→ Vous voyez ici les données brutes du contenu. Basculez vers l'affichage optimisé.
Nom du fichier
1781, 03, n. 9-13 (3, 10, 17, 24, 31 mars)
Taille
21.00 Mo
Format
Nombre de pages
497
Source
Année de téléchargement
Texte
MERCURE
DE
FRANCE
DÉDIÉ
AU
ROI ,
PAR UNE
SOCIÉTÉ DE GENS DE
LETTRES ,
CONTENANT
edged ob
Le Journal Politique des
principaux événemens de
toutes les Cours; les Pièces fugitives nouvelles en
vers & en profe ; l'Annonce & l'Analyse des
Ouvrages nouveaux ; les Inventions & Découvertes
dans les Sciences & les Arts ; les
Spectacles ;
les Caufes célebres ; les Académies de Paris & des
Provinces , la Notice des Édits , Arrêts , les Avis
particuliers , &c. &c.
SAMEDI 3
MARS 1781 .
DU
011
RIBLE
PRIS
Chez
PANCKOUCKE , Hôtel de Thou's
rue des Poitevins .
Avec Approbation & Brevet du Roi
STOR
LIBR
TABLE
Du mois de Février 1781 .
PIÈCES FUGITIVES.
Versfur l'Impératrice ,
Epitre à ma Maison du Chaumineau,
4
Hermine & Arrodian , Anec
dote du Règne d'Artus , 8
Vers pour être mis au bas
So
Difcours qui a remporté deux
Prix d'Eloquence à l'Acadé
mie de Besançon , 63
Traité Elémentaire du Genre
Epiftolaire,
79
Poëmefur la Mort de l'Impé
ratrice-Reine , 103
107
du Portrait deM. Necker, 49 Voyage Liuéraire de Provence,
Invocation à l'Amour , Vers à Son Eminence Mgr Ellais de Traduction en vers
du Roland Furieux , 127
le Cardinal de Bernis , 97
pour le Portrait de M. de Difcours prononcés dans l'Ala
Motte-Picquet ,
cadémie Françoife ,
98 152
Traduction d'un Diftique de L'Iliade d'Homère , en vers
Santeuil ,
Chanfon Elégiaque ,
La Métamorphofe de
mour s
ib.
99
François ,
SPECTACLES.
179
85
l'A- Concert Spirituel ,
145 Académie Roy. de Mufiq, 38 ,
Fers à Mlle H..., D ... M..
139
146 Comédie Italienne , 86 , 140 , 148
Air d'Iphigénie
Reflexions fur l'Egoïsme , 151
Enigmes & Logogryphes , 20 ,
VARIÉTÉ S.
Lettre de M. de Morveau ,
12 , 101 , 160 SCIENCES ET ARTS .
NOUVELLES LITTER .
Avis du Sieur Maille ,
Gravures ,
183
88
91
92 , 189
93,190
çoife ,
$, 94,
142
Les Nouvelles Découvertes des 199
Rufes 53
Les Annales de la Vertu, 21
Séance de l'Académie Fran- Mufique
45 Annonces Littéraires ,
De l'imprimerie de MICHEL LAMBERT,
rue de la Harpe , près Same- Come,
MERCURE
DE
FRANCE.
SAMEDI 3 MARS 1781 .
5
PIÈCES
FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VERS
Au Serein DE
CLARICE , qui s'étoit
enfui plufieurs fois.
EH ! quoi ,
toujours ,
Petit
volage
Loin de ta cage ,
Loin des Amours ,
Tu t'enfuiras ,
Et tu feras
Gémir la Belle
Qui te chérit,
Qui te nourrit !
Sois plus fidèle,
Deviens conftant ,
Preads pour modèle
A ij
4
MERCURE
Ce bel Enfant ,
Qui , comme toi ,
Dans l'esclavage ,
Eft bien plus fage ,
Tient mieux fa foi.
Il eſt fans
yeux ,
Mais fans caprice ;
Toujours heureux
Près de Clarice ,
Toujours il rit ;
Il la chérit
Comme ſa mère ;
Il la préfère
Si conftamment
Aux autres Belles ;
Et cependant
Il a des aîles .
( Par M. D. F. Cap. de Dragons. )
ÉPITRE à M, DE R *** , qui m'avoit
fait préfent d'une Lorgnette d'Italie , la
veille du jour de l'An.
TA LORGNETTE philoſophique
Eft un tréfor, en vérité !
De Gigès , l'anneau fi vanté
N'avoit pas la vertu magique
Du ce Microſcope enchanté.
DE FRANCE.
S
A TRAVERS deux difques de verre ,
Dans Naples favamment polis ,
Découverte heureuſe ! je lis
Au coeur des trois-quarts de la terre,
C'eft-à-dire , des Étres faux ,
Des tartufes pâles & blêmes ,
Et du peuple des demi- Sots
Fire à mes yeux que les Sots mêmes.
C'EST fouvent un fort bon humain
Qu'un Sot de la très- grande eſpèce ;
Mais le demi- Sot , efprit vain ,
Et grand raiſonneur fans jufteffe ,
Quand il eft plat , fe croit très-fin ,
Et d'un ton fottement malin ,
Il rit tout haut de fa fineffe .
Le mérite honoré le bleffe ;
Il femble qu'il foit par état
Ennemi juré de l'éclat
Et de l'efprit & du génie :
Je vois , en l'obſervant de près ,
Avec ma loupe d'Italie ,
Que le talent & le fuccès
Le rend jaloux & l'humilie.
De fa Nullité trop certain ,
Par le cri de fa conſcience ,
Il cache fous l'air du dédain
Le défefpoir de l'impuiſſance ;
Envieux , que la haine aigrit ,
A iij
6
MERCURE
Perfonnel , méchant par fyftême ,
Il croit que l'on fait de l'efprit .
L'abus qu'il en feroit lui -même.
QUEL abfurde raiſonnement !
L'efprit , mais l'efprit véritable ,
L'efprit que chérit conftamment
Tout homme honnête & raifonnable ,
N'eft que la fleur du jugement ,
Et la bonté rendue aimable
Par les charmes de l'enjoûment
S'il eft méchant , il dégénère ,
Et le farcafme d'ordinaire
N'en eft que le vil fupplément.
ZOILES ignobles , infâmes ,
Qui pour lancér en étourdis ,
Sur les moeurs ou fur les écrits ,
Bien ou mal quelques Épigrammes ,
Penfez être de beaux efprits ,
(Pareils , dans votre impertinence ,
Au miférable moucheron ,
Qui n'a que fon trifte aiguillon
Pour annoncer fon exiſtence ; )
Parlez ! quels fruits retire - t'on
Du trait qu'on aiguife & qu'on lance
Le mépris , l'opprobre d'un nom
Synonyme avec l'impudence ,
Un aviliffement profond ,
Et les verges de la vengeance.
DE FRANC E. 7
Le poffeffeur du bon eſprit
Eft le fage qui fait répandre,
Avec l'intérêt le plus tendre ,
Les grâces fur tout ce qu'il dit ;
Lorsqu'il préfente fes penſées ,
Tout vous peint fa naïveté ,
Avec agrément & clarté ,
Toujours elles font énoncées ;
Mais c'eft par la fincérité ,
Ét le bon fens & la bonté
Qu'elles font caractérisées.
MAIS où les chercher , les mortels
Dont tu m'as fourni le modèle ?
Ah ! fi ma Lunette eft fidelle ,
Qu'on en découvre pen de tels !
Moi , j'apperçois tant de baffeffe
Dans les fecrets replis des coeurs ,
Tant de brigues & de noirceurs
Sous un mafque de politeffe ,
Tant d'intrigues , tant de ſoupleffe
Parmi le peuple des Auteurs :
Un fi grand fonds de petiteffe
Chez leurs ignares Frotecteurs ,
Et fi peu de délicateffe
Dans la plupart des Bienfaiteurs ;
Je vois enfin , ( j'en ris fans ceffe , )
Tant de ridicules hauteurs ,
Pour une récente nobleſſe
A i
MERCURE
Accordée à de bas flatteurs ;
Je vois tant d'ingrates horreurs
Être le prix de la tendreffe ;
Tant de talens dans la jeuneffe,
Qui jamais ne feront majeurs ;
Tant de prodiges de fageſſe
Sans bonté, fans vertu , fans
Que , trifte de ma découverte ,
Ami ! je te rends ton cadeau ;
J'aime cent fois mieux le bandeau
Dont ma vifière étoit couverte ;
Qu'ai je à faire de ces fecrets
Que me dévoile ta Lunette ?
Pour avoir l'ame fatisfaite
N'y regardons pas de fi près.
moeurs,
( Par M. Bérenger. )
'Explication de l'Énigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
Le mot de l'Enigme eft la Religion ; celui
du Logogryphe eſt Maréchal , où se trouvent
arme, arc , larme , marché, Carme , ame ,
mer , Lamech , Lama , la, ré.
DE FRANCE.
ÉNIGM E.
SANS moi , dit- on , l'on n'eſt qu'un ſot ,
Un étourdi . Déjà peut- être ,
Ami Lecteur , à ce feul mot
Tu t'imagines me connoître.
Un trait encor , fi tu le veux ;
Sur une table bien fervie ,
Je fais un mets délicieux.
A la fageffe réunie ,
Si quelquefois je me trouvai
Sous des bonnets fexagénaires ,
Chez mon Auteur & fes confrères,
Jamais auffi je n'exiftai.
( Par un Clerc de Procureur. )
LOGO GRYPH E.
J'AIME la pompe & la folennité ;
Tel qui jura d'être humble ardemment me defire ,
Tant l'orgueil fur les coeurs conferve fon empire !
Jufqu'aux pieds des Autels je fers la vanité ,
Et le fceptre a plié fous mon autorité .
Mon chef à bas on me mépriſe ,
Chacun me montre au doigt avec un ris moqueur....
Dans cet état abject qu'on m'arrache le coeur ›
Qu'on me place à l'inſtant ſur le beau fein de Life...
A v
ΤΟ MERCURE
Quel heureux changement ! que mon fort eft flatteur
Grâce , parfum , beauté , tout parle en ma faveur.
( Par M. deW. Capitaine de Cavalerie. )
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
PHILOCTETE , Tragédie traduite du Grec
de Sophocle , en trois Actes & en vers
par M. de la Harpe , de l'Académie
Françoife. A Paris , chez M. Lambert &
F. J. Baudouin , Impr. - Libraires , rue de
la Harpe , près S. Côme.
S'IL eft affligeant pour un Critique ami des
Arts , d'avoir fans ceffe à examiner des Ouvrages
frivoles ou médiocres , à contefter des
fuccès qui atteftent l'oubli des principes & la
corruption du goût ; quelle fatisfaction ne
doit-il pas reffentir quand il lui eft poffible
d'entretenir fes Lecteurs de quelques- unes
de ces productions eftimables , dont nos
bons Écrivains enrichiffent encore quelquefois
notre Parnaffe ? Nous goûtons un
plaifir de cette nature en rendant compte du
Philoctete de Sophocle , que M. de la Harpe
vient de traduire , dont quelques fragmens
ont été lus & applaudis dans une Séance de
l'Académie Françoife , & qui ne peut manquer
d'avoir le fuffrage de tour homme affez
éclairé pour en fentir le mérite , & affez
DE FRANCE. 1
jufte pour ne point déguifer ce qu'il éprouve.
L'action de cette Tragédie eft la plus
fimple que nous connoiffions .
Philoctete , en cherchant à pénétrér les
mystères du Temple de Chryfa , a été bleffé
par un ferpent. L'odeur empeftée qu'exhaloit
fa bleffure eft devenue fi infupportable ,
que les Grecs , par le confeil d'Ulyffe, ſe
font décidés à profiter de fon fommeil pour
l'abandonner dans l'ffle de Lemnos. Après .
dix ans , un Oracle a déclaré que Troye ne
pouvoit être prife fans la préfence de Philoctete
, armé des fléches d'Hercule. Ulyffe
& Pyrrhus ont été chargés de fe rendre à
Lemnos , & d'en enlever le Héros pour le
conduire à Troye, Voilà l'avant - fcène . Les
détails dans lesquels nous allons entrer feront
connoître en même temps la marche du
Drame & fes fituations qui, pour être fimples
n'en font pas moins intéreffantes , le caractère
de chacun des perfonnages qui y jouent
un rôle , & le mérite du Traducteur.
Ulyffe & Pyrrhus ouvrent la Scène . Philoctete
a quité la grotte qui lui fert d'afyle.
Le Roi d'Ithaque inftruit le fils d'Achille des
moyens qu'il doit employer pour gagner la
confiance du compagnon d'Alcide .
Fils d'un Héros , fongez bien que la Grèce
A de fes intérêts chargé votre jeuneffe.
L'Etat n'a point ici beſoin de votre bras ,
Et la feule prudence y doit guider vos pas.
A vj
12 MERCURE
Il s'agit de tromper Philoftete.
Je vois l'étonnement où ce feul mot vous jette ;
Mais , n'importe , écoutez : il va vous demander
Qui vous êtes , quel fort vous a fait aborder
Sur les rochers déferts qui défendent cette Ifle :
Dites-lui , fans détour , je fuis le fils d'Achille.
Mais feignez qu'animé d'un fier reffentiment ,
Et contre des ingrats irrité juftement ,
Vous retournez au lieu où vous prîtes naiſſance ,
Que vous abandonnez les Grecs & leur vengeance ;
Les Grecs qui , fupplians , abaiffés devant vous ,
Trop inftruits qu'Ilion doit tomber fous vos coups ,
Ont au pied de fes mars conduit votre courage ,
Et qui de vos bienfaits vous payant par l'outrage ,
Près du tombeau d'Achille ont dépouillé fon fils ,
De vos exploits , des fiens , vous ont ravi le prix ,
Et préférant Ulyffe , ont à votre prière
Refufé l'héritage & l'armure d'un père.
Contre moi-même alors , s'il le faut , éclatez
En reproches amers par le courroux dictés ,
Sans craindre que ma gloire en paroiffe flétrie :
On ne peut m'offenſer en fervant la Patrie ;
Et vous la trahiffez , fi Philoctete enfin
Echappe au piége adroit préparé par ma main.
t
Ne vous y trompez pas : fans les fléches d'Hercule ,
En vain vous nourriffez l'efpérance crédule
De renverser les murs du fuperbe Ilion ;
Oui , pour marquer le jour de fa destruction ,
DE FRANCE.
13
Il faut que Philoctete aille aux remparts de Troye ,
Et des flèches qu'il porte Ilion eft la prøye.
Vous feul de tous les Grecs , vous pouvez aujourd'hui ,
Sans crainte & fans danger , patoître devant lui.
Il ne peut avec eux vous confondre en ſa haine ;
Vous n'avez point prêté le ferment qui m'enchaîne.
Vous n'eûtes point , trop jeune au gré de votre ardeur,
De part à nos exploits , non plus qu'à fon malheur.
Mais , s'il favoit qu'Ulyſſe a touché ce rivage ,
Nous devons , vous & moi , tout craindre de ſa rage.
C'eſt la rufe , en un mot , qui feule dans vos mains
Fera paffer ces traits dont les coups font certains ,
Ces traits , dépôt fatal , tréfor cher & terrible ,
Armes d'un demi -Dieu , qui l'ont fait invincible.
Je connois votre coeur , il feint mal-aifément ,
Sans doute il n'eft pas né pour le déguisement ;
Mais le prix en eft doux , Seigneur ; c'eft la victoire.
L'artifice eft ici le chemin de la gloire , &c.
Quelque longue que foit cette tirade >
nous avons mieux aimé la tranfcrire , que
de l'analyfer , parce qu'elle met toutà-
la- fois fous les yeux , la politique adroite ,
l'éloquence infidieufe d'Ulyffe , & le ftyle de
l'imitateur de Sophocle , qui joint la facilité
à l'élégance , à la nobleffe de l'expreffion .
Pyrrhus répugne à diffimuler , mais il faut
obéir aux Dieux . Ulyffe fe retire . Un Soldat
annonce l'arrivée de Philoctete , qui marche
fur fes pas. A l'afpect des vêtemens dont font
couverts les Étrangers qu'il apperçoit , l'ami
14 MERCURE
d'Hercule les interroge , il les preffe . Pyrrhus
fuit les avis d'Ulyffe , mais il feint d'ignorer
à qui il adreffe la parole ; le Héros répond :
O comble de l'injure!
Eh blen ! fuis-je en effet affez infortuné ,
Des Dieux & des mortels affez abandonné ?
La Grèce de mes maux n'eft pas même informée ;
On en étouffe ainfi jufqu'à la renommée;
Et quand le mal affreux dont je fuis confumé ,
Devient plus dévorant & plus envenimé ,
Mes lâches oppreffeurs , dans leur fecrète joie,
Infultent aux tourmens dont ils m'ont fait la profes
✪ mon fils ! vous voyez délaiffé dans Lemnos ,
Ce Guerrier , autrefois compagnon d'un Héros ,
Inutile héritier des traits du grand Alcide ,
Philoctete , en un mot , que l'un & l'autre Atride
Excités par Ulyffe à cette lâcheté ,
Et feul & fans fecours dans cette iſle ont jeté ,
Bleffé par un ferpent de qui la dent impure ,
M'infecta des poifons d'une horrible morfure.
Les cruels !... De Chryfa , vers les bords Phrygiens ,
La victoire appeloit leurs vaiffeaux & les miens.
Nous touchons à Lemnos : fatigué du voyage ,
Le fommeil me furprend fous un antre ſauvage.
On faifit cet inftant, on m'abandonne , on part ;
On part , en me laiffant, par un refte d'égard,
Quelques vafes groffiers , quelque vile pâture,
Des voiles déchirés , pour fécher ma bleffure ,
Quelques lambeaux , rebut du dernier des humains:
DE FRANCE. 15
Puiffe Atride éprouver de femblables deftins !
Quel réveil ! quel moment de furpriſe & d'alarmes
Que d'imprécations ! que de cris & de larmes !
Lorfqu'en ouvrant les yeux , je vis fuir mes vaiſſeaux
Que loin de moi les vents emportoient fur les caux !
Lorfque je me vis feul , fur cette plage aride ,
Sans appui dans mes maux , fans compagnon , fans
guide !
Jetant de tout côté des regards de douleur ,
Je ne vis qu'un défert , hélas ! & le malheur ,
Tout ce qu'on m'a laiffé , le déſeſpoir , la rage ! . <?
Le tems accrut ainfi mes maux & mon outrage.
J'appris à foutenir mes miférables jours.
Mon arc , entre mes mains feul & dernier recours ,
Servit à me nourrir ; & lorſqu'un trait rapide
Faifoit, du haut des airs , tomber l'oiſeau timide ,
Souvent il me falloit , pour aller le chercher ,
D'un pied foible & fouffrant , gravir fur le rocher ,
Me traîner, en rampant , vers ma chétive proie , & c.
On peut remarquer quelques fautes dans
ce morceau : Un ferpent de qui la dent impure
m'infecta des poifons d'une horrible morfure
, eft une conftruction pénible & recherchée.
Fatigué du voyage paroîtra foible à
bien des gens , & hors du genre noble de
la Tragédie . On reprochera encore à M. de
la Harpe de n'avoir pas employé le mot
propre dans cet hémistiche , par un refte
d'égard , on lui dira que la véritable ex16
MERCURE
preffion étoit pitié ; mais quels éloges ne
mérite- t- il pas d'ailleurs ? avec quellejufteffe
il a fu rendre les idées du Poëte Grec !
comme fa traduction eft vive & animée !
avec quel plaifir n'y retrouve - t-on pas cet
art fi peu connu aujourd'hui de prolonger
les phraſes en vers , d'embellir la langue par
lê charme d'une poéfie pleine d'harmonie &
& de nombre ! La néceffité de citer encore
nous arrête fur les autres obfervations. que
nous pourrions faire. Sans fortir de la Scène
où nous fommes , nous allons y trouver de
nouvelles beautés que nos Lecteurs nous fau
rons gré de leur faire connoître.
Ému par le récit de Philoctete , mais
fidèle aux confeils d'Ulyffe , Pyrrhus lui raconte
l'affront dont les Grecs l'ont fait rougir
en lui refufant les armes de fon père.
Philoctère lui demande de quel oeil Ajax a
vu cette offenſe.
PYRRH US.
On ne l'eût pas ofé commettre en fa préſence.
Mais le trépas d'Ajax a mis la Grèce en deuil.
PHILO CTET E.
Dieux ! Ulyffe refpire ! Ajax eft au cercueil !
Et ce fage mortel, à qui l'expérience
Donnoit, de l'avenir , la triſte prévoyance ,
Neftor, mon vieil ami , l'ame de nos confeils ,
Qui confondit cent fois Ulyffe & fes pareils ,
Que fait-il? >
DE FRANCE 17
PYRRH US.
L'infortune accable fa vieilleffe ;
Il fe traîne au tombeau , confumé de trifteffe ;
Il gémit d'être père : il furvit à fon fils.
PHILOC TETE.
Antiloque? ...
PYRRH US.
Eft tombé fous des traits ennemis.
PHILO CTET E.
A de nouveaux regrets chaque moment me livre.
Quoi ! tous ceux que j'aimois ont donc ceflé de vivre,
Ou fubi les rigueurs d'un deftin ennemi ! ...
Et d'Achille du moins ce vertueux ami ,
Patrocle , dont les Grecs admiroient le courage
PYRRH US.
e?
Du redoutable Hector fon trépas fut l'ouvrage.
Telle eft la guerre enfin : Mars dans fes jeux fanglans,
Moiſſonne les vertus & fait grâce aux méchans.
PHILO CTET E.
Grâce au Ciel , mon attente eft trop bien confirmée ,
La mort a refpecté le rebut de l'armée ;
Les Héros ne font plus ! aux lâches , aux pervers ,
Les Dieux femblent fermer le chemin des enfers ,
Aux plus grands des humains ils en ouvrent la route,
Ulyffe eft donc vivant ! ... & Therfite , fans doute.
Voilà , voilà les Dieux , & nous les adorons !
MERCURE
"
Il faudroit être bien injufte pour ne pas
remarquer ici une grande connoiffance du
Dialogue & tous les mouvemens de la véritable
éloquence . Le Traducteur eft à côté de
fon modèle , & c'eft un éloge que chaque
citation doit valoir à M. de la Harpe. Nous
ne pouvons quitter cette fcène fans en citer
encore ce morceau ; c'eft Philoctete qui
parle à Pyrrhus quand celui - ci lui apprend
que fes vaiffeaux l'attendent pour partir.
Ah ! par les Immortels de qui tu tiens le jour ,
Par tout ce qui jamais fut cher à ton amour
Par les mânes d'Achille & l'ombre de ta mère ,
Mon fils , je t'en conjure , écoute ma prière ,
Ne me laiffe pas feul en proie au défelpoir ;
En proie à tous les maux que tes yeux peuvent voi
Cher Pyrrhus , tire- moi des lieux où ma misère
M'a long- temps féparé de la nature entière.
C'eft te charger , hélas ! d'un bien triſte fardeau
Je ne l'ignore pas ; l'effort fera plus beau
De m'avoir ſupporté : toi feul en étois digne ;
Et de m'abandonner la honte eft trop infigne ;
Tu n'en es pas capable ; il n'eft que les grands coeurs
Qui fentent la pitié que l'on doit aux malheurs ,
Qui fentent d'un bienfait le plaifir & la gloire .
Il fera glorieux , fi tu daignes m'en croire ,
D'avoir pu me fauver de ce fatal féjour :
Jufqu'aux vallons d'Eta le trajet eft d'un jour.
Jette-moi dans un coin du vaiffeau qui te portë ,
A la pouppe, à la proue , où tu voudras , n'importe
2
DE FRANCE. 19
Je t'en conjure encore , & j'attefte les Dieux :
Le mortel fuppliant eft facré devant eux,
Je tombe à tes genoux , ô mon fils ! je les preffe
D'un effort douloureux qui coûte à ma foibleffe.
Que j'obtienne de toi la fin de mes tourmens ;
Accorde cette grâce à mes gémiffemens.
Mène-moi dans l'Euboee , ou bien dans ta patrie ;
Le chemin n'eft pas long à la rive chérie
Où j'ai reçu le jour , aux bords du Sperchius ,
-Bordscharmans, & pour moi depuis long- tems perdu !
Mène-moi vers Poean : rends un fils à fon père.
Et que je erains , ô Ciel ! que la Parque févère
De fes ans , loin de moi , n'ait terminé le cours !
J'ai fait plus d'une fois demander fes fecours.
Mais il eft mort fans doute , ou ceux de qui le zèle
Lui devoit de mon fort porter l'avis fidèle ,
A peine en leur pays , ont bien vîte oublié
Les fermens qu'avoit faits leur trompeufe pitié.
Ce n'eft plus qu'en toi feul que mon efpoir réfide ;
Sois mon libérateur , ô Pyrrhus , fois mon guide !
Confidère le fort des fragiles humains ;
Eh ! qui peut un moment compter fur les deſtins ?
Tel repouffe aujourd'hui la misère importune ,
Qui tombera demain dans la même infortune.
Il est beau de prévoir ces retours dangereux ,
Et d'être bienfaisant , alors qu'on est heureux.
Il n'eft guères de fituation plus attendriffante
que celle-ci , & il faut convenir que
20 MERCURE
&
le ftyle de M. de la Harpe eft plein de cet
abandon qui naît de l'ame , & qui , fous laplume
d'un Ecrivain exercé, parle également
au coeur & à l'efprit . Un mérite qu'il y faut
encore diftinguer eft la fidélité de la traduction.
On connoît celle du Père Brumoi , &'
les vers de M. de la Harpe font fouvent plus
fidèles que la profe du premier.
Quel que foit le plaifir que nous goûtons
à indiquer les différens morceaux qu'on peut
diftinguer dans la traduction dont nous
rendons compte , les bornes de ce Journal
nous font une loi d'abréger.
Philoctète , trompé par la franchife apparente
de Pyrrhus, fe determine à le fuivre ;
il en eft empêché par les douleurs nouvelles
que lui caufe fa bleffure. Après avoir trouvé
quelque foulagement dans un fommeil affez
court , il engage Pyrrhus à profiter des momens
de paix qu'il éprouve pour le faire
porter fur les vaiffeaux ; mais las de diffimuler
, le fils d'Achille lui déclare l'objet de
fa miffion : à ces mots , au refus qu'il lui
fait de lui rendre les armes qu'il lui a confiées
, Philoctète s'indigne. Nous citerons encore
ce morceau , & ce fera le dernier ;
eft digne d'être connu .
O trahifon ! ô rage!
Quoi ! tu me préparois cet exécrable outrage !
Lâche , tu m'as féduit par d'indignes détours ,
Pour m'enlever ainfi le foutien de mes jours !
Et lorfque tu trahis la foi qui m'étoit due ,
il
DE FRANCE. 21
Tu peux me regarder & foutenir ma vue !
Tromper un fuppliant qui gémit à tes pieds !
Rends , mon fils , rends ces traits que je t'ai confiés.
Tu ne peux les garder ; c'eſt mon bien , c'eft ma vie ,
Et ma crédulité doit-elle être punie ?
Rougis d'en abuſer .... au nom de tous les Dieux...
Tu ne me réponds rien ! tu détournes les yeux !
Je ne puis te fléchir ! .... ô rochers ! ô rivages !
Vous , mes feuls compagnons , ô vous , monftres fauvages
,
>
( Car je n'ai plus que vous à qui ma voix , hélas !
Puiffe adreffer des cris que l'on n'écoute pas , )
Témoins accoutumés de ma plainte inutile
Voyez ce que m'a fait le fils du grand Achille.
Il promet de m'ôter de ces triftes climats ;
Il jure qu'à mon père il conduira mes pas ;
Et quand il me flattoit de cette faufſe joie ,
Le perfide ! c'étoit pour me conduire à Troye,
Il confoloit un coeur qu'il cherchoit à frapper ;
Sa main touche la mienne , & c'eft pour me trom
per , &c. &c.
8
>
M'ôter de ces climats nous paroît une
expreffion peu noble ; mais fauf cette tache
bien légère , ce morceau eft plein de mouvemens
il eft fupérieurement écrit , &
conformément au caractère pathétique &
terrible de Philoctète. Nous oferons le
dire , c'est ainsi qu'on doit traduire les
Anciens , & M. de la Harpe nous paroît
22 MERCURE
-
véritablement pénétré du génie de Sophocle.
Nous invitons nos Lecteurs à lire dans
l'Ouvrage même l'entrevue d'Ulyffe & de
Philoctère , où chacun d'eux déploie tour- àtour
, l'un l'énergie furieufe de fon ame , fes
reffentimens & fa haine , l'autre la foupleffe
, l'adreffe infinuante de fon efprit. Incapable
d'abufer de la bonne foi d'un
Héros , Pyrrhus réfifte à l'éloquence
d'Ulyffe , à fes menaces , & rend à Philoctete
les fléches qu'il lui a confiées :
cette fcène eft encore remarquable par fa
fimplicité noble & par la vérité du ftyle. La
générosité de Pyrrhus émeut le Héros , qui
céderoit à fes confeils fans la haîne qu'il
porte au Roi d'Ithaque & aux Atrides . La
préſence de fon ennemi accompagné des
foldats Grecs qui l'ont fuivi , ne fait qu'ajouter
à la fureur ; il s'arme des traits fatals
dans le defir de fe venger ; le tonnerre éclate,
& Hercule , dans un nuage lumineux , vient
ordonner à fon ami de marcher à Troye ;
il lui annonce qu'il y trouvera la fin de fes
douleurs , & que les Dieux ont réſervé à
Pyrrhus & à lui l'honneur de faire tomber
le fuperbe Illion,
Plus on examine cet Ouvrage, & plus on
admire le génie de l'Auteur , qui , d'un
fujet fi fimple & fi nud en apparence ,
a fu tirer des fituations fi attachantes
& qui , par le feul fecours de trois carac
tères qu'il fait contrafter , a fu fixer l'attention
& intéreffer la curiofité. Ce n'eſt
DE FRANCE. 23
"
pas fur ce modèle que travaillent les Au
teurs de nos jours. Des fentimens exagérés ,
des caractères imaginaires , des fituations
échafaudées , un ftyle néologique ou bourfoufflé
: voilà ce qui compofe , la plupart du
tems , les productions nouvelles qu'on repréfente
fur nos Théâtres . " Il est bien plus
aifé , dit M. de Voltaire , de peindre
des ogres & des géans que des Héros ,
d'outrer la Nature que de la peindre.
Le même efprit qui anime nos Ecrivains eft
celui qui anime leurs juges ; & fi , comme
nous n'en doutons pas , le peuple des Approbateurs
n'eft pas guidé par de meilleures
vues que le peuple des Auteurs , on peut
trouver fans peine la caufe des fuccès multipliés
qui font tous les jours gémir le goût ,
& caufent tant de furpriſe chez les gens raifonnables.
La Préface que M. de la Harpe a mife en
tête de cette Tragédie eft pleine d'obſervations
faines ; il y parle avec autant de juftelle
que de modération de la décadence
vifible de l'Art Dramatique , & de ceux qui
ont imité ou traduit avant lui le Philoctete
de Sophocle ; il ne balance pas à donner à
cette Tragédie une préférence marquée fur
l'Edipe Roi du même Auteur, & il en donne
des raifons très-plaufibles ; néanmoins, malgré
la confiance que nous avons en fes lumières,
nous refterons de l'avis d'Ariftote , qui regardoit
ce dernier Ouvrage comme le plus
beau modèle de la Tragédie, M. de la Harpe
2.4
MERCURE
a foin d'obferver qu'il oppofe un fentiment
à une opinion , & nous obferverons à notre
tour que dans un homme comme Ariftote
une opinion ne pouvoit être fondée que fur
un fentiment ; mais ce qui doit être auffi
quelque jour un fentiment & une opinion
tout enfemble , c'eft le mérite réel de M. de
la Harpe , mérite fi fouvent conteſté d'une
manière non moins indécente que contraire
à la vérité , & auquel nous avons le courage
de rendre juftice , malgré les perfécutions
qui femblent attachées à ceux dont la voix
ofe s'élever en faveur de fon talent.
( Cet Article eft de M. de Charnois ) .
NOUVEL Eai fur l'Harmonie , avec une
Addition d'Exemples gravés , par M. Bemetzrieder
, Vol . in - 8 ° . Prix , 6 liv. A
Paris , chez l'Auteur , rue Neuve Saint
Roch, près celle des Moincaux , & chez
Onfroy, Libraire , quai des Auguſtins.
L'AUTEUR entreprend de prouver qu'il
existe une Syntaxe & une véritable Réthorique
Muficale ; que la confonnance n'eft pas
toujours intonation dans la conftruction ;
qu'elle eft tantôt contrafte & follicitation ',
& tantôt repos ; que fouvent plufieurs confonnances
appartiennent à la même gamme;
qu'elles deviennent tour- à-tour repos , & fe
follicitent réciproquement ; qu'il y a quatre
repos dans la gamme; que chacun a les
? mêmes
DE FRANCE. 25
mêmes nuances & les mêmes gradations que
les repos du difcours. Il propofe une mar
nière de noter la conftruction , dans laquelle
on diftingue aisément les repos & leurs nuances.
Avec les confonnances follicitantes &
avec les confonnances repos , l'Auteur forme
la phrafe , la période & le difcours mufical ;
il donne des exemples de conftruction d'Ariettes
& de conftruction de récitatif; du
plus fimple il va au plus compliqué : les
onze premiers morceaux font fondés fur les
feules confonnances ; d'abord toutes les
phrafes du morceau font dans la même
gamme ; enfuite plufieurs gammes font enchaînées
dans le même morceau ; enfin, les
diffonnances viennent au fecours des confonnances
follicitantes & des confonnances
repos.
Les bornes de ce Journal ne nous permettant
pas de fuivre l'Auteur pas à pas ,
nous allons citer quelques endroits de fon
livre, pour faire connoître au Lecteur la manière
avec laquelle M. Bemetzrieder a traité
cette matière auffi neuve qu'intéreffante.
1 Page 100 , après avoir comparé la ponctuation
de la mufique à la ponctuation du
difcours , il dit que « le point la virgule &
les .deux points fuffisent pour éclaircir le
fens de toute conftruction harmonique ;
car, felon lui , fi on les altère pour , multiplier
les marques de la ponctuation dans.
l'écriture de la langue parlée , c'est que
Pexpreffion de celle- ci eft plus articulée &
Sam. 3 Mars 1781 . B
36 MERCURE
plus déterminée que l'expreflion du lan
gage des fons ; le fens de la mufique eft
toujours un peu vague & générique ; les
fons captivent tous les fens , agitent le
coeur & l'amé , mettent toutes les paflions
en mouvement ; l'imagination de l'Audireur
particularife & ajoute la parole , qui
feule peut développer les nuances & les
gradations de nos facultés phyfiques &
morales. »
13
23
Page 115 , après avoir développé les tons
intermédiaires & fubordonnés au ton prine
cipal d'un morceau de Mufique , l'Auteur
s'exprime ainfi; « Les gammes intermédiai
» res étendent & arrondiffent le champ de
la gamme principale ; leur fecours eft
» néceffaire pour developper & pour fuivre
le fentiment dans fes gradations ; l'affec
» tion la plus légère produit des fenfations
diverfes ; un tout le plus fimple eft compofé
de parties très- diftinctes , & la plus.
grande variété orne la moindre partie,
» Les tons intermédiaires fubordonné à un
? principal , font donc des élémens effen
tiels à la conftruction muficale, foit qu'on
veuille parler le langage des paffions
qu'on veuille imiter la nature phy
#fique pour former des tableaux...
Le nombre & la qualité des tons intermédiaires
ne font pas indifférens , le
ton principal même n'eft pas arbitraire ;
mais ce n'eft pas l'Art qui peut les fixer ;
fon affaire eft de familiarifer le Difciple

Sou
32
DE FRANCE. 27
1
avee tous les intermédiaires & avec tous
» les principaux. Le Compofiteur médite
fon fujet quand il en eft pénétré , il
» confulte fon fentiment , & écrit. S'il eft
infpiré par le génie & dirigé par le bon
» goût , il donne la vraie intonation , &
n'emploie que les feuls intermédiaires né
celfaires pour l'expreffion ou pour le
tableau du fujet. »
"
29
30
22
33
"
Page 132 , après avoir donné la différence
de la conftruction de l'Ariette & du récitatif,
l'Auteur s'arrêtefur la conftruction de ce
dernier. L'unité d'une intonation domi-
» nante ne peut plus avoir lieu quand plufieurs
paflions diverfes , & fouvent trèsoppofees,
agitent & déchirent le coeur pour
" y régner tour - à - tour. L'ame livrée an
» fentiment par leurs combats & par leurs
» victoires , eft bientôt efclave du délire ;
Timagination s'exhale & offre aux fens
mille fantômes divers ; les cris de douleur,
de terreur & de défefpoir fortent du
fond du coeur , fe fuccèdent fans ordre ,
fans liaifon , & fe confondent avec les
" accens déréglés de joie & de plaifir.... Il
faut du mouvement & du défordre parmi
» les intonations intermédiaires pour fuivre
& pour
ngage violent ,
tumultueux
,
faire naître de pareilles fenfations dans
» l'ame de l'Auditeur... Mais ici , comme
" pour la conftruction de l'Ariette, c'eft un
» génie exercé dans les principes de l'Art
» & dirigé par le bon goût, à démêler les
ະະະະ
"
"
» ce
33
"
Bij
28 MERCURE
premier & le dernier ton pour chaque
» fituation : lui feul connoît le nombre &
» la qualité des tons intermédiaires , tant du
» récitatif que de l'Ariette. »
"
Dans la troisième Partie , l'Auteur déve
loppe toutes les diffonnances qu'on peut
faire dans une gamme ; il en indique l'em
ploi dans la marche des tons & dans la
conftruction ; mais cette Partie n'eſt pas ful
ceptible d'extraits.
M. Bemetzrieder s'étoit déjà fait connoî
tre avantageuſement par les Leçons de Clar
vecin , le meilleur de tous les Ouvrages
que nous ayons pour étudier le clavier , &
approfondir la Science des Accords, & par un
Traité de Mufique , où l'on trouveles Élémens
de la Compofition expofés avec beaucoup de
méthode , & plufieurs vues nouvelles. Le
Tolérantifme Mufical , petite Brochure que
l'Auteur a publiée au milieu de la guerre
entre les Gluckiftes & les Picciniftes , fait
d'ailleurs l'éloge de fon impartialité & de
la jufteffe de fon efprit. Si le projet d'une
École de Mufique en faveur de l'Opéra ſe
réalife un jour , perfonne n'aura de meilleurs
titres que lui pour en obtenir la
direction
DE FRANCE. 29
SPECTACLES.
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
LA première repréſentation de la Fête de
Mirza , Ballet -Pantomime en quatre Actes ,
donnée le Jeudi 22 Février , nous a fait fonger
à ce vers de M. de Voltaire ,
Quand Augufte buvoit , la Pologne étoit ivre.
& nous nous fommes dit : Quand le Public
déraifonne , il faut que les Compofiteurs extravaguent.
Si tous les genres font confondus,
fi perfonne n'eft à fa place , fi la médiocrité
fe montre avec arrogance , fi nos Artiftes
eftimabies defcendent jufqu'à faire des caricatures
, c'eft la faute du Public. Divifé aujourd'hui
en deux claffes , il eft plus propre à
égarer qu'à conduire. La première , compofec
de gens dont le goût a été exercé par l'étude
& par l'expérience , voit le mal , en gémit ,
mais garde le filence dans la crainte d'exciter
la colère de tous ces petits Salmonées ,
dont la voix tonnante fait retentir les voûtes
des cafés académiques. Quant à la feconde ,"
on la féduit avec des mots , on l'étonne
avec des cris , on l'amufe avec des images ,
on la foudoye avec des billets : auffi c'eft elle
Binj
30
MERCURE
>.
,
qui , de glace aux repréfentations des Onvrages
dictés par la raifon & le génie , applaudit
avec tranfport aux tableaux du vol ,
de la prostitution & du meurtre ; c'eft elke
qui refufe au petit nombre d'Écrivains ,
dont notre Littérature peut encore s'honorer
, les fuffrages qu'elle prodigue
avec une espèce de fureur , à de miférables
faltimbanques. C'eft parce qu'il eft certain
qu'elle compofe la majeure partie des Spectateurs
de tous les Théâtres , qu'on a imaginé
de nous offrir un prétendu Ballet - Pantomime
, dans lequel on déjeûne au premier
Acte ; où , au fecond , l'on tue des Sauvages
acoups de fufil, fpectacle digne des Cannibales
; dont le troisième Acte repréfente quel
ques Soldats manoeuvrant für une place
d'armes , les apprêts d'un fupplice , & les
angoilles d'une femme implorant la grâce
de fon mari prêt à périr fur un bûcher ; dont
le quatrième Acte enfim , par un miracle
d'autant plus frappant qu'il n'eft opéré par
aucune puiffance apparente , fait voir des
fourds qui entendent & des muets qui chan
tent ; oùl'on amufe un Natché habillé comme
un Inca, par la repréfentation d'une Comédie
Afiatique , exécutée en Mufique fur un
petit Théâtre éloigné de vingt pieds de l'Or- ›
cheftre qui doit accompagner les Chanteurs ,
affurer leurs tons , & les remettre quand ils
s'égarent. C'eft parce qu'on a acquis la
preuve de fon indulgence , pour tout ce
འ $
DE FRANCE. 31
qui reffemble au vieux monfire d'Horace
qu'on a employé des morceaux de Mufique
fublimes créés pour des fituations tragiques ,
impofántes &nobles, à guider la marche mef
quine, ridicule & manièrée de quelques scènes
Pantomimes que réclament les tréteaux des
remparts. Nous faifions ces réflexions ; nous
penfions avec chagrin qu'un Muficien plein
de mérite & de talent avoit confenti à laiſſer
enfouir une de fes productions dans cet
ainas de faits incohérens , dans ce chaos
d'abfurdités ; nous prévoyions qu'il en feroit
la victime ; quand tout - à - coup
le goût & la vérité , reprenant leurs droits
oubliés depuis fi long - temps , profcrivirent
, de la manière la plus authentique ,
le Drame qui nous révoltoit malgré fon
fafte , fon appareil & fes prétentions.
Au travers des cris , des éclats de rire ,
des huées & des fifflets , nous n'avons pit
rien entendre qui nous mît à portée de juger
même du mérite mufical de la Comédie
qu'on repréfentoit ; & nous défions qui que
ce foit de pouvoir avancer qu'il a diftingué
the phrafe , un trait même de cette compon.
Une chofe digne d'être obfervée ,
c'eft que la juftice qui a été faite de cette
inconcevable rapfodie , eft provenue des
gens de goût , de ceux qui compofent la
bomie compagnie ; & que malgré l'unani
mité de leur opinion , il s'échappoit encore
du fein du parterre quelques applaudiffe-
B iv
32 MERCURE
mens qui atteftoient combien l'ignorance
a d'audace.
Enfin , peut - on efpérer que ce premier
acte d'autorité aura des fuites ? Engagera- t-il
les Amateurs du Spectacle à penser que fi la
Pantomime a fait pencher vers fa chûte le
Théâtre de Rome , elle doit néceffairement
entraîner celle du nôtre ; qu'à l'Opéra elle
ne peut exifter fans la Danfe ; qu'elle ne
doit être qu'un acceffoire ; qu'il eft ridicule
de lui facrifier les objets principaux ? Sou
venons-nous de cette volière envahie par
des lézards & par des rats , dont parle M. de
Voltaire dans fon petit Poëme des deux
Siècles , & ne fouffrons pas que les lézards
puiffent dire quelque jour :
Illuftres Compagnons ,
Les Oiseaux ne font plus , & c'eft nous qui régnons.
I.
VARIÉTÉ S.
EST- IL
DOUTE S.
ST -bien sûr que Duclos , fi eftimé*pour
fes connoiffances grammaticales , ait fait tomes les
fautes de langue & toutes les conftructions vicicafes
qui fe trouvent dans le Mémorial ou le Recueil
l'Anecdotes qu'on vient de publier fous fon nom ?
II. Si Duclos a commis toutes ces fautes , n'eft-il
pas vraisemblable qu'il a écrit ces Anecdotes à la
hâte pour s'en refſouvenir , & non pour les publier?
III. N'eft-il pas très -croyable qu'en les recueillant
DE FRANCE.
33
il avoit deffein de les examiner , de les vérifier , &
même d'én réfuter plufieurs , comme c'eſt le deffeinde
tour homme qui amaffe des matériaux pour écrire
THiftoire ?
IV. Eft- il bien vraisemblable que le févère Duclos ,
célèbre par fon amour pour la vérité , ait jamais eu
le deffein de faire imprimer ces Anecdotes , dont
quelques- unes font faulles , & dont plufieurs font
au moins très-fufpectes ?
V. Eft-il bien dans le caractère du Marquis de
Torci , & dans le ton qui régnoit à la Cour de
Louis XIV , d'avoir dit à Milord Stair , Ambaſſadeur
d'Angleterre : Si jamais , en me parlant , vous
vous écarter du respect qui eft dû au Roi , je vous
ferai jeter par la fenêtre ? Eft -il vrai que le fier Anglois
foit refté fans réponſe , on que la réponſe ne
méritât pas autant d'être recueillie que cette groffereté
Je fais un grand Miniftre qui réprimanda un jour
vertement un Ambaffadeur d'Angleterre qui lui
parloit du Roi de France avec autant de légèreté que
s'il eût parlé du fieu ; mais il ne le menaça pas de le
faire jeter par les fenêtres ; & ce font les mots qui
font l'infulte..
VI. Eft-il bien certain qu'un homme auffi peu
crédule que Duclos , révèle un des plus grands crimes
qu'on puiffe commettre auffi fuccinctement & avec
autant de légèreté qu'il y en a dans cette phrafe :
Louvois fut empoisonné. Le poifon fut mis dans fon
pot à l'eau par Serca , fon Médecin. On a ignoré
qui l'avoit engagé à ce crime ?
Ne diroit- on pas que c'eſt un fait tout fimple
qu'on peut alléguer fans preuve , & qu'on peut commettre
fans intérêt & fans danger ? Le Médecin de
Louvois ne s'appeloit pas Serca , mais Seron . Cette
fante , & la brièveté de la phrafe , ne décellent - elles
pas que Dacios n'avoit noté ce fait que pour l'eza
B.v
34
MERCURE
ninter, & non pour le certifier ? Peut-être même
Feût-il réfuté. Ceux qui publient les Ouvrages d'un
mort , & fur-tout d'un Hiftorien , ne peuvent apporter
trop de foins à difcerner les faits dont il aura
faic ufage , de ceux qu'il auroit rejetés. ‹
VII. Ne peut-on pas douter que l'Ambaffadeur
d'Angleterre , le Comte de Stair , le même apparemment
que Torci avoit menacé de faire jeter par
la fenêtre , ait foudoyé trois brigands pour faire
affaffiner le Prince George ? La Lettre que le Prince
George écrivit à la mère fur cet affaffinat médité,
ne méritoit- elle pas bien d'être rapportée ? Et quand
un Hiftoriographe de France avance de tels faits
' eft-il pas de fon devoir de chercher & de produire
les Lettres qui les atteftent ? *
VIII. Le caractère & les opinions de Duclos , ne
l'auroient-ils pas engagé à parler avec un peu plus de
détail de cette Commiflion nommée par le Régent,
& prife du Confeil de Régence , pour ftatuerfur les
moyens de fe paffer du Pape ? Un Hiftoriographe
de France à qui les Archives font couvertes y au-'
roit-il manqué ? Ce fait eft d'autant plus curieux à
éclaircir , que les Mémoires de la Régence , à quit
l'on ne doit pas toujours le fier , ni le Journal de
Louis XV, ni les Annales de l'Abbé de Saint-
Pierre , ni M. de Voltaire , ni l'Abbé Milot, ni
aucun Auteur n'en parlent.
IX. Eft- ce un fait bien für qu'Helvétius ne fe
foit déterminé à cultiver la Littérature que pour avoir
vu Maupertuis careffé par des femmes au Palais
Royal La place de Fermier- Général qu'il quitta
n'étoit elle pas plus propre à l'en faire careffer ? Et
le genre de Littérature qu'il cultiva , la Métaphylque
, étoit-il bien propre à l'en faire rechercher ?
Il eft vrai qu'Helvétius avoit un grandpenchant
pour le fexe. Celui qui a ces doutes lui en a entenda
raconter quelques traits à lui-même ; mais il avoit
DE FRANCE.
toujours cru qu'Helvétius avoit cultivé la Métaphyfique
malgré ce penchant , par cet amour de l'humanité
qui étoit aufli chez lui une forte de paffion.
* X. M. de Voltaire a réfuté le prétendu empoifonnement
de Madame , non pas en le niant , mais en
diſcutant tous les faits. Duclos le favoit ; cependant
le voilà dans fon Mémorial qui affirme que Madame
a été einpoifonnée ; le voilà qui nous conte l'hif
toire de cet empoisonnement comme un fait indu
bitable dont perfonne n'a jamais douté. Il ne daigne
pas feulement nous dire qu'un autre Hiftoriogra
de
Juiance
, au moins
aufli
grand
Hiftorien
que
au auffi à portée de s'inftruire des faits ,
auffi amateur de la vérité , a nié que Madame ait
péri par le poifon , a regardé comme une fauffe
rumeur tous les bruits qui en coururent. Toujours
l'Auteur de ce Mémorial affirme , jamais il n'examine
, jamais il ne difcate ; c'eft fa manière : voyons
du moins fi les détails qu'il rapporte font bien
propres à nous perfuadér.
Que Louis XIV eût promis la vie à Morel,
P'un des trois prétendus Empoifonneurs de Madame ,
afin de connoître la vérité , afin de favoir fur-tout
fi fon frère avoir participé à ce crime , & qu'il lui
áit tenu parole , cela pourroit êrre ; mais que
Louis XIV, inftruit que Monfieur n'en avoit eu aucune
connoiffance , qu'il pouvoit punir les deux
autres auteurs de ce crime , non-feulement fans
compromettre fon Frère , mais encore en le juftihant
aux yeux de l'Europe des foupçons que la
mort précipitée de fa femme avoit répandus fur lui ;
que Louis XIV, au lica de juftifier fon Frère , ait
pris le parti de fe taire ; qu'il ait pris ce parti pour
ne pas laiffer foupçonner qu'ilfut rien de cet affreuse
fecret , c'cft-à-dire , pour ne pas laiffer foupçonner
qu'il fut ce que favoit toute fa Cour , ce qui étoit
entretien & le fcandale de fes États , de l'Angleterre
B vj
36 #MER 曦CURET
& de l'Europe : ce fait eft-il bien croyable ? Cette
conduite pouvoit - elle aboutir à autre chofe qu'a
faire accufer fon Frère , comme il l'a été par ce
ramas d'Écrivains qui recueillent tout , & qui ne
difcutent rien .
Comment peut-on croire que le fier Louis XIV
fe foit abaiffé jufqu'à ne témoigner ni haine ni cour
roux à d'Effiat , fi d'Effiat eût été coupable ? Comment
croire qu'il eût fouffert un Empoisonneur à fa
Cour ? Comment fe perfuader que , quand même il
eût voulu fe taire fur fon crime , il ne l'eût fait
pas
enfermer fous quelque autre prétexte ?
Comment croire que Louis XIV qui , s'il a fait
de grandes fautes, n'a jamais commis de crime ; qui,
s'il a aimé les femmes , a toujours eu de la décence
dans fa conduite , ait permis que le Chevalier de
Lorraine revînt en France, s'il étoit vrai que ce Chevalier
eût envoyé d'Italie à d'Effiat le, poifon que
Morel étoit accufé d'avoir fait prendre à Madame ?
Eh ! pourquoi Louis XIV fouffre - t - il que cet
autre Empoisonneur revienne à la Cour & paroiffe
fous fes yeux ? Parce que Moufieur , nous dit on,
avoit contracté avec lui une de ces liaifons infâmes
dont le foupçon fuffit pour déshonorer un hommes
ime liaison que les moeurs , la décence & le caracère
de Louis XIV réprouvoient également ; une
kaifon qui feule eût fuffi pour que Louis XIV eût
défendu au Chevalier de Lorraine de rentrer en
France.
L'Auteur de ce Mémorial convient que le Chevaker
de Lorraine étoit amoureux & aimé de Madame
de Coëequen ; ce qui femble une contradiction. Il
fe tait fur la grande jeuneffe du Chevalier ; il n'avoit
guères que vingt ans. Cet âge n'eft pas celui où l'on
commet des crimes fi láches & fi réfléchis . Les Italiens ,
qui font fuppofés avoir fourni le poifon , & d'Effiat
& Morel, pouvaient-ils , de bonne foi , fe fier à un
DE FRANCE.
37
homme fijeune & fi paffionné , & fi connu pour les
indifcrétions ? Que de gens dans le fecret !
On ajoute , pour faire paffer tant d'invraisemblan
ces , que Louis XIV fe fervit du Chevalier pour contenir
& pour gouverner MONSIEUR. Comment
peut-on t-avancer que Louis XIV , au fein de fa
gloire , dans le temps ou fa puiffance étoit le plus affermie
, ait eu befoin de rappeler du fond de l'Italie
unvil proftitué & un empoisonneur , pour gouverner
un homme auffi foible que MONSIEUR ?
Eft- ce là écrire l'Hiftoire ? Eft- ce là prouver un
crime ? Eft- ce ainfi qu'on doit le dénoncer à la poftérité
? Et de quel ton tout cela eft-il écrit ? Ni éronnement
fur les fairs , ni indignation contre les criminels
, ni regrets pour la victime . L'Hiſtorien doit
être impartial fans doute , mais il ne doit pas être infenfible.
XI. De toutes les Anecdotes de ce Mémorial , la
plus curieufe feroit , fans contredit , l'Hiftoire de Catherine-
Sophie de, Wolfembutel, femme du Czarowitz
, fi elle étoit vraie . Je connoiffois cette fable depuis
plufieurs années ; elle fe trouve dans un Voyage
de la Louisiane ; elle fe retrouve dans le Journal
Encyclopédique : & plufieurs perfonnes , qui vivent
encore , ont connu , à Bruxelles & à Vitry , cette
femme appelée Dauband , & enfuite Moldack , &
qui fignoit , dit-on , Catherine de Wolfembutel. On
la fcupçonnoit d'avoir été la femme du Czarowitz .
elle n'ignoroit pas ces foupçons ; elle ne les fortifioit
ni ne les détruifoit ; elle refufoit de s'expliquer fur fa
paillance . Je favois tout cela , & ce n'étoit pas affez,
pour me faire croire qu'elle fût la veuve du fils de
Pierre I.
Il eft certain que le Maréchal de Saxe connoiſſoit
cette femme. Je ne fais s'il eft bien vrai qu'il l'eût re
connue aux Tuileries, car je fais que le Maréchal de
MERCURE
Saxe aimoit à faire des contes , & Duclos aurait dû
le favoir aufli bien que moi.
Je fais , de plus , & Duclos auroit dû le favoir , que
le Maréchal de Saxe a parlé quelquefois de cette,
femme à M. de Voltaire ; & que jamais il n'a pu lui
perfuader qu'elle fut la grande Ducheffe de Ruffie.
Ce que Duclos n'a pu ignorer , c'eft qu'il n'eft pas
vrai que cette grande Ducheffe ait reçu de fon Mari
un coup de pied dans le ventre , qui l'ait fait ac
coucher d'un enfant mort ; qui l'ait fait craindre
pour les jours , & qui l'ait déterminée à fuir ,.
comme il le dit dans fon Mémorial ; car l'enfant dont
elle accoucha le 11 Octobre 1715 , n'étoit point
mort ; il a furvécu à fa mère , & il a régné plufieurs
annéesaprès fous le nom de Pierre Second. *
Duclos n'a pu ignorer ce fait ; Ducios n'a pu ignorer
que Chriftine de Wolfembutel eft morte à Péterfbourg
, âgée de 21 ans , le 22 Octobre , onze
jours après la naiffance de ce fils qui devint Empefeur
; & qu'elle a été inhumée avec cérémonie dans
l'Eglife de la Citadelle ,
le 27 Octobre 1715.
Duclos ne pouvoit ignorer ce que c'elt que d'êtres
inhumé avec cérémonie.
Il favoit que fi , dans Paris , par un uſage bar
bare , qu'on devroit défendre févèrement , on jette
un drap fur le vifage d'un particulier au moment
où on le croit mort ( ce qui le tue infailliblement fi
fes facultés ne font que fufpendues) ; que fi on fe hâte
enfuite de l'envelopper dans un linceul & de le mettre
dans une bierre bien fermée , ces ufages ne font point
ecux des autres Nations. L'Antiquité enterroit les
morts à vifage découvert , ce qui rendoit difficile.
* Pierre II monta fur le Trône en 1727 , après la mort
de Catherine I : il n'avoit que 12 ans ; & il mourut de lá
Petite- vérole en 1730
DE FRANCE. 39
d'enterrer une buche pour un homme , & même de
fubftituer un mort à un autre.
Duclos n'ignoroit pas qu'il eft encore plus difficile
à un Grand de tromper ceux qui l'enfeveliſſent.
On a imaginé dans prefque toute l'Europe , pour
leur rendre honneur , & pour multiplier les frais , de
mettre leur coeur dans une Eglife , leurs entrailles
dans une autre , & leur corps dans une troiſième.
Mais avant que les Chirurgiens les aient ainfi difféqués
, & les aient remis par lambeaux aux Prêtres
qui les attendent , le Sculpteur arrive, & leur enduit
le vifage de plâtre , afin d'avoir un beau moule , qui
rende bien exactement la forme de leurs traits. Ce
moule eft d'autant plus beau , qu'il eft fait plus immé
diatement après la mort. Ainfi l'on fe hâte de choifir
l'inftant où l'ame échappe ; & fi le malade eft tombé
da
une profonde léthargie , fi l'ame n'eft pas toutà-
fait retirée, cette opération la fait partit encore
plus promptement que le drap qu'on jette fur la tête
du Particulier.
Après que le vifage a été modelé & le corps ouvert,
on habille le cadavre , on le met fur un lit de parade
, toute la Cour vient le voir , puis on le met
dans le cerceuil , puis dans une chapelle ardente ,
puis enfin on le porte au tombeau . Il eft fort difficile
qu'un Grand fe faffe paffer pour mort quand il a tant
de céremoniés à fubir.
Catherine de Wolfembutel , il eſt vrai , n'eſſuya
pas tant de cérémonies ; elle n'eut ni Sculpteur , ni
Chirurgiens , mais elle ne put fe diſpenſer des Prêtres ,"
& du lit de parade , & des vifites mortuaires , & de
refter le vifage découvert pendant cinq jours , juf
qu'au moment où elle fut déposée fous cette terre
qui dévote tout ce qu'elle produit.
Duclos ne pouvoit ignorer toutes ces chofes
M.de Voltaire les favoit : voilà pourquoi il n'a pas
ajouté foi à une Hiftoire qu'on répandoit peut-cine
}
40 MERCURE
exprès pour
induire en erieur ceux qui feroient tentés
de faire des recherches fur cette autre femme . Il n'a
pas même réfuté ce Conte , quoiqu'imprimé dans
plufieurs Livres , foit qu'il le trouvât trop groflier ,
foit qu'il craignit de lui donner de la publicité en le
démentant , foit plutôt qu'il crût qu'en s'élevant
contre ceite Fable , on lui demanderoit quelle étoit
cette autre Catherine de Wolfembutel , & qu'il ne
voulût pas le dire..
4 Comment Duclos fe permet-il d'écrire cette Hil
toire , qui, outre ces faits évidemment faux , en contient
d'autres qui font très fufpects , fans l'appuyer
de la moindre femi- preuve , fans nous dire ni dans
quel lieu ni dans quel tems cette Princeffe avoit vu
le Maréchal de Saxe , qui n'avoit pas dix neuf ans
quand elle mourut à Pétersbourg , & qui n'en avoit
pas quinze ou feize quand elle quitta l'Allemagne
pour le marier en 1711 ? Comment ce Maréchal
ayoit- il yu cette Princeffe affez fréquemment &
affez familièrement pour qu'il ait pu la reconnoître
trente années après fous un autre habit , une autre
cocffure , an extérieur tout-à- fait différent , quoiqu'entre
une femme de vingt & un ans & une femme
de cinquante ans paffés,il y ait communément trop de
différence pour qu'on puiffe la reconnoître au premier
coup- d'oeil Mais comment un Hiftoriogra
phe de France cite- t - il deux Lettres du Roi & une
de l'Impératrice -Reine , fans en rapporter aucune
fans en citer une phrafe , fans fpécifier ni leur date
ni celle d'aucun des évenemens qu'il raconte dorfque
ces Lettres feules pouvoient fervir de preuves à
une Hiſtoire auffi extraordinaire ? *
3 * Ces doutes avoient été envoyés, au Rédacteur du
Mercure depuis plufieurs jours , lorfque l'Extrait- Mortuaire
de cette prétendue Catherine de Wolfemburel a été
DE FRANCE.
XII.Il y a dans ce Mémorial beaucoup d'autres fairs
qui me paroiffent auffi témérairement avancés , quoiimprimé
dans le Journal de Paris , du 15 Février ; & cet
Extrait- Mortuaire dément toute cette Hiftoire . La Damie
Maldaque & non pas Moldack , veuve d'un Capitaine
Major à l'Ile de Bourbon , n'avoit pas pour nom de fille
celui de Catherine de Wolfemburel , qu'on prétend qu'elle
fignoit ; mais celui de Dortie - Marie - Elifabeth Danielson.
Remarquez que ce dernier non eft Anglois ; comme
celui de Dortie , qui ne fut jamais dans la légende , paroît
l'abrégé mal prononcé.de celui de Dorothy , autre nom
Anglois.
On ne dit point dans cet Extrait Mortuaire qu'elle fe
foit jamais appelée d'Auband , nî Catherine , ni Wolfembutel
; cet Acte eft cependant celui de tous où il y a le
moins de danger à reprendre fon véritable nom . On eût au
moins défigné ce qu'elle étoit par quelque épitaphe ou
quelque emblême fi l'on eût trouvé le moindre indice
propre à fortifier les foupçons qu'on avoit. L'opinion où
l'on étoit avoit attiré autour d'elle affez dé gens illuftres
pour que les témoignages euffent du poids ; & en 177 !,
lorfque fon fils étoit mort depuis quarante-un ans , lorfque
tant de révolutions arrivées en Ruffie avoient changé
tous les intérêts , quel inconvénient y avoit-il a révéler un
fecret dont la découverte ne pouvoit offenfer perfonne ?
Je fuis perfuadé que plus on examinera cette Hiftoire
plus elle paroîtra fauffe , quand même on l'appuyeroit
comme la Fable de la vieilleffe de Marion de l'Orme , par
fa propre Hiftoire , écrite de l'autre inonde par elle-même,
Roman plus abfurde dans tous fes points qu'une exiſtence
de cent trente quatre années. On y fait auffi enterrer une
bûche à la place de cette femme pour tromper tout le
monde , & on lui donne quatre maris comme on en a donné
tois à cette Princeffe errante .
42 MERCURE
que je ne les réfute pas. Je doute fort que cet Ou vrage détruife l'opinion
où l'on eft que tous les Re cucils d'Anecdotes
font remplis de menfonges
.
XIII. Si un homme aufli vrai que Duclos , mais
un peu trop enclin peur- être à penfer mal de la
' race humaine , s'eſt laiffé aller à croire des faits li
peu vraisemblables , & fi deftitués de preuves qu'ils
ne peuvent
tenir contre le moindre examen , n'en
doit- on pas conclure que rien n'eft fi difficile que de
recueillir des anecdotes ?
Celui qui propofe ces doutes , en a lu ou entendu.
raconter plus de deux mille far le règne de Louis
XV , & de ces deux mille , il n'y eenn aa pas dix qu'il
osât écrire : c'eſt qu'il s'eft donné la peine de les examiner
; c'eft que chacun les raconte différemment
c'eft qu'elles ne s'accordent ni entr'elles , ni avec l'âge ,
ou les paffions ou les intérêts de ceux, à qui on
on les
prête ; c'eft qu'elles ne font conformes ni aux tems ,
ni aux lieux , ni aux événemens publics. C'eſt qu'enfin
il a remarqué que la plupart changent de forme &
de couleur ; felon les intérêts , le parti , le caractère
de celui qui les raconté.
Dans aucun Pays du monde , il ne faut autant
d'art & de circonfpection qu'en France pour recueil
lir des Anecdotes , parce que nulle part on ne s'exprime
avec autant d'affurance & de légèreté ; que
pourvu qu'un Hiftoire foit piquante , prefque per
fonne ne s'embarraffe qu'elle foit vraie ; que perpétuellement
dans la converfation , on attribue à l'un
ce que l'autre a faits qu'on donne fans fcrupule à
une femme l'amant ou l'aventure d'une autre : qu'on
ajoute des détails pour embellir ce qu'on raconte ;
qu'on affirme pour faire impreffion ce qu'on ne croit
pas
foi-même que les auditeurs y font trop polis
pour contredire les conteurs , & que la difcullion des
faits y pafle pour une forte de pédanterie.
DE FRANCE.
43.
Celui qui écrit ceci a fouvent entendu des hommes
graves citer des faits comme très -dignes de
remarques & lorfqu'enfuite il tiroit à part ces hom→
mes graves , & qu'il leur faifoit des queftions pour
s'affurer de la vérité , il voyoit bientôt ces faits fi
dignes de remarque s'évanouir ou fe changer en des
oui- dire , en des bruits qui n'avoient point de fondement.
XIV. Si donc il eft vrai , comme on nous l'affure ,
que Duclos a écrit ce Mémorial , n'eft - il pas évident
qu'il n'eft compofé que de notes recueillies au
hafard , qu'il ne le deftinoit point au public , qu'il
auroit refuté plufieurs des faits qui s'y trouvent,
& qu'il n'en auroit avancé aucun fans le mieux établir
; qu'un Hiftorien feroit très - coupable de répandre
de tels faits fans alléguer la moindre preuve ; &
qu'un Lecteur feroit bien dupe de les croire ?
Un Hiftorica eft, un Avocat-Général qui rapporte
toutes les affaires an Tribunal du Public. Il ne lui
eft pas permis d'avancer un fait fans avoir les Pièces
Juftificatives. Tout ce qu'il rapporte fans preuves ,
s'il n'eft pas de notoriété publique , ne peut être
rapporté que comme un bruit populaire ; & fi c'eft
un crime , il doit plutôt le réfuterque l'appuyer : car
en général il y a plus de calomnies que de crimes ,
plus de plaintes que de fouffrances.
I
L'Hiftorien ae doit pas plus condamner un accufé
à l'opprobre que le Magiftrat à la mort , s'il n'a pas
des témoignages faffifans pour perfuader fon Lec-i
teur ; car fa conviction ne fuffit pas quand il
allégue des
criou
qu'il rapporte des faits hors
de dre naturel
.
ma profeffion de foi & mes doutes. Il y a
des gens plus âgés & plus inftruits que moi ; ils
ont été contemporains de Duclos , du Maréchal de
Saxe, de cette Catherine de Wolfembutel , de la plu44
MERCURE
part des gens dont il eft parlé dans ce Mémorial ;
c'eſt à leur témoignage que j'en appelle. J'espère
que ceux qui ont aimé Duclos , nous fourniront les
preuves qu'il a trop négligées.
Sans lenom de Duclos , je n'aurois pas refuté ces
fables ; c'eft par eftime pour fa mémoire que j'ai cru
qu'il falloit démontrer que ce Mémorial , écrit fans
ordre , fans méthode , fans Chronologie , n'étoit
qu'un amas indigefte auquel lui-même il n'ajoutoit
aucune foi.
C'eft auffi par eftime pour l'Editeur de ce Mémorial
que je le réfute ; il a cru que tout ce que Duclos
avoit recueilli devoit être publié , mais il n'a voulu
en impofer à perfonne ; il a trouvé bon que je propofafle
mes doutes fur ces faits , & que j'attaquaffe
publiquement des affertions qu'il avoit avancées
publiquement.
(Cet Article eft de M. Gudin de la Brenellerie. )
GRAVURES.
PORTRAIT de Rofalie Levaffeur , de l'Académie
Royale de Mufique , Penfionnaire du Roi , née à
Valenciennes , delfiné & gravé par N. Pruneau ,
d'après le bufte de Dumont , de Valenciennes.
A Paris , chez l'Auteur , rue Saint Jacques , vis -à- vis
le Collège du Pleffis. Prix , 1 liv. 4 fols .
Mappe - Monde Hiftorique , ou Carte Chronologique
, Géographique & Généalogique des Etats
& Empires du Monde , rédigée par Barbeau de la
Bruyère, Carte d'un pied & demi de haut , fur ,
quatre de large , avec une Brochure imprimée pour
en faciliter l'intelligence. A Paris , chez Dezauche ,
fucceffeur & poflefleur du Fonds Géographique des
DE FRANCE.
fieurs Delifle & Buache , & chargé de l'entrepôt général
des Cartes de la Marine , rue des Noyers.
Seizième & dernière Livraifon du Voyage Pittorefque
de l'Italie , contenant , 1 ° . une très- belle vue
de l'Abbaye du mont Caffin ; 2 ° . une vue de l'Ifle
de Sora ; 3 ° . une autre de Terracine & du mole de
Gaete ; 4º. le Château de Caferte & la vallée des
Fourches Caudines ; ° . l'Amphitéâtre de Capoue ;
6º, le Plan du même Amphitéâtre ; 7. plufieurs
Tombeaux antiques ; 8 ° . des Ruines & divers
Fragmens de Capoue. Cette précieuſe Collection
fe vend à Paris , chez M. de Lafoffe , rue du Carroufel.
Sixième Livraifon des Figures de l'Hiftoire de
France , deffinées par M. Moreau le jeune , gravées
fous la direction de M.Lebas. Cette Livraiſon renferme
dix-huit Eftampes qui terminent la feconde
Race de nos Rois. Un pareil ouvrage fuffiroit feul
pour élever M. Moreau à côte de nos plus grands
artiftes. On trouve ces Gravures à Paris , chez les
principaux Marchands d'Eftampes.
Cahier contenant les Plans & Elévations de trois
différens Phanauxpropres à éclairer les Vaiffeaux
Sur les Ports de mer, proposé par le fieur Panferon.
A Paris , chez l'Auteur , rue des Maçons , maifon de
M. Levaſſeur,
C
MERCURE
ANNONCES LITTÉRAIRES.
Essa fur les Réformes à faire dans notre Légiflation
Criminelle , par M. V. Avocat au Parlement
Vol. in- 12 . Prix , a liv . 8 fols . A Paris , chez Demonville
, Imprimeur-Libraire , rue Chriftine . On trouve
à la même adreffe les Difcours de Réception à l'Académie
Françoife , prononcés par MM. Lemière &
le Comte de Treffan , avec les Réponses de M. l'Abbé
de Lille.
Almanach Hiftorique de la Ville & du Diocèfe
de Meaux. A Meaux , chez Charles , Libraire , rue
S. Remi ; & à Paris , chez la Veuve Drchene , Libraire
, rue S Jacques. Prix , as fols broché.
Séances publiques tenues par la Faculté de Méde
cine de Paris en 1779 & en 1780 , 2 Brochures in-2/~
. Prix , 2 liv. 8 fols chacune . A Paris , chez Méquignon
l'aîné, Libraire , rue des Cordeliers.
Hiftoire des Hommes , Partie ancienne , feconde
Partie du Tome IX . A Paris , chez M. de la Chapelle
, rue Baffe , Porte S. Denis.
Lettre Hiftorique à Madame la Comteffe de
fur la Mort de Sa Majefté l'Impératrice- Reine de
Hongrie , in - 8° A Paris , chez la Veuve Defaint
Libraire , rue du Foin S. Jacques.
Eclairciffemens donnés à l'Auteur du Journal En
cyclopédique fur la Mufique du Devin du Village ,
par le fieur de Marignan , Comédien , in- 8 ° . A Paris
, chez la Veuve Duchefne , Libraire , rue Saint
Jacques.
Qui ou non , Comédie en un Acte, par M.›Dors
$
DE FRANCE. 47
le
vigny.Nil'un ni l'autre , Comédie en un Acte , par
même, repréfentées fur le Théâtre des Variétés amufantes
en 1780. A Paris , chez la Veuve Ballard &
fils , Impr. -Libraires , rue des Mathurins.
Journalde Nancy, contenant vingt- quatre Cahiers
de deux feuilles d'impreffion, Prix , 9 liv. à Nancy
& 12 liv. dans tout le Royaume. Il faut s'adreffer à
Lamort, Imprimeur - Libraire , à Nancy , & à M.
Thinot , rue de la Vieille- Bouclerie , à Paris.
Hiftoire Littéraire de M. de Voltaire , par M. le
Marquis de Lucher , 6 Vol. in - 8 °. A Paris , chez
Moutard . Imprimeur- Libraire , rue des Mathurins.
Annales du Règne de Marie - Thérèfe , Impératrice-
Reine de Hongrie , continuées juſqu'à ſa
mort , par M. Fromageor , Ouvrage enrichi de trèsbelles
figures , Vol. in- 8 ° . A París , chez Laporte ,
Libraire , rue des Noyers.
Effai fur la génération de l'homme , par M. Calmé
, Docteur en Médecine , Volume in - 8 ° . Prix ,
15 fols. A Paris , chez Didot le jeune , Imprimeur-
Libraire , quai des Auguſtins , où l'on trouve le Dic
tionnaire de Phyfique du Père Paulianen 4 Vol, in-
8º. Prix , 20 liv,
Roland Furieux , Poëme Héroïque de l'Ariofte ,
traduction nouvelle , par M. d'Uffieux , Tome premier
, in- 8 ° . premier & fecond Chants , enrichis du
portrait de l'Ariofte & de quatre Gravures exécutées
par
les plus célèbres Artiftes . A Paris , chez Bruner ,
rue des Écrivains,
Expériences & nouvelles Obfervations fur les
Houilles d'engrais, 3 Vol. in- 12 . Prix , 6 liv. brochés
: les deux dernières Parties féparées fe vendent
liv. r fol. A Paris , chez Jombert , fils aîné , Libraire,
rue Dauphine.
Le Pères Gouverneur de fon fils , par M. de Ju48
MERCURE
migny, Vol. in- 12. Prix , 2 liv . 10 fols relié. A
Bourges , chez l'Auteur , Cloître Saint Etienne ; & à
Paris , chez Lefclapart , Libraire , Pont Notre-
Dame.
Journal des Caufes célèbres , mois de Février.
A Paris , chez M. des Effarts , à l'Hôtel de Mouy,
rue Da uphine.
IX, X , XI & XIIe Volumes des Contemporaines
, ou Aventures des plus jolies Femmes de
l'âge préfent. A Paris , chez la Veuve Duchesne ,
Libraire , rue Saint Jacques.
Projet Patriotique pour l'entretien des Ponts &
Chauffées , in- 12. A Paris , chez les Marchands de
Nouveautés.
La France illuftre , ou le Plutarque François ,
par M. Turpin , in-4 ° . Nº . 4. A Paris , chez Deflauriers
, Marchand de Papier , rue Saint Honoré , à
côte de celle des Pro uvaires.
TABL E.
VERS au Sereinde Claris , 3 Académie Roy. de Muſiq. 29
Epttre à M. de R ***
Enigme & Logogryphe,
Philoctète ,
>
Nouvel Effaifur l'Harmonie
1
Doutes ,
Gravures ,
32
44
10 Annonces Littéraires ,
241
AP PROBATIO N.
J'ai lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 3 Mars. Je'n'y ai
rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreſſion. A Paris ,
le a Mars 1981. DE SANCY.
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI IO MARS 1781.
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VERS A M. NECKER.
POUR Dieu , Monfieur , ceffez d'écrire ,
Nous payons trop cher vos honneurs;
On n'eft point laffé de vous lire ;
Mais à la foule des Lecteurs
Notre zèle ne peut fuffire.
Si vous n'avez pitié de notre trifte fort ,
Votre immortalité nous donnera la mort.
( Par les Ouvriers de l'Imprimerie Royale.
Sam. 10 Mars 1781.
69
MERCURE
LE CHEVAL GRIS , Conte.
EN Champagne , jadis vivoit un Chevalier ,
Riche en vertus , pauvre en finance.
Falloit- il en champ clos , en combat fingulier
Donner des preuves de vaillance ?
Il étoit le premier à battre , & le dernier.
De fes exploits auffi la renommée
De bouche en bouche étoit par- tout femée,
DANS fon voisinage vivoit
Un vieux & riche Gentilhomme ;
Et ce vieux Gentilhomme avoit
Sa fille , qui lors achevoit
Son quinzième printemps ; c'eft Ninaqu'on la nomme,
Le Ciel avoit fait à Nina
Une ame tendre , un efprit angélique ;
Et quant à la beauté , Nature lui donna
Tout ce que l'art imagina,
Pour les Vénus qu'enfante un cerveau poétique,
Ajoutez que le fort avoit fu la pourvoir
De riche dot : ce mot vaut qu'on l'écoute ;
Le bien n'eft pas une vertų ,
fans doute ,
Mais il ne gâte point celles qu'on peut avoir.
Le Chevalier , prefque fans efpérance ,
Brila d'abord pour fa beauté ;
DE FRANCE
Il fit parler enfuite avec tant d'éloquence
Et fon amour & fa vaillance ,
Que fon amour fut écouté.
Mais le père en conçut une frayeur extrême ,
Défendit à Nina d'ofer l'entretenir ,
Et par fon froid accueil il fit fi bien lui-même
Qu'il acheva de le bannir.
Par cette cruelle défenſe ,
Le Chevalier perdit jufques à l'efpérance
De voir Nina , même fecrétement :
Son père , qu'enchaînoient l'âge & la défiance ,
Ne fortoit plus de fon appartement.
Son châtel occupoit la cîme
D'un monticule efcarpé , ruineux ;
Un très-large foffé , profond comme un abîme ,
Le remparoit de buiffons épineux.
Un Pont- levis étoit le feul paffage
Par où le Chevalier pût tenter l'abordage.
Mais comment faire ? & par quel art
Trompera -t'il ce vieux renard ,
Qui jadis , à travers les grilles
Et les verroux ,
S'étoit formé dans l'art de charmer jeunes filles .
Et d'endormir les argus , les jaloux ?
On n'eût pu contre lui trouver de ftratagême
Qu'autrefois le vieillard n'eût employé lui - même.
303
COMME fans nul projet , fort triftement un jour,
Cij
MERCURE 52
Le Chevalier rodoit autour
Du château , que Nature avoit trop fu défendre ,
Il vit une poterne où l'on pouvoit s'entendre ,
S'entretenir fans être vu .
Par un bois bien couvert , un fentier
Sembloit l'inviter à s'y rendre.
peu conna
Dès le jour même il fut affez heureux
Pour en avertir fa maîtreffe ,
Qui s'y rendit aufſi . Là , ces coeurs amoureux
Venoient ſe raconter leur eſpoir , leur triſteſſe ;
Et pour un temps au moins ( car telle eſt des amans
L'illufion , la douce ivreffe )
Ce feul plaifir effaçoit leurs tourmens.
C'EST ainfi qu'ils tâchoient d'oublier leur détreffe .
Mais pour tant d'amour à la fin ,
Ce fut bien peu. Parler de leur tendreſſe ,
Sans la prouver jamais ! pas la moindre careffe.,,
Pour calmer un fi long chagrin !
Oh ! Dieu ! fi pour mêler au moins leur douce haleine,
L'un de l'autre un moment pouvoit ſe rapprocher !
Oh! fi leurs bras tendus , même avec peine ,
Pouvoient du bout des doigts s'atteindre , ſe toucher !
Mais à tant de faveurs ils ne pouvoient prétendre.
Ils chuchotoient pendant leur entretien ,
De peur de fe laifferfurprendre ;
Pour des baifers ,ils pouvoient bien
S'en envoyer , jamais en prendre,
DE FRANCE.
53
LE Chevalier enfin , laffé de voir
Se perdre les beaux jours loin de l'objet qu'il aime ,
Chez le vieillard ofe fe rendre un foir :
Il a juré par l'Amour même ,
Ou de fe rendre heureux , ou d'en perdre l'espoir.
сс
Seigneur, dit- il au vieillard trop févère ,
30
Daignez m'écouter un moment.
» Vous voyez le plus tendre amant
» Du bel objet dont vous êtes le père.
" A votre eftime j'ai des droits ;
»Vous connoiſſez mon nom, ma valeur, mes exploitss
30
Après cela , Seigneur , puis -je prétendre
» A me voir honoré du nom de votre gendre ?
» J'attends votre réponſe ; elle fera mon fort.
» Songez de grâce , avant de me la rendre,
39
Qu'elle va décider ou ma vie ou ma mort.
» Je fais quelle eft votre famille ,
!
» Dit le Vieillard ; je connois vos exploits ;
» Je crois à votre amour ; fans peine je conçois
Qu'on puiffe avoir de l'amour pour ma fille;
» Ainfi que vous , je fais qu'elle a
Efprit , vertus , attraits ; joignez à ces dons-là ,
» Héritière d'un bien que je peux dire immenſe :
» Avec cela j'oſe croire , entre nous ,
"
Que,fût-ce un Prince, il n'eft perfonne en France
Qui ne s'énorgueillit du nom de fon époux.
» Pour l'obtenir , il n'eft rien qu'on n'emploie ;
» Mais rien ne preffe ; & pour la marier ,
Cij
54
MERCURE
Je
peux attendre. Enfin je crains tout Chevalier
» Qui , comme fon faucon , ne vit que de fa proie
Le Chevalier n'eut pas , en ce moment >-
La force de répondre à ce dur compliment.
Dans le bois le plus folitaire
Il court enfevelir fa honte & fa colère ;
La douleur fuccède au courroux ;
Et des larmes d'amour inondent fa paupière ,
Jufqu'à l'heure où Nina revient au rendez -vous..
" O de mon coeur , dit - il , fouveraine maîtreffe
» C'eft aujourd'hui , c'eft en ce lieu
" Qu'il faut vous dire un éternel adieu.
Soit maudite à jamais la cruelle richeffe
52 Qui , m'arrachant à vous , me condamne à mourir!
mon ami , dit-elle avec tendreffe , 53 Ah!
Si j'aimois à l'avoir, c'étoit pour vous l'offrir !
Mais il nous refte encore un rayon d'efpérance
.
» Vous avez à Medot un vieux oncle ; & je penſe
Qu'il pourra feul nous fecourir.
» C'eft l'ami de mon père , ils s'aiment dès l'enfance ;;
" Il doit pour vous avoir de l'amitié ;
Allez lui raconter le noeud qui nous engage ;
» Sans doute il a connu l'amour dans fon jeune âge ;
» De nos maux il aura pitié.
Or , pour nous rendre heureux , il fuffira , j'espère ,
» D'un bienfait fimulé . Que de fa belle Terre ,
» Pour huit jours feulement , il vous cède moitié..
Alors fans peine de mon père
DE FRANCE.
TS
» Il m'obtiendra pour vous ; & quand tout ſeta fait ,
» Nous lui rendrons l'acte de fon bienfait .
Ai -je , ô mon doux ami , befoin de fa richeffe
» Pour vous aimer .... pour te chérir ?
» Ah grand merci , dit- il , maîtreffe !
» Sans ce mot-là j'allois mourir. »
CHEZ fon oncle auſſi-tôt il court , amant fidèle
Le conjurer de fervir fon amour ,
Sans lui confier que la belle
L'a payé d'un rendre retour .
« Votre choix eft plein de fageffe ,
Dit l'oncle , je connois beaucoup votre maîtreffe .
» Je me plais à la regarder,
A l'écouter auffi ; fa famille m'eft chère ;
» Je me fais fort de l'obtenir du père ,
» Et de ce pas je cours la demander. »
En effet, notre amant le voit à l'inftant même
Monter à cheval & partir.
Pour exprimer ſa joie , il faudroit la fentir.
En attendant l'inftant d'obtenir ce qu'il aime',
Près d'un château voifin , il va dans un tournois
Se fignaler par de nouveaux exploits.
Pendant tout le chemin rien ne put le diftraire
De fonger au bonheur dont il alloit jouir.
Hélas ! il ne foupçonne guère
Que fon oncle eft perfide & fonge à le trahir.
L'ONCLE fut bien reçu du père.
Civ
56
MERCURE
Après avoir caufé , fait bonne chère :
« Mon ami , lui dit- il , je fuis un vieux garçon.
» Manger & dormir feul m'ennuie.
» Si votre Nina fe marie ,
Vous allez être auffi feul dans votre maiſon.
» Arrangeons-nous. Votre fille m'eft chère ;
» Donnez-la moi , je lui donne mon bien ;
» Je quitte ma Terre , & je vien
» Vivre avec vous ma vie entière. »
Ce difcours enchanta le père ;
Il embraffa fon vieux gendre cent fois ,
Et rappelant Nina , lui fit part de fon choix..
Fugez , hélas ! de ſa douleur amère !
La larme aux yeux , le coeur dévoré de chagrin ,
Au lieu du rendez-vous elle courut foudain ;
Mais elle n'y vit pas , amante infortunée ,
Le Chevalier , qui pour lors au tournois
Lá méritoit par de nombreux exploits ,
Et ne le voyant pas , fe crut abandonnée,
Le lendemain on doit partir
Pour aller à Medot fêter le mariage 3
Et l'on fait fur l'heure avertir
Les vieux amis du voifinage.
Il falloit voir arriver ces barbons ,
Au vifage ridé, courbés fur leurs bâtons ;
A la démarche chancelante ,
A la tête chauve & tremblante !
Vous n'avez pas vu de vos jours
DE FRANCE.
$7.
De noce plus burlesque attrifter les Amours.
On cût dit, à les voir de par - tout à la ronde,
S'affembler tous au même lieu ,
Qu'ils venoient- là fe dire adieu
Tout en partant pour l'autre monde.
CEPENDANT , malgré fon chagrin ,
La trifte mariée arrange fa parure;
Et cachant les maux qu'elle endure ,
Il lui faut affecter un front calme & ferein,
Le jour venu , pour le voyage
On s'apperçut qu'il manquoit un courfier.
On favoit que le Chevalier
Avoit un cheval gris , cheval de haut
parage ,
Le plus beau des courfiers. Un Valet aſſez fot
Crut faire un grand cadeau , fans doute , à la future ,
Que de lui procurer , pour aller à Medot ,
Une auffi brillante monture.
Sans mot dire & fans confulter

Au Chevalier il courut
l'emprunter.
Ce dernier , ignorant cette trame infidelle ,
De fon hymen attendoit la nouvelle.
La plus douce efpérance enivroit fes efprits ,
Quand tout-à-coup il voit paroître
Un Valet qui le prie , au nom de fon vieux maître ,
De lui prêter fon cheval gris.
OC
-Oh ! de grand coeur. Mais qu'en a-t'il affaire?
» Car des chevaux , j'en ai moins qu'il n'en a
C'est qu'à Medot demain nous conduifons Nina
CF
MERCURE
ככ
A Medor! que va-t'elleey faire?
-Se marier. Ignorez -vous
550
Que votre oncle eft venu la demander au père ,
que demain il fera fon époux ? »
دو › Et
A CE difcours , qu'à peine il peut comprendre ,
Il demeure muet de ſurpriſe & d'horreur;
Il fe fait répéter tout ce qu'il vient d'entendre ,
Tant il a peine à croire une telle noirceur.
Et ce qui femble encore accroître fa fureur ,
C'eft qu'il n'en peut tirer vengeance.
Sans rien ouir , fans rien voir un moment ,
Lesyeux mornes , baiffés , ce malheureux amant , -
Dans fa chambre à grands pas le promène en filence.
Puis, comme reprenant tout-à- coup fes efprits ,
Sans expliquer le trouble qui l'agite ,
Il fait fceller fon cheval gris ,
Qu'au Valet il remet bien vîte.
Oui , dit- il en lui-même , il le faut , je le doi ;
» Envoyons- le , quoiqu'il m'en coûte ;
» Nina doit s'en fervir , & ne pourra fans doute
» Le inonter fans fonger à moi .
» Ah ! qu'une fois encor je fois dans fa penſée !...
» Mais je l'accuſe à tort; ſon coeur eft innocentz-
» A prendre un autre époux fon père l'a forcée ;.
» Etcomme moi peut-être elle pleure à préfent.
» On la mène à l'Autel , on l'y mène en victime ;,
» Ah ! loin d'ofer lui faire un crime
» Dc mon malheur , je dois plaindre de fien.
DE FRANCE.
19
Oui , bien qu'elle me foit ravie ,
J'ai fon coeur; & toute ma vie
» Je fais bien qu'elle aura le mien. »
CELA dit , il ordonne à fes gens de paroître ;
Il leur partage de fon mieux
Ic
peu d'argent qu'il a ; puis les larmes aux yeux,
Il leur dit qu'ils n'ont plus de maître ,
Et qu'ils peuvent quitter ces lieux.
Ces pauvres gens qui l'aimoient comme un père,
Demandent par quel crime ils ont pu lui déplaire.
CC
Non , je fuis content de vos foins ,
»Dit-il , & je voudrois au moins
38 Vous en offrir un plus digne falaire.
Mais je fuis las de vivre pour fouffrir.
» Cherchez un nouveau maître , & laiffez- moi
mourir. »
Tous fes Valets , en proie aux plus vives alarmes ,
Sont à fes pieds , les arrofent de larmes :
Vivez , s'écrioient-ils , & fouffrez- nous toujours
ל כ
Auprès de vous , pour veiller fur vos jours.
Mais de fa vie hélas ! jaloux de voir le terme ,
Toujours en proie à fes ennuis ,
Sans répondre un feul mot , dans fa chambre il s'enferme
Pour y paffer la plus longue des nuits.
It n'eft pas feul en proye à ce cruel martyre.
Nina , vingt fois le jour ,loin de fe confoler ,
Cvj
MERCURE
Avoit tenté de s'en aller
Bien loin , tout audi loin qu'auroit pu la conduire
Son défefpoir : on avoit par malheur
Obfervé tous fes pas , on craignoit ſa douleur.
Mais quelle fur , hélas ! fa trifteffe mortelle ,
Quand des mains d'un vieil Écuyer,
Prête à recevoir fon courfier,
Nina reconnut devant elle
Le cheval gris ! Elle voudroir en vain
Cacher fes pleurs ; ils inondent ſon ſein..
Mais comme elle quittoit la maifon paternelle ,,
A la Nature on fit honneur
Des regrets que l'amour arrachoit à fon coeur..
On s'achemine enfin. Comme la moins preffée ,
Nina fuivoit la troupe ; elle avoit pour- parreia :
Et pour guide un vieux châtelain ,
Qui , n'ayant pas dormi la nuit paffée , `
Tout en caufant s'endormit en chemin..
Pour retarder un peu fon malheur qui s'avance,,
Tout en- rêvant au Chevalier ,
Elle ralentiffoit les pas de fon courfier ,
Qui ſembloit avec elle être d'intelligence..
Il cheminoit lentement , triftement ..
CEPENDANT on atteint un endroit qui partage
En deux fentiers la route où l'on voyage;
L'un à Medot mène directement ,
L'autre au Château du malheureux amant.
DE FRANCE. 6r
Chacun prend auffi -tôt le fentier du Village.
Le cheval gris , que ne guide aucun frein ,
Soit habitude , inftinet , foit que l'amour peut-être
Le dirigeât d'une inviſible main "
Prend le fentier qui conduit vers fon maître.
ILs étoient déjà loin , quand Nina brufquement
Sort de fa rêverie. Un premier mouvement
La fait crier après fon guide ,
Qui fommeilloit encor profondément;
Mais malgré le danger , l'Amour feul en décide.
Et quel malheur peut jamais être égal
Au fort qu'on lui deftine , à cet hymen fatal ?
Sans favoir ou conduit cette route nouvelle ,
Elle la fuit aveuglément ;
Elle obéit à fon guide fidèle ,
Qui la conduit à fon amant.
Oh ! quel étonnement ! quels tranſports d'alégreſſe,
Quand', fur le chemin qu'elle a pris ,
Nina veit, reconnoît l'amant qui l'intéreffe ,
Et que le Chevalier revoit fon cheval gris .
Qui lui ramène fa maîtreffe !
Quand par elle il eut tout appris ,
Au cheval gris avec quelle tendreffé
Il rend grâces de fon bonheur !
Comme il le baife , le careffe ,
Et lui donne les noms d'àmi , de bienfaiteur !!
Puis regardant Nina , triomphant il s'écrie :
Je ne te quitte plus , Nina , qu'avec la vie, ∞
68
MERCURE
Soudain la menant à l'Autel ,
Aux mains d'un Aumônier l'un à l'autre fe lie
Par le ferment d'un amour éternel.
Cela fait , à Medot il écrit l'aventure
De fa Nina; » pour prix d'une flamme fi pure,
20
C'eſt le ciel , difoit- il , qui la conduit vers moi ;
» Je crois , en l'époufant , obéir à ſa loi. »
Tout le monde accourut. Alors faifant entendre
L'honneur , la raiſon tour- à-tour ,
Le Chevalier raconta, fon amour
Aux vieillards , indignés qu'on eût ofé les rendre
Complices d'un fi lâche tour.
Tout fut pour les amans ; & malgré fa rudeffe ,
Le père fut forcé de foufcrire à leurs voeux .
Le cheval gris coula des jours heureux
Auprès des deux époux , dont il eut la tendreffe ;
Et par ce couple généreux
Fut comme un vieil ami choyé dans la vieilleffe
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
LE mot de l'Enigme eft la Cervelle ; celui
du Logogryphe eft Croffe , où le trouvent
roffe & rofe.
DE FRANCE. by
JE
ÉNIGM E.
E n'ai point d'aîles , & je vole 5
Je n'ai point de pieds , & je cours ;
Au genre humain je fuis d'un grand fecours ::
Quoique privé du don de la parole ,
Je m'explique bien ; mais , hélas ! .... "
On prête en vain l'oreille... & l'on ne m'entend
Je fais pourtant , fans tambour ni trompette ,
Annoncer la paix , les combats ,
Et la victoire & la défaite.
On m'apperçoit , on ne peut me tenir ;
On m'arrête , & la main ne fauroit me faifir' ;
Je puis à chaque inftant changer de caractère :
Tour- à- tour fier, compatiffant , colère ,
Attentif ou diftrait , tendre ou paffionné ,
Je fuis modefte & doux chez la jeune Daphné,,
Curieux.... fatisfait auprès de ma Bergère.
LOGOGRYP HE.
pas
Dufe
U feu le plus ardent je réſiſte à l'épreuve ;
Et fans un de mes pieds , je ferois un beau fleuve.
(Par Mile R... de Ste- Colombe , près Chalabre. )
64
MERCURE
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
و
RÉPERTOIRE Univerfel & Raifonné
de Jurifprudence Civile Criminelle
Canonique & Bénéficiale ; Ouvrage de
plufieuts Jurifconfultes : mis en ordre
& publié par M. Guyot , Écuyer , ancien
Magiftrat. A Paris , chez Panckoucke ,
Hôtel de Thou , rue des Poitevins ; &
Dupuis , rue de la Harpe , près la rue
Serpente ; & fe trouve chez les principaux
Libraires de France. in - 8 ° .Tomes XXXIX
& XL.
}
CE S
DEUX
nouveaux
Volumes
contiennent
depuis
le mot
Marché
jufqu'au
mot
Moulin
.
tel-
On ne peut guères s'arrêter , dans un
Journal tel que celui-ci , que fur des objets
qui appartiennent à ces fciences qui intéreffent
toutes les espèces de Lecteurs ,
les
que la Morale & la Politique.
Nous trouvons dans ces deux Volumes
deux Articles traités fous cet afpect : nous
ne parlerons que de ceux- ci.
Onnefauroit trop le répéter , l'effentiel dans
une collection de Jurifprudence, c'eft que les
principes de la fcience y foient complets, fains
& exacts ; mais fon principal mérite acceffoire
doit être de rétablir cette fcience dans tous
DE FRANCE
65
fes anciens rapports avec celles qui en font
fi proches , & qui , pour mieux dire , ne
font qu'un même corps avec la Jurifprudence.
C'eft ce mérite qui diftinguera furtout
cet Ouvrage , fi on veut s'en occuper
férieufement. On trouve aujourd'hui des Jurifconfultes
qui favent écrire & penſer ; ce
font ceux-là qui feront les reftaurateurs de
leur ſcience , livrée jufqu'ici à l'abfurde bavardage
des commentateurs & des compilateurs.
C'eft contre l'ordre des chofes que
la connoiffance des Loix eft fans intérêt ;
c'eſt le tort de ceux qui l'ont traitée , &
il faut redreffer ce tort. On peut donc ici
fe propofer un double honneur , celui de
bien faire , & celui de mieux faire que les
autres. Mais comment intérefferez - vous
dans la Jurifprudence ? Par les efforts memes
que vous ferez pour l'approfondir ,
pour l'éclaircir , pour la fimplifier , par
l'ordre & la jufteffe des idées , par la méditation
des principes, par le rapprochement
de toutes les idées politiques & morales
qui lui appartiennent , par un ftyle
digne des chofes qu'il reproduit. Il y a des
gens qui fe font imaginés qu'il étoit de la
nature des objets graves & importans, d'être
traités d'une manière froide & fèche ; que
l'intérêt n'eft que pour les chofes frivoles ,
& n'eft lui- même que la dernière des frivolités.
C'eft - là tout-à-la fois faire injure
aux graces & à la raiſon ; c'eſt les méconnoître
également : elles s'allient fort bien
66 MERCURE
enfemble ; & leur empire réfulte effentiellement
de cette alliance. Autant il faut fuir
les faux ornemens , autant il faut chercher
l'intérêt propre de chaque genre. Songez
fur- tout que vous fervirez votre ſcience par
cela même ; vous la rendrez plus facile en
la rendant plus aimable ; mais ce n'eft pas
tout; vous ne pouvez l'ennoblir fans la finplifier
; vous ne pouvez lui donner de l'inté
rêt qu'avec une plus grande étendue & une
plus grande jufteffe d'efprit : faites -y bien
attention , & vous verrez que dans chaque
genre , les Ouvrages qui ont cet attrait qui
vous rappelle à eux , font prefque toujours
ceux dont votre raifon eft le plus fatisfaite.
Le premiet des Articles dont nous nous
propofons de parler ici , eft intitulé Miféri
corde. On ne conçoit pas comment ce mot
de la Religion eft devenu un terme de Jurifprudence.
Il faut l'expliquer.
Il exifte en Lorraine une Confrairie qui
a pour objet le foulagement des pauvres
prifonniers , & la défenfe des pauvres plai
deurs ; c'eft cette Confrairie qui a obtenu, de
la reconnoiffance & de la vénération pu
blique , cette dénomination fi touchante de
Confrairie de la Mifericorde. La Communauté
des Procureurs & l'Ordre des Avo
cats fe font aggrégés à cette Confrairie , &
ont dévoué leurs foins & leurs talens à fa
fainte inftitution
.
Tous les ans la Confrairie s'affemble , &
elle choifit dans l'élite des anciens & des
DE FRANCE. 67
jeunes Avocats , des anciens & des jeunes
Procureurs , les membres d'un Bureau , qui
eft chargé d'examiner , & enfuite de défendre
toutes les affaires des pauvres & des prifon
niers.
La Confrairie emploie auffi fes revenus à
donner quelques fecours à ces malheureux ,
& particulièrement aux prifonniers : elle
leur fournit des alimens , des habits , &
fouvent les moyens d'acheter leur liberté par
leur libération .
Ces autres prifonniers , plus malheureux
encore, qui font ou accufés ou coupables
de crimes capitaux , à qui la Religion feule
prodigue fes confolations & fes promeffes
jufqu'au dernier moment , font auffi les objets
de la pieufe follicitude de la Confrarie.
Les Avocats du Bureau obtiennent des
Magiftrats ( qui , ici , ont cru devoir , en
faveur de l'humanité , s'écarter de la précifion
de la loi ) la permiffion de parler aux
accufes après l'interrogatoire , & la communication
des procédures qu'ils prennent au
Greffe , fans déplacement. Cette dérogation
à la loi a peut-être fauvé bien des malheureux.
Si elle avoit befoin d'excufe , elle en
auroit une bien belle dans les prières & les
réclamations de la Religion , qui a voulu
donner un protecteur à ces hommes mê
mes fur qui la vengeance publique eft prête
à s'appefantir.
L'exemple donné par cette Confrairie , a
été fuivi par tous les Officiers de la Juftice
&
68 MERCURE
& de la Finance, de qui les pauvres plaideurs
ou les pauvres prifonniers ont des
grâces à attendre ; ils ne perçoivent jamais
leurs droits dans les affaires miféricordieufes.
Cet Etabliffement n'existe pas feulement
dans la Capitale de la Lorraine , il a été
adopté dans tous les Bailliages de la Province.
,
Nous regrettons de ne pouvoir préfenter ,
dans un plus long détail , les fonctions & les
fervices des Bureaux de la Miféricorde. M.
Henry
,
Auteur de cet article autrefois
Avocat au Parlement de Nancy , paroît tou
jours fe complaire dans ce tableau ; il en
parle comme de ces chofes confolantes &
vénérables qu'on fe félicite d'avoir vues , &
dont le fouvenir même eft encore un bonheur
: & c'eft- là le vrai moyen
aux objets que l'on veut peindre. Il rappelle
à chaque page cette idée auffi vraie que
touchante , par laquelle il eft entré dans fon
fujet : « il étoit réfervé à la Religion Chré
» tienne de fuppléer , pour le foulagement
» des mifères humaines, aux fentimens trop
» foibles du patriotifme & de l'humanité.
d'intéreffer
Il ne fe contente pas de faire aimer cette
inftitution , il voudroit la voir imitée par
tout , & furtout au Parlement de Paris.
Nous exerçons , dit- il , une profeffion fpécialement
dévouée aux malheureux ; nous
fommes fiers d'être appelés les
patrons
la veuve & de l'orphelin. C'eft un principe,
parmi nous , auquel tient notre état même,
de
DE FRANCE. 69
de ne fixer aucun prix aux fervices que
nous avons rendus. Tous les infortunés qui
viennent nous apporter leur confiance , acquièrent
un droit fur nos talens. Mais la
générofité peut être le principe conftant d'une
collection d'hommes , fans être le mobile de
tous. Voulons - nous que la caufe du pauvre
ne foit jamais délaiffée Il ne fuffit pas de
promettre notre fecours , il faut l'affurer. Et
pourquoi , d'ailleurs expofons nous l'infortune
à venir rougir d'elle-même , en mendiant
notre protection , & peut - être
à douter de cette protection même ? Ce
qu'il y a de plus beau & de plus doux dans
la bienfaifance , c'eſt le foin qu'elle prend
d'aller au-devant des malheureux , & de
leur cacher la main qui les foulage . Ne craignons
pas de voir renfermer , dans un petit
nombre d'entre-nous , ce patronage des pauvres
que nous voudrions tous partager ; ilfera
toujours la propriété de tous , & chacun
pourra y entrer , lorfqu'il aura mérité cet
honneur par des vertus & des talens. Ce
fera-là la récompenfe de nos travaux , la
décoration de notre vie entière , l'espérance
de notre jeuneffe , & la confolation de nos
vieux ans.
L'Auteur de cet Article n'expofe encore ici
qu'un væu ; cependant il indique des moyens
fürs d'exécuter fon projet dans le Barreau de
Paris ; ils préfente tous les avantages qui en
réfulteroient pour le Public & pour l'Ordre
79
MERCURE
même ; parmi ces avantages , il compte pour
beaucoup celui de fournir au moyen bien
noble de produire des talens ignores , & de
les mettre en poffeffion de l'eftime & de la
gloire qui leur font dues. Il feroit bien digne
de MM. les Avocats du Parlement de Paris ,
de fe recueillir fur l'exemple & le projet
développés dans cet Article. Nous leur
adreffons avec confiance ce morceau d'une
éloquence noble & fimple , qui termine
l'Ouvrage de Monfieur Henry.
"
و د
C'est à ceux qui,par leur âge & leurs talens,
ont mérité la confiance de l'Ordre , à lui
propofer ces vues. Quant à moi , ma voix
» eft trop foible pour le faire entendre dans
nos Affemblées. C'eft pour cela que j'ai
» inféré ce projet dans un recueil public ,
pour que d'autres puiffent le faire valoir,
» foit parmi nous , foit dans nos Provinces.
» J'en ai vu par moi -même tous les avantages
» dans le Tribunal qui a reçu mes premiers
fermens ; j'ai vu tous mes compatriotes &
les étrangers en bénir l'exécution : en le
propofant aujourd'hui au Barreau qui a
» bien voulu m'adopter , je me rappelle ce
و و
30
paffage de Montefquieu : fi quelque Nation
tint de la nature ou de fon inftruction quel
qu'avantage particulier , les Romains en firent
d'abord ufage , & ce fut une des caufes de leur
grandeur.
Après nous être long - tems arrêté fur une
inftitution fi refpectable , nous avons quelque
répugnance à defcendre à des remarques
de
DE FRANCE.
71
style ; mais l'intérêt que nous a infpiré le
talent même de l'Auteur de cet Article , ne
nous permet pas de lui diffimuler qu'il doit
donner plus de facilité & de netteté à la
tournure de fes phrafes , marquer.mieux la
liaifon de fes idées , & fe les analyfer davantage
à lui -même pour mieux failir l'expreffion
propre & énergique . Il a en général
les idées & le ftyle d'un homme de talent , ce
qui n'eft rien moins que commun dans
les écrits des Jurifconfultes il lui feroit
moins pardonnable de manquer du mérite
bien plus facile de la correction.
L'article Ministère Public , nous paroît
auffi mériter une attention particulières ; des
raifons perfonnelles nous défendent de l'ape
précier en bien & en mal ; mais nous mettrons
le Public à même d'en porter fonjugement
par une analyfe rapide , & par quelques
citations
" On entend par ce mot , les fonctions
» d'une Magiftrature particulière , qui a pour
objet de veiller à l'intérêt du Roi & à ce
» lui de l'Étar dans chaque Tribunal .
ود
" On eft furpris qu'une auffi belle inftitu
" tion foit fortie du fein de la barbarie des
» Gouvernemens modernes. Cela prouve
" que le tems, & ce befoin des bonnes Loix,
» qui agite toujours les hommes , peuvent
» quelquefois auffi bien faire dans la Légif
» lation que le génie lui-même.
. د و
Notre Ministère Public paroît avoir pris
fon origine dans la moins noble des Magif92
MERCURE
'tratures Romaines , dans delle de l'Avocat
du Fifc. Cette charge d'un Avocat du Fifc
qui avoit lieu dans les Gaules , fut adoptée
& confervée par les Francs & les autres
Barbares.
Mais à l'époque de Charlemagne , il fe
Forma une Magiftrature qui raffembloit les
principales fonctions qui compofent aujouraliui
la million du Miniſtère Public , c'eſt
celle des Sayons & des Grafions. On en préfente
le détail dans cet Article.
Les Baillis furent auffi des espèces de
Magiftrats publics ; ils requéroient pour le
Roi , dans le Parlement.
Mais en 1300 , il y eut des Avocats du
Roi , & enfuite un Procureur du Roi.
$
Ces Officiers ont fucceffivement acquis ,
plutôt par d'heureufes tentatives que par
la difpofition des Loix , tous les droits
» qui compofent aujourd'hui leur minif-
ל כ
tère. »
On diftingue ici dans leurs fonctions :
1. leurs objets . 2 °. La forme dans laquelle
ces fonctions font exercées. 3. Leur partage
entre les Officiers chargés de ce Ministère. Ce
n'eft pas ici le lieu de fuivre l'Auteur dans
cette triple diſcuſſion.
Après avoir préſenté tout le pofitif de fon
objet , l'Auteur le confidère fous un afpect
philofophique . Il entre dans notre plan , dir
il , de développer l'eſprit & l'utilité de cette
inftitution , d'examiner les abus qui s'y font
gliffés , & enfin de tracer , autant que nous
ex
DE FRANCE. 73
a
en fommes capables , la manière dont la
Magiftrature doit être exercée , pour ne
rien perdre de fon utilité & de fa nobleffe.
Il developpe l'utilité du Miniftère Public
fous trois afpects : 1. dans la forme nouvelle
qu'il a donnée à la pourfuite des crimes.
2. Dans la forme plus augufte que
l'Adminiftration de la Juftice en reçoit. 3 .
Dans la furveillance que cette Magiftrature
exerce fur certains Corps & certaines Claffes
d'hommes .
L'Auteur examine enfuite plufieurs queftions
relatives aux réformes qui feroient à
faire dans la conſtitution de notre Ministère
Public
Premièrement , n'y a t'il pas du danger à
ce que le Ministère Public ne fe foit pas
contredit dans tout ce qu'il avance ?
Secondement , n'eft-ce pas une abſurdité
très-dangereufe dans les Praticiens , d'avoir
pofé en principe , que le Ministère Public
ne pouvoit pas être recufé lorfqu'il agiſſoit
comme partie ak
Troisièmement, le Ministère Public doitil
être foumis à la cenfure du Tribunal près
duquel il exerce fes fonctions ?"
Quatrièmement , dansnotre Procédure Criminelle
, le Ministère Public n'a t'il pas trop
d'avantages contre l'accufé ? Cette question
eft difcutée fous plufieurs points de vue.
" C'est une belle & utile inftitution que
» celle d'un Accufateur public ; mais elle
eu indique une autre auffi noble à éta
Sam. 1o Mars 1781 . D
74
MERCURE
93
blir , celle d'un Défenfeur né de tous les
Accufés , & arme aufli de tous les inoyens
» de remplir fon Miniſtère : alors nos Loix
fe feroient également honoré , par ce
qu'elles auroient fait contre le crime &
» pour l'innocence. »
23
L'Auteur finit par tracer un tableau des
fonctions du Miniſtère Public , & il effaye
de concevoir le génie qui doit les animer. Il
confidère le Magiftrat chargé de ces fonctions,
fucceffivement comme Accuſateur public
, comme Miniftre de la haute Police ,
comme Surveillant de l'ordre intérieur des
Tribunaux , comme Gardien & Défenfeur
des Loix , comme Cenfeur public , & enfin
comme Écrivain & Orateur.
Il parle toujours de cette Magiftrature
avec vénération .
On regrette , dit - il , ces belles Magif-
" tratures des Anciens , qui illuftroient à ja-
» mais les familles , non par la puiffance
» qu'elles donnoient ( cette puiffance n'a
voit qu'un temps ) , mais parce qu'elles
,, fembloient exclure les hommes ordinaires
; & on a bien raifon de les regretter :
» tout emploi public eſt dégradé dès qu'on
» ne le reçoit plus au milieu des acclama-
»
tions des Citoyens , & qu'on ne l'exerce
pas fous la fouveraineté d'un peuple. Mais
» s'il eft encore quelque dignité parmi
» nous qui ne fe préfente pas à notre imagination
fans lui annoncer de grands fervices
à rendre & une grande gloire à mé
DE FRANCE. 75
» riter , c'eft celle du Ministère Public.
» Chacun de fes devoirs lui donne un droit
» au refpect & à l'amour des hommes. La
" Société entière repofe en paix fur la foi
de fa vigilance ; il cherche par- tour un
» abus à réformer , un bien à établir ; le .
» Sanctuaire de la Juftice , fouvent profané
"
1
par les paffions & les erreurs des Ron-
» mes , recouvre toute la fagefle & toute
» fa faintéré par les difcours & fous fes
regards ; & le Livre des Loix peut
fouvent s'ouvrir pour recevoir un dé
» cret conçu par fa fageffe ; les foibles &
» les opprimés trouvent en lui un organe &
""
un protecteur , & fouvent ils béniffent
» avec étonnement cette puiffance inconnue
qui leur a confervé des droits qu'ils igno-
» roient , & qui les relève des fautes de
l'imprudence & du malheur. L'éloquence
» eft l'inftrument de la plupart de les travaux
, & conferve encore pour lui feul fon
antique domination : tous les Citoyens
lui doivent quelque chofe de leur bonheur
, excepté les méchans , dont la fuite ,
l'effroi ou la punition achèvent fa, gloire. »
* On connoîtra encore mieux la manière de
Auteur par ce morceau fur la cenfure publique.
Comme Cenfeur public , il doit réprimer
dans la Société les mauvaiſes moeurs
quivont jufqu'au fcandale , parce qu'elles
Sfont un genre de délits , & il doit rappelerala
Magiftrature à une entière fidelite
Dij
༡༦ .
MERCURE
» dans fes devoirs , & à la vertu dans fa
» conduite.
" Les moeurs générales font le réfultat
» de toute la conftitution politique . On ne
les réforme ni avec des remontrances , ni
avec des punitions , ni même avec de
bons exemples : les bons exemples & les
punitions font toujours trop rares & trop
» interrompus , & où ils ne peuvent rien ,
» toutes les remontrances feroient vaines,
fe Les moeurs publiques ne peuvent le ré-
→ générer que dans un nouvel ordre focial.
Mais il eft un débordement , une effronterie
dans les vices , un défordre en
toutes chofes , qui font contre la nature
des Gouvernemens les moins fondés fur
les moeurs , qui font des excès dans la cor-
35 ruption même, & qu'on peut réprimer ,
» comme tous les excès. Voilà pourquoi
nous ofons encore parler de moeurs , &
pourquoi nous comptons encore la Cenfure
parmi les devoirs du Magiftrat pu
blic. C'eft à lui de nous retenir dans de
,, certaines bornes, mais qu'il ne tente rien
, au-delà. C'eft une grande faute en toutes
chofes de vouloir ce qui ne peut réuflirs
» dans la correction des moeurs , ce feroit
encore un malheur. Sauvons la Philofo
phie d'un nouvel outrage , difoit un An
» cien en fe banniffant de fon pays. Ne
publions pas tous les voeux d'une auftère
3, vertu , doit fe dire à lui -même le Cenfeur
33
33
މ
DE FRANCE 77
public, depeur de les livrer à une dérifion
» générale.
" Mais ce qu'il ne doit pas tenter pour la
Société , il peut l'efpérer dans la Magif-
» trature. La Magiftrature eft naturellement
» faite pour conferver le dépôt des moeurs
1
comme celui des loix ; elle a dégénéré des
» vertus & des principes de fes pères ; mais
" la mémoire & le befoin de ces vertus &
de ces principes vivent encore dans fon
" fein.
»
و د
K
" Magiftrats , peut leur dire leur Cen
feur, je vous parle de l'austérité de vos
devoirs, comme on parle aux autres hommes
de ce qu'ils ont de plus cher & de
» plus glorieux. Il ne vous eft pas donné de
vous corrompre fans choquer votre fiècle
» lui même . Si vous defcendez de la gra
viré de votre caractère , de la majeftè de
vos travaux , de la fainteté de vos moeurs ;
» fi vous vous tournez vers les hommes
frivoles, & fi vous vous dégradez juſqu'au
defir de leur plaire , prenez- y garde ; ils
vous reprocheront un jour ce defir même;
» ils vous puniront d'avoir voulu leur reffembler.
Vous formez dans l'État un
» ordre à part , qui doit décrier les vices de
fon fiècle par fes exemples , qui ne doit .
communiquer avec lui que par les lumières
, qui ne doit connoître d'autre luxe
que le goût des Sciences , des Arts & des
» Lettres , ornement & récompenſe de la
vertu ; un ordre enfin qui , fimple &
Diij
78
MERCURE
facile dans fes moeurs , doit cependant
» conferver toujours cette dignité des ma-
» nières , qui eft un garant de celle des fen-
» timens. Magiftrats , voilà notre rôle fur
» la fcène de la vie , & je n'en conçois ni un
plus noble ni un plus doux .
»Ne croyez pas qu'un tableau pareil , tracé
par un Magiftrat dont la conduite en feroit
le modèle, foit offert fans fuccès à des hom-
» mes que j'aime à me figurer encore fi peu
éloignés des moeurs qu'il retrace . Il restera
» peut- être dans le Sanctuaire de la Juftice
"
des hommes qui le fcandaliferont par
» leur molleffe , par leur fafte , par le mé-
» pris de leurs devoirs , peut-être même par
» une corruption fans pudeur. Eh bien !
» point de grace pour ceux qui ne favent
» ni abjurer leurs vices , ni même en rou
»
gir. Les Loix commandent l'honneur &
» la décence aux Magiftrats , & c'eſt en-
» core peu en exiger. Le Vengeur des Loix
» ne fera t- il pas retentir leurs menaces ,
quand les vices affrontent fes regards ?
Cependant, il faut toujours que le zèle de
» la vertu ait de la douceur & de la fageffe.
» La rigueur eft un remède cruel qu'il faut
23
fouvent différer ; une réforme volontaire
» eft un bien meilleur exemple , & il y a
» une efficacité particulière dans les exhor-
» tations de celui qui pouvoit punir. Peutêtre
même qu'il eft des hommes fur qui
» la cenfure doit fe taire , parce qu'elle n'en
peut rien efpérer. Que feroit - elle contre la
DE
FRANCE.
""
#
» vieilleſſe , deſtinée à mourir avec les dé
» fauts de fon ame comme avec les infirmi-
» tés de fon corps , &
incapable des vertus
qu'elle n'a pas montrées ? Hélas ! le
» trifte intérêt qu'elle infpire , doit changer
" en pitié la haîne même de fes vices Il
» fuffit de leur enlever
l'autorité qu'elle
pourroit leur prêter. C'eft la facile &
»
heureufe jeuneffe qu'il faut plier au joug
» des moeurs & des devoirs ; la jeuneffe ,
avec qui croiffent &
s'affermiffent les vé
rités ou les erreurs , les vertus ou les vices,
objet
touchant des
efpérances du Sage , à
qui feule il ofe confier des
pensées nouvelles,
& par qui les anciens
Légiflateurs
changeoient la face des
Empires. »
"
33
"3
32
LES
Hochets de ma
Jeuneffe , en deux Parties ,
par M. le
Chevalier de
Cubières , avec
cette
épigraphe de
Fontenelle :
Il eft des
hochets pour tout âge.
A Paris , chez
Valleyre l'aîné,
Imprimeur-
Libraire , rue de la Vieille -
Bouclerie.
L'Ouvrage de M. le
Chevalier de Cubières
eft divifé en deux Parties . La Préface ,
qui eft en vers , indique affez dans quel efprit
la
première a été faite.
ANACREON , mon maître , a chanté tour-à-tour
Bacchus , les Grâces & l'Amour :
De la rofe la plus
nouvelle
Div
ng MER CAURE
aba
Chaque jour il fe couronnoitan : 1
Et pour maîtreffe il fe donnoitp assis
Toujours la Nymphe la plus belle :
Puis fous la treille tour-à-tour
Il chantoit les Plaifirs , les Grâces & l'Amour.
C'EST lui qu'au milieu d'une fête ,
D'un petit fouper clandeftin ,
On proclamoit Roi du feftin ;
C'est lui que pour un tête- à- tête
On préféroit encor ; c'eft lui qui chaque jours
Célébroit les Plaifirs , les Grâces & l'Amour.
Des Rois , dont il eut la tendreffe
Sa préfence embellit la Cour ;
Il s'y fit des amis , y changea de maîtreffe ,
Y chanta les Plaifirs , les Grâces & l'Amour.
VEUT-ON réuffir à fon tour ?
Il faut qu'on imite fes maîtres :
A la Cour , à la Ville , & fous l'ombre des hêtres ,
J'ai chanté les Plaifirs , les Grâces & l'Amour.
D'ANACREON le tendre Ouvrage
Sera lu , relu d'âge en âge ;
"
Les belles , les amans l'admirent tour- à tour.
Heureux fi comme lui j'obtenois leur fuffrage
Eq chantant les PlaiGirs , les Grâces & l'Amour !
Cette Préface eft une Ode Anacreontique
très jolie , & le retour du même vers à la
-
DE FRANCE. 81
fin de chaqué ſtance , eft d'une grâce infinie.
La première Partie des Hochets ne contient
que des Pièces érotiques ou galantes :
elles avoient déjà paru dans différens Recueils
, mais il n'en eft aucune que l'Auteur
n'ait retouchée. Prefque toutes décèlent un
talent aimable , fécond & gracieux. Celles
adreffées à Thémire méritent fur- tout d'être
particulièrement diftinguées. Le Serment , le
Portrait , les Pourquoi , l'Hypothefe doivent
plaire à tous les efprits fenfibles & délicats.
En voici une qui prouve que quand il
veut , il fait être court & correct.
Pour chanter les appas de la belle Clarice ,
Point ne faut être né fous l'étoile propice ,
Qui toujours du Poëte éclaira le berceau ;
Point ne faut avoir bu de l'onde du ruiffeau
Qui coule entre deux monts fous le nom d'Hypocraine ;
Point ne faut invoquer la faveur fouveraine
Du Dieu qui transforma ſa maîtreſſe en laurier ¿
Point ne faut avoir fait galopper fon courfier;
Point ne faut tout cela pour tracer la peinture
De celle dont je fuis mortellement atteint.
Si les préfens divers que lui fit la Nature ,
Si le feu de fes yeux , fi l'éclat de ſon teint ,
Si le port de Junon , de Vénus la ceinture,
Dont à ces Déités elle a fait un larcin ;
Si la rofe jumelle , hôteffe de fon fein ,
Si les Jeux , fi les Ris qui volent fur fes traces¿
Si tout cela ne peut m'échauffer , m'embrâfer ;.
Dv
$2 MERCURE
Le divin Apollon , les Muſes , ni les Grâces,
Ne me feront jamais , jamais poétifer.
Le Recueil de M. le Ch. de Cubières eft
très-varié & très agréable. On y lira avec
plaifir la Pièce fur les Femmes , intitulée ,
le Pour & le Contre , l'Épître d'un Cenobite
à un Homme du monde , Chloe , imitation
de Geffner , l'Épîrre d'un Homme du monde
à fes anciennes connoiffances , & l'Éloge de
Voltaire, par lui- même , Ouvrage très in
génieux , un des meilleurs qui aient été faits
en vers fur l'Auteur de la Henriade , & dont
nous avons déjà rendu compte. Mais beau
coup de Lecteurs préféreront à toutes ces
Pièces eftimables , les je vous Hais & les
je vous Aime , Pièce vraiment charmante
& originale , & que nous allons tranfcrire.
PHILIS , Vous avez mille attraits ;
Mais à tous mes defirs rébelle ,
Pour vous feule vous êtes belle :
Philis ,je crois que je vous hais.
MALGRÉ Votre rigueur extrême ,
Je me fouviens que l'autre mois
Je baifai le bout de vos doigts :
Philis , je crois que je vous aime,
UN foir chez vous j'arrive exprès
Pous vous déclarer mon martyres
DE
FRANCE.
83
Vous partez d'un éclat de rire :
Philis , je crois que je vous hais .
JAMAIS Votre coeur n'eft le même.
Qu'arriva t'il ? le même foir
Vous me laifsâtes quelque espoir :
Fhilis , je crois que je vous aime.
Je vous apporte deux bouquets.
Vous les donnez en ma
préſence ,
L'un à Valcour , l'autre à Gernance :
Philis , je crois que je vous hais .
I E même jour ,
bonheur fuprême
Dont je veux toujours
m'occuper !
Vous
m'invitâtes à fouper:
Philis , je crois que je vous aime.
UN revers fuivit ce fuccès ;
Quel est donc l'état de mon ame?
Vous aimé-je , en effet , Madame ?
Oui , je vous aime , & je vous hais.
Voltaire , M. de Saint -
Lambert , ou
M. de la Harpe ne
défavoueroient pas une
Pièce auffi fimple à la fois & auffi
ingénieufe.
Nous croyons que M. le
Chevalier de Cubières
peut
remplacer , peut-être avec quelque
avantage , l'Auteur des
Fantaifies , s'il
D vj
$4
MERCURE
veut mettre à profit les confeils que fon
prédéceffeur lui a légués en vers charmans.
Du Ciel tu reçus en
partage
Cette facilité , don funefte &
charmant ,
T
Qui trop fouvent, hélas ! d'un Poëte
volagenort
Fait le plaifir & le
tourment, anh p2 2008
Crains cette perfide Sirène ;
Vers des écueils cachés tôt ou tard elle entraîne :
Les pleurs & les regrets font alors fuperflus.
Polis tes vers long- temps ; des vers faits avec peine ,
Avec plaifir font toujours lus.
SPECTACLES.
Auto zag
ACADÉMIE
ROYALE DE
MUSIQUE.
ON fe
prépare , dit -on , à faire
reparoître
la Fête de Mirza avec des
changemens.
Une
Pantomime de cette nature eft elle fufceptible
d'en
éprouver d'affez
heureux pour
pouvoir être revue avec
quelque plaifir ?
Nous le
defirons.
Vraifemblablement on en
aura banni toutes les
fituations faites pour
affliger l'ame ; on aura fenti que dans un
Spectacle qu'on
annonce
comme une Fête ,
les
maffacres & les
fupplices font des objets
auffi
déplacés que
repouffans. Au furplus , fi
l'on a fu trouver des
moyens de
rappeler le
0
DE FRANCE.
Public , & de forcet fon fuffrage , nous les
ferons connoftre avec un plaifir d'autant
plus vif , que ce n'eft pas fans quelque peine
que nous avons rendu un compte fi rigou
reux de la première repréfentation de cette
Pantomime nous aurions youlu pouvon
nous en difpenfer ; mais la caufe du goût
réclamoit notre févérité , & toutes les confidérations
particulières doivent fe taire de
vant elle.
Nota. Les Amateurs de l'Art du Chant n'ont
pas oublié tout le plaifir que leur a fait la voix touchante
, flexible & jufte de Mde Todi dans les Concerts
de Paris , & les applaudiffemens qu'ont obtenus
les beaux Airs qu'elle y a chantés. Ils apprendront
fans doute avcc plaifir qu'elle a eu le même
fuccès fur le Théâtre de Turin , dans le premier rôle
de l'Opéra d'Andromaque , Poëme de Métaftafe ,
Mufique du fieur Vincent Martoni , Maître de Chapelle
de S. A. R. le Prince des Afturies .
COMÉDIE
FRANÇOISE.
RIEN de neuf à ce Spectacle depuis le
Jalouxfans Amour. On y prépare Richard
III , Tragédie imitée de Shakefpéar ; mais
quelques raifons , qui ne font pas encore
publiques , en retarderont les repréfentations.
En attendant cette nouveauté , on a
remis deux Pièces qui'dormoient depuis longtemps
dans le Répertoire de la Comédie
86 MERCURE
Françolfe. L'une eft Pyrrhus , Tragédie de
Crébillon ; l'autre , le Roi de Cocagne , Comédie
de le Grand .
Si l'on compare Pyrrhus à l'Ouvrage de
Thomas Corneille , qui porte le même nom ,
on lui doit beaucoup d'éloges ; on peut le
regarder comme un chef- d'oeuvre fi on lui
oppofe les Imbroglio tragiques de nos modernes
; mais en ne le comparant qu'à une
des Tragédies de fon Auteur , comme Rhadamifte
ou Électre , on eft obligé de convenir
que c'eſt un des plus foibles Drames
qu'il y ait au Théâtre , un des moins intéreffans.
Ce n'eft pas qu'on ne remarque de
la connoiffance de l'Art dans la conduite de
la Pièce , qu'on ne diftingue des traits de
grandeur & de nobleffe dans les caractères
de Glaucias & de Pyrrhus , qu'on ne doive
même regarder comme héroïque le dévoument
de ce dernier , ' quand il fe fait connoître
à l'Ufurpateur du trône de fon père ,
qui tient la vie , pour ainfi dire , entre fes
mains ; mais quelques idées , quelques vers
heureux , & une fituation , ne forment pas
un intérêt affez puiffant pour attacher pen
dant le cours de cinq Actes ; d'ailleurs , la
catastrophe eft trop clairement annoncée dès
le troisième Acte , & le moment où le Héros
fe livre au Tiran , ne caufe aucune furpriſe au
Spectateur , parce qu'il eft prévu & qu'on
l'attend . On fe plaignoit depuis long temps
que cette Pièce fut négligée ; on prétendoit
DE FRANCE. 87
que le Public étoit privé d'un bon Ouvrage ;
on l'a remife , & les repréfentations en font
défertes .
Puis , fiez-vous à Meffieurs les Savans .
TIFF
Le Roi de Cocagne eft tiré , partie de la
Bibliothèque Bleue , partie de la Bague de
l'Oubli , Comédie de Rotrou , qui l'avoir
lui -même imitée, de Lopez de Vega. Il faut
la diftinguer des farces anciennes que l'on
repréfente de temps en temps pendant le
Carnaval, on n'y rencontre point les ordures
dont font garnies les Comédies de Scarron ,
& elle en a toute la gaieté. C'eft une folie ,
une extravagance fi l'on veut, mais au moins
cette extravagance peut , dans un temps de
délire , être répréfentée devant les honnêtes
gens. Il y a fouvent de ce qu'on appelle la
groffe joie, infiniment de bouffonnerie , &
quelquefois du vrai comique. Cette Pièce a
été remife avec foin ; auffi le Public y vientil
en foule.
COMÉDIE ITALIENNE.
NCORE deux Opéra - Comiques en Vaudevilles
à ce Théatre depuis trois femaines.
Le premier eft l'Amantftatue : en voici le
fujer.
Dorval a vu Célimène & en eft devenu
amoureux; il lui a fait l'aveu de fa flamme en
amant timide , c'èft- à- dire , par lettres ; cés
# 88 MERCURE
lettres font reftées fans réponſe , mais on
les a gardées. Encouragé par ce procédés il
a inis dans fes intérêts la Femme- de chambre
de fa Maîtreffe ; il s'introduit chez elle
d'abord en Chanteur , & lui remet un Almanach
, qui a pour titre l'Amour Fidèle;
enfuite il fe place fur un Piédeftal au lieu
d'une ftatue que Célimène attend . Frontin ,
fon valet , qui joue le rôle d'un Sculpteur ,
prétend que la ftatue eft organifées en confequence
Dorval exécute plufieurs airs de
Aûre , ce qui jette Celimène dans un raviffement
inexprimable : elle ne veut pas qu'un
fi bel ouvrage refte expofé dans fon jardin
aux rigueurs des faifons ; fon appartement
eft l'afyle qu'elle lui deftine. A peine a-t-elle
dit ces mors , que Dorval fe jette à fes genoux
, fe fait connoitre, & vient à bout d'ob
´tenir ſa main.
Il n'y a , comme on le voit , nulle vraifemblance
dans une pareille intrigue &
jamais confentement n'a été obtenu d'une
manière fi bifarre. Mais ce petit ouvrage
n'eft pas fans agrément il eft écrit avec facilité
; les couplets font bien coupés , & les
idées en font fraîches & gracieuſes . M.
Clairval eft charmant dans le rôle de Dorval.
Le fecond eft la Rufe de Carnaval ou les
Deux Morts ; il eft tiré d'un Conte Oriental,
& a été repréſenté pour la première fois le
Mardi-Gras.
Léandre aime Ifabelle ; mais comme M. &
BAMde Caffandre ne veulent point lui donner
DE FRANCE.
leur fille , il ne peut voir fa Maîtreffe qu'en
cachette , & par l'entremife de Pierrot &
de Colombine , domestiques de la Maiſon.
Surpris par les Vieillards , il eft chaffé honteufement
, & les Valets font mis à la porte.
Mais Colombine imagine un ftratagême.
Ellen'ignore pas que Pierrot, fon mari, a plû
à Made Caffandre , & qu'elle a touché le
coeur de fon vieux Maître ; en conféquence
chacun d'eux contrefait le mort tour- à-tour ,
* & chacun d'eux auffi , en verfant des larmes
fur le fort de l'autre , qu'il dit mort de défefpoir
, obtient fa grâce de M. & de Made
Caffandre. Ceux- ci , en s'expliquant enfemble
fur le pardon qu'ils ont accordé , fe
querellent fur celui de leurs Domestiques
qui eft mort , & conviennent de s'en consta
vaincre en examinant le cadavre ; ils font
bien furpris d'en trouver deux au lieu d'un ;
ils le font davantage , quand Léandre , qu'on
a averti du ftratagême , arrive déguiſé en
Commiffaire , & les accufe d'avoir empoifonné
ces deux prétendus morts. Néanmoins ,
il confent à étouffer l'affaire , fi on veut lui
donner Ifabelle en mariage. Après quelque
réfiftance on y confent ; Léandre le fait connoître
; les deux morts reffufcitent , & M.
Caffandre , ainfi que Made fon époufe , ne
reprennent point leur parole ; ce qui ne laiffe
pas que de paroître ridicule , même dans
une rufe de Carnaval.
Très-peu de gaîté , quelques équivoques
dont on peut rire à la Foire , deux ou trois
90 MERCURE
idées affez jolies , des Vaudevilles la plu
part mal coupés , des vers lâches & mal
tournés , beaucoup de fauffes rimes : voilà ,
à- peu- près tout ce qu'on peut dire de ce!
petit Opéra , qui ne nous a point paru Comique.
VARIÉTÉ S.
PROGRAMM ( E.
UN Particulier zélé , pour le bien public , & qui
pénfe qu'une bonne éducation y peut beaucoup
contribuer, defireroit qu'il fut composé un Traité
Elémentaire de Morale qui expliquât & prouvât les
devoirs de l'Homine & du Citoyen. Il voudroit que
ce Traité fût fait d'après les Principes du Droit Naturel
; qu'il fût clair , méthodique , & propre
toutes les Nations.
Comme il eft destiné aux Écoles , on defire qu'il
foit court & écrit dans un ftyle fimple , qu'il n'excède
pas cent ou cent vingt pages d'une impreffion
in- 12 , d'un caractère ordinaire , afin que fervant
aux Enfans qui apprennent à lire , il puifle être lu
& retenu dans le cours de l'éducation , & qu'il
puiſſe être acheté à un très -bas prix.
Pour engager les Gens de Lettres à la compofition
de cet Ouvrage , on a dépofé 1200 liv. chez
Me Sauvaige , Notaire , rue de Bully.
Des Perfonnes inftruites , éclairées & connues,
feront priées par l'Auteur du préfent Programme,de
vouloir bien être Juges du Concours , & Me Sauvaige
délivrera le prix à celui qui , d'après ce jugement
, aura le mieux rempli les conditions cideffus
.
On prévient qu'il faut que l'Ouvrage foit imDE
FRANCE. 91
primé & approuvé, ou fi l'on ne veut pas rifquer
les frais d'impreffion , il faut que le manufcrit
foit revêtu d'une approbation ou permiffion d'im
preffion.
Les Exemplaires imprimés ou manufcrits &
permis d'être imprimés, feront remis audit fieur Sauvaige
, Notaire , d'ici au premier Mai 1782 , fans
nom d'Auteur , mais avec une Sentence ou Epigra
phe, dont pareille fera enfermée avec le nom de
l'Auteur dans un papier cacheté, qui ne fera ouvert
lors de la diftribution du Prix. Ce Prix fera que
donné le jour de la S. Louis 1782 .
ON a dit dans le Mercure du 24 Février ,
page 181 , que M. Garat , à qui l'Académie Françoife
, dans fon Affemblée du 8 , avoit adjugé pour
cette année le legs de 1200 liv. de M. le Comte de
Walbelle , n'avoit pas jugé à propos d'accepter ce
legs, & avoit prié l'Académie de vouloir bien lui
permettre de le rendre ; qu'en conféquence cette
Compagnie , dans la Séance du 17 , en avoit difpofé
en faveur de M. Court de Gebelin , qui l'avoit
déjà obtenu l'année dernière. On auroit dû ajouter
que le motifqui a déterminé M. Garat à ne pas accepter
le legs dont il s'agit , non-feulement ne peut
offenfer ni l'Académie , ni les Gens de Lettres , mais
fait autant d'honneur à M. Court de Gébelin , qu'à
la modeftie & à la noble délicateffe de M. Garat.
« L'Académie , dit - il dans la Lettre qu'il a écrite
fur ce fujer, à M. d'Alembert , m'honore infini
ment dans le choix qu'elle a fait de moi pour
m'ajuger le legs annuel inftitué par M. de Walbelle
. Un fecours qu'un Homme de Lettres fans
fortune reçoit des mains de l'Académie , n'eſt pas
feulement un fecours , c'eft encore une diftincMERCURE
30
tion & un honneur. C'est ainsi que j'envilage l'é
tabliffement de M. de Walbelle ; mais je n'ai
point voulu, Monfieur , entrer en concours avec
» les Hommes de Lettres qui ont pu defirer ce legs ;
» je ne l'ai demandé à aucun des Académiciens qui
» m'honorent de leur amitié , je me ferois fur-tout
reproché de le difputer à M. Court de Gebelin ,
» dont j'eftime les Ouvrages , & dont je confidère
beaucoup la Perfonne, so
M. Court de Gebelin , qui , ainfi que M. Garat,
n'avoit demandé ce legs ni l'année dernière ni celle- ci,
avoit partagé prefque également les fuffrages avec
M. Garat dans la Séance du 8 Février, la différence
n'ayant été que d'une feule voix. Dans l'Affemblée
du 17 il a eu l'unanimité prefque entière . L'Acadé
mic , autorifée par le teftament de M. le Comte de
Walbelle à donner le legs à la même perfonne pluhieurs
fois de fuite , a cru pouvoir , fans inconve
nient , accorder cette diftinction à M. Court de Get
belin , qui s'en eft rendu très- digne par les nouveaur
Volumes de fon favant Ouvrage , publiés dans le
courant de l'année dernière 1780 .
ANECDOTES.
I.
UN Indien vaporeux s'étoit imaginé que
s'il piffoit , il fubmergeroft tout le Bifnagar.
En conféquence , ce vertueux Citoyen , préférant
le falut de la patrie au fien propre,
retenoit toujours fon urine. Il étoit prêt à
périr lorfqu'un Médecin , homme d'efprit,
entre tout effrayé dans fa chambre : Narfingue
, lui dit - il , eft en feu , hâtez - vous de
DE FRANCE. 93
You
cher votre urine. A ces mots le bon Indien
piffe, & le trouve guéri ,
I I.
Fernand Cortès, à fon retour du Mexique,
rebuté par les Miniftres de Philippe II , &
ayant pu approcher de lui , fe préfente fur
fon paffage , & lui dit : Je m'appelle Fernand-
Cortès. J'ai conquis plus de Terres à Votre
Majefté qu'elle n'en a hérité de l'Empereur
Charles-Quint fon père , & je meurs de
faim. Voilà de l'éloquence.
III
Il y avoit autrefois chez les Turcs de fréquentes
conteftations touchant la préféance
entre les gens de Guerre & les gens de Loi.
Le Grand- Seigneur , pour les mettre d'accord
, déclara que la main gauche feroit déformais
la plus honorable parmi les gens de
Guerre , & la main droite parmi les gens de
Loi . Ainfi , quand ces deux Corps marchent
enfenible , chacun croit être dans la place
d'honneur .
༤༡། ༤ །
H
21
GRAVURE S.
ISTOIRE NATURELLE , ou Expofition Géné
rale de toutes fes Parties , gravées & imprimées
en couleurs naturelles , par M. Fabien Gauthier
d'Agoty, cinquième fils , in -4 . , premier Cahier du
Règue Minéral . Prix , 15 liv : pour les Soufcripteurs,
& 20 liv. pour ceux qui n'auront point fouferit. I
94 MERCURE
faut s'adreffer chez MM. Belu & Compagnie, Marchands
, rue de l'Arbre Sec , près de la Fontaine
Cette Entrepriſe mérite d'être encouragée . En
attendant que nous puillions en rendre compte ,
on inférera le Profpectus de l'Auteur dans un des
premiers Numéros du Mercure.
MUSIQUE.
HUIT Recueils de petits Airs de tout genre entremélés
d'Ariettes choifies avec accon pagnemens
obligés de Guittare Allemande ou Cythre , & Vio
lon ou Mandoline , par M. l'Abbé Carpentier ,
Chanoine de Saint Louis-du-Louvre. Prix , 7 liv.
4 fols. A Paris , chez 1'Auteur , & aux adreffes ordi-
Daires de Mufique.
Trois Sonates pour le Clavecin ou Piano-forte,
avec accompagnement de Violon , par M. A. ,Guce
nin, OEuvre cinquième. Prix , 7 liv . 4 fols . A Paris ,
chez l'Auteur , rue Saint Louis , quartier Saint Ho
noré, & aux adreffes ordinaires..
ordinaires
.
4
ANNONCES LITTÉRAIRESI
LAMANT
AMANT Statue , Opéra -Comique en un Acte
& en Vaudevilles , repréfenté pour la première fois
par les Comédiens Italiens ordinaires du Roi, le
Mardi 6 Février 1781. A Paris, chez Vente , Libraire
des Menus Plaifirs du Roi , rue des ' Anglois. Prix ,
1 liv 4 fols .
1
Les deux Morts , ou la Rufe de Carnaval,
Opéra Comique , par J. Patrati , repréfenté fur le
Théâtre des Comédiens Italiens ordinaires du Roi ,
le Mardi 27 Février 1781. Prix , 1 liv. 4 fols. A
Paris , chez le même Libraite
E
DE FRANCE 95
On trouve chez Defnos , Libraire , rue S. Jacques ,
les Ouvrages fuivans : 1°. Lettre fur la Loterie de
TEcole Royale Militaire , contenant un moyen pour
lier les numéros par ambes combinés de telle forte
qu'on puiffe gagner trois fois autant que par la méthode
ordinaire. Prix , 1 liv. 10 fols : 2 °. La Bigar
rure embellie d'idées exhalées du cerveau d'un couſin
de Matthieu Laensbergh , Ouvrage périodique pour
la préſente année. Prix , 1 liv. 4 fols : 3 °. Almanach
intéreffant dans les circonstances préfentes , ou Def
cription abrégée des États- Unis de l'Amérique. Prix ,
2 liv. 8 fols : 4°. Les Modes Parifiennes , ou Manuel
de Toilette. Prix , 4 liv . 10 fols.
Hiftoire des Hommes , Partie ancienne , première
Partie du Tome X. A Paris , chez M. de la Chapelle
, rue Baffe du Rempart
Lettre de M. Bourgeois , Etudiant en Médecine ,
à M... pour fervir de Réplique à la Lettre trèshonnête
à M. Bofquillon , Brochure in - 12 , chez
les Marchands de Nouveautés.
Eloge de Louis , Dauphin de France , père du
Roi, par M. de Milon , Prêtre . in - 8 ° . A Paris ,
chez Lefclapart , Libraire , Pont Notre-Dame.
Les Galanteries de la Cour de France, 3 Vol.
in- 1 , avec figures. Prix , 6 liv. A Paris , chez Couturier
fils , Libraire , quai des Auguftins . On trouve
chez le même l'Art de la Verrerie , par Reri , Merrel
& Kunkel , in-4 ° . , avec figures . Prix , 21 liv. , &
les Recherches fur les Finances , par M. de Forbonnais
, 3 Vol. in-12 . Prix , 21 liv,
Avis au Peuple fur les Hernies , par M. Foujols ,
Docteur en Médecine , ancien Chirurgien- Major
des Moufquetaires , Volume in 12. Prix , i liv.
16 fols. A Paris , chez l'Auteur , rue S. Thomas du
Louvre, vis-à-vis l'Eglife ; Méquignon , Libraire ,
rue des Cordeliers ; & Didot le jeune , Imprimeur-
Libraire , quai des Auguftins.
96
MERCURE
Héroïde , ou Lettre d'Adélaïde de Luffan au
Comte de Comminge , par M. de Maifon-Neuve , in-
8 °. A Paris , chez Eſprit , Libraire , au Palais Royal.
Les Converfations d'Émilie , nouvelle Édition ,
2 Vol, in- 12 . A Paris , chez Humblot, Libraire , rue
S. Jacques , près S. Yves.
Inftruction fur les Bois de la Marine , contenant
des détails relatifs à la Phyfique & à l'analyse du
chêue , en ce qui concerne l'économie & l'amélio
ration du Bois en général , Vol. in - 12. ▲ Paris ,
chez la Veuve Duchefne , Libraire , rue S. Jacques ;
Cloufier , Imprimeur - Libraire , rue S. Jacques ; &
Jombert , fils aîné , Libraire , rue Dauphine .
Etrennes Lyriques- Anacréontiques pour l'année
1781 , préfentées à MADAME , Soeur du Roi. A
Paris , chez l'Auteur , rue des Nonaindières , & chez
les Marchands de Nouveautés.
V
TABLE.
ERS & M. Nicker ,
Le Cheval Gris , Conte ,
Enigme & Logogryphe ,
49 Comédie Erançoiſe ,
so Comédie Italienne ,
63 Programme ,
Répertoire Universelle , €4 Anecdotes ,
79 Mufique ,
Les Hochets de ma Jeunefe , Gravures ,
Acadimi: Roy. de Mufiq. 84 Annonces Littéraires ,
APPROBATION.
85
87
و د
ཚཆནེནན3ོཝ
93
J'AI lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 10 Mars . Je n'y ai
xien trouvé qui puiſſe en empêcher l'impreffion. A Paris ,
19 Mars 1781. DE SANCY.
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 17 MARS1781.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE,
COUPLET à M. DE SAINT-ANGE , fur le
fecond Livre d'Ovide en vers François.
م
AIR: Ce fut par la faute du fort. ( Florine )
Du rendre Auteur de l'Art d'Aimer
J'admirai les métamorphofes .
Son ftyle avoit fu me charmer ;
Des chardons il a fait des roles.
Non , dis -je alors , dans l'Univers
Rien n'égalera cet Ouvrage ;
Mais je viens de lire vos vers ,
Et j'ai bien changé de langage.
( Par M. Mayeur. )
Sam. 17 Mars 178 .
E
98
MERCURE
IMPROMPTU à M, DẸ MENESSIEZ ,
Écuyer , des Académies du Roi pour
Armes,
AIMABLE favori de Mars, & de Bellonne ,
Qui par
des coups certains nous inftruis à frappers
Toi , qu'aucun Art ne peut tromper,
Qu'aucun péril jamais n'étonne ;
Par tes travaux utile au Citoyen ,
les
Tu veux , cher Meneffiez , & tu dois les reprendre ;
Cer Art , que tu montres fi bien ,
Ne fait pas le Héros , mais il fait le défendre.
A I R.
LA beauté , la plus fe · ve - re ,
Prend pi - tié d'un long tour,
DE FRANCE. 99
ment, Et l'amant qui per- fe vere ,
D
De- vient un beu - reux a -mant :
: 1. 17
Tout eft doux , & rien ne
Pour un coeur qu'on veut tou
L'eau qui tom 1
cou- te
cher :
be goutte - à-
Eij
100 MERCURE
goutte ,
Per - ce le plus
dur ro- cher : L'eau qui
F
be gout- te-à- gout- te , per -
le
107
plus dur ro- cher.
L'HYMEN feul ne fauroit plaire ;
Il a beau flatter nos voeux ,
L'Amour feul a droit de faire
Les plus doux de tous les nauds..
tomce
DE FRANCE. 101
Il eft fier , il eft rébelle ;
Mais il charme tel qu'il eft :
L'Hymen vient quand on l'appelle ;
L'Amour vient quand il lui plaît.
(Paroles de Quinault , Mufique de M. Chartrain. )
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent .
LE
mot de l'Enigme eft le Regard ; celui
du Logogryphe eſt Pot , où le trouve Pô.
ENIGM E.
JA1 fous un même nom , Lecteur ,
ΔΙ
Plufieurs formes , plufieurs ufages.
C'eft par moi qu'un utile Auteur ,
En multipliant fes Ouvrages ,
De tous les lieux , de tous les âges
S'affure l'hommage flatteur.
que je favorife Au filou
*
Je fournis mainte occafion ;
Un plaifir à la gourmandife ,
Et des Soldats au Roi de la fière Albion .
A
(Par M. Pat.... )
LOGOGRY PHE.
L'INFIRME , au vieillard , à l'aimable jeuneffe ,
A la roture , à la nobleffe ,
E iij
102 MERCURE
Enfin , à partir du pied plat i
Remontant jufqu'au Potentat ,
1
li
Je fuis commode à tous ; & j'ai le priviléger
De fouler quelquefois les degrés du Saint Siège.
Mais par une bizarre loi
Je n'ai point d'accès chez le Roi,
Sans cette maudite étiquette
Ma fortune feroit complette.
Avec moi , cher Lecteur , fais encor quelques pas ;
Parcourons mon enfemble ; & là , tu trouverás.
Un Poëte Latin dans le genre comique ;
Deux nombres en Arithmétique ;
Ce fur quoi Renard apprêta
Le brouct , dont Cygogne à regret ne tâmas
( Ce fait eft tiré d'une Fable. ) iron, P.
Un mets qui sûrement a paru fur ta table ;
Le pofte que Coclès à lui feul défendit ,
Du moins l'Hiftoire nous le dit ;l 201 i
L'objet qu'on fe propofe , & Eobjet qu'on envie
Quand on met à la loterie ; suppofituA
Celui qui de fa porte a fauvé l'Univers
Le terrible Dieu des Enfers ;! 4
Un de ces jeux qui veut du coup d'oeil , de l'adreffe ;
Le mâle de cette traîtreffe
Mife en énigme par -Bourfault ;
Ce qu'il faut renverser pour monter à l'affaut ;
Du front de ta moitié l'agréable couronne ,
Ornement précieux que Nature nous donne ;
Le nom commun des végétaux ;
DE FRANCE. 103
L'allure de tous les oifeaux ;
Un réduit oblong qui renferme
La production & le germe ;
Cette même production ;
Et du fer bien battu la transformation.
Très- peu faite pour le voyage ,
Cheminer avec toi plus long- temps n'eft pas fage 3
Ainfi , Lecteur , jufqu'au revoir.
Bon foir.
( Par le Savetier du Village de Soupire
enLaonnois.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
LE JALOUX SANS AMOUR , Comédie en
cinq Actes & en vers libres , par M. Imbert ,
repréfentée pour la première fois par les
Comédiens François Ordinaires du Roi ,
le 8 Janvier 1781. Prix , liv. 10 fols.
A Paris , chez Lambert & Baudouin
Impr. - Libraires , rue de la Harpe ; Delalain
, Libraire , rue S. Jacques ; & la
Veuve Ducheſne , Libraire , rue S. Jac
ques , au Temple du Goût.
IL n'eft pas douteux que l'Art de la
Comédie ne foit aujourd'hui plus difficile
qu'il n'a jamais été. M. d'Alembert a trèsjudicieufement
obfervé qu'on exige à pré-
E iv
104
MERCURE
fent dans la peinture des moeurs plus de
fineffe qu'autrefois , & qu'il faut plus de recherches
, plus de nuances pour faire fentir
des ridicules moins apparens ; mais depuis
qu'il a publié ces idées , le goût du Spectacle
, en changeant de face , a produit dans
les efprits une révolution qui à doublé les
difficultés de la Comédie proprement dite,
& lui a preſque interdit les fuccès. L'amour
de ce qu'on appelle des effets , l'ufage immodéré
de la Pantomime , ont accoutumé le
Spectateur à jouir du Théâtre comme d'une
optique dans laquelle les objets fe fuccedant
avec une extrême rapidité , entretiennent
la curiofité & l'intérêt par la féule variété
des couleurs & le contrafte des figures.
L'habitude de cette jouiffance a rendu fon
attention pareffeufe , & lui fait regarder
comme inutiles & froids tous ces développe
mens fins & délicats que l'obfervateur emploie
pour peindre & nuancer un caractère :
tout ce qui eft raifonnable lui paroît hors
d'oeuvre, & l'art de préparer les incidens
n'eft à fes yeux qu'un moyen d'ennui qu'il
faudroit bannir fans retour. Dans le nombre
affez confidérable de Comédies qu'on a repréfentées
depuis dix ans fur le Théâtre de
la Nation , on n'a pas remarqué de chefd'oeuvre
, fans doute ; & où trouve - t'on des
chef-d'oeuvres ? Mais on a pu en diftinguer
quelques unes dont, malgré leurs défauts , les
beautés donnoient des efpérances ; néanmoins
le Public n'a pas daigné encourager , dans ces
DE FRANCE. 105
effais , l'étude du genre qui honore le plus
le Théâtre , puifque c'eft celui qui préſente
l'homme à l'homme ; celui qui , par le ſecours
d'une leçon agréable à l'efprit , &
utile à la raifon , offre à la génération préfente
le tableau des vices à éviter & des
vertus à fuivre. Malgré le fyftême de profcription
qui paroît élevé contre la Comédie ,
il le trouve encore des efprits courageux
qui, fidèles aux véritables principes , veulent
fuivre , au moins de loin , les traces du bon
Molière , & marcher dans la route qu'a
tracée cet homme illuftre. M. Imbert a tenté
de porter fur notre Scène un nouveau caractère
; la feule tentative eft digne d'éloges :
examinons ce qui en eft dû à l'exécution .
Le Jaloux fans Amour n'offroit malheureufement
à l'Auteur qu'un trop grand
nombre de modèles ; mais il n'étoit pas aifé
de le préfenter fous des couleurs affez vraies
pour le faire reconnoître , fans être affez
chargées pour indifpofer les Spectateurs. Si
la jalousie , même exceffive , porte avec elle
fon excufe quand elle naît d'un amour
violent ; fi elle rend digne de pitié le malheureux
qu'elle dévore , elle devient un
vice odieux , elle porte avec elle le caractère
de la tyrannie , quand elle n'eft que
le réfultat de l'amour propre fans amour.
M. Imbert a fenti ces diftinctions , & il a eu
foin , d'un côté , de préfenter fon perfonnage
comme affez coupable pour offrir l'exemple
qu'il avoit en vue d'un autre , de lui
Ev
106 MERCURE
ود
laiffer affez de vertus pour le rendre fufcepti
ble d'ouvrir les yeux fur les fuites hontcufes
de fa foibleffe , fur le bonheur de préférer
à tout une femme eftimable & fenfible,
qui , defon côté, ne connoît rien de préférable
à fon mari. Cependant , on a prétendu
que l'Auteurn'avoit pas répondu parfaitement
au titre de fa Pièce ; & voici comme on
a raifonné : Le Comte d'Orfon a été
amoureux de fa femme un amour
5 de paffage , une intrigue fondée plutôt
» fur la feduction que fur une tendreffe
réelle , a pu affoupir dans fon coeur les
véritables fentimens pour la Comteffe;
mais cet amour n'eft pas éteint , & c'eft
» de lui que naît la jaloufie du Comte.
» Cela eft fi vrai , qu'à la fin de l'Ouvrage ,
», quand il a' découvert la perfidie de la
Phryhé qui le retenoit dans fes chaînes ,
il reprend fon premier amour , & fon
», remords n'a d'effet & de vérité qu'autant
qu'il eft le réſultat d'une première tendreffe
qui fe réveille avec une chaleur
» nouvelle. Si ces réflexions font juftes ,
d'Orfon n'eft point le jaloux fans amour. ”
On ne fauroit fe refufer à dire que ces
obfervations ont une apparence de juſteffé.
Néanmoins avec un peu d'examen on découvre
qu'elles ne font que fpécieufes . Trèscertainement
le caractère d'un jaloux de
l'efpèce dont nous parlons , pourroit être
infiniment plus chargé , mais un perſonnage
comme celui que fembloient defirer certains
و ر
39
ور
و ر
>>
ور
4
DE FRANCE
. 107
Amateurs du Théâtre , feroit un monftre affreux
dont la vue feroit infupportable, que la
décence profcriroit de la Scène , & qui detroit
être puni , non par la verge du ridicule
, mais par le glaive de la loi ; nous ajouterons
, heureufement pour l'humanité , que
ce feroit un être encore plus abfurde qu'odieux
; & ce n'eft pas fur des vices qui
n'ont qu'une exiftence idéale que s'arrêté
l'Obfervateur , mais fur des vices réels : il
ne les expofe même au grand jour de la
repréſentation,qu'autant qu'ils peuvent fupporter
une nuanée de ridicule , dont le but
eft'd'ôter à l'objet que l'on veut peindre une
grande partie de fa difformité. C'eft ainfi
que l'inimitable Molière a fu ajouter au
caractère du Tartufe le charlatanifme, le fáſte
plaifant de fes expreffions .Il femble que dans
les premières Scènes où il le fait agir, il cherche
à familiarifer le Spectateur avec un perfonnage
révoltant, & dont le bon ordre veut
qu'on faffe juftice ; mais avant qu'elle fe falſe,
il amufe , pour ainfi dire , le facrificateur
avec la victime , & par des gradations infenfibles
, ménagées avec le plus grand art ,
développe toute la phifionomie du caractère
qu'il veut combattre , & ne laiffe plus à
l'homme qui a obfervé,que le defir de le voir
couvrir de toute la honte qui lui eft dûe.
il
Nous croyons donc que M. Imbert a
faifi dans le Jaloux fans Amour , le véritable
caractère que fupportoit la Scène. D'Orfon
, époux d'une femme charmante , pleine
E vj
108 MERCURE
de vertus & de talens ; oubliant fon bor
heur pour fe livrer tout entier à la féduction
d'une prostituée ; devenu hypocrite par la
néceffité de diffimuler fes erreurs ; réduit à
juger des moeurs de fa femme par la diffolution
des fiennes propres ; croyant qu'on
doit être coupable , parce qu'il l'eft devenu ;
jaloux cruel, fans motif, & fans avoir le droit
de l'être ; trompé par le méprifable objet qui
a caufé fon malheur & celui de tout ce qui
l'entoure voilà , à ce qu'il nous femble ,
un tableau affez moral pour laiffer peu de
chofes à regretter. Nous conviendrons volontiers
qu'on peut faire des reproches à M.
Imbert. Son action nous paroît lente , &
nous croyons qu'il a donné trop d'étendue à
fon Epifode des amours du Chevalier d'Elcour
& de Mademoiſelle d'Orfon . Ce n'eft
pas qu'il foit inutile à la marche de l'intrigue
, au contraire , il y eft lié avec beaucoup
d'adreffe, & le Chevalier oubliant fa tendref
fe pour s'occuper du bonheur de fa future
belle-four ; s'expofant à perdre fon amante
& fon ami en voulant défabufer le Comte &
l'arracher à fon indigne Maîtreffe, amène dans
l'ouvrage des fituations faites tout- à - la fois
pour plaire & pour intéreffer , & qui n'ont
point été affez remarquées lors des repréfentations.
Nous indiquerons à ce fujet la Scène
fixième du quatrième Acte , où la Comteffe ,
eroyant accufer le Chevalier d'une liaifon
malhonnête , nomme fa rivale , éveille l'amour-
propre de fon mari , & hâte , fans le
DE FRANCE. 109
favoir , l'inftant qui doit le ramener à lui . On
a prefque généralement blâmé le perfonnage
du Marquis de Rinville , oncle du Comte ,
qui n'eft pas très- néceffaire , foit à nouer
foit à dénouer la Pièce , & qui produit peu
d'incidens , quoiqué d'abord on le regarde
comme deftiné à jeter du comique dans
quelques fituations . Nous conviendrons
qu'il ne répond pas toujours à cette intention
, mais nous dirons qu'il la remplit
quelquefois , & qu'il produit dans la dernière
Scène du quatrième Acte , & dans la
Scène quinziéme du dernier , un effet dont
on n'a point voulu appercevoir le but.
On n'a guères rendu plus de juftice à
deux caractères qui nous paroiffent faits
pour faire beaucoup d'honneur à M.
Imbert. Le premier eft celui de Madame
d'Orfon femme dont l'Auteur de cet
article pourroit citer un modèle , fi des raifons
particulières ne lui faifoient pas une
loi du filence . Ecoutons la parler ellemême
& mettons le Lecteur à portée
de juger de ce que nous avançons. Elle eft
inftruite de la conduite de fon mari ; à l'extérieur
elle eſt la même , pleine d'égards ,
d'attention , de tendreffe , elle ſe refuſe juſqu'à
la plainte. Cependant , elle aime beaucoup
Mademoiſelle d'Orfon ; & dans une
Scène entr'elle & fon mari , où il eft queftion
du mariage de cette jeune perfonne
avec le Chevalier d'Elcour , elle ne peut fe
défendre de parler d'elle même d'une ma-
,
,
110
MERCURE
nière détournée. Le Chevalier, dit le Comte ,
Eft généreux , bon ami , bon amant ,
Il fera bon mari.
"LA COM TESSÉ.
J'accepte ce préfage.
Pardon vous connoiffez mon coeur
Vous
leffavez , pour votre jeune foeur
J'ai la tendreffe d'une mère .
Voyez encor d'Elcour. Ah ! recommandez
- lui ,
Priez -le bien , comme ami , comme frère ,
D'etre toujours ce qu'il eft aujourd'hui .
Je la connois , je réponds d'elle:
Elle l'aimera quelque jour.
S'il alloit trahir fon amour ?
S'il n'étoit plus qu'un époux infidèle ?
Ah ! j'en fuis sûre , elle en mourroit.
Oui , par fierté , peut-être , elle voudroit
Cacher aux yeux d'autrui fa bleſſure cruelle
Peut-être même aux yeux de fon époux
Pour ne pas l'affliger; & par délicateffe ,
Dans fon coeur en fecret jaloux ,
Elle renfermeroit fés ennuis , fa trifteffe ;
Elle craindroit....
LE COMTE , ( troublé ).
Eh ! mais pourquoi
Se créer par avance un chimérique effroi ?
Pourquoi du Chevalier foupçonner la tendrefle ?
DE FRANCE. MIX
LA COMTES SE , ( avec abandon ).
Vous ne connoiffez pas les fupplices affreux
D'une époufe qui cache un amour malheureux ;
Qui de fes pleurs la nuit baigne fa trifte couche ,
Et le jour , fait mentir fes regards & fa voix ;
Qui toujours fe condamne à porter à la fois
Le chagrin dans le coeur & le rire à la bouche !
Si vous faviez tout ce qu'on fouffre , hélas !
A n'être plus aimée alors qu'on aime encore !
N'avoir que le mépris d'un époux qu'on adore !...
Tant de fecrets ennuis ! de douloureux combats !...
Qu'à jamais , s'il le peut , votre four les ignore ! ... &c.-
Tout le rôle de Mde d'Orfon eft écrit
& penfé fur ce ton ; nous ne connoiffons
guères au Théâtre d'époufe plus intéreffante ,
& cependant on en peut citer beaucoup
dont les caractères font très- eftimables, & àpeu
près femblables aŭ fien.
La jeune d'Orfon eft le fecond Perfonnage
de cette Pièce , qui nous a femblé mériter
beaucoup d'éloges , & il nous paroît abfolument
neuf. Nouvellement fortie du
Couvent , elle a toute l'ingénuité de la tendre
jeuneffe & de l'inexpérience , tout le
charme , toute la grâce d'un efprit jufte &
droit , qui voit fans prévention , & parle
des objets de la même manière qu'il les a
apperçus. Le Chevalier eft le premier homme
qu'elle ait vu ; on le lui deftine pour
époux , elle fent pour lui quelque inclina1.12
MERCURE
tion ; & cette inclination , quoiqu'elle ne
foit pas très -vive , lui paroit un lien facré.
Cependant , elle a deviné à-peu- près les
chagrins de fa belle - four ; elle en conçoit
quelque frayeur du mariage ; mais
le Couvent lui paroît bien plus odieux encore.
Tout ce qui fe paffe dans la maifon
l'étonne & l'attendrit . Le filence que garde
le Chevalier quand il projette de tout tenter
pour ouvrir les yeux de d'Orfon fur fon aviiffante
inclination pour une femme publique
, fon air trifte & rêveur , pénètrent la
jeune innocente jufqu'aux larmes . Cette Scène
, qui eft la feconde du quatrième acte , eft
une des plus agréables de l'Ouvrage : nous allons
la citer. Le Chevalier rêve. Mile . d'Orfon
s'approche de lui.
Monfieur le Chevalier !
LE CHEVALIER.
Pardon , j'étois rêveur.
Mlle D'ORSON.
Savez-vous d'où vient que ma four
Eft trifte ?
LE CHEVALIER.
Non , Mademoiselle.
Mlle D'ORSON.
Mais , favez-vous pourquoi mon frère a de l'humeur ?
LE CHEVALIER.
Non.
DE FRANCE. 113
Mlle D'ORSON.
Savez-vous pourquoi mon oncle gronde ?
Non.
LE CHEVALIER .
Mlle D'ORSON.
Vous verrez que tout le monde
Sera fâché fans qu'on fache pourquoi !
Ça , Monfieur , favez- vous quelle trifte nouvelle
Vous donne un air chagrin ? Ah ! nous verrons, je croi,
Si vous faurez quelque chofe !
LE CHEVALIER.
Qui ? moi ?
Mlle D ORSON.
Oui , vous, Ne pouvez-vous parler ?
LE CHEVALIER.
Mademoiselle ! ...
Mile D ' RSON.
Vous ne m'aimez-donc plus !
LE CHEVALIER .
Jamais jufqu'à ce jour
Mon coeur ne fut pour Vous fi tendre & fi fidèle.
Mlle D'ORSON.
Qu'avez -vous donc ?
LE CHEVALIER.
Mon amitié cruelle
Coûtera cher , peut-être , à mon amour.
$14
MERCURE
Comment ?
Mlle D'ORSON
LE CHEVALIER.
Notre devoir fouvent inexorable....
Mademoiſelle , on peut m'accufer aujourd'hui ;
Je peux , quoiqu'innocent , vous paroître coupable...
Croyez plutôt mon coeur que les difcours d'autrui.....
Mlle D'ORSO N.
Eh ! parlez -moi donc..... Il foupire !
Eh bien donc ! à préfent il s'en va fans rien dire
Oh ! non , je n'entends rien à tout ce que je voi ;
Tout a changé de face ici depuis une heure !
Et puis , ce Chevalier qui s'éloigne de moi ! ...
Qui me regarde ! ... & d'un air ! ... Eh bien , quoi?
Ne voilà- t'il pas que je pleure
Comme lui , fans favoir pourquoi ! & c .
D'après ces citations & les détails dans
lefquels nous fommes entrés , nous pouvons
avancer que , malgré les défauts qu'on peut
reprocher au Jaloux fans Amour , cet Ouvrage
annonce un homme de mérite . Le
dialogue eft facile & naturel , le ſtyle en eft
agréable & piquant fans être recherché. Nous
ne diflimulerons pas que le plan nous paroît
défectueux , que les divers reffors de l'action
n'ont pas entre- eux une liaiſon affez intime ;
M. Imbert a certainement jugé cette partie
de fon Drame plus févérement qu'un autre ;
& lui parler de ces défauts fous les yeux du
DE FRANCE.
Public , ce n'eft pas les lui faire connoître
ceft faire preuve de l'impartialité avec la
quelle nous jugeons ceux même auxquels
nous fommes attachés , tant par les mêmes
fonctions que par l'amitié.
( Cet Article eft de M. de Charnois. )
DÉCOUVERTES fur la Lumière , par M.
Marat , Docteur en Médecine , & Médecin
des Gardes-du- Corps de Monfeigneur
le Comte d'ARTOIS , I Volume in-8°. A
Paris , chez Jombert , fils aîné , Libraire
du Roi , rue Dauphine .
APRÈS trente ans paffés à difputer vainement
contre la Théorie de Newton , lorf
qu'elle réunit enfin tous les fuffrages , M.
Marat reprend aujourd'hui ce fujer , & remer
en queftion des chofes qui paroiffoient
décidées.vn
Quelque puiffant que foit le préjugé en
faveur d'un fyftême adopté par toutes les
Compagnies favantes de l'Europe , comme
ce n'eft pas fur de frivoles raifonnemens,
mais fur des faits conftatés que notre Auteur
veut s'appuyer , il a droit d'être écouté
de tous ceux qui aiment le vrai,
On ne reconnoiffoit
d'autre
changement
de direction
des rayons de lumière
que
ceux qu'ils fouffrent
en traverfant
obliquement
différens
milieux
, ou en rejailliffant
de
delfus une-furface
polic. Lorfque
Newton
,
116
MERCURE
reprenant l'expérience de Grimaldi , obſerva
que ces rayons, paffant le long des corps),
fouffrent un autre changement de direction
qu'il nomma inflexion ; ce changement ,
qu'il fuppofe n'avoir lieu qu'à une diſtance
extrêmement petite ( à de pouce ) , il l'attribue
à une force répulfive qui éloigneroit
des corps les rayons folaires fans qu'il y eût
de contact immédiat entre-eux ; mais , fuivant
M. Marat , cette inflexion n'a
pas été
jufqu'ici mieux obfervée qu'expliquée ; il
prouve par des faits multipliés que tous les
corps font environnés d'une atmosphère
lumineufe plus étendue que leur diamètre ,
& que les rayons qui forment les différentes
couches de cette atmosphère , après s'être
déviés vers ce corps, convergent & le réuniffent
tous en différens foyers.
cc
Parmi les différentes expériences fur lefquelles
l'Auteur fonde fon affertion , bornons-
nous à celle- ci. Après avoir introduit
les rayons par un grand trou fait au
volet d'une chambre obfcure , examinez
l'ombre d'un boulet projetée fur un carton
à une très -petite diftance , vous la trouverez
à-peu-près de même diamètre que l'objet ,
également noire dans toutes fes parties , &
toujours bien terminée. Si vous éloignez le
carton , l'ombre diminuera , mais les bords
n'en feront plus auffi nettement terminés ,
ils s'éclairciront enfuite peu -à- peu , puis ils
s'étendront par degrés : alors circonfcrits par
une auréole, ils circonfcriront à leur tour
DE FRANCE. 117
"
un orbe plus noir. A mefure que la diftance
augmente , l'orbe central diminue , il difparoît
enfin pour être remplacé par un orbe
moins obfcur que les bords ; l'ombre auffi
continue à diminuer, mais l'efpace orbiculaire
s'étend & s'éclaircit , tandis que le cercle
dont il eft environné s'obscurcit & fe
refferre. Lorfque l'ombre eft fort petite , au
centre fe forme un point lumineux qu'il
faut regarder comme foyer d'une partie des
rayons déviés à la circonférence du boulet.
» Pour peu qu'on réfléchiffe fur cet efpace
éclairé au centre de l'ombre , on ne
fera pas tenté de confondre ces phénomènes
avec ceux de la pénombre. Voilà donc
une nouvelle loi d'Optique qui joue un grand
rôle dans le fyftême planétaire . De cette loi
découle l'explication naturelle de l'aurore
du crépuscule, des apparences optiques des
éclipfes, & de divers autres phénomènes qu'on
n'a pas encore expliqués d'une manière fatisfaifante,
comme l'Auteur fe propofe de le
faire voir dans l'Ouvrage dont celui que
nous annonçons n'eft que l'extrait. get ba
Après avoir établi que les rayons de
lumière ne traverfent jamais en droite ligne
la fphère d'attraction des corps , M. Marat
prouve que ces rayons ne la traverſent jamais
non plus fans fe décompofer : fa démonſtration
porte entièrement fur des expériences
faites dans la chambre obfcure
d'après fa méthode d'y obferver.vulgɔ ni
Placez , dit l'Auteur , quelques uns des
+19 MERCURE
ces corps dans le cône lumineux , & à quatre
pieds de la toile , leur auréole vous paroîtra
beaucoup plus diftincte : fixez avec foin cette
auréole , elle vous paroîtra divifée en trois
petites bandes , une en dedans indigo foncé,
une en dehors paille, & une blanche au
milieu. »
" Mais ce n'eft là encore voir cette décompofition
qu'en petit , il faut la voir en
grand , & pour la produire tout corps folide
eft bon , même le plus opaque , quelle qu'en
foit la forme. Si là cinq pouces du foyer
vous placez dans le cône lumineux un petit
morceau de bois , une lame de plomb, un
foetus de paille , vous verrez leur ombre environnée,
d'un côté, d'une large teinte bleue ,
de l'autre , d'une teinte rouge plus étroite ,
contigue à une teinte jaune beaucoup plus
large. Plus les rayons divergent , mieux l'expérience
réuffit ; fi à ces corps vous fubftituez
une carte percée d'un petit trou ,
vous
verrez
ombre à la circonférence de
ce trou bordée, d'un côté, d'une teinte bleue ,
de l'autre, d'une teinte rouge contigue à une
jaune.
9
La lumière, immédiatement décompo
fée par les corps opaques , donne fouvent
des couleurs rernes ; mais ces ccouleurs deviennent
extrêmement vives quand , à l'aide
d'un verre convexe , on raffemble les rayons
trop difperfése al
Il eft hors de doute que la lumière fe dér
compofe conftamment à la circonférence
}
DE FRANCE. 119
des corps ; ainfi on conçoit qu'elle doit néceffairement
fe décompofer fur les bords
du trou fait au volet d'une croifée pour introduire
le faifceau de rayons deftinés aux expériences
prifmatiques : ce qui infirme la
Théorie de Newton.
Il reftoit à démontrer que la lumière ne
fe décompofe point en traverſant le priſme ,
& M. Marat croit y être parvenu en donnant
un faiſceau de rayons folaires avec lequel
il eft impoffible de faire le fpectre ,
quel que foit le nombre de prifmes qu'ils
viennent à traverfer. Pour cela il fait paffer
ce faiſceau par une lentille , & il en reçoit
le foyer au milieu de l'une des furfaces réfringentes
du prifme : or il n'en réſulte japure
mais qu'un champ circulaire de lumière
dont les bords feuls font colorés ; phénor
mène impoffible à concevoir fi le prifme
décompofoit la lumière.
Quoique les teintes qu'on diftingue dans
le ſpectre foient innombrables
, & qu'aucune
ne tranche far les autres , Newton
borna à fept le nombre des couleurs primitives.
De ce nombre quelques Phyficiens célèbres
ont retranché plufieurs teintes qu'ils
regardoient comme mixtes , fondés fur la
fimple analogie qui (felon eux ) devoit exifter
entre les couleurs matérielles réellement
différentes , & les couleurs hétérogènes que
donne la lumière. Pour que l'induction für
décifive , il falloit décomposer
le ſpectres
mais comme toutes les tentatives faites à cet
120 MERCURE
égard furent toujours fans fuccès , le nombre
fixé par Newton refta confacré. M. Marat eft
parvenu à le décompofer par trois méthodes
différentes. Dans chacune les couleurs pri
mitives fe trouvent réduites au bleu , au
rouge & au jaune , & dans chacune ces couleurs
font toujours très-bien féparées.

Paffons à l'article le plus intéreffant de
l'Ouvrage. Newton paroît avoir confacré la
plus grande partie de fon Optique à établir
la Théorie de la différente réfrangibilité des
rayons hétérogènes , & jamais Théorie ne
parut fondée fur des preuves plus complettes
le croira - t - on M. Marat entreprend
de la renverfer,
On avoit toujours confondu leur déviabilité
avec leur réfrangibilité ; mais en diftinguant
ces différens objets , l'Auteur fait
voir que l'ordre de la déviabilité des hétérogènes
n'auroit rien de commun avec celui
qu'a établi Newton ; car il réfulte d'une
multitude d'expériences que le plus déviable
des rayons eft le jaune , & que le moins déviable
eft le bleu,
' Si dans les expériences Newtonniennes la
lumière n'eft point décompofée par le prifme
, & fi elle ne le décompofe jamais en le
réfractant aux furfaces d'un verre de beau
grain & de beau poli , quelle qu'en foit la
forme , il eft indubitable , felon M. Marat ,
que l'abberration de réfrangibilité eft une .
chimère, & il s'enfuit que la théorie actuelle
des
DE FRANCE. 12F
des lunettes acromatiques porte fur de faux
principes , & qu'on doit attendre avec impatience
le travail direct que l'Auteur fait
efpérer fur cet intéreffant objet.
Trois articles fur l'invariabilité de la déviation
des rayons hétérogènes , des couleurs
primitives coupant fur des fonds différemment
colorés , & des couleurs confidérées
dans les corps , terminent cet Ouvrage également
propre à piquer la curiofité de tous
ceux qui s'intéreffent aux progrès des Sciences,
& à ouvrir un nouveau champ aux recherches
des Phyficiens.
ATLAS PORTATIF à l'ufage des Collèges
pour fervir à l'intelligence des Auteurs
claffiques , adoptépar MM. les Profeffeurs
de la Faculté des Arts , & dédié à l'Univerfité
de Paris , par M. l'Abbé Grenet ,
Profeffeur au Collège de Lifieux. A Paris,
chez l'Auteur , au Collège de Lifieux ,
rue S. Jean de Beauvais. Deuxième Li
vraifon , neuf Cartes.
D'APRÈS le compte que nous avons
rendu de cet Ouvrage ( N°. 16 , 15 Avril
1780 ) , le Public a dû s'en former l'idée la
plus avantageufe , & doit attendre avee
impatience la fin d'une Entreprife auffi honorable
pour l'Auteur qu'utile pour la jeuneffe
, & généralement pour tous ceux qui
lifent l'Hiftoire. Nous annonçons avec plaifir
que le terme n'en eft pás éloigné. M.
Sam. 17 Mars 1781 . E
122 MERCURE
T'Abbé Grenet promet que fon Atlas fera
complet dans le courant de l'été prochain.
Heft vrai qu'il n'a encore que quinze Cartes
entièrement finies ; mais il y en a chez les
Graveurs dix , dont plufieurs font bien.
avancées.
Cette deuxième Livraifon contient l'Efpagne
ancienne & moderne , la Germanie.
& l'Allemagne , l'Afrique & l'Égypte anciennes
, l'Empire des Parthes en de
feuilles , c'est-à- dire , tout le pays depuis la
mer Rouge jufqu'au fleuve Indus , & enfin
la Carte générale de l'Europe moderne.
Ces neuf Cartes font encore mieux exécutées
que les fix premières ; la gravure en
eft parfaitement belle , mais ce qui en relève
encore le mérite , c'eft l'exactitude du deffin
dont tout le monde , dit l'Auteur dans une
note qu'il vient de nous adreffer , pourra.
juger par lui-même. Comme nous ne fom
mes pas Géographes , nous allons copier ce
qu'il en dit.
"
"
" Le principal avantage de ces Cartes ,
» c'eft que , fans le fecours d'aucun Livre,
avec le compas feul , le Public peut s'af
» furer fi une Ville ancienne exifte encore
» aujourd'hui , & quel nom elle porte , parce » que la Carte ancienne étant faite fur la
» même échelle que la moderne , deux
» Villes doivent fe trouver dans l'une &
» dans l'autre , fi elles font exactes , à la
même distance réciproque. Prenons un
exemple dans l'Efpagne ancienne. Jo
Je
DE FRANCE. 123
"J
"
"J
veux favoir ce que c'eft qué Corduba &
Hifpalis , l'une à la droite & l'autre à la
gauche du fleuve Batis ? Je mets une
pointe du compas fur Corduba , & l'autre
fur Hifpalis , enfuite je prends l'Espagne
moderne , & conſervant la même ouver
» ture de compas , je porte une pointe fur
>>> Cordova ou Cordoue , l'autre tombera
» fur Séville , à laquelle répond Hifpalis.
15
Ainfi , pourvu que dans une Carte on
» connoiffe à quelle Ville moderne répond
≫une Ville ancienne , il fera facile de con-
» noître toutes les autres.
» Cet avantage a páru affez précieux à
l'Auteur pour augmenter le nombre des
» Cartes modernes ; il fe propofe d'en don-
» ner autant que d'anciennes , & toujours
» fur la même échelle , afin de comparerplus
aifément l'une avec l'autre.

Il n'y a que l'Italie ancienne qui eft fur
une échelle un peu plus grande que la
» moderne , parce que l'idée de les faire
» femblables ne lui étoit point encore venue .
M. Bonne & l'Auteur n'ont pas la va-
» nité de croire tout favoir , ainfi ils prient
les Savans de leur communiquer leurs
obfervations & leurs lumières ; ils en
profiteront avec reconnoiffance. »
Fij
124
MERCURE
LES PASSIONS , Poëme en huit Chants ;
par M. de Vixouze , Lieutenant- Particulier
au Préfidial d'Aurillac , & Subdélégué ,
de l'Académie des Arcades de Rome. A
Paris , chez la Veuve Ducheſne , Libraire ,
rue S. Jacques.
8
DONNEZ-MOI des Paffions , difoit le célèbre
le Nôtre à ce Pape qui envioit le bonheur
de lui accorder une grâce. En effet , fans ce
mobile puiffant, l'homme languit , végère &
meurt. Elles font la fource de fes plaifirs ,
de fes peines ; enfin de toutes les actions de
fa vie ; & malgré leur fougue terrible , qui
oferoit nier qu'elles ne lui foient utiles &
néceffaires? Nous trouvons même dans celles
qui nous tourmentent , une forte de douceur
qui les juftifie.
Un jour une Actrice fameufe
Racontoit les fureurs de fon premier amant ;
Moitié riant , moitié rêveufe ,
Elle ajouta ce mot charmant :
Oh ! c'étoit le bon temps , j'étois bien malheureuſe!
Quoi donc , l'Amour a des charmes ? Lui
qui entraîne Didon fur un bûcher, qui arme
Médée contre Jafon , le féroce Fayel contre
l'innocente de Vergi , lui qui fe plait à placer
le remords dans le coeur de Phedre , & rit
de voir Myrrha brûler pour Cynire
&
DE FRANCE.
125
Biblis pour Caunus ; lui qui terraffe Hercule
aux pieds d'Omphale , fait marcher
Agamemnon fous les loix de Brifeis , &
Antoine fous les fers de Cléopâtre ? Mais
n'eft - ce pas lui qui enflamme Alcefte pour
Admète , Alcyone pour Ceyx , Éponine pour
Sabinus , Artémife pour Maufole , Pénéloppe
pour Ulyffe , Orphée pour fon Euridice ,
Pauline pour Séneque ? Enfin , n'eft- ce pas
lui qui fit monter Fleurange à l'affaut Ce
fentiment , quifeul prouveroit l'existence d'un
Dieu à un peuple d'Athées , peut donc être
une vertu de plus dans le coeur de l'homme ,
pourvu qu'il n'oublie pas cet apologue :
* La Folie ayant un jour aveuglé l'Amour
» en badinant avec lui , Vénus en demanda
» vengeance aux Dieux ; ils condamnèrent
la Folie à fervir de guide à l'Amour. »
>
S'il eft vrai qu'on ne doit pas aimer
quand on a le coeur tendre , il eft du moins
permis de confacrer fes jours à l'Amitié. Elle
eft d'un commerce plus sûr que fon frère ,
& ne fe plaît que dans les coeurs vertueux.
C'eft elle qui a unis Orefte & Pylade ,
Caftor & Pollux , Théfée & Pirithous
Achille & Patrocle , Télémaque & Mentor
Énée & fon fidèle Achates, Euryale & Nifus ;
c'eft elle qui dicta le teftament d'Eudamidas ,
mourant dans l'indigence. " Jugeant des
» coeurs d'Arétus & de Charixène , fes
» amis , par le fien , il légue au premier fa
» mère à nourrir ; au fecond , fa fille à
marier. Que cet homme étoit éloigné
33
Fij
126 MERCURE
de penfer qu'on doit aimer comme pouvant
fe hair un jour !
<<
La piété filiale eft encore une de ces paffions
fublimes , qui dans les grandes ames
font tant d'énergie. Elle eft à la Chine ce
que fut à Lacédémone l'amour de la liberté,
ce qu'étoit à Rome l'amour de la patrie , ce
qu''eeft en France l'honneur. C'eft le refpect
des enfans pour les pères qui affure à jamais
la durée d'un Gouvernement , dont le fondement
eft la baſe même de la Nature. »
Anchife fur les épaules d'Enée , Cimón
dans les fers allaité par fa fille , ces deux enfans
qui traînent le char de leur mère au
temple de Junon : quels tableaux ! Et qui ne
* feroit touché de l'excès de tendreife de Mérope
pour fon fils Égifte , d'Agamemnon
pour Iphigénie , d'Hécube pour Polixène ,
d'Andro que pour le tendre Aftyanax ?
Faut il que dans le tableau du coeur ho
main nous trouvions l'hiftoire de la haine ?
Ici c'eft le duel des frères Thébains ; là c'eft
Atrée qui fait à fon frère l'exécrable feftin
des entrailles de fon fils , & Penthée déchiré
par les Bacchantes ... & Médée qui égorge
fes propres enfans ...! Mais détournons
nos regards. Il eft bien plus doux de les repofer
fur Ariftide , qui pardonne à fa patrie
fon exil ; fur Augufte, qui rend fon amitié à
Cinna ; fur Louis XII , qui oublié les ou
trages faits au Duc d'Orléans ; fur Henri IV,
qui embraffe Mayenne : ces hommes peuvent
feuls confoler la terre d'avoir produit
1
DE FRANCE. 127
:
ce Vitellius , qui defira que le peuple Romain
n'eût qu'une tête pour la couper d'un
feul coup ; ce Duc d'Albe , qui fit paffer en
fix ans treize mille perfonnes par les mains
des bourreaux ; ce Charles IX , qui tira fur
fes fujers.
L'ambition eſt - elle une de ces paffions
dont l'homme puiffe fe féliciter ? C'eft elle
qui porta Alexandre à ravager le monde ;
Eroftrate à brûler le Temple d'Éphèſe ; elle
auima les Soliman , les Gengis , les Tamerlans.
Furent- ils heureux ces Conquérans ?
Bien moins fans doute que ce Particulier
qui entendit, fans être ému , Célar frapper
à fa porte , ou qu'Abdolonime & Dio-
-clétien , qui vécurent des laitues de leurs
jardins.
Mais gardons - nous de confondre l'ambition
avec l'émulation , qui a fait naître tant
de grands Hommes ; c'eſt par cette noble
paffion que Sophocle prit Efchyle pour modèle;
Miltiade a fait Thémistocle ; c'eft anx
Brutus que Rome doit les Scévoles. Virgile
n'a- t- il pas imité Homère ? Tite - Live a
voulu égaler Hérodote & Thucidide , Ho-
• race a lutré contre Pindare .
* Parlerons- nous de l'envie , cette ortie qui
croît aux pieds des lauriers , de ce monftre
qui divifa Pompée & Céfar, anima Louvois
contre Turenne, & peut-être Boffuet contre
Fénélon , & qui enfin porta une main facrilège
fur les Tableaux de le Sueur dans le
Cloître des Chartreux ? Que dirons- nous de
Fiv
428 MERCURE
l'avarice ? Un trait. feul peut la peindre ,
& c'eft celui de ce riche qui , près de rendre
le dernier foupir , fit éteindre fa lampe , en
difant : Qu'on n'avoit pas besoin d'y voir
pour mourir.
"
Comme les Philofophes ne font pas
d'accord fur le nombre des paffions , nous
n'examinerons point fi elles paroiffent toutes
dans le tableau de M. de Vixouze ; mais ne
feroit- il point permis d'en exclure la manie
de voyager ? C'eſt un goût , un caprice , une
mode que le P. Lemoine & le P. Brumoi
n'ont jamais mis fur la lifte des paffions.
Nous oferons encore difputer à ce nouveau
Poëme des Paffions fon titre. Un Poëme
didactique a un commencement , un milieu
& une fin. On propofe le fujer , on le
traite & on l'achève . M. de Vixouze , quoiqu'il
invoque par- tout des Divinités , loin
de parler en infpiré , n'a écrit que des Chapitres
qu'il appelle Chants. Il emploie
à la vérité quelquefois des figures de mots
& de penfées , des tours hardis ; il peint des
objets touchans , pathétiques ; il a de ces
épiſodes qui annoncent de l'érudition & un
certain commerce avec les Mufes . Mais encore
une fois tout cela ne forme pas un
Poëme. Nous pourrions encore reprocher à
M. de Vixouze des négligences , des mots
impropres , & des vices même de ftyle.
Le talent qu'il a fouvent d'inftruire & quelquefois
d'intéreffer , ne le difpenfoit point
du grand Art d'écrire.
1
DE FRANCE
. 129
ÉTRENNES Lyriques- Anacreontiques , pour
l'année 1781 , préſentées à MA DAME ;
avec cette épigraphe de La Motte :
Les Vers font enfans de la lyre ,
Il faut les chanter , non les lire.
A París , chez l'Auteur , rue des Nonaindières
, au coin de celle de la Mortellerie;
& chez les Marchands de Nouveautés.
genre ,
PARMI les Collections annuelles de ce
celle- ci , qui paroît cette année pour
la première fois , mérite particulièrement
les fuffrages du Public. L'Éditeur fe propoſe
de recueillir tous les ans ce que le génie aimable
& chanfonnier des François aura produit
de plus galant , de plus délicat & de
plus gai. On ne peut nier que fon idée ne
foit très-bonne. « Voltaire , dans fes avis
à un Journaliſte , confeille de recueillir des
Pièces de ce genre. « Elles fuffifoient autrefois
, ajoute-t'il , à faire la réputation des
Sarrafin , des Voiture , des Chapelle. Ce
» mérite étoit rare alors. Aujourd'hui
qu'il
» eft plus répandu , il donne peut-être moins
» de réputation , mais il ne fait pas moins
» de plaifir aux Lecteurs délicats. Nos chan-
» fons valent mieux que celles d'Anacréon, » & le nombre en eft étonnant. » Le Recueil
que nous annonçons en eft une nouvelle
preuve. La plus grande partie des chanfons
33
"
Fv
430 MERCURE
qu'il renferme plairont à tous les efprits délicats.
Il y en a qui joignent la gaieté à la
morale. Telle eft le vaudeville de M. Collé ,
intitulé : Mon Sentiment fur les Sentimens.
AIR : Je nefuis pas fi Diable que je fui noir.
DEs propos de ruelle ,
Des petits mots charmans ;
Jouer près d'une Belle
Tous les grands mouvemens :
Une ample kirielle
D'aimables faux fermens ;
Voilà ce qu'on appelle
Des fentimens.
UNE Actrice nouvelle
Ne veut , de fes amans
Qu'une belle vaiffelle ,
De beaux ameublemens :
Qu'ils y joignent , dit-elle ,
L'or & les diamans ;
Voilà ce qu'elle appelle
Des fentimens.
LA platonique Adelle
Cherche dans les amans
Un coeur pur & fidèle
Et détaché des fens ;
Auffi le trouve- t'elle,
Mais c'eft dans les Romane :
DE FRANCE
.
131
Voilà ce qu'elle appelle
Des fentimens .
La délicate Urgelle
Tracaffe fes amans :
C'est toujours avec elle
Des éclairciffemens ;
Chercher toujours querelle ,
Se forger des tourmens :
Voilà ce qu'elle appelle
Des fentimens.
ESTIME mutuelle ,
Candeur dans deux amans ,
Ardeur toujours nouvelle ,
Tendres égaremens ;
Que leur ame fe mêle
Et fe joigne à leurs fens :
Voilà ce que j'appelle
Des fentimens .
Cette Pièce eft charmante. Elle annonce
un Philofophe gai qui chanfonne nos travers
avec beaucoup d'agrément dans l'efprit , fans
aucun mêlange de caufticité ou de mifanthropie.
Nous n'avons peut-être rien dans
notre langue où il y ait plus de cette naïveté
franche & de cette raifon piquante , que
dans les chanfons de M. Collé. Le vaudeville
Fvj
132
MERCURE
fuivant porte également l'empreinte de fon
génie.
AIR : Cela Reviendra.
ROSE eft une bonne créature ,
Sans efprit, pleine de bonne- foi:
Rofe s'ignore ; elle a l'ame fi pure
Qu'elle a rempli le voeu de la Nature ,
Sans (avoir pourquoi.
LUCINDE a toute une autre tournure
Son caprice eft fon unique loi ;
On lui voit prendre un fat à l'aventure,
Un Intendant, ou quelqu'autre figure ,
Sans favoir pourquoi,
LISE a peur que l'Encyclopédie
Ne l'accufe d'avoir de la foi ;
Contre le Ciel jafant comme une pie,
A toute force elle veut être impie
Sans favoir pourquoi .
4
MAIS Brigitte a les défauts contraires;
Il faudroit qu'on éclairât la foi.
On lui voit croire à nos faux légendaires ,
A nos forciers de convulfionaires ,
Sans favoir pourquoi.
SAIT-ON Ce qu'on fait dans cette ville ?
Non, ma foi . Moi , tout le premier , moi,
Farrange encore d'une main débile
DE FRANCE.
133
A foixante-dix ans , un vaudeville,
Sans favoir pourquoi .
On trouvera moins de gaieté , mais non
moins d'efprit & de bon fens , & plus de
fentiment dans les couplets intitulés, Confeils,
par Mde Saurin.
AIR: Des Simples Jeux.
SANS vouloir trop chérir la vie ,
Par nos foins fachons l'embellir ;
Mais n'ayons pas la fantaifie
De chercher toujours le plaifir.
Pour le trouver , il faut l'attendres
Qui fans ceffe court après lui ,
Au moment qu'il croit le furprendre
Souvent n'embraffe que l'ennui.
DES faux biens craignons
l'impoſture,
La vanité fait peu d'heureux :
Aux vrais plaifirs de la Nature
Sagement bornons tous nos voeux.
S'il fe peut , de l'Amour volage ,
Fuyons le féduifant attrait :
Trop rarement il dédommage
Des facrifices qu'on lui fait.
CEPENDANT , fi de fa puiffance
Nous ne pouvons nous garantir,
Goutons les plaifirs qu'il difpenfe
En attendant le repentir .
734
MERCUREA
Aux douceurs que l'amitié donne,
Qui confacre le plus d'inftans ,
Éprouvera que fon automne
Diffère peu de fon printems.
GARDONS NOUS d'avoir la manie
De toujours prétendre à l'efprit :
Préférons l'aimable folie ,
Ne parlons point comme on écrit.
En tout évitons la contrainte ,
Aimons ces premiers mouvemens
Où le coeur ,
Laiffe échapper
ces fentimens
.
fans art & fans feinte,
DÉFENDONS à l'indifférence
De jamais glacer notre coeur :
Elle éteint toute jouiſſance ,
Par elle on eft mort au bonheur.
Finiffons ; la morale enņuie ,
Et de rien ne fait garantir:
Il faut , pour jouir de la vie ,
44
25
Raiſonner peu , beaucoup fentir.
Nous ofons dire fans flatterie , que Sapho
n'eût pas mieux écrit & n'eût pas penfé auffi
bien. C'eft le ton de Chaulieu , c'eft fa philofophie
fage & fenfible , fans fes négli
gences.
Nous devons diftinguer encore deux chan
fons de M. le Chevalier de Boufflers , l'une
DE
FRANCE.
135
intitulée la Dévote , & l'autre , le Meuble
d'Appartement ; elles ont toutes deux certe
tournure de penfée vive &
voluptueuse ,
qui caractériſe un grand nombre de Pièces de
cet Auteur aimable.
Le Bout d'Oreille & le Roué , de M. de
Piis , font marqués au coin de fa gaieté piquante
, & fouvent originale.
Entre autres Pièces très- agréables de M.
d'Étinvaln , nous avons remarqué un Peu de
Tout & Rien de Trop , & le Petit Brin
d'Amour. Les chanfons de M. Ducroft font
très -jolies. Nous invitons auffi à lire les couplets
de M. de Saint- Flofcel. Ces deux Auteurs
favent donner à la
galanterie un tour
allégorique très- ingénieux . Il n'y a qu'une
feule Pièce de M. Aubert ; mais elle eft charmante.
Nous la citerons en partie. Elle a
pour titre les Douceurs du Voifinage.
AIR: Ceft la Fille à Simonette,
RETENEZ bien cet adage :
Il n'eft ni Grec ni Latin ;
Mais il n'en eft pas
moins fage
A bon voian bon mâtin.
Par un mutuel échange
De doux foins & doux fecours ,
Entre voifins on
s'arrange
Pour n'avoir que d'heureux jours,
*** Si quelque finiftre augure
A marqué votre logis , les
136
MERCURE
Pour efquiver l'aventure
Courez chez vos bons amis.
Ai -je d'une humeur chagrine
Les efprits embarraſſés ?
Je vole chez ma voiſine ,
Tous mes chagrins ſont paffés.
L'AUTRE jour , feul en mon gîte,
Je fentois venir l'ennui ;
Mon voiſin me fit viſite ,
Le plaifir entre avec lui.
Parmi nous point de critique
Nul défaut n'eft apperça ;
Entre voiſins rien ne pique ,
Tout bon mot eſt bien reçu.`
On peut toujours vivre enfemble,
Toujours on fe peut quitter ;
C'est le goût feal qui raffemble
Nulles chaînes à porter.
Ah ! vive le voifinage !
Que par-tout il foit chanté.
Les noeuds dont il nous engage
Sont ceux de la liberté.
Si pourtant beauté touchante
Brille en la Société ,
Pour le voifin qu'elle enchante
Gare la captivité.
Mais dans l'esclavage même ,
DE FRANCE.
137
Qu'on eft heureux en aimant !
Lorfqu'auprès de ce qu'on aime
On peut être à tout moment.
Nous regrettons de ne pouvoir mettre
fous les yeux de nos Lecteurs quelques- unes
des Pièces de M. Maréchal & de M. Mérard
de Saint-Juft. Ces deux Auteurs ont le plus
contribué au Recueil.
Prefque toutes les chanfons anonymes
font charmantes ; & entre autres une ronde
de table, fur le Petit Mot pour rire , a plu
généralement aux connoiffeurs par fa tournure
fimple & piquante.
En un mot , ce Recueil , qui eft enrichi
d'une très-belle gravure , paroît avoir obtenu
l'accueil le plus favorable ; & il le mérite. Il
n'étoit guères poffible de faire un choix plus
heureux en ce genre , d'autant plus que l'Éditeur
n'a voulu offrir au Public que des Pièces
nouvelles . On doit juger de la bonté d'une
Collection par le nombre des morceaux approuvés
qu'elle renferme; or , il faut avouer
que le bon domine dans celle- ci . Peut- être
l'honnêteté & l'amitié ont- elles fait admeettr
à l'Éditeur, des Pièces que fon goût eût voulu
profcrire ; mais c'eft un inconvénient prefque
inévitable dans tous les Recueils de ce
genre.
138
MERCURE
SPECTACLES.
COMÉDIE ITALIENNE.
ON n'a encore donné , à l'inſtant où nous
écrivons , qu'une repréſentation de Blanche
& Vermeille , Comédie en trois Actes , mêlée
d'ariettes. Le Public a paru defirer qu'on en
retravaillat quelques Scènes : nous croyons
qu'on s'en occupe ; nous parlerons de cet
Ouvrage quand on l'aura repris . Nous avons
promis des détails fur Jenneval , & nous allons
remplir notre promeffe.
Cette Pièce eft imprimée depuis longtemps
; mais l'Auteur y a fait des changemens.
Il en a retranché une certaine
Orphife , perfonnage inutile , qui ne paroif
foit qu'au troisième Acte , pour y entretenir
un inftant Lucile de la tendreffe que Jenneval
lui a infpirée. Il a fait dans quelques
Scènes des coupures qui rendent le dialogue
plus rapide & plus vrai ; le dénouement plus
refferré eft devenu plus naturel ; en un mot,
toutes les corrections qu'on a faites à ce
Drame nous paroiffent très-heureufes. Let
fujet de l'Ouvrage eft trop connu pour que
nous perdions du temps à l'analyfer ; occupons
nous du genre & de l'effet qu'il a produit
fur les différens ordres des Spectateurs.
DE FRANCE. $435
D'un côté , on a applaudi Jenneval avec
tranfport ; de l'autre, on l'a vu avec horreur,
& on a fait éclater fon mécontentement.Que
faut- il penfer de cette contradiction ? Que
les uns l'ont jugé fimplement d'après le but
moral ; les autres , en hommes qui connoiffent
les convenances , & qui favent juſqu'à
quel point le goût permet qu'on porte l'horreur
fur la Scène. Nous croyons que le
Théâtre ne doit s'emparer d'un coupable
qu'au degré où la loi
l'abandonne; que peutêtre
eft-il dangereux d'accoutumer les efprits
au fpectacle de certaines atrocités , & que la
Scène Françoife ne pouvant être un échafaud,
on ne peut y préfenter le crime que dans
les conventions de la Tragédie. Or , Rofalie
s'armant de tous les charmes de la féduction
pour confeiller un affaffinat ; un coupe-jarret
faifant métier du meurtre , & Jenneval ,
déjà chargé d'un vol , s'arrachant des bras
de fa feductrice , en criant qu'il répandra le
fang de fon oncle , font des perfonnages qui,
en appelant fur leur tête le glaive de la
juftice
ne préfentent que des objets odieux.
Voilà , fans doute , la caufe de l'humeur
qu'ont témoignée tant de Spectateurs , humeur
que nous avons partagée à quelques
37
égards ; nous difons à quelques égards , parce
e du fed fituations dont tous nos fens
ont frémi , nous avons vu fortir des vérités terribles
, mais utiles dans un temps où l'audace
de la proftitution eft portée à fon comble,
où les vices honteux , ces vices qui ,
G
I
140 MERCURE
dégradant l'homme , brifent tous les liens
de la fociété , fe montrent , peur ainfi dire ,
fans aucun mafque , & avec une impudence
d'autant plus alarmante qu'elle peut en impofer
aux efprits foibles. Il fuffit d'avoir confervé
dans fon ame quelque amour du bien,
de refpecter encore la vertu pour tenir
compte au Philofophe , à l'Auteur courageux
qui prend leur défenſe , des efforts qu'il tente
en leur faveur ; & M. Mercier a dû trouver
des partifans dans les perfonnes qui ont apperçu
fon deffein. En blâmant le genre ,
en frémiffant fur la nature de fes tableaux ,
on a loué le projet de l'Auteur ; mais en
même-temps , on a obſervé deux choſes. La
première , que fur le Théâtre de Londres ,
dont Jenneval eft tiré , l'objet moral eft bien
mieux rempli qu'il ne peut l'être fur le nôtre,
parce que le peuple Anglois étant accoutumé
à y voir des échafauds & des fupplices ,
Barnewel y expie fous les yeux du Spectateur
, l'oubli de fes vertus , la perte de fes
moeurs, le mépris des confeils de l'amitié ,
& le crime affreux que lui fait commettre
une femme dont la coupable adreſſe a ſubjugué
fon ame. La feconde , que les moyens
choifis par M. Mercier , pour tenter d'ac
commoder fon fujet à la délicateffe de la
Scène Françoife , ont quelque chofe d'outré
& de blamable : d'abord, en ce que le portrait
de Rofalie a des traits trop forts pour
préfenter à nos jeunes gens l'image des
DE FRANCE. 141
Lais qu'ils ont à redouter beaucoup moins
par la barbarie que par la foupleſſe attrayante
de leur caractère ; enfuite , parce
que Jenneval , à la fin d'un Ouvrage dans le
cours duquel il a été tour-à- tour vicieux &
criminel , retrouve l'efpoir d'un bonheur
dont il s'eft rendu abfolument indigne. Il
eft vrai qu'il ne verfe pas le fang de fon
oncle , qu'il devient même fon défenſeur
qu'il l'arrache à la mort ; mais en ferionsnous
venus au point de devoir des égards à un
homme qui , après avoir été le complice d'un
forfait , eft affez heureux pour empêcher qu'il
ne fe confomme? Ayons quelque refpect pour
nous-mêmes , & ne formons point de doute
fur une queftion de cette nature. M. Mercier
n'a pas voulu faire commettre le meurtre
afin de n'avoir pas befoin de fupplice , & il
a bien fait ; mais peut-être alors valoit- il
mieux ne pas imiter le Marchand de Londres
, & penfer qu'il eft des faits dont.
même au Théâtre , on ne peut pas à fon gré
changer les conféquences ; qu'atténuer les
couleurs , éteindre les traits de la phyfionomie
dans les portraits d'un certain
genre , c'eft renoncer à l'effet qui pourfoit
en résulter . c'eft manquer
&
en
grande partie fon but. Nous concevons la
leçon effrayante qu'on peut tirer de l'Ouvrage
de M. Lillo ; mais nous n'appercevons pas
fi diftinctement celle que donne le Jenneval
de M. Mercier ; & cependant nous avouons
que nous fupporterions avec plus de peine
742
ནྡྷ
MERCURE
encorela repréſentation du premier que celle
du fecond de ces Drames : il eft des objets
fur lefquels on peut toujours dire avec
Horace :
Quodcumque oftendis mihi fic , incredulus odi.
LE
GRAVURES.
E Couronnement de la Rofière , deffiné & gravé
par Bénazech , Eftampe en couleur , d'environ 14
pouces de large fur 10 de haut. Prix , 6 liv. A Paris,
chez les frères Champion , rue Saint Jacques, à la
Ville de Rouen. Ce fujet aura un pendant qu'on
publiera inceffamment.
Portailpour la Cathédrale de Paris , projeté par
le fieur Fanferon . A Paris , chez l'Auteur , rue des
Maçons, maifon de M. Levaffeur , Graveur.
ANNONCES LITTÉRAIRES.
-350
ALMANACH général des Marchands , Négo
cians , Armateurs & Fabricans de la France & de
L'Europe, & autres parties du Monde , année 1781 ,
contenant l'état des Villes commerçantes , la nature
des marchandifes qui s'y trouvent , leurs Manufac
tures , avec les noms des principaux Négocians , Fa
briquans , Banquiers , Artiftes , Artifans , &c. nouvelle
Édition entièrement refondue & augmentée,
par M. L. Volume in - 8 ° . Prix , 4 liv. 10 fols. A
Paris , chez l'Auteur , rue du Renard Saint Sauveur ,
& Cellot, gendre & fucceffeur de Jombert , Imprimeur-
Libraire , rue Dauphine.
DE FRANCE.
143
Manuel du Dragon , extrait des principales Ordonnances
relatives aux Dragons , & le plus journellement
en ufage , avec un détail hiftorique fur
l'origine de ce Corps , par un Officier de Dragons ,
nouvelle Édition , Volume in- 12 . Prix , 2 liv. relié.
A Paris , chez Cellot & Jombert le jeune , Libraires ,
rue Dauphine.
Règles & Principes fur le jeu de Domino, avec
les décifions des meilleurs Joueurs , in- 12. Prix ,
8 fols. A Paris , chez Fournier , Libraire , quai des
Auguftins , & Cloufier , Imprimeur-Libraire , rue
S. Jacques.
Chants III & IV de la nouvelle Traduction du
Poëme de l'Ariofte , accompagnés de quatre Eftampes,
in-89. A Paris , chez Brunet , Libraire , rue des
Écrivains.
La Méchancetépardonnable , Comédie de fociété,
en deux Actes & en vers libres , in- 8 °. Prix , 1 liv.
4fols. A Paris , chez Cellot , Imprimeur - Libraire ,
rue Dauphine.
Procès-verbal des Séances de l'Affemblée provinciale
de Haute- Guienne , tenue à Villefranche dans
les mois de Septembre & d'Octobre 1780 , Volume
in-4°. A Villefranche , & à Paris , chez Moutard,
Imprimeur-Libraire , rue des Mathurins.
C
Tomes XXIII & XXIV de l'Hiftoire Univerfelle
, nouvellement traduite de l'Anglois par
une Société de Gens de Lettres , in- 8 ° . A Parischez
Moutard , Imprimeur- Libraire , rue des Ma,
thurins. On prie MM . les Soufcripteurs de renouveler
leur foufcription pour les Volumes XXV &
XXVI qui doivent paroître inceffamment,
144
MERCURE
On vend chez Mérigot le jeune , Libraire , quai
des Auguftins , 1 ° . les Tomes VII , VIII & IX de la
nouvelle Édition des Lettres édifiantes , in- 12 . Prix ,
brochés 7 liv. 16 fols , reliés en bafane livres
6 fols , en veau 9 liv. 15 fols : 29. les Sermons
de M. l'Abbé de Cambacérès , Prédicateur du Roi ,
3 Vol.-in- 12 . Prix , 7 liv. 10 fols brochés , & liv.
reliés 3. C. Cornelii Taciti Opera fupplementis ,
notis & differtationibus illuftravit Gabriel Brotier,
7 Vol. in- 12 , ex Typographia L. F. de la Tour.
Tout le monde favant connoît cette Édition de
Tacite imprimée avec tant de foin par de la Tour ,
& fupérieure à toutes celles des Barbou & des
Elzevirs par le travail immenfe , par le zèle heureux
& hardi de M. l'Abbé Brotier.
:
TABLE.
COUPLET à M. de Saint- Atlas portatif à l'uſage des
Ange ,
Impromptu ,
Air ,
Enigme & Logogryphe ,
médie ,
97 Collèges ,
121
98 Les Paffions , Poëme ,
ibid. Etrennes Lyriques- Anacréon-
Le Jaloux fans Amour , Co- Comédie Italienne ,
101 tiques ,
103 Gravures ,
1151
Découvertes fur la Lumière , Annonces Littéraires ,
124
129
138
143
ibid.
C
AP PROBATION.
J'AI lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux ,
Mercure de France , pour le Samedi 17 Mars. Je n'y ai
rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion. A Paris,
Je 16 Mars 1781. DE SANCY.
MERCURE
DE
FRANCE.
SAMEDI 24 MARS
1781es
PIÈCES
FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VERS au sujet du Compte rendu au Roi
par M. NECKER , Directeur Général
des Finances..
E Genève telle eft la gloire ,
Que dans les Faftes de l'Hiftoiresdobla
Deux de fes Citoyens tiennent le premier rang ;
L'un , * qui par les leçons forma Pierre- le- Grand
L'autre , qui de Louis fignalant la puiffance ,
De la profpérité nous ouvrit les canaux ;
Et qui , pour anténer l'orgueil de nos rivaux ,
Neft que leur montrer le Tableau de la France .
( Par M. de Caraccioli. )
M. le Fort , Genevois.
146 MERCURE !
VERS trouvés au bas d'un ancien Portrait
D
DE COLBERT.
ES Miniftres de la Finance ,
Que l'on connoît fans les nommer , t
Voici quelle eft, la différence :
Ils nous avoient , du Roi , fait craindre la puiffance,
Et celui-ci la fait aimer.
VERS écrits au bas de plufieurs Delfins
où M. DE VOLTAIRE eft repréſenté

3
fous divers attributs.
Comme Hiftorien
IL cita devant lui fes Héros de l'Hiftoire ;
Pâles , devant fa plume , ils ont vu de leur gloire
Le fantôme abattu,
Armé de l'éloquence & d'un couroux fublime,
ster Ib pourſuivit le crime
Il vengea la vertu .
Comme Défenfeur des Opprimés .
MORTELS , vous qui tenez le glaive & la balance ,
Qui pouvez , d'un feul mot , fur un être qui penſe ,
Appeler le trépass!!
Ah ! tremblez ; entendez , en jugeant un coupable ,
Cette voix formidable
Du vengeur des Calas, daba
( Par M. le Marquis de Villette. )
DE FRANCE 147
L'AMOUR , LA RAISON ET LA PAIX ,
Fable.
LE hafard , qui paroit ordonner tant de choſes ,
Combina dans les jeux , le temps , l'occafion
D'affocier un jour l'Amour & la Raifon. "

( Il réunit fouvent les chardons & les rófes. )
Entre ces deux rivaux , les débats & les glofes,
Tels que des flots émus , fe preffent à foifon. 3
La Raiſon , au ton fier , fait fur- tout grand tapage ,
C'est là fon fort ; mais le Dieu de Paphos
Se venge , par quelques bons mots ,
De fon févère clabaudage.
La Paix furvient qui veut les accorder ,
Elle n'a pas toujours l'art de perfuader ,
Elle l'eut cette fois : « Mes enfans , je veux faire
» Votre bonheur & celui de la terre. »
Parlez , répondent- ils..... Eh bien , écoutez moi :
Tout fubit de l'Amour l'impérieufe loi :
» Ce trait n'eſt
pas nouveau , mais il faut le redire.
» L'homme eft né pour aimer , c'eft fon plus cher
39
39
≫ emploi.
Orgueilleufe Raifon , votre coeur en foupire !
On convientque fon culte eft foumis à l'erreut.
Tyran victorieux de l'humaine foibleſſe ,
Il féduit, trompe , égare & triomphe fans ceffe.
L'art que vous oppoſez à ſon pouvoir vainqueur ,
Gij
148 MERCURE
$
50 N'en fauroit balancer le charme inévitable ;
Vous contez à l'efprit une fuperbe Fable ,
Et ce malin Enfant parle toujours au coeur.
» On peut vous rapprocher. Qu'ami de la droiture ,
L'Amour enfin méprife & l'art & l'impofture;
53
30
Que fes plaifirs foient
pure
?
2
que fes fermens ;
Qu'il puife au fein de la Nature
Ses defirs , fes tranfports , fes biens , fes fentimens..
Quand il prendra ce caractère ,
Qui pourra réfifter à fes impreffions ?
» La plus douce des paffions
Eft le befoin d'aimer joint au defir de plaire !
L'Amour & la Raiſon réfléchiſſoient tous deux ,
Qu'en adoptant ces loix ils devoient être heureux.
Mais la Raifon , toujours plus fière , plus fauvage ,
Dit à la Paix : tu fais un fuperbe étalage :
Connois-tu des amans qui puiffent s'eftimer ? ...
« Il en eft , dit l'Amour ; je vais te les nommer.
Églé vit pour Cléon , & Cléon vit pour elle ;
Ils n'ont d'autre intérêt que celui de s'aimer ;
Du plus tendre lien ils offrent le mode
Ils font de mon empire & la gloire & l'honneur...
L'Amour fe tait , il rêve , & la Raifon chancelle
La Paix ſaiſit l'inſtant pour éclairer leur coeur.
Elle fit embraffer ce couple enfin paisible ,
Et leur dit : retenez cette utile leçon :
33.
e ;
La Raifon ne doit point rougir d'être fenfible,
Et l'Amour en vaut mieux quand il fuit la Raifon,
39:
DE FRANCE. 149
QUATRAIN à M. FR... , ancien Officier
de la V.... *
J'A1 bien des chofes à te dire ;
Ami , tremble & frémis d'effroi ;
Et fans différer , apprends -moi
En quels lieux je pourrai t'écrire.
( Par M. de Sévérac , Offic, des Gren . Royaux.)
CONSTANCE ET LUCETTE ,
Anecdote.
CONSTANCE naquit à Paris , de parens
fort pauvres. Il fembloit que la Nature eût
voulu la venger de la fortune ; elle lui donna
la beauté. Mais ce don précieux , en procurant
à une jeune perfonne des moyens de
bien - être , multiplie auffi autour d'elle les
dangers . Elle étoit née dans la pauvreté ; cela
ſuppoſe une éducation négligée ; elle étoit
jolie , par conféquent expofée aux regards
& aux pourfuites ; elle vivoit à Paris , c'eftà
- dire, au milieu de toutes les féductions, fur
un vafte théâtre , où l'on fent fi bien les pri-
* On nous a priés d'inférer ce Quatrain , moins comme
un Ouvrage Poëtique , que comme un moyen de favoir la
retraite de M. Fr ... , dont on a lu dernièrement.une Épître
dans ce Journal , & à qui l'on a des affaires de famille à
communiquer.
Gij
MERCURE T
vations par le fpectacle des jouiffances. On
conçoit combien , dans une pareille pofition
, il faut de courage pour ne pas defirep
les richelles , ou de bonheur pour les acqué
rir innocemment. Ce courage & ce bonheur
manquèrent à Conftance ; elle ne put éviter
tant d'écueils ; ou plutôt elle ne les apperçut
qu'après fon naufrage. Le mauvais fuccès
d'une première foibleffe en néceffite une
feconde; & bientôt on ne regarde plus au
nombre. On a peint l'honneur comme
Une ifle efcarpée & fans bords,
Où l'on ne rentre plus dès qu'on en eft dehors.
On pourroit ajouter qu'une fois dehors , en
être à cent lieues ou à quelques milles , eft તી
à-peu-près la même chofe. Dès qu'on eft en
chemin, on ne s'arrête plus ; & l'on femble fe
confoler , en fe difant : on ne perd qu'une
fois l'honneur.
Les aventures de Conftance firent du
bruit ; elle occupoit toutes les bouches de la
renommée galante . Sa beauté la faifoit des
firer , & fon eſprit rendoit fon commerce
agréable. Sa courfe fur auffi brillante que
rapide. Conftance avoit un caractère à tout
approfondir. Quand , par l'érar dans lequel
elle vivoit , elle n'eût pas fenti cette
ivreffe qui ôre la faculté de réfléchir , Conftance
avoit reçu de la Nature une de
ces imaginations vives & ardentes , propres
à exagérer les vices comme les vertus. Rien
DE FRANCE.
Ifr
ne réprimoit fes defirs ; rien ne faifoit obf
tacle à fes jouiflances. Mais elle avoit auffi
des qualités précieufes : elle avoit de la fenfibilité
, & même de la franchiſe ; elle aimoit
à donner, non pas pour dépenfer , mais pour
être utile , fes préfens , en un mot , venoient
de fa bienfaiſance , & non de fa prodigalité,
Au milieu de la carrière , trop peu édifiante
, Conftance devint mère d'une fille ,
bien digne de la pitié des coeurs fenfibles.
Cette innocente créature étoit rejetée par les
loix ; & quand la loi l'abandonnoit , nul protecteur
, perfonne au monde n'étoit dans le
cas de la réclamer. Elle demeurera fans aſyle ,
fi elle eft repouffée du fein maternel. Mais fi
cette enfant étoit fondée à lui reprocher fa
naiffance illégitime , fa mère ne voulut pas du
moins qu'elle eût à lui reprocher un abandon
plus criminel encore . Elle fit choix d'une Nourrice
, & lui confia Lucette ; c'eſt ainſi qu'on
nommoit fa fille. Le tourbillon qui l'entraînoit
ne l'empêcha pas de lui donner fes foins ,
ou tout au moins fon attention. Elle avoit
voulu l'envoyer à la campagne , non pour
l'éloigner d'elle , mais pour lui faire refpirer
un air plus fain. Plufieurs fois par ſemaine
il lui en venoit des nouvelles ; ou fi elles n'ar
rivoient point, elle alloit les chercher ellemême.
Rien ne fut négligé de ce qui étoit
néceffaire à fa fanté ou à fon éducation .
Mais à mesure qu'elle avançoit en âge ,
Conftance fentoit des inquiétudes qu'elle ne
Giv
MERCURE
pouvoit vaincre. Que dis-je ? dès le moment
où elle étoit devenue mère , il s'étoit fait une
révolution dans fon ame. La tendreffe qu'elle
fentoit pour fa fille , lui fit faire de férieufes
réflexions fur le fort qu'elle avoit à lui faire.
Elle commença à s'effrayer du défordre de
fa conduite , en fongeant que fa fille en parta
geroit la honte. Mais quoi ! fi elle alloit tomber
dans les mêmes fautes , & juftifier par fon inconduite
le préjugé qui fa flétrit injuſtement ?
Cet effroi la pourfuivoit par-tour , & trou
bloit tous fes plaifirs. Enfin , foit que l'amour
maternel , devenu la paffion dominante , la
feule paflion de fon caut , l'eût changé en
tièrement , foit qu'elle n'eût eu befoin que
d'avoir à réfléchir un moment fur fon genre
de vie pour le détefter ; elle s'indigna contre
elle- même. Elle fit plus. J'ai dit que Conf
tance étoit capable d'une réfolution ferme ,
& même d'une action courageufe. Mais on
ne s'attend pas au projet qu'elle a ofé concevoir.
Elle avoit un peu de fortunes elle la
mit en valeur ; elle réalifa tous les effets qui
lui étoient reftés , rompit toutes fes liaiſons ,
& s'éloigna même de Paris pour tâcher d'en
être oubliée. Dès le moment où elle jugea
que fes traits pourroient s'imprimer dans la
mémoire de fa Lucette , elle ceffa de la voir
pour n'en être pas reconnue. Elle fut , de
loin comme de près , pourvoir à tous Yes
befoins.Bientôt elle feignit de difparoître tour
à fair. Et une perfonne qui lui étoit acquife
par l'amitié ou qu'elle acheta par fes bienDE
FRANCE. 153
faits , la remplaça dès - lors auprès de Lucette.
Enfin , quand celle - ci eut atteint l'âge de
puberté , elle fut appelée à Paris chez ce
prétendu bienfaiteur , qui n'étoit que l'agent
de Conftance .
A peine y fut- elle arrivée , que fa mère
s'y rendit aulli , mais fans fe faire connoître
à fa fille. Ce n'étoit plus cette Nymphe bril
lante qui favoit relever fa beauté naturelle
par toutes les feductions de la parure. Une
groffière cornette cachoit fa belle chevelure
applatie ; de gros fouliers bleffoient fes pieds
délicats ; & un jufte de groffe laine déroboit
exprès à tous les yeux la fineffe de fa taille.
Enfin la belle Conftance , déguisée en payfanne
, vint fe préſenter pour fervir la jeune
perfonne ; & comme elle avoit averti le prétendu
Bienfaiteur , celui - ci l'accepta fur
l'heure , & prépara un appartement pour
Lucette & la fauffe fuivante. Pourfuivie par
le fouvenir & le regret de fa vie pallée ,
Conftance vouloit fauver Lucette du piège
où elle s'étoit laiffe prendre elle-même. Elle
ne voulut confier qu'à foi-même l'emploi
de veiller fur fes jours , & de guider fa jeuneffe
: par fes propres fautes , elle croyoit
avoir perdu le droit de lui pailer de vertu ;
mais à la faveur de fon déguiſement elle ef
péroit obtenir de nouveaux titres auprès
d'elle. En prenant cette nouvelle réfolution ,
elle avoit totalement changé fes fentimens;
elle s'affujétit à tous les devoirs de l'étar
qu'elle venoit d'embraffer; elle remplifoit
GV
154
MERCURE
en un mot auprès de Lucette les fonctions
du dernier domeftique. L'amour - propre
étoit chez elle un fentiment que le remords
& l'amour maternel venoient d'éteindre
fans retour.
Conftance ne tarda pas à gagner la confiance
de Lucette , fon amitie étoit fi tendre
& fi empreffée ! Lucette ne lui cachoit
aucune de fes penfées , & la fauffe fuivante
avoit foin de l'éclairer par fes avis ,
mais ne l'attriftoit jamais . Elle avoit fenti
qu'il falloit lui plaire d'abord pour parvenir
enfuite à lui être utile. Vint le moment en
fin où le defir parla au coeur de Lucette. Ce
fut alors que cet amour maternel qui maî
trifoit l'ame de Conftance, lui donna les plus
vives inquiétudes. Elle redoubla de foins &
de zèle. Mais en ne perdant pas de vue une
feule de fes actions, elle fembloit toujours lui
donner des foins , fans avoir jamais l'air de
l'efpionner. Elle caufoit fréquemment avec
elle , même fur l'amour ; elle évitoit égale
ment de l'inftruire trop, & de la tenir trop
dans l'ignorance . Lucette étoit jolie ; les four
pirans rodèrent bientôt autour d'elle. Mais fa
mère vieilloit fur elle ,ne dormoit plus ; & la
funefte expérience que fes fautes lui avoient
acquife , elle fut l'employer au moins à dérober,
fa fille aux dangers qui la menaçoient.Si
elles appercevoir quelquefois que le périlangmentoit
, elle alloit fe cacher un moment
pour donner un libre cours à fes larmes.
Comme fon coeur étoit agité ! elle craignoit
d
DE FRANCE. 155
4
à chaque inftant que le ciel ne voulût punir
fes fautes par celles de ſa fille.
Dans la foule des amans qui couroient
après Lucette , & qui n'héfitoient point à fe
déclarer ( car il n'y avoit rien ni chez elle
ni autour d'elle qui pût leur en impofer , )
on diftingua deux jeunes gens plus aimables
ou plus empreffès. L'un d'eux , né de parens
fort riches, s'adreffa un jour à Conftance, &
lui fit , pour Lucette, des propofitions qui alarmèrent
fon coeur maternel. Elle en connoifloit
le danger , car elle y avoit fuccombé autrefois.
Cet amant offroit de donner à la jeune perfonne
une maifon brillante , un équipage ,
& tout ce qui peut féduire un jeune coeur.
Conftance étoit loin de feconder ce projet ;
mais elle crut qu'il y avoit plus de danger à
le taire à Lucette qu'à le lui déclarer. Elle
favoit trop que
que le jeune homme trouveroit
bien fans elle le moyen de faire parvenir fes
offres. En les portant elle même , elle efpéroit
prémunir Lucette contre la féduction ,
ou pénétrer au moins les difpofitions de fon
coeur. Lucette , lui dit- elle un jour , ce jeune
homme qui nous a faluées hier , ( en faiſant
le portrait du jeune homme ) vous aime
( à ce mot Lucette rougit ) & il m'a chargée
pour vous de propofitions très - avantageufes.
Son état ne lui permet point de vous
donner fa main ; mais voici ce qu'il vous
offre pour vous en dedommager. Alors
Conftance fit exprès à Lucette la peinture
la plus féduifante du fort qu'on lui
deftinoit. Mais ayant cru lire un moment
Gvj
DFG
MERCURE
dans les yeux que fon coeur étoit prêt à
s'émouvoir, une tendre frayeur la precipite
dans fes bras : ma chère enfant , s'écrie - telle
en fondant en larmes! Qu'avez vous , ma
bonne , lui dit Lucette effrayée ? Lucette
répondit Conftance avec une voix entrecoupée
de fanglots , ma chère Lucette ! craignez
de tomber dans le piège qu'on tend à
votre jeuneſſe . En courant après les plaifirs ,
croyez que vous ne rencontreriez que la
honte & le remords . Vous en avez un exemple
effrayant , ma chère Lucette ( & je ne
craindrai pas de vous le citer içi , parce que
ce n'eft pas l'orgueil, que j'ai befoin de
vous infpirer ) ceft votre malheureuſe
mère. Ce mot ne put échapper à Conftance
fans que fon coeur fe fentit déchirer ; mais
Conftance avoit renoncé à elle - même , &
ne vivoit plus que dans fa chère Lucette.
Après un long foupir qu'elle ne put étouffer,
rappelant toute la fermeté de fon ame, elle
ofe lui préfenter le tableau le plus énergique
des égaremens de fa mère , de la violence de
fes remords , de fa fin déplorable ( car Lu
cette fe croyoit orpheline. ) Ce tableau lui
fair verfer un torrent de larmes.. Conftance t
profite de cet attendriffement , la preffe dans
les bras , & lui fait jurer de vivre toujours
fidelle à la vert . Il n'en coûta rien à Lucettes
pour prononcer ce ferment ; car fon coeur
étoit honnête & fenfible , & ce ferment fibe
tano de plaifir à fa malheureufe mère ! 649:1
Quelques jours après , elle hafarda devant ›
DE FRANCE. 15.7
Lucette l'éloge d'un jeune homme qu'elle
avoit remarqué , plus amoureux , & par conféquent
plus timide que tous ceux qui ve
noient offrir, leur hommage. C'étoit l'enfant
d'une famille honnête , mais nullement remarquable
par le rang ni par les richelles.
Sa phyfionomie avoit intéreffé Conftance
elle avoit cherché à le connoître ; & contente
du réfultat de fes démarches , elle lui
avoit laiffe un libre accès auprès de Lucette
Elle s'apperçut avec joie qu'il prenoit fort
bien auprès de fa chère élève ; elle le feconda
de fon mieux fans affectation ; & enfin ,
quand elle crut les chofes affez avancées
Lucette , lui dit- elle , il faut enfin faire un
choix. Voilà deux rivaux qui fe difputent ta
poffeffion. L'un ne veut être que ton amant
mais il eft riche , l'autre veut devenir ton
époux , mais il eft pauvre. Ah ! ma bonne
s'écria Lucette , je fuis sûre que je vais vous
plaire , que je vais vous répondre felon vos »
defirs : c'eft le jeune homme pauvre que je
choifis. Conftance l'embraffa en pleurant de
joie. Elle ne perdit pas un moment. Sa ten
drelle avoit tout difpofé pour laiffer à fai
fille une dot affez honnête. Les parens du
jeune me confentirent au mariage de
leur fils , & Conftance conduifit à l'Autel a
les deux époux. Le mari de Lucette étoit
devenu le fils de Conftance , il eut part
comme elle à fa tendreffe. Elle ne négligeac
tien pour en faite un homme aimable i elle
vouloit qu'il eût de quoi plaire à la jeune
158 MERCURE
compagne , perfuadée qu'il eft plus facile à
une femme d'avoir de l'honnêteté quand
elle eft heureufe .
܀
Conftance , après cela , ne crut pas encore
avoir acquis le droit de fe repofer. Ses bons
confeils & fa vigilance avoient fait de Lu
cette une fille fage ; elle crut devoir en faire
une femme vertueufe. Elle avoit pris le plus
fort afcendant fur elle , & même fur fon
époux : on l'écoutoit , elle réuffit. Il ne manquoir
plus enfin que d'en faire une mère tendre.
Mais pour cet article , elle s'en repofa
fur la Nature & fur la fenfibilité de Lucette.
Conftance n'avoit plus rien à defirer. Autli ;
comme fi elle n'eût vécu que pour fa fille ,
quand elle n'eur plus rien à faire pour fon
bonheur , elle fur attaquée d'une maladie
morrelle. Lucette lui prodigua en vain les
plus tendres foins. Quand Conftance vit
qu'elle touchoit à fon dernier moment , elle
fit venir Lucette auprès de fon lit , & l'ap
pelant , pour la première fois , du tendre
nom de fille : vous voyez , lui dit - elle , cette
malheureufe mère dont j'ai tremblé de vous
voir fuivre les traces. J'ai ofé vous citer for
exemple effrayant , pour vous empêcher à
jamais de devenir coupable & malheureufe
comme elle. Je crois avoir réuffi ; je quitte
la vie fans regret . Qu'on fe peigne la fituation
de Lucette , qui retrouve la mère au
moment où elle va pour jamais s'en feparer.
Elle fe jette dans fes bras , l'arrofe de larmes
, & lui demande cent fois pardon de
>
DE FRANCE
159
l'avoir méconnue. Il m'en a coûté , ma
chère enfant , reprit Conftance , non pour te
rendre des foins , mais pour te cacher ce que
j'étois. Je fuis bien payée de tous mes facrifices.
Adieu. Je m'étois rendue indigne du
titre de mère ; mais je l'ai mérité par ma tendreffe
; & j'ofe t'appeler ma fille en mourant.
A peine avoit elle prononcé ces mots ,
qu'elle expira dans les bras de Lucette. Elle
laiffa un exemple des prodiges que peut enfanter
l'amour maternel ; & prouva que fA
l'honneur une fois perdu ne peut plus fe recouvrer
, il est toujours temps de retourner
à la vertu.
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
LE mot de l'Enigme eft Preſſe , pris dans
fes différentes acceptions , preffe d'Imprimerie
, preffe foule , preffe fruit , preffe recrue
forcée ; celui du Logogryphe et Pantoufle
, où le trouvent Plaute , un , neuf,
plat , pâte , pont , lot , Noe , Pluton , palet ,
Fet, pan ( de mur ) toupet , plante , vol,
auf poulet & tole.
160 MERCURE
FILLE
ÉNIGM E.
ILLE de l'Art , de l'Induftrie,
Le plus fouvent je fors de ma patrie ,
Pour aller à la Cour & dans chaque Cité ,
Aider à rehauffer le prix de la Beauté.
Dans la Nobleffe & la Roture ,
Le petit-maître auffi m'admet à fa parure.
Sur l'oreiller ou le couffin ,
Fait ,foit de chiffons ou de crin ,
Je reçois ma naiffance ,
Par le jeu , par la danſe
De petits Meffieurs fort gentils
Ou , i l'on veut , petits outils ,
Conduits par des doigts fort agiles ,
Et fort adroits , & fort habiles.
A ma conftruction ,
A ma direction
Servent auffi piquantes Demoifelles ,
Qui doivent toujours être telles.
J'ai trop parlé, j'en ai trop dit's
Vous me tenez , Lecteur , fans contredit..
( Par Mlle Marianne du Boisgebert. )
DE FRANCE
. 161
I
LOGOGRYPHE
JE marchefur cinq pieds & ne puis faire un pas;
Avec vous , cher Lecteur , j'en ferois plus de mille.
Quoique d'humeur affez tranquille
Je puis couvrir de honte & caufer le trépas .
Je deviens Sainte alors qu'on met mon chef à bas ;
Mais réduite à trois pieds , je fuis cet être utile
Dont , aux champs ainfi qu'à la ville ,
Malgré le bon fervice on fait trop peu de cas.
Aux champs , à la Cour , à la ville ,
Les humains tant vantés ne font que des ingrats.
(Par M. deW. Capitaine de Cavalerie. )
NOUVELLES
LITTÉRAIRES
.
MÉMOIRES de l'Académie des Infcriptions
: & Belles- Lettres. Tomes XL & XII. A
Paris , chez Moutard , Imprimeur - Libraire,
rue des Mathurins.
Premier Extrait.
L'ACADEMIE des Inferiptions & Belles-
Lettres dit Voltaire , formée d'abord en
1663 , de quelques Membres de l'Académie
Françoife , pour tranfmettre
à la poftérité ,
par des médailles , les actions de Louis XIV ,
devint utile au Public dès qu'elle ne fut plus
uniquement
occupée du Monarque , &
162 MERCURE
qu'elle s'appliqua aux recherches de l'antiquité
, & à une critique judicieufe des opinions
& des faits.
"
Nous avons tout reçu des Anciens, les élé
mens de nos langues , nos opinions , nos
loix , nos arts , notre goût ; ce doit donc
être , en effet , une belle inftitution ,. que
celle d'une Société d'Hommes de Lettres ,
fans ceffe occupés à fouiller dans cette fource
où nous avons tout puifé. Prefque toutes nos
origines font dans l'antiquité , & l'étude
des anciens eft fur tout intéreſſante , parce
que c'eft l'unique moyen de nous connoître
bien nous-mêmes. Cette étude eft aufli variée
que toutes les branches de nos connoiffances.
Pour interroger touré l'antiquité , l'un doit
s'entretenir avec fes Légiflateurs , l'aurre
avec les Poëtes & fes Orateurs , l'autre avec
fes Philofophes. Le Naturalifte y cherche
l'ancienne nature, car la Nature change auffi
comme les hommes & les Empires , quoi
que plus lentement. Sous ce point de vue le
Recueil des Mémoires de l'Académie des
Belles Lettres eft une efpèce d'Encyclopédie
de l'antiquité.
Les travaux de cette Académie doivent
être précieux , fur -tout à ceux qui craignent
que le goût que nous avons reçu des Anciens
ne s'altère dans nos moeurs , qui n'ont rien
de fimple & de couchant , rien de ce qui peut
conferver le fentiment du bon goût . Ce n'eft
point dans les Mémoires de l'Académie des
Belles Lettres qu'il brille peut-être avec le
DE FRANCE. 1631
plus d'éclat , mais s'il s'éteignoit jamais , c'eft
peut être là qu'il pourroit renaître .
Parmi quelques éloges qui font dans le
premier de ces deux derniers Volumes , ceux
de Duclos , de l'Abbé de la Bletterie & de
Milord Chefterfield , femblent exiger quelques
remarques.
On eft furpris que dans l'éloge de Duclos
il ne foit parlé ni des confeffions du Cointe
de *** , ni des Mémoires fur les moeurs du
dix -huitième fiècle , ni de quelques autres
productions agréables du même Écrivain .
Ces Ouvrages ne font pas , il eft vrai , des
recherches fur l'antiquité ; mais peut être ils
ont fait à M. Duclos autant d'honneur que
les Mémoires qu'il a donnés à l'Académie
des Belles-Lettres ; & il ne faut pas être occupé
des Anciens , au point de ne pas con
noître les Modernes dont on parle. On loue
beaucoup les Confidérations fur les Mours ;
mais il paroît clairement que c'eft fur tout
parce qu'on croit y trouver des preuves d'une
abjuration de la philofophie qu'on prétend
avoir été faite par M. Duclos quelques an
nées avant fa mort. M. Duclos n'avoit point
commis de grands crimes en ce genre ,
il n'a eu befoin de rien abjurer. Il aimoit
fans doute la vérité , mais pas plus que fon
repos & fon bonheur ; il a peint nos moeurs
& a refpecté nos opinions ; c'étoit le moyen
de vivre tranquille : nous avons permis tou
jours que l'on frondât nos vides , pourvu
qu'on ne difcutât pas nos préjugés . Dudos eft à
&
164 . MERCUREG
la fois droit & adroit , difoit de lui un Philofophe
dont les malheurs prouvent affez bien ,
peut- être, qu'il n'a guère eu d'adreffe * . L'Auteur
des Confidérations fur les Moeurs avoit ,
il est vrai , des amis dans la claffe des Écrivains
connus , admirés & profcrits fous le
nom de Philofophes ; mais, comme on l'a
très-bien remarqué déjà , une des chofes qui
lui a fait le plus d'honneur , c'eft d'être refté
fidèle à leur amitié , lors même que leur
gloire avoit beaucoup éclipfé fa réputation .
L'Auteur de fon éloge paroît croire qu'il
a à peu-près égalé Tacite dans l'Hiftoire de
Louis XI : cette opinion n'eft celle d'aucun
Homme de Lettres ; cette Hiftoire de
Louis XI , au- deffous des talens même de
M. Duclos , eft peut-être ce qui a le plus
contribué à rabaiffer fa célébrité. On le
croyoit appelé à écrire l'Hiftoire , parce qu'il
avoit montré de la philofophie dans des Romans
; lui- même penfa peut-être que fon.
efprit lui tiendroit lieu de tous les talens ;
mais fon efprit auroit dû lui faire voir que
rien ne remplace les talens dans aucun genre.
Il parut au- deffous de fon fujer par fes idées
même; & fon ftyle n'eut dans aucun morceau
la dignité de l'Hiftoire . On vit alors ce qu'on
a vu très -fouvent , que rien ne réuffit mieux
aux Écrivains que de ne traiter que des genres
auxquels ils foient fupérieurs ; comme
on ne peut pas ſavoir précisément jufqu'où
* J. J. Rouffeau.
DE FRANC E. 165
va cette fupériorité , on n'y donne point
de bornes , & on les croit capables de tout
ce qu'ils n'ont pas tenté. Il arrive le contraire
lorfqu'ils ont l'imprudence de s'effayer dans
des genres plus élevés que leur talent ; alors
ils ne paroiffent fupérieurs à rien , parce
qu'ils fe font montrés au - deffous de quelque
chofe. Je fais bien que cette manière de
juger n'a rien de jufte & de raisonnable ;
mais le grand nombre prononcera toujours
d'après des impreffions , & non d'après des
jugemens. Rien affurément ne devoit faire
préfumer que l'Auteur des Confeffions du
Comte de *** pourroit égaler un jour l'Auteur
des Vies de Tibère & d'Agricola . On eft
un peu plus autorifé à croire que Tacite
avoit pu être égalé dans une Hiftoire de
Louis XI, autre que celle de M. Duclos ,
dans celle que Montefquieu avoit écrite , &
dont l'unique manufcrit fut jeté au feu par
une méprife bien fatale . Sans doute on peur
compter cette perte au rang de celles
des Ouvrages de Tacite. Ce n'eft pas qu'on
ne pût avoir un efprit très - profond , & le
génie d'un Légiflateur , fans avoir le talent
qui fait les grands Peintres d'Hiftoire. Mais
en lifant dans les Confidérations fur les Ro
mains , les Chapitres d'Augufte , de Tibère
& de Caligula , on croit lire encore les Annales
de Tacite , & fi l'on veut voir quelque
chofe de fupérieur à Tacite même , dans le
talent fi rare de peindre & de faire parler
de grands caractères , il faut lire le dialogue
166
MERCURE
d'Eucrate & de Sylla : c'eft- là que dans
quelques pages , & en développant feulement
un caractère , Montefquieu a montré
un génie auffi fublime que dans tout l'Efprit
des Loix ; & ce n'eft pas feulement le
génie qui combine de profondes idées , c'eſt
celui qui crée de ces fentimens & de ces expreffions
que les hommes ne peuvent oublier
quand ils les ont une fois entendus.
Après nous avoir dit que M. Duclos a
égalé Tacite , on nous dit que l'Abbé de la
Bletterie en a fait une Traduction qui eft
une des meilleures productions de ce fiècle.
Nous convenons qu'une bonne Traduction
de Tacite pourroit être inife au nombre des
productions d'un fiècle. Mais il s'en faut bien
que celle de la Bletterie ait mérité cette
gloire. L'opinion des véritables Gens dé
Lettres à cet égard , a été fort heureuſement
exprimée dans le temps par ces deux
vers ,
26
Des dogmes de Quefnel un trifte profelyte,
En bourgeois du marais , a fait parler Tacite.
On a dit que la Bletterie entendoit fort
bien le Latin ; cela peut- être , mais il entendoit
bien mal le génie de Tacite. En général,
left vrai de dire peut- être qu'il y a des
Écrivains qui ne peuvent être traduits que
par des Écrivains qui feroient en état de les
égaler; & Tacite , fur- tout , eftde ce nombre.
Jufqu'à préfent M. d'Alembert feul a pû en
donner une idée à ceux qui n'entendent pas fa
DE FRANCE 167
langue ; & puifque M. d'Alembert n'a voulu
en publier que des fragmens , pour en avoir
ane Traduction entière , il faut attendre celle
que nous promer M, Dureau de la Malle.
L'éloge de Milord Chesterfield nous paroît
bien fupérieur à ceux dont nous venons de
parler; mais il y a toujours la même exagération
dans les éloges. Ici , l'Auteur prend
l'éclat & la féduction d'un caractère brillant,
pour les traits d'un grand génie & d'une
grandeame. Comme Ambaffadeur & comme
Vice-Roi d'Irlande , le Lord Cheſterfield a
eu des fuccès qui peuvent en impofer ; mais
en examinant de près l'Hiftoire de fes Négociations
, on verra qu'ayant à traiter des
intérêts peu difficiles , & à manier des paffions
qui n'étoient pas très - irritées , les grâces
d'une élocution facile , & les prodigalités
d'un caractère magnifique, ont pu fuffire à lui
procurer des fuccès dont le récit prenoit
encore un air de merveille dans fa bouche.
Mais ce qui n'eft qu'éclatant , s'affoiblit de
jour en jour en paffant à la poftérité. On
peut juger déjà que le Lord Chesterfield n'oc
cupera jamais une grande place dans l'Hiftoire
des Négociations de l'Europe. Pour
bien l'apprécier , il faut l'entendre parler
dans le Parlement d'Angleterre , il faut le
hire dans fes Ouvrages & dans fes Lettres ;
fans principes , fans vertus , on le voit dans
le Parlement changer chaque jour d'opi
nion , parce qu'il change d'intérêt , abandonner
la caufe des Rois quand ils font dans
1
*
V
168
MERCUREA
l'infortune ; trahir celle de la Nation lorfqu'il
efpère la faveur des Rois qui font fur
le trône ; & dans ces changemens perpétuels,
faire à la liberté de fa Patrie des maux,
qu'il n'eft plus en fon pouvoir de réparer.
C'eft lui qui a le plus contribué à rendre le
Parlement d'Angleterre feptennal ; lorf
qu'il fort du Miniſtère , où il n'a rien fait qui
puiffe honorer la mémoire , il promet à la
Cour de ne jamais parler en faveur du peuple
dans le Parlement ; promeffe criminelle ,
mais la feule à laquelle il foit resté fidèle.
Depuis ce moment il ne parle plus ni des
Lois ni de la Conftitution de fa Patrie ; la
réforme du calendrier lui paroît la grande
affaire de l'Angleterre : il n'élève plus la voix
que pour demander cette réforme. Dans fes
Ouvrages , on voit un Écrivain qui porte le
fepticiſme jufques dans les principes de nos
devoirs ; il doute de tout , parce qu'il ne
croit point à la vertu , ou plutôt parce qu'il
n'en a point. Dans le Recueil de fes Lettres ,
on voit un père donnant à fon fils des leçons
de corruption & de fauffeté ; & il eft difficile
de rien imaginer de plus révoltant que
cet exemple de dépravation. En vain on veut
dire qu'il ne lui apprend qu'à tromper les
femmes. Excufe étrange ! comme fi le crime
n'étoit pas plus lâche & plus odieux lorf
qu'il attaque la foibleffe , qui ne peut ni fe
défendre ni nous punir. Nous ne voulons
point imiter ici ceux qui étalen
une mo
rale d'autant plus févère, qu'ils ont bien pris
م ا
4
DE FRANCE. 169
leur parti de ne jamais la fuivre ; fans doute
il eft des paflions capricieuſes & inconftantes
qui portent leurs détours & leurs rufes dans
des liaifons où l'homme voudroit mettre de la
morale & de la fidélité ; mais fi à ces artifices
, qui leur font naturels , on en ajoute
d'autres qui appartiennent à la réflexion :
au lieu d'en rougir on les réduit en principes
& en fyftême , l'ame qui a pu concevoir
un tel fyftême & adopter de pareils principes
, eft dégradée dans tous les fentimens ;
il n'aura pas plus de vertus avec les hontmes
qu'avec les femmes. Comme le Lord Chefterfield
, il croira qu'on eft toujours affez
honnête , lorfqu'on eft très - aimable. J'ai
peine à le dire , mais ce fut dans fon voyage
& dans fon féjour en France que le Lord
Cheſterfield fe confirma fur-tout dans ces
principes ; il vit parmi nous des hommes
qui avoient des vices & des grâces , & il crut
que pour avoir des grâces il falloit avoir des
vices ; il n'approfondit pas affez le caractère
de notre Nation pour voir que les François
parlent fouvent avec légèreté des vertus
même qu'ils ont dans le coeur ; & c'eft ce
qui a rendu fouvent l'exemple de nos moeurs
très -funefte aux étrangers. M. Duclos , dont
nous parlions tout-à-l'heure , a dit des Fran
çois que c'eft le feul peuple qui puiffe perdre
fes moeurs fans fe corrompre. Cette ob
fervation eft peut-être la plus profonde qu'il
ait faite fur le caractère de fa Nation ; &
elle nous eft très - honorable.
Sam. 24 Mars 1781 .
H
18
1
170
MERCURE.
1 Parmi les Mémoires de ces deux Volumes
on en trouve d'abord quatre de M. l'Abbé
Mignot fur les Phéniciens; ce Savant en a
fait vingt fur le même peuple. C'eft un des
peuples les plus célèbres & les moins connus
de l'antiquité. Les Égyptiens lui difputoient
la gloire d'avoir créé les Arts & les Sciences ;
on ne lui contefte guère celle de les avoir
répandus fur la terre ; les Égyptiens s'étoient
renfermés chez eux ; les Phéniciens parcour
roient le globe fur leurs vaiffeaux ; & les
Arts , dont ils fe difoient les inventeurs ,
étoient les objets qu'ils donnoient en échange
dans leur commerce , Les recherches de M.
l'Abbé Mignot paroiffent étonnantes ; & fans
vouloir embellir l'érudition , il a fu pourtant
la rendre agréable , en tirant beaucoup
de lumières d'un petit nombre de faits.
M. de Guignes n'a pu faire adopter à per
fonne fon fyftême fur les Égyptiens & fur
les Chinois ; mais perfonne auffi n'a pu le
lui faire abandonner ; il y revient encore,
Mais nos Lecteurs ne voudroient pas peut-être
y revenir comme lui; nous avouons même
que nous ne fommes pas en état de le fuivre ,
& que fon fyftême , foit une erreur ou une
vérité , elle ne peut fans doute produire ni
affez de bien ni affez de mal pour qu'il foit
très- important que le Public fache enfin au
jufte ce qu'il en doit penſer, Nous refpectons
* On connoît ce fyftême ; on fait que M. de
Guignes veut prouver que les Chinois font une Co-
Jonie des Égyptiens ,
DE FRANCE. 171
l'érudition & la fagacité de M. de Guignes ,
& nous fommes loin de vouloir le comparer
à M. de Sénantes ; mais nous croyons que ce
ferait ici un peu le cas de lui dire comme
Matta , & que diable cela fait-il ?
M. de Guignes fait de fon érudition un
ufage plus intéreffant , lorfque dans un autre
Mémoire il combat l'opinion prefqué générale
, qui fait de l'Indouftan le premier
pays civilifé de la terre. Il puife fes autorités
dans des Livres Chinois : il aura peu de juges
encore , car enfin , ce n'eft pas fur des citations
qu'on peut adopter ou rejeter des
fyftêmes d'érudition ; chacun veut voir par
foi -même , & les Livres Chinois n'ont pas
encore beaucoup de Lecteurs parmi nous.
Les fyftêmes fur le premier peuple qui a eu
des Arts & des Sciences , fe multiplient depuis
quelque temps ; & de très - bons efprits
s'en plaignent beaucoup ; mais je ne vois pas
trop où en eft le danger , lorfque tous ces
fyftêmes , détruits les uns par les autres , laiffent
toujours après eux beaucoup de recherches
utiles & intéreffantes. L'efprit de fyſtême
peut très - dangereux être lorfque la bonne
philofophie n'eft pas encore connue ; il l'empêche
de naître. Mais lorfqu'elle est née &
répandue , l'efprit de fyftême peut fervir à
donner plus d'activité à l'efprit philofophique.
On fera , pour appuyer & défendre un
fyftême , des recherches qu'on ne feroit jamais
pour faciliter aux autres la découverte
de la vérité. En philofophie même on eft
Hij
172 MERCURE
1
obligé de fe fervir des paffions : & où est - ce
qu'elles pourroient être inutiles ou étrangères
?
>
>
M. Anquetil Duperron a tâché , dans deux
Mémoires , d'accorder Hérodote & Créfias
fur la durée de l'Empire d'Affyrie , & de concilier
ce que les Hiftoriens Grecs & Latins
difent des Mèdes & des Perfes , avec ce
qu'en difent les Ecrivains Orientaux . M. Anquetil
, favant dans toutes les langues, approfondit
ces arides queftions de chronologie
avec une patience admirable ; c'eft - là fon
talent, & on lui devroit de la reconnoiffance
s'il vouloit s'y renfermer. Mais M. Anquetil
veut traiter quelquefois des matières où
Pérudition ne fuffit plus. Il a écrit , par
exemple , fur les Gouvernemens d'Afie
contre Montefquieu , & fur le climat du
Nouveau Monde , contre M. Paw , & M.
l'Abbé Raynal. Le ton qu'il a pris en les réfutant
n'a pas toujours paru affez honnête &
affez modéré. M. Anquetil paroît croire
qu'il fuffit d'être favant pour avoir toujours
raifon contre des Philofophes ; & il pourroit
bien fe faire pourtant que les Philofophes
euffent, auffi quelquefois raifon contre
les Savans. Il a voyagé dans l'Afie ; & dans
fon Ouvrage contre Montefquieu , il dit
toujours j'ai vu ; & il femble qu'on n'ait
rien à répondre à un homme qui a vu. Mais
fi on ne peut lui contefter ce qu'il a vu , on
peut lui contefter les conféquences qu'il en
tire ; & fi elles n'avoient que très - peu de
1011
DE FRANCE. 173
rapport avec les faits qu'il cite , fi elles
étoient ou forcées ou étrangères à ce qu'il
raconte , on pourroit lui dire que ce qu'il a
vu en Afie ne donne aucune autorité aux
mauvais raiſonnemens que l'on voit dans
fon Livre ; & lorfqu'on l'auroit convaincu
d'avoir toujours mal raifonné , on pourroit
le foupçonner d'avoir quelquefois mal vu .
On ne voit pas un Gouvernement comme
on voit un fleuve & une montagne ; il faut
pour le bien voir autre chofe que des yeux.
Mais ce n'eft pas ici que cette difcuffion doit
trouver fa place , elle appartient fans doute
aux Orateurs Philofophes qui fe préparent à
rendre à Montefquieu l'hommage que lui a
décerné fa patrie. M. Anquetil mérite des
égards par lui- même ; mais il écrit quelquefois
comme s'il vouloit en difpenfer ceux
qui peuvent lui répondre.
( Cet Article eft de M. Garat. )
VUES Phyfiologiques fur l'organifation
animale & végétale , par M. de la Métherie
, Docteur en Médecine , Volume
in- 12. A Paris , chez P. F
Didot le jeune ,
Libraire , Imprimeur de MONSIEUR , quai
des Auguftins.
Le titre de cet Ouvrage femble n'annoncer
que des confidérations générales , tirées
de la comparaifon des animaux & des végétaux
; mais l'Auteur , en faifant de la machine
humaine la bafe & le point de ral-
Hiij
174
MERCURE
liement des connoiffances multipliées qu'il a
fu y répandre , a trouvé le moyen de nous
les rendre intérellantes par le parallèle confinuel
de l'hominé & des autres êtres organifés.
C'eft à-peu-près le plan qu'Ariftote a
fuivi dans fon admirable Hiftoire des animaux.
M. de la Métherie a joint à l'expofition
la plus détaillée de toutes les parties du
corps humain , le tableau de leurs fonctions
refpectives , de leur méchanifme , & des rapports
que la Nature a mis entr'eux ; des rapprochemens
heureux entre les procédés
qu'elle fuit à l'égard de l'homme & des qua
drupèdes , & les êtres qui paroiffent s'en
éloigner le plus par leur organifation exter
rieure & fenfible , y tiennent en fufpens fur
ce qu'on doit admirer le plus , ou la pro
fufion & la variété étonnante des moyens
qu'elle emploie , ou la majeftueufe uniformité
qu'elle a mife dans fon plan. L'Auteur
pouffe fes recherches depuis les premiers
élémens de la matière organifée, jufqu'aux
principes chymiques,des parties folides &
des parties fluides qui entrent dans la conftitution
de l'homme , des animaux & des végétaux.
Il fuit la formation de toutes ces parties
depuis la première fibre jufqu'aux vifcères
les plus compofés , en ramenant fans
ceffe le Lecteur aux notions les plus plaufibles
que la Chymie moderne nous donne
fut la nature des fubftances animales & végétales
.

La terre des végétaux , dit - il , paroît
DE FRANCE. 179
une ; elle n'eft point argilleuſe , elle n'eft
» point calcaire , & fait cependant effervefs
» cence avec les acides. Nous la rangeons
» dans la claffe des abforbans.
ג נ
53
33
33
>> On diftingue deux efpèces de terre dang
» les animaux , celle qui conftitue les os, &
» celle qui entre dans la compofition des
parties molles & des fluides. La terre des
sos a été appelée calcaire , mais elle en
diffère à bien des égards ; il est vrai que
" calcinée , & nême fans l'être , elle fait
» effervefcence avec les acides ; mais d'ailleurs
elle n'en a point la caufticité , elle
» n'attire point l'eau : auffi la regarde- t- on
aujourd hui comme un fel compofé d'acide
phofphorique & de terre calcaire avec
» une très- grande quantité d'air fixe , ainfi
» que la chaux elle même qui en contient
beaucoup. Il en eft qui admettent du na-
» trum dans les os . La feule terre des écailles
» des coquillages eft une vraie terre calcaire.
La terre des parties molles diffère beaucoup
de celles - ci ; lorfqu'elle eft dépouillée
de toute partie étrangère comme
après la combuftion , elle fait bien effervefcence
avec les acides , mais elle n'a
» nulle propriété des terres calcaires ; on
l'appelle abforbante : on n'y a point
découvert , comme dans la terre calcaire ,
d'acide phofphorique ; elle paroît peu
différer de celle qu'on trouve dans les
végétaux. Les parties molles contiennent
beaucoup moins de terre à proportion .
53
33
و ر
و د
"J
1
Hiv
176
MERCURE
L'Auteur , après avoir fait l'énumération
des différens autres principes qui conftituent
les folides , & expofé de la manière la
plus claire & la plus probable le méchaaifme
& le jeu de ces dernières parties ,
paffe à l'analyse du fang , qui eſt la fource
& le réfervoir de toutes les autres humeurs
particulières que féparent les différens organes
pour les différens befoins de la ma
chine , telles font le lait , la graiffe , la moëlle ,
la lymphe , la falive , le fuc gaftrique & inreftinal
, le fuc pancréatique , la bile , l'efprit
nerveux .
L'Auteur a des idées qui lui font particu
lières fur ce dernier fluide , dont l'exiftence
eft encore problématique parmi le plus grand
nombre des Phyfiologiftes. « En fuivant les
» analogies , dit-il , ne feroit il pas fenfé de
croire que cet efprit eft un principe huileux
éthéré très-actif, qui correfpond chez
» l'animal à l'efprit recteur des végétaux ?
» Car il ne faut pas croire que l'efprit recteur
ne ferve à ces derniers qu'à leur don
» ner de l'odeur.... Il a encore beaucoup
de rapport avec l'efprit féminal : on diroit
qu'ils font le même principe , fi grande
» eft l'influence qu'ils ont l'un fur l'autre ;
» ils paroiffent même fe fuppléer ; la déper-
» dition de l'un entraîne la foibleffe de
» l'autre . Une trop grande évacuation d'ef
prit féminal affoiblit également les nerfs.
Une autre reffemblance que doit avoir
l'efprit nerveux avec le féminal , eft l'acti-
30
و د
DE FRANCE
177
22
J
» vité; toutes les huiles éthérées font trèsactives,
prefque cauftiques ; l'efprit fémi
nal a beaucoup d'activité , comme on doit
» en juger par l'impreflion qu'il fait ; l'efprit
nerveux en aura donc auffi une plus
» ou moins confidérable..
و د
"" Qu'on ne dife point que l'huile n'eft
» pas affez tenue pour répondre à la fubri
» lité des efprits animaux , & à la prompti-
» tude de leurs mouvemens. L'huile eft le
corps le plus fubril de la Nature qu'y » i
a t-il de plus délié que l'efprit recteur
» des plantes ? L'éther & l'efprit - de - vin
» font de la plus grande fubtilité : Thuile
» animale de dippel eft auffi pénétrante, aufli
» active que les huiles végétales dont nous
» venons de parler ; elle s'évapore avec la
» plus grande promptitude , & il ne refte
» dans le vafe qu'un réfidu fans vertu.
ל כ
و د
33.
» Les huiles éthérées végétales font unies
" à un acide qui domine dans toutes les
» liqueurs des végétaux . Chez l'animal l'acide
a difparu pour faire place au principe
» falin animal. Les huiles éthérées animales
» feront donc unics à ce principe falin animal
, qui n'eft que de l'alkali volatil : cn
effet , l'huile de dippel en contient ; car
quelque rectifiée qu'elle foit , elle verdit
» le firop violat. L'analogie porte donc à
croire que l'efprit nerveux fera également.
uni à un principe alkali volatil , & peutêtre
avec l'acide phofphorique,
L'Auteur fonde l'exiftence & les rap-
""
» 33
&
Hv
178
MERCURE
ports de l'efprit nerveux avec l'efprit féminal
fur la fimilitude des organes qui les préparent
, fur le degré d'influence qu'ils ont
l'un & l'autre dans toute l'économie animale
, dont ils animent & foutiennent toutes
les fonctions. Il ne fait point un ufage moins
curieux de fes connoiffances en Chymie au
fujer de la génération . Il penfe
03
"
و ر
و ر
C6 que les
femences ne font que des lymphes animales
& végétales chargées de beaucoup
d'huile fubtile , dont toutes les parties
» ont des forces propres , & qui cryftallifent
comme les fels. Il appuie cette
opinion de tous les phénomènes analogues'
que la Chymie préfente , tels que les arbres
de Diane , & les autres cryftallifations dont
les différentes formes offrent une organifation
apparente. Si les enfans reffembloient
toujours à leur père & à leur mère , cette
opinion auroit l'avantage d'expliquer d'une
manière plus fatisfaifante que ne le font les
autres fyftêmes fur la génération , la reffemblance
des enfans avec leurs parens ; car
tous les fels dans leurs cryftallifations affectent
une forme toujours conftante . C'eſt par
des inductions auffi ingénieufes , & puilées
dans la même fource , c'est - à - dire , dans la
Chymic , que l'Auteur tâche de rendre plus
fenfible &plus évidente la nuance déjà apperque
qui unit le règne végétal au règne
animal . Enfin , quand les nouvelles vues
qu'il propofe n'auroient pas ce caractère
d'évidence que doivent avoir les vérités déDE
FRANCE. 179
montrées , elles font trop piquantes pour ne
pas intéreffer les Lecteurs inftruits , & ne
pas tourner les recherches des Phyfiologiftes
vers cet objet important .
LE FAKIR , Conte , avec cette épigraphe :
Tantane animis cæleftibus ira . Prix , 12 fols.
A Conftantinople , de l'Imprimerie du
Muphti ; & fe trouve à Paris , chez l'Éditeur
( M. G. D. L. R. ) rue des Champs
Élifées ; Defsène , Libraire , au Palais
Royal , & chez les Marchands de Nou
veautés .
LE but moral de l'Auteur de ce Conte, eft
de faire voir les dangers de l'orgueil ; la
leçon peut être utile , mais on va voir qu'elle
eft un peu trifte. Voici le portrait qu'il fait
de fon Héros.
Dans fon défert , depuis trente ans & plus ,
Veillant , priant , faifant trifte cuifine ,
Et fe donnant fouvent la difcipline ,
Un vieux Fakir vivoit en vrai reclus .
On ne parloit dans tout le voisinage
Que des vertus de ce Saint perfonnage
Chacun de lui vouloit prendre leçons
C'étoit enfin l'exemple du canton.
Mais le Diable , qui veut abfolument le
faire tomber dans fes filets , prend la figure
d'un grand Vifir , & fe rend dans la cellule
du folitaire. Il lui perfuade que la fille de
Hj
180 MERCURE
leur Monarque fe meurt de langueur , &
que le père n'attend que des prières du Fakir
la guérifon de la Princeffe. Après avoir réveillé
l'orgueil de l'Hermite , le Diable revient
employer fon crédit dans le Divan :
grâce à fes intrigues , on envoie la Princeffe
au Solitaire, fous la garde d'un feul Eunuque ;
& cet Eunuque , c'eft encore le Diable lui-
-même. Sa féduction , jointe à une autre féduction
plus puiffante encore ( la beauté de
la Princeffe ) triomphent de la fageffe du
vieillard. La jeune fille fuccombe comme
lui , & devient mère. C'étoit moitié trop .
Le Fakir , pour dérober jufqu'à la trace de
fon crime , fe détermine à fe défaire de ſa
complice ; & il égorge la Princeffe. La punition
du Fakir fait le dénouement du
Conte.
Ce n'eft pas fans doute cette catastrophe
inattendue qui a dû inſpirer à l'Auteur l'envie
de conter. On peut lui reprocher aufli
quelques négligences , de fauffes rimes ,
comme veiller avec refter aifée avec
éprouvée; de faux hémiftiches , comme dans
des vers ,
,
Dans ces fiécles groffiers , ou pour mieux dire , & c.
Nous n'avons pas compris ce vers- ci ,
Son allègue ne fut pas écouté.
A quelques négligences près , le ftyle vaut
mieux que le fujet. Il a de la facilité & du
naturel ; & il annonce du talent , fur- tout fi
DE FRANCE. 181
l'Auteur eftjeune. Nous ne citerons que quel
ques vers pour faire juger fa manière . Il
s'agit du Fakir , qui eft flatté de faire la com
quête de la Princeffe.
Je le crois bien ; jeune , belle & Princeffe ,
Ce font trois points qu'on trouve rarement ;
Si j'obtenois , pour prix de ma tendreffe ,
Les deux premiers , je ferois trop content.
D'un tel bonheur tout autre qu'un Hermite ,
Avec raiſon , auroit été furpris :
Mais celui-ci tout bas s'en félicite ;
Et dans l'ardeur dont fon coeur eft épris ,
Croit que Mahom , dans fon Saint Paradis ,
Veut lui donner , pour prix de fa conduite ,
Un avant -goût des céleftes Houris .
L'Éditeur de cette bagatelle eſt M. G. D.
L. R. qui , croyant voir dans cet Ouvrage
un talent digne d'être encouragé , a bien
voulu fe charger de tous les détails analo
gues à fa publication . On ne peut qu'applaudir
à fon amour pour les Arts qu'il cultive
lui-même. Il annonce trois Ouvrages , dont
il s'occuppe actuellement ; deux Éloges &
des Réflexions Philofophiques fur le Plaifir,
par un Célibataire.
001- linolea no apo i 2 lamina
182 MERCURE
SPECTACLES.
ACADÉMIE
ROYALE DE
MUSIQUE.
LA
première
repréſentation
d'Iphigénie en
Aulide , donnée le
Mercredi 14 , pour la
capitation des Acteurs , a excité les plus vifs
applaudiffemens. De tous les Ouvrages de
M. Gluck , c'eft celui qui nous paroît réunir
ici le plus de fuffrages ; & nous n'en fommes
pas furpris , puifqu'au
mérite d'une mufique
favante & pleine
d'expreffion , il joint
celui de la variété des fituations & de l'ac
tion la plus
intéreffante. L'art de parler tout
à- la - fois à l'oreille & au coeur , de prêter à
chaque paffion le langage qui lui eft propre ,
de mefurer les accens au caractère & au
rang de chacun des
perfonnages , y eft porté
prefqu'à fa perfection. S'il eft des momens
où la critique
trouve quelques
obfervations
à faire , elle eft défarmée fur le champ par
les beautés du premier ordre qui viennent
forcer
l'adiniration. Chaque
repréfentation
que l'on donne de cet Opéra femble y faire
diftinguer des traits , des détails échappés à
l'attention du
connoiffeur.Les Ouvrages créés
par le génie ont feuls cet avantage , auquel
fi peu de gens ont le droit d'afpirer.
Le Ballet de Ninette à la Cour a été revu
avec plaifir. Son principal mérite confifte
dans l'Acte du Bal , auquel nous avons déjà
DE FRANCE.
184
donné de très- grands éloges dans plufieurs
Numéros de ce Journal. Le Spectacle en eft
raviffant , & la réunion des premiers fujets
de la Danfe y produit l'effet le plus brillant.
COMÉDIE FRANÇOISE.
ON n'a pas toujours rendu à Crébillon la
juftice qui lui eft due: pendant un certain nom
bre d'années on a beaucoup parlé de fes défauts
en les exagérant , & l'on a gardé le filence fur
une partie des grandes qualités qui le placent
au rang de nos premiers Dramatiques . Dès
qu'un Artifte eft perfécuté , il devient inté
reffant; mais fi cet Artifte n'existe plus , s'il
a eu un grand talent, il devient , pour ainfi
dire , un être facré aux yeux de bien des
gens. Crébillon étoit mort ; il avoit mérité
beaucoup de réputation ; en conféquence ,
dès qu'il fut déprimé par les uns ,
prôné avec enthoufiafime par les autres : de
l'enthoufiafme au fanatifme il n'y a qu'un
pas , & ce pas fut bientôt franchi . Dès- lors il
fut dangereux de parler de cet homme célèbre
, la moindre obfervation fur la rudeffe
de fon ftyle , fur la foibleffe de quelquesunes
de fes Tragédies , parut un attentat
contre fa mémoire ; & tout Critique qui
voulut élever la voix , non pour infulter
aux mânes d'un Auteur eſtimable , mais pour
apprécier fes productions à leur jufte valeur,
excita la colère des enthouſiaſtes , & fut ac
il fut
184
MERCURE
C
que
cufé de fervir l'envie & la haine. La remife
de Pyrrhus , en nous rappelant ces faits ,
dont nous avons été témoins , nous fit fentir
nos idées fur cette Tragédie trouveroient
des contradicteurs. Cette réflexion ne nous
intimida point. Trop juftes pour refufer au
génie de Crébillon le tribut d'estime qui lui
eft dû , nous aimons trop l'Art dans lequel il
a trouvé fa gloire , pour diffimuler combien
fon Pyrrhus eft foible & dénué d'intérêt.
Nous en avons parlé avec tous les ménage
mens que peut employer un Critique honzenête
& délintérefle ; nous avons eu foin de
convenir des beautés qui le diftinguent , de
ne pas même parler de certains défauts que
tous les connoiffeurs ont remarqués , & que
nous ne pourrions relever aujourd'hui fans
être foupçonnés d'animofité; mais notre dé
licatelle a été payée par de l'emportement.
On a imprimé , dans un Journal qui avoit
déjà fait un éloge pompeux de cet Ouvrage ,
une Lettre , où, en attaquant notre opinion,
on fait de Pyrrhus un éloge plus pompeux
encore. On l'appelle une fuperbe Tragedie ;
on dit que l'action eft d'une fimplicité atta
chante, tandis qu'elle manque de fimplicité ;
con loue l'énergie du tyle , fans penfer que....
mais nous nous fommes interdit toute nouvelle
critique ; enfin , on laille entendre
que cette Tragédie , étant imprimée dans les
Euvres de Crébillon , fa lecture fuffit pour
prouver contre notre jugement , comme li on
avoit tort de trouver Agefilas & Suréna des
DE FRANCE. 185
productions foibles & traînantes , parce
qu'elles font imprimées dans les OEuvres de
Corneille à côté de Rodogune & de Cinna.
Nous répondrons à cette fuperbe logique
en invitant les connoiffeurs à lire Pyrrhus , à
le voir fi on le redonne , & à jeter enfuite un
coup- d'oeil fur le premier article que nous
avons imprimé dans le N°. 1o du Mercure.
A l'égard du reproche qu'on nous a fait d'avoir
annoncé que les repréfentations étoient
défertes , en affurant que des deux qui ont
été données, la première a produit 100 liv.
& la feconde 2000 liv. Voici notre réponſe.
Lemotdéfertes eft trop fort, & nous l'avouons
très- volontiers. Quant aux repréfentations ,
nous avons vu celle qui a produit une recette
très- médiocre en hiver , nous n'avons
point vu l'autre. Après celle - ci on a ceſſé
de donner l'Ouvrage , fans informer le Pubic
des raifons qui arrêtoient fon cours , chofe
qu'on
it ordinairement en cas de fuccès ,
& voilà ce qui nous a induits en erreur. Poifque
Mlle Sainval eſt devenue malade au
point de ceffer
tout travail , il falloit révéler
au Public ce fecret néceffaire à faire con
noître
pour l'intérêt même de la fuperbe Tragédie
de Pyrrhus. Pour nous , grâces au Ciel ,
nous ne fommes point à portée d'être informés
avant le Public des mystères de la
Comédie ; & dans ce fiècle des Drames ,
des Proverbes & des Pantomimes , 'heureux
' Homme de Lettres qui n'a pas beſoin du
fecret des couliffes, ou ***
Wish won at nui mari,
186 MERCURE
COMÉDIE ITALIENNE.
LES changemens defirés dans le fecond
acte de Blanche & Vermeille ont été faits ,
& la feconde repréſentation de cette Comédie
a eu lieu le Jeudi 15 de ce mois . Voici
le fujet & la marche de la Pièce , telle qu'elle
exifte aujourd'hui.
Blanche & Vermeille ont été élevées par
une Fée qui veut faire leur bonheur . La
première a aimé Colin ; mais depuis qu'elle
a rencontré un Prince dans une forêt , l'ambition
a pris dans fon coeur la place de l'ar
mour. La feconde , aimée deLubin , ne
defire d'autre bien que fa tendreffe ; c'eft
le voeu qu'elle forme, quand la Fée donne
aux deux foeurs un fouhait à faire à leur
choix. Pour Blanche , elle demande à régner.
Elle eft conduite à la Cour ; & tandis
qu'on la revêt des habits convenables
à fon nouvel état , Colin vient implo
rer la pitié du Prince , & lui raconter la
perfidie de fa Maîtreffe. Celui- ci fe propofe
d'éprouver la tendreffe de Blanche , il feint
que pour la féduire il a pris un nom & un
rang qui ne lui appartiennent point ; que le
Prince qui l'a apperçue s'eft enflammé pour
elle d'une paffion très-violente ; il lui demande
fil'amour qu'il a cru lui infpirer lui
fera obtenir la préférence fur un rival fi
redoutable : l'embarras , la furpriſe de BlanDE
FRANCE. 187
che in dignent le Prince , qui lui déclare qu'il
l'a trompée, & l'abandonne à l'inſtant même
où les Courtifans viennent chanter fon bonheur
& fa gloire. Confafe , défefpérée , elle
fuit , marche au hafard , entre dans un bois,
ytrouve une chaumière oùbrillent la gaîté &
l'abondance ; elle eft fur le point d'y demander
un afyle , & n'ofe s'y préfenter , quand
on lui dit qu'elle appartient à Vermeille &
à Lubin. Enfin , la bonne Fée a pitié d'elle.
Colin , conduit par fes rêveries amoureufes ,
traverſe le bois en racontant fes peines - aux
échos ; il retrouve Blanche avec furprife .
apprend fon aventure , fes remords , lui
pardonne fon infidélité , & l'époufe.
Le premier acte de cette Comédie eft
très- agréable ; le fecond n'a pas le même
mérite. On n'aime point à y voir un perfonnage
tel qu'un Prince , y faire un rôle apeu
près épifodique, & difparoître pour qu'il
ne foit plus queftion de lui . Le troisième
Acte vaut beaucoup mieux , mais le dénouement
eft trop prévu pour n'être pas un peut
froid. On retrouve dans ce petit Ouvrage
tout l'efprit , toute la grâce qui ont fair
accueillir l'Auteur des deux Billets & de
Jeannot & Colin ; néanmoins on lui defireroit
quelquefois un ftyle plus foigné , &
moins de recherche dans les idées.
1
La Mufique eft de M. Rigel. Nous y
avons remarqué , comme dans les autres.
compofitions du même Auteur , la facture
d'un homme de mérite , mais peu
188
MERCURE
de morceaux faillans , & des motifs qui ne
nous ont point paru neufs. Peut - être les
paroles qu'il a été chargé de mettre en mufique
font elles dénuées du fentiment dont un
Compofiteur a befoin pour échauffer fon
génie ; & cette excufe feroit d'autant plus
valable , qu'on fait très- bien que la mufique
ne peut pas tout peindre. Nous avons déjà
obfervé que rien n'eft plus déplacé dans le
cours d'une Scène que ces airs de bravoure
que nos Muficiens ont la foibleffe d'accor
der aux follicitations de nos Virtuofes à prétention
; que ce petit luxe détruit l'inté
rêt en arrêtant le cours de l'action ; nous en
avons encore trouvé deux dans un feul Acte
de cette Comédie ; nous réitérons notre
obfervation : fera elle écoutée ?
-
VARIÉTÉ S.
#
LETTRE SUR L'ÉGOISME.
PUUIISSQQUUEE nous voyons revivre les fyftêmes fur
l'Egoifme dont on s'occupoit il y a trois ou quatre
ans , permettez - moi de reffufciter auffi mon opinion *
fur cette matière.
Le mot Egoifme ne repréfente probablement plus,
tomme à la création , l'action fimple d'un bavard qui
Voyez ma Differtation fur l'Egoisme , Journal Ency
clopédique , premier Février 1778 , & mes Réflexions fur
l'Egoifme ,„Journal de Paris , Lundi de Pâques de la même
année .
DE FRANCE. 189
fe cite fans ceffe dans la converfation , puiſqu'il eſt
devenu fynonymne d'amour de foi , d'amour-propre,
d'intérêt perfonnel, &c. Mais fon acception ainfi
généralisée , il repréfente évidemment le ftimulus
de toutes nos actions ; car depuis le crime jufqu'au
dévouement héroïque , l'amour defoi diverſement
modifié en eft toujours le premier aiguillon. Pourquoi
donc voir fans ceffe de couleur noire cet amour
de foieffentiel à tout individu ? pourquoi nous faire,
une ample énumération des crimes qu'il fait com
inettre , & ne pas nous dire un mot des bonnes
actions , des vertus & des beaux fentimens qu'il
développe ? Que diriez- vous d'un Médecin , écrivant
l'hiftoire des maladies produites par une bile dépra
vée ou furabondante , qui envifageroit cette liqueur
effentielle à la vie comme étant conftamment nuifible
?
Si on veut réellement nous éclairer fur nos propres
intérêts , je crois qu'il faut nous préfenter les
objets fous toutes leurs faces , & nous en faire appercevoir
le bon comme le mauvais côté. Si l'amour de
foi produit des hypocrites , des fcélérats , pourquoi
nous cacher que c'eft toujours pour foi -même qu'il
faut être bon père , bon fils , bon citoyen , & même
patriote dévoué (je crois l'avoir prouvé dans la Differtation
indiquée par la Note première ) , ami
fidèle , & le plus vertueux des hommes fi l'on pear ?
Comment interpréter ce fublime adage philofophi
que , faites le bien pour
la fatic amour du bien
même
,
être
ce n'eft pour perfonnelle que
trouverez même à vous dévouer ? Appelons donc les
vices par leurs noms propres , & fongeons bien que
pour être vertueux il faut commencer par
jufte , c'est-à - dire , bien connoître l'intérêt de fes
femblables pour pouvoir le mettre en balance
avec le fien propre , afin de n'être ni injuſte nj
dupe,custo
ןו
190 MERCURE
L'Egoifme n'eft donc pas un crime s'il eft la bafe
de toutes les conventions fociales , & fi le meilleur
Citoyen eft celui qui fait le mieux marier fon intérêt
perfonnel avec l'intérêt général , puifque de cet
heureux accord doit réſulter néceffairement la plus
belle harmonie fociale.
Si la Comédie de l'Egoifme a fait voir , par les
contraftes les mieux fentis , que c'eft pour foi qu'on
eft criminel , elle a fait voir que c'eft auffi pour foi
qu'on eft vertueux & bon.
Nous avons encore plufieurs recherches philofophiques
affez précieufes fur cet objet ; mais c'eſt
une contradiction dans les termes de regarder la
qualification d'Egoifte comme toujours injurieufe ;
& quoiqu'une Académie vienne de couronner un
beau Sermon fur les funeftes effets de l'Egoïsme ,
foyons de bonne foi , & concluons malgré tout cela
que nous ne fommes point infectés par un nouveau
vice dans un fiècle qui nous fournit auffi l'exemple
de perfonnes qui fe fervent de tout leur pouvoir , &
qui emploient toutes leurs facultés pour faire le
bonheur ou fatisfaire l'intérêt perfonnel de leurs
femblables , & qui n'ayant d'autre but & ne fe propofant
d'autres récompenfes que le plaifir qu'elles
en retirent , font réellement. de véritables Egoiftes ,
& cependant les plus précieux des hommes.
2.

.. Stulta eft clementia , cum tot ubique
Vatibus occurras , periture parcere charte. Juv. Sat, I.
( Par M. Hallot , Docteur en Médecine de
la Faculté de Paris. )
* Entr'autres , Réflexions fur l'Egoifine , Mercure de
France du 24 Février 1781 , & la Comédie de l'Homine
perfonnel , &c.
C
IL
DE FRANCE. 191
D
GRAVURES.
ESCRIPTION particulière de la France , dépar
tement de la Seine. Paris , premier Cahier , contenant
, 1 ° . une vue de la Place de Louis XV ; 2º . une
vue générale du Pont-Neuf, priſe de l'endroit où
l'on paffe l'eau au premier guichet du Louvre ;
3. une autre du Pont de la Tournelle , de l'Ifle
$ . Louis , de l'Ifle Louvier , & d'une partie du quai
S. Bernard , prife du côté de la Rapée ; 4 ° . une
autre de l'Arfenal & du Magafin à poudre , prife du
côté des foflés ; s . une vue de la Salpêtrière , prife
du Boulevard . Ce Cahier fe vend à Paris , chez Née
& Mafquellier , Graveurs , rue des Francs Bourgeois,
RECUEIL
MUSIQUE.
ECUEIL de petites Pièces & de petits . Airs pour
le Forte-piano , compofé par M. Kufner , Profeffeur
de Mufique , OEuvre 3. Prix , 6 liv . A Paris , chez
l'Auteur , rue Bétizy , au coin de la rue de la Monpoic
; Mlle Caftagnerie , rue des Prouvaires , &
Salomon , Luthier , quai de l'École.
É
ANNONCES LITTÉRAIRES.
TAT Militaire , Naval, Nobiliaire , Ecclé
fiaftique , Civil & Municipal de la Grande-Bretagne,
Volume in- 12 . Prix , 2 liv . 8 fols . A Paris , chez
Onfroy , Libraire , quai des Auguftins .
Lettre de M. Tingault , Curé de Coulanges , à
M. l'Abbé Boffu , au fujet des réparations qui ont
L2 MERCURE
!
été faites en 1779 & 1780 aux Fontaines de Colllanges
, in - 8 . A Paris , chez Chardon, Imprimeur-
Libraire , rue Galande .
Second Mémoire fur un nouveau Systême d'Harmonie
applicable à l'état actuel de la Mufique , par
M. Vandermonde , de l'Académie Royale des Sciences
, in- 4°.
Pyrame & Thisbe , Scène Lyrique , in - 8 ° . Prix ,
12 fols. A Paris , chez les Libraires qui vendent les
Nouveau t és .
Mélanges tirés d'une grande Bibliothèque , nº. O,
contenant la troisième fuite de la cinquième Partic
des Romans du feizième ſiècle ; & nº . P , contenant
la fuite dela huitième Partie des Livres de Philofophie;
Sciences & Arts du feizième fiècle , 2 vol . in - 8°.
A Paris , chez Moutard , Imprimeur-Libraire , rue
des Mathurins.
TABLE.
VERS à M. Necker ,
145
Vers trouvés au bas d'un an- 161
cien Portrait de Colbert , 146 Vues Phyfiologiquesfur l'orga
Infcriptions & Belles-Let
tres ,
Vers écrits au bas de plufieurs
Deffins où M. de Voltaire
eft représenté ,
nifation animale & végétale,
173
ibid. Le Fakir , Conte, 179
Paix , Fable ,
Quatrain àM. Fr... ,
Conftance & Lucette ,
dote ,
183
186
188
191
ib.
ib.
L'Amour , la Raifon & la Académie Roy, de Mufig. 182
Enigme & Logogryphe ,
147 Comédie Erançoife ,
149 Comédie Italienne ,
Anec- Lettrefur l'Egoïsme ,
ibid. Gravures
160 Mufique ,
Mémoires de l'Académie des Annonces Littéraires ,
APPROBATIO N.
J'ai lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 24 Mars. Je n'y ai
zien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreſſion . A Patis ,
le 23 Mars 1781. DE SANCY.
MERCURE
DE FRANCE
.
SAMEDI 31 MARS 1781 .
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE .
VERS faits à la vie de plufieurs Tableaux
de MM. GREUZE & VERNET .
DEEces Peintres immortels
Qu'admire Rome Chrétienne,
Qu'eût fur de nombreux Autels
Adoré Rome Payenne ,
L'un offre des fentimens
La douce ou terrible image ;
L'autre , Dieu des élémens
Produit le calme ou l'orage.
De leur pinceau créateur
La féduifante impoſture
Fafcine le Spectateur.
Greuze eft le Peintre du coeur
Et Vernet de la Nature.
Sam. 31
( Par M. Gu... de R... )
Mars 1781
194
MERCURE
LE BON
MENAGE , Épigramme,
TAIS-TOI , :
AIS-TOI , feffe mathieu : tais-toi , laide forcière,
S'écrioient à la fois denx Époux mécontens ,
Qui fe feroient jetés l'un l'autre à la rivière ,
Sans des voisins moins imprudens ,
Qui craignoient qu'aux témoins on ne cherchât que
relle.
Tu périras , dit-il : tu mourras , reprit-elle
Vilain lädre , & chez Lucifer ,
Pigne foutien de ta famille ,
Je te verrai traîner une chaîne de fer
Devenu l'époux de fa fille,
Plaifantes-tu , dit l'autre ? en enfer comme ailleurs
On n'époufe point les deux fours.
( Par un Lunettier. )
QUESTION importante propofée par une
femme,
DANS
ANS ce fiècle , où l'on analyfe tous les
fentimens , en ne confervant pas même le
dehors de la fenfibilité ; où l'on differte gravement
pour favoir fi Orofmane aime mieux
Zaïre après l'avoir tuée , qu'au moment où il
va l'époufer , * fera bien étonné , peut-
* On croit qu'il y a eu deux Lettres fur ce sujet ,
imprimées dans le Journal de Paris,
DE FRANCE. 10
1
être même fcandalifé du récit que je vais
faire , & de la question que je veux éclaircir.
Ce n'eft pas aux hommes que je m'adrelle :
leur amour-propre fera trop flatté de ce
qu'ils vont lire , pour que leur jugement
fût impartial ; c'eft celui des femmes que
je veux ; non de celles qui , par leur imagination
exagérée, repouffent fans ceffe l'amour
& le bonheur , en voulant l'affujétir à des
fyftêmes , à des conditions , à des caprices ,
& qui en forment un compofé monftrueux
d'exigeance & d'infenfibilité . Je m'adreffe à
ces femmes vraies & tendres , qui fe laillent
aller aux douces impreffions de la Nature ;
qui ont reçu d'elle tout ce qu'il faut pour
plaire , aimer & être aimées , & qui jouiffent
avec reconnoiffance des biens & des maux
attachés à la fenfibilité : elles feules peuvent
m'entendre, & prendre quelque intérêt à mon
héroïne.
Un foir, après fouper ,( moment favorable
pour les differtations & les confidences ) je
reftai avec plufieurs femmes , jolies & fpirituelles
; tous les hommes nous avoient abandonnées
; la converfation tomba , comme de
raifon , fur l'amour. ( car , comment ne pas
parler fouvent de ce qui fait le premier intérêt
de notre vie ? ) Long - tems l'efprit s'étoit
égaré dans la Métaphyfique la plus profonde ,
fource inépuifable d'abfurdités , fur -tout en
amour. L'une de celles qui , par leur expérience
, avoient été ramenées au vrai , & qui.
par des épreuves très-naturelles , regardoient
!
Iij
196 MERCURE
les véritables paffions comme de vieilles chimères
, voulut élever des doutes fur la
poffibilité de fixer long- temps les hommes ,
feulement avec des fentimens platoniques.
Cette obfervation fut rejetée avec dédain par
deux des plus intrépides déraifonneules que
j'aie encore rencontrées . La gaieté n'avoit pas
beau jeu dans cette fublime affemblée . Aulli
je ne me permis point de hafarder mes principes,
par fois un peu légers , mais fort communs.
Il falloit cependant fortir de ce labyrinthe
, malicieufement je revenois fouvent
à demander à mes Platoniciennes fi elles
croyoient que l'amour pût exifter comme du
temps d'Aftrée ; voyez , dis-je , fi même
dans le Roman d'Amadis , fi élégamment
rajeûni de nos jours , la douce & tendre
Oriane ne couronna point les feux de
fon amant fans la permiffion de M. fon père?
Et ce fcélérat de Ġalaor , que j'aime tel qu'il
eft , combien il trouva peu de cruelles ! car
elles étoient déjà rares dans ce tems- là.
་་ ས་
Mes exemples & mes réflexions ne réuffirent
point du tout ; je ruinois ma réputation
en fait de fenfibilité ; mais je m'amufois
: c'étoit un grand dédommagement pour
une tête légère comme moi. Cependant ,
malgré mon goût pour la raillerie , je fus
forcée de me taire ; le ton étoit monté fi
haut , fi haut , qu'à chaque inftant je n'y
comprenois plus rien . « Non , difoit l'une
» de mes charmantes folles , rien ne doit
» déterminer une femme raifonnable à rens
DE FRANCE. 197
1
و ر
» dre un amant trop heureux : de cet inf
» tant il deviendroit le maître , il domi-
» neroit , il abuferoit , il finiroit par fe
» dégoûter. Une infidélité feroit d'ailleurs
» une action abominable ; alors , en proie
» à la fureur , au déſeſpoir , tout est per-
» mis ; non-feulement il ne faudroit jamais
revoir un tel homme , mais la mort feule
» pourroit délivrer d'un fi cruel fupplice ,
» & le punir d'avoir pu tromper un coeur
» fenfible. » La mort ? m'écriai - je , de qui
donc ? de l'amant , ou de la maîtreſſe ? A
cette queſtion , nouveau mépris ; on me
répondit , en hauffant les épaules , qu'une
femme fenfible ne pouvoit jamais facrifier
ce qu'elle avoit aimé ; tout son malheur
devoit retomber fur elle - même ; c'étoit elle
qui devoit mourir. Ho ! pour le coup , je
reltai muette ; je cherchai dans les regards
de mes voifines à démêler ce qu'elles penfoient
de tant d'extravagance. En les parcourant
des yeux , mon attention fe fixa fur
une femme qui avoit une paffion connue , &
qui n'avoit encore rien dit ; fon étonnement
m'apprit qu'elle ne penfoit ni comme moi ,
ni comme le refte de la compagnie . Je lui
adreffai la parole : " & vous , belle veuve ,
lui dis-je , ne nous ferez-vous point part
» de vos idées fur la perfection du fenti-
" ment? "Elle rougit , s'embarraffa ; mais
je n'en eus aucune pitié : je redoublai mes
inftances pour l'obliger à fatisfaire ma curiofité.
«Hélas ! dit-elle avec un sourire enchan

I iij
198
MERCURE
ל כ
» teur , que me demandez- vous ? Je ne suis
plus digne de me mettre fur les rangs pour
difputer ; l'amour m'a rendu fi railonnable
& fi indulgente ! Vous connoiſſez cette
maxime de la Rochefoucauld : On par-
» donne tant qu'on aime. Eh bien , j'aime,
& je pardonne. » Ici les figures de nos
compagnes exprimerent l'ironie , & la
mienne la joie. " Comment ce miracle s'eft-
»
33
il donc opéré ? car il me femble que
votre paflion pour Dorante . C'est lui ,
» dit- elle , qui a produit cette métamor
phofe ; quand je devins libre , & que je
" pus difpofer de mon coeur , je l'aimai ,
fans approfondir ni comment , ni pourquoi
ce qui m'étoit revenu fur fon
» compte , ce que j'en voyois , fa figure ,
fon efprit , fes qualités aimables & ellentielles
, tout en lui autorifoit mon penchant.
Pour fes défauts , ( car il en a ) je
n'en conviens qu'avec lui ; le feul dont
je parlerai , eft un fond de froideur excel-
» five , caché fous l'air de la raifon. » Do
rante s'apperçut bien vîte de mes fentimens ,
il vit que j'avois des idées fauffes & romanefques
fur l'amour. Un caractère rêveur
& mélancolique étoit une heureufe difpofition
pour croire que tout fentiment vif
excluoit la gaieté , étoit incompatible avec
le plaifir ; j'étois , comme dit Madame de
Sévigné , aride de défefpoirs. Doranté craigrant
, pour lui & pour moi , le danger
auquel expofe une tête exaltée , réprimoit
DE FRANCE. 199
fans ceffe tout ce qui avoit l'apparence d'une
fenfibilité exagérée , me rappelant qu'une
fenime honnête ne devoit pas fe fervir des
mêmes moyens qu'une femme galante ;
que celle ci a befoin de ce ton paffionné
pour faire des dupes ; qu'il avoit été fi
fouvent trompé par les ames brûlantes , aimantes
, exigeantes , que ce qu'il defiroit le
plus étoit un fentiment & des expreſſions
modérées & naturelles ; que d'ailleurs ce
qu'une femme raifonnable devoit le plus
defirer, c'étoit d'acquérir un ami eftimable
dans fon amant ; qu'une mauvaife tête écarte
des devoirs de la fociété , nuit au bonheur ,
& fait tort aux fentimens vrais . Je ne pouvois
qu'approuver tout cela ; cependant je
m'affligeois fouvent de cette froideur , de
cette conduite toujours prudente & mefurée
; quelquefois je m'en fachois ; il fe
fachoit aufli , mais fans fe corriger , ni
moi non plus. Ces difputes altéroient
notre tranquillité.
bout de quelque temps un nouvel orage
s'éleva entre nous; ce fut moi qui y don
nai licu. Dorante , en confervant fon ca
actère , me dit que ne pouvant pas me
prouver mieux fon amour qu'il n'avoit fait
jufqu'alors , jugeant par la vivacité de mes
plaintes qu'il faifoit mon malheur , & n'ayant
pas en lui des moyens fuffifans pour répondre
à mon fentiment , il fe bornoit à me
demander mon amitié , dont il ne fe pafferoit
jamais. Bleffée de ce fang-froid, l'aimant
peu
·
à ·
peu
Au
I iv
200 MERCURE
toujours , mais ne voulant point convenir de
mes torts , j'acceptai le marché . A la vérité ,
ce fut avec une douceur & un calme qui le
furprirent; il s'attendoit vraifemblablement à
un emportement , à des reproches , contre
lefquels il s'étoit armé. Sa philofophie faillità
être déconcertée d'une manière fi paiſible &
fitendre tout-à- la - fois. Plufieurs mois fe paffèrent
ainfi, Dorante étoit auffi affidu , auffi
confiant , auffi aimable que de coutume , me
rendant compte & juge de toutes fes actions,
mais d'amour pas un mot. Je fouffrois ce qu'il
eft impoffible d'exprimer : chaque tête - àtête
, chaque converfation , finiffoit par un
torrent de larmes dès qu'il m'avoit quittée .
J'étois fière , & je me taifois ; mais aufli j'étois
fenfible , & je pleurois. Enfin , n'y pouvant
plus tenir , je lui demandai s'il avoit une autre
maîtreffe: oui , me dit- il avec franchiſe; je
ne l'aime point ; elle ne fait point mon
bonheur ; mais elle ne me tourmente pas. A
ces mots , je reftai muette ; je fentis ce que
mon éxigeance m'avoit fait perdre, mais je ne
me permis aucune plainte. Quelques mois
s'écoulèrent encore ; mêmefuite , mêmes foins,
même abandon de confiance fur tous les
objets qui nous intéreffoient l'un & l'autre ,
& même réſervefur la feule chofe dont faurois
voulu qu'il me parlât; quelquefois feulement
il me difoit que c'étoit par ma faute que nous
n'étions pas heureux . Un jour, oubliant fa fageffe
& fes projets , il prétendit me perfuader
que je ne devois pas être bleffée de ce qu'il
DE FRANCE. 201
avoit une autre maîtreffe, puifqu'il ne lui étoit
point attaché , qu'il me rendoit les mêmes
foins qu'auparavant , & qu'il m'aimoit toujours
de préférence ; enfin , que fi j'avois
toujours pour lui le même fentiment , cette
circonftance ne devoit y rien changer. Je
me révoltai de bonne-foi à cette propofition ;
elle me parut offenfante ; mais je lui offris
le retour de mon coeur tel qu'il étoit avant
notre rupture , s'il vouloit quitter cet objer
dont il difoit ne pas fe foucier. C'étoit déjà
quelque chofe de gagné qu'une femblable
promelle de ma part ; mais ce n'étoit pas
encore là fon compte , s'il eût foufcrit à mes
conditions , il auroit eu l'air d'avoir obtenu
grace , tandis qu'il prétendoit me la faire , &
me prouver qu'il avoit été forcé malgré lui à
un autre choix . Nous en reftâmes là quelques
femaines , menant la même vie , & ayant
l'air de nous être plus néceffaires que jamais..
Il falloit cependant finir ; un femblable perfonnage
étoit difficile à foutenir ; & Dorante,
qui m'aimoit,fe contraignoit avec peine ;
aufli m'expliqua -t-il franchement fes intentions.
Vous m'aimez toujours , me dit-il , je le
vois , je n'en puis douter ; la plus grande
preuve que vous puiffiez m'en donner , c'eſt
de me rendre les droits que j'avois , fans
exiger aucun facrifice ; vous êtes bien convaincue
auffi que je vous aime plus que tout
autre objer : quelle importance pouvez vous
mettre à une légére diftraction qui n'a jamais
rien pris fur mes foins ni fur mon coeur ? Il
Iy t
202 MERCURE
mit dans fes inftances tant de chaleur , de
graces , d'originalités je favois fi peu comment
on refafe ce qu'on aime , & je l'aime fi tendrement
, que je ne pus lui réfifter . Nous
fommes maintenant fort heureux ; nous n'avons
de difpute que ce qu'il en faut pour
empêcher l'ennui d'approcher de nos tête- à
tête ; mais il ne m'a point tirée d'erreur ; il
s'obftine à fe taire , & à ne plus vouloir
parler du paffé. Comme il faut que l'amourpropre
fe falle toujours fa part , & qu'ordinairement
elle eft bonne , je me fuis perfuadée
qu'il avoit eu une fantaiſie , qu'elle ne
fubfiftoit plus , mais qu'il avoit eflayé par cet
aveu bizarre , de corriger ma mauvaile tête,
& de me ramener. L'épreuve a été un peu
rude , ajouta ma belle veuve ; je ne la confeille
pas à tout le monde. Quant à Dorante ,
il jouit tour-à- la -fois du plaifir d'être aimé
pour lui , & de celui d'avoir rectifié ma fufceptibilité,
qui nous rendoit malheureux tous
les deux.
Le filence fut général pendant quelques
minutes ; les fublimes Metaphyficiennes le
rompirent les premières , en convenant avec
nne ironie qui eût été offenfante pour une
femme moins heureufe que la veuve ,. qu'elles
n'avoient pas d'idée d'un pareil fentiment;
que cela prouvoit feulement que l'amour ,
dans certaines ames , étoit bien différent de
lui même. Ici nombreuſes citations , qui toutes
condamnoient la tendre foiblefle de mon
aimable veuve; elles n'oublièrent qu'un feul
DE FRANCE. 203
livre , celui qui ne trompe point ; cette
bonne & fage nature , qui nous fait faire
tant de fottifes , mais auffi qui nous les fait
réparer & pardonner. Oh ! pour celui - là , leur
éruditionétoit en défaut , & je gagerois qu'elles
ne l'ont jamais feuilleté. Pour moi, je fis mon
compliment à la charmante veuve fur fon bonheur
; je le lui aurois prefque envié, fije n'avois
renoncé à tout ce qui peut m'éloigner de ma
chère Philofophie , & de mon impertur
bable infouciance. A préfent , je demande
ce qui eût été la plus grande preuve d'amour
de la part de cette douce & fenfible perfonne,
ou de renoncer à fon amant , ou de
reprendre des liens qu'il paroiffoit defirer
en lui laiffant ufer cette fantaiſie dont il lui
avoit fait l'aveu. C'eſt à cette question que
je demande une réponſe pofitive , fi toutefois
, en fait dé fentiment , il peut y avoir
deux avis qui fe reffemblent.
O vous ,fexe charmant , ne rougiffez pas en
lifant cette anecdote ! fi par hafard vous décou
vrezau fond de votre coeur le même penchant
à être auffi rendre & auffi foible que mon
héroïne , croyez que c'eft un des plus rares
dons que la nature vous ait prodigués , quand
elle vous a donné en partage tant de moyens
pour aimer , & tant de facilité pour pardor.
ner. J'ofe me flatter qu'il réſultera de cette
hiftoire quelques raccommodemens heureux
dont tout le monde me faura gré.
P. S. Nous ne pouvons pas douter que
le morceau très-piquant qu'on vient de lire
I vj
204 " MERCURE
ne foit l'ouvrage d'une femme. Après l'avoir
lu , il nous eft venu l'idée de propofer une
queftion auffi intéreffante à réfoudre que
celle qui fait le fujet même du morceau. La
"femme qui l'a écrit eft-elle plus coquette que
fenfible , ou plus fenfible que coquette ?
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
LE mot de l'Enigme eft Dentelle ; celui
du Logogryphe eſt Canne , où le trouve
"Anne ( Ste ) , ane.
ENIGME.
SANS être oifeau je porte plume ;
Avec moi plus d'un Écolier ,
Dès fa plus tendre enfance , aux combats s'accoutume.
Sans être un inftrument guerrier ,
Je renferme, ( chofe étonnante )
Poudre fubtile , arme tranchante.
A
( Par M. Houllier de Saint-Remi. )
LOGOGRYPH E.
MON afpect le plus hardi friffonne ;
Déplace deux pieds , cher Lecteur ,
Riche attribut de la grandeur ,
Le Roi me porte fur le trône.
( Par M, Lagachefils. )
DE FRANCE. 205
NOUVELLES LITTÉRAIRES .
MÉMOIRES de l'Académie des Infcriptions
& Belles-Lettres. Tomes XL & XLI. A
Paris , chez Moutard , Imprimeur-Libraire ,
rue des Mathurins.
Second Extrait.
LE fecond Volume commence par un
Mémoire de M. Bouchaud , fur l'Hiftoire
des Prêteurs Romains ; c'eft la fuite de plufieurs
Mémoires de ce Savant fur toutes les
Magiftratures Romaines. On peut voir ici
combien peu les Lois civiles de Rome méritent
l'admiration qu'on leur prodigue depuis
tant de fiècles . Si on nous difoit qu'il y
a eu un peuple chez lequel les Loix changeoient
toutes les années comme les Juges ,
& où par conféquent les droits des Citoyens
étoient abandonnés à tous les caprices & à
toutes les paffions des Magiftrats ; qui , après
avoir toléré un tel abus pendant plufieurs
fiècles , n'imagina d'autre moyen de le réformer
, que de le perpétuer en quelque
forte , en recueillant prefqu'au hafard toutes
ees lois , dont la Légiflation s'étoit furchargée
de fiècle en fiècle , d'année en année : nous
penferions fans doute que ce peuple eft un
de ceux dont l'ignorance & la barbarie ont
le plus déshonoré l'eſpèce humaine ; & ce
206 MERCURE
peuple cependant eft le peuple Romain ; c'eft
un de ceux dont la grandeur a le plus élevé
la dignité de l'homme. Cette Légiflation eft
celle que, pendant plufieurs fiècles , on a lue
en Europe à la lueur des cierges bénis ; quand
on la lit à la lumière d'un bon elprit ,
on ne la trouve plus fi facrée. Le tableau
hiftorique qu'a tracé M. Bouchaud d'une
partie de cette Légiflation , peut mériter l'attention
de ceux même qui font les plus étran
gers à l'étude des Lois . L'Auteur de cet Extrait
la parcouru avec d'autant plus de plaifir , que
lui-même , il y a trois ans , en avoit tracé un
abfolument femblable ( dans des notes qui
font à la fuite d'un éloge du Chancelier de l'Hô
pital .) Ce font les mêmes vues ; les faits déci
fifs font choifis dans les mêmes époques , &
les réfultats font tirés des mêmes faits . Cette
conformité eft même ſi grande , qu'elle peut
éronner . L'érudition de M. Bouchaud n'a
guère fait qu'ajouter au nombre des preu
ves. Si nous nous fommes rencontrés par
hafard , ce hafard m'honore fans doute beau
coup , & fur - tout il donne une grande force
à des idées qui nous font communes. Si par
hafard auffi M. Bouchaud avoit jeté les yeux
fur la Brochure où j'ai jeté ces idées , je ne
me fâcherois point qu'il en eût profité. Elles
auront bien plus de poids dans fon Mémoire;
& un Académicien accoutumé à ne citer que
les autorités les plus favantes , n'étoit pas
obligé , peut- être, à citer la première Brochure
qui foir fortie de la plume d'un jeune homme.
DE FRANCE. 207
Nous ne parlons point de tous les Mémoires
de ces deux Volumes. Nous ne
éroyons devoir nous arrêter que fur ceux
qui peuvent donner lien à quelques réflexions .
M. de Sybert nous en promet plufieurs
fur la philofophie de Cicéron , & il nous
en donne un aujourd'hui : c'eft un riche &
vafte fujet ; car la philofophie de Ciceron
tient à prefque toute celle de l'antiquité. Ce
beau génie , qui n'a eu qu'un feal rival d'éloquence
chez des peuples & dans des fiècles
où prefque tous les Citoyens étoient des
Orateurs , fembla vouloir enrichir la penfée
de tout ce que l'efprit humain avoit penfé
avant lui. Il chercha la vérité dans toutes les
fectes , & la trouva quelquefois lorfqu'il
la chercha auffi dans fa raifon & dans flaa
confcience, M. de Sybert fait d'abord l'Hiftoire
de la naiffance & des progrès de la
Philofophie à Rome ; mais cette Hiftoire eft
très-connue & toutes les recherches à ce
fujet font faites depuis long- temps . Il fe
propofe de nous apprendre enfuite quelle
étoit la philofophie de Cicéron ; mais une
lecture des Ouvrages de ce grand Homme
peut auffi nous l'apprendre. On fait que , né
avec un efprit trop étendu pour fe renfermer
dans une feule fecte , il les étudia toutes ,
& fe plût à les revêtir des beautés de fon
ftyle. On diroit qu'il ne vit dans chaque fyftême
qu'une caufe affez belle pour mériter
d'être défendue par fon éloquence , & qu'il
les aina tous , parce que tous pouvoient
208 MERCURE .
/
lui fervir également à montrer fon génie . Il
avoit l'ame trop élevée pour embraffer la
philofophie d'Epicure , & un efprit trop
naturel pour donner dans les excès des auftérités
du ftoïcifme : il chercha la morale de
l'homme entre ces deux fectes oppofées ,
plaça le bonheur dans la vertu , mais ne prit
point pour la vertu le mépris de toutes les
jouiffances que nous offre la Nature. C'eſt
à peu-près à cela que fe borne le précis de
fa philofophie & de fa morale . Les développemens
qu'il leur donne les rend fans
doute infiniment intéreffantes : mais c'eft.
pour cela même qu'il faut lire ces dévelop
pemens dans fes Ouvrages ; il n'eft pas aifé
de fuppléer aux beautés & à l'intérêt du ftyle
de Cicéron .
Il nous femble que M. de Sybert pourroit
chercher dans la philofophie de ce grand
Homme des chofes qui s'y laiffent moins
voir d'elles-mêmes. I feroit curieux , par
exemple, de découvrir quelle eft la marche
de fon efprit lorfqu'il cherche un principe
lorfqu'il l'établit & le développe ; à quoi
tient chez lui le grand art de joindre l'élo
quence au raifonnement ; art fublime dont
les rhéteurs n'ont jamais pu dérober le fecret
aux hommes de génie. Il faudroit examiner
fi la forme du dialogue qu'il a préférée
pour les Ouvrages philofophiques , a plus
d'avantages que d'inconvéniens , ou fi au
contraire elle n'y répand pas plus de longueur
que d'intérêt. On pourroit comparer
DE FRANCE. 209
ce qu'il a écrit du beau & de l'honnête , avec
ce qu'ont écrit fur le même fujet Shasbury ,
Hutchefon & Jean-Jacques Rouffeau ; voir
fices Philofophes modernes ne donnent pas
plus de certitude & d'évidence à leurs principes
; fi , en général , ils ne fondent pas la
morale fur des motifs plus univerfels & des
intérêts plus fenfibles pour tout le monde. "
De ces rapprochemens , naît quelquefois
une lumière qui fe répand fur plufieurs
fiècles.
La langue philofophique de Cicéron mériteroit
peut- être autant d'attention que fa
philofophie même ; ce grand Homme , qui
fe vantoir de tout , comme s'il n'eût été
qu'un homme médiocre , fe vante plufieurs
fois d'avoir , le premier , tranfporté la philofophie
dans fa langue. On a fort bien abfervé
que Lucrèce pouvoit lai difputer cette
gloire. Mais en lifant Cicéron , on eft étonné
de voir qu'une langue étrangère jufqu'à Lon
fiècle à la philofophie , prenne tant de clarté ,
de précifion & de jufteffe fous la plume d'un
homine qui , lui-même , ne lui avoit donné
jufqu'alors que les mouvemens & les figures
de l'éloquence . Elle pénètre dans les idées les
plus fines; elle eft affez fouple pour diftinguer
les nuances les plus légères ; elle ne fe pare
jamais d'images trop éclatantes ; mais chacun
de les mots , toujours fenfible , porte dans
la phrafe cette lumière douce qui doit éclairer
les objets philofophiques. Parce que
notre langue étoit moins poétique que les --
210 MERCURE
langues anciennes , on a jugé qu'elle étoit
plus propre à la philofophie ; mais quoique
cette opinion foit à peu près générale, il me
femble que c'eft le contraire qu'on auroit dû
juger. Les langues font comme la Nature ;
c'eft en parlant toujours aux fens qu'elles
peuvent éclairer la raifon. Mais ces idées
nous feroient fortir des bornes d'un Extrait ;
fi M. de Sybert les jugeoit dignes de quel
que attention , il nous aura fuffi fans doute
de les lui indiquer .
Un Mémoire de M. l'Abbé Arnaud , fur
la profe Grecque, fera fans doute un des mor
ceaux les plus précieux de ce Recueil pour
les Hommes de Lettres. L'imagination & le
goût ont auffi leur fcience & leur érudition :
il eft des efprits délicats qui ont dévoré les
difficultés d'une langue ancienne , pour chercher
quelques impreffions agréables dans la
lecture d'Homère ou d'Anacréon ; mais cette
efpèce d'érudition doit être la plus rare ; il
faut du goût pour l'acquérir & du talent
pour la montrer. Il eft plus aifé de citer
vingt pages, ou de corriger un texte
que de raconter fidèlement une impreffion
qu'on a reçue. M. l'Abbé Arnaud a
toujours été diftingué parmi ces Hommes
de Lettres qui ne font devenus favans que
parce qu'ils étoient fenfibles. Ceux qui cultivent
la vraie Littérature , connoiffent furtout
un Difcours que cet Académicien fit
imprimer dans un Volume du Journal
Étranger ; c'est cette analyſe élégante & proDE
FRANCE. 217
fonde de toutes les langues , où en Homme
d'imagination & en Philofaphe , il apprécie
également leurs avantages pour éclairer l'efprit
, & pour exciter & peindre les paffions .
Peut-être on peut lui reprocher que fon enthoufiafme
pour les langues anciennes lui
fit méconnoître quelques - uns des avantages
de fa propre langue ; mais le tort qu'il pouvoit
lui faire par fon opinion , il le réparoit
par la manière dont il exprimoit cette opinion
même; & il fuffiroit de lire l'eloge
qu'il fait des langues anciennes , pour être
convaincu que , fous la plume d'un homme
de talent , la nôtre peut fe revêtir de quelques
unes de ces formes élégantes & antiques
qui donnent tant de grâces & de
beautés à la penfée, M. Abbé Arnaud ne
peut guère écrire fans parler de cette langue
Grecque & des Écrivains qui l'ont immor
talifee ; c'eft , pour ainfi dire , la paffion
de fon efprit , c'eft fon idée dominante ; &
tous les objets , toutes les idées la réveillent.
Elle lui fournit le fujet de fon Difcours de
réception à l'Académie Françoife . On fe fouvient
encore des traits par lefquels il diftingua
l'éloquence ancienne de l'éloquence
moderne : les Anciens , difoit M. l'Abbé Arnaud
, étoient des peuples d'Auditeurs , &
nous fommes des peuples de Lecteurs . Leurs
Orateurs parloient au fens de l'ouie , les
Bôtres au fens de la vue.
Nous rappelons ici cette idée de M. l'Abbé
Arnaud , pour faire fouvenir que c'eſt à lui
212 MERCURE
qu'elle appartient. On pourroit l'oublier ;
car beaucoup de gens en ont fait ufage
depuis comme s'ils ne l'avoient pas empruntée
.
*

* Il n'y a pas long- temps qu'on s'en eft fervi
pour faire une critique affez malhonnête du genre
d'éloquence dont quelques Orateurs de nos jours
ont fait ufage dans les Concours Académiques . L'Auteur
de cette Critique cherche à répandre du ridicule
fur nos Orateurs Lauréats , & les avertit que
l'Auteur moderne d'un Eloge Académique, n'eft pas
un de ces Orateurs Anciens qui , du haut de la tribune
, parloient à la Patrie entière aſſemblée pour
les entendre. Ce Critique auroit dû nous dire d'abord
à qui il en veut , de qui il parle. On n'eft point un
Orateur Lauréat pour avoir remporté un Prix à
l'Académie ; ce nom , qu'il foit donné par l'eftime
ou par le dénigrement , ne peut convenir qu'à ceux
qui ont été couronnés plufieurs fois , & dont les
Difcours ont créé ou érendu le genre. Il s'enfuit donc
qu'une pareille Critique ne peut guère tomber que
fur M. Thomas & fur M. de la Harpe . La manière
dont la plupart des Journaliſtes ont annoncé dans
le temps les Difcours de ces deux Académiciens , eft
sûrement une des chofes qui a le plus déshonoré la
Critique en France ; mais ce que les Hommes de
Lettres penfent aujourd'hui de ces deux Orateurs , eft
auffi une des chofes qui prouvent le mieux combien
les injuftices des Journaliſtes font peu à craindre.
On fait aujourd'hui fi les Auteurs des Éloges de Def
cartes & de Marc- Aurèle , de Fénelon & de Catinat
fe font mépris fur le genre d'éloquence qui convenoit
à ces Éloges. Mais quand les talens de ces deux
Écrivains feroient conteftés encore , l'Auteur de la
Critique dont nous parlons feroit également conDE
FRANCE. 213
L'objet particulier du Mémoire dont
nous allons parler , eft de découvrir par
damnable ; il n'en auroit pas moins le tort d'avoir
emprunté une vue très-jufte & très -belle , pour en
faire une application très fauffe & tres-injufte . Les
Oraifons funèbres , inftituées par la Religion &
les Éloges des grands Hommes , établis par la Philofophie
, font les genres , fans coutredit , où l'éloquence
moderne peut & doit même le plus reffembler
à l'éloquence ancienne. Il eft vrai que la Nation
entière n'eft past affemblée pour les entendre ;
mais c'eft en fon nom que l'on célèbre le génie &
la vertu ; c'eft la dette de fa reconnoiffance qu'on
acquitte ; c'eft à elle que l'Orateur adrefle la paroles
& les Citoyens qui rempliffent les Temples & l'Académie
, femblent être alors fes représentans . Ces
inftitutions ont un caractère antique , & l'Orateur
les dégraderoit fi fon éloquence n'avoit pas le même
caractere. Quand Boffuet a pris le ton d'un Prephète
, & M. Thomas celui d'un Orateur d'Athènes
ou de Rome , leur génie n'a fait qu'obéir à l'impreffion
qu'il recevoit des fonctions auguftes qu'il
alloit remplir. Il eft vrai que leurs Difcours , qui
n'ont été prononcés qu'une fois , font faits pour
être lus toujours ; mais il en étoit de même des
belles harangues de Cicéron & de Démosthène ; &
cet inconvénient n'a quelque chofe de réel que pour
les hommes abfolument dépourvus d'imagination.
Si les lieux où il doit parler & l'affemblée à laquelle
il doit fe faire entendre ,- ont inspiré à l'Orateur le
ton & l'éloquence qu'il doit avoir , fon éloquence
& le ton de fon ftyle créeront , pour ainfi dire à
leur tour , un Orateur & une Affemblée : on ne le
lira point , on l'entendra. En ouvrant l'Éloge de
Marc-Aurèle , je vois du milieu du convoi funèbre
214
MERCURE
quel concours de circonftances heureufes lat
langue Grecque parvint à cette perfection
2
de cet Empereur , fortir un vieillard d'une taille,
élevée , s'avancer & fe courber en pleurant fur le
cercueil qu'il touche d'une de fes mains, En prenant
l'Oraifon Funèbre de Condé , je me trouve tranf
porté au milieu du Temple où la France rendoit les
derniers honneurs au Héros qu'elle avoit perdu ; je
vois ces figures qui femblent pleurer autour d'un
tombeau ; ces colonnes qui vont porter jufqu'aux
cicux le magnifique témoignage de notre néant ; je
vois l'Orateur & fes cheveux blancs ; j'entends les
accens de cette voix fi fublime & fi majeltucule .
encore au moment où elle annonce elle - même,
qu'elle va s'éteindre. Si je ne reçois point ces in
preffions , je ne ferai fans doute qu'un Lecteur froid,
& réfléchi ; & le ton de l'Orateur formera un contrafte
avec la fituation de mon ame. Mais tout cel
que je ferai en droit d'en conclure , c'est que je ne
fuis fait pour lire ni M. Thomas ni Bofleet. Il réfulte
feulement de ces confidérations , que les Corps,
refpectables qui décernent les hommages publics
aux hommes qui ont bien mérité de la Patrie , doívent
avoir l'attention de ne choifir que des hommes
dont les talens & les vertus ont eu afez d'intérêt
de grandeur & d'éclat , pour infpirer & recevoir les
hommages de l'éloquence. Parmi les grands Hom
mes inême , il en eft dont la vie , les vertus & les
Ouvrages ne peuvent pas être le fujet d'un Difcours
Oratoire. Il arrive alors que le genre du Difcours ,
les lieux où il doit être prononcé , demandent un cer
tain ton d'éloquence , & que le fujer du Difcours ,.
le caractère de l'homme qu'on célèbre en exigent un
autre. C'eft placer le talent entre deux écueils , dont
l'un au moins eft inévitable , & cette pofition cft
DE FRANCE. 215
qu'aucune autre langue n'a pu atteindre. C'eſt
en quelque forte fon Hiftoire.
C'eft à la liberté , fur- tout , qu'elle fut
redevable de tant d'avantages. Sous les Rois
même , dont le pouvoir étoit très - borné , les
Grecs formèrent une multitude de Répu-.
bliques ; raffemblés fans ceffe pour difcuter
leurs intérêts , la parole , qui étoit l'interprête
de leurs affaires , devint bientôt pour
eux une fource de jouiffances . Nés fous le
ciel le plus heureux , leur organiſation faifoit
de leurs voix des inftrumens dont chaque
fon flattoit l'oreille. Les langues ne peu-.
vent être muficales que chez des peuples
dont la voix eft harmonieufe. A peine ce
plaifir leur fut connu , qu'ils voulurent en.
jouir fans ceffe, ils le perfectionnoient tous
les jours . On diftinguoit des fons qui avoient ,
plus d'éclat & de pureté : ils voulurent fouvent
les entendre , & toute leur langue fut ,
pour ainfi dire , tiffue de voyelles ; les confonnes,
qui les coupoient à des diftances convenables
, furent , en quelque forte , les touches
de l'inftrument de leur voix, On devoit
être attentifà la durée des fons qui flattoient
fi agréablement l'oreille , & la valeur de
chaque fyllabe fut déterminée ; chaque élétruelle
.Quelque effort qu'on faffe pour fe conformer
à la fois au genre & au fujet du Difcours , la Critique
, qui a bien plus de malveillance que de lumière
n'appercevra point ces efforts , ou les diffi ,
mulera.
216 . MERCURE
ment de la parole fut apprécié comme un
élément de mufique. Une langue qui avoit
tant de charmes pour les fens , devoit exciter
continuellement les paffions de l'ame ; & les
paffions qu'elle réveilloit fans ceffe , firent
paffer tous leurs accens dans tous les mots de
cette langue. Pour être une mufique pleine
d'expreffion , il ne lui manquoit plus que les
lois de la mefure ; & la mefure ou le thithme.
qui, à notre infçu même , balance régulièrement
nos mouvemens & nos geftes , ne tarda
pas de foumettre à fes règles des fons dont l'o-*
reille avoit apprécié la durée , & des accens
qui peignoient tous les mouvemens de
l'ame. Telle étoit cette langue Grecque prefqu'au
moment même de fa formation ; elle
étoit muficale & poétique avant qu'il y eût
des Poëtes ; & les premiers qui parurent ne
furent que des hommes qui parloient un
peu mieux que les autres la langue que parloit
tout le monde,
Les Poëtes cependant ne pouvoient guère
laiffer une langue comme ils l'avoient reçue;
& c'eſt à l'ambition de créer encore lorfqu'elle
avoit déjà tant de perfection , que
l'on fut redevable de tous les autres prodiges
de la langue Grecque. Le peuple , dans
chaque République , ne parloit qu'une langue
; les Poëtes imaginèrent de fe fervir à la
fois , dans leurs Quvrages , des langues de
toutes les Républiques de la Grèce ; elles fe
reffembloient affez pour être par-tout faciement
entendues. Mais ces divers dialectes
n'étoient
DE FRANCE. 217.
'étoient point des patois , comme l'a dit:
Fontenelle ; c'étoient des langues accoutu
mées à rendre les idées & les fentimens de.
peuples tous également libres , éclairés &
polis. Ces dialectes étoient , pour ainfi dife ,
divers inftrumens également harmonieux ,
dont les Poëtes fe fervoient tour-à-tour pour
varier , par la différence des fons , une muli
que qui étoit fouvent la même.
Parmi nous , où la langue du peuple.n'eft
pas celle des gens éclairés , on peut faire dans
les mots un choix qui leur donne de la nobleffe
& de l'élégance ; & ce choix , quand
il est heureux , eft un des caractères du talent
; mais aucun des mots dont fe fervoient.
des peuples libres & Souverains , ne pouvoit
être avili ; ils étoient tous élégans &
nobles ; il fallut donc , non pas choifir
mais créer pour fe diftinguer de la multitude
; & c'eft alors qu'en uniffant enſemble
les élémens de plufieurs mots , les Poëtes
firent des mots nouveaux qui réuniffoient en
un feul toutes les idées des mots dont ils
avoient emprunté les élémens : procédé
hardi , mais heureux , & qui devoit convenir
fur-tout à des peuples à qui la Nature avoit
donné éminemment le génie d'invention.
Ils firent plus encore ; ne pouvant créer toujours
des mots , ils changèrent toute l'organiſation
de ceux dont fe fervoit le peuple ;
ils en tranfpofoient les élémens , ils en
ajoutoient , ils en fupprimoient ; dans ces
altérations multipliées , le mot étoit toujours
Mars 1781 .
Sam. 31
K
218
MERCURE
affez tôt reconnu pour réveiller promptement
l'idée dont il étoit le figne , & il étoit
toujours affez changé pour exciter vivement
le plaifir de la nouveauté & de la furpriſe.
Ainfi les Poëtes varioient continuellement
les jouiffances du fens de l'ouie le plus inconftant
de tous , parce qu'il eft le plus fenfible
& le plus voluptueux ; & l'imagination ,
plus avide encore que tous les fens , d'impreffions
variées & inconnues , voyoit tous.
les jours , pour ainfi dire , de nouvelles langues
fe former de cette langue même à qui
elle devoit déjà de fi douces & de fi puiffantes
émotions. Toutes les merveilles des
arts & du génie n'ont plus rien qui furprenne
dans un peuple dont la langue réveille fi
vivement toutes les affections & toutes les
idées ; on n'eft plus étonné de trouver dans
les mêmes hommes tous les délires des imaginations
paffionnées , & les apperçus les
plus vaftes du génie philofophique . Créer
une pareille langue , c'eft créer une Souveraineté
; & l'on doit s'attendre à être foumis
à ceux qui fauront le mieux fe fervir de
tout fon empire. Auffi le talent de la parole
fit- il toutes les révolutions dans la Grèce ;
il éleva & renverfa des Républiques ; il fit
& détruifit des Tyrans ; il fit même des
Dieux que l'Univers faillit à reconnoître.
Telles furent chez les Grecs , pendant
plufieurs fiècles , la langue naturelle & la
langue poétique. Il n'y avoit d'Écrivains que
les Poëtes , & la profe écrite étoit encore à
6
DE FRANCE. 219
naitre. Il eft aifé de voir combien les premiers
profateurs durent trouver d'avantages
dans une langue ainfi formée ; mais il faut
entendre ici M. l'Abbé Arnaud iui-même.
"
و ر
55
Ainfi les matériaux qui devoient fervic
» à la conftruction de la profe, fè trouvoient
» polis par le vers , embellis par le chant ,
» & confacrés par la religion , qui attiroit
» alors à elle le fyftême entier des connoif-
» fances humaines. Ainfi , quand les langues
» modernes & la langue Latine elle-même
» ont pris les matériaux de leurs vers dans
une profe commune & ordinaire , la
» langue Grecque trouva les matériaux de
fa profe dans les plus beaux vers qui aient
» jamais été faits . ">
Voilà , ce nous femble , un de ces réſultats .
qui mettent dans une ou deux phrafes ,
T'hiftoire de plufieurs fiècles de l'eſprit humain.
Délivrés des entraves de la Poéfie , les
Écrivains en profe ne pouvoient fe permettre
, avec les Grecs , une liberté de difcours
qui en eût détruit toute l'harmonie ;"
il falloit remplacer la mefure des vers par
d'autres mefures ; ils en donnèrent à la profe ;
ils créèrent l'art de la période
, qui ? les
Anciens , a été à la profe ce que l'art de la
verfification a été à la poéſie. On en étudioit
le méchaniſme avec le même foin ; il renfermoit
les plus beaux fecrets de l'éloquence.
Tous ces fecrets furent inventés par les Sophiftes;
Gorgias le premier les fit voir dans
Kij
220 MERCURE
fon ftyle , & Thrafimaque en forma le premier
la théorie. « C'eft aux Sophiſtes , dit
M. l'Abbé Arnaud , que la profe Grecque
dût fon abondance , fes ornemens & fa
théorie; ce font eux qui prêtèrent à l'éloquence
ces armes qui ne firent que briller
» dans leurs mains , mais dont bientôt après
» les Orateurs fe faifirent pour en faire un
» fi redoutable ufage.
-X
99
Le Mémoire de M. l'Abbé Arnaud finit
par une analyfe de la période dans les langues
anciennes ; il en résulte que les langues modernes
ne peuvent pas avoir proprement de
ftyle périodique . Il faut voir ces détails dans
le Mémoire même ; on verra de combien
de fagacité le goût a befoin quelquefois pour
découvrir les beautés dont il jouit avec le
plus de fenfibilité. Nous n'en rapporterons
ici qu'une feule chofe, On fait communé
ment que le mot de période préfente l'idée
d'un cercle , d'un circuit de paroles ; mais il
s'en faut bien qu'on ait encore expliqué
pourquoi les Anciens fe repréfentoient un
certain arrangement de mots fous l'image
d'un cercle. La période dans la profe Grecque
avoit trois caractères effentiels ; 1. Pentrelacement
des mots; 2 °. la fufpenfion du fens
qui en étoit une fuite néceffaire ; 3 ° . & c'eſt
ici le principal caractère , celui par lequel
on définit la chofe : « La correfpondance de
la fin de la phraſe avec ſon commence-
" ment, auquel les premiers mots venoient
en effer fe rattacher & fe réunir ; corref
1
DE FRANCE. 221
s
pondance qui , en ramenant l'attention de
l'Auditeur de l'extrémité de la phraſe au
point même où elle avoit commencé , dût
» faire naître l'idée d'un cercle , & déterminer
Thrafimaque à donner le nom de
» période à toute diction qui préfenteroit ,
d'une manière plus ou moins fenfible , les
caractères que je viens d'expofer. »
ود
On chercheroit inutilement une définition
aulli fenfible de la période , même chez les
rhéteurs anciens , dont quelques- uns ont été
cependant de grands Philofophes.
M. l'Abbé Arnaud finit par exhorter nos
Écrivains à ces hardieffes heureufes qui enrichillent
& rajeuniffent les langues ; il ne
peut fouffrir ces, Critiques timides, pour qui
tout ce qui eft nouveau eft forcé , & qui ne
trouvent un ftyle naturel que lorsqu'il eft
commun. Il leur adreffe ces mots de Pline à
Lupercus : "Ces endroits qui yous paroiffent
enflés , me paroiffent fublimes ; ces figures
que vous croyez outrées , je les crois feulement
hardies ; ces termes , que vous
rejetez comme fuperflus , je les admets
» comme néceffaires.
و ر
Ce droit de créer appartient fans doute à
quelques Écrivains ; mais , pour ne pas en
abufer , il faut réunir la verve à la réflexion ,
& cette réunion eft aufli rare que le génie ,
qui n'eft peut-être que cette réunion même.
L'admiration & l'enthousiasme de M.
l'Abbé Arnaud pour la langue . Grecque ne
peuvent être appréciés & jugés que par ceux
Kiij
222 MERCURE
qui ont fait de cette langue une étude auffi
profonde que lui ; mais tout Homme de
Lettres doit fentir le prix de fon Ouvrage.
Son opinion feroit exagérée , que cet Ouvrage
auroit encore le même mérite. Il peut fe
faire que la langue Grecque n'eût pas toutes
les perfections que M. l'Abbé Arnaud croit
y appercevoir ; mais il eft certain que M.
'Abbé Arnaud nous donne le modèle d'une
langue parfaite. Si tout ce qu'il prête de beautés
aux Dialectes de la Grèce ne s'y trouvoit
point , il reffembleroit à ces Philofophes Lé
giflateurs , qui créent l'Hiftoire d'un peuple
qui n'a jamais exifté, pour y montrer en action
le modèle des loix qui feroient le bonheur
de tous les peuples. L'enthouſiafme des Anciens
eft une efpèce de religion qui a fait des
incrédules & des fanatiques. Mais dans ce
genre , il eft un moyen affez sûr de juger de
la vérité du culte & de la fincérité des adorateurs
. Si le croyant eft infpiré, fa religion
eft vraie. Un homme qui écrit fa langue avec
éloquence , en doit être cru lorfqu'il admire
une langue ancienne ou étrangère; & peu
d'Écrivains ont donné , comme M. l'Abbé
Arnaud , cette preuve de la vérité des hommages
qui ont été rendus à la langue Grecque.
M. l'Abbé Arnaud n'a publié encore que
la première partie de fon Mémoire; il en an
nonce deux autres , & peut- être doit- il nous
être permis de lui impoler , au nom du
Public , l'obligation de ne pas les faire long
temps attendre. Sans doute il vaut mieux
DE FRANCE. 225
mériter le reproche de ne pas affez écrire ,
que le reproché bien plus fouvent mérité
d'écrire trop. J'aime mieux , difoit un Romain
, que l'on demande pourquoi on ne
m'a pas élevé de ftatue , que fi on demandoit
pourquoi on m'en a élevé; mais s'il n'avoit
pas de ftatue , c'étoit la faute du peuple Ro→
main ; & fi M. l'Abbé Arnaud ne donnoit
pas autant d'Ouvrages que l'on doit en attendre
de fon talent , ce feroit fa faute.
La juftice que nous venons de lui rendre
n'a été dictée que par l'impreffion que nous
avons reçue de fes Ouvrages. Nous ferions
peu furpris qu'on l'attribuât à d'autres mo
tifs. D'ordinaire le talent n'a pour ennemi
que ceux qui font dans l'impuiffance de partager
fes fuccès ; mais il eft des momens mal
heureux où le talent refuſe de reconnoître
le talent , & où l'injuftice eft exercée
par
ceux mêmes qui ne devroient la connoître
que par le mal qu'elle a voulu leur faire.
Cela arrive fur- tout dans ces jours de déçadence,
où l'on difpute fur les Arts au lieu
d'en jouir. Il femble alors que l'on prenne
les talens de ceux dont on combat les opinions,
pour des objections qu'il faut détruire ;
& l'on ne fait plus même de quel côté eft
l'injuftice , parce qu'on la voit par-tout , ou
dans l'attaque ou dans la vengeance. Ce
moment eft celui du triomphe des ennemis
des talens ; ils difent alors : les voilà donc
devenus femblables à nous ; mais ils fe hârent
trop de jouir de ce triomphe ; des Nations
K iv
224 MERCURE
faites pour s'aimer & s'eftimer, fe trouvent
quelquefois engagées dans des guerres injuftes
, & font loin encore de reffembler à
des pirates qui vivent de brigandages . Peutêtre
eft ce un bonheur qu'il fe trouve alors
parmi ceux qui écrivent , quelques ames
jeunes & fincères , qui ont été trop occupées
d'autres paffions pour connoître toutes les
paffions de l'amour-propre , & qui auront ,
s'il le faut , le courage de déplaire à tous les
hommes de talent , pour leur rendre à tous
juftice.
( Cet Article eft de M. Garat. )
COSMOGRAPHIE ÉLÉMENTAIRE ,
divifée en Parties Aftronomique & Géographie
; Ouvrage dans lequel on a tâché
de mettre les vérités les plus intéreffantes
de la Phyfique célefte à la portée de ceux
même qui n'ont aucune notion des Mathématiques
; avec des Planches & des
Cartes. Dédiée à Mgr le Duc d'Angoulême ,
par M. Mentelle , Hiftoriographe de Mgr
le Comte d'Artois , &c. 1 Vol . in- d ° . A
Paris , chez l'Auteur , hôtel de Mayenne ,
près d'un Notaire , rue de Seine , Fauxb.
S. Germain.
L'AUTEUR de cette Cofmographie femble
s'attacher fur-tout à caractérifer chacun
de fes Ouvrages par le mérite , généra
lement aſſez rare, d'une méthode lumineufe,
DE FRANCE.
225
& d'une diftribution auffi nouvelle que les
matières qu'il traite en font fufceptibles.
Nous avons en ce moment fous les yeux la
manière dont il avoit traité la Partie Aftronomique
au commencement de la Géogra
phie Comparée , dont nous avons parlé aux
époques des différentes livraifons , & nous
croyons pouvoir affurer que l'expofition de
la révolution de la Terre autour du Soleil
de la viciffitude des faifons , de la caufe de
l'inégalité des jours & de nuits , &c , eft de
la plus grande clarté , & n'avoit été adoptée
par perfonne : elle paroît cependant la plus
naturelle.
L'Auteur a été bien plus loin dans cette
Cofmographie. On peut dire que , pour
ce qu'il appartient de favoir aux gens du
monde d'Aftronomie & de Phyfique Célefte ,
il a traité cet objet dans toute fon étendue.
Mais comme le fuffrage de MM . les Commiffaires
de l'Académie , au jugement defquels
il a été foumis , doit avoir ici plus de
poids que les éloges d'un homme de Lettres
, nous croyons ne pouvoir mieux juftifier
tout le bien que nous penfons de cette
Cofmographie , qu'en tranfcrivant ici la fin
du Rapport de MM. de Montigny , Bezour
& du Séjour,
Après en avoir fait une courte analyfe ,
M. du Séjour , Auteur du Rapport , s'ex
prime ainfi Cette Cofmographie , faite
» avec foin , fera utile à l'éducation de la
Jeuneffes elle le fera auffi pour les Gens
K
216 MERCURE
ל כ
» du Monde , en leur donnant des notions
parfaitement juftes fur les grandes dé
» couvertes en Aftronomie. La manière
fimple , élégante & préciſe avec laquelle
elles font expofées dans cet Ouvrage
doit le faire lire avec intérêt ; & il nous
paroît très- propre à répandre des vérités
importantes qui ne font pas encore fuffifamment
connues. Nous croyons en
conféquence qu'il mérite l'approbation
de l'Académie. « Signé de Montigny
Bezout & Dionis du Séjour.bui
Au refte , cet Ouvrage , fufceptible d'a
nalyfe , il eft vrai , mais d'une analyſe qui
paroîtroit fort fèche , fera peat- être mieux
connu , quant à fon utilité , par quelques
morceaux pris au hafard dans la partie Aftro
nomique & dans la partie Géographique.
L'Auteur , après avoir divifé les corps cé
leftes entr'eux , après avoir parlé du Soleil ,
des Planètes , & c. dont il donne les noms ,
les diamètres , les orbites & les Loix , felon
lefquelles elles les parcourent , &c , &c ,
parle de leur mouvement fur elles- mêmes ,
& de la figure qu'elles doivent prendre en
conféquence de ce mouvement. Les Plas
nères , dit - il , en conféquence de leur
mouvement de rotation , prennent une
figure applatie à leurs poles enforte
que leur diamètre eft moins grand dans
ce fens , que dans le fens de l'Equateus
Voici le réfultat des recherches que l'on
a faites fur la figure de la Terre, me
14
DE FRANCE. 227
" La figure de la Terre eft , à-peu-près ,
» celle d'une boule ou Sphère dont le
» rayon eft de 1432 lieues à raifon de
» 13693 pieds , ou , ce qui revient au mê-
" me , de 2282 toifes par lieue. On a cru
pendant long- temps qu'elle étoit parfaite-
» ment ronde. Newton & Huyghens fe font
» apperçus les premiers qu'elle devoit être
» un peu applatie vers les poles. Huyghens
» fe fondoit fur ce qu'en vertu du mouve-
» ment de rotation de la Terre , les patties
voifines de l'Equateur décrivant de
plus grands cercles , tendent avec plus
» de force à s'éloigner du centre de la Terre ;
à-peu-près comme nous voyons les corps.
lancés par une fronde, s'éloigner avec d'au-
» tant plus de viteffe, que le mouvement de
» la fronde eft plus rapide..... Huyghens
» trouvoit que le diamètre de l'Equateur
» devoit furpaffer l'axe de rotation d'envi
» ron 6 lieues ; Newton trouvoit cette dif
férence de 13......
"
33
"
» Jufqu'alors la théorie feule donnoit à
» la Terre une figure applatie vers les poles ;
car les degrés du Méridien , que l'on me-
» fura dans une grande étendue de la France ,
fembloient indiquer un applatiffement en
» fens contraire.
> Cette contradiction entre la théorie &
» les obfervations , fit naître quelques dif
» putes dans le fein de l'Académie des
» Sciences..... On propofa donc , pour déci
der la queftion, de mesurer deux degrés du
K vj
228 MERCURE
ود
93
Méridien , l'un vers le pole , l'autre à
l'Equateur. Le Miniftre éclairé * qui
avoit alors l'Académie dans fon départe
> ment , fentit l'importance de cette opé
ration, & la fit agréer au Roi. En confe
>> quence plufieurs Académiciens François
allèrent mefurer la grandeur d'un degré à
» Tornea , en Laponie , tandis que d'autres
» allèrent à Quito dans le Pérou ....
و د
" Il réfulte de ces opérations faites avec
tout le foin poffible , que les degrés du
Méridien font d'autant plus grands qu'ils
font plus près des poles. Ainfi fous l'Equateur
, le degré eft de.. 56757 toiles.
57050
57405.
En France , de .
En Laponie , de.
» Cependant , il faut obferver que la figure
de la Terre n'eft pas parfaitement régu
5 lière , & que la courbure de fes différens
" Méridiens n'eft pas exactement elliptique ,
» comme les deux grands Géomètres , nom
» més plus haut , l'avoient conclu de leur
théorie.
La partie Géographique de cet Ouvrage
eft auffi très- méthodique & très- intéreffante
pár Fexactitude & l'utilité des courts détails
qui accompagnent la defcription de chaque
Pays. On voit que l'Auteur s'eft appliqué à
corriger la corruption de plufieurs noms in
troduits dans la plupart des Géographies.
C'eſt ainſi qu'il dit , le Détroit de Bab al-
M. le Comte de Maurepas.
DE FRANCE. 229
Mandeb , appelé vulgairement Babel - Man
del * , & qu'à l'article de la Cochinchine il
ajoute :
La Cochinchine , que je ne nomme
» ainſi que par indulgence pour l'ufage &
» pour être entendu , eft appelée par les
» Habitans Annam , & il avertit dans
une note , que ce furent les Portugais qui ,
s'approchant de la Chine , & trouvant de
la reffemblance entre cette côte & celle
de Cochin , lui donnèrent le nom de Cochinchine.
Les détails fur la France en particulier ,
font accompagnés d'une Carte de ce
Koyaume & concourent avec le reſte
à faire de cette Cofmographie un Livre
d'une néceffité préfque indifpenfable pour
ceux qui s'occupent des deux Sciences qui y
font traitées. ⠀ *
Le Prix de cet Ouvrage broché eft des 1.,
avec les Cartes enluminées liv. 12 fols.
Il y a une Edition pour les Maifons d'Education
, inférieure à quelques égards , mais
auffi complette , au prix de 3 liv. 12 fols.
L'Auteur le fait parvenir , franc de port ,
dans toutes les Provinces où va la Pofte.
* Ceft que par Bal-al-Mandeb , ou Porte de tourmentes,
les Arabes veulent donner une idée des dangers
que l'on court à ce paffage difficile ; l'autre mot ng
fignifierait rien.
C
230 MERCURE
ÉLOGE de feu M. le Dauphin , Père de
Louis XVI.
Cui pudor & juftitia foror
Et incorrupta fides , nudaque veritas,
Quando ullum invenient parens. Horat.
A Paris , chez Mérigot le jeune , Libraire,
quai des Auguftins , au coin de la rue
Pavée.
CET Ouvrage , deftiné au Concours ou
vert pour un Eloge de M. le Dauphin , n'a
pas été fini affez tôt pour y entrer ; c'eft la
première production d'un jeune homme ,
& on s'en apperçoit à chaque page on y
fent trop le vuide des idées & le luxe des
paroles; mais on y diftingue auffi des traits
de talent , des chofes nobles & énergiques.
L'Auteur les rencontre toutes les fois qu'il
confent à être fimple ; mais cela lui arrive
rarement : c'eft fur tout aux jeunes talens
que l'on doit la vérité ; elle eft pour eux
une preuve d'eftime autant qu'un fervice.
1
3
Voici un des morceaux de cet Élege où le
ftyle a le moins d'emphafe ; c'eft cepen
dant celui que nous choififfons pour objet
des critiques que nous croyons devoir à un
homme qui nous paroît avoir tout ce qu'il
faut pour arriver à des beautés pures &
vraies.
A
" Le bonheur de la France avoit difparu
» avec le dernier fiècle. Ces jours fi beaux
DE FRANCE. 231
»
-23

» qui avoier.t illuftré le Règne de Louis XIV
étoient à leur déclin , & la France , longtemps
raffafiée de gloire & de conquêtes ,
languiffoit fous les revers. Son génie l'avoir
abandonnée ; ce n'étoit plus ce coloffe
magnifique & formidable qui avoit
» étonné & fubjugué l'Europe. Des échecs
multipliés l'avoient ébranlé de toutes parts.
Où jadis brilloient la victoire & les plaifirs
, on n'appercevoir plus que deuil ,
» confternation & ruines fans majeſté. La
> tombe s'ouvrit , & Louis - le - Grand y
» porta le poids de la gloire & des re-
"3
"J
K
9
vers , & le regret des conquêtes. La France
» fembla refpirer un moment fous un
Prince dont les talens égaloient les vues
profondes ; mais de nouvelles fecouffes ,
de nouveaux orages & des fyftêmes ruineux
la replongèrent bientôt dans un
état pire que le premier. Le Commerce ,
l'Agriculture , tour, périffoit , lorsque le
mariage de Louis XV avec la fille de
Stanillas vint porter dans les efprits le
calme , la joie & l'efpérance. Trois années
d'une adminiftration jufte & fage , en
» firent oublier vingt autres paffées dans
le trouble & le malheur. Tout reprit une
» face nouvelle , la Nation fortit brillante
de l'engourdiffement général où elle étoit
tombée . Toutes les Provinces vivifiées re-
» tentirent au loin du nom d'un Prince
adoré comme père, & refpecté comme
Roi Déjà trois Princelles avoient em
232 MERCURE
·
belli l'union de Louis & de Marie; il ne
» manquoit plus à leur bonheur & à celui
de la France qu'un digne Héritier du
Trône. Il naquit à Verfailles le 4 Septembre
de l'année 1729. "
Il y a de l'harmonie , une marche affez
facile dans ce ftyle ; il y a même des expreffions
où l'on fent du talent ; telle eft celleci
: " La tombe s'ouvrit , & Louis - le- Grand
» y porta le poids de la gloire & des revers
, & le regret des conquêtes . » Mais
ne diffimulons pas à l'Auteur les défauts
dont nous avons été frappés.
Ce morceau n'eft pas allez penſé. Les
objets en font grands ; cc font trois célè
bres époques dans deux fiècles mémorables;
elles devoient infpirer des idées plus fortes ,
plus vaftes , & fur- tour moins communes;
d'ailleurs, le ftyle en eft fouvent très - vicieux ;
il manque d'une qualité effentielle , la rapi
dité ; la même idée fe trouve prefque tou
jours délayée dans trois ou quatre phraſes ,
tandis qu'il en faudroit à peine une pour
la
contenir. Tout le commencement où l'Auteur
retrace la fin du Règne de Louis XIV
en eft un exemple. Des métaphores qui n'ont
qu'un faux éclat y choquent le goût. Ce
n'eft point du tout peindre les profpérités
de la France, que de l'appeler un coloffe
magnifique & formidable. Des ruines fans
majesté ne préfente qu'une image très-vague.
Il y a même quelque chofe d'incohérent
dans cette union d'idées . Le caractère des
·
DE FRANCE. 233
ruines n'eft pas d'être majestueules ; c'eft
pour cela qu'on les remarque lorfqu'elles
le font. Il ne faut donc pas paroître s'éton
ner de ce que les ruines de la fin du fiècle
dernier étoient fans majefté. On peut ajouter
encore que cette idée eft fauffe. Le grand
caractère que Louis montra dans fa vieilleffe
& dans fes revers,lui a encore plus mérité
de refpects que fa magnificence & fes
triomphes. La Nation fortit brillante de l'en
gourdiffement général où elle étoit tombée.
C'eft du temps orageux de la Régence que
l'on parle & on l'appelle un engourdiffement
! Enfin , il y a un fingulier contraſte
à parler d'une manière oratoire de tout
ce qui a précédé la naiffance du Dauphin ,
& puis de la dater du jour & de l'année.
La précifion de ces dates n'a rien ici de
néceffaire ni d'utile ; elle n'eft donc qu'une
fimplicité affectée ; mais la vraie fimplicité
n'a rien d'étrange & de difparate.
Voilà bien de la févérité & de la minutie ,
dira peut- être celui à qui cette critique caufera
un peu de dépit. Nous lui répondrons :
Ne vous offenfez pas des foins dont vous
êtes l'objet , & réconciliez - vous avec la
chofe du monde qui fert le plus au talent
, la critique ; c'eft elle qui lui apprend
à ufer de fa force, & même à la connoître.
Elle a étendu les principes fur chaque fcience
& fur chaque art , toutes les fois qu'elle n'apas
été dédaignée par les premiers Ecrivains &
les
grands Artiſtes ; elle fait tous les jours de
234
MERCURE
nouveaux progrès ; elle devient même une
partie des talens de l'homme fupérieur en
chaque genre ; c'eft une confolation dans la
décadence univerfelle de tous les Arts ; c'eft
pour les lumières & le goût une autre manière
de faire des conquêtes d'ailleurs , le
talent de bien juger tient de trop près au
talent de bien faire , pour ne pas ouvrir de
grandes reffources & donner de belles efpérances.
Quand le talent de la critique , car
ç'en eft un véritablement , fera encore plus
répandu & encore mieux cultivé , le métier
de ces hommes qui n'exiftent que par des
Journaux & pour des Journaux , paroîtra ce
qu'il eft en effet , la trifte & vile reffource
de l'envie & de l'impuiffance, On n'a point
cru ces réflexions fur la critique des honnêtes
gens & des véritables gens de Lettres, déplacées
à la fuite de l'Ouvrage d'un jeune homme
qui a befoin de critique, & qui en eft digne.
Nous lui avons parlé d'autant plus librement,
que fes défauts ne prouvent qu'un premier
Ouvrage , & que ce premier Ouvrage
annonce un talent réel , & fait pour fe fortifier
& s'épurer. *
* Nous donnerons dans un des premiers Mercures
l'extrait du Difcours couronné.
DE FRANCE. 235
VARIÉTÉ S.
: LETTRE du Rédacteur du Mercure.
ON ne peut fans doute ouvrir trop de portes
la vérité , ni top lui faciliter les moyens de dilliper
tous les preftiges . Malheur à ceux qu'elle bleffe ! Le
temps ni les intérêts particuliers ne prefcrivent point
contre elle ; il eft de l'intérêt public qu'elle , oiffe
dans tout fon éclat. Par la même raifon la calo.nnie
ne peut être trop réprimée . Les Loix la puniffent
quelquefois quand elle attaque les vivans ; mais on
fe la permet trop aifément contre les morts , foit
par malignité , foit par légèreté , foit fur tout par
f'amour du paradoxe. Cependant fi on enlève aux
hommes la douce affurance que la confidération
dont ils jouiffent s'étendra jufqu'à leur mémoire , &
les fuivra dans la poſtérité , on ôte à la vertu un
puiffant aiguillon . D'ailleurs , fi une diffamation
pofthume ne peut toucher une cendre infenfible ,
peut elle être indifférente à ceux que les liens du
fang & de l'amitié attachent à la mémoire des morts
que l'on attaque ? C'eft donc pour eux un devoir
comme un intérêt de la défendre.
Dans le Recueil intitulé : Pièces intéreffantes &
peu connues pour fervir à l'Hiftoire , on trouve ,
pages 220 , 221 & 222 , une anecdote auffi fauffe
qu'elle eft injurieufe à la mémoire de M. le Premier
Président de Lamoignon , c'eft celle qui concerne
le fieur de Fargues ...
L'Auteur de cette anecdote , quel qu'il foit, n'a
point fur qui étoit ce de Fargues ; il n'a connu ni la
nature de fon affaire , ni la cauſe , ni le genre , ni
l'époque de fon fupplice.o 33
236 MERCURE!
Balthazar de Fargues fut condamné par Arrêt da
17 Mars 1665 , non pas à être décapité , comme le
dit l'Auteur de l'anecdote , mais à être pendu ; non
pas pour un meurtre , comme le dit le même Auteur,
mais pour malverfations par lui commifes au fait
de la fourniture du pain de munition par lui faite
pendant plufieurs années à la Garnifon de Hefdin ,
& aux autres troupes qui ont paffé audit lieu.
Nous tranfcrivons les termes de fon Arrêt.
Cet homme , dans plufieurs actes, fe qualifie
Major de Hefdin ; il fut jugé non pas par le Parle
ment , mais par une Commiffion fiégeante à Ab
beville , compofée de la Sénéchauffée & Siége Préf
dial de cette Ville , & préfidée par M. de Machaur,
Intendant d'Amiens . |:|
M. le Premier Président de Lamoignon n'a eu &
ne pouvoit avoir aucune influence fur cette affaire,
qui étoit abfolument étrangère au Parlement.
Mais les biens de Balthazar de Fargues ayant été
confifqués, les divers Seigneurs dont relevoit la
terre de Courfon qui lui avoit appartenu , formerent
des prétentions , & réclamèrent des droits fur cette
terre ; ils foutenoient que la confifcation devoit leur
acquérir les biens , terres & fiefs fitués dans l'étendue
de leur Juftice. M. le Premier Préfident étoit u
des contendans , comme Seigneur de la Châtelle
nie de Mont- l'Héry, & fes droits étoient les plus
apparens.
Mais l'Arrêt de de Fargues portoit que fur fes
biens confifqués il feroit fait diftraction particulière
au profit du Roi, des fommes auxquelles fe trouveron
monter ce qui avoit été induement pris & volépar de
Fargues dans la fourniture du pain des troupes.
in Or cette reftitution préalable abforboit tous les
biens de de Fargues & tous les droits des contendans,
DE FRANCE. 237
Le Roi fubrogea M. le Premier Préfident de Lamoignon
en tous fes droits par Lettres du 30 Juillet
1667 , qui furent registrées tant au Parlement
qu'à la Chambre des Comptes , Bureau des Finances
& Chambre du Tréfor, Les autres contendans jugeant
alors qu'il n'y avoit plus matière à conteftation,
firent , le 27
Janvier 1668 , avec M. le Premier
Préfident , une tranfaction par laquelle ils reconnurent
la fupériorité de fes droits , & fe défiftèrent de
leurs prétentions , & M. de Lamoignon de fon côté
promit defervir & rendre les devoirs & reconnoif
fances ordinaires pour les portions de la terre de
Cour fon qui relevoient de ces autres Seigneurs.
Voilà toute la part que M. le Premier Préfident
de Lamoignon eut à l'affaire du fieur de Fargues.
Comme les bornes de votre Journal ne comportent
pas de difcuffions d'une certaine étendue , on ſe
borne ici au précis des actes & des fairs ; l'anecdote
fera difcutée plus amplement dans le Journal des Savans
; elle y fera rapportée toute entière avec des
éclairciffemens placés à côté , qui en contiendront la
réfutation . Nous pouvons ici annoncer d'avance
qu'il ne reftera pas un feul mot de l'anecdote , car il
n'y en a pas un feul qui foit exact. L'Arrêt de de
Fargues, du 27 Mars 1665 & la Tranfaction du 27
Janvier 1668 , feront imprimés à la fuite de cet écrit
comme Pièces juftificatives , & on en dépofera des .
copies collationnées à la Bibliothèque du Roi.
On avertit les Perfonnes qui ont des Exemplaires
du Livre intitulé : Pièces intéressantes & peu
connues pour fervir à l'Hiftoire , à Bruxelles , 1781 ,
qu'elles trouveront chez Piffot , Libraire , quai des
Auguftins , la Réfutation de cette anecdote avec les
Pièces justificatives imprimées du même formar que
l'Ouvrage , pour y fervir d'addition.
J'ai l'honneur d'être , &
23
238 MERCURE
GRAVURES.
LA Leçon Inutile, grayée par Helman, d'après
le Tableau de M. le Prince , Peintre du Roi. Prix ,
8 liv. A Paris , chez Helman , rue S. Honoré, vis-àvis
l'hôtel de Noailles ; & chez Ponce , Graveur ,
rue S. Hyacinthe . Cette Eftampe fait le pendant avec
la Précaution Inutile , du même Auteur. Ces deux
fujets font très-piquans & très-bien exécutés.
Le Curtius François , ou la Mort du Chevalier
d'Affas , deffiné par M. le Jeune, & gravé par Simoner.
Prix , 3 liv. A Paris , chez le Noir , au Louvre
& rue du Coq Saint Honoré,
Cartes , Plans , Bayes , Ports & Mouillages de
plufieurs parties de l'Amérique , par Philippe Buache,
premier Géographe du Roi , & de l'Académie Royale.
des Sciences.
arte
des
Côtes
Méridionales
de
Terre
- Neuves
les
Ifles
Royale
&
de
Sable
.
Carte
, idem
,
par
Pople
,
fervant
de
comparaifon
à
la
précé
dente
.
Port
de
Bofton
,
d'Anapolis
Royal
&
de
Plaifance
.
Ifle
de
la
Bermude
, Port
de
New-
Yorck
&
de
Charles
Town
.
La
Jamaïque.-
Port
de
Kingston
,
d'Antonio
, de
Saint
- Augustin
,
de
la
Providence
, de
la
Havane
&
Baye
de
Saint-
Yago
.
Port
, Baye
&
Cul
- de
- fac
Royal
de
la
Martinique
, la
Barbade
, Port
de
Porto
-Belo
&
de
Carthagène
.
Ile
d'Antigoa
.
La
Grenade
&
Plan
de
la
Rade
de
Fort
Royal
, idem
. -
Carte
du
Pérou
, en
deux
feuilles
, d'après
les
Obfervations
Aftronomiques
de
MM
, de
la
Condamine
, Godin
& -
Bouguer
. -
L'Ife
Grande
, à
la
Côte
du
Bréfl
- -
DE FRANCE. 239
Detroit de Magellan.
fois , à la Terre de Feu.
-
Baye de S. Fran
M. Buache étant mort avant d'avoir completté
cette Collection , qui devoit être beaucoup plus
étendue , on a cru faire plaifir au Public en publiant
toutes les Cartes qui font terminées , & que les circonftances
actuelles rendent intéreffantes.
Ces Cartes grand in - 4° . fe vendent 15 fols cha-'
sune, & fe trouvent à Paris , chez Dezauche , fucceffeur
des fieurs de l'Ifle & Buache , & chargé de l'entrepôt
général des Cartes de la Marine du Roi , rue
des Noyers , près celle des Anglois.
ANNONCES LITTÉRAIRES.
MENZICOFF
ENZICOFF , ou les Exilés , Tragédie , repréfentée
devant leurs Majeftés au mois de Novembre
1775 , par M. de la Harpe , de l'Académie Fran-¨
çoife , précédée d'un Précis hiftorique fur le Prince.
Menzicoff , in - 8 ° . Prix , 2 livres 8 fols . A Paris ,
chez Lambert & Baudouin , Impr. - Libraires , rue de
la Harpe.
L'Amour Conjugal , ou l'Heureufe Crédulité ,
Comédie en un Acte & en profe , repréfentée par
les Comédiens Italiens en 1781 , in - 8 ° . Prix ,
I livre 4 fols. Effai fur la Prédication , Carême
entier , en un feul Difcours , Volume în- 12 . A Paris,
chez la Veuve Duchefne , Libraire , rue S. Jacques.
L'Action du Feu central démontrée nulle à la
Surface du Globe, contre les Affertions de MM.
de Buffon , Bailly, de Mairan , &c. par M. Romé
de l'Ifle , feconde Édition , augmentée de nouvelles
1
240
MERCURE
Preuves & de plufieurs Éclairciffemens , Volume ina
8. A Paris , chez Didot le jeune , Imprimeur-Libraire
, quai des Auguftins.
batang
Les Mois , Poëme en douze Chants , par M.
Roucher , 2 Vol. in-4° . grand papier , avec figu
res. Prix , brochés 24 liv. reliés en veau écaille filet
d'or , 30 liv . Le même, 4 Vol . petit pap. br.
liv. & reliés , 8 liv . A Paris , chez Laporte , Libraire
, rue des Noyers. On trouve chez le même
Libraire les Eclipfes , Poëme , 1 Volume in-4°.
en blanc , 6 liv. Le même relié , 8 liv . La
Comteffe de Suède , 2 Vol. brochés 1 liv. 10 f.
TABLE.
>
-
VERSfairs à la vue de plu- Infcriptions & Belles Let
tres,
205 fieurs Tableaux de MM
Greuze & Vernet, 193 Cofmographie Elémentaire, 224
Le bon Ménage , Epigramme , Eloge de feu M. le Dauphin ,
194 230
Queftion importante propofec Let :re au Rédacteur du Merpar
une femme , ibid. cure ,
Enigme & Logogryphe , 204 Gravures
Mémoires de l'Académie des Annonces Littéraires ,
J.
APPROBATION.
235
238
239
AI lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 31 Mars , Je n'y ai
zien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion. A Paris ,
le 30 Mars 1781. DE SANCY,
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
DANEMAR C K.
De COPENHAGUE , le 30 Janvier
HIER on a célébré à la Cour le jour dé
naiffance du Roi , entré ce jour - là dans
la 33e année de fon âge , & celui du Princet
Royal qui la veille étoit entré dans fa 14e
année. Il y eut grande cour le matin , le foir
appartement & bal , falle de Chevaliers &
grand fouper à la table du Roi. Ce foir on
repréfentera l'Opéra d'Armide traduit en
Danois , & demain il y aura grand bal en
domino fur le théâtre de la Cour.
Jeudi dernier on a appris de Norwège
qu'il y étoit arrivé encore un navire de l'Amérique
, qui nous a raffurés fur le fort de
la frégate de guerre du Roi qu'on croyoit
avoir péri dans le dernier ouragan du rr
Octobre ; elle eft rentrée en bon état à St-
Thomas.
On vient de lever la taxe impofée fur
les navires achetés de l'étranger ; il a été
permis en même - tems à tous les fujets d'en
3 Mars 1781. a
( 2 )
acheter par-tout où ils pourront en trouver
, & d'employer pour la navigation vers
les colonies Danoifes toutes fortes de bâtimens
dont la grandeur étoit ci - devant fixée ;
il y en a maintenant 60 à So employés au
commerce des Indes occidentales ; on en attend
cette année 3 de la Chine , & 12 à
16 autres des Indes orientales,
SUÈDE.
De STOCHKO LM , le 30 Janvier,
LA Cour eft de retour depuis le 12 de
ce mois du Château de Gripsholm dans cette
Capitale, Le 16 LL. MM. donnèrent audience
au Comte de Reventlau , nouvel Envoyé du
Roi de Danemarck.
Le Comte Ulrich de Scheffer a remis.
ces jours derniers au Baron de Lynden ,
Envoyé extraordinaire des Etats- Généraux
la réponſe du Roi au mémoire par lequel
ce Miniftre avoit notifié le 23 Décembre
l'acceffion de LL. HH. PP. à la neutralité.
armée. S. M. s'eft exprimée à cette occafion
de la manière la plus favorable pour la
République , & la plus propre prouver
que la rupture de l'Angleterre
avec la République
dont on a été inftruit ici n'a point altéré fes fentimens
à cet égard.
( 3 )
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 3 Février.
1
PAR un ordre du Cabinet adreffé au
Comte d'Efterhazy , Chancelier du Royaume
de Hongrie , le couronnement de S. M. I.
dans ce Royaume eft fixé au mois de Juin
prochain & fe fera à Bude .
Vers les premiers jours du printems , on
commencera à travailler ici à la conftruction
d'un nouveau palais ; le plan en eft
très-beau & très vafte ; on y mettra l'activité
néceffaire pour qu'il puiffe être achevé
en deux ans.
L'Adminiſtration ne tardera pas à fſee reffentir
de l'influence des lumières de notre
nouveau Souverain , de fon goût pour les
Sciences & les Arts , & de l'efprit philofophique
qui dirige toutes les vues. Pendant
qu'on multiplie ailleurs les entraves
de toute eſpèce pour enchaîner la liberté
de penfer , S. M. I. vient de faire aux inf
tructions des cenfeurs , des changemens qui
en adouciffent beaucoup la févérité . Je
veux , a-t- elle dit , que l'on refpecte la religion
& les moeurs , mais qu'on laiffe à
l'homme la liberté de parler & d'écrire qui
eft compatible avec une conftitution bien
réglée "
De HAMBOURG , les Février.
و
Le bruit qui s'étoit répandu d'un traité
a 2
( 4 )
conclu entre l'Angleterre & quelques Puif.
fances du Continent s'évanouit maintenant
avec les craintes qu'on concevoit en conféquence
pour le repos de l'Europe ; il eft
probable que les Puiffances qui ne font
point intérellées ou qui ne le font qu'indirectement
à la guerre maritime , n'y inter
viendront que comme médiatrices ; mais
le fuccès de cette intervention ne paroît
pas encore prochain. Les intérêts des
parties belligérantes font bien compliqués ;
& avant qu'une négociation amicale puitle
les concilier , le canon femble devoir agir
encore. L'Angleterre ne cédera fans doute
que lorfqu'elle fera réduite à ce point d'é
puilement qui la fera confentir à la perte
de fes Colonies , & ce facrifice eft indif
penfable pour rétablir la paix , à laquelle
on ne voit point d'autre obftacle . Les Etats-
Unis font trop avancés dans la carrière de
la liberté pour recevoir des conditions qui
pourroient la reftreindre. La France & l'ELpagne
ont prouvé la grandeur de leurs reffources
par les efforts qu'elles ont fait , &
par ceux qu'elles font en état de faire encore
, pour conduire à fin le double projet
qu'elles ont conçu d'abaiffer l'Angleterre
& de rétablir la liberté des mers , ce qui
réunit en leur faveur le voeu de l'Europe
entière. C'est à la fin de la campagne qui va
s'ouvrir qu'on pourra juger de l'état des Puiffances
en guerre , & prévoir peut - être l'heu
reux jour du retour de la paix.
( 5 )
Les lettres de Cologne portent que le prix
du café , du fucre & des épiceries y eft beau
coup augmenté ainſi que dans toutes les Villes
du Bas Rhin ; & malgré l'abondance des
bleds , leur prix continue aufli de hauffer de
jour en jour.
» Le 12 Janvier à dix heures du matin , écrit.
on de Gothembourg , le feu prit au laboratoire de
l'Artillerie-Royale de cette Ville. En peu d'heures ,
la charpente & tout ce qui fe trouvoit dans l'intérieur
du bâtiment fur réduit en cendres. Toutes les gre
nades remplies , & les autres artifices fautèrent ou
brûlèrent . Les hommes qui étoient alors dans ce
laboratoire , s'étant apperçus du danger qu'ils
couroient fe retirèrent à tems , & heureufement
perfonne n'y a perdu la vie “.
ESPAGNE.
De CADIX , le 30 Janvier.
D. Gaëtan de Langara , frère du Lieutenant
Général , fortit hier de ce Port avec
une petite flotille compofée de 3 frégates
2 bélandres & 2 cutters , pour aller croifer
entre les caps , & nous avertir de l'approche
de la flotte Angloife qui doit venir ravitailler
Gibraltar. Il y a dans la baie 29 vaiffeaux
de ligne prêts à fortir au premier fignal
; le 30 , qui eft le S. Ferdinand , eft en
carène ; il fera en état de mettre fur rade
dans quelques jours.
On lit ici des copies d'une lettre écrite
par le Marquis Gonzales de Caftejon ,
Miniftre de la Marine , à D. Louis de Cora
3
( 6 )
dova ; elle eft du 31 Décembre dernier , &
conçue ainfi :
» Dès que S. M. eut reçu la Déclaration du Roi
de Danemarck , au fujet de la neutralité que ce
Monarque fe propofoit d'obferver pendant le cours
de la préfente guerre , & dans laquelle on déclaroit ,
qu'il ne falloir regarder pour contrebande , que les
effets expreffément défignés , tels par les traités
généraux. Elle y acquiefça , & j'eus l'honneur , par
"ma lettre du 7 Août paffé , d'informer V. E. des
intentions Royales , fur les procédés à tenir envers
les navires Danois . Depuis ce tems S. M. a été
inftruite de la convention paffée entre les Rois de
Danemarck & d'Angleterre , dans laquelle , en expliquant
le traité de commerce de 1670 , il eft dit :
Qu'on regardera auffi comme contrebande , le bois
de conftruction , la poix , le goudron , la réfine ,
le cuivre en feuilles , la toile à voiles , toutes
efpèces de cordages , & en général , tout ce qui fert
à l'équipement des vaiffeaux , lorfque ces effets fe
trouveroient chargés fur des navires Danois . fai
fant cours pour des Pays déclarés ennemis par
Angleterre , à l'exception du fer brut & des
planches de fapin. Tandis que les Danois pourront
tranfporter librement dans les Ports ennemis ,
toute forte de poiffon , frais ou falé , dufroment
& autres grains , des légumes , de l'huile , du
vin , enfin tout ce qui fert aux néceffités de la vie ,
pourvu que les Places deftinées à recevoir ces
provifions , nefe trouvent pas affiégées oubloquées,
En conféquence de cette conduite tenue par la
Cour de Coppenhague , qui , à l'infçu & fans l'ac
quiefcement de S. M. , juge à propos d'altérer la
fuidite déclaration de la neutralité adoptée , S. M.
révoque toutes les confidérations qu'elle avoit
ordonné d'avoir pour les bâtimens Danois , dans la
perfuafion où elle étoit , qu'aucun changement ne
pourroit être fait dans la déclaration communiquée
( 7 )
& dont elle avoit été contente . S. M. ordonne
auffi , que tous les articles fpécifiés dans la fufdite
convention , faite entre la Grande - Bretagne & le
Danemarck , & chargés fur des vaiffeaux de cette
dernière Puiffance pour le fervice des ennemis ,
feront réputés de contrebande. Ces effets font , au
refte , les mêmes qui fe trouvent expliqués dans
l'article XV du règlement pour les Armateurs
da premier Juillet 1779. Chaque Capitaine de la
Marine-Royale , ou tout Armateur particulier , en
doit avoir un exemplaire à bord de fon vaiffeau
afin de pouvoir foigneufement exécuter cette réfo
lution Royale dans toute fa teneur « .
ANGLETERRE.
De LOND""RES , le 16 Février.
Nous fommes toujours dans la même
difette de nouvelles de l'Amérique ; celles
que l'on a publiées d'après la Gazette de
Rivington , de la défection d'une partie
de l'armée Américaine , a perdu tous les
jours , malgré les efforts de quelques papiers
, qui ont effayé de la foutenir , en y
joignant de nouveaux détails. Le filence de
la Cour n'a pas peu contribué à la décréditer
, & maintenant on la regarde comme
une impofture femblable à tant d'autres
qui ont été données depuis le commencement
de la guerre , par des citoyens zèlés , peutêtre
, qui vouloient faire leur cour , & qui
s'y font pris avec mal - adreffe.
Plufieurs autres bruits , non moins favorables
, qui ont circulé pendant quelques
a 4
( 8 )
jours font tombés dans le même difcrédit
telles font entr'autres la défaite du Général
Gréen par le Comte Cornwallis , qu'on a
trouvée dans la même feuille de Rivington ,
qui l'a donnée fur le crédit d'une autre Ga
zette qu'il ne nomme point ; celle de l'efcadre
du Chevalier de Ternay par l'Amiral
Arbuthnot ; & les grands projets du
Chevalier Rodney , qui , ayant effectué fa
jonction avec le Contre- Amiral Hood , fe
propofe de prendre fa revanche de l'échec
qu'il a effuyé à St- Vincent , & ne médite
pas moins que l'attaque de la Martinique.
On doute fort ici de la réalité même de ce
projet ; on ne juge pas que les 3000 hommes
que lui conduit Hood , joints aux forces
qu'il avoit déja , foient proportionnées
à une pareille entreprife ; & celui qui n'a
pas réuffi à St- Vincent avec 4000 hommes.
de troupes eft bien sûr d'échouer avec 7 à
8000 à la Martinique , qui eft d'une bien
autre importance , & qui demande d'autres
forces pour être attaquée.
Tant de bonnes nouvelles à la fois ne
prouvent rien autre , finon qu'on n'en a aucune.
L'avis qu'on a reçu par la chaloupe
le Frêlon , ne nous préfente pas l'Amiral
Rodney prêt à rien tenter de confidérable.
Cer avis , que la Cour s'eft bien donné de
garde de publier , a cependant tranfpiré ,
& il porte que l'Amiral en revenant de fon
inutile expédition de St-Vincent à Ste Lu
cie , a effuyé un gros coup de vent , dans
( 9 )
lequel fon efcadre a beaucoup fouffert , &
qui a fi fort endommagé entr'autres le
Shrewsburg , de 74 canons , que ce vaiffeau
eft hors d'état de fervir. Le filence de la
Cour femble accréditer cette fâcheufe nouvelle
, qu'elle n'auroit pas manqué de démentir
fi en effet elle n'étoit point vraie.
Malgré tous les foins du Gouvernement ,
pour cacher les évènemens malheureux ils
n'en tranfpirent pas moins , & il paroit fûr
maintenant que depuis la défaite du Colonel
Ferguſon , les Américains ont eu toujours
l'avantage ; on doit moins fe flatter que
jamais de les revoir fous la domination Bri,
tannique. Les réfolutions du Congrès font
conformes à l'efprit général qui les anime &
fur- tout propres à le foutenir. Le 14 Octobre
dernier il prit les fuivantes .
-
» Réfolu qu'il fera érigé à la mémoire du feu Gé
néral-Major Baron de Kalb , dans la ville d'Annapolis
en l'Etat de Maryland , un monument avec l'infcription
fuivante. Confacré à la mémoire du Baron de
Kalb , Chevalier de l'Ordre Royal du mérite militaire
, Brigadier des Armées de France , & Général-
Major au fervice des Etats - Unis de l'Amérique. Ayant
fervi avec honneur & réputation durant trois ans , il
donna une dernière & glorieufe preuve de fon attachement
aux libertés du genre humain , & à la caufe
de l'Amérique, dans l'action près de Camden en l'Etat
de la Caroline méridionale , où conduifant les troupes
réglées de Maryland & de Delaware contre des
forces fupérieures & les animant par fon exemple à
des actions de valeur , il fut percé de plufieurs coups,
& mourut le 19 Août fuivant , dans la 48e année de
fon âge. Le Congrès des Etats - Unis de l'Amérique ,
as
( 10 )
en reconnoiffancé de fon zèle , de fes fervices & de
fon mérite , a érigé ce monument.
Réfolu que!
les remerciemens du Congrès feront faits aux Brigadiers
Smallwood & Grift , & aux Officiers & Soldats
des troupes régles de Maryland & de Delaware , aux
différens Corps d'Infanterie légère du Colonel Pofterfield
& du Major Armſtrong , & à la Cavalerie du
Colonel Armand pour la bravoure & la bonne conduite
qu'ils ont montrés dans l'action du 16 Août
dernier près de Camden . Réfolu que les remerciemens
du Congrès feront faits à ceux des Offi
ciers & Soldats qui fe font diftingués en cette occafion
«.
C'est ainsi qu'en honorant la mémoire
des Montgomery & des Kalb , & en remerciant
tous ceux qui fe font diftingués
dans une action malheureufe , le Congrès
fixera la victoire fur fes drapeaux , bien
mieux qu'en foumettant à la rigueur d'un
Confeil de guerre , des Généraux , dont
les revers ne font dûs qu'à des accidens imprévus.
Cette réflexion , qu'amènent naturellement
ces réfolutions , n'a pas manqué
d'être faifie ici. Les partifans de l'Amiral
Keppel s'en font fervis pour revenir
encore aux reproches qu'ils ont fait à cet
égard à l'adminiftration ; cependant leur
enthoufiafme paroit un peu affoibli depuis
les fameufes féances , où l'on a ramené
fon éternelle & ennuyeufe affaire qui
n'a pas fini à fon avantage. Pour juger fainement
de la conduite de l'Amiral
combat d'Oueffant , M. Galloway obferva
dans un pamphlet , qu'il falloit confidérer
au
( 11 )
de quel côté étoit la fupériorité des forces.
Il préfenta un tableau du nombre des canons
, dont il résulte que les Anglois en
avoient 2288 & les François 1934 , de ma
nière qu'ils étoient inférieurs de 354. On
ne pouvoit offrir ce combat fous un point
de vue plus défavantageux à l'Angleterre &
plus honorable à la France. On peut remarquer
comme une fingularité que les Anglois
en général , les amis & les ennemis de Keppel
fe réuniffoient pour affurer qu'il avoit
battu les François à Oueffant ; ils ne doutent
plus à préfent qu'il a été battu ; M. Wraxall ,
dans fa fameufe diatribe du 25 Janvier , dit
expreffément , en rappellant la première campagne
contre la France :
» A la tête des calamités qui là rendront mémorable
, il faut placer le malheureux combat du 27
Juillet ; jour funefte , jour d'opprobre qui vit flétrir
l'honneur du pavillon Anglois ; jour qu'il faudroit
effacer fur le calendrier , ou s'il faut le conferver
jour qui doit être obfervé à jamais comme jour d'humiliation
& de deuil , jour enfin où tout Anglois ne
doit déformais paroître que dans la cendre & le cilice ,
latête courbée vers la terre fous le poids de la honte «.
Un de nos papiers contient les détails fuivans
au fujer de St Euftache , dont l'attaque
prochaine eft annoncée depuis la rupture
avec la Hollande.
Les forces Hollandoifes dans cette iſle avant la
publication du manifefte confiftoient en un vaiſſeau
de 64 canons , un de 50 & 2 frégates , qui ne peuvent
manquer de tomber entre nos mains avec cette ifle fi
l'Amiral Rodney a des ordres pour l'attaquer . Saint-
Euſtache a environ 7 milles de long fur 3 milles de
a 6
( 12 )
large ; les magafins font en fi grand nombre qu'ils
Occupent la majeure partie de l'ifle ; cependant ils ne
fuffient pas à beaucoup près pour contenir l'immenſe
quantité des marchandiſes qu'on apporte dans cette
ifle pour y être vendues. Auffi une grande partie des
effets dont la confervation exige moins de loins , eftelle
expofée en plein air fur les quais & les autres pla
ces . Il eft fort rare qu'il ne s'y trouve que pour 2 millons
d'effets entre les mains des Négocians ; & dans
les mois de Juin & de Juillet , on compte fouvent jufqu'à
300 voiles dans fon port , il eft vrai qu'il y en
a moins actuellement «.
Dans ce moment où il eft tant queſtion de la Hollande
, du degré de fes reffources pour foutenir la
guerre dans laquelle elle vient d'être engagée , & des
avantages ou des inconvéniens qui en réluleront probablement
pour elle , il ne fera pas inutile de placer
ici un tableau général de cette République , entre
1779 & 1780 , tel qu'on le trouve dans un papier
Anglois. Quoique fait par une main ennemie , ce tableau
paroît affez impartial , & approchant des notions
reçues fur les fept Provinces - Unies .
Population. Par les états que préfente annuellement
au Prince d'Orange le bureau des taxes de la
Haye , il paroît qu'au mois de Juin 1779 , il fe trouvoit
dans les Provinces -Unies 4 millions 875 mille
ames.
-
Revenus. En 1780 , on a fait le calcul fuivant des
revenus de la République . - Accifes intérieures ,
3,860,000; douanes, 470,000 ; capitation , 230,000;
diftricts conquis , 95 , 500 ; compagnie des Indes
Orientale , 126,000 ; banque d'Amfterdam , 60,000 ;
autres articles divers ; 310,000 ; total , liv . ſterl.
S, IST, 500.
Troupes de terre. En général la Hollande entretient
fur pied environ 40 mille hommes , tant Allemands
que Suiffes ou François réfugiés ; en conféquence
d'augmentations récentes , les troupes de la
( 13 )
République font actuellement fur le pied fuivant.
-Cavalerie & dragons , 6300 ; infanterie , 43,000 ;
artillerie , 4,000, Total des hommes , 73,300 .
Marine. En 1777 , lc compre que l'Amirauté
préfenta au Prince d'Orange , offroit à peine l'apparence
d'une marine en état de tenir la mer ; mais
depuis les Hollandois fe font occupés avec beaucoup
d'activité de fon établiſſement ; elle confifte actuel
lement en 1 vaiffeau de 74 canons I de 70 , 14 de
60 , 12 de 40 , comptés pour vaiffeaux de ligne ,
10 de 46 , f de 40 , 16 de 30. Les perfonnes les
mieux informées croient que dans le cours d'un an,
les Hollandois auront 19 vailleaux de ligne de plus
en état de tenir la mer : s'ils avoient allez de bâtimens
, ils auroient affez de marelots pour équiper
une flotte de 70 vaiffeaux de ligne , mais ce ne feroit
pas fans gêner confidérablemant leur commerce.
Commerce. Bien des gens ont tort de penser que
les Hollandois ne confervent que des reftes de leur
ancien commerce : le fait eft qu'il n'a jamais été
plus florillant parmi eux qu'il ne l'eſt aujourd'hui.
Leur commerce dans l'Inde eft exactement ce qu'il
étoit ; leurs pêcheries fe font perfectionnées , &
leur commerce dans la mer Baltique eft très- confidérable
on fuppofe que le commerce de la Hollande
en totalité , lui produit annuellement un gain
aet d'environ 1 millions fterling.
Manufactures. A l'exception des blanchifferies ,
les manufactures de tout genre font tombées en
Hollande, dans un déclin fi marqué , qu'elles font
aujourd'hui dans le nombre des plus foibles reffources
de cette République , où il n'exifte que très- peu
de fabriques qui travaillent pour l'exportation .
*
Gouvernement . Dans le cours des 40 dernières
années , il a éprouvé une révolution confidérable
la forme en eft démocratique , mais il eft pre
que devenu de l'aristocratie toute pure.
( 14 )
La flotte de l'Amiral Darby n'eft point.
encore partie , tous les vaiffeaux n'en font
pas encore prêts , & on ignore quand
pourra mettre à la voile l'efcadre deſtinée à
approvifionner Gibraltar.
Les féances du Parlement ont offert peu
de détails , depuis ceux auxquels a donné
lieu la rupture avec la Hollande. Le 7 le
Lord Hilsborough remit à la Chambre Haute
divers Mémoires dont l'objet eft d'affurer les
chantiers , magafins & vaiffeaux du Roi
dans les ports . Le 9 les Communes lurent
pour la feconde fois le bill pour étendre
aux captures fur les Hollandois les actes
touchant les prifes Françoifes & Efpagnoles;
enfuite elles accordèrent plufieurs fommes
pour défrayer l'établitlement civil dans les
colonies qui restent encore à la Couronne
fur le Continent. La féance d'hier mérite
plus de détails .
--
» Le Duc Bolton , dans la Chambre haute , après
avoir rappellé qu'avant le dernier récès , il avoit
demandé en communication les papiers relatifs à
la prife de la flotte convoyée par le Capitaine
Moultrie , fit la motion fuivante Que le lundi
26 , les Lords s'affembleront pour éxaminer la conduite
de la Marine , & les caufes qui ont produit
la prife de ce convoi. Le Comte de Sandwich
s'éleva contre cette motion : » Je ne m'oppofe point ;
dit - il , à ce que l'on examine tout ce qui a rapport
à la prife de la forte ; cette prife eſt un pur accident
; mais j'ai plufieurs objections contre la première
partie de la motion , favoir l'examen de la
conduite de la Marine , parce qu'une telle enquête
( 15 )
-
ouvriroit un champ vafte , & iroit jufqu'à mettre
au grand jour la fituation & les opérations de la
Marine. Si donc le noble Duc veut retirer la première
partie de fa motion , je m'engage à ne point
m'oppoſer a la feconde. La première partie de
ma motion , dit le Duc , ne fe rapportant à la conduite
de la Marine , qu'autant qu'il eft néceffaire
pour répa dre du jour fur la feconde partie , je
ne puis la retirer , & fi je le fais , le noble Lord
qui préfide au Bureau de l'Amitanté , me promet- il
qu'aucun autre noble Lord ne s'oppofera non plus
que lui à la feconde partie de ma motion ? I
n'exiſte , il eſt vrai , qu'une motion , répondit le
Lord Sandwich , mais elle renferme deux objets ,
l'examen de la conduite de la Marine , & la caufe
fent. »
--

de la perte du convoi . - Le Lord Stormont s'oppofa
à tout le contenu de la morion . Le Lord
Chancelier en combattit la convenance pour le pré-
Quoique les papiers , dit il , qui font relatifs
à la prife du convoi foient fur le bureau , il
ne s'enfuit pas qu'ils aient encore été lus par les
Lords , & l'affaire en queftion eft d'une nature dont
peu de perfonnes font inftruites. Je penfe donc qu'on
doit faire la lecture des papiers avant toute autre
difcuffion. Outre ces raifons , ajouta-t-il , je crois
qu'il eft contre la juftice & la politique de difcuter
cet objet. L'injuftice confifte en ce que le Capitaine
Moultrie , qui commandoit le convoi , doit
être jugé , & dans ce cas , la déciſion de la Chambre
, foit qu'elle für favorable on non infueroit
fur fon jugement , au lieu qu'en attendant l'iffue
da jugement , on pourroit procéder avec plus de
facilité. Ce n'eft pas , dit-il , au Parlement à examiner
tous les actes de la puiffacce exécutrice . - Le
Chancelier , ajouta le Lord Sandwich , vient de ré
paudre un nouvean jour fur cette affaire. J'ai en
voyé ordre à l'Amiral Parker d'examiner la conduite
( 16 )
du Capitaine Moultrie , qui , je fuis perfuadé , ne
mérite aucun blâme . Il ne fera donc point tenu
probablement de confeil de guerre pour le juger ,
une enquête étant fuffifante .
-
L'enquête à faire
à l'égard du Capitaine Moultrie , reprit le Duc de
Bolton , fera fans doute terminée avant que la décifion
de la Chambre ne foit connue. Il déclara qu'il étoit
dans l'intention ( ſi ſa motion réaffiffoit ) de remonter
à la fource de la négligence de l'Amirauté , qui
n'avoit pas envoyé l'Amiral Darby pour escorter
les bâtimens perdus , & qu'il établiroit une enquête
contre la conduite honteufe de notre eſcadre dans le
Golphe , qui , à la vue de l'efcadre ennemie , s'étoit
réfugiée dans le port. C'eft- là , dit-il , le fecond
tome de la conduite de l'Amiral Hardy ; je ne veux
pas réfuter , pour le préfent , ce que le Chancelier
a avancé que ce n'eft pas au Parlement à examiner
tous les actes de la puiffance exécutrice ; ce que je
fais , c'eft que s'il falloit examiner toutes les bornes
du Gouvernement , la feffion ne feroit pas affez longue
pour une telle enquête. Le Lord Sandwich
défendit l'Amiral Darby , qu'il repréſenta comme
un Commandant brave & expérimenté ; il déclara
qu'il n'avoit point évité l'ennemi , puifqu'il ne l'a
voit point vu ; qu'à la vérité quelques frégates l'a
voient découvert , & que d'après leur fignal , Darby
ne s'étoit avancé qu'autant que la prudence le permettoit
, n'ayant que r7 vailfeaux de ligne , tandis que l'ennemi en avoit 38 ou 40. Le Duc de Bolton
cenfura de nouveau la négligence de l'Amirauté ,
qui avoit une fi petite efcadre à oppofer à la nombreufe
efcadre de l'ennemi.- Le Miniftre fe juftifia
en difant , que quoiqu'il n'y eût que 17 vaiffeaux
de ligne dehors , l'efcadre étoit compofée de 27 ,
mais qu'un vaiffeau de 100 canons, & 3 de 90 , avoient
été endommagés à Torbay ; que l'Amiral avoit été
privé d'un de ses meilleurs Officiers , le Lord Longford,
-
( 17 )
dont le vaiffeau l'Alexandre ( 1 ) avoit été démâté , &
ques autres vaiffeaux avoient été féparés de l'efcadre
par un gros coup de vent. - Le Marq. deRockingham
rappella ce qu'avoit anciennement avancé le Lord
Sandwich contre tout premier Lord de l'Amirauté
qui n'avoit pas , en tout tems , une efcadre fupérieure
aux eſcadres combinées de la Maiſon de Bourbon.
Il déclara que les projets de l'Adminiſtration
avoient reçu un fi fort appui de la Chambre , que
les Lords qui avoient été long - temps les amis
conftans de leur patrie , étoient à la fin rebutés de
n'employer que des efforts impuiflans pour la fecourir.
Alors le Duc de Bolton retira fa motion
en difant qu'il fe propofoit d'en faire une autre dans
peu. Il n'y avoit que 4 ou 5 Membres de l'Oppofition
dans la Chambre «..
Le 15 , après un appel de la Chambre des Com
munes , qui occafionna de vives difcuffions fur les
excules produites pour la juftification des Membres
abiens , & l'Arrêté de la Chambre ayant été
pris , nonobftant l'oppofition du Lord North , pour
faire arrêter , comme négligeant fes devoirs , le
fieur Robert , député pour le Bourg de Taunton .
M. Burke fit faire lecture de l'Arrêté pris dans la
dernière feffion du dernier Parlement ; favoir , que
l'influence de la Couronne s'étoit accrue , s'accroif
foit & devoit être reftrainte. Il infifta de nouveau
fur la néceffité de fupprimer un grand nombre de
places ftériles & de penfions non méritées . Il promitde
faire gagner, à la Nation un revenu annuel de
300,000 liv. fterl. par les réformes qu'il defiroit
de faire adopter , & de remettre en liberté au
moins so Membres du Parlement , qui par les pla
(1 ) Ce n'eft point l'América comme l'ont dit quelques
papiers , celui-ci eft à New-Yorck , depuis long tems."
( 18 )
ces ou les peafions dont ils jouiffent , font dans
la dépendance de la Cour. Il efquiffa un avis àdonner
au Roi , par des Miniftres qui feroient vraiment
attachés à fa gloite & aux intérêts de la Nation
, qui feroit conçu en ces termes : Sife , la
fituation de votre Royaunie eft exceffivement dangereufe
& alarmante : Nous fommes en guerre les
uns contre les autres en guerre avec nos ennemis
, en guerre avec nos alliés. Mais une guerre
bien plus effrayante que toutes celles - ci nous menacé
encore ; c'eft une guerre avec ces mêmes Puiffances
navales de qui nous recevons toutes les muni.
tions qui font néceffaires pour l'équipement de l'ar
mée navale avec laquelle nous nous proposons de
les combattre . Dans un moment fi critique , V. M.
ne peut pas négliger de retrancher toutes les dépen
fes fuperaues de fa Cour , pour pouvoir faire la
guerre & triompher de tous fes ennemis ». Quelques
comparaifons que M. Burke crut devoir faire
rendre fes idées plus fenfibles , fe firent re- pour
marquer par beaucoup de jufteile au milieu de leur
trivialité. Vouloir , dit il , maintenir l'apparat
» de la grandeur & de la royauté , quand on n'en
→ a plus les moyens , c'eft galonner la houffe d'un
cheval aux dépens de fon ratelier : le pauvre ani
mal , privé de fa fubfiftance , périt fous le funefte
poids de fa parure ». Si j'étois , pourfuivit-
il , le Miniftre d'un Monarque indépendant de
fes fujets , je trouverois les meilleures raifons pour
faire voir à mon Souverain qu'il ne doit pas rejetter
les plaintes de fes fujets , & je lai prouverois
que fa propre gloire exige qu'il y ait égard . Soit
qu'il afpire à la libéralité des héros , ou qu'il veuille
être appellé le pere de fon peuple , il doit trouver
fon compte à le foulager du fardeau des taxes ,
mettre la plus grande économie dant fes dépenfes.
Plus il fera fobre à cet égard , plus il lui restera
& à
( 19 )
de moyens pour mettre à exécution les différens
projets qu'il pourra croire néceffaires à lui faire un
nom glorieux ; & s'il préfère d'être le pere de fes
fujets , fon économie lui procurera l'heureuſe facilité
de leur prouver fon amour , en n'augmentant
point leurs charges. De tous les Princes qui ont ja
mais régné en Angleterre , il n'y en a pas un qui ait
eu autant befoin de Miniftres économes que S. M. ,
parce qu'aucun de fes prédéceffeurs n'a eu le bonheur
d'avoir autant d'enfans. Ils font la félicité
de leur pere & celle de la nation , car ils font les
enfans du peuple Anglois auffi - bien que de fon Roi .
Mais quoique la Nation defire que les enfans de fon
Souverain foient pourvus d'une manière convenable
à leur rang & à la dignité qui leur a donné la
naiffance , il eft cependant certain qu'à moins que
nous ne nous débarraffions de la guerre actuelle ,
il fera abfolument impoffible à l'Angleterre d'entretenir
dix à douze maifons de Princes. Il eft donc
clair qu'en prodiguant l'argent comme nous faisons
aujourd'hui , il en résultera que la royauté & la
mifere feront inféparables , & l'Univers fera bien-tôt
en état de juger file refpect & la pauvreté peuvent
marcher de compagnie. Ce fut à regret l'année
dernière que je me vis obligé de préfenter le Roi de
France à nos Miniftres comme un modèle qu'ils doivent
fuivre. Ils font inexcufables d'avoir donné de
mauvais confeils à va Prince qui , par la bonté naturelle
& par la grandeur de fon ame , auroit pu l'emporter
fur tout autre Monarque , par la générofité &
par fon amour pour fon peuple. Nos Miniftres font
donc les ennemis de la gloire du Prince & de fa
Couronne , lorfqu'ils refufent de lui recommander
l'économie . C'eft dans cette économie que le
Roi de France a trouvé des refources fuffifantes
pour foutenir une guerre difpendieufe . Dans les deux
premières années de cete guerre , il n'a impofé au-
-
( 20 )
font
cune charge fur fon peuple ; la troisième eft venue ,
& il n'a été queftion encore d'aucun impôt ; je crois
même que ceux qui font ordinaires en rems de
guerre , ne pas encore mis . Je conçois qu'à
la fin il faudra bien que la France ait recours aux
impôts ; mais ces trois années de fauvées porteront
leur bénigne influence fur tout un fiècle . Le peu.
ple François fent le bonheur d'avoir un Maître &
des Miniftres économes. L'économie a porté ce Monarque
à retrancher plutôt fur fa propre fplendeur ,
que fur la fubfiftance de fon peuple. Il a trouvé ,
dans la fuppreffion d'un grand nombre de places ,
une teffource pour continuer la guerre fans rien
ajouter à fes charges. Il s'eft dépouillé du fafte
& de la pourpre de la royauté , mais il a monté une
marine ; il a réduit le nombre de perfonnes de fon
fervice , mais il a augmenté celui deſes vaiffeaux ; il a
retranché de fon éclat perfonnel , mais il a donné à la
France une marine qui immortalifera fon règne......
Il a monté en France une marine comme jamais ce
Royaume n'en avoit eue , & il l'a établie fans mettre
un fou d'impôr. Son peuple eft grand , glorieux
& formidable fous fon règne , & il ne gémit point
fous le fardeau des dépenfes auxquelles il faut ordinairement
que notre Nation ſe ſoumette pour
acquérir de la grandeur & infpirer de la crainte.
Voilà de la vraie gloire , voilà de la réputation
bien méritée , voilà un règne qui peut élever le
nom de Louis XVI beaucoup au- deſſus du règne fi
vanté de Henri IV.
» Louis XVI en Roi patriote a montré affez de
fermeté pour protéger M. Necker , un étranger
fans appui & fans liaiſon à la Cour , qui ne doit
fon élévation ( car je le crois toujours en place ,
malgré les bruits qui le font répandus du contraire)
qu'à fon mérite , & au difcernement de fon Sou
verain qui a fu le découvrir , & à fa fageffe qui
( 21 )

fait l'apprécier. C'est un bel exemple à fuivre , &
fi l'on veut conquérir la France , c'eft avec les
propres armes qu'il faut la combattre , c'eſt avec
de l'économie & des réformes. La vigueur de la
Nation réfide actuellement dans le Parlement , la
fageffe de la Nation eft par commillion dans cette
affemblée. J'espère donc que cette fageſſe verra la
néceilité de l'économie , & que cette vigueur bravant
les efforts de la corruption Laura mettre l'économie
à la tête de la Trésorerie pour préfider à toutes nos
dépenfes . Sans économie , je ne vois plus pour nous
d'existence politique , la prudence doit donc nous
engager à l'adopter. Il n'y a perfonne qui n'aime
mieux faire le facrifice de fes galons que de fon
habit , & qui ne renonce au deffert pour s'aflurer
de fon dîner. C'ell ce que nous devons faire , & fi
nous voulons conferver la dignité de l'Empire , il
faut abfolument renoncer à quelque- uns des faux
ornemens du Trône . - M. Burke termina ce difcours
qui dura une heure trois quarts , par la motion d'un
bill pour régler les dépenfes des établiſſemens de
la lifte civile de S. M. , & c. Je prie Milord North,
ajouta- t il , de s'oppofer loyalement à cette motion ,
& dans le cas où il auroit deflein d'empêcher la
Chambre de paffer le bill en queftion , de ne point
fouffrir que je prenne la peine d'en faire lecture. Ce
procédé fera au moins plus généreux , & Milord
North peut être für que je ne m'en plaindrai
point. D'ailleurs , il ne pourroit pas dire pour fon
excufe que ce feroit rejetter une propofition fans la
connoître , puifque ce bill eft exactement le même
que celui que je propofai l'année derniète , & qui
a donné lieu à tous ces débats . Milord North
n'ignorant aucune de fes circonstances , peut dire
dès à préfent fi fon objet eft de nature , qu'après
une mûre délibération il ne le trouve pas admiffible
, & par conféquent rien ne l'empêche de le
( 22 )
rejetter de prime-abord. - Le Lord North déclara
qu'il avoit les plus fortes objections contre ce bill
& que , quoiqu'il fût prêt à en adopter certains
points , cela fe bornoit à fi peu de chofe , qu'en
ne confidérant que fon opinion particulière , il
n'hésiteroit pas un inſtant à s'opposer à la motion .
Mais , ajouta - t-il , je crois qu'il feroit de la dernière
indécence d'empêcher la lecture d'un bill fondé
fur de fi louables principes. D'ailleurs , il y a dans
la Chambre un affez grand nombre de jeunes
Membres qui peuvent n'être point encore inftruits
des objets de ce bill , que M. Burke a préfenté
l'année dernière , & dont celui- ci n'eft qu'une copie.
En conféquence je ne peux ni ne dois , par juſtice
pour le principe du bill & par égard pour fon
Auteur , m'y oppofer à la première propofition ,
comme je me croirois obligé de le faire fi je ne
confultois que mon opinion particulière ? Au contraire
, je demande que ce bill foit entendu & connu
comme il convient. Au furplus ma conduite en
cette occafion ne doit être nullement confidérée
comme une approbation du bill , je ne m'engage
à rien & je me crois auffi libre de m'oppofer pat
la fuite au bill de M. Burke , que fi je n'avois
point confenti pour le moment à fon admiffion.
Après la première lecture du bill , je defirerois qu'il
für imprimé comme l'année dernière. Lorsque les
Membres en auront pris lecture , & qu'ils en auront
bien médité l'objet , nous pourrons en dire notre
avis d'une manière plus convenable & avec plus de
connoiffance de caufe. M. Burke en réponſe fit
fes remercimens au Lord North. Je dois le remercier
, dit- il , de ce que je ne ferai pas affommé tout
de fuite ; mais il me condamne à mourir de langueur
& dans les règles , avec l'affiſtance de la faculté. Cela
ne fait pas mon compte, j'euffe beaucoup mieux
aimé le cita mors venit , puifqu'il faut que je
renonce à victoria lata «.
( 23 )
FRANCE.
De VERSAILLES , le 27 Février.
Le Roi a nommé à l'Abbaye de St - Guilain-
du - Défert , Ordre de St - Benoît , Dioçèſe
de Lodève , l'Evêque de Lodève ; à celle
de St-Vincent de Metz , Ordre de St Auguftin
, l'Evêque d'Angoulême ; à celle de Lanchaire
; Ordre de St- Benoît , Diocèle de Châ
lons fur- Saône , la Dame de Changy , Religieufe
profeffe de l'Abbaye de Chelles
même Ordre ; & à celle de St-Vincent-aux-
Bois , Ordre de St Auguftin , Diocèfe de
Chartres , l'Abbé de Carbonnieres de St-
Brice , Aumônier de Monfieur , fur la nomination
& préfentation de ce Prince , en
vertu de fon appanage,
Le 18 de ce ce mois LL. MM. & la Famille
Royale ont figné le contrat de mariage
du Vicomte de Vergennes , Officier au
Régiment des Gardes Françoifes , avec Ma
demoiſelle Lantillac de Sedieres ; & celui du
Comte de Nollend Chanday , avec Mademoifelle
de Bulliod de la Corée,
De PARIS , le 27 Février.
LE Commandement de la flotte qu'on prépare
à Breft , a été donné à M. le Comte de
Graffe il eft parti Mardi dernier. Les 25
vaiffeaux qui doivent mettre inceffamment
à la voile n'attendoient , pour ainfi dire, plus
( 24 )
que leur Commandant.Les Chefs de Divifion
qu'on lui donne font MM. de Bougainville
& de Marin. MM. de Rays & de Coriolis
d'Efpinoufe cèdent leurs vaiffeaux à ces derniers
, & ferviront dans l'armée d'Europe.
--
On a livré le 17 aux Capitaines , lit-on dans
une lettre de ce port , les derniers vaiffeaux deſtinés
à entrer en rade ; leur équipement ne peut tarder
d'être complet. Ainfi cette flotte peut appareiller
dans les premiers jours de Mars. Le coup de
vent du Sud- Ouest que nous reffentîmes ici la nuit
du 12 au 13 , aura caufé quelques dommages en
mer ; dans notre rade , plufieurs vaiffeaux chal
fèrent fur leurs ancres ; il fit échouer à l'entrée du
port un canot monté par 18 perfonnes, qui périrent
fans qu'on pût leur donner le moindre fecours.
On écrit de Saint-Malo que cet ouragan a jetté à
la côte quelques navires , entr'autres , un de 700
tonneaux , frété pour le Roi , & fur lequel étoient
400 hommes ; il a échoué dans la baie de Cancale.
On croyoit l'équipage perdu , lorfqu'on a appris
qu'il s'étoit fauvé , qu'il n'avoit péri que 4 hommes.
Nous attendons d'autres nouvelles de divers endroits
pour favoir ce qui fe fera pafle en mer pen
dant cette tempête , qui s'eft étendue fort avant dans
les terres , puifqu'elle a caufé des ravages à Lille ,
à Bruxelles , & c " .
Selon les mêmes lettres on double en cuivre
prefque tous les navires ; le Magnifi
que eft entré dans le baffin pour être refondu.
On dit auffi qu'il doit partir inceffamment
24 navires de commerce ou de tranfport
pour l'Amérique , fous l'efcorre du Languedoc
& de quelques frégates. M de Barras eft
nommé pour aller à Rhode-Ifland , où ce
Chef
( 25 )
Chef d'Efcadre va , dit- on , remplacer M. de
Ternay.
- Un bâtiment de commerce a apporté des
lettres de New-Port , en date du 7 , du 9 &
du 10 Janvier.
Elles nous apprennent que l'armée & l'eſcadre
font en très-bon état , & , pour ainfi dire , fans
aucun malade. L'Amiral Arbuthnot croifoit alors à
3 ou 4 lieues de Rhode-Inland avec 8 vaiffeaux
dont un à 3 ponts. La croifière dans cette faifon
pourroit lui être funefte . Les troupes
étant canton-
-
, >
nées ne fouffrent pas de la rigueur du froid ; le
feul corps qui ait paffé fur la terre ferme eft la
légion de Lauzun , établie dans le Continent ; quelques
Officiers Généraux étoient depuis quelque
tems à Philadelphie , entr'autres le Chevalier de
Châtellux. On avoit à Rhode - Iſland les nouvelles
les plus fatisfaifantes des provinces Méridionales ,
où il falloit que le Général Cornwallis fût dans une
bien mauvaife pofition , puifque Clinton lui avoit
envoyé en grande hâte 2000 hommes de fes troupes.
Ces lettres ajoutent que le Général Washington
aura , à la fin de l'hiver , une armée très - conſidérable
& très- bien difciplinée.
On voit par ces détails , tirés de différentes
lettres , que la prétendue défection de
l'armée de Washington eft un roman compofé
par le Gazetier de New-Yorck. Il eft
inutile de faire obferver que fi cela étoit
arrivé , on l'auroit fû à Rhode-Ifland , puifqu'en
moins de 30 heures on y peut favoir
tout ce qui fe paffe au camp du Général
Américaine
:
" Il eft des procédés généreux & patriotiques qui
méritent d'être publiés , nous écrit- on de Dunker.
3 Mars 1781.
b
( 26 )
que , un de mes clients , Négociant de cette Ville ,
a eu le malheur de perdre un navire dont les ennemis
fe font emparés. Huit jours après , un cor
faire de ce port a repris ce même navire ; mais une
partie des intéreffés dans le corfaire , loin de vou
loir profiter du malheur d'un Concitoyen eftima
ble, viennent , par un acte dont ci -joint copie ,
de
faire remife à l'ancien propriétaire de ce qui peut
leur revenir dans le produit de cette repriſe , & je
ne doute point que les autres intéreffés dans le corfaire
, n'imitent la générosité dont on vient de leur
donner un fi bel exemple ,
--- L'acte eft conçu
ainfi.
Nous fouffignés intéreflés , confentons, chacun
en droit foi , & pour ce qui nous concerne feulement,
que l'Armateur de notre corfaire remette au propriétaire
fon navire pris par les ennemis , & enfuite
repris par notre corfaire , ce faifant , bien & valablement
déchargé envers les foulignés , qui deli .
rent bien vivement que les autres intéreffés ayent
pour ce propriétaire les égards & confidérations attachées
à l'efprit qui concilie les vrais compatriotes ,
l'ame de la félicité publique. Dunkerque , le
10 Février 1781. fignés , de Lattre , d'Alkerque ,
Pierre Brick , les frères Peychiers , Pierre Reynaud,
Aget , Sackmoorter , Perre Bonnas , Trefca , Connelly
& J. Rouffel. Pour copie conforme par
extrait à l'original , repofant ès mains du fouffigné,
Dunkerque , le 16 Février 1781. Signé Poirier ,
Avocat en Parlement.
Parmi les affaires qui ont été portées
au Confeil Royal des Finances pour
les Prifes , celle- ci mérite d'être diftinguée.
Au mois de Janvier 1779 , les corfaires du Havre
le Dugué- Trouin & l'Epervier , aux ordres du
brave & infortuné du Caffou , en compagnie de
Forfaire le Maraudeur , de Dunkerque , s'empare
( 27 )
-
,

rent des navires le Fathon , de 400 tonneaux , venant
de la Nouvelle- Yorck , chargé de tabac , huile
, &c. & le Junius , de 350 tonneaux , allant de
Liverpool à Londres , chargé de fel , plomb , & c.
Après les formalités d'ufage , intervine , le 3 Février
fuivant , un Jugement du Confeil des Prifes ,
qui ordonna la vente desdits navires & chargemens
, pour , les deniers en provenanr , être partagés
entre les preneurs , proportion de la force
de leurs bâtimens , du nombre de leurs canons &
d'hommes compofant l'équipage . Lors du partage
, les fieurs Thieulleut , Colleville & Compaguie
, Négocians du Havre , Armateurs du Dugué
-Trouin & de l'Epervier , invoquèrent l'article
f du Règlement du 27 Janvier 1706 qui veut
qu'on ait égard au calibre des canons. Le refus du'
feur Hauffoulier , Armateur du Maraudeur , de ſe
conformer à la loi, obligea ceux du Havre de fe pourvoir
de nouveau au Confeil des Prifes , pour demander
, en tant que de befoin , l'interprétation de
FOrdonnance du 3 Février 1779 , & l'exécution du
Règlement du 6 Janvier 1706. Sur les défenſes refpectives
, il fut rendu , le 24 Novembre dernier ,
une Ordonnance qui jugea que le partage feroit
fait conformément au Règlement de 1706. En conféquence
les Armateurs fe retirèrent pardevant l'Amirauté
du Havre , pour terminer le partage auquel
les Officiers de ce Siége procédèrent , confor
mément aux difpofitions du Règlement de 1706.
Le fieur Hauffoulier qui n'avoit
bord voulu lire dans le Règlement la proportion
du calibre des canons , quoiqu'elle y fût expreffément
ordonnée , prétendit qu'il y étoit queftion des
proportions ( dont il ne parle pas ) , telles que les
pieds de quille , les pierriers , & c. Sous ce prétexte
, il s'eft pourvu au Confeil Royal , par appel du
partage fait en l'Amirauté du Havre , & a demandé
› pas d'ab2
.
( 28 )
fur
qu'il foit fait un nouveau Règlement & particu
lier pour les prifes dont il s'agit , & que les
pieds de quille fuflent comptés pour une part , chaque
pierrier pour un tiers de part , & c . Le Règlement
de 1706 réfutoit ces prétentions ; il réduit
toutes ces règles de partage au calibre des canons
& à la force des équipages ; & l'Amirauté du Ha
vre s'étoit conformée à l'efprit de ce Règlement , àt
l'ufage reçu tant dans ce port , que dans les Amizautés
de Breft , l'Orient , Morlaix , Granville &
Cherbourg. Le Confeil Royal des Finances ,
les conclufions de M. Chardon , Procureur- Général
de S. M. audit Confeil , Oui le rapport du Miniftre
de la Marine a ordonné que le Jugement du
Confeil des Prifes & le procès - verbal de liquidation
& de paitage fait par les Officiers de l'Ami .
rauté du Havre , feront exécutés . Sur le furplus
des demandes , fins & conclufions , les Parties font
mifes hors de Cour , & S. M. s'eft réfervée de faire
connoître fes intentions à l'avenir fur le partage
des prifes faites par les corfaires , & l'uniformité
qu'elle entend être obfervée à cet égard dans tou
tes les Amirautés du Royaume.
>
Nous nous empreffons de tranfcrire la
lettre fuivante ; fa lecture fuffira pour faire
connoître nos motifs , & nous n'avons pas
befoin de préambule pour les juftifier.
Les Rédacteurs des papiers publics doivent avoir
une grande attention de ne publier rien que de vrai ;
c'est toujours un très - grand tort que de tromper
l'Europe ; & lorfque l'erreur accufe l'innocence , ils
donnent à la calomnie une rapidité qui doit être
bien effrayante. Au mois d'Août dernier , ils
ont rendu compte de la prife faite par les Anglois
de la frégate les Etats d'Artois . Ceux qui connoif
foient la réputation de M. Fabre , ne pouvoient
comprendre comment il s'étoit rendu à l'ennemi ,
www.c
( 29 )
ל כ
P
fans effayer , pour ainfi dire , de le combattre. On
expliquoit diverfement un évènement auffi funefte.
Les ennemis de cet Officier de fortune s'en fervoient
pour prouver qu'il n'avoit jamais eu de véritable
talent & de véritable courage . On rappelloit les
difcours un peu avantageux ; & on difoit que le
vrai mérite eft modefte. Des efprits plus modérés
n'y voyoient que le malheur de l'homme qui ne
peut pas être sûr d'avoir toujours le même courage
, & qui peut perdre dans un moment la gloire
méritée par plufieurs actions héroïques. On annonça
enfuite que M. Fabre n'avoit pu furvivre à la perte
de fa réputation , & qu'il s'étoit brûlé la cervelle.
Bientôt cette nouvelle fut ainfi démentie . » Le
»Capitaine Fabre , qu'on difoit s'être caffé la tête ,
» vient de reffufciter ; en dépit de l'envie , il n'a
»perdu ni l'honneur , ni la vie . Un grand Prince ,
» qui fait conftruire une frégate , vient de lui en
» offrir le commandement. Il est actuellement à
Bordeaux , où il fera un meilleur choix d'Offi
ciers & d'équipage. On fait maintenant qu'un
Officier des Etats d'Artois , celui qui véritablement
s'eft caffé la tête à Lisbonne de défefpoir
, avoit refufé de lui obéir dans le combat , &
" que fon équipage , entraîné par cet exemple dan-
" gerenx , en refufant de fe battre & de manoeuvrer ,
l'avoit forcé de fe rendre ".- Je fuis le père de
cer Officier, de ce jeune infortuné qui s'eft caffé la tête
à Lisbonne. Je pleurois fa mort dans la folitude , où
je me fuis retiré , après 40 ans de travaux ; dans ma
douleur , il me reftoit une confolation ; je connoiffois
déja tous les triftes détails de la mort de mon fils ,
pour être sûr qu'il ne s'étoit pas caffé la tête de
défefpoir ; je lavois qu'il n'avoit attenté à les jours
que dans un accès de fièvre ; & fi la douleur de l'évè
ement dans lequel il s'étoit trouvé , lui avoit occa
fonné cette funefte maladie je voyois dans cette
35
>
b ;
( 30 )
pu
caufe de la maladie & de fa mort , une fenfibilité
honorable pour la mémoire & pour fa famille.
L'article que je viens de tranferire ne m'eft parvenu
que fort tard dans la retraite où je fuis ; tout
le monde , dans ma Province , favoir que P'Officier
des Etats d'Artois , qui s'eft donné la mort à Lisbonne
, étoit mon fils ; la mémoire de mon malheurreux
fils étoit donc diffamée par cet article ; & l'au
teur , autant qu'il a été en lui , a porté le défefpoit
dans l'ame d'un père qui pleuroit la mort de fon fils.
Je demanderai d'abord d'où a - t - ilfu que l'Officier
le la frégate les Etats d'Artois s'étoit caffé la tête
de défefpoir. Il n'eft que trop vrai qu'il s'eft calé
la tête, mais aucune lettre écrite de Lisbonne n'a
dire que ce fût de défe poir. J'ai dans mes mains
un extrait des regiftres du Confulat de France en
Portugal , qui contient le procès -verbal de ce funefte
évènement. On y lit : Avons réconnu le corps du
fieur Jofeph Duvignau , Lieutenant de la frégate
corfaire l'Artois , lequel , dans le tranſport d'une
fièvre chaude , s'eft tué lui - même d'un coup de
piftolet , fuivant le témoignage unanime des gens
de la maifon. Ce n'eft point là une lettre écrite
par les Correfpondans d'une Gazette , obligés d'envoyer
des nouvelles faulles ou vraies. C'eſt un acte
revêtu de la foi publique des nations ; il a été dreſſé
au moment même de l'évènement , à 200 lieues de
la patrie & de la famille de l'infortuné dont on
y conftate l'état ; tout ce qu'il énonce , eft prouvé
cela par même qu'il l'énonce.
Il faut favoir ce
qu'étoit mon fils dont on a rant parlé fans le connoître.
Il commandoit , depuis plus de dix ans , fur des vail
feaux marchands ; & j'ofe , je dois même le dire , il
s'étoit diftingué dans fon état par une grande intelligence
, une grande activité. J'en appelle au témoi
gnage de tous mes concitoyens. Il a partagé avec
M. Dion , Député des Etats d'Artois , tous les feins
-
( 31 )
de la conftruction de la frégate , & il a mérité des
Etats d'Artois , je ne dis pas la récompenſe , mais
la diftinction & l'honneur du préfent d'une boîte
dor ; j'ai dans mes mains la lettre qui lui fut écrite
à ce fujet. Il n'étoit que Lieutenant en fecond dans
la frégate commandée par M. Fabre .... Comment
la défobéillance d'un fimple Lieutenant en fecond cûtelle
forcé le Commatidant d'une fregate à fe rendré
à l'ennemi prefqu'aufli- tôt que l'ennemi s'elt préfenté ?
Comment la délobéiſſance d'un Officier inférieur
auroit-elle corrompu l'équipage d'une frégate où il
avoit plufieurs Officiers fupérieurs , fans compter
même le Capitaine ? Mon fils ne commandoit qu'une
batterie. S'il avoit eu la lâcheté de refufer de le
battre , aisément il cût été remplacé par les Officiers
qui étoient immédiatement au- deffus & au-deffous
de lui on fait combien le pouvoir d'un Commandant
d'un vaiffeau eft defpotique par la nature ;
il devient plus terrible encore au moment d'un combat.
Plus d'une fois , dans des cas femblables , on a
vu la moindre défobéillance punie de mort par la
main même du Capitaine ; & ces exécutions fanglantes
infpirent plus de courage que de terreur.
Sans doute mon fils eût expié fa faute dans le moment
même ; & M. Fabre , qui avoit une grande
réputation à foutenir , auroit été plas inexorable
qu'un autre. Non , l'exemple d'un Officier
inférieur n'a point de fi grandes influences für un
vailleau. Il n'y a fur un vaiffeau qu'on feul homme
dont le courage ou la foibleffe puifle paffer dans
toutes les ames. Il n'y en a qu'un feul dont on fuit
l'exemple , lors même qu'il donne celui de la lâcheté :
c'eft le Capitaine. Cetre influence lui eft donnée par
l'habitude de lui obéir. On reçoit les fentimens
comme on reçoit fes ordres. On feroit encore coupable
fi l'on vouloit être plus courageux que lui .
Mais fuppofons que la foibleffe & la défobéiffance
>
b
4
( 32 )
d'un Lieutenant en fecond cuflent eu cette influence
qu'il eſt impoſſible de concevoir. Dans cette fuppofition
, qu'auroit dû faire , qu'auroit fait M. Fabre en
mettant pied à terre à Lisbonne ? Sans doute il eût
fait retentir l'Europe de fes cris & de fes plaintes.
Il eût hautement accufé mon fils dans tous les papiers
publics , en attendant qu'il pût l'accufer devant les
Tribunaux ; une punition éclatante pouvoit feule
fatisfaire le reffentiment d'un homme qu'on avoit
expofé à perdre une grande réputation . Ceux qui
lui étoient reftés fidèles fur le vaiffeau , fe feroient
joints à lui ; leurs atteftations auroient foutenu fes
plaintes. M. Fabre eût écrit lui - même à tous les
Gazetiers de l'Europe , & aucun n'eût été réduit ,
Four le juftifier , à annuller des bruits vagues , des
oui dires qui n'étoient atteſtés par perfonne ; mais
cette conduite , la feule qu'on eût pu tenir dans la
fuppofition que je viens de faire , n'a point été
celle de M. Fabre, M. Fabre n'a accufé perfonne ;
il a gardé le filence ; il l'a gardé même après que la
mort de mon fils a été publique. Il eft pourtant
affez ailé d'inculper la mémoire d'un homme ;
prefque toujours les meilleures preuves de fon innocence
ont péri avec lui. Mais ce n'eſt pas feulement
par fon filence , c'eft par une atteftation
expreffe & formelle que M. Fabre juſtifie la mémoire
de mon fils. Son innocence a été atteftée par le feul
homme qui pouvoit la rendre douteuse . Dès que
j'ai l'article dont je me plains au milieu de
ma famille , mon fils aîné est allé fur le champ
chez M. Fabre ; & voici la déclaration en forme
de lettre qu'il en a reçue.. — » M. , répondant à
la jufte fenfibilité dont vous pénètre , ainfi que
» votre famille , l'article du Courier de l'Europe ,
9 n . 43 , vendredi 27 Octobre dernier , je déclare
que la défobéillance, dont cet article parle , eft
fauffe ; feu M. votre frère ne m'ayant jamais
*
( 33 )
défobéi , particulièrement dans le combat. Il com-
» mandoit la batterie depuis le grand panneau en
» avant . Je déclare auffi que j'ignore qui a porté
» feu M. votre frère à attenter à fa vie ; mais qu'il eft
» à ma connoiffance qu'il fut malade avant mon
» départ de Lisbonne , que j'allai le voir , qu'il me
» dit qu'il avoit des véficatoires aux jambes . Signé ,
» FABRE « . Sans doute il n'en falloit pas tant pour
prouver que mon fils étoit mort fans avoir mérité
de reproches. Mais en défendant la mémoire de ſon
fils , un père fent vivement que les juftifications de
l'honneur doivent être évidentes : celle de mon fils .
a le caractère d'évidence au plus haut degré , &c .
Le refte de cette lettre s'adreffe uniquement
à l'auteur du papier où fe trouve l'article
en queſtion ; nous ne doutons pas qu'il
he s'empreffe de rendre hommage à la vérité
dès qu'elle lui fera connue , & de confoler
un vieillard & un père ; nous n'avons
pu refufer nous-mêmes de contribuer à donner
la plus prompte & la plus grande publicité
à la juftification de fon fils .
Depuis que nous avons reçu cette lettre ,
nous avons appris la mort de M. Fabre . Les
détails méritent d'en être connus ; nous les
tenons d'une perfonne qui en a été témoin
elle- même à fon retour à Bordeaux.
" M. Fabre crut trouver des confolations dans
fes amis ; mais il ignoroit fon plus grand malheur ;
il ne lui reftoit plus un feul ami dans Bordeaux .
Ceux qu'il faluoit ne lui rendirent point le falut ;
ceux qu'il vouloit aborder fe détournoient & le
fuyoient : Fame de cet homme qui avoit connu
l'eftime publique , ne pouvoit fupporter tant d'hu
b. 5
( 34 )
miliation . Son efprit parut s'affoiblir d'abord. I
chercha enfuite dans la religion des confolations
qu'il ne pouvoit plus trouver ni dans lui-même ,
ni dans les hommes . On ne le rencontroit plus que
dans les Eglifes & toujours profterné fur la pierre.
Enfin , il y a trois femaines à peu- près , il s'eft précipité
en plein jour d'une fenêtre de la maison . Cet
exemple terrible mérite tans doute d'être confervé
par l'hiftoire. Il prouve que la juftice de l'honneur
eft encore inexorable en France ; que le principe
des belles actions nombreufes y eft encore dans
toute fon énergie. Mais peut- être que la mort de
M. Fabre devroit fléchir ceux mêmes qui ont dû
lejuger le plus févèrement. Peut- être que fon nom ne
devroit rappeller déformais que fes premières actions
qui ont été belles. Peut- être qu'il feroit jufte que
fa famille nn''héritât que de la gloire de la jeunelle «
Mardi dernier les Princes du Sang , Monfieur
& Monſeigneur le Comte d'Artois exceptés
, & 32 Pairs vinrent prendre féance
au Parlement ; ils avoient été invités & non
convoqués. Le réquifitoire de M. Seguier ,
Avocat Général , dans lequel il analyfa le
compte rendu par M. le Lieutenant Général
de Police , occupa cette affemblée pendant
une demi - heure. M. l'Evêque de Lan
gres , M. le Préfident de Lamoignon , parlèrent
enfuite ; & lorfqu'on fut aux opinions
M. le Duc d'Orléans fe diftingua par la ma
nière vive & noble avec laquelle il attaqua
les jeux , le feul objet fur lequel on délibéra
ce jour- là. L'Arrêt n'eft point encore
imprimé, & doit l'être inceflamment : tout
ce qu'on fait c'eft qu'il renouvelle les dif
( 35)
pofitions des anciennes Ordonnances , &
donne au Lieutenant Général de Police des
miffions préciſes fur chacun des objets auxquels
il doit veiller. Il renferme une infinité
de précautions contre les jeux de hafard
en général , & plus fpécialement à chances
inégales ; les Banquiers de Police & autres ,
convaincus d'avoir tenu la banque , feront
punis févérement & déclarés infâmes : défenfes
de louer des maifons pour jouer , & c.
La veille du jour où l'on prit ces réfolutions
tous les jeux avoient ceffé par tout. Les Miniftres
étrangers ont décidé dans leur comité
ordinaire de ne plus permettre de jeux défen
dus chez eux. Les abus connus , qui ont eu
lieu depuis quelque tems , ont amené ce règlement
falutaire. M. Dufaulx avoit eu raifon
de dire : fi des gens affamés de ruines
avoient extorqué la permiffion tacite de donner
à jouer , on doit fe hâter encore plus d'abolir
ces honteux priviléges qu'à éteindre
un incendie (1) ",
" M. Tellès d'Acofta , Grand- Maître des Eaux
& Forêts , a composé en 1779 pour les Officiers
de fon département , un Ouvrage non- feulement
utile aux Officiers de la Marine & des Eaux & Forêts
, & à ceux qui font fous leurs ordres , mai's
encore aux Cultivateurs , aux Marchands de bois ,
aux ouvriers qui les employent , aux Propriétaires de
(1) De la Paffion du Jeu , feconde partie , page 276.
A Paris , chez Moutard , Imprimeur-Libraire , rue des
Mathurins , Hôtel de Cluny.
b 6
( 36 )
biens fonds , & à ceux qui défirent acquérir des
connoiffances fur la partie des bois . Cet Ouvrage
qui ne fauroit trop fe répandre à caufe de fon utilité
( 1 ) , rentre dans le plan de notre Journal . L'intérêt
général eft de favoir où l'on peut trouver des
inftructions réellement précieufes fur la culture &
l'amélioration d'une production de première nécelfité
, dont la confommation devenue immenfe dans
tous les ufages , fait craindre qu'elle ne devienne
rare & difproportionnée aux befoins . Ce Livre traite
de la culture , des plantations économiques , de la
multiplication , des aménagemens des bois , de la
garde , de la confervation & de l'arpentage des
Forêts ; des qualités , des défauts des arbres fur
pied & abattus , des exploitations & de l'emploi des
bois. M. Tellès combat les différens fyftêmes qui ont
paru fur les bois ; il démontre qu'il eft indifpenfable
de réferver des baliveaux des arbres de 100 , 150 &
200 ans ; de ne couper les taillis qu'à un âge avancé,
& que les maffifs de futaie font néceffaires . Il fait
voir les bénéfices énormes des Hollandois fur les
bois de fciage , avantages que l'on peut également
procurer à la France ; il engage à planter le chêne
ainfi que l'orme ; il cite la Normandie pour exem
ple : il indique comment on peut empêcher le dépériffement
des Forêts , & comment les Communautés
d'habitans qui n'ont point de bois peuvent s'en procurer.
Il propofe , en rappellant les confommations
paflées , un régime pour les diminuer par la fuite
& pour obliger les Maifons publiques , les Plâtriers ,
(1 ) Il a pour titre Inftrudion fur les Bois de Mariner
contenant des détails fur la phyfique , l'analyse du Chêne
& ce qui a rapport à l'économie & à l'amélioration des
Bois. A Paris , chez Cloufier , Imprimeur - Libraire ;
yeuve Duchefne , rue St-Jacques ; Jombert , fils aîné ,
rue Dauphine , 1 vol. in -12 , avec 12 Planches gravées en
taille - douce , & le Tarif des Bois de Marine . Prix 3 liv,
12 fols broché.
( 37 >
Chaufourniers & Manufacturiers d'employer du
charbon de terre , ainfi qu'il eft en ufage dans plufieurs
Provinces ; il feroit néceffaire d'apporter plus
d'économie fur l'emploi des bois de charpente ,
afin que la Marine n'en manque jamais ; il en donne
les moyens «<.
Le compte rendu au Roi par M. Necker ,
Directeur des Finances , & imprimé par ordre
de S. M. , a paru le 19 de ce mois . Rien
de plus touchant & de plus intéreffant pour
la Nation que cet exemple , donné pour la
première fois par un Miniftre des Finances :
avec quel enthouſiaſme la Nation ne doitelle
pas voir fon Roi fe placer au milieu de
fes fujets comme un bon père de famille au
milieu de fes enfans , & leur mettre fous les
yeux le tableau de fa fituation ! L'empreffement
du public à fe le procurer eft tel , que
l'Imprimerie Royale ne peut fuffire à toutes
les demandes ; l'hôtel de Thou , où on
le diſtribue , eft affiégé par une foule immenfe
; & depuis quelques jours on eſt obligé
de fe faire infcrire chez les Libraires pour
avoir part à la diftribution . Cet ouvrage également
intéreffant par fa nature , fon importance
, l'élévation des idées , l'élégance & la
nobleffe du ftyle , doit faire époque dans les
annales de la Nation ; il n'y a point de bibliothèque
où il ne doive être placé après
avoir été lu & médité par toutes les claffes
des citoyens . En attendant que toutes aient
pu le lire , on fera bien aife d'en trouver ici
quelques morceaux : ils ne peuvent qu'être
( 38 )
d'un grand intérêt pour nos lecteurs éloignés
auxquels il n'eft pas parvenu , ils ne le
feront pas moins pour ceux qui l'ont lu déja
& qui le reliront plus d'une fois encore.
"
Nous préfenterons d'abord le réſultat des revenus
portés au Tréfor Royal ; ils montent à
264,154,000 livres , les dépenſes montent
253,954,000 liv. , d'où il résulte que la recette excède
la dépenfe de 10,200,000 livres , non compris
une fomme de 17,326,666 livres employée
en remboursement , ce qui porte l'excédent à
27,526,666 livres . Nous joindrons ici ce que M.
Necker dit du motif qu'il a eu de propofer l'effai
des Adminiftrations Provinciales .
» Je n'ai pu fixer mon attention fur l'état imparfait
des impofitions établies dans vos Provinces , & fur
tous les biens qu'on y peut faire , fans être frappé
du fingulier retard où l'on étoit à cet égard. J'ai vu
que dans chacune de ces Provinces , un homme feul ,
tantôt préfent , tantôt abfent , étoit appellé à régit
les parties les plus importantes de l'ordre public ;
qu'il devoit s'y trouver habile , après s'être occupé
toute la vie d'études abfolument différentes ; que
paffant fréquemment d'une Généralité dans une autre
, il perdoit par ces changemens , le fruit des connoiffances
locales qu'il avoit acquifes ; & qu'enfin ,
le rang dans le Confeil , auquel il afpiroit pour récompenfe
, l'engageoit à quitter la carrière de l'Adminiſtration
, au moment où fes lumières , augmen
tées par l'expérience , le mettoient en état d'être plus
utile. Réfléchiffant enfuite fur la multiplicité des
objets qui font foumis à la furveillance d'un Miniftré
des Finances , je n'ai pu comparer l'étendue de fes
obligations avec la meſure de les forces , fans reconnoître
fenfiblement qu'il exiftoit une disproportion
réelle , entre l'étendue de l'Adminiftration
& les
moyens de l'Adminiſtrateur. Je ne fais même fi un
( 39 )
:
homme timoré , décidant de fon cabinet & fur des
apperçus rapides , tant de détails intéreffans pour les
habitans des Provinces , n'a pas quelques reproches
à fe faire je fuis für du moins qu'il a fouvent des
craintes délicates qui influent fur fon bonheur. Sans
doure , on commence par confulter l'Intendant : mais
fi les plaintes roulent fur fa propre Adminiſtration ;
fi c'eft la conduite de fes Subdélégués qu'on attaque ;
fi ce font les idées même qu'il a rejettées qu'on veut
faire adopter , & fi cependant tous les détails qui
doivent éclairer ne peuvent être demandés qu'à
lui , n'y a -t-il pas dans cette conftitution un vice ,
auquel toute l'attention d'un Miniftre des Finances
ne fauroit fuppléer ? & peut - il , à de telles conditions
, fe croire un fûr garant des intérêts divers
qui lui font confiés ? Non fans doute , & le plus important
fervice qu'il peut rendre , le plus grand devoir
qu'il ait à remplir , c'eft de faire connoître l'infufhfance
des facultés d'un homme , pour une femblable
Adminiſtration , & d'en révéler , pour ainfi
dire , le fecret à ſon Maître. Ce tableau m'eût
affligé , fans doute , & en même-tems je n'avois pas
apperçu qu'il étoit un ordre de chofes , où tous ces
inconvéniens feroient prévenus , & où le bonheur
& la profpérité de vos Provinces dépendroient beaucoup
moins des qualités & des forces d'un Miniftre
de vos, Finances. - C'eft fous ce point de vue que
j'ai propofé à V. M. , de faire l'effai d'Adminiftrations
provinciales , compofées de Propriétaires de
différens ordres , qui s'aflembleroient tous les deux
ans , & qui , dans l'intervalle , feroient repréſentés
par les Députés de leur choix. Les fonctions de ces
Adminiſtrations doivent fe borner à répartir les Impofitions
, à propofer à V. M. les formes les plus favorables
à fa juftice , à prêter une oreille attentive
aux plaintes des Contribuables , à diriger la confection
des routes , à choisir pour y parvenir , la
manière la moins onéreufe aux peuples , à chercher
( 40 )
enfin tous les moyens nouveaux de prospérité qu'uns
Province peat développer , & à les préfenter enfuite
à V. M. Toutes ces fonctions font aujourd'hui
confiées fans partage au Commiflaire départi . Un
homme feul , s'il eft doué de grandes qualités , peut
au bout d'une longue expérience avoir quelqu'avantage
fur une adminiſtration collective ; le choix des
délibérations , le combat des opinions n'arrêtant point
fa marche , l'unité de penfée & d'exécution rend les
fuccès plus rapides ; mais en même- tems que je crois
autant qu'un autre à la puiffance active d'un feul
homme qui réunit à l'intelligence , la fermeté , la fageffe
& la vertu , je fais auffi que de tels hommes font
épars dans le monde , & qu'on ne peut fe flatter d'en
trouver un affez grand nombre , dans l'ordre des
citoyens qu'un ancien ufage appelle à ces fortes de
places ; ainfi ce n'eft point avec des hommes fupérieurs
, mais avec le plus grand nombre de ceux que
l'on connoît , ou qu'on a connus , qu'il eft jufte de
comparer une Adminiftration provinciale , & alors
tout l'avantage demeurera à cette dernière ; établie
d'une manière ftable , elle a le tems d'appercevoir ,
d'examiner , d'éprouver & de poursuivre ; la réunion
des connoiffances , la fucceffion des idées donnent à
la médiocrité même une confiftance ; le concours
de l'intérêt général vient augmenter la fommedes
lumières , la publicité des délibérations force à
l'honnêteté, & fi le bien arrive avec lenteur , il arrive
du moins , & une fois obtenu il eft à l'abri du caprice
& fe maintient. L'Intendant confulté fur les plans
que cette Adminiftration propofe , ou fur les plaintes
qu'on élève contre elle , met le Gouvernement en
état de juger fainement , & il s'établit une contradiction
falutaire qui n'exifte point dans l'ordre pré
fent c .
L'article fur les Gabelles n'eft pas moins intéreffant
; il préfente fur- tout des vues que la paix
verra réaliſer , & qui font une confolation pour les
414
( 41 )
Citoyens , & un nouveau fujet de reconnoiffance pour
le Miniftre.
" Je n'ai pu m'occuper des moyens de feconder les
vues de V. M. pour le bonheur de fes peuples , fanis
fixer mon attention fur les droits de Gabelle . Un
cri univerfel s'élève , pour ainfi dire , contre cet Im
pôt , en même tems qu'il eft un des plus confidérables
revenus de votre Royaume, J'ai defiré d'étudier
cette matière à l'avance , afin que les heureux jours
de la paix ne fuffent pas employés comme autrefois
à de vaines fpéculations , & qu'aucun moment ne
fût perdu pour réaliſer les intentions bienfaiſantes de
V. M. Il fuffit de jetter les yeux fur la Carte des
Gabelles pour concevoir rapidement , pourquoi cer
Impôt dans fon état actuel préfente des inconvéniens ,
& pourquoi dans quelques parties du Royaume on
doit l'avoir en horreur. Indépendamment des grandes
divifions qui font connues fous le nom de Pays
de grandes Gabelles , de Pays de petites Gabelles ,
de Pays de Saline , de Pays rédimés & de Pays
exempts , on voit encore au milieu de chacune des
-
diftinctions de prix fondés fur des ufages , des franchifes
& des priviléges . Une pareille bigarrure , effet
du tems & de plufieurs circonftances , a dû néceffairement
faire naître le defir de fe procurer un grand
bénéfice , en portant du fel d'un lieu franc dans un
pays de gabelle , tandis que pour arrêter ces fpéculations
deftructives des revenus publics , il a fallu établir
des Employés , armer des Brigades , & oppofer
des peines graves à l'exercice de ce commerce illicite ;
ainfi s'eft élevée de toutes parts dans le Royaume une
guerre inteftine & funefte. Des milliers d'hommes
fans ceffe attirés par l'appât d'un gain facile , ſe livrent
continuellement à un commerce contraire aux
Loix. L'Agriculture eft abandonnée pour ſuivre une
carrière qui promet de plus grands & de plus prompts
avantages , les enfans fe forment de bonne heure &
fous les yeux de leurs parens , à l'oubli de leurs devoirs
, & il fe prépare ainfi par le feul effet d'une
(42)
combinaiſon fifcale , une génération d'hommes dé
pravés : on ne fauroit évaluer le mal qui dérive de
cette école d'immorálité ; le Peuple , cetre clafle
nombreufe de vos fujets qui par leur peu de fortune ,
font dénués des feco rs de l'éducation , ne font contenus
dans le devoir que par des refforts fimples & qui
tiennent à la religion , & du moment qu'ils les ont
rompus on ne fait où peut les conduire l'intérêt ou
l'occafion . En même-tems , & ceci eft fans doute
une circonftance également pénible au coeur fenfible
de V. M. , des punitions continuelles font infligées.
J'y ai apporté toute la douceur qui dépend de l'Adminiftration
; mais elles ont été rendues graves par
la Loi , fans doute afin qu'elles ferviffent de contrepoids
à la facilité qu'on a d'y échapper. Triftes effets
d'une conftitution vicieufe , qui fait des peines , се
frein facré déposé entre les mains du Souverain , un
befoin continuel du Fife ! comme fi la néceffité de
punir n'étoit pas affez fréquente dans l'état ordinaire
de la fociété , fans qu'il fallût encore y contraindre le
Souverain par la nature des impofitions , & par leur
diſparité dans fes Provinces, Mais après avoit
ainfi parcouru rapidement devant V. M. une partie
des inconvéniens attachés à l'Impôt des Gabelles , je
dois convenir que dans cer objet d'Adminiftration ,
comme en tout autre , le développement du mal eſt
bien plus facile que la découverte d'un remède fage
ou praticable : & quand ce mal dure depuis long,
tems , cette même ancienneté qui aide à le bien connoître
, s'oppoſe a fon amendement ; tant eft grande
la force de l'habitude , & tant il faut de contrainte
pour amener les intérêts particuliers à venir concoufir
au bien public ! Mais ce font- là les fonctions du
Souverain ; c'eſt à lui que cette oeuvre eft confiée ;
& c'eft pour l'exercer & faire triompher la raifon
que l'autorité eft belle & digne d'envie. Il n'y
auroit , SIRE , que deux moyens de remédier aux inconvéniens
dont je viens de rendre compte à V. M.;
l'abolition de tout Impôt für la Gabelle , en le rem-
-
( 43 )
-
plaçant par quelqu'autre , ou une modification falu
taire de ce même Impôt. Le remplacement paroît
difficile , quand on obferve que cet Impôt procure
actuellement à V. M. un revenu net de 54 millions :
ainfi les Droits de la Gabelle rapportent autant à V. M.
que l'Impôt fur toutes les propriétés foncières du
Royaume , repréfenté par les deux vingtièmes & les
quatre fous pour livre du premier.

Le montant
de ces mêmes droits dans les provinces de grandes
Gabelles , y équivaut ou furpaffe le produit de la
taille & de fes acceffoires . - Enfin , dans quelquesunes
des provinces ou les grandes Gabelles & les
droits d'Aides font établis , les Gabelles , rendent le
double des droits d'Aides . On ne pourroit donc
penfer à convertir l'Impôt fur le fel dans une augmentation
de taille ou de vingtième , fans des incon
véniens fenfibles. Percevoir tous les Impôts à la production
, eft un projet chimérique quand ces Impôts
font auffi immenfes qu'ils le font en France ; & c'eft
un jeu des idées abſtraites que d'appuyer ce fyftême
fur le fondement que toutes les richelles viennent de
la terre ; fans doute elles en viennent , mais elles ne
fe modifient & ne ſe convertiſſent en argent , que par
des degrés & des canaux divers ; & par-tout où la
maffe du peuple n'a ni épargne , ni prévoyance , ce
feroit , peut-être , expofer l'Adminiftration à multiplier
inutilement les contraintes & les faifies , que de
remplacer tout-à -coup le produit de la Gabelle par
des Impôts fur le produit des terres .
Ce fut pour
fuppléer à cette difficulté de porter fi haut les Impôts
à la production , que les Droits fur les confommations
devinrent néceſſaires ; ils mériteroient même
à tous égards la préférence , fans les frais qu'ils
occafionnent , & fans la contrebande à laquelle ils
expofent ; car ces Droits font un genre d'Impôt
qu'on paye fans contrainte , fouvent même on ignore
qu'on le paye , tant le tribut fe confond dans l'opinion
avec le prix de la denrée ! «
( 44 )
Nous ne pouvons nous refufer de citer encore
la fin de cet excellent Ouvrage , où après avoit parlé
des Hopitaux , des Prifons , de ce que la bienfaifance
& l'humanité ont dicté au Miniftre à cet
égard , il rappelle la perfonne eftimable & refpectable
qui l'a fi bien fecondé dans fes vues . Nous
devons aux Citoyens de leur défigner ici l'objet
de leur reconnoiffance , & nous nous empreffons de
lui rendre les premiers un tribut & un hommage qui
font un devoir que la fenfibilité rend bien doux .
95
un
En retraçant à V. M. une partie des difpofitions
charitables qu'Elle a prefcrites , qu'il me foit permis ,
SIRE , d'indiquer , fans la nommer , une perfonne
douée des plus rares vertus , & qui m'a tant aidé à
remplir les vues de V. M .; & tandis qu'au milieu
des vanités des grandes places , ce nom ne vous a
jamais été prononcé , il eft jufte que vous fachiez,
SIRE , qu'il eft connu & fouvent invoqué dans les
afyles les plus obfcurs de l'humanité fouffrante. Sans
doute il eft précieux pour un Miniftre des Finances
d'avoir pu trouver dans la compagne de fa vie ,
fecours pour tant de détails de bienfaisance & de
charité qui échappent à fon attention & à fes forces ;
entraîné par le tourbillon immenfe des affaires générales
, obligé fouvent de facrifier la fenfibilité de
l'homme privé , aux devoirs de l'homme public , il
doit le trouver heureux que les plaintes particulières
de la pauvreté & de la misère , puiffent aboutir près
de lui à une perfonne éclairée qui partage le fentiment
de fes devoirs . Hélas ! quand la main du tems ,
ou la vanité d'un fucceffeur ont détruit ou changé
les arrangemens d'Adminiſtration où l'on avoit
placé fon attachement & fa gloire , c'eſt du ſouvenir
des biens particuliers qu'on a pu faire , qu'on vit encore
heureux dant fa retraite. Je finis ici le
compte que je me fuis propofé de rendre à V. M. ;
j'ai été obligé de parcourir la plupart des objets
rapidement , mais c'eft un compte rendu à un grand
( 45 )
Monarque , & non un traité d'Adminiftration des
Finances. Je ne fais fi l'on trouvera que j'ai fuivi
la bonne route , mais certainement je l'ai cherchée ,
& ma vie entière , fans aucun mélange de diftractions
, à été confacrée à l'exercice des importantes
fonctions que V. M. m'a confiées ; je n'ai facrifié
ni au crédit ni à la puiffance , & j'ai dédaigné les
jouiffances de la vanité. J'ai renoncé même à la
plus douce des fatisfactions privées , celle de fervir
mes amis , ou d'obtenir la reconnoiffance de ceux
qui m'entourent. Si quelqu'un doit à ma fimple faveur
une penfion , une place , un emploi , qu'on le
nomme Je n'ai vu que mon devoir & l'espoir de
mériter l'approbation d'un Maître , nouveau pour
moi , mais qu'aucun de fes fujers ne fervira jamais.
avec plus de dévouement & de zèle. Enfin , & je
l'avoue auffi , j'ai compté fièrement fur cette opinion
publique , que les méchans cherchent en vain d'arrêter
ou de lacérer , mais que malgré leurs efforts ,
la juſtice & la vérité entraînent après elles « .
De BRUXELLES , le 27 Février.
SELON les lettres d'Efpagne , la Cour eft
affurée de toutes les reffources qui lui font
néceffaires pour cette année. On ne peut
en avoir de preuve plus évidente que les
fecours qu'elle accorde aux Etats - Unis
de l'Amérique Septentrionale , pour le paiement
de leurs lettres de change. Une
maifon de commerce , établie à Madrid , a
reçu d'une autre mailon , établie dans une
des principales Villes commerçantes de l'Eu
rope , une remife confidérable en pareils
billets fur le Miniftre du Congrès à Madrid .
Ces billets ont été acquittés fur-le - champ
en efpèces, fans qu'on ait voulu attendre l'expiration
des jouss de grace . Les mêmes lettres
( 46 )
ajoutent qu'il circule en Efpagne beaucoup
de papiers endoffés par des particuliers en
relation avec l'Amérique , ce qui fait juger
que le Miniftre des Etats- Unis a d'autres
reffources que les cargaifons de tabac &
d'autres marchandifes qui lui arrivent de
tems en tems à Cadix & à Bilbao .
2
Les lettres de la Haye portent que les
Etats Généraux . ont réfolu d'accorder un
pardon général à tous les Matelots & Marins
qui ont déferté du ſervice de la République
& qui y rentreront dans un délai
fixé. Les mêmes lettres font mention
d'un vaiffeau de la Compagnie des Indes
Angloifes , qui a échoué fur la côte , à z
ou 3 lieues de Leyde , entre le Village de
Mordwýck & Sandwoort. On difoit que
ce vailleau eft le même fur lequel le Chevalier
Rumbold , ci devant Gouverneur de
Madras , eft revenu des Indes. Cet Ex - Gou
verneur étoit débarqué en Irlande ; mais
fon Secrétaire & fa fuite étoient encore à
bord ; la cargaifon du vaiffeau devoit être
très-riche , puifqu'il contenoit une partie
de la fortune immenfe du Chevalier Rumbold
. Une lettre de Leyde , en date du 19.
de ce mois , contient les détails fuivans fur
ce nauffrage .
» Le 7 de ce mois à 7 heures & demie du matin ,
on apperçut du village de Noordwik un vaiffeau en
détreffe , qui paroiffoit être à 3 mâts , & qui n'avoit
plus que fon mât de mifenne de bon & étoit dégréé .
Le flux , l'eau baffe & le manque de bâteaux pêcheurs
que les corfaites Anglois avoient empêché de mettre
en mer , furent caufe qu'on ne put d'abord lui porter
( 47 )
du fecours. Le navite tantôt jetté fur la côte ,
tantôt reprenant le large , échoua fur un banc vers
les 11 heures du matin . Une cage à poules vint à
flotter vers le rivage & on y trouva un homme mort.
Peu après on vit un autre malheureux preſque
nud , tachant de gagner la terre fur un morceau
de bois. Les Pêcheurs tentèrent de lui donner de
l'affiftance ; mais le danger rallentit leurs efforts.
Le Paſteur du Village s'étant rendu fur les lieux
anima fes Paroiffiens par fon exemple. Il entra en mer
& réuffit à retirer l'infortuné Anglois , lui donna
des habits , & le conduifit chez lui pour le rappeller
par divers rafraîchiffemens à la vie . On apprit que
c'étoit le Pilote Lamaneur que le vaiffeau avoit eu pour
conduire des Dunes dans la Tamife. Il paroît que le
vaiffeau échoué eſt le Général Barker , un de ceux
revenus de Madras , & que la force du vent a fait
dérader des Dunes où le Capitaine & une partie de
l'équipage étoient defcendus à terre. Le plus grand
nombre de ceux qui fe trouvoient à bord a été fauvé.
mais ceux qui ont voulu gagner le rivage avant que
les pinques pêcheurs puffent venir les prendre ont
péri au nombre de 20 à 25 perfonnes. Parmi ceux
qui ont été conduits à terre font deux enfans , quelques
femmes nègres ainfi qu'un nombre de François
qui étoient prifonniers depuis 3 ans , & qui ont d'abord
été remis en liberté. La cargaifon du vaiſſeau
eft très- riche , confiftant , dit-on , entr'autres en 20
caiffes avec des marchandifes précieuſes & une
caffette de diamans bruts ; mais probablement on
n'en pourra retirer qu'une petite partie . Il a auffi
échoué près de Karwik un bâtiment Anglois à 3
mâts abandonné de fon équipage. Il paroît que
c'étoit un corfaire de 24 canons ".
PRECIS DES GAZETTES ANGL. , du 17 Février.
Les vaiffeaux qui doivent compofer la grande
efcadre
que l'on fuppofe toujours deſtinée à conduire
des fecours à Gibraltar , n'étoient pas encore tous
raffemblés à Spithéad le 15 de ce mois. Le Héros & le
-
Courageux étoient attendus de Plimouth , où ils
avoient pris à bord des troupes de marine . On
varie toujours fur le nombre des vaiffeaux qui compoferont
l'efcadre . Quelques papiers le portent pref
qu'à 30 fans confidérer qu'il n'y a pas ce nombre actuellement
en état de fortir
On affure généralement que les dernières dépêches
envoyées à l'Amiral Rodney lui ont porté l'ordre de
s'embarquer auffi-tôt pour l'Europe. On paroît nepoing
douter qu'avant un mois il ne foit revenu en Angleter
re fur la plus légère de les frégat.commandement
de l'efcadre aux ifles à Rowley,
& on lai deftine , dit- on , celui de la grande efcadre
qui par conféquent ne feroit pas retenue aujourd'hui
dans les ports , feulement par les vents contraires.
*
Il laiffe
m
On affure d'ailleurs que des Directeurs de la
Compagnie des Indes ne comptent pas que leur flotte
parte plutôt que dans trois femaines , & comme il
n'a point été affigné de convoi à cette flotte , c'eft
encore un indice quee le moment n'eſt pas venu po
le départ de la grande efcadre qui doit l'efcorter
-
pour
Peut-être fera-ce feulement une divifion de la
grande efcadre qui partira inceffamment pour aller
porter des fecours à Gibraltar. Il eft certain que les
réfolutions des Confeils d'Angleterre n'ont fait que
varier depuis quelques femaines fur cet objet. — Le
Nimble , cutter du uvernement , chargé des de
pêches pour Gibraltar , a été jetté à la côte le 11 au
foit près de Penzance , par le coup de vent qui a fait
périr plufieurs bâtimens dans toute l'étendue de la
Manche. Il ne paroît pas cependant que Telcadre
mouillée à Spithéad en ait beaucoup fouffert . Le
1-3 il a été expédié des ordres pour l'Irlande par lef
quels les flottes deftinées pour les ifles & l'Amérique
font retenues dans les ports.
-
Nota. Gazette du 13 Février , N° . 13 , article de Paris ,
le fieur Guiota , Lieutenant de frégate , bieffé life; Guilloting
de fieur Sandré ; fe Sendrey , bleffé également , le
Chevalier de Montvilleneuve , aufi bleffé ; life ; Mons
Villeneuve.
K
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQUI E..
De CONSTANTINOPLE , le 17 Janvier.
SULTAN Méhémed , fils aîné du Grand-
Seigneur , a été tiré des mains des femmes
& remis le 3 de ce mois aux perfonnes
prépofées à fon éducation. Le Grand-Vifir
à cette occafion , a fait préfent au jeune
Prince d'un livre élémentaire , en lettres
d'or & garnies de pêrles , d'un pupitre d'or ,
enrichi de pierres précieuſes , & d'un petit
cheval fuperbement enharnaché.
Les Envoyés des Tartares Usbecks eurent
une audience folemnelle du Grand-Vifir , le
16 de ce mois , & l'on diftribua aux Janiffaites
un mois de paie. La veille on avoit
lancé à l'eau un vaiffeau de 60 canons : il y
en a fur les chantiers un autre de 80 , qui le
fera dans quatre mois.
On a éprouvé ici une difette d'eau qui a
fait beaucoup fouffrir les habitans ; toutes
les citernes étoient épuifées , & la cuve s'en
10 Mars 1781. C
( 50 )
vendoit to paras. Heureufement cette circonftance
fâcheufe n'a pas duré.
SUÈDE.
De STOCKHOLM , le s Février.
LE Collége de l'Amirauté vient de faire
publier l'avertiffement fuivant.
Le College de l'Amirauté de Suède fait connoître
à tous ceux qu'il appartient , que pour la
sûreté de la navigation on a conftruit un fanal fur
la tour de la fortereffe de Carlften ou de Marstrand ,
ayant fix réverbères , lefquels , par le moyen d'une
horloge , tournent autour de leurs axes en cinq minutes
, & donnent dans cet efpace de tems une réfrac
tion variée de fix lumières fortes & trois foibles. Il
ya 267 pieds de Suède , depuis l'horifon de l'eau
jufques au centre des réverbères . On allumera le feu
de ce fanal le premier Août prochain , & depuis
toutes les années à la même époque ; on l'éteindra
tous les ans le premier Mai , felon l'ufage établi
pour tous les feux fur les côtes de la Suède dans
Je Cattégat.
Ce fanal fe trouve d'Eft au Sud ,
demi-mille de Suède du point le plus avancé de
l'Ile de Pater-Nofter & Eft-Nord- Eſt , un demi ,
Nord, un petit demi - mille du bas- fond Krakelbaden.
--
---
Quand on eft un mille droit à l'Oueſt du fanal ,
on trouve communément le point le plus avancé de
I'Ifle de Pater- Nofter eft au Nord , un demi-mille
de diftance , & le bas fond Krakelbaden eft au Sud ,
de mille de diftance «.
trois quarts
POLOGNE.
1
De VARSOVIE , le 7 Février.
LE Confeil- Permanent a été occupé pen
( 51 )
dant 8 jours à délibérer fur différentes notes
qui lui ont été remifes de la part des Miniftres
étrangers ; hier il leur en a envoyé
une par laquelle , en les inftruifant de la ceffation
des maladies qui règnoient dans la Po¬
dolie , la Wolhynie & l'Ukraine , il les prie
d'en informer leurs Cours , pour qu'elles
retirent les troupes qu'elles ont chargées de
former des cordons , & rétabliffent les communications
, en fupprimant des précautions
devenues à préſent inutiles.
On affure que le Comte Rzewuski', qui a
obtenu l'adminiſtration des Economies royales
en Lithuanie , va ſe rendre dans ce grand
Duché , où il doit s'occuper à rétablir l'ordre
dans cette partie. Il fe démertra , dit-on , de
fa charge de Maréchal de la Cour de la
Couronne , qui fera donnée au Comte Prebendowski
, Caftellan de Cracovie & Directeur
général des Poftes de la Pologne &
de la Lithuanie.
On projette auffi de faire quelques réparations
au Château royal ; fi l'on en peut juger
par la quantité des matériaux qu'on
affemble , elles feront confidérables : on fe
propofe fur-tout de reconftruire la partie
de bâtiment qui contient les archives.
Le Comte Rzewuski , Commiffaire des
Armées de la Couronne , achette du Comte
Vincent Potocki , le beau Régiment des
Gardes à pied ; le Baron de Witt , Colonel
de l'Armée de la Couronne , & fils du Commandant
de Kaminieck , a acheté 80,000
C 2
( 82 )
ducats de Hollande le Régiment de Dragons
qui appartenoit au Prince Martin Lubomirski
, qui ne s'eft déterminé à cette
vente que pour fatisfaire fes créanciers , &
fe remettre dans la jouiffance de ces biens.
M. de Tyfzenhauſen a excité de nouveaux
troubles dans la Lithuanie ; il a envoyé une
citation au Comte de Rzewuski : il prétend
qu'on ne la pas jugé felon les loix , & qu'en
conféquence on ne peut le priver de fa
charge. Cette affaire fera portée fans doute
au Tribunal Affefforial du Grand-Duché , &
on ne prévoit pas que la Sentence lui foit
favorable.
Tout indique que quelques Corps des
troupes Ruffes refteront dans ce Royaume
jufqu'au mois de Mai prochain. Leur chef,
M. Romanus , Lieutenant général des Armées
Ruffes , a perdu Dimanche dernier fon
époufe , âgée de 60 ans.
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 12 Février.
L'EMPEREUR continue de travailler avec
une application infatigable aux affaires de
Finances. Il a nommé une Commiffion qui
fera préfidée par le Comte de Collowrath ,
& dont les fonctions feront d'examiner les
Requêtes relatives aux penfions accordées
par la Cour. Cette commiffion s'affemblera
une fois chaque femaine.
L'Empereur a bien voulu diſpenſer les
( 53 )
Officiers de l'Etat Major des Places barriè
res dans les Pays - Bas , occupées par les
troupes des Provinces Unies , du renouvellement
de férment à l'occafion de fon avènement
à la Souveraineté. Il a déclaré qu'il
regardoit le ferment antérieur de ces Officiers
comme prêté à la Souveraineté , qui
eft indépendante des évènemens . Le Gouvernement
Général des Pays - Bas a été chargé
d'inftruire les Etats- Généraux de cette
difpenfe , & le Baron de Hop a été requis
d'en faire part à fes maîtres.
On dit que les Négocians Anglois , établis
à . Semlin , fe font déja arrangés avec notre
Cour au fujet du tranfit , pour le tranſport
des marchandifes qu'ils feront paffer fur
les terres Autrichiennes .
De HAMBOURG , le 14 Février.
le On dit que la Cour de Pruffe ayant
deſſein d'ouvrir une correſpondance directe
avec l'Espagne , enverra inceffamment un
Miniftre à Madrid . L'objet de fa million fera
de favorifer le commerce de la Pruffe avec
l'Espagne où il eft déja confidérable en toiles
de Siléfie.
Les nouvelles de Copenhague portent
qu'on y travaille avec tant d'activité à l'équipement
de l'efcadre que cette Puiffance
fe propofe d'avoir en mer l'été prochain ,
qu'on croit qu'elle pourra déja mettre en
rade au mois d'Avril . On trouve dans les
mêmes lettres les détails fuivans qui fourc3
( 54)
niffent une nouvelle preuve du peu d'égards
des Anglois pour le territoire neutre.
» Deux bâtimens Américains pourſuivis par deux
corfaires Anglois , vinrent chercher un afyle dans
la rade de l'Ile de Sainte- Croix , qui appartient au
Danemarck Les Anglois continuant de faire feu
fur eux , la Fortereffe leur tira quelques coups à
boulets . Sur cela , les corfaires entrèrent auffi dans
le port ; mais dès que leurs Officiers eurent mis
pied à terre , ils furent arrêtés , & on les fomma de
payer 2000 piaftres de huit pour les coups de canon
tirés fous l'artillerie du Château , les relâcha
que lorfque l'Agent de leur Nation fe fut conftirué
caution pour le paiement . Le Gouverneur fe réferva
en même- tems de fe plaindre à la Cour de
Londres de la violation du territoire.
& on ne
Les lettres de Hollande parlent toujours
des armemens qu'on fait dans toutes les
Provinces ; mais c'eft fur-tout dans les troupes
de terre que les augmentations fe font
avec le plus d'activité ; & ce feroit dans la
marine que cette activité feroit principalement
néceffaire. Les régimens retirés des
frontières & envoyés fur les côtes peuvent
bien en écarter les corfaires , & empêcher
quelques petites defcentes qui fe borneroient
à un pillage momentané ; mais c'eft fur les
mers mêmes qu'il feroit important de fe
défendre , & on n'apprend pas qu'il ait été
délivré encore beaucoup de lettres de marque.
Les matelots ne manquet ont pas à la
marine dela République ; l'amniftie accordée
aux déferteurs en ramène tous les jours un
nombre infini , & ceux qui étoient au fervice
de l'Angleterre , ne perdent aucune
( 55 )
occafion de retourner à celui de leur pays.
Les gratifications accordées à ceux qui feront
bleffés vont , dit-on , être augmentées .
L'évaluation faite en argent de chaque membre
que perd un matelot , paroît fingulière
dans bien des endroits ; mais c'eſt un uſage
déja ancien dans les Provinces-Unies. On
lit dans un tableau de l'Hiftoire- Générale
de ces Provinces , qui paroît depuis environ
un an , quelques détails fur cet ufage ,
qui trouvent naturellement leur place ici.
ככ


Ce tarif fut imaginé pour animer les équipages
deſtinés à attaquer les Armateurs de Dunkerque
dans le tems que ces Armateurs n'attendant aucun
quartier , combattoient avec le courage & le défefpoir...
La guerre avec les Anglois en augmentant les
dangers , fit auffi augmenter le tarif. L'expofition
d'un pareil tableau dans les cours d'Amirauté ne peut
avoir fon effet que dans un pays de commerce , où
l'argent eft le mobile de tout. Je ne fais s'il ne révolteroit
pas chez toute autre nation ; parce que
tel homme que l'image de la mort n'effraie point
quand elle ne s'offre que confufément à fon idée , ne
peat fupporter la penfée d'être défiguré , eftropié ,
mutilé , ou privé de la vue « .
PORTUGAL.
De LISBONNE , le 20 Janvier.
Le décret que la Reine a rendu pour revoir
les Jugemens de quelques Grands de fon
Royaume qui ont fubi le dernier fupplice
fous le règne précédent , eft du 9 Octobre .
dernier & conçu ainfi.
» Le Marquis d'Alorna qui s'eft occupé à rétablir
c 3
( 96 )
La mémoire de fon beau- pere , de fa belle- mere &
de fes parens , ainfi qu'à défendre la caufe & les
intérêts de fa femme & de fes enfans , nous ayant
repréſenté , que dans la Sentence rendue par le
Tribunal de l'Iconfidence , le 12 Janvier 1759 , contre
l'horrible crime de lèze- Majefté & de haute
trahison , commis dans la malheureuſe nuit du 3
Septembre 1756 , contre la Perfonne facrée de notre
très- cher & très augufte Pere Jofeph I ; il fe trouvoit
non-feulement des nullités fubftantielles , mais
auffi une injuſtice notoire ; parce que dans ladite
Sentence , il eft queftion de faits , de fondemens
& de preuves , dont on ne rencontre aucune trace
dans le procès même ; nous avons bien voulu déférer
à la requête , & par une grace très-fpéciale ,
lui accorder la réviſion de ladite Sentence. Notifiant
en outre qu'ayant au préalable fait examiner
mûrement & difcuter cette affaire , nous avons ordonné
que lecture fera faite de toutes les pièces
appartenantes au Procès en queſtion , pardevant nos
Miniftres & Confeillers affemblés ,
zélés pour
fervice de Dieu , & le nôtre ; qu'après avoir examiné
la caufe en entier , ils ont décidé unanimement
que les circonstances d'une procédure auffi
extraordinaire en juſtifient pleinement la réviſion
& qu'à ces caufes on pouvoit déroger à toute loi
à ce contraire , & même au Décret du 17 Janvier
1759 , portant confirmation de ladite Sentence ;
qu'ayant donc pris en confidération le rapport de
nofdits Miniftres & Confeillers , & fachant que la
gloire de Dieu & notre honneur exigent que la
vérité paroiffe enfin au grand jour , pour que
Public foit informé du genre de juftice oblervée
dans le cours dudit Procès , & qu'il ne doute plus
de l'innocence de ceux qui peut- être ont été condamnés
injuftement , nous voulons bien par une
grace très - fpéciale accorder la révifion de ladite
Sentence , & nonobftant le laps de tems , & mal .
le
le
( 57 )
gré toutes les loix à ce contraires auxquelles ainfi
qu'au Décret du 17 Janvier 1759 , nous voulons
bien , nonobftant une Ordonnance contraire, déroger
pour ce feul objet , comme fi de chacune d'icelles
nous avions fait mention en particulier . Nous avons
bien voulu confier la révilion de ladite Sentence aux
Confeillers. ( ici leurs noms au nombre de 15. )
Toutes les féances néceffaires fe tiendront dans la
Secrétairerie d'Etat établie pour les affaires inté
rieures de notre Royaume. Chaquc féance fera préfidée
ou par tous nos Miniftres d'Etat , ou au
moins par ceux qui n'en feront point empêchés. Nos
fufdits Mmiftres chargés de cette information ,
figneront tous les actes , comme il eft d'ufage dans
les Procès de révifion . Ordonnons au Vicomte de
Villanova , de Cervoira , notre Miniftre & Secrétaire
d'Etat au Département des Affaires de ce
Royaume , de ' faire exécuter ce Décret ; Voulant en
outre que ledit Décret ne pafle point par la Chancellerie
, quoique fon effet doive durer au--delà
d'une année , nonobftant l'Ordonnance portant le
contraire ".
ESPAGNE.
De CADIX , le 10 Février.
Nos vaiffeaux étant parfaitement armés
& équipés , & le tems ne pouvant être plus
favorable , l'armée a appareillé le 6 de ce
mois. Elle est toujours aux ordres de D.
Louis de Cordova , & compofée de 30 vaiffeaux
de ligne & 6 frégates . Cette belle Aotte
a dû trouver en mer d'autres frégates & quelques
découvertes qui doivent l'éclairer fur
l'approche de la flotte Angloife. On dit ici
qu'elle eft fortie fur la nouvelle que notre
CS
( 58 )
Cour a reçue que les ennemis étoient en mer;
cependant on a des raifons de les croire encore
dans leurs ports. D'après tous les rapports
qui nous viennent du camp de S. Roch ,
il eft tems que les Anglois tentent d'approvifionner
Gibraltar. Les déferteurs qui cesjours
derniers font fortis de la place , conviennent
tous que le peu de viande qui étoit dans le
dernier magafin , s'étant gâtée , la garnifon
n'a plus que du pain , de la foupe & du
poiffon , & dans peu cette dernière fubftance
lui manquera.
» La flotte Angloife , écrit - on d'Algéfiras , s'il
faut en croire le raport des déferteurs , étoit attendue
à Gibraltar , dans le courant du mois dernier ;
& ce n'eft pas fans les plus vives inquiétudes que
la Place l'a vu finir fans fe voir approvifionner.
Deux nouveaux déferteurs Anglois , venus au camp
Je 4 de ce mois , ont confirmé le rapport de leurs
camarades , qui y arrivèrent le 27 Janvier. Les fol
dats accablés de travail & de fatigue , n'ont plus de
viande ; & ils s'attendent à être mis à la demi - ration
du pain & des légumes , la feule nourriture qui
leur refte , avant quinze jours. Il y a une grande
mortalité parmi les habitans , elle eft occafionnée
par la mauvaife qualité des vivres : comme on ne
peut fournir à chaque individu qu'un pain de dix
onces par jour , & que la plupart manquent de pro
vifions , ils le font accommodés de mauvaiſes viandes
rejettées par les foldats , & ils périffent tous
les jours en quantité. Hier f , on s'apperçut que
quatre petits bâtimens s'étoient gliffés dans la baie
pendant la nuit ; ce font de petites félouques de Minorque
, qui apportent bien des provifions , mais
dont la cargaifon ne peut fuffire pour approvifion
ner long tems la ville & la garaifon «.
1
( 59 )
ANGLETERRE
.
De LONDRES , le 23 Février.
On a enfin reçu des nouvelles de l'Amérique
Septentrionale
; à l'arrivée de l'Antelope,
parti le 18 Janvier de Charles-Town , on
s'attendoit à une Gazette extraordinaire
qui
confirmeroit la défaite du Général Gréen . Il
n'en a paru qu'une fort ordinaire le 17, avec
l'extrait d'une lettre du Lord Cornwallis
qui a annoncé l'arrivée du Général Leſlie , &
qui pour le détail de fes opérations a renvoyé
à la dépêche qu'il avoit écrite le 3 Décembre
au Général Clinton , du camp de Wynnesborough
, & conçue ainsi.
» Je vous ai informé que le Major Ferguson s'étoit
donné des peines infinies avec quelques milices du
diftrict de Ninety-Six . Je lui avois permis de faire
une incurfion dans le Comté de Tryon , pendant
que la maladie de l'armée m'empêchoit de faire
des mouvemens ; comme il n'avoit que de la milice
& les petits reftes de fon corps , fans bagages ,
fans artillerie , & qu'il m'avoit promis de revenir
fi l'ennemi avoit des forces fupérieures , je penfai
qu'il ne pouvoit réfulter aucun mal de fa tentati
ve , & qu'elle pourroit contribuer à entretenir les
bonnes difpofitions de nos amis dans la Caroline
Septentrionale , dont la lenteur de nos mouvemens
pouvoit refroidir le zèle : l'évènement fut malheu
fans qu'on puiffe attribuer aucune faute au
Major Ferguſon : l'ennemi defcendit à l'improvifte
& en grand nombre , des montagnes ; comme il
avoit de bons chevaux , fes mouvemens furent ra
pides le Major Ferguſon avoit tenté de ref
reux ,
:
c 6
( 60 )
ter près des montagnes plus long - tems qu'il ne fe
l'étoit propofé , dans l'efpoir de couper le Colonel
Clerke à ſon retour , tâchant d'exécuter l'ordre
que je lui avois donné de paffer le Catawba , & de
me joindre à Charlotte-Town , il fut attaqué par
des forces très-fupérieures , & totalement défait fur
King's-Mountain. Wynnesborough où je campe
actuellement , eft un lieu falubre , bien fitué pour
protéger la majeure partie de la frontière au Nord ,
& fecourir Camden & Ninety Six. Sumpter
ayant paffé la rivière Broad , & joint Branam , Clarke
, &c. je détachai le Major M'Artur avec le premier
bataillon du 81eme. régiment ; & le 63me ,
après avoir envoyé le Lieutenant Money , mon Ai
de-de-Camp , pour en prendre le commandement à
Brierlys Ferry fur la Broad , afin de couvrir nos moulins
, & de harceler l'ennemi dans fa marche vers
Ninety- Six :en même-tems je rappellai le Lieutenant-
Colonel Tarleton , du pays- plat ; il eut le bonheur
de paffer la Walteree , la Broad , fans que Sumpter
en fût informé celui- ci , qui avoit augmenté fon
corps jufqu'au nombre de mille hommes , avoit
pallé l'Ennoree , & étoit fur le point d'attaquer la
centaine de miliciens que nous avions à William's-
Houle à 15 milles de Ninety- Six , & je crois qu'il
n'eût pas trouvé beaucoup de réfiſtance .
:
" Le
Lieutenant- Colonel Tarleton l'auroit furpris fur la
rive Méridionale de l'Ennoree , fi un déferteur du
63 me régiment ne l'avoit averti de fa marche : cependant
, au paffage de la rivière , il tailla fon arrière
garde en pieces , & pourfuivit fun corps principal
avec tant de rapidité qu'il ne put paffer en fu
reté la Tyger , & fut obligé de prendre près de la rivière
une pofition très - forte , à un endroit appellé
Black-Stocks ; Tarleton n'avoit avec lui que
fa ca.
valerie & le 63me régiment monté fon infanterie
& une pièce de trois livres de balle , étoient derrière
à la diſtance de plufieurs milles : l'ennemi ne
( 61 )
4
:
"
pouvant fe retirer en fûreté ( informé que Tarle
ton approchoit fans infanterie , par une femme qui
lui avoit fait paffer le bac , & avoit trouvé le moyen
de le devancer en prenant le chemin le plus
court ) , encouragé par fa grande fupériorité , commença
à faire feu fur le 63 me régiment qui étoit
démonté pour empêcher que ce régiment ne fet
confidérablement maltraité , le Lieutenant-Colonel
Tarleton fe vit dans la néceffité d'attaquer non
fans rifque , & pouffa avec perte l'ennemi au-delà
de la rivière : Sumpter fut dangereufement bleffé , 3
de leurs Colonels furent tués , & ils eurent environ
120 hommes tant tués que bleſſés ou pris ; de
de notre côté , nous eûmes environ 50 hommes
tant tués que bleffés ; les Lieutenans Gibſon &
Cope , du 63me régiment , font du nombre des
premiers ; & le Lieutenant Money , mon Aide- de-
Camp , eft mort quelques jours après de fes bleffures
. Après avoir donné les foins néceffaires
à fes bleffures , Tarleton pourfuivit & difperfa ce
qui reftoit du corps de Sumpter , & ayant affem .
blé quelques milices fous M. Cunningham , que j'ai
nommé Brigadier- Général des milices de ce diftriéty
& qui a la plus grande influence fur ce pays , il regagna
la Broad où il eft actuellement , ainfi que le
Major M'Artur , dans les environs de Brierley's
Ferry. Il n'étoit pas facile au Lieutenant - Colonel
Tarleton d'ajouter à la réputation qu'il s'étoit acquife
dans cette Province ; mais , avec 190 hommes
de cavalerie & 80 d'infanterie , défaire un
corps de mille hommes , occupant un poſte trèsfort
défendu par des fortins conftruits avec des
trones d'arbres , eft une nouvelle preuve de ce cou
rage & de ces talens qui ne peuvent que rendre
les fervices les plus effentiels à fon pays , &c.
On remarque dans cette lettre qu'on gliffe
légèrement fur la défaite de Ferguſon , qu'on
( 62 )
voudroit bien déguiſer , & qu'on cherche
du moins à affoiblir ; on s'étend avec complaifance
fur celle du Général Sumpter, qu'on
exagère , felon l'ufage ; on porte le corps
vaincu à 1000 hommes , tandis qu'on réduit
le vainqueur à 270 : on trouve un peu étrange
que fur les 1000 vaincus la perte en tués ,
bleffés ou pris ne foit que de 120 hommes ;
il faut que l'action ait été chaude , puifque
la victoire en a coûté jo aux Anglois on fe
défie avec raifon de la vérité de ces calculs ;
mais quand ils feroient réels , on n'en voit
pas moins que cette affaire n'eſt qu'une eſcarmouche,
qui n'a aucune fuite avantageule
pour nos troupes ; & il n'en eft pas de même
de la défaite de Ferguſon , qui nous a privés
de tous les avantages que nous pouvions efpé
rer de la victoire de Camden . Cette lettre eft
fuivie de l'extrait de celle du Général Leſlie ,
eft datée de Charles-Town le 19 Décembre.
» Le 27 du mois dernier , étant à la mer , à bord
du vaiffeau de S. M. le Romulus , j'ai eu l'honneur
d'écrire à V. S .; les gros tems & les vents contrai
res n'ont pas permis que nous arrivalſions ici avant
le 13 du courant. Toutes les Troupes font arrivées
en bonne fanté , nous n'avons perdu que nos che
vaux ; le Commodore Gayton a marqué la plus
grande attention en tenant fa flotte raffemblée , &
en difpofant fes navires armés de manière à protéger
les tranfports : j'ai trouvé ici l'ordre de mar.
cher dans l'intérieur du pays avec environ 1530
hommes , pour joindre Lord Cornwallis le plutôt
poffible faute de chevaux & de charriots , je
n'ai pu me mettre en marche plutôt qu'aujour
d'hui «.
:
( 63 )
Le Lieutenant Colonel Balfour , Commandant
à Charles-Town , a joint à ces dépêches
une lettre en date du 16 Janvier , dont
ce qui fuit eft copie.
courant ,
--
Lord Cornwallis m'a chargé de vous écrire directement
pendant fon abfence , & de vous informer
de tems à autre de l'état de l'armée & de la
fituation des affaires dans ce département. Selon
les dernières dépêches du Lord , en date du 11
l'armée étoit alors en mouvement & marchoit
vers la Caroline Septentrionale , de forte que
le 16 il devcit avoir gagné Bulloc Creek entre la
Catawba & Broad : à cette époque , les troupes qu'il
commande étoient dans un état de fanté parfaite.
Les derniers avis reças de l'ennemi , nous apprennent
que le Général Green eft avec fon armée à
Hayly's Ferry , fur la rive orientale de Pedee.
Pour feconder les vues du Lord Cornwallis fur la
rivière Cap Fear , & fournir à fon armée des vivres
& autres chofes néceffaires , 3co hommes , aux ordres
du Major Craig , du 82 me régiment , partiront
d'ici avec le paquebot ; le Capitaine Barkeley , à
bord de la Blonde , accompagné des floops de
guerre le Delight & l'Otter , efcortera & coopérera
avec les troupes dans cette expédition , qui ,
j'espère , réuffira , & nous mettra en poffeffion de
Willmington & de cette communication très -effentielle.
Plufieurs des habitass principaux de la
Province , & quelques- uns de ceux qui occupoient
les premières places fous l'autorité rebelle , fout ren
trés dans la loyauté ; le Major Rofs & le Capitaine
Broderick font arrivés avec les dépêches , & comme
le premier de ces Officiers m'a témoigné l'anxiété
extrême avec laquelle vous defitez recevoir le
plus fréquemment poffible des avis de ce qui le paffe
ici , j'ai pris fur moi de changer la marche du pa
quebor , en l'envoyant directement en Angleterre a
-
( 64 )
-Le
un vaiffeau de guerre doit bientôt mettre à la voile
pour New-Yorck , & fe chargera des dépêches du
Commandant en chef , ainfi que de la malle.
Capitaine Mallom du 63nté régiment , Officier de
mérite , qui repaile en Europe pour y chercher le
rétabliffement de fa fanté , eft chargé par le Lord
Cornwallis de vous préfenter les dépêches.
>
En attendant des nouvelles ultérieures de
ce qui s'eft paffé dans ces contrées , & de
l'effet de la jonction des Généraux Leflie &
Cornwallis , la Cour en a reçu d'un autre
point du Continent. Le Lieutenant Sir William
Twyfden , qui les a apportées , eſt arrivé
le 20 au matin au Bureau du Lord George
Germaine. Comine on parloit depuis quelque
tems d'une grande victoire remportée à
Bombay par le Chevalier Clinton , fur le
Général Washington , on s'attendoit à une
Gazette extraordinaire. L'attente du public à
été trompée , le Général Clinton n'a point
remporté de victoite ; la feule chofe dont il
avoit à rendre compte étoit la révolte d'un
corps de l'armée Américaine , déja annoncée ,
mais exagérée felon l'ufage. Ces détails n'ont
pas paru mériter une Gazette extraordinaire ,
on peut en juger par l'extrait fuivant d'une
lettre du Général Clinton , qui a paru dans
la Gazette extraordinaire du 20.
Le 3 de ce mois , il me fut rapporté que le premier
les troupes réglées de Penfylvanie s'étoient
révoltées. Le Journal , que j'ai l'honneur de mettre
ci inclus , contient les particularités , pour autant que
j'ai pu les apprendre , ainfi que les démarches que
j'ai faites en conféquence . Mes offres leur parvinrent
le 6 , ainſi qu'une déclaration de la part de l'Amiral
4
( 65 )
:
& de moi , en qualité de Commiffaires. Elles admirent
le 7 deux de leurs Généraux à une conférence :
leurs demandes étoient la folde , les arrérages de la
folde , la dépréciation de l'argent à leur bonifier proportionnément
aux différentes époques , & leur congé
de tout fervice ultérieur . Je n'avois aucun lieu de
fuppofer qu'elles avoient deffein de nous joindre ;
& il n'étoit pas poffible de dire , quelles mefures
elles avoient en vue , jufqu'à ce qu'elles s'éloignerent
à quelque diftance de nous & livrèrent deux de
nos Meffagers au Congrès. Le s , quoique la faifon
für fi avancée , je fis un mouvement avec l'élite de
f'armée vers Staten-Ifland ; fituation dans laquelle ,
avec l'affiftance d'un vaiffeau de guerre & d'un nombre
de chaloupes , qui me fut donnée par le Vice-
Amiral pour coopérer avec l'armée , j'étois à por
tée d'agir comme les circonftances le rendroient néceffaire
mais avant que j'euffe quelque information
certaine concernant leurs intentions ou leurs
defirs , il eût été très-imprudent à moi de faire quelque
chofe de plus que de favorifer la révolte &
d'offrir un afyle ; car une feule démarche ultérieure
auroit pu les réunir à leurs oppreffeurs. Le 17 ,
je reçus par le retour de deux de mes meflagers ,
les papiers imprimés ci-inclus , par lesquels je vis
clairement qu'il y avoit une apparence d'accom
modement. Je revins donc de Staten Ifland ; & l'Of.
ficier - Général , auquel j'y laiffai le commandement ,
me faifant rapport que les troupes fouffroient beaucoup
de la rigueur du tems , & que leur fituation
ne pouvoit en effet être confidérée que comme un
piquet continuel , je donnai ordre qu'elles retournaffent
à leurs baraques fur l'Ifle- Longue.
Pour
le préfent , il eft impoffible de dire de quelle façon
ou quand cette affaire fe terminera. L'on penfe gé
néralement que le Congrès eft hors d'état de fatisfaire
aux demandes des révoltés ; & il eft proba.
Ble , par conféquent , qu'il pourra tenter de les

( 66 )
forcer. S'il le fait , ces gens peuvent toujours ré
trograder vers nous attendu qu'il n'y a point de
force dans les Jerſeys qui puiffent les en empêcher,
ni aucune rivière à paffer , finon à South-Amboy,
que nos vaiffeaux peuvent commander. Jufqu'à préfent
le Général Washington n'a pas mis un feul
homme de fon armée en mouvement ; & , comme
il eft probable que fes demandes font à - peu près
les mêmes que celles des troupes réglées de Penfylvanie
, l'on penfe qu'il n'eft pas apparent qu'il le
faffe. Je fuis cependant dans une pofition à profiter
des évènemens favorables ; mais de me mettre en
mouvement , avant qu'ils faffent des offres , pourroit
gâter tout.
Le Journal joint à la dépêche du Cheva
lier Clinton , eft conçu ainfi.
Le premier Janvier 1781 , les troupes réglées
de Penfylvanie , qui fe trouvoient en baraques à
Morris -Town , ayant été fort mécontentes durant
quelque tems , fortirent au nombre d'environ 1300
hommes , déclarant qu'elles ne vouloient pas fervir
plus long- tems , à moins que leurs griefs ne fuffent
redreffés , attendu qu'elles n'avoient reçu ni folde ,
ni habillemens , ni provifions. Il s'enfuivit un tu
multe dans lequel un Officier fut tué & quatre bleflés.
Les Infurgens eurent 5 ou 6 bleffés . Ils raffemblèrent
alors l'artillerie , les munitions , les provifions , les
chariots , &c. fortirent du camp & pafferent près
du quartier du Général Wayne , qui leur envoya un
Meffage , pour les prier de fe défifter de leur deffein ,
ou que les fuites en deviendroient fatales : ils s'y refusèrent
& continuèrent leur marche jufqu'au foir ,
qu'ils prirent pofte fur un terrein avantageux &
fe choifirent d'entr'eux-mêmes des Officiers , nommant
un Sergent Major , qui étoit un déferteur Britannique
, pour les commander avec rang de Général
Major. Le 2 , ils marchèrent vers Middlebrook , &
le 3 vers Prince- Town. Le 2 , il leur fut envoyé
( 67 )
---- Ce
un Meffage des Officiers du camp , pour les prier
de dire , quelles étoient leurs intentions : ils refusèrent
de le recevoir . Il leur fut envoyé alors un
pavillon Parlementaire , auquel quelques- uns répondirent
, qu'ils avoient fervi trois ans contre leur gré ,
& qu'ils ne vouloient pas fervir plus long- tems .
D'autres dirent qu'ils ne vouloient pas retourner
à moins que leurs griefs ne fuffent redreflés.
fut le 3 Janvier au matin , que le Commandant en
chef reçut la première information de cet évènement ;
en conféquence de quoi un gros corps eut ordre de
fe tenir prêt à fe mettre en mouvement au premier
avis. Le 4 , il fut envoyé d'ici aux Infurgens
trois perfonnes avec les propofitions fuivantes :
qu'ils feroient pris fous la protection du Gouvernement
Britannique ; qu'ils auroient un pardon plein
& entier de tous délits antérieurs ; & que la folde ,
qui leur étoit dûe par le Congrès , leur feroit fidèlement
payée , fans qu'on attendît aucun fervice militaire
, ( à moins qu'il ne fût volontaire , ) à condition
qu'ils mettroient bas leurs armes , & qu'ils
rentreroient dans la fidélité «, Il leur fut auffi recommandé
de le porter derrière la rivière Méridionale ;
& on les affura qu'un corps de troupes Britanniques
feroit prêt à les protéger , toutes les fois qu'ils le
defireroient. On leur repréfenta combien le Congrès
étoit hors d'état de fatisfaire à leurs juftes demandes
& avec combien de rigueur ils feroient traités , s'ils
rentroient dans leur ancienne fervitude. On les pria
d'envoyer des Perfonnes à Amboy , pour venir s'aboucher
avec d'autres de notre part & entrer dans
une négociation ultérieure. Le corps , qui avoit
eu ordre de fe tenir prêt à marcher , pafla à Staten-
Ifland les , & y fut mis en cantonnemens prêt à ſe
mettre en mouvement. Les Infurgens ayant pris
polte à Prince-Town , il leur fut envoyé de fréquens
Meffages & propofitions pour le même effet : mais la
Milice de Jerfey ayant été affemblée peu après la
-
( 68 )
-
Conférence , elle veilla avec tant d'exactitude fur
la côte & fur les chemins qui conduisent à Prince-
Town , que ce ne fut qu'avec la plus grande diffi
culté qu'on pouvoit communiquer avec eux ou recevoir
de leur part quelque nouvelle. Les Infurgens
reftèrent à Prince-Town jufqu'au 9 , durant lequel
tems les propofitions ( Nº. 2. ) furent imprimées &
diftribuées parmi eux ; & il leur fut envoyé pour
traiter avec eux un comité du Congrès , compofé
du Général Sullivan , de MM. Mathews & Atlee ,
& du Docteur Witerſpoon . Le 9 , ils marchèrent
vers Trenton , & le to ils donnèrent la réponſe
( Nº. 3. ) de la part de leur Confeil , compofé de
Sergens. Suivant les derniers avis ils continuent de
fe tenir à Trenton ; & quoique le Congrès en ait
congédié quelques- uns , ils refu fent toujours de
quitter la Ville , avant qu'il n'ait été fait un ar
rangement final pour la totalité de leurs demandes.
Le nom de l'Infurgent qui les commande eft
Williams.
» N°. 2. S E. Jofeph Reed , Ecuyer , Président ,
& l'honorable Brigadier - Général Potter , du Confeil
de Penfylvanie , ayant entendu les plaintes des foldats
, telles qu'elles ont été préfentées par les Ser
gents , les informent qu'ils font pleinement autorisés
redreffer des griefs raisonnables ; & ils font dans
la meilleure difpofition pour les rendre auffi contens
que poffible ; its propofent : 1 °. Qu'aucun Bas - Officier
ni Soldat ne fera détenu au- delà du terme , pour
lequel il fe fera librement & volontairement engagé ;
mais que , dans tous les cas où il paroîtra qu'ils ont
été à quelques égards forcés d'entrer au fervice ou
de figner , un tel enrôlement fera regardé comme
nul , & le foldat recevra fon congé. 2º. Pour régler
qui font & qui ne font pas tenus à refter , il fera nom
mé par le Préfident & le Confeil trois perfonnes , qui
devront examiner les conditions de l'enrôlement,
Toutes les fois qu'on ne pourra trouver les enrô(
69 )
lemcas originaux , le ferment du foldat fera - admis
pour prouver le tems & les conditions de l'enrôlement
; & le foldat recevra fon congé fur le ferment
qu'il aura prêté au fujet de la condition de l'enrôlement.
3 ° . Toutes les fois qu'un foldat fe fera
engagé pour trois ans ou pour la durée de la guerre ,
l'on devra lui accorder fon congé , à moins qu'il
ne paroiffe qu'il s'eft engagé enfuite librement & de
hon gré. La gratification de 100 dollars donnée par
le Congrès ne fera pas comptée comme argent d'engagements
& perfonne ne fera détenu en conféquence
de cette gratification. Les Commillaires à établir par
le Préfident & le Confeil ajuſteront auffi toutes les
difficult qui pourroient s'élever fur cet objet . 4° .Les
Auditeurs fe rendront fur les lieux auffi- tôt qu'il fera
poffible pour régler la dépréciation avec les foldats
& leur donner des certificats . Les arrégages de leur
folde feront liquidés , auffi - tôt que les circonftances
le permettront. 5. Il fera délivré une paire de fouliers
, un furtout & une chemiſe à chaque foldat
dans peu de jours , attendu qu'on les a déja achetés ,
& qu'ils font prêts à être envoyés , dès que les tronpes
feront en règle. Ceux qui ont obtenu leur congé
recevront ces articles à Trenton , en produifant le
congé du Général . Le Gouverneur efpère qu'aucun
foldat des troupes réglées de Penſylvanie ne rompra
fon marché , ni ne fe départira du contrat qu'il a fait
avec le Public ; & ils peuvent être fürs qu'on prendra
le foin le plus extrême de les pourvoir de tout ce
qui eft néceffaire pour équiper un foldat . Le Gouverneur
recommandera à l'Etat d'avoir quelque égard
favorable pour ceux qui fe feront engagés pour la
Les Commiffaires fe rendront à Trenton
, où les habits & les approvifionnemens feront
apportés ; & les régimens feront réglés , chacun fui,
vant leur ordre. Un Officier de l'Etat- Major de chaque
régiment fera préfent , tandis qu'on règlera ce
qui concerne fon Corps. Conformément aux
guerre.
( 20 )
ordres du Général Wayne du 2 du courant , aucun
foldat ne fera traduit en Jugement ni cenfuré pour
ce qui eft arrivé le jour du nouvel an ou depuis ;
mais toutes chofes feront mises en oubli.
Nº. 3. Réponse . Les propofitions de S. E. ayant
été communiquées aux différens régimens , après que
les troupes eurent été raffemblées au bruit du tambour
, le 8 Janvier 1781. Ils conviennent volontai
rement de concert , que tous les foldats qui font enrôlés
pour le terme de trois ans ou pour la durée de
la guerre , excepté ceux dont le terme d'engage
ment n'eft pas encore expiré , doivent obtenir leur
congé immédiatement , & avec auffi peu de délai
que les circonftances le permettront , excepté les foldats
qui fe font volontairement rengagés . Au cas qu'un
foldat contefte fon enrôlement , l'affaire doit être
réglée par un Comité & fur le ferment du foldat.
Le refte des propofitions de S. E. & de l'honorable
affemblée du Comité eft fondé fur l'honneur & la
juftice ; mais , quant à ce que l'honorable Comité
propofe , qu'il fera nommé trois perfonnes , qui
fiégeront comme Comité pour redreffer nos griefs,
c'eft la demande générale des troupes réglées & de
l'affemblée des fergens , que nous devons nommer
le même nombre de membres du côté oppofé , pour
fiéger comme Comité , afin de déterminer conjointement
nos malheureufes affaires . Comme le
fentier , que nous fuivons , eft celui de la justice ,
& que nos démarches font fondées fur l'honneur
pour cette raiſon nous fommes unanimement d'avis,
qu'il doit fe faire quelque chofe pour remédier
promptement à nos préfentes circonftances. Conformément
à la demande de V. E. , concernant les
deux émiffaires de l'armée Britannique , l'affem.
blée du Comité a réfolu , que ces hommes feront
livrés à l'autorité fuprême pour montrer que nous
voulons écarter tout doute de foupçon & de jaloufie.
Il a été réfolu de plus , que les hommes
"
( 71 )
pourront fe difperfer , après avoir reçu leur congé
en remettant leurs armes , & c .
Cette dernière pièce eft du 10 Janvier. La
lettre du Chevalier Clinton n'eft point datée ;
mais la Gazette a fuppléé à cette omiffion en
ajoutant.
» Sir William Twyfden ne fit voile de Shandy-
Hook que le 29 Janvier , & fut informé avant fon
départ par Sir Henri Clinton , que les troupes révoltées
reftoient toujours à Trenton , où elles fe
retranchoient ; que la Brigade de New- Jerſey s'étoit
auffi révoltée pour les mêmes raisons que les
autres ; qu'elle étoit en marche vers Elifabeth-
Town , & que le Général - Major Robertſon avoit
reçu ordre de fe rendre à Staten- Ifland à cette
occafion «<,
Dans cet évènement , le Général Clinton ,
de fon aveu , n'a que de foibles efpérances
& n'annonce rien de plus , finon qu'il va
épier les circonftances & fe mettre en état
de faire fon profit de celles qu'il trouvera
favorables ; mais on ne fe flatte pas tout àfait
ici qu'il en trouvera beaucoup de pareilles.
Le foulèvement de quelques foldats du
Congrès eft caufé par des befoins & l'ordre
fera rétabli auffi-tôt qu'ils feront fatisfaits ; il
eft peut-être de mauvais exemple , mais les mutins
, en péchant contre la difcipline , reſtent
fidèles à leur patrie : le mécontentement qui
leur fait quitter leurs drapeaux ne les conduit
point fous les nôtres ; en manquant à leur
devoir ils font fidèles à l'honneur : le Général
Clinton lui- même convient qu'une
démarche hafardée de fa part auroit pu les
(172 )
réunir à ce qu'il lui plaît d'appeller leurs
oppreffeurs ; il ne pouvoit prouver d'une
manière plus énergique que l'Amérique eft
abfolument détachée de l'Angleterre , que
la féparation eft profondément gravée dans
les coeurs , puifque dans cette circonftance.
les mutins fe regardent encore comme citoyens
des Etats- Unis , & que nos offres ,
en effet bien extraordinaires , ne les ont pu
déterminer à revenir à la Couronne & à lui
prêter ferment d'allégeance : il y a même des
lettres de New-Yorck , dans l'une defquelles
on lit : nous apprenons que les révoltés rebel
les fe font arrangés avec le Congrès , & que,
la plupart fe font rendus à leurs domiciles
refpectifs . Cet avis ne s'accorde guère avec
le poft fcriptum de la Gazette , & ce poftfcriptum
lui-même n'eft pas d'accord non plus
avec ce que le Général Clinton dit dans fa
lettre , qu'il avoit vu clairement que l'affaire
s'arrangeoit , au refte on ne tardera. pas
favoir à quoi s'en tenir.
Voilà à quoi fe réduifent les bonnes nouvelles
imaginées ou commentées par la rufe
& par l'agiotage ; notre fort n'en devient pas
meilleur ce qui augmente la confternation
c'eſt le préjudice que par-tout effuye
notre commerce & la difette de matelots ;
cette difette eft fi grande que les primes les
plus énormes ne peuvent point en procurer,
& cela n'eft point étonnant , fi l'on confidère
que l'argent ne fauroit créer des hommes ,
& que depuis le commencement de la guerre
une
( 73 )
une partie confidérable de marins a été employée
& anéantie dans la Marine Royale
gouffre funefte , où vont s'enfevelir les richeffes
de l'Etat & la claffe la plus précieuſe
des citoyens.
Le 16 de ce mois , en conféquence d'un
Confeil tenu la veille , il a été publié une
Ordonnance , portant en fubftance :
» Le Roi ayant reçu des avis fûrs que les Etats-
Généraux des Provinces - Unies ont déclaré & ar
fêté , par leur placard daté de la Haye le 26 Janvier
dernier , qu'aufli - tôt que les bâtimens Hollandois
auront obtenu la permiffion de quitter l'Angleterre ,
les bâtimens Anglois cefferont d'être retenus dans
leurs ports ; en conféquence S. M. a ordonné que
tous les vaiffeaux & bâtimens appartenans aux fujets
des Etats- Généraux qui font actuellement retenus
en vertu de l'ordre du Conſeil du 22 Décem
bre dernier , & qui , par Sentence de la Cour d'Amirauté
, ont été ou feront déclarés appartenir aux
fujets des Etats- Généraux , foient relâchés avec
pleine liberté de retourner à leurs ports reſpectifs ,
& qu'il leur foit accordé des paffe-ports convenables
pour cet effet.
On a donné une multitude de raifons diffé
rentes de cette Ordonnance , & du ſoin avec
lequel l'Amirauté a évité de condamner
jufqu'à préfent , une grande quantité de
prifes Hollandoifes. La principale paroît
être que l'on a craint des repréfailles de la
part de la République , qui a arrêté dans
fes ports plufieurs de nos vaiffeaux qui lui
répondoient des fiens ; un autre motif qui
paroît avoir été auffi puiffant , c'eft l'attente
où l'on eft encore du parti que prendra la
10 Mars 1781.
d
( 74 )
Ruffie , & la néceffité de ne pas mécontenter
cette Puiffance & de faciliter les reftitutions
qu'elle exigera fans doute . On ne peut
douter qu'elle n'en demande promptement ;
& elles feront d'autant mieux fondées que
la plupart de nos prifes Hollandoifes font
chargées d'effets appartenans à des neutres .
On est très-circonfpect & plus qu'on ne l'a
jamais été ; on refpecte les propriétés neutres
& cela paroît affez nouveau à nos Corfaires,
qui comptoient fur de grands bénéfices qui
fe trouvent à préfent fort modérés.
Nous attendons encore la nouvelle du dé
part de l'efcadre de l'Amiral Darby. Selon
des lettres de Portfmouth , le 21 , le fignal
pour faire refter les Officiers à bord , & pour
faire tout préparer pour leur départ , fut
donné : on croyoit qu'elle mettroit à la voile
le lendemain. Nos papiers la portent à 38
vaiffeaux , dont 2 de so canons : on comprend
dans ce nombre les 6 vaiffeaux du
Commodore Johnſtone ; lorſqu'il fe féparera
de la grande efcadre , elle reftera forte de 32
vaiffeaux de ligne on foupçonne que ce
nombre eft un peu exagéré .
» Le Général Smith propofa le 12 aux Communes
la lecture des pétitions du Conſeil & des habitans
de Bengale , ce qui ayant été fait , ce Général fit voir
que fi le Confeil fuprême confervoit fon autorité dans
ces provinces , il y auroit les plus dangereufes fuites
à craindre , puifque non feulement fon pouvoir
étoit par lui- même tyrannique , les leix de l'Angleterre
n'étant connues dans l'Inde que par un
rès -petit nombre d'habitans , mais que les Juge
·
( 75 )
avoient étendu ces loix jufqu'à des gens fur lef
quels le Parlement ne leur avoit accordé aucune
Jurifdiction. Si ce Tribunal étoit infupportable aux
Indiens , il le devenoit encore plus par le fyftême
arbitraire des Juges qui vouloient tout emporter de
haute lutte , & qui ne fuivoient d'autre guide que
leur propre volonté. Pour prouver ce qu'il annonçoit
, il rapporta plufieurs cas arrivés , d'où il ré
fultoit évidemment que le Tribunal Anglois étoit
établi fur des principes qui répugnoient à la nation
Indienne & à l'équité ; il rapporta entr'autres , le
fait de Nucomar , qui avoit été arrêté & condamné
pour une action qui n'étoit point criminelle aux
yeux des Indiens , & qui s'étoit paffée bien avant
la publication de la loi , en vertu de laquelle le
Confeil Suprême avoit été établi . C'étoit pour
crime de faux , & quoique la loi en vertu de la
quelle nos Juges auroient pu le juger n'eût pas force
dans l'Inde lorfqu'il fut commis , cependant contre
toute idée de loi , de juftice & de raiſon , ce malheureux
fut condamné à mort , & périt fur le gibet
après une longue détention . Cette exécution étoit
contraire aux loix, puifque perfonne ne doit être privé
de la vie que pour avoir violé la loi , & quee l'Indien
ne pouvoit avoir violé celle qui rend le crime de faux
capital , puifque pour lors elle étoit ignorée dans
l'Inde. Voici un autre cas qui prouve que les
Juges avoient excédé leur pouvoir. Deux Rajahs
poffédoient des terres fur deux bords d'une rivière
qui , groffie par les pluies , fe déborda , & ayant
abandonné fon lit ordinaire couvrit les deux rives ,
& prit un nouveau cours . Les Rajahs cultivèrent ce
qu'ils purent du terrein abandonné , mais lors de la
moiffon , ils ne purent s'accorder fur le partage de
la récolte , & envoyèrent des armées pour faire la
moiffon. On fe battit de part & d'autre . Le Rajah ,
le plus foible , intenta un procès au Tribunal Anglois
de Calcutta , qui donna un décret de prife
-
d : 2
( 76 )
--
1
de-corps pour faire arrêter les gens de l'autre Rajah ,
En conféquence , deux d'entr'eux furent amenés pri .
fonniers à Calcutta . Les Juges , après avoir refufé
pendant quelque tems de les admettre à donner
caution , y confentirent enfin , mais ils exigèrent 34
mille livres fterling . Enfin , au bout d'onze mois
on travailla au procès de ces deux hommes , &
après les avoir fait venir de 3 ou 400 milles pour
les conftituer prifonniers , après avoir demandé une
auffi forte fomme pour caution , & les avoir forcés
de refter 11 mois à Calcutta , ils furent obligés de
les renvoyer , parce qu'on découvrit que le terrein
fur lequel s'étoit patlé l'évènement , n'étoit pas de
la juridiction de notre Tribunal « . Le Général
cita encore l'affaire de Patna. Un Mahométan
étant mort inteftat , fon héritage fut réclamé par
fon neveu & par fa veuve. Le Tribunal Provincial
de Patna , auquel les deux Parties avoient recouru ,
avoit , fuivant l'ancien ufage , renvoyé l'affaire à la
décifion de deux Docteurs Mahométans . Ceux - ci
adjugèrent un quart de l'héritage à la femme , & le
refte au neveu. Quoique ce jugement fût très - conforme
aux loix Mahométanes , pour lesquelles les
Indiens ont un fi grand refpect , la veuve en appella
au Tribunal Suprême de Calcutta , & y obtint
36 mille livres fterling de dommages. Le neveu ,
les Docteurs & un autre furent arrêtés pour le
paiement de cette fomme. On les traîna de Patna
à Calcutta , où deux d'entr'eux moururent , & les
auties furent condamnés à une prifon perpétuelle ,
pour n'avoir pas pu payer leur part de la fomme,
» Les loix Angloifes autorifent plufieurs chefes qui
font en horreur aux Mahométans : c'eft donc une
folie & une abſurdité de vouloir établir légalement
chez eux des ufages que leur Religion & leurs moeurs
réprouvent. Ainfi tous les procès faits aux perfonnes
du fexe , & qui les forcent à paroître devant le Tribunal
Anglois , font une violation choquante de la
( 77 )
retraite à laquelle les femmes font fi religieufement
condamnées par la loi de Mahomet , & les peuples
foumis à cette loi ne peuvent la voir enfreindre lans
la plus grande horreur. Cependant nos Jages ont f
pe d'égard aux préjugés de cette Natios , que leurs
Officiers ne font pas plus de difficulté pour alligner
ou arrêter une femme qu'ils n'en feroient en Angleterre.
Si les maris , les pères , les frères veulent
s'y oppofer , nos Juges fe font donner main-forte ,
& emploient affez de gens armés pour exécuter la
Sentence , malgré toute réfiftance. Quelles fuites
n'a-t-on pas à craindre d'une pratique qui viole les
loix de l'Inde , loix fanctifiées aux yeux de la Nation
par la Religion , le préjugé & l'éducation . Cette
violation ne pourroit elle pas leur faire perdre toute
patience , & les porter à des actes de frénéfie & de
défefpoir ? C'eft à cette cruelle oppreffion que
les Indiens font exposés fous notre préfente adminiftration.
Auffi le Suprême Confeil de Bengale
craignant les mauvais effets qui pourroient s'enfuivre
de la conduite arbitraire de nos Juges a
été réduit à la fatale néceffité de le ranger du côté du
Peuple contre le Tribunal , & de s'oppofer , avec des
forces armées à l'exécution de fes Sentences .
ל כ
-
?.
,
>
Nos Anglois , établis dans l'Inde , forment aufli
bien des plaintes , & difent qu'ils ne peuvent pas ,
fans porter atteinte au patriotisme dont ils doivent
fe piquer , le voir priver du droit d'être, jugés par
un Juré qui eft un des plus précieux à tout Anglois.
Après cet expofé , le Général ajouta
qu'il efpéroit que la Chambre conviendroit de
la néceffité d'adopter des mefures propres à calmer
les alarmes de nos fujets dans l'Inde , & à mettre
fin à l'oppofition continuelle qui fe trouve entre la
Puiflance judiciaire , & la Puifance exécutive dens
cette partie du monde , oppofition fi fort contre
l'ordre naturel , aujourd'hui de venue indifpenfable .
Dans cette vue , il propola que les pétitions , dour
d 3
( 78 )
-
ל כ -
on avoit fait lecture , fuflent examinées par ท ล
Comité . M. Rous féconda la motion , & le
Lord North dit , » que loin de s'y oppofer , il étoit
prêt à l'encourager que fi le Suprême Tribunal de
Bengale avoit porté trop loin fa juriſdiction , fi
les Juges avoient étendu les limites de leur pouvoir ,
fi la nation Indienne , attaquée dans fes principes
par nos loix , fe révoltent contr'elle , fi le Suprême
Confeil en étoit guerre avec le Tribunal , on devoit
fentir généralement la néceffité de former un Comité
pour examiner les ftatuts en vertu defquels ce Tribunal
a été inftitué . Mais fur- tout qu'il falloit que
ceux qui feroient Membres de ce Comité y portaffent
un efprit dégagé de toute prévention , & qu'ils
dépofaffent toute chaleur & toute animofité , enfin
qu'ils fiffent réflexion qu'il y auroit de l'injuftice à
condamner les Juges avant de les avoir entendus ,
ne pouvant même efpérer de les entendre que d'ici
à très- long-tems. Le Chevalier Richard Sutton`
s'efforça de prouver que les Juges n'avoient pas
mérité la févère cenfure du Général dont il réfuma
le difcours , pour le réfuter article par article. Quant
à l'affaire de Patna , il la préfenta ainfi . Le Tribunal
Provincial , à l'inftigation des Docteurs Mahometans,
étant entré , par violence , chez la veuve , lui avoit
enlevé tout ce qu'elle poffédoit , & l'avoit mife à la
porte ; cette malheureufe femme s'étoit réfugiée
dans un ancien tombeau , qui auffi tôt avoit été
entouré par un bataillon de Sipaies qui l'avoient
bloquée , de forte qu'elle n'avoit pu fe procurer
d'autre nourriture que le peu que les Faquirs avoient
pu lui paffer à travers les crevaffes du tombeau.
Alors les femmes s'étant affemblées autour du tombeau
, lui avoient crié de fe donner la mort pour
fortir de l'état de prophanation où la violence des
hommes l'avoit réduite . Cette infortunée , réfolue
à s'immoler , avoit déja tiré fon poignard , lorfque
l'Officier de garde craignant les fuites de l'évène
( 79 )
ment l'arrêta. Ainfi , après avoir été enfermée , ou
plutôt enfévelie pendant 12 jours , & autant de
nuits , elle fut mile en liberté. Cette pauvre femme
forma depuis fon appel au Tribunal Suprême de
Calcutta , qui n'étoit pas relatif à la décifion de la
Cour Provinciale , mais à la demande de reftitution
de dommages & intérêts . Le Tribunal fut fi indigné
, en examinant cette caufe , des violences
exercées fur la plaignante , qu'il lui accorda 36 mille
livres de dommages. Et les défendeurs ne furent
emprisonnés que pour n'avoir pas pu , on n'avoir
pas voulu payer cette fomme. Il ajouta que les
Indiens & les autres habitans de l'Inde n'étoient pas
auffi mécontens du Tribunal Suprême que le Général
avoit voulu le faire entendre. Une circonftance qui ,
felon lui , devoit bien frapper la Chambre , c'eft.
que depuis l'établiſſement du Tribunal Suprême dans
la 13e année du règne de S. M. ( en 73 ) jufqu'à
ce jour , il n'y avoit eu qu'un feul appel de décifion
des Juges porté en Angleterre , & ce qui étoit en
core plus fingulier , c'eft que les appellans qui avoient
en cette occafion réclamé le jugement par Juré ,
comme un droit attaché à leur naiſſance , étoient
des Ecoflois , chez qui ce jugement par Juré n'eft
en ufage qu'au criminel «e.
Le Docteur Hartley a envoyé au Comité
du Comté d'Yorck une brochure intéreffante
fur l'état de nos Finances , dont nous
préfenterons les réſultats .
Après avoir rappellé d'abord que l'établissement
de paix ordinaire avec lequel Mylord North avoit
promis de continuer la guerre d'Amérique , fe montoit
à 3,371,000 liv . fterl. , il rend compte de ce
qu'il en a coûté chaque année depuis le commen
cement de cette guerre , favoir :
( 80 )
1775 $,153,000
L
1776 9,474,000
Total des frais 1777 10,007,000
de la guerre 1778 13,543,000
pour les années
1779 16,165,000
1780 17,133,000
71,875,000
A quoi il faut ajouter les arrérages ,
les extraordinaires & la dépenfe non
prévue des dernières années . 8,125,000.
Total. 80,000,000.
Déduifez fix années de l'établiffement
de paix qui étoit de 2,371,000 . 1. 20,226,000
Total de l'établiſſement de guerre
pour fix années .
Or comme nous ne paroiffons pas
toucher à la fin de cette malheureufe
guerre , la dette additionnelle en fuppofant
deux années encore de durée
à la guerre , ne pourra être moindre
de-
Après avoir ainfi établi l'énormité
de nos dépenfes de guerre , le D. Haraley
met fous les yeux de fes Lecteurs
l'état fuivant des fonds publics : ils
font tombés de 88 1. à 60 l. , aujour .
d'hui à 58 , ce qui fait une réduction
de 30 pour cent dont il réfulte que
file total des papiers en circulation
eft de 150,000,000 liv. , il y a au
moins 40,000,000 livres d'anéanti ,
viennent enfuite les propriétés foncières
dont le revenu avant cette guer
re montoit à environ
Ce revenu fur le pied de 30 années
$9,774,000
,
100,000,000
. L
24,000,000
1.
( 8x )
du produit préfentoit un capital de 720,000,000.
Depuis la guerre , les terres font
tombées à 23 années de produit , ce
qui réduit ce revenu foncier à
Par conséquent la valeur des propriétés
foncières eft diminuée de

C'eft fur ce reftant qu'on a établi
pour toujours un shelling de plus
pour fiv. Après le chapitre des fonds
publics & des propriétés foncières ,
le Docteur Hartley fait voir la diminution
de la valeur des maiſons ,
& cette diminution fe monte à
Enfuite il récapitule ainfi les articles
précédens : accroiffement de la
dette
Guerre offenfive contre la Maiſon
de Bourbon
Perte de capital par les actionnaires
des fonds publics , plus que
Ferte de propriété capitale des poffeffeurs
de terre , plus que
Perte de la propriété capitale du
revenu de maifons , environ
Total des articles de perre pu
blique
FRANCE.
20,000,000.
260,000,000.
26,000,000.
100,000,000 l.
rien de fair.
40,000,000
260,000,000.
26,000,000.
416,000,con.
le
De VERSAILLES , le 6 Mars .
M. Bertin , Miniftre d'Etat , Grand- Tréforier
des ordres du Roi , ayant prié S. M.
d'agréer fa démiffion de cette Charge ,
Roi en a difpofé en faveur de M. de Miromefnil
, Garde des Sceaux de France ,
qui , en cette qualité , prêta ferment entre
les mains de S. M. le 18 du mois derd
s
( 82 )
nier ; & fur la démiffion de M. le Garde
des Sceaux à qui le Roi a confervé les
honneurs de cette charge S. M. en a pourvu
le Comte de Vergennes , Miniftre & Secrétaire
d'Etat au département des affaires
étrangères , qui s'eft démis en conféquence
de celle de Secrétaire des ordres de S. M.
qui en a pourvu M. Amelot , Secrétaire
d'Etat , qui , le 25 du même mois , a prêté
ferment entre les mains du Roi.
Le même jour LL. MM. & la Famille
Royale fignèrent le contrat de mariage du
Marquis de Lordat , Meftre de Camp de
Cavalerie , & gentilhomme d'honneur de
Monfieur , avec Mademoiſelle de Caumont.
M.le Comte de Villemontée a eu l'honneur
d'être préfenté à LL. MM. & la Famille
Royale.
De PARIS , le 6 Mars.
M. de Graffe eft maintenant à Breft ;
on dit qu'il embarque environ 6000 hommes.
On dit que la deftination de M. de
Marin , qui devoit l'accompagner , eſt changée
, & qu'il partira pour l'Ile de France ;
on ajoute même que le Régiment de Pondichéry
& partie de celui d'Anftrafie , s'embarqueront
pour fe rendre dans cette par
tie du monde. M. de Barras de St - Laurent
eft auffi deftiné à aller remplacer M. le
Chevalier de Ternay à Rhode- Ifland ; il;
y conduit fon vaiffeau l'Augufte , de 80 ca
nons ; M. de St- Cefaire eft fon Capitaine de
Pavillon.
( 83 )
M. le Comte d'Hector , Chef- d'Efcadre ,
vient d'être pourvu du commandement de
la Marine à Breft , vacant par la démiffion
de M. le Comte de Guichen. La place de
Directeur général , qu'avoit M. d'Hector , a
été donnée à M. le Chevalier de Beauffet.
Si l'on en croit certains rapports , M. de
Monteil , ayant laiffé un feul vaiffeau à
St- Domingue , a été avec quatre autres fe
joindre à M. de Solano. Si cette nouvelle eft
vraie , on avoit exagéré les dommages que
les vaiffeaux Efpagnols avoient effuyé dans la
tempête qu'ils efluyèrent fur la route de Penfacola
; il faut qu'ils aient été peu confidérables
, & d'une réparation facile , puifqu'ils
projettent une nouvelle expédition .
On apprend de l'Orient que la frégate le
Serapis , commandée par M. Roch, & deftinée
pour l'Inde , en eft partie le 20 Février.
Les autres navires en armement dans ce Port
pour l'Ile de France , font le Briffon , les
Trois Amis , le Maurepas & l'Union . Il paroît
qu'ils fe rendent à Brest fous eſcorte
pour y joindre les autres bâtimens du convoi
deftiné pour l'Inde , qui doit partir inceffam
ment.
Le 17 Février les gabarres du Roi la
Bayonnoife & la Pintade , venant de Bayonne,
arrivèrent à Rochefort. A cette époque
le vaiffeau du Roi le Fier étoit en rade. Ce
vaiffeau commandé par M. Dolabaraz , Capitaine
de vaiffeau , eft armé en flûte & defti.
né à joindre le convoi à Breft. L'Amphion &
d 6
( 84 )
le St- Michel, arrivèrent le 23 de ce Port à
celui de Rochefort.
On reçoit de St-Malo les détails fuivans
du coup de vent du 12 au 13 Février.
Le navire le Mefnil , fervant de dépôt aux marelots
novices-volontaires , appareilla le 10 de cette
rade , pour aller dehors exercer & amariner les jeunes
novices ; le foir , M. Duclos - Guyot , Lieute
nant de faégate , commandant ce bâtiment , mouil
la dans la baie de Cancale , où il pafla la journée du
11 , le vent ne permettant pas de faire des évolu
tions. Le 12 au foir , il s'éleva une tempête
violente de la partie du S. O. , qui , après avoir
caffé tous les cables du Mefnil , força M. Duclos
Guyot de fe mettre à la voile fous le petit foc ,
qui ne tarda pas à être emporté. Le danger étoit
éminent , ne pouvant , fur l'autre bordée , doubler
les Iles de Choufey , ni aller par la déroute d'une
nuit la plus obfcure & d'une baffe mer ; il ne ref.
toit qu'un parti à prendre pour fauver la vie à près
de seo hommes , c'étoir de faire côte avant que
la mer fe fût retirée . La tempête étoit manifeſte , &
la mer devint effroyable , lorſque le bâtiment étoit
à peine à une lieue de la côte de Normandie entre
le Mont Saint Michel & Granville . M. Duclos fit
auffitôt jetter les canons à la mer pour alléger d'au
zant le Mefnil; enfuite il manoeuvra pour arriver
droit fur la côte ; ntais la barre du gouvernail ayant
aflé , il fit couper le mât d'artimon , & alors il
arriva fous les fanons de mifaine. Tous les jeunes
novices étoient fur le tillac , & M. Duclos les
encourageant de fon mieux , lorfque trois lames &
la mifaine , qu'il avoit heureufement confervée ,
poufferent le vaiffeau fur les rochers les plus efcarpés.
Dans cet inftant , M. Duclos fit couper le
grand mât , qui forma un pont ; il défendir à qui
que ce foit de defcendre , & tout le monde refta
67
( 85 )
dans cette pofition pendant une demi-heure , con
vert par les lames qui fe brisèrent contre le bâtiment.
La mer s'étant enfuite retirée , M. Guyot fir
defcendre fur le grand mât fucceffivement tous les
novices matelots , & débarqua le dernier. En abordant
le rivage à 11 heures & demie du foir , &
par la nuit la plus obfcure , fon premier foin fut de
faire l'appel des novices , & fur un nombre de
près de 500 hommes , il eut la fatisfaction de ne
trouver que deux infortunés qui manquoient. Ce
Lieutenant de frégate fe loue beaucoup du courage
des novices & des fecours généreux & humains
du Curé de la Paroiffe du lieu du naufrage.
( Carolles , à 2 lieues de Granville ) .
4
Mardi dernier on effuya ici à Paris , &
dans les environs , une tempête affreuse
qui commença à s'élever vers les ƒ heures
du foir , & qui dura bien avant dans la nuit.
Le nombre de cheminées & de toits enlevés
n'eft pas peu confidérable ; & dans les
Jardins des Tuileries & du Luxembourg ,
plufieurs arbres de la première grandeur
ont été déracinés ou coupés par le milieu.
A Charenton & à Melun plufieurs bateaux ,
chargés de vin , de charbon & autres provifions
ont été emportés , brifés & engloutis
dans la rivière. C'eft à cette heure que
la troupe des mafques venant du Fauxboug
St - Antoine , fe rendoit aux Porchétons
, à la Courtille , & c. La violence du
vent ayant éteint les lanternes , cette foule
à demi ivre fe pouffa & fe culbuta pour
chercher un afyle ; il y a eu quelques perfounes
bleffées , mais heureufement aucune
,
( 86 )
n'a péri ; il n'en a point été porté à la
Morgue , comme on l'avoit publié. Cet ouragan
, qui venoit de l'Oueſt & de l'O. - S. -O.
a été encore plus terrible que celui du 12 au
13. On apprend qu'il a jetté bas la belle grille
de la cour du Château de Versailles ; on doit
s'attendre qu'il aura caufé de grands ravages
en mer. Heureuſement nous n'y avons
rien dans ce moment ; & nous ne craignons
que pour quelques - uns de nos Corfaires
& pour la flotte Eſpagnole. Cependant
comme la première tempête ne s'eft pas
étendue au- delà du Cap Finifterre , puifqu'à
peine s'eft- elle fait fentir à la Rochelle ,
peut- être que cette dernière n'aura pas non
plus caufé de ravages vers le Midi. Ce qui
concourt à raffurer , c'eft que des lettres.
d'Algéfiras , du commencement de Février ,
portent que les vigies de la côte avoient
fignalé la flotte Espagnole croifant entre les
caps Spartel & Trafalgua ; ce qui prouve
qu'elle ne s'eft pas avancée dans l'Océan &
qu'elle croife vis- à- vis le Détroit . Si les vents
d'Oueft fe font fait fentir dans ces parages ,
elle aura été chaffée dans la Méditerranée ,
où elle aura trouvé une mer large ; au lieu
que fi elle avoit été fur le cap St- Vincent ,
l'armée auroit couru rifque d'être jettée fur
la côte , malheur que l'Amiral Rodney, n'au
roit pu éviter l'année dernière , après la rencontre
qu'il fit de D. Juan de Langara ,
file
vent s'étoit foutenu une heure avec la même
force.
( 87 )
>
" Un chaffe- marée de Rhuis, écrit- on de Nantes ;
a fauvé à la mer un nommé Pierre le Métrel , de
Granville , qui étoit fur le corfaire l'Américaine ,
de ce port, Ce corfaire ayant repris fur les Anglois
une galiote de Hambourg , allant de Lisbonne à
Nantes , avoit mis Métrel fur cette prife en qualité
de Capitaine. Le mauvais tems & la brume jettèrenr
ce bâtiment le 16 Janvier fur l'écueil appellé
les Boeufs , où il fut mis en pièces ; Pierre Métrel ,
qui s'étoit faifi d'un débris , avoit eu la force d'y
refter attaché jufqu'au 18 , que le chaffe- marée le
rencontra & le fauva ".
La fregate corfaire de Granville , Madame
, commandée par M. Langlois , dont
la première croifière a eu tant de fuccès ,
vient de commencer très- heureufement la
feconde. Le jour même de fa fortie , qui
étoit le 10 Février , il fit une repriſe Efpagnole
, le S. François Xavier , d'environ
100 tonneaux , chargé de fer , allant de S.
Sébastien à l'Orient. M. Langlois a eſcorté
cette prife jufqu'à Morlaix où elle eſt arrivée
, & il a continué enfuite fa croifière.
‹ » Il circule ici , écrit- on de Dunkerque , une lifte
publique qui offre le relevé des regiftres des Conmiffaires
de l'Amirauté de cette ville. Il réfulte de ce
relevé , que les navires pris ou rançonnés depuis le
mois de juin 1780 , jufqu'à la fin de Décembre , par
les corfaires de ce port , forment une fomme de
8,180,000 livres. Les deux tiers des prifes ont été
amenés ici par les Capitaines Ryan , Wield & Doula.
On ne compte pas dans cette fomme 30,000 guinées
qu'ont produit les prifes faites par le Capitaine Américain
Benit , dans l'efpace de 3 mois. La caiche
l'Alliance , Capitaine John Armateurs , MM .
Michelon & Verndenbufch , fils , à Dunkerque , a
( 88 )
fait les prifes fuivantes , favoir : Le brigantin les
Sincères Amis , du port de too tonneaux ,
Dunkerque , évalué à 1.
4

Le floop le Jonh & Elifabeth , de 4
tonneaux , échoué dans le port de Gravelines
, à
Un floop de 80 tonneaux , échoué à
Oftende , évalué , ci
Un floop , arrivé à Boulogne de 80
tonneaux , évalué ·
arrivé à
12,000
6000
30,000
• 200,000
Quatre prifes , évaluées enſemble , ci 248,000
La lettre fuivante qu'on nous adreffe de
Rennes n'a pas befoin de préambule. Le
fait dont il y eft queftion fair un égal honneur
au François & à l'Anglois qui en font
l'objet , & c'eft avec bien de l'empreffement
que nous contribuons à lui donner de la
publicité.
" Je viens de recevoir une lettre de M. l'Abbé
de Kerberec , ' oncle de Madame du Couëdic , dans
laquelle il me marque que M. le Marquis de Caftres ,
Miniftre de la Marine a fait remettre à cette Dame
une très -belle Eftampe , ouvrage du célèbre Carter ,
Graveur Anglois , repréfentant la fin du combat entre
la Surveillante & le Québec , dans le moment où
Fermer refte feul avec fon Lieutenant Roberts , &
où le Chevalier du Couëdic donne des ordres , pour
que l'on fauve tous les malheureux qui fe font jettés
à la mer , pour éviter d'être dévorés par les flammes.
Ce préfent du Graveur Anglois , eft accompagné
d'une lettre à Madame du Couëdic , dont j'ai l'hor
neur de vous envoyer copie « , Madame , fouffrez
qu'en vous rappellant le fouvenir douloureux
d'un époux illuftre & dignement chéri , je vous le
repréfente dans le plus, bet inftant de la vie. Si
d'un côté je renouvelle votre douleur , je crois de
( 89 )
l'autre , vous en offrir la plus douce confolation ,
en cherchant à éternifer une action qui feule doir
rendre fon nom immortel : c'eſt un hommage qui
vous eſt juſtement dû , & quand la poftérité faura que
ce tribut fut payé par un étranger & un ennemi ,
la gloire du vaillant du Couedic n'en paroîtra que
plus complette. Telle fut mon intention , & je croirai
avoir tout fait pour moi - même , fi vous daignez
accepter cette foible efquiffe du grand & noble
tableau que ce Héros a donné à l'Europe entière en
combattant un ennemi digne de lui . Je fuis avec bien
du refpect , &c. , figné , CARTER «. Ce procédé
vraiment noble de la part d'un ennemi , mérite la
publicité ; veuillez donc bien , M. inférer ma lettre
dans votre premier Journal. Je fuis , &c. , figné ,
Lefevre de la VALLIERE , Avocat au Parlement
de Rennes «.
Une perfonne bienfaifante vient de fire
remettre à l'Académie de Châlons-fur-Marne
, une fomme de 400 liv. pour un prix
dont le fujet ne fauroit être plus intéreſfant.
Lorfque la Société Civile ayant accufé un
de fes Membres , par l'organe du ministère
public , fuccombe dans cette accufation , quels
feroient les moyens les plus praticables & les
moins difpendieux de procurer au citoyen reconnu
innocent , le dédommagément
qui lui
eft dû de droit naturel. L'Académie fe propofe
de décerner ce prix dans fa féance publique
du 25 Août prochain ; elle recevra
les mémoires jufqu'à la fin du mois de Juillet
; ils feront écrits en François ou en Latin ,
& envoyés francs de port à M. Sabathier ,
Secrétaire perpétuel de l'Académie .
» Il s'eft gliffe dans le Journal du 24 une er
( 90 )
reur , à l'occafion de M. le Marquis de Vaudreuil ,
Chef- d'Efcadre , & Gouverneur Général des Ifles
fous le vent ; cet Officier- Général ne s'eft pas dé.
mis de fon Gouvernement comme on l'a dit . Mais
S. M. ayant jugé à propos de le retenir en France
pour l'employer , felon que l'exigera le befoin de
l'Etat , il a demandé qu'on nommât un Comman,
dant par intérim , à quoi S. M. a bien voulu ac.
quiefcer «.
Les voyageurs & ceux fur-tout qui voyagent
en pofte , feront fans doute bien aifes
d'apprendre qu'il exifte une nouvelle route
très bien pavéc de Valenciennes à Bruxelles ,
qui abrège le chemin de 3 lieues , ce qui
fait une économie de 5 efcalins par cheval.
A cet avantage fe joint l'agrément de voir
en fortant de Valenciennes , la ville de Condé
& les immenfes prairies qui l'environnent ;
en traverfant l'Efcaut qui fépare la Haute
& Baffe Ville , on eft à portée d'admirer fa
riche navigation qui eft la plus confidérable
des Pays- Bas ; on arrive enfuite dans la forêt
de M. le Duc de Croy , où l'on voit fon
magnifique Château de l'Hermitage , & une
grande quantité de belles avenues percées
dans cette forêt. On paffe enfuite par Leuze ,
Ath , Enguien , qui eft la réfidence ordinaire
de MM. les Ducs d'Aremberg & où les jardins
font très-étendus , & méritent l'atten
tion des étrangers ; de-là on fe rend à Hal ,
& de cette ville à Bruxelles.
M. le premier Préfident ayant été porter au Roi
l'Arrêté de la Cour des Pairs S. M. lui répondit
qu'elle étoit fatisfaite du zèle de fon Parlement , &
>
( 91 )
qu'elle lui feroit connoître dans peu les volontés.
Vendredi dernier , le Parlement s'affembla de noul
veau ; Monfieur , Monfeigneur le Comte d'Artois ,
les Princes du Sang & les Pairs s'y trouvèrent . Monfieur
remit une déclaration de S. M. en date de la
veille , qui fut enregistrée fur le champ ; elle
confirme les anciennes Ordonnances contre les jeux
de hafard , dans lefquels elle comprend tous ceux
dont les chances font inégales , & préfentent des
avantages certains à l'une des parties au préjudice
des autres . Ceux qui feront convaincus d'avoir
joué les jeux prohibés , feront condamnés , les banquiers
, en 30co 1. d'amende chacun ; & les joueurs ,
en 1000 liv. auffi chacun , pour la première fois ;
ad double , pour la feconde ; & en cas de récidive ,
pourfuivis felon la rigueur des Ordonnances , &
punis de peines afflictives ou infamantes , fuivant
l'exigeance des cas . Ceux qui , pour faciliter la
tenue defdits jeux , auront prêté òu loué fciemment
leurs maifons , feront condamnés à 10,000 liv. d'amende
. S. M. annulle tous contrats , obligations ,
promeffes , billets , ventes , ceffions , tranſports
& tous actes de quelque nature qu'ils foient , ayant
pour caufe une dette de jeu , foit qu'ils aient été
faits par des majeurs ou des mineurs , & c.
Nous avons parlé de l'armement que
MM . le Séfne & Compagnie font à Granville
; non - contens de l'augmenter , puifqu'il
fera compofé du vaiffeau la Chevalière
d'Eon de 54 canons , & de la frégate
le Zèle Militaire de 30 , qui navigueront de
conferve ou feront des expéditions de commerce
lorfqu'elles feront reconnues plus
avantageufes aux intérêts de la fociété ; ils
en ont établi l'adminiftration
fur un nouveau
plan qui mérite d'être connu .
>
( 92 )
» Cet Armement foutenu avec conftanee , femble
n'avoir éprouvé de retard , que pour acquérir plus
de perfection . Le plan de fon adminiftration actuelle
, combiné avec réflexion , préſente tous les
avantages de la fpéculation , & les moyens de retirer
le fruit de la plus heureuſe navigation . — MM. le
Séfne & Compagnie , Négocians à Paris , continuent
de le faire exécuter au port de Granville , fous la
direction de MM. Veuve Teurtenie des Cerifiers &
Compagnie , leurs Correfpondans & Confignataires ,
dont on connoît l'expérience & les lumières. - En
réfléchiffanr fur la nature de cette entreprise , qui
s'opère à la faveur d'une foufcription patriotique , à
laquelle ont pris part des perfonnes de toutes les
Provinces du Royaume , les Armateurs jaloux de
mériter de plus en plus la confiance publique & de
la fixer d'une manière toute particulière , ont propofé
à plufieurs des principaux Actionnaires de s'aflembler
deux fois par mois , pour conférer , d'après la repréfentation
de la correfpondance & des regiftres dudit
Armement , fur toutes les opérations qui y font re
latives , afin que l'intérêt général ayant été examiné ,
réfléchi & difcuté par nombre fuffifant , il foit ſta
tué à la pluralité des voix , ce qui devra fervir de loi
aux Armateurs , Directeurs , Confignataires , Capital
nes & Officiers. En conféquence , il a été arrêté
que le Comité qui le tiendra tous les 15 jours , & feta
convoqué par extraordinaire dans les cas néceffaires ,
fera composé de Mlle la Chevalière d'Eon , MM.
Drouet , Député de la Chambre du Commerce de
Nantes ; J. F. Frin & Compagnie Banquiers , Dépo
fitaires ; Benczech , au Bureau de la Correfpon
dance nationale & étrangère ; fix principaux Actionnaires
; le Capitaine en Chef de l'Armement ; le
Commandant en Chef le Corps des Volontaires ;
des Cerifiers , Correfpondant & Confignataire de
l'Armement ; le Séfne & Compagnie , Armateurs
& Directeurs en Chef. Le premier des ces va fleaux
( 93 )
-
a 150 pieds de longueur abfolue à fa ligne de flottaifon
, 37 pieds de bau ou largeur principale , & les
autres proportions conformes à ladite conſtruction ,
pour procurer à ce vaiffeau la plus grande fupério
rité de marche ; il portera deux batteries : à la première
26 canons de 18 livres de balle : à la feconde ,
28 de 12 liv. & fera monté par 450 hommes d'équipage.
Le fecond a 108 pieds 6 pouces de longueur
abfolue , 27 pieds 6 pouces de bau , portant
24 canons de 8 liv. de balle , 6 canons de 4 , fur les
gaillards , 18 pierriers , & fera monté de 220 hommes
d'équipage. Ces deux vailleaux feront pourvus
de toutes les armes , uftenfiles & avitaillemens
néceffaires pour leur expédition & croifière de quatre
mois de mer. →→→ La portion de fonds précédemment
reçus fur les actions étant employée aux travaux
déja exécutés . Les reconnoiffances qu'on délivrera
à l'avenir feront fignées de MM. le Séfne &
Compagnie Armateurs , numérotées & enregistrées :
elles feront en outre paraphées de chaque Dépofitaire
, lors de la délivrance qu'il en fera aux Actionnaires.
Les actions font fixées à 1000
& fubdivifées ( pour la facilité des Intéreffés ) en
quarts de 250 1. jufqu'à la concurrence de 700,000 1 .
à quoi eft évaluée la mife hors de cet arinement. Oa
comptera de l'achat des canons , S. M. , aux termes
de fa Déclaration , devant les fournir ou en rembour
fer la valeur. Les reconnoiffances d'actions ſeront dé .
livrées à Paris , par MM. J. F. Frin & Compagnie
, Banquiers , rue du Caroufel ; Benezech , au
Bureau Royal de la Correfpondance nationale &
étrangère , rue Neuve Saint- Auguftin ; le Séfne
& Compagnie , Armateurs , rue Bailleul
ville ,
---
-
livres ,
A Gran-
, par MM. Veuve Teurrerie des Cerifiers
& Compagnie , Confignataires ; & dans toutes les
villes da Royaume , par les Bureaux particuliers
de ladite Correspondance nationale & étrangère .
Les Armateurs pleins du defir de fatisfaire à
toutes leurs obligations ,rendront le compte général
( 94 )
de la mife hors dudit Armement , d'après les comptes
particuliers des Fourniffeurs & autres pièces relati
ves , dont les minutes feront , aux termes de la Déclaration
du Roi du 24 Juin 1778 , déposées au Greffe
de l'Amirauté de Granville : ils rendront compte éga
lement des frais de relâche , aviferont de l'arrivée des
prifes & du produit de leurs ventes , conftaté par les
liquidations particulières des Officiers de l'Amirau.
té , & pour en opérer la répartition la plus prompte ,
les Correfpondans qui auront géré les prifes feront
autorifés , fur les ordres & d'après les comptes des
Armateurs à remettre à chaque Dépofitaire le
dividende à diftribuer aux Actionnaires , au prorata
des mifes qui lui auront été déposées ,
Dans
le nombre des moyens qui ont été jugés pro
à accélérer l'exécution de cette entreprise &
pres
à contribuer à fon fuccès , on n'a pu ſe refuſer à
celui qu'offrent les propofitions de plufieurs Militaires
diftingués par leur bravoure & leur mérite . Tous
ſe réuniſſent à l'effet de former & commander un
Corps de Volontaires choifis & guidés par l'honneur
& l'amour de la Patrie, & à leur faire réalifer par
cux ou par leurs amis , un nombre fuffifant d'actions.
Si l'économie fcrupuleufe & la mieux entendue que
l'on s'efforce de foutenir dans toutes les parties de
cet Armement , fans préjudicier à la folidité , à la
beauté & à la perfection , opère des diminutions fur
le montant prévu de la mife hors , le furplus fera réfervé
pour les cas imprévus , comme relâches , &c.
& on en fera également compte aux Intéreflés , lors
des répartitions «.
Les numéros fortis au tirage de la Loterie
royale de France du premier de ce mois ,
font : 51 , 21 , 61 , 22 & 79.
De BRUXELLES , le 6 Mars.
LA Déclaration de la Cour de Londres
( 95 )
>
>
an fujet des bâtimens Hollandois avoit
fair efpérer , à quelques Négocians , que
les Etats-Généraux accorderoient auffi des
paffe ports pour des cargaifons de grains
de lin , de chanvre acheté pour le compte
des Anglois , mais on apprend de Roterdam
, que ces paffe- ports demandés le 23
du mois dernier ont été refufés.
Le vaiffeau de la Compagnie des Indes
Angloifes , échoué près de Noordwik eft
véritablement le Barker fur lequel M. Rumbold
s'étoit embarqué avec la majeure partie
de fa fortune qui s'y trouvoit encore
lorfqu'il a échoué. Tout ce qui s'y trou
voit d'équipage a été fauvé au nombre de
80 à 90 , à l'exception d'un matelot ivre
qui n'avoit pas voulu fortir. Les prifonniers
François , au nombre de 17 à 18
qui s'y trouvoient ont été remis en liberté.
On raconte qu'un Major du régiment Suiffe
envoyé fur la côte , a reconnu parmi eux
fon frère qu'il n'avoit pas vu depuis 12
ans & qui étoit au fervice de France . On
peut fe repréfenter plus facilement qu'on
ne peut la peindre , la joie que cette rencon
tre imprévue a dû caufer.
280
La charge de ce navire confiftoit en 19,500 pièces
de guinées , 12,870 dito fines , 4170 dito ; 1120
pièces de Salempouris , 800 Myftner , 4110 dite
fines , 2300 pièces de Moris , 360 dito fines ,
dito fines , 280 dito fuperfin , 1940 pièces de Betilles
, 2230 pièces de Conjey , 880 de Paliacate ,
500 de Criginal , 300 pièces d'Unis , 800 de Mouch,
340 de Mouffelines. Les marchandifes prohibées
( 96 )
confiftent en 6360 pièces de guinées bleues , 480.
de Salempouris bleus , 480 de Subetops - bleus , 5600
de Ramans- Mafulip bleus , 160 dito rouges , 700
pièces de chitze- Meris , 1000 dito fines , 200 pièces
de Baftas , 300 dito fuperfins , 1200 pièces Juper ,
60 pièces Betilles à fleurs , 130 de Doreas fines ,
7960 pièces Morch bleu , ainfi que plufieurs articles
appartenans à des particuliers.
On a frappé à Amfterdam une Médaille
en mémoire de la confédération pour la
neutralité armée entre la Ruffie , le Dane
marck , la Suède & les Provinces Unies.
D'un côté elle offre le bufte de l'Impératrice de
Ruffie , couronnée de tion : Catharina Mauriers , avec cette infcrip-
Dei gratia , Imperatrix
Autotratrix Rufforum. Au revers , on voit un ma
telor confterné ; fon bonnet , qui eft celui de la Liberté
, eft jerté à terre ; un gouvernail & un pavillon
font à fes pieds . Mercure , dans le dernier
abattement , eft affis fur une corne d'abondance
qui eft vaide. D'une main ,' il porte fon caducée de
vant la poitrine , de l'autre , il montre les privilé
ges violés de la liberté de la navigation . Neptune
eft d'un autre côté dans fon char marin , tenant fon
trident élevé , & promet , ainfi que Mercure ,
de
protéger le droit des mers. Peur peindre en même
tems la fraude & la violence , on veit un vaiffeau
de la Baltique , fans défenſe , contraint par un cor
faire armé, qui fait une décharge fur lui, de fe livrer à
la merci de barbares avides & fans frein. Sur le char
de Neptune , font les armes des Confédérés , qui
n'ont d'autre but que de rendre la mer libre. On
voit dans le ciel une étoile brillante , pour montrer
que cette alliance eft un nouveau météore politique
dû au génie de l'immortelle Catherine . Au bas ,
eft l'année 1780 , & dans le haut , le nom de J.
George Holtzhey , qui a conçu & exécuté l'idée
de cette médaille,
*
JOURNAL
POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQUI E.
De
CONSTANTINOPLE, le 24 Janvier.
L'AMBASSADEUR de Hollande a reçu aujourd'hui
un courier , qui lui a apporté la
nouvelle de la rupture entre l'Angleterre
& les Etats Généraux. Une maifon Hollandoiſe
, établie dans cette Capitale , s'eſt hâtée
de faire partir un Exprès , pour porter
cet avis à Smyrne , où l'on fe flatte qu'il
arrivera encore le 28 de ce mois.
Le Baron de Herbert , Internonce de la
Cour Impériale & Royale , notifia ces jours
derniers au Grand -Vifir la mort de S. M.
l'Impératrice Reine. Le lendemain la Porte
envoya un Officier pour complimenter folemnellement
ce Miniftre , qui doit avoir
fes Audiences de cérémonie du Grand-Vifir
& du Grand- Seigneur , après le fervice qui
fera célébré ici dans l'Eglife nationale pour
le repos de l'ame de l'Impératrice.
La Porte a reconnu M. de Laſcaroff en
qualité de Conful- Général de la Ruffie ,
17 Mars 1781. e
( 98 )
dans la Moldavie , la Walachie & la Beffarabie
; il réfidera à Siliftrie. Elle a auffi confenti
à ce que les paquebots Ruffes , venant
de la mer noire , jettaffent l'ancre dans le
canal , pourvu que dans leurs expéditions on
ne les défigne que comme navires marchands
& non comme vaiffeaux de guerre,
RUSSIE.
De PETERSBOURG , le 6 Février.
LE 28 du mois dernier l'Impératrice , ac
compagnée d'une fuite choifie de perfonnes
de la première diſtinction , fit à M. le
Vice-Chancelier , Comte d'Ofterman , l'honneur
de dîner chez lui . Elle témoigna fa fatisfaction
de la réception qui lui avoit été
faite par une tabatière d'or , & 200 ducats ,
dont elle fit préfent au Maître- d'Hôtel de ce
Miniftre .
M. de Bulgakow , Confeiller de Chancellerie
, qui avoit été l'un des Commiffaires
nommés pour régler les limites entre cet
Empire & la Pologne , eft revenu le 1er de
ce mois. Il a remis au Comte de Panin les
actes de la négociation & la convention
conclue à ce fujet. 11 a obtenu la permiffion
de porter les marques de l'Ordre
de St- Stanillas , dont le Roi de Pologne l'a
décoré ; & S. M. I. l'a nommé pour rempla
cer à Conftantinople M. de Stachieff , en
qualité d'Envoyé extraordinaire,
( 99 )
POLOGNE.
De VARSOVIE , le ro Février.
Il n'eft point vrai que le Comte Zamoïfki
, ancien Grand - Chancelier de Pologne
auteur du Code de Loix que la Diète n'a
point voulu accepter ,
foit mort , ainfi
que le bruit s'en étoit répandu . Ce Patriote
éclairé eft attendu dans cette Capitale , pour
affifter au mariage de fon proche parent ,
M. le Comte de Mnifzech , Grand- Secrétaire
de Lithuanie , avec la Comrelle de
Zamoïski , fille de fon frère le Waiwode
de Podolie , & de la Princelle Poniatowfka
, foeur aînée du Roi .
Plufieurs Magnats & riches Négociants
font revenus de Lemberg & de Dubno ; on
remarque depuis leur arrivée une plus grande
circulation defpèces , ce qui prouve
qu'ils ont rapporté beaucoup d'argent
comptant.
Il fe fait de grandes coupes de bois dans
les forêts de la Lithuanie. Ce bois fe tranfporte
à Riga , d'où on le fera paffer en
Hollande .
ALLEM A G N E.
De VIENNE , le 15 Février.
ON affure que le départ de S. A. R. Ma
dame l'Archiducheffe Chriftine & de M. le
Duc de Saxe-Tefchen , pour Bruxelles , eft
fixé au mois de Mars prochain.
€ 2
'( 100 )
On avoit débité déja long- tems avant la
mort de l'Impératrice- Reine , que les Etats
des Pays -Bas Autrichiens avoient fait des
repréfentations à la Cour , pour en obtenir
qu'on y envoyât le même nombre de troupes
qui y avoient été réparties avant la der
nière guerre , puifque le pays payoit encore
ces mêmes troupes , quoiqu'elles fuffent
éloignées . On avoit dit qu'en confe
quence quelques Régimens avoient été défi
gnés pour fe rendre de ce côté ; mais on
a de fortes raifons de croire que ce bruit
eft prématuré ; il eft du moins certain qu'il
n'a encore été donné aucun ordre à cet
égard .
Le Courier que l'Envoyé des Etats- Généraux
des Provinces -Unies , en cette Cour,
avoit dépêché à Conftantinople , pour y
porter la nouvelle de la déclaration de
guerre de l'Angletterre à la Hollande , en
eft de retour , il a fait une diligence incroyable
; & il lui a été fait une gratification
de 1000 florins.
De FRANCFORT , le 24 Février.
S'IL faut en croire des lettres de Stoc
kholm , la Cour eft difpofée à accorder à la
République des Provinces- Unies tous les
fecours ftipulés par les traités & permis
par les circonftances . Les Hollandois fe
flattent qu'elle leur fournira des vaiffeaux ,
ils annoncent même dans quelques- uns de
( 101 )
leurs papiers qu'ils feront au nombre de 10 ,
& le moindre de 60 pièces de canon .
» La nouvelle de la rupture entre les deux Puiffances
, lit-on dans quelques lettres de Ruſſie , a caufé
d'abord beaucoup de mouvemens. Peu de tems après on
aexpédié des Couriers à Stockholm , à Copenhague &
à Londres . Ce dernier étoit , dit -on , chargé des repréfentations
de l'efpèce la plus importante . L'Impératrice
a témoigné la plus vive fenfibilité de la conduite
de l'Angleterre , & elle eft réfolue d'agir avec la plus
grande vigueur , au cas qu'elle ne puiffe rien gagner
par des repréfentations amicales «.
En attendant les évènemens , qui doivent
confirmer en tout ou en partie ces nouvel
les , nous placerons ici la lettre fuivante
écrite de Berlin , que nous tirons de la
Gazette Alleinande de Hambourg.
» Il y a quelque tems que le Confiftoire fuprême
de cette ville fit rédiger & imprimer un nouveau
Livre de Cantiques , qui depuis a été reçu par la
plupart des Communautés Religieufes de cette Capitale.
Cependant quatre Paroifles ont cru devoir réclamer,
& elles ont préfenté au Roi la Requête fuivante.
- » Pendant le règne glorieux de V. M. fes
fujets n'ont pas éprouvé la moindre gêne dans l'exercice
de leur très- fainte religion réformée & Luthérienne.
Ce n'eft que depuis quelques années , &
quand le Prevôt Teller eft arrivé ici , que quelques
Confeillers du Confiftoire & plufieurs Prédicateurs ,
( excepté les Sieurs Ramon , Silberfchlag , Wolterf
dorf , Heecker & Servas , Prédicateurs de la Cour )
ont entrepris dans les Eglifes , ainfi que dans les
Ecoles , des réformes de leur tête & contraires à
l'Ecriture ; qu'en conféquence les vérités fondamentales
de la Bible ont été publiquement défigurées
par ces novateurs , tant en chaire que dans des livies
d'où il fuit évidemment que fi la Bible eft.
e 3
( 102 )
maltraitée dans notre pays , nos defcendans , fouspeu
d'années , ne feront plus chrétiens . Le Caté
chifme de Heidelberg ni celui de Luther ne s'enleignent
plus dans nombre d'écoles ; l'état de la vraie
religion dans le plat pays eft encore plus déplorable
; & pour comble de difgrace on veut nous forcer
de recevoir , pour le culte public , un Livre de
Cantiques contenant des principes Sociniens ; on
veut même l'introduire dans tous les pays de l'obéilfance
de V. M. , & le fubftituer , par les ordres ,
à ce que l'on prétend , aux Cantiques Orthodores
recueillis par Porft , quoiqu'on ait retranché du
nouveau Livre les Cantiques les plus énergiques ,
& tous ceux de Luther , en défigurant d'une manière
étrange celui qui contient la profeffion de foi.
Nous en craignons les effets les plus deftructeurs
pour le fyftême de notre croyance , fi V. M. n'arrête
pas les opérations de fon Confeil Eccléfiaftique , &
comme il a été dit , nous appréhendons que nos
enfans , en peu de tems , ne fe transforment en
fujets ineptes & défobéiffans . C'est pourquoi les
fouffignés fupplient très - humblement V. M. qu'il
lui plaife nous permettre de nous fervir dans notre
culte public , du Livre de Cantiques de Porft , comme
conforme à la parole de Dieu , nous protéger
gracieufement contre les nouveaux réformateurs de
la Bible & du Catéchisme ,' & ordonner que tous
les livres d'inftruction que plufieurs Miniftres ont
compofés jufqu'ici d'après leurs propres idées , fe
ront fupprimés , & que l'ufage des fufdits Caté
chifmes fera rétabli . En faisant cette refpectueufe
demande fondée fur la confeffion d'Augsbourg ,
nous comptons fur l'afftance paternelle de V. M.;
nous agirions par rapport à nous & à nos enfaus
contre notre confcience , fi nous fupportions davan
tage ces oppreffions , & cela d'autant plus que nous
favons que V. M. ne fouffre pas la moindre contrainte
dans l'exercice de la religion « . ——— Le Roi
( 103 )
-
a fait faire à cette Requête la réponfe fuivante par
un ordre émané du Cabinet. S. M. Pruflienne ,
notre très - gracieux fouverain , connoît trop bien
tout le prix d'une tolérance raiſonnable , en fait de
religion , pour avoir égard à ce que quatre Paroiffes
de cette ville ont repréfenté le 14 de ce mois touchant
quelques changemens & innovations , & moins
encore pour ordonner quelque chofe de contraire.
Pleinement convaincu que c'eft le devoir de tout
bon Prince , S. M. s'eſt fait une loi invariable de
laiffer à chacun de fes fujets une liberté entière de
croire & de s'arranger , par rapport à fon culte ,
comme il le juge à propos , pourvu que les dogmes
& pratiques de religion ne préjudicient ni à la tranquilité
de l'Etat , ni aux bonnes moeurs, En conféquence
, elle veut & entend , qu'il n'y ait dans l'Eglife
aucune gêne à l'égard du Catéchifme & du Livie de
Cantiques , mais que chaque Commune ait en cela
les mains abfolument libres. Apparemment le nouveau
Catéchisme ainfi que , le nouveau Livre de
Cantiques , font plus intelligibles , plus raifonnables
, plus conformes au vrai culte , puifque tant
d'autres Communes qui ont à leur tête des hommes
univerfellement reconnus pour être éclairés ,
leur ont accordé la préférence ; en tout cela ,
les
quatre Paroiffes en queftion ne doivent cependant
trouver aucun fujet d'inquiétude , vû que , comme
il a été dit , il leur eft abfolument libre , ainfi qu'à
tout autre fujet de S. M. , de croire & de chanter
ce qu'elles voudront , & commeat il leur plaira.
Le 18 Janvier 1781 “.
ESPAGNE.
De MADRID , le 16 Février.
ON lit dans la Gazette de ce jour la lettre
fuivante , de la Havanne , en date du 28
Novembre dernier.
€ 4
( 104 )
Conformément aux ordres réitérés du Roi
on préparoit depuis plufieurs jours une expédition
pour le golphe du Mexique. On avoit armé en effet
Jes vaiffeaux de la flotte royale le Saint -Jean - Népo
mucène , le Velasco , le Saint- Janvier , le Saint-
Ramon , l'Aftuto , le Dragon & le Guerrier ;
les frégates la Sainte- Mathilde , la Sainte- Rofalie
Noftra Senora , l'O & Santa- Cecilia , le chambequin
le Caiman & le paquebot le Saint-Pio ,
avec 49 bâtimens de tranfport. On mit fur ces der
niers 3800 hommes de troupes de débarquement ,
y compris les pionniers , les valets d'artillerie , conmandés
par le Maréchal de Camp Dom Bernard de
Galvez , Gouverneur de la Louifiane & de la Mo
bile , qui , ci- devant , avoit été nommé par le Roi ,
Commandant en chef de cette expédition . Le 7
Octobre , on fit l'embarquement de l'armée , qui ,
pour la plus grande partie , fut tiré des corps de la
garnifon de cette place , & des bataillons noirs &
mulâtres ; quoique tout fût prêt vers le milieu de
Septembre , par les foins de D. Bernard de Galvez ,
& l'activité de D. Jofeph Solano , les pluies &
beaucoup d'autres accidens réunis , l'empêchèrent
de fortir avant le 16 Octobre , qui fe trouva être un
jour clair , vent bon , frais , & tous les indices qui
promettoient un beau tems. Cependant le lende
main 17 , il s'éleva un ouragan furieux , qui dura
plus long-tems quaucua de ceux dont on fe fouvienne
en Amérique. Il tourmenta pendant 80 heu
res confécutives les vaiffeaux de cette eſcadre ;
dont quelques - uns furent maltraités ; il enleva
& difperfa les bâtimens du convoi , qui fai
fant moins de réfiftance , furent forcés de parcou
rir la plus grande partie du golphe du Mexique. -
Auffi -tôt que la mer & le vent le permirent , plu .
fieurs navires & petits bâtimens de l'efcadre , firent
en forte de fe rendre à l'Anfe de la Tortue, par 25 de
grés 30 min. de latitude , qui étoit le premier en
( 105 )
--
le
droit défigné pour le réunir ; & ils y arrivèrent en
effet. D. Jofeph Solano avoit laiffé près de là le
Saint-Jean , qu'il montoit , parce qu'il avoit été
fort maltraité ; & ayant paffé fur la frégate la
Sainte-Rofalie , il fit route pour le fecond lieu de
réunion du convoi , après avoir donné ordre que
ceux qui pourroient le fuivre s'y rendiffent , & que
ceux qui ne le pourroient pas , retournâſſent à la
Havane . C'est ce que firent le Saint-Jean -Népomucène
, le Saint-Janvier , le Saint- Ramon
Guerrier & l'Aftuto , ainfi que les frégates Mathilde
& Caïman , qui , avec deux tranſports , entrèrent
dans le port le 31 , fans que les petits bâtimens
fe trouvaffent auffi maltraités qu'ils auroient
femblé de voir l'être , vu la violence de la tempête.
qu'ils avoient effuyée. D. Gabriel d'Oriftobazal ,
Commandant du convoi & de la frégate l'O , fur
laquelle étoit D. Bernard Galvez , gagna le premier.
point de réunion , de conferve avec Santa- Cecilia ,
le paquebot le Saint-Pio , & deux bâtimens de tranfport.
Ayant trouvé dans cet endroit les ordres du
Général de l'efcadre , il partit pour le fecond point
de réunion ; mais les vents ayant continué d'être
contraires , il fe détermina le 6 Novembre à fe
rendre à la Havane , quoique ce ne fût pas l'avis
de D. Bernard Galvez. Le 17 , ces vailleaux arrivèrent
dans ce port avec deux prifes qu'ils ve
noient de faire ; c'étoit deux frégates Angloifes
qu'ils avoient trouvées près de la Havane ; elles
étoient armées en courfe & en marchandiſes , l'une
de 24 canons & l'autre de 18 ; elles alloient de la
Jamaïque à New- Yorck , avec une cargaifon de
rum & autres effets , dont la valeur eft eftimée
250,000 piaftres fortes . Deux jours après , D.
Jofeph Solano artiva fur la Santa- Rofalia , avec
un paquebot du convoi qui s'étoit trouvé manquer
de vivres & d'eau. Ce Commandant étoit avec raifon
très- mécontent de n'avoir trouvé , au fecond
-
es
( 106 )
-
---
>
rendez - vous aucun des vaiffeaux qui auroient da
s'y rendre. Le 31 il arriva un des bâtimens
difperfés ; hier , il en eft rentré un autre . Nous
avons fu, par des lettres de Campêche , en date du 4
de ce mois , qu'il s'y trouvoit à l'ancre 25 vaiffeaux
du convoi . On peut en conclure , avec affez
de vraisemblance que le vaiffeau le Dragon ,
ainfi que les 17 tranfports dont le foit eft encore
ignoré , ont eu le bonheur d'arriver à quelques
ports de la côte du Continent , ces derniers ayant .
dû leur confervation à leur foibleffe & à leur légéreté.
- L'Intendant de la Louifiane a donné avis ,
par une dépêche du 18 Août dernier , que D.
Fernando de Leyva , Capitaine du régiment de la
Louifiane , Infanterie , Commandant du port de
San - Louis des Illinois , ayant connoiffance que le
Capitaine Anglois Heffe , fe difpofoit à defcendre
le Miffiffipi , avec 300 hommes de troupes réglées
& 900 fauvages , mettant à profit le peu de
tems qui lui reftoit , fe fortifia le mieux qu'il put ,
& autant que le permettoit un lieu tout découvert.
Il fit conftruire , aux frais des habitans des environs
, une tour de bois à l'extrémité qui dominoit
la place ; il monta s canons qu'il avoit pour protéger
deux retranchemens qu'il fit élever aux deux
extrémités , qu'il garnit de 29 foldats vétérans &
de 281 hommes du pays. Tout étant ainfi dif.
pofé , les ennemis parurent le 26 Mai dernier à une
heure du foir ; ils commencèrent l'attaque par la
partie du nord , dans l'efpérance de la trouver fans
défenfe ; mais , contre leur attente , ils ſe virent repouffés
malgré l'opiniâtreté de leur attaque , & dans
la néceffité d'abandonner leur projet . Le feu fut
zrès- vif des deux côtés , & celui qui partoit de la
tour où étoit le Capitaine Leyva , tint en refpect
cette multitude d'hommes féroces , qui auroient indubitablement
défolé nos établiffemens dans ce
territoire . Les femmes &les enfans s'étoient enfer-
7
( 107 )
més dans la maifon du Commandant ; & le Liertenant
D. Francifco Cartabuona , à la tête de 20
hommes , avoir été chargé de leur défenfe. Les
troupes , ainfi que les habitans , manifeftoient
toute l'ardeur poffible , demandant avec inftance
qu'on leur permît de faire une, fortie . Enfin , les
ennemis convaincus de l'inutilité de leurs efforts
redoublés , fe difperfèrent dans la campagne , où
ils affouvirent leur fureur dans le fang de 22 laboureurs
qui travailloient à la terre
avec leurs
efclaves . Non contens d'avoir détruit leurs fe.
mences & tué leurs beftiaux , ils facrifièrent à leur
férocité deux autres victimes , qui n'avoient d'au
tres armes que
la bonne foi ; ils coupèrent leurs
corps par morceaux , & leur firent fouffrir une
mort atroce. Nous avons cu fix blancs & un nègre
bleflés . Les ennemis ont emmené prifonniers 57
blancs & 13 nègres . Nous craignons bien que le
fort de ces prifonniers ne foit aufli funefte que
celui de leurs compagnons , puifqu'ils fe voyoient
à la merci d'hommes féroces qui affectent de
fe dépouiller de tous fentimens d'humanité & d'honneur
, malgré les exemples de générosité & de
défintéreffement que leur avoient donné leurs ennemis
".
S. M. pour récompenfer D. Fernando de
Leyva & le Lieutenant D. Francifco Cartabuona
, de la vigoureuſe réſiſtance qu'ils ont
faite , a accordé au premier le grade de
Lieutenant- Colonel & à l'autre celui de
Capitaine.
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 3 Mars.
TOUTES les grandes & favorables nou
velles qu'on difoit avoir reçues de l'Amé "
e 6
( 108 )
rique Septentrionale ont paru bien peu de
chofe , lorfqu'on a lu la lettre du Chevalier
Clinton ; on a vu à quoi ſe réduifoit la
prétendue défection de l'armée de Washington
, c'étoit la montagne en travail qui a
enfanté une fouris . Les lettres particulières ,
écrites de cette partie du Monde , ont détruit
les beaux rêves dont nous nous repailfions.
La fuivante , écrite de Philadelphie ,
nous fait connoître quelques détails , &
fur-tout la fin de ces grands évènemens ,
fur lefquels le Général Clinton a gardé le
filence , ou que la Cour a eu la prudence
de fupprimer de fes dépêches : elle eft du
11 Janvier.
כ כ
» Je viens d'être informé que Sir Henri Clinton
avoit envoyé aux foldats Penfylvaniens un émiſfaire "
qu'ils avoient reçu , ainfi que fon guide. Il étoit
chargé d'un écrit dont il leur donna communication
, & qui portoit qu'on avoit été inſtruit à
New-Yorck , de leurs befoins & des juftes fujets
qu'ils avoient de fe plaindre du Congrès rebelle ,
relativement à leurs congés , leur paie , leurs vête
mens & leurs fibfiftances ; que s'ils vouloient le
rendre à New Yorck , ils recevroient le montant
de tout ce qu'ils reclamoient ; fans être même
obligés de prendre du fervice , & qu'on n'en don
neroit qu'à ceux qui voudroient s'engager librement
; qu'ils y auroient une amnistie pour tout ce
qui s'eft paffé tandis qu'ils ont porté les armes contre
le Roi de la Grande-Bretagne , & qu'on n'exigeroit
d'eux que de lui prêter feriment de fidélité . Le por
teur de cet écrit , continueit on , vous dira que
ces propofitions émanent de l'autorité la plus légi
time. Envoyez vos Députés à Amboy , où ils trouveront
des perfonnes sûres avec lesquelles ils pour
( 109 )
ront traiter ces objets à la fatisfaction des foldats
Penfylvaniens , & où on leur engagera la foi la
plus facrée de tenir les promeffes qu'ils recevront ;
il eft convenable pour votre sûreté , qu'en paffant
la rivière du Sud ( South-River ) , vous vous approchiez
d'Amboy ; & s'il eft néceffaire de vous
prêter affiftance , les troupes Angloifes feront à
portée de le faire . Il eft inutile de vous avertir
que le Congrès ne peut vous procurer le redres
fement de vos griefs ; & que , quand même il en
auroit la volonté , il n'en a pas les moyens. Saififfez
donc l'occafion qui fe préfente de rentrer fous
l'allégeance de votre légitime Souverain « . — Ces
propofitions furent rejettées, les deux efpions arrêtés
& livrés par les foldats Penfylvaniens eux - mêmes
au Général Wayne ; ils ſe réſervèrent cependant ie
droit de les réclamer après qu'ils auroient fubi un
examen ; ils les réclamèrent en effet , & ils leur
furent rendus . De nouveaux émiffaires fe glissèrent
dans Prince- Town ; & n'ofant s'expofer aux mêmes
dangers que les premiers , ils attachèrent à la porte
du College , qui avoit été converti en caferne
une plaque de plomb , fur laquelle les propofitions
du Général Clinton étoient gravées ; les foldats la
détachèrent & la remirent entre les mains de leur
Général . M. Read , Président de l'Etat de Penfyivanie
, s'étant approché jufqu'à environ une liene
des premiers piquets des foldats , leur fit fignifier
que les deux efpions devoient être livrés fans délai
pour être jugés & traités fuivant les loix ; les foldats
les livrèrent en effet fans condition , & leur procès
leur ayant été fait , ils ont été pendus ce matin à
Trenton . Un autre émiffaire étant arrivé avec des
propofitions plus étendues & plus féduifantes ; fut
informé du fort de ceux qui l'avoient précédé , &.
comme il ne pouvoit aifément s'évader , il vint fe
mettre à la merci du Général Wayne , lui délivrer
fes papiers & s'accufer lui - même ; il a été mis en
( 110 )
prifon , mais on croit qu'on lui fera grace. Le
Préfident Read ordonna enfuite à la ligne de Penfylvanie
de marcher à Trenton , ce qui fut exécuté
fans oppofition , quoique les Sergens euflent montré
précédemment de la répugnance , & même y euffent
mis obftacle. C'eſt - là qu'il examina leurs plaintes ,
& après les avoir entendus , il leur accorda une
entière fatisfaction pour les articles qui pouvoient
être actuellement redreffés , & prit des engagemens
quant aux autres. Il y avoit des demandes malfondées
qui furent rejettées fans oppofition de la
part des foldats : un exprès qui vient d'arriver de
Trenton , a apporté la nouvelle que cet arrangement
pouvoit être confidéré comme conſommé , & que
les différens partis étoient également fatisfaits . Les
foldats affurent qu'ils brûlent d'avoir une occafion
de prouver à leur pays qu'ils lui font fincèrement
attachés , & qu'on ne peut , fans leur faire un outrage
fanglant , les foupçonner d'avoir eu la moindre
envie de joindre l'ennemi .
L'accommodement des foldats infurgens
avec le Congrès n'étonne perfonne ; la facilité
avec laquelle ils ont livré les émiffaires
du Chevalier Clinton , pour fubir le
fort des efpions , prouve qu'en effet ils
n'avoient jamais , en quittant leur armée ,
fongé à fe joindre aux troupes Royales ;
c'eft dans ce moment même que le Géné
ral Clinton & l'Amiral Arbuthnot fe font
empreffés de publier une nouvelle proclamation
pour inviter les Américains à rentrer
dans l'allégeance ; on ne voit pas trop
ici quel effet ils peuvent en attendre les
actes de fermeté du Congrès , fa rigueur
envers les Emiffaires Britanniques annoncent
des hommes sûrs de leur fait & les
( m )
difpofitions des fujets des Etat- Unis ; on
penſe au contraire que la multiplication de
ces proclamations ne fait que montrer notre
foibleffe. On n'exhorte à la foumiffion qu'après
avoir fait de vains efforts pour y réduire
par la force. Les menaces même qu'elles
contiennent , ne peuvent qu'être un objet
de dérifion parmi les peuples que nous
combattons depuis fi long- tems , & fur lef
quels nous avons fait trop peu de progrès
pour ne les avoir pas convaincus de notre
impuiffance . On leur donne ici jufqu'au
premier Juillet pour fe décider ; on leur
indique plufieurs perfonnes dans différens
endroits , auxquelles ils peuvent s'adreffer
pour obtenir des fauf- conduits , & pour
traiter de leur accommodement avec l'Angleterre.
Le Général Clinton a auffi nommé une
Commiffion qui fera chargée d'incorporer
& d'employer ceux des fidèles fujets de
l'Amérique- Septentrionale qui feront difpofés
à s'affocier fous fa direction. Cette Commiffion
eft compofée de William Franklin ,
Ecuyer , Gouverneur de New Jerfey ; Jofiah
Martin , Gouverneur de la Caroline-
Septentrionale , Timothy Ruggles , Daniel
Coxes , George Duncan Ludlow , Edouard
Lutwyche , George Rowe , George Leonard ,
Anthony Stewart , & Robert Alexandre.
William Franklin , en qualité de Préfident
de cette Commiffion , a figné une Déclara
tion qu'elle a publiée à fon tour pour ex(
112 )
1
horter les Américains à s'affocier pour la
caufe Royale ; l'objet de cette affociation
eft de dévafter les côtes des Provinces révoltées
, & de nuire à leur commerce , foit
en coopérant avec les forces de terre & de
mer de S. M. , foit en faifant des diverfions
en leur faveur , tandis quelles poufferont
ailleurs leurs opérations. On n'augure
pas que cette propofition , quels que foient
les avantages dont on les accompagne , ait
plus de fuccès que la proclamation du Général
& de l'Amiral.
Le premier dans fa dépêche que nous
avons donnée précédemment & dont on a
fupprimé la date qui devoit être antérieure
au départ du paquebot qui l'a apportée &
qui étoit parti de Shandy Hook le 19 Janvier
, ajoutoit , en paffant , qu'il y avoit tout
lieu de fuppofer qu'Ethan-Allen avoit quitté
la caufe des rebelles. Cette prétendue défection
avoit été déja annoncée d'une manière
affez pofitive dès le zo Décembre par la
Gazette de New-Yorck ; le 20 Janvier elle
n'en parloit pas d'une manière bien pofitive.
Une perfonne venue du Nord , lit-on dans cette
gazette , rapporte que le Colonel Ethan- Allen , avoir
été depuis peu à Bennington avec s ou 600 hommes ,
& qu'après avoir achevé fes affaires avec les confédérés
de cette ville , il étoit retourné à Huberton ,
fon quartier général , qu'il avoit fortifié & rendu
tenable contre la milice du pays. Huberton eft l'en
droit où le brave Major Akland fut bleffé , lorf
que le Général Burgoyne pouffoit fes opérations
( 113 )
dans ce pays ; il eft à la diſtance de 12 milles à
l'Et de Ticonderago « .
·
où il
Tels font , dit à cette occafion un de nos papiers ,
les rapports qu'on fait circuler à New-Yorék & en
Angleterre. Réduits à leur jufte valeur , comparés
avec les informations qu'on a d'une fource moins
fulpecte , il en résulte que le nouvel état de Vermont
perfifte dans le projet de conftituer doréna
vant un Etat féparé , indépendant de ceux de Maſfachuffets
- Bay , de New Hampshire & de New-
Yorck , dont il a fait originairement ou fucceffivement
partie , & qu'Etan- Allen , ( partifan fameux ,
par l'irruption qu'il fit de fon propre chef dans le
Canada , au commencement de la guerre ,
fut fait prifonnier & conduit en Angleterre ) s'étant
mis à la tête d'une partie de ce diftrict , fon
pays natal , en qualité de Gouverneur ou de Préfi .
dent , menace de réfifter au Congrès par la voie
des armes au cas qu'il veuille forcer l'Etat de
Vermont à renoncer à fon indépendance . Il eſt
hors de toure probabilité que les habitans de Vermont
ou de New- Hampshire- Grants , auxquels
l'Amérique doit en grande partie la catastrophe du
Général Burgoyne , & entièrement la défaite du
Lieutenant - Colonel Baum à Bennington , qui la
précéda , penfent à rentrer jamais fous la domination
de la Grande-Bretagne , contre laquelle ils
ont toujours été plus animés qu'aucuns autres
Américains.

On peut juger des difpofitions
de ces
peuples par la manière dont ils célébrèrent
,
le 16 Août dernier , l'anniverfaire
du combat
de Bennington
, qui eut lieu le 16
Août
1777 .
" On fit une décharge de quatorze coups de ca- Dons en l'honneur d'autant d'Etats Américains libres
& indépendans. ( Vermont veut faire le quatorziè
( 114 )
me. Une grande partie des Officiers de la milice , &
autres perfonnes de diftinction de l'Etat de Vermont,
fe trouvant affemblés à cette beureufe occafion ,
s'engagèrent l'un à l'autre leur foi & leur honneur
, qu'ils maintiendroient la fouveraineté & l'indépendance
de cet Etat contre toute ufurpation.
Ils burent les 14 fantés fuivantes , en s'encourageant
réciproquement à défendre généreusement
leurs établiffemens frontières , contre l'ennemi éta,
bli dans le Canada , & à vaincre toute oppofition
contre l'Etat . 1 °. Le Congrès des Etats - Unis ; 2 °.
le Général Washington & l'armée ; 3 °. le Roi &
la Reine de France ; 4° . le Roi d'Efpagne ; 5. les
Puiffances neutres de l'Europe ; 6º. les fauteurs de la
caufe de la liberté par tout le monde ; 7 °. de l'har
monie & de la fermeté aux Etats indépendans de
l'Amérique ; 8. le victorieux Général Gate , de.
vant lequel les fiers Bretons furent obligés de met
tre bas les armes , & le brave Général Starks ,
qui défit entièrement le détachement avancé de
F'ennemi ; 90. l'Amiral Chevalier de Ternay , & le
Comte de Rochambeau , ainfi que la flotte & l'armée
à fes ordres ; 10 ° . les fidèles alliés de Ver
mont dans le Comté de Berkshire & ailleurs ; 11 °.
úne guerre entre les Etats de New Yorck & de
Vermont , au cas que le Congrès prenne finalement
la réfolution de fomettre celui- ci au premier ; 12º.
les mefures les plus promptes & les plus efficaces
contre les Torys , pour prévenir leur maligne influence
; 13. que les ennemis des Etats indépendans
de l'Amérique , qui traitent leurs prifonniers avec
mépris & inhumanité , éprouvent bientôt la loi
du Talion ; 14 °. de la fagetfe , de l'intrépidité &
de la perfévérance à l'Etat de Vermont , égales
aux difficultés qu'il effuie ; qu'il puiffe fruftrer les
deffeins de fes ennemis , & perpétuer le nom des
Montagnards-Verds ( Green- Mountain-Boys ) ;
juſqu'à la poſtérité la plus reculée.
7115 )
On ne voit pas dans ces Toafts rien qui
indique la moindre tendance à une réconci
liation avec l'Angleterre ; l'unique voeu des
habitans de Vermont eft de former un 14
état dans la confédération . Le 13 ° Toaft eft
particulière.nent relatif au mauvais traitement
qu'Ethan- Allen effuya parmi les Anglois
, lorfqu'il fut fait prifonnier , & dont
le Congrès le délivra enfin en ufant de repréfailles.
On a lieu d'ailleurs de préfumer
que la prétention des habitans de Vermont
n'aura point de fuites dangereuſes pour
l'armée Américaine , puifque l'état de New-
Yorck a déja renoncé aux droits qu'il pouvoit
avoir fur ce Pays , & il eft probable
que ceux de New Hampshire & de Maffachuffett's
Bay , pour l'amour de l'unanimité
de la concorde fuivront cet exemple.
Nous n'avons point de nouvelles des Indes
Occidentales . On fe flatte toujours que
les premières feront avantageuſes , & nous
offriront le réſultat de quelque opération
exécutée par l'Amiral Rodney depuis l'arrivée
de l'Amiral Hood. On ne doute pas
qu'il n'ait profité du moment où nos ennemis
n'ont point encore été renforcés ; cependant
la dernière malle de la Jamaïque
apportée par le paquebot le Dashwood ,
qui en eft parti le 2 Janvier , n'annonce encore
rien qui prépare à des expéditions &
à des fuccès ; elle nous a confirmé la perte
du Sterling Castle , de 64 canons , dont s
hommes feuls fe font fauvés , parce qu'ils
( -116 ")
ont été recueillis fur des débris par un bâtiment
François .
La tempête du 27 du mois dernier a mis
la flotte de Darby hors d'état de førtir de
quelque tems ; il faut réparer les vailleaux
endommagés , & quoiqu'on en dife , ces
réparations font affez confidérables pour ne
pas lui permettre de mettre à la voile avant
l'équinoxe Il paroît d'après cela que Gibraltar
ne fera point approvifionné . Nous favons
que les Efpagnols ont 30 à 40 vaiffeaux
qui nous attendent pour nous en empê
cher ; nous n'en avons qu'une trentaine
à envoyer , & il eft douteux que le hafard
nous ferve auffi bien que l'année dernière .
Si le Commodore Johnftone fort avec fal
divifion pour une expédition éloignée , il
ne faut pas fe flatter qu'il ofe tenter , en
paffant , de rien jetter dans Gibraltar ; &
lorfqu'il fera parti notre grande efcadre fera
diminuée des vaiffeaux qu'il aura emmenés.
Quoiqu'on dife que le départ de ce Commo
dore eft prochain , on doute que fa petite
efcadre foit prête.
Lorfqu'il s'eft rendu à Portſmouth , dit un de
nos papiers , pour en prendre le commandement ,
il a trouvé le Héros , vieux vaiffeau de 74 canons
à bord duquel il avoit deffein d'arborer fon pavil
lon , dans un état à ne pouvoir mettre en mer que
dans trois ou quatre feniaines. Les vaiffeaux munitionnaires
deſtinés à l'accompagner n'étoient pas encore
à Portſmouth ; quelques - uns étoient aux Du
nes , d'autres prenoient leur chargement dans la
Tamife. Le Commodore irrité d'un retard auff
( 117 )
yeux
peu attendu , a écrit au Lord Hilsborough une
lettre remplie de plaintes les plus fortes fur la né
gligence du Comte de Sandwich , en le priant de la
mettre fous les du Roi . Milord Hilsborough
en fir part au Comte de Sandwich , qui lui répondit
par une juftification qu'il le pria de préfenter
au Roi , s'il lui remettoit la lettre du Commodore.
Cependant fur les plaintes du dernier , on s'eft hâté
de réparer le Héros. Dès le 19 , les régimens
de Fullarton & Humberton s'étoient rendus à Portf
mouth , où le 22 , le Marlborough a conduit cinq
vaiffeaux de la Compagnie des Indes , qui doivent
être du convoi . On prétend que ce n'eft pas avec
le Lord Sandwich feul que M. Johnſtone s'eſt
brouillé ; i s'eft élevé auffi des différends entre
lui & le Colonel Meadows , chargé du commandement
des troupes de terre deſtinées à cette expédition
.
LeChevalier Yorke arriva le 23 du mois
dernier & defcendit à l'Hôtel du Comte de
Hardwike fon frere , où les Lords Hillsborough
& Stormont allèrent lui faire une
vifite. Le 24 il eut l'honneur de rendre fes
refpects au Roi avec lequel il eut un long
' entretien .
La guerre avec la Hollande
dont on fe
faifoit des efpérances
fi brillantes
, commence
à fe préfenter
fous un point de vue plus fombre. La ville de Norwich
eft dans
la dernière confternation
. Ses manufactures
dont les produits paffoient en grande partie en Hollande , font entièrement
tombées depuis
la déclaration
de guerre . Quatre des
principales
Maifons viennent
de fufpendre
leurs paiemens
, & quantité
d'ouvriers
fe
( 118 )
trouvent exposés à périr de faim . On a choifi
ce moment pour renouveller les défenfes
aux ouvriers de quitter la Grande- Bretagne
& ordonner l'exécution des peines portées
contre les émigrans & leurs fauteurs . Ce
n'eft pas par des loix qu'on retient les fujets
d'un Empire ; c'eſt en leur rendant la vie
aifée en affurant leur bonheur & leur tranquillité.
de Les féances du Parlement offrent peu
détails. Le 23 la Chambre des Communes
délibéra fur la manière de punir les déferteurs
; on objecta que cette réſolution ne
devoit pas s'étendre fur les troupes en Irlande
, dont la difcipline devoit être déformais
du reffort du Parlement Irlandois ; &
cela fit obferver que pas à pas la Grande-
Bretagne renonçoit à fa fouveraineté fur
l'Irlande.
On eſpère qu'enfin le budget fera ouvert
le 7 de ce mois par le Lord North ; il devoit
l'être le 27 du mois dernier , mais il
paroît que le travail de ce Miniftre n'eft pas
fini , & que l'emprunt qu'il doit faire a éprou
vé des difficultés qu'il fe flatte d'avoir le tems
de lever d'ici au 7.
Le feul article curieux qu'offre la Cham
bre des Communes , eft l'efpèce d'interrogatoire
qu'eurent le 26 devant le Comité
de cette Chambre les Indiens qu'il devoit
entendre fur les griefs allégués contre les
Cours de judicature établie au Bengale.
Le Bramine , attendu depuis plufieurs jours ,
fe
( 119 )
G
préfenta le 26 au Comité avec deux autres Indiens
appellés Préfés , du pays des Marattes . Ils s'af
firent à la droite du Préfident , & M. Boughton
Roufe , un des Membres du Comité , offrit de leur
fervir d'interprète ; cet examen intéreſſant dura depuis
midi jufqu'à trois heures ; on y expofa affez
au long les loix & les moeurs des Bramines & des
Hindous. Les crimes foumis à la plus forte expiation
, dit le Bramine font le meurtre d'un
homme , d'une femme , d'un enfant ou d'une vache.
L'homme riche qui commet un de ces
quatre crimes , les expie ordinairement en payant
une groffe fomme , qui eft employée à quelque
charité publique ; & fi le coupable eft un Bramine
ou un pauvre Hindou , il lui eft impofé un péleinage
, qu'il doit faire nuds pieds , & qui dure
quelquefois fept ans ; un Bramine cependant peut
être puni de mort ; mais le Bramine remarqua
qu'il ne fe fouvenoit pas d'en avoir vu d'exemple.
Le meurtre volontaire d'un Bramine eſt un crime
capital . La peine de mort eft prononcée de même
dans les cas de trahifon ou de délits graves contre
l'Etat , & il eft cependant très - rare , même alors ,
que la rigueur de la loi ait fon effet. Quoique la
peine de mort foit infligée quelquefois , les coupables
condamnés ne font jamais pendus mais on
les exécute en leur paffant une épée à travers le
corps, Ce genre de punition eft conforme aux anciens
ufages du pays. La raison pour laquelle on a
préféré cette manière de faire mourir les coupables
à celle de les pendre , eft qu'on croit que l'effufion
de fang expie le crime , au lieu que de pendre une
perfonne , eft , felon leur opinion , la mettre hors de
ce monde fans être foulagée du fardeau de ſon crime
; & on ne pense pas que pendre quelqu'un ce
foit le purifier ; on eft perfuadé qu'en lui ôtant ainfi la
vie ,il conferve après la mort, toute l'impureté pour
laquelle il a fouffert, Il n'eft pas d'ufage parmi
?
( 120 )
--
les Hindous d'arrêter ou d'emprisonner pour dette.
Lorfqu'une femme maitreffe de fon bien , ou jouil
fant d'un revenu adminiftré par elle , refufe d'acquit
ter une dette , qu'on la fuppofe en état de payer ,
on porte plainte au Magiftrat de fon District ; celui-
ci lui envoie ordinairement une fommation ,Jui
ordonnant d'acquitter la dette ; cette fommation eft
réitérée , fi elle ne paie point , & elle reçoit ordre
de paroître devant le Magiftrat. Lorfqu'elle eft arrivée
à la maison du Magiftrat , les femmes la
reçoivent & la lui conduifent . Il l'interroge fur fa
dette , mais il y a toujours un rideau tiré entr'eux ,
de forte que le Magiftrat ne voit jamais une fem
me. Enfin une femme n'eft forcée en aucun cas de
fe défendre en juftice. On tient généralement à
granddéshonneur de paroître devant une Cour deJul.
tice , & jamais une femme n'y eft appellée. — Les
Zenimdars font quelquefois purfuivis pour dette ,
mais on y gagne peu , quelque févérité qu'on em.
ploie. Lorfque les hommes refuſent de payer une
dette quelconque , on met une garde à leur mai
fon , afin que rien n'en puiffe fortir , & quelque
fois la garde a ordre de ne laiffer entrer aucuns comeftibles
; lorfque les débiteurs ont de quoi fatis.
faire leurs créanciers , & qu'ils s'y refufent , leurs
effets font faifis & vendus , mais alors leurs dieux
& autres chofes appartenans au lieu confacré à
leur culte , font exceptés ; leur mobilier n'eft ja
mais mis en vente. Les frais de demande à la char
ge du plaignant , font d'environ 20 pour cent ;
la quatrieme partie de cette fomme eft verfée dans
le tréfor. Le Bramine expofa les caufes qui peu
vent les priver de leur dignité. Un Bramine doit ap
prêter fon manger lui- même , ou il doit être apprê
té par un autre Bramine , & il ne pout pas manger
avec quelqu'un d'un autre étar Celui qui donnoit
ces détails , dit qu'il ne pouvoit même pas manger
avec les deux Préfés qui l'avoient accom, agné en
Europe;
( 121 )
Europe ; que s'il le permettoit , il perdroit fa dignité.
Si tout autre qu'un Bramine , par exemple , un
Hollychor ( c'eft ainſi qu'on appelle les Bramins
qui ont perdu leur dignité ) , entre dans la maiſon
d'un Bramine pendant qu'il mange , le Bramine eft
obligé de jetter fon repas , & de laver fa maiſon
avec de l'eau ; & fi un Hollychor approche d'un
Bramine pendant qu'il mange en plein air , celui- ci
eft obligé de fe laver pour fe purger de la fouillure
qu'il a reçue. Quant aux femmes , elles ne
font pas gardées auffi ftrictement par les Hindous
que par les Mahometans . Lorfqu'un Bramine a
quelqu'un chez lui , fes femmes peuvent entrer avec
le dîner , & elles le font , mais elles ne prennent ja
mais place à côté des hommes , ni ne converfent avec
eux. Dans l'Indoftan , & fur-tout parmi les fujets
Mahométans , il existe une coutume parmi les
femmes qui eft de fe brûler fur le bûcher de leurs
maris. Lorfqu'un citoyen perd fon état , ni fes amis ,
ni fa famille ne peuvent faire fociété avec lui , & il
eft dès ce moment regardé comme mort , on fait
même fes funérailles , & on doit l'effacer de fon
fouvenir ; fi un Hindou ou un Bramine cependant
a été forcé à l'action qui l'a fait décheoir de fon
état , c'eft aux favans Bramines à juger s'ils peuvent
, fans bleffer les loix , le rétablir , & quelquefois
ils le rétabliffent. Quant à la nourriture ,
quoique leurs loix les obligent à ne rien manger que
ee qui eft apprêté par eux-mêmes ou par d'autres de
kur fecte ; ils peuvent quelquefois manger ce qui
a été apprêté par d'autres que par des Bramines
mais feulement dans des circonftances extraordinaires
, comme une maladie foudaine , ou après un
long jeûne ; & dans ces cas même , ils ne peuvent
manger la nourriture apprêtée par d'autres mains
à moins qu'ils n'aient jeûné affez long - temps pour
perdre les fens , & qu'ils ne reconnoiflent point.
ceux qui leur donnent cette nourriture. Les Bra-
17 Mars 1781.
1
f
>
( 122 )
mines fouffrent de grandes incommodités dans les
voyages. Lorfque celui préfent au Comité , quitta
fon pays , il s'embarqua à Bombay fur un vaiffeau
allant à Mocha ; il fut 27 jours dans la traverſée ;
pendant ce temps , il ne prit d'autre nourriture que
celle qu'il avoit apportée à bord : elle confiftoit en
fucre candy , en fruits confits ; il ne mangea tien
autre chofe pendant toute la traverſée , & fon uni
que boiffon fut l'eau dont il s'étoit pourvu dans
de grandes bouteilles cachetées . Arrivé à Juda , le
Gouverneur de la place , qui étoit un Mahometan ,
le logea dans une maifon , ainfi que les deux Préfés ,
mais il refta deux jours fans boire ni manger. Le
Gouverneur lui envoya , pendant ces deux jours ,
quantité de vivres , & témoigna fa furpriſe de ce qu'il
ne mangeoit point , les vivres étant bons & bien apprêtés.
Le Bramine trouva heureuſement un enfant qui
entendoit la langue , & le Gouverneur ayant été informé
par lui des ufages du Bramine , on lui dreffa
une tente , & on lui donna auffi-tôt tout ce dont
il avoit befoin. En Angleterre , il s'eft trouvé dans
d'auffi grands embarras. Il n'a pu , par exemple ,
fe fervir d'aucun de nos feux ; il n'a pu rien apprêter
à manger dans nos vales , ni fe fervir de
nos uftenfiles de cuifine ; il n'a pu faire de feu fur
le carreau qu'après avoir étalé une certaine quantitê
de terre pour le dreffer. Les claffes inférieures
ont le plus grand refpect pour les Bramines elles
facrifieroient leur vie plutôt que de les laiffer infulter.
Un Bramine eft dans l'uſage de fe layer tous
les jours , & il ne peut , pour aucune raifon ,
difpenfer ; la meilleure manière eft de fe laver dans
une rivière , mais s'il n'en a pas la facilité , il doit
faire le mieux qu'il peut. Les gens du peuple regardent
comme un honneur de boire l'eau dont un
Bramine s'eft fervi ; celui qui étoit préfent au Comité
dit qu'il regarderoit lui - même comme un honneur ,
de boire de l'eau dans laquelle un Bramine favant fe
feroit lavé les pieds. Un Hollychor qui fe ferviroit
s'en
( 123 )
-
>
de l'eau avec laquelle un Bramine s'eft lavé , commettroit
un acte impur. Un Bramine favant , ou
celui qui a la réputation de l'être , eft plus confidéré
qu'une perfonne poffédant de grands biens , quelque
riche qu'elle foit. Il eft permis aux Bramines de
s'intéreffer dans le commerce , avec une reſtriction
cependant qui eft relative à certains articles de com-
-merce , tels que le fel , le beurre fondu toute
eſpèce de liqueurs , & d'autres marchandiſes d'un
moindre prix. M. Rouſe remercia le Bramine ,
& les Préfés , au nom du Comité , de leur empreffement
à paroître devant lui , & de la manière obligeante
avec laquelle ils lui avoient communiqué ces
détails inftructifs. Le Bramine ſe leva avec beaucoup
de politeffe , & dit que lui & les Préfés étoient .
charmés de penfer qu'ils avoient pu inftruire le Comité
de chofes qui méritaffent fon attention , ou
qui puffent être utiles au pays d'où ils venoient.

"
M. Roufe fut alors chargé de leur demander fi
le logement qu'ils habitoient étoit commode pour
eux & tel qu'ils le defiroient. Le Bramine répondit
qu'il ne l'étoit aucunement ; qu'ils étoient actuellement
logés dans une partie éloignée de Inlington ,
où ils ne pouvoient rien voir , & qu'il étoit fort
incommode pour eux de venir de cet endroit en
ville , à caufe de l'éloignement ; que d'ailleurs on
leur avoit dit que Londres n'étoit pas fi froid ,
& qu'ils avoient grand befoin d'une maifon à
leur feul ufage , où il y eût une cuifine en pierre ;
qu'ils fouffroient encore d'un autre inconvénient qui
étoit de ne pouvoir fortir habillés comme ils étoient ,
fans attirer une foule de monde à leur fuite.
Gregory promit d'en faire fon rapport le jour même
à la Cour des Directeurs , & le Chevalier William
James fe joignit à lui pour affurer le Comité qu'on
auroit d'eux tour le foin convenable pendant leur
féjour en Angleterre. M. Dempfter crut que la
Compagnie méritoit quelque réproche pour ne l'a-
- -M .
f 2
( 124 )
voir pas déja fait. Le Général Smith obferva
que ce feroit un foible objet de dépense pour la
Compagnie , de les traiter avec une libéralité qui
leur donnât une idée favorable de ce pays.-M.
Burke fur d'avis qu'on leur louât une maiſon dans
e voifinage de St. James ; & M. Montagu penfa
qu'il étoit abfolument néceflaire qu'ils euffent une
voiture. Le Bramine eft un jeune homme d'une
grande taille , fluet , & d'un extérieur prévenant.
La langue qu'il parle , plaît à l'oreille , & demande
une grande volubilité. Les deux Préfés font grands
& de bonne mine. Le plus âgé a une très - belle
phyfionomie. Il eft paffé en Europe pour faire valoir
Les prétentions au Trône des Marattes . Tous trois
portent des mouftaches , mais le Bramine feul laiffe
croître fa barbe «.
FRANCE.
De VERSAILLES , le 13 Mars.
LE Marquis de Vergennes , Ambaſſadeur
du Roi , près la République de Veniſe , qui
eft de retour en cette Cour par congé , eut
le 3 de ce mois l'honneur d'être préfenté à
S. M. par le Cointe de Vergennes , Miniftre
& Secrétaire d'Etat au département des Affaires
Etrangères.
Le 4 la Comteffe de Virieu & la Com.
teffe de Gain ont eu l'honneur d'être pré
fentées à LL. MM. & à la Famille Royale ,
la première par la Vicomteffe de Virieu , &
la feconde par la Vicomteffe de Pons.
L'Abbé Pezzana a eu l'honneur de préfenter
à la Reine les Tomes IV , V & VI de
la nouvelle Edition des OEuvres de l'Abbé
( 125 )
Métaftale. Cette Edition , dédiée à S. M. ,
eft un fuperbe monument élevé à la gloire
du Poète Italien . La beauté des Gravures ,
des caractères , du papier , le foin & la recherche
typographiques , fi nous pouvons
nous exprimer ainfi , ne laiffent rien à defirer.
M. l'Abbé Pezzana n'a épargné ni travail
, ni dépenſe , pour la rendre digne de
l'Ecrivain célèbre dont il publie les Ouvra
ges , & de l'Augufte Souveraine , qui en a
bien voulu agréer l'hommage ; le fuccès
doit répondre à fes foins , qui fe renouvellent
& fe multiplient à chaque livraiſon . La
prochaine méritera encore de plus grands
éloges ; tout le monde doit fe réunir pour
accueillir & encourager une entrepriſe qui
fait beaucoup d'honneur à la Typographie
Françoife , & qui mérite d'être diftinguée
de toutes celles de ce genre ( 1 ) .
De PARIS , le 13 Mars.
9.
M. le Marquis de Caftries eft parti le
de ce mois pour Breft ; il eft accompagné.
de 8 perfonnes , parmi lesquelles on compte
4 Maréchaux des Camps & Armées du Roi.
Ce Miniftre n'arrivera , dit- on , à Breft qu'à
la fin de cette femaine , parce qu'il paffe
par Nantes , où il compte féjourner. M. de
Guichen , qui devoit être du voyage , n'a
(1 ) Cette Edition fe trouve chez Molini , rue du Jardinet
; Durand , neveu , rue Galande , & Eſprit au Palais
Royal.
f3
( 126 )
quitté Paris qu'hier , & il arrivera à Breſt
en même-tems que M. de Caftries.
On écrit de ce Port que la flotte fera
en état d'appareiller le 15 ; en ce cas le
Miniftre pourra la voir partir , à moins que
l'approche de l'Equinoxe ne la retienne en
rade jufques vers la fin de ce mois.
M. de la Motte-Piquet ayant accepté le
commandement d'une divifion de l'Eſcadre
aux ordres de M. de Graffe , il a pris congé
du Roi le 4 de ce mois , & eft parti pour
Breft , où il fe rendra à bord de l'Augufte,
qu'il commande. M. de Graffe y étoit arrivé
le 25 du mois dernier.
M. de Marin , Capitaine de vaiffeau , a été fait
Chef-d'efcadre ; & M. le Chevalier de Graffe , Enfeigne
de vaiffeau , obtient le commandement du
cutter le Lively. M. le Chevalier de Rays qui a été
fait Chef- d'efcadre , a quitté le commandement du
Superbe , qui paffe à M. le Comte de Vaudreuil ;
le Citoyen eft donné à M. d'Ethy , l'Artéfien à M.
le Chevalier de Cardaillac , & M. de Saint Céfaire ,
Capitaine de vaiffeau , eft nommé Capitaine de pavillon
de M. de Graffe ; M. de Vaugiraud eft Major
de l'armée , & M. de Cibon , Intendant. M. le Chevalier
de Montluc , Lieutenant de vaiffeau, commen
dant le Sagittaire , deftiné à conduire à Rhode
Inland M. le Comte de Barras. M. de la Peyroufe
prendra le commandement de ce vailleau à fon arri
vée à New-Port & rendra à M. de Montluc la frégate
l'Aftrée avec laquelle il eft parti . M. de Gralle
montera la Ville de Paris ; il a le brevet de Lieute
nant-Général à prendre fon rang dans la promotion ,
& le cordon rouge qu'il mettra lorfqu'il fera hors de
la rade. Les frégates deftinées à fuivre cette eſcadre ,
font la Concorde , commandée par M. de Tanouarn ,
( 127 )
l'Aigrette , par M. de Langle , & la Diligente , par
M. de Mortemart , le cutter l'Alert , par M. de Chabon
, le Lively , par le Chevalier de Graffe & un
troisième.
,
On a reçu des lettres de M. de Monteil
en date du 6 Décembre ; elles confirment
ce que l'on a dit de ce Commandant , après
avoir réparé fa petite Efcadre des légers
dommages caufés par l'ouragan il a dû
mettre à la voile pour la Havanne , où il
va joindre D. Jofeph Solano , pour l'accompagner
dans une expédition qui intéreffe
les deux Nations. M. de Monteil
dans une lettre qu'il écrit à un Officier
Général de la Marine , lui mande qu'il doit
appareiller le 8 , & que cette expédition a
Penfacola pour objer. Il laiffe un vaiffeau à
St-Domingue & il va à la Havanne avec
quatre.
Les lettres d'Efpagne annonçoient que
l'on n'y doutoit pas le 19 du mois dernier
du départ de l'Amiral Darby ; l'Ambaffadeur
de cette Cour à celle de Lisbonne avoit
écrit qu'un bâtiment , arrivé dans ce Port ,
avoit vu la flotte Angloife près du cap la
Roque , & avoit compté 24 vaiffeaux de
ligne , plufieurs frégates & 44 tranſports.
Cette lettre prouve que les Gazetiers ne
doivent être trop blâmés lorfqu'ils donnent
quelques fauffes nouvelles , puifque l'on
voit des Ambaffadeurs & un peuple entier
croire les rapports du premier Marin , qui
vient leur débiter ce qu'il fuppofe ou ce
f4
( 128 )
13 ,
qu'il croit avoir vu. Elle prouve encore
que le tems étoit très beau à Cadix le
& que l'ouragan qui , ce jour-là , a déſolé
le Nord , ne s'eft pas étendu vers le Midi .
Nous avons la même efpérance à l'égard
de l'ouragan du 27. Les papiers de Londres
ont confirmé qu'il a caufé beaucoup
de mal à Portsmouth ; la plupart des vaffeaux
ont tellement befoin de réparations ,
que cette grande Flotte ne pourra mettre
en mer qu'après l'Equinoxe. Il paroît que
cette tempête n'a exercé fa fureur que dans
la Manche , & qu'à peine elle a été fenfible
à Breft. 1 MA MA 021
Le navire Suédois la Charlotte de Stockholm ,
Capitaine Suarte , chargé de plans en Saumon , par
tie de Londres le 14 Février dernier , fut forcé par
les vents contraires de relâcher à Graveland d'où
il appareilla le 17 pour fe rendre à Exter , où il
devoit completter fon chargement pour Naples. Le 28
ce navire fut accueilli d'un coup de vent de N. N. O.
fi furieux , que fans aucunes voiles dehors , il a tra
verfé le canal , & eft venu le mettre fi près de la
côte , que perdant tout efpoir de pouvoir s'en relever
, le Capitaine tâcha de faire échouer fon bâtiment
, de façon que l'équipage compofé de 7 perfonnes
pût le fauver ; ce qui eut lieu en effet . Le len
demain 29 la Charlotte a été trouvée échouée ſous
la côte du Tot relevant de la terre d'Anglefque . Ville
les- Murs , département de Fécamp . Il y a lieu de
croire qu'on fauvera la cargaifont .
du On apprend de Cherbourg que le 13
mois dernier il y eft arrivé un parlementaire
, qui y a débarqué 665 prifonniers Fran
çois. Le 26 un autre parlementaire , la Mi
( 129 )
nerve , venant de Plimouth , arriva à Paim
pol , où il débarqua 148 prifonniers , dont
୨ Officiers de la Légion de Luxembourg.
כ כ
--
La frégate corfaire Madame , écrit-on de Granville
, continue fa croifière avec le même fuccès .
M. Langlois étoit à peine forti de Morlaix où il
avoit conduit fa dernière prife , qu'il eut le bonheur
de faire amener le 11 Février , un gros cutter de
20 canons ; au moment qu'il mettoit ſon canon à la
mer pour l'amatiner , il s'éleva un grain qui l'obligea
de le rembarquer. Cependant depuis onze heures
du matin jufqu'au foir , il tint l'ennemi fous le ca
non de fa frégate ; mais dans la nuit le vent ayant
augmenté & le portant trop près de la côte d'Angleterre
, il jugea plus prudent de renoncer à cette
capture & de forcer de voiles . Ce coup de vent dura
jufqu'au 15 , heureufement il n'a caufé aucune avarie
à la frégate. Le 20 M. Langlois s'empara de
l'Albion , corfaire de Briftol de 12 canons , 55 hommes
qu'il expédia pour le premier port de France .
Le 25 il enleva un autre corfaire de Cork , nommé
le Fame de 8 canons , percé pour 14 & équipé de
65 hommes. Le mauvais tems ne lui ayant permis
de prendre à fon bord que is hommes de ce corfaire
, & de n'y en mettre que 10 , ces dix François
pendant 3 jours ont contenu les so Anglois reftant
fur le corfaire que la frégate Madame a amené le 27
à Groix où elle a relâché. Elle a dû reffortir pour
achever fon heureufe croifière , qui jufqu'a préfent
fait le plus grand honneur à l'intelligence & à la
bravoure de fon Capitaine. Le naufrage du Mefnil
eft bien confirmé ; quand on confidère le lieu , &
le platin de roches fur lefquelles le vaiffeau a été
porté , il eft inconcevable qu'il ait pu fe fauver un
feul homme , ce qui ajoute encore à l'habileté des
manoeuvres & à l'intelligence de M. Duclos -Guyot .
Le Curé de la Paroiffe de Carolles qui a donné
( 130 )
à cette occafion des preuves fignalées de zèle , de
générofité & d'humanité , eft M. l'Abbé de Prevalon
«.
M. Cazotte , commandant l'Atlas qui a
naufragé fur les roches d'Oueffant , & non
'fur celles de l'ifle de Molêne , n'a point péri ,
comme il a été dit dans quelques papiers
qui ont ofé lui attribuer la perte de fon
vaiffeau . Le Confeil de marine l'a pleinement
juftifié de cette imputation . On doit
ajouter pour réparer d'autres erreurs commiſes
à la même occafion , qu'il n'y a eu
que 12 hommes perdus , & que M. Cazotte
a ramené à Breft 270 hommes de fon équipage.
Les foumiffions & l'argent qu'on a reçus
pour le dernier emprunt , fe montent à 110
& même a 112 millions. Comme les patticuliers
feuls ont rempli cet emprunt , & que
les Notaires & les Banquiers fe verroient
privés de l'avantage qu'il offre fi l'on n'acceptoit
pas les so millions pour lefquels ils
ont foufcrit , on dit qu'ils confentent à les
placer à 9 pour cent. Il refte à favoir fi M.
Necker acceptera leur propofition.
M. Junker , Cenfeur Royal , eft chargé par
un des principaux Libraires d'Allemagne de
traduire le Compte rendu au Roi par M.
Necker. Cet Ouvrage important méritoit
d'être traduit par un homme qui certainement
ne le défigurera pas. Nous apprenons
auffi qu'on le traduit actuellement en Anglois.
( 131 )
Parmi les inventions précieufes par les
avantages d'utilité , d'agrément & de commodité
qu'elles réuniffent , en voici une qui
mérite d'être diftinguée , & que l'on nous
faura gré de faire connoître.
Le Sieur Hériffon , Maître Arquebufier à Paris
rue du Bout-du-Monde , la deuxième porte cochère
à droite en entrant par la rue Petit-Carreau , fabrique
des Refforts nouveaux de fon invention , qui rendent
les voitures fi douces , que même en courant la
pofte , & dans les plus mauvais chemins , on peut
y lire & y écrire fans fatigue . L'ufage de ces
Refforts vraiment élastiques , légers , d'une folidité
à l'épreuve des chocs les plus violens , & ne perdant
abfolument rien de leur douceur quelques
chargées que puiffent être les voitures , fera très-
-
conomique , parce qu'ils ne fatiguent point du
tout les trains des voitures , qui par conféquent ne
feront fujets à aucune des réparations difpendieufes
que néceffitent les Refforts ordinaires ; ces nouveaux
Refforts qui ne pèfent pas 20 livres , épargnent beaucoup
les chevaux en rendant les voitures bien plus
légères , quoique plus folides : les perfonnes qui
les acquéreront , quelques jeunes qu'elles foient , &
quelques voyages fatiguans qu'elles puiffent faire ,
ne verront point diminuer la bonté de ces Refforts
qui ne font fujets à aucun entretien ni réparations.
- L'on verra tous les jours chez le Sieur Hériffon ,
une voiture montée fur ces nouveaux Refforts dont
il n'en délivrera aucuns fans avoir fait faire devant
les acquéreurs , les mêmes épreuves & expériences
qui font détaillées au Procès verbal de rapport de
MM. les Commiffaires de l'Académie Royale des
Sciences , dont on prendra communication chez lui.
Parmi les détails que l'on a reçus des
effets de l'ouragan du 13 Février dernier ,
en voici que l'on lit dans une lettre de Lillè
f6
( 132 )
en Flandres , & qui méritent d'être tranf
crits.
Vers les quatre heures & un quart ce matin', le
Baromètre étant au- deffous de 27 pouces d'éléva
tion , la dilatation du Thermomètre au mercure de
Réaumur entre 9 & 11 degrés , une colonne ou
trombe de vent ayant pris une direction d'Ouest
q art au Sud , à l'Eit-quart de Nord- Eft , & d'une
largeur de 200 toifes , fe dirigea entre le Manége
militaire de la porte de la Barre ( dont un des coins
fut enlevé ) & l'Eglife du Collège de cette Ville.--
Du Village de Wazemme , cette colonne d'air rafa
la partie fupérieure du parapet au deffus de la grille
du haut , fe jetta fur le faîte de la Manufacture d'In .
diennes du fieur Durot , renverfa toute la couver
ture fur les maiſons de la rue de l'Arcq , les endommagea
beaucoup & rompit une partie du garde-fou
du pont y atrenant , quoique ce garde- fou fût de fer
& donnât peu de prife au vent. La colonne fe refferrant
dans le canal en fuivit les détours , acquit par
ce moyen plus de force , & enleva la partie du toit
de l'Arfenal du côté du Nord- Ouest , renversa tout
le hangard de l'Arfènal fur les derrières des bâtimens
de la Chambre des Comptes ; ce qui caufa de grands
dommages aux bâtimens voifins. Le vent continuant
la direction le long du Canal en faisant toujours
de grands ravages , alla enlever les trois quarts
du toît de l'Hôtel du Prince de Robec , jetra dans
Le jardin les débris de la charpente , & renverfa
tout un pan de muraille. Elle fe dirigea enfuite fous
la balustrade du clocher des Dominicains , l'abattit
totalement à la gauche du choeur de leur Eglife ;
& fa chûte , avec celle des cloches qu'il renfer
moit , écrafa un affez grand corps de bâtimens
avec un tel fracas qu'on crut que c'étoit un
tremblement de terre. Une grande partie de
la couverture fut auffi enlevée à l'Oueft ;
alors la direction de cette trombe changea vers
( 135 )
l'Eft , fit du ravage dans les vitrages de l'Hôtel
d'Avelin , renverfa la guérite de la porte du feur
Depon . -le Roi , Directeur du Génie ; enleva une
partie du toit du Couvent des Urfulines ; & continuant
la direction entre les Urbanistes & la Porte
Saint -Maurice , alla renverser le Moulin appellé du
Soleil-Levant & celui de la Louviere , fitués fur
le chemin de Roubaix. Tout l'efpace compris entre
le canal & la grille du haut de la Barre , offre
un afpect femblable a celui qui feroit caufé par
un bombardement. Les maifons , depuis le rempart
jufqu'au deffus des Dominicains , dans la largeur de
200 toifes , font endommagées confidérablement.
La perte que cet ouragan , qui a duré dix heures
de fuite , a pû caufer à toute cette Ville , ne peut
encore s'évaluer ; elle eft sûrement confidérable ;
celle du feul Couvent des Dominicains eft eftimée
30,000 livres « .
Les deux lettres fuivantes dont l'objet eft
de rectifier un fait hiftorique , appartiennent
à notre Journal. Nous nous empreffons de
les tranfcrire conformément au vou de M.
le Baron d'Efpagnac. Elles ne peuvent ajouter
à la réputation juftement méritée de l'Hiftor
rien du Comte de Saxe ; mais elles offrent
une nouvelle preuve de fon amour pour
l'exactitude & la vérité.
ל כ
31
F
Oferai- je vous prier , M. , de rendre publique
la lettre ci - jointe qui m'a été écrite par M. de
Tricaud , ancien Capitaine de Grenadiers , & Che
valier de St. Louis , à l'occafion d'une Note inférée
dans mon Hiftoire du Maréchal de Saxe , & où i
eft queftion d'une action diftinguée du Combat de
Denain , que cet Officier réclame comme appartenant
à fon père ; les preuves qu'il en donne , étant font
dées , je ne faurois lei refufer de rectifier une citation
que je n'ai rapportée que d'après l'envoi qui m'a été
(
134 }
fait ; il eft d'ailleurs vraisemblable que M. de Ligny ,
dont il eft mention dans ma Note , aura concouru
par fa bonne conduite à ôter au Comte d'Albermale ,
tous les moyens de s'échapper , d'où il fera réfulté
de la part de M. de Ligny fiis , une méprile dans
le fait , mais dont les circonftances auront été auffr
honorables pour fon père , que glorieufes pour M.
de Tricaud , à qui le Comte d'Albermale rendit fon
épée , comme étant fon prifonnier. J'ai l'honneur
d'être , &c. Signé LE BARON D'ESPAGNAC " .
La letre de M. Tricaud , ancien Capitaine
de Grenadiers , & Chevalier de l'Or
dre Royal & Militaire de St-Louis , adreffée à
M. le Baron d'Efpagnac Lieutenant- Général
des Armées du Roi & Gouverneur de l'Hô
tel Royal des Invalides , eft conçue ainfi :
» M. , je me rappelle , avec bien du plaifir , le
temps que j'ai eu l'honneur de vous voir , & de
vous faire ma cour , lors de votre Commandement
à Bourg; depuis ce temps , tout ce qui a été relatif
à votre nom m'a extrêmement intéreffé ; ce qui a
fait que je me fais procuré votre Hiftoire de Maurice
, Comte de Saxe : me permettrez- vous de vous
repréfenter que je fuis peut-être le feul grevé dans
ce Livre que tout le monde applaudit . Vous dites ,
M. , page 348 , en rapportant une action de M.
de Ligny , à la note ( 1 ) , actuellement Capitaine
de Grenadiers du Régiment Provincial d'Autun . M.
de Ligny fon père , ancien Lieutenant-Colonel du
Régiment d'Agenois , fit prifonnier , au combat
de Denain , le Comte d'Albermale. Sa mère étoit fille
de M. de Barre , Chef- d'Efcadre des Armées navales ,
neveu de M. , de Barre , Vice- Amiral , & c. Sans
rien diminuer du mérite de ce brave Officier , vous
mepermettrez de vous dire que cette action ne lui ap
partient pas , & que vous n'avez pas été bien informé
dans cette citation ; toutes les hiftoires la donnent
( 135 )
Extrait du
à mon père , & j'ai lous mes yeux les preuves de ce
que j'ai l'honneur de vous annoncer.
Journal hiftorique fur les matières du tems , de
Septembre 1712 , page 307. Le camp de Denain ,
forcé par les François , M. d'Albermale fut arrêté
prifonnier par un jeune Capitaine du Régiment
Lyonnois , nommé M. de Tricaud , qui le mena
d'abord au Lieutenant - Colonel du même Régiment
qui étoit fon oncle. M. d'Albermale lui remit for
épée. Page 212 , même Mémoire , le Marquis de
Tourville y fut tué , le Comte de Meufe eut une
bale dans la cuiffe , le Chevalier de Teffé une contufion
à la tête . M. de Tricaud , Brigadier des
Armées du Roi , eut un cheval tué fous lui , comme
i entrait des premiers dans les retranchemens
fit prifonnier le Comte d'Albermale , comme on l'a
déja dit , il lui remit fon épée ; le lendemain ce
Général le remercia de l'avoir tiré des mains &
de la fureur du foldat . Extrait de l'Hiftoire
de Louis XIV, par M. de Quincy , Brigadier
des Armées du Roi , tome VII , page 72. Attaque
de Denain ; prife du Général Albermale. Le Comte
d'Albermale & les autres Officiers - Généraux des
ennemis firent tout leur poffible pour rallier leurs
troupes ; celles du centre , & celles de l'aile gauche
où étoit le Comte de Dhana & le Comte de Naffau
Voudembourg , n'en ayant pu venir à bout , étant
éparés des autres troupes , le Comte d'Albermale
tâcha de mener quelques régimens de la droite au
village de Denain pour les porter entre les maiſons
& dans l'Abbaye , efpérant y tenir affez long- temps
pour que le Prince Eugène le vint fecourir ; mais
lorfqu'il fe croyoit fuivi , il fe trouva prefque feul ,
& fut fait prifonnier par M. Tricaud , Capitaine
au Régiment Lyonnois , qui le mena d'abord à fon
oncle , Lieutenant - Colonel de ce Régiment , Brigadier
des . Armées du Roi , auquel M. d'Albermale
donna lon épée. -Yous voyez , M. , que j'ai grande
( 136 )
raifon , après toutes les preuves que j'ai l'honneur
de vous citer , & que je vous prie d'éclairer par
vous - même , de réclamer une action qui appartient
à ma famille ; vous fentez combien un Gentilhomme
eft jaloux de ne pas lailler paffer à d'autres la gloire
que les ancêtres fe font acquis. Mon fils , Lieutenant
au Régiment Lyonnois , où il eft la cinq ou fixième
génération fans interruption , fe joint à moi pour
vous fupplier de vouloir bien avoir la bonté de
rectifier l'erreur qui s'eft gliflée dans votre livre ,
& de faire inférer cette Note dans le Mercure de
France . Je compte trop fur vos fentimens d'honneur
& d'équité pour douter que vous me refufiez cette
juftice & cette grace & celle de vous affurer du
profond refpect avec lequel j'ai l'honneur d'être ,
&c. DE TRICAUD " .
De BRUXELLES , le 13 Mars.
ON mande de la Haye que le 1er de ce
mois le Prince de Gallitzin a préfenté aux
Etats-Généraux le Mémoire fuivant.
H. & P. S. , auffi -tot que S. M. l'Impératrice
fut inftruite du départ fabit de la Haye de l'Ambaffadeur
de S. M. B. auprès de V, H. P. , S. M.
guidée par les fentimens d'amitié & de bienveil
Jance qu'Elle profeffe envers les deux Puiflances ,
n'a pas attendu d'éclairciffemens ultérieurs fur les
fuites que pourroit produire une démarche auffi
alarmante pour leur tranquillité & leur bien- être
réciproques , pour faire faire par fon Miniltre à
la Cour de Londres les reprefentations les plus
preffantes , afin de la détourner , s'il étoit poffible ,
d'en venir à des voies de fait , & la porter plutôt
à préférer celles de la douceur & de la conciliation
, s'offrant d'y coopérer en tout ce qui pourra
dépendre d'Elle. Quoique S. M. n'ait pas encore
eu le tems de recevoir la réponſe de la Cour de
( 81379 )
!
Londres , Elle a cependant lieu de préfumer , que
ces infinuations y auront été accueillies avec plaifis.
Dans cette confiance , l'Impératrice ne balance point
à donner une nouvelle preuve de les intentions
falutaires en faveur de la réunion de ces deux
Etats , qu'Elle affectionnne également ; & qu'Elle a
va depuis fi long-tems vivre enfemble dans l'intelligence
la plus parfaite & la plus naturelle à leurs.
intérêts refpectifs , en leur propofant formellement
fes bons offices & la médiation , pour arrêter &
faire ceffer entièrement la difcorde & la guerre qui
viennent d'éclater entre eux. - Tandis que M. de
Simolin , Miniftre de l'Impératrice à la Cour de
Londres , s'acquitte des ordres qu'Elle vient de lui
donner fur cet objet , le fouligné a l'honneur de
remplir de fon côté la même täche auprès de L.
H. P. , & de les affurer du zè'e & de l'empreffement
, avec lefquels il défireroit travailler au rétabliffement
du repos & de la tranquillité de leur
Etat . Le défintéreffement , l'impartialité , & les
vues de bienfaifance générale , qui ont imprimé
leur fceau à toutes les actions de S. M. I. , préfident
également à celle- ci . La fageffe & la prudence
de V. H. P. fauront lui reconnoître ces auguftes
caractères & dicteront la réponse que le
fouffigné aura à lui rendre fur l'exécution de fes
ordres «.
-
Ce Mémoire a été reçu avec beaucoup de
reconnoiffance ; il a même fait une fi vive
fenfation que les actions de la Compagnie
des Indes ont monté de 20 & même de
30 pour 100 .
*
La lettre fuivante qui nous a été adreffée
de Londres , préfente , fur une anecdote
que nous avons déja indiquée , quelques
détails qui peuvent amufer nos Lecteurs ,
& que nous tranfcrivons à ce titre.
( 138-)
J'imagine , M. , que vous aurez quelque plaifir
de faire part à vos lecteurs d'un évènement que je
vais vous apprendre : il s'agit à la fois du jeune
Veftris & du Parlement d'Angleterre : l'hiftoire d'un
jeune danfeur de l'Opéra de Paris fera mêlée défor
mais aux annales de la conftitution de la Grande-
Bretagne. Vos nouvelles de Londres font communé
ment affez
extraordinaires , mais vous conviendrez,
je crois , M. , qu'elles font rarement auffi gaies. Je
cours vîte à mon hiftoire. Lundi dernier , 19 Février
, le fameux Orateur Burke , le Démosthène de
l'Athène Britannique , a préfenté à la Chambredes
Communes fon fameux bill économique qui , dans
ce moment , eft fans contredit l'affaire la plus importante
dont elle puifle s'occuper ; il a propofe
que lecture en fût faite jeudi 22. Le Lord Nugent,
qui eft très - bon patriote fans doute , & qui , en
cette qualité , ne manque pas une féance à la Chambre
; mais qui, d'un autre côté , eft très-bon Muficien
, & en cette qualité grand amateur de l'Opé
ra, a changé prefque de couleur , en voyant choi
fir, pour cette grande affaire , un jour fixé depuis
long-tems pour une repréfentation au bénéfice du
jeune Veftris. Il n'étoit guère convenable à la ma
jefté des repréfentans du peuple Anglois , de dif
férer une féance du Parlement pour une féance de
l'Opéra ; mais il paroiffoit plus dur encore de manquer
une féance de l'Opéra pour une féance du
Parlement . Que faire ? ... Quel parti prendre ?... Il
falloit fe décider fur le champ ; il imagina un moyen
qui mettoit à couvert la dignité d'un Membre de
la Chambre des Communes ; il obferva que le
mercredi , veille du jour propofé , étoit deſtiné au
jeûne Général ordonné pour faire defcendre la bé
nédiction du Ciel fur les armes Britanniques , &
qu'il n'y avoit point affez d'efpace de ce jour d'ab
ftinence & d'austérité à celui où on vouloit agiter
une affaire auffi importante ; qu'ainfi il opinoit pour
que la lecture du bill fût différée à huitaine. Tant
( 139 )
"
d'austérité dans un homme fou de l'Opéra , ne pou
voit guère en impofer au Démosthène Anglois ; &
c'étoit un beau fujet de plaifanterie pour M. Burke:
ce n'eft pas le jour de jeûne , lui dit-il , en
jouant fur le mot Anglois ( fafting-day ) , mais le
jour de réjouiffance , [ feasting-day ) qui vous fait
la combattre ma motion . Sans doute , ajouta- t-il ,
féance du Parlement feroit trop de tort au Danſeur
François , & les befoins du jeune Veftris méritent
bien d'être confidérés autant que les befoins de la
Nation Angloife . Mais on peut concilier ces grands
intérêts fans en facrifier aucun : je propoſe la fuppreffion
de plufieurs places dans mon bill ; il n'y a
qu'à donner au jeune Veftris le revenu de l'une de
ces places . Malgré cette excellente plaifanterie , on
fat aux voix , & la propofition du Lord Nugent ,
l'emporta de 33 fur celle de M. Burke.
Ainfi il va être configné dans les annales de
l'hiftoire de l'Angleterre que les féances de la plus
augufte affemblée du monde ont été fufpendues &
différées , lorsqu'il s'agiffoit des affaires les plus
importantes du Royaume , & dans le moment de
la crife la plus terrible où il fe foit trouvé depuis
plufieurs fiècles : & pour quel grand objet !.... pour
voir danſer une chacone !.... Les Anglois , vous
le favez , M. , ne font d'accord fur rien ; ils difputent
fur leur plaifir comme fur leurs affaires ,
fur les combats de leurs coqs comme fur le pouvoir
de leurs Rois : il étoit réfervé au jeune Vef- tris de réunir une fois la Nation entière dans le
même fentiment. Il n'y a qu'une voix en fa faveur,
ou plutôt qu'un cri ; car il ne faut pas croire que
les Anglois , & les Angloifes fur-tout , ne fachent
pas , au befoin , crier les fenfations qu'elles épron- vent. Les Dames de Londres commencent à avoir
des nerfs , comme celles de Paris ont des chapeaux
Anglois. Il ne feroit pas étonnant qu'elles parvinffent
bientôt à avoir des vapeurs : ainſi vous voyez , M. , qu'elles ne font pas mal avancées. Mais reve
( 140 )
les
+
nons à Veftris .... Son bénéfice annoncé pour Jeudi
.... De ce moinent toutes les loges retenues &
les places payées une guinée , quoiqu'elles n'en
coûtent ordinairement que la moitié ; le pere & le
fils ne pouvoient fuffire à diftribuer des billets ;
enfia , on eftime que ce bénéfice lui a valu 1200
guinées. Une fi grande fortune devoit lui faire
craindre quelques revers ; mais qui cût cru que le
Dieu de la danfe dût être expolé jamais à être
chaffé du théâtre à coups de pommes & d'oranges ?
C'est pourtant ce qui lui eft arrivé au moment mê
me ou on l'élevoit le plus jufqu'au ciel on lui perfuada
d'annoncer dans les papiers publics que
fecondes places feroient au même prix que les premières
or , Jacques Rosbiff, qui n'aime pas la
réforme , & qui ne fe foucie pas de voir un Saltimbanque
, né rue du hafard , venir changer les
us & coutumes nationales , a pris de l'humeur ; &
par le même canal des papiers de nouvelles , on
lui a adreflé certains petits paragraphes , où on lui
difoit , d'une manière un peu crue
qu'il avoit
tort ; & même pour qu'il n'en prétendît pas caule
d'ignorance , on le lui dit en françois . Vous ne fe
rez pas faché de trouver ici une de ces lettres bénignes
; vous verrez comme les Anglois s'y pren
nent , quand ils donnent un confeil d'ami ; le voici
en original : » L'Opéra de Jeudi prochain eft annoncé
dans le Morning Chronicle & dans le Morning
Poft de ce jour ; mais l'un indique le prix
des premières galeries às fols , & l'autre à 10 fols
6 deniers. Lequel faut- il croire , Monfieur ? L'un
& l'autre n'ont écrit fans doute que d'après vos intentions
, mais il me paroît qu'elles font un peu
équivoques. Je fuppofe bien que votte avidité vous
fera déclarer pour le Morning Peft ; mais penfez
vous que les bourfes Angloifes fouferiront à cette
avidité , & que le point d'honneur des Bretons
fouffrira qu'un faifeur de gambades , tout habile
qu'il foir dans fon art , leur faffe la loi , & intro-
,
( 141 )
duife des ufages qui n'ont jamais exifté fur aucun
Théâtre de Londres ? Non , mon petit ami , fachez
que gli Inglefi non fono de' minchioni , & que fi' ,
contre toutes les règles du théâtre , contre tous
les droits du public , contre toute bienléance , on
s'avife de leur refufer l'entrée des premières gale
ries pours fols , ils fe foumettront à l'impofition ,
mais ce fera , pour au premier entrechat que vous
ferez , vous mettre hors d'état d'en faire un fecond,
par une volée de cailloux qui pleuvra fur
vos jarrêts : c'eft de quoi vous avertit en bon
François , afin que vous n'en prétendiez caufe d'ignorance
, une fociété d'Anglois pacifiques , qui
cependant peuvent chacun d'eux fe dire avec autant de
vérité que votre Serviteur . Signé UN CERVEAU BRULÉ.
Dans l'intervalle , quelques mécontens , car qui
n'en fait pas ?.. des envieux , qui dans la profpérité
n'en rencontre ? .... répandirent des bruits fourds ,
faux , fans doute , mais fâcheux : & l'un difoit ,
M. Veftris eft auffi trop ridicule , il ſe croit un
grand homme , parce qu'il eft un grand danſeur.
L'autre plus vif difoit tout uniment , cet homme
eft un fat ; il avoit paru au bal de la Cour le jour
de l'anniverfaire de la naiffance de la Reine ; dès
le lendemain tous les papiers avoient fulminé contre
cette liberté on imprimoit que Veftris ne devoit
paroître dans un bal de la Cour , que lorfque ce
bal étoit celui de Ninette à la Cour. Enfin , c'eſt
le fort des grands talens d'être filés & adorés en
même temps ; l'envie étoit fous les armes. - Ce
jeudi tant attendu arrive , le Haymarket ſe trouve
rempli de carroffes & de gens à pied plus de deux
heures avant qu'on ouvrit les portes . Des femmes
très-parées , qui pour être plus près de la porte ,
étoient defcendues de leurs carroffes , paffoient ce
temps là les pieds dans la boue , expofées même
à la pluie qui furyint , balottées & jettées par la
oule , comme dans le flux & reflux des parterres
de vos Spectacles . Enfin , on ouvre les portes ....
( 142 )
on fe bat , on fe pouffe , on fe vole , on crie au
meurtre , &c. &c. Il n'y a point d'exemple d'un
tel vacarme , même dans l'Hiftoire de l'Angleterre.
La toile ſe lève , on voit le Théâtre plein de monde ,
alors le tapage redouble encore , & il a duré depuis
fept heures jufqu'à dix fans qu'on ait pu commencer
l'Opéra. Les Acteurs fifflés , chaffés à coups de pommes.
Le pauvre petit Veftris a paru deux fois avec
un Interprète.... Deux fois fifflé & deux fois ren
voyé à coups de pelures d'oranges ; bientôt on brife
tout ce qui fe trouve fous la main , & l'on fait voler
les bancs fur le théâtre ; les femmes jettent des cris
d'effroi : on leur crie de fortir ; un moment de plus
tout étoit perdu , & il feroit arrivé des malheurs
affreux ; enfin un homme comme il faut , Membre
du Parlement ( M. Witworth ) a amené avec lui ,
pour la troifième fois , le jeune Veftris fur le bord
du théâtre , & a dit , en Anglois : MM. , M. Veftris
me prie de vous dire qu'il eft au déſeſpoir de l'ar
ticle qu'on lui afait mettre dans les papiers , qu'il
eft étranger dans ce pays-ci , & qu'il n'en fait pas
les ufages.... A ces mots , il a été interrompu par
un brouhaha général ; les fiffleurs ont recommencé ,
& on n'a pas voulu entendre la fin du compliment.
Heureufement ce M. avoit beaucoup de fermeté &
de préſence d'efprit ; il a fait figne qu'il avoit encore
quelque chofe à dire , on l'a écouté , comme on avoit
refufé fon excufe , en difant que ce n'étoit pas là la
raifon , ... Pardieu , dit-il , je viens moi-même des
galeries demander le fujet des plaintes , & ce qu'on
exigeoit en réparation ; vous m'avez dit , vous
même , qu'on étoit irrité de l'article mis dans les
papiers par M. Veftris , & que s'il vouloit faire
des excufes , on feroit content. Le voilà ...
.&
je vous les fais de fa part.... Le pauvre petit
Augufte s'eft confondu en révérences , eft demeuré
profterné la valeur de cinq minutes ; on a été obligé
de lui dire de fe relever; tout le monde a crié : brave,
7143 Y
1
bravo , avec beaucoup d'applaudiffement , & on a
continué , ou plutôt commencé , ou plutôt achevé
l'Opéra , dont on n'a dit que le deuxième acte Le
relte s'eft fort bien paffé ; dès ce moment on a été
tranquille , on a laiffé le Théâtre plein de monde ,
& le Ballet de Ninette a été auffi bien exécuté qu'il
pouvoit l'être , avec cet embarras qui obligeoit de
baiffer la toile toutes les fois qu'on vouloit faire un
changement de décoration. Lorfque Veftris a paru ,
il a fait plufieurs belles révérences , & a été applaudi ;
mais après fa danfe , il a remporté tous les fuffrages ,
& a fait convenir qu'un tel père méritoit d'avoir un
tel fils cc.
PRECIS DES GAZETTES ANGL. , du 8 Mars.
» On n'a aucunes nouvelles de l'état de l'efcadre
à Portfmouth, quoique les Gazettes dans un article
daté de ce port le 4 Mars , difent que le Prothée
de 64 canons va être mis en carène. C'eſt celui qui
avoit été jetté à la côte , - On voit par des lettres
de divers endroits voifins de Portfmouth que l'ouragan
y a fait les plus terribles dégâts , & il eft aifé
d'en inférer tout ce que l'efcadre qui étoit en rade
a dû fouffrir. Le vent étoit encore contraire le 6.
fes par
-
Le Romney de so canons , Commodore Johnftone
avoit mis fignal pour la flotte Indienne & pour les
bâtimens de tranfports de fon expédition fecrette.
Le Gouvernement a reçu des nouvelles fâcheule
navire le Commerce parti de New-York
lez Février , ayant manqué la flotte qui a appareillé
de New-York le 27 Janvier. Le 28 Janvier trois
des vaiffeaux François de Rhode -Ifland , l'un def
quels a été reconnu pour être l'Ardent , partirent
foudain de cetre ftation . Auffi- tôt l'Amiral Graves
fit appareiller deux vaiffeaux de ligne & un de so
canons de l'efcadre à fes ordres , mais plus vraiſemblablement
appareilla avec ſon eſcadre entière de 8
vaiffeaux de ligne & 2 de so canons . Il furvint
auffi-tôr un grain des plus violens , & en doublant
la pointe de Montock , à l'extrémité orientale de
( 144 )
Long - Iland , le Bedford de 74 & l'Adamant de so
perdirent leurs mâts , & le Culloden de 74 fut jetté
à la côte & entièrement perdu. On n'a pu fauver
que la moitié de l'équipage & le Sieur Balfour
Capitaine. L'America de 64 eft rentré démaré
New York , & on étoit inquiet de deux autres
vailleaux de ligne . Cette énumération fait bien voin
que l'efcadre entière s'étoit mife à la pourfuite des
trois vaiffeaux François . On étoit perfuadé à New-
York que la divifion Françoife partie de Rhode
Iland , alloit à la Chefapeak pour foutenir les Vir
giniens attaqués par les Généraux Philips & Arnold,
Comme il ne paroît point qu'ils aient fouffert da
coup de vent , on étoit très-inquiet pour ce Corps
d'armée Angloife qui pourra être détruit avant qu'on
ait pu y envoyer des fecours . On avoit déja de gran
des inquiétudes fur le fuccès de cette expédition con
tre laquelle marchioient de gros corps d'Américains
commandés par le Général Nelfon . Un pa
perte
quebot arrivé de la Jamaïque a confirmé la
da Thunderer de 7+ canons , dont il ne s'elt fauve
qu'un feul homme. Les un grand nombre de
navires a appareillé des Dunes pour Port(mouth.
fous le convoi de l'Annibal de so canons.
Mars , Mylord North a fait pafler fon projet d'em
prunt à la pluralité de 8 , favoir 169 contre III
Il fera de 12 millions fterling , & confiftera en an
$
Le7
nuités à 3 pour 100 & à 4 pour 100 avec une loterie.
La prime pour les prêteurs eft de liv. 1of
fterl . , les annuelles à 3 pour 100 étant à 5 186 La totalité du fubfide eft de 21 millions_380 mile
livres. Il s'expliquera dans une autre féance fur les
nouveaux impôts qui feront le gage de cet emprunt ,
Les fonds font baiffés comme on l'avoit annou
cé , tous les bruits fur un prochain arrangement ,
foit avec la Hollande , Loit avec l'Espagne ,
,lemés
pour procurer une hauffe factice , s'étant évanouis.
Les pour 100 confolidés font retombés de $ 9 un
quart 67 3 quarts . La banque & l'Inde fans prix
fixe ".
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQUIE,
De CONSTANTINOPLE, le 1er. Février.
LE 27 du mois dernier une des femmes
du Grand- Seigneur accoucha d'une Princeffe
qui a été nommée Sultane Melek. Le
lendemain on lança à l'eau une grande frégate
en préfence de S. H. & des principaux
Officiers du ferrail.
L'Internonce de la Cour de Vienne a
fait célébrer le 26 du mois dernier à Pera ,
dans l'Eglife de la nation Allemande , un
fervice folemnel pour le repos de l'ame de
feue l'Impératrice Reine ; tous les Ambaffadeurs
& Miniftres des Cours étrangères y
affiftèrent ; l'Archevêque de Theodofiopol
prononça l'Oraifon funèbre de cette Princeffe.
Aujourd'hui ce Miniftre a eu une
audience publique du Grand- Vifir , dans
laquelle il lui a remis fes lettres de notification
, & a été revétu d'une fuperbe
péliffe de martre zibeline ; on a diftribué
à ceux qui compofoient fa fuite deux péliffes
24 Mars 1781 . g
( 146 )
d'hermine , trois kerekes & plufieurs caffe
tans.
La fanté du Grand-Vifir eft toujours fort
chancelante. Ceux qui font à portée d'être
le mieux inftruits de fon état défefpèrent de
fon rétabliffement. Abdoulrefack , Bacha ,
ci-devant Reys- Effendi , vient de mouric
après une courte maladie.
DANEMAR CK.
De COPENHAGUE , le 12 Février.
LA Cour eft décidée à tenir l'été prochain
4 vaiffeaux de guerre & 2 frégates dans le
Sund , à renforcer la garnifon du Château
& à en augmenter l'artillerie . Le but de
ces difpofitions eft fans doute de fe mettre
en état de maintenir plus fûrement & de
faire refpecter la neutralité dans ces parages
, s'il arrive , comme on l'a déja vu plufieurs
fois , des chocs fanglans trop près de
nos côtes & dans nos eaux entre les navires
des diverfes Puiffances belligérantes.
POLOGNE.
De VARSOVIE , le 21 Février.
LE Comte de Rzewuski , Maréchal de
la Cour , doit fe rendre le mois prochain
à Grodno ; & il paroît que les obftacles
fufcités jufqu'à préfent à fon départ , par
M. de Tyfzenhaufen , Tréforier de la Cour
de Lithuanie , ne le fufpendront plus.
( 147 )
On apprend de Pétersbourg que le Comté
de Branicki , Grand- Général de la Pologne ,
y elt arrivé à la fin du mois dernier , &
qu'il y a été préfenté à S. M. I. avec les jeunes
Seigneurs Polonois qui l'ont accompagné.
L'objet de fon voyage eſt , dit-on , d'obtenir
la main de la nièce du Prince Potemkin.
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 22 Février.
L'EMPEREUR a nommé la Grande - Ducheffe
de Tofcane , Grande - Maitreffe de
l'Ordre de la Croix étoilée. C'eft déformais
à cette Princeffe que s'adrefferont les Dames
qui afpireront à être décorées des marques
de cet Ordre..
Les équipages de l'Archiducheffe Chriftine
& du Duc de Saxe Tefchen ſon époux ,
font en route pour Bruxelles. LL. AA. RR.
partiront au commencement du mois prochain.
On croit que vers le même tems les
autres Archiducheffes prendront le chemin.
de leurs réfidences refpectives. Leur éloignement
ne laiffera pas de caufer dans cette
Capitale un vuide qui s'y fera fentir.
Conformément aux ordres de l'Empereur
, on s'occupe avec beaucoup de foin
de divers arrangemens économiques. Les
dépenfes de la Cour diminuent pareillement.
On a vendu entre autres quelques
centaines de chevaux & de mulets ; & on
a envoyé en Bohême un nombre de beaux
g. 2
( 148 )
éralons pour le fervice des Haras de ce
Royaume. On a choifi fur les chevaux d'at
telage , les plus beaux , qui font deftinés ,
dit- on , à l'Impératrice de Ruffie à qui
l'Empereur en fait préfent.
Une perfonne de confidération ayant folficité
S. M. I. de vouloit bien employer fon
autorité pour la faire payer d'une dette de
jeu , dont elle , n'avoit pu fe faire rendre
raifon en portant fa demande devant les
Tribunaux , n'en , a reçu qu'un refus . L'Empereur
a fait paffer au contraire à tous les
Tribunaux des Etats héréditaires l'ordre
précis de ne contraindre à l'avenir perfonne
*au paiement des dettes de cette nature.
De RATISBONNE , le 6 Mars.
On dit que les Cours de Munich & de
Mayence ont deffein de propofer à la prochaine
affemblée des Etats du Cercle du
Haut & du Bas-Rhin , un Règlement relatif
aux Enrôlemens étrangers. Par ce Règlement
, ajoute- t- on , les Etats doivent s'engager
à n'en perimettre aucun autre dans
leur Pays que ceux qui fe feront au nom
& pour le fervice des Etats de l'Empire.
On vient de diftribuer ici un Mémoire
imprimé , contenant neuf griefs , pour juftifier
le recours que le Margrave regnant de
Bade va prendre à la Diète de l'Empire , concernant
les mandats du Confeil Aulique
contre fa Maifon , en faveur de quelques
Citoyens de Bade , de la Religion Catholi
( 149 )
que . Indépendamment du Traité de Weftphalie
, il s'appuye des Conftitutions du
Pays ; & il repréfente en même tems les
fuites que de pareils mandats peuvent avoir
relativement à l'obéiffance des Peuples
trop fouvent difpofés à méconnoître l'autorité
de leurs Souverains .
Les lettres de Vienne parlent d'une manière
plus pofitive du voyage que l'on ef
père que le Grand-Duc de Ruffie y fera au
Printems prochain. On dit qu'après y avoir
féjourné quelque tems , ce Prince ira vifiter
l'Italie , d'où il retournera en Ruffie par la
France , la Hollande & le Danemarck.
21
ESPAGNE.
De CADIX , le 20 Février.
On ne comptoit guère fur l'avis qu'on
avoit reçu il y a quelques jours de Lisbonne
, relativement à l'approche de la flotte
Angloife ; mais cela n'empêche pas, que nous
ne foyons affligés qu'il foit faux , tant nous
defirons que D. Louis de Cordova rencontre
l'armée ennemie. Nous n'avons aucune
nouvelle de la nôtre depuis 8 jours, Elle aura
fans doute quitté fa première ftation pour
s'étendre à l'oueft : depuis la fortie jufqu'à
çe moment le tems a été très favorable à fes
évolutions ; le vent , conftamment à l'eft
n'a paffé qu'un feul jour à l'oueft , c'étoit le
11. Onnous annnonce le départ de la flotte
g 3
( 150 )
Angloife pour la fin de ce mois ; nous fai
fons des voeux pour que le vent la favorife &
la mette bientôt en préfence de la nôtre.
Ce fouhait eft général dans toute la Monarchie
, tant on a de la
confiance en D.
Louis de
Cordova ; & on peut affurer d'a
vance que la nôtre fe battra bien : elle eft
fupérieurement armée ,
compofée de 3 ' vaiffeaux
à 3 ponts , un de 94 canons , à 2 ponts
feulement , 11 de So , 13 de 74 , 2 de 64.
Les
combats
particuliers de nos frégates ,
& la gloire que nos jeunes Capitaines ont
acquife , ont rempli d'ardeur tous nos Offciers
qui
n'attendent que
l'occafion de fe
diftinguer. Tout nous prouve qu'à la première
rencontre le choc fera rude & déci
fif. De bons marins
étrangers , qui ont vu
notre flotte , lui rendent cette juftice ; ils penfent
qu'à forces égales , & par un beau tems ,
elle doit vaincre : nos
vaiffeaux font des fortereffes
que le canon peut à peine entamer ;
& s'il faut peu
manoeuvrer , les équipages
font affez
nombreux & affez exercés pour
pouvoir être réduits à moitié , fans être
obligés de
fuccember.
Nous n'avons point de nouvelles du
camp. Il eft entré fur la fin du mois dernier
dans Gibraltar quelques bâtimens chargés
de provifions ; ils ont fans doute foulage
un peu la garnifon ; mais ce fecours eft bien
loin d'être
proportionné à fes befoins & ne
fauroit durer long - tems. Ceux qui font at(
151 )
tendus d'Angleterre ne fauroient être plus
preffans. Leur arrivée eft au moins douteuſe
tant que notre flotte tiendra la mer ; il eſt à
craindre que les Anglois , s'ils ne font pas
encore partis , attendent le tems de l'Equinoxe
, qui la ramènera dans nos Ports , &
qu'ils effayent de profiter de ce tems pour
ravitailler Gibraltar.
ANGLETERRE .
De LONDRES , le 10 Mars.
LA Cour n'a publié aucune des nouvel
les fâcheufes qu'elle a reçues de New-Yorck ,
par le Blenheim , bâtiment armé , Capitaine,
Miller , parti de ce Port le 27 Janvier . Le
Commerce , qui faifoit partie de la flotte qui
avoit appareillé avec le Blenheim , & que
les vents ont difperſée , a inftruit le public
de ce que l'on vouloit lui cacher . Il réfulte
des dommages qu'ont effuyé les vaiffeaux,
qu'on avoit envoyés à la fuite des 3 vaiffeaux
de ligne François , fortis de New- Port , que.
nous n'avons plus la fupériorité dans.
ces mers. Il paroît que la divifion envoyée
par l'Amiral Arbuthnot confiftoit dans la
plus grande partie de fon Efcadre , puifqu'on
compte le Culloden , de 74 , perdu
le Bedfort , l'Adamant & l'America , dématés
, & 2 autres qu'on n'a point encore revus
& dont le fort inquiète . On a commencé
par fe flatter que les trois vaiffeaux François
8 4.
( 152 )
auroient également fouffert ; mais on a lieu
de croire qu'ils font arrivés avant le coup de
vent dans la Cheſapeak , où il paroît qu'ils
ont porté des troupes pour foutenir les
Virginiens contre les Généraux Philips &
Arnald ; ce qui ajoute à nos inquiétudes ,
fur le fort de la divifion de notre armée ,
chargée de cette expédition , c'eft que l'on
fait qu'après le coup de vent M. Deftouches
, qui commande l'Efcadre Françoife
depuis la mort de M. de Ternay , a profité
& du moment pour quitter Rhode Island ,
fe rendre aufli dans la Cheſapeak , pendant
que l'on s'occupe à réparer nos vailleaux.
Le même bâtiment qui a apporté ces nou
velles , nous a procuré auffi les arrêtés fui
vans du Congrès , en date du 13 Janvier.
Le Congrès prenant en confidération les fervices
éminens rendus aux Etats- Unis par le Brigadier.
Général Sumpter , de la Caroline Méridionale , à
la tête d'un corps de Milice volontaire de cet Etat
& des Etats voifins , particulièrement dans la victoire
remportée ſur l'ennemi à Hanging- Rock, le
6 Août. Dans la défaite du Major Weinyl &
corps d'Infanterie Angloife & de dragons , fous
fon commandement à la rivière Broad , le ១ No
vembre , dans laquelle ledit Major fut fait pri
fonnier. Et dans l'action du 20 Novembre der
nier , où le Lieutenant Colonel Tarleton fut repouflé
à Black Storck , fur la rivière Tygerr ; dans
chacune defquelles actions la bravoure & la con
duire militaire , ainfi que le courage & la conf
> tance de fes troupes fe manifeftèrent hautement.

**
Arrêté qu'il foit fait des remercimens de la
art du Congrès au Brigadier Général Sumpter & à
( 153 )
la fufdite milice , pour ces preuves réitérées de
leur patriotifme , de leur bravoure & de leur condaite
militaire , qui leur donnent les plus juftes.
titres à l'eftime & à la confiance de leur pays.

On fe rappelle le compte que la Gazette
de la Cour rendit le 17 Février dernier de
cette même affaire. Elle affirmoit que le
Colonel Tarleton avoit fait fuir les ennemis
avec perte fur la rivière , que Sumpter
avoit été dangereufement bleffé , que 3 Colonels
Américains avoient été tués , & qu'ils
avoient eu environ 120 hommes tués ou
bleffés. Ces arrêtés font voir jufqu'à quel
point on doit compter fur les relations de
la Cour.
Elle a également gardé le filence fur la
perte du Thunderer , confirmée par les dernières
lettres de la Jamaïque , qui ajoutent
qu'il ne s'en eft fauvé qu'un feul homme.
" Les mêmes lettres nous apprennent que nonfeulement
notre expédition fur le continent , a
manqué totalement , mais que par l'infalubrité du
climat , par les tempêtes , les fatigues , les befoins
de toute efpèce , & c. , il n'en eft revenu que 17
foldats fur 1700 qui y avoient été envoyés & 3
Officiers fur le nombre de 17. Nous fommes ravis
de favoir que dans ce nombre heureux de trois ,
font les fils du Lord Harrington & du Lord Southampton
. — La frégate le Diamond Capitaine Forfe
ter , eft arrivée de S. Juan à la Jamaïque , ayant
perdu prefque tout fon équipage . Le 93e régiment
, Colonel Mac Cronick & le 88e , Colonel
Dalrymple , qui étoient arrivés à la Jamaïque dans
le mois de Novembre de l'année dernière , font
A épuilés par les maladies , que les foldats ont été
--
3 BS
( 154 )
incorpotés dans le bataillon de Dalling du 6ce
dans le deuxième bataillon du 79e , & que les Offi
diers reviennent en Angleterre pour recruter «.
On apprend par les dernières nouvelles .
de l'Inde que le vaiffeau de ligne le Super--
be avoit perdu beaucoup de fon monde par
les maladies , ainfi que quelques autres vaiffeaux
de cette Efcadre , mais que les équipages
commençoient à fe rétablir quand la
Hotte qui eft arrivée ici eft partie.
Le fieur Charles Logie , ci devant Conful- Géné
ral de S. M. à Maroc , eft arrivé les à Londres ,
avec des dépêches du Gouverneur Elliot , pour le
Secrétaire d'Etat & le Bureau de l'Amirauté : elles
portent en fubftance que la ga nifon de Gibraltar
jouit de la plus parfaite fanté & témoigne la plus
grande ardeur , & qu'on n'a pas la moindre inquiétude
du feu des lignes Espagnoles . Il eft arrivé
Falmouth fur le corlaire Entreprife. M. Lo
gie ne s'eft fauvé de Maroc que par une efpèce de
miracle , les Maures l'ayant cherché avec le plus
grand foin fur le vaiffeau à bord duquel il s'étoit
embarqué pour fe rendre à Gibraltar . Il a été forcé.
de mettre tant de précipitation & de diligence dans
fa fuite , que fa femme ( Madame Logie ) , eft tombée
deux fois de cheval pendant la route . Avant
fon départ , l'Empereur gagné par les préfens de
la Cour d'Espagne , avoit menacé les habitans de
Tanger des plus terribles effets de fon reffentiment ,
s'ils avoient la moindre liaiſon avec les Anglois.
C'eft même par fon ordre que cinquante des princi
paux habitans de la Ville fe font endus à la maifon
du Conful , pour l'infulter de la manière la
plus révoltante. Après avoir demandé & obtenu
une audience , ils font entrés l'un après l'autre
dans l'appartement de M. Logies, où ils luisond. ·
craché au vifage , lui mettant le poignard à la gor(
155 ).
-
ge , & lui donnant les noms les plus infâmes. M.
Logie dit qu'il y a la pls grande difette de bled
dans le Royaume de Maroc , où il n'a pas plu depuis
trois ans . Voila donc enfin , obferve un
de nos papiers , l'Afrique déclarée ouvertement
contre nous. Il ne manque plus à préfent , pour :
accomplir la bravade de notre Secrétaire d'Etat ,
que le foulèvement de l'Inde , auquel on s'attend ,
alors nous pourrons nous vanter de l'honneur d'avoir
la guerre avec les quatre pardes du monde .
Que ce grand homme d'Eta: fe , hâte de réalifer
fes fublimes projets , car pour peu que cet évène.
ment für trop différé , la gloire que l'on s'en promet
, pourroit fort bien ne plus s'attacher qu'à l'om
bre d'un empire dont l'existence eft fi précaire .
Les audiences particulières & fréquentes
qu'ont eu quelques Miniftres étrangers , entr'autres
celui de Ruffie avec plufieurs de
nos Miniftres ; les Confeils qui ont été tenus
à la Cour ont donné lieu aux bruits de paix
qui fe font répandus tout-à coup ; nos pa
piers miniftériels fe font empreffés d'annoncer
des négociations déja entamées pour
remplir cette efpérance ; d'abord elles n'avoient
pour objet que la paix particulière
de la Hollande , enfuite on a prétendu qu'il
étoit queftion auffi de celle avec la France &
l'Eſpagne ; on n'a pas manqué de publier les
conditions préliminaires . L'article de l'Amérique
eft fans doute le point délicat ; on a
tranché la difficulté en la faifant abandonner
, en travaillant à la réconciliation , & c.al
» Ces articles , obferve à cette occafion un
de nos papiers , font trop contraires à l'équité
& à l'intérêt de toutes les nations pour qu'on
2 g 64
( 156 )
puiffe foupçonner qu'ils puiffent devenir la bale
d'une pacification particulière avec la Hollande ,
ou d'une pacification générale entre toutes les
Puiflances belligérantes . Les Provinces - Unies ne
fauroient renoncer à la reftitution ou à l'équivalent
des navires qui leur ont été enlevés fans le désho
norer aux yeux de l'univers. Toutes les nations
maritimes font tellement intéreffées à l'indépendance
de l'Amérique , que leur exiftence politique ne fera
jamais affurée à moins que ce point effentiel ne
ferve de préliminaire à la négociation. Si les Anglois
dans le moment qu'ils ont quatre puiffans ennemis
préfentent encore un front fi redoutable , quel fe
roit le fort de toutes les Puiffances maritimes de
J'Europe s'ils le réunifoient encore aux Américains.
Inftruite par le pallé fur la conduite qu'elle devroit
tenir à l'avenir , une nation auffi fière & auffi
Hitique ne manqueroit pas de prendre toutes les précautions
pour prévenir une autre guerre Américaine.
D'après ce plan , quel feroit le fort des colonies
Françoifes , Efpagnoles , Danoifes , Hollandoifes, &c.
Quelle Puillance feroit en état de tenir têre à l'Angleterre
& l'Amérique réunies. Ces réflexions ne
peuvent échapper à nos ennemis , & quelles que
foient les belles efpérances qu'on nous donne , it
ne faut pas nous y laiffer tromper « .
po-
Quoiqu'il en foit , ces bruits ont influe
fur nos fonds qui ont prodigieufement
augmenté. Il eft d'ufage que toutes
les fois que le Lord North va ouvrir
fon Budger à la Chambre des Cominunes
, on cherche & on trouve le moyen
d'opérer cette haulle. Elle a été confidé
table du 3 au 7 de ce mois. Les Hollandois
en ont profité ; on prétend que cette
( 157 )
hauffe foudaine leur fait rentrer plus de
quatre fois la valeur des prifes qui leur
ont été faites depuis que les hoftilités ont
été commencées contr'eux . La féance mémorable
de l'ouverture du Budget , qui a
eu lieu le 7 , mérite des détails.
» La Chambre en grand Comité , pour continuer
les délibérations fur le fubfide , M. Ord occupant le
fauteuil , le Lord North exprima d'abord fon regret
d'être obligé de remettre à une autre féance la déclaration
des impôts qu'il offriroit pour gage de
l'emprunt qu'il alloit propofer. » Ces impôts , dit- il ,
» feront efficaces , & j'espère qu'on ne les trouvera
point trop onéreux «. Il remit fous les yeux de
la Chambre le tableau des fommes déja votéës
favoir :
35
Les divers articles ( 1 ) de la
marine ,
L'armée ,
L'artillerie .
Les Billets de l'Echiquier de
l'émiffion de l'année dernière
,
Le vote de crédit de l'année
dernière ,
1
Divers objets ,
Déficit fur les impôts des
années
1777 , 1778
1779 & 1780 ,
5,736,277 ~ 3
4,839,155
7
1,030,116 18
1,500,000
1,000,000
277,188
6 12
639,072 2 11
(1 ) Ces articles & ceux des autres comptes ne corre
pondent point avec les totalités : il y a vraisemblablement
des fautes d'impreffion. On ne peut point deviner fur
quels objets elles portent mais les totalités font certaines
, puifqu'elles ont été l'objet principal des difcuffions.
( 158 ) Il fit voir que la caufe de ces déficits venoit de ce
que les impôts portoient fur des objets nouveaux , auxquels les Receveurs n'étoient pas bien exercés ,
& qu'on devcit efpérer qu'avant peu on retireroit en
entier le montant de l'eftimation qui en avoit été faite , & fur-tout de ceux fur les maifons , fur les
valets , & les chevaux de pofte. Aux objets qui
forment la partie de fubfide déja octroyée , il a dit qu'il falloit ajouter l'extraordinaire
de l'armée"
dans l'année dernière , qui doit fe
monter à
Levée de compagnies franches
& de quelques troupes en Irlande
fur l'établiffement d'Angleterre , &
quelques autres articles ,
"
"
3,400,000
1,
150,000
3,650,760
Pants & chauffées en Ecoffe ,
Palais de Somerset ,
Compagnie d'Afrique
3,000
, 13,000
25,000
41,000
à ren-
Déficit de la taxe des terres ,
dre au fonds d'amortiffement qui y
a fuppléé. N. B. Ce Déficit s'eft
trouvé moindre qué les autres années
, de cent mille livres ,
Le monoyage ,
Non- valeur des
Octrois de
l'année der-
350,000
8,004
nière , 257,955 30
D'où il faut
8553 18 2
rabattre diverfes
épar-
249,401 4 9 gnes ,
Pour retirer des billets de l'Echiquier , 1,900,000
( 159 )
yote de crédit , pour employer en acquittement
de la dette de la marine , 1,000,0nd
Somme reftante à voter , 6,958,297 18 2
Qui jointe à celle déja votée , 14,421,785 11 10
Forme un Total de.
-1 F
21,380,202 10
Les moyens déja convenus pour remplir
ce fubfide confiftent dans la
taxe des terres , de la Drèche ,
Surplus qui s'eft trouvé à l'échiquier
au 15 Décembre ,
Nouvelle émiffion de billets de l'échiquier
,
Fonds d'amortiffement ,
Emprunt ,
2,750,000
298,346
3,500,000
2,900,000
12,000,000
21,448,346
Mylord North pour prouver qu'il ne portoit pas à
une trop haute fomme fon eftimation du réfidu difponible
du fonds d'amortiffement , produifit l'état
de ce fonds , d'après quatre termes moyens de
quatre périodes de cinq années écoulées depuis la
paix.
Produit total.
1761- S 6,380,779
Changes
4,289,836 6
1765-70 6,556, 82
1770-75 6,941,289
1775-80 7,157,848
Réfidu difp.
2,090,943 . ,
2,266,246.
2,651,453.
2,888,012.
Il obferva que le fonds d'amortiflement alloit
recevoir un accroiffement par la rédaction , à 3 pour
cent d'une femme d'intérêts qui jufqu'ici étoient à 4
pour cent , & que ce profit feroit de 180,000 I. ft.
Ainfi , il fit voir qu'il ne rifquoit rien en portant
fon eftimation à cent mille livres de plus que le
réfidu moyen du dernier période. D'après les
tableaux que l'on vient de voir , l'excédent des
--
( 160 )
---
moyens fur le fubfide doit être de 58,144 liv. fterl. ,
qui fuffira de reſte aux objets de fubfide non encore
prévus. It annonça diverſes rentrées attendues
des comptes des Tréforiers , qui étoient preflés par
les Commiffaires nommés pour l'examen de leurs
caiffes. Il entra enfuite dans le détail de fon
emprunt qu'il développa ainfi.
A. Une valeur nominale de 150 dans le fonds
confolidé à 3 pour cent.
B. Une valeur nominale de 25 dans le fonds à
4 pour cent.
C. Et quatre billets de loterie valant 10 liv . ſterl.
chacun qui feront donnés à chaque Soufcripteur de
mille livres fterling , & qu'il pourra vendre fur -lechamp,
en faisant une livre de profit fur les quatre.
Ici Mylord North rendit compte des raifons
qu'il avoit eues pour retarder , comme il l'avoit
fait , la difcuffion de l'Emprunt. C'eft que dans
fon précédent travail avec les Préteurs , ils ne vou
loient prendre les effets à 3 pour cent que fur le
pied de & ceux 55 ,
4 , fur celui de 68.
cette manière , les articles ci - deſſus n'auroient valu
pour eux que ce que l'on va voir.
à
A. 82 10
De
B. 17
C. I O
100, 10
:
Les dix fous n'étoient pas une prime affez confidérable
pour attirer des Préteurs auoit fallu
leur en donner une qui eût été onéreuse à l'Etat ;
il s'eft donc vu obligé de différer fon arrangement
définitif; & dans l'intervalle , d'heure fes apparences
de paix s'étant montrées , il a profité du moment
pour conclure , le lundi , le marché fuivant.
( 161 )
A. fur le pied de 58
B. fur le pied de 70
C.
T
87
17 10
J
105,10
·
--
Le jour de fon arrangement , les 3 pour cent
étoient à 59. Il auroit bien voulu que les Préteurs
le fillent profiter de cette hauffe , mais ils s'y refu
sèrent , ne mettant pas affez de confiance dans les
circonftances qui l'avoient fi fubitement amenée.
» En effet , dit Mylord North , il n'eft rien venu
de certain , rien fur quoi on puiffe compter ; il ne
s'eft offert que des apparences qui fe réaliſeroient
heureufement , s'il ne furvenoit aucun obftacle. Mais
ces apparences n'ont eu rien de folide , & fi elles
s'évanouiffent par quelque revers contrariant , les
fonds s'en reffentiront jufqu'à retomber autant que
ces bruits les ont fait relever. Auffi les Préteurs
n'ont ils point voulu prendre les 3 pour cent à
plus de 58 , & les 4 pour cent à plus de 70 , quoique
les premiers fuflent à 59 , & ceux- ci à 72 ; mais
auffi ils auront pu vendre fur - le-champ à 59 , &
augmenter leur prime d'une livre dix fous , ce qui
la portera à fchelings pour chaque fomme de
cent livres par eux prêtée. Mylord North ſe
juſtifia enfuire d'avoir augmenté le capital de la dette
en ce qu'il eftimoit avoir mieux fait de n'offrir qu'un
intérêt médiocre à 3 liv. ro f. pour n'augmenter que
le moins poffible la maſſe des intérêrs annuels. » Je
conçois , dit- il , que les annuités à terme n'engagent
l'Etat que pour un certain temps , mais elles font
beaucoup plus chères . Il m'auroit fallu trouver , dès
à préfent , 7 & 800,000 liv . fterl . par année , au
*lieu que 660,000 livres fuffiront pour le plan que
j'ai adopté. Je n'aurois pas trouvé de Préteurs pour
-
( 162 )
-
des annuités à terme pour moins de quinze années .
D'ailleurs ces annuités ne font point rachetables.
Je prétends avoir gagné , en intérêts , 120,000 liv.
fterling. Cette fomme , en y joignant toujours les in
térêts , produiroit en 28 ans un capital auffi confidérable
que celui que nous autions gagné à - la - fois
par le moyen d'une annuité terme. On le mé
prend généralement fur le montant de notre dette ,
car ce n'eft point fur le Pair qu'il faut la cal
culer , mais fur le prix actuel des actions . Tou
tes celles qui font aujourd'hui fur la place à 59.
& à 72 forment fur ce pied un capital beaucoup
moindre que celui qui fe trouve , en confidérant
chaque action , foit de 3 , foit de 4 pour 100 ,
comme Pair , c'eſt à- dire , à 100. Ainfi , tandis que
je parois avoir augmenté de douze millions le ca
pital de la dette , je ne l'ai réellement augmenté
que de neuf millions , & j'ai épargné une addition
confidérable à la maffe annuelle des intérêts,
Un bruit s'eft répandu que nous mettrions
la main fur les fommes que les Hollandois ont.
dans nos fonds . C'eft une calomnie atroce . La
Grande-Bretagne ne fe fouillera jamais par une telle
balleffe. Elle en eft fi éloignée , qu'au moment,
où la rébellion venoit d'éclater en Amérique nous
n'avons pas voulu nous faifir d'une affez groffe
fomme que la Province de Maryland avoit dans
nos fonds . Comment exercerions - nous une telle
piraterie contre des individus qui nous ont marqué
de la confiance ? Les dettes font une chofe facrée ,
& les circonftances ne peuvent y tien changer , visà-
vis d'ami ou d'ennemi , de fujets ou de rebelles .
Milord North déclara qu'auffi- tôt que les tems
feroient plus tranquilles , il s'occuperoit de réduc
tions dans les dépenfes & d'économie , & qu'avec
l'aide du fonds
d'amortiffement qui paroiffoit devoir ,
toujours s'accroître , il ne doutoit point que dansun
( 163 ) :
-
-
intervalle de peu d'années , on ne parvint à dimi
nuer confidérablement le capital de la dette , & à
remettre le crédit de la Nation fur un pied refpectable.
Il détailla les moyens par lefquels le fonds d'a
mortiffement a pu s'accroître . 1 ° . On a furveillé de
plus près les Contrebandiers . 2 ° . Il eft entré dans
le Royaume de grandes quantités d'effets de prifes ,
de munitions navales , & c . Ce font , il eft vrai , des
avantages que la paix fera ceffer , mais le retour
de l'abondance , & l'augmentation de la population
& de l'induftrie , & le rétabliſſement d'un commerce
général , produiront en peu de tems les mêmes effets .
Enfin il promit pour cette année des taxes fur le
produit defquelles il efpéroit ne s'être pas trompé ;
& il termina fon difcours par une motion pour un
octroi de douze millions fterling à lever par un emprunt
de 11,550,000 liv . , & par une loterie de
450,000 liv. -M. Fox combattit ce plan , & dans
fon principe & dans fa forme : l'un & l'autre lui pa
roilloient vicieux , 1º . parce que la dette s'accroilloit
énormement , au lieu que des annuités à terme
n'auroient porté d'augmentation que dans les inté
rêts ; 2. parce qu'il n'eſt pas vrai que l'Adminiſtration
puiffe racheter la dette au prix courant des
actions , & qu'à cet égard elle étoit auffi gênée que
fi toute la dette confiftoit en annuités à terme ; -
30. parce que les 3 pour cent , fi om en venoit à
vouloir Fquider l'Etat , demanderoient de plus gros
fonds que les 4 pour cent , ce qui eft caufe que les
acheteurs préférent les 3 pour cent qui leur vau
droient une fomme de 40 liv . fi on achetoit en paix ,
tandis que les 4 pour cent ne leur vaudroient que
20 liv ; & qu'en conféquence les 3 pour cent font
toujours plus cher proportion gardée , que les 4
pour cent. Exemple , les 3 pour cent étant à 19%
les 4 pour cent devroient être à 79 , au lieu qu'ils
ne font qu'à 72 cu 73 :) 4°. Pourquoi le Lord
7164 )
North adoptoit- il pour cette année un plan différent
de celui qu'il a fuivi dans les années précédentes ?→→→
Il fit voir que le profit que feroient les Préteurs
fur l'emprunt actuel , feroit 900,000 liv. fterling,
& il accufa le Miniftre de vouloir faire
gagner cette
fomme par les Membres de la Chambre qui s'étoient
réunis pour acheter leur élection , & perpé
tuer ainfi la corruption de la Chambre.
Il parla
auffi des apparences de paix auxquelles Mylord
North avoit effayé d'attribuer la hauffe des fonds.
Les conditions de l'emprunt , nous a dit Mylord ,
auroient été beaucoup plus défavantagenfes s'il
n'étoit pas venu quelques bonnes nouvelles , & sûrement
elles étoient bonnes , puifqu'il ne s'agiffoit pas
moins que d'apparences de paix. Mais il eft fingu
lier que de fi bonnes nouvelles n'ayent pas procure
une hauffe beaucoup plus confidérable , & qu'au milieu
de ces apparences de paix , on ait fait à la Chambre
des conditions auffi dures. Je vais mettre au jour
les plus intimes fentimens de mon coeur . Je me fens
difpofé à foutenir prefque toutes les conditions de
Paix qui pourront nous être offertes. Je n'en con
nois point qui puiffent être mauvaiſes , tant que nos
affaires feront entre les mains d'auffi méchans Mi.
niftres. J'entens encore des conditions d'une paix
générale , car toute paix partielle ou plâtrée , qui nous
laifferoit en proie à toutes les misères de la guerre ,
je la regarderois plutôt comme préjudiciable , &
ne pouvant que nous envelopper dans un plus grand
nombre de difficultés & de difgraces. Enfin après
avoir blâmé en général les conditions de l'emprunt,
il infifta pour la fuppreffion de la loterie , la confidérant
comme un jeu de hafard , & défirant que
Fanimadve fion du
Gouvernement fe portât for
toutes ces eſpèces de jeux , fans en excepter les
loteries . Il fut fecondé dans cette motion par
M. Hulley. -Mylord North parla de nouveau pour
-
( 165 )
-
faire entendre à la Chambre que la loterie faifant
partie du marché conclu , il feroit d'un danger extrême
de l'en retirer. Il affura qu'il n'étoit point
vrai que les coupons de l'emprunt dûffent fe diftribuer
aux Membres de la Chambie voués au Miniftère.
Il défira d'être plaint pour toute la peine
que lui avoit donnée le travail de cet emprunt , les
Préteurs qu'il connoiffoit pour être d'ailleurs les
meilleurs gens du monde , étant intraitables quand
il s'agiffoit d'un marché. M. Huffey apprit à la
Chambre que c'étoit la Banque qui avoit obtenu de
Mylord North que l'emprunt ne feroit point à 5
pour cent , & que la plus grande partie feroit à 3
pour cent. - Les voix étant levées fur l'amendement
propofé par M. Fox , il en eur 111 pour , &
369 contre & la motion de Mylord North pour
l'octroi , paffa fans lever les voix cc.

---
On affure que le Lord North , lorsqu'il
fit l'ouverture du Budget , étoit non - feulement
affuré des fonds dont il avoit befoin
, mais qu'il avoit des commiffions pour
beaucoup au- delà.
-Rien ne doit plus nous alarmer , dit à cette occafion
un de nos papiers , que la diminution de
notre commerce énanger , depuis la rébellion de
l'Amérique , cependant il eft bien étonnant que le
Miniftere trouve tant de facilité à lever les fubfides
& fur-tout les nouveaux remprunts. Cela ne
pent provenir que de ce que les grands capitaux ne
font pas employés dans le commerce , & que le's
propriétaires ne peuvent les placer qu'en achetant
des effets publics. C'est ce qu'il eft ailé de vérifier
en jettant les yeux fur la valeur des branches de
commerce qui font on totalement perdues pour la
Grande-Bretagne , ou du moins diminuées confidé
rablement.
( 166 )
En 1773.
Le commerce d'Afrique étoit évalté à 464,378 là
Celui des Canaries , à . 31,867
De la Baltique , à 528,168
De la Flandre , de la * Hollande & de
* De la France ,
l'Amérique , à
à
852,559
208,765
• 764,398
1,318,345
à · 100,374
70,000
2,617,987
• • * D'Italie , à
* D'Eſpagne , à
* De la Méditerranée ,
* Da Levant , à
De l'Amérique Septentrionale , à
Le commerce eft abfolument interrompu dans les
endroits marqués d'un aftérique , & prodigieufe
ment déchu dans les autres .
+
Le Commodore Johnftone , lit- on dans une
lettre de Plimouth du 19 , à bord du vaiffeau le
Romney , de 60 canons , a mis fignal pour la flotteallant
aux Indes , & diverfes autres flottes : on croit
qu'il ira aujourd'hui en rade à Sainte - Hélène , &
y arborera fa flamme. La grande Elcadre eft
toujours à Spithéad , où elle attend le vent. Elle
eft compofée comme il fuit:
L'Edgard , en tête babord & ftribord amure juf
qu'à de nouveaux fignaux .
Avant - garde.
Robert Digby , Contre- Amiral de l'Eſcadre.
Capitaines.
Boſton .
Canons, Home
74 600
74 700
74 560
Vaifeaux.
Edgard , John Elliot ,
Alexander ,
Bienfaifant ,
Queen ,
Richard Wraithwaite ,
Frederic Maitland
> 90 600
Prince George ,
Contre -Amiral Digby :
James Williams ,
90 767
Océan , George Outry 90 750
Magnanime ,
Charles Wolefeg 74 600
venant de la Tamife.
Canada , George Collier , 74 600
( 167 )
Répulfe
Défence ,
Digby Dent ,
James Pranflon ,
64 500
74
600
Frégates . Maidstone , Crefcent , pour répéter
les fignaux.
Brûlot , le Firebrand.
>
Centre. George Darby , Vice-Amiral de la Blanche
, & Commandant en chef.
› Nonfuch
Bellona ,
Courageux ,
Foudroyant ,
J. Wallace ,
Richard Onflow
Lord Mulgrave ,
John Jervis ,
Vice-AmiralDarby ,
64 500
t
? 74 600
74 600
80 700
de Plimouth ,
Britannia , Contr. Am . Kempenfed
James Brady. }
100 884
Duke Ch. Douglas , 90 750
Valliant John Gaodall
74 650
Lyon , W. Cornwallis > 64 500
Fortitude R. Bickerton , 74 600
3.
Frégates. Minerva , Alarm , Emerald , pour
répéter les fignaux ; Monfieur , Flora , Harpy &
Ligthning , brûlot.
Arrière - garde.
Le Chevalier John Lockhart Roff , Contre-Amiral
de la
Rouge.
Saint- Albans ,
Charles Inglis ,
64 600
attendu de Cork,
Dublin , Arch. Dickfon
74 600
Medway , M. Marmood , 64
500
Formidable , John Cleland' ,
909750
Amiral Roff ,
Royal
George ,
Jonh
Burmaſter,
}
100
867
Namur
Robert Sawyer , 90
750
Inflexible , Rowland Collon , 64
500
Union Jonh Dalrymple , ୨୦ 750
Cumberland , Jofeph Peyton ,
Frégates. Proferpine , Vestal , pour répéter les
fignaux. Brûlot Furnace,
74 600
( 168 )
FRANCE.
De VERSAILLES , le 23 Février,
Le Roi a nommé à l'Abbaye d'Almeneches
, Ordre de S. Benoît , Diocèſe de
Seez , la Dame de Tanne , Abbeffe de
Cuffer , même Ordre , fur la nomination
& préfentation de Monfieur , en vertu de
fon appanage ; & à l'Abbaye de Cuffet ,
Diocèle de Clermont , la Dame de Monteil
, Abbelle des Ollieux , même Ordre..
Le 11 de ce mois la Vicomteffe de Ver
gennes a eu l'honneur d'être préſentée au
Roi , à la Reine & à la Famille Royale par
la Comteffe de Vergennes.
Le Marquis de Champagne Giffart , qui
avoit eu le 11 du mois dernier l'honneur
d'être préfenté à LL. MM. & la Famille
Royale , eut le 12 de ce mois celui de
monter dans les carroffes du Roi & de
chaffer avec S. M.
Le 13 de ce mois , le Roi accompagné
de Monfieur & de Monfeigneur le Comte
d'Artois , fe rendit à l'Eglife de la Paroiffe
S. Louis , & y affifta au fervice folemnel
fondé pour le repos de l'ame de feue Madame
la Dauphine ; Madame Elifabeth de
France & Mefdames Adelaide & Victoire
de France y affiftèrent auffi.
PARIS,
( 169 )
De PARIS , le 20 Mars.
LA nouvelle du départ de la flotte Angloife
, le 8 de ce mois , étoit prématurée
; il auroit fallu pour cela qu'elle
n'eût pas été auffi endommagée qu'on
l'avoit dit du coup de vent du 27 »
ou qu'elle eût été réparée avec une diligence
incroyable. Il eft certain du moins
que le Gouvernement avoit befoin de
le hâter , à la veille d'un emprunt confidérable
, & dans un moment où Gibraltar
& les illes d'Amérique attendent des fecours
qui ne peuvent être retardés fans
danger , que d'un autre côté , la néceffité
d'envoyer des vaiffeaux dans l'Inde ne fauroit
être plus preffante. Le 10 , l'Amiral
Darby étoit encore occupé à réparer les
vaiffeaux & à les équiper ; ils feront au
nombre de 31 , fans compter 4 vaiffeaux
de so canons. Le Commodore
Johnſtone s'en féparera fur le Cap Saint-
Vincent , & en prendra avec lui 3 ou 4
fans compter ceux de so canons. Ćela réduira
les forces de l'Amiral Darby , & les
Espagnols pourront fe meſurer avec lui , à
moins que le coup de vent du 27 ne les ait
endommagés ou forcés de rentrer à Cadix.
Une lettre de Madrid , en date du 1er. Mars ,
a donné quelques inquiétudes à ce fujet ;
elle porte qu'il a fait un tems affreux les
24 Mars 1781 .
h
( 170 )
derniers jours du mois , & l'on a craint que
D. Louis de Cordova ne l'ait rellenti en mer.
Mais nos lettres de Cadix du 27 ne font
aucune mention de la tempête , le Courier
qui les a apportées , n'eft parti qu'à minuit
; & on a lieu d'efpérer qu'elle ne s'eft
pas fait fentir fur mer comme fur terre.
Depuis le commencement de ce mois M.
de Graffe faifoit à Breft tous les préparatifs
néceffaires pour quitter bientôt la rade ; on
y attendoit encore le 9 un convoi de Nantes
pour completter les vivres & de l'argent qui
a dû arriver avec M. de Caftries . Les lettres
du z annoncent l'arrivée du convoi.
" L'efcadre de M. de Graffe. , ajoutent elles , eft
prête ; elle a ordre de partir le 19 , fi le tems leper
met ; mais le baromètre , baut depuis quelque tems ,
baiffe depuis deux jours , & il eft à craindre que le
tems favorable ne ceffe inceflamment. Cependant
l'atmosphère n'en annonce aucune apparence.
M. de Barras ne paffe plus Rhode Inland à bord
d'un vailleau ; il va s'embarquer fur la Concorde,
Le Sagittaire & quelques autres vaiffeaux paroiffent
deftinés pour l'Inde ; dans ce cas , M. de Graffe
n'en conduiroit que 20 aux Antilles , M. de
Ja Motte-Piquet , qui étoit malade lorfqu'il eft parti
de Paris , s'eft trouvé dans l'impoffibilité de continuer
la route. Une goutte affres fe qui l'empêche de
faire ufage de fes pieds & de fes mains , l'a forcé
de s'arrêter à Lamballe ; il a contre-mandé fur le
champ les ordres qu'il avoit donnés ici pour l'approvifionnement
de fon vaiffeau. Les change.
mens qui fe font encore dans les bâtimens qui
sompofent l'efcadre de M. de Graffe , empê
shent d'en envoyer l'état . M. le Marquis de
( 171 )
Caftries , attendu hier , toute la journée , n'eft pas
encore arrivé aujourd'hui à 7 heures du foir. On
ne doute pas que fa préfence ne mette fin à tous
les délais qui pourroient retarder le départ de l'ef
cadre. On regrette qu'elle n'ait pas pu mettre à la
voile le 8. de ce mois. Le vent a été fi favorable
qu'elle feroit maintenant hors des Caps . - On dit que
les Anglois font fortis. On eft fort impatient d'apprendre
s'ils pourront ravitailler Gibraltar . Quinze
jours,par le tems qu'il fait , leur fuffisent pour arriver ;
s'ils rencontrent la flotte Espagnole, & qu'elle ne réuffille
pas à les arrêter , elle peut du moins les maltraiter
affez pour les forcer de refter quelques
mois à Gibraltar pour le réparer ; & comme dans
tout le mois de Mai , il y aura ici 20 vailleaux
de ligne équipés & armés , les flottes combinées
pourront alors fermer l'Océan à l'efcadre Angloife
& refter toute la campagne maitreſſes de la
mer «,
Une lettre du 14 annonce que M. de Caftries
eft arrivé à Breft la veille ; qu'il a été
le même jour au port , que le lendemain il
y eft retourné & a dîné à bord de la Ville
de Paris , qu'il a remis le cordon rouge à
M. Hector , & que l'ordre a été confirmé à
l'efcadre de fe tenir prête à appareiller le 19.
On mande de l'Orient que la frégate corfaire
Madame , y a conduit le 3 de ce mois
le corfaire Anglois l'Albion , de Briſtol , de
10 canons & 55 hommes d'équipage. Le 5 ,
M. Langlois appareilla de la rade de Groix ,
pour continuer fa croifière , dans le cours de
laquelle il a déja amené à St Malo , Morlaix
& l'Orient plus de 280 perfonnes .
» Les inquiétudes qu'on avoit fur le compte du
h 2
( 172 )
brave Capitaine Favre , dont on n'avoit point en
tendu parler depuis le 11 Février , jour de fa for
tie du Havre , où il avoit relâché avec un corfaire de
14' canons , font heureufement diffipées. On a appris
l'arrivée à Dieppe & à Fécamp , de 4 prifes faites par
la frégate corfaire la Jofephine , qui en outre apour
380 guinées de rançons. Ces prifes arrivées à
Dieppe , font 3 bâtimens de 120 à 150 tonneaux ;
celle qui a été conduite à Fécamp , eft le Petite
Carillonneur , corfaire de Douvres , aimé de 6 ca
nons & de 2 pierriers. Les navires rançonnés ont
été pris fous le fort de Scarborough. La Jofephine
eft restée en mer pour continuer la croifière ; elle
a effuyé plufieurs chaffes auxquelles elle a échappé
par la fupériorité de fa marche ; elle a reçu
dans le nord plufieurs coups de vent violens , mais
qui n'ont heureuſement caufé aucune avarie à cette
belle frégate. On mande de Saint- Malo que le
corfaire l'Enjolleur , dont on étoit auffi inquiet ,
eft rentré dans ce port le 8 , après une croiſière
de 40 jours , dans laquelle les mauvais tems ne
Jui ont permis de faire que deux prifes. - Leg ,
les corfaires le Bougainville , le Duc de Char
tres , le Prince de Tingry , la Tartare & la Liberté
, font fortis pour croifer. Le 11 ,
deux
fuperbes frégates corfaires ont dû appareiller du
même jour ce font l'Aigle & la Ducheffe de Po
lignac, commandées , l'une par M. d'Albarade ,
& l'autre , par M. Guidelon . Le nom de ces deux
Capitaines fuffit pour faire l'éloge de leur intelli
gence & de leur bravoure ; ils fe font fignalés plu
heurs fois dans le cours de cette guerre ; le pre
mier , avec la Ducheffe de Chartres , & le fecond ,
avec le Monfieur.
-
Un bâtiment Américain , parti de Boſton
le 14 Février , a mouillé à l'Orient ; il n'a
inis que 24 jours à fa traverfée. Il a apporté
( 173 )
des paquets dont on ne fait point encore
le contenu. M. Laurens , Colonel au fervice
des Etats-Unis ,eft venu fur ce bâtiment,
& il eft arrivé ces jours derniers à Verfailles.
Parmi les établiſſemens utiles faits dans différens
endroits , celui de la ville royale de Montpazier en
Périgord , mérite d'être diftingué . C'eſt une Maifon
de charité & un Hopital qu'on y a réuni. La
maifon confifte en deux corps de bâtimens neufs
& confidérables fur deux différentes rues. Le premier
a trois étages avec une manſarde , & le ſe .
cond en a deux ; la longueur de chacun eft d'environ
52 pieds. Sur la porte de l'un , eft écrit :
Maifon de- Charité-Hopital ; & fur celle de l'au
tre , Filature Royale de coton . Les armes du Roi ,
celles du Maréchal de Biron , Seigneur Engagifte
de la Ville , bienfaiteur de l'Hopital ; de Mademoiſelle
Giroude de Lavor , Co-fondatrice , & de
M. l'Abbé de Laborie , aux foins & à la charité
duquel on doit en grande partie ce bel établifement
, en ornent les murs. On a conftruit dans
l'intérieur une cuifine , une boulangerie , une dépenfe
, un réfectoire , une pharmacie ; une pièce
eft deſtinée à tenir les écoles des filles de la ville
& des penfionnaires de la maifon. Une très - belle
falle qui occupe toute la longeur du bâtiment ,
réunit pendant le jour quarante jeunes filles , dont
vingt orphelines couchent dans la maison ; elles y
filent le coton au rouet. Lorsque l'éducation de
ces filles eft finie , la Maiſon de charité les place
dans des maifons honnêtes , ou les rend à leurs
parens , en leur fourniſſant un rouer & un petit
fonds pour continuer à filer chez elles. Lorfqu'elles
trouvent à fe marier , on aide à faire leur dor.
Plus de 80 filles forties de cette maiſon ont été
h3
(
174 }
pourvues par elle de l'une ou de l'autre manière. Lä
Maifon loue encore un corps - de-logis d'un étagefitué
enbon air , au milieu d'un jardin fur les foffés de la
ville , & qui eft appellé la Manufacture des Garçons.
Ce corps - de- logis eft partagé en trois pièces ; dans la
première , habite un Maître fabricant en étoffes
de laine , avec fa famille ; dans la feconde , font
des métiers & des ouvriers qui travaillent ; & dans
la dernière , les jeunes garçons pauvres & mendians
de la ville , occupés tantôt à la filature de
la laine , tantôt à celle du coton , Lous l'infpection
d'une Soeur hofpitalière. Lorfqu'ils font affez forts
pour pafler à des métiers , on leur donne celui
pour lequel ils marquent le plus de goût . On forme
dans la Maifon même ceux qui veulent s'ap
pliquer aux étoffes de laine , & on place chez les
Maîtres de la Ville ceux qui préfèrent un autre
métier. Communément M. l'Abbé de la Borie
paie leur apprentiffage . Il s'eft déja établi dans la
Ville 9 métiers battans en étoffes de laine , qui ont
pris naiffance dans cette Maifon ; & les autres
métiers font aujourd'hui exercés par les enfans qui
y ont été élevés. Le procès verbal de cet établif
fement précieux , fait par M. Mouffon de l'Eftang ,
Confeiller du Roi , Juge & Magiftrat Royal Civil
& Criminel de la Ville & Jurifdiction de Montpazier
, eft terminé par ces réflexions qui renferment
un hommage public au zèle & à la charité de M.
l'Abbé de la Borie. » Puiffe la vérité des faits
conftatés par nous , attirer les libéralités des ames
chrétiennes & amies de l'humanité , fur cette Mai
fon , qui a befoin d'être fecourue , n'ayant au plus
que soo liv. de revenu , lefquelles font confom
mées pour le bouillon feul des pauvres malades.
Les autres oeuvres , comme la ſubſiſtance des
Soeurs , celle des Orphelins , l'entretien des atte
liers , &c. étant à la décharge du fieur Abbé qui
( 178 )
les foutient , bien moins par fes revenus , qui font
trop modiques , que par les reffources d'un zèle
induſtrieux . Puiſſe l'acte authentique que nous avons
dreffé , être un monument qui éternife le fouvenir
des obligations qu'a la ville de Montpazier ,
à M. l'Abbé de la Borie , & la reconnoiffance
qu'elle lui doit.
Le Journal de Paris nous fournit le fait
fuivant , qui eſt trop intéreffant pour ne pas
le tranfcrire ici.
,
» Le Receveur d'un Village à une lieue de Roye
en Picardie a eu le malheur d'être brûlé . Bef
tiaux , meubles , tout a été la proie de l'incendie ,
à l'exception de 2000 liv . qu'il avoit des deniers
Royaux , & que cet honnête homme a eu le coula
les por rage d'aller prendre dans les flammes pour
ter le lendemain au Directeur des Aides de Roye ,
qui touché de cette action , en a écrit aux Régiffeurs
. M. le Directeur- Général des Finances ?
formé de ce fait , en a rendu compte au Roi , &
a écrit de fa main au Payfan , que S. M. ayant été
inftruite des détails de fon malheur , & touchée
de fa probité , lui faifoit la remife des 2000 liv.
qu'il avoit verfées dans la caiffe des Aides « .
in-
L'avis fuivant intéreffe le commerce refpectif
de Paris & de nos Provinces méridio
nales , & nous nous empreffons de le publier.
» Le fieur Zacharie & fa Compagnie , viennent
d'ouvrir la Navigation du nouveau Canal de Gi
vors. Ce Canal eft le commencement d'un Canal :
plus étendu & plus important , depuis plufieurs
années projetté par le pere du fieur Zacharie , ac
cueilli & approuvé par le Gouvernement , qui joindroit
le Rhône à la Loire , & formeroit la communication
des deux mers au travers de la France.
h 4
( 176 )
Il a fon embouchure dans le Rhône au Bourg de
Givors , à quatre lieues au-deffous de Lyon , &
une lieue au-deffus de Vienne en Dauphiné . Il fe
termine au Bourg de Rive Degiers , à deux petites
lieues de la Ville de Saint- Chamond dans le Lyonnois
, à quatre petites lienes de celle en Forez , &
à fix lieues des Ports de Saint- Rambert , Andre
fieux , & Botheon fur la Loire. Si cette commu .
nication entre le Rhône & la Loire ne promet pas
tous les avantages dont elle feroit fufceptible par
la continuation du Canal jufqu'à la Loire , elle en
offre néanmoins de bien intéreffans , que le fieur
Zacharie & fa Compagnie s'empreffent de faire
connoître au Commerce. Toutes les Marchandifes
>
-
Denrées expédiées des Provinces Méridionales ,
pour Paris , Orléans , toutes les Villes & Provinces
fur la route , remontent actuellement par le
Rhône , ou font voiturées par charrettes jufqu'à
Lyon , ou Pierre-Bénite ; delà elles parviennent par
mn trajet de douze lieues par terre au port de
Roanne fur la Loire. Par la nouvelle communication
les Marchandifes embarquées fur le
Rhône , auront quatre lieues de moins à remonter
fur ce fleuve rapide ; elles parviendront par le nouveau
Canal , depuis Givors , jufqu'à Rive- Degiers ,
& delà elles n'auront plus pour arriver aux ports
de la Loire , qu'un trajet de fix lieues à faire.-
La voiture des Epiceries par la communication
actuelle des deux fleuves , coûte communément de
puis Lyon , jufqu'à Roanne 35 au moins par
quintal , elle varie même tellement , qu'en ce mo
ment elle eft montée jufqu'à so f.; au contraire par
la nouvelle communication , il ne peut pas en
coûter depuis Givors jufqu'à la Loire , au delà de
20 . , tant pour le trajet fur le Canal , que pour
celui de fix lieues par terre. La voiture de deux
tonneaux de vin péfans douze quintaux , par la
-
( 177
communication actuelle , coûte depuis Pierre -Bénite
, ou depuis Lyon jufqu'à Roanne , de 18 à 20 l . ,
elle a même monté cette année jufqu'à 23 1 .; par
la nouvelle communication , cette même voiture ne
coûtera qu'environ 12 ou 13 livres . L'économie
n'eft pas le feul avantage que les vins trouveront
dans la nouvelle route du Rhône à la Loire , ils
feront difpenfés de féjourner dans différens entre
pôts , & affranchis des dangers trop réels auxquels
ils font exposés en paffant par les mains de plufieurs
Voituriers. Après avoir été débarqués du
Canal , ils feront voiturés par un feul Voiturier
dans un jour ou deux , depuis Rive- Degiers , jufqu'à
la Loire. Toutes les Marchandifes & Denrées
expédiées de Lyon & des Provinces Méridionales
pour Saint-Chamond , Saint- Etienne en Forez
, & pour l'Auvergne , feront auffi voiturées
avec beaucoup moins de frais par la voie du Rhône
& du Canal de Givors jufqu'à Rive- Degiers , d'ou
elles feront tranfportées à leur deftination par des
Voituriers du Pays. Il en doit être de même des
Marchandifes expédiées de l'Auvergne , de Saint-
Etienne , & Saint- Chamond pour la Ville de Lyon
& les Provinces Méridionales . M. de Fleffelles
Intendant de Lyon , toujours empreffé de concourir
au bien public , informé des grands avantages
de cette nouvelle communication du Rhône avec
la Loire , pour plufieurs Provinces , & fur-tout
pour la Capitale , vient de donner des ordres pou
réparer & rendre les chemins plus faciles de Rive .
Degiers à la Loire. →→→ Il y a à Saint- Chamond
des Commiffionnaires pour les voitures de terre
qui fe chargeront du foin des expéditions du Canal
à la Loire, & autres lieux de la deftination
des Marchandifes. Le fieur Zacharie & fa Compagnie,
feront recevoir dans des Magafins , foit à
-
hs
( 178 )

--
Givors , foit à Rive-Degiers , les Marchandifes
qui auront à paffer fur le Canal , dans lesquels il
en fera pris un foin particulier par les Prépolés à
la perception des droits. Ils préviennent les Navigateurs
fur le Rhône , que tous les bateaux qui
n'auront pas au-delà de foixante pieds de longueur ,
& treize pieds & demi de largeur , pourront na
viger fur le Canal , comme fur le Rhône. - Ils
prient les Perfonnes qui fe trouveront avoir be
foin d'autres renfeignemens , ou qui auront quel
ques foins ou facilités à leur demander pour le
paffage de leurs Marchandifes , de s'adreffer à M.
Cailhava , Directeur du Canal , Place de la Cha
rité , à Lyon, c
сс
Parmi les avis fans nombre que nous
recevons fréquemment , en voici un qui
paroîtra fans doute fingulier & curieux :
nous nous contenterons de le tranfcrire fans
y ajouter aucune réflexion.
» M. depuis vingt ans je m'occupe de ce qui concerne
la navigation. J'ai fait , il y a onze ans , les
expériences les plus heureufes. Si j'expofois les
avantages fans nombre qui réfulteront de mes foibles
efforts , on croiroit que je rêve , ou que je
voyage dans le Royaume des Fées. Il faut que le
Public voie de les propres yeux. Lundi 23 Avril
prochain ; je partirai de Paris par eau à 6 heures
du matin , & j'arriverai à Auxerre en Bourgogne
longtems avant midi ; je partirai d'Auxerre à midi
& je ferai à Paris longtems avant 6 heures du foir.
Je tiendrai , autant qu'il fe pourra , le milieu de
l'eau . Ma chaloupe infubmerfible n'entrera dans
l'eau que d'un pied. Ceux qui connoîtroient quelques
rochers ou autres obftacles , font priés de
m'adreffer leurs lettres depuis le 20 Mars , jul
( 179 )
qu'au 10 Avril , à l'Hôtel de Poitiers , rue des
coquilles à Paris Signé RIGUET . Chartres en Beauce,
le 12 Mars «.
» L'Académie des Sciences de Montpellier avoit
propofé en dernier lieu pour prix un fujet très- intéreffant
& d'ane utilité générale. Il s'agiffoit de déterminer
par un moyen fixe , fimple & à la portée
de tout Cultivateur , le moment auquel le vin en
fermentation dans la cuve , a acquis toute la force
& toute la qualité dont il eft fufceptible. Ce fujer
qui étoit de la plus grande difficulté & qui exigeoit
des connoiffances peu communes dans la phyfique
& dans la chymie , a été traité par un grand nombre
de mémoires , mais aucun n'a rempli auffi parfaitement
les vues de l'Académie , que celui de M.
Bertholon auquel elle a adjugé le prix dans fa féance
publique du 22 du mois de Décembre dernier
laquelle a été tenue , felon la coutume , devant les
Etats-Généraux de la province de Languedoc ",
» L'Académie des Sciences de Lyon , dans fa
féance publique du 29 Août dernier , fit la procla
mation du prix de Phyfique qui venoit d'être reme
porté par M. l'Abbé Bertholon , Auteur déja cous
ronné dans plufieurs Académies fur des fujets divers
, & qui dans l'efpace de quelques mois a ob
tenu cinq couronnes académiques . La question pro
pofée étoit celle- ci : Quelle eft la manière la plus
fimple , la plus folide , la plus commode de paver les
rues des villes ? L'ouvrage couronné a non-feulement
fatisfait pleinement aux vues de l'Académie , mais
encore a paru rempli d'érudition , écrit avec élégance
, & annoncer des connoiffances profondes en
Lithologie , en Phyfique & en différentes parties des
Mathématiques «.
La Société Royale de Médecine propofe , pour
fujet d'un prix de la valeur de 600 liv. , dont un par
h 6
( 180 )
ticulier inconnu fait les frais , la queftion fuivante
: Quels font les moyens de préserver les
enfans en nourrice , des accidens auxquels la
dentition les expofe , & d'y remédier lorsqu'ils
enfont atteints ? Ce prix fera diftribué dans la
mière féance publique de 1782. Les mémoires doi
vent être envoyés franc de port à M. Vicqd'Azir,
Secrétaire perpétuel , rue du Sépulchre.
pre.
in-
L'Académie Royale de Chirurgie propofe pour
le prix de l'année 1782 , la queftion fuivante :
Comment les différentes excrétions. peuvent
fluer fur les maladies
chirurgicales , & quellesfont
les règles de pratique relatives à cet objet ? Les
Ouvrages doivent être adreffés francs de port
M. Louis , Secrétaire perpétuel de l'Académie Roya
à
le de Chirurgie.
Jacques - Jofeph François de Berand de
Bonlieu de Courville , Abbé Commendataire
de la Celle- St-Hilaire , né le 24 Avril
1687 , eft mort à Monmedy vers la fin du
mois dernier , n'ayant eu jufqu'à la mort
aucune
incommodité , & faifant encore dans
les derniers jours de fa vie une demi-lieue.
Henri- Jofeph de Montlezun , ancien
Grand -Vicaire de Mirepoix , Abbé Commandataire
de l'Abbaye Royale de Belle-
Perche , Ordre de Câteaux , Diocèfe de Montauban
, eft mort ici le 24 Février dans la
67e année de fon âge.
Le Comte de Guerouft de Bois- Claireau ,
Maréchal des Camps & Armées du Ror ,
Gouverneur de l'Ifle & Citadelle d'Oléron ,
Commandeur de l'Ordre de St- Louis , y
eft
mort le 23 Janvier dernier.
( 181)
Marie-Charlotte de Montullé , Comteffe
de Montecler , veuve de Hyacinthe- François
- George , Comte de Montecler , Maréchal
de Camp , eft morte ici le 10 de ce
mois.
On écrit d'Alençon que François Bourdelais
, Laboureur , eft mort le 31 Janvier
dans fa role année , fur la paroiffe de Médavi
, fubdélégation & Généralité de cette
Ville ; il étoit d'un tempérament robufte ;
il n'avoit eu pendant fa vie que des incommodités
légères & de peu de durée ; il
n'a été malade & arrêté au lit que cinq à fix
Jours , & il a confervé fa connoiffance jufqu'au
dernier moment de fa mort .
Les numéros fortis au tirage de la Loterie
Royale de France , le 16 de ce mois , font :
84 , 76 , 56 , 23 , 35.
» Edit du Roi , portant création de trois millións
de Rentes viagères ; donné à Versailles au
mois de Mars 1781 ; regiftré en Parlement le 13
Mars 1781 . L'empreffement avec lequel on s'eft
porté à s'intéreffer dans l'Emprunt que nous avons
ouvert par notre Edit du mois dernier , a été fi
grand ,, que dans ce moment-ci la fomme des parties
qui ont été payées ou demandées , furpaffe confidérablement
les fix millions de rentes que nous avions
créées. Nous avons penfé , en conféquence , devoir
profiter de cette circonftance pour nous affurer de
tous les fonds néceffaires aux befoins extraordinaires
de cette année. La guerre dans laquelle nous nous
trouvons engagés , entraîne de grandes dépenses :
nous avons vu que nous avions fourni de notre Trés
( 182 )
"
for royal cent cinquante millions en argent comp
tant dans le cours de l'année dernière , en- fus de
tous les fonds ordinaires ; & comme il eft encore
refté des objets en arrière , nous ne pouvons pas
nous flatter d'avoir moins à fournir cette année ,
malgré le redoublement de foins & d'économie que
nous avons recommandé . Nous avons déja pourvu
à la plus grande partie de cette fomme par les reffources
que nous nous fommes procurées jufqu'à
préfent ; & renonçant à d'autres que nous avons en
yue , nous nous fommes déterminés à une nouvelle
création de trois millions de rentes viagères . Mais
comme nous ne fommes pas preffés de ce fupplé
ment de fonds , & que la confiance publique s'eft
accrue depuis qu'elle eſt éclairée , nous avons penfé
qu'en établiffant ces nouvelles rentes fur les précé
dentes , nous pouvions en diminuer la charge , en
les affujettiffant à la retenue du dixième. Nous avons
auffi remarqué avec fatisfaction que la fituation de
nos finances nous laiffoit encore un revenu libre pro
portionné à cette augmentation de dépenfe annuelle ,
ce qui nous difpenfoit de recourir à aucune impofition
nouvelle. - S . M. crée par cet Edit , trois millions
de livres actuelles & effectives de rentes viagères
auxquelles rentes font affectés , par préférence
a la partie du Tréfor royal , les droits d'Aides , Gabelles
& cinq groffes Fermes. Les rentes pourront
être acquifes fur une feule tête à raifon de 10pout
100 par an , fur deux têtes à raiſon de neuf & fur
trois à raifon de huit pour cent par an ; le tout
fans diftinction d'âge & au choix des acqué
reurs. Les arrérages defdites rentes fe-.
ront fujets à la retenue du dixième , d'amortifement
, & exempts à toujours des vingtièmes , quatre
fols pour livre du premier vingtième , & de toute
autre impofition généralement quelconque qui pour
roit avoir lieu par la fuite.
( 183 )
Les autres articles de cet Edit font abfolument les
mêmes que ceux de l'Edit de Février , portant créas
tion de x millions de rentes viagères.
Cet emprunt eft déja rempli ; car il y a au
Tréfor Royal de l'argent & des foumiffions
au- delà de ce qu'il exige.
Le compte rendu au Roi par M. Necker
a été reçu dans toutes les Provinces du
Royaume avec un empreffement égal à celui
de la Capitale . Par-tout on s'empreffe de
fe le procurer & de le lire ; par- tout il pro
duit la même admiration & la même reconnoiffance.
Nous apprenons que le Parlement
de Grenoble l'a fait inférer dans les regiſtres
comme un monument éternel de la bienfai
faifance du Roi , & des lumières de fon Mi
niftre.
De BRUXELLES , le 24 Mars
SELON les lettres de Hollande les Etats-
Généraux délibérèrent le 9 fur le manifefte à
publier , en réponſe à celui par lequel la
Cour de Londres a déclaré la guerre à la République.
Le 8 , il avoit déja té approuvé par
les Etats de Hollande ; & on dit que quoi
que ceux de Zélande & de Groningue , ayent
différé de donner leur confentement fur cet
objet , on ne laiffera pas d'y mettre la dernière
main & de le publier enfuite.
» Les Etats de Hollande & Weſtfrife , ajoutent
les mêmes lettres , ont jugé qu'il falloit accepter
( 184)
la médiation offerte par la Ruffie ; on ne doute pas
que cet exemple ne foit imité par toutes les Provinces.
L'Impératrice n'a point encore répondu au
mémoire que lui ont préfenté nos Ambaſſadeurs ,
pour réclamer la convention ftipulée dans la confédération
armée . On ne croit pas qu'elle en faffe
ancune avant le retour à Pétersbourg du courier
qui a été envoyé en Angleterre , On ne doute pas
que cette dernière Cour n'accepte de même la mé
diation de S. M. I. Son intérêt eft de diminuer
le nombre de fes ennemis , & d'empêcher la Ruf
fie de prendre part à la guerre ; celui de toutes les
Puiffances belligérantes eft peut - être également
qu'elle refte neutre , & qu'elle puiffe prendre part
à la paix plutôt comme médiatrice que comme
partie . On a lieu de fe flatter que l'accommodement
de la Hollande en amenera un général . En
attendant , la France & l'Espagne peuvent conti
nuer leurs hoftilités , & tenter même une defcente
fans être arrêtées par les confidérations qui paroiffent
avoir mis obftacle à celle qu'elles médi
toient. La déclaration de guerre à la Hollande a
anéanti le traité qui lui impofoit l'obligation de fecourir
l'Angleterre lorfqu'elle feroit envahie ; & il
reftera fufpendu pendant l'armistice , fi en effet il
y en a un. Il est beaucoup queftion de paix ,
fur- tout depuis que le Lord North a déclaré que
l'espoir de la faire n'étoit pas fans fondement. Il
fe peut cependant que les expreffions qui lui font
échappées , n'aient eu d'autre objet que de foutenir
les fonds au taux où le bruit répandu à - peuprès
à la veille de l'ouverture du budget , les avoit
fait monter. Quoiqu'il en foit , on parle d'un
Congrès ou fe raffembleront les Miniftres des
Puitlances belligérantes & neutres, On avoit d'abord
annoncé Anvers pour le lieu où il devoit le te
nir ; mais la néceffité d'en choisir un qui foit un
-
( 185 )
,
peu moins éloigné de Pétersbourg , a fait nommer
enfuite Vienne , qui eſt , dit . on la ville défignée.
Le tems nous apprendra jufqu'où ce bruit &
l'efpoir qui en eft la fuite , font fondés .
On continue de retirer les marchandiſes
que l'on peut fauver du vaiffeau de la Compagnie
des Indes Angloifes , échoué fur les
côtes de Hollande ; elles confiftent pour la
plupart en toiles peintes ; mais le travail
qu'exige cette opération eft très- pénible : les.
ouvriers qui y font employés font obligés à
la plus baffe marée d'entrer dans l'eau juf
qu'au genou ; les balles que l'on retire
au moyen de machines faites exprès , font à
18 pieds de profondeur..
Il n'y avoit plus fur ce vaiffeau de caiffes d'argent
ou d'autres effets de prix. On y en avoit mis
plufieurs lorsqu'il étoit parti de l'Inde ; mais à fon
arrivée au Cap de Bonne-Efpérance , ayant appris
la rupture avec l'Espagne , & l'aparence d'une nou
velle avec les Provinces-Unies , on fir porter ces tréfors
à bord d'un bâtiment Portuguais , qui étoit
alors à la rade du Cap , & qui eft arrivé depuis
peu heureuſement à Lisbonne. On dit que la Compagnie
des Indes Orientales eft décidée à fuivre le
procès intenté à Sir Thomas Rumbhold ; on lui re.
proche d'avoir reçu une fomme confidérable , qui
n'eft cependant que le pot-de vin préſenté à S. E. ,
pour le renouvellement de quelques baux dans le
pays de Tanjaour , mais qui a été accepté en contravention
aux ordres de la Compagnie , qui a
fixé elle-même le taux des préfens que les Prépofés
dans l'Inde peuvent accepter des Nababs , Rajahs ,
& c. avec qui ils ont des affaires d'intérêt à démê
ler. On dit que S. E. ne s'eft pas exactement con
( 186 )
formée au defir de MM . les Directeurs. On cite
parmi ces préfens ce fuperbe berceau , & un certain
brillant préfenté au Gouverneur par le Nabab ,
lorfqu'il fut parrain de fon enfant. D'honnêtes Chré
tiens prétendent qu'on ne peut rien reprocher fur
ces deux objets à S. E. qui les a en effet payés
plus chers qu'ils ne valent , en permettant quefon
fils prît le rom de Mahomet ; mais ces honnêtes
Chrétiens n'ont vraisemblablement confulté que des
Cafuiftes fur un cas qui eft auffi de la compétence
des Jouailliers . Les lettres de change tirées par les
Gouverneurs des Etabliffemens des Anglois en Afie ,
fur les Directeurs de la Compagnie des Indes , &
arrivées à bord de la flotte pour être acceptées , paffent
600,000 liv. ſterl .
On lit dans une lettre d'Amſterdam , en
date du 24 du mois dernier , l'avis fui
vant :
» M. Jean Adams , Miniftre- Plénipotentiaire des
Etats-Unis de l'Amérique , vient d'ouvrir ici un
emprant d'un million de florins de Hollande , pour
le compte defdits Etats. Suivant le plan , qui en a
été imprimé , chaque obligation fera de mille fo
rins às pour cent d'intérêts par an , payables
fur coupons de 25 florins chaque femeftre , au
comptoir de MM. Jean de Neufville & fils , Négocians
en cette Ville Les obligations , toutes da
tées du Mars 1781 , & numérotées depuis 1 ,
jufqu'à mille , ainsi que les coupons , feront fignés
par M. Jean Adams , contrefignés par MM. Jean
de Neufville & fils , & enregistrés au Protocolle
du Notaire Antoine Mylius. Le remboursement de
ce capital , ( pour lequel les Treize Etats - Unis s'engagent
tous enfemble & chacun en particulier , de
même que pour le payement exact des intérêts , )
fe fera à l'expiration de dix ans , chaque année
( 187 )
une cinquième partie ou 200 Obligations , à fixer
par tirage fait en préfence de Notaire & témoins ,
de forte qu'au bout de quinze ans tout le capital
fera rembourfé. La ponctualité , avec laquelle
l'Amérique- Unie a payé les intérêts de l'emprunt
qu'elle a fait ici il y a trois ans , & la bonne foi
fcrupuleufe avec laquelle elle remplir tous les engagemens
, malgré les difficultés qu'elle a à combattre
, ne peuvent qu'encourager le Public à prene
dre part à un emprunt auffi avantageux «.
» On ne doute pas , écrit-on de la Haye , que
la premiere démarche des Médiateurs ne foit d'exiger
que l'Angleterre rende les vaiffeaux enlevés ,
qu'elle indemnife les propriétaires , & reconnoiffe
la République comme membre de la neutralité confédérée.
Ces deux points font de la plus grande
importance , foit parce que l'agreffion des
Anglois s'eft faire depuis l'acceffion ; foit parce
que l'Impératrice elle - même a invité la Républi
que à cette acceffion. On croit que s'ils ne font
pas accordés , il eft impoffible que la négociation
réuffiffe. Il s'agit de favoir fi la fierté Britannique
pourra fe réfoudre à cette condefcendance . On ajoute
que la Hollande profitera de cette occafion pour
établir fon repos & fon indépendance fur des bafes
inébranlables , & qu'elle demandera encore , 1º. l'abolition
de l'acte de na igation ; 2 ° . qu'on ne puiffe
jamais affranchir les cargaifons fans affranchir les
navires ; 3 ° . que le droit d'envoyer des paquebots
foit égal pour les deux nations qui en auront autant
que l'autre. Le Baron de Groff, Envoyé
extraordinaire de l'Impératrice de Ruffie , près le
cercle de la Baffe- Saxe , & la ville de Hambourg ,
eft arrivé ici de cette dernière ville. On préfuine
qu'il aidera le Prince de Gallitzin dans une négo
ciation qui paroît devoir préfenter les plus grandes
difficultés , à caufe de l'extrême oppofition des prél'une
-
( 188 )
tentions & des demandes des deux Puiffances bel
ligérantes «.
PRÉCIS DES
GAZETTES ANG . , du 13 Mars.
mais
35 Le moment fi long-tems attendu pour le départ
de notre armée navale eft enfin atrivé. Le vent chan
gea le 10 au foir , & il parut fi
favorable que le 11
au matin il fut mis fignal pour défaffourcher. Un
particulier parti de Portſmouth le 12 au matin nous
a appris que toute l'armée étoit fous voile . Le Ma
gnanime qui eft de l'avant-garde étoit encore aur
Dunes le 12 ,
apparemment qu'on ne l'aura point
attendu. On difoit ici le 13 que fi le vent eft refte
au même point , l'armée fera fortie de la Manche
le 14 au foir. Une lettre écrite de Portſmouth
le 11 ne dit rien de l'armée. On y voit seulement
que l'efcadre du
Commodore Johnſtone avoit eu
ordre de fe porter à la rade de Ste- Hélène ,
qu'il n'y avoit point de vent du tour. Dans une
autre du 12 , auffi de Portſmouth , on lit. -Tous
les vaiffeaux
défaffourchent : ils
appareilleront si
rement demain , la flotte pour l'inde fe rend actuel
lement à la Pointe de Ste- Hélène . - On affure
que l'Amiral Darby & le Commodore Johnstone
n'iront de conferve que jufqu'à ce qu'ils aient dé
paffé le LandJend. Il eft certain que par cet arran
gement notre flotte pour l'Inde fera expofée à de
très-grands dangers. Toute notre espérance eft que
l'ennemi fera trop occupé de notre armée navale
pour fonger à la petite efcadre du Commodore,
& qu'elle paffera en fûreté. La deftination du
Commodore Johnſtone eft d'abord contre le Cap ',
& enfuite il ira fe mettre fous les ordres du Chevalier
Hughes , qui
entreprendra une expédition
contre Manille .
Le Gibraltar , ci- devant le Fénice , de 80 canons ,
Capitaine Sterling , qui étoit parti avec l'Amiral
( 189 )
Hood , vient d'arriver de l'ifle St-Euftache avec la
nouvelle que cette ifle s'est rendue le 2 Février à
l'Amiral Rodney. Cet Amiral y eft arrivé le 2 Féyrier
avec des troupes commandées par le Général
Vaughan. Ils n'ont voulu accorder qu'une heure au
Sieur Graft , Gouverneur de l'ifle , pour délibérer fur
ce qu'il avoit à faire. Ce Gouverneur a préféré de
s'en rapporter à l'humanité & à la générofité des
Commandans Anglois qui en conféquence prirent
poffeffion de l'ifle. Ayant appris qu'il étoit parti
deux jours auparavant une flotte pour l'Europe fous
le convoi d'un vaiſſeau de 64 canons , l'Amiral détacha
le Monarque de 74 , la Panthere de 60 & la
Cybelle de 32 pour aller à la recherche de cette
flotte qu'ils eurent le bonheur d'atteindre. L'Amiral
Hollandois Curl , crut devoir faire une réfiftance
qui lui a coûté la vie. Le Capitaine du Monar
que lui avoit en vain repréfenté la témérité de
cette réfolution . Il s'eft trouvé dans St-Euſtache
une prodigieufe quantité de fucre , de tabac ,
de
coton & d'indigo. Les magafins & les rues mêmes
étoient pleines de provifions de toute efpèce .
Parmi les navires capturés , il y avoit plufieurs
corfaires & bâtimens François & Américains , &
une frégate Hollandoife de 32 canons. La Flotte
prife par le Monarque étoit de 24 voiles . - On
dit l'Ile de St-Martin pareillement prife. Le canon
du Parc & de la Tour a été tiré le 13 à midi.
-
La Flotte attendue de la Jamaïque en eft partie.
le 21 Février , fous le convoi des vaiffeaux de
guerie l'Egmont , le Grafton , de 74 , le Trident ,
de 64 , le Bristol , de 50 , l'Endymion , de 44
& le Lowestoffe , de 32.
Le paquebot Indien le Swallow , monté de 16
canons , Capitaine Hall , eft parti de Tarbett ,
( 190 )
près de Limerick , pour Madras , le 26 Février ,
ayant à bord le Lord Macartney & fa fuite.
4
Le 8 Mars , on fit à la Chambre des Communes
le rapport de l'octroi de l'Emprunt fait la veille
par le Comité du fubfide. Le Chevalier Philipp
Jenning Clerke obferva à la Chambre que le profit
des Préteurs devenoit exceffif. L'omnium , ( c'est- àdire
la prime de l'enſemble des 3 pour cent , & des
pour cent & de la Lotterie convenue le jour de
l'Emprunt à 5 liv. 10 f. pour cent , ) étant monté à ,
& 11 & demi pour cent. En conféquence , il fit une
motion pour un amendement au Bill qui pût réprimer
une fi extravagante proftitution de l'argent
du Public. Il cita la Maiſon d'Atkinſon , More &
Compagnie , qui feule avoit eu une part de 3
millions 300 mille livres dans l'Emprunt. Le
Lord North ne fut point embarraffé pour fe défendre
d'avoir favorifé cette Maiſon , ou d'autres
qui peuvent avoir pris de groffes parties de l'Emprunt
, puifqu'il eft poffible que ce foit par commiffion
pour un grand nombre d'individus qui ne
font pas fait connoître. Il affura la Chambre que
la hauffe ne s'étoit pas foutenue à 11 ni à 9 ,
qu'elle venoit de retomber à 7 ; mais qu'au fur
plus elle n'étoit d'aucune conféquence , jufqu'à ce
que la Chambre eût ratifié le marché , & que la
lifte des commiffions eût été envoyée à la Banque.
» Ce fera , dit - il , le 15 Mars , jour du premier
dans les neuf termes affignés aux paiemens , que
F'on faura quel eft réellement le profit que
les Préteurs ; j'avoue que s'il reftoit même à 7
pour cent , ce feroit beaucoup plus que je ne
comptois , & plus que je n'ai intention de donner",
&
font
Le Chevalier George Saville cenfura la conduite
du Miniftre , en ce qu'il hafarde un Emprunt avant
d'en faire connoître le gage , pour que le Préteurpuiffe
( 191 )

juger s'il lui convient ou non. Il mit en doute que les
taxes que Mylord North gardoit in petto , fuflent aufli
efficaces qu'il s'en flattoit. » Je veux croire , dit-il ,
qu'étant additionnelles , elles rendront tout ce qu'on
en attend. Mais ce fera en diminution de l'ancienne
taxe , ainfi que cela arrive toujours «. Le
Chevalier George Cooper foutint , à l'appui du plan
de Mylord North , que les profits des Préteurs
ne feroient pas trouvés fi exceffifs , fi l'on vouloit
bien confidérer la difficulté de trouver de l'argent
dans les circonftances actuelles. M. Byng
du parti contraire , fit voir que ce profit fur le
pied de 3 pour cent , c'étoit une fomme de 600
mille livres fterling que le Miniftre avoit fait gagner
aux Préteurs , dont les principaux étoient fes créatures
dans la Chambre. Il offrit , fi le Parlement
vouloit l'appuyer de fon autorité , de faire
trouver en 24 heures des conditions plus raiſonnables
que celles de Mylord North. M. Burke déclara
que le Miniftre auroit pu en obtenir de moins
onéreuses. Il infifta particulièrement fur l'inutilité de
la Lotterie fans laquelle l'emprunt fe feroit fait tout
de même. Après quelques traits fur l'incorruptibilité
du Parlement , dont le Miniftre veut que ies Membres
foient au-deffus de tout foupçon , foit comme
très-riches , foit comme très-pauvres , il entra dans
l'examen de notre plan de finances pour l'année ,
comparé avec celui des fiances de la France. Il produifit
en preuve , la création de 6 millions de rentes
viagères par M. Necker. » Nous faiſons , dit- il , un
emprunt de 12 millions fterling , pour lequel nous
donnons une prime extravagante , & dont les intérêts
doivent être payés par des taxes additionnelles. Notre
Miniftre augmente le capital de nos dettes de 21 millions
fterling ; tandis que M. Necker ne fait qu'em(
192 )
prunter 4 millions fterling , par des annuités à 10 .
pour cent qui s'éteindront ,
& pour le payement
defquelles , il ne charge la France d'aucun impôt.
M. Necker a de plus un excédent de 10 millions
tournois pour le fervice, des années prochaines ,
fans compter diverfes autres refources .
Combien
notre fituation n'eft ele pas changée ! Mylord North
Be peut plus fe vanter de là fupériorité de nos finanees
, fur celles de nos ennemis . J'avoue que M.
Necker n'a pas eu les mêmes difficultés à combar
tre ; mais ce n'eft pas non plus depuis deux joursque
Mylord North eft en place ; & il n'eft pas au- deflus
de tout reproche relativement aux caufes de cette
malheureufe guerre , dans tefquelles il a eu une prin.
cipale part ; ainfi je ne puis pas le plaindre fur les
difficultés qu'il rencontre dans fes opérations &
M. Fox démontra que la prime s'étoit élevée à 4 liv,
au - deffus des liv. 1o f. qui avoient été allouées par
le Gouvernement . Il infifta fur le retranchement de
la Loterie . M. Huffey en fit une motion pour la
troiſième lecture du Bill. Mylord North défendit
chaudement cette partie de fon plan , à la
quelle tenoit la confiance du Public , & fans laquelle,
le Gouvernement perdoit une fomme de 400,000
liy, fterling qui ne lui coûteroit rien. On deva les
voix ,il y en eut 80 pour la motiony 1-33 contre,
pluralité 53. Une troisième lecture ayant été faite
le Bill paflar
Tableau comparé des fonds de l'emprunton
ab aing si znivatio 234 T
Mars . 3. p.
MOAT ab H
4. Patteria wamtum
1059.474. — — 13 l . 11 f. — 91.
· -
ވ.
13—59. 7. —76. 4. — 23. 1 1. — 19 4
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQUI E.
De CONSTANTINOPLE, le 1er. Février.
LE Grand- Seigneur à donné des ordres
pour l'armement de 18 , tant vailleaux de
guerre que frégates , dont 15 font destinés
à former au printems prochain une efcadre
d'obſervation dans l'Archipel , fous les ordres
du Capitan Bacha .
Le Bacha d'Alep , Abdi - Bacha , ne cherche
plus à cacher fa révolte ; il s'est déclaré
ouvertement contre la Porte , & on ne
doute pas qu'on n'envoye inceffamment
des troupes contre lui .
On vient de voir ici un fait bien extraor
dinaire d'après les moeurs & le caractère du
peuple Ottoman. Emir & Molla , deux
Turcs diftingués par leur rang & leurs richeffes
, ayant une difcuffion qui intéreffe
leur fortune , ont obtenu , dit- on , par l'entremife
de l'Internonce de l'Empereur , la
permiffion de fe rendre à Vienne pour faire
juger leur différend ; on ajoute qu'ils ont
31 Mars 1781.
( 194 )
déclaré qu'ils s'en tiendroient à la décifion
qui feroit prononcée. Cet hommage s'il eſt
en effet réel , rendu aux lumières des nations
chrétiennes , eft le premier dont les
faftes de cet Empire puiffent offrir l'exemple.
SUÈDE.
De STOCH KOLM , le 23 Février,
SUIVANT les liſtes de la navigation que
nous avons reçues de Gothembourg , il y
eft arrivé pendant le cours de l'année der
nière 467 navires , & il en eft parti 495 ,
chargés entre autres de 217,425 quintaux
de fer en barre , 16,233 quintaux de fer
fin , 5712 quintaux d'acier , & un million
7 mille 212 écus d'argent.
Depuis quelques jours les gelées ont recommencé
, & il eft tombé beaucoup de
neige ,
POLOGNE.
De VARSOVIE , le 25 Février.
ON mande de Lithuanie que l'élection
des Membres , qui doivent compofer le prochain
Tribunal , y a rencontré peu de difficultés
, & que tout s'eft paffé tranquillement
dans les Districts refpectifs . Le nombre
des députés élus monte à 40 , parmi
lefquels on compte le Prince Czartoryski
nommé par le District de Slonim .
( 195 )
Le Tribunal affefforial de Lithuanie ,
établi dans cette Capitale , s'occupera bientôt
de l'affaire du Tréforier Tyfzenhaufen
dont la décision eft attendue avec impatience.
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le s Mars .
L'EMPEREUR a nommé à la place de
Capitaine- Lieutenant de fa première Garde-
Noble , vacante par la mort du Prince Jean
de Lichtenſtein , le Comte Jean- Joſeph de
Kevenhuller - Metfch , qui étoit premier
Lieutenant dans ce Corps. Cet Officier qui
étoit Chambellan actuel de S. M, I. , Général-
Major & Colonel d'un Régiment d'Infanterie
, a été élevé en même tems au
grade de Lieutenant - Feld - Maréchal des Armées
Impériales.
On travaille aux embelliffemens du Belvedère
, & le bruit eft affez général ici , que
ce lieu charmant eft deftiné à fervir de logement
au Grand - Duc de Ruffie lorſqu'il
viendra dans cette Capitale .
De HAMBOURG , le 10 Mars.
Tous nos Papiers qui ne font plus que
copier depuis quelque tems ceux d'Angleterre
& de Hollande , depuis l'acceptation
de la médiation de la Ruffie par les deux
i 2
( 196 )
Puiffances , font remplis de fpéculations &
de conjectures fur les conditions de la paix
particulière qu'elles ont à traiter. Quelques
perfonnes penfent cependant que malgré
leur defir mutuel d'en venir à un accommodement
il n'eft pas encore prochain , &
que vu la complication des intérêts , la diverfité
des opinions , il eft difficile de faire
leur pacification particulière fi l'on n'en entreprend
pas une générale. Cette dernière
ne paroît pas encore près de pouvoir être
conclue. Jufqu'ici les avantages font ba-
Jancés entre les Puillances belligérantes ;
aucune n'en eft au point où elle devroit être
pour céder fur l'Amérique feptentrionale.
Celle qui a époufé fes intérêts ne peut les
abandonner , & elle eft bien loin d'être
dans le cas d'y être forcée. L'Angleterre
n'eft peut-être pas encore dans celui de reconnoître
l'indépendance ; il faut attendre
qu'elle y foit réellement. Plus elle a envie de
la paix , plus elle montre le befoin qu'elle en
a , plus la France & l'Espagne font intéreſ
fées peut être à la différer . Au refte , il paroit
que les vues politiques de la Grande-Bre
tagne de brouiller tout , ont réuffi en partie.
Elle a voulu déconcerter la neutralité arinée
en en détachant la Hollande . Celle- ci qui
comptoit fur des fecours pour la défendre
& pour affurer la liberté des mers , a jufqu'à
préfent obtenu la médiation de la Ruffie.
Nous ne chercherons pas ici à prévoir les fui
( 197 )
tes de cet évènement , ni s'il eft vrai qu'il
annonce quelque changement dans le fyfrême
de la neutralité arinée ; le tems ne tardera
pas à éclaircir ce qui eft encore obfcur.
On peut prévoir feulement que les Anglois
intéreffés à une guerre fur le continent , mettront
tous leurs foins à l'exciter ; mais on peut
prévoir auffi que toutes les Puillances connoillent
leurs vues , & qu'elles font bien en
garde contre leurs démarches.
» Les dernières Lettres de Potsdam , écrit - on de
Berlin , annoncent que le Roi eft parfaitement rétabli
de l'accès de goutte dont il a été attaqué ,
& qu'il a déja paffé en revue les recrues d'un bataillon
des Gardes. Le Général de Schullem.
bourg , Miniftre de la guerre , le Baron Vander
Horst , Ministre d'Etat , & les Généraux de Haltzendorff,
& de Wurtemberg , ont été mandés à
Potsdam , où le Prince Frédéric de Brunſwick doir
fe rendre le 10 ou le 12. Le Roi a chargé le Duc
régnant de Brunswick d'infpecter cette année les
troupes de S. M. en Weftphalie , aiafi , que fon
régiment en garnifon à Halberstadt , & qui fair
partie de l'infpection Brandebourgeoife ".
ITALIE.
De FLORENCE , le 2 Mars,
PLUSIEURS Officiers de l'efcadre Ruſſe qui
eft actuellement à Livourne font arrivés ici.
On compte parmi eux , le Colonel Spitidoff
, commandant le vaiffeau l'Afie , le
Capitaine Denifon , commandant la frégate
S. Patrice , le Comte de Gallitzin & le
£
3
( 198 )
Major Wolff. Un Courier Ruffe a paffé ces
jours derniers ici fe rendant à Livourne avec
des dépêches pour le Commandant de l'efcadre
qui fe prépare à quitter inceflamment
la rade de Livourne . Hier le Chevalier Mann,
Envoyé extraordinaire du Roi d'Angleterre
ici , a expédié une eftaffette à Londres .
On apprend de Milan que le Gouvernement a
reçu de l'Empereur un ordre portant de dreffer
dans un délai de quatre mois , un état exact des
revenus & des dépenfes de la Lombardie Autri
chienne , de fon commerce & de toutes les productions
. S. M. I. a auffi ftatué , par une Ordon .
nance en date du 8 Janvier qu'il fera fait une
déduction de ro pour 100 fur les appointemens
de tous les Officiers de la Cour , lorsqu'il leur
fera permis d'aller en pays étranger ou à Vienne ;
& même s'ils prolongent leur abfence au-delà du
terme fixé , du tiers de leur foide , qui fera 1éparti
entre les autres Officiers du même départe
ment.
>
Selon les lettres de Baftia , en Corfe , il
y a été publié un Edit qui adjuge les biens
& effets du Général Paoli , de fon frère ,
de fon coufin & de tous ceux de fon parti
qui fe trouvent hors du pays , au profit de
l'Univerfité de Calvi qui devient tous les
jours plus floriffante , tant par l'augmen
tation de fa bibliothèque , que par les priviléges
qu'on lui a conférés.
ESPAGNE.
De CADIx , le 7 Mars.
LA mer a été fort orageufe pendant lés
( 199 )
derniers jours du mois dernier , mais notre
flotte n'en a point été incommodée. Nous
en avons des nouvelles en date du 2 de ce
mois ; elle étoit alors dans le meilleur état.
Une divifion qui s'étoit approchée de la
côte d'Afrique , découvrit 5 à 6 bâtimens
auxquels elle donna chaffe. Cette petite
flottille voulant lui échapper tomba dans le
gros de l'armée qui s'en empara. Elle confiftoit
en 4 navires chargés de comestibles
& une frégate montant 24 canons , chargée
de même de toutes fortes de rafraîchillemens.
Ces bâtimens venoient en droiture
de la Tamife. Ils ne cherchoient rien moins
qu'à pénétrer dans Gibraltar où leur cargufon
auroit certainement été mife à un prix
fort haut , fes habitans manquant abfolu
ment de tout excepté d'argent .
On mande d'Algéfiras qu'on a lancé à
l'eau dans ce port deux nouvelles chaloupes
canonnières , & que le 22 le vent étant
à l'Eft & le rems fort brumeux , un navire
Portugais & une balandre Angloife en profitèrent
pour fortir de la baie de Gibraltar
& s'éloigner fans qu'il fût poffible de les
intercepter. Depuis le 17 il eft entré deux
bâtimens dans la baie venant du Levant &
chargés de comeftibles. Ces légers fecours
peuvent bien rafraîchir la Place un moment
, mais elle a befoin de tant de chofes
de première néceffité , que malgré les fraudeurs
, elle fuccombera à la fin de l'été ,
i 4
( 200 )
fi elle n'eft pas ravitaillée par un grand
convoi.
Le 26 un Courier du Cabinet arriva ici
avec des paquets qui furent envoyés
auffi-tôt à D. Louis de Cordova par deux
Officiers de marine qu'on fit partir fur deux
bâtimens différens .
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 16 Mars.
Le canon qui fut tiré de la tour , le 13
de ce mois , annonçoit un avantage important
remporté par nos armes. On croyoir
au bruit qui fe faifoit entendre , qu'il ne
s'agiffoit pas moins que de quelque bataille
décifive , gagnée fur le Général Washington ,
ou dans la Caroline méridionale. On fut
bientôt qu'il n'étoit point venu de nouvelles
de ce côté ; que l'on en avoit feulement
reçues de la part du Général Vaughan
& de l'Amiral Rodney. On ſe flatta
d'abord qu'ils avoient pris leur revanche
de l'échec qu'ils avoient effuyé à S. Vincent ,'
lorfqu'on apprit que tout ce bruit ſe faifoit
pour la prife des ifles Hollandoifes de S.
Euftache & de S. Martin. Cette conquête
eft fans doute intéreffante par les richeffes
déposées dans ces deux établiſſemens & furtout
dans le premier , mais elle ne mérite
pas le tintamarre qu'on a fait ; le canon eft
Fait pour célébrer les victoires qu'il a aidé
( 201 )
1
༣ remporter ; mais dans cette occafion , il
a été parfaitement inutile . Ces ifles fans
défenfe , fans garniſon , fans fortification ,
devoient fe rendre à la première frégate
qu'on auroit chargée de leur porter cette
fommation ; il n'y avoit pas befoin de la
réunion de notre Amiral & de notre Gé
néral dans ces parages ; ils ont pu la croire
néceffaire pour donner de l'importance à
leur befogne ; elle n'a pu fervir tout au
plus , qu'à munir cette conquête de manière
qu'elle ne puiffe leur être enlevée com
me ils l'ont faite ; mais il faudroit la fortiner
, ce qui ne peut être que l'ouvrage du
tems. Sans cela elle tombera toujours au
pouvoir de la Puiflance qui fera maitreffe
de la mer dans ces parages , & les troupes
que l'on y mettra pour la défendre feront
fans ceffe expofées.
La Gazette extraordinaire de la Cour qui
a paru le 14 contient les détails de ce que
nous appellons notre conquête. Le Général
Vaughan écrit le 7 Février , qu'ayant reçu
le 27 Janvier les ordres de la Cour , il
s'eft embarqué à bord du Sandwich , a jetté
l'ancre le devant la ville de S. Euſtache
a fommé für le champ le Gouverneur qui
n'a répondu qu'en fe rendant & en recommandant
à l'humanité & à l'honneur des
Commandans Anglois , une ifle qu'il ne
pouvoit défendre contre les forces Britanniques..
Pendant ce tems le Lieutenant-
Colonel Edhoufe avoit été faire la même
is
( 202 )
opération à S. Martin où il arriva les &
eut le même fuccès.
Ces détails fur cette expédition dans laquelle
les troupes de terre n'ont point eu
à agir , pouvoient fans doute fuffice ; mais
l'Amiral Rodney , quoique la marine n'ait
pas agi davantage , & que les vaiffeaux
n'aient guère fervi qu'à faire faire leur
voyage aux conquérans , a écrit à ſon tour
à l'Amirauté. On retrouve dans fa dépêche
le ton qui domine dans fes précédentes.
Pour empêcher les François de pénétrer
fes deffeins , il fit paroître fa flotte entière
devant la Martinique , ce qui , dit - il
alarma confidérablement l'Ifle. Il auroit dû
fe fouvenir qu'il avoit échoué à St - Vincent
avec 4000 hommes contre 1200 ; & il ne
peut ignorer qu'avec le triple de fes forces
actuelles , il n'oferoit rien tenter contre
la Martinique. Il rend compte auffi de la
prife d'un convoi Hollandois forti de St
Euftache 36 heures avant fon arrivée . Le
Général & l'Amiral portent à plus de 200
le nombre total des vaiffeaux pris ; ils ont
eu l'attention de laiffer flotter fur le fort
le pavillon Hollandois qui a trompé plufieurs
bâtimens , au nombre de 17 qui font
venus fe jetter entre les mains de l'ennemi.
Ils évaluent la valeur des effets dont ils fe
font emparé à 3 millions fterl. , & ce qui
leur fair un plaifir particulier , c'eſt qu'Amfterdam
, fupportera la majeure partie de
7203 )
la perte. La defcription des Ifles de Saint-
Euftache , Saint Martin & Saba tient naturellement
fa place ici .
-
Saint-Eustache , l'une des ifles Caraïbes , a environ
s lieues de circuit. C'est un rocher escarpé , qui
s'élève de l'Océan , en forme d'un pain de fucre ;
elle eft fituée à 5 miles de St- Christophe , extrêmement
bien cultivée , & a toujours été le grand marché
, d'où les Hollandois fourniffent toutes les Nations
. Elle n'a point de port régulier , mais une
excellente rade , où il y a un affez bon mouillage.
On y compte environ 1200 Blancs de toutes les
Nations , & 1600 Nègres. Ses productions naturelles
font du tabac , & du fucre , qui eft planté avec
beaucoup d'induftrie tout autour de l'ifle , excepté
fur le fommet de la montagne , où eft une plaine
ouverte qui fert de repaire aux bêtes fauves . Cette
ifle , la plus forte des Caraïbes , n'a qu'un feul endroit
propre au débarquement , protégé par un fort
monté de gros canons. Il n'y a ni fources ni rivières
; les étangs & les citernes fourniffent une gran
de quantité d'eau ; il n'y a qu'une feule Eglife
mais un très-grand nombre de magaſins. L'air y eſt
falubre ; mais on y eft exposé aux ouragans , de
même qu'à la Barbade & à la Jamaïque , &c. La
première poffeffion de cette ifle par les Hollandois
remonte à 1625. En 1665 , les Anglois s'en emparèrent
; elle fut repriſe par les François & les Hollandois
faifant conjointement la guerre aux Anglois,
& rendue par le Traité de paix à fes anciens Maitres.
En 1689, elle fut encore prife par le Chevalier
Timothy Cornhill , & remife enfin par le Traité
de Ryfwick aux Hollandois , qui en ont confervé
depuis la paifible poffeffion . Saint -Martin , fitué
auffi dans l'Océan Atlantique , a environ s lieues de
circonférence. Ses bayes & fes rades font commodes.
Son tabac eft regardé comme le meilleur de
-
i6
( 204 )
toutes les ifles. Elle eft fur-tont eftimée pour les
falines & pour les lacs . Dans ces derniers , il y a
quantité de poiffons , & de tortues . L'arbre Chandelier
eft originaire de cette ifle . Les François & les
Hollandois l'ont habitée conjointement depuis que
les Eſpagnols en ont été chaffés. Les premiers pof
sèdent la plus grande partie de l'ifle , mais c'eft la
meilleure. On évalue le nombre des habitans à 300
Blancs & 600 Nègres. Saba, l'une des Caraïbes,
eft à environ 13 miles N. O. de Saint- Euſtache , a
5 lieues de circuit , & appartenoit précédemment
aux Danois. A une très - petite diſtance , cette ifle ne
femble être qu'un rocher , mais lorsqu'on en eft
près , elle offre à la vue un aspect très-agréable .
Elle n'a point de port , & la mer y eft fi peu profonde
qu'il n'y a que de petits bâtimens qui puiffent
en approcher. L'ifle , au côté méridional , eft
divifée en deux parties , contenant environ 60 Familles
& 200 Efclaves , dont la principale occupa
tion eft de cultiver du coton dont ils font des bas ,
& de faire des fouliers : ils cultivent auffi un peu
d'indigo . L'ifle femble être fortifiée par la nature.
On ne peut arriver dans les plaines où féjournent
les habitans que par un paffage étroit dans les rochers
où deux hommes feulement peuvent marcher
de front.
Nous n'avons point de nouvelles Officielles
de l'Amérique Septentrionale ; quel
ques papiers qui nous en font arrivés
nous ont apporté la relation publiée par le
Congrès , du combat du Général Sumpter
contre le Général Tarleton , à Black- Storck,
fur la rivière du Tyger. Elle eft bien oppoſée
à celle que la Cour en a donnée ici .
» Le Général Sumpter fut bleffé ; mais le Colonel
Tarleton fut mis en fuite ; les Américains
( 205 )
le pontfuivirent , & la nuit feule les empêcha de profiter
de leur avantage. Les Anglois laifferent 92
morts fur le champ de bataille & 100 bleffés ;
leurs troupes confiftoient en 300 hommes de cavalerie
de la Légion de Tarleton , 130 du 6.3e.
Régiment , 100 du 71e. & 300 du même beau .
coup à l'arrière avec une pièce de canon , mais
qui ne prirent point part à l'action . La perte des
Américains fut peu de chofe ; ils n'eurent que 3
hommes tués & 4 bleffés . A cette relation ' on
en a joint une autre d'une petite affaire contre les
Torys qui s'étoient avancés des poftes extérieurs
des Anglois aux criques de Cane & de Lynche ,
dans la vue d'intercepter des chariots Américains ,
le Général Smallwood détacha , für le champ
contr'eux , le Général Morgorgan avec foo hommes,
& le Lieutenant - Colonel Washington avec 100
Cavaliers pour couvrir les chariots envoyés de ce
côté pour y chercher du bled , & des porcs . Sur
la nouvelle de la marche de ces troupes les Torys fe
difpersèrent ; pendant quel'infanterie fervoit d'efcorte
au convoi , le Lieutenant- Colonel Washington invel
tit le Colonel Rugeley , le Major Cooke, & 112 Offi
ciers Torys , dans une grange où ils s'étoient retranchés
par des abbatis confidérables , & les força
de fe rendre à difcrétion fans tirer un feul coup
de fufil. Il n'avoit point de canons ; il monta deux
pièces bois fur des affuts , & ce fimulacre d'ar
tillerie intimida tellement l'ennemi qu'il ne fonges
plus à fe défendre «.
La Cour ne publiera fans doute pas plus
cette action qu'elle n'a publié la fuite de
défection des troupes de Penfylvanie , le
fort des émiflaires de Clinton , qui ont été
pendus , le retour des infurgens à l'armée
Américaine , les actes du Congrès pour rérablir
le crédit du papier-monnoie , & c . Tout
( 206 )
prouve que cette affemblée eft bien loinde fe
foumettre , que le peuple lui-même ne penſe
point à la réconciliation
dont nos Miniftres
nous flattent vainement . Heureufement
pour eux , la priſe de Saint - Euſtache étouffe
toutes les autres nouvelles . Celle - ci eft
arrivée à propos pour favorifer l'emprunt
du Lord North ; il auroit fans doute traité
plus avantageufement
fi elle étoit arrivée
à la fin du mois dernier . Son effet doit être
à préfent de foutenir les fonds ; mais les
préreurs feuls en profiteront. Il n'est pas
inutile d'obferver à cette occafion que nos
emprunts , dont on parle tant chez l'Etran
ger , ne fe font pas dans ce pays comine
ailleurs . En France , par exemple , les préteurs
portent au Tréfor royal la fomme en
argent que l'Etat emprunte. Ici ils ne donnent
point d'argent comptant ; ils donnent
des effets au Miniftère , qui a la peine
de les négocier , & qui fouvent perd def
fus. C'eft de cette manière qu'il fait de l'ar
gent , pour lequel il donné les effets du
Gouvernement
que les préreurs placent &
agiotent enfuite de la manière qu'ils jugent
la plus convenable à leurs intérêts.
Le Lord North, dans la féance du 14 , après avoir dit
un mot de la peine qu'il reffentoit de voir la nation
obligée de fupporter de nouvelles charges, entra dans
le détail des taxes qu'il avoit à propofer. Les annuités,
dit-il , à lever par ces nouvelles taxes , montent à
660,000 liv. ft . Pour lever cette fomme , je ne me
livrerai pas trop à des fpéculations , & je n'adopterai
( 207 )
que les taxes dont on aura déja éprouvé l'efficacité.
On a demandé l'emploi des 190,000 livres dont
a profité cette année le revenu public , par la réduction
des 4 pour , à 3 pour .... J'étois d'avis
de les employer à payer l'intérêt de l'argent prêté ,
fi la Chambre avoit approuvé cet emploi . Mais il
ne s'agit point de cela à préfent ..... La première
taxe confiftera dans un droit d'un fol pour livre fur le
produit net de l'accife , excepté la bière , le favon ,
la chandelle & les cuirs . Je compte que cet article
rendra 150,000 liv. fterling. Paffons au fecond. On
épargnera une taxe , c'eſt-à dire , on évitera la néceffité
d'en impofer une nouvelle , en confolidant
les Douanes , & en fimplifiant la manière de les percevoir
, qui entraîne des dépenfes énormes , & une
manutention très compliquée & très difficile. En
les confolidant & en les fimplifiant , le Tréfor public
gagnera un revenu très - conſidérable. Je ferai un
jour l'effai de ce plan , & fi je fuis aidé , j'eſpèré en
tirer parti ...... Je ne puis propoſer actuellement
qu'une partie de ce plan. Il s'agit de fupprimer les
remifes que le Bureau de Recette des Douanes fait
aux Marchands qui paient promptement les droits
d'entrée ou de fortie. Cette fuppreffion équivaudra à
un impôt additionnel de 7 pour fur les Douanes.
·
--
J'eftime le produit net des Douanes à 2,240,000
livres..... Et je compte que la fuppreffion de ces
revenus en produira annuellement 167,000.- Le
montant des remiſes fur le tabac eft de 17 pour cent.
La quantité qui s'en confomme annuellement dans la
Grande - Bretagne , monte à 8,500, oco livres pefant ;
le fucre qui s'importe annuellement dans cette Ifle ,
eft auffi très- confidérable , puifque d'après le calcul
des cinq dernières années , l'une dans l'autre , il a
été de 2,381,000 quintaux. Après avoir établi
la valeur de la fuppreffion de ces remifes , le Lord
examina fi elle pouvoit nuire au commerce , & con-
-
( 108 )
,
....
clut pour la négative , puifque ce feroit le confor
mateur qui la paieroit définitivement , & non pas
le Commerçant en faveur de qui on l'avoit d'abord
accordée. Il parla de deux efpèces de remifes qui fe
font à la. Compagnie des Indes , l'une pour le prompt
paiement l'autre fur les frais de la vente. Le
temps de la vente dure du premier Mars au pre
mier Septembre. L'ufage de la Compagnie eft de
demander & d'obtenir une remife pour un prompt
paiement , qu'elle ne fait que neuf mois après qu'elle
a touché le prix de fes marchandifes qui lui eft remis
en plus grande partie dès les premiers jours de la vente;
il limita cette remife à 3 mois après la vente effective.
-Outre l'abolition de la remife fur le tabac , il
propofa d'ajouter fur ce dernier un petit droit d'un
penny, & trois farthings par livre ? Le tabac ,
eft une espèce de luxe . C'est la dernière
claffe du peuple qui en fait le plus d'ufage , mais
ce n'en eft pas moins un luxe , & fous ce point
de vue , un article propre à être taxé . Depuis le
commencement de la guerre avec l'Amérique , il
a été vendu deux & trois shellings la livre ,
& actuellement il coûte 20 deniers ou pennys.
Depuis que mon attention s'eft portée fur cet ob
jet , j'ai remarqué que le prix en a varié entre dix
pences & trois shellings par livre. Cette différence
énorme n'a pourtant pas influé fur la confommation
, qui a été auffi forte au plus haut prix , qu'au
plus bas. . . . . Les confommateurs , accoutumés
à payer le tabac fort cher , ne fe plaindront point
d'une augmentation de taxe qui en laiffera le prix
encore fort au-deffous de celui qu'ils payaient il
y a fix mois ou un an. Il trouva que cette taxe
produiroit 61,000 liv . fterl. Je fuis forcé de
propofer une autre taxe , & c'eft avec d'autant plus
de chagrin que je m'attends à bien des reproches.
Mais je ptic la Chambre de réfléchir à là nécef-
-
( 209 )
fité de ces reffources . Lorfqu'il faut indifpenfable
ment impofer une taxe & une taxe productive ,
le fu re n'eft il pas l'article que l'on doit en char
ger de préférence ? Un nouveau droit fur la drèche
, fera augmenter à proportion le prix de la
taxe , article de premier befoin pour le journalier ,
ce qui ferait fans contredit une charge beaucoup
plus intolérable que le hauffement du prix du fucre.
La taxe que je propofe ne fera cependant pas exorbitante.
C'eft un droit de quatre shellings & huit
pences par quintal fur tous les fucres , ce qui reviendra
à une augmentation d'un demi-denier par
livre pour le détailleur , & d'un demi-denier au
plus pour le confommateur. Je fuis fâché de cette
augmentation de prix pour ce dernier , mais elle
eft inévitable. Le Lord North fit enfuite un tableau
hiftorique de la quantité de fucre importée
dans ce Royaume depuis 1728 jufqu'en 1780 , ca
divifant ce grand intervalle en différentes périodes
; il eft incroyable avec quelle rapidité l'impor
tation du fucre s'eft accrue dans cet espace de tems.
Pendant la première de ces périodes , à partir
de 1728 jufqu'en 1746 , le fucre importé a monté
annuellement à 800,000 quintaux ; de 1746 à 1750,
à un million de quintaux ; de 1750
à
1755 , a
$ 400,000 quintaux ; de 173 5 à 1760 , à 1,800,000 ;
de 1760 à 1770 , à plus de deux millions de quintaux
; de 1770 à 1775 ,
à 1775 , à 2,500,000 quintaux.
Depuis la perte de la Grenade , de St- Vincent &
de la Dominique , l'importation du fucre a un peu
diminué , mais pas autant qu'on auroit pu s'y at
tendre ; elle n'eft tombée que de 128, coo quintaux.
-
On demandera fans doute , continua le Lord
North , fi la taxe additionnelle fur le fucre tombera
fur le confommateur , le marchand ou le planteur.
Je pense qu'elle tombera définitivement fur le premier:
le marchand , pourvu qu'il y ait une prompte
( 210 )
les
& forte demande de fucre , peut toujours y mettre
le prix qu'il voudra , & il aureit tort de dire qu'il
faie une taxe qu'il lui étoit libre de détourner fur ua
autre ; quant aux planteurs on ne leur doit pas plus
d'indulgence & d'attention que pour toute autre claffe
de marchands , fujets de S. M. S'ils ne veulent pas
apporter leurs productions au marché de Londres ,
ils font les maîtres de les porter dans quelqu'autre
port Britannique , à toute place ou port quelconque ,
au fud du cap Finiſterre , avec les remifes de droits
qui fe font à la réexportation ; tandis que nous fom
mes obligés de prendre de ces planteurs , & même
d'eux feuls , notre rum & notre fucre . Ainfi ils tirent
un monopole de notre commerce ou de notre confommation
pendant que nous n'en tirons aucun da
produit de leur fol. On objectera encore que
demandes pour le fucre feront moins conſidérables
qu'avant l'impofition d la nouvelle taxe. Celui qui
vend ou qui importe le fucre trouvera toujours des
demandes pour cet article , & ce qui me l'affure ,
c'eft que lorfque le fucre étoit plus cher qu'il ne
reft , ou qu'il ne peut le devenir par la taxe nouvelle,
il y en avoit autant de débit & de confommation
lorſqu'il étoit à meilleur marché. On oblerpeut
ver que cette manière de raiſonner en finances le
reproduit dans tous les calculs de Mylord North , &
le dirige dans l'impofition des taxes....... Lorſqu'il a
remarqué que certain article a monté à un très-haut
prix & qu'actuellement il eft à un prix plus bas
il en conclud que c'eft un objet excellent pour
taxe avantageufe ; car , d'après fon raifonnement ,
fi le peuple a une fois acheté très- cher un article,
pourquoi ne payeroit-il pas la même fomme pour
fe le procuret de nouveau La consommation de
Ja drèche n'a pas été moindre l'année dernière que
les années précédentes , malgré la taxe mife l'année
dernière ; la baiſſe du prix provenant de la pleine
-
que
( 211 )
récolte de l'orge ayant fait plus que balancer la
taxe nouvelle. Par la même raifon il ne doute
pas que le bas prix actuel du fuere , qu'il fait devoir
baiffer encore , ne faffe plus que balancer la
taxe additionnelle d'un demi - denier par livre pour
celui qui vend ou qui importe le fucre , & d'un
denier par livre pour celui qui le confomme. Peutêtre
, dira t on , obferva- t- il , que les derniers défaftres
de nos Ifles devoient empêcher de mettre pour
le préfent aucun impôt additionnel fur les fucres ;
mais comme les coups de vent le font fait fentir
affez également dans prefque toutes les Ifles à fucre ,
les quantités produites cette année dans chacune
d'elles , porteront felon toute probabilité leur proportion
ordinaire ; & fi les prix hauffent à caufe de
la mauvaiie récolte , les avantages de cette augmentation
dans le prix feront aflez également partagés
par toutes les Ines. Au furplus , il fuffit pour mon
plan d'obferver que le nouveau droit ne tombera
point fur le planteur ou fur le marchand , mais fur
le confommateur. J'obferverai encore que l'Irlande
payera cette année un droit confidérable , & que ce
Royaume ne murmurera point de payer fa portion
d'une taxe à laquelle l'Angleterre fe fera foumife la
première. Il eft dit dans l'acte qui accorde la liberté
de commercé à l'Irlande , que tout droit quelconque
qui fera impofé par le Parlement Britannique fur
quelque article de commerce , fera pareillement mis
après le terme de quatre mois fur le peuple d'Irlande
par le Parlement de ce Royaume. Les droits qu'il
a mis fur les fucres ou autres articles importés
directement en Irlande , ont déja produit des fommes
confidérables ; & ces droits font néceffaires pour
réparer la perte de ceux qui auroient été retirés de
ces articles s'ils avoient d'abord été importés en
Angleterre. Si les droits fur le fucre étoient plus
foibles en Irlande qu'en Angleterre , les droits de
( 212 )
douane ici produiroient moins ; puifqu'on iroit d'abord
débarquer cette denrée en Irlande. Le Lord North
évalua le produit de la taxe additionnelle fur les
fucres à 326,000 livres . Quant aux 190,000 livres
dont s'eft accru le revenu public par la réduction
des quatre pour cent à trois pour cent , il dit qu'il
employeroit cette fomme à remplir le déficit qui
pourroit le trouver dans le fonds d'amortiffement ,
& que par ce moyen elle entroit réellement dans le
fonds dont elle faifoit partie , quoique fous une
forme différente. Ce fonds eft cette année de 2,900
mille & quelques cents liv. On dit que j'aurois pû te
porter à trois millions. Mais il y auroit eu des
déficir , auxquels cette fomme fera face . Il revint
alors fur les montans des différentes taxes qu'il
avoit propofées à la Chambre , & il les préfenta
fous le point de vue fuivant. Cinq pour & fur
le produit net de l'accife de toutes les marchandifes
fujettes à ce droit , les brafferies, les cuirs , le favon
& les chandelles exceptées
Suppreffion des remifes
Droit additionnel fur le tabac
Droit additionnel fur les fucres.
Total ·
Sur quoi il faut déduire

150,000
1,
167,000
61,000
• 326,000
· 704,000
· 660,000
Il refte un furplus de 44,000 qui fera appliqué
à remplir quelque déficit de taxes . le Lord North
déclara enfuite qu'il étoit prêt à fatisfaire aux quef
tions qu'on voudroit lui faire. Mais fatigué d'avoir
parlé fi long-temps , il demanda un peu de repos.
---
Le Colonel Barré mit en regard la conduite du
Lord North , & celle de M. Necker , le Miniftre de
France , dont le plan d'économie étoit digne d'être
imité ; il dit que ce Miniftre avoit retranché un grand
nombre de places inutiles , & qu'il avoit déclaré ( ce
qui étoit imprimé , & feroit bientôt connu de tout le
( 213 )
monde ) que fi l'on lui prouvoit qu'il eût fait obtenir
du Roi fon Maître quelques penfions ou autres faveurs
pour les amis ou créatures , il fe regarderoit
comme indigne de la place qu'il occupoit . Il recommanda
au Lord North d'adopter ce plan de
conduite. Il témoigna fa furprife de ce que le Lord
North n'avoit point parlé des nouvelles du jour ;
il dit que ces nouvelles étoient indubitablement
d'une nature très - agréable , inais qu'elles pourroient
être fuivies de ce qui déplairoit infiniment à la Nation
, c'est - à - dire , une paix honteufe . Il ajouta
qu'il effércir que dans le cas où l'on offriroit
des termes d'accommodement , fi nous étions affez
heureux pour que cela arrivât , on n'accepteroit
aucunes conditions , fans en avoir préalablement
donné connoiffance à cette Chambre , & avoir fon
confenrement après un mur examen.
Les réfolutions
propofées par le Lord North , furent acceptées
fans aller aux voix , & le Comité s'ajourna
au 15.
-
Le 19 , le Lord North fit paffer unemotion pour affuijettir
le commerce du papier à un impôt de 10
pour ico , dont le produit fera verfé dans le fond
d'amortiffement. Cette opération fera précédée de
la révocation des actes des 10e . & 12e. années de
la Reine Anne , qui ont mis fur les papiers des impôts
que leur mauvaife répartition a rendu prefqu'i
nefficaces, puifqu'ils ne rendent pas plus de 25,000l.
par année. Il divifa en 76 les diverfes espèces de
papier , qui ne l'étoient , du tems de la Reine Anne
, qu'en onze eſpèces ; & de ces 76 , il fit cinq
claffes , dans lefquelles toutes les espèces poffibles
doivent être comprifes , pour fubir chacune une
taxe proportionnée à fa qualité & à les dimenfions
, plutôt qu'au nom qu'il conviendra au Manufacturier
de lui donner.
La Compagnie des Indes vient de s'ac(
214 )
corder avec le Ministère . La Chartre qu'on
lui accordera fera pour dix ans de plus
que la dernière ; elle payera 200,000 liv.ft.
par an; les propriétaires partageront 10
pour 100 au lieu de 8 , & le refte des profits
fera partagé entre le Gouvernement &
la Compagnie.
Enfin la flotte de l'Amiral Darby a mis
à la voile le 13 de ce mois ; elle confiſtoit ,
en partant , en 2 vaiffeaux de 100 canons ,
4 de 98 , 3 de 90 , un de 80 , 11 de 74 ,
fept de 64. Total , 28 vaiffeaux de ligne ,
& 8 frégates de 38 à 14 canons & 2 brû
lots. Le convoi de bâtimens vivriers defti
nés pour Gibraltar , eft , dit - on , de 200
voiles.
» Si l'Amiral Darby , dit un de nos papiers , par
vient à faire paffer en sûreté tout fon convoi à Gibraltar
, quelle fera la fituation de cet Amiral fi nous
fommes enfermés dans la Méditerranée par un vent
d'oueft , jufqu'à ce que les efcadres combinées de
France & d'Elpagne s'affemblent à l'entrée du Détroit
pour l'intercepter à fon retour ? Certainement l'hom
me le plus hardi de l'Angleterre ne s'aviferoit pas de
lui confeiller de hafarder une action contre des enue.
mis qui ont le double de fes forces . Il y a dans la
de garniſon deux excellens Officiers & un bon corps
troupes. Nos marins ont réuffi par leur adreffe & par
leur bravoure à y faire paffer des fecours en diffe
rens tems. Les vents frais , foit qu'ils viennent de
terre ou de mer , peuvent quelquefois mettre les croi
feurs les plus vigilans hors d'état de tenir bloqué un
Port ennemi , & comme ces occafions font épiées avec la plus grande attention des deux côtés du Détroit, il
eft poffible de faire entrer de tems en tems dans Gi-
A
( 215 )
braltar une certaine quantité de proviſions , quoique
ces tentatives ne réuffiffent pas toujours .
Le Commodore Johnstone a appareillé.
de Sainte - Hélène le 14 après - midi . Son
efcadre confifte en un vailleau de 74 canons
, un de 64 , trois de so . Total , 5 vaif
feaux , 7 frégates , une goélette à bombes
& un brûlot. Elle a fous fon convoi les
vaiffeaux des Indes Orientales , l'Hafting ,
le Queen , la Solitude , le Latham ; l'ĒJfex
, l'Afia , l'Hinchinbrook , le Locko &
le Southampton , ainfi que plufieurs tranf
ports.
Au milieu de ces mouvemens hoftiles
on parle toujours de paix ; il paroît que notre
Cabinet s'eft donné beaucoup de mou-.
vemens pour engager diverfes Puiflances à
y travailler par leur médiation. On affure
que les Cours de Vienne , de Pétersbourg
& de Berlin doivent s'en occuper ; & on
ajoute que fi elles n'y réuffiffent pas , elles
s'attacheront du moins de concert à maintenir
la tranquillité de l'Allemagne & du
Nord. Dans ce cas , ce ne feroit pas notre
compte ; nous ne parvenons pas à faire
promptement la paix , nous aurions befoin
d'une guerre de terre à laquelle nous
ne prendrions pas beaucoup de part perfonnellement
, mais qui occafionneroit une
diverſion bien utile pour nous , en partageant
l'attention & les efforts de nos ennemis.
On parle auffi d'envoyer un nouvel Amballadeur
à Vienne. On a beaucoup varić
( 216 )
far le choix du fujet qui feroit chargé de
cette million ; on dit que l'on avoit jetté
les yeux fur M. Jenkinfon fils ; quelquesuns
de nos papiers ont même mis M. Wra
xal fur les rangs , car depuis fon fameux
difcours , on a vanté fes talens oratoires
& politiques , & en effet ils valent autant
les uns que les autres . On a enfuite nom
mé le Chevalier Yorck , & on a ajouté que,
l'Empereur a lui même indiqué ce choix ,
en témoignant qu'il feroit bien-aife de conférer
avec lui. Parini ceux l'on nomque
me pour cette commiffion , c'eft affurément
celui que le Public préfère.
>
Le Parlement d'Irlande eft prorogé du 27
Février dernier au premier Mai prochain .
Il n'eft plus queftion des troubles de ce
Royaume. Le Lord Carlisle , dont on a
tant parlé depuis fa miffion infructueuse en
de-
Amérique , & qu'on ne croyoit pas
voir mieux réuffir en Irlande , paroît y avoir
été plus heureux. Sous fon prédéceffent ,
les Volontaires ne paroiffoient chez le Vice-
Roi que dans leur uniforme . Il a trouvé
le moyen de le leur faire quitter , &
voici ce qu'on raconte à ce fujet : »
Quand
je représenterai , leur a - t-il dit , & que je
vous recevrai dans les occafions d'apparat
& de cérémonies , je vous demande les
égards dus au Roi que je repréfente ,
que toutes les chofes fe paffent dans l'ordre
; que vous ne m'affligiez point en vous
permettant
( 217)
permettant ce que ma place me défend de vous
permettre. Dans toutes les autres occaſions ,
je ne ferai plus Vice- Roi , je ne ferai que le
Lord Carlisle , votre égal , votre ami , le
compagnon & le partner de vos plaiſirs ;
vous ferez ce qu'il vous plaira , vous vous
mettrez comme vous voudrez ; nous laiſlerons
l'étiquette de côté pour ne la reprendre
que le plus rarement que je pourrai ,
& dans les occafions d'apparat indifpenfables
". Cette conduite a déja plus opéré
que toute la roideur des autres Vice- Rois ;
& on ne voit plus d'uniformes de Volontaires.
FRANC E.
De VERSAILLES , le. 27 Mars.
Le Comté Diodati , Miniftre du Duc de
Meklenbourg Schwerin , près le Roi , fut
préfenté , en cette qualité , à LL. MM. &
à la Famille Royale le 13 de ce mois.
M. Robert de Heffeln , Cenfeur Royal ,
Auteur de la nouvelle Topographie de la
France , a eu l'honneur de remettre à LL.
MM. & la Famille Royale , qui ont bien
voulu foufcrire pour cet ouvrage , la Carte
de la Région Nord-Oueft. - MM, Née &.
Mafquelier , Graveurs , ont auffi eu celui
de leur préfenter la fixième livraiſon de la
Defcription générale & particulière de la
France ainfi que le deuxième volume
31 Mars 1781.
k
>
( 218 )
in 4. du Voyage Pittorefque de la Suiffe.
Le 7 du mois dernier , le Roi a accordé
à M. de Mannoury de la Brunetiere , an
cien Offier des Gendarmes de la Garde ,
Lieutenant Colonel de Cavalerie , Cheva
lier de l'Ordre Royal & Militaire de Saint
Louis la confe vation des Chiffes du Comté
de Motgomery
vacante par la mort de
M. le Marquis d'Entragues , Grand Fau
connier de France , Maréchal des camps &
armées du Roi , Gouverneur de la Ville
de Mâcon & Pays Mâconnois .
De PARIS , le 27 Mars.
LES travaux à Breft fe font continués
avec beaucoup d'activité , le Journal fuivant
de ce port , annonce tout ce qui s'y
eft pillé depuis le 10 Mars .
Ce jour arriva le convoi de so voiles , chargées
pour
le Roi , venant de Saint - Malo , Cherbourg ,
Saint Pol , &c. fous l'eco te de la corvette le
Jeune- Henri , commandée par M. Ober , Capital
ne de brûlt.
Le 12 , arrivée d'un convoi de
3,0 vodes , venant de Bordeaux , Nantes & Vannes ,
fous l'efcorte des frégates l'Engageante & la Magicienne
, & de la corrente le Koffignol. Le 13,
arrivée d'un convoi de 40 voiles , venant de Rochefort
, Marennes , & c . lous (corre di vaiffeau
le Fer , de 64 canons , & de la frégate la Sybille
arrivée Entre & heres da même jo r
de deux Couriers , l'un de Fance & l'autre ECA
midi , départ de la corvette le Jeus
A deux heure , arriveé de M.
le Marquis de Caitries , accompagné de MM,
pagne.
ne Henri.
-
( 219 )
le Duc de Guines , le Comte d'Autechamps , les
Comtes de Mailly , de Schomberg , de Sarsfield ,
Chevalier de Coigny , & Chevalier de Fleu y.
Le 14 , le Miniftre a été faire une vidite dans le
port ; il a dîné a bord de M. le Comte de Gralle.
Dans l'après midi , on a fait dans la rade le fim lacre
d'un combat.MM. les Comtes d'Hector &
de Barras ont reçu le cordon rouge . Il eſt arrivé
de l'Orient un Courier qui , outre les paquets dont
Il étoit chargé , nous a appris que les traîneurs des
convots de Bordeaux & de Rochefort , .avoient
mouillé à l'Orient . Arrivée de l'Emeraude , fiégate
command e par M. de Sufannet l'aîné , Lieutenant
de vaifleas &
Le convoi de Bordeaux eft le feul qui
ait éprouvé un accident malheureux dans
fon trajet. Le Prince Noir , bâ iment de
400 tonneaux , a péri en paffant le Raz ,
fans qu'il ait été poffible de fauver une
feule barrique de fa cargaifon.
» La préfence du Miniftre , lit on dans des lettres
du 19 , a fait qu'on a travaillé avec une diligence
incroyable à mettre l'armée en état d'appareiller.
Elle auroit mis fous voile aujourd'hui , fi
les vents l'avoient permis. Les équipages font parfaitement
bien compofés , & ont reçu tris mois
de paie d avance . Les vaiffeaux le Héros , l'Anniba!,
de 74 canons , le Vengeur , l'Artéfien &
le Phénix , de 64 , commandés par M. le Chevalier
de Suffren , fe détacheront de l'armée en mer
pour aller à l'Ile de France & aux Indes : ainfi
il restera à M. de Gralle 20 vaiffeaux de ligne &
la flotte marchande , qui eft de plus de 200 voiles.
--M. de Barras paſſe à Rhode- Iſland , fur la frégate
la Concorde , pour a ler prendre le comman
dement de l'eicadre qui y eft actuellement fous les
ka
( 220 )
- On travaille à équia
ordres de M. Deftouches .
per l'armée d'Europe , qui fera de 25 vaiffeaux de
ligne , & dont l'armement fera fait le premier Mai .
La Bretagne & la Couronne font doublés en cuivie;
& on va en faite autant au Triomphant. M.
de Bougainville monte l'Augufte à la place de M. de
la Motte-Piquet , qui eft tombé malade à Lamballe ,
en fe rendant à Breft
Un Courier extraordinaire
venant d'Efpagne
a apporté , dit - on , à notre Miniſtère
des dépêches de Bofton , ce qui fait fuppofer
qu'il eft arrivé à Cadix un bâtiment
de l'Amérique. On a reçu en même-tems
à Madrid des nouvelles de la Havane , puifque
l'on nous apprend que M. de Monteil
eft arrivé dans cette Ifle & qu'il s'eft
réuni le 30 Décembre à D. Solano avec 4
vaiffeaux de ligne , 2 frégates & 2 batail-
Ions de troupes réglées. On favoit que M.
de Monteil qui devoit partir du Cap le 8
Décembre , y étoit le 14 occupé des préparatifs
, de fon départ ; les Elpagnols ef
pèrent que par le premier paquebot de la
Havane , ils apprendront
que l'expédition
concertée entre les deux Généraux aura eu
le meilleur fuccès.
» La frégate corfaire Madame vient encore de fe fignaler par de nouvelles prifes ; le 5 Mars , elle eft fortie de la rade de Groix , pour continuer la croifière ; le 6 , elle fut chaffée par une frégate Angloife qu'elle évita par la fupériorité de fa mar che. Le 7, elle s'empara de l'Entreprife , corfaite
hommes
de Dublin , armé de 6 canons & de 35 d'équipage. Le 8 , elle enleva un gros corſaire de
( 221 )
Londres ( le Tartare ) , caiche armée de 20 ca
nons en batterie , dont dix obufiers de 12 livres
de balle , & dix canons de 6 , & huit obufiers de
4, 65 hommes d'équipage. Cette caiche , eft une
des plus belles & des plus fines voilières d'Angleterre.
Le 12 , M. Langlois prit une goëlette
corfaire de Jerfey , nommée le Spy , montant 6
canons & 29 hommes d'équipage . - M. Langlois
eft arrivé à Camaret avec les trois prifes , & a dépofé
128 prifonniers qui , reunis aux précédens ',
forment un total de près de 420 , qu'il a amenés
en France. Si quelque chofe eft capable d'augmen
ter la fatisfaction de ce brave Capitaine , & d'ajou
ter à fon éloge , c'eft l'accueil flatteur que M. de
Caftries lui a fait à Breſt .
La frégate corfaire de Saint Malo la Duchefe
de Polignac n'a pu appareiller que
le 16 de ce mois. On mande de Rochefort
que le vailleau Illuftre de 74 a été
lancé le 23 Février dernier; l'Argonaute &
le Brave doivent fortir du baffin au mois
de Juin. Le 9 Mars , le vaiffeau le Fier
appareilla pour Breft , où il eft arrivé.
La ville de Marſeillé , écrit - on de Toulon ,
vient d'acheter l'arfenal que le Roi avoit dans cette
Ville ; elle en donne dix millions . L'Etat trouve
par cet arrangement une relfource dans le moment
préfent , & gagne pour l'avenir les dépenses confidérables
qu'il falloit faire pour l'entretien des bâtimens
& pour les appointemens des perfonnes employées
dans ce département de la Marine . L'or
dre eft arrivé de conftruire ici un vaiffeau de 74
canons & une frégate de 32. Une des deux corvettes
, qui étoient fur les chantiers , a été lancée
la femaine dernière , l'autre le fera avant la fin
du ineis. Le convoi de Marfeille pour les Illes
---
k 3
( zzz )

commence à fe raffembler ici ; il fera eſcorte par
les frégates l'Alcefte , la Veftale , la Boudeufe
& quelques corvettes . La frégate le Mont - Réal &
la corvette la Sardine font en croisière fur nos cô.
tes , pour arrêter les corfaires Mahonnois « .
M. Jean Saulnier , Capitaine en fecond
du navire l'Aimable Jeanne de Bordeaux ,
touché des traitemens généreux qu'il a
éprouvés de la part de Mylord Hervey ca
Angleterre , nous prie d'inférer les détails
fuivans dans notre Journal comme un té
moignage de fa reconnoiffance des bons
procédés qu'on a eus pour lui , & qui malheureufement
font trop rates chez les ennemis
de la nation , pour que nous ne nous
empreffions pas de les publier lorfqu'ils peuvent
leur faire honneur.
du vent ,
» Le navire l'Aimable Jeanne de Bordeaux
Capitaine Dupré , venant de Saint - Domingue , parti
de Cadix avec l'armée Françoile aux ordres de M.
le Comte d'Estaing , le 7 Novembre 1780 , eut
le malheur de perdre fon gouvernail , le 23 Décembre
, & fut fucceffivement remorqué par la
Concorde , le Sagitaire & la Ménagère , pendant
plufieurs jours ; la remorque ayant callé par la force
le 2. Janvier , ( veille que l'armée nous
quitta ) nous fumes abandonnés très - près des côtes ,
par la Ménagère , & pris le 4 fuivant parun corfaite
Anglois , qui après avoir amariné la prife fe fépara
de nous ; quoique avant que d'être pris , nous eu ffious
formé un gouvernail , qui eût fait affez d'effet pour
nous rendre , parce que nous étions fut le fond ,
fans cette få heule rencontre ; mais qui fervoit à
peine lorfque le vent étoit fort ; nous fumes huit
jours faus pouvoir entrer dans aucun port d'Angle
( 223 )
terre , & pendant lefquels nous eûmes beaucoup de ,
mauvais temps ; notre état étoit d'autant plus déplorable
que nous manquions de vivres , & dans
cette pofition , il étoit à craindre que nous ne périffions
à la mer ; lorfque nous fûmes heureuſement
rencontrés à l'entrée de la Manche par la frégate Angloife
la Daphné , commandée par Milord Hervey ,
qui touché de notre fituation , nous donna des vivres ,
& voyant que le navire ne gouvernoit qu'avec beaucoup
de peine , le prit à la remorque , & le mena à
Klendore en Irlande ; le vent étant contraire pour
l'Angleterre . Cet Officier généreux , fenfible à
la fication de deux enfans paflagers de 6 à 7 ans >
qui tient reftés avec le Chirurgien , & moi qui
étois fecond Capitaine fur ce navire , nous prit tous
quatre a bord de fa frégate ; il a eu pour ces enfans
toute la tendrelle d'un père , & pour nous les égards
les plus marqués , nous admettant toujours à fa table ;
auffi -tôt que nous fumes à Plimouth , il ſe donna
tous les mouvemens poffiblés , pour, faciliter notre
retour en France ; nous n'y avons refté que 7 jours ,
pendant lefquels il a fait habiller un de ces enfans
qui manquoit de linge , & m'a offert tout l'argent
néceffaire pour notre voyage , dont je le remerciai ,
mais il m'engagea à prendre une lettre de crédit
pour Saint - Malo , dont je n'ai pu me fervir , ayant
débarqué à Painpol , qui en eft éloigné ; il me recommanda
ces enfans comme les fiens , & me pria
de ne rien épargner pour les rendre commodément
à leurs parens “.
Extrait de la lettre de Milord Hervey à M.
le Commiffaire des prifonniers à Saint - Malo.
Plimouth , le 23 Février 1781 .
M. , par les chances de la guerre , M M. Saulnier
& Lavigne font tombés entre mes mains , & en
même tems deux enfans , l'un nommé Simon Defau~ .
bleaux , & l'autre Marie Baldeftic ; je défire infinik
4 .
224 )
ment leur adoucir le défagrément de leur éat ,
& vous prie pour cet effet de leur avancer fur
mon compte vingt louis pour faciliter leur retour
en leur pays , dont mon Banquier fera refponfable
à votre Correspondant à Londres , ou ailleurs . J'ai
l'honneur d'être , &c. Signé , HERVEY.
Parmi les objets recueillis dans l'Etat
'Militaire , Naval , Nobiliaire , Eccléfiaftique
, Civil & Municipal de la Grande-Bre
tagne ( 1 ) . Le plus intéreffant dans les circonftances
actuelles eft celui qui a pour
objet la Marine Britannique. Nos lecteurs
feront fans doute bien aifes d'en trouver ici le
réfultat.
Les vaiffeaux de ligne qui ne font point en fervice
, font au nombre de vingt de 98 à 44 canons.
Les vaiffeaux du premier rang en commif
fion font au nombre de trois de 100 canons ;
ceux du fecond rang , de 13 , de 98 à yo canons.
ceux du troisième rang , de 84 , de 80 à 64 canons
; ceux du quatrième rang , de 20 , de 60 à
50 canons ; ceux du cinquième , de 56 ,
de 44 à
32 canons ; ceux du fixième , de 59 , de 28 à 20.
On compte foixante & quinze floops de 8 à 18
canons ; vingt-deux bâtimens de 8 à 20 canons ;
vingt- quatre cutters , douze brûlots , cinq galiotes
à bombes , quatre yachts ; & en conftruction ,
foixante & quatorze vaiffeaux ou bâtimens de 8
à go canons.
Récapitulation. Vaiffeaux qui ne font pas en
fervice. •
En commiffion.
En conftruction .
· 20
· • 377
74
Total . • • 471
(1 ) A Paris , chez Piffot , Libraire , Quai des Auguſtins.
( 225 )
"
"
La nouvelle de la prife des Illes de St-
Euftache & de St- Martin , appartenant aux
Hollandois , ne nous a point étonnés ; elles
étoient fans défenſe , & on s'attendoit
qu'elles feroient enlevées au moment de la
déclaration de guerre , à la Hollande . On en
feroit moins affecté , fi l'on n'étoit informé
en même-tems que les Hollandois ont
perdu le convoi qui étoit forti peu de
jours avant que l'Amiral Rodney vînt dans
ceste
ces parages,
C'est la frégate l'Alliance , qui eft venue
de Boſton en 24 jours , qui a amené
en Europe M. Laurens , fils de l'ancien
Préfident du Congrès , détenu dans la Cour
de Londres . Les nouvelles qu'on a reçues
par cette voie font très-fatisfaifantes , tant
relativement à l'armée du Général Walhington
, qu'à la circulation du papiermonnoie.
Le défaftre arrivé à l'efcadre de
l'Amiral Arbuthnot , eft tel que les papiers
Anglois l'ont annoncé ; mais il n'eft pas
vrai que M. Deftouches eût fait fortir trois
de fes vaifleaux avant l'ouragan , & qu'il
ait quitté depuis Rhode Island pour aller
dans la baie de Chéfapeak .
Nous n'avons pu nous refufer à inférer
les lettres fuivantes dans ce Journal : il s'agit
d'un Officier de mérite , outragé dans un
Mémoire qui a eu de la publicité , & à qui
on ne peut refufer d'en donner à ſa juftificaks
( 226 )
tion . L'Avocat même , dont il paroît qu'on a
furpris la religion , forme le même vou.
-
» M. Je vous prie de vouloir bien inférer dans
votre Journal la lettre ci jointe de M. de Vaux ,
Avocat en Parlement & confulté par le Sieur Charlemagne.
Je vous adreſſe par la même occafion
les pièces originales , dont M. Thorillon mon Procureur
s'eft fervi pour convaincre M. de Vaux des
calomnies qui font contenues dans le Mémoire figné
Charlemagne , portant pour titre : Mémoire à con
fulter pour le Sieur Etienne - Louis-Guillaume Charlemagne
, Laboureur à Bobigny , contre M. le Comte
de Limbourg Stirum , &c. Après la lecture de
ces pièces , comparées avec ce qui me concerne dans
les pages 15 , 16 & autres de ce libelle , il vous
fera aifé , M. , de juger des vrais motifs qui ont
pu déterminer M. de Vaux à m'écrire la lettte fuivante.
Signé DUHAMEL , COMTE DE PRECOURT ",
-
-
"M. , M. Thorillon , votre Procureur que j'ai eu
occafion de voir , il y a quelques jours , m'a appris
que vous voulez vous en prendre à moi , relativement
aux articles qui vous concernent dans le
Mémoire du Sieur Charlemagne , fur lequel j'ai
donné ma confultation le 6 Décembre dernier. En
même-tems qu'il m'a porté vos plaintes à ce fujer ,
il m'a dit , qu'en imprimant à la fin de ce Mémoire
les actes paffés devant Me. Collet , Notaire , entre
vous & ledit fieur Charlemagne les 20. Août &
17 Septembre 1779 , on y avoit mis les qualités , de
Grand- Chambellan du Roi de Pologne régnant &
de Grand- Chancelier de l'Ordre du Mérite Militaire
en la Cour d'Allemagne , qu'il m'affura n'être poist
dans les minutes , non plus que ces mots en fon
Hôtel ; m'ajoutant que , d'après ces falfification , on
vous imputoit l'ufurpation de qualités que vous
n'avez pas prifes. Il me montra les expéditions en
.
) 227 )
-
forme authentique de ces actes que vous lui avez
confiées. Je les confrontai avec l'imprimé , &
je vis avec douleur les altérations dont vous vous
plaignez . J'ai été depuis chez Me. Collet confulter
la minute qui m'a confirmé de plus en plus l'exactitude
des expéditions que m'avoit montrées M.
Thorillon. Par une fuite de la même explica- ;
tion , il m'a communiqué des pièces d'après lefquelles
il m'a convaincu que dès votre première jeuneſſe
M. , vous vous êtes , fans interruption , confacré
au fervice militaire ; que vous avez été brèveté
en 1762 au ſervice de France ; que lorsque vous
êtes paífé en 1769 au fervice de Pologne , vous
étiez muni d'un paffe - port ; qu'après avoir fervi ,
cette République avec diftinction , vous en êtes revenu
avec les certificats les plus honorables , & un
brevet de Colonel au fervice du Roi de Pologne.
M. Thorillon m'a auffi montré un certificat de M.
d'Hozier qui eft honorable à votre famille, Je
m'empreffe , M. , de vous écrire pour rendre l'hommage
que je crois devoir à la vérité & pour vous protefter
que je n'ai point de part aux divers objets dont
Vous pouvez vous plaindre. J'ai l'honneur d'être, &c.
Signé DE VAUX «.
-
Cette lettre fait l'éloge de la délicateffe
de M. de Vaux , en lui rendant le jufte hommage
que nous croyons lui devoir. Nous ne
pouvons nous empêcher d'obferver qu'il eft
bien odieux qu'on fe ferve de voies aufli illicites
pour furprendre la religion d'un
Avocat , & en obtenir une décifion favorable.
M. du Hamel , Comte de Précourt
a fait à M. de Vaux la réponſe ſuivante.
20
>
J'ai trop bonne opinion , M. , de l'ordre de
Meffieurs les Avocats , pour croire qu'un de leur con-
>
k 6
( 228 )
frère qui exerce depuis quinze ans les fonctions ho
norables d'Avocat en la Cour , fût proflituer la
plume & fes talens par des calomnies étrangères
à la caufe pour laquelle il eft confulté ; je crois done
que Charlemagne a furpris votre religion ,
celle des autres Avocats confultés , & celle du
Rédacteur par des fuppofitions de titres & de dénigrations
une conduite pareille eft bien propre à
exciter l'indignation de tous ceux qui ont de l'honneur
& l'ame timorée. Je me perfuade après
cela , & d'après ce que m'ont dit M. Thorillon
mon Procureur , & M. Collet mon Notaire , en me
parlant de la violence qui vous a été faite au Temple
pour vous arracher les pièces quitendoient à vous juf
tifier , que la lettre que vous me faites l'honneur de
m'écrire eft fincère ; un Avocat qu'on m'affute être
honnête ne peut avoir part aux falcifications de qua
lités qui fe trouvent dans le libelle du Sieur Charlemagne
, non plus qu'aux calomnies odieufes qu'il
contient. C'eſt à ce titre que j'ai l'honneur d'être ,
&c. Signé DUHAMEL , COMTE DE PRECOURT “..
La dame Perrein , Maitreffe Sage- femme ,
rue des Petits - Champ - Saint Martin , a ac
couché , le 2 de ce mois , la nommée Duval ,
femme d'un Gagne- denier de la rue de la
Corroyerie , d'un garçon & de deux filles ,
baptifés à l'Eglife Saint- Nicolas- des-Champs ;
les trois enfans fe portent très bien.
Gafpard de Clermont-Tonnerre , Duc &
Pair & premier Maréchal de France , Chevalier
des Ordres du Roi , Lieutenant Gé
néral Commandant pour Sa Majefté dans
la Province de Dauphiné , Gouverneur des
Villes & Citadelle de Betford , & c. eft mort
( 229 )
en cette Ville , le 16 Mars , âgé de 93 ans ;
il étoit né le 19 Août 1688.
Louife-Jeanne Durfort de Duras , Ducheffe
de Mazarin , eft morte en cette Ville ,
la nuit du 16 au 17 de ce mois , âgée de
45 ans,
Anne- Robert Jacques Turgot , Marquis
de Laune , Miniftre d'Etat , Honoraire de
l'Académie des Infcriptions & Belles- Lettres ,
eft mort en cette Ville le 18 de ce mois ,
dans la 54e. année de fon âge .
P. S. Les lettres de Breft annoncent que
l'efcadre de M. de Graffe , que les vents
contraires avoient détenue jufqu'à ce moment
, eft fortie le 23 .
De BRUXELLES , le 27 Mars.
LA fortie de la flotte Angloiſe , le 13 de
ce mois , & de la petite efcadre du Commodore
Johnſtone , qui doit avoir eu lieu le
14 , nous laiffe dans l'impatience d'apprendre
les évènemens qui doivent en être la
fuite. La flotte de Breft , prête à partir le 19 ,
& qui eût mis à la voile ce jour - là file
vent eût été favorable , eft en mer depuis
le 23 ; on fe flatte que les s vaiffeaux ,
qui doivent s'en féparer , fous les ordres de
M. de Suffren , pourront arriver au cap de
Bonne-Efpérance en même tems que le Commodore
Johnſtone , & les Hollandois comp
( 230 )
tent fur leur fecours , pour rendre inutile
l'attaque projettée contre cet établiſſement .
On dit que la Cour de Verfailles a en effet
envoyé des ordres à l'Ifle Maurice , pour que
les vaiffeaux qui s'y trouvent aient l'oeil fur
le cap de Bonne-Efpérance.
·
dans le
Les réponses des Cours du Nord fur les fe
cours demandés par la République , écrit on de
La Haye , font enfin arrivées. On dit que la Suède
a pris cette affaire en délibération ; il est tout fimple
qu'elle confulte fes alliés avant de fe décider.
Le Danemarck s'eft contenté de promettre de veiller
à la fûreté des navires Hollandois dans les ports, v
& de ftationner des vailleaux de
guerre
Sund pour protéger le commerce. La Ruffie a of
fert fa médiation , & a ajouté que la République
devoit fe mettre auffi dans un état convenable de
défenfe , pour caufer un dommage réel à l'ennemi.
Cet avis a paru ici de la plus grande jufteffe.
Il paroît que nous nous fommes uniquement repofés
fur les fecours de nos alliés , que nous n'avons
pas , du moins encore , fongé à nous mettre
nous -mêmes en défenſe . On a voté des augmentations
de troupes de terre , & ce n'eft pas fur
terre que nous fommes en danger , c'eſt du côté
de la mer qu'on nous menace ; c'est là que nous
devons nous défendie & attaquer en même tems ;
& jufqu'à préfent on ne voit pas que nous ayons .
fait de grands préparatifs . Nos papiers ont annoncé
la première lettre de marque qui a été délivrée
, & depuis ce tems , ils n'ont point dit qu'il
en ait été délivré d'autres . Cette lenteur peut être
funefte aux intérêts de la République. Quelques
perfonnes paroiffent craindre qu'elle ne foit encore
entretenue par l'offre de la médiation de la
+
( 231 )
*
Ruffie qui a été acceptée , & que pendant
qu'on négociera on n'arme pas plus qu'on
ne l'a fait. Il femble que le moyen de hâter
les négociations , de les rendre plus efficaces
feroit de nous mettre fur un pied refpectable.
Pour obtenir de bonnes conditions , il faut paroî
tre au moins en état de les exiger , de rifquer les l
évènemens & d'en attendre les effets «.
En attendant les Etats - Généraux ont pu
blié leur réponse au Manifefte que la Grande
Bretagne a publié contre la République.
Elle eft conçue ainfi :
: 33
-
Si jamais les Annales du Monde ont fourni
l'exemple d'un Etat libre & indépendant , attaqué
de la manière la plus injufte , & fans la moindre
apparence de raifon ou d'équité , par une Puiffance
voifine , alliée depuis long- tems , & étroitement liée
par des noeuds , fondés fur des intérêts communs ,
c'eft fans contredit la République des Provinces-
Unies des Pays- Bas , vis- à-vis de S. M. le Roi de la
G. B. , & de fon Miniſtère . Dès le commencement
des troubles furvenus entre ce Royaume , & fes Colonies
en Amérique , L. H. P. nullement obligées
d'y prendre part , avoient formé le deffein ferme &
invariable d'adopter & de fuivre le fyftême de la plus
parfaite , & de la plus exacte neutralité : lorfque ces
mêmes troubles ont depuis allumé une guerre , qui
s'eft étendue à plus d'une Puiffance , & répandue dans
plus d'une partie du Monde , elles ont constamment
obfervé ce même fyftême ; en même- tems elles ont
donné , en plus d'une occafion , & fur des objets trèseffentiels
, les preuves les plus convaincantes de leur
difpofition fincère à fatisfaire aux défirs de S. M. ,
aurant qu'elles pouvoient s'y prêter , fans bleffer les
règles de l'impartialité , & fans compromettre les
droits de leur Souveraineté. C'eft dans ces vues
( 232 )
que L. H. P. , à la première réquifition de S. M. B.;
firent publier les défenfes les plus expreffes contre
l'exportation des munitions de guerre aux Colonies
de S. M. , en Amérique , & contre tout commerce
frauduleux avec ces mêmes Colonies ; & pour affu
rer l'exécution des défenfes , elles ne refusèrent avant
de prendre des mefures , qui ne laifsèrent pas quede
limiter & de gêner très- fort la navigation & le commerce
de leurs propres fujets avec les Colonies de
l'Etat aux Indes-Occidentales . - Elles envoyèrent
les ordres les plus précis à tous les Gouverneurs de
leurs Colonies , à tous les Commandans de leurs
vaiffeaux de guerre, de rien fe permettre vis à - vis
du pavillon du Congrès Américain , dont on pût inférer
ou déduire légitimement un aveu de l'indépendance
des fufdites Colonies. Ayant reçu un Mémoire
qui leur fut préfenté par l'Ambaffadeur d'An
gleterre , contenant des plaintes contre le Gouver
neur de Saint- Eustache , elles voulurent bien délibérer
fur ce Mémoire , quoique conçu en des ter
mes , peu affortis aux égards que les Puiffances Souveraines
fe doivent réciproquement : cette délibération
fut fuivie du rappel dudit Gouverneur , que
L. H. P. obligèrent de rendre compte de fa conduite,
& auquel elles ne permirent de retourner à fa réfdence
qu'après qu'il fe fut difculpé des accufations por
tées contre hi par une déduction juftificative , dont
on ne tarda pas de faire parvenir copie au Miniſtère
de S. M. B. La conduite de S. M. B. envers la Ré
publique a été diamétralement oppofée . Les trou
bles entre les Cours de Londres & de Verſailles
eurent à peine éclaté , que les ports d'Angleterre
fe remplirent de Navires Hollandois , injuftement
pris & détenus , qui navigeoient fur la foi des Trai
tés , & n'étoient chargés que des marchandifes que
la teneur expreffe des Traités déclaroit libres : On
vit ces cargaifons libres fubir la loi d'une autorité
( 233 )
arbitraire : Le Cabinet de Saint-James , ne connoiffant
d'autres règles qu'un prétendu droit de Convenance
temporaire , appropria ces cargaisons à la
Couronne par un achat forcé , & les employa au
profit de la Marine du Roi : Les repréfentations les
plus énergiques & les plus férieufes de la part de
L. H. P. contre de pareils procédés , furent inutiles :
on reclama en vain de la manière la plus forte le
Traité de Commerce , qui fubfiftoit entre l'Angleterre
& la République : Par ce Traité , les Droits &
les Libertés du Pavillon neutre fe trouvoient clairement
définis & conftatés. Les Sujets de la G. B.
avoient joui , en plein , des avantages de ce Traité
dans le premier & le feul cas où il plût à la Cour
de Londres de refter neutre , tandis que la Républi
que étoit en guerre : Actuellement , dans le cas réciproque
, cette Cour ne pouvoit fans injuftice refu
fer ces mêmes avantages à la République , & fi
S. M. B. n'avoit pas le droit de faire ceffer l'effet
avantageux dece Traité à l'égard dece de L. H. P. auffi peu
pouvoit- elle prétendre les détourner de la neutralité ,
& les forcer à fe plonger dans une guerre , doat
les caufes avoient un rapport immédiat à des Droits
& des Poffeffions de S. M B. , reflortans hors des
limites des Traités défenfifs . Ce fut pourtant ce
Traité , que S. M. dès le commencement des trou
bles avec la France , ne fit pas fcrupule de violer.
Les contraventions & les infractions de ce Traité
de la part de la G. B. & les décifions arbitraires
des Cours de Juftice de ce Royaume , directement
contraires à la fanction expreffe de ce même Traité ,
fe multiplièrent de jour en jour. Les Bâtimens marchands
de la République devinrent les victimes in-
-nocentes des exactions & des violences des Vaiſſeaux
& des Armateurs Anglois , par l'attaque hoftile du
convoi , fous les ordres du Contr'Amiral Comte
de Byland. Les repréſentations les plus fortes de la
( 234 ) )
part de l'Etat à S. M. 'B. furent inutiles . Les Vai
feaux , enlevés à ce convoi , ferent déclarés de bon
ne pri e , & cetre infulte , faite au Pavillon de la
République , fut bientôt fuivie de la violation de fon
Territoire neutre , tant en Europe qu'en Amérique .
On le con entera d'en citer deux exemples : A l'ifle
de St- Martin , les Vailea x de S. M. B. attaquerent
& enlevèrent de force plufieurs Bâtimens , qui étoient
à la rade fous le canon de la Fontereffe , où , fui.
vant le droit inviolable des Gens , ces Bâtimens
devoient trouver un afyle affré : Les infolences
commi es par un Bâtiment armé Anglois , fur les
côtes de la République , près de l'ile de Gorle
reede , furent pouflées au point que plufieurs Habi
tans de l'ifle , qui fe trouvoient fur le rivage , où ils
devoient le croire à l'abri de toute infulte , furent
expofés par le feu de ce Bâtiment au plus éminent
danger , qu'ils ne parent éviter , qu'en fe retirant
dans l'intérieur de l'ife ; procédés inouis , dont la
République , malgré les repréfentations les plus for
tes & les plus fondées , n'a pu obtenir la moindre
fatisfaction. Dans cette fituation , L. H P. n'avoient
d'autre alternative que de voir la Navigation
& le Commerce de leurs Sajets , d'où dé ; endent la
profpérité ou la ruine de la République , tout- à-fait
anéautis , ou d'en venir à des voies de fait contre
leur ancien Ami & Allié , lorfque le coeur magnanime
de S. M. l'Impératrice de Ruffie l'engagea
à
inviter la République à prendre les mefures les plus
juftes , & entièrement conformes aux Traités qui
fubfiftent entre elles & les aures Puiffances , pour
défendre & maintenir , conjointement avec S. M. L.
& les autres Puiffa ces du Nord , les priviléges &
les immunités que le Droit des Gens & les Traités
les plus folemnels , affurent au Pavilion neutre,
Cette invitation ne pouvait qu'être agréable à L.
H. P. à qui elle offrait un moyen d'affermir la
(
235

protection du commerce de leurs fujets , fur les
plus folides fondemens, & ouvroit des voies pour
mettre leur indépendance à couvert de toute infraction
, fans déroger aux alliances contractées
tant avec S. M. B. qu'avec les autres Puiffances
belligérantes. C'est ce même moyen , dont la
Cour de Londres a tâché de priver la République ,
en fe portant avec précipitation aux extrémités les
plus outrées , par le rappel de fon Amballadeur ,
la publication d'un Mauifefte , contenant de prétendus
griefs , & la conceffion des Lettres de mar
que , & de prétendues repréfailles contre l'Etat ,
fes fujets & leurs biens ; cette Cour a montré parlà
les deffeins formés dès longtems , de mettre de
côté les intérêts effentiels qui uniffoient les deux
nations , & de rompre les liens de l'ancienne amitié
, en attaquant cet état par une guerre des plus
injuftes . — Il eſt inutile de réfuter au long les raifons
& les prétendus griefs , allégués dans le
Manifefte ; pour convaincre tout homme impartial
de leur peu de folidité , il fuffit d'obferver , en
peu de mots , relativement à l'offre faite par S. M.
B. d'ouvrir des conférences amicales , que c'étoit
le traité fulmentionné de Marine , qui feul pou◄
voit faire l'objet de ces conférences ; que la dif
pofition de ce traité , conçu en termes expreflifs , ne
pouvait être fujet à aucun doute ní équivoque ;
que ce traité donne aux Puillances neutres le droit
de tran porter librement , dans les ports des Puif
fances belligérantes , toutes fortes de munitions navales
; que la République re fe propofant
d'autre bat & ne defirant de S. M. B. que la jouif
fance tanquille & pailible des droits ftipulés par
ce traité , un point fi évidemment clair & fi
incontestablement jufte , ne pouvait devenir l'objet
d'une négociation , ou d'une nouvelle convention
dérogatoire à ce traité L. H. P. ne pouvaient
A
( 236 )
?
:
par
fe montrer difpofées à renoncer volontairement
des droits juftement acquis , & à s'en défifter
égard pour la Cour d'Angleterre ; cette renoncia
tion , avantageufe à une des Puiflances belligéran
tes , cût été incompatible avec les principes de la
Neutralité ; & eût expofé d'un autre côté la fûreté
de l'Etat ; elle auroit d'ailleurs porté au commerce
& à la navigation , principal appui de la Républi
que & fource de fa profpérité , un préjudice irréparable
; puifque les différentes branches du commerce
étroitement liées entr'elles , forment un
tout , dont on ne fauroit retrancher une partie ,
fi principale , fans caufer néceffairement le dépériffement
& la ruine du corps entier pour ne pas
dire que dans le même tems que L. H. P. faifoient
avec raifon difficulté d'accepter les conférences propolées
, elles n'ont pas peu modifié & tempéré
l'exercice effectif de leur droit par une réfolution
provifionnelle. Quant au fecours demandé , L.
H. P. ne peuvent diffimuler qu'elles n'ont jamais
pu concevoir comment S. M. B. a cru pouvoir
infifter avec la moindre apparence d'équité ſur les
fecours flipulés par les traités , dans un tems ou
déja auparavant elle s'étoit fouftraite à l'obliga
tion que ces traités lui impofoient envers la République.
L. H. P. n'ont pas été moins furprifes
de voir que tandis que les troubles en Amérique ,
& leurs fuites directes , ne pouvoient concerner
la République , en vertu d'aucun traité , & que
le fecours n'avait été demandé qu'après que la
Couronne d'Espagne eut augmenté le nombre des
Puiflances belligérantes , S. M. B. ait cependant
pris occafion de cet évènement ; pour infilter fur
fa demande avec autant d'empreffement & d'atdeur
, que fi S. M. était en droit de prétendre
qu'une guerre , une fois allumée entr'elle & quel
qu'autre Puiffance , fuffifoit feule pour obliger

( 237 )
་,
l'Etat à accorder tout de fuite , & fans aucun examen
antérieur , les fecours ftipulés.... La République
, il eft vrai , s'étoit obligée , par les traités ,
d'affifter le Royaume de la G. B. toutes les fois qu'il
fe trouveroit attaqué ou menacé d'une guerre injufte :
elle devoit dans ce cas , déclarer la guerre à l'Aggrefleur'
; mais jamais L. H. P. n'ont prétendu abdiquer
le droit , qui découle néceffairement de la nature
de toute Alliance défenfive , & qu'on ne fauroit
contefter aux Puiffances Alliées , de rechercher préalablement
, & avant que d'accorder le fecours , ou
de prendre part à la guerre , le principe des diffenfions
qui fe font élevées , & la nature des différends
qui y ont donné lieu , comme auffi d'examiner & de
pefer mûrement les raifons & les motifs qui peuvent
établir l'exiftence du Cafus foederis , & qui
doivent fervir de bafe à la juftice & à la légitimité
de la guerre , du côté de celle des Puiffances confédérées
qui réclame le fecours : il n'exifte aucun
Traité , par lequel L. H. P. aient renoncé à l'Indépendance
de l'Etat , & facrifié leurs intérêts à ceux
point de fe priver du droit d'un
examen auffi indifpenfable , en fe portant à des démarches
qui les feroient confidérer comme obligées
de le foumettre au bon plaifir de la Cour d'Angleterre
, en lui accordant les fecours demandés , lors
même , qu'engagée dans quelque querelle avec une
autre Puiffance, elle juge à propos de préférer la
voie des armes à celle d'une fatisfaction raiſonnable
Ce n'eft donc pas , par
fur de plaintes fondées .
de la
efprit de parti , ou par l'effet d'une cabale prédominante
; mais , après une mûre délibération , & dans
le defir fincère de foutenir les plus précieux intérêts
de la République , que les Etats des Provinces refpectives
ont tous unanimement témoigné , qu'ils
étoient d'avis que le fecours demandé devoit être
( 238 )
-
exi.
refulé de la manière la plus polie : L. H. P. au
roient fait parvenir à S. M..B. , conformément à ces
Résolutions , une Réponse aux demandes rénérées
de fecours , fi elles n'euffent été retenues par l'atta
que inouïe du Pavillon de l'Etat , fous le comman.
dement du Contre- Amiral Byland , par le refus de
donner fatisfaction fur un point aufli grave , & par
la Déclaration non moins étrange qu'injufte , par
laquelle S. M. fufpendit les Traités qi fufibftoient
entre elle & la République ; ces évenemens ,
geant des délibérations d'une toute autre nature ,
faifoient ceffer celles qui avoient eu lieu au fujet
de ladite requifition . C'est contre toute verité ,
qu'on a multiplié le nombre des griefs , en allé.
guant la fuppreflion des Droits de fortie , comme
une mefure tendante à faciliter le tranfport des mu
nitions navales en France : car outre que cette fap
preffion forme un objet qui regarde la direction
intérieure du commerce , à laq elle tous les Sou
verains ont un droit incontestable , & dont ils ne
font tenus de rendre compte à perfonne , ce point a
bien été mis en délibération , mais n'a jamais été
conclu , de forte que ces Droits font encore perçus
fur l'ancien pie ; & ce qui eft avance à cet égard
dans le Manifefte eft deftitué de tout fondement ,
quoique la conduire de S, M. B. envers la Républi
que fourniloit trop de motifs , pour juftifier une
pareille mefure de la part de L. H. P.
La fuite à l'ordinaire prochain.
PRÉCIS DES GAZETTES ANGĻ . , du 20 Mars,
La grande efcadre a paffé devant Torbay le 14,
& le 16 devant Plimouth : la petite efcadre & la
flotte du Commodore Johnſtone alloient de conferve,
( 239 )
fût
Le Magnanime de 64 , qui eft un des vaiffeaux de
là grande étoit encore aux Denes le 19. - Il ne s'eft
que le Gibraltar de 80 canons ,
point confirmé
revenu des Ifles pour apporter la nouvelle de la
prite de Saint- Eustache ; le Capitaine de ce vailleau le
fieur Wallet Sterlings , dépêche par 1 Amiral Rodney,
eft venu fur la corvette le Swallow , Le Vice .
Amiral Hyde Parker qui commande à Plimouth ,
pale a Portfmonth où il met fon pavilion fur la
Victory, & commandera l'e cadre des trinré a la
garte du canal. L'Amiral Milibank remplace Parker
à Plimouth .
9
Le 18 Mars une frégate a été expédiée de Porfmouth
a Corke , avec des ordres de l'Amiral Darby ,
pour que les vailleaux de guerie & les flottes qui
y font pour les Ifles , & c. , appareillafent fur le
champ pour l'attendre à une certaine latitude.
Cette flotte qui va partir de Coike your
New York fous le convoi du Warwick de
59 & du Solebay de 32. qui ont appareillé de
Piimouth le 17 Mars , y portera le renfort de
topes le plus confidérable qu'on y ait envoyé
dep i l'année 1776 , ainfi que d'abondantes provi
·
>
fions & muitions .
Le choix du Commodore Johnſtone a occafionné
beaucoup de mécontentement dans la Marine. Son
pavilion n'a pas été plutôt arboré que les Capitaines
Le font allembles & ont env yé des remontrances à
l'Amira té , our fe plaindre de ce qu'on faifoit
paller ce Officier fur le corps de 70 anciens , qui
avoient preferé d'être toujours à la mer , plutôt
que de cou ir le antichambres des Miniftres , ou
de les fervir bailement dans le Parlement. On affure
que la grande efcadre ieroit partie deux jours plutôt
fans cette contrariété,
1,2
( 240 )
On ne tardera point à favoir fi les deux armées
navales de Bourbon fe joindront pour agir de
concert contre l'Amiral Darby. S'il n'a que les
Efpagnols à combattre , on ne doute pas qu'il ne
faffe entrer fon renfort dans Gibraltar, car en ce
cas il y aura un combat , dans lequel nous aurons.
certainement l'avantage ; ou fi les Espagnols fo
trouvent dans Cadix , nous les y bloquerons pendant
qu'une divifion conduira le fecours à Gibraltar . Il
fera impoffible aux armées ennemies de fe combiner,
& s'il n'y a point de combat , M. Darby peut
efpérer de revenir promptement & en bon état dans
la Manche.
On croit pouvoir affurer de bonne part , qu'il
vient d'être envoyé des ordres à l'Amiral Rodney
de ne point toucher aux effets appartenans aux Hol
landois dans l'Ile Saint- Eustache , & de ne prendre
que les munitions & provifions qui appartiennent
aux François & aux Américains.
Cette réſerve a pour objet de ne mettre d'empêchement
à aucune des négociations de paix qui
pourroient avoir lieu entre la Grande- Bretagne &
la Hollande.
La
Le Bureau de la Guerre fait préparer des équi
pages de camp pour 1200 hommes dans l'Ife de ,
Jerfey & 1000 dans celle de Gernefey..
fixième Régiment d'Infanterie , Colonel Boothby ,
s'eft embarqué le 18 Mars , à Portſmouth , pour
Jerfey «.
Tableau comparé des fonds de l'emprunt
Mars. 3 P.
៖ 4p.
Lotterie Omnium.
13. 59 8 76 13 1. 11 f #110
20
58 4 744 13 7
·8
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le