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1780, 12, n. 49-53 (2, 9, 16, 23, 30 décembre)
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MERCURE
DE FRANCE ,
( No. 49. )
SAMEDI 2 DÉCEMBRE 1780.
Avis à MM. les Soufcripteurs du Mercure
de France , Politique , Hiftorique &
Littéraire , pour l'année 1781 .
La réunion du Journal de Politique de Bruxelles ,
avec le Mercure de France , & des Soufcriptions du
Journal François , du Journal des Spectacles , du
Journal des Dames , de la Gazette de Littérature , &
du Journal intitulé , Affaires de l'Angleterre & de
Amérique ; le nombre & le métite des Rédacteurs
& des Coopérateurs attachés à cet Ouvrage , les
efforts du Breveté du Mercure , qui n'a
épargné ni
dépenfes ni foins pour répondre aux defirs du Public
& aux intentions du Miniſtère , ont enfin affuré à cet
Ouvrage périodique , le plus ancien & le plus varie
Indépendamment de cinq à fix Gens de Lettres qui fe
font chargés de l'Analyfe des Livres nouveaux il y a
quatre Redacteurs pour le Mercure. Un pour la partie
Politique, un pour les Spectacles & tout ce qui y a rap
port , un troifjème pour les Poélies Fugitives & les Contes ,
& un quatrième qui rédige tout ce qui ne regarde pas la
Politique , les Spectacles , la Pothe & les Contes.
desJournaux , tout le fuccès que le fieur Panckoucke
pouvoit en attendre.
La partie Politique , publiée hebdomadairement ,
annonce les nouvelles prefque auffitôt que les
Gazettes , & les a même quelquefois précédées par le
feuillet féparé qu'on a fouvent joint à ce Journal
toutes les fois que l'arrivée d'une nouvelle intéreffante
l'a déterminé. Elle contient , ainfi que les Journaux
Politiques étrangers , dans le plus grand détail ,
l'hiftoire des faits les plus intéreffans , & toutes les
pièces qui méritent d'être tranfmifes à la poftérité.
On a joint fur les Couvertures l'état exact des Prifes
des Vailleaux.
Ce Journal jouit de la même liberté que les autres
Gazettes étrangères & Journaux Politiques , dont la
circulation eft permife enFrance.
Le Mercure de France eft remis régulièrement à la
grande & petite Pofte le Samedi matin. Quoique ce
Journal foit augmenté de 64 feuilles par an , &
paroiffe 52 fois au lieu de 16, le prix en eft , comme
ci-devant , de 32 liv. pour la Province, & pour Paris,
de 30 liv. port franc. Les perfonnes de Paris qui vont
paffer fix mois en campagne , n'ont rien de plus à
payer.
On s'abonne en tout tems à Paris , Hôtel de Thou,
ruedes Poitevins. Il faut avoir attention d'affranchir
le port de l'argent & des lettres.
On prie avec inftance Meffieurs les Soufcripteurs
de renouveler de bonne heure leur abonnement pour
1781. Le mois de Janvier étant la grande époque des
Soufcriptions , la néceffité de réimprimer fur le champ
une multitude d'adreffes , oblige fouvent à des
retards d'un Ordinaire pour les perfonnes qui ne
préviennent point affez tôt du renonvellement de leur
abonnement.
MERCURE
DE FRANCE
DÉDIÉ AU ROI ,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES ,
CONTENANT .
Le Journal Politique des principaux événemens de
toutes les Cours; les Pièces fugitives nouvelles en
vers & en profe ; l'Annonce & l'Analyse des
Ouvrages nouveaux ; les Inventions & Décou
vertes dans les Sciences & les Arts ; les Spectacles;
les Caufes célèbres ; les Académies de Paris & des
Provinces ; la Notice des Édits , Arrêts ; les Avis
particuliers , &c. &c.
SAMEDI 22 DÉCEMBRE 1780 .
A PARIS ,
Chez PANGKOUCKE , Hôtel de Thou ,
rue des Poitevins.
Avec Approbation & Brevet du Roi,
TABLE
(
PIÈCES
Du mois de Novembre 1780 .
Ruffes , &c.
Pièces Fugitives ,
71
82
IECES FUGITIVES . Hiftoire de la Guerre des
Bouquet d'une Fille de dix
ans àsa mère ,
Vers à M. leMarquis de Bri-
Say,
3
4
ibid.
A Mde la Comteffe de Welderen
,
Le Bienfait inattendu , Contes
131
Traité hiftorique de la vraie
Religion ,
Nadir , Tragédie ,
Repertoire Univerfel de Ju
rifprudence ,
118
133
Réponse aux Vers de Mde de De l'état & du fort des Colola
Férandière ,
nies des Anciens Peuples ,
160
49
A Mlle de ***
SI
A Mlle de T... 52
Lettre au Rédacteur du Mer-
Gymnastique Médicinale &
Chirurgicale , 171
52 cure ,
Hommage à Mile Ch.... d'A...
7
98
A Mlle ***
Epitre aux Jeunes Gens , 145.
L'Honnête Vengeance , Conte
imité de l'Italien , 150
Enigmes & Logogryphes , 14 ,
61 , 99 , 158
Hymne au Soleil,
1
175
138
44
SPECTACLES.
Académie Roy. de Mufiq. 43 ,
84 , 178
Comédie Françoiſe , 44 , 137
Comédie Italinne,
Anecdotes ,.
Séance de l'Académie Royale
des Sciences , 180
SCIENCES ET ARTS.
Réponse aux Mémoires & aux
16 Lettres des Sieurs Ling &
Carrouge,
NOUVELLES LITTÉR,
Efai fur l'Hiftoire générale
des Tribunaux ,
La Religion prouvée aux In
crédules ,
Abrégé de l'Hiftoire du Théd- Gravures
tre François ,
27 Mufique ,
185
95
143 , 199
29 Annonces Littéraires , 46, 96,
Pièces échappées auxfeize pre
miers Almanachs des Mu
144 , 19!
Jes
63
De l'Imprimerie de MICHEL LAMBERT,
rục de la Harpe , près Saint-Côme.
LOTERCA
NEGIA
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 2 DÉCEMBRE 1780 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LE SONGE HEUREUX , Conte.
UNE Veuve Génoife , & de roble famille ,
Avoit fille jeune & gentille.
Elle cherchont pour gendre un jeune homme bien fait ,
Aimable , noble , riche , efprit & coeur parfait.
Voilà , ce me femble , une fille
Très-difficile à marier.
Mais à moins de cela , fa mère
N'auroit jamais conclu l'affaire ;
Elle eût cru fe méfallier.
DES concurrens graude fut l'affluence.
Amours jeunes & vieux afliégoient la maison :
Mais tout en calculant richeffe , efprit , naiffance,
Tandis que la mère balance ,
Bayerische
Staatsbibliothek'
München
A j
MERCURE
La fille ( Ifabelle eſt ſon nom )
S'eft décidée. Elle avoit le coeur tendre ;
Et ces coeurs- là , comme vous favez bien ,"
Choififfent moins qu'ils ne fe laiffent prendre.
L'amant qu'elle écouta ſe nommoit Alexandre .
Ce jeune homme avoit tout & rien ,
C'eft-à -dire , le coeur , l'efprit , fans la richeffe 3
Même plufieurs fufpectoient fa nobleſſe.
Ifabelle , fans le vouloir ,
Le vit un jour ; il demeuroit en face.
Elle l'aima fans s'en appercevoir ;
Et depuis elle étoit fans ceffe à fa terraſſe ,
Pour être vue , autant que pour le voir.
L'amour qu'on gêne a le droit d'ordinaire
D'abréger le préliminaire.
On fit parler les yeux ; après , les billets doux ;
Vinrent bientôt les rendez - vous.
Vers la terraffe on dirigeoit l'échelle ,
Quand Phébé fous la nue éteignoit fon flambeau ;
Alexandre , en un mot , fit tant près de la belle ,
Qu'il lui fit accepter l'anneau.
On fait qu'au fein de l'Italie
L'anneau préfenté par l'amant ,
Et reçu volontairement
Forme un noeud facré qui les lie ,
Et qu'on brife mal aifément.
SA mère cependant ( c'eft Monna qu'on l'appelle )
A fait un choix , en parle à fa fille Ifabelle ;
DE FRANCE S
1
.
Mais pour toute réponſe on lui montra l'anneau.
Dieu fait , à cet affront , le courroux de la mère.
Sa fille de pleurer ; mais , hélas ! elle a beau
Alléguer de l'amour le charme involontaire ;
Monna n'eft plus qu'une marâtre auftère,,
Et c'étoit peu que la colère :
La vengeance fuivit ; car plus prompt que le vent ,
Un char mena fur l'heure Ifabelle au Couvent.
PEIGNEZ-VOUS fes chagrins, fa fombre inquiétude ,
Son défefpoir. Cet auftère séjour ,
Qui , pour l'indifférénce , cft une folitude ,
Eft une prison pour l'amour.
Mais ce qui met le comble à fa douleur mortelle ,
La pauvrette , arrachée à l'objet de ſes voeux ,
N'a pas eu la douceur cruelle
De faire les tendres adieux ,
Et le ferment d'être fidelle .
Bientôt la Renommée a femé la nouvelle
De ce départ ; & l'amant furieux
Vole au Couvent qui renferme la belle,
Et la cache même à fes
yeux.
Au pied du mur qui la récèle ,
Vainement il s'affied ou 1ôde tout au tour;
Ses foupirs douloureux , égarés nuit & jour ,
Sans être recueillis , font envoyés près d'elle ;
Et les pleurs qu'à ſes yeux arrache un tendre amour,
Ne coulent plus dans le fein d'Iſabelle.
Il s'efforce en vain d'attendrir
A iij
6. MERCURE
Ceux à qui du Couvent les portes vont s'ouvrir ;
Chaque Valet répond à fa voix lamentable
Par le filence ou le courroux.
Et n'eft pas moins inexorable
Que les grilles & les verroux.
あ
ISABELLE à la fin voyant que la prière
Ne gagnoit rien fur le coeur de fa mère ,
Ole invoquer la rufe en faveur de l'Amour.
Elle affecta de jour en jour
Près de l'Abbeffe un air tranquille
Elle montroit un maintien plus fenfé ,
Un regret amer du paffé ,
Et le defir d'être docile .
L'Abbeffe alors ayant jugé
Par fes leçons ce jeune coeur changé,
A fa mère auffitôt en porta la nouvelle.
Sa mère par degrés oublia fon courroux ;
Et la maligne Demoiſelte
Un matin la pria , d'un air modefte & doux ,
De lui laiffer paffer quelques jours auprès d'elle.
EN faveur de fon repentir
On accorda tout à la belle ,
Qui paroît déjà conſentir
A tenir fon époux de la main maternelle...
Le lit que l'on avoit pour elle préparé ,
Étoit près de la chambre où repofoit ſa mère.
Or, une nuit , tremblante & d'un air effaré ,
DE FRANCE.
ブ
Auprès d'elle à grand bruit elle court fans lumière :
« Ma mère ! ô ciel ! je n'en peux plus ! hélas ! »
-
Monna s'éveille : « eh bien ? qu'as- tu donc ? — Ciel !
» un fonge ...
» Je tremble encore. - Un fonge ! eh ! quoi , ne
fais-tu pas
Le proverbe qui dit que tout fonge eft menſonge ?
>>- Oui ; mais celui qu'ici je viens d'avoir ,
" Eft un fonge , maman , d'une nouvelle eſpèce .
Si vous faviez tout ce qu'il m'a fait voir !
" Vous même , ainfi que moi , cela vous intéreffe.
Ton fonge m'intéreffe auffi ,
» Reprit Monna; mais , mon enfant , qu'y faire ?
» Moi , je ne vois dans tout ceci
» Pour nous aider , que le bon Père Hylaire.
» Dans les fonges il lit , comme dans ſon bréviaire.
» Peut- être qu'il pourroit nous ôter ce fouci.
» Dis-moi , veux - tu que je l'appelle ?
20 Si je le veux , dit Ifabelle !
» Eh ! mon dieu , je voudrois déjà qu'il fût ici.
30
ON fe lève ; au nom de la mère ,
Le Moine eft appelé ſoudain.
C'étoit un homme peu malin ,
Mais favant & pieux : « Mon Père,
Lui dit Monna , ma fille vient d'avoir
» Un fonge malaifé , dit- elle , à concevoir ,
» Et qui l'inquiète; elle eſpère
33 Que vos vertus , votre favoir ,
A iv
8 MERCURE
>> Nous donneront la clé de ce myſtère. :
Le Moine répondit : « Je crois
cc
20 Que les rêves font des menfonges ;
39
›› Mais Dieu néanmoins quelquefois
לכ
» A daigné s'expliquer aux hommes par des fonges. »
Après cela , fous fon grave maintien ,
S'étant affis près d'Ifabelle ,
Il la pria de raconter le fien ,
Très-clairement. « Je le veux- bien , dit- elle. »>
Alors les yeux baiffés , l'air modefte & debout ,
Elle commence ainfi devant fa mère ,
En les priant tous deux d'écouter jufqu'au bout
Le long récit qu'elle va faire.
HIER m'étant couchée avec l'efprit chagrin ,
» Affez tard , contre mon ufage ,
» Je n'ai pu m'endormir que tout près du matin.
›› J'ai cru me promener fous un ciel fans nuage
Auprès des ondes de l'Arno ,
» Dont mille fleurs émailloient le rivage.
» M'étant affiſe fous l'ombrage
» Du plus verdoyant arbriſſeau ,
Je me fuis amuſée à voir cette onde pure ,
» Qui , parmi des cailloux luifans ,
» Roulant avec un doux murmure ,
D'une volupté douce avoit charmé mes fens.
» TOUT-A- COUP devant moi s'avance
» Un char brillant , riche avec élégance;
DE FRANCE.
» Une moitié du char auroit , par ſa blancheur ,
» Effacé le teint de l'ivoire ;
» L'autre moitié , par fa noire couleur ,
» Eût fait pâlir l'ébène la plus noirë.
» Une blanche colombe avec un noir corbeau ,
» Côte-à-côte attelés , fuffifoient au fardeau
» Du char roulant fans fracas & fans guide ;
» Et du milieu du char , d'un feul côté noirci ,
» Il s'élevoit un fiége vide ,
» Moitié blanc , moitié noir auffi.
» Tandis que j'admirois ſa ſtructure légère ,
» Où le travail furpaffoit la matière ,
» Une inviſible main m'a , je ne fais comment ,
» Au haut du fiége affiffe mollement.
» Comme je m'y plaçois , la blanche colombelle
» Et le corbeau noir avec elle ,
Ont déployé leurs aîles vers les cieux .
» J'ai traversé cette voûte immortelle
» Plus vîte qu'un éclair dans les airs n'étincelle .
39 Après avoir couru des yeux
Les merveilles dont elle abonde ,
» Le char m'a dépofée, en quittant ces beaux licux ,
» Dans une falle ronde , au contour ſpacieux ,
"
Auprès d'un globe auffi de forme ronde ,
Qui m'a femblé myſtérieux.
"
» TANDIS que j'attachois à cette étrange ſcène
» Un regard de furpriſe & de frayeur troublé ,
» Le globe, avec un bruit qui s'entendoit à peine ,
A y
10 MERCURE
» S'eft entr'ouvert , puis exhale.
» De la cendre encore fumante ,
» S'élève un fiége , où je vois dominer
» Un Jouvenceau qu'une flamme ondoyante
» Semble vêtir & couronner.
» Vers moi je l'ai vu le tourner :
» Mais fon vifage éclatant de lumière
M'a fait baiffer auffitôt la paupière..
» Mon oeil veut fe rouvrir : efforts trop impuiſſans
» J'étois aveugle . Alors je fens
32
33
ם כ
Qu'un bras , accompagné d'une voix de tonnerre ,
M'enlève dans les airs , m'y fait tourner long-tems ,
» Et me dépofe fur la terre.
» Devant moi j'allois fans rien voir ,
Quand tout en cheminant j'ai cru m'appercevoir
Que dans une prairie on m'avoit deſcendue.
» Lors une voix plus douce arrive juſqu'à moi ,,
» Et m'adreſſe ces mots : Fille , raffure-toi;
» La clarté va t'être rendue.
» Du côté de la voix je me tourne auffitôt ,
» Pour la remercier tout haut
» D'avoir rendu la paix à mon ame inquiète ,
» Je veux parler & me trouve muète.
A ce nouveau malheur je rêvois triſtement ;
» Un inconnu , qui vient me prendre
» Par la main très-obligeamment_
» Sur le gazon m'ordonne de m'étendre à
Et j'obéis aveuglément.
29
DE FRANCE; II
» Mais j'étois étendue à peine
Que j'ai fenti ma tête au bord d'une fontaine. «
» La voix m'ordonne alors de puifer de ma main
» Dans cette onde facrée , & j'y puiſe foudain ;
→ Puis j'en verfe fur ma paupière ,
» Qui ſe ranime & s'ouvre à la lumière.
כ כ
t
Qu'avec plaifir mes yeux s'égaroient fur le bord
» De cette riante fontaine !
» Mais le coeur me battoit fi fort ,
» Que je ne refpirois qu'à peine.
و ر
:
» UN vénérable Hernrite alors s'offre à mes yeux ;
Modefte eft fon habit , fon air , majestueux ;
Sa barbe fur fon fein defcend à l'aventure ;
» Des joncs trellés lui fervent de ceinture ;
Et pour orner fon front , il a fu marier
» A des touffes de fleurs un rameau d'olivier.
» LA prairie où j'errois étoit toute couverte
» D'un gazon d'où fortoit une moiffon de fleurs
» Riche en parfums , riche en couleurs ,
30
כ כ
Qui nuançoient fa robe verte.
50 Cette prairie en plaine s'allongeoir,
Aucun arbre ne l'ombrageoit ;
Nuages ni brouillards n'ofoient par aucun voile
» Obfcurcir les plaines de l'air ,
» Et par-tout le ciel étoit clair,
Quoiqu'il fût fans foleil , fans lune & fans étoile.
Un trône fans éclat s'élevoit près de moi
A vi
12 MERCURE
22 Au fein d'une grotte fauvage.
» C'eſt-là qu'étoit affis l'Hermite ; fon viſage
Imprimoit le reſpect ſans " inſpirer l'effroi.
•
» Tout auprès étoient deux fontaines ,
"
Qui n'ayant rien appris de l'art ,
» Creufant leur lit dans la roche au hafard ,
» Laiffoient rouler leurs ondes incertaines.
» Le rivage de l'une étoit couvert de lys
Que l'aurore avoit enrichis
» De diamans & de perles brillantes ;
" Le bord de l'autre étoit triftement quancé
» De violettes pâliffantes ,
» D'un teint rouge & prefque effacé :
» L'une à pas léger bondiffante ,
» Sur un fable d'argent rouloit
Son cau limpide & jailliffante ;
Et l'autre pefamment traînoit
» Son onde noire & croupiffante.
» TANT de prodiges à - la - fois ,
A chaque inftant me charmoient davantage ;
» Quand le Vieillard avec les doigts ,
» Vint me bénir ; & de la voix
» Je repris auffi-tôt l'uſage .
Profternée à fes pieds , j'allois lui rendre hommage;
» Mais il m'arrête , & me dit gravement :
Obfervez bien , fans jamais vous diftraire ,
Ce queje vais ou dire , ou faire ;
Soyez bien attentive au moindre mouvement.
DE FRANCE.
13
» ENTRE l'une & l'autre fontaine
כ כ
Il s'eft placé d'un air ferein ;
» Dela main droite , il lance au limpide baffin
ל כ
» Une pierre Elle y plonge à peine ,
Que j'en ai vu fortir un enfant qui brilloit
>> D'une blancheur éblouiffante ;
» Sa chevelure en boucles badinoir ,
Et fans orgueil fon front fe couronnoit
» D'une auréole étincelante.
» L'Enfant s'eft mis fur l'heure à chanter , à danfer;
20 Je l'ai vu dans l'air s'élancer
» Comme s'il avoit eu des aîles ,
» Puis à mes yeux fe perdre & s'effacer
» Dans les régions immortelles.
» LE Vieillard , de ſa gauche , a fait voler foudain
» Une autre pierre au noir baffin.
» Il en fort auffi - tôt un Enfant lourd , noirâtre ,
» Et le corps tacheté d'une flamme olivâtre.
» Comme il fembloit à tout moment
» Secouer douloureuſement
» La flamine qui mordoit fon corps & fon viſage ,
» Un abyſme aufſi-tôt s'ouvre ſur ſon paſſage;
Et l'Enfant noir , par un pouvoir fatal ,
» Eft defcendu dans ce gouffre infernal ,
םכ
» Tout en pouffant des cris de douleur & de rage.
Czs prodiges divers occupoient mon efprit ,
» Et me laiffoient interdite , étonnée ;
14
MERCURE
38
Quand le Vieillard fe rapproche , & me dir :
Ce que tu viens de voir comprend ta destinée.
Que fi de m'obéir tu te fais un devoir
Le falaire qu'unjour tu dois en recevoir -
Eft marqué par l'Enfant à la tête étoilée ,
Qui de cesflots de lait , comme tu viens de voir ,
Vers le ciel a pris fa volée.
A mes confeils fi tu n'ajoutes fois
Semblable à l'Enfant noir englouti dans l'abyfme ,
Tu te verras plonger , miférable victime ,
Aux gouffres infernaux , & ta mère avec toi. -
La joie & le chagrin , la crainte & l'espérance ,
» Tour à tour agitoient mon fein.
Ordonnez , ai -je dit , 6 Meffager Divin,
» Ordonnez , & comptez fur mon obéiſſance.
Le Ciel, dit- il alors , par ma voix te prefcrit
D'époufer lejeune Alexandre ;
Par un gage facré ton coeur s'eft laifféprendre ,
Et le don de l'anneau dans le ciel eft écrit.
Ilfaut encor qu'au premier Prétre
Tu donnes de ta main cent écus auplus tôt ;
Que d'une pauvre fille il enfaffe la dot
Et que du choix il fait le maître.
LE bon Moine fuivit cette narration
"
Pendant une heure & davantage ,
Ne pouvant foupçonner une fille à cet âge ,
D'avoir imaginé parcille fiction .
Il futloin d'y voir un menfonge
DE FRANCE.
Et crut qu'en cette occafion ,
Le Ciel avoit daigné s'expliquer par un ſonge.
La mère eût bien voulu tout au moins diſputer -
Mais du rêve auffi -tôt rappelant la mémoire ,
Il en reprit toute l'hiſtoire ,
Et fe mit à l'interprêter.
La fontaine de lait défignoit l'innocence ;
La fource noire , le péché ;
A fa voix leur coeur fut touché ;
Enfin , tout fut vaincu par ſa fainte éloquence.
On lui compta les cent écus ;
Et fans jeter ailleurs des regards fuperflus ,
Il en dota fa pauvre nièce.
Ifabelle s'unit à l'objet de ſes voeux ,
Et rendit fon Amant heureux
Par fon amour & fon adreffe.
16 MERCURE
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
*
LE mot de l'Enigme eft le vuide ; celui
du Logogryphe eſt Fontaine , où ſe trouvent
Jean , fin , toi , fi , Io , Ninon , non ,
néant , tan, nain , Faune , faite , taon.
ÉNIGM E.
QUAND UAND je vis , importune à Life ,
Elle m'écarte de fon fein;
Mais fur fa joue , avec art miſe ,
Morte , je deviens affaffin .
(Par M. le Comte de Vevure. )
LOGOGRYPHE.
DANS M ANS mes huit pieds , je fuis d'une odeur fans
pareille ;
Dans les quatre premiers , un crime à révolter ;
Dans cinq , un inftrument très-Alatteur à l'oreille ;
Et dans fix , la couleur que tout Clerc veut porter.
(Par le même. )
DE FRANCE. 17
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
ROLAND FURIEUX , Poëme Héroïque de
l'Ariofte , nouvelle Traduction , par M. le
Comte de Treffan. s vol . in- 12 . A Paris ,
chez Piffot , Libraire , Quai des Auguftins.
"
و د
LE Roman de l'Ariofte , dit M. de Voltaire
, eft fi plein & fi varié , fi fécond en
beautés de tous les genres , qu'il m'eft ar-
» rivé plus d'une fois , après l'avoir lu tout
» entier , de n'avoir d'autre defir que d'en
» recommencer la lecture. Quel eft donc le
charme de la Poéfie naturelle ? Je n'ai jamais
pu lire un feul Chant de ce Poëme
» dans nos Traductions en profc.
99
""
ود
Quand Voltaire parloit ainfi , M. le Comte
de Treffan n'avoit pas encore traduit le
Poëme de l'Ariofte. L'Ariofte n'étoit guère
connu parmi nous que par la profe de Mirabaud
; & c'eft affez dire qu'on ne le connoiffoit
point du tout. Il eft probable que
Voltaire auroit relu volontiers tous les
Chants de ce Poëme dans la profe de M. le
Comte de Treffan , & qu'il eût pu avoir encore
le defir d'en recommencer la lecture.
Si la profe rend toujours foiblement les beautés
de la poéfie , c'eft moins fans doute
parce qu'elle eft de la profe, que parce qu'elle
18 MERCURE
n'eft pas une profe poétique . En lifant l'Abbé
Desfontaines , on juge qu'il eft impoffible de
traduire les Poëtes en profe ; en lifant Fenelon
, cela ne paroît plus fi impoffible. C'eft
l'harmonie des vers fur- tout qu'il n'eft pas
poflible au Profateur de rendre ; mais , qui
ne fent pas une harmonie poétique dans la
profe du Télémaque : Ce n'eft pas fans doute
Pharmonie des vers de Virgile , mais celle
de nos plus beaux vers y reffemble t'elle
davantage ? Qu'ont de commun nos vers
alexandrins avec les vers hexamètres & pentamètres
des Anciens ? Nous ne prétendons pas
comparer une bonne traduction en profe à
une bonne traduction en vers : le plus grand.
Profateur même ne pourroit pas , fans doute,
en faire une des Géorgiques , par exemple ,
que l'on pût mettre à côté de celle de M.
l'Abbé de Lille. Mais peut-être ne feroit- il
pas difficile de prouver que ce qu'il y a de
plus beau dans l'ouvrage de cet Académicien,
ne traduit rien de ce qu'il y a dans Virgile .
Enfin, nous croyons que la profe de Fénelon
peut traduire Homère & Virgile , & le Lecteur
va juger peut être que la profe de M. le
Comte de Treffan traduit fort bien les vers
de l'Ariofte .
Les Poëmes du Boïardo & du Berni forment
, pour ainsi dire , l'avant - fcène du
Roland Furieux. M. le Comte de Treffan en
a donné un extrait ; & ceux qui aiment beaucoup
le Poëme qu'il a traduit , doivent lui
en favoir très bon gré , puifque c'eft un
·
DE FRANCE. 19
moyen de mieux connoître & de mieux
goûter l'Ariofte.
Mirabaud a traduit tout le Roland Furieux
en profe ; Voltaire en à traduit quelques
morceaux en vers ; nous mettrons , le plus
fouvent qu'il nous fera poffible , la nouvelle
traduction de M. de Treffan entre la profe
de Mirabaud & les vers de Voltaire. On
verra combien il eft au- deffus de Mirabaud
on jugera s'il s'approche quelquefois de Vol
taire ; & l'on pourra comparer encore des
traductions en profe à des traductions en
vers. S'il leur eft jamais difficile de foutenir
ce parallèle , c'eft fur- tout lorfque les vers
font faits par Voltaire.
Voici l'exorde du premier Chant de l'A
riofte.
LE Donne , i Cavalier , l'arme , g'i amori ,
Le cortefie , l'audaci imprefe io Canto ,
Che furo al tempo , che paffaro i mori
D'Africa il mare , e in Francia nocquer tanto
Seguendo l'ire , ci giovenil furori
D'Agramente lor rè , che fi die vanto
Di vendicar la morte di Trojano
Sopra rè Carlo Imperator Romano.
DIRò d'Orlando in un nedefmo tratto
Cofa non detta in profa mai , ne in rima ,
Che per amor venne in furore , e matto ,
D'uom , che fi faggio era ftimato prima ;
Se da colei , che tal quafi m'ha fatto,
20 MERCURE
Che'l poco ingegno ad or ad or mi lima ;
Me ne farà però tanto conceſſo ,
Che mi bafti a finir quanto ho promeffo .
و د
و د
сс
Mirabaud traduit ainfi ces deux octaves :
Je chante les Dames & les Chevaliers ,
» les amours & les combats , la galanterie &
la valeur de ces Guerriers qui vivoient au
» temps où les Sarrafins pafsèrent d'Afrique
» en Europe , & firent tant de maux à la
» France. Agramant , leur Roi , s'étoit vanté
» hautement qu'il vengeroit fur l'Empereur
Charlemagne la mort de Trojan , fon père.
» Ce Prince , pouffé par fon reffentiment ,
» & plein d'une ardeur qu'infpire la bouil-
» lante jeuneffe , fut celui qui engagea les
و د
و ر
و ر
ور
Infidèles dans cette guerre. Je raconterai
» auffi de Roland des chofes qui n'ont point
» encore été dites , ni en vers ni en profe .
" Je ferai voir de quelle manière l'amour
» rendit infenfé & furieux ce Paladin qui
» avoit été jufqu'alors fi fage ; pourvu néan-
» moins que celle qui m'a mis au même état
» que lui , & qui fe plaît à affoiblir chaque
» jour en moi le peu de raifon qui me refte ,
» veuille bien m'en laiffer affez pour finir
» mon entrepriſe. »
"
Ce peu de lignes fuffiroit peut être pour
faire voir que Mirabaud ne fentoit pas du
tout le génie de l'Ariofte qu'il a voulu traduire.
Ce n'eft pas avec cette profe lâche ,
traînante & fans couleur qu'il faut entreDE
FRANCE. 21
prendre de chanter les Dames , les Chevaliers
, les amours & les combats.
Ce n'est pas tout - à - fait ainsi que commence
M. le Comte de Treffan.
و ر
ود
و
:
" Sexe enchanteur ! fiers Paladins ! amours !
» combats ! galanterie ! c'eſt vous que je
» chante que mes vers apprennent autli
quelle fut l'entrepriſe audacieuſe d'Agra-
» mant , lorfqu'emporté par la fureur d'une
jeuneffe bouillante , il fortit de l'Afrique
» avec une armée innombrable de Maures ,
» & traverfa le détroit pour venger fur
Charles , Empereur des Romains , la mort
" de fon père Trojan. Je dois dire en même-
» temps du célèbre Roland , ce que ni la
» poélie ni la profe ne nous avoient point
» encore appris ; & comment un Héros auffi
fage fut emporté par un amour malheu-
» reux , jufqu'à la folie la plus furieuſe .
» Mais , hélas ! ferai- je en état de tenir tout
» ce que je promets ; & celle qui ſe fait un
» jeu de troubler ma raifon , m'en laiffera-
» t'elle affez pour continuer mes Chants ? »
و د
و د
"
Il n'eft pas poffible ici de comparer les
deux traductions ; mais on peut comparer
la dernière avec l'original , & c'eft une gloire
bien rare pourles Traducteurs. M. de Treffan
a ajouté plus de mouvement & de vivacité
au début de l'Ariofte. Sexe enchanteur !
&c. &c. &c. Mais , hélas ! & c. &c. &c.; ces
mouvemens ne font pas dans les vers Italiens
; mais le fentiment qui pouvoir les produire
y eft; & c'eft dans ces occafions qu'il
22 MERCURE
eft permis d'ajouter à fon modèle . Peut-être
qu'un début aufli éclatant feroit un défaut
dans des Poëmes tels que l'Éneïde & la Henriade
; c'est là qu'il faut que le début foit
fimple: mais il nous femble qu'il n'a rien
d'affecté , & qu'il a très - bonne grâce dans un
Poëme tel que le Roland Furieux.
LA Verginella è fimile alla rofa ;
Ch'in bel giardin fu la nativa ſpina ,
Mentre fola e ficura fi ripofa ,
Ne gregge , ne paſtor fe le avvicina ;
L'aura foave , e l'alba rugiadofa ,
L'acqua , e la terra al fuo favor s'inchina ,
Giovani vaghi , e Donne innamorate
Amano averne e feni , e tempie ornate.
43 .
MA non fi tofto dal materno ftelo
Rimoffa vienne , e dal fuo ceppo verde ,
Che quanto avea dagli nomini , e dal cielo
Favor , grazia , e bellezza , tutto perde.
La Vergine che'l fior , di che piu zelo ,
Che de begli occhi e della vita aver de' ,
Lafcia altrui corre , il pregio , ch'avea innanti
Perde nel cor di tulti gli altri amanti.
44.
SIA vile agli altri , e da quel folo amata
À cui di fe fece fi larga copia.
DE FRANCE.
23
Il n'y a guère eu d'Écrivains en vers chez
les Italiens qui n'ait rendu à fa manière
cette comparaifon d'une jeune vierge à une
rofe : on la trouve dans prefque tous les
grands Poëtes , & l'on juge bien que les médiocres
n'auront pas négligé une chofe qui
fera devenue lieu commun. L'Ariofte me
paroît être celui qui s'en eft fervi le premier
& le plus heureufement, Ce n'eft pas le morceau
non plus que Mirabaud ale plus défiguré.
ود
""
"
" Une jeune fille reffemble à la rofe nou
2 velle. Tandis que cette aimable fleur , folitaire
& tranquille dans un jardin , eſt
» encore attachée à l'épine qui l'a vue naître,
» & que les troupeaux & les Bergers n'en
» ont point approché ; la terre , l'eau , le
zéphir , la rofée , tout confpire à l'embellir
: les jeunes hommes & leurs maîtreffes
la defirent pour en orner ou leur
» tête ou leur fein . Mais dès qu'on l'a cueil-
» lie , dès qu'elle eft féparée de la tige qui
» la foutenoit , le ciel auffitôt ceffe de la
» favorifer , les hommes n'en font plus de
» cas : faveurs , defirs , agrémens , tour eft
perdu pour elle. Il en eft de même d'une
» fille : dès qu'elle a laiffé cueillir à un de
» fes amans , cette fleur qui lui doit être
plus chère que fes yeux & que fa vie ,
elle perd auflitot la tendreffe de tous les
» autres. Qu'importe , après tout , que fes
» autres amans la dédaignent , pourvu qu'elle
foit tendrement aimée de celui à qui elle
fe livre fans réſerve, &c. »
93
"
"
"
24
MERCURE
"
"
"3
و د
ود
M. le Comte de Treffan.
" La jeune vierge eſt ſemblable à la naif-
» fante rofe , qui brille & fe repofe fur la
» branche épineufe dont elle eft nourrie ;
» tant que le troupeau ni fon Berger n'en
approchent pas , le zéphir , les pleurs de
l'aurore , l'eau qui baigne le pied du rofier
, la terre même qui le porte , tout
contribue à lui conferver fon éclat & fa
» fraîcheur ; la jeuneffe de l'un & de l'autre
fexe l'admire & la defire ; l'une veut en
" parer fon fein , l'autre veut la placer dans
» fa coëffure ; mais bientôt elle perd tous
» ces avantages lorfqu'on l'enlève de la
» branche verte & pliante dont les petits
" dards n'ont pu la défendre. La jeune fille ,
femblable à cette fleur , doit donc bien
fe garder de fe laiffer enlever la roſe
qu'elle a reçue de la Nature : un feul
» amant qu'elle a la foibleffe de rendre heu-
» reux , lui fait perdre le coeur de tous les
» autres. Heureufe encore de refter aimée
» par celui qui lui ravit tous les trésors de
,, fon fein ! »
و ر
ود
"
و ر
Les Italiens & ceux qui fentent toutes
les délicateffes de la langue Italienne , préféreront
fans doute les vers de l'Ariofte ; mais
il eft difficile que des François ne trouvent
pas beaucoup de charme & de poéfie dans la
profe du nouveau Traducteur. On a vu que
dans ce morceau même Mirabaud manque
toujours de couleur , qu'il efface les images
les plus agréables , & qu'il péche même
très-fouvent
DE FRANCE.
25
très-fouvent contre l'élégance. Il nous tarde
de faire entrer Voltaire dans ce parallèle ,
que Mirabaud ne peut foutenir.
L'Ariofte, qui eft un Poëte plein de grâces,
eft auffi ſouvent un Poëte fublime : les Italiens
mettent fes deſcriptions de combats audeffus
même de celles d'Homère : les hommes
de goût de toutes les nations les mettent fouvent
à côté de celles du Chantre de l'Il
liade.
Suona l'un brando , e l'altre , or baffo , or alto;
Il martel di Vulcano era più tardo
Nella fpelunca affumicata , dove
Battea all'incudi i følgori di giove.
Mirabaud traduit ,
" Leurs épées dont ils fe frappoient ,
tantôt à la tête , tantôt à la poitrine , tombent
avec plus de force & de vîteffe que
» n'en avoit le marteau de Vulcain , quand
» dans fon antre enfumé il forgeoit les
foudres de Jupiter. >> 33
"
M. de Treffan :
"Les épées de l'un & de l'autre s'élevoient
» & fe baiffoient tour- à- tour , avec autant
» de promptitude que les pefans marteaux
» de Vulcain , lorfque dans fes cavernes en-
» fumées il forge la foudre de Jupiter.
" 33
La différence des deux traductions fe fait
moins fentir ici , parce qu'il fuffifoit de traduire
mot à mot pour rendre cette grande
image de l'Ariofte ; mais on y diſtingue ce-
Sam. 2 Décembre 1780
B
26 MERCURE
pendant encore l'homme de talent du froid
Traducteur ; & ces mots les épées fe levoient
& s'abaifoient tour- à- tour, rendent la comparaifon
des marteaux de Vulcain bien plus
fenfible & bien plus frappante,
Voltaire a rendu ainfi ces beaux vers :
Entendez-vous leur armure guerrière
Qui retentit des coups de cimeterre ?
Moins violens , moins prompts font les marteaux
Qui vont frappant les célestes carreaux
Quand , tout noirci de fumée & de poudre ,
Au Mont-Etna Vulcain forge la foudre.
"
Il n'eft pas étonnant que Voltaire foit
dans ces vers également au deffus des deux
Traducteurs ; il nous paroît égal à l'Ariofte
lui - même. Mais il peut arriver fouvent à
un Traducteur , tel que Voltaire , d'égaler
fon modèle , même lorfque c'est l'Ariofte
qu'il traduit.
L'alto rumor delle fonore trombe
Di timpani , e di barbari ftromenti
Giunte al continuo fuon d'archi , di frombe
Di machine , di ruote , e di tormenti ,
E quel , di che più par che'l ciel rimbombe
Gridi , tumulti , gemiti , e lamenti
Rendono un' altro faon , che quel s'accorda
Con che i vicin , cadendo , il nilo afforda.
Il eft inutile de citer ici Mirabaud ; pour
peu qu'on le connoiffe, on doit être sûr qu'il
*
DE FRANCE.
(27
n'aura pas même effayé de rendre des beautés
de ce genre ; elles ont été probablement audeffus
de fon ambition comme de fon tadent.
Il nous femble que ce n'eft pas non
plus ce que M. le Comte de Treffan a le plus
heureufement rendu. Qu'on en juge:
« Les fons éclatans des trompettes , des
» clairons , des timballes & de mille autres
» inftrumens barbares , fe joignent au bruit
» continuel des arcs , des frondes , des machines
de guerre , des roues , des chocs &
du froillement des effieux ; ils forment un
» bruit confus & terrible : le tumulte , les
» cris de fureur des combattans , les cris
» douloureux & plaintifs des bleffés & des
mourans percent au milieu de ce bruit
confus ; l'air en retentit au loin , & la
chûte d'eau des cataractes du Nil ne forme
pas une rumeur plus effrayante & plus
terrible. " . ·»
Une rumeur n'eft pas fans doute le mot
propre , & tout le morceau ne paroît pas
exprimer ce que M. de Treffan a dû fentir
en lifant l'Ariofte. Voltaire nous femble
avoir ajouté des beautés à ce morceau.
Les inftrumens de ruine & de mort ,
Volans en foule & d'un commun effort ,
Et la trompette, organe du carnage ,
De plus d'horreur , empliffent ce rivage
Que 'n'en reffent l'étonné voyageur ,
Alors qu'il voit tout le Nil en fureur ,
Bij
28
MERCURE
Tombant des cieux qu'il touche & qu'il inonde ,
Sur cent rochers précipiter fon onde.
L'octave de l'Ariofte n'a rien de plus beau
que ces trois derniers vers de Voltaire.
Quel Traducteur en profe pourroit lutter
contre les talens réunis de Voltaire & de
l'Ariofte !
Nous ne citerons plus que deux morceaux ;
car il faut finir , quoiqu'on ne doive pas
craindre de paroître long en citant beaucoup
l'Ariofte , Voltaire & M. le Comte de
Treffan. Il y a dans l'Orlando Furiofo , dit
Voltaire , un mérite inconnu à toute l'antiquité
; c'eft celui de fes exordes. Chaque
Chant eft comme un palais enchanté dont
le veſtibule eſt toujours dans un goût différent
, tantôt majeftueux , tantôt fimple ,
même grotefque ; c'eft de la morale , ou de
la gaîté , ou de la galanterie , & toujours du
naturel & de la vérité.
Le prologue du trente-cinquième Chant
eft une allufion à l'aventure d'Aftolphe , qui
alla dans le Paradis chercher le bon fens que
Roland avoit perdu par amour pour Angélique.
སྐ
CHI falirà per me, Madona , in Cielo
A riportarne , il mio perduto ingegno ?
Che poich'ufci da' be'voftri occhi il telo
Che'l cor mi fiffe , og'nor perdendo vegno ; '
Ne' di tapta jattura mi querelo ;
Purche' non creſca , ma ſtia a queſto ſegno.
DE FRANCE. 29
Ch io dubito , fe più fi va fcemando
Di venir tal , qual'ho deſcritto Orlando.
PER riaver l'ingegnomio m'è avifo
Che non biſogna , che per l'aria io poggi
Nel cerchio della luna , o ia paradifo
Che'l mio non eredo che tantoalto alloggi.
Ne' bei voftri occhi , e nel fereno viſo ,
Nel' fen d'avorio , e alabaſtrini poggi
Se ne va errando ; ed io con queſta labbia
Lo corrò, fe vi par ch'io l'o riabbia.
Voici comment M. le Comte de Treffan
traduit ces vers, pleins de grâces & d'amour.
" O.Souveraine de ma vie , quel eſt le
» mortel , touché de mon état préſent , qui
» voudra bien voler jufques dans le difque
» de la lune, pour me rapporter le bon fens,
» que j'ai perdu ? Tu le fais , cruelle ! un
» feul trait parti de tes yeux égara ma raifon ,
» & fut fixer à jamais mon coeur . Hélas !
» ma folie me paroît fi douce , que juſqu'à
» ce moment je n'oſe encore m'en plaindre ;
» mais prends garde ! ... n'achève pas de dé-
"
و د
chirer mon coeur qui t'adore , par de
" nouvelles cruautés. Il n'en faudroit que
» bien peu de plus rigoureufes encore que
» celles que j'éprouve , pour me rendre tel
» que j'ai peint Roland. Écoute - moi : non ,
» il n'eſt pas néceffaire pour me guérir , que
» je vole dans les airs , que je m'élève jufques
» dans la lune , ni même jufqu'à ce paradis
Biij
30° MERCURE
ور
و د
» terreftre , que je n'imagine pas être fitué .
» fi haut pour moi , je le trouve fur tes joues
» fleuries & dans tes yeux charmans ; je crois
» même le voir changer fouvent de place :
il me femble qu'il palle de ton cou
» d'ivoire fur ton beau fein; il paroît s'arrêter
fur ces deux agréables collines d'albâtre
que la rofe naiflante embellit ; per-
» mets à mes lèvres de le poursuivre ; c'eft
» à ma bouche à l'y fixer , à me faire jouir
» de tous fes charmes , "
ود
وو
و د
( 2 :
Cette Traduction eft infpirée fans doute
par l'imagination de l'Ariofte ; mais on peut
lui faire des reproches. Dans le Traducteur ,
il femble que ce n'eft point fon efprit que
l'Ariofte veut chercher & reprendre fur le
fein & fur les lèvres de fa maîtreffe ; le fens
des vers Italiens n'eft pourtant pas équivoque
, & Voltaire ne s'y eft point mépris
comme on va le voir.
Ob! fiquelqu'un vouloit monter pour moi
Au Paradis ! s'il y daigroit reprendre
Mon fens commun ! s'il daignoit me le rendre !
Belle Aglaé , je l'ai perdu pour toi ;
Tu m'as rendu plus fou que Roland même.
C'eft ton ouvrage : on eft fou quand on aime.
Pour retrouver mon efprit égaré ,
Il ne faut pas faire un fi long voyage.
Tes yeux l'ent pris , il en eft éclairé ;
Il eft errant fur ton charmant viſage ;
Sur ton beau fein , ce trône des amours :
DE FRANCE.
3x
Il m'abandonne : un feul regard peut-être,
Un feul baifer peut le rendre à fon maître ;
Mais fous tes lois il reftera toujours.
C'eft aux Lecteurs à juger dans lequel de
ces deux Poëtes fe fait le plus fentir cette
grâce , cemolle atquefacetum qui fait le plus,
grand charme de la Poéfie. J'imagine que le
grand nombre aimera beaucoup les deux
morceaux,fans en préferer aucun.J'obſerverai
fculenient que ni Voltaire , ni M. le Comte
de Treilan , n'ont rendu ce vers Italien :
Che'l mio non credo che tant" alto alloggi.
Ce vers étoit peut -être un de ceux qu'il
falloit le moins négliger , & il a bien de la
grâce dans la bouche d'un homme tel que
l'Ariofte. Le dernier vers de Voltaire eft
très ingénieux , & c'eſt un préfent qu'il a
fait à l'Ariofte ; mais peut - être encore qu'il
y a plus de grâce & plus de douceur dans
la fimplicité & dans la modeftie du dernier
vers de l'Ariofte.
Se vi par ch' io l'o rabbia.
Le Prologue du vingt - quatrième Chant
fera le dernier morceau que nous citerons.
CHI met e il piè su l'amorofa pania
Cerchi ritrarlo e non v'inves chil' ale
Che non è in fomma amor fe non infania
A giudicio de' favi , univerfale
E' fe ben , come Orlando , ogn' un ſmania
Biv
32
MERCURE
Suo furor moftra a qual ch' altro fegnale
E quale é di pazzia fegno più e fpreffo ,
Che per altri voler , perde ſe ſteffo ?
VARI gli effetti fon' ; ma la pazzia
E tutt' una però che gli fa ufcire.
Gli è come una gran felva ove la via
Convien' a forza' a chi va' fallire.
Chi sù, chi giù , ch quà , qui là travia ,
Per concluder in fommà , io vi vo' dire
A chi in amor s'invecchia , oltr' ogni pena
Si convengon i ceppi, e la catena.
BEN me fi potrìa dir , frate tu vaï
L'altrui moftrando , e nen vedi il tuo fallo,
Jo vi rispondo che comprendo affaï
Or, che di mente ho lucido intervallo
Ed ho gran' cura ( e fpero farlo omaï )
Di ripofar mi , e d'ufcir fuor di ballo.
Ma tofte far come vorrei , no'l poffe.
Che'l mal è penetrate in fino all' offo.
Mirabaud a trouvé le moyen de traduire ,
par des moralités communes , cette plaifanterie
fi aimable & pleine d'imagination : il
faut le citer encore , c'eſt pour la dernière
fois.
"
Que celui qui a mis le pied fur les gluaux
de l'amour , tâche de l'en tirer prompte-
& de ne pas laiffer engluer fes ailes ;
car au jugement unanime des plus fages ,
l'amour est une vraie folie. Quoique tous
DE FRANCE.
33
ceux qui s'y abandonnent ne deviennent pas
furieux comme Roland , il n'y en a cependant
pas un feul qui ne faffe voir combien
fa raifon eft égarée .
و ر » Les effets de cette paffion font différens,
mais une même caufe les produit ; c'eft
comme une épaiffe forêt , où l'un prend à
droite , l'autre prend à gauche. Sans compter
enfin toutes les autres peines que l'amour fait
fouffrir , il nous ôte encore la liberté , & nous
charge de fers.
""
Quelqu'un me dira peut-être : eh ! mon
ami , prenez pour vous-même les avis que
vous donnez aux autres. C'eft bien auffi mon
deffein ; à préfent que la raifon m'éclaire , je
fonge à m'affranchir d'un joug qui me pèfe ,
& j'espère que j'y parviendrai. Il eſt pourtant
vrai que le mal étant fort enraciné , il
me faudra , pour en guérir , beaucoup plus
de temps que je ne voudrois. »
Jamais l'Abbé Desfontaines & l'Abbé le
Batteux n'ont mieux sû tuer un Poëte. Mais
veut-on voir revivre l'Ariofte ? Il faut lire
le même Prologue dans M. le Comte de
Trellan.
" Jeunes & charmans oifeaux , dès que
» vous avez pris tout votre brillant pluma-
» ge , gardez - vous bien des pannaux que
» vous tend l'amour. Si vous avez pofé té-
» mérairement vos pattes fur fes gluaux ,
» retirez - les promptement , & prenez bien
garde que vos aîles n'y touchent & ne
Vous retiennent. Écoutez raifonner les
Bv
34
MERCURE
Sages, ils vout dirons tous que l'amour eft
» une vraie folie. En effet , fr tous ceux aux-
» quels ce méchant enfant parle en maitre ,
» ne deviennent pas aufli furieux que Ro-
» land , qu'on examine bien les amans les
» plus modérés , on trouvera qu'il n'en eft
» pas un qui ne donne plus ou moins quel→
" que figne de folie ; & n'en eft- ce pas tou
jours une bien grande que de s'oublier
» foi-même , & de renoncer prefque à fa
» propre volonté pour fuivre celle d'un objet
» aimé ? .
و د »Lescaractèresdelafoliequel'amour
» fuit naître , varient beaucoup entre- eux ?
Le livrer à lui , c'eft vouloir reflembler à
» ceux qui parcourent une vafte forêt fans
» la connoître ; on voit ceux- ci tourner
» tour- à- tour à droite , à gauche , monter
fur les collines , defcendre dans les vallons
, & s'égarer dans mille routes diffé-
» rentes. Oui , je vous le dis en un mot
quiconque livre fon ame à ce maitre fou-
» vent cruel , toujours dangereux , doit être
» sûr que bien des peines & que des fers
pefans & difficiles à rompre, lui font def-
» tinés .
"3
ود
ور
"
-
» J'avoue qu'on feroit bien en droit de
» me dire : l'ami , tu parles vraiment
» comme un Sage ; mais rends- toi juſtice ,
» tu dois voir que tu te gouvernes comme
» un fou. Mellieurs , répondrai -je , il eſt
» bien vrai que je ne fais toutes ces fages
» réflexions que lorfque j'ai quelques bons
DE FRANCE.
35
» intervalles , mais je travaille , & j'espère
» bien me corriger , & me tirer à la fin de
» ce tourbillon qui me tourmente ; mais
» attendez encore , je vous prie ; je fens que
je ne le pourrois dans ce moment ; mon
» coeur eft trop pénétré de ce poifon, qui ,
» malgré tous les maux qu'il lui fait fouffrir
, lui paroît encore trop doux. »
و ر
Voltaire traduit toujours avec plus de liberté
; de l'impuiffance d'être fidèle , le Verfificateur
tire le droit d'embellir fon modèle.
Qui dans la glu du tendre Amour s'empêtre ,
De s'en tirer n'eft pas long-tems le maître ;
On s'y démène , on y perd fon bon - fens :
Témoin Roland & d'autres perfonnages ,
Tous gens de bien , mais fort extravagans.
Ils font tous fous , ainfi l'ont dit les fages.
CETTE folie a différens effets ,
Ainfi qu'on voit , dans de vaftes forêts ,
A droite , à gauche , errer à l'aventure ,
Des Pélerins au gré de leur monture .
Leur grand plaifir eft de fe fourvoyer ,
Et pour leur bien , je voudrois les lier ,
ACE PROPOS , quelqu'un me dira : Frère.
C'est bien prêché ; mais il falloit te taire :
Corrige-toi , fans fermoner les gens :
Oui , mes amis , oui , je fuis très -coupable ,
Et j'en conviens , quand j'ai de bons momens ;
B vj
36
MERCURE
Je prétends bien changer avec le tems ,
Mais jufqu'ici le mal eft incurable.
Nous voudrions citer encore plufieurs
morceaux ; mais il faudroit rapporter des
épifodes entiers , & les bornes d'un Extrait
ne le permettent pas. Il ne faut dans un
Poëte qu'un caractère de talent bien décidé,
pour le rendre très -difficile à traduire. On
ne trouve guères de Traducteur qui fache
rendre l'élévation ou la grace; mais ce fe
roit peu de chofe encore d'avoir un de ces
talens en traduifant l'Ariofte ; fi , comme .
lui , on n'eft pas tour -à - tour gracieux , fublime
& plaifant , on ne le fera connoître
qu'à demi : on méritera l'anathême lancé par
les Italiens contre les Traducteurs , Traduttore
, Tradittore. Les Italiens qui entendent
le François retrouveront du moins l'efprit
de l'Ariofte , dans M. de Treffan . Si l'on
veut voir comment il fait fe plier à tous les
tons de fon modèle , il faut paffer de l'hiftoire
touchante de Genèvre à l'hiftoire de
Joconde. Dans ce dernier morceau , il eft
impoffible encore de comparer M. de Treffan
à Mirabeau ; & comme dans les autres
nous l'avons rapproché de Voltaire , il faut ,
dans celui-ci , le rapprocher de La Fontaine.
De pareils voisinages fout quelquefois périlleux
, mais ils font toujours très hono- .
rables.
-
Nous croyons avoir affez exprimé le plaifit
que nous a fait la nouvelle Traduction
DE FRANCE.
37
•
de l'Ariofte , pour avoir acquis le droit de
faire quelques critiques. Le ftyle de M. de
Treffan eft toujours vif & animé ; mais dans
la facilité qui l'entraîne , il lui échappe quelquefois
des incorrections , & fouvent des
négligences. Son expreffion eft élégante , elle
a de l'éclat , mais fes conftructions ne font
pas toujours pures & nettes. C'eſt aux productions
du vrai talent , qu'il faut tacher
fur-tout de donner toute la perfection de
l'art . Au refte , ces défauts déparent un peu
l'Ouvrage , fans rien ôter d'ailleurs au plaifir
que fait fa lecture. On ne fauroit trop le
répéter , ce n'eft pas parce qu'ils manqueront
quelquefois de corrections , que les
Ouvrages font mauvais ; c'eft parce qu'ils
font froids & fans ame ; il n'y a rien qui ruine
comme de n'avoir point d'argent , difoit Mde
de Sévigné. La Traduction de M. de Treffan
eft pleine de mouvement & de vie ; & cepen
dant c'eft l'ouvrage de fa vieilleffe : il le répète
affez fouvent lui-même,pour faire foupçonner
qu'il étoit à peu- près sûr qu'on ne
s'en appercevroit point en le lifant . Cette
traduction eft faite pour ajouter beaucoup
à la réputation de l'Auteur de l'Amadis
des Gaules. M. de Treffan fembloit être appelé
à traduire l'Ariofte. Depuis plufieurs
années , il s'occupoit à rajeunir tous les Romans
de Féerie & de Chevalerie , qui font
encore de nouveaux tréfors pour l'imagination.
Avant de traduire l'Orlando Furiofo
38' -MERCUREil
s'étoit abreuvé long- tems aux fources où
l'Ariofte a puife lui - même les alimens de
fon genie.
Dans fon Difcours Préliminaire , M. de
Treffan n'a rien prononcé entre le Taffe &
l'Ariofte ; mais il y auroit mauvaiſe grace
de reprocher à un Traducteur la préference
qu'il donne à fon Poëte ; & cette préference
que M. de Tieflan n'énonce pas, fe fait fentir
de la manière du monde la moins équivoque.
Il a traduit auffi la fameufe lettre de Galilee ,
& l'on peut voir que ce Philofophe Italien n'a
pas , à beaucoup près, autant de réſerve que
le nouveau Traducteur François. Mais dans
la Lettre de Galilée , on voit plutôt la vi
vacité de fon goût pour l'Ariofte , que les
motifs de fon opinion . Il s'exprime avec
chaleur , & ne répand pas beaucoup de lumière
fur la queftion . Galilée a cru peut- être
qu'il falloit prouver le mouvement de la
terre , & fentir l'Ariofte : & cette opinion
feroit d'un homme de goût ; mais le goût
cependant fe permet quelquefois de difcuter,
& il peut même perfectionner fes fenfations
par une difcuffion éclairée. Au reste,
qu'importe de favoir précifèment lequel
a le plus de génie , ou du Taffe , ou de
l'Ariofte? ils en ont tous les deux infiniment,
& voilà la feule chofe qui nous intéreffe.
Il pourroit bien le faire que , dans toutes les
difcuffions femblables , on fe battît moins
pour la gloire des hommes de génie , que
DE FRANCE. 39
pour la vanité de fes jugemens. Je conçois
qu'on peut mettre de la vanité dans des plaifirs
factices ; mais comment peut - on en
mettre dans des plaifirs auffi vrais , auffi
profonds que ceux que nous recevons des
productions du génie ?
-
( Cet Article eft de M. Garat. )
SPECTACLES.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LE Lundi 13 Novembre , M. Dubois a
debuté dans l'emploi des premiers rôles , par
Vendôme , dans Adélaïde du Guefclin , &
les jours fuivans , par ceux de Mahomet , de
Rhadamifte & de Cinna.
Il faut commencer par apprendre aux
perfonnes qui n'ont point vu M. Dubois ,
que ce jeune Acteur a obtenu , d'une certaine
portion de Spectateurs , des applaudiffemens
effrénés , accompagnés d'acclamations
affez vives pour faire préfumer trois
chofes. La première , que la falle étoit , dans
fa plus grande partie , occupée par les amis du
Debutant ; la feconde , que les efprits étoient
difpofés pour lui à une indulgence encore
plus étendue que celle qu'on accorde
ordinairement dans les debuts ; la troifième ,
que la févérité des Juges diminuant en pro40
MERCUREC
› que
portion de la perte du goût & des connoiffances
, on ne fait plus aujourd'hui marquer
les degrés qui diftinguent les encouragemens
donnés à l'inexpérience , des fuffrages accordés
au vrai talent . Quelques uns de nos
Lecteurs penferont fans doute ›
chacun de ces trois objets a pu entrer pour
quelque chofe dans le fuccès de M. Dubois
, & nous ne fommes pas éloignés d'être
de leur avis ; car , qu'un débutant ait des
amis qui s'occupent de le faire réuffir , c'eft
un moyen trop fouvent employé , pour faire
la matière d'un doute ; que l'état actuel de
l'Art Dramatique rende le public plus indulgent
qu'il n'a jamais été , rien de plus naturel
; que le nombre des bons juges foit infiniment
petit , c'eft ce que chaque jour ne
prouve que trop malheureuſement . Quoi
qu'il en foit , M. Dubois a-t - il , en quelque
façon , mérité le fuccès dont il a joui ? C'eſt
ce qu'il faut examiner. Il feroit injufte de
lui reprocher les défauts fur lesquels une
étude opiniâtre & le grand ufage de la Scène
peuvent feulement éclairer un jeune homme;
en conféquence , nous ne parlerons ni de ſa
démarche , ni de fon maintien , qui font dénués
de nobleffe & d'aifance , ni de fes geftes
, dont la multiplicité fatigue l'oeil , d'autant
plus aifément qu'ils manquent toujours
de grâce , & fouvent de jufteffe ; ni de fes
mouvemens , qui font en général bruſques
& durs . Mais il eft des qualités dont on a
le droit d'exiger le germe, même dans un
DE FRANCE. 41
commençant. Par exemple , fi ſon intelligence
n'eft
pas affez exercée pour lui donner
la faculté de faifir un rôle dans fon enfemble
& dans fes détails , au moins doit-,
il faire entrevoir qu'il a cherché à le bien ,
connoître ; qu'il s'eft occupé de répondre,
aux idées , à l'intention , au but de l'Auteur.
Si le défaut d'ufage ne lui permet pas
de varier le caractère de fon mafque auffi ,
fouvent que l'y devroient forcer les différentes
fituations dans lefquelles il fe trouve ,
on peut au moins lui demander que fa phifionomie
annonce du jeu & de la mobilité.
Si l'embarras inféparable d'un début lui fait,
commettre des fautes graves contre l'obfervation
muette de la Scène , encore doitil
montrer de temps à autre des intentions
affez juftes pour prouver qu'il a entrevu
la portion d'effet qu'il doit produire
dans le tableau fur lequel le Public a les
yeux. Enfin , fi fon débit encore mal -affuré
ne préfente pas toujours des idées bien liées ,
des intonations bien vraies , un rapport
exact avec le ton de fes Interlocuteurs
ce n'eft pas être trop févère que de lui
defirer quelque connoiffance des repos
que le langage exige , quelque foumiffion
aux loix de la Profodie , & fur - tout quelque
idée des expreffions relatives à la peinture
de chacune des paffions qui agitent le
coeur humain. Si on en excepte l'entrée du
rôle de Rhadamifte , où M. Dubois a mérité
des encouragemens , il n'a montré aucune
#
42 MERCURE
des qualités que nous venons de détailler ,
dans le cours des quatre rôles qu'il a joués.
Une voix belle & fonore , fufceptible même
d'acquérir plus de flexibilité qu'elle n'en a,
des éclats , des cris , des diffonances , des
chûtes ou des tranſitions fubites du grave à
l'aigu , & de l'aigu au grave ; tels font les
moyens avec lefquels il a repréſenté quatre
des plus difficiles rôles qu'il y ait au Théâtre.
La lévérité de ces obfervations doit - elle
faire regarder M. Dubois comme un fujet
fans efpérance ? Nous n'ofons prononcer ;
nous devons pourtant dire qu'il lui faudra
de grands efforts & un travail bien obſtiné
pour acquérir ce qui lui manque. Le Kain
vainquit , il eft vrai , des difficultés qu'on
regardoit comme infurmontables ; mais à
une éducation foignée , il avoit ajouté les
avantages d'une étude raifonnée & approfondie
; & la caufe qui en fit un Comédien,
ne fut pas le defir aveugle d'embraffer un
état dans lequel il n'y a point de milieu entre
la gloire & la honte , mais cette impul
fion irréfiftible qui entraîne vers l'objet pour
lequel on eft né, produite par les efforts
d'un génie qui cherche à s'élancer vers fa
fphère , & que , par cette raiſon , bien peu
de gens font faits pour éprouver,
DE FRANCE
VARIÉTÉ S.
LETTRE au Rédacteur du Mercure.
EST -IL ST - IL donc vrai , Monfieur , que Voltaire ait
commis la faute que lui reproche M. de Charnois
dans le Mercure du 18 Novembre ( page 121 ) ?
Le férail d'Orofmane eft-il ouvert à tout le monde
pendant la Tragédie de Zaïre toute entière , & le
coftume des mucus Orientales eft- il violé par
inadvertance ? J'en appelle à tous ceux qui connoiffent
ce chef-d'oeuvre du Théâtre François. Orofmane
, heureux , commence par annoncer formellement
qu'il a détruit l'ufage barbare de l'Afic pour
y fubftituer les moeurs d'Europe. Devenu jaloux ,
il fe rétracte , & le férail eft barricadé ; Néreftan
n'y pénètre que furtivement & par l'ordre exprès du
Souverain : ou donc eft l'erreur ? où donc eft l'invraiſemblance
? où donc eft l'oubli du coftume ?
Rappellez , je vous prie , Monfieur , à M. de Charnois
le vers de Virgile :
Parcius ifta viris › tamen objicienda memento.
J'ai l'honneur d'être , &c.
N. B. La Réponse à cette Lettre fe trouvera
dans le prochain Mercure.
44
MERCURE
་
SCIENCES ET ARTS.
LETTRE de M. D *** à M. RIGAUD ,
Phyficien de la Marine , & Correfpondant
de l'Académie Royale des Sciences ,
Saint- Quentin.
à
On vient de me communiquer , Monfieur , la
copie d'une lettre remife , il y a environ deux mois, à
M. le Directeur Général des Finances , dans laquelle
l'Auteur fait part à ce Miniftre d'une découverte qu'il
a faite fur le Canal fouterrain de Picardie , affurant
que les connoiffances qu'il a fur cet objet , lui permettent
de garantir l'événement , s'il arrivoit que cet
Ouvrage s'exécutât.
L'Auteur , après avoir ſuivi l'Escaut depuis Cambray
jufqu'à Vend'huille , où commence le canal fou
terrain qu'il a parcouru jufqu'à fa jonction avec la
Somme , prétend avoir reconnu dans la partie fou
terraine , auprès de Magny -la - Foffe , à environ 30
ou 40 toifes de la partie achevée , un gouffre dans
lequel les eaux fe perdent , &c . On a eu foin , dit-il ,
de placer des madriers à travers le canal , près de
ce gouffre , pourfoutenir affez d'eau dans la partie que
parcourent les curieux , pour que le radeau puiffe les
conduire de l'efcalier à la petite partie achevée d'où
l'on entend l'eau , qui a fa chûte du côté de la Somme ,
Se perdre avec beaucoup de bruit.
L'Auteur paroît certain qu'il n'en échappe pas une
goutte ; car , ajoute- t-il , au débouché de fortie , audelà
du Tronquoi , il n'enfort pas , mais il n'en eft
jamais forti. Il finit par dire que cet inconvénient , que
la nature oppofe comme une barrière infurmontable ,
DE FRANCE
45
avoit déjà , dit-on , été prévu , & qu'heureuſement il
y a des moyens de fe paffer de ce canal fouterrain
condamné déjà par MM. de l'Académie Royale des
Sciences , mais peut - être pas fous cepoint de vue.
Je vous avoue , Monfieur , que j'ai toujours pris
trop d'intérêt à l'exécution d'un monument auſſi
grand que le canal de Picardie , pour refter longtemps
dans le doute fur une objection auffi forte
contre cet Ouvrage , fur - tout dans un moment où
l'on doit en fentir plus que jamais l'utilité , puifque
s'il eût été exécuté , les bois de conftruction & autres
munitions dont étoit chargée laflotte du Contre- Amiral
Comte de Byland , n'euſſent pas été pris par le Commodore
Fielding en Décembre 1779 , puifque les cuivres,
plombs , chanvres , canons , boulets , &c . qu'on n'a
ceffé de tranſporter , depuis le commencement de la
guerre , de Hambourg , de Gand , & de toute la
Flandre Françoife , par terre jufqu'à Paris , y fuffent
arrivés par eau ; puifqu'enfin on ne feroit pas obligé
de décharger à Bouchain la quantité prodigieufe de
mâts qu'on y amène de Hollande , pour les tranfporter
par terre jufqu'à Saint-Quentin , d'où ils doivent
aller fur les canaux & rivières jufqu'à Nantes.
Permettez donc , Monfieur , que d'après ce que j'ai
entenda dire de vos connoiffances & de votre honnêteté,
je vous prie de réfoudre mes doutes . Vous êtes
à portée de cet ouvrage ; vous l'avez sûrement examiné
quelquefois avec les yeux de la Phyfique , &
avec l'intérêt d'un vrai citoyen . Toutes ces chofes
ajouteront infiniment à ma confiance dans le jugement
quelconque que vous en porterez . Recevez - en
d'avance tous mes remerciemens , ainfi que les affurances
, & c.
A Paris , le 4 Octobre 1789.
N. B. Dans les Numéros fuivans nous publierons la
Réponſe de M. Rigaud , avec les Plans du Canal.
46
MERCURE
GRAVURES.
ON vient de mettre en vente le fecond Cahier
du Recueil d'Estampes repréfentant les Grades , les
Rangs & les Dignités fuivant le coftume de toutes les
Nations exiftantes , avec des explications hiftoriques
& la vie abrégée des grands Hommes qui ont illuftré
les Dignités dont ils étoient décorés ; Ouvrage dédié
au Roi , qui eft lui - même au rang des Soufcripteurs.
Ce Cahier renferme les Portraits de Henri IV,
de Louis XVI , de la Reine , de Mahomet II ,
d'Achmet IV & d'une Sultane ; ils font exécutés par
M. Duflos pour la partie de la Gravure , & par
M. l'Abbé Rive pour la partie Littéraire . Le travail
de ce dernier ne paroîtra qu'après chaque douzième
Cahier ; celui de l'autre prouve déjà combien il eſt
jaloux de foutenir la réputation que fes pères ont
acquife dans cette partie des beaux Arts. La Collection
entière fera de trente à trente-fix Cahiers ;
chacun fe vend 9 livres enluminé , & 4 liv. 10 fols
fans enluminure. Il faut s'adreffer à M. Duflos , rue
Saint Victor , la troifiènie porte- cochère à gauche
en entrant par la Place Maubert.
Troisième Livraison des Eftampes de la Defcription
particulière de la France , contenant , 1 ° . une
Vue du Château de Verſailles prife de l'efpace entre
le canal & le baſſin d'Apollon ; 2 ° . une autre Vue
du même Château & de la pièce des Suiffes , prife
du Chevalier Bernin ; 3 ° . une Vue du Château de
Belle -Vue , priſe de la glacière ; 4° . une autre du
Château , Bourg & Envirous de Sceaux , prife du
coteau du Plellis - Piquet ; 5 ° . une du Château de
Bicêtre , prife du Moulin des Prés ; 6 ° . deux Vues
repréfentant l'Aquéduc & Village de Bucq , & les
DE FRANCE, 47
t
Château , Village & Manufacture de Jouy ; 7 %, deux
Vues de Charenton ; 8 ° . & deux autres du Château
de Verneuil. Ces Eſtampes nous ont paru auffi bien
foignées que les précédentes. Leur prix eft de 12
livres pour Paris , & de 14 livres 8 fols pour la
Province, franches de port. Il faut s'adreffer à
MM. Née & Mafquellier , rue des Francs-Bourgeois,
Balance de Frédéric , Eftampe allégorique de
huit pouces de haut fur dix de large , compofée &
gravée par Vangelifti.
Le Roi de Pruffe , affis fur fon trône , tient d'une
main la balance de la Juſtice , & de l'autre il
s'appuie fur la Philofophie ; au - deffus on apperçoit
la Sageffe armée du glaive & du bouclier de
ce Monarque : derrière lui la Juftice, qui eft debout,
contemple avec attendriffement l'ufage qu'il fait de
fa balance : dans un des baffins on voit un papier
fur lequel eft écrit indigence , & dans l'autre font
des croix , des cordons & d'autres ornemens , fymboles
des Dignités & de la Grandeur. Le Meûnier
Arnold, avec la famille , tombe aux pieds de Sa
Majefté pour la remercier de la juftice qu'Elle vient
de lui rendre les Juges confternés font derrière ;
leur air , leur attitude expriment très bien l'état de
leur ame ; ils ont fous leurs pieds deux colombes ,
dont l'une s'échappe & s'élance vers le Monarque.
Tels font les principaux objets de cette allégorie,
On connoiffoit déjà le talent diftingué de M. Vangelifti
pour la Gravure & le Deffin ; mais on ne lui
foupçonnoit pas celui de l'invention. Il a choiſi ,
le déployer, un perfonnage & une action bien dignes
d'honorer fon Art & ceux qui le cultivent,
pour
2
MERCURE
1
H
+
ANNONCES LITTÉRAIRES.
ONN vient de mettre en vente à l'Hôtel de
Thou , rue des Poivevins , le Dictionnaire raifonné
de Phyfique , deux Volumes in- 4° . , avec quatrevingt
Planches , par M. Briffon , de l'Académie
Royale des Sciences , & Profeffeur des Enfans de
France. Prix , 30 livres en feuilles ou broché , &
36 livres relié. Cet important Ouvrage a mérité
l'approbation de l'Académie des Sciences.
Le dix-huitième Cahier des Quadrupèdes enluminés.
Prix , 7 liv . 4 fols.
Le Fakir , Conte. Frix , 12 fols. A Conftantinople
, de l'Imprimerie du Muphti , 1780 , & fe trouve
à Paris , chez l'Éditeur , rue des Champs Elysées ,
Deffene , Libraire , au Palais Royal , & les Marchands
de Nouveautés.
TABLE.
LE Songe heureux , Conte , Lettre au Rédacteur du Mer-
Enigme & Logogryphe ,
3 cure ,
16 Lettre de M. D ***
Roland Furieux , Poëme Héroïque
de l'Ariofte ,
Cmédie Françoife,
J'
Rigaud ,
17 Gravures .
39 Annonces Littéraires ,
APPROBATION.
43
. à M.
44
46
48
A lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 2 Décembre. Je n'y ai
rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreſſion. A Paris ,
le 1 Décembre 1780. DE SANCY.,
"
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 9 DÉCEMBRE 1780.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LE MURIER , Conte.
UN de ces Curés d'autrefois ,
( Nous en avons encor fur ce modèle )
De ces bons Paſteurs Villageois ,
Qui du Payfan chez le Bourgeois
En cheveux plats , trouffant leur foutanelle ;
Vont ptomenant leur gaîté paternelles
Qui , quand le jour à difparu ,
Pour fouper chez le voifin Pietre ,
Entrent en faluant d'un ton doux & bourru
pr
sli
Et tenant fous leur bras , avec la bonne chère ,
Du pain cait à leur four & du vin de leur cru.
Un Curé donc , vers la Citě prochaine ,
Sur la jument, en tenaille huché,
Allait fe pourvoir au marché
De vivres pour une femaine.
Sam. 9 Décembre 1780.
9.
C
so MERCURE
Ce matin - là s'étant levé
Un peu plus tard qu'à l'ordinaire ,
Pour ne pas perdre temps , il s'étoit réſervé
De dire en route fon Bréviaire.
Tandis que fa monture alloit d'un air bénin ,
Crins épars , & rênes flottantes ,
Il'apperçut fur un arbre veifin
. Des mûres bien appétiſſantes ,
Qui par bouquets bien noirs pendoient fur le chemin.
1
NOTRE Paſteur aimoit à la folie
Les mûres , comme l'on va voir.
Il s'arrête , voulant en paffer fon envie ,
Regarde au fruit ; mais comment en avoir ?
Nature avoit obftrué le paffage ;
Le mûrier tout autour étoit embarraſſé
Par un épais buiffon d'épines hériffé.
Le tronc d'ailleurs , fortifié par l'âge,
Avoit très - haut prolongé fon branchage .
On n'y pouvoit atteindre. Alors , à fa jument
Traçant une route nouvelle , 8
Il la fit entrer bonnement
J
Dans les buiffons , & monta fur la felle.
Debout , fur une branche appuyé d'une main ,
De l'autre il touche au fruit qu'il détache foudain ,
Chaque mûre bien colorée ,
Et qu'il ne cueille qu'avec choix ,
En noirciffant fes lèvres & fes doigts ,
Parfume fon palais d'une liqueur fucrée.
CV
SSGLA
DE FRANCE.
SI
SA monture fous lui refte fans mouvement ,
Quoique mainte épine la pique ;
Et le maître gaillardement
Admire en mangeant bien fon humeur pacifique,
Puis fongeant quelle eft à fon tour
Son attitude , il fe met lors à dire :
« Parbleu , quelqu'un qui maintenant pour rire
» Viendroit à crier hu , me feroit un bon tour !
Tout en parlant ainfi , lui-même
Il prononce ce mot
D'un ton fi haut ,
Que l'animal , d'une viteffe extrême ,
Part comme un trait , & fans façon
Il vous jette fon homme au milieu du buiſſon,
Dans ces filets de brouffaille & de ronce
Le malheureux qui , par fes vains efforts ,
En s'agitant de plus en plus s'enfonce ,
Perd la force & l'efpoir de s'élancer dehors.
Comme vous jugez bien , le Curé d'ordinaire
Né couchoit pas fur l'édredon moëlleux ;
Mais le lit de fon Presbytère
Étoit encor plus mou que ce lit épineux.
Piqué devant , piqué derrièré , '
Ségratignant de tout côté ,
Il fallut paffer là , geignant , enfanglanté ,
Tout le jour & la nuit entière.
TANDIS qu'il fe fent près d'expirer de douleur,
Au logis fa bête innocente
C
Cij
MERCURE
Arrive ; & fon afpec y porte la frayeur,
Sa felle retournée , & ſa bride traînante
Font craindre le dernier malheur :
On croit le Curé mort. Sa fervante fidelle
En pleurant jette les hauts cris ;
Et plus d'un Valet avec elle
Suit , pour le retrouver , le chemin qu'il a pris.
Toute la nuit en vain ils ont cherché leur maître ;
Le matin , un Valet s'approche du mûrier ;
Et le Curé de s'écrier :
« Au fecours ! fauvez - moi , qui que vous puiffiez
≫ être. »
En reconnoît fa voix ; on y court auffitôt ;
Surpris , on lui demande , avant que de rien faire ,
Qui l'a mis là? ce vous le faurez tantôt ,
» Dit-il ; mais commencez par me tirer d'affaire. »
Il en fut retiré, mais non pas fans effort ,
Parlant à peine , à demi- mort.
Dans les prônes depuis , fongeant à fes bleffares ,
A fes Paroiffiens il recommandoit fort ,
S'ils rencontroient de belles mûres ,
#
De prendre la fuite d'abord ;
On y court , diſoit-il , comme à des épouſailles ;
» Le diable eft - là pour vous tenter ,
Il vous conduit à l'arbre , il vous y fait goûter ,
» Puis vous jette dans les brouffailles. »
DE FRANCE
33
RÉPONSE de M. RIGAUD à la Lettre sur
le Canal fouterrain de Picardie.
M. le Directeur Général des Finances ayant renvoyé
à M. l'Intendant de Picardié la Lettre dont
vous avez donné un extrait dans le dernier Mer
cure , afin d'avoir la réponſe de M. Laurent de
Lionne , & ce dernier ayant mandé qu'il n'avoit
rien à répondre , finon de prier le Miniftre d'ordonner
qu'on vérifiât les faits ; j'ai été chargé , avec
deux perfonnes capables de bien voir & de bien
juger ( les fieurs Bachelet & Neukome ) , de faire
cette vérification en préfence de M. de Bry, Subdé
légué à Saint-Quentin.
Nous nous fommes , en conféquence , tranfportés
au Canal fouterrain le 11 Juillet de cette année.
Arrivés au bas de l'escalier , j'y ai placé un thermo
mètre pour connoître la température de ce fouterrain
. Après avoir parcouru environ cent toifes de la
galerie qui conduit de cet efcalier à la partie du
Canal exécutée en grand , nous avons entendu
très - diftinctement un bruit reffemblant à une chûte
d'eau , que M. de Champrofé , Infpecteur du Canal,
nous a déclaré être produit par un bâtardeau placé
à vingt toifes de l'entrée de la galerie qui conduit de
la partie du Canal terminée, en grand, au débouché du
Tronquoi , & dont l'unique obje: étoit de foutenir
affez d'eau pour la navigation depuis l'efcalier jujqu'à
la partie achevée. Ce bruit augmentoit effecti
vement à mesure que nous approchions : enfin , arriyés
à l'entrée de la galerie du côté du Tronquoi , &
après en avoir parcouru vingt toiles , nous avons été
arrêtés par le bâtardeau en queſtion . Nous avons
Lemarqué que les eaux fupérieures avoient une chûte
4 Cij
$4
MERCURE
de onze pouces ; qu'elles paffoient par - deffus un
madrier qui , traverfant entièrement la galerie , formoit
la partie fupérieure du bâtardeau , & qu'elles
paffoient encore par des trous d'un pouce de diamètre
percés dans le même madrier , à l'effet ( nous a
dit M. de Champrofé ) de mefurer la quantité d'eau
qui arrivoit à ce bâtardeau.
Après avoir pris note de ces Obfervations , &
avoir promis , fous la religion du ferment, de rendre
émoignage à la vérité , ainfi que cela fe pratique
dans les vifites juridiques , nous fommes entrés , mes
Adjoints & moi , dans une barque à peine capable
de nous contenir , placée au deffous du bâtardeau ,
pour aller à la recherche du gouffre dont on avoit
annoncé l'exiftence au Miniftre à trente ou quarante
1oifes de l'entrée de la galerie , dont nous avions
déjà parcouru vingt toifes . Nous avons d'abord ſuivi
la rive gauche en nous arrêtant de toife en toife,
tant pour obferver le côté que le fond du Canal ,
dans lequel nous avons trouvé dans quelques endroits
quatre pieds fept pouces , & dans d'autres
cinq pieds d'une eau fi limpide, qu'à la faveur de nos
flambeaux nous diftinguions parfaitement le fond.
Nous avons remarqué que ce fond étoit de la pierre
calcaire propre à bâtir , difpofée par lits horizontaux
de l'épaiffeur d'un pied environ , ce que nous jugion's
aifément par la coupe verticale que nous avions fous
Les yeux. Nous avons fondé ce fond à chaque ſtation
afin de nous affurer s'il ne changeoit pas de nature ,
& avec une forte pince de fer que nous y enfoncions
avec force , nous faifions des troublées qui s'élevoient
de la jufqu'à la furface de l'eau . Comme ces
troublées ne difparoiffoient pas fur-le- champ en fe
précipitant vers le fond , nous nous fommes affurés
qu'il n'y avoit pas d'infiltrations verticales & fenfibles
au travers du fond de cette partie du Canal.
Pour nous convaincre fi l'eau de la furface n'avoit
DE FRANCE.
SS
pas de la propenfion à fe porter plutôt d'un côté que
de l'autre, nous y faifions furnager une boule de
cire dont la marche nous l'eût indiquée ; mais pour
avoir un plus grand nombre de points flottans , &
par conféquent plus de moyens de connoître plus
parfaitement les mouvemens particuliers de l'eau de
la furface , nous y jetions un peu de fciure de bois,
qui , comme la boule de cire , ne faifoit que fuivre
le cours naturel & très-lent de toute la maffe d'eau
vers le Tronquoi , & qui nous a fait connoître encore
que la vitefle de l'eau n'étoit pas d'un pied par minute.
Pour nous affurer enfin s'il n'y avoit pas
des infiltrations latérales & intermédiaires entre le
fond & la furface de l'eau , vers la rive gauche qui
faifoit alors l'objet de nos examens , nous troublions
l'eau à fa furface & au-deffous , à des
pro-
-fondeurs différentes , avec de petites quantités de
corps très - divifés, mais capables de fe foutenir un
certain temps diſſéminés dans la maffe d'eau fans fe
précipiter , comme de l'argille délayée , de la groffe
farine & de la craie réduite en bouillie ; mais ces
troublées intermédiaires fuivoient le cours naturel
de la maffe d'eau , ce qui ne feroit pas arrivé s'il y
eût eu des infiltrations latérales fenfibles.
Après avoir ainfi parcouru cent cinquante toifes
de cette galerie , notre navigation fut interrompue
par quelques décombres d'un puits bouché. Nous
nous arrêtâmes quelque temps auprès de ces décombres
, afin de nous affurer , à la faveur de nos flam
beaux & d'une lumière que l'on avoit deſcendue par
un puits fitué du côté du Tronquoi ,à deux cent cinquante
toifes de l'endroit où nous étions , s'il y avoit
de l'eau dans le reftant de la galerie , & fi nous
n'entendrions pas quelques bruits particuliers capables
de nous donner quelques indices fur le prétendu
gouffre. Nous nous affurâmes qu'il y avoit de l'eau
dans la galerie au-delà de l'obftacle qui nous rete-
Civ
MERCURE
noit , & qu'il n'y avoit d'autre bruit que celui de la
chûte au bâtardeau, qui diminuoit d'intensité à mefure
que nous nous en éloignions , Forcés de retourner
, nous fimes fur la rive droite de la galerie les
mêmes expériences que celles ci - deffus rapportées
pour la rive gauche. Enfin, étant arrivés , après deux
heures de recherches , au bâtardeau , où M. de Bry ,
Subdélégué , & M. le Père , Grether de la Subdélégation
, nous attendoient pour recevoir & écrire le
réfulsar de notre vifite , nous déclarâmes que ›non-
-feulement nous n'avions pas apperçu de gouffre dans
les cent cinquante toiſes de galerie, que nous venions
de parcourir , c'est - à- dire , cent dix à cent vingt
toifes au-delà de l'endroit où on l'avoit fuppofé,
mais encore aucune eſpèce d'inftitration fenfible d'eau
verticale ou latérale ; que nous n'avions entendu
d'autre bruit que celui du bâtardeau ; & qu'enfin fi
motre navigation n'avoit pas été empêchée par les
décombres d'un puits , nous nous ferions avancés le
plus loin poffible vers le débouché du Tronquoi.
D'après ce qui précède , je crois , Monfieur , que
vous ferez convaincu que le gouffre annoncé dans
le Canal ,fouterrain de Picardie, à trente ou quarante
toifes de la partie terminée en grand, eft un être ima
ginaire. L'intérêt que vous prenez à се Canal à cauſe
de fon utilité , fur-tout pour le fervice du Roi , me
détermine à vous donner le réfultat d'une deuxième
vifite faite fur-le-champ , & me fait croire que vous
fupporterez la lecture de ces détails minutieux , parce
qu'ils font de nature à convaincre .
M. de Bry voyant que nous avions regret de n'avoir
pu pénétrer au-delà de cent cinquante toifes
dans la galerie du Tronquoi , & defirant d'ailleurs
que nous nous affuraffions fi le bruit de la chûte au
bâtardeau n'empêchoit pas d'en entendre d'autres
plus foibles , capables de nous donner des indices
fur l'objet de nos recherches , il exigea la rupture
DE FRANCE. 57
9
du bâtardeau. Les eaux inférieures ayant pris le
niveau des fupérieures dans l'efpace d'environ trente
minutes , ce qui les augmentoit au point de pous
permettre de paffer fur les obftacles qui nous
avoient arrêtés dans notre premier voyage , nous
rentrâmes dans notre petite barque ; nous fuivînes
la rive gauche de la galerie , en répétant les mêmes
expériences que dans notre première vifite ,
excepté que nos ftations ne fe faifoient plus que de
cinq en cinq toifes. Nous pafsâmes fans difficultés
fur les décombres, qui nous avoient arrêtés , &
nous allâmes cinquante toifes plus loin , où des
obftacles de la même espèce , mais produits par l'éboulement
de la partie fupérieure d'un puits qu'on fe
difpofoit à maçonner lors de l'interruption totale des
travaux du Canal , nous empêchstent d'aller julqu'au
flambeau dont j'ai parlé plus haut , & dont
nous n'étions plus qu'à deux cent toifes. Nous
vîmes à la faveur de cette lumière , qui avoit alors
plus d'intenfité, & des nôtres , plus diftinctement
Peau dans cette partie de la galerie , où nous ne
pouvions pénétrer. Nous n'y entendîmes , non plus
que dans les deux cent toifes que nous venions de
parcourir , aucune forte de bruit , ce qu'il eût été
facile de remarquer à caufe de l'écho prodigieux de
cette galerie étroite & longuq , M. de Bry, ayanc
d'ailleurs obfervé le plus grand filence , ainfi que les
perfonnes qui étoient reftées avec lui . Nous parcou
rumes , en retournant , la rive droites failant les
mêmes stations & épreuves qu'en fuivant la gauche ,
& nous arrivâmes dans la partie du Canal terminée
en grand , où M. de Bry nous attendoit , après
une heare & demie de recherches aufli inutiles que
celles de notre première vifite. ,
Il nous reftoit , pour ne laiffer rien à defirer fur
les réfultats de nos recherches , de répétes pos expé
riences dans un endroit plus large, où l'on AQ
3
Cv
38 MERCURE
foupçonnoit pas de gouffres , afin de conftater fi le
temps employé à la précipitation des troublées , &
les autres réfultats de nos expériences , feroient les
mêmes que dans la galerie d'où nous fortions . Nous
ne pouvions mieux choifir que la partie du Canal
terminée en grand , tant à caufe de fa largeur , que
du beau jour dont cette partie eft éclairée au moyen
d'un puits de cent foixante pieds de hauteur , en y
comprenant la tour dont il eft furmonté. Les mêmes
épreuves nous ayant donné dans cet endroit abfolument
les mêmes réſultats que dans la galerie où l'on
avoit annoncé un gouffre , nous avons définitivement
affuré qu'il n'y avoit pas de gouffre ni même
d'infiltrations d'eau fenfibles , foit verticales , foit
latérales dans la galerie où l'on avoit annoncé un
gouffre dans lequel toutes les eaux du Canal fouterrain
fe perdoient avec bruit.
La recherche du gouffre étant terminée , nous
primes la route de l'efcalier , au bas duquel j'avois
laiflé un thermomètre pendant cinq heures employées
à nos recherches. Je remarquai que la température
de ce fouterrain étoit la même que celle des
caves de l'Obfervatoire de Paris , ce qui eft bien
capable de détruire l'affertion de ceux qui ont avancé
qu'ily régnoit un froid capable de le rendre impraticable.
Une autre preuve de la fauffeté de cette affer
tion , c'eft que l'on rencontre des nids d'hirondelles
à la partie inférieure de plufieurs puits qui ont plus
de cent pieds de profondeur. Tout le monde fait
combien ces oifeaux redoutent le froid. Enfin , pour
m'affurer fi l'eau du Canal fouterrain étoit de la
même nature que celle des puits des villages voifins,
j'en fis puifer pour en faire l'analyfe comparativement
par les réactifs & par l'évaporation . Je ne
trouvai aucune différence entre l'eau du Canal &
cellé des puits du village de Nauroir , dont les plus
profonds ont plus de deux cent pieds , puifque le
DE FRANCE.
19
4
:
*
Canal paffe dans leur voifinage. Les Habitans
m'ayant affuré que lors de la percée de la galerie
qui paffe fous ce village , les puits ſe trouvèrent à
fec , & qu'ils furent obligés , pour avoir de l'eau ,
de les creufer de treize pieds , ce qui s'eft fait
aux frais du Roi.
Si , malgré ce qui précède , il vous reftoit encore
quelques doutes , Monfieur , fur l'existence du
gouffre , je vous ajouterai pour les détruire , que
MM. Grognard, Ingénieur - Général de la Marine ,
& de Limay , Inspecteur Général des Ponts &
Chauffées , dans le cours d'une vifite qu'ils ont faite
de ce Canal le 2 Septembre dernier, ont vu l'eau
dans lefouterrain du haut du puits , n ° . 16 ( celui
par lequel on avoit defcendu un flambeau pour
nous fervir de guide lors de notre vifite ) fitué trois
cent foixante toifes au- deffous du gouffre ſuppoſe , &
qu'ils ont ajouté à la conviction de la vue celle de
l'ouïe , enjetant des pierres dans ce puits , au fond
duquel ils ont très -bien diftingué le bruit de leur
chute dans l'eau.
›
Examinons préfentement la deuxième partie de
l'affertion de l'Auteur de la Lettre à M. Necker
qu'il n'échappe pas une goutte d'eau du gouffre
puifqu'au débouché du Tronquoi il n'en fort pas ,
mais qu'il n'en eftjamaisforti.
>
M. Laurent de Lionne ayant mandé à M. l'Intendant
de Picardie que , quoiqu'il ne coulât pas
d'eau préfentement fur le fond du Canal fouter .
rain à la fortie du Tronquoi , il n'en étoit pas moins
vrai que cela étoit arrivé quelquefois , il a prié ce
Magiftrat d'ordonner à fon Subdélégué de faire des
enquêtes dans les villages de le Vergie , de Sequehart
& de Lafdin , fitués près du Canal , de manière
que les Habitans des deux premiers villages font
obligés de traverfer le Canal au débouché du
Tronquoi pour fe rendre à la ville de Saint-Quentin ;
C vj
60 MERCURE!
il est réfulté de ces enquêtes, que les Habitans de cès
Villages ont attefté avoir vu fortir l'eau du Canal
fouterrain en grande abondance par le débouché du
Tronquoi pendant plufieurs hivers , fe dirigeant vers.
Mla rivière de Somme. Quelques - uns ont même
déclaré s'y être plufieurs fois défaltérés. MM . Philippi
, l'un Seigneur du Tronquoi , l'autre Religieux
de l'Abbaye du Mont Saint-Martin , ont fait des
sdéclarations conformes aux précédentes , & plufeurs
autres perfonnes dignes de la plus grande confrance,
fe feroient fûrement an plaifir de déclarer la
même chofe..
par
D
*
Nous étant tranfporrés au débouché du Tronquoi
, que nous trouvâmes abſolument fermé &
comblé par l'éboulement des terres voisines , nous
fuivimes enfuite le Canal à ciel découvert juſqu'à
l'endroit où l'on doit conftruire une éclufe , où
nous remarquâmes une efpèce de tranchée produite
l'écoulement des eaux , & à l'endroit de la
chûte une excavation en forme de baffin arrondi de
trois pieds de diamètre & d'environ un1 pied &
demi de profondear, Cette tranchée ou rigole , ainfi
que le baffin , étoient remplis d'herbes femblables
au refte du terrein , ce qui prouvoit que l'eau n'y
pas coulé depuis quelques années ; mais nous
nous affurâmes que l'efpèce de tranchée ou rigole avoit
-'étéproduitepar un courant d'eauforti du Canal fouterrain
par le débouché du Tronquoi , & le baffin par la
cute de la même cau , qui eft à-peu-près de trois
· pieds dans cette partie
C
C
2
avoit
Vous voyez , Monfieur , que fi l'eau ne fort pas
actuellement par le débouché du Tronquoi au niveau
du Canal fouterrain , qu'elle y a coulé quelquefois ,
& que fur ce point , ainfi que fur l'existence d'un
gouffre à quarante toifes de la partie du Canal fouterrain
terminée en grand , l'Auteur de la Lettre à
M. le Directeur Général des Financés, s'eft encore
DE FRANCE.
-trompé. Mais , direz- vous , que devient l'eau de la
galerie fouterraine , puiſqu'il n'en fort plus par le
Tronquoi ? Je vous l'expliquerai après que je vous
aurai fait le récit des réſultats des autres recherches
dont nous étions chargés.
M. Laurent de Lionne defirant de mettre le Miniftre
à portée de connoître la quantité d'eau qu'on,
pouvoitefpérer pour alimenter le Canal fouterrain
par celle qui s'y trouve déjà , ce qui ne forme pas la
dixième partie de ce qui s'y raffemblera quand ce
bel ouvrage fera achevé, nos ordres portoient de
-nous tranfporter au débouché du Canal fouterrain à
Vend'huille , dont le niveau eft le même que celui
du Tronquoi , afin de conftater ce fait autant qu'il
étoit poffible.
Arrivés à Vend'huille , nous trouvâmes , 1 ° . l'ou
verture du Canal fouterrain entièrement fermée par
-Péboulement des terres voisines , parce qu'elles n'étoient
pas foutenues ainfi que celles du débouché du
Tronquoi , lors de la ceflation totale des travaux ;
2 ° que l'eau fortoit de la galerie fouterraine , qui
• n'eft encore percée que fur mille toifes de longueur
dans cette partie, par plufieurs endroits au travers de
cet amas confidérable de terres ; 3 °. que cette eau ,
raffemblée à trente ou quarante toifes de là dans le
Canal à ciel découvert , formoit un ruiffeau d'environ
deux toifes de largeur fur quinze pouces réduits
de profondeur , & dont la viteffe dans le milieu
étoit de trois toiles dans l'efpacé de onze fecondes ,
-ce qui eft un peu plus de dix - neuf pouces par
feconde. Nous obfervâmes encore , en fuivant le
Canal à découvert du côté d'Honnecourt, que la largeur
du ruiffeau augmentoit, ainfi que la viteffe de
l'eau , à mefure, que nous nous éloignions de l'embouchure
du fouterrain , par la grande quantité de
fources collatérales qui s'y trouvent ; & qu'enfin , la
vîteſſe de l'eau de ce ruiffeau à l'endroit où elle tra
62 MER CURE
verfe , au moyen d'une rigole de cinq pieds de largeur
, la digue du Canal découvert pour aller fe
jeter dans l'Efcaut , à ſept à huit cent toifes de l'entrée
du fouterrain , étoit de près de quatre pieds
par feconde fur deux pieds de profondeur , ce qui
nous détermina à conclure que , lorfque le Canal à
ciel découvert fera creufé à la profondeur requife
dans cette partie , le Canal fouterrain , fans avoir
égard à la quantité d'eau confidérable qu'il recevra
dans prefque toute l'étendue de fa longueur par la
nape d'eau du pays qui lui eft fupérieur , recevra du
Canal découvert affez d'eau pour y entretenir la navigation
fans avoir recours à l'eau de l'Eſcaut , que
feu M. Laurent s'eft mis dans la puissance de prendre
en tout ou en partie , dans le cas où celle des
fources intérieures de la galerie & celle dont on vient
de parler , nefuffiroient pas.
Telles ont été , Monfieur , nos opérations relati
vement à la vérification ordonnée du prétendu
gouffre & des autres affertions de l'Auteur de la Lettre
à M. Necker. Il feroit à propos maintenant de
répondre à la queſtion qui le préfente naturellement,
& que vous ne manqueriez pas de faire .
Que deviennent les eaux de la galerie fouterraine
depuis Nauroir jufqu'au débouché du Tronquoi , où
il n'en fort plus ? La réponse à cette objection ferviroit
encore à vous détailler les raifons qui ont pu
induire en erreur l'Auteur de la Lettre fur le gouffre
prétendu ; mais les bornes du Journal que vous avez
choifi pour faire difparoître vos doutes , ne me permettant
pas d'entamer cette affaire très- intéreffante ,
je la remets à un autre Ordinaire ; & afin que nos
* Il n'y a rien dans le projet de feu M. Laurent , qui ne
porte l'empreinte du génie. Cette fage précaution en eſt
une preuve fans réplique.
J
DE FRANCE. 63
Lecteurs puiffent plus aifément comprendre ce que
je tâcherai de vous bien expliquer , j'accompagne
rai cette feconde Lettre de deux Plans ; je ferai ce
facrifice d'autant plus volontiers, que je ne doute pas
que ce ne foit un zèle vraiment patriotique qui vous
a déterminé à propofer publiquement vos doutes.
J'ai l'honneur , &c. RIGAUD , Phyficien de la
Marine , & Correfpondant
de l'Académie Royale
des Sciences.
Explication de l'Énigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
LE
mot de l'Énigme eft la Mouche ;
celui du Logogryphe eft Violette.
ENIGM E.
Il'on en croit certains Auteurs ,
A l'Amour je dois ma naiſſance ;
En tout cas , fur ce point avec de grands Seigneurs ,
J'aurois beaucoup de reffemblance :
Cela fe pourroit bien ; car plus d'un connoiſſeur ,
Au même inftant qu'il me regarde ,
Sans croire attaquer mon honneur ,
Déclare que je fuis.... bâtarde.
Par M. Houllier de Saint- Remy. I
MER CURE
LOGO GRY PHE.
MON ON cher Lecteur , fi j'ofe ici paroître ,
Il n'eft befoin de vous dire pourquoi .
Un pauvre Saint jadis me donna l'être ;
Dans les ftatuts , que vous pouvez connoître ,
Il ordonna que rien ne fût à moi.
Je n'ai donc rien ; ce que je mange & boi
Ne m'appartient , je n'en ai que l'uſage ; ›
Auffi , Lecteur , j'en uſe largeïment.
Rien n'eſt à moi , quand tout eſt mon partage ,
Un Pape ainfi l'a voulu prudemment.
Un grand Savant , dans des temps d'ignorance
Porta mon non avec non habit gris ;
Si de magie on traita fa ſcience ,
Ami Lecteur , n'en foyez point furpris.
Pour abolir cet horrible fcandale ,
Le phénomène a diſparu depuis.
Mais dans les chants d'une hiftoire infernale ,
Je vois mon nom fous d'affreufes couleurs :
Qu'à pleines mains on répande des fleurs
Sur le tombeau de ce malin Génie ,
Par qui la France , hélas ! fut pervertie ,
Je le maudis , & crois n'avoir pas tort.
Mais je pourfuis . Trois fois trois caractères
Forment mon nom ; yous y trouvez d'abord
Un licu chéri de mes heureux Confrères.
DE FRANCE.
Analyſant , vous y verrez encor
Ce que l'on aime à mettre en les affaires ;
Une Cité dans les Treize Cantons ;
Une autre ville au Comté de Bourgogne ;
Ce que l'on fait avec peine en Pologne ;
Ce que le Temps fillonne fur nos fronts ;
Le Diea des Vents ; plufieurs noms de la Fable ;
Un végétal qui croît dans nos jardins ;
Un fleave en France ; un Prophète admirable;
Un quadrupède exquis chez les Romains ,
Et qu'aujourd'hui nous trouvons déteſtable ;
Ce qu'un pendu craint d'entendre nommer ;
Ou le tortis dont je fais ma ceinture ,
Cefte noueux peu propre à la parure ,
Avec lequel Vénus n'eût pu charmer;
Deux inftrumens qui ne s'accordent guère ; auki
Ce qu'à Clairon dans des temps plus heureux
Avec tranfport tout Paris voyoit faire ;
Tu temps préfent un Marin courageux;
Un gros péché ; le travail de l'abeille ;
Une boiffon qui méconnoît la taille ;
Ce qu'un Chrétien craignant Dieu gagnera ;
Ce que Plutus répand , & catera.
( Par Madame A. D. B. D. T. à T. )
૪૯ MERCURE
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
ANNALES POÉTIQUES , depuis l'origine
de la Poéfie Françoife .Tomes XV & XVI.
A Paris , chez les Éditeurs , rue de la
Juffienne , vis - à- vis le Corps-de- Garde ;
& chez Mérigot le jeune , Libraire , Quai
des Auguſtins , au coin de la rue Pavée.
A MESURE
que les Éditeurs
de cette Collection
fe rapprochent
du fiécle
de Louis
XIV , cette époque
brillante
du bon goût ,
du bon efprit & des bons vers , les progrès
de la langue
& de la poéfie
fe font fentir
de
plus en plus. L'intervalle
qui fépare
Clément
Marot
du grand
Corneille
, eft marqué
par une foule
innombrable
d'Auteurs
aujourd'hui
entièrement
oubliés
, mais qui eurent
beaucoup
de réputation
dans leur tems.
On peut compter
au nombre
de ceux- ci
Pierre
Motin
, dont Defpréaux
a dit :
J'aime mieux Bergerac & ſa burleſque audacé ,
Que ces vers où Motin ſe merfond & nous glace. T
Jean de Lingendes , connu encore à préfent
par fon Élégie fur Ovide ; Honoré
d'Urfé , plus célèbre par fon Aftrée , qu'on
ne lit plus , que par fes vers , qu'on lit encore
moins le Baron de Nangeville ; Claude
Guichard ; la Garenne ; la Giraudière. QuelDE
FRANCE. 67
ques- unes de leurs poéfies font femées de
feurs qui ne font pas tout- à-fait fanées , &
que les Éditeurs des Annales Poétiques ont
pris foin de recueillir dans le Tome XV .
Mathurin Regnier diftingue particulièrement
ce Volume. La Nature l'avoit fait naître
avec un vrai talent pour la poéfie fimple &
naïve , badine & fatyrique. Mais il tombe
trop fouvent dans la baffeffe du ftyle & dans
l'indécence des idées ; & ces deux défauts
l'ont laiffé bien au - deffous de fon illuftre
facceffeur , qui l'a fi bien apprécié dans ces
vers ,
De ces Maîtres favans , Difciple ingénieux ,
Regnier feul parmi nous , formé ſur leurs modèles ,
Dans fon vieux ſtyle encore a des grâces nouvelles.
Heureux fifes Écrits , craints du chafte Lecteur ,
Ne fe fentoient des lieux où fréquentoit l'Auteur ,
Et fi du fon hardi de fes rimes cyniques ,
- Il n'alarmoit fouvent les oreilles pudiques.
Gombaud commence le feizième Tome.
L'Auteur de l'Art Poétique femble faire
grâce aux fonnets de ce Poëte , quand il dit :
A peine dans Gombaud , Mainard & Malleville ,
En peut- on admirer deux ou trois entre mille.
Mais fes épigrammes leur font préférées ,
& méritent de l'être , quoiqu'elles foient
l'Ouvrage de fa vieilleffe. Parmi le grand
nombre de celles que les Éditeurs ont choifies
, il n'y en a pas une feule qui finiffe par
68 MERCURE
une équivoque , c'eft- à- dire , par un mot å
double fens , l'un propre qui eft faux , l'autre
figuré qui eft vrai . Cela eft d'antant plus remarquable
, que ce miférable abus de l'efprit
eft le défaut commun de prefque tous fes
contemporains. On fait combien Voiture
en eft infecté , & Malherbe lui- même n'en
eft pas exempt. Voici quelques épigrammes
de Gombaud :
Les Petits Auteurs,
ON vous donne le privilége ,
Petits Auteurs , on vous protège,
Et fouvent on vous fait du bien.
N'en déplaife aux pouvoirs fuprêmess
Les Ouvrages ne valent rien ,
S'ils ne fe protègent eux-mêmes.
La Gloire infupportable.
Il a de la gloire en partage ,
Non pas tout ce qu'il en prétend s
Mais s'il n'en prétendoit pas tant
Il en auroit bien davantage.
Les Amis.
Mille fois ils m'ont tous promis ;
Mais le fiécle en fourbes abonde ;
Et je ne hais rien tant au monde
Que la plupart de mes Amis,
Ces épigrammes , comme on voit , font
maturelles & pleines de fens , & la dernière
DE FRANCE. 69
fur- tout , a je ne fais quelle fimplicité originale
très-piquante.
Viennent après Gombaud des Auteurs
moins connus , & qui ont moins de mérite.
Ferron , Chaulvet , Touvant , de Sahurs , de
Mailliet , Annibal de Lortigue , François de
Roffet , Ifaac du Ryer , & Pierre Forget ,
Sieur de la Picardière. François Mainard
couronne agréablement le Volume. Ses
Poéfies font remarquables par une clarté
toujours élégante & toujours harmo -
nieufe. Il avoit encore des Lecteurs avant
les Éditeurs des Annales Poétiques ; & ,
comme l'obfervent très -bien ceux- ci , c'eſt
- celui de nos anciens Poëtes qui reffemble le
plus aux modernes par le ftyle. On peut
même ajouter qu'il a je ne fais quelle phyfionomie
philofophique qui lui donne une
reffemblance de plus avec les Auteurs de ce
fiécle. Les vers fuivans au Cardinal de
Richelieu , peuvent être cités en exemple,
Par votre humeur le monde eſt gouverné ;
Vos volontés font le calme & l'orage.
Vous vous riez de me voir confiné
Loin de la Cour dans mon petit ménage.
Mais n'eft-ce rien que d'être tout à foi ,
De n'avoir point de fardeau d'un emploi ,
D'avoir dompté la crainte & l'eſpérance ?
Ah ! fi le ciel , qui me traite ſi bien
Avoit pitié de vous & de la France ,
Votre bonheur feroit égal au mien,
70
MERCURE
Nous avons fuivi dans cette leçon les légers
changemens de M. de Voltaire , parce
que nous n'avons pour but que le plus grand
plaifir de nos Lecteurs. Les Éditeurs n'ont
pas adopté ces rajeûniffemens , & peut être
ont-ils eu raifon. Beaucoup de perfonnes
penfent qu'en pareil cas , il faut qu'un Auteur
nous parle fon langage , & que le corriger
, c'eft le défigurer. En effet , cette liberté
peut avoir des inconvéniens. Cependant
toutes les fois que les corrections feront
auffi légères & auffi heureufes que celles de
Voltaire , il n'y aura que du bien . Au furplus ,
voici l'ancienne leçon : elle eft plus naïve.
Par vos humeurs le monde eft gouverné ;
Vos volontés font le calme & l'orage ;
Et vous riez de me voir confiné
Loin de la Cour en mon petit village.
Cléomedon , mes defirs font contens .
Je trouve beau le défert où j'habite ,
Et connois bien qu'il faut céder au tems ,
Fuir l'éclat & devenir Hermite.
Je fuis heureux de vieillir fans emploi ,
De me cacher , de vivre tout à moi ,
D'avoir dompté la crainte & l'espérance ;
Et fi le ciel , qui me traite ſi bien ,
Avoit pitié de vous & de la France ,
Votre bonheur feroit égal au mien.
Nous finirons par un quatrain remarquable
par ce ton de philofophie qui fait le
caractère de notre fiècle , & que Mainard
DE FRANCE. 71
femble avoir deviné , comme nous l'obfervions
toute à l'heure :
Las d'efpérer & de me plaindre ,
Des Mules , des grands & du fort ,
C'eſt ici que j'attends la mort
Sans la defirer ni la craindre.
LES LOIX Criminelles de France dans
leur ordre naturel , dédiées au Roi , par
M. Muguet de Vouglans , Conſeiller au
Grand - Confeil. 1 Vol. in-folio. A Paris ,
chez Mérigot le jeune , Lib. quai des
Auguftins ; Crapart , Lib. place Saint-
Michel , & Morin , Imp. Lib. rue Saint-
Jacques.
CETTE nouvelle compilation eft rédigée
fur le modèle des Loix Civiles de Domat.
Mais il femble que , pour imiter Domat
, il eût fallu avoir un peu hérité de fon
excellent efprit; il eût fallu voir fi nos Loix
Criminelles étoient propres à recevoir l'ordre
qui a été donné aux Loix Romaines fur
toutes les matières civiles . Nos Loix Criminelles
ne font le plus fouvent , quant à la
fixation des points , que des ufages qui ont
varié , & qui peuvent varier encore. La
forme des procédures , il eft vrai , eſt réglée
par une Loi rédigée dans le dernier
fiècle ; mais il n'eft perfonne qui ne réclame
contre tous les vices, que l'expérience a manifeftés
dans cette Loi. M. M. de V. n'a
1
#
72 MERCURE
&
donc pu faire qu'un Ouvrage mauvais ,
qui doit inceffamment devenir inutile. Son
zèle doit éprouver fucceffivement , fur tous
les objets , la difgrace qu'il vient d'effuyer
par la Loi qui abolit à jamais la queſtion
préparatoire , qu'il avoit défendue de toute
fa force contre l'Auteur du Traité des Délits.
Nous avons lu fon Livre avec toute
la patience dont nous fommes capables ;
mais nous avouons avec franchiſe que
c'eft uniquement par fon zèle qu'il a ' fatisfait
notre attente. Nuls principes utiles ;
nulle difcuffion fur les principales queftions
de cette matière ; nulle logique dans toute
la compilation , quoique l'Auteur n'y ait
pas épargné les Chapitres , les Sections &
les Paragraphes ; rien même qui ne fe trouve
dans tous les autres Livres du même genre , fi
ce n'eſt le détail de tous les genres de fuppli
ces : ils font décrits dans le lien avec la plus
grande exactitude . On doit ici louer le cou
rage qu'il a fal'u à l'Auteur pour écrire des
chofes dont on ne peut foutenir la lecture.b
Il croit toujours commander à fa fenfibi
lité ; il ne lui échappe jamais la moindre
plainte , après tout ce long détail , des douleurs
préparées à un homme par d'autres
hommes. Mais c'eft fur-tout pour la vengeance
de la Religion , que le zèle de M,
M. de V. s'échauffe & fe fignale : on peur
même dire qu'il l'emporte ici fur tous les
autres Criminaliftes,
Il n'a rien omis de toutes les peines porrées
,
DE FRANCE. 73
tées , dans l'autre fiècle , contre les Proteftans.
Il n'eft pas moins attentif à rapporter
toutes les Loix anciennes & modernes contre
les Blafphémateurs. Il met à la tête des
blafphémateurs , l'Athée , le Déifte , le Polithéifte
& le Tolérantifte.
On pourroit ici reprocher à l'Auteur de
n'avoir pas indiqué les fignes par leſquels
toutes ces efpèces d'impies peuvent manifefter
leur impiété ; car il paroît qu'elle a
befoin d'être conftatée par des faits publics,
pour être puniffable.
On pourroit aufli lui faire obferver que
le mot tolérantifte n'eft pas François ; mais
une faute de ce genre ne mérite pas d'être
relevée dans un Criminalifte.
Je ne fais fi on ne pourroit pas encore
douter que la tolérance fût bien réellement
mife au rang des impiétés par les déciſions
de l'Eglife. L'Auteur lui- même n'en cite aucune.
L'Hiftoire parle hautement d'un grand
nombre d'Évêques qui n'admettoient d'autre
moyen de ramener les hérétiques que la
perfuafion. La décifion de M. M. de V. nous
paroît un peu févère : car enfin il feroit bien
douloureux de penfer que Fénelon eût mérité
d'être brûlé vif, pour avoir écrit au Duc
de Bourgogne : Souffrez toutes les Religions,
puifque Dieu les Jouffre. Nous prions M.
M. de V. d'examiner s'il n'y auroit pas
moyen d'adoucir un peu le principe qu'il a
pofé.
Sam. 9 Décembre 1780.
D
74 MERCURE
La Magie eft auffi traitée avec beaucoup
de foin dans ce Livre , & l'Auteur ne manque
pas de s'y élever , dans le dernier Paragraphe
, contre l'impiété des Écrivains de
nos jours , qui ont ofé écrire qu'il n'y avoit
plus de Magiciens . Il a fait là- deffus un
raifonnement que nous croyons très - chrétien
, mais auquel il nous a été impoffible
de rien comprendre.
L'Auteur ne s'eft pas borné à épouvanter
les impies & les libertins par les principes
de fa Jurifprudence ; il a voulu auffi les
effrayer par des Loix & des Arrêts. Il rapporte
, par exemple , un Edit du Roi , qui
a deux difpofitions qu'il importe de mettre
fous les yeux de nos Lecteurs. Par la pre
mière , tous les Auteurs , Imprimeurs &
Colporteurs de Livres tendons à attaquer la
Religion , à émouvoir les efprits , à porter
atteinte à l'autorité du Roi , & à troubler la
tranquillité de l'État , font condamnés à
mort. Par la feconde , tous les Auteurs ,
Imprimeurs & Colporteurs de Livres imprimés
en contravention des Réglemens de
la Librairie , font condamnés aux galères.
Cette Loi eft fort peu connue ; cela pourroit
faire croire qu'elle eft très -ancienne ;
mais l'Auteur en fixe la date ; elle est du
mois de .... 1757. Il importoit fur- tout au
deffein de l'Auteur de rapporter le fameux
Arrêt de 1766 , qui a fait tomber la tête du
jeune Chevalier de La Barre. On a cru que
cejeune Gentilhomme de dix-huit ans , avoit
DE FRANCE.
75
été convaincu de la mutilation d'un crucifix
fur un pont d'Abbeville . C'eft une erreur.
Voici les diverfes eſpèces de crime qui font
mentionnés dans l'Arrêt . 1 ° . D'être reſté ,
fon chapeau fur la tête , à vingt cinq pas
d'une Proceflion du S. Sacrement. 2 °. D'avoir
proféré des blafphêmes impies & abominables
contre Dieu & les Saints. 3 °. D'avoir
profané le Signe de la Croix , en le mêlant
à des paroles impures. 4°. D'avoir fait des
génuflexions devant des Livres impies &
impurs qui étoient dans fa chambre. 5º.
D'avoir profané la confécration du vin en
prononçant les termes impurs mentionnés
au Procès , & fur un verre de vin qu'il avoit
à la main. L'Arrêt ne dit pas fi ces crimes
ont été commis dans l'ivrelle d'une partie
de débauche , ou de fang- froid ; dans le
fecret d'une maifon , ou en public. Mais
ces crimes , de quelque manière qu'ils aient
été commis , n'en font pas moins abominables
& execrables ; c'eſt ainſi qu'ils font qualifiés
dans l'Arrêt. Le Chevalier de la Barre a
été condamné à l'amende honorable , à avoir
la langue percée, à avoir la tête tranchée , &
enfuite fon corps & fa tête jetés dans un bir
cher ardent , & fes cendres jetées au vent.
"
M. M. de V. obferve fort bien que cet
Arrêt forme un monument mémorable
» de Jurifprudence , qu'il fait trop d'hon-
» neur au zèle & à la piété des Magiftrats
» dont il eſt émane, pour ne le pas rappor
" ter comme le meilleur modèle qu'on
Dij
76
MERCURE
→
puiffe propofer aux Juges en cette ma-
» tière .
ל כ
M. M. de V. s'eft montré trop zélé Chrétien
dans cet Ouvrage , pour n'avoir pas employé
fa plume à la défenfe de la Religion
d'une manière particulière. A la fuite de fon
Ouvrage fur les Loix Criminelles , il a inféré
un petit écrit qui a pour titre : Motifs
de ma foi , en 5 chap. Mais on reconnoît
toujours dans cet écrit le Jurifconfulte ;
ور
les points fondamentaux de la Religion
» Chrétienne y font difcutés fuivant les
» principes de l'ordre judiciaire. » Les
écrits pieux doivent fur- tout convenir à
toutes les espèces de Lecteurs : celui- ci eft
adreffé à une Dame , qui connoît , dit l'Auteur
, le plaifir naturel que l'on goûte à entendre
parler de ce qu'on aime,
L'Auteur a obtenu la plus douce récompenfe.
Notre S. Père le Pape a daigħé lui
adreffer un Bref , dans lequel il le félicite
fur fon entrepriſe de venger la Religion .
» Ces fortes de monumens confacrés à la
Religion , ( dit Notre S. Père le Pape )
» vous procureront l'avantage qui eft le
plus à confidérer , beaucoup de graces &
» de gloire auprès du divin Auteur de notre
Religion.
"
"
ود و د
Ce Bref termine l'Ouvrage des Loix Cri
minelles mifes dans leur ordre naturel,
DE FRANCE. 77
LES DEUX ONCLES , Comédie en un
Acte & en vers , repréfentée pour la
première fois , par les Comédiens Italiens
ordinaires du Roi , le 29 Septembre
1780. A Paris , chez la veuve Duchefne,
Libraire , rue S. Jacques.
Voici encore une Comédie justement
applaudie fur le Théâtre Italien. C'eſt le
coup-d'effai d'un jeune homme qui annonce
un talent fait pour être encouragé . Nous
n'irons pas l'attrifter , au milieu de fon fuccès,
par une critique rigoureufe . Par ſon âge,
il a des droits à l'indulgence , & par fon
talent , il mérite les éloges des gens de goût.
Nous allons faire connoître fon Ouvrage à
ceux qui n'ont pas eu occafion de l'applaudir
au Théâtre.
Laurence , fille de Lifimon , a été promife
par fon père au Chevalier ; mais
l'Oncle de celui - ci ( Timante ) ayant trop
tardé à paroître , l'avare Lifimon fe croit
difpenfé de tenir fa parole , & accorde fa
fille à un riche Préfident de fes amis. Le
Chevalier , qui ouvre la Scène avec fon
valet Frontin , fe plaint de ce facheux contre-
tems ; & s'emportant contre fon rival ,
il s'écrie :
Et
pour mieux redoubler mes maux & mon fupplice ,
Il faut encor que fa robe aujourd'hui
M'ôtejufqu'au plaifir de me battre avec lui.
Diij
78
MERCURE
Frontin , comme de raifon , s'intéreffe aux
amours de fon maître. Or,comme Lifimon ne
refuſe le Chevalier pour gendre , que parce
que fon Oncle ne fe montre point, Frontin
fe décide à remplacer cet Oncle abfent qui
n'eft pas connu de Lifimon. Tandis qu'il
fort avec fon maître pour l'exécution de fon
projet, Lifimon s'occupe du mariage de fa fille
avec le Préfident . Dans une Scène qu'ils ont
enfemble , ce dernier expofe à Laurence fon
caractère par une tirade qui peut fervir à
faire connoître la manière de l'Auteur.
Chacun s'exprime à ſa façon.
Un amant rit , un autre fe défole ;
Un petit Maître ment ; il trompe ; c'eft fon rôle.
Je vais remplir le mien en vous parlant raiſon .
J'ai du bien ; c'eſt pour vous ; & quant à fon uſage ,
Vous aurez plein pouvoir , je m'en fais une loi .
Votre candeur , cet air modefte & fage ,
Me font garants de fon emploi.
En choififfant une compagne honnête ,
Mon but eft de me rendre heureux ;
Et pour le devenir , je préviendrai vos voeux.
Bal , Spectacle , Opéra , toujours nouvelle fête.
Je veux que chaque inftant ramène le plaifir ,
Et vous ravir ainfi l'ufage du defir.
Si dans le même endroit même goût nous appelle ,
Nous irons tous les deux comme un couple fidèle ;
Mais plus fouvent chacun de fon côté.
DE FRANCE
. 79
Je fuis loin d'exiger que ma femme m'adore ;
L'amitié me ſuffit jointe à quelques égards.
Voilà mon plan : parlez ; vous êtes libre encore ;
Vous plaît-il? votre main . Vous déplaît-il ? je pars.
Enfin Frontin fe préfente à Lifimon fous
le nom de Timante , & Lifimon ne fonge
plus qu'à renvoyer le Préfident. Le rôle de
Frontin eft piquant & théâtral. Il eft femé
de ces mots plaifans de fituation , qui arrachent
aux Spectateurs un rire univerfel. A la
faveur de fon traveftiffement
, Frontin , en
préſence de Lifimon , s'emporte contre fon
Maître.
Je veux refter.
LE CHEVALIER.
FRONTIN ( le menaçant. )
Tu veux! ah !
LE CHEVALIER
( bas .)
Le maraut !
Tais-toi.
FRONT IN.
Allons , décampe , allons.
LE CHEVALIER ( bas. )
Scélérat !
FRONT I N.
Ne fert de rien .
Ta prière
Div
MERCURE
LE CHEVALIER.
Fripon !
FRONT IN.
Eh bien , oui , je te croi.
Mais
pars.
LE
CHEVALIER .
Bourreau de Front.... mon oncle!
FRONT 1 N.
Obéis -moi ,
Ou tu ne m'es plus rien , & je te deshérite.
Le Chevalier fort ; & Lifimon dit à
Frontin :
Mon cher, appaifez-vous. Pour un pareilfujet ,
Quoi , le deshériter !
IRONT IN .
C'eût été bientôt fait.
LISIMON.
Vous êtes un peu vif.
FRONT IN.
Tel eft mon caractère :
Mais au fond, je fuis bon.
LIS IMO N.
Combien lui donnez-vous ?
}
Venons à notre affaire.
FRONTI N.
A votre volonté.
DE FRANCE. SI
LISIMO N.
Ah! quel oncle divin !
FRONTI N.
Vous n'avez qu'à preſcrire.
Cent mille écus... deux cent... l'argent eft tout compté ,
Il ne m'en coûte rien.
LISIMO N.
Comment ? & c.
Cependant le véritable Timante arrive ,
& rencontre Frontin , qui fe met à l'entretenir
fans le connoître , & qui lui confie allez
plaifamment qu'il eft Timante. Eh bien
dit-il au véritable Timante ,
Eh bien , je ne veux plus vous tenir en balance ,
Je ſuis cet oncle enfin ; je vous en fais l'aveu.
Vous chériffez Lindor , & ma reconnoiffance
Exige.... Embraſſons- nous ; Lindor eſt mon neveu.
L'Oncle finit par ſe faire connoître , &
cet incident renverfe naturellement le projet
de Frontin. Mais le Chevalier parvient à
appaifer Timante ; les richeffes de ce dernier
gagnent Lifimon ; & la Pièce fe termine
par le mariage de Laurence & du Chevalier.
Cet Ouvrage a tout- à- la- fois les défauts
& les grâces de la jeuneſſe ; il n'a
pas , & nous l'en eſtimons davantage , certe
froide correction , qui , à cet âge ,
jugement des connoiffeurs , donne plus
qu'elle ne promet ; cette régularité , `qui
Dv
82 MERCURE
eft le garant de la foibleffe , quand elle
n'eft pas le fruit de l'expérience.
Nous obferverons ici , fans en faire un
crime à l'Auteur , qu'en prenant pour fujet
une intrigue de valet travefti , il n'a fait
qu'imiter les Auteurs du Théâtre pour le
quel il a travaillé. Qu'on y faffe attention ,
on verra que prefque toutes les Comédies
du Théâtre Italien femblent jetées dans le
même moule. Elles roulent prefque toutes
fur des traveftiflemens de Valets en Maîtres
, ou de Maîtres en Valets. Chacun de
ces Auteurs femble avoir copié les autres ,
& fouvent s'être volé foi-même ; car ils répètent
dans toutes leurs pièces ces traveltiffemens
, qui , de tout tems , ont dû amener
la monotonie , & qui aujourd'hui font
jugés moins naturels que jamais , parce qu'on
eft devenu plus difficile fur les vrai femblances.
Quoique nous nous foyons interdit une
critique févère envers le jeune Auteur des
deux Oncles , nous croyons devoir lui reprocher
un défaut dont il pourroit contracter
l'habitude , & qui , pour être aujourd'hui
extrêmement commun , n'en est pas
moins contraire à la vérité. Nous voulons
parler ici de la manie qu'on a de faire dialoguer
fur le même ton des perfonnages
differens ; de donner aux Valets non- feulement
autant d'efprit , ce qui pourroit
n'être pas invraiſemblable , mais un ftyle
auffi fleuri & auffi brillant qu'à leurs Maîtres.
L'Auteur des deux Oncles eft fouvent
DE FRANCE. 83
tombé dans ce défaut à l'égard de fa Rofette.
On fent qu'elle a encore le ton de Soubrette
quand elle dit :
Pardon. Si cet Hymen vous plaît ,
Je ne veux pas vous contredire .
Oui , vous avez raiſon , & je trouve en effet
Que ce nouvel époux eft plutôt votre affaire.
Un Préfident vaut mieux qu'un Militaire.
C'est bien vu ; ce dernier eft abfent trop
Et le Robin jamais ne joint le Régiment.
fouvent ;
Elle s'en éloigne un peu quand elle dit
plus bas :
C'eſt le langage d'à- préfent ,
Sans de bons revenus l'Amour n'eft qu'un enfant.
L'argent feul peut en faire un grave perfonnage ;
Il le rend raisonnable , & le met en ménage .
L'Amour alors ceffant d'être trompeur ,
Prend l'Hymen pour fon Gouverneur ,
Et devient fous fes lois moins tendre , mais plus fage.
Mais elle l'a tout -à- fait perdu de vue, quand
elle ajoute ailleurs :
L'Amour , quoiqu'on en dife , a bien peu de talens ,
Et de tous les fujets fait de bien fotes gens.
Quand le plus fage entre fous fa puiffance ,
De la raifon il quitte le flambeau ;
Le dépofe à fes pieds pour prendre le bandeau
Qui doit fervir d'excufe à fon inconféquence .
( Cet Article eft de M. Imbert. )
D vj
$
4
MERCURE
SPECTACLES.
ACADEMIE ROYALE DE MUSIQUE. ,
LES Mardi 28 & Jeudi 30 Novembre
M. de Vercy , jeune Chanteur , a débuté
le rôle de Médor dans le Roland de
M. Piccini.
par
Avant de paroître fur ce Théâtre , M. de
Vercy a joué avec fuccès l'Opéra-Comique
fur celui de Bruxelles ; mais il y a loin du
genre qui lui eft familier , à celui qui eft
propre à notre Académie Royale de Mufique.
Pour obtenir des fuffrages , il fuffit dans le premier
, d'avoir de foibles moyens , l'adreffe de
les faire valoir, quelque goût, de la jufteffe, &
unejolie figure : pour plaire dans le fecond, il
faut joindre à des moyens très - étendus une
grande connoiffance de l'expreffion théâtrale,
une habitude raifonnée de la fcène , beaucoup
de grâce & de nobleffe dans les développemens
du corps ; enfin , cet art fi difficile
d'adoucir fes accens , ou de leur donner de
l'éclat , au gré des circonftances qui l'exigent.
On nous demandera peut- être fi beaucoup
d'Acteurs de notre Opéra font doués de ces
avantages ? Laiffons- là cette queftion , qu'il
feroit mal-aifé , dangereux même de réfoudre
, & occupons nous de M. de Vercy. Ce
Débutant a de grands défauts : on peut lui
DE FRANCE. 85
reprocher autant de roideur dans la démarche
que dans le gefte & dans le maintien ,
une prononciation gênée , une articulation
peu nette , de la foibleffe & des tons aigres
dans la voix . Il paroît qu'il n'a d'abord été
jugé que fur ces défauts , à travers lesquels
on auroit dû diftinguer des qualités . Une des
plus évidentes de celles que nous avons remarquées
en lui , c'eft de l'ame ; chofe d'autant
plus précieufe , qu'elle eft rare : ajoutons
à cela qu'il a du goût , une adreffe qui , pour
demander à être perfectionnée , n'en eft pas
moins apparente. Difons encore , parce que
nous le devons , que malgré la contrainte
de fon jeu , il montre de temps en temps une
intelligence qui paroît fufceptible de fe développer
; & d'après cela , concluons qu'il a
été jugé avec trop de rigueur. Il feroit imprudent
d'affirmer qu'il deviendra un fujet du
premier ordre ; mais il eft poffible qu'avec
beaucoup de travail & d'étude , avec les avis
des bons maîtres , avec une connoiffance plus
particulière du local de la fcène fur laquelle
il débute , il parvienne à atténuer une grande
partie de fes défauts , & à ſe défaire des
autres ; c'eft au moins notre espérance , &
nous invitons M. de Vercy à tâcher d'y
répondre.
Puifque nous avons parlé de Roland , nous
faifirons cette occafion pour dire quelque
chofe de Mde S. Huberti , dont les progrès ,
86 MERCURE
tous les jours plus marqués , méritent une mention
particulière. Nous l'avons vue avec plaifir
dans le rôle d'Angélique , dont elle s'eft fort
bien acquittée à beaucoup d'égards. Nous
l'invitons feulement à foigner fon articu¬
lation ; elle la néglige à un tel point , qu'on
perd fouvent une grande partie de ce qu'elle
dit. Ce vice eft affez commun aux Cantatrices
ou étrangères , ou élevées chez l'étranger.
Nous lui recommandons encore d'arrondir
fes geftes , d'en devenir plus avare , & de ne
pas donner à fes bras plus d'élévation qu'il ne
convient. Les règles défendent , difoit Baron ,
de lever les bras au- deffus de la tête ; mais fi
la paffion les y porte , ils feront bien : la
paffion enfait plus que les règles. Baron avoit
raifon ; mais on doit fentir auffi que les
fituations où l'on peut oublier les règles ,
font infiniment rares , & qu'on ne fauroit
trop fe précautionner contre les abus qui
peuvent naître de l'oubli des principes .
COMÉDIE FRANÇOISE.
N a déjà condamné plufieurs fois l'ufage
qui s'introduit d'écrire en profe , les Piéces
héroïques , & rien n'eft plus raiſonnable :
il eft certain que tout ce qui tient à
l'héroïsme , réclame le langage de la poésie ,
& que la profe eft trop foible pour les
fujets du grand genre. Il ne faut pourtant
pas impliquer dans ce reproche la Réduction
de Paris, pièce en trois actes , répréfentée
DE FRANCE. 87
Novempour
la première fois le Samedi 25
bre. L'Auteur s'étant fait un devoir d'y faire
parler Henri IV & Crillon , conformément
à ce que l'hiftoire nous a fait connoître de
leur manière & de leur efprit ; ayant même
voulu conferver quelques-uns de ces mots
précieux qui peignent avec tant d'énergie la
grande ame du meilleur des Rois , & la
franchiſe impétueufe de fon brave , a du s'en
tenir à la profe pour les conferver dans toute
leur intégrité.
Nous n'entrerons dans aucuns détails fur
cet Ouvrage , auquel il feroit difficile de
donner un nom qui lui convînt. C'eſt la
repréſentation fimple & fans beaucoup d'action
, du moment où Briffac , fucceffeur du
Comte de Belin dans le Gouvernement de
Paris , ouvrit les portes de cette ville à fon
légitime Souverain , le 22 Mars 1594. Dans
la Pièce héroïque , Mayenne eft témoin de
la réduction , mais le fait eft que ce Chef
de la Ligue expirante étoit alors en Picardie,
& que ce fut le moment de fon abſence que
choiiit Briffac pour rendre la ville . L'intérêt
qu'un fujet de cette nature infpirera toujours
à des François , la pompe du fpectacle ,
les marches , les évolutions militaires ontfoutenu
l'attention du Spectateur , qui , accoutumé
à fuivre avec curiofité les développemens
d'une intrigue , n'auroit pu voir
fans quelque ennui une action abſolument
nue. Nous obferverons encore , & dans
le dix-huitième fiècle , cette obfervation
88 MERCURE
furprendra bien des Lecteurs ) qu'une grande
portion du Public n'a vu que des motifs de
gaîté dans la familiarité bruſque de Crillon ,
& que ce grand homme a été regardé par
cet ordre de Spectateurs comme le comique
de l'Ouvrage.
COMÉDIE ITALIENNE.
Tour le monde connoît les Contes en
profe de Voltaire : c'eft un de ces Ouvrages
charmans où les grandes vérités de la morale
fe montrent fous l'enveloppe de la Philofophie
la plus enjouée , qui a fourni le fond
de Jeannot & Colin , Comédie en trois Actes
& en profe , dont on a donné la première
repréſentation le Mardi 13 Novembre.
Jeannot & Colin vivoient en Auvergne.
Rapprochés par la médiocrité & par l'âge ,
la plus étroite amitié les unifoit . L'amour
devoit même les rapprocher davantage.
Colette , foeur de Colin , avoit infpiré de
la tendreffe à Jeannot , qui lui avoit fait une
promeffe de mariage. Mais une fucceffion
inattendue a tout-à- coup enrichi la mère de
Jeannot. Celui - ci , devenu M. le Marquis ,
a oublié fes anciens amis. Colin fait un
voyage à Paris ; fa foeur veut l'y fuivre. Ils
arrivent chez M. de la Jeannotière , y font
reçus par fa mère avec ce ton d'infolence
& de protection qui femble attaché à tous
les parvenus ; ils fe retirent , & reviennent
DE FRANCE. 89
quelques heures après. La vue de Colette
rend au Marquis tout fon amour ; il ſe difculpe
à fes yeux , à ceux de Colin , & leur
promet de n'avoir jamais d'autre époufe que
fa première amante. L'arrivée de la Marquife
vient troubler leur joie ; elle traite rudement
Colin , encore plus Colette , & dit
à fon fils que ce n'eft pas la veille d'un mariage
qu'on reçoit de pareilles vifites. A ces
mots , Colin emmène fa foeur , fans vouloir
écouter les difcours du Marquis. La mère
de celui-ci lui avoit parlé d'un mariage projeté
entre lui & la Comteffe d'Orville. A
peine eft - il feul avec elle , qu'il éclate en
reproches , qu'il l'affure que jamais il ne
fera l'époux de la femme qu'elle lui a propofée.
La Marquife le prie au moins de
fe contenir devant fon amie qu'elle attend
à dîner : on annonce Mde d'Orville. La
mère de Jeannot emploie toutes les reffources
de fon efprit pour diffimuler la
froideur de fon fils , & le diner fervi vient.
à propos pour la tirer d'embarras. Cependant
la fucceffion , qui a fait un Marquis de
Jeannot , a donné ouverture , à un Procès.
Bientôt on apprend qu'il eft jugé & perdu.
Jeannot en avertit la Comteffe , malgré les
inftances de fa mère . Cette nouvelle l'engage
à fe retirer fous différens prétextes toujours
familiers aux faux amis , & bientôt Jeannot
& fa mère reftent feuls avec leur infortune.
C'eſt à ce moment même que Colin vient
rendre au Marquis , qui ne l'eft plus , la
90 MERCURE
promeffe de inariage qu'il fit autrefois à fa
foeur. Leur converfation eft interrompue
par Colette : elle a appris le malheur de fon
amant , & fe hâte d'en avertir Colin : la
tendreffe de Jeannot , fon repentir , fon dé
fefpoir touchent la foeur & le frère. Celui - ci
propofe à Mde Jeannot de donner tout fon
bien en dot à Colette , fi elle veut confentic
à fon union avec fon fils . Le malheur , l'ingratitude
de ceux qu'elle a cru fes amis , la géné
rofité de Colin, ont ramené cette femme à fes
premiers principes : elle confent au mariage,
& à devoir fon exiſtence aux honnêtes gens
qu'elle avoit tant méprifés.
Cette analyfe , dans laquelle nous n'avons
point parlé d'un M. Durval , perſonnage
tout-à-fait inutile , fuffit pour faire appercevoir
les défauts de cet Ouvrage , qui n'eft
point une Comédie , & qu'il faut ranger
dans la claffe de ceux qu'on eft convenu
d'appeler Drames. Quand il fera imprimé ,
nous entrerons dans de plus grands détails ; "
en attendant , il faut dire que l'on y trouve
beaucoup d'efprit , des étincelles d'un affez
bon comique , & fur- tout beaucoup de fen
fibilité.
Nous parlerons , dans le N° . prochain ,
de la Somnambule , & du début de Mde la
Caille.
DE FRANCE 91
VARIÉTÉS.
RÉPONSE de M. DE CHARNOIS à la
Lettre Anonyme inférée dans le dernier
Mercure , page 43.
J'A1 reproché à M. D. B. de n'avoir pas toujours
obfervé le coftume des meurs Orientales ; j'ai dit
que Voltaire s'étoit permis la même liberté . Les détails
dans lesquels je fuis entré , regardent Thamas-
Kouli - Kan , & ne pouvoient regarder Zaïre . Voilà
ce qu'avant tout il m'importe de mete fous les yeux
de mes Lecteurs. Je vais maintenant répondre à
chacune des questions de l'Anonyme.
Eft-il donc vrai que Voltaire ait commis la faute
que lui reproche M. de Charnois ? Oui , Voltaire a
réellement commis une faute ; je l'ai relevée , non
pour le plaifir ridicule de critiquer un grand Homme ,
mais parce que la caufe de l'art l'exige . D'ailleurs ,
Voltaire étant fait pour être cité fouvent comme un
modèle , mon devoir eft d'indiquer les objets fur
lefquels il faut fe garder de l'imiter.
Le Sérail d'Orofmane eft- il ouvert à tout le monde
pendant la Tragédie de Zaire toute entière , & le
coftume des moeurs Orientales eft- il violé par inadvertance?
j'en appelle à tous ceux qui connoiffent ce
chef- d'oeuvre du Théâtre François. Non , ce n'eft
pas pendant les cinq Actes , mais pendant les trois
premiers de Zaïre , que le Sérail eft ouvert ; ce n'eſt
pas par inadvertance , mais avec connoiffance de
caufe que le coftume des moeurs Orientales eft
violé ; c'eft que, fans cet oubli des moeurs nationales,
la Tragédie de Zaïre n'exifteroit pas , ou qu'au moins
elle feroit réduite à trois Actes. Voltaire a connu
La faute mieux que perfonne , & l'attention perpé→
92 MERCURE ..
*
ruelle qu'il apporte à la diffimuler en eft une preuve.
Ici , c'eft Zaïre qui vient parler à Néreſtan , parce
que le Sultan le permet ; là, c'eft Corafmin qui , furpris
de ce que fon Maître confent à un fecond entretien
entre le François & la Sultane , lui dit : Et
vous avez , Seigneur , encor cette indulgence ? Plus
bas , c'eft Orofmane qui avoue qu'il foule aux
pieds pour elle des rigueurs du Sérail la contrainte
cruelle , &c. On peut répondre à tous ces moyens
qui font en effet pleins d'adreffe , par une phraſe
de Voltaire lui- même. « On voit bien que ces vers
ne font mis que pour prévenir la critique ;
c'eft une faute qu'on tâche de déguifer , mais qui
» n'en eft pas moins faute. » Chaque peuple a fes
moeurs dont on ne doit point s'écarter ; & qu'on ne
me cite pas des exceptions , car les exceptions font
les preuves des règles , & non pas leurs aux . J'en
appelle non feulement à ceux qui connoiffent Zaïre ,
que je regarde comme un chef- d'oeuvre d'intérêt &
de fentiment , & non comme un chef-d'oeuvre de
conduite & de raifon , mais encore à tous ceux qui
connoiffent Bajazet , les principes de l'Art , & ce
vers d'Horace :
99
Aut famamfequere; aut fibi convenientia finge.
Orofmane heureux , commence par annoncer for
mellement qu'il a détruit l'ufage barbare de l'Afie ,
pour y fubftituer les moeurs de l'Europe. Qu'il a
détruit n'eft pas exact ; il falloit dire qu'il veut détruire
. La preuve en eft , qu'à l'arrivée de Néreftan ,
Orofmane dit :
Qu'il paroiffe. En tout lieu , fans manquer de reſpect ,
Chacun peut deformais jouir de mon aſpect.
Ce déformais prouve que l'oubli des loix du Sérail
* Voyez les Lettres fur @dipe, Tome VII- de la Collec
tion Complette , Édition de 1764 , page 133 .
DE FRANCE.
93
ne commence qu'à la Scène quatrième du premier
Acte pour finir avec le troifième , il prouve le befoin
que l'Auteur avoit de s'y livrer pour faire marcher
fon Ouvrage. Je l'ai condamné , je le condamne
encore , en convenant que fi une faute de cette naturę
pouvoit être excufée , ce feroit celle qui nous a donné
Zaïre.
En voilà affez pour faire connoître à l'Anonyme
où font l'erreur , Pinvraisemblance & l'oubli du
coftume. Quant à l'avis qu'il me donne par la citation
d'un vers Latin , j'y répondrai par cette
phrafe de Voltaire : « Et quelles fautes voudroit- on
que l'on relevât ? * Seroit- ce celles des Auteurs
» médiocres dont on ignore tout , juſqu'aux défauts ?
» C'eft far les imperfections des grands Hommes
qu'il faut attacher fa critique ; car fi le préjugé nous
faifoit admirer leurs fautes , bientôt nous les imiterions
, & il fe trouveroit peut-être que nous
n'aurions pris de ces célèbres Écrivains que l'exemple
de mal faire. »
»
il
J'obſerverai avant de finir que quand on fait un
reproche public à un Ecrivain qui fe nomme ,
feroit à- propos de fe nommer aufhì .
GRAVURES.
DEs obftacles auffi difficiles à prévoir qu'à
expliquer , ont empêché le fieur le Barbier le jeune ,
Peintre , de délivrer à fes Soufcripteurs , au terme
fixé par fon Profpectus , l'Eftampe intitulée : Bienfaifance
du Roi , & qui repréfente Sa Majesté au
milieu des Seigneurs de fa Cour , daignant honorer
Bouffard , Pilote de Dieppe , du titre de Brave
Homme , & le combler de bienfaits. Cette Ef-
* Voyez encore les Lettres fur dipe , même Vol.
page 131.
94 MERCURE
par
>
tampe , gravée de la manière la plus agréable
le fieur Levaffeur , de l'Académie Royale de Peinture
, & faite pour tranfmettre à la postérité la
bienfaifance du meilleur des Rois , a été proposée
par foufcription l'année dernière par le fieur le
Barbier le jeune , & au bénéfice de laquelle il a renoncé
, pour qu'il foit partagé en deux parts égales
& diftribué à titre de récompenfe , par fomme de
300 livres, à tous Matelots François des Vaiffeaux-
Corfaires qui auront fait des actions d'éclat ; la
feconde fera pour les Veaves, chargées d'enfans , de
ceux qui feront morts en combattant contre les
Ennemis de l'Etat de la manière la plus valeureuſe ,
& auxquelles il fera auffi délivré la fomme de 300
livres. L'Auteur de cette foufcription ofe eſpérer
d'une Nation noble , fenfible & généreufe , le zèle
& l'empreffement qui doivent en faire le fuccès.
Elle fe délivre aux Soufcripteurs en rapportant
les quittances chez le fieur le Barbier le jeune , rue
de Grammont , vis-à- vis celle de Menars , & chez le
fieur Hamel , Notaire , rue neuve Saint Merry ,
dépofitaire des fonds de cette foufcription. Les Perfonnes
qui n'auront pas foufcrit payeront cette
Eftampe 12 liv.
Deux Portraits , faifant pendans , l'un de David
Garrick , peint par Toshua Reynolds ; l'autre de
William Shakespeare , deffinés par Marshall , gravés
par Saugrain . A Paris , chez Chereau , rue des
Mathurins , aux deux Piliers d'or. Prix , 1 livre
chacun. Ces deux Portraits peuvent entrer dans l'Édition
in-8 " . de la Traduction nouvelle de Shakespeare.
MUSIQUE.
COMPLAINTE OMPLAINTE d'Amadis , avec accompagnement
de Harpe, par M. Hinner , Maître de Harpe de
DE FRANCE. 9.5
la Reine. Prix , 2 livres 8 fols . Recueil d'Ariettes de
différens Auteurs , avec accompagnement de Harpe ,
par le même , Euvre IV. Prix , 9 livres. A Paris ,
chez Nanderman , Luthier , Facteur de Harpe , rue
d'Argenteuil , Butte Saint Roch , & aux adreffer
ordinaires .
Quatre Sonates pour la Harpe , avec accompa
gnement de Violon , dédiées à Madame la Comteſſe
de Choifeul d'Aillecourt , par M. Coulineau fils.
Euvre premier. Prix , 7 livres 4 fols. A Paris , chez
Coufineau , Luthier de la Reine , rue des Poulies , & aux adreffes ordinaires .
ANNONCES LITTERAIRES.
L'ART du Fabriquant d'Étoffes en laines rafes
& sèches, unies & croifées , par M. Roland de la
Plâtrière , Inspecteur Général des Manufactures de
Picardie , deux Parties in-folio , avec Gravures. A
Paris , chez Moutard , rue des Mathurins.
Recherches fur la préparation que les Romains
donnoient à la chaux dont ils fe fervoient pour leur
conftruction , & fur la compofition & l'emploi de leur
mortier , par M. de la Faye.
Mémoire pourfervir de fuite à l'Ouvrage précé
dent , par le même Auteur. Ces deux Brochures
in- 8 °. fe vendent enſemble 3 livres , & chacune
féparément livre 10 fols . A Paris , chez Mérigot
le jeune , quai des Auguſtins .
Euvres de M. Bofc d'Antie , Docteur en Médecine
, &c . Médecin du Roi , contenant plufieurs Mémoires
fur l'Art de la Verrerie , fur la Fayencerie
, la Poterie , l'Art des Forges , la Minéralogie ,
l'Électricité , & fur la Médecine , 2 volumes in- 12,
A Paris , rue & Hôtel Serpente. Prix , 6 liv. reliés.
96
MERCURE
Huitième Cahier des Hommes Illuftres de la Marine
Françoife , contenant le portrait & les actions
de M. Mahé de la Bourdonnais , in -4° . A Paris ,
chez l'Auteur , M. de Graincourt , tue de la Juffienne.
Il y aura un neuvième Cahier qu'on dif
tribuera gratis aux Soufcripteurs. La foufcription
eft prolongée jufqu'au premier Janvier prochain .
État Militaire du Corps Royal de l'Artillerie
de France. A Paris , chez Jombert , rue Dauphine.
Traité fur les Maladies des Gens de mer ,
feconde édition , revue , corrigée & augmentée par
M. Poiffonier des Perrières , Ecuyer , Chevalier de
P'Ordre de Saint Michel , ancien Médecin ordinaire
du Roi , & c. A Paris , de l'Imprimerie Royale ,
I volume in -8° .
. Traité des Fièvres de l'Ile de Saint- Domingue
avec un Mémoire fur les avantages qu'il y auroit à
changer la nourriture des Gens de mer, nouvelle
édition , par le même. A Paris , de l'Imprimerie
Royale , 1 vol. in- 8 ° . Ces deux volumes brochés fe
yendent 8 liv.
TABL
LE Mûrier , Conte ,
Réponse de M. Rigaud,
Enigme & Logogryphe ,
Annales Poétiques,
E.
49 Académie Roy. de Mufiq. 84
53 Comédie Françoise
63 Comédie Italienne ,
86
88
66 Réponse de M. de Charnois , 91
93
71 Mufique ,
94
Les Loix Criminelles de Fran- Gravures ..
ce ,
Les deux Oncles , Comédie, 77 Annonces Littéraires ,
APPROBATION.
95
J'ai lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 9 Décembre. Je n'y ai
Kien trouvé qui puiſſe en empêcher Pumpreſſion. A Paris ,
le 8 Décembre 1780. DE SANCY.
MERC
DE FRANCE
SAMEDI 16 DÉCEMBRE 1780. *
PIÈCES
FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LA CONSULTATION.
FAUDR AUDRA- T-IL que je me marie?'
Tantôt je dis oui , tantôt non.
Des dangers des deux parts alarment ma raiſon ;
Et cent fois le jour je m'écrie :
Prendrai-je femme , ou vivrai -je garçon ?
Di mes vieilles erreurs j'ai ſouffert maint dommage ;
Il eft temps de les voir finir.
A mes parens , à Dieu j'ai promis d'être fage ;
J'ai donné ma patole & je veux la tenir,
Il faut que jeuneſe ſe paſſe ;
Mais la mienne eft paffée , & dès long- temps , dit-on.
Il faut changer enfin ma folie en raiſon;
Or pour y réaffir, que faut - il que je faffe ?
Prendrai-je femme , ou vivrai-je garçon ?
Sam. 16 Décembre 1780.
E
98
MERCURE
BON ! quand j'y penſe , un ſeul mot me délivre
D'un doute à mon repos fatal ;
J'étois garçon lorfque je vivois mal ;
Prenons donc femme pour bien vivre.
C'en eft fait , allons ; dès ce jour ,
Dès ce moment , vîte à l'Eglife !
Mais fi le repentir m'attendoit au retour ?
Si j'allois faire une fotiſe ?
Cela peut être ; car enfin ,
Si j'épouſe une Demoiſelle ,
Gare la fierté , le dédain ;
Jolie , elle va m'être à coup sûr infidelle ;
Méchante , quel enfer! j'en mourrai de chagrin.
Une bonne femme eft fans doute
Un grand tréfor ; bien le garde , qui l'a !
Mais , qui m'indiquera la route
* Pour rencontrer ce phénix-là ?
Quel fardeau qu'une femme ! il faut être fincère ;
Avec celles d'autrui j'ai bien fouffert, ma foi!
Que fera- ce , bon Dieu ! fi j'en prends une à moi
Et fans avoir encor le droit de m'en défaire ?
D'UN autre côté néanmoins,
Si j'embraffe le mariage ,
Je fais entrer l'ordre dans mon ménage ;
Pour moi , plus d'embarras , de peines , ni de ſoins,
De mon lit , de ma table on fera fon affaire ;
Je vais , bien affuré qu'on veille à mes befoins ,
Ne m'occuper qu'à ne rien faire,
BIBLIOTHECA
REGLA
DE FRANCE, 99
Si je fuis trifte , on faura m'égayer ;
Malade , dans mon lit on viendra me choyer.
Quand je rentre , quelle allégreffe !
On fe lève d'un air joyeux ,
Puis on me baife avec tendreffe.
Cela ne laiffe pas que d'être gracieux !
Oui , c'eft le parti le plus fage.
Prenons femme. Une femme égaie une maiſon.
.
Il fe peut que dans mon ménage
Ce miel attire maint frélon.
Mais ce point-là j'en ferai mon affaire.
Dieu falſe paix à mes voifins !
Mais pour eux je n'irai pas faire
Tous les jours noces & feftins ..
D'ailleurs ces liaifons , quand un homine a pris feinme;
Je fais trop à quel prix fouvent on les réclame.
J'ai vu de ces voifins qui , la main fur le coeur ,
De leur tendre amitié vont parler à Monfieur,
Et ne la prouvent qu'à Madame.
Fort bien. Je ferai donc , quittant le célibat ,
Des ferviteurs à Dieu , des fujets à l'État.
Je ferai.... N'eſt- ce pas parler en téméraire ?
En fuis-je bien certain ? J'en ai vu , j'en vois tant
Qui de leurs fils font bonnement
Les nourriciers , quand un autre eft leur père !
Peut-être encor ma femme aura
L'humeur coquette ; il lui faudra,
L'hiver, l'été , riche parure ;
Ajuſtemens, joyaux, bagues , ceinture ;
Ej
100
MERCURE
Car elles aiment tout cela
Plus que Sermons. Peut-être à ce goût-là
Elle joindra l'humeur impérieuſe ;
Il faudra du refpect ; il faudra que Monfieur,
Pour plaire à la belle orgueilleufe ,
Joigne au nom de mari l'emploi de ferviteur.
Combien à ce portrait pourroient fe reconnoître !
Combien vous en voyez , fans tous ceux que je voi !
Ce feroit en ce cas grande folie à moi
De me faire Valet, quand je peux vivre en Maître
MAIS non , j'ai tort de m'alarmer ;
Je la choifirai douce , honnête ;
Elle n'aura d'autre projet en tête
Que de prier Dieu , de m'aimer.
Tout le quartier la prendra pour modèle ;
Elle aura l'humeur douce avec un coeur fidèle.
Allons ; m'y voilà réfelu.
Duis c'en eft fait , je me marie.
Il ne me manque plus qu'avoir femme jolie ;
Je crois avoir déjà conclu ;
Je tiens déjà le contrat qui me lie....
Ma foi , tout réfléchi , je ne fuis plus tenté
Ce régime pour moi feroit peu falutaire ;
Et je crois que pour ma fanté
Je dois vivre célibataire .
AINSI parloit un de ces Chevaliers
Dont nos antiques Fabliers
'T
DE FRANCE. 101
Nous ont confervé la mémoire.
Il demeura garçon. Un de nos beaux-efprits ,
Ces jours derniers , en lifant cette Hiftoire ,
Nous dit : Il a mal fait , pour ne pas faire pis.
AIR de M. HINNER, Maitre de Harpe
de la Reine , Paroles de M....... R.
528-
CON- NOIS- SEZ- VOUS la charmante Emili-
eCon- noif- fez- vous fes ta- lens ,
fon ef- prit ?
Con -noiffez - vous
la charmante E- mi- lie ? Con- noilfez-
vous les talens , fon efprit Quand
el- le parle , ou fe tait , oufou - rit ;
E iij
102 MERCURE
Quand elle par-le , ou fe tait , ou fourit
, Je l'avoue- rai , je l'ai
me à
la fo- lie ; Quand el- le
par- le , ou fe tait , ou fou - rit ; Quand elle
parle , ou fe tait , ou fou- rit , Je
l'avouerai , je l'ai-me à la foli
je.
On dit pourtant que fon tour indocile
A fait ferment de ne jamais aimer;
DE FRANCE.
103
•
Mais quand on a le droit de tout charmer ,
On a celui d'être un peu difficile !
Sous un air froid , elle cache un coeur tendre,
Coeur qui connoît les droits de l'amitié ;
Et fi l'Amour n'en a pas la moitié ,
C'eft qu'elle fait qu'on ne doit pas l'entendre.
Un jour viendra qu'il faura la contraindre ,
Ce Dieu puillant , à brûler de fes feux....
Craignons ce jour .... pour un amant heureux
Combien d'amans en feront plus à plaindre !
QUI L'EUT PENSE , ou l'Engagemen
imprévu , Conte.
D'ÉRIMONT étoit entré dans le monde
avec toutes les qualités néceffaires pour y
réuffir. Une brillante éducation , conforme
aux vues qu'on avoit fur lui , ajoutoit aux
riches préfens que la Nature lui avoit faits .
Aux grâces du corps , aux agrémens de l'efprit
il joignoit la magie des talens . Il aimoit
les Lettres & les Arts , & s'y connoiffoit
affez bien pour en parler avec ceux qui les
cultivoient. Un tact naturel , & l'influence
qu'il eut bientôt dans le monde , firent ambitionner
fon fuffrage . Quand il eut reçu
les deux éducations qu'exige le monde ,
celle qu'un jeune homme reçoit de fes
maîtres , & celle que les feinmes s'em-
E iv
104 MERCURE
preffent de lui donner , il fe trouva jeté dans
les brillantes aventures . Il avoit le bonheur
d'être affez tendre d'abord pour intéreffer ,
& pas affez conftant dans la fuite pour être
importun. Il étoit de l'intelligence la plus
fine pour faifir le mot ou le coup - d'oeil qui
l'appeloit à la victoire , & ne ſe faifoit jamais
répeter le fignal de la retraite. Voilà , ce me
femble , la perfection de la galanterie. Il en
fut amplement récompenfe. Pendant plufieurs
années fes jours ne furent qu'une
chaîne de plaifirs , ou tout au moins de
triomphes. Il paffa par les trois degrés de ,
gloire reſervés aux Héros du monde galant ;
il y régna d'abord par la féduction d'un coeu
tendre, enfuite par les charmes d'un homme
aimable , & enfin par fa réputation . Ce troifième
règne eft fouvent encore affez long,
même chez les femmes.
Mais tout , juſqu'à la gloire & aux plaiſirs ,
a des momens d'ennui. D'Érimont , quoiqu'il
n'eût pas perdu la faculté de jouir , par
l'abus même des jouiffances , éprouvoit néanmoins
quelques inftans de langueur. Il fentoit
, finon la fatigue , au moins la fatiété.
- Dans un de ces momens prefque léthargiques
, il étoit rentré chez lui le foir avant
T'heure du fouper. Il y étoit feul . Que dis - je ,
feul ? En fuivant le cours de fes triomphes ,
j'avois oublié comme lui qu'il étoit marié.
Il eft temps que je m'en fouvienne ; car en
jetant autour de foi un regard de défouvrement
, d'Erimont vient lui-même de s'en
DE FRANCE.
ros
fouvenir. Mais à- propos , dit- il , comme un
homme frappé d'une réminifcence imprévue !
& auffitôt ayant appelé un de fes gens , il
lui ordonna d'aller demander ti Mde d'Érimont
étoit viſible pour lui. Le Laquais tout
étonné ouvre de grandes oreilles ; de peur de
faire quelque fotife faute d'avoir bien entendu
, il fe fait redire fon ordre ; & après
fe l'être fait répéter , il ne fe difpofe encore
à l'exécuter qu'en tremblant.
Mde d'Érimont étoit aimable & même
jolie. N'ayant trouvé dans les chaînes du mariage
qu'une plus grande liberté , elle s'étoit
vue réduite à l'alternative d'en jouir , ou de
vivre dans la folitude. Il n'y a pas- là à balancer
pour une jeune perfonne. Entraînée
dans le monde , ne fût- ce que pour éviter
l'ennui d'être feule , elle y rencontroit quelquefois
fon mari ; mais jamais ils ne s'y
cherchoient. Ils ne fongeeient pas même
affez l'un à l'autre pour prendre foin de
s'éviter. Par bonheur pour le repos de Mde
d'Érimont, fon coeur ne lui avoit jamais
parlé pour lui. Ils ne s'étoient que peu vus
avant de s'époufer , & ils avoient encore,
moins eu le temps de fe voir depuis. D'après
cela on juge que Mde d'Erimont avoit au
moins fongé à plaire dans les fociétés où elle
vivoit; & comme elle avoit des charmes &
de l'efprit , elle avoit trouvé des jouillances ,
finon pour fon coeur , au moins pour fon
amour propre.
Le jour que d'Érimont lui fit demander
Ex
106 MERCURE
fi elle vouloit le recevoir , elle fe trouvoit
peut - être dans les mêmes difpofitions où
etoit alors fon mari. Très- étonnée de cette
ambaffade , qu'elle n'eut pas même la prétention
d'interpréter , elle lui fit dire qu'elle
le recevroit avec plaifir. D'Erimont fe préfenta
; & après avoir demandé s'il n'incom
modoit point , il s'affit. Quand on eut fait
les complimens d'ufage , on parla du temps
& de la nouvelle du jour. La converſation ,
quoique vague & indifférente , fe prolongea,
parce qu'ils avoient l'un & l'autre affez d'efprit
pour la nourrir. Il s'apperçut qu'il étoit
tard ; Mde d'Erimont avoit fait fermer fa
porte ; il lui demanda fi elle vouloit lui permettre
de fouper avec elle . Vous ferez un
fort mauvais fouper , lui répondit Mde
d'Erimont ; mais fi vous voulez vous en contenter
, je le veux bien. On fervit aufſitôt ;
le fouper fut gai fans être bruyant ; ce plaifir
tranquille avoit quelque chofe de nouveau
& de piquant pour les deux convives ; ils
étoient aimables l'un & l'autre ; chacun des
deux étoit pour l'autre une nouvelle connoiffance;
les heures s'écoulèrent affez vîte ;
& d'Erimont fe retira fort content pour
s'aller coucher.
Le furlendemain il étoit engagé pour un
concert qui manqua ; il n'en fut la nouvelle
que fort tard. Que faire de fon avant- ſouper ?
Il n'auroit pas eu grande peine fans doute à
l'employer ; mais peut - être il ne s'en occupa
guère. Il fe reffouvint de Mde d'Erimont ,
DE FRANCE 107
qui avoit une legère indiſpoſition ce jour-là ;
il envoya chez elle , ou plutôt il lui écrivit
pour lui demander fi elle vouloit permettre
qu'il allat lui faire compagnie juſqu'à ſon
fouper. On accepta fa propofition de la manière
la plus obligeante ; il ſe rendit chez
elle , y fut plus aimable que la première
fois ; & l'heure du fouper venue , ce fur
pour le coup Mde d'Erimont qui le pria de
refter. D'Erimont etoit engagé ailleurs ; mais
il refta. La converfation fut au moins aufli
agreable & plus libre. Savez-vous , dit en
riant Mde d'Erimont , au milieu du ſouper ,
que là où vous étiez attendu , on ne devinera
pas au moins pour qui vous manquez à
votre engagement ? D'Erimont ſourit ; & un
moment après : il faut , lui dit-il , Madame ,
que je vous falle une confidence , où vous
trouverez peut être plus de franchiſe que de
politelle. Savez-vous qu'il n'eſt pas croyable
combien vous avez gagné depuis votre mariage
? Mon mariage , répondit Mde d'Erimont
avec un ſourire aimable ! mais je crois
que mon mariage s'eft fait à peu - près en
même-temps que le vôtre. Vous avez
raifon , Madame. Mais vous n'avez pas d'idée
de l'heureuſe métamorphoſe qui s'eſt opérée
en vous depuis ce temps- là. Vous aviez un
air d'embarras , ( pardon , Madame ) un
maintien de couvent ! .... c'eſt à ne pas vous
reconnoître. Ce n'eft pas là l'efprit que vous
aviez ; vos traits même font embellis. Eh bien,
Monlieur , dit Mde d'Erimont , fans vouloir
-
Evj
108
MERCURE
vous rendre votre compliment , ce que vous
avez dites -là de moi , je le penfois de vousmême.
Mais en vérité, ajouta- t'elle en fe reprenant
, fi quelqu'un écoutoit notre converfation
, on pourroit la trouver étrange . Voilà
prefque des douceurs , au moins. Je vous
jure , Madame , reprit d'Erimont , que vous
n'êtes plus la même ; & je le dirois ....
Devant des témoins , interrompit - elle ? Ah !
cela feroit fcandaleux . On caufa long temps
encore fans s'appercevoir qu'il fe faifoit
tard ; mais à la fin Mde d'Erimont , regardant
à fa montre , l'avertit qu'il étoit temps:
de fe retirer . L'heure eft indue , ajouta - t'elle
avec le fourire le plus gracieux ; & d'Erimont
fe leva pour s'en aller. Madame , lui
dit- il en revenant fur fes pas , je prends mon
chocolat le matin , feul , affez triftement.
Voulez- vous bien que demain je vienne
déjeûner avec vous ? Vous en êtes le maître ,
répondit Mde d'Erimont ; & ils fe féparèrent.
Le lendemain , ils n'oublièrent ni l'un ni
l'autre leur engagement. Mais d'Erimont
commença à fonger que ces fréquentes vifites:
fercient remarquees ; & il fut prêt à deman
der le fecret à fon Valet de- chambre. Le dé
jeûner ne differa du fouper que par la durée ;
car il fut tout aufli gai. Mde d'Erimont rit
beaucoup , plaifanta même ; & l'on convint
qu'il valoit cent fois mieux déjeûner ainfi
que féparément. On en fit autant le lendemein
& les jours d'après. Mais , Madame ,
DE FRANCE. Log
que
dit un matin d'Erimont , il me femble
nous avons fait rête- à- tête deux jolis foupers
; je ferois tenté d'un troifième . Quand
vous voudrez , lui répondit Mde d'Erimont.
Ce foit , reprit il ; & le foir même ils firent
un troifième fouper tête à- tête. Leur entretien
ce jour- là fut aimable , mais encore plus
intéreffant. Ils furent moins brillans , parlèrent
moins , fe regardèrent davantage , &
le coeur fit un peu de tort à l'efprit . Les momens
n'en furent que plus rapides . Mde
d'Erimont s'apperçut bien qu'il étoit fort
tard ; mais elle ne regarda plus à fa montre.
Pour lui , il fe plaignit d'une pareffe qui ne
demandoit rien moins que le repos. Enfin ,
dès ce jour- là ce ne fut plus le foir , mais
le matin qu'ils fe feparèrent ; & ils fe trouvèrent
ainfi à portée pour le déjeûner. Le
lendemain d'Erimont , enchanté de fa nouvelle
conquête , partit avec elle pour la cam
pagne , où ils pafsèrent quelques jours délicieufement
fans le fecours des fêtes , du bal
& de la mufique. On dit même que d'irimont
ne s'en tint pas- là . Il poulfa le couragejufqu'à
la témérité : à fon retour de la campagne
, il fe montra avec Mde d'Erimont
dans fa loge à l'Opéra. Vous voyez à quoi
l'on s'expofe par un feul moment de diftraction
on s'engage infenfiblement fans y
penfer ; & l'on ne s'apperçoit du chemin
qu'on a fait , que lorsqu'il n'eft plus temps
de revenir fur les pas.
(Par M. Imbert.)
110 MERCURE
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
LE mot de l'Enigme eft Écriture ; celui
du Logogryphe eft Cordelier , où fe trouvent
célier , ordre , Coire , Dôl, Roi , ride ,
Eole , céleri , Loire , Elie , loir , corde , cor
& lyre , rôle , Royer , colère , cire , cidre ,
Ciel & or.
ÉNIGM E.
Nous fommes bon nombre de foeurs ,
Dont l'étroite union & le rare affemblage
Plaiſent fort à nos poffeffeurs.
Si quelqu'une de nous à la maiſon fait rage ,
Elle fort , & fouvent cauſe bien des douleurs.
Chez nous la qualité de belles
Ne va point fans la dureté ;
Et plus nous avons de bonté,
Plus on nous éprouve cruelles.
(Par M. Richard , Avocat en Parlement.)
JE
LOGOGRYPHE.
Je fuis un petit animal E
Ardent à propager ma race ,
Plus ardent à faire le mal;
Mais qui me tient ne me fait point de grâce,
DE FRANCE. III
De mes fept pieds ôtez- en deux ,
Vous me rendez célibataire :
Je n'ai plus que le bien à faire ,
Et ne dois plus être amoureux.
(Par M. le B.... de B. près Rouen. )
NOUVELLES LITTÉRAIRES .
RÉFLEXIONS fur l'état actuel de l'Agriculture
, ou Expofition du véritable Plan
pour cultiver fes terres avec le plus grand
avantage , & pour fe paffer des engrais ,
in- 12 de 300 pages. A Paris , chez Nyon
J'aîné , Libraire , rue du Jardinet , 1780 .
Prix , 2 livres broché.
L'AUTEUR établit d'abord une théorie
fondée fur les principes de la Phyfique &
de la Chimie les plus modernes. Il paffe
enfuite à l'examen critique des procédés de
l'Agriculture actuelle , qui lui paroît encore
imparfaite , barbare & deftructive , même
dans les cantons les plus fertiles de l'Angleterre
& de la Flandre. Il propoſe enſuite
le Plan qui lui paroît le plus avantageux ,
produifant,pour en prouver l'excellence , des
raifonnemens & des exemples.
Les Agriculteurs- Pratiques de nos cam
pagnes auront peut - être de la peine à goûter
cet Ouvrage. Ils prennent communement
112 MERCURE
peu d'intérêt aux Differtations académiques
fur les organes de la nutrition des plantes ,
fur la nature des fels que renferment les
terres , les eaux & les météores ; fur les acides
', l'air fixe & le phlogistique : ils font
très- curieux des faits , mais fort peu des
cauſes.
و ر
"
La plupart verront avec peine qu'on reproche
dès la première page à leur cultiva
tion actuelle d'être « un Art plus dangereux
» qu'utile , dont il faudroit abandonner les
» préceptes pour en fubftituer d'autres . »
Le debut qui peut les effrayer étant fuivi
de plufieurs grands raifonnemens de pure
fpéculation, pourroit leur annoncer un Savant
de la ville , qui , du fond de fon cabinet
, laboureroit par fyftêmes. Les lumières
du bon fens naturel qui fe font mieux confervées
dans cette claffe précieufe que dans
les deux autres , ainli que l'amour inné de
la juftice & les fentimens de l'humanité ,
Leur apprennent à fe défier de toute idée
nouvelle qui leur paroit fondée ſur des fub-
' tilités trop recherchées.
C'est dommage que l'Auteur commense
par être trop favant ; car la méthode qu'il
confeille dans fes derniers Chapitres mérite
certainement la plus grande confidération .
Des Propriétaires alfez riches , affez intelligens
, affez zélés pour le bien public ,
devroient la mettre à l'épreuve dans plufieurs
cantons du Royaume , & publier le
Eéfultat de leurs expériences..
DE FRANCE. 1.132.
Le modèle propofé dans l'Ouvrage
page 18 , nous paroît offrir un coup - d'oeil
féduifant.
66
Rien de plus flatteur , de plus agréable
» que la vue des délicieufes campagnes du
» Veronois . Les champs font entourés de
» haies entretenues auffi proprement que fi
c'étoient des jardins. Le terrain eft coupé
par des foffés & des rigoles pour l'écou-
» lement des eaux , dont les bords font deftinés
à produire du fafran , des légumes
ou du foin. Le milieu du champ eft traverfé
fymmétriquement par des défilés
d'arbres fruitiers , & fur tour de mûriers,
qu'on tient artiftement bas & pommes ,
» dont les tiges foutiennent des vignes qui
les enchaînent les uns aux autres , & à
leurs pieds croiffent alternativement le
bled & d'autres plantes utiles . »
23
- «
Il n'eft pas douteux que cette riche manière
de cultiver ne réufsît dans plufieurs
cantons , grâce à la nature du fol , à l'expofition
& au climat.
Indépendamment des preuves que donne
l'Auteur, nous pourrions en citer plufieurs
exemples , non -feulement en Provence , en
Languedoc & en Guienne , mais encore dans
nos Provinces feptentrionales , en obſervant
néanmoins qu'ils ne fe trouvent encore pour
l'ordinaire qu'à la proximité des grandes
Villes , où le débit des fruits & des légumes
eft affez certain.
Mais en franche campagne il eft plus
114
MERCURE
douteux que,dans l'état actuel du commerce
rural , furchargé de tant de fardeaux , & gêné
par tant d'entraves , on pût s'indemnifer des
avances très- confidérables qu'exige un pareilordre
de culture : c'eft peut- être encore ,
malheureuſement pour nous , le cas d'expliquer
cette maxime de Caton , citée par
l'Auteur , page 26 , optimè colere damnofum.
D'ailleurs les Propriétaires favent- ils , ou
veulent - ils ? Les Fermiers peuvent- ils faire
ces grandes avances ? Les problèmes trèsimportans
que renferment en effet ces queftions
, fi fimples en apparence , font - ils du
reffort de la Phyfique & de la Chimie?
n'appartiennent-ils pas à une fcience encore
plus intéreffante ? L'Anonyme le fait trèsbien
, fi nous en jugeons par fa Préface &
par d'autres endroits de fon Ouvrage , réellement
eftimable. Ce n'eft pas fa faute fi nos
campagnes ne font pas encore en état d'en
profiter : ce n'eft pas non plus celle des
hommes refpectables qui cultivent nos
terres le mieux qu'il leur eft poffible dans
l'état où les réduifent les circonftances.
Tous les Arts fe tiennent : il en eft un qu'on
femble regarder comme le plus indifférent
de tous , puifqu'on s'empreffe de l'exercer
fans l'avoir jamais appris , & qu'on s'obftine
à croire qu'il ne doit point avoir de
principes : c'eft de lui que dépendent , quoiqu'on
en dife , le fuccès de tous les autres.
( Cet Article eft de M. l'Abbé Baudeau. )
DE FRANCE.
115
avec des LA HENRIADE de Voltaire
Commentaires en réponse à ceux du feu
Sieur la Beaumelle , par M. Bidaut . A
Paris , chez Jean - François Baftien , Libraire
, rue du Petit Lion , Fauxbourg
S. Germain .
La Critique eft aifée , & l'Art eft difficile.
ON fait qu'après cinquante années de
réuffite dans l'Europe entière , la Beaumelle
s'étoit laborieufement occupé à faire
fur la Henriade , le même travail que Zoile
avoit fait , de fon temps , fur l'Illiade & fur
l'Odyffée. Une entrepriſe fi téméraire étoir
réfervée à cet homme fingulier . Perfonne
n'ignore que ce n'étoit point la rivalité qui
l'y avoit déterminé.
Une jaloufie mal placée , & fon animofité
contre le Poëte avoient été fes feuls motifs.
Il eſt aife de le voir à la fimple lecture de
fon Commentaire. La plus aveugle fureur de
critiquer fe décèle à chaque note ; & il
prouve en outre qu'on peut écrire en profe
avec efprit , force & précifion , & mal juger
la poétie.Ce n'eft pas qu'il n'ait fait fur le plan
plufieurs remarques judicieufes. Il faut même
convenir que la Henriade de Voltaire eft
fufceptible de bonnes critiques plus qu'aucun
de fes autres Ouvrages. On fent qu'il l'a
commencée un peu trop jeune , & que fon
génie n'étoit pas encore mûr pour une fi
116 · MERCURE
grande entrepriſe. Mais les tirades de vers
que le Critique a eu la témérité de fubftituer
à ceux du Poëte , fuffifoient feules pout
difcrediter les obfervations , & réparer le
mal que le Commentaire pouvoit faire au
poëme.
Au refte , ceux même pour qui ce genre de
réfutation ne feroit pas fuffifant , trouveront
dans la Henriade Vengée une réponse au Com
mentaire , à laquelle les Critiques les plus
chagrins ne peuvent rien objecter de folide ,
& que les partifans du bon goût ne peuvent
trop lire. Il y a déjà plus d'un an qu'elle a
été publiée fans être connue , & fans que
les Littérateurs aient paru y faire la moindre
attention . Elle ne nous eft même parvenue
que tout récemment , à l'occafion
d'une lettre du Roi de Pruffe adreffee
à l'Aateur. Quel a été notre étonnement ,
ou plutôt notre plaifir , lorfque , à la manière
adroite & précife dont les Critiques
de la Beaumelle font préfentées , & plus en
core à la fupériorité de vues & de goût que
l'on remarque dans les réponfes , nous auns
cru reconnoître l'Auteur de la Henriade
lui-même , fi le nom de fon défenfeur
ne fe trouvoit à la tête du Livre . Cette feule
raifon ne nous permet pas d'infifter fur nos
conjectures ; mais il n'en eft pas moins vrai
de dire que le génie & l'amour-propre ne fe
fuffent pas mieux vengés , & nous préfu
mons que nos Lecteurs admireront , comme
nous , qu'un homme qui , durant toute fa
DE FRANCE. 117
vie, a eu la modeftie de ne rien publier,
ni en profe ni en vers , débute un peu
tard par un Ouvrage Littéraire plein de
connoiffances, d'agrément & de fel, marqué
au coin du goût le plus sûr & le plus fin , &
qui fuppofe un efprit verfé dans tous les
myſtères de la compofition poétique, & dans
toutes les délicateffes du ftyle . Citons en
exemple quelques pallages.
CHANT
Ier.
Et par droit de conquête & par droit de naiſſance,
Page 3 du Commentaire de la Beaumelle,
NOTE Ire
La Beaumelle fait
ici deux obfervations.
Il trouve mauvais que
le Poëte ait mis des
Sommaires en tête de
"chaque Chant ; il pretend
que c'eft ôter au
Lecteur un des plus
grands plaifirs de l'ef
prit , le plaifir de la
RÉPONSE,
Ce début du Criti
que ne doit pas prévenir
en fa faveur. Ces
argumens ou fommaires
, loin de dégoûter
le Lecteur , lui donnent
l'idéedu contenu
du Chant qu'il a lous
les yeux; ils facilitent
à ceux qui ont déjà lų
furprife ; que ces l'Ouvrage , le moyen
fommaires reffemblent
à ces prologues maladroits
, où l'un des
Acteurs venoit expofer
de trouver promptement
les endroits
qu'ils cherchent : cela
ne peut donc qu'être
118 MERCURE
en détail toute l'intrigue
de la Pièce , & que
c'eft raffafter fes convives
avant de les mettre
à table.
Il dit enfuite que ce
fecond vers fe trouve
dans un Poëme de la
Caffagne ; que dans la
fange d'Ennius , Virgile
ramafoit des perles.
Ilfait un crime à
Voltaire d'imiter Virgile.
utile , & n'eft pas fufceptible
de critique.
Il prétend que le fecond
vers le trouve'
dans un Poëme de la'
Caffagne , fur Henri'
IV. 1 °. Le Poëte qu'il
cite n'eft pas allez intéreffant
pour que
ceux qui ont eu la
patience de le lire fe
rappellent ce paffage.
Il auroit donc dû ,
pour appuyer fa critique
, citer ce vers en
entier. 2 °. La même
penſée peut fe trouver dans différens Auteurs
fans plagiat. Enfin , fi Virgile a puifé
dans la fange d'Ennius , on ne peut reprocher
à Voltaire d'avoir choisi une bonne
idée chez un mauvais Auteur.
CH A NI IX .
Page première du Tome deuxième du
Commentaire.
RÉPONSE.
La Beaumelle con- 1º. Cet épiſode
vient que ce Chant eft ,
fans contredit le
mieux écrit , qu'on y
رد
qui contient une fiction
, eft mal - à- propos
traité d'hiftoriet .
trouvedes vers heureux te. Tout le monde
DE FRANCE. 119
qui coulent d'une veine connoît l'hiftoire des
féconde , lliiqquuiidduuss , amours de Henri &
puroque fimillimus de Gabrielle d'Eftrées ;
amni. Le Poëte a ré- c'eft ce qui fait le fupandu
avec profufion jet de ce Chant. Le
l'agrémentfur cent tableaux
charmans. C'est
un tribut qu'il ne peut
s'empêcher de rendre
au Poëte. Mais il dit ,
1 ° . qu'ici c'est un épi- l'amour avec les coufode,
dont une partie
eft une fiction , & l'au- les plus féduifantes ;
tre une hiftoriette plus
que libre.
2°. Que c'eft malà-
propos mêler le facré
avec le profane ,
que d'employer dans
Poëte l'a traité avec
le brillant & l'élégance
dont la matière
étoit fufceptible ; il y
a , à la vérité , peint
leurs les plus vives ,
mais loin d'être forti
des bornes de la décence
, après l'avoir
expofé fous le coloris
le plus flatteur , il fait
voir avec la même
un Poëme Chrétien le force les maux qui en
fyftême mythologique.
3° . Que le Héros
eft avili par cet épi-
Jode; qu'il n'en réfulte
aucun avantage pour
l'intrigue , aucun obftacle
pour le dénoûment
; qu'on peut pardonner
les fautes que
produit un violent
amour , mais qu'on
n'apas la même indulgence
pour celles que
font la fuite , par ce
qu'il dit , vers 37 &
fuivans , jufqu'au 64.
On ne peut faire voir.
plus clairement le dan
ger qu'il y a de fe livrer
à l'amour. Cependant
, à entendre
le Critique , il fembleroit
que le Poëte
fe feroit plu à exprimer
tout le beau de
cette paffion, qu'il au
120 MERCURE
produit le goût des roit pouffée jufqu'à
plaifirs.
4°. Quefile Héros
étoit fi preffe d'avoir
une maîtreffe , pourquoi
s'éloignoit- il de
Paris ? N'avoit-ilpas
Montmartre à fa portée
? Du moins il auroit
pu donner, du lit
de l'Abbeffe , fes ordres
pour le fiege.
5°. Que l'Amour
eft indigne du Poëme
héroïque, s'il n'eft une
pallion ; que ce n'eft
qu'un libertinage ;
qu'à peine Gabrielle at'ellevu
Henri , qu'elle
eft émue ; que Henri
abandonne un fiége ,
non pour obéir à fon
coeur mais pour fatisfaire
fes fens; qu'il
jouit comme Hercule ,
& part comme un Page
furpris par fon
Gouverneur ; que Gabrielle
n'a pas même
l'honneur d'être féduite
; elle fe précipite
dans les bras du premier
homme qui entre
ر
l'indécence , & qu'il
en auroit cache les
dangers ou fes fuites,
2º. Le Poëte n'a
pas , comme voudroit
l'infinuer le Critique ,
mêlé le facré avec le
profane. Il a ' mis en
Chypre le lieu de la
fcene , comme il a mis
à Rome la demeure
de la politique , parce.
que les peuples de
l'Ile de Chypre ont
toujours paffe pour
être très-abandonnés
à l'amour , de même
que la Cour de Rome
a eu la réputation
d'être la Cour la plus
politique de l'Europe,
On ne doit pas , dit le
Poëte , regarder l'Amour
comme fils de
Vénus & comme un
Dieu de la Fable ; mais
comme une paffion
repréſentée avec tous
les plaifirs & tous les
défordres qui l'accompagnent.
Si l'on
a donné à cette paffion
dans'
DE FRANCE. 121
و
dans fon château ;
qu'aulieu de chanter les
Jentimens généreux &
tendres de deux coeurs
vertueux le Poëte
chante des plaifirs de
guinguette , &fes hymnes
fe fentent de la
fainteté du lieu.
6°. Que M. de Voltaire
eft le feul Poëte
perfonnifiée les mê
mes attributs que lui
donnoient les Payens,
c'est que ces attributs
allégoriques font trop
connus
pour être
changés . L'Amour a
des flèches , la Juftice
une balance ; fur cela
onpeut confulter Boi
leau :
C'eft d'un fcrupule vain s'alarmer vainement ;
C'eſt vouloir aux Lecteurs plaire fans agrémens :
Bientôt ils défendront de peindre la Prudence ,
De donner à Thémis ni bandeau ni balance ,
De figurer aux yeux la Guerre au front d'airain ,
Ou le Temps qui s'enfuit un horloge à la main ; I
Et par- tout , des difcours , comme une idolâtric ,
Dans leur faux zèle iront chaffer l'Allégorie.
qui n'ai rien dit au ༣༠. Cet ¢ pifode ne
coeur dans l'Epopée. préfente rien qui puif-
Enfin, ilauroit voulu le faire tort à la gloire
qu'au lieu de faire de Henri. Gabrielle
Henri amoureux de d'Eftrées étoit d'une
Gabrielle , ce Prince Famille illuftre , fille
eût répondu à l'amour & petite fille de
qu'avoit pour lui la Grand - Maître d'Ar-
Comtelle de Gram- tillerie. Il en devint
mont , qui étoit defon amoureux pendant les
parti, & qui l'aimoit ; guerres civiles ; & fi
que la Ducheffe de l'on peut pardonner
Sam. 16 Décembre 1780. F
122
MERCURE
Montpenfier
éprife
du Heros, ce font fes
termes ) furieufe d'ap
prendre qu'elle a une
rivale , foulevat le ciel
& la terre pour venger
fa paffion &fa beauté
fuivant le Critique's
les fautes que produit
un violent amour , on
doit avoir cette indul
gence pour ce Roi ; il
ne pouvoit vivre avee
fa femme, qui favo
méprifee. Il commence, tifoit fes ennemis , &
d'après cela , un plan
qu'il n'a pas la force
d'achever, où il fait
qu'il fut enfuite oblige
de répudier. D'ail
leurs ce Prince , quoi
· jouer à la Comteffe de que, très épris des
Grammont , deguifée charmes de Gabrielle,
en Officier, le rôle le à la fimple vue de
plus romanefque, LudMornay s'arrache
d'auprès d'elle pour
its joindre fon armée.
Loin d'être ávili par cet épifode , il n'eft que
plus eftimable d'avoir préféré fon devoir
& fon, honneur à fes plaifirs ; au furplus , le
Poëte s'eft exprimé de façon à ne pas donner
prife à cette Critique il n'a pas paffe les
bornes de l'honnêteté...
4. Il n'en eft pas de même du Critique ,
qui a l'indécence de mettre en jeu l'Abbeffe
de Montmartre , & de s'exprimer en termes
qui bleffent les oreilles les moins délicates .
5. Il n'eft pas poffible de donner une
idée plus défavantageufe
que fait le Critique
des Amours de Henri & de Gabrielle. A
T'entendre , Gabrielle fe livre d'elle - même
au premier homme qui entre dans fon chateau
: ce n'eft point à la féduction qu'elle
DE FRANCE.
123
cède ; elle fe précipite dans fes bras ; &
Henri abandonne un fiége , non pour obéir
à fon coeur , mais pour fatisfaire les fens.
Voilà un tableau bien different de celui qu'a
peint le Poëte. Lifez les vers 173 & fuivans
de ce Chant.
Elle entrait dans cet âge , hélas ! trop redoutable ,
Qui rend des paſſions le joug inévitable.
Son coeur ; mé pour aimer , mais fier & généreux ,
D'aucun amant encor n'avoit reçu les voeux , &è.
" Le Poëte fait plus. Il feint que l'Amour
pour féduire Gabrielle , enchante fon féjour.
Il décrit , de la manière la plus flatteufe
les charmes que ce Dieu emploie , & dit ,
vers 229 & fuivans ,
Contre un pouvoir ſi grand, qu'cât pu faire d'Eſtrée ?
Par un charme indomptable elle étoit attirée !
Elle avoit à combattre , en ce funeſte jour ,
Sa jeuneffe , fon coeur , un Héros & l'Amour.
» Eft- ce là le portrait d'une femme qui fe
rend au premier venu ? D'un autre côté le
Poëte préfente Henri qui , fe difpofant à
partir pour joindre fon armée , voit Gabrielle
, eft épris de fa beauté , & eft
malgré lui : ce qu'il exprime par les vers
233 & fuivans de ce Chant.
enu
Quelque temps de Henri la valeur immortelle
Vers les drapeaux vainqueurs en fecret le rappelle.
Une invifible main le retient malgré lui.
Fij
124 MERCURE
Dans fa vertu première il cherche un vain appui .
Sa vertu l'abandonne , & fon ame enivrée
N'aime , ne voit , n'entend , ne connoît que 'd'Eftrée.
Voilà Henri paffionément amoureux de
Gabrielle. Il veut rejoindre fes drapeaux ;
fa paffion violente le retient . Mornay arrive.
Le Poëte dit , vers 312 :
Il voit Mornay paroître ; il le voit & rougit.
L'un de l'autre en fecret ils craignent la préſence.
Le fage en l'abordant garde un morne filence ;
Mais ce filence même & ces regards baiſſés
Se font entendre au Prince & s'expliquent affez.
Sur ce vifage auftère où règne la trifteffe ,
Henri lut aifément fa honte & fa foibleffe.
Rarement de fa faute on aime le témoin ;
Tout autre eût de Mornay mal reconnu le foin.
Cher ami , dit le Roi , ne crains point ma colère ;
Qui m'apprend mon devoir eft trop sûr de me plaire.
Viens , le coeur de ton Prince eſt digne encor de toi :
Je t'ai vu , c'en eft fait ; & tu me rends à moi.
Je reprends ma vertu que l'Amour m'a ravie.
De ce honteux repos fuyons l'ignominie.
Fuys ce lieu funefte où mon coeur mutiné
Aime encor les liens dont il fut enchaîné !
Me vaincre eft déformais ma plus belle victoire.
Partons , bravons l'Amour dans les bras de la Gloire;
Et bientôt dans Paris repandant la terreur,
Dans le fang Eſpagnol effaçons mon erreus,
DE FRANCE.
125
Ce portrait eft bien différent de celui
qu'a fait malignement le Critique. On y
voit un Prince qui préfère fon devoir
& le bien de fes peuples à fes plaifirs ; qui a
l'ame affez droite & affez pure pour favoir
gré à Mornay de la démarche qu'il a faite
pour le ramener à lui -même. Cet amour eft
donc préſenté comme une violente paffion ,
tant de la part de Henri que de celle de
Gabrielle , & non une fimple paffade , un
libertinage , comme veut l'infinuer le Critique.
Il y a plus , c'eft que lui- même le reconnoît
dans fa note , page 29 du fecond
volume de fon Commentaire , où il s'exprime
ainfi au fujet de ce vers : N'aime , me
voit , n'entend ne connoit que d'Eftrée.
" Les Catons , dit- il , pourront ne pas trou-
» ver ce vers affez grave pour l'Épopée ;
» pour moi , je penfe que cette image repréfente
avec énergie l'ivreffe d'une vive
paffion. » Cet amour pouvoit donc ,
d'après le Critique même , entrer dans un
Poëme épique. Si l'Auteur a répandu avec
profufion , pour fe fervir des termes de la
Beaumelle , l'agrément fur cent tableaux
charmans , c'eſt que le fujet en étoit ſuſcep
tible.
و د
›
6º. Ce Critique prétend que le Poëte n'a
rien dit au coeur dans l'Épopée . Il y a ceper
dant peu de Poëtes qui ayent fi bien connu
& fi bien caractériſé les différentes fenfations
dont le coeur eft affecté , foit de joie , de
triſtelle , de tendreffe , de haine , de pitié ,
Fiij
126
MERCURE
de mépris , de douceur , de violence , d'humanité
, de férocité. On en trouve une infinité
d'exemples dans la Henriade. Pour s'en
convaincre , on peut lire les vers 284 & 354
du premier Chant ; les vers 207 , 209 , 230 ,
335 , 348 du fecond Chant ; les vers 303
du troifième , 468 du quatrième , 344 du
cinquième , 12 du feptième , 259 , 273 du
huitième , 339 du neuvième , & 139 du
dixième , & l'on verra l'injuſtice de ce Cri
tique.
23
Enfin, les amours de Gabrielle avec Henri
font trop connus , ont eu trop de fuites , pour
que le Poëte ne les célébrât pas plutôt que
ceux de la Ducheffe de Montpenlier & de
la Comteffe de Grammont , dont le roman ,
propofé par le Critique , eût prêté au ridicule.
"
Nous avons choifi ce paffage de préféren
ce , comme un des endroits de la Henriade le
plus fufceptible d'objections embarrallantes,
& qui par conféquent pouvoit faire le mieux
juger de la tournure & de la folidité des répónfes.
Nous aurions bien voulu citer encore
l'article concernant l'i uchariftie , où la
Beaumelle ofe attaquer ce beau vers ,
Et lui découvre un Dieu fous un pain qui n'eft plus.
Article curieux , très- bien travaillé , & où le
Poëte eft bien défendu contre le Critique,
Mais les bornes que nous preferit la forme actuelle
de ce Journal , ne nous permettent pas
d'étendre cet extrait plus loin . Nous regrettons
DE FRANCE. 127
fur-tout de ne pouvoir citer quelques notes
fur les détails du ftyle ; nous dirons du moins
que nous n'en avons pas trouvé une
feule qui ne foit pleine de jufteffe & de
goût ; & nous finirons par la copie de la
Lettre que le Roi de Pruffe a écrite à l'Auteur.
Au Sieur Bidaut , à Paris.
" J'ai reçu votre Lettre & la défenſe de
la Henriade ; je vous rends, grâces de
» votre attention obligeante. Quoique la
Critique que l'on a faite de ce chefd'oeuvre
foit auffi maladroite & mauvaife
» que poffible , on vous doit des obligations
cependant d'en avoir fi bien fait
connoître tout le ridicule. Sur ce , je prie
Dieu qu'il vous ait en fa fainte & digne
garde. Signé , FRÉDÉRIC.
33
Poftdam , ce 8 Avril 1780.
MÉMOIRES de Clarence Welldone , ou le
pouvoir de la Vertu , Hiftoire Angloife ,
par Mde de Malarme. 2 Vol . in 12. A
Paris, chez Cailleau, Imprimeur- Libraire ,
ruc S. Severin .
CE ROMAN eft en Lettres ; la marche en
eft fimple , mais le fond plein d'intérêt
& narré avec autant de précifion que de
facilité.
›
Clarence Welldone quitte fon Couvent
Fiv
128 MERCURE
A
à Metz pour paffer à Londres dans les bras
de fes parens , & laiffe dans ce Monastère
fon amie Eugénie , à qui font adreffées prefque
toutes les Lettres qui compoſent ce Roman.
A combien d'événemens cette jeune
& charmante Angloife eft expofée ! Sa tendre
mère , qui la rappelle vers elle , eft
bientôt veuve par la mort d'un Epoux qu'elle
chériffoit , & que la perte de fa fortune
( par la faillite de fon Banquier ) conduit au
tombeau. Cette perte inattendue la contraint
à vendre le peu de mobilier qui lui
refte pour fe monter une petite boutique de
Lingère,avec laquelle elle efpère fubfifter &
fon aimable fille , le refte de leurs jours.
Ce projet commençoit à s'effectuer ; mais
leur tranquillité devoit être interrompue:
Sir Henri Sandwick , auffi riche qu'extrava
gant , voit Clarice Welldone dans une promenade
, & en devient bientôt éperduement
amoureux. Ce jeune Seigneur ne connoiffant
que le plaifir , & ne cherchant que les
moyens de fe le procurer , ne tarde point à
découvrir la demeure de celle dont il defire
la poffeffion. Sous prétexte d'acheter des
dentelles , il voit l'objet de fon amour ; mais
voir ne lui fuffit pas , il lui faut quelque
chofe de plus réel . Une femme de fa connoiffance
& amie de la mère de Clarence
ame fervile & intéreffee , lui promet de favorifer
fes criminels deffeins , s'il veut lui
donner une maifon à quelques milles de
Londres , dans laquelle , demandant à la
DE FRANCE.
129
mère de Clarence la permilion de la conduire
à fa campagne , elle la lui livrera pour
en difpofer à la volonté. Le jeune. libertin
accepte avec tranfport cette flatteufe propofition
; la maifon eft donnée ; Mde Willdone
a confenti à laiffer aller fa fille avec
l'infame Jarvis ; ( c'eft le nom de l'entres
metteufe ) telle que la tendre colombe , qui
fe laiffe prendre dans les filets de l'Oifeleur
, cette jeune beauté , fans aucune défiance
, fe précipite elle - même dans le
gouffre où l'on veut immoler fon innocence.
Mais fa fageffe , fa fermeté & fa
bonne mère , qui heureufement va la trouver
à cette campagne , l'arrachent au crime
affreux dont elle alloit être la victime. Elle
retourne chez fa mère ; bientôt Sir Henri
Sandwick fe rend à la boutique de Mde
Welldone pour y contempler au moins
celle qu'il n'a pu attendrir , il trouve toute
la maifon en alarmes ; il s'informe de ce
qui peut en être la caufe ....... Pour lui quel
coup de foudre ! Clarence venoit d'être ravie
à fa mère. Ecouter le récit de cette
aventure, jurer de la venger , mettre ce
projer à exécution , eft pour lui l'ouvrage
d'un feul inftant. Mais où la trouver ? Eh !
quel prodige n'opère pas l'amour ? Enfin , il
a découvert le château où l'on retient en
fermé l'objet de fa tendreffe. Son indigne
ravifleur eft abfent , fes gens enivrés , rien ne
s'oppose à fes defirs ; Clarence eft arrachée
à l'infâme prifon qui la retenoit, A peine
Fy
110 MERCURE
a-t -on fait quelques lieues , que la chaife
qui emporte Clarence eft atteinte par Fitz-
William , qui venoit de s'appercevoir qu'on
lui avoit enlevé fa proie. Henri Sandwick
n'a que le tems de fe mettre en defenfe ,
il lui donne un coup d'épée qui le renverfe
aux pieds de fa victime.Un coup de pistolet
qu'un des gens de Fitz - William tire à
Henri , paffe heureufement à côté de lui ,
& va frapper fon poftillon : & Henri de le
remplacer , & de conduire lui-même Clarence
, plus morte que vivante , dans une de
fes terres.
La poffeffion de ce charmant objet réveillant
en lui tout fon amour , lui fait hafarder
une tentative. L'horreur de ce procédé
détermine Clarence à fuir une maifon qui
ne peut que lui devenir funefte. La nuit
favorife fon deffein ; un drap attaché à fa
fenêtre , & auquel elle s'abandonne , la porte
dans la cour du Château ; une brèche au
mur du jardin facilite fon évaſion . Elle
court à travers les champs , fans s'embar
raffer ni où elle ya , ni ce qu'elle deviendra :
que lui importe ? fa vertu fera confervée ;
que defire de plus un coeur comme le fien ?
Après un jour & une nuit de marche, mourant
d'inanition , elle entre au hafard dans un
parc
dont la porte fe trouve ouverte. Il étoit
einq heures dumatin ; un vertueux Anglois s'y
promenoit occupé à lire. Il voit Clarence à
fes genoux ; à cet afpect , quel coeur ne feroit
point ému? Il l'emporte dans fon apparte
DE FRANCE. 131
ment , & lui laiffe prendre le repos dont
elle a befoin , en ordonnant à fa femme de
charge d'en avoir le plus grand foin.
Il apprend bientôt le fujet qui a contraint
Clarence à fe refugier chez lui, Ce bon Anglois
( Milord Pouwer eft fon nom ) joint
au récit que cette Belle lui fait de fes malheurs
, celui de fon hiftoire , qui eft fort
intéreflant. Des lettres que Clarence fait
parvenir à fa mère , l'ont en peu de tems
fait voler dans les bras de fa vertueufe fille ;
& les inftances que Mylord Pouwer leur
fait pour qu'elles partagent fa demeure , les
ont bientôt determinées.
Au bout de quelque tems , Mylord Pouwer
tombe dangereufement malade ; fon
Médecin eft appelé. Combien , lui dit - il ,
croyez-vous quej'aie dejours à vivre ? Une
pareille queftion devoit déconcerter , le
Docteur. Après avoir hélité , preſſe par
Mylord , il avoua qu'il penfoit que dans
deux jours il ne feroit plus. Mylord Pouwer
écoute cette réponfe en véritable Philofophe
, arrange fes affaires avec ce fang - froid
que l'Anglois met à fe donner la mort quand
il eft attaqué du fpleen , & dir à Clarence
& à fa mère , qui ne quittoient plus fon
chever Depuis l'inftant où j'ai vu votre
adorable fille , j'ai formé le defir de lui of
frir ma main , votre maladie ( Mde Wilidone
fortoit d'être malade ) avoit retardé mon projet
, & l'état où je me trouve me force à ne
F vj
132 MERCURE
point en éloigner l'éxécution. Ne me refuſeż
pas cette grâce ; elle est néceſſaire à mon repos.........
Je mourrai avec moins de regretsfi
je puis lui laiffer une fortune digne de fes
yertus. Leur mariage fut contracté le même
jour, & celui où cet homme généreux devoit
finir fa carrière , fut l'aurore de fon bon
heur. Une crife inefpérée lui rendit la vie
& il fe vit l'époux de la belle Clarence
& jouit dès lors de la meilleure fanté.
Ce n'eft pas le premier miracle que l'amour
ait fait. Ils fe rendirent tous à Londres.
Après plufieurs années d'une tendre union ,
le bon Mylord & la mère de Clarence
meurent de la petite vérole. Elle eft inconfolable
, & attaquée de la même maladie ;
on la voit au moment de les fuivre au tombeau.
Mais Henri Sandwick refpire encore ;
fon amour pour elle n'a fait que s'accroître
par le laps de tems qui ordinairement le
fait difparoître. Fitz William , guéri de fa
bleffure , s'eft marié à Londres ; Clarence
Welldone eft libre , & maîtreffe d'une fortune
confidérable. Les premières impreffions
s'effacent difficilement ; elle voyoit
Henri ; il étoit encore jeune & charmant
il convenoit de fes fautes , il en demandoit
le pardon aux genoux de la tendre
Veuve. Que d'armes puiffantes pour vaincre
le coeur chancelant de la belle Clarence !
On ne réfifte pas long- tems au Dieu qui
foumet tout à les loix : Clarence ſe rendit ,
DE FRANCE.
133
Henri devint fon époux , & rien ne manqua
plus à leur bonheur mutuel .
11
On rencontré dans le cours de ce Roman,
plusieurs Épifodes qui contribuent à l'embellir;
& qui font honneur à l'efprit & à
la fenfibilité de Mde de M.
SPECTACLES.
COMÉDIE ITALIENNE.
LEE
Mardi 28 Novembre , on a repréſenté
pour la première fois la Somnambule , Comédie
en un Acte & en vers,
Sophie eft aimée de Saint - Albin ; mais
elle renferme avec foin dans fon coeur la
tendreffe que celui ci a fu lui infpirer. En
vain fon père , pour l'engager à épouſer ſon
jeune ami , employe auprès d'elle tous les
moyens dont l'amour paternel le rend capable
; il ne peut bannir de fon ame les inquiétudes
, l'effroi que lui caufent les chaînes
de l'hymen. Les idees qu'on lui a données
fur les hommes en général, ne lui laiffent
pas la faculté de foupçonner qu'il en exiſte
un qui foit fait pour la rendre heureufe :
elle rend néanmoins juftice aux qualités de
-Saint- Albin ; mais il n'en doit peut - être l'apparence
qu'à la diffimulation , en conféquence
elle refufe, formellement fa main.
144
MERCURE
Heureufement pour Saint - Albin , Sophie
eft Somnambule . L'ame encore battue de
l'affaut qu'elle vient d effuyer , elle s'occupe
en rêvant de fon amour , el e croit que fon
amant s'eft retiré pour jamais , elle lui reproche
fon ingratitude , & finit par avouer
qu'elle l'adore. Un cri de joie que jette le
jeune homme arrache Sophie au fommeil ,
elle rougit, héfite un moment, & renouvelle
un aveu qui à l'inftant même eft fuivi de fon
union avec Saint- Albin .
Nos Lecteurs n'ont pas oublié l'Antipathie
pour l'Amour, Ouvrage charmant , repréfenté
il y a quelques mois à la Comédie
Françoife , & dont nous avons parlé dans
ce Journal. Les raifons de l'éloignement
qu'Adélaïde éprouve pour le mariage font
les mêmes que celles dont Sophie fait ufage
dans la Somnambule . Dans la première Comédie
, elles font foutenues & développées
avec les reffources que donnent le talent
exercé & la connoiffance du coeur humain ,
ici elles font préfentées avec toute la foibleffe
de l'inexpérience ; cependant il exifte
encore entre les détails des deux Ouvrages
une reffemblance affez frappante pour que
le Spectateur en foit furpris. Quelle est la
caufe de cette reffemblance ? Nous Pignorons
; ce qu'il y a de sûr, c'eft qu'il y a 8 ou to
ans que l'Antipathie pour l'Amour a été reçue
à la Comédie Françoife. Quant à la Somnambule
, c'eft , dit on , le coup d'effai d'un
jeune homme , & c'eſt un titre à l'indul
1
DE FRANCE.
138
gence ; mais l'indulgence n'exclut pas les
confeils néceffaires . Nous invitons donc
l'Auteur de cette petite Pièce à étudier les
refforts qui font marcher une action avec
quelque chaleur ; à prendre connoiffance
des effets dont une Comédie a befoin pour
répondre à fon titre & pour fixer l'attention.
Nous l'exhortons encore à fe fouvenir de ces
vers d'Horace :
Intererit multùm Davus ne loquatur , an Héros :
Maturufnefenex , an adhuc florentejuventâ
Fervidus.
Quand il aura réfléchi mûrement fur tous
ces objets , & qu'il aura recueilli le fruit de
fes réflexions , il conviendra lui- même que
peu d'Ouvrages prêtent plus à la critique ;
font auffi triftes , & auffi froids que la Somnambule.
Le Samedi fuivant , Mde Lacaille a dé
buté par le rôle d'Hélène dans Silvain ; elle
a continué fes débuts par celui de Blaifine
dans Blaife le Savetier, &c.
Nous connoiffions le talent de cette Débutante
avant qu'elle arrivât à Paris : les
Théâtres de Fontainebleau & de Verfailles
ont été fous nos yeux les Théâtres de fes
fuccès ; néanmoins nous l'avons toujours
regardée plutôt comme une Chanteufe que
comme une Actrice , & nous avons tou136
MERCURE
jours defiré qu'elle s'occupât du travail qui
lui eft néceffaire pour acquérir les qualités
que ce dernier titre demande impérieufement.
Les mêmes éloges dont nous l'avons
trouvée digne quant au goût & l'adreffe
qui préfident à fon chant , nous les lui devons
encore ; nous l'engagerons feulement
à obferver que dans l'emploi des Duegnes ,
qu'elle veut remplir à la Comédie Italienne,
elle doit donner à fon chant une marche
plus vive & plus animée ; qu'il y a une
nuance très-diftincte entre les rôles d'Amoureufes
& ceux de Mères ou Duegnes , &
que le foin qu'elle apporte à faire briller fa
voix & fon talent mufical , pourroit être
très agréable dans le premier de ces emplois
, mais qu'il eft très - déplacé dans le fecond.
Quant à fon jeu , nous y avons remarqué
la même langueur , la même mo
notonie que nous lui avons reprochées
dans tous les tems ; nous espérons que fi
elle refte en cette ville , les bons avis qu'elle
y peut rencontrer , l'exemple des bons mor
dèles qui y font encore , la détermineront à
une étude qui peut feule lui affurer les fuffrages
du Public .
DE FRANCE. 137
VARIÉTÉ S.
2
REPLIQUE pour M. DE VOLTAIRE
contre M. DE CHARNOIS.
JEE perfifte , Monfieur , à croire que Voltaire n'a
point commis dans Zaïre la faute qu'on lui reproche .
Il n'a point violé le coftume , d'une manière vicieuſe
& condamnable.
J'ofe affurer qu'il eft permis aux Écrivains Dramatiques
d'introduire dans leur Ouvrage une dérogation
aux ufages , moeurs & coutumes du pays où
fe palle l'action , moyennant les quatre conditions.
fuivantes. Premièrement , que cette dérogation foit
annoncée très-clairement & très - diftinctement aux
Spectateurs avant d'être effectuée . Secondement
qu'elle foit poffible & vraisemblable.Troifièmement ,
qu'elle ait un motif apparent.Quatrièmement enfin
qu'elle produife des effets remarquables dans la pièce .
A mon avis , ( que je foumets au jugement des connoiffeurs
) c'eſt alors une beauté de plus , & non pas
une faute.
Une dérogation vraisemblable, annoncée, motivée,
eft un événement qui frappe , occupe , intéreffe . La
violation de coftume eft vraiment digne de blâme ,
quand le Spectateur n'en a point été prévenu . Son
premier mouvement eft de l'imputer à l'ignorance ,
ou du moins à l'étourderie de l'Auteur ; dela naît une
diftraction défagréable , & c'eft une grande faute
que d'exciter une pareille fenfation dans le cours d'un
Drame.
Quant à Zaïre , la dérogation aux moeurs Afiatiques
eft annoncée plufieurs fois très -clairement , &
nul étranger n'eft introduit dans le Sérail avant cette
138 MERCURE
?
annonce. Rien de plus poffible & de plus vraifemblable
que la fantaifie d'un Soudan de l'Afie , qui
veut une fois dans fa vie , pendant deux heures
avoir une Cour à la manière des Rois d'Europe. Le
motif d'Orofmane eft évident , & M. de Charnois a
eu foin d'en expofer lui- même les effets. Ce n'est donc
point une faute , mais un agrément de plus.
L'ouverture du Sérail qu'Orofmane veut rendre
acceffible à tout le monde , vers le commencement
du premier A&te , eft un événement qui peint d'autant
mieux fon amour & fa joie. L'ordre qu'il prononce
enfuite de le barricader , peint d'autant mieux
fa jaloufie & fa fureur.
Obfervons d'ailleurs , qu'Orofmane eft un Scythes
qu'il dit lui- même , Je ne fuis point formé d'un fang
Afiatique ; en adoptant un ufage étranger au Sérail ,
il ne fait donc rien contre les lois de la vraifemblance.
En tout , mon opinion eft qu'il ne faut pas donner
inutilement des entraves au génie par des règles
arbitraires.
Quant à mon nom , comme il ne s'agit ici ni de
faits ni de perfonnalités , ne jouiffant d'aucune autorité
dans la Littérature , & n'ayant pas l'honneur
d'être connu de M. de Charnois , je le prie de
mettre qu'il ne foit pas publié....
per.
En prenant contre lui la défenſe de Voltaire , j'ai
cru faire un acte de juftice . Je n'en eftime pas moins
fes talens & fon courage.
J'ai l'honneur d'être.
**
}
1
DE FRANCE
139
SCIENCES ETET ARTS.
LETTRE au Rédacteur du Mercure.
MONSIEUR,
ON voit aux pages 176 & 177 de la Partie Politique
du Mercure de France , Nº . 44 , de cette an
née, des faits qui prouvent , avec d'autres que j'ai
appris d'ailleurs , combien le coup de vent du 8 au
9 d'Octobre , & de toute la journée du 9 , a été funefte
à plufieurs des bâtimens navigans dans le
Golfe de Gascogne . Il eft pourtant certain que ce
coup de vent a été annoncé fur nos côtes par le
Baromètre plus de vingt - quatre heures d'avance. Si
donc les Bâtimens , victimes de fa violence , en
avoient eu à leur bord , & qu'ils l'euffent confulté ,
ils auroient évité leur malheur , foit en ne fortant
pas du Port , comme plufieurs ont fait jufqu'au
moment de la tempête , foit en cherchant un afyle
dans un de ceux qui étoient à leur portée On ne
doit pas ignorer cependant que le Baromètre Nautique
dont j'ai introduit l'ufage dans la Marine après
l'avoir extrêmement perfectionné , & par ordre de
M. de Sartine , peut être obfervé à bord avec au
tant de préciſion qu'à terre , & avec plus de fuccès
encore. Cet Inftrument & fes propriétés ſont annon→
cés dans plufieurs Cahiers du Journal de Marine ,
première & feconde année ; mais le Mercure ;
devenu fi intéreflant depuis peu , étant beaucoup
plus répandu que mon Journal , j'ai cru qu'en con
féquence du zèle pour les chofes utiles , qui vous
140 MERCURE
anime toujours , vous voudriez bien inférer cette
Lettre dans le plus prochain Numéro.
Les Obfervations journalières que je fais ici depuis
long- temps , me mettent en état de faire voir comment
ce coup de vent a été annoncé , & le voici.
42
1009
94
00
Le Baromètre qui , quelques jours avant le 8 Octobre
1780 , s'étoit foutenu au - deffus de 28 pouces ,
n'étoit déjà plus le 7 , à dix heures du foir , qu'à 27
pouces II lignes ciel affez ferein , petit frais
du Nord. Le 8, à huit heures & demie du matin, 27
pouces 7 lignes 2 , ciel tout couvert , joli frais du
Sud- Eft. A dix heures du foir du même jour, 26
pouces lignes , ciel tout couvert , grande
pluie & grande tourmente de l'Oueft , ou à -peur
près . A onze heures, 27 pouces 11 lignes , & c.
On ne peut pas , ce me femble , defire une annonce
plus formelle , plus décifive , & donnée plus à temps :
par quelle malheureufe fatalité ne s'eft- on pas mis
en état d'en profiter ?
13
Il eft bon encore d'être averti qu'à L'Orient M.
Theverard , Commandant de la Marine , de l'Académie
Royale de Marine , & Correfpondant de l'Académie
Royale des Sciences ; à Rochefort , M.
Romme , Profeffeur de Mathématiques , & Corref
pondant de l'Académie Royale des Sciences , font
journellement des Obfervations correspondantes à
celles que je fais ici , ce qui peut très-bien fournir
une reffource dans le cas où les Baromètres Nautiques
feroient dérangés ou détruits , ce qui arrive
quelquefois , vu leur fragilité , puifqu'ils font encore
en verre. On fait actuellement ici de ceux en
fer que j'ai inventés , & qui feront certainement
à la mer du fervice le plus für. On en peut voir la
defcription & l'ufage dans le quatrième & dans le
cinquième Cahier de la première année du Journal
de Marine. On foufcrit pour ce Journal chez M.
DE FRANCE. 141
Theveneau , Directeur de la Fofte de Paris , rue des
quatre Vents à Paris , & chez les principaux Libraires
du Royaume.
J'ai l'honneur d'être , avec refpect , Monfieur ,
Votre très-humble & très - obéiffant
ferviteur , BLONDEAU , Auteur
du Journal de Marine.
A Breft , le 10 Novembre . 1780.
GRAVURES.
Avis de MM. les Rédacteurs du Voyage
Pittorefque de l'Italie.
LA néceffité où l'on eft depuis plufieurs mois
de s'occuper entièrement de l'impreffion du Texte
da Voyage de Naples , auquel on travaille fans relâche
, & les détails de toute efpèce qu'entraînent les
foins qu'on y apporte , ont un peu retardé la Livraifon
qui eft préfentée dans ce moment- ci . Meffieurs
les Soufcripteurs ont dû voir par le Tableau qui
leur a été envoyé , au mois d'Avril dernier , de la
forme de l'Ouvrage & de la marche qu'on fe propofoit
de fuivre , que le premier Volume devoit
contenir en tout feize Livraifons ; ils en ont déjà
reçu quatorze , voici la quinzième ; la feizième , qui
eft également prête depuis long temps, paroîtra dans
le mois de Décembre,& on efpère êtreen état de mettre
au jour la première Partie du Texte du premier Volume
dans le courant de Janvier , & la feconde Partie
au mois de Mars ou d'Avril , ou plus tôt , s'il eſt
poffible. Au refte , ils font priés d'être perfuadés
que, s'il y avoit quelque retard , il ne pourra être
attribué qu'au defir de bien faire , & à la volonté
d'apporter à l'exécution Typographique tous les
foins & les ornemens dont on la croit fufceptible.
142 MERCURE
Carte de la Généralité de Bourges , dreffée &
exécutée par le fieur Dupain- Triel , Ingénieur-Géographe
du Roi , réduite d'après la Carte fur la même
Echelle , & à l'inftar de celle de Paris , publiée en
1778. A l'Obfervatoire , & chez le fieur Dupain-
Triel , rue des Noyers , près S. Yves , chez lequel
on trouve auffi un dépôt des Cartes de l'Académie
, & tout ce qu'on peut defirer en Géographie .
Prix , 3 livres,
Tombeau de J. J. Rouffeau dans l'Ile des Peupliers
, tel qu'il vient d'être exécuté par les foins de
M. de Gérardin , Eftampe de 18 pouces de haut fur
15 de large , deffinée par Gandal , & gravée par
Godefroi. Prix , 3 livres. A Faris , chez l'Auteur ,
rue des Francs- Bourgeois,vis à- vis la rue deVaugirard.
Cahier contenant le projet d'une Eglife Parcif
fiale , avec les Portails projetés de l'Eglife S. Paul
& de l'Eglife S. Severin de Paris , par M. Panferon.
Prix , livre 4 fols. A Paris , chez l'Auteur ,
rue des Maçons , maifon de M, Levaffeur , Graveur.
ANNONCES LITTÉRAIRES.
On trouve chez Barbon , Imprimeur - Libraire ,
- 29.
rue des Mathurins , les Ouvrages fuivans : 19. Rapin
de Hortis , in- 12 , veau doré. Prix , 4 livrés
10 fols. Cet Ouvrage fait le foixante - sixième Volume
de la Collection des Auteurs Latins.
Tome XI des Vies des Saints , in- 8º . relié. Prix ,
6 livres. Le Tome XII , qui finira cet Ouvrage,
eft fous preffe , & paroîtra à la fin de 1781. -
3 ° . Imitation de Jésus- Chrift , nouvelle Édition , in-
12 , veau doré fur tranche , avec figures. Prix ,
6 livres,
DE FRANCE. 143
Mémoire fur l'ufage des Narcotiques dans les
fièvres intermittentes , ou nouvelle Méthode de traiter
les fièvres d'accès , par M. du Chanois , Docteur
Régent de la Faculté de Paris , vol. in- 12 .
Prix , 12 fols, A Paris , chez Méquignon , Libraire ,
rue des Cordeliers.
·
L'Homme de ma connoiffance , Comédie en deux
Actes & en Profe , par M. Mercier , in - 8 °. Prix ,
1 livre 4 fols.
La Demande imprévue , Comédie en trois Actes
& en Profe , par le même , repréſentée par les Comédiens
Italiens le 23 Mai 1780. Pax , 1 Hvre 16
fols. A Paris , chez Ballard , Imprimeur - Libraire ,
rue des Matharins , & la Veuve Duchefne , Libraire,
rue Saint Jacques
Almanach de la Ville &Diocèfe de Sens , in- 18.
Prix, 12 fols. A Paris, chez Gogué & Née de la
Rochelle , Libraires , quai des Auguftins.
Mémoires fur différens fujets de Littérature , par
M. Maugez , in- 8 . A Paris , chez Lottin le jeune ,
Libraire , rue Saint Jacques.
Les Prophéties de Jérémie & de Baruch , traduites
de l'Hébreu & du Grec on Latin & en François , par
les Auteurs des Principes difcutés , 6 Volumes in- 12.
A Paris , chez Simon , Imprimeur - Libraire , rue
Mignon , & Mérigot , Libraire , quaj des Auguftins.
Difcours Chrétien à l'occafion de la Guerre entre
Ja France &les Lles Britanniques , par M, Tardiveaux
, Recteur de Coueron , in- 4 % . Prix , 1 livre
4 fols . A Nantes , chez Vatar , Imprimeur-Libraire.
Réflexionsfur les "O de l'Avent , en forme d'Ho
mélies , par l'Auteur des Traités contre les Parures
144
MERCURE
& contre les Danfes , 1 Volume in - 12 , relié en
veau . Prix , 2 livres 10 fols. A Paris , chez Auguftin-
Martin Lottin l'aîné , Imprimeur- Libraire , rue
Saint Jacques.
La France Illuftre , ou le Plutarque François ,
par M. Turpin , in- 4 ° . Nº, 3. A Paris , chez l'Auteur
, maifon de M. Deflauriers , Marchand de
Papier , rue Saint Honoré, près la rue de l'Arbre
fec.
> Euvres diverfes de M. le Comte de Treffan
Vol. in - 8 ° . A Paris , chez Cellot , Imprimeur-Libraire,
rue Dauphine.
Edipe chez Admète , Tragédie , par M. Ducis ,
de l'Académie Françoife , in - 8 ° . A Paris , chez
Gueffier , Imprimeur - Libraire , au bas de la rue
de la Harpe.
TABLE.
LA
Confultation ,
Air de M. Hinner,
Qui l'eût Penfé , Conte ,
Enigme & Logogryphe,
{
133
27
Comédie Italienne ,
101 Réplique pour M. de Voltaire,
contre M. de Charnois , 137
110 Lettre au Rédacteur du Mer-
103
111
cure ,
Gravures !
Reflexionsfur l'état actuel de
Agriculture ,
La Henriade de Voltaire , 115 Annonces Littéraires
Mémoires de Clarence Welldo
2
139
H ' 141
$42
h
ne , 1271
APPROBATIO N.
J'Alu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 16 Décemb . Je n'y ai
rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreſſion. A Paris ,
les Décembre 1780. DE SANCY.
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 23 DÉCEMBRE 1780 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VERS
Sur la Mort de l'Impératrice - Reine
de Hongrie.
HÉRÈSE n'eft donc plus ! Peuples de Germanie ,
Couvrez-vous de cendre & de deuil ;
Du tribut de vos pleurs honorez fon cercueil ;
Votre douleur eft jufte , & la terre attendrie ,
Senfible à vos malheurs , en gémit avec vous.
Nous , heureux habitans des rives de la Seine
O mes amis ! conſolons -nous :
THÉRÈSE vit encor dans notre Souveraine.
( Par M. de Charnois . )
Sam. 23 Décembre 1780.
G
146 MERCURE
1
REFLEXIONS SUR LES JOURNAUX
Adreffées au Rédacteur du Mercure,
EN vous adreffant , Monfieur , les plus
juftes plaintes fur la licence qui règne depuis
quelque temps dans plufieurs Journaux , je
ne crois pas avoir à craindre que le plus dé
cent & le plus modéré de tous fe refufe au
vau général des ames honnêtes . Elles attendent
depuis long-temps un homme qui ofe
être leur interprète ; & l'abus dont elles gé
miffent eft devenu fi criant , que je n'ai pu
me contraindre davantage .
la re
Si cette licence n'intéreffoit que les Ouvrages
imprimés , elle feroit peu dange
reufe , parce que fes effets feroient peu durables
, que la vérité perce enfin , & qu'un
bon Livre obtient tôt ou tard la réputation
qu'il mérite, Si elle n'attaquoit que
nommée du talent , on pourroit regarder
quoiqu'injuftement
, cet intérêt de gloire
comme un intérêt de vanité. Mais le fuccès´
des Ouvrages de Théâtre , foit en Poéfie ,
foit en Mufique , dépend plus effentiellement
de la première opinion que la multitude
en a prife ; les Journaux n'influent que
trop fur cette opinion ; & le tort qu'une critique
indiferette peut faire à l'Ouvrage , intereffe
non -feulement la réputation , mais
BIBLIOTHECA
REGLA.
CNACENS13.
DE FRANCE. 147
la fortune , mais l'état civil des Auteurs. Le
fort d'eux & de leur famille eft attaché au
fuccès de leurs Ouvrages. Contrarier ce fuccès
, c'eft leur faire un tort qu'on n'oferoit
faire aux plus vils Artifans ; & il eft bien
fingulier que , dans une ville où il n'eft permis
de nuire aux intérêts de perfonne , les
Hommes de Lettres & les Artiftes foient
feuls exceptés de cette règle générale.
La Critique eft utile fans doute , mais elle
ne peut l'être qu'autant qu'elle a des bornes.
Aulfi n'eft - ce point l'autorité des Journaux
que je combats , mais l'abus qu'ils en
font. Ils n'ont peut-être pas affez examiné
ce qu'ils gagneroient à fuivre d'autres principes;
& je crois les fervir en eſſayant de les
rappeler à des devoirs dont ils doivent moins
fe difpenfer que perfonne.
En effet , qu'une Critique foit d'un homme
ifolé , elle fera peu dangereufe. N'ayant
pas de Lecteurs qu'elle puiffe forcer en dépir
d'eux à la lire , elle fera infiniment moins
répandue qu'un Journal. Un homme ifolé
d'ailleurs n'en impofe pas à la multitude ,
comme celui qui a dans fa poche le privilége
de parler tous les jours. Ce dernier
aux yeux du peuple , eft une forte de Magiftrat
, d'homme public ; & fi cette autorité
qu'on lui accorde le rend refpectable ,
elle ne le rend que plus coupable lorsqu'il
a le malheur d'en abufer.
Une Critique eft toujours blâmable lorf
Gij
148 MERCURE
qu'elle n'eft pas motivée. Autant il eft courageux
de fronder une erreur , & d'appliquer
des principes reconnus & développés
à des vérités nouvelles ou méconnues , autant
il eft lâche d'affliger fon femblable fans
daigner prouver qu'on a droit de l'affliger.
Cette forme tranchante & dure eft à la portée
de l'ignorant comme de l'homme inftruit ;
& ce dernier même connoît trop bien les
térêts de fa caufe pour ofer l'employer.
En effet , lorfqu'un Cenfeur éclairé attaque
un Ouvrage , que lui en coûte-t'il de prouver
fes cenfures ? L'amour-propre , le defir
& la certitude du fuccès , la crainte dé laiffer
à fon adverfaire le moindre moyen de fe
défendre ou d'échapper , tout l'engage naturellement
à développer ce qu'il avance , à
le prouver de toutes les manières , à le préfenter
fous toutes les faces , à ne l'abandonner
que lorsqu'il eft auffi près , que le fujet
le permet , d'une démonftration irréſiſtible.
Cette forme, la plus fatisfaifante pour celui
qui l'emploie , eft en même - temps , & la
plus honorable , & la plus sûre , & la plus
honnête.
·
Mais que penfer de ces gens qui , depuis
quelque temps ont ufurpé le droit de parler
de tout , d'attaquer tous les talens , toutes
les réputations , d'avancer , en quatre lignes ,
les affertions les plus bifarres & les moins
réfléchies , fans fe donner la peine de motiver
le moins du monde leurs injures quoDE
FRANCE
149
tidiennes ? Le peu d'efpace qu'ils ont ne peut
leur fervir d'excufe ; on leur en eût accordé
davantage , fi l'on eût voulu leur permettre
de cenfurer , & la loi d'être précis einportoir
celle d'éviter des difcuffions qui doivent accompagner
& prouver toute critique. Si l'on
difoit à Naples , qu'en France on a prie
Sacchini , le plus foigné des Maîtres , d'être
à l'avenir plus correct dans fon ftyle ; qu'on
a appris à Piccinni qu'il ne favoit pas enchaîner
des modulations ; qu'on a plaint
Philidor de n'être que favant , on croiroit
peut- être que de pareils paradoxes ont été
appuyés par des Volumes entiers , & que
ceux qui les ont avancés n'ont épargné ni
recherches , ni travaux , ni difcuffions ; qu'ils
ont accablé leurs Lecteurs de tout le poids
d'une théorie favante & victorieufe. Point
du tout ; ces affertions étranges paroiffent
toutes nues , dans une fimple feuille in- douze ,
fans détails , fans preuves : & on laiffe infulter
tranquillement des Artiftes eſtimables ,
des Citoyens de qui la fortune eſt attachée
au fuccès de leurs Ouvrages.
Qu'une pareille Critique porte fur une
Tragédie , fur une Comédie , fur des Ouvra
ges qui foient purement du relfort de la
Littérature , elle fera toujours infiniment
blâmable , mais elle fera moins dangereufe,
Si elle eft injufte , il fe trouvera toujours
affez de connoiffeurs en ce genre pour en
détruire l'effet ; fi elle eft jufte , l'Auteur , en
G iij
150 MERCURE
la voyant confirmée par le Public , perdra
le droit de fe plaindre ; fi cette Critique ,
même injufte , l'emporte fur là réclamation
des gens de goût , il aura encore l'espoir de
la revanche ; & quand cet efpoir lui feroit
ôté , il a mille moyens de vivre au defaut de
celui-là : le talent d'écrire eft plus univerfellement
utile que celui de faire de la Mufique.
Mais attaquer indifcrettement un Compofiteur
en ce genre, c'eft attaquer fon état civil ;
caufer la chute d'un , de plufieurs de fes Ouvrages
, c'eſt lui faire un tort irréparable ,
parce qu'il n'a qu'une route à fuivre, & que
les talens qu'il a acquis ne peuvent lui fervir
que dans cette route qu'on veut lui fermer.
La licence que l'on fe permet à cet
égard , eft donc , je ne crois pas exagérer ,
une affaire de police ; elle eft odieufe ,
même lorfqu'elle eft fondée ; à plus forte
raifon lorfqu'elle déprime un talent reconnu,
& qui a droit au refpect , dans fes fautes
mêmes ; à plus forte raifon encore lorfque
ce talent eft celui d'un compatriote , du feul
homme que nous puiffions: oppofer aux
grands Maîtres de l'Allemagne & de l'Italie .
Ces confidérations ont encore plus de
force , lorfqu'à l'intérêt de l'Auteur fe joint
l'intérêt du Spectacle , & que les Acteurs
font auffi fruftrés du falaire de leurs talens.
Enfin , l'objet devient plus férieux , fi le Roi
lui- même fe charge de foutenir le Spectacle ,
& de fuppléer au préjudice que de mauvais
DE FRANCE. ter
Ecrits répandus dans Paris avec pleine licence
lui 'auront journellement caufé. On ne concoit
donc pas comment tout ce qui , parétat ,
fe trouve intéreffé au fuccès des Spectacles ,
ne fe réunit point pour attirer l'attention du
Gouvernement fur l'abus des Journaux , &
néglige de demander & d'obtenir que cette
licence foit réprimée.
Non que je veuille enlever aux Journaux
le droit utile , s'ils n'en abufoient pas , de
rendre compte du fuccès d'un Ouvrage.
Qu'on les empêche feulement de le troubler.
Qu'on les empêche de ſe mettre fans ceffe à
la place du Public ; & que , faits feulement
pour en rapporter les décifions , ils perdent
l'habitude de les interpréter à leur manière.
Il faut plus d'une repréſentation pour
fixer cette décifion , comment peuvent- ils fe
flatter de la donner telle qu'elle doit être le
lendemain de la mife d'un Ouvrage ? Qu'il
foit défendu à ceux que le peu d'efpace qui
leur eft accordé femble borner à ne rien dire ,
d'annoncer autre chofe que les repréſenta→
tions , & de parler de fuccès ou de chûte
avant que l'un ou l'autre ne foit confirmé.
Quand ils ne s'en mêleront pas , il restera
toujourse affez de gens pour juger , & ils ne
devroient pas s'imaginer qu'un Public entier
ne puiffe pas juger fans eux.
Quant à ceux que leur privilége a moins
bornés , rien ne peut les empêcher de difcuter
le mérite d'un Ouvrage ; & le droit qu'ils
"
•
Giv
482 * MERCURE
ont de parler , eft pour eux une loi de prouver
ce qu'ils avancent. Il n'y a donc aucune
précaution à prendre à leur égard , tant qu'on
les verra perfuadés qu'une critique fans motifs
& fans preuves n'eft qu'une injure, &
que leur fonction eft d'être , en quelque
forte , les regiftres du Public , & non les
gagiftes de tel ou tel parti.
Ces réflexions fe font préfentées à moi à
la lecture des divers jugemens que l'on a
portés fur l'Opéra de Perjée. Les injures
répandues contre l'Hommede Lettres célèbre
qui s'eft donné la peine de rédiger le Poëme
ne prouvent rien qu'une haine perfonnelle ,
fans pudeur & fans délicateffe. D'autres
Journaux , plus honnêtes dans la forme
ont adouci leurs critiques, par des complimens
qui , dans le fait , ne font qu'une
juftice rendue à fes talens.
Dans Quinault , le fujet de Perfée avoit
un défaut capital , celui d'une triple action.
Ce défaut a dû frapper M. M...., & l'un
de fes premiers foins a été de fimplifier la
Fable de ce Poëme . Cette opération étoit
délicate. La laiffer telle qu'elle étoit , n'eût
pas été la corriger : la réduire à une feule
action , l'eût amaigrie , & d'ailleurs il y au
roit eu trop de facrifices à faire . Perfée court
trois dangers dans Quinault , M. M .... a cru
n'en devoir fupprimer qu'un , & il nous
permettra de lui obferver que cette fuppref
fion rend le rôle de Phinée auffi oifeux que
DE FRANCE. 153
celui de Mérope , qu'il avoit fi juftement
facrifié. Peut- être eût- il mieux valu ne commencer
l'action qu'après la défaite de Médufe
; mais alors on eût fupprimé le plus
beau trait du Poëme , & peut être de tout
Quinault. L'incident du monftre étoit effentiel.
Phinée l'étoit peut - être auffi ; mais.
ce danger étoit le moindre des trois , il ne
pouvoit guères être le dernier , & Perfée ,
armé de la tête de la Gorgone , ne pouvoit
en fortir avec beaucoup de gloire. Il
étoit peut être poffible de rendre ce danger
plus preffant , du moins en apparence , que les
deux autres ; &.d'ailleurs ces trois événemens
né forment pas au fond une triple action
ce ne font que trois incidens ; & fi l'action,
doit être fimple , rien n'empêche le naud
d'être complexe,
Je ne répondrai point à toutes les Critiques
qu'on a faites du Poëme : je n'entrerai
point , pour juftifier M. M.... dans une analyfe
que tout homme de bonne-foi peut
faire lui- même. Je me contenterai d'obferver
que c'eft à tort que l'on a accuféle Poëme
de Perfée de manquer d'intérêt . Si tout un
peuple défolé , fi une Famille Royale , pourfuivie
par la vengeance célefte , fi un Héros
qui brave les plus horribles dangers pour
fauver tant d'infortunés , fi une jeune Princeffe
, expofée à un monftre dévorant pour
expier le crime d'une mère , fi tout cela, "
dis- je , ne fuffit pas pour rendre un fujet
Gv
154
MERCURE
intéreffant , je ne vois pas ce que peut de
mander le Cenfeur. Peut- être auroit-il eu
plus de raifon de dire le contraire de ce
qu'il avance ; il loue les acceffoires & blâme
le fond ; ces acceffoires , dont il parle avec
tant d'éloges , font peut - être ce qui a caché
à fes yeux tout le mérite d'une des plus tragiques
Fables de Quinault .
Je ne regretterai pas non plus avec le Critique
la place publique que Quinault avoit
choifie pour placer la Scène de fon premier
Acte. Si les anciens choififfoient des lieux
élevés & découverts pour y célébrer desfêtes,
il me femble que dans cette occafion la
crainte de s'expofer aux regards de Médufe
eût dû feule faire choifir aux Éthiopiens un
afyle plus sûr & aufli facré que le veftibule
d'un temple , où ils fe rendoient en foule
pour fléchir le courroux de la Déelle.
Je prierai auffi le Critique d'obferver que
ni Quinault , ni M. M.... n'ont annoncé
l'arrivée de Médufe pour en annoncer la
retraite dans la Scène fuivante. Il eft dit fim ,
plement d'abord qu'elle a paru:
Dee nouveaux malheureux en rochers convertis
Ne nous ont que trop avertis
Qu'on avu paroître Méduse .
& enfuite qu'elle s'eft retirée dans fon antre.
Sans cela que voudroient dire les larmes
du peuple qui ont précédé cette nouvelle , fi
DE FRANCE.
155
cette nouvelle n'annonçoit encore que la
première arrivée de Méďuſe ?
Telles font , Monfieur , les principales
critiques qui ont été faites da Poëme de
Perfée , dans le Journal dont vous êtes le
principal Rédacteur . Si elles font plus décentes
, vous avouerez du moins qu'elles ne
font guère mieux fondées que celles que d'au
tres Journaux ont accompagnées de toute
l'aigreur de l'animofité perfonnelle.
Si l'on vouloit être de bonne - foi , fi l'on
cherchoit du plaifir fans fonger à la main
qui le préfente , on défavoueroir fans peine
un principe auffi abfurde que celui qui regarde
tous les morceaux de chant comme
des longueurs. Un air bien placé , n'eft que
l'expreffion plus vive d'un fentiment principal;
& comment diftinguer ces fentimens.
principaux dans un Poëme , fi on les laiffe
en récitatif , fi l'on ne donne au Muficien la
facilité d'y déployer toutes les richeffes d'une
mélodie énergique & appropriée ? C'est ce
qu'a fait M. M.... en plaçant dans Perfée
les airs , les duos & les choeurs qui en coupent
le récitatif.
Lorfque la haine feule dicte les cenfures,
il est rare qu'elles foient bien conféquentes
& bien réfléchies ; & après le reproche vague
fait à M. M.... d'avoir fait languir l'action
par des airs , rien n'eft plus plaifant que de
voir dans la feuille fuivante du même Journal
, que la Mufique de Perfée n'est pas
1
G vj
146 MERCURE
affez mélodieufe. Comment ofe t'on demander
de la mélodie , tout en profcrivant
ce qui la favorife ? Rien n'eft plus plaifant
encore que de voir le même homine fronder
dans Perfée les richeffes de l'harmonie
exaltées tant de fois par lui dans des productions
dont elles font peut - être l'unique
mérite. Rien n'eft plus plaifant que ce ton
tragique & ampoulé que prend le Cenfeur ,
pour plaindre M. Philidor de n'avoir pas
eu le bonheur de lui plaire , & que ces
heureux fi.... heureux fi.... larmoyans pro >
digués avec un goût , un à propos , une
grâce fi réellement intéreffante . Je félicite le
Cenfeur d'avoir applaudi à la fcience qui
caractériſe les productions de M. Philidor ;
mais ne pourrois - je pas employer à mon
tour fon ftyle pathétique , & lui dire :
" Heureux le Journaliſte , s'il eût daigné ap
99
percevoir dans cette mufique les grâces
» touchantes de la mélodie que les ames fen-
» fibles y ont trouvées ! heureux le Journa
lifte , s'il eût fenti tout le mérite mélodieux
des airs , Heureufe époufe , Perfée ! O dou-
» leur mortelle ! Dieux , qui me deftinez une
» mort fi cruelle , ô mon père , ô mère trop
» tendre , non , c'eft pour vous que je refpire;
» des deux duos , de quelques - uns des
و ر
choeurs , entre-autres , de ceux , laiffez cal
» mer votre colère , Dieux irrités , appaiſez-
" vous , & c. &c. ! Heureux en un mot le
Journaliste , s'il ne vouloit pas tout con "
DE FRANGE. 197
» noître, & tout juger , ou s'il pouvoit ob-
» tenir un peu plus d'efpace pour parler à
» fon aile de ce qu'il entend ou de ce qu'il
» n'entend pas ! " J
Encore une obfervation , & je finis. On
s'eft hâté d'annoncer , avec le ton de triomphe
, le peu de fuccès de Perfée , & il n'y a
rien d'étonnant. Perfonne n'eft plus intéreffé
que l'Adminiſtration de l'Opéra au fuccès
d'un Ouvrage qu'elle met au Théâtre, &
l'on ne conçoit pas trop fa conduite à l'égard
de Perfee. Rien n'infpire un préjugé plus
défavorable à la foule , qui ne juge que fur
parole , que dé voir les premières repréfentations
d'un Ouvrage interrompues . Perfée
coupé par Alcefte , Atys coupé par des ca
pitations , l'Ouvrage le plus fublime coupé
par d'autres déjà connus , ne réufliront jamais
que par ces hafards finguliers , qui ne favorifent
guères que ceux qui ne les méritent
pas. Je ne me mêlerois pas de cet objet, fi . je
n'étois perfuadé que l'Adminiftration aime
fes propres intérêts , & que je ne me brouillerai
pas avec elle pour les lui avoir rappelés.
H eft de fait que les fix premières repréfentations
de Perfee ont produit 21000 l .
& que quantité d'Ouvrages , dont le ſuccès
eft affure , ont rendu moins à leurs fix premières
repréſentations. Il eft , de fait encore
que l'enfemble n'étoit établi ni dans le
chant , ni dans les décorations , lorfque
l'Adminiftration a fufpendu les repréfenta158
MERCURE
tions de Perfée ; & c'eft avec peine que
les Amateurs de ce Spectacle voient que ,
loin d'encourager les hommes à talent , qui
feuls peuvent le faire valoir , on faffe en
apparence tout ce qu'il faut pour les
dégoûter , & qu'on emploie les moyens les
plus sûrs pour faire tomber des Ouvragestrèseftimables.
J'ai l'honneur d'être & c.
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent .
Le mot de l'Enigme eft les Dents ;
celui du Logogryphe eft le Moineau.
-{
ÉNIGM E.
J'A'r l'ame ferme avec un corps débile.
Je réunis l'agréable & l'utile.
Dans ma jeuneffe on me recherche peus
Mais Amateur , jaloux de ma vieilleffe ,
Quand le commun me croit digne du feu,
Fait éclater fa plus juſte tendreſſe.
Quand d'un courfier j'emprunte le fecours ;
Je fers les Ris , les Jeux & les Amours,
Et les fureurs , & la fombre trifteffe.
Né dans les bois on m'entend dans les Cours ;
Je lers aux voeux des galans de la ville,
DE FRANCCEE. 159
J'allège auffi le poids de plufieurs jours
Aux habitans de mon premier aſyle ;
Et , pour tant de faveurs , n'es-tu pas étonné
Qu'à la corde à jamais j'aie été condamné !.
(ParM. Abbé Moreau Dufourneau. )
LOGO GRYPHE.
VICTIME de ma complaiſance,
Chacun chez moi nomme légèreté ,
Ce que dans le pays de la frivolité ,
A la Cour , on nomme prudence.
Quoique je fois du fexe feminin ,
Et par conféquent moins blâmable ,
On me condamne au plus rude deftin.
Du tourment qui m'accable ,
Je vais , Lecteur , te faire le récit.
Toujours captive en ma prifon mouvante,
Chacun me blâme ou me maudit ,
D'après fes voeux ou
fon attente
Comme fi je régnois fur tous les élémens.
Sans rougir on m'expoſe nue
Au froid , au chaud , à l'air , à tous les vents
Dans la plus belle vue :
Je ne jouis jamais d'aucun repos ;
Sur moi , le Dieu léger des fonges
Jamais ne verfa fes pavots ,
Source des doux plaifirs & des rians menfonges.
160
MERCURE !
Mais il faut à préfent
Que je parle plus clairement.
Neuf membres compofent mon être :
En les décompofant , d'abord tu trouveras
(
Un jeu que tu connus peut-être ,
Où l'on prifoit beaucoup les as ,
Et qui n'eft plus en vogue ; un de nos fens utile;
Un monftre mangeant les enfans ,
Un cercle roulant & mobile ;
Un titre étranger aux Sultans ,
Révéré dans la France ; une plante piquante ;
Ce que l'on fait quand on eft trois ;
Une couleur vive & tranchante ;
Ce métal précieux qui rend puiffans les Rois ;
Le fynonyme de colère ;
La vache dont jadis Inachus fut le père ;
Enfin , & c'eft -là mon dernier ,
Ce qu'on dit pour ſe marier.
( Par M. Meinardeau de Saint- Prix.)
DE FRANCE. 161
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
7
LES Récréations Dramatiques , ou choix des
principales Tragédies du Grand Corneille j
auxquelles on s'eft permis de faire des
changemens, enfupprimant ou raccourciſſant
quelques Scènes , &fubftituant des expref
fions modernes à celles qui ont vieilli ;
précédé de quatre Tragedies nouvelles de
l'Editeur. 4 Vol. in- 8 . A Genève ; & le
trouve à Paris , chez Moutard , Imprimeur-
Libraire , rue des Mathurins , 1780 .
LE génie de Corneille a diffipé la nuit qui
couvroit nos Mufes dramatiques. De brillans
fuccès , le refpect de la nation & l'admiration
de l'étranger , des éloges , des ſtatues
ont été la récompenfe de fes travaux. L'Anonyme
dont nous avons à parler , a cru lui
devoir une reconnoiffance plus effective ; il
lui prête le fecours de fon propre génie pour
lui affurer de nouveaux fuccès. Il étoit réfervé
au grand Corneille de former fon
fiècle ; il étoit réfervé au nôtre de corriger
le grand Corneille ; & l'Auteur Anonyme
vient d'acquitter la dette de fon fiècle. Gloire
à notre fiècle & à l'Anonyme ! Voltaire ,
pour l'inftruction de ceux qui fe deſtinent à
la carrière du Théâtre , avoit , dans un favant
commentaire , relevé , dénoncé les fautes de
"
162 MERCURE
Corneille ; l'Anonyme les a corrigées pour
la gloire de ce père de nos Tragiques . Il a
retouché fes Tragédies pour que nous puiffions
les revoir avec plaifir. Et qu'elles font
les Pièces qu'il a arrangées pour être remifes
au Théâtre , comme il le dit lui - même !
C'eft le Cid , les Horaces , Cinna , Polieucte ,
Pompée , Rodogune , Héraclius , Nicomède ,
Sertorius , Othon. On fent l'importance d'un
pareil fervice. Grâces à fes foins , les admirateurs
de Corneille auront déformais la
fatisfaction de voir applaudir fes chefd'oeuvres
fur la Scène Françoife. Prefque
tous les Journaliſtes ont gardé le filence fur
cette grande entrepriſe. Nous allons en parler
, pour ne pas encourir avec eux le repro
che d'ingratitude.
L'Anonyme a joint aux chef- d'oeuvres
que nous venons de citer , quatre Tragédies
dont il eft lui-même l'Auteur. Il a placé les
fiennes avant celles de Corneille , pour avoir,
dit-il , l'avantage d'être lu le premier. On
voit bien que c'eft- là de la modeftie de Préface.
Le véritable motif, fans doute , c'eſt le
fcrupule de l'Auteur qui , avant de faire lire
Corneille , corrigé par lui , a voulu prouver
fa miflion. Nous allons fuivre la marche
& fon intention dans cet extrair ; & par
l'examen de les titres , nos Lecteurs jugeront
jufqu'à quel point il étoit digne de rajeûnir
les lauriers du grand Corneille.
La première Tragédie de l'Anonyme , c'eſt
Marie Stuart, Reine d'Ecoffe. Son but ,en
DE FRANCE 163
y travaillant , a été de mettre au Théâtre le
véritable caractère d'Elifabeth, que Thomas
Corneille , dit-il , a facrifiée à fon Comte
d'Effex. Nous allons donner une courte
analyfe de cette Tragédie.
Elifabeth ouvre la Scène par une expofition
à peu près femblable à celle de la
mort de Pompée. Elle délibère avec Dudley
& Cécil, fes Miniftres , fur le fort de Marie,
emprifonnée par fon ordre. Dudley paroît
avoir tourné fon coeur vers la clémence ;
elle fe décide à rendre à Marie le trône
d'Ecoffe ; & en attendant elle ordonne qu'on
la laiffe dans le palais , libre & fans efcorte
L'ambitieux Cécil , refté feul avec Elifabeth
& connoiffant l'amour qu'elle fent pour
Dudley , lui apprend que ce dernier aime
la Reine d'Ecoffe . Elifabeth , fans déclarer
fes fentimens , lui ordonne d'obferver la
conduite de Dudley & de lui en rendre
comptes & Cécil bâtit fur cet amour le
projet de perdre Dudley, dont il eft jaloux.
Helton , l'un des principaux Officiers du
palais , & ami du Duc de Norfolck, apprend
à la Reine d'Ecoffe que le Duc fon amant
vient d'arriver en fecret , & qu'il va s'offrir
à fes yeux. Marie tremble pour fes jours ;
mais Helton la raffure , en lui difant qu'il a
fu l'introduire fecrettement , & que la garde
de cet appartement lui eft commife. Norfolck
arrive. Il déclare à Marie le deffein
qu'il a formé de l'affranchir & de la venger
tout -à- la-fois des cruautés d'Elifabeth ;
164 MERCURE
Marie cherche à l'en détourner. Le fidèle
Helton vient avertir qu'on fort de chez la
Reine ; le Duc fe retire , & Dudley paroît.
Ce Miniftre, contre qui Marie s'emporte en
le voyant, fe juftifie en lui offrant fon bras
pour la venger , & il ofe lui déclarer fon
amour. Marie s'en offenfe , & dénonce cet
attentat à Élifabeth elle-même , qui furvient.
Dudley demeuré feul avec Élifabeth ,
cherche à fe juftifier ; & la Reine , feignant
de le croire innocent , lui ordonne de la
venger du Duc de Norfolck , qu'elle fait être
arrivé fecrettement à Londres.
Au troisième Acte , Dudley vient déclarer
à Marie , qu'il a découvert la conjuration
de Norfolck , & la menace de le dénoncer
à la Reine , en ajoutant que le projet eft
avorté , que le Duc eft veillé de près , & qu'il
ne pénétrera plus dans le palais. Cette menace
n'ébranle point la Reine d'Écoffe ; & un
moment après on eft étonné de voir entrer
Norfolck, malgré la confpiration découverte,
& les précautions qu'on a priſes.
Elle veut engager fon amant à prendre la
fuite ; & Norfolck lui répond avec affez de
bon fens:
Eh bien , fi je le puis , vous le pouvez de même.
Gependant c'est lui feul qui fe décide à fuir ,
parce que Helton vient avertir que le palais
eft entouré de gardes.
Le quatrième Acte n'eft guère compofé
que d'une Scène fort longue , à la vérité ,
DE FRANCE. 165
entre les deux Reines. Marie répond avec
hauteur ; un moment après Cécil vient lui
annoncer que fes Juges l'attendent ; & elle
fort pour aller comparoître devant eux.
Le cinquième Acte s'ouvre par des plaintes
que fait Marie fur l'humiliation où elle fe
voit réduite. Ses juges l'ont condamnée.
Helton vient la flatter d'une agréable efpérance.
Il lui apprend que le Duc , à la tête
d'un parti puiſſant , eft près de combler fa
vengeance ; mais prefque en même-temps
arrive Norfolck , bleffé , au milieu des gardes
qui l'ont arrêté . Il a donné la mort à fon
rival Dudley, mais il n'a pu l'éviter luimême.
Marie fort; & un inftant après arrive
Helton , qui s'écrie , fans voir le Duc :
O crime ! où fuir ?
Jugez....
Le Duc DI NORFOLCK.
Que vois -je ?
HELTON.
Ah ! Seigneur.... A mes pleurs
Le Duc DE NORFOLC x .
N'achève pas ; je t'entends.... & je meurs,
Telle est l'intrigué & le dénouement laco
hique de la Tragédie de Marie Stuart ,
dont l'intérêt ne commence guère qu'au
quatrième Acte , au moment où Elifabeth
interroge la Reine d'Ecoffe . Il eft bien étonnant
qu'on laiffe Marie aller & venir dans
le palais , & qu'Elifabeth & elle le rencon166
MERCURE
trent fans fe parler , fans avoir rien à ſe dire
pendant trois Actes. On n'eft pas moins
étonné de voir Norfolck découvert , trahi
par fes Confidens , qui va & vient auffi fans
être arrêté pendant toute la Pièce.
Quant aux caractères , Élifabeth le préfente
affez bien d'abord ; mais quelle foibleſſe
, quelle inaction dans le reſte du rôle !
Etoit-ce la peine de faire paroître Cécil ,
pour lui faire jouer un auffi mince perfonnage
? Il ne fait pas plus à la Pièce que le
plus froid Confident , ou plutôt il y eft ab-
Tolument inutile , quoique dans le commencement
il femble devoir influer fur l'action,
Dudley eft un amoureux fort commun ; &
Norfock n'est qu'un étourdi. Pour la Reine
d'Ecoffe , l'Auteur déclare , dans un mor
d'Avertiffement , qu'il n'a pas voulu la montrer
chargée des crimes dont elle fe rendit
coupable, ni contredire l'hiftoire , en la faifant
paroître innocente. Et pour cela , qu'at-
il fait ? N'ofant fe permettre la fuppreffion
totale des faits capitaux , il en a fait l'emploi
de façon qu'en même- temps que ceux à qui ils
feroient connus les retrouvaffent , ils puffent
échapper à ceux de qui ils feroient ignorés,
La feule expofition de ce projet en fait
la critique. En effet , n'eft - ce pas dire
( en affez mauvais ftyle , à la vérité , )
qu'il a pris foin de ne donner aucun carac¬
tère à Marie. Au moins pourra-t'il fe vanter
d'avoir tenu parole. Marie n'a que des mouyemens
d'une fierté fouvent monotone , &
DE FRANCE. 167
qui annonce une ftérilité de moyens . Elle
6 écrie en voyant Dudley, qu'elle prend pour
fon ennemi :
Quoi ! les traîtres jamais ne craindront ma préfence !
Tout de fuite à Dudley lui - même , "
Quel deffein, vous rendant foigneux de me bleffer,
Vous préfente à des yeux que vous devez bleſſer ?
Et quelques vers plus loin ,
Je hais les traîtres ; va , ta préfence me blaffe.
Dans une autre Scène , en voyant reparoître
Dudley
Quoi! mon abord ici n'a rien qui l'intimide !
• Quoi ! jamais les traitres ne craindront
ma préfence ! Quoi ! mon abord n'a rien qui
l'intimide, &c. Cette envie de faire peur, ne
rappelle - t - elle pas plutôt la prétention
d'un enfant que la fierté d'une Reine ? En
général certe Pièce , ( & en cela elle reffemble
aux autres Tragédies du même Auteur ) eft
furchargée de longues converfations en trèslongues
tirades .
Les Commènes ont fourni le fujet & le
titre de la feconde Tragédie de l'Auteur. Il
nous avertit , dans une note , que ce Poëme ,
qui étoit connu de M. de Voltaire , eft de
trente ans antérieur à fon Irène , & que les
deux productions n'ont de commun que le nom
de quelques- uns des perfonnages. Nous pen
fons comme lui ; mais il nous a femble que
168 MERCURE
Nicéphore étoit un Empereur bien peu ma
lin , & qu'il donne fouvent envie de répéter
ce vers de Voltaire ,
Ciel! à quels plats Tyrans as-tu livré le monde ?
Il nous a femblé que les deux Comnenes
n'auroient pas joué un grand rôle dans leur
pays , s'ils avoient été tels que l'Auteur nous
les repréfente dans fa Pièce ; & que leur
mère Dalafsène , en parlant quelquefois
bien , agit toujours gauchement . Le meil
leur rôle eft celui d'Irène. L'Auteur a
puifé toute fon intrigue dans l'hiftoire. La
feule création qu'il y ait faite , c'eft de fup- .
pofer qu'Irène , avant d'époufer Alexis Com
nène, avoit aimé Ifaac , & cette innovation ,
qui ne produit prefque aucune fituation
tragique , affoiblit l'intérêt qu'Irène doit
infpirer. On feroit beaucoup mieux de s'en
repofer fur l'hiftoire , quand on eft aufli maf
fervi par fon imagination . En général, l'Anonyme
, paroît connoître le Théâtre , ou du
moins nos Auteurs qui ont écrit pour le
Théâtre. Il voit bien quelquefois ; mais il ne
fait jamais rien développer. Pour s'en convaincre
, il fuffiroit de jeter les yeux fur le
commencement du quatrième Acte . Irène ',
fur le faux bruit de la mort d'Ifaac Com
nène , a donné fa main à fon frère Alexis.
Quand Ifaac reparoît , que ce mariage lui
eft déclaré , & qu'Irène le trouve placée
entre deux frères rivaux , entre fon amant &
fon époux, voilà , fans contredit , le fujer
d'une
DE FRANCE. 169
-
d'une Scène à grands développemens. Voici
comment l'Auteur épuife fa fituation. Irène
s'adreffe d'abord à Alexis , & dit , en commençant
la Scène ,
Venez , Seigneur ; Irène à propos vous raffemble.
Vous vous plaignez tous deux ; réglez 'mon fort enfemble.
C'eſt moi qui fais vos maux : prononcez ; fans regret,
Votre foeur , votre épouſe entendra fon arrêt.
Craignez- moi l'un & l'autre. Ah ! fi j'ai pu ſouftraire
A mon frère fa femme , à mon époux fon frère ,
A moins que l'amitié ne rentre dans fes droits ,
Vous voyez que ma vie eſt funeſte à
Alexis répond ,
tous trois.
O douloureux momens dont j'ai craint les approches!
Eh bien , déchirez-moi tous deux de vos reproches.
1
Et fur le champ il fe met à parler de l'Empereur.
Il faut convenir que cette manière
de developper ne doit guère tourmenter
l'ame du Spectateur , ni fatiguer l'efprit de
l'Auteur.
Un moment après , Nicéphore , pour ſe
défaire des deux Commènes , pour qui le
peuple eft prêt à fe foulever , fonge à les
écarter ; & il vient en préfence de Dalaf
sène & d'Irène, leur commander de partir
pour l'armée ; mais il leur déclare qu'il veut
garder leur mère pour ôtage. Cet ordre , de
la part d'un Tyran dont on connoît les projets
, doit être un coup de foudre . On s'at-
Sam. 23 Décembre 1780. H
1
470 MERCURE
tend à de violens combats , au moins entre
les deux fils & leur mère. Voici comment
cela fe paffe.
COMNINE.
Quoi ! vous pourriez ! ...
ALEXIS.
Je vois ce qu'il nous faut attendre...
DALAS SÈNE.
"
Nicéphore , mes fils , n'oſe point trop prétendre,
Partez.
COMNEN I.
Mais cependant....
DALAS SENE.
Partez , vous dis-je.
ALEXI S.
Eh bien ?
Vous le voulez auſſi : nous ne répliquons rien .
Il y a là beaucoup d'obéiffance de la part
d'Alexis. C'eft répondre en fils bien élevé.
Mais il nous femble que dans cette circonftance
, fa mère même lui auroit pardonné
d'être un peu moins docile , & lui auroit
lu quelque gré de craindre moins de la contredire
que d'expofer fes jours , en la laiffant
au pouvoir du Tyran.
Térentia , la troisième Tragédie de l'Anonyme
eft le fujer que Voltaire & Crébillon
ont traité , l'un fous le titre de Catilina ,
DE FRANCE. 171
Fautre fous celui de Rome Sauvée. Mais ,
ne croyant pas pouvoir rendre Catilina
intéreffant , l'Auteur a imaginé un autre reffort.
Il a avancé de quelques années le divorce
de Cicéron & de Térentia fa femme. Cette
épouſe infortunée & innocente devient un
inftrument pour Catilina. Il y a de la création
dans ce rôle ; mais les fituations qu'il
amène ne font nullement motivées. Térentia
feint d'entrer dans la conjuration & và
jufqu'à épouser Catilina , pour découvrir
fes projets , & le faire dénoncer par un
autre comme coupable. L'Auteur lui donne
un double but. Elle veut fauver fa patrie ;
puis fe laiffant condamner comme com
plice , ne faire connoître fon innocence
qu'après la mort , & laiffer à fon injufte
époux le remords d'avoir condamné une
époule vertueufe, Il y a de la fingularité , &
même de la bifarrerie dans ce projet. Voyons
ce que l'Auteur en a tiré. Il a cru que Tullie,
fille de Cicéron & de Terentia , placée dans
l'alternative ou de laiffer périr fon père , ou
de dénoncer la mère , pouvoit fournir une
fituation pathétique ; & il a eu raifon . Mais
il falloit la fonder fur des motifs raifonnables.
Térentia veut être accufée par fa fille
auprès de Cicéron ; & , dans cette vue , une
anie apoftée vient confier à Tullie que fa
mèrè eft entrée dans la conjuration de Catilina
, qui veut faire périr Cicéron cette nuit
même. Mais pourquoi cherche t -elle à étre
dénoncée par fa fille plutôt que pat toure
Hij
172
MERCURE
autre perfonne ? Son projet eft de fe faire
condamner comme rebelle. Elle veut fa
venger de Cicéron ; mais elle ne veut pas
punir fa fille , qu'elle aime & qu'elle doit
aimer. Cependant, elle la met dans une fituas
tion déchirante . On ne voir - là que l'Auteur
qui prétend amener une fituation ; mais la
vérité y eft oubliée,
བ
Il y fait agir auffi une Fulvie , qui eft un
Perfonnage bien incroyable, C'eft une amie
de Térentia, Celle - ci lui confie fon projet ;
& c'eft par elle -même qu'elle veut être act
culée auprès de fa fille , afin que fa fille aille
la dénoncer à fon père. Et Fulvie ſe charge
de cet emploi ! & Fulvie eft une Dame Ro
maine !
Ce n'eft pas que l'Auteur n'ait quelques
fois des intentions dramatiques ; mais l'exécution
n'y répond prefque jamais ; & les
fcènes qui promettent le plus, finiffent quel
quefois de la manière la plus inconcevable,
Par exemple , dans une Scène entre Cicéron
& Térentia , celle-ci lui dit , en parlant de
fa fille , que la fituation òù elle fe trouve à
leur égard eft trop cruelle , qu'il eft de leur
devoir de la terminer ;
Il n'eft qu'un feul moyen de finir fes malheurs ;
C'eft que l'un de nous deux lui demande des pleurs.
Il faut qu'elle choiſiſſe ou ma mort ou la vôtre.
Pour être toute à l'un , qu'elle regrette l'autre.
Terminons entre nous des débats fuperflus.
Coaful , ouvrez les yeux , vous ne me craindrez plus.
DE FRANCE. 173
Lapoftrophe eft vive. L'éloquent Cicéron
s'en tire fort gaillardement , & d'une manière
très-inattendue. Il lui répond :
"
Je frémis de l'état où vous met la colère.
Ma préfence l'irrite ; il eft temps de me taire.
Et il s'en va après cette éloquente peroraifon.
Il eft vrai que Catilina le lui rend bien
dans une autre occafion. Au milieu du Sénat
affemblé , Cicéron ayant fait une violente
fortie contre ce dernier , on ne devineroit
jamais comment Catilina , qui ' eft prefent,
repontfe la harangue de ce Conful. Il fe lève,
& d'un ton analogue fans doute aux chofes
importantes qu'il va dire , il répond en ces
mots :
Me laiffez-vous flétrir par cet audacieux ,
Timides Sénateurs ? Pouvez- vous à mes yeux
Protéger l'impofture , approuver que l'envie ,
Sans refpect pour mon nom , ofe noircir ma vie.
Tout m'abandonne ! eh bien , je me confulterai.
1
Nous ignorons fi tout le monde fentira
comme nous toute la force de cette expreffion
ch bien , je me confulterai ; mais il
nous femble qu'on ne peut rien ajouter à
une auffi vigoureufe répartie . Nous avons
dû montrer d'abord comment l'Anonyme
conftruifoit fes plans , afin de faire juger s'il
avoit des droits pour rectifier ceux de Corneille.
Nous allons paffer à l'examen de
fon ftyle , afin de voir s'il avoit affez de délicateffe
dans le goût pour que les vers de
Hiij
074
"7
MERCURE
Corneille aient pu le bleffer ; & sîl a dû
compter affez fur fon talent poetique , pour
prendre fur lui de les corriger ou de les re
faire. Une des chofes qui ont dû armer fa
févère critique , c'eft fans doute l'infraction
aux loix grammaticales ; mais avant de fevir
contre les fautes de langue de Corneille ,
il auroit dû corriger ce vers- ci de faTragédie
de Marie Stuart.
Que mon repos eft sûr fi je veux l'acquérir ,
ΕEt que vivre en danger c'eft chaque inftant mourir.
Il auroit dû auparavant effacer cet autre ene
core.
C'eft de moi-même ici dont je dois vous venger.
Il falloit dire , pour parler correctement ,
C'eſt moi-mêmé ici dont je dois me venger.
ou bien ,
C'eſt de moi- même ici que je dois me venger.
Boileau a dit , il eſt vrai ,
C'eft à vous , mon eſprit , à qui je veux parler.
Mais Boileau , en parlant ainsi , a péché contre
la grammaire ; & ce n'eft pas les fautes
de Boileau qu'il faut imiter.
L'Anonyme auroit dû auparavant rejeter
encore des expreffions auffi bifarres que
celle- ci ,
Cécil dans mon Confeil eût pris trop de pouvoir ;
Un rival de grandeur le tient dans fon devoir.
R
1
DE FRANCE. 175
Et ces vers- ci encore ,
Vous n'exigerez pas du feu qui me dévore ,
Qu'il travaille au bonheur d'un rival que j'abhorre
Un feu qui travaille au bonheur de quelqu'un
! Quel ftyle ! affurément ce malheu
reux Corneille n'auroit pas fait pis que cela.
Corneille n'auroit pas fait des vers plus barbares
que ceux ci :
Le peuple le regrette ; & déjà mécontent ,
De couronner fa fille il chériroit l'inftant.
S'il voit monfucceffeur dans le fang de Comnène ,
Mille cris applaudis lui viendront joindre Irène.
Que ceux-ci encore ,
Du. Bulgare inquiet l'audace rallumée
Vouloit que fans délai vousjoigniffiez l'armée :
Mon ordre étoit exprès 5 & le momentpreffant
Devoit vous animer d'un qèle obéiſſant.
C'en eft affez tous deux : ne vous haſardez plus
A porter vos regards fur des plans réfolus.
J'entends d'être obéi ; que chacun s'y difpofe.
Sous nos yeux , fa foibleffe ici le contiendra ;
Séparés , il oſoit ; enfemble , il nous craindra.
Le coup eft atterrant : mon coeur eft déchiré.
Gardez-vous d'en fonder la bleffure profonde.
Ef-il rien dontjamais le défefpoir réponde ?
Hiv
176 MERCURE
Nous ne poufferons pas plus loin nos citations
, pour ne pas rendre à nos Lecteurs
la fatigue que nous avons effuyée nousmêmes.
Mais de peur qu'on ne nous accufe
de choifir quelques mauvais vers échappés
dans de bonnes tirades , nous allons tranfcrire
quelques vers de fuite.
CÉCIL.
Madame.... pardonnez à mon zèle fincère. ..
C'eft peut-être un foupçon légèrement conçu ;
Mais depuis quelque-temps je me fuis apperçu
Que les foins généreux que Dudleyfait paroître ,
Nefontpas de ces foins qu'un par devoirfait naître ș
Et je crois démêler que fon empreffement
Eft moins d'un bon fujet que d'un fecret amant,
ÉLISABETH.
Il trahiroit l'état ! non , Cécil , votre zèle
Eft trop ingénieur à le croire infidèle.
Il tenteroit en vain, de fe foumettre un coeur ,
Dont le Duc de Norfolck s'eft rendu le vainqueur.
Le Comte ne peut point abandonner fon ame
Aux dangereux tranfports d'une inutile fiamme.
CÉCIL
On fe livre ſouvent au feu qu'on a conçu
Sans avoir confulté s'il peut être reçu .
Mais, qu'à ce feu coupable un orgueilleux fe porte ,
Il aime en vain ; que peut importer ? ...
ÉLISABETH .
H im porte.
DE FRANCE. 177
། Que peut importer? I importe. On ne
s'attend
pas à ces coups de force , à ces
traits fublimes de dialogue. Mais ces reffources
font familières à l'Auteur.
Que les douleurs qu'exprime cette plainte ,
Verfant en moi l'horreur dont votre ame eft atteinte ,
Enflamment mon courroux ; me font envisager
D'affronts à prévenir , d'outrages à venger !
>
De deux trônes enfin que je dois occuper
On m'en daigne offrir un qu'on ne peut ufurper ;
Et l'abandon honteux de l'autre qu'on possède ,
M'eft demandé pour prix de l'autre qu'on me cède.
Trompons une ennemie à qui ma honteplaît ,
Qui me brave , ou me croit lâche comme elle l'eft.
Ceft avec cette élégance-là que l'Anonyme
fait parler auffi le Père de l'éloquence
Latine. Dans une Scène où le Sénat eft affemblé
, il a imité l'exorde d'une des Ha
rangues de Cicéron contre Catilina. En voici
les deux premiers vers , par lefquels il a
voulu rendre le Quoufque tandem, Catilina?
Jufqu'où porterez -vous vos trames criminelles ,
Catilina ? Jufqu'où nous infulteront- elles ?
Après ces deux vers , nous croyons qu'on
nous difpenfera de rapporter les autres .
L'Anonyme n'eft pas plus heureux à imiter
nos Poëtes qu'à traduire les Orateurs
Latins. On fe rappelle , dans Britannicus , lé
Hy
178
MERCURE
moment où Agrippine menace Burrhus
d'aller déclarer à l'Armée fes propres forfaits.
De nos crimes communs je veux qu'on foit inftruit
On Laura les chemins par où je l'ai conduit.
Pour rendre fa puiffaoce & la votre odieuſes ,
J'avourai les rumeurs les plus injurieuſes.
Je confefferai tout , exils , aſſaſſinats ,
Poifon mêine....
B U R R HU •
Madame , ils ne vous croiront pas.
Ils fauront récufer l'injufte ftratagême
D'un témoin irrité qui s'accufe lui-même.
Voici ce même mouvement paraphrafé ,
pour ne rien dire de pis . C'eft le Duc de
Norfolck qui parle à Elifabeth.
Mon jufte défeſpoir n'a plus rien qui m'arrête.
Aur pieds d'Élifabeth je vais porter ma tête.
Je vais de mes complots lui découvrir le cours
Et l'informer des foins que l'on donne à fes jours.
Elle rompra vos fers pour prix d'un tel fervice;
Et j'aurai cette gloire au moins que mon fupplice
Rempliffant votre attente au défaut de mon bras....
La Reine D'Écossì.
Que fais-tu , téméraire ? ... On ne te croira pas.
Jamais un criminel , fe livrant à fon juge ,
Fit-il de l'échaffaut le lieu de fon refuge
DE FRANCE. 179
On prendroit ta fureur pour un déguiſement ,
Pour l'ordinaire effet des tranſports d'un amant ,
Qui n'ofant rien de plus pour fauver ce qu'il aime ,
Comme un défefpéré s'offre à la mort lui -même.
On ne peut pas fe méprendre à cette imitation.
Nous obferverons feulement que
Racine a mis beaucoup moins de vers . Ra
cine n'avoit pas tant de fécondité ; mais
auffi l'on n'a pas dit de lui ce que la poſté
rité dia un jour de l'Anonyme : Ila corrigé
le grand Corneille.
Ceux qui ont lu ces récréations Dramatiques
, s'appercevront que nous n'avons
rien dit de fa Princeffe de Portugal. L'Au
teur , en donnant cette Tragédie comine une .
dernière étincelle , a impofé filence à notre
critique.
L'examen des Tragédies de l'Anonyme
nous a menés fort loin. Corneille corrigé lera
le fujet d'un fecond & dernier Extrait.
VARIÉTÉ S.
M. D'ALEMBERT nous a remis une Lettre qu'il
a reçue , fans date de lieu , par la pofte de Pontarlier ,
& qu'il croit écrite de Neufchâtel. Dans cette Lettre ,
datée du 28 Novembre , une femme , qui figne du
Ricz-Geneft , & qui nous eft inconnue , ainfi qu'à
lui , effaie de répondre à la Lettre qu'il nous a
adreffée dans le Mercure du 14 Octobre , & le prie
d'envoyer lui même cette réponſe à notre Journal.
C'eft ce qu'il a fait , en nous déclarant avec la plus
A
H vj
180 MER CURE
grande fincérité , ( ce font fes propres termes ) qu'il
ne s'oppofuit nullement à ce qu'elle fût publiée. Mais
après l'avoir luc nous - mêmes , nous avons jugé
cette publication très- inutile , la Lettre de M.
d'Alembert , déjà citée , nous paroiffant démonftrative
pour tout Lecteur impartial Nous nous permettrons
une feule obfervation fur un fait qui
paroît avoir induit Mde Geneft en erreur . Elle n'a
pas fait attention à ce que M. d'Alembert dit expreffément
, & qu'il eft facile de, vérifier , que depuis
la feconde édition de fes Élémens de Mufique ,
donnée en 1762 , fix ans avant le Dictionnaire de
M. Rouffeau , il n'a pas changé un mot à fes Élémens .
Si le Libraire Bruyzet a annoncé , en 1772 , une
édition poftérieure , comme augmentée , c'est à l'infu
& fans l'aveu de l'Auteur , qui nous autorife à le
certifier. Ce Libraire n'a fait que copier mot pour
mot l'édition de 1762 , y compris le frontifpice.
M. d'Alembert nous prie d'ajouter , que n'ayant
point de temps à perdre , il ne répondra plus rien à
tout ce qui pourra être imprimé déformais fur cette
ridicule & odieufe imputation , dont il auroit même
dédaigné de fe plaindre , fi elle n'avoit eu pour
Auteur ou pour prête-nom un homme tel que M.
Rouffeau. Nous connoiffons affez M. d'Alembert
pour affurer qu'il eft très-incapable de s'approprier
la moindre portion du travail d'autrui , & toute
l'Europe Littéraire fait qu'il n'en a pas befoin. Auffi
eft ce la première fois qu'on a cherché infidieufement
& malhonnêtement à l'en faire foupçonner,
fans ofer même l'en accufer expreffément. Nous
prions en conféquence Madame Geneft de nous
excufer , fi nous ne faifons pcin -d'ufage de fa Lettre ,
qu'elle peut imprimer ailleurs , fi elle le juge à-propos.
DE FRANCE. 181
SCIENCES ET ARTS.
Seconde Lettre de M. RIGAUD S
fur
le Canal fouterrain de Picardie.
J'AI
'AI promis, Monfieur , par ma première Lettre ,
de vous rendre compte de ce que deviennent les eaux
du Canal fouterrain de Picardie depuis qu'il n'en
coule plus par le débouché du Tronquoi ; de vous
expliquer les raifons qui ont pu égarer l'imagination
de l'Auteur de la Lettre à M. le Directeur Général
des Finances à l'occafion du prétendu gouffre ; &
qu'enfin, pour mieux me faire comprendre , j'accompagnerois
celle- ci d'un Plan , comme d'un moyen
bien plus capable de convaincre que tous les raifonnemens
à faire fur cet objet. Je vais tâcher de remplir
mes engagemens.
Il n'y a point de terres fur la furface de notre
Globe qui n'ait une nappe d'eau plus ou moins profonde
, ce qui dépend bien plus de la nature des terrains
fuperficiels que de leur élévation au- defius du
niveau de la mer. Cela pofé , jetez les yeux fur le
Plan de la coupe du Canal fouterrain , & faites attention
à ce qui fuit.
"
Les eaux de l'Efcaut à fa fource étant de foixante
pieds environ plus hautes que celles de la Somme ,
prifes au- deffus du moulin de Lesdin , les premières
tendent néceffairement vers les fecondes par une
pente bien facile à imaginer dans des terres dont
l'efpèce eft abfolument la même à la profondeur de
la nappe d'eau . Ce fait fut très-bien prouvé à feu
M. Laurent par le niveau des eaux des puits du Canal
fouterrain avant leur communication mutuelle
181 MERCURE
par la galerie. Ces eaux étoient plus hautes on plus
baffes en raifon de leur proximité ou de leur éloignement
de la fource de l'Efcaut. On peut encore
s'aflurer aujourd'hui de cette vérité, par la différence
des hauteurs auxquelles elles fe foutiennent dans les
puits qui ne font pas encore communiqués ; différence
qui eft relative à leur éloignement des deux
débouchés . Cela pofé , cet Ingénieur ayant rencontré
des fables bouillans au-dehors & à fept ou
huit cent toifes de l'embouchure du Canal fouterrain
à Vend'huille , vis-à -vis les Fermes d'Oſsû ; & craignant
que l'excavation de fon Canal , à découvert
dans cette partie, ne coûtât davantage que les éclufes
du Tronquoi & du Boquet , s'est déterminé à établir
le fond du Canal fouterrain dans toute fon étendue
au-deffus des eaux de la Somme.
Vous fentez d'après cela , Monfieur , que la pente
intérieure dont j'ai parlé plus haut, recoupe néceflairement
le niveau de ce fond ; & que d'un côté , en
remontant vers l'Efcaut , ce même niveau ſe trouve
plus bas que les eaux intérieures qui régnoient autrefois
dans le pays ; & que de l'autre , en allant vers la
Somme , il eft au-deffus des eaux du terrain compris
entre le débouché du Tronquoi & le puits nº . 10,
Foint où la pente intérieure recoupe le fond du Canal
, de manière que depuis ce puits jufqu'au débouché
du Tronquoi , les eaux provenantes de toute la
galerie ouverte jufqu'à Nauroir , coulent fous le
fond du Canal à une profondeur relative à leur
* Feu M, Laurent , avant de s'arrêter à l'aligne-
Iment actuel , en avoit pris pluſieurs autres , dans lesquels
il avoit rencontré une différence très -marquée entre le
niveau de la nappe d'eau du pays & le fond du Canal ;
mais la certitude de ne jamais manquer d'eau , la folidité
du terrain & l'abréviation de fa ligne , l'ont fixé entre le
Tronquoi & Yend'huille.
DE FRANCE. -
183
éloignement plus ou moins grand du puits nº . 10 ,
vers les eaux de la Somme, ainfi qu'on peut le voir
par la ligne de tenfion marquée fur le Plan M , N ,
H, F, E, D & A , qui eft le niveau de la Somme
pris au-deffus du moulin de Lesdin. Ceft à ce point
A, que l'on voit reparoître en effet l'eau qui, depuis
environ le puits n ° . 13.jufqu'au no . 10 , s'eft in
filtrée naturellement par fon propre poids , & a laiffé
à fec la galerie depuis le puits nº . 10 jufqu'au
débouché du Tronquoi , & même la partie du Ca
nal à découvert , dont le niveau eft le même que
celui du fouterrain jufqu'au point A , où fera placée
l'éclufe du Tronquoi.
Mais , Monfieur , ces mêmes eaux qui commencent
à couler fous le fond du Canal fouterrain au puits
n°. 10 , à une profondeur relative à leur éloignement
de la Somme, & qu'on voit reparoître en A au niveau
de cette rivière , ont arrofé ce même fond deux
hivers defuite pendant deux & même trois mois. Les
enquêtes dont je vous ai rapporté les résultats dans
ma première Lettre , ainfi que l'aveu de MM. du
Tronquoi & d'Étré , de M. Philippi , Religieux del
F'Abbaye du Mont Saint Martin , & de plufieurs autres
perfonnes dignes de foi , font de nature à faire
di paroître toute effèce de doutes , quand même on
ne trouveroit pas encore des traces du paffage de
cette eau à l'endroit où doit être placée l'éclufe du
Tronquoi. Je puis vous affurer que l'eau fortiroit encore
tous les hivers de la galerie du Tronquoi , fi ,
depuis cinq ans que les travaux du Canal font fufpendus,
on eût employé 3 à 40co livres pour empêcher
l'écroulement de la partie fupérieure de quel
pues puits prêts à être maçonnés , & dont les terres,
en tombant dans la galerie, l'ont obftruée totalement,
ce qui intercepte les eaux abondantes qu'elle fournit,"
fur- tout en hiver , & l'oblige de s'infiltrer.
Yous voyez, Monfieur , par ce qui précède , que
184
MERCUREI
l'Auteur du prétendu gouffre s'étoit donné la peine
d'aller jufqu'au point A , & de s'y arrêter, il eût vu
ces mêmes eaux, qu'il avoit entendu tomber avec
bruit du bâtardeau dans la galerie fouterraine auprès
de la partie du Canal terminée en grand , fortir tranquillement
au niveau de la Somme , fous un pont
conftruit à quelques toiles du point A, pour la commodité
des Habitans des villages de le Vergie , Se
quehart & Lesdin ; il eût vu que ces eaux, qui coulent
fans bruit , ne laiffent pas que d'alimenter le Canal
à ciel découvert jufqu'à plus de huit cent toifes de là,
du côté du village de Lesdin jufqu'à l'endroit où
doit être l'écluse d'Omiffy. Ce n'eft pas que cet Auteur
ne foit excufable. Un bruit tel que celui du bâtardeau
, entendu , foit de la partie du Canal fouterrain
finie en grand , foit du haut du puits le plus voifin
, étoit bien capable d'en impofer ; mais il me
femble pourtant qu'avant de prononcer il eût dû
confulter M. Laurent de Lionne. Je fuis bien affuré
qu'il lui auroit fait voir jufqu'aux Plans de comparaifon
du projet fouterrain avec ceux qu'on prétend
praticables dans les vallées ; & donné les éclairciffemens
qu'il fe fait comme un devoir de communiquer
à toutes les perfonnes inftruites. Je ne doute :
pas même qu'il ne lui en parlé de l'infiltration de
Peau du Canal fouterrain au, puits no. 10. Feu
M. Laurent , qui avoit déjà , connoiffance de cette
perte d'eau , en plaifantoit. Il difoit aux Curieux
inftruits qui vifitoient la galerie fouterraine Ici ,
nous fommes vingt-cinq pieds au - deffous des eaux.
du pays ; là , nous fommes plus élevés , ce qui nous
rend maitres d'en tenir telle quantité que nous voulons
J'ajouterai enfin, que M. Laurent de Lionne ayant
reçu de feu M, de Trudaine , en ' 1773 , un Mé-,
moire de M. de Vic pour avoir fon avis , parle >>
dans fa Réponse à ce Mémoire , de l'infiltration del
l'eau de la galerie fouterraine vers le puits nº. 10 ,
DE FRANCE
185
somme d'un fait contre lequel on ne peut raifonnablement
faire aucune objection férieufe , attendu les
moyens fimples d'y remédier : d'où je concluds que
l'Auteur de la Lettre à M. Necker fur le prétendu
gouffre , eût évité de fe compromettre s'il eût pris les
renfeignemens néceffaires avant que de prononcer.
Mais cette perte d'eau que je regarde comme in
difpenfable vers le puits no. 10 , tant à caufe du
niveau du Canal, qui , dans cette partie , eft fupérieur
aux caux du pays , qu'à caufe des obftructions formées
par l'éboulement de la partie fupérieure des
puits , & enfin parce que le terrain eft de craie pure,
ce qui favorise l'infiltration , eft des plus faciles à
vaincre. Feu M Laurent , dont le vafte génie avoir
tout prévu dans fon projet , laiffa plufieurs moyens
autfi fimples qu'affurés d'y remédier.
1. Si les eaux fournies par deux mille quatre
cent toiſes environ de galerie ouverte entre Nauroir
& le puits n . 10, à quinze pieds réduits au - deffous
des eaux intérieures du pays , ont déjà franchi , plufieurs
hivers de fuite , l'obftacle que leur préfentoit
an fond pierreux , abforbant & fupérieur de deux à
trois pieds aux eaux intérieures depuis le puits
ne. To jufqu'au débouché du Tronquoi ; il eft
impoffible , lorfque le Canal fera ouvert en grand ,
lorfqu'on aura réuni les eaux qui coulent à Vend'huille
avec celles qui proviendront de la galerie à ouvrir
entre Bony & Nauroir , lefquelles feront au moins
quarante pieds au-deffous de tous les niveaux connus
autrefois dans le pays , & dont le Canal fera défor
mais la règle ; il eft impoffible , dis - je , que ces eaux
ne paffent pas au Tronquoi. Quelque quantité qui
puiffe fe perdre, ce qui reftera fera encore plus que
fuffifant : d'ailleurs , les vannes de l'éclufe du Boquet
au-deffous de Vend'huille , étant tenues deux pouces
feulement plus hautes que celles du Tronquoi ,
feront couler vers le Tronquoi toutes les caux ré186
MERCURE
nies du Canal fouterrain , auxquelles on pourrajoin,
dre , fi l'on en a befoin , le corps entier de l'Escaut ,
qui , d'après les difpofitions de feu M. Laurent , eft
de niveau au-deffous de Vend'huille avec les eaux
navigables du Canal fouterrain .
2. En fuppolant que les eaux de la totalité du
Canal fouterrain , jointes même à celles de l'Escaut ,
s'infileraffent au puits n° . 10, pour ne reparoître
qu'auprès de Lesdin , trois à quatre pieds plus bas
que le fond du fouterrain , une dépenfe au plus de
3000 livres fuffiroit pour apporter & délayer , fur
cette longueur, la quantité de terre glaife néceffaire
pour boucher & occuper toutes les crevaffes & filiè
res que comporte le fond du Canal. Si ce moyen
eft infuffifant, on fera , comme aux balans qu'on
veut étancher , un fond de glaife de quelques pieds
d'épaiffeur , ce qui pourra faire une dépense de
20000 livres ; ou pour plus de folidité,on fera dans
cette partie le fond en maçonnerie , ce qui portera
au plus la dépense à 30000 livres.
3 °. Si après l'ouverture totale de la galerie fouterraine,
l'eau ne paffoit pas continuellement au
Tronquoi fans employer les moyens dont je viens
de parler, ce que feu M. Laurent & M. Laurent de
Lionne ont regardé avec raiſon comme impoffible , il
ne feroit queflion que de ramener le niveau de la
Somme pris au-deſſus du moulin de Lesdin jufqu'au
puits no. 10 ; & au lieu de conftruire à la fortie
du Tronquoi, en A , B, C, l'éclufe qui doit racheter
la différence de neuf pieds qui fe trouve entre le
niveau du Canal fouterrain & celui de la Somme ,
de conftruire cette éclufe auprès du puits nº . 10 ,
en G , H , I dans la vallée de le Vergie à le
Haulcourt, dont la fuperficie, ne doit être que de
vingt- trois pieds plus élevée que l'intrador de la
voute du Canal fouterrain ; on pourroit même ouvrir
cettepartie à ciel découvert fur deux cent toifes de
DE FRANCE. 187
Longueur , ce qui ne coûteroit pas beaucoup plus cher
que de voûter.
4. A tous ces moyens, confignés dans les Pièces
relatives au Projet de feu M. Laurent , M. Laurent
de Lionne en ajoute un autre inféré dans une Lettre
que ce dernier m'a écrite au mois de Mai 1779.
Voici comme il s'explique : « Si après avoir fondé
de nouveau les fables bouillans qui fe trouvent
» dans le Canal à découvert à Offu , au-deffous de
Vend'huille , je reconnoiffois qu'on peut s'y upprofondir
de huit pieds au-deffous du fond actuel
fans de trop grandes dépenfes , peut- être que d'après
les confeils de feu mon oncle , qui m'a conftam-
» ment recommandé en mourant de baiffer le plus
» qu'il me feroit poffible le fond du fouterrain , je
» me déterminerois à ramener , fans éclufe , le niveau
a de la Somme pris au-deſſus du moulin de Lesdin à
Efcaut , ce qui feroit alors difparoître toute ef
pèce d'épouvantailfur la perte de l'eau dans une
» partie du Canal fouterrain. ». Mais je pense qu'on
n'emploiera aucun de ces moyens que dans le cas
où, après la perforation totale de la galerie * ,
20
* Si l'on effaye de faire couler l'eau pendant
une année dans toute la galerie fouterraine , ce qui feroit
très-fage , comme il reste encore deux mille toifes de
galerie à percer , il en coûtera ,
felon le Devis ,
Pour les cinquante- deux puits
fur foixante- dix qui restent à ma-
Conner , opération préliminaire
indifpenfable pour empêcher les
éboulis des terres fuperficielles &
autres accidens , felon le Deviş il
en coûtera
Total de ce que coûtera cette
épreuve néceffaire .
50,000 1
100,000
150,000 1.
788 MERCURE!
1
feroit reconnu , par l'expérience d'une année au
moins , que les eaux s'infiltreroient toutes avant
Dans l'état où eft préfentement
le Canal , il en coûtera pour le
terminer , felon le Devis ,
Mais fi l'on cominence par
faire l'effai propofé , la dépenfe
faite à cette occafion étant au
profit de la chofe , il n'en cou-'
tera plus que •
54
533 1. 16 ľ
1,290,533 1. 10 f
Si l'on compare ces dépenfes , qu'on peut regarder
comme très-modiques pour un Royaume puiffant , avec
P'utilité infinie de ce Canal pour le tranfport affuré des
munitions navales & autres , & des marchandiſes venant
d'Hollande & des autres États du Nord jufques
dans nos Ports de Picardie , de Normandie & de Bretagne
, & les pertes immenfes en munitions & en autres
denrées qu'on a été forcé de confier à la mer depuis le
commencement de la guerre actuelle , quel est le Fran
çois qui ne gémira pas d'apprendre que c'eft deux ans
avant cette guerre que la ceflation des travaux du Canal
fouterrain a été ordonnée ? M. Frazer , Commiffaire
Anglois à Dunkerque , un des hommes les plus clairvoyans
de l'Angleterre , me dit en 1770 , au retour
d'une visite qu'il venoit de faire du Canal en queſtion ,
fi ce Canal eft terminé avant la guerre prochaine , la
France établira par fon moyen une Marine puifante fans
que l'Angleterre puiffe s'y oppofer avec fes Efcadres. Un
Négociant Hollandois , qui favoit bien calculer , me dit
dans la même année : Si nous reftons neutres pendant la
guerre à venir , l'exécution de ce 4 Canal , dont j'ai admiré
te projet , nous fera perdre plus de la moitié de notre fret
& de nos affurances avec la France.
Ces deux Étrangers connoiffoient bien les intérêts
de la France en 1770 ; cependant , pour des raiſons qu'il
DE FRANCE. 189
d'arriver au débouché du Tronquoi , ce que je regarde
comme impoffible d'après ce qui eft déjà
arrivé.
Voilà , Monfieur , les faits que je puis rapporter ,
& les raifonnemens que je peux faire pour diffiper
yos doutes fur le gouffre du Canal de Picardie dont
on vous a parlé. Je ne porterai aucun jugement fur
cet Ouvrage ; il s'annonce de lui- même ; mais je ne
puis vous taire que M. Laurent de Lionne m'a fou
vent affuré qu'il étoit impoffible d'ouvrir un Canal &
découvert de la fource de l'Escaut à la Somme fans
une dépenfe de plus de dix-huit à vingt millions , &
ne nous appartient pas même de difcuter , le Miniſtère
arrêta fubitement , en 1775 , l'exécution de cette entreprife.
On peut en tout temps molester fes ennemis naturels
fans déclaration de guerre . Un des moyens , c'est
de mettre,par des voies quelconques des entraves à l'exé
cution des projets utiles. Princes , Miniftres éclairés &
judicieux, qui founez le Confeil du Roi le plus jufte &
le plus difpofé à faire des facrifices pour la gloire & lạ
profpérité de fes États , éloignez de vous ces jaloux &
intéreffés détracteurs qui , à force de raifonnemens infi,
dieux,pourroient détourner votre attention des chofes les
mieux conçues & les plus utiles. La vérité pure, parve
nue au Trône par vos organes , formera toujours un bou
levard infurmontable à nos ennemis . Si l'on veut connoltre
plus amplement l'utilité du Canal fouterrain & de
celui de la Somme , on peut voir un Difcours prononcé
par M. Laurent de Lionne è l'Académie d'Amiens , le 25
Août 1776 , imprimé à Paris , chez Cailleau , rue Sains
Severin, & la Carte qui y eft jointe.
Nous nous contenterons de dire ici que fi le Canal
de Picardie étoit exécuté , on pourroit communiquer par
eau d'Amfterdam & de toute la Hollande à Paris , Rouen,
Nantes & Breft par l'intérieur du Royaume, & fans
paffer à la vue des côtes d'Angleterre, obali 2 tedna
$ 90
MERCURE
que ce Canal ainfi ouvert, manqueroit d'eau la moitiè
de l'année. Le filence des Antagoniſtes du Canal , &
fur-tout celui des perfonnes qui ont été chargées de
faire les nivellemens & autres opérations relatives à
cette joration , ajoute beaucoup à ma confiance
dans fon affertion . Une chofe dont je fuis très- convaincu
, c'eft que le Canal de Picardie feroit achevé
fi feu M. Laurent avoit vécu quelques années de
plus , parce que fa réputation , fa fermeté & l'éléva
tion de fon génie auroient anéanti les détracteurs
de cet Ouvrage. Il eft incroyable , je ne crains pas
de de répéter , qu'un monument dont le projet feul
illuftre le Règne précédent , dont l'État & fes Mihiftres
fe font pour ainfi dire enorgueillis en ordonnant
qu'on le fit voir à différens Princes Étrangers *,
puiffe être abandonné au point de ne pas permettre
feulement de réparer les dégradations de quelques
parties que l'Art feul pouvoit préferver , telles que
les ouvertures des puits , dont quelques - unes , qui
étoient au moment d'être maçonnées lors de la fufpenfion
des travaux , ont actuellement vingt - cinq à
trente pieds d'ouverture. Il feroit , ce me femble,
bien digne du Miniftre actuel des Finances & de
celui de la Marine , qui lors de fon Commandement
en Flandre doit avoir eu l'occafion de connoire ce
Canal à fond, de faire finir un monument auffi
admirable qu'il fera utile.
J'ai l'honneur , & c. RIGAUD , Phyficien de la
Marine , & Correfpondantde
l'Académie Royale
des Sciences.
* Monfeigneur le Comte d'Artois a vifité le Canal
fouterrain en 1774. Le Duc & la Ducheffe de Cumberland
au mois de Septembre 1773. Le Duc & la
Ducheffe de Glocefter au mois d'Août 1775. M. le Ma .
réchal Prince de Soubiſe en 1774
она за 161
sinowy sa 9 : səfnəinouid suopinjona says
: -
tage ,
•
a
Gamery you
ww ww
aucun Officier Anglois ne veut fervir fous fes ordres , &
on eft obligé de tirer d'entre les Américains- Royaliſtes , les Offiiers
néceffaires au Corps que la politique du Commandant lui a
fait donner.
Le 12 , le Capitaine Gardener , Aide- de-Camp du Lord Cornwallis
, eft arrivé de la Caroline , d'où il eft parti le 11 Octobre.
Rien n'a tranfpiré du contenu de fes dépêches pour le Lord Ger
maine , fi ce n'eft que le Lord Cornwallis étoit toujours à Vaxfaw
, entre les deux Carolines. Depuis ce moment on paroît ne
plus douter de l'avantage remporté le 7 Octobre , fur le Corps Anglois
aux ordres du Partifan Ferguſon ; & ce qui aide à en confirmer
la fâcheufe nouvelle , c'eft que le Gouvernement fait répandre
des détails de l'attaque infructueufe d'un pofte dans la Géorgie ,
par le Général Américain Clarke
›
mais ils fervent uniquement
a prouver qu'il s'en faut bien que cette Province foit foumife .
On voit que la garnifon Angloife de ce pofte alloit être forcée
de fe rendre , fi un corps de Troupes deftiné à la relever , ne
fût arrivé dans ce moment critique . Il y a eu divers chocs , depuis
Je 14 jufqu'au 19 Octobre entre les deux partis ; & M. Brown ,
Commandant Anglois , a été grièvement bleffé. Les Gazettes Miníftérielles
débitent qu'il a fait pendre pluſieurs Priſonniers qui fe
font trouvés avoir leur pardon für eux.
•
***N* N "T
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ng a da se te me an O
SATELLIT SENONNÝ
$90 MERCURE
que ce Canal ainfi ouvert, manqueroit d'eau la moitié
de l'année. Le filence des Antagoniſtes du Canal , &
fur-tout celui des perfonnes qui ont été chargées de
faire les nivellemens & autres opérations relatives à
cette joration , ajoute beaucoup à ma confiance
dans fon affertion. Une chofe dont je fuis très -convaincu
, c'eft que le Canal de Picardie feroit achevé
( 2 )
réunies , nonobftant un prétendu rapport qu'un Navire Hollandois
a fait à la Frégate le Crefcent , fuivant lequel ce Navire auroit rencontré
le premier de ce mois , la grande Efcadre , composée de 30
Vaiffeaux de Ligne. Les Miniftres eux - mêmes décréditent cette
nouvelle , par les éloges qu'ils donnent à la fageffe & à l'habileté de
M. Hood , en difant qu'il ne fe fera occupé que de fon objet , dont
il fait toute l'importance , & qui confifte à conduire aux Ifles Angloides,
avec la plus grande diligence poffible, la Flotte de Munitions dont
il eft chargé, & fur laquelle font embarqués trois Régimens .
On vient d'apprendre l'arrivée de la Pandora , de 32 canons , qui
ramenoitun Flotte de 30 voiles de Québec. Elle en a été féparée par un
coup de vent à la fortie du Golfe S. Laurent , vers la fin d'Octobre.
On peut juger des tranfes où font les Affureurs.
La Frégate le Solebay eft rentrée à Spithéad le 11 Décembre. On a
fu à cette occafion que ce n'étoit point pour aller joindre l'Efcadre
qu'elle étoit fortie le 9 avec le Portland , de so canons , mais pour chaffer
deux Corfaires François du Havre , qui ont été pris après une défenſe
très- courageufe. Le Portland eft rentré pareillement. Les prifes s'appellent
la Comteffe de Bufançois & la Marquife de Seigneley. Le S. Albans
, de 64 , eft allé feul joindre l'Efcadre.
On eft auffi informé que le Corfaire le Duc de Mortemart , de Cherbourg,
a été pris par le Jafon , le 10 Décembre , ce Vaiffeaux de so ca
nons , revenant dél'Eſcadre qu'il dit avoir laiſſée au Cap Finiſterre.
Un Paffager , parti de New-Yorck le 2 Novembre , débite que
l'Amiral Rodney y étoit malade de la goutte. Il affure auffi que le
Général Washington a confenti à renvoyer au traître Arnold fa
femme & fes enfans en échange de plufieurs Prifonniers , Offis
Américains ; enfin on fait par la même voie que cet Arnold
généralement méprifé & détesté à l'Armée Angloife : que malrons
les efforts du Chevalier Clinton ayi, ne l'aime mes da-
•
Duchelle de Glocefter au mois d'Août 1775. M. le Ma
réchal Prince de Soubiſe en 1774.
DE FRANCE. 191
ANNONCES LITTÉRAIRES.
ON vient de mettre en vente à l'Hôtel de Thou ,
-
rue des Poitevins , les Tomes XIII & XIV des
Oifeaux , in- 12 . par M. de Buffon . Prix , 7 liv . 4 f.
rel. Les Nouvelles Découvertes des Ruffes entre
Afie & l'Amérique , avec l'Hiftoire de la conquête
de la Sibérie & du Commerce des Ruffes & des Chinois,
Ouvrage traduit de l'Anglois de M. Core. Vol
in-4 . avec figures. Prix , 9 liv . 19f. br ., 11 liv. rel,
Hiftoire de la France méridionale , ou Recherches
fur la Minéralogie du Vivarais , du Viennois ,
du Valentinois , du Forez , de l'Auvergne , du Velai ,
de l'Ufégeois , du Comtat Venaiffin , de la Proyence
, des Diocèfes de Nifmes , Montpellier , Agde,
&c. fur la Phyfique de la mer Méditerranée , fur les
Météores , les Arbres , les Animaux , l'Homme &
la Femme de ces contrées , avec cinq Planches dou
bles par Volume , & une Carte Geographique des
trois Règnes ; Ouvrage dédié au Roi, par M. l'Abbé
Giraud - Soulavie , Tome premier , in-8 . A Paris ,
chez l'Auteur , Hôtel de Venife , Cloître S. Benoit ;
Quil'au, Libraire , rue Chriftine , au magafin Littéraire
, Mérigot l'aîné , Libraire, quai des Auguftins
, près le Pont-Neuf; & Belin , Libraire , rue
Saint Jacques.
Sermons de Morale & Panégyriques , par M.
l'Abbé Pleuvri , Volume in - 12 . Prix , 2 livres broché.
A Paris , chez Valade , Imprimeur- Libraire , rue
des Noyers . On trouve chez le même les Almanachs
fuivans : 1 ° . Balivernes Amoureufes : 2 ° . Variétés
Amufantes & Morales : 3°. le petit Cadran , ou
Étrennes à la mode : 4 ° . Le Paſſe- Temps agréable :
59. les Révolutions amoureufes : 6 °. Les Amours
192
MER CURE
enpantouffle: 7° . La Corbeille galante : 8°. Alma
nach du Sort : 9° , les Oracles : 10 °. Étrennes au
beau Sexe 11. l'Almanach danfant.
Hiftoire des Hommes , feconde Partie du Tóme
huitième, A Paris , chez M. de la Chapelle , rue
Baffe , Porte Saint Denis.
t
Conférences de l'Édit des Préfidiaux du mois
d'Août 1777 , avec les Ordonnances , Édits & Réglemens
fur cette matière, par M. D. D. R. A. L.
P. du B. &c. Volume in- 18. Prix , 1 liv. 16 fols bro
ché. A Paris , chez Lamy, Libraire , quai des Auguftins.
Almanach de Gotha , în-24. - Délices de Cérès ,
de Pomone & de Flore , même format. A Paris , chez
le fieur Defnos , Libraire , rue Saint Jacques. Voyez
fur la couverture la lifte des autres Almanachs qui
fe trouvent chez le même Libraire .
VE
TABLE.
ERSfur la Mort de l'Im- 】
pératrice - Reine de Hongrie,
145
3
ou choix des principales
Tragédies du Grand Corneille
,
Reflexions fur les Journaux , Variétés ,
146 Seconde Lettre de M.
Enigme & Logogryphe , 158 gand ,
Les Récréations Dramatiques . Annonces Littéraires ,
APPROBATION.
161
179
Ri
181
191
le J'ai lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux ,
Mercure de France , pour le Samedi 23 Décemb. Je n'y ai
sien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion. A Paris à
le 22 Décembre 1780. DE SANCY.
MERCURE
emples font folitaires
après- midi, parce qu'on en ferme les portes.
Sam. 30 Décembre 1780. I
192
MER CURE
en pantouffle: 7°. La Corbeille galante : 8 ° . Alma
nach du Sort : 9 ° , les Oracles : 10 ° . Etrennes au
beau Sexe : 11. l'Almanach danfant.
Hitoire des Hommes feconde Partie du Tome
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 30 DÉCEMBRE 1780.
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VERS à Mlle DE BETHUNE.
DESCENDS ESCENDS de ta fphère fublime ,
Sageffe , amante d'un coeur pur ;
Hâte-toi de placer entre l'homme & le crime
Un invincible mur,
Viens terraffer le vice qui t'outrage..
Dans les tremblantes mains briſe un fceptre ufurpe ;
Et que l'Univers détrompé
Ne brûle plus d'encens aux pieds de fon image.
Viens relever tes Autels abattus ;
Viens rétablir le trône des Vertus.
Au fein d'au Temple folitaire *
* Note de l'Auteur. Prefque tousles Temples fontfolitaires
l'après-midi, parce qu'on en ferme les portes.
Sam. 30 Décembre 1780. I
194
MERCURE
Je foupirois ces voeux ardens ,
Lorfqu'une voix , du fond du Sanctuaire ,
Me fit entendre ces accens :
Pourquoi la demander au féjour du tonnerre ?
La Sageffe , mortel , réfide fur la terre ;
Elle est à tes côtés , * & tu ne la vois pas !
Au pied de cet Autel , près de cette tribune,
Tu rends hommage à ſes appas
En admirant ceux de Béthune.
(Par M. l'Abbé Ferrand. )
A Mile LAGUERRE , qui m'a jeté une
rofe des troifièmes loges de l'Opéra.
Des fons divins charmoient mon oreille & mon
coeur ;
Mon coeur s'ouvroit à la tendreffe ,
Soudain fur moi vole une fleur....
Quelle eft la main qui me l'adreſſe ?
Autour de moi j'élève un regard incertain ,
Je vois Zuma , Zuma , dont mon ame eft épriſe ,
Se cachant à demi , du coin d'un oeil malin ,
Rire & jouir de ma furpriſe :
Cette fleur tomboit de fa main .
*Notede l'Auteur. L'hôtel de Béthune etvoiſin de l'Égliſe
de la Charité , où MHe de Béthune entend fouvent la
Meſſe dans une tribune à fon uſage.
KEHLIOT CHAOTHECA
RYOLA
DE FRANCE. 195 .
Saifi d'une joie inquiète ,
J'ai fenti mon coeur palpitant ;
Pour troubler celui d'un Poëte ,'
Hélas ! il n'en falloit pas tant.
Fol efpoir oùje m'abandonne !
Ah ! l'âge , de mes ans preffe en vain le retour ,
Si ton oeil du feu de l'Amour ,
Zuma ! réchauffe mon automne.
Oui , tes jeux font une faveur ,
Permets cette douce penſée ;
D'une foibleffe encor , ciel ! goûter le bonheur !
Et de ta main folâtre une rofe lancée ,
M'auroit fait retrouver mon coeur !
N'étoit-ce pas affez de cette voix magique ,
Dans le palais des Arts exprimant tour-à-tour
D'Écho la tendre plainte & les feux d'Angélique ?
( Chaque fon de ta voix eft un accent d'amour. )
N'étoit-ce pas affez de tes regards de flamme ,
De ce tendre abandon , de ces bras amoureux ,
Pe cet accord de l'oeil , de la bouche & de l'ame ,
Applaudi tant de fois par tout un peuple heureux ?
Que dis-je ? Et puis-je méconnoftre
Un caprice de la beauté ?
Cette rofe fi chère à mon coeur agitě ,
Vers quelque heureux rival tu l'envoyois peut-être ;
Peut-être fur ma tête elle vole au hafard.
Tu ris de tant d'amour ; ou ta main ne la jette
a
Que pour enchaîner à ton char
IA
196 MERCURE
Les enfeignes de ma défaite.
Perfide ! j'y penfe trop tard.
(Par M. le Baron de T. )
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent .
LE mot de l'énigme eſt Violon ; celui
du Logogryphe eft Girouette , où le trouvent
tri, goût , ogre, roue , Roi , ortie , trio ,
rouge , or, ire , Io & oui.
ÉNIGM E.
ADROITE , ingénieufe & volage femelle ,
On ne connoît que trop mon langage & mes tours ;
Je fers d'amufement ; & féconde en détours ,
A des amans peu fins je fuis toujours rebelle .
Mais , hélas ! à préfent très- peu me trouvent belle.
Malgré tous mes efforts & mon art captieux ,
Chacun me devient infidèle ;
Et fitôt qu'on me voit on détourne les yeux.
Que les temps font changés ! Jadis chez de grands
Princes
On me faifoit accueil , & j'avois quelque prix :
Par des jeux délicats j'aiguifois les efprits ;
Si j'exifte aujourd'hui , c'eft au fond des Provinces.
Dans l'été , dans l'hiver , d'un léger manteau bleu
DE FRANCE. 197
Ayec mon frère empaquetée',
On me balotte en plus d'un lieu ,
Où le fot que je fuis me traite d'hébétée.
Qui feroit donc l'Auteur de ce fort inhumain ?
Peut-être , hélas ! celui de qui je tiens mon être.
Encore un mot , Lecteur , & tu vas me connoître :
Place bien tes cinq doigts , je ferai fous ta main.
Par M. Fréville. )
LOGOGRYPHE.
JE fuis un meuble néceffaire
Qui peut avoir deux ou trois pieds de long ,
On me trouve à Paris , à Venife, au Japon
Je ſers au Roi tout comme à la Bergère.
Lecteur , dans mes huit pieds , fi tu me cherches bien,
De la Mère des Dieux tu verras le fymbole ,
Le nom d'un des fujets d'Éole ;
Un oifeau fort bavard ; un Pape fort Chrétien ;
Le fynonyme de trifteffe ;
Ce qui fait ailément oublier la maîtrefe ;
D'une ferrure un utile morceau ;
Un inftrument qui n'eft pas fort nouveau ,
Puifqu'il fervit à Vulcain en Sicile
Pour fabriquer le bouclier d'Achille ;
Un terme fort connu d'un jeu fort amusant ;
En Canarie une montagne ;
Un terrain inégal ; le contraire de grand ;
T
198 MERCURE
La faifon que l'on va paffer à la campagne ; ^
Une ville où l'on fint deux Conciles fameux ;
Une autre que l'on trouve au midi de la France ;
Une tige qu'on voit dans un terrain pierreux ;
Des Moiffonneurs la plus douce eſpérance ;
Le nom qu'on donne à qui jamais ne penſe ;
Un adjectif marquant la propreté ;
Des Chinois la Divinité ;
D'Imprimerie un caractère ;
L'endroit où le bon fens fe tient pour l'ordinaire ;
Ce qui fert à faire un miroir ,
Et fans quoi l'on ne peut s'y voir ; = {
Le centre de Paris ; un terme de pratique;
Chez les Chrétiens une fête myſtique ;
Ce qui fouvent dans un cheval
N'eft qu'habitude & paffe pour un mal ;
Enfin , un nom de nombre. A me chercher, peut être,
Ami Lecteur, tu perds ton temps ;
Tandis que tu prends foin de divifer mon être ,
Il fe peut qu'en tes mains je fois depuis long-temps.
( Par Madame de C ***.
*
DE FRANCE. 199
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
( 1 )
Supplément aux Nouvelles de Londres , le Samedi
23 Décembre 1780.
LE Mardi 19 Décembre , le Roi fiona dans for Confeit nn
*
le refpect qu'on doit à la mémoire d'un
génie auffi fublime que Corneille , ne con-
I iv
198 MERCURE
La faifon que l'on va paffer à la campagne ;^
Une ville où l'on tint deux Conciles fameux ;
Une autre que l'on trouve au midi de la France ;
Une tige qu'on voit dans un rarrain pierreux ;
Des Moiffo
Le nom qu '
Un adjectif
Des Chi
D'Imprir
L'endroit où-1
Ce qui fe
Et fans
Le centre de P
Chez les Gl
Ce qui f
N'eft qu'ha
Enfin , un non
Ami Lec
Tandis que tu
Il fe peut qu'e
DE FRANCE. 199
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
LES Récréations Dramatiques , ou choix des
principales Tragédies du Grand Corneille ,
auxquelles on s'eft permis de faire des
changemens, en fupprimant ou raccourcissant
quelques Scènes , &fubftituant des expreffions
modernes à celles qui ont vieilli ;
précédé de quatre Tragédies nouvelles de
l'Éditeur. 4 Vol. in-8 . A Genève ; & fe
trouve à Paris , chez Moutard , Imprimeur-
Libraire , rue des Mathurins , 1780.
Jusqu'ici nous n'avons vu dans l'Anonyme
qui vient de publier ces Récréations Dramatiques
, que l'Auteur de Marie Stuart ,
des Commènes , de Térentia & de la Princeffe
de Portugal. Il nous refte à le confidérer
comme Traducteur de Corneille ; car il appelle
Traduction , les changemens qu'il a
fait fubir à l'Auteur de Rodogune. Nous
avons examiné fes titres Littéraires pour
juger s'il étoit appelé à corriger ce grand
Homme. Nous nous flattons que nos Lecteurs
auront conclu avec nous qu'il n'auroit
pas dû le faire ; nous allons voir maintenant
comme il l'a fait. Nous ne déciderons pas fi
le refpect qu'on doit à la mémoire d'un
génie auffi fublime que Corneille , ne con-
4 iv
200 MERCURE
damnoit point par avance une pareille entreprife
; mais au moins conviendra- t'on
avec nous,
Que pour être approuvés ,
De femblables projets veulent être achevés..
Nous devons avouer pourtant qu'en gé
néral l'Anonyme le traite avec refpect. It
Feftropie fouvent , mais c'eſt d'ordinaire
avec affez de politeffe. Encore , malgré fa
dignité tragique , s'eft il permis quelques
jovialités , qui tiennent un peu à l'irrévérence
, comme lorfqu'il dit , en parlant de
Nicomède : on ne comprend plus aujourd'hui
comment ce même Nicomède , qui s'exprimoit
avec tant de dignité , s'étoit dégradé au point
d'apostropher l'Ambaffadeur des Romains par
une ironie auffi comique que déplacée.
OU ROME A SES AGENS DONNE UN POUVOIR
BIEN LARGE ,
Ou vous êtes bien long à faire votre charge.
Pour tranfporter cette fcène fur la galerie de
la parade, il ne manquoit que le même ton à
la réponse de Flaminius..
QUELQUE SOIT LE POUVOIR QUE ROME M'A
DONNÉ ,
LARGE, ÉTROIT , COURT OU LONG , Je ne l'at
PAS AUNÉ.
Le Lecteur décidera fi cette plaifanterie
n'eft pas auffi déplacée que les deux vers fur
DE FRANCE. 201
lefquels elle porte. Mais, à ces endroits-là près,
Anonyme infulte bien moins à Corneille ,
par ce qu'il dit de lui , que par ce qu'il lui
fait dire à lui-même en le corrigeant. Avant
de paffer à la preuve de cette affertion ,
qu'on nous permette une réflexion préliminaire.
L'Anonyme a revu les Tragedies de
Corneille pour les rendre dignes d'être remifes
au Théâtre. C'eft ainfi qu'il l'annonce
lui-même dans un de fes titres ; & c'eſt à
peu-près ce qu'il répète dans un Avertiffement
mis à la tête de Sertorius , lotſqu'il dit
que fon objet eft de rappeler Corneille au
Théâtre. Quelques lignes de profe qui précèent
Héraclius, nous font foupçonner qu'à ce
.notif il peut bien s'en être joint un autre ,
dont on doit lui favoir au moins autant de
gré. Il a vu qu'on difputoit depuis long-tems
en vain pour favoir qui des deux , de Corneille
ou de Racine , méritoit la prefféance
fur fon rival ; & c'eft en partie pour faire
pencher la balance en faveur de Corneille ,
qu'il a voulu faire difparoître les fautes de
celui- ci , bien perfuadé que c'étoit là la feule
caufe de cette longue indécifion . Qu'on
ne nous accufe point de prêter à l'Anonyme
ce généreux projet. Voici comme
il s'exprime lui-même fur le parallèle de ces
deux tragiques. Il parle d'abord de Corneille..
C'eft dans fa hardieffe à entreprendre , dans:
la variété de fes productions , que nousdevons:
chercher la caufe de ces diffemblances avec
1 -même , de ces chútes qui nous le font mé202
MERCURE
connoître ; la hauteur où il s'élève ne les fait
paroître que plus humiliantes . Je crois voir
Racine planant dans le milieu de cet étrange
intervalle ; l'uniformité de fon vol ôtè tout
moyen de le critiquer par des comparaifons
avec lui-méme ; & il n'eft point difficile de le
trouver fupérieur à Corneille en laiſſant la
partialité morceler & choifir. Qu'il nous foit
permis auffi de voir ce que deviendra Racine
comparé à Corneille , dont nous avons enlevé
les taches qui ont fervi à le déprimer.
Ne vous femble- t - il pas voir Corneille foulant
aux pieds Racine, & l'effaçant non par
la beauté de fon propre génie , mais par
celle que lui a prêtée l'Anonyme.
Au refte , il a tenu un regiftre fidèle de
fes améliorations. Sa juftice févère a fait
main-baffe impitoyablement fur tout ce qui
lui a paru faire longueur. Il en a coûté au
Cid 600 Vers ; les Horaces en ont été quittes
pour 520 ; Sertorius n'en a pas perdu moins
de 666 ; celle qui en a été quitte à meilleur
marché , c'eft Rodogune , qui n'a laiífé fous
le cifeau de l'Anonyme que 272 Vers ,
fans parler de ceux qu'il a refaits ou fuppléés.
Il nous offre à la tête de fon deuxième
Volume une Table figurée de fes bienfaits ,
qui nous a paru affez curieufe pour la faire
paffer toute entière fous les yeux de nos
Lecteurs.
DE FRANCE. 203
RESULTAT de la révifion des douze
Tragédies qui compofent les Tomes II ,
III & IV.
Retran-
De Vers.
Réduites Raccourà
chés ou
cies de
fuppléés
Le Cid , 1866 1266 600
480
Les Horaces, 1794 1274 520 414
Cinna , 1780
1374 406
435
Polyeucte ,
1822 1352 470 52513
Pompée ,
1812 1212 600 627
Rodogune , 1852 1580 272 756 Héraclius , 1930 1314 616 •
726
Nicomède , 1854 1362 492 704
Sertorius , 1920 1254 666
700
Othon , 1832 1236 596
789
Scèvole , 1698 1350 348 833
Venceflas , 1866 1298
568 863
7852
22026 15872 6154
Voilà donc un cadeau de fept mille huit
cent cinquante - deux Vers que l'Anonyme
a fait à Corneille . C'eſt - là fans doute un
magnifique préfent. Il feroit malheureux
qu'il n'eût fervi qu'à appauvrir Corneille au
lieu de l'enrichir. Rien n'eft pourtant plus
vrai ; & l'on pourroit oppofer un autre Réfultat
à celui que nous venons de tranfcrire.
En rangeant comme lui en quatre
colonnes les traits de fentiment qu'il a
éteints , les contre-fens qu'il a faits , les
fautes de langue qu'il s'eft permiſes & les
beaux mouvemens qu'il a détruits on
>
I vj
204 MERCURE
obtiendroit par le calcul un total qui
pourroit étonner le Bienfaiteur de Corneille.
On fait qu'il y a un danger à corriger ,
même fes propres ouvrages ; on rifque d'y
jeter du froid , parce que c'eft la raiſon
qui corrige , & que la raifon eft bien
froide auprès de l'imagination. On fair
auffi qu'un trait de fentiment eft comme
une fleur que le plus léger contact peut
faner : un mot ôté , un mot ajouté , la
moindre tranfpofition peut l'éteindre. Nous
ignorons i l'Auteur a connu ces écueils ,.
mais il n'a guère réuffi à les éviter ; il a trop
fouvent confondu toutes les nuances .
Polyeucte , en parlant du fonge de Pauline
effrayée , qui voudroit l'empêcher de:
fortir , convient , avec Néarque , qu'on ne
doit pas s'effrayer d'un fonge ; mais il ajoute
que la frayeur de Pauline l'afflige ; & ill
dit :
Je méprife fa crainte & je cède à fes larmes ..
Voici comment l'Anonyme a corrigé ce
vers..
Mais Pauline s'effraye , & je cède à fes larmes.
Et voilà ce qui s'appelle détruire tout le
charme d'un vers. Le dernier eft une pen--
fee froide ; le premier eft un fentiment..
Rien n'eft fi fimple que de céder aux larmes
d'une perfonne effrayée ; mais il y a du
fentiment à méprifer l'objet de fa frayeur ,
& à céder aux larmes qu'elle lui fait répandre..
DE FRANCE. 205
Un moment après , Pauline arrive ; &
Polyeucte attendri lui dit , en ſe diſpoſant
à partir :
Adieu , Pauline , adieu.
Dans une heure au plus tard je reviens en ce lieu.
Voici la correction :
Adieu pour un moment ; n'ayez aucun fouci,
Dans une heure au plus tard je vous rejoins ici. 1
Sans nous artêter à ce trifte hémiſtiche ,
n'ayez aucun fouci , qui ne fent que ces
deux vers font très- fecs ? C'eft que adieu
pour un moment y a répandu de la glace.
C'eft qu'au contraire dans adieu , Pauline ,
adieu , le feul nom de Pauline y met de
l'intérêt ; & que la répétition d'adieu y
ajoure encore. Ces nuances font imperceptibles
aux yeux de la médiocrité ; mais le
goût ne manque jamais de les faifir. Sans:
ces nuances délicates , il n'y a point de
vérité , & fans vérité , il n'y a point de
ftyle .
Mais voici une béyue bien auffi fingulière
; elle fe trouve dans la premiere
fcène de Sévère & de Pauline. Sévère.
ayant appris le mariage de Pauline de fa
-propre bouche , lui reproche , en Amant
malheureux , le pouvoir qu'elle a fur ellemême.
Que n'ai - je votre vertu , lui dit - il
Un foupir , une larme à regret épandue ,
M'auroit déjà guéri de vous avoir perdue..
206 MERCURE
Ma raifon pourroit tout fur l'amour affoibli ,
Et de l'indifférence iroit jufqu'à l'oubli ;
Et mon feu déformais fe réglant fur le vôtre ,
Je me tiendrois heureux entre les bras d'une autre.
O trop aimable objet qui m'avez trop charmé !
Eft-ce là comme on aime ? Et m'avez -vous aimé ?
Ce morceau a paru long à l'Anonyme ;
voici comment il l'a réduit.
Un foupir , une larme à regret répandue ,
M'eût déjà confolé de vous avoir perdue.
Peut- être un autre objet m'auroit déjà charmé.
Eft-ce là comme on aime ? Et m'avez-vous aimé ?
On voit qu'il a fupprimé cette excla-
` mation ,
O
trop
aimable
objet
qui
m'avez
trop
charmé
!
qui
fert
de tranfition
pour
paffer
à ce vers
- ci :
Eft-ce là comme
on aime
? Et m'avez
- vous
aimé
?
Mais
il
auroit
dû
fentir
que
c'eft
ce
vers
intermédiaire
qui
amène
naturellement
le
vers
qui
le fuit
; que
fans
cette
exclamation
,
il eft
ridicule
que
Sévère
, en
même
- temps
.
qu'il
dit
à Pauline
qu'il
fe feroit
confolé
dans
les
bras
d'une
autre
, lui
adreffe
ce reproche
à elle
- même
,
Eft-ce là comme on aime ? Et m'avez -vous aimé ?
C'eſt ainſi que l'Anonyme parvient à deſfécher
les vers de Corneille , de manière
DE FRANCE. 207
qu'on lit fes belles Scènes prefque fans impreffion.
Plufieurs mauvais vers ont été fupprimés
; mais on s'apperçoit qu'avec quelques-
unes de fes fautes l'ame du Poete a
difparu. Souvent , foit par négligence , foit
par la gêne de la verfification , le fens de
l'Auteur fe trouve dénaturé ; ce qui quelquefois
nuit à l'intrigue de la Pièce , ou tout au
moins met de la contradiction dans les caracrères.
Corneille fait dire à Polieucte :
Qui marche affurément n'a point peur de tomber.
L'Anonyme n'a pas aimé affurément , &
il a eu raiſon. Voici comment il l'a corsigé
,
Qui marche en sûreté n'a point peur de tomber.
mais affurément dans le vers de Corneille
veut dire en affurance ; & en sûreté que
l'Anonyme a fuppléé , veut dire fans péril.
Or ,
Qui marche fans péril ne craint point de tomber ,
eft une penſée vraie fans doute , & auſſi vrai
que , lejour il ne ffaaiitt ppaass nuit ; mais le
jour il ne fait pas nuit , eft une de ces vérités
qu'on ne dit point.
A ce vers - là P'Anonyme fait fuccéder
celui - ci , prononcé par Polyeucte encore :
J'attends tout de fa grâce & crains peu ma foibleffe.
Corneille lui avoit fait dire ,
J'attends tout de fa grâce , & rien de ma foibleffe.
208 MERCURE
Ce qui eft un peu différent. Cela fait juftement
deux contrefens en deux vers . Avant
de corriger Corneille , il faudroit commencer
au moins par le comprendre..
Ailleurs Pauline , en faifant le récit du
fonge effrayant dans lequel Polyeucte lui
eft apparu , le termine par ces vers:
Après un peu d'effroi m'a caufé fa vue;.
que
Porte à qui tu voudras lafaveur qui m'eft due ,
Ingrate , m'a-t'il dit ; & ce jour expiré ,
Pleure à loifir l'époux que tu m'as préféré.
A ces mots , j'ai frémi ; mon ame s'eft troublée..
Enfuite de Chrétiens une impie aflemblée
Pour avancer l'effet de ce difcours fatal
A jeté Polyeucte aux pieds de fon rival
Tout le monde entend le fens de ce vers,
Pour avancer l'effet de ce difcours fatal. 1.
c'eft à- dire , pour accélérer l'exécution de
cette menace : l'Anonyme l'a fuppléé par
celui- ci ; -
Pour me peindre l'horreur de ce moment fatal..
c'eft à - dire , que pour luipeindre cette mort,
on l'a réalifée. Cette manière de peindre
nous paroit un peu énergique. C'eft comme
qui diroit d'un Peintre qui , pour vous représ
fenter un mourant , tueroit un homme fousvos
yeux. L'imitation ne fauroit aller plus
Foin.
On trouve dans les corrections de l'Ano
DE FRANCE. 209
nyme des contrefens bien plus grands encote
, & qui détruifent un caractère. Pour
nous borner à un feul exemple , Fabian ,
dans Polyeucte , vient d'apprendre à Sévère
le mariage de Pauline , quand celle- ci arrive
fur la fcène. Corneille s'étoit contenté de
faire dire douloureuſement à Sévère : Fabian
, je la vois. L'Anonyme pour renchérir
, lui fait dire : foutiens-moi , je la vois ;
c'est -à dire , que le grave , le magnanime.
l'intrépide Sévère le trouve mal. C'eſt à quoi
l'on ne fe feroit pas attendu ; & il faut
avouer que ce feul hémiftiche , fi Corneille
avoit eu le malheur de le trouver ,
auroit fuffi pour gâter ce beau caractère qui
a fait tant d'honneur à fon génie.
On avoit reproché à Corneille de nombreufes
fautes de langue. L'Anonyme a cus
la générofité de lui en prêter de nouvelles.
Nous ne manquerions pas de preuves
pour juftifier cette inculpation ; mais le
peu d'efpace & la crainte d'ennuyer nous
forcent de borner nos citations en tous
genres.
L'Anonyme fait dire à Sertorius ;
Perpenna parmi nous eft le feul dont le fang
Lui permet de prétendre à cet illuftre rang.
Il est vraisemblable que Corneille auroit dit ,
lui permette. Il avoit dit dans Sertorius :
Ah ! c'eft ce nom acquis avec trop de bonheur ,
Qui rompt votre fortune & vous ravit l'honneur.
210 MERCURE
l'Anonyme a refait ces deux Vers :
C'est vous qui de ce nom lui fites le bonheur ,
Et lui de commander il vous ravit l'honneur.
Au moins le premier Vers de Corneille étoit
François. Pour qu'il ceffât de l'être , l'Anonyme
y a introduit cette expreffion , qui lui
fites le bonheur de ce nom.
Corneille avoit dit :
Mais fitôt qu'il parut , je vis en moins de rien
Tout mon camp déferter pour repeupler le fien.
C'étoit encore- là du François.L'Anonyme a
changé tout cela.
Au moment qu'il parut on vit de fon foutien
Tout le camp déferter pour repeupler le fien.
Tout le camp de fon foutien : voilà le françois
que l'Anonyme donne à Corneille.
On avoit auffi reproché à ce dernier un
ftyle trop fouvent familier : nous allons
voir comment l'Anonyme à fu l'ennoblir.
Corneille faifoit dire à Viriate , dans Sertorius
ces vers affez profaïques à la vérité :
Quel rang puis-je garder auprès de fon époule ?
Ariftie y prétend ; & l'offre qu'elle a fait ,
Ou qu'on afait pour elle , en affure l'effet.
l'Anonyme a fuppléé ces Vers- ci :
Quel rang conferverai -je auprès de fon épouse ?
L'intrigante Ariftie eft offerte à fa main ;
Aujourd'hui fa cliente , & fa femme demain .
DE FRANCE. 211
L'intriguante Ariftie , aujourd'hui fa cliente.
Le beau préfent à faire qu'un pareil ſtyle !
Un autre défaut qui revient fouvent dans
ces corrections, puifque c'eft ainfi que cela
s'appelle , c'eft d'étrangler quelquefois Corneille
, dans la vue de le refferrer . & de lui
faire perdre par-là l'effet de fes beaux moui
vemens. Ce n'eft pas toujours fans danger
qu'on fait des retranchemens. On peut fe
méprendre aux longueurs. Tout ce qui eft
smal fait , paroît toujours faire longueur ;
mais on eft tout furpris quelquefois , qu'après
avoir ôté d'une fcène ce qui ſembloit l'allonger
trop , la fcène refte mauvaiſe & fans
effet. Cleft que ce qu'on a ôté , demandoit
plutôt à être refait. Cela eft fi vrai , que fouvent,
lorfqu'une fcène a paru longue , parce
qu'elle étoit manquée , on parvient à la rendre
courte en y ajoutant.
Ce n'eft pas que l'Anonyme n'ait corrigé
des fautes ; mais nous a-t-il rendu les beautés
qu'il a fait difparoître en même-tems ?
Par exemple , Corneille fait dire par Pompée
à Sertorius dans leur fameufe entrevue :
L'eftimé & les refpects font les juftes tributs
Qu'aux plus fiers ennemis arrachent les vertus.
Et c'eft cé que vient rendre à la haute vaillance ,
Dont je ne fais ici que trop d'expérience ,
L'ardeur de voir de près un fi fameux Héros ,
Sans lui voir dans la main piques ni javelots ,
Et le front défarmé de ce regard terrible ,
Qui dans nos efcadrons guide un bras invincible .
212 MERCURE
Il y a des fautes dans ces vers. L'Anonyme ,
après les deux premiers , s'eft contenté de
> dire :
Et je viens rendre hommage à la haute vaillance ,"
Dontje ne fais ici que trop d'expérience.
Mais , que deviennentces
belles
images
: de
voir de près
un fi fameux
Héros
, fans
lui
voir dans
les mains
piques
ni javelots
& le
front
défarmé
de ce regard
terrible
, &c. Il
falloit
tâcher
de corriger
ces vers-là , & ne
pas les fupprimer
, ou plutôt
il falloit
laiffer
Corneille
tel qu'il
étoit.
Ce qui nous a paru corrigé de plus heureufement
, c'eft un difcours de Pauline à
-Sévère , que nous croyons devoir citer
pour rendre à l'Anonyme la juftice qui lui
eft dûe. Nous tranfcrirons l'ancienne & la
nouvelle tirade , en foulignant les endroits
qui ont été changés . Voici la manière de
-Corneille.
Brifons-là. Je crains d'en trop entendre ,
* Et que cette chaleur qui fent vos premiers feux,
Ne pouffe quelque fuite indigne de tous deux .
Sévère , connoiffez Pauline tout entière.
Mon Polience touche à fon heure dernière.
Pour achever de vivre il n'a plus qu'un moment ;
Vous en êtes la caufe , encor qu'innocemment.
* Ce de & ce que régis par le même verbe je
crains , font une faure de langage , que l'Anonyme
auroit du faire difparoître.
DE FRANCE. 213
Je ne fais fi votre ame , à vos defirs ouverte ,
Auroit ofé former quelque eſpoir fur la perte ;
Mais fachez qu'il n'eft point de fi cruel trépas
Où d'un front affuré je ne porte mes pas ;
Qu'il n'eftpoint aux enfers d'horreurs queje n'endure,
Plutôt de fouiller une gloire fi pure , que
Que d'époufer un homme , après fon trifte fort ,
Qui de quelque façon foit cauſe de ſa mort ;
Etfi vous me croyez d'une amefi peu faine ,
L'amour quej'eus pour vous tourneroit toute en haine.
Vous êtes généreux , foyez- le jufqu'au bout.
Mon père eft en état de vous accorder tout.
Il vous craint , & j'avance encor cette parole ,
Que s'il perd mon époux , c'eſt à vous qu'il l'immole,
Sauvez ce malheureux , employez-vous pour lui ;
Faites- vous un effort pour lui fervir d'appui .
Je fais que c'eft beaucoup que ce que je demande ;.
Mais plus l'effort eft grand , plus la gloire en eft
grande.
Conferver un rival dont vous êtes jaloux
3
C'est un trait de vertu qui n'appartient qu'à vous ; m- 14
Et fi ce n'eft affez de votre renommée ,
C'est beaucoup qu'une femme , autrefois tant aimée ,
Et dont l'amour peut- être encor peut vous toucher ,
Doive à
votre grand coeur ce qu'elle a de plus cher,
Souvenez-vous enfin que vous êtes Sévère.
Adieu. Réſolvez-vous ce que vous devez faire.
Si vous n'êtes pas tel que je l'ofe efpérer,
214
MERCURE T
Pour vous prifer encor , je le veux ignorer.
Voici la tirade corrigée.
C'en eft affez. Je crains d'en trop entendre ;
Qu'un difcours oùje vois reparoître vos feux ,
Ne réveille un amour indigne de tous deux .
Sévère , connoiffez Pauline tout entière.
Mon Polyeucte touche à fon heure dernière.
Pour achever de vivre il n'a plus qu'un moment.
Vous en êtes la caufe , encor qu'innocemment.
Je ne fais fi votre ame à VOS defirs ouverte ,
Auroit ofé former quelque efpoir far fa perte ;
Mais fachez qu'il n'eft point de pénible trépas ,
Où d'un front affuré je ne porte mes pas ;
Qu'il n'eft point aux enfers d'horreurs que je n'endure
Plutôt que de fouiller une gloire encor pure ;
Plutôt que de m'unir après fon trifte fort ,
Aquiconque feroit la cauſe de ſa mort ;
Et fi vous conceviez une eſpéranee vaine,
L'amour quej'eus pour vous fe changeroit en haine,
Vous êtes généreux , foyez -le jufqu'au bout.
Mon père, je le fais , vous accordera tout.
Il vous craint ; & j'avance encor , furfa parole ,
Que s'il perd mon époux c'eſt à vous qu'il l'immole.
Sauvez ce malheureux , employez -vous pour lui.
Faites -vous un effort , devenez fon appui.
Je fais que c'eft beaucoup que ce que je demande ;
Mais plus l'effort eft grand , plus la gloire en eft
grandes
DE FRANCE. 215
Secourir un rival dont vous êtes jaloux ,
Eft un trait de vertu qui n'appartient qu'à vous.
Songez qui vous en prie , & montrez- moi Sévère.
Adieu. Réfolvez -vous ce que * vous devez faire.
Si vous n'êtes plus tel que je l'oſe eſpérer ,
Pour vous prifer encor je le veux ignorer.
A la réſerve de pénible trépas , il n'y a
guere là decorrections qui ne foient heureufes
; mais il faut avouer que ce n'eft pas une
habitude chez l'Anonyme. Et qu'on ne fe
figure pas que nous ayons fait de grandes
recherches pour découvrir les fautes que
nous avons relevées. Nous ofons affirmer à
nos Lecteurs , qu'en ouvrant au hafard
l'Ouvrage dont nous parlons , ils en trouveront
eux-mêmes de tout auffi graves ; ils
trouveront des corrections femblables à
celles- ci. C'eft Chimène qui dit à Rodrigue
pour l'engager à fe défendre contre Dom
Sanche :
Rodrigue va combattre , & fe croit déjà mort !
Celui qui n'a pas craint les Maures ni mon père ,
Va combattre Dom Sanche , & déjà défefpère.
1
Voltaire n'avoit rien critiqué dans ces vers
là. Dans le dernier vers , déjà a choqué
l'Anonyme ; il l'a donc corrigé , & voici ce
qu'il a fu mettre à la place :
Va combattre Dom Sanche , & de foi déſeſpère.
* Résolvez-vous ceque , eft encoré dé ces folécifmee
que l'Anonyme devoit corriger.
T
1
216 MERCURE
Il faut convenir que ce de foi n'eft pas heureux.
C'est pourtant ainfi que corrige l'Anonyme.
Pour apprécier en un mot fon tra
vail , il change quelquefois , il gâte plus
fouvent , & prefque jamais il ne corrige.
Il a faccagé ces Tragédies avec une cruauté
qui excite la pitié. On ne peut y jeter un
coup-d'oeil fans fe figurer un champ de bataille
, qui n'éta le auxyeux que le fpectacle
de troncs défigurés & de membres fracaffés.
Il eft à préfumer qu'avec la faculté de réuffir
à corriger Corneille , on auroit eu la fageffe
de ne pas l'entreprendre.
SPECTACLES.
ACADEMIE ROYALE DE MUSIQUE.
LE Jeudi 14 Décembre , on a repréſenté
pour la première fois , le Seigneur Bienfai
fant , Opéra paroles de M. R. de C.
mufique de M. Floquet.
Rien de plus fimple que l'action de ce
petit Ouvrage. Colin , en époufant Life , a
quitté fon vieux père Julien , pour vivre
avec les parens de fa femme. Cette préférence
a irrité le vieillard , qui depuis
ce moment ne veut plus voir fon fils. M.
de Merfans , Seigneur du village , veut
faire celler cette défunion , & profite des
noces
DE FRANCE. 217
noces de fa fille pour préfenter à Julien le
tableau d'une famille heureuſe. Déjà ému
par ce fpectacle , le villageois eft vaincu
par la douleur de Colin , qui vient embraffer
les genoux , & lui préfenter un
enfant provenu de fon mariage avec Life ;
il pardonne , il preffe avec plaifir entre les
bras , Colin , Life & fon petit fils. Un orage
s'élève ; tous les Vignerons raffemblés au
preffoir , fe hâtent de regagner le village ;
Julien conduit fa famille dans fa chaumière .
A peine l'y a t'il introduite, qu'elle eſt frappée
& incendiée par la foudre. Life tremblante
pour les jours de fon fils , fe préfente fur le
pan d'une muraille qui n'eſt pas encore
achevée ; la muraille eft entraînée par un
torrent qu'a formé l'orage ; Colin s'élance au
travers des débris , & fauve fa femme & fon
fils , tandis que quelques payſans arrachent
fon vieux père au trépas. Pendant que tout
ceci fe paffoit, M. de Merfans a été informé
du défaftre qui a ruiné la famille de Julien , il
vient la confoler , &, entraîne ſes valfaux
aux noces de fa fille , qui , par de nouveaux
bienfaits , leur fait oublier tous leurs
maux.
J. B. Rouffeau difoit que s'il étoit poffible
de faire un bon Opéra , il ne l'étoit pas qu'un
Opéra fût un bon Ouvrage. Nous ne penfons
' point comme cet illuftre Lyrique ; nous
croyons que , fans placer un faifeur d'Opéra
dans la claffe de nos grands Maîtres Tragiques
ou Comiques , on peut lui accorder
Sam. 30 Décembre 1780.
K
218 MERCURE
>
beaucoup de mérite , même celui d'avoir
fait un bon Ouvrage , quand il a affez bien
connu la scène à laquelle il deftinoit fes travaux
pour y plaire à l'efprit & à l'ame
fans fortir des conventions attachées à ce
genre de fpectacle , & qui le diftinguent des
autres. Il est vrai que nous ne regardons pas
ce travail comme abfolument facile ; erreur
dans laquelle beaucoup de gens font tombés
par faure de réflexion. Nous fommes perfuadés
au contraire que rien n'eft moins aifé
que la difpofition d'une intrigue affez bien
combinée pour intéreffer , fans qu'elle ait
befoin de développemens d'une certaine étendue
, & affez bien filée pour entretenir la
curiofité du Spectateur , fans lui laiffer trop
de chofes à deviner. Il n'eft pas plus facile
d'écrire avec pureté , élégance, & quelquefois
avec élévation , en s'interdiſant l'uſage
des figures & des inverfions auxquelles la
Mufique fe refufe toujours , ou du moins
qu'elle ne fouffre que très - rarement. Ce
ftyle d'Opéra que tant de gens dédaignent ,
dont un parle avec tant de mépris , eft le prin
cipal écueil contre lequel viennent échouer
tous les Ecrivains du Théâtre de Polymnic.
Tel qui a écrit élégamment une Comédie ou
une Tragédie , croit qu'il réuffira facilement
dans un Ouvrage Lyrique; il fe trompe. On
applaudit à fes tableaux , à fes idées dramatiques
, & l'on blâme fon ftyle. M. R. femble
avoir été frappé de cette vérité quand , en parDE
FRANCE. 219
lant de fa nouvelle production, il a fait cette
phrafe que nous tirons de fon Avertiffement.
C'eft un Poëme d'Opéra qu'il ne faut lire
qu'aux repréſentations. » Il nous femble qu'un
bon Écrivain doit porter plus loin fes prétentions
; il nous femble encore que Quinault
a quelquefois procuré aux gens de goût l'avan
tage de lire fes Opéras avec fatisfaction dans le
filence du cabinet , & qu'on doit lui favoir gré
de ce foin. On ne fauroit nous accufer , fans
injuftice , d'une prévention marquée pour
l'Auteur d'Amadis & d'Armide ; nous avons
eu le courage d'indiquer déjà une partie des
défauts qu'on peut lui reprocher , & qui
s'opposent à la trop grande réputation qu'on
a voulu lui faire ; mais nous avons dit avec
raifon , & nous croyons devoir répéter qu'il
fera toujours , dans ce qu'il a de louable , un
modèle à étudier par ceux qui voudront
acquérir cette grace , cette molleffe de langage
que demande la Mufique du Théâtre.
L'amitié qui nous unit avec M. R. ne nous
empêchera pas de rapporter ici les reproches
qu'on a faits au ftyle du Seigneur Bienfaifant.
On y a relevé des inverfions dures , comme
celle-ci , par exemple : A mes genoux , qui
tombe & les embraffe ? des expreffions que
le ftyle lyrique n'eft pas en ufage d'admettre ;
c'est le marc de Julien qu'on attend en ces
licax ; d'autres enfin dans lesquelles on a cru
trouver plus que de la foibleffe ; fa maifon ,
fes enfansfont au milieu de l'eau , &c. Certainement
M. R. fait écrire, & écrire avec goût :
Kij
220 MERCUR
les Ouvrages qu'il a donnés à la Comédie
Françoife l'ont prouvé ; mais il ne s'eft pas
foumis à la manière adoptée jufqu'ici dans
les Ouvrages Lyriques , & voilà ce qui a occafionné
les cenfures auxquelles il eft en
butte. Nous ne pouvons l'approuver ni le
condamner , les gens de goût décideront
fur cet objet . Quant à l'intrigue de fon
Drame , M. R. déclare qu'il n'a voulu préfenter
que des fituations & des tableaux.
C'eft fur ce deffein qu'il faut la juger ;
or , fi les fituations en font intéreffantes ,
fi les tableaux ont de l'effet , on ne lui doit
que des éloges. Quelques perfonnes ont
avancé que l'incident du fecond acte infpiroit
plus d'effroi que d'intérêt : il nous paroît
plaifant que ceux qui ont applaudi
au fpectacle hideux de Clytemnestre fanglante
, entourée de furies armées de flambeaux
, foient effrayés d'un orage & du dan
ger où fes fuites expofent quelques payfans
dont , après tout , le péril paffe comme un
éclair : réflexion qui prouve , fans autre
détail , combien cette Critique eft mal
fondée.
·
La Mufique fait, à beaucoup d'égards , hon
neur à M,Floquet, Son ouverture eft très-agréa
ble, l'orage eft d'un Maître ; tous les airs des
ballets font charmans , prefque tous les morceaux
d'enſemble font bien compofés ; mais
on peut lui reprocher d'avoir pris fouvent un
DE FRANCE. 221
ton trop élevé pour le genre qu'il avoit à
traiter. Quand nous avons entendu accompagner
cet hémiſtiche ,fufpendez vos travaux
par un crefcendo , où tous les effets d'harmonie
que peut comporter un Orcheſtre
font accumulés avec toute la prétention du
grand genre , nous nous fommes rappelés
ces deux vers d'Horace :
Si dicentis erunt fortunis abfona dicta
Romani tollent equites peditefe cachinnum.
Nous engagerons auffi M. Floquet à être
moins complaifant pour fa mémoire. On
a remarqué dans quelques - uns de fes morceaux
, & principalement dans les airs de
ballets , des traits connus depuis longtemps
. Que dans la chaleur de la compofition
un Muficien emploie une phraſe qui
ne lui appartient pas fans s'en appercevoir ,
cela n'eft pas très- étonnant ; mais qu'à l'exécution
il ne s'apperçoive pas de fes réminifcences
, ou s'il les reconnoît , qu'il les laiffe
fubfifter , voilà ce qui nous confond ; car
enfin , c'eft s'expofer , ou par négligence ou
de fon plein gré , au reproche le plus grave
que puiffe éprouver un Artiſte.
Ces réflexions ne doivent point attrifter
M. Floquet , elles font relatives à l'intérêt
qu'il infpire , & aux efpérances que donnent
les excellens morceaux que l'on remarque
dans cette nouvelle compofition.
Les rôles de ce petit Drame ont été
très-bien rendus par MM . Larrivée , Lainez
K iij
222 MERCURE
4
& Legros . Mde Saint- Huberti a furpaffé notre
attente dans le rôle de Life. Son abandon ,
fon défeſpoir à l'inftant où les jours de fon
fils font menacés, d'un côté, par l'incendie, de
l'autre , par le torrent , méritent de grands
éloges. Nous commençons à craindre que
le travail exceffif que fait cette Actrice:
depuis deux mois , n'épuife fes moyens ,
& n'affoibleffe fa fanté au point de
priver l'Académi Royale de Mufique.
d'un fujet dont le zèle eft auffi recommandable
que fes talens deviennent intéreffans.
Les ballets du premier Acte font de M.
Dauberval; ils font pleins de gaiété & de
grâces, le deffin en eft très- varié, les tableaux
en font vrais & piquans. On y diftingue
leur Auteur, & Mlle Théodore, M, Nivelon
& Mlle Guimard. La pantomime du fecond
Acte qui précède & fuit le defaftre de Julien
, a été dirigée par M. Noverre , & lui
fait le plus grand honneur. La fête au Château
qui termine l'Opéra , eft de M. Gardeł
l'aîné ; elle a été univerfellement applaudie.
Nous devons encore parler de deux fujets.
1.e premier eft M. Laïs ; ce jeune Virtuofe a
chanté à la première repréfentation une longue
Ariette que le Public n'a pas voulu entendre.
Cette difgrace , qui ne lui eft point relative
, ne doit point nous empêcher de rendre
juftice à la pureté , au goût & à la facilité
de fon chant. Nous defirons bien fincèrement
que nos éloges , & le fuffrage des
gens honnêtes & éclairés , lui faffent.
DE FRANCE, 223
oublier le petit chagrin qu'on lui a donné ,
& le dédommagent de l'exceffive rigueur
des mécontens.
L'autre eft une jeune fille nommée Nanine ,
que nous avons déjà vue dans Andromaque
, & qui a repréfenté le petit - fils de Julien.
Il eft impoffible d'avoir à fon âge une
intelligence plus étendue , un jeu plus intéreffant
& plus aimable. Nous ne favons à
qui appartient cet enfant; mais nous craignons
bien qu'on n'abuſe de ſes difpofitions
précoces , & qu'à force de l'exercer on .
n'ufe dans fon germe un talent qui , ménagé
avec foin , pourroit devenir quelque jour®
l'ornement d'un de nos Théâtres.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LE même jour on a donné Clémentine &
Déformes , Pièce en cinq Actes & en profe,
par M. Monvel.
Nous rendrons compte de cer Ouvrage
quand il fera imprimé. Il a eu un fort grand
fuccès : il faut en examiner les cauſes ; mais
les détails dans lefquels nous devons entrer
nous font interdits aujourd'hui , relativement
au peu d'efpace qui nous refte à remplir.
Nous dirons feulement qu'on a eu tort d'im-.
primer que Grandiffon en avoit fourni le
Lujet. Il n'y a entre les deux Ouvrages d'autre
reffemblance que celle qui exifte entre
l'Héroïne du Drame & un des Perfonnages
Kiv
224 MERCURE
épifodiques du Roman qui portent tous deux
le même nom , & dont l'Amour brouille la
cervelle. Nous devons dire encore que le
rôle de Déformes eft joué par M. Molé
avec une fupériorité de talent qui ne peut
qu'ajouter à la réputation dont il jouit , &
qu'il mérite à tant d'égards .
COMÉDIE ITALIENNE.
Si quelque chofe peut prouver fans réplique
, que le Vaudeville reprend faveur de
jour en jour , c'est le fuccès de Caffandre
Aftrologue, nouvel Opéra- Comique de MM .
de Piis & Barré , repréfenté pour la pre
mière fois le Mardis de ce mois. C'eft une
Comédie-Parade , nous dira - t- on , par conféquent
un Ouvrage qu'il ne faut pas juger
à la rigueur . Oui , mais fi le genre réclame
l'indulgence , le Théâtre fur lequel on le porte
demande qu'on l'anobliffe, & qu'on s'occupe
autant de la vraisemblance que dela gaîté &
de la décence. Or , fuppofons que Caffandre
foit le plus imbécille de tous les hommes, il
lui fuffit de n'être pas fourd pour connoître le
ftratagême employé à l'effet de faire fortir
Léandre du cabinet dans lequel il s'eft caché
avec Ifabelle. Le déguifement de Co-
Tombine en Commiffaire feroit tolérable fi
elle ne parloit pas ; mais elle fait plus , elle
chante; & c'eft principalement quand une
femme chante qu'il lui eft impoffible de
DE FRANCE. 225
déguifer fon fexe. Ajoutons à cette réflexion
que Léandre , qu'elle affuble de fon déguifement
, chante auffi en fortant , & que la
différence des voix doit éclairer Caffandre. Si
jamais fituation fur relative à la Parade, c'eſt
le déguiſement de Léandre en boffu ; ce qui
doit y ajouter encore , c'eft le choix ridicule
des Áirs & des Vaudevilles qu'on y chante ,
comme la Fricaffée , la Bourbonnoife , &c.
mais ce n'eft pas-là de la gaîté ; c'eſt du Bas
& du très-Bas Comique. Nous favons que
dans des Spectacles deftinés principalement
au peuple , les gens qui forment la bonne
compagnie , vont quelquefois rire des extravagantes
facéties qu'on y reprefente ; mais
ce qui les amufe fur ces Théâtres , exciteroit
leur humeur fur une Scène plus noble . Ne
banniffons pas la gaîté , mêlons - y même
un grain de folie , & laiffons la parade au
peuple. Ces obfervations font févères ; mais
ceux qui ont imaginé & exécuté les Vendangeurs
, font plus faits que d'autres pour
fentir la jufteffe de nos reproches : c'eft
d'ailleurs travailler pour leur gloire , que
de les arrêter quand ils quittent le genre qui
peut les honorer.
Nous ne parlerons qu'en paffant d'en
Pigmalion repréſenté pour la première fois
le Samedi 16 Décembre , & qui n'a pas
revu le jour. Cette trifte & inintelligible
rapfodie eft , dit - on , d'un homme de Let-
K v
226 MERCURE
tres couronné dans une de nos Provinces ,
& qui n'a pas été tout- à- fait auffi heureux fur
les Théâtres de Paris.Quel qu'en foir l'Auteur,
il fera bien de garder l'anonyme. La Mufique
eft de M. Bonezy ; elle eft prefque auffi trifte
que le Drame ; mais il ne faut pas juger un
Muficien avec rigueur , quand il débute pour
la première fois fur notre Scène , fur tout
quand il a eu le malheur de travailler fur un
fujet fait , non pas pour échauffer fon génie ,
mais pour l'éteindre.
VARIÉTÉ S.
RÉFLEXIONS fur la dernière Séance de
L'Académie de Bordeaux.
L'ACADÉMIE de Bordeaux n'a point adjugé de
Prix cette année ; aucun des Mémoires qu'elle a reçus
, ne lui a paru mériter la Couronne. Elle a propofé
les mêmes fujets pour l'année prochaine ; elle
invite les Auteurs à méditer long- temps avant de
prendre la plume , & à être perfuadés qu'on ne peut
bien écrire que fur ce qu'on fait très- bien .
4
A ces fujets qu'elle propofe de nouveau , elle en à
ajouté un qu'il ne fera pas plus aifé de traiter dignement
; c'eft l'Éloge de Montefquieu. La gloire des
grands Hommes eft fujette à des révolutions affez
rapides , comme tout ce qui dépend de l'opinion des
hommes. L'hiftoire des Ouvrages d'Ariftote , mis à
côté de nos livres facrés , & condamnés au bûcher
prefque dans le même temps , n'eft pas , à beaucoup
près , une hiftoire unique . Le fort d'Ariftote eft celui
de prefque tous les hommes de génie. On diroit que
l'efprit humain n'a pas de quoi les juger : on les adore,
DE FRANCE
227
ou on les blafphême. Nous les traitons précisément
comme tout ce qui eft au- deffus de l'humanité. On croit
communément que la mort d'un grand Homme met
fin aux injuftices qui ont perfécuté fa vie ; & cela feroit
vrai , fans doute , fi fes Ouvrages defcendoient avec
lui dans fon tombeau ; mais fa gloire refte parmi
nous, & l'envie eft immortelle comme la gloire,
L'hiftoire des Lettres & de la Philofophie ne confirme
que trop cette trifte vérité. Lorsqu'un homme
de génie a mérité , dans fon genre , une place qui
paroît devoir être toujours la première , tous ceux
qui viendront après lui , s'efforceront prefque toujours
de lui ôter fa place , parce qu'ils ne veulent pas
avoir la feconde. Il importe affez peu que l'homme
de génie foit mort ou vivant , fa gloire eſt toujours
vivante , & c'eſt à elle qu'on en veut. Depuis
dix à douze ans , par exemple , tous ceux qui écrivent
fur les Loix & fur l'adminiftration des États
ont toujours un petit préambule dans lequel ils fe
Mattent de démontrer avec évidence que Montefquiea
n'a rien entendu à ces chofes-là. Tout ce qu'ils dé
couvrent dans l'Esprit des Loix , c'eft que Montef
quieu étoit un bel-efprit & un Préfident à Mortier.
Ils vous diront bien encore que l'Auteur de l'Efprit
des Loix a été le Deſcartes de la Légiflation ; mais ce
n'eft qu'une manière modefte de faire entendre qu'ils
en font , eux , les Newton. Enfin , il ne paroît prefque
plus de pamphlet politique dans lequel l'envie
ne montre autant de haine pour l'Esprit des Loix
qu'elle a pu en avoir il y a trente ans pour Montelquieu
lui-même.
>
Si l'Académie de Bordeaux avoit propofé l'Eloge
de ce grand Homme il y a quinze ans, à -peu près
on auroit pu dire :» Louer Montefquieu ! eh , qu'eft-
»ce qui le blâme ? » Mais jamais fon Éloge n'a été
plus néceffaire qu'aujourd'hui. Il ne s'agit plus feule
ment de célébrer la gloire , il faut la défendre. Elle
K vj
228 MERCURE
a été attaquée , il n'y a pas long-temps , dans le Journal
même où nous écrivons , & dans un article qui
paroît avoir été très - remarqué par le Public. L'Auteur
de cet article n'eſt pas feulement notre confrère , il
eft encore notre ami ; mais nous ne voyons
deux titres que de nouveaux droits de le combattre
avec plus de liberté.
5כ
ל כ כ כ
"
dans ces
Il lui reproche de ne fe placer jamais à l'entrée
de fon fujet. Mais il eft un peu plus beau, ce me
femble , de pénétrer tout de fuite dans tout ce que
fon fujet a de plus profond & de plus difficile à
pénétrer. L'effentiel , je crois , eft d'entrer avant dans
fon fujet , & non de fe montrer à l'entrée. Il lui rereproche
de s'arrêter trop long-temps à comparer fes
connoiffances pofitives à les idées théoriques . Mais
l'objet de l'Esprit des Loix eft moins encore de donner
la théorie des Loix à établir , que de développer l'efprit
des Loix déjà établies . Il s'enfuit qu'on lui reproche
de n'avoir pas fait un Ouvrage différent de celui
que demandoit & qu'annonçoit fon fujet. Montef
quieu cite fouvent un fait particulier à côté d'un
principe général. Mais il ne cite ce fait ni comme
la fource ni comme la preuve de fon principe ; il le
rapporte uniquement comme unc image fenfible qui
peut aider l'efprit à faifir une idée générale . On fait
que les principes , dans ce genre , ne peuvent être
que le réſultat d'un grand nombre de faits . Montefquieu
en cite un ou deux pour que fes lecteurs fe
rappellent plus facilement tous les autres. S'il les cût
cités tous , il eût fait des in-folio ; mais les Montefquieu
ne font point des in-folio. On voit par -là
combien il eft injufte de lui reprocher d'avoir tiré
fes principes des ufages obfcurs de quelques peuples
ignorés. Il ne faut pas , ce me femble , un grand
effort d'indulgence pour préfumer que Montefquieu
n'a pu donner , au genre-humain comme des règles
générales , les coutumes bifarres de quelques peuples
DE FRANCE. 229
"
de la Mingrélie ou de la Floride. On prétend enfin
qu'il arrive à fon but par un chemin opposé à celui
qui devoit l'y mener. Je ne comprends pas trop com
ment on arrive à un but par un chemin qui doit
conduire à un but oppofé. En général , le reproche
de défaut d'ordre & de méthode , eft celui qu'on
fait le plus fouvent à l'Auteur de l'Esprit des Loix.
On en parle comme d'un homme qui ne fait jamais
où il va . Il eft furprenant que cet homme , qui ne
fait où il va arrive pourtant toujours aux plus
grandes vérités. En ce cas , on doit avouer que le
hafard le fert beaucoup mieux que la méthode la
plus exacte ne peut fervir les autres . Mais peut-être
eft -ce avec plus de circonfpection qu'il faudroit affirmer
qu'un Ouvrage tel que l'Efprit des Loix , manque
abfolument d'ordre & de méthode . Pour en
juger avec quelque prudence , il faudroit être bien
sûr d'avoir faifi l'enfemble de toutes les idées
d'un Écrivain ; car l'ordre n'eft que la place que
chaque partie doit avoir dans un Ouvrage & il faut
embraffer le tout d'une feule vue pour juger de la
diftribution des parties . Que de chofes dans l'Efprit
des Loix ! & qu'il y a peu de lecteurs dont l'attention
foit affez forte , dont la curiofité foit affez conftante
pour fuivre cette chaîne immenfe d'idées ! Il n'eit´
pas plus facile de juger la méthode de Montesquieu,
que de mefurer fon génie. L'ordre échappe naturellement
à nos foibles regards dans tout ce qui eft vafte
& immenfe. Cela eft vrai des productions du génie ,'
comme des phénomènes de la nature. Parmi les
corps célestes , il en eft quelques-uns qui , dans leur
*
* Ordinis hæc virtus erit & venus , aut ego fallor,
Urjam nunc dicat , jam nunc debentia dici ,
Pleraque differat , & præfens in tempus omittat.
HORAT. Art. Poët.
230 MERCURE
cours , traversent plufieurs fyftêmes de mondes. On
a cru que leur marche étoit irrégulière , & que leur
mouvement n'avoit point de centre ; mais la régularité
de leurs mouvemens & de leur marche , feroit
fans doute fenfible à nos regards , fi nous pouvions
fuivre leurs révolutions à travers tous les fyftêmes
de mondes qu'ils parcourent. Cette comparaison
n'a rien d'exagéré lorsqu'il s'agit du génie de Montefquieu
& de l'Efprit des Loix ; & quand on parle
de ces grands objets , il eft difficile de ne pas oublier
quelquefois qu'on ne fait qu'un article du Mercure
L'Éloge de Montefquieu , pour n'être pas au -def
fous de fon fujet , pour avoir même quelqu'utillité
, doit être moins un difcours oratoire , qu'un ouvrage
de philofophie ; & même le plus sûr moyen
d'être éloquent , fera d'approfondir le génie de ce
grand Homme. On doit pofféder affez bien toutes
fes idées pour y répandre un nouveau jour , & éclairer
les intervalles qu'il a laiffés dans l'obfcurité . Chaque
branche de nos connoiffances a une hiftoire. Celle
* Je fuis loin de prétendre qu'il faille adopter tous
les principes de Montefquieu . Parmi les critiques qu'on
a faites de l'Esprit des Loix , il y en a fans doute de
juftes & de fondées ; mais celles-là n'ont été faites que,
par des hommes affez fupérieurs pour admirer beaucoup
le génie qui a créé l'Efprit des Loix . Dans un Ouvrage
qui paroît depuis quelques années , je trouve , par exem
ple , cette queftion : Montefquieu n'a-t -il pas voulu faire
les hommes pour les Gouvernemens , au lieu de faire les
Gouvernemens pour les hommes ? Quand on ne trouveroit
pas cette queftion dans un des Ouvrages de ce fiècle
qui a eu le plus de Lecteurs & de fuccès , qui a répandu
le plus de lumières fur le commerce de l'Europe , il feroit
facile de deviner qu'elle a été faite par un Philofophe qui
a approfondi les objets de l'Adminiftration des Etats.
DE FRANCE. 231
de la Légiflation politique en Europe commence à
Machiavel , & fe termine aux Philofophes connus
fous le nom d'Économistes. Un moyen de bien louer
Montefquieu , feroit de tracer un tableau de toutes
les idées neuves trouvées par plufieurs hommes de
génie , dans cet intervalle de plufieurs fiècles , & de
comparer enfuite ce tableau à un autre tableau qui
feroit formé des feules idées neuves que l'on trouve
dans l'Efprit des Loix. On peut croire qu'il y auroit
quelque danger à oppofer ainfi un feul homme à
plufieurs grands Hommes enfemble. Quant à nous ,
nous fommes convaincus , d'après un examen trèsréfléchi
du moins , s'il n'a pu être approfondi , que
Montefquieu feul a eu plus d'idées neuves & fécondes.
que tous les Philofophies qui ont écrit dans le même
genre avant & après lui . Mais ce réfultat , quand
même il feroit inconteftable , ne donneroit pas à fon
Panégyrifte le droit de manquer d'eftime pour les
Écrivains utiles qui ont parlé de l'Esprit des Loix
avec le moins de refpect. Pour venger la mémoire
de Montefquieu, il fuffit de bien montrer tout fon
génie; & ce n'eft pas dans fon Éloge qu'il conviendroit
de traiter fans égard des Philofophes à qui
l'on doit des lumières nouvelles. S'il y a quelque chofe
d'évident dans les difcuffions philofophiques , c'eft
que le ton du mépris & de la hauteur n'ajoute rien
à l'évidence des raifons ; & que fi ce ton eft ridicule
quand on parle d'un homme tel que Montesquieu,il eft
injufte & malhonnête toutes les fois que l'on combat
des Écrivains dont les intentions font droites & pures.
On comprend , d'après tout ce que nous venons
de dite , combien un Éloge de Montefquieu doit être
difficile à faire. Mais il y a une chofe qui le rend
plus difficile encore , c'eft que nous avons déjà un
Eloge de ce grand Homme , & que cet Éloge eft
fait par M. d'Alembert. On n'aura point à combattre
fonOuvrage dans le concours de l'Académie de Bor232
MERCURE
deaux ; mais il fera difficile de lui difputer le prix
dans le grand concours du Public & de la Poftérité.
La Séance de l'Académie de Bordeaux fut remplie
par diverfes lectures.
M. le Préfident Loret lut d'abord un Effai fur ce
qui conftitue le mérite principal d'un Ouvrage. Son
fujet le conduifit à des recherches très-fines & très ingénieufes
fur le ftyle & fur le goût. Elles furent rendues
avec affez de clarté pour ètre généralement
applaudies. La maniere dontil parla du bon goût , le
faifoit fentir , & prouva combien le goût fait de progrès
dans les provinces . On ne fauroit trop s'appliquer
fans doute à le répandre ; & quoi qu'ayent penfé fur
cet objet des hommes du premier mérite , les Académies
de province doivent cultiver le bon goût avec
autant de foin que les fciences : il n'eſt pas même
impoffible qu'elles le cultivent avec le même fuccès.
Si on a penfé le contraire , c'eft probablement parce
qu'on n'a pas eu une jufte idée du ſecours que les
Belles- Lettres & les Sciences fe prêtent les unes aux
aurres ; c'eft parce qu'on n'a pas affez vu combien
l'art d'écrire avec goût tenoit à l'art de penfer avec
jufteffe , & combien il étoit impoffible d'avoir de
bons Philofophes parmi des Savans qui ne feroient
pas de bons Ecrivains. On a dit qu'il ne falloit pas
cultiver les Lettres en province, parce que le goût y
eft mauvais ; mais c'eft précisément parce que le goût
y eft mauvais , qu'il faut y cultiver les Lettres ; car
c'eft le plus sûr moyen d'y répandre le bon goût.
On ne l'a pas acquis autrement dans la Capitale , où
il a été auffi mauvais . Si du temps de Voiture on
avoit confeillé aux Écrivains François de renoncer
à être Poëtes ou Orateurs , par la ra:fon
que leur goût n'étoit pas fermé encore , ils auroient
pu répondre avec affez de raifon , ce me femble ,
que ce n'étoit pas le bon goût qui faifoit les Orateurs
DE FRANCE.
233
& les Poëtes , mais que c'étoient les Poëtes & les
Orateurs qui faifoient le bon goût. Si Corneille n'avoit
pas fait d'abord des pièces de très- mauvais goût ,
il n'eût pas fait , quelques années après , le Cid
Cinna & Rodogune. Les richeffes & le luxe ont appelé
dans nos provinces tous les Arts de la Capitale :
on y élève des monumens en tous les genres ; toutes
les villes un peu confidérables ont de très- belles Salles
de Spectacle ; on veut y jouir des Arts : on les juge;
il faut donc néceffairement qu'il y ait dans nos previnces
un bon ou un mauvais goût ; & dans cette alternative
, il feroit peu raifounable de ne pas prendre
tous les moyens d'avoir celui qui eft bon . Les détracteurs
même de l'Académie Françoife, conviennent
affez généralement qu'elle a contribué à perfectionner
le goût dans Paris. On peut préfumer que nos provinces
pourront avoir un jour la même obligation à
leurs Académies . Si le bon goût eft une eſpèce de
luxe , c'eft du moins le feul qui mérite d'être encouragé
par des Sages , & d'être répandu par-tout
où il y a des hommes ; c'eft le feul qui nous donne
des jouiffances dont nous puiffions nous honorer à
nos propres yeux . Quand les progrès de la civilifation
nous ont éloignés de la fimplicité de la nature , le
bon goût & les plaifirs que nous lui devons , peuvent
feuls nous dédommager de la perte de notre innocence.
Dans notre vie artificielle , tous nos fens font
bientôt ufés ou fatigués ; mais le bon goût eft un
fens nouveau que nous recevons de la Société , &
c'eft celui par lequel nous jouiffons davantage de
tout ce qu'elle peut faire pour notre bonheur. Puifque
c'eſt donc un bien ou le dédommagement de beaucoup
de pertes , il faut le répandre ; il faut qu'il ferve
aux plaifirs de la Nation entière, & non pas feulement
à la parure de la Capitale .
M. Cazalet , à qui Bordeaux eft redevable d'un
Cours public de Chimie , lut enfuite un Mémoire ou
•
234
MERCURE
il rendoit compte de quelques nouvelles expériences
qu'il a faites fur le phlogistique & fur l'alkali volatil .
Le Public ne parut point étonné du paffage d'un
morceau de Littérature à un Mémoire fur des expériences
chimiques. M. Cazalet en rendit compte dans
un ftyle très-clair & très-méthodique ; & dans les
Sciences naturelles , l'efprit aime toujours tout ce
qu'il peut comprendre fans fatigue.
M. Latapy , qui vient de parcourir l'Italie & la
Sicile en Naturalifte , lur une defcription de l'Etna :
il étoit difficile de parler de ce Volcan d'une ma
nière intéreffante & nouvelle , après cette fuperbe
defcription qu'en a donnée M. Bridoyne, qui peint ca
Poëte ce qu'il a obfervé en Philofophe. M. Latapy
prouva qu'on peut décrire toujours avec des couleurs
qui nous font propres , ce qu'on a vu & fenti
par foimême:
& l'on paroît juger que fદિa Deſcription pouvoit
être mise à côté de celle de M. Bridoyne..
M. Dupary , Préfident à Mortier du Parlement de
Bordeaux , termina la Séance par la lecture de deux
morceaux. Le premier étoit une Traduction d'un
chapitre de l'Hiftoire de la Société Civile , de Ferguffon
; le fecond , un tableau précis des vices de la
Procédure criminelle chez tous les peuples dont la
Légiflation nous eft connue. Ce dernier morceau étoit
extrait d'un grand Ouvrage fur les Loix Pénales , auquel
M. Dupaty travaille depuis quelques années .Il fu:
très-applaudi dans les deux morceaux . Les applaudiffemens
que M. Dupaty reçoit dans toutes les circonftances
femblables , ont quelque chofe de plus
touchant encore que ceux qu'on accorde au talent.
On y fent cet amour & ce refpect que la justice publique
s'empreffe de prodiguer à la vertu qui a be-,
foin de confolation . Mais les malheurs de M. Dupaty
font finis , car il va reprendre fes travaux ; on në
peut plus lui contefter le droit de facrifier tous les
momens de fa vie au bonheur public, Ceux même
DE FRANCE, 238
qui s'oppofoient le plus à le voir élevé à la Magiftrature
où le Souverain l'a placé , l'en jugeront digne.
fans doute , en voyant de plus près encore les talens
& les vertus qu'il y exercera ; & ils finiront par bénir
eux-mêmes l'autorité qui les a contraints à avoir
un fi digne confrère. Des hommes qui confacrent ,
leur vie aux mêmes devoirs & aux mêmes vertus ,
ne peuvent être long- temps ennemis ; & fi des préventions
& des circonftances malheureuſes les divifent
quelque temps , la vertu les réconcilie bientôt
pour toujours.
les
Les travaux de fa nouvelle charge , loin de détourner
M. Dupary du grand Ouvrage qu'il a entrepris
lui donneront de nouveaux moyens de le porter à la
fin & à fa perfection . L'exercice des fonctions de fa
place, fera une des meilleurs études de fon fujet. C'eſtlà
qu'il verra également & les artifices du crime qui
cachent le coupable & les fubtilités des Loix qui expofent
l'innocence . Il aura fans ceffe ſous les
yeux
maux dont il veut chercher les remèdes; & ce fpectacle
qui remplira fon ame de douleur , excitera continuellement
l'activité de fa penfée. Ceux qui raifonnent
fur les Loix criminelles , vivent communément trop
loin des Juges , des accufés , des prifons , des tortures
& des coupables ; & tel Jurifconfulte a défendu
toute la vie la néceffité de la queſtion , qui l'eût profcrite
avec horreur , s'il avoit été condamné à la voir
donner une feule fois. M. Dupaty trouvera à cet
égard des avantages plus heureux encore dans fa
nouvelle place. S'il n'appartient qu'au Souverain de
faire des réformes dans la Légiflation , le Magiftrat
a du moins le pouvoir de profcrire tous les abus qui
ont été ajoutés aux erreurs des Loix par l'ignorance
barbare des Commentateurs , & l'autorité abfurde
des ufages, Ses idées peuvent devenir uțiles au mement
même qu'il les conçoit. Cet encouragement du
travail , fi doux & fi néceffaire , manque prefque tou ..
236 MERCURE
jours au Philofophe obfcur qui médite dans fon eabinet
fur les objets de la félicité publique. La gloire
feule. peut donner de l'autorité au génie , & la gloire
eft fi tardive , que les générations s'écoulent avant
qu'un Philofophe ait produit quelque changement
heureux dans les inftitutions fociales. Prefque toujours
il fe voit féparé de la récompenſe par l'intervalle
de plufieurs fiècles . Il gémit alors d'une obfcurité qui
fait ordinairement fon bonheur. Alors il envie aux
hommes en place le pouvoir qu'ils ont de faire du
bien ; car la vertu la plus modefte a auffi fon ambition.
2
(Cet Article eft de M. Garat. )
ANNONCES LITTÉRAIRES.
ANNALES de la Vertu , on Cours d'Hiftoire à
l'ufage des jeunes Perfonnes , par l'Auteur du Théâtre
d'Éducation , 2 Volumes in - 8 ° . Fix , 10 livres.
brochés. Il y a quelques Exemplaires grand papier ,
15 livres brochés . A Paris , chez Lambert &
Baudouin , Imp. Libraires , rue de la Harpe , près
Saint Côme.
Almanach des Rendez - Vous , pour 1781 , broché
12 fols , chez les mêmes Libraires.
Principes de Géographie , à la portée des Enfans ,
& à l'ufage des Élèves de l'Inftitution de la jeune
Nobleffe , par M. Lemoine , Inſtituteur. A Paris ,
chez l'Auteur , grille de Chaillot , & chez Belin ,
Libraire , rue Saint Jacques , brochure in - 12. Prix ,
I livre 4 fols.
.
L'Amour au Temple de l'Hymen , par M. Mayeur,
in 8. A Paris , chez Aubry , Libraire, au coin du
Boulevard du Temple.
DE FRANCE. 237
Piffot & Théophile Barrois le jeune , Libraires ,
quai des Auguftins , viennent de mettre en vente
une Collection choifie des plus célèbres Auteurs
Anglois , Italiens , Efpagnols & Allemands , Partie
Angloife ( même format , papier & caractère que
les Auteurs Italiens de Prault ) , Jofeph Andrews ,
2 vol. Prix , s liv. Voyage à Malthe & en Sicile,
2 vol. 5 liv. Nuits d'Young , auxquelles on
a ajouté trois Poëmes du même Auteur , 2 vol.
s liv.
S
-v
---
-
-
On trouve chez les mêmes Libraires : Tom-Jones ,
4 vol. Prix , 10 liv. - Le Paradis perdu de Milton ,
fuivi du Paradis reconquis , Lycidas , l'Allegro &
il Penferofo , 2 vol. liv. 5 Toutes les Euvres
en Vers d'Adiffon , auxquelles on a joint la Tragédie
de Caton , 1 vol. 2 liv 10 fols. Les Saifons
de Thompson , I vol. 2 liv. 10 fols. Robinfon
Crufoé, 1 vol. 2 liv. 10 fols . Les Lettres de Myladi
Wortley Montague , écrites dans le cours de
fes Voyages en Europe , en Afie & en Afrique ,
I vol. 2 liv. 10 fols. Le Voyage Sentimental,
avec la Vie de l'Auteur & un petit Roman Politique,
I vol. 2 liv. 10 fols. Le Miniftre de Wakefield
1 vol. 2 liv. Io fols.
-----
-
foit
Tous ces Ouvrages fe vendent féparément 2 liv.
To fols le Volume broché , port franc , par la pofte ;
mais les Perfonnes qui prendront les dix- huit Volumes
à-la- fois ne les payeront que 2 liv. 5 fols
brochés, & 2 liv. 15 fols reliés en veau à l'Angloife,
francs de toute eſpèce de frais , foit de port ,
d'emballage , par les Meffageries . Il y a quelques
Exemplaires en papier de Hollande , qui fe vendent
s liv. chaque Volume broché , & 6 liv. relié en
veau écaillé doré fur tranche. On eft prié d'affranchir
les Lettres & le port de l'argent.
238 MERCURE
Vie de Jean Bart , Chef d'Eſcadre fous Louis
XIV , Volume în- 12 . Prix , 1 livre 15 fols . A Paris ,
chez Belin , rue Saint Jacques.
Vingt-unième Volume in- 8 °. de l'Hiftoire Univerfelle
, nouvellement traduite de l'Anglois. A Paris
, chez Moutard , Imprimeur - Libraire , rue des
Mathurins.
Hiftoire de la Chirurgie , depuis fon origine jufqu'à
nos jours. Tome fecond d'environ 900 pag.
par M. Perilhe , Profeffeur de Chimie au Collége
Royal de Chirurgie de Paris , & Docteur en Méde
cine. A Paris , de l'Imprimerie Royale. C'eft la continuation
de l'Hiftoire dont M. Dujardin publia le
premier Vol. en 1774. Ce fecond Tome fe vend
chez l'Auteur , rue & vis-à-vis le cul-de-fac du
Paon , à côté des Écoles de Chirurgie. Prix broché ,
12 liv. A Paris , chez Didot le jeune , Imprimeur-
Libraire , quai des Auguftins ; Méquignon , Libraire,
rue des Cordeliers. On trouve le premier & le
fecond Volume chez Mérigot le jeune , Libraire ,
quai des Auguſtins.
Mémoires de Fanny Spingler, Hiftoire Angloife ,
par Mde Beccary. A Paris , chez Knapen & fils ,
Libr. Impr. au bas du pont S. Michel. 2 Vol. in- 12.
Prix, 3 liv . br.
Analyfe des Infinimens petits , pour l'intelligence
des lignes Courbes , par M. le Marquis de l'Hôpital.
Nouvelle édition, revue & augmentée par M. le
Févre. Vol . in-4 ° . Prix relié , 12 liv. A Paris , chez
Jombert le jeune , Libraire , rue Dauphine , près du
Pont Neuf.
1
Recherches Phyfiques fur le Feu , par M. Maral.
Docteur en Médecine , & Médecin des Gardes-du-
Corps de Mgr le Comte d'Artois. Vol. in- 8 ° . avec
DE FRANCE.
239
Figures. Découvertes du même Auteur fur la
Lumière , conftatées par une fuite d'expériences nouvelles.
Vol. in- 8 ° . Ces deux Ouvrages fe vendent
chez Jombert , Libraire , rue Dauphine , à Paris.
Voyage
en Sicile & à Malthe , traduit de l'Anglois
de Brydone , par M. Démeunier
. Nouvelle
Edition , revue & corrigée. 2 Vol. in 12. A Paris ,
chez Delalain le jeune , rue S. Jacques.
Phyfique du Monde, par M. le Baron de Marivetz
& par M. Gouffier , in-4 , Tome premier.
A Paris , chez Quillau , Imprimeur- Libraire , rue
du Fouarre , & chez Lafoffe , Graveur , rue du Caroufel,
Atlas & Defcription Minéralogique de la France,
par MM. Guettard & Monnel , publié par M. Monnel
d'après les nouveaux voyages ; première Partie,
contenant le Beauvoifis , la Picardie , le Boulonnois
, la Flandre , le Soiffonnois , la Lorraine Allemande,
une partie de la Lorraine Françoife , le
Pays Meffin & une partie de la Champagne , Volume
in-folio. A Paris , chez Didot l'aîné , Imprimeur-
Libraire , rue Pavée Saint - André- des- Arcs ; Defnos ,
Libraire, rue Saint Jacques , & Jombert , Libraire ,
rue Dauphine,
L'Art du Fabricant de Velours de coton , par
M. Roland de la Platière , Infpecteur Général des
Manufactures de Picardie , in -folio , première Par
tie, A Paris , chez Moutard , Imprimeur- Libraire,
rue des Mathurins,
" *
1
Éloge de Clément XIV, Traduction libre de
l'Italien fur la feconde Édition , par le Père Lieutaud
, Volume in- 12 , A Paris , chez Lettin le jeune ,
Libraire , rue Saint Jacques.
240 MERCURE
rue
Difcours qui a remporté deux prix d'éloquence à
Académie de Befançon fur ce fujet : Les funeftes
effets de l'Egoifme , par M. Nonel de Bonrepos,
in-8° , Prix , 1 livre 4 fols. A Paris , chez Belin ,
Libraire , rue Saint Jacques , vis- à-vis la rue du
Plâtre. On trouve chez le même Libraire les
Lettres de William Coxe à M. W. Melmoth fur
l'État Politique , Civil & Naturel de la Suiffe , traduites
de l'Anglois , & augmentées des Obfervations
faites dans le même Pays par le Traducteur ,
Volume in- 8 ° . Prix , 3 liv. broché.
Durée du Jour , Durée de la Nuit , en deux
Tableaux imprimés , chacun de 11 pouces de haut,
furs de large , propres à être appofés à une cheminée
d'appartement. En feuilles , 12 fols. A
Paris , chez Lottin l'aîné , rue Saint Jacques , près
Saint Yves.
VE
TABLE
ERS à Mlle de Béthune , Comédie Françoife
A Mile Laguerre
Enigme & Logogriphe ,
223
224 193 Comédie Italienne ,
194 Réflexions fur la derniere
196 Séance de l'Académie de
Bordeaux , 2.1 1216
199 Annonces Littéraires »
Les Récréations Dramatiques ,
236
Académie Roy, de Mufiq; 216
APPROBATION.
J'AI lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 30 Décemb. Je n'y ai
rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion. AParis ,
le 29 Décembre 1780. DE SANCY.
TABL E.
FOURNAL POLITIQUE. Hambourg
Conftantinople ,
Copenhague,
Stockholm
Varfovie,
1 Cadix ,
2 Londres ,
Verfailles ,
Paris
2.9
30
Bruxelles , 42
Vienne,
U
A VIS.
N Planifphère Célefte de 14 pouces de diamètre
, qui a pour centre le Pole Boréal du Monde ,
& qui s'étend jufqu'au trente -troifième degré de
déclinaifon aufuaie , avec une petite inftruction, &
l'Hémisphère fupérieur d'une petite Mappemonde
enluminé , monté & prêr à s'en fervir , par le Père
Chryfologue de Gy , Capucin. Prix , 6 livres. A
Paris , chez Mérigot l'aîné, quai des Auguftins , &
chez Perrier & Verrier , Géographes , à l'Hôtel de
Soubife ; à Versailles , chez Blaizot , Marchand
d'Eftampes , rue Satori .
Les grands Planifphères Céleftes du Père Chryfologue
, intéreffans par les propriétés relatives à la
Géographie Aftronomique qu'il y a ajoutées , fe
trouvant néanmoins difficiles à monter & à tranfporter,
il a fait le petit que nous annonçons pour
que l'on puiffe le fervir plus facilement des grands
en feuilles. Les Commençans pourront même fe
paffer des grands. Nous ne répéterons pas ici les
avantages de ces Planifphères , qui font détaillés
dans notre Journal du mois d'Avril 1779, Nous
obferverons feulement , . que l'Auteur a fait
1 .
changer la forme des Étoiles fur les grands , &
qu'elles font très-diftinctes & apparentes ; 2 °. qu'il
a confervé fur le petit les mêmes ufages que fur les
grands ; 3 ° . qu'il y a ajouté , de même que fur les
grands , une feconde divifion de l'année pour l'équation
du temps ; 4° . qu'une foie enfilée d'un
grain , & attachée au centre des Planifphères , ne
fuffiroit pas pour réfoudre , même le quart des problêmes
, fi on n'avoit pas, au moins, le petit monté ;
f . qu'on en montera pour les différens horizons
que les Princes & même les Pays étrangers pourront
der ander.
L'Au
autre pe
mètre , po
projeté auffi , fur le même plan , un
lanifphère portatif, des pouces de diaobvier
aux inconvéniens des alignemens
dans la connoiffance des Étoiles. Ce dernier
enlamin monté , 4 livres 10 fols , chez les mêmes
Marchs , chez qui l'on trouve auffi une Mappemonde
de feuilles , par le même Auteur.
M. Comte de Treffan nous a priés d'avertir
le Publi
fe
mac
font
défav
nt appris qu'un Libraite de Province
er un Recueil des Extraits de Roe
qui lui font attribués , & qui
la Bibliothèque des Romans , il
ce cette Edition frauduleufe j
averti: e que plufieurs de ces Extraits ont été
très-als ; qu'ils font remplis de fautes d'impreffion
; & que s'il prend un jour le parti de faire
imprimer le Recueil de ces Extraits , ce fera fur les
manufcrits qu'il a confervés , il y joindra des Notes
étendues fur les trois époques auxquelles on peut
rapporter ces Romans François.
MERCURE
DE FRANCE ,
( No. 5o. )
SAMEDI 9 DÉCEMBRE 1780.
Avis à MM. les Soufcripteurs du Mercure
de France , Politique , Hiftorique &
Littéraire , pour l'année 1781 .
LA réunion du Journalde Politique de Bruxelles,
avec le Mercure de France , & des Soufcriptions du
Journal François , du Journal des Spectacles , de
Journaldes Dames , de la Gazette de Littérature, &
da Journal intitulé , Affaires de l'Angleterre & de
Amérique , le nombre & le mérite des Rédacteurs
& des Coopérateurs' attachés à cet Ouvrage , les
efforts du Breveté du Mercure , qui n'a épargné nit
dépenfes ni foins pour répondre aux defirs du Public
& aux intentions du Ministère , ont enfin affuré à cet
Ouvrage périodique , le plus ancien & le plus varié
* Indépendamment de cinq à fix Gens- de- Lettres qui fe
font chargés de l'Analyfe des Livres nouveaux , il y a
quatre Rédacteurs pour le Mercure. Un pour la partie
Politique , un pour les Spectacles & tour ce qui y a rapport
, un troisième pour les Poéfies Fugitives & les Contes ,
& un quatrième qui rédige tout ce qui ne regarde pas la
Politique , les Spectacles , la Poche & les Contes
des Journaux, tout le fuccès que le Sieur Panckoucke
pouvoit en attendre .
La partie Politique , publiée hebdomadairement ,
annonce les nouvelles prefque auffitôt que les
Gazettes , & les a même quelquefois précédées par le
feuillet féparé qu'on a fouvent joint à ce Journal
toutes les fois que l'arrivée d'une nouvelle întéreffante
l'a déterminé . Elle contient , ainfi que les Journaux
Politiques étrangers , dans le plus grand détail ,
l'hiftoire des faits les plus intéreffans , & toutes les
pièces qui méritent d'être tranfmifes à la postérité.
On a joint fur les Couvertures l'état exact des
Prifes des Vaiffeaux.
Ce Journal jouit de la même liberté que les autres
Gazettes étrangères & Journaux Politiques , dont la
circulation eft permife en France.
Le Mercure de France eft remis régulièrement à
la grande & perite Pofte le Samedi matin. Quoique
ce Journal foit augmenté de 64 feuilles par an , &
paroiffe 52 fois au lieu de 16 , le prix en eft, comme
ci-devant , de 32 liv. pour la Province , & pour
Paris , de 30 liv. port frane. Les perfonnes de
Paris qui vont paffer fix mois en campagne , n'ont
rien de plus à payer.
On s'abonne en tout temps à Paris , Hôtel de
Thou , rue des Poitevin Il faut avoir attention
d'affranchir le port de l'
On prie avec inftance M.
lettres.
de renouveler de bonne heure leur abon..
teurs
1781. Le mois de Janvier étant la grande épo
des Soufcriptions , la néceflité de réimprimer fur le
champ une multitude d'adreffes , oblige fouvent à
des retards d'un Ordinaire pour les perfonnes qui ne
préviennent point affez tôt du renouvellement de
leur abonnement.
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQUIE.
De CONSTANTINOPLE , le 2 Octobre.
ILL s'eft élevé des troubles à Alep & dans
toute cette échelle. Abdourahman Pacha ,
qui en étoit ci - devant Gouverneur , a encouru
la difgrace de la fublime Porte. On
ignore les griefs qu'on forme contre lui ;
mais on fait qu'Abdi Pacha , a ordre de le
pourſuivre & de l'exterminer. On regarde
celui- ci cominé l'auteur de la difgrace de
celui-là ; les habitans de cette échelle craignent
beaucoup de l'avoir pour Gouverneur
; il l'avoit été déja de Salonique, & avoit
perdu cette place par fes cruautés & fes extorfions.
La Porte , au lieu de l'en punir ,
crut avoir befoin de ce caractère féroce &
ferme , pour appaifer un tumulte qui s'étoit
élevé à Adêma ; il remplit cette commiffion
avec un fuccès qui fit oublier les anciens
torts , & lui acquit une grande confidération
. Il fut l'augmenter , en fe faifant un
parti dans le Ministère & dans le Serrail ;
on ne doute pas qu'il n'ait noirci Abdou.
2 Décembre 1780.
a
( 2 )
1
rahman , qui a été déclaré rebelle . Abdi
Pacha qui a ordre de le pourfuivre , aura
bien des difficultés à furmonter , parce qu'il
s'eft retiré dans un pays dont il eft maître ,
& fur une montagne inacceffible , qu'on
´appelloit , du tems des Romains , la Porte
d'Afie. Tranquille dans fon aſyle , où il ſe
flatte de ne pouvoir être réduit , & de
forcer fes ennemis à négocier avec lui , il a
fait dire aux francs , qu'il a toujours bien
traités , que s'ils ne prennent pas fes intérêts
dans les circonftances actuelles , il s'en
vengera en mettant le feu aux maiſons qu'ils
ont à Scanderona.
DANEMARCK.
De COPENHAGUE , le 2 Novembre.
Le Duc Ferdinand de Brunſwick partira
le 9 de ce mois pour le Duché de Slelwick ,
où il fe propofe de paffer l'hiver ; en s'y
rendant , il fera une vifite aux deux Princes
fes neveux & aux deux Princeffes fes nièces ,
arrivés d'Archangel au château de Horſen
en Jutland ; le Duc Antoine Ulric , leur
père , mort en 1775 , dans l'exil , étoit fon
frère. Madame de Lilienfeld & fes deux filles ,
qui ont accompagné la famille de ce Prince
dans fon voyage de Ruffie en Jutlande , ont
reçu ici l'accueil le plus gracieux.
Le vaiffeau du Roi le Wagrie , Capitaine
Bille , & la frégate le Kiel , Capitaine Tonder,
que les tempêtes avoient forcés d'entrer
( 3 )
dans les ports de Norwège , font heureuſement
arrivés à notre rade .
SUÈDE.
De STOCKHOLM , le 2 Novembre.
UN courier arrivé de Pétersbourg ces
jours derniers , a apporté des préfens confidérables
que l'Impératrice de Ruffie a faits
aux principaux Miniftres du Roi , à l'occafion
de la conclufion de l'alliance de la
neutralité armée. Ils confiftent en une bague
précieufe de diamans pour le Comte Ulrich'
de Scheffer ; une tabatière d'or avec le
portrait de S. M. I. , pour le Comte de Falkemberg
; une pareille pour le Baron de
Sparre , & une fomme qui a été diftribuée
parmi les Employés de la Chancellerie.
Il est décidé que les vaiffeaux qu'il avoit
été ordonné de faire préparer fur - le-champ
à Carlfcrona , n'appareilleront point cette
année ; la faifon eft trop avancée ; mais on
fera pendant l'hiver tout ce qui eft néceffaire
pour mettre la marine fur un pied refpectable.
La Cour s'occupe férieufement de quelques
changemens qui doivent être faits dans
l'adminiſtration des brafferies royales , afin
d'appaiſer les payfans qui ne fe conforment
qu'avec peine aux règlemens actuels , &
dont quelques-uns dans les provinces éloignées
, fe font déja portés à des violences
dont les fuites pourroient être funeſtes.
a 2
( 4 )
POLOGNE.
De VARSOVIE , le 4 Novembre.
ON s'eft occupé dans les dernières féances
de la Diète du mois paffé , des projets de
quittances pour les commiffions du tréfor
de la couronne , du département de la
guerre , & de la commiffion de liquidations
qui , après quelques débats , ont été approuvés
& fignés. Les Nonces remirent auffi
divers autres projets , dont quelques uns
propofant des arrangemens utiles ont été
pris ad deliberandum On en diftingue parmi
ces derniers , un fur les moyens de prévenir
une hauffe annuelle dans les taxes des
douanes Prufiennes ; un pour l'augmentation
de l'armée de la couronne ; un pour
préférer , dans les avancemens , les nationaux
aux étrangers ; un pour que le Clergé
fe charge gratuitement de l'éducation nationale
, & c.
Il a été nommé une commiffion pour
examiner les comptes de M. de Tyfzenhaufen
, & fur-tout leur deficit. Cette commiffion
ne fera qu'inftruire cette affaire , dont lá
décifion appartiendra au Tribunal de la
Diète.
Les prétentions de la famille de Radziwill
, ont été auffi prifes en délibération ;
mais cette affaire va toujours lentement .
Cette famille reclame 7 fommes différentes ,
dont quelques- unes auroient dû être payées
( 5.)
il y a plus de cent ans. A la Diète de 1767 ,
on trouva , après un examen attentif , que
la maffe de la dette étoit de 7,346,037 Al.
de Pologne , on arrêta qu'il en feroit rembourfé
annuellement 900,000 , dont les
deux tiers feroient payés par le tréfor de la
couronne , & l'autre tiers par celui de la
Lithuanie ; on donna même ordre aux deux
Tréforiers de continuer de rembourſement
annuel , jufqu'à l'extinction de la dette.
Jufqu'à préfent ces payemens n'ont pas été
faits exactement , & on ne fe flatte pas qu'on
y puiffe mettre plus d'exactitude à l'avenir.
On a calculé que l'intérêt feul de cette
maffe , depuis 1767 , monte à 260,000 ducats.
On affure que fi cette affaire ne ſe termine
pas au gré de cette puiffante famille , elle
cédera fon droit à une autre , moyennant un
rabais d'un million , pour avoir de quoi
payer fes dettes , & libérer les biens fonds
qu'elle a été obligée d'engager .
On raconte une anecdote fingulière. Le
Comte de Rzewusky , Notaire de l'armée
de la couronne , eft en pays étranger ; ayant
appris que le Général Kozlowsky,avec lequel
il s'eft battu deux fois , avoit été élu Nonce
à la Dière actuelle , il en a été fi mécontent ,
qu'il lui a envoyé un cartel par un exprès ;
il lui donne rendez-vous après la tenue de
la Diète , fur les frontières de la Siléfie , où
'il lui marque qu'il part déja pour l'attendre .
a 3
(6)
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 7 Novembre.
Le Comte Durazzo , Ambaffadeur de la
République de Veniſe en cette Cour , vient
de partir pour retourner dans fa patrie , où
l'on affure que la tranquillité eſt actuellement
parfaitement rétablie. Le noble Pifani
, Procurateur de S. Marc , eft condamné
à une prifon de 2 ans , & l'Avocat Contarini
à un exil d'une année. Au bout de
ce tems ils feront réhabilités dans leurs
poftes. On ne les accufe d'aucune action
contraire aux Loix de l'Etat ; mais de quel
ques démarches irrégulières à l'occafion
d'une élection qui devoit fe faire . Toutes
les autres perfonnes qui ont été impli
quées dans cette affaire ont été remifes en
liberté.
On mande de Triefte qu'on y reçoit de
tous côtés des commiffions pour acheter
des marchandifes de l'Inde , arrivées par
le vaiffeau le Prince de Kaunitz , dont on
évalue la cargaifon à plus de 3 millions
de florins .
De HAMBOURG , le 10 Novembre.
ON apprend de Potsdam que le Prince
de Pruffe y eft arrivé le 4 de ce mois , où
( 7 )
il a été reçu du Roi avec les marques de la
plus vive affection.
Quoique la préfence des troupes étrangères ,
dans un pays , écrit-on de Pologne , foit certainement
une marque de fa foibleffe & une atteinte
portée à fa liberté , ceux qui s'intéreffent au repos
de ce Royaume avoient cependant appris avec
quelque inquiétude la nouvelle des ordres arrivés
de Pétersbourg aux troupes Rufies , pour quitter
les provinces de la République après la clôture
de la Diète. Indépendamment des avantages que les
provinces en retirent pour la confommation intérieure,
& la circulation de l'argent , l'efprit d'oppofition
qui femble toujours animer une partie de
la Nation , leur paroiffoit avoir befoin de ce frein
falutaire. Si , comme on le dit , ces ordres ont été
changés , ils ne peuvent l'apprendre qu'avec fatis
faction. Non-feulement on prétend que les troupes
Ruffes refteront , mais on parle déjà d'établir à
Varfovie un grand comptoir de commerce pour le
compte de la Cour de Vienne , dont l'objet fera
de faciliter l'échange des productions de la Pologne
avec celles de la Hongrie , de la Galicie , &
des autres Etats héréditaires de la Maifon d'Autriche
«.
ESPAGNE.
De CADIX , le 8 Novembre.
1:
Dis le 26 du mois dernier , les navires
du convoi amené par M. de Guichen ,
deftiné pour la Méditerranée , fe difposèrent
à fe rendre à leur deftination ; ils
ne purent fortir que le 28 , & ce jour- là
a 4
·´( 8 )
#
ils furent obligés , à caufe du mauvais
tems , de jetter l'ancre fous Rota.
L'efcadre & le convoi ayant été approvifionnés
de tout ce dont ils avaient befoin
plutôt qu'on ne l'efpéroit , par les foins de M.
le Comte d'Estaing , mirent à la voile le 30 ,
quoique le vent ne fût pas des plus favorables ;
& la manoeuvre du Général en cette occafion
fut admirée par tous les Marins . Il fut
obligé de mouiller , la nuit fuivante , à
deux lieues du fort St - Sébastien , & le lendemain
matin il fe remit en route. Ce
même jour , D. Louis de Cordova appareilla
à fon tour avec 26 vailleaux de
ligne pour accompagner la flotte Françoiſe
jufqu'au Cap St-Vincent . Les Alottés combinées
, après avoir louvoyé toute la journée
, & lutté le premier de ce mois contre
les vents contraires , furent forcées de
rentrer le 2 ; le gros tems avoit un peu
éparpillé le convoi , qu'on n'eſt parvenu à
raffembler qu'avec la plus grande peine .
M. de Graffe refta dehors avec environ
vingt vaiffeaux de ligne & autant de navires
marchands. Le coup de vent avoit
été très- violent ; la Ste-Trinité avoit abordé
le Conception , le Royal - Louis l'Invincible ,
& le Guerrier , l'Annibal ; mais ces beaux
vaiffeaux n'ont point effuyé de dommages
effentiels.
Les , M. de Graffe parut à l'entrée de
la baie avec le refte des vaiffeaux de ligne
( 9 )
1
& des navires marchands , fans en excepter
un feul. M. le Comte d'Estaing lui-fit
dire de mouiller où il étoit , parce qu'il
alloit fe difpofer à fortir , le vent étant
bon ; & véritablement il fortit vers le foir,
avec tous fes vaiffeaux ; le lendemain les
Marchands appareillèrent , & ce jour- là
tout fut dehors. Hier la flotte & le convoi
mirent à la voile , par un vent de nordeft
, ventant grand- frais ; comme ce temslà
dure encore , nous fommes perfuadés
que M. d'Estaing fe fera élevé affez pour
doubler aujourd'hui le Cap St-Vincent. Six
vailleaux Espagnols feulement & trois frégates
aux ordres de D. Vincent Doz , l'ont
fuivi cette fois ; nous ignorons jufqu'à
quelle hauteur ils
l'accompagneront.
M. d'Estaing a laiffé ici le Guerrier , &
la frégate la Courageufe. Le Guerrier a befoin
de quelque léger radoub ; il mettra
demain à la voile. Parmi les navires marchands
, le Prince de Poix & le St-Jean-
Baptifte de Bordeaux , font les feuls que
le dernier coup de vent ait affez endommagés
pour s'arrêter ici & s'y radouber.
Ceux qui font partis font au nombre de
93 , les bâtimens du convoi de la Boudeufe
s'étant joints à ceux amenés par M. de
Guichen.
C'eft ici que M. de Brach eft mort peu
d'heures après avoir été débarqué. Il a été
enterré dans l'Eglife des Cordeliers , où la
nation Françoife a une Chapelle & une
as
( 10 )
.
fépulture . M. le Comte d'Eftaing & tous
les Officiers de la flotte , D. Louis de Cordova
& les autres Commandans Eſpagnols ,
le Gouverneur , les Officiers , les gens les
plus diftingués de la place , affiftèrent à
cette trifte cérémonie. Ce cortége brillant
augmenté par le concours d'un peuple immenſe
, formoit le fpectacle le plus noble
& le plus impofant.
" On s'occupe fans ceffe , écrit on du Camp de
Saint-Roch , à pouffer les travaux plus près de la
Place. Dans la nuit du 27 , on a élevé un autre parapet
au delà du chemin couvert du Fort Saint-
Philippe , & plus éloigné que le premier où l'on a
placé tout de fuite quelques mortiers. Les ennemis
jettèrent beaucoup de feu pour pouvoir connoître &
interrompre les travaux ; mais le canon de leurs
batteries , qu'ils firent enfuite jouer , ne caufa pas
beaucoup de dommages . Deux foldats feulement
furent bleffés , & l'un , qui avoit eu la jambe emportée
, mourut le lendemain. On dit dans le camp
que le Gouverneur de Gibraltar ayant fait demander
au Commandant Eſpagnol quatre ou cinq moutons
pour fes malades , celui- ci en a envoyé dix ,-
Il ne s'eft rien paffé aux Algéfires. Il y avoit le 27
quatre nouvelles chaloupes canonnières d'armées ,
& prêtes à être employées. Les chébecs croifent
fans ceffe dans le détroit , rien n'échappe à leurs
recherches ; ils fignalèrent dans la nuit du 21
cinq vaiffeaux de ligne & trois frégates , que l'on
reconnut bientôt pour l'efèadre Ruffe , que l'on favoit
devoir fe rendre dans la Méditerranée.
Le 28 du mois dernier , il fortit de
notre baie deux vaiffeaux de ligne & deux
frégates , pour aller renforcer l'efcadre de
D. Antonio Barcelo.
( 11 )
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 21 Novembre.
Les nouvelles reçues de l'Amérique Septentrionale
piquent toujours la curiofité du
public que le Gouvernement ne ſe preſſe
point de fatisfaire. La Gazette ordinaire de
la Cour , du 14 de ce mois , n'a rien publié
des dépêches du Chevalier Rodney , que
lui a apportées le Capitaine Brisbade . Elle
s'eft contentée d'annoncer que cet Amiral
eft arrivé à New-Yorck le 14 Septembre
dernier avec 11 vaiffeaux de ligne & 4
frégates ; elle n'a pas dit un mot de ce
qu'il a fait dans cette ftation , d'où nos
dernières nouvelles font datées du 17 Octobre
, c'est- à -dire , de plus d'un mois après
fon arrivée ; il faut qu'il ne lui ait pas été
poffible de profiter de fa fupériorité pour
attaquer M. de Ternay à Rhode - Ifland
où il l'aura trouvé hors de toute atteinte
de fa part. Comme cette Gazette n'a pas
contredit non plus les lettres particulières
qui annoncent pour le 25 du même mois
d'Octobre le départ de l'Amiral pour retourner
aux Ifles , on regarde cette nouvelle
comme fûre , de manière que fon
voyage à New - Yorck n'aura été qu'une
promenade fans effet. Tout ce que l'on
nous apprend des opérations de la flotte
dans ces parages , c'eft la protection qu'elle
a réuffi à donner à la flotte de vaiffeaux
a 6
( 12 )
vivriers partis de Corke le 12 Août , &
heureuſement entrés à Shandy Hook le 15
Octobre ; ainfi que la prife de l'Espérance
de 28 canons de 11 livres de balle , par
la frégate du Roi la Pearl , après deux
heures de combat. L'Espérance étoit chargée
pour le commerce , & alloit du Cap
François à Bordeaux , avec une fimple
lettre de marque. L'attention avec laquelle
on annonce cette priſe en exagérant la force
du bâtiment qu'on appelle frégate du Roi ,
femble confirmer ce dont on fe doutoit
déja , que l'Hermione n'a pas été prife ,
comme on l'avoit publié ; on le fauroit
maintenant , & on fe feroit bien gardé
de l'oublier dans des dépêches dont on
ne donne que des extraits , & dont cet ar
ticle auroit été le premier publié.
Les lettres reçues en même tems du Général
Clinton , font restées dans les bureaux
du Miniftre , qui n'a permis qu'à celle- ci
de paroître au grand jour.
Dans ma lettre particulière d'hier , j'eus l'honneur
de vous informer que le Général - Major Amé-,
ricain Arnold avoit quitté le fervice des rebelles
& joint les drapeaux du Roi. Je vous donnai en
même tems un détail circonftancié des raisons qui
l'avoient engagé à cette démarche , ainfi que de
l'ifue malheureufe d'un projet dont j'avois les plus
hantes efpérances , & qui , s'il eût éré exécnté , auroit
produit les fuites les plus importantes pour l'a
vantage du fervice de S. M. , mais dont l'effai a été
des plus funeftes pour le Major André, mon Aide- de-
Camp-Général , qui , ayant été fait prifonnier , fut
( 13 )
guerre
jugé par un confeil de d'Officiers - Généraux
rebelles , & condamné à mort par une Sentence
exécutée le 2 de ce mois , par ordre du Général
Washington. Je regrette fincèrement fon funefte
fort , par e qu'il m'étoit d'un très- grand fecours , &
qu'il promettoit également de faire honneur à fa
patrie , & de fe diftinguer dans fa profeffion.
J'eus l'honneur de vous envoyer par ma dépêche
N" . 204 , une copie des inftructions que je me fuis
propoié de donner au Général- Major Leflue , que
j'ai chargé du commandement de l'expédition dans
la baie de Chéfapeak , pour vous informer de fon
principal objet. Cette expédition mettra certainement
à la voile avec le premier vent favorable ,
les troupes étant déjà embarquées depuis quelques
jours , & tous les autres arrangemens nécellaires
faits pour cette entreprife . Vous recevrez auffi , ciinclus
, un Etat des troupes fous mon commandement
, telles qu'elles étoient le premier du courant
, ainfi que de la manière dont elles étoient réparties
le 6 de ce mois .
Le public auroit été bien aife de voir
cet état des forces du Général Clinton
pour fe faire une idée de fa véritable pofition
, de ce qu'il peut & de ce qu'il ne
peut pas ; il n'auroit pas été fâché non
plus d'avoir quelques détails fur cette expédition
de la Chéfapeak , fur la défection
du Major- Général Américain Arnold , &
la trifte fin de l'Aide - de- Camp. La Cour n'a
pas jugé à propos d'en publier aucun . Tout
ce qu'on fait relativement au déferteur Arnold
, fe réduit à l'efpèce de manifefte
qu'il a publié lui-même après être arrivé
heureuſement à New-Yorck , dans la Ga(
14 )
zetre du fieur Rivington ; il eft adreffé aux
Américains , & conçu ainfi :
J'aurois perdu dans ma propre opinion la place
que j'ai tenue depuis fi long tems parmi vous , fi
j'avois pu être indifférent fur votre approbation ,
& garder le filence fur les motifs qui m'ont porté à
joindre les armes du Roi. Je dirai cependant trèspeu
de mots fur un fujet fi perfonnel , parce que
pour les milliers de perfonnes qui fouffrent fous
la tyrannie des Ufurpateurs dans les provinces révoltées
, cette partie de ma conduite ne peut avoir
befoin de juftification ; & quant à cette claffe
d'hommes dont les vues funeftes ont criminellement
prolongé la guerre aux dépens de l'intérêt public ,
je préfère leur inimitié à leur approbation . Je veux
feulement dans cette adreffe deffiller moi- même les
yeux à ceux de mes compatriotes , qui manquant de
capacité ou d'occafion , ignorent les artifices dont
on fe fert pour les tromper. J'ai combattu pour
vous tant que l'amour de la patrie a animé nos armes
; j'attends de vous cette juftice & cette candeurqui
font incompatibles avec les vues de vos féducteurs
qui n'ont que de l'art & point d'honnêteté.
Quand je quittai la félicité domestique , pour les
périls de la campagne , je croyois les droits de mon
pays en danger, & je penfai que le devoir & l'honneur
m'appelloient à leur défenſe . Une réparation
de nos griefs étoit mon unique objet ; j'ai conſenti à
la démarche que je crois précipitée , la déclaration
d'indépendance : pour juftifier cette mefure , il y
avoit plufieurs raifons plaufibles qui n'existent plus
depuis long- tems , puifque la G. B. ouvrant les bras
d'une mère , offre de nous embraffer comme fes enfans
, & de réparer les griefs . Maintenant que les
plus grands ennemis font dans fon propre ſein , je
changerois mes principes , fi je confpirois pour
faire réaffir leurs deffeins ; foyez - en vous mêmes
( 15 )
-
les juges : la guerre la moins jufte eft celle qui nous
fait regarder les fujets d'un même Prince comme
nos ennemis. Vous avez fenti la peine avec laquelle
nous prîmes les armes contre nos frères. Dieu
veuille porter les coupables protecteurs de ces diffentions
dénaturées , à renoncer à leur ambition
& à quitter leurs illufions par compaſſion pour leur
famille. La guerre d'Amérique ne fut-elle pas
uniquement défenfive jufqu'à ce que les François fe
font joints à cette ligue Je le fais ; n'étoit -elle
pas enfuite néceffaire , jufqu'à ce que la féparation
de l'empire Britannique fût complette ? Nullement.
Dans la conteftation pour la profpérité de mon pays,
je fuis libre de déclarer mon opinion , qui eft qu'on
parviendroit à ce but , fi on ceſſoit tous débats. Je
déplore néanmoins l'imprudence , la tyrannie , &
rinjustice qui , avec un fouverain mépris du Peuple
d'Amérique , firent négliger foigneufement de
raffembler leurs fentimens au fujet des propofitions
de paix de la G. B. & d'entrer en négociation ,
pendant une fufpenfion d'armes , pour un accommodement
des différends. Je le regarde comme un
dangereux facrifice des plus grauds intérêts de ce
pays , aux vues partiales d'un ennemi ancien , ruſé
& préfomptueux. Je foupçonnai quelques imperfections
dans nos Confeils , fur les propofitions faites
avant la commiffion du Parlement de 1778 ; mais
ayant alors moins à faire dans le cabinet dans
que
d'une ma- la campagne , je ne veux pas prononcer
nière décifive , comme quelques-uns font , & peutêtre
avec raiſon , que le Congrès les a voilées aux
yeuxdu public; je continuai de me laiffer guider par la
confiance négligente d'un foldat . Mais tout le monde
vit , & toute l'Amérique les
confeffa que Ouvertures
de la feconde commiffion ſurpaſloient nos defirs &
notre attente , & que s'il pouvoit y avoir quelque
défiance de la libéralité nationale , elle provenoit
de l'excès des offres qu'on faifoit. Quelques-
-
( 16 )
-
uns penfent que nous étions en ce tems- là réellement
embarrallés par une alliance avec la France ?
Malheureufe déception ! Ils ont été trompés par une
crédulité vertueule , dans des momens imprévus
d'one paffion déréglée , pour abandonner leur félicité
, afin de fervir une Nation qui n'a ni la volonté
, ni le pouvoir de nous protéger , & qui
vife à la deftruction tant de la mère - patrie , que
des provinces. Dans la fimplicité du fens commun',
malgré que je ne me donne point pour un Cafuifte ,
fi l'on prétendoit qu'il fubfiſtât un traité avec la
Cour de Verfailles , avant l'ouverture d'accommodement
faite à l'Amérique , j'affurerois bien le con
traire , parce qu'avant cette époque , le peuple n'avoit
donné aucune autorité pour le conclure , &
que jufqu'à préfent il n'en a point autorité la ratification.
Les articles de confédération restent encore
fans être fignés .
Perfuadé que le jugement
particulier d'un fimple Citoyen de ce pays ,
eft encore libre de toutes contraintes conventionnelles
, depuis comme avant les offres infidienfes
de la France , je préférai par conféquent celles de
la Grande-Bretagne , convaincu qu'il étoit infiniment
plus fage & plus falutaire de mettre ma confiance
en fa juftice & fa générofité , que de me confier
à une monarchie trop foible pour établir votre
indépendance , qui peut être fi périlleuse pour fes
Etats éloignés ; l'ennemi de la foi proteftante , &
qui témoigne frauduleufement une affection pour
les libertés de l'humanité , tandis qu'elle tient fes
propres enfans dans le vaffelage & dans les chaî
res. Je n'affecte pas de déguisement , & par
conféquent je déclare franchement , que d'après ces
principes j'avois réfolu de retenir mes armes &
mon commandement jufqu'à ce que l'occafion fe
préfentât de les rendre à la G. B. , & de concerter
les meures pour un projet , felon moi , auffi
agréable que je voudrois qu'il fût avantageur à
( 17 )
mon pays. J'étois uniquement inquiet d'accomplir
un évènement d'une importance décifive , & de
prévenir , autant qu'il feroit poffible , l'effufion de
fang dans fon exécution. Avec la plus haute fatisfaction
, je rends témoignage à mes anciens foldats
& concitoyens , que je trouve un fondement
folide de me fier à la clémence de notre Souve
rain , & je fuis pleinement convaincu que la G. B.
eft dans la généreufe intention , non-feulement de
conferver en entier les droits & priviléges des Colonies
, ainfi que leur perpétuelle exemption de
taxes ; mais encore de leur accorder d'autres bénéfices
certains qui feront d'accord avec le profpérité
commune de l'Empire. En un mot je penfe que la
mère patrie eft portée à accorder à fes Colonies
autant d'avantages qu'elles peuvent recevoir ou pof
féder. Quelques- uns pourront penfer que je
fis refté trop long- tems dans la difpute , & d'autres
que je l'ai quittée trop tôt. Je réponds aux premiers
que je ne vois point avec leurs yeux , que je
n'ai peut- être pas un coup-d'oeil fi favorable qu'eux ,
& que je fuis prêt à vivre ou mourir pour notre
maître commun. Quant à ceux qui font fincères
parmi les derniers , dont quelques - uns fervent aveu.
glément , mais honnêtement , dans les bandes que
j'ai quittées , je prie Dieu de leur donner toutes les
lumières requifes pour leur propre fûreté , avant
qu'il foit trop tard ; & fans manquer de refpect
pour cette troupe de Cenfeurs , qui ont pris de l'inimitié
pour moi , à caufe de leur averfion pour les
principes qui m'engagent à préfent à ſacrifier ma vie
pour la réunion à la G. B. , comme le meilleur &
le plus fûr moyen de tarir les torrens de mifère qui
inondent ce pays , ils peuvent être affurés que ,
convaincu de la droiture de mes intentions , je trai
terai leur malice & leurs calomnies avec mépris &
négligence.
Ce manifefte , au moins fingulier , ne con(
18 )
tient rien que les affertions faites fréquem
ment par le Général Clinton ; il n'a pas
attendu l'arrivée des troupes Françoifes en
Amérique pour effayer d'infpirer de la
défiance aux Américains fur leur grand &
puiffant Allié , & on fait qu'il n'y a pas
réufli & qu'il peut moins fe flatter d'y
parvenir aujourd'hui ; ce qui détruit encore
toute l'importance qu'on voudroit bien
attacher à la défection d'Arnold , c'eſt que
depuis long-tems les Américains étoient
mécontens de ce Général ; qu'il lui avoit
été intenté un procès au fujet des concuffions
dont il s'étoit rendu coupable , &
quoiqu'il eût été acquitté , il en confervoit
un rellentiment qu'il ne déguifoit pas .
C'eſt
dans cette circonftance que le Général Clinton
a cru pouvoir négocier avec lui ; il
étoit fûr du fuccès avec un homme qui
n'étoit mécontent que parce qu'il avoit
mécontenté tout le monde ; qui fè voyoit
à la veille d'avoir befoin d'un afyle , &
qui ne manqueroit pas d'accepter de grand
coeur celui qu'on lui offroit. Cette défection
ne produit aucun avantage pour notre
caufe , puifqu'il n'y a pas un feul homme
qui ait fuivi Arnold . Cette manière de
faire la guerre par trahison , annonce à
quelles honteufes reffources nous fommes
réduits .
Lorfque le Général Arnold , lit-on dans un papier
Américain , fut informé de la fin tragique du malheureux
Adjudant Général André , tremblant pour
la fûreté de ſa femme ( Mlle. Shippen ) & de quatre
( 19 )
enfans qu'il avoit laiffés à Weftpoint , & que la pré
cipitation de fa fuite ne lui avoit pas permis d'emmener
avec lui , il écrivit au Général Washington
le billet fuivant : » M. , l'exécution d'un brave
Officier Anglois ordonnée de fang- froid & de gaieté
de coeur , peut n'être que le prélude des maſſacres
ultérieurs à commettre dans cette occafion funefte.
La néceffité m'a contraint à laiſſer dans votre camp
une épouse & des enfans qui me font chers par tous
les noeuds facrés . S'il leur eft fait la moindre violence
, fouvenez - vous que je les vengerai dans un
déluge de fang Américain ".
On plaint beaucoup le fort de M.
André ; mais la loi de la guerre en à
décidé , nous ne pouvons reprocher aux
Américains de l'avoir traité avec toute la
rigueur de cette loi , après l'ufage affreux
que nos Généraux en ont fait. On a forcé
les premiers à ufer de repréfailles , & on
dit ici que l'on en a déja fait quelquesunes
des infortunés que le Lord Cornwallis
a fait pendre dans la Géorgie. Tout cela
détruit le plus foible efpoir qu'on avoit
confervé de parvenir à un accommodement.
On a beau parler dans les papiers miniftériels
des offres de fervice que l'on fait
dans plufieurs endroits au Général Clinton ;
perfonne n'y croit ; & voici ce que l'on
dit à l'égard de ces nouvelles.
» La crédulité du Lord George Germaine &
l'exceffive facilité du Roi font un attrait fi puil.
fant pour l'efprit néceffiteux des réfugiés Américains
, qu'ils vont actuellement à la Cour avec les
nouvelles les plus abfurdes & les plus ridicules , dans
l'espoir d'avoir une récompenfe. Un de ces malheu
reux en a donné la preuve ces jours derniers. Il a in(
20 )
C
formé le Miniftre; qu'il avoit reçu une députation des
Dunkers de Philadelphie , par laquelle ils l'affu
rent de leur attachement au Gouvernement de S.
M. de leur projet de prendre les armes pour
le foutenir & pour augmenter encore la détreffe
de leurs oppreffeurs , de leur réſolution définitive
de ne récolter que ce qu'il leur faudra de grain
pour leur propre confommation. Cette nouvelle a
été reçue avec raviffement , on n'a pas perdu un
inftant à la porter au Roi , & l'adroit menteur qui
l'avoit forgée a mis dans fa poche l'argent qu'il
s'en promettoit. Les Dunkers ou Dumplers font
une petite fecte de vifionnaires entés fur les Quakers
, & qui portent jufqu'au dernier degré de
Tenthoufalme les dogmes ridicules de ceux - ci fur
ia non- réfiftance , & c. On pourroit les appeller
les Fakirs des Quakers ; ils portent des habits monatiques
, vivent en communauté dans un terrein
clos de murs & fitué à quelque diftance de Philadelphie.
Comme les Solitaires de la Trappe ,
ils s'y procurent toutes les néceffités de la vie par
la culture de ce terrein qui a fort peu d'étendues
ils ne reçoivent jamais rien de perfonne & n'envoyent
au dehors aucun article , foit de comeftibles
ou d'habillemens qui font toujours faits chez
eux & auxquels le borne leur induftrie. Tels font
les auxiliaires avec lefquels ce traître aux deux
partis encourage l'Adminiftration à pourfuivre une
guerre qui nous a ruinés . C'eſt à de tels rapports
communiqués par de telles gens que l'on continue
de facrifier le fang & les tréfors de la nation.
Le Congrès eft bien éloigné de fonger à un
accommodement , comme on peut le voir
par l'arrêté fuivant du 25 Juin.
Attendu que dans la vue de détacher les Etats de
la Caroline Méridionale & de la Géorgie , de l'allégeance
qu'ils doivent aux Etats- Unis , on a répandu
que l'Amérique & la Grande-Bretagne étoient fur le
( 21 )
point de conclure un traité par lequel ces deux Etats
feroient cédés à la Grande- Bretagne:
Arrêté unanimement
que ledit rapport eft infidieux & tout- àfait
dénué de fondement ; que cette confédération a
contracté l'engagement le plus facré de fupporter
la liberté & l'indépendance de tous & de chacun de
Les Membres ; que remplie d'une ferme confiance
dans les bénédictions divines , elle perfévérera fans
relâche dans les efforts les plus propres à affurer
cette liberté , cette indépendance , à recouvrer &
préferver toute & chaque partie de ces Etats Unis ,
qui a été ou pourra être dans la fuite envahie ou
poffédée par l'ennemi commun.
On lit l'article fuivant dans les papiers
de New-Yorck
Du Septembre. Le Chevalier John Jouhlon &
le Capitaine Brant ont brûlé au Fort actuellement
appellé Renfalaer , 51 maifons , 42 granges , y ont
tué 17 hommes & fait 52 prifonniers ; à Schobaric ,
ils ont brûlé 27 maifons , tué 7 hommes & fait 21
prifonniers ; à Norman'sereck , ils ont brûlé 20 maifons
, enforte que le total de la perte que les rebelles
ont faite dans ces trois endroits , monte à 140 maifons
ou granges brûlées , 24 tués 73 autres faits pris
fonniers.
Du 20 Septembre. Nous apprenons que le Gé
néral Reed a affemblé un corps de mille hommes de
milices de Penfylvanie , & que ce renfort fe trou
voit déja il y a quelques jours avancé jufqu'à Tren
ton , fe rendant au camp de M. Washington. Ce Général
a détaché de fon armée 1800 hommes , qui
ont marché vers la Virginie.
Les nouvelles de la Jamaïque , relativement
à l'expédition de Nicaragua continuent
de la préfenter fous le jour le plus
défavorable. C'eft apparemment pour contrebalancer
ces rapports fâcheux qu'on a
( 22 )
mis dans nos feuilles publiques l'extrait
d'une lettre du 30 Septembre , où l'on annonce
l'arrivée de trois Chefs Indiens ,
dont l'un a , dit-il , engagé 10,000 de fes
compatriotes à fervir les Anglois contre
les Eſpagnols , & qu'il fe mettroit en marche
à la prochaine lunaifon.
Les mêmes lettres confirment la prife de
la frégate l'Unicorne de 28 canons , conduite
au Cap François ; pour nous dédommager
de cette perte , on s'eft empreffé
d'annoncer la priſe du vaiffeau Eſpagnol
le Velafco de 70 canons , par l'Amphitrite
de 60 , Capitaine Péarfon. Rien de plus
pofitif que cette nouvelle qui vient de
Dublin , & qui eft accompagnée des détails
du combat qui s'eft donné , dit- on
à la hauteur de Madère. Il est vrai qu'il
y a une circonftance fâcheufe dans tout
cela ; c'eſt que la feule Amphitrite qu'il y
ait dans la Marine Angloife , eft une frégate
de 28 canons ; & que le Capitaine
Péarfon qui ne la commande pas , mais
l'Alarme de 44 , étoit il y a peu de jours
avec la flotte de l'Amiral Darby.
1 La divifion des 6 vaiffeaux de ligne aux
ordres de l'Amiral Hood , a reçu , le 19 de
ee mois , celui de mettre à la voile auffi -tôr
que le vent le permettra ; elle doit paffer à
Corke , & y prendre une flotte pour les
Ifles.
On croit qu'une partie des vaiffeaux deftinés
pour l'Inde , mettra à la voile avant la
( 23 )
fin de Décembre. On parle beaucoup des
nouvelles reçues par la Compagnie par la voie
de Hollande ; elles n'annoncent pas à la vérité
qu'on ait rien fait dans ces parages , mais
elles parlent de projets qui préparent de
grands évènemens. S'il faut les en croire ,
on fair actuellement dans le Gange des préparatifs
pour une expédition fecrette , que
l'on croit avoir pour objet l'ifle de France
ou Manille. On compte beaucoup fur le
fuccès ; on raffemble des forces confidérables
de terre & de mer , & pour s'affurer
ces dernières , on a fait une preffe très-vive
jufque fur les vaiſſeaux de l'Inde .
Toutes nos gazettes reviennent aujourd'hui
fur ce qu'elles avoient publié de l'état
de la caiffe de la Compagnie des Indes au
Bengale ; elles affurent qu'au lieu de 3
millions fterl. Il n'y a pas plus de 400,000
liv.; & que la première fomme eft le mon
tant de ce qu'il y a dans les magafins pour le
commerce.
Les fubfides pour l'année prochaine fe lèveront ,
dit- on , de cette manière : l'emprunt fera par action
à 4 pour 100 & à longues annuités , comme
l'année dernière ; mais comme les fonds font bas
les conditions feront plus avantageufes pour les Souf
cripteurs celui de 100 liv . fterl. aura ce qui fuit :
100 liv. à 4 pour 100 non rachetables pendant 6
années , évalués à 71 liv. & demi pour cent
ci. 71 liv . 10 f.
;
Une longue annuité pour 79 ans ,
évaluée à 15 années & demi du produit,
•
•
31
( 24 )
4 billets de loterie pour chaque
fomme de 1000 liv . , à 10 liv. chacun
qui fe vendront d'abord
10 liv. 5 fols 6 den. I 2
103 liv. 12 f.
ce qui donnera aux Soufcripteurs un profit de
5 liv. 12 fols par an , fuppofé que les effets foient
vendus au prix ci- deffus ; & l'emprunt fera de 15
millions. Le budget s'ouvrira , felon les apparences,
en Décembre , avant l'ajournement pour les fêtes .
On ne fe propofoit d'abord d'emprunter que 12
millions ; mais comme il eft notoire que la Compagnie
des Indes ne fera pas en état de contribuer
auffi amplement qu'on l'efpéroit , vu le manque
d'argent dans fon tréf de Bengale , & la perte
de cinq vaiffeaux qui font à Cadix , l'emprunt dont
Je Gouvernement a befoin doit être au moins de 15 millions.
Voici un état exact des dettes fondées &
non fondées dont la Nation fe trouve chargée
depuis le commencement de la guerre
d'Amérique , jufqu'à préfent , que les fonds
de l'année 1781 ne font pas encore faits.
Somme fondée , c'est - à - dire , aux intérêts de
laquelle eft affecté un impôt.
1776
1777
1778
1779
1780
2,000,000
5.000,000
6,000,000
7,000,000
I 2,000,000
• 32,000,000
l. fterl.
Total de la dette fondée.
Dette non-fondée.
Vote de crédit pour 1780 &
billets d'échiquier. · •
Dette de la Marine , au premier
Février 1781 .
5,000,000
9,000,000
Extraordinaire
( 25 )
Extraordinaire 2
de l'armée
3,000,000
1,000,000
dans l'année 1780.
Ditto de l'artillerie.
Deficit de plufieurs nouveaux
impôts , environ 600,
ooo liv. fterl. par an , qu'il
faudra remplir par d'autres
impôts affectés aux intérêts
'd'un capital d'emprunt d'environ
10 millions tiré pro memoria
.
Total avant l'année 1781. .
Subfides pour l'année 1781. ·
50,000,000
18,000,000
Total à la fin de 1781 ... 68,000,000
Dette fondée avant l'année
1776 .. 130,000,000
Dette de l'Angleterre en 1781. 198,000,000
Les Pairs dans la féance du 13 , après avoir pris
lecture de la pétition du Lord Pomfred , aux fins de
fon élargiflement & de fon rétablillement dans fon
droit de féance , arrêta de la prendre en confidération
le 16. Ce fait en rappelle un à - peu - près femblable
arrivé il y a quelque tems , avec cette différence
que ce ne fut point un Lord , mais un malheureux
Ecrivain qui fut obligé de venir faire des
excufes dans la Chambre des Pairs . Lord Chefterfield
, chargé de les recevoir à la place du Pair infulté
qui ne devoit point paroître , interrompit
l'Ecrivain au milieu de fon compliment. » N'en
dites pas davantage ; je fuis fatisfait ; mais fouvenezvous
du confeil que je vous donne. Ne parlez &
n'écrivez jamais fur les très -honorables Lords du
Royaume. Si vous en dites du bien , on ne vous
croira point ; fi vous en dites du mal , vous voyez
ce qui s'enfuit «. Le 16 l'ordre fut donné pour --
2 Décembre 1780 . b .
( 26 )
"
l'élargiffement du Lord Pomfred , après qu'il auroit
fubi le jugement de la Chambre. Le Duc de Bolton
demanda enfuite la permiffion d'obferver que le plan
de la campagne de l'année dernière avoit été mal
conçu , fur-tout en ce qu'il n'avoit été envoyé aucunes
forces confidérables à Rodney. Il parla auffi
du difcours du Roi , où il prétendit ne voir que la
perfpective d'une guerre éternelle. » Ce difcours
dit-il , n'offre aucun des deux points de vue qui
doivent infpirer de la confiance aux Miniftres ,
favoir des fuccès importans , & l'efpoir d'une paix
sûre & honorable. Il ne préfente que l'acquifition
de la Géorgie & de la Caroline , & pas un avantage
remporté à la mer qui eft notre élément . Les François
feuls , s'ils ne nous ont pas été fupérieurs , ont
eu au moins des forces égales aux nôtres dans les
Indes - Occidentales , & par notre négligence & notre
incapacité , la France & l'Espagne ont pu mettre en
fi bon état de défenfe leurs poffeffions dans cette
partie du monde , que nous ne pouvons prefque plus
nous flatter de les y attaquer avec fuccès «. Il propofa
enfuite une enquête fur la perte de l'importante
Aotte enlevée le 9 Août par l'armée combinée.
Pourquoi le convoi a-t-il pris cette route ? & s'il
devoit la prendre , pourquoi l'Amiral Geary n'a- t- il
pas eu ordre de le conduire plus loin ? Il demanda
en conféquence que la Chambre eût communication
des inftructions données au fieur Moultrie , & de fa
lettre à l'Amirauté , pour lui annoncer cette perte.
Le Lord Sandwich s'offrit pour feconder la
motion , plutôt que pour la combattre , bien sûr ,
dit- il , qu'on ne pourra qu'approuver la conduite de
l'Amiranté . Il fit voir , par une expreffion même de
la lettre de D. Louis de Cordova , que fa capture
n'avoit été que l'effet du hafard ; quant à Geary ,
il avoit conduit la flotte jufqu'à la hauteur du Cap
St-Vincent , & ne l'avoit quittée que le 2 Août. Il
-
( 27 )
imputa tout le malheur aux marchands qui avoient
demandé avec inftance que le convoi touchât à
Madère . Il convint que les affaires n'offroient pas
un afpect bien riant ; mais il aſſura qu'elles n'étoient
pas auffi défefpérées qu'on les repréfentoit . Le
l'affaire du Lord Pomfred fut repriſe , & un Comité
nommé pour rédiger la forme des excufes , que
ce Lord feroit à la barre de la Chambre .
Is
Dans la Chambre des Communes , le 13 , après
qu'on eut remis au 16 la lecture du bill qui doit
fufpendre encore pour une année l'acte d'habeas corpus,
& la délibération fur la propofition du Colonel
Hartley , de préfenter alors une adreffe où les
offres de la Chambre feroient reftreintes à donner
tout le fupport poffible à ce qui peut tendre à la
dignité de la Couronne & à la prospérité des Peuples.
Lord Mahon propofa de s'occuper de l'enlèvement
fait le 9 Août par ordre de l'Amiral Rodney ,
de plufieurs vaiffeaux Américains réfugiés dans le
port Hollandois de l'Ile Saint- Martin , & de fe faire
affurer par le Lord Germaine fi le fait eft vrai. Le
Miniftre déclara que les papiers concernant cette affaire
, ne lui étoient point encore parvenus ; il pref
fentit la Chambre fur le mémoire que les Etats-
Généraux doivent faire préfenter au Roi fur ce fujet
, & il ajouta que les Patrons des bâtimens Américains
que les vaiffeaux de Rodney avoient pourfuivis
, avoient ofé arborer leur pavillon , dès qu'ils s'étoient
vus en fûreté dans ce port neutre. M. Adam
dénonça un avertiffement publié dans les gazettes ,
fous le titre d'Arrêts de l'Amirauté de Westminster.
Cet écrit , dit- il , contient les remerciemens du Comité
à l'honorable Charles James Fox , pour la
conduite qu'il a tenue à la Chambre le 6 de ce
mois , il y eft dit qu'on le foutiendra dans toutes
les mefures légales qu'il lui conviendra de prendre ,
& qu'on ne négligera aucun effort pour conferver
b 2
( 28 )
au corps des Citoyens par lefquels il a été élu ,
ainfi qu'à la Patrie , l'avantage de fes fervices , &
l'inviolable fécurité de fa perfonne , contre toutes
attaques femblables à celles qu'il a éprouvées , &
auxquelles tout partifan fans principes de l'autorité ,
Bourroit être excité par la certitude de la récompenſe.
-M. Fox fe défendit d'en avoir eu connoiffance -
>
mais affura qu'il le trouvoit fondé fur les plus juftes
principes . M. Fitz Patrick fut du même avis ,
& M. Adam alloit fe fâcher lorfque l'Orateur
interpofa fon autorité pour terminer cette altercation
défagréable - Lord Lisburne fit une motion
pour l'octroi de 90,000 hommes de mer , y
compris 20,517 foldats de marine pour le fervice
de 1781. Le nombre voté l'année dernière étoit de
85,000 ; mais , dit- il , il n'y avoit alors que 360
vaiffeaux de tout rang , dans lefquels il y en a eu
91 de ligne. Il y en aura 406 en 1781
dont 99
de ligne. Sur une explication demandée par le Chevalier
Charles Banbury , fur les foldats de marine ,
il fut dit que l'efpèce des matelots n'étant plus fi
abondante , on ne pouvoit porter affez haut le
nombre des troupes de marine , puifque à bord
les foldats de ce corps faifoient les fonctions de
matelot. L'Amiral Keppel dit qu'il regrettoit que
depuis la dernière guerre on avoit abandonné l'ufage
de diftribuer ainfi l'équipage d'un vaiffeau :
matelots faits , matelots ordinaires , foldats , chacun
faifant le tiers de la totalité . Souvent ces derniers demandoient
à être reçus matelots , & on les remplaçoit
par des hommes de terre. Il parut douter que le
nombre de 99 vaiffeaux de ligne dût être bien effectif.
Il demanda fi l'on y comptoit les vaiſſeaux
qui , au nombre de 30 ou environ , compofuient les
fottes des Inles 11 fut enfuite queftion de la continuation
de la guerre , & l'on répéta fur cet objet
ce qu'on a dit mille fois pour & contre.
-
--
( 29 )
FRANCE.
De VERSAILLES , le 28 Novembre.
LE Roi a accordé les entrées de fa Chambre
au Vicomte de Laval.
Monfeigneur le Comte & Madame la
Comteffe d'Artois ont tenu fur les fonds
de baptême , le fils de M. de St - Chamans
Gentilhomme d'honneur du Prince , né le
21 Avril 1776 , & le fils du Comte de
Montbel , premier Maître- d'Hôtel de Madame
la Cointeffe d'Artois , né le 22 Novembre
1774. Les cérémonies du baptême
ont été fuppléées à ces enfans par l'Evêque
de Termes , premier Aumônier de Monfeigneur
le Comte d'Artois.
,
Les Etats de Corfe furent admis à l'audience
du Roi le 19 de ce mois ; ils furent
préfentés par le Marquis de Monteynard
Gouverneur & Lieutenant - Général de la
Province , & par le Prince de Montbarrey
Miniftre & Secrétaire d'Etat ayant le département
de cette Province. La députation
fut conduite à l'audience de S. M. par M. de
Watronville , Aide des Cérémonies ; elle étoit
compofée , pour le Clergé , de l'Evêque
d'Ajaccio , Préfident des Etats ; pour la
Nobleffe , de M. de Giubega , Affeffeur au
Siége Royal de Calvi ; & pour le Tiers-
Etat , de M. Rigo , Maire de là Ville de Baſtia.
La députation fut enfuite préfentée à la
Reine & à la Famille Royale.
b3
( 30 )
L'Académie Royale de Chirurgie eat , le
14 de ce mois , l'honneur de préſenter au
Roi & à la Famille Royale , le fecond volume
de l'Hiftoire de la Chirurgie , depuis
fon origine jufqu'à nos jours , par le fieur
Peyrilhe , Profeffeur Royal aux Ecoles de
Chirurgie.
Le Roi vient d'accorder les entrées de fon
Cabinet au Vicomte de Laval.
Le Roi a accordé au Marquis de Pontécou
lant , Major- Général de la Maifon du Roi
& Maréchal- de Camp de fes Armées , le
Gouvernement de Gravelines , vacant par la
mort du Vicomte de Vaudreuil , Lieutenant-
Général des Armées de Sa Majeſté . Il a eu
l'honneur d'en faire fes remerciemens au
Roi , le 24 de ce mois.
De PARIS , le 28 Novembre.
UN nouveau courier arrivé de Cadix , &
que M. le Comte d'Eftaing avoit donné
ordre d'expédier 24 heures après fon départ ,
nous à appris qu'après être rentré le 2 de ce
mois , il étoit refforti les au foir , & avoit
mis à la voile le 7. On fe flatte de le voir
bientôt arriver à Breft avec le convoi précieux
qu'il eſcorte , & dont le commerce
attend l'arrivée avec impatience .
Les lettres de Marfeille portent que la
partie du convoi amené des Ifles par M.
le Comte de Guichen , & parti de Cadix
( 31 )
pout ce port , y eft arrivé au nombre de
30 bâtimens.
L'efcadre de M. de la Touche Tréville
eft à la rade de Breft ; il paroît qu'elle ne
partira qu'après l'arrivée de M. le Comte
d'Eftaing , & qu'alors on fera partir auffi
les vaiffeaux deftinés pour les Ifles . M. de
Bouillé n'a , dit-on , expédié l'Iphigénie que
pour informer le Gouvernement de la néceffité
de faire paffer des vaiffeaux à la Martinique
, parce que les Anglois en ont laiffé à
Ste-Lucie, ce qui leur donne une fupériorité
qui peut devenir funefte .
On mande de Breft que la frégate l'Amphitrite
, venue de l'Amérique , n'en a apporté
aucune nouvelle publique , finon que
la Junon y a pris une corvette de 24 canons ,
fans perdre un feul homme. Le régiment
d'artillerie d'Auxonne , eft parti le 9 pour le
Havre , & eft remplacé par celui de Toul .
Celui de Linofin , arrivé le 10 , a paffé à
Recouvrance ; le Directeur des vivres de la
marine à Breft , qui le 6 avoit reçu ordre de
venir à Paris , a reçu contre- ordre. On difpoſe
maintenant , ajoutent ces lettres , le
chargement de 30,000 boulets & de 1400
bombes , que l'on dit être deftinés pour
P'Inde , & on dit qu'il a été envoyé ordre à
3 vaifleaux & à 3 frégates de fe difpofer à
partir pour une expédition fecrette. On ne
nomme encore que l'Aftrée , commandée
par M. de Saint-Félix.
Le Bougainville , corfaire de 24 canons ,
b 4
( 32 )
écrit-on de Saint- Malo , forti , il n'y a pas longtems
, de ce port , y a envoyé le 1 de ce mois ,
le Fiendship , navire de la flotte de la Jamaïque ,
eftimé 100,000 écus. Le Capitaine Anglois rapporte
que fix femaines après fon départ de la Jamaïque
, le convoi Anglois étant près du banc de
Terre- Neuve , fut affailli par une tempête affreuf
qui dura trois jours fa interruption. Il a vu périr
3 ou 4 navires , & entr'autres l'Elifabeth , de
74 canons , qui a coulé bas de vétufté . Le refte de
l'escorte paroiffoit auffi fort maltraité , les vaiffeaux
ayant perdu quelques-uns de leurs mâts . Nous attendons
les nouvelles d'Angleterre , ou quelques
autres prifes de nos corfaires , qui nous donneront
de plus grands détails fur la difperfion de ce riche
convoi "
Les lettres de Londres ont en effet confirmé
partie de ce rapport ; elles ne parlent
pas encore de la perte de l'Elifabeth; mais
un floop arrivé à Portſmouth , a laiffé le
Magnificent avec 5 pieds d'eau dans fa cale.
Cela pourra corriger les Anglois de naviguer
avec des vaiffeaux pourris . Si le Prince de
Galles , le Boynes & tant d'autres qu'ils ont
condamnés en arrivant des ifles avoient eu
de gros tems , ils auroient éprouvé le forr
de l'Elifabeth.
» M. de la Garde , écrit -on de Breft , Commandant
la gabarre l'Eclufe , chargé de conduire de
Saint - Malo à Liverpool environ 160 prifonniers
Anglois , a remis , en arrivant dans ce port , un
procès-verbal des excès que les prifonniers ont
commis en fe rendant maîtres du bâtiment , en
pillant fes effets & ceux de l'équipage , & en abor
dant dans tout autre lieu que celui indiqué. Ce
n'eft pas la première fois que pour éviter d'être
preflés , les prifonniers Anglois fe font emparés
( 33 )
du vaiffeau parlementaire , & l'ont conduit dans
des rades déferies ; mais ils ne s'étoient pas portés
comme cette fois à maltraiter les Officiers & l'équipage
; les deux Puiffances prendront fans doute
des mefures pour prévenir à l'avenir des pareils
abus «.
Selon des lettres de différens ports , la
corfaire l'Epervier , de Morlaix , a fait deux
prifes , dont l'une eft le navire le Delpache
de Falmouth d'environ So tonneaux , arrivé
à St- Malo , & l'autre un floop de so tonneaux
qu'on croit arrivé à Morlaix.
Le corfaire de Boulogne la Jeune Dunkerquoife
eft rentré le 10 de ce mois à Cherbourg
avec 2 priſes Angloiſes ; ce font deux
bricks , l'un appellé le Lord North de 180
tonneaux , allant à Londres , & l'autre l'En--
deavour de 140 , chargé de comestibles pour
Terre-Neuve.
La flûte l'Officieufe , du Havre , partie de
Cayenne le 28 Septembre , eft arrivée à
Nantes , ayant avec elle le Corfaire Anglois
Arlequin , de 15 canons ou obufiers , &
de 59 hommes d'équipage , dont elle s'eft
emparée le 16 de ce mois à dix lieues Oueft-
Sud- Oueft de Pennemarck.
Le cutter l'Epervier , de Saint- Malo , eft
entré le 21 de ce mois à Dieppe , avec un
floop Anglois de 70 tonneaux , qu'il a pris
à la côte d'Angleterre.
On lit les détails fuivans dans une lettre
de Toulon , en date du 7 de ce mois.
» Dans la nuit de Vendredi à Samedi dernier , le
bs
( 34 )
vaiffeau la Slava Ruffa , vaiffeau de ligne Ruffe
de 74 canons , a échoué contre la petite Ile du
Vent , l'une des Ifles d'Hyères . Le tems étoit affreux
, l'efcadre Ruffe dont il faifoit partie , ſe
croyoit fur le Cap Corfe ; elle ne dut fon falut
qu'aux fignaux de détreffe que fit la Slava Ruffa ,
au moment qu'elle alloit périr. L'équipage parvint
à gagner la terre , en fe gliffant le long du mât de
beaupré ; fix hommes feulement ont peri . Nous ne
fumes pas plutôt inftruits de ce trifte accident
qu'on envoya fur le champ tous les fecours convenables
. Nous ne favons pas encore fi on fauvera quel
que chofe de ce vaiffeau. Les Officiers & l'équipage
font attendus ici aujourd'hui , d'où ils pourront fe
rendre par terre à Livourne , où eft leur rendez-vous
général «.
Monfieur a donné le 22 & le 23 de ce
mois de très - belles fêtes à fon château de
Brunoy. Le premier jour on y exécuta la
pièce nouvelle intitulée la Réduction de
Paris , qui a été repréſentée enfuite Samedi
dernier fur le théâtre de la Comédie Françoife.
» Notre Séréniffime & Eminentiffime Prince - Evêque
, écrit-on de Strasbourg , eft arrivé ici le 3 de
ce mois , de retour d'un petit voyage qu'il avoit
fait dans fes Domaines de l'autre côté du Rhin
où fa préfence & fes bienfaits ont excité une fenfi
bilité générale , infpirée par l'amour & la reconnoiffance
. Le jour même de fon arrivée à Renchen ,
le Prince a été à Salsbach pour voir la place où le
Maréchal de Turenne a été tué. S. A. E. a acheté cet
emplacement ; il y fera bâti une maifon avec fon
jardin & fes dépendances ; elle fera toujours habitée
par un foldat invalide François du Régiment de
Turenne ; & s'il fe trouve dans le Corps un Alfasien
, il fera préféré . Cet Invalide fera chargé d'ac(
35 )
compagner les Etrangers on lui donnera l'hiftoire
du Maréchal , & l'on fera traduire en Allemand les
détails de la campagne dans laquelle il a été tué ; on
y joindra les cartes les plus exactes de fes marches ,
avec l'ordre de bataille du jour. A l'endroit où Turenne
est tombé , on formera une enceinte de 35
à 40 pieds de circonférence , fermée par une grille
de fer ; dans le milieu fera élevé un piédeftal de
4. pieds de haut , fur lequel fera élevée , à la hauteur
de 12 pieds , une pyramide , fymbole de l'immortalité
. À l'un des côtés , les armes de Turenne
feront fufpendues à une branche de laurier. Au haut
de la colonne fera une fleur de lys environnée d'un
cyprès. Aux trois côtés du piédeftal , fera écrit que
c'eft là où Turenne a expiré ; & au quatrième , on
marquera que l'armée Impériale étoit commandée
par le fameux Montecuculli , C'eft une manière impartiale
de faire paffer à la poftérité les noms de
deux grands hommes . Dans l'efpace entre le piédeftal
& la grille , feront cultivés des lauriers : on
ne laiffera croître que des ronces à l'endroit où fera
placé le boulet qu'on a retrouvé , & que l'on croit ,
par tradition être celui qui a frappé Turenne «.
C'eft à des établiffemens utiles que font
deftinées les fommes d'argent affez confidérables
que l'ordre du Clergé & celui de la
nobleffe du Berry ont offertes dans les dernières
féances de l'affemblée de l'Adminiftration
provinciale ; & non à défrayer les
voyages difpendieux des membres qui la
compofent. Parmi les différentes délibérations
intéreffantes pour le bien de la Province
qui ont été prises , on a fur tout remarqué
celle qui tend à fupprimer les corvées
dans le Berry.
L'Académie des Infcriptions & Belles Lettres
·
b 6
( 36 )
tint fa féance publique le 14 de ce mois . M. Du
puy , Secrétaire perpétuel , annonça que les vues
n'ayant pas été remplies fur le fujer du prix qu'elle
devoit diftribuer cette année , elle le réſerve à
l'année prochaine , & qu'il fera double . Il s'agit
d'examiner Quels furent chez les différens peuples
de la Grèce & de l'Italie , les noms & les attributs
de Pluton & des Divinités Infernales , Proferpine
exceptée , comme ayant déja fait partie
d'un autre fujet : quelles furent l'origine & les
raifons de ces attributs ? On invite les Auteurs à
rechercher quelles ont été les Statues ou les Tableaux
célèbres de ces Divinités , & les Artiftes
qui fe font illuftré par ces ouvrages. Les ouvrages
doivent être remis avant la premier Juillet
1781 , & ce terme eft de rigueur.
Le Bureau Académique d'Ecriture , préfidé par
M. Lenoir , Confeiller d'Etat , Lieutenant- Général
de Police , & par M. Moreau , Confeiller d'Etat
Procureur du Roi au Châtelet , a tenu le 16 , dans
ła Grande falle des Mathurins , fa féance publique
de rentrée. M. Paillaffon l'ouvrit par la lecture d'un
Mémoire fur la première langue & les premiers
caractères qui ont été en ufage dans le monde. M.
Pourchaffe , de quelques réflexions fur les avantages
qu'on retire des Mathématiques . M. d'Autrepe
a parlé de la vérification des écritures pour la perfection
de laquelle le Bureau a été fpécialement établi
, & a fait connoître l'importance de ce travail
pour la tranquillité des Citoyens. M. Blin a prouvé
la néceffité de réunir l'enfeignement de la Gram
maire Françoife à celui de l'écriture . M. Harger ,
Secrétaire , a terminé la féance par le précis des
travaux dont le Bau Académique s'eft occupé
l'année dernière fur les cinq parties qui lui font
attribuées , lefquelles font la perfection de l'écri
ture ; le déchiffrement. des anciennes écritures ; la
perfection des calculs de commerce ; la vérification
( 37 )
des écritures , & la Grammaire Françoife relative à
l'orthographe .
Nous venons de recevoir une lettre trèsintéreffante
par les anecdotes hiftoriques &
curieufes qu'elle contient ; comme elles ne
peuvent qu'être agréables à nos lecteurs ,
nous nous empreffons de les tranfcrire.
» On voit dans les papiers de la famille du fieur
de Moulis , Officier d'Infanterie , un procès - verbal
de l'an 1512 ; on y lit que Jourdain de Moulis ,
appellé dans d'autres actes Jourdain de Moulins ,
Jordanis de Molinis , pour faire apparoir des coutumes
, liberté & franchiſes du lieu de Cazavet ,
produifit & préfenta aux Commiffaires du Roi , un
titre ou inftrument groffé en parchemin & rédigé
fous le règne de Philippe , Roi de France , le 25
du mois de Mars de l'an 1301 , en préfence de
Bernard , Comte de Comminges , d'Auger , Evêque
de Couferans , de Bernard de Montaigu , qui eft
appellé dans les archives de Cazavet , Caftellanus
Caftri de Cazavet , de Raimond de Lélos , qui eft
nommé Subcapellanus Ecclefia de Cazavello , &
de plufieurs autres . Ces coutumes , libertés ou
franchiſes font écrites en langue vulgaire ou Gaf
conne , telle qu'on la parloit dans le douzième & le
treizième fiècle , & qui eft la même qu'on parle
encore , à quelques expreffions près dont il faut
deviner la fignification ; elles contiennent deux parties ,
dont l'une regarde les Habitans du territoire en
général , & l'autre fe raporte plus particulièrement
aux Seigneurs & aux Jurats ou Confuls. Tous promirent
avec ferment , la main droite fur l'Autel ,
de fuivre à jamais ces coutumes & de fe conformer à
perpétuité aux établiſſemens dont il eft queſtion ,
fans qu'il foit permis de les modifier ni par foi-même
ni par perfonnes interpofées. Le 25 du mois de
Mars de l'an 1301 , eft l'époque de cet arrêté & de
—
( 38 )
ces fermens . Voici ces coutumes rédigées & tra→
duites en langue Françoife , article par article ; elles.
ont de quoi piquer la curiofité d'un Philofophe , &
fournir matière à fes réflexions .
-
-
*
Première partie. Toutes perfonnes du Territoire
de Cazavet , de la Ville & des Lieux y appartenans ,"
feront exemptes de tout trouble & jouiront de toute
franchiſe par rapport à leurs corps & à leurs biens ,
foit meubles , foit immeubles , pourvu que les franchifes
ne foient pas contraires aux Loix reçues dans
le pays & connues des Confuls ou Jurats- Il fera
permis à tout Habitant de s'en aller par-tout où bon
Jui femblera , fans être ni inquiété ni moleſté.
S'il eft fait mal ou violence à quelque Habitant
du Territoire , les Seigneurs & autres le réuniront
fur le champ , & fans que l'un attende l'au
tre , pour qu'il foit rendu juftice à la perfonne outragée
. Tout Seigneur de Cazavet & des Lieux-
Y appartenans qui aura maltraité quelqu'un des
Habitans , de quelque manière que ce foit , fera
regardé comme un parjure & fera chaffé hors des
limites du Canton , jufqu'à cequ'il ait fait réparation
convenable. Tout Seigneur qui étant en guerre
ou en querelle avec un autre , voudroit engager
dans fon parti quelqu'un des Habitans du Territoire
de Cazavet , fera déféré à l'autre Seigneur & aux
Jurats ou Confuls , ainfi que les inftigateurs & les
agens. Tout Habitant du Territoire pourra
difpofer de fes biens de manière qu'il pourra les.
vendre ou les engager , comme bon lui ſemblera ,
fauf les droits du Seigneur. Toutes les terres
& maifons du Territoire , feront exemptes du droit
de timon ou de corvée , ou de las coftumas de
Timoucha. Il ne pourra être fait aucun accommodement
ni aucune réparation par rapport au mal
ou dommage qui aura été fait ou caufé dans le
Territoire de Cazavet , finon à la connoiffance
des Jurats ou Confuls , & de celui qui aura fouffert
le mal ou le dommage.
-
G
( 39 )
Deuxième partie. Celui qui aura frappé fan's
effufion de fang , réparera le dommage & l'injure ,
& donnera 20 fols Toulzas à la Juſtice.
S'il a frappé juſqu'à effufion de fang , outre qu'il¸
réparera le dommage , il donnera 68 fols Toulzas,
à la Justice . S'il a fair grande plaie , il don--
nera ico fols , Toulzas , & réparera le dommage
caufé.
Si le frappé meurt de la plaie , le
frappant donnera 300 fols Toulzas à la Juſtice ,
& dédommagera les parens du défunt. Tout
Habitant du pays de Cazavet , qui en aura tué un
autre , & qui l'aura pris , & le retiendra corporellement
, fera chaffé des limites du Territoire , &
n'y pourra rentrer qu'à la volonté des parens de'
la perfonne maffacrée & enlevée. Dans le cas
-
-
-
ар-
où celui qui entre de nuit dans une maiſon fans
peller quelqu'un de ceux qui y demeurent , feroit tué,
le meurtrier ne fera tenu à aucune peine envers la
Juftice , à raison de cet homicide . Un Seigneur
qui prendra de force un autre Seigneur , dans l'enceinte
du Territoire de Cazavet , fera privé de fa
Seigneurie & de tout ce qui lui appartient audit
lieu , au profit de celui qui aura été pris de cette
manière. Tout Seigneur qui en aura frappé un
autre malicieufement , donnera 100 fols Toulzas'
au frappé. Si un Seigneur en frappe un autre
de manière que mort s'en fuive , tous les héritages
qu'il pofsède dans la jurifdiction , feront donnés
aux parens du mort . Aucun Seigneur coupable :
d'homicide ni aucun de fes parens' , ne pourront
entrer dans le Territoire de Cazavet , fans le confentement
des parens de celui qui aura été tué.
Tout Seigneur adultère dudit lieu , fera privé de
tous les biens fitués audit pays , & ils feront donnés
au mari outragé. Quiconque volera dans le
Territoire de Cazavet , au delà de deux deniers
rendra quatre Doublas , & payera vingt deniers à
la Justice. Si le vol paffe dix deniers , le voleur
reftituera en quatre Doublas , & payera dix fols
-
--
( 40 )
Toulzas à la Juftice. Quiconque volera dans
les jardins ou dans les vignes , pendant le jour ,
perdra quatre Doublas , & donnera vingt deniers
à la Juftice ; fi c'eft pendant la nuit , il perdra le
double.
Le territoire de Cazavet eft un pays montagneux
fitué au pied des Pyrénées , dans le
Diocèfe de Couferans.
<
Ces ufages ou ces loix coutumières qui étoient
le plus en vigueur , dans des fiècles que nous appellons
Barbares , & chez un Peuple regardé comme
fauvage , ne valent-elles pas les loix & les coutumes
des Peuples modernes le mieux civilifés ?
Quelle fimplicité ! Quelles vues ! Quelle fageffe !
Quels rapports entre les délits & les peines ! Quelle
procédure ! On n'y voit pas le vol d'un cheval ou
d'une ferviette mis en balance avec la vie d'un
homme , ni les tortures inhumaines de la queſtion
trop fouvent appliquées à des malheureux , dont
la conduite eft irréprochable ou dont le crime n'eft
pas conftaté , ni les Tribunaux de la Juftice rendus
inacceffibles a pauvres , ni les attrocités des Chefs
de la Société refter impunies à la faveur des Priviléges
, &c. Signé , L'ABBÉ FERRAND « .
La lettre fuivante offre un fait & un trait
plaifant qui peut égayer un inftant.
>
» Dans le Baffigny , qui eft un pays plat , fitué
aux confins des provinces de Bourgogne , Champa
gne , Comté & Lorraine , le 31 Octobre , au milieu
d'une brume affez épaiffe par un temps calme , le vent
étant environ à l'oueft- fud , on reffentit , à trois
heures un quart du matin une violente fecouffe
de tremblement de terre , accompagnée d'un bruit
femblable à un grand coup de tonnerre dans le
lointain , dont les roulemens ne feroient pas bien
précipités , ou plutôt au bruit d'une équipage ou
d'une voiture qui pafferoit fur un pont de bois ;
le bruit a duré comme le mouvement , au moins
une demi-minute , il a été fenti & entendu , non(
41 )
feulement par les perfonnes qui étoient éveillées ,
mais il a encore éveillé prefque tous ceux qui dormoient.
Tous ont fenti trembler leurs lits ; la
terre fembloit aux uns s'enfoncer fous eux & aux
autres fe relever ; on ne s'accorde pas fur la direction
du mouvement il n'a cependant produit d'au
tre effet , que d'ébranler les maiſons , faire craquer
les planchers , brifer les vîtres & tomber quelques
meubles mal-affurés : nous apprenons qu'on l'a reffenti
aux environs à dix lieues : mais une aventure
affez comique , c'eft que dans un village une
dixaine de perfonnes étoient affemblées pour paffer
la nuit & veiller un mort , comme c'eft l'ufage
dans ces cantons ; la circonstance leur offroit l'occafion
de parler de revenans ; chacun plaçoit fon
hiftoire. Ils ne furent pas peu furpris dans ces entrefaites
, d'entendre un bruit & de fentir un mouvement
; chacun portoit la vue fur le cadavre qui
n'étoit coféveli que dans un linceuil , le cercueil
n'étant pas encore fait , & pofé au milieu de la
chambre fur une planche portée fur deux chaifes
placées aux deux extrémités. Leur furpriſe mêlée
d'effroi ne peut fe peindre , en confidérant le cadavre
& les mouvemens que la fecouffe lui communiquoit
; le corps tomba enfin à terre , à côté
de la planche , l'épouvante la plus forte fuccéda à
la furprife , tous le fauvèrent avec précipitation ,
& ils ne fe raffurèrent que quand ils entendirent
dire dans le voifinage qu'on avoit reffenti un tremblement
de terre ; les plus hardis rentrèrent &
réparèrent le dommage , en remettant le cadavre
fur la planche : mais malheureuſemenr une pauvre
femme , qui étoit la bru du mort , accouchée depuis
peu de jours & alitée dans la même chambre ,
eut une telle frayeur , tant du mouvement quelle
reffentit que de la fuite de fes gardiens , quelle tomba
très - dangereufement malade.
-Hugues-Charles , Comte de Lorré , Chevalier
de l'Ordre Royal & Militaire de St(
42 )
Louis , ancien Lieutenant Colonel du Régiment
de Vermandois , eft mort le 9 de ce
mois à l'Abbaye St-Jacques de Provins , dans.
la 77° année de fon âge.
Charles-Roland , Seigneur de Juvigni ,
Aunay , Confeiller du Roi , Sous- Doyen:
de la Grand'Chambre du Parlement de Paris ,
eft mort le 11 de ce mois dans la 75 ° année
de fon âge.
Hélène-Julie-Rofalie Mancini de Nevers
veuve de Louis- Marie Fouquet de Belleifle ,
Comte de Gifors &c. , eft morte en fon
hôtel , rue de Tournon , le 18 de ce mois.
De BRUXELLES , le 28 Novembre.
*
ON eft toujours fort curieux de favoir
quelle eft la réponſe que les Etats Généraux
feront au Mémoire que le Chevalier Yorke
leur a préſenté le 10 de ce mois . On ne
laiffe pas d'être étonné de la conduite de
P'Angleterre. Savoir diffimuler ce que l'on
ne peut pas punir , obferve l'Auteur d'un
papier eftimé , & ne jamais faire de menaces.
que l'effet n'en foit prompt , für & efficace ,
font des règles qui doivent quelquefois diriger
la conduite des particuliers , & dans.
toutes les occafions , celle des Gouvernemens
auxquels il importe bien plus effentiellement
de ne point compromettre leur
autorité & leur dignité , fur-tout les uns à
l'égard des autres. La hauteur avec laquelle
la Grande- Bretagne demande que les Etats,
défavouent les liaifons de MM. d'Amfter(
43 )
dam avec le Congrès , & la punition du
penfionnaire Van- Berkel , & de ceux qu'elle
appelle fes complices , peut entraîner une rupture
qu'elle eût évité, fi elle eût gardé le filence
fur les papiers trouvés fur M. Laurens , ou fi
elle fe fût réfervée d'en faire ufage dans un
tems plus opportun. On a lieu de croire que
la République confidérant ce qu'elle doit à
fa dignité & fa fouveraineté , refuſera de
foufcrire à des demandes faites du ton de
l'empire & du commandement .
En attendant des informations plus étendues
on a fu que des Provinces -Unies
ont réfolu d'adhérer à la neutralité , que
celle d'Utrecht s'eft jointe depuis à l'avis de
celle de Gueldres , qui eft d'accéder à cette
neutralité fous la condition de la garantie
des poffeffions de la République dans les
quatre parties du monde. Celle de Zélande
eft la feule qui a déclaré , dit on , qu'elle
tenoit pour l'Angleterre. La pluralité eſt .
pour la neutralité , & il y a toute apparence
qu'elle va dicter la réfolution des Etats-
Généraux.
On affure , d'après quelques lettres ,
qu'il va partir dans peu de jours des ports
des Provinces Unies une flotte de 24 vaiffeaux
de guerre , dont 10 font deſtinés pour
les Indes Occidentales , 8 pour les mers du
Nord , & les autres pour la Méditerranée.
La préſence de ces navires préviendra fans.
doute des attentats pareils à ceux que les
Anglois ont commis contre l'Ile de Saint(
44 )
Martin , ou mettra la République en état
de les venger. Toutes les Provinces fe font
réunies pour demander une fatisfaction ;
quelques-unes ont été d'avis auffi qu'immédiatement
après la conclufion de l'acceffion
à la neutralité , il falloit entrer en
négociation avec l'Angleterre au fujet du
fameux article des munitions de guerre qui
fait partie du traité de 1674.
Ces mouvemens ne préparent pas le
Chevalier Yorke à une réponſe favorable ;
on dit qu'il quittera la Haye fi elle n'eft
pas telle que fa Cour la defire , & que
même il fait déja des préparatifs fimulés
pour fon départ.
» S'il faut en croire des avis particuliers de Londres
, le Lord North a perdu tout fon crédit à la
Cour , ce qui , dans ce cas , n'auroit pas dû fans
doute peu contribuer à ſa dernière maladie , qu'on
pourroit alors appeller une véritable maladie politique
, que la faculté entière ne fauroit guérir. On
ajoute que c'eft le Lord Stormont qui le remplace
dans fon autorité & dans la confiance du Roi ;
& ceux qui connoiffent le caractère de ce dernier ,
en concluent d'avance que la paix n'eſt pas près de
fe faire «.
Selon des letttre de Londres , la rigueur
dont la Cour croit devoir ufer à l'égard
de M. Laurens , ne s'eft point adoucie. Cependant
, ajoutent ces mêmes lettres , fa
fanté s'eft rétablie ; il eſt dans une difpofition
d'efprit plus tranquille & plus courageuſe.
Il a été abfolument défendu d'ouvrir de
nouveau fa prifon à fon fils ; & il n'y a pas
( 45 )
à eſpérer qu'on lui permette de long-tems
de voir aucun de fes amis . Nous terminerons
ici la lettre fur l'emprisonnement de cet ancien
Préſident du Congrès.
- Je ne fçais ; mais ces objets paroiffent fe préfenter
à la réflexion fous le point de vue le plus
lumineux . La Maiſon de Stuart a été profcrite ,
celle de Brunswick a été appellée au Trône par le
choix libre de la Nation Angloife , qui ainfi a développé
en faveur de celle- ci la plus haute plénitude
de la puiffance fouveraine. Ce Peuple prétend avcir
ce droit par la conftitution ; quoiqu'il en foit de
cette prétention , au moins la légitimité ne peut en
être conteſtée par celui qui n'a dû la Couronne qu'à
une telle révolution ! Mais une Nation qui a pu
ôter & qui a pu donner un Empire fous la fanction
d'une conftitution , devenue fa loi fondamentale ;
une telle Nation eft évidemment la fouveraine du
Prince qu'elle a bien voulu couronner. Ainfi Sa
Majefté Britannique , quoique l'organe le plus
éminent du Souverain , n'eft donc de fait & de droit
qu'un Membre conftitutionnel , qu'un premier Magiftrat
. Cependant fi ce Magiftrat fuprême abufe du
pouvoir de difpofer des graces dont le dépôt lui a
été confié , s'il détourne une partie des fubfides pour
corrompre & foudoyer dans l'affemblée des repréfentans
de la Nation , une majorité vénale qui doit
l'aider à affervir leurs commettans; enfin fi armant
le frère contre le frère , le père contre fon fils , les
excès même de fon aveugle ambition avoient dévoilé
la nature & l'étendue de fes vues parricides contre
l'Etat auquel il doit fon exiftence politique. Dès- lors
la conftitution ne voit plus en lui qu'un Magiftrat
prévaricateur, qu'un rebelle qui lui- même le premier
a ofé fecouer le joug des loix. Le pacte
focial a été diffous ; il a donc ceffé d'être obligatoire !
L'homme eft rendu à lui- même ; il fe doit à la
défenfe de fes propriétés & de fa liberté . Ainfi les
Américains ont bravé la mort pour fuir la fervitude
( 46 )
& l'infamie. La moitié de leur fang a été répandue
pour leur Patrie : tel eft le fceau de leur indépendance
& de celle de leur postérité . -La Cour de France -
a fecouru ce bon Peuple , libre & généreux , fans
prétendre profiter de fa détreffe : ce procédé eft
digne de fa magnanimité. Mais fi cette Cour s'étoit
prétée aux infinuations de quelques agens ténébreux ,
i elle s'étoit prêtée à fourdement coopérer aux
vues perverfes d'une adminiſtration tirannique ; oui ,
c'eft- alors , ofons le dire, en empruntant les expreffions
du manifefte Anglois , qu'ambitieufe , injufte
& perfide , elle eût avili fa dignité. - Livrée aux
accès d'une rage forcenée , c'eft de fes propres
mains que la puiffance Britannique a déchiré fes
entrailles. Des monceaux de ruines & de cendres
atteſteront à la poſtérité , que dans fa fureur impriffante
, une marâtre ne pouvant dépouiller &
affervir les enfans , elle les à dévoués au fer , aux
flammes , à la voracité des antropophages , alliés
dignes de feconder fes projets parricides « .
J'ai l'honneur d'être , & c. Signé D'OBSONVILLE .
On apprend de Paris que M. de Rochambeau
, fils , eft arrivé de l'Amérique
Septentrionale. Les nouvelles qu'il apporte
ne font point encore publiques. On fait
feulement , que les troupes font en bon
état ; qu'elles étoient cantonnées , & que tout
le monde fe portoit bien .
PRÉCIS DES GAZETTES ANGL . , du 21 Novembre.
La grande efcadre , aux ordres de l'Amiral Darby
eft forte de 26 vaiffeaux de ligne ; elle croifoit
le 6 à la hauteur du cap Finistère , où elle attend la
nombreuſe & riche flotte de l'Inde . Le Cumberland,
de 74 , a pris le navire la Corvette , de la Rochelle ,
pour la Martinique , qui eft arrivé à Portſmouth , &
de qui on a fu que l'efcadre Angloiſe ſe trouve dans
On a reçu à Portſmouth ordre d'équiper
ou d'avitailler promptement une efcadre de 4
ce parage . -
( 47 )
10
1
vaiffeaux de ligne , tous doublés en cuivre , une
frégate & un floop ; ils doivent être prêts à appareiller
le 16 Décembre ; on les croit deftinés pour
l'Inde , où ils convoyeront la flotte qui doit partir
vers ce tems. - On affure que le Gouvernement eft
informé que l'Amiral Rowley , avec les 9 vailleaux
qui lui reftoient , lorfqu'il en a eu détaché 4 ou 5
pour escorter la flotte depuis les Bermudes jufqu'en
Europe , a dû fe joindre à l'Amiral Rodney. On
parle d'un combat qui a dû avoir lieu quelque part,
foit dans le golfe ou autour de la grande efcadre
& dans lequel le Capitaine Macbride , le même qui
a pris le vaiffeau le Comte d'Artois , a eu les deux
jambes emportées.
Il n'eft point vrai , comme le bruit en a couru ,
que l'Elifabeth ait péri à la hauteur de Terre - Neu
ve , où la flotte de la Jamaïque a été difperfée : ce
vailleau eft rentré à Plimouth , ainfi que le Sultan ,
le Magnificent , auffi de 74 , & le Leon , de 64. Plufieurs
vaiffeaux de la flotte manquent aux Ports où ils
étoient attendus. Il est arrivé des nouvelles affligeantes
de la Caroline , il règne une épidémie parmi
les troupes Angloifes , qui a réduit à prefque rien
l'armée du Général Cornwallis .
---
Lord North eft rétabli ; il a affifté à la féance
d'hier , qui s'eft paffée en des miffions fur les élec
tions conteftées , & dans laquelle , après de longs
débats , il a été décidé fur une motion de M. Town .
shend , à la pluralité de 196 voix contre 36 , que
le Chevalier Fletcher Northon feroit remercié par
la Chambre , de la manière honorable dont il a
rempli la place d'Orateur de la Chambre des Communes
dans deux Parlemens confécutifs . On affure
que l'emprunt eft arrêté à la fomme de 16 millions
fur le même plan à peu près que l'année dernière.
Il s'eft déclaré hier une banqueroute de 200,000 1.
fterl. , d'une des plus fortes maifons d'affurance de
la Cité , M. F...
-
Le malheureux fort du brave André offre un
( 481)
exemple bien effrayant de l'oppofition qui fe
trouve entre les loix de la politique & celles de la
juftice diftributive & de la faine morale. Avec le
courage d'un héros , l'ame d'un citoyen de Rome &
d'Athènes , dans les plus beaux jours de ces Républiques
, André fe déroue pour fon pays ; il eſt
découvert , jugé & condamné à une mort ignominieufe
, qu'il fouffre avec la plus généreuse réfignation
, fe félicitant de mourir ainfi , & d'être le martyr
de la glorieufe caufe qu'il défendoit. - Arnold,
après avoir été par la rebellion & par des motifs
auxquels ne fe mêloit aucun amour fincère de la
caufe qu'il avoit embraffée , plonge fon pays dans
toutes les horreurs de la guerre civile ; il voit les amis
& fes concitoyens victimes de la rapine & du meurtre,
& n'eft ému que des contrariétés qu'il éprouve dans
la réfolution qu'il nourrit au fond de fon coeur.
Voilà cependant la vie de l'honnête & du valeureux
André , mife dans la balance , par les évènemen's
de la guerre avec celle d'un monftre , & on délibère
pour favoir celle qu'il faut conferver. André a
été pris ; fon fort dépend du choix que fera le Général
Clinton qui , le premier , a fait la démarche
pour obtenir la grace de fon brave compagnon
d'armes. Arnold a déferté , répond Washington ;
c'est un traître qui mérite la mort. Puifque vous
voulez fauver votre valeureux Adjudant , rendezmoi
le traître ; finon il faut , & j'en gémis , il faut
qu'André périffe. De quelle douloureufe angoiffe
T'ame de Clinton n'a-t- elle pas dû être tourmentée !
quel combat a dû fe paffer entre la juftice & l'hon-
' neur ! enfin tous les fentimens naturels font étouffés ,
la juftice perfonnelle eft foulée aux pieds ; la politique
triomphe. Le fcélérat , le rebelle , l'apoftat , le
double traître , répond Clinton , eft celui qui vivra ;
& toutes les grandes & belles qualités qui forment
le héros & qui relèvent la nature humaine feront facrifiées
: j'abandonne André,
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TUR QUI E.
De CONSTANTINOPLE , le 17 Octobre.
LA diminution des ravages de la peſte a
ramené dans cette capitale le Grand - Seigneur
qui , le 7 de ce mois , a quitté fa
maifon de plaifance de Befchik - Taſchi ,
pour rentrer dans le Serrail. Le lendemain
des incendies ont éclaté dans trois endroits
différens ; dans le premier il y a eu 300
maiſons brûlées , 500 dans le fecond , & 61
dans le dernier. On préfume que cet accident
eft moins l'ouvrage du hafard que celui
- de quelques perfonnes mécontentes des
changemens qui ont eu lieu dans le miniftère
le 2 & le 3 de ce mois .
Le Sélictar Aga , ou Porte -glaive , a été
fait Bacha de Salonique , & fon emploi ,
qui en eft un de confiance , & qui approche
du Souverain celui qui en eft revêtu , a été
donné au fecond frère du Grand - Vifir , qui
a procuré à ſon aîné , époux déja d'une
nièce du Sultan , & Bacha de Bofnie , le
Gouvernement de Romélie . Cette dernière
9 Décembre 1780 .
с
( 50 )
place donne à fon poffeffeur la prééminence
fur tous les autres Bachas , & le titre de
Gouverneur de tous les pays de la domination
Ottomane en Europe. Le Gouvernement
de la Natolie procure le même avantage
au Bacha qui en eft revêtu , pour la
partie de la Turquie Afiatique. Le Reis-
Effendi a été nommé Kiaya- Bey , ou Lieutenant
du Grand-Vifir .
Pendant le dernier Bairam , il y a eu
entré deux hordes de Janniffaires une difpute
qui a eu des fuites fâcheufes ; l'ufage
des Turcs eft de fe vifiter à l'occafion de
cette fête ; quelques Janniffaires d'une horde
allèrent faire vifite à ceux d'une chambre
voifine , & coupèrent les noeuds des fophas
fur lefquels on les avoit reçus , ce qui fut
regardé comme un affront. Les Janniffaires
infultés voulant ſe venger , rendirent cette
vifite , & coupèrent les flambeaux qui étoient
placés dans la chambre , ce qui parut une infulte
encore plus grave qui les mit aux mains
les uns avec les autres ; il en furvint plufieurs
de différentes hordes , qui prirent
parti dans la querelle qui ne finit que par
les foins de l'Aga , mais après qu'il y eut
I so hommes hors de combat , tant tués que
bleffés .
RUSSIE.
De PETERSBOURG , le 3 Novembre.
M. Hoegh , Gentilhomme de la chambre
de S. M. la Reine douairière de Dane(
51 )
marck , eft arrivé ici de Copenhague , & a
été préſenté Mardi dernier à l'Impératrice.
Il paroît qu'il eft chargé d'une commiffion ;
mais jufqu'à préfent on ignore quelles font
les affaires qui peuvent en être l'objet.
S. M. I. a mis les Stadhouders des divers
Gouvernemens , dans la dépendance immédiate
du Sénat dirigeant , qui vient de publier
, en conféquence de cette difpofition ,
un oukafe par lequel il eft preſcrit aux
Stadhouders refpectifs de fe conformer
exactement à l'ordonnance qu'on leur envoie
; de ne fe permettre aucune explication
, altération , ou changement dans les
ukafes ou ordres qu'ils recevront , lors
même qu'il s'y trouveroit quelque chofe
dont le fens ne feroit pas affez clair , fans la
connoiffance & l'approbation préalables du
Sénat , à qui ils doivent demander en pareils
cas les éclairciffemens néceffaires ; il eft auffi
réglé à cette occafion , que dans des affaires
de Juftice il pourra être appellé des fentences
des Stadhouders & de leurs chancelleries
au Sénat. Ce dernier point remet les
chofes fur l'ancien pied , & comme elles
étoient avant l'ordonnance relative au nouveau
Gouvernement.
DANEMAR CK.
De COPENHAGUE , le 14 Novembre:
LE Comte de Bernſtorf , Miniftre d'Etat
au département des affaires étrangères ,
C 2
( 52 )
reçut avant- hier un ordre du cabiner , après
lequel il demanda au Roi la démiflion de
tous fes emplois , qui lui fut accordée par
une lettre très-gracieufe que lui écrivit S.
M. Il en reçut auffi une du Prince Frédéric ,
& remit fon porte- feuille au Comte de
Thott , qui eft chargé de ce département
jufqu'à l'arrivée du Baron de Roſencron ,
actuellement Miniftre de cette Cour à celle
de Berlin .
On varie fort fur les motifs qui ont donné
lieu à ce changement , fur lequel bien des
circonftances paroiffent avoir influé . On
ajoute qu'avant la démiffion de M. de
Bernstorff , on avoit expédié à fon infçu à
l'Amirauté l'ordre d'équiper 20 vaiffeaux de
ligne & 10 frégates ; quoiqu'il en foit , il
eft certain que cet ordre a été donné , &
que cet armement doit être prêt à mettre à
la voile au printems,
M. de Bernstorff a , dit-on , obtenu une
penfion de 4000 écus ; fon fils aîné a été
nommé Gentilhomme de la chambre du
Roi , avec une penfion de 1000 écus ; fon
fecond fils a été fait Capitaine des Gardes ,
avec une pareille penfion , & fon troiſième
fils , Gentilhomme fans penfion.
Le Confeiller- Privé de Carftens , a été
nommé chef de la Chancellerie Allemande .
( 53 )
POLOGNE.
De VARSOVIE , le 15 Novembre.
LA Diète a terminé fes féances le 11 de
ce mois ; tout s'y eft paffé avec beaucoup
de tranquillité. Le nouveau Code de Loix
compofé par l'ancien Chancelier Comte
Zamoïsky , eft au nombre des objets qu'elle
a rejettés ; lorfqu'elle en fit l'examen , le 2
de ce mois , le foulèvement fut fi vif &
fi général , que quoique ce Code ait été
déja imprimé aux frais de la Répuque ,
il n'y a plus d'apparence qu'il en foit quef
tion déformais.
La maison de Radziwill a obtenu qu'il
lui feroit payé annuellement deux millions ,
jufqu'à l'extinction de fa créance ; mais
comme le tréfor eft dans ce moment épuisé
on a affigné à ces Princes des biens royaux
fitués dans la Lithuanie , & dont ils tireront
les revenus .
La famille Oginsky qui a auffi des prétentions
à la charge de la République , qui
lui ont été garanties par la Diète tenue en
1769 , a obtenu , de ſon côté , un à - compte
de 400,000 florins .
Le Prince George Martin Lubomirski ,
Général & Chevalier de l'Ordre de Saint-
Hubert , a dépofé le 11 du mois dernier
dans le Grod de Zytomirs , le manifefte
fuivant qui commence à circuler dans le
Royaume.
C 3
( 54 )
›
Pour fe convaincre de la vanité des chofes de
ce monde , de l'inconftance & de la viciffitude du
fort des mortels , il fuffit de jetter un coup d'oeil fur
l'hiftoire de tous les fiècles ; on y verra une quantité
d'individus qui , fans naiflance fans génie ,
fans mérite, fe font élevés jufqu'au plus haut degré de
gloire , & une multitude encore beaucoup plus
grande de ces-infortunés qui , après s'être fignalés
par leurs talens & des actions nobles , ont pourtant
été jettés dans l'abîme de la misère , de l'indigence
& du malheur. J'en fuis un exemple , quoique
Prince & Général des Troupes Sarmates , dont le
bifayeul , à la tête de 8000 Polonnois , accompagné
du Margrave Louis de Baaden , ayant pénétré
en 168 lors du fiége de Vienne , en Hongrie , pour
empêcher la jonction d'un grand corps de Turcs
avec l'armée du Grand- Vifir , battit & difperfa
toute cette formidable cohorte ; & c'eft en mémoire
de cet évènement , que tous fes defcendans portent .
encore les trois queues de cheval dans leurs armes
depuis l'âge le plus tendre , je me fuis vu en
butte au deftin le plus cruel , & expofé à une perfécution
des plus atroces . Mon unique foin fut
toujours de fervir le Roi & mes concitoyens. Pour
toute récompenfe , je fus élu , en 1773 , Nonce du
Palatinat de Sandomir , & en 1776 de Kiovie ; &
mes élections fe firent unanimement. Je levai enfuite
à mes frais ce beau régiment de Grenadiers ,
que je laiffai à la folde du Roi , parce que S. M..
parut en avoir envie. Mon goût pour le militaire
me porta à lever encore un corps affez nombreux de
Huflards & de Chaffeurs , dont l'entretien exigeoit
une dépenfe confidérable : je l'exerçois journellement
dans le maniement des armes , & je le tenois
prêt pour le ſervice du Roi & de la République .
Mais , comme on le dit , l'abeille aime autant
à extraire fon miel des plus belles & douces
fleurs , que l'araignée à en tirer fon venin : mes
( ss )
en
•
ennemis & mes envieux ont tiré du poiſon , de
mes actions les plus pures & les plus innocen
tes , & répandu l'écume de leurs calomnies , fur
mon honneur & ma réputation . Ils firent fermer
clandeftinement les quartiers de mes foldats ,
s'adreſſant à la Juſtice du Tribunal de Pétrikau
en m'accufant comme un perturbateur du repos
public. Je n'eus d'autre reffource que de me jetter
aux pieds du Trône , & de reclamer juſtice , en
donnant les preuves les plus claires & les plus convaincantes
de ma bonne foi , de mon défintéreffe
ment & de mon innocence. J'efperois tout de la fageffe
& de l'équité du Roi ; il fit examiner l'affaire
& me fit décharger de toute imputation. Mes lâches
accufateurs furent confondus. En reconnoif
fance , je fis préfent au Monarque de huit de mes
meilleurs Officiers , avec 180 Huffards bien mon.
tés , avec armes & bagages , précédés de mes qua.
tre poftillons fonnans de leurs cors , à l'entrée dans
la Capitale. Cependant , ( & qui s'y feroit jamais
attendu ! ) à peine me flattois - je de jouir de quel
que repos , que je fus tout-à- coup furpris la nuit ;
dans mon propre Château , par 100 hommes de
nos troupes nationales , dont le chef eut même l'audace
d'avancer qu'il agiffoit par ordre des Sepérieurs
; en vertu de cet ordre prétendu , il me fit
prendre avec mes gens , au nombre de 16 perfonnes
, & nous mena liés & garottés dans le fond
d'un bois épais , à deux lieues de mon Château
où il fallut paffer la nuit au bivouac , & le lendemain
on nous laila retourner à mon Château
qui fe trouva entièrement pillé. Pour couvrir cet
affreux attentat , on prétendit que j'étois complice
du meurtre de deux Officiers des troupes nationales
que mes fujets avoient fabré dans un des
villages de ma domination , pour fe venger des infultes
qui leur avoient été faites , en leur extorquant
par force de l'argent pour des impôts. Je demande
2
C 4
( 56 )
aujourd'hui vengeance & réparation ; & c'eft pour
l'obtenir que je fais répandre le préfent manifelte
parmi tous mes concitoyens. C'est à vous que je
m'adreſſe , MM . les Officiers , ci -devant fous mes
ordres , & qui êtes maintenant au fervice du Monarque
, c'est vous que je prends à témoins : dites
fi je ne vous avois pas exhorté fans ceffe à être fidèles
au Roi & à la Patrie ? Si jamais je vous ai
rien ordonné de contraire à la bonne confcience &
aux loix de la Patrie ? Si l'on ne vous avoit pas
en tout rems recommandé l'obéillance envers vos
fupérieurs ? Et toi , ô valeureux Stempkowski ,
Lieutenant - Général - Commandant d'une grande
partie de l'Ukraine & de la Podolie , viens comparoître
aujourd'hui au Barreau , où tu diras & avoueras
fi je ne t'ai pas toujours inculqué le refpect
& la déférence pour ton beau père même , que tu
avois fi grièvement offenfé ? Tu fais bien que ma
devife a toujours été : Fais le bien , & ne crains
perfonne. C'eft fur ta dépofition & celle de tous
mes autres Officiers , que mon innocence & mon
intégrité fe manifefteront davantage ; tout le monde
reconnoîtra , d'après vos aveux , & verra avec
horreur , qu'en Pologne il y a des gens qui ne redoutant
ni la honte , ni le châtiment , trouvent un
plaifir malin dans la ruine de leurs compatriotes ,
& dans le boulever fement total des loix & de
la juftice. Enfin je déclare à la fin de ce manifefte ,
déposé au Grod de cette Ville , comme dans ceux de
plufieurs autres places du Royaume , que je me
réferve mes droits & actions contre tous ceux
qu'il appartiendra , afin d'obtenir une pleine , entière
& fuffifante fatisfaction des injures reçues.
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 15 Novembre.
L'ARCHIDUC MAXIMILIEN , Grand - Maître
( 57 )
de l'Ordre Teutonique , Coadjuteur de
l'Archevêché de Cologne & de l'Evêché de
Munſter , eft revenu ici dans la nuit du
I de ce mois. Le jour fuivant , S. A. R.
affifta au Service Divin avec la Famille
Impériale , & parut le foir au théâtre.
La Cour a réfolu de vendre juſqu'à la
concurrence de 20 millions de florins , des
biens domaniaux fitués dans le Bannat de
Témefwar . Cette vente a commencé la
femaine dernière qu'on a déja vendu pour
trois millions ; on la reprendra fucceffivement
à différentes époques . Les conditions
font très- avantageufes pour les acquéreurs ,
auxquels la Cour garantit fix pour cent
& accorde de plus le droit de naturalifation
dans la Hongrie . Ils ne payent d'abord
qu'une petite fomme fur leur acquifition
, & ils payent le refte à différens
termes pendant trois ans.
Comme le grand nombre d'Employés de
la Cour pour la perception des taxes nouvellement
établies fur le vin & la bière
dans le plat pays , paroît avoir caufé beaucoup
de pertes , la Cour eft , dit- on ,
convenue avec les Seigneurs terriens que
chacun d'eux fera lever ces taxes dans fon
territoire , & en rendra compte à la Cour,
ITALIE.
De LIVOURNE , le 8 Novembre.
QUATRE vaiffeaux de guerre Ruffes & une
c f
( 58 )
,
frégate de l'efcadre deftinée pour la Méditerranée
fous le commandement du
Vice-Amiral Boriſſow, vinrent mouiller avant.
hier au foir dans notre rade. On attend
encore un vaiffeau de guerre & une frégate
de la même nation . Ceux qui font
déja arrivés , font le St- Ifidore , Capitaine
Grips , de 74 canons & de 750 hommes
d'équipage ; l'Afie , le Verde , l'Amérique
de 66 Capitaines Spiridow , Selmanow
Cocoutow , ayant chacun 650 hommes
d'équipage , & la frégate le Siméon de 32 ,
Capitaines Golewkin , 350 hommes d'équipage
.
>
Le Grand-Duc fait arranger fa magnifique
Galerie de Florence ; les richeffes
qui la compofent feront diftribuées dans
un ordre nouveau ; elles feront augmentées
de plufieurs ftatues antiques qu'il a
fait venir de Rome , & qui étoient ci -devant
dans la maiſon de campagne de Médicis.
Parmi ces morceaux précieux
,
diftingue le Marfyas , l'Apollon avec fon
cigne , le Bacchus , le Ganimède , le petit
Amour , différentes Têtes , le beau Mercure
de bronze , le célèbre vafe de fculpture
Greque , repréfentant le facrifice d'Iphigénie
, qui a été fouvent gravé par des
Artiſtes de ce pays , & particulièrement
en 1656 , par la célèbre Etienne de la Bella ,
dont l'eftampe eft fort rare. On travaille
à finir un nouvel efcalier magnifique qui
doit conduire à cette nouvelle Galerie , &
( 59 )
qui eft exécuté d'après le deffin du fameux
Architecte Zanoti del Roffo de Florence ,
qui a auffi travaillé à l'embelliffement de
la falle , où eft placé le grouppe de Niobé.
ESPAGNE.
De CADIX , le 10 Novembre.
LE vaiffeau le Guerrier , que le befoin
de quelques légères réparations avait forcé
M. le Comte d'Eftaing de laiffer ici , a
mis à la voile ce matin avec la frégate la
Courageufe qui étoit reftée avec lui , pour
fuivre la flotte Françoiſe. Le vent de nordeft
avec lequel l'armée eft partie le 7 , n'a
point changé depuis cette époque , & ce
vent favorable continue encore aujourd'hui.
>
Nos avis du camp de St-Roch portent
qu'on a achevé de fortifier dans toutes les
règles de l'art , l'épaulement nouvellement
conftruit , & deftiné à porter une batterie
de mortiers. Les ennemis ont effayé de s'y
oppofer trop tard ; ils ont tiré en une
nuit plus de 186 coups tant de canons
que de bombes , carcaffes & grenades
mais fans effet . On s'eft apperçu , dès le
28 du mois dernier , qu'ils étoient fortement
occupés d'un nouveau travail à la
partie extérieure de l'eftacade de la porte
de terre , & qu'ils l'ont continué depuis
fans relâche dans le deffein fans doute d'y
placer quelque batterie avancée.
сб
( 60 )
On a obfervé ici toutes les nuits , depuis
le 21 Septembre dernier jufqu'au 4 Octobre
, un phénomène remarquable ; tous
les foirs la mer paroiffoit en feu ; les vagues
étoient femblables à des flammes couleur
de foufre , ayant un éclat très- vif.
Ce fpectacle nouveau & frappant a excité
la curiofité de tous les habitans de cette
Ville.
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 26 Novembre.
LES feules nouvelles de l'Amérique qui
rempliffent aujourd'hui nos papiers , font
puifées dans les Gazettes Américaines arrivées
avec les dernières dépêches du Général
Clinton ; & peut- être ne méritentelles
pas toute notre confiance ; celles qui
fortent des preffes de New Yorck, font rédigées
fous une influence dont on a appris à
fe défier. S'il faut les en croire , le Général
Washington , au moment où il apprit
la défection d'Arnold , fit mettre aux arrêts
le Général Stirling , fept Colonels & deux
Membres du Congrès. Cet article doit être
rangé au nombre des bruits abfurdes &
fans vraisemblance , dont les lettres de
New-York font ordinairement remplies.
On peut ranger .dans la même claffe la
nouvelle qui annonce que nos troupes ont
repris poffeffion des ruines de Ticonderago ,
& qu'elles fe font emparées du fort Stanwix ;
( 61 )
on ne donne du moins ni les dates , ni les
circonftances de cet évènement .
fa
Dans des détails fur la fin tragique du Major
André , que le Commodore Johnstone a reçus de
l'Amiral Rodney , on voit que mort a été pleurée
du Général Washington lui - même. Quoique ce
jeune Officier lui ait reproché le genre de fupplice
auquel il fe voyoit condamné , il n'eft pas vrai qu'il
ait demandé à être arquebufé , puifque dans fa lettre
au Général Clinton , il dit qu'il n'a demandé
aucune grace à fes Juges , pas même de changer le
genre de fa mort. Les Officiers Américains qui l'ont
accompagné jufqu'au dernier moment ont admiré
fa fermeté, fans pouvoir fe repentir d'avoir figné
fon arrêt , puifqu'ils y avoient été contraints par
le même amour pour leur Patrie , qui foutenoit
fon courage. Le Général Knox lui adreffa ce difcours.
Nous ne pouvons attendre affez de gé-
» nérofité de nos ennemis , pour qu'ils croient ce
» que je puis bien vous affurer ; mais foyez per-
"
fuadé , Monfieur , que votre mort ne fera pas plus
» regrettée dans l'armée Angloife que dans la
» nôtre «. Il n'eft pas vrai que le Général
Washington ait écrit pour redemander Arnold .
Ceft le Général Clinton qui avoit envoyé à l'armée
Américaine le Major Robert , qui a vainement
follicité auprès du Général Américain , pour que
le Major André fût pardonné. Si le Général Washington
a propofé l'échange , ce n'est que fur la
première démarche faite par le Général Clinton «.
Plufieurs avis affurent que le Général
Gates a été deftitué de fon commandement
pour s'être laiffé battre par fa faute ; on ne
dit point quel eft l'Officier qui le remplace
; on annonce des préparatifs confidérables
, & des difpofitions prochaines
pour prendre une revanche avec le Géné
( GZ )
ral Cornwallis , à qui nous favons qu'il eft.
difficile de recevoir des fecours de New-
Yorck. On ne doute pas que l'Amiral Rodney
n'ait repris la route des Ifles , fort
affligé de la mépriſe qu'il a faite fur le chemin
qu'avoit pris le Comte de Guichen , &
qui l'a engagé dans un voyage à la place
duquel il auroit pu faire quelque chofe de
plus important .
On voit rentrer de tems en tems quelques
vaiffeaux de la flotte de la Jamaïque ;
mais nous fommes encore bien éloignés
de les voir arriver tous. Un des Capitaines
rapporte que le 18 Octobre , à 41 degrés
de latitude & 55 de longitude , il a
été féparé de 3 vaiffeaux de guerre du
convoi & d'environ go bâtimens marchands ;
il a continué fa route avec deux autres vaiffeaux
de guerre , & 12 marchands , jufqu'au
11 de ce mois , qu'il a laiffé ces
derniers en bon état à la hauteur de la
pointe de Cornouailles.
M. Trumbull , fils du Gouverneur de Connecticut
, a été arrêté le 20 de ce mois . Son affaire paroît
prendre une tournure fâcheufe. Après un interrogatoire
public devant les Juges de Paix , qu'il a fubi
le 23 , il a été conftitué prifonnier pour crime de
haute trahison . On lui a produit , entr'autres papiers
moins intéreffans qu'on a trouvés fur lui ,
lorfqu'on l'a arrêté , la lettre fuivante , adreffée à
fon pere le 8 Septembre. - Dans deux lettres
que j'ai eu l'honneur de vous écrire dernièrement,
j'ai dit tout ce qu'il étoit convenable de dire fur les
nouvelles politiques . Je ne vous écris la préfente que
pour fatisfaire à la demande de M. Temple , qui
( 63 )
compte fe rendre bientôt en Amérique , & qui de
fire y être reçu comme un bon patriote. Il craint que
des hommes foibles & méchans ne cherchent à
noircir la réputation , & je m'eftime heureux d'être
en état , par ma poſition , de prévenir l'effet des
mauvaiſes informations qui pourroient vous être
faggérées , en vous affurant que fon féjour en ce
pays , depuis qu'il eft parti de Boſton , a été eſſentiellement
utile à la cauſe Américaine , parce qu'il a
donné de l'efprit qui règne en Amérique , & de fes
reffources , des idées qui ont confolidé le petit nombre
de généreux partifans qu'elle a dans les deux
Chambres , & qui ont ébranlé fes nombreux ennemis.
Le Duc de Richmont, M. D. Hartley ,le Docteur
Price , & d'autres perfonnes auffi refpectables par
leur rang & leurs principes , font ici les liaiſons de
M. Temple , dont les principes & l'intégrité font
connus de ces illuftres perfonnes. Il defire revenir
en Europe avec un caractère public , comme il s'en
ouvrit autrefois à vous. Je ne puis que lui fouhaiter
tout le fuccès imaginable dans fes entreprises , &
recommander vivement les intérêts à mes amis «.
Ce M. Temple , dont il eſt queſtion , étoit un
réfugié Américain ; il poffédoit la confiance du Lord
North au point que lors de la députation des Commiffaires
en Amérique , il avoit été nommé pour
les accompagner. Il a été plufieurs années à la folde
de la Trésorerie . Mais une chofe encore plus extraordinaire
, c'eft qu'il avoit , dit- on , préfenté depuis peu
un mémoire au Lord North , pour folliciter une augmentation.
Il a pris la fuite avec un M. Tyler.
On croit qu'ils ne font pas encore fortis de l'Ifle
& on a pris toutes les précautions imaginables pour
leur fermer tout paſſage par mer,
On dit que le 19 de ce mois la Cour
reçut des dépêches intéreffantes de Hollande
; on ne parle point de ce qu'elles
contiennent ; mais on débite que LL, HH.
( 64 )
PP. ont défavoué toute part à une négo
ciation avec l'Amérique unie. Depuis que
le Parlement s'eft occupé de l'affaire de
l'ifle de St -Martin , fur laquelle la Hollande
a fait les repréfentations les plus
vives , on cherche à lui donner une autre
tournure ; c'eft ainfi qu'on effaye de la préfenter
; & pour notre juftification il feroit
à fouhaiter qu'elle fe fût en effet paffée de
cette manière ..
» L'Amiral Rodney ayant appris qu'il fe faifoit
un commerce clandeftin entre les Américains & les
Hollandois à Saint- Eustache , détacha 3 chaloupes
pour intercepter les bâtimens Américains , qui fe
rendroient à cette Ifle. Cinq parurent bien- tôt , &
une de nos chaloupes tira un coup de canon pour
les faire amener ; mais au lieu de fe rendre à cette
fommation , ils continuèrent leur route vers Saint-
Martin , s'arrêtant à une Inle , qui appartient ent
commun à l'Angleterre & à la Hollande , jettèrent
l'ancre fous un Fort Hollandois & pointèrent leur
canon contre la chaloupe Angloife. L'Amiral Rodney
en ayant été informé , détacha l'Intrépide de 64
canons & frégates , aux ordres du Capitaine Robinfon
› pour réprimer cette infulte . ' Celui - ci
s'empara des bâtimens Américains , déclarant au
Gouverneur Hollandois , que l'on refpecteroit toujours
le Pavillon de la République , auffi longtems
que l'on donneroit l'attention convenable à celui
de la Grande-Bretagne ; mais que , dans cette occafion
, on avoit permis au Pavillon des Rebelles de
l'Empire Britanique de fe mettre fous la protection
de leur Fort , reconnoiffant par-là tacitement leur
légalité , tandis que L. H. P. défavouoient la Puiffance
à laquelle ils appartenoient . - Cette affaire
a été examinée au Confeil , & le réſultat de ce qui
S
( 65 )
y a été décidé a été communiqué au Comte de
Welderen «<.
fe
Les Pairs , dans leur Séance du 17 de ce mois ,
bornèrent au rétabliſſement du Lord Pomfret , après
qu'il eut promis , non à la Barre de la Chambre ,
mais à fa place , d'oublier tout reffentiment nonfeulement
contre le Duc de Grafton , mais encore
contre toutes les perfonnes dont il avoit cru avoir
directement ou indirectement à fe plaindre.
Le 12 , on mit fous les yeux de cette Chambre
une copie authentique des inftructions de l'Amirauté
au fieur Moultries , Commandant du convoi
enlevé ; elles font darées du 14 Juillet , & fignées
de trois Lords de l'Amirauté , Sandwich , Buller &·
Lisbown on y voit qu'il étoit prefcrit au fieur
Moultries , alors à Plimouth , de toucher avec la
flotte à Madere , pour y prendre le vin néceffaire ,
de mettre les 5 vaiffeaux pour l'Inde fur leur route,
& de gagner avec le refte la baie de Carleifle de la
Barbade. Là il devoit remettre à la frégate la Thétis
, la partie de cette flotte , qui portoit des provifions
& des munitions à l'efcadre & à l'armée
des Inles du Vent , & fe mettre fous les ordres de
Rodney , pour qui il avoit un paquet. Enfin , il·
devoit aller à la Jamaïque avec la frégate le Sou.
thampton , & y conduire la partie de la flotte chargée
de munitions & de provifions pour cette Ifle
& pour Penfacola. On lui recommandoit fur tout
Arwyn-Galley , chargé de tentes & d'équipages
de campagne pour les Ifles du Vent , & qui eft au
nombre des capturés. Il devoit enjoindre au Capitaine
de la Thétis de conduire ce bâtiment à
Sainte -Lucie , ou à l'armée , quelque part qu'elle
Les autres papiers produits fous le N° 2 ,
font des ordres datés du 15 Juillet , à ce même
Capitaine , de fe faire accompagner jufqu'à 100
lieues O. des Sorlingues , par deux autres vaiffeaux
de ligne & une frégate , pour plus grande füreté .
fût. ---
( 66 )
des vaiffeaux de la Compagnie des Vivriers ,
Munitionnaires , Tranfports , &c . formant la flotte
confiée à fes foins. Sous le N°. 3 , eft une lettre
de l'Amiral Grave , datée en mer du 2 Août
qui informe l'Amirauté que ce même jour , à 4.
heures du matin , il a vu fous le Vent les vaiffeaux
le Ramillies , l'Inflexible , le Buffalo , la frégate
l'Alarm , & toute la flotte ; que voyant que les
ordres pour le Buffalo & l'Invincible étoient d'aller
jufqu'à 100 lieues aux Sorlingues , dont il ne
fe trouvoit qu'à 92 lieues , il l'avoit accompagnée
lui -même environ 30 lieues , jufqu'à 112 des Sorlingues
, & l'avoit laiffée enfuite fous la garde du
Ramillies , de la Thétis & du Southampton , allant
fous un bon vent N. N. E. Sous le N ° . 4 , eſt
la lettre par laquelle le fieur Moultries donne
avis de la capture de prefque toute la flotte. Il y
marque fa furprife lorfqu'il vit trois pavillons d'A
miraux , quoique d'abord il eût bien jugé que c'étoit
une efcadre ennemie qui s'avançoit. Il convient
qu'il n'a dû fon falut qu'à la vîteffe de fa
marche. Le refte de fa lettre , qui eft du 9 Août
en mer , ne contient que tout ce qu'on fait de cet
évènement.
—
Le 23 , la Chambre fut peu nombreuſe , & le
Duc de Bolton declara que ne prévoyant point que
d'ici aux vacances elle fût plus confidérable , il
remettoit à la rentrée en Janvier , la motion qu'il
fe propofoit de faire concernant les pièces produites
fur fa demande par l'Amirauté .
Les Séances de la Chambre des Communes offrent
plus de détails . Le bill pour continuer la fuppreffion
de l'habeas corpus , fut approuvé fans oppofition
le 17. Le refte de cette Séance , ainfi que
celle du 18 , fut employée aux affaires intérieures
& aux élections conteftées . Le 20 , M. Townshend
propofa les remercimens de la Chambre à Sir Fletcher
Norton , de l'affiduité , du zèle , de l'habile(
67 )
té & de l'intégrité avec lefquels il a conduit les
affaires dans les deux derniers Parlemens. Il y eut
des Membres qui s'y opposèrent ; la raison qu'en
apportèrent quelques-uns , c'eft l'audace qu'il avoit.
eue d'adreffer des remontrances au Roi fur l'uſage
qu'il fait des fonds de fa lifte civile. Lord Mahon
& M. Fox foutinrent que la lifte civile , quoiqu'appartenant
au Roi plus proprement que les
fubfides , n'étoit point cependant fouftraite aux obfervations
& au contrôle de la Chambre. M. Fox
en donna pour raifon que c'eft fur ce revenu que
fe paient les Juges , les grands Officiers de l'Etat ,
les maisons des Princes , objets fur lesquels le Parlement
a une infpection inconteftable. Il en prit
l'occafion de donner les éloges les plus encoura
geans au Prince de Galles , & de rappeller à Milord
North fa promeffe de l'année dernière pour l'établiffement
de la maifon de ce Prince , fans que
le Parlement fût obligé de le prefler une feconde
fois fur ce fujet. La motion de M. Townshend ,
pour laquelle Lord North vota lui - même , l'emfur
l'avis contraire porta , 136 voix contre 96. — Le
21 , M. Daniel Cock annonça pour le 27 une motion
, pour que la Chambre adreffât des remercimens
au Lord Cornwallis , à l'occafion de fa dernière
victoire. - Le 25 , on lut la réponse de l'Amiral
Rodney aux remercimens que le ci - devant
Orateur lui avoit adreffés au nom de la Chambre ,
après quoi M. Minchin propofa de renvoyer à la
femaine fuivante les délibérations fur le bill pour
les fubfides de l'armée , qui devoient avoir lieu le
lendemain. M. Townshend qui le feconda , remarqua
qu'on n'avoit pas encore eu le tems de prendre
l'état des pièces produites fur cet objet ; que nonfeulement
il n'y avoit pas affez de Membres dans
l'Affemblée pour prendre les mefures préparatoires ,
mais qu'on ne voyoit pas à leurs places le Secrétaire
de l'Amérique ni le Lord de la guerre. Il pré
---
( 68 )
vint la Chambre que la demande du Ministère feroit
encore plus examinée que l'année dernière ; il
parla de plus d'un Régiment que les Miniftres continuent
de porter à 900 hommes , & dans lefquels ,
aux revues , il n'en avoit pu compter que 3 à 400.
Cette difcuffion finit , parce que l'Orateur fit voir
que l'ordre du jour ne comprenoit point cette matière
, & que le moment de faire une pareille motion
feroit quand la Chambre fe formeroit en comité
pour le fubfide . Les Miniftres defirant que le
bill des troupes ne fût pas retardé , firent avertir
leurs créatures ; & le lendemain 24 , plus de cent
Députés le trouvèrent compofer l'Alemblée . C'eft
ce qui fe pratique toutes les fois qu'il eft queftion
d'affaires d'argent ; on ne les voit guère venir à
une affemblée ordinaire , où l'on a de la peine à
avoir le nombre de 40 néceffaire pour former une
Chambre. M. Minchin reprit fon difcours de la
veille , & fit remarquer qu'on accordoit chaque an
née des fomines prodigieufes , néceffaires fans doute
, mais qu'il convenoit que la Chambre en fût
l'emploi. Il conclut à une adreffe au Roi pour la
production d'un état des forces de terre aux ordres
de Clinton , de la diftribution & des dépenfes
de cette armée. - M. Jenkinſon objecta auffi - tôt le
danger d'inftruire l'ennemi du véritable état des
forces de cette armée , & demanda qu'il fût pro
eédé à l'ordre du jour. M. Turnes dit qu'il ne falloit
pas s'amufer à cet examen mais confidérer .
plutôt s'il convenoit de continuer la guerre. Il déclara
que fes conftituans n'en avoient plus les moyens.
M. Townshend appuya la motion de M. Minchin :
je fuis convaincu , dit - il , que les régimens ne
font pas complets : dans cet état des chofes , les
Miniftres ne peuvent fe difpenfer de rendre compte
de l'emploi qu'ils ont fait de l'argent que la Chambre
a voté pour l'année. Ce n'eft pas aux ennemis
qu'ils veulent cacher l'état de nos forces , c'eſt à
-
( 69 )
,
nous mêmes ; ils n'ignorent pas que l'ennemi en eft
inftruit auffi-bien qu'eux. J'infifte donc , pour la
première motion & pour que les délibérations
fur cette partie de fubfides , ne foient prifes qu'après
que les derniers rôles de l'armée du Général
Clinton auront été produits. Je propoferai feulement
un amendement à la motion , c'eft de laiffer
de côté l'objet des dépenfes & celui de la diftribution
qui donneroient trop de lumières à l'ennemi .
L'Orateur ayant obfervé qu'on ne pouvoit propofer
d'amendement à une motion traversée par une autre ;
on convint de retirer celle de M. Jenkinſon , & Lord
Germaine répondit à M. T. fur les corps provinciaux
actuellement employés à l'armée de Clinton ,
que leur nombre étoit de 8000 ; que d'après les rôles
reçus de chaque corps , le nombre des Officiers
& Etat-Major étoit à peu -près dans la proportion de
100 pour 2.800 hommes ; il affura d'ailleurs qu'on
ne payoit que ceux qui étoient en fervice actuel , &
que l'établiffement , tel qu'il étoit porté fur lesétats ,
n'étoit qu'idéal & repréfentatif feulement du nombre
auquel le Général defiroit que s'élevât ce corps ,
qui alors feroit de 14,000 hommes. Après ces explications
, la motion de M. Michin fut rejettée ,
& la Chambre fe forma en comité fur l'ordre du
jour.
Le Secrétaire de la guerre fit la motion ſuivante :
» Le nombre des troupes Britanniques employées
l'année dernière , étoit de 113,000 hommes ; je propole
pour cette année une réduction d'environ
10,000 hommes , & par conféquent une épargne
proportionnée. Cette réduction s'effectuera par une
diminution du nombre d'hommes de chaque compaguie.
Dans celles où elles doivent être de 70 , & ou
elles ne font plus que de 56 , leur complet fera réduit
à 56 ; dans celles où le complet étoit de 100 , & où il
n'y en a pas plus de 85 , le complet ſera réduit à 85 «.
Il promit en conféquence de cette réduction, une épar(
70 )
gne de 105,521 liv . fterl. Mais ayant à propofer
d'autre part une augmentation de 2 bataillons , il
n'annonçoit effectivement qu'une réduction de 8900
hommes. Il détailla ainfi fa motion :
Gardes & Garniſons
lides.
Service du dehors .
y compris 4000 Inva-
Milices , y compris les Fencibles
d'Ecoffe .
Troupes étrangères .
Total
39,000 hommes •
· • 65,000
· 43,000
25,000
172,000
Il dit qu'il comptoit réduire à 30 hommes par
compagnie les régimens faits prifonniers à Saratoga
; qu'il défefpéroit même que le Congrès voulût jamais
rendre les 1700 hommes qui reftoient de
cette armée , dont il n'y en a que 760 d'effectifs , le
refte étant abſent par congé. Il promit encore une
petite épargne en nommant deux Majors - Généraux
au lieu de deux Lieutenans - Généraux. Enfin il décla
ra qu'il étoit décidé à ces réductions par l'extrême
difficulté de faire recruter les vieux régimens , ce qui
provenoit de ce qu'un acte du Parlement l'obligeoit à
tenir la milice au complet de 43,000 hommes . Il ajouta
qu'il renonçoit à l'acte compulfoire paffé il y a deux
ans, à fa follicitation, cet acte n'ayant produit quelque
effet qu'en faveur de la marine & de la milice , &
prefqu'aucun pour l'armée. Il déplora l'exceſſive
confommation d'hommes qui s'eft faite depuis deux
ans, & fit voir que c'étoit parce que la nature de la
guerre avoit changé , & qu'il avoit fallu entretenir
beaucoup plus de troupes dans des climats deſtructeurs
, tels que les parties méridionales de l'Amérique
& des Ifles ; cependant il ne pouvoit que féliciter
la nation des heureux effets qui s'en étoient
fuivis , d'autant mieux que la même dévaſtation s'étoit
fait fentir aux François & aux Espagnols. Il con.
clut fa motion pour le moment au feul article des
( 71 )
-
- Le
gardes & garnifons , y compris les invalides .
Colonel Barré prétendit qu'au lieu d'une réduction ,
il y aura une augmentation ; elle eft déja conftante
dans l'article des gardes & des garnisons portées à
39,000 hommes ; il n'étoit que de 35,000 l'année
dernière. Je conviens que le Ministère n'a fait qu'un
article des fommes votées en différens tems ; mais
comme après les vacations de Noël il y eft revenu par
augmentation & qu'il pourroit faire de même cette
année , il convient d'attendre la fin de la feffion
pour le féliciter d'une réduction. On ne fait ce qui
peut arriver jufques- là. M. Jenkinfon répondit
que des évènemens imprévus avoient exigé cette
augmentation demandée par les Généraux ; que fans
doute il faudroit la fubir encore fi les circonf
tances l'ordonnent , & c . M. Townshend parla de la
mauvaiſe eſpèce des recrues . On envoie aujourd'hui
un malfaiteur à un régiment comme on l'envoyoit
ci-devant en prifon. On recrute dans les Hopitaux . On
nous dit enfuite que nos troupes périffent dans les
-pays chauds, qui font auffi funeftes aux François . Elles
périffent avant d'y arriver. Un corps entier a péri à
Sainte Lucie 15 jours après y avoir débarqué. Il n'en
reftoit que 4 foldats & un caporal. Comment com.
pletter les vieux corps , quand on donne des engagemens
plus chers pour former les nouveaux . Le
Général Burgoyne reprocha au Miniftre de la guerre
l'ufage des paffe-volans . On trompe les Commandans
, dit -il , & il manque près de 150 hommes
à chaque régiment qu'on embarque . Le Colonel Barré
produifit un état de l'armée du Général Clinton ,
en Novembre 1779 , où elle étoit portée à 32,000
hommes de troupes réglées , 6000 de milices , le
tout effectif ; il en alloua 10,000 effectifs pour
Gibraltar & Minorque. M. Jenkinſon affura que
l'année dernière il y avoit 10,000 hommes effec
tifs dans le Canada , 17,000 aux Ifles & à la Jamaïque
, non compris les milices. Le Colonel Barré ne
-
( 72 )
8
voulut admettre que 1000 hommes de troupes réglées
dans l'Inde , & 250 en Afrique. Ilréfulte
de ces éclairciffemens donnés de part & d'autre que
l'année dernière le ſervice du dehors étoit diftribué
ainfi :
Armée de Clinton , y compris les étrangers & les
provinciaux.
Canada.
Indes Occidentales .
Gibraltar & Minorque.
Inde.
Afrique.
· 40,0000
10,000
17,000
10,000
1,000
250
78,250
Total .
Or , l'établiſſement pour le fervice du dehors ,
non comptis les 25,000 étrangers , étoit beaucoup
plus confidérable. Le Colonel Barré le fait
monter à 88,000 hommes . Il conclut qu'il y avoit
au moins 10, cco hommes qui n'avoient pas été employés
. Il ne voulut point convenir qu'il y cût eu
17,000 hommes de troupes réglées aux Indes Occidentales
, en difant qu'on riroit d'une pareille affertion
hors du Parlement. Enfin , la motion pour les
39,000 hommes des gardes & garniſons paſſa , &
rapport fut remis au 27. le
N. B. L'Irlande , dont l'établiſſement eft de
16,000 hommes , en a fourni plus de 8 pour le fervice
de l'Amérique ; & les, gardes & les garnisons
de l'Angleterre près de 20,000 fur un établiſſement
de 35,000. Ce nombre de 28,000 hommes doit
être ajouté à l'armée d'Amérique pour tous les poftes
qu'elle occupe depuis la Nouvelle- Ecoffe jufqu'à
la Floride. C'eſt ce qui fait que cette armée d'Amérique
peut paroître de 68,000 hommes ; & en réduifant
les corps à 300 hommes , l'armée de New-
Yorck qui préfente un état d'environ 30,000 hommes
, s'eft vue être à peine de 15,000 , & le reſte
dans cette proportion.
Les
( 73 )
Les affaires de la Compagnie des Indes
fixent l'attention générale. Nous entrerons
dans quelques détails à ce fujet . Le parti
oppofé aux Directeurs leur fait de très - graves
reproches qui portent fur les points fuivans :
10. Ils ont accepté des lettres de change de l'Inde
pour la fomme de 1,113,670 liv . fterl . dans le cours
de l'année dernière , quoique le Parlement ait limité
leurs pouvoirs à cet égard à la fomme de 400,000
liv. fterl. - 2º . On a dépenfé depuis peu dans l'Inde
des millions en eſpèces pour des opérations très - extraordinaires
, qui ont prefqu'entièrement épuisé la
caille du Bengale. - 30. Ils éloignent autant qu'ils
peuvent la formation d'un Comité qui fera chargé
de l'examen de leurs comptes , & de celui de la
fituation de la Compagnie , connoiffances fans lefquelles
il eft impoffible qu'elle traite avec le Gouvernement
, pour le renouvellement de fa chartre
exclufive , & qu'elle fache à quoi peut le monter le
facrifice qu'elle fera obligée de faire pour l'obtenir.
L'efpoir des Directeurs étoit , dit- on , de
faire rejetter par un fcrutin dans l'affemblée
générale du 23 , la lifte des Membres
de ce Comité propofée par M. Fitz - Gerald ,
& qui avoit été approuvée par un grand
nombre d'Actionnaires , le 17 , mais d'autres
objets occupèrent cette affemblée du
23 , & méritent que nous les fallions connoître.
Il s'agifoit de la nomination d'un Gouverneur
de Madras , à la place du fieur Rumbold qui a demandé
fa retraite par une lettre du mois de Janvier ,
reçue en Juillet , & de laquelle il étoit fans doute
tems de s'occuper . Le Général Smith qui fut fecondé
par M. Liwhington demanda que ce fuccef-
9 Décembre 1780.
d
( 74 )
feur fut choifi parmi les fujets qui ont déja fervi ou
qui fervent préfentement la Compagnie dans l'Inde.
M. Edmond Burke fit ajouter : & qui ont fait preuve
d'honnêteté, & fe font montrés dociles aux inftructions
& aux ordres de la Direction. Il appuya la néceffité
de cette addition , de divers détails du mauvais
état de la Compagnie dans l'Inde , où il repréſenta
les caifles fans argent , l'Adminiftration irrégulière ;
& pièces en main , il accufa les Employés d'une rapacité
infâme & d'extorfions ufuraires fur les Marchands
Chinois. Ils ont prêté à ces Marchands
dit-il , 1,300,000 liv . ſterl . dont ils tirent l'intérêt
exhorbitant de 40 pour 100. Des vaiffeaux de guerre
Anglois ont vifité de leur part fous le nom du Roi ,
plufieurs ports de la Chine où ils ont répandu la
terreur. La frégate le Seahorfe de 32 canons, a été juf
ques fous les murs de Canton demander le paiement
de cet intérêt ufuraire ; & le Rippon de 64 , eft venu
l'appuyer. C'est une expédition qui coûtera à la
Compagnie plus de 40,000 liv. «. M. B. pria l'affemblée
de fonger aux fâcheufes conféquences que de
pareilles violences , faites au nom du Roi , pouvoient
entraîner fur-tout de la part d'un peuple chez qui
cet intérêt eft ufuraire , & qui s'effarouche auffi aifément
que les Chinois à l'apparition d'un vaiffeau de
guerre fur fes côtes. On ne rifquoit pas moins que
de fe voir exclus du commerce de ce Pays & de voir
cette fource précieufe de richeffes paffer entre les
mains de nos ennemis . De la Chine M. B. vint à
la côte de Coromandel , où il préfenta fous le point
de vue le plus odieux , les intrigues du Nabab du
Carnatique , fa ligue criminelle avec les Employés.
de la Compagnie. L'eſpèce de défobéillance dont ils
étoient poflédés contre les ordres de la Direction ,
les outrages & les injuftices fans nombre que le
Rajah de Tanjaour a foufferts , & fous lefquels Lord
Pigot , fon feul appui , a fuccombé . Il offrit de lire
les preuves d'une affociation formée avec ce Nabab
( 75 )
par les Employés , dont l'objet a été de confolider
un fond de 4 millions fterl . qu'ils prétendent avoir
prêtés au Nabab. » Ce fond , dit-il , fe négocie par
actions qui fe tranfportent comme le papier de la
banque d'Angleterre , & porte un intérêt de 12 pour
100 , de forte que ce capital rend un intérêt de
2,800,000 liv . , ce qui eft 80,000 de plus que celui
du capital de la Compagnie en Angleterre ; pour
conſommer la ruine de nos affaires , cette déteftable
fociété qui a befoin de perpétuer l'appui
néceffaire à fon fyftême , travaille à faire déshériter
le fils aîné du Nabab , & à mettre ſon ſecond
fils à fa place. C'eſt celui-ci qui eft à la tête de l'armée
& en poffeffion du tréfor . » M. B. parla de
tout ce qu'on avoit fait pour dépouiller le Rajah
de Tanjaoudont la reftauration a été effectuée fi
courageufement par Lord Pigot , mort victime de
fon obéiffauce aux ordres de la Compagnie. On a
pris du Nabab les prétendues hypothèques fur les
poffeffions dans lesquelles le Rajah étoit réintégré ,
& qui de fait étoient annullées par cette reftitution ;
on vexe ce malheureux pays ; on avoit formé le
projet de détourner le cours de deux rivières qui y
portent des fubfiftances , pour forcer ces peuples à
payer d'injuftes intérêts ; le Nabab eft l'homme de
paille de cette afſociation. Elle lui prête de l'argent
pour qu'il porte la guerre chez les voisins ,
fur qui elle le paie par le pillage de l'intérêt ou d'une
partie du capital qu'elle peut lui avoit prêté. Cette
forte de guerre engendre de nouvelles dettes , d'où
naiffent d'autres caufes de guerre. M. B. inſiſta ſur
la néceffité de nommer un gouverneur ferme &
éclairé , & de détruire cette banque odieuſe.
Le Commodore Johnſtone qui parla après lui , fans
prétendre contredire les affertions , repréfenta que
quoiqu'il y eût encore d'honnêtes gens parmi les
Employés dans l'Inde , il ne croyoit pas qu'on dût
s'aftreindre à ne choifir que parmi eux le Gouverneur
d 2
176 )
de Madras . Lord Macartney , gendre du Comte
de Bute , ci devant Gouverneur de la Grenade , &
antérieurement Ambaffadeur en Ruffie , déclara
que quoiqu'il n'ignorât point que nombre d'Actionnaires
le défignoient pour cette place , lui qui n'a jamais
encore fervi dans l'Inde , il ne pouvoit s'empêcher
de dire qu'il étoit en effet plus avantageux
à la Compagnie d'y envoyer un homme qui ayant
fait fes preuves d'ailleurs , feroit tout neuf tant
pour les affaires qu'il auroit à diriger que pour les
abus qu'il aurcir à réformer , & qui par- là feroit
abfolument exempt de préventions & de paffions.
Il ajouta que jugeant depuis long- tems de quelle
importance alloient devenir les établiſſemens dans
l'Inde , il n'avoit rien négligé pour apprendre à les
bien connoître , & qu'il le croyoit en état d'effectuer
le bien que la Compagnie attendoit du nouveau
Gouverneur qu'elle alloit nommer. » Les
hommes marqués par la nature pour de grandes pla
ces , obferva-t-il enfuite , n'éprouvent guères la
néceffité de ces connoiffances locales qui font le
principal mérite des hommes ordinaires. Je ne me
fuis point apperçu en Ruffie que le défaut de ces
connoiffances ait retardé les progrès de l'important
traité qui a été conclu par mon ministère , traité
auquel nous devons tous les avantages du commerce
dont nous jouillons dans cet Empire , & qui eft le
feul lien aujourd'hui par lequel nous lui reftons
attachés. Dans mon Gouvernement de la Grenade ,
que j'ai trouvé en proie aux divifions & aux fureurs
de parti , je me flatte d'avoir adminiftré affez fagement
cette Ifle , quoique je ne fuffe point Créole.
La prudence , l'intégrité , la modération ne man
queront guère de triompher des difficultés & d'af
furer le fuccès des plus grandes entrepriſes . D'ail
leurs , les connoiffances locales font bientôt acquifes
, & en attendant on y fupplée par un choix éclairé
d'agens fubalternes ; on rapporte à l'homme d'E(
77)
·
Se
at , il compare , il juge , &...... la Providence fait
le reſte . » Si la modération eſt ſouvent le ſeul mé.
rite des Candidats , ce n'eft pas celui du Lord Ma
cartney ; après avoir tout promis , courage , zèle
activité , intégrité , grandes vues , foumillion ,
fur-tout défintéreffement , il pria l'Affemblée de confidérer
qu'il ne fe préfentoit pas dénué de titres & de
preuves. M. Watfon propofa de fupprimer de la
motion l'exclufion des fujets qui n'ont pas fervi
dans l'Inde ; & fon avis paffa à la pluralité de 79
voix contre 60. Il fut arrêté encore que le choix
préliminaire feroit fait par la direction , & on croit
qu'il tombera fur le Lord Macartney ; il a un avantage
qu'on ne remarque pas affez , mais qui n'en'
eft pas moins conftant , fur les concurrens , qui laiffent
aux autres le foin de parler d'eux . Pour réuffir
dans une fi grande affemblée , il faut parler
foi-même ; on ſe défie de la modeſtie timide ; & la
vanité confiante en impoſe .
FRANCE.
De PARIS , les Décembre.
LA frégate l'Amazone commandée par M.
le Chevalier de la Peyroufe , mouilla à l'Iſle
de Groix , le 22 du mois dernier , venant
de New- Port dans Rhode- Ifland en 25 jours
de traversée . Le fils de M. le Comte de Rochambeau
, Colonel en fecond du régiment
de Bourbonnois , defcendit à terre le même
jour avec M. de la Peyroufe , & partit
fur le champ pour Verfailles , où il arriva
le 26 avec le Commandant de la frégate.
Ces deux Officiers fe rendirent chez M. le
Prince de Montbarrey qui après les avoir
d 3
entretenus pendant une demi - heure , les préfenta
au Roi. Rien n'a tranfpiré du contenu
des dépêches qu'ils ont apportées. Des
lettres particulières ont feulement appris les
détails fuivans :
L'armée & la flotte au départ de la frégate
, étoient dans le meilleur état , & on
pourroit dire fans aucuns malades . Les troupes
étoient encore campées , & n'ont dû
prendre leurs quartiers d'hiver qu'à la fin
de Novembre . Les vivres font affez abondans
à New- Port , quoique un peu chers ,
à l'exception de la farine & des légumes qu'on
fournit à bon compte & qui font d'une
excellente qualité. Les retranchemens de M.
de Rochambeau font inexpugnables ; & les
batteries de mortiers & de canons qui défendent
le Port , mettent M. de Ternay à l'abri
de toute infulte. Auffi l'Amiral Rodney n'a
pas fongé à l'attaquer. Il a feulement envoyé
6 de fes vaiffeaux parader pendant quelques
jours devant Rhode - Ifland . Il eft conf
tamment refté à New- Yorck , où il étoit
encore le 27 Octobre , occupé à ſe radouber
& défefpéré d'avoir pris le change
fur la route que M. de Guichen à tenue.
و
Il règne une parfaite union entre les Officiers
, les troupes Américaines & notre
armée . M. de Rochambeau s'eft fouvent
abouché avec le Général Washington ; &
rous les jours il envoie , dans le camp des
Américains , quelques-uns de fes Officiers
qui y font reçus de la manière la plus ami(
79 )
cale. Il s'en trouva un grand nombre lors
de l'exécution de l'Adjudant André , dont
ils ont déploré le fort. Un Officier écrit qu'il
n'a pu figner fa condamnation fans répandre
des larmes. Ce jeune homme étoit rempli
d'efprit , & doué de toutes les qualités
qu'on peut défirer dans un Officier.
M. de la Touche , Commandant l'Her
mione , qu'on difoit avoir été pris par les
ennemis , eft refté tout l'été à New - Port ,
où il commande la batterie principale du
centre. L'armée du Général Washington ,
compofée des à 6000 hommes , lorfque
M. de Rochambeau arriva , a été portée
juſqu'à 25,000 ; & comme le plus grand
nombre de ces troupes eft enrégimenté , il
n'eft pas à craindre qu'elles fe féparent pendant
l'hiver; & elles pourront agir offenfivement
à l'ouverture de la campagne. M. de
Rochambeau , ajoute t -on , fouhaite de ne
recevoir le renfort qui lui eft deſtiné que
vers la fin du mois d'Avril ; avant ce temslà
, il lui feroit plutôt à charge qu'utile. On
parle de lui envoyer 24 bataillons.
Tels font les détails les plus intéreffans
qu'offrent quelques lettres particulières de
New - Port. M. de Rochambeau a été fort
étonné en lifant la prétendue proclamation
de M. le Marquis de la Fayette , imprimée
il y a quelque tems dans la plupart des pa
piers Anglois ; jamais cette pièce n'a paru en
Amérique , & fans doute elle a été fabriquée
à Londres. La défection du Général Arnold
b4
( 80 )
n'a entraîné celle d'aucune autre perfonne.
» Tout eft préparé ici , écrit- on de Brest , pour
recevoir les malades que peut avoir la grande flotte
que nous attendons ; ils trouveront tous les fecours
néceffaires pour affurer leur prompt rétabliſſement .
Nous n'avons aucune nouvelle de l'armée Angloiſe,
& nous faisons des voeux pour que M. le Comte
d'Eſtaing la trouve fur la route . Le Magnanime
a rencontré un vaiſſeau & une frégate qui font
peut-être de cette flotte. Comme M. de Vaudreuil
avoit beaucoup de malades à fon bord , il n'a pas
jugé à propos de les chaffer ; s'il avoit pu la
fuivre , il auroit appris fans doute dans quels
Farages fe trouve l'armée Angloife. M. de
Ponteves , Capitaine de Vaiffeau commandant
la frégare la Réfolue , a été fair Major de la
divifion des troupes de la marine de ce Port . Le
Roi a accordé en même-tems des gratifications à
l'équipage de la frégate la Prudente , commandée
par M. d'Efcars , en confidération des pertes qu'il
fit lors de la prife de cette frégate , par des forces
fupérieures «.
-
Quelques lettres de Bordeaux portent que
la flotte Angloife a été jettée par le mauvais
tems , près de Vigo , fur les côtes de Galice.
On la croit fur le paffage de M. d'Estaing ;
& nous attendons à chaque inftant par
Bayonne , Bordeaux ou Nantes , des nouvelles
qui ne peuvent manquer d'être fort
intéreffantes.
Le Magnanime , en rentrant à Breft ,
venant de la Corogne , y a conduit une frégate
Angloife de 24 canons qu'il a trouvée
fur fa route. Malgré les bourrafques qu'il y
a eu en mer depuis quelque - tems , on a vu
ariiver fans accident dans ce port , le grand
( 81 )
convoi de Bordeaux , Rochefort , la Rochelle
& c. La venue prochaine de M. d'Eftaing
avec des vaiffeaux qui exigent un
prompt radoub , ont fait donner des ordres
pour raffembler au plutôt tous les charpentiers
des ports voifins ; il en eft parti de St-
Malo 200 qui fe font rendus à Breft.
Parmi les pertes que les derniers coups
de vent ont occafionnées , on compte celle'
de la corvette la Favorite , qui a échoué fur
Berthôme , & dont l'équipage a été fauvé.
en
» Le 20 Octobre , écrit on d'Auxerre , un bateau
chargé de 6 ou 700 feuillettes de vin , parti
le même jour de cette ville , fut pouffé par la violence
des eaux fur une des arches du pont de Ville-
Neuve-le-Roi . Le conducteur principal qui voulut ,
par
fa manoeuvre , arrêter les efforts , fut coupé
en deux , & auffi tôt le bâtiment s'entr'ouvrit , &
la charge coula à fond . Ce malheureux , qui eft
d'Auxerre , & nommé Milon , âgé de 40 ans , eft
le feul à qui ce malheur ait coûté la vie. Les autres
Mariniers qui fe font trouvés fur ce bâteau , ont regagné
le bord à la nage. Cette infortunée victime
laille dix enfans vivans , & une veuve enceinte . Cet
évènement tragique a difpofé les coeurs à la pi
tié , & ouvert les bourfes de tous les gens riches.
Le digne & vertueux Prélat qui eft à la tête de ce
Diocèle , ne s'eft pas borné à donner des larmes
au malheur de Milon , il a verfé fes largeffes fur
toute cette famille défolée , qui ne tiroit fa fubfiftance
que du travail du pere ; il a promis de la
recommander au Ministère . On a retiré de l'eau la
plus grande partie du vin « .
!
Nous avons annoncé les commencemens
& les progrès . de l'armement entrepris à
Granville par MM . le Sefne & Compagnie ,
ds
( 82 )
<
& confiſtant en deux frégates ; les Armateurs
efpèrent être bientôt en état de fatisfaire
les voeux & l'impatience des actionnaires .
En attendant , leur zèle ne néglige aucun
des moyens propres à leur affurer la confiance.
Ils ont cherché à donner à la princi
pale de leurs frégates un nom bien fait pour
Pinfpirer. Le premier de ce mois , ils ont
écrit la lettre fuivante à Mademoiſelle la
Chevalière d'Eon .
Mademoiselle , encouragés par les marques
d'intérêt & de bonté que vous donnez depuis
ong-tems à l'un de nous & que vous daignez
étendre aujourd'hui en faveur de notre Société ,
que vous avez trouvée toute occupée de l'armement
de deux frégates à Grandville ; oferons - nous ,
en confidération du zèle qui nous anime dans cette
entreprise pour le foutien du commerce , folliciter
celui que vous fites éclater dans tous les tems pour
la gloire de Sa Majesté & pour la prospérité &
l'accroiffement de ce même commerce , en vous
fupliant de nous permettre de faire porter votre
nom à la première & la plus forte de ces deux
frégates. Il fuffira certainement , Mademoiselle ,
de préfenter un nom auffi recommandable aux
Amateurs de cette entreprife , pour que chacun
d'eux s'efforce de participer à la gloire qui l'accompagne
& le remplifte de l'efprit qui vous anime
pour l'avantage & le bonheur de l'Etat. Pénétrés
, comme nous le fommes , de l'influence que
ce fentiment doit avoir fur nos opérations , & le
regardant comme le plus puiffant motif d'encou
ragement & d'efpoir de triomphe fur les ennemis
de l'Etat , pour tous les Officiers & Volontaires
de l'armement , du choix defquels nous fommes
Occupés , nous recevrons , Mademoiselle , certe
marque précieuſe de votre bienveillance comme un
( 83 )
---
des moyens les plus propres à déterminer nos fuccès ,
& elle nous comblera à jamais de la plus vive
reconnoiffance . Nous avons l'honneur d'être
avec un très - profond refpect , & c. Signé , LE
SESNE & COMPAGNIE , rue Bailleul , à Paris «.
Cette lettre ne pouvoit qu'être bien reçue
de Mademoiſelle la Chevalière d'Eon qui
le 2 de ce mois , leur a fait la réponſe fuivante
.
?
» J'ai reçu ce matin , Meffieurs , la lettre que
yous n'avez fait l'honneur de m'écrire hier, pour
donner mon nom à la frégate de 44 canons que vous
faites conftruire à Grandville , & qui eft déjà fort
avancée dans fa conftruction. Je fuis trop fenfible
à l'honneur que vous voulez bien me faire , &
trop pénétrée des fentimens patriotiques qui ani
ment votre génie , votre zèle & votre courage pour
le fervice du Roi , contre les ennemis de la France
pour ne pas , en cette occafion , faire tout ce que
vous defirez de moi , afin de contribuer promptement
& efficacement au but falutaire & glorieux
de vos defirs . - Je connois auffi , Meffieurs , tout
le foin que vous apportez pour le choix d'un excellent
Capitaine de vaiffeau , celui d'Officiers expérimentés
& des braves Volontaires qu'ils prendront.
Avec ces fages précautions , de l'économie
dans votre finance & une grande audace dans
te combat , votre entreprife doit être couronnée du
fuccès . Mon feul regret dans ma pofition préfente ,
eft , de n'en être ni compagne ni témoin ; mais ,
fi mon eftime particulière peut accroître votre zèle ,
les étincelles de mes yeux & le feu de mon coeur,
doivent naturellement fe communiquer à celui de
vos canons à la première occafion de gloire..
J'ai honneur d'être avec tous les fentimens diftingués
que vous méritez à fi jufte titre , &c . Signé,
LA CHEVALIERE D'EON “ .
•
d6
( 84 )
On trouve dans le volume qui vient de
paroître du Journal des Caufes Célèbres ( 1 ).
les détails du procès & du fupplice d'un
Médecin qui a été condamné depuis peu à
être pendu à Toulouſe. On fera peut- être
curieux de trouver ici un précis de cette
caufe fingulière & curieufe.
Ce Médecin , qui s'appelloit Bors , étoit fils
d'un Serrurier de Village ; le Curé de fa Paroifle
fe chargea de l'élever ; mais cet enfant ayant annoncé
un penchant dangereux pour le vol , en brifant
le tronc des pauvres , fon Paſteur le chaffa.
Une Dame bienfaifante l'accueillit & paya fa penfion
au Collège où il fit fes études . Pendant ce
tems Bors fut convaincu d'une foule d'infidélités ;
mais fes Supérieurs , par égard pour la bienfai
(1) Ce Journal prendra une nouvelle forme au premier
Janvier 1781. Chaque Volume , à cette époque , fera
divifé en deux parties. Des 8 feuilles & demie dont il
eft compofé , cinq feront confacrées aux Cauſes célèbres ,
& le furplus fera employé à des analyfes raifonnées , des
Canfestant civiles que criminelles ) curieufes & intéreffantes
, foit par les faits qui y ont donné lieu , foit par
P'importance des queftions qui auront été jugées . Ce
changement remplita le titre du Journal des Cauſes cureufes
& intéressantes , & augmentera en même-tems fon
utilité & fon agrément. On y marquera avec foin la véritable
eſpèce des affaires & les motifs qui ont pû déterminer
leur décifion . On y confervera aufli tous les paffages
éloquens qui fe trouvent répandus dans les différens
Mémoires , qui , après avoir fait l'admiration paffagère
des principales Villes du Royaume , reftent trop tôt oubliés
dans l'obfcurité des Cabinets . Sous ce nouveau
point de vue ce Journal offrira une variété très - piquante
pour toutes fortes de Lecteurs & un recueil précieux
des monumens de la Jurifprudence moderne de tous les
Parlemens , qui fera utile aux Jurifconfultes . Le prix
de la fouferiorion eft de 24 livres pour la Province & de
18 liv. pour Paris : on fouferit chez M. d.s Effarts , Avocat
, rue Dauphine , à l'hôtel de Mouy , & chez Mérigot
le jeune , Libraire , Quai des Auguftins
( 35 )
trice , ne le renvoyèrent pas. Après fes humanités ,
cette Dame l'appella auprès d'elle ; mais il ne fut
pas long- tems fans exercer fon talent pour la frip .
ponnerie. Un terme apporté au Château par un
Fermier , le tenta . On découvrit qu'il s'en étoit
emparé ; on le chaffa. Il parco rut alors plufieurs
villes de la Guienne & du Languedoc , où il laiffa
des preuves de fon penchant pour le vol . Enfin s'étaut
fixé à To loufe , un Agent de Change riche , lui
propofa l'éducation de fes enfans . Pendant plufieurs
années qu'il a demeuré chez cet Agent de Change ,
if lui a volé des fommes confidérables au moyen
de doubles clefs qu'il avoit fabriquées . Bors devenu
poffeffeur d'un or qui lui avoit coûté fi peu aà
acquérir , fongea à fe faire un état . Il choifit celui
de Médecin. Comme l'Agent de Change n'avoit
jamais foupçonné la probité du Précepteur de fes
enfans , ce dernier continua d'avoir des relations
dans la maiſon , & chaque fois que le Pere de fes
Elèves alloit à la il s'introduiloit pencampagne
,
dant la nuit dans la maifon & y faifoit de nouveaux
vols. L'Agent de Change , ayant remarqué qu'on
profitoit de fon abfence pour le voler , feignit un
voyage ; & la nuit fuivante il trouva Bors au milieu
de fon appartement , où il étoit entré avec des doubles
clefs . Bors avoua qu'il avoit commis tous les
vols , reftitua l'argent qui étoit en fa poffeffion ,
& fit une ceffion devant Notaire de plufieurs maifons
qu'il avoit fait bâtir à Toulouſe . On lui accorda
à ce prix la liberté & il partit. A deux lieues
de Touloufe il s'arrêta dans une Auberge , où il
s'ouvrit les quatre veines. Les fecours que l'Aubergifte
lui fit adminiftrer l'ayant rappellé à la vie , il
continua fa route pour Bordeaux , où le Ministère
public , qui avoit été inftruit de fes vols , le fitarrêter.
Conduit à Toulouſe , les Juges lui ont
demandé quelle étoit la fource de fa fort ne ? il a
répondu qu'elle venoit des libéralités de plufieurs
( 86 )
pour
lui.
- In- Dames qui avoient eu des bontés
terrogé pourquoi , s'il n'étoit point coupable , il
s'étoit laiflé conduire dans plufieurs endroits fans
murmurer ? Il a répondu , qu'il étoit fi troublé
qu'il n'eut pas la force d'élever la voix .
----
Interrogé
pourquoi il n'avoit pas imploré le fecours de
l'Officier public qui avoit reçu fa déclaration d'abandon
de fes biens ? Il a répondu , qu'il avoit l'ef
prit tellement frappé de tout ce qui lui arrivoit
dans cette malheureufe journée , qu'il croyoit cette
refſource peu falutaire pour lui. Interrogé pourquoi
, lorfqu'il eut recouvré fa liberté , il n'alla
pas rendre plainte contre les auteurs de la violence
exercée envers lui , au lieu de prendre la fuite ? IĮ
a répondu , que l'exemple des l'Anglade , des
Lebrun , &c. •
qui , malgré leur innocence
avoient péri dans l'infanie , ésoit trop préfent à
fa mémoire , pour qu'il hafardât une pareille
démarche ; qu'ainfi , il avoit préféré de perdre
, fous cet hémisphère , quelques biens
qu'il efpéroit de remplacer par d'autres , fur une
terre étrangère , habitée par des hommes plus
vertueux ; & qu'il étoit affez jeune & affez courageux
pour former cet efpoir , & pour réuffir.
---
Malgré les détours , Bors a été condamné à être
pendu par Arrêt du Parlement de Toulouſe , rendu
au mois de Juillet 1780 , & il a été exécuté le
même jour qu'il a été jugé. Le détails de fon fupplice
font curieux . Bors étant forti à midi &
demi du Palais , fit appelier deux Porteurs pour fe
faire conduire à la prifon de l'Hôtel - de- Ville. En
traverfant les rues , il confidéroit d'un oeil ſérein
& fier , le peuple qui s'empreffoit à fon approche.
Erant arrivé à l'Hôtel- de Ville , il paya fes Porteurs
, & leur dit : » Je n'ai que trente fols fur moi ,
» les voilà : jefpère fortir tantôt , venez me pren
» dre , je vous récompenferai mieux «. Des jeunes
gens détenus en prifon par Ordonnance de Police
( 87 )
pour une légère difpute , l'invitèrent à dîner ; s'étant
mis à table , il mangea peu , fe leva avant la
fin du repas , & envoya chez le Greffier de la Geole.
Un inftant après , il fut appellé & conduit fans le
fçavoir à la Chambre de la Queftion , où fon arrêt
lui fut prononcé. Il ne proféra pas une feule parole :
mais tranfporté tout - à coup par un excès de défef
poir , il s'élança contre le coin d'une cheminée , la
tête la première , & s'y fit une ouverture auprès
d'une des tempes. Son fang ayant ruiffelé auffi- tôt ,
un Chirurgien qui étoit préfent , panfa la plaie.
On fe hâta d'exécuter l'Arrêt dans la crainte de
n'en avoir pas le tems . Son vifage orné des graces
de la jeuneffe , fes traits nobles & réguliers , toute
fa phyfionomie étoient altérés pendant qu'on le
conduifoit au lieu de fon fupplice . Ses yeux hagards
offroient l'image du plus fombre défeſpoir ;
fon front défiguré & couvert du fang qu'il perdoit ,
la trifte comparaifon du fort affreux qu'il alloit
éprouver avec celui dont il avoit joui ; tout en lui
infpiroit la pitié. Defcendu de la charette , il porta
tranquillement fes pas vers la potence ; avant d'y
monter , il répondit aux Commiffaires qui lui
avoient demandé s'il n'avoit aucune déclaration à
faire , qu'il n'en avoit point ; monté , il ſe tourna
vers l'Exécuteur , & le pria de terminer la tragédie
le plus promptement poffible : » Faites - moi le
plaifir , ( lui dit - il ) , mon ami , de faire vîte ;
il me tarde que ceci foit achevé « . Il fe précipita
enfuite lui-même..... Il paroît qu'il eft mort
avec ce courage dont les criminels donnent tant
d'exemples en Angleterre.
La place de Confeiller d'Etat , vacante par
la mort de M. de Bernage de Vaux , a été
donnée à M. de Cotte ; les détails dont il
étoit chargé , comme Maître des Requêtes ,
font diftribués à d'autres . Celui de Rappor
( 88 )
teur du point d'honneur au tribunal des
Maréchaux de Franse , paſſe à M. de Tolofan
Intendant du Commerce. On ne fait pas
encore qui fera chargé du détail important
des Ponts & Chauflées.
Le 30 du mois dernier , l'Académie Françoife
a élu M. Lemierre à la place de M.
l'Abbé Barreux , & M. le Comte de Treffan
à celle de M. l'Abbé de Condillac . Les Académies
Royales des Sciences de Paris , de
Londres , de Berlin & d'Edimbourg , s'étoient
déja alfocié M. le Comte de Treffan
en 1750 ; il avoit dû cette diftinction à un
Mémoire ingénieux & profond fur l'électricité
, confilérée comme agent univerfel
compofé l'année précédente , & qui n'a pas
encore été imprimé . Il n'y a aucun de nos
Lecteurs qui ne connoiffent fes Réflexions.
fommaires fur P'Efprit , ouvrage fait pour
l'éducation de fes enfans , auxquels il eft
adreffé , les difcours Académiques , l'Eloge .
de Maupertuis , le portrait hiſtorique du
Roi de Pologne , & les pièces charmantes
qui les accompagnent tous ont lu les extraits
piquans dont il a enrichi la Bibliothèque
des Romans , Tristan de Léonis , Urfino.
le Navarin , le petit Jehan de Saintré , & c.
la traduction libre de l'Amidis de Gaule ,
P'extrait de l'Orlando Innamorato , & la
traduction élégante qu'il vient de publier
des 46 chants de l'Ariofte ( 1 ) .
(1 ) Ce dernier fe trouve chez Piffot , Quai des Au
guins.
( 89 )
» M. l'Abbé Giraud Soulavie , connu par fes
découvertes en Hiftoire Naturelle , & dont l'Ou
vrage paroît actuellement avec l'attache de l'Académie
Royale des Sciences , vient de trouver & de
fuivre , dans le Vivarais , les traces d'une voie
Romaine , dont aucun Auteur ne fait mention . Cette
découverte eft d'autant plus intéreffante , que M.
l'Abbé Giraud , en comparant les chiffres de quel
ques colonnes encore fur place , à la diftance ref
pective les unes des autres , en a tiré la connoiffance
exacte des milles anciens . Il réfulte encore
de fes recherches , que les Romains avoient pratiqué
fous Antonin une grande voie de Nîmes à Albe
, qu'elle paffoit à travers des cols & des défilés
affreux , & que le Pont d'Arc formé d'une feule
roche fur l'Ardêche , rivière navigable , eft l'ou
vrage de la nature & de l'art qui l'a fecondée. Il
à trouvé les aboutiffans de la voie Romaine à ce
pont , & les colonnes milliaires correfpondantes . Le
pont d'Arc eft élevé de 90 pieds depuis la clef
jufqu'au niveau des eaux. Sa totalité eft élevée de
200 pieds fur le niveau ; il eſt poſé fur deux mon
tagnes diftantes de 163 pieds . Cet Ecrivain
a trouvé enfin parmi les mafures d'Albe , des reftes
d'aquedues , des bas reliefs , dont l'un , qui eft
magnifique , repréfente Brutus , avec fon Infcription
. Il a auffi affigné l'ancienne pofition de cette
ville , & les lieux où l'on peut trouver des morceaux
d'antiquité «<,
M. Targe , Penfionnaire du Roi , Profeffeur émé
rite à l'Ecole Royale Militaire , ouvrira , le 19 de
ce mois , à 5 heures & demie , un cours public
de Mathématiques Théorique & Pratique. Les per
fonnes qui voudront fe faire inftruire , font priées de
fe préfenter en la maison , rue du Pourtour Saint-
Gervais , en face de la petite porte Saint- Gervais ,'
chez le Plombier.
Les numéros fortis au tirage de la Loterie
( 90 )
Royale de France , du 1er de ce mois , font
12 , 19 , 63 , 52 & 30 .
De BRUXELLES, les Décembre.
;
L'AFFAIRE de l'acceffion de la République
des Provinces Unies à la neutralité armée
, eft enfin terminée ; le 20 du mois dernier
, les Etats- Généraux délibérèrent fur ce
fujer le Baron de Dedem , Seigneur de
Gelder , qui préfidoit cette femaine l'affem
blée de LL.HH. PP. , de la part de la province
d'Overyffel , prononça à cette occafion
un difcours très remarquable . Il fut
décidé d'accéder purement & fimplement
fans aucune ftipulation de garantie , à la
pluralité des cinq provinces de Hollande ,
Utrecht , Frife , Overyffel & Groningue
contre celles de Gueldres & de Zéélande qui
ont continué d'infifter fur la garantie des
poffeffions de la République . On a fait partir
fur le champ des couriers pour annoncer
cette réfolution à la Ruffie & aux autres
Cours intéreffées. Il fera fait enfuite une
déclaration en conféquence aux Puillances
belligérantes.
> Le 16 de ce mois , l'Ambaffadeur de
France préfenta aux Etats - Généraux un
Mémoire relatif à deux bâtimens charbonniers
Anglois qui , ayant été d'abord pris
par un corfaire François , ont été repris par
deux paquebots Anglois qui les ont conduits
à Helvoetfluis , d'où ils ont tenté de gagner
Middelbourg , lieu de leur première deſti(
91 )
+
nation , en paffant par la vieille Meuſe . La
loi de la neutralité défend de profiter d'un
paffage intérieur , lorfqu'il s'en trouve un
dans un port neutre ; il faut que les bâtimens
reprennent directement la route par
laquelle ils font entrés ; & la prife & la
repriſe de ceux- ci en ont changé la nature.
le
Les Etats-Généraux ont délibéré le 23 &
24 fur le dernier Mémoire préfenté par
le Chevalier Yorke. On eft fort curieux
d'apprendre quelle fera leur réfolution. En
général on étoit fi révolté du ton qui règne
dans le Mémoire de l'Ambaffadeur Anglois ,
des expreflions de perturbateurs de la paix publique
, & de violateurs de la loi des Nations ,
appliquées à des Magiftrats qui font partie
de la fouveraineté , & qui , comme tels , ne
font refponfables de leur conduite qu'à leurs
co- Souverains , que l'on croyoit que les
Etats Généraux jugeroient prudent de ne pas
donner des fuites à cette affaire , qui ne
peut qu'aigrir davantage les efprits , &
qu'ils fe contenteroient du défaveu pur &
fimple d'une conduite qu'ils ont été cenfés
ignorer. On prétend que fur le rapport du
Comité nommé pour examiner
affaire , l'affemblée des Etats a défavoué
unanimement la conduite de la ville d'Amfterdam
; il n'y a que les villes de Dordrecht
& de Harlem qui ont été d'avis contraire ;
& on ajoute que cette dernière s'eft jointe.
à la ville d'Amfterdam , pour proteſter
contre cette réfolution.
cette
(192 )
Comme les papiers faifis avec M. Laurens
font beaucoup de bruit , & ont excité les
plaintes de l'Angleterre , dont il réſultera
peut-être une rupture avec la Hollande , on
fera bien aife de voir ici la copie du principal
; il a été imprimé à Amfterdam fous ce
titre .
Plan préparatoire d'un traité de commerce
à conclure entre L. H. P. les Etats- Généraux
des Provinces - Unies & de Hollande , & les
Etats - Unis de l'Amérique- Septentrionale ,
dans le cas feulement où l'Angleterre les
reconnoîtroit indépendans.
9
1. Il y aura une paix ferme , inaltérable &
univerfelle ainfi qu'une amitié fincère , entre L.
H. P les Etats des Sept Provinces - Unies de Hollande
& les Etats Unis de l'Amérique- Septentrionale
, de même qu'entre leurs Sujets réciproques ,
les Terres , les Ines & les Villes , fitués fous la
Jurifdiction des fufmentionnés Etats -Unis de Hollande
& les fufdits Etats- Unis de l'Amérique , ainfi
que les Nations & Habitans d'iceux , fans diftinc
tion de perfonnes ou de fexes .
2º . Les Sujets des Provinces - Unies de Hollande
fufmentionnées , ne payeront d'autres droits ou
impôts dans les Ports , Rades , Pays , Ifles &
Villes des fufdits Etats Unis de l'Amérique , que
ceux auxquels font auffi foumis les Naturels &
Habitans ; mais ils jouiront de tous les autres droits ,
libertés , priviléges , immunités & exemptions dans
les trafic , Navigation & Commerce , accordés aux
fufdits natifs ou Habitans , en pallant d'une partie
d'iceux Etats à une autre , ainfi qu'en allant vers
quelque autre partie du monde , ou en en revenant .
3. Les Sujets , le Peuple & les Habitans des
fufdits Etats Unis de l'Amérique , ou quelques- uns,
((
93༡ རྟ )
d'iceux , n'acquitteront pas d'autres droits ou impôts
dans les Ports , Rades , Pays , Ifles ou Villes dépendans
de L. H. P. les Etats Gênéraux des Sept
Provinces -Unies , que ceux que les Sujets de ces
Pays , Ifles ou Villes font obligés de payer ; mais
ils jouiront de tous les autres avantages , libertés ,
priviléges , immunités & exemptions de Commerce
Navigation & trafic , en paffant d'une partie d'iceux
vers une autre , en allant vers une autre partje
du Monde , ou en en revenant , defquels jouillent
les fufdits natifs ou Habitans.
4. Les Sujets de chacune des parties contractantes
, aiufi que ceux des Pays , Ines ou Villes ,
appartenans à chacune de ces parties , auront la
liberté , fans être munis de permiffions ou paffeports
particuliers ou généraux , d'aller par terre
ou par eau , ou de telle manière que ce puie
être , dans les Royaumes , les Terres , les Provinces
, Ifles , Villes , Villages , Bourgs , murés
ou non murés ou fortifiés , Ports , Domaines ou
Territoires quelconques de l'une ou l'autre partie
confédérée , d'y entrer ou d'en fortir , d'y refter ou
de les traverfer , & pendant tout ce tems - là d'acheter
& faire des emplettes , à leur gré , de
toutes les chofes néceffaires à leur fubfiftance &
à leur ufage ; ils y feront auffi traités avec toute
amitié & faveur réciproque pourvu toutefois ,
que dans toutes ces occurrences , ils le compor
tent fuivant les Loix publiques , les Statuts &
Ordonnances de ces Royaumes , Pays , Provinces ,
Ifles , Villes ou Bourgs , dans lesquels ils peuvent
fe trouver on demeurer , en fe traitant mutuellement
avec amitié , & en entretenant une harmonie
réciproque par tous les moyens d'une bonne correfpondance
«.
La fuite à l'ordinaire prochain.
PRÉCIS DES GAZETTES ANG . , du 28 Novembre.
Hier , le Roi s'eft rendu à la Chambre des Pairs ,
& a donné fon confentement au bill de la taxe des
( 94 )
>
terres , à ceux de la taxe de la drêche , de haute rrahifon
, & c. Les Pairs fe font ajournés au 25
Janvier. Les Communes , qui s'aſſemblent encore
aujourd'hui , s'ajourneront
pour le même tems. Hier
elles entendirent le rapport des réfolutions agréées
le 24 & dont l'objet eft le fervice de terre en
1781.
Gardes & Garniſons , y compris 4213 Invalides
, ci. * 1,490,774 1. ft. - 39,656 hom .
>
Service du dehors ,
c'est- à-dire , Gibraltar
, Minorque , l'Amérique
, &c. ..
Généraux , Etat-
1,488,927 63,000
Major, 42,927
terre , habillement,
Milice d'Angle-
4 régimens de Fencibles
d'Ecoffe.
7 articles pour les
Auxiliaires de Hanovre,
Helle , Hanau
Waldeck ,
Brunswick , Brandebourg
, Anhalt-
Zerbft.
·
Un article pour
Heffe Caffel , auquel
il n'avoit pas
été pourvu l'année
dernière..
772,126
-
43,628
276,562
---
25,000
6,463
Artillerie des Auxiliaires.
27,683
Total... 4,105,461 171,287
Cette fomme ajoutée à celle de 4,320,000 liv. ft.
que coûtent les 90,000 hommes de mer , déja votés,
porte le fubfide à 8,425,461 . On ne fait point encore
ce que coûtera l'artillerie , les extraordinaires
( 95 )
de la guerre & de l'artillerie dans l'année dernière ,
ni l'ordinaire de la marine , ni les réparations , ni
l'acquittement de fa dette , ni les deficit , &c.—
Il n'y a jufqu'ici de moyens connus
, que les
2,100,000 liv. fterl . de la taxe des terres pour le
cinquième , & de la taxe de la drêche , réduites l'une
& l'autre à cette fomme , au lieu de 2,750,000
qu'elles doivent rendre fur le pied de 500,000 par
chaque vingtième des terres ; mais elles rendent
d'autant moins , que les vingtièmes font plus multipliés.
La motion pour faire remercier , par la
Chambre , le Lord Cornwallis , avec des amendemens
pour y joindre Clinton & Arbuthnot , fut
agréée fans qu'on levât les voix, lorfque Lord North
eut confenti que le mot rebelles feroit retiré de la
motion. De forte que voici un arrêté de la Chambre
dans lequel le Miniftre s'eft relâché fur cette qualification
, que jufqu'ici le Parlement avoit donné aux
Américains chaque fois qu'il avoit été pris une réfolution
où ils devoient être nommés.
-
―
Le nombre des vaiffeaux de ligne revenus en
Angleterre , eſt actuellement de 7 , favoir , fix de la
Jamaïque , y compris le Berwick & le Raifonnable ,
de 64 , partis de New Yorck vers le premier Octobre.
Le 9 Septembre , le Berwick , Capitaine
Stuart , appareilla de la Jamaïque , de conferve
avec 7 autres vaiffeaux de ligne , au nombre defquels
étoient le Grafton , monté par le Contre Amiral
Rowley; & le Tunderer , par le Commodore
Walfingham , pour fortir du golfe la flotte de la
Jamaïque. En revenant de ce fervice , à la hauteur
des Bermudes , cette divifion fut accueillie par une
tempête terrible , d'une durée confidérable , & dont
l'extrême violence difperfa les vaiffeaux ; tout-àcoup
les feux du vaiffeau Amiral difparurent , &
on ne les vit plus de deffus le Berwick , ce qui fait
extrémement appréhender au Capitaine Stuart & à
tout fon équipage , que le vailleau n'ait coulé bas .
:(+ 962)
Le calme étant revenu , fon premier foin fut de res
connoître par quelle longitude & latitude il fe trouvoit;
& voyant qu'il lui étoit impoffible de retourner
à la Jamaïque & d'y être d'aucune utilité dans
l'état où il fe trouvoit , il a pris la route d'Angle
terre , où il eft arrivé avec des mâts de fortune. Eg
fe féparant de l'efcadre , il a vu la plupart des autres
vaiffeaux démâtés ,
La découverte le Rattlefmack apporta le 22 la nou
velle du départ du Comte d Eftaing de Cadix ; elle
ne lui donne que 20 vaifleaux , tandis qu'on fait
qu'il en doit avoir 38 , en comptant ceux que M.
de Guichen a ramenés d'Amérique. Les Miniftres
ont été très alarmés de cette nouvelle . Sur le champ
il a été expédié à l'Amiral Hood de partir pour aller
renforcer l'Amiral Darby. Le 26 , il tenta en
conféquence d'appareiller avec 7 vaiffeaux des 8 qui
compofent fon eſcadre , mais le vent ne le lui a
point permis , & hier il étoit encore en rade . Le
huitième, vaiffeau qu'il laiffe eft l'Invincible , qui
escortera la flotte des Jfles dont il eft fpécialement
chargé . L'Alexandre , de 74 canons , Capitaine
Lord Longford , eft arrivé hier à Portſmouth. Il
faifoit partie de la grande efcadre dont il a été féparé
par les gros tems il y a quelques jours. La
frégate le Vulcain eft rentrée auffi .
La Cour a fait publier hier des inftructions à
tous les Commandans de fes vaiffeaux , & aux Armateurs
, relatives à la manière dont ils doivent fe
conduire avec la Ruffie. On rappelle dans ces inftructions
les articles 10 & 11 du Traité avec cette
Puiffance , qui défend de porter aux ennemis refpectifs
des munitions de guerre , dans lesquelles le
fer , le chanvre , les bois , &c. ne font point compris.
Les munitions peuvent être faifies , mais on
ne peut retenir ni le vaiffeau , ni les équipages , ni
les paffagers , ni les autres effets,
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQUI E.
De CONSTANTINOPLE , le 18 Octobre.
ON prétend que les dépêches que le dernier
courier Ruffe a apportées à M. de Stachieff
, contiennent l'ordre formel d'infifter
fur l'admiffion des paquebots Ruffes , & d'un
Conful de fa Nation dans les provinces de
Moldavie & de Walachie. On craint qu'en
conféquence il ne s'élève de nouvelles difficultés
. Quelque befoin que la Porte ait de
repos , on doute qu'elle ait toute la condefcendance
qu'on exige d'elle. Le premier
article , l'admiffion des paquebots fur le pied
des vaiffeaux de guerre qui , conformément
au texte du dernier traité , ne peuvent venir
de la mer Noire , femble devoir éprouver
de grands obftacles ; le fecond qui regarde
l'établiflement d'un Conful en doit d'autant
moins éprouver , que le fens littéral du
traité paroît accorder ce droit à la Ruffie.
1
Outre ces deux prétentions on dit qu'il
y en a une autre d'une nature plus difficile
peut-être encore à concilier ; elle regarde
16 Décembre 1780.
( 98 )
les émigrans Turcs , qui depuis la dernière
guerre ont quitté cet Empire pour_paffer
fur les terres de la domination Ruffe. On
demande pour eux la liberté de rentrer en
Turquie pour leurs affaires , d'en fortir à
leur volonté , & d'y refter le tems qu'ils jugeront
néceffaire , fous la protection de la
Puiflance à laquelle il fe font donnés. La
Porte qui fe refuſe hautement à cette complaifance
, objecte fa dignité qui ne lui permet
pas de voir vivre fous une protection
étrangère des hommes qui ont été fes ſujets ,
& qui ont été coupables en quittant le pays ,
& les fuites dangereufes que cela pourroit
avoir dans des circonftances où la paix ne
fubfifteroit plus entre les deux Empires.
RUSSIE.
De PÉTERS BOURG , le 7 Novembre.
M. de Hoegh , Gentilhomme de la
Chambre de la Reine Douairière de
Danemarck , n'a pas fait un long féjour dans
cette capitale , il a été préſenté le premier
de ce mois à l'Impératrice , & il a déja pris
la route de Copenhague ; il doit pafler par
Stockholm , en s'en retournant ; il paroît
qu'il étoit principalement chargé d'annoncer
l'heureuſe arrivée de la famille du feu
Duc Antoine Ulric de Brunſwick.
S. M. I. , par une ordonnance en date du
19 du mois dernier , fixe le 10 Janvier
prochain pour le dernier jour auquel il
( 99 )
fera libre à tous ceux qui ont des affignations
de l'Etat , & qui fe trouvent en pays
étrangers , de les faire paffer au Directeur de
la banque de cette capitale , pour les faire
échanger. Paffé ce terme , on n'admettra
plus perfonne à l'échange de ces affignations.
On lit dans une lettre de Jenifeiskoy ,
ville de la Sibérie , en date du 20 Août dernier
, les détails fuivans qui font bien faits
pour fixer l'attention publique.
» La communication entre l'Océan Occidental
& Oriental par la Mer Glaciale eft regardée julqu'ici
comme impraticable , d'après les obfervations
anciennes & récentes de plufieurs Navigateurs Hollandois
, Anglois , & Ruffes. Le dernier Voyage du
Capitaine Cook , qui a perdu la vie pendant les recherches
fur ce fujet , a paru confirmer l'idée , qu'on
a de ces difficultés : cependant des Savans diftingués
font perfuadés qu'elles ne font pas infurmontables ,
& que le grand eſpace, qui fépare la côte des Samoïe.
des du pole arctique , ne doit pas préfenter toujours
& par-tout des glaces éternelles , ni être entièrement
dépourvu d'ifles & d'habitans . L'importance
des découvertes que préfente cette hypothèſe ,
a engagé M. Dimitri Labanow , Négociant d'Archangelgorod
, établi en cette ville , à renouveller
les tentatives qui , jufqu'à ce jour ont été faites fans
fuccès , & à s'affurer particulièrement , s'il ne fe
trouve point dans la mer Glaciale entre la mer Blanche
& le promontoire de Tfchutſchki un paffage
ouvert & des ifles habitées . Dans ce deſſein il a fait
conftruire & équiper à fes frais trois brigantins
qui ont mis à la voile le 9 Juillet : l'un , en débouchant
de la Jenifea , doit prendre fa route à l'ouest ,
& longeant la Nouvelle- Zemble paffer par le détroit
( 100 )
de Waygat jufqu'à Archangel ; l'autre longer la côte
des Samoïedes à l'eft & s'arrêter à l'embouchure de
la Lena : mais le troifième , en prenant également
fa courfe à l'eft , eft deftiné à la pouffer beaucoup
plus loin , à doubler , s'il eft poffible , le Tfchutschki-
Nofs , & à pénétrer jufqu'au Kamchatka. L'on
pourra être inftruit l'année prochaine du fuccès de
l'entrepriſe. Quel qu'il foit , il eft glorieux pour un
particulier de l'avoir formée , uniquement par zèle
pour le progrès des connoiffances humaines & à fes
propres dépens « .
DANEMARCK.
De COPENHAGUE , le 18 Novembre.
Le Duc Ferdinand de Brunſwick eſt parti
le 11 de ce mois de Corfoer ; il fut falué de
9 coups de canons en fortant de cette place ,
comme il l'avoit été en y entrant. Il paffa le
grand Belt pour fe rendre par Wyborg à
Horfens , où il fut reçu le 12 de la manière
la plus tendre par les Princes fes neveux &
les Princeffes fes nièces. Pendant 2 jours que
S. A. S. a paffés dans cette petite ville qiluee
a eu chaque foir une illumination générale ;
le premier jour , elle honora de fa préſence
la loge des Francs Maçons ; le 14 , elle quitta
Horfens pour continuer fon voyage vers le
Duché de Slefwick , où elle paffera l'hiver.
On vient d'apprendre , en conféquence
d'une notification faite au Collége Royal d'Economie
Rurale & de Commerce par le département
des affaires étrangères , que la Cour
de France a déclaré libre le commerce avec
( 101 )
l'Ile de Grenade , dans les Indes- Occidentales
; que tous les étrangers jouiront des
mêmes franchiſes que les fujets de S. M.
T. C. , & pourront importer dans cette Me
ou en exporter toutes fortes de marchandifes
fans diftinction , fi elles viennent d'un port
François ou étranger ; & que les étrangers
pourront trafiquer , ttaanntt aavveecc cette Ifle
qu'avec celles qui l'avoifinent.
On écrit d'Aalborg , que le 6 de ce mois ,
dans l'après - midi , il y eft tombé une telle
quantité de neige , que le foir on en avoit
déja juſqu'à mi jambe ; elle a été fuivie d'une
fi forte gelée , que le lendemain matin on
paffoit fur la glace les foffés du château.
POLOGNE.
De VARSOVIE , le 20 Novembre.
LE'S Conftitutions faites par la dernière
Diète , font très - peu nombreuſes , & ne
rempliffent que peu de pages d'impreffion ;
parmi ces loix on remarque un règlement
concernant le luxe des habits ; il défend
non-feulement de porter des diamans &
autres pierres précieufes , mais encore les
galons ; les feuls Militaires conferveront
ces embelliffemens attachés à leurs uniformes
; ce fut le 7 de ce mois que cette loi fut
fignée . Les Nonces qui avoient des épaulettes
fur leurs habits , s'emprefsèrent de donner
l'exemple , en les arrachant dans l'inſtant
, avant même de fortir de la falle . Le
e 3
( 102 )
Prince de Ligne a obtenu le droit d'indigénat.
Immédiatement après la clôture de la
Diète , on a commencé à s'occuper de l'arrangement
des départemens divers du Confeil
Permanent. Le Prince Primat , à qui
l'état de fa fanté n'avoit pas permis de fe
trouver aux affemblées de la Diète , & qui
ne put paroître qu'à celle où les Nonces prétèrent
le ferment prefcrit , a affifté aux
premières féances du Confeil . Dans la feconde
qui a été tenue le 17 , l'Evêque de Poſen ,
Vice-Chancelier de la Couronne , a été élu
Grand- Chancelier. On n'a pas encore difpofé
de la charge qu'il laiffe vacante , & qui
eft briguée par deux Candidats de la plus hau
te diſtinction , le Comte Malachowski , Référendaire
de la Couronne , & le Comte
Potoki , Grand- Notaire de Lithuanie.
,
Une maladie épidémique qui s'eft manifeftée
dans la Wolhynie , y fait de fi grands
ravages que dans plufieurs villages il
meurt jufqu'à 20 perfonnes chaque jour ;
pour en arrêter les progrès , les troupes Autrichiennes
ont commencé à former un cor-
'don , & de leur côté celles de la République
ont auffi fait les mêmes difpofitions . On efpère
cependant que les premiers froids feront
difparoître cette maladie.
( 103 )
ALLEMAGNE.
De HAMBOURG , le 25 Novembre.
ON prétend que la nouvelle convention
faite entre une Cour du Nord & l'Angleterre
pour expliquer l'article 10 d'un ancien
Traité , & comprendre parmi les marchandifes
de contrebande les bois de conftruction
, le chanvre , le bray , & c. a in
flué fur le changement arrivé dernièrement
dans le Ministère de cette Cour. Il n'en
eft pas moins vrai cependant que cette interprétation
ne fauroit avoir des fuites ,
puifque les Etats de la puiffance du Nord
qui a bien voulu la donner , ne produifant
point de ces marchandiſes de contrebande ,
il femble qu'elle ait pu fans conféquence
céder aux defirs de l'Angleterre , qui n'en
peut tirer aucun avantage. Cependant le
concert étant la bafe de toute confédération
quelconque , cette démarche féparée , faite
après être entrée dans la neutralité , a dû
exciter les plaintes des Cours de Ruffie &
de Suède. Les efforts de la politique Angloife
, pour divifer la neutralité armée ,
n'ont abouti qu'à la refferrer davantage. La
Cour de Ruffie a déclaré qu'elle employe-.
roit , fi elle y étoit forcée , les moyens convenables
pour obliger les Etats confédérés à
remplir les engagemens qu'ils ont contrac-.
tés refpectivement par le traité d'union.
e 4
( 104
)
On fe rappelle que fur le premier bruit
du voyage du Colonel Faucitt en Allemagne
, pour y faire des recrues pour le compte
de l'Angleterre , plufieurs Etats de l'Empire
ont publié des ordonnances qui défendent à
tous leurs fujets de prendre fervice chez les
Anglois , les Efpagnols & les Hollandois ;
on croit que la Grande-Bretagne ne négligera
rien pour éluder cette défenſe , & on
affure que le prochain voyage de l'Evêque
d'Ofnabrug à Hanovre , n'a pour but que
de favorifer une levée d'hommes dont on a
grand befoin dans l'Amérique Septentrionale.
Tous les avis que nous recevons des frontières
de la Turquie , écrit - on de Pologne , confirment
qu'il s'y fait de grands préparatifs de guerre ; ce qui
fait craindre de nouvelles hoftilités entre cette.Puiffance
& quelques - uns des Etats voifins . On mande
auffi de la Georgie qu'une efcadre Ruffe , compofée
de 19 vaiffeaux , s'eft emparée de Ghuilan ,
Bacon , Mefanté & Derbent , de forte que cette
Poiffance formidable domine actuellement fur la
mer Cafpienne. En même-tems les troupes de terre
ont pris poffeffion de tous les Pays fitués entre Gaucaée
, la Georgie & la Circaffic , jufqu'à la mer d'Afoph.
On ajoute que l'Impératrice de Ruffie y fera
conftruire une Ville qui fera peuplée par 7000 familles
qu'on doit y faire paffer , & qu'enfin quelques
propofitions faites au Prince de Georgie font préfumer
que bientôt cette Province , pourra être réunie à
l'Empire Ruffe «.
On écrit de Neumarck , en Tranſylvanie ,
où fe tenoient , il y a vingt ans , les tribunaux
royaux , que le 25 Octobre , à deux heures
de la nuit , le feu a pris à l'Eglife des Grecs(
105 )
·
Unis. Cet édifice étoit beau , quoique de
bois , & a été réduit en cendres , ainſi que
le clocher . Les ornemens facerdotaux qui
étoient très riches , & pour la plupart des
dons de la magnificence & de la piété de
'Impératrice-Reine , les calices , les luftres ,
les cloches , les livres de l'Eglife furent la
proie des flammes. On a remarqué , comme
une chofe fingulière , que le presbytère ,
contigu à trois maifons qui ont été brûlées
n'a point été endommagé. On eft perfuadé
que cet incendie a été allumé par des malintentionnés.
ITALI E.
De LIVOURNE , le 15 Novembre.
ON aprend de Naples que le 4 de ce
mois , on a effuyé dans cette ville un orage
qui a duré 8 heures , & qui y a occaſionné
des dommages confidérables , dont on ne
marque encore d'autres détails , finon qu'il
a péri un grand nombre de perfonnes dans
cette circonftance.
Des lettres de Larrache , en date du 24
Octobre , contiennent les détails fuivans :
Il y a quelques jours que tous les Négocians
établis en cette Ville ont été mandés à Salé ; le lendemain
de leur arrivée , ils ont été envoyés , fous
une escorte de Negies , en exil à Fedula , avec tous
les Marchands domiciliés à Salé , fans avoir pu ob.
tenir la permiffion d'aller prendre leurs meubles ,
leurs marchandifes , & même l'argent qui leur eft
dû par les habitans de ces quartiers. Les navires
es
( 106 )
-
de l'Empereur ont ordre de les transporter gratuitement
à l'endroit de leur réfidence. Ces arrangemens
défagréables n'ont pu être changés ni modifiés par
des repréſentations , & l'on apprend que tous les
ports fitués au Nord de ce Royaume , feront accordés
à ferme aux Juifs . Tous les Confuls
réfidans ici , à l'exception de celui de Portugal , ont
été forcés d'accepter quelques milliers de piaftres
de la part du Gouvernement ; on croyoit cet argent
deſtiné à faire venir des vivres dans ce Royaume
; mais l'intention du Souverain eft qu'il foit
employé à acheter des draps , des toiles & d'autres
marchandifes femblables. Le Conful de France a
conftamment refufé de recevoir de l'argent pour
cet uſage ; on n'a pas laiffé de le lui envoyer ;
mais comme il n'a pas voulu en donner quittance ,
& qu'il a déclaré qu'il ne répondoit , ni des vols ,
ni d'autres accidens , on eft venu le reprendre chez
lui .
Les mêmes lettres ajoutent que l'Empereur
de Maroc étoit attendu à Tanger ,
pour donner les ordres néceffaires à l'effet
de réparer les fortifications de cette place.
On attribue ce deffein de la part de ce
Prince , à la crainte qu'il a que les Anglois
, s'ils viennent à perdre Gibraltar ,
ne fongent à s'emparer du port & de la
ville de Tanger .
ESPAGNE.
De CADIX , le 14 Novembre.
LES vents ont été très - favorables à la
flotte Françoife depuis fon départ , fi l'on
peut en juger par ceux qui règnent ici de(
107 )
T
16
puis ce tems ; on eſpère que M. d'Eſtaing aura
pu dépafler le cap St -Vincent le 9 ou le
10. Un des vaiffeaux de D. Vincent Doz
n'a pu fuivre l'armée , & eft refté dans le
bort ; nous avons fu que ce Chef- d'efca-
( x )
Supplément aux Nouvelle d' eSamedi
3
62
anuar se saanud.nu.
doit être fuivie de la pare des Américains & de leurs Alliés.
favorable , à la vigueur & à l'unanimité avec lefquelles la guerre
dont les Ennemis des États -Unis auroient pu tirer un augure dé
paroître tous les fujets réels ou prétendus de mécontentement
ucun temps les facultés des Etats - Unis . Ce fage Réglement fait
>mmes vraiment en état de fervir , & dont la dépenfe n'excède
ཧ r་ སྤུta + ཤ nntoo9-, n. ཐ་
en droiture d'Angleterre , & n'ayant mis
que 9 jours à fa traversée , ne fut pas auffi
heureufe ; elle fut prife au moment qu'elle
e 6
( 106 )
de l'Empereur ont ordre de les tranfporter gratuitement
à l'endroit de leur réfidence. Ces arrangemens
défagréables n'ont pu être changés ni modifiés par
des repréſentations , & l'on apprend que tous les
ports fitués au Nord de ce Royaume , feront accordés
à fermes
( 2
Hubertfon , de 1000 hommes chacun. Ces Régimens font dans les
environs de Portſmouth. On croit que le Colonel Fullarton cédera
ce commandement au Lord Cathcart .
Un Corfaire de Boulogne , qu'on croit être le Cointe d'Avault , a
coulé bis le premier de ce mois, après un vigoureux combat , & s'être
rendu à deux Frégates Angloifes . On n'a pu fauver que trois hommes.
Un Lieutenant Anglois qui s'étoit porté à ſon bord pour l'amariner ,
a péri avec l'Equipage .
La Chambre des Communes , à la clôture de fa Séance du 6 , s'eft
ajournée au 13 Janvier.
La Séance dus s'eft paffée en explications fur la querelle des Ami
raux Keppel & Pallifer . Il a été arrêté que les Minutes du Confeil de
Guerre du Chevalier Pallifer , feront produites à la Chambre. Cette
réviſion occupera plus d'une de fes Séances après les Vacations .
Point de changement notable dans l'état des fonds . On s'étoit
attendu que les Lettres interceptées aux Américains les feroient
hauffer. Mais celle des fept Généraux étant fans date , on juge
par cette réticence , qu'au moins elle étoit fi ancienne , que de l'état
où les chofes y font préfentées , on ne pourroit rien conclure au
préjudice de la caufe Américaine . On voit d'ailleurs par un Arrêté
du Congrès , en date du 21 Septembre , qu'il s'eft fait dans l'Ar
mée des Etats -Unis , une réduction confidérable du nombre & de
la force des Corps , qui rendra à leurs Familles un grand nombre
d'Officic's
, dont la dépenfe pouvoit lui être à charge. L'objet de
cette opérion eft auffi de rendre les recrutemens plus faciles , &
"affurer aux Etats - Unis une armée permanente pour la durée de guerre . qu'il foit toniours aifé d'entretenir au même nombre
LES vents ont été très - favorables à la
flotte Françoife depuis fon départ , fi l'on
peut en juger par ceux qui règnent ici de(
107 )
puis ce tems ; on eſpère que M. d'Eſtaing aura
pu dépafler le cap St-Vincent le 9 ou le
10. Un des vaiffeaux de D. Vincent Doz
n'a pu fuivre l'armée , & eft resté dans le
port ; nous avons fu que ce Chef- d'efcadre
s'eft fait accompagner par deux autres
qui croifoient à l'entrée de la baie ; ainfi il
fuit M. d'Estaing avec 7 vaiſſeaux de ligne,
dont un de 80 canons & 6 de 70 .
On mande d'Algéfiras que les ennemis
paroiffent fort inquiets des ouvrages avancés
qu'on a fait dernièrement à la tête des
lignes du fort St - Philippe , où l'on a déja
placé des mortiers & des canons qui maîtrifent
une grande partie de la baie . Dans
la nuit du 4 aus , ils jettèrent une quantité
prodigieufe de grenades , de carcaffes ,
&c. , & ils tirèrent 164 coups de canons
contre les parapets fans caufer de grands
dommages , n'y ayant eu que 3 ou 4 foldats
de bleffés. Toutes les nuits jufqu'au
ils ont continué le même feu ; il eft
fans doute mal dirigé , puifque le 10 , on
n'a pas craint d'envoyer dans cet endroit
12 chariots chargés de munitions . Ils y
reftèrent prefque toute la nuit & ne furent
point endommagés.
11,
›
Le 7 un petit bâtiment à voile latine ,
venant de la Méditerranée , fe gliffa dans
la place. Le lendemain une goëlette venant
en droiture d'Angleterre , & n'ayant mis
que 9 jours à fa traverfée , ne fut pas auffi
heureufe ; elle fut prife au moment qu'elle
e 6
( 108 )
alloit entrer dans la baie. Nos chaloupes
cannonières la conduifirent à Algéfiras ; fa
principale cargaifon confiftoit en comeftibles
& particulièrement en beurre ; elle
portoit auffi une grande quantité de cuirs
tannés dont on fait que la garniſon a le
plus preffant befoin. Le feu ayant pris malheureufement
aux poudres d'une de nos
chaloupes , elle a perdu 8 hommes , & fix
autres ont été grièvement bleffés . Malgré
le dégât affreux que cette explofion a occafionné
dans le corps du bâtiment , la bonne
manoeuvre du Capitaine a fauvé cette chaloupe
, & elle eft rentrée dans le port d'Algéfiras
.
» Nous apprenons , écrit -on de la Havane , en
date du 6 Septembre , que le Président de Guarimala
inftruit que les Anglois étoient entrés dans la rivière.
Saint -Juan , & s'étoient emparés du petit fort de ce
nom , dans le deffein , fans doute , de paffer le grand
lac de Nicaragua , avoit pris les mefures les plus
efficaces pour les en empêcher , metrant des chaînes'
à l'entrée ou à la communication de la rivière avec
ce lac , établiffant des batteries fur l'un & l'autre
bord , & tenant tout prêt un corps confidérable de
Troupes & de Milices , pour incommoder l'ennerni ,
tant du côté de terre que fur la rivière , au moyen
de pirogues & d'autres bâtimens , en cas qu'il fe
déterminât à forcer l'entrée. Nous favons auſſi qu'en
vertu des ordres donnés antérieurement par la Cour ,
& des mesures prifes par le Vice-Roi de Santa - Fé , il
fe trouvoit dans le voifinage de la rivièrè de Saint-
Juan , une eſcadre composée de bâtimens de guerre
& d'autres armés par des particuliers , deftinés à
empêcher l'ennemi de fortir par l'embouchure de
cette rivière , ou d'y faire entrer des renforts ; de
( 109 )
forte qu'au moyen de ces difpofitions & du ravage
que les maladies ont occafionné parmi les troupes
Angloifes , on peut efpérer , avec fondement , qu'il :
ne s'en retournera pas un feul de tous les foldats
Anglois qui ont mis le pied dans ce pays , où pour
l'objet qu'on a déjà vu , la nation Angloife avoit
au mépris des Traités , commencé des hoftilités
bien avant la guerre « .
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 30 Novembre.
Nous n'avons point encore de nouvelles
de l'Amérique Septentrionale. Le public
attend toujours avec la plus grande impatience
d'apprendre quelles ont été les
fuites de la fameufe victoire de Camden.
S'il faut en croire le rapport du Capitaine.
d'un vaiffeau Américain allant d'Edington
dans la Caroline Méridionale , à Nantes ,
& pris par la frégate la Veftale , nous ne
devons pas nous attendre à des conquêtes
auffi promptes de ce côté que les dêpêches
du Général Cornwallis fembloient nous le
promettre .
» Peu après la défaite du Général Gates à Cam.
den , où il manqua d'être fait prifonnier par un
parti de cavalerie légère , pendant qu'il tâchoit de
rallier les milices difperfées , les Américains fe
raffemblèrent de nouveau en force , entre Kingfton
& Camden , à 25 milles de ce dernier endroit.
Depuis l'action du 10 Août jufqu'à la fin du
mois , il y eut des efcarmouches fréquentes , entr'autres
, une rencontre fort vive dans laquelle
le Général Cafwel fit 130 Anglois prifonniers ,
( 110 )
s'empara de leurs munitions , reprit toute la partie
du bagage du Général Gates , qui étoit tombée entre
les mains des Anglois à Camden. Un parti de
milices fit même prifonnier le Commandant de l'ar
mée Britannique , qui fut enfuite dégagé par les
gens. Le 1s Septembre , le Général Gates étoit en
marche à la tête d'un gros corps de Virginiens
entre Hillsborough & Camden. Ces mouvemens
de la part troupes , que l'on nous dit battues
& difperfées , prouvent qu'elles n'ont pas été auffi
maltraitées qu'on le dit , & nous devons tirer
peu d'avantages d'une victoire qui ne les a pas plus
découragés.
de
Ce découragement ne s'eft pas fait fentir
non plus dans le refte de l'Amérique.
La lettre fuivante de Boſton peut donner
une idée de l'efprit qui y règne , & de
ce que l'on doit croire des affertions qu'on
voit dans la plupart de nos papiers miniftériaux
, fur les difpofitions de l'Amérique
à mettre fin à une guerre dont on dit
qu'elle eft laffe .
» Le
de ce mois
, toutes
les Villes
de cet Etat
fe
font
affemblées
pour
l'élection
d'un
Gouverneur
,d'un
Lieutenant
-Gouverneur
, & des
Sénateurs
, conformément
à la nouvelle
conftitution
. Des
trois
Candidats
pour
le gouvernement
de cet Etat
, un a
eu ici une
feule
voix
, le fecond
4 , & le troiſième
, qui
eft le célèbre
M. Jean
Hancock
, 853 .
Il a eu une
grande
pluralité
dans
tout
l'Etat
, &
même
dans
le Comté
d'Effex
. Les
motifs
qui la
lui ont
affurée
, font
la part
ouverte
& décidée
qu'il
a prife
aux
intérêts
de l'Amérique
, lorfqu'elle
fe vit dans
la néceffité
de s'opposer
aux
mefures
oppreffives
de la Grande
- Bretagne
; les
dangers
auxquels
il n'a pas craint
d'expofer
fa vie
& fa fortune
; le facrifice
qu'il
a fait d'une
partie
( III )
de celle-ci pour la caufe de fa patrie. On a voulu
encore convaincre le monde que les habitans de
la Nouvelle-Angleterre penfent aujourd'hui comme
ils penfoient au commencement de la conteftation
qu'ils perfiftent dans leurs principes , en conférant
les honneurs du Gouvernement à ceux qui fe font
diftingués à cette époque «.
"
Le 16 Octobre , au départ du paquebot
The Speedy , de New-Yorck , le Chevalier
George Rodney étoit , dit- on , fur la
rivière d'Hudfon avec le Sandwich de
90 canons , & plufieurs autres vaiffeaux.
La flotte pour la baie de Chéfapeak , fous
les ordres du Major- Général Leflie , avoit
mis à la voile fous l'efcorte de 4 vaiffeaux
de ligne. Les troupes qu'elle y conduit font
dit- on , au nombre de 6000. On ne conçoit
pas comment le Général Clinton
a pu fe détacher d'un corps anffi confdérable
dans un moment où il eft menacé
par les François & les Américains réunis.
On préfume , avec affez de vraisemblance ,
que le renfort envoyé au Lord Cornwallis
n'eft pas auffi confidérable.
Suivant un état publié en Amérique des
forces du Congrès , elles confiftoient au
premier Septembre dernier en 115,177
hommes de troupes réglées infanterie , 3122
d'artillerie , 1842 huffards , 395,598 de
milices , 1969 cavaliers , total général
517,500 hommes.
On croit que l'Amiral Rodney eſt parti
à la fin d'Octobre pour retourner aux les
1
( 112 )
il règne beaucoup de mécontement fur fa
flotte . Plufieurs des Capitaines qui commandoient
dans les trois combats foutenus
contre M. de Guichen , ont écrit au Gouvernement
pour fe plaindre amèrement de
la manière dont les a traités leur Amiral.
Lorfque le Capitaine B. demanda un Confeil
de guerre pour prononcer fur fa conduite
, l'Amiral répondit qu'il ne permettroit
jamais qu'un coupable fût jugé par
des coupables. 3
On apprend que plufieurs des navires
de la flotte de la Jamaïque , ont eu le
malheur de périr ; il en rentre fucceffivement
quelques uns dans nos ports. L'Eli-
Sabeth de 74 canons entra le 15 à Ports
mouth dans l'état le plus déplorable. Ce
vaiffeau avoit perdu fon mât d'artimon &
fon grand mât de hune dans la tempête
que la flotte a effuyée près du banc de
Terre-Neuve. Tout fon équipage étoit malade
, & il n'avoit pas moins des pieds
d'eau dans fa cale. Le 17 il fut fuivi par
le Conquérant & le Magnifique de 74 canons
qui relâchèrent dans le même port
avec 8 navires marchands . On attend encore
le Sultan & le Lion dont on n'a
point de nouvelles . Le dernier fur- tout
donne beaucoup d'inquiétudes ; il fe ſépara
du convoi pendant la nuit quelques jours
avant l'ouragan ; & quoi qu'on eût détaché
plufieurs vaiffeaux à fa pourſuite ,
on ne put le retrouver le lendemain.
( 113 )
On dit que les Miniftres ont eu des
nouvelles de Gibraltar par un bâtiment
qui s'en eft échappé le 14 Octobre. A
cette époque la garnifon n'avoit pas eu un
morceau de viande fraîche depuis le 4
Juillet ; mais elle avoit encore des provifions
fuffifantes pour plufieurs mois.
Le Commodore Leflie , qui commande nos forces
navales à Gibraltar , vient d'écrite au Gouvernement
, pour lui confirmer les difpofitions ennemies
de l'Empereur de Maroc envers les Anglois ,
& fon attachement déclaré pour les Espagnols.
Les bâtimens Anglois font pris de nouveau fous le
canon même de Tanger , malgré toutes les remon
trances.qu'ait pu faire notre Conful. Les Espagnols
ont trois gros chébecs de 26 canons de neuf livres
de balles , & cinq galères dans ce port , & ils
s'emparent conféquemment , avec l'approbation
fans exemple d'une Puiffance neutre , de tout ce
qui en approche fous pavillon Anglois . L'équipage
du Duc de Chartres , lettre de marque , a été pris
par eux le 14 Août. Cet expofé authentique de
l'état des chofes dans cette partie , fait voir clairement
que toute la côte de Barbarie eft abfolument
interdite aux Anglois , & que la garniſon de Gi
braltar fe trouve réduite à une grande extrémité
par le manque de provifions fraîches.
し
On lit dans un de nos papiers publics.
la lettre fuivante , affurément très fingulière ,
adreffée au Lord North & fignée Verax.
Je prends la voie de cette gazette pour vous écrire,
parce que je fais que vous vous faites rendre compte
exactement de ce qui fe dit de vous dans les
gazettes. Je vous promets de me faire connoître
de vous , en laiffant mon nom chez l'Imprimeur ,
& de prouver ce que je vais avancer ici , fi V. S.
veut bien me faire favoir , dans cette même ga-
>
t
( 114 )
zette , qu'elle defire que je le faffe. Le Chevalier
Clinton a demandé de bonne foi au Gouvernement
les renforts de troupes qui lui font néceffaires
pour être en état de continuer la guerre en Amérique
, feulement fur la défenfive ; & vous favez
Milord , que le Gouvernement ne peut lui envoyer
qu'à peine un quart de ce qu'il demande. Vous favez
auffi ce que vous avez répondu à un des Membres
du Cabinet , qui vous repréfentoit que fi cela
étoit ainfi , c'étoit tout à la fois une réfolution
abominable , extravagante , de vouloir poursuivre
cette guerre. Vous avez répondu qu'il n'étoit pas
poffible de l'abandonner , ou que ce feroit la ruine
de notre adminiſtration ! que très - probablement le
Chevalier Henri Clinton ne conſentiroit jamais à
refter en Amérique avec des forces fi inférieures
à ce qu'il difoit lui être abfolument néceffaire ;
mais qu'à quelque prix que ce fût , il étoit plus
que tems de le changer , & de donner cette armée
au Lord Cornwallis ; que ce feroit le moyen de
faire gagner au moins un an à l'Adminiſtration ,
& de la mettre encore plus en faveur auprès du
Roi , qui feroit bien aife de voir qu'on fé prêtera à
fon fyftême favori .
Nous fuivrons ici les débats de la Chambre
des Communes jufqu'à aujourd'hui.
" Le 28 , lorfqu'on eut fait lecture des réfolutions
prifes par le comité pour le fubfide , fur
les eftimations des dépenfes de l'armée , M. Huffey
rappellant à la chambre l'affertion faite la veille par
le Lord Levyham , qu'on n'obtiendroit une paix
honorable que par l'anéantiffement de la marine de
France , en conclut que nos forces de mer devoient
faire plus que nos armées de terre : il marqua fa
furpriſe de ce que le nombre des gens de meren
1778 , tant votés qu'extraordinaires , ayant été de
96,000 hommes , il ne foit que de 98,000 cette
année , quoiqu'on promette une marine beaucoup
plus formidable qu'en aucun tems de cette guerre
( 115 )
ou de la précédente ; cette préférence dûe à la marine
eft prouvée par la réfolution que le Secrétaire
de la Guerre a annoncé de réduire tous les vieux
régimens à 56 hommes par compagnie , vu l'impoffibilité
de les recruter , ce qui ne s'étoit jamais
fait qu'après la paix ; il demanda que les réfolutions
qui venoient d'être préſentées à la chambre fuffent
remifes en comité. M. Clerke appuya cette motion
en y ajoutant que le rapport ne pourroit en être
fait de nouveau que quand les contrôles de chaque
mois des troupes auroient été produits . L'Orateur
s'oppoſa à cette addition qui ne pourroit être admife
que quand la Chambre auroit fait connoître
fon opinion. Le Secrétaire de la Guerre affura que
les recrues pour l'armée ne faifoient aucun tort à
la Marine ; que la premiere étoit au contraire un
renfort pour la feconde , puifque dans toutes les
occafions , les foldats étoient employés au ſervice
des vaiffeaux . Il infifta fur la néceflité d'avoir une
armée respectable. Il convint que par fon confeil
on avoit augmenté en 1778 la force des compagnies
; mais il avoua que les corps n'avoient pu
être complets , il regretta de ne pouvoir completter
les vieux , parce qu'il ne pouvoit donner que s liv.
fterlings par hommes , tandis que les Officiers chargés
des recrues des nouveaux doubloient cette foinme.
Ce qui prouvoit l'utilité de l'armée dans la der.
nière campagne , c'eſt qu'on n'a pris aucune ifle ,
aucun corps de troupes , que Clinton a tenu en
échec Washington & M. de Rochambeau ; qu'aucune
des poffeffions Britanniques n'a été affez mal
gardée pour que les ennemis aient été tentés d'en
attaquer une. Le fyftême actuel , dit-il , a été de
garnir les ifles , & d'amufer Washington & Rochambeau.
On peut remarquer que le premier n'a
pas envoyé un feul corps de troupes pour défendre
les pays où s'eft portée l'expédition du Général Lef
lie , dont j'espère apprendre les plus heureux fuccès.
-M. Townshend fe plaignit des régimens de Fen(
116 )
cibles locaux , d'Ecoffe , qu'on ne peut tirer da
pays , & qui ne font pas commandés par des Officiers
conftitués comme ceux de la milice d'Angleterre.
Le Lord North lui répondit que les Officiers
de Fencibles n'avoient de grades que pendant la
guerre ; il foutint auffi qu'il valoir beaucoup mieux
que le Général en Amérique reftât chargé des corps
Provinciaux , parce que la nation ne payoit que
les
hommes effectifs . Il s'éleva contre ceux qui font
d'avis qu'on abandonne la guerre d'Amérique . « Ne
retrouverions- nous pas ailleurs Washington & Rochambeau
! Que deviendroient les efforts que nous
avons faits & dont nous fommes près de recueillit
les fruits ? Que deviendroient les loyaliftes dont
l'unique confiance eft dans notre perfévérance ? -
Le Lord Mahon obferva que depuis 9 ans la po
pulation de l'Angleterre & du pays de Gailes à
diminué de 1,800, coo ames ; elle n'eft plus que de
4,600,000 , dont chaque tête a déja payé o livres
fterling pour la guerre actuelle . Il mit en oppofition
les opérations économiques de la France avec
la profufion du Lord North ; & il demanda au
Secrétaire de la Guerre qui difoit que nous n'avons
perdu ancune ifle , s'il comptoit pour rien Rhode-
Hand , le meilleur port de l'Amérique. La motion
fut rejettée à la pluralité de 108 voix contre 37.
Dans la féance du 29 , la Chambre étant en comité
fur le fubfide , reçut du principal Commis
de l'Artillerie les eſtimations pour cette partio , &
les états de l'extraordinaire de l'année dernière ,
beaucoup plus forts que ceux de la précédente ,
parce qu'il y avoit eu des parties aflez confidérables
laiffées en artière ; qu'il avoit fallu fortifier
Gibraltar Portsmouth , Plimouth , Chatham ,
faire un emprunt , approvifionner les Arfenaux , & c .
Par ce compte , les nouvelles dépenſes faites pour
Plimouth montent à 26,000 liv. fterl. On arrêta
d'accorder , pour l'Artillerie de terre , en 1781 ,
582,929 liv. 11 f. fterl. Pour les extraordinaires
( 117 )
de l'année précédente 447,182 liv . 4 ſ. 6 d . ſterl.
1,030,111 liv . 15 f. 6 d. On accorda encore
1,500,000 liv. fterl. pour retirer les billets de
l'échiquier de la dernière feffion ; & un million
pour retirer ceux du million de vote de crédit ;
total des octrois de cette féance 3,5 30,111 div. 15
f. 6 d.
•
Le 30 , le Colonel Barré produifit la motion qu'il
avoit retirée la veille pour demander un état de l'ar
mée dans l'Amérique Septentrionale & dans les autres
poffeffions Britanniques au dehors , avec le nombre
des troupes & leurs différentes ftations à la fin
de 1779. M. Jenkinſon répondit que ces états
étoient entre les mains du Lord Germaine qui
entroit dans ce moment , & qui parla du danger
de donner des états d'une date fi récente , parce
que l'état actuel des chofes eft le même à quelques
renforts près. Il dit que les garnifons de la nouyelle
Ecoffe , de Pénobfcott , de Penſacola étoient
abfolument comme elles étoient à la fin de l'année
précédente. Le Colonel Barré confentit de
retirer de fa motion la connoiffance des ftations
des troupes . Le Chevalier Saville murmura de
cette condefcendance. I fembleroit , dit-il , que
nous espérons cacher au Général Washington le
véritable état de nos forces , ou qu'on veut bien
qu'il foit dans la confidence , pourvu qu'il n'en perce
rien aux yeux du Parlement Britannique «. Le Lord
G. le pria de croire que c'étoit bien plutôt à la
France & à l'Espagne qu'on craignoit de donner
cette connoiffance. Enfin la motion paffa avec le
retranchement. Le Colonel Barré en fit paffer enfuite
trois autres fans oppofition . 1 ° . Un état de
tous les hommes des troupes du Roi perdus pour
le fervice , par mort , capture , déſertion ,
ladie , y compris les troupes de Marine employées
à terre , & les étrangères , depuis le 1 Novembre
2º. Un état de tous les hommes levés
pour le fervice de S. M. non compris la milice
1774.
--
ma(
118 )
✔
--
& les Fencibles dans l'Amérique Septentrionale ,
dans la G. B. & l'Irlande depuis le 29 Septembre
1774 , jufqu'au 29 Septembre 1780. 3º. Les
totalités des rôles d'embarquement de toutes les
troupes & recrues Britanniques qui ont été envoyées
dans quelque port de l'Amérique Septentrionale
ou des Ifles , dans les années 1778 , 1779
& 1780.- Une motion du Chevalier Phil . Clarke
n'eut pas le même fuccès. Il demandoit la production
des contrôles de chaque mois de l'armée
& de la milice dans la G. B. depuis le 25 Mars
dernier jufqu'aux plus fraîches dates . Vous voulez
donc , s'écria le Secrétaire de la Guerre , que
la France & l'Efpagne fachent au vrai en quel état
de défenſe nous pouvons être ? Si vous avez , reprit
le Chevalier , 78,000 hommes en troupes
réglées & en milices , que craignez-vous ? Il af
fura que les rôles de la milice n'étoient pas régulièrement
tenus , & qu'on s'en rapportoit aux
états des Colonels. Le Colonel Barré infifta fur
la production , ne fût- ce que pour imprimer une
telle terreur à la France , que pour long-tems elle
fût guérie de la tentation d'une defcente en Angleterre.
On leva les voix , & la motion fut rejettée
à la pluralité de 56 voix contre 16.
On dit qu'à la rentrée du Parlement
l'Oppofition fera une enquête fur la conduite
des Miniftres & fur l'état de nos
affaires. Le Gouvernement raffemble actuellement
toutes les forces pour faire échouer
à cette époque tous les projets patriotiques
du parti indépendant. Le Chevalier
George Saville doit propofer un bill pour
établir la repréſentation fur un pied égal ,
& raccourcir la durée des Parlemens. On
remettra fur le tapis le plan économique
de M. Burke ; celui de M. Dunning , pour
diminuer l'influence de la Couronne , fera
( 119 )
pareillement repris en confidération ; &
M. Fox effayera de faire ordonner une
enquête fur la conduite du Lord Sandwich.
La réduction d'un pour cent des effets
confolidés à 4 pour cent , qui aura lieu au
mois de Janvier prochain , procurera , diton
, au Gouvernement , une épargne de
2,000,000 liv. fterl. par an. On compte
beaucoup fur ce bénéfice ainfi que fur un
million ou un million & demi que le
Miniftre attend de la Compagnie des Indes.
Mais ces fommes ne feront qu'une
foible avance pour un fubfide de is ou
16 millions.
>
Il fera difficile à la Compagnie de faire
de grandes avances au Gouvernement
fi la lettre fuivante , écrite du Bengale &
arrivée par la voie du Grand Caire , contient
des informations vraies.
» Des Emiffaires de France & d'Espagne emploient
des pratiques fourdes & fecrètes pour miner
entièrement notre Compagnie Orientale du Bengale
, & rétablir les Naturels du Pays dans la jouiffance
de tous les forts , poffeffions & revenus de la
Compagnie , fitués dans cette riche Contrée , qui
forme la plus étendue de toutes fes poffeffions. En
conféquence de ce plan , les magafins de la Compagnie
à Calcutra , ont été réduits en cendres. Ce
malheur a occafionné une perte de 1,800,000 roupies
au moins , & quoique plufieurs de ces incendiaires
foient fuffifamment connus , ou du moins
violemment foupçonnés , on n'y a pas fait la moin
dte attention- Le chantier de la Compagnie &
le baffin loués au Colonel Watſon , ont été détruits
, & fi l'on néglige d'y remédier promptement
, la Compagnie avant peu de tems n'aura pas
un pouce de terrein aux Indes ".
La Compagnie des Indes a maintenant
( 120 )
dehors 44 bâtimens à fon fervice , dont 16
font à leur premier voyage. Ceux qu'elle
attend journellement des Indes Orientales
font ceux qui mirent à la voile de Ste-
Hélène le 7 Mars 1779 , & ceux qui for
tirent fous l'efcorte du Chevalier Edouard
Hugues , au nombre de 20. Le Duc de
Grafton , à bord duquel fe trouve le Chevalier
Thomas Rumbold , ci- devant Gouverneur
du fort St- George' , qui revient en
Angleterre , en eft à fon quatrième voyage.
Le 39e ftatut de la Compagnie ordonne
un repos d'un an pour tout vaiffeau qui
a fait le voyage aux Indes. On dit qu'on
va fufpendre ce ftatut , ce qui mettra la
Compagnie en état de fréter de nouveau
ceux qui feroient dans le cas de fe repofer
. Elle en a plus befoin que jamais.
Quoique l'on dife de la foibleffe des François
dans l'Inde , ils ont encore les vaiffeaux
fuivans à l'Ile de France.
L'Orient & le Flamand , de 74 canons ; le Content
le Hafard , le Brillant , le Severe , l'Ajax &
l'Altier , de 64 ; l'Arifton , de 50 ; la Confolante
la Pourvoyeufe , l'Elifabeth , de 40 ; la Pintade ,
le Normand , de 26 ; la Subtile , de 20 ; le Waren ,
vaiffeau de Cartel de Bengale ; un vaiffeau & un fe
nau de Bengale ; deux autres avec un rang de canons
chacun ; un brigantin corfaire , le feul qui foit dans
I'Inde, de douze canons ; un vaiffeau de l'Inde Danois ,
monté par des matelots François ; l'Osterley , vailfeau
pris à notre Compagnie ; environ 8 gros bâ
timens marchands armés en mer ; une frégate qui
a paflé le Cap avec des provifions & des troupes ;
un autre vaiffeau arrivé depuis peu , & qu'on dit
' être très fort.
On
( 121 )
On affure qu'il vient d'être expédié une
frégate légère à la rencontre de la flotte
attendue de l'Inde , pour lui porter l'ordre
de relâcher par-tout où elle pourra , attendu
que l'armée combinée eft à la mer.
Les dépenses de la guerre pour cette
année excèdent de beaucoup celles de toute
autre année précédente , & celles de la campagne
prochaine feront encore plus ' confidérables
; pour y pourvoir , il ne faudra pas
moins qu'un emprunt de 16 millions qui
feront levés prefque de la même manière que
le dernier emprunt. D'autres méthodes ont
été propofées , mais aujourd'hui le Miniftre
ne juge pas à propos d'en faire l'effai ; dans
les années 1778 & 1779 , l'emprunt étoit
à 3 pour cent , & une courte annuité. En
1780 , il étoit à 4 pour cent , & une longue
annuité ; l'année prochaine , il fera de même.
On s'attend que le budget fera ouvert beaucoup
plutôt qu'à l'ordinaire , parce qu'on
a grand befoin d'argent dans la tréforerie.
La principale difficulté pour continuer la
guerre l'année prochaine , eft la grande
difette d'hommes , la nation fournira bien
Pargent néceffaire , mais les hommes ne
s'achettent point. La perte des matelots que
les maladies nous ont enlevés cette année
dans les Illes de l'Amérique eft irréparable.
On a fait dans un de nos papiers la plaifanterie
fuivante fous le titre d'avis littéraire .
On imprime & on publiera inceffamment un
ouvrage dédié au Lord North , intitulé : Nouveau
Systême d' Arithmétique Politique , dans lequel on
16. Décembre 1780. f
( 122 )
démontre la fourberie & les erreurs des anciens
livres , & nommément celle du Docteur Price , qui
affuroit que la Nation étoit ruinée il y a quatre ans,
tandis que dans le fait elle ne l'eft pas encore ; mais ,
à l'exemple de Job , plus le fardeau eft lourd ,
mieux elle le fupporte. On ajoute à ce livre un
Appendix appellé le Refte du Joueur , où l'on fait
voir la néceffité d'un coup de plus , c'eſt-à dire ,
d'un quitte ou double , mais avec cette différence
qu'ici la Nation , perte ou gain , faiera elle ſeule
tout l'enjeu.
On dit qu'il y aura cet hiver une chaîne
de croifeurs répartis dans les ftations fuivantes
; & que cette efcadre deftinée à épier
les mouvemens & les opérations de l'ennemi
, ne fera compofée que de frégates. II
y en aura 3 depuis Oueffant , jufqu'au cap
Ortégal , pour le golphe de Gafcogne ; une
devant la Corogne ; 2 du Cap Finistère au
Cap S. Vincent , & une diviſion particulière
devant Cadix .
On regarde à préfent comme un fait certain
l'arrivée de M. Searle en Hollande . On
fait qu'il eft Membre du Congrès , Colonel
d'un des régimens de Penfylvanie. Il eſt
envoyé pour y négocier de la part du Congrès
, ce qui fait évanouir l'idée ridicule que
l'on avoit conçue ici , que la prife & la détention
de M. Laurens arrêteroient abfolument
la négociation dont ce dernier étoit
chargé. Etoit-il vraisemblable qu'une affemblée
, compofée d'hommes fages & prévoyans
laifferoit dépendre une affaire d'une auffi
grande conféquence , de l'heureufe arrivée
d'un homme en Europe , fujette à tant de
contre-tems , tels que la mort ou d'autres
71232
accidens . M. Searle , au refte , eft le premier
Membre du Congrès , en fonction , venu en
Europe . Tous ceux qui l'ont précédé pour
négocier au nom du Congrès , fe font toujours
démis de leurs charges avant leur
départ.
Plufieurs Miniftres étrangers difent hautement
que la guerre avec la Hollande eft
inévitable ; cette République , au commencement
du printems , mettra en mer de
puiffantes efcadres pour protéger fon commerce
dans toutes les parties du monde , &
agir offenfivement contre la Grande Bretagne.
Si nous avons ce nouvel ennemi fur les
bras , nous ne pouvons nous en prendre qu'à
notre imprudence , qui nous a empêché de
le ménager.co
Notre commerce de la Ruffie & de la
Baltique eft actuellement évalué au fixième
de tout notre commerce en général. Cette
confidération devroit bien nous engager à
vivre en bonne intelligence avec les Puiffances
du Nord. Il femble cependant que
nous n'en prenons pas le chemin. L'Armateur
le Fox vient de conduire à Plimouth
un bâtiment Ruffe allant de Konisberg à
Bordeaux , avec un chargement de 114
tonneaux de chanvre. On doit s'attendre
à de vives réclamations de la part de la
Ruffie , qui ne confentira jamais à fe laiffer
traiter comme les Hollandois , & le vaif
feau fera sûrement rendu , puifque, le chanvre
, conformément à notre traité avec la
£ 2 .
( 124)ད
•
Ruffie , & aux articles 10 & 11 de ce traité
rappellés dans la dernière inftruction du
Roi , n'eft point au nombre des marchandifes
de contrebande.
On croit que le procès du Lord Gordon
ne fera pas jugé de fi tôt , il eft auffi trèsmalade
, avec des fimptômes inquiétans. Il
y a quelques jours qu'il écrivit à fon Avocat
, pour le prier de lui avouer fincèrement
s'il croyoit qu'il y eût quelque danger pour
lui dans fon affaire. Son Avocat l'aflura fur
fon honneur qu'il n'y voyoit rien qui pût
l'inquiéter ou l'affecter.
Il y a quelques jours que le Lord Deerhurſt,
fils du Lord Coventry , voulant , par bravade
, faire fauter une haute barrière à fon
cheval , dans une partie de chaffe , le cheval
s'eft renverfé fur lui , & lui a ouvert le
crâne d'un coup de pied. On n'a pas l'eſpoir
qu'il puiffe en revenir. Il y a quelques.
années que le Marquis de Tavistock , fils du
Duc de Bedford , périt par un accident femblable
.
FRANCE.
De VERSAILLES , le 12 Décembre.
LE 26 & le 27 du mois dernier , fept
Gentilshommes déja reçus à l'Ecole Royale
Militaire ont été préfentés à LL. MM. &
à la Famille Royale qui les ont honorés de
F'accueil le plus favorable.
Lei de ce mois . la Comteffe de Polaf
tron & la Vicomtefle d'Affry ont eu l'honneur
d'être préſentées à LL. MM. & à la
( 125 )
Famille Royale , la première par la Ducheffe
de Polignac , & la feconde par la Comteffe
d'Affry.
De PARIS, le 12 Décembre.
UN Courier extraordinaire arrivé le 6 de
ce mois à Verfailles , apporta la fâcheufe
nouvelle que l'Impératrice- Reine étoit aflez
dangereufement malade pour qu'on lui eût
adminiftré les facremens. Le même jour
vers les heures du foir , arriva un autre
Courier expédié par le Baron de Breteuil ;
le bruit fe répandit auffi rôt que S. M.
allait beaucoup mieux ; mais le lendemain
on fut que ce Courier avoit apporté la
nouvelle de fa mort , arrivée le 29 du
mois dernier . Comme la Reine eft incommodée
d'un rhume qui ne lui donne guère
de repos , on l'a préparée à la perte qu'elle
vient de faire de la plus tendre des mères
, en ne lui annonçant d'abord que fa
maladie ; ce fut le 7 à midi que le Roi
lui apprit lui même que fon augufte mère
avoit fuccombé à fes maux ; il n'a point
quitté la Reine de toute la journée. S. M.
a pris en même - tems le devil de reſpect
qui eft le deuil ordinaire. Le grand ne
tardera pas à être pris ( 1 ) ..
( 1 ) On trouve chez Nyon l'aîné , rue du Jardinet , des
Exemplaires des Annales du règne de Marie- Therefe , par
M. l'Abbé Fromageot , fous le titre d'Anecdotes de Bienfaifance
, avec fon Portrait , & des figures très -bien gravées ,
prix liv. relié. £ 3
( 126 )
Le de ce mois le Miniftre reçut des
dépêches de M. de Monteil , Commandant
l'efcadre de S. M. à St-Domingue.
Cet Officier y rend compte de tout ce
qui s'eft paffé dans ces parages depuis le
départ de M. de Guichen. Ayant été
inftruit que quatre vaiffeaux Anglois croifoient
au vent du Cap , il fortit pour
les chercher ; ils fe retirèrent à fon approche
; mais deux de leurs frégates qui
s'étoient trop avancées furent prifes par l'ef
cadre Françoife.
On ajoute à ces détails que les Efpagnols
ayant embarqué des troupes à Porto - Ricco
fur 8 bâtimens , ainfi que les foldats &
les matelots que D. Solano y avoit laiffés
malades , deux vaiffeaux Anglois forcèrent
cette petité flotille à s'échouer fur la côte
peu d'heures après qu'elle eut mis à la !
voile. Comme elle n'étoit défendue par
aucun vaiffeau armé , les chaloupes ennemies
la brûlèrent entièrement . Tout le
monde avoit eu le tems de fe fauver à
terre. M. de Monteil ne fut pas plutôt
informé de ce qui venoit de fe paffer à
Porto- Ricco , qu'il fe rendit à cette Ifle.
De nouveaux bâtimens de tranfport furent
bientôt frétés , & les troupes embarquées ;
il leur donna une frégate pour les eſcorter
jufqu'à l'entrée du canal.
Voilà tout ce qui a tranfpiré des lettres
de M. de Monteil ; dans quelques jours
on aura vraisemblablement les détails de fa
croifière ; ils doivent être fort intéreffans.
( 127 )
Le navire marchand qui a apporté ces
nouvelles eft entré à Bordeaux le 27 Novembre.
Il étoit parti du mole St Nicolas
le 31 Octobre , & il avoit profité jufqu'au
débouquement de l'efcorte de 4 vaiffeaux
de ligne , que M. de Monteil envoyoit
à la Martinique.
23
On ne doute plus que la flotte Angloife
ne croife depuis le golphe de Gascogne
jufqu'au cap Finifterre. Le navire pris par
le Cumberland , le vaiffeau qu'a rencontré
le Magnanime , deux autres qui ont chaffé
la Friponne , frégate commandée par M.
de Macnemara , qui leur a échappé
comme par miracle en fe réfugiant à l'Orient
, tout femble annoncer que l'Amiral
Darby eft fur le paffage de M. d'Estaing.
Les lettres d'Angleterre ne lui donnent que
vaiffeaux , parce qu'il a été obligé d'en
renvoyer 3 qui avoient été fort maltraités
par la tempête , & l'Amiral Hood qui a
ordre de le joindre étoit encore en rade
le 27. Auffi ce ne font pas les forces de
l'ennemi qui peuvent inquiéter. Ceux qui
ne connoiffent pas ce que c'eft qu'une
campagne de mer , & qui voudroient recevoir
des nouvelles auffi fouvent & auffi
fûrement que l'on en reçoit des armées de
terre , prennent de l'inquiétude du filence du
Vice- Amiral depuis fa fortie de Cadix'; ils
ne devroient en avoir que des coups de
vent qui ont régné depuis quinze jours.
Tout regorge ici de vivres & de munitions ,
f
4
( 128 )
écrit- on de Breft , en date du 3 de ce mois ; l'arri
vée de la grande forte & le départ prochain des
différentes efcadres , diminueront bientôt cet amas
de provisions de toute eſpèce. Nul avifo ne nous
a donné des nouvelles de M. le Comte d'Eftaing .
Nous ne fommes pas mieux informés de la ſtation
qu'a choifie l'Amiral Anglois. S'il en faut juger
par le rifque qu'a couru la Fripponne , qui , chaf
fée par deux vaiffeaux & deux frégates Angloifes ,
s'eft réfugiée à l'Oueſt , après avoir été obligée de
jetter quelques- uns de fes canons à la mer , elle
croife vis-à- vis le golfe . On ignore le fort de la
Fine , petite frégate qui croifoit de conferve avec
elle , & qui avoit été chaffée de même. La belle &
forte efcadre qui eft en rade , a ordre de fe tenir
prête à partir au premier fignal. On croit qu'elle
joindra M. d'Estaing , qui n'entrera pas dans ce
Fort , où M. de Guichen viendra feul avec ceux
qu'il a ramené d'Amérique. Depuis les terri
bles coups du 20 & du 21 Novembre , la mer a
été tranquille. Nous n'apprenons pas qu'ils aient
caufé de plus grands dommages que ceux dont
nous avons déja parlé , qui ſe réduisent à deux ou
trois navires qui ont fait côte.
Nous nous attendions bien que les lettres
de Breft n'annonceroient pas encore la venue
de M. d'Eftaing ; les premiers avis de
fon apparition fur nos côtes , doivent nous
venir de Bayonne ou de Bordeaux. Ceux de
Cadix font craindre peut-être de ne pas les
recevoir de fi tôt. On écrit de ce port , en
date du 17 , que le 15 , il parut à l'entrée de
la baie , 2 frégates que l'on reconnut pour
être de la flotte de M. d'Estaing . La Courageufe
qui venoit de fortir leur parla ; elles
s'éloignèrent enfuite , & la Courageuse rentra
fans qu'on ait pu favoir ce qu'elle avoit
( 129 )
appris d'elles . On foupçonne feulement que
le i la flotte & le convoi n'avoient pu doubler
le Cap St-Vincent. Au refte , il n'y a
aucun fond à faire fur le rapport du Rattlef
nake , qui n'a vu que 20 vaiffeaux avec M.
d'Estaing , & qui le croit parti pour l'Amérique.
Il vient certainement à Breft ; il n'a
nul tranſport , ni affez de vivres pour le
voyage que l'on lui fuppoſe. Lorfque M. de
Kerfaint difoit , il y a un mois , qu'il aimeroit
mieux que le convoi fût encore à St-
Domingue , parce qu'il feroit plus près des
ports de France qu'étant à Cadix , on trouvoit
cette idée exagérée ; elle pourroit mal-
. heureuſement n'être que trop jufte , puifque
le tems ne change pas , & que le convoi
peut refter encore un mois fur le Cap Saint-
Vincent.
Les lettres de Breft , où il eſt fait mention
de la tempête du 20 , & de la brume épaiffe
qui a eu lieu le même jour depuis 10 heures
du matin jufqu'à 2 de l'après -midi , portent
que plufieurs des bâtimens en rade , ont
couru rifque d'être écrafés par l'Augufte , &
que le maître d'équipage de ce vaiffeau s'eft .
perdu avec fon canot qui a chaviré. Il fut
porté des fecours , auffi-tôt qu'on le put , a
un navire Hollandois prêt à fe perdre à Berthome.
Il avoit fait pendant le fort de la
tempête & de la brume , divers fignaux de
détreffe qui avoient fait croire qu'on fignaloit
l'armée navale attendue d'Efpagne.
L'un des vaiffeaux qui la compofent ayant
fs
( 130 )
eu la quille endoinmagée en touchant fur
une roche à fon retour d'Amérique , il a été
donné ordre d'en mettre une fur le chantier
pour la remplacer à fon arrivée .
Parmi les lettres particulières apportées
par la frégate l'Amazone , quelques - unes
contiennent les détails fuivans :
De Newport , dans Rhode Island , le 3 Octobre
. Je vous ai mandé notre arrivée à Rhode Iſland ;
nous cominencions à nous y établir lorſque l'Amiral
Arbutnoth parut à vue ; & huit jours après
on nous annonça que le Général Clinton avoit
paffé dans Long Island avec la plus grande partie
de fes forces , & qu'il y faifoit des difpofitions
d'embarquement. Ces mouvemens offenfifs ne pou •
voient que nous regarder. En conféquence M. de
Rochambeau fit les préparatifs de défenfe les
meilleurs & les plus prompts pour recevoir les
ennemis. Pendant trois femaines nous nous fommes
attendus à être attaqués . Enfin , nous apprîmes
que le Général Clinton étoit retiré à New-
Yorck. Les mouvemens du Général Washington
fur cette Place le déterminèrent fans doute à venir
la couvrir. Nous avons joui de la tranquillité
la plus parfaite jufqu'au 18 Septembre , que nous
apprimes Farrivée de l'Amiral Rodney , avec onze
vailleaux qui s'étoient réunis à l'efcadre de l'Amiral
Arbuthnot. Tous les avis fe réunirent fur le
projet de ces Amiraux , de venir forcer le port ,
pendant que le Général Clinton effectueroit un débar
quement avec les 10,000 hommes dont nous avions
déja été menacés . Il n'y eut qu'une feule voix par-
-
mi les troupes de terre pour fe défendre jufqu'à la
dernière extrémité. M. le Comte de Rochambeau
étoit abfent; le Général Washington lui avoit don
né un rendez-vous à Strafford , à 35 licues d'ici , M.
le Baron de Viomeuil nous commandoit en fon
( 131 )
abfence. Ce brave Officier ne tarda pas5 à juger des
reflources que nous pouvions tirer de notre poftion
, & d'une réſolution aufli bien formée que
celle des Troupes. Perfuadé de fon opinion , il l'expofa
avec la vigueur qui le caractériſe , & n'eut
pas de peine à y amener & la marine & nos alliés :
il n'y eut qu'une volonté , & tout le monde travailla
avec un zèle qui annonçoit la victoire . Nous
attendions avec une espèce d'impatience le moment
où Arbuthnor , Graves , Clinton & toutes les forces
de l'Angleterre viendroient nous attaquer. Mais au
bout de huit jours , nous apprimes que le Général
Clinton étoit tranquille à New- Yorck , & que
I'Amiral Rodney , loin de faire des préparatifs dont
Rhode- Iſland fût l'objet , paroifloit plutôt s'occuper
de fon retour aux Antilles «.
Le 8 Octobre . Le Général Arnold s'eft vendu
aux Anglois . Le Colonel André , Aide- Major- Gé
néral , qui avoit négocié cette trahison , & qui intriguoit
dans le pays fous différens déguifemens
a été arrêté & pendu comme efpion . Le traître
Arnold s'eft fauvé.
nous
» Le 28 Octobre. M. le Baron de Viomenil a
paffé aujourd'hui la revue de fin de campagne. Les
troupes font en bon état . A notre arrivée , nous
avons eu quelques maladies occafionnées par la
durée de notre navigation , & 102 jours de féjour
dans les vaiffeaux. En les quittant , nons campâmes
par des chaleurs exceffives fans comparaifon
plus fortes que celles dont nous
plaignons en Europe , & qui ne nous ont quitté
que le 15 Septembre. Depuis ce tems nous fouffrons
quelquefois d'un froid bien plus rigoureux
que celui que nous éprouvons dans nos contrées
en pareille faifon. Tel eft le climat de ce pays- ci ;
on s'y porte bien , mais la vie des habitans n'eſt
pas longue. Leur conformation aufli eft différenté
de la nôtre. Les hommes font beaux , grands ,
Y
f6
( 132 )
élancés,& ont beaucoup de fineffe dans la taille ; mais
leurs mufcles he me paroiffent pas auffi prononcés
que ceux des Furopéens , ce qui dénoteroit moins
de force . Les femmes font d'une blancheur éblouiſfante
, la plus belle peau , des traits charmans
bien plutôt formées que les nôtres , mais elles ne
font plus reconnoiffables à trente ans «<,
On lit le fait fuivant dans les affiches de
Lyon :
Les Novembre , à dix heures du matin , un
Domestique d'une ferme de l'Abbeffe de St-Pierre ,
fituée à Morancé , fur la route de Lyon à Paris,
apprenant qu'une Poule étoit tombée dans un puits
que l'on conftruifoit dans cette ferme , s'y fit defcendre
pour l'en retirer ; il tenoit d'une main une
Jumière dans une lanterne arrivé au fond , il fe
Taifit de la Poule & crie qu'on le retire ; la corde
accroche quelques pierres du mur de ce puits ; une
l'atteint à la main & fait tomber fa lanterne , il crie
qu'on fe hâte de le remonter , parce qu'il s'apperçoit
du prochain écroulement de toute la maçonnerie;
mais d'autres pierres s'étant détachées , il abandonna
la corde & retomba dans le fond : heureuſement
pour lui ces pierres formèrent une espèce de voûte
qui l'empêcha d'être écrafé par le poids ; fon corps
fuivit la direction des pierres , la tête baiffée & fon
dos faifant auffi une espèce de voûte , un pied &
une main étoient immobiles , l'autre main avoit un
petit'efpace pour faire quelques légers mouvements.
Ou s'empreffa de fortir les décombres , que l'on a
eftimé être d'environ 5 pieds ; on travailla tout
le refte du dimanche , le lundi fuivant jufqu'au foir ,
qu'il funvint un mauvais tems qui découragea les
ouvriers , perfuadés que cet homme étoit écrasé ;
de forte que l'on ceffa de déblayer ce puits pendant
environ dix heures. Le mardi matin le Seigneur du
lieu , ( M. le Comte de Chaponay , ) & MM . fes
fils , firent reprendre ce travail , qu'ils encoura
( 133 )
gerent par leur préfence ; on eut la confolation
d'entendre la voix de cet infortuné. On redoubla
d'ardeur , & enfin on le dégagea. Le Curé , ( M.
Arnaud , ) fut appellé & lui donna les confolations
de fon miniftère. On fe hâta de le retirer. L'empreffement
mal dirigé penfa lui être funefte encore ,
car ne l'ayant pas attaché fur une chaife longue où
on le mit à l'orifice du puits , il fut près d'y retomber.
Le Chirurgien de Chazay , petite Ville voifine ,
appellé , vifita cet homme ; il ne lui trouva rien
de caffé , feulement des contufions à une épaule ,
aux bras & à une jambe. Deux larges excoriations
fur la tête , mais qui n'avoient point endommagé
le crâne. Le 10 de ce mois , il étoit fans fièvre ,
& avoit toute la connoiffance.
» Dix jeunes gens , réfolurent il y a quelques
jours d'aller dîner au moulin de Javelle , pour fêter
le retour d'un de leurs amis récemment arrivé du
fein de la famille où il avoit paffé les vacances der
nières ; ils choifirent pour voiture une petite chaloupe
, & le de ce mois ils partirent du port de
la place Louis XV , à dix heures du matin. Au lieu
de s'arrêter à l'endroit convenu , on alla juſqu'à
Seve , où on aborda au port où la Galiotte débarque
ordinairement. Il avoit été décidé , avant le départ
, qu'on ne fe ferviroit pas de la chaloupe pour
revenir. Pendant le dîner , deux ou trois imprudens
changèrent d'idée , & déterminèrent tous les convives
, à l'exception de trois , à remonter la rivière .
En conféquence on loua dans le village un cheval
& un conducteur ; on attacha au haut d'un mât de
quinze pieds , qui dominoit le petit bâtiment , une
corde mince & ufée . Sept s'embarquent ; la chaloupe
démarre & s'éloigne du bord , le chevalpart, &
du premier coup de collier renverfe le bateau, trop léger
pour réfifter à cet effort. Au fecond, la corde caffe,
& la gondole , déja pleine d'eau , paffe avec rapi
dité fous une des arches du pont de Seve. Deux des
infortunés enfermés dans cette gondole , ont affez
( 134 )
de préfence d'efprit pour caffer les carreaux de
verre dont elle étoit entourée ; ils paflent par les
embrâfures des croifées , s'attachent au mât , & ont
été fauvés . Les cinq autres ont été noyés . Cet accident
eſt d'autant plus affreux , que le plus âgé de
ces malheureux n'avoit que vingt-un ans.
Nous avons annoncé le monument que
le Cardinal de Rohan fe propofe de faire
élever fur le lieu où Turenne a perdu la vie.
Cet ouvrage eft digne d'un Prince qui aime
la gloire. Nous placerons à côté un fait qui
prouve également fon humanité & fa bienfaifance.
Il s'agit du renouvellement des fermes
de fon Abbaye de St - Vaft ; les annonces
imprimées & affichées à cet effet , font conçues
ainfi :
Les pauvres auront autant de droit aux terres que
les plus aifés ; ils pourront le préfenter fans crainte ;
& s'ils ne trouvent perfonne parmi les riches qui
veuille répondre pour eux , ils n'en auront pas
moins les terres dont ils auront befoin pour fourenir
leurs femmes & leurs enfans. L'intention de
S. E. eft qu'ils aient les meilleures. Il leur fuffira
, pour obtenir ce bénéfice , de préfenter à M.
Frenais un certificat de leur Curé , qu'ils font laberieux
, & qu'on n'a aucun reproche à leur faire
fur leur conduite & fur leurs moeurs «.
·
C'eft M. Boutin , l'un des 12 Receveurs-
Généraux des Finances confervés , qui eft
nommé Tréforier- Général de la Marine à la
place de M. Baudard de Saint James. M.
Necker l'a choifi & l'a préfenté à M. le Mar
quis de Caftries. Ces Miniftres agiffent de
concert pour preferire de nouvelles formalités
, afin que cette comptabilité corref
( 135 )
ponde à l'un & à l'autre , fuivant les vaes
qui ont fait dicter l'Edit de création des deux
charges de Tréforiers Généraux , payeurs des
dépenfes de la marine & de la guerre. La
place recréée de Receveur- Général des Finances
, que M. Boutin ne pourra plus occuper
, fe donne , dit- on , à M. Chanorier.
ه ي
François - Jacques de Guinebaud de la
Groflière , Bailli , Grand'Croix de l'Ordre de
St-Jean de Jérufalem , ancien Capitaine de
galères de fon ordre , Commandeur des
Commanderies de Coudry & d'Aubigny , eft
mort au Château de la Groflière ,, en Bas-
Poitou , âgé de 81 ans.
M. de Biandos , Doyen & Vicaire- Général .
de Bayeux , Abbé Commendataire de l'Abbaye
Royale de Lanoë , Ordre de Citeaux ,
Diocèle d'Evreux , eft mort à Bayeux dans
le courant du mois dernier , âgé de 78 ans.
M. de Loyen , premier Confeiller Penfionnaire
de l'Abbaye de Bergues St- Vinocq
en Flandre , vient de mourir âgé de 94 ans.
L'Abbé de Montpefat , ancien Abbé de
Franquevaux , Doyen du Chapitre Royal de
Tarafcon , en Provence , frère du Duc de
Montpefat , Grand'Croix de l'Ordre Royal
de l'Aigle- Blanc & de celui de Malthe , eft
mort le 7 Novembre au Château de Pilyon
en Dauphiné.
Jofeph-Louis- François de Pardieu , Comte
d'Avrémenil , ancien Infpecteur des Milices
gardes-côtes de la Haute-Normandie , ef
mort le premier de ce mois en fon Château
d'Avrémenil , âgé de 70 ans.
( 136 )
par
Déclaration du Roi donnée à Verfailles le 10 Août ,
& enregistrée en la Chambre des Comptes le 16
Septembre fuivant , portant règlement définitif pour
la comptabilité de la Caiffe des Amortiflemens établie
Edit du mois de Décembre 1764 , qui fubroge
le fieur d'Arras , Tréforier de la Caiffe des
arrérages , au Trélorier de la Caiffe des amortif
femens , & le charge , à compter du 15 Août 1780 ,
tant de la fuite des recouvremens relatifs aux droits
de mutation , dixième & cinquième d'amortiffement,
& autres réfultans de l'Edit , reftans à faire
fur les anciens exercices de ladite caiffe , que des
anciens règlemens & autres objets à acquitter audit
jour 15 Août 1780 , fur lefdits anciens exereices
; qui ordonne auffi différentes reprifes à faire
dans le compte de l'exercice 1775 de ladite caiffe
des amortiffemens ; & qui valide encore la reftitution
du droit de mutation , faisant partie de la dépenſe
du compte dudit exercice 1775 de la même
caifle.
Lettres Patentes du Roi données & enregistrées
les mêmes jour & an , qui ordonnent l'enregistre.
ment à la Chambre des Comptes , de l'Edit du
mois de Juillet 1772 , portant prorogation de l'aliénation
faire au profit du Clergé , de la fomme
annuelle de 500,000 liv. fur le produit du bail des
Fermes. Cette prorogation s'étend jufqu'au 1 Juillet
1796.
Deux Arrêts du Confeil d'Etat du Roi du 6 Janvier
dernier , qui maintiennent le Duc de Villeroy ,
en qualité d'Engagifte de S. M. , dans la poffellion
& jouiffance , l'un d'un droit de péage fur la rivière
de Seine à Corbeil , & d'un pareil droit par
terre , dans le même lieu ; l'autre , du droit de péage
par terre au lieu d'Effonnes.
Autre Arrêt du Confeil d'Etat du 25 Octobre ,
qui permet à Nicolas Salzard , Adjudicataire des
Fermes générales , de continuer de fe fervir , à
( 137 )
compter du 1 Janvier 1781 , jufqu'au 31 Décem
bre fuivant , feulement dans les provinces non
fujettes aux droits d'Aides , de tous les regiftres &
expéditions employés à la recette & régie des
droits compris dans le bail dudit Salzard , marqués
des timbres de Laurent David , fans que ledit Salzard
foit tenu de les faire contre-timbrer du tim .
bre de Jean-Vincent René , à la charge par lui de
payer audit René , à compter du 1 Janvier 1781 ,
les mêmes droits de timbre auxquels les regiftres
& expéditions auroient été affujettis , s'ils cuffent
été contre- timbrés des timbres de Jean - Vincent
René .
Autre du 31 Octobre , portant nomination des
perfonnes qui figueront les coupons de billets de
la Loterie , établie par Arrêt du 29 du même
mois.
De BRUXELLES , le 12 Décembre.)
。
Le Courier expédié par les Etats Généraux
pour porter à la Cour de Pétersbourg
la nouvelle de l'acceffion des Provinces-
Unies à la neutralité armée , étoit parti le
25 du mois dernier ; peu d'heures après
qu'il s'étoit mis en route , le grand Penfionnaire
de la République reçut des dépêches
qui déterminèrent d'envoyer un
exprès fur les pas du Courier pour le rap
peller ; on l'atteignit à quelque distance de
Leyde , où il avoit eu le malheur de ver
fer, il eft reparti le 27 pour Pétersbourg ;
les dépêches qui ont obligé de le faire
revenir , venoient de cette Cour , & il étoit
tout fimple qu'il y portât la réponse qu'elles
exigeoient.
( 138 )
On dit que les préfens que la République
deftine aux Miniftres de Ruffie font déja
réglés. On évalue à 6000 roubles ceux qu'on
doit faire au Comte de Panin & au Vice-
Chancelier Comte d'Ofterniann ; il y aura
1oco roubles pour la Chancellerie , & o11 .
répartira entre quelques Confeillers de la
Chancellerie 3800 ducats. On évalue à
80,000 florins , la fomme totale de ces
préfens.
>
Le bruit fe répand , écrit- on d'Amfterdam ;
qu'il a été envoyé à tous les officiers , bas- officiers
cavaliers & foldats des troupes de la République ,
ablens par congé , l'ordre de rejoindre au plutôt
leurs corps refpectifs . On affure qu'on va renforcer
les garnifons de toutes nos places maritimes ; le
régiment du Prince Frédéric d'Orange de Naffau
doit fe rendre de Zwol dans le Nord- Hollande , celui
du Lieutenant - Général de Leufden , en garnifon à
Utrecht , prendra la même route , & fera remplacé
par le premier bataillon du régiment du Colonel
Godin , en garnifon à Deventer ; le régiment des Mariniers
du Général - Major Bentinck , paffera de Boisle-
Duc à la Brielle ; celui du Lieutenant - Général
Onderwater , en garnifon à Gorinchem & à Schoonhoven
, ira renforcer la garnifon de Hellevoetfluis ;
une partie du régiment Ecoffois du Général-Major
Stuart , fe rendra de Heufden à Gorinchem , & quatre
compagnies du même régiment fe rendront de
Gertruidenberg à Heufden. On apprend de Rotter
dam que par des ordres fupérieurs , on y a preflé
un certain nombre de bâtimens pour tranfporter les
troupes qui doivent renforcer les garnifons des places
maritimes de la République , & même de celles
de Zéelande. On prend aufli des précautions pour
la défenfe des côtes les plus expofées ; & on allure
pofitivement qu'il fera élevé entr'autres fur le Helder
une batterie de 18 canons . «
( 139 )
M. Smiffaert , Miniftre de LL. HH. PP .
à la Cour de Lisbonne , a écrit aux Etats-
Généraux une lettre en date du 19 Octobre
dernier , dont on voit circuler l'extrait
fuivant.
» Ayant reçu de la part de S. E. M. le Secrétaire
d'Etat D. Ayres de Sa & Mello , fur mes repréfentations
, la réponfe ci-jointe , il m'a paru affez clairement
de quelle manière le décret de S. M. T. F. ,
du 30 Août dernier eft expliqué en faveur & à la
fatisfaction des Anglois , & que tous les efforts &
remontrances que je pourrois faire ultérieurement
pour le paffé , feront perdus & fans aucun effet . - Je
crois donc qu'il eft de mon devoir de marquer à V. H.
P. qu'on m'a dit hier , que l'arrêt du bâtiment qui
mouille à Belem depuis le mois de Janvier der
nier , & qui attendoit journellement une décifion
favorable , fera auffi confirmé & fa cargaifon vendue
, comme y ayant été conduit avant la publication
dudit décret «.
La lettre du Secrétaire d'Etat Portugais
eft conçue ainfi :
Je vous envoie les papiers ci-inclus , où vous
verrez clairement les motifs qu'on a eus de donner
la permiffion relative à la cargaifon du bâtiment
la Dame Claffina , dont vous m'avez parlé. Je
ferai toujours prêt à écouter ce que vous demanderez
, & je prie Dieu de vous prendre ſous ſa fainte
garde «.
Suite du Plan ou Traité de Commerce entre les
Etats - Généraux & l'Amérique Unie..
5 ° . Les fujets de chacune des parties & les habitans
des Contrées , Ifles , Villes ou Bourgs , fous
l'obéillance ou appartenans à l'une d'icelles , auront
la liberté de venir avec leurs navires & bâtimens ,
leurs effets & marchandifes ( dont le commerce ou
importation ne font pas défendus par les Loix, ou
( 140 )
Ordonnances des Pays refpectifs , ) dans les Pays ,
Territoires , Villes , Ports , Lieux & Rivières réciproques
, & d'en reffortir , y demeurer & réfider ,
fans aucune limitation de tems ; de louer des maifons
, ou d'en occuper une partie chez d'autres ,
d'acheter toutes fortes de marchandifes & effets
légitimes , par- tout où ils en trouveront chez le
premier Artifan ou Débitant de la première main ,
ou de quelqu'autre manière , foit dans les marchés
publics , deftinés à la vente des marchandifes , dans
les Villes commerçantes , Foires , ou ailleurs , ou
ces effets ou ces marchandifes font manufacturés
ou vendus . Il leur fera permis d'amaffer , de tenir
dans leurs magafius & d'y mettre en vente , les
marchandifes & effets importés d'ailleurs . On ne
pourra pas les obliger non plus , & contre leur
confentement , d'apporter les fufdits effets ou marchandifes
aux Marchés publics ou Foires , fous
condition , cependant , qu'ils ne pourront pas les
vendre en détail , foit dans les boutiques ou ailleurs ;
ils ne feront pas chargés d'aucunes taxes ou impofitions
, à raifon de la fufdite exemption ou pour
d'autres caufes , excepté feulement pour ce qui doit
être acquitté pour leurs vaiffeaux , navires ou effets ,
felon les Loix & coutumes ufitées dans chaque Pays ,
conformément aux ftipulations de ce Traité . En
outre , ils auront pleine liberté de partir fans le
moindre empêchement ou difficulté , ( liberté , dont
jouiront auffi leurs femmes & enfans , s'ils en ont ,
ainfi que leurs domeftiques , au cas qu'ils veuillent
fuivre leurs maîtres ) & d'amener avec eux leurs
marchandifes , effets , vendus ou importés , quand
& pour tous les lieux qu'ils jugeront à propos , hors
les limites de chaque contrée , par terre ou par
mer , ou fur les rivières & lacs , nonobftant tous
Privilége , Loi , conceffion , immunité ou ufage à
ce contraires.
6°. Quant au calte , il en fera accordé une
( 141 )
entière liberté aux fujets des confédérés refpectifs ,
ainfi qu'à leurs femmes & enfans , s'ils font mariés .
On ne les obligera pas non plus à fréquenter les
Eglifes , pour affifter aux exercices de la religion
dans une autre place , & ils pourront exercer fans
aucun empêchement , leur religion , ſelon leur rit ,
dans les Eglifes , Chapelles , ou Maifons particulières
, à portes ouvertes. En outre il fera auffi
accordé la permilion de pouvoir enfevelir les fujets
de l'une des Parties contractantes , décédés dans les
Domaines de l'autre , & cela dans des lieux décens
& convenables , affignés à cette fin , felon l'exigeance
du cas ; & il ne fera jamais exercé d'outrage
en aucune manière quelconque , fur les corps morts
ou enfevelis .
7° . Il a de plus été conclu & établi comme règle
générale , que tous & un chacun des fujets , tant
de L. H. P. les Etats Généraux des Provinces-
Unies , que ceux des Etats - Unis de l'Amérique ,
dans tous les lieux & places quelconques , foumis à
leur Puillance , tant de part que d'autre › quant à
ce qui concerne tous les droits , impofitions ou
ufages , fous telle dénomination que ce puiffe être ,
eu égard aux effets , marchandifes , perfonnes
vaiffeaux , bâtimens , frêts , mariniers , navigation
& commerce , fe ferviront & jouiront au moins
des mêmes Priviléges , franchifes & immunités
& auront les mêmes prérogatives , tant devant les
cours de Justice, que dans toutes les autres chofes
qui peuvent avoir quelque relation , foit au commerce
, foit à quelques autres droits quelconques ,
dont jouit la Nation étrangère la plus favorifée ,
ou dont elle pourroit jouir par la fuite.
89 , L. H. P. les Etats -Généraux des Sept Provinces
- Unies , employeront les moyens les plus
efficaces, qui font en leur pouvoir , à l'effet de
protéger & de défendre tous les vaiffeaux & effets
appartenans aux fujets , au peuple , ou aux habitans
des fufmentionnés Etats - Unis de l'Amérique , ou
( 142 )
quelques-uns d'iceux , lefquels fe trouveront dans
leurs Ports , ou leurs Rades , ou dans les mers
voifines de leurs Etats , Ifles , Villes & Bourgs , &
de tâcher de recouvrer & faire reftituer aux véri
tables Propriétaires , leurs Agens ou ayant pouvoir ,
tous les bâtimens & effets enlevés dans les lieux
de leur jurifdiction ; & leurs vaiffeaux de guerre ,
ou autres fervant d'eſcorte , navigans en conformité
de leurs ordres , prendront fous leur protection tous
les navires appartenans aux fujets , à la Nation ou
aux habitans des fufmentionnés Etats-Unis d'Amérique
, ou à quelques-uns d'iceux , tenant le même
cours ou rhumb , & défendront ces bâtimens , tant
qu'ils tiendront le même cours , ou navigueront
par la même route , contre toutes les attaques ,
violence & oppreffion , le tout de la même manière ,
& comme l'exigeroit l'obligation où ils font de
protéger les navires appartenans aux fujets de L.
H. P. les Etats - Généraux des Sept Provinces - Unies
de Hollande .
9. Les Etats -Unis de l'Amérique & leurs vaiffeaux
de guerre , navigans fous leur autorité , dé .
fendront & protégeront auffi de la même manière
qu'il eft mentionné dans l'article précédent , tous
les navires & bâtimens appartenans aux fujets des
fufmentionnées Sept Provinces- Unies de Hollande ,
& ils employeront tous leurs efforts pour recouvrer
& faire reftituer aux véritables Propriétaires , les
navires & effets de ceux-ci , qui pourroient être
pris fous la jurifdiction des fufmentionnés Etats-
Unis d'Amérique , ou quelques- uns d'iceux .
La fuite à l'ordinaire prochain .
PRÉCIS des nouvelles de Londres , dus Décembre.
On lit dans la Gazette de la Cour , du 2 de ce
mois , l'extrait fuivant d'une lettre du Général Clinton
au Lord Germaine , datée de New- Yorck le
30 Octobre. » J'ai le plaifir de vous informer
que la flotte partie d'Angleterre fous le convoi des
vaiffeaux de S. M. l'Hyene & l'Adamante , avec ,
des recrues & des munitions de guerre pour cette
( 143
›
armée , après une traverfée favorable eft arrivée
heureufement ici le 15 courant. Je vous envoie
les états qui conftatent le nombre des recrues reçues
par cette occafion.
Le Major-Général Leſlie
à appareillé d'ici le 16 , & j'apprends que le 18 on
l'a vu entrer dans la Chéfapeak , avec un vent favorable
, de forte que vers le 20 , il a probablement
dû être dans la rivière James , & par conféquent
interrompre la communication de M. Gates
avec la Virginie. Je fuis perfuadé que le Lord
Cornwallis avec l'affiftance & la coopération
du corps du Major - Général Leflie , que j'ai mis
entièrement aux ordres de S. S. , prendra des mefures
propres à obliger M. Gates de fe retirer
de ces Provinces avant que le Général Leflie s'embarque
pour cette expédition ; j'avois prévenu le
Lord Cornwallis que cet Officier - Général devoit
agir conformément aux ordres qu'il lui donneroit
& je lui avois envoyé en même tems copie des
inftructions que j'ai données au Général Leſlie . →
Je profite de l'occafion pour tranſmettre quelques
dépêches officielles , récemment interceptées dans
une malle rebelle que nous avons eu le bonheur
de prendre en entier , & contenant des matières
qui ne font pas d'une petite importance . Les lettres
que j'envoie actuellement font celles qui me
paroiffent de la plus haute conféquence ; celles d'une
moindre importance feront envoyées par la première
occafion . Le Général Washington n'a pas
encore détaché un feul homme vers les parties
Méridionales , & felon tous les rapports que nous
fait le Général Arnold , M. Gates ne peut avoir
avec lui plus de 800 hommes de troupes continentales
. Le Général Washington eft toujours
à Tlappan ou dans les environs . Les François
n'ont point encore bougé de Rhode- Itland ; ils
ajoutent des fortifications à cette place . L'Amiral
Arbuthnot veille fur M. de Ternay , & c.
-
Les papiers interceptés dont il eft queſtion ,
femblent faire voir qu'il y a de la diffention entre
( 144 )
le Congrès & les Chefs de l'armée Américaine ; que
le Congrès eft embarraffé pour trouver des fubfides
; que la dépréciation du papier monnoie eft
toujours extrême ; que la marine Américaine eft
prefque annéantie , & qu'il y a un plan pour mettre.
le gouvernement Militaire au-deflus du gouverne - I
ment Civil. - Il eft vifible que le Général Clinton/
a cu pour principal objet de faire connoître en Eu
rope le contenu de fes papiers . Le plus important,
eft une lettre fignée de fept des Généraux qui fervent
à l'armée de Washington. Cette publication
vient fi à propos pour feconder les infidicules pro-,
clamations par lesquelles l'apoftat Arnold s'efforce
de fe rendre intéreffant auprès du Général Clinton
& de fon armée , qu'on ne peut s'empêcher
d'en fufpecter l'authenticité. On a plus d'une fois
mis ces artifices en ufage , mais aux raifons de
douter , il s'en joint quelques autres d'un certains
poids. D'abord c'eft que cette lettre fignée de fept
Généraux eft fans date , & enfuite c'eft que le Gé-i
néral Clinton ne s'explique ni fur le lieu , ni fur
le jour , ni für aucune des circonftances de l'enlès
vement de la malle qui contenoit ces papiers fi
importans. Il eft très- poflible que ce foit une machination
de l'apoftat Arnold , qui s'annonce pour
influer dans les confeils du Chevalier Clinton , &
que la bonne-foi même de ce Général ait été fure
prife
» Les 8 vaifeaux de ligne compofant l'efcadre
de l'Amiral Hood , font partis le 29 Novembre de
Spithéad. On les a vus devant Torbay le 36. Ils
font fuivis de toute la partie de la flotte pour les
ifles qui s'eft trouvée prête. Depuis le départ , la
nouvelle certaine eft arrivée que l'escadre Françoise
eft fortie le 6 de Cadix pour Breft en nombre con
fidérable. On eft perfuadé qu'elle ne peut manquer
de rencontrer la flotte partie le 29 fous l'Amiral :
Hood , & on eft très- inquiet de l'évènement.
On croit que
l'efcadre de Darby forte feulement
de 22 vaiffeaux de ligne , croife depuis le 15 fur les
Sorlingues. On dit qu'elle rentrera bientôt.
JOURNAL
POLITIQUE
DE
BRUXELLES.
TURQUI E,
De CONSTANTINOPLE , le 2 Novembre.
L'ATTENTION générale eſt toujours tournée
fur les nouveaux différens qui paroiffent
prêts à s'élever entre cet Empire & celui
de Ruffie. On croit s'appercevoir que le Miniſtère
Ottoman n'eſt pas éloigné de céder
fur un point , le libre paffage des paquebots
Ruffes , depuis qu'on lui a fait entendre
qu'ils ne devoient pas être confondus avec
les vaiffeaux de guerre , dont ils font diftingués
par le cornet de poftillon qu'ils
portent dans leur pavillon. Mais il eft furvenu
un nouvel incident qui peut amener
de nouvelles difficultés moins aifées à arranger.
Il arriva il y a quelques jours un bâtiment
chargé de bled ; le Capitaine net
pouvant s'en défaire auffi avantageufement
qu'il le défiroit , a voulu continuer fon
voyage dans l'efpoir de trouver un meilleur
débit dans la mer Blanche ; le Gouvernement
s'y eft oppofé ; il allègue que
l'on eft convenu de part & d'autre que
23 Décembre 1780 . g
-( 146 )
T
les bâtimens Ruffes qui viendroient ici de
la mer Noire avec des comeſtibles , ne
pourroient pas les aller vendre ailleurs . Le
Miniftre Ruffe infifte fortement de fon
côté fur le paffage illimité des navires de
fa nation.
:
Quant à l'admiffion de Confuls , la répugnance
de la Porte ne paroît point diminuée
, & la Ruffie loin de céder fur ce
point , vient d'ajouter encore une demande
qui lui donne plus d'extenfion . Elle veut ,
dit- on , pouvoir en établir dans tous les
lieux foumis à l'Empire Ottoman où les
circonftances pourroient l'exiger. Cet article
a été refufé le motif qu'on allègue ,
eft que fi l'on avoit ici cette condefcendence
, les autres Cours & en particulier
celle de Vienne prétendroient au même
droit , & que d'ailleurs la réfidence de tant
de Confuls , fur-tout dans la Moldavie &
la Walachie , gouvernées par des Princes
Chrétiens , pourroit donner lieu à des
intrigues & à des factions nuifibles à la
tranquillité de ces deux Principautés.
La pefte fe fait encore fentir dans cette
Capitale ; fes ravages moindres cette année
qu'ils ne le furent en 1778 , ne laiffent
pas d'être confidérables . C'eft fur- tout à Andrinople
qu'elle a été très- meurtrière ; en
quatre mois elle a enlevé près de 8000
habitans de 40,000 auxquels on évalue la
population de cette ville. On vient d'apprendre
qu'elle s'eft manifeftée aux Dar(
147 )
·
danelles. Un bâtiment marchand François
qui s'y eft rendu d'ici , il y a 15 jours , a
perdus hommes de fon équipage par cette
cruelle maladie , & le Capitaine fera obligé
de fe rendre à une autre échelle pour y
décharger fon bâtiment & faire la quarantaine.
SUÈDE.
De STOCKHOLM , le 26 Novembre.
LE Roi , la Reine & toute la Famille
Royale font revenus du Château de Gripsholm
dans cette réfidence depuis le 17
de ce mois. Ils y pafferont tout l'hiver ;
jufqu'à nouvel ordre il doit y avoir Cour
tous les Mardis .
Depuis quelques jours , il règne fur ces
côtes de violentes tempêtes qui ont caufé
de grands dommages au commerce . On
apprend d'Elfeneur que plufieurs navires
marchands ont fait naufrage ; parmi ces
bâtimens on en compte un Suédois chargé
de mâts pour le compte du Roi.
POLOGNE.
De VARSOVIE , le 30 Novembre.
C'EST le Comte Malachowski , Grand
Référendaire de la Couronne , qui a été
nommé Vice- Chancelier de la Couronne :
fon frere , Staroſte de Landecz , le remplace
dans la charge de Grand Référendaire.
g 2
( 148 )
Les départemens du Confeil Permanent
font actuellement réglés. Le Comte Chrep
towicz , Vice Chancelier de Lithuanie , eefkt
à la tête du département des affaires étrangères.
Le Prince Lubormirski , Grand Maréchal
de la Couronne , eft Chef de celui
de la Police ; le Comte de Branicki , Grand
Général de la Couronne , l'eft de celui de
la Guerre ; le Prince Primat , de celui de
la Juftice , & M. Koffewski , Tréforier de
la Cour pour la Pologne , de celui des Fihances.
La pefte , écrit - on de Krzemeniec , s'eft manifeftée
fur les terres du Comte Moczynski , on a fait
fur le champ environner par des troupes , la petite
Ville de Porochnia , & le Village Wolofzizika. Les
Payfans ayant appris par une trifte expérience , les
moyens les plus prompts qu'on peut employer
pour arrêter le mal , fe font d'abord raffemblés dans
les environs ; ils ont contraint les habitans des maifons
infectées de les quitter fur le champ & de fe retirer
dans les bois , après quoi ils ont brûlé ces maifons
avec les meubles & les hardes les plus capables
d'entretenir le mal. On raconte ainfi la manière dont
cette maladie a été apportée dans ces Cantons . Un
Négociant de Balta , petite Ville fur les frontières de
la Turquie , voulant fe rendre en Pologne , fut attaqué
& dévalilé par des voleurs dans les déferts qui
féparent les deux Etats . Les brigands vendirent enfuite
leur vol à des Juifs domiciliés à Wolofzizika ;
ces effets étoient fans doute infectés , puifqu'auffi
tôt qu'on les déballa pour les revendre en détail
la pefte s'eft manifeftée , & en peu de jours elle a
emporté 21 perfonnes ..
›
Cette nouvelle a d'abord fort effrayé ; le
Gouvernement a fait prendre les mesures
( 149 )
les plus efficaces pour empêcher le fléau
de s'étendre , & on eſpète que le froid qui
commence à fe faire fentir vivement le
fera entièrement difparoître.
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 30 Novembre.
LA Cour & la ville font plongées dans le
deuil le plus profond ; nous venons de
perdre notre augufte Souveraine . Le 24 de
ce mois S. M. I. & R. fut attaquée d'un
catharre accompagné des fymptômes les
plus fâcheux . Cette nouvelle qui fe répandit
à l'inftant excita l'alarme. Le lendemain
S. M. I. & R. fe trouva un peu
foulagée ; on concevoit les espérances les
plus flatteufes ; mais la nuit fut fi mauvaife
que cette Princeffe demanda les Sacremens
de l'Eglife qu'elle reçut avec la
piété la plus exemplaire. Le 27 le mal empira
; fa refpiration devint moins libre , le
pouls plus foible , plus intermittent ; cependant
une fueur abondante qui furvint
& qui fut fuivie de plufieurs évacuations
parurent foulager S. M. I. & R.; elle paffa
la foirée affez tranquillement , & elle com
mença même à s'endormir d'un fommeil
affez paiſible ; mais cette lueur de changement
ne fut pas de longue durée . Les oppreffions
fe manifeftèrent de nouveau pendant
la nuit , & cet état de fouffrances
dura jufqu'au matin 28 que S. M. I. &
g 3
( 150 )
R. fe fit apporter l'Extrême- Onction qu'elle
reçut des mains du Nonce du Pape. Depuis
ce moment elle fe trouva un peu plus
tranquille ; l'après - dîné les fymptômes ne
furent pas meilleurs ; les forces diminuèrent
, mais la tête refta libre & l'eſprit préfent.
La nuit fut beaucoup plus mauvaiſe ,
& le 29 le mal empira tellement pendant
la journée , que le foir un peu avant 9
heures nous eûmes la douleur de perdre
la plus digne & la plus refpectable des
Princeffes qui aient occupé le trône , &
dont le nom feul rappellera toujours la
vertu & la bonté perfonnifiées. Marie Thérèfe-
Walpurge-Amélie-Chriftine , fille de
l'Empereur Charles VI , née le 13 Mai 1717 ,
époule en 1736 , & veuve en 1765 de
François Duc de Lorraine , Grand Duc de
Florence , & depuis Empereur , a vu l'Europe
entière rendre hommage à fes grandes
qualités & à fes vertus ; & a mérité le beau
nom de mere de la patrie que lui ont donné
les peuples qui la pleurent.
De HAMBOURG , le 30 Novembre.
M. de Groff , Réfident de la Cour de
Ruffie , a remis à notre Régence une copie
du traité d'alliance conclu entre fa Cour &
celle de Danemarck , figné le 9 Juillet dernier
, & ratifié enfuite le 21 du mêine mois
à Pétersbourg : au bas de ce traité le trouve
l'acceffion de la Cour de Suède.
Le Baron de Roſencron , qui fe rend à
( 151 )
2
Copenhague , où il va remplacer le Comte
de Bernſtorff dans le département des affaires
étrangères , arriva ici le 25 du mois der
nier , & continua le lendemain fon voyage
pour Copenhague.
Les liaiſons formées entre les Puiffances
Septentrionales , pour la défenfe des droits
de la neutralité , fe fortifient de jour en
jour. On voit régner entr'elles le concert
& l'harmonie , & elles ne ceffent de fe
donner des marques de leur fatisfaction
réciproque à ce fujet. Le 16 du mois dernier
le Miniftre de Ruffie remit à M. Guldberg
, Secrétaire d'Etat de S. M. D. , une
belle tabatière enrichie de diamans.
Les Puiffances neutres auront le printems
prochain des forces refpectables en mer : la
Suède armera 12 vaiffeaux de ligne & 8 frégares
; le Danemarck , 20 vailleaux & 10
frégates : la Ruffie fe propofe de porter fa
flotte à 24 vaifleaux & 10 frégates . On apprend
d'un autre côté que les Provinces-
Unies font dans le deffein de faire fortir
dans peu 20 vaiffeaux ou frégates : on fait
qu'elles font en état de les porter encore à
un plus grand nombre.
ITALIE.
De LIVOURNE , le 27 Novembre .
L'ORDONNANCE publiée en France le 30
Août dernier , fur l'établiffement des nouvelles
priſons , a mérité les applaudiffemens
8 4
( 152 )
,
de tous les amis de l'humanité , par les
principes bienfaifans qui l'ont dictée , & par
la diftinction qui y eft faite entre les criminels
, pourfuivis pour des crimes , &
ceux qui ne doivent leur captivité qu'à des
revers de fortune. Le Grand- Duc notre
Souverain , dont le règne fournit l'exemple
d'une adminiſtration conftamment fage
& humaine , vient de faire la même diſpofition
, en ordonnant qu'à l'avenir les prifonniers
pour dettes civiles foient déformais
féparés des criminels & tranfportés dans de
nouvelles prifons , conftruites fur l'emplacement
de l'ancienne Eglife de Ste Apollinaire :
ils y auront la liberté de fe promener dans
un préau & d'y traiter de leurs affaires
avec les perfonnes qui pourront les y ve
nir trouver.
Par un autre Edit S. A. R. a aboli les
loix foreftières , qui apportoient trop de
gêne dans la coupe des bois ; & elle a permis
aux propriétaires des forêts de la Tofcane
, jufqu'à un mille des Apennins , d'en
ufer pour les coupes comme ils le jugeront
à propos , fans avoir befoin d'une permiffion
à cet égard.
Le Commandant de l'Efcadre Ruffe , à
l'ancre dans ce Port , a reçu la fâcheufe
nouvelle que le 6e vaiffeau de ligne de fon
Efcadre a fait naufrage aux Ifles d'Hières ,
mais qu'à l'exception de 14 perfonnes tout
l'équipage a eu le bonheur de fe fauver.
Hier le Griffon , frégate Suédoiſe , eſt en
( 153 )
trée dans ce Port ; elle eft commandée par
le Chevalier Thomas Kullemberg. Cette
frégate eft montée de 44 canons &´a 380
hommes d'équipage .
ESPAGNE.
De CADIX , le 24 Novembre.
> LE 20 de ce mois la divifion de D.
Vincent Doz eft rentrée dans ce Port . Elle
avoit perdu de vue la flotte & le convoit
François le lendemain de fa fortie , parce
que le Chef- d'efcadre qui la commande
avoit été obligé de rallentir fa marche pour
attendre le Brillanté , qui ne put fortir du
Port , tandis que M. d'Estaing forçoit de
voiles le vent étant très- favorable ; ainfi
cette efcadre n'a pu rien nous apprendre ;
elle croifoit depuis le 9 vers le cap Spartel
, & ce n'eft que fur un ordre qu'elle
a reçu qu'elle eft revenue dans la baie .
C'étoient les frégates la Cérès & la Magicienne
qui parurent le 15 à 2 lieues en
mer ; elles venoient fans doute chercher
la Courageufe , qui a été les joindre fans
que nous ayons pu apprendre fi M. d'Eftaing
s'étoit alors fort éloigné. Quoiqu'il
foit entré tant ici qu'à Algéfiras des vaiffeaux
qui auroient dû rencontrer M. d'Eftaing
, aucun ne nous en a apporté de
nouvelles. Nous ne favons de l'armée Angloife
que ce qu'on nous écrit de Madrid ,
où l'on a été informé qu'un vaiffeau Da
g S
( 154 )
nois de 60 canons l'a rencontrée le 12 à
l'oueft du cap Finiſterre fe difpofant à
retourner vers fes ports , fur l'avis qu'elle
a eu de la fortie des flottes combinées ;
tel eſt du moins le rapport du Capitaine
Danois , & il eft fort croyable.
Il s'eft répandu ici le bruit que M. de Galvez
ayant été à la Havanne preffer l'armement
deftiné contre Penfacola , le Marquis de Solano
eft forti le 15 Septembre avec 10 vaiffeaux
de ligne & 10,0co hommes pour entreprendre
cette expédition , dont nous ne tarderons
pas à avoir des nouvelles , fi véritablement
elle a eu lieu .
>
On écrit d'Algéfiras que les ennemis continuent
de tirer toutes les nuits fur nos
ouvrages avancés , fans caufer de plus grands
dommages qu'ils ne l'ont fait juſqu'à préfent
à nos batteries ; mais ils ont tué S के
6 foldats & en ont bletlé quelques autres .
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 10 Décembre.
Il y a long- tems que l'on foupçonnoit
de l'exagération dans la relation de la victoire
de Camden ; on étoit confirmé dans
cette défiance par le filence qu'on gardoit
fur les fuites qui n'auroient pas manqué
d'être importantes , fi , comme on le difoit ,
les Américains étoient vaincus , découragés
, & difperfés. La circonfpection du Général
Cornwallis , après l'avantage qu'il
avoit obtenu , prouvoit qu'il avoir moins
( 155 )
d'importance qu'on n'affectoit de lui en
donner . Les dernières nouvelles arrivées
de ces contrées en ont convaincu. La
défaite du Colonel Ferguſon , & du
corps de 1400 hommes qu'il commandoit ,
paroît très- pofitive. C'eft le 7 Octobre , à
4 heures du matin , que l'action a eu lieu
fur Kings -Mountain ; elle a duré 47 minutes.
Les morts , parmi lesquels on compre
le Colonel , font au nombre de 150 ; les
prifonniers de 810 , dont 150 font bleffés.
Les Américains ont perdu 20 hommes , au
nombre defquels eft le Major Chroncelle
du Comté de Lincoln . On ne peut donner
des circonftances plus détaillées d'un
fait auffi intéreffant ; c'est par ordre du
Congrès qu'il a été publié , & il eft revêtu
de tant de marques d'authenticité , que c'eſt
envain que le parti ministériel effaye de
le rendre douteux (1).
Cet évènement ne peut que changer la
face des affaires dans cette partie des Etats-
Unis . Les fecours que le Général Leflie
conduit au Lord Cornwallis ne pouvoient
avoir été envoyés plus à propos ; on s'attache
à en tirer les augures les plus favorables.
Déja l'on annonce l'arrivée de
(1) Le doute ne tombe que fur les 1600 chevaux que les
Colonels Américains Campbell , Cléveland , Shelby, Sever,
William , Brandon & Lacey détachèrent du Corps de 3000
hommes qu'ils avoient raffemblés pour les envoyer contre
le Colonel Ferguſon . Mais ce doute tombe en lifant com→
me il faut lire 1600 volontaires au lieu de 1600 chevaux
effet difficiles à trouver.
€13
g 6
( 196 )
ce renfort dans la Chefapéak & la foumiffion
des habitans de cette partie , qui fe
trouvant fans défenfe , n'ont pu que prêter
le ferment de fidélité qui n'eſt jamais
refufé au plus fort. Malgré ce fecours , on
ne croit pas le Lord Cornwallis en état
de pouffer loin fes avantages ; on fe prépare
à lui en faire paffer de plus grands.
Voici l'état des troupes qu'on deftine à recruter
fon armée ; 3000 Hanovriens , 800
Brunſwickois , 400 hommes d'Anfpach
1500 Heffois , 6000 Anglois , 2800 Irlandois
; total 14,100 hommes.
Ce n'eft pas dans la Caroline feule que
nous avons befoin de renforts ; l'armée de
New-Yorck en demande de confidérables
pour la mettre en état de réfifter aux Américains
& aux François réunis. Quoi que
l'on dife du découragement du Congrès ,
de celui de l'Amérique entière , il eft évident
, par la conduite même du Général
Washington envers le Major André , qu'il
regarde les affaires de l'Amérique fous un
autre point de vue que celui fous lequel
on cherche à nous les repréfenter en Europe.
Un homme auffi prudent n'auroit ,
fans doute , pas puni avec toute la rigueur
des loix militaires un Officier d'un mérite
auffi diftingué , s'il eût eu le moindre lieu
de croire que l'Amérique , hors d'état de
fe défendre , finiroit par fe réconcilier avec
la G. B. Ce fait a déconcerté nos Minif
tres & leurs adhérens , qui ne pouvoient
( 157 )
s'imaginer que les Etats - Unis oferoient con
fommer cet acte de vigueur , qui va nous
forcer à ufer de plus de modération que nous
ne l'avons fait jufqu'à préfent.
» A la honte des Armes & de la Nation Britanniques
, il n'y aura pas en Europe une feule Cour
où l'on ne dife tout haut qu'avec toutes les forces
que nous avons envoyées ou que nous pourrons envoyer
en Amérique , il nous eft imponible de la
fubjuguer , que tous nos fuccès le réduisent à corrompre
des Officiers , & à négocier avec des gens
fans honneur pour trahir leur Pays & leurs camarades.
Si cette manoeuvre indigne n'eſt pas condamnée
de la manière la plus authentique par le Parlement ,
il faut s'attendre à voir nos fortereffes rendues à l'ennemi
, nos armées fubjuguées par l'or , nos flottes facrifiées
, nos Héros , nos Miniftres & nos Rois
même affaffinés .
Lorsque le Gouverneur Jonhſtone fat acculé
d'avoir employé des moyens de féduction auprès
d'un Membre du Congrès pour l'engager à trahir
fon Pays , tous les Miniftres ont nié hautement
le fait & défavoué de la manière la plus pofitive un
pareil procédé comme une infamie arroce. La malheureufe
fin du fieur André a trahi enfin leur fe
cret , en faisant voir clairement que l'or de l'Angle
terre eft beaucoup plus efficace que fes canons & les
bayonnettes «.
Ce font nos guinées qui nous ont donné
le Général Arnold ; cette acquifition ne
vaut peut-être pas le prix qu'elle nous a
coûté ; nous cherchons du moins à ne
pas perdre tout à-fait notre argent en faifant
agir ce traître autant qu'il eft poffible.
pour en gagner d'autres par fon moyen ;;
nous ignorons quels feront fes fuccès. Il
( 158 )
a publié une nouvelle proclamation adref
fée aux Officiers & Soldats de l'armée con.
tinentale , qui ont à coeur les intérêts réels
de leur pays , & qui font déterminés à
ceffer d'être les inftrumens ou les dupes du
Congrès & de la France. Tel eſt le titre
de cette pièce fingulière , dans laquelle il
annonce qu'autorifé par le Général Clinton
à lever un corps de cavalerie & d'infanterie
qui fera nourri , habillé & payé par
la G. B. comme les autres corps qu'elle a
à fon fervice , il offre tous les avantages
qu'il croit propres à féduire ; il fait un
tableau chargé de l'état de détreffe dans
lequel languiffent les troupes Américaines ,
& il lui oppofe un tableau exagéré de l'abondance
qu'ils trouveront fous les drapeaux
de l'Angleterre. Il entreprend en mêmetems
de femer par- tout la défiance fur les
fuites de la guerre , & le découragement
qui doit en être la conféquence. Cette proclamation
fuivie de près de la publication des
lettres prétendues interceptées des principaux
Officiers de l'armée , qui femblent
deftinées à prouver la vérité des allégations
du Général Arnold , confirme les doutes
que nous avons déja élevés fur l'authenti
cité de ces lettres . Tout cela peut favorifer
pendant quelques momens le parti miniftériel
en Europe , mais on ne croit pas
que la caufe de l'Angleterre en tire de
grands avantages en Amérique.
Il paroît qu'au commencement de No
( 159 )
vembre l'Amiral Rodney n'étoit point encore
retourné aux Ifles ; heureuſement que
le départ du Comte de Guichen n'y rend
pas fa préfence fi inftante & fi néceffaire ;
mais fon féjour à New-Yorck ne nous a
été d'aucune utilité , puifque les François
reftent tranquillement en poffeffion du poſte
important de Rhode Iſland , que M. de Ternay
eft inattaquable dans le port de New-
Port , & qu'en confervant fes forces entiè
res , il fe trouvera en état l'année prochaine
de favorifer la jonction des renforts qu'il
attend , & le débarquement des troupes qui
doivent groffir l'armée du Comte de Rochambeau.
On efpère que l'Amiral Rodney
mettra nos Ifles en état de défenfe , avant
l'arrivée des forces que les François doivent
envoyer de ces côtés.
» Le Gouvernement de la Jamaïque , dit un de nos
papiers , eft enfin ôté à M. Dalling auquel on donne
pour fucceffeur M. Campbell qui eft revenu , il y
a quelque tems , de Charles Town , à caufe d'une
difcuffion qu'il a eue avec le Général Prevoft . Les
plaintes que les Négocians & autres Habitans de la
Jamaïque ont portées contre M. Dalling ont , dit on ,
occafionné fon rappel. Elles portent fur la dernière
expédition contre le Fort St-Juan ; & ils prétendent
que fon empreffement à faire réuffir cette entreprife ,
l'avoit rendu imprudent au point de laiffer l'Iſle dénuée
de toutes les forces militaires , & que fi alors
M. de Guichen , qui croifoit dans le voisinage , l'eût
attaquée il n'y auroit trouvé aucune réfiftance. Lé
climat du Continent Efpagnol fur lequel on a fait
cette malheureuſe expédition a été très funefte aux
Matelots ; le vaiffeau de guerre la Reſource a perdu
( 160 )
100 hommes ; & le Hinchinbroke près de 150 , &
les troupes en ont perdu en proportion ; voilà à-peuprès
tout ce qu'a produit cette entrepriſe qui ne
devoit être exécutée que dans une faifon plus favorable
, & que les circonftances doivent forcer d'abandonner
«.
Il ne manque plus à préfent des vaiffeaux
de guerre , qui ont efcorté la flotte de la Jamaïque
, que le Lion , de 64 canons ; le Sultan
, de 74 , eft arrivé à Portſmouth . Cette
flotte a effuyé bien des revers dans fa traverfée
; 9 bâtimens marchands & richement 39
chargés ont été engloutis dans les flots : on
plaint fur-tout le fort de Mill Maitland , fille
du Capitaine Maitland ; elle revenoit en
Angleterre à bord d'un de ces navires ; elle
étoit à la fin de fon voyage lorfque le bâtiment
, fort endommagé par les tempêtes ,
coula à fond : deux autres vaiffeaux accoururent
pour lui donner du fecours ; mais ils
n'en eurent pas le tems , & ils ne purent
même fauver aucune perfonne de l'équipage.
La lettre fuivante , écrite par un Officier
à bord de l'Hector , en mer le 8 Octobre
par la latit . 29 N. long. 73 O. , peut
donner une idée de ce qu'a fouffert l'Ef
cadre de Rowley , qui a efcorté la flotte
jufqu'à une certaine hauteur.
» Les du courant , allant de conferve avec 7
vaiffeaux de ligne , nous fumes accueillis par un
terrible ouragan , le vent fouflant de toutes les
pointes de la bouffole . Un peu avant 2 heures du
matin tous nos mâts avoient été rompus par la
-
( 161 )
force du vent ; le grand mât avoit confenti pref
que fur le pont , le mât de mifaine à environ 14
pieds fous la hune , & le mât d'artimon précisé
ment au- deffous des traverſes de la hune , le beaupré
à quelque diftance du chouquet. A 3 heures nous
avions 9 pieds & demi d'eau dans notre calle. Au
point du jour nous vîmes trois de nos vaiffeaux entièrement
démâtés , ( le Ruby , le Berwick & le
Bristol ) ; nous n'avons point appris en quoi l'Amiral
Rowley & les s autres vaiffeaux ont fouffert ;
nous avons un peu réparé nos dommages , & nous
fommes maintenant en route pour la Jamaïque ,
Le Bureau de l'Amirauté craint fortement
que le Graffton , vaiffeau pavillon , monté
par l'Amiral Rowley , n'ait péri : fes craintes
font fondées fur le témoignage confirma
tif de tous les Officiers du Berwick , qui
étoient de quart , lorfque les fanaux du
Graffton ont difparu.
On commence a être raffuré fur la flotte
de l'Amiral Darby , depuis qu'on la fait
en-deçà des Sorlingues , & s'avançant fans
doute pour le rapprocher de nos Ports à l'apparition
de celle du Comte d'Eſtaing , dont
la fupériorité ne permet pas à notre Amiral
de fe compromettre devant elle.
30 Si l'Oppofition , lit-on dans un de nos papiers ,
abandonnoit les Miniftres actuels à eux- mêmes , il
n'y a pas le moindre doute que tout iroit à merveille.
Un des Lords difant , il y a quelques jours , dans
la Chambre des Pairs , que l'on auroit dû prendre
plus de précautions relativement à la flotte qui à
été prife le 9 Août , le Lord Sandwich répondit
avec la fagacité ordinaire » qu'il étoit fort heureux
que l'escorte n'eût pas été plus confidérable, atten-
"J que feton toutes les apparences ; elle feroit pa- du
( 162 )
» reillement tombée entre les mains de l'ennemi «¸
Des Politiques ftupides qui ne voient que la furface
des chofes ne feroient peut-être pas en état de fentir
la fageffe de cette réponſe. En conféquence il faut
leur dire que cela fignifie que moins on aura de
vaifleaux de guerie pour escorter les bâtimens marchands
, moins notre marine court de danger ; mais
ce qu'il y a de fâcheux , c'eft que la Nation ne goûtera
pas la recette quoique ce foit pour fon plus
grand bien «.
On affure que la Cour a reçu dernièrement
des dépêches du Chevalier Yorke ,
Ambaffadeur auprès des Etats-Généraux des
Provinces Unies ; elle annonce , dit- on , l'ac
ceffion de la République à la neutralité armée
; mais il n'eft pas encore question de
fa réponſe au dernier Mémoire préſenté par
le Chevalier Yorke , au fujet des papiers
trouvés fur M. Laurens. Oh ignore
celle qui y fera faite ; la nouvelle de fon
acceffion à la confédération du Nord ne
nous prépare pas à en recevoir une aufh
fatisfaifante que nous la defirerions ; il faudra
fe contenter du défaveu du traité négocié à
Amfterdam , & ne pas infifter fur la punition
du penfionnaire , qui ne peut guère
s'exiger' , dès que le Magiftrat , qui fait partie
de la fouveraineté , le juftifie en avouant
fa conduite.
» La féance de la Chambre des Communes du 4
a été fort orageufe . M. Pultney préſenta d'abord
une pétition des habirans du Bengale , contre l'Adminiſtration
de la Juftice , telle qu'elle a été établie
par acte de la 13e année du règne actuel. Entre
autres abus il fit remarquer que les Juges de
( 163 )
-
Chancellerie , par-devant qui fe portent les appels ,
font les mêmes qui ont jugé en première inftance.
Il demanda l'admiffion de la pétition pour être prife
en confidération après les vacations. Comme il
demandoit en même-tems une immenfe production
de Papiers , le Lord North le pria de remarquer que
ceux de la production faite il y a quelques années
n'avoient pas été lus . Sur cette objection la motion
pour les Papiers fut retirée. Le Lord Lisburne ,
l'un des Commiffaires de l'Amirauté , propofa à la
Chambre formée en Comité , l'octroi , 1º. d'une
fomme de 382,000 liv. fterl. pour l'ordinaire de
la marine , ce qui comprend les demi payes dans
l'année 1780. 2°. D'une fomme de 670,000 liv.
fterl . pour les conftructions & réparations , tant
dans les chantiers du Roi , que dans ceux des Entrepreneurs
. » Pourquoi , s'écria M. Townshend ,
voit- on fur les états de la demi-paye un fi grand
nombre d'Officiers ? Pourquoi fur 61 Amiraux que
» là nation paye , n'y en a- t - il pas plus de 20 en
» activité ? Il eft vifible que notre marine eft mal
» adminiftrée . Nous avons actuellement à la mer
» une grande efcadre qui n'ofe plus le porter au
large , de peur de rencontrer un ennemi fupérieur
» en forces : il y a cependant encore dans Plimouth
des vaiffeaux dont on pourroit la renforcer : eft-
» ce- là cette force fi vantée de la marine Britan-
» nique « ? Le Lord Lisburne répondit , que quant
aux Amiraux, il y en avoit beaucoup qui étoient hors
d'état de fervice , » d'autres , ajouta-t- il , ont des
» raifons que j'ignore pour s'en abftenir . Je connois
» celles de l'Amiral Barrington. Il s'eft excufé de
prendre le commandement en Chef qui lui a été
offert , parce qu'il prétend n'avoir pas la capacité
néceffaire pour un pofte de cette conféquence «.
ל כ
ב כ
---
-
M. Gafcoyne , autre Membre de l'Amirauté ,
après avoir dit que beaucoup des Officiers qui pacoiffoient
furcharger les états , étoient employés
( 164 )
au fervice des recrues , reprocha à M. Townshend
d'avoir pu avancer que notre grande efcadre fe cache
pour ne point fe trouver fur le paffage d'un ennemi
fupérieur. » Nos vaiffeaux , continua- t-il ,
» font commandés par de braves Officiers , qu'aucunes
forces fupérieures de l'ennemi ne fauroient
intimider , & qui ne fuiront jamais quand ils fe
trouveront en fa préſence «. M. Townshend
aflura qu'il n'avoit rien dit qui pût porter atteinte à
l'honneur des Officiers , mais qu'il avoit ſeulement
parlé de l'efcadre où il jugeoit qu'on n'a pas envoyé
les forces fuffifantes pour attaquer l'ennemi.
-
Le Lord North défendit le Ministère fur la création
de la quantité énorme d'Officiers dont on l'inculpoit
, & la rejetta fur les Amiraux. M. Fox
annonça que s'il donnoit fon aveu à la motion , ce ne
pouvoit être que dans l'espoir de faire établir unë
enquête fur l'Adminiftration de Mylord Sandwich ,
& nommément fur les motifs qui ont fait donner
à un homme déshonoré le gouvernement de l'hopital
de Gréenwich. Il fut appellé à l'ordre par le
Lord Nugent qui fit voir l'énormité d'un abus comme
celui que fouffroit la Chambre , où l'on en eft
venu à s'injurier hautement & à tirer le fabre ou le
pistoler comme dans les Diètes de Pologne . » Rien ,
dit- il , n'eft plus capable d'avilir notre Parlement
❞ aux yeux des étrangers comme à ceux de la na-
➜tion même. Bientôt ce ne fera plus par la profon
deur de fes vues publiques , par les connoiffances
en finances que fe rendra recommandable un premier
Ministre d'Angleterre. Ce fera par fon habileté
dans l'art de l'efcrime , ou par fon adreffe
» à placer une balle «. Le Chevalier Robert Smith
foutint que M. Fox étoit parfaitement dans l'ordre .
Il s'agit , dit-il , de l'argent qu'on vient d'accorder
» pour la marine. C'eſt affurément bien le cas de parler
de la manière dont elle eft adminiftrée. Eft - ce que
la force d'une marine confifte dans du fer & dans
37
و د
-
( 165 )
•
» du bois , n'eft- ce pas dans les talens , dans la fageffe
de ceux qui la conduifent ? Or nous maintenons
ici qu'elle eft en de très -mauvaiſes mains , &
» nous en donnons , entre mille autres preuves , celle
-
» de la fauffe & mauvaiſe diſtribution qui fe fait des
» hommes & des diſtinctions . Ce n'eft point la
→ conviction intime de fon incapacité , reprit ici M,
» Fox , qui a empêché l'Amiral Barrington d'accepter
» le commandement en Chef qui lui a été offert.
» C'eft la crainte d'avoir pour fecond une créature
» de ces mauvais Adminiftrateurs : c'eft la perfuafion
où il étoit que fon avis contrarieroit toujours
le leur , & que fa confcience feroit continuellement
» aux prifes avec leur corruption «. Il juftifia de
même le Chevalier Robert Harland , le Lord Howe ,
l'Amiral Keppel , &c . &c. Il renouvella ici la promeffe
d'attaquer directement le Lord Sandwich après
les vacations. Le Lord North prit hautement la
défenfe de l'Adminiſtration pour le gouvernement,
conféré à l'Amiral Pallifer , & qu'il affura n'être
qu'un objet de 7 à 800 liv. fterl . par an. Il déclara
qu'il avoit eu fa partcomme les autres dans ce choix,
& que s'il avoit quelque regret , c'étoit de ce qu'on
ne l'avoit pas fait plutôt , & de ce qu'on n'avoit pas
fuivi le defir exprimé par M. Burke de le voir ample .
ment récompenfé pour fon mérite militaire , plutôt
que de lui voir donner un Confeil de guerre. II
obferva que d'ailleurs il n'avoit jamais été jugé fur
les motifs qu'il avoit eu pour accufer l'Amiral
Keppel , que le Confeil de guerre de l'Amiral Keppel
en prononçant comme il avoit fait contre M. Pallifer
, avoit paffé fes pouvoirs , & enfin que celui
qui avoit été donné à M. Pallifer , avoit déclaré
que fa conduite avoit été éminemment exemplaire
& méritoire , & qu'ainfi il n'y avoit aucun reproche
à faire à l'Adminiſtration pour avoir récompenfé un
homme qui avoit reçu un jugement fi honorable.
--Le Chevalier Hugh Pallifer parla lui -même dans
( 166 )
---
fa propre caufe , & fit voir avec quelle rigoureufe
injuftice il avoit été traité par le premier Confeil
de guerre qui avoit refufé d'entendre fa réplique
& d'apprendre de lui les motifs de l'accufation qu'il
avoit intentée. Il parla une heure & offrit d'en dire
beaucoup davantage , fi c'étoit le defir de l'Amiral
Keppel & de fon parti. Il menaça même de les
mettre au jour : Ma conduite , dit-il , ne craint
point le grand jour , & par-tout elle foutiendra
» d'être mife en comparaifon avec celle de l'Amiral
» Keppel , qui a éprouvé une faveur injufte , & c.
L'Amiral Keppel avoua qu'il feroit mort peu
après le Jugement , fi la Chambre n'eût pas eu
la bonté de faire pour lui une exception de la règle
en permettant qu'il fût jugé à terre. Il déclara que
jamais il ne nommeroit fon ennemi perfonnel autrement
que le Gouverneur de l'Hopital de Greenwich ;
mais quoique toutes ces vaines allégations ne lui paruffent
pas mériter une réponſe férieuſe , il offrit
cependant , pour répondre à l'efpèce de défi de fon
adverfaire , de folliciter lui- même qu'on relevât de
leur ferment les Juges du Confeil de guerre , afin
qu'ils puffent informer le Parlement de tout ce
qu'ils favoient. M. Fox reprocha aux Minifttes leur
inconféquence. D'abord ils avoient paru blâmer la
précipitation de M. Pallifer , lorqu'il porta l'accufation
à l'Amirauté , tandis qu'aujourd'hui ils donnent
les plus belles couleurs à toutes fes démarches
. M. Smith obferva que Milord North oublioit
trois mots qui rabattoient beaucoup de l'honneur
que faifoit à M. Pallifer le fecond Jugement,
où l'on lit que fa conduite avoit été » en quelques
»points éminemment exemplaire & méritoire «
ce qui faifoit entendre qu'en quelques autres , elle
n'avoit pas mérité le même éloge. Ainfi finit cette -
difcuffion.
---
La queftion pour les deux objets de ſubſide paſſa
d'une voix unanime.
( 167 )
R
1
S
20
Cette querelle au fujet du Chevalier Pallifer
continua le lendemain , qu'il fut arrêté que les
minutes du Confeil de guerre de cet Amiral feront
produites à la Chambre , qui s'occupera de leur révifion
après les vacances. Le 6 , la Chambre s'eft
ajournée au 13 Janvier prochain « .
On lit dans nos papiers la lettre fuivante,
fignée par un Membre du dernier Parlement
, que l'on croit être M. Temple Luttrel
. Comme elle contient de très-amples &
de très-exactes informations fur la marine
Angloife , nous nous faifons un devoir de la
tranfcrire.
Les Miniftres continuent le manége frauduleux
qu'ils n'ont ceffé de mettre en oeuvre chaque année ,
relativement à l'état de ia marine Angloife . Si le Lord
Sandwich vient à bout de perfuader à une multitude
crédule qu'il a préfentement des forces égales aux
arméees navales réunies de France & d'Espagne ,
quel fera l'effet naturel de cette illufion ? Non-feulement
il fe fouftraira à la jufte condamnation pro.
noncée hautement par lui- même , contre un premier
Lord de l'Amirauté , qui n'auroit pas mis fur pied
un tel armement , mais il pourra encore enlever
les fuffrages d'une grande partie de la nation , &
obtenir affez de crédit auprès d'elle , pour foutenir
une guerre contre toutes les forces de nos en.
nemis confédérés , avec lefquels , fuivant lui , nous
pouvons hardiment nous meſurer. Une foule d'Ecrivains
mercénaires proſtituent d'avance leur talens
dans les feuilles miniftérielles du jour , pour exalter
La capacité. Inftruit comme je le fuis de l'état des
chofes , je crois qu'il eft de mon devoir d'expofer
la vérité , dans l'espoir qu'on prendra les mesures
néceffaires pour remédier au mal avant qu'il ne foit trop tard. Lorfqu'on
produifit
l'hiver dernier les eftimations
& les dépenfes
de la marine
, & qu'on
( 168 )
octroya 600,000 liv. ft. pour les conftructions &
réparations , &c. , on affura le Parlement que cent
vaiffeaux de ligne feroient employés en 1780 , on
promit d'en ajouter cinq au fix nouveaux à nos elcadres
pendant cette campagne , outre quatre ou
cinq qui feroient réparés ; & en effet , il a été porté
fur les comptes 13,000 hommes de mer audeffus
des 85,000 octroyés pour l'année , qui
coûtent chacun au- delà de 4 1. fterl. qui leur font
affignés par mois . A- t-on tenu ces brillantes promeffes
? Loin que nos forces navales aient été accrues
cette année , le nombre de nos vaiſſeaux a confidérablement
diminué : le ( 1 ) Barfleur , la ( 1 ) Bellone
& le (3 ) Torbay ont été réparés , (4) & trois
nouveaux vaiſſeaux de ligne ( un de 74 & deux de
64 ) , ont été lancés & équipés ; un ſeul eſt ſorti
d'un chantier de Roi , car on ne peut pas compter
pour cette année le Magnanime , qui vient d'être
fini , & qu'on grée actuellement dans un chantier
du Roi dans la Tamife. Deux nouveaux vaiffeaux
de ( 5 ) 50 canons ont été auſſi ajoutés depuis le mois
de Janvier . Mais le Saint- Alban ( 6 ) , le Bleinheim &
l'Arrogant , ( qui font tous comptés depuis un an
dans notre grande efcadre ) ont été défarmés &
mis de côté pour cette année au moins , & les deux
derniers probablement pour toujours . Le ( 7 ) Corn--
wall, la Défiance , n'exiftent plus . Le ( 8 ) Fame
eft abfolument hors d'état de fervir ; le Boyne ,
de 70 canous , le Medway & le Panther de 60 ,
pas moins de 7 vaiffeaux & de so canons , font tous
Il eft de l'efcadre de l'Amiral Hood.
( 2 ) Il eft à la grande efcadre & a fait toute la campagne.
(3 ) Ileft de l'efcadre des Ifles depuis le 11 Juin .
(4 ) La Fortitud , l'Inflexible , le Belliqueux.
(5) L'Adamant , le Léandre.
(6) Le Saint- Alban vient de fe rendre à Spithéad.
(7) Le Cornwall a périaux Ifles , la Défiance en Amériq.
(8 ) Le Fame eft à Ste- Lucie,
revenus
( 169 )
-
1
revenus en Angleterre dans le cours de l'année préfente
& ils exigent des réparations confidérables. Je
défie le Bureau de l'Amirauté d'indiquer un feul
jour de cette année où nous ayons eu plus de 80
ou 81 vaiffeaux de ligne effectivement équippés en
guerre. Il s'enfuit donc que tous nos vaifleaux en
général atteignent un an plutôt qu'auparavant l'état
de dépériffement. Il s'offre encore une réflexion plus
décourageante. Eft-il vraisemblable que nous foyons
en état de maintenir long-tems une marine auffi
formidable ; car quoique nous ayons u publier
que douze vaiffeaux de ligne feront lancés l'été
prochain ( 1781 ) , entr'autres le Carnatic & le
Bombay- Castle , dont les couples ne font nullement
avancés , il eft certain qu'on ne peut compter
que fur la moitié de ce nombre , & encore
feront ils de rangs inférieurs ( de 64 ) , conftruits
dans des chantiers de commerce. Quand le Gouvernement
hâteroit la conftruction des vaiſſeaux à
trois ponts ou autres de premiere force dans les
chantiers du Roi , comment feront armés ces 12 ou
13 vaiffeaux de guerre attendus des Indes Orientales
& Occidentales qui font ou doivent être bientôt
en route pour l'Angleterre , où ils auront
à effuyer une réparation totale ( 1 ) . Nous n'avons
pas affez de monde pour ces deux objets ,
graces au découragement que le Lord Sandwich a
donné aux Conftructeurs avant la guerre , ce qui
les a obligés d'aller offrir leurs fervices à l'étranger.
Il n'eft pas vrai non plus que les vaiffeaux
François & Efpagnols qui font à la mer , foient en
auffi mauvais état ; aucun d'eux n'eft encore abfent
de l'Europe depuis deux ans , tandis que plufieurs
des nôtres le font depuis trois , & quelques - uns
depuis quatre. Les diverfes efcadres aux ordres de
(1 ) La plupart de ces vaiffeaux avoient été rapiècetés ſcandaleufement
, il y a quelques années , avec dù bois vieux ,
du wefel de la Baltique.
23 Décembre 1780.
h
( 170 )
>
Graffe , de la Motte - Piquet , de Solano & de Guichen ,
lefquelles compofent les forces combinées dans les
Indes Occidentales , fe font rendues toutes à leurs ftations
dans l'intervalle des deux années dernières
& les trois quarts de ces vaiffeaux n'y font que
depuis fept mois. Ils font mieux conftruits que les
nôtres , & leur nombre eft de 3 à 2 ; favoir , 66
vaiffeaux de ligne dans les ftations éloignées ( 1 ) ,
& plus de so dans l'efcadre combinée d'Europe.-
Nous ne pouvons pas non plus aller de pair avec
eux pour la conſtruction & le radoub. Les François
lanceront fept vaiffeaux de guerre de la premiere
force avant le mois de Juillet prochain , &
il y a 1300 conftructeurs employés à Breft & à
Rochefort , ce qui eft plus que nous n'en
pouvons réunir à Plimouth , Portſmouth & Chatam
; enfin l'Amiral Byron & d'autres Commandans
aux Ifles , ont déclaré dans leurs lettres officielles
que les vaiffeaux François vont mieux à la voile
que les nôtres
Je conviens que les carènes
en cuivre font d'un grand avantage , mais nos ennemis
mettent en oeuvre cette méthode , & Milord
Sandwich fait rapiécer à la hâte des vaiffeaux de
guerre pourris , dont les carènes peuvent à peine
retenir les cloux du doublage ; & par ce moyen il
fait parade d'une marine qui n'exifte que fur le
papier. La feule excufe fpécieufe qui lui refte
pour ne pas avoir plus de vaiffeaux ni en meilleur
état , c'eft qu'il n'a pas pu trouver affez d'hommes
pour completter les équipages ; mais fur ce point
it en impofe également à la Nation . Le complet
de tous les vaiffeaux & bâtimens de guerre actuellement
employés , fi les équipages étoient au
-
,
( 2 ) François , 29 dans les Illes de l'Amérique & dans les
Indes Orientales , & 8 å Rhode- Ifland . Efpagnols 12 qui
ont appareillé avec Solano , deux dans les mers du Sud, & à
rifle de Cuba , & un de So canons lancé à la Havane au
mois de Juillet dernier.
( 171 )
nombre complet , excéderoit à peine 80,000 matelots
& foldats de marine ; cependant nous en trouverons
ro0,000 à la charge de la dette de la marine
en Décembre 1780 , c'est- à- dire , 15,000 fur
le pied d'extraordinaire ; que font donc devenus les
20,000 qui manquent ? Sont - ils fur la lifte des
morts ou des déferteurs , ou font ils employés à
la preffe car les ouvriers des ports font payés
fur d'autres fonds. ( Ils font payés fur l'extraordinaire
de la marine ) ; d'ailleurs il n'eft que trop
vrai que quoique la dépenfe pour lever des matelots
fera du double de ce qu'elle a jamais été
& que nos flottes commerçantes foient entièrement
dépouillées de monde , il ne fe trouve cependant
que très -peu de bons matelots en proportion.
Parmi 1200 hommes qui font en dépôt depuis
trois mois fur le Conqueftadore , à la pointe
du nord , à peine a- t-on pu livrer environ cent
hommes bons matelots , & la défertion eft parmi
ceux qui font employés ; ils fe réfugient dans les
ports de France plutôt que de refter fidèles au
pavillon Anglois fous la préfente adminiftration .
Les trois hommes pendus il y a quelque tems à
bord du Jupiter , n'en font pas le feul exemple
récent ; beaucoup d'autres à bord du ( 1 ) Valiant
& de plufieurs de nos vaiffeaux de guerre ont
paffé chez l'ennemi , & les équipages de navires de
Roi d'une moindre force ont déferté fans qu'il en
reftât un feul homme , emmenant les vaiffeaux avec
eux. C'est une impofture audacieuſe que d'avancer
que la marine Angloife à l'époque actuelle , eſt ſupérieure
à ce qu'elle étoit fous l'adminiſtration du
( 1 ) Outre deux vaiffeaux qui font en route pour l'Angleterre
, nous n'avons dans l'Inde que fix vaiffeaux_de
ligne (favoir un de 74 & les autres de 64 ). Les
François ont 9 vaiffeaux de ligne dans cette ftation ,
fans compter un de 44 , & ils font beaucoup plus forts
en frégates & en bâtimens armés.
h 2
( 172 )
Lord Chatam. Ce Lord n'a jamais eu une fomme
auffi confidérable pour la conftruction & le
radotb pendant toute fon adminiftration , que celle
qui a été dépensée par la préfente Amirauté en
une feule année ; cependant dans l'eſpace de 1757
à 1760 , il éleva progreffivement notre puiffance
maritime de 75 vaiffeaux de ligne en ſervice ef--
fectif à 105. Il y en avoit autant lorsqu'il remer
cia , outre vingt-quatre vaiffeaux de so canons qui
dans l'occafion , pouvoient combattre en ligne.
Nous n'avons maintenant que 8 vaiffeaux de 50
canons effectifs à ajouter aux 81 ou 82 vaiffeaux
de ligne armés & équipés pour combattre.
On a foutenu avec auffi peu de fondement que
nos vaiffeaux font d'un rang fupérieur , qu'ils font
plus forts pour leurs claffes refpectives que dans la
dernière guerre , & qu'ils portent plus d'hommes.
Dans la dernière guerre , nous avions 18 vaiffeaux
à 3 ponts en commiffion ; nous n'en avons à préfent
que 14 ; le Courageux , le Centaure , le vieux
Magnanime , le Valiant & le Triumph font de plus
gros vaiffeaux de 74 canons qu'aucuns de ceux que
nous ayons conftruits depuis la paix . Le complet de
nos vaiffeaux de 74 canons , à l'exception de 3 feule,
ment a été diminué de so hommes par vaiffeaux . Nos
vaiffeaux de 40 canons , & nos fortes frégates étoient
auffi en plus grand nombre & mieux équipées dans
la guerre précédente.
Les vaiffeaux des ennemis
ne font pas d'une moindre force. Les François & les
Espagnols ont en activité 16 vaiffeaux , depuis 80
jufqu'à 120 canons. Notre marine n'en compte fur le
papier que 18 égaux en dimenfions ou en poids de
métal à la Santiffima- Trinidad , la Bretagne , la
Conception , le Royal Louis , la Ville de Paris ,
l'Invincible , le Terrible & le Languedoc , & felon
toute probabilité , nous déclinerons encore , parce
que Milord Sandwich , par pique perfonnelle , interdit
le fervice à nos Officiers - Généraux les plus
( 173 )
eftimés , & cela dans un tems où leurs talen's fupérieurs
, joints à la vive confiance que les équipages
ont en eux , pourroient feuls compenfer le défavantage
d'un conflit fi inégal . Si quelqu'un ofe élever la
voix pour prétendre que nous fommes en état de
faire face à l'ennemi , & en difant qu'il n'a tien
effectué contre nous durant la dernière campagne ,
je demanderai à mon tour fi la prife de notre flotte
de Québec n'eft rien ? fi celle d'un grouppe de flotte's
précieufes fous l'efcorte du Ramillies par l'efcadre
combinée n'eft rien ? fi le blocus de nos vaiſſeaux
de la Compagnie des Indes au Cap ou à Ste-Hélène
( 1 ) n'eft rien , & , pour n'avancer rien de pire , fi ce
n'eft rien de retenir nos vaiffeaux des Indes . Occidentales
dans leurs Inles refpectives , de manière à
différer leur arrivée dans les ports de leur deftination
, à augmenter leurs frais , & les rifques de la
navigation , & à plus que doubler leur affurance .
N'eft- ce rien de conferver les Ifles qui nous ont été
enlevées l'année paffée ? n'eft- ce rien que de nous
interdire abfolument la navigation de la Méditer
ranée & des parages du Levant , & de nous tenir
enfermés étroitement dans les fortereffes de Gibraltar
& de Mahon ? n'eft - ce rien de faire conſommer
le tems à nos embarcations de troupes & de provifions
, de forte qu'elles ne font plus d'aucun fervice ?
n'eft- ce rien de mettre à contribution & de rançonner
pour des fommes exorbitantes tous nos bâtimens
de cabotage dans la mer d'Allemagne & le canal de
St-George ? n'eft- ce rien de s'être établis , comme
les écumeurs l'ont fait , dans la ftation maritime la
meilleure & la plus centrale de toute l'Amérique
Angloife , & de rendre ce Continent abfolument
irréduifible par aucunes forces que nous puiffions
(1) Nous avons ( il eft vrai ) pris cinq ou fix groffes
frégates cet été , qui ont fervi à nous faire voir combien
leurs gabarits font préférables aux nôtres .
h 3
( 174 )
y envoyer. Tel eft cependant le réſultat du calcuf ,
après que la Grande - Bretagne a dépensé dans l'année
1780 plus de 20 millions de liv. fter!. Qu'avonsnous
repris en échange fur la France & l'Espagne ?
quelles flottes leur avons - nous enlevées ? de quelles
poffeffions les avons-nous dépouillées ? quels grands
dommages avons -nous caufé à leurs efcadres (1 ) ou
à leurs flottes ? Me parlera-t-on de notre miférable
expédition fiibuftière au fort St-Jean fur le Continent
Efpagnol , expédition fi deftructive pour nos
foldats , & fi difpendieufe pour l'Etat ? ferat- on
fonner le petit nombre de bâtimens pris par l'Amiral
Geary ( 1 ) , ou la fatale victoire remportée par le
Lord Cornwallis dans l'intérieur de l'une des Provinces
Méridionales , dont le climat a déja vengé fur
les vainqueurs la caufe de l'armée défaite ? Ce fuccès
qui ne brille que d'un faux éclat , ne fervira qu'à
prolonger les hoftilités , à cimenter encore plus fortement
l'union des Colonies confédérées , avec la
maifon de Bourbon , & à épuifer la population & le
fang le plus précieux de notre malheureux pays . La
Nation eft fur le point de faire banqueroute , & d'être
perdue à jamais .
La détention de M. J. Trumbull fait tou
jours beaucoup de bruit ; on fait que fon
père , qui avoit été élu Gouverneur du Connecticut
par les Habitans de cette Province ,
en vertu de leur chartre fous le Gouvernement
Britannique , a fuivi conftamment le
parti de fes concitoyens dans la conteftation
avec la mère- patrie , & qu'ils l'ont
continué dans fon Gouvernement depuis
la révolution. Son fils , qui eft âgé d'envi-
(1 ) La plupart de ces bâtimens n'étoient que des brigantins
& des goëlettes.
( 175 )
ron 24 ans , a fervi en qualité de Colonel
dans les troupes Américaines , & s'étoit
trouvé fous le Général Gates à l'affaire de
Saratoga : il a quitté enfuite le fervice . Son
goût pour la peinture l'a déterminé à venir
en Angleterre , pour ſe perfectionner dans
les principes de cet Art , fous MM. Weft
& Copley , fes compatriotes. M. Tyler ,
qui avoit été auffi Colonel d'un des Régimens
Continentaux de l'Etat de Maffachuffets
Bay , l'avoit accompagné en Europe :
on affure que celui-ci a eu le bonheur de fortir
de l'Angleterre & de fe mettre en fûreté.
Comme M. Temple n'a point encore
été découvert ; on peut fuppofer qu'il eft
auffi à l'abri de toute atteinte. M. Trumbull
a été plus malheureux : après avoir été
examiné il a été conduit à la prifon neuve .
Il feroit à craindre qu'on ne le punît en repréfailles
de la mort du malheureux André
, s'il étoit poffible qu'on le jugeât fous
la loi martiale ; mais s'il jouit du privilége
des loix Angloifes , il pourra échapper au
fort qui le menace. Quel qu'il foit , les
trois lettres qui conftituent le corps de
délit contre lui , ne produifent que des
foupçons d'un crime de haute trahiſon , &
n'en contiennent point la preuve légale.
FRANCE.
De VERSAILLES , le 19 Décembre.
L 6 de ce mois , Mefdames Adélaïde
h 4
( 176 )
& Sophie de France affiftèrent , dans l'Eglife
de Notre-Dame , au ſervice anniverfaire
fondé pour le repos de Madame l'Infante
.
›
Le 12 , le Chevalier Zeno , Ambaſſadeur
de la République de Venife , eut ſon audience
de congé du Roi & de la Famille
Royale. M. Delfino , qui le remplace en
qualité d'Ambaffadeur de la République
eut le même jour fa première audience
de S. M. à laquelle il remit fa lettre de
créance. L'un & l'autre furent conduits à
l'audience de S. M. & à celles de la Famille
Royale , par M. de Tolofan , Introducteur
des Ambaffadeurs ; M. de Séqueville
, Sécrétaire ordinaire du Roi , à la
conduite des Ambaffadeurs précédoit .
De PARIS , le 19 Décembre.
#
LES détails qu'on a reçus des derniers
momens de l'impératrice- Reine ne fauraient
être plus intéreffans , ni plus touchans . La
veille de fa mort , l'Empereur reſta auprès
d'elle depuis 7 heures du foir jufqu'à une
heure après minuit. Elle dicta dans cet intervalle
des lettres à fes auguftes enfans ,
auxquels elle faifoit fes adieux. Elle embraffa
enfuite fon fils & le força de fe retirer
, en lui difant qu'ils fe reverroient
dans la matinée ; elle ne le croyoit cependant
pas , comine elle l'avoua à fon Con(
177 )
feffeur après que l'Empereur fut forti. Le
grand deuil fera pris demain.
» La frégate la Fine , écrit - on de Breft , a été
chaffée par les Anglois ainfi que la Friponne , & leur
a échappé ; elle a mouillé au commencement de ce
mois fous Berthome. Elle a vu jufqu'à 4 vaiffeaux de
ligne ennemis ce qui ne permet pas de douter que
la flotte Angloife ne foit , il y a 10 ou 12 jours , fort
près de nous & fur le paffage de M. le Comte d'Eftaing
, il faut qu'elle fe foit éloignée enfuite ; car depuis
le 4 de ce mois , les convois qu'on attendoit de
Bordeaux , Nantes & Saint - Malo , chargés de vivres ,
chanvres , bois de construction , &c. formant en
totalité plus de 150 voiles , font entrés dans notre
rade , fous l'efcorte de 6 frégates , fans avoir vu
en mer aucun bâtiment de guerre , ni corfaires ennemis.
On fait fortir chaque jour des frégates &
des corvettes pour éclairer la marche de M. d'Eftaing
, & nous inftruire de fon approche. Meſdames
la Ducheffe de Luines , la Vicomteffe de Laval &
M. le Duc de Fitz- James , qui ont paffé ici quatre ou
cinq jours à attendre la grande flotte , font repartis
le S de ce mois «.
Les mauvais tems qui ont régné ont fans
doute retardé la marche de la flotte & du
convoi ; le vent ayant changé depuis quelques
jours , & fe trouvant favorable , nous
nous flattons de les voir, arriver bientôt .
On n'eft pas plus inquiet des fuites d'une
rencontre avec les Anglois depuis la fortie
de l'Amiral Hood , qu'on ne l'étoit auparavant.
Il eft douteux qu'il ait rejoint l'Amiral
Darby ; on le croit parti pour les
Ifles. Mais dans le premier cas , quelque
hs
( 178 )
fatigues qu'on fuppofe les équipages que M.
de Guichen a ramenés , on ne doute point
que ceux- ci ne fecouent la fièvre un jour
de combat. Ils font d'ailleurs fi bien amarinés
, & ils ont tant vu le feu en Amérique
, que 400 hommes de cette eſpèce
valent mieux que 600 matelors ordinaires.
Le commerce ne paroît non plus avoir
aucune inquiétude ; la confiance que lui
infpire M. le Comte d'Estaing l'empêche de
rien craindre pour le convoi. Ce Vice-
Amiral a pris les plus grandes précautions
pour fa fûreté. On peut en juger par les
inftructions qu'il a données aux Officiers
commandans les bâtimens auxquels il à
confié le foin particulier des navires mar
chands deftinés pour nos ports de l'Océan,
Cette pièce intéreffante , dont il circule des
copies dans plufieurs ports , prouve que
s'il y a peu d'Officiers plus attentifs que le
Vice-Amiral à veiller à la confervation &
au bien être de tout ce qui eft à fa difpofition
, il n'y en a point non plus qui ait
plus de talens & d'amour du bien public.
» Il eſt ordonné à M. de Saint- Céfaire , Capitaine
de vailleau , commandant l'Amphion , de prendre
le commandement du convoi des bâtimens marchands
deftinés pour les ports de l'Océan. Il aura
fous les ordres les vaiffeaux le Sagittaire , commandé
par M. de Caftillane Majaftre ; le Saint- Michel ,
par M. d'Aymard , Capitaine de vaiffeau ; la frégate
l'Amphitrite , commandée par M. de Langon,
Capitaine de vaiffeau , la Vénus ; par M. de Belizat
, Lieutenant de vaiffeau ; la Magicienne , par
( 179 )
I
M. de Viard , Lieutenant de vaiffeau , & la corvette
la Britannia , commandée par M. Delage.-
Le Commandant du convoi fera chargé de fa conduite
, de fa défenfe , de fa confervation , de fon
raffemblement & de tout ce qui peut accélérer la
fûreté & la promptitude de fa route pendant la
navigation ; faire obéir les Capitaines Marchands .
les obliger à faire de la voile & à fe tenir enfemble
; leur faire donner la remorque dans le befoin
; veiller à ce qu'ils mettent leur figne de reconnoiffance
le matin ; les compter , les connoître
s'il fe peut ; veiller à ce qu'aucun corfaire ne
le mafque & ne fe mêle parmi eux ; augmenter
dans tout ce qu'il croira néceffaire les précautions
indiquées dans le préfent ordre ; faire les fignaux
qu'il croira les plus convenables ; employer les
plus fimples & les plus analogues aux circonftances
; ne les jamais trop multiplier , fur- tout dans
la nuit & en tems de brume ; faire prendre à fon
convoi & aux bâtimens de ' guerre fous fes ordres
les différens poftes que les manoeuvres de l'armée ,
& que les évènemens militaires ou nautiques exigeront
, feront les principaux foins du Commandant
du convoi . Il donnera & fera donner à chaque
bâtiment marchand indiſtin&tement tous les fecours
poffibles dans tout genre , & foit qu'ils les
demandent ou non ; il préférera cependant , en
cas de la fâcheufe néceffité du choix , le plus riche
à celui qui l'eft le moins ; il fe facrifiera au
befoin , ainfi que les bâtimens du Roi qu'il commande
, à la confervation de la fortune des fujets
de S. M.; il aura la plus grande condefcendance
fur tout ce qui regarde les formes fouvent méconnues
par les marchands , & dont l'oubli ne peut
influer fur la dignité du pavillon de notre Maître ;
mais il fera de la plus extrême févérité fur tout
ce qui concernera leur route , c'est - à - dire , leur
h 6
( 180 )
1
- Le
confervation ; juge équitable de leur négligence , ce
fera par quelqu'acte de févérité & par quelques boulets
tirés en l'air dès le commencement , qu'il obtiendra
d'eux l'exactitude à laquelle ils devront la confervation
de lafortune de leurs Commettans . S'il établiffoit
des amendes ( moyen fur lequel il fera très-modéré ,
mais qui ne fera jamais comminatoire ) il en exigeroit
le paiement fur le champ , & à la mer ,
en envoyaut , par une frégate , un canot à bord du
bâtiment marchand ; ce canot conduit de' l'avant
du Marchand par une frégate , auroit foin de ne
jamais retarder la marche des marchands , l'amende
fera remife aux Capucins de Breſt.
Commandant du convoi fera fouvent , pendant la
nuit , demander le mot aux bâtimens fous fes ordres
, afin de voir , fi l'on ne fe trompe pas ; il
connoîtra les embarcations qui marchent le plus ,
afin d'en former fur le champ , & fuivant les fignaux
qu'il pourroit recevoir , un fecond convoi ;
il défignera avant de partir, les forces qu'il leur deftineroit
, fuivant les parages plus ou moins dangereux
; elles feroient compofées avant l'entrée du
golfe de Gafcogne , d'un vaiffeau & d'une frégate
avec la flûte où la Britannia . Le moment de
l'appareillage fera un de ceux qui exigera le plus
de furveillance de la part de tous les bâtimens de
guerre attachés au convoi ; une feule frégate défignée
par le Commandant du convoi , en prendra
la tête. Elle obligera ceux qui feront partis les
premiers , à faire les manoeuvres quelle jugera les
plus convenables pour attendre les autres. Les huit
bâtimens de guerre. reftans aideront , prefferont &
contraindront l'appareillage de tous les bâtimens
marchands ; ils leur enverront tous les bateaux ',
tous les hommes même qu'ils pourront , & ils ne
fortiront que les derniers ; c'eft dans cet inftant
qu'il fera le plus néceflaire d'employer un mélange
-
( 181 )
>
de bonté , d'inftruction , de menaces , de févérité
& de punition. On ira , au befoin jufqu'à autorifer
& à forcer de couper les cables à tous ceux
à qui il reftera un ancre à bord. La pofition
la plus ordinaire du convoi , par rapport à l'ar
mée fera , foit qu'elle navigue formée en ligne ,
ou fur plufieurs colonnes & lorfqu'elle courra
largue ou vent arriere , par fon travers & vers le
milieu , le convoi ſe maintenant ftribord & babord
à elle , & toujours plus de l'avant que de l'arrière ;
il obfervera la même chofe , en fe tenant ordinairement
fous le vent de l'armée dans toutes les routes
au plus près. Si cependant le changement de
vent ou de manoeuvres faifoit trouver le convoi
au vent , il ne paffera point fous le vent , à moins
qu'il ne lui en foit fait le fignal pofitif : abréger
la navigation , doit être l'objet de toutes les mancu
vres. Les poftes théoriquement défignés pour les
bâtimens attachés à l'efcorte du convoi , feront or
dinairement , mais non pas invariablement , comme
il va être ſpécifié . Le Commandant pourra & devra
changer ces ordres toutes les fois qu'il le jugera
à propos. L'Amphion & la Britannia feront
à la tête , le premier pour régler la route & la
voilure ; le brigantin , pour porter les ordres du
Commandant.
Le Sagittaire , la Vénus &
la Magicienne fe maintiendront par le travers du
convoi du côté oppofé à l'armée , la Magicienne
de l'avant , le Sagittaire dans le milieu , & la
Vénus vers la queue. Cette divifion , particulièremant
aux ordres de M. de Caftellane , veillera
à ce que la route de l'Amphion foit exactement
fuivie , à ce que le convoi , fans être ferré d'une
manière dangereufe , ne s'élargiffe pas trop , à ce
qu'aucun bâtiment ne paffe en dehors d'elle ,
qu'il ne s'introduife dans fa longueur aucun bâtiment
inconnu , à ce que tout bâtiment du gros
convoi gouverne avec foin , faffe toute la voile
à ce
( 182 )
---
--
qu'il peut , mette les fignaux de reconnoiffance du
matin & du jour , réponde exactement au mot
pendant la nuit , cache bien les feux & exécute ponctuellement
& promptement tous les fignaux & ordres
donnés. Le S. Michel & la Ménagère feront à la
queue du convoi . Ils aurent les mêmes attentions
Ipécifiées que les trois bâtimens de l'aîle du dehors
& ils y ajouteront encore plus de foin à rallier les
bâtimens , à aider leur marche par des remorques , &
à faire connoître par des fignaux les poffibilités de
leur allure. La frégate l'Amphitrite le tiendra un
peu en avant du milieu du convoi , & du côté intérieur
, c'eft-à- dire du côté où fera l'armée. La Magicienne
& la Vénus s'écarteront un peu pendant le
jour , du convoi , pour reconnoître ce qui pourroit
en paffer à portée , mais elles ne manqueront jamais
d'être ralliées & rendues au pofte qui leur eft affigné
avant la nuit. - Tous les vaiffeaux & frégates attachés
à l'eſcorte , répèteront , pendant le jour , les
fignaux que l'Amphion fera ; les trois vaiſſeaux répèteront
feuls les fignaux pendant la nuit , &
en tems de brume , le Sagittaire répètera le
premier ; le Saint-Michel ne répètera qu'après le
Sagittaire. Tous les bâtimens de guerre attachés
au convoi , qui fe trouveroient , par les circonftances,
plus à portée de diftinguer les vaiffeaux de l'armée,
que le vaiffeau l'Amphion , répèteront généralement
tous les fignaux qui pourroient intéreffer ,
en quelque façon que ce foit , la conduite du convoi ;
ils le conduiront en conféquence.
-
Il fera deſtiné une frégate ou corvette indépendante
de l'efcorte qui le maintiendra toujours entre
l'armée & le convoi , afin de pouvoir répéter avec
exactitude tous les fignaux de l'armée dont la connoiffance
peut être utile au Commandant du convoi .
Cette frégate ou corvette répètera également & avec
le même foin les fignaux des bâtimens de guerre de
l'escorte , & même des marchands , toutes les fois
( 183 )
:
"
que ces fignaux pourroient intéreffer l'armée ou la
sûreté du convoi. Tous les bâtimens attachés au
convoi fe ferviront des mêmes fignaux de l'armée ,
mais ils emploieront pour ce qui regarde le convoi
les fignaux du jour , de nuit & de brume qui leur
ont été donnés par M. le Comte de Guichen .
L'Amphion ne devant faire des fignaux qu'au convoi
, ne répètera pendant la nuit & en tems de
brume , que les fignaux des mouvemens qu'il aura à
lui faire exécuter ; ces mouvemens feront une conféquence
de ceux ordonnés pour la marche de l'armée
, comme panne , cape , virement de bord
fignaux d'amure , ainfi que ceux qui peuvent être
d'avertiffement & de conferve, tels que faire fervir & c.
Tous les bâtimens de l'eſcorte compteront
tous les matins autant qu'il leur fera poffible , tous
les bâtimens du convoi lorfque l'Amphion les
aura comptés par lui - même ou qu'il les aura
connus par les fignaux des bâtimens fous fes ordres
, il en fignalera le nombre à l'armée , comme
il eft expliqué à l'article 434 des fignaux du jour.
L'Amphion portera pour marque diftinctive
un guidon coupé blanc & bleu au grand mât.
Le Sagittaire portera une flamme coupée blanche &
bleue au grand mât. Le Saint-Michel porteia une
flamme coupée blanche & bleue au mât de mizaine .
La fûte la Ménagère portera une flamme coupée
blanche & bleue au gros du mât. La frégate
l'Amphitrite portera une flamme coupée blanche &
bleue au grand mât. La Vénus portera une famme
coupée blanche & bleue au mât de mizaine . La
Magicienne portera une flamme coupée blanche &
bleue au mât d'artimon. La corvette la Britannia
portera une flamme coupée blanche & bleue au
grand mât. Le fignal N ° . 437 défignera de former
un fecond convoi , en lui laiflant eſcorte ainfi
qu'il a été défigné ; il preferira en même tems
-
>
-
( 184 )
au gros du convoi marchant le mieux , de forcer
de voile & de faire route fans conferver le fecond
convoi compofé des bâtimens marchant le moins
bien. A bord du Terrible, en rade de Cadix le 27
Octobre 1780.
―
Le Roi a figné ces jours derniers un état
dreffé depuis quelques mois par M. le Prince
de Montbarrey , faifant fupplément à la dernière
promotion des Officiers Généraux de
terre il n'a pas encore été rendu public.
On dit qu'il y a beaucoup de Brigadiers &
peu de Maréchaux de Camp. S. M. a arrêté
dans le même travail le traitement qu'auront
dorénavant les Officiers Généraux de
fortune ; elle accorde , dit-on , 4000 livres
aux Maréchaux de Camp & 2400 aux Brigadiers.
Une famille ancienne de la ville de Saugues , Diocèfe
de Mende dans le Gévaudan, après avoir joui de
tems immémorial d'une conſidération méritée , d'une
honnête aifance , vient d'éprouver le 14 du mois dernier
une perte qui la plonge dans la plus cruelle
misère , & la met dans l'impoffibilité de donner à
trois jeunes enfans l'éducation qu'elle a reçue ellemême
, & qu'elle a toujours regardée comme le
plus précieux héritage qu'elle pût leur laiffer. Elle
poffédoit à peu de diftance de la ville , entre deux
bras de rivière un moulin , & fur une largeur de
terre contigue une métairie qui formoient fon revenu;
un incendie arrivé la nuit a détruit l'un &
l'autre effet grains , beftiaux confidérables , tout
a été confumé : une fervante a péri dans les flammes
, & les autres domeftiques très-maltraités par ce
feu ne fe font fauvés qu'avec peine. On prie les ames
fenfibles de vouloir bien contribuer autant qu'il ſera
en elles , au rétabliſſement d'une famille déſolée qui
( 185 )
ne peut fe relever & fubfifter que par les fecours
qu'elle devra à la générofité . M. Jardin , Grand-
Chantre du Chapitre Royal de S. Louis- du-Louvre ,
rue du Doyenné à Paris , recevra ce qu'on voudra
bien lui faire parvenir.
MM . le Sefne & Compagnie , en remerciant
Mlle la Chevalière d'Eon , de ce qu'elle
a bien voulu permettre qu'ils donnâffent fon
nom à la frégate qu'ils font conftruire à
Grandville , lui ont exposé l'état de leur
armement , & les vues qu'ils fe propofent :
ces détails ne peuvent qu'intéreffer leurs
actionnaires , & c'eft une raifon pour nous
de les leur mettre fous les yeux.
""
Mademoiſelle , vous avez comblé nos voeux en
acceptant la nomination d'une des frégates que nous
avons entrepris d'armer à Granville. Nous croyons
ne pouvoir vous en témoigner notre reconnoiffance ,
d'une manière plus digne de vous , ni rien faire de
plus convenable à l'avantage de nos Actionnaires , ni
qui leur foit plus agréable , que de vous foumettre le
choix du Capitaine , des Officiers & Volontaires qui
monteront cette frégate , fur l'expofé des différentes
demandes qu'on nous a fait l'honneur de nous faire ,
relativement à chacun de ces Poftes , & que nous
prendrons la liberté de vous remettre fous les
avec nos réponſes .Vos talens Militaires , Mlle, la gloire
que vous vous êtes acquife dans cet honorable carrière
, votre connoiffance profonde de l'efprit hu-
'main , fruit de vos études réfléchies & de votre
expérience éclairée dans les places importantes que
vous avez remplies , au nom du Roi , en vous rendant
aux yeux de tout le monde , un jufte appréciateur
de leur mérite & de leur courage , nous affurent
que vous fixerez ce choix d'autant plus avantageufement
que nul d'entr'eux ne cherchera à briguer votre
fuffrage s'il ne partage votre attachement pour la
yeux
( 186 )
ce. -
---
gloire de S M. & les fentimens Patriotiques qui vous
diftinguent & caractériſent fi particulièrement.
Conftamment attachés à diriger cette entreprise par
les voies les plus capables de produire la meilleure
& la plus prompte exécution , nous nous étions impofés
la loi de n'y employer que les perfonnes qui
contribueroient à fes fuccès , en s'y intéreſſant par
une mife déterminée en actions que nous avons été
confeillés d'affecter à chacune des places , & dont
nous aurons l'honneur de vous préſenter le tableau`
pour vous faire juger fi vous devez y donner vorre
fanction. Tous les Journaux publics , tant François
qu'Etrangers , ont annoncé cette difpofition , & nous
avons eu la fatisfaction de voir qu'elle a été applaudie
, même des Officiers les moins fortunés , dont les
noms & les fentimens honorent notre correfpondan-
Si nous pouvions nous flatter, Mlle , que vous
vouluffiez bien prendre la peine d'examiner cette correfpondance
, elle vous en feroit juger plus particulièrement
qu'il ne nous eft permis de le détailler ici.
Vous remarqueriez en même-tems dans les lettres de
la plupart de nos Actionnaires un zèle ardent de contribuer
à nos fuccès , fondé fur le defir feul d'humilier
les ennemis de l'état. Si le plus grand nombre d'entr'eux
ne s'eft jufqu'à préfent borné qu'à nous donner
de modiques fecours , ils nous ont au moins prouvé
que le Patriotifme eft une vertu naturelle aux François.
Nous n'aurions pas manqué de leur rendre publiquement
le tribut de louanges qui leur cft dû ,
fi leur modeftie ne nous avoit retenu dans les bornes
du filence. L'examen que nous vous demandons , Mademoiselle
, leur méritera ce tribut de votre part , &
c'eſt , à notre avis , la meilleure manière dont nous
puiffions nous dédommager envers eux de la privation
qu'ils nous ont impofée. S'il arrivoit que ,
contre notre defir , vos occupations toujours utiles
vous ôtaffent la liberté d'entrer dans cet examen
veuillez , Mademoiselle , en remettre le foin aux
perfonnes qui jouiffent de votre confiance , & qui , à
( 187 )
ce titre , poffèdent celle du public ; M. Drouet ,
Député de la Chambre du Commerce de Nantes
entr'autres , eſt dans ce cas & fon
, Jugement nous
feroit d'autant plus précieux qu'il vous feroit connoître
, fi , véritablement par nos foins affidus , &
-par notre attention continuelle à augmenter la confiance
qui nous a été accordée , nous ſommes parvenus
à la mériter ; fi nous n'avons pas toujours fait un fage
emploi des fonds que nous avons reçus , en remettant
l'achat des matières & leur deftination à des per-
'fonnes , dont la connoiffance des plus petits détails
& une grande expérience en ce genre affuroient l'économie
la mieux entendue fans nuire en rien à la folidité
, à la beauté & à la perfection de cette conftruction
; & enfin , fi nos efforts pour ſuppléer aux
promeffes qui nous avoient été faites , ne nous ont
pas portés même jufqu'à facrifier notre crédit particulier
en l'étendant au- delà de nos facultés . Nous
le prierions en même- tems d'aprécier le mérite de
plufieurs Mémoires qui nous viennent d'être adreffés
des ports & de l'intérieur du Royaume , & dont l'objet
fe préfente fous deux points de vue , qui confiftent
à déterminer s'il eft plus avantageux aux
intéreffés que ces frégates bornent leurs opérations
à la courfe accidentelle , à des ftations qu'on défigne
comme les meilleures , ou qu'elles portent & convoyent
des marchandifes & comeftibles à nos colonies
de l'Amérique & de l'Inde. Nos defirs feroient
entièrement remplis , Mademoiſelle , fi le
réfultat du compte qui vous feroit ainfi rendu pou
voit nous obtenir de vous la permiffion de continuer
cet armement fous vos aufpices ; affurés alors dè
voir bientôt concourir à fon fuccès le zèle patriotique
de vos amis & particulièrement de vos imitateurs
, nous verrions bientôt approcher le moment
que nous défirons tant , de couronner le voeu général
des intéreffés . En effet , guidés par vous , Mademoifelle
, éclairés de vos lumières , quels obftacles nous
---
( 188 )
.
refteroit-il à redouter ? Si même nous nous reffonvenions
jamais de toute l'amertume de ceux que nous
avons éprouvés ci- devant, ce ne feroit que pour vous
remercier de les avoir écartés & de leur avoir fubftitué
les voies efficaces d'exécution , dont nous nous ferons
toujours un devoir de vous adreffer l'hommage
ainfi que celui des fentimens , &c.
Signé LE SESNE & Compagnie.
La lettre fuivante intéreſſe un homme de
lettres , connu , & nous nous empreffons
de la tranfcrire .
No. 33
Je vois dans l'Année Littéraire 1780 ,
page 212 , que MM. Knapen®, Libraires à Paris , font
annoncer environ 800 Exemplaires de la première
Edition d'un Mémoire fur la qualité & fur l'emploi
des engrais , fait par feu mon frère il y a 15 ou 16
ans , & que ces MM. préviennent le Public qu'ils
donneront ce qui leur refte de cette Edition à 12fols
l'Exemplaire enfeuilles , au lieu de 3 liv. 10 fols
que fe vend la feconde ; je ne m'oppoſe pas à ce rabais
; je defire au contraire qu'il foit, avantageux à
ceux qui le propofent , mais comme la manière
dont on s'eft exprimé , pourroit faire entendre que je
vends 3 liv. 10 fols ce qu'on offre à 12 fols , je crois
devoir prévenir à mon tour les Amateurs de l'Agriculture
& des Abeilles , que le Recueil d'Inftructions
Economiques que je fis imprimer l'année dernière ,
contient non- feulement une nouvelle Edition , du
Mémoire fur les Engrais , corrigée & augmentée
d'après un tableau de queftions fur cette matière
propofées à l'Auteur par la Société Economique de
Berne , mais encore une deuxième Edition , auffi
corrigée & augmentée de fon Mémoire fur les
Abeilles , & qu'enfin ces deux ouvrages réunis dans
un feul Volume , ne fe vendent point 3 liv. 10 fols
en feuilles , mais bien 2 liv . 10 fols broché , &
3 liv. 10 fols relié . C'eſt ce que j'espère , Monfieur ,
( 189 )
que vous voudrez bien communiquer au Public
afin qu'il fache poſitivement à quoi s'en tenir . Signé
DE MASSAC .
Les numéros fortis au tirage de la Loterie
Royale de France , le 16 de ce mois , font;
40 , 75 , 58 , 48 , 14.
De BRUXELLES , le 19 Décembre.
SELON les lettres de la Haye on y a recu
une copie des traités entre les Cours de
Ruffie , de Suède & de Danemarck , dans
des dépêches arrivées récemment de l'une
de ces trois Cours . On ajoute que l'on en
a reçu auffi d'intéreffantes de la première ,
d'après lefquelles , il paroît que l'acceffion
de la République des Provinces unies à la
neutralité armée , commencera à être comptée
& à valoir du jour où LL, HH . PP. en
ont pris la réfolution ; qu'elle aura en conféquence
dès ce moment toute fa force
comme fi le traité eût été conclu & figné
ce jour- là. Cette réfolution a été prife le 20
du mois dernier ; la déclaration doit en être
faite fix femaines après . Commne ce terme
expire le premier Janvier prochain , on`
croit que cette déclaration a déja été envoyée
aux Miniftres de la République à Madrid
& à Lisbonne , afin qu'ils puiffent la recevoir
affez de bonne-heure pour pouvoir la
remettre à ces Cours dans le même teins
qu'elle fera remife par les autres Miniftres
à celles qui font moins éloignées.
On apprend du Texel que les vaiffeaux
( 190 )
rb
-
de guerre l'Endracht , le Mars , le Naffau-
Weilbourg , le Walk & la Thétis , ont mis
à la voile , en même tems que la frégate
l'Aigle eft partie d'Hellevoetfluis. Cinq
de ces navires font deſtinés pour les Indes
occidentales.
On ignore encore le parti que prendront
les Etats-Généraux au fujet des plaintes de
l'Angleterre, fur la négociation provifoire entamée
à Amfterdam , par des Négocians
avec le Congrès des Etats-Unis de l'Amérique
: on dit qu'ils ont défavoué la négocia
tion ; mais on ne fait point s'ils donneront à
la Grande-Bretagne la fatisfaction qu'elle s'eft
crue en droit de demander. Ce qu'il y a de
conftant c'est qu'on fait marcher des troupes
pour renforcer les garnifons de la Ré
publique. Bien des perfonnes cependant ne
regardent ces précautions que comme une
pure formalité ; elles penfent que fi les Anglois
veulent l'attaquer , ce ne fera pas en
Europe , c'eft à fes Ifles à fucre qu'ils s'adrefferont
; elles peuvent être furpriſes avec
plus de profit & peut-être avec moins de
difficultés .
PRÉCIS DES GAZETTES ANG. , du 12 Décembre.
La frégate la Crefcent de 32 canons , Capitaine
Hoppe , eft arrivée le 9 à Portsmouth . Le 4 , elle
croifoit , fort en avant de la grande efcadre , avec
le Bienfaifant de 64 canons , & le Cerberus de
32. Ils ont donné dans l'efcadre Françoiſe vers
le cap Finisterre . Le Crefcent s'en eft approché
affez pour compter 25 vaiffeaux de ligne , & le
Cerberus en a compté 27. Quelques vaiſleaux
( 191 )
François les ont chaffés ; mais bientôt ils ont aban .
donné la chaffe. Les découvreurs Anglois ont ga
gné le large . Ayant tenu confeil entr'eux , il a été
convenu qu'ils prendroient chacun une route différente
pour aller informer l'Amiral Darby de l'approche
de l'ennemi , & que ne le rencontrant
point , on porteroit fur le champ la nouvelle en
Angleterre. Le Crefcent feul , par l'ouest , étant
arrivé , on infère que les deux autres ont trouvé
Darby. On eft dans de vives inquiétudes , parce
qu'il s'eft débité que le coup de vent à la fuite
duquel eft rentré , le 26 Mai , l'Alexandre de
74 canons , avoit caufé de grands dommages à
l'efcadre , & en avoit détaché fix vaiffeaux , ce
qui en avoit réduit le nombre à 16 , parce qu'elle
n'étoit que de 22. On ne fait point fi les cinq
autres , du nombre defquels étoit le Bienfaisant ,
avoient pu le rejoindre. Le Ministère fait répandre
malgré cela que l'Amiral Darby a ordre d'attaquer
à tout rifque l'efcadre Françoife , fe flattant qu'ayant
plufieurs vaiffeaux de 98 canons , il fera encore
fupérieur en forces aux François , parce qu'on fuppofe
que M. de Guichen doit avoir plufieurs vaiffeaux
hors d'état de combattre. Le 9 il eft parti
de Portsmouth un petit renfort pour Darby, confiftant
dans le St- Albans de 64 , le Portland de
so , & le Monfieur de 44 , avec quelques frégates.
Il étoit encore le 11 à Ste - Hélène , retenu
par le vent. Comme il s'eft répandu plufieurs éditions
de cette nouvelle & qu'elles ne font point
uniformes quant au tems & au lieu où s'eft fait
cette découverte , ni quant à la force des François
& aux circonftances dans lesquelles ils ont été
trouvés , on a droit d'en conclure que le Gouvernement
avoit déja , par l'Irlande , des nouvelles
de M. d'Estaing . Les Gazettes ministérielles difent
qu'il a été rencontré dès le 26 Novembre par la
Licorne ; qu'il avoit une efcadre de 33 vailleaux
de ligne ; qu'alors on ne voyoit point de flotte
( 192 )
( qui fans doute étoit fous la garde des cinq autres
vaiffeaux à quelque diſtance ) ; qu'il étoit par
la hauteur de Bordeaux ou de Nantes , mais
très élevé au large. Le rapport felon lequel
M. d'Estaing a été rencontré le 4 de ce mois
dit qu'il avoit alors une centaine de voiles fous
fon convoi. Il femble que cette diverfité de rapports
indique que M. d'Estaing eft depuis longtems
contrarié par le vent & que quand il a
paru fans fa flotte , c'est qu'il s'étoit élevé pour .
éclaircir la mer , & pour chercher l'efcadre Angloife
. Comme on a cu plufieurs fois des nou-,
velles de l'Amiral Darby depuis que l'efcadre d'Hood
a paffé près de la fienne , peu après le 30 Novembre
, jour de fa fortie de la Manche , on a droit
de croire que ces deux efcadres ne fe font point :
réunies , & que Hood a marché droit à ſa deſtina- :
tion , avec la nombreuſe flotte qu'il convoie. Il fe:
débite aujourd'hui que Hood a effuyé un coup:
de vent dans lequel plufieurs de fes vaiffeaux fe
font fait quelque dommage en s'abordant.
Il y a un des Officiers recruteurs employés par le
Gouvernement dans une des Provinces les plus manufacturières
de l'Angleterre qui a écrit au Secrétaire
de la guerre de la meilleure foi du monde.
» Rien n'eft fi difficile que de recruter ici , mais jet
» me flatte qu'avant peu de tems nous réuffirons
» mieux , car leur commerce s'en va grand train ,
& il faudra bien qu'ils prennent parti.
Le Brigadier Général Ackland , habitant de
Shrewsbury , qui commandoit les Volontaires de
Shropshire , envoyé aux Ifles d'Amérique , eft de-,
puis peu de retour ; il a reçu la femaine dernière
une lettre d'un de fes Officiers à Ste-Lucie qui
l'informe que lesdits Volontaires étoient réduits
par une maladie mortelle , à 19 hommes effectifs
feulement. C'eft un fait fur lequel on peut compter,
& qui donnera beaucoup d'émulation à nos jeunes
gens pour aller en Amérique,
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
RUSSI E.
De PETERSBOURG , le 24 Novembre.
LE Prince de Repnin eſt arrivé ici la ſemaine
dernière de retour de fon Gouvernement
dans lequel il a demeuré un an. Il ſe
propoſe , dit-on , de paffer l'hiver dans cette
Capitale.
Le Comte de Munich a demandé & obtenu
la démiffion des charges dont il étoit
revêtu. L'Impératrice lui a accordé à cette
occafion une gratification de 30,000 roubles
.
Le froid commence à fe faire fentir trèsvivement.
La rivière eft prife dans toute ſa
largeur , & on pourra bientôt la paffer fur
la glace ; heureuſement on avoit levé le pont
de communication avec l'ifle Wafili- Oftrow
auffi-tôt que la rivière avoit commencé
à charier , de manière que ce beau pont ne
fera expofé à aucun danger.
DANEMAR CK.
Herub
De COPENHAGUE , les Décembre.
LE Baron de Rofencrone eft arrivé ici
30 Décembre 1780. i
&
1
( 194 ) - - Samedi matin de Berlin , pour remplir la
place du Comte de Bernftoff. Il commencera
Jeudi prochain à tenir les conférences
ufitées avec les Miniftres étrangers. Hier ,
il a été nommé Confeiller privé , & il alfiftera
aux délibérations du Confeil d'Etat
toutes les fois qu'il y fera queftion d'affaires
relatives à fon département.
La plupart des Capitaines des vaiffeaux
de guerre deſtinés à fervir pendant la campagne
prochaine , ont reçu ordre de préparer
avec la plus grande célérité tout ce
qui eft relatif à leur armement . Outre les
vaiffeaux déja défignés pour mettre à la voile
au printems , on équipe encore une frégate
de 40 canons , 6 autres de 36 & 3 de 20
& de 10 fauconneaux .
L'Amirauté vient d'apprendre que la
fregare le Cronbourg qui avoit mis à la
voile pour les Indes occidentales , s'eft perdue
au Sud du Sehagen- Riff. Tout l'équipage
a été fauvé ; on eft occupé à retirer
Fartillerie , les cordages , la voilure & plufreurs
autres effets ; mais on craint fort que
la carcaffe ne foit perdue. Cette frégate
conftruite il y a 5 ans , étoit une des plus
belles de la flotte royale & n'avoit fait
encore qu'un feul voyage aux Indes occidentales,
POLOGNE.
De VARSOVIE , les Décembre.
LES Médecins que le Roi a envoyés dans
( 195 )
>
es Districts où l'on a afluré que la pefte
s'étoit manifeftée , viennent de nous raffurer
pleinement. C'eft par l'ignorance des
Médecins de ces quartiers écrivent ils
que l'on a donné le nom de pefte à la maladie
qui s'étoit déclarée ; elle n'eft qu'une
fièvre maligne. On a commis en conféquence
une grande barbarie en brûlant les maifons
des malheureux habitans foupçonnés d'être
attaqués de la pefte , & en les contraignant
à chercher une retraite dans les bois où ils
courent rifque de périr de faim & de misère.
Quoiqu'on ait lieu de compter fur
l'exactitude de ces nouvelles , il n'en eft
pas moins vrai que les Pruffiens ont formé
un cordon , depuis la Marche jufqu'à nos
frontières , & que 20 hommes de chaque
efcadron de cavalerie , ont eu ordre de fe
rendre dans les endroits où ce cordon eft
formé.
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 6 Décembre.
LE 3 de ce mois , le corps de feué l'Impératrice
Reine a été dépofé dans l'Eglife
des Capucins , à côté de celui de l'Empereur
François I. de glorieufe mémoire. La
veille fon coeur avoit été porté dans l'Eglife
des Auguftins , & fes entrailles dans l'Eglife
Métropolitaine de St Etienne. Cette
cérémonie lugubre s'eft faite avec toute la
pompe & les formalités d'ufage ; l'Empe-
量
i 2
( 196 )
reur , l'Archiduc Maximilien & le Duc de
Saxe Tefchen y affiſtèrent.
Suivant les dernières volontés de cette
augufte Princeffe , que l'Empereur figna immédiatement
après fon décès en préſence
des Miniftres de la Cour , chacun des Princes
& Princeffes de la Maifon Impériale
recevra annuellement comme un fimplefouvenir
40,000 florins d'Empire. Le Grand-
Duc Léopold aura les Seigneuries de Golding
& de Hollitfch , l'Archiduc Maximilien
, le Château de Schloshoff. Toutes les
penfions que feue l'Impératrice avoit accordées
feront continuées ; il fera payé à
l'armée Impériale , depuis le Feld Maréchal
, jufqu'au dernier Invalide un mois
d'appointement ; & on la remerciera au
nom de cette Princeffe des fervices qu'elle
lui a rendus. Il fera donné auffi 5000 florins
aux pauvres de toutes les Eglifes de
l'Autriche défignées par S. M. I. pour y
faire un fervice folemnel. Avant la mort
elle a écrit de fa propre main , au Comte
d'Efterhazy , Chancelier du Royaume de
Hongrie , un billet par lequel elle le prie
de remercier de fa part la nation Hongroife
du fidèle attachement & des fervices importans
qu'elle lui a rendus pendant fon
règne , d'affurer toute la nation qu'elle l'a
recommandée de nouveau de la manière la
plus forte à l'Empereur , fe flattant qu'elle
continuera de donner toujours des preuves
de fidélité à fon nouveau Souverain. Plu(
197 )
fieurs perfonnes ont obtenu des marques de
fa munificence , & la maifon des orphelins
dirigée par le Pere Parhamer a reçu un legs
de 75,000 florins.
Parmi les dernières paroles que cette
refpectable Princeffe a prononcées , on ſe
rappelle celles- ci avec attendriffement ; elles
offrent une nouvelle preuve de cette bonté
qui l'a fait adorer de fes fujets , " s'il a été
commis pendant mon règne quelque chofe
de répréhensible , cela s'eft certainement
fait à mon inçu ; car j'ai toujours eu le
bien en vue ".
De RATISBONNE , le 11 Décembre.
LES Miniftres de S. M. I. à la Diète ,
viennent de recevoir l'ordre de prendre le
deuil ; ils ne le porteront que 6 mois : l'augufte
Souveraine , que l'Europe vient de
perdre , a demandé expreffément avant fa
mort que le deuil ne durât pas plus longtems
, quoique en pareille circonstance
l'ufage conftant ait été de le porter pendant
un an.
,
» Nous recevons de Sainte- Croix , écrit- on de
Copenhague , une lettre qui porte qu'une de nos
frégates , en ftation devant cette Ifle , y a conduit
un corfaire Anglois qui s'étoit emparé , à la vue
du Fort d'un navire marchand François . Le
Gouverneur de l'Ifle a déclaré le corfaire de bonne
prife. Mais celui -ci veut appeller de ce Jugement
au Tribunal fuprême de l'Amirauté de ce Royaume .
Il feroit à fouhaiter que les autres Puiffances neutres
fuiviffent cet exemple ; il n'y a que ce moyen qui
i3
( 198 )
1
puiffe mettre un frein aux pirateries des corfaires
Anglois. La flotte que nous aurons en mer
l'anné prochaine , confiftera en deux vaiffeaux de
74 canons , fept de 70 , deux de 64 , cinq de 60
& quatre de so. Total , 20 vaiffeaux de ligne ,
auxquels on joindra 10 frégates. Cette flotte fera
partagée en trois divifions , la première , fous les
ordres du Vice-Amiral Fontenay , Commandant en
chef; la feconde , fous ceux du contre-Amiral A. N.
de Fontenay ; & la troifième , fous ceux du contre-
Amiral Stephaufen . Les ordres ont été expédiés en
Norwege & dans les autres parties de la domination
Danoife , pour la levée des matelots dont on
a befoin ".
On affure que la Cour de Danemarck a
fait remettre aux Puiffances neutres une
déclaration , par laquelle elle leur annonce
que la dernière convention faire avec l'Angleterre
ne portera aucun préjudice à l'engagement
qu'elle a contracté par le traité
de la neutralité armée .
La Régence de Staubing vient d'envoyer
à la Chambre Aulique de Munich l'état
détaillé de l'eftimation de la perte caufée
par le dernier incendie , furvenu dans la
première de ces deux Villes : on l'évalue à
791,339 florins.
On ne ceffe de parler ici , écrit- on de Varfovie
, d'un fait affurément fingulier . Le 24 du mois
dernier , un Pélerin fe préfenta au Château , & demanda
à parler au Roi. L'Officier de garde l'ayant
conduit dans fa chambre & l'ayant queftionné
quelque tems , alla avertir S. M. au moment
qu'elle fe difpofoit à fe rendre au Confeil Permanent.
Elle chargea quelques perfonnes d'aller
demander au Pélerin ce qu'il defiroit ; celui - ci
( 199 )
#
ayant perfifté à répondre qu'il ne pouvoit confier
qu'au Roi même , ce qu'il avoit à dire il fut in .
troduit . On ignore ce qui s'eft paffé dans cette
conférence ; on ne s'accorde pas même fur fa durée.
Selon quelques uns elle fut courte , parce que
le Monarque s'apperçut bientôt que le Pélerin avoit
le cerveau troublé. D'autres prétendent qu'elle fut
longue , que l'étranger remit au Roi plufieurs papiers
; ce qu'il y a de certain c'eft que S. M.
ne fe rendit point au Confeil ce jour -là , & qu'elle
refta dans fon cabinet «<,
ESPAGNE.
De MADRID , le 1er. Décembre.
SUR les inftances réitérées de l'Ambaffadeur
des Etats Généraux des Provinces-
Unies , on vient de révoquer la défenſe
d'importer dans les ports de cette Monarchie
le fromage & le beurre de Hollande.
S. M. a même permis l'importation de la
viande falée , venant des ports de la République
, en forte qu'il n'y a plus à préfent
que l'entrée des cuirs qui foit prohibée.
1
Les dernières lettres de Cadix nous apprennent
que notre flotte eft toujours dans
la baie ; elle s'eft réparée des légers dommages
qu'elle a reçus dans fa dernière for-,
tie , & elle eft prête à remettre en mer
auffi-tôt que le befoin l'exigera , à la première
nouvelle de l'approche d'une efcadre
ennemie , qui voudroit tenter d'entrer
dans le détroit.
•
i 4
( 200 )
» On continue , écrit - on du camp de Saint- Roch,
en date du 13 du mois dernier , à tranſporter fur
des chariots & des bêtes de fomme , les terres
Je fable , la chaux & les autres matériaux -nécelfaires
pour achever de mettre en état de fervir la
nouvelle batterie de Saint-Charles , à laquelle on
travaille conftamment , même pendant les nuits
claires , fans s'embarraffer fi l'ennemi peut obferver
ce que l'on fait. On s'occupe à établir une communication
depuis la ligne jufqu'à cette batterie ,
pour s'en fervir & la défendre d'une manière plus
fûre. Jufqu'à préfent les travaux fe font faits à découvert
, & à peine peut-on dire que le feu de la
Place nous ait incommodé , quoiqu'il ait été trèsvif
pendant les dernières nuits. Depuis le -9 jufqu'à
ce jour , les ennemis ont tiré 2800 coups de
canons ou mortiers. Le feul mal qu'ils nous aient
fait fe réduit à un foldat tué , & 4 bleflés , dont a
dangereufement ".
ANGLETERRE.
De LONDRES
>
le 16 Décembre.
LE Gouvernement garde toujours le fi
lence fur les dépêches qu'a fans doute apportées
le Capitaine Gardener , Aide - de-
Camp du Général Cornwallis , parti de la
Caroline le 11 Octobre , & arrivé ici le 12
de ce mois. Ce filence confirme l'échec
effuyé par le Capitaine Ferguffon le 7 Octobre
, qu'on n'auroit pas manqué de démentir
s'il étoit moins conftant. On publie en revanche
que le Général Américain Clarke a
attaqué infructueufement un pofte occupé
par nos troupes dans la Virginie. On ne
( 201 )..
manque pas d'ajouter , en fe taifant prudem
ment fur l'affaire du 7 , que depuis le 14
jufqu'au 19 Octobre , il y a eu divers chocs ,
dans l'un defquels le Commandant Anglois
Brown a été bleſſé ; & quoi qu'on affure que
nous avons toujours eu l'avantage , il n'en
réfulte pas moins que les Américains n'ont
pas été fi bien vaincus à Camden , qu'ils
n'ofent encore le préfenter & nous fufciter
de nouveaux embarras. On fe flatte que
l'arrivée du Général Leflie changera la face
des affaires ; quelques perfonnes chaudes
dans leurs efpérances , n'héfitent pas à affurer
qu'il fera joint par les Virginiens ; mais
peut- être ne connoiffent - elles pas exactement
ce pays. Les habitans font auffi fermes
dans la caufe du Congrès & de l'indépendance
, que ceux des autres Provinces ; il
n'eſt pas douteux que des places qui ne font
ni fortifiées ni défendues fe foumettent à
l'approche de forces fupérieures ; que tous
les Colons qui demeurent dans des fermes ,
des cabanes & autres lieux ouverts ,
prêtent le ferment qu'on leur dictera ; mais
doit- on les regarder comme foumis , &
compter qu'en effet ils fe font réunis à la
caufe royale. Ils n'ont fait que céder au plus
fort ; dès l'inftant qu'ils fe reverront libres ,
ils abandonneront le Général Leflie , comme
leurs compatriotes ont abandonné les
Généraux Burgoyne & Cornwallis.
ne
Du côté de New- Yorck nos affaires ne paroiffent
pas dans une pofition plus brillante.
is
( 202 )
Le Général Washington , dont les forces augmentent
tous les jours , s'eft approché , diton
, de New-Yorck ; le 9 Octobre il étoit
avec fon armée à Bergen qui n'en est éloigné
que de 3 milles. Dans cette circonftance
où il feroit important d'agir de concert
, on prétend qu'il y a de la divifion
parmi nos troupes. Le Général Clinton &
'Amiral Arbuthnot font , dit- on , en querelle
; le Chevalier Rodney a pris parti
pour le premier avec une chaleur qui n'a
pas calmé la difpute. L'armée & la marine
ne font point d'accord , & dans cette dernière
l'Amiral a beaucoup d'ennemis . Il a
fait tenir un Confeil de guerre pour juger
le Sieur Bateman , Capitaine de l' Yarmouth ;
on ne fait point encore comment il a prononcé
; on en doit tenir un fecond pour
juger un autre Capitaine , & vraisemblablement
nous ferons inftruits de la nature
des deux jugemens en même-tems.
C'eft au milieu de ces nouvelles défaftreufes
qui tranfpirent , malgré le foin avec
lequel on veut les étouffer , qu'on publie
dans les Papiers miniftériels que les affaires
prennent une tournure plus favorable , qu'il
arrive de tous côtés à New-Yorck des offres
de foumiffion , que nombre de perſonnes
qui ont la plus grande influence en Amé-
' rique , ont écrit au Chevalier Clinton pour
cet effet. On ne manque pas d'appuyer ces
détails confolans des lettres prétendues interceptées
dans la malle des Rebelles ; ces
( 203 )
lettres portent pour la plupart des marques
de fuppofition qui n'échappent pas aux
yeux exercés à examiner attentivement les
objets. Il est bien fingulier qu'on y trouve
un défaveu abfolu de la confédération pour
l'indépendance de la part de la province
de Maryland , & que ce défaveu , qui eft
de 1778 , n'ait jamais tranfpiré auparavant..
On va jufqu'à annoncer l'arrivée des Américains
d'un certain rang avec des pouvoirs
pour traiter avec la Grande-Bretagne d'une
pacification générale. Dès le 8 de ce mois.
on les difoit à Londres , & perfonne ne les
a encore vus. On peut oppofer à ces bruits
vagues la lettre fuivante de New-Port , en
date du 10 Octobre..
avant
» Vous recevrez par ce même vaiffeau , la relation
de l'apoftafie du Général Arnold , & de l'heureufe
découverte de fes perfides deffeins ,
qu'ils aient pu nous nuire. Il étoit depuis long - tems
bien connu parmi nous , & il ne lui reftoit plus ni
un partifan , ni un ami . Vous favez qu'il avoit déja
fubi un jugement Aétriſſant pour des extorfions dont
il s'étoit rendu coupable au Canada & en Penfilvanie.
Il étoit d'ailleurs prévenú du crime de faux , &
la trésorerie Continentale , qui étoit à cet égard fon
accufatrice , produifoit les pièces ; fon procès étoit
pouflé avec vigueur , & fa tête alloit tomber fous
le glaive des loix ; lorfqu'il a machinéfa trahison ,
qui étoit devenue pour lui une démarche néceffaire.
On lui feroit donc beaucoup trop de grace , en
l'attribuant au repentir d'avoir porté les armes contre
fon Souverain ; & par cette double lâcheté , il
tranfmet fon nom à la poftérité , comme un objet
d'infamie , d'exécration & de mépris . Nous ne peri
6
( 204 )
dons donc rien en lui , & les Anglois n'y gagnent
que d'avoir un mauvais fujet de plus fur les bras.
On a plus d'une raifon de croire que le traître
méditoit non-feulement de livrer à l'ennemi , Weft-
Point , le 27 Septembre ; mais encore , & dans le
même- tems , le Général Washington & le Miniſtre
de France. M. le Chevalier de la Luzerne m'a dit ,
que lorsqu'il paffa le 24 par Weft - Point , pour fe
rendre ici , c'eft -à - dire , la veille du jour où la trahifon
fut découverte , Arnold le preffa juſqu'à l'indécence
de s'arrêter là 4 ou 5 jours. Il favoit que le
Général Washington y pafferoit aufli en même- tems ,
à fon retour de Hartford , où il avoit eu une entrevue
avec les Officiers François . Le plus grand mal
que cet apoftat puiffe nous faire aujourd'hui , c'eft de
donner des informations à l'ennemi ; mais l'armée
Américaine eft maintenant dans un fi bon état , que
la connoiffance la plus exacte que l'ennemi pourroit
en avoir , nous feroit plus avantageufe que nuifible.
D'ailleurs l'exécution faite à propos du Major
André fera probablement paffer à d'autres l'envie
de fe prêter à un métier auffi vil & auffi dangereux.
Du refte , le Congrès général , & les affemblées des
dives Etats fe tiennent toujours fermes & inébran-
Jables , & le voient puiffamment foutenus par la
maffe d'un grand peuple cordialement uni , en dépit
des Torys & des créatures du Gouvernement Britannique
, répandus parmi nous ; nouveaux Sifyphes ,
dont les efforts n'aboutiront qu'à faire retomber fur
eux- mêmes les ruines de leurs propres travaux. La
tempête est toujours violente encore ; mais notre
vaiffeau la foutiendra jufqu'au bout. C'eſt avec joie
que nous envifageons l'avenir , & avec affurance
que nous anticipons les douceurs & le triomphe final
de la liberté Américaine «<
Nos avis de New-Yorck prouvent que
nos troupes ne font pas plus de cas de l'ac(
205 )
quifition du Général Árnold , que les ennemis
n'en regrettent la perte. Tout prouve
que l'Amérique eft bien éloignée de plier ;
fi l'idée de faire la paix avec la Grande-
Bretagne avoit quelque vraisemblance , le
malheureux André n'auroit pas perdu la
vie ; on ne fe conduit pas avec cette vigueur
& cette févérité lorfque l'on voit fes
affaires défefpérées . Poftérieurement à cette
lettre , le 25 Octobre le Congrès a pris plufieurs
réfolutions. Celle qui regarde l'armée
n'annonce pas des difpofitions à un accommodement
aux conditions qué nous voudrions
prefcrire.
» Le Congrès , convaincu du danger qu'il y a pour
l'Etat de n'avoir pas conftamment fur pied une armée
de troupes régulières , a réfolu , le 21 du mois dernier
: » de mettre l'armée des Erats- Ut.is fur un pied
plus refpectable & de la faire confifter , à compter
» du premier Janvier 1781 , en 4 régimens de cava .
lerie légère , compofés de 1586 Bas - Officiers
» & Cavaliers ; en 4 régimens d'artillerie , faifant en
כ כ
tout 2340 hommes ; en 49 régimens d'infanterie ,
» faifant un total de 28,224 hommes & en un régi-
» ment de Travailleurs fort de 480 hommes , de
» forte que toute l'armée confiftera en 32,580 Bas-
» Officiers & Soldats ou Cavaliers : & que les Offi .
» ciers feront choifis pármi ceux qui fervent actuelle
» ment , en prenant fur ce fujet l'avis du Général
» Washington «<.
Si, comme le portent quelques nouvelles ,
l'Amiral Rodney eft retenu par la goutte à
New -Yorck , fon retour aux ifles fera retardé.
Sa préfence y paroît moins urgente
depuis que les forces des François n'y ont
( 206 )
plus la même fupériorité depuis le retour
du Comte de Guichen ; mais fi celles des
Eſpagnols les y rejoignoient , il feroit important
qu'il revînt le plutôt poſſible. On
a lieu de croire que nos vaiffeaux y font en
mauvais état ; tous les rapports des bâtimens
revenus de la Jamaïque confirment
cette opinion . C'eft ainfi que le Capitaine
Maitland , du vaiffeau l'Elifabeth de 74 ,
s'exprime dans une lettre à fon frere à
Edimbourg.
Nous mîmes à la voile de la Jamaïque le 4 Septembre
, avec la flotte pour l'Europe . Le 8 Octobre
, un fort coup de vent & une mer houleufe nous
obligèrent de couper notre grand mât de hune ,
afin de fauver notre grand mât . Peu de tems après ,
le mât d'artimon tomba & fit périr trois hommes
par fa chûte. Nous avions plufieurs voies d'eau . Le
18 , un coup de vent plus rude & une mer orageufe
firent confentir le mât de mifaine en trois endroits ,
d'une manière alarmante. Le 25 , un autre coup
de vent encore plus violent , fembloit avoir réuni
la force des deux premiers , & nous menaçoit d'une
fin prochaine ; nos voiles furent déchirées en lambeaux
; les plus vieux marelots à bord avouèrent
. qu'ils n'avoient pas encore vu une mer auffi tourmentée.
Nous éprouvâmes des vents contraires &
des calmes , outre les rudes coups de vent déja
mentionnés ; notre ration fut diminuée , ayant trèspeu
d'eau & de provifions , & celles que nous
avions étoient d'une très-mauvaiſe eſpèce ; enfin ,
il n'y avoit pas un feul endroit fec pour s'affeoir
( le vaiffeau failant eau de tous côtés ) , ni de hamac
pour fe coucher ; ajoutez à cela une traver
fée de plus de dix femaines , dans laquelle nous
avons fouffert tout-à- la fois les incommodités de
( 207 )
la faim & de la foif , & du froid , par le change .
ment de climat . Une telle pofition ne peut être
appréciée que par ceux qui ont été réduits à uné
femblable détreffe . Plus de 20 , bien près de
300 hommes de l'équipage de l'Elifabeth , ont payé
à la nature fon dernier tribut ; victimes du malaife
depuis leur départ d'Angleterre en 1778.- Une
lettre d'un matelot à bord du Conqueror , qui arrive
en ce moment de la Jamaïque , porte que la flotte
a effuyé beaucoup de mauvais tems , qu'elle étoit
dans un état de foibleffe , de maladie & de détreffe,
60 hommes étant morts dans la traversée
un plus grand nombre étant très- mal ; qu'on avoit
fauvé en mer plufieurs hommes des vaiffeaux qui
avoient coulé bas , & il croit que plufieurs vaiffeaux
ont péri avec tous leurs équipages .
On fait par plufieurs lettres particulières
qu'il y a à Sainte- Lucie 4 ou 5 vaiſſeaux abfolument
hors d'état de fervir , par les dommages
qu'ils ont reçus dans les trois actions
entre le Comte de Guichen & l'Amiral
Rodney.
Toutes les nouvelles confirment que la
flotte de l'Amiral Darby a effuyé des coups
de vent , qui en ont féparé 6 ou 7 vaiſſeaux ,
dont le fort ne laiffe pas d'inquiéter , s'ils
n'ont pas eu le bonheur de fe réfugier dan's
le Tage ; s'ils font toujours en mer , ils peuvent
tomber fur le chemin du Comte d'ELtaing
, qui d'un autre côté peut rencontrer
le corps de la flotte , que cette divifion aura
trop affoiblie , pour ne pas faire craindre
les fuites d'un combat. Elle étoit en mer,
non comme nos papiers le publioient
pour fe mefurer avec la flotte Françoiſe ,
( 208 )
mais pour affurer le retour de la flotte de
18 vaiffeaux que nous attendons de l'Inde ,
& de celle que nous attendons encore des
Ifles . Il paroît certain que l'Amiral Hood
ne l'a point jointe : les Miniftres font annoncer
que ce dernier a rencontré les François
, auxquels il a échappé avec beaucoup
d'adreffe & de bonheur ; mais il feroit
difficile que fon convoi nombreux eût
pu échapper de même , ou que du moins
il n'en eût pas perdu la meilleure partie ; il
eft plus vraisemblable qu'il a continué fa
route fans rien rencontrer.
Le Bureau de l'Adjudant général a expédié
des ordres à l'Officier Commandant
de chaque Régiment des troupes réglées
dans la Grande-Bretagne , pour les prier
d'envoyer au Commandant en chef à Whitehall
un état des Lieutenans en pied , depuis
deux ans , qui devoient lever des compagnies
franches de 100 hommes chacun .
LES conditions font qu'ils préfenteront les
deux Lieutenans qui doivent avoir été
Officiers brévetés , & l'Enfeigne pour les
Compagnies . Ce plan eft une manière de
recruter qui doit non feulement remplir
l'objet de procurer promptement des hommes
, mais encore un moyen d'avancer les
anciens Lieutenans , qui fera très-agréable
à l'armée . Ces Compagnies franches ne
doivent point être réunies en un corps
mais fervir comme des troupes diftinctes .
On croit que les Capitaines feront char(
209 )
gés de l'habillement ; circonftance qui rendra
ces Compagnies une acquifition trèsconfidérable.
La prife de la Comteffe de Bufançois &
Marquife de Seigneley a été faite par le
Portland , de so canons , & le Solebay
de 28. Ces deux prifes avoient 20 canons
chacune ; elles avoient ofé attaquer des forces
auffi fupérieures , parce qu'on leur
avoit dit que le Portland étoit un grand
bâtiment armé en flûte , qui defcendoit la
Manche fous la protection d'une frégate.
Ces Armateurs , d'après cet avis , n'héfitèrent
pas à hafarder un combat , qui leur
eût réuffi s'ils n'euffent pas été mal informés.
Les propriétaires des fermiers des terres
de l'Eaft Rideng , du Comté d'Yorck &
du Comté de Kingſton , fur Hull , ont préfenté
l'adreffe fuivante à la Chambre des
Communes.
Remontré que les fuppliants font perfuadés que
l'ouverture des ports de ce Royaume , pour l'importation
& l'exportation du grain , telle qu'elle eſt
preferite par les loix qui fubfiftent actuellement ,
eft fujette à beaucoup d'abus , en ce que les prix
du grain en quelques occafions , peuvent être -
baillés fans néceffité , au grand découragement de
l'agriculture , & hauffer de même fans néceffité dans
d'autres circonftances au détriment des Manufacturiers
& du pauvre.
→
Que le defir de profiter de ces abus a été confidérablement
augmenté par les provifions d'un acte
paifé dans la treizième année du règne de S. M.
( 210 )
actuellemeut régnante , intitulé ; Acte pour régler
l'importation & l'exportation du bled.
C'est pourquoi nous fupplions la Chambre de
prendre cette affaire en confidération , & de faire
les changemens que fa fageffe lui fuggérera , &c .
Le Mémoire du Chevalier Yorke , aux
Etats-Généraux des Provinces . Unies , n'a
pas fait moins de fenfation ici qu'en Hollande
; & on ne fera pas étonné s'il produit
peu d'effet.
>
Ce mémoire , dit un de nos papiers , eft vraiment
curieux tant pour la forme que pour le
fond. » Une faction qui cherche à gouverner la
» République..... Les intrigues d'une cabale dominante...
La pierre de touche de vos intentions ..
» le prétendu Congrès ..... La correspondance avec
» les rebelles d'Amérique établie dès le mois d'Août
» 1778 , &c. « Voilà t-il de grands mots . L'Auteur
de cet écrit , plein de nerf & de fagacité , eft ,
à coup fûr , un grand homme. On en peut juger
par la peine qu'il s'eft donnée pour rédiger fes
matériaux , & les embellir de tous les agrémens
du ftyle. Meffieurs d'Amfterdam feront frappés
comme de la foudre à la lecture d'un écrit auffi
lumineux ; ils n'en feront pas moins épouvantés
qu'ils l'ont été de tous les précédens mémoires
de cette même force , & certainement ils ne manqueront
pas d'y donner l'attention la plus férieufe.
Parlons raifon : les Hollandois font des hommes
pleins de prudence & de fagacité , & entièrement
livrés aux affaires de leur commerce , où ils mettent
une fuite dont il eft difficile de les diftraire.
Qu'y a-t-il donc de fi étrange que Meſſieurs d'Am(
211 )
·
fterdam aient entamé une correfpondance de commerce
avec l'Amérique en 1778 , c'est-à - dire , dans
un tems où toute efpèce de commerce & de communication
étoit interdite entre l'Amérique & les
peuples de la Grande Bretagne ? Nos Miniftres
penfent- ils qu'il leur eft auffi ailé d'impofer les
mêmes loix aux autres Nations ? Cela eft ab urde.
Cette guerre d'Amérique , la ruine de notre pays
eft la grande épreuve qui a décelé infuffifance de
nos Miniftres. En effet , leurs négociations , leurs
projets , leurs armes tout a tourné également
mal . Mais leur opiniâtreté ne fe rebute de rien ,
& tant qu'une Nation crédule & trompée aura
quelque argent de refte , ils pour uivront leur ab.
furde entreprife , quelles qu'en puiffent être les
conféquences. Enfin , privés d'alliés & dans un
ézar de dénnement général , nos Miniftres ont encore
l'infolence de traiter du haut de leur
grandeur
ceux qui à leur tour les mép :ifent & rient
de leur extravagance.
>
On dit que le premier objet de l'adminiftration
du Lord Carlifle en Irlande , eft
de fubftituer une milice nationale aux
volontaires , dont le nombre s'eft accru au
point que le Parlement ne peut guères
délibérer librement fur les affaires de la
nation.
Le 29 du mois dernier le feu prit au
tranfport le Ranger , chargé de munitions.
pour Gibraltar , & ce ne fur qu'avec bien
de la peine qu'on parvint à l'éteindre ; mais
le vaiffeau eft abfolument hors d'état de fervir
& la plupart des munitions font perdues.
Le Roi effayant , il y a quelques jours , dans le
Manège royal , un cheval très - ardent , & le voyant
( 212 )
1/
emporté par lui , fut obligé , pour l'arrêter , de
le laiffer courir contre le mur , ce qui jetta S. M.
hors de la felle fur le cou du cheval ; dans cette
fecouffe elle fe bleffa à l'épaule gauche , mais ne
reçut pas d'autre dommage. On dit que S. M. vou
loit remouter le même cheval , mais qu'elle en fut
diffuadée par les deux Ecuyers du Manége.
On lit dans quelques autres l'anecdote
fuivante , qui n'eft que plaifante.
George II , étoit contrarié par fes Miniftres pour
la nomination d'un Vice-Roi d'Irlande . Ils infiftoient
pour que le Roi préférât le Lord Harringson
au Duc de Dorfet , que George eût beaucoup
mieux aimé. Il s'étoit levé avec dépit de la table
du Confeil , & avoit paffé dans fa chambre , laiffant
les Miniftres dans le plus grand embarras , car il
n'avoit point porté de décifion. Enfin voyant que
S. M. ne revenoit point , ils lui députèrent le Lord
Cheſterfield , comptant fur les reffources de fon efprit
pour calmer l'agitation du Roi , & obtenir ce
qu'ils defiroient. Il ouvre tout doucement la porte
& s'approche d'un air très- refpectueux du fauteuil
où le Roi s'étoit jetté. » Je fuis chargé , dit- il ,
Sire , de favoir de quel nom Votre Majefté veut
qu'on rempliffe le blanc laiffé fur la patente. » Mettez-
y le diable , répond le Roi en colère «. Mais ,
Sire , reprit d'un ton très - férieux le Miniftre , il
fera donc qualifié le féal & amé Coufin de V. M.
George II . éclata de rire , & la paix fut faite.
A cette anecdote nous en joindrons une
inférée dans un de nos papiers , avec cette
adreffe au Lord North , qui peut en profiter ,
& répétée dans quelques autres , fous le
titre d'Avis à la Nation fur les manoeuvres
des Miniftres.
» Dans un moment où il s'agiffoit de faire paffer
( 213 )
un bill qui lui tenoit extrêmement à coeur , Sir
Robert Walpole craignant que les Evêques qu'il
avoit récemment indifpofés ne lui jouaffent le mauvais
tour de voter contre lui , s'aviſa du ſtratagême
fuivant : il va trouver l'Archevêque de Cantorbery
qui n'étoit pas du nombre des mécontens , le prie de
feindre une maladie férieufe : le Prélat le prête , le
bruit de fa mort inévitable & prochaine fe répand :
les yeux de tous les Evêques fe portent fur le fiége
de Lambeth : c'eft à qui fera mieux fa cour au
Miniſtre pour l'obtenir le bill paffe avec une majorité
que décident les très-révérends ; l'Archevêque
reffufcite , & le rufé Walpole rit aux éclats «< ,
:
FRANCE.
De VERSAILLES le 26 Décembre.
LE 17 de ce mois LL. MM . & la Famille
Royale ont figné le contrat de mariage du
Vicomte de Vintimille
, Capitaine
des vaiffeaux
du Roi , avec Mademoiſelle
de la
Live.
Le Prince de Montbarrey , Miniftre &
Secrétaire d'Etat au département de la
Guerre , a remis le 18 , au Roi , fa démiffion
de cette place.
Le lendemain le Comte de Mercy-Atgenteau
, Ambaffadeur de l'Empereur , revêtu
d'un long manteau de deuil , eut une
audience particulière du Roi , dans laquelle
il remit à S. M. une lettre de notification
de la mort de l'Impératrice-Reine de Hon--
grie & de Bohême. Cet Ambaffadeur fut
conduit à cette audience par M. de Tolo(
214 )
zan , introducteur des Ambaffadeurs , &
M. de Sequeville , Secrétaire ordinaire du
Roi à la conduite des Ambaffadeurs.
Le Duc de la Vauguyon , Ambaffadeur
du Roi auprès des Etats-Généraux des Provinces-
Unies de retour en cette Cour par
congé , a eu l'honneur d'être préfenté le
même jour à S. M. par le Comte de Vergennes
, Miniftre & Secrétaire d'Etat au
département des Affaires Etrangères.
Le 23 au matin , Monfieur & Monfeigneur
le Comte d'Artois , en manteau de
grand deuil , firent , en cérémonie , leurs
révérences au Roi & à la Reine , à l'occafion
de la mort de l'Impératrice Reine de
Hongrie & de Bohême . Les Princes du
Sang firent les leurs immédiatement après ,
& les Seigneurs de la Cour s'acquittèrent
enfuite du inême devoir. L'après - midi , Madame
, Madame Elifabeth de France , Mefdames
Adelaide , Victoire & Sophie de
France , en mantes , firent auffi en cérémonies
, leurs révérences à L. M. les Princelles
du Sang firent enfuite les leurs , ainfi que
les Dames de la Cour. Le deuil actuel fera
de fix mois , à compter du 20 de celui ci.
De PARIS , le 26 Décembre.
Tous les avis de la côte d'Espagne , & '
particulièrement de Saint-Jean - de - Luz &
de Bayonne , ne font mention que des
vents contraires qui ont régné depuis le
( 215 )
€
départ de M. le Comte d'Eftaing. Il n'eft
donc pas étonnant que la flotte & fon convoi
foient retenus au large . On n'a encore
rien appris concernant leur navigation .
Les nouvelles les plus pofitives nous inftruifent
que l'Amiral Hood a rencontré la
grande flotte Angloife fans s'incorporer avec
elle , & qu'il marche aux Ifles avec fon
convoi. L'Amiral Darby n'ayant aucun
tranfport avec lui , ne peut fonger à ravitailler
Gibraltar. Sa flotte doit avoir befoin
de réparation , & fi ce n'étoit l'attente où
l'on eft en Angleterre des vaiffeaux de l'Inde ,
elle n'auroit pas paffé le mois de Novembre
à la mer. On ne craint plus qu'elle fe
trouve fur le chemin de M. le Comte d'Eftaing
depuis qu'on a fu que les coups de
vent qu'elle a effuyés en a féparé plufieurs
vaiffeaux ; que quelques- uns font retournés
en Angleterre en mauvais état , & que les
renforts qui lui ont été envoyés ne confiftent
qu'en 2 vaiffeaux & quelques frégates , qui
ne peuvent lui donner de la fupériorité."
Parmi les bruits auxquels donnent lieu le
retard de l'arrivée de M. d'Estaing , il y en a
qui fuppofent qu'il a fait relâcher fon convoi
au Ferrol , & qu'il cherche les ennemis ,
ou qu'il a été croifer dans une ftation où il
feroit également à portée de s'emparer des
flottes qu'on attend des Indes - Orientales &
Occidentales. Il fe peut que tous ces plans,
aient cédé à celui de ramener fon convoi à
>
( 216 )
Breft , & on defireroit que les vents qui en
fufpendent l'arrivée en retenant le Vice-
Amiral au large , lui fiffent rencontrer l'Ainiral
Hood & fon nombreux convoi.
» Nous avons fu par la flûte la Guienne , arrivée
les de ce mois , écrit-on de Breft , avec un
convoi chargé de bois de conftruction , venant de
Saint-Pol , que le premier de ce mois le vaiffeau le
Jupiter, s'étoit emparé de 4 bâtimens reftés en arrière,
les frégates l'Amazone & la Sibylle qui étoient de l'ef
corte , s'étant réunies à la Guienne, obligèrent l'ennemi
d'abandonner ces prifes . La corvette le Jeune
Henri , commandée par M. Obet , Capitaine de
brûlot , a rapporté que le 3 , le vaiffeau le Nonfuch
lui a donné chaffe pendant plufieurs heures , &
qu'il ne l'a évité qu'à la faveur des roches dans
lefquelles l'ennemi n'a pu aborder. La frégate neuve
l'Engageante , commandée par M. de Saint- Marceau
, eft arrivée le 6 de Rochefort avec une flûte
chargée de vivres , l'eſcadre en rade aux ordres de
M. de Barafs de Saint - Laurent , eft prête à fortir
au premier fignal , & il a été enjoint fur-tout de
tenir les chaloupes & les canots en état de
tous les fecours poffibles ".
porter
Nos corfaires font fort heureux dans
leurs croifières. Dans l'efpace de 8 jours ,
ils ont pris 10 à 12 gros bâtimens qu'ils
ont conduits tant à Breft qu'à Grandville ,
Saint-Malo &c. Le Calonne de Dunkerque
en a pris 8 à lui feul. Il a été obligé d'en
brûler 3 , & il eft entré à Brest avec le plus
riche qui eft une lettre de marque de 18
canons. Le Bougainville de St- Malo a conduit
de fon côté dans ce port un cutter du
Roi d'Angleterre de 16 canons & 74 hom-
-
mes
( 217)
ines d'équipage , qu'il a trouvé démâté ; cette
prife ne lui a coûté qu'un coup de canon.
La frégate l'Aigle , écrit - on de ce dernier
port , une des plus belles & des mieux conftruites
jufqu'à préfent , a été lancée à flot le 11 de ce
mois , ce qu'on n'avoit pas encore vu dans ce
port , où les nouveaux bâtimens fe lancent tous à
fec. L'Armateur qui l'a fait conftruire n'ayant pas
pu remplir la fociété à caufe du dérangement furvenu
dans une forte maifon de banque de Paris
qui y mettoit un fort intérêt , s'eft trouvé forcé
de la vendre ; c'eft un particulier de Paris qui l'a
achetée ; elle va être armée fur le champ. On
ignore fa deftination ; mais comme elle eft doublée
en cuivre , on croit qu'elle pourra prendre
la route de l'Inde ; elle montera 40 canons,
On affure qu'on prépare dans plufieurs de
nos Ports beaucoup de bâtimens de tranfport
ils font , dit - on , deſtinés à former
trois grands convois , qui partiront dans
peu de tems pour les Indes , l'Amérique
Septentrionale & les Ifles .
Les befoins preffans qui fe font fentir
aux approches de l'hiver , font la principale
caufe des crimes qui fe commettent à cette
époque dans les grandes Villes. Comme la
Police veille de trop près à la sûreté des
habitans de la Capitale , les malfaiteurs fe
répandent dans les environs : ils ont pillé
quelques Eglifes , entr'autres celle de Mont-
Rouge. On a arrêté quelques - uns de ces
voleurs facriléges , qu'on a découverts en
fouillant aux barrières toutes les perfonnes
fufpectes Parmi eux fe trouve une fille de
30 Décembre 1780. k 1
( 218 )
17 ans , dont le fang- froid & l'arrogance
ont , à ce que l'on affure , quelque chofe
de furprenant ; elle fe prépare d'avance à
braver le fupplice qui l'attend , & parle de
ce terrible inftant fans montrer la moindre
crainte ni la moindre inquiétude .
On a conduit à peu près dans le même
tems 15 à 18 fcélérats d'une autre eſpèce :
ceux - ci fe font répandus depuis St - Denis
jufqu'à Chantilly ; ils traverfoient la nuit.
les chemins par des cordes , attachées aux
arbres qui les bordent ; par ce moyen ils faifoient
tomber les voyageurs qui paffoient à
pied & à cheval ; ils les affommoient enfuite
pour les dépouiller fans rifques. Il y avoit
dans cette bande un jeune homme de 22 à 23
ans , qui à la faveur de déguifemens , tantôt
en femme , tantôt en religieufe , s'introduifoit
dans les maifons ou dans les
couvens. Lorsqu'il a été arrêté il étoit à Argenteuil
, où il fe donnoit pour un riche
bourgeois , qui charmé de la fituation &
de la fertilité du lieu venoit y chercher
une maison & un jardin.
A côté de ces détails affligeans nous en
joindrons un plus confolant pour l'humanité
; c'est l'Affiche de Poitou qui nous le
fournit.
Un jeune Afpirant à l'état Eccléfiaftique , né
pauvre & fans moyens , obligé de faire un voyage
qui devoit décider de fon fort , & ne fachant
comment l'entreprendre , crut pouvoir s'adreffer à
l'Adminiſtration de l'Hopital de Poitiers ; il penfoit
peut - être que les Hopitaux étant deftinés
( 219 )
au foulagement de tous ceux qui fouffrent , les
Adminiſtrateurs par leur économie > › peuvent
chercher à fe mettre en état de faire du bien indiftinctement
, lorfque l'occafion s'en préfente ,
parce que c'est toujours remplir le but de leur
établiffement . Comme cet infortuné expoſoit
ſes befoins à l'un des Adminiftrateurs , il entendit
la voix d'un foldat malade & languiffant
dans un lit voifin , qui lui dit : M. l'Abbé , j'ai
21 liv . , en voilà 18 qui peuvent vous aider. Si je
guéris , je trouverai bien le moyen de rejoindre
mon régiment : Un peu de mal- aife eft bien - tôt
paffé ; & le bien que l'on fait donne de la force &
du courage. Il eft fâcheux que l'on n'ait pas confervé
le nom de ce faldat : c'eft dans la claffe obfcure
des citoyens que l'on trouve le plus fouvent
des coeurs fenfibles , & dans ceux-là la bienfaisance
eft peut- être plus touchante & plus refpectable «.
Encouragé par le fuccès qu'ont eu les
premières feuilles des Réflexions Philofophiques
fur l'origine de la Civilifation (1 ) ,
dans lefquelles il a préfenté le tableau fuccint
de nos prifons , qui vont être remplacées
par d'autres plus faines & plus conformes
aux Ordonnances , & où il s'eft élevé
contre les deux genres de queftion que
la fageffe du Gouvernement s'eft enfin déterminée
à abolir , M. de la Croix vient de
publier un quatrième cahier , qui renferme.
des vues également utiles à notre légiſlation
criminelle. Après avoir fait fentir la néceffité
où font quelquefois les Juges , pour
empêcher que des crimes , qui troublent
l'ordre focial , ne restent impunis , de fai-
(1 ) A Paris chez Belin , Libraire , rue Saint-Jacques.
ki
( 220 )
fir l'innocence foupçonnée & de lui faire
effuyer les privations , les follicitudes d'une
inftruction humiliante , il indique un moyen
d'adoucir ce malheur , qui mérite d'être
adopté dans tous les Gouvernernens où la
Justice eft comptée pour quelque chofe.
» Un Journalier , dit - il , a été décrété & conduit
en prifon fur une accufation de vol &
d'affalinat ; après un an d'inſtruction & de
captivité , on vient à reconnoître que fes mains
font pures ; cependant fes bras que l'on a enchaînés
, nourrilloient fa femme & fes enfans , qui ont
langui dans une affreule mifère. Si , après avoir
prononcé l'Arrêt qui l'abfout , on lui remettoit , au
nom du Souverain qui confifque la fortune du criminel
, la valeur des 300 journées de travail qu'on
lui a fait perdre , cet acte de juftice le confoleroit
de fes fouffrances & de fes humiliations. Pourquoi
à ce don utile n'ajouteroit-on pas une médaille ,
qui feroit la preuve vifible de fon innocence ? Cette
médaille nouvelle frappée fous le règne du Roi qui
paroît n'ambitionner que le titre de Jufte , & diftribuée
à tous ceux qui fortiroient triomphans
d'une accufation capitale , éterniferoit tout - à- la -fois
& la bienfaifance & l'équité du Monarque dont
elle porteroit l'empreinte .... Si cette idée pouvoit
fe réalifer , il en refulteroit un avantage important
, celui d'établir une différence ſenſible entre
l'accufé , dont l'innocence eft reconnue , & celui
qui n'eft élargi que parce qu'il ne peut pas être légalement
condamné. Et en effet , obferve judicieuferment
l'Auteur , qu'importe à un villageois qui
retourne dans fa chaumière , d'y être renvoyé avec
ce que l'on nomme un hors de cour , ou un Arrêt
qui le décharge de l'accufation. Les groffiers
habitans avec lefquels il vit , ont - ils la moindre
( 221 )
idée du fens attaché à ces deux fortes de jugemens
fi diftans l'un de l'autre aux yeux de l'honneur « .
Il y a long-tems qu'on fent la néceffité
d'éloigner les fépultures du fein de la Capitale
le voeu général eft que ce projet fi
falutaire & fi néceffaire foit mis à exécution.
Nous touchons peut-être à ce moment defiré
; ce grand ouvrage vient du moins d'être
commencé.
» On vient de fermer le cimetière des Innocens ,
en vertu d'Arrêt de la Cour du Parlement. Cet
emplacement concédé par Philippe le Bel pour la
fépulture des morts de la grande Paroiffe , devenue
depuis celle de Saint - Germain - l'Auxerrois , étoit
fitué hors de l'enceinte de la Ville , & fort vaſte
alors , vû le petit nombre d'habitans que renfermoit
Paris. Mais depuis long-tems ce cimetière fe trouvoit
au centre de la Capitale , par l'agrandiffement
qu'elle n'a ceffé de prendre fous les divers règnes ,
& la population étant devenue beaucoup plus confidérable
, le nombre des fépultures ayant augmen
té en proportion , la fuppreffion de ce cimetière étoit
devenue depuis long- tems néceffaire . Cet amas de
cadavres répandoit l'infection dans l'enceinte , &
excitoit les plus vives réclamations de la part des
habitans qui environnent le cimetière . Ils rendirent
plaintes en 1724 , en 1725 & en 1737. Elles fixèrent
l'attention du Parlement , qui commit par Arrêt
MM. Lémery , Geoffroy , &c. , pour fixer l'opinion
de la Cour fur l'infalubrité de cet air. Les moyens
que ces Chymiftes proposèrent ne devoient remédier
que momentanément au mal. Les plaintes furent
renouvellées en 1746 ; cependant on a ofé avancer
dans des Mémoires particuliers & dans des Papiers
publics que non- feulement cet air n'étoit pas nuifibie,
mais même que c'étoit un air plus vital que
k 3
( 222 )
tout autre qu'on pût refpirer , paradoxe infoutenable,
qui décèle la mauvaife-foi, car l'ignorance ne
peut pas le porter à cet excès . On citoit l'autorité
du fameux des Moulins , comme fi l'opinion d'un
Médecin Clinique pouvoit en pareil cas contrebalancer
celle des Chymiftes & des Phyficiens ; on
avançoit ces propofitions révoltantes dans le tems
que le Parlement de Paris , convaincu du danger des
fépultures dans l'intérieur des Villes , élevoit les
Loix contre cet abus , & le profcrivoit ; car c'eſt
l'Arrêt de ce Tribunal qui a fait révolution en Europe
fur cet objet important , révolution dont la Capitale
devoit donner l'exemple , & dont des circonstances
particulières avoient empêché , ou pour mieux dire ,
empêchent encore l'exécution , car le voeu de la loi
n'eft pas entièrement rempli à cet égard . - Un des
objets publics que M. le Lieutenant- Général de Police
avoit le plus à coeur , étoit la fuppreffion des cime
tières , & entr'autres de celui des Innocens . Les
connoiffances nouvellement acquifes fur la mature
de l'air mettant à portée de prononcer plus pofitivement
fur fon infalubrité , ce Magiftrat defira qu'on
fît des expériences fur l'air de ce cimetière , & en
chargea M. Cadet de Vaux ; fans entrer dans le
détail de ces expériences , nous nous bornerons à
obferver que l'air du cimetière des Innocens étoit le
plus infalubre de Paris ; l'analyse en a été faite à
plufieurs reprifes, entr'autres avec M. l'Abbé Fortana
, célèbre Phyficien du Grand-Duc de Toſcane ;
ce travail a été foumis à la Société Royale de Médecine
; mais le Magiftrat ne crut pas devoir en
permettre alors la publicité , tant le réſultat avoit
quelque chofe d'inquiétant . Enfin au mois de Juin
dernier, les caves de trois maifons de la rue de la
Lingerie fe trouvèrent méphyriſées au point que les
Locataires effrayés des accidens auxquels ils étoient
expofés , rendirent plainte. M. le Lieutenant - Général
( 223 )
de Police chargea le même M. Cadet de sy tranf
porter pour aviler aux moyens qu'il y avoit à prendre.
Le mal étoit fans remède ; les lumières s'éteignoient
à l'entrée des caves. Les Locataires ne fe
permettoient plus d'y defcendre. Deux Tonneliers
& un jeune homme manquèrent périr pour y avoir
féjourné quelques inftans , Trois mailons voisines
commençoient déja à être atteintes du méphytifme ,
qui , gagnant de proche en proche , auroit pu
s'étendre beaucoup plus loin & infecter toutes les
caves & maifons de la rue de la Lingerie adjacentes
au cimetière , fans la ceffation fubite des chaleurs :
on fit déménager les caves par le moyen du Ventilateur
; cet appareil commandoit en quelque forte
au méphytifme ; mais au moment où on le retiroit ,
il reparoifloit avec violence ; en conféquence on
conclut à ce que les portes des caves fuffent fermées
avec des murs en moëllons. Cet évènement étoit
trop frappant pour ne pas fixer l'attention du Par
lement & hâter le moment de fermer le cimetière
des Innocens , qui l'a été définitivement le premier
de ce mois «.
--
Jofeph Lieutaud , Confeiller d'Etat , premier
Médecin du Roi , de Monfieur & de
Monfeigneur le Comte d'Artois , eft mort
à Verfailles le 6 de ce mois , dans la 78e
année de fon âge .
Jean - Paul - Timoléon de Coffé , Duc de
Briffac , Pair , Marchal de France , premier
Pannetier , Chevalier des Ordres du Roi ,
Gouverneur pour Sa Majefté de la Ville ,
Prevôté & Vicomté de Paris , y eft mort le
17 de ce mois , âgé de 82 ans.
k4
( 224 )
De BRUXELLES , le 26 Décembre.
On ne croyoit pas que l'Angleterre vou
lût donner des fuites à la fatisfaction qu'elle
réclame des Etats- Généraux , au fujet du
traité fecret entamé à Amfterdam avec le
Congrès ; il fembloit qu'elle fe contenteroit
du défaveu de LL. HH. PP. , & qu'elle
n'infifteroit pas fur la punition des auteurs ,
qui ont eu la précaution de fe mettre à
l'abri du Cafu quo. On apprend cependant
qu'elle a fait préfenter encore , le 12 de
ce mois par le Chevalier Yorke , le Mémoire
fuivant fur ce fujet.
» H. & P. S. La conduite uniforme du Roi envers
la République ; l'amitié qui fubfifte depuis fi longtems
entre les deux Nations ; le droit des Souverains ,
& la foi des engagemens les plus folemnels , décideront
fans doute la réponſe de V. H. P. au Mémoire
que le Souffigné préfenta , il y a quelque tems , par
ordre exprès de fa Cour. Ce feroit méconnoître la fageffe
& la justice de V. H. P. que de fuppofer
qu'Elles puiffent balancer un moment à donner la fatisfaction
demandée par S. M. Comme les réſolutions
de V. H P. du 27 Novembie , étoient le réſultat
d'une Délibération qui ne regardoit que l'intérieur
de votre Gouvernement , & qu'il ne s'agiffoit pas
alors de répondre au fufdit Mémoire , la feule remarque
que l'on fera fur ces réfolutions eft , que les
principes qui les ont dictées , prouvent évidemment
la juftice de la demande faite par le Roi. En délibérant
fur ce Mémoire , auquel le Souffigné requiert ici ,
au nom de fa Cour , une réponſe immédiate & fatisfaifante
à tous égards , V. H. P. fe rappelleront fans
doute que l'affaire eft de la dernière importance ; qu'il
( 225 )
s'agit d'une plainte portée par un Souverain offenfé ;
que l'offenfe dont il demande une punition exemplaire
& une fatisfaction complete , eft une violation
de la conftitution Batave , dont le Roi eſt garant
, une infraction de la Foi publique , un attentat
contre la dignité de la Couronne . Le Roi ne s'eft jamais
imaginé que V. H. P. euffent approuvé un
Traité avec les fujets rebelles. C'auroit été une levée
de bouclier de votre part , une déclaration de guerre.
Mais l'offenfe a été commife par les Magiftrats d'une
Ville qui fait une partie confidérable de l'Etat , & c'eft.
à la Puiffance Souveraine à la punir & à la réparer. Sa
Majefté par les plaintes portées par fon Ambaffadeur
a mis la punition & la réparation entre les mains de
V. H. P. , & ce ne fera qu'à la dernière extrémité ,
c'est -à- dire , dans le cas d'un déni de Juſtice de votre
part , ou du filence qui doit être interprété comme un
refus , que le Roi s'en chargera lui - même «.
On ne croit pas que ce Mémoire produife
plus d'effet que le précédent .
» La remontrance impérieufe faite par le Chevalier
Yorke aux Etats Généraux , écrit d'Amfterdam
un Anglois à un de fes amis en Angleterre
ne produit pas l'effet que les amis de la G. B. en
attendoient. La prife des vaiffeaux Américains , dans
un moment où ils fe trouvoient fous la protection
d'un fort Hollandois dans l'ifle de St Martin , a
fourni à LL. HH. PP . une ample matière de réconciliation
. Il n'eft pas douteux que les Hollandois,
auffi tôt qu'ils en auront le pouvoir , ne faffent un
traité de commerce avec les Américains , & qu'animés
par le reffentiment que juftiffe affez notre
conduite imprudente , impéricufe & téméraire ,
ébranlés par les follicitations continuelles de nos
ennemis , ils ne reconnoiffent les treize Etats - Unis
comme libres & indépendans. Quelque circonfpects
que foient les Hollandois , quelque peu enclins qu'ils
ks
( 226 )
foient à offenfer , ils font fermement déterminés
à maintenir & à foutenir leurs droits , & à érendre
leur commerce par tous les moyens qui font
en leur pouvoir. Ils ont embraffé avec une ardeur
& une promptitude que n'admet guère la lenteur:
ordinaire de leurs délibérations , la neutralité des
Puiffances combinées du nord. Ils n'ignorent pas
que l'Impératrice de Ruffie , fuivant le plan tracé
par Pierre le Grand , eft déterminée à augmenter
fes forces navales ; qu'en conféquence ils trouveront
en elle , au befoin , une puiflante protectrice ;
par cette raison , le ton hautain que prend la Cour
de Londres dans l'état humiliant de fes affaires
eft regardé non- feulement comme déplacé & imprudent
, mais même comme ridicule «
D'après quelques avis de Copenhague &
de la Haye , que nous ne pouvons garantir ,
le bruit fe répand que l'efcadre Danoiſe ,
qui remettra en mer pour la protection du
commerce des neutres , fera à la folde de
la République des Provinces Unies. Si ce
bruit fe confirme on peut imaginer que
l'Angleterre ne verra pas d'un bon oeil un
arrangement qui annonce qu'elle a perdu
toute fon influence fur le Cabinet de Copenhague
, & la plus grande partie de celle
qu'elle avoit fur les délibérations des Etats-
Généraux. On dit auffi que la République
a réfolu d'augmenter de 20,000 hommes fes
troupes de terre.
Il s'eft paffé ces jours derniers , écrit- on de
Paris , un fait affez extraordinaire. Le 21 de ce
mois,, vers les 4 heures du foir , un particulier qui
paffoit fur le pont neuf, voit une voiture ; il defcend
auffi-tôt du trottoir ; crie au cocher d'arrêter ,
( 227 )
& fe préfentant d'un air furieux à la portière ,
M. , dit- il à un Officier qui étoit dans le carroffe ,
il y a trois ans que je vous cherche ; vous me
devez réparation. Je vais vous la donner fur le
champ , répondit l'Officier qui defcendit & mit
l'épée à la main , ainfi que l'autre , fans s'inquiéter
de la foule qui commençoit à s'amaſſer autour
d'eux. En moins de dix fecondes l'agreffeur tomba
mort. L'Officier remonta dans la voiture, & s'éloigna
fans que le peuple remuât & fans qu'on ait pu favoir
fon nom. On n'eft pas plus informé de l'état
de celui qui a été tué . Il n'y a que les gens de
Juftice qui ont lu les papiers qu'il avoit fur lui qui
aient eu quelque connoiffance à cet égard « .
Suite du projet de Traité avec les Etats - Unis.
10º . L. H. P. les Etats - Généraux des Provinces-
Unies de Hollande , employeront leurs bons offices.
& interpofition auprès du Roi ou de l'Empereur.
de Maroc , ou Fez , les Régences d'Alger , de
Tunis , de Tripoli , ou quelques- unes d'icelles ,
de même que chez tous les Princes , Etats ou
Puiances fur la côte de Barbarie , en Afrique , &
les fujets des fus - mentionnés Roi , Empereur , Etats
ou Puiffances & chacune d'icelles , pour qu'autant
qu'il fera poffible , & pour l'avantage & la fécurité .
des fufdits Etats - Unis & de chacun d'iceux , protéger
leurs fujets & habitans , ainfi que leurs navires
& effets , contre les violences , infultes out
déprédations des fufdits Princes ou Etats Barbarefques
& leurs fujets ".
11º , Il fera permis à tous Négocians & autres fu
jets , tant des fulmentionnées Sept - Provinces- Unies
de Hollande , que des Etats - Unis d'Amérique , de
difpofer , foit pendant le cours d'une maladie , foit
à l'article de la mort , par voie de teftament , en
faveur de telles perfonnes qu'ils jugeront à propos
de leurs effets , marchandiſes , argent comptant ,
k 6
( 228 )
dettes , biens meubles & immeubles , qu'ils pofféderont
, foit au moment de leur mort , foit avant
ce tems , dans les pays , ifles , villes , bourgs ou
domaines , appartenans à chacune defdites parties
contractantes. Outre cela , foit qu'ils meurent après
avoir paffé un teftament , ou ab inteftat , leurs héritiers
légitimes , exécuteurs teftamentaires ou adminiftrateurs
, réfidans dans les domaines de chacune
des parties contractantes , ou venant d'ailleurs ,
quoiqu'ils ne foient pas Naturalifés , ( fans qu'on
puifle leur difputer l'effet de cette conceffion ou s'y
oppofer fous prétexte de certains droits ou prérogatives
de quelques provinces , villes ou perfonnes
particulières , ) pourront toujours recevoir fans em .
pêchement & fur le champ , & prendre poffeffion
des biens & effets fus-mentionnés quelconques , en
conformité des loix refpectives de chaque pays ;
avec la réferve cependant , que les demandes &
droits , pour obtenir la poffeffion des fucceffions de
perfonnes mourant ab inteftat , devront être prouvés
, fuivant les loix des places où les perfonnes
viendront à décéder , tant par les fujets de l'une ,
que par ceux de l'autre des parties- contractantes , nonobftant
toute loi , ftatut , édit , coutume , ordonnance
, droit d'aubaine , ou tout autre droit quelconque
à ce contraires.
12°. Les effets & fucceffions de la nation & des
fujets de l'une des parties contractantes , qui pourroient
décéder dans les pays , ifles , domaines ,
villes ou bourgs de l'autre , feront confervés pour
les légitimes héritiers & fucceffeurs du défunt , toujours
en réfervant le droit d'un tiers . Les biens &
effets de cette nature , ainfi que les papiers , écrits
& livres de comptes defdites perfonnes décédées ,
devront être inventoriés par le Conful ou autre Miniftre
public de celle des deux Nations dont un
fujet cft venu à décéder , feront enfuite mis ès mains
( 229 )
par
de deux ou trois Négocians intègres , nommés à cet
effet le fufdit Conful ou Miniftre public , afin
d'être confervés pour les héritiers , exécuteurs , adminiftrateurs
ou créanciers du mort. Aucune Cour
de Judicature ne s'en mêlera , avant qu'elle n'y foit
appellée , felon la teneur de la loi , par l'héritier ,
exécuteur teftamentaire , adminiſtrateur , ou créanciers
fufmentionnés .
13 °. Il fera libre & permis aux fujets de chaque
partie de choifir à leur volonté , des Avocats , Procureurs
, Notaires , Solliciteurs & Facteurs ; à cette
fin , les Avocats , & autres gens de Juftice ci -deffus
nommés , pourront y être appointés par les Juges
ordinaires , s'il eft néceffaire , après que ces derniers
en auront été requis .
14°. Les Négocians , Patrons ou Propriétaires
de navires , Mariniers de toute eſpèce , vaiffeaux
& bâtimens , ainfi que toutes les marchandises ,
effets & biens en général de l'une des parties contractantes
ou de fes fujets , ne pourront jamais
pour quelques raifons privées ou publiques , ou
en vertu de quelque Edit général ou particulier ,
être pris ou retenus dans quelques- uns des pays ,
ifles , domaines , villes , bourgs , ports , côtes quelconques
des autres confédérés , pour être employés
au fervice public , aux expéditions militaires , ou
pour d'autres caufes , & pourront encore, moins
être détenus pour l'ufage particulier de qui que ce
foit , par des Arrêts exécutés avec violence , ni
moleftés ou offenfés d'aucune autre manière . Il fera
en outre défendu aux fujets de chaque partie d'enlever
quoi que ce puiffe être , ou de l'extorquer
avec violence aux fujets de l'autre partie , fans le
confentement de la perfonne qui en eft propriétaire
& en la payant comptant. Ce qui néanmoins ne
doit pas être entendu de la détention & faifie à
faire par ordre & de l'autorité de la Juſtice , par
( 230 )
la voie régulière , pour dettes ou crimes , à l'égard
defquels les procédures feront réglées par la loi &
la forme judiciaire ordinaire.
15. Il a de plus été arrêté & conclu qu'il fera
entièrement libre à tous les commerçans , comnian,
deurs de Navires & autres fujets de L. H. P. les
Etats des fept Provinces - Unies de Hollande , de
régir leurs propres affaires , ou d'y employer une
autre perfonne à leur volonté , dans toutes les
places foumises à la Jurifdiction des fus- mentionnés
Etats-Unis d'Amérique , & qu'ils ne feront pas
non plus obligés d'employer quelque interprète ou
Courtier , ou de les payer , finon lorsqu'ils jugeront
à propos de les employer. En outre les Patrons
de navires voulant charger & décharger leurs bâtimens
, ne feront pas tenus d'y employer les ouvriers
prépofés à cet effet par l'autorité publique ,
mais il leur fera entièrement libre de charger ou
décharger eux- mêmes leurs navires , ou d'employer,
à cet effet les perfonnes qu'ils jugeront à propos
d'y occuper , fans être obligés de payer pour raifon
de ce , quelque rétribution à tel autre que ce puifle
être. Ils ne feront pas non plus forcés à décharger
telles ou telles marchandiſes , de les tranſporter
fur d'autres bâtimens , d'en recevoir fur les leurs
propres , ou de refter plus long tems en charge
qu'ils ne jugeront à propos. Tous & chacun des
fujets de la nation , ou des habitans fus- mentionnés
Etats-Unis d'Amérique , auront réciproquement
& jouiront des mêmes priviléges & franchiſes dans
toutes les places quelconques qui fe trouvent fous
l'obéiffance & la Jurifdiction de L. H. P. les Etats-
Généraux des Provinces - Unies de Hollande.
16° . En cas de différend entre quelque Patron
de navire & fon équipage , de l'une des deux nations
, dans quelque poffeffion de l'autre partie ,
touchant la folde due à l'équipage en question ,
K
2
( 231 )
ou concernant d'autres affaires civiles , le Magiftrat
de la Place ne requerra rien autre chofe de
la perfonne accufée , finon qu'elle donne à l'accufateur
une déclaration par écrit , paffée devant le
Magiftrat , par laquelle il s'obligera de répondre
fur l'accufation devant un Juge compétent dans fon
propre pays ; & ceci fait , il ne fera pas permis à
l'équipage d'abandonner le navire , ou d'en déferter
, ni d'empêcher le Patron de continuer fa route.
Les Négocians , des deux côtés , feront de plus autorifés
, dans les lieux de leur réfidence ou ailleurs ,
de tenir des livres de leurs comptes ou affaires ,
dans telle langue , de telle manière ou fur tel papier
qu'il leur plaira fans la moindre recherche ,
ou empêchement. Mais , s'il devenoit néceffaire de
produire leurs livres , pour décider quelque queftion
ou difpute , alors ils apporteront tous leurs
livres & papiers devant la Cour , de manière cependant
que le Juge , ni quelqu'autre perfonne que
ce foit , n'ait pas la liberté d'examiner dans les
livres fufdits quelqu'autre article que celei dont
l'infpection deviendroit abfolument néceffaire pour
conftater l'exactitude & l'authenticité de ces livres .
Il ne fera pas non plus loifible , fous quelque prétexte
que ce foit , d'arracher par force ces livres
ou écrits des mains des propriétaires , ou de les
retenir , le feul cas de banqueroute excepté.
17. Les navires marchands des deux parties ,
venans dans les ports réciproques , & étant juftement
fufpectés par rapport à leur destination , ou
à caufe des effets chargés fur iceux , feront obligés
de produire, foit en pleine mer , foit dans les ports
ou rades , non- feulement leurs paffe- ports , mais
auffi leurs certificats , expliquant expreffément que
leurs marchandifes embarquées ne font pas du nom .
bre de celles qui font prohibées comme de contrebande..
!!
( 232 )
18 °. Si en produifant les certificats en queftion
contenant l'état des marchandiſes embarquées , l'autre
partie venoit à découvrir qu'il y en eût de la
nature de celles que ce traité prohibe , ou déclare
de contrebande , ou deſtinées pour un port dépen
dant de l'ennemi , il ne fera pas permis de forcer
les écoutilles d'un tel navire , ou d'y ouvrir quelque
caiffe , coffre , ballot , tonne , barique ou paquet
, ni de déranger la moindre partie des effets ,
foit qu'un tel navire appartienne aux fujets de L.
H. P. les Etats des fept Provinces- Unies de Hollande
, ou aux fujets & habitans des fufdits Etats-
Unis d'Amérique ; ce qui ne pourra avoir lieu que
lorfque la cargaifon aura été débarquée , & cela
en piéfence des Officiers de la Cour d'Amirauté ,
qui en feront dreffer un inventaire . Cependant ik
ne fera pas permis de la vendre , de l'échanger ou
de l'aliéner aucunement , jufqu'à ce qu'il air été
procédé juridiquement contre les effets prohibés ,
& que les Cours d'Amirauté refpectives , par une
Sentence rendue , les auront déclarés confifcables ,
en en exemptant toujours le navire , ainfi que les
autres marchandife, embarquées & déclarées innocentes
par le traité ; lefquelles ne pourront pas être
détenues fous prétexte de s'être trouvées mêlées &
comprifes parmi les effets prohibés , ni encore moins
être confiiquées , comme étant de bonne prife.
Mais , quand une feule partie de la cargaison , &
non la charge entière , fera compofée de marchandifes
prohibées , & que le Commandant du navire
fe montrera prêt de la remettre au Capteur qui
aura fait la découverte ; dans ce cas , le Capteut
ayant reçu les effets en question , relâchera fur le
champ le bâtiment , en ne l'empêchant aucunement
de pouvoir librement continuer la route pour le
lieu de fa deftination. Mais cependant au cas que
tous ces effets de contrebande ne puiffent être reçus
( 233 )
à bord du bâtiment capteur , alors celui -ci , nonobftant
l'offre faite de lui remettre les marchandifes
prohibées , pourra amener ce navire dans le port
le plus voifin , aux conditions ftipulées ci- deffus.
19. On eft convenu , au contraire , que tout ce qui
fera trouvé par les fujets , la nation ou les habitans
de l'une des parties chargé à bord d'un navire ennemi
& appartenant à l'autre partie ou à fes ſujets , quoique
ces effets ne foient pas du nombre de ceux déclarés
de contrebande , pourra être confifqué de la
même manière , & tout comme fi cela appartenoit
à l'ennemi : à l'exception néanmoins des marchandifes
& effets , qui y auront été chargés avant la décla
ration de la guerre , ou même après une déclaration
femblable, au cas que les chargeurs n'en euffent pas
eu connoiffance. De manière que les effets des fujets
des deux parties , ( qu'ils foient ou non de la nature
de ceux déclarés de bonne prife , ) lefquels , avant
la guerre , ou même après fa déclaration , (fuppofé
que les chargeurs n'en euffent pas eu connoiffance) auroient
été mis à bord de quelque bâtiment appartenant
à l'ennemi , ne feront en aucune manière fujets à confifcation
; mais bien duement , & fans le moindre
retard , reftitués aux propriétaires d'après leur requifition
, bien entendu néanmoins que fi les marchandifes
fus-mentionnées font de contrebande , il fera
défendu de les tranfporter enfuite dans quelques
ports appartenans aux ennemis. Les deux parties
contractantes convenant en outre , qu'après un terme
révolu de fix mois , compter du jour de la déclaration
de guerre , leurs fujets , peuples & habitans
refpectifs de telle partie du monde qu'ils viennent ,
ne pourront pas prétexter caufe d'ignorance de cet
article.
à
20 °. Et afin que l'on puiffe avoir le plus grand
foin de la fûreté des fujets & de la nation des deux
parties , pour qu'ils ne fouffrent aucun dommage de
( 234 )
la part des vaiſſeaux de guerre ou corſaires de l'autre
partie , tous les Commandans de vaiffeaux de guerre
& bâtimens armés des fufdits Etats de Hollande ,
ainfi que des fus- mentionnés Etats - Unis de l'Amérique
, & tous leurs fujets & peuples feront prévenus
de ne caufer aucuns dommages ou préjudice à l'autre
partie : & dans le cas où ils fe conduiroient d'une
manière oppofée à cet ordre , ils feront punis &
tenus en outre à réparer ce dommage , & bonifier
les intérêts d'icelui en répondant du tout , fous la
garantie de leurs corps & de leurs biens.
21. Tous les navires & effets de telle nature
qu'ils puiffent être , lefquels pourroient être repris
des mains des pirates & corfaires en pleine mer ,
feront amenés dans quelques ports de l'une & l'autre
partie , & remis fous la garde des Officiers de ces
ports , pour enfuite être reftitués en entier aux
véritables propriétaires , dès que par des preuves
fuffifantes ils auront conftaté qu'ils leur appartien-
Dent.
P. S. La pofte de Londres qui arrive dans
ce moment nous apporte une Gazette extraordinaire
de la Cour en date du 21 de
ce mois , contenant une Déclaration de
guerre contre les Hollandois , & l'Expofé
des motifs qui ont déterminé le Roi . On ne
s'attendoit pas fans doute à voir l'Angleterre
chercher à s'attirer de nouveaux ennemis ,
lorfqu'elle en avoit affez . L'acceflion tardive
de la Hollande à la neutralité armée a peutêtre
déterminé cette Déclaration qui fera
beaucoup de bruit , & par laquelle on fe flatte,
fans doute vainement , de déconcerter cette
confédération en effet redoutable à une na(
235 )
tion qui méprife la juftice , & que la force
feule peut y ramener. Mais ce ne font pas
nos réflexions , ce font ces pièces importantes
qui piquent la curiofité de nos Lecteurs
; nous les allons mettre fous leurs yeux.
GEORGE ROI ( L. S. ) Dans tout le cours de notre
règne , notre conduite envers les Etats - Généraux des
Provinces-Unies , a été celle d'un ami fincère & d'un
allié fidèle. S'ils avoient adhéré aux fages principes
qui avoient coutume de gouverner la République ,
ils n'auroient pas manqué d'apporter les mêmes foins
au maintien de l'amitié qui a fubfifté fi long- tems
entre les deux Nations , & qui eft effentielle aux
intérêts de l'une & de l'autre ; mais comme ils fe
font laiffés dominer par une faction dévouée à la
France , & qu'ils ont fuivi les impulfions de cette
Cour , une politique toute différente a prévalu auprès
d'eux. Depuis quelque- tems on n'a répondu à
notre amitié que par un mépris déclaré pour les engagemens
les plus folemnels & par des violations
réitérées de la foi publique .
de la guerre défenfive dans laquelle nous nous
fommes trouvés engagés par l'agreffion de la France ,
nous avons montré une attention fcrupuleuse pour
les intérêts des Etats- Généraux , & le defir d'affurer
à leurs fujets tous les avantages de commerce compatibles
avec le grand & jufte principe de notre
propre défenfe. Notre Ambaſſadeur eut ordre d'of.
frir une négociation amicale pour prévenir ce qui
pourroit amener des difcuffions défagréables , & il
re fut donné aucune attention à cette offre faite
folemnellement par lui aux Etats - Généraux le 2
Novembre 1778. Le nombre de nos ennemis
s'étant accru par l'agreffion de l'Eſpagne que nous
n'avions pas plus provoquée que la France , nous
crûmes néceffaire de fommer les Etats -Généraux de
-
- Au commencement
( 236 )
tenir leurs engagemens. Le cinquième article de
l'alliance défenfive perpétuelle entre notre Cour &
les Etats - Généraux conclue à Weſtminſter le 3 Mars
1678 , outre une obligation générale de fournir des
fecours , ftipule expreflément » que celui des deux
Etats alliés qui ne fera point attaqué , fera obligé
» de rompre avec l'agreffeur deux mois après que la
»partie attaquée l'en aura requis «. Il s'eft cependant
pallé deux ans fans qu'on nous ait donné la plus
légère affiftance , fans qu'on ait fait un feul mot de
réponse à nos demandes réitérées.
- -Les Etats-
Généraux fe font inquiétés fi peu de leurs traités
avec nous , qu'ils ont fur le champ promis à nos
ennemis d'obferver une neutralité directement contraire
à ces engagemens ; & tandis qu'ils nous refufoient
les fecours qu'ils étoient obligés de nous fournir
, ils donnoient toute forte d'affiftances fecrettes
à notre ennemi , & ils ont retiré des taxes intérieures
uniquement dans l'intention de faciliter le tranſport
des munitions navales en France . Par une violation
directe & ouverte des traités , ils ont fouffert
qu'un pirate Américain reſtât plufieurs femaines
dans un de leurs ports , & ils ont même permis
qu'une partie de fon équipage montât la garde dans
un fort du Texel. Dans les Indes - Orientales ,
les fujets des Etats-Généraux , de concert avec la
France , le font efforcés de nous fufciter des ennemis.
Aux Indes- Occidentales , & particulièrement à St-
Euftache , nos fujets rebelles ont reçu d'eux toute
forte de protection & d'affiftance. Les corfaires
rebelles ont l'entrée libre & publique des ports
Hollandois ils ont la permiffion de s'y réparer ; ils
s'y fourniffent d'armes & de munitions ; ils y recrutent
leurs équipages ; ils y conduifent & vendent
leurs prifes , & tout cela eft une infraction directe des
ftipulations les plus claires & les plus folemnelles qui
puiffent jamais être faites .
--
( 237 )
Cette conduite fi incompatible avec toute eſpèce
de bonne foi & fi déraisonnable aux yeux de la plus
faine partie de la Nation Hollandoife , eft particulièrement
l'effet de l'afcendant des Magiftrats qui ont
la principale influence dans la ville d'Amfterdam
que nous foupçonnions en correfpondance fecrette
avec nos fujets rebelles long-tems avant que nous
en ayons eu la certitude par l'heureufe découverte
d'un traité dont le premier article porte ce qui fuit :
و د
Il y aura une paix ferme , inviolable & uni.
» verfelle , & une fincère amitié entre LL. HH . PP .
» les Etats des fept Provinces- Unies de Hollande &
»les Etats-Unis de l'Amérique -Septentrionale & les
fujets & les peuples defdites parties , & entre les
pays , ifles , villes & bourgs dépendans de la jurif-
» diction defdits Etats- Unis de Hollande & defdits
» Etats - Unis d'Amérique & de leurs peuples & habi-
» tans de toute condition , fans exception de perfon-
" nes ou de lieux «. Ce traité a été figné dans
le courant du mois de Septembre de l'année 1778 ,
par l'ordre exprès du Penfionnaire d'Amfterdam &
des autres principaux Magiftrats de cette ville . Nonfeulement
ils avouent actuellement toute l'affaire ,
mais encore ils s'en glorifient , & ils déclarent formellement
même aux Etats - Généraux , qu'ils n'ont
rien fait que ce qui leur étoit impofé par leur devoir
indifpenfable «
33
Depuis ce tems-là , les Etats - Généraux ont refuſé
de faire aucune réponse au Mémoire préfenté par
notre Ambaladeur , & une circonftance aggravante
de ce refus , c'eft qu'ils fe font occupés d'autres
affaires , & que même ils ont délibéré ſur celle - ci
pour des objets intérieurs ; & quoiqu'ils fe viffent
dans l'impoffibilité d'approuver la conduite de leurs
fujets , ils n'ont pas laillé decontinuer à éviter artificieuſement
de nous donner la fatisfaction qui nous
étoit fi manifeftement due. Nous avions tout le
droit poflible de croire qu'une pareille découverte les
( 238 )
auroit remplis d'une jufte indignation pour l'infulte
qui nous étoit faite ainfi qu'à eux-mêmes , & qu'ils
fe feroient montrés empreflés de nous donner une
pleine & ample fatisfaction pour cet outrage , &
d'infliger les châtimens les plus févères à ſes auteurs.
L'affaire étoit trop urgente pour que l'honneur & la
sûreté de ce pays fouffrîflent le moindre délai dans la
réponſe. La demande en a été faite en conféquence
de la manière la plus preffante par notre Ambaſſadeur
dans les différentes conférences qu'il a eues avec
les Miniftres , & dans un ſecond Mémoire , elle a
été follicitée avec toute la chaleur que juftifioit notre
ancienne amitié & le fentiment fufcité en nous par
des infultes récentes. Et quelle eft la réponse que
l'on fait aujourd'hui au Mémoire fur un objet de
cette importance qui a été remis il y près de cinq
femaines ? elle porte que les Etats l'ont pris ad referendum.
Une pareille réponſe , dans de femblables
circonftances , n'a pû être dictée que par une réfolution
déterminée à des hoftilités méditées & déja
arrêtées par les Etats que les Confeils offenfifs d'Amf
terdam ont induits à foutenir de cette manière l'aggreffion
hoftile faite par les Magiftrats de cette
ville au nom de la République.
Il n'y a plus à compter fur la foi d'aucuns traités
faits avec les Etats - Généraux , fi Ameſterdam peut
ufurper le Souverain pouvoir , violer impunément
ces traités en faisant prendre aux Etats des engagemens
qui y font directement contraires , & en li
guant la République avec les fujets rebelles d'un
Souverain auquel elle eft liée par les noeuds les plus
étroits. Une infraction de la loi des nations faite par
le plus petit particulier de quelque pays que ce foit ,
donne à l'Etat offenfé le droit de demander fatisfaction
& châtiment ; à combien plus forte raifon lorsque l'offenſe
dont on fe plaint eft une violation infigne de la
foi publique , commife par des Membres principaux.
& prédominans dans un Etat ? Nous devons donc ,
( 239 )
――
puifque la fatisfaction que nous avons demandée ne
nous a pas été donnée , nous devons , quoiqu'avec la
plus extrême répugnance , nous faire rendre la juftice
que nous ne pouvons plus obtenir autrement, Nous
devons confidérer les Etats-Généraux comme aſſociés
à l'infulte qu'ils ne veulent point réparer , comme
ayant participé à l'aggreffion qu'ils refufent de punir,
& nous devons agir en conféquence. Nous avons
donc ordonné à notre Ambaffadeur de quitter la Haye,
& nous allons prendre fur le champ les mefures vigoureufes
que la circonftance juſtifié pleinement &
qu'exigent notre dignité & les intérêts effentiels de
notre peuple. Par égard pour la nation Hollandoife
en général nous délirerions qu'il fût poffible
de diriger ces mesures entièrement contre Amfterdam
; mais cela n'eft pas praticable , à moins que les
Etats - Généraux ne déclarent fur le champ qu'Amfter,
dam en cette occafion ne recevra aucun fecours d'eux ,
mais qu'ils lui laifferont fupporter les conféquences
de fon aggreffion. Tast qu'on laiffera à la ville
d'Amfterdam la principale influence dans les Confeils
généraux , & qu'elle fera foutenue par la force de
l'Etat. , il eft impoffible de réfilter à l'aggreffion d'une
partie fi confidérable des Provinces-Unies fans avoir
affaire avec toutes. Mais nous connoiffons trop bien
les intérêts communs des deux pays pour que cette
conteftation nous faffe oublier que notre feul objet
doit être de faire naître dans les Confeils de la République
des difpofitions à renouer leur ancienne liaifon
avec nous , en nous donnant pour le paffé comme
pour l'avenir la fatisfaction & la fûreté que nous fe
rons auffi empreflés à recevoir qu'ils peuvent l'être à
l'offrir , & qui fera l'objet que nous aurons en vue
dans toutes nos opérations. Nous ne fongeons qu'à
pourvoir à notre propre fureté en faifant avorter les
deffeins dangereux qui ont été formés contre nous.
Nous ferons toujours prêts à former de nouveaux
liens d'amitié avec les Etats- Généraux , lorfqu'ils re(
240 )
viendront fincèrement au fyftême qui fut établi par
la fageffe de leurs ancêtres , & que vient d'anéantir
une faction puiffante qui confpire avec la France autant
contre les intérêts de la République, que contre
ceux de la Grande- Bretagne. A St -James le 19
Décembre 1780.
-
A la Cour de St-James le 20 Décembre 1780 ,
Sa très- Excellente Majefté le Roi , étant préſent
au Confeil.
S. M. ayant pris en confidération le grand nombre
de procédés outrageans des Etats - Généraux des Provinces-
Unies & de leurs fujets , tels qu'ils font exposés
dans fon Manifefte royal de ce jour , & étant déterminée
à prendre les mesures qui lui paroiſſent néceffaires
pour venger l'honneur de fa Couronne , & pour
fe procurer réparation & fatisfaction , trouve à propos
, & par l'avis de fon Confeil privé , d'ordonner
ainfi qu'il eft ordonné par ces préfentes , qu'il foit
accordé des lettres de repréfailles générales contre
les vaiffeaux , marchandiſes & fujets des Etats-Généraux
des Provinces - Unies, de forte que les efcadres
& les vaiffeaux de S. M. ainfi que les autres vaiffeaux
& bâtimens qui feront munis de lettres de marque
lettres de repréfailles ou autrement , par les Com.
miffaires de S. M. chargés de remplir les fonctions
de Grand-Amiral de la Grande- Bretagne , s'empareront
légalement de tous les vaiffeaux , bâtimens &
marchandifes appartenans aux Etats-Généraux des Provinces
Unies ou à leurs Sujets ou autres établis dans
les territoires defdits Etats-Généraux , & en pourſuivront
le Jugement dans une des Cours d'Amirauté .
des Domaines de S. M. , &c.
>
( Viennent enfuite les inftructions dans les formes
ufitées , adreffées à l'Avocat Général de S. M. pour
préparer les Commiſſions néceſſaires , autorifant les
Lords Commiffaires de l'Amirauté à expédier les
lettres de repréfailles , & donnant pouvoir aux Cours
d'Amirauté de condamner comme prifes légales tous
les bâtimens capturés , ainfi qu'il vient d'être dit ) .
TABL E.
OURNAL POLITIQUE . Livourne , 57
Conftantinople , 49 Cadix , 59
Pétersbourg , १०
Londres , 60
Copenhague , SVerfailles , 76
Varfovie 53 Paris
77
Vienne ,
91
56 Bruxelles
PROSPECTUS.
Racines Latines des Mots Ufuels , contenant
un Dictionnaire Latin-François.
TOUTES les Langues font compofées d'un grand
nombre de mots proptes à exprimer cette foule immenfe
de penfées que les hommes , dans les dif
férentes Nations , veulent fe communiquer pour
les Sciences & les Arts , pour les inftructions morales
& politiques , pour les befoins de la fociété ,
&c. Ces mots fi diverfifiés entr'eux ont cependant
des centres de réunion dans ceux que l'on appelle
Racines , parce que de ces mots principaux fortent
des dérivés & des compofés , qui tous pour l'ordinaire
fe fentent de la fignification propre du mot
appelé Racine. Ainfi , en François , du mot aimer
fortent les mots amour , ami , aimable , amiablement
, ennemi , inimitié , &6. De ce même mor qui
fe dit en Latin amo , dérivent beaucoup d'autres
mots , parce que la langue Latine , par fes compofés
, ajoute beaucoup de différentes idées à ces
mots Racines. De ce mot amo fortent amor , amabilis
, amabiliter, amicus , amicè , amicitia , ami
care , amicabilis , adamo , coamicus inamabilis
inimicus , inimicè , inimiciter , inimicitia , inimicare
, peramare, peramicè , redamare , &c.
C'est donc abréger beaucoup l'étude d'une Langue
que de faire connoitre les principales Racines
des mots qui la compofent. Un Savant très- eftimable
a exécuté ce pénible travail en faveur de ceux
qui veulent apprendre ou qui favent déjà la langue,
Latine. Le Dictionnaire qu'il offre au Public for
mera un gros Volume in - 8 . Les Soufcripteurs
payeront 9 livres en fe faifant inferire, & 6 en recevant
le Volume. Ceux qui n'auront pas foufcrit le
payeront 21 livres. Il faut s'adreffer chez L. Cellot ,
Imprimeur , rue Dauphine. Il recevra les Obfervations
des Perfonnes qui voudront bien s'intéreffer
au fuccès de cette Entreprise
DE FRANCE ,
( No. 49. )
SAMEDI 2 DÉCEMBRE 1780.
Avis à MM. les Soufcripteurs du Mercure
de France , Politique , Hiftorique &
Littéraire , pour l'année 1781 .
La réunion du Journal de Politique de Bruxelles ,
avec le Mercure de France , & des Soufcriptions du
Journal François , du Journal des Spectacles , du
Journal des Dames , de la Gazette de Littérature , &
du Journal intitulé , Affaires de l'Angleterre & de
Amérique ; le nombre & le métite des Rédacteurs
& des Coopérateurs attachés à cet Ouvrage , les
efforts du Breveté du Mercure , qui n'a
épargné ni
dépenfes ni foins pour répondre aux defirs du Public
& aux intentions du Miniſtère , ont enfin affuré à cet
Ouvrage périodique , le plus ancien & le plus varie
Indépendamment de cinq à fix Gens de Lettres qui fe
font chargés de l'Analyfe des Livres nouveaux il y a
quatre Redacteurs pour le Mercure. Un pour la partie
Politique, un pour les Spectacles & tout ce qui y a rap
port , un troifjème pour les Poélies Fugitives & les Contes ,
& un quatrième qui rédige tout ce qui ne regarde pas la
Politique , les Spectacles , la Pothe & les Contes.
desJournaux , tout le fuccès que le fieur Panckoucke
pouvoit en attendre.
La partie Politique , publiée hebdomadairement ,
annonce les nouvelles prefque auffitôt que les
Gazettes , & les a même quelquefois précédées par le
feuillet féparé qu'on a fouvent joint à ce Journal
toutes les fois que l'arrivée d'une nouvelle intéreffante
l'a déterminé. Elle contient , ainfi que les Journaux
Politiques étrangers , dans le plus grand détail ,
l'hiftoire des faits les plus intéreffans , & toutes les
pièces qui méritent d'être tranfmifes à la poftérité.
On a joint fur les Couvertures l'état exact des Prifes
des Vailleaux.
Ce Journal jouit de la même liberté que les autres
Gazettes étrangères & Journaux Politiques , dont la
circulation eft permife enFrance.
Le Mercure de France eft remis régulièrement à la
grande & petite Pofte le Samedi matin. Quoique ce
Journal foit augmenté de 64 feuilles par an , &
paroiffe 52 fois au lieu de 16, le prix en eft , comme
ci-devant , de 32 liv. pour la Province, & pour Paris,
de 30 liv. port franc. Les perfonnes de Paris qui vont
paffer fix mois en campagne , n'ont rien de plus à
payer.
On s'abonne en tout tems à Paris , Hôtel de Thou,
ruedes Poitevins. Il faut avoir attention d'affranchir
le port de l'argent & des lettres.
On prie avec inftance Meffieurs les Soufcripteurs
de renouveler de bonne heure leur abonnement pour
1781. Le mois de Janvier étant la grande époque des
Soufcriptions , la néceffité de réimprimer fur le champ
une multitude d'adreffes , oblige fouvent à des
retards d'un Ordinaire pour les perfonnes qui ne
préviennent point affez tôt du renonvellement de leur
abonnement.
MERCURE
DE FRANCE
DÉDIÉ AU ROI ,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES ,
CONTENANT .
Le Journal Politique des principaux événemens de
toutes les Cours; les Pièces fugitives nouvelles en
vers & en profe ; l'Annonce & l'Analyse des
Ouvrages nouveaux ; les Inventions & Décou
vertes dans les Sciences & les Arts ; les Spectacles;
les Caufes célèbres ; les Académies de Paris & des
Provinces ; la Notice des Édits , Arrêts ; les Avis
particuliers , &c. &c.
SAMEDI 22 DÉCEMBRE 1780 .
A PARIS ,
Chez PANGKOUCKE , Hôtel de Thou ,
rue des Poitevins.
Avec Approbation & Brevet du Roi,
TABLE
(
PIÈCES
Du mois de Novembre 1780 .
Ruffes , &c.
Pièces Fugitives ,
71
82
IECES FUGITIVES . Hiftoire de la Guerre des
Bouquet d'une Fille de dix
ans àsa mère ,
Vers à M. leMarquis de Bri-
Say,
3
4
ibid.
A Mde la Comteffe de Welderen
,
Le Bienfait inattendu , Contes
131
Traité hiftorique de la vraie
Religion ,
Nadir , Tragédie ,
Repertoire Univerfel de Ju
rifprudence ,
118
133
Réponse aux Vers de Mde de De l'état & du fort des Colola
Férandière ,
nies des Anciens Peuples ,
160
49
A Mlle de ***
SI
A Mlle de T... 52
Lettre au Rédacteur du Mer-
Gymnastique Médicinale &
Chirurgicale , 171
52 cure ,
Hommage à Mile Ch.... d'A...
7
98
A Mlle ***
Epitre aux Jeunes Gens , 145.
L'Honnête Vengeance , Conte
imité de l'Italien , 150
Enigmes & Logogryphes , 14 ,
61 , 99 , 158
Hymne au Soleil,
1
175
138
44
SPECTACLES.
Académie Roy. de Mufiq. 43 ,
84 , 178
Comédie Françoiſe , 44 , 137
Comédie Italinne,
Anecdotes ,.
Séance de l'Académie Royale
des Sciences , 180
SCIENCES ET ARTS.
Réponse aux Mémoires & aux
16 Lettres des Sieurs Ling &
Carrouge,
NOUVELLES LITTÉR,
Efai fur l'Hiftoire générale
des Tribunaux ,
La Religion prouvée aux In
crédules ,
Abrégé de l'Hiftoire du Théd- Gravures
tre François ,
27 Mufique ,
185
95
143 , 199
29 Annonces Littéraires , 46, 96,
Pièces échappées auxfeize pre
miers Almanachs des Mu
144 , 19!
Jes
63
De l'Imprimerie de MICHEL LAMBERT,
rục de la Harpe , près Saint-Côme.
LOTERCA
NEGIA
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 2 DÉCEMBRE 1780 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LE SONGE HEUREUX , Conte.
UNE Veuve Génoife , & de roble famille ,
Avoit fille jeune & gentille.
Elle cherchont pour gendre un jeune homme bien fait ,
Aimable , noble , riche , efprit & coeur parfait.
Voilà , ce me femble , une fille
Très-difficile à marier.
Mais à moins de cela , fa mère
N'auroit jamais conclu l'affaire ;
Elle eût cru fe méfallier.
DES concurrens graude fut l'affluence.
Amours jeunes & vieux afliégoient la maison :
Mais tout en calculant richeffe , efprit , naiffance,
Tandis que la mère balance ,
Bayerische
Staatsbibliothek'
München
A j
MERCURE
La fille ( Ifabelle eſt ſon nom )
S'eft décidée. Elle avoit le coeur tendre ;
Et ces coeurs- là , comme vous favez bien ,"
Choififfent moins qu'ils ne fe laiffent prendre.
L'amant qu'elle écouta ſe nommoit Alexandre .
Ce jeune homme avoit tout & rien ,
C'eft-à -dire , le coeur , l'efprit , fans la richeffe 3
Même plufieurs fufpectoient fa nobleſſe.
Ifabelle , fans le vouloir ,
Le vit un jour ; il demeuroit en face.
Elle l'aima fans s'en appercevoir ;
Et depuis elle étoit fans ceffe à fa terraſſe ,
Pour être vue , autant que pour le voir.
L'amour qu'on gêne a le droit d'ordinaire
D'abréger le préliminaire.
On fit parler les yeux ; après , les billets doux ;
Vinrent bientôt les rendez - vous.
Vers la terraffe on dirigeoit l'échelle ,
Quand Phébé fous la nue éteignoit fon flambeau ;
Alexandre , en un mot , fit tant près de la belle ,
Qu'il lui fit accepter l'anneau.
On fait qu'au fein de l'Italie
L'anneau préfenté par l'amant ,
Et reçu volontairement
Forme un noeud facré qui les lie ,
Et qu'on brife mal aifément.
SA mère cependant ( c'eft Monna qu'on l'appelle )
A fait un choix , en parle à fa fille Ifabelle ;
DE FRANCE S
1
.
Mais pour toute réponſe on lui montra l'anneau.
Dieu fait , à cet affront , le courroux de la mère.
Sa fille de pleurer ; mais , hélas ! elle a beau
Alléguer de l'amour le charme involontaire ;
Monna n'eft plus qu'une marâtre auftère,,
Et c'étoit peu que la colère :
La vengeance fuivit ; car plus prompt que le vent ,
Un char mena fur l'heure Ifabelle au Couvent.
PEIGNEZ-VOUS fes chagrins, fa fombre inquiétude ,
Son défefpoir. Cet auftère séjour ,
Qui , pour l'indifférénce , cft une folitude ,
Eft une prison pour l'amour.
Mais ce qui met le comble à fa douleur mortelle ,
La pauvrette , arrachée à l'objet de ſes voeux ,
N'a pas eu la douceur cruelle
De faire les tendres adieux ,
Et le ferment d'être fidelle .
Bientôt la Renommée a femé la nouvelle
De ce départ ; & l'amant furieux
Vole au Couvent qui renferme la belle,
Et la cache même à fes
yeux.
Au pied du mur qui la récèle ,
Vainement il s'affied ou 1ôde tout au tour;
Ses foupirs douloureux , égarés nuit & jour ,
Sans être recueillis , font envoyés près d'elle ;
Et les pleurs qu'à ſes yeux arrache un tendre amour,
Ne coulent plus dans le fein d'Iſabelle.
Il s'efforce en vain d'attendrir
A iij
6. MERCURE
Ceux à qui du Couvent les portes vont s'ouvrir ;
Chaque Valet répond à fa voix lamentable
Par le filence ou le courroux.
Et n'eft pas moins inexorable
Que les grilles & les verroux.
あ
ISABELLE à la fin voyant que la prière
Ne gagnoit rien fur le coeur de fa mère ,
Ole invoquer la rufe en faveur de l'Amour.
Elle affecta de jour en jour
Près de l'Abbeffe un air tranquille
Elle montroit un maintien plus fenfé ,
Un regret amer du paffé ,
Et le defir d'être docile .
L'Abbeffe alors ayant jugé
Par fes leçons ce jeune coeur changé,
A fa mère auffitôt en porta la nouvelle.
Sa mère par degrés oublia fon courroux ;
Et la maligne Demoiſelte
Un matin la pria , d'un air modefte & doux ,
De lui laiffer paffer quelques jours auprès d'elle.
EN faveur de fon repentir
On accorda tout à la belle ,
Qui paroît déjà conſentir
A tenir fon époux de la main maternelle...
Le lit que l'on avoit pour elle préparé ,
Étoit près de la chambre où repofoit ſa mère.
Or, une nuit , tremblante & d'un air effaré ,
DE FRANCE.
ブ
Auprès d'elle à grand bruit elle court fans lumière :
« Ma mère ! ô ciel ! je n'en peux plus ! hélas ! »
-
Monna s'éveille : « eh bien ? qu'as- tu donc ? — Ciel !
» un fonge ...
» Je tremble encore. - Un fonge ! eh ! quoi , ne
fais-tu pas
Le proverbe qui dit que tout fonge eft menſonge ?
>>- Oui ; mais celui qu'ici je viens d'avoir ,
" Eft un fonge , maman , d'une nouvelle eſpèce .
Si vous faviez tout ce qu'il m'a fait voir !
" Vous même , ainfi que moi , cela vous intéreffe.
Ton fonge m'intéreffe auffi ,
» Reprit Monna; mais , mon enfant , qu'y faire ?
» Moi , je ne vois dans tout ceci
» Pour nous aider , que le bon Père Hylaire.
» Dans les fonges il lit , comme dans ſon bréviaire.
» Peut- être qu'il pourroit nous ôter ce fouci.
» Dis-moi , veux - tu que je l'appelle ?
20 Si je le veux , dit Ifabelle !
» Eh ! mon dieu , je voudrois déjà qu'il fût ici.
30
ON fe lève ; au nom de la mère ,
Le Moine eft appelé ſoudain.
C'étoit un homme peu malin ,
Mais favant & pieux : « Mon Père,
Lui dit Monna , ma fille vient d'avoir
» Un fonge malaifé , dit- elle , à concevoir ,
» Et qui l'inquiète; elle eſpère
33 Que vos vertus , votre favoir ,
A iv
8 MERCURE
>> Nous donneront la clé de ce myſtère. :
Le Moine répondit : « Je crois
cc
20 Que les rêves font des menfonges ;
39
›› Mais Dieu néanmoins quelquefois
לכ
» A daigné s'expliquer aux hommes par des fonges. »
Après cela , fous fon grave maintien ,
S'étant affis près d'Ifabelle ,
Il la pria de raconter le fien ,
Très-clairement. « Je le veux- bien , dit- elle. »>
Alors les yeux baiffés , l'air modefte & debout ,
Elle commence ainfi devant fa mère ,
En les priant tous deux d'écouter jufqu'au bout
Le long récit qu'elle va faire.
HIER m'étant couchée avec l'efprit chagrin ,
» Affez tard , contre mon ufage ,
» Je n'ai pu m'endormir que tout près du matin.
›› J'ai cru me promener fous un ciel fans nuage
Auprès des ondes de l'Arno ,
» Dont mille fleurs émailloient le rivage.
» M'étant affiſe fous l'ombrage
» Du plus verdoyant arbriſſeau ,
Je me fuis amuſée à voir cette onde pure ,
» Qui , parmi des cailloux luifans ,
» Roulant avec un doux murmure ,
D'une volupté douce avoit charmé mes fens.
» TOUT-A- COUP devant moi s'avance
» Un char brillant , riche avec élégance;
DE FRANCE.
» Une moitié du char auroit , par ſa blancheur ,
» Effacé le teint de l'ivoire ;
» L'autre moitié , par fa noire couleur ,
» Eût fait pâlir l'ébène la plus noirë.
» Une blanche colombe avec un noir corbeau ,
» Côte-à-côte attelés , fuffifoient au fardeau
» Du char roulant fans fracas & fans guide ;
» Et du milieu du char , d'un feul côté noirci ,
» Il s'élevoit un fiége vide ,
» Moitié blanc , moitié noir auffi.
» Tandis que j'admirois ſa ſtructure légère ,
» Où le travail furpaffoit la matière ,
» Une inviſible main m'a , je ne fais comment ,
» Au haut du fiége affiffe mollement.
» Comme je m'y plaçois , la blanche colombelle
» Et le corbeau noir avec elle ,
Ont déployé leurs aîles vers les cieux .
» J'ai traversé cette voûte immortelle
» Plus vîte qu'un éclair dans les airs n'étincelle .
39 Après avoir couru des yeux
Les merveilles dont elle abonde ,
» Le char m'a dépofée, en quittant ces beaux licux ,
» Dans une falle ronde , au contour ſpacieux ,
"
Auprès d'un globe auffi de forme ronde ,
Qui m'a femblé myſtérieux.
"
» TANDIS que j'attachois à cette étrange ſcène
» Un regard de furpriſe & de frayeur troublé ,
» Le globe, avec un bruit qui s'entendoit à peine ,
A y
10 MERCURE
» S'eft entr'ouvert , puis exhale.
» De la cendre encore fumante ,
» S'élève un fiége , où je vois dominer
» Un Jouvenceau qu'une flamme ondoyante
» Semble vêtir & couronner.
» Vers moi je l'ai vu le tourner :
» Mais fon vifage éclatant de lumière
M'a fait baiffer auffitôt la paupière..
» Mon oeil veut fe rouvrir : efforts trop impuiſſans
» J'étois aveugle . Alors je fens
32
33
ם כ
Qu'un bras , accompagné d'une voix de tonnerre ,
M'enlève dans les airs , m'y fait tourner long-tems ,
» Et me dépofe fur la terre.
» Devant moi j'allois fans rien voir ,
Quand tout en cheminant j'ai cru m'appercevoir
Que dans une prairie on m'avoit deſcendue.
» Lors une voix plus douce arrive juſqu'à moi ,,
» Et m'adreſſe ces mots : Fille , raffure-toi;
» La clarté va t'être rendue.
» Du côté de la voix je me tourne auffitôt ,
» Pour la remercier tout haut
» D'avoir rendu la paix à mon ame inquiète ,
» Je veux parler & me trouve muète.
A ce nouveau malheur je rêvois triſtement ;
» Un inconnu , qui vient me prendre
» Par la main très-obligeamment_
» Sur le gazon m'ordonne de m'étendre à
Et j'obéis aveuglément.
29
DE FRANCE; II
» Mais j'étois étendue à peine
Que j'ai fenti ma tête au bord d'une fontaine. «
» La voix m'ordonne alors de puifer de ma main
» Dans cette onde facrée , & j'y puiſe foudain ;
→ Puis j'en verfe fur ma paupière ,
» Qui ſe ranime & s'ouvre à la lumière.
כ כ
t
Qu'avec plaifir mes yeux s'égaroient fur le bord
» De cette riante fontaine !
» Mais le coeur me battoit fi fort ,
» Que je ne refpirois qu'à peine.
و ر
:
» UN vénérable Hernrite alors s'offre à mes yeux ;
Modefte eft fon habit , fon air , majestueux ;
Sa barbe fur fon fein defcend à l'aventure ;
» Des joncs trellés lui fervent de ceinture ;
Et pour orner fon front , il a fu marier
» A des touffes de fleurs un rameau d'olivier.
» LA prairie où j'errois étoit toute couverte
» D'un gazon d'où fortoit une moiffon de fleurs
» Riche en parfums , riche en couleurs ,
30
כ כ
Qui nuançoient fa robe verte.
50 Cette prairie en plaine s'allongeoir,
Aucun arbre ne l'ombrageoit ;
Nuages ni brouillards n'ofoient par aucun voile
» Obfcurcir les plaines de l'air ,
» Et par-tout le ciel étoit clair,
Quoiqu'il fût fans foleil , fans lune & fans étoile.
Un trône fans éclat s'élevoit près de moi
A vi
12 MERCURE
22 Au fein d'une grotte fauvage.
» C'eſt-là qu'étoit affis l'Hermite ; fon viſage
Imprimoit le reſpect ſans " inſpirer l'effroi.
•
» Tout auprès étoient deux fontaines ,
"
Qui n'ayant rien appris de l'art ,
» Creufant leur lit dans la roche au hafard ,
» Laiffoient rouler leurs ondes incertaines.
» Le rivage de l'une étoit couvert de lys
Que l'aurore avoit enrichis
» De diamans & de perles brillantes ;
" Le bord de l'autre étoit triftement quancé
» De violettes pâliffantes ,
» D'un teint rouge & prefque effacé :
» L'une à pas léger bondiffante ,
» Sur un fable d'argent rouloit
Son cau limpide & jailliffante ;
Et l'autre pefamment traînoit
» Son onde noire & croupiffante.
» TANT de prodiges à - la - fois ,
A chaque inftant me charmoient davantage ;
» Quand le Vieillard avec les doigts ,
» Vint me bénir ; & de la voix
» Je repris auffi-tôt l'uſage .
Profternée à fes pieds , j'allois lui rendre hommage;
» Mais il m'arrête , & me dit gravement :
Obfervez bien , fans jamais vous diftraire ,
Ce queje vais ou dire , ou faire ;
Soyez bien attentive au moindre mouvement.
DE FRANCE.
13
» ENTRE l'une & l'autre fontaine
כ כ
Il s'eft placé d'un air ferein ;
» Dela main droite , il lance au limpide baffin
ל כ
» Une pierre Elle y plonge à peine ,
Que j'en ai vu fortir un enfant qui brilloit
>> D'une blancheur éblouiffante ;
» Sa chevelure en boucles badinoir ,
Et fans orgueil fon front fe couronnoit
» D'une auréole étincelante.
» L'Enfant s'eft mis fur l'heure à chanter , à danfer;
20 Je l'ai vu dans l'air s'élancer
» Comme s'il avoit eu des aîles ,
» Puis à mes yeux fe perdre & s'effacer
» Dans les régions immortelles.
» LE Vieillard , de ſa gauche , a fait voler foudain
» Une autre pierre au noir baffin.
» Il en fort auffi - tôt un Enfant lourd , noirâtre ,
» Et le corps tacheté d'une flamme olivâtre.
» Comme il fembloit à tout moment
» Secouer douloureuſement
» La flamine qui mordoit fon corps & fon viſage ,
» Un abyſme aufſi-tôt s'ouvre ſur ſon paſſage;
Et l'Enfant noir , par un pouvoir fatal ,
» Eft defcendu dans ce gouffre infernal ,
םכ
» Tout en pouffant des cris de douleur & de rage.
Czs prodiges divers occupoient mon efprit ,
» Et me laiffoient interdite , étonnée ;
14
MERCURE
38
Quand le Vieillard fe rapproche , & me dir :
Ce que tu viens de voir comprend ta destinée.
Que fi de m'obéir tu te fais un devoir
Le falaire qu'unjour tu dois en recevoir -
Eft marqué par l'Enfant à la tête étoilée ,
Qui de cesflots de lait , comme tu viens de voir ,
Vers le ciel a pris fa volée.
A mes confeils fi tu n'ajoutes fois
Semblable à l'Enfant noir englouti dans l'abyfme ,
Tu te verras plonger , miférable victime ,
Aux gouffres infernaux , & ta mère avec toi. -
La joie & le chagrin , la crainte & l'espérance ,
» Tour à tour agitoient mon fein.
Ordonnez , ai -je dit , 6 Meffager Divin,
» Ordonnez , & comptez fur mon obéiſſance.
Le Ciel, dit- il alors , par ma voix te prefcrit
D'époufer lejeune Alexandre ;
Par un gage facré ton coeur s'eft laifféprendre ,
Et le don de l'anneau dans le ciel eft écrit.
Ilfaut encor qu'au premier Prétre
Tu donnes de ta main cent écus auplus tôt ;
Que d'une pauvre fille il enfaffe la dot
Et que du choix il fait le maître.
LE bon Moine fuivit cette narration
"
Pendant une heure & davantage ,
Ne pouvant foupçonner une fille à cet âge ,
D'avoir imaginé parcille fiction .
Il futloin d'y voir un menfonge
DE FRANCE.
Et crut qu'en cette occafion ,
Le Ciel avoit daigné s'expliquer par un ſonge.
La mère eût bien voulu tout au moins diſputer -
Mais du rêve auffi -tôt rappelant la mémoire ,
Il en reprit toute l'hiſtoire ,
Et fe mit à l'interprêter.
La fontaine de lait défignoit l'innocence ;
La fource noire , le péché ;
A fa voix leur coeur fut touché ;
Enfin , tout fut vaincu par ſa fainte éloquence.
On lui compta les cent écus ;
Et fans jeter ailleurs des regards fuperflus ,
Il en dota fa pauvre nièce.
Ifabelle s'unit à l'objet de ſes voeux ,
Et rendit fon Amant heureux
Par fon amour & fon adreffe.
16 MERCURE
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
*
LE mot de l'Enigme eft le vuide ; celui
du Logogryphe eſt Fontaine , où ſe trouvent
Jean , fin , toi , fi , Io , Ninon , non ,
néant , tan, nain , Faune , faite , taon.
ÉNIGM E.
QUAND UAND je vis , importune à Life ,
Elle m'écarte de fon fein;
Mais fur fa joue , avec art miſe ,
Morte , je deviens affaffin .
(Par M. le Comte de Vevure. )
LOGOGRYPHE.
DANS M ANS mes huit pieds , je fuis d'une odeur fans
pareille ;
Dans les quatre premiers , un crime à révolter ;
Dans cinq , un inftrument très-Alatteur à l'oreille ;
Et dans fix , la couleur que tout Clerc veut porter.
(Par le même. )
DE FRANCE. 17
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
ROLAND FURIEUX , Poëme Héroïque de
l'Ariofte , nouvelle Traduction , par M. le
Comte de Treffan. s vol . in- 12 . A Paris ,
chez Piffot , Libraire , Quai des Auguftins.
"
و د
LE Roman de l'Ariofte , dit M. de Voltaire
, eft fi plein & fi varié , fi fécond en
beautés de tous les genres , qu'il m'eft ar-
» rivé plus d'une fois , après l'avoir lu tout
» entier , de n'avoir d'autre defir que d'en
» recommencer la lecture. Quel eft donc le
charme de la Poéfie naturelle ? Je n'ai jamais
pu lire un feul Chant de ce Poëme
» dans nos Traductions en profc.
99
""
ود
Quand Voltaire parloit ainfi , M. le Comte
de Treffan n'avoit pas encore traduit le
Poëme de l'Ariofte. L'Ariofte n'étoit guère
connu parmi nous que par la profe de Mirabaud
; & c'eft affez dire qu'on ne le connoiffoit
point du tout. Il eft probable que
Voltaire auroit relu volontiers tous les
Chants de ce Poëme dans la profe de M. le
Comte de Treffan , & qu'il eût pu avoir encore
le defir d'en recommencer la lecture.
Si la profe rend toujours foiblement les beautés
de la poéfie , c'eft moins fans doute
parce qu'elle eft de la profe, que parce qu'elle
18 MERCURE
n'eft pas une profe poétique . En lifant l'Abbé
Desfontaines , on juge qu'il eft impoffible de
traduire les Poëtes en profe ; en lifant Fenelon
, cela ne paroît plus fi impoffible. C'eft
l'harmonie des vers fur- tout qu'il n'eft pas
poflible au Profateur de rendre ; mais , qui
ne fent pas une harmonie poétique dans la
profe du Télémaque : Ce n'eft pas fans doute
Pharmonie des vers de Virgile , mais celle
de nos plus beaux vers y reffemble t'elle
davantage ? Qu'ont de commun nos vers
alexandrins avec les vers hexamètres & pentamètres
des Anciens ? Nous ne prétendons pas
comparer une bonne traduction en profe à
une bonne traduction en vers : le plus grand.
Profateur même ne pourroit pas , fans doute,
en faire une des Géorgiques , par exemple ,
que l'on pût mettre à côté de celle de M.
l'Abbé de Lille. Mais peut-être ne feroit- il
pas difficile de prouver que ce qu'il y a de
plus beau dans l'ouvrage de cet Académicien,
ne traduit rien de ce qu'il y a dans Virgile .
Enfin, nous croyons que la profe de Fénelon
peut traduire Homère & Virgile , & le Lecteur
va juger peut être que la profe de M. le
Comte de Treffan traduit fort bien les vers
de l'Ariofte .
Les Poëmes du Boïardo & du Berni forment
, pour ainsi dire , l'avant - fcène du
Roland Furieux. M. le Comte de Treffan en
a donné un extrait ; & ceux qui aiment beaucoup
le Poëme qu'il a traduit , doivent lui
en favoir très bon gré , puifque c'eft un
·
DE FRANCE. 19
moyen de mieux connoître & de mieux
goûter l'Ariofte.
Mirabaud a traduit tout le Roland Furieux
en profe ; Voltaire en à traduit quelques
morceaux en vers ; nous mettrons , le plus
fouvent qu'il nous fera poffible , la nouvelle
traduction de M. de Treffan entre la profe
de Mirabaud & les vers de Voltaire. On
verra combien il eft au- deffus de Mirabaud
on jugera s'il s'approche quelquefois de Vol
taire ; & l'on pourra comparer encore des
traductions en profe à des traductions en
vers. S'il leur eft jamais difficile de foutenir
ce parallèle , c'eft fur- tout lorfque les vers
font faits par Voltaire.
Voici l'exorde du premier Chant de l'A
riofte.
LE Donne , i Cavalier , l'arme , g'i amori ,
Le cortefie , l'audaci imprefe io Canto ,
Che furo al tempo , che paffaro i mori
D'Africa il mare , e in Francia nocquer tanto
Seguendo l'ire , ci giovenil furori
D'Agramente lor rè , che fi die vanto
Di vendicar la morte di Trojano
Sopra rè Carlo Imperator Romano.
DIRò d'Orlando in un nedefmo tratto
Cofa non detta in profa mai , ne in rima ,
Che per amor venne in furore , e matto ,
D'uom , che fi faggio era ftimato prima ;
Se da colei , che tal quafi m'ha fatto,
20 MERCURE
Che'l poco ingegno ad or ad or mi lima ;
Me ne farà però tanto conceſſo ,
Che mi bafti a finir quanto ho promeffo .
و د
و د
сс
Mirabaud traduit ainfi ces deux octaves :
Je chante les Dames & les Chevaliers ,
» les amours & les combats , la galanterie &
la valeur de ces Guerriers qui vivoient au
» temps où les Sarrafins pafsèrent d'Afrique
» en Europe , & firent tant de maux à la
» France. Agramant , leur Roi , s'étoit vanté
» hautement qu'il vengeroit fur l'Empereur
Charlemagne la mort de Trojan , fon père.
» Ce Prince , pouffé par fon reffentiment ,
» & plein d'une ardeur qu'infpire la bouil-
» lante jeuneffe , fut celui qui engagea les
و د
و ر
و ر
ور
Infidèles dans cette guerre. Je raconterai
» auffi de Roland des chofes qui n'ont point
» encore été dites , ni en vers ni en profe .
" Je ferai voir de quelle manière l'amour
» rendit infenfé & furieux ce Paladin qui
» avoit été jufqu'alors fi fage ; pourvu néan-
» moins que celle qui m'a mis au même état
» que lui , & qui fe plaît à affoiblir chaque
» jour en moi le peu de raifon qui me refte ,
» veuille bien m'en laiffer affez pour finir
» mon entrepriſe. »
"
Ce peu de lignes fuffiroit peut être pour
faire voir que Mirabaud ne fentoit pas du
tout le génie de l'Ariofte qu'il a voulu traduire.
Ce n'eft pas avec cette profe lâche ,
traînante & fans couleur qu'il faut entreDE
FRANCE. 21
prendre de chanter les Dames , les Chevaliers
, les amours & les combats.
Ce n'est pas tout - à - fait ainsi que commence
M. le Comte de Treffan.
و ر
ود
و
:
" Sexe enchanteur ! fiers Paladins ! amours !
» combats ! galanterie ! c'eſt vous que je
» chante que mes vers apprennent autli
quelle fut l'entrepriſe audacieuſe d'Agra-
» mant , lorfqu'emporté par la fureur d'une
jeuneffe bouillante , il fortit de l'Afrique
» avec une armée innombrable de Maures ,
» & traverfa le détroit pour venger fur
Charles , Empereur des Romains , la mort
" de fon père Trojan. Je dois dire en même-
» temps du célèbre Roland , ce que ni la
» poélie ni la profe ne nous avoient point
» encore appris ; & comment un Héros auffi
fage fut emporté par un amour malheu-
» reux , jufqu'à la folie la plus furieuſe .
» Mais , hélas ! ferai- je en état de tenir tout
» ce que je promets ; & celle qui ſe fait un
» jeu de troubler ma raifon , m'en laiffera-
» t'elle affez pour continuer mes Chants ? »
و د
و د
"
Il n'eft pas poffible ici de comparer les
deux traductions ; mais on peut comparer
la dernière avec l'original , & c'eft une gloire
bien rare pourles Traducteurs. M. de Treffan
a ajouté plus de mouvement & de vivacité
au début de l'Ariofte. Sexe enchanteur !
&c. &c. &c. Mais , hélas ! & c. &c. &c.; ces
mouvemens ne font pas dans les vers Italiens
; mais le fentiment qui pouvoir les produire
y eft; & c'eft dans ces occafions qu'il
22 MERCURE
eft permis d'ajouter à fon modèle . Peut-être
qu'un début aufli éclatant feroit un défaut
dans des Poëmes tels que l'Éneïde & la Henriade
; c'est là qu'il faut que le début foit
fimple: mais il nous femble qu'il n'a rien
d'affecté , & qu'il a très - bonne grâce dans un
Poëme tel que le Roland Furieux.
LA Verginella è fimile alla rofa ;
Ch'in bel giardin fu la nativa ſpina ,
Mentre fola e ficura fi ripofa ,
Ne gregge , ne paſtor fe le avvicina ;
L'aura foave , e l'alba rugiadofa ,
L'acqua , e la terra al fuo favor s'inchina ,
Giovani vaghi , e Donne innamorate
Amano averne e feni , e tempie ornate.
43 .
MA non fi tofto dal materno ftelo
Rimoffa vienne , e dal fuo ceppo verde ,
Che quanto avea dagli nomini , e dal cielo
Favor , grazia , e bellezza , tutto perde.
La Vergine che'l fior , di che piu zelo ,
Che de begli occhi e della vita aver de' ,
Lafcia altrui corre , il pregio , ch'avea innanti
Perde nel cor di tulti gli altri amanti.
44.
SIA vile agli altri , e da quel folo amata
À cui di fe fece fi larga copia.
DE FRANCE.
23
Il n'y a guère eu d'Écrivains en vers chez
les Italiens qui n'ait rendu à fa manière
cette comparaifon d'une jeune vierge à une
rofe : on la trouve dans prefque tous les
grands Poëtes , & l'on juge bien que les médiocres
n'auront pas négligé une chofe qui
fera devenue lieu commun. L'Ariofte me
paroît être celui qui s'en eft fervi le premier
& le plus heureufement, Ce n'eft pas le morceau
non plus que Mirabaud ale plus défiguré.
ود
""
"
" Une jeune fille reffemble à la rofe nou
2 velle. Tandis que cette aimable fleur , folitaire
& tranquille dans un jardin , eſt
» encore attachée à l'épine qui l'a vue naître,
» & que les troupeaux & les Bergers n'en
» ont point approché ; la terre , l'eau , le
zéphir , la rofée , tout confpire à l'embellir
: les jeunes hommes & leurs maîtreffes
la defirent pour en orner ou leur
» tête ou leur fein . Mais dès qu'on l'a cueil-
» lie , dès qu'elle eft féparée de la tige qui
» la foutenoit , le ciel auffitôt ceffe de la
» favorifer , les hommes n'en font plus de
» cas : faveurs , defirs , agrémens , tour eft
perdu pour elle. Il en eft de même d'une
» fille : dès qu'elle a laiffé cueillir à un de
» fes amans , cette fleur qui lui doit être
plus chère que fes yeux & que fa vie ,
elle perd auflitot la tendreffe de tous les
» autres. Qu'importe , après tout , que fes
» autres amans la dédaignent , pourvu qu'elle
foit tendrement aimée de celui à qui elle
fe livre fans réſerve, &c. »
93
"
"
"
24
MERCURE
"
"
"3
و د
ود
M. le Comte de Treffan.
" La jeune vierge eſt ſemblable à la naif-
» fante rofe , qui brille & fe repofe fur la
» branche épineufe dont elle eft nourrie ;
» tant que le troupeau ni fon Berger n'en
approchent pas , le zéphir , les pleurs de
l'aurore , l'eau qui baigne le pied du rofier
, la terre même qui le porte , tout
contribue à lui conferver fon éclat & fa
» fraîcheur ; la jeuneffe de l'un & de l'autre
fexe l'admire & la defire ; l'une veut en
" parer fon fein , l'autre veut la placer dans
» fa coëffure ; mais bientôt elle perd tous
» ces avantages lorfqu'on l'enlève de la
» branche verte & pliante dont les petits
" dards n'ont pu la défendre. La jeune fille ,
femblable à cette fleur , doit donc bien
fe garder de fe laiffer enlever la roſe
qu'elle a reçue de la Nature : un feul
» amant qu'elle a la foibleffe de rendre heu-
» reux , lui fait perdre le coeur de tous les
» autres. Heureufe encore de refter aimée
» par celui qui lui ravit tous les trésors de
,, fon fein ! »
و ر
ود
"
و ر
Les Italiens & ceux qui fentent toutes
les délicateffes de la langue Italienne , préféreront
fans doute les vers de l'Ariofte ; mais
il eft difficile que des François ne trouvent
pas beaucoup de charme & de poéfie dans la
profe du nouveau Traducteur. On a vu que
dans ce morceau même Mirabaud manque
toujours de couleur , qu'il efface les images
les plus agréables , & qu'il péche même
très-fouvent
DE FRANCE.
25
très-fouvent contre l'élégance. Il nous tarde
de faire entrer Voltaire dans ce parallèle ,
que Mirabaud ne peut foutenir.
L'Ariofte, qui eft un Poëte plein de grâces,
eft auffi ſouvent un Poëte fublime : les Italiens
mettent fes deſcriptions de combats audeffus
même de celles d'Homère : les hommes
de goût de toutes les nations les mettent fouvent
à côté de celles du Chantre de l'Il
liade.
Suona l'un brando , e l'altre , or baffo , or alto;
Il martel di Vulcano era più tardo
Nella fpelunca affumicata , dove
Battea all'incudi i følgori di giove.
Mirabaud traduit ,
" Leurs épées dont ils fe frappoient ,
tantôt à la tête , tantôt à la poitrine , tombent
avec plus de force & de vîteffe que
» n'en avoit le marteau de Vulcain , quand
» dans fon antre enfumé il forgeoit les
foudres de Jupiter. >> 33
"
M. de Treffan :
"Les épées de l'un & de l'autre s'élevoient
» & fe baiffoient tour- à- tour , avec autant
» de promptitude que les pefans marteaux
» de Vulcain , lorfque dans fes cavernes en-
» fumées il forge la foudre de Jupiter.
" 33
La différence des deux traductions fe fait
moins fentir ici , parce qu'il fuffifoit de traduire
mot à mot pour rendre cette grande
image de l'Ariofte ; mais on y diſtingue ce-
Sam. 2 Décembre 1780
B
26 MERCURE
pendant encore l'homme de talent du froid
Traducteur ; & ces mots les épées fe levoient
& s'abaifoient tour- à- tour, rendent la comparaifon
des marteaux de Vulcain bien plus
fenfible & bien plus frappante,
Voltaire a rendu ainfi ces beaux vers :
Entendez-vous leur armure guerrière
Qui retentit des coups de cimeterre ?
Moins violens , moins prompts font les marteaux
Qui vont frappant les célestes carreaux
Quand , tout noirci de fumée & de poudre ,
Au Mont-Etna Vulcain forge la foudre.
"
Il n'eft pas étonnant que Voltaire foit
dans ces vers également au deffus des deux
Traducteurs ; il nous paroît égal à l'Ariofte
lui - même. Mais il peut arriver fouvent à
un Traducteur , tel que Voltaire , d'égaler
fon modèle , même lorfque c'est l'Ariofte
qu'il traduit.
L'alto rumor delle fonore trombe
Di timpani , e di barbari ftromenti
Giunte al continuo fuon d'archi , di frombe
Di machine , di ruote , e di tormenti ,
E quel , di che più par che'l ciel rimbombe
Gridi , tumulti , gemiti , e lamenti
Rendono un' altro faon , che quel s'accorda
Con che i vicin , cadendo , il nilo afforda.
Il eft inutile de citer ici Mirabaud ; pour
peu qu'on le connoiffe, on doit être sûr qu'il
*
DE FRANCE.
(27
n'aura pas même effayé de rendre des beautés
de ce genre ; elles ont été probablement audeffus
de fon ambition comme de fon tadent.
Il nous femble que ce n'eft pas non
plus ce que M. le Comte de Treffan a le plus
heureufement rendu. Qu'on en juge:
« Les fons éclatans des trompettes , des
» clairons , des timballes & de mille autres
» inftrumens barbares , fe joignent au bruit
» continuel des arcs , des frondes , des machines
de guerre , des roues , des chocs &
du froillement des effieux ; ils forment un
» bruit confus & terrible : le tumulte , les
» cris de fureur des combattans , les cris
» douloureux & plaintifs des bleffés & des
mourans percent au milieu de ce bruit
confus ; l'air en retentit au loin , & la
chûte d'eau des cataractes du Nil ne forme
pas une rumeur plus effrayante & plus
terrible. " . ·»
Une rumeur n'eft pas fans doute le mot
propre , & tout le morceau ne paroît pas
exprimer ce que M. de Treffan a dû fentir
en lifant l'Ariofte. Voltaire nous femble
avoir ajouté des beautés à ce morceau.
Les inftrumens de ruine & de mort ,
Volans en foule & d'un commun effort ,
Et la trompette, organe du carnage ,
De plus d'horreur , empliffent ce rivage
Que 'n'en reffent l'étonné voyageur ,
Alors qu'il voit tout le Nil en fureur ,
Bij
28
MERCURE
Tombant des cieux qu'il touche & qu'il inonde ,
Sur cent rochers précipiter fon onde.
L'octave de l'Ariofte n'a rien de plus beau
que ces trois derniers vers de Voltaire.
Quel Traducteur en profe pourroit lutter
contre les talens réunis de Voltaire & de
l'Ariofte !
Nous ne citerons plus que deux morceaux ;
car il faut finir , quoiqu'on ne doive pas
craindre de paroître long en citant beaucoup
l'Ariofte , Voltaire & M. le Comte de
Treffan. Il y a dans l'Orlando Furiofo , dit
Voltaire , un mérite inconnu à toute l'antiquité
; c'eft celui de fes exordes. Chaque
Chant eft comme un palais enchanté dont
le veſtibule eſt toujours dans un goût différent
, tantôt majeftueux , tantôt fimple ,
même grotefque ; c'eft de la morale , ou de
la gaîté , ou de la galanterie , & toujours du
naturel & de la vérité.
Le prologue du trente-cinquième Chant
eft une allufion à l'aventure d'Aftolphe , qui
alla dans le Paradis chercher le bon fens que
Roland avoit perdu par amour pour Angélique.
སྐ
CHI falirà per me, Madona , in Cielo
A riportarne , il mio perduto ingegno ?
Che poich'ufci da' be'voftri occhi il telo
Che'l cor mi fiffe , og'nor perdendo vegno ; '
Ne' di tapta jattura mi querelo ;
Purche' non creſca , ma ſtia a queſto ſegno.
DE FRANCE. 29
Ch io dubito , fe più fi va fcemando
Di venir tal , qual'ho deſcritto Orlando.
PER riaver l'ingegnomio m'è avifo
Che non biſogna , che per l'aria io poggi
Nel cerchio della luna , o ia paradifo
Che'l mio non eredo che tantoalto alloggi.
Ne' bei voftri occhi , e nel fereno viſo ,
Nel' fen d'avorio , e alabaſtrini poggi
Se ne va errando ; ed io con queſta labbia
Lo corrò, fe vi par ch'io l'o riabbia.
Voici comment M. le Comte de Treffan
traduit ces vers, pleins de grâces & d'amour.
" O.Souveraine de ma vie , quel eſt le
» mortel , touché de mon état préſent , qui
» voudra bien voler jufques dans le difque
» de la lune, pour me rapporter le bon fens,
» que j'ai perdu ? Tu le fais , cruelle ! un
» feul trait parti de tes yeux égara ma raifon ,
» & fut fixer à jamais mon coeur . Hélas !
» ma folie me paroît fi douce , que juſqu'à
» ce moment je n'oſe encore m'en plaindre ;
» mais prends garde ! ... n'achève pas de dé-
"
و د
chirer mon coeur qui t'adore , par de
" nouvelles cruautés. Il n'en faudroit que
» bien peu de plus rigoureufes encore que
» celles que j'éprouve , pour me rendre tel
» que j'ai peint Roland. Écoute - moi : non ,
» il n'eſt pas néceffaire pour me guérir , que
» je vole dans les airs , que je m'élève jufques
» dans la lune , ni même jufqu'à ce paradis
Biij
30° MERCURE
ور
و د
» terreftre , que je n'imagine pas être fitué .
» fi haut pour moi , je le trouve fur tes joues
» fleuries & dans tes yeux charmans ; je crois
» même le voir changer fouvent de place :
il me femble qu'il palle de ton cou
» d'ivoire fur ton beau fein; il paroît s'arrêter
fur ces deux agréables collines d'albâtre
que la rofe naiflante embellit ; per-
» mets à mes lèvres de le poursuivre ; c'eft
» à ma bouche à l'y fixer , à me faire jouir
» de tous fes charmes , "
ود
وو
و د
( 2 :
Cette Traduction eft infpirée fans doute
par l'imagination de l'Ariofte ; mais on peut
lui faire des reproches. Dans le Traducteur ,
il femble que ce n'eft point fon efprit que
l'Ariofte veut chercher & reprendre fur le
fein & fur les lèvres de fa maîtreffe ; le fens
des vers Italiens n'eft pourtant pas équivoque
, & Voltaire ne s'y eft point mépris
comme on va le voir.
Ob! fiquelqu'un vouloit monter pour moi
Au Paradis ! s'il y daigroit reprendre
Mon fens commun ! s'il daignoit me le rendre !
Belle Aglaé , je l'ai perdu pour toi ;
Tu m'as rendu plus fou que Roland même.
C'eft ton ouvrage : on eft fou quand on aime.
Pour retrouver mon efprit égaré ,
Il ne faut pas faire un fi long voyage.
Tes yeux l'ent pris , il en eft éclairé ;
Il eft errant fur ton charmant viſage ;
Sur ton beau fein , ce trône des amours :
DE FRANCE.
3x
Il m'abandonne : un feul regard peut-être,
Un feul baifer peut le rendre à fon maître ;
Mais fous tes lois il reftera toujours.
C'eft aux Lecteurs à juger dans lequel de
ces deux Poëtes fe fait le plus fentir cette
grâce , cemolle atquefacetum qui fait le plus,
grand charme de la Poéfie. J'imagine que le
grand nombre aimera beaucoup les deux
morceaux,fans en préferer aucun.J'obſerverai
fculenient que ni Voltaire , ni M. le Comte
de Treilan , n'ont rendu ce vers Italien :
Che'l mio non credo che tant" alto alloggi.
Ce vers étoit peut -être un de ceux qu'il
falloit le moins négliger , & il a bien de la
grâce dans la bouche d'un homme tel que
l'Ariofte. Le dernier vers de Voltaire eft
très ingénieux , & c'eſt un préfent qu'il a
fait à l'Ariofte ; mais peut - être encore qu'il
y a plus de grâce & plus de douceur dans
la fimplicité & dans la modeftie du dernier
vers de l'Ariofte.
Se vi par ch' io l'o rabbia.
Le Prologue du vingt - quatrième Chant
fera le dernier morceau que nous citerons.
CHI met e il piè su l'amorofa pania
Cerchi ritrarlo e non v'inves chil' ale
Che non è in fomma amor fe non infania
A giudicio de' favi , univerfale
E' fe ben , come Orlando , ogn' un ſmania
Biv
32
MERCURE
Suo furor moftra a qual ch' altro fegnale
E quale é di pazzia fegno più e fpreffo ,
Che per altri voler , perde ſe ſteffo ?
VARI gli effetti fon' ; ma la pazzia
E tutt' una però che gli fa ufcire.
Gli è come una gran felva ove la via
Convien' a forza' a chi va' fallire.
Chi sù, chi giù , ch quà , qui là travia ,
Per concluder in fommà , io vi vo' dire
A chi in amor s'invecchia , oltr' ogni pena
Si convengon i ceppi, e la catena.
BEN me fi potrìa dir , frate tu vaï
L'altrui moftrando , e nen vedi il tuo fallo,
Jo vi rispondo che comprendo affaï
Or, che di mente ho lucido intervallo
Ed ho gran' cura ( e fpero farlo omaï )
Di ripofar mi , e d'ufcir fuor di ballo.
Ma tofte far come vorrei , no'l poffe.
Che'l mal è penetrate in fino all' offo.
Mirabaud a trouvé le moyen de traduire ,
par des moralités communes , cette plaifanterie
fi aimable & pleine d'imagination : il
faut le citer encore , c'eſt pour la dernière
fois.
"
Que celui qui a mis le pied fur les gluaux
de l'amour , tâche de l'en tirer prompte-
& de ne pas laiffer engluer fes ailes ;
car au jugement unanime des plus fages ,
l'amour est une vraie folie. Quoique tous
DE FRANCE.
33
ceux qui s'y abandonnent ne deviennent pas
furieux comme Roland , il n'y en a cependant
pas un feul qui ne faffe voir combien
fa raifon eft égarée .
و ر » Les effets de cette paffion font différens,
mais une même caufe les produit ; c'eft
comme une épaiffe forêt , où l'un prend à
droite , l'autre prend à gauche. Sans compter
enfin toutes les autres peines que l'amour fait
fouffrir , il nous ôte encore la liberté , & nous
charge de fers.
""
Quelqu'un me dira peut-être : eh ! mon
ami , prenez pour vous-même les avis que
vous donnez aux autres. C'eft bien auffi mon
deffein ; à préfent que la raifon m'éclaire , je
fonge à m'affranchir d'un joug qui me pèfe ,
& j'espère que j'y parviendrai. Il eſt pourtant
vrai que le mal étant fort enraciné , il
me faudra , pour en guérir , beaucoup plus
de temps que je ne voudrois. »
Jamais l'Abbé Desfontaines & l'Abbé le
Batteux n'ont mieux sû tuer un Poëte. Mais
veut-on voir revivre l'Ariofte ? Il faut lire
le même Prologue dans M. le Comte de
Trellan.
" Jeunes & charmans oifeaux , dès que
» vous avez pris tout votre brillant pluma-
» ge , gardez - vous bien des pannaux que
» vous tend l'amour. Si vous avez pofé té-
» mérairement vos pattes fur fes gluaux ,
» retirez - les promptement , & prenez bien
garde que vos aîles n'y touchent & ne
Vous retiennent. Écoutez raifonner les
Bv
34
MERCURE
Sages, ils vout dirons tous que l'amour eft
» une vraie folie. En effet , fr tous ceux aux-
» quels ce méchant enfant parle en maitre ,
» ne deviennent pas aufli furieux que Ro-
» land , qu'on examine bien les amans les
» plus modérés , on trouvera qu'il n'en eft
» pas un qui ne donne plus ou moins quel→
" que figne de folie ; & n'en eft- ce pas tou
jours une bien grande que de s'oublier
» foi-même , & de renoncer prefque à fa
» propre volonté pour fuivre celle d'un objet
» aimé ? .
و د »Lescaractèresdelafoliequel'amour
» fuit naître , varient beaucoup entre- eux ?
Le livrer à lui , c'eft vouloir reflembler à
» ceux qui parcourent une vafte forêt fans
» la connoître ; on voit ceux- ci tourner
» tour- à- tour à droite , à gauche , monter
fur les collines , defcendre dans les vallons
, & s'égarer dans mille routes diffé-
» rentes. Oui , je vous le dis en un mot
quiconque livre fon ame à ce maitre fou-
» vent cruel , toujours dangereux , doit être
» sûr que bien des peines & que des fers
pefans & difficiles à rompre, lui font def-
» tinés .
"3
ود
ور
"
-
» J'avoue qu'on feroit bien en droit de
» me dire : l'ami , tu parles vraiment
» comme un Sage ; mais rends- toi juſtice ,
» tu dois voir que tu te gouvernes comme
» un fou. Mellieurs , répondrai -je , il eſt
» bien vrai que je ne fais toutes ces fages
» réflexions que lorfque j'ai quelques bons
DE FRANCE.
35
» intervalles , mais je travaille , & j'espère
» bien me corriger , & me tirer à la fin de
» ce tourbillon qui me tourmente ; mais
» attendez encore , je vous prie ; je fens que
je ne le pourrois dans ce moment ; mon
» coeur eft trop pénétré de ce poifon, qui ,
» malgré tous les maux qu'il lui fait fouffrir
, lui paroît encore trop doux. »
و ر
Voltaire traduit toujours avec plus de liberté
; de l'impuiffance d'être fidèle , le Verfificateur
tire le droit d'embellir fon modèle.
Qui dans la glu du tendre Amour s'empêtre ,
De s'en tirer n'eft pas long-tems le maître ;
On s'y démène , on y perd fon bon - fens :
Témoin Roland & d'autres perfonnages ,
Tous gens de bien , mais fort extravagans.
Ils font tous fous , ainfi l'ont dit les fages.
CETTE folie a différens effets ,
Ainfi qu'on voit , dans de vaftes forêts ,
A droite , à gauche , errer à l'aventure ,
Des Pélerins au gré de leur monture .
Leur grand plaifir eft de fe fourvoyer ,
Et pour leur bien , je voudrois les lier ,
ACE PROPOS , quelqu'un me dira : Frère.
C'est bien prêché ; mais il falloit te taire :
Corrige-toi , fans fermoner les gens :
Oui , mes amis , oui , je fuis très -coupable ,
Et j'en conviens , quand j'ai de bons momens ;
B vj
36
MERCURE
Je prétends bien changer avec le tems ,
Mais jufqu'ici le mal eft incurable.
Nous voudrions citer encore plufieurs
morceaux ; mais il faudroit rapporter des
épifodes entiers , & les bornes d'un Extrait
ne le permettent pas. Il ne faut dans un
Poëte qu'un caractère de talent bien décidé,
pour le rendre très -difficile à traduire. On
ne trouve guères de Traducteur qui fache
rendre l'élévation ou la grace; mais ce fe
roit peu de chofe encore d'avoir un de ces
talens en traduifant l'Ariofte ; fi , comme .
lui , on n'eft pas tour -à - tour gracieux , fublime
& plaifant , on ne le fera connoître
qu'à demi : on méritera l'anathême lancé par
les Italiens contre les Traducteurs , Traduttore
, Tradittore. Les Italiens qui entendent
le François retrouveront du moins l'efprit
de l'Ariofte , dans M. de Treffan . Si l'on
veut voir comment il fait fe plier à tous les
tons de fon modèle , il faut paffer de l'hiftoire
touchante de Genèvre à l'hiftoire de
Joconde. Dans ce dernier morceau , il eft
impoffible encore de comparer M. de Treffan
à Mirabeau ; & comme dans les autres
nous l'avons rapproché de Voltaire , il faut ,
dans celui-ci , le rapprocher de La Fontaine.
De pareils voisinages fout quelquefois périlleux
, mais ils font toujours très hono- .
rables.
-
Nous croyons avoir affez exprimé le plaifit
que nous a fait la nouvelle Traduction
DE FRANCE.
37
•
de l'Ariofte , pour avoir acquis le droit de
faire quelques critiques. Le ftyle de M. de
Treffan eft toujours vif & animé ; mais dans
la facilité qui l'entraîne , il lui échappe quelquefois
des incorrections , & fouvent des
négligences. Son expreffion eft élégante , elle
a de l'éclat , mais fes conftructions ne font
pas toujours pures & nettes. C'eſt aux productions
du vrai talent , qu'il faut tacher
fur-tout de donner toute la perfection de
l'art . Au refte , ces défauts déparent un peu
l'Ouvrage , fans rien ôter d'ailleurs au plaifir
que fait fa lecture. On ne fauroit trop le
répéter , ce n'eft pas parce qu'ils manqueront
quelquefois de corrections , que les
Ouvrages font mauvais ; c'eft parce qu'ils
font froids & fans ame ; il n'y a rien qui ruine
comme de n'avoir point d'argent , difoit Mde
de Sévigné. La Traduction de M. de Treffan
eft pleine de mouvement & de vie ; & cepen
dant c'eft l'ouvrage de fa vieilleffe : il le répète
affez fouvent lui-même,pour faire foupçonner
qu'il étoit à peu- près sûr qu'on ne
s'en appercevroit point en le lifant . Cette
traduction eft faite pour ajouter beaucoup
à la réputation de l'Auteur de l'Amadis
des Gaules. M. de Treffan fembloit être appelé
à traduire l'Ariofte. Depuis plufieurs
années , il s'occupoit à rajeunir tous les Romans
de Féerie & de Chevalerie , qui font
encore de nouveaux tréfors pour l'imagination.
Avant de traduire l'Orlando Furiofo
38' -MERCUREil
s'étoit abreuvé long- tems aux fources où
l'Ariofte a puife lui - même les alimens de
fon genie.
Dans fon Difcours Préliminaire , M. de
Treffan n'a rien prononcé entre le Taffe &
l'Ariofte ; mais il y auroit mauvaiſe grace
de reprocher à un Traducteur la préference
qu'il donne à fon Poëte ; & cette préference
que M. de Tieflan n'énonce pas, fe fait fentir
de la manière du monde la moins équivoque.
Il a traduit auffi la fameufe lettre de Galilee ,
& l'on peut voir que ce Philofophe Italien n'a
pas , à beaucoup près, autant de réſerve que
le nouveau Traducteur François. Mais dans
la Lettre de Galilée , on voit plutôt la vi
vacité de fon goût pour l'Ariofte , que les
motifs de fon opinion . Il s'exprime avec
chaleur , & ne répand pas beaucoup de lumière
fur la queftion . Galilée a cru peut- être
qu'il falloit prouver le mouvement de la
terre , & fentir l'Ariofte : & cette opinion
feroit d'un homme de goût ; mais le goût
cependant fe permet quelquefois de difcuter,
& il peut même perfectionner fes fenfations
par une difcuffion éclairée. Au reste,
qu'importe de favoir précifèment lequel
a le plus de génie , ou du Taffe , ou de
l'Ariofte? ils en ont tous les deux infiniment,
& voilà la feule chofe qui nous intéreffe.
Il pourroit bien le faire que , dans toutes les
difcuffions femblables , on fe battît moins
pour la gloire des hommes de génie , que
DE FRANCE. 39
pour la vanité de fes jugemens. Je conçois
qu'on peut mettre de la vanité dans des plaifirs
factices ; mais comment peut - on en
mettre dans des plaifirs auffi vrais , auffi
profonds que ceux que nous recevons des
productions du génie ?
-
( Cet Article eft de M. Garat. )
SPECTACLES.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LE Lundi 13 Novembre , M. Dubois a
debuté dans l'emploi des premiers rôles , par
Vendôme , dans Adélaïde du Guefclin , &
les jours fuivans , par ceux de Mahomet , de
Rhadamifte & de Cinna.
Il faut commencer par apprendre aux
perfonnes qui n'ont point vu M. Dubois ,
que ce jeune Acteur a obtenu , d'une certaine
portion de Spectateurs , des applaudiffemens
effrénés , accompagnés d'acclamations
affez vives pour faire préfumer trois
chofes. La première , que la falle étoit , dans
fa plus grande partie , occupée par les amis du
Debutant ; la feconde , que les efprits étoient
difpofés pour lui à une indulgence encore
plus étendue que celle qu'on accorde
ordinairement dans les debuts ; la troifième ,
que la févérité des Juges diminuant en pro40
MERCUREC
› que
portion de la perte du goût & des connoiffances
, on ne fait plus aujourd'hui marquer
les degrés qui diftinguent les encouragemens
donnés à l'inexpérience , des fuffrages accordés
au vrai talent . Quelques uns de nos
Lecteurs penferont fans doute ›
chacun de ces trois objets a pu entrer pour
quelque chofe dans le fuccès de M. Dubois
, & nous ne fommes pas éloignés d'être
de leur avis ; car , qu'un débutant ait des
amis qui s'occupent de le faire réuffir , c'eft
un moyen trop fouvent employé , pour faire
la matière d'un doute ; que l'état actuel de
l'Art Dramatique rende le public plus indulgent
qu'il n'a jamais été , rien de plus naturel
; que le nombre des bons juges foit infiniment
petit , c'eft ce que chaque jour ne
prouve que trop malheureuſement . Quoi
qu'il en foit , M. Dubois a-t - il , en quelque
façon , mérité le fuccès dont il a joui ? C'eſt
ce qu'il faut examiner. Il feroit injufte de
lui reprocher les défauts fur lesquels une
étude opiniâtre & le grand ufage de la Scène
peuvent feulement éclairer un jeune homme;
en conféquence , nous ne parlerons ni de ſa
démarche , ni de fon maintien , qui font dénués
de nobleffe & d'aifance , ni de fes geftes
, dont la multiplicité fatigue l'oeil , d'autant
plus aifément qu'ils manquent toujours
de grâce , & fouvent de jufteffe ; ni de fes
mouvemens , qui font en général bruſques
& durs . Mais il eft des qualités dont on a
le droit d'exiger le germe, même dans un
DE FRANCE. 41
commençant. Par exemple , fi ſon intelligence
n'eft
pas affez exercée pour lui donner
la faculté de faifir un rôle dans fon enfemble
& dans fes détails , au moins doit-,
il faire entrevoir qu'il a cherché à le bien ,
connoître ; qu'il s'eft occupé de répondre,
aux idées , à l'intention , au but de l'Auteur.
Si le défaut d'ufage ne lui permet pas
de varier le caractère de fon mafque auffi ,
fouvent que l'y devroient forcer les différentes
fituations dans lefquelles il fe trouve ,
on peut au moins lui demander que fa phifionomie
annonce du jeu & de la mobilité.
Si l'embarras inféparable d'un début lui fait,
commettre des fautes graves contre l'obfervation
muette de la Scène , encore doitil
montrer de temps à autre des intentions
affez juftes pour prouver qu'il a entrevu
la portion d'effet qu'il doit produire
dans le tableau fur lequel le Public a les
yeux. Enfin , fi fon débit encore mal -affuré
ne préfente pas toujours des idées bien liées ,
des intonations bien vraies , un rapport
exact avec le ton de fes Interlocuteurs
ce n'eft pas être trop févère que de lui
defirer quelque connoiffance des repos
que le langage exige , quelque foumiffion
aux loix de la Profodie , & fur - tout quelque
idée des expreffions relatives à la peinture
de chacune des paffions qui agitent le
coeur humain. Si on en excepte l'entrée du
rôle de Rhadamifte , où M. Dubois a mérité
des encouragemens , il n'a montré aucune
#
42 MERCURE
des qualités que nous venons de détailler ,
dans le cours des quatre rôles qu'il a joués.
Une voix belle & fonore , fufceptible même
d'acquérir plus de flexibilité qu'elle n'en a,
des éclats , des cris , des diffonances , des
chûtes ou des tranſitions fubites du grave à
l'aigu , & de l'aigu au grave ; tels font les
moyens avec lefquels il a repréſenté quatre
des plus difficiles rôles qu'il y ait au Théâtre.
La lévérité de ces obfervations doit - elle
faire regarder M. Dubois comme un fujet
fans efpérance ? Nous n'ofons prononcer ;
nous devons pourtant dire qu'il lui faudra
de grands efforts & un travail bien obſtiné
pour acquérir ce qui lui manque. Le Kain
vainquit , il eft vrai , des difficultés qu'on
regardoit comme infurmontables ; mais à
une éducation foignée , il avoit ajouté les
avantages d'une étude raifonnée & approfondie
; & la caufe qui en fit un Comédien,
ne fut pas le defir aveugle d'embraffer un
état dans lequel il n'y a point de milieu entre
la gloire & la honte , mais cette impul
fion irréfiftible qui entraîne vers l'objet pour
lequel on eft né, produite par les efforts
d'un génie qui cherche à s'élancer vers fa
fphère , & que , par cette raiſon , bien peu
de gens font faits pour éprouver,
DE FRANCE
VARIÉTÉ S.
LETTRE au Rédacteur du Mercure.
EST -IL ST - IL donc vrai , Monfieur , que Voltaire ait
commis la faute que lui reproche M. de Charnois
dans le Mercure du 18 Novembre ( page 121 ) ?
Le férail d'Orofmane eft-il ouvert à tout le monde
pendant la Tragédie de Zaïre toute entière , & le
coftume des mucus Orientales eft- il violé par
inadvertance ? J'en appelle à tous ceux qui connoiffent
ce chef-d'oeuvre du Théâtre François. Orofmane
, heureux , commence par annoncer formellement
qu'il a détruit l'ufage barbare de l'Afic pour
y fubftituer les moeurs d'Europe. Devenu jaloux ,
il fe rétracte , & le férail eft barricadé ; Néreftan
n'y pénètre que furtivement & par l'ordre exprès du
Souverain : ou donc eft l'erreur ? où donc eft l'invraiſemblance
? où donc eft l'oubli du coftume ?
Rappellez , je vous prie , Monfieur , à M. de Charnois
le vers de Virgile :
Parcius ifta viris › tamen objicienda memento.
J'ai l'honneur d'être , &c.
N. B. La Réponse à cette Lettre fe trouvera
dans le prochain Mercure.
44
MERCURE
་
SCIENCES ET ARTS.
LETTRE de M. D *** à M. RIGAUD ,
Phyficien de la Marine , & Correfpondant
de l'Académie Royale des Sciences ,
Saint- Quentin.
à
On vient de me communiquer , Monfieur , la
copie d'une lettre remife , il y a environ deux mois, à
M. le Directeur Général des Finances , dans laquelle
l'Auteur fait part à ce Miniftre d'une découverte qu'il
a faite fur le Canal fouterrain de Picardie , affurant
que les connoiffances qu'il a fur cet objet , lui permettent
de garantir l'événement , s'il arrivoit que cet
Ouvrage s'exécutât.
L'Auteur , après avoir ſuivi l'Escaut depuis Cambray
jufqu'à Vend'huille , où commence le canal fou
terrain qu'il a parcouru jufqu'à fa jonction avec la
Somme , prétend avoir reconnu dans la partie fou
terraine , auprès de Magny -la - Foffe , à environ 30
ou 40 toifes de la partie achevée , un gouffre dans
lequel les eaux fe perdent , &c . On a eu foin , dit-il ,
de placer des madriers à travers le canal , près de
ce gouffre , pourfoutenir affez d'eau dans la partie que
parcourent les curieux , pour que le radeau puiffe les
conduire de l'efcalier à la petite partie achevée d'où
l'on entend l'eau , qui a fa chûte du côté de la Somme ,
Se perdre avec beaucoup de bruit.
L'Auteur paroît certain qu'il n'en échappe pas une
goutte ; car , ajoute- t-il , au débouché de fortie , audelà
du Tronquoi , il n'enfort pas , mais il n'en eft
jamais forti. Il finit par dire que cet inconvénient , que
la nature oppofe comme une barrière infurmontable ,
DE FRANCE
45
avoit déjà , dit-on , été prévu , & qu'heureuſement il
y a des moyens de fe paffer de ce canal fouterrain
condamné déjà par MM. de l'Académie Royale des
Sciences , mais peut - être pas fous cepoint de vue.
Je vous avoue , Monfieur , que j'ai toujours pris
trop d'intérêt à l'exécution d'un monument auſſi
grand que le canal de Picardie , pour refter longtemps
dans le doute fur une objection auffi forte
contre cet Ouvrage , fur - tout dans un moment où
l'on doit en fentir plus que jamais l'utilité , puifque
s'il eût été exécuté , les bois de conftruction & autres
munitions dont étoit chargée laflotte du Contre- Amiral
Comte de Byland , n'euſſent pas été pris par le Commodore
Fielding en Décembre 1779 , puifque les cuivres,
plombs , chanvres , canons , boulets , &c . qu'on n'a
ceffé de tranſporter , depuis le commencement de la
guerre , de Hambourg , de Gand , & de toute la
Flandre Françoife , par terre jufqu'à Paris , y fuffent
arrivés par eau ; puifqu'enfin on ne feroit pas obligé
de décharger à Bouchain la quantité prodigieufe de
mâts qu'on y amène de Hollande , pour les tranfporter
par terre jufqu'à Saint-Quentin , d'où ils doivent
aller fur les canaux & rivières jufqu'à Nantes.
Permettez donc , Monfieur , que d'après ce que j'ai
entenda dire de vos connoiffances & de votre honnêteté,
je vous prie de réfoudre mes doutes . Vous êtes
à portée de cet ouvrage ; vous l'avez sûrement examiné
quelquefois avec les yeux de la Phyfique , &
avec l'intérêt d'un vrai citoyen . Toutes ces chofes
ajouteront infiniment à ma confiance dans le jugement
quelconque que vous en porterez . Recevez - en
d'avance tous mes remerciemens , ainfi que les affurances
, & c.
A Paris , le 4 Octobre 1789.
N. B. Dans les Numéros fuivans nous publierons la
Réponſe de M. Rigaud , avec les Plans du Canal.
46
MERCURE
GRAVURES.
ON vient de mettre en vente le fecond Cahier
du Recueil d'Estampes repréfentant les Grades , les
Rangs & les Dignités fuivant le coftume de toutes les
Nations exiftantes , avec des explications hiftoriques
& la vie abrégée des grands Hommes qui ont illuftré
les Dignités dont ils étoient décorés ; Ouvrage dédié
au Roi , qui eft lui - même au rang des Soufcripteurs.
Ce Cahier renferme les Portraits de Henri IV,
de Louis XVI , de la Reine , de Mahomet II ,
d'Achmet IV & d'une Sultane ; ils font exécutés par
M. Duflos pour la partie de la Gravure , & par
M. l'Abbé Rive pour la partie Littéraire . Le travail
de ce dernier ne paroîtra qu'après chaque douzième
Cahier ; celui de l'autre prouve déjà combien il eſt
jaloux de foutenir la réputation que fes pères ont
acquife dans cette partie des beaux Arts. La Collection
entière fera de trente à trente-fix Cahiers ;
chacun fe vend 9 livres enluminé , & 4 liv. 10 fols
fans enluminure. Il faut s'adreffer à M. Duflos , rue
Saint Victor , la troifiènie porte- cochère à gauche
en entrant par la Place Maubert.
Troisième Livraison des Eftampes de la Defcription
particulière de la France , contenant , 1 ° . une
Vue du Château de Verſailles prife de l'efpace entre
le canal & le baſſin d'Apollon ; 2 ° . une autre Vue
du même Château & de la pièce des Suiffes , prife
du Chevalier Bernin ; 3 ° . une Vue du Château de
Belle -Vue , priſe de la glacière ; 4° . une autre du
Château , Bourg & Envirous de Sceaux , prife du
coteau du Plellis - Piquet ; 5 ° . une du Château de
Bicêtre , prife du Moulin des Prés ; 6 ° . deux Vues
repréfentant l'Aquéduc & Village de Bucq , & les
DE FRANCE, 47
t
Château , Village & Manufacture de Jouy ; 7 %, deux
Vues de Charenton ; 8 ° . & deux autres du Château
de Verneuil. Ces Eſtampes nous ont paru auffi bien
foignées que les précédentes. Leur prix eft de 12
livres pour Paris , & de 14 livres 8 fols pour la
Province, franches de port. Il faut s'adreffer à
MM. Née & Mafquellier , rue des Francs-Bourgeois,
Balance de Frédéric , Eftampe allégorique de
huit pouces de haut fur dix de large , compofée &
gravée par Vangelifti.
Le Roi de Pruffe , affis fur fon trône , tient d'une
main la balance de la Juſtice , & de l'autre il
s'appuie fur la Philofophie ; au - deffus on apperçoit
la Sageffe armée du glaive & du bouclier de
ce Monarque : derrière lui la Juftice, qui eft debout,
contemple avec attendriffement l'ufage qu'il fait de
fa balance : dans un des baffins on voit un papier
fur lequel eft écrit indigence , & dans l'autre font
des croix , des cordons & d'autres ornemens , fymboles
des Dignités & de la Grandeur. Le Meûnier
Arnold, avec la famille , tombe aux pieds de Sa
Majefté pour la remercier de la juftice qu'Elle vient
de lui rendre les Juges confternés font derrière ;
leur air , leur attitude expriment très bien l'état de
leur ame ; ils ont fous leurs pieds deux colombes ,
dont l'une s'échappe & s'élance vers le Monarque.
Tels font les principaux objets de cette allégorie,
On connoiffoit déjà le talent diftingué de M. Vangelifti
pour la Gravure & le Deffin ; mais on ne lui
foupçonnoit pas celui de l'invention. Il a choiſi ,
le déployer, un perfonnage & une action bien dignes
d'honorer fon Art & ceux qui le cultivent,
pour
2
MERCURE
1
H
+
ANNONCES LITTÉRAIRES.
ONN vient de mettre en vente à l'Hôtel de
Thou , rue des Poivevins , le Dictionnaire raifonné
de Phyfique , deux Volumes in- 4° . , avec quatrevingt
Planches , par M. Briffon , de l'Académie
Royale des Sciences , & Profeffeur des Enfans de
France. Prix , 30 livres en feuilles ou broché , &
36 livres relié. Cet important Ouvrage a mérité
l'approbation de l'Académie des Sciences.
Le dix-huitième Cahier des Quadrupèdes enluminés.
Prix , 7 liv . 4 fols.
Le Fakir , Conte. Frix , 12 fols. A Conftantinople
, de l'Imprimerie du Muphti , 1780 , & fe trouve
à Paris , chez l'Éditeur , rue des Champs Elysées ,
Deffene , Libraire , au Palais Royal , & les Marchands
de Nouveautés.
TABLE.
LE Songe heureux , Conte , Lettre au Rédacteur du Mer-
Enigme & Logogryphe ,
3 cure ,
16 Lettre de M. D ***
Roland Furieux , Poëme Héroïque
de l'Ariofte ,
Cmédie Françoife,
J'
Rigaud ,
17 Gravures .
39 Annonces Littéraires ,
APPROBATION.
43
. à M.
44
46
48
A lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 2 Décembre. Je n'y ai
rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreſſion. A Paris ,
le 1 Décembre 1780. DE SANCY.,
"
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 9 DÉCEMBRE 1780.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LE MURIER , Conte.
UN de ces Curés d'autrefois ,
( Nous en avons encor fur ce modèle )
De ces bons Paſteurs Villageois ,
Qui du Payfan chez le Bourgeois
En cheveux plats , trouffant leur foutanelle ;
Vont ptomenant leur gaîté paternelles
Qui , quand le jour à difparu ,
Pour fouper chez le voifin Pietre ,
Entrent en faluant d'un ton doux & bourru
pr
sli
Et tenant fous leur bras , avec la bonne chère ,
Du pain cait à leur four & du vin de leur cru.
Un Curé donc , vers la Citě prochaine ,
Sur la jument, en tenaille huché,
Allait fe pourvoir au marché
De vivres pour une femaine.
Sam. 9 Décembre 1780.
9.
C
so MERCURE
Ce matin - là s'étant levé
Un peu plus tard qu'à l'ordinaire ,
Pour ne pas perdre temps , il s'étoit réſervé
De dire en route fon Bréviaire.
Tandis que fa monture alloit d'un air bénin ,
Crins épars , & rênes flottantes ,
Il'apperçut fur un arbre veifin
. Des mûres bien appétiſſantes ,
Qui par bouquets bien noirs pendoient fur le chemin.
1
NOTRE Paſteur aimoit à la folie
Les mûres , comme l'on va voir.
Il s'arrête , voulant en paffer fon envie ,
Regarde au fruit ; mais comment en avoir ?
Nature avoit obftrué le paffage ;
Le mûrier tout autour étoit embarraſſé
Par un épais buiffon d'épines hériffé.
Le tronc d'ailleurs , fortifié par l'âge,
Avoit très - haut prolongé fon branchage .
On n'y pouvoit atteindre. Alors , à fa jument
Traçant une route nouvelle , 8
Il la fit entrer bonnement
J
Dans les buiffons , & monta fur la felle.
Debout , fur une branche appuyé d'une main ,
De l'autre il touche au fruit qu'il détache foudain ,
Chaque mûre bien colorée ,
Et qu'il ne cueille qu'avec choix ,
En noirciffant fes lèvres & fes doigts ,
Parfume fon palais d'une liqueur fucrée.
CV
SSGLA
DE FRANCE.
SI
SA monture fous lui refte fans mouvement ,
Quoique mainte épine la pique ;
Et le maître gaillardement
Admire en mangeant bien fon humeur pacifique,
Puis fongeant quelle eft à fon tour
Son attitude , il fe met lors à dire :
« Parbleu , quelqu'un qui maintenant pour rire
» Viendroit à crier hu , me feroit un bon tour !
Tout en parlant ainfi , lui-même
Il prononce ce mot
D'un ton fi haut ,
Que l'animal , d'une viteffe extrême ,
Part comme un trait , & fans façon
Il vous jette fon homme au milieu du buiſſon,
Dans ces filets de brouffaille & de ronce
Le malheureux qui , par fes vains efforts ,
En s'agitant de plus en plus s'enfonce ,
Perd la force & l'efpoir de s'élancer dehors.
Comme vous jugez bien , le Curé d'ordinaire
Né couchoit pas fur l'édredon moëlleux ;
Mais le lit de fon Presbytère
Étoit encor plus mou que ce lit épineux.
Piqué devant , piqué derrièré , '
Ségratignant de tout côté ,
Il fallut paffer là , geignant , enfanglanté ,
Tout le jour & la nuit entière.
TANDIS qu'il fe fent près d'expirer de douleur,
Au logis fa bête innocente
C
Cij
MERCURE
Arrive ; & fon afpec y porte la frayeur,
Sa felle retournée , & ſa bride traînante
Font craindre le dernier malheur :
On croit le Curé mort. Sa fervante fidelle
En pleurant jette les hauts cris ;
Et plus d'un Valet avec elle
Suit , pour le retrouver , le chemin qu'il a pris.
Toute la nuit en vain ils ont cherché leur maître ;
Le matin , un Valet s'approche du mûrier ;
Et le Curé de s'écrier :
« Au fecours ! fauvez - moi , qui que vous puiffiez
≫ être. »
En reconnoît fa voix ; on y court auffitôt ;
Surpris , on lui demande , avant que de rien faire ,
Qui l'a mis là? ce vous le faurez tantôt ,
» Dit-il ; mais commencez par me tirer d'affaire. »
Il en fut retiré, mais non pas fans effort ,
Parlant à peine , à demi- mort.
Dans les prônes depuis , fongeant à fes bleffares ,
A fes Paroiffiens il recommandoit fort ,
S'ils rencontroient de belles mûres ,
#
De prendre la fuite d'abord ;
On y court , diſoit-il , comme à des épouſailles ;
» Le diable eft - là pour vous tenter ,
Il vous conduit à l'arbre , il vous y fait goûter ,
» Puis vous jette dans les brouffailles. »
DE FRANCE
33
RÉPONSE de M. RIGAUD à la Lettre sur
le Canal fouterrain de Picardie.
M. le Directeur Général des Finances ayant renvoyé
à M. l'Intendant de Picardié la Lettre dont
vous avez donné un extrait dans le dernier Mer
cure , afin d'avoir la réponſe de M. Laurent de
Lionne , & ce dernier ayant mandé qu'il n'avoit
rien à répondre , finon de prier le Miniftre d'ordonner
qu'on vérifiât les faits ; j'ai été chargé , avec
deux perfonnes capables de bien voir & de bien
juger ( les fieurs Bachelet & Neukome ) , de faire
cette vérification en préfence de M. de Bry, Subdé
légué à Saint-Quentin.
Nous nous fommes , en conféquence , tranfportés
au Canal fouterrain le 11 Juillet de cette année.
Arrivés au bas de l'escalier , j'y ai placé un thermo
mètre pour connoître la température de ce fouterrain
. Après avoir parcouru environ cent toifes de la
galerie qui conduit de cet efcalier à la partie du
Canal exécutée en grand , nous avons entendu
très - diftinctement un bruit reffemblant à une chûte
d'eau , que M. de Champrofé , Infpecteur du Canal,
nous a déclaré être produit par un bâtardeau placé
à vingt toifes de l'entrée de la galerie qui conduit de
la partie du Canal terminée, en grand, au débouché du
Tronquoi , & dont l'unique obje: étoit de foutenir
affez d'eau pour la navigation depuis l'efcalier jujqu'à
la partie achevée. Ce bruit augmentoit effecti
vement à mesure que nous approchions : enfin , arriyés
à l'entrée de la galerie du côté du Tronquoi , &
après en avoir parcouru vingt toiles , nous avons été
arrêtés par le bâtardeau en queſtion . Nous avons
Lemarqué que les eaux fupérieures avoient une chûte
4 Cij
$4
MERCURE
de onze pouces ; qu'elles paffoient par - deffus un
madrier qui , traverfant entièrement la galerie , formoit
la partie fupérieure du bâtardeau , & qu'elles
paffoient encore par des trous d'un pouce de diamètre
percés dans le même madrier , à l'effet ( nous a
dit M. de Champrofé ) de mefurer la quantité d'eau
qui arrivoit à ce bâtardeau.
Après avoir pris note de ces Obfervations , &
avoir promis , fous la religion du ferment, de rendre
émoignage à la vérité , ainfi que cela fe pratique
dans les vifites juridiques , nous fommes entrés , mes
Adjoints & moi , dans une barque à peine capable
de nous contenir , placée au deffous du bâtardeau ,
pour aller à la recherche du gouffre dont on avoit
annoncé l'exiftence au Miniftre à trente ou quarante
1oifes de l'entrée de la galerie , dont nous avions
déjà parcouru vingt toifes . Nous avons d'abord ſuivi
la rive gauche en nous arrêtant de toife en toife,
tant pour obferver le côté que le fond du Canal ,
dans lequel nous avons trouvé dans quelques endroits
quatre pieds fept pouces , & dans d'autres
cinq pieds d'une eau fi limpide, qu'à la faveur de nos
flambeaux nous diftinguions parfaitement le fond.
Nous avons remarqué que ce fond étoit de la pierre
calcaire propre à bâtir , difpofée par lits horizontaux
de l'épaiffeur d'un pied environ , ce que nous jugion's
aifément par la coupe verticale que nous avions fous
Les yeux. Nous avons fondé ce fond à chaque ſtation
afin de nous affurer s'il ne changeoit pas de nature ,
& avec une forte pince de fer que nous y enfoncions
avec force , nous faifions des troublées qui s'élevoient
de la jufqu'à la furface de l'eau . Comme ces
troublées ne difparoiffoient pas fur-le- champ en fe
précipitant vers le fond , nous nous fommes affurés
qu'il n'y avoit pas d'infiltrations verticales & fenfibles
au travers du fond de cette partie du Canal.
Pour nous convaincre fi l'eau de la furface n'avoit
DE FRANCE.
SS
pas de la propenfion à fe porter plutôt d'un côté que
de l'autre, nous y faifions furnager une boule de
cire dont la marche nous l'eût indiquée ; mais pour
avoir un plus grand nombre de points flottans , &
par conféquent plus de moyens de connoître plus
parfaitement les mouvemens particuliers de l'eau de
la furface , nous y jetions un peu de fciure de bois,
qui , comme la boule de cire , ne faifoit que fuivre
le cours naturel & très-lent de toute la maffe d'eau
vers le Tronquoi , & qui nous a fait connoître encore
que la vitefle de l'eau n'étoit pas d'un pied par minute.
Pour nous affurer enfin s'il n'y avoit pas
des infiltrations latérales & intermédiaires entre le
fond & la furface de l'eau , vers la rive gauche qui
faifoit alors l'objet de nos examens , nous troublions
l'eau à fa furface & au-deffous , à des
pro-
-fondeurs différentes , avec de petites quantités de
corps très - divifés, mais capables de fe foutenir un
certain temps diſſéminés dans la maffe d'eau fans fe
précipiter , comme de l'argille délayée , de la groffe
farine & de la craie réduite en bouillie ; mais ces
troublées intermédiaires fuivoient le cours naturel
de la maffe d'eau , ce qui ne feroit pas arrivé s'il y
eût eu des infiltrations latérales fenfibles.
Après avoir ainfi parcouru cent cinquante toifes
de cette galerie , notre navigation fut interrompue
par quelques décombres d'un puits bouché. Nous
nous arrêtâmes quelque temps auprès de ces décombres
, afin de nous affurer , à la faveur de nos flam
beaux & d'une lumière que l'on avoit deſcendue par
un puits fitué du côté du Tronquoi ,à deux cent cinquante
toifes de l'endroit où nous étions , s'il y avoit
de l'eau dans le reftant de la galerie , & fi nous
n'entendrions pas quelques bruits particuliers capables
de nous donner quelques indices fur le prétendu
gouffre. Nous nous affurâmes qu'il y avoit de l'eau
dans la galerie au-delà de l'obftacle qui nous rete-
Civ
MERCURE
noit , & qu'il n'y avoit d'autre bruit que celui de la
chûte au bâtardeau, qui diminuoit d'intensité à mefure
que nous nous en éloignions , Forcés de retourner
, nous fimes fur la rive droite de la galerie les
mêmes expériences que celles ci - deffus rapportées
pour la rive gauche. Enfin, étant arrivés , après deux
heures de recherches , au bâtardeau , où M. de Bry ,
Subdélégué , & M. le Père , Grether de la Subdélégation
, nous attendoient pour recevoir & écrire le
réfulsar de notre vifite , nous déclarâmes que ›non-
-feulement nous n'avions pas apperçu de gouffre dans
les cent cinquante toiſes de galerie, que nous venions
de parcourir , c'est - à- dire , cent dix à cent vingt
toifes au-delà de l'endroit où on l'avoit fuppofé,
mais encore aucune eſpèce d'inftitration fenfible d'eau
verticale ou latérale ; que nous n'avions entendu
d'autre bruit que celui du bâtardeau ; & qu'enfin fi
motre navigation n'avoit pas été empêchée par les
décombres d'un puits , nous nous ferions avancés le
plus loin poffible vers le débouché du Tronquoi.
D'après ce qui précède , je crois , Monfieur , que
vous ferez convaincu que le gouffre annoncé dans
le Canal ,fouterrain de Picardie, à trente ou quarante
toifes de la partie terminée en grand, eft un être ima
ginaire. L'intérêt que vous prenez à се Canal à cauſe
de fon utilité , fur-tout pour le fervice du Roi , me
détermine à vous donner le réfultat d'une deuxième
vifite faite fur-le-champ , & me fait croire que vous
fupporterez la lecture de ces détails minutieux , parce
qu'ils font de nature à convaincre .
M. de Bry voyant que nous avions regret de n'avoir
pu pénétrer au-delà de cent cinquante toifes
dans la galerie du Tronquoi , & defirant d'ailleurs
que nous nous affuraffions fi le bruit de la chûte au
bâtardeau n'empêchoit pas d'en entendre d'autres
plus foibles , capables de nous donner des indices
fur l'objet de nos recherches , il exigea la rupture
DE FRANCE. 57
9
du bâtardeau. Les eaux inférieures ayant pris le
niveau des fupérieures dans l'efpace d'environ trente
minutes , ce qui les augmentoit au point de pous
permettre de paffer fur les obftacles qui nous
avoient arrêtés dans notre premier voyage , nous
rentrâmes dans notre petite barque ; nous fuivînes
la rive gauche de la galerie , en répétant les mêmes
expériences que dans notre première vifite ,
excepté que nos ftations ne fe faifoient plus que de
cinq en cinq toifes. Nous pafsâmes fans difficultés
fur les décombres, qui nous avoient arrêtés , &
nous allâmes cinquante toifes plus loin , où des
obftacles de la même espèce , mais produits par l'éboulement
de la partie fupérieure d'un puits qu'on fe
difpofoit à maçonner lors de l'interruption totale des
travaux du Canal , nous empêchstent d'aller julqu'au
flambeau dont j'ai parlé plus haut , & dont
nous n'étions plus qu'à deux cent toifes. Nous
vîmes à la faveur de cette lumière , qui avoit alors
plus d'intenfité, & des nôtres , plus diftinctement
Peau dans cette partie de la galerie , où nous ne
pouvions pénétrer. Nous n'y entendîmes , non plus
que dans les deux cent toifes que nous venions de
parcourir , aucune forte de bruit , ce qu'il eût été
facile de remarquer à caufe de l'écho prodigieux de
cette galerie étroite & longuq , M. de Bry, ayanc
d'ailleurs obfervé le plus grand filence , ainfi que les
perfonnes qui étoient reftées avec lui . Nous parcou
rumes , en retournant , la rive droites failant les
mêmes stations & épreuves qu'en fuivant la gauche ,
& nous arrivâmes dans la partie du Canal terminée
en grand , où M. de Bry nous attendoit , après
une heare & demie de recherches aufli inutiles que
celles de notre première vifite. ,
Il nous reftoit , pour ne laiffer rien à defirer fur
les réfultats de nos recherches , de répétes pos expé
riences dans un endroit plus large, où l'on AQ
3
Cv
38 MERCURE
foupçonnoit pas de gouffres , afin de conftater fi le
temps employé à la précipitation des troublées , &
les autres réfultats de nos expériences , feroient les
mêmes que dans la galerie d'où nous fortions . Nous
ne pouvions mieux choifir que la partie du Canal
terminée en grand , tant à caufe de fa largeur , que
du beau jour dont cette partie eft éclairée au moyen
d'un puits de cent foixante pieds de hauteur , en y
comprenant la tour dont il eft furmonté. Les mêmes
épreuves nous ayant donné dans cet endroit abfolument
les mêmes réſultats que dans la galerie où l'on
avoit annoncé un gouffre , nous avons définitivement
affuré qu'il n'y avoit pas de gouffre ni même
d'infiltrations d'eau fenfibles , foit verticales , foit
latérales dans la galerie où l'on avoit annoncé un
gouffre dans lequel toutes les eaux du Canal fouterrain
fe perdoient avec bruit.
La recherche du gouffre étant terminée , nous
primes la route de l'efcalier , au bas duquel j'avois
laiflé un thermomètre pendant cinq heures employées
à nos recherches. Je remarquai que la température
de ce fouterrain étoit la même que celle des
caves de l'Obfervatoire de Paris , ce qui eft bien
capable de détruire l'affertion de ceux qui ont avancé
qu'ily régnoit un froid capable de le rendre impraticable.
Une autre preuve de la fauffeté de cette affer
tion , c'eft que l'on rencontre des nids d'hirondelles
à la partie inférieure de plufieurs puits qui ont plus
de cent pieds de profondeur. Tout le monde fait
combien ces oifeaux redoutent le froid. Enfin , pour
m'affurer fi l'eau du Canal fouterrain étoit de la
même nature que celle des puits des villages voifins,
j'en fis puifer pour en faire l'analyfe comparativement
par les réactifs & par l'évaporation . Je ne
trouvai aucune différence entre l'eau du Canal &
cellé des puits du village de Nauroir , dont les plus
profonds ont plus de deux cent pieds , puifque le
DE FRANCE.
19
4
:
*
Canal paffe dans leur voifinage. Les Habitans
m'ayant affuré que lors de la percée de la galerie
qui paffe fous ce village , les puits ſe trouvèrent à
fec , & qu'ils furent obligés , pour avoir de l'eau ,
de les creufer de treize pieds , ce qui s'eft fait
aux frais du Roi.
Si , malgré ce qui précède , il vous reftoit encore
quelques doutes , Monfieur , fur l'existence du
gouffre , je vous ajouterai pour les détruire , que
MM. Grognard, Ingénieur - Général de la Marine ,
& de Limay , Inspecteur Général des Ponts &
Chauffées , dans le cours d'une vifite qu'ils ont faite
de ce Canal le 2 Septembre dernier, ont vu l'eau
dans lefouterrain du haut du puits , n ° . 16 ( celui
par lequel on avoit defcendu un flambeau pour
nous fervir de guide lors de notre vifite ) fitué trois
cent foixante toifes au- deffous du gouffre ſuppoſe , &
qu'ils ont ajouté à la conviction de la vue celle de
l'ouïe , enjetant des pierres dans ce puits , au fond
duquel ils ont très -bien diftingué le bruit de leur
chute dans l'eau.
›
Examinons préfentement la deuxième partie de
l'affertion de l'Auteur de la Lettre à M. Necker
qu'il n'échappe pas une goutte d'eau du gouffre
puifqu'au débouché du Tronquoi il n'en fort pas ,
mais qu'il n'en eftjamaisforti.
>
M. Laurent de Lionne ayant mandé à M. l'Intendant
de Picardie que , quoiqu'il ne coulât pas
d'eau préfentement fur le fond du Canal fouter .
rain à la fortie du Tronquoi , il n'en étoit pas moins
vrai que cela étoit arrivé quelquefois , il a prié ce
Magiftrat d'ordonner à fon Subdélégué de faire des
enquêtes dans les villages de le Vergie , de Sequehart
& de Lafdin , fitués près du Canal , de manière
que les Habitans des deux premiers villages font
obligés de traverfer le Canal au débouché du
Tronquoi pour fe rendre à la ville de Saint-Quentin ;
C vj
60 MERCURE!
il est réfulté de ces enquêtes, que les Habitans de cès
Villages ont attefté avoir vu fortir l'eau du Canal
fouterrain en grande abondance par le débouché du
Tronquoi pendant plufieurs hivers , fe dirigeant vers.
Mla rivière de Somme. Quelques - uns ont même
déclaré s'y être plufieurs fois défaltérés. MM . Philippi
, l'un Seigneur du Tronquoi , l'autre Religieux
de l'Abbaye du Mont Saint-Martin , ont fait des
sdéclarations conformes aux précédentes , & plufeurs
autres perfonnes dignes de la plus grande confrance,
fe feroient fûrement an plaifir de déclarer la
même chofe..
par
D
*
Nous étant tranfporrés au débouché du Tronquoi
, que nous trouvâmes abſolument fermé &
comblé par l'éboulement des terres voisines , nous
fuivimes enfuite le Canal à ciel découvert juſqu'à
l'endroit où l'on doit conftruire une éclufe , où
nous remarquâmes une efpèce de tranchée produite
l'écoulement des eaux , & à l'endroit de la
chûte une excavation en forme de baffin arrondi de
trois pieds de diamètre & d'environ un1 pied &
demi de profondear, Cette tranchée ou rigole , ainfi
que le baffin , étoient remplis d'herbes femblables
au refte du terrein , ce qui prouvoit que l'eau n'y
pas coulé depuis quelques années ; mais nous
nous affurâmes que l'efpèce de tranchée ou rigole avoit
-'étéproduitepar un courant d'eauforti du Canal fouterrain
par le débouché du Tronquoi , & le baffin par la
cute de la même cau , qui eft à-peu-près de trois
· pieds dans cette partie
C
C
2
avoit
Vous voyez , Monfieur , que fi l'eau ne fort pas
actuellement par le débouché du Tronquoi au niveau
du Canal fouterrain , qu'elle y a coulé quelquefois ,
& que fur ce point , ainfi que fur l'existence d'un
gouffre à quarante toifes de la partie du Canal fouterrain
terminée en grand , l'Auteur de la Lettre à
M. le Directeur Général des Financés, s'eft encore
DE FRANCE.
-trompé. Mais , direz- vous , que devient l'eau de la
galerie fouterraine , puiſqu'il n'en fort plus par le
Tronquoi ? Je vous l'expliquerai après que je vous
aurai fait le récit des réſultats des autres recherches
dont nous étions chargés.
M. Laurent de Lionne defirant de mettre le Miniftre
à portée de connoître la quantité d'eau qu'on,
pouvoitefpérer pour alimenter le Canal fouterrain
par celle qui s'y trouve déjà , ce qui ne forme pas la
dixième partie de ce qui s'y raffemblera quand ce
bel ouvrage fera achevé, nos ordres portoient de
-nous tranfporter au débouché du Canal fouterrain à
Vend'huille , dont le niveau eft le même que celui
du Tronquoi , afin de conftater ce fait autant qu'il
étoit poffible.
Arrivés à Vend'huille , nous trouvâmes , 1 ° . l'ou
verture du Canal fouterrain entièrement fermée par
-Péboulement des terres voisines , parce qu'elles n'étoient
pas foutenues ainfi que celles du débouché du
Tronquoi , lors de la ceflation totale des travaux ;
2 ° que l'eau fortoit de la galerie fouterraine , qui
• n'eft encore percée que fur mille toifes de longueur
dans cette partie, par plufieurs endroits au travers de
cet amas confidérable de terres ; 3 °. que cette eau ,
raffemblée à trente ou quarante toifes de là dans le
Canal à ciel découvert , formoit un ruiffeau d'environ
deux toifes de largeur fur quinze pouces réduits
de profondeur , & dont la viteffe dans le milieu
étoit de trois toiles dans l'efpacé de onze fecondes ,
-ce qui eft un peu plus de dix - neuf pouces par
feconde. Nous obfervâmes encore , en fuivant le
Canal à découvert du côté d'Honnecourt, que la largeur
du ruiffeau augmentoit, ainfi que la viteffe de
l'eau , à mefure, que nous nous éloignions de l'embouchure
du fouterrain , par la grande quantité de
fources collatérales qui s'y trouvent ; & qu'enfin , la
vîteſſe de l'eau de ce ruiffeau à l'endroit où elle tra
62 MER CURE
verfe , au moyen d'une rigole de cinq pieds de largeur
, la digue du Canal découvert pour aller fe
jeter dans l'Efcaut , à ſept à huit cent toifes de l'entrée
du fouterrain , étoit de près de quatre pieds
par feconde fur deux pieds de profondeur , ce qui
nous détermina à conclure que , lorfque le Canal à
ciel découvert fera creufé à la profondeur requife
dans cette partie , le Canal fouterrain , fans avoir
égard à la quantité d'eau confidérable qu'il recevra
dans prefque toute l'étendue de fa longueur par la
nape d'eau du pays qui lui eft fupérieur , recevra du
Canal découvert affez d'eau pour y entretenir la navigation
fans avoir recours à l'eau de l'Eſcaut , que
feu M. Laurent s'eft mis dans la puissance de prendre
en tout ou en partie , dans le cas où celle des
fources intérieures de la galerie & celle dont on vient
de parler , nefuffiroient pas.
Telles ont été , Monfieur , nos opérations relati
vement à la vérification ordonnée du prétendu
gouffre & des autres affertions de l'Auteur de la Lettre
à M. Necker. Il feroit à propos maintenant de
répondre à la queſtion qui le préfente naturellement,
& que vous ne manqueriez pas de faire .
Que deviennent les eaux de la galerie fouterraine
depuis Nauroir jufqu'au débouché du Tronquoi , où
il n'en fort plus ? La réponse à cette objection ferviroit
encore à vous détailler les raifons qui ont pu
induire en erreur l'Auteur de la Lettre fur le gouffre
prétendu ; mais les bornes du Journal que vous avez
choifi pour faire difparoître vos doutes , ne me permettant
pas d'entamer cette affaire très- intéreffante ,
je la remets à un autre Ordinaire ; & afin que nos
* Il n'y a rien dans le projet de feu M. Laurent , qui ne
porte l'empreinte du génie. Cette fage précaution en eſt
une preuve fans réplique.
J
DE FRANCE. 63
Lecteurs puiffent plus aifément comprendre ce que
je tâcherai de vous bien expliquer , j'accompagne
rai cette feconde Lettre de deux Plans ; je ferai ce
facrifice d'autant plus volontiers, que je ne doute pas
que ce ne foit un zèle vraiment patriotique qui vous
a déterminé à propofer publiquement vos doutes.
J'ai l'honneur , &c. RIGAUD , Phyficien de la
Marine , & Correfpondant
de l'Académie Royale
des Sciences.
Explication de l'Énigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
LE
mot de l'Énigme eft la Mouche ;
celui du Logogryphe eft Violette.
ENIGM E.
Il'on en croit certains Auteurs ,
A l'Amour je dois ma naiſſance ;
En tout cas , fur ce point avec de grands Seigneurs ,
J'aurois beaucoup de reffemblance :
Cela fe pourroit bien ; car plus d'un connoiſſeur ,
Au même inftant qu'il me regarde ,
Sans croire attaquer mon honneur ,
Déclare que je fuis.... bâtarde.
Par M. Houllier de Saint- Remy. I
MER CURE
LOGO GRY PHE.
MON ON cher Lecteur , fi j'ofe ici paroître ,
Il n'eft befoin de vous dire pourquoi .
Un pauvre Saint jadis me donna l'être ;
Dans les ftatuts , que vous pouvez connoître ,
Il ordonna que rien ne fût à moi.
Je n'ai donc rien ; ce que je mange & boi
Ne m'appartient , je n'en ai que l'uſage ; ›
Auffi , Lecteur , j'en uſe largeïment.
Rien n'eſt à moi , quand tout eſt mon partage ,
Un Pape ainfi l'a voulu prudemment.
Un grand Savant , dans des temps d'ignorance
Porta mon non avec non habit gris ;
Si de magie on traita fa ſcience ,
Ami Lecteur , n'en foyez point furpris.
Pour abolir cet horrible fcandale ,
Le phénomène a diſparu depuis.
Mais dans les chants d'une hiftoire infernale ,
Je vois mon nom fous d'affreufes couleurs :
Qu'à pleines mains on répande des fleurs
Sur le tombeau de ce malin Génie ,
Par qui la France , hélas ! fut pervertie ,
Je le maudis , & crois n'avoir pas tort.
Mais je pourfuis . Trois fois trois caractères
Forment mon nom ; yous y trouvez d'abord
Un licu chéri de mes heureux Confrères.
DE FRANCE.
Analyſant , vous y verrez encor
Ce que l'on aime à mettre en les affaires ;
Une Cité dans les Treize Cantons ;
Une autre ville au Comté de Bourgogne ;
Ce que l'on fait avec peine en Pologne ;
Ce que le Temps fillonne fur nos fronts ;
Le Diea des Vents ; plufieurs noms de la Fable ;
Un végétal qui croît dans nos jardins ;
Un fleave en France ; un Prophète admirable;
Un quadrupède exquis chez les Romains ,
Et qu'aujourd'hui nous trouvons déteſtable ;
Ce qu'un pendu craint d'entendre nommer ;
Ou le tortis dont je fais ma ceinture ,
Cefte noueux peu propre à la parure ,
Avec lequel Vénus n'eût pu charmer;
Deux inftrumens qui ne s'accordent guère ; auki
Ce qu'à Clairon dans des temps plus heureux
Avec tranfport tout Paris voyoit faire ;
Tu temps préfent un Marin courageux;
Un gros péché ; le travail de l'abeille ;
Une boiffon qui méconnoît la taille ;
Ce qu'un Chrétien craignant Dieu gagnera ;
Ce que Plutus répand , & catera.
( Par Madame A. D. B. D. T. à T. )
૪૯ MERCURE
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
ANNALES POÉTIQUES , depuis l'origine
de la Poéfie Françoife .Tomes XV & XVI.
A Paris , chez les Éditeurs , rue de la
Juffienne , vis - à- vis le Corps-de- Garde ;
& chez Mérigot le jeune , Libraire , Quai
des Auguſtins , au coin de la rue Pavée.
A MESURE
que les Éditeurs
de cette Collection
fe rapprochent
du fiécle
de Louis
XIV , cette époque
brillante
du bon goût ,
du bon efprit & des bons vers , les progrès
de la langue
& de la poéfie
fe font fentir
de
plus en plus. L'intervalle
qui fépare
Clément
Marot
du grand
Corneille
, eft marqué
par une foule
innombrable
d'Auteurs
aujourd'hui
entièrement
oubliés
, mais qui eurent
beaucoup
de réputation
dans leur tems.
On peut compter
au nombre
de ceux- ci
Pierre
Motin
, dont Defpréaux
a dit :
J'aime mieux Bergerac & ſa burleſque audacé ,
Que ces vers où Motin ſe merfond & nous glace. T
Jean de Lingendes , connu encore à préfent
par fon Élégie fur Ovide ; Honoré
d'Urfé , plus célèbre par fon Aftrée , qu'on
ne lit plus , que par fes vers , qu'on lit encore
moins le Baron de Nangeville ; Claude
Guichard ; la Garenne ; la Giraudière. QuelDE
FRANCE. 67
ques- unes de leurs poéfies font femées de
feurs qui ne font pas tout- à-fait fanées , &
que les Éditeurs des Annales Poétiques ont
pris foin de recueillir dans le Tome XV .
Mathurin Regnier diftingue particulièrement
ce Volume. La Nature l'avoit fait naître
avec un vrai talent pour la poéfie fimple &
naïve , badine & fatyrique. Mais il tombe
trop fouvent dans la baffeffe du ftyle & dans
l'indécence des idées ; & ces deux défauts
l'ont laiffé bien au - deffous de fon illuftre
facceffeur , qui l'a fi bien apprécié dans ces
vers ,
De ces Maîtres favans , Difciple ingénieux ,
Regnier feul parmi nous , formé ſur leurs modèles ,
Dans fon vieux ſtyle encore a des grâces nouvelles.
Heureux fifes Écrits , craints du chafte Lecteur ,
Ne fe fentoient des lieux où fréquentoit l'Auteur ,
Et fi du fon hardi de fes rimes cyniques ,
- Il n'alarmoit fouvent les oreilles pudiques.
Gombaud commence le feizième Tome.
L'Auteur de l'Art Poétique femble faire
grâce aux fonnets de ce Poëte , quand il dit :
A peine dans Gombaud , Mainard & Malleville ,
En peut- on admirer deux ou trois entre mille.
Mais fes épigrammes leur font préférées ,
& méritent de l'être , quoiqu'elles foient
l'Ouvrage de fa vieilleffe. Parmi le grand
nombre de celles que les Éditeurs ont choifies
, il n'y en a pas une feule qui finiffe par
68 MERCURE
une équivoque , c'eft- à- dire , par un mot å
double fens , l'un propre qui eft faux , l'autre
figuré qui eft vrai . Cela eft d'antant plus remarquable
, que ce miférable abus de l'efprit
eft le défaut commun de prefque tous fes
contemporains. On fait combien Voiture
en eft infecté , & Malherbe lui- même n'en
eft pas exempt. Voici quelques épigrammes
de Gombaud :
Les Petits Auteurs,
ON vous donne le privilége ,
Petits Auteurs , on vous protège,
Et fouvent on vous fait du bien.
N'en déplaife aux pouvoirs fuprêmess
Les Ouvrages ne valent rien ,
S'ils ne fe protègent eux-mêmes.
La Gloire infupportable.
Il a de la gloire en partage ,
Non pas tout ce qu'il en prétend s
Mais s'il n'en prétendoit pas tant
Il en auroit bien davantage.
Les Amis.
Mille fois ils m'ont tous promis ;
Mais le fiécle en fourbes abonde ;
Et je ne hais rien tant au monde
Que la plupart de mes Amis,
Ces épigrammes , comme on voit , font
maturelles & pleines de fens , & la dernière
DE FRANCE. 69
fur- tout , a je ne fais quelle fimplicité originale
très-piquante.
Viennent après Gombaud des Auteurs
moins connus , & qui ont moins de mérite.
Ferron , Chaulvet , Touvant , de Sahurs , de
Mailliet , Annibal de Lortigue , François de
Roffet , Ifaac du Ryer , & Pierre Forget ,
Sieur de la Picardière. François Mainard
couronne agréablement le Volume. Ses
Poéfies font remarquables par une clarté
toujours élégante & toujours harmo -
nieufe. Il avoit encore des Lecteurs avant
les Éditeurs des Annales Poétiques ; & ,
comme l'obfervent très -bien ceux- ci , c'eſt
- celui de nos anciens Poëtes qui reffemble le
plus aux modernes par le ftyle. On peut
même ajouter qu'il a je ne fais quelle phyfionomie
philofophique qui lui donne une
reffemblance de plus avec les Auteurs de ce
fiécle. Les vers fuivans au Cardinal de
Richelieu , peuvent être cités en exemple,
Par votre humeur le monde eſt gouverné ;
Vos volontés font le calme & l'orage.
Vous vous riez de me voir confiné
Loin de la Cour dans mon petit ménage.
Mais n'eft-ce rien que d'être tout à foi ,
De n'avoir point de fardeau d'un emploi ,
D'avoir dompté la crainte & l'eſpérance ?
Ah ! fi le ciel , qui me traite ſi bien
Avoit pitié de vous & de la France ,
Votre bonheur feroit égal au mien,
70
MERCURE
Nous avons fuivi dans cette leçon les légers
changemens de M. de Voltaire , parce
que nous n'avons pour but que le plus grand
plaifir de nos Lecteurs. Les Éditeurs n'ont
pas adopté ces rajeûniffemens , & peut être
ont-ils eu raifon. Beaucoup de perfonnes
penfent qu'en pareil cas , il faut qu'un Auteur
nous parle fon langage , & que le corriger
, c'eft le défigurer. En effet , cette liberté
peut avoir des inconvéniens. Cependant
toutes les fois que les corrections feront
auffi légères & auffi heureufes que celles de
Voltaire , il n'y aura que du bien . Au furplus ,
voici l'ancienne leçon : elle eft plus naïve.
Par vos humeurs le monde eft gouverné ;
Vos volontés font le calme & l'orage ;
Et vous riez de me voir confiné
Loin de la Cour en mon petit village.
Cléomedon , mes defirs font contens .
Je trouve beau le défert où j'habite ,
Et connois bien qu'il faut céder au tems ,
Fuir l'éclat & devenir Hermite.
Je fuis heureux de vieillir fans emploi ,
De me cacher , de vivre tout à moi ,
D'avoir dompté la crainte & l'espérance ;
Et fi le ciel , qui me traite ſi bien ,
Avoit pitié de vous & de la France ,
Votre bonheur feroit égal au mien.
Nous finirons par un quatrain remarquable
par ce ton de philofophie qui fait le
caractère de notre fiècle , & que Mainard
DE FRANCE. 71
femble avoir deviné , comme nous l'obfervions
toute à l'heure :
Las d'efpérer & de me plaindre ,
Des Mules , des grands & du fort ,
C'eſt ici que j'attends la mort
Sans la defirer ni la craindre.
LES LOIX Criminelles de France dans
leur ordre naturel , dédiées au Roi , par
M. Muguet de Vouglans , Conſeiller au
Grand - Confeil. 1 Vol. in-folio. A Paris ,
chez Mérigot le jeune , Lib. quai des
Auguftins ; Crapart , Lib. place Saint-
Michel , & Morin , Imp. Lib. rue Saint-
Jacques.
CETTE nouvelle compilation eft rédigée
fur le modèle des Loix Civiles de Domat.
Mais il femble que , pour imiter Domat
, il eût fallu avoir un peu hérité de fon
excellent efprit; il eût fallu voir fi nos Loix
Criminelles étoient propres à recevoir l'ordre
qui a été donné aux Loix Romaines fur
toutes les matières civiles . Nos Loix Criminelles
ne font le plus fouvent , quant à la
fixation des points , que des ufages qui ont
varié , & qui peuvent varier encore. La
forme des procédures , il eft vrai , eſt réglée
par une Loi rédigée dans le dernier
fiècle ; mais il n'eft perfonne qui ne réclame
contre tous les vices, que l'expérience a manifeftés
dans cette Loi. M. M. de V. n'a
1
#
72 MERCURE
&
donc pu faire qu'un Ouvrage mauvais ,
qui doit inceffamment devenir inutile. Son
zèle doit éprouver fucceffivement , fur tous
les objets , la difgrace qu'il vient d'effuyer
par la Loi qui abolit à jamais la queſtion
préparatoire , qu'il avoit défendue de toute
fa force contre l'Auteur du Traité des Délits.
Nous avons lu fon Livre avec toute
la patience dont nous fommes capables ;
mais nous avouons avec franchiſe que
c'eft uniquement par fon zèle qu'il a ' fatisfait
notre attente. Nuls principes utiles ;
nulle difcuffion fur les principales queftions
de cette matière ; nulle logique dans toute
la compilation , quoique l'Auteur n'y ait
pas épargné les Chapitres , les Sections &
les Paragraphes ; rien même qui ne fe trouve
dans tous les autres Livres du même genre , fi
ce n'eſt le détail de tous les genres de fuppli
ces : ils font décrits dans le lien avec la plus
grande exactitude . On doit ici louer le cou
rage qu'il a fal'u à l'Auteur pour écrire des
chofes dont on ne peut foutenir la lecture.b
Il croit toujours commander à fa fenfibi
lité ; il ne lui échappe jamais la moindre
plainte , après tout ce long détail , des douleurs
préparées à un homme par d'autres
hommes. Mais c'eft fur-tout pour la vengeance
de la Religion , que le zèle de M,
M. de V. s'échauffe & fe fignale : on peur
même dire qu'il l'emporte ici fur tous les
autres Criminaliftes,
Il n'a rien omis de toutes les peines porrées
,
DE FRANCE. 73
tées , dans l'autre fiècle , contre les Proteftans.
Il n'eft pas moins attentif à rapporter
toutes les Loix anciennes & modernes contre
les Blafphémateurs. Il met à la tête des
blafphémateurs , l'Athée , le Déifte , le Polithéifte
& le Tolérantifte.
On pourroit ici reprocher à l'Auteur de
n'avoir pas indiqué les fignes par leſquels
toutes ces efpèces d'impies peuvent manifefter
leur impiété ; car il paroît qu'elle a
befoin d'être conftatée par des faits publics,
pour être puniffable.
On pourroit aufli lui faire obferver que
le mot tolérantifte n'eft pas François ; mais
une faute de ce genre ne mérite pas d'être
relevée dans un Criminalifte.
Je ne fais fi on ne pourroit pas encore
douter que la tolérance fût bien réellement
mife au rang des impiétés par les déciſions
de l'Eglife. L'Auteur lui- même n'en cite aucune.
L'Hiftoire parle hautement d'un grand
nombre d'Évêques qui n'admettoient d'autre
moyen de ramener les hérétiques que la
perfuafion. La décifion de M. M. de V. nous
paroît un peu févère : car enfin il feroit bien
douloureux de penfer que Fénelon eût mérité
d'être brûlé vif, pour avoir écrit au Duc
de Bourgogne : Souffrez toutes les Religions,
puifque Dieu les Jouffre. Nous prions M.
M. de V. d'examiner s'il n'y auroit pas
moyen d'adoucir un peu le principe qu'il a
pofé.
Sam. 9 Décembre 1780.
D
74 MERCURE
La Magie eft auffi traitée avec beaucoup
de foin dans ce Livre , & l'Auteur ne manque
pas de s'y élever , dans le dernier Paragraphe
, contre l'impiété des Écrivains de
nos jours , qui ont ofé écrire qu'il n'y avoit
plus de Magiciens . Il a fait là- deffus un
raifonnement que nous croyons très - chrétien
, mais auquel il nous a été impoffible
de rien comprendre.
L'Auteur ne s'eft pas borné à épouvanter
les impies & les libertins par les principes
de fa Jurifprudence ; il a voulu auffi les
effrayer par des Loix & des Arrêts. Il rapporte
, par exemple , un Edit du Roi , qui
a deux difpofitions qu'il importe de mettre
fous les yeux de nos Lecteurs. Par la pre
mière , tous les Auteurs , Imprimeurs &
Colporteurs de Livres tendons à attaquer la
Religion , à émouvoir les efprits , à porter
atteinte à l'autorité du Roi , & à troubler la
tranquillité de l'État , font condamnés à
mort. Par la feconde , tous les Auteurs ,
Imprimeurs & Colporteurs de Livres imprimés
en contravention des Réglemens de
la Librairie , font condamnés aux galères.
Cette Loi eft fort peu connue ; cela pourroit
faire croire qu'elle eft très -ancienne ;
mais l'Auteur en fixe la date ; elle est du
mois de .... 1757. Il importoit fur- tout au
deffein de l'Auteur de rapporter le fameux
Arrêt de 1766 , qui a fait tomber la tête du
jeune Chevalier de La Barre. On a cru que
cejeune Gentilhomme de dix-huit ans , avoit
DE FRANCE.
75
été convaincu de la mutilation d'un crucifix
fur un pont d'Abbeville . C'eft une erreur.
Voici les diverfes eſpèces de crime qui font
mentionnés dans l'Arrêt . 1 ° . D'être reſté ,
fon chapeau fur la tête , à vingt cinq pas
d'une Proceflion du S. Sacrement. 2 °. D'avoir
proféré des blafphêmes impies & abominables
contre Dieu & les Saints. 3 °. D'avoir
profané le Signe de la Croix , en le mêlant
à des paroles impures. 4°. D'avoir fait des
génuflexions devant des Livres impies &
impurs qui étoient dans fa chambre. 5º.
D'avoir profané la confécration du vin en
prononçant les termes impurs mentionnés
au Procès , & fur un verre de vin qu'il avoit
à la main. L'Arrêt ne dit pas fi ces crimes
ont été commis dans l'ivrelle d'une partie
de débauche , ou de fang- froid ; dans le
fecret d'une maifon , ou en public. Mais
ces crimes , de quelque manière qu'ils aient
été commis , n'en font pas moins abominables
& execrables ; c'eſt ainſi qu'ils font qualifiés
dans l'Arrêt. Le Chevalier de la Barre a
été condamné à l'amende honorable , à avoir
la langue percée, à avoir la tête tranchée , &
enfuite fon corps & fa tête jetés dans un bir
cher ardent , & fes cendres jetées au vent.
"
M. M. de V. obferve fort bien que cet
Arrêt forme un monument mémorable
» de Jurifprudence , qu'il fait trop d'hon-
» neur au zèle & à la piété des Magiftrats
» dont il eſt émane, pour ne le pas rappor
" ter comme le meilleur modèle qu'on
Dij
76
MERCURE
→
puiffe propofer aux Juges en cette ma-
» tière .
ל כ
M. M. de V. s'eft montré trop zélé Chrétien
dans cet Ouvrage , pour n'avoir pas employé
fa plume à la défenfe de la Religion
d'une manière particulière. A la fuite de fon
Ouvrage fur les Loix Criminelles , il a inféré
un petit écrit qui a pour titre : Motifs
de ma foi , en 5 chap. Mais on reconnoît
toujours dans cet écrit le Jurifconfulte ;
ور
les points fondamentaux de la Religion
» Chrétienne y font difcutés fuivant les
» principes de l'ordre judiciaire. » Les
écrits pieux doivent fur- tout convenir à
toutes les espèces de Lecteurs : celui- ci eft
adreffé à une Dame , qui connoît , dit l'Auteur
, le plaifir naturel que l'on goûte à entendre
parler de ce qu'on aime,
L'Auteur a obtenu la plus douce récompenfe.
Notre S. Père le Pape a daigħé lui
adreffer un Bref , dans lequel il le félicite
fur fon entrepriſe de venger la Religion .
» Ces fortes de monumens confacrés à la
Religion , ( dit Notre S. Père le Pape )
» vous procureront l'avantage qui eft le
plus à confidérer , beaucoup de graces &
» de gloire auprès du divin Auteur de notre
Religion.
"
"
ود و د
Ce Bref termine l'Ouvrage des Loix Cri
minelles mifes dans leur ordre naturel,
DE FRANCE. 77
LES DEUX ONCLES , Comédie en un
Acte & en vers , repréfentée pour la
première fois , par les Comédiens Italiens
ordinaires du Roi , le 29 Septembre
1780. A Paris , chez la veuve Duchefne,
Libraire , rue S. Jacques.
Voici encore une Comédie justement
applaudie fur le Théâtre Italien. C'eſt le
coup-d'effai d'un jeune homme qui annonce
un talent fait pour être encouragé . Nous
n'irons pas l'attrifter , au milieu de fon fuccès,
par une critique rigoureufe . Par ſon âge,
il a des droits à l'indulgence , & par fon
talent , il mérite les éloges des gens de goût.
Nous allons faire connoître fon Ouvrage à
ceux qui n'ont pas eu occafion de l'applaudir
au Théâtre.
Laurence , fille de Lifimon , a été promife
par fon père au Chevalier ; mais
l'Oncle de celui - ci ( Timante ) ayant trop
tardé à paroître , l'avare Lifimon fe croit
difpenfé de tenir fa parole , & accorde fa
fille à un riche Préfident de fes amis. Le
Chevalier , qui ouvre la Scène avec fon
valet Frontin , fe plaint de ce facheux contre-
tems ; & s'emportant contre fon rival ,
il s'écrie :
Et
pour mieux redoubler mes maux & mon fupplice ,
Il faut encor que fa robe aujourd'hui
M'ôtejufqu'au plaifir de me battre avec lui.
Diij
78
MERCURE
Frontin , comme de raifon , s'intéreffe aux
amours de fon maître. Or,comme Lifimon ne
refuſe le Chevalier pour gendre , que parce
que fon Oncle ne fe montre point, Frontin
fe décide à remplacer cet Oncle abfent qui
n'eft pas connu de Lifimon. Tandis qu'il
fort avec fon maître pour l'exécution de fon
projet, Lifimon s'occupe du mariage de fa fille
avec le Préfident . Dans une Scène qu'ils ont
enfemble , ce dernier expofe à Laurence fon
caractère par une tirade qui peut fervir à
faire connoître la manière de l'Auteur.
Chacun s'exprime à ſa façon.
Un amant rit , un autre fe défole ;
Un petit Maître ment ; il trompe ; c'eft fon rôle.
Je vais remplir le mien en vous parlant raiſon .
J'ai du bien ; c'eſt pour vous ; & quant à fon uſage ,
Vous aurez plein pouvoir , je m'en fais une loi .
Votre candeur , cet air modefte & fage ,
Me font garants de fon emploi.
En choififfant une compagne honnête ,
Mon but eft de me rendre heureux ;
Et pour le devenir , je préviendrai vos voeux.
Bal , Spectacle , Opéra , toujours nouvelle fête.
Je veux que chaque inftant ramène le plaifir ,
Et vous ravir ainfi l'ufage du defir.
Si dans le même endroit même goût nous appelle ,
Nous irons tous les deux comme un couple fidèle ;
Mais plus fouvent chacun de fon côté.
DE FRANCE
. 79
Je fuis loin d'exiger que ma femme m'adore ;
L'amitié me ſuffit jointe à quelques égards.
Voilà mon plan : parlez ; vous êtes libre encore ;
Vous plaît-il? votre main . Vous déplaît-il ? je pars.
Enfin Frontin fe préfente à Lifimon fous
le nom de Timante , & Lifimon ne fonge
plus qu'à renvoyer le Préfident. Le rôle de
Frontin eft piquant & théâtral. Il eft femé
de ces mots plaifans de fituation , qui arrachent
aux Spectateurs un rire univerfel. A la
faveur de fon traveftiffement
, Frontin , en
préſence de Lifimon , s'emporte contre fon
Maître.
Je veux refter.
LE CHEVALIER.
FRONTIN ( le menaçant. )
Tu veux! ah !
LE CHEVALIER
( bas .)
Le maraut !
Tais-toi.
FRONT IN.
Allons , décampe , allons.
LE CHEVALIER ( bas. )
Scélérat !
FRONT I N.
Ne fert de rien .
Ta prière
Div
MERCURE
LE CHEVALIER.
Fripon !
FRONT IN.
Eh bien , oui , je te croi.
Mais
pars.
LE
CHEVALIER .
Bourreau de Front.... mon oncle!
FRONT 1 N.
Obéis -moi ,
Ou tu ne m'es plus rien , & je te deshérite.
Le Chevalier fort ; & Lifimon dit à
Frontin :
Mon cher, appaifez-vous. Pour un pareilfujet ,
Quoi , le deshériter !
IRONT IN .
C'eût été bientôt fait.
LISIMON.
Vous êtes un peu vif.
FRONT IN.
Tel eft mon caractère :
Mais au fond, je fuis bon.
LIS IMO N.
Combien lui donnez-vous ?
}
Venons à notre affaire.
FRONTI N.
A votre volonté.
DE FRANCE. SI
LISIMO N.
Ah! quel oncle divin !
FRONTI N.
Vous n'avez qu'à preſcrire.
Cent mille écus... deux cent... l'argent eft tout compté ,
Il ne m'en coûte rien.
LISIMO N.
Comment ? & c.
Cependant le véritable Timante arrive ,
& rencontre Frontin , qui fe met à l'entretenir
fans le connoître , & qui lui confie allez
plaifamment qu'il eft Timante. Eh bien
dit-il au véritable Timante ,
Eh bien , je ne veux plus vous tenir en balance ,
Je ſuis cet oncle enfin ; je vous en fais l'aveu.
Vous chériffez Lindor , & ma reconnoiffance
Exige.... Embraſſons- nous ; Lindor eſt mon neveu.
L'Oncle finit par ſe faire connoître , &
cet incident renverfe naturellement le projet
de Frontin. Mais le Chevalier parvient à
appaifer Timante ; les richeffes de ce dernier
gagnent Lifimon ; & la Pièce fe termine
par le mariage de Laurence & du Chevalier.
Cet Ouvrage a tout- à- la- fois les défauts
& les grâces de la jeuneſſe ; il n'a
pas , & nous l'en eſtimons davantage , certe
froide correction , qui , à cet âge ,
jugement des connoiffeurs , donne plus
qu'elle ne promet ; cette régularité , `qui
Dv
82 MERCURE
eft le garant de la foibleffe , quand elle
n'eft pas le fruit de l'expérience.
Nous obferverons ici , fans en faire un
crime à l'Auteur , qu'en prenant pour fujet
une intrigue de valet travefti , il n'a fait
qu'imiter les Auteurs du Théâtre pour le
quel il a travaillé. Qu'on y faffe attention ,
on verra que prefque toutes les Comédies
du Théâtre Italien femblent jetées dans le
même moule. Elles roulent prefque toutes
fur des traveftiflemens de Valets en Maîtres
, ou de Maîtres en Valets. Chacun de
ces Auteurs femble avoir copié les autres ,
& fouvent s'être volé foi-même ; car ils répètent
dans toutes leurs pièces ces traveltiffemens
, qui , de tout tems , ont dû amener
la monotonie , & qui aujourd'hui font
jugés moins naturels que jamais , parce qu'on
eft devenu plus difficile fur les vrai femblances.
Quoique nous nous foyons interdit une
critique févère envers le jeune Auteur des
deux Oncles , nous croyons devoir lui reprocher
un défaut dont il pourroit contracter
l'habitude , & qui , pour être aujourd'hui
extrêmement commun , n'en est pas
moins contraire à la vérité. Nous voulons
parler ici de la manie qu'on a de faire dialoguer
fur le même ton des perfonnages
differens ; de donner aux Valets non- feulement
autant d'efprit , ce qui pourroit
n'être pas invraiſemblable , mais un ftyle
auffi fleuri & auffi brillant qu'à leurs Maîtres.
L'Auteur des deux Oncles eft fouvent
DE FRANCE. 83
tombé dans ce défaut à l'égard de fa Rofette.
On fent qu'elle a encore le ton de Soubrette
quand elle dit :
Pardon. Si cet Hymen vous plaît ,
Je ne veux pas vous contredire .
Oui , vous avez raiſon , & je trouve en effet
Que ce nouvel époux eft plutôt votre affaire.
Un Préfident vaut mieux qu'un Militaire.
C'est bien vu ; ce dernier eft abfent trop
Et le Robin jamais ne joint le Régiment.
fouvent ;
Elle s'en éloigne un peu quand elle dit
plus bas :
C'eſt le langage d'à- préfent ,
Sans de bons revenus l'Amour n'eft qu'un enfant.
L'argent feul peut en faire un grave perfonnage ;
Il le rend raisonnable , & le met en ménage .
L'Amour alors ceffant d'être trompeur ,
Prend l'Hymen pour fon Gouverneur ,
Et devient fous fes lois moins tendre , mais plus fage.
Mais elle l'a tout -à- fait perdu de vue, quand
elle ajoute ailleurs :
L'Amour , quoiqu'on en dife , a bien peu de talens ,
Et de tous les fujets fait de bien fotes gens.
Quand le plus fage entre fous fa puiffance ,
De la raifon il quitte le flambeau ;
Le dépofe à fes pieds pour prendre le bandeau
Qui doit fervir d'excufe à fon inconféquence .
( Cet Article eft de M. Imbert. )
D vj
$
4
MERCURE
SPECTACLES.
ACADEMIE ROYALE DE MUSIQUE. ,
LES Mardi 28 & Jeudi 30 Novembre
M. de Vercy , jeune Chanteur , a débuté
le rôle de Médor dans le Roland de
M. Piccini.
par
Avant de paroître fur ce Théâtre , M. de
Vercy a joué avec fuccès l'Opéra-Comique
fur celui de Bruxelles ; mais il y a loin du
genre qui lui eft familier , à celui qui eft
propre à notre Académie Royale de Mufique.
Pour obtenir des fuffrages , il fuffit dans le premier
, d'avoir de foibles moyens , l'adreffe de
les faire valoir, quelque goût, de la jufteffe, &
unejolie figure : pour plaire dans le fecond, il
faut joindre à des moyens très - étendus une
grande connoiffance de l'expreffion théâtrale,
une habitude raifonnée de la fcène , beaucoup
de grâce & de nobleffe dans les développemens
du corps ; enfin , cet art fi difficile
d'adoucir fes accens , ou de leur donner de
l'éclat , au gré des circonftances qui l'exigent.
On nous demandera peut- être fi beaucoup
d'Acteurs de notre Opéra font doués de ces
avantages ? Laiffons- là cette queftion , qu'il
feroit mal-aifé , dangereux même de réfoudre
, & occupons nous de M. de Vercy. Ce
Débutant a de grands défauts : on peut lui
DE FRANCE. 85
reprocher autant de roideur dans la démarche
que dans le gefte & dans le maintien ,
une prononciation gênée , une articulation
peu nette , de la foibleffe & des tons aigres
dans la voix . Il paroît qu'il n'a d'abord été
jugé que fur ces défauts , à travers lesquels
on auroit dû diftinguer des qualités . Une des
plus évidentes de celles que nous avons remarquées
en lui , c'eft de l'ame ; chofe d'autant
plus précieufe , qu'elle eft rare : ajoutons
à cela qu'il a du goût , une adreffe qui , pour
demander à être perfectionnée , n'en eft pas
moins apparente. Difons encore , parce que
nous le devons , que malgré la contrainte
de fon jeu , il montre de temps en temps une
intelligence qui paroît fufceptible de fe développer
; & d'après cela , concluons qu'il a
été jugé avec trop de rigueur. Il feroit imprudent
d'affirmer qu'il deviendra un fujet du
premier ordre ; mais il eft poffible qu'avec
beaucoup de travail & d'étude , avec les avis
des bons maîtres , avec une connoiffance plus
particulière du local de la fcène fur laquelle
il débute , il parvienne à atténuer une grande
partie de fes défauts , & à ſe défaire des
autres ; c'eft au moins notre espérance , &
nous invitons M. de Vercy à tâcher d'y
répondre.
Puifque nous avons parlé de Roland , nous
faifirons cette occafion pour dire quelque
chofe de Mde S. Huberti , dont les progrès ,
86 MERCURE
tous les jours plus marqués , méritent une mention
particulière. Nous l'avons vue avec plaifir
dans le rôle d'Angélique , dont elle s'eft fort
bien acquittée à beaucoup d'égards. Nous
l'invitons feulement à foigner fon articu¬
lation ; elle la néglige à un tel point , qu'on
perd fouvent une grande partie de ce qu'elle
dit. Ce vice eft affez commun aux Cantatrices
ou étrangères , ou élevées chez l'étranger.
Nous lui recommandons encore d'arrondir
fes geftes , d'en devenir plus avare , & de ne
pas donner à fes bras plus d'élévation qu'il ne
convient. Les règles défendent , difoit Baron ,
de lever les bras au- deffus de la tête ; mais fi
la paffion les y porte , ils feront bien : la
paffion enfait plus que les règles. Baron avoit
raifon ; mais on doit fentir auffi que les
fituations où l'on peut oublier les règles ,
font infiniment rares , & qu'on ne fauroit
trop fe précautionner contre les abus qui
peuvent naître de l'oubli des principes .
COMÉDIE FRANÇOISE.
N a déjà condamné plufieurs fois l'ufage
qui s'introduit d'écrire en profe , les Piéces
héroïques , & rien n'eft plus raiſonnable :
il eft certain que tout ce qui tient à
l'héroïsme , réclame le langage de la poésie ,
& que la profe eft trop foible pour les
fujets du grand genre. Il ne faut pourtant
pas impliquer dans ce reproche la Réduction
de Paris, pièce en trois actes , répréfentée
DE FRANCE. 87
Novempour
la première fois le Samedi 25
bre. L'Auteur s'étant fait un devoir d'y faire
parler Henri IV & Crillon , conformément
à ce que l'hiftoire nous a fait connoître de
leur manière & de leur efprit ; ayant même
voulu conferver quelques-uns de ces mots
précieux qui peignent avec tant d'énergie la
grande ame du meilleur des Rois , & la
franchiſe impétueufe de fon brave , a du s'en
tenir à la profe pour les conferver dans toute
leur intégrité.
Nous n'entrerons dans aucuns détails fur
cet Ouvrage , auquel il feroit difficile de
donner un nom qui lui convînt. C'eſt la
repréſentation fimple & fans beaucoup d'action
, du moment où Briffac , fucceffeur du
Comte de Belin dans le Gouvernement de
Paris , ouvrit les portes de cette ville à fon
légitime Souverain , le 22 Mars 1594. Dans
la Pièce héroïque , Mayenne eft témoin de
la réduction , mais le fait eft que ce Chef
de la Ligue expirante étoit alors en Picardie,
& que ce fut le moment de fon abſence que
choiiit Briffac pour rendre la ville . L'intérêt
qu'un fujet de cette nature infpirera toujours
à des François , la pompe du fpectacle ,
les marches , les évolutions militaires ontfoutenu
l'attention du Spectateur , qui , accoutumé
à fuivre avec curiofité les développemens
d'une intrigue , n'auroit pu voir
fans quelque ennui une action abſolument
nue. Nous obferverons encore , & dans
le dix-huitième fiècle , cette obfervation
88 MERCURE
furprendra bien des Lecteurs ) qu'une grande
portion du Public n'a vu que des motifs de
gaîté dans la familiarité bruſque de Crillon ,
& que ce grand homme a été regardé par
cet ordre de Spectateurs comme le comique
de l'Ouvrage.
COMÉDIE ITALIENNE.
Tour le monde connoît les Contes en
profe de Voltaire : c'eft un de ces Ouvrages
charmans où les grandes vérités de la morale
fe montrent fous l'enveloppe de la Philofophie
la plus enjouée , qui a fourni le fond
de Jeannot & Colin , Comédie en trois Actes
& en profe , dont on a donné la première
repréſentation le Mardi 13 Novembre.
Jeannot & Colin vivoient en Auvergne.
Rapprochés par la médiocrité & par l'âge ,
la plus étroite amitié les unifoit . L'amour
devoit même les rapprocher davantage.
Colette , foeur de Colin , avoit infpiré de
la tendreffe à Jeannot , qui lui avoit fait une
promeffe de mariage. Mais une fucceffion
inattendue a tout-à- coup enrichi la mère de
Jeannot. Celui - ci , devenu M. le Marquis ,
a oublié fes anciens amis. Colin fait un
voyage à Paris ; fa foeur veut l'y fuivre. Ils
arrivent chez M. de la Jeannotière , y font
reçus par fa mère avec ce ton d'infolence
& de protection qui femble attaché à tous
les parvenus ; ils fe retirent , & reviennent
DE FRANCE. 89
quelques heures après. La vue de Colette
rend au Marquis tout fon amour ; il ſe difculpe
à fes yeux , à ceux de Colin , & leur
promet de n'avoir jamais d'autre époufe que
fa première amante. L'arrivée de la Marquife
vient troubler leur joie ; elle traite rudement
Colin , encore plus Colette , & dit
à fon fils que ce n'eft pas la veille d'un mariage
qu'on reçoit de pareilles vifites. A ces
mots , Colin emmène fa foeur , fans vouloir
écouter les difcours du Marquis. La mère
de celui-ci lui avoit parlé d'un mariage projeté
entre lui & la Comteffe d'Orville. A
peine eft - il feul avec elle , qu'il éclate en
reproches , qu'il l'affure que jamais il ne
fera l'époux de la femme qu'elle lui a propofée.
La Marquife le prie au moins de
fe contenir devant fon amie qu'elle attend
à dîner : on annonce Mde d'Orville. La
mère de Jeannot emploie toutes les reffources
de fon efprit pour diffimuler la
froideur de fon fils , & le diner fervi vient.
à propos pour la tirer d'embarras. Cependant
la fucceffion , qui a fait un Marquis de
Jeannot , a donné ouverture , à un Procès.
Bientôt on apprend qu'il eft jugé & perdu.
Jeannot en avertit la Comteffe , malgré les
inftances de fa mère . Cette nouvelle l'engage
à fe retirer fous différens prétextes toujours
familiers aux faux amis , & bientôt Jeannot
& fa mère reftent feuls avec leur infortune.
C'eſt à ce moment même que Colin vient
rendre au Marquis , qui ne l'eft plus , la
90 MERCURE
promeffe de inariage qu'il fit autrefois à fa
foeur. Leur converfation eft interrompue
par Colette : elle a appris le malheur de fon
amant , & fe hâte d'en avertir Colin : la
tendreffe de Jeannot , fon repentir , fon dé
fefpoir touchent la foeur & le frère. Celui - ci
propofe à Mde Jeannot de donner tout fon
bien en dot à Colette , fi elle veut confentic
à fon union avec fon fils . Le malheur , l'ingratitude
de ceux qu'elle a cru fes amis , la géné
rofité de Colin, ont ramené cette femme à fes
premiers principes : elle confent au mariage,
& à devoir fon exiſtence aux honnêtes gens
qu'elle avoit tant méprifés.
Cette analyfe , dans laquelle nous n'avons
point parlé d'un M. Durval , perſonnage
tout-à-fait inutile , fuffit pour faire appercevoir
les défauts de cet Ouvrage , qui n'eft
point une Comédie , & qu'il faut ranger
dans la claffe de ceux qu'on eft convenu
d'appeler Drames. Quand il fera imprimé ,
nous entrerons dans de plus grands détails ; "
en attendant , il faut dire que l'on y trouve
beaucoup d'efprit , des étincelles d'un affez
bon comique , & fur- tout beaucoup de fen
fibilité.
Nous parlerons , dans le N° . prochain ,
de la Somnambule , & du début de Mde la
Caille.
DE FRANCE 91
VARIÉTÉS.
RÉPONSE de M. DE CHARNOIS à la
Lettre Anonyme inférée dans le dernier
Mercure , page 43.
J'A1 reproché à M. D. B. de n'avoir pas toujours
obfervé le coftume des meurs Orientales ; j'ai dit
que Voltaire s'étoit permis la même liberté . Les détails
dans lesquels je fuis entré , regardent Thamas-
Kouli - Kan , & ne pouvoient regarder Zaïre . Voilà
ce qu'avant tout il m'importe de mete fous les yeux
de mes Lecteurs. Je vais maintenant répondre à
chacune des questions de l'Anonyme.
Eft-il donc vrai que Voltaire ait commis la faute
que lui reproche M. de Charnois ? Oui , Voltaire a
réellement commis une faute ; je l'ai relevée , non
pour le plaifir ridicule de critiquer un grand Homme ,
mais parce que la caufe de l'art l'exige . D'ailleurs ,
Voltaire étant fait pour être cité fouvent comme un
modèle , mon devoir eft d'indiquer les objets fur
lefquels il faut fe garder de l'imiter.
Le Sérail d'Orofmane eft- il ouvert à tout le monde
pendant la Tragédie de Zaire toute entière , & le
coftume des moeurs Orientales eft- il violé par inadvertance?
j'en appelle à tous ceux qui connoiffent ce
chef- d'oeuvre du Théâtre François. Non , ce n'eft
pas pendant les cinq Actes , mais pendant les trois
premiers de Zaïre , que le Sérail eft ouvert ; ce n'eſt
pas par inadvertance , mais avec connoiffance de
caufe que le coftume des moeurs Orientales eft
violé ; c'eft que, fans cet oubli des moeurs nationales,
la Tragédie de Zaïre n'exifteroit pas , ou qu'au moins
elle feroit réduite à trois Actes. Voltaire a connu
La faute mieux que perfonne , & l'attention perpé→
92 MERCURE ..
*
ruelle qu'il apporte à la diffimuler en eft une preuve.
Ici , c'eft Zaïre qui vient parler à Néreſtan , parce
que le Sultan le permet ; là, c'eft Corafmin qui , furpris
de ce que fon Maître confent à un fecond entretien
entre le François & la Sultane , lui dit : Et
vous avez , Seigneur , encor cette indulgence ? Plus
bas , c'eft Orofmane qui avoue qu'il foule aux
pieds pour elle des rigueurs du Sérail la contrainte
cruelle , &c. On peut répondre à tous ces moyens
qui font en effet pleins d'adreffe , par une phraſe
de Voltaire lui- même. « On voit bien que ces vers
ne font mis que pour prévenir la critique ;
c'eft une faute qu'on tâche de déguifer , mais qui
» n'en eft pas moins faute. » Chaque peuple a fes
moeurs dont on ne doit point s'écarter ; & qu'on ne
me cite pas des exceptions , car les exceptions font
les preuves des règles , & non pas leurs aux . J'en
appelle non feulement à ceux qui connoiffent Zaïre ,
que je regarde comme un chef- d'oeuvre d'intérêt &
de fentiment , & non comme un chef-d'oeuvre de
conduite & de raifon , mais encore à tous ceux qui
connoiffent Bajazet , les principes de l'Art , & ce
vers d'Horace :
99
Aut famamfequere; aut fibi convenientia finge.
Orofmane heureux , commence par annoncer for
mellement qu'il a détruit l'ufage barbare de l'Afie ,
pour y fubftituer les moeurs de l'Europe. Qu'il a
détruit n'eft pas exact ; il falloit dire qu'il veut détruire
. La preuve en eft , qu'à l'arrivée de Néreftan ,
Orofmane dit :
Qu'il paroiffe. En tout lieu , fans manquer de reſpect ,
Chacun peut deformais jouir de mon aſpect.
Ce déformais prouve que l'oubli des loix du Sérail
* Voyez les Lettres fur @dipe, Tome VII- de la Collec
tion Complette , Édition de 1764 , page 133 .
DE FRANCE.
93
ne commence qu'à la Scène quatrième du premier
Acte pour finir avec le troifième , il prouve le befoin
que l'Auteur avoit de s'y livrer pour faire marcher
fon Ouvrage. Je l'ai condamné , je le condamne
encore , en convenant que fi une faute de cette naturę
pouvoit être excufée , ce feroit celle qui nous a donné
Zaïre.
En voilà affez pour faire connoître à l'Anonyme
où font l'erreur , Pinvraisemblance & l'oubli du
coftume. Quant à l'avis qu'il me donne par la citation
d'un vers Latin , j'y répondrai par cette
phrafe de Voltaire : « Et quelles fautes voudroit- on
que l'on relevât ? * Seroit- ce celles des Auteurs
» médiocres dont on ignore tout , juſqu'aux défauts ?
» C'eft far les imperfections des grands Hommes
qu'il faut attacher fa critique ; car fi le préjugé nous
faifoit admirer leurs fautes , bientôt nous les imiterions
, & il fe trouveroit peut-être que nous
n'aurions pris de ces célèbres Écrivains que l'exemple
de mal faire. »
»
il
J'obſerverai avant de finir que quand on fait un
reproche public à un Ecrivain qui fe nomme ,
feroit à- propos de fe nommer aufhì .
GRAVURES.
DEs obftacles auffi difficiles à prévoir qu'à
expliquer , ont empêché le fieur le Barbier le jeune ,
Peintre , de délivrer à fes Soufcripteurs , au terme
fixé par fon Profpectus , l'Eftampe intitulée : Bienfaifance
du Roi , & qui repréfente Sa Majesté au
milieu des Seigneurs de fa Cour , daignant honorer
Bouffard , Pilote de Dieppe , du titre de Brave
Homme , & le combler de bienfaits. Cette Ef-
* Voyez encore les Lettres fur dipe , même Vol.
page 131.
94 MERCURE
par
>
tampe , gravée de la manière la plus agréable
le fieur Levaffeur , de l'Académie Royale de Peinture
, & faite pour tranfmettre à la postérité la
bienfaifance du meilleur des Rois , a été proposée
par foufcription l'année dernière par le fieur le
Barbier le jeune , & au bénéfice de laquelle il a renoncé
, pour qu'il foit partagé en deux parts égales
& diftribué à titre de récompenfe , par fomme de
300 livres, à tous Matelots François des Vaiffeaux-
Corfaires qui auront fait des actions d'éclat ; la
feconde fera pour les Veaves, chargées d'enfans , de
ceux qui feront morts en combattant contre les
Ennemis de l'Etat de la manière la plus valeureuſe ,
& auxquelles il fera auffi délivré la fomme de 300
livres. L'Auteur de cette foufcription ofe eſpérer
d'une Nation noble , fenfible & généreufe , le zèle
& l'empreffement qui doivent en faire le fuccès.
Elle fe délivre aux Soufcripteurs en rapportant
les quittances chez le fieur le Barbier le jeune , rue
de Grammont , vis-à- vis celle de Menars , & chez le
fieur Hamel , Notaire , rue neuve Saint Merry ,
dépofitaire des fonds de cette foufcription. Les Perfonnes
qui n'auront pas foufcrit payeront cette
Eftampe 12 liv.
Deux Portraits , faifant pendans , l'un de David
Garrick , peint par Toshua Reynolds ; l'autre de
William Shakespeare , deffinés par Marshall , gravés
par Saugrain . A Paris , chez Chereau , rue des
Mathurins , aux deux Piliers d'or. Prix , 1 livre
chacun. Ces deux Portraits peuvent entrer dans l'Édition
in-8 " . de la Traduction nouvelle de Shakespeare.
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par le même , Euvre IV. Prix , 9 livres. A Paris ,
chez Nanderman , Luthier , Facteur de Harpe , rue
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gnement de Violon , dédiées à Madame la Comteſſe
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Paris , chez Moutard , rue des Mathurins.
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donnoient à la chaux dont ils fe fervoient pour leur
conftruction , & fur la compofition & l'emploi de leur
mortier , par M. de la Faye.
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96
MERCURE
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chez l'Auteur , M. de Graincourt , tue de la Juffienne.
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tribuera gratis aux Soufcripteurs. La foufcription
eft prolongée jufqu'au premier Janvier prochain .
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de France. A Paris , chez Jombert , rue Dauphine.
Traité fur les Maladies des Gens de mer ,
feconde édition , revue , corrigée & augmentée par
M. Poiffonier des Perrières , Ecuyer , Chevalier de
P'Ordre de Saint Michel , ancien Médecin ordinaire
du Roi , & c. A Paris , de l'Imprimerie Royale ,
I volume in -8° .
. Traité des Fièvres de l'Ile de Saint- Domingue
avec un Mémoire fur les avantages qu'il y auroit à
changer la nourriture des Gens de mer, nouvelle
édition , par le même. A Paris , de l'Imprimerie
Royale , 1 vol. in- 8 ° . Ces deux volumes brochés fe
yendent 8 liv.
TABL
LE Mûrier , Conte ,
Réponse de M. Rigaud,
Enigme & Logogryphe ,
Annales Poétiques,
E.
49 Académie Roy. de Mufiq. 84
53 Comédie Françoise
63 Comédie Italienne ,
86
88
66 Réponse de M. de Charnois , 91
93
71 Mufique ,
94
Les Loix Criminelles de Fran- Gravures ..
ce ,
Les deux Oncles , Comédie, 77 Annonces Littéraires ,
APPROBATION.
95
J'ai lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 9 Décembre. Je n'y ai
Kien trouvé qui puiſſe en empêcher Pumpreſſion. A Paris ,
le 8 Décembre 1780. DE SANCY.
MERC
DE FRANCE
SAMEDI 16 DÉCEMBRE 1780. *
PIÈCES
FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LA CONSULTATION.
FAUDR AUDRA- T-IL que je me marie?'
Tantôt je dis oui , tantôt non.
Des dangers des deux parts alarment ma raiſon ;
Et cent fois le jour je m'écrie :
Prendrai-je femme , ou vivrai -je garçon ?
Di mes vieilles erreurs j'ai ſouffert maint dommage ;
Il eft temps de les voir finir.
A mes parens , à Dieu j'ai promis d'être fage ;
J'ai donné ma patole & je veux la tenir,
Il faut que jeuneſe ſe paſſe ;
Mais la mienne eft paffée , & dès long- temps , dit-on.
Il faut changer enfin ma folie en raiſon;
Or pour y réaffir, que faut - il que je faffe ?
Prendrai-je femme , ou vivrai-je garçon ?
Sam. 16 Décembre 1780.
E
98
MERCURE
BON ! quand j'y penſe , un ſeul mot me délivre
D'un doute à mon repos fatal ;
J'étois garçon lorfque je vivois mal ;
Prenons donc femme pour bien vivre.
C'en eft fait , allons ; dès ce jour ,
Dès ce moment , vîte à l'Eglife !
Mais fi le repentir m'attendoit au retour ?
Si j'allois faire une fotiſe ?
Cela peut être ; car enfin ,
Si j'épouſe une Demoiſelle ,
Gare la fierté , le dédain ;
Jolie , elle va m'être à coup sûr infidelle ;
Méchante , quel enfer! j'en mourrai de chagrin.
Une bonne femme eft fans doute
Un grand tréfor ; bien le garde , qui l'a !
Mais , qui m'indiquera la route
* Pour rencontrer ce phénix-là ?
Quel fardeau qu'une femme ! il faut être fincère ;
Avec celles d'autrui j'ai bien fouffert, ma foi!
Que fera- ce , bon Dieu ! fi j'en prends une à moi
Et fans avoir encor le droit de m'en défaire ?
D'UN autre côté néanmoins,
Si j'embraffe le mariage ,
Je fais entrer l'ordre dans mon ménage ;
Pour moi , plus d'embarras , de peines , ni de ſoins,
De mon lit , de ma table on fera fon affaire ;
Je vais , bien affuré qu'on veille à mes befoins ,
Ne m'occuper qu'à ne rien faire,
BIBLIOTHECA
REGLA
DE FRANCE, 99
Si je fuis trifte , on faura m'égayer ;
Malade , dans mon lit on viendra me choyer.
Quand je rentre , quelle allégreffe !
On fe lève d'un air joyeux ,
Puis on me baife avec tendreffe.
Cela ne laiffe pas que d'être gracieux !
Oui , c'eft le parti le plus fage.
Prenons femme. Une femme égaie une maiſon.
.
Il fe peut que dans mon ménage
Ce miel attire maint frélon.
Mais ce point-là j'en ferai mon affaire.
Dieu falſe paix à mes voifins !
Mais pour eux je n'irai pas faire
Tous les jours noces & feftins ..
D'ailleurs ces liaifons , quand un homine a pris feinme;
Je fais trop à quel prix fouvent on les réclame.
J'ai vu de ces voifins qui , la main fur le coeur ,
De leur tendre amitié vont parler à Monfieur,
Et ne la prouvent qu'à Madame.
Fort bien. Je ferai donc , quittant le célibat ,
Des ferviteurs à Dieu , des fujets à l'État.
Je ferai.... N'eſt- ce pas parler en téméraire ?
En fuis-je bien certain ? J'en ai vu , j'en vois tant
Qui de leurs fils font bonnement
Les nourriciers , quand un autre eft leur père !
Peut-être encor ma femme aura
L'humeur coquette ; il lui faudra,
L'hiver, l'été , riche parure ;
Ajuſtemens, joyaux, bagues , ceinture ;
Ej
100
MERCURE
Car elles aiment tout cela
Plus que Sermons. Peut-être à ce goût-là
Elle joindra l'humeur impérieuſe ;
Il faudra du refpect ; il faudra que Monfieur,
Pour plaire à la belle orgueilleufe ,
Joigne au nom de mari l'emploi de ferviteur.
Combien à ce portrait pourroient fe reconnoître !
Combien vous en voyez , fans tous ceux que je voi !
Ce feroit en ce cas grande folie à moi
De me faire Valet, quand je peux vivre en Maître
MAIS non , j'ai tort de m'alarmer ;
Je la choifirai douce , honnête ;
Elle n'aura d'autre projet en tête
Que de prier Dieu , de m'aimer.
Tout le quartier la prendra pour modèle ;
Elle aura l'humeur douce avec un coeur fidèle.
Allons ; m'y voilà réfelu.
Duis c'en eft fait , je me marie.
Il ne me manque plus qu'avoir femme jolie ;
Je crois avoir déjà conclu ;
Je tiens déjà le contrat qui me lie....
Ma foi , tout réfléchi , je ne fuis plus tenté
Ce régime pour moi feroit peu falutaire ;
Et je crois que pour ma fanté
Je dois vivre célibataire .
AINSI parloit un de ces Chevaliers
Dont nos antiques Fabliers
'T
DE FRANCE. 101
Nous ont confervé la mémoire.
Il demeura garçon. Un de nos beaux-efprits ,
Ces jours derniers , en lifant cette Hiftoire ,
Nous dit : Il a mal fait , pour ne pas faire pis.
AIR de M. HINNER, Maitre de Harpe
de la Reine , Paroles de M....... R.
528-
CON- NOIS- SEZ- VOUS la charmante Emili-
eCon- noif- fez- vous fes ta- lens ,
fon ef- prit ?
Con -noiffez - vous
la charmante E- mi- lie ? Con- noilfez-
vous les talens , fon efprit Quand
el- le parle , ou fe tait , oufou - rit ;
E iij
102 MERCURE
Quand elle par-le , ou fe tait , ou fourit
, Je l'avoue- rai , je l'ai
me à
la fo- lie ; Quand el- le
par- le , ou fe tait , ou fou - rit ; Quand elle
parle , ou fe tait , ou fou- rit , Je
l'avouerai , je l'ai-me à la foli
je.
On dit pourtant que fon tour indocile
A fait ferment de ne jamais aimer;
DE FRANCE.
103
•
Mais quand on a le droit de tout charmer ,
On a celui d'être un peu difficile !
Sous un air froid , elle cache un coeur tendre,
Coeur qui connoît les droits de l'amitié ;
Et fi l'Amour n'en a pas la moitié ,
C'eft qu'elle fait qu'on ne doit pas l'entendre.
Un jour viendra qu'il faura la contraindre ,
Ce Dieu puillant , à brûler de fes feux....
Craignons ce jour .... pour un amant heureux
Combien d'amans en feront plus à plaindre !
QUI L'EUT PENSE , ou l'Engagemen
imprévu , Conte.
D'ÉRIMONT étoit entré dans le monde
avec toutes les qualités néceffaires pour y
réuffir. Une brillante éducation , conforme
aux vues qu'on avoit fur lui , ajoutoit aux
riches préfens que la Nature lui avoit faits .
Aux grâces du corps , aux agrémens de l'efprit
il joignoit la magie des talens . Il aimoit
les Lettres & les Arts , & s'y connoiffoit
affez bien pour en parler avec ceux qui les
cultivoient. Un tact naturel , & l'influence
qu'il eut bientôt dans le monde , firent ambitionner
fon fuffrage . Quand il eut reçu
les deux éducations qu'exige le monde ,
celle qu'un jeune homme reçoit de fes
maîtres , & celle que les feinmes s'em-
E iv
104 MERCURE
preffent de lui donner , il fe trouva jeté dans
les brillantes aventures . Il avoit le bonheur
d'être affez tendre d'abord pour intéreffer ,
& pas affez conftant dans la fuite pour être
importun. Il étoit de l'intelligence la plus
fine pour faifir le mot ou le coup - d'oeil qui
l'appeloit à la victoire , & ne ſe faifoit jamais
répeter le fignal de la retraite. Voilà , ce me
femble , la perfection de la galanterie. Il en
fut amplement récompenfe. Pendant plufieurs
années fes jours ne furent qu'une
chaîne de plaifirs , ou tout au moins de
triomphes. Il paffa par les trois degrés de ,
gloire reſervés aux Héros du monde galant ;
il y régna d'abord par la féduction d'un coeu
tendre, enfuite par les charmes d'un homme
aimable , & enfin par fa réputation . Ce troifième
règne eft fouvent encore affez long,
même chez les femmes.
Mais tout , juſqu'à la gloire & aux plaiſirs ,
a des momens d'ennui. D'Érimont , quoiqu'il
n'eût pas perdu la faculté de jouir , par
l'abus même des jouiffances , éprouvoit néanmoins
quelques inftans de langueur. Il fentoit
, finon la fatigue , au moins la fatiété.
- Dans un de ces momens prefque léthargiques
, il étoit rentré chez lui le foir avant
T'heure du fouper. Il y étoit feul . Que dis - je ,
feul ? En fuivant le cours de fes triomphes ,
j'avois oublié comme lui qu'il étoit marié.
Il eft temps que je m'en fouvienne ; car en
jetant autour de foi un regard de défouvrement
, d'Erimont vient lui-même de s'en
DE FRANCE.
ros
fouvenir. Mais à- propos , dit- il , comme un
homme frappé d'une réminifcence imprévue !
& auffitôt ayant appelé un de fes gens , il
lui ordonna d'aller demander ti Mde d'Érimont
étoit viſible pour lui. Le Laquais tout
étonné ouvre de grandes oreilles ; de peur de
faire quelque fotife faute d'avoir bien entendu
, il fe fait redire fon ordre ; & après
fe l'être fait répéter , il ne fe difpofe encore
à l'exécuter qu'en tremblant.
Mde d'Érimont étoit aimable & même
jolie. N'ayant trouvé dans les chaînes du mariage
qu'une plus grande liberté , elle s'étoit
vue réduite à l'alternative d'en jouir , ou de
vivre dans la folitude. Il n'y a pas- là à balancer
pour une jeune perfonne. Entraînée
dans le monde , ne fût- ce que pour éviter
l'ennui d'être feule , elle y rencontroit quelquefois
fon mari ; mais jamais ils ne s'y
cherchoient. Ils ne fongeeient pas même
affez l'un à l'autre pour prendre foin de
s'éviter. Par bonheur pour le repos de Mde
d'Érimont, fon coeur ne lui avoit jamais
parlé pour lui. Ils ne s'étoient que peu vus
avant de s'époufer , & ils avoient encore,
moins eu le temps de fe voir depuis. D'après
cela on juge que Mde d'Erimont avoit au
moins fongé à plaire dans les fociétés où elle
vivoit; & comme elle avoit des charmes &
de l'efprit , elle avoit trouvé des jouillances ,
finon pour fon coeur , au moins pour fon
amour propre.
Le jour que d'Érimont lui fit demander
Ex
106 MERCURE
fi elle vouloit le recevoir , elle fe trouvoit
peut - être dans les mêmes difpofitions où
etoit alors fon mari. Très- étonnée de cette
ambaffade , qu'elle n'eut pas même la prétention
d'interpréter , elle lui fit dire qu'elle
le recevroit avec plaifir. D'Erimont fe préfenta
; & après avoir demandé s'il n'incom
modoit point , il s'affit. Quand on eut fait
les complimens d'ufage , on parla du temps
& de la nouvelle du jour. La converſation ,
quoique vague & indifférente , fe prolongea,
parce qu'ils avoient l'un & l'autre affez d'efprit
pour la nourrir. Il s'apperçut qu'il étoit
tard ; Mde d'Erimont avoit fait fermer fa
porte ; il lui demanda fi elle vouloit lui permettre
de fouper avec elle . Vous ferez un
fort mauvais fouper , lui répondit Mde
d'Erimont ; mais fi vous voulez vous en contenter
, je le veux bien. On fervit aufſitôt ;
le fouper fut gai fans être bruyant ; ce plaifir
tranquille avoit quelque chofe de nouveau
& de piquant pour les deux convives ; ils
étoient aimables l'un & l'autre ; chacun des
deux étoit pour l'autre une nouvelle connoiffance;
les heures s'écoulèrent affez vîte ;
& d'Erimont fe retira fort content pour
s'aller coucher.
Le furlendemain il étoit engagé pour un
concert qui manqua ; il n'en fut la nouvelle
que fort tard. Que faire de fon avant- ſouper ?
Il n'auroit pas eu grande peine fans doute à
l'employer ; mais peut - être il ne s'en occupa
guère. Il fe reffouvint de Mde d'Erimont ,
DE FRANCE 107
qui avoit une legère indiſpoſition ce jour-là ;
il envoya chez elle , ou plutôt il lui écrivit
pour lui demander fi elle vouloit permettre
qu'il allat lui faire compagnie juſqu'à ſon
fouper. On accepta fa propofition de la manière
la plus obligeante ; il ſe rendit chez
elle , y fut plus aimable que la première
fois ; & l'heure du fouper venue , ce fur
pour le coup Mde d'Erimont qui le pria de
refter. D'Erimont etoit engagé ailleurs ; mais
il refta. La converfation fut au moins aufli
agreable & plus libre. Savez-vous , dit en
riant Mde d'Erimont , au milieu du ſouper ,
que là où vous étiez attendu , on ne devinera
pas au moins pour qui vous manquez à
votre engagement ? D'Erimont ſourit ; & un
moment après : il faut , lui dit-il , Madame ,
que je vous falle une confidence , où vous
trouverez peut être plus de franchiſe que de
politelle. Savez-vous qu'il n'eſt pas croyable
combien vous avez gagné depuis votre mariage
? Mon mariage , répondit Mde d'Erimont
avec un ſourire aimable ! mais je crois
que mon mariage s'eft fait à peu - près en
même-temps que le vôtre. Vous avez
raifon , Madame. Mais vous n'avez pas d'idée
de l'heureuſe métamorphoſe qui s'eſt opérée
en vous depuis ce temps- là. Vous aviez un
air d'embarras , ( pardon , Madame ) un
maintien de couvent ! .... c'eſt à ne pas vous
reconnoître. Ce n'eft pas là l'efprit que vous
aviez ; vos traits même font embellis. Eh bien,
Monlieur , dit Mde d'Erimont , fans vouloir
-
Evj
108
MERCURE
vous rendre votre compliment , ce que vous
avez dites -là de moi , je le penfois de vousmême.
Mais en vérité, ajouta- t'elle en fe reprenant
, fi quelqu'un écoutoit notre converfation
, on pourroit la trouver étrange . Voilà
prefque des douceurs , au moins. Je vous
jure , Madame , reprit d'Erimont , que vous
n'êtes plus la même ; & je le dirois ....
Devant des témoins , interrompit - elle ? Ah !
cela feroit fcandaleux . On caufa long temps
encore fans s'appercevoir qu'il fe faifoit
tard ; mais à la fin Mde d'Erimont , regardant
à fa montre , l'avertit qu'il étoit temps:
de fe retirer . L'heure eft indue , ajouta - t'elle
avec le fourire le plus gracieux ; & d'Erimont
fe leva pour s'en aller. Madame , lui
dit- il en revenant fur fes pas , je prends mon
chocolat le matin , feul , affez triftement.
Voulez- vous bien que demain je vienne
déjeûner avec vous ? Vous en êtes le maître ,
répondit Mde d'Erimont ; & ils fe féparèrent.
Le lendemain , ils n'oublièrent ni l'un ni
l'autre leur engagement. Mais d'Erimont
commença à fonger que ces fréquentes vifites:
fercient remarquees ; & il fut prêt à deman
der le fecret à fon Valet de- chambre. Le dé
jeûner ne differa du fouper que par la durée ;
car il fut tout aufli gai. Mde d'Erimont rit
beaucoup , plaifanta même ; & l'on convint
qu'il valoit cent fois mieux déjeûner ainfi
que féparément. On en fit autant le lendemein
& les jours d'après. Mais , Madame ,
DE FRANCE. Log
que
dit un matin d'Erimont , il me femble
nous avons fait rête- à- tête deux jolis foupers
; je ferois tenté d'un troifième . Quand
vous voudrez , lui répondit Mde d'Erimont.
Ce foit , reprit il ; & le foir même ils firent
un troifième fouper tête à- tête. Leur entretien
ce jour- là fut aimable , mais encore plus
intéreffant. Ils furent moins brillans , parlèrent
moins , fe regardèrent davantage , &
le coeur fit un peu de tort à l'efprit . Les momens
n'en furent que plus rapides . Mde
d'Erimont s'apperçut bien qu'il étoit fort
tard ; mais elle ne regarda plus à fa montre.
Pour lui , il fe plaignit d'une pareffe qui ne
demandoit rien moins que le repos. Enfin ,
dès ce jour- là ce ne fut plus le foir , mais
le matin qu'ils fe feparèrent ; & ils fe trouvèrent
ainfi à portée pour le déjeûner. Le
lendemain d'Erimont , enchanté de fa nouvelle
conquête , partit avec elle pour la cam
pagne , où ils pafsèrent quelques jours délicieufement
fans le fecours des fêtes , du bal
& de la mufique. On dit même que d'irimont
ne s'en tint pas- là . Il poulfa le couragejufqu'à
la témérité : à fon retour de la campagne
, il fe montra avec Mde d'Erimont
dans fa loge à l'Opéra. Vous voyez à quoi
l'on s'expofe par un feul moment de diftraction
on s'engage infenfiblement fans y
penfer ; & l'on ne s'apperçoit du chemin
qu'on a fait , que lorsqu'il n'eft plus temps
de revenir fur les pas.
(Par M. Imbert.)
110 MERCURE
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
LE mot de l'Enigme eft Écriture ; celui
du Logogryphe eft Cordelier , où fe trouvent
célier , ordre , Coire , Dôl, Roi , ride ,
Eole , céleri , Loire , Elie , loir , corde , cor
& lyre , rôle , Royer , colère , cire , cidre ,
Ciel & or.
ÉNIGM E.
Nous fommes bon nombre de foeurs ,
Dont l'étroite union & le rare affemblage
Plaiſent fort à nos poffeffeurs.
Si quelqu'une de nous à la maiſon fait rage ,
Elle fort , & fouvent cauſe bien des douleurs.
Chez nous la qualité de belles
Ne va point fans la dureté ;
Et plus nous avons de bonté,
Plus on nous éprouve cruelles.
(Par M. Richard , Avocat en Parlement.)
JE
LOGOGRYPHE.
Je fuis un petit animal E
Ardent à propager ma race ,
Plus ardent à faire le mal;
Mais qui me tient ne me fait point de grâce,
DE FRANCE. III
De mes fept pieds ôtez- en deux ,
Vous me rendez célibataire :
Je n'ai plus que le bien à faire ,
Et ne dois plus être amoureux.
(Par M. le B.... de B. près Rouen. )
NOUVELLES LITTÉRAIRES .
RÉFLEXIONS fur l'état actuel de l'Agriculture
, ou Expofition du véritable Plan
pour cultiver fes terres avec le plus grand
avantage , & pour fe paffer des engrais ,
in- 12 de 300 pages. A Paris , chez Nyon
J'aîné , Libraire , rue du Jardinet , 1780 .
Prix , 2 livres broché.
L'AUTEUR établit d'abord une théorie
fondée fur les principes de la Phyfique &
de la Chimie les plus modernes. Il paffe
enfuite à l'examen critique des procédés de
l'Agriculture actuelle , qui lui paroît encore
imparfaite , barbare & deftructive , même
dans les cantons les plus fertiles de l'Angleterre
& de la Flandre. Il propoſe enſuite
le Plan qui lui paroît le plus avantageux ,
produifant,pour en prouver l'excellence , des
raifonnemens & des exemples.
Les Agriculteurs- Pratiques de nos cam
pagnes auront peut - être de la peine à goûter
cet Ouvrage. Ils prennent communement
112 MERCURE
peu d'intérêt aux Differtations académiques
fur les organes de la nutrition des plantes ,
fur la nature des fels que renferment les
terres , les eaux & les météores ; fur les acides
', l'air fixe & le phlogistique : ils font
très- curieux des faits , mais fort peu des
cauſes.
و ر
"
La plupart verront avec peine qu'on reproche
dès la première page à leur cultiva
tion actuelle d'être « un Art plus dangereux
» qu'utile , dont il faudroit abandonner les
» préceptes pour en fubftituer d'autres . »
Le debut qui peut les effrayer étant fuivi
de plufieurs grands raifonnemens de pure
fpéculation, pourroit leur annoncer un Savant
de la ville , qui , du fond de fon cabinet
, laboureroit par fyftêmes. Les lumières
du bon fens naturel qui fe font mieux confervées
dans cette claffe précieufe que dans
les deux autres , ainli que l'amour inné de
la juftice & les fentimens de l'humanité ,
Leur apprennent à fe défier de toute idée
nouvelle qui leur paroit fondée ſur des fub-
' tilités trop recherchées.
C'est dommage que l'Auteur commense
par être trop favant ; car la méthode qu'il
confeille dans fes derniers Chapitres mérite
certainement la plus grande confidération .
Des Propriétaires alfez riches , affez intelligens
, affez zélés pour le bien public ,
devroient la mettre à l'épreuve dans plufieurs
cantons du Royaume , & publier le
Eéfultat de leurs expériences..
DE FRANCE. 1.132.
Le modèle propofé dans l'Ouvrage
page 18 , nous paroît offrir un coup - d'oeil
féduifant.
66
Rien de plus flatteur , de plus agréable
» que la vue des délicieufes campagnes du
» Veronois . Les champs font entourés de
» haies entretenues auffi proprement que fi
c'étoient des jardins. Le terrain eft coupé
par des foffés & des rigoles pour l'écou-
» lement des eaux , dont les bords font deftinés
à produire du fafran , des légumes
ou du foin. Le milieu du champ eft traverfé
fymmétriquement par des défilés
d'arbres fruitiers , & fur tour de mûriers,
qu'on tient artiftement bas & pommes ,
» dont les tiges foutiennent des vignes qui
les enchaînent les uns aux autres , & à
leurs pieds croiffent alternativement le
bled & d'autres plantes utiles . »
23
- «
Il n'eft pas douteux que cette riche manière
de cultiver ne réufsît dans plufieurs
cantons , grâce à la nature du fol , à l'expofition
& au climat.
Indépendamment des preuves que donne
l'Auteur, nous pourrions en citer plufieurs
exemples , non -feulement en Provence , en
Languedoc & en Guienne , mais encore dans
nos Provinces feptentrionales , en obſervant
néanmoins qu'ils ne fe trouvent encore pour
l'ordinaire qu'à la proximité des grandes
Villes , où le débit des fruits & des légumes
eft affez certain.
Mais en franche campagne il eft plus
114
MERCURE
douteux que,dans l'état actuel du commerce
rural , furchargé de tant de fardeaux , & gêné
par tant d'entraves , on pût s'indemnifer des
avances très- confidérables qu'exige un pareilordre
de culture : c'eft peut- être encore ,
malheureuſement pour nous , le cas d'expliquer
cette maxime de Caton , citée par
l'Auteur , page 26 , optimè colere damnofum.
D'ailleurs les Propriétaires favent- ils , ou
veulent - ils ? Les Fermiers peuvent- ils faire
ces grandes avances ? Les problèmes trèsimportans
que renferment en effet ces queftions
, fi fimples en apparence , font - ils du
reffort de la Phyfique & de la Chimie?
n'appartiennent-ils pas à une fcience encore
plus intéreffante ? L'Anonyme le fait trèsbien
, fi nous en jugeons par fa Préface &
par d'autres endroits de fon Ouvrage , réellement
eftimable. Ce n'eft pas fa faute fi nos
campagnes ne font pas encore en état d'en
profiter : ce n'eft pas non plus celle des
hommes refpectables qui cultivent nos
terres le mieux qu'il leur eft poffible dans
l'état où les réduifent les circonftances.
Tous les Arts fe tiennent : il en eft un qu'on
femble regarder comme le plus indifférent
de tous , puifqu'on s'empreffe de l'exercer
fans l'avoir jamais appris , & qu'on s'obftine
à croire qu'il ne doit point avoir de
principes : c'eft de lui que dépendent , quoiqu'on
en dife , le fuccès de tous les autres.
( Cet Article eft de M. l'Abbé Baudeau. )
DE FRANCE.
115
avec des LA HENRIADE de Voltaire
Commentaires en réponse à ceux du feu
Sieur la Beaumelle , par M. Bidaut . A
Paris , chez Jean - François Baftien , Libraire
, rue du Petit Lion , Fauxbourg
S. Germain .
La Critique eft aifée , & l'Art eft difficile.
ON fait qu'après cinquante années de
réuffite dans l'Europe entière , la Beaumelle
s'étoit laborieufement occupé à faire
fur la Henriade , le même travail que Zoile
avoit fait , de fon temps , fur l'Illiade & fur
l'Odyffée. Une entrepriſe fi téméraire étoir
réfervée à cet homme fingulier . Perfonne
n'ignore que ce n'étoit point la rivalité qui
l'y avoit déterminé.
Une jaloufie mal placée , & fon animofité
contre le Poëte avoient été fes feuls motifs.
Il eſt aife de le voir à la fimple lecture de
fon Commentaire. La plus aveugle fureur de
critiquer fe décèle à chaque note ; & il
prouve en outre qu'on peut écrire en profe
avec efprit , force & précifion , & mal juger
la poétie.Ce n'eft pas qu'il n'ait fait fur le plan
plufieurs remarques judicieufes. Il faut même
convenir que la Henriade de Voltaire eft
fufceptible de bonnes critiques plus qu'aucun
de fes autres Ouvrages. On fent qu'il l'a
commencée un peu trop jeune , & que fon
génie n'étoit pas encore mûr pour une fi
116 · MERCURE
grande entrepriſe. Mais les tirades de vers
que le Critique a eu la témérité de fubftituer
à ceux du Poëte , fuffifoient feules pout
difcrediter les obfervations , & réparer le
mal que le Commentaire pouvoit faire au
poëme.
Au refte , ceux même pour qui ce genre de
réfutation ne feroit pas fuffifant , trouveront
dans la Henriade Vengée une réponse au Com
mentaire , à laquelle les Critiques les plus
chagrins ne peuvent rien objecter de folide ,
& que les partifans du bon goût ne peuvent
trop lire. Il y a déjà plus d'un an qu'elle a
été publiée fans être connue , & fans que
les Littérateurs aient paru y faire la moindre
attention . Elle ne nous eft même parvenue
que tout récemment , à l'occafion
d'une lettre du Roi de Pruffe adreffee
à l'Aateur. Quel a été notre étonnement ,
ou plutôt notre plaifir , lorfque , à la manière
adroite & précife dont les Critiques
de la Beaumelle font préfentées , & plus en
core à la fupériorité de vues & de goût que
l'on remarque dans les réponfes , nous auns
cru reconnoître l'Auteur de la Henriade
lui-même , fi le nom de fon défenfeur
ne fe trouvoit à la tête du Livre . Cette feule
raifon ne nous permet pas d'infifter fur nos
conjectures ; mais il n'en eft pas moins vrai
de dire que le génie & l'amour-propre ne fe
fuffent pas mieux vengés , & nous préfu
mons que nos Lecteurs admireront , comme
nous , qu'un homme qui , durant toute fa
DE FRANCE. 117
vie, a eu la modeftie de ne rien publier,
ni en profe ni en vers , débute un peu
tard par un Ouvrage Littéraire plein de
connoiffances, d'agrément & de fel, marqué
au coin du goût le plus sûr & le plus fin , &
qui fuppofe un efprit verfé dans tous les
myſtères de la compofition poétique, & dans
toutes les délicateffes du ftyle . Citons en
exemple quelques pallages.
CHANT
Ier.
Et par droit de conquête & par droit de naiſſance,
Page 3 du Commentaire de la Beaumelle,
NOTE Ire
La Beaumelle fait
ici deux obfervations.
Il trouve mauvais que
le Poëte ait mis des
Sommaires en tête de
"chaque Chant ; il pretend
que c'eft ôter au
Lecteur un des plus
grands plaifirs de l'ef
prit , le plaifir de la
RÉPONSE,
Ce début du Criti
que ne doit pas prévenir
en fa faveur. Ces
argumens ou fommaires
, loin de dégoûter
le Lecteur , lui donnent
l'idéedu contenu
du Chant qu'il a lous
les yeux; ils facilitent
à ceux qui ont déjà lų
furprife ; que ces l'Ouvrage , le moyen
fommaires reffemblent
à ces prologues maladroits
, où l'un des
Acteurs venoit expofer
de trouver promptement
les endroits
qu'ils cherchent : cela
ne peut donc qu'être
118 MERCURE
en détail toute l'intrigue
de la Pièce , & que
c'eft raffafter fes convives
avant de les mettre
à table.
Il dit enfuite que ce
fecond vers fe trouve
dans un Poëme de la
Caffagne ; que dans la
fange d'Ennius , Virgile
ramafoit des perles.
Ilfait un crime à
Voltaire d'imiter Virgile.
utile , & n'eft pas fufceptible
de critique.
Il prétend que le fecond
vers le trouve'
dans un Poëme de la'
Caffagne , fur Henri'
IV. 1 °. Le Poëte qu'il
cite n'eft pas allez intéreffant
pour que
ceux qui ont eu la
patience de le lire fe
rappellent ce paffage.
Il auroit donc dû ,
pour appuyer fa critique
, citer ce vers en
entier. 2 °. La même
penſée peut fe trouver dans différens Auteurs
fans plagiat. Enfin , fi Virgile a puifé
dans la fange d'Ennius , on ne peut reprocher
à Voltaire d'avoir choisi une bonne
idée chez un mauvais Auteur.
CH A NI IX .
Page première du Tome deuxième du
Commentaire.
RÉPONSE.
La Beaumelle con- 1º. Cet épiſode
vient que ce Chant eft ,
fans contredit le
mieux écrit , qu'on y
رد
qui contient une fiction
, eft mal - à- propos
traité d'hiftoriet .
trouvedes vers heureux te. Tout le monde
DE FRANCE. 119
qui coulent d'une veine connoît l'hiftoire des
féconde , lliiqquuiidduuss , amours de Henri &
puroque fimillimus de Gabrielle d'Eftrées ;
amni. Le Poëte a ré- c'eft ce qui fait le fupandu
avec profufion jet de ce Chant. Le
l'agrémentfur cent tableaux
charmans. C'est
un tribut qu'il ne peut
s'empêcher de rendre
au Poëte. Mais il dit ,
1 ° . qu'ici c'est un épi- l'amour avec les coufode,
dont une partie
eft une fiction , & l'au- les plus féduifantes ;
tre une hiftoriette plus
que libre.
2°. Que c'eft malà-
propos mêler le facré
avec le profane ,
que d'employer dans
Poëte l'a traité avec
le brillant & l'élégance
dont la matière
étoit fufceptible ; il y
a , à la vérité , peint
leurs les plus vives ,
mais loin d'être forti
des bornes de la décence
, après l'avoir
expofé fous le coloris
le plus flatteur , il fait
voir avec la même
un Poëme Chrétien le force les maux qui en
fyftême mythologique.
3° . Que le Héros
eft avili par cet épi-
Jode; qu'il n'en réfulte
aucun avantage pour
l'intrigue , aucun obftacle
pour le dénoûment
; qu'on peut pardonner
les fautes que
produit un violent
amour , mais qu'on
n'apas la même indulgence
pour celles que
font la fuite , par ce
qu'il dit , vers 37 &
fuivans , jufqu'au 64.
On ne peut faire voir.
plus clairement le dan
ger qu'il y a de fe livrer
à l'amour. Cependant
, à entendre
le Critique , il fembleroit
que le Poëte
fe feroit plu à exprimer
tout le beau de
cette paffion, qu'il au
120 MERCURE
produit le goût des roit pouffée jufqu'à
plaifirs.
4°. Quefile Héros
étoit fi preffe d'avoir
une maîtreffe , pourquoi
s'éloignoit- il de
Paris ? N'avoit-ilpas
Montmartre à fa portée
? Du moins il auroit
pu donner, du lit
de l'Abbeffe , fes ordres
pour le fiege.
5°. Que l'Amour
eft indigne du Poëme
héroïque, s'il n'eft une
pallion ; que ce n'eft
qu'un libertinage ;
qu'à peine Gabrielle at'ellevu
Henri , qu'elle
eft émue ; que Henri
abandonne un fiége ,
non pour obéir à fon
coeur mais pour fatisfaire
fes fens; qu'il
jouit comme Hercule ,
& part comme un Page
furpris par fon
Gouverneur ; que Gabrielle
n'a pas même
l'honneur d'être féduite
; elle fe précipite
dans les bras du premier
homme qui entre
ر
l'indécence , & qu'il
en auroit cache les
dangers ou fes fuites,
2º. Le Poëte n'a
pas , comme voudroit
l'infinuer le Critique ,
mêlé le facré avec le
profane. Il a ' mis en
Chypre le lieu de la
fcene , comme il a mis
à Rome la demeure
de la politique , parce.
que les peuples de
l'Ile de Chypre ont
toujours paffe pour
être très-abandonnés
à l'amour , de même
que la Cour de Rome
a eu la réputation
d'être la Cour la plus
politique de l'Europe,
On ne doit pas , dit le
Poëte , regarder l'Amour
comme fils de
Vénus & comme un
Dieu de la Fable ; mais
comme une paffion
repréſentée avec tous
les plaifirs & tous les
défordres qui l'accompagnent.
Si l'on
a donné à cette paffion
dans'
DE FRANCE. 121
و
dans fon château ;
qu'aulieu de chanter les
Jentimens généreux &
tendres de deux coeurs
vertueux le Poëte
chante des plaifirs de
guinguette , &fes hymnes
fe fentent de la
fainteté du lieu.
6°. Que M. de Voltaire
eft le feul Poëte
perfonnifiée les mê
mes attributs que lui
donnoient les Payens,
c'est que ces attributs
allégoriques font trop
connus
pour être
changés . L'Amour a
des flèches , la Juftice
une balance ; fur cela
onpeut confulter Boi
leau :
C'eft d'un fcrupule vain s'alarmer vainement ;
C'eſt vouloir aux Lecteurs plaire fans agrémens :
Bientôt ils défendront de peindre la Prudence ,
De donner à Thémis ni bandeau ni balance ,
De figurer aux yeux la Guerre au front d'airain ,
Ou le Temps qui s'enfuit un horloge à la main ; I
Et par- tout , des difcours , comme une idolâtric ,
Dans leur faux zèle iront chaffer l'Allégorie.
qui n'ai rien dit au ༣༠. Cet ¢ pifode ne
coeur dans l'Epopée. préfente rien qui puif-
Enfin, ilauroit voulu le faire tort à la gloire
qu'au lieu de faire de Henri. Gabrielle
Henri amoureux de d'Eftrées étoit d'une
Gabrielle , ce Prince Famille illuftre , fille
eût répondu à l'amour & petite fille de
qu'avoit pour lui la Grand - Maître d'Ar-
Comtelle de Gram- tillerie. Il en devint
mont , qui étoit defon amoureux pendant les
parti, & qui l'aimoit ; guerres civiles ; & fi
que la Ducheffe de l'on peut pardonner
Sam. 16 Décembre 1780. F
122
MERCURE
Montpenfier
éprife
du Heros, ce font fes
termes ) furieufe d'ap
prendre qu'elle a une
rivale , foulevat le ciel
& la terre pour venger
fa paffion &fa beauté
fuivant le Critique's
les fautes que produit
un violent amour , on
doit avoir cette indul
gence pour ce Roi ; il
ne pouvoit vivre avee
fa femme, qui favo
méprifee. Il commence, tifoit fes ennemis , &
d'après cela , un plan
qu'il n'a pas la force
d'achever, où il fait
qu'il fut enfuite oblige
de répudier. D'ail
leurs ce Prince , quoi
· jouer à la Comteffe de que, très épris des
Grammont , deguifée charmes de Gabrielle,
en Officier, le rôle le à la fimple vue de
plus romanefque, LudMornay s'arrache
d'auprès d'elle pour
its joindre fon armée.
Loin d'être ávili par cet épifode , il n'eft que
plus eftimable d'avoir préféré fon devoir
& fon, honneur à fes plaifirs ; au furplus , le
Poëte s'eft exprimé de façon à ne pas donner
prife à cette Critique il n'a pas paffe les
bornes de l'honnêteté...
4. Il n'en eft pas de même du Critique ,
qui a l'indécence de mettre en jeu l'Abbeffe
de Montmartre , & de s'exprimer en termes
qui bleffent les oreilles les moins délicates .
5. Il n'eft pas poffible de donner une
idée plus défavantageufe
que fait le Critique
des Amours de Henri & de Gabrielle. A
T'entendre , Gabrielle fe livre d'elle - même
au premier homme qui entre dans fon chateau
: ce n'eft point à la féduction qu'elle
DE FRANCE.
123
cède ; elle fe précipite dans fes bras ; &
Henri abandonne un fiége , non pour obéir
à fon coeur , mais pour fatisfaire les fens.
Voilà un tableau bien different de celui qu'a
peint le Poëte. Lifez les vers 173 & fuivans
de ce Chant.
Elle entrait dans cet âge , hélas ! trop redoutable ,
Qui rend des paſſions le joug inévitable.
Son coeur ; mé pour aimer , mais fier & généreux ,
D'aucun amant encor n'avoit reçu les voeux , &è.
" Le Poëte fait plus. Il feint que l'Amour
pour féduire Gabrielle , enchante fon féjour.
Il décrit , de la manière la plus flatteufe
les charmes que ce Dieu emploie , & dit ,
vers 229 & fuivans ,
Contre un pouvoir ſi grand, qu'cât pu faire d'Eſtrée ?
Par un charme indomptable elle étoit attirée !
Elle avoit à combattre , en ce funeſte jour ,
Sa jeuneffe , fon coeur , un Héros & l'Amour.
» Eft- ce là le portrait d'une femme qui fe
rend au premier venu ? D'un autre côté le
Poëte préfente Henri qui , fe difpofant à
partir pour joindre fon armée , voit Gabrielle
, eft épris de fa beauté , & eft
malgré lui : ce qu'il exprime par les vers
233 & fuivans de ce Chant.
enu
Quelque temps de Henri la valeur immortelle
Vers les drapeaux vainqueurs en fecret le rappelle.
Une invifible main le retient malgré lui.
Fij
124 MERCURE
Dans fa vertu première il cherche un vain appui .
Sa vertu l'abandonne , & fon ame enivrée
N'aime , ne voit , n'entend , ne connoît que 'd'Eftrée.
Voilà Henri paffionément amoureux de
Gabrielle. Il veut rejoindre fes drapeaux ;
fa paffion violente le retient . Mornay arrive.
Le Poëte dit , vers 312 :
Il voit Mornay paroître ; il le voit & rougit.
L'un de l'autre en fecret ils craignent la préſence.
Le fage en l'abordant garde un morne filence ;
Mais ce filence même & ces regards baiſſés
Se font entendre au Prince & s'expliquent affez.
Sur ce vifage auftère où règne la trifteffe ,
Henri lut aifément fa honte & fa foibleffe.
Rarement de fa faute on aime le témoin ;
Tout autre eût de Mornay mal reconnu le foin.
Cher ami , dit le Roi , ne crains point ma colère ;
Qui m'apprend mon devoir eft trop sûr de me plaire.
Viens , le coeur de ton Prince eſt digne encor de toi :
Je t'ai vu , c'en eft fait ; & tu me rends à moi.
Je reprends ma vertu que l'Amour m'a ravie.
De ce honteux repos fuyons l'ignominie.
Fuys ce lieu funefte où mon coeur mutiné
Aime encor les liens dont il fut enchaîné !
Me vaincre eft déformais ma plus belle victoire.
Partons , bravons l'Amour dans les bras de la Gloire;
Et bientôt dans Paris repandant la terreur,
Dans le fang Eſpagnol effaçons mon erreus,
DE FRANCE.
125
Ce portrait eft bien différent de celui
qu'a fait malignement le Critique. On y
voit un Prince qui préfère fon devoir
& le bien de fes peuples à fes plaifirs ; qui a
l'ame affez droite & affez pure pour favoir
gré à Mornay de la démarche qu'il a faite
pour le ramener à lui -même. Cet amour eft
donc préſenté comme une violente paffion ,
tant de la part de Henri que de celle de
Gabrielle , & non une fimple paffade , un
libertinage , comme veut l'infinuer le Critique.
Il y a plus , c'eft que lui- même le reconnoît
dans fa note , page 29 du fecond
volume de fon Commentaire , où il s'exprime
ainfi au fujet de ce vers : N'aime , me
voit , n'entend ne connoit que d'Eftrée.
" Les Catons , dit- il , pourront ne pas trou-
» ver ce vers affez grave pour l'Épopée ;
» pour moi , je penfe que cette image repréfente
avec énergie l'ivreffe d'une vive
paffion. » Cet amour pouvoit donc ,
d'après le Critique même , entrer dans un
Poëme épique. Si l'Auteur a répandu avec
profufion , pour fe fervir des termes de la
Beaumelle , l'agrément fur cent tableaux
charmans , c'eſt que le fujet en étoit ſuſcep
tible.
و د
›
6º. Ce Critique prétend que le Poëte n'a
rien dit au coeur dans l'Épopée . Il y a ceper
dant peu de Poëtes qui ayent fi bien connu
& fi bien caractériſé les différentes fenfations
dont le coeur eft affecté , foit de joie , de
triſtelle , de tendreffe , de haine , de pitié ,
Fiij
126
MERCURE
de mépris , de douceur , de violence , d'humanité
, de férocité. On en trouve une infinité
d'exemples dans la Henriade. Pour s'en
convaincre , on peut lire les vers 284 & 354
du premier Chant ; les vers 207 , 209 , 230 ,
335 , 348 du fecond Chant ; les vers 303
du troifième , 468 du quatrième , 344 du
cinquième , 12 du feptième , 259 , 273 du
huitième , 339 du neuvième , & 139 du
dixième , & l'on verra l'injuſtice de ce Cri
tique.
23
Enfin, les amours de Gabrielle avec Henri
font trop connus , ont eu trop de fuites , pour
que le Poëte ne les célébrât pas plutôt que
ceux de la Ducheffe de Montpenlier & de
la Comteffe de Grammont , dont le roman ,
propofé par le Critique , eût prêté au ridicule.
"
Nous avons choifi ce paffage de préféren
ce , comme un des endroits de la Henriade le
plus fufceptible d'objections embarrallantes,
& qui par conféquent pouvoit faire le mieux
juger de la tournure & de la folidité des répónfes.
Nous aurions bien voulu citer encore
l'article concernant l'i uchariftie , où la
Beaumelle ofe attaquer ce beau vers ,
Et lui découvre un Dieu fous un pain qui n'eft plus.
Article curieux , très- bien travaillé , & où le
Poëte eft bien défendu contre le Critique,
Mais les bornes que nous preferit la forme actuelle
de ce Journal , ne nous permettent pas
d'étendre cet extrait plus loin . Nous regrettons
DE FRANCE. 127
fur-tout de ne pouvoir citer quelques notes
fur les détails du ftyle ; nous dirons du moins
que nous n'en avons pas trouvé une
feule qui ne foit pleine de jufteffe & de
goût ; & nous finirons par la copie de la
Lettre que le Roi de Pruffe a écrite à l'Auteur.
Au Sieur Bidaut , à Paris.
" J'ai reçu votre Lettre & la défenſe de
la Henriade ; je vous rends, grâces de
» votre attention obligeante. Quoique la
Critique que l'on a faite de ce chefd'oeuvre
foit auffi maladroite & mauvaife
» que poffible , on vous doit des obligations
cependant d'en avoir fi bien fait
connoître tout le ridicule. Sur ce , je prie
Dieu qu'il vous ait en fa fainte & digne
garde. Signé , FRÉDÉRIC.
33
Poftdam , ce 8 Avril 1780.
MÉMOIRES de Clarence Welldone , ou le
pouvoir de la Vertu , Hiftoire Angloife ,
par Mde de Malarme. 2 Vol . in 12. A
Paris, chez Cailleau, Imprimeur- Libraire ,
ruc S. Severin .
CE ROMAN eft en Lettres ; la marche en
eft fimple , mais le fond plein d'intérêt
& narré avec autant de précifion que de
facilité.
›
Clarence Welldone quitte fon Couvent
Fiv
128 MERCURE
A
à Metz pour paffer à Londres dans les bras
de fes parens , & laiffe dans ce Monastère
fon amie Eugénie , à qui font adreffées prefque
toutes les Lettres qui compoſent ce Roman.
A combien d'événemens cette jeune
& charmante Angloife eft expofée ! Sa tendre
mère , qui la rappelle vers elle , eft
bientôt veuve par la mort d'un Epoux qu'elle
chériffoit , & que la perte de fa fortune
( par la faillite de fon Banquier ) conduit au
tombeau. Cette perte inattendue la contraint
à vendre le peu de mobilier qui lui
refte pour fe monter une petite boutique de
Lingère,avec laquelle elle efpère fubfifter &
fon aimable fille , le refte de leurs jours.
Ce projet commençoit à s'effectuer ; mais
leur tranquillité devoit être interrompue:
Sir Henri Sandwick , auffi riche qu'extrava
gant , voit Clarice Welldone dans une promenade
, & en devient bientôt éperduement
amoureux. Ce jeune Seigneur ne connoiffant
que le plaifir , & ne cherchant que les
moyens de fe le procurer , ne tarde point à
découvrir la demeure de celle dont il defire
la poffeffion. Sous prétexte d'acheter des
dentelles , il voit l'objet de fon amour ; mais
voir ne lui fuffit pas , il lui faut quelque
chofe de plus réel . Une femme de fa connoiffance
& amie de la mère de Clarence
ame fervile & intéreffee , lui promet de favorifer
fes criminels deffeins , s'il veut lui
donner une maifon à quelques milles de
Londres , dans laquelle , demandant à la
DE FRANCE.
129
mère de Clarence la permilion de la conduire
à fa campagne , elle la lui livrera pour
en difpofer à la volonté. Le jeune. libertin
accepte avec tranfport cette flatteufe propofition
; la maifon eft donnée ; Mde Willdone
a confenti à laiffer aller fa fille avec
l'infame Jarvis ; ( c'eft le nom de l'entres
metteufe ) telle que la tendre colombe , qui
fe laiffe prendre dans les filets de l'Oifeleur
, cette jeune beauté , fans aucune défiance
, fe précipite elle - même dans le
gouffre où l'on veut immoler fon innocence.
Mais fa fageffe , fa fermeté & fa
bonne mère , qui heureufement va la trouver
à cette campagne , l'arrachent au crime
affreux dont elle alloit être la victime. Elle
retourne chez fa mère ; bientôt Sir Henri
Sandwick fe rend à la boutique de Mde
Welldone pour y contempler au moins
celle qu'il n'a pu attendrir , il trouve toute
la maifon en alarmes ; il s'informe de ce
qui peut en être la caufe ....... Pour lui quel
coup de foudre ! Clarence venoit d'être ravie
à fa mère. Ecouter le récit de cette
aventure, jurer de la venger , mettre ce
projer à exécution , eft pour lui l'ouvrage
d'un feul inftant. Mais où la trouver ? Eh !
quel prodige n'opère pas l'amour ? Enfin , il
a découvert le château où l'on retient en
fermé l'objet de fa tendreffe. Son indigne
ravifleur eft abfent , fes gens enivrés , rien ne
s'oppose à fes defirs ; Clarence eft arrachée
à l'infâme prifon qui la retenoit, A peine
Fy
110 MERCURE
a-t -on fait quelques lieues , que la chaife
qui emporte Clarence eft atteinte par Fitz-
William , qui venoit de s'appercevoir qu'on
lui avoit enlevé fa proie. Henri Sandwick
n'a que le tems de fe mettre en defenfe ,
il lui donne un coup d'épée qui le renverfe
aux pieds de fa victime.Un coup de pistolet
qu'un des gens de Fitz - William tire à
Henri , paffe heureufement à côté de lui ,
& va frapper fon poftillon : & Henri de le
remplacer , & de conduire lui-même Clarence
, plus morte que vivante , dans une de
fes terres.
La poffeffion de ce charmant objet réveillant
en lui tout fon amour , lui fait hafarder
une tentative. L'horreur de ce procédé
détermine Clarence à fuir une maifon qui
ne peut que lui devenir funefte. La nuit
favorife fon deffein ; un drap attaché à fa
fenêtre , & auquel elle s'abandonne , la porte
dans la cour du Château ; une brèche au
mur du jardin facilite fon évaſion . Elle
court à travers les champs , fans s'embar
raffer ni où elle ya , ni ce qu'elle deviendra :
que lui importe ? fa vertu fera confervée ;
que defire de plus un coeur comme le fien ?
Après un jour & une nuit de marche, mourant
d'inanition , elle entre au hafard dans un
parc
dont la porte fe trouve ouverte. Il étoit
einq heures dumatin ; un vertueux Anglois s'y
promenoit occupé à lire. Il voit Clarence à
fes genoux ; à cet afpect , quel coeur ne feroit
point ému? Il l'emporte dans fon apparte
DE FRANCE. 131
ment , & lui laiffe prendre le repos dont
elle a befoin , en ordonnant à fa femme de
charge d'en avoir le plus grand foin.
Il apprend bientôt le fujet qui a contraint
Clarence à fe refugier chez lui, Ce bon Anglois
( Milord Pouwer eft fon nom ) joint
au récit que cette Belle lui fait de fes malheurs
, celui de fon hiftoire , qui eft fort
intéreflant. Des lettres que Clarence fait
parvenir à fa mère , l'ont en peu de tems
fait voler dans les bras de fa vertueufe fille ;
& les inftances que Mylord Pouwer leur
fait pour qu'elles partagent fa demeure , les
ont bientôt determinées.
Au bout de quelque tems , Mylord Pouwer
tombe dangereufement malade ; fon
Médecin eft appelé. Combien , lui dit - il ,
croyez-vous quej'aie dejours à vivre ? Une
pareille queftion devoit déconcerter , le
Docteur. Après avoir hélité , preſſe par
Mylord , il avoua qu'il penfoit que dans
deux jours il ne feroit plus. Mylord Pouwer
écoute cette réponfe en véritable Philofophe
, arrange fes affaires avec ce fang - froid
que l'Anglois met à fe donner la mort quand
il eft attaqué du fpleen , & dir à Clarence
& à fa mère , qui ne quittoient plus fon
chever Depuis l'inftant où j'ai vu votre
adorable fille , j'ai formé le defir de lui of
frir ma main , votre maladie ( Mde Wilidone
fortoit d'être malade ) avoit retardé mon projet
, & l'état où je me trouve me force à ne
F vj
132 MERCURE
point en éloigner l'éxécution. Ne me refuſeż
pas cette grâce ; elle est néceſſaire à mon repos.........
Je mourrai avec moins de regretsfi
je puis lui laiffer une fortune digne de fes
yertus. Leur mariage fut contracté le même
jour, & celui où cet homme généreux devoit
finir fa carrière , fut l'aurore de fon bon
heur. Une crife inefpérée lui rendit la vie
& il fe vit l'époux de la belle Clarence
& jouit dès lors de la meilleure fanté.
Ce n'eft pas le premier miracle que l'amour
ait fait. Ils fe rendirent tous à Londres.
Après plufieurs années d'une tendre union ,
le bon Mylord & la mère de Clarence
meurent de la petite vérole. Elle eft inconfolable
, & attaquée de la même maladie ;
on la voit au moment de les fuivre au tombeau.
Mais Henri Sandwick refpire encore ;
fon amour pour elle n'a fait que s'accroître
par le laps de tems qui ordinairement le
fait difparoître. Fitz William , guéri de fa
bleffure , s'eft marié à Londres ; Clarence
Welldone eft libre , & maîtreffe d'une fortune
confidérable. Les premières impreffions
s'effacent difficilement ; elle voyoit
Henri ; il étoit encore jeune & charmant
il convenoit de fes fautes , il en demandoit
le pardon aux genoux de la tendre
Veuve. Que d'armes puiffantes pour vaincre
le coeur chancelant de la belle Clarence !
On ne réfifte pas long- tems au Dieu qui
foumet tout à les loix : Clarence ſe rendit ,
DE FRANCE.
133
Henri devint fon époux , & rien ne manqua
plus à leur bonheur mutuel .
11
On rencontré dans le cours de ce Roman,
plusieurs Épifodes qui contribuent à l'embellir;
& qui font honneur à l'efprit & à
la fenfibilité de Mde de M.
SPECTACLES.
COMÉDIE ITALIENNE.
LEE
Mardi 28 Novembre , on a repréſenté
pour la première fois la Somnambule , Comédie
en un Acte & en vers,
Sophie eft aimée de Saint - Albin ; mais
elle renferme avec foin dans fon coeur la
tendreffe que celui ci a fu lui infpirer. En
vain fon père , pour l'engager à épouſer ſon
jeune ami , employe auprès d'elle tous les
moyens dont l'amour paternel le rend capable
; il ne peut bannir de fon ame les inquiétudes
, l'effroi que lui caufent les chaînes
de l'hymen. Les idees qu'on lui a données
fur les hommes en général, ne lui laiffent
pas la faculté de foupçonner qu'il en exiſte
un qui foit fait pour la rendre heureufe :
elle rend néanmoins juftice aux qualités de
-Saint- Albin ; mais il n'en doit peut - être l'apparence
qu'à la diffimulation , en conféquence
elle refufe, formellement fa main.
144
MERCURE
Heureufement pour Saint - Albin , Sophie
eft Somnambule . L'ame encore battue de
l'affaut qu'elle vient d effuyer , elle s'occupe
en rêvant de fon amour , el e croit que fon
amant s'eft retiré pour jamais , elle lui reproche
fon ingratitude , & finit par avouer
qu'elle l'adore. Un cri de joie que jette le
jeune homme arrache Sophie au fommeil ,
elle rougit, héfite un moment, & renouvelle
un aveu qui à l'inftant même eft fuivi de fon
union avec Saint- Albin .
Nos Lecteurs n'ont pas oublié l'Antipathie
pour l'Amour, Ouvrage charmant , repréfenté
il y a quelques mois à la Comédie
Françoife , & dont nous avons parlé dans
ce Journal. Les raifons de l'éloignement
qu'Adélaïde éprouve pour le mariage font
les mêmes que celles dont Sophie fait ufage
dans la Somnambule . Dans la première Comédie
, elles font foutenues & développées
avec les reffources que donnent le talent
exercé & la connoiffance du coeur humain ,
ici elles font préfentées avec toute la foibleffe
de l'inexpérience ; cependant il exifte
encore entre les détails des deux Ouvrages
une reffemblance affez frappante pour que
le Spectateur en foit furpris. Quelle est la
caufe de cette reffemblance ? Nous Pignorons
; ce qu'il y a de sûr, c'eft qu'il y a 8 ou to
ans que l'Antipathie pour l'Amour a été reçue
à la Comédie Françoife. Quant à la Somnambule
, c'eft , dit on , le coup d'effai d'un
jeune homme , & c'eſt un titre à l'indul
1
DE FRANCE.
138
gence ; mais l'indulgence n'exclut pas les
confeils néceffaires . Nous invitons donc
l'Auteur de cette petite Pièce à étudier les
refforts qui font marcher une action avec
quelque chaleur ; à prendre connoiffance
des effets dont une Comédie a befoin pour
répondre à fon titre & pour fixer l'attention.
Nous l'exhortons encore à fe fouvenir de ces
vers d'Horace :
Intererit multùm Davus ne loquatur , an Héros :
Maturufnefenex , an adhuc florentejuventâ
Fervidus.
Quand il aura réfléchi mûrement fur tous
ces objets , & qu'il aura recueilli le fruit de
fes réflexions , il conviendra lui- même que
peu d'Ouvrages prêtent plus à la critique ;
font auffi triftes , & auffi froids que la Somnambule.
Le Samedi fuivant , Mde Lacaille a dé
buté par le rôle d'Hélène dans Silvain ; elle
a continué fes débuts par celui de Blaifine
dans Blaife le Savetier, &c.
Nous connoiffions le talent de cette Débutante
avant qu'elle arrivât à Paris : les
Théâtres de Fontainebleau & de Verfailles
ont été fous nos yeux les Théâtres de fes
fuccès ; néanmoins nous l'avons toujours
regardée plutôt comme une Chanteufe que
comme une Actrice , & nous avons tou136
MERCURE
jours defiré qu'elle s'occupât du travail qui
lui eft néceffaire pour acquérir les qualités
que ce dernier titre demande impérieufement.
Les mêmes éloges dont nous l'avons
trouvée digne quant au goût & l'adreffe
qui préfident à fon chant , nous les lui devons
encore ; nous l'engagerons feulement
à obferver que dans l'emploi des Duegnes ,
qu'elle veut remplir à la Comédie Italienne,
elle doit donner à fon chant une marche
plus vive & plus animée ; qu'il y a une
nuance très-diftincte entre les rôles d'Amoureufes
& ceux de Mères ou Duegnes , &
que le foin qu'elle apporte à faire briller fa
voix & fon talent mufical , pourroit être
très agréable dans le premier de ces emplois
, mais qu'il eft très - déplacé dans le fecond.
Quant à fon jeu , nous y avons remarqué
la même langueur , la même mo
notonie que nous lui avons reprochées
dans tous les tems ; nous espérons que fi
elle refte en cette ville , les bons avis qu'elle
y peut rencontrer , l'exemple des bons mor
dèles qui y font encore , la détermineront à
une étude qui peut feule lui affurer les fuffrages
du Public .
DE FRANCE. 137
VARIÉTÉ S.
2
REPLIQUE pour M. DE VOLTAIRE
contre M. DE CHARNOIS.
JEE perfifte , Monfieur , à croire que Voltaire n'a
point commis dans Zaïre la faute qu'on lui reproche .
Il n'a point violé le coftume , d'une manière vicieuſe
& condamnable.
J'ofe affurer qu'il eft permis aux Écrivains Dramatiques
d'introduire dans leur Ouvrage une dérogation
aux ufages , moeurs & coutumes du pays où
fe palle l'action , moyennant les quatre conditions.
fuivantes. Premièrement , que cette dérogation foit
annoncée très-clairement & très - diftinctement aux
Spectateurs avant d'être effectuée . Secondement
qu'elle foit poffible & vraisemblable.Troifièmement ,
qu'elle ait un motif apparent.Quatrièmement enfin
qu'elle produife des effets remarquables dans la pièce .
A mon avis , ( que je foumets au jugement des connoiffeurs
) c'eſt alors une beauté de plus , & non pas
une faute.
Une dérogation vraisemblable, annoncée, motivée,
eft un événement qui frappe , occupe , intéreffe . La
violation de coftume eft vraiment digne de blâme ,
quand le Spectateur n'en a point été prévenu . Son
premier mouvement eft de l'imputer à l'ignorance ,
ou du moins à l'étourderie de l'Auteur ; dela naît une
diftraction défagréable , & c'eft une grande faute
que d'exciter une pareille fenfation dans le cours d'un
Drame.
Quant à Zaïre , la dérogation aux moeurs Afiatiques
eft annoncée plufieurs fois très -clairement , &
nul étranger n'eft introduit dans le Sérail avant cette
138 MERCURE
?
annonce. Rien de plus poffible & de plus vraifemblable
que la fantaifie d'un Soudan de l'Afie , qui
veut une fois dans fa vie , pendant deux heures
avoir une Cour à la manière des Rois d'Europe. Le
motif d'Orofmane eft évident , & M. de Charnois a
eu foin d'en expofer lui- même les effets. Ce n'est donc
point une faute , mais un agrément de plus.
L'ouverture du Sérail qu'Orofmane veut rendre
acceffible à tout le monde , vers le commencement
du premier A&te , eft un événement qui peint d'autant
mieux fon amour & fa joie. L'ordre qu'il prononce
enfuite de le barricader , peint d'autant mieux
fa jaloufie & fa fureur.
Obfervons d'ailleurs , qu'Orofmane eft un Scythes
qu'il dit lui- même , Je ne fuis point formé d'un fang
Afiatique ; en adoptant un ufage étranger au Sérail ,
il ne fait donc rien contre les lois de la vraifemblance.
En tout , mon opinion eft qu'il ne faut pas donner
inutilement des entraves au génie par des règles
arbitraires.
Quant à mon nom , comme il ne s'agit ici ni de
faits ni de perfonnalités , ne jouiffant d'aucune autorité
dans la Littérature , & n'ayant pas l'honneur
d'être connu de M. de Charnois , je le prie de
mettre qu'il ne foit pas publié....
per.
En prenant contre lui la défenſe de Voltaire , j'ai
cru faire un acte de juftice . Je n'en eftime pas moins
fes talens & fon courage.
J'ai l'honneur d'être.
**
}
1
DE FRANCE
139
SCIENCES ETET ARTS.
LETTRE au Rédacteur du Mercure.
MONSIEUR,
ON voit aux pages 176 & 177 de la Partie Politique
du Mercure de France , Nº . 44 , de cette an
née, des faits qui prouvent , avec d'autres que j'ai
appris d'ailleurs , combien le coup de vent du 8 au
9 d'Octobre , & de toute la journée du 9 , a été funefte
à plufieurs des bâtimens navigans dans le
Golfe de Gascogne . Il eft pourtant certain que ce
coup de vent a été annoncé fur nos côtes par le
Baromètre plus de vingt - quatre heures d'avance. Si
donc les Bâtimens , victimes de fa violence , en
avoient eu à leur bord , & qu'ils l'euffent confulté ,
ils auroient évité leur malheur , foit en ne fortant
pas du Port , comme plufieurs ont fait jufqu'au
moment de la tempête , foit en cherchant un afyle
dans un de ceux qui étoient à leur portée On ne
doit pas ignorer cependant que le Baromètre Nautique
dont j'ai introduit l'ufage dans la Marine après
l'avoir extrêmement perfectionné , & par ordre de
M. de Sartine , peut être obfervé à bord avec au
tant de préciſion qu'à terre , & avec plus de fuccès
encore. Cet Inftrument & fes propriétés ſont annon→
cés dans plufieurs Cahiers du Journal de Marine ,
première & feconde année ; mais le Mercure ;
devenu fi intéreflant depuis peu , étant beaucoup
plus répandu que mon Journal , j'ai cru qu'en con
féquence du zèle pour les chofes utiles , qui vous
140 MERCURE
anime toujours , vous voudriez bien inférer cette
Lettre dans le plus prochain Numéro.
Les Obfervations journalières que je fais ici depuis
long- temps , me mettent en état de faire voir comment
ce coup de vent a été annoncé , & le voici.
42
1009
94
00
Le Baromètre qui , quelques jours avant le 8 Octobre
1780 , s'étoit foutenu au - deffus de 28 pouces ,
n'étoit déjà plus le 7 , à dix heures du foir , qu'à 27
pouces II lignes ciel affez ferein , petit frais
du Nord. Le 8, à huit heures & demie du matin, 27
pouces 7 lignes 2 , ciel tout couvert , joli frais du
Sud- Eft. A dix heures du foir du même jour, 26
pouces lignes , ciel tout couvert , grande
pluie & grande tourmente de l'Oueft , ou à -peur
près . A onze heures, 27 pouces 11 lignes , & c.
On ne peut pas , ce me femble , defire une annonce
plus formelle , plus décifive , & donnée plus à temps :
par quelle malheureufe fatalité ne s'eft- on pas mis
en état d'en profiter ?
13
Il eft bon encore d'être averti qu'à L'Orient M.
Theverard , Commandant de la Marine , de l'Académie
Royale de Marine , & Correfpondant de l'Académie
Royale des Sciences ; à Rochefort , M.
Romme , Profeffeur de Mathématiques , & Corref
pondant de l'Académie Royale des Sciences , font
journellement des Obfervations correspondantes à
celles que je fais ici , ce qui peut très-bien fournir
une reffource dans le cas où les Baromètres Nautiques
feroient dérangés ou détruits , ce qui arrive
quelquefois , vu leur fragilité , puifqu'ils font encore
en verre. On fait actuellement ici de ceux en
fer que j'ai inventés , & qui feront certainement
à la mer du fervice le plus für. On en peut voir la
defcription & l'ufage dans le quatrième & dans le
cinquième Cahier de la première année du Journal
de Marine. On foufcrit pour ce Journal chez M.
DE FRANCE. 141
Theveneau , Directeur de la Fofte de Paris , rue des
quatre Vents à Paris , & chez les principaux Libraires
du Royaume.
J'ai l'honneur d'être , avec refpect , Monfieur ,
Votre très-humble & très - obéiffant
ferviteur , BLONDEAU , Auteur
du Journal de Marine.
A Breft , le 10 Novembre . 1780.
GRAVURES.
Avis de MM. les Rédacteurs du Voyage
Pittorefque de l'Italie.
LA néceffité où l'on eft depuis plufieurs mois
de s'occuper entièrement de l'impreffion du Texte
da Voyage de Naples , auquel on travaille fans relâche
, & les détails de toute efpèce qu'entraînent les
foins qu'on y apporte , ont un peu retardé la Livraifon
qui eft préfentée dans ce moment- ci . Meffieurs
les Soufcripteurs ont dû voir par le Tableau qui
leur a été envoyé , au mois d'Avril dernier , de la
forme de l'Ouvrage & de la marche qu'on fe propofoit
de fuivre , que le premier Volume devoit
contenir en tout feize Livraifons ; ils en ont déjà
reçu quatorze , voici la quinzième ; la feizième , qui
eft également prête depuis long temps, paroîtra dans
le mois de Décembre,& on efpère êtreen état de mettre
au jour la première Partie du Texte du premier Volume
dans le courant de Janvier , & la feconde Partie
au mois de Mars ou d'Avril , ou plus tôt , s'il eſt
poffible. Au refte , ils font priés d'être perfuadés
que, s'il y avoit quelque retard , il ne pourra être
attribué qu'au defir de bien faire , & à la volonté
d'apporter à l'exécution Typographique tous les
foins & les ornemens dont on la croit fufceptible.
142 MERCURE
Carte de la Généralité de Bourges , dreffée &
exécutée par le fieur Dupain- Triel , Ingénieur-Géographe
du Roi , réduite d'après la Carte fur la même
Echelle , & à l'inftar de celle de Paris , publiée en
1778. A l'Obfervatoire , & chez le fieur Dupain-
Triel , rue des Noyers , près S. Yves , chez lequel
on trouve auffi un dépôt des Cartes de l'Académie
, & tout ce qu'on peut defirer en Géographie .
Prix , 3 livres,
Tombeau de J. J. Rouffeau dans l'Ile des Peupliers
, tel qu'il vient d'être exécuté par les foins de
M. de Gérardin , Eftampe de 18 pouces de haut fur
15 de large , deffinée par Gandal , & gravée par
Godefroi. Prix , 3 livres. A Faris , chez l'Auteur ,
rue des Francs- Bourgeois,vis à- vis la rue deVaugirard.
Cahier contenant le projet d'une Eglife Parcif
fiale , avec les Portails projetés de l'Eglife S. Paul
& de l'Eglife S. Severin de Paris , par M. Panferon.
Prix , livre 4 fols. A Paris , chez l'Auteur ,
rue des Maçons , maifon de M, Levaffeur , Graveur.
ANNONCES LITTÉRAIRES.
On trouve chez Barbon , Imprimeur - Libraire ,
- 29.
rue des Mathurins , les Ouvrages fuivans : 19. Rapin
de Hortis , in- 12 , veau doré. Prix , 4 livrés
10 fols. Cet Ouvrage fait le foixante - sixième Volume
de la Collection des Auteurs Latins.
Tome XI des Vies des Saints , in- 8º . relié. Prix ,
6 livres. Le Tome XII , qui finira cet Ouvrage,
eft fous preffe , & paroîtra à la fin de 1781. -
3 ° . Imitation de Jésus- Chrift , nouvelle Édition , in-
12 , veau doré fur tranche , avec figures. Prix ,
6 livres,
DE FRANCE. 143
Mémoire fur l'ufage des Narcotiques dans les
fièvres intermittentes , ou nouvelle Méthode de traiter
les fièvres d'accès , par M. du Chanois , Docteur
Régent de la Faculté de Paris , vol. in- 12 .
Prix , 12 fols, A Paris , chez Méquignon , Libraire ,
rue des Cordeliers.
·
L'Homme de ma connoiffance , Comédie en deux
Actes & en Profe , par M. Mercier , in - 8 °. Prix ,
1 livre 4 fols.
La Demande imprévue , Comédie en trois Actes
& en Profe , par le même , repréſentée par les Comédiens
Italiens le 23 Mai 1780. Pax , 1 Hvre 16
fols. A Paris , chez Ballard , Imprimeur - Libraire ,
rue des Matharins , & la Veuve Duchefne , Libraire,
rue Saint Jacques
Almanach de la Ville &Diocèfe de Sens , in- 18.
Prix, 12 fols. A Paris, chez Gogué & Née de la
Rochelle , Libraires , quai des Auguftins.
Mémoires fur différens fujets de Littérature , par
M. Maugez , in- 8 . A Paris , chez Lottin le jeune ,
Libraire , rue Saint Jacques.
Les Prophéties de Jérémie & de Baruch , traduites
de l'Hébreu & du Grec on Latin & en François , par
les Auteurs des Principes difcutés , 6 Volumes in- 12.
A Paris , chez Simon , Imprimeur - Libraire , rue
Mignon , & Mérigot , Libraire , quaj des Auguftins.
Difcours Chrétien à l'occafion de la Guerre entre
Ja France &les Lles Britanniques , par M, Tardiveaux
, Recteur de Coueron , in- 4 % . Prix , 1 livre
4 fols . A Nantes , chez Vatar , Imprimeur-Libraire.
Réflexionsfur les "O de l'Avent , en forme d'Ho
mélies , par l'Auteur des Traités contre les Parures
144
MERCURE
& contre les Danfes , 1 Volume in - 12 , relié en
veau . Prix , 2 livres 10 fols. A Paris , chez Auguftin-
Martin Lottin l'aîné , Imprimeur- Libraire , rue
Saint Jacques.
La France Illuftre , ou le Plutarque François ,
par M. Turpin , in- 4 ° . Nº, 3. A Paris , chez l'Auteur
, maifon de M. Deflauriers , Marchand de
Papier , rue Saint Honoré, près la rue de l'Arbre
fec.
> Euvres diverfes de M. le Comte de Treffan
Vol. in - 8 ° . A Paris , chez Cellot , Imprimeur-Libraire,
rue Dauphine.
Edipe chez Admète , Tragédie , par M. Ducis ,
de l'Académie Françoife , in - 8 ° . A Paris , chez
Gueffier , Imprimeur - Libraire , au bas de la rue
de la Harpe.
TABLE.
LA
Confultation ,
Air de M. Hinner,
Qui l'eût Penfé , Conte ,
Enigme & Logogryphe,
{
133
27
Comédie Italienne ,
101 Réplique pour M. de Voltaire,
contre M. de Charnois , 137
110 Lettre au Rédacteur du Mer-
103
111
cure ,
Gravures !
Reflexionsfur l'état actuel de
Agriculture ,
La Henriade de Voltaire , 115 Annonces Littéraires
Mémoires de Clarence Welldo
2
139
H ' 141
$42
h
ne , 1271
APPROBATIO N.
J'Alu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 16 Décemb . Je n'y ai
rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreſſion. A Paris ,
les Décembre 1780. DE SANCY.
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 23 DÉCEMBRE 1780 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VERS
Sur la Mort de l'Impératrice - Reine
de Hongrie.
HÉRÈSE n'eft donc plus ! Peuples de Germanie ,
Couvrez-vous de cendre & de deuil ;
Du tribut de vos pleurs honorez fon cercueil ;
Votre douleur eft jufte , & la terre attendrie ,
Senfible à vos malheurs , en gémit avec vous.
Nous , heureux habitans des rives de la Seine
O mes amis ! conſolons -nous :
THÉRÈSE vit encor dans notre Souveraine.
( Par M. de Charnois . )
Sam. 23 Décembre 1780.
G
146 MERCURE
1
REFLEXIONS SUR LES JOURNAUX
Adreffées au Rédacteur du Mercure,
EN vous adreffant , Monfieur , les plus
juftes plaintes fur la licence qui règne depuis
quelque temps dans plufieurs Journaux , je
ne crois pas avoir à craindre que le plus dé
cent & le plus modéré de tous fe refufe au
vau général des ames honnêtes . Elles attendent
depuis long-temps un homme qui ofe
être leur interprète ; & l'abus dont elles gé
miffent eft devenu fi criant , que je n'ai pu
me contraindre davantage .
la re
Si cette licence n'intéreffoit que les Ouvrages
imprimés , elle feroit peu dange
reufe , parce que fes effets feroient peu durables
, que la vérité perce enfin , & qu'un
bon Livre obtient tôt ou tard la réputation
qu'il mérite, Si elle n'attaquoit que
nommée du talent , on pourroit regarder
quoiqu'injuftement
, cet intérêt de gloire
comme un intérêt de vanité. Mais le fuccès´
des Ouvrages de Théâtre , foit en Poéfie ,
foit en Mufique , dépend plus effentiellement
de la première opinion que la multitude
en a prife ; les Journaux n'influent que
trop fur cette opinion ; & le tort qu'une critique
indiferette peut faire à l'Ouvrage , intereffe
non -feulement la réputation , mais
BIBLIOTHECA
REGLA.
CNACENS13.
DE FRANCE. 147
la fortune , mais l'état civil des Auteurs. Le
fort d'eux & de leur famille eft attaché au
fuccès de leurs Ouvrages. Contrarier ce fuccès
, c'eft leur faire un tort qu'on n'oferoit
faire aux plus vils Artifans ; & il eft bien
fingulier que , dans une ville où il n'eft permis
de nuire aux intérêts de perfonne , les
Hommes de Lettres & les Artiftes foient
feuls exceptés de cette règle générale.
La Critique eft utile fans doute , mais elle
ne peut l'être qu'autant qu'elle a des bornes.
Aulfi n'eft - ce point l'autorité des Journaux
que je combats , mais l'abus qu'ils en
font. Ils n'ont peut-être pas affez examiné
ce qu'ils gagneroient à fuivre d'autres principes;
& je crois les fervir en eſſayant de les
rappeler à des devoirs dont ils doivent moins
fe difpenfer que perfonne.
En effet , qu'une Critique foit d'un homme
ifolé , elle fera peu dangereufe. N'ayant
pas de Lecteurs qu'elle puiffe forcer en dépir
d'eux à la lire , elle fera infiniment moins
répandue qu'un Journal. Un homme ifolé
d'ailleurs n'en impofe pas à la multitude ,
comme celui qui a dans fa poche le privilége
de parler tous les jours. Ce dernier
aux yeux du peuple , eft une forte de Magiftrat
, d'homme public ; & fi cette autorité
qu'on lui accorde le rend refpectable ,
elle ne le rend que plus coupable lorsqu'il
a le malheur d'en abufer.
Une Critique eft toujours blâmable lorf
Gij
148 MERCURE
qu'elle n'eft pas motivée. Autant il eft courageux
de fronder une erreur , & d'appliquer
des principes reconnus & développés
à des vérités nouvelles ou méconnues , autant
il eft lâche d'affliger fon femblable fans
daigner prouver qu'on a droit de l'affliger.
Cette forme tranchante & dure eft à la portée
de l'ignorant comme de l'homme inftruit ;
& ce dernier même connoît trop bien les
térêts de fa caufe pour ofer l'employer.
En effet , lorfqu'un Cenfeur éclairé attaque
un Ouvrage , que lui en coûte-t'il de prouver
fes cenfures ? L'amour-propre , le defir
& la certitude du fuccès , la crainte dé laiffer
à fon adverfaire le moindre moyen de fe
défendre ou d'échapper , tout l'engage naturellement
à développer ce qu'il avance , à
le prouver de toutes les manières , à le préfenter
fous toutes les faces , à ne l'abandonner
que lorsqu'il eft auffi près , que le fujet
le permet , d'une démonftration irréſiſtible.
Cette forme, la plus fatisfaifante pour celui
qui l'emploie , eft en même - temps , & la
plus honorable , & la plus sûre , & la plus
honnête.
·
Mais que penfer de ces gens qui , depuis
quelque temps ont ufurpé le droit de parler
de tout , d'attaquer tous les talens , toutes
les réputations , d'avancer , en quatre lignes ,
les affertions les plus bifarres & les moins
réfléchies , fans fe donner la peine de motiver
le moins du monde leurs injures quoDE
FRANCE
149
tidiennes ? Le peu d'efpace qu'ils ont ne peut
leur fervir d'excufe ; on leur en eût accordé
davantage , fi l'on eût voulu leur permettre
de cenfurer , & la loi d'être précis einportoir
celle d'éviter des difcuffions qui doivent accompagner
& prouver toute critique. Si l'on
difoit à Naples , qu'en France on a prie
Sacchini , le plus foigné des Maîtres , d'être
à l'avenir plus correct dans fon ftyle ; qu'on
a appris à Piccinni qu'il ne favoit pas enchaîner
des modulations ; qu'on a plaint
Philidor de n'être que favant , on croiroit
peut- être que de pareils paradoxes ont été
appuyés par des Volumes entiers , & que
ceux qui les ont avancés n'ont épargné ni
recherches , ni travaux , ni difcuffions ; qu'ils
ont accablé leurs Lecteurs de tout le poids
d'une théorie favante & victorieufe. Point
du tout ; ces affertions étranges paroiffent
toutes nues , dans une fimple feuille in- douze ,
fans détails , fans preuves : & on laiffe infulter
tranquillement des Artiftes eſtimables ,
des Citoyens de qui la fortune eſt attachée
au fuccès de leurs Ouvrages.
Qu'une pareille Critique porte fur une
Tragédie , fur une Comédie , fur des Ouvra
ges qui foient purement du relfort de la
Littérature , elle fera toujours infiniment
blâmable , mais elle fera moins dangereufe,
Si elle eft injufte , il fe trouvera toujours
affez de connoiffeurs en ce genre pour en
détruire l'effet ; fi elle eft jufte , l'Auteur , en
G iij
150 MERCURE
la voyant confirmée par le Public , perdra
le droit de fe plaindre ; fi cette Critique ,
même injufte , l'emporte fur là réclamation
des gens de goût , il aura encore l'espoir de
la revanche ; & quand cet efpoir lui feroit
ôté , il a mille moyens de vivre au defaut de
celui-là : le talent d'écrire eft plus univerfellement
utile que celui de faire de la Mufique.
Mais attaquer indifcrettement un Compofiteur
en ce genre, c'eft attaquer fon état civil ;
caufer la chute d'un , de plufieurs de fes Ouvrages
, c'eſt lui faire un tort irréparable ,
parce qu'il n'a qu'une route à fuivre, & que
les talens qu'il a acquis ne peuvent lui fervir
que dans cette route qu'on veut lui fermer.
La licence que l'on fe permet à cet
égard , eft donc , je ne crois pas exagérer ,
une affaire de police ; elle eft odieufe ,
même lorfqu'elle eft fondée ; à plus forte
raifon lorfqu'elle déprime un talent reconnu,
& qui a droit au refpect , dans fes fautes
mêmes ; à plus forte raifon encore lorfque
ce talent eft celui d'un compatriote , du feul
homme que nous puiffions: oppofer aux
grands Maîtres de l'Allemagne & de l'Italie .
Ces confidérations ont encore plus de
force , lorfqu'à l'intérêt de l'Auteur fe joint
l'intérêt du Spectacle , & que les Acteurs
font auffi fruftrés du falaire de leurs talens.
Enfin , l'objet devient plus férieux , fi le Roi
lui- même fe charge de foutenir le Spectacle ,
& de fuppléer au préjudice que de mauvais
DE FRANCE. ter
Ecrits répandus dans Paris avec pleine licence
lui 'auront journellement caufé. On ne concoit
donc pas comment tout ce qui , parétat ,
fe trouve intéreffé au fuccès des Spectacles ,
ne fe réunit point pour attirer l'attention du
Gouvernement fur l'abus des Journaux , &
néglige de demander & d'obtenir que cette
licence foit réprimée.
Non que je veuille enlever aux Journaux
le droit utile , s'ils n'en abufoient pas , de
rendre compte du fuccès d'un Ouvrage.
Qu'on les empêche feulement de le troubler.
Qu'on les empêche de ſe mettre fans ceffe à
la place du Public ; & que , faits feulement
pour en rapporter les décifions , ils perdent
l'habitude de les interpréter à leur manière.
Il faut plus d'une repréſentation pour
fixer cette décifion , comment peuvent- ils fe
flatter de la donner telle qu'elle doit être le
lendemain de la mife d'un Ouvrage ? Qu'il
foit défendu à ceux que le peu d'efpace qui
leur eft accordé femble borner à ne rien dire ,
d'annoncer autre chofe que les repréſenta→
tions , & de parler de fuccès ou de chûte
avant que l'un ou l'autre ne foit confirmé.
Quand ils ne s'en mêleront pas , il restera
toujourse affez de gens pour juger , & ils ne
devroient pas s'imaginer qu'un Public entier
ne puiffe pas juger fans eux.
Quant à ceux que leur privilége a moins
bornés , rien ne peut les empêcher de difcuter
le mérite d'un Ouvrage ; & le droit qu'ils
"
•
Giv
482 * MERCURE
ont de parler , eft pour eux une loi de prouver
ce qu'ils avancent. Il n'y a donc aucune
précaution à prendre à leur égard , tant qu'on
les verra perfuadés qu'une critique fans motifs
& fans preuves n'eft qu'une injure, &
que leur fonction eft d'être , en quelque
forte , les regiftres du Public , & non les
gagiftes de tel ou tel parti.
Ces réflexions fe font préfentées à moi à
la lecture des divers jugemens que l'on a
portés fur l'Opéra de Perjée. Les injures
répandues contre l'Hommede Lettres célèbre
qui s'eft donné la peine de rédiger le Poëme
ne prouvent rien qu'une haine perfonnelle ,
fans pudeur & fans délicateffe. D'autres
Journaux , plus honnêtes dans la forme
ont adouci leurs critiques, par des complimens
qui , dans le fait , ne font qu'une
juftice rendue à fes talens.
Dans Quinault , le fujet de Perfée avoit
un défaut capital , celui d'une triple action.
Ce défaut a dû frapper M. M...., & l'un
de fes premiers foins a été de fimplifier la
Fable de ce Poëme . Cette opération étoit
délicate. La laiffer telle qu'elle étoit , n'eût
pas été la corriger : la réduire à une feule
action , l'eût amaigrie , & d'ailleurs il y au
roit eu trop de facrifices à faire . Perfée court
trois dangers dans Quinault , M. M .... a cru
n'en devoir fupprimer qu'un , & il nous
permettra de lui obferver que cette fuppref
fion rend le rôle de Phinée auffi oifeux que
DE FRANCE. 153
celui de Mérope , qu'il avoit fi juftement
facrifié. Peut- être eût- il mieux valu ne commencer
l'action qu'après la défaite de Médufe
; mais alors on eût fupprimé le plus
beau trait du Poëme , & peut être de tout
Quinault. L'incident du monftre étoit effentiel.
Phinée l'étoit peut - être auffi ; mais.
ce danger étoit le moindre des trois , il ne
pouvoit guères être le dernier , & Perfée ,
armé de la tête de la Gorgone , ne pouvoit
en fortir avec beaucoup de gloire. Il
étoit peut être poffible de rendre ce danger
plus preffant , du moins en apparence , que les
deux autres ; &.d'ailleurs ces trois événemens
né forment pas au fond une triple action
ce ne font que trois incidens ; & fi l'action,
doit être fimple , rien n'empêche le naud
d'être complexe,
Je ne répondrai point à toutes les Critiques
qu'on a faites du Poëme : je n'entrerai
point , pour juftifier M. M.... dans une analyfe
que tout homme de bonne-foi peut
faire lui- même. Je me contenterai d'obferver
que c'eft à tort que l'on a accuféle Poëme
de Perfée de manquer d'intérêt . Si tout un
peuple défolé , fi une Famille Royale , pourfuivie
par la vengeance célefte , fi un Héros
qui brave les plus horribles dangers pour
fauver tant d'infortunés , fi une jeune Princeffe
, expofée à un monftre dévorant pour
expier le crime d'une mère , fi tout cela, "
dis- je , ne fuffit pas pour rendre un fujet
Gv
154
MERCURE
intéreffant , je ne vois pas ce que peut de
mander le Cenfeur. Peut- être auroit-il eu
plus de raifon de dire le contraire de ce
qu'il avance ; il loue les acceffoires & blâme
le fond ; ces acceffoires , dont il parle avec
tant d'éloges , font peut - être ce qui a caché
à fes yeux tout le mérite d'une des plus tragiques
Fables de Quinault .
Je ne regretterai pas non plus avec le Critique
la place publique que Quinault avoit
choifie pour placer la Scène de fon premier
Acte. Si les anciens choififfoient des lieux
élevés & découverts pour y célébrer desfêtes,
il me femble que dans cette occafion la
crainte de s'expofer aux regards de Médufe
eût dû feule faire choifir aux Éthiopiens un
afyle plus sûr & aufli facré que le veftibule
d'un temple , où ils fe rendoient en foule
pour fléchir le courroux de la Déelle.
Je prierai auffi le Critique d'obferver que
ni Quinault , ni M. M.... n'ont annoncé
l'arrivée de Médufe pour en annoncer la
retraite dans la Scène fuivante. Il eft dit fim ,
plement d'abord qu'elle a paru:
Dee nouveaux malheureux en rochers convertis
Ne nous ont que trop avertis
Qu'on avu paroître Méduse .
& enfuite qu'elle s'eft retirée dans fon antre.
Sans cela que voudroient dire les larmes
du peuple qui ont précédé cette nouvelle , fi
DE FRANCE.
155
cette nouvelle n'annonçoit encore que la
première arrivée de Méďuſe ?
Telles font , Monfieur , les principales
critiques qui ont été faites da Poëme de
Perfée , dans le Journal dont vous êtes le
principal Rédacteur . Si elles font plus décentes
, vous avouerez du moins qu'elles ne
font guère mieux fondées que celles que d'au
tres Journaux ont accompagnées de toute
l'aigreur de l'animofité perfonnelle.
Si l'on vouloit être de bonne - foi , fi l'on
cherchoit du plaifir fans fonger à la main
qui le préfente , on défavoueroir fans peine
un principe auffi abfurde que celui qui regarde
tous les morceaux de chant comme
des longueurs. Un air bien placé , n'eft que
l'expreffion plus vive d'un fentiment principal;
& comment diftinguer ces fentimens.
principaux dans un Poëme , fi on les laiffe
en récitatif , fi l'on ne donne au Muficien la
facilité d'y déployer toutes les richeffes d'une
mélodie énergique & appropriée ? C'est ce
qu'a fait M. M.... en plaçant dans Perfée
les airs , les duos & les choeurs qui en coupent
le récitatif.
Lorfque la haine feule dicte les cenfures,
il est rare qu'elles foient bien conféquentes
& bien réfléchies ; & après le reproche vague
fait à M. M.... d'avoir fait languir l'action
par des airs , rien n'eft plus plaifant que de
voir dans la feuille fuivante du même Journal
, que la Mufique de Perfée n'est pas
1
G vj
146 MERCURE
affez mélodieufe. Comment ofe t'on demander
de la mélodie , tout en profcrivant
ce qui la favorife ? Rien n'eft plus plaifant
encore que de voir le même homine fronder
dans Perfée les richeffes de l'harmonie
exaltées tant de fois par lui dans des productions
dont elles font peut - être l'unique
mérite. Rien n'eft plus plaifant que ce ton
tragique & ampoulé que prend le Cenfeur ,
pour plaindre M. Philidor de n'avoir pas
eu le bonheur de lui plaire , & que ces
heureux fi.... heureux fi.... larmoyans pro >
digués avec un goût , un à propos , une
grâce fi réellement intéreffante . Je félicite le
Cenfeur d'avoir applaudi à la fcience qui
caractériſe les productions de M. Philidor ;
mais ne pourrois - je pas employer à mon
tour fon ftyle pathétique , & lui dire :
" Heureux le Journaliſte , s'il eût daigné ap
99
percevoir dans cette mufique les grâces
» touchantes de la mélodie que les ames fen-
» fibles y ont trouvées ! heureux le Journa
lifte , s'il eût fenti tout le mérite mélodieux
des airs , Heureufe époufe , Perfée ! O dou-
» leur mortelle ! Dieux , qui me deftinez une
» mort fi cruelle , ô mon père , ô mère trop
» tendre , non , c'eft pour vous que je refpire;
» des deux duos , de quelques - uns des
و ر
choeurs , entre-autres , de ceux , laiffez cal
» mer votre colère , Dieux irrités , appaiſez-
" vous , & c. &c. ! Heureux en un mot le
Journaliste , s'il ne vouloit pas tout con "
DE FRANGE. 197
» noître, & tout juger , ou s'il pouvoit ob-
» tenir un peu plus d'efpace pour parler à
» fon aile de ce qu'il entend ou de ce qu'il
» n'entend pas ! " J
Encore une obfervation , & je finis. On
s'eft hâté d'annoncer , avec le ton de triomphe
, le peu de fuccès de Perfée , & il n'y a
rien d'étonnant. Perfonne n'eft plus intéreffé
que l'Adminiſtration de l'Opéra au fuccès
d'un Ouvrage qu'elle met au Théâtre, &
l'on ne conçoit pas trop fa conduite à l'égard
de Perfee. Rien n'infpire un préjugé plus
défavorable à la foule , qui ne juge que fur
parole , que dé voir les premières repréfentations
d'un Ouvrage interrompues . Perfée
coupé par Alcefte , Atys coupé par des ca
pitations , l'Ouvrage le plus fublime coupé
par d'autres déjà connus , ne réufliront jamais
que par ces hafards finguliers , qui ne favorifent
guères que ceux qui ne les méritent
pas. Je ne me mêlerois pas de cet objet, fi . je
n'étois perfuadé que l'Adminiftration aime
fes propres intérêts , & que je ne me brouillerai
pas avec elle pour les lui avoir rappelés.
H eft de fait que les fix premières repréfentations
de Perfee ont produit 21000 l .
& que quantité d'Ouvrages , dont le ſuccès
eft affure , ont rendu moins à leurs fix premières
repréſentations. Il eft , de fait encore
que l'enfemble n'étoit établi ni dans le
chant , ni dans les décorations , lorfque
l'Adminiftration a fufpendu les repréfenta158
MERCURE
tions de Perfée ; & c'eft avec peine que
les Amateurs de ce Spectacle voient que ,
loin d'encourager les hommes à talent , qui
feuls peuvent le faire valoir , on faffe en
apparence tout ce qu'il faut pour les
dégoûter , & qu'on emploie les moyens les
plus sûrs pour faire tomber des Ouvragestrèseftimables.
J'ai l'honneur d'être & c.
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent .
Le mot de l'Enigme eft les Dents ;
celui du Logogryphe eft le Moineau.
-{
ÉNIGM E.
J'A'r l'ame ferme avec un corps débile.
Je réunis l'agréable & l'utile.
Dans ma jeuneffe on me recherche peus
Mais Amateur , jaloux de ma vieilleffe ,
Quand le commun me croit digne du feu,
Fait éclater fa plus juſte tendreſſe.
Quand d'un courfier j'emprunte le fecours ;
Je fers les Ris , les Jeux & les Amours,
Et les fureurs , & la fombre trifteffe.
Né dans les bois on m'entend dans les Cours ;
Je lers aux voeux des galans de la ville,
DE FRANCCEE. 159
J'allège auffi le poids de plufieurs jours
Aux habitans de mon premier aſyle ;
Et , pour tant de faveurs , n'es-tu pas étonné
Qu'à la corde à jamais j'aie été condamné !.
(ParM. Abbé Moreau Dufourneau. )
LOGO GRYPHE.
VICTIME de ma complaiſance,
Chacun chez moi nomme légèreté ,
Ce que dans le pays de la frivolité ,
A la Cour , on nomme prudence.
Quoique je fois du fexe feminin ,
Et par conféquent moins blâmable ,
On me condamne au plus rude deftin.
Du tourment qui m'accable ,
Je vais , Lecteur , te faire le récit.
Toujours captive en ma prifon mouvante,
Chacun me blâme ou me maudit ,
D'après fes voeux ou
fon attente
Comme fi je régnois fur tous les élémens.
Sans rougir on m'expoſe nue
Au froid , au chaud , à l'air , à tous les vents
Dans la plus belle vue :
Je ne jouis jamais d'aucun repos ;
Sur moi , le Dieu léger des fonges
Jamais ne verfa fes pavots ,
Source des doux plaifirs & des rians menfonges.
160
MERCURE !
Mais il faut à préfent
Que je parle plus clairement.
Neuf membres compofent mon être :
En les décompofant , d'abord tu trouveras
(
Un jeu que tu connus peut-être ,
Où l'on prifoit beaucoup les as ,
Et qui n'eft plus en vogue ; un de nos fens utile;
Un monftre mangeant les enfans ,
Un cercle roulant & mobile ;
Un titre étranger aux Sultans ,
Révéré dans la France ; une plante piquante ;
Ce que l'on fait quand on eft trois ;
Une couleur vive & tranchante ;
Ce métal précieux qui rend puiffans les Rois ;
Le fynonyme de colère ;
La vache dont jadis Inachus fut le père ;
Enfin , & c'eft -là mon dernier ,
Ce qu'on dit pour ſe marier.
( Par M. Meinardeau de Saint- Prix.)
DE FRANCE. 161
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
7
LES Récréations Dramatiques , ou choix des
principales Tragédies du Grand Corneille j
auxquelles on s'eft permis de faire des
changemens, enfupprimant ou raccourciſſant
quelques Scènes , &fubftituant des expref
fions modernes à celles qui ont vieilli ;
précédé de quatre Tragedies nouvelles de
l'Editeur. 4 Vol. in- 8 . A Genève ; & le
trouve à Paris , chez Moutard , Imprimeur-
Libraire , rue des Mathurins , 1780 .
LE génie de Corneille a diffipé la nuit qui
couvroit nos Mufes dramatiques. De brillans
fuccès , le refpect de la nation & l'admiration
de l'étranger , des éloges , des ſtatues
ont été la récompenfe de fes travaux. L'Anonyme
dont nous avons à parler , a cru lui
devoir une reconnoiffance plus effective ; il
lui prête le fecours de fon propre génie pour
lui affurer de nouveaux fuccès. Il étoit réfervé
au grand Corneille de former fon
fiècle ; il étoit réfervé au nôtre de corriger
le grand Corneille ; & l'Auteur Anonyme
vient d'acquitter la dette de fon fiècle. Gloire
à notre fiècle & à l'Anonyme ! Voltaire ,
pour l'inftruction de ceux qui fe deſtinent à
la carrière du Théâtre , avoit , dans un favant
commentaire , relevé , dénoncé les fautes de
"
162 MERCURE
Corneille ; l'Anonyme les a corrigées pour
la gloire de ce père de nos Tragiques . Il a
retouché fes Tragédies pour que nous puiffions
les revoir avec plaifir. Et qu'elles font
les Pièces qu'il a arrangées pour être remifes
au Théâtre , comme il le dit lui - même !
C'eft le Cid , les Horaces , Cinna , Polieucte ,
Pompée , Rodogune , Héraclius , Nicomède ,
Sertorius , Othon. On fent l'importance d'un
pareil fervice. Grâces à fes foins , les admirateurs
de Corneille auront déformais la
fatisfaction de voir applaudir fes chefd'oeuvres
fur la Scène Françoife. Prefque
tous les Journaliſtes ont gardé le filence fur
cette grande entrepriſe. Nous allons en parler
, pour ne pas encourir avec eux le repro
che d'ingratitude.
L'Anonyme a joint aux chef- d'oeuvres
que nous venons de citer , quatre Tragédies
dont il eft lui-même l'Auteur. Il a placé les
fiennes avant celles de Corneille , pour avoir,
dit-il , l'avantage d'être lu le premier. On
voit bien que c'eft- là de la modeftie de Préface.
Le véritable motif, fans doute , c'eſt le
fcrupule de l'Auteur qui , avant de faire lire
Corneille , corrigé par lui , a voulu prouver
fa miflion. Nous allons fuivre la marche
& fon intention dans cet extrair ; & par
l'examen de les titres , nos Lecteurs jugeront
jufqu'à quel point il étoit digne de rajeûnir
les lauriers du grand Corneille.
La première Tragédie de l'Anonyme , c'eſt
Marie Stuart, Reine d'Ecoffe. Son but ,en
DE FRANCE 163
y travaillant , a été de mettre au Théâtre le
véritable caractère d'Elifabeth, que Thomas
Corneille , dit-il , a facrifiée à fon Comte
d'Effex. Nous allons donner une courte
analyfe de cette Tragédie.
Elifabeth ouvre la Scène par une expofition
à peu près femblable à celle de la
mort de Pompée. Elle délibère avec Dudley
& Cécil, fes Miniftres , fur le fort de Marie,
emprifonnée par fon ordre. Dudley paroît
avoir tourné fon coeur vers la clémence ;
elle fe décide à rendre à Marie le trône
d'Ecoffe ; & en attendant elle ordonne qu'on
la laiffe dans le palais , libre & fans efcorte
L'ambitieux Cécil , refté feul avec Elifabeth
& connoiffant l'amour qu'elle fent pour
Dudley , lui apprend que ce dernier aime
la Reine d'Ecoffe . Elifabeth , fans déclarer
fes fentimens , lui ordonne d'obferver la
conduite de Dudley & de lui en rendre
comptes & Cécil bâtit fur cet amour le
projet de perdre Dudley, dont il eft jaloux.
Helton , l'un des principaux Officiers du
palais , & ami du Duc de Norfolck, apprend
à la Reine d'Ecoffe que le Duc fon amant
vient d'arriver en fecret , & qu'il va s'offrir
à fes yeux. Marie tremble pour fes jours ;
mais Helton la raffure , en lui difant qu'il a
fu l'introduire fecrettement , & que la garde
de cet appartement lui eft commife. Norfolck
arrive. Il déclare à Marie le deffein
qu'il a formé de l'affranchir & de la venger
tout -à- la-fois des cruautés d'Elifabeth ;
164 MERCURE
Marie cherche à l'en détourner. Le fidèle
Helton vient avertir qu'on fort de chez la
Reine ; le Duc fe retire , & Dudley paroît.
Ce Miniftre, contre qui Marie s'emporte en
le voyant, fe juftifie en lui offrant fon bras
pour la venger , & il ofe lui déclarer fon
amour. Marie s'en offenfe , & dénonce cet
attentat à Élifabeth elle-même , qui furvient.
Dudley demeuré feul avec Élifabeth ,
cherche à fe juftifier ; & la Reine , feignant
de le croire innocent , lui ordonne de la
venger du Duc de Norfolck , qu'elle fait être
arrivé fecrettement à Londres.
Au troisième Acte , Dudley vient déclarer
à Marie , qu'il a découvert la conjuration
de Norfolck , & la menace de le dénoncer
à la Reine , en ajoutant que le projet eft
avorté , que le Duc eft veillé de près , & qu'il
ne pénétrera plus dans le palais. Cette menace
n'ébranle point la Reine d'Écoffe ; & un
moment après on eft étonné de voir entrer
Norfolck, malgré la confpiration découverte,
& les précautions qu'on a priſes.
Elle veut engager fon amant à prendre la
fuite ; & Norfolck lui répond avec affez de
bon fens:
Eh bien , fi je le puis , vous le pouvez de même.
Gependant c'est lui feul qui fe décide à fuir ,
parce que Helton vient avertir que le palais
eft entouré de gardes.
Le quatrième Acte n'eft guère compofé
que d'une Scène fort longue , à la vérité ,
DE FRANCE. 165
entre les deux Reines. Marie répond avec
hauteur ; un moment après Cécil vient lui
annoncer que fes Juges l'attendent ; & elle
fort pour aller comparoître devant eux.
Le cinquième Acte s'ouvre par des plaintes
que fait Marie fur l'humiliation où elle fe
voit réduite. Ses juges l'ont condamnée.
Helton vient la flatter d'une agréable efpérance.
Il lui apprend que le Duc , à la tête
d'un parti puiſſant , eft près de combler fa
vengeance ; mais prefque en même-temps
arrive Norfolck , bleffé , au milieu des gardes
qui l'ont arrêté . Il a donné la mort à fon
rival Dudley, mais il n'a pu l'éviter luimême.
Marie fort; & un inftant après arrive
Helton , qui s'écrie , fans voir le Duc :
O crime ! où fuir ?
Jugez....
Le Duc DI NORFOLCK.
Que vois -je ?
HELTON.
Ah ! Seigneur.... A mes pleurs
Le Duc DE NORFOLC x .
N'achève pas ; je t'entends.... & je meurs,
Telle est l'intrigué & le dénouement laco
hique de la Tragédie de Marie Stuart ,
dont l'intérêt ne commence guère qu'au
quatrième Acte , au moment où Elifabeth
interroge la Reine d'Ecoffe . Il eft bien étonnant
qu'on laiffe Marie aller & venir dans
le palais , & qu'Elifabeth & elle le rencon166
MERCURE
trent fans fe parler , fans avoir rien à ſe dire
pendant trois Actes. On n'eft pas moins
étonné de voir Norfolck découvert , trahi
par fes Confidens , qui va & vient auffi fans
être arrêté pendant toute la Pièce.
Quant aux caractères , Élifabeth le préfente
affez bien d'abord ; mais quelle foibleſſe
, quelle inaction dans le reſte du rôle !
Etoit-ce la peine de faire paroître Cécil ,
pour lui faire jouer un auffi mince perfonnage
? Il ne fait pas plus à la Pièce que le
plus froid Confident , ou plutôt il y eft ab-
Tolument inutile , quoique dans le commencement
il femble devoir influer fur l'action,
Dudley eft un amoureux fort commun ; &
Norfock n'est qu'un étourdi. Pour la Reine
d'Ecoffe , l'Auteur déclare , dans un mor
d'Avertiffement , qu'il n'a pas voulu la montrer
chargée des crimes dont elle fe rendit
coupable, ni contredire l'hiftoire , en la faifant
paroître innocente. Et pour cela , qu'at-
il fait ? N'ofant fe permettre la fuppreffion
totale des faits capitaux , il en a fait l'emploi
de façon qu'en même- temps que ceux à qui ils
feroient connus les retrouvaffent , ils puffent
échapper à ceux de qui ils feroient ignorés,
La feule expofition de ce projet en fait
la critique. En effet , n'eft - ce pas dire
( en affez mauvais ftyle , à la vérité , )
qu'il a pris foin de ne donner aucun carac¬
tère à Marie. Au moins pourra-t'il fe vanter
d'avoir tenu parole. Marie n'a que des mouyemens
d'une fierté fouvent monotone , &
DE FRANCE. 167
qui annonce une ftérilité de moyens . Elle
6 écrie en voyant Dudley, qu'elle prend pour
fon ennemi :
Quoi ! les traîtres jamais ne craindront ma préfence !
Tout de fuite à Dudley lui - même , "
Quel deffein, vous rendant foigneux de me bleffer,
Vous préfente à des yeux que vous devez bleſſer ?
Et quelques vers plus loin ,
Je hais les traîtres ; va , ta préfence me blaffe.
Dans une autre Scène , en voyant reparoître
Dudley
Quoi! mon abord ici n'a rien qui l'intimide !
• Quoi ! jamais les traitres ne craindront
ma préfence ! Quoi ! mon abord n'a rien qui
l'intimide, &c. Cette envie de faire peur, ne
rappelle - t - elle pas plutôt la prétention
d'un enfant que la fierté d'une Reine ? En
général certe Pièce , ( & en cela elle reffemble
aux autres Tragédies du même Auteur ) eft
furchargée de longues converfations en trèslongues
tirades .
Les Commènes ont fourni le fujet & le
titre de la feconde Tragédie de l'Auteur. Il
nous avertit , dans une note , que ce Poëme ,
qui étoit connu de M. de Voltaire , eft de
trente ans antérieur à fon Irène , & que les
deux productions n'ont de commun que le nom
de quelques- uns des perfonnages. Nous pen
fons comme lui ; mais il nous a femble que
168 MERCURE
Nicéphore étoit un Empereur bien peu ma
lin , & qu'il donne fouvent envie de répéter
ce vers de Voltaire ,
Ciel! à quels plats Tyrans as-tu livré le monde ?
Il nous a femblé que les deux Comnenes
n'auroient pas joué un grand rôle dans leur
pays , s'ils avoient été tels que l'Auteur nous
les repréfente dans fa Pièce ; & que leur
mère Dalafsène , en parlant quelquefois
bien , agit toujours gauchement . Le meil
leur rôle eft celui d'Irène. L'Auteur a
puifé toute fon intrigue dans l'hiftoire. La
feule création qu'il y ait faite , c'eft de fup- .
pofer qu'Irène , avant d'époufer Alexis Com
nène, avoit aimé Ifaac , & cette innovation ,
qui ne produit prefque aucune fituation
tragique , affoiblit l'intérêt qu'Irène doit
infpirer. On feroit beaucoup mieux de s'en
repofer fur l'hiftoire , quand on eft aufli maf
fervi par fon imagination . En général, l'Anonyme
, paroît connoître le Théâtre , ou du
moins nos Auteurs qui ont écrit pour le
Théâtre. Il voit bien quelquefois ; mais il ne
fait jamais rien développer. Pour s'en convaincre
, il fuffiroit de jeter les yeux fur le
commencement du quatrième Acte . Irène ',
fur le faux bruit de la mort d'Ifaac Com
nène , a donné fa main à fon frère Alexis.
Quand Ifaac reparoît , que ce mariage lui
eft déclaré , & qu'Irène le trouve placée
entre deux frères rivaux , entre fon amant &
fon époux, voilà , fans contredit , le fujer
d'une
DE FRANCE. 169
-
d'une Scène à grands développemens. Voici
comment l'Auteur épuife fa fituation. Irène
s'adreffe d'abord à Alexis , & dit , en commençant
la Scène ,
Venez , Seigneur ; Irène à propos vous raffemble.
Vous vous plaignez tous deux ; réglez 'mon fort enfemble.
C'eſt moi qui fais vos maux : prononcez ; fans regret,
Votre foeur , votre épouſe entendra fon arrêt.
Craignez- moi l'un & l'autre. Ah ! fi j'ai pu ſouftraire
A mon frère fa femme , à mon époux fon frère ,
A moins que l'amitié ne rentre dans fes droits ,
Vous voyez que ma vie eſt funeſte à
Alexis répond ,
tous trois.
O douloureux momens dont j'ai craint les approches!
Eh bien , déchirez-moi tous deux de vos reproches.
1
Et fur le champ il fe met à parler de l'Empereur.
Il faut convenir que cette manière
de developper ne doit guère tourmenter
l'ame du Spectateur , ni fatiguer l'efprit de
l'Auteur.
Un moment après , Nicéphore , pour ſe
défaire des deux Commènes , pour qui le
peuple eft prêt à fe foulever , fonge à les
écarter ; & il vient en préfence de Dalaf
sène & d'Irène, leur commander de partir
pour l'armée ; mais il leur déclare qu'il veut
garder leur mère pour ôtage. Cet ordre , de
la part d'un Tyran dont on connoît les projets
, doit être un coup de foudre . On s'at-
Sam. 23 Décembre 1780. H
1
470 MERCURE
tend à de violens combats , au moins entre
les deux fils & leur mère. Voici comment
cela fe paffe.
COMNINE.
Quoi ! vous pourriez ! ...
ALEXIS.
Je vois ce qu'il nous faut attendre...
DALAS SÈNE.
"
Nicéphore , mes fils , n'oſe point trop prétendre,
Partez.
COMNEN I.
Mais cependant....
DALAS SENE.
Partez , vous dis-je.
ALEXI S.
Eh bien ?
Vous le voulez auſſi : nous ne répliquons rien .
Il y a là beaucoup d'obéiffance de la part
d'Alexis. C'eft répondre en fils bien élevé.
Mais il nous femble que dans cette circonftance
, fa mère même lui auroit pardonné
d'être un peu moins docile , & lui auroit
lu quelque gré de craindre moins de la contredire
que d'expofer fes jours , en la laiffant
au pouvoir du Tyran.
Térentia , la troisième Tragédie de l'Anonyme
eft le fujer que Voltaire & Crébillon
ont traité , l'un fous le titre de Catilina ,
DE FRANCE. 171
Fautre fous celui de Rome Sauvée. Mais ,
ne croyant pas pouvoir rendre Catilina
intéreffant , l'Auteur a imaginé un autre reffort.
Il a avancé de quelques années le divorce
de Cicéron & de Térentia fa femme. Cette
épouſe infortunée & innocente devient un
inftrument pour Catilina. Il y a de la création
dans ce rôle ; mais les fituations qu'il
amène ne font nullement motivées. Térentia
feint d'entrer dans la conjuration & và
jufqu'à épouser Catilina , pour découvrir
fes projets , & le faire dénoncer par un
autre comme coupable. L'Auteur lui donne
un double but. Elle veut fauver fa patrie ;
puis fe laiffant condamner comme com
plice , ne faire connoître fon innocence
qu'après la mort , & laiffer à fon injufte
époux le remords d'avoir condamné une
époule vertueufe, Il y a de la fingularité , &
même de la bifarrerie dans ce projet. Voyons
ce que l'Auteur en a tiré. Il a cru que Tullie,
fille de Cicéron & de Terentia , placée dans
l'alternative ou de laiffer périr fon père , ou
de dénoncer la mère , pouvoit fournir une
fituation pathétique ; & il a eu raifon . Mais
il falloit la fonder fur des motifs raifonnables.
Térentia veut être accufée par fa fille
auprès de Cicéron ; & , dans cette vue , une
anie apoftée vient confier à Tullie que fa
mèrè eft entrée dans la conjuration de Catilina
, qui veut faire périr Cicéron cette nuit
même. Mais pourquoi cherche t -elle à étre
dénoncée par fa fille plutôt que pat toure
Hij
172
MERCURE
autre perfonne ? Son projet eft de fe faire
condamner comme rebelle. Elle veut fa
venger de Cicéron ; mais elle ne veut pas
punir fa fille , qu'elle aime & qu'elle doit
aimer. Cependant, elle la met dans une fituas
tion déchirante . On ne voir - là que l'Auteur
qui prétend amener une fituation ; mais la
vérité y eft oubliée,
བ
Il y fait agir auffi une Fulvie , qui eft un
Perfonnage bien incroyable, C'eft une amie
de Térentia, Celle - ci lui confie fon projet ;
& c'eft par elle -même qu'elle veut être act
culée auprès de fa fille , afin que fa fille aille
la dénoncer à fon père. Et Fulvie ſe charge
de cet emploi ! & Fulvie eft une Dame Ro
maine !
Ce n'eft pas que l'Auteur n'ait quelques
fois des intentions dramatiques ; mais l'exécution
n'y répond prefque jamais ; & les
fcènes qui promettent le plus, finiffent quel
quefois de la manière la plus inconcevable,
Par exemple , dans une Scène entre Cicéron
& Térentia , celle-ci lui dit , en parlant de
fa fille , que la fituation òù elle fe trouve à
leur égard eft trop cruelle , qu'il eft de leur
devoir de la terminer ;
Il n'eft qu'un feul moyen de finir fes malheurs ;
C'eft que l'un de nous deux lui demande des pleurs.
Il faut qu'elle choiſiſſe ou ma mort ou la vôtre.
Pour être toute à l'un , qu'elle regrette l'autre.
Terminons entre nous des débats fuperflus.
Coaful , ouvrez les yeux , vous ne me craindrez plus.
DE FRANCE. 173
Lapoftrophe eft vive. L'éloquent Cicéron
s'en tire fort gaillardement , & d'une manière
très-inattendue. Il lui répond :
"
Je frémis de l'état où vous met la colère.
Ma préfence l'irrite ; il eft temps de me taire.
Et il s'en va après cette éloquente peroraifon.
Il eft vrai que Catilina le lui rend bien
dans une autre occafion. Au milieu du Sénat
affemblé , Cicéron ayant fait une violente
fortie contre ce dernier , on ne devineroit
jamais comment Catilina , qui ' eft prefent,
repontfe la harangue de ce Conful. Il fe lève,
& d'un ton analogue fans doute aux chofes
importantes qu'il va dire , il répond en ces
mots :
Me laiffez-vous flétrir par cet audacieux ,
Timides Sénateurs ? Pouvez- vous à mes yeux
Protéger l'impofture , approuver que l'envie ,
Sans refpect pour mon nom , ofe noircir ma vie.
Tout m'abandonne ! eh bien , je me confulterai.
1
Nous ignorons fi tout le monde fentira
comme nous toute la force de cette expreffion
ch bien , je me confulterai ; mais il
nous femble qu'on ne peut rien ajouter à
une auffi vigoureufe répartie . Nous avons
dû montrer d'abord comment l'Anonyme
conftruifoit fes plans , afin de faire juger s'il
avoit des droits pour rectifier ceux de Corneille.
Nous allons paffer à l'examen de
fon ftyle , afin de voir s'il avoit affez de délicateffe
dans le goût pour que les vers de
Hiij
074
"7
MERCURE
Corneille aient pu le bleffer ; & sîl a dû
compter affez fur fon talent poetique , pour
prendre fur lui de les corriger ou de les re
faire. Une des chofes qui ont dû armer fa
févère critique , c'eft fans doute l'infraction
aux loix grammaticales ; mais avant de fevir
contre les fautes de langue de Corneille ,
il auroit dû corriger ce vers- ci de faTragédie
de Marie Stuart.
Que mon repos eft sûr fi je veux l'acquérir ,
ΕEt que vivre en danger c'eft chaque inftant mourir.
Il auroit dû auparavant effacer cet autre ene
core.
C'eft de moi-même ici dont je dois vous venger.
Il falloit dire , pour parler correctement ,
C'eſt moi-mêmé ici dont je dois me venger.
ou bien ,
C'eſt de moi- même ici que je dois me venger.
Boileau a dit , il eſt vrai ,
C'eft à vous , mon eſprit , à qui je veux parler.
Mais Boileau , en parlant ainsi , a péché contre
la grammaire ; & ce n'eft pas les fautes
de Boileau qu'il faut imiter.
L'Anonyme auroit dû auparavant rejeter
encore des expreffions auffi bifarres que
celle- ci ,
Cécil dans mon Confeil eût pris trop de pouvoir ;
Un rival de grandeur le tient dans fon devoir.
R
1
DE FRANCE. 175
Et ces vers- ci encore ,
Vous n'exigerez pas du feu qui me dévore ,
Qu'il travaille au bonheur d'un rival que j'abhorre
Un feu qui travaille au bonheur de quelqu'un
! Quel ftyle ! affurément ce malheu
reux Corneille n'auroit pas fait pis que cela.
Corneille n'auroit pas fait des vers plus barbares
que ceux ci :
Le peuple le regrette ; & déjà mécontent ,
De couronner fa fille il chériroit l'inftant.
S'il voit monfucceffeur dans le fang de Comnène ,
Mille cris applaudis lui viendront joindre Irène.
Que ceux-ci encore ,
Du. Bulgare inquiet l'audace rallumée
Vouloit que fans délai vousjoigniffiez l'armée :
Mon ordre étoit exprès 5 & le momentpreffant
Devoit vous animer d'un qèle obéiſſant.
C'en eft affez tous deux : ne vous haſardez plus
A porter vos regards fur des plans réfolus.
J'entends d'être obéi ; que chacun s'y difpofe.
Sous nos yeux , fa foibleffe ici le contiendra ;
Séparés , il oſoit ; enfemble , il nous craindra.
Le coup eft atterrant : mon coeur eft déchiré.
Gardez-vous d'en fonder la bleffure profonde.
Ef-il rien dontjamais le défefpoir réponde ?
Hiv
176 MERCURE
Nous ne poufferons pas plus loin nos citations
, pour ne pas rendre à nos Lecteurs
la fatigue que nous avons effuyée nousmêmes.
Mais de peur qu'on ne nous accufe
de choifir quelques mauvais vers échappés
dans de bonnes tirades , nous allons tranfcrire
quelques vers de fuite.
CÉCIL.
Madame.... pardonnez à mon zèle fincère. ..
C'eft peut-être un foupçon légèrement conçu ;
Mais depuis quelque-temps je me fuis apperçu
Que les foins généreux que Dudleyfait paroître ,
Nefontpas de ces foins qu'un par devoirfait naître ș
Et je crois démêler que fon empreffement
Eft moins d'un bon fujet que d'un fecret amant,
ÉLISABETH.
Il trahiroit l'état ! non , Cécil , votre zèle
Eft trop ingénieur à le croire infidèle.
Il tenteroit en vain, de fe foumettre un coeur ,
Dont le Duc de Norfolck s'eft rendu le vainqueur.
Le Comte ne peut point abandonner fon ame
Aux dangereux tranfports d'une inutile fiamme.
CÉCIL
On fe livre ſouvent au feu qu'on a conçu
Sans avoir confulté s'il peut être reçu .
Mais, qu'à ce feu coupable un orgueilleux fe porte ,
Il aime en vain ; que peut importer ? ...
ÉLISABETH .
H im porte.
DE FRANCE. 177
། Que peut importer? I importe. On ne
s'attend
pas à ces coups de force , à ces
traits fublimes de dialogue. Mais ces reffources
font familières à l'Auteur.
Que les douleurs qu'exprime cette plainte ,
Verfant en moi l'horreur dont votre ame eft atteinte ,
Enflamment mon courroux ; me font envisager
D'affronts à prévenir , d'outrages à venger !
>
De deux trônes enfin que je dois occuper
On m'en daigne offrir un qu'on ne peut ufurper ;
Et l'abandon honteux de l'autre qu'on possède ,
M'eft demandé pour prix de l'autre qu'on me cède.
Trompons une ennemie à qui ma honteplaît ,
Qui me brave , ou me croit lâche comme elle l'eft.
Ceft avec cette élégance-là que l'Anonyme
fait parler auffi le Père de l'éloquence
Latine. Dans une Scène où le Sénat eft affemblé
, il a imité l'exorde d'une des Ha
rangues de Cicéron contre Catilina. En voici
les deux premiers vers , par lefquels il a
voulu rendre le Quoufque tandem, Catilina?
Jufqu'où porterez -vous vos trames criminelles ,
Catilina ? Jufqu'où nous infulteront- elles ?
Après ces deux vers , nous croyons qu'on
nous difpenfera de rapporter les autres .
L'Anonyme n'eft pas plus heureux à imiter
nos Poëtes qu'à traduire les Orateurs
Latins. On fe rappelle , dans Britannicus , lé
Hy
178
MERCURE
moment où Agrippine menace Burrhus
d'aller déclarer à l'Armée fes propres forfaits.
De nos crimes communs je veux qu'on foit inftruit
On Laura les chemins par où je l'ai conduit.
Pour rendre fa puiffaoce & la votre odieuſes ,
J'avourai les rumeurs les plus injurieuſes.
Je confefferai tout , exils , aſſaſſinats ,
Poifon mêine....
B U R R HU •
Madame , ils ne vous croiront pas.
Ils fauront récufer l'injufte ftratagême
D'un témoin irrité qui s'accufe lui-même.
Voici ce même mouvement paraphrafé ,
pour ne rien dire de pis . C'eft le Duc de
Norfolck qui parle à Elifabeth.
Mon jufte défeſpoir n'a plus rien qui m'arrête.
Aur pieds d'Élifabeth je vais porter ma tête.
Je vais de mes complots lui découvrir le cours
Et l'informer des foins que l'on donne à fes jours.
Elle rompra vos fers pour prix d'un tel fervice;
Et j'aurai cette gloire au moins que mon fupplice
Rempliffant votre attente au défaut de mon bras....
La Reine D'Écossì.
Que fais-tu , téméraire ? ... On ne te croira pas.
Jamais un criminel , fe livrant à fon juge ,
Fit-il de l'échaffaut le lieu de fon refuge
DE FRANCE. 179
On prendroit ta fureur pour un déguiſement ,
Pour l'ordinaire effet des tranſports d'un amant ,
Qui n'ofant rien de plus pour fauver ce qu'il aime ,
Comme un défefpéré s'offre à la mort lui -même.
On ne peut pas fe méprendre à cette imitation.
Nous obferverons feulement que
Racine a mis beaucoup moins de vers . Ra
cine n'avoit pas tant de fécondité ; mais
auffi l'on n'a pas dit de lui ce que la poſté
rité dia un jour de l'Anonyme : Ila corrigé
le grand Corneille.
Ceux qui ont lu ces récréations Dramatiques
, s'appercevront que nous n'avons
rien dit de fa Princeffe de Portugal. L'Au
teur , en donnant cette Tragédie comine une .
dernière étincelle , a impofé filence à notre
critique.
L'examen des Tragédies de l'Anonyme
nous a menés fort loin. Corneille corrigé lera
le fujet d'un fecond & dernier Extrait.
VARIÉTÉ S.
M. D'ALEMBERT nous a remis une Lettre qu'il
a reçue , fans date de lieu , par la pofte de Pontarlier ,
& qu'il croit écrite de Neufchâtel. Dans cette Lettre ,
datée du 28 Novembre , une femme , qui figne du
Ricz-Geneft , & qui nous eft inconnue , ainfi qu'à
lui , effaie de répondre à la Lettre qu'il nous a
adreffée dans le Mercure du 14 Octobre , & le prie
d'envoyer lui même cette réponſe à notre Journal.
C'eft ce qu'il a fait , en nous déclarant avec la plus
A
H vj
180 MER CURE
grande fincérité , ( ce font fes propres termes ) qu'il
ne s'oppofuit nullement à ce qu'elle fût publiée. Mais
après l'avoir luc nous - mêmes , nous avons jugé
cette publication très- inutile , la Lettre de M.
d'Alembert , déjà citée , nous paroiffant démonftrative
pour tout Lecteur impartial Nous nous permettrons
une feule obfervation fur un fait qui
paroît avoir induit Mde Geneft en erreur . Elle n'a
pas fait attention à ce que M. d'Alembert dit expreffément
, & qu'il eft facile de, vérifier , que depuis
la feconde édition de fes Élémens de Mufique ,
donnée en 1762 , fix ans avant le Dictionnaire de
M. Rouffeau , il n'a pas changé un mot à fes Élémens .
Si le Libraire Bruyzet a annoncé , en 1772 , une
édition poftérieure , comme augmentée , c'est à l'infu
& fans l'aveu de l'Auteur , qui nous autorife à le
certifier. Ce Libraire n'a fait que copier mot pour
mot l'édition de 1762 , y compris le frontifpice.
M. d'Alembert nous prie d'ajouter , que n'ayant
point de temps à perdre , il ne répondra plus rien à
tout ce qui pourra être imprimé déformais fur cette
ridicule & odieufe imputation , dont il auroit même
dédaigné de fe plaindre , fi elle n'avoit eu pour
Auteur ou pour prête-nom un homme tel que M.
Rouffeau. Nous connoiffons affez M. d'Alembert
pour affurer qu'il eft très-incapable de s'approprier
la moindre portion du travail d'autrui , & toute
l'Europe Littéraire fait qu'il n'en a pas befoin. Auffi
eft ce la première fois qu'on a cherché infidieufement
& malhonnêtement à l'en faire foupçonner,
fans ofer même l'en accufer expreffément. Nous
prions en conféquence Madame Geneft de nous
excufer , fi nous ne faifons pcin -d'ufage de fa Lettre ,
qu'elle peut imprimer ailleurs , fi elle le juge à-propos.
DE FRANCE. 181
SCIENCES ET ARTS.
Seconde Lettre de M. RIGAUD S
fur
le Canal fouterrain de Picardie.
J'AI
'AI promis, Monfieur , par ma première Lettre ,
de vous rendre compte de ce que deviennent les eaux
du Canal fouterrain de Picardie depuis qu'il n'en
coule plus par le débouché du Tronquoi ; de vous
expliquer les raifons qui ont pu égarer l'imagination
de l'Auteur de la Lettre à M. le Directeur Général
des Finances à l'occafion du prétendu gouffre ; &
qu'enfin, pour mieux me faire comprendre , j'accompagnerois
celle- ci d'un Plan , comme d'un moyen
bien plus capable de convaincre que tous les raifonnemens
à faire fur cet objet. Je vais tâcher de remplir
mes engagemens.
Il n'y a point de terres fur la furface de notre
Globe qui n'ait une nappe d'eau plus ou moins profonde
, ce qui dépend bien plus de la nature des terrains
fuperficiels que de leur élévation au- defius du
niveau de la mer. Cela pofé , jetez les yeux fur le
Plan de la coupe du Canal fouterrain , & faites attention
à ce qui fuit.
"
Les eaux de l'Efcaut à fa fource étant de foixante
pieds environ plus hautes que celles de la Somme ,
prifes au- deffus du moulin de Lesdin , les premières
tendent néceffairement vers les fecondes par une
pente bien facile à imaginer dans des terres dont
l'efpèce eft abfolument la même à la profondeur de
la nappe d'eau . Ce fait fut très-bien prouvé à feu
M. Laurent par le niveau des eaux des puits du Canal
fouterrain avant leur communication mutuelle
181 MERCURE
par la galerie. Ces eaux étoient plus hautes on plus
baffes en raifon de leur proximité ou de leur éloignement
de la fource de l'Efcaut. On peut encore
s'aflurer aujourd'hui de cette vérité, par la différence
des hauteurs auxquelles elles fe foutiennent dans les
puits qui ne font pas encore communiqués ; différence
qui eft relative à leur éloignement des deux
débouchés . Cela pofé , cet Ingénieur ayant rencontré
des fables bouillans au-dehors & à fept ou
huit cent toifes de l'embouchure du Canal fouterrain
à Vend'huille , vis-à -vis les Fermes d'Oſsû ; & craignant
que l'excavation de fon Canal , à découvert
dans cette partie, ne coûtât davantage que les éclufes
du Tronquoi & du Boquet , s'est déterminé à établir
le fond du Canal fouterrain dans toute fon étendue
au-deffus des eaux de la Somme.
Vous fentez d'après cela , Monfieur , que la pente
intérieure dont j'ai parlé plus haut, recoupe néceflairement
le niveau de ce fond ; & que d'un côté , en
remontant vers l'Efcaut , ce même niveau ſe trouve
plus bas que les eaux intérieures qui régnoient autrefois
dans le pays ; & que de l'autre , en allant vers la
Somme , il eft au-deffus des eaux du terrain compris
entre le débouché du Tronquoi & le puits nº . 10,
Foint où la pente intérieure recoupe le fond du Canal
, de manière que depuis ce puits jufqu'au débouché
du Tronquoi , les eaux provenantes de toute la
galerie ouverte jufqu'à Nauroir , coulent fous le
fond du Canal à une profondeur relative à leur
* Feu M, Laurent , avant de s'arrêter à l'aligne-
Iment actuel , en avoit pris pluſieurs autres , dans lesquels
il avoit rencontré une différence très -marquée entre le
niveau de la nappe d'eau du pays & le fond du Canal ;
mais la certitude de ne jamais manquer d'eau , la folidité
du terrain & l'abréviation de fa ligne , l'ont fixé entre le
Tronquoi & Yend'huille.
DE FRANCE. -
183
éloignement plus ou moins grand du puits nº . 10 ,
vers les eaux de la Somme, ainfi qu'on peut le voir
par la ligne de tenfion marquée fur le Plan M , N ,
H, F, E, D & A , qui eft le niveau de la Somme
pris au-deffus du moulin de Lesdin. Ceft à ce point
A, que l'on voit reparoître en effet l'eau qui, depuis
environ le puits n ° . 13.jufqu'au no . 10 , s'eft in
filtrée naturellement par fon propre poids , & a laiffé
à fec la galerie depuis le puits nº . 10 jufqu'au
débouché du Tronquoi , & même la partie du Ca
nal à découvert , dont le niveau eft le même que
celui du fouterrain jufqu'au point A , où fera placée
l'éclufe du Tronquoi.
Mais , Monfieur , ces mêmes eaux qui commencent
à couler fous le fond du Canal fouterrain au puits
n°. 10 , à une profondeur relative à leur éloignement
de la Somme, & qu'on voit reparoître en A au niveau
de cette rivière , ont arrofé ce même fond deux
hivers defuite pendant deux & même trois mois. Les
enquêtes dont je vous ai rapporté les résultats dans
ma première Lettre , ainfi que l'aveu de MM. du
Tronquoi & d'Étré , de M. Philippi , Religieux del
F'Abbaye du Mont Saint Martin , & de plufieurs autres
perfonnes dignes de foi , font de nature à faire
di paroître toute effèce de doutes , quand même on
ne trouveroit pas encore des traces du paffage de
cette eau à l'endroit où doit être placée l'éclufe du
Tronquoi. Je puis vous affurer que l'eau fortiroit encore
tous les hivers de la galerie du Tronquoi , fi ,
depuis cinq ans que les travaux du Canal font fufpendus,
on eût employé 3 à 40co livres pour empêcher
l'écroulement de la partie fupérieure de quel
pues puits prêts à être maçonnés , & dont les terres,
en tombant dans la galerie, l'ont obftruée totalement,
ce qui intercepte les eaux abondantes qu'elle fournit,"
fur- tout en hiver , & l'oblige de s'infiltrer.
Yous voyez, Monfieur , par ce qui précède , que
184
MERCUREI
l'Auteur du prétendu gouffre s'étoit donné la peine
d'aller jufqu'au point A , & de s'y arrêter, il eût vu
ces mêmes eaux, qu'il avoit entendu tomber avec
bruit du bâtardeau dans la galerie fouterraine auprès
de la partie du Canal terminée en grand , fortir tranquillement
au niveau de la Somme , fous un pont
conftruit à quelques toiles du point A, pour la commodité
des Habitans des villages de le Vergie , Se
quehart & Lesdin ; il eût vu que ces eaux, qui coulent
fans bruit , ne laiffent pas que d'alimenter le Canal
à ciel découvert jufqu'à plus de huit cent toifes de là,
du côté du village de Lesdin jufqu'à l'endroit où
doit être l'écluse d'Omiffy. Ce n'eft pas que cet Auteur
ne foit excufable. Un bruit tel que celui du bâtardeau
, entendu , foit de la partie du Canal fouterrain
finie en grand , foit du haut du puits le plus voifin
, étoit bien capable d'en impofer ; mais il me
femble pourtant qu'avant de prononcer il eût dû
confulter M. Laurent de Lionne. Je fuis bien affuré
qu'il lui auroit fait voir jufqu'aux Plans de comparaifon
du projet fouterrain avec ceux qu'on prétend
praticables dans les vallées ; & donné les éclairciffemens
qu'il fe fait comme un devoir de communiquer
à toutes les perfonnes inftruites. Je ne doute :
pas même qu'il ne lui en parlé de l'infiltration de
Peau du Canal fouterrain au, puits no. 10. Feu
M. Laurent , qui avoit déjà , connoiffance de cette
perte d'eau , en plaifantoit. Il difoit aux Curieux
inftruits qui vifitoient la galerie fouterraine Ici ,
nous fommes vingt-cinq pieds au - deffous des eaux.
du pays ; là , nous fommes plus élevés , ce qui nous
rend maitres d'en tenir telle quantité que nous voulons
J'ajouterai enfin, que M. Laurent de Lionne ayant
reçu de feu M, de Trudaine , en ' 1773 , un Mé-,
moire de M. de Vic pour avoir fon avis , parle >>
dans fa Réponse à ce Mémoire , de l'infiltration del
l'eau de la galerie fouterraine vers le puits nº. 10 ,
DE FRANCE
185
somme d'un fait contre lequel on ne peut raifonnablement
faire aucune objection férieufe , attendu les
moyens fimples d'y remédier : d'où je concluds que
l'Auteur de la Lettre à M. Necker fur le prétendu
gouffre , eût évité de fe compromettre s'il eût pris les
renfeignemens néceffaires avant que de prononcer.
Mais cette perte d'eau que je regarde comme in
difpenfable vers le puits no. 10 , tant à caufe du
niveau du Canal, qui , dans cette partie , eft fupérieur
aux caux du pays , qu'à caufe des obftructions formées
par l'éboulement de la partie fupérieure des
puits , & enfin parce que le terrain eft de craie pure,
ce qui favorise l'infiltration , eft des plus faciles à
vaincre. Feu M Laurent , dont le vafte génie avoir
tout prévu dans fon projet , laiffa plufieurs moyens
autfi fimples qu'affurés d'y remédier.
1. Si les eaux fournies par deux mille quatre
cent toiſes environ de galerie ouverte entre Nauroir
& le puits n . 10, à quinze pieds réduits au - deffous
des eaux intérieures du pays , ont déjà franchi , plufieurs
hivers de fuite , l'obftacle que leur préfentoit
an fond pierreux , abforbant & fupérieur de deux à
trois pieds aux eaux intérieures depuis le puits
ne. To jufqu'au débouché du Tronquoi ; il eft
impoffible , lorfque le Canal fera ouvert en grand ,
lorfqu'on aura réuni les eaux qui coulent à Vend'huille
avec celles qui proviendront de la galerie à ouvrir
entre Bony & Nauroir , lefquelles feront au moins
quarante pieds au-deffous de tous les niveaux connus
autrefois dans le pays , & dont le Canal fera défor
mais la règle ; il eft impoffible , dis - je , que ces eaux
ne paffent pas au Tronquoi. Quelque quantité qui
puiffe fe perdre, ce qui reftera fera encore plus que
fuffifant : d'ailleurs , les vannes de l'éclufe du Boquet
au-deffous de Vend'huille , étant tenues deux pouces
feulement plus hautes que celles du Tronquoi ,
feront couler vers le Tronquoi toutes les caux ré186
MERCURE
nies du Canal fouterrain , auxquelles on pourrajoin,
dre , fi l'on en a befoin , le corps entier de l'Escaut ,
qui , d'après les difpofitions de feu M. Laurent , eft
de niveau au-deffous de Vend'huille avec les eaux
navigables du Canal fouterrain .
2. En fuppolant que les eaux de la totalité du
Canal fouterrain , jointes même à celles de l'Escaut ,
s'infileraffent au puits n° . 10, pour ne reparoître
qu'auprès de Lesdin , trois à quatre pieds plus bas
que le fond du fouterrain , une dépenfe au plus de
3000 livres fuffiroit pour apporter & délayer , fur
cette longueur, la quantité de terre glaife néceffaire
pour boucher & occuper toutes les crevaffes & filiè
res que comporte le fond du Canal. Si ce moyen
eft infuffifant, on fera , comme aux balans qu'on
veut étancher , un fond de glaife de quelques pieds
d'épaiffeur , ce qui pourra faire une dépense de
20000 livres ; ou pour plus de folidité,on fera dans
cette partie le fond en maçonnerie , ce qui portera
au plus la dépense à 30000 livres.
3 °. Si après l'ouverture totale de la galerie fouterraine,
l'eau ne paffoit pas continuellement au
Tronquoi fans employer les moyens dont je viens
de parler, ce que feu M. Laurent & M. Laurent de
Lionne ont regardé avec raiſon comme impoffible , il
ne feroit queflion que de ramener le niveau de la
Somme pris au-deſſus du moulin de Lesdin jufqu'au
puits no. 10 ; & au lieu de conftruire à la fortie
du Tronquoi, en A , B, C, l'éclufe qui doit racheter
la différence de neuf pieds qui fe trouve entre le
niveau du Canal fouterrain & celui de la Somme ,
de conftruire cette éclufe auprès du puits nº . 10 ,
en G , H , I dans la vallée de le Vergie à le
Haulcourt, dont la fuperficie, ne doit être que de
vingt- trois pieds plus élevée que l'intrador de la
voute du Canal fouterrain ; on pourroit même ouvrir
cettepartie à ciel découvert fur deux cent toifes de
DE FRANCE. 187
Longueur , ce qui ne coûteroit pas beaucoup plus cher
que de voûter.
4. A tous ces moyens, confignés dans les Pièces
relatives au Projet de feu M. Laurent , M. Laurent
de Lionne en ajoute un autre inféré dans une Lettre
que ce dernier m'a écrite au mois de Mai 1779.
Voici comme il s'explique : « Si après avoir fondé
de nouveau les fables bouillans qui fe trouvent
» dans le Canal à découvert à Offu , au-deffous de
Vend'huille , je reconnoiffois qu'on peut s'y upprofondir
de huit pieds au-deffous du fond actuel
fans de trop grandes dépenfes , peut- être que d'après
les confeils de feu mon oncle , qui m'a conftam-
» ment recommandé en mourant de baiffer le plus
» qu'il me feroit poffible le fond du fouterrain , je
» me déterminerois à ramener , fans éclufe , le niveau
a de la Somme pris au-deſſus du moulin de Lesdin à
Efcaut , ce qui feroit alors difparoître toute ef
pèce d'épouvantailfur la perte de l'eau dans une
» partie du Canal fouterrain. ». Mais je pense qu'on
n'emploiera aucun de ces moyens que dans le cas
où, après la perforation totale de la galerie * ,
20
* Si l'on effaye de faire couler l'eau pendant
une année dans toute la galerie fouterraine , ce qui feroit
très-fage , comme il reste encore deux mille toifes de
galerie à percer , il en coûtera ,
felon le Devis ,
Pour les cinquante- deux puits
fur foixante- dix qui restent à ma-
Conner , opération préliminaire
indifpenfable pour empêcher les
éboulis des terres fuperficielles &
autres accidens , felon le Deviş il
en coûtera
Total de ce que coûtera cette
épreuve néceffaire .
50,000 1
100,000
150,000 1.
788 MERCURE!
1
feroit reconnu , par l'expérience d'une année au
moins , que les eaux s'infiltreroient toutes avant
Dans l'état où eft préfentement
le Canal , il en coûtera pour le
terminer , felon le Devis ,
Mais fi l'on cominence par
faire l'effai propofé , la dépenfe
faite à cette occafion étant au
profit de la chofe , il n'en cou-'
tera plus que •
54
533 1. 16 ľ
1,290,533 1. 10 f
Si l'on compare ces dépenfes , qu'on peut regarder
comme très-modiques pour un Royaume puiffant , avec
P'utilité infinie de ce Canal pour le tranfport affuré des
munitions navales & autres , & des marchandiſes venant
d'Hollande & des autres États du Nord jufques
dans nos Ports de Picardie , de Normandie & de Bretagne
, & les pertes immenfes en munitions & en autres
denrées qu'on a été forcé de confier à la mer depuis le
commencement de la guerre actuelle , quel est le Fran
çois qui ne gémira pas d'apprendre que c'eft deux ans
avant cette guerre que la ceflation des travaux du Canal
fouterrain a été ordonnée ? M. Frazer , Commiffaire
Anglois à Dunkerque , un des hommes les plus clairvoyans
de l'Angleterre , me dit en 1770 , au retour
d'une visite qu'il venoit de faire du Canal en queſtion ,
fi ce Canal eft terminé avant la guerre prochaine , la
France établira par fon moyen une Marine puifante fans
que l'Angleterre puiffe s'y oppofer avec fes Efcadres. Un
Négociant Hollandois , qui favoit bien calculer , me dit
dans la même année : Si nous reftons neutres pendant la
guerre à venir , l'exécution de ce 4 Canal , dont j'ai admiré
te projet , nous fera perdre plus de la moitié de notre fret
& de nos affurances avec la France.
Ces deux Étrangers connoiffoient bien les intérêts
de la France en 1770 ; cependant , pour des raiſons qu'il
DE FRANCE. 189
d'arriver au débouché du Tronquoi , ce que je regarde
comme impoffible d'après ce qui eft déjà
arrivé.
Voilà , Monfieur , les faits que je puis rapporter ,
& les raifonnemens que je peux faire pour diffiper
yos doutes fur le gouffre du Canal de Picardie dont
on vous a parlé. Je ne porterai aucun jugement fur
cet Ouvrage ; il s'annonce de lui- même ; mais je ne
puis vous taire que M. Laurent de Lionne m'a fou
vent affuré qu'il étoit impoffible d'ouvrir un Canal &
découvert de la fource de l'Escaut à la Somme fans
une dépenfe de plus de dix-huit à vingt millions , &
ne nous appartient pas même de difcuter , le Miniſtère
arrêta fubitement , en 1775 , l'exécution de cette entreprife.
On peut en tout temps molester fes ennemis naturels
fans déclaration de guerre . Un des moyens , c'est
de mettre,par des voies quelconques des entraves à l'exé
cution des projets utiles. Princes , Miniftres éclairés &
judicieux, qui founez le Confeil du Roi le plus jufte &
le plus difpofé à faire des facrifices pour la gloire & lạ
profpérité de fes États , éloignez de vous ces jaloux &
intéreffés détracteurs qui , à force de raifonnemens infi,
dieux,pourroient détourner votre attention des chofes les
mieux conçues & les plus utiles. La vérité pure, parve
nue au Trône par vos organes , formera toujours un bou
levard infurmontable à nos ennemis . Si l'on veut connoltre
plus amplement l'utilité du Canal fouterrain & de
celui de la Somme , on peut voir un Difcours prononcé
par M. Laurent de Lionne è l'Académie d'Amiens , le 25
Août 1776 , imprimé à Paris , chez Cailleau , rue Sains
Severin, & la Carte qui y eft jointe.
Nous nous contenterons de dire ici que fi le Canal
de Picardie étoit exécuté , on pourroit communiquer par
eau d'Amfterdam & de toute la Hollande à Paris , Rouen,
Nantes & Breft par l'intérieur du Royaume, & fans
paffer à la vue des côtes d'Angleterre, obali 2 tedna
$ 90
MERCURE
que ce Canal ainfi ouvert, manqueroit d'eau la moitiè
de l'année. Le filence des Antagoniſtes du Canal , &
fur-tout celui des perfonnes qui ont été chargées de
faire les nivellemens & autres opérations relatives à
cette joration , ajoute beaucoup à ma confiance
dans fon affertion . Une chofe dont je fuis très- convaincu
, c'eft que le Canal de Picardie feroit achevé
fi feu M. Laurent avoit vécu quelques années de
plus , parce que fa réputation , fa fermeté & l'éléva
tion de fon génie auroient anéanti les détracteurs
de cet Ouvrage. Il eft incroyable , je ne crains pas
de de répéter , qu'un monument dont le projet feul
illuftre le Règne précédent , dont l'État & fes Mihiftres
fe font pour ainfi dire enorgueillis en ordonnant
qu'on le fit voir à différens Princes Étrangers *,
puiffe être abandonné au point de ne pas permettre
feulement de réparer les dégradations de quelques
parties que l'Art feul pouvoit préferver , telles que
les ouvertures des puits , dont quelques - unes , qui
étoient au moment d'être maçonnées lors de la fufpenfion
des travaux , ont actuellement vingt - cinq à
trente pieds d'ouverture. Il feroit , ce me femble,
bien digne du Miniftre actuel des Finances & de
celui de la Marine , qui lors de fon Commandement
en Flandre doit avoir eu l'occafion de connoire ce
Canal à fond, de faire finir un monument auffi
admirable qu'il fera utile.
J'ai l'honneur , & c. RIGAUD , Phyficien de la
Marine , & Correfpondantde
l'Académie Royale
des Sciences.
* Monfeigneur le Comte d'Artois a vifité le Canal
fouterrain en 1774. Le Duc & la Ducheffe de Cumberland
au mois de Septembre 1773. Le Duc & la
Ducheffe de Glocefter au mois d'Août 1775. M. le Ma .
réchal Prince de Soubiſe en 1774
она за 161
sinowy sa 9 : səfnəinouid suopinjona says
: -
tage ,
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Gamery you
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aucun Officier Anglois ne veut fervir fous fes ordres , &
on eft obligé de tirer d'entre les Américains- Royaliſtes , les Offiiers
néceffaires au Corps que la politique du Commandant lui a
fait donner.
Le 12 , le Capitaine Gardener , Aide- de-Camp du Lord Cornwallis
, eft arrivé de la Caroline , d'où il eft parti le 11 Octobre.
Rien n'a tranfpiré du contenu de fes dépêches pour le Lord Ger
maine , fi ce n'eft que le Lord Cornwallis étoit toujours à Vaxfaw
, entre les deux Carolines. Depuis ce moment on paroît ne
plus douter de l'avantage remporté le 7 Octobre , fur le Corps Anglois
aux ordres du Partifan Ferguſon ; & ce qui aide à en confirmer
la fâcheufe nouvelle , c'eft que le Gouvernement fait répandre
des détails de l'attaque infructueufe d'un pofte dans la Géorgie ,
par le Général Américain Clarke
›
mais ils fervent uniquement
a prouver qu'il s'en faut bien que cette Province foit foumife .
On voit que la garnifon Angloife de ce pofte alloit être forcée
de fe rendre , fi un corps de Troupes deftiné à la relever , ne
fût arrivé dans ce moment critique . Il y a eu divers chocs , depuis
Je 14 jufqu'au 19 Octobre entre les deux partis ; & M. Brown ,
Commandant Anglois , a été grièvement bleffé. Les Gazettes Miníftérielles
débitent qu'il a fait pendre pluſieurs Priſonniers qui fe
font trouvés avoir leur pardon für eux.
•
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SATELLIT SENONNÝ
$90 MERCURE
que ce Canal ainfi ouvert, manqueroit d'eau la moitié
de l'année. Le filence des Antagoniſtes du Canal , &
fur-tout celui des perfonnes qui ont été chargées de
faire les nivellemens & autres opérations relatives à
cette joration , ajoute beaucoup à ma confiance
dans fon affertion. Une chofe dont je fuis très -convaincu
, c'eft que le Canal de Picardie feroit achevé
( 2 )
réunies , nonobftant un prétendu rapport qu'un Navire Hollandois
a fait à la Frégate le Crefcent , fuivant lequel ce Navire auroit rencontré
le premier de ce mois , la grande Efcadre , composée de 30
Vaiffeaux de Ligne. Les Miniftres eux - mêmes décréditent cette
nouvelle , par les éloges qu'ils donnent à la fageffe & à l'habileté de
M. Hood , en difant qu'il ne fe fera occupé que de fon objet , dont
il fait toute l'importance , & qui confifte à conduire aux Ifles Angloides,
avec la plus grande diligence poffible, la Flotte de Munitions dont
il eft chargé, & fur laquelle font embarqués trois Régimens .
On vient d'apprendre l'arrivée de la Pandora , de 32 canons , qui
ramenoitun Flotte de 30 voiles de Québec. Elle en a été féparée par un
coup de vent à la fortie du Golfe S. Laurent , vers la fin d'Octobre.
On peut juger des tranfes où font les Affureurs.
La Frégate le Solebay eft rentrée à Spithéad le 11 Décembre. On a
fu à cette occafion que ce n'étoit point pour aller joindre l'Efcadre
qu'elle étoit fortie le 9 avec le Portland , de so canons , mais pour chaffer
deux Corfaires François du Havre , qui ont été pris après une défenſe
très- courageufe. Le Portland eft rentré pareillement. Les prifes s'appellent
la Comteffe de Bufançois & la Marquife de Seigneley. Le S. Albans
, de 64 , eft allé feul joindre l'Efcadre.
On eft auffi informé que le Corfaire le Duc de Mortemart , de Cherbourg,
a été pris par le Jafon , le 10 Décembre , ce Vaiffeaux de so ca
nons , revenant dél'Eſcadre qu'il dit avoir laiſſée au Cap Finiſterre.
Un Paffager , parti de New-Yorck le 2 Novembre , débite que
l'Amiral Rodney y étoit malade de la goutte. Il affure auffi que le
Général Washington a confenti à renvoyer au traître Arnold fa
femme & fes enfans en échange de plufieurs Prifonniers , Offis
Américains ; enfin on fait par la même voie que cet Arnold
généralement méprifé & détesté à l'Armée Angloife : que malrons
les efforts du Chevalier Clinton ayi, ne l'aime mes da-
•
Duchelle de Glocefter au mois d'Août 1775. M. le Ma
réchal Prince de Soubiſe en 1774.
DE FRANCE. 191
ANNONCES LITTÉRAIRES.
ON vient de mettre en vente à l'Hôtel de Thou ,
-
rue des Poitevins , les Tomes XIII & XIV des
Oifeaux , in- 12 . par M. de Buffon . Prix , 7 liv . 4 f.
rel. Les Nouvelles Découvertes des Ruffes entre
Afie & l'Amérique , avec l'Hiftoire de la conquête
de la Sibérie & du Commerce des Ruffes & des Chinois,
Ouvrage traduit de l'Anglois de M. Core. Vol
in-4 . avec figures. Prix , 9 liv . 19f. br ., 11 liv. rel,
Hiftoire de la France méridionale , ou Recherches
fur la Minéralogie du Vivarais , du Viennois ,
du Valentinois , du Forez , de l'Auvergne , du Velai ,
de l'Ufégeois , du Comtat Venaiffin , de la Proyence
, des Diocèfes de Nifmes , Montpellier , Agde,
&c. fur la Phyfique de la mer Méditerranée , fur les
Météores , les Arbres , les Animaux , l'Homme &
la Femme de ces contrées , avec cinq Planches dou
bles par Volume , & une Carte Geographique des
trois Règnes ; Ouvrage dédié au Roi, par M. l'Abbé
Giraud - Soulavie , Tome premier , in-8 . A Paris ,
chez l'Auteur , Hôtel de Venife , Cloître S. Benoit ;
Quil'au, Libraire , rue Chriftine , au magafin Littéraire
, Mérigot l'aîné , Libraire, quai des Auguftins
, près le Pont-Neuf; & Belin , Libraire , rue
Saint Jacques.
Sermons de Morale & Panégyriques , par M.
l'Abbé Pleuvri , Volume in - 12 . Prix , 2 livres broché.
A Paris , chez Valade , Imprimeur- Libraire , rue
des Noyers . On trouve chez le même les Almanachs
fuivans : 1 ° . Balivernes Amoureufes : 2 ° . Variétés
Amufantes & Morales : 3°. le petit Cadran , ou
Étrennes à la mode : 4 ° . Le Paſſe- Temps agréable :
59. les Révolutions amoureufes : 6 °. Les Amours
192
MER CURE
enpantouffle: 7° . La Corbeille galante : 8°. Alma
nach du Sort : 9° , les Oracles : 10 °. Étrennes au
beau Sexe 11. l'Almanach danfant.
Hiftoire des Hommes , feconde Partie du Tóme
huitième, A Paris , chez M. de la Chapelle , rue
Baffe , Porte Saint Denis.
t
Conférences de l'Édit des Préfidiaux du mois
d'Août 1777 , avec les Ordonnances , Édits & Réglemens
fur cette matière, par M. D. D. R. A. L.
P. du B. &c. Volume in- 18. Prix , 1 liv. 16 fols bro
ché. A Paris , chez Lamy, Libraire , quai des Auguftins.
Almanach de Gotha , în-24. - Délices de Cérès ,
de Pomone & de Flore , même format. A Paris , chez
le fieur Defnos , Libraire , rue Saint Jacques. Voyez
fur la couverture la lifte des autres Almanachs qui
fe trouvent chez le même Libraire .
VE
TABLE.
ERSfur la Mort de l'Im- 】
pératrice - Reine de Hongrie,
145
3
ou choix des principales
Tragédies du Grand Corneille
,
Reflexions fur les Journaux , Variétés ,
146 Seconde Lettre de M.
Enigme & Logogryphe , 158 gand ,
Les Récréations Dramatiques . Annonces Littéraires ,
APPROBATION.
161
179
Ri
181
191
le J'ai lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux ,
Mercure de France , pour le Samedi 23 Décemb. Je n'y ai
sien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion. A Paris à
le 22 Décembre 1780. DE SANCY.
MERCURE
emples font folitaires
après- midi, parce qu'on en ferme les portes.
Sam. 30 Décembre 1780. I
192
MER CURE
en pantouffle: 7°. La Corbeille galante : 8 ° . Alma
nach du Sort : 9 ° , les Oracles : 10 ° . Etrennes au
beau Sexe : 11. l'Almanach danfant.
Hitoire des Hommes feconde Partie du Tome
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 30 DÉCEMBRE 1780.
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VERS à Mlle DE BETHUNE.
DESCENDS ESCENDS de ta fphère fublime ,
Sageffe , amante d'un coeur pur ;
Hâte-toi de placer entre l'homme & le crime
Un invincible mur,
Viens terraffer le vice qui t'outrage..
Dans les tremblantes mains briſe un fceptre ufurpe ;
Et que l'Univers détrompé
Ne brûle plus d'encens aux pieds de fon image.
Viens relever tes Autels abattus ;
Viens rétablir le trône des Vertus.
Au fein d'au Temple folitaire *
* Note de l'Auteur. Prefque tousles Temples fontfolitaires
l'après-midi, parce qu'on en ferme les portes.
Sam. 30 Décembre 1780. I
194
MERCURE
Je foupirois ces voeux ardens ,
Lorfqu'une voix , du fond du Sanctuaire ,
Me fit entendre ces accens :
Pourquoi la demander au féjour du tonnerre ?
La Sageffe , mortel , réfide fur la terre ;
Elle est à tes côtés , * & tu ne la vois pas !
Au pied de cet Autel , près de cette tribune,
Tu rends hommage à ſes appas
En admirant ceux de Béthune.
(Par M. l'Abbé Ferrand. )
A Mile LAGUERRE , qui m'a jeté une
rofe des troifièmes loges de l'Opéra.
Des fons divins charmoient mon oreille & mon
coeur ;
Mon coeur s'ouvroit à la tendreffe ,
Soudain fur moi vole une fleur....
Quelle eft la main qui me l'adreſſe ?
Autour de moi j'élève un regard incertain ,
Je vois Zuma , Zuma , dont mon ame eft épriſe ,
Se cachant à demi , du coin d'un oeil malin ,
Rire & jouir de ma furpriſe :
Cette fleur tomboit de fa main .
*Notede l'Auteur. L'hôtel de Béthune etvoiſin de l'Égliſe
de la Charité , où MHe de Béthune entend fouvent la
Meſſe dans une tribune à fon uſage.
KEHLIOT CHAOTHECA
RYOLA
DE FRANCE. 195 .
Saifi d'une joie inquiète ,
J'ai fenti mon coeur palpitant ;
Pour troubler celui d'un Poëte ,'
Hélas ! il n'en falloit pas tant.
Fol efpoir oùje m'abandonne !
Ah ! l'âge , de mes ans preffe en vain le retour ,
Si ton oeil du feu de l'Amour ,
Zuma ! réchauffe mon automne.
Oui , tes jeux font une faveur ,
Permets cette douce penſée ;
D'une foibleffe encor , ciel ! goûter le bonheur !
Et de ta main folâtre une rofe lancée ,
M'auroit fait retrouver mon coeur !
N'étoit-ce pas affez de cette voix magique ,
Dans le palais des Arts exprimant tour-à-tour
D'Écho la tendre plainte & les feux d'Angélique ?
( Chaque fon de ta voix eft un accent d'amour. )
N'étoit-ce pas affez de tes regards de flamme ,
De ce tendre abandon , de ces bras amoureux ,
Pe cet accord de l'oeil , de la bouche & de l'ame ,
Applaudi tant de fois par tout un peuple heureux ?
Que dis-je ? Et puis-je méconnoftre
Un caprice de la beauté ?
Cette rofe fi chère à mon coeur agitě ,
Vers quelque heureux rival tu l'envoyois peut-être ;
Peut-être fur ma tête elle vole au hafard.
Tu ris de tant d'amour ; ou ta main ne la jette
a
Que pour enchaîner à ton char
IA
196 MERCURE
Les enfeignes de ma défaite.
Perfide ! j'y penfe trop tard.
(Par M. le Baron de T. )
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent .
LE mot de l'énigme eſt Violon ; celui
du Logogryphe eft Girouette , où le trouvent
tri, goût , ogre, roue , Roi , ortie , trio ,
rouge , or, ire , Io & oui.
ÉNIGM E.
ADROITE , ingénieufe & volage femelle ,
On ne connoît que trop mon langage & mes tours ;
Je fers d'amufement ; & féconde en détours ,
A des amans peu fins je fuis toujours rebelle .
Mais , hélas ! à préfent très- peu me trouvent belle.
Malgré tous mes efforts & mon art captieux ,
Chacun me devient infidèle ;
Et fitôt qu'on me voit on détourne les yeux.
Que les temps font changés ! Jadis chez de grands
Princes
On me faifoit accueil , & j'avois quelque prix :
Par des jeux délicats j'aiguifois les efprits ;
Si j'exifte aujourd'hui , c'eft au fond des Provinces.
Dans l'été , dans l'hiver , d'un léger manteau bleu
DE FRANCE. 197
Ayec mon frère empaquetée',
On me balotte en plus d'un lieu ,
Où le fot que je fuis me traite d'hébétée.
Qui feroit donc l'Auteur de ce fort inhumain ?
Peut-être , hélas ! celui de qui je tiens mon être.
Encore un mot , Lecteur , & tu vas me connoître :
Place bien tes cinq doigts , je ferai fous ta main.
Par M. Fréville. )
LOGOGRYPHE.
JE fuis un meuble néceffaire
Qui peut avoir deux ou trois pieds de long ,
On me trouve à Paris , à Venife, au Japon
Je ſers au Roi tout comme à la Bergère.
Lecteur , dans mes huit pieds , fi tu me cherches bien,
De la Mère des Dieux tu verras le fymbole ,
Le nom d'un des fujets d'Éole ;
Un oifeau fort bavard ; un Pape fort Chrétien ;
Le fynonyme de trifteffe ;
Ce qui fait ailément oublier la maîtrefe ;
D'une ferrure un utile morceau ;
Un inftrument qui n'eft pas fort nouveau ,
Puifqu'il fervit à Vulcain en Sicile
Pour fabriquer le bouclier d'Achille ;
Un terme fort connu d'un jeu fort amusant ;
En Canarie une montagne ;
Un terrain inégal ; le contraire de grand ;
T
198 MERCURE
La faifon que l'on va paffer à la campagne ; ^
Une ville où l'on fint deux Conciles fameux ;
Une autre que l'on trouve au midi de la France ;
Une tige qu'on voit dans un terrain pierreux ;
Des Moiffonneurs la plus douce eſpérance ;
Le nom qu'on donne à qui jamais ne penſe ;
Un adjectif marquant la propreté ;
Des Chinois la Divinité ;
D'Imprimerie un caractère ;
L'endroit où le bon fens fe tient pour l'ordinaire ;
Ce qui fert à faire un miroir ,
Et fans quoi l'on ne peut s'y voir ; = {
Le centre de Paris ; un terme de pratique;
Chez les Chrétiens une fête myſtique ;
Ce qui fouvent dans un cheval
N'eft qu'habitude & paffe pour un mal ;
Enfin , un nom de nombre. A me chercher, peut être,
Ami Lecteur, tu perds ton temps ;
Tandis que tu prends foin de divifer mon être ,
Il fe peut qu'en tes mains je fois depuis long-temps.
( Par Madame de C ***.
*
DE FRANCE. 199
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
( 1 )
Supplément aux Nouvelles de Londres , le Samedi
23 Décembre 1780.
LE Mardi 19 Décembre , le Roi fiona dans for Confeit nn
*
le refpect qu'on doit à la mémoire d'un
génie auffi fublime que Corneille , ne con-
I iv
198 MERCURE
La faifon que l'on va paffer à la campagne ;^
Une ville où l'on tint deux Conciles fameux ;
Une autre que l'on trouve au midi de la France ;
Une tige qu'on voit dans un rarrain pierreux ;
Des Moiffo
Le nom qu '
Un adjectif
Des Chi
D'Imprir
L'endroit où-1
Ce qui fe
Et fans
Le centre de P
Chez les Gl
Ce qui f
N'eft qu'ha
Enfin , un non
Ami Lec
Tandis que tu
Il fe peut qu'e
DE FRANCE. 199
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
LES Récréations Dramatiques , ou choix des
principales Tragédies du Grand Corneille ,
auxquelles on s'eft permis de faire des
changemens, en fupprimant ou raccourcissant
quelques Scènes , &fubftituant des expreffions
modernes à celles qui ont vieilli ;
précédé de quatre Tragédies nouvelles de
l'Éditeur. 4 Vol. in-8 . A Genève ; & fe
trouve à Paris , chez Moutard , Imprimeur-
Libraire , rue des Mathurins , 1780.
Jusqu'ici nous n'avons vu dans l'Anonyme
qui vient de publier ces Récréations Dramatiques
, que l'Auteur de Marie Stuart ,
des Commènes , de Térentia & de la Princeffe
de Portugal. Il nous refte à le confidérer
comme Traducteur de Corneille ; car il appelle
Traduction , les changemens qu'il a
fait fubir à l'Auteur de Rodogune. Nous
avons examiné fes titres Littéraires pour
juger s'il étoit appelé à corriger ce grand
Homme. Nous nous flattons que nos Lecteurs
auront conclu avec nous qu'il n'auroit
pas dû le faire ; nous allons voir maintenant
comme il l'a fait. Nous ne déciderons pas fi
le refpect qu'on doit à la mémoire d'un
génie auffi fublime que Corneille , ne con-
4 iv
200 MERCURE
damnoit point par avance une pareille entreprife
; mais au moins conviendra- t'on
avec nous,
Que pour être approuvés ,
De femblables projets veulent être achevés..
Nous devons avouer pourtant qu'en gé
néral l'Anonyme le traite avec refpect. It
Feftropie fouvent , mais c'eſt d'ordinaire
avec affez de politeffe. Encore , malgré fa
dignité tragique , s'eft il permis quelques
jovialités , qui tiennent un peu à l'irrévérence
, comme lorfqu'il dit , en parlant de
Nicomède : on ne comprend plus aujourd'hui
comment ce même Nicomède , qui s'exprimoit
avec tant de dignité , s'étoit dégradé au point
d'apostropher l'Ambaffadeur des Romains par
une ironie auffi comique que déplacée.
OU ROME A SES AGENS DONNE UN POUVOIR
BIEN LARGE ,
Ou vous êtes bien long à faire votre charge.
Pour tranfporter cette fcène fur la galerie de
la parade, il ne manquoit que le même ton à
la réponse de Flaminius..
QUELQUE SOIT LE POUVOIR QUE ROME M'A
DONNÉ ,
LARGE, ÉTROIT , COURT OU LONG , Je ne l'at
PAS AUNÉ.
Le Lecteur décidera fi cette plaifanterie
n'eft pas auffi déplacée que les deux vers fur
DE FRANCE. 201
lefquels elle porte. Mais, à ces endroits-là près,
Anonyme infulte bien moins à Corneille ,
par ce qu'il dit de lui , que par ce qu'il lui
fait dire à lui-même en le corrigeant. Avant
de paffer à la preuve de cette affertion ,
qu'on nous permette une réflexion préliminaire.
L'Anonyme a revu les Tragedies de
Corneille pour les rendre dignes d'être remifes
au Théâtre. C'eft ainfi qu'il l'annonce
lui-même dans un de fes titres ; & c'eſt à
peu-près ce qu'il répète dans un Avertiffement
mis à la tête de Sertorius , lotſqu'il dit
que fon objet eft de rappeler Corneille au
Théâtre. Quelques lignes de profe qui précèent
Héraclius, nous font foupçonner qu'à ce
.notif il peut bien s'en être joint un autre ,
dont on doit lui favoir au moins autant de
gré. Il a vu qu'on difputoit depuis long-tems
en vain pour favoir qui des deux , de Corneille
ou de Racine , méritoit la prefféance
fur fon rival ; & c'eft en partie pour faire
pencher la balance en faveur de Corneille ,
qu'il a voulu faire difparoître les fautes de
celui- ci , bien perfuadé que c'étoit là la feule
caufe de cette longue indécifion . Qu'on
ne nous accufe point de prêter à l'Anonyme
ce généreux projet. Voici comme
il s'exprime lui-même fur le parallèle de ces
deux tragiques. Il parle d'abord de Corneille..
C'eft dans fa hardieffe à entreprendre , dans:
la variété de fes productions , que nousdevons:
chercher la caufe de ces diffemblances avec
1 -même , de ces chútes qui nous le font mé202
MERCURE
connoître ; la hauteur où il s'élève ne les fait
paroître que plus humiliantes . Je crois voir
Racine planant dans le milieu de cet étrange
intervalle ; l'uniformité de fon vol ôtè tout
moyen de le critiquer par des comparaifons
avec lui-méme ; & il n'eft point difficile de le
trouver fupérieur à Corneille en laiſſant la
partialité morceler & choifir. Qu'il nous foit
permis auffi de voir ce que deviendra Racine
comparé à Corneille , dont nous avons enlevé
les taches qui ont fervi à le déprimer.
Ne vous femble- t - il pas voir Corneille foulant
aux pieds Racine, & l'effaçant non par
la beauté de fon propre génie , mais par
celle que lui a prêtée l'Anonyme.
Au refte , il a tenu un regiftre fidèle de
fes améliorations. Sa juftice févère a fait
main-baffe impitoyablement fur tout ce qui
lui a paru faire longueur. Il en a coûté au
Cid 600 Vers ; les Horaces en ont été quittes
pour 520 ; Sertorius n'en a pas perdu moins
de 666 ; celle qui en a été quitte à meilleur
marché , c'eft Rodogune , qui n'a laiífé fous
le cifeau de l'Anonyme que 272 Vers ,
fans parler de ceux qu'il a refaits ou fuppléés.
Il nous offre à la tête de fon deuxième
Volume une Table figurée de fes bienfaits ,
qui nous a paru affez curieufe pour la faire
paffer toute entière fous les yeux de nos
Lecteurs.
DE FRANCE. 203
RESULTAT de la révifion des douze
Tragédies qui compofent les Tomes II ,
III & IV.
Retran-
De Vers.
Réduites Raccourà
chés ou
cies de
fuppléés
Le Cid , 1866 1266 600
480
Les Horaces, 1794 1274 520 414
Cinna , 1780
1374 406
435
Polyeucte ,
1822 1352 470 52513
Pompée ,
1812 1212 600 627
Rodogune , 1852 1580 272 756 Héraclius , 1930 1314 616 •
726
Nicomède , 1854 1362 492 704
Sertorius , 1920 1254 666
700
Othon , 1832 1236 596
789
Scèvole , 1698 1350 348 833
Venceflas , 1866 1298
568 863
7852
22026 15872 6154
Voilà donc un cadeau de fept mille huit
cent cinquante - deux Vers que l'Anonyme
a fait à Corneille . C'eſt - là fans doute un
magnifique préfent. Il feroit malheureux
qu'il n'eût fervi qu'à appauvrir Corneille au
lieu de l'enrichir. Rien n'eft pourtant plus
vrai ; & l'on pourroit oppofer un autre Réfultat
à celui que nous venons de tranfcrire.
En rangeant comme lui en quatre
colonnes les traits de fentiment qu'il a
éteints , les contre-fens qu'il a faits , les
fautes de langue qu'il s'eft permiſes & les
beaux mouvemens qu'il a détruits on
>
I vj
204 MERCURE
obtiendroit par le calcul un total qui
pourroit étonner le Bienfaiteur de Corneille.
On fait qu'il y a un danger à corriger ,
même fes propres ouvrages ; on rifque d'y
jeter du froid , parce que c'eft la raiſon
qui corrige , & que la raifon eft bien
froide auprès de l'imagination. On fair
auffi qu'un trait de fentiment eft comme
une fleur que le plus léger contact peut
faner : un mot ôté , un mot ajouté , la
moindre tranfpofition peut l'éteindre. Nous
ignorons i l'Auteur a connu ces écueils ,.
mais il n'a guère réuffi à les éviter ; il a trop
fouvent confondu toutes les nuances .
Polyeucte , en parlant du fonge de Pauline
effrayée , qui voudroit l'empêcher de:
fortir , convient , avec Néarque , qu'on ne
doit pas s'effrayer d'un fonge ; mais il ajoute
que la frayeur de Pauline l'afflige ; & ill
dit :
Je méprife fa crainte & je cède à fes larmes ..
Voici comment l'Anonyme a corrigé ce
vers..
Mais Pauline s'effraye , & je cède à fes larmes.
Et voilà ce qui s'appelle détruire tout le
charme d'un vers. Le dernier eft une pen--
fee froide ; le premier eft un fentiment..
Rien n'eft fi fimple que de céder aux larmes
d'une perfonne effrayée ; mais il y a du
fentiment à méprifer l'objet de fa frayeur ,
& à céder aux larmes qu'elle lui fait répandre..
DE FRANCE. 205
Un moment après , Pauline arrive ; &
Polyeucte attendri lui dit , en ſe diſpoſant
à partir :
Adieu , Pauline , adieu.
Dans une heure au plus tard je reviens en ce lieu.
Voici la correction :
Adieu pour un moment ; n'ayez aucun fouci,
Dans une heure au plus tard je vous rejoins ici. 1
Sans nous artêter à ce trifte hémiſtiche ,
n'ayez aucun fouci , qui ne fent que ces
deux vers font très- fecs ? C'eft que adieu
pour un moment y a répandu de la glace.
C'eft qu'au contraire dans adieu , Pauline ,
adieu , le feul nom de Pauline y met de
l'intérêt ; & que la répétition d'adieu y
ajoure encore. Ces nuances font imperceptibles
aux yeux de la médiocrité ; mais le
goût ne manque jamais de les faifir. Sans:
ces nuances délicates , il n'y a point de
vérité , & fans vérité , il n'y a point de
ftyle .
Mais voici une béyue bien auffi fingulière
; elle fe trouve dans la premiere
fcène de Sévère & de Pauline. Sévère.
ayant appris le mariage de Pauline de fa
-propre bouche , lui reproche , en Amant
malheureux , le pouvoir qu'elle a fur ellemême.
Que n'ai - je votre vertu , lui dit - il
Un foupir , une larme à regret épandue ,
M'auroit déjà guéri de vous avoir perdue..
206 MERCURE
Ma raifon pourroit tout fur l'amour affoibli ,
Et de l'indifférence iroit jufqu'à l'oubli ;
Et mon feu déformais fe réglant fur le vôtre ,
Je me tiendrois heureux entre les bras d'une autre.
O trop aimable objet qui m'avez trop charmé !
Eft-ce là comme on aime ? Et m'avez -vous aimé ?
Ce morceau a paru long à l'Anonyme ;
voici comment il l'a réduit.
Un foupir , une larme à regret répandue ,
M'eût déjà confolé de vous avoir perdue.
Peut- être un autre objet m'auroit déjà charmé.
Eft-ce là comme on aime ? Et m'avez-vous aimé ?
On voit qu'il a fupprimé cette excla-
` mation ,
O
trop
aimable
objet
qui
m'avez
trop
charmé
!
qui
fert
de tranfition
pour
paffer
à ce vers
- ci :
Eft-ce là comme
on aime
? Et m'avez
- vous
aimé
?
Mais
il
auroit
dû
fentir
que
c'eft
ce
vers
intermédiaire
qui
amène
naturellement
le
vers
qui
le fuit
; que
fans
cette
exclamation
,
il eft
ridicule
que
Sévère
, en
même
- temps
.
qu'il
dit
à Pauline
qu'il
fe feroit
confolé
dans
les
bras
d'une
autre
, lui
adreffe
ce reproche
à elle
- même
,
Eft-ce là comme on aime ? Et m'avez -vous aimé ?
C'eſt ainſi que l'Anonyme parvient à deſfécher
les vers de Corneille , de manière
DE FRANCE. 207
qu'on lit fes belles Scènes prefque fans impreffion.
Plufieurs mauvais vers ont été fupprimés
; mais on s'apperçoit qu'avec quelques-
unes de fes fautes l'ame du Poete a
difparu. Souvent , foit par négligence , foit
par la gêne de la verfification , le fens de
l'Auteur fe trouve dénaturé ; ce qui quelquefois
nuit à l'intrigue de la Pièce , ou tout au
moins met de la contradiction dans les caracrères.
Corneille fait dire à Polieucte :
Qui marche affurément n'a point peur de tomber.
L'Anonyme n'a pas aimé affurément , &
il a eu raiſon. Voici comment il l'a corsigé
,
Qui marche en sûreté n'a point peur de tomber.
mais affurément dans le vers de Corneille
veut dire en affurance ; & en sûreté que
l'Anonyme a fuppléé , veut dire fans péril.
Or ,
Qui marche fans péril ne craint point de tomber ,
eft une penſée vraie fans doute , & auſſi vrai
que , lejour il ne ffaaiitt ppaass nuit ; mais le
jour il ne fait pas nuit , eft une de ces vérités
qu'on ne dit point.
A ce vers - là P'Anonyme fait fuccéder
celui - ci , prononcé par Polyeucte encore :
J'attends tout de fa grâce & crains peu ma foibleffe.
Corneille lui avoit fait dire ,
J'attends tout de fa grâce , & rien de ma foibleffe.
208 MERCURE
Ce qui eft un peu différent. Cela fait juftement
deux contrefens en deux vers . Avant
de corriger Corneille , il faudroit commencer
au moins par le comprendre..
Ailleurs Pauline , en faifant le récit du
fonge effrayant dans lequel Polyeucte lui
eft apparu , le termine par ces vers:
Après un peu d'effroi m'a caufé fa vue;.
que
Porte à qui tu voudras lafaveur qui m'eft due ,
Ingrate , m'a-t'il dit ; & ce jour expiré ,
Pleure à loifir l'époux que tu m'as préféré.
A ces mots , j'ai frémi ; mon ame s'eft troublée..
Enfuite de Chrétiens une impie aflemblée
Pour avancer l'effet de ce difcours fatal
A jeté Polyeucte aux pieds de fon rival
Tout le monde entend le fens de ce vers,
Pour avancer l'effet de ce difcours fatal. 1.
c'eft à- dire , pour accélérer l'exécution de
cette menace : l'Anonyme l'a fuppléé par
celui- ci ; -
Pour me peindre l'horreur de ce moment fatal..
c'eft à - dire , que pour luipeindre cette mort,
on l'a réalifée. Cette manière de peindre
nous paroit un peu énergique. C'eft comme
qui diroit d'un Peintre qui , pour vous représ
fenter un mourant , tueroit un homme fousvos
yeux. L'imitation ne fauroit aller plus
Foin.
On trouve dans les corrections de l'Ano
DE FRANCE. 209
nyme des contrefens bien plus grands encote
, & qui détruifent un caractère. Pour
nous borner à un feul exemple , Fabian ,
dans Polyeucte , vient d'apprendre à Sévère
le mariage de Pauline , quand celle- ci arrive
fur la fcène. Corneille s'étoit contenté de
faire dire douloureuſement à Sévère : Fabian
, je la vois. L'Anonyme pour renchérir
, lui fait dire : foutiens-moi , je la vois ;
c'est -à dire , que le grave , le magnanime.
l'intrépide Sévère le trouve mal. C'eſt à quoi
l'on ne fe feroit pas attendu ; & il faut
avouer que ce feul hémiftiche , fi Corneille
avoit eu le malheur de le trouver ,
auroit fuffi pour gâter ce beau caractère qui
a fait tant d'honneur à fon génie.
On avoit reproché à Corneille de nombreufes
fautes de langue. L'Anonyme a cus
la générofité de lui en prêter de nouvelles.
Nous ne manquerions pas de preuves
pour juftifier cette inculpation ; mais le
peu d'efpace & la crainte d'ennuyer nous
forcent de borner nos citations en tous
genres.
L'Anonyme fait dire à Sertorius ;
Perpenna parmi nous eft le feul dont le fang
Lui permet de prétendre à cet illuftre rang.
Il est vraisemblable que Corneille auroit dit ,
lui permette. Il avoit dit dans Sertorius :
Ah ! c'eft ce nom acquis avec trop de bonheur ,
Qui rompt votre fortune & vous ravit l'honneur.
210 MERCURE
l'Anonyme a refait ces deux Vers :
C'est vous qui de ce nom lui fites le bonheur ,
Et lui de commander il vous ravit l'honneur.
Au moins le premier Vers de Corneille étoit
François. Pour qu'il ceffât de l'être , l'Anonyme
y a introduit cette expreffion , qui lui
fites le bonheur de ce nom.
Corneille avoit dit :
Mais fitôt qu'il parut , je vis en moins de rien
Tout mon camp déferter pour repeupler le fien.
C'étoit encore- là du François.L'Anonyme a
changé tout cela.
Au moment qu'il parut on vit de fon foutien
Tout le camp déferter pour repeupler le fien.
Tout le camp de fon foutien : voilà le françois
que l'Anonyme donne à Corneille.
On avoit auffi reproché à ce dernier un
ftyle trop fouvent familier : nous allons
voir comment l'Anonyme à fu l'ennoblir.
Corneille faifoit dire à Viriate , dans Sertorius
ces vers affez profaïques à la vérité :
Quel rang puis-je garder auprès de fon époule ?
Ariftie y prétend ; & l'offre qu'elle a fait ,
Ou qu'on afait pour elle , en affure l'effet.
l'Anonyme a fuppléé ces Vers- ci :
Quel rang conferverai -je auprès de fon épouse ?
L'intrigante Ariftie eft offerte à fa main ;
Aujourd'hui fa cliente , & fa femme demain .
DE FRANCE. 211
L'intriguante Ariftie , aujourd'hui fa cliente.
Le beau préfent à faire qu'un pareil ſtyle !
Un autre défaut qui revient fouvent dans
ces corrections, puifque c'eft ainfi que cela
s'appelle , c'eft d'étrangler quelquefois Corneille
, dans la vue de le refferrer . & de lui
faire perdre par-là l'effet de fes beaux moui
vemens. Ce n'eft pas toujours fans danger
qu'on fait des retranchemens. On peut fe
méprendre aux longueurs. Tout ce qui eft
smal fait , paroît toujours faire longueur ;
mais on eft tout furpris quelquefois , qu'après
avoir ôté d'une fcène ce qui ſembloit l'allonger
trop , la fcène refte mauvaiſe & fans
effet. Cleft que ce qu'on a ôté , demandoit
plutôt à être refait. Cela eft fi vrai , que fouvent,
lorfqu'une fcène a paru longue , parce
qu'elle étoit manquée , on parvient à la rendre
courte en y ajoutant.
Ce n'eft pas que l'Anonyme n'ait corrigé
des fautes ; mais nous a-t-il rendu les beautés
qu'il a fait difparoître en même-tems ?
Par exemple , Corneille fait dire par Pompée
à Sertorius dans leur fameufe entrevue :
L'eftimé & les refpects font les juftes tributs
Qu'aux plus fiers ennemis arrachent les vertus.
Et c'eft cé que vient rendre à la haute vaillance ,
Dont je ne fais ici que trop d'expérience ,
L'ardeur de voir de près un fi fameux Héros ,
Sans lui voir dans la main piques ni javelots ,
Et le front défarmé de ce regard terrible ,
Qui dans nos efcadrons guide un bras invincible .
212 MERCURE
Il y a des fautes dans ces vers. L'Anonyme ,
après les deux premiers , s'eft contenté de
> dire :
Et je viens rendre hommage à la haute vaillance ,"
Dontje ne fais ici que trop d'expérience.
Mais , que deviennentces
belles
images
: de
voir de près
un fi fameux
Héros
, fans
lui
voir dans
les mains
piques
ni javelots
& le
front
défarmé
de ce regard
terrible
, &c. Il
falloit
tâcher
de corriger
ces vers-là , & ne
pas les fupprimer
, ou plutôt
il falloit
laiffer
Corneille
tel qu'il
étoit.
Ce qui nous a paru corrigé de plus heureufement
, c'eft un difcours de Pauline à
-Sévère , que nous croyons devoir citer
pour rendre à l'Anonyme la juftice qui lui
eft dûe. Nous tranfcrirons l'ancienne & la
nouvelle tirade , en foulignant les endroits
qui ont été changés . Voici la manière de
-Corneille.
Brifons-là. Je crains d'en trop entendre ,
* Et que cette chaleur qui fent vos premiers feux,
Ne pouffe quelque fuite indigne de tous deux .
Sévère , connoiffez Pauline tout entière.
Mon Polience touche à fon heure dernière.
Pour achever de vivre il n'a plus qu'un moment ;
Vous en êtes la caufe , encor qu'innocemment.
* Ce de & ce que régis par le même verbe je
crains , font une faure de langage , que l'Anonyme
auroit du faire difparoître.
DE FRANCE. 213
Je ne fais fi votre ame , à vos defirs ouverte ,
Auroit ofé former quelque eſpoir fur la perte ;
Mais fachez qu'il n'eft point de fi cruel trépas
Où d'un front affuré je ne porte mes pas ;
Qu'il n'eftpoint aux enfers d'horreurs queje n'endure,
Plutôt de fouiller une gloire fi pure , que
Que d'époufer un homme , après fon trifte fort ,
Qui de quelque façon foit cauſe de ſa mort ;
Etfi vous me croyez d'une amefi peu faine ,
L'amour quej'eus pour vous tourneroit toute en haine.
Vous êtes généreux , foyez- le jufqu'au bout.
Mon père eft en état de vous accorder tout.
Il vous craint , & j'avance encor cette parole ,
Que s'il perd mon époux , c'eſt à vous qu'il l'immole,
Sauvez ce malheureux , employez-vous pour lui ;
Faites- vous un effort pour lui fervir d'appui .
Je fais que c'eft beaucoup que ce que je demande ;.
Mais plus l'effort eft grand , plus la gloire en eft
grande.
Conferver un rival dont vous êtes jaloux
3
C'est un trait de vertu qui n'appartient qu'à vous ; m- 14
Et fi ce n'eft affez de votre renommée ,
C'est beaucoup qu'une femme , autrefois tant aimée ,
Et dont l'amour peut- être encor peut vous toucher ,
Doive à
votre grand coeur ce qu'elle a de plus cher,
Souvenez-vous enfin que vous êtes Sévère.
Adieu. Réſolvez-vous ce que vous devez faire.
Si vous n'êtes pas tel que je l'ofe efpérer,
214
MERCURE T
Pour vous prifer encor , je le veux ignorer.
Voici la tirade corrigée.
C'en eft affez. Je crains d'en trop entendre ;
Qu'un difcours oùje vois reparoître vos feux ,
Ne réveille un amour indigne de tous deux .
Sévère , connoiffez Pauline tout entière.
Mon Polyeucte touche à fon heure dernière.
Pour achever de vivre il n'a plus qu'un moment.
Vous en êtes la caufe , encor qu'innocemment.
Je ne fais fi votre ame à VOS defirs ouverte ,
Auroit ofé former quelque efpoir far fa perte ;
Mais fachez qu'il n'eft point de pénible trépas ,
Où d'un front affuré je ne porte mes pas ;
Qu'il n'eft point aux enfers d'horreurs que je n'endure
Plutôt que de fouiller une gloire encor pure ;
Plutôt que de m'unir après fon trifte fort ,
Aquiconque feroit la cauſe de ſa mort ;
Et fi vous conceviez une eſpéranee vaine,
L'amour quej'eus pour vous fe changeroit en haine,
Vous êtes généreux , foyez -le jufqu'au bout.
Mon père, je le fais , vous accordera tout.
Il vous craint ; & j'avance encor , furfa parole ,
Que s'il perd mon époux c'eſt à vous qu'il l'immole.
Sauvez ce malheureux , employez -vous pour lui.
Faites -vous un effort , devenez fon appui.
Je fais que c'eft beaucoup que ce que je demande ;
Mais plus l'effort eft grand , plus la gloire en eft
grandes
DE FRANCE. 215
Secourir un rival dont vous êtes jaloux ,
Eft un trait de vertu qui n'appartient qu'à vous.
Songez qui vous en prie , & montrez- moi Sévère.
Adieu. Réfolvez -vous ce que * vous devez faire.
Si vous n'êtes plus tel que je l'oſe eſpérer ,
Pour vous prifer encor je le veux ignorer.
A la réſerve de pénible trépas , il n'y a
guere là decorrections qui ne foient heureufes
; mais il faut avouer que ce n'eft pas une
habitude chez l'Anonyme. Et qu'on ne fe
figure pas que nous ayons fait de grandes
recherches pour découvrir les fautes que
nous avons relevées. Nous ofons affirmer à
nos Lecteurs , qu'en ouvrant au hafard
l'Ouvrage dont nous parlons , ils en trouveront
eux-mêmes de tout auffi graves ; ils
trouveront des corrections femblables à
celles- ci. C'eft Chimène qui dit à Rodrigue
pour l'engager à fe défendre contre Dom
Sanche :
Rodrigue va combattre , & fe croit déjà mort !
Celui qui n'a pas craint les Maures ni mon père ,
Va combattre Dom Sanche , & déjà défefpère.
1
Voltaire n'avoit rien critiqué dans ces vers
là. Dans le dernier vers , déjà a choqué
l'Anonyme ; il l'a donc corrigé , & voici ce
qu'il a fu mettre à la place :
Va combattre Dom Sanche , & de foi déſeſpère.
* Résolvez-vous ceque , eft encoré dé ces folécifmee
que l'Anonyme devoit corriger.
T
1
216 MERCURE
Il faut convenir que ce de foi n'eft pas heureux.
C'est pourtant ainfi que corrige l'Anonyme.
Pour apprécier en un mot fon tra
vail , il change quelquefois , il gâte plus
fouvent , & prefque jamais il ne corrige.
Il a faccagé ces Tragédies avec une cruauté
qui excite la pitié. On ne peut y jeter un
coup-d'oeil fans fe figurer un champ de bataille
, qui n'éta le auxyeux que le fpectacle
de troncs défigurés & de membres fracaffés.
Il eft à préfumer qu'avec la faculté de réuffir
à corriger Corneille , on auroit eu la fageffe
de ne pas l'entreprendre.
SPECTACLES.
ACADEMIE ROYALE DE MUSIQUE.
LE Jeudi 14 Décembre , on a repréſenté
pour la première fois , le Seigneur Bienfai
fant , Opéra paroles de M. R. de C.
mufique de M. Floquet.
Rien de plus fimple que l'action de ce
petit Ouvrage. Colin , en époufant Life , a
quitté fon vieux père Julien , pour vivre
avec les parens de fa femme. Cette préférence
a irrité le vieillard , qui depuis
ce moment ne veut plus voir fon fils. M.
de Merfans , Seigneur du village , veut
faire celler cette défunion , & profite des
noces
DE FRANCE. 217
noces de fa fille pour préfenter à Julien le
tableau d'une famille heureuſe. Déjà ému
par ce fpectacle , le villageois eft vaincu
par la douleur de Colin , qui vient embraffer
les genoux , & lui préfenter un
enfant provenu de fon mariage avec Life ;
il pardonne , il preffe avec plaifir entre les
bras , Colin , Life & fon petit fils. Un orage
s'élève ; tous les Vignerons raffemblés au
preffoir , fe hâtent de regagner le village ;
Julien conduit fa famille dans fa chaumière .
A peine l'y a t'il introduite, qu'elle eſt frappée
& incendiée par la foudre. Life tremblante
pour les jours de fon fils , fe préfente fur le
pan d'une muraille qui n'eſt pas encore
achevée ; la muraille eft entraînée par un
torrent qu'a formé l'orage ; Colin s'élance au
travers des débris , & fauve fa femme & fon
fils , tandis que quelques payſans arrachent
fon vieux père au trépas. Pendant que tout
ceci fe paffoit, M. de Merfans a été informé
du défaftre qui a ruiné la famille de Julien , il
vient la confoler , &, entraîne ſes valfaux
aux noces de fa fille , qui , par de nouveaux
bienfaits , leur fait oublier tous leurs
maux.
J. B. Rouffeau difoit que s'il étoit poffible
de faire un bon Opéra , il ne l'étoit pas qu'un
Opéra fût un bon Ouvrage. Nous ne penfons
' point comme cet illuftre Lyrique ; nous
croyons que , fans placer un faifeur d'Opéra
dans la claffe de nos grands Maîtres Tragiques
ou Comiques , on peut lui accorder
Sam. 30 Décembre 1780.
K
218 MERCURE
>
beaucoup de mérite , même celui d'avoir
fait un bon Ouvrage , quand il a affez bien
connu la scène à laquelle il deftinoit fes travaux
pour y plaire à l'efprit & à l'ame
fans fortir des conventions attachées à ce
genre de fpectacle , & qui le diftinguent des
autres. Il est vrai que nous ne regardons pas
ce travail comme abfolument facile ; erreur
dans laquelle beaucoup de gens font tombés
par faure de réflexion. Nous fommes perfuadés
au contraire que rien n'eft moins aifé
que la difpofition d'une intrigue affez bien
combinée pour intéreffer , fans qu'elle ait
befoin de développemens d'une certaine étendue
, & affez bien filée pour entretenir la
curiofité du Spectateur , fans lui laiffer trop
de chofes à deviner. Il n'eft pas plus facile
d'écrire avec pureté , élégance, & quelquefois
avec élévation , en s'interdiſant l'uſage
des figures & des inverfions auxquelles la
Mufique fe refufe toujours , ou du moins
qu'elle ne fouffre que très - rarement. Ce
ftyle d'Opéra que tant de gens dédaignent ,
dont un parle avec tant de mépris , eft le prin
cipal écueil contre lequel viennent échouer
tous les Ecrivains du Théâtre de Polymnic.
Tel qui a écrit élégamment une Comédie ou
une Tragédie , croit qu'il réuffira facilement
dans un Ouvrage Lyrique; il fe trompe. On
applaudit à fes tableaux , à fes idées dramatiques
, & l'on blâme fon ftyle. M. R. femble
avoir été frappé de cette vérité quand , en parDE
FRANCE. 219
lant de fa nouvelle production, il a fait cette
phrafe que nous tirons de fon Avertiffement.
C'eft un Poëme d'Opéra qu'il ne faut lire
qu'aux repréſentations. » Il nous femble qu'un
bon Écrivain doit porter plus loin fes prétentions
; il nous femble encore que Quinault
a quelquefois procuré aux gens de goût l'avan
tage de lire fes Opéras avec fatisfaction dans le
filence du cabinet , & qu'on doit lui favoir gré
de ce foin. On ne fauroit nous accufer , fans
injuftice , d'une prévention marquée pour
l'Auteur d'Amadis & d'Armide ; nous avons
eu le courage d'indiquer déjà une partie des
défauts qu'on peut lui reprocher , & qui
s'opposent à la trop grande réputation qu'on
a voulu lui faire ; mais nous avons dit avec
raifon , & nous croyons devoir répéter qu'il
fera toujours , dans ce qu'il a de louable , un
modèle à étudier par ceux qui voudront
acquérir cette grace , cette molleffe de langage
que demande la Mufique du Théâtre.
L'amitié qui nous unit avec M. R. ne nous
empêchera pas de rapporter ici les reproches
qu'on a faits au ftyle du Seigneur Bienfaifant.
On y a relevé des inverfions dures , comme
celle-ci , par exemple : A mes genoux , qui
tombe & les embraffe ? des expreffions que
le ftyle lyrique n'eft pas en ufage d'admettre ;
c'est le marc de Julien qu'on attend en ces
licax ; d'autres enfin dans lesquelles on a cru
trouver plus que de la foibleffe ; fa maifon ,
fes enfansfont au milieu de l'eau , &c. Certainement
M. R. fait écrire, & écrire avec goût :
Kij
220 MERCUR
les Ouvrages qu'il a donnés à la Comédie
Françoife l'ont prouvé ; mais il ne s'eft pas
foumis à la manière adoptée jufqu'ici dans
les Ouvrages Lyriques , & voilà ce qui a occafionné
les cenfures auxquelles il eft en
butte. Nous ne pouvons l'approuver ni le
condamner , les gens de goût décideront
fur cet objet . Quant à l'intrigue de fon
Drame , M. R. déclare qu'il n'a voulu préfenter
que des fituations & des tableaux.
C'eft fur ce deffein qu'il faut la juger ;
or , fi les fituations en font intéreffantes ,
fi les tableaux ont de l'effet , on ne lui doit
que des éloges. Quelques perfonnes ont
avancé que l'incident du fecond acte infpiroit
plus d'effroi que d'intérêt : il nous paroît
plaifant que ceux qui ont applaudi
au fpectacle hideux de Clytemnestre fanglante
, entourée de furies armées de flambeaux
, foient effrayés d'un orage & du dan
ger où fes fuites expofent quelques payfans
dont , après tout , le péril paffe comme un
éclair : réflexion qui prouve , fans autre
détail , combien cette Critique eft mal
fondée.
·
La Mufique fait, à beaucoup d'égards , hon
neur à M,Floquet, Son ouverture eft très-agréa
ble, l'orage eft d'un Maître ; tous les airs des
ballets font charmans , prefque tous les morceaux
d'enſemble font bien compofés ; mais
on peut lui reprocher d'avoir pris fouvent un
DE FRANCE. 221
ton trop élevé pour le genre qu'il avoit à
traiter. Quand nous avons entendu accompagner
cet hémiſtiche ,fufpendez vos travaux
par un crefcendo , où tous les effets d'harmonie
que peut comporter un Orcheſtre
font accumulés avec toute la prétention du
grand genre , nous nous fommes rappelés
ces deux vers d'Horace :
Si dicentis erunt fortunis abfona dicta
Romani tollent equites peditefe cachinnum.
Nous engagerons auffi M. Floquet à être
moins complaifant pour fa mémoire. On
a remarqué dans quelques - uns de fes morceaux
, & principalement dans les airs de
ballets , des traits connus depuis longtemps
. Que dans la chaleur de la compofition
un Muficien emploie une phraſe qui
ne lui appartient pas fans s'en appercevoir ,
cela n'eft pas très- étonnant ; mais qu'à l'exécution
il ne s'apperçoive pas de fes réminifcences
, ou s'il les reconnoît , qu'il les laiffe
fubfifter , voilà ce qui nous confond ; car
enfin , c'eft s'expofer , ou par négligence ou
de fon plein gré , au reproche le plus grave
que puiffe éprouver un Artiſte.
Ces réflexions ne doivent point attrifter
M. Floquet , elles font relatives à l'intérêt
qu'il infpire , & aux efpérances que donnent
les excellens morceaux que l'on remarque
dans cette nouvelle compofition.
Les rôles de ce petit Drame ont été
très-bien rendus par MM . Larrivée , Lainez
K iij
222 MERCURE
4
& Legros . Mde Saint- Huberti a furpaffé notre
attente dans le rôle de Life. Son abandon ,
fon défeſpoir à l'inftant où les jours de fon
fils font menacés, d'un côté, par l'incendie, de
l'autre , par le torrent , méritent de grands
éloges. Nous commençons à craindre que
le travail exceffif que fait cette Actrice:
depuis deux mois , n'épuife fes moyens ,
& n'affoibleffe fa fanté au point de
priver l'Académi Royale de Mufique.
d'un fujet dont le zèle eft auffi recommandable
que fes talens deviennent intéreffans.
Les ballets du premier Acte font de M.
Dauberval; ils font pleins de gaiété & de
grâces, le deffin en eft très- varié, les tableaux
en font vrais & piquans. On y diftingue
leur Auteur, & Mlle Théodore, M, Nivelon
& Mlle Guimard. La pantomime du fecond
Acte qui précède & fuit le defaftre de Julien
, a été dirigée par M. Noverre , & lui
fait le plus grand honneur. La fête au Château
qui termine l'Opéra , eft de M. Gardeł
l'aîné ; elle a été univerfellement applaudie.
Nous devons encore parler de deux fujets.
1.e premier eft M. Laïs ; ce jeune Virtuofe a
chanté à la première repréfentation une longue
Ariette que le Public n'a pas voulu entendre.
Cette difgrace , qui ne lui eft point relative
, ne doit point nous empêcher de rendre
juftice à la pureté , au goût & à la facilité
de fon chant. Nous defirons bien fincèrement
que nos éloges , & le fuffrage des
gens honnêtes & éclairés , lui faffent.
DE FRANCE, 223
oublier le petit chagrin qu'on lui a donné ,
& le dédommagent de l'exceffive rigueur
des mécontens.
L'autre eft une jeune fille nommée Nanine ,
que nous avons déjà vue dans Andromaque
, & qui a repréfenté le petit - fils de Julien.
Il eft impoffible d'avoir à fon âge une
intelligence plus étendue , un jeu plus intéreffant
& plus aimable. Nous ne favons à
qui appartient cet enfant; mais nous craignons
bien qu'on n'abuſe de ſes difpofitions
précoces , & qu'à force de l'exercer on .
n'ufe dans fon germe un talent qui , ménagé
avec foin , pourroit devenir quelque jour®
l'ornement d'un de nos Théâtres.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LE même jour on a donné Clémentine &
Déformes , Pièce en cinq Actes & en profe,
par M. Monvel.
Nous rendrons compte de cer Ouvrage
quand il fera imprimé. Il a eu un fort grand
fuccès : il faut en examiner les cauſes ; mais
les détails dans lefquels nous devons entrer
nous font interdits aujourd'hui , relativement
au peu d'efpace qui nous refte à remplir.
Nous dirons feulement qu'on a eu tort d'im-.
primer que Grandiffon en avoit fourni le
Lujet. Il n'y a entre les deux Ouvrages d'autre
reffemblance que celle qui exifte entre
l'Héroïne du Drame & un des Perfonnages
Kiv
224 MERCURE
épifodiques du Roman qui portent tous deux
le même nom , & dont l'Amour brouille la
cervelle. Nous devons dire encore que le
rôle de Déformes eft joué par M. Molé
avec une fupériorité de talent qui ne peut
qu'ajouter à la réputation dont il jouit , &
qu'il mérite à tant d'égards .
COMÉDIE ITALIENNE.
Si quelque chofe peut prouver fans réplique
, que le Vaudeville reprend faveur de
jour en jour , c'est le fuccès de Caffandre
Aftrologue, nouvel Opéra- Comique de MM .
de Piis & Barré , repréfenté pour la pre
mière fois le Mardis de ce mois. C'eft une
Comédie-Parade , nous dira - t- on , par conféquent
un Ouvrage qu'il ne faut pas juger
à la rigueur . Oui , mais fi le genre réclame
l'indulgence , le Théâtre fur lequel on le porte
demande qu'on l'anobliffe, & qu'on s'occupe
autant de la vraisemblance que dela gaîté &
de la décence. Or , fuppofons que Caffandre
foit le plus imbécille de tous les hommes, il
lui fuffit de n'être pas fourd pour connoître le
ftratagême employé à l'effet de faire fortir
Léandre du cabinet dans lequel il s'eft caché
avec Ifabelle. Le déguifement de Co-
Tombine en Commiffaire feroit tolérable fi
elle ne parloit pas ; mais elle fait plus , elle
chante; & c'eft principalement quand une
femme chante qu'il lui eft impoffible de
DE FRANCE. 225
déguifer fon fexe. Ajoutons à cette réflexion
que Léandre , qu'elle affuble de fon déguifement
, chante auffi en fortant , & que la
différence des voix doit éclairer Caffandre. Si
jamais fituation fur relative à la Parade, c'eſt
le déguiſement de Léandre en boffu ; ce qui
doit y ajouter encore , c'eft le choix ridicule
des Áirs & des Vaudevilles qu'on y chante ,
comme la Fricaffée , la Bourbonnoife , &c.
mais ce n'eft pas-là de la gaîté ; c'eſt du Bas
& du très-Bas Comique. Nous favons que
dans des Spectacles deftinés principalement
au peuple , les gens qui forment la bonne
compagnie , vont quelquefois rire des extravagantes
facéties qu'on y reprefente ; mais
ce qui les amufe fur ces Théâtres , exciteroit
leur humeur fur une Scène plus noble . Ne
banniffons pas la gaîté , mêlons - y même
un grain de folie , & laiffons la parade au
peuple. Ces obfervations font févères ; mais
ceux qui ont imaginé & exécuté les Vendangeurs
, font plus faits que d'autres pour
fentir la jufteffe de nos reproches : c'eft
d'ailleurs travailler pour leur gloire , que
de les arrêter quand ils quittent le genre qui
peut les honorer.
Nous ne parlerons qu'en paffant d'en
Pigmalion repréſenté pour la première fois
le Samedi 16 Décembre , & qui n'a pas
revu le jour. Cette trifte & inintelligible
rapfodie eft , dit - on , d'un homme de Let-
K v
226 MERCURE
tres couronné dans une de nos Provinces ,
& qui n'a pas été tout- à- fait auffi heureux fur
les Théâtres de Paris.Quel qu'en foir l'Auteur,
il fera bien de garder l'anonyme. La Mufique
eft de M. Bonezy ; elle eft prefque auffi trifte
que le Drame ; mais il ne faut pas juger un
Muficien avec rigueur , quand il débute pour
la première fois fur notre Scène , fur tout
quand il a eu le malheur de travailler fur un
fujet fait , non pas pour échauffer fon génie ,
mais pour l'éteindre.
VARIÉTÉ S.
RÉFLEXIONS fur la dernière Séance de
L'Académie de Bordeaux.
L'ACADÉMIE de Bordeaux n'a point adjugé de
Prix cette année ; aucun des Mémoires qu'elle a reçus
, ne lui a paru mériter la Couronne. Elle a propofé
les mêmes fujets pour l'année prochaine ; elle
invite les Auteurs à méditer long- temps avant de
prendre la plume , & à être perfuadés qu'on ne peut
bien écrire que fur ce qu'on fait très- bien .
4
A ces fujets qu'elle propofe de nouveau , elle en à
ajouté un qu'il ne fera pas plus aifé de traiter dignement
; c'eft l'Éloge de Montefquieu. La gloire des
grands Hommes eft fujette à des révolutions affez
rapides , comme tout ce qui dépend de l'opinion des
hommes. L'hiftoire des Ouvrages d'Ariftote , mis à
côté de nos livres facrés , & condamnés au bûcher
prefque dans le même temps , n'eft pas , à beaucoup
près , une hiftoire unique . Le fort d'Ariftote eft celui
de prefque tous les hommes de génie. On diroit que
l'efprit humain n'a pas de quoi les juger : on les adore,
DE FRANCE
227
ou on les blafphême. Nous les traitons précisément
comme tout ce qui eft au- deffus de l'humanité. On croit
communément que la mort d'un grand Homme met
fin aux injuftices qui ont perfécuté fa vie ; & cela feroit
vrai , fans doute , fi fes Ouvrages defcendoient avec
lui dans fon tombeau ; mais fa gloire refte parmi
nous, & l'envie eft immortelle comme la gloire,
L'hiftoire des Lettres & de la Philofophie ne confirme
que trop cette trifte vérité. Lorsqu'un homme
de génie a mérité , dans fon genre , une place qui
paroît devoir être toujours la première , tous ceux
qui viendront après lui , s'efforceront prefque toujours
de lui ôter fa place , parce qu'ils ne veulent pas
avoir la feconde. Il importe affez peu que l'homme
de génie foit mort ou vivant , fa gloire eſt toujours
vivante , & c'eſt à elle qu'on en veut. Depuis
dix à douze ans , par exemple , tous ceux qui écrivent
fur les Loix & fur l'adminiftration des États
ont toujours un petit préambule dans lequel ils fe
Mattent de démontrer avec évidence que Montefquiea
n'a rien entendu à ces chofes-là. Tout ce qu'ils dé
couvrent dans l'Esprit des Loix , c'eft que Montef
quieu étoit un bel-efprit & un Préfident à Mortier.
Ils vous diront bien encore que l'Auteur de l'Efprit
des Loix a été le Deſcartes de la Légiflation ; mais ce
n'eft qu'une manière modefte de faire entendre qu'ils
en font , eux , les Newton. Enfin , il ne paroît prefque
plus de pamphlet politique dans lequel l'envie
ne montre autant de haine pour l'Esprit des Loix
qu'elle a pu en avoir il y a trente ans pour Montelquieu
lui-même.
>
Si l'Académie de Bordeaux avoit propofé l'Eloge
de ce grand Homme il y a quinze ans, à -peu près
on auroit pu dire :» Louer Montefquieu ! eh , qu'eft-
»ce qui le blâme ? » Mais jamais fon Éloge n'a été
plus néceffaire qu'aujourd'hui. Il ne s'agit plus feule
ment de célébrer la gloire , il faut la défendre. Elle
K vj
228 MERCURE
a été attaquée , il n'y a pas long-temps , dans le Journal
même où nous écrivons , & dans un article qui
paroît avoir été très - remarqué par le Public. L'Auteur
de cet article n'eſt pas feulement notre confrère , il
eft encore notre ami ; mais nous ne voyons
deux titres que de nouveaux droits de le combattre
avec plus de liberté.
5כ
ל כ כ כ
"
dans ces
Il lui reproche de ne fe placer jamais à l'entrée
de fon fujet. Mais il eft un peu plus beau, ce me
femble , de pénétrer tout de fuite dans tout ce que
fon fujet a de plus profond & de plus difficile à
pénétrer. L'effentiel , je crois , eft d'entrer avant dans
fon fujet , & non de fe montrer à l'entrée. Il lui rereproche
de s'arrêter trop long-temps à comparer fes
connoiffances pofitives à les idées théoriques . Mais
l'objet de l'Esprit des Loix eft moins encore de donner
la théorie des Loix à établir , que de développer l'efprit
des Loix déjà établies . Il s'enfuit qu'on lui reproche
de n'avoir pas fait un Ouvrage différent de celui
que demandoit & qu'annonçoit fon fujet. Montef
quieu cite fouvent un fait particulier à côté d'un
principe général. Mais il ne cite ce fait ni comme
la fource ni comme la preuve de fon principe ; il le
rapporte uniquement comme unc image fenfible qui
peut aider l'efprit à faifir une idée générale . On fait
que les principes , dans ce genre , ne peuvent être
que le réſultat d'un grand nombre de faits . Montefquieu
en cite un ou deux pour que fes lecteurs fe
rappellent plus facilement tous les autres. S'il les cût
cités tous , il eût fait des in-folio ; mais les Montefquieu
ne font point des in-folio. On voit par -là
combien il eft injufte de lui reprocher d'avoir tiré
fes principes des ufages obfcurs de quelques peuples
ignorés. Il ne faut pas , ce me femble , un grand
effort d'indulgence pour préfumer que Montefquieu
n'a pu donner , au genre-humain comme des règles
générales , les coutumes bifarres de quelques peuples
DE FRANCE. 229
"
de la Mingrélie ou de la Floride. On prétend enfin
qu'il arrive à fon but par un chemin opposé à celui
qui devoit l'y mener. Je ne comprends pas trop com
ment on arrive à un but par un chemin qui doit
conduire à un but oppofé. En général , le reproche
de défaut d'ordre & de méthode , eft celui qu'on
fait le plus fouvent à l'Auteur de l'Esprit des Loix.
On en parle comme d'un homme qui ne fait jamais
où il va . Il eft furprenant que cet homme , qui ne
fait où il va arrive pourtant toujours aux plus
grandes vérités. En ce cas , on doit avouer que le
hafard le fert beaucoup mieux que la méthode la
plus exacte ne peut fervir les autres . Mais peut-être
eft -ce avec plus de circonfpection qu'il faudroit affirmer
qu'un Ouvrage tel que l'Efprit des Loix , manque
abfolument d'ordre & de méthode . Pour en
juger avec quelque prudence , il faudroit être bien
sûr d'avoir faifi l'enfemble de toutes les idées
d'un Écrivain ; car l'ordre n'eft que la place que
chaque partie doit avoir dans un Ouvrage & il faut
embraffer le tout d'une feule vue pour juger de la
diftribution des parties . Que de chofes dans l'Efprit
des Loix ! & qu'il y a peu de lecteurs dont l'attention
foit affez forte , dont la curiofité foit affez conftante
pour fuivre cette chaîne immenfe d'idées ! Il n'eit´
pas plus facile de juger la méthode de Montesquieu,
que de mefurer fon génie. L'ordre échappe naturellement
à nos foibles regards dans tout ce qui eft vafte
& immenfe. Cela eft vrai des productions du génie ,'
comme des phénomènes de la nature. Parmi les
corps célestes , il en eft quelques-uns qui , dans leur
*
* Ordinis hæc virtus erit & venus , aut ego fallor,
Urjam nunc dicat , jam nunc debentia dici ,
Pleraque differat , & præfens in tempus omittat.
HORAT. Art. Poët.
230 MERCURE
cours , traversent plufieurs fyftêmes de mondes. On
a cru que leur marche étoit irrégulière , & que leur
mouvement n'avoit point de centre ; mais la régularité
de leurs mouvemens & de leur marche , feroit
fans doute fenfible à nos regards , fi nous pouvions
fuivre leurs révolutions à travers tous les fyftêmes
de mondes qu'ils parcourent. Cette comparaison
n'a rien d'exagéré lorsqu'il s'agit du génie de Montefquieu
& de l'Efprit des Loix ; & quand on parle
de ces grands objets , il eft difficile de ne pas oublier
quelquefois qu'on ne fait qu'un article du Mercure
L'Éloge de Montefquieu , pour n'être pas au -def
fous de fon fujet , pour avoir même quelqu'utillité
, doit être moins un difcours oratoire , qu'un ouvrage
de philofophie ; & même le plus sûr moyen
d'être éloquent , fera d'approfondir le génie de ce
grand Homme. On doit pofféder affez bien toutes
fes idées pour y répandre un nouveau jour , & éclairer
les intervalles qu'il a laiffés dans l'obfcurité . Chaque
branche de nos connoiffances a une hiftoire. Celle
* Je fuis loin de prétendre qu'il faille adopter tous
les principes de Montefquieu . Parmi les critiques qu'on
a faites de l'Esprit des Loix , il y en a fans doute de
juftes & de fondées ; mais celles-là n'ont été faites que,
par des hommes affez fupérieurs pour admirer beaucoup
le génie qui a créé l'Efprit des Loix . Dans un Ouvrage
qui paroît depuis quelques années , je trouve , par exem
ple , cette queftion : Montefquieu n'a-t -il pas voulu faire
les hommes pour les Gouvernemens , au lieu de faire les
Gouvernemens pour les hommes ? Quand on ne trouveroit
pas cette queftion dans un des Ouvrages de ce fiècle
qui a eu le plus de Lecteurs & de fuccès , qui a répandu
le plus de lumières fur le commerce de l'Europe , il feroit
facile de deviner qu'elle a été faite par un Philofophe qui
a approfondi les objets de l'Adminiftration des Etats.
DE FRANCE. 231
de la Légiflation politique en Europe commence à
Machiavel , & fe termine aux Philofophes connus
fous le nom d'Économistes. Un moyen de bien louer
Montefquieu , feroit de tracer un tableau de toutes
les idées neuves trouvées par plufieurs hommes de
génie , dans cet intervalle de plufieurs fiècles , & de
comparer enfuite ce tableau à un autre tableau qui
feroit formé des feules idées neuves que l'on trouve
dans l'Efprit des Loix. On peut croire qu'il y auroit
quelque danger à oppofer ainfi un feul homme à
plufieurs grands Hommes enfemble. Quant à nous ,
nous fommes convaincus , d'après un examen trèsréfléchi
du moins , s'il n'a pu être approfondi , que
Montefquieu feul a eu plus d'idées neuves & fécondes.
que tous les Philofophies qui ont écrit dans le même
genre avant & après lui . Mais ce réfultat , quand
même il feroit inconteftable , ne donneroit pas à fon
Panégyrifte le droit de manquer d'eftime pour les
Écrivains utiles qui ont parlé de l'Esprit des Loix
avec le moins de refpect. Pour venger la mémoire
de Montefquieu, il fuffit de bien montrer tout fon
génie; & ce n'eft pas dans fon Éloge qu'il conviendroit
de traiter fans égard des Philofophes à qui
l'on doit des lumières nouvelles. S'il y a quelque chofe
d'évident dans les difcuffions philofophiques , c'eft
que le ton du mépris & de la hauteur n'ajoute rien
à l'évidence des raifons ; & que fi ce ton eft ridicule
quand on parle d'un homme tel que Montesquieu,il eft
injufte & malhonnête toutes les fois que l'on combat
des Écrivains dont les intentions font droites & pures.
On comprend , d'après tout ce que nous venons
de dite , combien un Éloge de Montefquieu doit être
difficile à faire. Mais il y a une chofe qui le rend
plus difficile encore , c'eft que nous avons déjà un
Eloge de ce grand Homme , & que cet Éloge eft
fait par M. d'Alembert. On n'aura point à combattre
fonOuvrage dans le concours de l'Académie de Bor232
MERCURE
deaux ; mais il fera difficile de lui difputer le prix
dans le grand concours du Public & de la Poftérité.
La Séance de l'Académie de Bordeaux fut remplie
par diverfes lectures.
M. le Préfident Loret lut d'abord un Effai fur ce
qui conftitue le mérite principal d'un Ouvrage. Son
fujet le conduifit à des recherches très-fines & très ingénieufes
fur le ftyle & fur le goût. Elles furent rendues
avec affez de clarté pour ètre généralement
applaudies. La maniere dontil parla du bon goût , le
faifoit fentir , & prouva combien le goût fait de progrès
dans les provinces . On ne fauroit trop s'appliquer
fans doute à le répandre ; & quoi qu'ayent penfé fur
cet objet des hommes du premier mérite , les Académies
de province doivent cultiver le bon goût avec
autant de foin que les fciences : il n'eſt pas même
impoffible qu'elles le cultivent avec le même fuccès.
Si on a penfé le contraire , c'eft probablement parce
qu'on n'a pas eu une jufte idée du ſecours que les
Belles- Lettres & les Sciences fe prêtent les unes aux
aurres ; c'eft parce qu'on n'a pas affez vu combien
l'art d'écrire avec goût tenoit à l'art de penfer avec
jufteffe , & combien il étoit impoffible d'avoir de
bons Philofophes parmi des Savans qui ne feroient
pas de bons Ecrivains. On a dit qu'il ne falloit pas
cultiver les Lettres en province, parce que le goût y
eft mauvais ; mais c'eft précisément parce que le goût
y eft mauvais , qu'il faut y cultiver les Lettres ; car
c'eft le plus sûr moyen d'y répandre le bon goût.
On ne l'a pas acquis autrement dans la Capitale , où
il a été auffi mauvais . Si du temps de Voiture on
avoit confeillé aux Écrivains François de renoncer
à être Poëtes ou Orateurs , par la ra:fon
que leur goût n'étoit pas fermé encore , ils auroient
pu répondre avec affez de raifon , ce me femble ,
que ce n'étoit pas le bon goût qui faifoit les Orateurs
DE FRANCE.
233
& les Poëtes , mais que c'étoient les Poëtes & les
Orateurs qui faifoient le bon goût. Si Corneille n'avoit
pas fait d'abord des pièces de très- mauvais goût ,
il n'eût pas fait , quelques années après , le Cid
Cinna & Rodogune. Les richeffes & le luxe ont appelé
dans nos provinces tous les Arts de la Capitale :
on y élève des monumens en tous les genres ; toutes
les villes un peu confidérables ont de très- belles Salles
de Spectacle ; on veut y jouir des Arts : on les juge;
il faut donc néceffairement qu'il y ait dans nos previnces
un bon ou un mauvais goût ; & dans cette alternative
, il feroit peu raifounable de ne pas prendre
tous les moyens d'avoir celui qui eft bon . Les détracteurs
même de l'Académie Françoife, conviennent
affez généralement qu'elle a contribué à perfectionner
le goût dans Paris. On peut préfumer que nos provinces
pourront avoir un jour la même obligation à
leurs Académies . Si le bon goût eft une eſpèce de
luxe , c'eft du moins le feul qui mérite d'être encouragé
par des Sages , & d'être répandu par-tout
où il y a des hommes ; c'eft le feul qui nous donne
des jouiffances dont nous puiffions nous honorer à
nos propres yeux . Quand les progrès de la civilifation
nous ont éloignés de la fimplicité de la nature , le
bon goût & les plaifirs que nous lui devons , peuvent
feuls nous dédommager de la perte de notre innocence.
Dans notre vie artificielle , tous nos fens font
bientôt ufés ou fatigués ; mais le bon goût eft un
fens nouveau que nous recevons de la Société , &
c'eft celui par lequel nous jouiffons davantage de
tout ce qu'elle peut faire pour notre bonheur. Puifque
c'eſt donc un bien ou le dédommagement de beaucoup
de pertes , il faut le répandre ; il faut qu'il ferve
aux plaifirs de la Nation entière, & non pas feulement
à la parure de la Capitale .
M. Cazalet , à qui Bordeaux eft redevable d'un
Cours public de Chimie , lut enfuite un Mémoire ou
•
234
MERCURE
il rendoit compte de quelques nouvelles expériences
qu'il a faites fur le phlogistique & fur l'alkali volatil .
Le Public ne parut point étonné du paffage d'un
morceau de Littérature à un Mémoire fur des expériences
chimiques. M. Cazalet en rendit compte dans
un ftyle très-clair & très-méthodique ; & dans les
Sciences naturelles , l'efprit aime toujours tout ce
qu'il peut comprendre fans fatigue.
M. Latapy , qui vient de parcourir l'Italie & la
Sicile en Naturalifte , lur une defcription de l'Etna :
il étoit difficile de parler de ce Volcan d'une ma
nière intéreffante & nouvelle , après cette fuperbe
defcription qu'en a donnée M. Bridoyne, qui peint ca
Poëte ce qu'il a obfervé en Philofophe. M. Latapy
prouva qu'on peut décrire toujours avec des couleurs
qui nous font propres , ce qu'on a vu & fenti
par foimême:
& l'on paroît juger que fદિa Deſcription pouvoit
être mise à côté de celle de M. Bridoyne..
M. Dupary , Préfident à Mortier du Parlement de
Bordeaux , termina la Séance par la lecture de deux
morceaux. Le premier étoit une Traduction d'un
chapitre de l'Hiftoire de la Société Civile , de Ferguffon
; le fecond , un tableau précis des vices de la
Procédure criminelle chez tous les peuples dont la
Légiflation nous eft connue. Ce dernier morceau étoit
extrait d'un grand Ouvrage fur les Loix Pénales , auquel
M. Dupaty travaille depuis quelques années .Il fu:
très-applaudi dans les deux morceaux . Les applaudiffemens
que M. Dupaty reçoit dans toutes les circonftances
femblables , ont quelque chofe de plus
touchant encore que ceux qu'on accorde au talent.
On y fent cet amour & ce refpect que la justice publique
s'empreffe de prodiguer à la vertu qui a be-,
foin de confolation . Mais les malheurs de M. Dupaty
font finis , car il va reprendre fes travaux ; on në
peut plus lui contefter le droit de facrifier tous les
momens de fa vie au bonheur public, Ceux même
DE FRANCE, 238
qui s'oppofoient le plus à le voir élevé à la Magiftrature
où le Souverain l'a placé , l'en jugeront digne.
fans doute , en voyant de plus près encore les talens
& les vertus qu'il y exercera ; & ils finiront par bénir
eux-mêmes l'autorité qui les a contraints à avoir
un fi digne confrère. Des hommes qui confacrent ,
leur vie aux mêmes devoirs & aux mêmes vertus ,
ne peuvent être long- temps ennemis ; & fi des préventions
& des circonftances malheureuſes les divifent
quelque temps , la vertu les réconcilie bientôt
pour toujours.
les
Les travaux de fa nouvelle charge , loin de détourner
M. Dupary du grand Ouvrage qu'il a entrepris
lui donneront de nouveaux moyens de le porter à la
fin & à fa perfection . L'exercice des fonctions de fa
place, fera une des meilleurs études de fon fujet. C'eſtlà
qu'il verra également & les artifices du crime qui
cachent le coupable & les fubtilités des Loix qui expofent
l'innocence . Il aura fans ceffe ſous les
yeux
maux dont il veut chercher les remèdes; & ce fpectacle
qui remplira fon ame de douleur , excitera continuellement
l'activité de fa penfée. Ceux qui raifonnent
fur les Loix criminelles , vivent communément trop
loin des Juges , des accufés , des prifons , des tortures
& des coupables ; & tel Jurifconfulte a défendu
toute la vie la néceffité de la queſtion , qui l'eût profcrite
avec horreur , s'il avoit été condamné à la voir
donner une feule fois. M. Dupaty trouvera à cet
égard des avantages plus heureux encore dans fa
nouvelle place. S'il n'appartient qu'au Souverain de
faire des réformes dans la Légiflation , le Magiftrat
a du moins le pouvoir de profcrire tous les abus qui
ont été ajoutés aux erreurs des Loix par l'ignorance
barbare des Commentateurs , & l'autorité abfurde
des ufages, Ses idées peuvent devenir uțiles au mement
même qu'il les conçoit. Cet encouragement du
travail , fi doux & fi néceffaire , manque prefque tou ..
236 MERCURE
jours au Philofophe obfcur qui médite dans fon eabinet
fur les objets de la félicité publique. La gloire
feule. peut donner de l'autorité au génie , & la gloire
eft fi tardive , que les générations s'écoulent avant
qu'un Philofophe ait produit quelque changement
heureux dans les inftitutions fociales. Prefque toujours
il fe voit féparé de la récompenſe par l'intervalle
de plufieurs fiècles . Il gémit alors d'une obfcurité qui
fait ordinairement fon bonheur. Alors il envie aux
hommes en place le pouvoir qu'ils ont de faire du
bien ; car la vertu la plus modefte a auffi fon ambition.
2
(Cet Article eft de M. Garat. )
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premier Vol. en 1774. Ce fecond Tome fe vend
chez l'Auteur , rue & vis-à-vis le cul-de-fac du
Paon , à côté des Écoles de Chirurgie. Prix broché ,
12 liv. A Paris , chez Didot le jeune , Imprimeur-
Libraire , quai des Auguftins ; Méquignon , Libraire,
rue des Cordeliers. On trouve le premier & le
fecond Volume chez Mérigot le jeune , Libraire ,
quai des Auguſtins.
Mémoires de Fanny Spingler, Hiftoire Angloife ,
par Mde Beccary. A Paris , chez Knapen & fils ,
Libr. Impr. au bas du pont S. Michel. 2 Vol. in- 12.
Prix, 3 liv . br.
Analyfe des Infinimens petits , pour l'intelligence
des lignes Courbes , par M. le Marquis de l'Hôpital.
Nouvelle édition, revue & augmentée par M. le
Févre. Vol . in-4 ° . Prix relié , 12 liv. A Paris , chez
Jombert le jeune , Libraire , rue Dauphine , près du
Pont Neuf.
1
Recherches Phyfiques fur le Feu , par M. Maral.
Docteur en Médecine , & Médecin des Gardes-du-
Corps de Mgr le Comte d'Artois. Vol. in- 8 ° . avec
DE FRANCE.
239
Figures. Découvertes du même Auteur fur la
Lumière , conftatées par une fuite d'expériences nouvelles.
Vol. in- 8 ° . Ces deux Ouvrages fe vendent
chez Jombert , Libraire , rue Dauphine , à Paris.
Voyage
en Sicile & à Malthe , traduit de l'Anglois
de Brydone , par M. Démeunier
. Nouvelle
Edition , revue & corrigée. 2 Vol. in 12. A Paris ,
chez Delalain le jeune , rue S. Jacques.
Phyfique du Monde, par M. le Baron de Marivetz
& par M. Gouffier , in-4 , Tome premier.
A Paris , chez Quillau , Imprimeur- Libraire , rue
du Fouarre , & chez Lafoffe , Graveur , rue du Caroufel,
Atlas & Defcription Minéralogique de la France,
par MM. Guettard & Monnel , publié par M. Monnel
d'après les nouveaux voyages ; première Partie,
contenant le Beauvoifis , la Picardie , le Boulonnois
, la Flandre , le Soiffonnois , la Lorraine Allemande,
une partie de la Lorraine Françoife , le
Pays Meffin & une partie de la Champagne , Volume
in-folio. A Paris , chez Didot l'aîné , Imprimeur-
Libraire , rue Pavée Saint - André- des- Arcs ; Defnos ,
Libraire, rue Saint Jacques , & Jombert , Libraire ,
rue Dauphine,
L'Art du Fabricant de Velours de coton , par
M. Roland de la Platière , Infpecteur Général des
Manufactures de Picardie , in -folio , première Par
tie, A Paris , chez Moutard , Imprimeur- Libraire,
rue des Mathurins,
" *
1
Éloge de Clément XIV, Traduction libre de
l'Italien fur la feconde Édition , par le Père Lieutaud
, Volume in- 12 , A Paris , chez Lettin le jeune ,
Libraire , rue Saint Jacques.
240 MERCURE
rue
Difcours qui a remporté deux prix d'éloquence à
Académie de Befançon fur ce fujet : Les funeftes
effets de l'Egoifme , par M. Nonel de Bonrepos,
in-8° , Prix , 1 livre 4 fols. A Paris , chez Belin ,
Libraire , rue Saint Jacques , vis- à-vis la rue du
Plâtre. On trouve chez le même Libraire les
Lettres de William Coxe à M. W. Melmoth fur
l'État Politique , Civil & Naturel de la Suiffe , traduites
de l'Anglois , & augmentées des Obfervations
faites dans le même Pays par le Traducteur ,
Volume in- 8 ° . Prix , 3 liv. broché.
Durée du Jour , Durée de la Nuit , en deux
Tableaux imprimés , chacun de 11 pouces de haut,
furs de large , propres à être appofés à une cheminée
d'appartement. En feuilles , 12 fols. A
Paris , chez Lottin l'aîné , rue Saint Jacques , près
Saint Yves.
VE
TABLE
ERS à Mlle de Béthune , Comédie Françoife
A Mile Laguerre
Enigme & Logogriphe ,
223
224 193 Comédie Italienne ,
194 Réflexions fur la derniere
196 Séance de l'Académie de
Bordeaux , 2.1 1216
199 Annonces Littéraires »
Les Récréations Dramatiques ,
236
Académie Roy, de Mufiq; 216
APPROBATION.
J'AI lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 30 Décemb. Je n'y ai
rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion. AParis ,
le 29 Décembre 1780. DE SANCY.
TABL E.
FOURNAL POLITIQUE. Hambourg
Conftantinople ,
Copenhague,
Stockholm
Varfovie,
1 Cadix ,
2 Londres ,
Verfailles ,
Paris
2.9
30
Bruxelles , 42
Vienne,
U
A VIS.
N Planifphère Célefte de 14 pouces de diamètre
, qui a pour centre le Pole Boréal du Monde ,
& qui s'étend jufqu'au trente -troifième degré de
déclinaifon aufuaie , avec une petite inftruction, &
l'Hémisphère fupérieur d'une petite Mappemonde
enluminé , monté & prêr à s'en fervir , par le Père
Chryfologue de Gy , Capucin. Prix , 6 livres. A
Paris , chez Mérigot l'aîné, quai des Auguftins , &
chez Perrier & Verrier , Géographes , à l'Hôtel de
Soubife ; à Versailles , chez Blaizot , Marchand
d'Eftampes , rue Satori .
Les grands Planifphères Céleftes du Père Chryfologue
, intéreffans par les propriétés relatives à la
Géographie Aftronomique qu'il y a ajoutées , fe
trouvant néanmoins difficiles à monter & à tranfporter,
il a fait le petit que nous annonçons pour
que l'on puiffe le fervir plus facilement des grands
en feuilles. Les Commençans pourront même fe
paffer des grands. Nous ne répéterons pas ici les
avantages de ces Planifphères , qui font détaillés
dans notre Journal du mois d'Avril 1779, Nous
obferverons feulement , . que l'Auteur a fait
1 .
changer la forme des Étoiles fur les grands , &
qu'elles font très-diftinctes & apparentes ; 2 °. qu'il
a confervé fur le petit les mêmes ufages que fur les
grands ; 3 ° . qu'il y a ajouté , de même que fur les
grands , une feconde divifion de l'année pour l'équation
du temps ; 4° . qu'une foie enfilée d'un
grain , & attachée au centre des Planifphères , ne
fuffiroit pas pour réfoudre , même le quart des problêmes
, fi on n'avoit pas, au moins, le petit monté ;
f . qu'on en montera pour les différens horizons
que les Princes & même les Pays étrangers pourront
der ander.
L'Au
autre pe
mètre , po
projeté auffi , fur le même plan , un
lanifphère portatif, des pouces de diaobvier
aux inconvéniens des alignemens
dans la connoiffance des Étoiles. Ce dernier
enlamin monté , 4 livres 10 fols , chez les mêmes
Marchs , chez qui l'on trouve auffi une Mappemonde
de feuilles , par le même Auteur.
M. Comte de Treffan nous a priés d'avertir
le Publi
fe
mac
font
défav
nt appris qu'un Libraite de Province
er un Recueil des Extraits de Roe
qui lui font attribués , & qui
la Bibliothèque des Romans , il
ce cette Edition frauduleufe j
averti: e que plufieurs de ces Extraits ont été
très-als ; qu'ils font remplis de fautes d'impreffion
; & que s'il prend un jour le parti de faire
imprimer le Recueil de ces Extraits , ce fera fur les
manufcrits qu'il a confervés , il y joindra des Notes
étendues fur les trois époques auxquelles on peut
rapporter ces Romans François.
MERCURE
DE FRANCE ,
( No. 5o. )
SAMEDI 9 DÉCEMBRE 1780.
Avis à MM. les Soufcripteurs du Mercure
de France , Politique , Hiftorique &
Littéraire , pour l'année 1781 .
LA réunion du Journalde Politique de Bruxelles,
avec le Mercure de France , & des Soufcriptions du
Journal François , du Journal des Spectacles , de
Journaldes Dames , de la Gazette de Littérature, &
da Journal intitulé , Affaires de l'Angleterre & de
Amérique , le nombre & le mérite des Rédacteurs
& des Coopérateurs' attachés à cet Ouvrage , les
efforts du Breveté du Mercure , qui n'a épargné nit
dépenfes ni foins pour répondre aux defirs du Public
& aux intentions du Ministère , ont enfin affuré à cet
Ouvrage périodique , le plus ancien & le plus varié
* Indépendamment de cinq à fix Gens- de- Lettres qui fe
font chargés de l'Analyfe des Livres nouveaux , il y a
quatre Rédacteurs pour le Mercure. Un pour la partie
Politique , un pour les Spectacles & tour ce qui y a rapport
, un troisième pour les Poéfies Fugitives & les Contes ,
& un quatrième qui rédige tout ce qui ne regarde pas la
Politique , les Spectacles , la Poche & les Contes
des Journaux, tout le fuccès que le Sieur Panckoucke
pouvoit en attendre .
La partie Politique , publiée hebdomadairement ,
annonce les nouvelles prefque auffitôt que les
Gazettes , & les a même quelquefois précédées par le
feuillet féparé qu'on a fouvent joint à ce Journal
toutes les fois que l'arrivée d'une nouvelle întéreffante
l'a déterminé . Elle contient , ainfi que les Journaux
Politiques étrangers , dans le plus grand détail ,
l'hiftoire des faits les plus intéreffans , & toutes les
pièces qui méritent d'être tranfmifes à la postérité.
On a joint fur les Couvertures l'état exact des
Prifes des Vaiffeaux.
Ce Journal jouit de la même liberté que les autres
Gazettes étrangères & Journaux Politiques , dont la
circulation eft permife en France.
Le Mercure de France eft remis régulièrement à
la grande & perite Pofte le Samedi matin. Quoique
ce Journal foit augmenté de 64 feuilles par an , &
paroiffe 52 fois au lieu de 16 , le prix en eft, comme
ci-devant , de 32 liv. pour la Province , & pour
Paris , de 30 liv. port frane. Les perfonnes de
Paris qui vont paffer fix mois en campagne , n'ont
rien de plus à payer.
On s'abonne en tout temps à Paris , Hôtel de
Thou , rue des Poitevin Il faut avoir attention
d'affranchir le port de l'
On prie avec inftance M.
lettres.
de renouveler de bonne heure leur abon..
teurs
1781. Le mois de Janvier étant la grande épo
des Soufcriptions , la néceflité de réimprimer fur le
champ une multitude d'adreffes , oblige fouvent à
des retards d'un Ordinaire pour les perfonnes qui ne
préviennent point affez tôt du renouvellement de
leur abonnement.
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQUIE.
De CONSTANTINOPLE , le 2 Octobre.
ILL s'eft élevé des troubles à Alep & dans
toute cette échelle. Abdourahman Pacha ,
qui en étoit ci - devant Gouverneur , a encouru
la difgrace de la fublime Porte. On
ignore les griefs qu'on forme contre lui ;
mais on fait qu'Abdi Pacha , a ordre de le
pourſuivre & de l'exterminer. On regarde
celui- ci cominé l'auteur de la difgrace de
celui-là ; les habitans de cette échelle craignent
beaucoup de l'avoir pour Gouverneur
; il l'avoit été déja de Salonique, & avoit
perdu cette place par fes cruautés & fes extorfions.
La Porte , au lieu de l'en punir ,
crut avoir befoin de ce caractère féroce &
ferme , pour appaifer un tumulte qui s'étoit
élevé à Adêma ; il remplit cette commiffion
avec un fuccès qui fit oublier les anciens
torts , & lui acquit une grande confidération
. Il fut l'augmenter , en fe faifant un
parti dans le Ministère & dans le Serrail ;
on ne doute pas qu'il n'ait noirci Abdou.
2 Décembre 1780.
a
( 2 )
1
rahman , qui a été déclaré rebelle . Abdi
Pacha qui a ordre de le pourfuivre , aura
bien des difficultés à furmonter , parce qu'il
s'eft retiré dans un pays dont il eft maître ,
& fur une montagne inacceffible , qu'on
´appelloit , du tems des Romains , la Porte
d'Afie. Tranquille dans fon aſyle , où il ſe
flatte de ne pouvoir être réduit , & de
forcer fes ennemis à négocier avec lui , il a
fait dire aux francs , qu'il a toujours bien
traités , que s'ils ne prennent pas fes intérêts
dans les circonftances actuelles , il s'en
vengera en mettant le feu aux maiſons qu'ils
ont à Scanderona.
DANEMARCK.
De COPENHAGUE , le 2 Novembre.
Le Duc Ferdinand de Brunſwick partira
le 9 de ce mois pour le Duché de Slelwick ,
où il fe propofe de paffer l'hiver ; en s'y
rendant , il fera une vifite aux deux Princes
fes neveux & aux deux Princeffes fes nièces ,
arrivés d'Archangel au château de Horſen
en Jutland ; le Duc Antoine Ulric , leur
père , mort en 1775 , dans l'exil , étoit fon
frère. Madame de Lilienfeld & fes deux filles ,
qui ont accompagné la famille de ce Prince
dans fon voyage de Ruffie en Jutlande , ont
reçu ici l'accueil le plus gracieux.
Le vaiffeau du Roi le Wagrie , Capitaine
Bille , & la frégate le Kiel , Capitaine Tonder,
que les tempêtes avoient forcés d'entrer
( 3 )
dans les ports de Norwège , font heureuſement
arrivés à notre rade .
SUÈDE.
De STOCKHOLM , le 2 Novembre.
UN courier arrivé de Pétersbourg ces
jours derniers , a apporté des préfens confidérables
que l'Impératrice de Ruffie a faits
aux principaux Miniftres du Roi , à l'occafion
de la conclufion de l'alliance de la
neutralité armée. Ils confiftent en une bague
précieufe de diamans pour le Comte Ulrich'
de Scheffer ; une tabatière d'or avec le
portrait de S. M. I. , pour le Comte de Falkemberg
; une pareille pour le Baron de
Sparre , & une fomme qui a été diftribuée
parmi les Employés de la Chancellerie.
Il est décidé que les vaiffeaux qu'il avoit
été ordonné de faire préparer fur - le-champ
à Carlfcrona , n'appareilleront point cette
année ; la faifon eft trop avancée ; mais on
fera pendant l'hiver tout ce qui eft néceffaire
pour mettre la marine fur un pied refpectable.
La Cour s'occupe férieufement de quelques
changemens qui doivent être faits dans
l'adminiſtration des brafferies royales , afin
d'appaiſer les payfans qui ne fe conforment
qu'avec peine aux règlemens actuels , &
dont quelques-uns dans les provinces éloignées
, fe font déja portés à des violences
dont les fuites pourroient être funeſtes.
a 2
( 4 )
POLOGNE.
De VARSOVIE , le 4 Novembre.
ON s'eft occupé dans les dernières féances
de la Diète du mois paffé , des projets de
quittances pour les commiffions du tréfor
de la couronne , du département de la
guerre , & de la commiffion de liquidations
qui , après quelques débats , ont été approuvés
& fignés. Les Nonces remirent auffi
divers autres projets , dont quelques uns
propofant des arrangemens utiles ont été
pris ad deliberandum On en diftingue parmi
ces derniers , un fur les moyens de prévenir
une hauffe annuelle dans les taxes des
douanes Prufiennes ; un pour l'augmentation
de l'armée de la couronne ; un pour
préférer , dans les avancemens , les nationaux
aux étrangers ; un pour que le Clergé
fe charge gratuitement de l'éducation nationale
, & c.
Il a été nommé une commiffion pour
examiner les comptes de M. de Tyfzenhaufen
, & fur-tout leur deficit. Cette commiffion
ne fera qu'inftruire cette affaire , dont lá
décifion appartiendra au Tribunal de la
Diète.
Les prétentions de la famille de Radziwill
, ont été auffi prifes en délibération ;
mais cette affaire va toujours lentement .
Cette famille reclame 7 fommes différentes ,
dont quelques- unes auroient dû être payées
( 5.)
il y a plus de cent ans. A la Diète de 1767 ,
on trouva , après un examen attentif , que
la maffe de la dette étoit de 7,346,037 Al.
de Pologne , on arrêta qu'il en feroit rembourfé
annuellement 900,000 , dont les
deux tiers feroient payés par le tréfor de la
couronne , & l'autre tiers par celui de la
Lithuanie ; on donna même ordre aux deux
Tréforiers de continuer de rembourſement
annuel , jufqu'à l'extinction de la dette.
Jufqu'à préfent ces payemens n'ont pas été
faits exactement , & on ne fe flatte pas qu'on
y puiffe mettre plus d'exactitude à l'avenir.
On a calculé que l'intérêt feul de cette
maffe , depuis 1767 , monte à 260,000 ducats.
On affure que fi cette affaire ne ſe termine
pas au gré de cette puiffante famille , elle
cédera fon droit à une autre , moyennant un
rabais d'un million , pour avoir de quoi
payer fes dettes , & libérer les biens fonds
qu'elle a été obligée d'engager .
On raconte une anecdote fingulière. Le
Comte de Rzewusky , Notaire de l'armée
de la couronne , eft en pays étranger ; ayant
appris que le Général Kozlowsky,avec lequel
il s'eft battu deux fois , avoit été élu Nonce
à la Dière actuelle , il en a été fi mécontent ,
qu'il lui a envoyé un cartel par un exprès ;
il lui donne rendez-vous après la tenue de
la Diète , fur les frontières de la Siléfie , où
'il lui marque qu'il part déja pour l'attendre .
a 3
(6)
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 7 Novembre.
Le Comte Durazzo , Ambaffadeur de la
République de Veniſe en cette Cour , vient
de partir pour retourner dans fa patrie , où
l'on affure que la tranquillité eſt actuellement
parfaitement rétablie. Le noble Pifani
, Procurateur de S. Marc , eft condamné
à une prifon de 2 ans , & l'Avocat Contarini
à un exil d'une année. Au bout de
ce tems ils feront réhabilités dans leurs
poftes. On ne les accufe d'aucune action
contraire aux Loix de l'Etat ; mais de quel
ques démarches irrégulières à l'occafion
d'une élection qui devoit fe faire . Toutes
les autres perfonnes qui ont été impli
quées dans cette affaire ont été remifes en
liberté.
On mande de Triefte qu'on y reçoit de
tous côtés des commiffions pour acheter
des marchandifes de l'Inde , arrivées par
le vaiffeau le Prince de Kaunitz , dont on
évalue la cargaifon à plus de 3 millions
de florins .
De HAMBOURG , le 10 Novembre.
ON apprend de Potsdam que le Prince
de Pruffe y eft arrivé le 4 de ce mois , où
( 7 )
il a été reçu du Roi avec les marques de la
plus vive affection.
Quoique la préfence des troupes étrangères ,
dans un pays , écrit-on de Pologne , foit certainement
une marque de fa foibleffe & une atteinte
portée à fa liberté , ceux qui s'intéreffent au repos
de ce Royaume avoient cependant appris avec
quelque inquiétude la nouvelle des ordres arrivés
de Pétersbourg aux troupes Rufies , pour quitter
les provinces de la République après la clôture
de la Diète. Indépendamment des avantages que les
provinces en retirent pour la confommation intérieure,
& la circulation de l'argent , l'efprit d'oppofition
qui femble toujours animer une partie de
la Nation , leur paroiffoit avoir befoin de ce frein
falutaire. Si , comme on le dit , ces ordres ont été
changés , ils ne peuvent l'apprendre qu'avec fatis
faction. Non-feulement on prétend que les troupes
Ruffes refteront , mais on parle déjà d'établir à
Varfovie un grand comptoir de commerce pour le
compte de la Cour de Vienne , dont l'objet fera
de faciliter l'échange des productions de la Pologne
avec celles de la Hongrie , de la Galicie , &
des autres Etats héréditaires de la Maifon d'Autriche
«.
ESPAGNE.
De CADIX , le 8 Novembre.
1:
Dis le 26 du mois dernier , les navires
du convoi amené par M. de Guichen ,
deftiné pour la Méditerranée , fe difposèrent
à fe rendre à leur deftination ; ils
ne purent fortir que le 28 , & ce jour- là
a 4
·´( 8 )
#
ils furent obligés , à caufe du mauvais
tems , de jetter l'ancre fous Rota.
L'efcadre & le convoi ayant été approvifionnés
de tout ce dont ils avaient befoin
plutôt qu'on ne l'efpéroit , par les foins de M.
le Comte d'Estaing , mirent à la voile le 30 ,
quoique le vent ne fût pas des plus favorables ;
& la manoeuvre du Général en cette occafion
fut admirée par tous les Marins . Il fut
obligé de mouiller , la nuit fuivante , à
deux lieues du fort St - Sébastien , & le lendemain
matin il fe remit en route. Ce
même jour , D. Louis de Cordova appareilla
à fon tour avec 26 vailleaux de
ligne pour accompagner la flotte Françoiſe
jufqu'au Cap St-Vincent . Les Alottés combinées
, après avoir louvoyé toute la journée
, & lutté le premier de ce mois contre
les vents contraires , furent forcées de
rentrer le 2 ; le gros tems avoit un peu
éparpillé le convoi , qu'on n'eſt parvenu à
raffembler qu'avec la plus grande peine .
M. de Graffe refta dehors avec environ
vingt vaiffeaux de ligne & autant de navires
marchands. Le coup de vent avoit
été très- violent ; la Ste-Trinité avoit abordé
le Conception , le Royal - Louis l'Invincible ,
& le Guerrier , l'Annibal ; mais ces beaux
vaiffeaux n'ont point effuyé de dommages
effentiels.
Les , M. de Graffe parut à l'entrée de
la baie avec le refte des vaiffeaux de ligne
( 9 )
1
& des navires marchands , fans en excepter
un feul. M. le Comte d'Estaing lui-fit
dire de mouiller où il étoit , parce qu'il
alloit fe difpofer à fortir , le vent étant
bon ; & véritablement il fortit vers le foir,
avec tous fes vaiffeaux ; le lendemain les
Marchands appareillèrent , & ce jour- là
tout fut dehors. Hier la flotte & le convoi
mirent à la voile , par un vent de nordeft
, ventant grand- frais ; comme ce temslà
dure encore , nous fommes perfuadés
que M. d'Estaing fe fera élevé affez pour
doubler aujourd'hui le Cap St-Vincent. Six
vailleaux Espagnols feulement & trois frégates
aux ordres de D. Vincent Doz , l'ont
fuivi cette fois ; nous ignorons jufqu'à
quelle hauteur ils
l'accompagneront.
M. d'Estaing a laiffé ici le Guerrier , &
la frégate la Courageufe. Le Guerrier a befoin
de quelque léger radoub ; il mettra
demain à la voile. Parmi les navires marchands
, le Prince de Poix & le St-Jean-
Baptifte de Bordeaux , font les feuls que
le dernier coup de vent ait affez endommagés
pour s'arrêter ici & s'y radouber.
Ceux qui font partis font au nombre de
93 , les bâtimens du convoi de la Boudeufe
s'étant joints à ceux amenés par M. de
Guichen.
C'eft ici que M. de Brach eft mort peu
d'heures après avoir été débarqué. Il a été
enterré dans l'Eglife des Cordeliers , où la
nation Françoife a une Chapelle & une
as
( 10 )
.
fépulture . M. le Comte d'Eftaing & tous
les Officiers de la flotte , D. Louis de Cordova
& les autres Commandans Eſpagnols ,
le Gouverneur , les Officiers , les gens les
plus diftingués de la place , affiftèrent à
cette trifte cérémonie. Ce cortége brillant
augmenté par le concours d'un peuple immenſe
, formoit le fpectacle le plus noble
& le plus impofant.
" On s'occupe fans ceffe , écrit on du Camp de
Saint-Roch , à pouffer les travaux plus près de la
Place. Dans la nuit du 27 , on a élevé un autre parapet
au delà du chemin couvert du Fort Saint-
Philippe , & plus éloigné que le premier où l'on a
placé tout de fuite quelques mortiers. Les ennemis
jettèrent beaucoup de feu pour pouvoir connoître &
interrompre les travaux ; mais le canon de leurs
batteries , qu'ils firent enfuite jouer , ne caufa pas
beaucoup de dommages . Deux foldats feulement
furent bleffés , & l'un , qui avoit eu la jambe emportée
, mourut le lendemain. On dit dans le camp
que le Gouverneur de Gibraltar ayant fait demander
au Commandant Eſpagnol quatre ou cinq moutons
pour fes malades , celui- ci en a envoyé dix ,-
Il ne s'eft rien paffé aux Algéfires. Il y avoit le 27
quatre nouvelles chaloupes canonnières d'armées ,
& prêtes à être employées. Les chébecs croifent
fans ceffe dans le détroit , rien n'échappe à leurs
recherches ; ils fignalèrent dans la nuit du 21
cinq vaiffeaux de ligne & trois frégates , que l'on
reconnut bientôt pour l'efèadre Ruffe , que l'on favoit
devoir fe rendre dans la Méditerranée.
Le 28 du mois dernier , il fortit de
notre baie deux vaiffeaux de ligne & deux
frégates , pour aller renforcer l'efcadre de
D. Antonio Barcelo.
( 11 )
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 21 Novembre.
Les nouvelles reçues de l'Amérique Septentrionale
piquent toujours la curiofité du
public que le Gouvernement ne ſe preſſe
point de fatisfaire. La Gazette ordinaire de
la Cour , du 14 de ce mois , n'a rien publié
des dépêches du Chevalier Rodney , que
lui a apportées le Capitaine Brisbade . Elle
s'eft contentée d'annoncer que cet Amiral
eft arrivé à New-Yorck le 14 Septembre
dernier avec 11 vaiffeaux de ligne & 4
frégates ; elle n'a pas dit un mot de ce
qu'il a fait dans cette ftation , d'où nos
dernières nouvelles font datées du 17 Octobre
, c'est- à -dire , de plus d'un mois après
fon arrivée ; il faut qu'il ne lui ait pas été
poffible de profiter de fa fupériorité pour
attaquer M. de Ternay à Rhode - Ifland
où il l'aura trouvé hors de toute atteinte
de fa part. Comme cette Gazette n'a pas
contredit non plus les lettres particulières
qui annoncent pour le 25 du même mois
d'Octobre le départ de l'Amiral pour retourner
aux Ifles , on regarde cette nouvelle
comme fûre , de manière que fon
voyage à New - Yorck n'aura été qu'une
promenade fans effet. Tout ce que l'on
nous apprend des opérations de la flotte
dans ces parages , c'eft la protection qu'elle
a réuffi à donner à la flotte de vaiffeaux
a 6
( 12 )
vivriers partis de Corke le 12 Août , &
heureuſement entrés à Shandy Hook le 15
Octobre ; ainfi que la prife de l'Espérance
de 28 canons de 11 livres de balle , par
la frégate du Roi la Pearl , après deux
heures de combat. L'Espérance étoit chargée
pour le commerce , & alloit du Cap
François à Bordeaux , avec une fimple
lettre de marque. L'attention avec laquelle
on annonce cette priſe en exagérant la force
du bâtiment qu'on appelle frégate du Roi ,
femble confirmer ce dont on fe doutoit
déja , que l'Hermione n'a pas été prife ,
comme on l'avoit publié ; on le fauroit
maintenant , & on fe feroit bien gardé
de l'oublier dans des dépêches dont on
ne donne que des extraits , & dont cet ar
ticle auroit été le premier publié.
Les lettres reçues en même tems du Général
Clinton , font restées dans les bureaux
du Miniftre , qui n'a permis qu'à celle- ci
de paroître au grand jour.
Dans ma lettre particulière d'hier , j'eus l'honneur
de vous informer que le Général - Major Amé-,
ricain Arnold avoit quitté le fervice des rebelles
& joint les drapeaux du Roi. Je vous donnai en
même tems un détail circonftancié des raisons qui
l'avoient engagé à cette démarche , ainfi que de
l'ifue malheureufe d'un projet dont j'avois les plus
hantes efpérances , & qui , s'il eût éré exécnté , auroit
produit les fuites les plus importantes pour l'a
vantage du fervice de S. M. , mais dont l'effai a été
des plus funeftes pour le Major André, mon Aide- de-
Camp-Général , qui , ayant été fait prifonnier , fut
( 13 )
guerre
jugé par un confeil de d'Officiers - Généraux
rebelles , & condamné à mort par une Sentence
exécutée le 2 de ce mois , par ordre du Général
Washington. Je regrette fincèrement fon funefte
fort , par e qu'il m'étoit d'un très- grand fecours , &
qu'il promettoit également de faire honneur à fa
patrie , & de fe diftinguer dans fa profeffion.
J'eus l'honneur de vous envoyer par ma dépêche
N" . 204 , une copie des inftructions que je me fuis
propoié de donner au Général- Major Leflue , que
j'ai chargé du commandement de l'expédition dans
la baie de Chéfapeak , pour vous informer de fon
principal objet. Cette expédition mettra certainement
à la voile avec le premier vent favorable ,
les troupes étant déjà embarquées depuis quelques
jours , & tous les autres arrangemens nécellaires
faits pour cette entreprife . Vous recevrez auffi , ciinclus
, un Etat des troupes fous mon commandement
, telles qu'elles étoient le premier du courant
, ainfi que de la manière dont elles étoient réparties
le 6 de ce mois .
Le public auroit été bien aife de voir
cet état des forces du Général Clinton
pour fe faire une idée de fa véritable pofition
, de ce qu'il peut & de ce qu'il ne
peut pas ; il n'auroit pas été fâché non
plus d'avoir quelques détails fur cette expédition
de la Chéfapeak , fur la défection
du Major- Général Américain Arnold , &
la trifte fin de l'Aide - de- Camp. La Cour n'a
pas jugé à propos d'en publier aucun . Tout
ce qu'on fait relativement au déferteur Arnold
, fe réduit à l'efpèce de manifefte
qu'il a publié lui-même après être arrivé
heureuſement à New-Yorck , dans la Ga(
14 )
zetre du fieur Rivington ; il eft adreffé aux
Américains , & conçu ainfi :
J'aurois perdu dans ma propre opinion la place
que j'ai tenue depuis fi long tems parmi vous , fi
j'avois pu être indifférent fur votre approbation ,
& garder le filence fur les motifs qui m'ont porté à
joindre les armes du Roi. Je dirai cependant trèspeu
de mots fur un fujet fi perfonnel , parce que
pour les milliers de perfonnes qui fouffrent fous
la tyrannie des Ufurpateurs dans les provinces révoltées
, cette partie de ma conduite ne peut avoir
befoin de juftification ; & quant à cette claffe
d'hommes dont les vues funeftes ont criminellement
prolongé la guerre aux dépens de l'intérêt public ,
je préfère leur inimitié à leur approbation . Je veux
feulement dans cette adreffe deffiller moi- même les
yeux à ceux de mes compatriotes , qui manquant de
capacité ou d'occafion , ignorent les artifices dont
on fe fert pour les tromper. J'ai combattu pour
vous tant que l'amour de la patrie a animé nos armes
; j'attends de vous cette juftice & cette candeurqui
font incompatibles avec les vues de vos féducteurs
qui n'ont que de l'art & point d'honnêteté.
Quand je quittai la félicité domestique , pour les
périls de la campagne , je croyois les droits de mon
pays en danger, & je penfai que le devoir & l'honneur
m'appelloient à leur défenſe . Une réparation
de nos griefs étoit mon unique objet ; j'ai conſenti à
la démarche que je crois précipitée , la déclaration
d'indépendance : pour juftifier cette mefure , il y
avoit plufieurs raifons plaufibles qui n'existent plus
depuis long- tems , puifque la G. B. ouvrant les bras
d'une mère , offre de nous embraffer comme fes enfans
, & de réparer les griefs . Maintenant que les
plus grands ennemis font dans fon propre ſein , je
changerois mes principes , fi je confpirois pour
faire réaffir leurs deffeins ; foyez - en vous mêmes
( 15 )
-
les juges : la guerre la moins jufte eft celle qui nous
fait regarder les fujets d'un même Prince comme
nos ennemis. Vous avez fenti la peine avec laquelle
nous prîmes les armes contre nos frères. Dieu
veuille porter les coupables protecteurs de ces diffentions
dénaturées , à renoncer à leur ambition
& à quitter leurs illufions par compaſſion pour leur
famille. La guerre d'Amérique ne fut-elle pas
uniquement défenfive jufqu'à ce que les François fe
font joints à cette ligue Je le fais ; n'étoit -elle
pas enfuite néceffaire , jufqu'à ce que la féparation
de l'empire Britannique fût complette ? Nullement.
Dans la conteftation pour la profpérité de mon pays,
je fuis libre de déclarer mon opinion , qui eft qu'on
parviendroit à ce but , fi on ceſſoit tous débats. Je
déplore néanmoins l'imprudence , la tyrannie , &
rinjustice qui , avec un fouverain mépris du Peuple
d'Amérique , firent négliger foigneufement de
raffembler leurs fentimens au fujet des propofitions
de paix de la G. B. & d'entrer en négociation ,
pendant une fufpenfion d'armes , pour un accommodement
des différends. Je le regarde comme un
dangereux facrifice des plus grauds intérêts de ce
pays , aux vues partiales d'un ennemi ancien , ruſé
& préfomptueux. Je foupçonnai quelques imperfections
dans nos Confeils , fur les propofitions faites
avant la commiffion du Parlement de 1778 ; mais
ayant alors moins à faire dans le cabinet dans
que
d'une ma- la campagne , je ne veux pas prononcer
nière décifive , comme quelques-uns font , & peutêtre
avec raiſon , que le Congrès les a voilées aux
yeuxdu public; je continuai de me laiffer guider par la
confiance négligente d'un foldat . Mais tout le monde
vit , & toute l'Amérique les
confeffa que Ouvertures
de la feconde commiffion ſurpaſloient nos defirs &
notre attente , & que s'il pouvoit y avoir quelque
défiance de la libéralité nationale , elle provenoit
de l'excès des offres qu'on faifoit. Quelques-
-
( 16 )
-
uns penfent que nous étions en ce tems- là réellement
embarrallés par une alliance avec la France ?
Malheureufe déception ! Ils ont été trompés par une
crédulité vertueule , dans des momens imprévus
d'one paffion déréglée , pour abandonner leur félicité
, afin de fervir une Nation qui n'a ni la volonté
, ni le pouvoir de nous protéger , & qui
vife à la deftruction tant de la mère - patrie , que
des provinces. Dans la fimplicité du fens commun',
malgré que je ne me donne point pour un Cafuifte ,
fi l'on prétendoit qu'il fubfiſtât un traité avec la
Cour de Verfailles , avant l'ouverture d'accommodement
faite à l'Amérique , j'affurerois bien le con
traire , parce qu'avant cette époque , le peuple n'avoit
donné aucune autorité pour le conclure , &
que jufqu'à préfent il n'en a point autorité la ratification.
Les articles de confédération restent encore
fans être fignés .
Perfuadé que le jugement
particulier d'un fimple Citoyen de ce pays ,
eft encore libre de toutes contraintes conventionnelles
, depuis comme avant les offres infidienfes
de la France , je préférai par conféquent celles de
la Grande-Bretagne , convaincu qu'il étoit infiniment
plus fage & plus falutaire de mettre ma confiance
en fa juftice & fa générofité , que de me confier
à une monarchie trop foible pour établir votre
indépendance , qui peut être fi périlleuse pour fes
Etats éloignés ; l'ennemi de la foi proteftante , &
qui témoigne frauduleufement une affection pour
les libertés de l'humanité , tandis qu'elle tient fes
propres enfans dans le vaffelage & dans les chaî
res. Je n'affecte pas de déguisement , & par
conféquent je déclare franchement , que d'après ces
principes j'avois réfolu de retenir mes armes &
mon commandement jufqu'à ce que l'occafion fe
préfentât de les rendre à la G. B. , & de concerter
les meures pour un projet , felon moi , auffi
agréable que je voudrois qu'il fût avantageur à
( 17 )
mon pays. J'étois uniquement inquiet d'accomplir
un évènement d'une importance décifive , & de
prévenir , autant qu'il feroit poffible , l'effufion de
fang dans fon exécution. Avec la plus haute fatisfaction
, je rends témoignage à mes anciens foldats
& concitoyens , que je trouve un fondement
folide de me fier à la clémence de notre Souve
rain , & je fuis pleinement convaincu que la G. B.
eft dans la généreufe intention , non-feulement de
conferver en entier les droits & priviléges des Colonies
, ainfi que leur perpétuelle exemption de
taxes ; mais encore de leur accorder d'autres bénéfices
certains qui feront d'accord avec le profpérité
commune de l'Empire. En un mot je penfe que la
mère patrie eft portée à accorder à fes Colonies
autant d'avantages qu'elles peuvent recevoir ou pof
féder. Quelques- uns pourront penfer que je
fis refté trop long- tems dans la difpute , & d'autres
que je l'ai quittée trop tôt. Je réponds aux premiers
que je ne vois point avec leurs yeux , que je
n'ai peut- être pas un coup-d'oeil fi favorable qu'eux ,
& que je fuis prêt à vivre ou mourir pour notre
maître commun. Quant à ceux qui font fincères
parmi les derniers , dont quelques - uns fervent aveu.
glément , mais honnêtement , dans les bandes que
j'ai quittées , je prie Dieu de leur donner toutes les
lumières requifes pour leur propre fûreté , avant
qu'il foit trop tard ; & fans manquer de refpect
pour cette troupe de Cenfeurs , qui ont pris de l'inimitié
pour moi , à caufe de leur averfion pour les
principes qui m'engagent à préfent à ſacrifier ma vie
pour la réunion à la G. B. , comme le meilleur &
le plus fûr moyen de tarir les torrens de mifère qui
inondent ce pays , ils peuvent être affurés que ,
convaincu de la droiture de mes intentions , je trai
terai leur malice & leurs calomnies avec mépris &
négligence.
Ce manifefte , au moins fingulier , ne con(
18 )
tient rien que les affertions faites fréquem
ment par le Général Clinton ; il n'a pas
attendu l'arrivée des troupes Françoifes en
Amérique pour effayer d'infpirer de la
défiance aux Américains fur leur grand &
puiffant Allié , & on fait qu'il n'y a pas
réufli & qu'il peut moins fe flatter d'y
parvenir aujourd'hui ; ce qui détruit encore
toute l'importance qu'on voudroit bien
attacher à la défection d'Arnold , c'eſt que
depuis long-tems les Américains étoient
mécontens de ce Général ; qu'il lui avoit
été intenté un procès au fujet des concuffions
dont il s'étoit rendu coupable , &
quoiqu'il eût été acquitté , il en confervoit
un rellentiment qu'il ne déguifoit pas .
C'eſt
dans cette circonftance que le Général Clinton
a cru pouvoir négocier avec lui ; il
étoit fûr du fuccès avec un homme qui
n'étoit mécontent que parce qu'il avoit
mécontenté tout le monde ; qui fè voyoit
à la veille d'avoir befoin d'un afyle , &
qui ne manqueroit pas d'accepter de grand
coeur celui qu'on lui offroit. Cette défection
ne produit aucun avantage pour notre
caufe , puifqu'il n'y a pas un feul homme
qui ait fuivi Arnold . Cette manière de
faire la guerre par trahison , annonce à
quelles honteufes reffources nous fommes
réduits .
Lorfque le Général Arnold , lit-on dans un papier
Américain , fut informé de la fin tragique du malheureux
Adjudant Général André , tremblant pour
la fûreté de ſa femme ( Mlle. Shippen ) & de quatre
( 19 )
enfans qu'il avoit laiffés à Weftpoint , & que la pré
cipitation de fa fuite ne lui avoit pas permis d'emmener
avec lui , il écrivit au Général Washington
le billet fuivant : » M. , l'exécution d'un brave
Officier Anglois ordonnée de fang- froid & de gaieté
de coeur , peut n'être que le prélude des maſſacres
ultérieurs à commettre dans cette occafion funefte.
La néceffité m'a contraint à laiſſer dans votre camp
une épouse & des enfans qui me font chers par tous
les noeuds facrés . S'il leur eft fait la moindre violence
, fouvenez - vous que je les vengerai dans un
déluge de fang Américain ".
On plaint beaucoup le fort de M.
André ; mais la loi de la guerre en à
décidé , nous ne pouvons reprocher aux
Américains de l'avoir traité avec toute la
rigueur de cette loi , après l'ufage affreux
que nos Généraux en ont fait. On a forcé
les premiers à ufer de repréfailles , & on
dit ici que l'on en a déja fait quelquesunes
des infortunés que le Lord Cornwallis
a fait pendre dans la Géorgie. Tout cela
détruit le plus foible efpoir qu'on avoit
confervé de parvenir à un accommodement.
On a beau parler dans les papiers miniftériels
des offres de fervice que l'on fait
dans plufieurs endroits au Général Clinton ;
perfonne n'y croit ; & voici ce que l'on
dit à l'égard de ces nouvelles.
» La crédulité du Lord George Germaine &
l'exceffive facilité du Roi font un attrait fi puil.
fant pour l'efprit néceffiteux des réfugiés Américains
, qu'ils vont actuellement à la Cour avec les
nouvelles les plus abfurdes & les plus ridicules , dans
l'espoir d'avoir une récompenfe. Un de ces malheu
reux en a donné la preuve ces jours derniers. Il a in(
20 )
C
formé le Miniftre; qu'il avoit reçu une députation des
Dunkers de Philadelphie , par laquelle ils l'affu
rent de leur attachement au Gouvernement de S.
M. de leur projet de prendre les armes pour
le foutenir & pour augmenter encore la détreffe
de leurs oppreffeurs , de leur réſolution définitive
de ne récolter que ce qu'il leur faudra de grain
pour leur propre confommation. Cette nouvelle a
été reçue avec raviffement , on n'a pas perdu un
inftant à la porter au Roi , & l'adroit menteur qui
l'avoit forgée a mis dans fa poche l'argent qu'il
s'en promettoit. Les Dunkers ou Dumplers font
une petite fecte de vifionnaires entés fur les Quakers
, & qui portent jufqu'au dernier degré de
Tenthoufalme les dogmes ridicules de ceux - ci fur
ia non- réfiftance , & c. On pourroit les appeller
les Fakirs des Quakers ; ils portent des habits monatiques
, vivent en communauté dans un terrein
clos de murs & fitué à quelque diftance de Philadelphie.
Comme les Solitaires de la Trappe ,
ils s'y procurent toutes les néceffités de la vie par
la culture de ce terrein qui a fort peu d'étendues
ils ne reçoivent jamais rien de perfonne & n'envoyent
au dehors aucun article , foit de comeftibles
ou d'habillemens qui font toujours faits chez
eux & auxquels le borne leur induftrie. Tels font
les auxiliaires avec lefquels ce traître aux deux
partis encourage l'Adminiftration à pourfuivre une
guerre qui nous a ruinés . C'eſt à de tels rapports
communiqués par de telles gens que l'on continue
de facrifier le fang & les tréfors de la nation.
Le Congrès eft bien éloigné de fonger à un
accommodement , comme on peut le voir
par l'arrêté fuivant du 25 Juin.
Attendu que dans la vue de détacher les Etats de
la Caroline Méridionale & de la Géorgie , de l'allégeance
qu'ils doivent aux Etats- Unis , on a répandu
que l'Amérique & la Grande-Bretagne étoient fur le
( 21 )
point de conclure un traité par lequel ces deux Etats
feroient cédés à la Grande- Bretagne:
Arrêté unanimement
que ledit rapport eft infidieux & tout- àfait
dénué de fondement ; que cette confédération a
contracté l'engagement le plus facré de fupporter
la liberté & l'indépendance de tous & de chacun de
Les Membres ; que remplie d'une ferme confiance
dans les bénédictions divines , elle perfévérera fans
relâche dans les efforts les plus propres à affurer
cette liberté , cette indépendance , à recouvrer &
préferver toute & chaque partie de ces Etats Unis ,
qui a été ou pourra être dans la fuite envahie ou
poffédée par l'ennemi commun.
On lit l'article fuivant dans les papiers
de New-Yorck
Du Septembre. Le Chevalier John Jouhlon &
le Capitaine Brant ont brûlé au Fort actuellement
appellé Renfalaer , 51 maifons , 42 granges , y ont
tué 17 hommes & fait 52 prifonniers ; à Schobaric ,
ils ont brûlé 27 maifons , tué 7 hommes & fait 21
prifonniers ; à Norman'sereck , ils ont brûlé 20 maifons
, enforte que le total de la perte que les rebelles
ont faite dans ces trois endroits , monte à 140 maifons
ou granges brûlées , 24 tués 73 autres faits pris
fonniers.
Du 20 Septembre. Nous apprenons que le Gé
néral Reed a affemblé un corps de mille hommes de
milices de Penfylvanie , & que ce renfort fe trou
voit déja il y a quelques jours avancé jufqu'à Tren
ton , fe rendant au camp de M. Washington. Ce Général
a détaché de fon armée 1800 hommes , qui
ont marché vers la Virginie.
Les nouvelles de la Jamaïque , relativement
à l'expédition de Nicaragua continuent
de la préfenter fous le jour le plus
défavorable. C'eft apparemment pour contrebalancer
ces rapports fâcheux qu'on a
( 22 )
mis dans nos feuilles publiques l'extrait
d'une lettre du 30 Septembre , où l'on annonce
l'arrivée de trois Chefs Indiens ,
dont l'un a , dit-il , engagé 10,000 de fes
compatriotes à fervir les Anglois contre
les Eſpagnols , & qu'il fe mettroit en marche
à la prochaine lunaifon.
Les mêmes lettres confirment la prife de
la frégate l'Unicorne de 28 canons , conduite
au Cap François ; pour nous dédommager
de cette perte , on s'eft empreffé
d'annoncer la priſe du vaiffeau Eſpagnol
le Velafco de 70 canons , par l'Amphitrite
de 60 , Capitaine Péarfon. Rien de plus
pofitif que cette nouvelle qui vient de
Dublin , & qui eft accompagnée des détails
du combat qui s'eft donné , dit- on
à la hauteur de Madère. Il est vrai qu'il
y a une circonftance fâcheufe dans tout
cela ; c'eſt que la feule Amphitrite qu'il y
ait dans la Marine Angloife , eft une frégate
de 28 canons ; & que le Capitaine
Péarfon qui ne la commande pas , mais
l'Alarme de 44 , étoit il y a peu de jours
avec la flotte de l'Amiral Darby.
1 La divifion des 6 vaiffeaux de ligne aux
ordres de l'Amiral Hood , a reçu , le 19 de
ee mois , celui de mettre à la voile auffi -tôr
que le vent le permettra ; elle doit paffer à
Corke , & y prendre une flotte pour les
Ifles.
On croit qu'une partie des vaiffeaux deftinés
pour l'Inde , mettra à la voile avant la
( 23 )
fin de Décembre. On parle beaucoup des
nouvelles reçues par la Compagnie par la voie
de Hollande ; elles n'annoncent pas à la vérité
qu'on ait rien fait dans ces parages , mais
elles parlent de projets qui préparent de
grands évènemens. S'il faut les en croire ,
on fair actuellement dans le Gange des préparatifs
pour une expédition fecrette , que
l'on croit avoir pour objet l'ifle de France
ou Manille. On compte beaucoup fur le
fuccès ; on raffemble des forces confidérables
de terre & de mer , & pour s'affurer
ces dernières , on a fait une preffe très-vive
jufque fur les vaiſſeaux de l'Inde .
Toutes nos gazettes reviennent aujourd'hui
fur ce qu'elles avoient publié de l'état
de la caiffe de la Compagnie des Indes au
Bengale ; elles affurent qu'au lieu de 3
millions fterl. Il n'y a pas plus de 400,000
liv.; & que la première fomme eft le mon
tant de ce qu'il y a dans les magafins pour le
commerce.
Les fubfides pour l'année prochaine fe lèveront ,
dit- on , de cette manière : l'emprunt fera par action
à 4 pour 100 & à longues annuités , comme
l'année dernière ; mais comme les fonds font bas
les conditions feront plus avantageufes pour les Souf
cripteurs celui de 100 liv . fterl. aura ce qui fuit :
100 liv. à 4 pour 100 non rachetables pendant 6
années , évalués à 71 liv. & demi pour cent
ci. 71 liv . 10 f.
;
Une longue annuité pour 79 ans ,
évaluée à 15 années & demi du produit,
•
•
31
( 24 )
4 billets de loterie pour chaque
fomme de 1000 liv . , à 10 liv. chacun
qui fe vendront d'abord
10 liv. 5 fols 6 den. I 2
103 liv. 12 f.
ce qui donnera aux Soufcripteurs un profit de
5 liv. 12 fols par an , fuppofé que les effets foient
vendus au prix ci- deffus ; & l'emprunt fera de 15
millions. Le budget s'ouvrira , felon les apparences,
en Décembre , avant l'ajournement pour les fêtes .
On ne fe propofoit d'abord d'emprunter que 12
millions ; mais comme il eft notoire que la Compagnie
des Indes ne fera pas en état de contribuer
auffi amplement qu'on l'efpéroit , vu le manque
d'argent dans fon tréf de Bengale , & la perte
de cinq vaiffeaux qui font à Cadix , l'emprunt dont
Je Gouvernement a befoin doit être au moins de 15 millions.
Voici un état exact des dettes fondées &
non fondées dont la Nation fe trouve chargée
depuis le commencement de la guerre
d'Amérique , jufqu'à préfent , que les fonds
de l'année 1781 ne font pas encore faits.
Somme fondée , c'est - à - dire , aux intérêts de
laquelle eft affecté un impôt.
1776
1777
1778
1779
1780
2,000,000
5.000,000
6,000,000
7,000,000
I 2,000,000
• 32,000,000
l. fterl.
Total de la dette fondée.
Dette non-fondée.
Vote de crédit pour 1780 &
billets d'échiquier. · •
Dette de la Marine , au premier
Février 1781 .
5,000,000
9,000,000
Extraordinaire
( 25 )
Extraordinaire 2
de l'armée
3,000,000
1,000,000
dans l'année 1780.
Ditto de l'artillerie.
Deficit de plufieurs nouveaux
impôts , environ 600,
ooo liv. fterl. par an , qu'il
faudra remplir par d'autres
impôts affectés aux intérêts
'd'un capital d'emprunt d'environ
10 millions tiré pro memoria
.
Total avant l'année 1781. .
Subfides pour l'année 1781. ·
50,000,000
18,000,000
Total à la fin de 1781 ... 68,000,000
Dette fondée avant l'année
1776 .. 130,000,000
Dette de l'Angleterre en 1781. 198,000,000
Les Pairs dans la féance du 13 , après avoir pris
lecture de la pétition du Lord Pomfred , aux fins de
fon élargiflement & de fon rétablillement dans fon
droit de féance , arrêta de la prendre en confidération
le 16. Ce fait en rappelle un à - peu - près femblable
arrivé il y a quelque tems , avec cette différence
que ce ne fut point un Lord , mais un malheureux
Ecrivain qui fut obligé de venir faire des
excufes dans la Chambre des Pairs . Lord Chefterfield
, chargé de les recevoir à la place du Pair infulté
qui ne devoit point paroître , interrompit
l'Ecrivain au milieu de fon compliment. » N'en
dites pas davantage ; je fuis fatisfait ; mais fouvenezvous
du confeil que je vous donne. Ne parlez &
n'écrivez jamais fur les très -honorables Lords du
Royaume. Si vous en dites du bien , on ne vous
croira point ; fi vous en dites du mal , vous voyez
ce qui s'enfuit «. Le 16 l'ordre fut donné pour --
2 Décembre 1780 . b .
( 26 )
"
l'élargiffement du Lord Pomfred , après qu'il auroit
fubi le jugement de la Chambre. Le Duc de Bolton
demanda enfuite la permiffion d'obferver que le plan
de la campagne de l'année dernière avoit été mal
conçu , fur-tout en ce qu'il n'avoit été envoyé aucunes
forces confidérables à Rodney. Il parla auffi
du difcours du Roi , où il prétendit ne voir que la
perfpective d'une guerre éternelle. » Ce difcours
dit-il , n'offre aucun des deux points de vue qui
doivent infpirer de la confiance aux Miniftres ,
favoir des fuccès importans , & l'efpoir d'une paix
sûre & honorable. Il ne préfente que l'acquifition
de la Géorgie & de la Caroline , & pas un avantage
remporté à la mer qui eft notre élément . Les François
feuls , s'ils ne nous ont pas été fupérieurs , ont
eu au moins des forces égales aux nôtres dans les
Indes - Occidentales , & par notre négligence & notre
incapacité , la France & l'Espagne ont pu mettre en
fi bon état de défenfe leurs poffeffions dans cette
partie du monde , que nous ne pouvons prefque plus
nous flatter de les y attaquer avec fuccès «. Il propofa
enfuite une enquête fur la perte de l'importante
Aotte enlevée le 9 Août par l'armée combinée.
Pourquoi le convoi a-t-il pris cette route ? & s'il
devoit la prendre , pourquoi l'Amiral Geary n'a- t- il
pas eu ordre de le conduire plus loin ? Il demanda
en conféquence que la Chambre eût communication
des inftructions données au fieur Moultrie , & de fa
lettre à l'Amirauté , pour lui annoncer cette perte.
Le Lord Sandwich s'offrit pour feconder la
motion , plutôt que pour la combattre , bien sûr ,
dit- il , qu'on ne pourra qu'approuver la conduite de
l'Amiranté . Il fit voir , par une expreffion même de
la lettre de D. Louis de Cordova , que fa capture
n'avoit été que l'effet du hafard ; quant à Geary ,
il avoit conduit la flotte jufqu'à la hauteur du Cap
St-Vincent , & ne l'avoit quittée que le 2 Août. Il
-
( 27 )
imputa tout le malheur aux marchands qui avoient
demandé avec inftance que le convoi touchât à
Madère . Il convint que les affaires n'offroient pas
un afpect bien riant ; mais il aſſura qu'elles n'étoient
pas auffi défefpérées qu'on les repréfentoit . Le
l'affaire du Lord Pomfred fut repriſe , & un Comité
nommé pour rédiger la forme des excufes , que
ce Lord feroit à la barre de la Chambre .
Is
Dans la Chambre des Communes , le 13 , après
qu'on eut remis au 16 la lecture du bill qui doit
fufpendre encore pour une année l'acte d'habeas corpus,
& la délibération fur la propofition du Colonel
Hartley , de préfenter alors une adreffe où les
offres de la Chambre feroient reftreintes à donner
tout le fupport poffible à ce qui peut tendre à la
dignité de la Couronne & à la prospérité des Peuples.
Lord Mahon propofa de s'occuper de l'enlèvement
fait le 9 Août par ordre de l'Amiral Rodney ,
de plufieurs vaiffeaux Américains réfugiés dans le
port Hollandois de l'Ile Saint- Martin , & de fe faire
affurer par le Lord Germaine fi le fait eft vrai. Le
Miniftre déclara que les papiers concernant cette affaire
, ne lui étoient point encore parvenus ; il pref
fentit la Chambre fur le mémoire que les Etats-
Généraux doivent faire préfenter au Roi fur ce fujet
, & il ajouta que les Patrons des bâtimens Américains
que les vaiffeaux de Rodney avoient pourfuivis
, avoient ofé arborer leur pavillon , dès qu'ils s'étoient
vus en fûreté dans ce port neutre. M. Adam
dénonça un avertiffement publié dans les gazettes ,
fous le titre d'Arrêts de l'Amirauté de Westminster.
Cet écrit , dit- il , contient les remerciemens du Comité
à l'honorable Charles James Fox , pour la
conduite qu'il a tenue à la Chambre le 6 de ce
mois , il y eft dit qu'on le foutiendra dans toutes
les mefures légales qu'il lui conviendra de prendre ,
& qu'on ne négligera aucun effort pour conferver
b 2
( 28 )
au corps des Citoyens par lefquels il a été élu ,
ainfi qu'à la Patrie , l'avantage de fes fervices , &
l'inviolable fécurité de fa perfonne , contre toutes
attaques femblables à celles qu'il a éprouvées , &
auxquelles tout partifan fans principes de l'autorité ,
Bourroit être excité par la certitude de la récompenſe.
-M. Fox fe défendit d'en avoir eu connoiffance -
>
mais affura qu'il le trouvoit fondé fur les plus juftes
principes . M. Fitz Patrick fut du même avis ,
& M. Adam alloit fe fâcher lorfque l'Orateur
interpofa fon autorité pour terminer cette altercation
défagréable - Lord Lisburne fit une motion
pour l'octroi de 90,000 hommes de mer , y
compris 20,517 foldats de marine pour le fervice
de 1781. Le nombre voté l'année dernière étoit de
85,000 ; mais , dit- il , il n'y avoit alors que 360
vaiffeaux de tout rang , dans lefquels il y en a eu
91 de ligne. Il y en aura 406 en 1781
dont 99
de ligne. Sur une explication demandée par le Chevalier
Charles Banbury , fur les foldats de marine ,
il fut dit que l'efpèce des matelots n'étant plus fi
abondante , on ne pouvoit porter affez haut le
nombre des troupes de marine , puifque à bord
les foldats de ce corps faifoient les fonctions de
matelot. L'Amiral Keppel dit qu'il regrettoit que
depuis la dernière guerre on avoit abandonné l'ufage
de diftribuer ainfi l'équipage d'un vaiffeau :
matelots faits , matelots ordinaires , foldats , chacun
faifant le tiers de la totalité . Souvent ces derniers demandoient
à être reçus matelots , & on les remplaçoit
par des hommes de terre. Il parut douter que le
nombre de 99 vaiffeaux de ligne dût être bien effectif.
Il demanda fi l'on y comptoit les vaiſſeaux
qui , au nombre de 30 ou environ , compofuient les
fottes des Inles 11 fut enfuite queftion de la continuation
de la guerre , & l'on répéta fur cet objet
ce qu'on a dit mille fois pour & contre.
-
--
( 29 )
FRANCE.
De VERSAILLES , le 28 Novembre.
LE Roi a accordé les entrées de fa Chambre
au Vicomte de Laval.
Monfeigneur le Comte & Madame la
Comteffe d'Artois ont tenu fur les fonds
de baptême , le fils de M. de St - Chamans
Gentilhomme d'honneur du Prince , né le
21 Avril 1776 , & le fils du Comte de
Montbel , premier Maître- d'Hôtel de Madame
la Cointeffe d'Artois , né le 22 Novembre
1774. Les cérémonies du baptême
ont été fuppléées à ces enfans par l'Evêque
de Termes , premier Aumônier de Monfeigneur
le Comte d'Artois.
,
Les Etats de Corfe furent admis à l'audience
du Roi le 19 de ce mois ; ils furent
préfentés par le Marquis de Monteynard
Gouverneur & Lieutenant - Général de la
Province , & par le Prince de Montbarrey
Miniftre & Secrétaire d'Etat ayant le département
de cette Province. La députation
fut conduite à l'audience de S. M. par M. de
Watronville , Aide des Cérémonies ; elle étoit
compofée , pour le Clergé , de l'Evêque
d'Ajaccio , Préfident des Etats ; pour la
Nobleffe , de M. de Giubega , Affeffeur au
Siége Royal de Calvi ; & pour le Tiers-
Etat , de M. Rigo , Maire de là Ville de Baſtia.
La députation fut enfuite préfentée à la
Reine & à la Famille Royale.
b3
( 30 )
L'Académie Royale de Chirurgie eat , le
14 de ce mois , l'honneur de préſenter au
Roi & à la Famille Royale , le fecond volume
de l'Hiftoire de la Chirurgie , depuis
fon origine jufqu'à nos jours , par le fieur
Peyrilhe , Profeffeur Royal aux Ecoles de
Chirurgie.
Le Roi vient d'accorder les entrées de fon
Cabinet au Vicomte de Laval.
Le Roi a accordé au Marquis de Pontécou
lant , Major- Général de la Maifon du Roi
& Maréchal- de Camp de fes Armées , le
Gouvernement de Gravelines , vacant par la
mort du Vicomte de Vaudreuil , Lieutenant-
Général des Armées de Sa Majeſté . Il a eu
l'honneur d'en faire fes remerciemens au
Roi , le 24 de ce mois.
De PARIS , le 28 Novembre.
UN nouveau courier arrivé de Cadix , &
que M. le Comte d'Eftaing avoit donné
ordre d'expédier 24 heures après fon départ ,
nous à appris qu'après être rentré le 2 de ce
mois , il étoit refforti les au foir , & avoit
mis à la voile le 7. On fe flatte de le voir
bientôt arriver à Breft avec le convoi précieux
qu'il eſcorte , & dont le commerce
attend l'arrivée avec impatience .
Les lettres de Marfeille portent que la
partie du convoi amené des Ifles par M.
le Comte de Guichen , & parti de Cadix
( 31 )
pout ce port , y eft arrivé au nombre de
30 bâtimens.
L'efcadre de M. de la Touche Tréville
eft à la rade de Breft ; il paroît qu'elle ne
partira qu'après l'arrivée de M. le Comte
d'Eftaing , & qu'alors on fera partir auffi
les vaiffeaux deftinés pour les Ifles . M. de
Bouillé n'a , dit-on , expédié l'Iphigénie que
pour informer le Gouvernement de la néceffité
de faire paffer des vaiffeaux à la Martinique
, parce que les Anglois en ont laiffé à
Ste-Lucie, ce qui leur donne une fupériorité
qui peut devenir funefte .
On mande de Breft que la frégate l'Amphitrite
, venue de l'Amérique , n'en a apporté
aucune nouvelle publique , finon que
la Junon y a pris une corvette de 24 canons ,
fans perdre un feul homme. Le régiment
d'artillerie d'Auxonne , eft parti le 9 pour le
Havre , & eft remplacé par celui de Toul .
Celui de Linofin , arrivé le 10 , a paffé à
Recouvrance ; le Directeur des vivres de la
marine à Breft , qui le 6 avoit reçu ordre de
venir à Paris , a reçu contre- ordre. On difpoſe
maintenant , ajoutent ces lettres , le
chargement de 30,000 boulets & de 1400
bombes , que l'on dit être deftinés pour
P'Inde , & on dit qu'il a été envoyé ordre à
3 vaifleaux & à 3 frégates de fe difpofer à
partir pour une expédition fecrette. On ne
nomme encore que l'Aftrée , commandée
par M. de Saint-Félix.
Le Bougainville , corfaire de 24 canons ,
b 4
( 32 )
écrit-on de Saint- Malo , forti , il n'y a pas longtems
, de ce port , y a envoyé le 1 de ce mois ,
le Fiendship , navire de la flotte de la Jamaïque ,
eftimé 100,000 écus. Le Capitaine Anglois rapporte
que fix femaines après fon départ de la Jamaïque
, le convoi Anglois étant près du banc de
Terre- Neuve , fut affailli par une tempête affreuf
qui dura trois jours fa interruption. Il a vu périr
3 ou 4 navires , & entr'autres l'Elifabeth , de
74 canons , qui a coulé bas de vétufté . Le refte de
l'escorte paroiffoit auffi fort maltraité , les vaiffeaux
ayant perdu quelques-uns de leurs mâts . Nous attendons
les nouvelles d'Angleterre , ou quelques
autres prifes de nos corfaires , qui nous donneront
de plus grands détails fur la difperfion de ce riche
convoi "
Les lettres de Londres ont en effet confirmé
partie de ce rapport ; elles ne parlent
pas encore de la perte de l'Elifabeth; mais
un floop arrivé à Portſmouth , a laiffé le
Magnificent avec 5 pieds d'eau dans fa cale.
Cela pourra corriger les Anglois de naviguer
avec des vaiffeaux pourris . Si le Prince de
Galles , le Boynes & tant d'autres qu'ils ont
condamnés en arrivant des ifles avoient eu
de gros tems , ils auroient éprouvé le forr
de l'Elifabeth.
» M. de la Garde , écrit -on de Breft , Commandant
la gabarre l'Eclufe , chargé de conduire de
Saint - Malo à Liverpool environ 160 prifonniers
Anglois , a remis , en arrivant dans ce port , un
procès-verbal des excès que les prifonniers ont
commis en fe rendant maîtres du bâtiment , en
pillant fes effets & ceux de l'équipage , & en abor
dant dans tout autre lieu que celui indiqué. Ce
n'eft pas la première fois que pour éviter d'être
preflés , les prifonniers Anglois fe font emparés
( 33 )
du vaiffeau parlementaire , & l'ont conduit dans
des rades déferies ; mais ils ne s'étoient pas portés
comme cette fois à maltraiter les Officiers & l'équipage
; les deux Puiffances prendront fans doute
des mefures pour prévenir à l'avenir des pareils
abus «.
Selon des lettres de différens ports , la
corfaire l'Epervier , de Morlaix , a fait deux
prifes , dont l'une eft le navire le Delpache
de Falmouth d'environ So tonneaux , arrivé
à St- Malo , & l'autre un floop de so tonneaux
qu'on croit arrivé à Morlaix.
Le corfaire de Boulogne la Jeune Dunkerquoife
eft rentré le 10 de ce mois à Cherbourg
avec 2 priſes Angloiſes ; ce font deux
bricks , l'un appellé le Lord North de 180
tonneaux , allant à Londres , & l'autre l'En--
deavour de 140 , chargé de comestibles pour
Terre-Neuve.
La flûte l'Officieufe , du Havre , partie de
Cayenne le 28 Septembre , eft arrivée à
Nantes , ayant avec elle le Corfaire Anglois
Arlequin , de 15 canons ou obufiers , &
de 59 hommes d'équipage , dont elle s'eft
emparée le 16 de ce mois à dix lieues Oueft-
Sud- Oueft de Pennemarck.
Le cutter l'Epervier , de Saint- Malo , eft
entré le 21 de ce mois à Dieppe , avec un
floop Anglois de 70 tonneaux , qu'il a pris
à la côte d'Angleterre.
On lit les détails fuivans dans une lettre
de Toulon , en date du 7 de ce mois.
» Dans la nuit de Vendredi à Samedi dernier , le
bs
( 34 )
vaiffeau la Slava Ruffa , vaiffeau de ligne Ruffe
de 74 canons , a échoué contre la petite Ile du
Vent , l'une des Ifles d'Hyères . Le tems étoit affreux
, l'efcadre Ruffe dont il faifoit partie , ſe
croyoit fur le Cap Corfe ; elle ne dut fon falut
qu'aux fignaux de détreffe que fit la Slava Ruffa ,
au moment qu'elle alloit périr. L'équipage parvint
à gagner la terre , en fe gliffant le long du mât de
beaupré ; fix hommes feulement ont peri . Nous ne
fumes pas plutôt inftruits de ce trifte accident
qu'on envoya fur le champ tous les fecours convenables
. Nous ne favons pas encore fi on fauvera quel
que chofe de ce vaiffeau. Les Officiers & l'équipage
font attendus ici aujourd'hui , d'où ils pourront fe
rendre par terre à Livourne , où eft leur rendez-vous
général «.
Monfieur a donné le 22 & le 23 de ce
mois de très - belles fêtes à fon château de
Brunoy. Le premier jour on y exécuta la
pièce nouvelle intitulée la Réduction de
Paris , qui a été repréſentée enfuite Samedi
dernier fur le théâtre de la Comédie Françoife.
» Notre Séréniffime & Eminentiffime Prince - Evêque
, écrit-on de Strasbourg , eft arrivé ici le 3 de
ce mois , de retour d'un petit voyage qu'il avoit
fait dans fes Domaines de l'autre côté du Rhin
où fa préfence & fes bienfaits ont excité une fenfi
bilité générale , infpirée par l'amour & la reconnoiffance
. Le jour même de fon arrivée à Renchen ,
le Prince a été à Salsbach pour voir la place où le
Maréchal de Turenne a été tué. S. A. E. a acheté cet
emplacement ; il y fera bâti une maifon avec fon
jardin & fes dépendances ; elle fera toujours habitée
par un foldat invalide François du Régiment de
Turenne ; & s'il fe trouve dans le Corps un Alfasien
, il fera préféré . Cet Invalide fera chargé d'ac(
35 )
compagner les Etrangers on lui donnera l'hiftoire
du Maréchal , & l'on fera traduire en Allemand les
détails de la campagne dans laquelle il a été tué ; on
y joindra les cartes les plus exactes de fes marches ,
avec l'ordre de bataille du jour. A l'endroit où Turenne
est tombé , on formera une enceinte de 35
à 40 pieds de circonférence , fermée par une grille
de fer ; dans le milieu fera élevé un piédeftal de
4. pieds de haut , fur lequel fera élevée , à la hauteur
de 12 pieds , une pyramide , fymbole de l'immortalité
. À l'un des côtés , les armes de Turenne
feront fufpendues à une branche de laurier. Au haut
de la colonne fera une fleur de lys environnée d'un
cyprès. Aux trois côtés du piédeftal , fera écrit que
c'eft là où Turenne a expiré ; & au quatrième , on
marquera que l'armée Impériale étoit commandée
par le fameux Montecuculli , C'eft une manière impartiale
de faire paffer à la poftérité les noms de
deux grands hommes . Dans l'efpace entre le piédeftal
& la grille , feront cultivés des lauriers : on
ne laiffera croître que des ronces à l'endroit où fera
placé le boulet qu'on a retrouvé , & que l'on croit ,
par tradition être celui qui a frappé Turenne «.
C'eft à des établiffemens utiles que font
deftinées les fommes d'argent affez confidérables
que l'ordre du Clergé & celui de la
nobleffe du Berry ont offertes dans les dernières
féances de l'affemblée de l'Adminiftration
provinciale ; & non à défrayer les
voyages difpendieux des membres qui la
compofent. Parmi les différentes délibérations
intéreffantes pour le bien de la Province
qui ont été prises , on a fur tout remarqué
celle qui tend à fupprimer les corvées
dans le Berry.
L'Académie des Infcriptions & Belles Lettres
·
b 6
( 36 )
tint fa féance publique le 14 de ce mois . M. Du
puy , Secrétaire perpétuel , annonça que les vues
n'ayant pas été remplies fur le fujer du prix qu'elle
devoit diftribuer cette année , elle le réſerve à
l'année prochaine , & qu'il fera double . Il s'agit
d'examiner Quels furent chez les différens peuples
de la Grèce & de l'Italie , les noms & les attributs
de Pluton & des Divinités Infernales , Proferpine
exceptée , comme ayant déja fait partie
d'un autre fujet : quelles furent l'origine & les
raifons de ces attributs ? On invite les Auteurs à
rechercher quelles ont été les Statues ou les Tableaux
célèbres de ces Divinités , & les Artiftes
qui fe font illuftré par ces ouvrages. Les ouvrages
doivent être remis avant la premier Juillet
1781 , & ce terme eft de rigueur.
Le Bureau Académique d'Ecriture , préfidé par
M. Lenoir , Confeiller d'Etat , Lieutenant- Général
de Police , & par M. Moreau , Confeiller d'Etat
Procureur du Roi au Châtelet , a tenu le 16 , dans
ła Grande falle des Mathurins , fa féance publique
de rentrée. M. Paillaffon l'ouvrit par la lecture d'un
Mémoire fur la première langue & les premiers
caractères qui ont été en ufage dans le monde. M.
Pourchaffe , de quelques réflexions fur les avantages
qu'on retire des Mathématiques . M. d'Autrepe
a parlé de la vérification des écritures pour la perfection
de laquelle le Bureau a été fpécialement établi
, & a fait connoître l'importance de ce travail
pour la tranquillité des Citoyens. M. Blin a prouvé
la néceffité de réunir l'enfeignement de la Gram
maire Françoife à celui de l'écriture . M. Harger ,
Secrétaire , a terminé la féance par le précis des
travaux dont le Bau Académique s'eft occupé
l'année dernière fur les cinq parties qui lui font
attribuées , lefquelles font la perfection de l'écri
ture ; le déchiffrement. des anciennes écritures ; la
perfection des calculs de commerce ; la vérification
( 37 )
des écritures , & la Grammaire Françoife relative à
l'orthographe .
Nous venons de recevoir une lettre trèsintéreffante
par les anecdotes hiftoriques &
curieufes qu'elle contient ; comme elles ne
peuvent qu'être agréables à nos lecteurs ,
nous nous empreffons de les tranfcrire.
» On voit dans les papiers de la famille du fieur
de Moulis , Officier d'Infanterie , un procès - verbal
de l'an 1512 ; on y lit que Jourdain de Moulis ,
appellé dans d'autres actes Jourdain de Moulins ,
Jordanis de Molinis , pour faire apparoir des coutumes
, liberté & franchiſes du lieu de Cazavet ,
produifit & préfenta aux Commiffaires du Roi , un
titre ou inftrument groffé en parchemin & rédigé
fous le règne de Philippe , Roi de France , le 25
du mois de Mars de l'an 1301 , en préfence de
Bernard , Comte de Comminges , d'Auger , Evêque
de Couferans , de Bernard de Montaigu , qui eft
appellé dans les archives de Cazavet , Caftellanus
Caftri de Cazavet , de Raimond de Lélos , qui eft
nommé Subcapellanus Ecclefia de Cazavello , &
de plufieurs autres . Ces coutumes , libertés ou
franchiſes font écrites en langue vulgaire ou Gaf
conne , telle qu'on la parloit dans le douzième & le
treizième fiècle , & qui eft la même qu'on parle
encore , à quelques expreffions près dont il faut
deviner la fignification ; elles contiennent deux parties ,
dont l'une regarde les Habitans du territoire en
général , & l'autre fe raporte plus particulièrement
aux Seigneurs & aux Jurats ou Confuls. Tous promirent
avec ferment , la main droite fur l'Autel ,
de fuivre à jamais ces coutumes & de fe conformer à
perpétuité aux établiſſemens dont il eft queſtion ,
fans qu'il foit permis de les modifier ni par foi-même
ni par perfonnes interpofées. Le 25 du mois de
Mars de l'an 1301 , eft l'époque de cet arrêté & de
—
( 38 )
ces fermens . Voici ces coutumes rédigées & tra→
duites en langue Françoife , article par article ; elles.
ont de quoi piquer la curiofité d'un Philofophe , &
fournir matière à fes réflexions .
-
-
*
Première partie. Toutes perfonnes du Territoire
de Cazavet , de la Ville & des Lieux y appartenans ,"
feront exemptes de tout trouble & jouiront de toute
franchiſe par rapport à leurs corps & à leurs biens ,
foit meubles , foit immeubles , pourvu que les franchifes
ne foient pas contraires aux Loix reçues dans
le pays & connues des Confuls ou Jurats- Il fera
permis à tout Habitant de s'en aller par-tout où bon
Jui femblera , fans être ni inquiété ni moleſté.
S'il eft fait mal ou violence à quelque Habitant
du Territoire , les Seigneurs & autres le réuniront
fur le champ , & fans que l'un attende l'au
tre , pour qu'il foit rendu juftice à la perfonne outragée
. Tout Seigneur de Cazavet & des Lieux-
Y appartenans qui aura maltraité quelqu'un des
Habitans , de quelque manière que ce foit , fera
regardé comme un parjure & fera chaffé hors des
limites du Canton , jufqu'à cequ'il ait fait réparation
convenable. Tout Seigneur qui étant en guerre
ou en querelle avec un autre , voudroit engager
dans fon parti quelqu'un des Habitans du Territoire
de Cazavet , fera déféré à l'autre Seigneur & aux
Jurats ou Confuls , ainfi que les inftigateurs & les
agens. Tout Habitant du Territoire pourra
difpofer de fes biens de manière qu'il pourra les.
vendre ou les engager , comme bon lui ſemblera ,
fauf les droits du Seigneur. Toutes les terres
& maifons du Territoire , feront exemptes du droit
de timon ou de corvée , ou de las coftumas de
Timoucha. Il ne pourra être fait aucun accommodement
ni aucune réparation par rapport au mal
ou dommage qui aura été fait ou caufé dans le
Territoire de Cazavet , finon à la connoiffance
des Jurats ou Confuls , & de celui qui aura fouffert
le mal ou le dommage.
-
G
( 39 )
Deuxième partie. Celui qui aura frappé fan's
effufion de fang , réparera le dommage & l'injure ,
& donnera 20 fols Toulzas à la Juſtice.
S'il a frappé juſqu'à effufion de fang , outre qu'il¸
réparera le dommage , il donnera 68 fols Toulzas,
à la Justice . S'il a fair grande plaie , il don--
nera ico fols , Toulzas , & réparera le dommage
caufé.
Si le frappé meurt de la plaie , le
frappant donnera 300 fols Toulzas à la Juſtice ,
& dédommagera les parens du défunt. Tout
Habitant du pays de Cazavet , qui en aura tué un
autre , & qui l'aura pris , & le retiendra corporellement
, fera chaffé des limites du Territoire , &
n'y pourra rentrer qu'à la volonté des parens de'
la perfonne maffacrée & enlevée. Dans le cas
-
-
-
ар-
où celui qui entre de nuit dans une maiſon fans
peller quelqu'un de ceux qui y demeurent , feroit tué,
le meurtrier ne fera tenu à aucune peine envers la
Juftice , à raison de cet homicide . Un Seigneur
qui prendra de force un autre Seigneur , dans l'enceinte
du Territoire de Cazavet , fera privé de fa
Seigneurie & de tout ce qui lui appartient audit
lieu , au profit de celui qui aura été pris de cette
manière. Tout Seigneur qui en aura frappé un
autre malicieufement , donnera 100 fols Toulzas'
au frappé. Si un Seigneur en frappe un autre
de manière que mort s'en fuive , tous les héritages
qu'il pofsède dans la jurifdiction , feront donnés
aux parens du mort . Aucun Seigneur coupable :
d'homicide ni aucun de fes parens' , ne pourront
entrer dans le Territoire de Cazavet , fans le confentement
des parens de celui qui aura été tué.
Tout Seigneur adultère dudit lieu , fera privé de
tous les biens fitués audit pays , & ils feront donnés
au mari outragé. Quiconque volera dans le
Territoire de Cazavet , au delà de deux deniers
rendra quatre Doublas , & payera vingt deniers à
la Justice. Si le vol paffe dix deniers , le voleur
reftituera en quatre Doublas , & payera dix fols
-
--
( 40 )
Toulzas à la Juftice. Quiconque volera dans
les jardins ou dans les vignes , pendant le jour ,
perdra quatre Doublas , & donnera vingt deniers
à la Juftice ; fi c'eft pendant la nuit , il perdra le
double.
Le territoire de Cazavet eft un pays montagneux
fitué au pied des Pyrénées , dans le
Diocèfe de Couferans.
<
Ces ufages ou ces loix coutumières qui étoient
le plus en vigueur , dans des fiècles que nous appellons
Barbares , & chez un Peuple regardé comme
fauvage , ne valent-elles pas les loix & les coutumes
des Peuples modernes le mieux civilifés ?
Quelle fimplicité ! Quelles vues ! Quelle fageffe !
Quels rapports entre les délits & les peines ! Quelle
procédure ! On n'y voit pas le vol d'un cheval ou
d'une ferviette mis en balance avec la vie d'un
homme , ni les tortures inhumaines de la queſtion
trop fouvent appliquées à des malheureux , dont
la conduite eft irréprochable ou dont le crime n'eft
pas conftaté , ni les Tribunaux de la Juftice rendus
inacceffibles a pauvres , ni les attrocités des Chefs
de la Société refter impunies à la faveur des Priviléges
, &c. Signé , L'ABBÉ FERRAND « .
La lettre fuivante offre un fait & un trait
plaifant qui peut égayer un inftant.
>
» Dans le Baffigny , qui eft un pays plat , fitué
aux confins des provinces de Bourgogne , Champa
gne , Comté & Lorraine , le 31 Octobre , au milieu
d'une brume affez épaiffe par un temps calme , le vent
étant environ à l'oueft- fud , on reffentit , à trois
heures un quart du matin une violente fecouffe
de tremblement de terre , accompagnée d'un bruit
femblable à un grand coup de tonnerre dans le
lointain , dont les roulemens ne feroient pas bien
précipités , ou plutôt au bruit d'une équipage ou
d'une voiture qui pafferoit fur un pont de bois ;
le bruit a duré comme le mouvement , au moins
une demi-minute , il a été fenti & entendu , non(
41 )
feulement par les perfonnes qui étoient éveillées ,
mais il a encore éveillé prefque tous ceux qui dormoient.
Tous ont fenti trembler leurs lits ; la
terre fembloit aux uns s'enfoncer fous eux & aux
autres fe relever ; on ne s'accorde pas fur la direction
du mouvement il n'a cependant produit d'au
tre effet , que d'ébranler les maiſons , faire craquer
les planchers , brifer les vîtres & tomber quelques
meubles mal-affurés : nous apprenons qu'on l'a reffenti
aux environs à dix lieues : mais une aventure
affez comique , c'eft que dans un village une
dixaine de perfonnes étoient affemblées pour paffer
la nuit & veiller un mort , comme c'eft l'ufage
dans ces cantons ; la circonstance leur offroit l'occafion
de parler de revenans ; chacun plaçoit fon
hiftoire. Ils ne furent pas peu furpris dans ces entrefaites
, d'entendre un bruit & de fentir un mouvement
; chacun portoit la vue fur le cadavre qui
n'étoit coféveli que dans un linceuil , le cercueil
n'étant pas encore fait , & pofé au milieu de la
chambre fur une planche portée fur deux chaifes
placées aux deux extrémités. Leur furpriſe mêlée
d'effroi ne peut fe peindre , en confidérant le cadavre
& les mouvemens que la fecouffe lui communiquoit
; le corps tomba enfin à terre , à côté
de la planche , l'épouvante la plus forte fuccéda à
la furprife , tous le fauvèrent avec précipitation ,
& ils ne fe raffurèrent que quand ils entendirent
dire dans le voifinage qu'on avoit reffenti un tremblement
de terre ; les plus hardis rentrèrent &
réparèrent le dommage , en remettant le cadavre
fur la planche : mais malheureuſemenr une pauvre
femme , qui étoit la bru du mort , accouchée depuis
peu de jours & alitée dans la même chambre ,
eut une telle frayeur , tant du mouvement quelle
reffentit que de la fuite de fes gardiens , quelle tomba
très - dangereufement malade.
-Hugues-Charles , Comte de Lorré , Chevalier
de l'Ordre Royal & Militaire de St(
42 )
Louis , ancien Lieutenant Colonel du Régiment
de Vermandois , eft mort le 9 de ce
mois à l'Abbaye St-Jacques de Provins , dans.
la 77° année de fon âge.
Charles-Roland , Seigneur de Juvigni ,
Aunay , Confeiller du Roi , Sous- Doyen:
de la Grand'Chambre du Parlement de Paris ,
eft mort le 11 de ce mois dans la 75 ° année
de fon âge.
Hélène-Julie-Rofalie Mancini de Nevers
veuve de Louis- Marie Fouquet de Belleifle ,
Comte de Gifors &c. , eft morte en fon
hôtel , rue de Tournon , le 18 de ce mois.
De BRUXELLES , le 28 Novembre.
*
ON eft toujours fort curieux de favoir
quelle eft la réponſe que les Etats Généraux
feront au Mémoire que le Chevalier Yorke
leur a préſenté le 10 de ce mois . On ne
laiffe pas d'être étonné de la conduite de
P'Angleterre. Savoir diffimuler ce que l'on
ne peut pas punir , obferve l'Auteur d'un
papier eftimé , & ne jamais faire de menaces.
que l'effet n'en foit prompt , für & efficace ,
font des règles qui doivent quelquefois diriger
la conduite des particuliers , & dans.
toutes les occafions , celle des Gouvernemens
auxquels il importe bien plus effentiellement
de ne point compromettre leur
autorité & leur dignité , fur-tout les uns à
l'égard des autres. La hauteur avec laquelle
la Grande- Bretagne demande que les Etats,
défavouent les liaifons de MM. d'Amfter(
43 )
dam avec le Congrès , & la punition du
penfionnaire Van- Berkel , & de ceux qu'elle
appelle fes complices , peut entraîner une rupture
qu'elle eût évité, fi elle eût gardé le filence
fur les papiers trouvés fur M. Laurens , ou fi
elle fe fût réfervée d'en faire ufage dans un
tems plus opportun. On a lieu de croire que
la République confidérant ce qu'elle doit à
fa dignité & fa fouveraineté , refuſera de
foufcrire à des demandes faites du ton de
l'empire & du commandement .
En attendant des informations plus étendues
on a fu que des Provinces -Unies
ont réfolu d'adhérer à la neutralité , que
celle d'Utrecht s'eft jointe depuis à l'avis de
celle de Gueldres , qui eft d'accéder à cette
neutralité fous la condition de la garantie
des poffeffions de la République dans les
quatre parties du monde. Celle de Zélande
eft la feule qui a déclaré , dit on , qu'elle
tenoit pour l'Angleterre. La pluralité eſt .
pour la neutralité , & il y a toute apparence
qu'elle va dicter la réfolution des Etats-
Généraux.
On affure , d'après quelques lettres ,
qu'il va partir dans peu de jours des ports
des Provinces Unies une flotte de 24 vaiffeaux
de guerre , dont 10 font deſtinés pour
les Indes Occidentales , 8 pour les mers du
Nord , & les autres pour la Méditerranée.
La préſence de ces navires préviendra fans.
doute des attentats pareils à ceux que les
Anglois ont commis contre l'Ile de Saint(
44 )
Martin , ou mettra la République en état
de les venger. Toutes les Provinces fe font
réunies pour demander une fatisfaction ;
quelques-unes ont été d'avis auffi qu'immédiatement
après la conclufion de l'acceffion
à la neutralité , il falloit entrer en
négociation avec l'Angleterre au fujet du
fameux article des munitions de guerre qui
fait partie du traité de 1674.
Ces mouvemens ne préparent pas le
Chevalier Yorke à une réponſe favorable ;
on dit qu'il quittera la Haye fi elle n'eft
pas telle que fa Cour la defire , & que
même il fait déja des préparatifs fimulés
pour fon départ.
» S'il faut en croire des avis particuliers de Londres
, le Lord North a perdu tout fon crédit à la
Cour , ce qui , dans ce cas , n'auroit pas dû fans
doute peu contribuer à ſa dernière maladie , qu'on
pourroit alors appeller une véritable maladie politique
, que la faculté entière ne fauroit guérir. On
ajoute que c'eft le Lord Stormont qui le remplace
dans fon autorité & dans la confiance du Roi ;
& ceux qui connoiffent le caractère de ce dernier ,
en concluent d'avance que la paix n'eſt pas près de
fe faire «.
Selon des letttre de Londres , la rigueur
dont la Cour croit devoir ufer à l'égard
de M. Laurens , ne s'eft point adoucie. Cependant
, ajoutent ces mêmes lettres , fa
fanté s'eft rétablie ; il eſt dans une difpofition
d'efprit plus tranquille & plus courageuſe.
Il a été abfolument défendu d'ouvrir de
nouveau fa prifon à fon fils ; & il n'y a pas
( 45 )
à eſpérer qu'on lui permette de long-tems
de voir aucun de fes amis . Nous terminerons
ici la lettre fur l'emprisonnement de cet ancien
Préſident du Congrès.
- Je ne fçais ; mais ces objets paroiffent fe préfenter
à la réflexion fous le point de vue le plus
lumineux . La Maiſon de Stuart a été profcrite ,
celle de Brunswick a été appellée au Trône par le
choix libre de la Nation Angloife , qui ainfi a développé
en faveur de celle- ci la plus haute plénitude
de la puiffance fouveraine. Ce Peuple prétend avcir
ce droit par la conftitution ; quoiqu'il en foit de
cette prétention , au moins la légitimité ne peut en
être conteſtée par celui qui n'a dû la Couronne qu'à
une telle révolution ! Mais une Nation qui a pu
ôter & qui a pu donner un Empire fous la fanction
d'une conftitution , devenue fa loi fondamentale ;
une telle Nation eft évidemment la fouveraine du
Prince qu'elle a bien voulu couronner. Ainfi Sa
Majefté Britannique , quoique l'organe le plus
éminent du Souverain , n'eft donc de fait & de droit
qu'un Membre conftitutionnel , qu'un premier Magiftrat
. Cependant fi ce Magiftrat fuprême abufe du
pouvoir de difpofer des graces dont le dépôt lui a
été confié , s'il détourne une partie des fubfides pour
corrompre & foudoyer dans l'affemblée des repréfentans
de la Nation , une majorité vénale qui doit
l'aider à affervir leurs commettans; enfin fi armant
le frère contre le frère , le père contre fon fils , les
excès même de fon aveugle ambition avoient dévoilé
la nature & l'étendue de fes vues parricides contre
l'Etat auquel il doit fon exiftence politique. Dès- lors
la conftitution ne voit plus en lui qu'un Magiftrat
prévaricateur, qu'un rebelle qui lui- même le premier
a ofé fecouer le joug des loix. Le pacte
focial a été diffous ; il a donc ceffé d'être obligatoire !
L'homme eft rendu à lui- même ; il fe doit à la
défenfe de fes propriétés & de fa liberté . Ainfi les
Américains ont bravé la mort pour fuir la fervitude
( 46 )
& l'infamie. La moitié de leur fang a été répandue
pour leur Patrie : tel eft le fceau de leur indépendance
& de celle de leur postérité . -La Cour de France -
a fecouru ce bon Peuple , libre & généreux , fans
prétendre profiter de fa détreffe : ce procédé eft
digne de fa magnanimité. Mais fi cette Cour s'étoit
prétée aux infinuations de quelques agens ténébreux ,
i elle s'étoit prêtée à fourdement coopérer aux
vues perverfes d'une adminiſtration tirannique ; oui ,
c'eft- alors , ofons le dire, en empruntant les expreffions
du manifefte Anglois , qu'ambitieufe , injufte
& perfide , elle eût avili fa dignité. - Livrée aux
accès d'une rage forcenée , c'eft de fes propres
mains que la puiffance Britannique a déchiré fes
entrailles. Des monceaux de ruines & de cendres
atteſteront à la poſtérité , que dans fa fureur impriffante
, une marâtre ne pouvant dépouiller &
affervir les enfans , elle les à dévoués au fer , aux
flammes , à la voracité des antropophages , alliés
dignes de feconder fes projets parricides « .
J'ai l'honneur d'être , & c. Signé D'OBSONVILLE .
On apprend de Paris que M. de Rochambeau
, fils , eft arrivé de l'Amérique
Septentrionale. Les nouvelles qu'il apporte
ne font point encore publiques. On fait
feulement , que les troupes font en bon
état ; qu'elles étoient cantonnées , & que tout
le monde fe portoit bien .
PRÉCIS DES GAZETTES ANGL . , du 21 Novembre.
La grande efcadre , aux ordres de l'Amiral Darby
eft forte de 26 vaiffeaux de ligne ; elle croifoit
le 6 à la hauteur du cap Finistère , où elle attend la
nombreuſe & riche flotte de l'Inde . Le Cumberland,
de 74 , a pris le navire la Corvette , de la Rochelle ,
pour la Martinique , qui eft arrivé à Portſmouth , &
de qui on a fu que l'efcadre Angloiſe ſe trouve dans
On a reçu à Portſmouth ordre d'équiper
ou d'avitailler promptement une efcadre de 4
ce parage . -
( 47 )
10
1
vaiffeaux de ligne , tous doublés en cuivre , une
frégate & un floop ; ils doivent être prêts à appareiller
le 16 Décembre ; on les croit deftinés pour
l'Inde , où ils convoyeront la flotte qui doit partir
vers ce tems. - On affure que le Gouvernement eft
informé que l'Amiral Rowley , avec les 9 vailleaux
qui lui reftoient , lorfqu'il en a eu détaché 4 ou 5
pour escorter la flotte depuis les Bermudes jufqu'en
Europe , a dû fe joindre à l'Amiral Rodney. On
parle d'un combat qui a dû avoir lieu quelque part,
foit dans le golfe ou autour de la grande efcadre
& dans lequel le Capitaine Macbride , le même qui
a pris le vaiffeau le Comte d'Artois , a eu les deux
jambes emportées.
Il n'eft point vrai , comme le bruit en a couru ,
que l'Elifabeth ait péri à la hauteur de Terre - Neu
ve , où la flotte de la Jamaïque a été difperfée : ce
vailleau eft rentré à Plimouth , ainfi que le Sultan ,
le Magnificent , auffi de 74 , & le Leon , de 64. Plufieurs
vaiffeaux de la flotte manquent aux Ports où ils
étoient attendus. Il est arrivé des nouvelles affligeantes
de la Caroline , il règne une épidémie parmi
les troupes Angloifes , qui a réduit à prefque rien
l'armée du Général Cornwallis .
---
Lord North eft rétabli ; il a affifté à la féance
d'hier , qui s'eft paffée en des miffions fur les élec
tions conteftées , & dans laquelle , après de longs
débats , il a été décidé fur une motion de M. Town .
shend , à la pluralité de 196 voix contre 36 , que
le Chevalier Fletcher Northon feroit remercié par
la Chambre , de la manière honorable dont il a
rempli la place d'Orateur de la Chambre des Communes
dans deux Parlemens confécutifs . On affure
que l'emprunt eft arrêté à la fomme de 16 millions
fur le même plan à peu près que l'année dernière.
Il s'eft déclaré hier une banqueroute de 200,000 1.
fterl. , d'une des plus fortes maifons d'affurance de
la Cité , M. F...
-
Le malheureux fort du brave André offre un
( 481)
exemple bien effrayant de l'oppofition qui fe
trouve entre les loix de la politique & celles de la
juftice diftributive & de la faine morale. Avec le
courage d'un héros , l'ame d'un citoyen de Rome &
d'Athènes , dans les plus beaux jours de ces Républiques
, André fe déroue pour fon pays ; il eſt
découvert , jugé & condamné à une mort ignominieufe
, qu'il fouffre avec la plus généreuse réfignation
, fe félicitant de mourir ainfi , & d'être le martyr
de la glorieufe caufe qu'il défendoit. - Arnold,
après avoir été par la rebellion & par des motifs
auxquels ne fe mêloit aucun amour fincère de la
caufe qu'il avoit embraffée , plonge fon pays dans
toutes les horreurs de la guerre civile ; il voit les amis
& fes concitoyens victimes de la rapine & du meurtre,
& n'eft ému que des contrariétés qu'il éprouve dans
la réfolution qu'il nourrit au fond de fon coeur.
Voilà cependant la vie de l'honnête & du valeureux
André , mife dans la balance , par les évènemen's
de la guerre avec celle d'un monftre , & on délibère
pour favoir celle qu'il faut conferver. André a
été pris ; fon fort dépend du choix que fera le Général
Clinton qui , le premier , a fait la démarche
pour obtenir la grace de fon brave compagnon
d'armes. Arnold a déferté , répond Washington ;
c'est un traître qui mérite la mort. Puifque vous
voulez fauver votre valeureux Adjudant , rendezmoi
le traître ; finon il faut , & j'en gémis , il faut
qu'André périffe. De quelle douloureufe angoiffe
T'ame de Clinton n'a-t- elle pas dû être tourmentée !
quel combat a dû fe paffer entre la juftice & l'hon-
' neur ! enfin tous les fentimens naturels font étouffés ,
la juftice perfonnelle eft foulée aux pieds ; la politique
triomphe. Le fcélérat , le rebelle , l'apoftat , le
double traître , répond Clinton , eft celui qui vivra ;
& toutes les grandes & belles qualités qui forment
le héros & qui relèvent la nature humaine feront facrifiées
: j'abandonne André,
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TUR QUI E.
De CONSTANTINOPLE , le 17 Octobre.
LA diminution des ravages de la peſte a
ramené dans cette capitale le Grand - Seigneur
qui , le 7 de ce mois , a quitté fa
maifon de plaifance de Befchik - Taſchi ,
pour rentrer dans le Serrail. Le lendemain
des incendies ont éclaté dans trois endroits
différens ; dans le premier il y a eu 300
maiſons brûlées , 500 dans le fecond , & 61
dans le dernier. On préfume que cet accident
eft moins l'ouvrage du hafard que celui
- de quelques perfonnes mécontentes des
changemens qui ont eu lieu dans le miniftère
le 2 & le 3 de ce mois .
Le Sélictar Aga , ou Porte -glaive , a été
fait Bacha de Salonique , & fon emploi ,
qui en eft un de confiance , & qui approche
du Souverain celui qui en eft revêtu , a été
donné au fecond frère du Grand - Vifir , qui
a procuré à ſon aîné , époux déja d'une
nièce du Sultan , & Bacha de Bofnie , le
Gouvernement de Romélie . Cette dernière
9 Décembre 1780 .
с
( 50 )
place donne à fon poffeffeur la prééminence
fur tous les autres Bachas , & le titre de
Gouverneur de tous les pays de la domination
Ottomane en Europe. Le Gouvernement
de la Natolie procure le même avantage
au Bacha qui en eft revêtu , pour la
partie de la Turquie Afiatique. Le Reis-
Effendi a été nommé Kiaya- Bey , ou Lieutenant
du Grand-Vifir .
Pendant le dernier Bairam , il y a eu
entré deux hordes de Janniffaires une difpute
qui a eu des fuites fâcheufes ; l'ufage
des Turcs eft de fe vifiter à l'occafion de
cette fête ; quelques Janniffaires d'une horde
allèrent faire vifite à ceux d'une chambre
voifine , & coupèrent les noeuds des fophas
fur lefquels on les avoit reçus , ce qui fut
regardé comme un affront. Les Janniffaires
infultés voulant ſe venger , rendirent cette
vifite , & coupèrent les flambeaux qui étoient
placés dans la chambre , ce qui parut une infulte
encore plus grave qui les mit aux mains
les uns avec les autres ; il en furvint plufieurs
de différentes hordes , qui prirent
parti dans la querelle qui ne finit que par
les foins de l'Aga , mais après qu'il y eut
I so hommes hors de combat , tant tués que
bleffés .
RUSSIE.
De PETERSBOURG , le 3 Novembre.
M. Hoegh , Gentilhomme de la chambre
de S. M. la Reine douairière de Dane(
51 )
marck , eft arrivé ici de Copenhague , & a
été préſenté Mardi dernier à l'Impératrice.
Il paroît qu'il eft chargé d'une commiffion ;
mais jufqu'à préfent on ignore quelles font
les affaires qui peuvent en être l'objet.
S. M. I. a mis les Stadhouders des divers
Gouvernemens , dans la dépendance immédiate
du Sénat dirigeant , qui vient de publier
, en conféquence de cette difpofition ,
un oukafe par lequel il eft preſcrit aux
Stadhouders refpectifs de fe conformer
exactement à l'ordonnance qu'on leur envoie
; de ne fe permettre aucune explication
, altération , ou changement dans les
ukafes ou ordres qu'ils recevront , lors
même qu'il s'y trouveroit quelque chofe
dont le fens ne feroit pas affez clair , fans la
connoiffance & l'approbation préalables du
Sénat , à qui ils doivent demander en pareils
cas les éclairciffemens néceffaires ; il eft auffi
réglé à cette occafion , que dans des affaires
de Juftice il pourra être appellé des fentences
des Stadhouders & de leurs chancelleries
au Sénat. Ce dernier point remet les
chofes fur l'ancien pied , & comme elles
étoient avant l'ordonnance relative au nouveau
Gouvernement.
DANEMAR CK.
De COPENHAGUE , le 14 Novembre:
LE Comte de Bernſtorf , Miniftre d'Etat
au département des affaires étrangères ,
C 2
( 52 )
reçut avant- hier un ordre du cabiner , après
lequel il demanda au Roi la démiflion de
tous fes emplois , qui lui fut accordée par
une lettre très-gracieufe que lui écrivit S.
M. Il en reçut auffi une du Prince Frédéric ,
& remit fon porte- feuille au Comte de
Thott , qui eft chargé de ce département
jufqu'à l'arrivée du Baron de Roſencron ,
actuellement Miniftre de cette Cour à celle
de Berlin .
On varie fort fur les motifs qui ont donné
lieu à ce changement , fur lequel bien des
circonftances paroiffent avoir influé . On
ajoute qu'avant la démiffion de M. de
Bernstorff , on avoit expédié à fon infçu à
l'Amirauté l'ordre d'équiper 20 vaiffeaux de
ligne & 10 frégates ; quoiqu'il en foit , il
eft certain que cet ordre a été donné , &
que cet armement doit être prêt à mettre à
la voile au printems,
M. de Bernstorff a , dit-on , obtenu une
penfion de 4000 écus ; fon fils aîné a été
nommé Gentilhomme de la chambre du
Roi , avec une penfion de 1000 écus ; fon
fecond fils a été fait Capitaine des Gardes ,
avec une pareille penfion , & fon troiſième
fils , Gentilhomme fans penfion.
Le Confeiller- Privé de Carftens , a été
nommé chef de la Chancellerie Allemande .
( 53 )
POLOGNE.
De VARSOVIE , le 15 Novembre.
LA Diète a terminé fes féances le 11 de
ce mois ; tout s'y eft paffé avec beaucoup
de tranquillité. Le nouveau Code de Loix
compofé par l'ancien Chancelier Comte
Zamoïsky , eft au nombre des objets qu'elle
a rejettés ; lorfqu'elle en fit l'examen , le 2
de ce mois , le foulèvement fut fi vif &
fi général , que quoique ce Code ait été
déja imprimé aux frais de la Répuque ,
il n'y a plus d'apparence qu'il en foit quef
tion déformais.
La maison de Radziwill a obtenu qu'il
lui feroit payé annuellement deux millions ,
jufqu'à l'extinction de fa créance ; mais
comme le tréfor eft dans ce moment épuisé
on a affigné à ces Princes des biens royaux
fitués dans la Lithuanie , & dont ils tireront
les revenus .
La famille Oginsky qui a auffi des prétentions
à la charge de la République , qui
lui ont été garanties par la Diète tenue en
1769 , a obtenu , de ſon côté , un à - compte
de 400,000 florins .
Le Prince George Martin Lubomirski ,
Général & Chevalier de l'Ordre de Saint-
Hubert , a dépofé le 11 du mois dernier
dans le Grod de Zytomirs , le manifefte
fuivant qui commence à circuler dans le
Royaume.
C 3
( 54 )
›
Pour fe convaincre de la vanité des chofes de
ce monde , de l'inconftance & de la viciffitude du
fort des mortels , il fuffit de jetter un coup d'oeil fur
l'hiftoire de tous les fiècles ; on y verra une quantité
d'individus qui , fans naiflance fans génie ,
fans mérite, fe font élevés jufqu'au plus haut degré de
gloire , & une multitude encore beaucoup plus
grande de ces-infortunés qui , après s'être fignalés
par leurs talens & des actions nobles , ont pourtant
été jettés dans l'abîme de la misère , de l'indigence
& du malheur. J'en fuis un exemple , quoique
Prince & Général des Troupes Sarmates , dont le
bifayeul , à la tête de 8000 Polonnois , accompagné
du Margrave Louis de Baaden , ayant pénétré
en 168 lors du fiége de Vienne , en Hongrie , pour
empêcher la jonction d'un grand corps de Turcs
avec l'armée du Grand- Vifir , battit & difperfa
toute cette formidable cohorte ; & c'eft en mémoire
de cet évènement , que tous fes defcendans portent .
encore les trois queues de cheval dans leurs armes
depuis l'âge le plus tendre , je me fuis vu en
butte au deftin le plus cruel , & expofé à une perfécution
des plus atroces . Mon unique foin fut
toujours de fervir le Roi & mes concitoyens. Pour
toute récompenfe , je fus élu , en 1773 , Nonce du
Palatinat de Sandomir , & en 1776 de Kiovie ; &
mes élections fe firent unanimement. Je levai enfuite
à mes frais ce beau régiment de Grenadiers ,
que je laiffai à la folde du Roi , parce que S. M..
parut en avoir envie. Mon goût pour le militaire
me porta à lever encore un corps affez nombreux de
Huflards & de Chaffeurs , dont l'entretien exigeoit
une dépenfe confidérable : je l'exerçois journellement
dans le maniement des armes , & je le tenois
prêt pour le ſervice du Roi & de la République .
Mais , comme on le dit , l'abeille aime autant
à extraire fon miel des plus belles & douces
fleurs , que l'araignée à en tirer fon venin : mes
( ss )
en
•
ennemis & mes envieux ont tiré du poiſon , de
mes actions les plus pures & les plus innocen
tes , & répandu l'écume de leurs calomnies , fur
mon honneur & ma réputation . Ils firent fermer
clandeftinement les quartiers de mes foldats ,
s'adreſſant à la Juſtice du Tribunal de Pétrikau
en m'accufant comme un perturbateur du repos
public. Je n'eus d'autre reffource que de me jetter
aux pieds du Trône , & de reclamer juſtice , en
donnant les preuves les plus claires & les plus convaincantes
de ma bonne foi , de mon défintéreffe
ment & de mon innocence. J'efperois tout de la fageffe
& de l'équité du Roi ; il fit examiner l'affaire
& me fit décharger de toute imputation. Mes lâches
accufateurs furent confondus. En reconnoif
fance , je fis préfent au Monarque de huit de mes
meilleurs Officiers , avec 180 Huffards bien mon.
tés , avec armes & bagages , précédés de mes qua.
tre poftillons fonnans de leurs cors , à l'entrée dans
la Capitale. Cependant , ( & qui s'y feroit jamais
attendu ! ) à peine me flattois - je de jouir de quel
que repos , que je fus tout-à- coup furpris la nuit ;
dans mon propre Château , par 100 hommes de
nos troupes nationales , dont le chef eut même l'audace
d'avancer qu'il agiffoit par ordre des Sepérieurs
; en vertu de cet ordre prétendu , il me fit
prendre avec mes gens , au nombre de 16 perfonnes
, & nous mena liés & garottés dans le fond
d'un bois épais , à deux lieues de mon Château
où il fallut paffer la nuit au bivouac , & le lendemain
on nous laila retourner à mon Château
qui fe trouva entièrement pillé. Pour couvrir cet
affreux attentat , on prétendit que j'étois complice
du meurtre de deux Officiers des troupes nationales
que mes fujets avoient fabré dans un des
villages de ma domination , pour fe venger des infultes
qui leur avoient été faites , en leur extorquant
par force de l'argent pour des impôts. Je demande
2
C 4
( 56 )
aujourd'hui vengeance & réparation ; & c'eft pour
l'obtenir que je fais répandre le préfent manifelte
parmi tous mes concitoyens. C'est à vous que je
m'adreſſe , MM . les Officiers , ci -devant fous mes
ordres , & qui êtes maintenant au fervice du Monarque
, c'est vous que je prends à témoins : dites
fi je ne vous avois pas exhorté fans ceffe à être fidèles
au Roi & à la Patrie ? Si jamais je vous ai
rien ordonné de contraire à la bonne confcience &
aux loix de la Patrie ? Si l'on ne vous avoit pas
en tout rems recommandé l'obéillance envers vos
fupérieurs ? Et toi , ô valeureux Stempkowski ,
Lieutenant - Général - Commandant d'une grande
partie de l'Ukraine & de la Podolie , viens comparoître
aujourd'hui au Barreau , où tu diras & avoueras
fi je ne t'ai pas toujours inculqué le refpect
& la déférence pour ton beau père même , que tu
avois fi grièvement offenfé ? Tu fais bien que ma
devife a toujours été : Fais le bien , & ne crains
perfonne. C'eft fur ta dépofition & celle de tous
mes autres Officiers , que mon innocence & mon
intégrité fe manifefteront davantage ; tout le monde
reconnoîtra , d'après vos aveux , & verra avec
horreur , qu'en Pologne il y a des gens qui ne redoutant
ni la honte , ni le châtiment , trouvent un
plaifir malin dans la ruine de leurs compatriotes ,
& dans le boulever fement total des loix & de
la juftice. Enfin je déclare à la fin de ce manifefte ,
déposé au Grod de cette Ville , comme dans ceux de
plufieurs autres places du Royaume , que je me
réferve mes droits & actions contre tous ceux
qu'il appartiendra , afin d'obtenir une pleine , entière
& fuffifante fatisfaction des injures reçues.
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 15 Novembre.
L'ARCHIDUC MAXIMILIEN , Grand - Maître
( 57 )
de l'Ordre Teutonique , Coadjuteur de
l'Archevêché de Cologne & de l'Evêché de
Munſter , eft revenu ici dans la nuit du
I de ce mois. Le jour fuivant , S. A. R.
affifta au Service Divin avec la Famille
Impériale , & parut le foir au théâtre.
La Cour a réfolu de vendre juſqu'à la
concurrence de 20 millions de florins , des
biens domaniaux fitués dans le Bannat de
Témefwar . Cette vente a commencé la
femaine dernière qu'on a déja vendu pour
trois millions ; on la reprendra fucceffivement
à différentes époques . Les conditions
font très- avantageufes pour les acquéreurs ,
auxquels la Cour garantit fix pour cent
& accorde de plus le droit de naturalifation
dans la Hongrie . Ils ne payent d'abord
qu'une petite fomme fur leur acquifition
, & ils payent le refte à différens
termes pendant trois ans.
Comme le grand nombre d'Employés de
la Cour pour la perception des taxes nouvellement
établies fur le vin & la bière
dans le plat pays , paroît avoir caufé beaucoup
de pertes , la Cour eft , dit- on ,
convenue avec les Seigneurs terriens que
chacun d'eux fera lever ces taxes dans fon
territoire , & en rendra compte à la Cour,
ITALIE.
De LIVOURNE , le 8 Novembre.
QUATRE vaiffeaux de guerre Ruffes & une
c f
( 58 )
,
frégate de l'efcadre deftinée pour la Méditerranée
fous le commandement du
Vice-Amiral Boriſſow, vinrent mouiller avant.
hier au foir dans notre rade. On attend
encore un vaiffeau de guerre & une frégate
de la même nation . Ceux qui font
déja arrivés , font le St- Ifidore , Capitaine
Grips , de 74 canons & de 750 hommes
d'équipage ; l'Afie , le Verde , l'Amérique
de 66 Capitaines Spiridow , Selmanow
Cocoutow , ayant chacun 650 hommes
d'équipage , & la frégate le Siméon de 32 ,
Capitaines Golewkin , 350 hommes d'équipage
.
>
Le Grand-Duc fait arranger fa magnifique
Galerie de Florence ; les richeffes
qui la compofent feront diftribuées dans
un ordre nouveau ; elles feront augmentées
de plufieurs ftatues antiques qu'il a
fait venir de Rome , & qui étoient ci -devant
dans la maiſon de campagne de Médicis.
Parmi ces morceaux précieux
,
diftingue le Marfyas , l'Apollon avec fon
cigne , le Bacchus , le Ganimède , le petit
Amour , différentes Têtes , le beau Mercure
de bronze , le célèbre vafe de fculpture
Greque , repréfentant le facrifice d'Iphigénie
, qui a été fouvent gravé par des
Artiſtes de ce pays , & particulièrement
en 1656 , par la célèbre Etienne de la Bella ,
dont l'eftampe eft fort rare. On travaille
à finir un nouvel efcalier magnifique qui
doit conduire à cette nouvelle Galerie , &
( 59 )
qui eft exécuté d'après le deffin du fameux
Architecte Zanoti del Roffo de Florence ,
qui a auffi travaillé à l'embelliffement de
la falle , où eft placé le grouppe de Niobé.
ESPAGNE.
De CADIX , le 10 Novembre.
LE vaiffeau le Guerrier , que le befoin
de quelques légères réparations avait forcé
M. le Comte d'Eftaing de laiffer ici , a
mis à la voile ce matin avec la frégate la
Courageufe qui étoit reftée avec lui , pour
fuivre la flotte Françoiſe. Le vent de nordeft
avec lequel l'armée eft partie le 7 , n'a
point changé depuis cette époque , & ce
vent favorable continue encore aujourd'hui.
>
Nos avis du camp de St-Roch portent
qu'on a achevé de fortifier dans toutes les
règles de l'art , l'épaulement nouvellement
conftruit , & deftiné à porter une batterie
de mortiers. Les ennemis ont effayé de s'y
oppofer trop tard ; ils ont tiré en une
nuit plus de 186 coups tant de canons
que de bombes , carcaffes & grenades
mais fans effet . On s'eft apperçu , dès le
28 du mois dernier , qu'ils étoient fortement
occupés d'un nouveau travail à la
partie extérieure de l'eftacade de la porte
de terre , & qu'ils l'ont continué depuis
fans relâche dans le deffein fans doute d'y
placer quelque batterie avancée.
сб
( 60 )
On a obfervé ici toutes les nuits , depuis
le 21 Septembre dernier jufqu'au 4 Octobre
, un phénomène remarquable ; tous
les foirs la mer paroiffoit en feu ; les vagues
étoient femblables à des flammes couleur
de foufre , ayant un éclat très- vif.
Ce fpectacle nouveau & frappant a excité
la curiofité de tous les habitans de cette
Ville.
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 26 Novembre.
LES feules nouvelles de l'Amérique qui
rempliffent aujourd'hui nos papiers , font
puifées dans les Gazettes Américaines arrivées
avec les dernières dépêches du Général
Clinton ; & peut- être ne méritentelles
pas toute notre confiance ; celles qui
fortent des preffes de New Yorck, font rédigées
fous une influence dont on a appris à
fe défier. S'il faut les en croire , le Général
Washington , au moment où il apprit
la défection d'Arnold , fit mettre aux arrêts
le Général Stirling , fept Colonels & deux
Membres du Congrès. Cet article doit être
rangé au nombre des bruits abfurdes &
fans vraisemblance , dont les lettres de
New-York font ordinairement remplies.
On peut ranger .dans la même claffe la
nouvelle qui annonce que nos troupes ont
repris poffeffion des ruines de Ticonderago ,
& qu'elles fe font emparées du fort Stanwix ;
( 61 )
on ne donne du moins ni les dates , ni les
circonftances de cet évènement .
fa
Dans des détails fur la fin tragique du Major
André , que le Commodore Johnstone a reçus de
l'Amiral Rodney , on voit que mort a été pleurée
du Général Washington lui - même. Quoique ce
jeune Officier lui ait reproché le genre de fupplice
auquel il fe voyoit condamné , il n'eft pas vrai qu'il
ait demandé à être arquebufé , puifque dans fa lettre
au Général Clinton , il dit qu'il n'a demandé
aucune grace à fes Juges , pas même de changer le
genre de fa mort. Les Officiers Américains qui l'ont
accompagné jufqu'au dernier moment ont admiré
fa fermeté, fans pouvoir fe repentir d'avoir figné
fon arrêt , puifqu'ils y avoient été contraints par
le même amour pour leur Patrie , qui foutenoit
fon courage. Le Général Knox lui adreffa ce difcours.
Nous ne pouvons attendre affez de gé-
» nérofité de nos ennemis , pour qu'ils croient ce
» que je puis bien vous affurer ; mais foyez per-
"
fuadé , Monfieur , que votre mort ne fera pas plus
» regrettée dans l'armée Angloife que dans la
» nôtre «. Il n'eft pas vrai que le Général
Washington ait écrit pour redemander Arnold .
Ceft le Général Clinton qui avoit envoyé à l'armée
Américaine le Major Robert , qui a vainement
follicité auprès du Général Américain , pour que
le Major André fût pardonné. Si le Général Washington
a propofé l'échange , ce n'est que fur la
première démarche faite par le Général Clinton «.
Plufieurs avis affurent que le Général
Gates a été deftitué de fon commandement
pour s'être laiffé battre par fa faute ; on ne
dit point quel eft l'Officier qui le remplace
; on annonce des préparatifs confidérables
, & des difpofitions prochaines
pour prendre une revanche avec le Géné
( GZ )
ral Cornwallis , à qui nous favons qu'il eft.
difficile de recevoir des fecours de New-
Yorck. On ne doute pas que l'Amiral Rodney
n'ait repris la route des Ifles , fort
affligé de la mépriſe qu'il a faite fur le chemin
qu'avoit pris le Comte de Guichen , &
qui l'a engagé dans un voyage à la place
duquel il auroit pu faire quelque chofe de
plus important .
On voit rentrer de tems en tems quelques
vaiffeaux de la flotte de la Jamaïque ;
mais nous fommes encore bien éloignés
de les voir arriver tous. Un des Capitaines
rapporte que le 18 Octobre , à 41 degrés
de latitude & 55 de longitude , il a
été féparé de 3 vaiffeaux de guerre du
convoi & d'environ go bâtimens marchands ;
il a continué fa route avec deux autres vaiffeaux
de guerre , & 12 marchands , jufqu'au
11 de ce mois , qu'il a laiffé ces
derniers en bon état à la hauteur de la
pointe de Cornouailles.
M. Trumbull , fils du Gouverneur de Connecticut
, a été arrêté le 20 de ce mois . Son affaire paroît
prendre une tournure fâcheufe. Après un interrogatoire
public devant les Juges de Paix , qu'il a fubi
le 23 , il a été conftitué prifonnier pour crime de
haute trahison . On lui a produit , entr'autres papiers
moins intéreffans qu'on a trouvés fur lui ,
lorfqu'on l'a arrêté , la lettre fuivante , adreffée à
fon pere le 8 Septembre. - Dans deux lettres
que j'ai eu l'honneur de vous écrire dernièrement,
j'ai dit tout ce qu'il étoit convenable de dire fur les
nouvelles politiques . Je ne vous écris la préfente que
pour fatisfaire à la demande de M. Temple , qui
( 63 )
compte fe rendre bientôt en Amérique , & qui de
fire y être reçu comme un bon patriote. Il craint que
des hommes foibles & méchans ne cherchent à
noircir la réputation , & je m'eftime heureux d'être
en état , par ma poſition , de prévenir l'effet des
mauvaiſes informations qui pourroient vous être
faggérées , en vous affurant que fon féjour en ce
pays , depuis qu'il eft parti de Boſton , a été eſſentiellement
utile à la cauſe Américaine , parce qu'il a
donné de l'efprit qui règne en Amérique , & de fes
reffources , des idées qui ont confolidé le petit nombre
de généreux partifans qu'elle a dans les deux
Chambres , & qui ont ébranlé fes nombreux ennemis.
Le Duc de Richmont, M. D. Hartley ,le Docteur
Price , & d'autres perfonnes auffi refpectables par
leur rang & leurs principes , font ici les liaiſons de
M. Temple , dont les principes & l'intégrité font
connus de ces illuftres perfonnes. Il defire revenir
en Europe avec un caractère public , comme il s'en
ouvrit autrefois à vous. Je ne puis que lui fouhaiter
tout le fuccès imaginable dans fes entreprises , &
recommander vivement les intérêts à mes amis «.
Ce M. Temple , dont il eſt queſtion , étoit un
réfugié Américain ; il poffédoit la confiance du Lord
North au point que lors de la députation des Commiffaires
en Amérique , il avoit été nommé pour
les accompagner. Il a été plufieurs années à la folde
de la Trésorerie . Mais une chofe encore plus extraordinaire
, c'eft qu'il avoit , dit- on , préfenté depuis peu
un mémoire au Lord North , pour folliciter une augmentation.
Il a pris la fuite avec un M. Tyler.
On croit qu'ils ne font pas encore fortis de l'Ifle
& on a pris toutes les précautions imaginables pour
leur fermer tout paſſage par mer,
On dit que le 19 de ce mois la Cour
reçut des dépêches intéreffantes de Hollande
; on ne parle point de ce qu'elles
contiennent ; mais on débite que LL, HH.
( 64 )
PP. ont défavoué toute part à une négo
ciation avec l'Amérique unie. Depuis que
le Parlement s'eft occupé de l'affaire de
l'ifle de St -Martin , fur laquelle la Hollande
a fait les repréfentations les plus
vives , on cherche à lui donner une autre
tournure ; c'eft ainfi qu'on effaye de la préfenter
; & pour notre juftification il feroit
à fouhaiter qu'elle fe fût en effet paffée de
cette manière ..
» L'Amiral Rodney ayant appris qu'il fe faifoit
un commerce clandeftin entre les Américains & les
Hollandois à Saint- Eustache , détacha 3 chaloupes
pour intercepter les bâtimens Américains , qui fe
rendroient à cette Ifle. Cinq parurent bien- tôt , &
une de nos chaloupes tira un coup de canon pour
les faire amener ; mais au lieu de fe rendre à cette
fommation , ils continuèrent leur route vers Saint-
Martin , s'arrêtant à une Inle , qui appartient ent
commun à l'Angleterre & à la Hollande , jettèrent
l'ancre fous un Fort Hollandois & pointèrent leur
canon contre la chaloupe Angloife. L'Amiral Rodney
en ayant été informé , détacha l'Intrépide de 64
canons & frégates , aux ordres du Capitaine Robinfon
› pour réprimer cette infulte . ' Celui - ci
s'empara des bâtimens Américains , déclarant au
Gouverneur Hollandois , que l'on refpecteroit toujours
le Pavillon de la République , auffi longtems
que l'on donneroit l'attention convenable à celui
de la Grande-Bretagne ; mais que , dans cette occafion
, on avoit permis au Pavillon des Rebelles de
l'Empire Britanique de fe mettre fous la protection
de leur Fort , reconnoiffant par-là tacitement leur
légalité , tandis que L. H. P. défavouoient la Puiffance
à laquelle ils appartenoient . - Cette affaire
a été examinée au Confeil , & le réſultat de ce qui
S
( 65 )
y a été décidé a été communiqué au Comte de
Welderen «<.
fe
Les Pairs , dans leur Séance du 17 de ce mois ,
bornèrent au rétabliſſement du Lord Pomfret , après
qu'il eut promis , non à la Barre de la Chambre ,
mais à fa place , d'oublier tout reffentiment nonfeulement
contre le Duc de Grafton , mais encore
contre toutes les perfonnes dont il avoit cru avoir
directement ou indirectement à fe plaindre.
Le 12 , on mit fous les yeux de cette Chambre
une copie authentique des inftructions de l'Amirauté
au fieur Moultries , Commandant du convoi
enlevé ; elles font darées du 14 Juillet , & fignées
de trois Lords de l'Amirauté , Sandwich , Buller &·
Lisbown on y voit qu'il étoit prefcrit au fieur
Moultries , alors à Plimouth , de toucher avec la
flotte à Madere , pour y prendre le vin néceffaire ,
de mettre les 5 vaiffeaux pour l'Inde fur leur route,
& de gagner avec le refte la baie de Carleifle de la
Barbade. Là il devoit remettre à la frégate la Thétis
, la partie de cette flotte , qui portoit des provifions
& des munitions à l'efcadre & à l'armée
des Inles du Vent , & fe mettre fous les ordres de
Rodney , pour qui il avoit un paquet. Enfin , il·
devoit aller à la Jamaïque avec la frégate le Sou.
thampton , & y conduire la partie de la flotte chargée
de munitions & de provifions pour cette Ifle
& pour Penfacola. On lui recommandoit fur tout
Arwyn-Galley , chargé de tentes & d'équipages
de campagne pour les Ifles du Vent , & qui eft au
nombre des capturés. Il devoit enjoindre au Capitaine
de la Thétis de conduire ce bâtiment à
Sainte -Lucie , ou à l'armée , quelque part qu'elle
Les autres papiers produits fous le N° 2 ,
font des ordres datés du 15 Juillet , à ce même
Capitaine , de fe faire accompagner jufqu'à 100
lieues O. des Sorlingues , par deux autres vaiffeaux
de ligne & une frégate , pour plus grande füreté .
fût. ---
( 66 )
des vaiffeaux de la Compagnie des Vivriers ,
Munitionnaires , Tranfports , &c . formant la flotte
confiée à fes foins. Sous le N°. 3 , eft une lettre
de l'Amiral Grave , datée en mer du 2 Août
qui informe l'Amirauté que ce même jour , à 4.
heures du matin , il a vu fous le Vent les vaiffeaux
le Ramillies , l'Inflexible , le Buffalo , la frégate
l'Alarm , & toute la flotte ; que voyant que les
ordres pour le Buffalo & l'Invincible étoient d'aller
jufqu'à 100 lieues aux Sorlingues , dont il ne
fe trouvoit qu'à 92 lieues , il l'avoit accompagnée
lui -même environ 30 lieues , jufqu'à 112 des Sorlingues
, & l'avoit laiffée enfuite fous la garde du
Ramillies , de la Thétis & du Southampton , allant
fous un bon vent N. N. E. Sous le N ° . 4 , eſt
la lettre par laquelle le fieur Moultries donne
avis de la capture de prefque toute la flotte. Il y
marque fa furprife lorfqu'il vit trois pavillons d'A
miraux , quoique d'abord il eût bien jugé que c'étoit
une efcadre ennemie qui s'avançoit. Il convient
qu'il n'a dû fon falut qu'à la vîteffe de fa
marche. Le refte de fa lettre , qui eft du 9 Août
en mer , ne contient que tout ce qu'on fait de cet
évènement.
—
Le 23 , la Chambre fut peu nombreuſe , & le
Duc de Bolton declara que ne prévoyant point que
d'ici aux vacances elle fût plus confidérable , il
remettoit à la rentrée en Janvier , la motion qu'il
fe propofoit de faire concernant les pièces produites
fur fa demande par l'Amirauté .
Les Séances de la Chambre des Communes offrent
plus de détails . Le bill pour continuer la fuppreffion
de l'habeas corpus , fut approuvé fans oppofition
le 17. Le refte de cette Séance , ainfi que
celle du 18 , fut employée aux affaires intérieures
& aux élections conteftées . Le 20 , M. Townshend
propofa les remercimens de la Chambre à Sir Fletcher
Norton , de l'affiduité , du zèle , de l'habile(
67 )
té & de l'intégrité avec lefquels il a conduit les
affaires dans les deux derniers Parlemens. Il y eut
des Membres qui s'y opposèrent ; la raison qu'en
apportèrent quelques-uns , c'eft l'audace qu'il avoit.
eue d'adreffer des remontrances au Roi fur l'uſage
qu'il fait des fonds de fa lifte civile. Lord Mahon
& M. Fox foutinrent que la lifte civile , quoiqu'appartenant
au Roi plus proprement que les
fubfides , n'étoit point cependant fouftraite aux obfervations
& au contrôle de la Chambre. M. Fox
en donna pour raifon que c'eft fur ce revenu que
fe paient les Juges , les grands Officiers de l'Etat ,
les maisons des Princes , objets fur lesquels le Parlement
a une infpection inconteftable. Il en prit
l'occafion de donner les éloges les plus encoura
geans au Prince de Galles , & de rappeller à Milord
North fa promeffe de l'année dernière pour l'établiffement
de la maifon de ce Prince , fans que
le Parlement fût obligé de le prefler une feconde
fois fur ce fujet. La motion de M. Townshend ,
pour laquelle Lord North vota lui - même , l'emfur
l'avis contraire porta , 136 voix contre 96. — Le
21 , M. Daniel Cock annonça pour le 27 une motion
, pour que la Chambre adreffât des remercimens
au Lord Cornwallis , à l'occafion de fa dernière
victoire. - Le 25 , on lut la réponse de l'Amiral
Rodney aux remercimens que le ci - devant
Orateur lui avoit adreffés au nom de la Chambre ,
après quoi M. Minchin propofa de renvoyer à la
femaine fuivante les délibérations fur le bill pour
les fubfides de l'armée , qui devoient avoir lieu le
lendemain. M. Townshend qui le feconda , remarqua
qu'on n'avoit pas encore eu le tems de prendre
l'état des pièces produites fur cet objet ; que nonfeulement
il n'y avoit pas affez de Membres dans
l'Affemblée pour prendre les mefures préparatoires ,
mais qu'on ne voyoit pas à leurs places le Secrétaire
de l'Amérique ni le Lord de la guerre. Il pré
---
( 68 )
vint la Chambre que la demande du Ministère feroit
encore plus examinée que l'année dernière ; il
parla de plus d'un Régiment que les Miniftres continuent
de porter à 900 hommes , & dans lefquels ,
aux revues , il n'en avoit pu compter que 3 à 400.
Cette difcuffion finit , parce que l'Orateur fit voir
que l'ordre du jour ne comprenoit point cette matière
, & que le moment de faire une pareille motion
feroit quand la Chambre fe formeroit en comité
pour le fubfide . Les Miniftres defirant que le
bill des troupes ne fût pas retardé , firent avertir
leurs créatures ; & le lendemain 24 , plus de cent
Députés le trouvèrent compofer l'Alemblée . C'eft
ce qui fe pratique toutes les fois qu'il eft queftion
d'affaires d'argent ; on ne les voit guère venir à
une affemblée ordinaire , où l'on a de la peine à
avoir le nombre de 40 néceffaire pour former une
Chambre. M. Minchin reprit fon difcours de la
veille , & fit remarquer qu'on accordoit chaque an
née des fomines prodigieufes , néceffaires fans doute
, mais qu'il convenoit que la Chambre en fût
l'emploi. Il conclut à une adreffe au Roi pour la
production d'un état des forces de terre aux ordres
de Clinton , de la diftribution & des dépenfes
de cette armée. - M. Jenkinſon objecta auffi - tôt le
danger d'inftruire l'ennemi du véritable état des
forces de cette armée , & demanda qu'il fût pro
eédé à l'ordre du jour. M. Turnes dit qu'il ne falloit
pas s'amufer à cet examen mais confidérer .
plutôt s'il convenoit de continuer la guerre. Il déclara
que fes conftituans n'en avoient plus les moyens.
M. Townshend appuya la motion de M. Minchin :
je fuis convaincu , dit - il , que les régimens ne
font pas complets : dans cet état des chofes , les
Miniftres ne peuvent fe difpenfer de rendre compte
de l'emploi qu'ils ont fait de l'argent que la Chambre
a voté pour l'année. Ce n'eft pas aux ennemis
qu'ils veulent cacher l'état de nos forces , c'eſt à
-
( 69 )
,
nous mêmes ; ils n'ignorent pas que l'ennemi en eft
inftruit auffi-bien qu'eux. J'infifte donc , pour la
première motion & pour que les délibérations
fur cette partie de fubfides , ne foient prifes qu'après
que les derniers rôles de l'armée du Général
Clinton auront été produits. Je propoferai feulement
un amendement à la motion , c'eft de laiffer
de côté l'objet des dépenfes & celui de la diftribution
qui donneroient trop de lumières à l'ennemi .
L'Orateur ayant obfervé qu'on ne pouvoit propofer
d'amendement à une motion traversée par une autre ;
on convint de retirer celle de M. Jenkinſon , & Lord
Germaine répondit à M. T. fur les corps provinciaux
actuellement employés à l'armée de Clinton ,
que leur nombre étoit de 8000 ; que d'après les rôles
reçus de chaque corps , le nombre des Officiers
& Etat-Major étoit à peu -près dans la proportion de
100 pour 2.800 hommes ; il affura d'ailleurs qu'on
ne payoit que ceux qui étoient en fervice actuel , &
que l'établiffement , tel qu'il étoit porté fur lesétats ,
n'étoit qu'idéal & repréfentatif feulement du nombre
auquel le Général defiroit que s'élevât ce corps ,
qui alors feroit de 14,000 hommes. Après ces explications
, la motion de M. Michin fut rejettée ,
& la Chambre fe forma en comité fur l'ordre du
jour.
Le Secrétaire de la guerre fit la motion ſuivante :
» Le nombre des troupes Britanniques employées
l'année dernière , étoit de 113,000 hommes ; je propole
pour cette année une réduction d'environ
10,000 hommes , & par conféquent une épargne
proportionnée. Cette réduction s'effectuera par une
diminution du nombre d'hommes de chaque compaguie.
Dans celles où elles doivent être de 70 , & ou
elles ne font plus que de 56 , leur complet fera réduit
à 56 ; dans celles où le complet étoit de 100 , & où il
n'y en a pas plus de 85 , le complet ſera réduit à 85 «.
Il promit en conféquence de cette réduction, une épar(
70 )
gne de 105,521 liv . fterl. Mais ayant à propofer
d'autre part une augmentation de 2 bataillons , il
n'annonçoit effectivement qu'une réduction de 8900
hommes. Il détailla ainfi fa motion :
Gardes & Garniſons
lides.
Service du dehors .
y compris 4000 Inva-
Milices , y compris les Fencibles
d'Ecoffe .
Troupes étrangères .
Total
39,000 hommes •
· • 65,000
· 43,000
25,000
172,000
Il dit qu'il comptoit réduire à 30 hommes par
compagnie les régimens faits prifonniers à Saratoga
; qu'il défefpéroit même que le Congrès voulût jamais
rendre les 1700 hommes qui reftoient de
cette armée , dont il n'y en a que 760 d'effectifs , le
refte étant abſent par congé. Il promit encore une
petite épargne en nommant deux Majors - Généraux
au lieu de deux Lieutenans - Généraux. Enfin il décla
ra qu'il étoit décidé à ces réductions par l'extrême
difficulté de faire recruter les vieux régimens , ce qui
provenoit de ce qu'un acte du Parlement l'obligeoit à
tenir la milice au complet de 43,000 hommes . Il ajouta
qu'il renonçoit à l'acte compulfoire paffé il y a deux
ans, à fa follicitation, cet acte n'ayant produit quelque
effet qu'en faveur de la marine & de la milice , &
prefqu'aucun pour l'armée. Il déplora l'exceſſive
confommation d'hommes qui s'eft faite depuis deux
ans, & fit voir que c'étoit parce que la nature de la
guerre avoit changé , & qu'il avoit fallu entretenir
beaucoup plus de troupes dans des climats deſtructeurs
, tels que les parties méridionales de l'Amérique
& des Ifles ; cependant il ne pouvoit que féliciter
la nation des heureux effets qui s'en étoient
fuivis , d'autant mieux que la même dévaſtation s'étoit
fait fentir aux François & aux Espagnols. Il con.
clut fa motion pour le moment au feul article des
( 71 )
-
- Le
gardes & garnifons , y compris les invalides .
Colonel Barré prétendit qu'au lieu d'une réduction ,
il y aura une augmentation ; elle eft déja conftante
dans l'article des gardes & des garnisons portées à
39,000 hommes ; il n'étoit que de 35,000 l'année
dernière. Je conviens que le Ministère n'a fait qu'un
article des fommes votées en différens tems ; mais
comme après les vacations de Noël il y eft revenu par
augmentation & qu'il pourroit faire de même cette
année , il convient d'attendre la fin de la feffion
pour le féliciter d'une réduction. On ne fait ce qui
peut arriver jufques- là. M. Jenkinfon répondit
que des évènemens imprévus avoient exigé cette
augmentation demandée par les Généraux ; que fans
doute il faudroit la fubir encore fi les circonf
tances l'ordonnent , & c . M. Townshend parla de la
mauvaiſe eſpèce des recrues . On envoie aujourd'hui
un malfaiteur à un régiment comme on l'envoyoit
ci-devant en prifon. On recrute dans les Hopitaux . On
nous dit enfuite que nos troupes périffent dans les
-pays chauds, qui font auffi funeftes aux François . Elles
périffent avant d'y arriver. Un corps entier a péri à
Sainte Lucie 15 jours après y avoir débarqué. Il n'en
reftoit que 4 foldats & un caporal. Comment com.
pletter les vieux corps , quand on donne des engagemens
plus chers pour former les nouveaux . Le
Général Burgoyne reprocha au Miniftre de la guerre
l'ufage des paffe-volans . On trompe les Commandans
, dit -il , & il manque près de 150 hommes
à chaque régiment qu'on embarque . Le Colonel Barré
produifit un état de l'armée du Général Clinton ,
en Novembre 1779 , où elle étoit portée à 32,000
hommes de troupes réglées , 6000 de milices , le
tout effectif ; il en alloua 10,000 effectifs pour
Gibraltar & Minorque. M. Jenkinſon affura que
l'année dernière il y avoit 10,000 hommes effec
tifs dans le Canada , 17,000 aux Ifles & à la Jamaïque
, non compris les milices. Le Colonel Barré ne
-
( 72 )
8
voulut admettre que 1000 hommes de troupes réglées
dans l'Inde , & 250 en Afrique. Ilréfulte
de ces éclairciffemens donnés de part & d'autre que
l'année dernière le ſervice du dehors étoit diftribué
ainfi :
Armée de Clinton , y compris les étrangers & les
provinciaux.
Canada.
Indes Occidentales .
Gibraltar & Minorque.
Inde.
Afrique.
· 40,0000
10,000
17,000
10,000
1,000
250
78,250
Total .
Or , l'établiſſement pour le fervice du dehors ,
non comptis les 25,000 étrangers , étoit beaucoup
plus confidérable. Le Colonel Barré le fait
monter à 88,000 hommes . Il conclut qu'il y avoit
au moins 10, cco hommes qui n'avoient pas été employés
. Il ne voulut point convenir qu'il y cût eu
17,000 hommes de troupes réglées aux Indes Occidentales
, en difant qu'on riroit d'une pareille affertion
hors du Parlement. Enfin , la motion pour les
39,000 hommes des gardes & garniſons paſſa , &
rapport fut remis au 27. le
N. B. L'Irlande , dont l'établiſſement eft de
16,000 hommes , en a fourni plus de 8 pour le fervice
de l'Amérique ; & les, gardes & les garnisons
de l'Angleterre près de 20,000 fur un établiſſement
de 35,000. Ce nombre de 28,000 hommes doit
être ajouté à l'armée d'Amérique pour tous les poftes
qu'elle occupe depuis la Nouvelle- Ecoffe jufqu'à
la Floride. C'eſt ce qui fait que cette armée d'Amérique
peut paroître de 68,000 hommes ; & en réduifant
les corps à 300 hommes , l'armée de New-
Yorck qui préfente un état d'environ 30,000 hommes
, s'eft vue être à peine de 15,000 , & le reſte
dans cette proportion.
Les
( 73 )
Les affaires de la Compagnie des Indes
fixent l'attention générale. Nous entrerons
dans quelques détails à ce fujet . Le parti
oppofé aux Directeurs leur fait de très - graves
reproches qui portent fur les points fuivans :
10. Ils ont accepté des lettres de change de l'Inde
pour la fomme de 1,113,670 liv . fterl . dans le cours
de l'année dernière , quoique le Parlement ait limité
leurs pouvoirs à cet égard à la fomme de 400,000
liv. fterl. - 2º . On a dépenfé depuis peu dans l'Inde
des millions en eſpèces pour des opérations très - extraordinaires
, qui ont prefqu'entièrement épuisé la
caille du Bengale. - 30. Ils éloignent autant qu'ils
peuvent la formation d'un Comité qui fera chargé
de l'examen de leurs comptes , & de celui de la
fituation de la Compagnie , connoiffances fans lefquelles
il eft impoffible qu'elle traite avec le Gouvernement
, pour le renouvellement de fa chartre
exclufive , & qu'elle fache à quoi peut le monter le
facrifice qu'elle fera obligée de faire pour l'obtenir.
L'efpoir des Directeurs étoit , dit- on , de
faire rejetter par un fcrutin dans l'affemblée
générale du 23 , la lifte des Membres
de ce Comité propofée par M. Fitz - Gerald ,
& qui avoit été approuvée par un grand
nombre d'Actionnaires , le 17 , mais d'autres
objets occupèrent cette affemblée du
23 , & méritent que nous les fallions connoître.
Il s'agifoit de la nomination d'un Gouverneur
de Madras , à la place du fieur Rumbold qui a demandé
fa retraite par une lettre du mois de Janvier ,
reçue en Juillet , & de laquelle il étoit fans doute
tems de s'occuper . Le Général Smith qui fut fecondé
par M. Liwhington demanda que ce fuccef-
9 Décembre 1780.
d
( 74 )
feur fut choifi parmi les fujets qui ont déja fervi ou
qui fervent préfentement la Compagnie dans l'Inde.
M. Edmond Burke fit ajouter : & qui ont fait preuve
d'honnêteté, & fe font montrés dociles aux inftructions
& aux ordres de la Direction. Il appuya la néceffité
de cette addition , de divers détails du mauvais
état de la Compagnie dans l'Inde , où il repréſenta
les caifles fans argent , l'Adminiftration irrégulière ;
& pièces en main , il accufa les Employés d'une rapacité
infâme & d'extorfions ufuraires fur les Marchands
Chinois. Ils ont prêté à ces Marchands
dit-il , 1,300,000 liv . ſterl . dont ils tirent l'intérêt
exhorbitant de 40 pour 100. Des vaiffeaux de guerre
Anglois ont vifité de leur part fous le nom du Roi ,
plufieurs ports de la Chine où ils ont répandu la
terreur. La frégate le Seahorfe de 32 canons, a été juf
ques fous les murs de Canton demander le paiement
de cet intérêt ufuraire ; & le Rippon de 64 , eft venu
l'appuyer. C'est une expédition qui coûtera à la
Compagnie plus de 40,000 liv. «. M. B. pria l'affemblée
de fonger aux fâcheufes conféquences que de
pareilles violences , faites au nom du Roi , pouvoient
entraîner fur-tout de la part d'un peuple chez qui
cet intérêt eft ufuraire , & qui s'effarouche auffi aifément
que les Chinois à l'apparition d'un vaiffeau de
guerre fur fes côtes. On ne rifquoit pas moins que
de fe voir exclus du commerce de ce Pays & de voir
cette fource précieufe de richeffes paffer entre les
mains de nos ennemis . De la Chine M. B. vint à
la côte de Coromandel , où il préfenta fous le point
de vue le plus odieux , les intrigues du Nabab du
Carnatique , fa ligue criminelle avec les Employés.
de la Compagnie. L'eſpèce de défobéillance dont ils
étoient poflédés contre les ordres de la Direction ,
les outrages & les injuftices fans nombre que le
Rajah de Tanjaour a foufferts , & fous lefquels Lord
Pigot , fon feul appui , a fuccombé . Il offrit de lire
les preuves d'une affociation formée avec ce Nabab
( 75 )
par les Employés , dont l'objet a été de confolider
un fond de 4 millions fterl . qu'ils prétendent avoir
prêtés au Nabab. » Ce fond , dit-il , fe négocie par
actions qui fe tranfportent comme le papier de la
banque d'Angleterre , & porte un intérêt de 12 pour
100 , de forte que ce capital rend un intérêt de
2,800,000 liv . , ce qui eft 80,000 de plus que celui
du capital de la Compagnie en Angleterre ; pour
conſommer la ruine de nos affaires , cette déteftable
fociété qui a befoin de perpétuer l'appui
néceffaire à fon fyftême , travaille à faire déshériter
le fils aîné du Nabab , & à mettre ſon ſecond
fils à fa place. C'eſt celui-ci qui eft à la tête de l'armée
& en poffeffion du tréfor . » M. B. parla de
tout ce qu'on avoit fait pour dépouiller le Rajah
de Tanjaoudont la reftauration a été effectuée fi
courageufement par Lord Pigot , mort victime de
fon obéiffauce aux ordres de la Compagnie. On a
pris du Nabab les prétendues hypothèques fur les
poffeffions dans lesquelles le Rajah étoit réintégré ,
& qui de fait étoient annullées par cette reftitution ;
on vexe ce malheureux pays ; on avoit formé le
projet de détourner le cours de deux rivières qui y
portent des fubfiftances , pour forcer ces peuples à
payer d'injuftes intérêts ; le Nabab eft l'homme de
paille de cette afſociation. Elle lui prête de l'argent
pour qu'il porte la guerre chez les voisins ,
fur qui elle le paie par le pillage de l'intérêt ou d'une
partie du capital qu'elle peut lui avoit prêté. Cette
forte de guerre engendre de nouvelles dettes , d'où
naiffent d'autres caufes de guerre. M. B. inſiſta ſur
la néceffité de nommer un gouverneur ferme &
éclairé , & de détruire cette banque odieuſe.
Le Commodore Johnſtone qui parla après lui , fans
prétendre contredire les affertions , repréfenta que
quoiqu'il y eût encore d'honnêtes gens parmi les
Employés dans l'Inde , il ne croyoit pas qu'on dût
s'aftreindre à ne choifir que parmi eux le Gouverneur
d 2
176 )
de Madras . Lord Macartney , gendre du Comte
de Bute , ci devant Gouverneur de la Grenade , &
antérieurement Ambaffadeur en Ruffie , déclara
que quoiqu'il n'ignorât point que nombre d'Actionnaires
le défignoient pour cette place , lui qui n'a jamais
encore fervi dans l'Inde , il ne pouvoit s'empêcher
de dire qu'il étoit en effet plus avantageux
à la Compagnie d'y envoyer un homme qui ayant
fait fes preuves d'ailleurs , feroit tout neuf tant
pour les affaires qu'il auroit à diriger que pour les
abus qu'il aurcir à réformer , & qui par- là feroit
abfolument exempt de préventions & de paffions.
Il ajouta que jugeant depuis long- tems de quelle
importance alloient devenir les établiſſemens dans
l'Inde , il n'avoit rien négligé pour apprendre à les
bien connoître , & qu'il le croyoit en état d'effectuer
le bien que la Compagnie attendoit du nouveau
Gouverneur qu'elle alloit nommer. » Les
hommes marqués par la nature pour de grandes pla
ces , obferva-t-il enfuite , n'éprouvent guères la
néceffité de ces connoiffances locales qui font le
principal mérite des hommes ordinaires. Je ne me
fuis point apperçu en Ruffie que le défaut de ces
connoiffances ait retardé les progrès de l'important
traité qui a été conclu par mon ministère , traité
auquel nous devons tous les avantages du commerce
dont nous jouillons dans cet Empire , & qui eft le
feul lien aujourd'hui par lequel nous lui reftons
attachés. Dans mon Gouvernement de la Grenade ,
que j'ai trouvé en proie aux divifions & aux fureurs
de parti , je me flatte d'avoir adminiftré affez fagement
cette Ifle , quoique je ne fuffe point Créole.
La prudence , l'intégrité , la modération ne man
queront guère de triompher des difficultés & d'af
furer le fuccès des plus grandes entrepriſes . D'ail
leurs , les connoiffances locales font bientôt acquifes
, & en attendant on y fupplée par un choix éclairé
d'agens fubalternes ; on rapporte à l'homme d'E(
77)
·
Se
at , il compare , il juge , &...... la Providence fait
le reſte . » Si la modération eſt ſouvent le ſeul mé.
rite des Candidats , ce n'eft pas celui du Lord Ma
cartney ; après avoir tout promis , courage , zèle
activité , intégrité , grandes vues , foumillion ,
fur-tout défintéreffement , il pria l'Affemblée de confidérer
qu'il ne fe préfentoit pas dénué de titres & de
preuves. M. Watfon propofa de fupprimer de la
motion l'exclufion des fujets qui n'ont pas fervi
dans l'Inde ; & fon avis paffa à la pluralité de 79
voix contre 60. Il fut arrêté encore que le choix
préliminaire feroit fait par la direction , & on croit
qu'il tombera fur le Lord Macartney ; il a un avantage
qu'on ne remarque pas affez , mais qui n'en'
eft pas moins conftant , fur les concurrens , qui laiffent
aux autres le foin de parler d'eux . Pour réuffir
dans une fi grande affemblée , il faut parler
foi-même ; on ſe défie de la modeſtie timide ; & la
vanité confiante en impoſe .
FRANCE.
De PARIS , les Décembre.
LA frégate l'Amazone commandée par M.
le Chevalier de la Peyroufe , mouilla à l'Iſle
de Groix , le 22 du mois dernier , venant
de New- Port dans Rhode- Ifland en 25 jours
de traversée . Le fils de M. le Comte de Rochambeau
, Colonel en fecond du régiment
de Bourbonnois , defcendit à terre le même
jour avec M. de la Peyroufe , & partit
fur le champ pour Verfailles , où il arriva
le 26 avec le Commandant de la frégate.
Ces deux Officiers fe rendirent chez M. le
Prince de Montbarrey qui après les avoir
d 3
entretenus pendant une demi - heure , les préfenta
au Roi. Rien n'a tranfpiré du contenu
des dépêches qu'ils ont apportées. Des
lettres particulières ont feulement appris les
détails fuivans :
L'armée & la flotte au départ de la frégate
, étoient dans le meilleur état , & on
pourroit dire fans aucuns malades . Les troupes
étoient encore campées , & n'ont dû
prendre leurs quartiers d'hiver qu'à la fin
de Novembre . Les vivres font affez abondans
à New- Port , quoique un peu chers ,
à l'exception de la farine & des légumes qu'on
fournit à bon compte & qui font d'une
excellente qualité. Les retranchemens de M.
de Rochambeau font inexpugnables ; & les
batteries de mortiers & de canons qui défendent
le Port , mettent M. de Ternay à l'abri
de toute infulte. Auffi l'Amiral Rodney n'a
pas fongé à l'attaquer. Il a feulement envoyé
6 de fes vaiffeaux parader pendant quelques
jours devant Rhode - Ifland . Il eft conf
tamment refté à New- Yorck , où il étoit
encore le 27 Octobre , occupé à ſe radouber
& défefpéré d'avoir pris le change
fur la route que M. de Guichen à tenue.
و
Il règne une parfaite union entre les Officiers
, les troupes Américaines & notre
armée . M. de Rochambeau s'eft fouvent
abouché avec le Général Washington ; &
rous les jours il envoie , dans le camp des
Américains , quelques-uns de fes Officiers
qui y font reçus de la manière la plus ami(
79 )
cale. Il s'en trouva un grand nombre lors
de l'exécution de l'Adjudant André , dont
ils ont déploré le fort. Un Officier écrit qu'il
n'a pu figner fa condamnation fans répandre
des larmes. Ce jeune homme étoit rempli
d'efprit , & doué de toutes les qualités
qu'on peut défirer dans un Officier.
M. de la Touche , Commandant l'Her
mione , qu'on difoit avoir été pris par les
ennemis , eft refté tout l'été à New - Port ,
où il commande la batterie principale du
centre. L'armée du Général Washington ,
compofée des à 6000 hommes , lorfque
M. de Rochambeau arriva , a été portée
juſqu'à 25,000 ; & comme le plus grand
nombre de ces troupes eft enrégimenté , il
n'eft pas à craindre qu'elles fe féparent pendant
l'hiver; & elles pourront agir offenfivement
à l'ouverture de la campagne. M. de
Rochambeau , ajoute t -on , fouhaite de ne
recevoir le renfort qui lui eft deſtiné que
vers la fin du mois d'Avril ; avant ce temslà
, il lui feroit plutôt à charge qu'utile. On
parle de lui envoyer 24 bataillons.
Tels font les détails les plus intéreffans
qu'offrent quelques lettres particulières de
New - Port. M. de Rochambeau a été fort
étonné en lifant la prétendue proclamation
de M. le Marquis de la Fayette , imprimée
il y a quelque tems dans la plupart des pa
piers Anglois ; jamais cette pièce n'a paru en
Amérique , & fans doute elle a été fabriquée
à Londres. La défection du Général Arnold
b4
( 80 )
n'a entraîné celle d'aucune autre perfonne.
» Tout eft préparé ici , écrit- on de Brest , pour
recevoir les malades que peut avoir la grande flotte
que nous attendons ; ils trouveront tous les fecours
néceffaires pour affurer leur prompt rétabliſſement .
Nous n'avons aucune nouvelle de l'armée Angloiſe,
& nous faisons des voeux pour que M. le Comte
d'Eſtaing la trouve fur la route . Le Magnanime
a rencontré un vaiſſeau & une frégate qui font
peut-être de cette flotte. Comme M. de Vaudreuil
avoit beaucoup de malades à fon bord , il n'a pas
jugé à propos de les chaffer ; s'il avoit pu la
fuivre , il auroit appris fans doute dans quels
Farages fe trouve l'armée Angloife. M. de
Ponteves , Capitaine de Vaiffeau commandant
la frégare la Réfolue , a été fair Major de la
divifion des troupes de la marine de ce Port . Le
Roi a accordé en même-tems des gratifications à
l'équipage de la frégate la Prudente , commandée
par M. d'Efcars , en confidération des pertes qu'il
fit lors de la prife de cette frégate , par des forces
fupérieures «.
-
Quelques lettres de Bordeaux portent que
la flotte Angloife a été jettée par le mauvais
tems , près de Vigo , fur les côtes de Galice.
On la croit fur le paffage de M. d'Estaing ;
& nous attendons à chaque inftant par
Bayonne , Bordeaux ou Nantes , des nouvelles
qui ne peuvent manquer d'être fort
intéreffantes.
Le Magnanime , en rentrant à Breft ,
venant de la Corogne , y a conduit une frégate
Angloife de 24 canons qu'il a trouvée
fur fa route. Malgré les bourrafques qu'il y
a eu en mer depuis quelque - tems , on a vu
ariiver fans accident dans ce port , le grand
( 81 )
convoi de Bordeaux , Rochefort , la Rochelle
& c. La venue prochaine de M. d'Eftaing
avec des vaiffeaux qui exigent un
prompt radoub , ont fait donner des ordres
pour raffembler au plutôt tous les charpentiers
des ports voifins ; il en eft parti de St-
Malo 200 qui fe font rendus à Breft.
Parmi les pertes que les derniers coups
de vent ont occafionnées , on compte celle'
de la corvette la Favorite , qui a échoué fur
Berthôme , & dont l'équipage a été fauvé.
en
» Le 20 Octobre , écrit on d'Auxerre , un bateau
chargé de 6 ou 700 feuillettes de vin , parti
le même jour de cette ville , fut pouffé par la violence
des eaux fur une des arches du pont de Ville-
Neuve-le-Roi . Le conducteur principal qui voulut ,
par
fa manoeuvre , arrêter les efforts , fut coupé
en deux , & auffi tôt le bâtiment s'entr'ouvrit , &
la charge coula à fond . Ce malheureux , qui eft
d'Auxerre , & nommé Milon , âgé de 40 ans , eft
le feul à qui ce malheur ait coûté la vie. Les autres
Mariniers qui fe font trouvés fur ce bâteau , ont regagné
le bord à la nage. Cette infortunée victime
laille dix enfans vivans , & une veuve enceinte . Cet
évènement tragique a difpofé les coeurs à la pi
tié , & ouvert les bourfes de tous les gens riches.
Le digne & vertueux Prélat qui eft à la tête de ce
Diocèle , ne s'eft pas borné à donner des larmes
au malheur de Milon , il a verfé fes largeffes fur
toute cette famille défolée , qui ne tiroit fa fubfiftance
que du travail du pere ; il a promis de la
recommander au Ministère . On a retiré de l'eau la
plus grande partie du vin « .
!
Nous avons annoncé les commencemens
& les progrès . de l'armement entrepris à
Granville par MM . le Sefne & Compagnie ,
ds
( 82 )
<
& confiſtant en deux frégates ; les Armateurs
efpèrent être bientôt en état de fatisfaire
les voeux & l'impatience des actionnaires .
En attendant , leur zèle ne néglige aucun
des moyens propres à leur affurer la confiance.
Ils ont cherché à donner à la princi
pale de leurs frégates un nom bien fait pour
Pinfpirer. Le premier de ce mois , ils ont
écrit la lettre fuivante à Mademoiſelle la
Chevalière d'Eon .
Mademoiselle , encouragés par les marques
d'intérêt & de bonté que vous donnez depuis
ong-tems à l'un de nous & que vous daignez
étendre aujourd'hui en faveur de notre Société ,
que vous avez trouvée toute occupée de l'armement
de deux frégates à Grandville ; oferons - nous ,
en confidération du zèle qui nous anime dans cette
entreprise pour le foutien du commerce , folliciter
celui que vous fites éclater dans tous les tems pour
la gloire de Sa Majesté & pour la prospérité &
l'accroiffement de ce même commerce , en vous
fupliant de nous permettre de faire porter votre
nom à la première & la plus forte de ces deux
frégates. Il fuffira certainement , Mademoiselle ,
de préfenter un nom auffi recommandable aux
Amateurs de cette entreprife , pour que chacun
d'eux s'efforce de participer à la gloire qui l'accompagne
& le remplifte de l'efprit qui vous anime
pour l'avantage & le bonheur de l'Etat. Pénétrés
, comme nous le fommes , de l'influence que
ce fentiment doit avoir fur nos opérations , & le
regardant comme le plus puiffant motif d'encou
ragement & d'efpoir de triomphe fur les ennemis
de l'Etat , pour tous les Officiers & Volontaires
de l'armement , du choix defquels nous fommes
Occupés , nous recevrons , Mademoiselle , certe
marque précieuſe de votre bienveillance comme un
( 83 )
---
des moyens les plus propres à déterminer nos fuccès ,
& elle nous comblera à jamais de la plus vive
reconnoiffance . Nous avons l'honneur d'être
avec un très - profond refpect , & c. Signé , LE
SESNE & COMPAGNIE , rue Bailleul , à Paris «.
Cette lettre ne pouvoit qu'être bien reçue
de Mademoiſelle la Chevalière d'Eon qui
le 2 de ce mois , leur a fait la réponſe fuivante
.
?
» J'ai reçu ce matin , Meffieurs , la lettre que
yous n'avez fait l'honneur de m'écrire hier, pour
donner mon nom à la frégate de 44 canons que vous
faites conftruire à Grandville , & qui eft déjà fort
avancée dans fa conftruction. Je fuis trop fenfible
à l'honneur que vous voulez bien me faire , &
trop pénétrée des fentimens patriotiques qui ani
ment votre génie , votre zèle & votre courage pour
le fervice du Roi , contre les ennemis de la France
pour ne pas , en cette occafion , faire tout ce que
vous defirez de moi , afin de contribuer promptement
& efficacement au but falutaire & glorieux
de vos defirs . - Je connois auffi , Meffieurs , tout
le foin que vous apportez pour le choix d'un excellent
Capitaine de vaiffeau , celui d'Officiers expérimentés
& des braves Volontaires qu'ils prendront.
Avec ces fages précautions , de l'économie
dans votre finance & une grande audace dans
te combat , votre entreprife doit être couronnée du
fuccès . Mon feul regret dans ma pofition préfente ,
eft , de n'en être ni compagne ni témoin ; mais ,
fi mon eftime particulière peut accroître votre zèle ,
les étincelles de mes yeux & le feu de mon coeur,
doivent naturellement fe communiquer à celui de
vos canons à la première occafion de gloire..
J'ai honneur d'être avec tous les fentimens diftingués
que vous méritez à fi jufte titre , &c . Signé,
LA CHEVALIERE D'EON “ .
•
d6
( 84 )
On trouve dans le volume qui vient de
paroître du Journal des Caufes Célèbres ( 1 ).
les détails du procès & du fupplice d'un
Médecin qui a été condamné depuis peu à
être pendu à Toulouſe. On fera peut- être
curieux de trouver ici un précis de cette
caufe fingulière & curieufe.
Ce Médecin , qui s'appelloit Bors , étoit fils
d'un Serrurier de Village ; le Curé de fa Paroifle
fe chargea de l'élever ; mais cet enfant ayant annoncé
un penchant dangereux pour le vol , en brifant
le tronc des pauvres , fon Paſteur le chaffa.
Une Dame bienfaifante l'accueillit & paya fa penfion
au Collège où il fit fes études . Pendant ce
tems Bors fut convaincu d'une foule d'infidélités ;
mais fes Supérieurs , par égard pour la bienfai
(1) Ce Journal prendra une nouvelle forme au premier
Janvier 1781. Chaque Volume , à cette époque , fera
divifé en deux parties. Des 8 feuilles & demie dont il
eft compofé , cinq feront confacrées aux Cauſes célèbres ,
& le furplus fera employé à des analyfes raifonnées , des
Canfestant civiles que criminelles ) curieufes & intéreffantes
, foit par les faits qui y ont donné lieu , foit par
P'importance des queftions qui auront été jugées . Ce
changement remplita le titre du Journal des Cauſes cureufes
& intéressantes , & augmentera en même-tems fon
utilité & fon agrément. On y marquera avec foin la véritable
eſpèce des affaires & les motifs qui ont pû déterminer
leur décifion . On y confervera aufli tous les paffages
éloquens qui fe trouvent répandus dans les différens
Mémoires , qui , après avoir fait l'admiration paffagère
des principales Villes du Royaume , reftent trop tôt oubliés
dans l'obfcurité des Cabinets . Sous ce nouveau
point de vue ce Journal offrira une variété très - piquante
pour toutes fortes de Lecteurs & un recueil précieux
des monumens de la Jurifprudence moderne de tous les
Parlemens , qui fera utile aux Jurifconfultes . Le prix
de la fouferiorion eft de 24 livres pour la Province & de
18 liv. pour Paris : on fouferit chez M. d.s Effarts , Avocat
, rue Dauphine , à l'hôtel de Mouy , & chez Mérigot
le jeune , Libraire , Quai des Auguftins
( 35 )
trice , ne le renvoyèrent pas. Après fes humanités ,
cette Dame l'appella auprès d'elle ; mais il ne fut
pas long- tems fans exercer fon talent pour la frip .
ponnerie. Un terme apporté au Château par un
Fermier , le tenta . On découvrit qu'il s'en étoit
emparé ; on le chaffa. Il parco rut alors plufieurs
villes de la Guienne & du Languedoc , où il laiffa
des preuves de fon penchant pour le vol . Enfin s'étaut
fixé à To loufe , un Agent de Change riche , lui
propofa l'éducation de fes enfans . Pendant plufieurs
années qu'il a demeuré chez cet Agent de Change ,
if lui a volé des fommes confidérables au moyen
de doubles clefs qu'il avoit fabriquées . Bors devenu
poffeffeur d'un or qui lui avoit coûté fi peu aà
acquérir , fongea à fe faire un état . Il choifit celui
de Médecin. Comme l'Agent de Change n'avoit
jamais foupçonné la probité du Précepteur de fes
enfans , ce dernier continua d'avoir des relations
dans la maiſon , & chaque fois que le Pere de fes
Elèves alloit à la il s'introduiloit pencampagne
,
dant la nuit dans la maifon & y faifoit de nouveaux
vols. L'Agent de Change , ayant remarqué qu'on
profitoit de fon abfence pour le voler , feignit un
voyage ; & la nuit fuivante il trouva Bors au milieu
de fon appartement , où il étoit entré avec des doubles
clefs . Bors avoua qu'il avoit commis tous les
vols , reftitua l'argent qui étoit en fa poffeffion ,
& fit une ceffion devant Notaire de plufieurs maifons
qu'il avoit fait bâtir à Toulouſe . On lui accorda
à ce prix la liberté & il partit. A deux lieues
de Touloufe il s'arrêta dans une Auberge , où il
s'ouvrit les quatre veines. Les fecours que l'Aubergifte
lui fit adminiftrer l'ayant rappellé à la vie , il
continua fa route pour Bordeaux , où le Ministère
public , qui avoit été inftruit de fes vols , le fitarrêter.
Conduit à Toulouſe , les Juges lui ont
demandé quelle étoit la fource de fa fort ne ? il a
répondu qu'elle venoit des libéralités de plufieurs
( 86 )
pour
lui.
- In- Dames qui avoient eu des bontés
terrogé pourquoi , s'il n'étoit point coupable , il
s'étoit laiflé conduire dans plufieurs endroits fans
murmurer ? Il a répondu , qu'il étoit fi troublé
qu'il n'eut pas la force d'élever la voix .
----
Interrogé
pourquoi il n'avoit pas imploré le fecours de
l'Officier public qui avoit reçu fa déclaration d'abandon
de fes biens ? Il a répondu , qu'il avoit l'ef
prit tellement frappé de tout ce qui lui arrivoit
dans cette malheureufe journée , qu'il croyoit cette
refſource peu falutaire pour lui. Interrogé pourquoi
, lorfqu'il eut recouvré fa liberté , il n'alla
pas rendre plainte contre les auteurs de la violence
exercée envers lui , au lieu de prendre la fuite ? IĮ
a répondu , que l'exemple des l'Anglade , des
Lebrun , &c. •
qui , malgré leur innocence
avoient péri dans l'infanie , ésoit trop préfent à
fa mémoire , pour qu'il hafardât une pareille
démarche ; qu'ainfi , il avoit préféré de perdre
, fous cet hémisphère , quelques biens
qu'il efpéroit de remplacer par d'autres , fur une
terre étrangère , habitée par des hommes plus
vertueux ; & qu'il étoit affez jeune & affez courageux
pour former cet efpoir , & pour réuffir.
---
Malgré les détours , Bors a été condamné à être
pendu par Arrêt du Parlement de Toulouſe , rendu
au mois de Juillet 1780 , & il a été exécuté le
même jour qu'il a été jugé. Le détails de fon fupplice
font curieux . Bors étant forti à midi &
demi du Palais , fit appelier deux Porteurs pour fe
faire conduire à la prifon de l'Hôtel - de- Ville. En
traverfant les rues , il confidéroit d'un oeil ſérein
& fier , le peuple qui s'empreffoit à fon approche.
Erant arrivé à l'Hôtel- de Ville , il paya fes Porteurs
, & leur dit : » Je n'ai que trente fols fur moi ,
» les voilà : jefpère fortir tantôt , venez me pren
» dre , je vous récompenferai mieux «. Des jeunes
gens détenus en prifon par Ordonnance de Police
( 87 )
pour une légère difpute , l'invitèrent à dîner ; s'étant
mis à table , il mangea peu , fe leva avant la
fin du repas , & envoya chez le Greffier de la Geole.
Un inftant après , il fut appellé & conduit fans le
fçavoir à la Chambre de la Queftion , où fon arrêt
lui fut prononcé. Il ne proféra pas une feule parole :
mais tranfporté tout - à coup par un excès de défef
poir , il s'élança contre le coin d'une cheminée , la
tête la première , & s'y fit une ouverture auprès
d'une des tempes. Son fang ayant ruiffelé auffi- tôt ,
un Chirurgien qui étoit préfent , panfa la plaie.
On fe hâta d'exécuter l'Arrêt dans la crainte de
n'en avoir pas le tems . Son vifage orné des graces
de la jeuneffe , fes traits nobles & réguliers , toute
fa phyfionomie étoient altérés pendant qu'on le
conduifoit au lieu de fon fupplice . Ses yeux hagards
offroient l'image du plus fombre défeſpoir ;
fon front défiguré & couvert du fang qu'il perdoit ,
la trifte comparaifon du fort affreux qu'il alloit
éprouver avec celui dont il avoit joui ; tout en lui
infpiroit la pitié. Defcendu de la charette , il porta
tranquillement fes pas vers la potence ; avant d'y
monter , il répondit aux Commiffaires qui lui
avoient demandé s'il n'avoit aucune déclaration à
faire , qu'il n'en avoit point ; monté , il ſe tourna
vers l'Exécuteur , & le pria de terminer la tragédie
le plus promptement poffible : » Faites - moi le
plaifir , ( lui dit - il ) , mon ami , de faire vîte ;
il me tarde que ceci foit achevé « . Il fe précipita
enfuite lui-même..... Il paroît qu'il eft mort
avec ce courage dont les criminels donnent tant
d'exemples en Angleterre.
La place de Confeiller d'Etat , vacante par
la mort de M. de Bernage de Vaux , a été
donnée à M. de Cotte ; les détails dont il
étoit chargé , comme Maître des Requêtes ,
font diftribués à d'autres . Celui de Rappor
( 88 )
teur du point d'honneur au tribunal des
Maréchaux de Franse , paſſe à M. de Tolofan
Intendant du Commerce. On ne fait pas
encore qui fera chargé du détail important
des Ponts & Chauflées.
Le 30 du mois dernier , l'Académie Françoife
a élu M. Lemierre à la place de M.
l'Abbé Barreux , & M. le Comte de Treffan
à celle de M. l'Abbé de Condillac . Les Académies
Royales des Sciences de Paris , de
Londres , de Berlin & d'Edimbourg , s'étoient
déja alfocié M. le Comte de Treffan
en 1750 ; il avoit dû cette diftinction à un
Mémoire ingénieux & profond fur l'électricité
, confilérée comme agent univerfel
compofé l'année précédente , & qui n'a pas
encore été imprimé . Il n'y a aucun de nos
Lecteurs qui ne connoiffent fes Réflexions.
fommaires fur P'Efprit , ouvrage fait pour
l'éducation de fes enfans , auxquels il eft
adreffé , les difcours Académiques , l'Eloge .
de Maupertuis , le portrait hiſtorique du
Roi de Pologne , & les pièces charmantes
qui les accompagnent tous ont lu les extraits
piquans dont il a enrichi la Bibliothèque
des Romans , Tristan de Léonis , Urfino.
le Navarin , le petit Jehan de Saintré , & c.
la traduction libre de l'Amidis de Gaule ,
P'extrait de l'Orlando Innamorato , & la
traduction élégante qu'il vient de publier
des 46 chants de l'Ariofte ( 1 ) .
(1 ) Ce dernier fe trouve chez Piffot , Quai des Au
guins.
( 89 )
» M. l'Abbé Giraud Soulavie , connu par fes
découvertes en Hiftoire Naturelle , & dont l'Ou
vrage paroît actuellement avec l'attache de l'Académie
Royale des Sciences , vient de trouver & de
fuivre , dans le Vivarais , les traces d'une voie
Romaine , dont aucun Auteur ne fait mention . Cette
découverte eft d'autant plus intéreffante , que M.
l'Abbé Giraud , en comparant les chiffres de quel
ques colonnes encore fur place , à la diftance ref
pective les unes des autres , en a tiré la connoiffance
exacte des milles anciens . Il réfulte encore
de fes recherches , que les Romains avoient pratiqué
fous Antonin une grande voie de Nîmes à Albe
, qu'elle paffoit à travers des cols & des défilés
affreux , & que le Pont d'Arc formé d'une feule
roche fur l'Ardêche , rivière navigable , eft l'ou
vrage de la nature & de l'art qui l'a fecondée. Il
à trouvé les aboutiffans de la voie Romaine à ce
pont , & les colonnes milliaires correfpondantes . Le
pont d'Arc eft élevé de 90 pieds depuis la clef
jufqu'au niveau des eaux. Sa totalité eft élevée de
200 pieds fur le niveau ; il eſt poſé fur deux mon
tagnes diftantes de 163 pieds . Cet Ecrivain
a trouvé enfin parmi les mafures d'Albe , des reftes
d'aquedues , des bas reliefs , dont l'un , qui eft
magnifique , repréfente Brutus , avec fon Infcription
. Il a auffi affigné l'ancienne pofition de cette
ville , & les lieux où l'on peut trouver des morceaux
d'antiquité «<,
M. Targe , Penfionnaire du Roi , Profeffeur émé
rite à l'Ecole Royale Militaire , ouvrira , le 19 de
ce mois , à 5 heures & demie , un cours public
de Mathématiques Théorique & Pratique. Les per
fonnes qui voudront fe faire inftruire , font priées de
fe préfenter en la maison , rue du Pourtour Saint-
Gervais , en face de la petite porte Saint- Gervais ,'
chez le Plombier.
Les numéros fortis au tirage de la Loterie
( 90 )
Royale de France , du 1er de ce mois , font
12 , 19 , 63 , 52 & 30 .
De BRUXELLES, les Décembre.
;
L'AFFAIRE de l'acceffion de la République
des Provinces Unies à la neutralité armée
, eft enfin terminée ; le 20 du mois dernier
, les Etats- Généraux délibérèrent fur ce
fujer le Baron de Dedem , Seigneur de
Gelder , qui préfidoit cette femaine l'affem
blée de LL.HH. PP. , de la part de la province
d'Overyffel , prononça à cette occafion
un difcours très remarquable . Il fut
décidé d'accéder purement & fimplement
fans aucune ftipulation de garantie , à la
pluralité des cinq provinces de Hollande ,
Utrecht , Frife , Overyffel & Groningue
contre celles de Gueldres & de Zéélande qui
ont continué d'infifter fur la garantie des
poffeffions de la République . On a fait partir
fur le champ des couriers pour annoncer
cette réfolution à la Ruffie & aux autres
Cours intéreffées. Il fera fait enfuite une
déclaration en conféquence aux Puillances
belligérantes.
> Le 16 de ce mois , l'Ambaffadeur de
France préfenta aux Etats - Généraux un
Mémoire relatif à deux bâtimens charbonniers
Anglois qui , ayant été d'abord pris
par un corfaire François , ont été repris par
deux paquebots Anglois qui les ont conduits
à Helvoetfluis , d'où ils ont tenté de gagner
Middelbourg , lieu de leur première deſti(
91 )
+
nation , en paffant par la vieille Meuſe . La
loi de la neutralité défend de profiter d'un
paffage intérieur , lorfqu'il s'en trouve un
dans un port neutre ; il faut que les bâtimens
reprennent directement la route par
laquelle ils font entrés ; & la prife & la
repriſe de ceux- ci en ont changé la nature.
le
Les Etats-Généraux ont délibéré le 23 &
24 fur le dernier Mémoire préfenté par
le Chevalier Yorke. On eft fort curieux
d'apprendre quelle fera leur réfolution. En
général on étoit fi révolté du ton qui règne
dans le Mémoire de l'Ambaffadeur Anglois ,
des expreflions de perturbateurs de la paix publique
, & de violateurs de la loi des Nations ,
appliquées à des Magiftrats qui font partie
de la fouveraineté , & qui , comme tels , ne
font refponfables de leur conduite qu'à leurs
co- Souverains , que l'on croyoit que les
Etats Généraux jugeroient prudent de ne pas
donner des fuites à cette affaire , qui ne
peut qu'aigrir davantage les efprits , &
qu'ils fe contenteroient du défaveu pur &
fimple d'une conduite qu'ils ont été cenfés
ignorer. On prétend que fur le rapport du
Comité nommé pour examiner
affaire , l'affemblée des Etats a défavoué
unanimement la conduite de la ville d'Amfterdam
; il n'y a que les villes de Dordrecht
& de Harlem qui ont été d'avis contraire ;
& on ajoute que cette dernière s'eft jointe.
à la ville d'Amfterdam , pour proteſter
contre cette réfolution.
cette
(192 )
Comme les papiers faifis avec M. Laurens
font beaucoup de bruit , & ont excité les
plaintes de l'Angleterre , dont il réſultera
peut-être une rupture avec la Hollande , on
fera bien aife de voir ici la copie du principal
; il a été imprimé à Amfterdam fous ce
titre .
Plan préparatoire d'un traité de commerce
à conclure entre L. H. P. les Etats- Généraux
des Provinces - Unies & de Hollande , & les
Etats - Unis de l'Amérique- Septentrionale ,
dans le cas feulement où l'Angleterre les
reconnoîtroit indépendans.
9
1. Il y aura une paix ferme , inaltérable &
univerfelle ainfi qu'une amitié fincère , entre L.
H. P les Etats des Sept Provinces - Unies de Hollande
& les Etats Unis de l'Amérique- Septentrionale
, de même qu'entre leurs Sujets réciproques ,
les Terres , les Ines & les Villes , fitués fous la
Jurifdiction des fufmentionnés Etats -Unis de Hollande
& les fufdits Etats- Unis de l'Amérique , ainfi
que les Nations & Habitans d'iceux , fans diftinc
tion de perfonnes ou de fexes .
2º . Les Sujets des Provinces - Unies de Hollande
fufmentionnées , ne payeront d'autres droits ou
impôts dans les Ports , Rades , Pays , Ifles &
Villes des fufdits Etats Unis de l'Amérique , que
ceux auxquels font auffi foumis les Naturels &
Habitans ; mais ils jouiront de tous les autres droits ,
libertés , priviléges , immunités & exemptions dans
les trafic , Navigation & Commerce , accordés aux
fufdits natifs ou Habitans , en pallant d'une partie
d'iceux Etats à une autre , ainfi qu'en allant vers
quelque autre partie du monde , ou en en revenant .
3. Les Sujets , le Peuple & les Habitans des
fufdits Etats Unis de l'Amérique , ou quelques- uns,
((
93༡ རྟ )
d'iceux , n'acquitteront pas d'autres droits ou impôts
dans les Ports , Rades , Pays , Ifles ou Villes dépendans
de L. H. P. les Etats Gênéraux des Sept
Provinces -Unies , que ceux que les Sujets de ces
Pays , Ifles ou Villes font obligés de payer ; mais
ils jouiront de tous les autres avantages , libertés ,
priviléges , immunités & exemptions de Commerce
Navigation & trafic , en paffant d'une partie d'iceux
vers une autre , en allant vers une autre partje
du Monde , ou en en revenant , defquels jouillent
les fufdits natifs ou Habitans.
4. Les Sujets de chacune des parties contractantes
, aiufi que ceux des Pays , Ines ou Villes ,
appartenans à chacune de ces parties , auront la
liberté , fans être munis de permiffions ou paffeports
particuliers ou généraux , d'aller par terre
ou par eau , ou de telle manière que ce puie
être , dans les Royaumes , les Terres , les Provinces
, Ifles , Villes , Villages , Bourgs , murés
ou non murés ou fortifiés , Ports , Domaines ou
Territoires quelconques de l'une ou l'autre partie
confédérée , d'y entrer ou d'en fortir , d'y refter ou
de les traverfer , & pendant tout ce tems - là d'acheter
& faire des emplettes , à leur gré , de
toutes les chofes néceffaires à leur fubfiftance &
à leur ufage ; ils y feront auffi traités avec toute
amitié & faveur réciproque pourvu toutefois ,
que dans toutes ces occurrences , ils le compor
tent fuivant les Loix publiques , les Statuts &
Ordonnances de ces Royaumes , Pays , Provinces ,
Ifles , Villes ou Bourgs , dans lesquels ils peuvent
fe trouver on demeurer , en fe traitant mutuellement
avec amitié , & en entretenant une harmonie
réciproque par tous les moyens d'une bonne correfpondance
«.
La fuite à l'ordinaire prochain.
PRÉCIS DES GAZETTES ANG . , du 28 Novembre.
Hier , le Roi s'eft rendu à la Chambre des Pairs ,
& a donné fon confentement au bill de la taxe des
( 94 )
>
terres , à ceux de la taxe de la drêche , de haute rrahifon
, & c. Les Pairs fe font ajournés au 25
Janvier. Les Communes , qui s'aſſemblent encore
aujourd'hui , s'ajourneront
pour le même tems. Hier
elles entendirent le rapport des réfolutions agréées
le 24 & dont l'objet eft le fervice de terre en
1781.
Gardes & Garniſons , y compris 4213 Invalides
, ci. * 1,490,774 1. ft. - 39,656 hom .
>
Service du dehors ,
c'est- à-dire , Gibraltar
, Minorque , l'Amérique
, &c. ..
Généraux , Etat-
1,488,927 63,000
Major, 42,927
terre , habillement,
Milice d'Angle-
4 régimens de Fencibles
d'Ecoffe.
7 articles pour les
Auxiliaires de Hanovre,
Helle , Hanau
Waldeck ,
Brunswick , Brandebourg
, Anhalt-
Zerbft.
·
Un article pour
Heffe Caffel , auquel
il n'avoit pas
été pourvu l'année
dernière..
772,126
-
43,628
276,562
---
25,000
6,463
Artillerie des Auxiliaires.
27,683
Total... 4,105,461 171,287
Cette fomme ajoutée à celle de 4,320,000 liv. ft.
que coûtent les 90,000 hommes de mer , déja votés,
porte le fubfide à 8,425,461 . On ne fait point encore
ce que coûtera l'artillerie , les extraordinaires
( 95 )
de la guerre & de l'artillerie dans l'année dernière ,
ni l'ordinaire de la marine , ni les réparations , ni
l'acquittement de fa dette , ni les deficit , &c.—
Il n'y a jufqu'ici de moyens connus
, que les
2,100,000 liv. fterl . de la taxe des terres pour le
cinquième , & de la taxe de la drêche , réduites l'une
& l'autre à cette fomme , au lieu de 2,750,000
qu'elles doivent rendre fur le pied de 500,000 par
chaque vingtième des terres ; mais elles rendent
d'autant moins , que les vingtièmes font plus multipliés.
La motion pour faire remercier , par la
Chambre , le Lord Cornwallis , avec des amendemens
pour y joindre Clinton & Arbuthnot , fut
agréée fans qu'on levât les voix, lorfque Lord North
eut confenti que le mot rebelles feroit retiré de la
motion. De forte que voici un arrêté de la Chambre
dans lequel le Miniftre s'eft relâché fur cette qualification
, que jufqu'ici le Parlement avoit donné aux
Américains chaque fois qu'il avoit été pris une réfolution
où ils devoient être nommés.
-
―
Le nombre des vaiffeaux de ligne revenus en
Angleterre , eſt actuellement de 7 , favoir , fix de la
Jamaïque , y compris le Berwick & le Raifonnable ,
de 64 , partis de New Yorck vers le premier Octobre.
Le 9 Septembre , le Berwick , Capitaine
Stuart , appareilla de la Jamaïque , de conferve
avec 7 autres vaiffeaux de ligne , au nombre defquels
étoient le Grafton , monté par le Contre Amiral
Rowley; & le Tunderer , par le Commodore
Walfingham , pour fortir du golfe la flotte de la
Jamaïque. En revenant de ce fervice , à la hauteur
des Bermudes , cette divifion fut accueillie par une
tempête terrible , d'une durée confidérable , & dont
l'extrême violence difperfa les vaiffeaux ; tout-àcoup
les feux du vaiffeau Amiral difparurent , &
on ne les vit plus de deffus le Berwick , ce qui fait
extrémement appréhender au Capitaine Stuart & à
tout fon équipage , que le vailleau n'ait coulé bas .
:(+ 962)
Le calme étant revenu , fon premier foin fut de res
connoître par quelle longitude & latitude il fe trouvoit;
& voyant qu'il lui étoit impoffible de retourner
à la Jamaïque & d'y être d'aucune utilité dans
l'état où il fe trouvoit , il a pris la route d'Angle
terre , où il eft arrivé avec des mâts de fortune. Eg
fe féparant de l'efcadre , il a vu la plupart des autres
vaiffeaux démâtés ,
La découverte le Rattlefmack apporta le 22 la nou
velle du départ du Comte d Eftaing de Cadix ; elle
ne lui donne que 20 vaifleaux , tandis qu'on fait
qu'il en doit avoir 38 , en comptant ceux que M.
de Guichen a ramenés d'Amérique. Les Miniftres
ont été très alarmés de cette nouvelle . Sur le champ
il a été expédié à l'Amiral Hood de partir pour aller
renforcer l'Amiral Darby. Le 26 , il tenta en
conféquence d'appareiller avec 7 vaiffeaux des 8 qui
compofent fon eſcadre , mais le vent ne le lui a
point permis , & hier il étoit encore en rade . Le
huitième, vaiffeau qu'il laiffe eft l'Invincible , qui
escortera la flotte des Jfles dont il eft fpécialement
chargé . L'Alexandre , de 74 canons , Capitaine
Lord Longford , eft arrivé hier à Portſmouth. Il
faifoit partie de la grande efcadre dont il a été féparé
par les gros tems il y a quelques jours. La
frégate le Vulcain eft rentrée auffi .
La Cour a fait publier hier des inftructions à
tous les Commandans de fes vaiffeaux , & aux Armateurs
, relatives à la manière dont ils doivent fe
conduire avec la Ruffie. On rappelle dans ces inftructions
les articles 10 & 11 du Traité avec cette
Puiffance , qui défend de porter aux ennemis refpectifs
des munitions de guerre , dans lesquelles le
fer , le chanvre , les bois , &c. ne font point compris.
Les munitions peuvent être faifies , mais on
ne peut retenir ni le vaiffeau , ni les équipages , ni
les paffagers , ni les autres effets,
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQUI E.
De CONSTANTINOPLE , le 18 Octobre.
ON prétend que les dépêches que le dernier
courier Ruffe a apportées à M. de Stachieff
, contiennent l'ordre formel d'infifter
fur l'admiffion des paquebots Ruffes , & d'un
Conful de fa Nation dans les provinces de
Moldavie & de Walachie. On craint qu'en
conféquence il ne s'élève de nouvelles difficultés
. Quelque befoin que la Porte ait de
repos , on doute qu'elle ait toute la condefcendance
qu'on exige d'elle. Le premier
article , l'admiffion des paquebots fur le pied
des vaiffeaux de guerre qui , conformément
au texte du dernier traité , ne peuvent venir
de la mer Noire , femble devoir éprouver
de grands obftacles ; le fecond qui regarde
l'établiflement d'un Conful en doit d'autant
moins éprouver , que le fens littéral du
traité paroît accorder ce droit à la Ruffie.
1
Outre ces deux prétentions on dit qu'il
y en a une autre d'une nature plus difficile
peut-être encore à concilier ; elle regarde
16 Décembre 1780.
( 98 )
les émigrans Turcs , qui depuis la dernière
guerre ont quitté cet Empire pour_paffer
fur les terres de la domination Ruffe. On
demande pour eux la liberté de rentrer en
Turquie pour leurs affaires , d'en fortir à
leur volonté , & d'y refter le tems qu'ils jugeront
néceffaire , fous la protection de la
Puiflance à laquelle il fe font donnés. La
Porte qui fe refuſe hautement à cette complaifance
, objecte fa dignité qui ne lui permet
pas de voir vivre fous une protection
étrangère des hommes qui ont été fes ſujets ,
& qui ont été coupables en quittant le pays ,
& les fuites dangereufes que cela pourroit
avoir dans des circonftances où la paix ne
fubfifteroit plus entre les deux Empires.
RUSSIE.
De PÉTERS BOURG , le 7 Novembre.
M. de Hoegh , Gentilhomme de la
Chambre de la Reine Douairière de
Danemarck , n'a pas fait un long féjour dans
cette capitale , il a été préſenté le premier
de ce mois à l'Impératrice , & il a déja pris
la route de Copenhague ; il doit pafler par
Stockholm , en s'en retournant ; il paroît
qu'il étoit principalement chargé d'annoncer
l'heureuſe arrivée de la famille du feu
Duc Antoine Ulric de Brunſwick.
S. M. I. , par une ordonnance en date du
19 du mois dernier , fixe le 10 Janvier
prochain pour le dernier jour auquel il
( 99 )
fera libre à tous ceux qui ont des affignations
de l'Etat , & qui fe trouvent en pays
étrangers , de les faire paffer au Directeur de
la banque de cette capitale , pour les faire
échanger. Paffé ce terme , on n'admettra
plus perfonne à l'échange de ces affignations.
On lit dans une lettre de Jenifeiskoy ,
ville de la Sibérie , en date du 20 Août dernier
, les détails fuivans qui font bien faits
pour fixer l'attention publique.
» La communication entre l'Océan Occidental
& Oriental par la Mer Glaciale eft regardée julqu'ici
comme impraticable , d'après les obfervations
anciennes & récentes de plufieurs Navigateurs Hollandois
, Anglois , & Ruffes. Le dernier Voyage du
Capitaine Cook , qui a perdu la vie pendant les recherches
fur ce fujet , a paru confirmer l'idée , qu'on
a de ces difficultés : cependant des Savans diftingués
font perfuadés qu'elles ne font pas infurmontables ,
& que le grand eſpace, qui fépare la côte des Samoïe.
des du pole arctique , ne doit pas préfenter toujours
& par-tout des glaces éternelles , ni être entièrement
dépourvu d'ifles & d'habitans . L'importance
des découvertes que préfente cette hypothèſe ,
a engagé M. Dimitri Labanow , Négociant d'Archangelgorod
, établi en cette ville , à renouveller
les tentatives qui , jufqu'à ce jour ont été faites fans
fuccès , & à s'affurer particulièrement , s'il ne fe
trouve point dans la mer Glaciale entre la mer Blanche
& le promontoire de Tfchutſchki un paffage
ouvert & des ifles habitées . Dans ce deſſein il a fait
conftruire & équiper à fes frais trois brigantins
qui ont mis à la voile le 9 Juillet : l'un , en débouchant
de la Jenifea , doit prendre fa route à l'ouest ,
& longeant la Nouvelle- Zemble paffer par le détroit
( 100 )
de Waygat jufqu'à Archangel ; l'autre longer la côte
des Samoïedes à l'eft & s'arrêter à l'embouchure de
la Lena : mais le troifième , en prenant également
fa courfe à l'eft , eft deftiné à la pouffer beaucoup
plus loin , à doubler , s'il eft poffible , le Tfchutschki-
Nofs , & à pénétrer jufqu'au Kamchatka. L'on
pourra être inftruit l'année prochaine du fuccès de
l'entrepriſe. Quel qu'il foit , il eft glorieux pour un
particulier de l'avoir formée , uniquement par zèle
pour le progrès des connoiffances humaines & à fes
propres dépens « .
DANEMARCK.
De COPENHAGUE , le 18 Novembre.
Le Duc Ferdinand de Brunſwick eſt parti
le 11 de ce mois de Corfoer ; il fut falué de
9 coups de canons en fortant de cette place ,
comme il l'avoit été en y entrant. Il paffa le
grand Belt pour fe rendre par Wyborg à
Horfens , où il fut reçu le 12 de la manière
la plus tendre par les Princes fes neveux &
les Princeffes fes nièces. Pendant 2 jours que
S. A. S. a paffés dans cette petite ville qiluee
a eu chaque foir une illumination générale ;
le premier jour , elle honora de fa préſence
la loge des Francs Maçons ; le 14 , elle quitta
Horfens pour continuer fon voyage vers le
Duché de Slefwick , où elle paffera l'hiver.
On vient d'apprendre , en conféquence
d'une notification faite au Collége Royal d'Economie
Rurale & de Commerce par le département
des affaires étrangères , que la Cour
de France a déclaré libre le commerce avec
( 101 )
l'Ile de Grenade , dans les Indes- Occidentales
; que tous les étrangers jouiront des
mêmes franchiſes que les fujets de S. M.
T. C. , & pourront importer dans cette Me
ou en exporter toutes fortes de marchandifes
fans diftinction , fi elles viennent d'un port
François ou étranger ; & que les étrangers
pourront trafiquer , ttaanntt aavveecc cette Ifle
qu'avec celles qui l'avoifinent.
On écrit d'Aalborg , que le 6 de ce mois ,
dans l'après - midi , il y eft tombé une telle
quantité de neige , que le foir on en avoit
déja juſqu'à mi jambe ; elle a été fuivie d'une
fi forte gelée , que le lendemain matin on
paffoit fur la glace les foffés du château.
POLOGNE.
De VARSOVIE , le 20 Novembre.
LE'S Conftitutions faites par la dernière
Diète , font très - peu nombreuſes , & ne
rempliffent que peu de pages d'impreffion ;
parmi ces loix on remarque un règlement
concernant le luxe des habits ; il défend
non-feulement de porter des diamans &
autres pierres précieufes , mais encore les
galons ; les feuls Militaires conferveront
ces embelliffemens attachés à leurs uniformes
; ce fut le 7 de ce mois que cette loi fut
fignée . Les Nonces qui avoient des épaulettes
fur leurs habits , s'emprefsèrent de donner
l'exemple , en les arrachant dans l'inſtant
, avant même de fortir de la falle . Le
e 3
( 102 )
Prince de Ligne a obtenu le droit d'indigénat.
Immédiatement après la clôture de la
Diète , on a commencé à s'occuper de l'arrangement
des départemens divers du Confeil
Permanent. Le Prince Primat , à qui
l'état de fa fanté n'avoit pas permis de fe
trouver aux affemblées de la Diète , & qui
ne put paroître qu'à celle où les Nonces prétèrent
le ferment prefcrit , a affifté aux
premières féances du Confeil . Dans la feconde
qui a été tenue le 17 , l'Evêque de Poſen ,
Vice-Chancelier de la Couronne , a été élu
Grand- Chancelier. On n'a pas encore difpofé
de la charge qu'il laiffe vacante , & qui
eft briguée par deux Candidats de la plus hau
te diſtinction , le Comte Malachowski , Référendaire
de la Couronne , & le Comte
Potoki , Grand- Notaire de Lithuanie.
,
Une maladie épidémique qui s'eft manifeftée
dans la Wolhynie , y fait de fi grands
ravages que dans plufieurs villages il
meurt jufqu'à 20 perfonnes chaque jour ;
pour en arrêter les progrès , les troupes Autrichiennes
ont commencé à former un cor-
'don , & de leur côté celles de la République
ont auffi fait les mêmes difpofitions . On efpère
cependant que les premiers froids feront
difparoître cette maladie.
( 103 )
ALLEMAGNE.
De HAMBOURG , le 25 Novembre.
ON prétend que la nouvelle convention
faite entre une Cour du Nord & l'Angleterre
pour expliquer l'article 10 d'un ancien
Traité , & comprendre parmi les marchandifes
de contrebande les bois de conftruction
, le chanvre , le bray , & c. a in
flué fur le changement arrivé dernièrement
dans le Ministère de cette Cour. Il n'en
eft pas moins vrai cependant que cette interprétation
ne fauroit avoir des fuites ,
puifque les Etats de la puiffance du Nord
qui a bien voulu la donner , ne produifant
point de ces marchandiſes de contrebande ,
il femble qu'elle ait pu fans conféquence
céder aux defirs de l'Angleterre , qui n'en
peut tirer aucun avantage. Cependant le
concert étant la bafe de toute confédération
quelconque , cette démarche féparée , faite
après être entrée dans la neutralité , a dû
exciter les plaintes des Cours de Ruffie &
de Suède. Les efforts de la politique Angloife
, pour divifer la neutralité armée ,
n'ont abouti qu'à la refferrer davantage. La
Cour de Ruffie a déclaré qu'elle employe-.
roit , fi elle y étoit forcée , les moyens convenables
pour obliger les Etats confédérés à
remplir les engagemens qu'ils ont contrac-.
tés refpectivement par le traité d'union.
e 4
( 104
)
On fe rappelle que fur le premier bruit
du voyage du Colonel Faucitt en Allemagne
, pour y faire des recrues pour le compte
de l'Angleterre , plufieurs Etats de l'Empire
ont publié des ordonnances qui défendent à
tous leurs fujets de prendre fervice chez les
Anglois , les Efpagnols & les Hollandois ;
on croit que la Grande-Bretagne ne négligera
rien pour éluder cette défenſe , & on
affure que le prochain voyage de l'Evêque
d'Ofnabrug à Hanovre , n'a pour but que
de favorifer une levée d'hommes dont on a
grand befoin dans l'Amérique Septentrionale.
Tous les avis que nous recevons des frontières
de la Turquie , écrit - on de Pologne , confirment
qu'il s'y fait de grands préparatifs de guerre ; ce qui
fait craindre de nouvelles hoftilités entre cette.Puiffance
& quelques - uns des Etats voifins . On mande
auffi de la Georgie qu'une efcadre Ruffe , compofée
de 19 vaiffeaux , s'eft emparée de Ghuilan ,
Bacon , Mefanté & Derbent , de forte que cette
Poiffance formidable domine actuellement fur la
mer Cafpienne. En même-tems les troupes de terre
ont pris poffeffion de tous les Pays fitués entre Gaucaée
, la Georgie & la Circaffic , jufqu'à la mer d'Afoph.
On ajoute que l'Impératrice de Ruffie y fera
conftruire une Ville qui fera peuplée par 7000 familles
qu'on doit y faire paffer , & qu'enfin quelques
propofitions faites au Prince de Georgie font préfumer
que bientôt cette Province , pourra être réunie à
l'Empire Ruffe «.
On écrit de Neumarck , en Tranſylvanie ,
où fe tenoient , il y a vingt ans , les tribunaux
royaux , que le 25 Octobre , à deux heures
de la nuit , le feu a pris à l'Eglife des Grecs(
105 )
·
Unis. Cet édifice étoit beau , quoique de
bois , & a été réduit en cendres , ainſi que
le clocher . Les ornemens facerdotaux qui
étoient très riches , & pour la plupart des
dons de la magnificence & de la piété de
'Impératrice-Reine , les calices , les luftres ,
les cloches , les livres de l'Eglife furent la
proie des flammes. On a remarqué , comme
une chofe fingulière , que le presbytère ,
contigu à trois maifons qui ont été brûlées
n'a point été endommagé. On eft perfuadé
que cet incendie a été allumé par des malintentionnés.
ITALI E.
De LIVOURNE , le 15 Novembre.
ON aprend de Naples que le 4 de ce
mois , on a effuyé dans cette ville un orage
qui a duré 8 heures , & qui y a occaſionné
des dommages confidérables , dont on ne
marque encore d'autres détails , finon qu'il
a péri un grand nombre de perfonnes dans
cette circonftance.
Des lettres de Larrache , en date du 24
Octobre , contiennent les détails fuivans :
Il y a quelques jours que tous les Négocians
établis en cette Ville ont été mandés à Salé ; le lendemain
de leur arrivée , ils ont été envoyés , fous
une escorte de Negies , en exil à Fedula , avec tous
les Marchands domiciliés à Salé , fans avoir pu ob.
tenir la permiffion d'aller prendre leurs meubles ,
leurs marchandifes , & même l'argent qui leur eft
dû par les habitans de ces quartiers. Les navires
es
( 106 )
-
de l'Empereur ont ordre de les transporter gratuitement
à l'endroit de leur réfidence. Ces arrangemens
défagréables n'ont pu être changés ni modifiés par
des repréſentations , & l'on apprend que tous les
ports fitués au Nord de ce Royaume , feront accordés
à ferme aux Juifs . Tous les Confuls
réfidans ici , à l'exception de celui de Portugal , ont
été forcés d'accepter quelques milliers de piaftres
de la part du Gouvernement ; on croyoit cet argent
deſtiné à faire venir des vivres dans ce Royaume
; mais l'intention du Souverain eft qu'il foit
employé à acheter des draps , des toiles & d'autres
marchandifes femblables. Le Conful de France a
conftamment refufé de recevoir de l'argent pour
cet uſage ; on n'a pas laiffé de le lui envoyer ;
mais comme il n'a pas voulu en donner quittance ,
& qu'il a déclaré qu'il ne répondoit , ni des vols ,
ni d'autres accidens , on eft venu le reprendre chez
lui .
Les mêmes lettres ajoutent que l'Empereur
de Maroc étoit attendu à Tanger ,
pour donner les ordres néceffaires à l'effet
de réparer les fortifications de cette place.
On attribue ce deffein de la part de ce
Prince , à la crainte qu'il a que les Anglois
, s'ils viennent à perdre Gibraltar ,
ne fongent à s'emparer du port & de la
ville de Tanger .
ESPAGNE.
De CADIX , le 14 Novembre.
LES vents ont été très - favorables à la
flotte Françoife depuis fon départ , fi l'on
peut en juger par ceux qui règnent ici de(
107 )
T
16
puis ce tems ; on eſpère que M. d'Eſtaing aura
pu dépafler le cap St -Vincent le 9 ou le
10. Un des vaiffeaux de D. Vincent Doz
n'a pu fuivre l'armée , & eft refté dans le
bort ; nous avons fu que ce Chef- d'efca-
( x )
Supplément aux Nouvelle d' eSamedi
3
62
anuar se saanud.nu.
doit être fuivie de la pare des Américains & de leurs Alliés.
favorable , à la vigueur & à l'unanimité avec lefquelles la guerre
dont les Ennemis des États -Unis auroient pu tirer un augure dé
paroître tous les fujets réels ou prétendus de mécontentement
ucun temps les facultés des Etats - Unis . Ce fage Réglement fait
>mmes vraiment en état de fervir , & dont la dépenfe n'excède
ཧ r་ སྤུta + ཤ nntoo9-, n. ཐ་
en droiture d'Angleterre , & n'ayant mis
que 9 jours à fa traversée , ne fut pas auffi
heureufe ; elle fut prife au moment qu'elle
e 6
( 106 )
de l'Empereur ont ordre de les tranfporter gratuitement
à l'endroit de leur réfidence. Ces arrangemens
défagréables n'ont pu être changés ni modifiés par
des repréſentations , & l'on apprend que tous les
ports fitués au Nord de ce Royaume , feront accordés
à fermes
( 2
Hubertfon , de 1000 hommes chacun. Ces Régimens font dans les
environs de Portſmouth. On croit que le Colonel Fullarton cédera
ce commandement au Lord Cathcart .
Un Corfaire de Boulogne , qu'on croit être le Cointe d'Avault , a
coulé bis le premier de ce mois, après un vigoureux combat , & s'être
rendu à deux Frégates Angloifes . On n'a pu fauver que trois hommes.
Un Lieutenant Anglois qui s'étoit porté à ſon bord pour l'amariner ,
a péri avec l'Equipage .
La Chambre des Communes , à la clôture de fa Séance du 6 , s'eft
ajournée au 13 Janvier.
La Séance dus s'eft paffée en explications fur la querelle des Ami
raux Keppel & Pallifer . Il a été arrêté que les Minutes du Confeil de
Guerre du Chevalier Pallifer , feront produites à la Chambre. Cette
réviſion occupera plus d'une de fes Séances après les Vacations .
Point de changement notable dans l'état des fonds . On s'étoit
attendu que les Lettres interceptées aux Américains les feroient
hauffer. Mais celle des fept Généraux étant fans date , on juge
par cette réticence , qu'au moins elle étoit fi ancienne , que de l'état
où les chofes y font préfentées , on ne pourroit rien conclure au
préjudice de la caufe Américaine . On voit d'ailleurs par un Arrêté
du Congrès , en date du 21 Septembre , qu'il s'eft fait dans l'Ar
mée des Etats -Unis , une réduction confidérable du nombre & de
la force des Corps , qui rendra à leurs Familles un grand nombre
d'Officic's
, dont la dépenfe pouvoit lui être à charge. L'objet de
cette opérion eft auffi de rendre les recrutemens plus faciles , &
"affurer aux Etats - Unis une armée permanente pour la durée de guerre . qu'il foit toniours aifé d'entretenir au même nombre
LES vents ont été très - favorables à la
flotte Françoife depuis fon départ , fi l'on
peut en juger par ceux qui règnent ici de(
107 )
puis ce tems ; on eſpère que M. d'Eſtaing aura
pu dépafler le cap St-Vincent le 9 ou le
10. Un des vaiffeaux de D. Vincent Doz
n'a pu fuivre l'armée , & eft resté dans le
port ; nous avons fu que ce Chef- d'efcadre
s'eft fait accompagner par deux autres
qui croifoient à l'entrée de la baie ; ainfi il
fuit M. d'Estaing avec 7 vaiſſeaux de ligne,
dont un de 80 canons & 6 de 70 .
On mande d'Algéfiras que les ennemis
paroiffent fort inquiets des ouvrages avancés
qu'on a fait dernièrement à la tête des
lignes du fort St - Philippe , où l'on a déja
placé des mortiers & des canons qui maîtrifent
une grande partie de la baie . Dans
la nuit du 4 aus , ils jettèrent une quantité
prodigieufe de grenades , de carcaffes ,
&c. , & ils tirèrent 164 coups de canons
contre les parapets fans caufer de grands
dommages , n'y ayant eu que 3 ou 4 foldats
de bleffés. Toutes les nuits jufqu'au
ils ont continué le même feu ; il eft
fans doute mal dirigé , puifque le 10 , on
n'a pas craint d'envoyer dans cet endroit
12 chariots chargés de munitions . Ils y
reftèrent prefque toute la nuit & ne furent
point endommagés.
11,
›
Le 7 un petit bâtiment à voile latine ,
venant de la Méditerranée , fe gliffa dans
la place. Le lendemain une goëlette venant
en droiture d'Angleterre , & n'ayant mis
que 9 jours à fa traverfée , ne fut pas auffi
heureufe ; elle fut prife au moment qu'elle
e 6
( 108 )
alloit entrer dans la baie. Nos chaloupes
cannonières la conduifirent à Algéfiras ; fa
principale cargaifon confiftoit en comeftibles
& particulièrement en beurre ; elle
portoit auffi une grande quantité de cuirs
tannés dont on fait que la garniſon a le
plus preffant befoin. Le feu ayant pris malheureufement
aux poudres d'une de nos
chaloupes , elle a perdu 8 hommes , & fix
autres ont été grièvement bleffés . Malgré
le dégât affreux que cette explofion a occafionné
dans le corps du bâtiment , la bonne
manoeuvre du Capitaine a fauvé cette chaloupe
, & elle eft rentrée dans le port d'Algéfiras
.
» Nous apprenons , écrit -on de la Havane , en
date du 6 Septembre , que le Président de Guarimala
inftruit que les Anglois étoient entrés dans la rivière.
Saint -Juan , & s'étoient emparés du petit fort de ce
nom , dans le deffein , fans doute , de paffer le grand
lac de Nicaragua , avoit pris les mefures les plus
efficaces pour les en empêcher , metrant des chaînes'
à l'entrée ou à la communication de la rivière avec
ce lac , établiffant des batteries fur l'un & l'autre
bord , & tenant tout prêt un corps confidérable de
Troupes & de Milices , pour incommoder l'ennerni ,
tant du côté de terre que fur la rivière , au moyen
de pirogues & d'autres bâtimens , en cas qu'il fe
déterminât à forcer l'entrée. Nous favons auſſi qu'en
vertu des ordres donnés antérieurement par la Cour ,
& des mesures prifes par le Vice-Roi de Santa - Fé , il
fe trouvoit dans le voifinage de la rivièrè de Saint-
Juan , une eſcadre composée de bâtimens de guerre
& d'autres armés par des particuliers , deftinés à
empêcher l'ennemi de fortir par l'embouchure de
cette rivière , ou d'y faire entrer des renforts ; de
( 109 )
forte qu'au moyen de ces difpofitions & du ravage
que les maladies ont occafionné parmi les troupes
Angloifes , on peut efpérer , avec fondement , qu'il :
ne s'en retournera pas un feul de tous les foldats
Anglois qui ont mis le pied dans ce pays , où pour
l'objet qu'on a déjà vu , la nation Angloife avoit
au mépris des Traités , commencé des hoftilités
bien avant la guerre « .
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 30 Novembre.
Nous n'avons point encore de nouvelles
de l'Amérique Septentrionale. Le public
attend toujours avec la plus grande impatience
d'apprendre quelles ont été les
fuites de la fameufe victoire de Camden.
S'il faut en croire le rapport du Capitaine.
d'un vaiffeau Américain allant d'Edington
dans la Caroline Méridionale , à Nantes ,
& pris par la frégate la Veftale , nous ne
devons pas nous attendre à des conquêtes
auffi promptes de ce côté que les dêpêches
du Général Cornwallis fembloient nous le
promettre .
» Peu après la défaite du Général Gates à Cam.
den , où il manqua d'être fait prifonnier par un
parti de cavalerie légère , pendant qu'il tâchoit de
rallier les milices difperfées , les Américains fe
raffemblèrent de nouveau en force , entre Kingfton
& Camden , à 25 milles de ce dernier endroit.
Depuis l'action du 10 Août jufqu'à la fin du
mois , il y eut des efcarmouches fréquentes , entr'autres
, une rencontre fort vive dans laquelle
le Général Cafwel fit 130 Anglois prifonniers ,
( 110 )
s'empara de leurs munitions , reprit toute la partie
du bagage du Général Gates , qui étoit tombée entre
les mains des Anglois à Camden. Un parti de
milices fit même prifonnier le Commandant de l'ar
mée Britannique , qui fut enfuite dégagé par les
gens. Le 1s Septembre , le Général Gates étoit en
marche à la tête d'un gros corps de Virginiens
entre Hillsborough & Camden. Ces mouvemens
de la part troupes , que l'on nous dit battues
& difperfées , prouvent qu'elles n'ont pas été auffi
maltraitées qu'on le dit , & nous devons tirer
peu d'avantages d'une victoire qui ne les a pas plus
découragés.
de
Ce découragement ne s'eft pas fait fentir
non plus dans le refte de l'Amérique.
La lettre fuivante de Boſton peut donner
une idée de l'efprit qui y règne , & de
ce que l'on doit croire des affertions qu'on
voit dans la plupart de nos papiers miniftériaux
, fur les difpofitions de l'Amérique
à mettre fin à une guerre dont on dit
qu'elle eft laffe .
» Le
de ce mois
, toutes
les Villes
de cet Etat
fe
font
affemblées
pour
l'élection
d'un
Gouverneur
,d'un
Lieutenant
-Gouverneur
, & des
Sénateurs
, conformément
à la nouvelle
conftitution
. Des
trois
Candidats
pour
le gouvernement
de cet Etat
, un a
eu ici une
feule
voix
, le fecond
4 , & le troiſième
, qui
eft le célèbre
M. Jean
Hancock
, 853 .
Il a eu une
grande
pluralité
dans
tout
l'Etat
, &
même
dans
le Comté
d'Effex
. Les
motifs
qui la
lui ont
affurée
, font
la part
ouverte
& décidée
qu'il
a prife
aux
intérêts
de l'Amérique
, lorfqu'elle
fe vit dans
la néceffité
de s'opposer
aux
mefures
oppreffives
de la Grande
- Bretagne
; les
dangers
auxquels
il n'a pas craint
d'expofer
fa vie
& fa fortune
; le facrifice
qu'il
a fait d'une
partie
( III )
de celle-ci pour la caufe de fa patrie. On a voulu
encore convaincre le monde que les habitans de
la Nouvelle-Angleterre penfent aujourd'hui comme
ils penfoient au commencement de la conteftation
qu'ils perfiftent dans leurs principes , en conférant
les honneurs du Gouvernement à ceux qui fe font
diftingués à cette époque «.
"
Le 16 Octobre , au départ du paquebot
The Speedy , de New-Yorck , le Chevalier
George Rodney étoit , dit- on , fur la
rivière d'Hudfon avec le Sandwich de
90 canons , & plufieurs autres vaiffeaux.
La flotte pour la baie de Chéfapeak , fous
les ordres du Major- Général Leflie , avoit
mis à la voile fous l'efcorte de 4 vaiffeaux
de ligne. Les troupes qu'elle y conduit font
dit- on , au nombre de 6000. On ne conçoit
pas comment le Général Clinton
a pu fe détacher d'un corps anffi confdérable
dans un moment où il eft menacé
par les François & les Américains réunis.
On préfume , avec affez de vraisemblance ,
que le renfort envoyé au Lord Cornwallis
n'eft pas auffi confidérable.
Suivant un état publié en Amérique des
forces du Congrès , elles confiftoient au
premier Septembre dernier en 115,177
hommes de troupes réglées infanterie , 3122
d'artillerie , 1842 huffards , 395,598 de
milices , 1969 cavaliers , total général
517,500 hommes.
On croit que l'Amiral Rodney eſt parti
à la fin d'Octobre pour retourner aux les
1
( 112 )
il règne beaucoup de mécontement fur fa
flotte . Plufieurs des Capitaines qui commandoient
dans les trois combats foutenus
contre M. de Guichen , ont écrit au Gouvernement
pour fe plaindre amèrement de
la manière dont les a traités leur Amiral.
Lorfque le Capitaine B. demanda un Confeil
de guerre pour prononcer fur fa conduite
, l'Amiral répondit qu'il ne permettroit
jamais qu'un coupable fût jugé par
des coupables. 3
On apprend que plufieurs des navires
de la flotte de la Jamaïque , ont eu le
malheur de périr ; il en rentre fucceffivement
quelques uns dans nos ports. L'Eli-
Sabeth de 74 canons entra le 15 à Ports
mouth dans l'état le plus déplorable. Ce
vaiffeau avoit perdu fon mât d'artimon &
fon grand mât de hune dans la tempête
que la flotte a effuyée près du banc de
Terre-Neuve. Tout fon équipage étoit malade
, & il n'avoit pas moins des pieds
d'eau dans fa cale. Le 17 il fut fuivi par
le Conquérant & le Magnifique de 74 canons
qui relâchèrent dans le même port
avec 8 navires marchands . On attend encore
le Sultan & le Lion dont on n'a
point de nouvelles . Le dernier fur- tout
donne beaucoup d'inquiétudes ; il fe ſépara
du convoi pendant la nuit quelques jours
avant l'ouragan ; & quoi qu'on eût détaché
plufieurs vaiffeaux à fa pourſuite ,
on ne put le retrouver le lendemain.
( 113 )
On dit que les Miniftres ont eu des
nouvelles de Gibraltar par un bâtiment
qui s'en eft échappé le 14 Octobre. A
cette époque la garnifon n'avoit pas eu un
morceau de viande fraîche depuis le 4
Juillet ; mais elle avoit encore des provifions
fuffifantes pour plufieurs mois.
Le Commodore Leflie , qui commande nos forces
navales à Gibraltar , vient d'écrite au Gouvernement
, pour lui confirmer les difpofitions ennemies
de l'Empereur de Maroc envers les Anglois ,
& fon attachement déclaré pour les Espagnols.
Les bâtimens Anglois font pris de nouveau fous le
canon même de Tanger , malgré toutes les remon
trances.qu'ait pu faire notre Conful. Les Espagnols
ont trois gros chébecs de 26 canons de neuf livres
de balles , & cinq galères dans ce port , & ils
s'emparent conféquemment , avec l'approbation
fans exemple d'une Puiffance neutre , de tout ce
qui en approche fous pavillon Anglois . L'équipage
du Duc de Chartres , lettre de marque , a été pris
par eux le 14 Août. Cet expofé authentique de
l'état des chofes dans cette partie , fait voir clairement
que toute la côte de Barbarie eft abfolument
interdite aux Anglois , & que la garniſon de Gi
braltar fe trouve réduite à une grande extrémité
par le manque de provifions fraîches.
し
On lit dans un de nos papiers publics.
la lettre fuivante , affurément très fingulière ,
adreffée au Lord North & fignée Verax.
Je prends la voie de cette gazette pour vous écrire,
parce que je fais que vous vous faites rendre compte
exactement de ce qui fe dit de vous dans les
gazettes. Je vous promets de me faire connoître
de vous , en laiffant mon nom chez l'Imprimeur ,
& de prouver ce que je vais avancer ici , fi V. S.
veut bien me faire favoir , dans cette même ga-
>
t
( 114 )
zette , qu'elle defire que je le faffe. Le Chevalier
Clinton a demandé de bonne foi au Gouvernement
les renforts de troupes qui lui font néceffaires
pour être en état de continuer la guerre en Amérique
, feulement fur la défenfive ; & vous favez
Milord , que le Gouvernement ne peut lui envoyer
qu'à peine un quart de ce qu'il demande. Vous favez
auffi ce que vous avez répondu à un des Membres
du Cabinet , qui vous repréfentoit que fi cela
étoit ainfi , c'étoit tout à la fois une réfolution
abominable , extravagante , de vouloir poursuivre
cette guerre. Vous avez répondu qu'il n'étoit pas
poffible de l'abandonner , ou que ce feroit la ruine
de notre adminiſtration ! que très - probablement le
Chevalier Henri Clinton ne conſentiroit jamais à
refter en Amérique avec des forces fi inférieures
à ce qu'il difoit lui être abfolument néceffaire ;
mais qu'à quelque prix que ce fût , il étoit plus
que tems de le changer , & de donner cette armée
au Lord Cornwallis ; que ce feroit le moyen de
faire gagner au moins un an à l'Adminiſtration ,
& de la mettre encore plus en faveur auprès du
Roi , qui feroit bien aife de voir qu'on fé prêtera à
fon fyftême favori .
Nous fuivrons ici les débats de la Chambre
des Communes jufqu'à aujourd'hui.
" Le 28 , lorfqu'on eut fait lecture des réfolutions
prifes par le comité pour le fubfide , fur
les eftimations des dépenfes de l'armée , M. Huffey
rappellant à la chambre l'affertion faite la veille par
le Lord Levyham , qu'on n'obtiendroit une paix
honorable que par l'anéantiffement de la marine de
France , en conclut que nos forces de mer devoient
faire plus que nos armées de terre : il marqua fa
furpriſe de ce que le nombre des gens de meren
1778 , tant votés qu'extraordinaires , ayant été de
96,000 hommes , il ne foit que de 98,000 cette
année , quoiqu'on promette une marine beaucoup
plus formidable qu'en aucun tems de cette guerre
( 115 )
ou de la précédente ; cette préférence dûe à la marine
eft prouvée par la réfolution que le Secrétaire
de la Guerre a annoncé de réduire tous les vieux
régimens à 56 hommes par compagnie , vu l'impoffibilité
de les recruter , ce qui ne s'étoit jamais
fait qu'après la paix ; il demanda que les réfolutions
qui venoient d'être préſentées à la chambre fuffent
remifes en comité. M. Clerke appuya cette motion
en y ajoutant que le rapport ne pourroit en être
fait de nouveau que quand les contrôles de chaque
mois des troupes auroient été produits . L'Orateur
s'oppoſa à cette addition qui ne pourroit être admife
que quand la Chambre auroit fait connoître
fon opinion. Le Secrétaire de la Guerre affura que
les recrues pour l'armée ne faifoient aucun tort à
la Marine ; que la premiere étoit au contraire un
renfort pour la feconde , puifque dans toutes les
occafions , les foldats étoient employés au ſervice
des vaiffeaux . Il infifta fur la néceflité d'avoir une
armée respectable. Il convint que par fon confeil
on avoit augmenté en 1778 la force des compagnies
; mais il avoua que les corps n'avoient pu
être complets , il regretta de ne pouvoir completter
les vieux , parce qu'il ne pouvoit donner que s liv.
fterlings par hommes , tandis que les Officiers chargés
des recrues des nouveaux doubloient cette foinme.
Ce qui prouvoit l'utilité de l'armée dans la der.
nière campagne , c'eſt qu'on n'a pris aucune ifle ,
aucun corps de troupes , que Clinton a tenu en
échec Washington & M. de Rochambeau ; qu'aucune
des poffeffions Britanniques n'a été affez mal
gardée pour que les ennemis aient été tentés d'en
attaquer une. Le fyftême actuel , dit-il , a été de
garnir les ifles , & d'amufer Washington & Rochambeau.
On peut remarquer que le premier n'a
pas envoyé un feul corps de troupes pour défendre
les pays où s'eft portée l'expédition du Général Lef
lie , dont j'espère apprendre les plus heureux fuccès.
-M. Townshend fe plaignit des régimens de Fen(
116 )
cibles locaux , d'Ecoffe , qu'on ne peut tirer da
pays , & qui ne font pas commandés par des Officiers
conftitués comme ceux de la milice d'Angleterre.
Le Lord North lui répondit que les Officiers
de Fencibles n'avoient de grades que pendant la
guerre ; il foutint auffi qu'il valoir beaucoup mieux
que le Général en Amérique reftât chargé des corps
Provinciaux , parce que la nation ne payoit que
les
hommes effectifs . Il s'éleva contre ceux qui font
d'avis qu'on abandonne la guerre d'Amérique . « Ne
retrouverions- nous pas ailleurs Washington & Rochambeau
! Que deviendroient les efforts que nous
avons faits & dont nous fommes près de recueillit
les fruits ? Que deviendroient les loyaliftes dont
l'unique confiance eft dans notre perfévérance ? -
Le Lord Mahon obferva que depuis 9 ans la po
pulation de l'Angleterre & du pays de Gailes à
diminué de 1,800, coo ames ; elle n'eft plus que de
4,600,000 , dont chaque tête a déja payé o livres
fterling pour la guerre actuelle . Il mit en oppofition
les opérations économiques de la France avec
la profufion du Lord North ; & il demanda au
Secrétaire de la Guerre qui difoit que nous n'avons
perdu ancune ifle , s'il comptoit pour rien Rhode-
Hand , le meilleur port de l'Amérique. La motion
fut rejettée à la pluralité de 108 voix contre 37.
Dans la féance du 29 , la Chambre étant en comité
fur le fubfide , reçut du principal Commis
de l'Artillerie les eſtimations pour cette partio , &
les états de l'extraordinaire de l'année dernière ,
beaucoup plus forts que ceux de la précédente ,
parce qu'il y avoit eu des parties aflez confidérables
laiffées en artière ; qu'il avoit fallu fortifier
Gibraltar Portsmouth , Plimouth , Chatham ,
faire un emprunt , approvifionner les Arfenaux , & c .
Par ce compte , les nouvelles dépenſes faites pour
Plimouth montent à 26,000 liv. fterl. On arrêta
d'accorder , pour l'Artillerie de terre , en 1781 ,
582,929 liv. 11 f. fterl. Pour les extraordinaires
( 117 )
de l'année précédente 447,182 liv . 4 ſ. 6 d . ſterl.
1,030,111 liv . 15 f. 6 d. On accorda encore
1,500,000 liv. fterl. pour retirer les billets de
l'échiquier de la dernière feffion ; & un million
pour retirer ceux du million de vote de crédit ;
total des octrois de cette féance 3,5 30,111 div. 15
f. 6 d.
•
Le 30 , le Colonel Barré produifit la motion qu'il
avoit retirée la veille pour demander un état de l'ar
mée dans l'Amérique Septentrionale & dans les autres
poffeffions Britanniques au dehors , avec le nombre
des troupes & leurs différentes ftations à la fin
de 1779. M. Jenkinſon répondit que ces états
étoient entre les mains du Lord Germaine qui
entroit dans ce moment , & qui parla du danger
de donner des états d'une date fi récente , parce
que l'état actuel des chofes eft le même à quelques
renforts près. Il dit que les garnifons de la nouyelle
Ecoffe , de Pénobfcott , de Penſacola étoient
abfolument comme elles étoient à la fin de l'année
précédente. Le Colonel Barré confentit de
retirer de fa motion la connoiffance des ftations
des troupes . Le Chevalier Saville murmura de
cette condefcendance. I fembleroit , dit-il , que
nous espérons cacher au Général Washington le
véritable état de nos forces , ou qu'on veut bien
qu'il foit dans la confidence , pourvu qu'il n'en perce
rien aux yeux du Parlement Britannique «. Le Lord
G. le pria de croire que c'étoit bien plutôt à la
France & à l'Espagne qu'on craignoit de donner
cette connoiffance. Enfin la motion paffa avec le
retranchement. Le Colonel Barré en fit paffer enfuite
trois autres fans oppofition . 1 ° . Un état de
tous les hommes des troupes du Roi perdus pour
le fervice , par mort , capture , déſertion ,
ladie , y compris les troupes de Marine employées
à terre , & les étrangères , depuis le 1 Novembre
2º. Un état de tous les hommes levés
pour le fervice de S. M. non compris la milice
1774.
--
ma(
118 )
✔
--
& les Fencibles dans l'Amérique Septentrionale ,
dans la G. B. & l'Irlande depuis le 29 Septembre
1774 , jufqu'au 29 Septembre 1780. 3º. Les
totalités des rôles d'embarquement de toutes les
troupes & recrues Britanniques qui ont été envoyées
dans quelque port de l'Amérique Septentrionale
ou des Ifles , dans les années 1778 , 1779
& 1780.- Une motion du Chevalier Phil . Clarke
n'eut pas le même fuccès. Il demandoit la production
des contrôles de chaque mois de l'armée
& de la milice dans la G. B. depuis le 25 Mars
dernier jufqu'aux plus fraîches dates . Vous voulez
donc , s'écria le Secrétaire de la Guerre , que
la France & l'Efpagne fachent au vrai en quel état
de défenſe nous pouvons être ? Si vous avez , reprit
le Chevalier , 78,000 hommes en troupes
réglées & en milices , que craignez-vous ? Il af
fura que les rôles de la milice n'étoient pas régulièrement
tenus , & qu'on s'en rapportoit aux
états des Colonels. Le Colonel Barré infifta fur
la production , ne fût- ce que pour imprimer une
telle terreur à la France , que pour long-tems elle
fût guérie de la tentation d'une defcente en Angleterre.
On leva les voix , & la motion fut rejettée
à la pluralité de 56 voix contre 16.
On dit qu'à la rentrée du Parlement
l'Oppofition fera une enquête fur la conduite
des Miniftres & fur l'état de nos
affaires. Le Gouvernement raffemble actuellement
toutes les forces pour faire échouer
à cette époque tous les projets patriotiques
du parti indépendant. Le Chevalier
George Saville doit propofer un bill pour
établir la repréſentation fur un pied égal ,
& raccourcir la durée des Parlemens. On
remettra fur le tapis le plan économique
de M. Burke ; celui de M. Dunning , pour
diminuer l'influence de la Couronne , fera
( 119 )
pareillement repris en confidération ; &
M. Fox effayera de faire ordonner une
enquête fur la conduite du Lord Sandwich.
La réduction d'un pour cent des effets
confolidés à 4 pour cent , qui aura lieu au
mois de Janvier prochain , procurera , diton
, au Gouvernement , une épargne de
2,000,000 liv. fterl. par an. On compte
beaucoup fur ce bénéfice ainfi que fur un
million ou un million & demi que le
Miniftre attend de la Compagnie des Indes.
Mais ces fommes ne feront qu'une
foible avance pour un fubfide de is ou
16 millions.
>
Il fera difficile à la Compagnie de faire
de grandes avances au Gouvernement
fi la lettre fuivante , écrite du Bengale &
arrivée par la voie du Grand Caire , contient
des informations vraies.
» Des Emiffaires de France & d'Espagne emploient
des pratiques fourdes & fecrètes pour miner
entièrement notre Compagnie Orientale du Bengale
, & rétablir les Naturels du Pays dans la jouiffance
de tous les forts , poffeffions & revenus de la
Compagnie , fitués dans cette riche Contrée , qui
forme la plus étendue de toutes fes poffeffions. En
conféquence de ce plan , les magafins de la Compagnie
à Calcutra , ont été réduits en cendres. Ce
malheur a occafionné une perte de 1,800,000 roupies
au moins , & quoique plufieurs de ces incendiaires
foient fuffifamment connus , ou du moins
violemment foupçonnés , on n'y a pas fait la moin
dte attention- Le chantier de la Compagnie &
le baffin loués au Colonel Watſon , ont été détruits
, & fi l'on néglige d'y remédier promptement
, la Compagnie avant peu de tems n'aura pas
un pouce de terrein aux Indes ".
La Compagnie des Indes a maintenant
( 120 )
dehors 44 bâtimens à fon fervice , dont 16
font à leur premier voyage. Ceux qu'elle
attend journellement des Indes Orientales
font ceux qui mirent à la voile de Ste-
Hélène le 7 Mars 1779 , & ceux qui for
tirent fous l'efcorte du Chevalier Edouard
Hugues , au nombre de 20. Le Duc de
Grafton , à bord duquel fe trouve le Chevalier
Thomas Rumbold , ci- devant Gouverneur
du fort St- George' , qui revient en
Angleterre , en eft à fon quatrième voyage.
Le 39e ftatut de la Compagnie ordonne
un repos d'un an pour tout vaiffeau qui
a fait le voyage aux Indes. On dit qu'on
va fufpendre ce ftatut , ce qui mettra la
Compagnie en état de fréter de nouveau
ceux qui feroient dans le cas de fe repofer
. Elle en a plus befoin que jamais.
Quoique l'on dife de la foibleffe des François
dans l'Inde , ils ont encore les vaiffeaux
fuivans à l'Ile de France.
L'Orient & le Flamand , de 74 canons ; le Content
le Hafard , le Brillant , le Severe , l'Ajax &
l'Altier , de 64 ; l'Arifton , de 50 ; la Confolante
la Pourvoyeufe , l'Elifabeth , de 40 ; la Pintade ,
le Normand , de 26 ; la Subtile , de 20 ; le Waren ,
vaiffeau de Cartel de Bengale ; un vaiffeau & un fe
nau de Bengale ; deux autres avec un rang de canons
chacun ; un brigantin corfaire , le feul qui foit dans
I'Inde, de douze canons ; un vaiffeau de l'Inde Danois ,
monté par des matelots François ; l'Osterley , vailfeau
pris à notre Compagnie ; environ 8 gros bâ
timens marchands armés en mer ; une frégate qui
a paflé le Cap avec des provifions & des troupes ;
un autre vaiffeau arrivé depuis peu , & qu'on dit
' être très fort.
On
( 121 )
On affure qu'il vient d'être expédié une
frégate légère à la rencontre de la flotte
attendue de l'Inde , pour lui porter l'ordre
de relâcher par-tout où elle pourra , attendu
que l'armée combinée eft à la mer.
Les dépenses de la guerre pour cette
année excèdent de beaucoup celles de toute
autre année précédente , & celles de la campagne
prochaine feront encore plus ' confidérables
; pour y pourvoir , il ne faudra pas
moins qu'un emprunt de 16 millions qui
feront levés prefque de la même manière que
le dernier emprunt. D'autres méthodes ont
été propofées , mais aujourd'hui le Miniftre
ne juge pas à propos d'en faire l'effai ; dans
les années 1778 & 1779 , l'emprunt étoit
à 3 pour cent , & une courte annuité. En
1780 , il étoit à 4 pour cent , & une longue
annuité ; l'année prochaine , il fera de même.
On s'attend que le budget fera ouvert beaucoup
plutôt qu'à l'ordinaire , parce qu'on
a grand befoin d'argent dans la tréforerie.
La principale difficulté pour continuer la
guerre l'année prochaine , eft la grande
difette d'hommes , la nation fournira bien
Pargent néceffaire , mais les hommes ne
s'achettent point. La perte des matelots que
les maladies nous ont enlevés cette année
dans les Illes de l'Amérique eft irréparable.
On a fait dans un de nos papiers la plaifanterie
fuivante fous le titre d'avis littéraire .
On imprime & on publiera inceffamment un
ouvrage dédié au Lord North , intitulé : Nouveau
Systême d' Arithmétique Politique , dans lequel on
16. Décembre 1780. f
( 122 )
démontre la fourberie & les erreurs des anciens
livres , & nommément celle du Docteur Price , qui
affuroit que la Nation étoit ruinée il y a quatre ans,
tandis que dans le fait elle ne l'eft pas encore ; mais ,
à l'exemple de Job , plus le fardeau eft lourd ,
mieux elle le fupporte. On ajoute à ce livre un
Appendix appellé le Refte du Joueur , où l'on fait
voir la néceffité d'un coup de plus , c'eſt-à dire ,
d'un quitte ou double , mais avec cette différence
qu'ici la Nation , perte ou gain , faiera elle ſeule
tout l'enjeu.
On dit qu'il y aura cet hiver une chaîne
de croifeurs répartis dans les ftations fuivantes
; & que cette efcadre deftinée à épier
les mouvemens & les opérations de l'ennemi
, ne fera compofée que de frégates. II
y en aura 3 depuis Oueffant , jufqu'au cap
Ortégal , pour le golphe de Gafcogne ; une
devant la Corogne ; 2 du Cap Finistère au
Cap S. Vincent , & une diviſion particulière
devant Cadix .
On regarde à préfent comme un fait certain
l'arrivée de M. Searle en Hollande . On
fait qu'il eft Membre du Congrès , Colonel
d'un des régimens de Penfylvanie. Il eſt
envoyé pour y négocier de la part du Congrès
, ce qui fait évanouir l'idée ridicule que
l'on avoit conçue ici , que la prife & la détention
de M. Laurens arrêteroient abfolument
la négociation dont ce dernier étoit
chargé. Etoit-il vraisemblable qu'une affemblée
, compofée d'hommes fages & prévoyans
laifferoit dépendre une affaire d'une auffi
grande conféquence , de l'heureufe arrivée
d'un homme en Europe , fujette à tant de
contre-tems , tels que la mort ou d'autres
71232
accidens . M. Searle , au refte , eft le premier
Membre du Congrès , en fonction , venu en
Europe . Tous ceux qui l'ont précédé pour
négocier au nom du Congrès , fe font toujours
démis de leurs charges avant leur
départ.
Plufieurs Miniftres étrangers difent hautement
que la guerre avec la Hollande eft
inévitable ; cette République , au commencement
du printems , mettra en mer de
puiffantes efcadres pour protéger fon commerce
dans toutes les parties du monde , &
agir offenfivement contre la Grande Bretagne.
Si nous avons ce nouvel ennemi fur les
bras , nous ne pouvons nous en prendre qu'à
notre imprudence , qui nous a empêché de
le ménager.co
Notre commerce de la Ruffie & de la
Baltique eft actuellement évalué au fixième
de tout notre commerce en général. Cette
confidération devroit bien nous engager à
vivre en bonne intelligence avec les Puiffances
du Nord. Il femble cependant que
nous n'en prenons pas le chemin. L'Armateur
le Fox vient de conduire à Plimouth
un bâtiment Ruffe allant de Konisberg à
Bordeaux , avec un chargement de 114
tonneaux de chanvre. On doit s'attendre
à de vives réclamations de la part de la
Ruffie , qui ne confentira jamais à fe laiffer
traiter comme les Hollandois , & le vaif
feau fera sûrement rendu , puifque, le chanvre
, conformément à notre traité avec la
£ 2 .
( 124)ད
•
Ruffie , & aux articles 10 & 11 de ce traité
rappellés dans la dernière inftruction du
Roi , n'eft point au nombre des marchandifes
de contrebande.
On croit que le procès du Lord Gordon
ne fera pas jugé de fi tôt , il eft auffi trèsmalade
, avec des fimptômes inquiétans. Il
y a quelques jours qu'il écrivit à fon Avocat
, pour le prier de lui avouer fincèrement
s'il croyoit qu'il y eût quelque danger pour
lui dans fon affaire. Son Avocat l'aflura fur
fon honneur qu'il n'y voyoit rien qui pût
l'inquiéter ou l'affecter.
Il y a quelques jours que le Lord Deerhurſt,
fils du Lord Coventry , voulant , par bravade
, faire fauter une haute barrière à fon
cheval , dans une partie de chaffe , le cheval
s'eft renverfé fur lui , & lui a ouvert le
crâne d'un coup de pied. On n'a pas l'eſpoir
qu'il puiffe en revenir. Il y a quelques.
années que le Marquis de Tavistock , fils du
Duc de Bedford , périt par un accident femblable
.
FRANCE.
De VERSAILLES , le 12 Décembre.
LE 26 & le 27 du mois dernier , fept
Gentilshommes déja reçus à l'Ecole Royale
Militaire ont été préfentés à LL. MM. &
à la Famille Royale qui les ont honorés de
F'accueil le plus favorable.
Lei de ce mois . la Comteffe de Polaf
tron & la Vicomtefle d'Affry ont eu l'honneur
d'être préſentées à LL. MM. & à la
( 125 )
Famille Royale , la première par la Ducheffe
de Polignac , & la feconde par la Comteffe
d'Affry.
De PARIS, le 12 Décembre.
UN Courier extraordinaire arrivé le 6 de
ce mois à Verfailles , apporta la fâcheufe
nouvelle que l'Impératrice- Reine étoit aflez
dangereufement malade pour qu'on lui eût
adminiftré les facremens. Le même jour
vers les heures du foir , arriva un autre
Courier expédié par le Baron de Breteuil ;
le bruit fe répandit auffi rôt que S. M.
allait beaucoup mieux ; mais le lendemain
on fut que ce Courier avoit apporté la
nouvelle de fa mort , arrivée le 29 du
mois dernier . Comme la Reine eft incommodée
d'un rhume qui ne lui donne guère
de repos , on l'a préparée à la perte qu'elle
vient de faire de la plus tendre des mères
, en ne lui annonçant d'abord que fa
maladie ; ce fut le 7 à midi que le Roi
lui apprit lui même que fon augufte mère
avoit fuccombé à fes maux ; il n'a point
quitté la Reine de toute la journée. S. M.
a pris en même - tems le devil de reſpect
qui eft le deuil ordinaire. Le grand ne
tardera pas à être pris ( 1 ) ..
( 1 ) On trouve chez Nyon l'aîné , rue du Jardinet , des
Exemplaires des Annales du règne de Marie- Therefe , par
M. l'Abbé Fromageot , fous le titre d'Anecdotes de Bienfaifance
, avec fon Portrait , & des figures très -bien gravées ,
prix liv. relié. £ 3
( 126 )
Le de ce mois le Miniftre reçut des
dépêches de M. de Monteil , Commandant
l'efcadre de S. M. à St-Domingue.
Cet Officier y rend compte de tout ce
qui s'eft paffé dans ces parages depuis le
départ de M. de Guichen. Ayant été
inftruit que quatre vaiffeaux Anglois croifoient
au vent du Cap , il fortit pour
les chercher ; ils fe retirèrent à fon approche
; mais deux de leurs frégates qui
s'étoient trop avancées furent prifes par l'ef
cadre Françoife.
On ajoute à ces détails que les Efpagnols
ayant embarqué des troupes à Porto - Ricco
fur 8 bâtimens , ainfi que les foldats &
les matelots que D. Solano y avoit laiffés
malades , deux vaiffeaux Anglois forcèrent
cette petité flotille à s'échouer fur la côte
peu d'heures après qu'elle eut mis à la !
voile. Comme elle n'étoit défendue par
aucun vaiffeau armé , les chaloupes ennemies
la brûlèrent entièrement . Tout le
monde avoit eu le tems de fe fauver à
terre. M. de Monteil ne fut pas plutôt
informé de ce qui venoit de fe paffer à
Porto- Ricco , qu'il fe rendit à cette Ifle.
De nouveaux bâtimens de tranfport furent
bientôt frétés , & les troupes embarquées ;
il leur donna une frégate pour les eſcorter
jufqu'à l'entrée du canal.
Voilà tout ce qui a tranfpiré des lettres
de M. de Monteil ; dans quelques jours
on aura vraisemblablement les détails de fa
croifière ; ils doivent être fort intéreffans.
( 127 )
Le navire marchand qui a apporté ces
nouvelles eft entré à Bordeaux le 27 Novembre.
Il étoit parti du mole St Nicolas
le 31 Octobre , & il avoit profité jufqu'au
débouquement de l'efcorte de 4 vaiffeaux
de ligne , que M. de Monteil envoyoit
à la Martinique.
23
On ne doute plus que la flotte Angloife
ne croife depuis le golphe de Gascogne
jufqu'au cap Finifterre. Le navire pris par
le Cumberland , le vaiffeau qu'a rencontré
le Magnanime , deux autres qui ont chaffé
la Friponne , frégate commandée par M.
de Macnemara , qui leur a échappé
comme par miracle en fe réfugiant à l'Orient
, tout femble annoncer que l'Amiral
Darby eft fur le paffage de M. d'Estaing.
Les lettres d'Angleterre ne lui donnent que
vaiffeaux , parce qu'il a été obligé d'en
renvoyer 3 qui avoient été fort maltraités
par la tempête , & l'Amiral Hood qui a
ordre de le joindre étoit encore en rade
le 27. Auffi ce ne font pas les forces de
l'ennemi qui peuvent inquiéter. Ceux qui
ne connoiffent pas ce que c'eft qu'une
campagne de mer , & qui voudroient recevoir
des nouvelles auffi fouvent & auffi
fûrement que l'on en reçoit des armées de
terre , prennent de l'inquiétude du filence du
Vice- Amiral depuis fa fortie de Cadix'; ils
ne devroient en avoir que des coups de
vent qui ont régné depuis quinze jours.
Tout regorge ici de vivres & de munitions ,
f
4
( 128 )
écrit- on de Breft , en date du 3 de ce mois ; l'arri
vée de la grande forte & le départ prochain des
différentes efcadres , diminueront bientôt cet amas
de provisions de toute eſpèce. Nul avifo ne nous
a donné des nouvelles de M. le Comte d'Eftaing .
Nous ne fommes pas mieux informés de la ſtation
qu'a choifie l'Amiral Anglois. S'il en faut juger
par le rifque qu'a couru la Fripponne , qui , chaf
fée par deux vaiffeaux & deux frégates Angloifes ,
s'eft réfugiée à l'Oueſt , après avoir été obligée de
jetter quelques- uns de fes canons à la mer , elle
croife vis-à- vis le golfe . On ignore le fort de la
Fine , petite frégate qui croifoit de conferve avec
elle , & qui avoit été chaffée de même. La belle &
forte efcadre qui eft en rade , a ordre de fe tenir
prête à partir au premier fignal. On croit qu'elle
joindra M. d'Estaing , qui n'entrera pas dans ce
Fort , où M. de Guichen viendra feul avec ceux
qu'il a ramené d'Amérique. Depuis les terri
bles coups du 20 & du 21 Novembre , la mer a
été tranquille. Nous n'apprenons pas qu'ils aient
caufé de plus grands dommages que ceux dont
nous avons déja parlé , qui ſe réduisent à deux ou
trois navires qui ont fait côte.
Nous nous attendions bien que les lettres
de Breft n'annonceroient pas encore la venue
de M. d'Eftaing ; les premiers avis de
fon apparition fur nos côtes , doivent nous
venir de Bayonne ou de Bordeaux. Ceux de
Cadix font craindre peut-être de ne pas les
recevoir de fi tôt. On écrit de ce port , en
date du 17 , que le 15 , il parut à l'entrée de
la baie , 2 frégates que l'on reconnut pour
être de la flotte de M. d'Estaing . La Courageufe
qui venoit de fortir leur parla ; elles
s'éloignèrent enfuite , & la Courageuse rentra
fans qu'on ait pu favoir ce qu'elle avoit
( 129 )
appris d'elles . On foupçonne feulement que
le i la flotte & le convoi n'avoient pu doubler
le Cap St-Vincent. Au refte , il n'y a
aucun fond à faire fur le rapport du Rattlef
nake , qui n'a vu que 20 vaiffeaux avec M.
d'Estaing , & qui le croit parti pour l'Amérique.
Il vient certainement à Breft ; il n'a
nul tranſport , ni affez de vivres pour le
voyage que l'on lui fuppoſe. Lorfque M. de
Kerfaint difoit , il y a un mois , qu'il aimeroit
mieux que le convoi fût encore à St-
Domingue , parce qu'il feroit plus près des
ports de France qu'étant à Cadix , on trouvoit
cette idée exagérée ; elle pourroit mal-
. heureuſement n'être que trop jufte , puifque
le tems ne change pas , & que le convoi
peut refter encore un mois fur le Cap Saint-
Vincent.
Les lettres de Breft , où il eſt fait mention
de la tempête du 20 , & de la brume épaiffe
qui a eu lieu le même jour depuis 10 heures
du matin jufqu'à 2 de l'après -midi , portent
que plufieurs des bâtimens en rade , ont
couru rifque d'être écrafés par l'Augufte , &
que le maître d'équipage de ce vaiffeau s'eft .
perdu avec fon canot qui a chaviré. Il fut
porté des fecours , auffi-tôt qu'on le put , a
un navire Hollandois prêt à fe perdre à Berthome.
Il avoit fait pendant le fort de la
tempête & de la brume , divers fignaux de
détreffe qui avoient fait croire qu'on fignaloit
l'armée navale attendue d'Efpagne.
L'un des vaiffeaux qui la compofent ayant
fs
( 130 )
eu la quille endoinmagée en touchant fur
une roche à fon retour d'Amérique , il a été
donné ordre d'en mettre une fur le chantier
pour la remplacer à fon arrivée .
Parmi les lettres particulières apportées
par la frégate l'Amazone , quelques - unes
contiennent les détails fuivans :
De Newport , dans Rhode Island , le 3 Octobre
. Je vous ai mandé notre arrivée à Rhode Iſland ;
nous cominencions à nous y établir lorſque l'Amiral
Arbutnoth parut à vue ; & huit jours après
on nous annonça que le Général Clinton avoit
paffé dans Long Island avec la plus grande partie
de fes forces , & qu'il y faifoit des difpofitions
d'embarquement. Ces mouvemens offenfifs ne pou •
voient que nous regarder. En conféquence M. de
Rochambeau fit les préparatifs de défenfe les
meilleurs & les plus prompts pour recevoir les
ennemis. Pendant trois femaines nous nous fommes
attendus à être attaqués . Enfin , nous apprîmes
que le Général Clinton étoit retiré à New-
Yorck. Les mouvemens du Général Washington
fur cette Place le déterminèrent fans doute à venir
la couvrir. Nous avons joui de la tranquillité
la plus parfaite jufqu'au 18 Septembre , que nous
apprimes Farrivée de l'Amiral Rodney , avec onze
vailleaux qui s'étoient réunis à l'efcadre de l'Amiral
Arbuthnot. Tous les avis fe réunirent fur le
projet de ces Amiraux , de venir forcer le port ,
pendant que le Général Clinton effectueroit un débar
quement avec les 10,000 hommes dont nous avions
déja été menacés . Il n'y eut qu'une feule voix par-
-
mi les troupes de terre pour fe défendre jufqu'à la
dernière extrémité. M. le Comte de Rochambeau
étoit abfent; le Général Washington lui avoit don
né un rendez-vous à Strafford , à 35 licues d'ici , M.
le Baron de Viomeuil nous commandoit en fon
( 131 )
abfence. Ce brave Officier ne tarda pas5 à juger des
reflources que nous pouvions tirer de notre poftion
, & d'une réſolution aufli bien formée que
celle des Troupes. Perfuadé de fon opinion , il l'expofa
avec la vigueur qui le caractériſe , & n'eut
pas de peine à y amener & la marine & nos alliés :
il n'y eut qu'une volonté , & tout le monde travailla
avec un zèle qui annonçoit la victoire . Nous
attendions avec une espèce d'impatience le moment
où Arbuthnor , Graves , Clinton & toutes les forces
de l'Angleterre viendroient nous attaquer. Mais au
bout de huit jours , nous apprimes que le Général
Clinton étoit tranquille à New- Yorck , & que
I'Amiral Rodney , loin de faire des préparatifs dont
Rhode- Iſland fût l'objet , paroifloit plutôt s'occuper
de fon retour aux Antilles «.
Le 8 Octobre . Le Général Arnold s'eft vendu
aux Anglois . Le Colonel André , Aide- Major- Gé
néral , qui avoit négocié cette trahison , & qui intriguoit
dans le pays fous différens déguifemens
a été arrêté & pendu comme efpion . Le traître
Arnold s'eft fauvé.
nous
» Le 28 Octobre. M. le Baron de Viomenil a
paffé aujourd'hui la revue de fin de campagne. Les
troupes font en bon état . A notre arrivée , nous
avons eu quelques maladies occafionnées par la
durée de notre navigation , & 102 jours de féjour
dans les vaiffeaux. En les quittant , nons campâmes
par des chaleurs exceffives fans comparaifon
plus fortes que celles dont nous
plaignons en Europe , & qui ne nous ont quitté
que le 15 Septembre. Depuis ce tems nous fouffrons
quelquefois d'un froid bien plus rigoureux
que celui que nous éprouvons dans nos contrées
en pareille faifon. Tel eft le climat de ce pays- ci ;
on s'y porte bien , mais la vie des habitans n'eſt
pas longue. Leur conformation aufli eft différenté
de la nôtre. Les hommes font beaux , grands ,
Y
f6
( 132 )
élancés,& ont beaucoup de fineffe dans la taille ; mais
leurs mufcles he me paroiffent pas auffi prononcés
que ceux des Furopéens , ce qui dénoteroit moins
de force . Les femmes font d'une blancheur éblouiſfante
, la plus belle peau , des traits charmans
bien plutôt formées que les nôtres , mais elles ne
font plus reconnoiffables à trente ans «<,
On lit le fait fuivant dans les affiches de
Lyon :
Les Novembre , à dix heures du matin , un
Domestique d'une ferme de l'Abbeffe de St-Pierre ,
fituée à Morancé , fur la route de Lyon à Paris,
apprenant qu'une Poule étoit tombée dans un puits
que l'on conftruifoit dans cette ferme , s'y fit defcendre
pour l'en retirer ; il tenoit d'une main une
Jumière dans une lanterne arrivé au fond , il fe
Taifit de la Poule & crie qu'on le retire ; la corde
accroche quelques pierres du mur de ce puits ; une
l'atteint à la main & fait tomber fa lanterne , il crie
qu'on fe hâte de le remonter , parce qu'il s'apperçoit
du prochain écroulement de toute la maçonnerie;
mais d'autres pierres s'étant détachées , il abandonna
la corde & retomba dans le fond : heureuſement
pour lui ces pierres formèrent une espèce de voûte
qui l'empêcha d'être écrafé par le poids ; fon corps
fuivit la direction des pierres , la tête baiffée & fon
dos faifant auffi une espèce de voûte , un pied &
une main étoient immobiles , l'autre main avoit un
petit'efpace pour faire quelques légers mouvements.
Ou s'empreffa de fortir les décombres , que l'on a
eftimé être d'environ 5 pieds ; on travailla tout
le refte du dimanche , le lundi fuivant jufqu'au foir ,
qu'il funvint un mauvais tems qui découragea les
ouvriers , perfuadés que cet homme étoit écrasé ;
de forte que l'on ceffa de déblayer ce puits pendant
environ dix heures. Le mardi matin le Seigneur du
lieu , ( M. le Comte de Chaponay , ) & MM . fes
fils , firent reprendre ce travail , qu'ils encoura
( 133 )
gerent par leur préfence ; on eut la confolation
d'entendre la voix de cet infortuné. On redoubla
d'ardeur , & enfin on le dégagea. Le Curé , ( M.
Arnaud , ) fut appellé & lui donna les confolations
de fon miniftère. On fe hâta de le retirer. L'empreffement
mal dirigé penfa lui être funefte encore ,
car ne l'ayant pas attaché fur une chaife longue où
on le mit à l'orifice du puits , il fut près d'y retomber.
Le Chirurgien de Chazay , petite Ville voifine ,
appellé , vifita cet homme ; il ne lui trouva rien
de caffé , feulement des contufions à une épaule ,
aux bras & à une jambe. Deux larges excoriations
fur la tête , mais qui n'avoient point endommagé
le crâne. Le 10 de ce mois , il étoit fans fièvre ,
& avoit toute la connoiffance.
» Dix jeunes gens , réfolurent il y a quelques
jours d'aller dîner au moulin de Javelle , pour fêter
le retour d'un de leurs amis récemment arrivé du
fein de la famille où il avoit paffé les vacances der
nières ; ils choifirent pour voiture une petite chaloupe
, & le de ce mois ils partirent du port de
la place Louis XV , à dix heures du matin. Au lieu
de s'arrêter à l'endroit convenu , on alla juſqu'à
Seve , où on aborda au port où la Galiotte débarque
ordinairement. Il avoit été décidé , avant le départ
, qu'on ne fe ferviroit pas de la chaloupe pour
revenir. Pendant le dîner , deux ou trois imprudens
changèrent d'idée , & déterminèrent tous les convives
, à l'exception de trois , à remonter la rivière .
En conféquence on loua dans le village un cheval
& un conducteur ; on attacha au haut d'un mât de
quinze pieds , qui dominoit le petit bâtiment , une
corde mince & ufée . Sept s'embarquent ; la chaloupe
démarre & s'éloigne du bord , le chevalpart, &
du premier coup de collier renverfe le bateau, trop léger
pour réfifter à cet effort. Au fecond, la corde caffe,
& la gondole , déja pleine d'eau , paffe avec rapi
dité fous une des arches du pont de Seve. Deux des
infortunés enfermés dans cette gondole , ont affez
( 134 )
de préfence d'efprit pour caffer les carreaux de
verre dont elle étoit entourée ; ils paflent par les
embrâfures des croifées , s'attachent au mât , & ont
été fauvés . Les cinq autres ont été noyés . Cet accident
eſt d'autant plus affreux , que le plus âgé de
ces malheureux n'avoit que vingt-un ans.
Nous avons annoncé le monument que
le Cardinal de Rohan fe propofe de faire
élever fur le lieu où Turenne a perdu la vie.
Cet ouvrage eft digne d'un Prince qui aime
la gloire. Nous placerons à côté un fait qui
prouve également fon humanité & fa bienfaifance.
Il s'agit du renouvellement des fermes
de fon Abbaye de St - Vaft ; les annonces
imprimées & affichées à cet effet , font conçues
ainfi :
Les pauvres auront autant de droit aux terres que
les plus aifés ; ils pourront le préfenter fans crainte ;
& s'ils ne trouvent perfonne parmi les riches qui
veuille répondre pour eux , ils n'en auront pas
moins les terres dont ils auront befoin pour fourenir
leurs femmes & leurs enfans. L'intention de
S. E. eft qu'ils aient les meilleures. Il leur fuffira
, pour obtenir ce bénéfice , de préfenter à M.
Frenais un certificat de leur Curé , qu'ils font laberieux
, & qu'on n'a aucun reproche à leur faire
fur leur conduite & fur leurs moeurs «.
·
C'eft M. Boutin , l'un des 12 Receveurs-
Généraux des Finances confervés , qui eft
nommé Tréforier- Général de la Marine à la
place de M. Baudard de Saint James. M.
Necker l'a choifi & l'a préfenté à M. le Mar
quis de Caftries. Ces Miniftres agiffent de
concert pour preferire de nouvelles formalités
, afin que cette comptabilité corref
( 135 )
ponde à l'un & à l'autre , fuivant les vaes
qui ont fait dicter l'Edit de création des deux
charges de Tréforiers Généraux , payeurs des
dépenfes de la marine & de la guerre. La
place recréée de Receveur- Général des Finances
, que M. Boutin ne pourra plus occuper
, fe donne , dit- on , à M. Chanorier.
ه ي
François - Jacques de Guinebaud de la
Groflière , Bailli , Grand'Croix de l'Ordre de
St-Jean de Jérufalem , ancien Capitaine de
galères de fon ordre , Commandeur des
Commanderies de Coudry & d'Aubigny , eft
mort au Château de la Groflière ,, en Bas-
Poitou , âgé de 81 ans.
M. de Biandos , Doyen & Vicaire- Général .
de Bayeux , Abbé Commendataire de l'Abbaye
Royale de Lanoë , Ordre de Citeaux ,
Diocèle d'Evreux , eft mort à Bayeux dans
le courant du mois dernier , âgé de 78 ans.
M. de Loyen , premier Confeiller Penfionnaire
de l'Abbaye de Bergues St- Vinocq
en Flandre , vient de mourir âgé de 94 ans.
L'Abbé de Montpefat , ancien Abbé de
Franquevaux , Doyen du Chapitre Royal de
Tarafcon , en Provence , frère du Duc de
Montpefat , Grand'Croix de l'Ordre Royal
de l'Aigle- Blanc & de celui de Malthe , eft
mort le 7 Novembre au Château de Pilyon
en Dauphiné.
Jofeph-Louis- François de Pardieu , Comte
d'Avrémenil , ancien Infpecteur des Milices
gardes-côtes de la Haute-Normandie , ef
mort le premier de ce mois en fon Château
d'Avrémenil , âgé de 70 ans.
( 136 )
par
Déclaration du Roi donnée à Verfailles le 10 Août ,
& enregistrée en la Chambre des Comptes le 16
Septembre fuivant , portant règlement définitif pour
la comptabilité de la Caiffe des Amortiflemens établie
Edit du mois de Décembre 1764 , qui fubroge
le fieur d'Arras , Tréforier de la Caiffe des
arrérages , au Trélorier de la Caiffe des amortif
femens , & le charge , à compter du 15 Août 1780 ,
tant de la fuite des recouvremens relatifs aux droits
de mutation , dixième & cinquième d'amortiffement,
& autres réfultans de l'Edit , reftans à faire
fur les anciens exercices de ladite caiffe , que des
anciens règlemens & autres objets à acquitter audit
jour 15 Août 1780 , fur lefdits anciens exereices
; qui ordonne auffi différentes reprifes à faire
dans le compte de l'exercice 1775 de ladite caiffe
des amortiffemens ; & qui valide encore la reftitution
du droit de mutation , faisant partie de la dépenſe
du compte dudit exercice 1775 de la même
caifle.
Lettres Patentes du Roi données & enregistrées
les mêmes jour & an , qui ordonnent l'enregistre.
ment à la Chambre des Comptes , de l'Edit du
mois de Juillet 1772 , portant prorogation de l'aliénation
faire au profit du Clergé , de la fomme
annuelle de 500,000 liv. fur le produit du bail des
Fermes. Cette prorogation s'étend jufqu'au 1 Juillet
1796.
Deux Arrêts du Confeil d'Etat du Roi du 6 Janvier
dernier , qui maintiennent le Duc de Villeroy ,
en qualité d'Engagifte de S. M. , dans la poffellion
& jouiffance , l'un d'un droit de péage fur la rivière
de Seine à Corbeil , & d'un pareil droit par
terre , dans le même lieu ; l'autre , du droit de péage
par terre au lieu d'Effonnes.
Autre Arrêt du Confeil d'Etat du 25 Octobre ,
qui permet à Nicolas Salzard , Adjudicataire des
Fermes générales , de continuer de fe fervir , à
( 137 )
compter du 1 Janvier 1781 , jufqu'au 31 Décem
bre fuivant , feulement dans les provinces non
fujettes aux droits d'Aides , de tous les regiftres &
expéditions employés à la recette & régie des
droits compris dans le bail dudit Salzard , marqués
des timbres de Laurent David , fans que ledit Salzard
foit tenu de les faire contre-timbrer du tim .
bre de Jean-Vincent René , à la charge par lui de
payer audit René , à compter du 1 Janvier 1781 ,
les mêmes droits de timbre auxquels les regiftres
& expéditions auroient été affujettis , s'ils cuffent
été contre- timbrés des timbres de Jean - Vincent
René .
Autre du 31 Octobre , portant nomination des
perfonnes qui figueront les coupons de billets de
la Loterie , établie par Arrêt du 29 du même
mois.
De BRUXELLES , le 12 Décembre.)
。
Le Courier expédié par les Etats Généraux
pour porter à la Cour de Pétersbourg
la nouvelle de l'acceffion des Provinces-
Unies à la neutralité armée , étoit parti le
25 du mois dernier ; peu d'heures après
qu'il s'étoit mis en route , le grand Penfionnaire
de la République reçut des dépêches
qui déterminèrent d'envoyer un
exprès fur les pas du Courier pour le rap
peller ; on l'atteignit à quelque distance de
Leyde , où il avoit eu le malheur de ver
fer, il eft reparti le 27 pour Pétersbourg ;
les dépêches qui ont obligé de le faire
revenir , venoient de cette Cour , & il étoit
tout fimple qu'il y portât la réponse qu'elles
exigeoient.
( 138 )
On dit que les préfens que la République
deftine aux Miniftres de Ruffie font déja
réglés. On évalue à 6000 roubles ceux qu'on
doit faire au Comte de Panin & au Vice-
Chancelier Comte d'Ofterniann ; il y aura
1oco roubles pour la Chancellerie , & o11 .
répartira entre quelques Confeillers de la
Chancellerie 3800 ducats. On évalue à
80,000 florins , la fomme totale de ces
préfens.
>
Le bruit fe répand , écrit- on d'Amfterdam ;
qu'il a été envoyé à tous les officiers , bas- officiers
cavaliers & foldats des troupes de la République ,
ablens par congé , l'ordre de rejoindre au plutôt
leurs corps refpectifs . On affure qu'on va renforcer
les garnifons de toutes nos places maritimes ; le
régiment du Prince Frédéric d'Orange de Naffau
doit fe rendre de Zwol dans le Nord- Hollande , celui
du Lieutenant - Général de Leufden , en garnifon à
Utrecht , prendra la même route , & fera remplacé
par le premier bataillon du régiment du Colonel
Godin , en garnifon à Deventer ; le régiment des Mariniers
du Général - Major Bentinck , paffera de Boisle-
Duc à la Brielle ; celui du Lieutenant - Général
Onderwater , en garnifon à Gorinchem & à Schoonhoven
, ira renforcer la garnifon de Hellevoetfluis ;
une partie du régiment Ecoffois du Général-Major
Stuart , fe rendra de Heufden à Gorinchem , & quatre
compagnies du même régiment fe rendront de
Gertruidenberg à Heufden. On apprend de Rotter
dam que par des ordres fupérieurs , on y a preflé
un certain nombre de bâtimens pour tranfporter les
troupes qui doivent renforcer les garnifons des places
maritimes de la République , & même de celles
de Zéelande. On prend aufli des précautions pour
la défenfe des côtes les plus expofées ; & on allure
pofitivement qu'il fera élevé entr'autres fur le Helder
une batterie de 18 canons . «
( 139 )
M. Smiffaert , Miniftre de LL. HH. PP .
à la Cour de Lisbonne , a écrit aux Etats-
Généraux une lettre en date du 19 Octobre
dernier , dont on voit circuler l'extrait
fuivant.
» Ayant reçu de la part de S. E. M. le Secrétaire
d'Etat D. Ayres de Sa & Mello , fur mes repréfentations
, la réponfe ci-jointe , il m'a paru affez clairement
de quelle manière le décret de S. M. T. F. ,
du 30 Août dernier eft expliqué en faveur & à la
fatisfaction des Anglois , & que tous les efforts &
remontrances que je pourrois faire ultérieurement
pour le paffé , feront perdus & fans aucun effet . - Je
crois donc qu'il eft de mon devoir de marquer à V. H.
P. qu'on m'a dit hier , que l'arrêt du bâtiment qui
mouille à Belem depuis le mois de Janvier der
nier , & qui attendoit journellement une décifion
favorable , fera auffi confirmé & fa cargaifon vendue
, comme y ayant été conduit avant la publication
dudit décret «.
La lettre du Secrétaire d'Etat Portugais
eft conçue ainfi :
Je vous envoie les papiers ci-inclus , où vous
verrez clairement les motifs qu'on a eus de donner
la permiffion relative à la cargaifon du bâtiment
la Dame Claffina , dont vous m'avez parlé. Je
ferai toujours prêt à écouter ce que vous demanderez
, & je prie Dieu de vous prendre ſous ſa fainte
garde «.
Suite du Plan ou Traité de Commerce entre les
Etats - Généraux & l'Amérique Unie..
5 ° . Les fujets de chacune des parties & les habitans
des Contrées , Ifles , Villes ou Bourgs , fous
l'obéillance ou appartenans à l'une d'icelles , auront
la liberté de venir avec leurs navires & bâtimens ,
leurs effets & marchandifes ( dont le commerce ou
importation ne font pas défendus par les Loix, ou
( 140 )
Ordonnances des Pays refpectifs , ) dans les Pays ,
Territoires , Villes , Ports , Lieux & Rivières réciproques
, & d'en reffortir , y demeurer & réfider ,
fans aucune limitation de tems ; de louer des maifons
, ou d'en occuper une partie chez d'autres ,
d'acheter toutes fortes de marchandifes & effets
légitimes , par- tout où ils en trouveront chez le
premier Artifan ou Débitant de la première main ,
ou de quelqu'autre manière , foit dans les marchés
publics , deftinés à la vente des marchandifes , dans
les Villes commerçantes , Foires , ou ailleurs , ou
ces effets ou ces marchandifes font manufacturés
ou vendus . Il leur fera permis d'amaffer , de tenir
dans leurs magafius & d'y mettre en vente , les
marchandifes & effets importés d'ailleurs . On ne
pourra pas les obliger non plus , & contre leur
confentement , d'apporter les fufdits effets ou marchandifes
aux Marchés publics ou Foires , fous
condition , cependant , qu'ils ne pourront pas les
vendre en détail , foit dans les boutiques ou ailleurs ;
ils ne feront pas chargés d'aucunes taxes ou impofitions
, à raifon de la fufdite exemption ou pour
d'autres caufes , excepté feulement pour ce qui doit
être acquitté pour leurs vaiffeaux , navires ou effets ,
felon les Loix & coutumes ufitées dans chaque Pays ,
conformément aux ftipulations de ce Traité . En
outre , ils auront pleine liberté de partir fans le
moindre empêchement ou difficulté , ( liberté , dont
jouiront auffi leurs femmes & enfans , s'ils en ont ,
ainfi que leurs domeftiques , au cas qu'ils veuillent
fuivre leurs maîtres ) & d'amener avec eux leurs
marchandifes , effets , vendus ou importés , quand
& pour tous les lieux qu'ils jugeront à propos , hors
les limites de chaque contrée , par terre ou par
mer , ou fur les rivières & lacs , nonobftant tous
Privilége , Loi , conceffion , immunité ou ufage à
ce contraires.
6°. Quant au calte , il en fera accordé une
( 141 )
entière liberté aux fujets des confédérés refpectifs ,
ainfi qu'à leurs femmes & enfans , s'ils font mariés .
On ne les obligera pas non plus à fréquenter les
Eglifes , pour affifter aux exercices de la religion
dans une autre place , & ils pourront exercer fans
aucun empêchement , leur religion , ſelon leur rit ,
dans les Eglifes , Chapelles , ou Maifons particulières
, à portes ouvertes. En outre il fera auffi
accordé la permilion de pouvoir enfevelir les fujets
de l'une des Parties contractantes , décédés dans les
Domaines de l'autre , & cela dans des lieux décens
& convenables , affignés à cette fin , felon l'exigeance
du cas ; & il ne fera jamais exercé d'outrage
en aucune manière quelconque , fur les corps morts
ou enfevelis .
7° . Il a de plus été conclu & établi comme règle
générale , que tous & un chacun des fujets , tant
de L. H. P. les Etats Généraux des Provinces-
Unies , que ceux des Etats - Unis de l'Amérique ,
dans tous les lieux & places quelconques , foumis à
leur Puillance , tant de part que d'autre › quant à
ce qui concerne tous les droits , impofitions ou
ufages , fous telle dénomination que ce puiffe être ,
eu égard aux effets , marchandifes , perfonnes
vaiffeaux , bâtimens , frêts , mariniers , navigation
& commerce , fe ferviront & jouiront au moins
des mêmes Priviléges , franchifes & immunités
& auront les mêmes prérogatives , tant devant les
cours de Justice, que dans toutes les autres chofes
qui peuvent avoir quelque relation , foit au commerce
, foit à quelques autres droits quelconques ,
dont jouit la Nation étrangère la plus favorifée ,
ou dont elle pourroit jouir par la fuite.
89 , L. H. P. les Etats -Généraux des Sept Provinces
- Unies , employeront les moyens les plus
efficaces, qui font en leur pouvoir , à l'effet de
protéger & de défendre tous les vaiffeaux & effets
appartenans aux fujets , au peuple , ou aux habitans
des fufmentionnés Etats - Unis de l'Amérique , ou
( 142 )
quelques-uns d'iceux , lefquels fe trouveront dans
leurs Ports , ou leurs Rades , ou dans les mers
voifines de leurs Etats , Ifles , Villes & Bourgs , &
de tâcher de recouvrer & faire reftituer aux véri
tables Propriétaires , leurs Agens ou ayant pouvoir ,
tous les bâtimens & effets enlevés dans les lieux
de leur jurifdiction ; & leurs vaiffeaux de guerre ,
ou autres fervant d'eſcorte , navigans en conformité
de leurs ordres , prendront fous leur protection tous
les navires appartenans aux fujets , à la Nation ou
aux habitans des fufmentionnés Etats-Unis d'Amérique
, ou à quelques-uns d'iceux , tenant le même
cours ou rhumb , & défendront ces bâtimens , tant
qu'ils tiendront le même cours , ou navigueront
par la même route , contre toutes les attaques ,
violence & oppreffion , le tout de la même manière ,
& comme l'exigeroit l'obligation où ils font de
protéger les navires appartenans aux fujets de L.
H. P. les Etats - Généraux des Sept Provinces - Unies
de Hollande .
9. Les Etats -Unis de l'Amérique & leurs vaiffeaux
de guerre , navigans fous leur autorité , dé .
fendront & protégeront auffi de la même manière
qu'il eft mentionné dans l'article précédent , tous
les navires & bâtimens appartenans aux fujets des
fufmentionnées Sept Provinces- Unies de Hollande ,
& ils employeront tous leurs efforts pour recouvrer
& faire reftituer aux véritables Propriétaires , les
navires & effets de ceux-ci , qui pourroient être
pris fous la jurifdiction des fufmentionnés Etats-
Unis d'Amérique , ou quelques- uns d'iceux .
La fuite à l'ordinaire prochain .
PRÉCIS des nouvelles de Londres , dus Décembre.
On lit dans la Gazette de la Cour , du 2 de ce
mois , l'extrait fuivant d'une lettre du Général Clinton
au Lord Germaine , datée de New- Yorck le
30 Octobre. » J'ai le plaifir de vous informer
que la flotte partie d'Angleterre fous le convoi des
vaiffeaux de S. M. l'Hyene & l'Adamante , avec ,
des recrues & des munitions de guerre pour cette
( 143
›
armée , après une traverfée favorable eft arrivée
heureufement ici le 15 courant. Je vous envoie
les états qui conftatent le nombre des recrues reçues
par cette occafion.
Le Major-Général Leſlie
à appareillé d'ici le 16 , & j'apprends que le 18 on
l'a vu entrer dans la Chéfapeak , avec un vent favorable
, de forte que vers le 20 , il a probablement
dû être dans la rivière James , & par conféquent
interrompre la communication de M. Gates
avec la Virginie. Je fuis perfuadé que le Lord
Cornwallis avec l'affiftance & la coopération
du corps du Major - Général Leflie , que j'ai mis
entièrement aux ordres de S. S. , prendra des mefures
propres à obliger M. Gates de fe retirer
de ces Provinces avant que le Général Leflie s'embarque
pour cette expédition ; j'avois prévenu le
Lord Cornwallis que cet Officier - Général devoit
agir conformément aux ordres qu'il lui donneroit
& je lui avois envoyé en même tems copie des
inftructions que j'ai données au Général Leſlie . →
Je profite de l'occafion pour tranſmettre quelques
dépêches officielles , récemment interceptées dans
une malle rebelle que nous avons eu le bonheur
de prendre en entier , & contenant des matières
qui ne font pas d'une petite importance . Les lettres
que j'envoie actuellement font celles qui me
paroiffent de la plus haute conféquence ; celles d'une
moindre importance feront envoyées par la première
occafion . Le Général Washington n'a pas
encore détaché un feul homme vers les parties
Méridionales , & felon tous les rapports que nous
fait le Général Arnold , M. Gates ne peut avoir
avec lui plus de 800 hommes de troupes continentales
. Le Général Washington eft toujours
à Tlappan ou dans les environs . Les François
n'ont point encore bougé de Rhode- Itland ; ils
ajoutent des fortifications à cette place . L'Amiral
Arbuthnot veille fur M. de Ternay , & c.
-
Les papiers interceptés dont il eft queſtion ,
femblent faire voir qu'il y a de la diffention entre
( 144 )
le Congrès & les Chefs de l'armée Américaine ; que
le Congrès eft embarraffé pour trouver des fubfides
; que la dépréciation du papier monnoie eft
toujours extrême ; que la marine Américaine eft
prefque annéantie , & qu'il y a un plan pour mettre.
le gouvernement Militaire au-deflus du gouverne - I
ment Civil. - Il eft vifible que le Général Clinton/
a cu pour principal objet de faire connoître en Eu
rope le contenu de fes papiers . Le plus important,
eft une lettre fignée de fept des Généraux qui fervent
à l'armée de Washington. Cette publication
vient fi à propos pour feconder les infidicules pro-,
clamations par lesquelles l'apoftat Arnold s'efforce
de fe rendre intéreffant auprès du Général Clinton
& de fon armée , qu'on ne peut s'empêcher
d'en fufpecter l'authenticité. On a plus d'une fois
mis ces artifices en ufage , mais aux raifons de
douter , il s'en joint quelques autres d'un certains
poids. D'abord c'eft que cette lettre fignée de fept
Généraux eft fans date , & enfuite c'eft que le Gé-i
néral Clinton ne s'explique ni fur le lieu , ni fur
le jour , ni für aucune des circonftances de l'enlès
vement de la malle qui contenoit ces papiers fi
importans. Il eft très- poflible que ce foit une machination
de l'apoftat Arnold , qui s'annonce pour
influer dans les confeils du Chevalier Clinton , &
que la bonne-foi même de ce Général ait été fure
prife
» Les 8 vaifeaux de ligne compofant l'efcadre
de l'Amiral Hood , font partis le 29 Novembre de
Spithéad. On les a vus devant Torbay le 36. Ils
font fuivis de toute la partie de la flotte pour les
ifles qui s'eft trouvée prête. Depuis le départ , la
nouvelle certaine eft arrivée que l'escadre Françoise
eft fortie le 6 de Cadix pour Breft en nombre con
fidérable. On eft perfuadé qu'elle ne peut manquer
de rencontrer la flotte partie le 29 fous l'Amiral :
Hood , & on eft très- inquiet de l'évènement.
On croit que
l'efcadre de Darby forte feulement
de 22 vaiffeaux de ligne , croife depuis le 15 fur les
Sorlingues. On dit qu'elle rentrera bientôt.
JOURNAL
POLITIQUE
DE
BRUXELLES.
TURQUI E,
De CONSTANTINOPLE , le 2 Novembre.
L'ATTENTION générale eſt toujours tournée
fur les nouveaux différens qui paroiffent
prêts à s'élever entre cet Empire & celui
de Ruffie. On croit s'appercevoir que le Miniſtère
Ottoman n'eſt pas éloigné de céder
fur un point , le libre paffage des paquebots
Ruffes , depuis qu'on lui a fait entendre
qu'ils ne devoient pas être confondus avec
les vaiffeaux de guerre , dont ils font diftingués
par le cornet de poftillon qu'ils
portent dans leur pavillon. Mais il eft furvenu
un nouvel incident qui peut amener
de nouvelles difficultés moins aifées à arranger.
Il arriva il y a quelques jours un bâtiment
chargé de bled ; le Capitaine net
pouvant s'en défaire auffi avantageufement
qu'il le défiroit , a voulu continuer fon
voyage dans l'efpoir de trouver un meilleur
débit dans la mer Blanche ; le Gouvernement
s'y eft oppofé ; il allègue que
l'on eft convenu de part & d'autre que
23 Décembre 1780 . g
-( 146 )
T
les bâtimens Ruffes qui viendroient ici de
la mer Noire avec des comeſtibles , ne
pourroient pas les aller vendre ailleurs . Le
Miniftre Ruffe infifte fortement de fon
côté fur le paffage illimité des navires de
fa nation.
:
Quant à l'admiffion de Confuls , la répugnance
de la Porte ne paroît point diminuée
, & la Ruffie loin de céder fur ce
point , vient d'ajouter encore une demande
qui lui donne plus d'extenfion . Elle veut ,
dit- on , pouvoir en établir dans tous les
lieux foumis à l'Empire Ottoman où les
circonftances pourroient l'exiger. Cet article
a été refufé le motif qu'on allègue ,
eft que fi l'on avoit ici cette condefcendence
, les autres Cours & en particulier
celle de Vienne prétendroient au même
droit , & que d'ailleurs la réfidence de tant
de Confuls , fur-tout dans la Moldavie &
la Walachie , gouvernées par des Princes
Chrétiens , pourroit donner lieu à des
intrigues & à des factions nuifibles à la
tranquillité de ces deux Principautés.
La pefte fe fait encore fentir dans cette
Capitale ; fes ravages moindres cette année
qu'ils ne le furent en 1778 , ne laiffent
pas d'être confidérables . C'eft fur- tout à Andrinople
qu'elle a été très- meurtrière ; en
quatre mois elle a enlevé près de 8000
habitans de 40,000 auxquels on évalue la
population de cette ville. On vient d'apprendre
qu'elle s'eft manifeftée aux Dar(
147 )
·
danelles. Un bâtiment marchand François
qui s'y eft rendu d'ici , il y a 15 jours , a
perdus hommes de fon équipage par cette
cruelle maladie , & le Capitaine fera obligé
de fe rendre à une autre échelle pour y
décharger fon bâtiment & faire la quarantaine.
SUÈDE.
De STOCKHOLM , le 26 Novembre.
LE Roi , la Reine & toute la Famille
Royale font revenus du Château de Gripsholm
dans cette réfidence depuis le 17
de ce mois. Ils y pafferont tout l'hiver ;
jufqu'à nouvel ordre il doit y avoir Cour
tous les Mardis .
Depuis quelques jours , il règne fur ces
côtes de violentes tempêtes qui ont caufé
de grands dommages au commerce . On
apprend d'Elfeneur que plufieurs navires
marchands ont fait naufrage ; parmi ces
bâtimens on en compte un Suédois chargé
de mâts pour le compte du Roi.
POLOGNE.
De VARSOVIE , le 30 Novembre.
C'EST le Comte Malachowski , Grand
Référendaire de la Couronne , qui a été
nommé Vice- Chancelier de la Couronne :
fon frere , Staroſte de Landecz , le remplace
dans la charge de Grand Référendaire.
g 2
( 148 )
Les départemens du Confeil Permanent
font actuellement réglés. Le Comte Chrep
towicz , Vice Chancelier de Lithuanie , eefkt
à la tête du département des affaires étrangères.
Le Prince Lubormirski , Grand Maréchal
de la Couronne , eft Chef de celui
de la Police ; le Comte de Branicki , Grand
Général de la Couronne , l'eft de celui de
la Guerre ; le Prince Primat , de celui de
la Juftice , & M. Koffewski , Tréforier de
la Cour pour la Pologne , de celui des Fihances.
La pefte , écrit - on de Krzemeniec , s'eft manifeftée
fur les terres du Comte Moczynski , on a fait
fur le champ environner par des troupes , la petite
Ville de Porochnia , & le Village Wolofzizika. Les
Payfans ayant appris par une trifte expérience , les
moyens les plus prompts qu'on peut employer
pour arrêter le mal , fe font d'abord raffemblés dans
les environs ; ils ont contraint les habitans des maifons
infectées de les quitter fur le champ & de fe retirer
dans les bois , après quoi ils ont brûlé ces maifons
avec les meubles & les hardes les plus capables
d'entretenir le mal. On raconte ainfi la manière dont
cette maladie a été apportée dans ces Cantons . Un
Négociant de Balta , petite Ville fur les frontières de
la Turquie , voulant fe rendre en Pologne , fut attaqué
& dévalilé par des voleurs dans les déferts qui
féparent les deux Etats . Les brigands vendirent enfuite
leur vol à des Juifs domiciliés à Wolofzizika ;
ces effets étoient fans doute infectés , puifqu'auffi
tôt qu'on les déballa pour les revendre en détail
la pefte s'eft manifeftée , & en peu de jours elle a
emporté 21 perfonnes ..
›
Cette nouvelle a d'abord fort effrayé ; le
Gouvernement a fait prendre les mesures
( 149 )
les plus efficaces pour empêcher le fléau
de s'étendre , & on eſpète que le froid qui
commence à fe faire fentir vivement le
fera entièrement difparoître.
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 30 Novembre.
LA Cour & la ville font plongées dans le
deuil le plus profond ; nous venons de
perdre notre augufte Souveraine . Le 24 de
ce mois S. M. I. & R. fut attaquée d'un
catharre accompagné des fymptômes les
plus fâcheux . Cette nouvelle qui fe répandit
à l'inftant excita l'alarme. Le lendemain
S. M. I. & R. fe trouva un peu
foulagée ; on concevoit les espérances les
plus flatteufes ; mais la nuit fut fi mauvaife
que cette Princeffe demanda les Sacremens
de l'Eglife qu'elle reçut avec la
piété la plus exemplaire. Le 27 le mal empira
; fa refpiration devint moins libre , le
pouls plus foible , plus intermittent ; cependant
une fueur abondante qui furvint
& qui fut fuivie de plufieurs évacuations
parurent foulager S. M. I. & R.; elle paffa
la foirée affez tranquillement , & elle com
mença même à s'endormir d'un fommeil
affez paiſible ; mais cette lueur de changement
ne fut pas de longue durée . Les oppreffions
fe manifeftèrent de nouveau pendant
la nuit , & cet état de fouffrances
dura jufqu'au matin 28 que S. M. I. &
g 3
( 150 )
R. fe fit apporter l'Extrême- Onction qu'elle
reçut des mains du Nonce du Pape. Depuis
ce moment elle fe trouva un peu plus
tranquille ; l'après - dîné les fymptômes ne
furent pas meilleurs ; les forces diminuèrent
, mais la tête refta libre & l'eſprit préfent.
La nuit fut beaucoup plus mauvaiſe ,
& le 29 le mal empira tellement pendant
la journée , que le foir un peu avant 9
heures nous eûmes la douleur de perdre
la plus digne & la plus refpectable des
Princeffes qui aient occupé le trône , &
dont le nom feul rappellera toujours la
vertu & la bonté perfonnifiées. Marie Thérèfe-
Walpurge-Amélie-Chriftine , fille de
l'Empereur Charles VI , née le 13 Mai 1717 ,
époule en 1736 , & veuve en 1765 de
François Duc de Lorraine , Grand Duc de
Florence , & depuis Empereur , a vu l'Europe
entière rendre hommage à fes grandes
qualités & à fes vertus ; & a mérité le beau
nom de mere de la patrie que lui ont donné
les peuples qui la pleurent.
De HAMBOURG , le 30 Novembre.
M. de Groff , Réfident de la Cour de
Ruffie , a remis à notre Régence une copie
du traité d'alliance conclu entre fa Cour &
celle de Danemarck , figné le 9 Juillet dernier
, & ratifié enfuite le 21 du mêine mois
à Pétersbourg : au bas de ce traité le trouve
l'acceffion de la Cour de Suède.
Le Baron de Roſencron , qui fe rend à
( 151 )
2
Copenhague , où il va remplacer le Comte
de Bernſtorff dans le département des affaires
étrangères , arriva ici le 25 du mois der
nier , & continua le lendemain fon voyage
pour Copenhague.
Les liaiſons formées entre les Puiffances
Septentrionales , pour la défenfe des droits
de la neutralité , fe fortifient de jour en
jour. On voit régner entr'elles le concert
& l'harmonie , & elles ne ceffent de fe
donner des marques de leur fatisfaction
réciproque à ce fujet. Le 16 du mois dernier
le Miniftre de Ruffie remit à M. Guldberg
, Secrétaire d'Etat de S. M. D. , une
belle tabatière enrichie de diamans.
Les Puiffances neutres auront le printems
prochain des forces refpectables en mer : la
Suède armera 12 vaiffeaux de ligne & 8 frégares
; le Danemarck , 20 vailleaux & 10
frégates : la Ruffie fe propofe de porter fa
flotte à 24 vaifleaux & 10 frégates . On apprend
d'un autre côté que les Provinces-
Unies font dans le deffein de faire fortir
dans peu 20 vaiffeaux ou frégates : on fait
qu'elles font en état de les porter encore à
un plus grand nombre.
ITALIE.
De LIVOURNE , le 27 Novembre .
L'ORDONNANCE publiée en France le 30
Août dernier , fur l'établiffement des nouvelles
priſons , a mérité les applaudiffemens
8 4
( 152 )
,
de tous les amis de l'humanité , par les
principes bienfaifans qui l'ont dictée , & par
la diftinction qui y eft faite entre les criminels
, pourfuivis pour des crimes , &
ceux qui ne doivent leur captivité qu'à des
revers de fortune. Le Grand- Duc notre
Souverain , dont le règne fournit l'exemple
d'une adminiſtration conftamment fage
& humaine , vient de faire la même diſpofition
, en ordonnant qu'à l'avenir les prifonniers
pour dettes civiles foient déformais
féparés des criminels & tranfportés dans de
nouvelles prifons , conftruites fur l'emplacement
de l'ancienne Eglife de Ste Apollinaire :
ils y auront la liberté de fe promener dans
un préau & d'y traiter de leurs affaires
avec les perfonnes qui pourront les y ve
nir trouver.
Par un autre Edit S. A. R. a aboli les
loix foreftières , qui apportoient trop de
gêne dans la coupe des bois ; & elle a permis
aux propriétaires des forêts de la Tofcane
, jufqu'à un mille des Apennins , d'en
ufer pour les coupes comme ils le jugeront
à propos , fans avoir befoin d'une permiffion
à cet égard.
Le Commandant de l'Efcadre Ruffe , à
l'ancre dans ce Port , a reçu la fâcheufe
nouvelle que le 6e vaiffeau de ligne de fon
Efcadre a fait naufrage aux Ifles d'Hières ,
mais qu'à l'exception de 14 perfonnes tout
l'équipage a eu le bonheur de fe fauver.
Hier le Griffon , frégate Suédoiſe , eſt en
( 153 )
trée dans ce Port ; elle eft commandée par
le Chevalier Thomas Kullemberg. Cette
frégate eft montée de 44 canons &´a 380
hommes d'équipage .
ESPAGNE.
De CADIX , le 24 Novembre.
> LE 20 de ce mois la divifion de D.
Vincent Doz eft rentrée dans ce Port . Elle
avoit perdu de vue la flotte & le convoit
François le lendemain de fa fortie , parce
que le Chef- d'efcadre qui la commande
avoit été obligé de rallentir fa marche pour
attendre le Brillanté , qui ne put fortir du
Port , tandis que M. d'Estaing forçoit de
voiles le vent étant très- favorable ; ainfi
cette efcadre n'a pu rien nous apprendre ;
elle croifoit depuis le 9 vers le cap Spartel
, & ce n'eft que fur un ordre qu'elle
a reçu qu'elle eft revenue dans la baie .
C'étoient les frégates la Cérès & la Magicienne
qui parurent le 15 à 2 lieues en
mer ; elles venoient fans doute chercher
la Courageufe , qui a été les joindre fans
que nous ayons pu apprendre fi M. d'Eftaing
s'étoit alors fort éloigné. Quoiqu'il
foit entré tant ici qu'à Algéfiras des vaiffeaux
qui auroient dû rencontrer M. d'Eftaing
, aucun ne nous en a apporté de
nouvelles. Nous ne favons de l'armée Angloife
que ce qu'on nous écrit de Madrid ,
où l'on a été informé qu'un vaiffeau Da
g S
( 154 )
nois de 60 canons l'a rencontrée le 12 à
l'oueft du cap Finiſterre fe difpofant à
retourner vers fes ports , fur l'avis qu'elle
a eu de la fortie des flottes combinées ;
tel eſt du moins le rapport du Capitaine
Danois , & il eft fort croyable.
Il s'eft répandu ici le bruit que M. de Galvez
ayant été à la Havanne preffer l'armement
deftiné contre Penfacola , le Marquis de Solano
eft forti le 15 Septembre avec 10 vaiffeaux
de ligne & 10,0co hommes pour entreprendre
cette expédition , dont nous ne tarderons
pas à avoir des nouvelles , fi véritablement
elle a eu lieu .
>
On écrit d'Algéfiras que les ennemis continuent
de tirer toutes les nuits fur nos
ouvrages avancés , fans caufer de plus grands
dommages qu'ils ne l'ont fait juſqu'à préfent
à nos batteries ; mais ils ont tué S के
6 foldats & en ont bletlé quelques autres .
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 10 Décembre.
Il y a long- tems que l'on foupçonnoit
de l'exagération dans la relation de la victoire
de Camden ; on étoit confirmé dans
cette défiance par le filence qu'on gardoit
fur les fuites qui n'auroient pas manqué
d'être importantes , fi , comme on le difoit ,
les Américains étoient vaincus , découragés
, & difperfés. La circonfpection du Général
Cornwallis , après l'avantage qu'il
avoit obtenu , prouvoit qu'il avoir moins
( 155 )
d'importance qu'on n'affectoit de lui en
donner . Les dernières nouvelles arrivées
de ces contrées en ont convaincu. La
défaite du Colonel Ferguſon , & du
corps de 1400 hommes qu'il commandoit ,
paroît très- pofitive. C'eft le 7 Octobre , à
4 heures du matin , que l'action a eu lieu
fur Kings -Mountain ; elle a duré 47 minutes.
Les morts , parmi lesquels on compre
le Colonel , font au nombre de 150 ; les
prifonniers de 810 , dont 150 font bleffés.
Les Américains ont perdu 20 hommes , au
nombre defquels eft le Major Chroncelle
du Comté de Lincoln . On ne peut donner
des circonftances plus détaillées d'un
fait auffi intéreffant ; c'est par ordre du
Congrès qu'il a été publié , & il eft revêtu
de tant de marques d'authenticité , que c'eſt
envain que le parti ministériel effaye de
le rendre douteux (1).
Cet évènement ne peut que changer la
face des affaires dans cette partie des Etats-
Unis . Les fecours que le Général Leflie
conduit au Lord Cornwallis ne pouvoient
avoir été envoyés plus à propos ; on s'attache
à en tirer les augures les plus favorables.
Déja l'on annonce l'arrivée de
(1) Le doute ne tombe que fur les 1600 chevaux que les
Colonels Américains Campbell , Cléveland , Shelby, Sever,
William , Brandon & Lacey détachèrent du Corps de 3000
hommes qu'ils avoient raffemblés pour les envoyer contre
le Colonel Ferguſon . Mais ce doute tombe en lifant com→
me il faut lire 1600 volontaires au lieu de 1600 chevaux
effet difficiles à trouver.
€13
g 6
( 196 )
ce renfort dans la Chefapéak & la foumiffion
des habitans de cette partie , qui fe
trouvant fans défenfe , n'ont pu que prêter
le ferment de fidélité qui n'eſt jamais
refufé au plus fort. Malgré ce fecours , on
ne croit pas le Lord Cornwallis en état
de pouffer loin fes avantages ; on fe prépare
à lui en faire paffer de plus grands.
Voici l'état des troupes qu'on deftine à recruter
fon armée ; 3000 Hanovriens , 800
Brunſwickois , 400 hommes d'Anfpach
1500 Heffois , 6000 Anglois , 2800 Irlandois
; total 14,100 hommes.
Ce n'eft pas dans la Caroline feule que
nous avons befoin de renforts ; l'armée de
New-Yorck en demande de confidérables
pour la mettre en état de réfifter aux Américains
& aux François réunis. Quoi que
l'on dife du découragement du Congrès ,
de celui de l'Amérique entière , il eft évident
, par la conduite même du Général
Washington envers le Major André , qu'il
regarde les affaires de l'Amérique fous un
autre point de vue que celui fous lequel
on cherche à nous les repréfenter en Europe.
Un homme auffi prudent n'auroit ,
fans doute , pas puni avec toute la rigueur
des loix militaires un Officier d'un mérite
auffi diftingué , s'il eût eu le moindre lieu
de croire que l'Amérique , hors d'état de
fe défendre , finiroit par fe réconcilier avec
la G. B. Ce fait a déconcerté nos Minif
tres & leurs adhérens , qui ne pouvoient
( 157 )
s'imaginer que les Etats - Unis oferoient con
fommer cet acte de vigueur , qui va nous
forcer à ufer de plus de modération que nous
ne l'avons fait jufqu'à préfent.
» A la honte des Armes & de la Nation Britanniques
, il n'y aura pas en Europe une feule Cour
où l'on ne dife tout haut qu'avec toutes les forces
que nous avons envoyées ou que nous pourrons envoyer
en Amérique , il nous eft imponible de la
fubjuguer , que tous nos fuccès le réduisent à corrompre
des Officiers , & à négocier avec des gens
fans honneur pour trahir leur Pays & leurs camarades.
Si cette manoeuvre indigne n'eſt pas condamnée
de la manière la plus authentique par le Parlement ,
il faut s'attendre à voir nos fortereffes rendues à l'ennemi
, nos armées fubjuguées par l'or , nos flottes facrifiées
, nos Héros , nos Miniftres & nos Rois
même affaffinés .
Lorsque le Gouverneur Jonhſtone fat acculé
d'avoir employé des moyens de féduction auprès
d'un Membre du Congrès pour l'engager à trahir
fon Pays , tous les Miniftres ont nié hautement
le fait & défavoué de la manière la plus pofitive un
pareil procédé comme une infamie arroce. La malheureufe
fin du fieur André a trahi enfin leur fe
cret , en faisant voir clairement que l'or de l'Angle
terre eft beaucoup plus efficace que fes canons & les
bayonnettes «.
Ce font nos guinées qui nous ont donné
le Général Arnold ; cette acquifition ne
vaut peut-être pas le prix qu'elle nous a
coûté ; nous cherchons du moins à ne
pas perdre tout à-fait notre argent en faifant
agir ce traître autant qu'il eft poffible.
pour en gagner d'autres par fon moyen ;;
nous ignorons quels feront fes fuccès. Il
( 158 )
a publié une nouvelle proclamation adref
fée aux Officiers & Soldats de l'armée con.
tinentale , qui ont à coeur les intérêts réels
de leur pays , & qui font déterminés à
ceffer d'être les inftrumens ou les dupes du
Congrès & de la France. Tel eſt le titre
de cette pièce fingulière , dans laquelle il
annonce qu'autorifé par le Général Clinton
à lever un corps de cavalerie & d'infanterie
qui fera nourri , habillé & payé par
la G. B. comme les autres corps qu'elle a
à fon fervice , il offre tous les avantages
qu'il croit propres à féduire ; il fait un
tableau chargé de l'état de détreffe dans
lequel languiffent les troupes Américaines ,
& il lui oppofe un tableau exagéré de l'abondance
qu'ils trouveront fous les drapeaux
de l'Angleterre. Il entreprend en mêmetems
de femer par- tout la défiance fur les
fuites de la guerre , & le découragement
qui doit en être la conféquence. Cette proclamation
fuivie de près de la publication des
lettres prétendues interceptées des principaux
Officiers de l'armée , qui femblent
deftinées à prouver la vérité des allégations
du Général Arnold , confirme les doutes
que nous avons déja élevés fur l'authenti
cité de ces lettres . Tout cela peut favorifer
pendant quelques momens le parti miniftériel
en Europe , mais on ne croit pas
que la caufe de l'Angleterre en tire de
grands avantages en Amérique.
Il paroît qu'au commencement de No
( 159 )
vembre l'Amiral Rodney n'étoit point encore
retourné aux Ifles ; heureuſement que
le départ du Comte de Guichen n'y rend
pas fa préfence fi inftante & fi néceffaire ;
mais fon féjour à New-Yorck ne nous a
été d'aucune utilité , puifque les François
reftent tranquillement en poffeffion du poſte
important de Rhode Iſland , que M. de Ternay
eft inattaquable dans le port de New-
Port , & qu'en confervant fes forces entiè
res , il fe trouvera en état l'année prochaine
de favorifer la jonction des renforts qu'il
attend , & le débarquement des troupes qui
doivent groffir l'armée du Comte de Rochambeau.
On efpère que l'Amiral Rodney
mettra nos Ifles en état de défenfe , avant
l'arrivée des forces que les François doivent
envoyer de ces côtés.
» Le Gouvernement de la Jamaïque , dit un de nos
papiers , eft enfin ôté à M. Dalling auquel on donne
pour fucceffeur M. Campbell qui eft revenu , il y
a quelque tems , de Charles Town , à caufe d'une
difcuffion qu'il a eue avec le Général Prevoft . Les
plaintes que les Négocians & autres Habitans de la
Jamaïque ont portées contre M. Dalling ont , dit on ,
occafionné fon rappel. Elles portent fur la dernière
expédition contre le Fort St-Juan ; & ils prétendent
que fon empreffement à faire réuffir cette entreprife ,
l'avoit rendu imprudent au point de laiffer l'Iſle dénuée
de toutes les forces militaires , & que fi alors
M. de Guichen , qui croifoit dans le voisinage , l'eût
attaquée il n'y auroit trouvé aucune réfiftance. Lé
climat du Continent Efpagnol fur lequel on a fait
cette malheureuſe expédition a été très funefte aux
Matelots ; le vaiffeau de guerre la Reſource a perdu
( 160 )
100 hommes ; & le Hinchinbroke près de 150 , &
les troupes en ont perdu en proportion ; voilà à-peuprès
tout ce qu'a produit cette entrepriſe qui ne
devoit être exécutée que dans une faifon plus favorable
, & que les circonftances doivent forcer d'abandonner
«.
Il ne manque plus à préfent des vaiffeaux
de guerre , qui ont efcorté la flotte de la Jamaïque
, que le Lion , de 64 canons ; le Sultan
, de 74 , eft arrivé à Portſmouth . Cette
flotte a effuyé bien des revers dans fa traverfée
; 9 bâtimens marchands & richement 39
chargés ont été engloutis dans les flots : on
plaint fur-tout le fort de Mill Maitland , fille
du Capitaine Maitland ; elle revenoit en
Angleterre à bord d'un de ces navires ; elle
étoit à la fin de fon voyage lorfque le bâtiment
, fort endommagé par les tempêtes ,
coula à fond : deux autres vaiffeaux accoururent
pour lui donner du fecours ; mais ils
n'en eurent pas le tems , & ils ne purent
même fauver aucune perfonne de l'équipage.
La lettre fuivante , écrite par un Officier
à bord de l'Hector , en mer le 8 Octobre
par la latit . 29 N. long. 73 O. , peut
donner une idée de ce qu'a fouffert l'Ef
cadre de Rowley , qui a efcorté la flotte
jufqu'à une certaine hauteur.
» Les du courant , allant de conferve avec 7
vaiffeaux de ligne , nous fumes accueillis par un
terrible ouragan , le vent fouflant de toutes les
pointes de la bouffole . Un peu avant 2 heures du
matin tous nos mâts avoient été rompus par la
-
( 161 )
force du vent ; le grand mât avoit confenti pref
que fur le pont , le mât de mifaine à environ 14
pieds fous la hune , & le mât d'artimon précisé
ment au- deffous des traverſes de la hune , le beaupré
à quelque diftance du chouquet. A 3 heures nous
avions 9 pieds & demi d'eau dans notre calle. Au
point du jour nous vîmes trois de nos vaiffeaux entièrement
démâtés , ( le Ruby , le Berwick & le
Bristol ) ; nous n'avons point appris en quoi l'Amiral
Rowley & les s autres vaiffeaux ont fouffert ;
nous avons un peu réparé nos dommages , & nous
fommes maintenant en route pour la Jamaïque ,
Le Bureau de l'Amirauté craint fortement
que le Graffton , vaiffeau pavillon , monté
par l'Amiral Rowley , n'ait péri : fes craintes
font fondées fur le témoignage confirma
tif de tous les Officiers du Berwick , qui
étoient de quart , lorfque les fanaux du
Graffton ont difparu.
On commence a être raffuré fur la flotte
de l'Amiral Darby , depuis qu'on la fait
en-deçà des Sorlingues , & s'avançant fans
doute pour le rapprocher de nos Ports à l'apparition
de celle du Comte d'Eſtaing , dont
la fupériorité ne permet pas à notre Amiral
de fe compromettre devant elle.
30 Si l'Oppofition , lit-on dans un de nos papiers ,
abandonnoit les Miniftres actuels à eux- mêmes , il
n'y a pas le moindre doute que tout iroit à merveille.
Un des Lords difant , il y a quelques jours , dans
la Chambre des Pairs , que l'on auroit dû prendre
plus de précautions relativement à la flotte qui à
été prife le 9 Août , le Lord Sandwich répondit
avec la fagacité ordinaire » qu'il étoit fort heureux
que l'escorte n'eût pas été plus confidérable, atten-
"J que feton toutes les apparences ; elle feroit pa- du
( 162 )
» reillement tombée entre les mains de l'ennemi «¸
Des Politiques ftupides qui ne voient que la furface
des chofes ne feroient peut-être pas en état de fentir
la fageffe de cette réponſe. En conféquence il faut
leur dire que cela fignifie que moins on aura de
vaifleaux de guerie pour escorter les bâtimens marchands
, moins notre marine court de danger ; mais
ce qu'il y a de fâcheux , c'eft que la Nation ne goûtera
pas la recette quoique ce foit pour fon plus
grand bien «.
On affure que la Cour a reçu dernièrement
des dépêches du Chevalier Yorke ,
Ambaffadeur auprès des Etats-Généraux des
Provinces Unies ; elle annonce , dit- on , l'ac
ceffion de la République à la neutralité armée
; mais il n'eft pas encore question de
fa réponſe au dernier Mémoire préſenté par
le Chevalier Yorke , au fujet des papiers
trouvés fur M. Laurens. Oh ignore
celle qui y fera faite ; la nouvelle de fon
acceffion à la confédération du Nord ne
nous prépare pas à en recevoir une aufh
fatisfaifante que nous la defirerions ; il faudra
fe contenter du défaveu du traité négocié à
Amfterdam , & ne pas infifter fur la punition
du penfionnaire , qui ne peut guère
s'exiger' , dès que le Magiftrat , qui fait partie
de la fouveraineté , le juftifie en avouant
fa conduite.
» La féance de la Chambre des Communes du 4
a été fort orageufe . M. Pultney préſenta d'abord
une pétition des habirans du Bengale , contre l'Adminiſtration
de la Juftice , telle qu'elle a été établie
par acte de la 13e année du règne actuel. Entre
autres abus il fit remarquer que les Juges de
( 163 )
-
Chancellerie , par-devant qui fe portent les appels ,
font les mêmes qui ont jugé en première inftance.
Il demanda l'admiffion de la pétition pour être prife
en confidération après les vacations. Comme il
demandoit en même-tems une immenfe production
de Papiers , le Lord North le pria de remarquer que
ceux de la production faite il y a quelques années
n'avoient pas été lus . Sur cette objection la motion
pour les Papiers fut retirée. Le Lord Lisburne ,
l'un des Commiffaires de l'Amirauté , propofa à la
Chambre formée en Comité , l'octroi , 1º. d'une
fomme de 382,000 liv. fterl. pour l'ordinaire de
la marine , ce qui comprend les demi payes dans
l'année 1780. 2°. D'une fomme de 670,000 liv.
fterl . pour les conftructions & réparations , tant
dans les chantiers du Roi , que dans ceux des Entrepreneurs
. » Pourquoi , s'écria M. Townshend ,
voit- on fur les états de la demi-paye un fi grand
nombre d'Officiers ? Pourquoi fur 61 Amiraux que
» là nation paye , n'y en a- t - il pas plus de 20 en
» activité ? Il eft vifible que notre marine eft mal
» adminiftrée . Nous avons actuellement à la mer
» une grande efcadre qui n'ofe plus le porter au
large , de peur de rencontrer un ennemi fupérieur
» en forces : il y a cependant encore dans Plimouth
des vaiffeaux dont on pourroit la renforcer : eft-
» ce- là cette force fi vantée de la marine Britan-
» nique « ? Le Lord Lisburne répondit , que quant
aux Amiraux, il y en avoit beaucoup qui étoient hors
d'état de fervice , » d'autres , ajouta-t- il , ont des
» raifons que j'ignore pour s'en abftenir . Je connois
» celles de l'Amiral Barrington. Il s'eft excufé de
prendre le commandement en Chef qui lui a été
offert , parce qu'il prétend n'avoir pas la capacité
néceffaire pour un pofte de cette conféquence «.
ל כ
ב כ
---
-
M. Gafcoyne , autre Membre de l'Amirauté ,
après avoir dit que beaucoup des Officiers qui pacoiffoient
furcharger les états , étoient employés
( 164 )
au fervice des recrues , reprocha à M. Townshend
d'avoir pu avancer que notre grande efcadre fe cache
pour ne point fe trouver fur le paffage d'un ennemi
fupérieur. » Nos vaiffeaux , continua- t-il ,
» font commandés par de braves Officiers , qu'aucunes
forces fupérieures de l'ennemi ne fauroient
intimider , & qui ne fuiront jamais quand ils fe
trouveront en fa préſence «. M. Townshend
aflura qu'il n'avoit rien dit qui pût porter atteinte à
l'honneur des Officiers , mais qu'il avoit ſeulement
parlé de l'efcadre où il jugeoit qu'on n'a pas envoyé
les forces fuffifantes pour attaquer l'ennemi.
-
Le Lord North défendit le Ministère fur la création
de la quantité énorme d'Officiers dont on l'inculpoit
, & la rejetta fur les Amiraux. M. Fox
annonça que s'il donnoit fon aveu à la motion , ce ne
pouvoit être que dans l'espoir de faire établir unë
enquête fur l'Adminiftration de Mylord Sandwich ,
& nommément fur les motifs qui ont fait donner
à un homme déshonoré le gouvernement de l'hopital
de Gréenwich. Il fut appellé à l'ordre par le
Lord Nugent qui fit voir l'énormité d'un abus comme
celui que fouffroit la Chambre , où l'on en eft
venu à s'injurier hautement & à tirer le fabre ou le
pistoler comme dans les Diètes de Pologne . » Rien ,
dit- il , n'eft plus capable d'avilir notre Parlement
❞ aux yeux des étrangers comme à ceux de la na-
➜tion même. Bientôt ce ne fera plus par la profon
deur de fes vues publiques , par les connoiffances
en finances que fe rendra recommandable un premier
Ministre d'Angleterre. Ce fera par fon habileté
dans l'art de l'efcrime , ou par fon adreffe
» à placer une balle «. Le Chevalier Robert Smith
foutint que M. Fox étoit parfaitement dans l'ordre .
Il s'agit , dit-il , de l'argent qu'on vient d'accorder
» pour la marine. C'eſt affurément bien le cas de parler
de la manière dont elle eft adminiftrée. Eft - ce que
la force d'une marine confifte dans du fer & dans
37
و د
-
( 165 )
•
» du bois , n'eft- ce pas dans les talens , dans la fageffe
de ceux qui la conduifent ? Or nous maintenons
ici qu'elle eft en de très -mauvaiſes mains , &
» nous en donnons , entre mille autres preuves , celle
-
» de la fauffe & mauvaiſe diſtribution qui fe fait des
» hommes & des diſtinctions . Ce n'eft point la
→ conviction intime de fon incapacité , reprit ici M,
» Fox , qui a empêché l'Amiral Barrington d'accepter
» le commandement en Chef qui lui a été offert.
» C'eft la crainte d'avoir pour fecond une créature
» de ces mauvais Adminiftrateurs : c'eft la perfuafion
où il étoit que fon avis contrarieroit toujours
le leur , & que fa confcience feroit continuellement
» aux prifes avec leur corruption «. Il juftifia de
même le Chevalier Robert Harland , le Lord Howe ,
l'Amiral Keppel , &c . &c. Il renouvella ici la promeffe
d'attaquer directement le Lord Sandwich après
les vacations. Le Lord North prit hautement la
défenfe de l'Adminiſtration pour le gouvernement,
conféré à l'Amiral Pallifer , & qu'il affura n'être
qu'un objet de 7 à 800 liv. fterl . par an. Il déclara
qu'il avoit eu fa partcomme les autres dans ce choix,
& que s'il avoit quelque regret , c'étoit de ce qu'on
ne l'avoit pas fait plutôt , & de ce qu'on n'avoit pas
fuivi le defir exprimé par M. Burke de le voir ample .
ment récompenfé pour fon mérite militaire , plutôt
que de lui voir donner un Confeil de guerre. II
obferva que d'ailleurs il n'avoit jamais été jugé fur
les motifs qu'il avoit eu pour accufer l'Amiral
Keppel , que le Confeil de guerre de l'Amiral Keppel
en prononçant comme il avoit fait contre M. Pallifer
, avoit paffé fes pouvoirs , & enfin que celui
qui avoit été donné à M. Pallifer , avoit déclaré
que fa conduite avoit été éminemment exemplaire
& méritoire , & qu'ainfi il n'y avoit aucun reproche
à faire à l'Adminiſtration pour avoir récompenfé un
homme qui avoit reçu un jugement fi honorable.
--Le Chevalier Hugh Pallifer parla lui -même dans
( 166 )
---
fa propre caufe , & fit voir avec quelle rigoureufe
injuftice il avoit été traité par le premier Confeil
de guerre qui avoit refufé d'entendre fa réplique
& d'apprendre de lui les motifs de l'accufation qu'il
avoit intentée. Il parla une heure & offrit d'en dire
beaucoup davantage , fi c'étoit le defir de l'Amiral
Keppel & de fon parti. Il menaça même de les
mettre au jour : Ma conduite , dit-il , ne craint
point le grand jour , & par-tout elle foutiendra
» d'être mife en comparaifon avec celle de l'Amiral
» Keppel , qui a éprouvé une faveur injufte , & c.
L'Amiral Keppel avoua qu'il feroit mort peu
après le Jugement , fi la Chambre n'eût pas eu
la bonté de faire pour lui une exception de la règle
en permettant qu'il fût jugé à terre. Il déclara que
jamais il ne nommeroit fon ennemi perfonnel autrement
que le Gouverneur de l'Hopital de Greenwich ;
mais quoique toutes ces vaines allégations ne lui paruffent
pas mériter une réponſe férieuſe , il offrit
cependant , pour répondre à l'efpèce de défi de fon
adverfaire , de folliciter lui- même qu'on relevât de
leur ferment les Juges du Confeil de guerre , afin
qu'ils puffent informer le Parlement de tout ce
qu'ils favoient. M. Fox reprocha aux Minifttes leur
inconféquence. D'abord ils avoient paru blâmer la
précipitation de M. Pallifer , lorqu'il porta l'accufation
à l'Amirauté , tandis qu'aujourd'hui ils donnent
les plus belles couleurs à toutes fes démarches
. M. Smith obferva que Milord North oublioit
trois mots qui rabattoient beaucoup de l'honneur
que faifoit à M. Pallifer le fecond Jugement,
où l'on lit que fa conduite avoit été » en quelques
»points éminemment exemplaire & méritoire «
ce qui faifoit entendre qu'en quelques autres , elle
n'avoit pas mérité le même éloge. Ainfi finit cette -
difcuffion.
---
La queftion pour les deux objets de ſubſide paſſa
d'une voix unanime.
( 167 )
R
1
S
20
Cette querelle au fujet du Chevalier Pallifer
continua le lendemain , qu'il fut arrêté que les
minutes du Confeil de guerre de cet Amiral feront
produites à la Chambre , qui s'occupera de leur révifion
après les vacances. Le 6 , la Chambre s'eft
ajournée au 13 Janvier prochain « .
On lit dans nos papiers la lettre fuivante,
fignée par un Membre du dernier Parlement
, que l'on croit être M. Temple Luttrel
. Comme elle contient de très-amples &
de très-exactes informations fur la marine
Angloife , nous nous faifons un devoir de la
tranfcrire.
Les Miniftres continuent le manége frauduleux
qu'ils n'ont ceffé de mettre en oeuvre chaque année ,
relativement à l'état de ia marine Angloife . Si le Lord
Sandwich vient à bout de perfuader à une multitude
crédule qu'il a préfentement des forces égales aux
arméees navales réunies de France & d'Espagne ,
quel fera l'effet naturel de cette illufion ? Non-feulement
il fe fouftraira à la jufte condamnation pro.
noncée hautement par lui- même , contre un premier
Lord de l'Amirauté , qui n'auroit pas mis fur pied
un tel armement , mais il pourra encore enlever
les fuffrages d'une grande partie de la nation , &
obtenir affez de crédit auprès d'elle , pour foutenir
une guerre contre toutes les forces de nos en.
nemis confédérés , avec lefquels , fuivant lui , nous
pouvons hardiment nous meſurer. Une foule d'Ecrivains
mercénaires proſtituent d'avance leur talens
dans les feuilles miniftérielles du jour , pour exalter
La capacité. Inftruit comme je le fuis de l'état des
chofes , je crois qu'il eft de mon devoir d'expofer
la vérité , dans l'espoir qu'on prendra les mesures
néceffaires pour remédier au mal avant qu'il ne foit trop tard. Lorfqu'on
produifit
l'hiver dernier les eftimations
& les dépenfes
de la marine
, & qu'on
( 168 )
octroya 600,000 liv. ft. pour les conftructions &
réparations , &c. , on affura le Parlement que cent
vaiffeaux de ligne feroient employés en 1780 , on
promit d'en ajouter cinq au fix nouveaux à nos elcadres
pendant cette campagne , outre quatre ou
cinq qui feroient réparés ; & en effet , il a été porté
fur les comptes 13,000 hommes de mer audeffus
des 85,000 octroyés pour l'année , qui
coûtent chacun au- delà de 4 1. fterl. qui leur font
affignés par mois . A- t-on tenu ces brillantes promeffes
? Loin que nos forces navales aient été accrues
cette année , le nombre de nos vaiſſeaux a confidérablement
diminué : le ( 1 ) Barfleur , la ( 1 ) Bellone
& le (3 ) Torbay ont été réparés , (4) & trois
nouveaux vaiſſeaux de ligne ( un de 74 & deux de
64 ) , ont été lancés & équipés ; un ſeul eſt ſorti
d'un chantier de Roi , car on ne peut pas compter
pour cette année le Magnanime , qui vient d'être
fini , & qu'on grée actuellement dans un chantier
du Roi dans la Tamife. Deux nouveaux vaiffeaux
de ( 5 ) 50 canons ont été auſſi ajoutés depuis le mois
de Janvier . Mais le Saint- Alban ( 6 ) , le Bleinheim &
l'Arrogant , ( qui font tous comptés depuis un an
dans notre grande efcadre ) ont été défarmés &
mis de côté pour cette année au moins , & les deux
derniers probablement pour toujours . Le ( 7 ) Corn--
wall, la Défiance , n'exiftent plus . Le ( 8 ) Fame
eft abfolument hors d'état de fervir ; le Boyne ,
de 70 canous , le Medway & le Panther de 60 ,
pas moins de 7 vaiffeaux & de so canons , font tous
Il eft de l'efcadre de l'Amiral Hood.
( 2 ) Il eft à la grande efcadre & a fait toute la campagne.
(3 ) Ileft de l'efcadre des Ifles depuis le 11 Juin .
(4 ) La Fortitud , l'Inflexible , le Belliqueux.
(5) L'Adamant , le Léandre.
(6) Le Saint- Alban vient de fe rendre à Spithéad.
(7) Le Cornwall a périaux Ifles , la Défiance en Amériq.
(8 ) Le Fame eft à Ste- Lucie,
revenus
( 169 )
-
1
revenus en Angleterre dans le cours de l'année préfente
& ils exigent des réparations confidérables. Je
défie le Bureau de l'Amirauté d'indiquer un feul
jour de cette année où nous ayons eu plus de 80
ou 81 vaiffeaux de ligne effectivement équippés en
guerre. Il s'enfuit donc que tous nos vaifleaux en
général atteignent un an plutôt qu'auparavant l'état
de dépériffement. Il s'offre encore une réflexion plus
décourageante. Eft-il vraisemblable que nous foyons
en état de maintenir long-tems une marine auffi
formidable ; car quoique nous ayons u publier
que douze vaiffeaux de ligne feront lancés l'été
prochain ( 1781 ) , entr'autres le Carnatic & le
Bombay- Castle , dont les couples ne font nullement
avancés , il eft certain qu'on ne peut compter
que fur la moitié de ce nombre , & encore
feront ils de rangs inférieurs ( de 64 ) , conftruits
dans des chantiers de commerce. Quand le Gouvernement
hâteroit la conftruction des vaiſſeaux à
trois ponts ou autres de premiere force dans les
chantiers du Roi , comment feront armés ces 12 ou
13 vaiffeaux de guerre attendus des Indes Orientales
& Occidentales qui font ou doivent être bientôt
en route pour l'Angleterre , où ils auront
à effuyer une réparation totale ( 1 ) . Nous n'avons
pas affez de monde pour ces deux objets ,
graces au découragement que le Lord Sandwich a
donné aux Conftructeurs avant la guerre , ce qui
les a obligés d'aller offrir leurs fervices à l'étranger.
Il n'eft pas vrai non plus que les vaiffeaux
François & Efpagnols qui font à la mer , foient en
auffi mauvais état ; aucun d'eux n'eft encore abfent
de l'Europe depuis deux ans , tandis que plufieurs
des nôtres le font depuis trois , & quelques - uns
depuis quatre. Les diverfes efcadres aux ordres de
(1 ) La plupart de ces vaiffeaux avoient été rapiècetés ſcandaleufement
, il y a quelques années , avec dù bois vieux ,
du wefel de la Baltique.
23 Décembre 1780.
h
( 170 )
>
Graffe , de la Motte - Piquet , de Solano & de Guichen ,
lefquelles compofent les forces combinées dans les
Indes Occidentales , fe font rendues toutes à leurs ftations
dans l'intervalle des deux années dernières
& les trois quarts de ces vaiffeaux n'y font que
depuis fept mois. Ils font mieux conftruits que les
nôtres , & leur nombre eft de 3 à 2 ; favoir , 66
vaiffeaux de ligne dans les ftations éloignées ( 1 ) ,
& plus de so dans l'efcadre combinée d'Europe.-
Nous ne pouvons pas non plus aller de pair avec
eux pour la conſtruction & le radoub. Les François
lanceront fept vaiffeaux de guerre de la premiere
force avant le mois de Juillet prochain , &
il y a 1300 conftructeurs employés à Breft & à
Rochefort , ce qui eft plus que nous n'en
pouvons réunir à Plimouth , Portſmouth & Chatam
; enfin l'Amiral Byron & d'autres Commandans
aux Ifles , ont déclaré dans leurs lettres officielles
que les vaiffeaux François vont mieux à la voile
que les nôtres
Je conviens que les carènes
en cuivre font d'un grand avantage , mais nos ennemis
mettent en oeuvre cette méthode , & Milord
Sandwich fait rapiécer à la hâte des vaiffeaux de
guerre pourris , dont les carènes peuvent à peine
retenir les cloux du doublage ; & par ce moyen il
fait parade d'une marine qui n'exifte que fur le
papier. La feule excufe fpécieufe qui lui refte
pour ne pas avoir plus de vaiffeaux ni en meilleur
état , c'eft qu'il n'a pas pu trouver affez d'hommes
pour completter les équipages ; mais fur ce point
it en impofe également à la Nation . Le complet
de tous les vaiffeaux & bâtimens de guerre actuellement
employés , fi les équipages étoient au
-
,
( 2 ) François , 29 dans les Illes de l'Amérique & dans les
Indes Orientales , & 8 å Rhode- Ifland . Efpagnols 12 qui
ont appareillé avec Solano , deux dans les mers du Sud, & à
rifle de Cuba , & un de So canons lancé à la Havane au
mois de Juillet dernier.
( 171 )
nombre complet , excéderoit à peine 80,000 matelots
& foldats de marine ; cependant nous en trouverons
ro0,000 à la charge de la dette de la marine
en Décembre 1780 , c'est- à- dire , 15,000 fur
le pied d'extraordinaire ; que font donc devenus les
20,000 qui manquent ? Sont - ils fur la lifte des
morts ou des déferteurs , ou font ils employés à
la preffe car les ouvriers des ports font payés
fur d'autres fonds. ( Ils font payés fur l'extraordinaire
de la marine ) ; d'ailleurs il n'eft que trop
vrai que quoique la dépenfe pour lever des matelots
fera du double de ce qu'elle a jamais été
& que nos flottes commerçantes foient entièrement
dépouillées de monde , il ne fe trouve cependant
que très -peu de bons matelots en proportion.
Parmi 1200 hommes qui font en dépôt depuis
trois mois fur le Conqueftadore , à la pointe
du nord , à peine a- t-on pu livrer environ cent
hommes bons matelots , & la défertion eft parmi
ceux qui font employés ; ils fe réfugient dans les
ports de France plutôt que de refter fidèles au
pavillon Anglois fous la préfente adminiftration .
Les trois hommes pendus il y a quelque tems à
bord du Jupiter , n'en font pas le feul exemple
récent ; beaucoup d'autres à bord du ( 1 ) Valiant
& de plufieurs de nos vaiffeaux de guerre ont
paffé chez l'ennemi , & les équipages de navires de
Roi d'une moindre force ont déferté fans qu'il en
reftât un feul homme , emmenant les vaiffeaux avec
eux. C'est une impofture audacieuſe que d'avancer
que la marine Angloife à l'époque actuelle , eſt ſupérieure
à ce qu'elle étoit fous l'adminiſtration du
( 1 ) Outre deux vaiffeaux qui font en route pour l'Angleterre
, nous n'avons dans l'Inde que fix vaiffeaux_de
ligne (favoir un de 74 & les autres de 64 ). Les
François ont 9 vaiffeaux de ligne dans cette ftation ,
fans compter un de 44 , & ils font beaucoup plus forts
en frégates & en bâtimens armés.
h 2
( 172 )
Lord Chatam. Ce Lord n'a jamais eu une fomme
auffi confidérable pour la conftruction & le
radotb pendant toute fon adminiftration , que celle
qui a été dépensée par la préfente Amirauté en
une feule année ; cependant dans l'eſpace de 1757
à 1760 , il éleva progreffivement notre puiffance
maritime de 75 vaiffeaux de ligne en ſervice ef--
fectif à 105. Il y en avoit autant lorsqu'il remer
cia , outre vingt-quatre vaiffeaux de so canons qui
dans l'occafion , pouvoient combattre en ligne.
Nous n'avons maintenant que 8 vaiffeaux de 50
canons effectifs à ajouter aux 81 ou 82 vaiffeaux
de ligne armés & équipés pour combattre.
On a foutenu avec auffi peu de fondement que
nos vaiffeaux font d'un rang fupérieur , qu'ils font
plus forts pour leurs claffes refpectives que dans la
dernière guerre , & qu'ils portent plus d'hommes.
Dans la dernière guerre , nous avions 18 vaiffeaux
à 3 ponts en commiffion ; nous n'en avons à préfent
que 14 ; le Courageux , le Centaure , le vieux
Magnanime , le Valiant & le Triumph font de plus
gros vaiffeaux de 74 canons qu'aucuns de ceux que
nous ayons conftruits depuis la paix . Le complet de
nos vaiffeaux de 74 canons , à l'exception de 3 feule,
ment a été diminué de so hommes par vaiffeaux . Nos
vaiffeaux de 40 canons , & nos fortes frégates étoient
auffi en plus grand nombre & mieux équipées dans
la guerre précédente.
Les vaiffeaux des ennemis
ne font pas d'une moindre force. Les François & les
Espagnols ont en activité 16 vaiffeaux , depuis 80
jufqu'à 120 canons. Notre marine n'en compte fur le
papier que 18 égaux en dimenfions ou en poids de
métal à la Santiffima- Trinidad , la Bretagne , la
Conception , le Royal Louis , la Ville de Paris ,
l'Invincible , le Terrible & le Languedoc , & felon
toute probabilité , nous déclinerons encore , parce
que Milord Sandwich , par pique perfonnelle , interdit
le fervice à nos Officiers - Généraux les plus
( 173 )
eftimés , & cela dans un tems où leurs talen's fupérieurs
, joints à la vive confiance que les équipages
ont en eux , pourroient feuls compenfer le défavantage
d'un conflit fi inégal . Si quelqu'un ofe élever la
voix pour prétendre que nous fommes en état de
faire face à l'ennemi , & en difant qu'il n'a tien
effectué contre nous durant la dernière campagne ,
je demanderai à mon tour fi la prife de notre flotte
de Québec n'eft rien ? fi celle d'un grouppe de flotte's
précieufes fous l'efcorte du Ramillies par l'efcadre
combinée n'eft rien ? fi le blocus de nos vaiſſeaux
de la Compagnie des Indes au Cap ou à Ste-Hélène
( 1 ) n'eft rien , & , pour n'avancer rien de pire , fi ce
n'eft rien de retenir nos vaiffeaux des Indes . Occidentales
dans leurs Inles refpectives , de manière à
différer leur arrivée dans les ports de leur deftination
, à augmenter leurs frais , & les rifques de la
navigation , & à plus que doubler leur affurance .
N'eft- ce rien de conferver les Ifles qui nous ont été
enlevées l'année paffée ? n'eft- ce rien que de nous
interdire abfolument la navigation de la Méditer
ranée & des parages du Levant , & de nous tenir
enfermés étroitement dans les fortereffes de Gibraltar
& de Mahon ? n'eft - ce rien de faire conſommer
le tems à nos embarcations de troupes & de provifions
, de forte qu'elles ne font plus d'aucun fervice ?
n'eft- ce rien de mettre à contribution & de rançonner
pour des fommes exorbitantes tous nos bâtimens
de cabotage dans la mer d'Allemagne & le canal de
St-George ? n'eft- ce rien de s'être établis , comme
les écumeurs l'ont fait , dans la ftation maritime la
meilleure & la plus centrale de toute l'Amérique
Angloife , & de rendre ce Continent abfolument
irréduifible par aucunes forces que nous puiffions
(1) Nous avons ( il eft vrai ) pris cinq ou fix groffes
frégates cet été , qui ont fervi à nous faire voir combien
leurs gabarits font préférables aux nôtres .
h 3
( 174 )
y envoyer. Tel eft cependant le réſultat du calcuf ,
après que la Grande - Bretagne a dépensé dans l'année
1780 plus de 20 millions de liv. fter!. Qu'avonsnous
repris en échange fur la France & l'Espagne ?
quelles flottes leur avons - nous enlevées ? de quelles
poffeffions les avons-nous dépouillées ? quels grands
dommages avons -nous caufé à leurs efcadres (1 ) ou
à leurs flottes ? Me parlera-t-on de notre miférable
expédition fiibuftière au fort St-Jean fur le Continent
Efpagnol , expédition fi deftructive pour nos
foldats , & fi difpendieufe pour l'Etat ? ferat- on
fonner le petit nombre de bâtimens pris par l'Amiral
Geary ( 1 ) , ou la fatale victoire remportée par le
Lord Cornwallis dans l'intérieur de l'une des Provinces
Méridionales , dont le climat a déja vengé fur
les vainqueurs la caufe de l'armée défaite ? Ce fuccès
qui ne brille que d'un faux éclat , ne fervira qu'à
prolonger les hoftilités , à cimenter encore plus fortement
l'union des Colonies confédérées , avec la
maifon de Bourbon , & à épuifer la population & le
fang le plus précieux de notre malheureux pays . La
Nation eft fur le point de faire banqueroute , & d'être
perdue à jamais .
La détention de M. J. Trumbull fait tou
jours beaucoup de bruit ; on fait que fon
père , qui avoit été élu Gouverneur du Connecticut
par les Habitans de cette Province ,
en vertu de leur chartre fous le Gouvernement
Britannique , a fuivi conftamment le
parti de fes concitoyens dans la conteftation
avec la mère- patrie , & qu'ils l'ont
continué dans fon Gouvernement depuis
la révolution. Son fils , qui eft âgé d'envi-
(1 ) La plupart de ces bâtimens n'étoient que des brigantins
& des goëlettes.
( 175 )
ron 24 ans , a fervi en qualité de Colonel
dans les troupes Américaines , & s'étoit
trouvé fous le Général Gates à l'affaire de
Saratoga : il a quitté enfuite le fervice . Son
goût pour la peinture l'a déterminé à venir
en Angleterre , pour ſe perfectionner dans
les principes de cet Art , fous MM. Weft
& Copley , fes compatriotes. M. Tyler ,
qui avoit été auffi Colonel d'un des Régimens
Continentaux de l'Etat de Maffachuffets
Bay , l'avoit accompagné en Europe :
on affure que celui-ci a eu le bonheur de fortir
de l'Angleterre & de fe mettre en fûreté.
Comme M. Temple n'a point encore
été découvert ; on peut fuppofer qu'il eft
auffi à l'abri de toute atteinte. M. Trumbull
a été plus malheureux : après avoir été
examiné il a été conduit à la prifon neuve .
Il feroit à craindre qu'on ne le punît en repréfailles
de la mort du malheureux André
, s'il étoit poffible qu'on le jugeât fous
la loi martiale ; mais s'il jouit du privilége
des loix Angloifes , il pourra échapper au
fort qui le menace. Quel qu'il foit , les
trois lettres qui conftituent le corps de
délit contre lui , ne produifent que des
foupçons d'un crime de haute trahiſon , &
n'en contiennent point la preuve légale.
FRANCE.
De VERSAILLES , le 19 Décembre.
L 6 de ce mois , Mefdames Adélaïde
h 4
( 176 )
& Sophie de France affiftèrent , dans l'Eglife
de Notre-Dame , au ſervice anniverfaire
fondé pour le repos de Madame l'Infante
.
›
Le 12 , le Chevalier Zeno , Ambaſſadeur
de la République de Venife , eut ſon audience
de congé du Roi & de la Famille
Royale. M. Delfino , qui le remplace en
qualité d'Ambaffadeur de la République
eut le même jour fa première audience
de S. M. à laquelle il remit fa lettre de
créance. L'un & l'autre furent conduits à
l'audience de S. M. & à celles de la Famille
Royale , par M. de Tolofan , Introducteur
des Ambaffadeurs ; M. de Séqueville
, Sécrétaire ordinaire du Roi , à la
conduite des Ambaffadeurs précédoit .
De PARIS , le 19 Décembre.
#
LES détails qu'on a reçus des derniers
momens de l'impératrice- Reine ne fauraient
être plus intéreffans , ni plus touchans . La
veille de fa mort , l'Empereur reſta auprès
d'elle depuis 7 heures du foir jufqu'à une
heure après minuit. Elle dicta dans cet intervalle
des lettres à fes auguftes enfans ,
auxquels elle faifoit fes adieux. Elle embraffa
enfuite fon fils & le força de fe retirer
, en lui difant qu'ils fe reverroient
dans la matinée ; elle ne le croyoit cependant
pas , comine elle l'avoua à fon Con(
177 )
feffeur après que l'Empereur fut forti. Le
grand deuil fera pris demain.
» La frégate la Fine , écrit - on de Breft , a été
chaffée par les Anglois ainfi que la Friponne , & leur
a échappé ; elle a mouillé au commencement de ce
mois fous Berthome. Elle a vu jufqu'à 4 vaiffeaux de
ligne ennemis ce qui ne permet pas de douter que
la flotte Angloife ne foit , il y a 10 ou 12 jours , fort
près de nous & fur le paffage de M. le Comte d'Eftaing
, il faut qu'elle fe foit éloignée enfuite ; car depuis
le 4 de ce mois , les convois qu'on attendoit de
Bordeaux , Nantes & Saint - Malo , chargés de vivres ,
chanvres , bois de construction , &c. formant en
totalité plus de 150 voiles , font entrés dans notre
rade , fous l'efcorte de 6 frégates , fans avoir vu
en mer aucun bâtiment de guerre , ni corfaires ennemis.
On fait fortir chaque jour des frégates &
des corvettes pour éclairer la marche de M. d'Eftaing
, & nous inftruire de fon approche. Meſdames
la Ducheffe de Luines , la Vicomteffe de Laval &
M. le Duc de Fitz- James , qui ont paffé ici quatre ou
cinq jours à attendre la grande flotte , font repartis
le S de ce mois «.
Les mauvais tems qui ont régné ont fans
doute retardé la marche de la flotte & du
convoi ; le vent ayant changé depuis quelques
jours , & fe trouvant favorable , nous
nous flattons de les voir, arriver bientôt .
On n'eft pas plus inquiet des fuites d'une
rencontre avec les Anglois depuis la fortie
de l'Amiral Hood , qu'on ne l'étoit auparavant.
Il eft douteux qu'il ait rejoint l'Amiral
Darby ; on le croit parti pour les
Ifles. Mais dans le premier cas , quelque
hs
( 178 )
fatigues qu'on fuppofe les équipages que M.
de Guichen a ramenés , on ne doute point
que ceux- ci ne fecouent la fièvre un jour
de combat. Ils font d'ailleurs fi bien amarinés
, & ils ont tant vu le feu en Amérique
, que 400 hommes de cette eſpèce
valent mieux que 600 matelors ordinaires.
Le commerce ne paroît non plus avoir
aucune inquiétude ; la confiance que lui
infpire M. le Comte d'Estaing l'empêche de
rien craindre pour le convoi. Ce Vice-
Amiral a pris les plus grandes précautions
pour fa fûreté. On peut en juger par les
inftructions qu'il a données aux Officiers
commandans les bâtimens auxquels il à
confié le foin particulier des navires mar
chands deftinés pour nos ports de l'Océan,
Cette pièce intéreffante , dont il circule des
copies dans plufieurs ports , prouve que
s'il y a peu d'Officiers plus attentifs que le
Vice-Amiral à veiller à la confervation &
au bien être de tout ce qui eft à fa difpofition
, il n'y en a point non plus qui ait
plus de talens & d'amour du bien public.
» Il eſt ordonné à M. de Saint- Céfaire , Capitaine
de vailleau , commandant l'Amphion , de prendre
le commandement du convoi des bâtimens marchands
deftinés pour les ports de l'Océan. Il aura
fous les ordres les vaiffeaux le Sagittaire , commandé
par M. de Caftillane Majaftre ; le Saint- Michel ,
par M. d'Aymard , Capitaine de vaiffeau ; la frégate
l'Amphitrite , commandée par M. de Langon,
Capitaine de vaiffeau , la Vénus ; par M. de Belizat
, Lieutenant de vaiffeau ; la Magicienne , par
( 179 )
I
M. de Viard , Lieutenant de vaiffeau , & la corvette
la Britannia , commandée par M. Delage.-
Le Commandant du convoi fera chargé de fa conduite
, de fa défenfe , de fa confervation , de fon
raffemblement & de tout ce qui peut accélérer la
fûreté & la promptitude de fa route pendant la
navigation ; faire obéir les Capitaines Marchands .
les obliger à faire de la voile & à fe tenir enfemble
; leur faire donner la remorque dans le befoin
; veiller à ce qu'ils mettent leur figne de reconnoiffance
le matin ; les compter , les connoître
s'il fe peut ; veiller à ce qu'aucun corfaire ne
le mafque & ne fe mêle parmi eux ; augmenter
dans tout ce qu'il croira néceffaire les précautions
indiquées dans le préfent ordre ; faire les fignaux
qu'il croira les plus convenables ; employer les
plus fimples & les plus analogues aux circonftances
; ne les jamais trop multiplier , fur- tout dans
la nuit & en tems de brume ; faire prendre à fon
convoi & aux bâtimens de ' guerre fous fes ordres
les différens poftes que les manoeuvres de l'armée ,
& que les évènemens militaires ou nautiques exigeront
, feront les principaux foins du Commandant
du convoi . Il donnera & fera donner à chaque
bâtiment marchand indiſtin&tement tous les fecours
poffibles dans tout genre , & foit qu'ils les
demandent ou non ; il préférera cependant , en
cas de la fâcheufe néceffité du choix , le plus riche
à celui qui l'eft le moins ; il fe facrifiera au
befoin , ainfi que les bâtimens du Roi qu'il commande
, à la confervation de la fortune des fujets
de S. M.; il aura la plus grande condefcendance
fur tout ce qui regarde les formes fouvent méconnues
par les marchands , & dont l'oubli ne peut
influer fur la dignité du pavillon de notre Maître ;
mais il fera de la plus extrême févérité fur tout
ce qui concernera leur route , c'est - à - dire , leur
h 6
( 180 )
1
- Le
confervation ; juge équitable de leur négligence , ce
fera par quelqu'acte de févérité & par quelques boulets
tirés en l'air dès le commencement , qu'il obtiendra
d'eux l'exactitude à laquelle ils devront la confervation
de lafortune de leurs Commettans . S'il établiffoit
des amendes ( moyen fur lequel il fera très-modéré ,
mais qui ne fera jamais comminatoire ) il en exigeroit
le paiement fur le champ , & à la mer ,
en envoyaut , par une frégate , un canot à bord du
bâtiment marchand ; ce canot conduit de' l'avant
du Marchand par une frégate , auroit foin de ne
jamais retarder la marche des marchands , l'amende
fera remife aux Capucins de Breſt.
Commandant du convoi fera fouvent , pendant la
nuit , demander le mot aux bâtimens fous fes ordres
, afin de voir , fi l'on ne fe trompe pas ; il
connoîtra les embarcations qui marchent le plus ,
afin d'en former fur le champ , & fuivant les fignaux
qu'il pourroit recevoir , un fecond convoi ;
il défignera avant de partir, les forces qu'il leur deftineroit
, fuivant les parages plus ou moins dangereux
; elles feroient compofées avant l'entrée du
golfe de Gafcogne , d'un vaiffeau & d'une frégate
avec la flûte où la Britannia . Le moment de
l'appareillage fera un de ceux qui exigera le plus
de furveillance de la part de tous les bâtimens de
guerre attachés au convoi ; une feule frégate défignée
par le Commandant du convoi , en prendra
la tête. Elle obligera ceux qui feront partis les
premiers , à faire les manoeuvres quelle jugera les
plus convenables pour attendre les autres. Les huit
bâtimens de guerre. reftans aideront , prefferont &
contraindront l'appareillage de tous les bâtimens
marchands ; ils leur enverront tous les bateaux ',
tous les hommes même qu'ils pourront , & ils ne
fortiront que les derniers ; c'eft dans cet inftant
qu'il fera le plus néceflaire d'employer un mélange
-
( 181 )
>
de bonté , d'inftruction , de menaces , de févérité
& de punition. On ira , au befoin jufqu'à autorifer
& à forcer de couper les cables à tous ceux
à qui il reftera un ancre à bord. La pofition
la plus ordinaire du convoi , par rapport à l'ar
mée fera , foit qu'elle navigue formée en ligne ,
ou fur plufieurs colonnes & lorfqu'elle courra
largue ou vent arriere , par fon travers & vers le
milieu , le convoi ſe maintenant ftribord & babord
à elle , & toujours plus de l'avant que de l'arrière ;
il obfervera la même chofe , en fe tenant ordinairement
fous le vent de l'armée dans toutes les routes
au plus près. Si cependant le changement de
vent ou de manoeuvres faifoit trouver le convoi
au vent , il ne paffera point fous le vent , à moins
qu'il ne lui en foit fait le fignal pofitif : abréger
la navigation , doit être l'objet de toutes les mancu
vres. Les poftes théoriquement défignés pour les
bâtimens attachés à l'efcorte du convoi , feront or
dinairement , mais non pas invariablement , comme
il va être ſpécifié . Le Commandant pourra & devra
changer ces ordres toutes les fois qu'il le jugera
à propos. L'Amphion & la Britannia feront
à la tête , le premier pour régler la route & la
voilure ; le brigantin , pour porter les ordres du
Commandant.
Le Sagittaire , la Vénus &
la Magicienne fe maintiendront par le travers du
convoi du côté oppofé à l'armée , la Magicienne
de l'avant , le Sagittaire dans le milieu , & la
Vénus vers la queue. Cette divifion , particulièremant
aux ordres de M. de Caftellane , veillera
à ce que la route de l'Amphion foit exactement
fuivie , à ce que le convoi , fans être ferré d'une
manière dangereufe , ne s'élargiffe pas trop , à ce
qu'aucun bâtiment ne paffe en dehors d'elle ,
qu'il ne s'introduife dans fa longueur aucun bâtiment
inconnu , à ce que tout bâtiment du gros
convoi gouverne avec foin , faffe toute la voile
à ce
( 182 )
---
--
qu'il peut , mette les fignaux de reconnoiffance du
matin & du jour , réponde exactement au mot
pendant la nuit , cache bien les feux & exécute ponctuellement
& promptement tous les fignaux & ordres
donnés. Le S. Michel & la Ménagère feront à la
queue du convoi . Ils aurent les mêmes attentions
Ipécifiées que les trois bâtimens de l'aîle du dehors
& ils y ajouteront encore plus de foin à rallier les
bâtimens , à aider leur marche par des remorques , &
à faire connoître par des fignaux les poffibilités de
leur allure. La frégate l'Amphitrite le tiendra un
peu en avant du milieu du convoi , & du côté intérieur
, c'eft-à- dire du côté où fera l'armée. La Magicienne
& la Vénus s'écarteront un peu pendant le
jour , du convoi , pour reconnoître ce qui pourroit
en paffer à portée , mais elles ne manqueront jamais
d'être ralliées & rendues au pofte qui leur eft affigné
avant la nuit. - Tous les vaiffeaux & frégates attachés
à l'eſcorte , répèteront , pendant le jour , les
fignaux que l'Amphion fera ; les trois vaiſſeaux répèteront
feuls les fignaux pendant la nuit , &
en tems de brume , le Sagittaire répètera le
premier ; le Saint-Michel ne répètera qu'après le
Sagittaire. Tous les bâtimens de guerre attachés
au convoi , qui fe trouveroient , par les circonftances,
plus à portée de diftinguer les vaiffeaux de l'armée,
que le vaiffeau l'Amphion , répèteront généralement
tous les fignaux qui pourroient intéreffer ,
en quelque façon que ce foit , la conduite du convoi ;
ils le conduiront en conféquence.
-
Il fera deſtiné une frégate ou corvette indépendante
de l'efcorte qui le maintiendra toujours entre
l'armée & le convoi , afin de pouvoir répéter avec
exactitude tous les fignaux de l'armée dont la connoiffance
peut être utile au Commandant du convoi .
Cette frégate ou corvette répètera également & avec
le même foin les fignaux des bâtimens de guerre de
l'escorte , & même des marchands , toutes les fois
( 183 )
:
"
que ces fignaux pourroient intéreffer l'armée ou la
sûreté du convoi. Tous les bâtimens attachés au
convoi fe ferviront des mêmes fignaux de l'armée ,
mais ils emploieront pour ce qui regarde le convoi
les fignaux du jour , de nuit & de brume qui leur
ont été donnés par M. le Comte de Guichen .
L'Amphion ne devant faire des fignaux qu'au convoi
, ne répètera pendant la nuit & en tems de
brume , que les fignaux des mouvemens qu'il aura à
lui faire exécuter ; ces mouvemens feront une conféquence
de ceux ordonnés pour la marche de l'armée
, comme panne , cape , virement de bord
fignaux d'amure , ainfi que ceux qui peuvent être
d'avertiffement & de conferve, tels que faire fervir & c.
Tous les bâtimens de l'eſcorte compteront
tous les matins autant qu'il leur fera poffible , tous
les bâtimens du convoi lorfque l'Amphion les
aura comptés par lui - même ou qu'il les aura
connus par les fignaux des bâtimens fous fes ordres
, il en fignalera le nombre à l'armée , comme
il eft expliqué à l'article 434 des fignaux du jour.
L'Amphion portera pour marque diftinctive
un guidon coupé blanc & bleu au grand mât.
Le Sagittaire portera une flamme coupée blanche &
bleue au grand mât. Le Saint-Michel porteia une
flamme coupée blanche & bleue au mât de mizaine .
La fûte la Ménagère portera une flamme coupée
blanche & bleue au gros du mât. La frégate
l'Amphitrite portera une flamme coupée blanche &
bleue au grand mât. La Vénus portera une famme
coupée blanche & bleue au mât de mizaine . La
Magicienne portera une flamme coupée blanche &
bleue au mât d'artimon. La corvette la Britannia
portera une flamme coupée blanche & bleue au
grand mât. Le fignal N ° . 437 défignera de former
un fecond convoi , en lui laiflant eſcorte ainfi
qu'il a été défigné ; il preferira en même tems
-
>
-
( 184 )
au gros du convoi marchant le mieux , de forcer
de voile & de faire route fans conferver le fecond
convoi compofé des bâtimens marchant le moins
bien. A bord du Terrible, en rade de Cadix le 27
Octobre 1780.
―
Le Roi a figné ces jours derniers un état
dreffé depuis quelques mois par M. le Prince
de Montbarrey , faifant fupplément à la dernière
promotion des Officiers Généraux de
terre il n'a pas encore été rendu public.
On dit qu'il y a beaucoup de Brigadiers &
peu de Maréchaux de Camp. S. M. a arrêté
dans le même travail le traitement qu'auront
dorénavant les Officiers Généraux de
fortune ; elle accorde , dit-on , 4000 livres
aux Maréchaux de Camp & 2400 aux Brigadiers.
Une famille ancienne de la ville de Saugues , Diocèfe
de Mende dans le Gévaudan, après avoir joui de
tems immémorial d'une conſidération méritée , d'une
honnête aifance , vient d'éprouver le 14 du mois dernier
une perte qui la plonge dans la plus cruelle
misère , & la met dans l'impoffibilité de donner à
trois jeunes enfans l'éducation qu'elle a reçue ellemême
, & qu'elle a toujours regardée comme le
plus précieux héritage qu'elle pût leur laiffer. Elle
poffédoit à peu de diftance de la ville , entre deux
bras de rivière un moulin , & fur une largeur de
terre contigue une métairie qui formoient fon revenu;
un incendie arrivé la nuit a détruit l'un &
l'autre effet grains , beftiaux confidérables , tout
a été confumé : une fervante a péri dans les flammes
, & les autres domeftiques très-maltraités par ce
feu ne fe font fauvés qu'avec peine. On prie les ames
fenfibles de vouloir bien contribuer autant qu'il ſera
en elles , au rétabliſſement d'une famille déſolée qui
( 185 )
ne peut fe relever & fubfifter que par les fecours
qu'elle devra à la générofité . M. Jardin , Grand-
Chantre du Chapitre Royal de S. Louis- du-Louvre ,
rue du Doyenné à Paris , recevra ce qu'on voudra
bien lui faire parvenir.
MM . le Sefne & Compagnie , en remerciant
Mlle la Chevalière d'Eon , de ce qu'elle
a bien voulu permettre qu'ils donnâffent fon
nom à la frégate qu'ils font conftruire à
Grandville , lui ont exposé l'état de leur
armement , & les vues qu'ils fe propofent :
ces détails ne peuvent qu'intéreffer leurs
actionnaires , & c'eft une raifon pour nous
de les leur mettre fous les yeux.
""
Mademoiſelle , vous avez comblé nos voeux en
acceptant la nomination d'une des frégates que nous
avons entrepris d'armer à Granville. Nous croyons
ne pouvoir vous en témoigner notre reconnoiffance ,
d'une manière plus digne de vous , ni rien faire de
plus convenable à l'avantage de nos Actionnaires , ni
qui leur foit plus agréable , que de vous foumettre le
choix du Capitaine , des Officiers & Volontaires qui
monteront cette frégate , fur l'expofé des différentes
demandes qu'on nous a fait l'honneur de nous faire ,
relativement à chacun de ces Poftes , & que nous
prendrons la liberté de vous remettre fous les
avec nos réponſes .Vos talens Militaires , Mlle, la gloire
que vous vous êtes acquife dans cet honorable carrière
, votre connoiffance profonde de l'efprit hu-
'main , fruit de vos études réfléchies & de votre
expérience éclairée dans les places importantes que
vous avez remplies , au nom du Roi , en vous rendant
aux yeux de tout le monde , un jufte appréciateur
de leur mérite & de leur courage , nous affurent
que vous fixerez ce choix d'autant plus avantageufement
que nul d'entr'eux ne cherchera à briguer votre
fuffrage s'il ne partage votre attachement pour la
yeux
( 186 )
ce. -
---
gloire de S M. & les fentimens Patriotiques qui vous
diftinguent & caractériſent fi particulièrement.
Conftamment attachés à diriger cette entreprise par
les voies les plus capables de produire la meilleure
& la plus prompte exécution , nous nous étions impofés
la loi de n'y employer que les perfonnes qui
contribueroient à fes fuccès , en s'y intéreſſant par
une mife déterminée en actions que nous avons été
confeillés d'affecter à chacune des places , & dont
nous aurons l'honneur de vous préſenter le tableau`
pour vous faire juger fi vous devez y donner vorre
fanction. Tous les Journaux publics , tant François
qu'Etrangers , ont annoncé cette difpofition , & nous
avons eu la fatisfaction de voir qu'elle a été applaudie
, même des Officiers les moins fortunés , dont les
noms & les fentimens honorent notre correfpondan-
Si nous pouvions nous flatter, Mlle , que vous
vouluffiez bien prendre la peine d'examiner cette correfpondance
, elle vous en feroit juger plus particulièrement
qu'il ne nous eft permis de le détailler ici.
Vous remarqueriez en même-tems dans les lettres de
la plupart de nos Actionnaires un zèle ardent de contribuer
à nos fuccès , fondé fur le defir feul d'humilier
les ennemis de l'état. Si le plus grand nombre d'entr'eux
ne s'eft jufqu'à préfent borné qu'à nous donner
de modiques fecours , ils nous ont au moins prouvé
que le Patriotifme eft une vertu naturelle aux François.
Nous n'aurions pas manqué de leur rendre publiquement
le tribut de louanges qui leur cft dû ,
fi leur modeftie ne nous avoit retenu dans les bornes
du filence. L'examen que nous vous demandons , Mademoiselle
, leur méritera ce tribut de votre part , &
c'eſt , à notre avis , la meilleure manière dont nous
puiffions nous dédommager envers eux de la privation
qu'ils nous ont impofée. S'il arrivoit que ,
contre notre defir , vos occupations toujours utiles
vous ôtaffent la liberté d'entrer dans cet examen
veuillez , Mademoiselle , en remettre le foin aux
perfonnes qui jouiffent de votre confiance , & qui , à
( 187 )
ce titre , poffèdent celle du public ; M. Drouet ,
Député de la Chambre du Commerce de Nantes
entr'autres , eſt dans ce cas & fon
, Jugement nous
feroit d'autant plus précieux qu'il vous feroit connoître
, fi , véritablement par nos foins affidus , &
-par notre attention continuelle à augmenter la confiance
qui nous a été accordée , nous ſommes parvenus
à la mériter ; fi nous n'avons pas toujours fait un fage
emploi des fonds que nous avons reçus , en remettant
l'achat des matières & leur deftination à des per-
'fonnes , dont la connoiffance des plus petits détails
& une grande expérience en ce genre affuroient l'économie
la mieux entendue fans nuire en rien à la folidité
, à la beauté & à la perfection de cette conftruction
; & enfin , fi nos efforts pour ſuppléer aux
promeffes qui nous avoient été faites , ne nous ont
pas portés même jufqu'à facrifier notre crédit particulier
en l'étendant au- delà de nos facultés . Nous
le prierions en même- tems d'aprécier le mérite de
plufieurs Mémoires qui nous viennent d'être adreffés
des ports & de l'intérieur du Royaume , & dont l'objet
fe préfente fous deux points de vue , qui confiftent
à déterminer s'il eft plus avantageux aux
intéreffés que ces frégates bornent leurs opérations
à la courfe accidentelle , à des ftations qu'on défigne
comme les meilleures , ou qu'elles portent & convoyent
des marchandifes & comeftibles à nos colonies
de l'Amérique & de l'Inde. Nos defirs feroient
entièrement remplis , Mademoiſelle , fi le
réfultat du compte qui vous feroit ainfi rendu pou
voit nous obtenir de vous la permiffion de continuer
cet armement fous vos aufpices ; affurés alors dè
voir bientôt concourir à fon fuccès le zèle patriotique
de vos amis & particulièrement de vos imitateurs
, nous verrions bientôt approcher le moment
que nous défirons tant , de couronner le voeu général
des intéreffés . En effet , guidés par vous , Mademoifelle
, éclairés de vos lumières , quels obftacles nous
---
( 188 )
.
refteroit-il à redouter ? Si même nous nous reffonvenions
jamais de toute l'amertume de ceux que nous
avons éprouvés ci- devant, ce ne feroit que pour vous
remercier de les avoir écartés & de leur avoir fubftitué
les voies efficaces d'exécution , dont nous nous ferons
toujours un devoir de vous adreffer l'hommage
ainfi que celui des fentimens , &c.
Signé LE SESNE & Compagnie.
La lettre fuivante intéreſſe un homme de
lettres , connu , & nous nous empreffons
de la tranfcrire .
No. 33
Je vois dans l'Année Littéraire 1780 ,
page 212 , que MM. Knapen®, Libraires à Paris , font
annoncer environ 800 Exemplaires de la première
Edition d'un Mémoire fur la qualité & fur l'emploi
des engrais , fait par feu mon frère il y a 15 ou 16
ans , & que ces MM. préviennent le Public qu'ils
donneront ce qui leur refte de cette Edition à 12fols
l'Exemplaire enfeuilles , au lieu de 3 liv. 10 fols
que fe vend la feconde ; je ne m'oppoſe pas à ce rabais
; je defire au contraire qu'il foit, avantageux à
ceux qui le propofent , mais comme la manière
dont on s'eft exprimé , pourroit faire entendre que je
vends 3 liv. 10 fols ce qu'on offre à 12 fols , je crois
devoir prévenir à mon tour les Amateurs de l'Agriculture
& des Abeilles , que le Recueil d'Inftructions
Economiques que je fis imprimer l'année dernière ,
contient non- feulement une nouvelle Edition , du
Mémoire fur les Engrais , corrigée & augmentée
d'après un tableau de queftions fur cette matière
propofées à l'Auteur par la Société Economique de
Berne , mais encore une deuxième Edition , auffi
corrigée & augmentée de fon Mémoire fur les
Abeilles , & qu'enfin ces deux ouvrages réunis dans
un feul Volume , ne fe vendent point 3 liv. 10 fols
en feuilles , mais bien 2 liv . 10 fols broché , &
3 liv. 10 fols relié . C'eſt ce que j'espère , Monfieur ,
( 189 )
que vous voudrez bien communiquer au Public
afin qu'il fache poſitivement à quoi s'en tenir . Signé
DE MASSAC .
Les numéros fortis au tirage de la Loterie
Royale de France , le 16 de ce mois , font;
40 , 75 , 58 , 48 , 14.
De BRUXELLES , le 19 Décembre.
SELON les lettres de la Haye on y a recu
une copie des traités entre les Cours de
Ruffie , de Suède & de Danemarck , dans
des dépêches arrivées récemment de l'une
de ces trois Cours . On ajoute que l'on en
a reçu auffi d'intéreffantes de la première ,
d'après lefquelles , il paroît que l'acceffion
de la République des Provinces unies à la
neutralité armée , commencera à être comptée
& à valoir du jour où LL, HH . PP. en
ont pris la réfolution ; qu'elle aura en conféquence
dès ce moment toute fa force
comme fi le traité eût été conclu & figné
ce jour- là. Cette réfolution a été prife le 20
du mois dernier ; la déclaration doit en être
faite fix femaines après . Commne ce terme
expire le premier Janvier prochain , on`
croit que cette déclaration a déja été envoyée
aux Miniftres de la République à Madrid
& à Lisbonne , afin qu'ils puiffent la recevoir
affez de bonne-heure pour pouvoir la
remettre à ces Cours dans le même teins
qu'elle fera remife par les autres Miniftres
à celles qui font moins éloignées.
On apprend du Texel que les vaiffeaux
( 190 )
rb
-
de guerre l'Endracht , le Mars , le Naffau-
Weilbourg , le Walk & la Thétis , ont mis
à la voile , en même tems que la frégate
l'Aigle eft partie d'Hellevoetfluis. Cinq
de ces navires font deſtinés pour les Indes
occidentales.
On ignore encore le parti que prendront
les Etats-Généraux au fujet des plaintes de
l'Angleterre, fur la négociation provifoire entamée
à Amfterdam , par des Négocians
avec le Congrès des Etats-Unis de l'Amérique
: on dit qu'ils ont défavoué la négocia
tion ; mais on ne fait point s'ils donneront à
la Grande-Bretagne la fatisfaction qu'elle s'eft
crue en droit de demander. Ce qu'il y a de
conftant c'est qu'on fait marcher des troupes
pour renforcer les garnifons de la Ré
publique. Bien des perfonnes cependant ne
regardent ces précautions que comme une
pure formalité ; elles penfent que fi les Anglois
veulent l'attaquer , ce ne fera pas en
Europe , c'eft à fes Ifles à fucre qu'ils s'adrefferont
; elles peuvent être furpriſes avec
plus de profit & peut-être avec moins de
difficultés .
PRÉCIS DES GAZETTES ANG. , du 12 Décembre.
La frégate la Crefcent de 32 canons , Capitaine
Hoppe , eft arrivée le 9 à Portsmouth . Le 4 , elle
croifoit , fort en avant de la grande efcadre , avec
le Bienfaifant de 64 canons , & le Cerberus de
32. Ils ont donné dans l'efcadre Françoiſe vers
le cap Finisterre . Le Crefcent s'en eft approché
affez pour compter 25 vaiffeaux de ligne , & le
Cerberus en a compté 27. Quelques vaiſleaux
( 191 )
François les ont chaffés ; mais bientôt ils ont aban .
donné la chaffe. Les découvreurs Anglois ont ga
gné le large . Ayant tenu confeil entr'eux , il a été
convenu qu'ils prendroient chacun une route différente
pour aller informer l'Amiral Darby de l'approche
de l'ennemi , & que ne le rencontrant
point , on porteroit fur le champ la nouvelle en
Angleterre. Le Crefcent feul , par l'ouest , étant
arrivé , on infère que les deux autres ont trouvé
Darby. On eft dans de vives inquiétudes , parce
qu'il s'eft débité que le coup de vent à la fuite
duquel eft rentré , le 26 Mai , l'Alexandre de
74 canons , avoit caufé de grands dommages à
l'efcadre , & en avoit détaché fix vaiffeaux , ce
qui en avoit réduit le nombre à 16 , parce qu'elle
n'étoit que de 22. On ne fait point fi les cinq
autres , du nombre defquels étoit le Bienfaisant ,
avoient pu le rejoindre. Le Ministère fait répandre
malgré cela que l'Amiral Darby a ordre d'attaquer
à tout rifque l'efcadre Françoife , fe flattant qu'ayant
plufieurs vaiffeaux de 98 canons , il fera encore
fupérieur en forces aux François , parce qu'on fuppofe
que M. de Guichen doit avoir plufieurs vaiffeaux
hors d'état de combattre. Le 9 il eft parti
de Portsmouth un petit renfort pour Darby, confiftant
dans le St- Albans de 64 , le Portland de
so , & le Monfieur de 44 , avec quelques frégates.
Il étoit encore le 11 à Ste - Hélène , retenu
par le vent. Comme il s'eft répandu plufieurs éditions
de cette nouvelle & qu'elles ne font point
uniformes quant au tems & au lieu où s'eft fait
cette découverte , ni quant à la force des François
& aux circonftances dans lesquelles ils ont été
trouvés , on a droit d'en conclure que le Gouvernement
avoit déja , par l'Irlande , des nouvelles
de M. d'Estaing . Les Gazettes ministérielles difent
qu'il a été rencontré dès le 26 Novembre par la
Licorne ; qu'il avoit une efcadre de 33 vailleaux
de ligne ; qu'alors on ne voyoit point de flotte
( 192 )
( qui fans doute étoit fous la garde des cinq autres
vaiffeaux à quelque diſtance ) ; qu'il étoit par
la hauteur de Bordeaux ou de Nantes , mais
très élevé au large. Le rapport felon lequel
M. d'Estaing a été rencontré le 4 de ce mois
dit qu'il avoit alors une centaine de voiles fous
fon convoi. Il femble que cette diverfité de rapports
indique que M. d'Estaing eft depuis longtems
contrarié par le vent & que quand il a
paru fans fa flotte , c'est qu'il s'étoit élevé pour .
éclaircir la mer , & pour chercher l'efcadre Angloife
. Comme on a cu plufieurs fois des nou-,
velles de l'Amiral Darby depuis que l'efcadre d'Hood
a paffé près de la fienne , peu après le 30 Novembre
, jour de fa fortie de la Manche , on a droit
de croire que ces deux efcadres ne fe font point :
réunies , & que Hood a marché droit à ſa deſtina- :
tion , avec la nombreuſe flotte qu'il convoie. Il fe:
débite aujourd'hui que Hood a effuyé un coup:
de vent dans lequel plufieurs de fes vaiffeaux fe
font fait quelque dommage en s'abordant.
Il y a un des Officiers recruteurs employés par le
Gouvernement dans une des Provinces les plus manufacturières
de l'Angleterre qui a écrit au Secrétaire
de la guerre de la meilleure foi du monde.
» Rien n'eft fi difficile que de recruter ici , mais jet
» me flatte qu'avant peu de tems nous réuffirons
» mieux , car leur commerce s'en va grand train ,
& il faudra bien qu'ils prennent parti.
Le Brigadier Général Ackland , habitant de
Shrewsbury , qui commandoit les Volontaires de
Shropshire , envoyé aux Ifles d'Amérique , eft de-,
puis peu de retour ; il a reçu la femaine dernière
une lettre d'un de fes Officiers à Ste-Lucie qui
l'informe que lesdits Volontaires étoient réduits
par une maladie mortelle , à 19 hommes effectifs
feulement. C'eft un fait fur lequel on peut compter,
& qui donnera beaucoup d'émulation à nos jeunes
gens pour aller en Amérique,
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
RUSSI E.
De PETERSBOURG , le 24 Novembre.
LE Prince de Repnin eſt arrivé ici la ſemaine
dernière de retour de fon Gouvernement
dans lequel il a demeuré un an. Il ſe
propoſe , dit-on , de paffer l'hiver dans cette
Capitale.
Le Comte de Munich a demandé & obtenu
la démiffion des charges dont il étoit
revêtu. L'Impératrice lui a accordé à cette
occafion une gratification de 30,000 roubles
.
Le froid commence à fe faire fentir trèsvivement.
La rivière eft prife dans toute ſa
largeur , & on pourra bientôt la paffer fur
la glace ; heureuſement on avoit levé le pont
de communication avec l'ifle Wafili- Oftrow
auffi-tôt que la rivière avoit commencé
à charier , de manière que ce beau pont ne
fera expofé à aucun danger.
DANEMAR CK.
Herub
De COPENHAGUE , les Décembre.
LE Baron de Rofencrone eft arrivé ici
30 Décembre 1780. i
&
1
( 194 ) - - Samedi matin de Berlin , pour remplir la
place du Comte de Bernftoff. Il commencera
Jeudi prochain à tenir les conférences
ufitées avec les Miniftres étrangers. Hier ,
il a été nommé Confeiller privé , & il alfiftera
aux délibérations du Confeil d'Etat
toutes les fois qu'il y fera queftion d'affaires
relatives à fon département.
La plupart des Capitaines des vaiffeaux
de guerre deſtinés à fervir pendant la campagne
prochaine , ont reçu ordre de préparer
avec la plus grande célérité tout ce
qui eft relatif à leur armement . Outre les
vaiffeaux déja défignés pour mettre à la voile
au printems , on équipe encore une frégate
de 40 canons , 6 autres de 36 & 3 de 20
& de 10 fauconneaux .
L'Amirauté vient d'apprendre que la
fregare le Cronbourg qui avoit mis à la
voile pour les Indes occidentales , s'eft perdue
au Sud du Sehagen- Riff. Tout l'équipage
a été fauvé ; on eft occupé à retirer
Fartillerie , les cordages , la voilure & plufreurs
autres effets ; mais on craint fort que
la carcaffe ne foit perdue. Cette frégate
conftruite il y a 5 ans , étoit une des plus
belles de la flotte royale & n'avoit fait
encore qu'un feul voyage aux Indes occidentales,
POLOGNE.
De VARSOVIE , les Décembre.
LES Médecins que le Roi a envoyés dans
( 195 )
>
es Districts où l'on a afluré que la pefte
s'étoit manifeftée , viennent de nous raffurer
pleinement. C'eft par l'ignorance des
Médecins de ces quartiers écrivent ils
que l'on a donné le nom de pefte à la maladie
qui s'étoit déclarée ; elle n'eft qu'une
fièvre maligne. On a commis en conféquence
une grande barbarie en brûlant les maifons
des malheureux habitans foupçonnés d'être
attaqués de la pefte , & en les contraignant
à chercher une retraite dans les bois où ils
courent rifque de périr de faim & de misère.
Quoiqu'on ait lieu de compter fur
l'exactitude de ces nouvelles , il n'en eft
pas moins vrai que les Pruffiens ont formé
un cordon , depuis la Marche jufqu'à nos
frontières , & que 20 hommes de chaque
efcadron de cavalerie , ont eu ordre de fe
rendre dans les endroits où ce cordon eft
formé.
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 6 Décembre.
LE 3 de ce mois , le corps de feué l'Impératrice
Reine a été dépofé dans l'Eglife
des Capucins , à côté de celui de l'Empereur
François I. de glorieufe mémoire. La
veille fon coeur avoit été porté dans l'Eglife
des Auguftins , & fes entrailles dans l'Eglife
Métropolitaine de St Etienne. Cette
cérémonie lugubre s'eft faite avec toute la
pompe & les formalités d'ufage ; l'Empe-
量
i 2
( 196 )
reur , l'Archiduc Maximilien & le Duc de
Saxe Tefchen y affiſtèrent.
Suivant les dernières volontés de cette
augufte Princeffe , que l'Empereur figna immédiatement
après fon décès en préſence
des Miniftres de la Cour , chacun des Princes
& Princeffes de la Maifon Impériale
recevra annuellement comme un fimplefouvenir
40,000 florins d'Empire. Le Grand-
Duc Léopold aura les Seigneuries de Golding
& de Hollitfch , l'Archiduc Maximilien
, le Château de Schloshoff. Toutes les
penfions que feue l'Impératrice avoit accordées
feront continuées ; il fera payé à
l'armée Impériale , depuis le Feld Maréchal
, jufqu'au dernier Invalide un mois
d'appointement ; & on la remerciera au
nom de cette Princeffe des fervices qu'elle
lui a rendus. Il fera donné auffi 5000 florins
aux pauvres de toutes les Eglifes de
l'Autriche défignées par S. M. I. pour y
faire un fervice folemnel. Avant la mort
elle a écrit de fa propre main , au Comte
d'Efterhazy , Chancelier du Royaume de
Hongrie , un billet par lequel elle le prie
de remercier de fa part la nation Hongroife
du fidèle attachement & des fervices importans
qu'elle lui a rendus pendant fon
règne , d'affurer toute la nation qu'elle l'a
recommandée de nouveau de la manière la
plus forte à l'Empereur , fe flattant qu'elle
continuera de donner toujours des preuves
de fidélité à fon nouveau Souverain. Plu(
197 )
fieurs perfonnes ont obtenu des marques de
fa munificence , & la maifon des orphelins
dirigée par le Pere Parhamer a reçu un legs
de 75,000 florins.
Parmi les dernières paroles que cette
refpectable Princeffe a prononcées , on ſe
rappelle celles- ci avec attendriffement ; elles
offrent une nouvelle preuve de cette bonté
qui l'a fait adorer de fes fujets , " s'il a été
commis pendant mon règne quelque chofe
de répréhensible , cela s'eft certainement
fait à mon inçu ; car j'ai toujours eu le
bien en vue ".
De RATISBONNE , le 11 Décembre.
LES Miniftres de S. M. I. à la Diète ,
viennent de recevoir l'ordre de prendre le
deuil ; ils ne le porteront que 6 mois : l'augufte
Souveraine , que l'Europe vient de
perdre , a demandé expreffément avant fa
mort que le deuil ne durât pas plus longtems
, quoique en pareille circonstance
l'ufage conftant ait été de le porter pendant
un an.
,
» Nous recevons de Sainte- Croix , écrit- on de
Copenhague , une lettre qui porte qu'une de nos
frégates , en ftation devant cette Ifle , y a conduit
un corfaire Anglois qui s'étoit emparé , à la vue
du Fort d'un navire marchand François . Le
Gouverneur de l'Ifle a déclaré le corfaire de bonne
prife. Mais celui -ci veut appeller de ce Jugement
au Tribunal fuprême de l'Amirauté de ce Royaume .
Il feroit à fouhaiter que les autres Puiffances neutres
fuiviffent cet exemple ; il n'y a que ce moyen qui
i3
( 198 )
1
puiffe mettre un frein aux pirateries des corfaires
Anglois. La flotte que nous aurons en mer
l'anné prochaine , confiftera en deux vaiffeaux de
74 canons , fept de 70 , deux de 64 , cinq de 60
& quatre de so. Total , 20 vaiffeaux de ligne ,
auxquels on joindra 10 frégates. Cette flotte fera
partagée en trois divifions , la première , fous les
ordres du Vice-Amiral Fontenay , Commandant en
chef; la feconde , fous ceux du contre-Amiral A. N.
de Fontenay ; & la troifième , fous ceux du contre-
Amiral Stephaufen . Les ordres ont été expédiés en
Norwege & dans les autres parties de la domination
Danoife , pour la levée des matelots dont on
a befoin ".
On affure que la Cour de Danemarck a
fait remettre aux Puiffances neutres une
déclaration , par laquelle elle leur annonce
que la dernière convention faire avec l'Angleterre
ne portera aucun préjudice à l'engagement
qu'elle a contracté par le traité
de la neutralité armée .
La Régence de Staubing vient d'envoyer
à la Chambre Aulique de Munich l'état
détaillé de l'eftimation de la perte caufée
par le dernier incendie , furvenu dans la
première de ces deux Villes : on l'évalue à
791,339 florins.
On ne ceffe de parler ici , écrit- on de Varfovie
, d'un fait affurément fingulier . Le 24 du mois
dernier , un Pélerin fe préfenta au Château , & demanda
à parler au Roi. L'Officier de garde l'ayant
conduit dans fa chambre & l'ayant queftionné
quelque tems , alla avertir S. M. au moment
qu'elle fe difpofoit à fe rendre au Confeil Permanent.
Elle chargea quelques perfonnes d'aller
demander au Pélerin ce qu'il defiroit ; celui - ci
( 199 )
#
ayant perfifté à répondre qu'il ne pouvoit confier
qu'au Roi même , ce qu'il avoit à dire il fut in .
troduit . On ignore ce qui s'eft paffé dans cette
conférence ; on ne s'accorde pas même fur fa durée.
Selon quelques uns elle fut courte , parce que
le Monarque s'apperçut bientôt que le Pélerin avoit
le cerveau troublé. D'autres prétendent qu'elle fut
longue , que l'étranger remit au Roi plufieurs papiers
; ce qu'il y a de certain c'eft que S. M.
ne fe rendit point au Confeil ce jour -là , & qu'elle
refta dans fon cabinet «<,
ESPAGNE.
De MADRID , le 1er. Décembre.
SUR les inftances réitérées de l'Ambaffadeur
des Etats Généraux des Provinces-
Unies , on vient de révoquer la défenſe
d'importer dans les ports de cette Monarchie
le fromage & le beurre de Hollande.
S. M. a même permis l'importation de la
viande falée , venant des ports de la République
, en forte qu'il n'y a plus à préfent
que l'entrée des cuirs qui foit prohibée.
1
Les dernières lettres de Cadix nous apprennent
que notre flotte eft toujours dans
la baie ; elle s'eft réparée des légers dommages
qu'elle a reçus dans fa dernière for-,
tie , & elle eft prête à remettre en mer
auffi-tôt que le befoin l'exigera , à la première
nouvelle de l'approche d'une efcadre
ennemie , qui voudroit tenter d'entrer
dans le détroit.
•
i 4
( 200 )
» On continue , écrit - on du camp de Saint- Roch,
en date du 13 du mois dernier , à tranſporter fur
des chariots & des bêtes de fomme , les terres
Je fable , la chaux & les autres matériaux -nécelfaires
pour achever de mettre en état de fervir la
nouvelle batterie de Saint-Charles , à laquelle on
travaille conftamment , même pendant les nuits
claires , fans s'embarraffer fi l'ennemi peut obferver
ce que l'on fait. On s'occupe à établir une communication
depuis la ligne jufqu'à cette batterie ,
pour s'en fervir & la défendre d'une manière plus
fûre. Jufqu'à préfent les travaux fe font faits à découvert
, & à peine peut-on dire que le feu de la
Place nous ait incommodé , quoiqu'il ait été trèsvif
pendant les dernières nuits. Depuis le -9 jufqu'à
ce jour , les ennemis ont tiré 2800 coups de
canons ou mortiers. Le feul mal qu'ils nous aient
fait fe réduit à un foldat tué , & 4 bleflés , dont a
dangereufement ".
ANGLETERRE.
De LONDRES
>
le 16 Décembre.
LE Gouvernement garde toujours le fi
lence fur les dépêches qu'a fans doute apportées
le Capitaine Gardener , Aide - de-
Camp du Général Cornwallis , parti de la
Caroline le 11 Octobre , & arrivé ici le 12
de ce mois. Ce filence confirme l'échec
effuyé par le Capitaine Ferguffon le 7 Octobre
, qu'on n'auroit pas manqué de démentir
s'il étoit moins conftant. On publie en revanche
que le Général Américain Clarke a
attaqué infructueufement un pofte occupé
par nos troupes dans la Virginie. On ne
( 201 )..
manque pas d'ajouter , en fe taifant prudem
ment fur l'affaire du 7 , que depuis le 14
jufqu'au 19 Octobre , il y a eu divers chocs ,
dans l'un defquels le Commandant Anglois
Brown a été bleſſé ; & quoi qu'on affure que
nous avons toujours eu l'avantage , il n'en
réfulte pas moins que les Américains n'ont
pas été fi bien vaincus à Camden , qu'ils
n'ofent encore le préfenter & nous fufciter
de nouveaux embarras. On fe flatte que
l'arrivée du Général Leflie changera la face
des affaires ; quelques perfonnes chaudes
dans leurs efpérances , n'héfitent pas à affurer
qu'il fera joint par les Virginiens ; mais
peut- être ne connoiffent - elles pas exactement
ce pays. Les habitans font auffi fermes
dans la caufe du Congrès & de l'indépendance
, que ceux des autres Provinces ; il
n'eſt pas douteux que des places qui ne font
ni fortifiées ni défendues fe foumettent à
l'approche de forces fupérieures ; que tous
les Colons qui demeurent dans des fermes ,
des cabanes & autres lieux ouverts ,
prêtent le ferment qu'on leur dictera ; mais
doit- on les regarder comme foumis , &
compter qu'en effet ils fe font réunis à la
caufe royale. Ils n'ont fait que céder au plus
fort ; dès l'inftant qu'ils fe reverront libres ,
ils abandonneront le Général Leflie , comme
leurs compatriotes ont abandonné les
Généraux Burgoyne & Cornwallis.
ne
Du côté de New- Yorck nos affaires ne paroiffent
pas dans une pofition plus brillante.
is
( 202 )
Le Général Washington , dont les forces augmentent
tous les jours , s'eft approché , diton
, de New-Yorck ; le 9 Octobre il étoit
avec fon armée à Bergen qui n'en est éloigné
que de 3 milles. Dans cette circonftance
où il feroit important d'agir de concert
, on prétend qu'il y a de la divifion
parmi nos troupes. Le Général Clinton &
'Amiral Arbuthnot font , dit- on , en querelle
; le Chevalier Rodney a pris parti
pour le premier avec une chaleur qui n'a
pas calmé la difpute. L'armée & la marine
ne font point d'accord , & dans cette dernière
l'Amiral a beaucoup d'ennemis . Il a
fait tenir un Confeil de guerre pour juger
le Sieur Bateman , Capitaine de l' Yarmouth ;
on ne fait point encore comment il a prononcé
; on en doit tenir un fecond pour
juger un autre Capitaine , & vraisemblablement
nous ferons inftruits de la nature
des deux jugemens en même-tems.
C'eft au milieu de ces nouvelles défaftreufes
qui tranfpirent , malgré le foin avec
lequel on veut les étouffer , qu'on publie
dans les Papiers miniftériels que les affaires
prennent une tournure plus favorable , qu'il
arrive de tous côtés à New-Yorck des offres
de foumiffion , que nombre de perſonnes
qui ont la plus grande influence en Amé-
' rique , ont écrit au Chevalier Clinton pour
cet effet. On ne manque pas d'appuyer ces
détails confolans des lettres prétendues interceptées
dans la malle des Rebelles ; ces
( 203 )
lettres portent pour la plupart des marques
de fuppofition qui n'échappent pas aux
yeux exercés à examiner attentivement les
objets. Il est bien fingulier qu'on y trouve
un défaveu abfolu de la confédération pour
l'indépendance de la part de la province
de Maryland , & que ce défaveu , qui eft
de 1778 , n'ait jamais tranfpiré auparavant..
On va jufqu'à annoncer l'arrivée des Américains
d'un certain rang avec des pouvoirs
pour traiter avec la Grande-Bretagne d'une
pacification générale. Dès le 8 de ce mois.
on les difoit à Londres , & perfonne ne les
a encore vus. On peut oppofer à ces bruits
vagues la lettre fuivante de New-Port , en
date du 10 Octobre..
avant
» Vous recevrez par ce même vaiffeau , la relation
de l'apoftafie du Général Arnold , & de l'heureufe
découverte de fes perfides deffeins ,
qu'ils aient pu nous nuire. Il étoit depuis long - tems
bien connu parmi nous , & il ne lui reftoit plus ni
un partifan , ni un ami . Vous favez qu'il avoit déja
fubi un jugement Aétriſſant pour des extorfions dont
il s'étoit rendu coupable au Canada & en Penfilvanie.
Il étoit d'ailleurs prévenú du crime de faux , &
la trésorerie Continentale , qui étoit à cet égard fon
accufatrice , produifoit les pièces ; fon procès étoit
pouflé avec vigueur , & fa tête alloit tomber fous
le glaive des loix ; lorfqu'il a machinéfa trahison ,
qui étoit devenue pour lui une démarche néceffaire.
On lui feroit donc beaucoup trop de grace , en
l'attribuant au repentir d'avoir porté les armes contre
fon Souverain ; & par cette double lâcheté , il
tranfmet fon nom à la poftérité , comme un objet
d'infamie , d'exécration & de mépris . Nous ne peri
6
( 204 )
dons donc rien en lui , & les Anglois n'y gagnent
que d'avoir un mauvais fujet de plus fur les bras.
On a plus d'une raifon de croire que le traître
méditoit non-feulement de livrer à l'ennemi , Weft-
Point , le 27 Septembre ; mais encore , & dans le
même- tems , le Général Washington & le Miniſtre
de France. M. le Chevalier de la Luzerne m'a dit ,
que lorsqu'il paffa le 24 par Weft - Point , pour fe
rendre ici , c'eft -à - dire , la veille du jour où la trahifon
fut découverte , Arnold le preffa juſqu'à l'indécence
de s'arrêter là 4 ou 5 jours. Il favoit que le
Général Washington y pafferoit aufli en même- tems ,
à fon retour de Hartford , où il avoit eu une entrevue
avec les Officiers François . Le plus grand mal
que cet apoftat puiffe nous faire aujourd'hui , c'eft de
donner des informations à l'ennemi ; mais l'armée
Américaine eft maintenant dans un fi bon état , que
la connoiffance la plus exacte que l'ennemi pourroit
en avoir , nous feroit plus avantageufe que nuifible.
D'ailleurs l'exécution faite à propos du Major
André fera probablement paffer à d'autres l'envie
de fe prêter à un métier auffi vil & auffi dangereux.
Du refte , le Congrès général , & les affemblées des
dives Etats fe tiennent toujours fermes & inébran-
Jables , & le voient puiffamment foutenus par la
maffe d'un grand peuple cordialement uni , en dépit
des Torys & des créatures du Gouvernement Britannique
, répandus parmi nous ; nouveaux Sifyphes ,
dont les efforts n'aboutiront qu'à faire retomber fur
eux- mêmes les ruines de leurs propres travaux. La
tempête est toujours violente encore ; mais notre
vaiffeau la foutiendra jufqu'au bout. C'eſt avec joie
que nous envifageons l'avenir , & avec affurance
que nous anticipons les douceurs & le triomphe final
de la liberté Américaine «<
Nos avis de New-Yorck prouvent que
nos troupes ne font pas plus de cas de l'ac(
205 )
quifition du Général Árnold , que les ennemis
n'en regrettent la perte. Tout prouve
que l'Amérique eft bien éloignée de plier ;
fi l'idée de faire la paix avec la Grande-
Bretagne avoit quelque vraisemblance , le
malheureux André n'auroit pas perdu la
vie ; on ne fe conduit pas avec cette vigueur
& cette févérité lorfque l'on voit fes
affaires défefpérées . Poftérieurement à cette
lettre , le 25 Octobre le Congrès a pris plufieurs
réfolutions. Celle qui regarde l'armée
n'annonce pas des difpofitions à un accommodement
aux conditions qué nous voudrions
prefcrire.
» Le Congrès , convaincu du danger qu'il y a pour
l'Etat de n'avoir pas conftamment fur pied une armée
de troupes régulières , a réfolu , le 21 du mois dernier
: » de mettre l'armée des Erats- Ut.is fur un pied
plus refpectable & de la faire confifter , à compter
» du premier Janvier 1781 , en 4 régimens de cava .
lerie légère , compofés de 1586 Bas - Officiers
» & Cavaliers ; en 4 régimens d'artillerie , faifant en
כ כ
tout 2340 hommes ; en 49 régimens d'infanterie ,
» faifant un total de 28,224 hommes & en un régi-
» ment de Travailleurs fort de 480 hommes , de
» forte que toute l'armée confiftera en 32,580 Bas-
» Officiers & Soldats ou Cavaliers : & que les Offi .
» ciers feront choifis pármi ceux qui fervent actuelle
» ment , en prenant fur ce fujet l'avis du Général
» Washington «<.
Si, comme le portent quelques nouvelles ,
l'Amiral Rodney eft retenu par la goutte à
New -Yorck , fon retour aux ifles fera retardé.
Sa préfence y paroît moins urgente
depuis que les forces des François n'y ont
( 206 )
plus la même fupériorité depuis le retour
du Comte de Guichen ; mais fi celles des
Eſpagnols les y rejoignoient , il feroit important
qu'il revînt le plutôt poſſible. On
a lieu de croire que nos vaiffeaux y font en
mauvais état ; tous les rapports des bâtimens
revenus de la Jamaïque confirment
cette opinion . C'eft ainfi que le Capitaine
Maitland , du vaiffeau l'Elifabeth de 74 ,
s'exprime dans une lettre à fon frere à
Edimbourg.
Nous mîmes à la voile de la Jamaïque le 4 Septembre
, avec la flotte pour l'Europe . Le 8 Octobre
, un fort coup de vent & une mer houleufe nous
obligèrent de couper notre grand mât de hune ,
afin de fauver notre grand mât . Peu de tems après ,
le mât d'artimon tomba & fit périr trois hommes
par fa chûte. Nous avions plufieurs voies d'eau . Le
18 , un coup de vent plus rude & une mer orageufe
firent confentir le mât de mifaine en trois endroits ,
d'une manière alarmante. Le 25 , un autre coup
de vent encore plus violent , fembloit avoir réuni
la force des deux premiers , & nous menaçoit d'une
fin prochaine ; nos voiles furent déchirées en lambeaux
; les plus vieux marelots à bord avouèrent
. qu'ils n'avoient pas encore vu une mer auffi tourmentée.
Nous éprouvâmes des vents contraires &
des calmes , outre les rudes coups de vent déja
mentionnés ; notre ration fut diminuée , ayant trèspeu
d'eau & de provifions , & celles que nous
avions étoient d'une très-mauvaiſe eſpèce ; enfin ,
il n'y avoit pas un feul endroit fec pour s'affeoir
( le vaiffeau failant eau de tous côtés ) , ni de hamac
pour fe coucher ; ajoutez à cela une traver
fée de plus de dix femaines , dans laquelle nous
avons fouffert tout-à- la fois les incommodités de
( 207 )
la faim & de la foif , & du froid , par le change .
ment de climat . Une telle pofition ne peut être
appréciée que par ceux qui ont été réduits à uné
femblable détreffe . Plus de 20 , bien près de
300 hommes de l'équipage de l'Elifabeth , ont payé
à la nature fon dernier tribut ; victimes du malaife
depuis leur départ d'Angleterre en 1778.- Une
lettre d'un matelot à bord du Conqueror , qui arrive
en ce moment de la Jamaïque , porte que la flotte
a effuyé beaucoup de mauvais tems , qu'elle étoit
dans un état de foibleffe , de maladie & de détreffe,
60 hommes étant morts dans la traversée
un plus grand nombre étant très- mal ; qu'on avoit
fauvé en mer plufieurs hommes des vaiffeaux qui
avoient coulé bas , & il croit que plufieurs vaiffeaux
ont péri avec tous leurs équipages .
On fait par plufieurs lettres particulières
qu'il y a à Sainte- Lucie 4 ou 5 vaiſſeaux abfolument
hors d'état de fervir , par les dommages
qu'ils ont reçus dans les trois actions
entre le Comte de Guichen & l'Amiral
Rodney.
Toutes les nouvelles confirment que la
flotte de l'Amiral Darby a effuyé des coups
de vent , qui en ont féparé 6 ou 7 vaiſſeaux ,
dont le fort ne laiffe pas d'inquiéter , s'ils
n'ont pas eu le bonheur de fe réfugier dan's
le Tage ; s'ils font toujours en mer , ils peuvent
tomber fur le chemin du Comte d'ELtaing
, qui d'un autre côté peut rencontrer
le corps de la flotte , que cette divifion aura
trop affoiblie , pour ne pas faire craindre
les fuites d'un combat. Elle étoit en mer,
non comme nos papiers le publioient
pour fe mefurer avec la flotte Françoiſe ,
( 208 )
mais pour affurer le retour de la flotte de
18 vaiffeaux que nous attendons de l'Inde ,
& de celle que nous attendons encore des
Ifles . Il paroît certain que l'Amiral Hood
ne l'a point jointe : les Miniftres font annoncer
que ce dernier a rencontré les François
, auxquels il a échappé avec beaucoup
d'adreffe & de bonheur ; mais il feroit
difficile que fon convoi nombreux eût
pu échapper de même , ou que du moins
il n'en eût pas perdu la meilleure partie ; il
eft plus vraisemblable qu'il a continué fa
route fans rien rencontrer.
Le Bureau de l'Adjudant général a expédié
des ordres à l'Officier Commandant
de chaque Régiment des troupes réglées
dans la Grande-Bretagne , pour les prier
d'envoyer au Commandant en chef à Whitehall
un état des Lieutenans en pied , depuis
deux ans , qui devoient lever des compagnies
franches de 100 hommes chacun .
LES conditions font qu'ils préfenteront les
deux Lieutenans qui doivent avoir été
Officiers brévetés , & l'Enfeigne pour les
Compagnies . Ce plan eft une manière de
recruter qui doit non feulement remplir
l'objet de procurer promptement des hommes
, mais encore un moyen d'avancer les
anciens Lieutenans , qui fera très-agréable
à l'armée . Ces Compagnies franches ne
doivent point être réunies en un corps
mais fervir comme des troupes diftinctes .
On croit que les Capitaines feront char(
209 )
gés de l'habillement ; circonftance qui rendra
ces Compagnies une acquifition trèsconfidérable.
La prife de la Comteffe de Bufançois &
Marquife de Seigneley a été faite par le
Portland , de so canons , & le Solebay
de 28. Ces deux prifes avoient 20 canons
chacune ; elles avoient ofé attaquer des forces
auffi fupérieures , parce qu'on leur
avoit dit que le Portland étoit un grand
bâtiment armé en flûte , qui defcendoit la
Manche fous la protection d'une frégate.
Ces Armateurs , d'après cet avis , n'héfitèrent
pas à hafarder un combat , qui leur
eût réuffi s'ils n'euffent pas été mal informés.
Les propriétaires des fermiers des terres
de l'Eaft Rideng , du Comté d'Yorck &
du Comté de Kingſton , fur Hull , ont préfenté
l'adreffe fuivante à la Chambre des
Communes.
Remontré que les fuppliants font perfuadés que
l'ouverture des ports de ce Royaume , pour l'importation
& l'exportation du grain , telle qu'elle eſt
preferite par les loix qui fubfiftent actuellement ,
eft fujette à beaucoup d'abus , en ce que les prix
du grain en quelques occafions , peuvent être -
baillés fans néceffité , au grand découragement de
l'agriculture , & hauffer de même fans néceffité dans
d'autres circonftances au détriment des Manufacturiers
& du pauvre.
→
Que le defir de profiter de ces abus a été confidérablement
augmenté par les provifions d'un acte
paifé dans la treizième année du règne de S. M.
( 210 )
actuellemeut régnante , intitulé ; Acte pour régler
l'importation & l'exportation du bled.
C'est pourquoi nous fupplions la Chambre de
prendre cette affaire en confidération , & de faire
les changemens que fa fageffe lui fuggérera , &c .
Le Mémoire du Chevalier Yorke , aux
Etats-Généraux des Provinces . Unies , n'a
pas fait moins de fenfation ici qu'en Hollande
; & on ne fera pas étonné s'il produit
peu d'effet.
>
Ce mémoire , dit un de nos papiers , eft vraiment
curieux tant pour la forme que pour le
fond. » Une faction qui cherche à gouverner la
» République..... Les intrigues d'une cabale dominante...
La pierre de touche de vos intentions ..
» le prétendu Congrès ..... La correspondance avec
» les rebelles d'Amérique établie dès le mois d'Août
» 1778 , &c. « Voilà t-il de grands mots . L'Auteur
de cet écrit , plein de nerf & de fagacité , eft ,
à coup fûr , un grand homme. On en peut juger
par la peine qu'il s'eft donnée pour rédiger fes
matériaux , & les embellir de tous les agrémens
du ftyle. Meffieurs d'Amfterdam feront frappés
comme de la foudre à la lecture d'un écrit auffi
lumineux ; ils n'en feront pas moins épouvantés
qu'ils l'ont été de tous les précédens mémoires
de cette même force , & certainement ils ne manqueront
pas d'y donner l'attention la plus férieufe.
Parlons raifon : les Hollandois font des hommes
pleins de prudence & de fagacité , & entièrement
livrés aux affaires de leur commerce , où ils mettent
une fuite dont il eft difficile de les diftraire.
Qu'y a-t-il donc de fi étrange que Meſſieurs d'Am(
211 )
·
fterdam aient entamé une correfpondance de commerce
avec l'Amérique en 1778 , c'est-à - dire , dans
un tems où toute efpèce de commerce & de communication
étoit interdite entre l'Amérique & les
peuples de la Grande Bretagne ? Nos Miniftres
penfent- ils qu'il leur eft auffi ailé d'impofer les
mêmes loix aux autres Nations ? Cela eft ab urde.
Cette guerre d'Amérique , la ruine de notre pays
eft la grande épreuve qui a décelé infuffifance de
nos Miniftres. En effet , leurs négociations , leurs
projets , leurs armes tout a tourné également
mal . Mais leur opiniâtreté ne fe rebute de rien ,
& tant qu'une Nation crédule & trompée aura
quelque argent de refte , ils pour uivront leur ab.
furde entreprife , quelles qu'en puiffent être les
conféquences. Enfin , privés d'alliés & dans un
ézar de dénnement général , nos Miniftres ont encore
l'infolence de traiter du haut de leur
grandeur
ceux qui à leur tour les mép :ifent & rient
de leur extravagance.
>
On dit que le premier objet de l'adminiftration
du Lord Carlifle en Irlande , eft
de fubftituer une milice nationale aux
volontaires , dont le nombre s'eft accru au
point que le Parlement ne peut guères
délibérer librement fur les affaires de la
nation.
Le 29 du mois dernier le feu prit au
tranfport le Ranger , chargé de munitions.
pour Gibraltar , & ce ne fur qu'avec bien
de la peine qu'on parvint à l'éteindre ; mais
le vaiffeau eft abfolument hors d'état de fervir
& la plupart des munitions font perdues.
Le Roi effayant , il y a quelques jours , dans le
Manège royal , un cheval très - ardent , & le voyant
( 212 )
1/
emporté par lui , fut obligé , pour l'arrêter , de
le laiffer courir contre le mur , ce qui jetta S. M.
hors de la felle fur le cou du cheval ; dans cette
fecouffe elle fe bleffa à l'épaule gauche , mais ne
reçut pas d'autre dommage. On dit que S. M. vou
loit remouter le même cheval , mais qu'elle en fut
diffuadée par les deux Ecuyers du Manége.
On lit dans quelques autres l'anecdote
fuivante , qui n'eft que plaifante.
George II , étoit contrarié par fes Miniftres pour
la nomination d'un Vice-Roi d'Irlande . Ils infiftoient
pour que le Roi préférât le Lord Harringson
au Duc de Dorfet , que George eût beaucoup
mieux aimé. Il s'étoit levé avec dépit de la table
du Confeil , & avoit paffé dans fa chambre , laiffant
les Miniftres dans le plus grand embarras , car il
n'avoit point porté de décifion. Enfin voyant que
S. M. ne revenoit point , ils lui députèrent le Lord
Cheſterfield , comptant fur les reffources de fon efprit
pour calmer l'agitation du Roi , & obtenir ce
qu'ils defiroient. Il ouvre tout doucement la porte
& s'approche d'un air très- refpectueux du fauteuil
où le Roi s'étoit jetté. » Je fuis chargé , dit- il ,
Sire , de favoir de quel nom Votre Majefté veut
qu'on rempliffe le blanc laiffé fur la patente. » Mettez-
y le diable , répond le Roi en colère «. Mais ,
Sire , reprit d'un ton très - férieux le Miniftre , il
fera donc qualifié le féal & amé Coufin de V. M.
George II . éclata de rire , & la paix fut faite.
A cette anecdote nous en joindrons une
inférée dans un de nos papiers , avec cette
adreffe au Lord North , qui peut en profiter ,
& répétée dans quelques autres , fous le
titre d'Avis à la Nation fur les manoeuvres
des Miniftres.
» Dans un moment où il s'agiffoit de faire paffer
( 213 )
un bill qui lui tenoit extrêmement à coeur , Sir
Robert Walpole craignant que les Evêques qu'il
avoit récemment indifpofés ne lui jouaffent le mauvais
tour de voter contre lui , s'aviſa du ſtratagême
fuivant : il va trouver l'Archevêque de Cantorbery
qui n'étoit pas du nombre des mécontens , le prie de
feindre une maladie férieufe : le Prélat le prête , le
bruit de fa mort inévitable & prochaine fe répand :
les yeux de tous les Evêques fe portent fur le fiége
de Lambeth : c'eft à qui fera mieux fa cour au
Miniſtre pour l'obtenir le bill paffe avec une majorité
que décident les très-révérends ; l'Archevêque
reffufcite , & le rufé Walpole rit aux éclats «< ,
:
FRANCE.
De VERSAILLES le 26 Décembre.
LE 17 de ce mois LL. MM . & la Famille
Royale ont figné le contrat de mariage du
Vicomte de Vintimille
, Capitaine
des vaiffeaux
du Roi , avec Mademoiſelle
de la
Live.
Le Prince de Montbarrey , Miniftre &
Secrétaire d'Etat au département de la
Guerre , a remis le 18 , au Roi , fa démiffion
de cette place.
Le lendemain le Comte de Mercy-Atgenteau
, Ambaffadeur de l'Empereur , revêtu
d'un long manteau de deuil , eut une
audience particulière du Roi , dans laquelle
il remit à S. M. une lettre de notification
de la mort de l'Impératrice-Reine de Hon--
grie & de Bohême. Cet Ambaffadeur fut
conduit à cette audience par M. de Tolo(
214 )
zan , introducteur des Ambaffadeurs , &
M. de Sequeville , Secrétaire ordinaire du
Roi à la conduite des Ambaffadeurs.
Le Duc de la Vauguyon , Ambaffadeur
du Roi auprès des Etats-Généraux des Provinces-
Unies de retour en cette Cour par
congé , a eu l'honneur d'être préfenté le
même jour à S. M. par le Comte de Vergennes
, Miniftre & Secrétaire d'Etat au
département des Affaires Etrangères.
Le 23 au matin , Monfieur & Monfeigneur
le Comte d'Artois , en manteau de
grand deuil , firent , en cérémonie , leurs
révérences au Roi & à la Reine , à l'occafion
de la mort de l'Impératrice Reine de
Hongrie & de Bohême . Les Princes du
Sang firent les leurs immédiatement après ,
& les Seigneurs de la Cour s'acquittèrent
enfuite du inême devoir. L'après - midi , Madame
, Madame Elifabeth de France , Mefdames
Adelaide , Victoire & Sophie de
France , en mantes , firent auffi en cérémonies
, leurs révérences à L. M. les Princelles
du Sang firent enfuite les leurs , ainfi que
les Dames de la Cour. Le deuil actuel fera
de fix mois , à compter du 20 de celui ci.
De PARIS , le 26 Décembre.
Tous les avis de la côte d'Espagne , & '
particulièrement de Saint-Jean - de - Luz &
de Bayonne , ne font mention que des
vents contraires qui ont régné depuis le
( 215 )
€
départ de M. le Comte d'Eftaing. Il n'eft
donc pas étonnant que la flotte & fon convoi
foient retenus au large . On n'a encore
rien appris concernant leur navigation .
Les nouvelles les plus pofitives nous inftruifent
que l'Amiral Hood a rencontré la
grande flotte Angloife fans s'incorporer avec
elle , & qu'il marche aux Ifles avec fon
convoi. L'Amiral Darby n'ayant aucun
tranfport avec lui , ne peut fonger à ravitailler
Gibraltar. Sa flotte doit avoir befoin
de réparation , & fi ce n'étoit l'attente où
l'on eft en Angleterre des vaiffeaux de l'Inde ,
elle n'auroit pas paffé le mois de Novembre
à la mer. On ne craint plus qu'elle fe
trouve fur le chemin de M. le Comte d'Eftaing
depuis qu'on a fu que les coups de
vent qu'elle a effuyés en a féparé plufieurs
vaiffeaux ; que quelques- uns font retournés
en Angleterre en mauvais état , & que les
renforts qui lui ont été envoyés ne confiftent
qu'en 2 vaiffeaux & quelques frégates , qui
ne peuvent lui donner de la fupériorité."
Parmi les bruits auxquels donnent lieu le
retard de l'arrivée de M. d'Estaing , il y en a
qui fuppofent qu'il a fait relâcher fon convoi
au Ferrol , & qu'il cherche les ennemis ,
ou qu'il a été croifer dans une ftation où il
feroit également à portée de s'emparer des
flottes qu'on attend des Indes - Orientales &
Occidentales. Il fe peut que tous ces plans,
aient cédé à celui de ramener fon convoi à
>
( 216 )
Breft , & on defireroit que les vents qui en
fufpendent l'arrivée en retenant le Vice-
Amiral au large , lui fiffent rencontrer l'Ainiral
Hood & fon nombreux convoi.
» Nous avons fu par la flûte la Guienne , arrivée
les de ce mois , écrit-on de Breft , avec un
convoi chargé de bois de conftruction , venant de
Saint-Pol , que le premier de ce mois le vaiffeau le
Jupiter, s'étoit emparé de 4 bâtimens reftés en arrière,
les frégates l'Amazone & la Sibylle qui étoient de l'ef
corte , s'étant réunies à la Guienne, obligèrent l'ennemi
d'abandonner ces prifes . La corvette le Jeune
Henri , commandée par M. Obet , Capitaine de
brûlot , a rapporté que le 3 , le vaiffeau le Nonfuch
lui a donné chaffe pendant plufieurs heures , &
qu'il ne l'a évité qu'à la faveur des roches dans
lefquelles l'ennemi n'a pu aborder. La frégate neuve
l'Engageante , commandée par M. de Saint- Marceau
, eft arrivée le 6 de Rochefort avec une flûte
chargée de vivres , l'eſcadre en rade aux ordres de
M. de Barafs de Saint - Laurent , eft prête à fortir
au premier fignal , & il a été enjoint fur-tout de
tenir les chaloupes & les canots en état de
tous les fecours poffibles ".
porter
Nos corfaires font fort heureux dans
leurs croifières. Dans l'efpace de 8 jours ,
ils ont pris 10 à 12 gros bâtimens qu'ils
ont conduits tant à Breft qu'à Grandville ,
Saint-Malo &c. Le Calonne de Dunkerque
en a pris 8 à lui feul. Il a été obligé d'en
brûler 3 , & il eft entré à Brest avec le plus
riche qui eft une lettre de marque de 18
canons. Le Bougainville de St- Malo a conduit
de fon côté dans ce port un cutter du
Roi d'Angleterre de 16 canons & 74 hom-
-
mes
( 217)
ines d'équipage , qu'il a trouvé démâté ; cette
prife ne lui a coûté qu'un coup de canon.
La frégate l'Aigle , écrit - on de ce dernier
port , une des plus belles & des mieux conftruites
jufqu'à préfent , a été lancée à flot le 11 de ce
mois , ce qu'on n'avoit pas encore vu dans ce
port , où les nouveaux bâtimens fe lancent tous à
fec. L'Armateur qui l'a fait conftruire n'ayant pas
pu remplir la fociété à caufe du dérangement furvenu
dans une forte maifon de banque de Paris
qui y mettoit un fort intérêt , s'eft trouvé forcé
de la vendre ; c'eft un particulier de Paris qui l'a
achetée ; elle va être armée fur le champ. On
ignore fa deftination ; mais comme elle eft doublée
en cuivre , on croit qu'elle pourra prendre
la route de l'Inde ; elle montera 40 canons,
On affure qu'on prépare dans plufieurs de
nos Ports beaucoup de bâtimens de tranfport
ils font , dit - on , deſtinés à former
trois grands convois , qui partiront dans
peu de tems pour les Indes , l'Amérique
Septentrionale & les Ifles .
Les befoins preffans qui fe font fentir
aux approches de l'hiver , font la principale
caufe des crimes qui fe commettent à cette
époque dans les grandes Villes. Comme la
Police veille de trop près à la sûreté des
habitans de la Capitale , les malfaiteurs fe
répandent dans les environs : ils ont pillé
quelques Eglifes , entr'autres celle de Mont-
Rouge. On a arrêté quelques - uns de ces
voleurs facriléges , qu'on a découverts en
fouillant aux barrières toutes les perfonnes
fufpectes Parmi eux fe trouve une fille de
30 Décembre 1780. k 1
( 218 )
17 ans , dont le fang- froid & l'arrogance
ont , à ce que l'on affure , quelque chofe
de furprenant ; elle fe prépare d'avance à
braver le fupplice qui l'attend , & parle de
ce terrible inftant fans montrer la moindre
crainte ni la moindre inquiétude .
On a conduit à peu près dans le même
tems 15 à 18 fcélérats d'une autre eſpèce :
ceux - ci fe font répandus depuis St - Denis
jufqu'à Chantilly ; ils traverfoient la nuit.
les chemins par des cordes , attachées aux
arbres qui les bordent ; par ce moyen ils faifoient
tomber les voyageurs qui paffoient à
pied & à cheval ; ils les affommoient enfuite
pour les dépouiller fans rifques. Il y avoit
dans cette bande un jeune homme de 22 à 23
ans , qui à la faveur de déguifemens , tantôt
en femme , tantôt en religieufe , s'introduifoit
dans les maifons ou dans les
couvens. Lorsqu'il a été arrêté il étoit à Argenteuil
, où il fe donnoit pour un riche
bourgeois , qui charmé de la fituation &
de la fertilité du lieu venoit y chercher
une maison & un jardin.
A côté de ces détails affligeans nous en
joindrons un plus confolant pour l'humanité
; c'est l'Affiche de Poitou qui nous le
fournit.
Un jeune Afpirant à l'état Eccléfiaftique , né
pauvre & fans moyens , obligé de faire un voyage
qui devoit décider de fon fort , & ne fachant
comment l'entreprendre , crut pouvoir s'adreffer à
l'Adminiſtration de l'Hopital de Poitiers ; il penfoit
peut - être que les Hopitaux étant deftinés
( 219 )
au foulagement de tous ceux qui fouffrent , les
Adminiſtrateurs par leur économie > › peuvent
chercher à fe mettre en état de faire du bien indiftinctement
, lorfque l'occafion s'en préfente ,
parce que c'est toujours remplir le but de leur
établiffement . Comme cet infortuné expoſoit
ſes befoins à l'un des Adminiftrateurs , il entendit
la voix d'un foldat malade & languiffant
dans un lit voifin , qui lui dit : M. l'Abbé , j'ai
21 liv . , en voilà 18 qui peuvent vous aider. Si je
guéris , je trouverai bien le moyen de rejoindre
mon régiment : Un peu de mal- aife eft bien - tôt
paffé ; & le bien que l'on fait donne de la force &
du courage. Il eft fâcheux que l'on n'ait pas confervé
le nom de ce faldat : c'eft dans la claffe obfcure
des citoyens que l'on trouve le plus fouvent
des coeurs fenfibles , & dans ceux-là la bienfaisance
eft peut- être plus touchante & plus refpectable «.
Encouragé par le fuccès qu'ont eu les
premières feuilles des Réflexions Philofophiques
fur l'origine de la Civilifation (1 ) ,
dans lefquelles il a préfenté le tableau fuccint
de nos prifons , qui vont être remplacées
par d'autres plus faines & plus conformes
aux Ordonnances , & où il s'eft élevé
contre les deux genres de queftion que
la fageffe du Gouvernement s'eft enfin déterminée
à abolir , M. de la Croix vient de
publier un quatrième cahier , qui renferme.
des vues également utiles à notre légiſlation
criminelle. Après avoir fait fentir la néceffité
où font quelquefois les Juges , pour
empêcher que des crimes , qui troublent
l'ordre focial , ne restent impunis , de fai-
(1 ) A Paris chez Belin , Libraire , rue Saint-Jacques.
ki
( 220 )
fir l'innocence foupçonnée & de lui faire
effuyer les privations , les follicitudes d'une
inftruction humiliante , il indique un moyen
d'adoucir ce malheur , qui mérite d'être
adopté dans tous les Gouvernernens où la
Justice eft comptée pour quelque chofe.
» Un Journalier , dit - il , a été décrété & conduit
en prifon fur une accufation de vol &
d'affalinat ; après un an d'inſtruction & de
captivité , on vient à reconnoître que fes mains
font pures ; cependant fes bras que l'on a enchaînés
, nourrilloient fa femme & fes enfans , qui ont
langui dans une affreule mifère. Si , après avoir
prononcé l'Arrêt qui l'abfout , on lui remettoit , au
nom du Souverain qui confifque la fortune du criminel
, la valeur des 300 journées de travail qu'on
lui a fait perdre , cet acte de juftice le confoleroit
de fes fouffrances & de fes humiliations. Pourquoi
à ce don utile n'ajouteroit-on pas une médaille ,
qui feroit la preuve vifible de fon innocence ? Cette
médaille nouvelle frappée fous le règne du Roi qui
paroît n'ambitionner que le titre de Jufte , & diftribuée
à tous ceux qui fortiroient triomphans
d'une accufation capitale , éterniferoit tout - à- la -fois
& la bienfaifance & l'équité du Monarque dont
elle porteroit l'empreinte .... Si cette idée pouvoit
fe réalifer , il en refulteroit un avantage important
, celui d'établir une différence ſenſible entre
l'accufé , dont l'innocence eft reconnue , & celui
qui n'eft élargi que parce qu'il ne peut pas être légalement
condamné. Et en effet , obferve judicieuferment
l'Auteur , qu'importe à un villageois qui
retourne dans fa chaumière , d'y être renvoyé avec
ce que l'on nomme un hors de cour , ou un Arrêt
qui le décharge de l'accufation. Les groffiers
habitans avec lefquels il vit , ont - ils la moindre
( 221 )
idée du fens attaché à ces deux fortes de jugemens
fi diftans l'un de l'autre aux yeux de l'honneur « .
Il y a long-tems qu'on fent la néceffité
d'éloigner les fépultures du fein de la Capitale
le voeu général eft que ce projet fi
falutaire & fi néceffaire foit mis à exécution.
Nous touchons peut-être à ce moment defiré
; ce grand ouvrage vient du moins d'être
commencé.
» On vient de fermer le cimetière des Innocens ,
en vertu d'Arrêt de la Cour du Parlement. Cet
emplacement concédé par Philippe le Bel pour la
fépulture des morts de la grande Paroiffe , devenue
depuis celle de Saint - Germain - l'Auxerrois , étoit
fitué hors de l'enceinte de la Ville , & fort vaſte
alors , vû le petit nombre d'habitans que renfermoit
Paris. Mais depuis long-tems ce cimetière fe trouvoit
au centre de la Capitale , par l'agrandiffement
qu'elle n'a ceffé de prendre fous les divers règnes ,
& la population étant devenue beaucoup plus confidérable
, le nombre des fépultures ayant augmen
té en proportion , la fuppreffion de ce cimetière étoit
devenue depuis long- tems néceffaire . Cet amas de
cadavres répandoit l'infection dans l'enceinte , &
excitoit les plus vives réclamations de la part des
habitans qui environnent le cimetière . Ils rendirent
plaintes en 1724 , en 1725 & en 1737. Elles fixèrent
l'attention du Parlement , qui commit par Arrêt
MM. Lémery , Geoffroy , &c. , pour fixer l'opinion
de la Cour fur l'infalubrité de cet air. Les moyens
que ces Chymiftes proposèrent ne devoient remédier
que momentanément au mal. Les plaintes furent
renouvellées en 1746 ; cependant on a ofé avancer
dans des Mémoires particuliers & dans des Papiers
publics que non- feulement cet air n'étoit pas nuifibie,
mais même que c'étoit un air plus vital que
k 3
( 222 )
tout autre qu'on pût refpirer , paradoxe infoutenable,
qui décèle la mauvaife-foi, car l'ignorance ne
peut pas le porter à cet excès . On citoit l'autorité
du fameux des Moulins , comme fi l'opinion d'un
Médecin Clinique pouvoit en pareil cas contrebalancer
celle des Chymiftes & des Phyficiens ; on
avançoit ces propofitions révoltantes dans le tems
que le Parlement de Paris , convaincu du danger des
fépultures dans l'intérieur des Villes , élevoit les
Loix contre cet abus , & le profcrivoit ; car c'eſt
l'Arrêt de ce Tribunal qui a fait révolution en Europe
fur cet objet important , révolution dont la Capitale
devoit donner l'exemple , & dont des circonstances
particulières avoient empêché , ou pour mieux dire ,
empêchent encore l'exécution , car le voeu de la loi
n'eft pas entièrement rempli à cet égard . - Un des
objets publics que M. le Lieutenant- Général de Police
avoit le plus à coeur , étoit la fuppreffion des cime
tières , & entr'autres de celui des Innocens . Les
connoiffances nouvellement acquifes fur la mature
de l'air mettant à portée de prononcer plus pofitivement
fur fon infalubrité , ce Magiftrat defira qu'on
fît des expériences fur l'air de ce cimetière , & en
chargea M. Cadet de Vaux ; fans entrer dans le
détail de ces expériences , nous nous bornerons à
obferver que l'air du cimetière des Innocens étoit le
plus infalubre de Paris ; l'analyse en a été faite à
plufieurs reprifes, entr'autres avec M. l'Abbé Fortana
, célèbre Phyficien du Grand-Duc de Toſcane ;
ce travail a été foumis à la Société Royale de Médecine
; mais le Magiftrat ne crut pas devoir en
permettre alors la publicité , tant le réſultat avoit
quelque chofe d'inquiétant . Enfin au mois de Juin
dernier, les caves de trois maifons de la rue de la
Lingerie fe trouvèrent méphyriſées au point que les
Locataires effrayés des accidens auxquels ils étoient
expofés , rendirent plainte. M. le Lieutenant - Général
( 223 )
de Police chargea le même M. Cadet de sy tranf
porter pour aviler aux moyens qu'il y avoit à prendre.
Le mal étoit fans remède ; les lumières s'éteignoient
à l'entrée des caves. Les Locataires ne fe
permettoient plus d'y defcendre. Deux Tonneliers
& un jeune homme manquèrent périr pour y avoir
féjourné quelques inftans , Trois mailons voisines
commençoient déja à être atteintes du méphytifme ,
qui , gagnant de proche en proche , auroit pu
s'étendre beaucoup plus loin & infecter toutes les
caves & maifons de la rue de la Lingerie adjacentes
au cimetière , fans la ceffation fubite des chaleurs :
on fit déménager les caves par le moyen du Ventilateur
; cet appareil commandoit en quelque forte
au méphytifme ; mais au moment où on le retiroit ,
il reparoifloit avec violence ; en conféquence on
conclut à ce que les portes des caves fuffent fermées
avec des murs en moëllons. Cet évènement étoit
trop frappant pour ne pas fixer l'attention du Par
lement & hâter le moment de fermer le cimetière
des Innocens , qui l'a été définitivement le premier
de ce mois «.
--
Jofeph Lieutaud , Confeiller d'Etat , premier
Médecin du Roi , de Monfieur & de
Monfeigneur le Comte d'Artois , eft mort
à Verfailles le 6 de ce mois , dans la 78e
année de fon âge .
Jean - Paul - Timoléon de Coffé , Duc de
Briffac , Pair , Marchal de France , premier
Pannetier , Chevalier des Ordres du Roi ,
Gouverneur pour Sa Majefté de la Ville ,
Prevôté & Vicomté de Paris , y eft mort le
17 de ce mois , âgé de 82 ans.
k4
( 224 )
De BRUXELLES , le 26 Décembre.
On ne croyoit pas que l'Angleterre vou
lût donner des fuites à la fatisfaction qu'elle
réclame des Etats- Généraux , au fujet du
traité fecret entamé à Amfterdam avec le
Congrès ; il fembloit qu'elle fe contenteroit
du défaveu de LL. HH. PP. , & qu'elle
n'infifteroit pas fur la punition des auteurs ,
qui ont eu la précaution de fe mettre à
l'abri du Cafu quo. On apprend cependant
qu'elle a fait préfenter encore , le 12 de
ce mois par le Chevalier Yorke , le Mémoire
fuivant fur ce fujet.
» H. & P. S. La conduite uniforme du Roi envers
la République ; l'amitié qui fubfifte depuis fi longtems
entre les deux Nations ; le droit des Souverains ,
& la foi des engagemens les plus folemnels , décideront
fans doute la réponſe de V. H. P. au Mémoire
que le Souffigné préfenta , il y a quelque tems , par
ordre exprès de fa Cour. Ce feroit méconnoître la fageffe
& la justice de V. H. P. que de fuppofer
qu'Elles puiffent balancer un moment à donner la fatisfaction
demandée par S. M. Comme les réſolutions
de V. H P. du 27 Novembie , étoient le réſultat
d'une Délibération qui ne regardoit que l'intérieur
de votre Gouvernement , & qu'il ne s'agiffoit pas
alors de répondre au fufdit Mémoire , la feule remarque
que l'on fera fur ces réfolutions eft , que les
principes qui les ont dictées , prouvent évidemment
la juftice de la demande faite par le Roi. En délibérant
fur ce Mémoire , auquel le Souffigné requiert ici ,
au nom de fa Cour , une réponſe immédiate & fatisfaifante
à tous égards , V. H. P. fe rappelleront fans
doute que l'affaire eft de la dernière importance ; qu'il
( 225 )
s'agit d'une plainte portée par un Souverain offenfé ;
que l'offenfe dont il demande une punition exemplaire
& une fatisfaction complete , eft une violation
de la conftitution Batave , dont le Roi eſt garant
, une infraction de la Foi publique , un attentat
contre la dignité de la Couronne . Le Roi ne s'eft jamais
imaginé que V. H. P. euffent approuvé un
Traité avec les fujets rebelles. C'auroit été une levée
de bouclier de votre part , une déclaration de guerre.
Mais l'offenfe a été commife par les Magiftrats d'une
Ville qui fait une partie confidérable de l'Etat , & c'eft.
à la Puiffance Souveraine à la punir & à la réparer. Sa
Majefté par les plaintes portées par fon Ambaffadeur
a mis la punition & la réparation entre les mains de
V. H. P. , & ce ne fera qu'à la dernière extrémité ,
c'est -à- dire , dans le cas d'un déni de Juſtice de votre
part , ou du filence qui doit être interprété comme un
refus , que le Roi s'en chargera lui - même «.
On ne croit pas que ce Mémoire produife
plus d'effet que le précédent .
» La remontrance impérieufe faite par le Chevalier
Yorke aux Etats Généraux , écrit d'Amfterdam
un Anglois à un de fes amis en Angleterre
ne produit pas l'effet que les amis de la G. B. en
attendoient. La prife des vaiffeaux Américains , dans
un moment où ils fe trouvoient fous la protection
d'un fort Hollandois dans l'ifle de St Martin , a
fourni à LL. HH. PP . une ample matière de réconciliation
. Il n'eft pas douteux que les Hollandois,
auffi tôt qu'ils en auront le pouvoir , ne faffent un
traité de commerce avec les Américains , & qu'animés
par le reffentiment que juftiffe affez notre
conduite imprudente , impéricufe & téméraire ,
ébranlés par les follicitations continuelles de nos
ennemis , ils ne reconnoiffent les treize Etats - Unis
comme libres & indépendans. Quelque circonfpects
que foient les Hollandois , quelque peu enclins qu'ils
ks
( 226 )
foient à offenfer , ils font fermement déterminés
à maintenir & à foutenir leurs droits , & à érendre
leur commerce par tous les moyens qui font
en leur pouvoir. Ils ont embraffé avec une ardeur
& une promptitude que n'admet guère la lenteur:
ordinaire de leurs délibérations , la neutralité des
Puiffances combinées du nord. Ils n'ignorent pas
que l'Impératrice de Ruffie , fuivant le plan tracé
par Pierre le Grand , eft déterminée à augmenter
fes forces navales ; qu'en conféquence ils trouveront
en elle , au befoin , une puiflante protectrice ;
par cette raison , le ton hautain que prend la Cour
de Londres dans l'état humiliant de fes affaires
eft regardé non- feulement comme déplacé & imprudent
, mais même comme ridicule «
D'après quelques avis de Copenhague &
de la Haye , que nous ne pouvons garantir ,
le bruit fe répand que l'efcadre Danoiſe ,
qui remettra en mer pour la protection du
commerce des neutres , fera à la folde de
la République des Provinces Unies. Si ce
bruit fe confirme on peut imaginer que
l'Angleterre ne verra pas d'un bon oeil un
arrangement qui annonce qu'elle a perdu
toute fon influence fur le Cabinet de Copenhague
, & la plus grande partie de celle
qu'elle avoit fur les délibérations des Etats-
Généraux. On dit auffi que la République
a réfolu d'augmenter de 20,000 hommes fes
troupes de terre.
Il s'eft paffé ces jours derniers , écrit- on de
Paris , un fait affez extraordinaire. Le 21 de ce
mois,, vers les 4 heures du foir , un particulier qui
paffoit fur le pont neuf, voit une voiture ; il defcend
auffi-tôt du trottoir ; crie au cocher d'arrêter ,
( 227 )
& fe préfentant d'un air furieux à la portière ,
M. , dit- il à un Officier qui étoit dans le carroffe ,
il y a trois ans que je vous cherche ; vous me
devez réparation. Je vais vous la donner fur le
champ , répondit l'Officier qui defcendit & mit
l'épée à la main , ainfi que l'autre , fans s'inquiéter
de la foule qui commençoit à s'amaſſer autour
d'eux. En moins de dix fecondes l'agreffeur tomba
mort. L'Officier remonta dans la voiture, & s'éloigna
fans que le peuple remuât & fans qu'on ait pu favoir
fon nom. On n'eft pas plus informé de l'état
de celui qui a été tué . Il n'y a que les gens de
Juftice qui ont lu les papiers qu'il avoit fur lui qui
aient eu quelque connoiffance à cet égard « .
Suite du projet de Traité avec les Etats - Unis.
10º . L. H. P. les Etats - Généraux des Provinces-
Unies de Hollande , employeront leurs bons offices.
& interpofition auprès du Roi ou de l'Empereur.
de Maroc , ou Fez , les Régences d'Alger , de
Tunis , de Tripoli , ou quelques- unes d'icelles ,
de même que chez tous les Princes , Etats ou
Puiances fur la côte de Barbarie , en Afrique , &
les fujets des fus - mentionnés Roi , Empereur , Etats
ou Puiffances & chacune d'icelles , pour qu'autant
qu'il fera poffible , & pour l'avantage & la fécurité .
des fufdits Etats - Unis & de chacun d'iceux , protéger
leurs fujets & habitans , ainfi que leurs navires
& effets , contre les violences , infultes out
déprédations des fufdits Princes ou Etats Barbarefques
& leurs fujets ".
11º , Il fera permis à tous Négocians & autres fu
jets , tant des fulmentionnées Sept - Provinces- Unies
de Hollande , que des Etats - Unis d'Amérique , de
difpofer , foit pendant le cours d'une maladie , foit
à l'article de la mort , par voie de teftament , en
faveur de telles perfonnes qu'ils jugeront à propos
de leurs effets , marchandiſes , argent comptant ,
k 6
( 228 )
dettes , biens meubles & immeubles , qu'ils pofféderont
, foit au moment de leur mort , foit avant
ce tems , dans les pays , ifles , villes , bourgs ou
domaines , appartenans à chacune defdites parties
contractantes. Outre cela , foit qu'ils meurent après
avoir paffé un teftament , ou ab inteftat , leurs héritiers
légitimes , exécuteurs teftamentaires ou adminiftrateurs
, réfidans dans les domaines de chacune
des parties contractantes , ou venant d'ailleurs ,
quoiqu'ils ne foient pas Naturalifés , ( fans qu'on
puifle leur difputer l'effet de cette conceffion ou s'y
oppofer fous prétexte de certains droits ou prérogatives
de quelques provinces , villes ou perfonnes
particulières , ) pourront toujours recevoir fans em .
pêchement & fur le champ , & prendre poffeffion
des biens & effets fus-mentionnés quelconques , en
conformité des loix refpectives de chaque pays ;
avec la réferve cependant , que les demandes &
droits , pour obtenir la poffeffion des fucceffions de
perfonnes mourant ab inteftat , devront être prouvés
, fuivant les loix des places où les perfonnes
viendront à décéder , tant par les fujets de l'une ,
que par ceux de l'autre des parties- contractantes , nonobftant
toute loi , ftatut , édit , coutume , ordonnance
, droit d'aubaine , ou tout autre droit quelconque
à ce contraires.
12°. Les effets & fucceffions de la nation & des
fujets de l'une des parties contractantes , qui pourroient
décéder dans les pays , ifles , domaines ,
villes ou bourgs de l'autre , feront confervés pour
les légitimes héritiers & fucceffeurs du défunt , toujours
en réfervant le droit d'un tiers . Les biens &
effets de cette nature , ainfi que les papiers , écrits
& livres de comptes defdites perfonnes décédées ,
devront être inventoriés par le Conful ou autre Miniftre
public de celle des deux Nations dont un
fujet cft venu à décéder , feront enfuite mis ès mains
( 229 )
par
de deux ou trois Négocians intègres , nommés à cet
effet le fufdit Conful ou Miniftre public , afin
d'être confervés pour les héritiers , exécuteurs , adminiftrateurs
ou créanciers du mort. Aucune Cour
de Judicature ne s'en mêlera , avant qu'elle n'y foit
appellée , felon la teneur de la loi , par l'héritier ,
exécuteur teftamentaire , adminiſtrateur , ou créanciers
fufmentionnés .
13 °. Il fera libre & permis aux fujets de chaque
partie de choifir à leur volonté , des Avocats , Procureurs
, Notaires , Solliciteurs & Facteurs ; à cette
fin , les Avocats , & autres gens de Juftice ci -deffus
nommés , pourront y être appointés par les Juges
ordinaires , s'il eft néceffaire , après que ces derniers
en auront été requis .
14°. Les Négocians , Patrons ou Propriétaires
de navires , Mariniers de toute eſpèce , vaiffeaux
& bâtimens , ainfi que toutes les marchandises ,
effets & biens en général de l'une des parties contractantes
ou de fes fujets , ne pourront jamais
pour quelques raifons privées ou publiques , ou
en vertu de quelque Edit général ou particulier ,
être pris ou retenus dans quelques- uns des pays ,
ifles , domaines , villes , bourgs , ports , côtes quelconques
des autres confédérés , pour être employés
au fervice public , aux expéditions militaires , ou
pour d'autres caufes , & pourront encore, moins
être détenus pour l'ufage particulier de qui que ce
foit , par des Arrêts exécutés avec violence , ni
moleftés ou offenfés d'aucune autre manière . Il fera
en outre défendu aux fujets de chaque partie d'enlever
quoi que ce puiffe être , ou de l'extorquer
avec violence aux fujets de l'autre partie , fans le
confentement de la perfonne qui en eft propriétaire
& en la payant comptant. Ce qui néanmoins ne
doit pas être entendu de la détention & faifie à
faire par ordre & de l'autorité de la Juſtice , par
( 230 )
la voie régulière , pour dettes ou crimes , à l'égard
defquels les procédures feront réglées par la loi &
la forme judiciaire ordinaire.
15. Il a de plus été arrêté & conclu qu'il fera
entièrement libre à tous les commerçans , comnian,
deurs de Navires & autres fujets de L. H. P. les
Etats des fept Provinces - Unies de Hollande , de
régir leurs propres affaires , ou d'y employer une
autre perfonne à leur volonté , dans toutes les
places foumises à la Jurifdiction des fus- mentionnés
Etats-Unis d'Amérique , & qu'ils ne feront pas
non plus obligés d'employer quelque interprète ou
Courtier , ou de les payer , finon lorsqu'ils jugeront
à propos de les employer. En outre les Patrons
de navires voulant charger & décharger leurs bâtimens
, ne feront pas tenus d'y employer les ouvriers
prépofés à cet effet par l'autorité publique ,
mais il leur fera entièrement libre de charger ou
décharger eux- mêmes leurs navires , ou d'employer,
à cet effet les perfonnes qu'ils jugeront à propos
d'y occuper , fans être obligés de payer pour raifon
de ce , quelque rétribution à tel autre que ce puifle
être. Ils ne feront pas non plus forcés à décharger
telles ou telles marchandiſes , de les tranſporter
fur d'autres bâtimens , d'en recevoir fur les leurs
propres , ou de refter plus long tems en charge
qu'ils ne jugeront à propos. Tous & chacun des
fujets de la nation , ou des habitans fus- mentionnés
Etats-Unis d'Amérique , auront réciproquement
& jouiront des mêmes priviléges & franchiſes dans
toutes les places quelconques qui fe trouvent fous
l'obéiffance & la Jurifdiction de L. H. P. les Etats-
Généraux des Provinces - Unies de Hollande.
16° . En cas de différend entre quelque Patron
de navire & fon équipage , de l'une des deux nations
, dans quelque poffeffion de l'autre partie ,
touchant la folde due à l'équipage en question ,
K
2
( 231 )
ou concernant d'autres affaires civiles , le Magiftrat
de la Place ne requerra rien autre chofe de
la perfonne accufée , finon qu'elle donne à l'accufateur
une déclaration par écrit , paffée devant le
Magiftrat , par laquelle il s'obligera de répondre
fur l'accufation devant un Juge compétent dans fon
propre pays ; & ceci fait , il ne fera pas permis à
l'équipage d'abandonner le navire , ou d'en déferter
, ni d'empêcher le Patron de continuer fa route.
Les Négocians , des deux côtés , feront de plus autorifés
, dans les lieux de leur réfidence ou ailleurs ,
de tenir des livres de leurs comptes ou affaires ,
dans telle langue , de telle manière ou fur tel papier
qu'il leur plaira fans la moindre recherche ,
ou empêchement. Mais , s'il devenoit néceffaire de
produire leurs livres , pour décider quelque queftion
ou difpute , alors ils apporteront tous leurs
livres & papiers devant la Cour , de manière cependant
que le Juge , ni quelqu'autre perfonne que
ce foit , n'ait pas la liberté d'examiner dans les
livres fufdits quelqu'autre article que celei dont
l'infpection deviendroit abfolument néceffaire pour
conftater l'exactitude & l'authenticité de ces livres .
Il ne fera pas non plus loifible , fous quelque prétexte
que ce foit , d'arracher par force ces livres
ou écrits des mains des propriétaires , ou de les
retenir , le feul cas de banqueroute excepté.
17. Les navires marchands des deux parties ,
venans dans les ports réciproques , & étant juftement
fufpectés par rapport à leur destination , ou
à caufe des effets chargés fur iceux , feront obligés
de produire, foit en pleine mer , foit dans les ports
ou rades , non- feulement leurs paffe- ports , mais
auffi leurs certificats , expliquant expreffément que
leurs marchandifes embarquées ne font pas du nom .
bre de celles qui font prohibées comme de contrebande..
!!
( 232 )
18 °. Si en produifant les certificats en queftion
contenant l'état des marchandiſes embarquées , l'autre
partie venoit à découvrir qu'il y en eût de la
nature de celles que ce traité prohibe , ou déclare
de contrebande , ou deſtinées pour un port dépen
dant de l'ennemi , il ne fera pas permis de forcer
les écoutilles d'un tel navire , ou d'y ouvrir quelque
caiffe , coffre , ballot , tonne , barique ou paquet
, ni de déranger la moindre partie des effets ,
foit qu'un tel navire appartienne aux fujets de L.
H. P. les Etats des fept Provinces- Unies de Hollande
, ou aux fujets & habitans des fufdits Etats-
Unis d'Amérique ; ce qui ne pourra avoir lieu que
lorfque la cargaifon aura été débarquée , & cela
en piéfence des Officiers de la Cour d'Amirauté ,
qui en feront dreffer un inventaire . Cependant ik
ne fera pas permis de la vendre , de l'échanger ou
de l'aliéner aucunement , jufqu'à ce qu'il air été
procédé juridiquement contre les effets prohibés ,
& que les Cours d'Amirauté refpectives , par une
Sentence rendue , les auront déclarés confifcables ,
en en exemptant toujours le navire , ainfi que les
autres marchandife, embarquées & déclarées innocentes
par le traité ; lefquelles ne pourront pas être
détenues fous prétexte de s'être trouvées mêlées &
comprifes parmi les effets prohibés , ni encore moins
être confiiquées , comme étant de bonne prife.
Mais , quand une feule partie de la cargaison , &
non la charge entière , fera compofée de marchandifes
prohibées , & que le Commandant du navire
fe montrera prêt de la remettre au Capteur qui
aura fait la découverte ; dans ce cas , le Capteut
ayant reçu les effets en question , relâchera fur le
champ le bâtiment , en ne l'empêchant aucunement
de pouvoir librement continuer la route pour le
lieu de fa deftination. Mais cependant au cas que
tous ces effets de contrebande ne puiffent être reçus
( 233 )
à bord du bâtiment capteur , alors celui -ci , nonobftant
l'offre faite de lui remettre les marchandifes
prohibées , pourra amener ce navire dans le port
le plus voifin , aux conditions ftipulées ci- deffus.
19. On eft convenu , au contraire , que tout ce qui
fera trouvé par les fujets , la nation ou les habitans
de l'une des parties chargé à bord d'un navire ennemi
& appartenant à l'autre partie ou à fes ſujets , quoique
ces effets ne foient pas du nombre de ceux déclarés
de contrebande , pourra être confifqué de la
même manière , & tout comme fi cela appartenoit
à l'ennemi : à l'exception néanmoins des marchandifes
& effets , qui y auront été chargés avant la décla
ration de la guerre , ou même après une déclaration
femblable, au cas que les chargeurs n'en euffent pas
eu connoiffance. De manière que les effets des fujets
des deux parties , ( qu'ils foient ou non de la nature
de ceux déclarés de bonne prife , ) lefquels , avant
la guerre , ou même après fa déclaration , (fuppofé
que les chargeurs n'en euffent pas eu connoiffance) auroient
été mis à bord de quelque bâtiment appartenant
à l'ennemi , ne feront en aucune manière fujets à confifcation
; mais bien duement , & fans le moindre
retard , reftitués aux propriétaires d'après leur requifition
, bien entendu néanmoins que fi les marchandifes
fus-mentionnées font de contrebande , il fera
défendu de les tranfporter enfuite dans quelques
ports appartenans aux ennemis. Les deux parties
contractantes convenant en outre , qu'après un terme
révolu de fix mois , compter du jour de la déclaration
de guerre , leurs fujets , peuples & habitans
refpectifs de telle partie du monde qu'ils viennent ,
ne pourront pas prétexter caufe d'ignorance de cet
article.
à
20 °. Et afin que l'on puiffe avoir le plus grand
foin de la fûreté des fujets & de la nation des deux
parties , pour qu'ils ne fouffrent aucun dommage de
( 234 )
la part des vaiſſeaux de guerre ou corſaires de l'autre
partie , tous les Commandans de vaiffeaux de guerre
& bâtimens armés des fufdits Etats de Hollande ,
ainfi que des fus- mentionnés Etats - Unis de l'Amérique
, & tous leurs fujets & peuples feront prévenus
de ne caufer aucuns dommages ou préjudice à l'autre
partie : & dans le cas où ils fe conduiroient d'une
manière oppofée à cet ordre , ils feront punis &
tenus en outre à réparer ce dommage , & bonifier
les intérêts d'icelui en répondant du tout , fous la
garantie de leurs corps & de leurs biens.
21. Tous les navires & effets de telle nature
qu'ils puiffent être , lefquels pourroient être repris
des mains des pirates & corfaires en pleine mer ,
feront amenés dans quelques ports de l'une & l'autre
partie , & remis fous la garde des Officiers de ces
ports , pour enfuite être reftitués en entier aux
véritables propriétaires , dès que par des preuves
fuffifantes ils auront conftaté qu'ils leur appartien-
Dent.
P. S. La pofte de Londres qui arrive dans
ce moment nous apporte une Gazette extraordinaire
de la Cour en date du 21 de
ce mois , contenant une Déclaration de
guerre contre les Hollandois , & l'Expofé
des motifs qui ont déterminé le Roi . On ne
s'attendoit pas fans doute à voir l'Angleterre
chercher à s'attirer de nouveaux ennemis ,
lorfqu'elle en avoit affez . L'acceflion tardive
de la Hollande à la neutralité armée a peutêtre
déterminé cette Déclaration qui fera
beaucoup de bruit , & par laquelle on fe flatte,
fans doute vainement , de déconcerter cette
confédération en effet redoutable à une na(
235 )
tion qui méprife la juftice , & que la force
feule peut y ramener. Mais ce ne font pas
nos réflexions , ce font ces pièces importantes
qui piquent la curiofité de nos Lecteurs
; nous les allons mettre fous leurs yeux.
GEORGE ROI ( L. S. ) Dans tout le cours de notre
règne , notre conduite envers les Etats - Généraux des
Provinces-Unies , a été celle d'un ami fincère & d'un
allié fidèle. S'ils avoient adhéré aux fages principes
qui avoient coutume de gouverner la République ,
ils n'auroient pas manqué d'apporter les mêmes foins
au maintien de l'amitié qui a fubfifté fi long- tems
entre les deux Nations , & qui eft effentielle aux
intérêts de l'une & de l'autre ; mais comme ils fe
font laiffés dominer par une faction dévouée à la
France , & qu'ils ont fuivi les impulfions de cette
Cour , une politique toute différente a prévalu auprès
d'eux. Depuis quelque- tems on n'a répondu à
notre amitié que par un mépris déclaré pour les engagemens
les plus folemnels & par des violations
réitérées de la foi publique .
de la guerre défenfive dans laquelle nous nous
fommes trouvés engagés par l'agreffion de la France ,
nous avons montré une attention fcrupuleuse pour
les intérêts des Etats- Généraux , & le defir d'affurer
à leurs fujets tous les avantages de commerce compatibles
avec le grand & jufte principe de notre
propre défenfe. Notre Ambaſſadeur eut ordre d'of.
frir une négociation amicale pour prévenir ce qui
pourroit amener des difcuffions défagréables , & il
re fut donné aucune attention à cette offre faite
folemnellement par lui aux Etats - Généraux le 2
Novembre 1778. Le nombre de nos ennemis
s'étant accru par l'agreffion de l'Eſpagne que nous
n'avions pas plus provoquée que la France , nous
crûmes néceffaire de fommer les Etats -Généraux de
-
- Au commencement
( 236 )
tenir leurs engagemens. Le cinquième article de
l'alliance défenfive perpétuelle entre notre Cour &
les Etats - Généraux conclue à Weſtminſter le 3 Mars
1678 , outre une obligation générale de fournir des
fecours , ftipule expreflément » que celui des deux
Etats alliés qui ne fera point attaqué , fera obligé
» de rompre avec l'agreffeur deux mois après que la
»partie attaquée l'en aura requis «. Il s'eft cependant
pallé deux ans fans qu'on nous ait donné la plus
légère affiftance , fans qu'on ait fait un feul mot de
réponse à nos demandes réitérées.
- -Les Etats-
Généraux fe font inquiétés fi peu de leurs traités
avec nous , qu'ils ont fur le champ promis à nos
ennemis d'obferver une neutralité directement contraire
à ces engagemens ; & tandis qu'ils nous refufoient
les fecours qu'ils étoient obligés de nous fournir
, ils donnoient toute forte d'affiftances fecrettes
à notre ennemi , & ils ont retiré des taxes intérieures
uniquement dans l'intention de faciliter le tranſport
des munitions navales en France . Par une violation
directe & ouverte des traités , ils ont fouffert
qu'un pirate Américain reſtât plufieurs femaines
dans un de leurs ports , & ils ont même permis
qu'une partie de fon équipage montât la garde dans
un fort du Texel. Dans les Indes - Orientales ,
les fujets des Etats-Généraux , de concert avec la
France , le font efforcés de nous fufciter des ennemis.
Aux Indes- Occidentales , & particulièrement à St-
Euftache , nos fujets rebelles ont reçu d'eux toute
forte de protection & d'affiftance. Les corfaires
rebelles ont l'entrée libre & publique des ports
Hollandois ils ont la permiffion de s'y réparer ; ils
s'y fourniffent d'armes & de munitions ; ils y recrutent
leurs équipages ; ils y conduifent & vendent
leurs prifes , & tout cela eft une infraction directe des
ftipulations les plus claires & les plus folemnelles qui
puiffent jamais être faites .
--
( 237 )
Cette conduite fi incompatible avec toute eſpèce
de bonne foi & fi déraisonnable aux yeux de la plus
faine partie de la Nation Hollandoife , eft particulièrement
l'effet de l'afcendant des Magiftrats qui ont
la principale influence dans la ville d'Amfterdam
que nous foupçonnions en correfpondance fecrette
avec nos fujets rebelles long-tems avant que nous
en ayons eu la certitude par l'heureufe découverte
d'un traité dont le premier article porte ce qui fuit :
و د
Il y aura une paix ferme , inviolable & uni.
» verfelle , & une fincère amitié entre LL. HH . PP .
» les Etats des fept Provinces- Unies de Hollande &
»les Etats-Unis de l'Amérique -Septentrionale & les
fujets & les peuples defdites parties , & entre les
pays , ifles , villes & bourgs dépendans de la jurif-
» diction defdits Etats- Unis de Hollande & defdits
» Etats - Unis d'Amérique & de leurs peuples & habi-
» tans de toute condition , fans exception de perfon-
" nes ou de lieux «. Ce traité a été figné dans
le courant du mois de Septembre de l'année 1778 ,
par l'ordre exprès du Penfionnaire d'Amfterdam &
des autres principaux Magiftrats de cette ville . Nonfeulement
ils avouent actuellement toute l'affaire ,
mais encore ils s'en glorifient , & ils déclarent formellement
même aux Etats - Généraux , qu'ils n'ont
rien fait que ce qui leur étoit impofé par leur devoir
indifpenfable «
33
Depuis ce tems-là , les Etats - Généraux ont refuſé
de faire aucune réponse au Mémoire préfenté par
notre Ambaladeur , & une circonftance aggravante
de ce refus , c'eft qu'ils fe font occupés d'autres
affaires , & que même ils ont délibéré ſur celle - ci
pour des objets intérieurs ; & quoiqu'ils fe viffent
dans l'impoffibilité d'approuver la conduite de leurs
fujets , ils n'ont pas laillé decontinuer à éviter artificieuſement
de nous donner la fatisfaction qui nous
étoit fi manifeftement due. Nous avions tout le
droit poflible de croire qu'une pareille découverte les
( 238 )
auroit remplis d'une jufte indignation pour l'infulte
qui nous étoit faite ainfi qu'à eux-mêmes , & qu'ils
fe feroient montrés empreflés de nous donner une
pleine & ample fatisfaction pour cet outrage , &
d'infliger les châtimens les plus févères à ſes auteurs.
L'affaire étoit trop urgente pour que l'honneur & la
sûreté de ce pays fouffrîflent le moindre délai dans la
réponſe. La demande en a été faite en conféquence
de la manière la plus preffante par notre Ambaſſadeur
dans les différentes conférences qu'il a eues avec
les Miniftres , & dans un ſecond Mémoire , elle a
été follicitée avec toute la chaleur que juftifioit notre
ancienne amitié & le fentiment fufcité en nous par
des infultes récentes. Et quelle eft la réponse que
l'on fait aujourd'hui au Mémoire fur un objet de
cette importance qui a été remis il y près de cinq
femaines ? elle porte que les Etats l'ont pris ad referendum.
Une pareille réponſe , dans de femblables
circonftances , n'a pû être dictée que par une réfolution
déterminée à des hoftilités méditées & déja
arrêtées par les Etats que les Confeils offenfifs d'Amf
terdam ont induits à foutenir de cette manière l'aggreffion
hoftile faite par les Magiftrats de cette
ville au nom de la République.
Il n'y a plus à compter fur la foi d'aucuns traités
faits avec les Etats - Généraux , fi Ameſterdam peut
ufurper le Souverain pouvoir , violer impunément
ces traités en faisant prendre aux Etats des engagemens
qui y font directement contraires , & en li
guant la République avec les fujets rebelles d'un
Souverain auquel elle eft liée par les noeuds les plus
étroits. Une infraction de la loi des nations faite par
le plus petit particulier de quelque pays que ce foit ,
donne à l'Etat offenfé le droit de demander fatisfaction
& châtiment ; à combien plus forte raifon lorsque l'offenſe
dont on fe plaint eft une violation infigne de la
foi publique , commife par des Membres principaux.
& prédominans dans un Etat ? Nous devons donc ,
( 239 )
――
puifque la fatisfaction que nous avons demandée ne
nous a pas été donnée , nous devons , quoiqu'avec la
plus extrême répugnance , nous faire rendre la juftice
que nous ne pouvons plus obtenir autrement, Nous
devons confidérer les Etats-Généraux comme aſſociés
à l'infulte qu'ils ne veulent point réparer , comme
ayant participé à l'aggreffion qu'ils refufent de punir,
& nous devons agir en conféquence. Nous avons
donc ordonné à notre Ambaffadeur de quitter la Haye,
& nous allons prendre fur le champ les mefures vigoureufes
que la circonftance juſtifié pleinement &
qu'exigent notre dignité & les intérêts effentiels de
notre peuple. Par égard pour la nation Hollandoife
en général nous délirerions qu'il fût poffible
de diriger ces mesures entièrement contre Amfterdam
; mais cela n'eft pas praticable , à moins que les
Etats - Généraux ne déclarent fur le champ qu'Amfter,
dam en cette occafion ne recevra aucun fecours d'eux ,
mais qu'ils lui laifferont fupporter les conféquences
de fon aggreffion. Tast qu'on laiffera à la ville
d'Amfterdam la principale influence dans les Confeils
généraux , & qu'elle fera foutenue par la force de
l'Etat. , il eft impoffible de réfilter à l'aggreffion d'une
partie fi confidérable des Provinces-Unies fans avoir
affaire avec toutes. Mais nous connoiffons trop bien
les intérêts communs des deux pays pour que cette
conteftation nous faffe oublier que notre feul objet
doit être de faire naître dans les Confeils de la République
des difpofitions à renouer leur ancienne liaifon
avec nous , en nous donnant pour le paffé comme
pour l'avenir la fatisfaction & la fûreté que nous fe
rons auffi empreflés à recevoir qu'ils peuvent l'être à
l'offrir , & qui fera l'objet que nous aurons en vue
dans toutes nos opérations. Nous ne fongeons qu'à
pourvoir à notre propre fureté en faifant avorter les
deffeins dangereux qui ont été formés contre nous.
Nous ferons toujours prêts à former de nouveaux
liens d'amitié avec les Etats- Généraux , lorfqu'ils re(
240 )
viendront fincèrement au fyftême qui fut établi par
la fageffe de leurs ancêtres , & que vient d'anéantir
une faction puiffante qui confpire avec la France autant
contre les intérêts de la République, que contre
ceux de la Grande- Bretagne. A St -James le 19
Décembre 1780.
-
A la Cour de St-James le 20 Décembre 1780 ,
Sa très- Excellente Majefté le Roi , étant préſent
au Confeil.
S. M. ayant pris en confidération le grand nombre
de procédés outrageans des Etats - Généraux des Provinces-
Unies & de leurs fujets , tels qu'ils font exposés
dans fon Manifefte royal de ce jour , & étant déterminée
à prendre les mesures qui lui paroiſſent néceffaires
pour venger l'honneur de fa Couronne , & pour
fe procurer réparation & fatisfaction , trouve à propos
, & par l'avis de fon Confeil privé , d'ordonner
ainfi qu'il eft ordonné par ces préfentes , qu'il foit
accordé des lettres de repréfailles générales contre
les vaiffeaux , marchandiſes & fujets des Etats-Généraux
des Provinces - Unies, de forte que les efcadres
& les vaiffeaux de S. M. ainfi que les autres vaiffeaux
& bâtimens qui feront munis de lettres de marque
lettres de repréfailles ou autrement , par les Com.
miffaires de S. M. chargés de remplir les fonctions
de Grand-Amiral de la Grande- Bretagne , s'empareront
légalement de tous les vaiffeaux , bâtimens &
marchandifes appartenans aux Etats-Généraux des Provinces
Unies ou à leurs Sujets ou autres établis dans
les territoires defdits Etats-Généraux , & en pourſuivront
le Jugement dans une des Cours d'Amirauté .
des Domaines de S. M. , &c.
>
( Viennent enfuite les inftructions dans les formes
ufitées , adreffées à l'Avocat Général de S. M. pour
préparer les Commiſſions néceſſaires , autorifant les
Lords Commiffaires de l'Amirauté à expédier les
lettres de repréfailles , & donnant pouvoir aux Cours
d'Amirauté de condamner comme prifes légales tous
les bâtimens capturés , ainfi qu'il vient d'être dit ) .
TABL E.
OURNAL POLITIQUE . Livourne , 57
Conftantinople , 49 Cadix , 59
Pétersbourg , १०
Londres , 60
Copenhague , SVerfailles , 76
Varfovie 53 Paris
77
Vienne ,
91
56 Bruxelles
PROSPECTUS.
Racines Latines des Mots Ufuels , contenant
un Dictionnaire Latin-François.
TOUTES les Langues font compofées d'un grand
nombre de mots proptes à exprimer cette foule immenfe
de penfées que les hommes , dans les dif
férentes Nations , veulent fe communiquer pour
les Sciences & les Arts , pour les inftructions morales
& politiques , pour les befoins de la fociété ,
&c. Ces mots fi diverfifiés entr'eux ont cependant
des centres de réunion dans ceux que l'on appelle
Racines , parce que de ces mots principaux fortent
des dérivés & des compofés , qui tous pour l'ordinaire
fe fentent de la fignification propre du mot
appelé Racine. Ainfi , en François , du mot aimer
fortent les mots amour , ami , aimable , amiablement
, ennemi , inimitié , &6. De ce même mor qui
fe dit en Latin amo , dérivent beaucoup d'autres
mots , parce que la langue Latine , par fes compofés
, ajoute beaucoup de différentes idées à ces
mots Racines. De ce mot amo fortent amor , amabilis
, amabiliter, amicus , amicè , amicitia , ami
care , amicabilis , adamo , coamicus inamabilis
inimicus , inimicè , inimiciter , inimicitia , inimicare
, peramare, peramicè , redamare , &c.
C'est donc abréger beaucoup l'étude d'une Langue
que de faire connoitre les principales Racines
des mots qui la compofent. Un Savant très- eftimable
a exécuté ce pénible travail en faveur de ceux
qui veulent apprendre ou qui favent déjà la langue,
Latine. Le Dictionnaire qu'il offre au Public for
mera un gros Volume in - 8 . Les Soufcripteurs
payeront 9 livres en fe faifant inferire, & 6 en recevant
le Volume. Ceux qui n'auront pas foufcrit le
payeront 21 livres. Il faut s'adreffer chez L. Cellot ,
Imprimeur , rue Dauphine. Il recevra les Obfervations
des Perfonnes qui voudront bien s'intéreffer
au fuccès de cette Entreprise
Qualité de la reconnaissance optique de caractères