'ils
jouiffent de tous les priviléges de l'humanité que leur
fituation & la nôtre peuvent admettre ; mais ces
priviléges ne doivent point effectuer une facilité de
s'échapper fi préjudiciable & fi peu honorable pour
nous. La protection de nos côtes trop longtemps
négligée eft fi importante , cet objet appartient
naturellement aux foins des Représentans d'une
Ville commerçante , que nous jugeons peu néceffaire
de vous donner des inftructions à ce fujet. Des
recherches fur l'état du tréfor public ; un apurement
fréquent d'icelui & de tous autres comptes
publics ; la connoiffance des detres publiques , & les
mefures à prendre pour les acquirter , fort certainement
tous compris dans la fphère de vos devoirs.
Cultivez une correfpondance fréquente avec les
( 115 )
autres Etats , nos amis : mettez - vous au fait de leurs
circonftances , de leurs befoins , de leurs reffources .
Par -uune réprocité de bons offices , l'affection mutuelle
s'accroîtra ; & par l'union de nos forces ,
nos ennemis feront fruftrés dans leurs defleins.
- - En un mot , faites de notre excellente conftitution
la règle de vos devoirs : gouvernez- vous par
vos principes ; & ne permettez pas qu'il foit porté
aucune loi qui y foit contraire : chériffez les intérêts
de la littérature & des ſciences , de la vertu & de la
piété : & vous ne pourrez manquer de recevoir cette
récompenfe la plus illuftre dans une République ,
l'approbation de vos concitoyens .
M. Fitzbert , Capitaine du vaiffeau de
guerre le Belliqueux de 64 canons , arrivé
le 2 Mars à l'Amirauté avec les duplicata
des dépêches de l'Amiral Rodney , concernant
la prife de S. Euftache , & c . a détruit
les bruits qui fe font répandus au fujet de
la nouvelle expédition qu'on projettoit contre
Curaçao. L'Amiral écrit qu'il a jugé à
propos de la fufpendre , parce qu'il a été
inftruit qu'on attendoit dans peu une efcadre
Françoiſe dans ces parages , & qu'il
avoit cru en conféquence plus important &
plus avantageux pour le fervice de S M.
de détacher le Chevalier Sir Samuel Hood
pour croifer fur le paffage de cette efcadre
& l'intercepter à fon arrivée . Il eſt certain
qu'il vaudroit mieux la prendre , que de
defcendre fi loin fous le vent pour piller
une ifle Hollandoife ; mais Sir Rodney qui
ne doute de rien , & qui annonce les projets
les plus brillans , eft il inftruit de la
( 116 )
-
force de cette efcadre ? fait- il fi elle n'eft
pas fupérieure à la fienne : & fi elle n'eft
qu'égale , des vaiffeaux frais n'ont ils
pas un grand avantage fur de vieux vaiffeaux
réparés comme on a pu , & fatigués
déja par la campagne qu'ils ont faite. Il
ajoute que les maladies ont fait affez de
ravages parmi les troupes.
On lit dans quelques - uns de nos Papiers
une anecdote deftinée , dit- on , à relever la
gloire de la conquête de St-Eustache.
» Comme il eft grandement queftion de la conquête
de Saint- Eustache , que le canon de la Tour l'a notifiée
à la nation , que Rodney doit être créé Pair du
Royaume pour fa bravoure , fes fuccès , que la ville
d'Edimbourg , dont l'exemple fera fuivi de beaucoup
d'autres , lui adreffe des franchiſes dans une boîte d'or,
& enfin qu'il femble qu'il ait fait une conquête auffi
périlleufe & auffi glorieufe que le furent pour les Fran
çois celles de Mahon & de la Grenade , il eft à propos
d'informer le public Anglois que cette Ifle eft un
rocher de deux lieues de long & demi - lieue de
large , qu'elle produit 200 barriques de fucre par
an , & puis du chanvre & des pommes de terre.
Lors de la guerre dernière la garnifon de Saint-
Euftache confiftoit en 32 foldats & 174 hommes
de milices , & c'étoit tout ce qu'il y avoit d'hommes
dans l'Ile . Elle n'étoit pas mieux défendue quand
J'Amiral Rodney s'en eft emparé .
Nous aurons cet été plufieurs camps ; le
principal fera à Chatam , il y en aura un autre
à Norfolk ou Suffolk , & un troisième
moins nombreux à Newcaſtle.
( 117 )
Les dernières divifions des troupes deftinées
pour la défenfe de Plimouth & de
Portsmouth fe font mifes en marche à la
fin du mois dernier ; la garnifon de la première
ville fera de 12,000 hommes & celle
de l'autre de Soco .
Le Lord Dunmore , ancien Gouverneur
de la Virginie , ci - devant forcé par cette Province
de repaſſer en Europe , doit , dit- on ,
s'embarquer inceffamment , & fans doute
dans la confiance que ce pays fera ſoumis ;
mais c'est peut-être préfumer trop du Brigadier
Arnold , & trop peu du caractère
des Virginiens & de la fituation actuelle
des affaires .
""
On a publié auffi une lettre de M. William-
Eden au Lord Maire de Dublin , pour
l'inftruire de la prife de St-Euftache , des
249 vaiffeaux qui s'y trouvoient , & dans
laquelle on évalue à 3 millons flerling la
valeur de ces prifes. Il ajoute par poft fcriptum
, le Public peut être affuré que Ceylan
& les Moluques font à préfent entre
les mains des Anglois , & que le Cap de
Bonne-Efpérance fe rendra à la première
efcadre qui l'attaquera ". L'affurance donnée
par M. Eden , quant à Ceylan & aux
Moluques , ne fauroit être vraisemblable
qu'autant qu'il feroit vrai , comme on l'a dit
dans le tems , qu'il étoit parti pour l'Inde
au commencement d'Octobre , deux avifos
qui portoient l'ordre des hoftilités contre les
( 118 )
Hollandois. Cependant depuis qu'on eft
inftruit des avantages des Marattes , du befoin
que nous avons de toutes nos forces de
ce côté , & que l'on fent la néceffité d'y en
envoyer de nouvelles , parce que celles qui
y font ne font pas fuffifantes , on doute
avec raifon de ces belles conquêtes , auxquelles
nos troupes n'ont pu avoir le tems
de fonger. C'est ainsi que dans un de nos
Papiers on préfente l'état actuel de nos affaires
dans l'Inde.
nos
» Les nouvelles reçues des Indes Orientales ,
vont fans doute combler la meſure des injuftices
miniftérielles , & les malheurs qui doivent fondre
néceffairement fur cette Nation vouée à la ruine
par le fyftême actuel du Gouvernement. Au milieu
des défaftres de nos Colonies Occidentales ,
regards animés par quelques rayons d'efpérance fe
portoient vers l'Orient. Un territoire immenfe ,
des fources inépuifables de commerce , un revenu
fufceptible d'accroiffement pour le Public , l'émulation
& l'induftrie des particuliers excitées par des
gains énormes , tous ces objets offroient à l'Anglois
une perspective qui confoloit un peu la partie commerçante
de la Nation de nos autres pertes , & établiffoient
l'espoir de conſerver toujours un rang
diftingué parmi les peuples commerçans , & de n'étre
point réduits à la foible & trifte existence des
moindres Etats de 1 Europe . Mais cette perfpective
s'eft obfcurcie depuis longtems aux yeux de ceux
qui voyoient les fuites qui devoient dériver de la
politique adoptée dans l'Inde par la Compagnie ,
fous la funefte influence & la direction du Gouver
Le grand danger ne vient pas de l'irrup
tion d'Hyder- Aly dans le Carnate , ni de la défaite
d'une partie de notre armée , ni de la prife de Velour ,
nement. -
( 119 )
ni du fiége d'Arcate. Les invafions foudaines & leurs
fuizes montanées ne font pas des événemens nouveaux
, & dans d'autres tems elles n'ont pu nuire
à l'existence des Anglois dans l'inde ; mais les circonftances
qui accompagnent invafion actuelle du
puillant Hyder-Aly , la fituation préfente du Pays ,
& le mécontentement des Habitans contre nos deux
Préfidences , nous laiflent à peine la moindre lueur
d'efpérance. Le plan ruineux qu'on a adopté dans
le Carnate de faire des conquêtes pour le Nabab
d'Arcate fur les Princes du Pays , nous en fait autant
d'ennemis . Hyder- Aly fut un des premiers que
nous voulûmes facrifier a l'ambition vorace de ce
Nabab , devant l'or duquel le proftituoient la valeur
& l'intégrité des Anglois . Lorique le Nabab eut été
fruftré de l'efpoir qu'il avoit de fe rendre maître du
Décan , il determina les Employés de la Compagnie
par fes prodigalités a former une expédition contre
Mylore , le pays d'Hyder Aly. Tout le monde eft
infruit de l'iffue malheureufe de cette expédition
qui échoua par la trahifon & la lâcheté du Nabab
lui - même. On ne put jamais l'engager à fe mettre
en mouvement ; fa cavalerie refta dans l'inaction à
Arcate , d'où elle ne fe mit en marche que quelques
jours avant l'arrivée d'Hyder aux portes de Madras ,
où la Compagnie fur obligée de recevoir la loi
da vainqueur. Cependant de tous les Princes de
Indoftan , Hyder- Aly eft celui dont nous aurions
dû rechercher l'amitié avec le plus d'empreffement ;
puifqu'il étoit l'ancien & le plus fidèle ami des
François , & on auroit dû mettre tout en oeuvre
pour leur enlever un Allié au précieux en cas de
guerre. Il étoit en outre le plus sûr rempart que
neus euffions contre les Marattes , & le plus puiflant
ennemi que nous puiffions oppofer à ce peuple guerrier
& féroce. Il eft inutile d'informer le Public
des perfécutions cruelles qu'ont attiré fur notre premier
& plus fidèle Allié le Roi de Tanjaqur , les tré
-
--
( 120 )
A
ཨཱ
fors du Nabab répandus avec prodigalité dans le
Confeil de Madras , & parmi les Employés de la
Compagnie en Angleterre & fes propres Membres
dans la Chambre des Communes. Lorfque M. Dupleix
eut armé toutes les Puiffances du Décan & du
Carnate contre nous , le pere du puiflant Roi de Tan .
jaour refta feul fidèle à notre caufe. 11 régnoit , à la
vérité , des divifions & des cabales à la Cour , & les
querelles furvenues entre le Commandant de fes forces
& fon Miniftre qui étoit dévoué à la France ,
troublèrent fouvent fes confeils , mais fon amitié
pour les Anglois l'emporta toujours fur les fuggeftions
de Succoje , & c'eſt au courage & à l'habileté
de fon Général Monackgis que le Nabab d'Arcate eft
redevable de fon pouvoir. C'eft en reconnoiſſance de
cet attachement que nous avons livré fon fucceffeur
pendant plus de dix ans à l'avarice démesurée & à
l'ambition féroce & deftructive de ce Mahometan.
Son pays a été deux fois envahi au mépris des traités
les plus folemnels , fes territoires ont été dévastés ,
fa capitale faccagée , fon palais pillé , & fon férail
outragé & violé , ce qui eft le plus grand affront
qu'on puiffe faire à un Prince Gentou.
fuppofer qu'il ait oublié ces traitemens barbares ,
qu'il ne fe fouvienne plus du zèle & de l'affection avec
lefquels Hyder-Aly prit foin de fes intérêts dans le
traité de 1769 , & qu'il puiffe refufer de joindre fes
forces contre ces tyrans qui ont rompu ce traité en
1771 , fans Y être aucunement provoqués. — De
femblables outrages ont été exercés contre les Marawes
& leur Reine infortunée , ainsi que contre tous
les Rajahs & Polygrates du pays , qu'il a plu à
Mahomed de défigner à fes créatures mercenaires
comme les victimes qui devoient être facrifiées à
fon ambition ou à fon avarice. Dans la Préfidence
du Bengale , nos affaires font encore dans un
état plus défefpéré. De même que Hyder- Aly auroit
été un puillant rempart contre les Marattes , ceux-
-
- Peut-on
( 121 )
ci en auroient été un non moins puiffant contre
Hyder.Aly. Mais la Compagnie , au lieu de gagner
leur amitié , employe actuellement fes forces à
foutenir une guerre contre ce peuple formidable ,
guerre que la politique condamne & qui ne promet
aucun fuccès. Cependant le feu de la guerre civile eft
allumé , & les trois Provinces de Bengale , Bahar &
Orixa font agitées par les querelles entre le Confeil
& la Cour Suprême. Les malheureux Indiens
fouffrent également des exactions de l'un ,. & des
procédés tyranniques & oppreffifs de l'autre . Dans
ce moment- ci ils portent leulement des plaintes &
forment des demandes , mais on doit s'attendre
que l'exemple de leurs compatriotes , & l'espoir
d'un fecours étranger excitera en eux l'efprit de réfif
tance que le défefpoir a fouvent fait naître chez les
plus patiens & les plus efféminés . Comment la
-Préfidence pourra - t-elle parer à un tel évènement ?
Elle a une armée difpofée à la révolte , parce qu'on
lui doit deux années d'arrérages , un tréfor chargé
de dettes , & fes Alliés les Hollandois , dont la Compagnie,
tiroit de l'affiftance dans de femblables occafions
, font forcés de groffir le nombre de ennemis
qui l'environnent «<,
Selon les Etats remis à la Chambre des
Communes par le Secrétaire d'Etat au département
de la guerre , les forces de terre
levées dans la Grande-Bretagne & l'Irlande
non compris la milice & les fenfibles , depuis
le mois de Septembre 1774 , juſqu'au
mois de Septembre 1780 , monte à 70,885
hommes. Les levées pour la marine pendant
le même tems font de 175,990 hommes.
Les Avril , le fieur Wilkes remit fous les yeux de
la Chambre fa motion annuelle pour faire biffer
des regiftres l'arrêté du 17 Février 1769 , qui
l'expulfa de la Chambre comme inhabile à être élu
21 Avril 1781.
f
( 122 )
Membre du Parlement alors fubfiftant. Le fieur
Twrner , par qui cette motion fut appuyée , fit
regarder cet arrêté comme une des premières cauſes
des embarras multipliés où fe trouve aujourd'hui
l'Angleterre , puifqu'il avoit été caufe que l'Amé
rique avoit retiré fa confiance au Parlement , & il
conclut , en répétant qu'il feroit du plus important
avantage pour la Grande - Bretagne de profiter de
l'occafion.
Le 6 , le Lord North propofa une modification à
l'acte d'une des dernières feffions qui met une capitation
annuelle d'une guinée fur les hommes au
ſervice. » La Chambre , dit-il , avoit jugé que mon
eftimation du produit de cette taxe étoit trop baffe
à cent mille livres fterling ; elle n'a pourtant pas
produit la moitié de cette fomme . Mais je crois
m'être affuré que cela vient de la manière dont on
en fait la perception . Quand elle fera retirée des
Officiers de Paroiffe , & que les Collecteurs de
l'Accife , qui louent déja celle des équipages , en
feront chargés , quand elle fera payée d'avance ,
comme l'eft cette dernière , & que chacun payera
pour les domeftiques qu'il compte avoir dans l'année
, & non pas pour ceux qu'il a eus ; alors le
produit de cette taxe montera à fa pleine valeur
& nous pourrons éviter de la doubler.
féquence , il demanda que la taxe d'une guinée fur
chaque domeftique mâle fût levée dès- à-prefent pour
l'année 1781 , à compter du 25 Mars dernier , juf
qu'au même jour en 1782 ,
les Officiers de
l'Accife en fuffent chargés , fous la condition cependant
qu'il n'en feroit point payé le fol pour
livre ajouté dernièrement a l'Accile ; cette motion
paffa , ainfi que celle de rendre uniforme le droit
de contrôle fur les almanachs , dont les uns paient
4 deniers fterling , & les autres feulement 2 deniers ,
& de donner , fur le produit de cette taxe , une
fomme annuelle de soo livres fterling à chacune
des Univerfités d'Oxford & de Cambridge , pour
&
que
En con(
123 )
leur tenir lieu de pareille fomme que leur donnoit
la Communauté des Libraires , depuis plus de deux
fiècles , & qu'une décifion de la Cour des plaids
communs leur a fair perdre en fupprimant le privilégé
de la Communauté , ce qui a fait ceffer l'engagement
qu'elle avoit contracté envers les 2 Univerfités .
Le Lord Bathurst , Préfident du Confeil , informa
la Chambre qu'il avoit un bill à propofer
pour faire donner au Clergé des terres au lieu de
dimes ; lorfque la Chambre , en grand comité , auroit
délibéré fur trois propofitions , dont le prineipe
général étoit , que fi des terres étoient fubftituées
à la dîme , dans les clôtures de forêts & de
terres vagues & vaines , l'Agriculture fentiroir
beaucoup plus , & que ce feroit un grand avantage
tant pour l'Eglife que pour l'Etat . Il conclut ,
en demandant un grand comité pour le 11 du
mois. Sa motion fut combattue par l'Evêque de
Llaudaff , qui foutint que rien n'étoit plus funefte
à l'Agriculture que les clôtures , puifqu'elles produifoient
l'ombre , la nielle & la vermine , les
trois principaux fléaux des grains . - Le Lord
Chancelier la combattit comme une innovation
dont il étoit impoffible d'appercevoir , d'un premier
coup d'oeil toutes les conféquences. Enfin
elle fut retirée par le Lord Préſident.
La frégate le Dedale de 36 canons a été
dépêchée de la grande efcadre le 27 Mars ,
au Vice-Amiral Parker à Plimouth , avec
la nouvelle que l'efcadre Efpagnole compofée
de 32 vaiffeaux de ligne & de 9 fré
gates , croifoit le 12 du même mois à la hauteur
du Cap St -Vincent.
Le convoi pour les vaiffeaux munitionnaires
deftinés pour la Barbade appareillera
de Portſmouth le 25 Avril , ou au plus tard
dans le commencement de Mai .
f2
( 124 )
Il n'eft pas vrai que le Chevalier Yorke
ait pris congé du Roi le 24 du mois dernier
, le tems de fon départ pour fon ambaffade
à Vienne dont il a été tant parlé n'eft
pas encore fixé.
On dit que la Cour a donné des ordres
précis à nos corfaires de faifir toutes les
munitions de guerre qu'ils trouveront à bord
des vaiffeaux Ruffes & Danois. L'exécution
de cet ordre produira fûrement de mauvais
effers. Ou il faut confentir que ces vailleaux
ne nous apportent aucune denrée de ce
genre , ou il faut qu'ils foient libres de les
porter à nos ennemis. Un de nos corfaires
a déja pris un bâtiment Danois dans la fuppofition
que fa cargaiſon appartenoit aux
Hollandois ; & on s'attend , dans un moment
où les Cours du nord font armées , à quelques
plaintes d'autant plus fâcheufes que
nous en multiplions beaucoup les objets
& qu'il eft à craindre que nous ne laffions
la patience de nos amis.
FRANC E.
De VERSAILLES , le 17 Avril.
3
>
LE 18 Janvier dernier , le Marquis de
Villeneuve eut l'honneur de monter dans
le carroffes de S. M. Le Comte de Chalabre
, & le Marquis de Savary , Capitaine
de Carabiniers , eurent aufli cet honneur
le , & le Comte de Sainte- Croix , le Mar(
125 )
quis de Savonnieres & le Comte de Marguerie
l'eurent également le 7,
S. M. en confidération des fervices diftingués
de M. Chabrol , fon Avocat au Bur
reau des Finances & au Préfilial de Riom
en Auvergne , lui a accordé un brevet, de
Confeiller d'Etat .
MM. de Caffini , de Montigny & Per-
Fonnet , ont eu l'honneur de présenter à
S. M. cinq nouvelles feuilles de la Carte de
France , qui comprennent Nimes , Mont-
Louis , Ax , Bagneres & Cauteres ; ces qua
tre dernières terminent la partie occidentale
& méridionale de la France ; on don
nera inceffamment cinq autres feuilles qui
termineront la partie orientale & méridionale
du Royaume , favoir le Puy , Digne ,
Vence , Antibes & Lorgues.
De PARIS , le 17 Avril
*
Les nouvelles reçues de M. de Graffe ,
ont été apportées par le coter l'Afif, commandé
par M. Bozée , Officier auxiliaire. Il
eft arrivé les de ce mois dans l'après -midi
à Breft ; il avoit quitté le 27 Mars à heures
du matin l'efcadre ; elle étoit alors à 60
lieues dans l'Oueft du Cap Finiftere , & à
170 OS. O. d'Oueffant. M. de Grafle faifoit
route au S. O. avec les vents les plus
favorables , & il n'avoit rien rencontré jufqu'alors.
Les papiers Anglois , lit-on dans une lettre de
203 ports , le font copiés dans la relation qu'ils ont
£ 3.
( 126 )
donnée de la défaite des troupes de la Compagnie
des Indes , par Hyder- Ali. Nous croyons ici qu'il
y a de l'exagération dans tout ce qui a été écrit fur
ce fujet , & nous attendons beaucoup plus de la préfence
de M. d'Orves dans ces parages , & des vailfeaux
que nous y envoyons , que de la nombreuſe
armée du nouveau Conquérant de l'Inde. Ce n'est
pas qu'Hyder-Ali ne puiffe inquiéter nos ennemis ;
il eft brave , entreprenant , & il a avec lui un corps
affez confidérable de troupes Européennes qui lui
eft fidèlement attaché. Ce corps eft commandé par
un de ces vieux fergens , auquel , fur les bons rémoignages
que l'on a reçus de fa capacité , de fes
fervices & de fon attachement aux intérêts de la
France , on affure qu'on a envoyé la croix de
S. Louis & le brevet de Lieutenant-Colonel. —Vraifemblablement
l'avis de cette nouvelle entrepriſe
d'Hyder-Ali , dont les Directeurs de la Compagnie
Angloife étoient inftruits avant la prife du paquebot
de l'Ile-de - France , & celui du départ de M. de
Suffren , avoient fait changer la deftination de Johnf
tone ; car ce Commodore , ce que nous n'avons jamais
voulu croire ici , alloit réellement à Buenos-
Ayres. Comment , en effet , s'imaginer qu'au moment
où leurs poffeffions les plus piécieufes des Indes
font en danger , les Angiois les négligeroient
pour faire une expédition de fibuftiers dans un pays
auffi éloigné de leurs établiffemens que Buenos-
Ayies , dans un pays défendu par un Régiment
complet de troupes réglées , pars à 6000 hommes
de milices , la plupart bien montés , commandés
par un des meilleurs Officiers des troupes Efpagnoles
? Cependant c'étoit - là le projet favori de Johnftone
, & il avoit obtenu , à cet effet , tout ce qu'il
avoit voulu des Lords de l'Amirauté. Il avoit offert
jufqu'à 3000 guinées à un pilote de la rivière de la
Plata pour qu'il le guidât dans fon entreprife . L'honnête
prifonnier Efpagnol a conftamment refulé ; &
( 127 )
de tous les fujets du Roi d'Espagne , il n'y a eu
que l'ex- Jéfaite qu'on a vu , dit - on , s'embarquer
publiquement fur le Romney , qui ait voulu accompagner
le Commodore. Il eft douteux aujourd'hui
que Johnstone le ramène dans fon pays , & l'on eft
mê.ne perfuadé que fon efcadre aura été augmentée
de quelques vaiffeaux , & qu'il va couvrir les côtes
de Bengale .
Ce n'est que depuis le retour du Miniftre
de la Marine , qu'on a fu qu'il paffoit
fix vaiffeaux dans l'Inde. Le Sagittaire
deſtiné à ce qu'on croyoit pour Rhode - Ifland
, eft de l'efcadre de M. de Suffren ;
le fecond convoi qu'on arme à l'Orient pour
la même deſtination , portera , dit- on , au
Cap de Bonne - Efpérance , la légion de
Luxembourg , la même qui avoit enlevé
Jerfey.
Les lettres de Breft du 2 Avril contiennent
les détails fuivans de l'incendie du
vaiffeau la Couronne.
כ כ » Hier , à 3 heures après midi , pendant que les
ouvriers travailloient dans la foute aux poudres , la
feu a pris à la pouffière de la poudre , par une
étincelle fortie d'un clou qu'on chaffoit . Il a gagné
toute cette partie , & a fait des progrès fi rapides
, qu'à peine les gens qui étoient dans ce vaiffeau
, ont eu le tems de fe fauver en fe jettant à la
mer. Les fecours de tout genre y ont été portés
très -promptement. Les troupes de la marine & de
la garnifon s'y font rendues ; MM . d'Hector & de
Langeron , ainfi que tous les Chefs , excitoient le
zèle des travailleurs & l'animoient par leur exemple.
Le feu a bientôt gagné les hauts du vaiffeau ;
les vents étoient à l'eft-nord- eft , joli frais ; lorfqu'on"
a vu qu'il étoit impoffible de le fauver , on s'eft .
f 4
( 128 )
attaché uniquement à préferver les autres vaiffeaux
de l'incendie. Comme la marée montoit , on a crocheté
avec des grapins & des chaînes de fer pour
l'éloigner de la corderie où le plomb des toîts commençoit
à fondre ; on l'a pouflé du côté du platin
de Recouvrance , vis- à vis la mâture, A 2 heures.
du matin , le vent augmenta ; les oeuvres mortes
étoient alors prefque confumées ; & comme la mer
étoit baffe , on perça deux trous de chaque côté ,
afin qu'à la mer montante , l'eau pût entrer , & faire
refter le bâtiment échoué fur le platin. A cinq heures
,le vaiffeau ayant brûlé juſqu'à la flottaiſon , tous
les membres & les bordages étant auffi confumés
aux trois quarts , l'eau eft entrée dedans , & à force
de pompe , on a éteint le peu qui reftoit hors de
l'eau , à huit heures , il s'eft abattu fur bas-bord ,
& à neuf heures & demie , il n'y avoit plus de veftiges
de feu. On ne pourra fauver que le cuivre & la
figure. Heureufement perfonne n'a péri dans l'incendie
de ce beau vaiffeau qui étoit en armement «.
On dit qu'il eft question d'ajouter deux
vaiffeaux aux 6 que va commander M. de
la Motte- Piquet . On ignore encore fa deftination.
On l'a d'abord cru pour Cadix. Mais
quelques perfonnes qui prétendent qu'il a
paffé par Lamballe 10 à 12 pilotes Hollandois
qui fe rendent à Breft , on préſume
que cette efcadre pouroit bien aller au
Texel.
Le dernier Courier d'Espagne avoit apporté
les lettres de Cadix du 23 Mars ; elles
portoient qu'on s'y attendoit à chaque inftant
à voir paroître l'armée , & qu'elle n'étoit
retenue en mer que par les vents contraires
. Le même jour on eut des nouvelles
du même port , mais d'une date bien pof(
129 )
térieure , elles font du 27. Les unes annonçoient
que D. Louis de Cordova étoit
à la vue du port , les autres qu'il étoit entré
dans la baie , & qu'il fe hâtoit de mettre
fes malades à terre . Ces dernières lettres
ont été apportées par un Courier que le
député du Congrès à Madrid a expédié à
M. Franklin , le premier de ce mois ; plufieurs
maifons de commerce ont profité de
cet exprès pour écrire à leurs correfpondans ,
& c'eft d'elles feulement qu'on fait le retour
de la flotte Espagnole. Au refte on
ignoroit à Madrid & peut être même à Cadix
, fi D. Louis de Cordova devoit remettre
en mer , & fi la Cour d'Espagne étoit
toujours dans l'intention de s'opposer au
ravitaillement de Gibraltar."
Le Journal du Port de Breft contient les
détails fuivans ."
Le Roi , fatisfait de la conduite , de l'intelliagence
& de la fermeté de M. le Comte de Kergarion
Locmaria , Capitaine de vaiffeau , qui comman
doit la frégate la Junon , perdue dans l'ouragan du
11 Octobre dernier , à la côte de l'lfle de Saint-
Vincent, vient de lui accorder , à titre de rembourfement
de frais , une fomme de 4000 liv . , & l'a
déchargé d'une fomme de 1200 liv. qu'il avoit
-prife de l'argent de France en Angleterre , & lui a
fait payer aufli fes appointemens depuis le 11 Octobre.
S. M. a auffi confenti que M. Dourdon de
Piere -Fiche , Enfeigne de Vaiffeau , conferve le
commandement du Rover , prife faite par ladite
frégate , & loi a en conféquence fait expédier l'or
dre qui lui fera remis par M. le Comte de Graffe.
M. de Saint Julien , Lieutenant de vaiſſeau , qui
( 130 )
-
avoit été pris en remplacement fur ladite frégate ,
ayant tout perdu , a obtenu une gratification extraordinaire
de 500 liv ; chaque Officier auxiliaire ,
400 liv. Le Garde-Marine , l'Aumônier , le Chirurgien
, & c. chacun 300 liv.; & chaque matelot
, foldat , & c. pour s'être bien conduits dans
cet évènement , & en dédommagement des pertes
qu'ils ont faites , deux mois de folde en gratification
. Le 3 de ce mois , às heures du foir , la
frégate la Renommée , & les gabarres la Guyenne
& la Bretonne , font parties pour Bordeaux , Nantes
, & c. avec un convoi. A fept heures du foir ,
eſt entré en rade le bricq Anglois le Lartresck , de
so tonneaux , allant à Corke chargé de falai
fons , pris par le corfaire le Chardon , de Dunkerque
, Capitaine Hellé . Le 4 , à cinq heures.
& demie du foir , eft entrée en rade une prife Angloife
de 200 tonneaux , venant de Naples , chargée
de raifins pour Londres & Plimouth , faite
par le corfaire la Marquife d'Aubeterre . Cette prife
fe nomme la Foi Publique de Stockholm .
-
9
La fûte du Roi la Philippine , eft partie pour l'Orient
; & la flûte la Ménagere a rejoint l'armée de
M. le Comte de Graffe , à la hauteur de Rochefort
«.
Le convoi de 80 bâtimens affemblé à
Toulon , en a appareillé le 27 Mars dernier
,fous l'efcorre des frégates du Roi l'Alcefte
, la Boudeufe , la Sérieufe , le Monréal ,
de 32 canons , commandées par MM. de
Coriolis- Puymichel , de Martinenq , de Miffieffi
, de la Porte- Iffertrieux , Capitaines de
Vaiffeaux , & des corvettes la Badine & la
Blonde de 18 canons , commandées par
MM. de Venel & le Chevalier de Ligondés,
Lieutenans de, Vaiffeaux. Ce convoi allant
à Cadix paroît deftiné pour l'Amérique.
( 131 )
On peut fe faire une idée de l'état de nos
troupes à Rhode - Ifland , d'après cette lettre
de New-Port , à bord de la frégate l'Hermione
, le 14 Février dernier.
Nous venons d'arriver de Boſton dans cette
rade , de conferve avec la frégate la Surveillante :
nous avions fous notre eſcorte la flûte du Roi l'Ilede-
France , chargée de vivres & de munitions trèsprécieufes
pour l'armée : quoique la diftance de
Bofton à Newport foit courte , le trajet a été aufſi
long que pénible ; d'autant plus que nous avons
éprouvé toutes les contrariétés de la faifon : l'Amiral
Arbuthnot , inftruit de notre prochaine arrivée ,
avoit formé le deffein de nous intercepter , & avoic
pofté en conféquence 3 vaiffeaux de ligne & quelques
frégates fur notre paffage. Après quinze jours
de la plus rude navigation , nous trouvant à la
vue du Port , nous fumes affaillis par un coup de
vent de S. E. le plus violent que nous euffions
encore éprouvé les Anglois qui fe trouvoient
entre la terre & nous fans que nous en euffions
eu connoiffance , participèrent encore plus que nous
à ce coup de vent , puifqu'un de leurs vaiffeaux le
Culloden de 74 fut jetté à la côte & brifé fur la
pointe de Montok dans l'Ifle Longue ; un fecond
fut démâté , & le troifième eut de la peine à regagner
la baye de Gardners - Iland , ou le refte de
leur efcadre étoit mouillé. M. Deftouches avoit
été informé auffi de notre départ de Boſton par
un Courier extraordinaire , & avoit fait fortir 3
vaiffeaux de ligne avec une frégate pour protéger
notre entrée à Newport. L'Ardent qui faifoit partie
de cette divifion , manqua de périr du même coup
de vent que le Culloden ; mais , graces à la bonne
manoeuvre de nos Capitaines , nous entrâmes ict
heureuſement le 26 Janvier avec la flûte que les
Anglois s'étoient flattés de faifir , & qui peut étre
f6
( 32 )
fans le coup de vent ne leur auroit pas échappé :
ce coup de vent eut lieu la nuit du 23 au 24 :
au moment qu'il commença , nous vîmes des feux,
& nous entendîmes le bruit du canon , nous crû .
mes que c'étoit le coup de retraite de notre efcadre ;
mais nous avons fu depuis que c'étoient les fignaux
que les ennemis fe faifoient entr'eux . Cet évènement
met nos forces à -peu près de niveau avec
celles de l'Amiral Arbuthnot ; & comme les conjonctures
pourroient devenir favorables , notre
efcadre le tient prête à appareiller au premier
fignal . Quant à notre armée de terre , elle eft
dans le meilleur état ; les provifions y font abondantes
& à un prix très - raiſonnable au refte , il
règne içi beaucoup de gaieté ; le Général eft attentif
à diftraire les troupes de l'ennui de l'inaction . On
brûle du defir de voir les Anglois ; & fi des renforts
nous permettent d'agir offenfivement , il paroît que
la campagne fera intéreflante . L'armée continen .
tale fera mife cette annnée fur le pied le plus ref
pectable on donne juſqu'à 12 louis d'engagement ,
& on efpère par ce moyen un changement de fcène
qui pourroit abréger la guerre.
Pendant notre
fejour à Boſton, nous avons vu régner l'abondance
& le contentement dans ce Port : le commerce avec
l'Europe & nos Illes s'y fait avec prefque autant
de liberté qu'en pleine paix , les denrées des Ifles de
l'Amérique font en général fur le Continent à 15
pour cent , au- dellous du prix ordinaire en tems de
paix ; les corfaites amènent fréquemment des prifes
à Boston , & il n'y a rien de cher , fi ce n'eft les 1
habillemens : tout ce qui concerne cette partie fe vend
communément 2 ou 300 pour cent de fa valeur
ordinaire «.
-
On apprend de Granville que la frégate
corfaire Madame , eft rentrée en ce port
le 6 de ce mois avec la dernière prife qu'elle
પુ
( 133 )
a faite , le Tartare , corfaire de 20 canons.
Cette croisière qui eft la feconde du ficur
Langlois , depuis les hoftilités , ajoute à
la réputation de ce brave Capitaine , qui
par la quantité de prifes & notamment de
corfaires qu'il a détruits , a amené de cette
dernière en France , 86 canons & 449 prifonniers
Anglois.
Il est entré le 8 de ce mois au Havre
une prife faite par le corfaire la Jeune Dunkerquoife
, Capitaine Mulmaert , qui l'a enlevée
le 6 de ce mois entre Darmouth &
Torbay. Cette prife nommée les Bons- Amis
unis , alloit de Caermarthen à Londres
chargée de charbon de terre beurre &
avoine.
>

1.61
La promenade de Long Champs a été
brillante Jeudi dernier , non par la richeffe
& l'élégance des équipages , mais par la
quantité de perfonnes que la beauté de la
journée avoit fait fortir. Monfeigneur le
Comte & Madame la Comteffe d'Artois y
reftèrent près de 3 heures , ce qui fait pré-,
fumer que l'état de Monfeigneur le Duc &
d'Angoulême eft très - fatisfailant.

Les Affiches de Bretagne annoncent un g
remède contre l'épilepfie. Nous nous emprefferons
toujours de contribuer à donner.
de la publicité à des recettes utiles ; fi elles.
font efficaces , on les doit à l'humanité ;
ne le fuffent - elles pas généralement , il fuf
fit qu'elles le foient quelque fois pour les
rendre précieuſes. C'eft aux gens de l'Art
( 134 )
à les éprouver , à en diriger l'emploi , &
à les corriger fuivant le befoin & fuivant
les effets .
Il faut ramaffer , dans le courant de Juillet , la
plante que l'on nomme Galega , ou Ruta capraria ,
(voyez Chomel ou Gafpard Bauhin , dans leur
Hiftoire des Plantes ) , la faire fécher à l'ombre
pour la conferver. Elle n'aura que plus d'effet , s'il
eft poffible d'en trouver affez pour l'employer verte.
Après avoir commencé par faigner & purger le
malade , on prend une poignée de cette plante , on
la fait bouillir dans trois gobelets d'eau , jufqu'à
réduction d'environ un feul gobelet. On paffe la
plante & l'eau tout enfemble , dans un linge pour
mieux en exprimer le fuc. Le malade prendra , à
jeun , ce petit remède tant foit peu refroidi Il ne
boira ni ne mangera que trois heures après l'avoir
pris ,& le continuera ainfi pendant vingt-quatre jours,
Le premier & le dernier jour , on fera bouillir , avec
ladite plante , du gui de chêne pulvérisé , la valeur
d'une bonne prife de tabac . Si , pendant la durée de
ce régime , on en met de temps à autre , ce ne fera
que mieux. Les précautions à prendre par le malade ,
font d'ufer d'une nourriture adouciffante , de ne pas
boire de vin , de ne faire aucun excès quelconque ,
de fe tenir gai , d'éviter tout chagrin ou affection
violente de l'ame , comme la colère , & c. de prendre
un exercice modéré , fans fuer , de fe promener une
heure ou une heure & demie , chaque jour , dans
la belle faifon . Qa recommande auffi de s'abftenir
de tous mets falés & des épiceries , qui font trèsnuifibles
. Le jardinage & le laitage font bons &
très analogues. Une chofe encore à observer , &
la plus effentielle de tout le régime , eſt une continence
abfolue. Si par hafard il arrivoit que le malade
ne fût pas guéri de la première fois , il recommencera
de nouveau & il le fera infailliblement. On ne
( 135 )
court aucun rifque dans l'ufage du remède . La fié- '
quence des accès , pendant qu'on l'emploie , loin de
devoir effrayer , eft , au contraire , le figne le plus
certain d'une prompte & parfaite guérilon .
·
Cette recette eft extraite d'une lettre adreffée à
M. de la Sayette , par M. Daval , Prêtre , Docteur
en Théologie , Curé de Roche fur - Linotte , près
Befançon , en Franche- Comté , qui aflure en avoir vu
des expériences fi heureufes , qu'il ne doute plus
de fon efficacité , mais qui prévient que la réuflite ,
dépendra abfolument de l'entière exactitude du malade
à obferver le régime preferit. Le fieur Bezard ,
Chirurgien à Sanxay , dans les deux lettres qu'il a
écrites à M. de la Sayette , les 19 & 26 Janvier dernjer
, lui rend compte de la guérifon radicale qu'il
a opérée , par le moyen de cette Recette qu'il tenoit
de lui , fur un garçon Maréchal de fon Bourg , âgé
de 21 ans , épileptique depuis huit , & qui éprouvoit
des accès très- forts de cette maladie , de mois en
mois. Il a fait fuivre ftrictement au jeune homme le
régime recommandé , & fe félicite, en homme fenfible
& en bon citoyen , de connoître un pareil remède ,
des fuccès duquel il promet à M. de la Sayette de
l'inftruire , s'il trouve d'autres occafions de l'employer
; mais il croit qu'il n'auroit aucun effet fur
un fajet chez qui l'épilepfie feroir une maladie hérédiraire.
Ce Chirurgien a remarqué qu'on y eft bien
plus fujet dans l'enfance que dans l'âge de puberté,
quoiqu'elle attaque à tout âge , fur tout ceux qui
ont un défaut de conformation à la boîte offeufe de
la tête , comme exoſtoſe interne , & quelquefois des
varices aux vaiffeaux des membranes internes qui
recouvrent la fubftance du cerveau , ce qui occafionne
une grande fenfibilité dans le genre nerveux.
Le fieur Bezard penfe qu'il doit être difficile de
guérir ces derniers . Il ajoute que la plante indiquée ,
appellée Galega, ou Ruta capraria , qu'il dit être ,
très- aifée à diftinguer de la Rue ordinaire , eft très(
136 )
bonne contre la piquûre des reptiles venimeux , fur
tout de la vipère.
Un particulier , Allemand de nation , attaché cidevant
à M. le Maréchal de Broglie , & à préfent à
M. le Prince de Broglie , a fait celébrer , le 4 de ce
mois , un Service pour le repos de l'ame de Marie-
Thérele , Impératrice de Hongrie & de Bohême
, dans l'Eglife Royale & Paroiliale de Notre-
Dame de Pally. C'est un tribut de piété que fon
amour & la vénération lui ont inſpiré de rendre
à fon ancienne Souveraine .
Antoine Vincent de Nogués , Doyen de
la Cathédrale de Verdun , Vicaire Général
de ce Diocèle , Abbé Commendataire de
l'Abbaye de Saint Sever de Ruftan , eft mort
à Verdun le 27 Mars dernier , dans la 75e.
année de fon âge.
2
Charles Cafimir de Rogres de Champi
gnolles , Chevalier , Grand- Croix de l'Or
dre de Malte , Gouverneur de Rocroy
Lieutenant-Général des Armées du Roi , eft
mort en cette Ville le 31 du même mois.
2
Marie-Magdelaine Baronne de Flafchtanden
, Abbeffe Princefle du Chapitre des
Dames Baronnes-Chanoineffes de l'Abbaye
d'Andlau , au Diocèfe de Strasbourg , eft
morte âgée de 62 ans .
On écrit de Caen , que dans la Paroiffe
de Mathieu , près la Délivrande , il venoit
de mourir une pauvre femme nommée
Charlotte Elbavie , âgée de 106 ans
& 6 mois , n'ayant eu , avant fa mort ,
que quelques mois de foibleffe , ou plutôt
d'épuisement.
( 137 )
On vient de nous faire paffer un avis
bien intéreffant pour le commerce , fi l'Auteur
tient en effet tout ce qu'il promet.
» Le fieur Chipart, Efpagnol , eft parvenu après
un travail des plus opiniâtres & des ples longs , à
découvrir un moyen certain de prévenir tous faux
& contrefactions des lettres de change , effets
Royaux , & autres papiers publics . Son procédé eft
tel qu'à la diftance la plus éloignée de celui qui tire
la lettre-de-change , l'accepteur ou le payeur peur
voir dans l'inftant avec les lumières les plus communes
, fi l'effet-papier qu'on lui préfente eft vrai
& réellement de la perfonne avec laquelle il correfpond.
It eft inutile de faire obferver combien
une pareille découverte intérelle l'Etat , de Commerce
, & en général la Société , d'autant que le
moyen dont fe fert le fiear Chipart eft fimple ,
point coûteux & ne change en rien le cours ordinaire
& la forme ufitée defdits papiers . Le fieur
Chipart offie de traiter de fa découverte , & ne
demande rien avant les expériences les plus ferupuleufes
; mais il avertit en même tems , qu'il ne
donnera aucune lumière relative à cet objet impor
tant , que la fomme convenue n'ait été déposée chez
un Notaire ou toute autre perfonne publique , fous
les modifications qui feront ftipulées. La demeure
du fieur Chipart eft dans la maifon de M. Buiffon ,
Maître en Pharmacie , Marché - Neuf en la Cité ,
à Paris .ee
Arrêt du Confeil d'Etat du Roi , du 4 Mars ,
concernant le dépôt aux Greffes des Amirautés ,
des liquidations particulières & des comptes de
dépenses des relâches & du défarmement des corfaires.
Autre du 31 Janvier , & Lettres - Patentes
fur icelui , enregistré à la Chambre de Comptes
le 6 Mars , qui commettent le fieur Antoine
Lolbin , pour continuer & achever les exercices du
fea fieur de Celle , Tréforier- Général de la Maring
( 138 )
-
& des Colonies. - Autre du 12 Mars , qui ordon
ne que dans toutes les provinces du Royaume ,
pour lefquelles il n'a pas été fait de règlemens ,
il fera établi des bureaux pour l'expofition de la
Marque nationale fur toutes les étoffes qui auront
été fabriquées dans lefdites provinces . Autre de
la même date , qui détermine la manière dont les
Gardes Jurés & autres Préposés à la deffèrte des
bureaux de vifite & de marque , compteront du
produit des droits de marque , amende & confil.
cations qu'ils font chargés de percevoir.
-
― Autre
du 19 Mars , qui accorde aux Fabricans , Négo
cians & Marchands, un délai pendant lequel ils pour
ront faire appofer une marque de grace aux étoffes .
qui , lors de la publication dudit Arrêt , ne fe trouveront
point revêtues des marques prefcrites.
Autre du 24 , qui déclare fufpenfifs les appels interjettés
par l'Adjudicataire - Général des Fermes ,
d'Ordonnances ou Jugemens des Intendans , pottant
main levée de faifie en matiere prohibée.
--Autre du 25 , concernant le recouvrement du
rachat des boues & lanternes.
-
S. M. ayant jugé à propos de réunir le
dépôt des chartres des colonies établies à
Verfailes par Edit du mois de Juin 1776 ,
au dépôt général des archives de la marine
, les parties intéreffées font prévenues
d'y adreffer dorénavant leurs demandes.
De BRUXELLES , le 17 Avril.
C'EST de Lisbonne que les Hollandois .
ont fait paffer dans l'Inde l'avis de la rupture
entre la Grande- Bretagne & la République
; mais le vaiffeau chargé de le porter
, retenu par les vents contraires n'a pu
mettre à la voile que le 15 du mois der(
139 )
nier ; il eft vraisemblable qu'à fon arrivée
à Surinam cette nouvelle aura déja été ré-,
pandue dans l'Inde par les Anglois ; mais
on a lieu de croire qu'ils n'en auront pas
profité comme on l'efpéroit en Europe ; les
affaires que leur ont fufcité les Marattes.
exigent toute leur attention , & il n'y a pas
apparence qu'au moment où ils ont de la
peine à fe défendre , ils cherchent à attaquer
les Hollandois. La Compagnie des Indes
orientales de la République a pourvu à
la fûreté de fes poffeffions , & fur- tout à
celle du Cap de Bonne- Efpérance , on dit
qu'elle a fait avec la Cour de Verſailles une
convention en vertu de laquelle cette dernière
fera protéger cet établiffement par fa
marine. Cet arrangement étoit l'objet d'une
commiffion particulière dont MM . Vander
Pierre , Directeur , & Boers , Avocat de la
Compagnie , ont été chargés en France.
"
Les efforts tentés par les Cours de Vienne &
de Pétersbourg pour ramener la paix écrit.on
d'Anvers , paroiffent avoir échoué. Ni cette Ville ,
ni celle de Vienne ne verront pas , du moins de
fitôt , affembler le Congrès pour lequel on avoit
dit qu'elles étoient choifies . Les demandes de l'Angleterre
ont paru fi extraordinaires , que les Puiffances
médiatrices les ont abfolument rejettées . On
prétend qu'elle a répondu au Miniftre Ruffe , que
S. M. B. ne pouvoit écouter aucune propofition
particulière de la part de la Hollande , à moins que,
cette République ne confentit pour condition préli
minaire à livrer dans l'efpace de 3 mois à l'Angleterre
, le nombre de troupes de terre ftipulé par
les traités entre les deux Puiffances . On a de las
( 140 )
peine à concevoir qu'on ait voulu établir férieufement
une pareille condition préliminaire , & que la
Grande-Bretagne fonge à exiger de L. H. P. qu'elles
remplitlent des traités qu'elle a jugé à propos
d'annuller elle -même fans aucune raifon plaufible «.
*
On apprend de la Haye que M. de Tinne
, envoyé en Ruffie avec les ordres des
Etats Généraux , en eft de retour , & qu'il
a apporté les ratifications du traité de la
neutralité armée ; l'échange s'en eft fait à Pétersbourg
entre les trois Puiffances feptentrionales
& la République. Le fait prouve
que malgré leurs efforts & leur déclaration
de guerre , l'Angleterre n'a pas réulli comme
elle l'efpéroit à l'exclure du nombre des
neutres ; les trois Cours du nord en l'admettant
à leur alliance malgré la guerre
que lui fait la G. B. , doivent la faire jouir
des avantages ftipulés dins le traité , & femblent
s'impofer la loi de la foutenir. Le tems
nous apprendra jufqu'où s'étendra cette difpofition.
Rien jufqu'à préfent ne montre
qu'elles ont changé de fyftême , comme le
publient en Hollande les adhérans publics &
fecrets de l'Angleterre. La médiation offerte
dabord par la Ruffie étoit une fuite toute
fimple de la confédération , & un effet des
obligations quelle s'étoit impofée ; il étoit
règlé que dans le cas où l'une des Puiffances
contractantes effuieroit quelques torts de
la part des Belligérantes , on commenceroit
par en demander le redreflement , que l'on
employeroit des repréfentations & des né
3
( 141 )
gociations amicales , avant la force qui n'au
ra lieu qu'à la dernière extrémité .
» Ce qui fonde nos espérances , écrit on de la
Haye , c'eft que nous favons que les Confédérés
neutres mettrent en mer au printems prochain des
forces formidables . La Rulie aura 30 vaiffeaux de
ligne & 15 frégates , le Dannemaick , 20 vaſſeaux
de ligne & 20 frégates , & la Suède , 10 vaitſeaux
de ligne & 10 frégates . On prétend même que le
Roi de Prufle fouimra aux frais de l'armement &
de l'entretien d'une partie des forces Danoifes , à
condition que les fujets profiteront de la protection
du pavillon Danois ; qu'outre la quotte-part que
Suède fournit à la flotte neutre , elle fera paffer à la
folde de la République 10 vaiffeaux de ligne , depuis
74 , juſqu'à 62 canons , & 2 fregates . Au
milieu de ces belles efpérances , cependant notre
flotte ne fort point encore , & il feroit cependant
important que nous agiffions auffi de notre côté
pourquoi pendant que la tempête bat le vaiffeau
de la République , nos piletes font- ils tous leurs
"efforts pour le tenir accroché à ceux des neutres.
On ne fait fi ce lien ne peut être rompu par quelque
accident imprévu ; & dans cette incertitude , il feroit
peut être de la prudence de manoeuvrer & de
compter un peu fur foi-même & moins fur autrui
pour réfifter au danger & en fortir plus promptement.
Les Armateurs des Corfaires à Amfterdam
, ont demandé aux Etats - Généraux d'être indemnifés
des frais de leurs armemens fi la paix
venoit à être promptement conclúe , & il a été
réfolu qu'ils le fetout , fi l'ordre de fufpendre les
hoftilités eft donné avant le premier Décembre
prochain. On remarque que nos Corfaires mettent
plus d'activité dans les précautions qu'ils prennent
pour leurs intérets particuliers , que pour faire du
mal à nos ennemis « .
On dit que M. de Suffren , commandant l'efcadre
pour l'Inde , écrit - on de Paris , commencera ſa
( 142 )
-
-
miffion par ruiner les établiffemens Anglois à l'Ifle
Sainte- Hélène. L'Amiral Darby a été pouflé par
les vents contraires dans le canal Saint - George , &
il étoit le 28 Mars à la vue de Corke. Tandis
que l'armée Angloife & le convoi luttoient contre
les vents entre les Sorlingues & l'lande , trois
corfaires François fe font gliffés dans le convoi , &
en ont enlevé 11 bâtimens richement chargés , deux
defquels font eftimés 500,000 livres chacun ; on
évalue les autres à 120,000. L'armée Espagnole
eft rentrée à Cadix le 27 Mars , pour prendre des
rafraîchiffemens , & mettre fes malades à terre ;
elle eft reffortie , dit - on , trois jours après , renforcée
de 6 vaiffeaux de ligne , dont 2 de 80 canons,
& 4 de 70. L'efcadre du blocus a été renforcée d'un
vailleau de 64 canons , de 2 groffes frégates &
de 4 chébecs. On dit que 3 frégates Françoifes qui
croifent dans les parages de Minorque , ont eu ordre
de fuivre les convois qui voudroient fortir du port
de cette Ifle pour Gibraltar , qu'on dit toujours dans
le plus preflant befoin de toutes chofes. Les
Hollandois auront à la fin du mois 54 bâtimens de
guerre à la mer , pour agir offenfivement contre
les Anglois. On attend à Bordeaux le fieur
Cumberland , retournant de fon ambaſſade d'Eſpagne
en Angleterre , & paffant par la France.
---
Fin du contre Manifefte de la Hollande.
C'eft en fuivant cette route , qu'on a développé aux
yeux de S. M. B. , de la Nation Angloife , & de l'Europe
entière , les principes inaltérables de juftice &
d'équité , qui caractérisent la conftitution Batave , &
qui , dans une partie aufli importante de l'Adminitration
publique , que l'eft celle qui regarde
l'exercice du pouvoir judiciaire , devront à jamais
fervir de bouclier & de rempart contre tout ce
qui pourroit nuire à la fureté & à l'indépendance
d'une Nation libre : ce fut auffi par ce moyen , &
en fuivant cette route , que bien loin de fermer le
chemin de la juftice , ou d'éluder la demande de la punition
, on a au contraire laiflé un cours libre à la
( 143 )
--
voie d'une procédure régulière , & conforme aux
principes conftitutionels de la République : c'eft par
même raiſon enfin qu'en ôtant à la Cour de Londres
tout prétexte de fe plaindre d'un déni de juftice , on
a prévu jufqu'à la moindre ombre ou apparence de
raifon qui auroit pu autorifer cette Cour à ufer de
repréfailles ; auxquelles néanmoins elle n'a pas fait
fcrupule de recourir d'une manière auffi odieufe
qu'injufte. Tandis que l'Etat prenoit des mefures
fi juftes , & fi propres à éloigner tout fujet de plainte ,
la rupture avoit été arrêtée & conclue dans le Confeil
du Roi : ce Confeil avoit réfolu de tenter toutes
fortes de moyens pour traverſer & empêcher , s'il
avoit été poffible , l'acceffion de la République à la
Convention avec les Puiſſances du Nord ; & l'évènement
a clairement démontré que c'eft en haine de
cette Convention que ladite Cour s'eft laiffé entraîner
dans le parti qu'il lui a plu de prendre contre la
République. A ces caufes , & puis qu'après les
Outrages réitérés , & les pertes immenfes que les
fujets de la République ont dû effuyer de la pare
de S. M. le Roi de la G. B. , L. H. P. fe trouvent
en outre provoquées & affaillies par S. M. , & forcées
d'employer les moyens qu'elles ont en main pour
défendre & venger les droits précieux de leut li
berté & de leur indépendance , elles s'affurent , avec
la plus ferme confiance ; que le Dieu des armées , le
Dieu de leurs pères , qui , par la direction viſible
de fa providence , foutint & délivra leur République
au milieu des plus grands dangers , bénira les moyens
qu'elles ont réfolu de mettre en oeuvre pour leur
légitime défenſe , en couronnant la juftice de leurs
armes par les fecours toujours triomphans de fa
protection toute puiffante : elles défireront avec ardeur
le moment où elles verront leur voifin & leur
Allié , mais actuellement leur ennemi , ramené à des
fentimens modérés & équitables : & c'eſt à cette
époque que L. H. P. faifiront , avec empreffement ,
toutes les occafions qui , compatibles avec l'honneur
& l'indépendance d'un Etat libre pourront tendre à
( 144 )
-Ainfi fe concilier avec leur ancien ami & allié.
fait & arrêté à l'Affemblée de L. H. P. les Seigneurs
Etats- Généraux des Provinces Unies , à la Haye ,
le 12 Mars 1781. ( Paraphé ) CocQ VAN-HAFFTEN ,
& plus bas. Par ordonnance d'iceux. Signé H.FAGEL.
PRÉCIS DES GAZETTES ANG. , du 11 Avril.
Tous les vaiffeaux de l'efcadre de l'Amiral
Darby ont des vivres pour 6 mois ; ainfi on ſera
fans inquiétudes pour la fubfiftance des équipages s'ils
reftoient en mer plus long-temps qu'on ne s'y atten .
doit . L'opinion la plus générale eft qu'auffi - tốt
après avoir fait entrer fon fecours dans Gibraltar ,
l'Amiral reviendra dans nos ports . Comme il n'eft
parti de devant Corke que le 28 Mars , on compte
que le 17 ou le 20 Avril il fera bien près de l'objet
de la miffion . Le Mi iftère n'a point eu de fes nouvelles
depuis celles du 28 .
Le 6 Avril , il a été expédié un exprès à l'Amiral
Rodney ; c'est le dernier de 4 dans un intervalle de
peu de jours . Il partira le 14 une malle de la
Jamaïque pour Falmouth.
On affure que les nouvelles fâcheufes qui font
venues de l'Inde , ont fait changer le plan de campagne
de Johnstone , & qu'il lui a été dépêché un
avi pour lui ordonner d'abandonner fon expédition
dans la mer du Sud , dont il comptoit rapporter une
immenfe fortune , & de fe rendre dans l'Inde avec
la plus grande diligence pour renforcer l'armée du
Général Munro..
Le 7 , Mylord Stormont le trouva très -mal chez
le Lord Sandwich , où il dînoit avec les autres Mi
niftres. Il fallut le porter chez lui ; mais hier 10 , il
étoit beaucoup mieux , Le Lord Mansfield eft
rétabli ; le 8 , il a paru à la Cour.
On affure que le Chancelier a fupplié le Roi d'ac
cepter fa démiffion , & que S. M. a exigé de lui d'y
réfléchir encore pendant quelques jours.
Les fonds de l'emprunt font baillés depuis quelques
jours de 4 pour cent. L'Omnium qui s'étoit élevé
à 11 , n'est plus qu'à 8 .
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQUIÊ.
De CONSTANTINOPLE , le 1er. Mars.
LE Grand - Seigneur s'occupe ſérieuſement
des moyens de mettre un frein aux exactions
& aux violences
des Bachas & autres
employés
dans les Provinces
de l'Empire ,
pour amaffer des richeffes
qui leur fervent
enfuite à acheter
l'impunité . Le Capitan-
Bacha en conféquence
des ordres de S. H. ,
a mandé les Gouverneurs
& les Magiftrats
des villes de la Macédoine
, pour qu'ils
vinffent fe juftifier des plaintes portées contre
eux ; on affure que 80 de ces Employés
,
tant Turcs que Chrétiens
, on été jugés coupables
& punis . On connoît la févérité de
cet Officier ; il l'a fur - tout déployée
fréquemment
contre ceux qui abufent de leur
pouvoir ; le rang même des coupables
ne
l'arrête ni ne la fufpend.
S. H. a nommé un Ambaffadeur qu'elle
28 Avril 1781 .
( 146 )
veut envoyer à Vienne pour complimenter
l'Empereur fur fon avènement au trône de
fes ancêtres. Cette Ambaffade fera trèsbrillante
; la fuite du Miniſtre ſera du moins.
très-nombreuſe , car on fait monter à mille
le nombre des chevaux dont elle aura befoin.
SUÈDE.
De STOCKHOLM , le 27 Mars.
L'ESCADRE que l'on arme à Carlfcrone ,
& qui doit être partagée en 2 divifions commandées
par le Contre- Amiral Grubbe &
par le Chevalier Liliehorn , fera composée
des vaiffeaux , le Gustave III , la Sophie-
Madeleine , l'Adolphe- Frédéric & le Lion-
Gothique de 70 canons ; le Frédéric- Adolphe
, le Frédéric- Roi , le Wafa , le Prince-
Charles , la Sophie- Albertine & le Duc-
Ferdinand de 60 ; & des frégates l'Aigle
Noir & le Jarramas de 30 , en tout 10
vaiffeaux de ligne & 2 frégates .
Un courier arrivé de Pétersbourg le 22
de ce mois , a apporté la ratification des
actes d'acceffion & d'acceptation des Etats-
Généraux des Provinces -Unies , à l'alliance
de la neutralité armée.
S. M. a nommé pour fon Miniftre à la
Cour de Madrid , M. de Lowenhielm , cidevant
fon Envoyé à celle de Saxe. On prétend
que notre Cour eft convenue avec cette
dernière de ne s'envoyer réciproquement à
( 147 )
"
l'avenir que des Chargés- d'affaires ou des
Réfidens .
Il y a quelques jours que le feu fe ma
nifefta pendant la nuit dans la partie méridionale
de la ville. Il y conſuma 2 maifons
& quelques grains. Le Roi qui s'y
étoit rendu fur le champ donna de fi bons
ordres , que quoique le vent fût très fort
la troifième maifon qui étoit attenante &
de bois comme les autres , fut confervée.
DANEMARCK.
De COPENHAGUE , le 31 Mars.
On travaille avec la plus grande activité
à équiper l'efcadre qui doit mettre en mer
inceffamment . Elle fera de 10 vaiffeaux de
ligne & 6 frégates.
On formera au printems prochain , dans,
les environs de cette ville , un camp qui
durera trois femaines. Les troupes qui le
compoferont font les 2 régimens de Zélande
, cavalerie , ceux de Fionie & de Jutland
, infanterie , le régiment des Gardes
Danoifes , celui des Gardes Norwégiennes ,
le régiment du Roi , celui du Prince Frédé
ric , celui d'Oldenbourg & le premier régiment
des Huffards. Pendant le même tems
le corps d'artillerie fera fes mancoeuvres dans
l'Ile d'Amack.
Un navire Suédois , chargé de munitions
de guerre pour la Hollande , a été pris par
un corfaire Anglois près d'Arendal.
g 2
( 148 )
On a appris la fâcheuſe nouvelle que le
navire le Comte de Schimmelman , appartenant
à la Compagnie des Indes orientales
, a péri à l'ifle Mayo ; on a eu le bonheur
de fauver l'équipage.
POLOG NE.
De VARSOVIE , le 1er. Avril.
LES troupes Ruffes font en pleine marche
pour quitter ce Royaume & le grand Duché
de Lithuanie. Le Général Romanus fe prépare
aufli à partir. Les Carabiniers de Narva,
commandés par le Lieutenant- Colonel de
Duwe , ont paffé ces jours- ci par Wilna
pour retourner en Ruffie.
"Antoine -Mathieu Sierakowski , Evêque
de Livonie , Prieur de Michow , Chevalier
de l'Ordre de St - Staniflas , ancien Préfident
du Tribunal de la Couronne , grand Notaire
de la Couronne , & Secrétaire du
Confeil - Permanent eft mort le 21 du
mois dernier , âgé de 53 ans. Toutes les
charges qu'il laiffe vacantes ont été remplies
ainfi. M. Koffakowski , Suffragant de
Trock & Grand-Notaire de Lithuanie , a été
nommé Evêque de Livonie ; le riche Prieuré
de Michow a été donné à M. Circiffowski ,
Coadjuteur de Kiovie & Official de Varfovie
, & M. Staruffewicz , Coadjuteur de
Smolinsk , a été fait Grand Notaire de Lithuanie
, dom ut et ab ab 20 ans a ola
( 149 )
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 6 Avril.
Il n'eft plus queftion du voyage que l'on
difoit que l'Empereur devoit faire dans les
Pays Bas ; il partira le 7 Mai prochain pour
Laxembourg , où il reftera fix femaines , après
cela il viendra habiter le petit Château
conftruit dans l'Au- Garden , qui a été meublé
pour le recevoir.
On dit que la Diète , qui devoit fe tenir
en Hongrie à l'occafion du Couronnement
de S. M. , & qui doit le précéder , a été remife
à l'année prochaine.
L'Archiducheffe Marie - Chriftine fe propofe
à faire encore un tour à Presbourg
avec le Duc de Saxe fon époux , avant fon
départ pour les Pays- Bas. Donjon
La Chancellerie de guerre a envoyé en
Pologne les ordres néceffaires pour y acheter
quelques milliers de chevaux , & on dit que
la garde Noble Bourgeoife va être confidérablement
augmentée.
Parmi les abus que l'Empereur fupprime
fucceffivement , il y en a un relatif aux funérailles.
Les frais en étoient devenus fi
exhorbitans que bien des particuliers s'étoient
trouvés quelquefois dans la néceflité
de vendre tout ce qu'ils poffédoient pour
l'enterrement d'un de leurs parens. Un Règlement
en date du 28 du mois dernier , la
remédié à cet abus.
8 3
( 150 )
Il eft queftion d'abolir l'impôt fur les
vins du Pays , parce que cet impôt tombe
principalement fur la partie du peuple la
plus indigente ; mais afin que les revenus
de l'Etat ne foient point diminués , on le
remplacera par une taxe fur les voitures &
les chevaux qui ne fera fupportée que par
ceux qui font en état de la payer.
Il a été ftatué qu'à l'avenir aucun Evêque
ne pourra pofféder deux Evêchés. Le
Cardinal Migazzi , Archevêque de cette
Ville & en même- tems Evêque de Waitz
en Hongrie , va fe conformer le premier à
cette loi , l'Empereur lui laiffe le choix de
celui des deux Siéges qu'il voudra conferver.
On croit qu'il gardera celui de Waitz
& que l'Archevêché de cette Ville fera donné
au Cardinal Hertzan , protecteur d'Allemagne
qui eft rappellé de Rome .
De HAMBOURG , le 8 Avril. ·
DES lettres de la Grande - Pologne marquent
que le commerce des bois y eft devenu
un objet très - confidérable , par les
circonftances actuelles. Il s'y eft rendu de
Hollande un grand nombre de Négocians
Juifs qui ont fait , avec les Nobles , des
contrats pour la coupe de leurs forêts . Dès
que la navigation fera ouverte dans la Baltique
, les ports de Dantzick , d'Elbing , de
Konisberg , de Stetin & de Riga , fe rempliront
de navires Anglois & Hollandois ,
qui viendront y charger des marchandifes du
( 151 )
Nord ; cependant il eft douteux que ce commerce
ne fe faffe pas avec des difficultés infinies
, fi les Puiffances , maitreffes de la
Baltique , ne prennent , de concert , des
mefures pour y maintenir le fyfiftême de
liberté maritime établi par la Ruffie-
On a beaucoup parlé , écrit - on de Berlin , de
la protection de la marine du Danemarck , accor
`dée aux navires Pruffiens. Voici ce qui a amené
ce petit arrangement. Les deux Cours étoient en
négociation au fujet d'un droit d'un pour cent ,
que celle de Copenhague a impofé fur la cargaifon
de tous les navires qui fréquenteront les
ports , en forme de contribution ou de dédommagement
des frais de l'armement qu'elle met fur
pied pour la protection du commerce. La nôtre ,
en y confentant , demanda en retour que celle de
Danemarck ordonnât à ſes vaiſſeaux de guerre de
prendre fous leur protection & fous lear convoi
tout navire Pruffien qui fe trouveroit à leur portée,
& qui pourroit être infulté par les Armateurs
ou vaiffeaux de guerre des Puiffances belligérantes ;
c'eft ce qu'a promis la Cour de Danemarck . La
même demande a été faite à celle de Pétersbourg
& de Stockholm , & on ſe flatte qu'elle fera
accordée. Cette réquifition prouve l'attention de
notre Souverain fur ce qui peut intéreffer l'avantage
du commerce de fes fujets . S'il nous eft difficile
en effet d'oppofer fur mer des forces fuffifantes
pour réprimer les pirateries que les corfaires
Anglois fe permettent tous les jours contre
les autres nations , nous n'en fommes pas moins
perfuadés que la Cour de Londres voudra bien
nous traiter avec une diftinction d'autant plus
marquée qu'elle ne fauroit oublier les confidérations
terreftres qui militent en notre faveur «.
8 4
( 152 )
On mande de Drefde que l'Electeur va faire
partir le préfent qu'il deftine au Prince de
Repnin qui , en qualité de Miniftre Plénipotentiaire
de l'Impératrice de Ruffie , a affifté
au Congrès de Tefchen . Il eft évalué à 46,000
thalers. Il confifte en un fervice de porcelaine
de 60 couverts peint en miniature & magnifiquement
doré . Il a coûté deux ans entiers
de travail. Il a été expoſé pendant 15
jours à la curiofité du public .
" Le Baron de Lehrbach , Miniftre Impérial
qui réfide à Munich , avoit propofé à l'Electeur
de Mayence & à l'Electeur Palatin , d'introduire
, dans les Cercles du Haut- Rhin , un règlement
qui défendît les enrôlemens qui ne feroient
pas faits, au nom d'un Etat de l'Empire. L'Electeur
Palatin avoit d'abord donné fon confentement ;
mais on commence à croire que ce règlement
pourra n'avoir pas lieu , à caufe d'un mécontentement
occafionné entre les deux Electeurs
l'enlèvement de quelques enrôleurs étrangers , fait
par l'Electeur Palatin , fans qu'il en ait été préalablement
donné connoiffance à celui de Mayence .
, par
L'Archiduc Maximilien eft arrivé à Mergentheim
, où il fe propofe de paffer le
printems & l'été.
و د
Ón vient d'arrêter ici , écrit- on de Munich , un
étranger qui empoifonnoir avec du tabac ; il vint
changer quelques pièces d'or chez un boulanger ,
à qui il préfenta trois fois du tabac pendant qu'il
comptoit l'argent. Ces trois prifes l'endormirent
profondément , & l'empoisonneur s'empara du fac
d'argent & de fon or. Il voulut faire la même chofe
chez un Marchand de vin , mais il fut découvert
& arrêté. On inftruit actue ment fon procès ".
( 153 )
15
ESPAGNE.
"De CADIX , le 30 Mars.
NOTRE flotte qui avoit paru à différentes
repriſes devant cette baie , depuis le 23 ,
eft rentrée dans le port , partie le 27 & le
refte le lendemain. Elle a fur le champ
mis fes malades à terre ; on a vu par l'embarquement
de 700 matelots qui a été fait
fur le champ pour les remplacer , par la
quantité de vivres qu'on prépare , qu'elle
adeffein de remettre promptement en
mer. L'activité que l'on met à la fournir
d'eau & de provifions fraîches ne permet
pas de douter qu'elle ne remette en mer
dans 4 ou 5 jours. Selon les ordres donnés
à ce qu'on affure par D. Louis de Cordova
, à tous les Capitaines , elle ne doit
pas refter plus de 7 jours dans le port. Le
St- Pierre , le St- Ifidore & le Ferdinand
doivent la renforcer. Il eft forti pour croifer
en attendant fon départ , 4 vaiſſeaux , 2 frégates
& 2 chébecs.
Une corvette arrivée de la Havanne
eft entrée ici il y a deux jours ; elle étoit
partie de ce port le 18 Février , & elle
nous a appris que M. de Monteil fe préparoit
à mettre à la voile le lendemain pour
retourner aux , Antilles avec 8 vaiffeaux de
ligne Efpagnols & les fiens , au nombre de 4's
dont il avoit fait caréner 2 pendant fon léjour
à la Havane. M. de Solano , avec le refte de fes
g S
( 154 )
forces, fe difpofoit à fortir le même jour pour
l'expédition de Penſacola qu'on ne perdoit
pas de vue . Le même bâtiment nous a appris
auffi que les Anglois ayant attaqué la Mobile
, avoient été repouffés trois fois , avec
une perte confidérable , & que le Colonel
Commandant l'expédition avoit été tué.
Une autre nouvelle non moins intéresfante
qui nous a été donnée par cette corvette
, c'eft que les fonds de la Véra- Crux
amontant à 13 millions 600,000 piaftres fortes
font arrivés à la Havanne ; 7 millions de
piaftres de ce tréfor appartiennent au Roi.
Si les efcadres combinées fe font rendues
véritablement à la Martinique pour y attendre
la flotte qui a dû partir de Breft ces
jours derniers , il n'eft pas douteux que l'Amiral
Rodney ne voye pendant cette campagne
quelques- unes des poffeffions Angloifes
attaquées fans qu'il puiffe y mettre obftacle
comme l'année dernière.
Quatre vaiffeaux portant pavillon Impérial
& venant de l'Indé , ont mouillé dans
notre baie , ils ont paffé à l'Ile de France
pour completter leur chargement , & ils n'y
ont trouvé aucun vaiffeau de ligne . L'efcadre
Françoiſe étoit partie dès le mois d'Octobre
pour une expédition fur les côtes de
Malabar & de Coromandel .
Sur les plaintes que D. Antonio Barcelo
a , dit- on , portées contre la plupart des
Officiers fous fes ordres & d'après la démiſſion
qu'il a donnée de fon commande(
155 )
ment , la Cour a envoyé à Algéfiras M. de
Vafconfel , Directeur- Général du port de
Cadix. D. Antonio Barcelo ne veut , dit-on ,
garder que le commandement des chaloupes
canonnières qui font de fon invention.
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 14 Avril.
LES Gazettes Royalistes de New-Yorck
apportées à Clyde en Ecoffe par le Ruby
arrivé dernièrement , ne nous ont pas raffurés
fur la fituation du Général Cornwallis.
Sa marche vers la Virginie après avoir
paffé le Roanoke , annoncée avec beaucoup
de fafte , nous fait craindre que les Généraux
Green , Sumpter & Morgan , qui par
leur pofition étoient en état de l'arrêter ,
n'aient feint de fe retirer que pour revenir
l'environner dans quelque endroit , où il
pourra leur offrir une victoire aifée. Nous
attendons avec impatience les premières
nouvelles officielles , & nous ne sommes
pas fans inquiétudes fur ce qu'elles nous
apprendront.
La confirmation de l'arrivée de 3 vaiffeaux
de ligne & 2 frégates de l'efcadre Françoife
en Virginie , ne laiffe plus de grandes efpérances
fur la réuffite de l'expédition d'Arnold.
Ces vaiffeaux qui en ont pris un des nôtres
de 44 canons dans la Chéfapéak , mouillés
le 10 Juin à Hampton & occupés à remonter
jufqu'à Portſmouth , pourront fe
8 6
( 136 )
conder efficacement les milices qui s'affem
blent à 12 milles de cette dernière place pour
bloquer le corps ennemi. Il ne peut échapper
fi le Lord Cornwallis n'a pas le bonheur
d'éviter les corps des Généraux Green ,
Sumpter & Morgan , & d'arriver au fecours
d'Arnold qui ne peut en recevoir de
New-Yorck où les mouvemens du Général
Washington , que l'armée du Comte de Rochambeau
eft prête à feconder , ne permet
pas au Général Clinton de fe priver d'aucune
de fes troupes ; l'efcadre Françoiſe
toujours à Newport force l'Amical Arbuthnot
à conferver de fon côté toutes les
forces ; quelqu'important qu'il foit d'envoyer
quelques vaiffeaux en Virginie , il ne
pouroit le faire fans s'affoiblir confidérablement
& perdre alors fa fupériorité fur l'efcadre
Françoife qui ne manqueroit pas de
profiter de la circonftance..
On fait fonner bien haut , dit à cette occafion
un de nos papiers , nos fuccès en Amérique.
Malgré toutes ces brillantes victoires , il fe
préfente quelques queftions qui paroiffent difficiles
à réfoudre. Dans quel tems comptons- nous faire
la paix ? En voyant notre armée prendre un jour un
pofte & l'évacuer le lendemain , n'a- t- on pas lieu de
croise que la guerre durera encore quelques années ?
Si tel eft l'état des chofes , & je défie tout homme
impartial de le contefter , les dépenfes de cette guerre
ne feront- elles pas notre plus grand ennemi , & un
ennemi qui devorera en filence nos forces & nous
rendra la proie de la première Puiffance qui voudra
s'en faifir "..
Selon des lettres des Ifles , l'efcadre An(
157 )
gloife dans ces parages eft très -fupérieure à
celle de l'ennemi ; mais comme l'Amiral
Rodney manque de troupes , il n'eft pas
probable qu'il foit en état d'enlever aux François
aucun établiffement de quelque importance
, & depuis le départ de M. de Graffe
cette fupériorité ne peut plus durer. Il étoit
le 6 Mars à St-Euſtache. On dit qu'il eſt
convenu avec le Général Vaughan de vendre
toutes les marchandifes trouvées dans
cette ifle & dans celles de St.Martin & de
Suba , s'il eft prouvé qu'elles appartiennent
à des François , des Hollandois & des Amé
ricains. Mais comme une très - grande partie
de la dépouille des Marchands dont nos
forces fe font emparées , eft de propriété
Angloife , les deux Commandans ont réſolu
de faire renfermer ces effets dans des magafins
dont les clefs font entre les mains
de 6 Officiers des troupes de terre , & de 6
de la marine , jufqu'à ce qu'il foit décidé
comment il fera procédé à cet égard. On
defireroit que toutes les propriétés particulières
fuffent refpectées ; on ne doit pas
ignorer les conféquences d'une conduite
oppofée , & le Mémoire préfenté le 6 de
ce mois au Roi par les Négocians aux
Ifles , mérite affurément toute l'attention
du Gouvernement.
Les Supplians répréfentent très -humblement à
V. M. qu'ils ont une propriété & des créances trèsconfidérables
dans les différentes Ifles des Indes Occidentales
, fujertes de la G. B. , ainſi que dans la ”
( 158 )
Grenade , les Grenadines , la Dominique & St Vin
cent , qui font tombées fous la domination de la
France. Convaincus de tout tems que c'eft une maxime
parmi les nations civiliſées , & fondée ſur l'humanité
& la faine politique de faire la guerre en
caufant le moindre dommage poffible aux propriétés
privées , dans les pays envahis ou conquis , ils
ont jufqu'à préfent éprouvé les heureux effets de
ce fage principe ; leurs biens & leurs marchandifes
ont été exempts de cette rapine & de ce pillage
que les Gouverneurs dans les Indes Occidentales
ont réciproquement découragés , parce qu'en ruinant
les particuliers ils n'opèrent aucun avantage
en faveur des Puiffances belligérantes. Ils font donc
très-férieuſement alarmés de la faifie générale faite
des biens , marchandiſes trouvés dans les Illes de
St- Euftache & St- Martin , lorsqu'elles fe font rendues
fans réfiftance & à difcrétion . Ils ofent penfer
que les habitans des places qui fe foumettent à
la volonté & fe rendent à la difcrétion d'un ennemi
qui les envahit , deviennent auffitôt par cette
foumiffion , fujets du Souverain ou de l'Etat auquel
appartient l'armée victorieufe , & qu'en conféquen
ce de leur allégeance , ils ont droit à la sûreté de
leurs perfonnes & propriétés ; car il ne répugne pas
moins à la politique qu'à l'humanité , de permettre
à une claffe de fujets de piller l'autre , le commerçant
ayant le même droit que le foldat à la
protection du Gouvernement. Les Supplians repréfentent
à V. M. que ces Iiles Hollandoifes appar- ,
tenoient à un Etat Souverain par l'autorité & la
permiflion duquel elles ont été rendues & font ref
tées depuis , des ports francs , & qu'elles ont été
reconnues pour telles par la G. B. , & par toutes
les autres Puiffances maritimes de l'Europe , qui
ont des poffeffions dans les Indes Occidentales . La
G. B. , en particulier n'a jamais défendu à ſes ſujets
de commercer avec ces Ifles Hollandoifes ; elle a
( 159 )
permis au contraire l'exportation d'une grande quantité
de différens articles de marchandifes du cru
produit & manufactures de ce pays , qui ont été
régulièrement & ouvertement enregistrés aux Douanes
des différens ports de ce Royaume pour être ex .
portés dans ces Ifles Hollandoiles .

» Une loi paffée dans la dernière feffion du Parlement
pour obvier à tout doute légal auquel l'acte
de navigation pourroit donner lieu , concernant limportation
du tabac du cru des Colonies de l'Améri -
que Septentrionale , qui , ayant échappé à la vigilance
des croifeurs Anglois , avoit été importé des
Colonies en rébellion , dans les Ifles Hollandoifes ,
déclare » que ce tabac peut être légalement importé
de ces Ifles ou de toutes autres neutres dans quelqu'une
des Ifles Angloifes & delà dans la G. B. «.
Par cet acte , le commerce avec St-Euſtache &
St-Martin , qui avoit toujours été légal à bien des
égards , eft devenu un objet d'encouragement public ,
à raison de fon étendue au-delà des bornes que la
ftricte interprétation de la loi fembloit lui avoir an
paravant prefcrites. Depuis cet acte , & même avant ,
pendant la préfente rébellion , partie du tabac , abfolument
néceffaire à la confommation & l'accroiffement
des revenus de la G. B. , a été importée par
cette voie au bénéfice manifefte de la navigation
de ce Royaume ; car , fi les marchés n'euffent pas été
fournis par ce moyen , il auroit fallu permettre
l'importation du tabac par la voie de la Hollande
après qu'il y auroit été tranſporté de ces Ifles fur
des bâtimens Hollandois ; & la G. B. auroit été pri
vée du profit qui réfulte de la longue navigation de
cette denrée.
לכ
Depuis le commencement de la rébellion de
l'Amérique , St - Euſtache & St-Martin ont été fré →
quemment de la plus gande utilité aux Ifles Angloifes
du Vent , fur- tout en 1777 & 1778 , puifqu'Antitigoa
& St.Chriftophe auroient éprouvé toutes les
( 160 )
?
détreffes inféparables de la famine , fi elles
n'en avoient pas tiré les fecours qu'elles recevoient
autrefois de l'Amérique Septentrionale . Depuis la
prife de la Grenade , des Grenadines , de la Dominique
& St-Vincent , ces Ifles ont été principalement
fournies des articles néceffaires à leur confommation
& à la culture de leurs Plantations , par
St-Euftache ; plufieurs Sujets Britanniques poffédans
des biens dans ces Ifles , ont été obligés détablir
des maifons dans celle de St - Euftache , dans
la vue expreffe de fournir aux befoins de ces mêmes
Ifles & ont fait embarquer divers articles
pour Saint - Eustache , taut en Angleterre qu'en
Hollande. Le grand befoin qu'on a éprouvé dans
les Ifles faifies de provifions pour les plantations
& d'autres chofes néceffaires , a auffi obligé plufieurs
planteurs de tranfporter de tems à autre , une
grande partie du produit de leurs plantations à St-
Euftache , pour faire l'achat defdites provisions , &c.
Plufieurs des plus fidèles & loyaux fujets de V. M.
fur la foi de la G. B. , ayant embraflé le commerce ,
fe font établis comme trafiquans dans ces Ifles Hollandoifes
, où ils ont aujourd'hui une propriété
confidérable en effets , marchandifes & efpèces .
monnoyées ; & d'autres en qualité d'agents des
Négocians tant Hollandois qu'Anglois réfidans dans
ces Ifles , ont chargé plufieurs bâtimens en marchandifes
de diverles espèces , pour le compte def
dits Négocians. Ces Ines Hollandoifes , fur- tout
St- Eustache , ont été jufqu'à préfent , & doivent à
jamais être confidérées comme ports francs , ou
verts à l'univers entier , & où les fujets de tous
les Etats en amitié avec la Hollande font égale
ment bien venus ; où les marchandifes importées
par la main du commerce , font prêtes à être ven.
dues en marché public , au plus haut enchérif
feur , fans affection ou faveur , fans aucune prédilection
, aucun attachement partial ou politique
( 161 )
pour aucune des Puiflances belligérantes ; fans égard
pour d'autre objet que celui du profit mercantille ,
qui eft la fource & l'ame de tout commerce ; &
que le prix dont font ces dites Illes , foit pour les
fujets de V. M. & d'autres Nations , confiftoit en
ce qu'elles étoient des marchés ouverts à l'Univers
entier , & non dans des productions de peu de con
féquence de leur fol. Une portion confidérable des
propriétés trouvées dans ces Ifles Hollandoifes ,
appartient à plufieurs de vos très-fidèles & loyaux
fujets , à raifon des faits ci - deffus expofés ; il y a auffi
plufieurs de vos fujets réfidans dans la G. B. & dans
les Inles du Vent , qui font créanciers pour de
groffes fommes des Négocians Hollandois & Anglois
établis dans ces Ines Hollandoifes , non-feulement
à raifon des effets & marchandiſes chargés
par eux ouvertement & fans mystère , comme
agents defdits Négocians , mais encore à caufe du
trafic & d'engagemens antérieurs & étrangers au
commerce fat par ces débiteurs dans ces Ifles.
Quant aux propriétés qui , dans ces Iles , appartiennent
aux fujets des Etats - Généraux de Hollande
ou à d'autres ennemis de V. M. , les Supplians
ayant déja établi ce qu'ils ont connu être la coutume
adoptée par les nations civilifées , fondée
fur des raifons d'humanité & de politique , fe
croient obligés de foumettre à la confidération de
V. M. la conduite des Commandans des forces de
S. M. T. C. & de la Cour de France , lors de la conquête
de la Grenade & des Grenadines . Quand la
Grenade , après s'être défendue avec zèle & fans
fuccès , fe rendit à difcrétion , elle ne fut pillée
que fur le Morne ( l'Hopital ) , qui fut pris d'af
faut , & où quelques petits effets qui y étoient dépofés
, furent enlevés in furore belli . Les effets
& marchandifes qui fe trouvoient dans la ville de
St - George , objet immenfe , deftiné tant à l'ufage
( 162 )
& à la confommation de cette Ifle , qu'au marché
général des Indes Occidentales , reſtèrent intacts ,
& toute efpèce de propriété quelconque fut confervée
intègre , on ne toucha pas même aux marchandifes
éparfes fur les quais & le rivage , dans
différentes parties de l'Ifle. Il y eut , il eſt vrai ,
quelques Ordonnances publiées par le Gouverneur
François , lorfqu'il prit poffeffion de l'Ifle ,
qui féqueftroient jufqu'à la paix le produit des
plantations appartenantes aux abfens , & défendoient
le paiement des fommes dues aux fujets
de V. M. réfidans dans quelques pays de fa do
mination. Mais fur les repréfentations des parties
intéreffées , à la Cour de France , ces Ordonnances
furent fur le champ révoquées par S. M. T. C. ,
& toutes perfonnes quelconques , foit préfentes ,
foit abfentes furent maintenues dans la pleine
poffeffion de leurs biens & effets : S. M. T. C.
voulant bien faire fentir en même -tems combien
elle défapprouvoit des Ordonnances tendantes à
la deftruction des contrats civils , qui font
fondés fur la loi de nature , & qui formant les
noeuds les plus facrés de la Société , font la principale
fource de cette communication , de ce commerce
réciproque qui fubfiftent entre les ſujets
» de toutes les Nations ; contrats & propriété pri-
» vée , pour lesquels en général , l'ufage de la
guerre , parmi les Nations civilifées eut de
tout tems les égards les plus délicats « . V. M.
dans le commencement de fon règne , donna un
exemple frappant de clémence lors de la prife de
la Dominique ; les habitans de cette Ifle s'y étoient
établis , en oppofition à des traités formels ; ils
n'étoient reconnus par aucun Souverain ; profeffant
la neutralité , ils commettoient des hoftilités
contre vos fujets ; & lorfqu'ils furent fommés de
le foumettre aux armes de V. M. , non feule-
?
( 163 )
ment ils refusèrent de fe rendre , mais foutinrent
un affaut déterminé. Cependant par la fageffe & la
générofité de V. M. , les habitans de cette lle ont
été maintenus dans la poffeffion de toutes leurs
propriétés. Les Supplians n'imaginent pas que ces
İfles Hollandoifes , fans défenſe , ont été furpriſes
& envahies par les armes de V. M. , dans la vue
d'y faire un butin honteux , ils fuppofent à cette
mefure de grandes vues politiques , propres à favorifer
les hoftilités actuelles contre les ennemis
combinés de la G. B. , en les privant de la convenance
& des avantages qu'ils retiroient des marchés
de ces Ifles. Ils ont toujours confidéré la
G. B. comme ne tirant pas moins de gloire de fes
aćtes de générofité & d'humanité , que des plus
hauts exploits militaires ; & ils font affurés que
V. M. ne fouffrira pas que le nom Britannique
foit terni , en s'écartant d'une conduite qui a ,
jufqu'à préfent , fi particuliérement caractérisé cette
Nation à raifon de fon égard inviolable pour les
droits de l'humanité. Ils ofent répéter à V. M. que
la confifcation de la propriété privée dans ces Ifles
Hollandoifes , affecteroit grièvement plufieurs de
fes plus fidèles & loyaux fujets qui y ont trafiqué ,
fous la fanction de nos loix , & qui font créanciers
des Négocians établis dans ces Ifles , & en
même-tems expofer leurs appréhenfions fur une
mefure qui , faifant tort aux propriétés des fujets
de l'ennemi , doit néceffairement tendre à augmen
ter les calamités de la guerre , en excitant une
réfiftance défefpérée , en irritant nos ennemis con.
tre les trafiquans réfidans dans ces Illes , qui peu .
vent à l'avenir être obligés de fe foumettre à
leurs armes , & en établiſſant un ſyſtême de déprédation
, deftructeur & ruineux dans fes conféquences
pour les individus , & ne promettant aucun
avantage folide aux différens Etats belligérans.
Les Supplians demandent en conféquence très(
164 )
humblement , & conjurent très - inſtamment V. M.
de vouloir bien prendre l'expofé ci - deffus en fa férieuſe
confidération , & écarter leurs craintes , en
adoptant dans la conjoncture préfente telles mefures
qui dans votre grande fageffe , juſtice &
clémence , paroîtront les plus convenables à V. M.
Signé par ordre , au nom & de la part des Né:
gocians & Planteurs des Indes Occidentalés :
WILLIAMS CRICHTON , Préfident du Comité
général aſſemblé pour délibérer ſpécialement für
cette affaire.
On affure que M. Cunningham , Gouverneur
des Barbades , vient d'être rappellé ainfi
que M. Dalling, Gouverneur de la Jamaïque.
On dit qu'une portion des troupes qui
devoient s'embarquer en Irlande pour l'Amérique
, refte toujours à Corke , & qu'il a
été expédié des ordres d'équiper inceffamment
des vaiffeaux pour les tranfporter
dans l'Inde. Ce changement dans l'ordre
de leur première deftination , appuie fortement
les dernières nouvelles de l'Inde
dont , malgré les bruits contraires répandus
par quelques papiers ,. il paroît que la
confirmation eft arrivée . On peut juger de
l'impreffion qu'ont faite ces nouvelles ,
par la pièce fuivante , adreffée dans nos
papiers à un Actionnaire de la Compagnie.
Permettez-moi MM . de vous ouvrir les yeux ,
avant qu'il foit trop tard , fur la fituation dangereufe
de vos affaires . Le Dieu des batailles a fait
enfin éclater fa jufte vengeance par la défaite de
vos troupes dans l'Inde , la plus grande qu'elles y
aient jamais effuyée. Le charme elt détruit , les Indiens
qui croyoient que vous étiez invincibles ont
( 165 )
reconnu leur erreur. On peut facilement en prévoir
les fuites ; le traité offenfif & défenfif conclu
entre Nudgiff-Khan , Général de l'Empereur , les
Marattes , Hyder- Ally & le Nizam ( Gouverneur )
da Decan , fera hautement avoué ; leurs nombreuſes
armées qui ne refpirent que la vengeance contre
votre perfide Adminiſtration , femblables à une
nuée de fauterelles dévafteront vos provinces . Nud
giff- Khan & les Marattes fondront de deux côtés
oppofés fur les beaux Royaumes de Bengale & de
Bahar : le Nizam s'emparera des Serears du nord
qui fe trouvent fans defenfe ; Hyder- Ally déja Maître
du Carnate & peut- être de Madras dirigera fa
marche vers Bombay , & réuni aux Marattes détruira
certe place importante. Vous êtes réduits à
ne pouvoir oppofer aucune espèce de réſiſtance à
ees nombreux ennemis. Le nerf de la guerre n'exifte
plus pour vous , votre tréfor du Bengale eft épuifé ';
ce tréfor qui fous l'Adminiſtration de Claveryng ,
ce généreux & vrai patriote , & de les collégues
regorgeoit de richeffes . Devez-vous imputer'à d'au
tres qu'à vous- mêmes la caufe de ces terribles calamités.
Pourquoi n'avez -vous pas voulu , lorfque
vous le pouviez encore foutenir , des hommes &
des mesures qui vous auroient élevés au faîte de la
grandeur humaine. Jettez les regards fur votre
tréfor épuilé , fur vos provinces ruinées , fur vos
troupes qui dépériffent & qui défertent par le man
que de paie ; rappellez - vous qu'à certain Corps , il
eft dû fix mois de paie & à la plupart trois mois
au moins ; jettez les yeux fur vos vils Traitans qui
abforbent des millions de votre propriété , par les
marchés les plus infâmes ; faites attention aux
kaires énormes accordés fans votre confentement
ni votre fuffrage à divers individus dans le Bengale
, examinez un moment vos dividendes & la
baiffe de vos actions , & dites-moi , je vous prie , fi
vous approuvez une telle Adminiftration & de
fa(
166 )
telles mefures. Vous les condamnez dites-vous ,
eh bien fortez donc de votre léthargie , ne vous
livrez pas plus long-tems à l'illufion , & changez
de fyftême fans différer. On vous dira peut- être
que ce n'eft pas là le moment , mais n'écoutez pointune
fi mauvaiſe raiſon , ſoyez sûrs que les Puiffances
de l'Inde n'ont plus aucune confiance en votre
Gouverneur,
» A- t- il conclu avec elles un feul traité qu'il n'ait
violé ? Croyez-vous qu'elles puiffent oublier l'extirpation
de la malheureuſe nation de Nohilla votre
alliée , facrifiée par votre Gouverneur à l'ambition
de Sujah- Doulah ? L'Empereur oubliera t-il qu'il
lui a manqué de foi , en cédant d'abord , & reprenant
enfuite les provinces de Corah & d'Iffahbad
? Les Nababs d'Oude & de Checting oublie
ront- ils les outrages qu'il leur a faits ? Les Marattes
fe diffimuleront- ils le parjure récent dont il
s'eft rendu coupable envers eux ? S'ils n'en avoient
pas confervé le plus amer reffentiment , c'eſt qu'ils
auroient perdu tout fentiment d'humanité. Mais
non , foyez sûrs qu'ils s'expoferoient à être anéantis
plutôt que de mettre aucune confiance en lui.
Eft- ce donc là l'homme qui doit vous relever de
la fituation défaftreuſe où vous êtes ? Vous ne pouvez
le penfer , fans avoir renoncé à tout ufage de
la raifon . Réfléchiffez donc avant qu'il ne foit
trop tard ; confiez les rênes de votre Gouvernement
à des mains plus capables , & ne fouffrez
pas qu'un petit nombre d'individus fans importan
ce vous faffent perdre votre propriété en ſe jouant
de vous par des affertions dont ils connoiffent la
fauffeté au moment où ils les articulent. Exigez
de votre Cour de Directeurs , de vous ouvrir vos
Regiftres , & vous y verrez que vos affaires fontdans
un état encore pire que celui que je viens de
vous repréfenter. Qui d'entre vous a déja oublié
les maheurs que vous éprouvâtes en 1772 ? lls fu
( 167 )
rent la fuite de votre trop grande fécurité à cette
époque , & c'eft cette fécurité qui a attiré fur
vous les nouveaux défaftres dont vous gémiffez .
C'eſt dans ces circonftances , affurément
difficiles , qu'il s'agit de renouveller la
Chartre de la Compagnie des Indes , ou
de la fupprimer ; le détail fuivant de la
féance de la Chambre des Communes ,
donnera une idée des vues du Gouverne
ment.
Le 9 , le Lord North demanda à la Chambre des
Communes un grand comité pour le mercredi 25 ,
dans lequel il s'agira d'examiner s'il ne conviendroit
pas de faire certaines propofitions à la Compagnie
des Indes , relativement à fa Chartre & à l'adminif
tration de ſes revenus territoriaux dans l'Inde. Ce
Lord , qui parla pendant près d'une heure & demie
, développa avec beaucoup d'habileté les rapports
fous lefquels cette Compagnie mercantille
doit être confidérée dans les intérêts qui lui font
communs avec la nation. La Chartre , dit - il , en
vertu de laquelle elle jouit de fes poffeffions & de
fon commerce exclufif a été renouvellée trois fois
depuis quelques années , & nous voici de nouveau
dans la néceffité ou de la renouveller encore , ou
d'adopter quelqu'autre méthode pour administrer
le commerce de l'Inde, En 1767 , la Chartre étant
expirée , elle fut renouvellée pour deux ans , fous
la condition qu'elle paieroit à l'état une fomme
annuelle de 400,000 liv,, quel que pût être le
montant de ſes Dividendes , ce qui eft une injuſtice
monftrueule , parce que , felon moi , il doit tou
jours être gardé quelque proportion entre les rétributions
de la Compagnie , & fes Recettes &
Dividendes. En conféquence , en 1769 , fa chartre
fat renouvellée pour cinq autres années , à condition
qu'elle paieroit au Gouvernement une fommes,
( 168 )
exactement égale à celle de fon propre Dividende ,
& par ce moyen le . Gouvernement reçut de la
Compagnie une rente proportionnée à fes facultés .
Mais en 1772 , les affaires de la Compagnie étoient
dans un tel défordre , qu'il lui fut impoffible de
fuffire aux demandes confidérables qu'on lui faifoit
, & qui confiftoient principalement en Lettres
de Change . Le Gouvernement crut devoir venir à
fon fecours , & en exécution d'un Arrêté de la Cham
bre des Communes , il lui avança 1,400,000 liv. ft.
qui la mirent en état de continuer fes affaires & de
liquider fes comptes. Cette fomme ne lui fut
cependant donnée que fous certaines conditions &
reftrictions auxquelles elle s'obligea formellement.
L'une portoit qu'aucun de fes Dividendes ne pour
roit s'élever an- deffus de 7 pour cent, jufqu'à ce
qu'elle eût réduit fes obligations dont le montant
étoit alors de trois millions fterling , à la moitié
de cette fomme , & qu'alors fi elle portoit fon
Dividende à 8 pour cent , les deux tiers du profic
provenant de la vente de tous fes effets & marchandifes
, après le payement defdits 8 pour cent ,
feroient remis au Gouvernement en acquittement
de l'avance faite à la Compagnie de ladite fomme
de 1,400,000 liv. fterl. à elle faite , & qui n'eft pas
encore entièrement payée. En 1774 , la Chartre
de la Compagnie fut encore renouvellée pour
fix ans à certaines conditions . Cette dernière période
vient d'expirer. Le Comité que je demande
s'occupera ou du renouvellement de la Chartre ,
ou de quelque plan nouveau pour l'adminiftration
du commerce dans l'Inde . Mais quoiqu'afſurément
il foit temps qu jamais de difcuter à fond cette
queftion ; cependant , comme je ne veux pas m'expofer
au moindre reproche d'avoir mis trop de
précipitation dans une telle affaire , j'ai cru devoir
en prévenir la Chambre quelque temps à l'avance ,
afin de laiffer à chaque Membre tout le loisir con
venable ,
( 169 )
-
venable , pour ne donner fon avis qu'avec pleine
connoiffance de cauſe fur une matière auffi impor
tante pour la Nation , & je me bornerai pour le
moment à donner un fimple apperçu des objets
principaux qui , dans cette occafion , me paroiffent
devoir fixer l'attention du Comité. D'abord je
ne mets point en doute que le Gouvernement en
accordant à la Compagnie une Chartre pour l'autorifer
à un commerce exclufif , n'ait le droit de lui
impofer les restrictions & conditions qu'il jugera
falutaires & avantageufes , tant à la Compagnie
qu'à la Nation. Le pouvoir abfolu ou defpotique
n'a pas de plus grand ennemi que moi . C'est une
vérité dont j'ai donné des preuves dans toutes les
circonftances , & qui , j'oſe le croire , eft univerfellement
reconnue. Cependant les mêmes formes de
Gouvernement & les mêmes loix , qu'on juge les
plus analogues au caractère des habitans d'un pays ,
peuvent produire un effet tout oppofé fur ceux
d'une autre partie du Globe , & il me femble que
le Parlement ne peut trop s'occuper de cette confidération.
Dans la confection d'un nouveau
Code de Loix pour l'adminiſtration des Etabliffe
mens de la Compagnie , il fera , je crois , convenable
d'inveftir le Confeil Suprême de Bengale d'une
antorité beaucoup plus confidérable encore que celle
qu'il a actuellement n'étant que primus inter pares.
Ce nouveau fyftême fera plus analogue au caractère
des habitans de ce pays , & il ne pourra avec
raifon être défapprouvé par les Européens que le
defir d'acquérir de la gloire ou de faire fortune
attirera dans ces contrées , parce qu'ils auront dû
en connoître les loix avant que de s'y rendre , &
qu'alors leur fituation ne fera pas plus facheufe que
celle d'un Soldat qui , en entrant au fervice , devient
jufticiable des loix militaires , & peut être traduir
à un Confeil de guerre. Au furplus , c'eft un des
points fur lefquels le Parlement feul doit prononcer.
28 Avril 1781.
---
h
( 170 )
Je me borne à fuggérer une idée fans dire mon
opinion particulière.
On fe plaint beaucoup , & je crois à jufte titre ,
des loix criminelles , telles qu'elles font aujourd'hui
; ainfi il feroit néceffaire que le Parlement
portât fon attention fur leur réforme. L'armée eft
auffi un objet que la Chambre devroit prendre
très -férieufement en confidération ; cette Chambre
devroit , en outre , examiner s'il ne feroit pas
convenable que la Couronne ( comme dépofitaire
des intérêts publics ) prît fous fon adminiſtration
toutes les poffeflions territoriales de la Compagnie
dans l'Inde , & en rendît le commerce libre. Ces
grands objets , & d'autres de la même importance ,
tant pour le public que pour la Compagnie , fe
ront la matière des délibérations de la Chambre
dans le comité que je demande «, Le Lord North
fit alors la motion , comme elle eft établie cideffus.
Le Général Smith foutint au Lord North
que le Gouvernement ne pouvoit pas dire qu'il
eût prêté à la Compagnie des Indes la fomme
de 1,400,000 liv . Il convint qu'en 1772 , la Compagnie
pouvoit fe trouver un peu embarraffée ,
mais qu'elle n'étoit pas dans une auffi grande détreffe
, que le prétendoit le Lord North , & il
dit que la Compagnie avoit alors , dans fes magafins
, des quantités prodigieufes d'effets & de
marchandifes d'un très -grand prix , qu'il lui étoit
impoffible de vendre en peu de tems , vu la quan,
tité qui en avoit été importée ; que le Gouvernement
n'avoit pas avancé un fou à la Compagnie
, puifque la fomme de 1,400,000 liv. dont
le Lord North avoit parlé , étoit un argent dû
par la Compagnie au Gouvernement , pour des
droits de Douane , & qui avoit été payée , comme
le Lord North l'avoit dit. Le Général Smith s'oppola
fortement à ce que le Gouvernement prêt à
la Compagnic fes poffeffions teritoriales , & il
( 171 )
nia que la Compagnie dût rien au Gouvernement.
M. Burke parla avec beaucoup de chaleur dans
ce débat ; il ne fut nullement d'avis que la Compagnie
portât la guerre dans l'Inde , il prétendit
que le Lord North ne parloit pas férieufement
lorfqu'il propofoit que la Couronne prît entre fes
mains les poffeffions territoriales de la Compagnie ;
il prédit que le moment où la chofe arriveroit ,
feroit celui du renversement de l'établiſſement
Anglois dans cette partie du nouveau monde. II
déclara qu'il s'oppoferoit à la création d'aucune
nouvelle loi , & protefta contre toute innovation
quelconque , fur - tout dans des affaires de cette
importance. Il foutint que les loix , déja fubfif
tantes , n'étoient que trop févères pour l'appui du
Gouvernement ; qu'il étoit abfurde & ridicule de
prétexter qu'elles étoient trop douces ; que toutes
douces qu'elles étoient , on ne les mettoit point
en exécution , & que jufqu'à ce qu'elles fuflent
exécutées & alors trouvées inefficaces ou peu propres
aux vues du Gouvernement , il s'opposeroit
à ce qu'on en introduisît de nouvelles. M. Gregory
s'annonça comme un homme indépendant ,
ne tenant à aucun parti , & qui en fa double qualité
d'Actionnaire & de Directeur de la Compagnie
des Indes defiroit que les divers objets
mentionnés par le Lord North , fuffent pleine
ment difcutés par le Parlement. Il offrit tous fes
fervices pour l'intérêt du public & de la Compagnie.
Il dit qu'il avoit paffé beaucoup d'années
dans l'Inde ; qu'il avoit eu long - tems féance au
Confeil , & qu'il avoit toujours cru que ce ne
pouvoit point être l'avantage de la Compagnie
d'étendre les revenus territoriaux ; qu'il aimeroit
mieux que fes revenus fuffent plus refferrés ; qu'au
furplus il expliqueroit plus au long fon avis lorfque
la Chambre s'affembleroit en comité.
motion du Lord North paffa fans qu'il fût nécef
2
La
h2
( 172 )
donar faire de lever les voix . Le Général Smith , pour
mettre en évidence la fituation actuelle de la Com
pagnie des Indes , propofa qu'il fût ordonné aux
perfonnes que cela regarde , de mettre fous les
ye x de la Chambre un état exact de toutes les
marchandises de la Compagnie , tant en Angleterre
que fur le pailage de l'inde en Angleterre , & la
propofition palla fans aller aux voix .
و
La Compagnie a tenu une affemblée
générale à cette occafion. Les Actionnaires
, perfuadés en général que le Miniftère
à moins envie de batailler avec la
Compagnie , que de faire un arrangement
avantageux avec elle ont nommé un
Comité pour faire des recherches fur
fes droits & fes priviléges , la nature &
l'étendue de fes poffeffions , & délibérer
fur les propofitions qui doivent fervir de
bafe à la convention à faire par elle avec
le Gouvernement. Le moment actuel n'eft
peut- être pas le plus favorable au Ministère
pour s'emparer des poffeffions territoriales
de la Compagnie dans l'Inde ; on fait qu'elles
font menacées , & il n'eft guère en état
de pourvoir à leur défenfe , ce qui fera
fait avec plus d'efficacité par les Propriétaires
actuels qui y font intéreffés .
, Dans les papiers arrivés d'Amérique
on trouve une pièce très intéreffanre , qu'on
affure avoir été envoyée de Paris dans le
nouveau monde , d'où elle nous eſt
nue. Nous nous empreffons de la tranfcrire.
parveɔɔ
Un Américain va entreprendre de difcuter un
( 173 )
35
و ر
ל כ
paffage intéreffant du difcours que le Lord George
Germaine prononça dans les débats de la Chambre
des Communes , le 6 Mai 1780. » Je me flatre que le
moment n'eft pas éloigné ou je verrai le réalifer
l'efpoir qui fatte le plus mes voeux , c'eſt à - dire ,
» la conclufion de la paix avec l'Amérique , à des
conditions que je crois avantageufes & honorables
» à la G. B. Ce n'eft point une fimple ſpéculation ,
» mais c'eft en moi une conviction intime fondée
fur des informations récentes «. Ce Miniftre fit
alors le tableau de la détreffe à laquelle étoient réduits
les Américains , dont il alluta que la majeure
partie ne demanderoit pas mieux que de rentrer
dans leur devoir ; mais qu'ils étoient retenus pat
la tyrannie de ceux qui s'étoient emparés de l'autorité
. Je ne crois point , ajouta- t - il , que le Congrès
confente jamais à entrer en négociation pour la
paix ; mais d'après l'état des affaires en Amérique ,
» le décri du papier monnoie , la pauvreté , ou pour
mieux dire l'extrême misère du pays , l'énorme
fardeau de la dette contractée par les Américains ,
» le mécontentement très - vif que toutes les claffes
» des habitans ont marqué de l'alliance avec la
France , le peu de profit que l'Amérique en a tiré ,
d'après toutes ces confidérations je fuis perfuadé
que les Peuples & les Affemblées d'Amérique ne
tarderont pas à defirer de s'arranger «.- Telles
ont été exactement les paroles de ce Secrétaire d'Etat ;
& voici ce que je crois qu'on peut y répondre . -- Il
peut y avoir quelqu'ambiguité , dans ce que ce Lord
appelle de bonnes & honorables conditions pour la
G. B. Mais il eft au moins très - clair qu'il eftime par
cette expreffion que les Américains fe remettront
fous l'allégeance de la G. B. , ou du moins qu'ils
feront avec elle une paix féparée & où la France ne
fera pas compriſe . Les Américains accepterontils
ou non de pareilles conditions ? C'est une queftion
qui tient à des circonstances éventuelles & dont
h3
( 174 )
on ne peut chercher la folution que dans des hypothèfes
& des probabilités. Elles préfentent un argument
auquel le Lord Germaine paroît n'avoir pas
fait attention , & qui eft cependant de quelque poids.
C'est que pour fe remettre fous l'allégeance du Roi
d'Angleterre ou faire la paix avec lui , féparément de la
France , les Américains ne pourroient éviter de s'engager
dans une guerre avec la France & l'Espagne .
tout au moins , & fi on peut s'en rapporter aux
apparences , peut- être encore avec la Ruffie , la Suède',
le Danemarck , la Hollande & le Portugal ; car cha
cune de ces Puiffances ne femble pas moins décidée
que la France & l'Espagne à combattre les prétentions
& les ufurpations de la G. B. fur la dominations
des mers. Il n'y a point en Amérique de Né- .
gociant , de Laboureur , de Marchand ou de Marin
qui ne voie les chofes fous ce point de vue , ou du
moins qui ne foit à la veille de les envifager ainfi .
>
Il faudroit que les Américains fuffent dépourvus
de cette portion de fens commun que Dieu à départie
à tous les hommes pour s'attirer de gaîté
de coeur l'inimitié des nations de l'univers actuel .
lement leurs amies , dans la vue du feul plaifir de
renouer avec la G. B. qui ne peut les protéger
évènement d'ailleurs qu'ils doivent regarder com..
me le plus grand des malheurs d'après les vexations
& les cruautés fans nombre qu'ils ont éprou
vées de la part de cette Puiffance . On prie le Lord
Germaine de faire ces réflexions & de fe demander
à lui-même fi dans le cas qu'il fût Américain , il
préféreroit , il feroit fi empreffé de fe jetter au
milieu des ruines d'un Empire que l'on peut comparer
à une porcelaine brifée en mille morceaux
& de recommencer la guerre de plus belle contre toutes
les nations du monde qui commencent à montrer
de l'eftime & des égards pour l'Amérique. - Si les
Américains étoient dans un auffi grand état de détrèffe
que ce Miniftre les repréfente , ne courroient(
175 )
ils pas le rifque de rendre leur mifère dix fois plus.
infupportable & même de l'éternifer en époufant les
intérêts d'un Empire ruiné , & en s'engageant dans
la guerre avec une demi-douzaine d'autres Etats qui
font dans toute leur vigueur ? Si nous devons
en croire les témoins qui arrivent en Europe de
toutes les parties de l'Amérique , nous ferons convaincus
que le Lord Germaine fe fait illufion à
lui-même. Tous les Américains qui connoiffent les
principes & les fentimens de leurs compatriotes
affurent qu'il règne parmi eux un accord & une
unanimité dont aucune autre révolution n'offre
l'exemple , qu'ils font fermement réfolus à maintenir
leur fouveraineté & leurs alliances , & qu'il
n'y a pas dans les Etats -Unis une feule perfonne qui
témoigne l'envie de voir l'Amérique retourner fous
le Gouvernement de la G. B. ou même faire une
paix féparée. - Mais fi le Lord Germaine cherche
de bonne foi à s'éclaircir , il lui eft aifé d'en trouver
les moyens. Il y a certains fignes auxquels on
peut s'affurer indubitablement des opinions , des
principes , des inclinations & des voeux d'une nation
fans recourir à des témoins ou à des preuves trop
indufirieufement acquifes . La prefie , les Commu-,
nautés , les Jurés & les Affemblées font quatre
fources où l'on peut trouver la démonſtration la
plus certaine des fentimens des Américains . II S
n'y a point dans tout l'univers de pays où la liberté
de la preffe foit auffi illimitée qu'elle l'eſt actuel,
lement , tant de droit que de fait dans chacun des
Etats d'Amérique. Il ne faut que lire leurs Papiers
publics pour s'en convaincre. On y trouvera des
écrits contre tout ce qui déplaît aux peuples . Les
Papiers Américains contiennent des articles contre
des Officiers de tout rang , tant dans la milice que
dans l'armée ; contre les Gouverneurs , les Juges &
les Magiftrats de toute efpèce ; contre les Allemblées
, les Confeils , les Membres du Congrès , &
h 4
( 176 )
le Congrès lui-même toutes les fois qu'il le trouve
quelqu'un qui n'eft pas content de leur conduite.
Mais je demande fi on y a jamais vu un feul article
qui exprimât la moindre envie de retourner fous le
Gouvernement de la G. B. ou de faire une paix féparée.
- Dans beaucoup de parties de l'Amérique , les
Communautés font de petits diftricts de territoire
qui, l'un dans l'autre, ont peut- être fix mille en quarré.
En vertu des anciennes loix du pays qui font toujours
en vigueur , fept habitans quelconques d'une
de ces Communautés , ont le droit de demander aux
Magiftrars une Affemblée publique de tout le district.
Il y a néceffairement chaque année plufieurs de ces
affemblées de Communautés , & en général il y en a
un grand nombre. Dans ces affemblées , tout homme
de la première comme de la dernière claffe , tout payfan
, tout marchand , tout journalier , aufli bien que
tout Gentilhomme & Magiftrat public , a le droit de
voter & de dire fon opinion fur les affaires publiques
, de propofer des plans , de donner des inftructions
à fes repréfentans dans la légiflation , &c. On
a ufé conftamment & fréquemment de ce droit fous
l'ancien Gouvernement , & aujourd'hui on en uſe
encore plus fréquemment fous le nouveau, Le monde
a vu des milliers d'inftructions aux Repréfentans
fous l'ancien Gouvernement , par lesquelles il leur
étoit enjoint de s'oppoſer ouvertement aux Juges ,
aux Gouverneurs , aux Actes du Parlement , du Roi ,
de la Chambre des Lords , & de la Chambre des
Communes de la Grande Bretagne . Et qui pourroit
aujourd'hui empêcher que ces alſemblées ne s'oppofallent
également au Congrès ? Rien . Mais a- t-on lu
un feul vote de quelqu'une de ces Communautés , at
- on entendu un feul difcours où il ait été proposé
ou manifefté le moindre defir de retourner au Gouvernement
de la Grande- Bretagne ? Non affurément .
Eh bien ! n'eft - ce pas là une démonſtration des fentimens
du peuple ? Les Jurés en Amérique étoient
1:
( 177 )
"
anciennement un autre organe par lequel les fentimens
du peuple fe manifeftoient au Public. Les
grands Jurés & les petits Jurés ont parlé avec affez
de chaleur & de liberté contre les Actes du Parlement
& la conduite de la Grande- Bretagne . Mais
aucun de ces Jurés a -t- il jamais proféré un feul mot
'contre le Congrès , ou contre les Affemblées, ou contre
les Juges fous leur nouveau Gouvernement ? Oų
a- t-on témoigné quelque défir de rentrer fous l'obéilfance
de la Grande-Bretagne ? Pas un ne l'a fait . Mais ,
dit-on , le papier-monnoie donne beaucoup d'embarras
au Congrès ? Et qu'importe : cela tend- il à
détruire fon union , ou à lui faire violer fes alliancés
? Le papier- monnoie embarrafferoit- il moins le
Congrès , s'il avoit une guerre à foutenir contre la
France & l'Efpagne ? L'embarras ne feroit - il pas encore
beaucoup plus grand qu'il ne l'eft aujourd'hui ?
Le difcrédit du papier-monnoie a-t-il empêché l'accroiffement
& la population des Etats ? La guerre
nuit-elle à cet accroiffement & à cette population?
Non ; car la population & la propriété des Etats
ont augmenté chaque année , depuis le commence.
ment de cette guerre , malgré tous les efforts de
la Grande-Bretagne pour l'empêcher. Demandons
à préfent aux Anglois , fi la propriété & la population
de la Grande- Bretagne ont reçu de l'accroiffement
? Si fon commerce s'eft augmenté ? Si la Nation
Angloife mife dans la balance politique dé
l'Europe y pèfe d'avantage ? Que les Anglois euxmêmes
difent ce qu'ils en favent. Le Lord Germaine
parle de la misère du peuple en Amérique !
Qu'il regarde autour de lui , & alors je lui demanderai
ou eft la misère , fi ce n'eft dans un Royaume
où l'affreufe perfpective d'une guerre civile eft
ajoutée à une guerree
avec le monde entier ? Le fait
eft que Pagriculture & nos manufactures , je ne dis
pas de luxe , mais de chofes de première néceffité ,
ont tellement augmenté par cette guerre , que je
hs
( 178 )
doute très- fort que les Américains fe foient jamais
nourris & habillés plus aifément & plus agréablement.
Je dis plus ; les prifes immenfes qu'ils ont
faites fur le commerce Britannique , ont introduit
chez eux une quantité prodigieufe de marchandifes
Angloifes de toute efpèce ; & en dépit de tous les
efforts de l'efcadre Angloife , leur commerce s'ouvre
& s'étend chaque année avec divers pays . La
Grande-Bretagne même eft forcée de favorifer ce
commerce , & elle y fera forcée de plus en plus ;
je n'en veux pour preuve que la permiffion aux
Neutres d'importer chez elle le tabac Américain
de quelque partie du monde qu'il foit venu.
I eft fait auffi mention de l'énormité de notre dette ,
mais l'Amérique paye- t- elle un intérêt pour cette
dette ? Tous les articles de néceffité & d'agrémens
de la vie font-ils taxés à perpétuité pour payer
un intérêt. Toute la dette de l'Amérique eft- elle ,
en raifon de fes facultés , égale à celle de l'Angleterre?
La dette de l'Amérique en deviendra-tclle
moindre , fi l'Amérique fe joint à la Grande-
Bretagne contre la France & l'Espagne ? Une guerre
contre la France & l'Efpagne feroit- elle moins longue
, moins fanglante , ou moins difpendieufe que
la guerre contre l'Angleterre ? L'Amérique retournant
à l'Angleterre , la dette de l'Amérique ne deviendra
t-elle pas dix fois plus lourde ? Cette dette
n'eft rien pour l'Amérique dès que fa paix fera faite.
Qu'on laiffe commercer librement les Américains
entr'eux & avec toutes les autres Nations , on verra
fi cette dette les écrafe. Mais fi l'Amérique rentre
fous la domination Britannique, fi , comme ci-devant,
une Puiffance defpotique coupe toute communica
tion entre une Colonie & une autre , fi fon commerce
eft reftreint à la Grande-Bretagne , cette
dette fera plus lourde qu'une meule de moulin , &
Tui pèfera plus encore fur les épaules que la dette
de l'Angleterre ne fèfe fur les fiennes . Mylord
----
( 179 )
Germaine parle d'une répugnance générale pour
l'alliance avec la France. Jamais on ne s'eft trompé
plus groffièrement . C'eft tout le contraire ; chacune
des opérations du Congrès , chacun des procédés
de chaque Affemblée fur le Continent , toutes les
prières des Eglifes , & toutes les fpéculations des
papiers publics , atteftent le haut prix qu'on attache
en Amérique à l'importance de cette alliance . On
veut en Angleterre que cette alliance nous ait été peu
utile. Mais n'a-t - elle pas donné de l'occupation à
l'armée Angloife ? N'a-t- elle pas taillé affez de befogne
à la marine Britannique.N'a-t-elle pas coûté à l'Angleterre
20 millions fterling par an . N'a- t - elle pas em
pêché que ces 20 millions fuffent employés contre
I'Amérique ? N'a - t-elle pas facilité les prifes aux
Corfaires Américains ? N'a-t-elle pas protégé le
commerce des Etats Unis ? N'a -t- elle pas porté préjudice
au commerce de la Grande - Bretagne ? N'at-
elle pas engagé la Ruffie , la Hollande , la Suède ,
le Danemarck & le Portugal , du moins à une neutralité.
Du moins n'a-t-elle pas beaucoup contribué
à ces prodigieux avantages pour l'Amérique ? N'at-
elle pas enlevé à la Grande-Bretagne la domination
de la mer , affez au moins pour donner la liberté
de la navigation aux autres Nations. Il eſt
vrai qu'avec la même dépenfe cette alliance auroit
pu être plus utile à tous les Alliés fi la France &
I'Espagne euffent adopté plutôt le fyftême d'envoyer
en Amérique une plus grande quantité de
leurs forces. Mais à préfént elles font fi pleinement
convaincues de cette néceffité , qu'à moins qu'il ne
s'opère quelques miracles auxquels on ne s'attend
pas , l'Amérique & l'Angleterre ne tarderont point
à fe reffentir plus vivement des effets de cette
alliance. Que l'Angleterre tremble fur les fuites de
fa folie & de fes crimes ! - » Le Lord Germaine
prétend que le Peuple d'Amérique rentreroit dans
Je devoir s'il n'étoit pas arrêté par la tyrannic de
h6
( 1801 )
ceux qui fe font emparés du Gouvernement , c'eftà-
dire par la tyrannie des Affemblées , des Confeils,
des Gouverneurs & du Congrès. Mais de quel pou
voir aucun de ces Corps jouit-il qui ne lui ait été
conféré par le Peuple ? Par quels inftrumens cette
tyrannie s'exerce- t-elle ? Eft- ce par la Milice ? Avant
de répondre , confidérons ce que c'est que la Conftitution
de ce Corps en Amérique. Notre Milice eft
dans le fait le Peuple entier ; car , en vertu des Loix
de chaque Etat , tout homme depuis ſeize juſqu'à
cinquante ou foixante ans appartient à la Milice s
il eft obligé d'être armé , difcipliné , & de marcher
en toute occafion , ou de trouver un homme
à fa place. Les Officiers font choifis par les troupes
, à l'exception des Officiers Généraux qui font
nommés par les Affemblées. C'eft précisément cette
Milice qui forme le Corps des Votans , qui choifit
annuellement les Membres des Aſſemblées , les Confeillers
, & dans quelques Etats les Gouverneurs ;
eft il poffible que ceux- ci tyrannifent cette Milice
dont ils dépendent abfolument ? On pourroit , à
auffi jufte titre , reprocher au Lord Germaine , &
aux Miniftres fes Collègues de tyrannifer le Roi
leur Maître , qui peut les renvoyer felon fon bon
plaifir. Les Affemblées , ainfi choifies annuellement
par le Peuple ou la Milice , choififfent auffi annuellement
leurs Députés au Congrès , & peuvent les
rappeller quand elles veulent . La Milice obéira-t-elle
ou aux Affemblées ou au Congrès dans l'exécution
d'ordres tyranniques , ou de tout Ordre qui déplai
ra généralement à cette Milice ? La chofe parle
d'elle- même.
ל כ
Voyons fi c'eft l'Armée Continentale , qui
eft l'inftrument de fa propre fervitude & de celle de
fon pays ? Tour Officier tient fa commiffion du Congrès
qui peut la lui retirer à volonté. Or le Lord Germaine
& fes Collègues repréfentent fouvent l'armée
Continentale.comme trop peu confidérable & trop
( 181 )
1
foible pour tenir tête aux troupes Angloifes , & il
eft vrai qu'elles font conftamment employées dans
ce fervice , & qu'elles ne font rien en comparatfon
de la Milice. Que deviendroit donc l'Armée
Continentale fila Milice ou fi une grande partie
de cette Milice fe joignoit aux troupes Angloifes ?
Il n'y a jamais eu quelque partie de l'Armée Continentale
dans plus de trois ou quatre des Treize
Etats à la fois ; elle y obferve les mouvemens de
l'Armée Britannique , & la reftraint à la protection
de fes vaiffeaux de guerre . Que reste- t- il done
dans les neuf ou dix autres Etats pour fervir d'inf
trument à la tyrannie ? La prétention du Lord
Germaine fur ce point , eft fi ridicule qu'il n'eft
pas befoin d'en dire davantage pour la réfuter.
-Le Lord Germaine finit par une diſtinction encore
moins fondée , s'il eft poffible , que fes affertions.
Il dit que le Congrès ne voudra jamais trai
ter , mais que le Peuple & les Affemblées veulent
traiter. Sur quoi ce Lord fe fonde-t-il pour trouver
cette différence entre le Congrès & les Affemblées ?
Les Membres du Congrès ne font- ils pas faits de
la même pâte ? Ne font-ils pas eux mêmes Mem
bres des Affemblées ? Ne font- ils pas créés annuellement
? Ne dépendent- ils pas à tout moment
de leurs Affemblées relativement à leur exiſtence ?
Les Affemblées n'ont-elles pas le droit de les rappeller
quand elles veulent & d'en nommer d'autres ,
fuivant la loi & la conftitution ? Les Affemblées
n'ont-elles pas le droit de leur donner des inftruc
tions fur ce qu'ils ont à faire ? S'ils n'obéiffent
રે
pas
ces inftructions , l'Affemblée ne peut - elle pas les
dépofer & en nommer d'autres qui feront plus obéiffans
? Si les Affemblées defiroient une réconcilia
tion avec l'Angleterre ne pourroient - elles pas nom
mer un Congrès qui eût le même defir ? Si le Peuple
defiroit cette réconciliation ne pourroit- il pas
ordonner des Affemblées qui éliroient bientôt un
( 182 )
Congrès propre à effectuer ce deffein ? ... Mais j'en
ai trop dit fur cet objer. Il réfulte donc que le
Lord Germaine laiffe voir qu'il eft mal informé fur
les faits , qu'il ne fait nulle attention aux preuves
frappantes des fentimens d'un Peuple , fignes infaillibles
de fes intentions , & qu'il n'a aucune connoiffance
des loix & de la conftitution des Etats-
Unis ; ce qui fait rire un Obfervateur défintéreflé
& donne réellement de la commifération pour une
malheureuſe nation vouée à la deftruction par fes
erreurs & fes illufions « .
FRANCE.
De VERSAILLES , le 24 Avril.
LE 15 de ce mois la Ducheffe de la
Rochefoucault , & la Ducheffe de Tonnerre ,
ont eu l'honneur d'être préfentées à LL.
MM. & à la Famille Royale , l'une par
la Ducheffe de Liancourt , l'autre par la
Princeffe de Tingry , & de prendre le Tabouret.
La Comteffe de Jarnac , la Comteffe
Louife de Vaffy , la Comteffe Alexandre de
Vally & la Comteffe d'Audenarde eurent
l'honneur d'être préfentées le même jour à
LL. MM. & à la Famille Royale ; la premiere
par la Ducheffe de Chabot , la feconde
& la troisième par la Ducheffe de Harcourt ,
& la 4me. par la Comteffe de Puifignieux.
"
Le 17 , LL. MM. & la Famille Royale
fignèrent le contrat de mariage de Louis-
Victor - Hippolyte - Luce de Montmorin
Comte de Montmorin , Gouverneur des
Villes & Château de Fontainebleau , en
furvivance du Marquis de Montmorin fon
( 183 )
père , avec Demoifelle de Verneuil , fille
du Marquis de Verneuil. Le même jour
le Marquis de Caraccioli , Ambaffadeur
Extraordinaire du Roi des Deux Siciles , eur
une Audience particulière du Roi , dans
laquelle il prit congé de S. M.
>
M. Giraud , Médecin , Intendant des
Eaux Minérales de Vichy a été nommé
Médecin du Roi au Château de Trianon
& a eu l'honneur d'être préfenté en cette
qualité à S. M.
Monfeigneur le Duc d'Angoulême a été
inoculé avec tout le fuccès qu'on pouvoit
defirer , & on fe flatte que toute la Maiſon
de Monfeigneur & de Madame la Comteffe
d'Artois fera bientôt de retour ici.
De PARIS, le 24 Avril.
M. de la Motte- Piquet eft arrivé le 9 à
दें
Breft. On ne fait pas encore s'il prendra
Invincible ou le Terrible , deux vaiffeaux
qui font à fon choix, On travaille avec la
plus grande activité à l'armement de fon
efcadre , qui doit être prête inceffamment
puifqu'il a ordre d'appareiller avant la fin
du mois. Jufqu'à préfent il ne paroît pas
qu'on lui deftine plus de 6 vaiffeaux ; mais
comme il y en aura un plus grand nombre
de prêts avant fon départ , il fera aifé
d'augmenter , fon efcadre fi on le juge à
propos. Sa miffion n'eft point encore connue
; on la conjecturée à l'arrivée de 12
Pilotes Hollandois & de quelques Contre(
184 )
Maîtres ; mais on ignore s'ils feront employés
fur nos vaiffeaux , où s'ils attendent
des bâtimens de leur Nation.
» Le 11 , écrit - on de Breft , on a regn ordre
d'armer tous les vaiffeaux qui font dans ce port.
M. le Comte de Soalanges , Capitaine de vaiffeau ,
a été choisi pour l'inspection particulière des claffes,
depuis Breft jufqu'à Rochefort. M. de Bavres a été
nommé Infpecteur pour le même objet , depuis
Dunkerque jufqu'au Havre. M. le Chevalier d'Orléans
& un autre Lieutenant de vaiffeau , ont été
choifis pour faire la même infpection dans les Ifles
de Rhé & d'Oleron. - M. de la Touche Tréville
a obtenu le commandement du port de Rochefort ,
qu'avoit feu M. de la Touche fon frère. S'il y a eu
quelque promotion dans la Marine , elle n'eft pas
encore publique . Or , fait feulement que plufieurs
vaiffeaux qui font en armement ici , n'auront plus
les mêmes Commandans «<.
Selon d'autres lettres , on a reçu ordre
à Breft de conftruire un vaiffeau de même
grandeur & fur les mêmes proportions
que celui de la Couronne , & qui portera
le même nom. Les Ouvriers y ont travaillé
fur le champ. On aura une idée de la fenfation
qu'a caufée ici la perte de ce vaiffeau
par les lettres fuivantes. Elles font l'expreffion
d'une générofité & d'un défintéreflement
qui ne peuvent qu'honorer les troupes
du Roi.
»MM. & chers Camarades , nous venons de perdre
, par l'incendie , dont ci -joint eft le précis , le
vaiffeau de 80 canons , portant le nom cher &
bien aimé de votre régiment. Nous étions attachés
à ce vaiffeau comme vous à vos drapeaux . Poursions-
nous nous flatter que vous vouluſſiez bien
( 185 )
-
être les interprètes de nos fentimens auprès de nos
camarades des troupes de France , pour les engager
à offrir très - humblement , par votre organe
a notre augufte Monarque , la remife en maſſe
dans tous les corps militaires , d'une taxe volontaire
pour chaque bas officier & foldat , pour
aider à la reconſtruction de ce vaiffeau , fur lequel
nous avons combattu avec fuccès , conjointement
avec nos camarades du régiment Dauphin , à la
journée d'Oueffant , & avec ceux du régiment de
Touraine en Amérique , ayant effuyé trois combats
fous les ordres de M. de Guichen . – Nous nous
tiendrons prévenns pour notre part , MM. &
chers Camarades , fi nous fommes affez heureux
d'obtenir de vous une réponse conforme à nos
defirs ; elle mettra encore le fceau à l'amitié & à
l'attachement des bons foldats François . Nous -
avons l'honneur d'être , & c . SIGNĖS les Fourriers ,
Sergens , Caporaux & Fufiliers des départemens
réunis de Breft , Toulon & Rochefort , repréfentéspar
FOURNIER , Fourrier-Major de la divifion
de Breft ; BONNET , Sergent & Secrétaire de
ladite divifion ; & FOURNIER , Fourrier , Maître
Canonnier , Secrétaire du Major- Général de la
Marine. P. S. Permettez -nous , MM . , de pré-
Center ici nos très humbles refpects à MM. les
Officiers Supérieurs & Officiers du régiment de la
Couronne , & de les fupplier de vouloir bien être
nos guides & nos interprètes dans la demande que
nous faifons ".
Le Régiment de la Couronne qui eft à
Lifieux , a fait le 7 de ce mois la réponſe
fuivante à cette lettre.
MM. & chers Camarades , vous avez rendu
juftice à la vérité de nos fentimens , & à l'intérêt
particulier que nous prenons au vaiffeau du Roi ,
portant le nom du régiment ; c'est avec la plus
grande fenfibilité que nous en apprenons la perte.
( 186 )
,
Nous avons tous partagé vos regrets comme nous
aurions voulu partager votre gloire dans les différens
combats que vous avez fi noblement foutenus
à bord de ce vaiffeau ; & pas un de nous n'a
héité d'offrir de tout fon coeur trois mois de
haute paie & de décompte ( 1 ) , pour concourir
à fa prompte reconſtruction ; mais le nom que
nous portons n'étant pas un titre fuffifant pour
communiquer à toutes les troupes de France votre
noble projet vous voudrez bien recevoir le témoignage
de la reconnoiffance la plus vive , fur
l'opinion que vous avez de nous , & de l'aſſuran.
ce de notre amour pour le Roi , de nos voeux
pour la patrie , & de notre attachement pour
vous. Nous avons l'honneur d'être , &c. SIGNÉS
les Sergens-Majors , Fourriers , Sergens , Caporaux
, Grenadiers , Chaffeurs & Fufiliers du régiment
de la Couronne , repréfentés par GALLAY ,
Adjudant du Régiment ; DIJON , Sergent Major
des Grenadiers ; GUILLOT , Sergent Major ; &
BAILLI , Fourrier. P. S. La fenfibilité de MM ,
les Officiers du régiment de la Couronne , fur la
perte du vailleau de ce nom , eft égale à la vôtre
& ils nous chargent de vous faire part de leur
vive reconnoiffance , fur la confiance que vous leur
témoignez «.
و
(1) Trois mois de haute-paie & de décompte font , pour
chaque Sergent Major ,
Pour chaque Fourrier & Sergent,
Chaque Caporal ,
Chaque Grenadier ,
Chaque Chaffeur & Fufilier ,
48 1.
31
16 10 f.
10 %
3
Ce qui fait pour tout le Régiment plus de fept mille francs.
Si MM. les Officers du Régiment de la Couronne qui ,
pendant la dernière guerre ont déja offert au Roi une
fomme pour aider à la conftruction de ce vaiffeau qui vient
d'être brûlé , forment le projet d'ajouter à cette taxe volontaire
de leurs, foldats , quelle fomme ne produira pas ce
Régiment !
( 187 )
Les Soldats du Corps- Royal de la Marine
à Breſt , animés des mêmes fentimens , ont
offert tous leurs travaux gratis , jufqu'à
l'entière reconstruction du vaiffeau la
Couronne.
On vient d'apprendre que le convoi du
Levant qui ferendoit à Marfeille a été difperfé
par la tempête. Plufieurs navires fe font
réfugiés dans les Ports de la Morée , &
d'autres en plus grand nombre font entrés.
à Malte. Comme il y a peu de Corfaires
ennemis dans ces parages , on efpère que
ce riche convoi leur aura échappé. On
ignore fi le même coup de vent a difperfé
également le convoi de l'Amérique & de
la côte d'Afrique , forti dernièrement de
Marfcille fous l'efcorte de 4 frégates. Depuis
qu'on a fu que les Anglois approchoient
de Gibraltar , on lui a dépêché une Tartane
pour l'avertir du rifque qu'il pourroit courir
au Détroit , & il fera entré ou à Carthagêne
ou à Malaga .
- Suivant les dernières lettres de Cadix ,
l'armée Espagnole a dû reffortir le 6 ou le
7 pour reprendre fa ftation ; elle eft au
moins forte de 33 vaiffeaux de ligne .
Nous n'en donnons à l'Amiral Darby que
24 ou 28 tout au plus : ainfi les Espagnols
ont des forces fuffifantes pour lui tenir
tête. Quand ils ne feroient pas fortis en
effet le 6 , & qu'ils auroient eu beſoin de
quelques jours de plus pour fe raffraîchir , on
efpère qu'ils auront toujours pu remettre en
( 188 )
mer à tems . Darby étoit encore à la vue de
Corke le 28 Mars, & le 3 de ce mois il n'étoit
pas fort éloigné du Cap Clar . Ce retard ne
peut avoir été occafionné , comme nous
l'avons prévu , que par l'avis que les Anglois
ont eu de la fortie de la flotte de
Breft , & de la deftination de M. le Commandeur
de Suffren. Ils ont été obligés de
changer la deftination du Commodore
Johnstone , de lui donner quelques vaiffeaux
de plus , de le pourvoir de vivres , & de le
faire fuivre même par quelques tranſports
deftinés d'abord pour Gibraltar. Toutes ces
opérations prement du tems en mer , &
elles ont dû retarder confidérablement la
marche de Darby.
» La frégate corfaire l'Aigle , commandée par
M. d'Albarade , fortie de Cancale le 12 Mars , a
commencé fa croiſière de la manière la plus heureufe
, ce qui juftifie bien ce qu'on attendoit d'un fi
brave Capitaine. Le 13 , il s'empara du brigantin la
Princeffe d'Orange de 150 tonneaux , chargé de vin,
d'eau- de -vie , & de fruits de carême , armé de 6
canons de 6 liv . de bailes , & de 7 hommes d'équipage
, allant de Guernesey à Briftol ; du brigantin
la Cécile , de 150 tonneaux chargé de brai , gou.
dron , fer & bière , armé de 2 canons de 2 liv . &
to hommes d'équipage , allant de Londres à Dublin ;
& du brigantin l'Elifabeth- Inclar , de 140 ton.
neaux , chargé de terre à pipes , allant de Tint
mouth à Liverpool . - Le 15 , il prit le corfaire le
Tartare de Liverpool , de 150 tonnea'ix , Capitaine
Butler , armé de 14 canons de 6 & de 69 hommes
d'équipage. Le 16 , il le rendit maître du brigantin
la Chance , de 70 tonneaux & de 7 hommes d'équipage
, chargé de harengs , allant de Londondery
-
( 189 )
neaux ,
-
à Cork. - Le 21 , du floop la Nelly , de 30 ton
neaux & de 6 hommes d'équipage , chargé de vin
& de liége , allant d'Oporto en Ecoffe . Ce petit
bâtiment s'eft perdu. Le 22 , de la lettre de
marque le Stelly , capitaine Firher , de 500 tonarmé
de 14 canons de 9 liv. & de 32 hommes
d'équipage , chargée de bois de teinture & de
dents d'éléphans , allant de la côte de Guinée à Liverpool
. Le 24 , du cutter corfare le Rigby
Capitaine John- Bell , du port de 50 tonneaux ,
armé en guerre , de 10 canons de 4 liv. & 37 hommes
d'équipage , allant de Whitehaven en croisière.
-Le 30 , du cutter le Fly , Capitaine Byrne , de
30 tonneaux , armé de 8 canons de 6 , de 4 , de
2 liv. , & 28 homines d'équipage , allant de Liverpool
en croifière . M. d'Albarade a convoyé jufqu'à
Bayonne , le Tartare , le Stelly , & le Fly ; le
fecond de ces bâtimens eft eftimé plus de 100,000
écus. On a appris enfuite qu'il eft entré au port du
paffage en Espagne , d'où il a écrit à M. le Comte
de Clonard le pere , principal Armateur de cette
frégate qui monte 28 canons de 24 en batterie , &
14 de 18 , & de 12 liv. fur les gaillards ".
Nous nous faifons un devoir de placer
ici la lettre fuivante que nous venons
de recevoir de Dinant.

M. Ceux qui vous ont adreffé un hiſtorique de
l'incendie arrivé en la ville de Dinant , la nuit du
15 au 16 Mars dernier , inféré dans le Journal ,
Nº. 14 , ou n'étoient pas inftruits , ou ont voulu
Vous induire en erreur. Nous nous fommes
rendus , dès les premiers inftans , au lieu de cet
incendie , nous y avons refté juſques bien avant
dans la nuit du 17 Mars , nous avons continué de
nous y transporter les jours fuivans , nous y avons
donné tous les ordres néceffaires en pareille cir
conftance , & qu'à nous feuls il compétoit de donner.
L'exacte vérité des faits a été confignée
( 190 )
dans une délibération de la Communauté de Ville ,
du 19 Mars ; nous en joignons ici une expédition
en forme , que nous vous prions d'inférer , avec
la Préfente , dans votre premier Journal . — Nous
croyons devoir vous obferver de plus , qu'un grand
nombre d'habitans de différens métiers , ont montré
le plus grand zèle & la plus grande intrépidité ,
& qu'ils ont coopéré à arrêter le progrès des
flammes. Nous fommes , &c . Signés , DE NOUAL
DỰ PHINX , Lieutenant Général de Police.
RESLOU , Procureur du Roi de Police .
·
-
Nous tranfcrirons de l'extrait des regiſtres
de délibération de la Ville & Communauté
de Dinant , le difcours de M.
Porron de la Barbinais , Maire de la Ville ,
à l'affemblée tenue le 19 Mars à 10 heures
du matin dans l'Hôtel de Ville .
» Vous avez été témoins , MM . , que dans la
nuit du 15 au 16 de ce mois , cette Ville a été dé–
folée par un cruel incendie , nombre confidérable
de mailons a été confumé par les flammes , ou détruit
pour en arrêter le progrès ; cent trente familles
ou environ fe trouvent ruinées , toute la Ville eût
été réduite en cendres , fans le prompt fecours , le
zèle & l'activité de M. le Comte de la Bretonniere ,
Gouverneur de la place , de M. Ferron de la Verrie
, Lieutenant de Roi , de MM. les Juges , de
MM. les Officiers Municipaux & autres Notables
Habitans . Ce feroit une véritable ingratitude de
paffer fous filence les éloges dûs au Régiment Royal-
Corfe , MM. de Roffy , Lieutenant Colonel & Major
de ce Corps , fe font portés avec leur troupe au
moment de lembrâfement dans les rues incendiées
, Officiers & foldats , tous ont travaillé avec
zèle & intrépidité , & nous fommes redevables
en partie , à leur courage , de la portion de la Ville
qui a été confervée «.
---
( 191 )
Le Comte de la Touche , Lieutenant-
Général des Armées Navales , & Cominandant
la Marine à Rochefort , eft mort
en cette Ville le 14 de ce mois.
Jacques , Comte de Ligniville & du St-
Empire , Seigneur de Pruly , Holling , & c,,
ancien Colonel d'un Régiment de fon nom
au fervice de France , ci - devant Grand-
Veneur de Lorraine & de Bar , Grand
Bailli du Boulais , eft mort le 11 de ce
mois , dans fa Soe . année .
De BRUXELLES le 24 Avril.
ON croit que l'efcadre Hollandoife ne
tardera pas à partir ; le Vice- Amiral
Hartlink , qui doit la commander eft
parti de la Haye le 9 pour fe rendre au
Texel , & arborer fon pavillon à bord du
vaiffeau de guerre l'Amiral - Général. Le
Capitaine Kinds Bergen , le Fifcal , le Secrétaire
Reygerfman , le Pafteur Gordon ,
& plufieurs Officiers l'ont accompagné. Le
Stathouder devoit partir le 17 ou le 18 pour
le même Port , où , en fa qualité d'Amiral-
Général de la République , il veut faire
la revue de l'efcadre.
Les préfens que l'Impératrice de Ruffie
a faits à l'occafion de l'acceffion des Etats-
Généraux à la neutralité , font très- confidérables.
M. le Préfident Van- der- Goes , qui
a figné cette acceffion , a reçu 3 péliffes
( 192 )
-
magnifiques. Les préfens deftinés au Baron
de Vaffenaar - Starrenburg & au Baron de
Heekeren Brantzenburg , confifteront en
6000 roubles pour chacun. M. de Swart ,
réfident à Pétersbourg , en aura 3000 , &
M. Cuffy , Secrétaire d'Ambaffade , 1000 .
On dit que le Baron de Heekeren , dont
la fanté eft chancelante , partira dans peu
de Pétersbourg , où M. de Vaffenaar contintera
de réfider encore pendant, quelque
tems.
Les Etats- Généraux font convenus de
charger leur Ambaffadeur en France , de
conclure avec cette Cour une convention
relative au droit de recouffe des bâtimens
repris pendant le cours de cette guerre ;
en attendant que cette négociation foit terminée
, ils ont ordonné aux Colléges d'Amirauté
d'accorder aux vailleaux de guerre
François & autres navires de cette Nation ,
munis de commiffion , la libré entrée de
leurs captures dans les Ports de la République
, & d'y en faire la vente.
2
L. H. P. , ajoutent ces lettres , ont permis qu'il
fe vende dans le pays pour être conduits à Bofton
deux vaiffeaux marchauds d'une certaine grandeur
, d'y charger toutes fortes de marchandifes
permifes ainfi que des cordages , des toiles à voiles
, à condition cependant qu'on donnera une caution
pour le triple de la valeur , qui atteftera que
les vaiffeaux & leurs cargaifons feront arrivés dans
un tems déterminé à Bofton & dans quelqu'autre
port des Etats-Unis de l'Amérique «
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le