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1780, 09, n. 36-40 (2, 9, 16, 23, 30 septembre)
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19.10 Mo
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499
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Texte
MERCURE
DE FRANCE ,
POLITIQUE ,
HISTORIQUE ET LITTÉRAIRE.
( No. 36. )
SAMEDI 2 SEPTEMBRE 1780 .
-
Avis intereffant pour l'Édition nouvelle des
Lettres Édifiantes , en 22 Vol. in 12.
propoféepar Soufcription jufqu'au premier
Octobre prochain. A Paris , chez Mérigot
le jeune , Libraire , Quai des Auguftins ,
au coin de la rue Payée.
COMME OMME plufieurs perfonnes ont répandu que
PEdition nouvelle des Lettres Édifiantes , faite à
Paris, n'auroit pas lieu , nous croyons devoir raffurer
MM. les Soufcripteurs, qu'on a cherché à inquiéter,
& leur annoncer que les trois premiers Volumes
font fous preflé , & paroîtront en Octobre prochain ,
que les autres les faivront fans interruption , & que
cette entreprife Littéraire fera conduite. non avec
précipitation , mais avec beaucoup de foin & d'exactitude.
Nous prévenons auffi que comme la Soufcription
fera fermée le premier Octobre , il eft néceffaire
que les perfonnes qui voudront fe procu-"
rer cet excellent Ouvrage , & profiter du bénéfice
de la Soufcription , le faffent dans le courant de ce
mois de Septembre On paye 6 liv. en foufcrivant ,
& 6 liv. à chaque Livraifon de 3 Volumes en feuilles.
Les trois derniers feront donnés gratis.
LAMY , Libraire , Quai des Auguftins , ci-devant
en Société avec M. Saugrain , occupe actuellement
la troifième Boutique au- deffus de la rue Gît-le - Coeur,
même Quai. Il diftribue le Catalogue des Livres
choifis des Bibliothèques des Jéfuites , in - 89 .
I liv. 16 fols , & 2 liv. 8 fols franc de port partout
le Royaume. On fera connoître inceffamment
plufieurs Ouvrages de fon propre fonds , qu'il va
mettre en vente.
COURS PUBLIC.
M. ROULAND , Neveu & Élève de M. Sigaud
de la Fond , & Démonftrateur de Phyfique Expérimentale
en l'Univerfité , commencera , le Lundi
4 Septembre , à midi précis , un Cours de Phyfique..
Il le continuera les Lundi , Mercredi & Vendredi de
chaque Semaine , à la même heure , dans le Ca-S
binet des Machines de M. de la Fond , maifon de
l'Univerfité, près S. Yves , rue S Jacques.
JГeенr .$ 135!
MERCURE
DE FRANCE
DÉDIÉ AU ROI,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES ,
TENANT
Le Journal Politique des principaux événemens de
toutes les Cours ; les Pièces fugitives nouvelles en
vers & en profe ; l'Annonce & l'Analyse des
Ouvrages nouveaux ; les Inventions & Décou
vertes dans les Sciences& les Arts ; les Spectacles ;
les Caufes célèbres; les Académies de Paris & des
Provinces ; la Notice des Édits , Arrêts; les Avis
particuliers , &c. &c.
SAMEDI 2 SEPTEMBRE 1780 .
A PARIS ;
Chez PANCKOUCKE , Hôtel de Thou ;
rue des Poitevins.
Avec Approbation & Brevet du Roi,
TABLE .
C
Du mois d'Août 1780 .
PIÈCES FUGITIVES.
Italiens 86
Couplets à Mde la Du- La Mort de Voltaire , Ode ,
cheffe de Fronfac , 3
Le Siegeprêté&rendu , Conte , Traité des Péages , &c.
Nouveau Solfege ,
121
125
128
Notice hiftorique & critique fur Oraifon Funèbre demon Amie,
les Ouvrages de Claude-
Jofeph Dorat,
130
Obfervations fur le Magné-
7 tifme animal , Vers adreffes à une charmante
Actrice ,
Bérenger , Conte,
Epêtre à Sophie
Le Dépofitaire , Conte ,
49
Adélaïde
51
97
"
161
où l'Antipathie
pour l'Amour, Comédie, 168
SPECTACLES .
99 Académie Roy. de Mufiq. 132
La Pie & fes Petits , Fable , Comédie Françoiſe , 42 , 137 ,
103
179
Menzikow , Scène Dramati- Comédie Italienne , 43 , 138,
que,
104
Defcription de la Sicile & du
Mont-Etna ,
Le Noyé , Conte , 147
Voyage d'Ermenonville , 150
SCIENCES ET ARTS .
181
91
145 Découverte d'un procédé de
Gravure ,
VARIÉTÉ S.
Enigmes & Logogryphes , 21 , Addition à la Notice fur les
59, 120 , 159 Ouvrages de M. Dorat, 140
NOUVELLES LITTÉR.Copie d'une Lettre de M. G....
L'Esprit des Croisades , 22 d M. Philidor
Obfervations de M. Brion de
184
185
Lettre au Rédacteur du Mer
39 cure ,
Réponse de M. Carouge des
Bornes ,
la Tour ,
Pierre le Cruel , Tragédie , 60
Tableau du meilleur Gouvernement
poffible ,
74 Gravures ,
187
142
Hiftoire Naturelle des Oiseaux, Annonces Littéraires , 47, 95 ,
75
Obfervations fur les Poëtes
143 , 191
De l'Imprimerie de MICHEL LAMBERT,
rue de la Harpe , près Saint-Côme,
BIK 10CA
REGLA
MONAGEN879
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 2 SEPTEMBRE 1780.
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE
COUPLETS chantés à Table ,
à Mefdames ***.
C'EST ici le vrai Panthéon
Des Dieux qui favent plaire.
Nous raffemblons en ce fallon
Et l'Olympe & Cythère.
Avec Pallas , Vénus , Junon ,
A table on nous voit rirę ,
Et la Harpe , notre Apollon,
Les chante fur fa lyre.
A Madame *.
O vous , Reine de ce feſtin ,
A la Reine divine
Je veux vous comparer en vain ;
Votre taille eft plus fine.
A ij
MERCURE
Homère a vanté fes grands yeux j
Mais quand on voit les vôtres ,
Peut-on blâmer le Roi des Dieux
D'en avoir aimé d'autres ?
A Madame **.
Vous de qui l'efprit eft fans fard
Et le coeur fi fidèle ;
Plus fage que Vénus , Boizard ,
Vous n'êtes pas moins belle,
Elle n'eût pas reçu ce prix
Que la Fable renomme ;
Et votre main du beau Pâris
Eût refufe la pomme.
A Madame **
Vous guidez mes pas étourdis
Dans un âge novice ,
Ainfi que Minerve jadis
Guida le fils d'Ulyffe.
Si Pallas de vos traits chéris
Eût orné la Sageffe ,
Télémaque pour Eucharis
Eût cu moins de foibleffe.
( Par M. de Saint- Ange, )
DE FRANCE. S
LES JAMBÉS DE BOIS , Conte.
Mes amis , un Fablier
De l'an dernier ,
Qui valóit ceux de cette année ,
Contoit un foir ce qu'ici
Je vais vous conter auſſi
An coin de ma cheminée.
JE me promenois près d'un bois ,
Quand je vis un payfan qui traverſoit la plaine
Il avoit deux jambes de bois :
Je vous fouhaite même aubaine.
Ce fouhait vous fait peur ? Mais écoutez ceci :
Du compliment , j'ofe le croire ,
Vous m'allez dire grand merci ,
Quand j'aurai conté mon hiftoire.
COMME j'avois un peu d'ennui ,
Je m'approchai , pour caufer avec lui.
Tout en caufant je crus bien faire
De lui jurer qu'au fond du coeur
Je prenois part à ſon malheur.
Qu'appelez-vous , malheur ? dit-il prefque en colère ,
Ce malheur eft un bien dont j'ofe me vanter
Dont mon coeur s'applaudit fans ceffe ;
Et fi mon fort vous intéreſſe ,
Vous devez m'en féliciter.
>
A inj
8 MERCURE'
A ce difcours , bien fait pour me furprendre ,
Je lui fis compliment du coeur & de la voix ;
Mais je le fuppliai de me faire comprendre
La volupté de deux jambes de bois. "
Volontiers , dit-il : je commence.
Quant à l'économie , elle eft de conféquence
Pour de malheureux ouvriers ;
Or, qui n'a plus de jambe évite la dépenſe
Qu'il faifoit en bas & fouliers.
Les ronces me faifoient la guerre ;
J'appréhendois à chaque inftant
De me heurter contre une pierre
Ou de ine bleffer en marchant ;
Crainte & danger m'accompagnoient fans ceffe :
Maintenant exempt de tout mal ,
Je vas , viens , fans que rien me bleffe ;
Boue & cailloux , tout m'eſt égal.
Pour neiges & bourbier je ne fais nulles paufes ;
Je fuis ainfi devant vous arrivé ;
Fût-ce un chemin d'épines tout pavé ,
J'y marche comme fur des rofes.
Si fous mes pas je découvre un ferpent ,
De mon pied j'écraſe la tête ;
Si quelque chien à me mordre s'apprête ,
Je peux fans me gêner l'affommer à l'inftant.
Sur mes jambes , l'été , je n'ai pas à combattre
Des mouches l'agile aiguillon ;
Et fi ma femme à la maifon
DE FRANCE. Z
Fait du bruit , j'ai de quoi la battre.
Qu'on me donne une noix , je la caffe. Le foir .
Près de mon feu , lorfque je viens m'affeoir,
Mon pied l'attife . On a beau voir
Les faifons varier , toujours de leurs caprices
Mes jambes favent triompher ;
Enfin après huit ans d'agréables ſervices ,
J'en fais du bois , pour me chauffer.
Je vous fouhaitois done un fort digne d'envie :
Vous le voyez. Ainfi ( qui l'auroit pu penſer ?)
L'homme fans jambe , avec de la philofophie ,
A du plaifir à s'en paffer.
IL L'AVOIT MÉRITÉ , Nouvelle.
MADAME ADAME DE MÉRIVAL étoit veuve ,
& n'avoit encore que vingt ans. Elle avoit
fait d'abord un de ces mariages que les amans
trouvent toujours déraifonnables , & que les
parens appellent des mariages de raifon. On
lui avoit donné un mari qui n'eut d'autre
mérite que de fe laiffer mourir bientôt ; &
le veuvage lui avoit rendu fa gaîté naturelle.
Enjouée avec efprit , vive jufqu'à l'étourderie
, toujours irréprochable , mais fou
vent inconfidérée , donnant quelquefois
fans le vouloir , des espérances qu'elle n'avoit
jamais envie de réalifer ; ne bravant
point les bienféances , mais les négligeant
A iv
8 MERCURE
quelquefois fans y fonger : telle étoit Mde
de Mérival. Elle vivoit chez un oncle , M. de
Rincour , dont le caractère étoit opposé au
fien , & qui ne l'en aimoit pas moins. M. de
Rincour étoit l'homme du monde le plus
formalifte. Les étourderies de fa nièce le
mettoient fouvent en colère ; & il lui
faifoit quelquefois des fermons qui l'auroient
fort ennuyée , fi elle n'eût eu l'art de
les abréger ; mais fitôt que le fermon commençoit
, elle fautoit au cou de fon oncle, &
le faifoit taire en l'embraffant,
Un matin cependant M. de Rincour vint
trouver fa nièce , & lui dit : ma nièce , votre
conduite eft irréprochable ; mais j'en réponds
au Public. Il eft temps que vous changiez
de caution , & qu'un mari prenne
la
place de votre oncle. Je ne veux pas forcer
votre choix ; mais j'exige que vous en faffiez
un. Il vient ici plufieurs perfonnes qui afpirent
à votre main ; il faut vous décider.
Par exemple , ce M. Morbrok eft un fort
galane homme. Je l'attends ce matin. Il demande
à t'entretenir un moment. Il faut
Pécouter , ma nièce. Je préfume qu'il a des
propofitions à te faire : il eft fort riche , je
ferois charmé qu'il pût te convenir.
Comme il achevoit de parler , on vint
annoncer M. Morbrok. Le voilà juftement ,
continua M. de Rincour ; je te laiffe avec lui.
C'eft un fort galant homme ; un homme
riche , fonges-y bien , ma nièce.
M. Morbrok étoit un Anglois des plus
1
1
DE FRANCE.
"
.
opulens , qui avoit autant d'eftime pour les
richeffes , que de haine pour la nation Françoife.
On auroit tort , fi d'après cela on l'accufoit
d'avarice. Sa manie n'étoit point d'entaffer
l'or , mais de croire que ce mot-là
renfermoir tout. On eût dit , à l'entendre ,
que l'or diffipoit tous les chagrins , & guériffoit
toutes les maladies . S'il vous eût privé
d'un ami , d'un père , il auroit cru vous confoler
& vous dédommager avec de l'argent.
Si l'on parloit devant lui d'un homme de
génie , il demandoit quelle étoit fa fortune.
Il prétendoit qu'il n'y avoit qu'un bien & un
mal dans le monde : la richelle & la pauvreté.
Du refte , fa liberté d'efprit naturelle ,
jointe à l'indépendance qui accompagne une
grande fortune , lui faifoit attacher peu de
prix à ce que nous nommons politeffe. Il
rendoit peu d'égards dans la fociété ; mais
aufli il en exigeoit peur lui - même.
Refté feul avec Mde de Mérival , il eut
avec elle une converfation qui dût l'étonner.
Il lui dit qu'il la trouvoit bien , fort bien ;
mais qu'elle n'étoit pas riche , & qu'il falloit
le devenir. Moi , je le fuis , continuatil
, je le fuis trop. Nous pourrions nous
arranger de manière à l'être tous deux allez.
Cela peut-être , lui répondit Mde de Mérival
; mais je ne comprends pas comment.
Je vais me faire mieux entendre , reprit -il.
Moi , je vous aime ; je viens me propofer.....
Ne vous alarmez point. Ce n'eft
pas d'un mariage que j'ai à vous parler, Je
Αγ
10 MERCUREfais
que vous aimez votre liberté ; je tiens
beaucoup à la mienne. Tenez , ne nous marions
point. Ah ! bon. J'y confens très - volontiers
, dit Mde de Mérival , ne nous marions
pas. Mde de Mérival commençoit à
voir fon projet ; & piquée au vif de fon impertinente
propofition , elle réfolut néanmoins
de l'entendre jufqu'au bout. Raffurezvous
encore un coup , dit- il , je viens vous
offrir un fimple engagement , une liaiſon
d'efprit & de coeur , c'est - à - dire ,
ma
fortune fans ma main. Ah ! dit Mde de Mérival
, cet engagement eft bien plus honnête.
Quand je dis honnête , c'eft en fuppofant
un état d'opulence ; car vous favez bien ,
M. Morbrok , que l'or enneblit tout. Ah !
Vous avez bien raifon , s'écria- t'il avec enthouſiaſme.
Et auffitôt il fe met à développer
aux yeux de Mde de Mérival le plus
beau plan de conduite imaginable ; il lui
fat voir dans la perfpective des laquais de
fix pieds , de fuperbes équipages , de gros
cochers à moustaches , grand hôtel & petite
maiſon , des terres , une table magnifique
en outre , de très- gros revenus , la plus riche
garderobe , des loges à tous les fpectacles ;
enfin , tout ce que peuvent offrir le luxe &
l'abondance à la beauté la plus ambitieuſe.
Mde de Mérival ne l'interrompit point ; &
quandil eut fini : Monfieur, lui dit-elle, d'après
cette énumération , toute brillante qu'elle
eft , je vois que nous aurons de la peine à
conclure. Ce n'eft pas-là m'offrir moitié de
DE FRANCE. II

ce qu'il me faut. Je me mets à bien plus haut
prix ! Comment , Madame , interrompit- il ,
y penfez-vous ? mais c'eft un prix fou. Il
alloit continuer ; Mde de Mérival prenant
un air férieux , lui impofa filence ; & il
fortit un peu honteux.
ma
Mde de Mérival ne revenoit point de fa
furpriſe. Quoi , difoit -elle dans fon dépit ' ,
me parler d'amour fans me parler d'hymenée
! Expliquer fes defirs comme un vrai
Sultan Ah! M. Morbrok , vous avez cru
commencer & finir le même jour votre roman
! Le trait eft lefte ! nous verrons. Tandis
qu'elle roule dans fon efprit des projets
de vengeance , entre M. de Rincour qui ,
fans avoir fu leur converfation , a vu fortir
M. Morbrok mécontent , & vient pour en
faire des reproches à fa nièce. Eh bien' ,
lui dit - il , vous l'avez donc éconduit ?
Oui , mon oncle.
Tant pis ,
nièce , tant pis. Quoi ! vous auriez voulu
que j'euffe accepté la propofition ? Affyrément.
Il falloit le prendre au mot. Mde
de Mérival l'interrompit par un grand éclar
de rire , qui faillit le mettre en colère. En
vérité , lui dit- il , ma nièce , voilà un rire
bien incivil ; je n'aurois jamais cru que je
ferois forcé de vous rappeler un jour que
vous me devez du refpect. Après quelques
excufes qui l'appaisèrent bien vîte , on reprit
la converfation . Mais enfin , dit M. de
Rincour , fa propofition...- Étoit très- avantageufe.
Je devois partager une fortune im
-
--
A vj
12 MERCURE
--
menfe. -Eh ! fans doute , quand on eft marié....
Marié ? Oh ! non , mon oncle ; il
ne fe marie pas , lui. Comment , il ne fe
marie pas ; qu'eft- ce à dire ? M. de Rincour
furieux , alloit le configner à fa porte , quand
fa nièce l'arrêta ; non , laiffez- moi faire , lui
dit-elle , j'ai un projet ; permettez moi de
l'exécuter. Il eut bien de la peine à s'y prêter;
mais enfin il y confentit.
Cependant M. Morbrok , en fongeant au
peu de fuccès de fa démarche , étoit tout honteux
de l'avoir hafardée ; & comme la contradiction
irrite fouvent le defir , il fentit le
goût qu'il avoit pour Mde de Mérival fe
changer en amour. Il vint faire des excufes ,
qu'on fit femblant d'agréer , parce que , pour
en venit où l'on vouloit , il falloit feindre
de lui avoir pardonné. On fit plus , on
s'efforça de lui paroître aimable ; & Mde de
Mérival pouvoit aller loin dans ce genre- là .
Sinville , jeune homme fort bien né , qui
venoit aflidument chez M. de Rincour , ai
moit aufli fa charmante nièce. Il étoit moins
riche que fon rival , mais beaucoup plus
aimable ; il fit plus de progrès auprès de fa
maîtreffe. Mde de Mérival ne diffimula point,
ou , pour mieux dire , laiffa voir exprès à
M. Morbrok qu'il avoit Sinville pour rival ;
mais elle ne lui dit point que c'étoit un rival
aimé. M. Morbrok ne pouvoit fe diffimuler
que Sinville étoit aimable ; cette rivalité
l'effraya. Le bon Anglois crut avoir trouvé
un expédient infaillible; il courut chez SinDE
FRANCE. 13
ville , & lui offrit de l'argent pour le faire
défifter de fes pourfuites. Avec moins de
générosité que n'en avoit Sinville , on eût
mal reçu cette propofition ; auffi rejeta-t'il
fes offres affez bruſquement ; & M. Morbrok
fe retira bien furpris d'avoir été refufé.
En quittant Sinville , il revint auprès de
Madame de Mérival. Il la trouva plus aimable
; car elle cherchoit à lui plaire ; & il
fortit de chez elle plus amoureux. Il ne
tarda pas à s'y remontrer ; ce dernier entretien
ne fit que l'enflanrmer davantage ; &
c'étoit- là ce que vouloit Mde de Mérival.
Enfin il fit reparler fon amour ; mais cet
amour n'ofa reparoître que fous la fauvegarde
de l'hyménée. Il n'ofa propofer fa fortune
qu'avec fa main . Mde de Mérival le
voyant enfin parvenu où elle avoit deffein
de l'amener, ne fongea plus qu'à jouir de fon
ouvrage. Quoi , lui dit- elle, vous pourriez
aller jufqu'au mariage ! pour en venir à cette
extrémité , fongez qu'il faut avoir beaucoup
de courage ou beaucoup d'amour. Il jura
auffitôt qu'il fentoit fon amour s'accroitre
de moment en moment. Monfieur , répondit
Mde de Mérival , qui s'entendoit à
merveille , fi votre amour eft au plus haut
degré , je vous avouerai que c'eft - là ce que
je defirois . M. Morbrok enhardi par ce difcours
, la preffa plus vivement ; & Mde de
Mérival affaifonnant toutes les réponſes
d'ane maligne équivoque , lui dit qu'elle
14 MERCURE
voyoit bien qu'il falloit fe rendre à l'amour.
D'ailleurs , ajouta-t'elle , l'équité m'en fait
un devoir : elle m'ordonne d'accorder enfin
le prix à qui l'a mérité. Ces derniers mots ,
prononcés encore plus tendrement , achevèrent
de renverfer la tête de M. Morbrok ,
qui ne douta pas un inftant qu'elle ne voulût
parler de lui. Allez , Monfieur , reprit fur
le même ton Mde de Mérival , allez faire un
tour de jardin ; je vous ferai avertir quand
il en fera temps : je veux rendre ici dans peu
poffeffeur de ma main , celui qui eft déjà
maître de mon coeur. Il alloit fe répandre en
actions de grâces , quand elle l'interrompit
pour lui dire : tout fera prêt dans un moment
: vienne l'époux , je me charge d'amener
la femme & le Notaire.
Cependant Sinville , qui n'avoit pas å
craindre ce rival , & qui le craignoit pourtant
, car il étoit bien amoureux , étoit arrivé
fans faire de bruit , & avoit entendu la
fin de leur converfation. Il en fut la dupe,
ainsi que M. Morbrok , mais d'une autre
manière ; il en eut autant de chagrin que
fon rival en avoit de joie ; & Mde de Mérival
acheva de combler fon défelpoir , par
ces mots qu'elle prononça tout haut en l'appercevant
: M. Morbrok , vous reviendrez
dans un moment. Sinville , attendez moi ,
vous m'êtes néceffaire ici ; je vous quitte
pour mander le Notaire : vous ferez témoin ....
adicu .
Cet adieu faillit rendre fou Sinville. Q
DE FRANCE.
IS
ciel , s'écria- t'il , que veut-elle donc dire ?
elle mande un Notaire , & je ferai témoin !
je friffonne ! Un moment après , Mde de
Mérival rentra fuivie d'un Notaire & de
fon oncle , qui n'étoit pas non plus dans la
confidence. Elle fit avertir M. Morbrok ; &
quand tout le monde fut raffemblé : Madáme ,
dit Sinville avec le ton du dépit , d'après tout
ce que je vois , je ne vous fuis pas néceffaire.
Pardonnez - moi , lui répondit - elle
très néceffaire. Puis fe tournant vers M.
Morbrok , qui nageoit dans la joie : M.
Morbrok , lui dit - elle , l'Anglois & le
François font en guerre dans ce moment- ci ;
chez ces deux peuples rivaux les bons Citoyens
forment divers projets. L'un arme
des vaiffeaux ; l'autre court lui - même
affronter les périls de la mer ; un autre
envoie fes propres fils ; moi , j'ai voulu effayer
une hoftilité d'un genre tout nouveau ,
& je me fuis fervie des armes que la Nature
m'avoit données . Mes yeux ont attaqué votre
coeur; ils l'ont vaincu , je fuis contente. Il ne
me manque plus que de donner devant vous
ma main à Sinville. Ah ! Corfaire , s'écria
l'oncle tout étonné M. Morbrok fortit furieux
; & Sinville demeura quelque temps
muet de plaifir & de furprife. Mais quand il
eut rappelé fes fens : pardonnez , Sinville ,
lui dit Mde de Mérival avec le plus gracieux
fourire. Madame , lui répondit Sinville en
fouriant aufli , j'approuve , j'admire même ,
fi vous voulez, ce triomphe , puifque je n'en
16 . MERCURE
fais point les frais. Mais croyez- moi , Madame
, laguerre a trop de hafards , &.... tenez,
après cette victoire , donnez la paix à tous
les coeurs Anglois .
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
LE mot de l'énigme eſt Chandelle ; celui
du Logogryphe eſt Corbillard, où se trouvent
billard , cor-de-chaffe , Roi , Croi, or, Doria,
cil , Cadi , bico , roc , liard , bil , arc , cors
aux pieds , lard.
ÉNIGM E.
SANS être arbre , ni plante , il faut que je végète ;
La nuit comme le jour je remplis mon deſtin .
Trop long , on me furnomme indécent ou vilain ;
Trop court , j'engendre un mal qui fouvent inquiète.
Nous fommes des jumeaux d'inégale groffeur ;
Je marche fur cinq pieds qui compofent mon être.
C'eſt ainfi qu'en parlant on fe fait reconnoître ;
Mais c'eft auffi par - là qu'on amuſe un Lecteur.
7
( Par un Abonné de Caftres , en Languedoc. }
DE FRANCE. 17
LOGO GRYPH E.
JEE fuis une femelle
Toujours plus ou moins bonne & belle ,
Suivant la qualité ,
L'efpèce & la bonté
Ou de mon père
Ou de ma mère.
Ma foeur jumelle , ayant nom différent ,
Ainfi que moi reçoit d'un élément
Sa forme & fa figure ,
Et je lui fers de couverture.
Décomposée enfin , je t'offre évidemment
Deux notes de muſique ; un ancien monument ;
Un vuide; deux chemins ; ce qu'on y voit fouvent ;
Synonyme d'échange ; une pierre fort dure ;
Ce que toujours il faut à roulante voiture ;
Єe fur quoi l'on s'affied ; une pièce d'argent ;
Le trou dans lequel entre une vis en tournant ;
Le temps d'amour d'un cerf; un métal qu'on admire ;
Ce qu'un fimple Prêtre defire ;
Un inftrument , puis un genre de mal
Finiront le procès-verbal .
( Par M. de L. G. )
16 : MERCURE
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
TANGU ET FÉLIME , Poëme en 4 Chants,
par M. de la Harpe , de l'Académie Françoife
; orné de Gravures. Prix , 3 1.. 12 f.
A Paris , chez Piffot , Libraire , quai des
Auguftins.
DEPUIS Phédre jufqu'à La Fontaine , &
depuis La Fontaine jufqu'à nous , il a toujours
été permis aux Fabuliftes & aux Conteurs
de travailler fur le fonds d'autrui , &
de broder des canevas d'emprunt. M. de
la Harpe , ufant de ce privilége commun , a
pris la fable de Tangu d'un vieux Conte tiré
originairement des Romanciers Provençaux
employé dans l'hiftoire de Fortunatus , &
rajeuni, au commencement de ce fiècle, dans
les Aventures d'Abdalia. C'eft ce que nous
apprend l'Auteur dans un court avertiffement;
& il prend foin de nous dire , dans
le début de fon Poëme :
Je dois encore avertir que ma Mufe ,
Tout en rimant ce Conte qui l'amufe ,
En tout ceci n'a rien imaginé ;
Je vous le rends comme on me l'a donné.
י כ
Il eft pourtant vrai qu'il a fait quelques changemens
heureux dans la contexture de l'OuDE
FRANCE.
19
vrage ; & fi l'on veut lire l'Original à côté
de l'Imitation , on verra fur- tout combien
le ftyle du Poëte a embelli ce qu'il empruntoit.
Tangu , fils d'un riche Marchand d'Alep
, a la fantaifie de voyager , & l'ambition
de faire une grande fortune dans quelque
Cour étrangère . Hanif fon père , tout en
blamant fon deffein , ne veut pas s'y oppofer
, mais il ne lui donne rien qu'une bourfe
de cuir vuide , & lui fouhaite unbon voyage.
Tangu , en dépliant la bourfe , y voit çes
mots : combien d'argent te faut- il ? Tangu
trouve la merveille plaifante , fans y croire,
& demande , en riant , mille pièces d'argent.
Le cuir tout plein , enflé fubitement ,
Gliffe , s'échappe , & tombe lourdement.
De beaux écus la terre eft parsemée .
Tangu , poffeffeur d'un tréfor qu'il ne
foupçonnoit pas , fe met en route , bien sûr,
après plufieurs effais , de ne manquer de rien
avec fon talifman. Il arrive à la Cour de
Damas avec le train d'un Prince , & cachant
fa naiſſance. Il reçoit l'accueil le plus
Alatteur , & du Sultan , & de toutes les femmes
de la Cour. Mais il élève les voeux jufqu'à
la Princeffe Félime , fille du Sultan &
les préfens les plus magnifiques font mis en
oeuvre pour la toucher , & pour fléchir fa
réfiftance.
Pour fubjuguer cet orgueil indomptable ,
Il eût tari la bourſe intariffable ,
20 MERCURE

S'il l'avait pu. Nos faftueux Fouquets ,
Nos Financiers , d'O , Sancy , Bourvalais ,
N'auraient paru que fes humbles valets ;
Luxe d'Europe , il ne faut qu'on le nie
Eft fort mefquin devant celui d'Afie.
Vous concevez comment dût en ufer
Jeune homme épris qui n'avait qu'à puifer.
Il n'était bruit à la Cour de Syrie ,
Que de l'éclat de fa galanterie.
Un éléphant des forêts de Bantam ,
Proche parent de celui de Siam ,
Que relevait fous fa houffe éclatante
La gravité de fa marche peſante ,
Vint un matin apporter au palais
De la Princeffe , un de ces cabinets
D'un noir luifant , incorruptible ouvrage ,
De tous les arts précieux affemblage ,
Où le pinceau nuançant les couleurs ,
A diapré la gomme verniffée ,
Que fit couler de fa tige bleffée
L'arbre dont l'Inde a recueilli les pleurs .
Les diamans à pointes rayonnantes ,
Les beaux rubis , les topafes brillantes ,
Taillés en fruits , en bagues , en miroirs ,
Du cabinet remplifſaient les tiroirs ;
Et l'éléphant chargé de cette pompe ,
Portait encore un billet dans fa trompe :
Billet galant , écrit fur du vélin ,
į. Et proprement plié dans du fatin.
L'idée de cette galanterie Orientale eſt
très-heureufe ; & c'eft ainfi que l'imaginaDE
FRANCE. ΕΣ
-
tion Poétique répand fur un fujet l'illufion
des couleurs locales.
Félime paroît infenfible à tous ces préfens,
dont le Sultan eft émerveillé. Mais plus
fine que fon père , elle a deviné que tant de
richelles devoient avoir une fource furnaturelle.
Elle foupçonne quelqu'un de ces talifmans
, qui étoient alors à la mode , &
forme le deffein de s'en emparer, Plus elle
s'eft armée de rigueur contre Tangu , plus
elle fe flatte , & avec raiſon , qu'à la première
apparence de faveur , il ne pourra pas
lui réfifter, Elle lui fait entendre enfin qu'elle
eft touchée de fon amour , mais bleffée de
fa réferve ; qu'elle veut avoir le fecret de fes
merveilleufes richeffes : elle met fa tendreffe
à ce prix :
Et s'il dit tout , il peut tout cfpérer.
Qu'elle était belle en tenant ce langage !
Quelle rougeur animait fon vifage !
Que tendrement fon regard défarmé
Diſait ; un mot , & vous êtes aimé.
Eft-il héros qu'à ce piége on ne prenne ?
Témoin Samfon , & de nos jours Turenne.
Félime encore avait pour elle un point
Bien important : c'eft qu'elle n'aimait point.
Il eft reçu que femme à qui l'on donne ,
Pour l'ordinaire en devient plus friponne,
Pour la Princeffe , elle l'était fi bien ,
Qu'en un befoin elle eûr trompé pour rien,
Non, tant d'aftuce & tant de félonie ,
MERCURE
Je le crois bien , n'eft pas de ce pays ;
C'eft proprement un monftre d'Arabie ;
Je ne crois pas qu'il s'en trouve à Paris.
Tangu fut pris : il fe laiffa féduire
A ce coup- d'oeil , à ce premier fourire ,
Éclos pour lui comme le plus beau jour ,
Qui cachait l'art & qui montrait l'amour.
Il avoua la bourfe & le prodige .
7
Voilà le vrai ftyle de la narration . C'eſt
en la femant de ces idées fines , & de ces
rapprochemens ingénieux , qu'on la rend
piquante & gracieufe , pourvu que ces ornemens
foient naturellement amenés , &
ne fervent qu'à relever la facilité du récit
fans le charger, ni l'allonger. Ce mérite eft
bien rare , & n'eft apprécié que des connoiffeurs.
Félime demande à faire l'effai de la bourſe,
pour fe convaincre de la vérité dès qu'elle
l'a entre les mains , elle l'emporte & s'enferme.
Tangu croit d'abord que c'eft un badinage
; mais , depuis ce moment , il ne voit
plus la Princeffe qu'en public , & ne reçoit
d'elle que le plus froid accueil . Cependant
, il a tout perdu avec la bourſe , &
bientôt , dans fon défefpoir , il prend le
parti de s'en retourner chez fon père. Ainfi
finit le premier Chant , qui a pour titre :
La Bourfe & le Regard.
Dans le fecond , qui eft intitulé : Le Cornet
& le Baifer , Tangu , après avoir raconté
fa déconvenue au bon-homme Hanif,
DE FRANCE. 23
en reçoit pour confolation un Corner enchanté
, avec lequel il peut affembler autant
de Soldats qu'il voudra. Il l'embouche , &
marche , à la tête de cent mille hommes
pour affiéger Damas , qui eft bientôt réduit
à l'extrémité. Le Soudan vient , avec fa famille
, implorer la clémence du vainqueur.
Il eft bien furpris de reconnoître Tangu : il
lui demande comment il a pu mériter fa
colère.
Tangu voulait cacher fon embarras .
Il l'écoutait , & ne l'entendait pas :
En l'écoutant , il regardait Félime.
Elle était là : fes yeux , quoique baiffés
Modeftement , ont reconnu fa dupe ,
Et démêlé le trouble qui l'occupe.
Dans fes regards elle a lu , c'eſt aſſez.
Elle tremblait , ce moment la raſſure :
De fon pouvoir elle eft encore sûre.
Elle l'a vu rougir , fe détourner .
C'eft vainement qu'il veut la condamner.
L'amour renaît à l'inſtant qu'il menace ;
Qui veut punir eft prêt à faire grâce.
Félime règne ainfi qu'elle a régné.
Il n'avait pu réſiſter à ſa vue ,
Et pour cacher cette atteinte imprévue ,
Sans rien répondre il s'était éloigné .
Il fe rappelle en fon coeur indigné ,
Combien il doit la trouver criminelle ;
Mais il eft maître & de fon père & d'elle ,
Et quel que foit le plaifir de gronder
Et de confondre une amante infidelle ,
-24 MERCURE
Il eft plus doux de fe raccommoder.
Tangu déjà reprend ſes eſpérances ,
Et tout amant court après les avances.
Tangu ordonne un feftin . Pendant le repas
, Félime trouve bientôt le moyen de fe
juftifier , & de faire paffer tout ce qu'elle a
fait pour un badinage. Ses larmes la défendent
encore mieux que fes raiſons.
Eh ! quelle femme a tort quand elle pleure !
Le Soudan , pour terminer , propoſe fa
fille à Tangu. Le voilà au comble de fes
voeux. Il entre dans Damas , où il eft reçu
comme le gendre du Souverain , & fon héritier.
On prépare une fête dans les jardins.
Après fouper , Félime le tire à l'écart , &
met en oeuvre, les artifices & les careffes ,
pour favoir le fecret de cette Armée fubitement
créée & invulnérable. Peut- il avoir
des fecrets pour celle qui va être fon épouse ?
Un baiſer achève de le vaincre. Il révèle le
myftère du cornet , & il a la foibleffe de le
laiffer prendre. Félime l'embouche , & demande
une Armée. Le charme agit : celle
de Tangu difparoît , & Damas fe remplit de
nouveaux combattans aux ordres de la
Princeffe. Tangu n'a que le tems de ſe ſauver
à la faveur de la nuit.
« Oh ! pour le coup fa fottife eft extrême.
90
Que l'on foit dupe une première fois ,
Paffe , mais deux ! » Eh ! vous le feriez trois ,
Vous qui parlez , fi vous aimiez de même.
Cette
DE FRANCE.
25

Cette réflexion fi fimple , contient à la fois
l'apologie & la morale de cette Fable , qui
n'a d'autre but que de faire voir toutes les
folies dont l'Amour eft capable.
Vous avez vu ces minois agaçans ,
Au doux fourire , aux regards careflans ,
Dont le tour fin , dont le piquant enſemble ,
En variant les grâces qu'il raffemble ,
Peint la gaité , le folâtre plaifir,
L'Amour enfant , le talent de jouir ;
De qui l'humeur à la fois tendre & folle ,
D'un rienvous charme , & d'un rien vous déſole ,
Trompe l'espoir , & nourrit le defir ,
Montre l'inftant fans le laiſſer ſaiſir ,
Boude & careffe , avec tranſport ſe livre
A tous les jeux dont un amant s'enivre ,
Et quand il croit les avoir goûtés tous ,
Promet encore un lendemain plus doux.
Voilà Félime : il faut encore y joindre
Un petit nez , mais un nez fait au tour ,
Nez retrouffé comme le veut l'Amour , &c,
Faut-il s'étonner fi Tangu , épris d'un
objet fi féduifant , regrette encore plus les
douceurs dont il a été privé , que les tréfors
qu'il a perdus ? Mais , comment reparoître
chez fon père après fa double fottife ? Pour
cette fois il eft accablé de reproches on
refuſe de l'entendre.
Que produifit pourtant cette colère?
Contre fon fils Hanif le déchaîna ,
Sam. 2 Septembre 1780. B
-26 MERCURE
Gronda bien fort , & puis il pardonna ;
Et n'eft-ce pas pour cela qu'on eft père ?
Ce trait , & plufieurs autres de la plus
heureuſe naïveté , ont été cités comme dignes
de La Fontaine. Hanif n'a plus qu'un
feul tréfor à donner à fon fils , mais qui
peut lui faire recouvrer les deux autres , fi
Tangu peut être fage : c'eſt uné Ceinture ,
qu'il fuffit de porter fur foi pour être furle-
champ tranfporté où l'on veut. Tangu fait
les plus belles promeffes , & jure qu'il ne
veut revoir la perfide que pour reprendre
fon bien , la punir , & l'accabler de mépris,
Qui n'en a pas juré cent fois autant ?
Qui n'a pas fait le ferment d'être fage ,
Maître de foi , de n'être dupe en rien ,
Comme Memnon qui s'en trouva fi bien ?
Tangu , muni de fa Ceinture , ſe tranſporte
, au milieu de la nuit , dans la chambre
de Félime. Tout dort près d'elle : ellemême
paroît à fes yeux dans le défordre du
fommeil , & dans un état où il ne l'avoit ja
mais vue. Nous voudrions pouvoir décrire
cette fcène qu'il faut voir dans le Poëme
où cette fituation fi délicate eft traitée avec
la plus grande réſerve. Félime parvient encore
à perfuader à Tangu qu'elle n'a point
eu de torr réel ; & il a tant d'envie , en la
voyant , de la croire innocente , que cette
dernière féduction n'eft pas la moins vraiDE
FRANCE. 27
femblable. Cependant , elle eſt choquée de
cette Ceinture groflière qu'il porte fur lui.
Elle veut la lui faire ôter ; il s'en défend , &,
dans le tranſport du bonheur où il touche ,
il avoue que c'eft à ce rilifman qu'il eft redevable.
On conçoit qu'un moment après
la Ceinture paffe entre les mains de la Princeffe
, fans que Tangu , occupé de toute autre
chofe , s'en apperçoive le moins du
monde. Félime paffe la Ceinture autour
d'elle , & dans l'inftant difparoît. Elle le
trouve dans l'appartement de fon père , &
éveille tout le monde. Tangu connoiffoit
heureuſement une fecrette illue du Palais ,
par laquelle il fort de la ville. C'eft le dénouement
du troisième Chant , que l'Auteur
intitule : la Ceinture & le Lit.
Voici le début du dernier , dont le titre
eft les Figues & le Nez:
Non loin des champs où s'élève Damas ,
Eft un défert stérile , inhabitable ,
Séjour formé pour l'oeil d'un miférable .
Le voyageur ſurpris dans ces climats ,
Frappé des feux de l'aftre qui l'accable ,
Foulant un fol embrâfé fous fes pas ,
N'apperçoit rien dans cette terre affreuſe
Qu'une étendue aride & fablonneufe.
Là , le Céraſte , au foleil étalé ,
Gliffe en fifflant fur un fable brûlé .
Nul filet d'eau n'y rafraîchit l'arène ;
Nul arbriſſeau n'y conſole les yeux.
Noir de ferpens , un marais écumeux
Bij
£8 MERCURE
De fes vapeurs infecte au loin la plaine .
C'était pourtant dans ces horribles lieux,
Qu'en proie aux traits d'un déſeſpoir funeſte ,
Marchait Tangu , déſolé , furieux :
Il fe maudit , s'accufe , fe détefte .
Dans ce défert , guidé par la fùreur ,
Il le parcourt , & n'en voit point l'horreur , &c .
Les couleurs énergiques & fombres de ce
tableau, contraſtent avec ceux qui précèdent,
Tangu , n'ofant plus retourner chez fon
père , avoit pris la route de cette affreufe
folitude. Le foir , accablé de fatigue , il
s'endort fous l'abri d'un rocher . A fon réveil
, il fe fent tourmenté par la faim & la
foif. Il eft prêt à finir fes jours en fe perçant
de fon poignard , quand il apperçoit
deux figuiers fauvages , qui femblent lui offrir
la nourriture dont il a befoin. Il mange
avidement. A chaque figue , fon nez grandit
d'un pied, Il admire la fatalité qui le pourfuit
en tout ; mais toujours preffé par la faim ,
il cueille des fruits de l'autre figuier , pour
voir s'ils produifent le même effet , Ceux- ci
ont une vertu toute contraire. A chaque
figue , fon nez diminue d'un pied , & bientot
il eft dans fon premier état. C'est pour
Jui comme un trait de lumière. Il femble
que le Ciel lui préfente les moyens de tirer
une vengeance bien légitime de la perfide
dont il a effuyé tant de trahi fons . Il amafle
dans la toile de fon turban des figues de
l'une & de l'autre eſpèce , diftinguant foiDE
FRANCE. 24
gneufement leurs propriétés différentes. It
tentre le foirà Damas , fe déguife en Maure ,
fe noircit le vifage , & va , le lendemain
matin , près du Palais , crier des figues. Le
pourvoyeur achète de ces fruits , qui étoient
alors dans leur primeur , & les porte dans
un panier à la Sultane & à fa fille.
Et les deux nez de croître à qui mieux mieux.
Grande rumeur au Palais. Le vendeur a
difparu. Il eft déjà dans un autre quartier de
la ville , où il prend le nom & l'habit d'un
Médecin d'Ethiopie. Après que la Sultane
& Felime ont vainement épuifé là ſcience
de tous les Médecins de la Cour , on a recours
à Totile , ( c'eft le nom qu'a pris Tangu.
) Le nouveau Thaumaturge , dont on
raconte des merveilles , avoue qu'il a un remède
contre ces excroiffances , mais que
ce remède a plus ou moins d'effet , fuivant
le tempérament. Il fait prendre des figues
euratives à la Sultane , & la guérit ; on crie
au miracle ; il eft regardé comme un Dieu.
Félime , qui n'a pris iufques là que des figues
communes , refte dans le même état . Elle
eft au défelpoir. Enfin , elle offre au Médeein
les trois tréfors qu'elle a entre les mains.
Celui-ci fe fait beaucoup prier ; il les accepte
pourtant , & raccourcit le nez de la
Princeffe jufqu'à la meſure d'un pied . Là ,
il déclare que c'eft le dernier terme de fes
efforts. Quoi ! s'écrie - t - elle , j'aurai toute
ma vie un pied de nez ! Oui , Madame , ré-
B iij
30
MERCURE
pond Tangu , en fe nommant ; & maître
déformais de la Ceinture , de la Bourfe &
du Cornet : C
Félime au moins ne fera plus friponne .
Avec ce nez l'on ne trompe perfonne.
il difparoît , & va fonder en Tartarie le
Royaume de Tangu .
Ce Conte eft un des plus plaifäns & des
mieux narrés que nous ayons dans notre
langue. I eft remarquable fur-tout par la
facilité & le naturel , qualités les plus effensielles
dans l'art de raconter. C'est pourtant
à propos de ce Poëme , dont on peut juger
par les morceaux que nous avons cités , que
des faifeurs d'affiches ont dit ingénieufement
de l'Auteur : 2
Il fe tue à rimer : que n'écrit-il en profe .
Vraiment , il y a long-tems que de grands
Critiques lui crient de ne plus écrire ni en
profe , ni en vers. Nous préfumons que le
Public lui faura gré de ne les avoir pas crus
jufqu'ici.
DU SOMMEIL , par P. F. L. M. A la
Hays , chez Pierre Frédéric Goffe , Libraire
de la Cour. Vol. in- 12 .
L'AUTEUR voyant avec peine la Méraphyfique
peu cultivée , a entrepris d'en répandre
le goût. Pour remplir fon projet , il n'a pas
préfenté l'arbre entier de cette Science , mais
DE FRANCE.
31
feulement quelques rameaux détachés avec
choix , & ornés des fleurs & des fruits dont
leur développement eft fufceptible. Bien
loin d'écarter Vénus de Minerve , fon deffein
eft de les réunir & de ne les faire voir qu'entourées
des Grâces & de l'Amour. S'il y a un
moyen de mettre une fcience à la mode ,
c'eft fans doute celui que l'Auteuf a choiſi ;
& s'il tient parole , il verra bientôt la Métaphyfique
faire la conquête de tous les
efprits.

C'eft fur le Sommeil qu'il a cru devoir
s'exercer d'abord . Il fe propofe d'en expliquer
la nature , les effets & les rapports .
Chaque jour l'homme palle par deux états
bien différens . Dans l'un il fe meut , il agit ,
il penfe; dans l'autre , il eft fans mouvement
, fans action & fans penfée ; & c'eſt
dans cette inertie qu'il trouve la fource
d'une nouvelle activité. Tandis que les fens
font engourdis , les autres fonctions continuent
de fe faire fans interruption.
Pour s'élever jufqu'à la cauſe du Sommeil ,
l'Auteur diftingue trois parties dans le fyftême
organique. Il admet un centre auquel
toutes les fenfations ſe réuniffent ; les nerfs
qui s'étendent de ce foyer vers la peau , forment
la feconde divifion , & la pulpe nerveufe
qui fe développe à la furface , conftitue
la troifième.
Lés éminences dont la peau eft furmontée,
reçoivent des impreffions qu'elles tranfmettent
à l'organe central. Les papilles cuta-.
B iv
32 MERCURE
nées ne peuvent remplir les vues auxquelles
la Nature les a deftinées , fans être dans un
état de tenfion néceffaire aux réactions
qu'elles doivent exercer . Pendant le Sem-.
meil elles perdent leur reffort ; elles font
dans l'affaiffement. Semblable à la vie , qui
ne fe propage dans une férie d'animalcules ,
que par une fucceffion d'individus , dont le
fort eft de périr après s'être reproduits ,
la
fenfibilité à fes phaſes , fes périodes : fon
énergie eft néceffairement fuivie du repos ,
elle renaît après avoir été détruite, & chaque
jour l'homme femble embraffer l'image de
la mort ; mais cette affection eft fuperficielle
, & ne le pénètre pas .
L'organe central exerce deux mouvemens ,
l'un de la circonférence au centre , l'autre du
centre vers la circonférence. C'eft ce der-.
nier qui réagit contre les organes nerveux
de la peau , c'eft lui qui commande aux
forces volontaires , c'eft lui qui fe fatigue
chaque jour , qui fe confume , & cet état
daffaiffement , joint à l'inertie des papilles
cutanées, conftitue le Sommeil .
Si un exercice violent ou des mouvemens
uniformes affectent trop long- temps ces organes
, leSommeil s'en empare. Les rêves font
produits par la réaction que l'organe central
exécute vers les fibres qui en partent ;
l'effet doit en être le même que fi elles réagiffoient
fur lui ; ainfi , par ce fecond genre
de mouvemens organiques , s'expliquent les
merveilles du Somnambulifme , les effers de
DE FRANCE.
33
la mémoire , & les élans de l'imagination.
Nous avons peut-être trop infifté ſur la
partic Phyfiologique de cet Ouvrage , qui
eft la moins étendue ; c'eft fur les réflexions
morales & philofophiques , fur les tableaux
que les détails des fujets préfentent ; fur les
emblêmes & les comparaifons , que l'Auteur
s'arrête le plus. Tantôt il peint l'homme
heureux & l'infortuné ; l'un fe délaffant dans
les bras du Sommeil du fentiment trop vif
de la jouiffance ; l'autre de celui de fes pei-.
nes. Ailleurs il offre les nuances , d'un Sommeil
doux & tranquille dans le calme d'une
belle nuit , & il oppofe ce délaffement , préparé
par la Nature , à ces affections foporeufes
que l'homme mérite par les excès ,
& qu'iléprouve foit dans l'ivreffe duvin, foit
dans celle des paffions . Plus loin , il décrit le
palaisdes Songes : là ,il voit le pauvre perfuade
qu'il tient en les mains un fceptre d'or ; ici
le Potentat qui , dépouillé pour un moment.
des attributs de fon rang , gémit en fe croyant
efclave ; enfin , il invoque les plus douces
illufions pour verfer un peu de confolation.
dans fon coeur ; il demande au père des Songes
l'image de celle qu'il adore , & il la defire
plus compatiffante & moins cruelle.
qu'elle ne l'eft en effer.
Cet Ouvrage eft riche en comparaiſons.
La fenfibilité eft affimilée à une horloge
qui a befoin qu'on la remonte. Les pa-.
pilles nerveufes de la peau font ébranlées
par les objets extérieurs , comme le vent
Bv
34
MERCURE
agite les épis dont une vaste plaine eft couverte.
Dans un autre paffage , les fibrilles de
la peau font commeun Vaiffeau qui eft arrêté
entre deux courans. Le Sommeil léger qui eft
produit par les grandes chaleurs , eft comparé
foit à un oifeau volage ,foit à un amant
que le caprice feul conduit. Les molécules
vireufes des remèdes narcotiques , font une
armée redoutable contre laquelle la nature
fait défiler toutes fes troupes. Enfin , l'on
trouve à chaque page des métaphores dans
le genre de celles - ci, que nous avons extraites
au hafard.

Mais , quelle eft la valeur du ſyſtême phyfique
de ce Traité ? Il ne contient rien de
nouveau. 1º . On fait & on a toujours dit
que dans le Sommeil le fens des papilles
nerveufes eft émouffé . 2 ° . La diftinction des
trois parties du fyftême organique & des
deux mouvemens, dont un fe fait du dedans
au dehors , & l'autre en fens contraire , eft
connue. 3. Il n'eft pas probable que la fatigue
de la première force conftitue feule
le Sommeil; l'exercice de la feconde , trop
prolongé , doit avoir les mêmes fuites . Tout
ce qui diminue la mobilité du fyftême nerveux
, l'abfence ou l'uniformité des fenfations
, le froid , la plénitude de l'eftomac ,
le bain tiède , les évacuations abondantes,
la fatigue , en font les caufes déterminantes.
Nous invitons l'Auteur à lire ce qu'ont écrit
MM. de Bordeu , Cullen , &c.; il y thou-
C
DE FRANCE.
35

vera ce qu'il a dit des forces & des mouvemens
organiques.
L'Ouvrage dont nous venons de rendre
compte, quoique rempli d'emblêmes bifarres
, offre en plufieurs endroits des tableaux
très agréablement écrits ; leur feul defaut
eft de ne point fe trouver à leur place. L'Auteur
a été bien modefte , lorfqu'il a craint
d'ennuyer fon Lecteur. Le livre qu'il a publié
n'endort point , mais il n'explique pas
non plus comment on dort. L. N.
LA CONCHYLIOLOGIE , ou l'Hiftoire
Naturelle des Coquilles de mer , d'eau
douce , terreftres & foffiles , avec un Traité
de la Zoomorphofe , ou repréſentation des
animaux qui les habitent , par M. d'Argenville.
Ouvrage confiderablement augmenté.
Troisième Édition ; par MM .
Favanne de Montcervelle , père & fils.
Tomes I & II , in- 4° . A Paris , chez
Debure , Libraire , Quai des Auguftins .
LA Nature , dans les grandes efpèces , a
une marche uniforme dont elle s'écarte rarement
; mais dans les petites , elle étale une
variété prodigieufe , & femble fe jouer de
ces grands deffeins d'unité & de fimplicité
auxquels notre foible intelligence voudroit
l'affervir. Les infectes & les reptiles nous
préfentent une multitude de phénomènes qui
obfcurciffent nos prétendues caufes finales ,
& renverfent de fond en comble les plus
B vj
36
MERCURE
ingénieux fyftêmes. Ici l'on découvre des
animaux privés de toute efpèce de membres
; d'autres en ont un fi grand nombre ,
qu'ils en reftent prefque immobiles , & qu'on
n'en peut concevoir la raifon fuffifante. Ailleurs
, ce font des mélanges bizarres d'efpèces
les plus oppofées ; les aîles de l'oifeau
e trouvent réunies au corps d'une chenille ,
les cornes du cerf à la tête d'un fcarabée ,
les propriétés de l'animal à la configuration
des végétaux ou des minéraux. Parmi ces.
êtres , les ans fe reproduisent à la manière
des quadrupèdes , les autres à la manière des
oifeaux, le polype par fection & par bouture
, comme l'oeillet , le puceron par luimême
, & fans l'affiftance d'aucun autre
individu.
Suivant M. Adanfon , les Coquillages
réuniffent tous les genres d'hermaphrodifme :
chez les uns , il y a des mâles & des femelles
; chez d'autres , chaque individu poffède
les deux fexes , & en peut jouir en mêmetemps
; plufieurs , doués , des deux fexes ,
fe reproduifent feuls , ainfi que les pucerons.
Avant M. d'Argenville , cette partie de
'Hiftoire - Naturelle étoit peu cultivée en
France. On connoiffoit feulement quelques
coquillages remarquables par la beauté de
leurs couleurs & la fingularité de leurs formes.
M. d'Argenville fentit la néceffité d'une
méthode pour foulager la mémoire & fixer
l'efprit. Différens Naturaliftes s'en étoient
DE FRANCE. 37
occupés ; mais leurs divifions étoient fi peu
exactes , qu'Aldrovande les croyoit plus
propres à obfcurcir la fcienee qu'à la dé
brouiller. Notre Auteur y porta le même
ordre que les Botaniftes avoient mis dans
l'étude des plantes. Il fit d'abord une divifion
générale tirée des lieux qu'habitent les
Coquillages ; il les nomma marins , Huviales
, terreftres & fofiles. Les marins ont les
plus brillantes couleurs , & font très-nombreux.
Il en eft d'une groffeur très- conſidé
rable , qu'on ne rencontre que dans les hautes
mers. Paffant enfuite à l'examen de la
forme des Coquilles , il en fait trois grandes
claffes , les univalves , les bivalves
les multivalves , fuivant qu'elles font com
pofées d'une , de deux , ou de plufieurs
pièces.
Les deux Volumes qu'on vient de publier,
renferment feulement l'hiftoire des univalvés,
qui comprennent quinze grandes familles.
La Coquille eft - elle plate , fans circonvolution
? elle prend le nom de Lépas . Appro
cher elle de la forme de l'oreille de l'homme ?
ce font les Oreilles de mer. Celles qui ont lá
forme de vers, prennent la dénomination de
Tuyaux. La quatrième famille eft composée
des Nautiles , en qui on a cru reconnoître
quelque reffemblance avec un vaiffeau.
Lorfque la Coquille a des circonvolutions ,
alors M. d'Argenville diftingue les claffes
par l'ouverture jointe à la configuration du
Coquillage. Le Limaçon à bouche ronde
38 MERCURE
compofe la cinquième famille ; le Limaçon
à bouche, ou demi - ronde , ou applatie , en
compofe deux autres . Dans la huitième
claffe font les Volutes ou Cornets ; dans la
neuvième , les Rouleaux , les Cylindres ou
Olives ; les Rochers ou Murex dans la dixiè
me ; les Tonnes dans la onzième ; les Por
celaines dans la douzième ; les Trompes ou
Buccins dans la treizième ; les Pourpres dans
la quatorzième , & les Vis dans la dernière.
On voit qu'excepté les Porcelaines
& les Pourpres , qui font défignées
par leurs couleurs toutes les autres
tiennent uniquement à la configuration
extérieure. Mais la Nature , qui ne produit
que des individus , fans s'embarraffer de nos
claffes , de nos genres , de nos eſpèces , ni
de nos familles , s'eft plû quelquefois à
rapprocher tellement fes productions , que
plufieurs d'entre-elles déconcertent les plus
habiles méthodiftes ; ainfi les Cafques peuvent
fe ranger dans la dixième famille comme
dans la onzième ; les Buccins & les
Pourpres ont le même avantage , ou fi l'on
veur , le même inconvénient.
2
C'eft aux foins & aux connoiffances de MM .
Favanne qu'on eft redevable de cette nouvelle
édition de l'Ouvrage de M. d'Argenville . Ils
y ont raffemblé tous les détails de nomenclature
que peuvent defirer les Savans ; leurs
defcriptions ne laiffent rien à defirer ; les
gravures réuniffent l'élégance à la plus fcrupuleuſe
exactitude : on y compte, plus de
DE FRANCE. 39
deux mille Coquilles , rangées d'une manière
pittorefque dans 84 tableaux. Les Editeurs
préfentent autfi les moyens de préparer les
coquillages , de les débarraffer des corps
étrangers qui les enveloppent , de faire reffortir
la beauté de leurs couleurs fans les altérer
, en un mot , tout ce qui peut intéreffer
ceux qui veulent former en ce genre
des cabinets d'Hiftoire - Naturelle.
TRAITÉ, des Scrophutes , vulgairement
appelées Écrouelles , ou Humeurs froides ,
par M. Pierre Lalouette , Docteur Régent
de la Faculté de Médecine de Paris , &
Chevalier de l'Ordre du Roi. A Paris ,
chez P. F. Didot le jeune , Libraire ,
quai des Auguftins, 1780. in- 12 . 333 pag.
2 liv. 5 fols broché.
DANS une Introduction de 20 pages ,
l'Auteur affure que cet Ouvrage eft le réfultat
d'Obfervations affiduement fuivies fur
les Maladies Scrophuleufes , qui ont fait ,
pendant beaucoup d'années , l'objet de fes
méditations . Il commença en 1730 à prendre
les premières notions de ces maux chez
M. Ledran, fon beau- père, dont la Chirurgie
s'honore comme de l'un de fes reftaurateurs
, & qui a dû autant à fes vertus qu'à
fes talens & à fes Ouvrages , l'eftine univerfelle
dont il a joui . Bientôt le defir d'étendre
fes connoiffances fur une Maladie qu'il
ne trouvoit pas avoir été affez obſervée , le
40
MERCURE
conduifit dans les Hôpitaux où il dit qu'elle
eft commune. Il cite celui de la Charité , où
l'on ne reçoit pas volontiers , & avec raifon
, les perfonnes dont les maladies peuvent
durer plufieurs années. M. Lalouette ne
parle ni de l'hôpital de la Pitié pour les
garçons , ni de celui de la Salpêtrière pour
les filles , dans chacun defquels il y a habituellement
plus de deux cent écrouellés :
mais l'Auteur a fait de fa Maifon même un
afyle où un grand nombre de Malades de ce
genre recevoient des fecours en échange des
leçons qu'ils lui procuroient par la variété
des fymptômes & accidens dont cette Maladie
eft fufceptible. Pendant quarante ans
de fuite , chaque Dimanche après midi , un
grand nombre de Scrophuleux s'affembloient
chez M. Lalouette ; & ceux fur qui
il avoit à faire des obfervations , revenoient
dans le cours de la femaine , ou il alloit les
viliter chez eux. La révolution des années
Fendant lefquelles l'Auteur a fuivi la marche
de ces Maladies , n'eft pas ici rappelée
fans motif. Les Scrophules paffent pour une
Maladie héréditaire , qui fe propage de race
en race, fans rien perdre de fa virulence.
Par fon nouveau procédé , M. Lalouette affure
avoir tellement atténué & même anéanti
la violence de ce vice , que la Maladie , dans
ceux qui ont fait ufage de fon remède, a ceffé
de fe perpétuer , & qu'il a été affez heureux
pour voir enfin la troisième Génération af
franchie de ce funefte héritage.
DE FRANCE. 41.
On parcourt le Livre de M. L. pour chercher
la recette d'un Remède fi précieux , annoncé
comme ayant le double avantage de
guérir les Malades d'un vice qu'ils ont reçu
ou de leurs patens , ou de leurs nourrices ,
& qui affranchit leurs defcendans d'un mal
qui fe perpétueroit toujours , & qui , portant
par-tout la contagion , feroit un tortirréparable
à la population . Ce panégyrique
termine l'Introduction ; & le corps de l'Ou
vrage eft terminé par un Avertiſſement , où
il eft dit que différens motifs ont engagé M.
Lalouette à différer l'examen analytique des
procédés du nouveau remède anti-Scrophu-i
leux ; mais que , dans la crainte que ce retard
ne devienne nuifible à la fanté des Mar
lades qui voudroient en faire ufage , l'Auteur
avertit qu'on trouvera ce Remède chez lui
rue Jacob, à Paris. Eft- ce donc là ce qu'on
doit appeler un Traité ?
भू
ACADÉMIE FRANÇOISE.
DANS la Séance publique de l'Académie
Françoife , qui s'eft tenue le jour de la
S. Louis , M. l'Abbé de Lille , en fa qualité
de Directeur , a rendu compte des Ouvrages
envoyés au Concours.
"
L'Académie , a-t'il dit , avoit propofe
pour fujet du Prix de Poéfie de cette année ,
la fervitude abolie dans les Domaines du
Roi , fous le règne de Louis XVI. N'ayant
42 MERCURE
jugé aucune des Pièces qui lui ont été préfentées
digne d'être couronnée , elle a refervé
ce Prix pour l'année prochaine. Cependant
elle a cru devoir faire une mention
honorable de deux Pièces , dans lefquelles
elle a trouvé de très beaux vers , & du mérite
dans les détails. De ces deux Pièces l'une
a pour devife : Je ne connois qu'un efclave
dans toute ma Contrée , difoit un Cacique ,
& cet esclave c'est moi. L'autre , Je voudrois
tout penfer, & j'oferois tout dire.
L'Académie nomme ces deux Pièces dans
l'ordre de leur numéro , fans prétendre d'ailleurs
mettre aucune diftinction entre elles.
L'Académie a trouvé aufli des chofes efti
mables dans deux autres Pièces , qui toutes
deux ont pour devife :
Libertas qua fera tamen refpexit inertem.
L'une débute par ce vers ,
L'habitant du Tombut fans vigueur , fans courage.
L'autre par ce vers ,
Quel est ce ſpectre affreux à la glèbe attaché ?
L'Académie nomme auffi ces deux Pièces
dans l'ordre de leur numéro ,fans prétendre
donner de préférence à l'une fur l'autre.
& Quoique l'Académie ne foit pas dans
l'ufage de propofer une feconde fois les
fujets qui n'ont pas été heureuſement traités ,
celui-ci lui a paru fi intéreffant , qu'elle a cru
devoir le propofer de nouveau pour l'année
DE FRANCE.
43
prochaine. C'eſt par cette raison qu'elle a
jugé à propos de ne point faire connoître au
Public aucun des morceaux qu'elle a diftingués
, voulant laiffer aux Auteurs la liberté
de les corriger , & de les renvoyer avec les
changemens qu'ils jugeront néceffaires.
L'Académie invite les Auteurs à s'attacher
fur- tout à l'enſemble du fujer , à la marche
naturelle des idees , & à éviter les lieux
communs & la déclamation.
**
M. Gaillard a lu enfuite des Obſervations
hiftoriques & morales relatives à la Servitude.
Un coup- d'oeil rapide fur le fort des efclaves
chez les anciens & chez les modernes ,
des recherches favantes fur l'établiffement
des Communes fous Louis le Gros & fes
Succeffeurs , les contrariétés entre quelquesuns
de nos ufages actuels, & les maximes de
notre droit public & religieux : tel eft le'
fond d'un Quvrage qui réunit l'élégance du
ftyle à l'érudition & à la Philofophie la plus
touchante. L'Affemblée en a paru très - fatisfaite.
On a fur -tout remarqué le rapprochement
du Code noir , des dragonades ,
& du Maffacre de la Saint - Barthelemi
qui tous trois font de la même époque. Il
feroit à defirer , pour l'intérêt des Poëtes
difpofés à concourir l'année prochaine , que
M. Gaillard fit imprimer ces obfervations.
M. de la Harpe a continué la féance par
la lecture d'une traduction en vers des deux
premiers Actes du Philoctère de Sophocle,
Quoique le Public femble aujourd'hui ne
44
MERCURE
plus s'intéreffer qu'à des farces ignobles , à
des drames monftrueux , à des parodies non
moins contraires au bon fens qu'au bon
goût , en un mot , à des pièces plus dignes
d'une Nation barbare , que d'une Nation civilifée
, il faut cependant avouer qu'en cette
circonftance les efprits ont paru fentir vivement
cette belle manière antique dont s'éloignent
à l'envi & notre Littérature & nos
beaux Arts. La verfification fimple & noble
du Traducteur , & fes accens pleins de vérité
& de pathétique , ont fait paffer dans
les ames l'enthoufiafme que Sophocle inf
pira jadis à fes concitoyens . Chacun fe croyoit
tranfporté dans cette ille fauvage où le Poëte
Grec raffemble les perfonnages de fa Tragédie
; l'imagination fe peignoit fous d'hortibles
couleurs l'antré de ce Philoctère , auffi
tourmenté par le fouvenir de la perfidie de
fes compagnons d'armes , que par les dou
leurs d'une bleffure incurable . Le récit qu'il
trace lui- même de fon état affreux , les quef
tions qu'il fait à Pyrrhus , les réponſes du
fils d'Achille , fes promelles & les aveux , les
fentimens de reconnoiffance , & le défefpoir
du malheureux Philoctète , ont arraché des
larmes & des applaudiffemens continus
hommage d'autant plus honorable pour M,
de la Harpe , qu'il n'eft pas accoutumé à ces
actes de juftice de la part de fes abfurdes
détracteurs .
M. d'Alembert a terminé la féance par le
Programme fuivant :
DE FRANCE.
45
PRIX d'Éloquence & de Poéfie pour
l'anné 1781 .
Le vingt-cinquième jour du mois d'Août 1781 ,
Fête de Saint Louis , l'Académie Françoise donnera
ua Prix d'Eloquence , dont le fujet eft l'Éloge
de Charles de Sainte-Maure , Duc de Moutaufier,.
Pair de France , Gouverneur du Dauphin , fils de
de Louis XIV. Ce fujet a été aunoncé d'avance
dans le Programme de l'année dernière 1779 , pour
laiffer aux Auteurs le temps de faire les recherches
néceffaires.
M. le Comte de Montaufier , ancien Colonel
du Régiment d'Orléans Infanterie , & dont M. le
Duc de Montaufier étoit le trifaïeul maternel , ayant
appris que l'Académie devoit propofer cet Eloge
pour le Concours , & defirant de contribuer à tout
ce qui peut honorer la mémoire de l'Homme refpectable
dont il porte le nom , a prié la Compagnie
de permettre qu'il ajoutât la fomme de fix cent livres
à la valeur ordinaire du Prix. L'Académie a accepté
l'offre de M. le Comte de Montaufier ; & ce Prix
fera en conféquence une Médaille d'or de la valeur
de douze cent livres.
Conformément aux Ordres du Roi , donnés à
l'Académie en 1771 , on ne recevra aucun Diſcours
qui ne foit muni d'une approbation fignée de deux
Docteurs en Théologie de la Faculté de Paris , &
y réfidans actuellement.
L'Académie avoit proposé pour fujet du Prix de
Poëfie de la préſente année 1780 , La Servitude abo-
Ce Prix , ainfi que celui de Poéfie , eft formé des
fondations réunies de MM. de Balzac , de Clermont-
Tonnerre, Evêque de Noyon , & Gaudron,
46 MERCURE
lie dans les Domaines du Roi , fous le règne de Louis
XVI. Aucune des Pièces qu'elle a reçues ne lui ayant
paru mériter ce Prix , elle propofe le même fujet pour
l'année prochaine 1781. Le Prix fera une Médaille
for de la valeur de cinq cent livres .
Le genre du Poëme , & la meſure des Vers font
au choix des Auteurs.
La Pièce fera de cent Vers au moins , & de deux
cent au plus.
Toutes Perfonnes , excepté les Quarante de l'Académie
, feront reçues à compofer pour ces deux
Prix.
Ceux qui ont déjà concouru, pourront
de nouveau
envoyer leurs Pièces, avec les changemens qu'ils
jugeront à -propos d'y faire.
Les Auteurs mettront leur nom dans un billet cacheté
, attaché à la Pièce de Poëfie qu'ils enverront ;
& fur ce billet fera écrite la Sentence qu'ils auront
miſe à la tête de leur Ouvrage.
Ceux qui prétendent au Prix , font avertis que s'ils
fe font connoître avant le jugement , ou s'ils font
connus,foit par l'indifcrétion de leurs amis , foit par
des lectures faites dans des maifons particulières , leurs
Pièces ne feront point admifes au Concours.
Les Ouvrages feront envoyés avant le premier jour
du mois de Juillet prochain , & ne pourront être
remis qu'au fieur Demonville , Imprimeur- Libraire
de l'Académie Françoife , rue Chriftine , aux Armes
de Dombes : fi le port n'en eft point affranchi , ils
ne feront point retirés.
GRAVURES.
PORTRAIT ORTRAIT de Jean Bart , Chevalier de l'Ordre
Royal & Militaire de S. Louis , Chef d'Efcadre des
Armées Navales, gravé par A. B. Bradel , d'après le
DE FRANCE. 47
Tableau original communiqué par la Famille. Se
vend 36 f. à Paris, chez l'Auteur, rue S. Jacques , maifon
de M. Desprez , Imprimeur du Roi . De tous les
Portraits de Jean Bart , celui- ci nous femble le plus
digne de fixer les regards des Amateurs ; on y remarque
un trait ferme & pur , beaucoup de fidélité &
d'expreffion . Il eft dédié aux Magiftrats de Dunkerque.
Le Jugement de Paris , Eftampe Angloife , gravée
par Ryland , d'après un tableau de Kauffman. Prix,
3 liv. A Paris , chez M. le Berton , rue Fromenteau.
MUSIQUE.
pour
ECUEIL d' Airs connus , aver des variations)
la Harpe , par M. Tiflier , de l'Académie Royale
de Mufique. Prix , 3 liv. 12 fols. A Paris , chez
l'Auteur , rue S. Honoré , No. 612 ; & chez Coufineau
, Luthier Breveté de la Reine rue des
Poulies.

ANNONCES LITTÉRAIRES.
L.
88 Amufemens du Jour , ou Recueilde petits Con
tes , dédiés à la Reine , par Mde de Mortemart ,
in- 12 . Prix , 18 f. A Paris , chez Jorry , rue de
la Huchette , & chez les Libraires qui vendent les
nouveautés.
Tableaux Topographiques , Pittorefques , Phyf
ques , Hiftoriques , Moraux , Politiques , Littérai
res de la Suiffe , in-4° . Tome premier. A Paris ,
de l'Imprimerie de Cloufier , rue S. Jacques.
La Chymie Domestique , in- 8 ° . Prix , 1 l. 4 f. A
Paris , chez Brunet , Libraire , rue Mauconſeil , à
côté de la Comédie Italicane.
48
3
MERCURE
Mémoire contenant 1º . la Réfutation de ladéter
mination du centre de gravité d'un Secteur de Cercle
quelconque , que M. de Vaufenville prétend avoir
trouvée ; 2 ° . la Démonſtration de l'impoſſibilité de
quarrer le Cercle , par M. Haillet de Longpré , in-
8. A Paris , chez le Suiffe de l'hôtel de Sartine , rue
de Grammont.
De la Lecture des Livres François , in- 8 ° . cinquième
partie , Romans du feizième fiècle , fection
première. A Paris chez Moutard , rue des Mathurins.
L'Anti - Pigmalion , ou Amour Prométhée ,
Scène Lyrique , donnée au Théâtre des Élèves de
l'Opéra en 1780 , par M. d'Elmotte , in- 8 °. Prix ,
12. A Paris , chez Defauges , rue S. Louis , près le
Palais.
TABLE.
OUPLETS chantés à Ta- La Conchyliologie , COUPLETS
ble , à Mefdames *** , 3 Traité des Scrophules ,
Académie Françoife ,
35
39
41
Les Jambes de Bois , Conte ,
Ill'avoit mérité , Nouvelle, 7 Gravures
Enigme & Logogryphe 16 Mufique · •
.
Tangu & Félime , Poëme , 18 Annonces Littéraires ,
Du Sommeil . 301
ibid.
APPROBATION..
J'ai lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 2 Septembre. Je n'y ai
ien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion. A Paris .
Septembre 1780. DE SANCY.
Per . 135.
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI ୨ SEPTEMBRE 1780.
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VERS pour la Fête du Roi
FRANÇOIS , c'est aujourd'hui la Fête
D'un Roi , père de ſes Sujets ;
Par fes vertus , par les bienfaits ,
De vos coeurs il fit la conquête ,
Comme il triomphe des Anglois.
( Par M. Mouret de Saint-Firmin , Ancien
Commiffaire de la Marine. )
MA PATRIE , Épître au Père PAPON,
de l'Oratoire , Hiftoriographe de Provence.
JEE vais donc habiter le toit qui m'a vu naître !
Je vais vous parcourir , lieux chers à mon amour !
Ojour de mon départ , hâte - toi de paroître ;
Une Mère m'attend dans cet heureux féjour ! ·
Sam. 9 Septembre 1780.

So MERCURE
Une Mère à ce nom comme mon coeur palpite !
Je crois déjà la voir , l'entendre , l'embraffer ;,
Oui , dans les bras ouverts l'amour me précipite ;
Sur fon fein maternel je la fens me preffer.
#
DÍJA je crois me voir , où du haut des montagnes
Tout-à-coup s'offre à moi le vafte azur des mers ;
Marſeille eft à mes pieds ceinte des flots amers
Et couronnée au loin de riantes campagnes.
Quel immenfe horiſon ſe préſente à mes yeux !
Quel fpectacle impofant & quels pompeux prodiges !
Amour de la Patrie ! ah ! fans tes doux preftiges ,
Ces lieux feroient encor les plus charmans des lieux,
Toutes les Nations y portent leur hommage.
Voyez ces pavillons , flottans au gré des airs !
Byfance & Pétersbourg , & Pekin & Carthage ,
Out fait de ce beau Port l'ame de l'Univers.
ANTIQUE foeur d'Athène , ah ! dis quelle eſt ta joie ,
Quand tu vois dans ton ſein , l'Ibère , le Breton ,
L'Habitant de Memphis & celui de Kanton ,
T'apporter en tribut , les perles & la foie
Qu'avec tous les parfums l'Orient nous envoie ;
Les moiſſons de Moka , les vafes du Japon ,
Le caillou qui s'épure aux mines de Golconde ,
Ces végétaux puillans , charme ou falut du monde ,
Que d'agiles Typhis , défiant mille morts ,
Dans les nefs du Bataye amènent fur tes bords ;
BIBLIOTHECA
HE GLA
་ A འ་ ་་ ན་ ་
DE FRANCE..
St
Enfin , de l'Amérique en malheurs trop féconde ,
L'or qui la venge , hélas! mieux que tous les efforts?
SEMBLABLE au coeur humain , qui , fource de la vie,
La lance en jets de pourpre & ranime nos corps ,
Tų répares les maux de la France affoiblie ,
En faifant , dans fon fein , circuler tes trésors.
O! qui m'arrêtera fous ces grottes humides ,
Qu'habitent le filence & le calme & le frais ,
Et d'où l'oeil fuit le cours de ces voiles rapides ,
Qui , de tous les climats , rapprochent les bienfaits ?
Quand verrai-je voguer ces légères Chaloupes ,
Dont le Myrte couronne & les mâts & les poupes !
Le rire en longs éclats , les chants & les concerts
Au bruit des Tambourins ſe mêlent dans les airs.
Que j'aime à contempler la gaîté franche & vive
Da Peuple , ami des jeux , qui danſe ſur la rive !
Ses geltes , fes regards refpirent le plaifir .
Ah ! fi le fort flétrit les beaux jours de ma vie ,
Loin des champs fortunés d'une terre chérie ,
J'aurai du moins , j'aurai le bonheur d'y mourir !
Eft-il dans l'Univers des mortels plus aimables !
Plus dignes d'être aimés ! à leur Roi plus foumis !
Prompts , extrêmes , légers , maïs de vice incapables
Ils ont tous les talens & le don d'être amis .
Idolâtre des Arts , amant de fa Patrie ,
Austfi, ce peuple Grec , dont nous fommes iffus,
Cij
52
MERCURE
Vif, enjoué , fenfible , au coeur plein d'énergie ,
Eut de légers défauts , & de grandes vertus,
FAIS - LES Connoître , ô toi ! dont le burin fidèle
Trace les grands tableaux de leur gloire immortelle ,
Toi dont le nom vivra parmi les fameux noms
Des Ruffis , des Salviens , des Guis , des Mafcarons !
Tu ferois par tes vers le rival de Pétrarque ;
Sois plutôt , tu le peux , & Tacite & Plutarque.
Moi cependant , peu né pour de fi hauts emplois ,
Moi qui ne fais chanter que les fleurs & les bois ,
Je te verrai couvert d'une noble pouffière ,
Arriver d'un feul pas au bout de ta carrière,
Ah ! fi je poffédois , comme toi , le crayon
Que Barthe confacroit au vainqueur de Mahon ,'
Je peindrois de Toulon les forces triomphantes ,
L'a : deur de nos Guerriers , leurs enfeignes flotantes ;
On entendroit l'airain tonnant de toutes parts ,
Et Neptune pour nous , confpirant avec Mars ,
Pour abaiffer l'orgueil de ces fiers Infulaires ,
Ufurpateurs des mers & Tyrans de leurs frères.
Debout fur un rocher , & ma lyre à la main ,
Tendant que nos vaiffeaux , d'une proue affurée ,
Fendroient heureufement les plaines de Nerée ,
Le fein tout agité d'un délire divin ,
Je pourrois élever ma voix patriotique ,
Et chanter , en ces vers , la liberté publique.
« Miaɛ de nos vertus , amme des grands travaux ,
DE FRANCE .
53
» Liberté ! romps le joug que forgeoient nos rivaux.
Balance des États la force & l'équilibre ,
→ Souris au nouveau inonde & rends fon peuple libre!
" Que tes plus beaux autels s'élèvent à Boſton !
Liberté ! tu n'es point un factieux démon ,
»De toute autorité deftructeur fanatique ,
» Et , plus que les tyrans , farouche & defpotique ;
» Non , tu n'es à mes yeux que le fage pouvoir
» De faire en tous les temps ce que l'on doit vouloir;
» Tu n'es que le bonheur de vivre fans contrainte ,
» Et d'obéir aux Lois librement & fans crainte. »
30 A SPARTE on t'adoroit ; mais loin de fes remparts ,
» Athènes vit fouvent s'enfuir tes étendards.
» Dans les jours fi vantés de fon antique gloire,
» Rome te couronnoit fur un char de victoire.
» Sous un fceptre de fer , le Batave opprimé ,
» Se croyant libre enfin par le droit d'être armé ,
» Long-temps te confondit avec l'indépendance.
" Tu hais du vain Anglois la fougue & la licence.
» Les Peuples d'Helvétie , ou Soldats ou Pafteurs ,
» Confervent fous ta garde & leurs lois & leurs moeurs.
» Le fidèle François , qui te connoît , qui t'aime ,
33
Chéritle joug desRois & le prend pour toi-même *,
» Sa valeur va fixer ton trône dans des lieux
» Retranchés par le fer d'un Empire odieux,
» Le bronze tonne au loin. .... Guichen couvert de
33
gloire ,
* Note de l'Auteur. Idé empruntée de Voltaire.
C iij
54
MERCURE
» Vole avec fes François de victoire en victoire ,
Tandis que le Breton , tremblant pour fes foyers ,
≫ Voit cingler nos Vaiffeaux & compte nos Guerriers
» Les temps font arrivés , l'Amérique refpire.
55
» Lève un front triomphant , Reine de cet Empire,
» Cité du fage Penn , Francklin défend tes droits ,
29 Et tu vas ne dépendre enfin que de tes lois. »
Je dirois : & les vents des Royaumes liquides
Porteroient mes accens aux choeurs des Néréïdes §
Faciles Déités ; oh ! peut-être qu'alors,
Je vous verrois fourire à mes premiers accords.
Si mes chants à vos yeux ne pouvoient trouver grace ,
Nymphes , je defcendrois du haut de ce Parnaffe,
Et rentrant dans nos bois d'orangers toujours verds ,
Occupé déformais de plus douces penfées ,
Sur nos rives, de fleurs , de mouffe tapiffées ,
Delille m'apprendroit l'art perdu des beaux vers ;
Heureux ! fi comme lui , célébrant la Nature ,
J'en favois dévoiler les charmes inconnus ,
Comme on peint de Vénus la magique ceinture ,
Ou plutôt en effet comme on ne la peint plus.
Je formerois au moins quelques pas fur vos traces,
Poëtes ingénus , aimables Troubadours ,
Qui fçûtes les premiers chaffer l'ennui des Cours ,
Et chantres des Plaifirs , intéreffer les Grâces.
Le myrte & le laurier ne croifloient que pour vous
Aux bords charmés da Var , de l'Adour & du Rhône,
Les fleurs dont l'Italie à tiflu fa couronne ,
Brilloient dans nos jardins de l'éclat le plus doux 3.
C
DE FRANCE.
51
Parmi nous préladoient les lyres immortelles,
Qui frappoient l'Apennin de leurs accords nouveaux.
Oui , le Dante nous doit le feu de fes pinceaux,
Pétrarque fes chanfors , Bocace fes nouvelles ;
Et fi j'en crois la voix qui juge tes travaux ,
La voix des Gens du goût, celle de tes rivaux ,
Toutes ces voix , Papon , fi bien d'accord entre- elles ,
Les Guichardins futurs , parmi nos Provençaux ,
Viendront choisir encor leurs plus parfaits modèles.
( Par M. Bérenger , P. D. R. ).
É TULA > Conte.
Dès l'âge de puberté , S
Deux Frères dans un village ,
Avoient eu pour héritage
Un grand fonds de pauvreté.
C'eft une maladie aifée à reconnoître :
Et néanmoins par-tout vous auriez beau coarir ,
Vous n'en trouveriez pas peut -être
De plus difficile à guérir.
Pour tous les autres maux , à la moindre ambaſſade ,
Médecins à grands pas viennent de tout côté ;
Faut-il guérir la pauvreté ?
Le Médecin fuit le malade.
Pauvreté , comme on fait , eft laide à faire peur;
Et fon cortège , amis , l'eft encor davantage.
Fait-elle un pas ? l'ennui , le déshonneur ,
Le froid , la faim , la foif font du voyage.
Civ
56 MERCURE
C'EST avec ces compagnons-là
Que nos Frères , deux ans , avoient traîné leur vie ;
Mais à la fin fi haut le befoin leur parla ,
Qu'il fallut bien invoquer l'induſtrie.
Ils avoient alors pour voilin
Un richard qui , peu charitable ,
Avoir des fruits dans fon jardin
Et des moutons dans fon étable ..
Ils réfolurent donc , pour pourvoir à leur table ,
D'emprunter au voifin ; mais comme ce Monfieur
Accueilloit mal de femblables requêtes ,
On prit un des biais qu'on prend quand l'emprunteur
Choifit ce qu'il lui faut fans rien dire au piêteur:
C'eſt dérober , en termes moins honnêtes.
Tous deux un bâton à la main ,
Un grand fac fur le cou , fe font mis en chemin.
L'un faifant à l'étable une prompte viſite ,
Doit prendre un gros mouton & l'égorger bien vite
Pour l'empêcher d'être mangé des loups ;
L'autre doit au jardin aller couper des choux
Qu'il n'avoit pas plantés. Ils arrivent. Le maître ,
Qui veilloit encor par hafard ,
Entend du bruit : « oh ! oh ! dit- il , fi tard!
» Mon fils , vas voir ce que cela peut
» Le chien ne feroit-il pas- là ?
êɩre . • •
» Va l'appeler. » L'enfant obéit à fon père ,
לכ
Gagne la cour , fe met à crier : Étula ;
C'étoit le nom du chien. Le voleur , dont l'affaire ,
DE FRANCE. 57
*
Étoit de crocheter la porte , à ce cri-là
Se croit appelé par fon frère ,
Et lui répond fur l'heure : oui , me voilà.
Mais l'enfant à ce mot n'hélite pas à croire
Qu'il vient d'ouir parler le chien.
A
Il court trouver fon père : « ô ciel ! mon père ! — Eh
bien ?
» Le chien qui m'a parlé .
>> dire?
» Un chien qui parle !
-
- LLee cchhiieenn!! que veux-tu
- Eh ! oui , vraiment. →
» J'en ai dans l'ame une frayeur extrême..
» Mais j'en fuis sûr ; il parle , & très-diftinctement.
» Venez, fi vous voulez , vous l'entendrez vous-
» même. »
Le père le fuit en effet ,
Crie encore : Étula. Le voleur croit entendie ,, )
Parler encor fon frère ; & pour le faire attendre , r
Un moment , lui dit - il , je fuis à toi , c'est fait.
DIEU fait fi la frayeur du père
Fut égale à celle du fils .
Il crut , tant ce prodige égaroit fes efprits ,
Que la forcellerie avoit part à l'affaire .
Il manda le Curé foudain ;
Et pour abréger le voyage ,
Le fils & le Curé prirent par le jardin,
A
1 :
Où le coupeur de choux vaquoit à fon ouvrage.
Ce dernier , au bruit qu'il entendent '
que de l'étable arrive enfin fon frère. Penfe
A
II
II
Cv
MERCURE
« As- tu trouvé , cria- t'il à l'inftant ? »
Il parloit du mouton. Le fils croit que fon père;
Veut lui parler du Curé qu'il attend .
Oui , le voisi , dit-il. » Bon , reprit l'autre, amène ;;
Amène tôt, j'ai dans la main.
Un couteau merveilleux , divin ::
Viens , viens, que dans fa gorge à l'inftant je l'en
gaine ;.
Car il pourroit crier . A ces mots , le. Curé
Croit qu'on veut le trahir , & d'un air égaré ,,
Hors du jardin il s'enfuit hors d'haleine .
Notre jeune homme en fit autant sa
Et le coupeur de choux fut rejoint par fon frères.
Qn a viande & légume , & chacun eft content,,
Hors le mouton , qu'on égorge à l'inſtant..
On emporta , fans aucun fort contraire ,
Tout le butin; & · ( ce qu'on n'eût pu voir :
Arriver de l'annéé entière )
A leur fouper , le même foir,
L'on rit & l'on fit bonne chère.
QUATRAIN pour mettre au bas du Portrait
du Roi de Pruffe..
FAVOR A«VOR 1½d'Apollón , de Minerve & de Mars ',
Il fut vaincre , régner & cultiver les Arts ;:
t
Plus grand que Scipion , plus grand que Marc- Aurèle ,,
Il fut & des Héros & des Rois le modèle.
( Par M. Milan. ).
DE FRANCE..
رو
AIR DE ROSANI E.
CHER A - mant , fois con- ftant ; mon
fort fe- ra dig ne d'en- vi· ~
e ; je fuis
à toi , re- çois mafoi
, je t'ai- me- rai tou - te ma:
vi . e. Tendre A-mour en ce:
jour , je me livre à ta dou- ce flamme
fer - re- nos noeuds , fais deux heu
Cvj
60 MERCURE
reux ,
mais re- gne fur mon a
me; cher A-mant , fois conſtant,
mon fort fera digne d'en- vi-
- e ; je fuis à toi re- çois ma
je t'ai- me- rai tou - te ma
Mineur.
foi ,
vi
Ton coeur pour roit-
*il brû · · ler d'une ar- deur lé ge
re ; hé- las ! je m'ofe y pen - fer ;
DE FRANCE. 61
raf- fu re ta
Berge re du
foup çon qui vient m'al-larmer ; qu'un
ten-dre fer- ment me délivre ,
ah ! fi tu cef- fois de m'ai- mer ;
oui ,
tu me ver - rois
ceffer
de vi - vre. Je
t'ai me - rai tou- te ma
vi -
62 MERCURE
NOTICE des Ouvrages de M. l'Abbé DE.
CONDILLAC , Précepteur de l'Infant
Duc de Parme , Membre de l'Académie
Françoife , & de celle de Berlin..
M. L'ABBÉ DE CONDILLAC , né
à Grenoble , eft mort le 2 Août de cette
année , dans fa Terre de Flux , près de Beaugency.
Ce Philofophe a peu vécu dans
le monde ; du moins n'a - t'il pas laiffe fur le
caractère & fur l'efprit qu'il y portoit , de
ces traditions qu'on aime à recueillir en
parlant des Hommes célèbres ; il a juſtifié
& honoré le nom de Philofophe par fes vertus
& par la fimplicité de fes moeurs ; c'eft.
la tradition la plus glorieufe qu'un Philofophe,
puiffe laiffer. Nous ne parlerons ici
que de fes Ouvrages.
Le premier de tous fut l'Effaifur l'Origine
des Connoiffances Humaines ; il parut en
1746. C'étoit le moment où tous les grands .
Écrivains de la Nation , très - differens d'ail--
leurs par le genre de leurs talens & de leurs
ouvrages , fe faifoient tous remarquer également
par un efprit philofophique qui a
fait le caractère du fiecle : c'eft alors que les
Montefquieu , les Voltaire , les d'Alen bert,
les Buffon , les Diderot , les Helvétius & les
Rouffeau donnoient ou préparoient leurs
Ouvrages : dans cette époque, tant décriée par
4
DE FRANCE. 63
les ennemis . des talens Duclos n'étoit qu'un
Philofophe & un Ecrivain du fecond ordre.
En prenant la Métaphylique pour fon partage
, M. l'Abbé de Condillac. confulta
moins , fans, dour , les interêts de fa gloire
que fon goût & le defir d'être utile. Un Métaphyficien
ne devoit pas compter fur un
grand nombre de Lecteurs en France. Il eft.
vrai qu'alors Locke commençoit à avoir
parmi nous une grande célébrité ; mais il la
devoit moins à fon ouvrage , qu'on n'a guère
lu , qu'à quelques pages ecrites par Voltaire:
fur fa philofophie. L'efprit aime à fe contempler
dans fes productions , mais ce n'eft
pas fans un effort pénible qu'il peut fe re
plier fur lui-même. Tout le monde , à peu
près , eft capable de jouir du ſpectacle d'une
campagne couverte de verdure , de fleurs &
de fruits de tous les genres ; bien peu de
gens
fe Loucient de fouiller dans les entrailles de:
la terre pour y étudier les moyens par lef
quels elle étale tant de richeffes & de beautés ;
à fa furface. M. l'Abbé de Condillac favoit:
parfaitement combien il eft difficile de ren--
dre l'étude de la Métaphyfique aufli inté
reffante qu'elle eft utile, il fe flatta d'y par
venir jufqu'à un certain point , s'il la ren--
doit allez claire pour qu'on en vit tous les
avantages. Il crut que l'obfcurité apparte
noit encore plus aux Méraphyficiens qu'à la
Métaphyfique. C'eft une chofe curieufe de
voir dans fon premier Ouvrage combien ili
prenoit de précautions, comment il employoit
64
MERCURE
toutes les réffources de fon efprit pour porter
dans celui de fes Lecteurs des idées claires
& fenfibles de tous ces mots abftraits
perception , attention , comparaifon , imagination
, réflexion. Toutes fes peines ne furent
pas fans doute perdues , elles le mirent
en état d'en mériter un jour la récompenfe ;
mais le moment n'étoit pas encore venu.
Il n'avoit jamais paru en Metaphyfique d'ouvrage
auffi clair que celui- là , & cependant
cet ouvrage étoit encore obfcur , du moins
dans fa première Partie. M. l'Abbé de Condillac
a depuis avoué lui -même qu'elle n'étoit
pas facile à lire. On doit remarquer ici qu'il
eft arrivé plus d'une fois à ce Philofophe
de reconnoître & d'avouer publiquement
des fautes , & des erreurs. C'eft - là, comme
on fait , un des caractères du vrai talent
; l'aveu de fes fautes & de fes écarts ne
lui coûte point , parce que dans fes progrès
continuels il découvre toujours en lui- même
des moyens de mieux faire.
C'eftpourtant dans cette première Partie ,
qui manque de clarté , que l'on trouve les
idées les plus neuves & les plus importantes .
fur les opérations de l'efprit humain . C'eſtlà
qu'on les voit toutes réduites pour la
première fois à un feul principe , à la ſen-,
fibilité.
Locke avoit vu que la plupart de nos
difputes viennent de ce que nous n'attachoris
pas les mêmes idées aux mêmes mots ; &
cette découverte , qui paroît fi fumple , a été
DE FRANCE. 65
célébrée avec raiſon par tous les Philofophes
, & fur- tout par Voltaire. M. l'Abbé
de Condillac nous apprit que l'homme ne
s'eft rendu maître de les idées , que lorsqu'il
a établi des fignes pour les exprimer ; que
c'eft à l'inftitution des langues que commen
cent l'exercice & les progrès de la penſée ;
qu'en un mot nous n'avons le pouvoir de
réfléchir que parce que nous favons parler.
Cette découverte eft bien plus étendue , elle
eft bien plus féconde : lorfqu'on y eſt parvenu
, celle de Locke ne paroît plus qu'une
de fes conféquences.
M. l'Abbé de Condillac avoit trouvé dèslors
le Principe de la liaifon des idées ;
découverte plus importante encore que
celle dont nous venons de parler , & qui
n'en eft qu'une fuite : c'eft avec ce principe
de la liaifon des idées , qu'on explique trèsnaturellement
prefque tous les phénomènes
de l'efprit humain ; fes degrés de jufteffe ,
fes bornes & fon étendue , la variété des ra
lens , la folie , fes caufes & fes divers caractères.
Peut- être que fans forcer ce principe ,
on pourroit l'étendre encore à nos paffions,
& alors il expliqueroit l'homme tout entier.
Mais fi on vouloit trop le généraliſer , il
avertiroir lui-même de l'abus qu'on en voudroit
faire ; & c'eft-là un avantage bien pré
cieux en Philofophie. 1
C'est dans cet Effai que M. l'Abbé de Condillac
nous fit connoître , beaucoup mieux
qu'on ne l'avoit fait jufqu'alors , tous les
66 MERCUREI
avantages de la méthode connue fous le nom
d'Analyfe. Ce mot , emprunté des ſciences
exactes , effarouchoit tous ceux qui culti
voient les beaux Arts ; on croyoit que c'é
toit un inftrument du Géomètre , inutile ou
même dangereux dans les mains du Poëte ,
de l'Orateur & du Moralifte. On vit alors
que tout le mystère de cette méthode confif
toit à regarder fucceflivement toutes les parties
d'un objet ou d'une idée , pour en
mieux connoître & faifir enfuite l'enfemble .
Le peuple analyſe tous les jours , lorfqu'il
regarde attentivement les objets de fes
befoins ; l'homme de goût analyſe , lorsque
ne pouvant faifir d'un coup d'oeil tout le
deffein de la colonnade du Louvre , il porte
tour-à-tour les regards fur chaque beauté
de cet élégant & fuperbe édifice . Enfin ,
M. l'Abbé de Condillac eft le premier qui
ait demontré que l'analyfe , lorsqu'on
fait bien s'en fervir , peut donner à toutes
les connoiffances qui font à notre portée ,
cette certitude que la Géométrie fe vantoit
de poffèder exclufivement.
Beaucoup de gens ont paru croire que de
trouver trois ou quatre idées neuves n'eft pas
un grand effort de génie ; mais on penfera
différemment , i l'on réfléchit que ces trois
ou quatre idées ne pouvoient fe trouver que
dans l'Analyfe entière de l'efprit humain.
D'autres ont dit qu'aucune de ces découvertes
n'appartient à M. l'Abbé de
Condillac , & qu'il les a prifes toutes
DE FRANCE. 67
dans le livre de Locke ; on avoit dit auffi
en Angleterre que Locke n'avoit rien dit
de neuf, & que les quatre volumes de
V'Effai fur l'Entendement Humain , ne fair
foient que paraphrafer longuement la maxi
me d'Ariftote : nihil eft in intellectu quod non
priùs fuerit infenfu . C'eft avec la même juf
tice qu'on a parlé en France & en Angleterrer
nous pouvons affurer qu'aucune des idées
que nous venons d'attribuer à M. l'Abbé dé
Condillac , ne fe trouve dans le livre de
Locke...
Le Philofophe Anglois n'a pas même traité
le fujet de la feconde partie de lEffai fur
l'Origine des Connoiffances Humaines, elle
a cu infiniment plus de fuccès , quoiqu'elle
foit moins profonde , & peut - être auſſi
parce qu'elle eft moins profonde. Elle eff
faite pour un bien plus grand nombre de
Lecteurs le Métaphyficien n'y paroît plus
qu'un Amateur des beaux- Arts. Il n'y eft
queftion que de l'harmonie des Langues ,
que de Mufique , de Danfe , de Poéfie , de
Théâtre , de Pantomime. Tous ces objets ,
hétrangers jufqu'alors à la Métaphyfique ;
entroient naturellement dans le plan de l'Ou
vrage. Tous les arts de l'imagination font
les fignes de nos penfées ; ce font des lan
gues différentes : dans les principes de M..
FAbbé de Condillac , ce font donc les beaux
Arts qui ont formé & perfectionné l'efprit
humain. Il eft , ce me femble , affez heu→
reux d'apprendre que c'eft à nos plaifirs au
68 MERCURE
tant qu'à nos travaux , que nous fommes
redevables des progrès de notre raiſon. Rien
de plus ingénieux & de plus neuf que la ma
nière dont M. l'Abbé de Condillaç fait naître
tous les Arts les uns des autres , & tous enfemble
du langage d'action. On croit lire
f'Hiftoire des Beaux- Arts écrite par ceux qui
en ont été les créateurs.Quel'on compare avec
ce morceau ce que l'Abbé Dubos & l'Abbé
Batteux ont écrit fur le même fujet , & l'on
verra combien un homme de Lettres qui a
de la Philofophie , a d'avantages fur celui qui
n'a que de l'érudition , & même fur ce
lui qui n'a que du goût. On peut remarquer
auffi un contrafte fingulier dans Mallebran
che & dans M. l'Abbé de Condillac , entre
leur talent & leur Métaphysique. Mallebranche
étoit né avec l'imagination la plus
brillante , & fa Métaphyfique finit cependant
par nous égarer avec lui dans une multitude
d'abftractions où l'on ne trouve plus rien
qui parle aux fens ; & quoique M. l'Abbé
de Condillac eût reçu beaucoup moins d'imagination
de la Nature , fes principes nous
ramènent toujours au monde fenfible & aux
Arts qui l'embelliffent.
Malgré l'injuftice de ceux qui trouvoient
dan's Locke tout l'Effai fur l'origine des connoiffances
humaines , cet Ouvrage eut affez
de fuccès pour placer fon Auteur au rang
des premiers Ecrivains Philofophes. Son mérite
étoit d'un genre à être reconnu facilement
par tous ceux qui pouvoient l'appré
DE FRANCE. 69
cier ; il ne pouvoit pas exciter leur envie ;
la multitude ne pouvoit ni le lire , ni l'admi
rer. L'Ouvrage fut donc jugé utile , & tout
le monde y confentit. On pardonne aux
Écrivains d'être toujours raisonnables ; on ne
leur a jamais pardonné d'être quelquefois
fublimes.
Dans la préface de fon Effai , M. l'Abbé
de Condillac avoit dit que parmi les Métaphyficiens
dont il avoit combattu les principes
& la méthode , ceux qui s'étoient le plus éga
rés lui avoient été le plus utiles. Des erreurs
qui lui avoient rendu de fi grands ſervices ,
pouvoient affermir dans la bonne route ceux
qu'il y avoit fait entrer par fon Ouvrage :
tel fut l'objet du Traité des Systêmes , qu'il
fit paroître quelque tems après. Il y donne
l'analyse des fyftêmes les plus célèbres , de
çeux entre lefquels étoit alors partagé le
monde favant. Il voulut confondre cette
méthode dans ce qu'elle fe vantoit fur-tout
d'avoir produit. Defcartes y paroît avec fes
idées innées ; Mallebranche avec fes vifions
éternelles ; Leibnitz avec fes Monades ; Spi-,
nofa avecfa Subftance unique. Ce n'eft point
par de longs raifonnemens que M. l'Abbé
de Condillac combat tous ces fyftêmes :
pour les détruire , il ne fait que leur donner
la clarté qui leur manque ; ils difparoiffent
tous dès qu'on a fait entrer le jour dans cette
nuit d'Axiômes , de Définitions & de Scholies
, où leurs Auteurs les avoient envelop
pés. Dès qu'on a fait expliquer ces grands
70
MERCURE
:
Philofophes fur ce qu'ils veulent dire , on
voit qu'ils ont été les jouets d'un mot abl
trait , dont ils ne déterminoient pas le fens,
ou d'un mot figuré qu'ils prenoient au fens
propre. M. l'Abbé de Condillac fit plus encore
, & ceci fut peut-être un trait de génie
dans fon Ouvrage ; perfuadé que les fauffes
idées ont la même origine daus tous les gen
res , il rapprocha les erreurs du Peuple des
fyftemes des Philofophes. Il mit l'Aftrologie
judiciaire à côté des Idées innées ; la Magie
à côté des Viſions éternelles de Mallebranche
c'eſt par-tout la même marche , partout
le même abus des mots abftraits ou figurés.
On ne voit qu'une feule différence
dans ce parallèle fingulier , c'eſt que l'hiftoire
des erreurs du peuple amufe au
moins l'imagination qui les a produites , &
que les erreurs des Philofophes font triftes
& ennuyeufes , au point qu'il eft à peu près
impoflible de les lire dans l'Ouvrage même
de M. l'Abbé de Condillac. Rien n'étoit plus
facile que de répandre le ridicule fur tous
ces fyftêmes , dont quelques- uns étoient révérés
dans les écoles , & de combattre les
chefs des Philofophes par des plaifanteries:
c'étoit même un sûr moyen de donner plus
de Lecteurs à l'Ouvrage , & plus de célébrité
à l'Auteur ; mais il eft probable que M.
l'Abbé de Condillac n'avoit pas le talent de
la plaifanterie comme l'efprit d'analyſe.
Peut-être auffi que ce Philofophe respectoit
affez le génie pour n'éprouver que de la douDE
FRANCE. 71
leur , lorfqu'il le furprenoit en délire . Il eft
difficile en effet, en lifant le Traité des Syftêmes
de ne pas éprouver un fentiment à peuprès
femblable à celui qui fit verfer des lar
mes à Montagne , lorfqu'il vit à Ferrare
l'Auteur de la Jerufalem délivrée , renfermé
dans une loge de fou. Voltaire a fait une
pièce de vers charmante fur le même fujet ;
mais il ne faut pas plus s'attendre à trouver les
lumières de l'Abbé de Condillac dans les vers'
de Voltaire , que les plaifanteries & l'ima
gination de Voltaire dans le Traité de l'Abbé
de Condillac.
Cet excellent efprit ne pouvoit donner
dans aucun excès : en condamnant cette efpèce
de Systême , il fut loin de profcrire
ceux qui ne font que l'ordre & l'arrangement
que l'on donne à toutes les vérités particulieres
d'une fcience ; ceux où toutes les
idées découvertes & vérifiées par l'analyfe ,
font enchaînées les unes aux autres , felon
leur plus grande liaiſon , & remontent toutes
à une première qui en eft la fource commune.
Si un homme d'État avoit eu affez
de génie pour approfondir tous les détails
de l'Adminiſtration , & pour les ranger dans
un ordre où ils auroient toujours été préfens
à fon efprit , M. l'Abbé de Condillac
n'auroit pas dit que cet Homme d'État avoit
un efprit fyftématique ; ou il auroit ajouté
que ce n'eft qu'avec un tel efprit qu'un
Miniftre pourra faire le bonheur d'une
Nation. Plus on a de fystêmes fembla72-
MERCURE
bles en tout genre , & plus on a l'efprit juftë
& étendu ; plus on donne à toutes les facultés
intellectuelles ce degré d'énergie , de
foupleffe & de perfection où elles méritent
le nom de génie .
En remontant à la fenfibilité comme à
l'unique principe de toutes les opérations de
l'efprit , M. l'Abbé de Condillac avoit paru
à beaucoup de gens , chercher trop loin la
fource de toutes nos idées ; il voulut cependant
aller plus loin encore. La fenfibilité
comprend les impreffions & les idées reçues
à la fois par tous les fens ; il voulut diftinguer
celles que nous devons à chacun de
nos fens en particulier. Cette manière d'envifager
l'efprit humain étoit nouvelle ; il
l'exécuta fur un plan très-ingénieux
propre fur-tout à rendre plus facile la lecture
d'un Ouvrage de ce genre. Il fuppofe ,
comme on fait , une Statue organifée comme
l'homme , mais fans avoir encore l'ufatrèsd'aucun
de fes organes. Il répand tour- .
à -tour la vie dans chaque fens ; & à meſure
qu'il laiffe entrer dans le fens de l'odorat ,
par exemple , toutes les impreffions qu'il
peut recevoir ; il obferve toutes les idées
qui naiffent de ces impreffions ; il fuit
ainfi la Statue dans tous les progrès de
la vie qu'il lui donne , & marque par tout
les développemens de la penfée. On conçoit
tous les avantages d'un tel plan : l'imagination
fe plaît à fuivre les mouvemens que chaque
nouvelle impreffion fait faire à la
Statue ,
DE FRANCE.
73
Statue , & toutes les idées, même les plus abftraites
, font ainſi attachées à une image , &
à une image en mouvement . Ce deffein
n'étoit pas très - étranger fans doute à une
Métaphyfique où l'on rapporte tout aux
chofes fenfibles : on feroit pourtant étonné
que cette conception appaitint à quelqu'un
qui n'auroit été que Métaphyficien ; mais
ce qui eft plus étonnant encore , peut -être ,
c'eft que cette idée , ainfi que les vues les
plus profondes de l'Ouvrage , appartenoient
à une femme qui n'étoit connue dans le
monde que par les agrémens de fon efprit.
Il y avoit déjà quelque temps que Mlle Ferrand
étoit morte, lorfque M. l'Abbé de Condillac
lui rendit cette juftice publique , dans
la Dédicace du Livre à la Comtelle de Vallé.
On auroit tort cependant de s'attendre à
trouver dans le Traité des Senfations tout
ce que l'imagination peut fe promettre d'après
le plan del'Ouvrage.Nous oferons même
dire qu'il nous a femblé que l'Auteur a manqué
le plus sûr moyen d'y répandre un trèsgrand
intérêt : c'étoit de peindre le progrès
des paffions en peignant le progrès des idées.
Dès que la Statue auroit connu les fentimens
qui font le charme ou le tourment de notre
vie , elle fût devenue pour nous un perfonnage
, & les progrès de fon exiftence , des
événemens ; elle nous auroit donné des
émotions avec des lumières , & un Traité
de Métaphyfique auroit pu avoir tout l'intérêt
d'un Roman . Avec plus d'agrément ,
Sam. 9 Septembre 1780.

74 MERCURE
l'Ouvrage auroit eu encore plus d'utilité : il
ne peint qu'une partie de l'homme ; il eût
peint l'homme tout entier. Peut - être que
M. l'Abbé de Condillac a craint que le
Tableau des Paffions ne répandît dans fon
Traité le trouble & le défordre qu'elles
jetent fouvent fur notre vie : les paffions ne
Le prêtent pas à l'analyfe comme les idées .
Quoi qu'il en foit , tout ce que ce Philofophe
a pu facrifier du côté de l'intérêt & de
l'étendue , a été bien racheté par la précifion
& par l'exactitude . Je ne parlerai point ,
difoit-il dans fon Epigraphe , comme une
Pythie infpirée par le Ciel : il ne fut point
agité comme une Pythie , mais il révéla
beaucoup de vérités aux hommes .
>
L'Ouvrage cut affez de fuccès pour qu'on
voulût lui enlever le mérite de l'avoir fait.
On affura que le Traité des Senſations étoit
dans l'Hiftoire -Naturelle de M. de Buffon
& dans les Lettres fur les Aveugles & fur
les Sourds & Muets de M. Diderot. M
l'Abbé de Condillac avoit paru très - indifférent
à l'injuftice qui voyoit dans le livre de
Locke tout l'Effai fur l'Origine des Connoiffances
Humaines : il fe montra fort fenfible
à une injuftice qui lui difputoit la gloire de
Mlle Ferrand. Il cita les deux morceaux de
M. Diderot. On y trouva beaucoup d'efprit
& d'imagination , quelques penfées profondes
préfentées de la manière la plus piquante.
On vit bien que M. Diderot auroit pu faire
DE FRANCE.
75
le Traité des Senfations ; mais on vit auffi
qu'il ne l'avoit pas fait.
M. l'Abbé de Condillac prit une voie
différente
pour fe juftifier d'avoir copié
l'Auteur de l'Hiftoire- Naturelle : il le réfuta
avec les principes mêmes du Traité des Senfations
; & cette réfutation eft un Ouvrage
excellent , où les vues les plus nouvelles fur
les Animaux confirment encore toutes celles
de l'Auteur fur l'efprit humain . Il eft beau
fans doute de rendre fes reffentimens mêmes
utiles aux hommes , & d'augmenter fa
gloire par la vengeance , qui avilit les efprits
ordinaires. M. de Buffon n'a rien écrit pour
défendre fon fyftême fur la Nature des Animaux
; peut-être qu'en l'élevant il avoit été
plus occupé de faire connoître fon génie que
l'inftinct des Bêtes ; & qu'il a penſé qu'on
pouvoit attaquer fon fyftême fans ébranler
la gloire.
On a remarqué dans ce Traité des Animaux
, & dans quelques autres Ouvrages,
que M. l'Abbé de Condillac avoit un ſentiment
très-fort de fon mérite : il ne fe faifoit
point du tout un devoir de cacher ce fentiment
qui tenoit peut-être au genre de fes Ouvrages.
Un homme qui favoit fi bien faire l'ana
lyfe & le calcul des idées, devoit favoir exactement
combien il en avoit eu de nouvelles
, quel degré de jufteffe & de profondeur
elles avoient , quelle influence elles
pourroient avoir un jour. Il est heureux que
le talent qui peut être le moins apprécié par
Di
76 MERCURE
la multitude , foit celui qui s'apprécie le
mieux lui-même. Il eft vrai que de hommes
qui n'avoient de talent d'aucun genre ,
ont eu fouvent auffi bonne opinion d'euxmêmes
; mais on confent volontiers , ce me
femble , à ce que ce fentiment foit le ridicule
de quelques hommes médiocres , pour
qu'il foir auffi la confolation de quelques
hommes fupérieurs.
La fuite au prochain Mercure.
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédem .
LE mot de l'Enigme eft Ongle ; celui du
Logogryphe eft Croûte , où le trouvent ut,
trou , rue , route , crote , trọc , roc
Toue cu , écu , écrou , rut, or , cure , cor.
Fé ,
tour
ÉNIGM E.
Tume cherches , Lecteur , & je ſuis avec toi :
Au bout du doigt & dans ta tête
Je me fuis fait une triple retraite ,
Sans excepter de cette loi ,
Ni Sujet , ni Pape , ni Roi.
Une Cité m'enchante , & la Ville m'ennuie :
Le Spectacle m'amufe , & non la Comédie .
Au milieu du printemps , au milieu de l'été,
DE FRANCE 77
me voit figurer de l'un à l'autre pôle ;
Et fur l'aîle des vents , avec agilité ,
J.
Comme un franc étourdi je vole.
Oh ! queje fuis un être & bizarre & plaifant !
Dans l'antiquité , dans l'hiſtoire
L'on me cite honorablement.
Ami de la bouteille & de nectar friand,
Jamais mortel ne m'a furpris à boire.
Sans mon fecours l'on ne peut nullement
Caqueter , difputer , écouter ni fe taire :
Les Lettres , les Talens , les Beaux-Arts faits pour
plaire
Sont ma fphère & mon élément ;
Aufi par-tout fuis- je bien conftamment
Dorat , d'Alembert , l'Attaignant ,
Sans négliger Marmontel ni Voltaire .
Je defcends au Tartare , & brille au firmament ,
Et je fais toujours fur la terre.
Sur un habit Religieux
) n ; n : ལས་ !
Qui vien de sparetro on France y
L'on me plaçoit en évidence.
Mais d'un feul trait pour me peindre à tes yeux ,
Ami Lecteur, par moi tout fiuit , tout commence.
( Par M. l'Abbé Dourneau. )
D iij
78
MERCURE
LOGOGRYP HE.
JE marche fur quatre ou cinq pieds ;
Et dans une de mes moitiés
Se trouve renversé celui que fot on nomme.
Quatre vous font douter fi je ne fuis pas homme,
Quoi qu'avec trois je fois un père d'Ifraël ;
Mais quatre encor me font doublure de la terre ,
Et trois , un attribut de Pierre-le - Crueli;
Par moi la beauté brille & devant & derrière ;
J'ai l'air d'affujétir les bras de la plus 'fière;
Je figure affez bien en intrigue , en affaire ;
Souvent on m'affocie au bonheur éternel ,
Et mon triomphe eft à l'Autel.
Un feul vilain côté déshonore mon être ,
C'eſt d'avoir toujours part à la fin d'un brigand ;
Mais il m'eft glorieux d'avoir pu difparoître
Sous le glaive d'un Conquérant.
( Par quelqu'un qui auroit mieux aimê
dormir , & qui eût peut- être mieux fait.)
DE FRANCE.
79
NOUVELLES LITTÉRAIRES .
RECHERCHES ET OBSERVATIONS fur
les Lois Féodales ; fur les anciennes conditions
des Habitans des Villes & des
Campagnes , par M. Doyen. Vol. in- 8 ° .
AParis , chez Valade , Imprimeur-Libraire ,
rue des Noyers.
CET Ouvrage eft d'un homme déjà connu
dans la Capitale par un bon Traité fur la
Géométrie de l'Arpenteur , & qui a confacré
une partie de fes jours à l'étude des Loix
féodales.
Il nous trace d'abord un Tableau des dif
férentes branches de ce fingulier Gouvernement
& fait très- bien connoître la condition
des Habitans des Villes & des Campagnes ;
Les uns appelés Bourgeois , étoient attachés
au Comte ou à l'Evêque , ou à quelques Abbayes
, & ne pouvoient changer de demeure.
Ils étoient tellement meubles qu'un Comte
faifoit préfent à un autre de les hommes.
Les Serfs étoient dans le même cas ; & c'eft
encore le fort de la plupart des hommes
dans une partie de l'Europe. Les Nobles
étoient alors , fi l'on peut parler ainfi , les
Dieux de la Terre ; malheureuſement ils
n'étoient pas en petit nombre , & leurs
priviléges répondoient à leurs hautes deftinées .
A
Div
So MERCURE
Les abus dans les Jufticiers n'étoient pas
moins énormes qu'ailleurs.
« On ne peut , dit M. Doyen , rapprocher
la manière ancienne des Juges de celle d'aujourd'hui
, fans être étonné de l'énorme différence
dans nos moeurs. On n'y voit que
défis aux combats entre les Parties & leurs
Juges , & entre les Parties elles- mêmes.
Les Juges, pour foutenir leur Jugement bon;
les Parties , pour fatisfaire au Jugement , &
les Témoins, pour prouver qu'ils avoient dit
la vérité. Tout ceci fe trouvoit vrai ou
faux par l'événement du combat , du fer
chaud , ou de l'eau bouillante. » M. Doyen
remonte à l'origine , à la nature des juftices
que s'approprièrent les Comtes , les Seigneurs
& les Eccléfiaftiques. Les priviléges
de ces derniers étoient les plus étendus .
» Si les Officiers du Comte condamnoient
à mort un Jufticiable de l'Eglife, non - feulement
ils étoient tenus à la reftitution homme
pour homme ; mais le Comte payoit en
outre une amende. Il eſt vrai que les. Ecclé
fiaftiques ne jugeoient pas à mort , mais
les Criminels étoient condamnés à des peines
à peu près équivalentes . Deux Gentilshommes,
qui avoient tué un Eccléfiaftique
furent condamnés par l'Official d'un Evêque ,
l'an 1246 , à faire plus de 300 lieues proceffionnellement
," pieds nuds & en chemife à
porter des verges dans leurs mains, & à chaque
ftation de crier : Nous faifons ceci
pour la pénitence qui nous a été impofée à
>
DE FRANCE. 81.
saufe de la mort de N....... Leur jugement
portoit en outre , condamnation à quitter
pour toujours le lieu de leur domicile , à
vendre le bien qu'ils y avoient , à faire le
voyage de Jérufalem , &c. lefquels fe font
foumis. Arrêté en préfence des parens du
mort , qui ont confenti ladite paix.
Dans ce monument gothique de Juſtice
criminelle , on reconnoît , parmi des ridicules
, quelques veftiges de la Nature effacés
dans la Jurifprudence moderne. Par
exemple , avant de fixer la peine d'un coupable
, on requéroit le confentement de
l'offenfé , ou celui de fes parens. Il falloit,
en outre , que le coupable acceptât volontairement
fa peine. C'étoit un hommage
rendu à la liberté expirante de l'homme , que
la fociété , même après la conviction du
coupable , ne fe croyoit pas en droit de lui
enlever entièrement.
L'article des Poffeffions Eccléfiaftiques
contient des recherches & des obfervations
utiles. On y trouvera des vues neuves fur
les Dîmes , leur origine , leur nature , leurs
divifions , matière où tant de Canoniftes
modernes , fans même en excepter Jouy ,
fe font fouvent égarés. L'Auteur effaye de
prouver que les Dîmes inféodées étoient des
fonds patrimoniaux qui n'avoient aucune
analogie avec les Dîmes Eccléfiaftiques.
Il faut voir dans l'Ouvrage même ce qu'il
dit fur les conceffions & inféodations des
Dv
$2 MERCURE
Seigneurs, fur les amortiffemens & les francs
fiefs , fur les corvées & autres points qu'on
n'a pas encore éclaircis , & qui , heureufement
pour la chicane , ne le feront jamais.
MÉMOIRE fur les Abeilles , nouvelle
manière de conftruire les Ruches en paille ,
& lafaçon de gouverner les Abeilles , par
M. l'Abbé Bienaymé , Chanoine de la
Cathédrale d'Evreux. A Paris , chez Didot,
Imprimeur-Libraire , Quai des Auguftins ,
& Durand , rue Galande . in- 8 °. avec fig.
Prix , 1 liv. 16 fols. I
Depuis l'heureuſe révolution qui ramène
vers les objets d'économie politique, domeftique
& rurale , les fpéculations des Citoyens
éclairés , nous avons vu paroître plufieurs
bons Ouvrages fur l'éducation des Abeilles ,
& principalement fur la conftruction des
ruches qui les renferment avec tous leurs
tréfors.
MM. Pattaut, Duchet, Ducerne de Bla ngi
& Wildam qui fe font fuccédés , convienment
tous de l'imperfection des ruches vulgaires.
Celles qu'ils ont propofé d'y fubftituer
, n'ont pas les mêmes défauts ; elles font
ingénieufement imaginées , & d'une exécution
très-curieufe ; mais elles ont l'inconvénient
d'être difficiles & difpendieufes à
conftruire. Celle de M. Bienaymé l'emporte
fur toutes les autres par fon extrême fimplicité
: tout Cultivateur peut la conftruire luiDE
FRANCE. 83
même à très -peu de frais ; fon ufage rend
plus faciles , plus certaines & plus avantageufes
toutes les opérations néceffaires au
gouvernement
des Abeilles , à la multiplication
& à la bonne qualité de leur miel
& de leur cire.
L'Auteur a pris foin d'expliquer dans le
plus grand détail , toutes ces opérations avec
autant de clarté que de préciſion . Ces leçons ,
jointes à la defcription très-bien faite de ſes
ruches & aux Planches gravées , mettront le
moins habile des hommes en état d'en conduire
avec peu d'embarras jufqu'au nombre
de trente réunies dans un espace de
quatorze pieds de longueur fur huit pieds
de largeur.
Ce rucher , qui ne fera qu'un paffe-temps
agréable , peut rendre au moins cinquante
écus de produit net , & fouvent plus de
deux cent livres ; profit qui n'eft pas à dédaigner
pour la plupart des Fermiers & des
Propriétaires.
La cire eft un objet de confommation
journalière qui manque dans le Royaume ,
& dont le débit devient continuellement
plus affuré pour les Producteurs , d'autant
mieux qu'il eft fujet à moins d'entraves &
d'exactions que plufieurs autres.
33
Co Que je ferois heureux ( dit M. l'Abbé
Bieuaymé ) fi , dans la fuire , je pouvois
» me flatter que l'on adoptera cette nouvelle
ruche , & procurer par-là l'abondance
» du miel & de la cire dans ce Royaume
93
D vj
84
MERCURE
»
"
"J
"J
33
ور
fi floriffant , où l'on ne peut s'en procu-
» rer qu'à grands frais , & qui y font cependant
fi néceffaires ! D'ailleurs , je crois
» que tous ceux qui élèvent des Abeilles
prendront de préférence cette ruche ,
parce que j'ai fait toutes mes expériences
fous les yeux de M. le Comte de Buffon ,
qui depuis que je m'occupe de cette partie
, a bien voulu s'informer des progrès
que je pouvois y faire , & m'enhardir
à écrire mes réfléxions , m'affurant que
» mon travail pouvoit devenir utile à la
» Nation. Après l'approbation d'un homme
auffi célèbre , qui réunit toutes les connoif- .
fances poffibles , & les poſsède au degré
» le plus éminent , je me fuis cru autorifé
» à les rendre publiques fous des aufpices
» auffi favorables. »
"7
"
Cette citation nous difpenfe d'ajouter un
fuffrage auffi foible que le nôtre à celui de
M. le Comte de Buffon . Mais nous croyons
que tous les bons Citoyens fe réuniront avec
nous pour payer un jufte & nouveau tribut
de reconnoiffance au fublime Hiftorien de
la Nature qui daigne encourager , par des
attentions fi flatteufes , les recherches uriles
à la plus fimple économie champêtre ,
& pour applaudir au zèle de l'eftimable Ecclé
faftique qui fait un fi noble emploi des loifirs
du Sacerdoce. Le Clergé de France ne
fera vraiment chéri & refpecté de la Nation
entière , des autres Peuples & de la poſterité
, qu'autant qu'il comptera parmi les préDE
FRANCE. 85
miers devoirs , celui d'étudier & de répandre
les vérités avantageufes à la confervation
& au bien être de la Société civile .
( Cet Article eft de M. l'Abbé Beaudeau. )
TRAITÉ hiftorique & raifonné fur les
Procédures qui s'obfervent dans toutes les
Jurifdictions de l'Enclos du Palais , tracé
d'après les Ordonnances , Édits , Décla→
rations , Arrêts de Réglemens , & les
Auteurs les plus connus , par M. Légier.
Vol. in - 8 °. A Paris , chez Cloufier , Imprimeur
- Libraire , rue S. Jacques.
Il y a peu de Sciences fur lesquelles on
ait plus volumineufement écrit que fur celle
des Lois ; mais la marche , l'ordre de la Procédure
, la manière de commencer l'inftruction
d'une affaire & de la fuivre juſqu à fa
fin , celle d'y lier tous les incidens dent elle
peut être fufceptible , d'y appliquer les Lois
& les principes qui y ont rapport , ont été
jufqu'à préfent très- négligées , quoiqu'elles
foient en quelque forte les plus intéreffantes
, puifqu'elles s'adaptent à toutes les conteftations
, de quelque genre qu'elles foient.
Il n'exifte au Palais aucun Traité qui puifle
inftruire les jeunes gens ; tous ne font que
de fimples Formulaires fans ordre ; l'on n'y
trouve pas un feul principe ; & les Lois relatives
à la Procédure n'y font point developpées.
86 MERCURE
Avant de compofer ce Traité , l'Auteur
affure qu'il a confulté des gens inftruits &
expérimentés , qui ont bien voulu fe prêter
à éclaircir fes doutes , & à l'aider de leurs
lumières & de leurs connoiffances. Pour
rendre cette inftruction plus claire , plus
facile & plus aifée , on l'a divifée en trois
Parties.
La première contient l'origine de la création
du Parlement , la manière d'y inftruire
une Demande principale , celle d'y lier tous
les incidens qui pourroient en être la fuite
jufqu'au Jugement définitif ; les actions anxquelles
peuvent donner lieu l'exécution des
Arrêts , la Tierce - Oppofition , l'Interprétation
d'Arrêt , la Requête Civile , & la
Caffation au Confeil.
Dans la deuxième Partie , on verra quels
font les Siéges dont les Appels des Sentences
reffortiffent au Parlement , & dans quels
cas ; la manière d'inftruire toutes ces conteftations
fur l'Appel ; la différence de la
Procédure qui s'oblerve aux Chambres des.
Enquêtes , au Parquet , en la Tournelle criminelle
& en la Chambre des Vacations ,
& quelles font les Caufes attribuées à ces
Chambres .

La troisième Partie contient l'Hiftoire des
Requêtes de l'Hotel & du Palais , de la
Chambre de la Marée , de la Cour des Aides
, de la Cour des Monnoies , des Eaux &
Forêts , des Maîtrifes , des Juges de la Table
de Marbre & des Juges en dernier ref
DE FRANCE. 87
fort , de l'Amirauté , de la Chambre du Domaine
ou Tréfor , ou du Bureau des Finances
, de la Connétablie , du Bailliage du Palais
, de la Juridiction de la Maçonnerie, ou
de la Chambre Royale des Bâtimens , & de
la Bazoche. L'on y a indiqué quelles font les
Caufes attribuées à chacune de ces Juridictions
, quelles font les Loix qui leur font
particulières , & la Procédure différente qui
s'y obferve.
A la fuite de ces trois Parties , on a tracé
un abrégé des principes de la Saifie - réelle
d'après d'Héricourt , & la manière de l'inftruire
on y verra encore ce qui concerne
la Saific Mobiliaire , la Saifie - Revendication
, les Décrets volontaires aujourd'hui
abrogés, la Licitation, & le Modèle de toutes
les Lettres de Chancellerie.
-
SPECTACLES.
COMÉDIE FRANÇOISE.
Lg 21 du mois dernier , on a repréſenté ,
pour la première fois , l'Héroïfme Français
ou le Siége de Saint-Jean de Lofne , Pièce
héroïque , par M. d'Uffieux.
Le Siége de S. Jean de Lofne eft d'autant
plus digne de fixer les regards & d'exciter
l'admiration , qu'il n'en eft aucun peut- être
qui offre l'exemple d'une défenfe plus vigou88
MERCURE
:
reufe,d'un courage plusopiniâtre & plus invin
cible , avec d'aufli foibles moyens. Il ne s'agit
point ici de concilier entre-eux les Hiftoriens
qui en ont parlé ; de favoir fi cette Ville fut
defendue par le Régiment de La Motte Houdancourt
, ou par le Régiment de Conti ; fi
elle fut délivrée par le Comte de Rantzau
feul , ou fi cet Officier fut fecondé par le célèbre
Fabert & par le Duc de Weimar ; fi
Rantzau fe jeta , lui dixième , dans la rivière
, ou s'il entra , par le pont , à la tête
de Soo chevaux & de deux Régimens d'Infanterie
nous laiffons la difcutlion de tous
ces objets , & de quelques autres qui y font
relatifs , à ceux qui font de l'Hiftoire une
étude particulière ; il fuffit de dire pour ceux
de nos Lecteurs qui n'ont pas ce trait hiftorique
préfent à la mémoire , que S. Jean de
Lofne , petite ville du Duché de Bourgogne,
fut affliégé , en 1636 , pas Matthieu Galas ,
Général des Armées de l'Empire , accompagné
du Duc Charles de Lorraine ; que
cette Place , mal fortifiée , dénuée de munirions
de Guerre , défendue par une Garnifon
peu nombreufe , & qui nourriffoit à
peine trois cent Citoyens capables de porter
les armes , réfifta aux efforts d'une Armée
de 80,000 hommes ; & que fon inébranlable
réfiftance ne fe démentit point jufqu'au
moment où le Comte de Rantzau , en leur
amenant des fecours , força les Impériaux
à lever le fiége , & à fe retirer vers la
DE FRANCE. 8g
Franche-Comté. Paffons à la Fable de M.
d'Ullieux.
La Ville a déjà foutenu plufieurs affauts ;
elle eft fur le point d'être réduite aux dernières
extrémités ; cependant Defgranges ,
fon premier Échevin , eft réfolu à continuer
de fe défendre , & infpire fon courage à
Pelletier , fon Collégue : il eft queſtion d'éloigner
les femmes , les enfans & les vieillards
; mais Adélaïde , fille de Defgranges
annonce le voeu des femmes , qui ont réfolu
de s'enfevelir avec leurs pères & leurs
époux fous les ruines de leurs murailles. La
Garnifon a perdu le Chef François qui la
commandoit ; celui qui lui a fuccédé eft un
Génois nommé Camille . Il vient annoncer
à Defgranges qu'une plus longue défenſe eft
inutile , & qu'il va s'éloigner avec fa troupe,
mais il eft un prix au moyen duquel il peut
encore affronter les hafards de la guerre , & ce
prix eft la main d'Adélaïde , amante aimée
de Trémont , fils du Baron des Barres , qu'elle
eft fur le point d'époufer.L'amour de la Patrie
l'emporte fur les premiers engagemens, & Def
granges immole , en gémiffant , le bonheur de
fa fille à la gloire de fon pays. Le Baron des
Barres & Tremont , vêtus à l'Eſpagnole ,
ont traversé le camp ennemi à la faveur de
ce traveftiffement , & font entrés dans la
Ville , qu'ils viennent défendre ; & c'eft à
l'inftant même de fon arrivée , que le jeune
homme apprend, de la bouche de fon Amante,
qu'elle va donner la main à Camille , pour
20 MERCURE
prix des fervices qu'il doit encore rendre
à la Patrie. Trémont , qui d'abord croyoit
fa Maîtreffe infidelle , s'indigne de la lâcheté
de Camille , & demande feulement
à Adélaïde qu'elle confente à n'appartenir
qu'à celui qui aura le mieux fervi l'Etat ,
& s'éloigne à l'inftant. C'eft peu pour Camille
d'avoir vendu fes fecours , d'avoir
exigé impérieufement la main d'Adelaïde
dont il connoît la tendreffe pour Tremont ;
le perfide a promis au Général Galas de lui
remettre la Ville en fortant des Autels ; mais
le vieux Baron des Barres , inftruit des ma
noeuvres du Génois , a réchauffé le courage
de la Garnifon , compofée de foldats François
. Son fils , accompagné de fix jeunesgens
déterminés , eft forti dans l'intention
d'aller réduire en cendres le camp des ennemis.
Un d'entre eux a malheureuſement eu
l'indifcrétion de confier ce projet à Marcelli,
confident de Camille , & le lâche Génois ,
tirant de cette confidence un moyen d'accélérer
fon hymen , remet à Defgranges une lettre
qu'il a reçue du Général Galas , comme un billet
pris par un des fiens ,'qu'il avoit envoyé fur
les traces de Trémont . Le généreux Échevin
apprend lui- même la défertion de Trémont
au Baron fon père , dont l'ame eft en
proie à ce que la douleur & la honte ont de
plus horrible. Un Hérault vient , au nom
de Galas , annoncer que fi la Ville s'obſtine
à fe défendre , elle ne doit plus compter fur
aucune capitulation. On attendra les enne
DE FRANCE. 91
mis fur les remparts : voilà la réponſe qu'on
le charge de rendre à fon maître. A peine
eft-il parti , que les citoyens réunis forment
entre-eux le ferment de réduire la Ville en
cendres plutôt que de céder à l'ennemi , s'il
n'eft plus poffible de le repouffer. Le dernier
affaut va fe donner : fi Galas eft vainqueur,
un citoyen placé fur la tour du Temple
, annoncera cette fatale nouvelle en faifant
entendre trois fois le fon de la cloche ;
alors les femmes , armées de flambeaux ,
porteront la flamme dans toutes les parties
de la Place. L'affaut fe donne ; la tremblante
Adélaïde en attend l'iffue avec d'autant plus
d'inquiétude , que la victoire la livre à Camille
, & la défaite à la mort. La cloche fe
fait entendre : Defgranges a quitté la brèche ;
il vient mourir avec fa fille ; il va fe précipiter
avec elle dans les flammes , lorfque
Pelletier accourt , l'arrête , & lui annonce
que le Prince de Condé a forcé le camp des
Impériaux , & entre victorieux dans les
murs ; tous les habitans fe précipitent aux
genoux du héros qui les rend au jour & à la
gloire ; des Barres feul verfe des larmes , mais
Condé lui apprend que fon fils n'eft point
un traitre , & qu'il revient, amenant avec lui
le Général Galas qu'il a fait prifonnier. Trémont
paroît un drapeau à la main ; il raconte
que fon projet découvert les a, lui & les compagnons
de fon entrepriſe, mille fois expofés
à la mort ; que prêts d'être écrafés par
le nombre , après avoir échappé au fer de
92 MERCURE
Marcelli , qu'il a fait tomber fous le fien ,.
l'arrivée du Prince les a fouftraits au danger,
& que , profitant de la déroute , il s'eft em
paré de Galas , qui fe retiroit fuivi d'un
petit nombre des fiens. La perfidie de Camille
fe découvre ; on traîne le perfide dans
un cachot. Pénétré du courage héroïque de
Trémont , le Prince échange fon épée contre,
celle de ce jeune héros , & l'admet à l'honneur
de la fraternité d'armes. Adélaïde
époufe fon Amant.
Cette Pièce Héroïque eft en profe : elle
eft imprimée depuis 1774. Diftribuée alors
en trois Actes , elle a été repréfentée en qua
tre, & puis remife dans fon premier état.
Il nous femble que l'Auteur a trop compté
fur le charme de fon fujet , & qu'il a trop
négligé les moyens qui pouvoient le faire
paroître fur la Scène d'une manière avanta
geufe. D'abord , en employant la Profe , il
s'eft privé de tout ce que la Poéfie donne de
Gets héroïaues ; &
cette première négligence eft inconcevable.
Il a plutôt indiqué fes caractères qu'il ne les
a tracés ; fa marche eft lente , & amène avec
elle un intérêt , dont , tout foible qu'il eft ,
on n'aime point à être détourné par l'amour
de Trémont & d'Adélaïde , parce qu'il eft
plus foible encore. Le projet qu'il prête à
Trémont , celui de brûler , lui feptième ,
un camp de quatre vingt mille hommes ,
eft d'une extravagance digne des Amadis ;
& le caractère de Camille eft fi lâche , fi
pofe to uime
jus vizucar que us
DE FRANCE. 93
+
bas , qu'il en eft révoltant. M. d'Uffieux ne
doit pas ignorer qu'au Théâtre un tyran ,
un traitre même doit être repréſenté avec de
certaines couleurs qui dérobent en quelque
manière ce qu'un tel perſonnage a de deſagréable
; enfin , que fur la Scène , on peut
bien foutenir l'afpect de ce qui eft vicieux ,
mais non de ce qui eft bas & petit. Nous
reprocherons encore à l'Auteur de l'Héroïfme
Français , d'avoir fait fon dénouement
par lemoyen du Prince de Condé . On fait
que
ce Prince envoya Rantzau à S. Jean de Lofne,
qu'il n'y vint pas lui - même ; & ce nom ,
tant de fois célébré dans nos faftes militarres
, ce nom glorieux , qui femble avoir le
privilége de faire des héros de tous ceux
-qui le portent , n'avoit pas besoin d'être
paré d'un avantage dont on devoit hono-
-rer celui de Rantzau en préſentant au
Théâtre François le fiége de S. Jean de
Lofne. Le troisième Acte eft du plus grand
effet ; il porte un intérêt déchirant , & le dénouement
a quelque chofe dont l'ame ſe ſent
élever , fur-tout celle d'un Français.
>
M. d'Uffieux eft un des Auteurs du Journal
de Paris ; c'eft à ce titre que nous lui
avons parlé avec la franchife la plus décidée,
Pour qui feroit faite la vérité , à qui oferoiton
l'adreffer, fi on craignoit de la montrer
à ceux qui fe font chargés de la dire rout
haut , & qui , avant d'embraffer ce périlleux
emploi , ont dû fentir que fi elle eft quelquefois
défagréable , elle est encore plus
24 MERCURE
utile aux Arts , dont elle eft le plus ferme
foutien.
A l'inftant ( 3 Septembre ) où nous allons
rendre compte de Thamas- Kouli -Kan, Tragédie
nouvelle , repréſentée pour la première
fois le Jeudi 31 Août , nous apprenons
que l'Auteur a fait des corrections confidérables
, que la feconde repréſentation doit
faire connoître. Nous ne parlerons donc
dans notre prochaine Feuille de cette Tragédie
, dont le fuccès a été très- équivoque *.
CINQUIÈME
MUSIQUE.
que
INQUIÈME Recueil d'Airs choifis , avec accompagnement
de Harpe , par M. Boilly , Muficien
du Roi , & Maître de Harpe de Madame la Comteſſe
d'Artois. Prix , 9 liv. A Verſailles , chez l'Auteur , rue
des Bourdonnois ; & à Paris , chez Coufineau ,
Luthier de la Reine , rue des Poulies.
Quatre Sonates pour la Harpe , avec accompagnement
de Violon , par M. Cardon fils , Maître de
Harpe. OEuvre VI . Prix , 7 liv. 4 fols. A Paris ,
chez l'Auteur , rue des Foffés S. Germain - l'Auxerrois
, à l'Étoile ; & chez Coufineau , Luthier de la
Reine , rue des Poulies.
* Note ajoutée en corrigeant l'épreuve. Nous fortons
de la feconde repréſentation ; elle a été applaudie avec
rage : nous en expliquerons la cauſe,
DE FRANCE. 95
ANNONCES LITTÉRAIRES.
LLEesS principales Aventures de Don Quichotte ,
2 Vol. in-8 . , avec 31 figures , par Coypel , Picard
le Romain , & autres habiles Maîtres. Prix
12 liv. , reliés. A Paris , chez Mérigot le jeune:
quai des Auguftins.
On trouve chez le même Libr. les trois Ouvrages
fuivans. 1 ° . Relation des Voyages entrepris par ordre
de Sa Majefté Britannique, actuellement régnante,
pour faire des découvertes dans l'hémisphère méridional
, & exécutée par le Commodore Byron , le
Capitaine Carteret , le Capitaine Wallis & le Capitaine
Cook , dans les Vaiffeaux le Dauphin , le
Swallow & l'Indeavour ; rédigée d'après les Journaux
& les Papiers de M. Banks. Par M. J. Hawkefwort
, enrichi de figures , d'un grand nombre de
Plans & de Cartes relatives aux Pays qui ont été
nouvellement découverts. Traduits de l'Anglois
4 Volumes in-4 ° . , reliés avec filets d'or. Prix 72 liv.
2°. Voyage dans l'Hémisphère Auftral & autour
du monde , faits fur les Vaiffeaux du Roi l'Aventure
& la Réfolution , en 1772 , 1773 , 1774 &
1775 , par le fameux Capitaine Cook , dans lequel
on a inféré la relation du Capitaine Furneaux , & les
Obfervations de MM . Forſter ; traduit de l'Anglois ,
Ouvrage enrichi de Plans , de Cartes , de Planches ,
de Portraits & de Vues de Pays , deffinés pendant
T'expédition , par M. Hodges , Vol . in-4° . , reliés
avec filets d'or. Prix 78 liv. 39. Voyage au Pôle
Boréal , fait en 1773 , par ordre du Roi d'Angleterre
, par Phipps , traduit de l'Anglois , & enrichi
de figures & de Cartes , 1 Vol. in-49. , avec
filets d'or , Is liv.
96
MERCURE
Ces trois Ouvrages, connus fous le nom desVoyages
autour du monde par Banks , Cook & Phipps ,
préfentent un tableau très - curieux & très- intéreflant
des nouvelles découvertes faites par les Anglois.
Faute effentielle à corriger dans le N° . 36 du Mercure.
:
Page 43 , Art. Académie Françoife , on lit : le
rapprochement du Code noir , des Dragonades &
du Maffacre de la Saint- Barthélemy , & c. il faut
lire le rapprochement du Code noir , des Dragonades
& de la Révocation de l'Edit de Nantes , qui
tous trois font de la même époque , & dont la France
& l'humanité ont encore plus fouffert que du Maffacre
de la Saint Barthélemy.
TABLE.
VERS pour la Fête du Enigme & Logogryphe ,
Roi ,
76
49 Recherches fur les Lois Féo-
Ma Patrie , Eptire au Père dales ,
Papon,
19
ibid. Mémoire fur les Abeilles , 82
55 Traité fur les Procedures qui
sobfervent dans les Jurif
dictions de l'Enclos du Pa-
Etula, Conte ,
Quatrain pour mettre au bas
du Portrait du Roi de
Pruffe ,
Air de Rofanie ,
5.8 lais , 85
5 Comédie Françoiſe , 87
94
62 Annonces Littéraires •
Notice des Ouvrages de M. Mufique ,
l'Abbé de Condillas ,
APPROBATION.
J'ai lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi , Septembre. Je n'y ai
rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreſſion, A Paris ,
le 8 Septembre 1780. DE SANCY.
Per . 135.
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 16 SEPTEMBRE 1780.
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
ÉPIT RE
ÉCRITE du Bas - Languedoc , à M. DE C *,
Ingénieur à Mezières.
TANDIS ANDIS qu'en ces climats fereins ,
Entre nous très-peu poétiques ,
Malgré leur ciel & leurs bons vins ,
Leurs pierres du temps des Romains ,
Et leurs Troubadours prefque antiques .
Fidèle aux Mufes , aux Beaux - Arts
Mon fouvenir lent fe promène
Parmi les chef- d'oeuvres épars
Sur les bords que baigne la Seine ;
Vers les frontières de Lorraine ,
Que fais-tu , Difciple de Mars ?
On dit qu'au fond de la Champagne ,
Sam. 16 Septembre 1780,
E
7
98
MERCURE
Formant des fiéges au compas ,
Et minant plus d'une montagne
Qu'élève l'effort de ton bras ,
Dans une innocente embuscade
Tu furprends quelques bons amis
Et fais jouer la cannonade
Contre des reinparts de parade ,
Comme nous avons vu jadis
Tous les affûts de la Grenade
Sur les Boulevards de Paris.
VOLEZ dans un autre Hémisphère ,
François , Troupe noble & légère ,
Au fecours de la Liberté.
Que le peuple de fes rivages
Prenne avec vos goûts , vos ufages ,
Vos plaifirs & votre gaîté.
De lauriers couronnez vos têtes ;
Si Mars , qui fe plaît où vous êtes ,
Vous adreffe , ô Guerriers charmans ,
Ces efprits triftes & dormans ,
Ces Philofophes en lunettes
Qui ne parlent qu'aux Parlemens ;
Ces bouches larges & inuettes ,
Buvant du punch fans fe laffer ;
Ces graves Docteurs en gazettes ,
Ayant un faux air de penfer;
Ou bien ces monftrueux Poëtes,
Qui compofent fans effacer
FTULIOTHECA
REGLA
DE FRANCE. 99
Mille dramatiques fornettes
Qu'au bon goût il faut dénoncer ,
Et qu'admirent nos grandes têtes ;
Allez , étendant vos conquêtes ,
Dans leurs foyers les relancer.
Mais dans le cours de la victoire ,
Honneur au tombeau de Newton,
Ami , fi tu chéris la gloire ,
Du refpect pour Locke & Bacon ;
leur Et cendre recueillie , que
En l'honneur de la vérité ,
Reçoive au ſein de ma Patrie ,
Sur l'Autel de l'Humanité ,
L'encens de la Philofophie.
De ce double & futur fuccès ,
De cette brillante campagne ,
Déjà tu voudrois en Champagne
Faire les glorieux effais .
Par malheur , Meffieurs du Génie ,
A l'art meurtrier des Vaubans
A votre noble barbarie
Je n'y trouve point d'alimens ;
Et cette Province chérie
En impofe à vos fiers volcans.
Les mânes du divin Racine
st
Errent aux champs de Port-Royal ; 1
Sur le Géomètre Paſcal
Feriez-vous donc jouer la mine ?
E ij
100 MERCURE
Plus loin , vers le pays Lorrain ,
Cette Héroïne d'innocence ,
Des Lys l'image & le foutien ,
Qui fauva l'honneur de la France,
Et conferva , dit- on , le fien ,
De Jeanne d'Arc l'ombre immortelle
S'oppoferoit à vos exploits ,
Et vous feriez furpris , je crois ,
De voir l'ombre d'une Pucelle.
Enfin , je vous vois profternés
Devant ces coteaux fortunés ,
D'où vient cette boiffon gentille ,
Vrai nectar des prédestinés ,
Qui , pleine d'air , mouffe & pétille ,
Pour la fageffe doux poiſon ,
Donnant à Pefprit la faillie ,
Otant l'air grave à la raison ,
Vous faifant quitter Uranie
Pour quelque griſette jolie ,
Euclide pour Anacréon ,
Le Théorême & la Scholie
Pour quelque joycufe Chanfon ;
Et j'entends ce refrain aimable :
*C
20
Jufques à l'inftant favorable
Pour la gloire que nous cherchons ,
Bloquons une excellente table ,
Et faifons fauter des bouchons.
( Par M. de Ch *. ).
DE FRANCE. 101
LE DIALOGUE
Putsque le Fabliau reprend un peu
UISQUE
Il faut encore en effayer.
Conte.
de vogue ,
Je vais , amis , pour vous désennuyer,
Vous raconter un plaifant Dialogue ,
Entre un Valet qu'on appeloit Memnon ,
Et fon Maître , un Seigneur dont j'ignore le nom.
UN Chevalier , dont la victoire
Avoit fouvent couronné les exploits ,
Revenoit un jour d'un Tournois ,
Plein de laffitude & de gloire.
En fon chemin il trouva fon Valet ,
Leban Memnon , qui d'un air bénévole ,
Tranquillement , à pas lents s'en alloit,
Sans jeter un regard , fans dire une parole.
« Où vas-tu , lui dit- il ? « Le Valet froidement :
» Je vais , dit-il , Monfieur , chercher an logement.
Jaloux d'en apprendre la cauſe ,
Le Maître s'en informe avec un air d'effroi :
сс
Qu'eft-il donc arrivé chez moi?
A
» Oh ! rien , Monfieur. -Mais encor ? Pas grand
"
» chofe , 90
En vérité. Seulement votre Chien ,
Que vous aimiez fi tendrement.
» Il est mort. — Et cominent ?
» pie,
--- Eh bien ?
Votre beau cheval
E in
102 MERCURE
3D
Que l'on panfoit alors , par malheur a ſauté ,
L'a renverfé , foulé , laiffé fans vie ,
» Et dans un puits , lui-même il s'eft précipité.
- Mais , qui l'a donc effarouché lui - même ? .
C'eſt Monfieur votre fils , qui , du haut d'ụn
» troiſième ,
33-
33 ---
» A fes pieds s'étoit laiffé cheoir .
O ciel! & que faifoient & fa bonne & ſa mère ?
» Il eſt donc bleffé ?
» voir
-
Mort. Et quand on l'a fair
A Madame , fur fa bergère
" Elle est tombée auffi fans voir & fans parler.
Coquin ! au lieu de fuir , il falloit donc aller
» Demander aux voifins le fecours néceffaire....
» Oh ! maintenant vous n'en avez que faire.
Près de Madame , à force de veiller ,
» Marton s'eft endormie , & dans la falle baffe
» A mis le feu , tout finit de brûler ;
Il ne refte plus que la place.
AINSI le Chevalier tomboit en peu d'inftans
Dans une misère profonde ;
Il perdoit à la fois château , bêtes & gens ,
Et tout alloit le mieux du monde.
DE FRANCE. 103.
SUITE de la Notice des Ouvrages de
M. l'Abbé de CONDILLAC.
Nous l'avons déjà dit , M. l'Abbé de Condillac
n'avoit point , parmi la multitude des
Lecteurs , cette célébrité qu'un écrivain n'obtient
guères qu'en parlant aux paffions ; mais
il jouiffoit d'une autre gloire , celle d'être un
des premiers Philofophes dans l'opinion des
efprits les plus diftingués : & lorfqu'on cherchoit
en France des hommes dignes d'être
chargés de l'éducation de l'Infant Duc de
Parme, un Seigneur de la Cour , qui , parmi
tous les autres titres de gloire , compte le
talent de revêtir la morale des Rois des grâces
de l'imagination & de la Poéfie , fit tomber
ce choix important fur M. l'Abbé de
Condillac. M. le Duc de Nivernois penfa
fans doute que le Philofophe qui connoif-.
foit le mieux l'efprit humain , étoit le plus
propre à former l'efprit d'un Prince. Il jugea
que , pour un enfant deftiné à régner
ce feroit un grand bonheur de recevoir prefque
en naiffant cette lumière nouvelle qui
s'élevoit fur la Philofophie , & que ce feroit
encore un moyen de rendre les progrès de
la vérité plus rapides ; car , fi l'on veut que
la lumière éclaire au loin , il faut la placer
fur le trône.
On n'attendoit point du Précepteur de
l'Infant Duc de Parme , des Ouvrages tels
E iv
104 MERCURE
que ceux que Fénelon avoit écrits pour for
élève on étoit à peu- près sûr que l'Auteur
de l'Effai fur l'origine des Connoiffances humaines
ne pourroit pas être Poëte , comme
Auteur du Télémaque favoit , au beſoin ,
être Métaphyficien. Mais Locke alloit écrire
une feconde fois fur l'éducation , & on avoit
droit d'en efpérer une théorie plus profonde
encore & plus lumineufe.
Le Cours d'Études de l'Infant Duc de
Parme a paru en 16 volumes. Il y en a 12
fur l'Hiftoire : les quatre premiers contien- ,
ment une Grammaire , un Art d'écrire , un
Art de raiſonner , & un Art de penfer.
A la tête du premier volume , on trouve
un Difcours Préliminaire qui nous paroît un;
des meilleurs Ouvrages de M. l'Abbé de
Condillac. Il y rend compte & de la méthode
qu'il a faife , & des motifs qui lui ont fait
préférer cette méthode .
M. l'Abbé de Condillac commence par
faire connoître au jeune Prince l'inftrument
dont il va fe fervir pour acquérir des connoiffances
; c'est-à- dire , que la première étude
qu'il lui fait faire eft celle de l'efprit humain.
Il lui préfente enfuite des tableaux hiftoriques
des premiers progrès des hommes dans les
Arts , dans les Moeurs , dans la Légiflation.
Nous convenons que cette méthode peut
furprendre : on eft étonné d'un plan d'études,
où l'on commence par vouloir faire d'un
enfant un Méta hyficien & un Moralifte ;
ona peine à fe perfuader que les connoillanDE
FRANCE. 10
ces les plus faciles à acquérir ,foient celles qui ,
pour être découvertes , ont exigé tout le gé
nie des Locke & des Montefquieu . Cette
théorie d'éducation fì hardie & fi furpre
nante , eft cependant fondée fur un très-petit
nombre d'idées faciles à concevoir.
M. l'Abbé de Condillac s'étoit atfuré qu'un
enfant raiſonne dès l'âge le plus rendre , puif
qu'il acquiert des idées juftes fur les objets
de fes befoins & de fes plaifirs. La manière
dont on acquiert une idée jaſte , eft celle dont
on acquiert toutes les autres ; il n'y en a pas
deux. Un enfant fait donc ufage de toutes:
les facultés de l'efprit pour apprendre un
jeu , comme le Philofophe pour réfoudre:
un Problême : il n'y a qu'à lui faire obferver
ce qu'il fait dans ces momens , ce fera l'oc
cuper encore de fes plaifirs ; & l'analyſe de
l'entendement humain fera faite par un en--
- fant dans l'obfervation des jeux de fen âge..
Ce réſultat nous paroît une idée fublime en
Philofophie.
Le tableau des premiers progrès de l'efprit
humain eſt également à la portée de cet âge..
Ces progrès ne font que les premières idées:
des,hommes encore fauvages & groffiers ,,
des peuples encore dans l'enfance ; comment:
feroient-elles au - deffus de l'intelligence d'un
enfant ? Le Sauvage invente , pour les befoins
, les mêmes chofes à peu près que nos
enfans inventent pour leurs plaifirs. La ca--
bane , la fronde & les fléches du Hottentott
feroient les objets les plus propres à excitest
Ew
106 MERCURE
:
la curiofité , & à faire naître l'efprit d'imita
tion dans cet âge . Il eft difficile cependant
de compter tous les avantages de cette feconde
étude , qui ne paroît être qu'un amufement
. Elle ramenoit le Prince à la première
il voyoit les peuples acquérir de
nouvelles connoiffances , précisément comme
lui -même apprenoit un nouvel exercice,
un nouveau jeu. Il retrouvoit par - tout la
inême manière de fe fervir des mêmes facultés
de l'efprit. Quelques notions fimples.
& groffières fur les Arts , fur la Légiflation,
fur la Morale , avoient été les premières idées
des Peuples naiffans ; c'étoient fes premières
connoiffances. Son Précepteur l'inftruifoit
comme la Nature avoit inftruit les peuples ;
& la bonté de cette méthode étoit garantie
par les progrès du genre-humain dans tous les
genres. La feule différence qu'on puiſſe appercevoir,
c'eft que les Peuples fuivoient à leur
infçu un inftinct qui leur manquoit fouvent,
& que le Prince qui avoit obfervé cet inftinct,
en connoiffoit toutes les reffources , & favoit
les multiplier avec les difficultés ; c'eſt encore
qu'on mettoit en un inftant fous les
yeux du Prince , les découvertes que le hafard
n'a fait faire aux Peuples que de fiècle
en fiècle.
Cette Méthode étonne d'abord par fa
hardieffe ; elle étonne enfuite par fa fimplicité.
Prefque toutes les grandes idées ont
toujours fait cette double impreffion fur les
hommes. Il a paru une multitude de réfutaDE
FRANCE. 107
tions du fyftême d'éducation négative de
l'Émile : s'il y en a une bonne , c'eſt dans ce
Difcours Préliminaire qu'on la trouve.
Une chofe plus furprenante encore , peutêtre,
que ce Plan d'Études , c'eft la manière
dont M. l'Abbé de Condillac en prépara
l'exécution pour fon Élève. L'Analyfe des
Opérations de l'Efprit Humain occupoit tout
un volume dans l'Effai fur l'Origine des
Connoiffances Humaines ; elle n'occupe que
dix à douze pages dans le Difcours Préliminaire
du Cours d'Études : le premier Ouvrage
étoit à peine à la portée des hommes
les plus exercés ; dans celui - ci , rien n'eſt
au-deffus de l'intelligence d'un enfant ordinaire.
C'eſt à ce degré de facilité , de clarté ,
de préciſion , que ce Philofophe avoit fu
amener les idées les plus profondes , à force
de s'en occuper fans ceffe. Quelle en a été
la récompenfe ? On a dit qu'il n'avoit fait
que fe répéter. C'eft-là , ce me femble , une
grande injuftice. J'admire les Écrivains qui,
paffant continuellement d'un objet à l'autre,
répandent fur tous des idées qu'ils négligent
d'éclaircir , & qui , faifies de loin par quelques
efprits privilégiés , font perdues pour
la multitude ; mais on doit plus de reconnoiffance
peut-être à ceux qui fe fixent dans:
un feul genre : tous les hommes ont befoin
d'être éclairés , & les bornes naturelles de
notre efprit nous obligent de renoncer à une
multitude de connoiffances : ce font les
Écrivains , toujours occupés des mêmes idéos
E. vi
MERCURE
qui parviennent à leur donner affez de clarté
pour les faire comprendre à tout le monde,
& affez de précifion pour qu'elles prennent
peu de place dans notre efprit. Si Montef
quieu avoit pu réduire l'Efprit des Loix à
une centaine de pages, qu'on auroit lues avec
autant de facilité que fes Lettres Perfannes,.
quelle injuftice c'eût été de ne voir qu'une
répétition dans cet effort de génie non moins
admirable que celui par lequel il avoit conçu
F'Ouvrage. ६
La Grammaire de M. l'Abbé de Condillac
ne reffemble point à toutes celles
qu'on a publiées : il faut la diftinguer même
de celles dont les Auteurs ont montré beaucoup
de philofophie & de fagacité. C'eſt une
hiftoire de la parole qui commence au langage
d'action , & par des développemens.
fucceflifs , arrive à ce point de perfection
où elle peut rendre également les pensées
de Pafcal & les mouvemens paffionnés de:
l'ame de Racine. Les langues y font confidérées
comme des méthodes analytiques ;.
& cette vue eft une des plus belles de M.
F'Abbé de Condillac. L'établillement du langage
des fons articulés , paroiffoit un prodige
à tous les Philofophes ; on ne pouvoit le
concevoir que comme l'effet d'une convention
, & il étoit néceffaire pour concevoir la
convention; elle - même. La parole , difoit
Jean-Jacques Rouffeau , paroît avoir été indifpenfable
pour établir l'ufage de la parole..
Ce Philofophe ,, fi capable de mefurer les.
DE FRANCE. 109
forces de l'efprit humain , ne lui en trouvoit
point affez pour avoir pu créer les langues
parlées ; & il avoit été tenté de conclurequ'elles
étoient un préfent de la Divinité. M.
Abbé de Condillac examine la même
queftion ; & il fait voir dans trois ou quatrepages
que l'établiffement du langage des fons
articules, n'a coûté aucune peine, aucun effort
d'efprit aux hommes groffiers & ignorans dont
il a été l'ouvrage. On peut obferver ici une
différence bien frappante entre Rouffeau &.
M. l'Abbé de Condillac. Rouffeau déploie
toutes les forces de fon génie pour trouver
Ja folution de ce problême , & il ne la trouvepoint;
M. l'Abbé de Condillac , fans effort,
fans rien de ce qui annonce un travail de
génie & de réflexion profonde , exprime
quelques idées fimples & claires , & le problême
eft réfolu. Et cependant on eft tenté
d'admirer davantage les efforts inntiles de
Rouffeau ; c'est que celui ci reffemble à un
homme qui , avec la feule force de fes bras ,.
remue de tous côtés un poids immenfe qu'il
ne peut lever , & que l'autre lève ce même
poids facilement , mais avec le fecours d'un
levier. Son levier , c'étoit fa méthode.
Le Volume de l'Art d'Écrire ne nous
paroît pas auffi intéreifant. On n'a rien dit
de mieux fans doute , fur les moyens de
donner au ftyle de la précifion , de la netteté
, de la juſteffe. Tout ce qui ne regarde
proprement que l'art d'écrire , y eft approfondi
; mais l'art & le talent du ftyle fons
110 MERCURE
deux chofes très-différentes : beaucoup de
gens ont donné la théorie de l'art ; celle du
talent eft encore à faire ; & on avoit peutêtre
droit de l'attendre du Philofophe qui a
fi bien connu la fource de toutes nos idées.
On trouve dans ce Volume des critiques fur
quelques vers de Boileau. Il y en a de juſtes ,
mais il y en a plus encore qui ne prouvent
qu'une feule chofe , c'eft qu'on peut être un
excellent Métaphyficien fans fe connoître du
tout en Poéfie. On remarque cependant avec
plaifir que les beautés les plus hardies de
la poéfie & de l'éloquence , celles qui paroiffent
les plus oppofées à notre manière
ordinaire de concevoir & de nous exprimer,
M. l'Abbé de Condillac les trouve prefque
toujours conformes à fon grand principe de
la liaifon des idées : & parmi tous les Ecrivains
, celui qui a le plus de verve & de
véhémence , celui qui abandonne le plus fon
ftyle à toutes les impreffions que fon ame
reçoit , Boffuet eft l'Écrivain le plus parfait
pour M. l'Abbé de Condillac ; c'eft celui qui
lie le mieux fes idées..
L'Art de Raifonner , de M. l'Abbé de
Condillac , n'eft point une logique où l'on
apprend à faire des enthymêmes & des fyllogifmes
, qui n'ont jamais appris à perfonne
à trouver une vérité. Pour enfeigner l'art du
raifonnement à fon Élève , M. l'Abbé de
Condillac lui fait obferver comment ont
raifonné ceux qui ont découvert les lois du
mouvement & de la pefanteur, les principes
DE FRANCE. III
"
de la méchanique & la théorie du monde.
De l'examen de quelques faits qui frappent
nos yeux , il le conduit, par une fuite de propofitions
identiques , aux belles découvertes
de Képler , au fyftême de Newton. L'Hiftoire
des penfées d'un homme de gérie eft en
effet fans doute le meilleur art de raifonner.
M. l'Abbé de Condillac avoit prouvé plus
d'une fois que c'eft avec l'analyſe qu'on
doit chercher & qu'on peut trouver les vérités
qui ne frappent pas nos fens ; il n'avoit
pas dit encore à quel figne on peut les reconnoître.
Ce figne eft leur identité avec
les vérités fenfibles ; & ce nouveau principe
répand une nouvelle lumière fur tous les autres,
dont il eft le complément . Il forme le
fyftême entier de l'efprit humain avec l'ana
lyfe & la liaifon des idées.
L'analyfe met fous nos yeux toutes les
idées dans lesquelles il faut chercher la
vérité; l'identité nous la fait reconnoître ; &
la liaifon des idées , en uniflant toutes les
vérités enſemble , nous donne le pouvoir de
nous les rappeler toutes à notre gré , dès que
nous en avons befoin.
Le Volume de l'Art de Penfer n'a prefque
rien de nouveau ; l'Auteur n'y a guère fair
que donner plus de clarté à ce qu'il avoit
écrit dans fon premier Ouvrage , fur l'établif
fement des fignes , fur la liaifon des idées ,
fur la méthode de chercher & d'expoſer la
vérité.
En écrivant l'Hiftoire , M. l'Abbé de Con*
12* MERCURE
dillac fe trouvoit dans un genre étranger à
celui de tous les autres Ouvrages , & il étoit
affez curieux de voir fi fon Metaphyficien
en feroit un bon Hiftorien. Son Ouvrage
embraffe tous les temps connus depuis les
premiers Empires de l'Afic juſqu'au règne de
Louis XV. Sa narration eft pure & nette ; il
a cette forte de clarté qui reffemble à de
1 élégance ; mais il ne fait ni deffiner , ni
peindre des tableaux ; & ces deux talens lui
manquent autant dans l'hiftoire ancienne
que dans l'hiftoire moderne. C'est ce qui
prouve bien que les beautés des Tite - Live &
des Tacite tiennent autant aux Hiftoriens
qu'à l'Hiftoire ; & que pour en approcher ,
il ne fuffit pas d'avoir des faits anciens à
décrire , il faut encore avoir un génie antique.
C'eft aux moeurs , c'eft aux grands
fpectacles que la Patrie étaloit tous les jours
à leurs yeux , que les Écrivains de la Grèce
& de Rome ont été redevables de ce beau caractère
qui marque leurs Ouvrages . Les
mêmes caufes produifoient les Héros & les
Hiftoriens ; c'eft le génie de Rome qui ſe
peint également dans les vertus de Scipion.
& dans l'éloquence de Tite- Live. Si Rollin ,
qui n'écrivit pour la première fois en François
qu'à l'âge de cinquante ans , nous retrace
quelque chofe de ce caractère , c'eft
qu'il ne penfoit ni ne fentoit par lui-même ,.
& qu'il ne faifoit que rendre les fentimens.
& les penfées des anciens . M. l'Abbé de Condillac
, au contraire , avoit trop pensé par luie
DE FRANCE. 113
même pour que fon efprit eût aucun rapport
avec ces grands modèles auxquels nous voulons
toujours comparer un Hiftorien. Avect
fa Philofophie il pouvoit juger parfaitement
le génie de l'antiquité , mais il ne pouvoit
pas le prendre.
Puifqu'il y a dans l'Hiftoire une partie où
l'efprit philofophique eft le talent le plus
néceffaire , on pouvoit prévoir que M. l'Abbé
de Condillac feroit fupérieur dans cette
partie ; & c'eft ce qui eft arrivé. Aucun Hiftorien
n'a mieux vu , dans leurs caufes &
dans leurs effets , la naiffance , les progrès-
& la fin de toutes les opinions , de tous les
ufages , de toutes les lois qui ont régné fur
la terre . Ce que Hume a fait pour l'Hiftoire
d'Angleterre , & Montefquieu pour l'Hiftoire
Romaine , M. l'Abbé de Condillac l'a
fait pour toute l'Hiftoite. Nul n'a mieux vu
ce qu'a été & ce qu'a fait l'homme dans les
trois mille ans de fon Hiftoire. Nul n'a
mieux recueilli les leçons de l'expérience de
tous les fiécles.
Cet éloge pourra furprendre beaucoup de
gens ; mais ce fera fur- tout ceux qui n'ont
pas lu l'ouvrage , & malheureuſement ils
font en très - grand nombre *.
* Un Journaliſte imprimoit dans le temps :
M. P Abbé de Conaillac vient de nous donner dixfept
gros Volumes de Métaphysique. Dans les feize
Volumes du Cours d'Etudes , il n'y en a qu'un feul
fur la Métaphyfique , il y en a douze fur l'Hiftoire.
114 MERCURE
Un Ouvrage fur le Commerce fuivit de
très - près le Cours d'Études ; cet Ouvrage a
eu un fort affez fingulier : il a été réfuté par
Les Économistes , qui n'ont rien écrit de
mieux en faveur de leurs principes. Il ne
fuffifoit pas , felon eux , d'arriver à la vérité ,
il falloit y aller par le même chemin. C'étoit
fe montrer un peu trop difficile ; & lorfqu'il
s'agiffoit du chemin de la vérité , on pouvoit
croire que M. l'Abbé de Condillac le connoiffoit
aufli bien que d'autres. Le Public fit
à l'Ouvrage des reproches plus fondés : on
y trouva beaucoup de chofes communes ;
mais c'eft en partant des vérités que perfonne
ne conteftoit , que M. l'Abbé de Condillac
vouloit mener les Lecteurs aux vérités
fur lefquelles difputoit toute la France. Et
tel eft l'effet de cette méthode , que les chofes
à prouver font évidentes au moment même
qu'on les énonce : on n'a plus aucun befoin
de force & de l'appareil du raifonnement.
Nous oferons dire cependant que cette méthode
a un inconvénient qui tient à fon excellence
même. L'efprit de l'homme a befoin
d'agitation , & il n'aime pas à être conduit.
auffi tranquillement & auffi facilement de
propofitions en propofitions , de vérités en
vérités la vérité même femble perdre de
fon prix , lorfqu'elle eft fi aifée à trouver :
:
Voilà une fingulière manière de rendre compte au
Public des Ouvrages ; c'eft celle de prefque tous les
Journaliſtes.
DE FRANCE. IIS
nous nous attachons bien davantage à elle
lorfque nous avons craint de la perdré dans
le tumulte des difpures , & qu'elle devient
pour nous le prix d'une victoire de raiſonnement.
Cette idée paroîtra peut- être fingulière
, mais je rends compte d'une impreffion
que j'ai reçue.
Un ou deux mois avant fa mort , M.
l'Abbé de Condillac fit imprimer une Logique
dont nous donnerons l'Extrait dans
un des Numéros prochains.
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
LE mot de l'Enigme eft la lettre T ; celui
du Logogryphe eft Naud , où fe trouvent on ,
Déon , Noé, onde , Don dans Don Pèdre ,
naud de rubans , noeud d'une affaire , d'une
intrigue , le noeud de l'Amitié & de l'Amour ,
le naud conjugal , le noeud de la corde d'un
pendu , le noeud gordien.
116 MERCURE
ENIGM E.
Des plaifirs & de la terreur ES
C'est moi qui fuis l'avant-coureur }
Et quand on célèbre une fête :
Très-fouvent je marche à la tête ;
ej
A ma voix le brave Soldat
De Lifette oubliant les charmes ,
S'occupe d'un autre combat ;
Dès qu'il m'entend , il court aux armes.
Mais pour mon fort , le croira -t'on ?
Malgré les vertus de mon être ,
Par-tout où l'on me voit paroître ,
Je marche à grands coups de bâton.
( Par M. Parthon. }
LOGO GRYPH E.
DANS mes huit pieds , Lecteur , j'offre un mal fans
remède ,
Un oiſeau très peſant , un petit quadrupède ,
Ce qui du temps fert à marquer le cours ,
Un habitant de la Mauritanie ;
Ce qu'un tendron n'a pas toujours ,
Quand un époux fe l'affocie ,
Défaut horrible en ce fiécle pervers
Déshonoré par mille autres travers :
DE FRANCE. 117
Une ville jadis la maîtreffe du monde ;
Uu inftrument qui meut la galère dans l'onde ;
Un mot qui feul déſigne un bâtiment ,
Une machine , un mouvement,
Un trait d'efprit ou de fineſſe ,
Certaine Pièce à certain jey ,
Et catera. Mais pourſuivons un peu ,
Et combinant avec adreſſe ,
Vous trouverez le petit Dieu des coeurs
Un autre Dieu pour les ames avides ;
Ce vil métal qui conduit aux honneurs :
Ce qu'on admire aux Invalides ;
Ce qui caractériſe un enfant de Pyrrhon ,
Le nom d'un célebre Calife ,
Lequel fe voit dans plus d'un Logogryphe ;
Ce que dans l'Ecoffaife , un Auteur dit Frélon ,
Dédie au Lord Murrai ; le plus petit des êtres :
Ce dont un Voyageur craint fort de s'écarter ,
Sur-tout quand il chemine en des pays champêtres ;
Plufieurs infinitifs en er
Un élément terrible , & fon vafte domaine ;
Ce qui fert à voguer fur la liquide plaine ;
Un mets facile à préparer :
L'Agent qui meut cette belle machine
Fabriquée autrefois par une main Divine.
Dans ce tableau , Lecteur , fi vous me devinez ,
Leme difpenferai de vous monter au nez.
(Par Madamede Taffin , à Toul. )
118 MERCURE
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
HISTOIRE de la République des Lettres &
Arts en France , année 1779. Indocti
difcant & ament meminiffe periti. A Amſterdam
; & fe trouve à Paris , chez Quillau
l'aîné , Libraire , rue Chriftine ; la Veuve
Duchefne , rue S. Jacques ; Efprit , au
Palais Royal.
C'EST un ſpectacle auſſi amuſant qu'inſtructif,
de fuivre le détail curieux des travaux
des Gens de Lettres & des Artiſtes , leurs
opinions diverfes , leurs cabales oppofées ,
les ouvrages qu'ils publient , la manière dont
ils font accueillis , l'effet qu'ils produifent,
enfin , ces combats d'opinion & ces démêlés
d'amour - propre qui en résultent ; car ce
n'eft pas merveille qu'il y ait brouillerie parmi
les beaux efprits ; & , comme s'exprime
l'Auteur : Les guerres de plume doivent tenir
autant deplace dans les Annales Littéraires
que lesjeux fanglans de Mars dans les Faftes
politiques. C'eft de ce tableau vraiment
curieux que M. le Suire nous préſente une
efquiffe dans une brochure de quelques
feuille écrites ,' avec une forte de verve d'efprit
& de plaifanterie. Il n'aura paru rien de
nouveau , d'agréable & d'un peu intéreſſant
dans la République des Lettres en France ,
DE FRANCE 119
ou fur nos Théâtres , dont il ne rende compte
fuffifamment pour les Gens du monde, trop
diffipés pour pouvoir tout lire , & trop fuperficiels
pour le vouloir. Dans ce tableau
de l'année 1779 , il a tâché de peindre le
caractère d'efprit des Auteurs de ce temps
& le goût du moment , avec autant d'égards
pour les perfonnes , que d'impartialité fur
les Ouvrages. Les Anecdotes réjouiffantes &
fans conféquence n'ont point été oubliées.
Le ftyle de l'Auteur n'eft pas fans défauts :
on y pourroit relever bien des négligences
& des incorrections. Il eft encore bien loin
de la préciſion noble & élégante de l'Effai
fur les Gens de Lettres , & de cette fineffe
de tact & de goût qui fait le mérite des
Mémoires Littéraires ; mais il parvient quelquefois
à faifir affez heureufement le ridicule
dans le goût de Lucien & de Voltaire ,
& à tirer d'un Ouvrage ou d'une Anecdote
ce qui peut prêter à la plaifanterie , & tourner
en même temps à l'inftruction des Lecteurs.
Un exemple prouvera la vérité de
nos Obfervations. " On ne tarda pas à voir
» s'élever une nouvelle difpute ; celle- ci eut
» pour objet un nommé Bleton Sourcier ou
» découvreur de fources. Cet homme , qui
» n'eft probablement pas forcier , prétend
qu'à l'approche d'une fource ou eau fou
terraine , il reffent une eſpèce de fièvre ,
" & par ce moyen indique cette eau . La
question , pour être mieux éclaircie , a été
» difcutée entre un homme en place, éclairé,
ور
و ر
و ر
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ود
120 MERCURE
"
22
"
وو
qui affure n'avoir pas vu , protefte qu'il
n'auroit pas daignê voir , & fur cela nie
» le fait ; & un autre qui confeffe n'avoir
pas vu , mais ne peut digérer que fon Adverfaire
dédaigne de voir. Chacun , dans
» cette difpute à tâtons , a produit de trèsbonnes
raifons , & vous lentez que , d'après
cela , le Public eft bien à même de
décider. Voilà , ce me femble , comme
des anecdotes doivent être écrites. C'eft le
langage de la raifon badine ; c'eft un ſtyle
qui m'inftruit promptement , qui me donne
à penfer , & qui me charme. On lit , quelques
lignes après , un Article de Nécrologie
, qui préfente un réſultat hiftorique fingulièrement
précis. Après les combats , il
» faut parler des morts , & cela exige un ton
plus férieux. On apprit d'abord la fin peu
digne d'envie de Simon -Mathurin Lan-
» tara , Peintre Payfagyfte , qui avoit , dit-
» on , la conduite & les moeurs d'un enfant
, avec les talens d'un habile homme.
» Sa fimplicité & fon infouciance le li-
» vroient fouvent aux mains de gens avides
, qui en abufoient pour obtenir fes
Ouvrages à vil prix. Avec de telles difpo-
» fitions , on meurt a l'hôpital ; auffi M.
"
33
و د
»
""
Lantara eft- il mort à celui de la Charité
" On le plaindra , & on recherchera fes
Deflins . » Le décès de M. Chardin donne
lieu à une analyfe encore plus laconique ,
qui renferme fous un même point de vue,
Tout ce qu'on pouvoit dire de cet Artiſte eltimable.
DE FRANCE. 121
timable. Les Arts ont perdu M. Chardin,
» Peintre octogénaire , qui joignoit des ver-
» tus à des talens , & qui a travaillé juſqu'à
» l'extrémité : il a bien imité la nature. »
Au refte , les obfervations de l'Auteur
fur les Ouvrages des Artiſtes ne font
pas toutes également judicieuſes . Nous lui
reprocherons d'avoir jugé trop légèrement le
Tableau que M. Vien a envoyé de Rome :
il l'apprécie de cette manière : » Sujet tiré
» d'Homère , rien du feu de ce grand Poëte,
» mais du mérite dans le deffin & le coloris .>>
Nous croyons qu'il étoit difficile d'imaginer
une compofition plus belle & plus ingénieufe.
La première figure qui attire les regards
eft celle de Pâris. Cela devoit être ainfi ,
puifque ce Prince eft le principal ſujet de
cette fcène intéreffante . On le diftingue encore
à la beauté de fon vifage , & à fa parure
molle & voluptueufe. Son air n'eft point
celui d'un héros ; c'eft celui d'un Prince efféminé.
Il eft debout , les bras croifés , regar
dant fon armure fufpendue à une colonne ;
& cette attitude indique très- bien l'incertitude
de fon ame , qui balance entre la mollefle
& la gloire. Hector eft le fecond perfonnage
principal. Il forme un très - beau
contrafte avec Pâris. Sa figure eft moins
belle , mais plus guerrière , * fa pofition, fon
gefte , fes regards , concourent à exprimer
* Elle n'eft pas affez noble , & l'enſemble de ce
Perfonnage manque d'agencement. C'eft un défaut
dont nous fommes obligés de convenir.
Sam. 16 Septembre 1780.
F
122 MERCURE
les reproches qu'il fait à fon frère. On le:
voit noblement armé ; il ne lui manque que ·
fon épée , que tient Andromaque , prête à
la remettre à fon époux. Le vifage de cette
Princeffe exprime je ne fais quelle réfignation
intéreflante de l'amour conjugal qui:
s'immole à l'amour de la Patrie. Aftianax
joue aufli fon perfonnage dans cette Scène..
Trop peu avancé en âge pour connoître les
perils où va s'expofer fon père , on le voit
fur un coin du tableau , porté dans les bras :
de fa nourrice fes yeux font éblouis par le
pommeau d'or de l'épée , & fes mains avides
voudroient la toucher , mouvement de.
curiofité bien naturel à l'enfance, Hélène , à
l'autre coin de la toile , eft nonchalamment
couchée fur des carreaux voluptueux , au
milieu d'un groupe de belles efclaves. On
croit démêler dans fes yeux le regret qu'ellea
de voir parti fon Amant,& la crainte néanmoins
qu'il ne s'expofe , en reftant , à de
juftes reproches de lâcheté. Il femble qu'un
pareil tableau peut être regardé comme le
chef-d'oeuvre de M. Vien , & comme un
des meilleurs morceaux de l'École Françoiſe.
Nous reprocherons encore à l'Auteur d'avoir
paffe fous filence les deux grands Tableaux
d'Hiftoire de M. Vincent , repréfen.
tans , l'un , l'Aveugle guéri , l'autre , le Prén
fident Molé arrêté par desfactieux lors de
la Fronde. Cet Artifte , Élève de M. Viem ,
Féunit dans fes compofitions la chaleur de
Fame à l'exécution la plus fage & la plus
correcte. Il fe diftingue fur-tout par un ton
DE FRANCE. 123
de vérité frappante , que les grands Maîtres
de notre École ont eu rarement au même
degré. Nous rendons ici d'autant plus de
juſtice à fes talens , que fon principal Ta-.
bleau étoit placé fi haut dans le fallon du
Louvre , qu'il étoit difficile d'en juger tout
le mérite; ce qui fit dire à un Connoiffeur
qui avoit de bons yeux & qui difoit de bons
mots, que ce Tableau étoit vigoureux, & qu'il·
nepáliroit pas à la defcente , par allution à
l'expedition que l'on projetoit alors de faire
fur les Côtes d'Angleterre.
:
Quant aux Anecdotes Littéraires , nous
ferons à M. le Suire un reproche tout contraire
c'eft d'avoir dit quelquefois ce qu'il
falloit oublier. Il y a un choix à faire de ce
qu'on doit écrire & de ce qu'on doit omettre.
Il nous femble , par exemple , que la
difpute de M. Guinguené & de M. Merard,
à l'occafion d'une Pièce de vers intitulée :
la Confeffion de Zulmé , n'étoit pas faite
pour avoir place dans l'Hiftoire de la Répu-,
blique des Lettres ; d'autant plus qu'on n'eſt
rien moins qu'un homme de Lettres , pour
avoir fait quelques pièces de Vers inférées
dans les Almanachs des Mufes. Au furplus ,
l'Auteur nous avertit lui - même que fon
Ouvrage n'eft pas tel qu'il le conçoit ; il fe
Alatte qu'il pourra faire mieux par la fuite
& qu'il aura plus de moyens pour perfectionner
fon travail ; ce qui n'empêche pas
que ce premier effai ne mérite d'être accueilli
favorablement du Public .
Fij
124
MERCURE
P. S. Il paroît encore , de M. le Suire ,
une autre Brochure en vers , intitulée : Aux
Mánes de J. J. Rouffeau. Il y a des idées
dans cette Pièce. Elle prouve que l'imagination
de l'Auteur a des reffources en plus
d'un genre ; mais elle ne prouve pas qu'il
ait le talent des vers . La sûreté du goût , la
poéfie du ftyle , l'harmonie imitative , la
précifion du vers lui manquent abſolument,
Non omnia poffumus omnes,
SPECTACLES.
COMÉDIE FRANÇOISE.
NADIR , ou Thamas- Kouli-Kan , Tragédie
nouvelle en cinq Actes , par M. Dubuiffon ,
a été repréſentée pour la première fois ,
comme nous l'avons déjà dit , le Jeudi 31
Août. Nous allons dire quelque chofe du
fameux ufurpateur qui en eft le Héros ; nous
donnerons enfuite l'analyſe du nouveau
Drame , delà nous pafferons aux autres détails
que nous avons promis,
-
NADER CHAH , ou THAHMAS KULIKHAN
, dont plufieurs Hiftoriens ont placé
la naiffance dans un rang abject , & quelques
autres hors de l'Afie , naquit à Kalot ,
dans le Khorafan , Province de la Perfe . Son
père étoit Gouverneur d'une fortereffe ;
depuis long-temps cette place étoit héréditaire
dans fa famille, Devenu orphelin dans
DE FRANCE. 128
un âge encore tendre , fon oncle s'empara
de fon Gouvernement ; ce qui lui fit quitter
fa patrie. Nous ne le fuivrons pas dans tous
les événemens de fa vie : par-tout entreprenant,
intrépide , fouvent perfécuté ; tour -àtour
rébelle , fugitif, chef de Bandits , Officier
dans les Troupes Nationales , affaffin de
fon oncle , & toujours infpirant la terreur ,
il parvint enfin au grade de Général des
Troupes de Thahmas- Chah , fon maître ,
Prince foible & pufillanime, qu'il fit d'abord
enfermer , & qu'il fit mourir quelquetemps
après , quand il fut sûr de pouvoir
ufurper la couronne avec le voeu de la Nation
, qui l'appela bientôt le Libérateur de
la Perfe. De ce moment tout trembla autour
de lui; il envahit toutes les Provinces des
Empires voifins qu'il trouva à fa convenance;
mais de toutes fes conquêtes la plus
brillante fut celle du Mogol , où régnoit
alors Mohammed Chah. Il le vainquit , fit de
fes fujets un maffacre épouvantable , le replaça
enfuite fur fon trône , & repartit pour
la Perfe , emportant avec lui des richeffes
immenfes. Il avoit eu trois enfans de deux
femmes , Riza-Kuli- Mirza, Nafralla-Mirza,
& Iman Kuli-Mirza. Quand il fut de retour
à Ifpahan , fon fils Riza fut accufé auprès de
lui de haute trahifon ; il crut trop facilement
à cette accufation , & fit arracher les yeux de
Ice Prince , fils aufli refpectueux que guer
rier redoutable . Cette barbarie le livra en
proie aux plus affreux remords ; pour les
Fiij
126 MERCURE
étouffer, il s'abandonna tout entier à la fureur
qui faifoit la bafe de fon caractère : des ruiffeaux
de fang coulèrent dans la Perfe ; enfin ,
Ipahan fe révolta , Nader ſe retira dans fon
camp, où il fut affaffiné le 8 Juin 1747 , par
trois de fes principauxChefs ,du confentement
de fon neveu Ali -Kuli-Khan , qui lui fuccéda
fous le nom d'Ali - Chah . Les affaffins , dit
l'Auteur Perfan * dont nous tirons ces détails
, firent une balle de paume de cette tête ,
que l'Univers , peu auparavant , étoit à peine
capable de contenir. Ses trois fils & feize autres
Princes du Sang Royal furent égorgés le
même jour.
>
Parlons maintenant de la Tragédie.
Nadir , après avoir ravagé le Mogol ,
après avoir remis Mohammed fur fon trône ,
a demandé à ce Prince fa fille Axiane pour
fon fils Mirza. Ali fon neveu , dévoré de la
foif de régner , a fait accufer le jeune Prince
d'être le Chefd'une Confpiration contre fon
père. Soupçonneux , inquiet & barbare
comme le font prefque tous les Ufurpateurs ,
Nadir a fait crever les yeux de Mirza, & l'a fait
renfermer dans une étroite prifon. Voilà
l'avant fcène.
ACTE I. Axiane veut venger fon père &
fon amant. Ali , qui feint d'être dans les
intérêts du malheureux Mirza , lui a promis
Hiftoire de Nader- Chah , ou Thahmas-Kuli-
Khan , traduite d'un manufcrit Perfan , par M.
Williams-Jones , Membre du Collège de l'Univerfité
, à Oxford , 1770.
DE FRANCE. 127
de faire décider l'armée en fa faveur. Elle
fait part de ce projet à Fatime , fa confidente.
Nadir , qui furvient , lui apprend que
fi elle a perdu l'efpérance de s'unir à fon
amant , une autre main bientôt viendra
s'offrir pour elle : il lui ordonne en conféquence
d'aller attendre en paix fa volonté
fupreme. Cette main qui doit bientôt s'offrir
à Axiane , eft celle de Nadir lui-même.
L'ufurpateur brûle en effet du plus violent.
amour ; dévoré de remords , voyant partout
du fang , entendant par- tout la voix de
fes victimes , les tourmens de fon coeur ne
s'adouciffent qu'à la vue de la Princeffe : il
eft réfolu à Pépoufer. C'eft à Morad , un
de fes Chefs , qu'il fait cette confidence .
Cependant Ali vient annoncer que quelques
Provinces fe révoltent ; Nadir le charge de
les réduire , & fort en le confirmant dans le
grade de Général de fes armées .
ACTE II . C'eſt dans la première fcène de
cet acte qu'Ali explique fes deffeins à
Morad , fon confident , & qui le fert er
trahilfant Nadir , dont il a fu conferver la
confiance. Dans la fcène fuivante , il renouvelle
entre les mains d'Axiane fes proteftations
de zèle & de fidélité : tout le fuccès de
l'entrepriſe dépend , dit- il , de l'obéiffánce
que les conjurés auront pour fes ordres ;
Mirza peut , en avouant devant eux fon
projet , les décider à cette obéillance : on
vient d'ouvrir fa prifon , il va paroître aux
yeux de la Princeffe , c'eft à elle à le déter-
Fiv
128 MERCURE
*
miner. I fort pour hâter le moment de
leur explication , Mirza conduit par Sélim ,
éprouve un plaifir douloureux quand il retrouve
fon amante tendre & fidelle ; elle
lui annonce la fin de fes maux , & la chûte
prochaine de fon perfécuteur. A ce difcours
Mirza frémit ; il cherche à attendrir
Axiane en faveur de fon père ; elle eft fur
le point de céder quand Ali vient, & appuie
fes projets par le tableau de tous les
dangers auxquels Mirza expofe, lui , fes amis
& la maîtreffe elle-même , s'il ne veut pas
leur donner fon aveu. Vous me déterminez ,
dit le Prince ; il confent à paroître devant
les conjurés : Ali fe difpofe à les raffembler.
ACTE III. Tous les Chefs de la Conjuration
font réunis en préſence de Mirza. Ali
leur ordonne de s'engager , par ferment , à
venger le jeune Prince. Celui - ci l'interrompt;
& , s'adreffant aux Conjurés : oui ,
dit-il , par le ciel vengeur des crimes , &c.
Jurez-moi...
LES CONJURES.
Nous jurons...
MIRZA.
De refpecter mon père , &c.
Les Conjurés furpris font preffés par l'élo-
* Lepremier de ces Rôles eft joué par M. Monvel
avec un talent qui tient autant aux qualités de
l'ame,qu'à celles de l'efprit. Nous devons auffi des
éloges à M. Florence , qui joue le rôle de Sélim avec
beaucoup d'in térêt.
DE FRANCE. 129
quence filiale du jeune Prince , qui finit en
leur rappelant qu'ils ont tous des fils , & en
leur demandant ce qu'ils doivent en attendre,
eux qui ont pu defirer qu'un fils confentît
à l'affaffinat de fon père. Ils fe laiffent
attendrir , & renoncent à leur affreux deffein .
On annonce l'arrivée de Nadir ; Mirza fe
promet de l'attendre . Ali , qui ne doute pas
que ce ne foit dans l'intention de lui dévoiler
la Conjuration , le fait entraîner par
Sélim. Nadir , demeuré feul avec Axiane ,
lui parle de fon amour & du projet qu'il a
conçu de lui donner la main. La Princeffe
feint un moment de douter que Nadir
brûle d'une véritable paffion : quand la
réponſe de l'Ufurpateur l'a convaincue de
toute l'ardeur de fa flamme , elle l'accable
de tout fon mépris , lui déclare que puifque
c'eſt un tourment horrible que celui d'être
haï de l'objet que l'on aime , elle , fon père
& fon amant font vengés ; enfin , que fi elle
confentoit à lui donner la main , ce ne feroit
que pour lui porter des coups plus
certains. Nadir excufe avec peine cet emportement
; il la fait fortir , en l'engageant
à fonger que Nadir , pour la première fois ,
differa de punir. A peine eft- elle fortie , que
Selim vient , au nom de Mirza , demander à
J'Ufurpateur qu'il lui foit permis d'embrasfer
fes genoux. Nadir s'indigne ; il demande à
Sélim s'il ne fe fouvient pas de l'arrêt de
mort porté contre celui qui doit prononcer
devant lui le nom feul de Mirza.
Fv
130
MERCURE
Prenez ma tête , dit Sélim ; mais comment
refifter aux pleurs de votre fils ? Le Prince
ne demande qu'à parler à fon père , à lui
prouver fon innocence ; enfuite il retournera
dans fa prifon , pour y achever
fa misère. Nadir confent à écouter le Prince,
& fait donner l'ordre de le lui amener.
ACTE IV. La Conjuration eft fur le point d'é
clater; il eft effentiel qu'Axiane vienne échauf
fer les coeurs, & les exciter à la vengeance : lå
préfence eft d'autant plus capable d'animer les
foldats , que toute l'armée n'ignore pas qu'elle
dût époufer l'infortuné Mirza ; mais il eft elfentiel
encore que fon mépris ne porte pas le
courroux de Nadir aux dernières extrémités
avant le moment décifif. Axiane confent à
tout. Le Tyran rentre , précédé d'Ali , auquel
il ordonne de marcher fur le champ à
la tête de fes troupes contre les révoltés . H
affure Axiane qu'il n'a point renoncé à l'efpoir
d'obtenir fa main ; que fi elle aime
encore fon père & fa Patrie , elle faura
fe rendre à fes voeux. La Princeffe affecte
alors la plus grande modération , & ſe
retire en lui difant : Demain , Seigneur ,
demain vous me connoîtrez mieux. Le calme
d'Axiane trompe le Tyran ; il croit que
fon coeur commence à fe laiffer fléchir.
En conféquence de l'ordre donné par Nadir,
Sélim conduit Mirza auprès de lui. L'Ufurpateur
écoute d'abord fon fils avec le fangfroid
d'un Defpote ; mais à ces mots : je
viens fauver vos jours , Nadir s'inquiète ; il
DE FRANCE. 131
interroge fon fils , qui lui dévoile le projet
de la conjuration, fans vouloir lui en nommer
le principal chef. Il lui confeille feulement de
s'affurer de fon Armée & de fes Généraux. A
cet avis , Nadir ne peut méconnoître Ali ; il
ordonne à Morad de s'en faifir. Tandis que
celui - ci , toujours trahiffant fon maître ,
feint d'aller accomplir fon ordre , Mirza
tente de rappeler fon père à l'humanité ; il
lui rappelle les devoirs des Princes , lui offre
l'image des fentimens que fait naître la préfence
d'un Roi qui n'infpire que la terreur
& l'engage à fe faire aimer. Pénétré de la
magnanimité de Mirza , Nadir lui apprend
que ce père barbare , pour la confervation
duquel fa voix s'eft fait entendre du
fond de fon cachot , ce cruel , qui a femé
fes jours d'horreur , eft encore fon rival.
Combat entre le père & le fils , qui veulent
tour-à-tour faire l'un pour l'autre le facrifice
de leur tendreffe. Ce combat eft interrompu
par l'arrivée du traitre Morad. Ali
eft à la tête de l'Armée , la révolte eft générale
. Nadir veut feulement fe montrer aux
mutins , & les forcer à rentrer dans leur
devoir. Il fort , & fon fils ne regrette la
lumière qu'il a perdue , que par le défeſpoir
qu'il éprouve de ne pouvoir voler à la défenfe
de fon père.
ACTE V. Nadir n'a plus de reffources .
Seul dans fon palais , abandonné de tous fes
fujets , prêt à voir brifer les portes de fa retraite
, il n'attend plus qu'une mort fans ven-
F vj
132
MERCURE
geance. Un feul être fe préfente ; il fait éclater
tout l'intérêt qu'il prend au fort du Roi,
& cet être eft Mirza , ce fils fi malheureux
d'un père injufte , mais toujours pénétré pour
lui du plus fidèle attachement . A peine a- til
reconnu la voix de Nadir , que les Conjurés
entrent , conduits par Ali. Le Tyran
s'arme , marche au-devant d'eux , les accable
de reproches , & leur dit enfin :
Traitres , que d'entre vous le plus hardi s'avance ;
Je ne veux , contre lui , que ce bras pour défenſe.
L'afpect de leur Souverain rappelle les Conjurés
à leur devoir ; ils fléchiffent le genou
devant leur maître , qui confent à leur pardonner.
Ali avoue fon projet : né du fang de
Nadir , il a , comme lui , defiré la grandeur
fuprême ; trahi par les fiens , la mort ne
l'étonne point , & il fort déterminé à attendre
des bourreaux. La retraite de ce Prince
eft fuivie de l'entrée de Sélim , qui apprend
la mort d'Axiane . Cette Princeffe étoit au
centre de l'Armée , lorfque Nadir , fuivi de
quelques-uns de fes amis fidèles , a tenté
d'appaifer ou de repouffer l'audace des rébelles
; un coup de fabre eft venu par hafard
la frapper ; elle eft tombée fans vie .
A cette nouvelle , Mirza , qui , jufqu'alors ,
avoit été le fils le plus refpectueux & le fujet
le plus fidèle , laiffe éclater contre fon père
des tranfports qui lui font infpirés par le défeſpoir
; il lui demande la mort , arrache un
poignard fufpendu à la ceinture de fon conDE
FRANCE.
133
fident Sélim , & meurt en affurant Nadir de
toute fa tendreffe . Cette affreuſe cataſtrophe
bouleverſe l'ame du Tyran ; fes remords fe
réveillent avec une fureur nouvelle dans
fon délire , il croit appercevoir l'ombre de
Thamas ; il la voit arracher de fon fils les
entrailles fumantes ; il lui offre tout fon
fang en expiation du fien qu'il a verfé , &
fe poignarde fur le corps de Mirza . *
:
Telle eft l'analyse exacte de cette Tragé
die , vantée à outrance avant la première
repréſentation , & déchirée enfuite, dans le
Journal général de France , avec un acharnement
dont il eft peu d'exemples . Ces deux
excès font également funeftes aux progrès des
Arts l'un d'eux peut au moins être excufable
en quelque manière , mais l'autre fera
toujours condamné & condamnable aux
yeux de ceux qui aiment la Littérature , &
pour leurs jouiffances , & pour fa gloire.
Quand cefferont- ils donc ces excès d'éloge
& de blâme qui rendent tour -à- tour le Public
ou trop indulgent , ou trop févère ?
* Ce cinquième Acte a été changé depuis la première
repréſentation , ainfi que quelques détails des
autres. Pour ne parler que de celui - ci ; au moment
où les Conjurés rentroient dans leur devoir , Nadir
ordonnoit qu'on emmenât Ali , & ce Chef fe retiroit
fans mot dire. Axiane , foutenue par Fatime , &
percée d'un coup mortel , venoit accufer Nadir de
La mort, expiroit , & Mirza mouroit de douleur aux
pieds de fon amante : le refte , comme on le voit
aujourd'hui.
134
MERCURE
Nous l'avons déjà dit , de l'enthouſiaſme
exagéré, ou du dénigrement ridicule , voilà
les feules caufes des jugemens que l'on
porte aujourd'hui fur les Ouvrages de
tous les genres. Froid à la première repréfentation
de Nadir , porté à la févérité
par les louanges outrées que l'on avoit
données à ce te Tragédie , le Public ſembloit
avoir cublié qu'il avoit à juger la première
production dramatique de M. Dubuiffon .
A la feconde , échauffé , animé par l'injustice
indécente qui avoit dicté le jugement d'un
anonyme , qui craint , non fans cauſe , de fe
faire connoître , il a porté les applaudiffemens
jufqu'à la rage, * & fembloit , en les
multipliant , prendre plaifir à humilier
l'Anonyme indifcret , qui , depuis quelque
tems , fe faifoit lui même un jeu de contredire
les arrêts du Public les moins équivoques.
Loueurs impertinens ou cenfeurs téméraires
, a dit le divin Molière ; nous en fommes
encore- là , & dans un pareil chaos , que
deviendront les Arts qui ont tant honoré la
France ?
Pour nous , qui nous fommes fait une
loi d'être juftes , fermes , mais décens &
honnêtes ; nous qui penfons ( avec raifon
* Cette expreffion , dont nous nous fommes déjà
fervis dans une note du dernier Mercure, a caufé , nous
écrit-on , de très-fingulières interprétations : nous
n'en fommes pas furpris ; mais perfonne ne connoîtil
donc ce mot d'un ancien ? Adfoenitendum properat,
citò quijudicat.
DE FRANCE. 135
fans doute ) que le feul moyen de s'honorer
dans la carrière de la critique , eft de ne jamais
abandonner la caufe du goût , de la
raifon , & de ne s'écarter jamais des bornes
que la décence a pofées elle même , nous
avouerons que la Tragédie de Nadir mérite
de grands reproches , qu'elle péche quelquefois
contre le coftume des moeurs orientales ,
qu'on y trouve beaucoup de réminifcences ,
que l'Auteur paroît s'être livré trop fouvent
à une facilité prefque toujours dangereuſe ;
mais aufli nous devons dire , & nous difons
qu'elle annonce de la fenfibilité , de la chaleur
, de la flamme , en un mot , le germe
d'un talent qui donne des efpérances. Quand
cette Tragédie fera imprimée , nous préſenterons
des détails &des preuves.
Nous ignorons fi le fujet qu'a choifi M.
Dubuiffon , a été traité avant lui par plufieurs
Auteurs Dramatiques. Quelques recherches
que nous avons faites , nous n'avons pu
découvrir qu'une feule Tragédie dont Nadir
ait fourni la Fable. M. l'Abbé Rives , homme
auffi honnête qu'éclairé , nous en a remis un
exemplaire d'après lequel nous allons donner
l'extrait que nous préfentons à nos Lecteurs.
Toutes les Dramaturgies que nous
avons compulfees , ne nous en ont offert que
le titre , & nous allons en donner l'extrait .
* C'eſt encore à M. l'Abbé Rives que nous devons
la connoiffance de l'Hiftoire Perfane , dont
nous avons tiré la notice qui fe trouve à la fin de
cet Article .
136 MERCURE
La Mort de Nadir ou de Thamas- Kouli
Kan, Ufurpateur de l'Empire de Perfe ,
Tragédie dédiée à fon Excellence M. le Baron
d'Aylva. Maeftricht , 1772 , par P. F. D.
Clavel , Volontaire au Régiment des Mineurs
, au ſervice de Leurs Hautes Puiffances.
Les Perfonnages de cette Tragédie font ,
Nadir , Ufurpateur de l'Empire de Perfe ;
Ali , Coufin de Nadir; Aldire , fille de Thamas
, dernier des Sophis ; Caffum , Athémadoulet*
; Mouhamet,Commandant les Gardes
Abſchardz ; Abbas & Topal , Officiers du
même Corps ; Maurli , l'un des Confidens
de Nadir , Cephife , fille de Caffum , rivale
d'Aldire ; Fatime , fuivante de Céphife.
ACTE I. La ville d'Ifpahan a levé contre
Nadir l'étendard de la révolte. Nadir a quitté
fa Capitale pour ſe rendre à fon camp , où
il réclame la fidélité des principaux Chefs
de fon Armée. Aldire l'a fuivi. Cette Princeffe
a fu lui infpirer la flamme la plus vive ,
mais il n'en eft point aimé. Les mépris d'Aldire
lui font foupçonner qu'un rival heureux
lui ferme le coeur de fa Maîtreffe .
Forcé de fe livrer à des foins plus importans
que ceux d'une paffion malheureuſe ,
il quitte pour quelques inftans Aldire , &
la laiffe avec Céphife. La Princeſſe avoue à
cette dernière qu'elle eft animée de la
* Cette dignité fe rapporte à celle de premier
Miniftre en France.
DE FRANCE. 137
plus forte haine contre l'Affaffin de fon
père , & qu'Ali a touché fon coeur. Céphife
, qui aime cet Ali , feint de ne pouvoir
entendre plus long- temps des difcours
dont l'honneur de fon Souverain eft bleffé :
elle aceufe la princeffe de haute trahison
auprès de Maurli , fon Amant dédaigné ,
qui , fur quelques mots , foupçonne Ali
d'être d'intelligence avec Aldire , & fe
promet , malgré les menaces de Céphiſe ,
d'en inftruire l'Empereur.
ACTE II. Ali s'eft rendu au camp de Nadir :
fon premier foin eft de voir la Princeffe , &
de l'engager à profiter de la révolution qui l'ar
rache pendant quelques inftans au férail , pour
fuir avec lui. Mouhamet , qui furvient , s'oppoſe
à ce deſſein , & s'engage enfuite dans
le projet qu'Ali a conçu de maffacrer le
Tyran , & d'ufurper fon trône. A l'arrivée
de Nadir , tous les perfonnages évitent fa
préfence ; Céphife lui fait part de ce qu'elle
a fu de la prétendue conjuration , & par un
retour de tendrelle , cherche à excufer
Ali , mais en vain. L'Ufurpateur ordonne à fes
Gardes dels'emparer de ce Prince & d'Aldire.
ACTE III. Abbas & Mouhamet gémiffent
fur les crimes du Tyran , & fe pénètrent mutuellement
de la néceffité d'en délivrer la
Perfe. Mouhamet fe charge d'en amener les
moyens. Dans la Scène fuivante , confulté
par l'Empereur fur ce que le crime d'Ali
exige de rigueur , il l'engage à la clémence ,
tandis que Calfum l'invite à la févérité. Satis
118
MERCURE
fait du zèle de fes Confidens , il voit arriver
fes victimes , & les interroge fur leurs projets.
Ali nie d'abord la confpiration ; mais bientôt
tremblant pour les jours d'Aldire , que le
Tyran eft prêt à poignarder, il avoue tout.
De cet aveu réfulte entre les deux amans
une fcène où chacun d'eux veut tour- à- tour
être le feul coupable. Nadir les fait charger
de chaînes : le defir feul de connoître leurs
complices , a fufpendu fa vengeance ; il le
déclare à Mouhamet , qui l'exhorte à tourner
les forces contre les rébelles d'Ifpahan ,
à faire marcher fon armée contre cette
ville , à ne conferver que la garde des Abfchardz
près de lui , jufqu'à l'inſtant où fes
fils qu'il a mandés doivent arriver. Nadir
fort avec lui , après avoir adopté cet
avis.
ACTE IV. Nadir fent pour la première
fois fon coeur porté à la clémence ; il charge
Caffum , fon Miniftre , d'apprendre à fon
coufin Ali que s'il confent à renoncer à la
Princeffe Aldire , à époufer Céphife , fa
grâce eft prononcée , à condition encore que
la fille de Thamas acceptera fon trône &
fa main. Tandis que Caffum exécute l'ordre
-de fon Maître , Céphife vient folliciter la
pitié de Nadir pour Ali ; le Tyran promet
de fufpendre fes coups. On amène Ali ;
Nadir l'inftruit de fes intentions , & le
quitte au moment où l'on conduit la Princeffe
auprès de fon amant. Ali fait quelques
efforts pour l'engager à céder aux proDE
FRANCE.
139
pofitions de Nadir ; elle s'y refufe avec courage
; fon refus livre Ali au plus affreux
defefpoir ; les excès auxquels il s'abandonne
bouleverfent tous fes fens : elle s'évanouit ;
on l'entraîne.
ACTE V. Les fils de Nadir font arrivés au
camp ; mais Mouhamet , qui n'a point perdu
de vue le deffein de détrôner l'Empereur,
a fait marcher l'armée vers Ifpahan ; Nadir
n'a plus pour fa défenfe que la Garde des
Abſchardz , entièrement dévouée à ſon Chef.
Déchirée par fes remords , Céphife vient
avouer à Nadir la calomnie qu'elle a employée
pour fe venger de fa rivale Aldire.
Le Tyran la repoufle , & ne veut pas croire
à la vérité de fon aveu. Ali & la Princeffe ,
enchaînés comme de vils criminels , ne confentent
point à brifer les noeuds de l'Amour
qui les unit ; ils invoquent la mort . Nadir
Teve fur eux fon poignard , quand on lui
annonce que fes foldats fe font revoltés. Il
abandonne un inftant fes victimes ; il fort
pour appaifer le tumulte. A peine eft il
arrivé , que tous les bras fe rournent contre
lui fes fils , Caſſum & Maurli , embraffent
fa défenfe. Bientôt ils fuccombent fous le
nombre de ceux qui les attaquent avec
fureur. Céphife elle-même eft tuée en vou
lant guider les pas de fon père percé de
coups . Enfin , Mouhamet plonge fon poignard
dans le coeur de Nadir. Tous ces événemens
font rapportés dans differens récits faits par
Mouhamet , Abbas , Topal & même par
140 MERCURE
Fatime. Ali s'empare du Trône , & époufe
Aldire.
>
Nos Lecteurs fentiront facilement , à la
lecture de cette Analyfe fidelle , que fi la
Tragédie de M. Clavel eft extrêmement
médiocre la première idée en eft affez
bien apperçue ; les moeurs du pays y font
exactement obfervées ; le caractère de Nadir
eft vrai , c'eſt-à - dire , fidèle à ce que l'Hiftoire
en rapporte , & la Fable en général a
de la vraisemblance. Le caractère de Céphife
eft odieux ; celui d'Ali eft abfolument nul ;
mais fous la plume d'un Écrivain exercé ,
la plus grande partie des défauts de cet
Ouvrage auroit pu difparoître. Malheureufement
M. Clavel , fi on peut prononcer
d'après cette production , n'eft qu'un trèsmédiocre
Écrivain , pour ne pas dire plus ;
& fes connoiffances Dramatiques font à la
hauteur de fon ſtyle.
L'étendue extraordinaire de cet article
nous force à remettre au prochain Numéro
les articles des autres Spectacles
DE FRANCE. 141
SOCIÉTÉ DE MÉDECINE.
LA Société Royale de Médecine a tenu , le Mardi
29 Août 1780 , au Louvre , la Séance publique dans
l'ordre fuivant :
Après la diſtribution des Prix , & les annonces des
nouveaux Programmes , qui ont été faites par M.
Vicq-d'Azyr , Secrétaire perpétuel , M. Hallé a lu
un expofé des expériences qu'il a tentées conjointement
avec MM . de Juffieu , de la Louette & Jeaurat
, pour déterminer les propriétés d'un Remède
nouveau , propre au traitement de la Galle , confiftant
en une préparation de la plante appelée Dentelaire.
M. Vicq-d'Azyr a lu enfuite l'Eloge de M. Le Roy ,
Affocié ordinaire , mort en Décembre 1779. On a
entendu la lecture d'un Mémoire fur le traitement
adminiftré par MM. Defperrières , Andry , Vicqd'Azyr
, de la Louette & Thouret , à 16 perfonnes
mordues par un chien enragé à Senlis . On a fait la
lecture d'un Mémoire fur les propriétés médicales de
l'Aimant , par MM. Andry & Thouret. M. Vicqd'Azyr
a lu l'Éloge de M. Bucquet , Affocié ordinaire
, mort en Janvier 1780. La Séance a été terminée
par la lecture d'un Mémoire de M. Cornette,
fur une nouvelle manière de préparer les favons acides
, & fur les effets de fes fubftances nouvellement
découvertes, qui n'avoient point encore été employées
en Médecine.
142 MERCURE
VARIÉTÉ S.
LETTRE de M. ROUCHER à MM. les
Rédacteurs du Mercure.
De Montfort-L'Amaury , le 29 Août 1780.
MESSIEURS ,
Il s'eſt déjà répandu furtivement dans Paris & dans
les Provinces , une contrefaçon en 2 vol. in - 12 du
Poëme des Mois , portant à la tête du premier volume,
à Liége , chez Lemarié , à la Couronne , fous
la Tour de S. Lambert ; & à la fin du deuxième , fini
d'imprimer , pour la troisième fois , le 2 Juin 1780,
Si cette Édition étoit conforme aux deux Éditions
faites à Paris , je me tairois , bien convaincu de l'inutilité
d'une réclamation contre un brigandage étranger
, que toute la vigilance des Magiftrats ne peut
réprimer ; mais l'Éditeur ne s'eft pas contenté de violer
les droits facrés de la propriété ; il a mutilé , tronqué
, altéré l'Ouvrage, en le réduifant à moitié, fans"
toutefois en avertir le Public , qui , en achetant fa
contrefaçon , croit acquérir l'Ouvrage tel qu'il eft
forti de mes mains. Parmi les morceaux de Profe
confidérables qu'on lit dans les Éditions originales ,
on avoit diftingué , Meffieurs , une Differtation fur
le Divorce , une autre fur l'Efclavage des Nègres ,
une troifième fur la Poéfie Hébraïque , & fur- tout
quatre Lettres de M. J. J. Rouffeau , qui n'avoient
pas encore été publiées. Le Contrefacteur les a fait
difparoître. Ce n'eft pas tout , Meffieurs : il m'a imprimé
avec tant de mal-adreffe , qu'il a confervé des
remarques entières où je renvoie à d'autres remarDE
FRANCE. 143
ques , & ces dernières fe trouvent fupprimées . Enfin,
il feroit trop long de dénoncer toutes les infidélités
de cette contrefaçon. Mais comme le Public pourroit
croire que j'ai donné moi-même une nouvelle Édition
corrigée , je me crois obligé de le détromper ,
en le prévenant que mon intention eft & fera toujours
de laiffer vivre ou mourir l'Ouvrage , fans jamais
rien changer ni à fes défauts , ni à fes beautés ,
s'il y en a quelques-unes.
J'ai l'honneur d'être , &c.
ROUCHER .
P. S. Le petit nombre de MM. les Soufcripteurs
qui n'ont pas encore envoyé chez M. Piffot , Libraire
, quai des Auguftins , pour retirer leurs Exemplaires
, font prévenus qu'on les attendra encore juf
qu'à la fin du mois de Novembre prochain , mais
que, paffé ce tems , le Libraire difpofera de ce qui
lui refte de l'Édition in-4° ,
ANNONCES LITTÉRAIRES.
On a mis fous preffe , à l'Hôtel de Thou , rue des N
Poitevins , les Nouvelles Découvertes faites par les
Ruffes entre l'Amérique & l' Afie , depuis 1745. Vol .
in- 4° . orné de Cartes & de Planches. Ouvrage traduit
de l'Anglois de M. Coxe.
Lettres écrites de Portugal , fur l'état ancien &
actuel de ce Royaume , traduites de l'Anglois , fui .
vies du portraithiſtorique de M. le Marquis de Pombal
, in- 8 ° . A Paris , chez Cellot , Imprimeur- Libraire
, rue Dauphine.
Le Teftateur Légataire , ou le plus Fou , Comédie
en un Acte & en vers. A Paris , chez le même
Libraire,
144
MERCURE
2
La France Illuftre , ou le Plutarque François ,
par M. Turpin , in-4° . troisième Soufcription , N °.
contenant l'Hiftoire de Sully , Miniftre & Maréchal
de France. A Paris , chez l'Auteur , Maiſon
du fieur Deflauriers , Marchand de Papier, rue Saint- ›
Honoré.
Les Quatre Chapitres , Brochure in- 89 . Prix,
1 l . 10 f. A Paris , chez Morin , Imprimeur- Libraire,
rue S. Jacques .
Tome XVIII de l'Hiftoire Univerfelle Angloife ,
nouvelle Traduction. A Paris , chez Moutard , rue
des Mathurins.
Traité fur les Procédures de toutes les Juridictions
de l'Enclos du Palais , par M. Légier. Vol. in- 8 ° .
Prix , 5 1. br. A Paris , chez Cloufier , Imp . Lib. rue
de la Harpe.
TABLE.
EPITRE à M. de C * , 97 Lettres & Arts en France ,
Le Dialogue , Conte , 101

118
124
141
Suite de la Notice des Ouvra- Comédie Françoife
ges de M. l'Abbé de Con- Société de Médecine ,
dillac , 103 Lettre de M. Roucher à MM.
Enigme & Logogryphe , 116 les Rédact. du Mercure, 142
Hiftoire de la République des Annonces Littéraires ,
APPROBATIO N.
143
J'ai lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 16 Septemb. Je n'y ai
lien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion. A Paris ,
ae 15 Septembre 1780. DE SANCY.
2
Jer . 135.
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 23 SEPTEMBRE 1789.
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
A Mdc B **
VERS
pour la Fête de Ste Sufanne
fa Patrone.
Vous portez à bon droit le beau nom de Sufanne.
Sufanne , ainfi que vous , eat l'art un peu profane
De plaire & d'infpirer l'amour & les defirs .
La vieilleffe , réduite à l'honneur d'être fage ,
Retrouve à vos genoux plus que des fouvenirs.
L'adolefcence y prend l'ufage des foupirs ;
Tout s'empreffe à vous rendre hommage;
Et près de vous il n'est qu'un âge:
C'est toujours celui des Plaiúirs.
( Par M. de Saint- Ange. )
Sam. 23 Septembre 1780. G
146
MERCURE
ÉPITRE adreffée à une Femme jeune &
jolie par fon Amànt , qu'elle accufõit
d'indifcrétion , & à qui elle avoit foutenu
dans un moment de dépit , que l'indifcret
& l'infidèle étoient également coupablés
O Vous qui fîtes mon bonheur
Vous , qui régnez encore dans mon coeur ,
Tandis que je fuccombe aux efforts de l'Envie ,
Et qu'en butte à la Calomnie ,
D'amant chéri , je deviens à vos yeux ,
Peut-être , un coupable odieux ;
Permettez- moi de combattre un ſyſtême
Que vous défendiez l'autre jour ;
Quand on fait aimer comme j'aime ,
On peut raifonner fur l'amour.
Vous comprenez dans le inême anathême ,
Et l'infidèle & l'indifcret.
Réfléchiffez fur cet arrêt ,
Vous allez convenir de votre erreur extrême.
Coupables tous les deux , leur crime eft différent.
On peut être indifcret par excès de tendreffe ;
On fe trahit quand on eft trop amant .
Mais l'infidèle , oubliant fa promeffe ,
Parjure & cruel à la fois ,
De l'amour , du ferment brave toutes les lois ,
Infulte à fon amante , & rit de fa foibleffe,
WIRKFORCA
ZEGLA
}
:
>
DE FRANCE. 147
Convenez , en voyant ce fidèle tableau ,
Que l'indiferet eft bien plus pardonnable :
De la prévention déchirez le bandeau ;
Soyez auffi jufte qu'aimable.
Jugez-moi de fang froid ; mon fort eft dans vos mains
J'ignore quels feront déformais mes deftins ;
Mais à vos volontés je ne fuis point rébelle ;
Et quel que foit votre décret ,
Vous avez fait un indifcret ,
Vous ne ferez jamais un infidèle .
( Par un Officier de Dragons. )
LE FABLIER , Conte.
QUI s'attache à de grands Seigneurs
Eft bientôt au rang des eſclaves.
On perd la liberté , même avec les meilleurs.
L'homme d'efprit pourtant allège fes entraves.
Le G.... en cite un trait puifé chez nos ayeux
Que j'ai trouvé toujours affez ingénieux.
UN pauvre Fablier , chéri dans fa Province , !!
Crut augmenter fa gloire en s'attachant au Prince.
On lui fit quelques dons , on l'accueillit très -bien. ' '?
Mais il fallut en tout à fon maître complaire ,
Étudier les goûts , y conformer le fiengo
Et ne plus fe livrer à fon vrai caractère .
Quand il vouloit conter , le Prince avoit affaire.
Et quand il eût voulu fe taire , daq
G #
148 MERCURE
Il falloit un Fabel ; on le lui demandoit
Trifte ou gai , noble ou fimple , ou d'amour , ou de
guerre ,
Tel qu'alors on le defiroit ,
Et d'un tout autre ton qu'il n'eût voulu le faire.
Une nuit qu'il dormoit affez profondément,
Un Ecuyer accourt , l'éveille brufquement ,
Et tout effoufflé vient lui dire
Que le Roi ne dort pas ; que pour le confoler
De l'ennui d'être au lit fans pouvoir fommeiller ,
Il veut un Fabliau qui le faſſe bien rire,
Le conteur en bâillant fe rend auprès du Roi ;
Et pour fe difpenfer de narrer une hiftoire ,
Allègue que le fomme abforbe fa mémoire,
Il fallut obéir , raconter malgré foi ,
Chercher des tours plaifans pour animer fa fable ,
Et fur-tout être gai ; car c'eſt chofe notable.
SIRE , il étoit , dit-il , un homme en nos cantons
Qui n'avoit guères dans fa bourse
Que nonante fols d'or, Et pour toute refſource
Il acheta deux cent moutons .
Il penfa qu'en terre étrangère
Il les vendroit bien mieux , & qu'il y pourroit faire
Un plus heureux emploi de fon habileté ;
Car c'étoit un matois plein de dextérité.
Le lendemain du jour qu'il quitta fa chaumière ,
Il trouve fur fa route une large rivière :
Un feul petit bateau fert à la traverſer,
)
DE FRANCE. 149
Il-y- mer deux moutons : le Batelier s'apprête
Très-longuement à les paffer....
A ces mots , le Conteur s'arrête.
Eh bien , dit le Monarque , eh bien , qu'est- ce que fit
Ce matois de Berger ? — Je vous ai con:é, Sire ,
Que la rivière eſt large & le bateau petit ,
Que l'épais Batelier eft lent à le conduire.
Les moutons font au moins deux cents ;
Avant de les paffer il faudra bien du temps.
En attendant , dormons , Sire , daignez me croire ;
Demain je vous dirai le reſte de l'hiftoire.
Le Roi fe mit à rire ; & depuis ce récit ,
Il lui permit du moins d'être libre la nuit.
( Par le Frère Paul. )
LE ROSSIGNOL ET L'ALOUETTE ,
Fable.
UN E Alouette , au haut des cieux ,
Chantoit tant que c'étoit merveille.
Sa voix ayant choqué l'oreille
Du Roffignol harmonieux :
Ne montes- tu fi . haur , lui dit -il , dans la nue
Que pour n'être pas entendue ?
QUE dire à maint Auteur
Dont la verve indifcrette
Dans le vuide des airs égare le Lecteur ?
Ce que le Roffignol difoit à l'Alouette .
( Par M. le Bailly. )
G
150
MERCURE
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
LE mot de l'Enigme eft Tambour ; celui
du Logogryphe et Moutarde , où ſe trouvent
mort , outarde و
د
ratdatemaureر
dot , Rome , rame , tour en differentes acceptions
, amour or , dôme , doute , Omar ,
dater 2 doter muer
و
tome , atome , route ,
eau j mer , mất , rốt ở ame.
ÉNIGM E.
Ecii, par moi naiffent les roſes ;
Tar moi naît le feuillage épais
A l'ombre duquel tu repofes
Quand Phébus brûle nos guérêts.
ر
Veux-tu me voir fous d'autres traits ? ...
Charmante Églé , point de colère ;
Conviens- en ; lorfque , téméraire ,
Aux lys fur ton teint répandus
J'ofe difputer une place ,
Le deuil où me met ta difgrâce
Te vaut une beauté de plus .
T'avoûrai-je encor mon audace ?
Changeant de nature & d'emploi ,
Quand tu mets un habit de chaſſe ,
A tes attraits je fais la loi .
( Par Mde …………. à Valence , en Dauphiné. )
DE FRANCE. 151
LOGOGRYPHE.
SUBSTANTIE ,
༢ ཟླ་ ག
UBSTANTIF , adjectif, maſculin ou femelle ,
Deux confonnes avec une fimple voyelle
Te diront mon fecret , fais- en un juſte emploi.
Je couronne fouvent le plus mauvais Ouvrage ;
Leplus favant Auteur , foumis à mon ufage ,
Reçoit le même honneur , & fe tait avant moi.
De mes nombreux effers , quelle eft la différence !....
En affaire après mei , foupire le client ;
Dans les plus grands repas j'afflige le friand.,
Je te choque , Lecteur , eh bien , punis l'offenſe ;
En me coupant la queue , affouvis ta vengeance.
Renverfes-tu mon chef? j'embellis ton jardin.
Je changerois encor..... mais il faut une fin .
( Par M. Prévost Demoka , Américain. ,
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
HISTOIRE des Hommes , ou Hiftoire
Nouvelle de tous les Peuples du Monde
Partie ancienne. Tome IV.
J
L'ES Anciens , fi dignes d'être nos mo
dèles , n'ont point fongé à peindre l'homme
de tous les fiécles & de toutes les nations ;
le feul Ouvrage qu'ils nous aient laiflé, &
Giv
152
MERCURE
où cette grande idée fe falfe preffentir , ne
nous eft parvenu que mutilé : c'eft la Bibliothèque
Univerfelle de Diodore.
Quand on perd de vue les beaux jours de
Fantiquité , les chef- d'oeuvres difparoiffent ,
fur-tout en hiftoire ; il y a , à cet égard , un
vuide immenfe entre le fiécle d'Augufte &
le fiécle de Louis XIV.
Depuis cette dernière époque , des Écri
vains laborieux ont raffemble péniblement
les annales éparfes de toutes les nations ;
mais ces compilations indigeftes ne font
point l'Hiftoire des Hommes.
L'Italie , qui écrit tant de Volumes fur les
Beaux- Arts qu'elle néglige , n'a point d'Hiftoire
Univerfelle.
L'Allemagne , dont les Savans ont défriché
heureufement les landes hiftoriques & chronologiques
de tous les âges , n'a point d'Hif
toire Univerfelle.
L'Angleterre , malgré l'efprit de Philofophie
qui l'anime , n'a écrit avec fuccès que
fes propres annales.
Plus heureufe que le refte de l'Europe ,
la France a produit le Difcours fublime de
Boffuet , l'Hiftoire Générale de Voltaire , &
P'Introduction à l'Hiftoire qui fait partie du
Cours d'Etudes de l'Abbé de Condillac ; mais
ces trois Ouvrages ne font pas de nature à
rendre inutile une Hiftoire des Hommes..
Les deux premiers ne forment point un
corps complet d'Hiftoire ; l'un termine fa
carrière à Charlemagne , & l'autre ne l'ouvre
DE FRANCE. 153
qu'à cette époque. Ainfi l'Hiftoire Univerfelle
de Bolluer n'eft pas finie , & celle de
Voltaire n'eft pas commencée .
Quant à l'Ouvrage de l'Inftituteur de
l'Infant de Parme , il n'a pas pour objet de
raflembler tous les faits pour en faire la
bale d'une Hiftoire des Hommes , mai☛
feulement d'y préparer par de grandes vues ,,
par une morale lumineufe , & par le tableau
rapide de nos moeurs & de nos cataſtrophes.
Il faut donc favoir gré aux Auteurs du
nouvel Ouvrage que nous annonçons , d'être
entrés dans une carrière qu'il ne dépendoit
qu'à ces trois grands Maîtres de ferier , &
d'avoir , après les trois Hiftoires Univer
felles , entrepris une Hiftoire des Hommes ..
Nous avons rendu compre , l'année der
nière , des trois Volumes de l'Hiftoire du
Monde Primitif. Les étrangers en ont fait
diverfes traductions , ce qui prouve que les:
Auteurs ont déjà rempli une partie de leur
objet , celui d'écrire pour tous les hommes.
L'Hiftoire d'Allyrie , que renferment les ;
deux nouveaux Voluines qui viennent de
paroître , eft de la même plume que l'Hif
toire du Monde Primitif..
On va juger fi les recherches de cet Ecrivain
, fur l'Empire de Ninas & de Sémira--
mis , ont le même intérêt que fon Voyage:
Philofophique dans le pays inconnu des
Atlantes , & s'il traite l'Histoire écrite avec:
autant d'intérêt qu'il a traité la Métaphyfique
de l'Hiftoire, 譬
Gov
MERCURE
151'Affyrie
L'Affyrie renfermoit dans fon fein trois
États diftingués ; la Monarchie de Ninive ,
celle de Babylone & l'Empire Mède , dont
les Souverains réfidoient à Ecbatane ; mais
ces trois Puiffances , tantôt réunies fous les
mêmes Princes , tantôt divifées & rivales
ayant toujours joué enſemble fur la fcène
de l'Antiquité, l'Hiftorien n'a pas cru devoir
couper le fil dramatique qui lie leurs Annales.
Après des recherches très- curieuſes fur
l'antique population de l'Affyrie , & fur le
Navigateur Oannés , dont le préjugé populaire
a fait un amphibie , l'Auteur vient à
l'Hiftoire de Bélus , le premier Souverain
connu de Babylone ; il le repréſente ( malgré
les préjugés reçus ) comme un Législateur
pacifique , occupé uniquement à faire la félicité
de la Nation. « On a cru , dit-il , que
vcece Prince , après avoir créé fon pays , s'oc
ور
cupa à l'étendre en ufurpant les Etats de
» fes voifins ; mais ce trait de demence héroïque
n'entroit pas dans fon caractère :
le Souverain qui travaille à rendre fes
» Sujets heureux , n'eft ni injufte ni féroce,
» & la Philofophie- pratique guérit toujours
» les Rois de la rage des Conquêtes. "
و ر
- ་
و د
Après avoir élevé une Statue au Philo
fophe Belus , l'Hiftorien renverfe de fon
piedeftal celle que les fècles avoient érigée
Ninus. En effet , à juger ce Prince , non
par la renommée, mais par l'effet , il fut
un tigre altéré de fang humain ; il fit gémir
3
DE FRANCE. 155
35 .
ور
fon Peuple & l'Afie entière fous fa longue
tyrannie. On a dit que ce Prince avoit
» réuni à fes Etats, l'Egypte , la Phénicie , les
deux Phrygies & toutes les Contrées qui
» bordent , foit le Tanaïs , foit les rives
» orientales de la Méditerranée & du Pont-
» Euxin ; c'eft encore un préjugé des fiècles :
» en admettant ce fait , il s'enfuivroit.que
» Ninus auroit fondé un Empire auffi éten-
" du que celui de Rome , au plus haut
" période de fa gloire ; mais il eft permis
» de douter de la vérité de ce récit . Un
Conquérant qui ne fait que crucifier les
» Rois , ne crée pas en dix-fept ans un Empire
qui coûte à la Patrie des Camille &
" des Scipion , fept cent ans de victoire
», & de vertus. »
و ر
ود
93
23
J.
93.
La vie de Sémiramis nous femble un des
morceaux les mieux faits de cet Ouvrage.
" On difoit Sémiramis fille d'une Syrène.
divinifée, nommée Derceto. Abandonnée à
fa naiffance dans un vafte défert , des Co-
» lombes lui tinrent lieu de mère ; les unes
lui apportoient du lait , ' les autres la ra-
" fraîchiffoient du vent de leurs ailes. Je
foupçonne que Sémiramis dût à fon Tro-
» ne toutes les merveilles qui illuftrèrent
» fon berceau : affurément une fimple Ber-
» gère d'Affyrie n'auroit eu ni Syrène pour
» mère , ni Colombes pour nourrices.
"
"
>
" Cette Héroïne , au fiége de Bactres
» époufa fon Souverain . Maîtreffe du coeur ,
» & , ce qui la flattoit encore plus , du
G vj
156
MERCURE
29 Trône de Ninus , elle entra en Reine-
» dans cette Ninive où on l'avoit vue long-
» temps vendre obfcurément le lait & la
» toifon de fes brebis. Dès qu'elle fut au
»
13. le:
rang fuprême , elle en parut digne ; alors
" on lui fit une généalogie , & on lui donna
» pour mère la Déeffe Derceto : comme ſi
" on ne pouvoit gouverner le monde avec
" gloire , que quand on a des Rois ou des
Immortels pour aïeux ! Opinion étrange ,
» mais reçue dans les Cours , quoiqu'elle
» renferme un, démenti , formel donné à la
Nature. L'Hiftorien qui a abrégé Trogue-
Pompée , mais qui ne le remplace pas ,
froidJuftin, prête à Sémiramis, dans le commencement
de fon règne , une idée bien:
puérile ; il fuppofe que cetre Princeffe
fe défiant de l'amour des Affyriens , tenta
» de leur perfuader qu'elle étoit Ninyas. Ce
» qui rend cette Fable encore plus révol-
» tante , c'est que Ninyas n'avoit pas fept
ans , & que Semiramis en avoit environ
trente quand Ninus mourut. Il n'y a
" rien de plus abfurde dans les Métamor
phofes des Dieux de la Mythologie .
20
» Sémirarnis ne fongea donc point à gou-
» verner le tiers du globe , alors habité
» avec les hochets d'un enfant à peine forti.
» da berceau ; elle voulut être elle- même ,
» & elle le fut ; elle fut imprimer à l'Empire
d'Affyrie , un tel caractère de gran-
» deur qu'il fe foutint , grâce au nom dès
» cette Heroïne , pendant plufieurs fiécles ,;
DE FRANCE. ةربخ
» malgré l'inertie des . Statues couronnées
qui lui fuccédèrent. 99
"
"
" Si Sémiramis . chercha à déguiſer fon.
fexe , c'eft lorfque trompant la Nature ,
qui femble n'avoir fait les femmes que
» pour les luttes pailibles de l'Amour , elle
parut dans les champs de batailles , égor
» geant le Soklat étonné qui n'ofoit le dě
» fendre ; mais la politique de l'ambition ,,
» qui n'eft point celle des Philofophes „
» peut juftiffier encore cet acte de démence..
" Ninus , en fubjuguant la moitié de l'Alie ,
» avoit monté fon fiécle à croire que la
première gloire des Souverains étoit cellequi
refulte du fracas des conquêtes. Son:
epoufe , pour paroître digne d'occuper fon.
trône , fe crut done obligée de l'imiter ; fr
» elle s'étoit bornée à rendre fes peuples
» heureux , le monde alors fe feroit cru mak
» gouverné..
23
39
Pour ne point trop allonger cet extrait
nous ne fuivrons pas Sémiramis dans le cours
de fes conquêtes ; nous terminerons ce qui.
la regarde par l'examen d'une calomnie répandue
contre elle , & que le Théâtre n'a
que trop accréditée. L'Auteur en parle ainfi.
« Les hommes vils qui., comme Néron ,
» ne croient pas à la vertu des femmes
» ont pris occafion de ces refus de Sémi
ramis pour jeter un nuage fur la pureté
» de fes moeurs ; on a fait de cette Prin
ceffe la Cléopâtre de la Chaldée ; on a dit
qu'elle avoit fes jardins de Chaone
158 MERCURE
ور
comme Tibère fon Ifle de Caprée ; on a
» écrit qu'elle s'y proftituoit aux Soldats les
plus robuftes de fon armée , qu'elle faifoit
enfuite mourir pour voiler fon op-
« probre ; on a même prétendu que la Na-
» ture ne fut pas une barrière à fes égaremens
, & qu'elle donna à la terre l'exem-
" ple des amours inceftueux de Phèdre , &
» du crime de Pafiphaë.
"
20
"
Ce cri de la poftérité contre la vie licenticufe
de Sémiramis , vient de ce que Ctéfias
a confondu cette Princeffe avec une
Atoffa , fille de Bélétaras , qui régna à Ba-.
bylone plufieurs fiècles après l'épouſe de
Ninus , & qui reçut de l'adulation Affy-
" rienne le furnom de Sémiramis. C'eft
cette Atoffa qui fut vraiment la Meffaline
de l'Afie ; & qui , après avoir épuifé toutes
" les fureurs de l'Amour , termina fa car
» rière par époufer fon fils : la peinture de
» fes débordemens ne fatiguera que trop tôt
la plume de l'Hiftorien des hommes.
92
و ر
M » Au refte , quand même la voix impar
" tiale de l'Hiftoire ne prefcriroit pas aux
fiècles le jugement qu'ils doivent porter
fur la vertu de Sémiramis , nous devrions .
peut-être encore fufpendre le nôtre ; cette
» femme extraordinaire eut une paffion do-
» minante , ce fut celle de faire de grandes
ور
chofes ; & dès que ce noble enthoufiafme
» exalte une imagination , a -t'elle le temps.
de fe proftituer à la recherche de vains.
plaifirs, qui fuppofent des ſens dégradés &
DE FRANCE,
159
» une ame cadavéreuſe ? Voyez ces Souve-
» rains vulgaires , qui n'ont exifté que par
» leur fixième fens , qu'ont- ils fait de grand?
"
ور
Cléopâtre a - t'elle fondé des villes ? Ti-
» bère & Héliogabale ont - ils foutenu la
gloire du nom Romain par leurs monu-
» mens ou par leurs victoires ? Céfar eft
peut -être le feul homme célèbre qui ait
réuni un génie vafte avec des moeurs dé-
» pravées ; encore ne fut il le Sardanapale
» que de Rome République ; & dès qu'il
» ofa s'en faire le Souverain , il ne fut plus
» que Cefar. »
A Sémiramis fuccèdent une foule de Rois
fans caractère , qui n'occupent qu'un inftant
le pinceau de notre Hiftorien : il s'arrête un
peu plus long - temps fur la première deftruction
de Ninive , des débris de laquelle
naquit le grand Empire des Mèdes.
و ر
# و د
ود
сс
Arbace recueillit beaucoup de gloire de
» ce renverfement pacifique de Ninive ; car
» telle étoit la politique cruelle de ces âges
barbares , qu'un conquérant paffoit pour
le modèle des fages , quand , dans une ville
priſe d'affaut , il ne faifoit la guerre
» qu'aux édifices , & non aux hommes . Aujourd'hui
que la raifon , éclairant fuccef-
» fivement de fa lumière bienfaifante tous
» les points de l'Europe , a un peu modifié
» ce code de Cannibales , qu'on appelle le
droit de la guerre , on prend rarement les
villes d'affaut ; & dès qu'une fois on en
و د
ود
7
MERCURE
eft le maître , on refpecte à la fois & les
" édifices & le fang des hommes. »
L'Hiftoire des Empereurs . Mèdes , de la
nouvelle Dynaftie des Princes de Ninive ,
& des Satrapes , Rois de Babylone , occupe
la fin de ce Volume ; le Tableau de la Conquête
de l'Affyrie , par Ninus , eft terminé
d'une manière éloquente.
99.
33
ور
3
« Telle fut la deftiée d'un Empire dont
» l'origine , perdue dans la nuit des temps
fembloit fe confondre avec celle du globe.
» Dans ce long intervalle , il ne connut que
» deux fois le fecret de fa force ; ce fut
lorfqu'après les conquêtes de Ninus ,
l'Afie devaftée s'armant pour venger fes.
» défaftres , il ofa mettre fon fort entre les
» mains d'une femme ; & lorfqu'Arbace
» aflis tranquillement fur les ruines de Ni
» nive , ordonna , par un Édit , le démem ,
» brement de l'Affyrie , & fubftitua impu-
» nément à une Monarchie affermie par
» tant de fiècles de defpotifme , une République
de Souverains. Après cette double
épreuve, il fe repofa avec fécurité comme
Hercule fur fa maffue , croyant fa durée
égale à celle de l'éternité..
30
»
ל כ
وو
" Mais l'homme ne fait point imprimer.
» un fcean durable à fes ouvrages ; les géné
rations d'Empires fe fuccèdent , ainfi que
» celles des Rois qui les gouvernent. En vain
les États qui fe renverfent les uns fur les
» autres s'efforcent- ils de rendre la renom-
» mée à jamais attentive ; le fracas qu'ils
و د
DE FRANCE. 161
font dans leur chûte ne fe tranfmet d'âge
en âge qu'avec un affoibliffement fuc-
» ceffif; & au bout d'un certain nombre de
» fiécles , la pofterité ne conferve d'eux
» qu'un fouvenir confus , à moins qu'ils
» n'aient agrandi la fphère des Arts , & ou-
» vert à l'efprit humain des routes nouvelles.
» Tels font les droits de l'Affyrie , pour
fixer nos regards ; & c'est à ce titre que
» nous allons errer encore quelques mo-
» mens autour des ruines de Babylone.
"
ور
}
Nous examinerons le tableau des moeurs
des monumens & des progrès des connoiffances
humaines dans l'Affyrie , quand nous
donncrons l'extrait du fecond Volume de
eer Ouvrage.
t
L'Hiftoire des Hommes fe diftribue le
premier de chaque mois aux Souſcripteurs ,
par Volumes de deux à trois cent pages ;
les trois derniers envois feront accompagnés
de douze Gravures.
La Soufcription , franche de port pour
toute la France , eft de trente livres pour
la Province , & de vingt- quatre livres pour
la Capitale.
L'Ouvrage a commencé le premier Janvier
mil fept cent foixante- dix - neuf , & les
avances font faites pour qu'il fe continue
fans interruption jufqu'à la fin de l'entreprife.
Le Public fembloit defirer depuis longtemps
qu'un Ouvrage de cette importance
fur imprimé in- octovo ; on s'eft rendu à fes
162 MERCURE
defirs , & on a fait tirer un petit nombre
d'exemplaires dans ce format. 29. 19
L'année mil fept cent foixante - dix - neuf
forme fept Volumes , dont le dernier renferme
les Gravures.
L'année mil fept cent quatre - vingt en
compofera huit , & on ne déſeſpère pas ,
les années fuivantes , de porter la Collection
jufqu'à neuf Volumes.
"
Le prix de chaque année , jufqu'à la fin
de l'entrepriſe , fera de trente- fix livres les
volumes brochés , & la Collection prife à
Paris , chez M. de la Chapelle.
Il n'y a point d'argent à donner d'avance ;
on fe contente de payer les trente-fix livres
en retirant la Collection de l'année d'abon
nement ; feulement on exige que les perfonnes
qui prennent une année , s'engagent
par écrit à prendre la fuivante , afin d'affurer
les fonds des protecteurs des Arts , qui font
les frais de cette Édition...
L'année mil fept cent foixante- dix- neuf
eft prête , & on peut la retirer ; l'année mil
fept cent quatre - vingt le fera le premier
Décembre.
On ne s'adreffe pour toute la Correfpondance
, foit de l'édition in - 12 . , foit de l'édition
in-8 ° . qu'à M. de la Chapelle , maifon
de M. Buhot , rue Baffe Baſſe ,, porte S. Denis, à.
Paris. Il faut affranchir les lettres.
carn!
DE FRANCE. 163
L'OFFICIEUX , Comédie en trois Actes
& en profe , repréfentée par les Comédiens
Italiens ordinaires du Roi , le 18 Août
1780. A Paris , chez la Veuve Duchefne
& le Jay , Libraires , rue S. Jacques.
ON fe plaint tous les jours de la décadence
du Théâtre. On ne ceffe de répéter fur- tout
que la Comédie eft perdue. Du moins fi nous
reprochons aux Mufes modernes leur léthargie
, ayons l'équité de reconnoître leurs bienfaits
; en déplorant la difette des bons Ouvrages
dramatiques , fachons applaudir à
ceux qui viennent encore , de loin en loin ,
groffir nos anciennes richeffes. Dans cette
claffe fans doute doit être rangé l'Officieux ,
qui vient d'obtenir au Théâtre Italien un
fuccès des plus mérités. On a rendu compte
dans ce Journal de l'effet de la première repréfentation.
D'heureufes coupures ont fait
depuis reffortir les traits , & ont donné plus.
de rapidité à l'action . Le Public , quelquefois
dupe de fauffes beautés , peut accueillir de
mauvais Ouvrages ; mais rarement le voit
on manquer d'applaudir au véritable talent.
Le talent n'a befoin que de fe montrer pour
être fenti.
Le genre de Comédie le plus important ,
fans doute , c'eft la Comédie de caractère.
Mais parmi les caractères qu'on peut mettre
au Théâtre , il en eft qui font plus propres à
fournir des tableaux , qu'à faire naître une
164 MERCURE
action ; & ceux- là offrent plus de difficultés
au Poëte : ils nuifent fouvent à l'intrigue &
embarraffent l'action , ou tout au moins la
rallentiffent. C'eft par cette raifon, peut- être,
que le Milantrope a fourni à Molière une
Pièce plus froide & moins dramatique que
le Tartufe. Le caractère du Tartufe eft d'agir
pour tromper les hommes , parce qu'il en a
befoin ; celui du Milantrope eft de les fuir ,
parce qu'il les hait. L'um a befoin de fe
faire valoir , l'autre n'afpire qu'à fe cacher ;
le dernier par conféquent eft beaucoup
moins théâtral.
L'Officieux eft un des caractères les plus
propres à la Scène comique. L'action naît du
caractère même ; il nourrit néceffairement
l'intrigue en fe développant , puifque le
peindre , c'eft le faire agir. On ne peur done
qu'applaudir au choix du fujet . Nous allons
faire connoître en deux mots le fonds de la
Pièce ; & nous en fuivrons enfuite la marche
pas à pas. Cet Ouvrage mérite d'être analyſé ;
& nous nous chargeons d'autant plus volontiers
de cet emploi , que l'amour- propre
de l'Auteur a bien moins à perdre qu'à gagner
à un examen réfléchi. On paffe fous
filence quelquefois , on loue même froidement
, comme fans conféquence , de mé→
diocres productions ; on critique les Ouvrages
qu'on eftime.
Le Marquis de Florival , qui vient de perdre
fon père , dont on lui a accordé le Régument
, eft amoureux de Mlle de Fiermont ,
DE FRANCE. 165
&fe difpofe à l'époufer. Le Comte Dervieux,
fon oncle , arrive du fond de ſes Terres
pour tourmenter fon cher neveu , qu'il veut
toujours fervir comme il oblige tout le
monde , & qu'il fert toujours à contretemps.
Florival a beau le prier d'abandonner
le foin de fes affaires , l'Officieux Dervieux
veur toujours lui rendre de nouveaux fervices
, c'eft-à dire , lui fufciter de nouveaux.
embarras. A la fin tout fe débrouille Florival
époufe fa maîtreffe ; & fon oncle , qui
avoit voulu lui donner pour femme la Baronne
de Vieuxbois , l'épouſe lui-même
pour la dédommager. Tel eft le fujer de
Officieux. Suivons progreffivement les dérails
de l'intrigue ; & faifant marcher de
front la critique & la louange , corrigeons
par-là , s'il ſe peur , la fechereſſe de l'ana-
ACTE I. Florival , qui ouvre la Scène
avec Saint-Far fon ami , expofe affez fuccinctement
le fujet. Il a perdu fon père ,-
dont il vient d'obtenir le Régiment ; il aime
toujours Julie , la fille de Mde de Fiermont ;
& ileft logé dans un hôtel garni , en attendant
que fon hôtel foit difpofé pour recevoir
Julie, fi fa mère perfifte à la lui donner
pour femme, Tandis qu'il engage Saint-Far
à terminer cette négociation , Dubois , fon
Valet , vient lui annoncer fon oncle Dervieux
, qui arrive à Paris , & qui vient loger
avec fon neveu. Ce qui l'empêche d'entrer
dans ce moment , c'eft qu'en defcendant de
166 MERCURE
fa chaife , il s'eft apperçu que l'Hôteffe avoit
une fluxion , & qu'il s'occupe à lui ordonner:
un remède. Il entre enfin.
Dervieux , dans la Scène avec fon neveu,
manifefte fon éloignement pour Paris , le
plaifir qu'il trouve à habiter fes Terres , &
combat le penchant de fon neveu pour le
Service. Mais il nous femble que l'Officieux
pouvoit beaucoup mieux annoncer fon ca→
ractère. Il a plutôt l'air d'un homme qui fait
l'entendu , qui veut fe connoître à tout , que
d'un homme officieux. « Faites ce que jes
vous confeille , vous vous en trouverez bien...
Il n'aura sûrement pas fuivi à la lettre le régime
que je lui avois confeillé.... Si mon
beau- frère avoit voulu me croire ! mais il
étoit borné , mon beau-frère , & ne faifoitt
pas cas de mes avis... Je m'y connois , je
vous dirai comment il faut s'y prendre.... Si
vous voyiez mes fermes , comme elles font
tenues , mes étangs , mon preffoir , vous
conviendriez que j'ai bien fait.....& c. » Nous
traiterons cette matière à fond , & je veux
vous ramener à mon avis. Oui , vous direz :
mon oncle voit bien les chofes , Oh ! je ne
me trompe guerre. Telle eft à peu - près ›
toute la converfation de Dervieux avec Flo-.
rival. Ce n'eft pas- là la nuance de l'Officieux.
C'est moins le langage d'un homme qui veut
toujours obliger autrui , que d'un homme
toujours prêt à s'admirer lui-même . L'un
n'eft pas contraire à l'autre ; mais les nuances
font confondues ; & la première Scène
DE FRANCE. 167
où paroît le héros d'une Pièce , eft trèsimportante
pour l'établiſſement de fon caractère.
7
Florival fort pour aller remercier le Miniftre
; & Dervieux refté feul plaint fon neveu
de ce que la Cour lui tourne la tête. En
réfléchiffant fur fon fort , il fonge que le
moyen de le guérir feroit de lui trouver en
Province une femme riche & fage . Comme
il s'approche d'une table pour confulter fon
porte-feuille , & y lire l'agenda de fa matinée
,il reconnoît la Baronne de Vieuxbois
qui , par hafard , vient loger dans cet
même hôtel. La Baronne eſt une veuve de
trente- cinq ans , qui vient fuivre un procès
que lui attire la mort de fon mari. Dervieux
lui apprend auffi la mort du père de Florival;
& il fe trouve que la Baronne a un champart
à partager avec lui. Dervieux fe charge de
faire arranger cette affaire à l'amiable ; &
c'est ici qu'il commence véritablement à développer
fon caractère officicux. Il témoigne
l'envie de trouver une femme raifonnable
pour fon neveu. La Baronne lui confeille de
chercher quelque riche héritière dans fa Province;
quand Dervieux s'écrie tout- à-coup ,
comme frappé d'une idée lumineufe
DER VIEUX.
Mais , écoutez-donc , Madame .
1
LA BARON NI
2.1.
Quoi donc ?
168
MERCURE
DIR VIEUX.
Si vous vouliez , ma recherche feroit bientôt finie.
LA
Comment cela ?
BARONNE.
DER VIEUX .
Rien de plus fimple , Madame ; vos Tertes tou
chent les fiennes ; yous êtes mûre , économe , intelligente
en procès , & ce mariage termineroit tout
d'un coup la difcuffion du champart.
La Baronne , enchantée de la propofition ,
feint , comme de raiſon , de réfifter , pour
'fe
laiffer vaincre ; & après quelques légères objections
, qu'elle eft charmée de voir réfuter:
que vous êtes preffant , lui dit -elle !
DER VI I U X.
Il faut bien l'être , pour terminer. Allons , répondez
, Madame ; mais nettement , franchement.
LA BARONNE.
Si l'empreffement du Marquis eft égal au vôtre……….
DER VI £ U X.
Hé bien!
LA BARONNE.
Je fens qu'à la fin .... il faudra ....
DER VIEUX.
Cela fuffit , j'entends à demi-mot. Je vais lui annoncer
cette bonne nouvelle. A
LA
Quoi ?
propos.
BARONNE.
DIRVIEUX.
DE FRANCE. 169
"
DER VIEUX.
Vous ne vous fouciez pas beaucoup , je crois , de
Paris.
LA BARONNE.
Fi donc , c'est le centre de la diffipation : l'amour
fincère n'habite que les champs.
DER VIEUX .
Bon , tant mieux , nous vendrons fon hôtel , &
avec l'argent qui en viendra , nous arrondirons vos
Terres.
C'est ainsi que Dervieux , fans en avoir
dit un mot à fon neveu , l'a déjà marié , &
a formé le projet de vendre fon hôtel. Ce
projet eft interrompu par un Laquais de la
Baronne , qui , dans une Scène affez gaie , annonce
le Commandeur de Bertac. Comme
la Baronne ſe plaint de la rencontre de cet
homme , qui eft une efpèce d'importun :
" on trouve par tout , dit Dervieux , de ces
» gens qui ont la rage de fe mêler des affaires
d'autrui , fans qu'on les en prie :
» rien n'eſt plus importun ; les trois quarts
» du temps ils gâtent tout par leur zèle in-
» difcret ; je ne puis les fouffrir. » Ces efpèces
d'imprécations , qu'un perfonnage prononce
fans le favoir contre lui - même , font
un art fouvent employé , & toujours sûr de
fon effet..
ود
Le Commandeur arrive ; & après les premiers
complimens , il apprend à la Baronne
qu'il cherche à acquérir une maifon pour s'y
loger. Dervieux , qui ne connoit pas le Com
Sam. 23 Septembre 1780 .
H
170 MERCURE
mandeur , l'arrête dès les premiers mots :
« c'eft une maifon que Monfieur cherche ,
lui dit-il , un hôtel fans doute ? » Le Commandeur
lui répond qu'oui ; auffitôt Dervieux
lui offre l'hôtel de fon neveu , & il fort
avec lui pour aller le lui faire voir . La Baronne
, reftée feule , quitte aufli la Scène
après quelques mots ; & nous obferverons
en paffant , que le Spectateur ne fait où elle
va , & qu'il étoit aifé de motiver fa fortie.
ACTE II. Dervieux fe réjouit dans un monologue
du double ſervice qu'il rend à fon
neveu , en lui donnant une femme , & en
lui faifant vendre fa maifon deux cent mille
francs ; car c'eft à ce prix- là qu'il l'a cédée
verbalement au Commandeur ; mais il ne veut
parler de cette dernière affaire à fon neveu ,
qu'après l'avoir abouché avec la Baronne . Il
appelle Dubois , & le charge d'avertir Florival,
quand il fera rentré , qu'il a à l'en→
tretenir d'affaires très intéreffantes. A propos
, ajoute- t'il , n'es - tu pas neveu du bonhomme
Jérôme , Métayer à S. Fiacre ?
DUBOIS,
Oui , Monfieur , fon héritier même,
DER VIEUX.
Il prend de l'âge ; il devroit te céder fa ferme.
DU BOI S.
Ma foi , Monſieur , je me trouve bien auprès de
M. le Marquis , & je ne le veux point quitter.
DE FRANCE 171
DER VIEUX.
C'eft fort bien fait de dire comme cela ; mais mon
neveu ne doit pas te faire manquer ton état : nous en
railonnerons avec le bonhomme.
DU BOI S.
Non , Monfieur , je vous prie , j'aime mieux...!
DER VIEUX.
> Tu crains de fâcher Florival ? mais raffure- toi , je
lui en parlerai comme il faut ; laiſſe-moi faire , je
fais ce qui te convient , & je ferai charmé de te
rendre fervice.
DU BOI S.
+
Mais je vous jure , Monfieur , que ce feroit me
faire beaucoup de peine.
DER VI EU X.
Ne t'embarraffe pas , j'arrangerai tout pour le
mieux.
Dubois refté feul , fe plaint de ce que fon
maître loge dans un hôtel garni , tandis qu'il
a un bel hôtel. Arrive alors Florival , qui
fe plaint amèrement de ce que Mde de
Fiermont l'a fort mal reçu , & qu'elle paroît
difpofée à lui refufer fa fille. Il ne fait qui
peut l'avoir perdu auprès d'elle. Le motif de
ce changement , comme on va le voir bientôt
, c'eft que Mde de Fiermont venoit d'apprendre
que Florival vendoit fon hôtel pour
obvier au dérangement de fes affaires . Elle
n'a pu douter de cette vente , puifque c'eft
Hij
172 MERCURE
par hafard à elle -même que le Commandeur
eft venu emprunter cent mille livres
dont il avoit befoin pour cet achat. Son
oncle , qui reparoît , le préſente à la Baronne, '
après avoir parlé à fon neveu du champart à
partager avec elle , & non du mariage qu'il
a conclu pour lui. La Baronne prend d'abord
pour des déclarations amoureufes les propos
honnêtes , mais vagues , de Florival. Mais
quand on paffe à l'article du mariage qui
doit terminer le procès , Florival refuſe; & :
la Baronne fort furieufe , avec affez de raifon
, d'avoir été ainfi compromiſe. Dervieux ·
veut la fuivre pour la calmer ; & il gronde
en fortant fon neveu fur fon étourderie .
Florival eft à peine échappé à la Baronne ,
que , grâces aux foins de fon oncle , il fe
trouve aux prifes avec le Commandeur , qui
vient le preffer de terminer l'affaire de fa
maifon. Cette Scène eft charmante , & pleine
d'un excellent comique. Quelle affaire ,
Monfieur , répond Florival ?
BERTAC , ( le Commandeur. )
Quelle affaire ! eh ! parbleu , celle de notre contrat.
Mon argent eft tout prêt , & quand vous voudrez
, nous pafferons chez le Notaire.
FLORI VAL.
Chez le Notaire ! que voulez-vous dire ? Quel
Notaire ?
BERTA C.
Celui que vous voudrez ; le mien ou le vôtre ,
DE FRANCE. 173
cela m'eft égal , pourvu que l'acquifition ſoit valide.
FLORI VAL.
L'acquifition ! mais , Monfieur , je n'achète rien.
BERTA C.
Je le fais bien ; mais vous vendez .
FLORI VAL.
Moi ! je vends ! Et quoi , s'il vous plaît ?
BERTA C.
La demande eft plaifante ! comme fi vous ne le
faviez pas !
FLORI VAL.
Non , je vous jure.
BERTA C.
Votre maifon , apparemment ; je vous en donne
deux cent mille francs.
FLORIVA L.
Moi ! je vends ma maiſon ! ....
BERTA C.
Comment ! eft- ce que vous voudriez vous en
dédire ?
FLORIVA L.
Je n'en aurai pas la peine , puifque je n'ai rien
promis.
BERTA C.
Je fuis venu la voir ce matin.
FLORIVAL.
Cela fe peut.
H iij
174
MERCURE
BERTA Č.
J'ai débattu de prix avec votre oncle , & nous
fommes convenus de deux cent mille francs pour
arranger vos affaires .
FLORI VAL .
Je n'ai pas besoin de votre argent , Monfieur ; mes
affaires font rangées , & je n'ai donné à perfonne
commiffion de vendre ma maifon.
BERTA C.
Ah ! parbleu celui-là n'eſt pas mauvais ! on m'aura
fait parcourir cette maifon de la cave au grenier ,
monter , defcendre tous les efcaliers poffibles , fureter
dans tous les recoins , & je ne l'acheterois pas !
ah ! de façon ou d'autre , je veux l'avoir , & je
l'aurai.
Le Commandeur fe fâche , & fort en
menaçant Florival. Ce dernier fe plaint des
perfécutions que lui attire fon oncle , à fon
ami Saint-Far , qui arrive. Saint- Far lui
apprend que c'eft la vente de fa maiſon qui
avoit alarmé Mde de Fiermond. Quel oncle !
SAINT FAR. ·
Il faut qu'il foit furicufement actif; il n'eft arrivé
que ce matin....
FLORI VA L.
Et depuis ce temps il a voulu me faire quitter le
Service , me marier à une Plaideufe de notre Province
, vendre ma maiſon , & tout cela fans m'en
demander avis.
Saint-Far quitte Florival , tandis que
DE FRANCE. 175
Dervieux fort de chez la Baronne , & qu'il
s'arrête pour écouter leurs adieux .
SAINT - FAR.
Venez chez moi à trois heures préciſes ; je fuis
piqué, il faut que cela fe décide aujourd'hui.
FLORI VA L.
Je fuis auffi piqué que vous ; mon honneur eſt
compromis , je ferai exact au rendez - vous.
SAINT FAR. -
FLOR VAL.
A trois heures.
A trois heures.
DER VIEUX , à part.
A trois heures.... Nouvelle étourderie.... Un
rendez-vous pour le battre.
Peut-être n'y a -t'il pas pour Dervieux de
quoi penfer que fon neveu a un rendez - vous
pour le battre ; mais l'effet eft théâtral , & il
amène un incident charmant , comme on va
voir. Dervieux s'approche de Florival , &
après l'avoir grondé encore fur le refus qu'il
a fait de la Baronne , il tâche de lui faire
avouer qu'il a une affaire d'honneur. Ne
pouvant lui arracher cet aveu , il le quitte ,
fous prétexte d'aller écrire un billet , & dans
le deffein de mettre ordre au prétendu
rendez - vous. Mais en fortant il reinet à
fon neveu un gros rouleau de papier , qu'il
lui recommande fort de lire. C'eft un détail
net & précis des biens de Mde la Baronne de
Hiv
176 MERCURE
Vieuxbois , avec des obfervations fur les
améliorations à faire , &c. On devine que ce
titre ne tente pas Florival , qui n'eſt occupé
que de Julie. L'oncle qui revient , & qui ne
perd pas de vue fon mariage propofé , lui
fait lecture de la récapitulation du manufcrit
, & Dubois vient avertir fon maître
qu'on a fervi.
ACTE III. Dervieux , en quittant la table ,
veut encore en revenir à fon projet de mariage
, quand on voit arriver un Huiffier qui
apporte à Florival une fommation de la
part de la Baronne. Cet exploit juſtement a
été confeillé par Dervieux , qui a cru par- là
déterminer Florival à époufer la Baronne ,
pour terminer le procès . Il ne manque pas
de le preffer encore là- deffus après le départ
de l'Huiffier ; mais Florival le prie très- fermement
de ne difpofer ni de lui ni de fa
maifon. A ce dernier mot , Dervieux , qui
n'avoit pas encore parlé de la vente de la
maifon , entre tout-à-coup en fureur. «Quoi!
» je me fuis donné toutes les peines poffibles
» pour vous en faire tirer un parti avantageux
, j'ai réuffi par delà mes efpérances ,
" & vous refuferiez de tenir le marché ? »
Cette colère de l'oncle eft vraiment comique
; mais l'effet fe refroidit , quand on
l'entend changer enfuite de ton pour dire à
fon neveu : Vous m'êtes trop cher pour
IP que j'abandonne ce projet. Cruel neveu,
font- ce là les fentimens que tu as puifés
» dans le fein de ta mère , de ma foeur ?
DE FRANCE. 177
"» Ingrat ! je t'aime , & ton coeur fe ferme
» pour moi » Auflì , l'Auteur a dû s'appercevoir
que cela ne produifoit point d'effet
à la repréſentation . C'eft du comique
que les fpectateurs attendent- là , & ce couplet
le fait avorter.
Mais Florival n'eft pas encore au bout.
Au milieu de leur converfation , un grand
homme inconnu demande à lui parler , &
cet homme eft un Garde de la Connétablie,
que Dervieux vient de faire donner à fon
neveu , pour l'empêcher de fe battre. A fon
arrivée , l'oncle , tranquille fur le fort de fon
neveu , le quitte fans lui rien dire , pour aller
trouver la Baronne. On juge fans peine
de la furpriſe de Florival. Cette furpriſe ne
fait qu'augmenter , quand il voit arriver
Saint-Far accompagné d'un Garde auffi . Ils
ne comprennent rien à leur aventure , & ils
partent enſemble pour fe rendre chez M.
le Maréchal , où ils font mandés l'un & l'autre.
Ils y vont d'autant plus volontiers , que
la mère de Julie doit s'y trouver à dîner ,
& que Saint-Far le flatte de terminer à la
fois toutes les affaires de fon ami.
Cet incident des Gardes eft charman.
Dervieux voyant fortir Saint - Far & fon
neveu , revient fur la Scène pour s'applaudir
d'avoir trouvé un expédient aufli heureux.
Dans ce moment vient à paffer le laquais
de la Baronne. Il demande à Dervieux,
pour un de fes parens , une grâce qui lui eſt
accordee. Mais , lui dit Dervieux , tu ne
1
Hv
178 MERCURE
me demandes rien pour toi. Le laquais lui
répond qu'il s'eftimeroit affez heureux fi
on ne le traitoit fans- ceffe de bête , à cauſe
qu'il a l'air gauche ; & là deffus il vient
à Dervieux une idée qu'il juge excellente :
c'eft d'engager fon neveu à le recevoir foldat
dans fon Régiment. Le laquais, qui n'eſt entré
chez la Baronne que pour ne pas tirer à la
Milice , le remercie très-fincèrement de fa
bonne-volonté ; mais Dervieux perfifte , &
veut abfolument faire de ce Laquais un Soldat
malgré lui , comme il a voulu faire de
Dubois un Fermier contre fon gré , le tout
pour les obliger l'un & l'autre.
Arrive la Baronne , à qui Dervieux a fait
croire qu'il a renoué l'affaire du mariage ;
& après elle , vient le Commandeur , qu'il
Hatte encore de faire effectuer la vente de
la Maiſon. Mais Florival & Saint-Far , revenans
de chez le Maréchal , qui a pris foin
de déterminer la mère de Julie à donner fa
fille à Florival , font évanouir toutes leurs
efpérances. Enfin , Dervieux , qui veut abfolument
éviter un procès avec la Baronne ,
finit par lui offrir fa main , qu'elle accepte.
Telle eft la Comédie de l'Officieux. Aux
critiques que nous avons faites , on peut
ajouter,que l'Auteur auroit pu donner plus de
jeu à fon Perſonnage principal ; que le noeud
auroit dû être plus renforcé & prolongé jufqu'à
la fin du troifième Acte, dont une partie
eft un peu foible ; que l'Officieux, par fes fauf-
Les démarches , compromet d'une manière
DE FRANCE. 179
"
S
ود
un peu trop humiliante la Baronne de
Vieuxbois , & qu'il expofe un peu trop
étourdiment fon neveu à fe couper la gorge
avec le Commandeur ; qu'au dénouement
il ne doit pas offrir fa main à la Baronne ;
car enfin il ne peut pas ſe marier fans punir
fon neveu , & il n'en veut point à fon neveu.
C'est donc une inconféquence répréhenfible
; & ce n'eft pas une action faite
étourdiment ; car la Baronne elle-même lui
fait enviſager les fuites de ce Mariage , en
cas qu'il n'y ait pas fongé. » Partons demain
, lui dit - elle , pour nos terres , &
puiflions - nous avoir affez de postérité
» pour qu'il n'ait jamais rien à prétendre à
» notre fucceffion .
Après cela , on eſt
bien étonné d'entendre cet oncle , qui aime
fi tendrement fon neveu , répondre tout
bonnement : j'approuve votre avis. C'est -àdire
que , fans être en colère contre fon
neveu , il le deshérite. Cette inattention
nous paroît furprenante de la part de l'Aureur.
Il a voulu fans doute finir par un trait
de caractère , en faifant propofer ce Mariage
par l'Officieux lui -même ; mais cette
propofition eft contraire à la fituation & à
la vraisemblance . Un autre objet de reproche
encore , c'eft le perfonnage de la Baronne
, qui ne peut plus reparoître devant
Florival après fon refus. Elle eft fur- tout
déplacée au dénouement , où , après avoir
été refufée de nouveau par Florival , elle demeure
encore en Scène. Au moins l'Auteur
H vj
180 MERCURE
auroit -il dû en faire une espèce de folle ,
qui , par fon caractère , auroit éloigné toute
idée de rigorifme fur les convenances . Nous
aurions defiré auffi qu'il eût fait paroître
Julie. On fent combien ce nouveau perfonnage
auroit pu ajouter à l'intérêt & nourrir
l'intrigue , & dans combien de fituations
théâtrales l'envie d'obliger auroit pu jeter
POficieux , fe trouvant placé entre une
femme qu'aime fon neveu , & une autre
qu'il protége lui- même.
Tous ceux qui connoiffent la difficulté de
faire une Comédie de caractère , favent qu'il
eft poffible qu'un Auteur ait mérité toutes
les critiques qu'on vient de lire , & qu'il
ait fait néanmoins un Cuvrage très-eftimable.
C'eft précisément ce qui eft arrivé à
P'Auteur de l'Officieux. Malgré tous les reproches
qu'on peut lui faire , il n'en eft pas
moins vrai que cette Comédie nous paroît
faite pour refter au Théâtre , & qu'elle doit
-être inife à côté des meilleures Pièces qui
aient paru fur la Scène des Comédiens
Italiens , que le comique en eft franc ; que
Je ftyle n'en eft jamais défiguré par la recherche
& le faux bel efprit ; & qu'enfin nous
ne connoiffons perfonne à qui nous vouluffrons
confeiller de défavouer un pareil Ouvrage.
3
( Cet Article eft deM. Imbert. )
DE FRANCE. 181
SPECTACLES.
ACADEMIE ROYALE DE MUSIQUE.
ON prépare à ce Spectacle quelques nouveautes
, dans le nombre defquelles on dif
tingue Perfee, Tragedie- Opera de Quinault,
refondue en trois Actes , & mife en mutique
par M. Philidor. La reputation de ce favant
Mulicien fait attendre cet Ouvrage par le
Public connoifleur , avec la plus vive inpatience.
On vient de remettre le Roland de M.
Piccini , dans lequel M. Chéron , jeune
Chanteur , qui avoit quité ce Théâtre pendant
quelque temps , a reparu par le rôle
dont l'Ouvrage porte le nom.
Il eft à prefumer que , pendant fon abfence
, M. Cheron s'eft occupe férieufement
des moyens de perfectionner fon talent. Il
a fait des progrès fenfibles , & fa voix a , ou
paroît avoir acquis plus de volume. Elle eft
difficile dans les tons aigus , mais agréable
dans le médium , & peut acquérir plus de
fermeté dans les tons graves , où elle eſt encore
un peu foible ; malgré cela , c'eft un
Chanteur déjà digne d'éloges & d'encoura
gement : il n'a pas pofitivement une baffetaille
, mais un très beau concordant qui
peut en tenir lieu , fur tout quand il fera
182 MERCURE
dirigé par un goût plus sûr & plus exercé.
Nous avons remarqué que dans les morceaux
de chant , la voix de M. Chéron eft
facile & affez ferme , mais qu'elle ne fe prête
encore que difficilement aux accens du récitatif
, où elle n'eft point fuffisamment affurée.
Nous l'invitons à travailler fur cettepartie qui
ne fauroit être trop étudiée par un Acteur du
-Théâtre de Polymnie. Quant à fon jeu , il
eft aife de s'appercevoir que l'ufage de la
Scène lui eft encore un peu étranger ; cependant
, du fein même de fon inexpérience,
on voit s'échapper des lueurs d'intelligence
qui donnent beaucoup à eſpérer. Dans le
troifième Acte de Roland , au moment où
ce Héros , après avoir entendu le récit que
lui font les Bergers , des Amours & du départ
de Médor & d'Angélique , leur dit avec
fureur : Taifez - vous , malheureux ; M.
Cheron nous a femblé pénétré du fentiment
de cette fituation , & y joindre la nobleſſe à
la vérité. Quoiqu'il n'ait pas été , à beaucoup
près , le même dans tout le cours de
fon rôle , nous croyons que ce jeune Virtuofe
peut , en étudiant les bons modèles ,
en travaillant avec courage , en écoutant les
avis des gens éclairés , devenir un fujet trèsagréable
aux Amateurs , & très- utile à l'Académie
Royale de Mufique.
DE FRANCE. 183
COMÉDIE ITALIENNE.
LE Mardis Septembre , on a repréſenté ,
pour la première fois , la Comédie à l'Inpromptu
, ou les Dupes , Comédie en un
Acte & en profe.
On connoît l'Impromptu de Campagne
Comédie de Philippe Poiffon , dans laquelle
un Jeune - homme s'introduit dans le Château
du père de fa Maîtreffe , à titre de
Comédien de Campagne ; & , fecondé par
fon valet , joue , devant la famille affemblée
, une Scène où il inftruit fon amante de
fon amour & de fes projets , fans que le
père & la mère préfens , fe doutent le moins
du monde de la fupercherie du jeune amoureux
.
Il eft vraisemblable que cette petite Pièce a
donné la première idée de celle dont nous allons
parler.
>
Deux Bourgeois vont marier leur fille à
une efpèce d'imbécille , dont l'hommage
comme on le croit bien , n'a pas le bonheur
de plaire à fa prétendue , amante aimée d'un
jeune Officier qui n'a point l'aveu de fes parens.
A l'inftant de la fignature du Contrat
de Mariage , le Valet de l'Officier imagine
de fe préfenter , lui & fon Maître , comme
des Comédiens , dont l'intention eft d'embellir
la fête par la repréſentation d'une petite
Comédie , dans laquelle toute la famille
184
MERCURE
& même le prétendu pourront remplir des
rôles . Les deux bonnes gens s'y prêtent avec
la plus grande facilité ; un mot de la Soubrette
met au fait l'Officier , qui n'étoit pas
encore inftruit du projet de fon Valet. On
commence la répétition : les deux Amans fe
jurent une rendreffe eternelle , gémillent fur
le fort qui les va feparer , & abufant de la
fimplicité du père , qui rit aux éclats & s'extafie
fur les talens de fa fille pour jouer la
Comédie , forcent l'imbécille prétendu à renoncer
à fes prétentions, font enfin figner un
Contrat de Mariage où le nom de l'Officier
eft à la place de celui de M. Finot , qui ,
toujours en croyant fe prêter à une plaifan
terie , figne comme témoin l'acte qu'il devoit
figner comme époux. Quelques mots du
père au Notaire engagent celui ci à demander
une explication , par le moyen de laquelle
la fourberie le découvre , & eft approuvée
par les parens de la jeune Perfonne.
Le Répertoire du Theatre François contient
plufieurs Pièces où la vraisemblance
n'eft pas moins bleffée que dans celle- ci ;
mais elles furent prefque toutes données fur
la fin du dernier fiècle , ou au commencement
de celui- ci , & on n'en fouffre encore
quelques- unes que par refpect pour leurs
Auteurs , qui ont , par d'autres titres , mérité
les fuffrages du Public. Aujourd'hui
qu'on exige , avec raifon , plus de vérité ,
plus de moeurs dans les productions Dramtiques
, on ne peut que fe plaindre de voir
DE FRANCE.
185
quelques Auteurs perdre leur efprit & leurs
veilles à réchauffer de vieilles intrigues , &
les préfenter fous des couleurs & avec un
ftyle dont les moindres défauts font la négligence
& la foibleffe.
SCIENCES ET ARTS.
DÉCOUVERTES.
MOYEN de conferver fans altération les
Tableaux peints à l'huile.
APRès plus de 30 ans d'expériences , le Sr Vincent
de Montpetit préfenta , en 1775 , à l'Académie Royale
des Sciences , un Effai fur les moyens de conferver
à la poftérité , fans altération , les Portraits peints à
l'huile , & cela par un procédé établi ſur l'analyſe
- des couleurs & des huiles , fur leurs préparations ,
fur la manière de les employer , & fur les moyens
de les préferver des influences de l'air deſtructif ,
fur- tout de celui qui règne dans les grandes villes
comme Paris. Ce dernier moyen eft un des plus
conféquens ; car pour juger des effets pernicieux de l'air
fur les Tableaux , il n'y a qu'à effuyer une glace
de trumeau , ou un verre de paftel ou d'eftampe ,
avec un linge blanc & humide , il fe chargera d'une
craffe couleur de biftre ; ce qui arrivera toutes les
fois qu'on répétera cette opération , même à très- peu
de jours de diftanee , felon que l'air eft plus ou moins
chargé de parties nitreufes & fulphureuses. Il en eft
ainfi d'une Peinture , avec cette différence qu'elle
-ne peut être nétoyée avec la même facilité , & que
186 MERCURE
cette craffe lui eft très - nuifible ; elle s'identific
même à travers les meilleurs vernis , pénètre de fon
phlogiftique les parties métalliques qui compofent
les couleurs & les huiles ficcatives , les dégrade &
-les détruit. Le moyen proposé pour en garantir un
tableau , eft de le coller exactement fous une glace
ou un verre très-blanc , qui empêche le contact de
l'air , & fixe la peinture à un degré de folidité permanent.
L'approbation de l'Académie des Sciences a déterminé
plufieurs perfonnes de diftinction à le faire
peindre en grand dans cette manière , à l'inftar des
Portraits du Roi & de la Reine , qui ont été de
même fixés fous glace ; & comme cette dernière manoeuvre
, qui femble ajouter une forte de perfection
à la Peinture , y eft cependant en quelque façon
étrangère , l'Auteur n'auroit pu s'y exercer fans
faire tort à fes travaux ordinaires dans les différens
arts dont il s'occupe. Mde fon Épouſe , en amatrice,
a bien voulu fe charger de cette partie , & fès ſuccès
ont répondu à fon zèle ; les expériences même qu'elle
a fuivies relativement à cet objet , l'ont perfuadée
qu'elle pouvoit , avec confiance , propoſer ce nouveau
moyen pour la confervation des anciennes
Peintures , fuffent - elles dégradées & en croûte ,
prefque au dernier degré de dépériffement ; ces
Peintures , préalablement bien réparées , fixées enfuite
à une glace , s'arrêteront dans la marche de
leur deftruction pour fe conferver aux fiècles à- vcnir
, avec d'autant plus de raifon , que les parties
qui auront été réparées & retouchées , fe trouvant
à l'abri du contact de l'air , refteront dans leurs
tons fans faire enfuite tache , défaut qui arrive infailliblement
au bout d'un certain tems par la manière
ordinaire. Tous ces avantages deviennent précieux
pour des Tableaux de cabinets conféquens &
de prix , qui , par ce moyen , ne feront plus expoDE
FRANCE. 187
+
fés à l'air deftructif , ni à être fatigués & ufés par
les nétoyages , les retouches étrangères & les changemens
de vernis.
Il ne faut cependant pas conclure de-là qu'il fuffife
, pour conferver une peinture à l'huile , de la
coller fimplement à une glace ou un verre par un
mordant quelconque ; il faut d'abord qu'il n'ait aucune
analogie avec la Peinture , afin que l'on puiffe
détacher & remettre la glace à volonté , & qu'en cas
de fracture , elle puiffe être enlevée fans rifque pour
le Tableau ; il faut auffi que ce mordant foit le
plus tranfparent & le plus tenace poffible. L'Auteur,
après avoir effayé , pendant nombre d'années , différentes
compofitions , par plufieurs fortes de mucilages
, & en avoir fait l'application fur diverfes
Peintures , s'eft convaincu qu'il étoit néceffaire que
ce mordant , outre les qualités ci -deffus , eût encore
celle d'être élastique , pour le prêter aux mouvemens
que le froid & la chaleur font éprouver aux Tableaux
, afin qu'à la longue il ne caufe aucune gerçure
; qu'il étoit de la plus grande conféquence que
ce mordant fut le plus étendu que faire fe peut fur
la fuperficie de la Peinture , fur tout d'une égale
épaiffeur , parce qu'étant élastique , les parties minces
ne peuvent être en rapport avec les parties épaiffes
, dans le paffage des différens degrés de température
auxquels feroit expofé le Tableau , ce qui occafionneroit
des tiraillemens qui nuiroient à la folidité.
-
D'un autre côté , l'ufage de ce mordant doit être
conduit avec intelligence , parce que tout mucilage,
foit végétal , foit animal , réduit en liqueur , devient
fermentefcible , & dans fes différens degrés de
fermentation , il en eft un où il feroit mal- adroit
de l'employer : il eft donc un inftant qu'il faut faifir
pour conferver la fineffe du tranfparent , la facilité
de l'emploî , & établir la folidité. Ce n'est qu'à la
188 MERCURE
fuite de beaucoup de longues expériences , que l'Auteur
s'eft affuré du degré de température néceffaire à
la manipulation des matières qui , quoique fimples,
exigent une attention minutieufe dans leur choix &
leur opération on doit donc , par conféquent , fe
méfier de tous les procédés en ce genre qui ont paru
jufqu'à préfent , d'après les idées qui ont pu en être
données par l'Auteur.
Mde de Montpetit s'étant fait une étude particulière
du travail de ce mordant , & de la manière
de l'employer , plufieurs Amateurs , convaincus des
vérités phyfiques qui affurent la bonté de fon pracédé
, l'ont priée d'adapter ainfi des verres blancs à
d'anciens Tableaux réparés avec foin , ce qu'elle
a exécuté à leur fatisfaction ; & ils font convenus de
bonne- foi que , par ce moyen , les peintures gagnent
du moelleux , que le rude du pinceau s'adoucit fans
détruire la touche ; que toutes les fineffes , les degrés
de nuances & de forces , les empâtemens , les fécl ereffes
, les négligences , tout s'y développe avec la
plus grande netteté poffible , ce qui met les Connoiffeurs
à portée de juger décifivement du mérite du
Tableau , duquel on jouit fans comparaison plus
pleinement que par aucun autre moyen connu.
Les Curieux & Amateurs font invités à venir voir
plufieurs Tableaux ainfi fixés fous glace , tant anciens
que modernes , Portraits , Payfages , Marine,
Hiftoire , Fleurs , &c. , rue du Gros - Chenet , la
feconde porte cochère en entrant par la rue de Cléri ,
les Mercredis , Jeudis & Vendredis.
Il eft bon d'avertir ceux qui voudront effayer de
ce procédé , que dans le cas où ils ne feroient pas
contens de fes effets , on peut enlever la glace à volonté
, & femettre le Tableau à fon premier état ; il
n'en fera que mieux nétoyé , fans avoir éprouvé aucun
frottement.
MM . les Rédacteurs du Journal de Paris ont anDE
FRANCE. 189
noncé , le 6 Août , ce nouveau moyen , en y ajou→
tant des réflexions critiques. L'Auteur leur a envoyé
une réponſe convaincante ; il en fera part aux Curieux
& Amateurs , en les affurant que tout ce qu'il
y a avancé , ainfi que dans le contenu ci - deffus ,
n'eft point dicté par fon attachement à fa découverte,
mais par les connoiffances acquifes après plus de 40
ans d'étude fur le phyfique de la Peinture , & d'une,
multitude d'expériences répétées , dont le réſumé a
été mis fous les yeux de l'Académie des Sciences
en 1775
& ce feroit compromettre ce favant Corps ,
quede penfer que fon approbation eût été donnée fans
examen,
GRAVURES.
NOUVEAU Plan des Ville & Château de Versailles,
levé fous le règne de Louis XV , avec la marche ordonnée
par Sa Majefté , pour faire voir le Jardin &
les Bofquets , corrigé & augmenté en 1780 .
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190
MERCURE
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petits airs arrangés pour la Harpe , & une Sonate ,
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A Paris , chez l'Auteur , rue Charlot , maiſon de M.
le Baron de Wenzel , & chez Couſineau , Luthier,
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Violon & Alto , par M. Prot , Ordinaire de la Comédie
Françoife. Euvre II . A Paris , chez Houbaut
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par M. de Monhéron , Amateur. A Verſailles , chez
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DE FRANCE. 191
ANNONCES LITTÉRAIRES.
PUBLII Terentii Afri Comedia fex , ad optimorum
exemplarium fidem recenfita : accefferunt varia
Lectiones è libris manufcriptis & eruditorum commentariis
deprompta. Lutetiæ Parifiorum apud J. G.
Mérigot juniorem , Bibliopolam ad crepidinem Auguftinianorum
. 2 vol. in- 12. cum fig.
Cette belle Édition de Térence , imprimée en
1753 , eft restée prefque inconnue entre les mains
d'un particulier qui en étoit propriétaire. Le fieur
Mérigot , qui vient d'en faire l'acquifition , s'empreffe
d'offrir aux Amateurs ce nouveau Térence ,
qui paroît devoir entrer dans la fuite des Poëtes
Latins de Coutellier , mais qui lui eft fort ſupérieur.
On n'a rien négligé pour imprimer cet Auteur
d'une manière digne de lui , & l'on a voulu que
l'élégance de l'exécution Typographique répondit ,
en quelque forte , aux grâces de l'Ouvrage. On peut
fe flatter que les Connoiffeurs ne trouveront rien à
defirer dans cette Édition , foit pour la beauté du
papier, foit pour la netteté & la propreté des caractères
, foit enfin pour les magnifiques Gravures
dont elle eſt enrichie , & qui font toutes de la main
des plus grands Maîtres. Pour donner une idée de
leur mérite , il fuffit de citer les Gravelot , les
Lebas , les Lafoffe , &c. , Artiftes dont le nom feul
fait l'éloge ; on y compte fept Eftampes , trente
vignettes & autant de culs-de-lampes ; avantagequ'il
a fur les éditions de MM. Barbou , d'ailleurs fi
belles & fi foignées.
Le prix des deux Volumes reliés en veau , tranche
dorée , 13 liv.; reliés en maroquin , 18 liv.
Il y a des exemplaires tirés fur de très -beau papier
d'Hollande , dont le prix , en feuilles , eft de 18 liv. 3
192 MERCURE
T
reliés en veau , doré fur tranche , 22 liv.; reliés en
maroquin , 28 liv.
Supplément à la Differtation fur le Rappel des
Juifs, & fur le Chapitre onzième de l'Apocalypfe
ou Lettre à Eusèbe , pour fervir de dernière Réponſe
aux Contradicteurs , par Laurent - Etienne Rondet ,
Editeur de la Bible d'Avignon . Deux Tomes en un
Volume in- 12 . rel. 4 1. 5 f. in - 4 ° . 5 l . A Paris ,
chez Lottin l'aîné , Imprimeur- Libraire , rue Saint-
Jacques.
ERRATA. C'est par erreur que l'on a annoncé
dans les Mercures du 9 & du 16 Septembre , que
l'Ouvrage intitulé : Traité hiftorique & raiſonné ſur
les Procédures qui s'obfervent dans toutes les Juridictions
de l'Enclos du Palais , &c. par M. Légier ,
fe trouvoit à Paris chez Cloufier ; cet Ouvrage , en
un Volume in - 8 ° . ſe vend s liv. broché & 6 liv.
relié , à Paris , chez Gueffier , Libraire-Imprimeur ,
au bas de la rue de la Harpe.
TABLE.
? 145 L'Officieux , Comedie , 16;
Epitre adreffée à une Femme Académie Roy. de Mufiq. 181
VERS à Mde B **
jeune & jolie ,
Le Fablier , Comte ,
146 Comédie Italienne ,
147 Découvertes ,
149 Mufique
Le Rofignol & l'Alouette , Gravures ,
Fable ,
Enigme & Logogryphe , 150 Annonces Littéraires ,
Hiftoire des Hommes , 151
AP PROBATION.
183
185
189
190
191
J'ai lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 23 Septemb . Je n'y ai´,
rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreflion. A Paris ,
le 22 Septembre 1780. DE SANCY.
Jan. 128.
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 30 SEPTEMBRE 1780 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VERS
Faits chez M. le Marquis DE VOYIR ,
les Princes DE CONDÉ & DE BOURBON
y étant.
Ou fuis-je ! feroit- ce an délire ?
Quels lieux ! quel féjour enchanteur !
Tout ce qu'on y voit , y reſpire
Et l'élégance & la ſplendeur.
Tout paroît riant , agréable :
Rien ne le montre fans beautés ;
Plufieurs Déités de la Fable
Y font fous des noms cinpruntés.
Ce Héros fi prudent , fi fage ,
Neftor , de Vøyer prend le nom ;
Sam. 30 Septembre 1780.
I
194
MERCURE
L'on voit dans du Cayla * le Dieu du badinage ;
Dans CONDÉ Mars , & l'Amour dans BOURBON.
( Par M. Berton de Chambelly. )
L'ADROITE
REPRIMANDE ,
Moj

Conte.
o1 ,je donne à mon fils la moitié de mon bien.
Que donnez-vous à votre fille ?
» Moi? ma nobleſſe. Ah ! c'eft-à-dire rien. » ―
Ainfi parloient deux Pères de famille ,
L'un fort riche , mais roturier ;
L'autre noble , mais pauvre. « Écoutez donc , beau
50 fire ,
» Dit celui-ci ! qui veut noblement s'allier ,
» Doit fe faigner un peu , puifqu'il faut vous le dire.
» Le reftant de vos biens vient après votre mort
» A votre fils ; c'eft un efpoir , d'accord.
Mais vous vous portez bien. Puis cette dernière
heure ,
Tant qu'on peut , on l'éloigne ; & c'eft le droit
» commun.
• Or qui , pour bien dîner , attend qu'un autre meure ,
»Peut dîner tard , ou fe coucher à jeun.
D'ailleurs vous promettez , & vous êtes fincère ;
» Mais trop fouvent , & j'en fuis peu furpris ,
» En voulant une choſe , on fait tout le contraire.
* Premier Gentilhomme du Prince de Condé,
BIBLIOTHECA
REGLA
MONACONSIS
DE FRANCE.
195
Vouspourriez bien encor , malgré vos cheveux gris,
» Prendre , las du veuvage , une femme nouvelle,
» Nous pourrions vous voir , malgré nous,
» Elle , avoir des enfans de vous ,
» Il
» Ou vous au moins en avoir d'elle .
peut fe faire encor qu'à la fin de vos jours
» Vous veuilfiez dans un cloître aller finir leur cours :
» Là , par un zèle aveugle & par trop ordinaire ,
Épandre en legs pieux ce bien par vous promis ,
» Et déshéritant votre fils ,
» Pour être bon Chrétien , devenir mauvais père.
Il faut s'exécuter ; je donne tout mon bien :
Je vous ai dit qu'il n'avoir rien. )
Vous , donnez tout le vôtre ; il n'eft qu'un mot qui
⚫ ferve :
»Donation entière & ſans réſerve,
» Ou marché nul. » Son dernier mot
Étoit prendre ou laiffer. Le vieillard , ( c'eft Hen
rique )
Trouva qu'on parloit un peu haut,
Et la condition lai parut tyrannique.
Il alloit renoncer à cet hymen promis.
Mais quoi ! fon fils aimoit la Demoiselle.
Lui-même il aimoit tant fon fils !
Son fils pourra-t'il bien vivre féparé d'elle ?
Il fe rendit , figna tout fans effroi :
« Eh bien , difoit-il à part ſoi ,
➡Je vivrai chez mon fils jufqu'à ma dernière heure,

I j
196 MERCURE
39
Après tout , je ne rifque rien.
» Par ce contrat je cède tout mon bien ,
Non l'amour de mon fils ; fi fon coeur me demeure ,
» Tous les titres en parchemin
» Valent-ils celui -là ? mais non fans doute. » Enfin
On conclut l'hymenée , on célébra la fête.
Le vieillard qui perd tout , croit gagner un tréfor .
Hélas ! il ne fait pas quels chagrins il s'apprête !
S'il le favoit... eh bien , il le feroit encor ;
Le coeur d'un père eft un peu bête !
Sa foibleffe fur ce point
A revivre est toujours prête :
Ses yeux peuvent s'ouvrir , fon coeur ne change point
LES deux époux firent fort bon ménage,
Arrive un fils qui devient grand ;
Deux tréfors ornoient ſon bas âge :
Bon efprit & coeur excellent .
Pendant ce temps , le bon Henrique ,
Tant bien que mal , vécut à la maiſon ;
Ce vieillard du commerce , au détail domestique ,
Étoit encore utile en fa vieille faifon.
Ce qui fert eft toujours de mode,
Mais quand par l'âge enfin devenu peu difpos ,
Il eut fenti le beſoin du repos ,
Il étoit inutile , il devint incommode.
:
Sa bru , fur-tout , le vit de mauvais oeil ;
Son coeur étoit paîtri d'avarice & d'orgueil
Elle ne le voit qu'avec peine
DE FRANCE.
197
Manger le pain qu'ils ont reçu de lui ;
Et fon coeur ne peut plus dévorer fon ennui ,
Ni vaincre ni cacher fa haine.
Le bon vieillard fe voit traité
Avec une rigueur extrême ;
Et dans une maifon qu'il enrichit lui - même ,
Il endure la pauvreté.
Sa bru le perfécute & le brave à toute heure ;
Tant que , n'écoutant plus ni pudeur ni raiſon ,
Elle menace enfin de quitter la maiſon ,
S'il faut que Henrique y demeure.
Elle fit tant , & par force & par art ,
Que l'époux étouffant le cri de la Nature ,
Vint dire un jour au bon vieillard
( Sa femme l'écoutoit ) de chercher autre part
Et fon lit & fa nourriture.
« O ciel ! que me dis-tu , mon fils ?
S'écria le vieillard furpris ;
» As-tu déjà perdu la ſouvenance
" De foixante ans de travaux inouis ?
» Par mes fueurs , je t'ai mis dans l'aifance ;'
» Et quand de mes biens tu jouis,
» Tu me chaffes pour récompenfe !
» Las ! contre moi de mes bienfaits armé ,¦
» Me punis-tu de t'avoir trop aimé ?
» Au nom de Dieu , je t'en ſupplie ,
» O mon cher fils , quand tu me dois la vie ,
» Ne ſouffre point que la faim vienne , hélas ¦
I iij
198 MERCURE
" Finir la mienne. Ah ! tu n'en doutes pas ,
» Je ne peux plus marcher ; donne-moi pour aſylo
» Un coin de ta maifon qui te foit inutile.
» Je ne demande pas à me voir déſormais
» Couché dans un bon lit , ou nourri de tes mets.
»Là, fous cet appentis , ou dans la cache obſcure
Qui vers tes caves aboutit ,
و د
Un de paille , hélas ! fera mon lit ,
peu.
L'eau , ma boiſſon , du pain , ma nourriture.
Tu peux ainfi fans frais me coucher , me nourrir.
» Oui , mon fils , à mon âge il faut fi peu pour vivre !
30
» Attends au moins que le ciel te délivre.
o Auprès de toi permets- moi de mourir;
10
Tu n'auras pas long - temps à me fouffiir.
pour tes péchés tu veux faire
ود Si
» Des aumônes , des dons pieux ,
» Fais-les , mon cher fils , à ton père 3
Où pourrois-tu les placer mieux ?
»Rappelle-toi trente ans de complaiſance ,
» Sur-tour les foins donnés à ton enfance.
Songe que Dieu bénit le fils de qui l'amour
39 Veille fur fes parens , les chérit , les révère ;
» Crains qu'il ne te puniffe un jour
» Pour avoir fait mourir ton père.
LE fils eft attendri des difcours du Vieillard :
Mais il faut voir partir ou fon père , ou fa femme
Mais fa femme écoute à l'écart ;
Mais elle règne en tyran fur fon ame.
DE FRANCE. 199
Enfin , tout en pleurant fur le fein paternel ,
( Tant , par foibleffe , un coeur peut devenir cruel ! )
Il confirme l'Arrêt. CC Quoi ta bouche l'ordonne !
» Mais , où veux-tu que j'aille en fortant de chez toi ?
Foible & mourant ? quels étrangers , dis- moi ,
» M'accueilleront , quand mon fils m'abandonne ?
» J'irai donc mendier bien loin
» Le peu de pain dont j'ai besoin
» Pour foutenir les reftes de ma vie ? »
Tout en parlant , ce père infortuné
De fes larmes étoit baigné ,
Sans que fa bru fut attendrie.
Voyant alors qu'il faut fortir de fa maifon ,
Dans fes mains il prend fon bâton,
Plus que fon fils , utile à fa vieilleffe ;
Puis confervant , malgré tant d'affronts réunis ,
Moins de courroux que de trifteffe ,
Se lève en priant Dieu qu'il pardonne à fon fils.
MAIS avant de fortir , ce déplorable père,
Demande une grâce dernière :
« Voici l'hiver , dit- il ; fi juſques- là
» Mes triftes jours doivent s'étendre ,
»Je n'ai que l'habit que voilà ;
» Il eſt tout en lambeaux ; il ne peut me défendre
» De la rigueur du froid . Écoute-moi , mon fils :
» Souffre au moins , en reconnoiffance
» De tous ceux que je t'ai fournis ,
I iv
200 MERCURE
ל כ
Que je prenne un de tes habits ,
Le plus mauvais . » La femme qui s'avance ,
Répond pour fon mari qu'il n'a point d'habits vieux.
"
< Au moins accordez-moi l'une des couvertures
Qui fervent au cheval , & que , faute de mieux,
» Je brave ainfi les injures
» Des temps froids & pluvieux . » "
Le fils , malgré fa barbarie ,
Ne put le refufer. Enfin
Il fait figne à l'enfant d'aller à l'écurie
Prendre une bouffe & l'apporter foydain.
Ce fils n'a que dix ans. Déjà ſenſible & fage ,
Son efprit & fon coeur ont devancé ſon âge.
Il n'avoit pu , fans s'attendrir ,
Voir ainfi fon ayeul fouffrir
Innocemment un fi cruel outrage.
Il prend une houffe , & d'abord
La coupe en deux , puis la porte fur l'heure
Au bon vieillard , qui fanglotte & qui pleure :
« Bon Dieu , dit-il , quel eft mon fort !
» Quoi , tout le monde ici veut donc ma mort ! »
Lefils gronda l'enfant , qui répondit : « mon père ,
» Ce que j'ai fait , j'ai cru devoir le faire.
» L'autre moitié de houſſe , grâce aux cieux ,
» Nous fervira ; ce foin-là me regarde ,
» Et c'eft pour vous que je la garde
Quand vous ferez devenu vieux. »
DE FRANCE 201
PAR ce reproche ingénieux
Ce fils trop criminel fent deffiller fes yeux.
En avouant fa coupable foibleffe ,
Il mérita , du moins , il obtint fon pardon ,
Et fit peut-être par raiſon
Ce qu'il auroit d'abord dû faire par tendreffe.
Son père mourut dans les bras .
Ainfi ce fils , agent d'une haine étrangère ,
Apprit d'un jeune enfant ce qu'il n'oublia pas ;
Qu'un fils cruel envers fon père ,
Mérite auffi des fils ingrats.
LA FABLE EN VOYAGE ,
Fable imitée de l'Allemand.
LA
FABLE un jour , voulut courir le Monde :

On lui pardonuera ce projet aifément :
Femme jamais , dans une nuit profonde
N'enfevelit fes jours plus conftamment ;"
Auffi lui trouve-t-on les moeurs un peu ſauvages ;
En trois fiècles , à peine elle a fait deux voyages
Encore en différens climats :
Le premier fut en Grèce , & le fecond à Rome,
Vers Paris , certain jour , elle tournoit , fes pas
Sa troiſième vifite étoit pour le bon- homme. *
De monter dans fon char , feuls d'entre fes fuivans ;
* La Fontaine.
Iv
202 MERCURE
Éfope & Phèdre eurent le privilége :
Mais quand on voyage en pleins champs
Des Poëtes , hélas ! font un mauvais cortège.
Déjà s'offroient les bois qui couronnent Faris ,
Quand des Brigands, Loudain l'arrêtent au paſſage ;
Et nos rimeurs , fuivant l'ufage,
De prêcher la vaillance , & de gagner pays.
Les Voleurs , fans les fuivre , entourent l'Immortelle ::
Elle portoit fes plus beaux ornemens.
En un clin d'oeil , on dépouille la belle ,.
On lui ravit juſqu'à ſes vêtemens..
Jamais Beauté ne fut plus naturelle,
Avec moins de rapidité ,
Le feu du Ciel tonne , éclate , diſperſe......
La terreur , à l'inſtant , à ſes pieds les renverſe.
La Fable nue , étoit la vérité.
( Par Madame P...... )
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
LE mot de l'Enigme eſt Bouton , de fleur ,
d'arbre , ( gemma ) élevure fur la peau , &
bouton d'habit ; celui du Logogryphe eft Fins,
oùse trouventfi & if.
DE FRANCE. 203
ENIGM E.
DEVINE-MOI , Lecteur ; je ſuis dans l'Univers
Sans paroître en Europe , en Afie , en Afrique,
Encore moins en Amérique..
Si tu veux refuſer , doublement je te fers ,
Et doublement encor lorfque quelqu'un te donne..
Sans être en Portugal je me trouve à Lisbonne ;
Toujours dans les prifons & jamais dans les fers..
J'occupe le milieu du monde ;
Mais par un contraſte nouveau
Je nage
*
dans le fein de l'onde
Et je fuis toujours l'eau.
( Par M. de Cailhava , Gendarme du Roi. )
LOGO GRYPH E.
MoNnom eft fort commun , Lecteur ,, dans le
langage :
Mais je fuis rare en vérité;
C'eft fur-tout dans l'adverfité
Qu'on me connoît bien davantage.
Mes pieds forment ce mois utile & floriffant,
( Car il faut te parler auffi de ma ftructure )
Ce mois dont le retour charmant ,
En la faifant renaître , embellit la Nature.
C'en eft affez , je ne dirai plus rien ;
Mais , fi tu m'as trouvé , Lecteur , gardes - moi bien ,
( Par M. Parthon. )
Ivj
204
MERCURE

NOUVELLES LITTÉRAIRES.
DE LA RELIGION d'un Homme du Monde,
contenant une Réfutation fommaire du
Livre de l'Efprit , de M. Helvétius ; un
Examen du Syftême de M. de Buffon ,
dans les Tomes IX & X de fes Supplemens
, avec deux Difcours intéreffans .
Avec cette épigraphe : Nous ne devons
pas nier des vérités démontrées , arce
qu'il en refulte des difficultés infolubles à
la raifon humaine. A Paris , chez Moutard
, Imprimeur- Libraire , rue des Mathurins,
Hôtel de Clugny. in -8 ° .Tome Ve
& dernier.
CE dernier Tome contient principalement
une réfutation du Livre de l'Efprit.
L'Auteur ne veut jamais relfembler à un
autre il commence fon Ouvrage par une
forte de Préface , que l'on pourroit prendre
auffi pour une Dédicace ou une Invocation.
Ce qu'il y a de certain , c'eft qu'il s'adreffe
aux mânes de l'Auteur du Livre de l'Efprit.
Le premier mot qu'il lui dit , eft ce vers
du Tartufe :
C'eft à vous d'en fortir , vous qui parlez en Maître.
Tout ce Préliminaite du Livre peut en
donner l'idée qu'il mérite.
L'Auteur ne dédaigne pas cependant de
parler quelquefois pour le faire entendre ;
DE FRANCE. 205
refte à favoir fi alors il en raiſonne plus jufte,
Voici , par exemple , ce qu'il dit de l'Ouvrage
qu'il entreprend de refuter :
Ce Livre , écrit d'un ftyle nerveux &
fage à la fois , rempli de vérités qui fuppofent
dans l'Auteur une connoiffance
profonde de fon fiècle , de jugemens en
» apparence impartiaux , d'utiles leçons à
» tous ceux qui prétendent à la célébrité ,
» de réflexions penfées , quelquefois vraies ,
» quelquefois captieuſes , fur les jugemens
» de la multitude , parut en 1759 , fous le
» nom d'un homme à qui fes vertus &
» fon défintéreffement avoit acquis une
» grande réputation . Le refpect pour la
Religion & pour les moeurs y eft affiché
de toutes parts , en même-temps que
→ les Anecdotes les plus fcandaleufes & le
développement du fyftême du fatalifme ,
fappent les fondemens de toute Religion
» & de toute Morale.
"
"
"3
""
وو
Il y a à peine une ligne dans cette tirade
où il y ait de la vérité & de la raiſon. Rien
de plus commun que cette façon d'écrire
fans avoir une idée , ou fans avoir pris fon
idée dans l'objet dont on parle. Nous permettra-
t-on de développer cette critique par
l'analyfe de tous les mots de cette tirade ?
Nous fouffrons d'affliger peut-être l'Auteur ;
mais il lui importe plus qu'à perfonne de
fe défier de cette facilité malheureufe de
joindre des mots , de les arranger en profe ,
& d'en amaffer affez pour former un Livre,
fans avoir rien dit du tout.
206 MERCURE
L'Auteur vouloit ici apprécier le Livre de
l'Elprit . Pour cela , il faudroit que chacune
de ces phrafes réveillât dans l'efprit de
fes Lecteurs les principales impreflions
qu'ils avoient reçues de la lecture de ce
Livre , fans peut-être les avoir apperçues ou
démêlées. Or , je demande à tous ceux qui
ont lu avec de l'attention & de l'intelligence
le Livre de l'Efprit , s'ils retrouvent
ici aucune de leurs obſervations fur ce Livre?
Ce n'eft pas la partialité qui me fait parler
ainfi ; car , en rendant juftice aux intentions
& aux talens de M. Helvétius , je fuis.
bien éloigné d'adopter & d'aimer fes principes.
N
" Ce Livre eft écrit d'un ftyle nerveux &
fage tout-à- la-fois.
D'abord , il n'y auroit rien du tout d'étonnant
à ce qu'un ftyle nerveux fût fage en
même-temps. Au contraire , rien ne s'allie
mieux que la force avec la jufteffe dans les
expreffions , que la févérité des expreffions
avec celle des penfées.
En fecond lieu , le ftyle du Livre de l'Eprit
n'eft guères plus diftingué par la fageffe
que par la force. Ce Livre eft écrit avec beaucoup
de netteté , avec de la pureté , & fouvent
de l'élégance : il a été conçu & rédigé
avec une méthode fupérieure ; mais il manque
de rapidité dans la marche , d'éloquence
dans le ftyle. Loin d'être remarquable par
la févérité , ce ftyle péche fouvent au contraire
par de froids ornemens.
Il eft rempli de vérités qui fuppofent dans
DE FRANCE. 207
l'Auteur une connoiffance profonde de for
fiècle , dejugemens en apparence impartiaux,
d'utiles leçons à tous ceux qui prétendent à
la célébrité, de réflexions penfees , quelquefois
vraies , quelquefois captieufes , fur les
jugemens de la multitude..
Rien de tout cela ne caractériſe le Livre.
que vous prétendez juger.
L'Auteur le propofoit de peindre l'efprit
de l'homme , & par l'efprit de l'homme
il entend fes idées , fes affections , tout
ce qui meur & dirige fon. être : il a
voulu peindre l'homme tel que la nature &
la fociété l'ont fait dans tous les tems , dans
tous les lieux. S'il n'a pas toujours bien ſaiſi
fon objet , il Fa au moins examiné dans tous .
les fens ; fon but n'a jamais été une étude
particulière de fon fiècle ; & il n'a rien dit denouveau
fur fon fiècle,
Je ne fais pas ce que vous entendez par
des jugemens en apparence impartiaux dans.
un Livre. Ce font- là de ces qualifications
vagues , que l'on peut appliquer à tous les
objets , parce qu'elles n'appartiennent enpropre
à aucun , & qui accommodent
merveilleufement les Écrivains qui veulent
parler de tout, fans s'entendre eux-mêmes..
Je ne fais où vous avez trouvé dans le
Livre de l'Esprit , d'utiles leçons pour tous
ceux qui prétendent à la célébrité. Encore une
fois , ce n'étoit pas l'objet du Livre ; & fon
Auteur favoit trop bien faire un Livre, pour
forrir de fon objet.
L'ignore auffi ce que vous entendez par
208 MERCURE
des réflexions penfées. Réfléchir & penſer
font la même chofe. Il y a , à la vérité , des
Auteurs qui n'ont jamais penfe ; mais ce
qu'ils écrivent s'appelle des mots, & non pas
des réflexions.
Vous ajoutez que les réflexions de l'Auteur
fur les jugemens de la multitude , font
quelquefois vraies , quelquefois captieufes.
Ila effectivement développé les caufes des
jugemens de la multitude. Mais fon principe
à cet égard n'eft pas différent de celui qu'il
donne pour le mobile des jugemens particuliers.
Il ne peut s'être trompé dans un point
fans s'être trompé dans l'autre : c'eft donc ce
principe qu'il falloit apprécier . Vous dites
que les réflexions de l'Auteur à cet égard ,
font quelquefois vraies , quelquefois captieufes.
Il falloit dire en quoi elles font vraies,
& en quoi elles font captieufes. Il me femble
d'ailleurs que vous n'auriez pas dû vous
fervir du mot de captieufes. Un Écrivain
peut avoir des idées fauffes ; mais des idées
fauffes ne font captieufes qu'autant que l'Auteur
veut tromper , fans s'être trompé luimême.
Et c'eſt un reproche que n'ajamais mérité
l'Auteur du Livre de l'Efprit, & que vousmême
ne paroiffez pas vouloir lui faire.
Car , vous obfervez avec justice , que fes
vertus &fon défintéreſſement lui avoient acquis
une grande réputation . Vous pouviez mieux
motivet l'hommage que l'on devra toujours
à M. Helvétius , même en combattant fon
Livre. La vertu qu'il a le plus fignalée , n'eft
pas le défintéreffement , mais une bienfaiDE
FRANCE. 209
fauce qui étoit devenue l'habitude de fon
âme , & qui s'élevoit juſqu'à la générosité
dans les grandes occafions . Les vertus d'ailleurs
n'acquièrent pas une grande réputation;
elles obtiennent une récompenfe moins
bruyante , mais plus douce , la vénération &
l'amour de tous ceux qui en ont été les objets
ou les témoins. Mais l'on doit toujours vous
rendre grâce de n'avoir pas été injufte
envers la perfonne de l'Auteur que vous attaquez.
Če procédé eft devenu affez rare
pour faire honneur.
Vous finiffez par dire que le refpect pour
la Religion & pour les moeurs eft affiché de
toutes parts dans ce Livre , en même- tems
que les anecdotes les plus fcandaleufes & le
développement du fyflême du fatalisme , fappoient
les fondemens de toute Religion & de
toute Morale.
Ce n'étoit pas affez d'avouer que le refpect
pour la Religion & pour les moeurs fe
montre dans ce livre ; il falloit convenir
qu'il y eft fincère. Il faut toujours interpréter
en bien les intentions d'un Écrivain , furtout
fi cet Écrivain fut un homme plein de
vertus. Les conféquences des principes du
Livre de l'Efprit pourroient être funettes à la
Religion &à la Morale : mais c'eftune erreur,
&non unattentat dans l'Auteur. Ila quelquefois
rappeléjdes coutumes ou des moeurs fcandaleufes,
mais il n'a jamais prétendu en faire
l'apologie ; il ne prétendoit qu'en expliquer
les principes. Du refte , il ne prêche en
rien la doctrine du Fatalifme.
210
MERCURE

Ce paffage que nous venons de difcuter
donne une idée fuffifante de
l'Ouvrage. Le Critique eft toujours à côté
du fens de l'Auteur ; ou s'il l'entend
il n'y répond que par des idées vagues , &
fouvent étrangères à l'objet ; nous n'avons
trouvé aucun paffage où il l'ait réfuté , on
ne dit pas feulement avec avantage , mais
même avec une logique faine & exacte.
Nous oferions ici entrer dans la difcuffion
de quelques principes du Livre de l'Esprit , fi
cette difcuffion n'étoit déjà faite par le Philofophe
le plus propre à rétablir l'empire de
ces infpirations de la confcience , devant lequel
doit tomber la trifte & fauffe théorie
du coeur humain , dont ce Livre eft le développement.
Au refte , la mémoire de
M. Helvétius doit toujours être précieufe
& honorable aux Lettres. Il n'a point
voulu corrompre la morale ,
la morale , comme on
l'en a accufé ; il ne l'a pas même atraquée;
il l'a feulement pofée fur des principes qui
la foutiendroient foiblement. Son Ouvrage
eft plem de découvertes fines & profondes;
il est écrit avec une clarté & une netteté
qui n'étoient pas communes dans les Ouvrages
Philofophiques ; & nous en avons
peu où la fcience de développer un vafte ſyſtême
d'idées abftraites, ait été portée plus loin.
Si quelque chofe nous affligeoit dans la lec
ture d'un livre rempli du defir du bonheur des
hommes , fouvenons- nous de fon Au eur :
relifons ce tableau fi noble & fi intéreffant de
fa vie , tracé par la plume d'un de fes plus
DE FRANCE, 211
dignes amis & d'un de nos meilleurs
Écrivains ; & pour nous raffurer fur fes
principes , oppofons - leur les vertus , & appliquons
lui cet hommage que Cicéron rendoit
à plufieurs Épicuriens : Ita vivunt , ut
corum vitá probetur , refellaturque oratio
atque ut cateri exiftimantur dicere meliùs
•quàm facere : fic mihi videntur facere meliùs
quàm dicere.
Nous ne parlerons point des verbiages de
l'Auteur fur le fyftême de M. de Buffon . Il
auroit dû favoir qu'un fimple controverfifte
n'eft pas
fait pour difcuter de pareils objets.
LES AUGUSTINS , Contes nouveaux.
A Paris , chez Efprit , Libraire , au Palais
Royal. 2 Vol . in - 12. brochés.
Le nombre des Conteurs eft prefque auſſi
grand que celui des Poëtes. Il n'y a peutêtre
perfonne qui , avec la facilité de faire
des vers , ne fe foit amufé à rimer quelques
aventures plaifantes. C'eſt que ce genre
donne peu de peine , & affez de plaifir à
ceux qui s'y exercent ; & que d'ailleurs le
Conteur trouve plus de juges indulgens que
le Fabulifte. On ne nous permet plus de fairedes
Fables depuis que La Fontaine en a fair ;
on nous permet encore d'écrire des Contes
après lui ; & l'on a depuis obtenu bien plus
de fuccès dans ce dernier genre que dans
l'autre ; foit parce qu'en effet il a moins de
difficultés , foit que l'illuftre La Fontaine n'y
212 MERCURE
air pas autant excellé que dans fes Fables .
M. Augufte de Piis ; a qui nous devons
plufieurs bagatelles très - agréables qui ont été
juftement applaudies fur le Théâtre Italien ,
eft l'Auteur des Contes que nous annonçons .
Ce genre d'Ouvrage , qui tranfmet au Poëte
le droit , ou l'ufage au moins , d'une plus
grande liberté , ne nous permet pas d'en
offrir à nos Lecteurs une fidelle analyſe . Il
y a dáns ce Recueil plufieurs Contes agréables
que nous voudrions & que nous ne
pouvons citer. On peut reprocher à l'Auteur
de n'avoir pas en général imaginé ou choifi des
fujets affez riches. Par exemple , la Peureuſe
raffurée eft un Conte d'environ cent trentefix
vers . En voici le fonds en deux mots . Le
Comte de Bombardille habite un vieux château
; ce féjour attrifte & effraye fa femme ;
Pour lui complaire il le vend , achette un
hôtel à Paris , où la femme fe familiarife li
bien , que c'eft à la fin le mari qui a peur.
Ce Conte a des détails plaifans , tels que la
defcription des Portraits de Famille qui
étoient entaffés l'un fur l'autre dans le vieux
château .
Robert l'ivrogne eft renversé
Sur Robert deux qui favoit lire ;
Sur ceux-là fe trouve preffé
Gombaut quatre , qui fut écrire
Jufqu'aux trois quarts de l'a , b , c .
Ce Gombaut , Seigneur de la Roche ,
DE 213 FRANCE.
Fut parrain d'une groffe cloche ,
Et fe bleffa trois fois la main
En mettant un lièvre à la broche , &c .
Mais on eft tout étonné de voir finir ce
long Conte fans aucune action , & feulement
par ces quatre vers:
Notre VicomteЛe adorée
Se laiffa tant faire la cour ,
Que l'époux cut peur à fon tour
En la voyant fi raffurée.
Quelquefois la fin du Conte eft mal amenée ,
& par-là manque fon effet . Nous allons en
citer un qui juftifie cette critique ; d'ailleurs
il eft propre à faire connoître la manière
de l'Auteur,
Le Fils du Laboureur.
En vérité c'eft une honte
Pour notre fiècle larmoyant
Qu'aucun Auteur entreprenant !
Nait ofé pleurer dans un Conte !
Mais tout à fon commencement ;
Et je vais vous jeter en fonte
Un récit bien noir , bien touchant ;
Il est bien court : auffi je compte
Qu'il en fera moins ennuyant.
* C'EST en vain que l'âge me glace ,
Difoit le Laboureur Jompfon 3
» Mes chers enfans , j'ai le bras bon ,
214 MERCURE
» Le ciel m'accordera la grâce
De faire encore une moiffon. »
O pauvre père de famille ,
Tu te flattois d'un eſpoir faux !
La mort le frappa de ſa faulx ,
Avant qu'il eût pris fa faucille.
Sa femme & fes enfans , de douleur abattus ,
Offrirent au Paſteur une affez forte fonime ,
Pour qu'il daignât le couvrir d'orémus ;
Mais il leur dit : « reprenez ces écus ,
» L'enterrement d'un honnête homme
» Eft trop payé par
fes vertus. »
Or , fitôt après l'ambaffade ,
Il vint dans l'ordre coutumier ,
Chercher le mort fur ſon lin de parade ,
Je veux dire fur fon fumier.
Comme il déployoit fon bréviaire,
Le plus jeune des fils , bien tendrement nigand ,'
Cria : Monfieur , qu'allez-vous faire ?
Tout ce que vous direz fera fort falutaire ,
Mais ne le dites que tantôt ,
Et mettons promptement mon papa dans la terre ,
Afin qu'il repouſſe bientôt.
On fent que fi cette forte naïveté pouvoit
paffer , ce ne pourroit être qu'après avoir
commencé par fixer l'attention du Lecteur
DE FRANCE. 275
fur la bêtife de cet innocent villageois ;
qu'après nous avoir , pour ainfi dire , accou
tumés à le voir raifonner , à fa manière ,
affez fottement fur la végétation , pour en
venir à croire que fon père enterré va prendre
racine , comme le pêcher qu'il a planté
ou vu planter la veille. Les détails de ce
Conte font agréables , quoiqu'on puiffe y
relever quelques négligences. Quand on a
le goût exercé , on fent que , pour l'élégance ,
la différence et grande entre , tu te flattois
d'un faux efpoir , & tu te flattois d'un espoir
faux. On fent auffi qu'il y a de la recherche
dans ces deux vers :
La mort le frappa de fa faulx ,
Avant qu'il eût pris fa faucille,
Les fautes de ce dernier genre font peutêtre
le reproche le plus grave qu'on ait à
faire à l'Auteur de ces Contes. Il ceffe trop
fouvent d'être naturel pour vouloir être piquant
; & il eft quelquefois bizarre à force
de courir après l'originalité. Il s'eft trop permis
auffi de ces détails que le goût & le bon
ton réprouvent. Et puifque nous en fommes
aux reproches , M. Augufte de Piis nous pardonnera
de relever ici la gaîté quelquefois
un peu trop libre de fon ftyle. Aujourd'hui
les moeurs ne fe font pas corrigées ; mais
elles fe font polies , & le cercle de gaîté
qu'on permettoit au Conteur de parcourir ,
fe trouve rétréci par nos bienféances.
Au refte, en parcourant ces Contes , dont
216 MERCURE
les fujets appartiennent , pour la plupart , à
JAuteur , les défauts qui s'y trouvent
donnent du regret au Lecteur , les beautés
qu'on y rencontre annoncent un talent qui .
mérite d'être encouragé. Il y a de l'efprit &
de l'originalité , des traits piquans de poéfie ,
& des vers très bien faits. Nous pourrions
rapporter nombre de détails faillans , tels
que ces vers du Conte intitulé : les Pantouffles
d'Empedocle.
Qui ne cède à la vanité ?
L'ombre du Laboureur voltige autour de l'arbre
Qu'étant jeune il avoit planté.
Le riche qui n'eft plus , fur fa tombe de marbre
S'énorgueillit d'avoir été.
L'Auteur le moins connu , jaloux de fe furvivre ,
De fa cendre de nain croit renaître géant ,
Baile avant d'expirer les feuillets de fon livre ,
Et s'endort fans regret dans la nuit du néant.
Sous la faulx de la mort on voit encor la belle
Sourire à fon portrait qui durera plus qu'elle ,
Et qui tranfmettra fa beauté.
Bref , il n'est pas jufques au fage
Qui , traîné malgré lui vers l'horrible Léthé ,
Ne trace avec le doigt fon nom fur le rivage ,
Dans l'efpoir de l'apprendre à la poſtérité .
On trouve dans ce Recueil des Contes
qui font de véritables Fables , terminees par
une moralité , telles que le louis d'or & les
écus de fix francs. Nous allons finir par un
Conte
1
DE FRANCE. 217
court , Conte fort
plus agréables.
"
ec
& qui nous a paru des
Iris &fa Bonne , Conte.
Oai , ma bonne , c'eſt inutile ;
A mon âge on n'apprend plus rien :
Mangez , buvez & dormez bien ,
» Du refte , laiffez- moi tranquille . »
Ainfi parloit la jeune Iris
A fon antique Gouvernante ,
Qui chaque jour , au temps précis ,
Laffoit fon ame impatiente
Par de longs & fades récits.
Tantôt c'étoit la Barbe -bleue ,
Tantôt la Belle au Bois-dormant
Ou l'hiftoire d'un revenant ,
Traînant avec grand bruit fa queue.
Cet avis ne put retenir
La langue de l'Argus femelle :
« Mon enfant pourquoi me punir
» D'une manière aufli cruelle ?
» Conter , pour moi c'eſt rajeûnir :
Tiens , je me fens même une envie....
» Mais d'ailleurs le trait eft fi beau!
» Va , ne crains pas que je t'ennuie ,
» Et pour toi s'il n'eſt pas nouveau ,
Je ne veux conter de ma vie.
» IL étoit un jeune garçon
Sam. 30 Septembre 1780 .
13
218 MERCURE
1
ככ
Aimable , honnête , fait pour plaires
» On l'appeloit Endymion.
» La Lune , fans plus de myſtère ,
» Deſcendoit par fois fur la terre ,
» Et le trouvant fur le gazon,
» Lui prodiguoit avec tendreffe
» Quelques baifers de fa façon: »
Iris fourit avec fineffe :
و د
e Eh quoi donc , ce n'eft que cela ?
» Oh ! je connois fort ce trait-là;
» L'autre jour encor vers la brune ,
>> Qu'on me croyoit à la maiſon ,
Sainval faifoit Endymion ,
» Et puis moi je faifois la Lune. »
M. Augufte de Piis nous a avertis , par
une lettre inférée dans le Journal de Paris ,
que cette Edition n'a pas été faite fous fes
yeux. Les fautes dont elle fourmille auroient
fuffi pour le prouver. Il y a quelquefois des
vers entiers de paffés , d'autres n'ont pas
le nombre requis de fyllabes, & font trop
courts ou trop longs , tels que celui -ci :
Faifoient fonner bien haut la gloire de leurs exploits.
Il eft vraisemblable qu'il y a là quelque faute
d'impreffion. Il n'eft pas à préfumer qu'une
perfonne exercée à la verfification , puiffe
donner cette ligne pour un vers.
DE FRANCE 219
DISCOURS enfaveur du Théâtre François ,
contre les ufurpations de l'Opéra. A Paris ,
chez Colas, Libraire , place de Sorbonne ,
attenant le Collége de Cluny. Broc. in- 89.
de 29 pages.
LORSQUE nous avons rendu compte de
l'Opéra d'Andromaque , nous nous fommés
élevés contre l'abus réellement dangereux de
porter fur la Scène Lyrique , les fujets qui
conviennent effentiellement au Théâtre
François , c'eft- à dire , au Spectacle de la
raifon & de la vérité. Les bornes affignées ,
dans un Journal , à chaque Article que l'on
y traite , nous ont impofé la loi de refferrer
nos idées , & de ne préfenter que des principes.
Nous nous préparions à revenir fur
cet objet , quand on nous a fait remettre la
Brochure dont nous allons parler.
L'Anonyme , après avoir gémi fur le fi-
-lence qu'ont gardé des Ecrivains connus , en
voyant défigurer defang-froid les Maîtres du
Théâtre ; après s'être adreffé aux Citoyens
de tous les états , qui , livrés à des enthoufiaftes
qui les trompent , applaudiffent à ces
Écrivains , dont la main hardie mutile nos
chef- d'oeuvres Dramatiques , pour ſe les
proprier ; entre en matière & dit :
ap-
Je me borne à prouver que le feul genre
» de Quinault eft admiffible à l'Opéra ;
qu'y vouloir introduire la pure Tragédie,
c'eſt ruiner à la fois le Théâtre qu'on
Kij
220 MERCURE
ود
dépouille , & rendre monftrueux celui
» qui ufurpe ; c'eft nous priver gratuite-
» ment du charme & de la variété qui fit
adopter l'Opéra dans fa naiffance ; c'eſt
accélérer la chûte des Lettres ; c'eft étouffer
le pen de talens tragiques qui nous
ود
» reftent. "
Si l'on prenoit à la lettre cette expreffion
de l'Anonyme , ( le feul genre de Quinault )
il faudroit alors ne porter fur la Scène Lyrique
que des fujets tirés de la Mythologie,
car voilà le véritable genre de Quinault.
C'eft dans cette fource qu'il a puifé toutes
fes Fables , fi l'on en excepte Armide , Amadis
& Roland , Ouvrages où la Magie & la
Féerie tiennent lieu de la première Caufe
& produifent les mêmes réfultats. Ce principe
feroit faux , puifque , fans parler de
toutes les productions agréables qui font du
genre de la Paftorale fimple ; Ernelinde &
Adèle de Ponthieu font des Opéra qui réuniffent
l'intérêt des fituations à la pompe du
Spectacle ; où les Machines , les Décorations,
la Danfe & la Mufique préfentent tour -à -tour
tous les effets qui réfultent tant de la ſcience
bien ménagée des forces & de l'Optique ,
que de celle qui fait fuccéder à tout l'eclat de
l'harmonie , le charme plus féduifant de la
mélodie ; le tout fans le fecours des Fées
des Magiciens , ou des Divinités du Paganiſme,
Il eft donc naturel de penfer que l'Anonyme
entend parler des fujets qui , avec &
mêmefans l'interventiondes êtres furnaturels,
DE FRANCE.
peuvent réunir en eux tous les points de fpecracle,
de pompe & d'agrément dont Quinault
a fait ufage dans fes Opéra ; & certainement il
a raifon. Le genre de Tragédie qui convient
à la Scène Lyrique , ne peut être le même
que celui dont le génie de Corneille & le goût
de Racine ont formé la branche la plus brillante
de notre Littérature , & qui a élevé
notre Théâtre au premier rang de tous les
Théâtres connus . Les acceffoires d'un Opéra
s'y oppoferoient tous feuls ; car quelque attention
que l'on apporte , quelque effort qu'on
veuille fe faire pour ne pas perdre de vue
la marche d'une Tragédie , & ne pas fe
diftraire de l'intérêt qu'on aura éprouvé ; cet
intérêt , finéceffaire à l'illufion , ceffera pourtant
d'exifter , auflitôt qu'on entendra une gavotte
, une mufette, ou un tambourin fuccéder
aux cris douloureux des héros de l'Ouvrage;
plus l'émotion qu'on aura reçue fera vive &
profonde , plus la chûte fera fenfible & ridicule.
Que fera-t-on donc pour éviter cet inconvénient
qui n'eft pas le feul que l'on puiffe
citer ? On fupprimera les Ballets , on refferrera
les Scènes , on fera paffer brufquement
le Spectateur d'une fituation à une autre
, fans rien préparer , ni développer ; on
appellera rapide une action qui ne marchera
que par fauts & par bonds ; & on n'aura
réellement fait qu'un monftre . « Mais l'Opéra
lui- même , va-t on s'écrier , n'eſt qu'un
Spectacle monstrueux , où , depuis long-
» tems, l'invraifemblance & la déraifon fem
ود
33
K iij
222 MERCURE
» blent avoir établi leur empire. Pourquoi ,
» fur un pareil Théâtre, ne fe permettroit-on
» pas des invraiſemblances d'un autre genre
» que celles que nous y avons trouvées jufqu'ici
, puifque nous fommes las des premières
, & que nous voulons d'autres jouif-
>> fances ? ",
و د
">
Effayons de répondre à cette objection ,
qui peut bien paroître ſpécieuſe , mais qui ,
au fond , n'eft rien moins que péremptoire.
Notre Opéra, dans fa naiſſance , étoit une imitation
informe de l'Opéra Italien , un chaos
où toutes les idées confondues produifoient
à grands frais l'ennui le plus infupportable.
La grande ame de Louis XIV , qui fembloit
animer tous les Artiftes dont il embelliffoit
fa Cour, échauffa celle de Quinault ; le
Poëte entreprit d'aggrandir la fphère des
plaiſirs de fon Maître , & choifit la Scène
Lyrique , après avoir à peu-près échoué dans
la Tragédie. Corneille , Racine & Molière
avoient eu des guides pour créer leurs immortels
Ouvrages ; Quinault n'en eut point *,
& , fans modèle , foutenu de fon feul génie ,
il porta le genre qu'il avoit adopté à un degré
de perfection très- étonnant. Un Théâtre
fur lequel on plaçoit tout-à-la-fois les conventions
poétiques & les conventions mufi-
* Malgré cette diſtinction , Quinault fera toujours
auffi éloigné des trois grands Hommes dont
nous venons de parler , que l'Opéra l'eft de la Tragédie.
DE FRANCE. 223
cales ; où tout devoit s'opérer par le moyen
du chant , même la catastrophe ; un tel
Théâtre ne lui parut pas fufceptible des effets
de la grande Tragédie ; il n'en prit que ce qu'il
jugea capable d'établir quelque intérêt , & en
bannit tout ce qui exigeoit des couleurs trop
fortes pour ne pas bleffer les convenances dans
les tableaux qu'il avoit à préfenter. Mais comme
les commencemens d'un art font toujours
entourés de très - grands défauts ; comme il
n'eft pas poffible de ne pas broncher ſouvent
dans une carrière qui n'a pas encore été frayée,
le créateur de l'Opéra laiffa beaucoup à faire
à fes fucceffeurs , & malheureuſement fes
imitateurs ont moins valu que lui. Quinault
n'a pas toujours été heureux dans le choix de
fes fujets ; il a fouvent oublié la marche de
fon action , & l'intérêt des fituations , pour
amener brufquement des fêtes & du fpectacle
; il a introduit dans fes Tragédies des Épifodes
qui , fans être indignes de certains éloges
, ne font point affez liés avec l'objet principal
, ni fuffifamment annoncés , & qui paroiffent
un moment , pour s'éclipfer fans retour;
il a quelquefois manqué de parler à l'ame
pour parler aux yeux & à l'efprit ; enfin , il ſe
livre trop fréquemment au plaifir de faire des
madrigaux , & fes divertiffemens , prolongés
jufqu'à l'excès , ou amenés fans néceffité , produifentl'ennui
inféparable de la langueur & de
la monotonie . Uniquement occupé des fujets
que lui fourniffoient l'Hiftoire des Dieux
de l'Antiquité & les rêves de la Magie , il
K iv
224
MERCURE
a négligé des faits plus vrais , ou plus vraifemblables
, & fufceptibles d'ajouter un
luftre de plus à la Scène qu'il avoit élevée :
mais fi Quinault s'en eft abftenu , pour avoir
fenti que les fujets de ce dernier genre étant
refferrés dans des bornes très - étroites , il étoit
dangereux de s'en emparer , relativement aux
abus qui devoient en naître ; il faut convenir
que , dans ce cas , on lui devroit plutôt des
éloges que des reproches.
Revenons . Si , au lieu d'imiter fervilement
le Chantre d'Armide , plus dans fes defauts
que dans ce qu'il a de lõuable ; fi , laiffant la
grande Tragédie au Théâtre François , nos
Poëtes Lyriques profitoient des lumières
qu'on a acquifes depuis la mort de Quinault
pour étudier le genre qu'il a créé , ne travailleroient-
ils pas à la fois pour leur réputation
, & pour les plaifirs de ce Public devenu
fi exigeant & fi dédaigneux ? Conferver tout
ce que l'Opéra a de pompe , de majeſté , de
grandeur & de charmes , y joindre la plus
grande vraisemblance poffible , choifir un fujet
capable d'intéreffer l'ame , de plaire à l'efprit
, de flatter les yeux , d'enchanter l'oreille ;
bien établir fon action , bien enchaîner les
Actes & les Scènes , amener les divertiffemens
à propos , terminer enfin fon Drame par une
catastrophe qui repofe le coeur en fatisfaifant
F'imagination ; voilà un fyftême digne , peutêtre
, d'être adopté par nos Auteurs modernes.
Que leurs productions , établies fur ces
principes , foient animées par le génie d'un
DE FRANCE. 225
Muficien favant , fenfible & intelligent , ils
dégageront l'Opéra de toutes fes invraifemblances
ridicules , ils y établiront le véritable
intérêt qui lui convient ; en un mot , ils reftaurerontfon
genre en le perfectionnant ; tandis
qu'abandonnant aujourd'hui la Tragédie
Lyrique pour y fubftituer celle des Sophocle
& des Efchyle , ils donnent à l'Académie
Royale de Mufique des fecouffes pareilles
à celles que les liqueurs fortes donnent à
un corps ufé , qu'elles raniment un moment
pour le conduire enfuite plus infail--
liblement à fa deftruction abfolue. Ils font
plus : ils dénaturent le genre qui convient
au Spectacle de la Nation , & portent
à l'Art Dramatique un coup dont il deviendra
la victime , fi l'erreur qu'on cherche à
établir , s'entretient pendant quelques années.
L'Anonyme ne parle de cet abus qu'avec
la plus vive indignation ; il penfe que l'ha
bitude de prendre les chef-d'oeuvres de nos:
grands Maitres , de les mutiler , d'en arracher
les détails , de ne faire qu'un fquelette
d'uncorps robufte & vigoureux , d'ent
diffimuler la foibleile par le bruit mufical ,,
les danfes , le jeu forcené des Acteurs de l'Opéra
, fera d'autant plus préjudiciable au
goût , qu'elle doit infenfiblement accoutumer
la foule ignorante , qui comprend!
la majeure partie des fpectateurs à penfer
que les développemens qu'on ne retrouve
plus dans les Ouvrages dont notre Scène:
Françoife s'eft honorée pendant plus d'un
K-W
226 MERCURE
fiècle , ne confiftoient qu'en des objets traînans
& fuperflus , qu'on a eu raifon d'élaguer.
Nous fommes abfolument de cet avis ; &
nous ajouterons que non- feulement la bigar
-rure des ſtyles qu'on apperçoit dans nos Tragédies
Enquinaudées, eft une chofe réellement
ridicule ; mais même que le ftyle d'une Tragédie
, qui doit en général être ferme , rapide
& nerveux , ne convient en aucune manière
à celui d'un Opéra qui exige bien de temps
en temps quelque force , mais dont la grâce ,
la facilité, & même une certaine molleffe font
ou doivent , le plus fouvent , être la marque
diftinctive. Sans être bien favant en Mufique,
on ne doit pas ignorer qu'elle a befoin de
s'étendre pour développer fon motif , &
que le Poëte Lyrique doit au Muficien des
facrifices fans lefquels la mélodie eft détruite.
Les changemens qu'on a été obligé de faire au
ftyle de Racine dans les deux Tragédies de
ce Poëte , qu'on a portées au Théâtre de
Polymnie , ont prouvé que telle Poéfie ,
relative à l'accent naturel , fe refufe à l'accent
conventionnel. Si les vers mélodieux
de ce premier de nos Poëtes ne peuvent que
difficilement ſe prêter aux caprices de la Mufique
, qu'on juge des autres. Quinault écrivit
fouvent avec trop de négligence ; mais on
trouve , malgré cela , dans fes Ouvrages , une
foule de morceaux qui peuvent fervir de
modèles ; & pour un homme de goût , ce
Poëte fera toujours le meilleur guide dans la
partie du ftyle qui convient aux Opéras.
DE FRANCE. 227
Les éloges exagérés donnés , dans quelques
Journaux , aux Acteurs de l'Académie Royale
de Muſique , ont excité l'humeur de l'Anonyme,
qui ne croit pas qu'il puiffe facilement
exiſter un bon Acteur à ce Théâtre. « La voix
(dit-il ) eft la première qualité d'un Chan-
» teur ; la connoiffance de la Mufique eft la
première qu'il doit avoir . Où va- t❜on auffi
» chercher les Acteurs de l'Opéra ? Dans une
» Cathédrale , dans un Concert ; en un mot,
» dans les endroits où l'art du Chant eft cul-
و ر
و ر
ود
و د
ود
ور
"
ور
ور
y
tivé ....... Tranſportés de ces lieux étrangers
5 au Théâtre fur la Scène de l'Opéra , ils
» montent avec toute la gaucherie du mé-
» tier qu'ils viennent de quitter , avec toute
l'ignorance de la profeffion qu'ils vont
» exercer. Or , s'il faut plufieurs années pour
faire un bon Comédien François , d'un
» Acteur de Province qui arrive même à Pa-
" ris avec l'habitude de la Scène , des talens
» exercés , & des connoiffances de fon art ;
» qu'efpérer d'un homme inculte , pour qui
» tout eft nouveau , dirigé par des Maîtres
» qui n'en favent guères plus que lui ? .... »
Il y a , comme nous l'avons dit , de l'humeur
dans ces réflexions : mais le fond en eft vrai;
ce n'eft que depuis quelque tems qu'on a ofé
comparer des Chanteurs à nos plus fublimes
Comédiens. On n'a pas rougi d'imprimer
lors des premières repréſentations d'Iphigénie
en Tauride , que Mlle Levaffeur & M.
Larrivée rappeloient dans leurs rôles Mile
Clairon & Le Kain, Nous fommes éloignés
"
K vj
228 MERCURE
de refuſer du talent à ces deux fujets que le
Public chérit avec raifon , parce qu'ils ont
un mérite qui convient à la place qu'ils occupent
; mais comment ne fent -on pas que
la diftance eft immenfe entre un Comédien
obligé de noter lui - même fa déclamation ,.
d'en varier les nuances , de parcourir
tous les tons de fon organe , guidé par fa.
feule intelligence ; & un Chanteur , pour
qui le Poëte & le Muficien ont tout fait ,
à qui il ne faut que de la voix & de la mémoire
, & dont tous les accens font tour-àtour
foutenus & rappelés par un inftrument,
ou par un Maître de Chant ?
5.
L'intention d'être utile paroît avoir inſpiré
ce petit Ouvrage , qui feroit plus digne d'éloges
, fi l'Auteur n'avoit pas perdu fon tems :
en déclamations vagues , au lieu de marcher
sûrement à fon but; fur- tout s'il ne s'y
étoit pas permis des expreffions très- condamnables
: La Nation , felon lui , a fait une lâcheté
en admirant le Parodifte de Racine......
Aux repréſentations de Gabrielle de Vergi :
Les femmes envioient fecrettement à l'Actrice
le plaifir infâme de ronger le coeur de Couci ......
L'Iphigénie en Aulide de M. Gluck n'eft
qu'un Drame Bohémien , qu'il appelle
dans un autre endroit , Iphigénie de
Prague. Celui qui a préféré l'Opéra d'Iphigénie
en Tauride , à la Tragédie de
Guimond , eft un Ecrivain ténébreux , &c..
Plus ces excès, deshonorans pour les Arts, font:
devenus.communs , plus on doit fe les ins
1
DE FRANCE. 229
terdire ; c'eft avec de la raifon , de la vérité
, avec de la décence , qu'on ' perfuade ;
non pas avec des mots infultans, qui ne produifent
d'autre effet que celui d'ôter au Lecteur
toute confiance.. Pour ramener aux vrais
principes , l'emportement , comme dit l'Auteur
d'Amphitrion ,
L'emportement eft fort peu néceffaire ;
Et lorfque de la forte on fe met en colère ,
On fait croire qu'on a de mauvaiſes raiſons.
( Cet Article eft de M. de Charnois. )
SPECTACLES.
ACADEMIE ROYALE DE MUSIQUE.
}
LE Dimanche 24 Septembre , on a donné ,
pour la première fois , Erixène , Paftorale
en un Acte ; on a remis Damète & Zulmis,
avec quelques changemens , & Mirza, Ballet-
Pantomime de M. Gardel l'aîné .
Une Scène du Paftor- Fido a fourni l'idée
d'Érixène. Cette Paftoralé a été trouvée dans.
le porte - feuille d'un Homme de Lettres
mort il y a quelque temps , & connu par
des Ouvrages dont l'agrément , l'efprit , las
fineffe & la faillie font les qualités principales
. Un eune Auteur qu'il honoroit de fon
amitié s'eft chargé de la mettre au Théâtre ,
après y avoir fait les corrections & additions :
230
MERCURE
néceffaires ; mais on peut lui reprocher ,
peut-être , de s'être acquitté de cet emploi
avec trop de circonfpection. Érixène eft
plutôt un croquis qu'un Acte ; les Scènes
qui font marcher l'action ne font pas attachées
avec intelligence ; les perfonnages entrent
& fortent quelquefois d'une manière
brufque & inattendue , & c. &c. L'analyſe
de cette Paſtorale va prouver ce que nous
difons.
Daphnis aime Érixène ; il invoque l'Amour
, & le prie d'attendrir l'ame de fa
Bergère. L'Amour paroît , & lui dit affirmativement
: oui , tu feras heureux.... Erixène
bientôt fentira ma puiffance. A l'afpect de
la Bergère , l'Amour & Daphnis fe retirent :
Scène dans laquelle Érixène , fuivie , précédée
ou entourée d'une troupe de Bergères ,
chante les plaifirs de la gaîté , & cueille un
bouquet qu'elle place fur fon fein. Un orage
s'élève ; c'eft l'Amour qui l'a excité les
Bergères prennent la fuite. L'orage ceffe :
Érixène revient dans le Bocage ; mais comme
l'Amour y a rempli l'air defa flamme invifible
, elle penfe trop tendrement à Daphnis ;
& veut fe retirer , quand le Berger vient
en tremblant lui préfenter un enfant aveugle
pour lequel il lui demande les droits de
l'hofpitalite. Elle fe fent émue; & à la prière
de cet enfant , qui fe dit accablé de fatigue ,
elle le conduit fur un banc de gazon ,
où il paroît fe livrer au fommeil . Elle ordonne
à Daphnis de la quitter , & contemDE
FRANCE. 231
ple avec ivreffe les charmes de l'enfant qui
repoſe. Les Compagnes d'Érixène reviennent
à leur tour pour recommencer leurs jeux ;
elle les engage à refpecter le fommeil de
l'infortuné qu'elle leur montre. L'une d'elles ,
après l'avoir examiné , propoſe de détacher
fon bandeau , & de le placer fur les yeux
d'Érixène ; ce qui veut dire en François qu'elle
propofe de jouer au colin-maillard . Le jeu
commence, la Bergère attrape , nomme & fe
trompe ; fes Compagnes fe proposent de
s'éloigner un inſtant ; alors une troupe d'Amours
amène Daphnis ; le Dieu , car c'eſt luimême
qui s'eft déguifé pour fervir les Amours
du Berger , le Dieu fe lève , quitte fon déguifement
, reprend fon flambeau , conduit le
Berger près d'Érixène , qui s'en faifit , nomme
Chloé , & donne fon bouquet à Daphnis ,
qu'elle prend pour fa compagne. L'embarras,
le filence de la prétendue Bergère engagent
Érixène à jeter fon bandeau. A la vue de Daphnis
elle s'indigne ; mais l'Amour prend fa défenfe
; la troupe des Amours ramène les autres
Bergères enchaînées de guirlandes de fleurs ;
chacune d'elles eft conduite par un Berger.
Après quelques momens de réfiftance ,.
l'exemple des Bergères , le pouvoir de l'Amour
, la tendreffe de Daphnis , tout le réunit
pour vaincre Érixène , qui avoue enfin
fa défaite.
Il eft clair qu'à compter de la feconde
Scène , où l'Amour affure Daphnis d'un
heureux fuccès , le Spectateur n'a plus ni
232
MERCUURREE
incertitude ni curiofité, alors point d'intérêt;
& voilà prefque généralement le défaut de
tous les Intermèdes qu'on a donnés depuis
quelques années à l'Académie Royale de
Mufique.
Le ftyle de ce petit Ouvrage eft fouvent
très-agréable , & négligé dans quelques endroits
. Voici un couplet qu'Érixène chante à
la troifième Scène. On y reconnoîtra l'e
prit & la manière de fon Auteur.
Livrons-nous à la gaîté ,
C'est notre âge qui l'appelle ;
Que notre légèreté
Effleure l'herbe nouvelle ,
Comme on voit une hirondelle
Pendant les beaux jours d'été ,
Frifer l'eau du bout de l'aîle
Sans en troubler la clarté.
La Mufique eft de M. Defaugiers : nous
y avons diftingué des morceaux agréables ,
fur-tout dans le qui tient abfolument au
genre Paftoral. La tempête annonce un Muficien.
La Mulette , qui termine l'Acte , eft
écrite dans le ton facile & fimple qui convient
à ce genre ; mais nous aurions defiré
quelquefois des motifs plus neufs , fur- tout
dans les Airs de Ballets.-
Nous avons parlé dans le tems de Damète
& Zulmis ; nous avons remarqué que
'ce petit Acte, dont l'idée eft heureufe, n'étoit
pas affez bien traité pour plaire ; les additions
DE FRANCE. 233
qu'on y a faites ne nous font point changer
d'avis. Nous obferverons encore que dans
un intermède dont le fond eft réellement
gai , on eft furpris d'entendre des morceaux
de Mufique comme ceux où Damète peint
fon défefpoir , parce qu'ils font d'un ton trop
élevé pour le fujet. Que diroit- on d'un Peintre
qui voudroit , dans un tableau du genre
de Wateau , employer les couleurs du Reibrant
?
Les Ballets , deffinés par M. Gardel l'aîné,
lui font beaucoup d'honneur ; il y danfe
avec une précifion , une jufteffe , un fini
d'exécution qui méritent des éloges .
Le Ballet de Mirza a été revu avec un nouveau
plaifir.
A propos de ce Ballet , nous ferons deux
obfervations.
1. Qu'au fecond Acte , à l'inftant où le
Corfaire & l'Officier fe battent fur le bord
de la mer , les couliffes étoient bordées d'une
centaine de têtes avancées pour confidérer
les Combattans . Cet abus , qui détruit l'illufion
, qui brife l'effet des décorations , eft
devenu fréquent à ce Théâtre. A une des
dernières repréſentations d'Armide , cette
Magicienne avoit auffi une foule de Bergers
& de Nymphes pour témoins de fon défefpoir.
Nous prévenons MM. du Comité que
le Public eft mécontent de cette tolérance ,
& qu'il cominence à s'en plaindre tout
haut.
2°. Nous avertiffons M. Nivelon que le
234
MERCURE
cri qu'il jette quand il reçoit le coup d'épée
dont meurt , au fecond Acte , le Perfonnage
qu'il repréfente' , eft abfolument déplacé. La
Pantomime n'eft autre chofe que l'art de
s'exprimer par les geftes & par l'action . On
doit en bannir toute eſpèce de cris , de fons ;
& s'il y en a quelques - uns que l'on doive plus
rigoureufement s'interdire que les autres ,
ce font ceux qui peuvent produire des émotions
trop fortes dans un objet de fimple
amuſement .
VARIÉTÉ S.
LETTRE de M. P.... à l'Auteur de la
Noticehiftorique & critiquefur les Ouvrages
de Claude-Jofeph DORAT , qui a paru
dans le Mercure de France le S Août
dernier.
Vous vous êtes certainement trompé , Monfieur
, en difant que la Comédie des Philoſophes
avoit excité l'indignation de M. Dorat. Une Comédie
qu'il s'eft efforcé de refaire à deux repriſes ,
& toujours fans fuccès , pouvoit bien lui avoir infpiré
un fentiment que je ne me permettrai pas de nommer
, par égard pour fa mémoire , mais qui n'a rien
de commun avec celui que vouslui fuppofez . Prenez
la peine de relire fa Comédie des Prôneurs * , vous
y retrouverez en entier le fujet des Philofophes ;
vous m'y verrez même défigné d'une manière un
peu dure ; mais , je le répète , M. Dorat n'étoit pas
* La même qu'il a refaite depuis , fous le titre de Merlin
bel- Efprit.
DE FRANCE. 235
indigné contre ma Comédie , puifqu'il me faifoit
l'honneur de l'imiter. Cette Pièce , quoique l'aveu
puiffe vous en être pénible , avoit eu , comme vous
le favez , un très-grand fuccès ; la fienne avoit été
beaucoup moins heureufe ; & l'humeur qu'un Ecrivain
a la mal - adreffe de montrer en pareil cas, ne
s'appelle pas de l'indignation.
leur
Je ne vous accuferai pas du même fentiment envers
cette Comédie , vous , Monfieur , qui ne vous
nommez point , & que rien ne m'autoriſe à foupçonner
de travailler pour le Théâtre. Vous l'appelez
cependant un ouvrage fcandaleux. Nous connoiffons,
vous & moi , quelques productions de nos
jours à qui cette dénomination pourroit convenir
productions malheureufes, qui n'ont dû quelques inftans
de célébrité qu'à la licence du fiècle , & que
médiocrité feule a fauvées de l'animadverfion des
Loix. Mais une Pièce repréſentée de l'aveu du Gouvernement
, approuvée , dans fa nouveauté , par un
Cenfeur dont le nom feul atteftera le génie * , &
par confequent incapable de fe laiffer furprendre
ou de vouloir fe compromettre , une Pièce enfin
honorée conftamment des fuffrages du Public pendant
une longue fuite de repréfentations , ne paffera
jamais pour un ouvrage fcandaleux .
Vous ne vous êtes pas moins trompé , Monſieur ,
en attribuant à la colère le prétendu rôle que j'ai fait
jouer à M. Dorat dans la Dunciade. Ce rôle fe réduit
à ces vers :
DORAT , hélas ! par les flammes perfides ' /
Voit confumer toutes fes Héroïdes ,
Tous fes recueils d'Opufcules charmans ,
Chanfons , Baifers , Fables , Contes , Romans.
Feu M. de Crébillon le père , alors Cenfeur de
Théâtre .
236
MERCURE
Le feu dévore eftampes & vignettes.
D'un ton léger , en vain à leur fecours
Mappeloit Vénus & les Amours :
Tour difparoît , & s'envole en bluettes,
Excepté vous , Monfieur , je ne connois perfonne
qui ait trouvé du fiel ou même de l'humeur dans ces
vers , Mais vous ne voulez pas abfolument qu'il y ait
rien dont on puiffe rire dans la Dunciade. Vous la
lifez avec le même efprit dont vous en parlez. Vous
n'y voyez qu'un monument d'une vengeance aveugle ,
par lequel , dites-vous , je fuis parvenu à me rendre
odieux fans être ni gai ni plaifant . Vous pouvez bien
penfer , Monfieur , que je ne me donnerai pas le ridi
cale de vouloir vous prouver que cet ouvrage a dû
vous plaire. Vous me permettrez feulement d'obferver
que vous n'êtes vous-même ni gai ni plaifant.
Je conviens avec vous que la Dunciade n'a pas dû
réjouir tout le monde ; je pourrois même vous dire
avec Pope que je ferois très-furpris qu'elle n'eût affligé
perfonne . Mais le Public , Monfieur , femble
avoir eu pour elle plus d'indulgence que vous , puifqu'un
grand nombre d'éditions de ce Poëme n'a point
encore laffé fa patience , & que peut- être vous en
verrez encore de nouvelles.
Vous voudrez bien me pardonner , d'ailleurs ,
d'oppofer à votre autorité celle de M. de Voltaire ,
que certainement vous reconnoiffez pour un bon
juge en matière de plaifanterie. Je ne peux vous citer
que par extrait une Lettre qu'il écrivoit au mois
d'Octobre 1776 , à une perfonne dont je n'avois pas
l'honneur d'être connu , & qui n'en a pas moins eu
l'attention de me la faire paffer comme un témoignage
qui ne pouvoit m'être indifférent . J'ofe vous
garantir l'authenticité du fragment , quoique je me
difpenfe de produire la Lettre en entier.
DE FRANCE. 237
Vous paraiffez , Monfieur , ne pas con-
→ venir dans vos notes que F... foit un animal a
longues oreilles. Cependant il me femble que
Auriculas
כ כ
» c'eft une vérité reconnue dans Paris.
33
-
afini F... rex habet. Ce qui le diftinguera de fes
» Confrères , dans la fuite des fiécles , ce fera la paire
» d'aîles dont M. Paliſſot l'a ingénieufement décoré.
On parlera éternellement de Ganimède &
» d'Antinous : il en fera de même de Desfontaines
» & de F.... & ce fera pour eux un grand hons
"> =
neur. La monture de la fottife a fujer de fe glosrifier
d'aller de pair un jour avec le favori de
Jupiter & le mignon de l'Empereur Adrien , &c. »
Vous voyez , Monfieur , que M. de Voltaire trouvoit
pourtant quelque gaîté dans cette Dunciade qui
vous afflige , & que même il avoit la bonté de la regarder
comme un Ouvrage qui pafferoit à la poſté
rité.
En voilà bien affez , Monfieur , fur cette injuſtice.
On m'enfait fi fréquemment , qu'il doit m'être permis
quelquefois d'en porter mes plaintes au Public. On
vient, par exemple , dans une Defcription de la
Bourgogne , à l'article Montbar , de faire un magnifique
éloge de M. de Buffon , éloge cité avec honneur
dans le Journal des Savans & dans le Journal Ency
clopédique . Eh bien , Monfieur , ce qu'il y a de plus
faillant dans ce même éloge , eft pris mot pour mot
de ce que j'ai dit de M. de Buffon dans mes Mémoires
Littéraires , & vous imaginez bien qu'on ne m'a pas
fait la faveur de me nommer. Je ne faifois que rire
de ce plagiat , lorfque vous êtes venu me contrifter
par votre article du Mercure , qui, malgré tout le mal
que vous avez dit de moi , n'a pas fait une grande
fortune.
238 MERCURE
SCIENCES ET ARTS.
EXPÉRIENCE pour prouver que l'eau de
neige renferme beaucoup plus de parties
nitreufes que l'eau de pluie , ou celle des
rivières , & qu'elle eft , par conféquent
beaucoup plus propre à favorifer la végé
tation que ces dernières.
BERNARDIN ERNARDIN RAMAZZINI , célèbre Profeffeur de
Médecine en l'Univerfité de Padoue , prit deux livres
de neige récemment tombée , & la plus blanche qu'il
put trouver. Il y fit diffoudre une livre de nitre fort
pur. Ce Chimifte fit également fondre la même
quantité de nître de même qualité dans deux livres
d'eau de fontaine. Après cette opération , il fit
évaporer ces deux eaux différentes fur le même
feu , & continua fon opération jufqu'à ce qu'il vit
fe former dans les terrines cette petite peau qui annonce
une cryftallifation prochaine. Enfuite , il tranfporta
ces vaiffeaux dans un endroit très - frais , & la
cryftallifation fe fit quelques jours après. Ce Chymiſte
ayant ramaffé ces cryftaux , & les ayant mis à
part, fit évaporer de nouveau ce qui lui reftoit d'eau
de neige & d'eau de fontaine , jufqu'à ce qu'il en eut
retiré tout le nître que l'une & l'autre pouvoient
fournir , c'est-à -dire , jufqu'à ce qu'il n'en reftât
pas une feule goutte. Il plaça ces deux réſultats dans
les baffins d'une balance , & vit que la quantité de
nitre qu'il avoit retirée de la neige , furpaffoit celle
DE FRANCE. 239
-
que lui avoit fournie l'eau de fontaine. La différence
étoit de 3 onces ; d'où il conclut que 2 livres
de neige renfermoient 3 onces de nître de plus que
la même quantité d'eau de fontaine , & que ce fel ,
en raison de fon affinité avec la livre pefant de nître
que l'on avoit fait diffoudre dans cette eau , s'y
étoit joint.
Le nître que l'on retire de l'eau de neige , eft d'une
couleur jaunâtre ; il eft beaucoup plus âcre au goût ,
donne fur les charbons allumés une flamme très -vive
, & crépite fans ceffe ; le nître retiré de l'eau de
fontaine eft tranfparent , bien moins âcre , & jeté
fur les charbons allumés , il produit une flamme
moins vive que celle du premier.
GRAVURES.
RECEPTION de Voltaire aux Champs Élifées par
Henri IV , dediée à l'Impératrice de Ruffie ; Eftampe
d'environ 8 pouces de haut , fur un pied de large,
deffinée par Macret , & gravée par Fauvel.
De tous les monumens que la gravure à confacrés
à Voltaire , celle - ci nous paroît la plus intéreffante,
foit par la vérité des allégories , foit par l'ordonnance
des groupes , foit par la reffemblance des
perfonnages. Elle fe vend chez l'Auteur , rue du Petit
Bourbon , la première porte cochère en entrant par la
rue de Tournon , & chez M. de Monchanin , rue S.
Louis , près le Palais.
Les Perfonnes qui ont foufcrit pour avoir des
épreuves pareilles à celles de l'Impératrice, font priées
de faire retirer leurs épreuves.
Le prix des épreuves ordinaires eft de quatre livres;
les perfonnes qui en prendront douze à la fois auront
la treizième gratis.
240 MERCURE
4
ANNONCES LITTÉRAIRES.
DIALOGUE
LALOGUE entre le dix-neuvième & le vingtième
Siècle , par MM. Legopanof & Alethowits. Broch.
in-8°. Prix , 6 f. A Paris , chez les Marchands de
Nouveautés.
Réglement du Penſionnat établi au Collège de la
Ville d'Eu , le premier Octobre 1779 , fous les aufpices
de M. le Duc de Penthièvre. A Dieppe , chez
Dubuc.
Differtation fur les Maladies de l'Urètre, avec des
Réflexions fur la Méthode qu'ont employée jufqu'ici
quelques Praticiens; par M. Guérin, ancien Chirurgien-
Major de Marine. Vol. in- 12. A Paris , chez l'Auteur
, rue d'Argenteuil , maifon d'un Vitrier , &
chez Durand & Didot , Libraires.
TABLE.
VERS faits chez M. le Mary François ,
quis de Voyer ,
219
193 Académie Roy. de Mufiq, 229
L'Adroite Reprimande, Conte, Lettre de M. P.... à l'Auteur
de la Notice des Ouvrages
194
234
La Fable en Voyage , 201 de M. Dorat,
Enigme & Logogryphe , 203 Expériencefur l'eau de Neige,
De la Religion d'un Homme
du Monde , 204 Gravures ,
Les Auguftins , Contes , 211 Annonces Littéraires ,
Difcours en faveur du Théâtre}
J'AI
APPROBATIO N.
238
239
240
A lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 30 Septemb . “Je n'y ai
rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion. A Paris ,
le 29 Septembre 1780. DE SANCY,
TABLE .
JOURNAL POLITIQUE . ( Rome ,
Conftantinoples 1 Madrid,
Pétersbourg, 2 Londres ,
Copenhague, ib. Verfailles ,
29
Varfovie , 3 Paris , ibid.
Vienne , Bruxelles 40
Hambourg ,
AVIS.
LEfeur Defnos , Ingénieur-Géographe & Libraire
du Roi de Danemack , à Paris , rue S. Jacques , au
Globe , annonce à MM . les Libraires du Royaume ,
& ceux des pays étrangers , qu'il mettra en vente
le 15 Septembre de cette année pour qu'ils puiffent
en faire choix & les recevoir à tems , un nombre de
petits Ouvrages nouveaux très bien exécutés , & utiles
à tous les états , enrichis de Cartes & d'Estampes
foigneufement gravées , auxquelles on a joint des
Tablettes économiques , Perte & Gain , à l'ufage de
l'un & l'autre fexe , avec un Calendrier pour l'année
1781 .
Chacun de ces Ouvrages en particulier devientperpétuel
par la facilité d'y pouvoir changer le Calen-.
drier tous les ans fans autre dépenſe , & de laver
avec de l'eau feulement le papier qui compofe ces
Tablettes. On peut dire que c'eft la plus belle collection
que l'on puiffe defirer , & dans laquelle on
peut , à fon goût , choifir quelques Bijoux les plus
agréables à donner & à recevoir en tout tems.
Le Militaire , l'Homme d'État , l'Homme de
Lettres & de Robe , le Financier , le Négociant & le
Voyageur , l'Artiſte , les Amateurs de la Loterie
Royale de France , y trouveront auffi ce qui leur eft
propre.
Les Dames & Meffieurs , leurs nouvelles coeffures
& habillemens .
Les Pères & Mères & Perfonnes chargées de l'éducation
des enfans , y trouveront auffi plufieurs petits
Ouvrages intéreffans fur la Géographie & l'Hiftoire.
Tous les Bijoux d'Étrennes , dont le fieur Defnos
diftribue gratuitement le catalogue , fe vendront
4 1. 10 f. reliés en maroquin. Ceux qui en feront ,
emplette auront , par douzaine , les treizième &
quatorzième gratis. Les envois feront exactement
exécutés felon la demande , en en faifant paffer le
montant ou en chargeant quelques perfonnes qui ,
en prenant telle quantité que ce foit , puiffent en répondre.
Le même Libraire diftribue auffi le Catalogue général
des Ouvrages de fon fonds. Il fera remife de
25 pour 100 fur les prix qui y font portés , à ceux
qui en prendront une certaine quantité ; paffé le 30
Décembre , cette romife n'aura plus lieu . Les Lettres
non affranchies ne feront pas reçues .
MERCURE
DE FRANCE ,
POLITIQUE ,
HISTORIQUE ET LITTÉRAIRE.
( No. 37. )
SAMEDI 9 SEPTEMBRE 1780 .
LETTRE de M. Allemand à M. l'Abbé
Beaudeau.
JE
E vous remercie , Monfieur , de l'annonce que
vous avez bien voulu faire de mon Ouvrage préli
minaire fur la navigation intérieure , que je viens
de publier. Mais j'ai l'honneur de vous obferver que
vous vous êtes trompé en difant que vous ne concevez
pas , après avoir avancé à la fin de mon
Traité des Péages , page 28 , que tant que les
péages cxifteront , ils formeront toujours un obftacle
invincible au progrès de l'Agriculture & du
Commerce , j'en propofe fans exception fur la
navigation qu'on établiroit.
Je foutiens , il eft vrai , Monfieur , que l'exiftence
des péages en général , fera toujours un obf
tacle invincible au progrès de l'Agriculture & du
Commerce ; mais je ne dis point , comme vous
l'avez avancé dans le Mercure , N. 33 , qu'on
doive en mettre fans exception fur la navigation
qu'on établiroit. Je dis au contraire qu'il ne doit
point y avoir d'exemption pour qui que ce foit
à l'égard des droits qui feroient établis pour la
confection & entretien de ces Ouvrages . Ainfi , vous
voyez , Monfieur , que je ne me contredis point ,
& que votre méprife vient de ce que vous avez
lu exception pour exemption.
J'ai l'honneur , &c..
Paris , ce 22 Août 1780.
AVIS.
ALLEMAND.
E fieur Goblet , Maître d'Écriture , donne avis,
aux Amateurs des anciens Manufcrits , qu'il vient
de faire la découverte de l'Affiette ou Mordant des
Anciens pour appliquer l'or en feuille fur le papier
, le vélin , la foie , &c. Ce mordant ne diffère
en rien de celui des Anciens , tant pour la folidités.
que pour le bruni de l'or , & peut fervir à réparer
les Manufcrits défectueux dans cette partie.
Pour donner un plus grand luftre à certains Ouvrages
où l'on veut faire des ornemens , ledit ficut
Goblet emploie auffi l'or liquide coulant à la plume,
fecret aufli rare que l'Aliette des Anciens ,
Sa demeure eft rue S. Jacques, près la place Camibrai.
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQUIE,
De CONSTANTINOPLE , le 8 Juillet.
Les lettres de Smyrne portent que l'on
eft toujours à la pourfuite du Muffelin)
Eles-Oglou , qui juſqu'ici a échappé à toutes
les recherches , & qu'on croit maintenant
en fûreté. Le Bacha de Jufelifur parcourt
toutes les poffeffions dont il fait l'inventaire
pour les confifquer au profit du Miri. Ce
Bacha a fait arrêter un des frères du Muffelin
, dont on dit que la mort eft également
réfolue. La Porte a nommé Jouſouf- Aga à la
place de Muffelin. C'eft un neveu du
fameux Evas - Aga que le Capitan - Bacha
fit étrangler il y a quelque tems. Les mêmes
lettres ajoutent que la pefte continue
fes ravages à Smyrne ; les fauterelles
qui en défoloient les environs , les ont
quittés pour paffer dans les plaines de Kirkagats
, de Magneſia & de Caſuba , où elles
ont ruiné toute la récolte de coton.
2 Septembre 1780.
a
}
( 2 )
RUSSI E.
De PETERSBOURG , le 26 Juillet.
La Cour a pris le deuil pour 4 jours
à l'occafion de la mort de la Ducheffe de
Courlande , née Princeffe de Jouffoupoff ,
dont le corps a été dépofé hier matin dans
l'Eglife de St- Alexandre Newski.
Il eft arrivé ici un Courier de Danemarck
& un autre de Suède , avec le contre-
projet qui doit fervir de baſe au traité
d'alliance entre ces deux Cours & celle de
Ruffie pour la protection du commerce &
de la navigation de leurs fujets refpectifs .
Le projet eft approuvé dans toutes les parties
par les intéreffés ; & il y a lieu de fe
flatter que les autres Puillances s'emprefferont
d'adopter un plan tendant à faire refpeter
les Pavillons neutres , & à rétablir la
liberté de la mer.
Depuis le printems dernier , à l'époque
où les glaces ont difparu & rendu la navigation
libre , jufqu'au 24 de ce mois , il
eft arrivé 283 bâtimens de diverfes Nations
au Port de Cronstadt , & 199 font auſſi repartis
du même port.
DANEMARCK.
De COPENHAGUE , le 10 Août.
L'ESCADRE Danoife a mis à la voile de
cette rade le & de ce mois , & on apprend
( 3 )
:
qu'elle a paflé le Sund fans jetter l'ancre.
Elle eft fous les ordres du Vice- Amiral
Schindel , & confifte dans les vaiffeaux
fuivans la Juftitia , la Princeffe Sophie-
Frédérique , de 74 canons ; le Jutland , le
Prince Frédéric , de 70 ; l'Indigenaat- Recht,
de 64 ; le Danebrog , de 60 ; le Groenland ,
de so ; le Kronenboug & le Kiel , de 36 ; &
l'Alfen , de 20 & de 10 fauconneaux.
POLOGNE.
De VARSOVIE , le 10 Août.
LES préparatifs pour la tenue de la Diète
fe font faits avec beaucoup d'activité dans
toute l'étendue de la République . Les Diérines
doivent s'ouvrir demain. Le bruit général
et que le Prince Sapieha , Général
d'Artillerie pour la Lithuanie , remplira la
charge de Maréchal à la Diète prochaine.
Le Comte de Rzewuski eft parti le premier
de ce mois pour Grodno , chargé d'ur e
commiffion relative à l'affaire du Comte
de Tyfzenhaufen. On prévoit que cette affaire
ne s'arrangera pas fans difficulté . M. de
Tyfzenhaufen , qui pendant fon féjour ici
avoit promis de fe prêter à tous les arrangemens
qu'on jugeroit les meilleurs , a
changé d'avis & de langage auffi tôt qu'il
a été de retour en Lithuanie . Il a défendu -
aux Grods de ce Duché de recevoir les
Univerfaux que le Roi a fait rendre dans
fon affaire ; il en a publié un lui- même ,
a 2
( 4 ).
tant contre S. M. , que contre le Comte
de Rzewuski & plufieurs autres Miniftres .
Il y foutient qu'il ne doit rien au Roi ;
que les manufactures établies à Grodno lui
appartiennent & non à S. M. On dit que
les Ruffes ont faifi fes papiers & les effets
les plus précieux qu'il vouloit envoyer dans
les pays étrangers,
La
» Les fauterelles , écrit-on de Bukowine dans la
Moldavie Autrichienne , qui avoient paru en automne
dans le diftrict de Herza , & y avoient
déposé leurs oeufs , qui les ont fort multipliées , reparoiffent
actuellement ; celles qui font nouvellement
éclofes ont déja acquis prefque toute leur grandeur ;
elles ont 2 pouces de long. Ces infectes deftructeurs
entaffés en quelques endroits à la hauteur d'un pied ,
font partagés en trois divifions formidables .
première s'étend fur une largeur de 7 lieues , depuis
Herza jufqu'à Potushan , & fur 9 lieues en
largeur , jufqu'au Niefter. La feconde occupe tour
le pays depuis Roman jufqu'au Danube , dans une
étendue de plus de 8 milles. La troisième couvre
la terre depuis Jalcy juſqu'à la Bellarabie . Par - tout
où on les trouve , elles ont brouté l'herbe , mangé
les fruits , & jufqu'aux feuilles des arbres des forêts.
Elles n'ont cependant point encore touché ni à la
vigne , ni au froment. Comme ces fauterelles
ne peuvent pas encore voler ,, on ne fauroit
prévoir la route qu'elles prendront. Mais dans peu
on faura de quel côté ces terribles ennemis auront
porté la défolation . Si le vent tourne vers Bukowine
au moment où ils s'élèveront de la terre , il eft
certain qu'alors toute cette belle contrée fera dévaftée
«.
( 5 )
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 10 Août.
Nous ne nous flattons pas de revoir
l'Empereur dans cette Capitale avant le s
ou le 20 de ce mois. Il paroît qu'il s'eft
arrêté dans quelques endroits un peu plus
long- tems qu'on ne croyoit. On fait entre
autres qu'il a demeuré quelque tems à Riga
chez le Comte de Braun , Général en Chef
des Armées Ruffes & Gouverneur de cette
Ville ; cet Officier eft pere du Général-
Major Comte de Braun , au fervice de
LL. MM. II. & R.
L'Impératrice continue de jouir d'une
parfaite fanté. Cette Princeffe eft venue
ces jours derniers dans cette Capitale pour
affifter à un examen des Ecoles normalesdont
elle a paru très-fatisfaite .
On parle toujours d'un voyage que l'Empereur
fe propofe de faire en Bohême dans
le mois de Septembre prochain. Quant à
celui de l'Archiducheffe de Saxe Tefchen ,
pour les Pays-Bas , on croit qu'il pourroit
être retardé jufqu'au printems de l'année
prochaine. Ce fera vers le même tems à peu
près que l'Archiduc Maximilien ira prendre
poffeffion de la Grande- Maitrife de l'Ordre
Teutonique à Mergentheim .
Le Comte de Proli vient d'obtenir un
Octroi pour 20 ans , afin de former une
nouvelle Compagnie de commerce pour
a 3
( 6 )
les Indes Orientales. Les articles & les
conditions de cet Octroi ne font point encore
publics ; ils ne le feront , dit-on , qu'après
le retour de M. Boltz , qui , le premier ,
a entrepris avec fuccès , le voyage des
Indes fous pavillon Autrichien. Il eft attendu
dans deux mois de retour à Triefteavec
un navire neuf , acheté aux Indes &
très- richement chargé.
De HAMBOURG , le 18 Août.
SELON les lettres de Pétersbourg , cette
Cour , immédiatement après le départ de
M. le Comte de Falkenftein , a envoyé
plufieurs Couriers à différentes Cours étrangères
, & en a reçu plufieurs de Vienne &
de Berlin. Les fpéculatifs dont ce voyage a
excité la curiofité penfent toujours qu'il a eu
de grands objets qu'on ignore & que fes fuites
feront connoître ; mais ils penfent qu'elles
ne fe développeront que l'année prochaine.
L'élection de l'Archiduc Maximilien à la
Coadjutorerie de Munfter s'eft faire le is
de ce mois avec le même fuccès que celle
de Cologne. Les lettres de Bonn , en rapportant
cette nouvelle , ajoutent que la
veille les Capitulaires qui avoient montré
d'abord quelqu'oppofition , s'étoient réunis
aux autres , de manière que l'élection ſe fit
unanimement le lendemain.
C'eſt le 6 de ce mois que le Prince de
Pruffe eft parti pour Pétersbourg . On dit
que S. A. R. ne gardera point l'incognito
en Ruffie comme on l'avoit dit d'abord ,
( 7 )
& qu'Elle y paroîtra fous fon nom & dans
l'éclat convenable à fon rang. Son voyage ,
ajoute- t- on , fera de 3 mois .
On apprend de Drefde que la Cour Electorale
de Saxe , vient de recevoir de celle
de Munich une fomme de 250 mille florins
pour le fecond terme du payement des
6 millions ftipulés par le traité de paix conclu
l'année dernière à Tefchen. On fe flatte
toujours à Manheim de voir l'Electeur revenir
dans cette Réfidence.
IT "ALI E.
1.
De ROME , le 1er. Août.
On parle beaucoup d'un Confiftoire que
le Pape tiendra au mois de Septembre prochain
, & dans lequel M. Altieri & M.
Manciforte , l'un Maître de fa Chambre &
l'autre fon Majordome feront créés Cardinaux.
S. S. a accordé à S. A. R. l'Archiduc
Maximilien , actuellement Chanoine de
l'Eglife de Munfter , le bref d'éligibilité pour
la Coadjutorerie de l'Archevêché de Cologne
& de l'Evêché de Munfter. Ces brefs furent
expédiés en Allemagne le 24 du mois
dernier par un Courier extraordinaire.
On apprend de Naples qu'il y a eu dans
le mois dernier un coup de vent terrible qui
a beaucoup fatigué les vaiffeaux jufques dans
les Ports . Les vagues de la mer les élevoient
à une hauteur incroyable ; heureuſement
ce danger n'a pas été de durée.
a 4
( 8 )
S'il faut en croire quelques lettres de
Syracufe , pendant que les galères de Malte
étoient dans ce Port , il s'éleva un différend
entre deux Chevaliers de nations différentes
, l'un François & l'autre Piémontois.
On dit qu'il a eu des fuites fàcheuſes .
ESPAGNE.
De MADRID , le 8 Août.
L'ARMÉE combinée étoit hors de la baie
le 31 ; cette fortie précipitée dans un moment
où la flotte fembloit attendre un autre
Commandant , a fait croire ici à beaucoup
de gens que l'efcadre Angloife approchoit
de nos parages , & que la nôtre
alloit à fa rencontre ; mais nous n'avons
pas entendu dire que l'intention de l'Amiral
Geary ait jamais été de ravitailler Gibraltar
, & certainement l'armée n'a mis
fous voile que pour s'exercer aux évolutions
& croifer entre nos Caps .
M. le Comte d'Estaing est toujours à
Saint-Ildephonfe ; & la manière dont il y
eft traité par le Roi , le Prince & la Princefle
des Afturies ne fauroit être plus flatteufe.
S. M. paſſe tous les jours quelques
heures à s'entretenir avec lui. Ce Général
fe reffent encore de fa chûte ; cependant
on le voit faire tous les jours de longues
promenades à pied , ce qui annonce que
fon accident ne peut plus avoir de fuites
férieufes. On ignore toujours quelles font
( 9 )
les opérations dont il fera chargé ceux
qui l'envoyent dans la Manche ne font
pas attention qu'il ne peut arriver à Cadix
que vers la fin de ce mois , & qu'alors
la faifon eft trop avancée pour tenter
des expéditions fur les côtes d'Angleterre.
Nous apprendrons avec le tems quelle eft
fa véritable deſtination.
Le paquebot la Peggy , Capitaine Bryan ,
arrivé le 18 du mois dernier à Cadix , de
Wilmington , dans la Caroline Septentrionale
en 49 jours de trajet , a rapporté des
nouvelles qui peuvent rectifier le jugement
qu'on s'eft hâté de porter de la priſe de
Charles-Town , & qui juftifient pleinement
les Américains & leurs Chefs . Le Capitaine
Bryan , dont la véracité eft reconnue , étoit
à Charles-Town pendant une grande partie
du fiége ; fes rapports ne peuvent qu'intéreffer
dans les circonftances préfentes .
"
» La ville , dit- il , fe rendit le 12 Mai aux forces
Angloifes , confiftant en 11000 hommes de troupes
réglées , 11 vaiffeaux de guerre , ( dont 8 étoient
des frégates , ) & environ 140 tranfports . La garnifon
, compofée de 1800 hommes de troupes con.
tinentales , & de 1200 de mariniers , ainfi qu'un
nombre de milices & les habitans formant en
tout près de 4000 hommes , font reftés prifonniers
de guerre. Le fiége a duré plus de 3 mois ; & durant
une grande partie de ce tems , la place a été vigoureufement
canonnée & bombardée , tant par les forts
& les batteries , dont elle étoit environnée , que par
les galères ennemies. Cependant elle n'a voulu entendre
parler de capitulation , que lorfque la troi.
fième ligne de circonvallation fut achevée à la portée
a s
( 10 )
de fufil des ouvrages Américains ; & elle n'a confenti
à fe rendre , que lorsqu'elle fut réduite à une difette
abfolue de vivres , excepté le riz , dont elle a ſubſiſté
uniquement pendant quelques jours . Le Fort Moultrie
, conftruit pour défendre l'entrée du Port , étoit
commandé par une hauteur , à la diftance d'un mille.
En conféquence on le regarda comme incapable de
faire une défenſe dans les formes ; & on l'évacua
n'y laiffant que 150 hommes ; au moyen de quoi l'efcadre
ennemie réullit à paffer la Barre : elle l'effectua
à la faveur d'un vent frais de S. O. , perdant néar.-
moins en cette occafion un des bâtimens de tranf
port les plus grands & les plus riches , qui étoit
un ancien vaiffeau de la Compagnie des Indes . La
raifon pour laquelle les Américains fe déterminèrent
à ne pas rendre la Place avant de la voir complettement
renfermée , fut l'efpoir où l'on y étoit de
recevoir des fecours des Provinces Septentrionales ;
mais la rigueur de la ſaiſon , la longueur de la
marche , ne permirent point de remplir cette attente.
La première de ces caufes fit périr auffi une grande
partie du bétail ; ce qui fit renchérir les autres provifions
à proportion. Cependant l'on avoit rendu
l'entrée du Port plus difficile par des barres , & en
faifant couler à fond quelques bâtimens dans le
Canal. On n'avoit rien négligé de ce qui pouvoit
fervir à la défenſe & à la sûreté de la Place tant
par mer que par terre ; & l'on ne capitula que
lorfque Pennemi l'eut refferrée de tous côtés , &
qu'on le vit attaqué au - dedans par le fléau contagieux
de la petite - vérole , menacé de la famine , & fans la
moindre efpérance d'un prompt fecours .
cette fituation , le Gouverneur Rutledge & le
Confeil fe retirèrent dans l'intérieur de la Province
, où ils travaillent à raffembler quelques
forces. Peu de jours avant que le Capitaine Bryan
partit de l'Amérique , on avoit reçu avis , qu'un
détachement de 4000 Royaliftes , conduit par le
-
"
Dans
Sr. Martin , Gouverneur de la Caroline - Septen- -
trionale , s'étoit mis en marche de Charles-Town
pour cette Province ; & fur cette information , 7000
hommes de milices de la Caroline - Septentrionale
s'étoient mis immédiatement fous les armes pour
lui tenir tête. Le Gouverneur Américain de cet Etat
avoit reçu ordre du Général Washington de raſfembler
des vivres pour un autre corps de 1300
hommes , qui viendroit , fans délai , des Provinces
Septentrionales , pour le réunir à cette divifion.
Le Sr. Bryan ajoute , que les Américains , loin
d'être découragés par le fort de Charles - Town.
paroiffoient réfolus à faire tous les efforts poffibles ,
afin de mettre en campagne des forces fuffifantes
pour arrêter les progrès ultérieurs de l'ennemi , &
venger la perte qu'ils avoient faite «.
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 20 Août.
PENDANT que nos papiers s'empreffoient
de nous préfenter notre flotte d'obfervation
croifant fur les côtes de France , pour
empêcher la jonction des Eſpagnols & des
François , & prête mêine à aller chercher
les premiers , elle fe rapprochoit réellement
de nos ports où elle eft rentrée auffi- tôt que
le vent d'Eft & de Nord- Eft le lui a permis.
La Gazette ordinaire de la Cour d'hier nous
a appris ainfi cette nouvelle.
»L'Amiral Geary eft arrivé hier à Spithéad , fuivi
d'une partie de l'efcadre à fes ordres , & il attendoit
le reste , avec une prife , ayant lettres de
marque , appellée le Comte de Hallwiel , de 150
tonneaux , 24 canons & 80 hommes d'équipage ,
venant du Cap François & allant à Bordeaux , avec
a 6
( 12 )
;
chargement de fucre , café & indigo ; ainfi qu'un
Brigantin Anglois , que le Comte de Halwiel avoit
pris , qui fe rendoit de Terre-Neuve à Lisbonne
& un lougre corfaire , pris le 17 du courant , à
la hauteur de la pointe de Peterall , appellé la
Sauterelle , de 8 canons , & 36 hommes «.
― ,
Immédiatement après cet avis on lit dans
la même Gazette la lettre fuivante du Capitaine
William Peere , du vaiſſeau de S. M.
la Flore , en date de Falmouth le 15 Août.
» M. , je vous prie de communiquer aux Lords
Commiffaires de l'Amirauté , les détails fuivans ,
qu'il m'eft très-agréable de vous faire paffer de ce
port , où les vents contraires m'ont obligé de relâcher.
Jeudi 1 du courant à quatre heures
& demie de l'après-midi , portant fous Oueffant ,
pour chercher l'efcadre ; le vent étant alors à l'E .
N. E , nous découvrîmes , malgré la brume , un bâ .
timent mâté à quatre , & un cutter fous le vent à
nous , en panne avec le cap au Nord , à, la diftance
d'environ quatre milles . Nous portâmes fur ce
vaiffeau , après que chacun fe fut mis à ſon pofte.
Le vaiffeau s'en étant apperçu , vira vent arrière ,
ferra le vent , coeffa fon perroquer de fougue , &
nous laiffa approcher , le cutter louvoyant bord
fur bord. A cinq heures dix minutes , nous nous
trouvâmes par fon travers , & à deux encablures
de diftance ; nous n'eûmes pas plutôt hiflé notre
pavillon , que nous reçûmes fon feu , auquel nous
répondîmes fur le champ. Un feu très -vif continua
des deux côtés pendant l'efpace d'une heure ,
nous approchant infenfiblement l'un de l'autre ;
alors notre roue de gouvernail ayant été emportée
, nos haubans , cal - haubans , & manoeuvres
courantes , étant fort endommagées , nous laiffames
dériver fur le vailleau , & le combat continua
dans cette pofition pendant environ un quartd'heure
; l'ennemi ayant abandonné les canons ,
( 13 )
?
tenta de nous aborder , & il fut auffi- tôt repouflé
avec perte. Notre équipage l'aborda à fon tour
l'épée à la main , amena le pavillon ennemi , &
s'empara en même-tems du vaiſſeau , qui fe trouva
être la frégate Françoile appellée la Nymphe
commandée par le Chevalier du Rumain , lequel
mourut le même foir des bleffures qu'il avoit reçues
pendant le combat. Cette frégate a été conftruite
il y a quatre ans , elle eft doublée en cuivre ,
ne monte que 32 canons , quoiqu'elle foit percée
pour 40 , & fon équipage eft de 290 hommes. Il
n'y avoit que quatre jours qu'elle étoit fortie de
Breft , pour aller à la découverte , & rentier dans le
port. Avant de terminer ma lettre permettez-
moi d'ajouter que mes Officiers & mon équipage
en général , ont montré le plus grand fangfroid
& la plus grande intrépidité dans cette occafion
, & que les expreffions me manquent pour
rendre tous les éloges qu'ils méritent. Leur conduite
aura , je l'efpère , le fuffrage de l'Amirauté ,
& fera pour eux un titre à la bienveillance de leurs
Seigneuries.
Tués à bord de la Flore , M. Biffa , Midshipman
6 matelots , 2 foldats des troupes de la Marine ;
en tout 9 bleffés . M. Creed , Pilote , 13 matelors ,
4 foldats de marine , en tout 27 ; morts depuis ,
1 matelot , 2 foldats.
N. B. La Flore montoit 36 canons , & aveit à
bord , lorfque l'action commença , 269 hommes
d'équipage .
Tués à bord de la Nymphe. Le Capitaine , le Ca.
pitaine en fecond , le premier Lieutenant , Officiers ,
Matelots & foldats de la Marine ; en tout 63. Blef
fés , fecond Lieutenant , 2 Officiers des troupes de
la Marine , 2 Volontaires , autres Officiers , Matelots
& foldats ; en tout , 68 ( 1 ) .
(1 ) N. B. Il est arrivé à Versailles une lettre d'un
( 14 )
La rentrée de l'Amiral Geary a fansdou te
été preſcrite par la néceffité ; cela n'empêche
pas que la nation n'en foit mécontente ; elle
ne veut pas voir que fes malades avoient
befoin de refpirer l'air de la terre , que la
flotte n'étoit pas affez confidérable pour faire
tête à l'ennemi s'il s'étoit approché ; elle ſe répand
en reproches contre le Lord Sandwich ,
& lui rappelle durement le mot qui lui eft
échappé en plein Parlement qu'un Miniftre
de la marine mériteroit de perdre la tête ,
s'il n'avoit toujours en mer des forces fupérieures
à celles de la France & de l'Espagne
réunies. On ne fe contente pas de lui faire
un crime de notre infériorité , on lui en fait
auffi un d'avoir rappellé l'Amiral Geary dans
nos ports ; & on prête à ce dernier des projets
& des vues qui peuvent annoncer du
courage mais peu de prudence .
» Il eft certain , dit un de nos papiers , que le
Lord Sandwich vouloit que l'Amiral Geary rentrât
quelques femaines à Torbay , afin d'y renouveller
fes provifions , &c . , mais que le brave & vigilant
Geary lui a écrit , pour lui repréſenter combien il
étoit intéreſſant de ne point quitter ſa ſtation ac-
Officier , elle porte que M. du Rumain avoit été percé
de plufieurs balles , & étoit hors de combat avant l'abordage
, que c'eft M. de Keranftret , Commandant en fecond
, qui l'a ordonné qu'il fauta le premier à bord
de la Flore , fur laquelle il a été tué : que l'abordage
ayant manqué, il est tombé à la mer un grand nombre de
ceux qui le fuivoient , & qu'entr'autres M. du Couedic
a été écrasé entre les deux frégates : il dit que l'équipage
Anglois convient que fi l'abordage eût pu être
effectué la Flore étoit enlevée .
( is )
tuelle , & que fi on envoyoit conftamment à la flotte
un certain nombre de vaiffeaux , avec de l'eau &
d'autres provifions , il y refteroit jufqu'au mois
d'Octobre , après quoi viendroit la faifon qui épouvante
trop les François & les Efpagnols , pour fonger
à une invafion , attendu que les efcadres de la Maiſon
de Bourbon n'ont pas affez de courage pour ofer
débarquer en Angleterre , après l'équinoxe d'automne
. C'est la réfolution de Geary qui a , juſqu'ici
, empêché la jonction de nos ennemis . Car
quoique la flotte Françoiſe à Breft paroiffe ne pas
être en état de mettre tout de fuite à la mer , il y a
tout lieu de préfumer que c'eft une manoeuvre politique
du Cabinet de Verfailles , & que ce n'eft que
pour nous tromper que cette flotte fait mine de vouloir
reftet dans le Port , comme fi c'étoit en hiver.
Les François ont plufieurs petits bâtimens qui efpionnent
les mouvemens des nôtres , & dès que Geary
aura quitté fa ftation , & fera retourné en Angleterre
, le public apprendra que la flotte Françoiſe
eft fortie de Breft pour aller joindre la flotte de
Cadix « .
Nous n'avons aucune nouvelle des Ifles ,
ou le Miniftre , s'il en a reçu , n'a pas jugé
propos de les publier. Tout ce que l'on
fait fe réduit à des bruits vagues , mais trop
vraisemblables pour n'être pas inquiétans.
On prétend que M. de Guichen avec 10
des vaiffeaux Efpagnols de D. Solano &
toutes les troupes qu'il a amenées
amenées , auxquelles
il a joint un corps de troupes Françoifes
, s'eft porté le 27 Juin du côté de
Ste-Lucie. Si cela eft vrai , comme cela
eft vraisemblable , il n'eft pas douteux que
cette Ifle qui nous étoit fi avantageufe par
fa pofition , par fa rade & par les commo


.
( 16 )
dités qu'elle offroit à une flotte pour fe
réparer , ne nous ait été enlevée . L'Amiral
Rodney n'étoit pas en état de la défendre
& s'il l'a entrepris avec des forces auffi
inférieures , nous avons tout à craindre.
Les nouvelles de ces parages font attendues
avec beaucoup de curiofité.
Nous n'en avons pas moins pour celles
que nous attendons de l'Amérique Septentrionale
, où il eft à craindre que M. de
Ternay ne foit arrivé long- tems avant l'Amiral
Graves. On recueille avec le plus
grand foin & le plus vif empreffement tous
les rapports qui annoncent que l'eſcadre
Françoife a éprouvé des retards , & qui peuvent
par- là nous raffurer en nous laiffant
l'efpérance que l'Angloife a eu la poffibilité
d'arriver en même tems. Tel eft entre
autres celui d'un patron de navire qui ayant
été prifonnier à Bofton pendant 8 mois ,
en eft parti le 26 Juin dernier. A cette époque
, dit- il , les François n'avoient point
encore paru ; il y avoit une efcadre Américaine
prête à appareiller , & compofée
d'un vaiffeau de so canons , 4 de 40 , & 7
frégates de différentes grandeurs , qui n'attendoient
que M. de Ternay pour mettre
à la voile. Si l'on voit avec peine que cette
efcadre doit le renforcer , on a du moins
quelque confolation d'apprendre qu'on ne
l'avoit pas vu à la fin de Juin .
On ignore également ce que fait le Général
Clinton à New-Yorck , & quels font
( 17 )
nos progrès dans la Caroline Méridionale .
On prelle le départ des réfugiés de cette
Province , qu'on renvoie rejoindre leurs
familles ; mais on remarque en général une
grande répugnance de leur part à s'embarquer.
Quoi qu'en dife le Gouvernement
on ne le croit pas en état de les y protéger.
Cette conquête qu'ils ont tant vantée ,
& dont ils ont conçu de fi grandes efpérances
pour la foumiffion future de l'Amérique
, paroît le réduire à peu de choſe. La
lettre fuivante d'un habitant des Provinces-
Unies , fi elle ne nous détrompe pas , eft au
moins faite pour nous infpirer des doutes.
» Vous m'étonnez , M. , en m'apprenant que la
fauffe affertion que Charles- Town , avec tous les
habitans des deux Carolines fe font foumis à l'Empire
Britannique , a pu faire quelque impreſſion ſur
l'efprit d'un grand nombre de vos compatriotes.
Eft-il poffible que de pareils propos trouvent crédit
chez des gens qui ont le fens commun ? Je vous
affure que nous n'avons rien ici qui autorife un tel
rapport. Au contraire , il eſt évidemment faux par
les lettres & proclamations du Général , telles que
le Miniſtère a jugé à propos de les publier dans fa
Gazette , que la moindre portion de la Caroline-
Septentrionale , ou toute autre partie de la Méridionale
, que celle qui éprouve l'opération immé
diate de l'armée Angloife , ait fubi le joug. Quant
à la Caroline- Méridionale , Clinton dit dans fa lettre :
» J'ofe affirmer qu'il y a peu d'hommes dans cette
» Province qui ne foient ou nos prifonniers , ou
» fous les armes pour nous « . - Et ce même
Clinton , dans fa proclamation , dit après cela » qu'il
» y a quelques hommes méchaus & déſeſpérés, qui ,
fans égard à la ruine & à la misère dans laquelle
" --
( 18 )
»
כ כ
P
le pays fera enveloppé , continuent de tout leur
pouvoir d'entretenir le feu de la rebellion ; &
fous le prétexte d'une autorité dérivée d'une
légiflation ufurpée , tâchent , par d'énormes amendes
, de cruels emprisonnemens & des punitions
fanguinaires , d'obliger les fidèles ſujets de S. M.
5 à prendre , malgré eux , les armes contre le Gou-
» vernement de S. M. « Voilà une confeſſion complette
que le peuple de l'Etat de la Caroline Mériridionale
, dans le moment même de cette proclama
ion , fe gouvernoit fous l'autorité des loix établies
par falégiflation indépendante ; & par conféquent
il ne pouvoit s'être foumis aux Anglois. Si
l'on veut une autre preuve du fait , on la trouvera
dans la lettre du Général , où il dit : » Je ſuis
préfentement en chemin pour New-Yorck , avec
» les troupes que j'ai pu emmener en quittant le
Port de Charles - Town «. Si tout l'état de la
Caroline Méridionale , s'étoit foumis au Gouvernement
Britannique , il feroit impoffible de concevoir
, pourquoi l'on a fait refter le Lieutenant-
Général Comte de Cornwallis , qui commande en
fecond en Amérique , avec une grande partie de
l'armée Britannique , pour tenir garnifon à Charles-
Town ; & cela dans un tems encore où il étoit
évident que le Général Clinton s'attendoit , de la
part des François & des Américains réunis , à une
attaque vigoureufe à New-Yorck , qui eft la fortereffe
& le magafin principal des Anglois dans les
confins des Etats - Unis de l'Amérique , & de la
confervation de laquelle dépend leur exiſtence dans
ce pays - là «. » La Gazette de Londres donne
une adreffe préfentée au Général Clinton & à l'Amiral
Arbuthnot , que l'on dit fignée par 210 des principaux
habitans de Charles Town. Mais , comme
nous favons , d'un côté , que le Ministère eft accoutumé
à publier conftamment les noms avec les
adreffes , lorfqu'il croit que la pompe & l'éclat d'une
(( 1919 )
-
telle publication peuvent fervir à en impofer au public ;
& que d'un autre côté , nous voyons ces memes
noms foigneufement fupprimés dans cette occafion ,
nous devons naturellement en conclure que ces noms
ne font pas ceux des habitans de Charles - Town
affiégé , mais de quelques Torys réfugiés ou exilés
de la Caroline , qui étoient venus de New - Yorck
avec Clinton , & d'autres perfonnes à la fuite de
fon armée , qui fe font faits habitans de Charles-
Town , après la prife. On doit fe reffouvenir
que le Ministère Anglois fit la même parade & le
mêmebruit lors des prifes fucceffives de New -Yorck
& de Philadelphie , qu'il fait aujourd'hui à propos
de celle de Charles-Town : toute l'Amérique , difoitil
alors , étoit foumife. Si l'on veut fe donner la
peine de confulter les Gazettes de Londres de ce
tems-là , on y verra répéter fans ceffe que les Américains
en foule arrivoient de toutes parts pour fe
ranger fous l'étendart , & pour fe foumettre au
Gouvernement Britannique . Mais à quoi a aboutitoute
cette oftentation ? Il a fallu évacuer Boflon
Philadelphie & Rhode - Ifland , & confiner l'armée
& les poffeffions Britanniques dans cette partie de
l'Amérique , à la feule ville de New - Yorck , & à
deux ifles adjacentes , fous la garde de leur flotte ;
tandis qu'on a fi peu de confiance en ces nouveaux
amis les réfugiés à New Yorck , qu'on n'ofe les
exercer qu'en garniffant leurs fufils de petits morceaux
de bois au lieu de pierres à feu , ni quand ils
ont fini , leur laiffer ces fufils , qui font enfermés
chaque nuit dans l'arfenal , gardé par les troupes
Britanniques , fans qu'il foit permis à un feul de ces
réfugiés d'avoir en main une feule charge de poudre.
Nous avons toutes les raifons du monde ici pour
nous perfuader , que le peuple de la Caroline - Méridionale
s'attachera auffi fermement au maintien de
fa liberté & de fon indépendance , que celui de toute
autre partie de l'Amérique. La manière réfolue &
1
( 20 )
:
déterminée avec laquelle on adéfendu Charles-Town
jufqu'à la dernière extrémité , ne nous permet pas
d'en douter car quoique la ville fût à moitié dé
peuplée par les ravages de la petite- vérole qui avoit
regné tout l'hiver & qu'à ce fleau eût ſuccédé , avec
les chaleurs , une fièvre putride & peftilentielle ;
cependant avec l'affiftance feulement de 2000 hemmes
de troupes continentales , ils ont pendant 15
femaines , préfervé la Ville contre 12,000 hommes
des meilleures troupes Britanniques , commandées
par les plus habiles Généraux du Roi , complettement
pourvues de tout l'appareil néceffaire à la
guerre , & foutenues par une puiffante force navale.
-Un ami de la caufe générale de l'Amérique doit
être charmé plutôt que découragé , de ce que l'are
mée Britannique eft allée à Charles - Town dans de
telles circonstances ; puifque probablement le cli
mat, dans la faifon la plus mal -faine de l'année ,
joint à une fièvre putride & peftilentielle , réduira
les forces Britanniques plus que ne feroient plufieurs
batailles ; & l'Amérique , de fon côté , fouffrira
peu de ce que les Anglois feront pour quelque tems
en poffeffion de Charles - Town : car il y a diverfes
autres entrées , au moyen defquelles on pourra faire
parvenir toutes fortes de fecours par mer à la Caro,
line-Méridionale , fans compter la communication ,
toujours ouverte , avec les autres états par les der.
rières du pays. Ceux qui ajoutent foi fi légèrement
aux fictions de nos Miniftres & de leurs partifans ,'
paroiffent avoir oublié que la foi de la France eft
folemnellement donnée , & l'intérêt de l'Espagne
profondément engagé à foutenir l'indépendance des
Treize-Etats - Unis de l'Amérique . Je fais que l'on
cherche à infinuer , qu'on ne peut guère ſe fier à la
bonne foi de la France ; mais quel homme de fens ,
fe laiffera préoccuper par ces répétitions ufées ? Les
François ne perdent jamais de vue leurs vrais intérêts
politiques ; ils font convaincus, qu'ils ne conferve
( 21 )
roient pas une feule de leurs Ifles dans les Indes
Occidentales , s'ils ne maintenoient l'indépendance
des Etats Unis. Et cette indépendance eft fi bien de
l'intérêt de toutes les autres puiffances maritimes en
Europe , qu'il y a de quoi s'étonner , qu'au lieu
d'une ligue défenfive , elles ne forment pas toutes
enfemble une ligue offenfive contre l'Angleterre.
Quant à la fiction touchant la Caroline- Septentrionale
, elle ne mérite aucune attention . Le Général
Clinton , dans aucune de fes dépêches , ne fait mention
d'un feul foldat Britannique qui ait mis le pied
quelque part dans cet état : il a feulement , dirai-je
la vanité ou la fimplicité , d'efpérer que le peuple
de ce pays- là , femblable aux Cappadociens , fatigué
de fa liberté , ira de foi,même prier de le faire
cfclave ",
-On ne peut guère aujourd'hui fe flatter
de conquérir l'Amérique ; pour eſpérer feulement
de conferver les places que nous y
occupons , il faudroit y faire paffer des
renforts qu'il n'eft plus en notre pouvoir
d'y envoyer. On n'a pas même été en état
de faire partir à tems les provifions & les
munitions indifpenfables. La flotte de New-
Yorck qui auroit dû mettre à la voile au
commencement d'Avril , n'a pu partir de
Portsmouth que le 8 du courant , parce
qu'on n'a pu lui donner plutôt des vaiffeaux
pour escorter.
» Il y a des bâtimens dans cette flotte , dit un
de nos papiers , qui étoient chargés depuis le mois
de Septembre dernier , & la principale partie de
ces navires eft reftée quatre ou cinq mois à Portsmouth
à attendre. Les Miniftres objectoient hautement
qu'on ne pouvoit pas envoyer , avec sûreté ,
cette flotte à New Yorck , taut qu'on ne feroit pas
( 22 )
inftruit de la deftination de l'efcadre de M. de Ternay ;
mais le fait eft, qu'on ne pouvoit pas fe pafler des vaif
feaux qui auroient escorté cette flotte. Il y a eu
plus de changemens , d'ordres iffus & révoqués ,
de promotions & deftitutions à l'occafion de cette
flotte , qu'il n'y en avoit jamais eu dans de pareilles
circonftances. Dans la foirée du lundi 31 Juillet ,
& pendant toute journée du mardi , premier du
courant , la preffe a été plus vive à Portsmouth
qu'elle ne l'a jamais été . On n'a laiffé que les Officiers
mariniers & les mouffes à bord des bâtimens
de commerce & des corfaires ; tous les matelots ont
été enlevés. Le jour fuivant ( mercredi ) on a hiffé
un fignal pour enjoindre aux Capitaines des bâtimens
allant à New - Yorck , de fe rendre à bord da
Charon , vaiffeau de guerre , le feul qui foit défigné
pour les escorter , pour y recevoir leurs inftructions ;
le lendemain ( jeudi ) 3 du courant , il fut ordonné
à tous les bâtimens qui fe difpofoient à appareiller
de l'Angleterre , à ceux deftinés pour New Yorck
en particulier ) d'aller recevoir de nouveau les matelots
qu'on avoit levés par la preffe. Le vendredi
4 , l'Amiral ordonna que toutes les inftructions de
route , données par le Capitaine Symond du Charon ,
de 44 canons , feroient remifes , & qu'on ne permît
pas aux bâtimens de partir ; mais ces ordres ne pouvoient
être exécutés , parce que la plupart des Capitaines
avoient envoyé leurs inftructions par des exprès
à leurs propriétaires à Londres , afin d'avertir
les paffagers du prochain départ de la flotte. Le
famedi , on envoya des ordres à Portsmouth ,
pour que le Charon , vaiffeau de guerre , mît à la
voile , & fe rendît auffi - tôt à Corke ; ces ordres
portoient défenfe de laiffer appareiller aucun bâtiment
de commerce avec le Charon. Le dimanche 6 ,
le Salisbury ( vieux vaiffeau de so canons , qui a
convoyé en Angleterre la flotte de la Jamaïque )
reçut ordre de prendre fous fon eſcorte les navires
( 23 )
allant à New-Yorck , mais de s'arrêter à Plimouth ,
& de s'y faire eípalmer & équiper de nouveau pour
la traverſée. Lundi dernier 7 , on hiſſa , à bord du
Salisbury , un fignal , qui enjoignoit aux Capitaines
des bâtimens destinés pour New-Yorck & la Caroline
, de fe rendre a bord , afin de recevoir de fe
condes inftructions pour la route. Le mardi 8 , la
flotte de New Yorck mit à la voile , mais elle doit
refter 15 jours à Piimouth , tems qu'on emploiera
à réparer le Salisbury , pour le mettre en état de
faire la traversée. O incomparable Sandwich ! c'eſt
donc ainfi que vous rempliffez la promelle que vous
fites d'avoir affez de vaiffeaux pour réfilter aux efcadres
combinées de la Maiſon de Bourbon , & de
leur faire fentir tout le poids de votre courroux ! La
dernière flotte pour New- Yorck appareilla au mois
de Décembre dernier ; elle étoit compofée d'environ
fix ou huit bâtimens , prefque tous petits , & dont
l'objet n'étoit point le commerce régulier ; leur
valeur fuppofée étoit de 5 ou 6 mille liv. fterl.
chacun. La flotte actuelle ne confifte qu'en trente
bâtimens , & un petit nombre de 20 mille livres .
Tel eft donc l'état d'un commerce qui employoir
autrefois 140 ou 150 bâtimens ; commerce qui a
fouffert par un féjour de plufieurs mois que les bârimens
ont été obligés de faire dans le Port , après
avoir reçu leur cargaison ; que l'afurance exorbi
tante qui doit confommer tous les profits fur les
marchandifes sèches qu'on exporte , ainfi que par
le retour qu'ils feront fur leur left , à moins que
le hafard ne leur procure une cargaiſon compoſée
de marchandifes de prix «.
Le fort de cette flotte ne laiffe pas d'inquiéter
, fur- tout dans ce moment où l'Amiral
Geary eft rentré , & où la flotte combinée
fortie de Cadix peut la rencontrer &
la détruire. L'éloignement de notre eſcadre
( 24 )
laiffe la mer libre à nos ennemis , & à leurs
corfaires qui continuent de nous faire beaucoup
de mal.
-
» Il eſt un peu fingulier que malgré les fix fré.
gates qui croifent fur les côtes de la Hollande , un
nombre égal dans la ſtation de Clyde , & cinq dans
celle d'Irlande , le commerce entre les Etats - Unis
de l'Amérique & les Puiffances maritimes du Nord
continue toujours fans interruption , & que nous
n'entendions aujourd'hui parler d'aucune prife Américaine
amenée en Angleterre , quoique nous ayons
des preuves certaines qu'il arrive chaque jour des
bâtimens de l'Amérique Septentrionale dans les différens
Ports de la mer d'Allemagne , tels que Helfingor
, Copenhague , Bergen , Gottenbourg , Amfterdam
& Rotterdam . Il n'y a prefqu'aucun
bâtiment Portugais ou autre bâtiment neutre , deftiné
pour l'Angleterre ou ailleurs , qui n'éprouve
de mauvais traitemens ou qui ne foit pillé confidérablement
par des corfaires Anglois , fous pavillon
Américain , dans & près de la Manche ; il n'y a prefque
point de bâtimens Portugais & pas un feul Hollandois
arrivé dans la Tamile , qui ne fe plaigne
que des bâtimens fous pavillon Américain ont pillé
fes provifions & une partie de fa cargaifon . On a
deux ou trois exemples tous récens de procédés
femblables entre Portland & le Nore , & fi près des
terres qu'ondoit préfumer que ces malheureux pirates
fortent de nos propres ports «.
Les embarras qui nous environnent &
dont il nous eft impoffible peut-être de
nous tirer fans une prompte paix , la font
defirer généralement ; & ce voeu paroît avoir
beaucoup de part aux nouvelles que l'on
ne ceffe d'annoncer fur ce fujet . Mais
en général les efpérances qu'on conçoit ne
femblent
7
( 25 )
femblent pas bien fondées. Celle que nos
Miniftres confervent encore de reconquérir
l'Amérique prouve que le principal obſta
cle à une pacification générale eſt bien loin
d'être levé ; & on ne fe flatte pas qu'il
-JA
00:
Inod
jeno
әр
Joy
•yod
ларе
Λου
-шo
r .^.
Voit
avoir des
doutes. Mais
du mal
fontdes
Miniftres pa
ui eft parti d'Angleterre aveevert
une Avant-garde de fetour de Madrid , fe difpofe à y jui a apporté ici les nouvelles
prouvent feulement leur mq'une paix
prochaine avec une
pour
Madère eftpar 15 degoilà le dernier effort d'une Ad- épêches pour ce prétendu Néaujourd'hui
, dans des Nati ate , & elle trouvera dans cette
lement des
maitres
, mais
excule pour fon indolence &
Pourtantbienaffez despremfait qu'il eft impoffible d'emde
curiofité
pour les
étrang
, ce font folemnels & ces deux Ondit quedepuis l'arrivé
de faire la guerre.
Leurs engala
Bourfe ; les mines allonpalement pour intérêt la ruine
bigarrure
des
dolentes attinee
, le
démembrement de notre
pirs & des
baillemens
far
diffement de notre Marine. Les
qui partent de
certains
groufement
fur leurs difpofitions
filence de ceux-ci, le tire ils ajouter foi à la fable ridicule
reffemble
à une
fourmillierdoment
fi favorable à leurs vues.
forme un tabicau plus atfe paix à
caufe
dela plume d'un
Addion
Excepté dans l'Inde , les forces de
SOU
201
pour les
neutres ,
d'aller ve
.
ques
autres , en
général
l'ag
Voici la
méditation
d'un
Les
fatales
confequences
que
dans toutes les
breufes, fi
étendues, fi aff ? Ou
bien
fouhaiteroient
- elles
prodigieux de
pouvoirpour
formée
&
dirigée
contre
la
Cour
plois
qui ne foit
conftetné
, a
guerre
parce
qu'il
y a une
confyfteme
de
commerce &
de
Bretagne
, fous
le
nom
ſpécieux
affreuse
pour nos
Ifles; ren
: l'idée
même
en
eft
ridicule
.
font inférieures à celles de la
le
champ
quantité de
matel
leurenemis ;embarras exter pas d'être les dupes d'un conte
importations &
expors nous fommes trop long-tems
Pon . Nous avons été enchantés P'Angleterre , & la
défolatioo
notre
cho
nourris de pcs..
de faire des conquêtes fur le papier. On nous a
extorqué 70 millions en nous promettant un intérêt
2 Septembre 1780. b
( 26 )
qui nous a fait perdre le capital. Les propriétaires
des terres eux- mêmes cellent enfin d'avoir cette crédulité
aveugle qui ci-devant étoit leur partage ;.
revenus de notre fonge de fécurité , ne croyons donc
plus aux gens qui nous ont déja trompés «.
Toutes les apparences annoncent encore
un orage qui fe forme en Irlande , & qui
menace de fuites très-férieufes & très-alarmantes
. Tandis que nous fommes dans une
forte d'impaffibilité & de défefpoir , l'Ir
lande fe ranime , & au lieu de céder au
malheur , elle travaille à fa délivrance. Le
Comité des Négocians de Dublin , craignant
d'être fruftré par une opération du
Confeil privé de ce pays de tous les bé
néfices réfultans d'une importation directe
du fucre venant des Indes Occidentales ,
s'eft affemblé & a déclaré qu'auli-tôt que
fes appréhenfions feront confirmées , il
convoquera une affemblée générale à l'effet
de produire fes motifs de non-importation
& d'obtenir , par la force & la fermeté de
fes mefures , la juftice que nous femblons
avoir de la répugnance à lui accorder.
On affure que le Parlement actuel ne
tardera pas à être diffous ; il a déja fiégé
pendant fix ans , & on voit nombre de Candidats
briguer dans les différentes Provin
ces les voeux des Citoyens pour les repré
fenter.
» On compare en ce moment , obferve à cette
occafion un de nos papiers , les Miniftres à des
joueurs réduits au défeſpoir , qui veulent hafarder
( 27 )
tout en un coup ; ils font pouffés jufques dans
leurs derniers retranchemens , & la diffolution du
Parlement dépendra des premières nouvelles reçues
des Indes occidentales . Si la Providence qui les a
toujours favorifés s'entremet de nouveau en leur
faveur , & arrache le brave Rodney au fort qui le
menace , leur courage abattu le réveillera , & les
mains pleines de l'argent du tréfor , ils fe préfenteront
à leurs conftituans découragés : mais fi l'orage
qui fe forme fur leur tête éclate , ils fe fauveront
avec frayeur dans leur retraite , & ils fe retrancheront
contre la fureur du peuple , derrière la majorité
vénale qu'ils ont gagée & rayée pour combattre
pendant fept ans fous leurs drapeaux. Cela veut dire
que, fi on reçoit de bonnes nouvelles d'Amérique ,
on procédera à une élection générale , mais que f
elles font mauvaiſes ; on laiffera aller la feptième
feffion du Parlement , & qu'on ne fongera que l'année
prochaine à le renouveller.
Le Peuple Anglois , dit un autre , au moment
où il s'agit de la perte de fa liberté , témoigne une
tranquillité, une indifférence qu'on ne peut comparer
qu'à celle de ce valet qui , bien qu'il fût armé de
piftolets laiffa voler fon maître fur une grand chemin
fans paroître feulement prendre garde à ce qui
fe paffoit. Le maître indigné de fa conduire dit au
voleur qu'il avoit laiffé à ce valet un demi-écu &
qu'il lui en feroit préfent volontiers s'il vouloit
tant foit peu étriller un maraut qui le regardoit
voler fi tranquillement. Le Brigand accepta la commiffion
; mais le valet fe fentant attaqué perfonnellement
prit courage & non -feulement fit réſiſtance
mais tira fon piftolet & tua fon homme fur la place.
Si le Peuple Anglois le voit provoqué de plus près ,
peut-être pourra-t- il régaler fes ennemis de la même
manière «.
On a encore exécuté depuis peu quel .
7
b2
( 28 )
ques-uns des malheureux qui ont eu part
à la dernière émeute. Deux filles entr'autres
âgées l'une de 17 ans & l'autre de 25 ont
donné un fpectacle auffi fingulier & auffi
touchant que quelques-uns de ceux que
nous avons rapportés. La mère de la première
a eu le courage d'accompagner fa
fille au lieu du fupplice , & la conftance
de refter pendant l'exécution & d'attendre.
qu'on lui en remit le corps qu'elle emporta
dans fa voiture. La feconde fut accompa
gnée par fon frère & fa foeur dont elle
prit congé de la manière la plus touchante.
Les fpectateurs émus , ne purent s'empê
cher de mêler leurs larmes à celles que
répandoit cette famille infortunée .
&
Lors du dernier foulèvement , le Roi paffa les
deux premières nuits , avec plufieurs Officiers-Généraux
, dans le Manège de la Reine , d'où l'on expédia
meflagers fur meffagers pour obferver les mouvemens
de la populace. Il y avoit trois ou quatre
mille hommes de troupes dans les jardins de la
Reine , & aux environs de fon palais . Dans la première
nuit , l'alarme fut fi foudaine , que les troupes
ne purent point avoir de la paille pour le repofer.
Le Roi en ayant été informé , il prit avec lui un
ou deux Officiers , avec lefquels il parcourut les
rangs des foldats , leur difant ; » Mes enfans , quand
je vendrois ma Couronne , il me feroit impollible
de vous procurer de la paille cette nuit , mais je
vous affure que j'ai donné des ordres , & que demain
dans la matinée vous en aurez une grande fuffifance .
Au défaut de paille , mes Officiers vont vous donner ,
affez de vin & d'eau de vie pour adoucir votre
fituation autant qu'il eft poffible , & je vous ferai
·
( 291 )
compagnie jufqu'au jour «. C'est ce que fit le Roi ,
fe promenant le plus fouvent dans le jardin , vifitant
quelquefois la Reine & fes enfans dans le Palais ,
& recevant tous les meffages dans le Manége , qui
étoit , en quelque manière , le quartier Général.
Quand le Roi apprit qu'une partie de la populace
s'efforçoit de fe rendre à St. James & au Parc , il
défendit aux foldats de tirer , leur enjoignant feulement
de la maintenir avec leurs bayonnettes ; en
conféquence de quoi , les mutins devinrent fi infolens
, qu'ils prenoient les fufils par les bayonnettes ,
& les fecouoient , défiant les foldats de faire feu
ou de les frapper. Cependant la populace ne pouffa
pas plus loin le défordre dans ce quartier «.
FRANCE.
De
VERSAILLES , le 29 Août.
J
LE 20 de ce mois la Marquife de la Roche-
Fontenilles & la Marquife de Lordat
eurent l'honneur d'être préfentées au Roi
& à la Reine par Madame Elifabeth dé
France , en qualité de Dames pour accompagner
cette Princeffe.
Le même jour la Comteffe de la Ferté
de Meun eut l'honneur d'être préfentée à
LL. MM. & à la Famille Royale par la
Comteffe de Chatelux , Dame pour accompagner
Madame Victoire de France.
De PARIS , le 29 Août.
LES bruits qui s'étoient répandus depuis
quelques jours , d'après les rapports de
b ;
·(30 )
quelques bâtimens neutres , de la prife de
Ste- Lucie aux Ifles , & de l'arrivée de M.
de Ternay à Bofton ne font pas encore confirmés
; on n'a du moins reçu aucun avis
officiel : ce filence inquiète ceux qui ont
des parens & des amis fur les deux efcadres
; mais il eft poffible que les avifos
aient été interceptés , & alors ce n'eft ni
la faute de M. de Ternay ni celle de M. de
Guichen fi nous ignorons encore ce qui
fe paffe. On n'eft pas mieux inftruit à Lon
dres qu'à Paris ; on y débite les mêmes
bruits , mais d'une manière auffi vague .
Il fe peut que malgré les avis d'Oftende
& de Hollande , la jonction de D. Solano
à M. de Guichen n'eût pas encore opéré
de grandes chofes avant la fin du mois
de Juin.
Les nouvelles de nos Ports n'offrent
rien de bien piquant ; l'Augufte & le Languedoc
font rentrés dans la rade de Brest
le 16 de ce mois avec la frégate la Bellone.
Le Northumberland a mouillé dans
l'Irroife avec une frégate & une corvette .
Il doit eſcorter plufieurs bâtimens qui
vont dans le golfe de Gascogne. L'Augufte
& le Languedoc ont amené dans ce Port
un petit corfaire de 18 canons. Dès le 14
il étoit arrivé dans cette rade un convoi
de 60 voiles , chargé pour le compte du
Roi & des particuliers , venant de Nantes
fous l'efcorte de la frégate la Bellone & de
la corvetté l'Etourdie.
( 31 )
*
" » On travaille avec beaucoup d'activité à déſarmer
le Saint- Esprit , qui a touché non au paffage ,
mais fur des roches inconnues , au-dehors de la
rade ; & l'on profite de fon defarmement , ainfi
qu'on l'a annoncé , pour le doubler en cuivre. Un
Lieutenant de vaiffeau , & plufieurs Pilotes , font
occupés à relever exactement fur la carte le point
de la roche fur laquelle a touché ce beau vailfeau.
Cette roche eft à la haute mer , à près de
vingt pieds fous l'eau . Suivant les Mémoires de la
Marine , un vaiffeau du premier rang , commandé
par M. de Noailles , Capitaine de vaiffeaux , y
toucha il y 30 à 40 ans . Une barque arrivée
au Conquet & venant d'Angleterre , a rapporté que
l'armée Angloife étoit rentrée dans fes ports. On
préfume que la jonction des forces Françoiſes avec
les Efpagnols , ne tardera pas à s'exécuter , fi elle
doit avoir lieu «<.
-
On a reçu à Bordeaux des lettres de
Cadix , où l'on lit les détails fuivans.
» Nous profitons d'un courier qu'on expédie dans
votre Port , pour vous informer que la frégate du
Roi la Boudeufe , commandée par M. de Moiffek ,
vient de mouiller dans cette Baie avec vingt bâtimens
fortis du Cap Saint- Domingue le 20 Juin.
Ce convoi étoit compofé de 25 navires ; un a péri
fur les Caïques ; quatre autres fe font féparés volontairement
de l'escorte , croyant fans doute arriver
plutôt ; ils pourront bien fe repentir d'avoir
voulu marcher feuls ; la mer eft couverte de corfaires
, & ce ne fera pas fans les plus grands rifques
que ces déferteurs pourront parvenir heureufement
à leur destination . Le vaiffeau le Lyon,
commandé par M. de la Clue , vient de rentrer. Il
s'eft féparé de l'armée à caufe de quelques domma
ges qu'a reçus fon mât d'artimon , qui fera bienb
4'
( 18 )
le pays fera enveloppé , continuent de tout leur
» pouvoir d'entretenir le feu de la rebellion ; &
fous le prétexte d'une autorité dérivée d'une
légiflation ufurpée , tâchent , par d'énormes amendes
, de cruels emprifonnemens & des punitions
fanguinaires , d'obliger les fidèles fujets de S. M.
5 à prendre , malgré eux , les armes contre le Gou-
» vernement de S. M. « Voilà une confeffion complette
que le peuple de l'Etat de la Caroline Mériridionale
, dans le moment même de cette proclama
ion , fe gouvernoit fous l'autorité des loix établies
par fa légiflation indépendante ; & par conféquent
il ne pouvoit s'être foumis aux Anglois . Si
l'on veut une autre preuve du fait , on la trouvera
dans la lettre du Général , où il dit : » Je fuis
préfentement en chemin pour New-Yorck , avec
» les troupes que j'ai pu emmener en quittant le
Port de Charles - Town « . Si tout l'état de la
Caroline - Méridionale , s'étoit foumis au Gouvernement
Britannique , il feroit impoffible de concevoir
, pourquoi l'on a fait refter le Lieutenant-
Général Comte de Cornwallis , qui commande en
fecond en Amérique , avec une grande partie de
l'armée Britannique , pour tenir garnifon à Charles-
Town ; & cela dans un tems encore où il étoit
évident que le Général Clinton s'attendoit , de la
part des François & des Américains réunis , à une
attaque vigoureufe à New-Yorck , qui eft la fortereffe
& le magafin principal des Anglois dans les
confins des Etats - Unis de l'Amérique , & de la
confervation de laquelle dépend leur exiftence dans
ce pays - là «. - » La Gazette de Londres donne
une adreffe préfentée au Général Clinton & à l'Amiral
Arbuthnot , que l'on dit fignée par 210 des principaux
habitans de Charles Town . Mais , comme
nous favons , d'un côté , que le Ministère eft accoutumé
à publier conftamment les noms avec les
adreffes , lorfqu'il croit que la pompe & l'éclat d'une
( 19 )
telle publication peuvent fervir à en impoſer au public ;
& que d'un autre côté , nous voyons ces memes
noms foigneufement fupprimés dans cette occafion ,
nous devons naturellement en conclure que ces noms
ne font pas ceux des habitans de Charles - Town
affiégé , mais de quelques Torys réfugiés ou exilés
de la Caroline , qui étoient venus de New - Yorck
avec Clinton , & d'autres perfonnes à la fuite de
fon armée , qui fe font faits habitans de Charles-
Town , après la prife . On doit fe reffouvenir
que le Ministère Anglois fit la même parade & le
même bruit lors des prifes fucceffives de New-Yorck
& de Philadelphie , qu'il fait aujourd'hui à propos
de celle de Charles-Town : toute l'Amérique , difoit.
il alors , étoit fo mife. Si l'on veut fe donner la
peine de confulter les Gazettes de Londres de ce
tems-là , on y verra répéter fans ceffe que les Américains
en foule arrivoient de toutes parts pour fe
ranger fous l'étendart , & pour fe foumettre au
Gouvernement Britannique. Mais à quoi a aboutitoute
cette oftentation ? Il a fallu évacuer Bofton ,
Philadelphie & Rhode Ifland , & confiner l'armée
& les poffeffions Britanniques dans cette partie de
l'Amérique , à la feule ville de New - Yorck , & à
deux ifles adjacentes , fous la garde de leur flotte ;
tandis qu'on a fi peu de confiance en ces nouveaux
amis les réfugiés à New Yorck , qu'on n'ofe les
exercer qu'en garniffant leurs fufils de petits morceaux
de bois au lieu de pierres à feu , ni quand ils
ont fini , leur laiffer ces fufils , qui font enfermés
chaque nuit dans l'arfenal , gardé par les troupes
Britanniques , fans qu'il foit permis à un feul de ces
réfugiés d'avoir en main une feule charge de poudre.
Nous avons toutes les raifons du monde ici pour
nous perfuader , que le peuple de la Caroline - Méridionale
s'attachera auffi fermement au maintien de
fa liberté & de fon indépendance , que celui de toute
autre partie de l'Amérique . La manière réſolue &
·
-
( 20 )
déterminée avec laquelle on a défendu Charles -Town
jufqu'à la dernière extrémité , ne nous permet pas
d'en douter car quoique la ville fût à moitié dé
peuplée par les ravages de la petite- vérole qui avoit
regné tout l'hiver & qu'à ce fleau eût fuccédé , avec
les chaleurs , une fièvre putride & peftilentielle ;
cependant avec l'affiftance feulement de 2000 hommes
de troupes continentales , ils ont pendant 15
femaines , préfervé la Ville contre 12,000 hommes
des meilleures troupes Britanniques , commandées
par les plus habiles Généraux du Roi , complettement
pourvues de tout l'appareil néceffaire à la
guerre , & foutenues par une puiffante force navale.
-Un ami de la caufe générale de l'Amérique doit
être charmé plutôt que découragé , de ce que l'ar
mée Britannique eft allée à Charles - Town dans de
telles circonstances ; puifque probablement le cli
mat, dans la faifon la plus mal -faine de l'année ,
joint à une fièvre putride & peftilentielle , réduira
les forces Britanniques plus que ne feroient plufieurs
batailles ; & l'Amérique , de fon côté , ſouffrira
peu de ce que les Anglois feront pour quelque tems
en poffeffion de Charles-Town : car il y a diverfes
autres entrées , au moyen defquelles on pourra faire
parvenir toutes fortes de fecours par mer à la Caro,
line- Méridionale , fans compter la communication ,
toujours ouverte , avec les autres états par les der.
rières du pays. Ceux qui ajoutent foi fi légèrement
aux fictions de nos Miniftres & de leurs partifans ,'
paroiffent avoir oublié que la foi de la France eft
folemnellement donnée & l'intérêt de l'Espagne
profondément engagé à foutenir l'indépendance des
Treize-Etats - Unis de l'Amérique . Je fais que l'on
cherche à infinuer , qu'on ne peut guère ſe fier à la
bonne foi de la France ; mais quel homme de fens ,
fe laiffera préoccuper par ces répétitions ufées ? Les
François ne perdent jamais de vue leurs vrais intérêts
politiques ; ils font convaincus, qu'ils ne conferve
( 21 )
roient pas une feule de leurs Ifles dans les Indes
Occidentales , s'ils ne maintenoient l'indépendance
des Etats Unis. Et cette indépendance eft fi bien de
l'intérêt de toutes les autres puiffances maritimes en
Europe , qu'il y a de quoi s'étonner , qu'au lieu
d'une ligue défenfive , elles ne forment pas toutes
enfemble une ligue offenfive contre l'Angleterre.
Quant à la fiction touchant la Caroline- Septentrionale
, elle ne mérite aucune attention . Le Général
Clinton, dans aucune de fes dépêches , ne fait mention
d'un feul foldat Britannique qui ait mis le pied
quelque part dans cet état : il a feulement , dirai-je
la vanité ou la fimplicité , d'efpérer que le peuple
de ce pays- là , femblable aux Cappadociens , fatigué
de la liberté , ira de foi, même prier de le faire
efclave ",
-On ne peut guère aujourd'hui fe flatter
de conquérir l'Amérique ; pour eſpérer ſeulement
de conferver les places que nous y
occupons , il faudroit y faire paffer des
renforts qu'il n'eft plus en notre pouvoir
d'y envoyer. On n'a pas même été en état
de faire partir à tems les provifions & les
munitions indifpenfables . La flotte de New-
Yorck qui auroit dû mettre à la voile au
commencement d'Avril , n'a pu partir de
Portſmouth que le 8 du courant , parce
qu'on n'a pu lui donner plutôt des vaiffeaux
pour escorter.
dit un
» Il y a des bâtimens dans cette flotte ,
de nos papiers , qui étoient chargés depuis le mois
de Septembre dernier , & la principale partie de
ces navires eft reftée quatre ou cinq mois à Portsmouth
à attendre . Les Miniftres objectoient hautement
qu'on ne pouvoit pas envoyer, avec sûreté ,
cette flotte à New Yorck , tant qu'on ne feroit pas
( 22 )
inftruit de la deftination de l'efcadre de M. de Ternay ;
mais le fait eft, qu'on ne pouvoit pas le pafler des vaiſs
feaux qui auroient escorté cette flotte. Il y a eu
plus de changemens , d'ordres iffus & révoqués ,
de promotions & deftitutions à l'occaſion de cette
flotte , qu'il n'y en avoit jamais eu dans de pareilles
circonftances. Dans la foirée du lundi 31 Juiller ,
& pendant toute journée du mardi , premier du
courant , la preffe a été plus vive à Portsmouth
qu'elle ne l'a jamais été . On n'a laiffé que les Offi
ciers mariniers & les moufles à bord des bâtimens
de commerce & des corfaires ; tous les matelots ont
été enlevés. Le jour fuivant ( mercredi ) on a hiffe
un fignal pour enjoindre aux Capitaines des bâtimens
allant à New - Yorck , de ſe rendre à bord da
Charon , vaiffeau de guerre , le feul qui foit défigné
pour les escorter , pour y recevoir leurs inftructions ;
le lendemain ( jeudi ) 3 du courant , il fut ordonné
à tous les bâtimens qui fe difpofoient à appareiller
de l'Angleterre , (à ceux deftinés pour New Yorck
en particulier ) d'aller recevoir de nouveau les matelots
qu'on avoit levés par la preffe. Le vendredi
4, l'Amiral ordonna que toutes les inſtructions de
route , données par le Capitaine Symond du Charon ,
de 44 canons , feroient remifes , & qu'on ne permît
pas aux bâtimens de partir ; mais ces ordres ne pouvoient
être exécutés , parce que la plupart des Capitaines
avoient envoyé leurs inftructions par des exprès
à leurs propriétaires à Londres , afin d'avertir
les paffagers du prochain départ de la flotte. Le
famedi , on envoya des ordres à Portsmouth ,
pour que le Charon , vaiffeau de guerre , mît à la
voile , & fe rendît auffi tôt à Corke ; ces ordres
portoient défenfe de laiffer appareiller aucun bâtiment
de commerce avec le Charon . Le dimanche 6 ,
le Salisbury ( vieux vaiffeau de so canons , qui a
convoyé en Angleterre la flotte de la Jamaïque )
reçut ordre de prendre fous fon eſcorte les navires
( 23 )
allant à New-Yorck , mais de s'arrêter à Plimouth ,
& de s'y faire eípalmer & équiper de nouveau pour
la traversée. Lundi dernier 7 , on hiſſa , à bord du
Salisbury , un fignal , qui erjoignoit aux Capitaines
des bâtimens destinés pour New-Yorck & la Caroline
, de fe rendre a bord , afin de recevoir de fecondes
inftructions pour la route. Le mardi 8 , la
flotte de New - Yorck mit à la voile , mais elle doit
refter 15 jours à Piimouth , tems qu'on emploiera
à réparer le Salisbury , pour le mettre en état de
faire la traversée. O incomparable Sandwich ! c'eſt
donc ainfi que vous rempliffez la promelle que vous
fites d'avoir affez de vaiffeaux pour réfilter anx efcadres
combinées de la Maifon de Bourbon , & de
leur faire fentir tout le poids de votre courroux ! La
dernière flotte pour New- Yorck appareilla au mois
de Décembre dernier ; elle étoit compofée d'environ
fix ou huit bâtimens , prefque tous petits , & dont
l'objet n'étoit point le commerce régulier ; leur
valeur fuppofée étoit des ou 6 mille liv. fterl.
chacun, La flotte actuelle ne confifte qu'en trente
bâtimens , & un petit nombre de 20 mille livres.
Tel eft donc l'état d'un commerce qui employoit
autrefois 140 ou 150 bâtimens ; commerce qui a
fouffert par un féjour de plufieurs mois que les bârimens
ont été obligés de faire dans le Port , après
avoir reçu leur cargaison ; que l'afurance exorbitante
qui doit confommer tous les profits fur les
marchandiſes sèches qu'on exporte , ainfi que par
le retour qu'ils feront fur leur left , à moins que
le hafard ne leur procure une cargaiſon composée
de marchandifes de prix «.
Le fort de cette flotte ne laiffe pas d'inquiéter
, fur tout dans ce moment où l'Amiral
Geary eft rentré , & où la flotte combinée
fortie de Cadix peut la rencontrer &
la détruire. L'éloignement de notre eſcadre
( 24 )
laiffe la mer libre à nos ennemis , & à leurs
corfaires qui continuent de nous faire beaucoup
de mal.
--
» Il eſt un peu fingulier que malgré les fix fré .
gates qui croilent fur les côtes de la Hollande , un
nombre égal dans la ftation de Clyde, & cinq dans
celle d'Irlande , le commerce entre les Etats-Unis
de l'Amérique & les Puiffances maritimes du Nord
continue toujours fans interruption , & que nous
n'entendions aujourd'hui parler d'aucune prife Américaine
amenée en Angleterre , quoique nous ayons
des preuves certaines qu'il arrive chaque jour des
bâtimens de l'Amérique Septentrionale dans les différens
Ports de la mer d'Allemagne , tels que Helfingor
, Copenhague , Bergen , Gottenbourg , Amfterdam
& Rotterdam . Il n'y a prefqu'aucun
bâtiment Portugais ou autre bâtiment neutre ,
tiné pour l'Angleterre ou ailleurs , qui n'éprouve
de mauvais traitemens ou qui ne foit pillé confidérablement
par des corfaires Anglois , fous pavillon
Américain , dans & près de la Manche ; il n'y a prefque
point de bâtimens Portugais & pas un feul Hollandois
arrivé dans la Tamile , qui ne fe plaigne
que des bâtimens fous pavillon Américain ont pillé
fes provifions & une partie de fa cargaison. On a
deux ou trois exemples tous récens de procédés
femblables entre Portland & le Nore , & fi près des
terres qu'on doit préfumer que ces malheureux pirates
fortent de nos propres ports «.
def-
Les embarras qui nous environnent &
dont il nous eft impoffible peut-être de
nous tirer fans une prompte paix , la font
defirer généralement ; & ce voeu paroît avoir
beaucoup de part aux nouvelles que l'on
ne ceffe d'annoncer fur ce fujet. Mais
en général les efpérances qu'on conçoit ne
femblent
( 25:)
leurs
beau
fré

S
femblent pas bien fondées. Celle que nos
Miniftres confervent encore de reconquérir
l'Amérique prouve que le principal obfta
cle à une pacification générale eft bien loin
d'être levé ; & on ne fe flatte pas qu'il
-J!A
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l'Angleterre avec
vert une Avant-garde de fer ici les nouvelles
voit avoir des doutes. Maisd , fe difpofe à y
prouvent feulement leur mice prétendu Népour
Madère eft par 15
degochaine avec une
du mal font des Miniftres pa effort d'une Adaujourd'hui,
dans des Natio
lement des maîtres , mais ouvera dans cette
pourtant bien affez des prem fon indolence &
On dit que depuis l'arrivé impoffible d'emde
curiofité pour les étrang
pour les neutres , d'aller erre. Leurs engala
Bourfe ; les mines allonnnels & ces deux
bigarrure des dolentes attity intérêt la ruine
pirs & des
baillemens fur di,rement de notre
filence de ceux- ci , le tire
qui partent de certains gro tre Marine. Les
ques autres , en général lagà la fable ridicule
reffemble à une four
millièfleurs
difpofitions
forme un tableau plus
aiféable à leurs vues.
de la plume d'un Addiffon
Voici la méditation d'une dans toutes les
Les fatales conféquences de , les forces de
breufes , fi étendues , fi affes à celles de la
glois qui ne foit confterné ;
prodigieux de pouvoir pour ipuhaiteroient-elles
1yftême de commerce & de qu'il y a une conle
champ quantité de mátelée contre la Cour
affreuse pour nos Ifles; e le nom fpécieux.
nos ennemis ; embarras
leurs
importations &
P'Angleterre , & la d
auli abiurde. Nous nous
nourris de fpéculation. Nous
de faire des conquêtes fur le pay
extorqué 70 millions en nous prometta
2 Septembre 1780 .
ridicule.
onte
( 24 )
laiffe la mer libre à nos ennemis , & à leurs
corfaires qui continuent de nous faire beaucoup
de mal.
» Il eſt un peu fingulier que malgré les fix fré .
gates qui croifent fur les côtes de la Hollande . un
nombre égal dan
celle d'Irlande , I
de l'Amérique &
( 4 )
continue toujourt Vaiffeaux fur le compte defquels il den'entendions
aujo chanceté ; car on fait que l'unique route ces griefs ne font nullement fondés , &
ricaine amenée enrés de long, occid . Mais les vrais auteurs
des preuves certar l'ineptie defquels nous devons connoître
bâtimens de l'Amns nos ennemies & nos rivales , non- feuférens
Ports de laiers.
encore des Contrôleurs des mers : c'étoit
fingor, Copenhage de cette fatale nouvelle , c'est un objet
terdam & Rotterers qui fe trouvent à Londres , & fur tout
bâtiment Portugait l'Affemblée des Marchands Anglois à
tiné pour l'Angles , le concert des murmures , des tougées
, les fombres nuances du dépit , la
de mauvais traiteifférens tons , le regard hébété , le morne
rablement par desouffé de ceux-là , les éclats de furcur
Américain , dans & res , les fourdes imprécations de quelitation
convulfive de cette multitude qui
que point de bâtin frappée d'un premier coup de beche
landois arrivé dalà imaginer qu'à décrire , & bien digne
que des bâtimens des crayons d'un Hogarth.
fes provifions & Anglois fur ce douloureux événement.
deux ou trois ex
de cette immenfe capture , font fi nomfemblables
entre perte énorme pour nous ; accroiffement igeantes , qu'il n'y a point de vrai Anterres
qu'on doit pres ennemis , bouleversement de notre
fortent de nos progerre ; impofibilité de remplacer fur
Les embar
dont il
nous.t
delp

ots de foldats & d'Officiers. Secouffe
lement de courage dans celles de
rnos Planteurs , dans l'ordre de
un contre- coup affreux pour
érale dans toutes les branches de
; & ce voeu paroît avoir
aux nouvelles que l'on
oncer fur ce fujet. Mais
s eſpérances qu'on conçoit ne
femblent

( 25 )
femblent pas bien fondées. Celle que nos
Miniftres confervent encore de reconquérir
l'Amérique prouve que le principal obfta
cle à une pacification générale eft bien loin
d'être levé ; & on ne fe flatte pas qu'il
le foit de fi tôt.
»Le particulier qui eft parti d'Angleterre avec
M. Cumberland & qui a apporté ici les nouvelles
de la réception à la Cour de Madrid , fe difpofe à y
retourner avec des dépêches pour ce prétendu Né
gociateur. Il parle d'une paix prochaine avec une
efpèce d'affurance. Voilà le dernier effort d'une Adminiſtration
languiffante , & elle trouvera dans cette
illufion une nouvelle excufe pour fon indolence &
fon inactivité. Elle fait qu'il eft impoffible d'empêcher
les Espagnols de faire la guerre . Leurs engagemens
avec la France font folemnels & ces deux
Puiffances ont principalement pour intérêt la ruine
de la Grande-Bretagee , le démembrement de notre
Empire & l'anéantiffement de notre Marine. Les
gens fenfés peuvent ils ajouter foi à la fable ridicule
qu'on débite artificieufement fur leurs difpofitions
pacifiques dans un moment fi favorable à leurs vues.
Defireroient-elles la paix à caufe que dans toutes les
parties du monde , excepté dans l'Inde , les forces de
la Grande- Bretagne font inférieures à celles de la
Maifon de Bourbon ? Ou bien fouhaiteroient- elles
de fe débarraffer de la guerre parce qu'il y a une confédération
ennemie formée & dirigée contre la Cour
même de la Grande- Bretagne , fous le nom fpécieux.
de neutralité armée : l'idée même en eft ridicule .
Ne continuons donc pas d'être les dupes d'un conte
auffi abfurde. Nous nous fommes trop long-tems
nourris de fpéculation. Nous avons été enchantés
de faire des conquêtes fur le papier. On nous a
extorqué 70 millions en nous promettant un intérêt
2 Septembre 1780.
b
( 26 )
qui nous a fait perdre le capital . Les propriétaires
des terres eux- mêmes cellent enfin d'avoir cette crédulité
aveugle qui ci - devant étoit leur partage ;
revenus de notre fonge de fécurité , ne croyons donc
plus aux gens qui nous ont déja trompés « .
>
Toutes les apparences annoncent encore
un orage qui fe forme en Irlande , & qui
menace de fuites très-férieufes & très-alarmantes.
Tandis que nous fommes dans une
forte d'impaffibilité & de défeſpoir , l'Ir
lande fe ranime , & au lieu de céder au
malheur , elle travaille à fa délivrance. Le
Comité des Négocians de Dublin , craignant
d'être fruftré par une opération du
Confeil privé de ce pays de tous les bé
néfices réfultans d'une importation directe
du fucre venant des Indes Occidentales
s'eft affemblé & a déclaré qu'aulli-tôt que
fes appréhenfions feront confirmées , il.
convoquera une affemblée générale à l'effet
de produire fes motifs de non-importation
& d'obtenir , par la force & la fermeté de
fes mefures , la juftice que nous femblons
avoir de la répugnance à lui accorder .
>
On affure que le Parlement actuel ne
tardera pas à être diffous ; il a déja fiégé
pendant fix ans , & on voit nombre de Candidats
briguer dans les différentes Provinces
les voeux des Citoyens pour les repré
fenter.
» On compare en ce moment , obferve à cette
occafion un de nos papiers , les Miniftres à des
joueurs réduits au défeſpoir , qui veulent hafarder
( 27 )
tout en un coup ; ils font pouffés jufques dans
leurs derniers retranchemens , & la diffolution du
Parlement dépendra des premières nouvelles reçues
des Indes occidentales . Si la Providence qui les a
toujours favorifés s'entremet de nouveau en leur
faveur , & arrache le brave Rodney au fort qui le
menace , leur courage abattu le réveillera , & les
mains pleines de l'argent du tréfor , ils fe préfenteront
à leurs conftituans découragés : mais fi l'orage
qui fe forme fur leur tête éclate , ils fe fauveront
avec frayeur dans leur retraite , & ils le retrancheront
contre la fureur du peuple , derrière la majorité
vénale qu'ils ont gagée & payée pour combattre
pendant fept ans fous leurs drapeaux. Cela veut dire
que fi on reçoit de bonnes nouvelles d'Amérique ,
on procédera à une élection générale , mais que fr
elles font mauvaifes ; on laiifera aller la feptième
feffion du Parlement , & qu'on ne fongera que l'année
prochaine à le renouveller.
6
Le Peuple Anglois , dit un autre , au moment
où il s'agit de la perte de fa liberté , témoigne une
tranquillité, une indifférence qu'on ne peut comparer
qu'à celle de ce valet qui , bien qu'il fût armé de
piftolets lailla voler fon maître fur une grand che
min fans paroître feulement prendre garde à ce qui
fe paffoit. Le maître indigné de fa conduire dit au
voleur qu'il avoit laiffé à ce valet un demi- écu &
qu'il lui en feroit préfent volontiers s'il vouloit
tant foit peu étriller un maraut qui le regardoit
voler fi tranquillement. Le Brigand accepta la commiffion
; mais le valet fe fentant attaqué perfonnellement
prit courage & non-feulement fit réfiftance
mais tira fon piftolet & tua fon homme fur la place.
Si le Peuple Anglois le voit provoqué de plus près ,
peut-être pourra- t - il régaler les ennemis de la même
manière «.
On a encore exécuté depuis peu quel .
b 2
( 28 )
ques-uns des malheureux qui ont eu part
à la dernière émeute. Deux filles entr'autres
âgées l'une de 17 ans & l'autre de 25 ont
donné un spectacle auffi fingulier & auffi
touchant que quelques-uns de ceux que
nous avons rapportés . La mère de la première
a eu le courage d'accompagner fa
fille au lieu du fupplice , & la conftance
de refter pendant l'exécution & d'attendre
qu'on lui en remît le corps qu'elle emporta
dans fa voiture . La feconde fut accompa
gnée par fon frère & fa four dont elle
prit congé de la manière la plus touchante.
Les fpectateurs émus , ne purent s'empê
cher de mêler leurs larmes à celles que
répandoit cette famille infortunée .
Lors du dernier foulèvement , le Roi paffa les
deux premières nuits , avec plufieurs Officiers- Généraux
, dans le Manège de la Reine , d'où l'on expédia
meflagers fur meffagers pour obferver les mouvemens
de la populace. Il y avoit trois ou quatre
mille hommes de troupes dans les jardins de la
Reine , & aux environs de fon palais . Dans la première
nuit , l'alarme fut fi foudaine , que les troupes
ne purent point avoir de la paille pour le repofer.
Le Roi en ayant été informé , il prit avec lui un
ou deux Officiers , avec lesquels il parcourut les
rangs des foldats , leur difant ; » Mes enfans , quand
je vendrois ma Couronne , il me feroit impollible
de vous procurer de la paille cette nuit , mais je
vous affure que j'ai donné des ordres , & que demain
dans la matinée vous en aurez une grande fuffifance.
Au défaut de paille , mes Officiers vont vous donner
affez de vin & d'eau de vie pour adoucir votre
fituation autant qu'il eft poffible , & je vous ferai
· ·
( 291 )
compagnie jufqu'au jour « C'eft ce que fit le Roi ,
fe promenant le plus fouvent dans le jardin , vifitant
quelquefois la Reine & fes cufans dans le Palais
& recevant tous les meffages dans le Manége , qui
étoit , en quelque manière , le quartier Général .
Quand le Roi apprit qu'une partie de la populace
s'efforçoit de fe rendre à St. James & au Parc , il
défendit aux foldats de tirer , leur enjoignant feulement
de la maintenir avec leurs bayonnettes ; en
conféquence de quoi , les mutins devinrent fi infolens
, qu'ils prenoient les fufils par les bayonnertes ,
& les fecouoient , défiant les foldats de faire feu
ou de les frapper. Cependant la populace ne pouffa
pas plus loin le défordre dans ce quartier «.
FRANCE.
De
VERSAILLES le 29 Août.

LE 20 de ce mois la Marquife de la Roche-
Fontenilles & la Marquife de Lordat
eurent l'honneur d'être préfentées au Roi
& à la Reine par Madame Elifabeth' dé
France , en qualité de Dames pour accom
pagner cette Princeffe.
Le même jour la Comteffe de la Ferté
de Meun eut l'honneur d'être préſentée à
LL. MM. & à la Famille Royale par la
Comteffe de Chatelux , Dame pour accompagner
Madame Victoire de France.
De PARIS , le 29 Août.
Les bruits qui s'étoient répandus depuis
quelques jours , d'après les rapports de
b ;
(30 )
quelques bâtimens neutres , de la prife de
Ste-Lucie aux Ifles , & de l'arrivée de M.
de Ternay à Bofton ne font pas encore confirmés
; on n'a du moins reçu aucun avis
officiel ce filence inquiète ceux qui ont
des parens & des amis fur les deux efcadres
; mais il eft poffible que les avifos
aient été interceptés , & alors ce n'eft ni
la faute de M. de Ternay ni celle de M. de
Guichen fi nous ignorons encore ce qui
fe paffe. On n'eft pas mieux inftruit à Lon
dres qu'à Paris ; on y débite les mêmes
bruits , mais d'une manière auffi vague .
Il fe peut que malgré les avis d'Oftende
& de Hollande , la jonction de D. Solano
à M. de Guichen n'eût pas encore opéré
de grandes chofes avant la fin du mois
de Juin .
Les nouvelles de nos Ports n'offrent
rien de bien piquant ; l'Augufte & le Languedoc
font rentrés dans la rade de Brest
le 16 de ce mois avec la frégate la Bellone.
Le Northumberland a mouillé dans
l'Irroife avec une frégate & une corvette.
Il doit eſcorter plufieurs bâtimens qui
vont dans le golfe de Gafcogne. L'Augufte
& le Languedoc ont amené dans ce Port
un petit corfaire de 18 cañons . Dès le 14
il étoit arrivé dans cette rade un convoi
de 60 voiles , chargé pour le compte du
Roi & des particuliers , venant de Nantes
fous l'efcorte de la frégate la Bellone & de
la corvetté l'Etourdie.
( 31 )
» On travaille avec beaucoup d'activité à défar.
mer le Saint- Esprit , qui a touché non au paffage ,
mais fur des roches inconnues au-dehors de la
rade ; & l'on profite de fon défarmement , ainfi
qu'on l'a annoncé , pour le doubler en cuivre. Un
Lieutenant de vaiffeau , & plufieurs Pilotes , font
occupés à relever exactement fur la carte le point
de la roche fur laquelle a touché ce beau vail
feau. Cette roche eft à la haute mer , à près de
vingt pieds fous l'eau . Suivant les Mémoires de la
Marine , un vaiffeau du premier rang , commandé
par M. de Noailles , Capitaine de vaifleaux , y
toucha il y a 30 à 40 ans. Une barque arrivée
au Conquet & venant d'Angleterre , a rapporté que
l'armée Angloife étoit rentrée dans fes ports. On
préfume que la jonction des forces Françoiſes avec
les Efpagnols , ne tardera pas à s'exécuter , fi elle
doit avoir lieu «.
On a reçu à Bordeaux des lettres de
Cadix , où l'on lit les détails fuivans.
» Nous profitons d'un courier qu'on expédie dans
votre Port , pour vous informer que la frégate du
Roi la Boudeufe , commandée par M. de Moiffek ,
vient de mouiller dans cette Baie avec vingt bâtimens
fortis du Cap Saint-Domingue le 20 Juin.
Ce convoi étoit compofé de 25 navires ; un a péri
fur les Caïques ; quatre autres fe font féparés volontairement
de l'eſcorte , croyant fans doute arriver
plutôt ; ils pourront bien fe repentir d'avoir
voulu marcher feuls ; la mer eft couverte de corfaires
, & ce ne fera pas fans les plus grands rifques
que ces déferteurs pourront parvenir heureufement
à leur deftination . Le vaiffeau le Lyon
commandé par M. de la Clue , vient de rentrer. Il
s'eft féparé de l'armée à caufe de quelques domma
ges qu'a reçus fon mât d'artimon , qui fera bienb
4'
( 32 )
*
tôt réparé. Il a laiffé l'efcadre à dix -huit lieues de
Cadix «.
Les lettres de Madrid portent que M. le
Comte d'Estaing étoit encore à St-Ildephonfe
, que le Roi le goûtoit beaucoup
& avoit journellement deux heures d'entretien
avec lui . Les mêmes lettres annoncent
auffi l'arrivée de l'Invincible au Ferrol.
Le bruit s'étoit répandu que M. Fabre ,
vivement affecté de la froideur avec laquelle
l'avoient reçu l'Ambaffadeur de
France à Lisbonne , & les Négocians François
établis dans cette Ville , s'étoit donné
la mort . Des lettres de Lisbonne contredifent
cette nouvelle ; c'eft un Officier de
fon bord , qui dans un accès de fureur
s'eft brûlé la cervelle.
» Un vaiffeau de Cartel , frété à Lisbonne , écrit-on
de Cherbourg , vient de conduire ici 160 hommes
de la frégate les Etats d'Artois . Les matelots font
tous Normands. Un autre bâtiment a dû conduire
à Bordeaux le refte de cet équipage. Il étoit
tems que le navire Portugais arrivât . Jamais parlementaire
n'a été fi mal approvifionné , & l'équipage
mouroit de faim. Il a été arraifonné par l'Amiral
Geary , qu'il a rencontré au Sud . Eft de
Plimouth. L'armée Angloife étoit alors compofée
de 39 voiles , parmi lesquelles on comptoir
vingt-quatre vaiffeaux de ligne ; le refte étoit des
frégates , cutters & trois ou quatre bâtimens
Hollandois , que l'Amiral Anglois emmenoit avec
lui. Cette efcadre eft actuellement rentrée dans
( 33 )
fes ports , & on n'a point caché au Parlementaire
qu'elle avoit beaucoup de malades « .
La prife du Fargès par l'Amiral Graves
eft confirmée. La perte de ce vaiffeau a
été très-ſenſible aux Négocians de l'Orient ,
qu'une faillite avoit déja fort incommodés.
C'eft un hafard bien malheureux que celui
de tomber dans une grande flotte , qui
certainement ne cherchoit pas à faire des
prifes : 10 ou 12 heures plutôt ou plus
tard le Fargès n'étoit pas rencontré.
:
-
» Le 13 de ce mois , écrit - on de Mareille , il
eſt parti 55 voiles , deftinées pour les Echelles du
Levant. Ce convoi que l'on évalue à près de 14
millions , fera efcorté par trois frégates . Le 11 ,
le mauvais tems ayant forcé un Corfaire Mahonnois
de chercher la côte , ce bâtiment , pour ne pas
périr , fe mit au milieu du convoi , après avoir
arboré pavillon Maltois. Un Capitaine marchand ,
auprès duquel il étoit mouillé , conçut quelque
foupçon fur la manoeuvre , & lui tita un coup de
canon à boulet. Le Mahonois amena auffi - tôt le
pavillon Maltois , & hiffa à la place le pavillon
Anglois alors la rade fut couverte de chaloupes
armées , qui s'emparèrent de ce corfaire , & le
conduifirent dans le port. Il avoit 32 canons d'équipage.
Deux jours auparavant , un navire Ef
pagnol , équipé de dix-huit hommes , avoit pris ,
en fortant de notre port , un corfaire Mahonnois
qui en montoit trente-fix , & qu'il a amené en
Elpagne. Dans la même femaine , un corfaire de
Mahon ayant 38 hommes d'équipage , & une chaloupe
qui en montoit dix , a été pris par une tartane
armée pour le compte du Roi . Enfin , งด
chébec Espagnol armé pour le commerce de Bar
celone , a pris deux autres corfaires de Mahon ,
qu'il a conduits à ' Cette.
-
----
bs
( 34 )
Le Comte de la Porte - Yffertieux
Lieutenant de vaiffeau , a envoyé les détails
fuivans du combat de la frégate la
Montréal.
» Cette frégate , commandée par M. de Vialis
de Fontbelle , Capitaine de vaiffeau efcortant un
convoi de fix bâtimens deftinés pour Alger , étant
le 30 Juillet à 5 heures & S demie du matin , entre la
Tour de Cachique & le Cap Caxine , à la diſtance
de quatre lieues , nous aperçumes , de l'arrière au
vent, quatre bâtimens qui nous donnoient chaffe.
Nous tenions le plus près du vent qui fouffloit de l'E.
N. E., & nous courions la bordée à terre avec le
convoi. Nous fimes auffi-tôt le fignal de rallicinent ,
& nous arrivâmes fur un de aos bâtimens qui dérivoit
beaucoup. —A 6 heures nous reconnûmes les
bâtimens étrangers pour ennemis , & un inſtant
après nous en découvrîmes un cinquième. Ne voyant
d'autre moyen pour fauver notre convoi , que de
lui faire prendre un mouillage qui pût le mettre à
l'abri des infultes des ennemis , par la protection
d'une Puiffance neutre , nous fimes le fignal d'arri
ver , pour aller mouiller fous la Tour de Cachique,
dépendante de la Régence d'Alger. La divifion
Angloife , compofée de deux frégates , deux brigantins
portant famme & un petit corfaire , fit la
même route que nous , & continua la chaſſe , ayant
toutes voiles dehors. Le vent , toujours dans la
même partie , nous manquoit à mesure que nous
approchions de la terre ; les ennemis qui en avoient
affez pour nous joindre , furent bientôt à la portée
de leurs canons & commencèrent à tirer fur un de
nos bâtimens qui ' reftoit de l'arrière , celui - ci & les
autres vinrent fe placer entre la terre & la frégate du
Roi , à la faveur du peu d'air qui leur reftoit , &
nous leur fimes fignal de mouiller. A 6 heures trois
( 35
a
-
-
quarts nous reftâmes en calme , ayant de la peine
gouverner ; les quatre bâtimens ennemis étant
fort près de nous , nous canonnèrent les deux frégates
par la hanche , & les deux brigantins par
l'arrière , fans que nous puffions leur ripofter.
Peu de tems après , une rifée de vent nous ayant
permis de préfenter le travers aux ennemis , nous
leur envoyâmes notre première bordée de ftribord ;
ils étoient pour lors en ligne , à la grande portée
de fufil : le feu fut très - vif de part & d'autre.
A 8 heures , voyant les deux brigantins tenter de
nous enlever les bâtimens du convoi , tandis que la
Montréal étoit occupée à combattre les deux frégates
ennemies , nous nous approchâmes de nos bâr
timens pous les mettre couvert , & nous laiſsâmes
tomber l'ancre dans l'anfe formée par le Cap
Caxime & la Tour de Cachique , fans diſcontinuer
notre feu. Dès le cominencement du combat ,
M. de Vialis avoit reçu au bras droit & à la cuiffe
gauche , deux bieffures dont il eft mort peu de
tems après. J'avois pris le commandement de la
frégate , & le feu n'avoit pas ceffé. Lorſque nous
fûmes mouillés , nous nous apperçûmes qu'une des
deux frégates étoit démâtée de fon mât de perroquet
, & avoit une grande partie de fon arrière
emporté , ainfi qu'un des deux brigantins.

à
A9
heures & demie , le Commandant Anglois fit un fignal
, & l'inftant d'après , toute la divifion prit le
bord au large. Le combat ayant ceffé , nous allions
faire lever l'ancre pour prendre le meilleur mouillage
& nous rapprocher de la Tour , lorfque nous
vimes les deux frégates revirer de bord fur nous ,
ce qui nous obligea de couper le cable pour accélérer
notre manoeuvre , & préfenter le travers aux
ennemis , s'ils revenoient à la charge ; mais peu de
tems après , ils revirèrent au large , au moment
que nous apercevions trois autres bâtimens ennemis
b 6
( 36 )
fur le Cap Caxine ; & à 11 heures - nous les perdîmes
de vue. Nous avons eu dans ce combat
quatre hommes tués , en comptant le Capitaine. La
fupériorité de forces & l'inégalité du nombre n'ont
point intimidé notre équipage : la bravoure & l'ar
deur des matelots & des feldats , ont bien fecondé
le zèle & la fermeté de MM . Ferrandi , Court ,
Granet , Simian & Hermite , Lieutenans de frégate
auxiliaires ; de M. de Grimonville , Lieutenant
d'Infanterie , commandant le détachement du régiment
de Lyonnois ; & de M. de Joinville , Garde
de la Marine. Les ennemis avoient eu avis du
départ de ce convoi , raffemblé leurs forces & l'attendoient.
Ils n'ont pas reſpecté le territoire neutre
& fe font permis d'attaquer une frégate du Roi
dans un mouillage dépendant de la régence d'Alger;
leur témérité n'a pas empêché que les fix bâtimens
efcortés par cette frégate , n'aient été fauvés &
n'aient mouillé dans le port d'Alger. Les frégates
& autres bâtimens contre lefquels la Montréal a
combattu , fout :
The Minhorca .
Une autre frégate. ·
Un corfaire , Capitaine Gafparet.
Un autre , Capitaine Cofto..
Un autre , Capitaine Rowls.
·
Total. ..
――
· .22 canons.
22
• 8
14
16
72
Ceux qui arrivoient à la fin du combat , font :
The Procupine.
Un fenaw .
Une goëlette .
•·
Total. •
26 canons.
• • 12
• 12
50
La Montréal a 26 canons en batterie & 6 fur
( 37 )
fes gaillards.
- Le Roi a confervé au Comte de la
Porte -Yffertieux le commandement de cette frégate ,
& lui a accordé le brevet de Capitaine de vaiſleau ,
à prendre rang “.
Nous avons dit que l'Hermione , avant
d'arriver dans l'Amérique Septentrionale
s'étoit battue contre une frégate Angloife.
On fait aujourd'hui que c'eft contre l'Iris
de 32 canons , Capitaine Hawker , que le
combat a duré près de 2 heures , & que
l'ennemi a eu 7 tués & 9 bleffés.
Le 10 de ce mois le Roi a adreffé à M.
l'Amiral la lettre fuivante :
» Mon Coufin , je fuis informé qu'il s'eft élevé ·
des difficultés relativement aux jugemens des prifes
faites par les corfaires que les Etats- Unis de l'Amérique
arment dans les Ports de France , & que les
Commiffaires du Confeil des Prifes ont penfé ne
devoir pas juger. Pour faire ceffer toute incertitude
à cet égard , je vous écris cette lettre pour vous diré
que mon intention eft que les piifes qui auront été
faites par des corfaires que les Etats- Unis de l'Amérique
auroient armés en France , & qui auroient été
conduites dans quelques- uns de mes Ports , foient
jugées par le Confeil des Prifes dans la même forme
que celles des corfaires armés par mes fujets ; & qu'en
conféquence les Officiers des Amirautés obſervent
à leur égard les formalités prefcrites par ma Déclaration
du 24 Juin 1778. Je defire que pour l'entière
exécution de ma volonté à cet égard , vous la faffiez
favoir dans tous mes Ports , de manière que les
Capitaines de ces corfaires en foient inftruits, &
s'y conforment ainfi que les Officiers des Amirautés.
Et la préfente n'étant à autre fin , je prie Dien , mon
Coufin , qu'il vous ait en fa fainte & digne garde.
Il eft entré le 20 de ce mois dans le port.
*
( 38 ).
de Dunkerque , une prife faite par le corfaire
la Comteffe de Provence , eftimée 100,000
liv. au moins. Ce corfaire qui eft encore à
la mer , a fait encore pour 1500 guinées de
rançon ; c'est le Capitaine Bart qui le commande.
Une frégate Danoife mouilla le 21
dans le même port ; on la dit deſtinée à convoyer
les bâtimens de fa nation qui font à
Dunkerque & à Oftende.
Le Roi a fait une promotion dans fon
Ordre de S. Louis ; elle a été publiée le 25 .
M. de Puifégur a obtenu la Grand -Croix ;
MM. de Caraman , de Melfort , de Wall
Lambert , de Zurlaube , de Grave , Daumont,
de Fourcroy & de Bellecombe ont été faits
Commandeurs dans le fervice de terre .
Le Sieur Nicolas le Tellier , Maître Relieur
, & Louife Defroques , la femme , renouvellèrent
le 31 Juillet dernier leur mariage
à S. Nicolas du Chardonnet ; la cérémonie
fe fit à la même Chapelle où ils
avoient été mariés il y a 50 ans. Leur famille
compofée de 41 enfans y a aſſiſté. Un
arrière-petit-fils & une arrière -petite- fille
conduifirent les deux époux leurs ayeux.
On écrit du Poitou que le premier Juillet
dernier , vers les 3 heures après midi , un
nuзge qui dans fa courſe faifoit un bruit
continuel & alarmant , vomit tout-à coup
fur les villages de Chervé , Maiſon-neuve ,
Maffogne & Uchon en Mirebalais , une grêle
très- groffe dont les grains carrés ou pointus
( 39 )
dévaftèrent la campagne . Le Laboureur ne
recueillera pas affez de grains pour les fe
mences ; & le Vigneron ne pourra même
tailler fes vignes l'année prochaine.
La grêle a fait auffi beaucoup de mal dans
les environs d'Auxonne en Bourgogne. Le
9 de ce mois vers les heures du foir , une 5
nuée peu confidérable du côté du couchant ,
donna d'abord une affez forte pluie dont on
ne croyoit pas avoir rien à redouter ; une
autre nuée venant du Sud , vint à fe choquer
avec la première , & il en réſulta une
grêle fi épaiffe , que les rues de la ville en
furent couvertes de 3 pouces. Cette grêle qui
ravagea tous les fruits fut fuivie d'une pluie
fi abondante , qu'elle inonda les caves &
les maifons , & ne put fe précipiter dans
la Saône qu'en torrens dont le cours ren
contrant des murs qui s'oppofoient à fon
paffage , les renverfa avec tant de violence
que les tablettes d'un parapet furent jettées
à plus de 20 pieds de la baſe du mur qu'elles
couvroient . Le village de Tilleney fitué fur
la Saône , à trois quarts de lieue d'Auxonne
, a fouffert beaucoup de dommages par
les tourbillons qu'excitoit le choc des vents.
La faillite du Sr. Sépolina , Banquier , Génois ,
donne lieu à une nouvelle affaire entre le Mont -de-
Piété & plufieurs Capitaliftes Génois , qui le font
intéreffés dans l'Emprunt de trois millions , ouvert
à Gênes pour le Mont - de- Piété. Les Génois ont
chargé de leur défenfe M. de la Croix , qui a défendu
leurs concitoyens dans une affaire à- peu - près
40 )
femblable que Monfeigneur le Comte d'Artois a
eu la rare équité de juger contre lui- même , d'après
la fimple lecture du Mémoire refpectueux fait contre
S. A. R. , & qui a été lu en ſa préſence , ſon Conſeil
affemblé.
La feule différence qui exifte entre l'une & l'autre
affaire , c'eft que le Mont - de-Piété ne s'eft engagé
à payer les intérêts des fommes que Sépolina a
emportées qu'à compter du jour où elles feroient
verfées dans fa caiffe , claufe qui n'exiftoit pas
dans le Contrat de Monfeigneur le Comte d'Artois
mais les Préteurs ont également reçu quittances &
décharges de leurs fonds par le Marquis Durazzo ,
autorité à faire les deux Emprunts , & à donner
quittances à ceux dont il auroit reçu l'argent «.
Marie - Cécile de Bouflers de Rémiancourt
, veuve de Louis - Henri , Marquis
d'Aubigné , Maréchal des Camps & Armées
du Roi , Gouverneur & Lieutenant- Général
des Ville , Château & Fortereffe de Saumur,
eft morte à l'Abbaye de Montmartre le 10
de ce mois , dans la cinquante-quatrième
année de fon âge.
Des Lettres-Patentes du Roi enregistrées au Parlement
le 12 Juin , autorifent M. le Comte d'Artois
à ouvrir un emprunt de deux millions en rentes
viagères. Par un réfultat du Confeil de ce Prince
il eft dit que , defirant s'affarer les fonds qui
hui font néceffaires pour fubvenir tant aux rembourfemens
auxquels le nouvel ordre qu'il vient d'établir
dans fa maiſon , pourroit donner lieu
qu'au paiement du prix des acquifitions avantageufes
qu'il a faites , & pour rapprocher aufli le paiement
des objets qui restent à acquitter dans fa
maifon , & dont il n'avoit pu fe libérer , parce
que les fonds qui lui étoient affignés par le Roi ,
"
( 41 )
étoient infuffifans ; il a réfolu de faire l'emprunt
de deux millions à conftitutions de rentes viagè
res , fur le pied de dix pour cent , fur une feule
tête , & à tout âge , fujettes à la retenue du
dixième. En conféquence , Monfeigneur le Comte
d'Artois a commis M. de Sainte - Foy , Sur -Intendant
de ſes Finances , à l'effet d'emprunter juſqu'à
concurrence de 200 mille livres de rentes viagères
pour lesquelles il affectera & hypothéquera toutes
les poffeffions & domaines de Monseigneur , &
notamment les fonds qui lui feront annuellement
aflignés par S. M. fur le Tréfor Royal.
Il paroît une Ordonnance du Roi , en date du
24 Juillet , pareille à ceile rendue le premier Juiller
1777 , portant nouvelle amniftie en faveur des
Officiers mariniers & matelots déferteurs.
» S M. étant informée que nombre d'Officiers-
Mariniers & Matelots qui ont quitté ſon ſervice , ſe
font réfugiés en pays étrangers ; que d'autres fortis
de leur département fans permiffion , le font éloignés
des ports de mer & fe tiennent cachés , qu'ils defireroient
les uns rentrer dans le Royaume & les
autres revenir dans le fein de leurs familles , s'ils
pouvoient être affurés de leur pardon , qu'ils ne font
retenus que par la crainte des peines qu'ils ont encourues
: & S. M. voulant bien ufer d'indulgence à
leur égard , Elle a accordé & accorde une Amniftie
générale à tous les Officiers- Mariniers & Matelots
qui ont déferté tant de fes vaiffeaux & autres bâtimen's
que des ports & arfenaux de la Marine , &
généralement à tous ceux qui fe font mis dans le
cas d'être traités comme déferteurs du Royaume &
des Claffes , à condition néanmoins pour ceux defdits
Officiers-Mariniers & Matelots qui feront dans
le Royaume & dans les Ifles Françoiles de l'Amérique
, qu'ils fe préfenteront aux Commiffaires des
ports & arfenaux , Commiffaires des Claffes , &
( 42.).
autres Préposés chargés du détail des Claffes des
Matelots , un mois après la publication de la préfente
Ordonnance dans les lieux où ils fe trouveront;
& pour ceux qui feront dans les pays étrangers ,
qu'ils le préfenteront pareillement aux Confuls François
, & autres Officiers commis par S. M. dans
lefdits pays , & ce , dans le terme d'une année , 3
compter du jour que ladite Ordonnance aura été
publiée dans le Royaume où lefdits Officiers -Mariniers
& Matelots feront renvoyés par lefdits Con.
fuls & autres Officiers , fans qu'il leur en coûte
rien pourleur paffage : mais faute par lefdits Officiers-
Mariniers & Matelots , d'avoir profité dans les
tems ci- deffus limités de l'Amnistie que la clémence
de S. M. leur accorde , Elle veut qu'ils foient traités
fuivant toute la rigueur des Ordonnances quand on
pourra parvenir à les faire arrêter. Mande & ordonne
S. M. à M. le Duc de Penthièvre , Amiral de
France , &c.
Un Arrêt du Confeil d'Etat du Roi , en date
du 10 Juin , ordonne que toutes les Pêcheries ac
tuellement fubfiftantes dans le reffort de l'Amirau
té de Saint- Brieux , autres que celles mentionnées
par l'art . 4 de l'Arrêt du 25 Février 1773 , qui
appartiennent à l'Abbaye Royale de Notre - Dame
de Beauport , dans l'Ile de Saint - Riom , feront.
démolies & détruites par les propriétaires , dans
l'espace d'un mois ; & faute par eux d'y fatisfaire
dans ledit tems , & icelui paffé , S. M. veut que
leflits Parcs & Pêcheries foient détruits aux frais &
dépens des propriétaires.
De BRUXELLES , le 29 Août.
L'IMPATIENCE du public pour apprendre
la manière dont les Anglois fe conduiront
avec la flotte Rufle , ne peur tarder à êtrę
( 43 )
fatisfaite. Selon quelques lettres de Hol
lande cette Hotte a fait voile du Texel le
if de ce mois , dirigeant fa route vers la
Manche.
Le bruit court , lit- on dans une lettre d'Amf
terdam , que l'adhésion de la République au fyf
tême de la neutralité armée , adoptée par la plupart
des puiffances du Nord , au moment où elle
aura été authentiquement annoncée pourra oca
cafionner de nouvelles vexations de la part de l'Angleterre
, envers nos Commerçans . Nous avons
cependant lieu de nous flatter qu'il n'en fera rien."
L'alliance projettée a pour but la protection du
commerce de tous les alliés , & il eſt à préfumer
que leur réunion les fera refpecter . On s'occupe
avec beaucoup d'activité de l'équipement de notre
flotte , & elle pourroit être en état de mettre en
mer au commencement du mois prochain , fi l'on
ne juge pas à propos d'en différer le départ jufqu'à
ce que le traité avec la Ruffie ait été figné. Il ne
peut tarder à l'être lorfque nos Plénipotentiaires
feront arrivés à Pétersbourg. Quelques perfonnes
prétendent qu'ils ont dans leurs inftructions quelques
demandes propres à jetter de la lenteur dans
cette négociation. On dit entr'autres , que la République
fouhaite que les Puiffances confédérées lui
garantiflent toutes fes poffeffions. Mais il n'eft pas
vraisemblable qu'elle ait deffein de propofer une
pareille condition à fon acceſſion à un plan dont l'avantage
eft plus pour elle que pour les autres. Au
refte , on croit que fi nos Plénipotentiaires ont
ordre de faire cette demande ils ont auffi quel
ques inftructions pour ne pas infifter trop fur cet
.
objet «.
Jamais le Code Maritime , propofé par
la Ruthie , n'a été plus néceffaire , & les
( 44 )
Hollandois doivent le fentir mieux que
perfonne . Seul il peut les défendre , & en
général tous les neutres , contre les corfaires
Anglois qui ont chacun une jurifprudence
particulière ; toujours conforme
aux circonftances dans lefquelles ils fe
trouvent.
» Le Capitaine Walet , venant d'Amersfort , a
fait une épreuve affez fâcheufe de la contradiction
qui règne dans les fyftêmes oppofés des marins
Anglois . Il fut arraifonné , le 30 Juillet , à 3 quarts
de lieue de Calais , par un cutter Anglois , qui le
laiffa continuer fa route. Le lendemain , étant près
du Havre , un lougre de Guernesey l'obligea ,
coups de canons , de mettre fon canot à la mer ;
& le Capitaine du lorgre étant venu à fon bord ,
il examina fes papiers , enfonça enfaite les coffres
& lui vola 160 florins en argent , après l'avoir
maltraité. Si la guerre avoit quelque affinité avec
la juftice , & que le Hollandois pût porter fa plainte
devant un Juge impartial , il femble qu'il auroit
à dire que fa fécurité de la veille contrafte étran
gement avec l'infulte du lendemain ; mais fi le Juge
toit le camarade de l'agreffeur , il décideroit que
le volé battu a tort «.
L'objet de la neutralité armée eft de
mettre fin à ces excès ; routes les Puiffances
femblent faire le même voeu pour cet
effet. On prétend cependant que la Cour
de Portugal n'eft pas difpofée à y accéder ;
quelques papiers ajoutent même qu'elle a
déclaré fon refus , & que le Roi d'Efpagne
lui a fait déclarer à fon tour que fi
S. M. T. F. ne ceffoit de faire traiter avec
une diftinction marquée les vaiffeaux An(
45 )
glois , de recevoir leurs prifes , de leur permettre
de les vendre dans fes Ports , il
regarderoit ce procédé comme tendant à
détruire entièrement ceux qui fubfiftent entre
les deux Cours ; mais jufqu'à préfent
tout cela est bien vague : la réponſe même
de la Cour de Lisbonne aux propofitions
que la Ruffie lui a fait faire par fon Miniftre
, n'eft point connue , & il n'eſt pas
certain qu'elle ait été faite encore.
» Il eſt arrivé à l'Iſle d'Aix , écrit - on de Nantes ,
un bâtiment Parlementaire , parti de Charles - Town
au commencement de Juillet dernier , avec 133 pri.
fonniers François. Ceux dont on a reçu ici des
lettres , juftifient Lincoln & la garnison de cette
Place , qui , difent-ils , a fouffert de la famine jufqu'à
la dernière extrémité , au point d'être réduite à
manger des chats & des rats . Elle étoit en outre
très-affoiblie , journellement diminuée par les fièvres
malignes ; de forte qu'il ne s'eft pas trouvé , lorf
qu'elle s'eft rendue , la moitié du monde auquel les
Anglois l'ont portée. Le Commiffaire des vivres de
cette Place a été convaincu de trahiſon ; il s'entendoit
avec Clinton . Son frère a prié le Congrès de
lui faire fon procès. Il n'y a en que 213 à 214
habitans de Charles-Town qui aient figné la pétition
dont nos ennemis ont tant fait de parade. Les
cruautés que ceux- ci ont exercées , font inouies , &
ont aigri encore davantage nos Alliés . Le climat
de la ville est très- mal fain en été pour les Européens
qui n'y font point accoutumés , à caufe des
exhalaifons des marais qui l'environnent , & des
chaleurs exceffives «<.
On dit que M. du Chaffaut fe voyant
enlever tous fes vaiffeaux , qui ont défilé
fucceffivement de Breft pour fe rendre en
( 46 )
Efpagne , & réduit à faire campagne dans
le Port , pendant que fon activité & fon
zèle lui en font délirer une de mer a en
voyé fa démiflion qui n'a point été acceptée.
Ce brave Officier continuera de
fervir.
S
Selon des lettres d'Efpagne M. le Comte
d'Estaing eft parti ; on ne dit pas s'il ſe rend
à Cadix ou dans un autre Port . Les bruits
varient toujours fur fa deftination ; felon
les uns i va prendre le commandement
d'une efcadre avec un corps confidérable
de troupes de débarquement & fe rendre
aux Ifles ; felon les autres il ira dans la
Méditerranée : une troisième verfion le met
à la tête de la grande flotte , deftinée pour
la Manche. Le fecret obſervé par la Cour
d'Espagne dans tous fes projets permet
d'ajouter également foi à ces trois verfions ;
mais le départ fucceffif des vaiffeaux de
Toulon & de Breft pour Cadix , ne permet
pas de douter que ce ne foit dans ce der
nier Port que les Puiffances alliées doivent
réunir leurs forces maritimes ; & que c'est
delà qu'elles partiront pour exécuter le
plan de la campagne actuelle. Si leur def
tination eft pour la Manche , il paroît que
la faifon eft trop avancée ; nous touchons
à l'Equinoxe , & ce n'eft qu'après qu'on
peut entreprendre quelque chofe ; mais
alors il feroit peut- être trop tard : on croit
que les efforts fe tourneront vers un autre
point,
( 47 )
"
SUPPLÉMENT aux nouvelles de Londres , du 22
33
Août au foir.
Aujourd'hui à midi il eft arrivée à l'Amirauté
un Exprès avec la fâcheufe nouvelle , que les flortes
pour l'Inde & pour les Indes Occidentales , qui
étoient parties d'Angleterre le 27 Juillet , ont rencontré
par 36 degrés 40 minutes de latitude N. &
Is degrés de longitude O. de Londres , ( à 60 licues
environ du Cap Saint Vincent ) l'armée combinće
de France & d'Espagne , laquelle s'eſt emparée de
la totalité , à l'exception de deux bâtimens pour
les Indes Occidentales , & des vaille aux convoyeurs ,
qui
qui devoient être la Thétis & le Southampton ,
de 32 canons.
Voici quelques nouveaux détails qui ſe répandent
dans le public , fur la trifte nouvelle qu'on vient
de rapporter «.
Le vaiffeau de ligne le Ramillies de 74 canons ,
commandoir le convoi de la flutte qui nous a été
enlevée . Il n'apperçut d'abord que 7 des vaiffeaux
de l'armée navale combinée , & ce fut le 8 Août
au foir qu'il eut cette connoiffance.. Ne pouvant fe
Ferfuader que ce fuffent des vaiffeaux ennemis , il
ne fit point changer de route, & le 9 au matin il fe
trouva enveloppé. Alors il mit le fignal de fauve qui
peur ; mais il n'y eut que lui qui put l'exécuter avec
les deux frégates & deux bâtimens appellés l'un la
British Queen & l'autre la Fanny. On croit qu'il
s'est réfugié dans l'Ifle Madère, avec la frégate le
Southampton & que la nouvelle a été apportée en
Angleterre par la Thétis.
Voici la liste des bâtimens qui compofoient la flotte
à fon départ.
Pour la Jamaïque avec un Corps de troupes.
Pour les Antilles , en marchandifes & en rechanges
néceffaires à l'efcadre de l'Amiral
Rodney.
Pour Madère , New- York & la Caroline.
Pour l'Inde. •
Total
· 11
18
28

S
64.
( 48 )
En retirant de ce nombre les deux qui le font
échappés il fe réduit à 62 .
Les noms des vaiffeaux pour l'Inde , font le
Gatton , le Royal - George , le Mountftuart , le
Godfroi & le Hilsborough.
» L'Amiral Geary à ordre de remettre à la mer
avec toute la flotte auffi-tôt qu'il aura renouvellé
fa bière , fon eau & les proviſions , ce qu'il compte
avoir fait en huit jours «.
» La divifion Ruffe aux ordres de l'Amiral Krufe
a quitté les Dunes le 22 , & eft partie à ce que l'on
croit, pour la croifière dans la mer d'Allemagne.
On n'a point revû les deux autres divifions qui
ort paffé le 18 derrière les Sables de Goodwin ,
Il paffe pour conftant que le Bureau de l'Ami
rauté a eu avis , par quelques lettres qui ont été
trouvées , que des incendiaires menaçoient les chan
tiers de S. M. , & notamment celui de Plimouth.
On veille en conféquence , à ce qu'il n'y entre que
des gens fürs & néceffaires. Il peut fe faire cependant
que ces avis n'aient pour objet que d'entretenir
des alarmes qui autorifent les plaintes de ceux
qui fans fe rappeller nos conftitutions , n'ont vu
qu'avec peine les troupes abandonner cette Capitale
& retourner dans leurs camps «.
P. S. Une lettre de Bayonne du 19 de ce mois ,
contient les détails fuivans , dont on efpère apprendre
bientôt la confirmation. » Ii eft arrivé le 8 de ce
mois à Bilbao , en 22 jours de traverſée , un navire
Américain parti de Bofton , qui rapporte que
l'efcadre de M. de Ternay eft arrivée en très-bon
état à Rhode-Ifland , dans les premiers jours de
Juillet «<,
On apprend de Bieft que le 21 , le Northumberland
, l'Hector & le Vaillant le préparoient à
mettre à la voile , & qu'on ignoroit leur deftination.
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQUIE.
De CONSTANTINOPLE , le 15 Juillet.
LE 10 de ce mois une Sultane eft accouchée
d'une Princeffe dont la naiffance
a été annoncée auffi-tôt par le canon du
Serrail. S. H. qui étoit à Berchik-Taſchi ,
l'une de fes Maifons de plaifance , en eft
revenue le même jour , pour recevoir les
complimens d'ufage à cette occafion . Le
Grand- Vifir feul n'a pu venir lui rendre
- ce devoir. Il eft malade ; fes jambes prodigieufement
enflées ne lui permettent ni
de marcher , ni même de fe tenir debout ;
& les Médecins craignent que cette enflure
ne dégénère en hydropifie. Il y a encore
deux Sultanes enceintes ; & l'Empire fait
des voeux pour qu'elles donnent un fucceffeur
au Trône Ottoman.
La pefte paroît avoir entièrement ceffé ;
du moins on n'apprend pas que depuis
quelques jours il en foit mort perfonne.
9 Septembre 1780 .
C
( 50. )
RUSSI E.
De PÉTERSBOURG , le 3 Août.
LA fête de la Grande-Ducheffe a été célébrée
hier à Péterhoff , il y a eu à cette
occafion grand gala à la Cour , illuminations
& bal. Demain S. M. I. , le Grand-
Duc & la Grande- Ducheffe quitteront le
Château de Péterhoff pour aller paffer le
refte de la belle faifon à Czarsko Zélo.
Une lettre de Caffa en Crimée , en date
du 31 Mai dernier , contient les détails
de l'audience que M. Wafelitzki , Envoyé
extraordinaire & Miniftre Plénipotentiaire
de l'Impératrice , a eue du Khan le 27 du
même mois. Le Prince Tartare , pour rendre
la Cérémonie plus brillante , avoit
quitté fa réfidence & s'étoit campé à quelques
werftes de là en rafe campagne . Il envoya
des carroffes à la rencontre de M.
l'Envoyé , il lui donna à dîner , & le fit
fervir en vaiffelle d'argent à la manière
des autres Cours de l'Europe. M. Wafelitzky
, de fon côté , déploya une , magnificence
proportionnée à la Grandeur de la
Souveraine qu'il avoit l'honneur de repréfenter
, & il fit à tous les Officiers
du Khan des préfens fuivant leur rang.
( 51 )
DANEMAR CK.
De COPENHAGUE , le 14 Août.
IL paroît , depuis quelques jours , une
Ordonnance par laquelle il eft enjoint à
tous les vaiffeaux du Roi , en tems de paix ,
lorfqu'il viendront fe placer en face du
Château , de ne garder de poudre à leur
bord , que ce qui eft néceffaire pour deux
décharges générales de leurs canons . Mais
lorfque ces mêmes vaiffeaux feront prêts à
entrer en rade , ils reprendront , le jour
qui précèdera leur départ , la poudre qui
fera jugée néceſſaire pour leur approvifionnement.
On apprend d'Elfeneur que deux fré
gates Angloifes eſcortant 45 navires marchands
de leur Nation , y font arrivées le
7 de ce mois , & qu'elles ont mis à la
voile le 10 pour ramener 12 autres bâtimens
marchands dans les ports de la Grande-
Bretagne.
Deux frégates Françoiſes , l'une de 24 &
l'autre de 20 canons , ont conduit à Chrif
tianfand , dans la Norwége , s prifes Angloifes.
Elles ont dit qu'elles avoient fait
plufieurs autres captures , dont elles avoient
rançonné quelques unes. Un petit bâtiment
Américain chargé de tabac , arrivé auffi
dans le même Port , a déclaré qu'il croyoit
que 4 autres navires Américains , dont il
C 2
( 52 )
s'étoit féparé à une certaine haute
avoient pris la route de Marftrand .
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 16 Août.
ON fe flatte de voir arriver l'Empereur
le 20 de ce mois ; mais il ne fera pas un
long séjour dans cette Capitale , fi , comme
on l'affure , il doit faire un voyage dans
les Pays- Bas,
>
Le 12 de ce mois l'Archiducheffe Marie-
Chriftine , & le Duc Albert de Saxe Tefchen
arrivèrent au Château de Schombrun.
Le lendemain les Ambafladeurs & les Miniftres
étrangers s'y rendirent vers les s
heures du foir , pour complimenter l'Archiduc
Maximilien fur fon élection à la
Coadjutorerie de l'Electorat & Archevêché
de Cologne , il y eut ce même foir grand
appartement à la Cour. Ce Prince paroît -
à préfent en habit Eccléfiaftique & en manteau
fur lequel eft brodée la Croix de Grand-
Maître de l'Ordre Teutonique..
Un Courier venant de Bruxelles a apporté
le teftament du feu Duc Charles de
Lorraine , qui , à l'exception de quelques
legs , a nommé l'Empereur fon héritier univerfel.
Ce Prince laiffe à l'augufte Chef de
l'Empire deux capitaux confidérables ; une
fuperbe Galerie de Peintures , une Collection
de Médailles les plus rares , & au- delà d'un
million en bijoux , indépendamment de
( 53 )
deux Palais magnifiquement meublés , Fuh
dans la Ville & l'autre à la Campagne à
l'ufage des Gouverneurs qui doivent dui
fuccéder.
De HAMBOURG , le 22 Août.
LA grande affaire de la neutralité armée
du nord eft entièrement terminée ; le Mi
niftre de la Cour de Suède à celle de Pétersbourg
, a figné , à l'exemple de celui de
la Cour de Danemarck , la convention rela
tive à ce grand objet : on ne doute pas que
les Miniftres des Provinces Unies ne le fi
gnent également peu de tems après leur
arrivée. Les quatre vaiffeaux de guerre Suédois
qui ont paffé le Sund pour se rendre
à Gottenbourg , y attendent leurs derniers
ordres pour aller croifer dans la mer du
nord .
Le voyage de l'Empereur en Ruffie ,
celui du Prince de Pruffe , excitent toujours
l'attention des fpéculatifs , qui leur fuppofent
un but qu'ils ne peuvent pénétrer ;
ils prétendent aujourd'hui que le Grand-
Duc fera à fon tour un voyage à Vienne,
où le Roi de Suède pourroit fe rendre
auffi en retournant dans fes Etats . S'il faut
les en croire ces déplacemens de la part
des Souverains , qui n'ont jamais été fi
fréquens que depuis quelques tems , ont
pour but de traiter des affaires de l'Amérique.
Les politiques croient que pour
amener une prompte paix , il faut nécef
c 3
( 54 )
fairement que les principales Puiffances
de l'Europe fe réuniffent pour accorder
les Puiffances belligérantes , fans cela la
guerre durera tant qu'elles pourront la
foutenir , & une multitude de circonftances
peuvent la prolonger.
On mande de Widdin , dans la Bulgarie
, que la maladie épidémique , qui' a
fait de tant ravages à Conftantinople ,
s'eft répandue à Andrinople. On ajoute cependant
qu'elle s'y montre avec des fymptômes
moins dangereux , & que peu de
perfonnes qui en étoient attaquées en
mouroient , on n'a pas laiffé d'ordonner
aux garnifons des frontières de l'Efclavonie
, de veillet foigneufement fur les rives
de la Save , afin de couper toute communication
, & de refufer le paffage à tous
les étrangers venant de Turquie.
Les dernières lettres de la Saxe portent
que dans la Capitale & dans toute l'étendue
de l'Electorat , on s'occupoit beaucoup
à faire des recrues & à les former ; que les
Officiers du Corps du Génie avoient reçu
ordre de pourvoir à leurs équipages ; que
les fortifications & redoutes en avant de
la porte de Pirna & de la porte Noire , à
Drefde , étoient pouffées avec vigueur ;
qu'il avoit été publié une Ordonnance pour
la réparation de tous les grands chemins
de l'Electorat. Selon d'autres lettres les
troupes Impériales & Royales , répandues
dans la Bohême , ont déja commencé à for
( 55 )
ner un cordon le long des frontières de ce
Royaume.
On apprend de Grodno un fait à la fois
malheureux & terrible. La Comteffe de Mlozinski
, veuve du Comte de ce nom , qui
aimoit beaucoup les petits chiens , & qui
en avoit toujours auprès d'elle , ayant été
mordue par un de ces petits animaux , qui
étoit enragé , eft morte 24 heures après
dans les plus cruelles douleurs , & malgré
la promptitude avec laquelle on lui a adminiftré
tous les remèdes poflibles .
ESPAGNE.
De MADRID , le 12 Août.
DEPUIS la rentrée du Lyon à Cadix , où
il a été réparer les dommages que fon mât
d'artimon a foufferts , on n'a eu aucune nouvelle
de l'armée combinée. Le convoi de
S. Domingue , efcorté par la Boudeufe , qui
eft arrivé heureufement dans le même port,
ne l'a point rencontré. Les nouvelles que
ce convoi a apportées du Cap , font que
M. de la Motte- Piquet , fur un Avifo expédié
par M. de Guichen , a mis à la voile
le 4 Juin pour intercepter un convoi ennemi
qui devoir fortir des ifles du Vent
pour aller à la Jamaïque dans les premiers
jours du même mois. Un bateau de Curaçao
arrivé au Cap quelques jours avant le
départ de la Boudeufe , a déclaré avoir rencontré
ce convoi le 15. Il eft probable qu'il
C 4
( 56 )
n'aura pas échappé au Chef-d'Eſcadre François
qui l'attendoit aux attérages de la Jamaïque.
On apprend de la Corogne que les quatre
vaiffeaux François qui s'y trouvent , fe préparent
à mettre à la voile pour escorter les
bâtimens de Bordeaux retenus dans ce port
depuis deux mois ; ils les accompagneront
jufqu'aux Canaries , & viendront enfuite
dans nos parages fe réunir à la grande armée.
D. Barcelo s'eft emparé nouvellement
d'un navire ennemi qui étoit fur fon left ,
& d'un autre venant de la côte de Barbarie
, chargé de toutes fortes de rafraîchiffemens
pour Gibraltar.
Les nouvelles apportées des ifles Philippines
par la Junon , ont pleinement raffuré
fur le fort de ces ifles. Lorfqu'elle partit
le 12 de Janvier dernier de Cavite , elles
étoient dans le meilleur état de défenfe
fur-tout celle de Luzon qui eft la principale.
Les fortifications de Manille & de
Cavite étoient déja réparées , & on en
avoit fait de confidérables fur toutes les
avenues de ces places , de manière que les
ennemis , s'ils ont quelques projets , ne
pourront en approcher que difficilement.
D. Jofeph Bafco - y-Vargas , Gouverneur de
ces ifles , étoit à la tête d'un corps de 8000
hommes , compofé en partie de troupes réglées
, & en partie de milices , fans compter
les renforts & les fecours de toute eſpèce
qui lui ont été envoyés de la nouvelle Ef
( 57 )
pagne à la fin de l'année dernière & au
commencement de celle - ci.
Les 4 bâtimens qui fe font féparés du
convoi François de Saint- Domingue , arrivé
à Cadix le 6 de ce mois , font la Pucelle ;
le Saint-Laurent , la Vaillante & le Comte
de Hallevetz.
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 26 Août.
Nous attendons toujours avec la même
anxiété des nouvelles de l'Amérique Septentrionale
& des Ifles. On annonce depuis
tant de tems l'arrivée de M. de Ternay &
des troupes aux ordres de M. le Comte de
Rochambeau , qu'il a conduites avec lui ,
qu'on ne doute plus qu'il ne foit réellement
à fa deftination , & que les opérations
n'aient commencé fur le Continent.
Le filence que l'on garde ne peut qu'inquiéter
& faire foupçonner du moins que
les apparences ne font pas pour nous ceux
de nos papiers qui veulent nous conſoler
& nous raffurer , cherchent à réveiller les
idées qu'on a voulu donner du peu d'union
des François & des Américains ; ils oublient
que les premiers en s'alliant aux derniers
n'ont eu pour but que de les protéger &
de les fecourir & non de les foumettre :
ils débitent gravement que M. de Ternay
en débarquant à Rhode- Ifland , a pris pof
c s
( 58 )
feffion du Pays au nom du Roi de Fran
ce ; idée abfurde qui n'a pas befoin d'être
réfutée , mais dont ils effayent de tirer parti
pour parler de prétendues défiances entre
les nouveaux alliés . Des papiers moins
confolans , mais qui méritent plus de confiance
, s'expriment ainfi.
» Le projet des François eft de donner aux
Américains tous les fecours poffibles , tant par mer
que par terre. On fuppofoit qu'une partie de leurs
forces ira attaquer quelqu'établiffement Anglois , &
que le refte agira fur le Continent. Ces nouvelles
fûres contredifent formellement le bruit d'une
prétendue méfintelligence entre Washington & le
Congrès . Le deffein de ce Général eft toujours de
fe tenir fur la défenfive jufqu'à ce qu'il le préfente
quelqu'occafion favorable . La perte de Charles - Town
a fait la fenfation la plus vive à caufe de fon grand
commerce. Le nombre des gens de guerre faits prifonniers
dans la Ville ne va pas au- delà de 2400
hommes. Il y avoit un grand nombre de riches .
Négocians dont les maifons & les magaſins étoient
remplis de marcharylifes , & qui en conféquence
craignoient beaucoup un bombardement . C'eſt à
cette feule circonftance que nous sommes réellement
redevables de la prife de la Ville . Les Américains
comptent , avec le fecours de l'efcadre Françoife ,
fermer le port de New -York avant la mi - Septembre.
On s'occupoit alors des préparatifs d'une autre expédition
pour les parties Septentrionales . Il y avoit
17 corfaires & deux vaiffeaux de 39 canons dans'
le port de Boston , aux fortifications duquel on
travailloit fans relâche. Les revues d'Avril pour
les quatre Provinces de la Nouvelle Angleterre
avoient été plus nombreuſes qu'en 1779, La flotte
Françoife avoit , pour l'ufage de l'armée , 60 pièces
( 59 )
de canons. Six des Officiers du Général Burgoyne
étoient à Bofton , & ils attendoient un vaifleau
neutre pour paller en Angleterie où ils avoient obtenu
la permiflion de fe rendre.
On parle d'une lettre d'Halifax , dans la
nouvelle Ecoffe , en date du 8 Juillet , où
l'on dit que l'on fe préparoit à recevoir
l'escadre Françoiſe , qui avoit été apperçue
alors à 18 lieues de cette place .
On n'a point de nouvelles de l'Amiral
Rodney ; & on ne doute point que celles
qu'on recevra d'abord ne confirment tout
ce que l'on foupçonne ici de fa fituation.
Les dernières lettres de la Jamaïque annoncent
que le départ de la flotte marchande ,
qu'on attend en Angleterre , a été encore
retardé faute de vaiffeaux pour la convoyer.
On croyoit qu'elle ne pourroit partir qu'au
milieu d'Août , & pour cela il falloit que
Walfingham avec fa divifion arrivât heureufement.
La prife du convoi qui eft tombé entre
les mains de la flotte combinée , fortie de
Cadix , eft l'évènement le plus fâcheux qui
pût arriver dans les circonftances préfentes.
Les provifions qu'on attendoit à New-
Yorck & à Charles Town , les troupes
qu'on envoyoit au Général Clinton , celles
qu'on deftinoit à la défenſe de la Jamaïque
, les rechanges dont l'Amiral Rodney
a un fi grand befoin , & fans lesquelles il
ne peut fe mettre en état de tenir la mer ,
font entièrement perdues : tous ces objets
c 6
760 )
ne peuvent être remplacés de long- temps ;
& ils arriveront trop tard à leur deſtina
tion.
On n'eft pas fans inquiétude fur le fort
de la flotte deſtinée pour New- Yorck &
Charles-Town , partie de Cork le 13 de
ce mois fous l'efcorte du Charon , de 44 ,
du Huffard , de 28 , qui peut rencontrer
auffi nos ennemis . Le Bienfaifant & la Licorne
l'ont accompagnée jufqu'à une certaine
latitude. Le premier vient de rentrer
avec une prife qu'il a faite le jour du départ
de la flotte : fon Commandant en rend
compte ainfi à l'Amirauté.
<
J'ai eu l'honneur de vous prier d'informer L. S.
des avis que j'avois reçus en arrivant à Cork , & des
mefures que je me propofois de prendre en conféquence.
Le Charon arriva le 11 , je mis à la voile
avec le convoi le jour fuivant accompagné du Charon
, de la Licorne & du Huffard. Comme plufieurs
bâtimens du convoi étoient encore dans le port ,
j'ordonnai à la Licorne & au Huffard de fe tenir à la
hauteur de l'entrée du Port pour hâter leur départ, tandis
que le Bienfaifant & le Charon étoient en panne
avec ceux qui étoient fortis. A la pointe du jour
la dérive nous avoit portés jufqu'à Old head of
Kinfale ( vieille pointe de Kinfale ) , lorfque j'apperçus
dans le Sud- Eft un gros vaiffeau donnant
chaffe à quelques bâtimens du convoi , je lui donnai
auffi-tôt la chaffe à mon tour avec le Charon ; nous
avions perdu de vue les deux autres frégates qui
étoient encore devant Cork. A 7 heures & demie
environ , nous le joignîmes. Il eft affez fingulier
que l'action s'engagea des deux côtés avec de la
moufqueterie. Il prit pavillon Anglois , & continua
fon feu. Je me déterminai à faire la même chofe.
( 61 )
Les vaiffeaux s'étant alongés à la portée du piftolet ,
nous nous parlâmes . Nous nous avançâmes de la
forte de fi près par fon avant , que ni les canons
de fon avant ni ceux de notre hanche ne pouvoient
fervir. Sachant alors avec certitude quel étoit le
vaiſſeau , j'ordonnai que l'on commençât à faire uſage
des petites armes de la dunette , l'ennemi fit la même
chofe & hiffa fon véritable pavillon . Il s'écoula
quelque tems avant que je puffe régler ma voilure ,
& placer avantageufement mon vaiffeau . L'ennemi
étoit déterminé à l'abordage & manoeuvroit de manière
à favorifer fon deffein. C'étoit une tentative
hardie mais qui ne réuffit point. Après une heure dix
minutes d'un combat vif , fon gréement & fes
voiles étant hachées , ayant 21 hommes tués & 31
bleffés , il amena ; c'étoit le Comte d'Artois de 64
canons , ayant au - delà de 644 hommes , vaiffeau de
guerre Armateur Commandé par le Chevalier de
Clonard, Lieut. de vaiſſeau , qui a été légèrement bleflé
dans l'action. Ses frères , l'un Colonel , l'autre Colonel
en fecond dans la Légion Irlandoife de ce nom
font à bord , ainfi qu'un Lieutenant du Monarch
nommé Perry , & les gens qui avoient été pris à bord
de la Marguerite. Le Bienfaifant a eu trois hommes
tués & 22 bleffés , fon gréement coupé , mais
les mâts & les vergues n'ont pas reçu de dommage
effentiel ; il y a eu un homme légèrement bleffé à
bord du Charon ; je mis en panne pour me réparer ,
& le convoi de 99 voiles continua fa route par un
vent frais & favorable , la Licorne l'accompagne.
La fermeté & la bravoure de mes Officiers & de mon
équipage leur font honneur . Je demande la permiffion
de recommander particulièrement à leurs Seigneuries,
M. Thomas Lewes mon premier Lieutenant «.
La flotte de Québec , qui appareilla auffi
de Portsmouth le 23 , relâcha le même
jour à Ste- Hélène ; & le lendemain elle
( 62 )
-remit à la voile avec un bon vent N. E.; elle
fait route pour l'oueft fous le convoi de
l'Orpheus & du Garland , l'un & l'autre de
32 canons. Le prix des affurances fur les
marchandifes deftinées pour Québec eft
plus haut qu'il n'a jamais été en aucun
tems ni pour aucun lieu du monde .
Il fe répand quelques nouvelles de l'Inde
qui font d'une nature fort inquiétante. Un
nombre confidérable de Marattes & de Sipayes
ont quitté le fervice de la Compagnie ,
dans un moment où elle a beſoin de réunir de
plus grandes forces , & on craint que cette
défertion n'ait des fuites fàcheufes. On ne
parle point de l'Amiral Hughes arrivé tard
dans cette partie du monde , où les Efpagnols
ont eu le tems de fe préparer à le
recevoir. Nous ne nous flattons plus des
conquêtes que nous espérions , & que nous
ne pouvions devoir qu'à la furprife.
L'état actuel de nos affaires fur prefque
tous les points du globe , renouvelle les
plaintes de la nation contre le Ministère ,
qui a fon tour n'a guère de réponſes fatisfaifantes
à faire ; tout ce qu'il peut lui offrir
fe réduit à des poffibilités , & cela a fourni
le fujet d'un pamphlet qui a paru dans tous
nos Papiers.
י כ
Il y a quelques jours qu'un ami du Lord North
témoignoit à ce Miniftre fes alarmes fur la
fituation de la Grande -Bretagne. Raffurez- moi , lui
difoit-il , ne fût-ce que par yos conjectures ; je
voudrois favoir ce que vous penfez qu'il nous
( 63 )
-
arrivera , ou du moins ce qu'il pourra nous ar
river. Perfonne n'eft plus à portée que vous de
fatisfaire ma curiofité. Oh ! reprit d'un ton
affez gai le Miniftre , quant à ce qui arrivera
Davus fum, non dipus ; mais pour les poffibilités
, je fuis en fonds , comme vous allez le
voir. 1. Il eft poffible que les armées navales
combinées de France & d'Espagne foient
auffi mal dirigées cette année que l'autre. Il eft
poffible que celle qui s'eft formée à Cadix y
rentre , fans avoir enlevé la flotte qui vient de
partir de nos Ports pour l'Inde & pour nos Iffes
fous une très-foible eſcorte , & qui doit paffer
au milieu de la croifière de cette efcadre.
-
- 2 °. Il
eft poffible que Solano fe foit féparé de Guichen ,
au lieu d'attaquer nos Ifles ; il eft encore poffible
qu'il n'emploie fes grandes forces que pour fe
tenir fur la défenfive , & il eft très- poffible que
cette montagne n'accouche que d'une fouris.
3. Il eft poffible que Ternay ait été contrarié par
des tempêtes ; il eft poffible ( & je le fouhaite )
qu'il ait paffé par Terre- Neuve. Il eft encore poffible
qu'il ne penfe nullement à l'importance dont
feroit la prife d'Halifax ; il eft poffible que Graves
& Arbuthnot fe joignent à tems , & il eft encore
poffible qu'ils battent Ternay. 4". Il eft poffible
que Washington foit affez bête pour ne pas
profiter de l'alternative qu'il a d'attaquer Clinton
ou Kniphaufen féparément , & il eft poffible qu'il
refte dans fa pofition précisément le tems néceffaire
pour l'exécution du plan du Lord Germaine
de le mettre entre deux feux . - 5º . Il eft poffible
que les Etats- Unis foient affez peu défians
pour s'abandonner à notre difcrétion & à notre
miféricorde. 6° . Il eft poffible que les Elpagnols
donnent la comédie à l'Europe en fe laiffanttromper
par le Commis du Lord Germaine , M.
-
( 64 )
-
--
Cumberland. 7 ° . Il eft poffible que la confédération
des neutres n'aboutifle qu'à des querelles
entr'eux qui la détruiront. 8. Il eft poflible
car rien n'eft impoffible , que la défunion & le
défaut de plan & de fyftême dans les Confeils
de nos ennemis égalent la défunion , la corruption
la folie & l'inconféquence qui mettent un fi grand
défordre dans nos propres affaires. Il eft pof
fible que tout ce vacarme ne foit qu'un vain bruit ,
& il eft encore poffible que nous ne foyons pas
entièrement anéantis. Il eft poflible que la
France & l'Espagne ne faffent que regagner ce
qu'elles ont perdu dans la dernière guerre. - Il
eft poffible que l'Angleterre , malgré la perte de
fon commerce , la diminution de fes revenus &
quelques démembremens de fon empire ait le tems
de fe relever en proportionnant fes dépenfes à fes
moyens ; enfin il eft poffible que perfonne n'envie
ma place , & il eft encore poffible que je fois,
Miniftre jufqu'à ma mort «.
-
Le Courtisan ayant écouté avec attention cette
longue kirielle de poffibles , répliqua au Miniftre :
je vais vous dire , moi , ce que je juge impoffible ;
c'eft que jamais l'Angleterre , malgré tout le bonheur
que vous croyez qu'elle peut encore avoir , re.
monte au degré de grandeur , de richeffe & de
confidération dont elle eft déchue depuis que vous
êtes chargé de la conduite de fes affaires , & je
crains bien qu'avant peu , il n'y ait dans la lifte
de vos poffibles , quelque déficit qui vous rende
auffi convaincu de cette vérité que je le fuis déja
moi-même.
Depuis le retour de l'Amiral Geary on
n'a pas perdu un inftant à retirer des vaiffeaux
les malades ; on n'en a pas débarqué
moins de 1500. Les maladies qui s'étoient,
( GS )
manifeftées pendant fa croifière de 11 femaines
ont fait autant de mal qu'un combat. ,
Nos ennemis ont refté tout ce tems dans
leurs ports , tandis que nous nous fatiguions)
inutilement , & lorſqu'ils font fortis ils nous ,
ont enlevé un convoi dont la perte nous
fera très fenfible. Pour en équiper un autre:
il nous faut des matelots , & ils ne peuvent
nous être fournis que par les flottes que ,
nous attendons . La preffe maintenant ne fait
qu'effrayer fans nous en procurer beau-.
coup. A l'occafion de la dernière on raconte
une anecdote qui pouvoit avoir des fuites
terribles , mais qui n'a été que plaifante.
» Une centaine de jeunes gens des deux fexes
de Salt- Coats en Ecoffe , s'étoient affemblés pour
danfer toute la foirée. Le Capitaine des enrôleurs
imagina de profiter de la circonftance pour faire
ce qu'il appelloit un beau coup de filer. Il demanda
main-forte à un Régiment voifin , & il inveftit la
maiſon. Les garçons fe voyant pris & jugeant bien
qu'on ne tarderoit pas à enfoncer les portes quoi.
qu'elles fuffent baricadées , demandèrent un pourparler.
Leurs propofitions furent que toutes les
femmes auroient la liberté de fortir , promettant que
fi elles étoient traitées avec les égards convenables ,
& maitreffes de s'en aller fans être fuivies ni infultées
, ils le rendroient à difcrétion . On leur donna
parole. Toutes les femmes fortirent en effet . Mais
quelle fut la furprife des Officiers quand ils virent
qu'ils avoient été dupés , que c'étoient les garçons
revêtus des habits de filles qu'ils avoient laiffé échapper
; & qu'ils n'avoient pour recruter le régiment
que des femmes en habits d'hommes qui fe mocquè
rent d'eux.
( 66 )
On remarque depuis quelque tems de fréquentes
conférences entre les Miniftres
étrangers . Celui de Ruffie y affifte toujours.
Ce dernier a eu plufieurs audiences du Roi
depuis l'apparition de la flotte Ruffe . L'Amiral
& les Capitaines de l'escadre qui eft
à Deal ont été magnifiquement traités par
le fils aîné du Lord North. On voit que loin
de s'opposer au paffage des Ruffes dans la
Manche , le Ministère eft dans l'intention
de leur donner toutes fortes de marques
d'amitié & de confidération , & de leur
laiffer continuer leur route. Ce parti eft fans
contredit le plus fage ; on ne laiffe pas d'entendre
crier des mécontens. Parmi les pamphlets
auxquels la neutralité armée a donné
lieu , celui-ci n'eft pas le moins piquant ;
il eft intitulé les Ingrats.
----
» C'eft la deftinée de la G. B. d'être toujours payée
d'ingratitude & de vcir ceux qui lui avoient les plus
grandes obligations , non-feulement refter fpectateurs
indifférens des coups qui lui font portés par
d'autres Etats , mais encore fe joindre lâchement à
fes ennemis & feconder leurs efforts pour la détruire.
La Hollande ne doit fon indépendance
& fa fouveraineté qu'aux fecours de l'Angleterre ,
& cette même Puiffance qui gémiroit encore fous le
joug de l'Espagne fans la générofité que nous avons
eue de la fecourir au prix de notre lang & de nos
tréfors , refufe de nous donner les fecours ftipulés
par les traités les plus folemnels . Elle fait plus ,
elle envoie des Plénipotentiaires à Pétersbourg pour
y traiter d'une confédération avec la Ruffie , relativement
à la neutralité armée . Quelle ingra
( 67 )
LOVED
titude ! L'Impératrice-Reine nous doit tous les
Trônes qu'elle occupe. Attaquée en Autriche , en Bohême
, en Siléfie , prefque par-tout enfin , par la
France , la Ruffie , la Prufle & les différens Princes'
de l'Empire , elle n'eut de défenfeur que George II ;
ce Prince uniffant fes Etendards à l'aigle Germanique
a combattu tous les ennemis & n'eft forti de
la carrière qu'après que fon alliée eût été reconnue
la feule héritière de fon pere l'Empereur Charles
VI. Cependant S. M. a depuis contracté l'union la
plus étroite avec les ennemis de fa Maiſon ; elle a
donné fa fille à la France Ielle s'eft confédérée
avec la Ruffie , & elle a laillé fa bienfaitrice , l'Angleterre,
en bute à tous fes Adverfaires . Quelle ingra
titude ! Le Roi d'Espagne , Charles III , a éprouvé
les effets falutaires de notre amitié dans le tems
qu'il n'étoit encore que le Prince D. Carlos.
Nous avons envoyé une efcadre de vaiffeaux de
guerre pour le tranfporter en Italie avec fix mille
Efpagnols , & nous lui avons fourni les moyens de
prendre poffeffion du grand Duché de Tofcane ,
pendant la vie du dernier Grand-Duc de la Maiſon
de Médicis ; & actuellement fans aucune provocation,
voici ce Prince qui déploye toutes les forces de fon
Royaume pour détruire cette même marine qui
lui a procuré une fouveraineté en Italie , dans un
tems où en la qualité de fecond fils du Roi , il ne
devroit felon toutes les apparences eſpérer autre
chofe à la mort de fon pere , que les fonds néceffaires
pour le foutien de fa Maiſon . Quelle ingratitude
! L'Amérique que nous avons peuplée de
nos fujets , alimentée de nos tréfors & défendue
au prix de notre fang contre les déprédations de la
France & de l'Espagne , cette fille ingrate & dénaturée
a levé le poignard contre le fein de la mere ,
& par une alliance monftrueufe avec les ennemis
naturels de la Grande- Bretagne , elle les a invités à
--
-
( 68 )
Le rendre complices de ce parricide. Quelle ingra
titude ! L'Angleterre a prodigué à la Ruffe les
marques les moins équivoques du plus fincère attachement
dans la dernière guerre entre cette Puiffance
& la Porte. Nous lui avons donné des Officiers pour
monter fes vaiffeaux & des Amiraux pour Commander
fes efcadres . Nous avons ouvert nos Ports
à les vaiſſeaux , ils y ont trouvé tout ce qui pouvoit
leur être néceffaire , tant pour eux que pour leurs
équipages ; dans le tems que la France & l'Espagne
fermoient abfolument leurs Ports aux vailleaux
Ruffes , ou ne les y admettoient qu'à contre-coeur
& feulement pour leur donner un afyle paffager
contre la tempête. Cette même Ruffie a été la pre.
mière à propofer un plan de neutralité armée dont
T'unique objet eft d'allifter la France & l'Espagne &
de uiner l'Angleterrre. - Quelle ingratitude ! -
La Suède fe joint aufſi cette confédération . Elle
oublie l'efcadre que nous avons envoyée à fon fecours
la première année du règne de Charles XII . Lorf
qu'elle étoit près de fucomber fous les efforts réunis
du Danemarck , de la Pologne & de la Ruffie ,
notre efcadre força bientôt les Danois de renoncer
à tout elpoir de prendre Stockolm & de demander
la paix à Charles . - Queile ingratitude ! - Tels
font les fervices que l'Angleterre a rendus à toutes.
ces Puiflances. Telle eft leur reconnoiſſance .
: MORALE il faut qu'on ait de grands torts ,
pour faire oublier tant de bienfaits «.
On équipe , à ce que l'on affure, 10 vaiffeaux
de ligne pour les envoyer à l'Amiral Rodney ,
mais ils ne peuvent être prêts qu'au détriment
de la flotte de Geary à laquelle il faudra
ôter des matelots pour en fournir ces
vaiffeaux , tandis qu'elle en manque ellemême.
Le dégoût pour le fervice de mer
( 69 )
eft général , & on fait que la preffe ne fournit
pas des hommes utiles.
&
» Rien ne contribueroit plus , dit un de nos
papiers , a accélérer l'équipement de nos efcadres
faire préférer à nos matelots le ſervice de
Sa Majesté , qu'une répartition plus égale de l'argent
provenant des prifes. La difproportion qu'il
y a entre les fommes paffées au Commandant &
celles allouées aux matelots eft fi grande , qu'elle
donne beaucoup d'humeur à ceux qui ont combattu
avec une égale bravoure & contribué autant
qu'il dépendoit d'eux , au fuccès & à la victoire.
Je citerai comme un exemple frappant de la
difproportion dans la répartition de l'argent des
prifes ce qui a eu lieu par rapport au vaiffeau de
regiftre Efpagnol l'Hermione , pris dans la guerre
dernière par l'Active & la Favorite. Ce vaiffeau
& fa cargaifon ont été vendus 544,648 liv. 1 f. 6 d.
Les frais , l'agence , la commiffion , &c. fe font
montés à 24,942 liv . 11 f. 6 d . , & il eſt reſté
à partager une fomme nette de 519,705 liv . 10 f
Les matelots n'ont eu fur une fomme auffi confidérable
que 484 liv . 2 .. S d. chacun , tandis
que le Commandant en chef , quoiqu'il ne fût pas
préfent , a touché 64,963 liv . 3 f. 9 d. Il a été
alloué au Capitaine de l'Active 65,053 liv . 13 £f.
9 d.; au Capitaine de la Favorite 64,872 liv . 13 f.
d. ; aux Officiers brévetés 13,004 liv. 14 liv,
1 d. chacun ; aux Officiers Mariniers 4,336 liv .
3 f. 2 d. chacun , & aux bas - Officiers 4,806 liv,
10 f. 10 d. chacun «.
9
Ce n'est qu'en ménageant & en encou
rageant cette claffe précieufe qu'on pourra
fe procurer les hommes dont on a befoin.
fi l'on veut continuer une guerre qui a eu
le défaveu général depuis qu'elle a commen.
( 70.)
cé , & dont les évènemens n'ont pas réconcilié
les efprits avec elle .
» Ceux qui font à la tête des affaires , dit à
cette occafion un de nos papiers , peuvent le vanter
d'avoir fait plus de chofes qu'il ne s'en eft
peut-être jamais fait fous aucune Adminiſtration.
En très peu d'années , nous nous fommes vus dé.
barraffés de treize Colonies dans l'Amérique Septentrionale
, de plufieurs de nos Inles les plus précieuſes
, & de la fouveraineté des mers. Or , Dieu
fait combien tout cela étoit une charge lourde &
pénible pour l'Empire Britannique. Indépendamment
de ces fervices , nos Miniftres nous ont encore
rendu celui de ne nous pas laiſſer un feul ami
parmi tous les Etats de l'Europe , conduite fort
fage & fur-rout fort économique , puifqu'elle nous
épargne les énormes dépenfes des alliances étrangères
. Enfin nous voyons les Puiffances Septententrionales
de l'Europe dans la néceffité de former
, avec des forces immenfes , la confédération
des neutres pour maintenir ce que la Grande Bretagne
n'a jamais eu l'intention de difputer.
Voilà fans doute beaucoup plus de merveilles qu'il
n'en faut pour immortalifer la mémoire d'un Miniftre
, & il est bien étonnant que le Lord North
ne veuille pas encore fe repofer après tant de belles
actions «.
On a célébré le 12 de ce mois l'anniverfaire
du Prince de Galles qui a accompli
ce jour- là fa 18e année. Parmi les perfonnes
du premier rang qui lui rendirent leurs devoirs
à cette occafion , on a remarqué le
Duc de Cumberland , fon oncle , qui parut
à la Cour dans un équipage brillant , &
dont tous les domeftiques étoient revêtus
de livrées neuves & magnifiques pour la
( 71 )
folemnité du jour. En vertu d'un acte de
la 25e année du règne du feu Roi , le Prince
de Galles eft devenu majeur quant à la fucceffion
au trône , mais pendant la vie du
Roi fon pere , il n'atteindra fa majorité qu'à
21 ans , & avant ce tems il ne peut avoir ,
comme Prince du Sang , féance dans la
Chambre des Pairs.
Les habitans de cette Ville font toujours
divifés fur les mesures prifes par le Gouvernement
pour mettre fin aux excès de la
populace. 2769 habitans ont figné une
adreffe de remerciement , qui fut préſentée
au Roi le 9 de ce mois. Dans le même
tems le Comité de l'aflociation du Comté
d'Yorck prit les réfolutions fuivantes.
» Attendu que des Perfonnes ennemies des juftes
droits & de la liberté du Peuple ont pris occafion
des excès abominables , commis en dernier lieu par
la claffe la plus vile de la Populace de Londres ,
pour diffamer l'affociation de ce Comté & d'autres
Comtés ou Corporations principales du Royaume ,
comme étant de nature à produire de pareils actes
de violence , nonobſtant la déclaration expreffe &
folemnelle de leur objet d'appuyer , par des voies
légales & pacifiques , les propofitions pour une ré
forme dans la dépenfe de l'argent public , ainfi que
pour une représentation plus égale & pour abréger
la durée du Parlement,
Arrêté que , de quelque part que ces fuggeſtions
diffamatoires puiffent tirer leur fource , ce Comité
les regarde avec mépris , comme de fauffes repréfentations
vainement inventées à l'effet d'intimider
& d'empêcher les Corps affociés de poursuivre leur
plan juſte & néceſſaire d'une réforme publique.
( 72 )
Que malgré la réjection de tout plan effentiel ,
propofé au Parlement durant la dernière féance ,
pour introduire une adminiſtration plus économe
des revenus publics , & pour effectuer une diminution
convenable de l'influence exceffive de la Couronne ,
conformément aux défirs du Peuple & au vou du
Parlement lui-même , exprimé par fa réfolution du
6 Avril dernier ; ce Comité fe repofe fur la
fermeté & fur l'énergie de la Nation , ne doutant
point quefa perfévérance affidue , en appuyant d'une
manière décente & légale les mesures de les affociations
refpectives, fera trouvée , en tems opportun,
être efficace pour obtenir un redreffement complet
de ces maux alarmans , ainfi que pour corriger les
abus invétérés dans la durée & la repréſentation du
Parlement , qui font la vraie origine & la fource de
tous nos griefs Nationaux.
Que , fi dans la fuite il arrivoit encore que la
tranquillité publique fût malheureufement troublée ,
qu'alors il fût donné des ordres à la force Militaire
de défarmer les fujets paifibles , faifant profeffion
de la religion Proteftante , fous prétexte de l'exemple
qu'on voudroit alléguer d'après certains ordres
donnés à cet effet durant les derniers tumultes à
Londres , l'on ne devroit pas obéir à de pareils
ordres , comme étant contraires au droit Naturel
qu'ont les Citoyens de fe défendre eux - mêmes ,
ainsi qu'à la Loi pofitive du Pays , & comme tendant
directement à la ruine abfolue de nos libertés par
l'introduction du Gouvernement Militaire .
Que, l'intervention des Militaires pour la fuppreffion
des émeutes , pendant que ces Militaires ne
font point fous la direction du Magiftrat civil ,
mais à la difcrétion de leur Officier commandant ,
eft un écart dangereux des ufages constitutionnaux
& reçus durant les règnes des deux Princes de la
Mailon de Hanover ; écart que la néceffité la plus
urgente
( 73 )
C
urgente & la plus évidente peut feule rendre excufable.
Que , quoique l'ordre pour l'intervention des
Militaires fuivant leur difcrétion , à l'effet de fupprimer
les derniers troubles dans la Capitale , puiffe
avoir été inévitable par les circonftances preffantes
du cas , notamment par la grandeur du danger &
par la terreur qui empêchoit les Magiftrats de
remplir duement les devoirs de leurs charges , en
maintenant & en rétabliſſant la tranquillité publique ;
cependant l'extenfion de pareils ordres pour les
Troupes en d'autres parties du Royaume , où il
n'existe pas actuellement de danger urgent , & ou
l'on ne fauroit raisonnablement fuppofer dans les
Magiftrats de la répugnance à remplir leurs devoirs ,
ne fauroit le défendre par quelque raifon réelle de
neceffité.
Que c'est l'intérêt le plus cher de tout fujet particulier
, auffi bien que le devoir auquel il eft obligé
par la Loi du Pays , de s'employer de tout fon
pouvoir à maintenir la tranquillité publique dans
La Patrie , afin que le bon ordre y foit efficacement
confervé fans l'aide ou l'intervention d'aucune force
Militaire. Que ce Comité recommande de la
manière la plus férieufe à tous les Chefs de famille
de bonne condition de fe tenir prêts & préparés ,
dès le premier moment qu'on s'appercevra de quelque
mouvement tumultueux , à donner leur affiſtance
pour le maintien de la tranquillité & du bon ordre ,
fous la direction du Magiftrat civil.
.
Arrêté de plus , qu'à une affemblée fuivante ce
Comité procédera à la nomination de Délégués
pour fe trouver à Londres l'hyver prochain , &
pour traiter avec les Délégués des autres Corps
pétitionaires ou affociés , des moyens pour effectuer
les objets de leurs pétitions ou affociations .
Arrêté enfin , que les procédés de cette affemblée
feront imprimés & publiés , & que le Préfident fera
9 Septembre 1780.
d
( 74 )
pié d'en envoyer des copies aux différens Comités
des Comtés & Districts pétitionaires & alo .
ciés.
Arrêté , que comme nous ne nous flattons point,
que la commiffion pour la révifion des Con.ptes
publics , établie par le dernier acte du Parlement ,
procure au Peuple le redrellement efficace qu'il
fouhaite , M. Burke fera prié de préfenter de nou
veau , à la prochaine féance du Parlement , fon bill
pour mieux régler les établiffemens civils de Sa
Majefté & de certains Offices publics , pour limiter
les Penfions , pour fupprimer quelques Places inutiles
, coûteafes , & nuifibles , pour appliquer les
épargnes faites par ce moyen au fervice public;
& que le Préfident fera requis d'écrire à M. Burke
à ce sujet «.
Les affaires, d'Irlande ne font rien moins
que terminées. L'altération qu'a fubi en
Angleterre le bill relatif aux fucres , a révolté
les Commerçans , qui fentent que
les conceflions qu'ils avoient obtenues
avoient été accordées malgré la Grande-
Bretagne , qui ne perdra aucune occafion de
les rendre illufoires . Le bill relatif à la mutinerie
& à la défertion a été , pareillement
altéré , & n'a pas laiflé d'être approuvé dans
cet état le 16 de ce mois par la Chambre
des Communcs , malgré les réclamations
de quelques membres . Le corps des Négo
cians volontaires , affemblé le lendemain à
la bourfe , prit les réfolutions fuivantes.
ןכ
Réfolu que les dernières décisions de la Cham,
bre des Communes , deftru &trices à notre avis des
droits conftitutionnaux , & nuifibles aux intérêts du
commerce de ce Royaume , demandeut l'attention la
(775 )
C
-
-
plus férieufe de tout Irlandois . Que nous confidérons
le confentement qu'elle a donné aux ordres
da Miniftre Britannique , confentement en vertu
duquel le bill pour mieux régler les troupes eft
rendu perpétuel , & la difpofition defdites troupes
mife pour jamais entre les mains de la Couronne ,
comme étant une fubverfion de la Conftitution ,
& un coup mortel porté à la liberté des fujets.
Que confidérant les troupes de ce Royaume commc
un corps d'hommes embarqués dans la caufe de
leur pays , & ayant comme nous des droits à la
protection de fa légiflation , nous ne pouvons que
plaindre leur fituation , vu que cette loi les expoſe
à devenir un jour malgré eux les inftrumens dont fé
ferviroit le Despotisme pour violer les libertés de
l'Irlande . Que nous confidérons le confentement
que cette Chambre a donné à l'altération faite dans
le bill relatif aux fucres par le Confeil - Privé d'Angleterre
, lequel réduit le droit qu'on s'étoit propofé
d'impofer fur les fucres en pains , comme fa
ruine des rafineries de ce Royaume , & un obftacle
abfolu apporté à l'extenfion qu'eût pu donner à fes
manufactures l'exportation directe aux Colonies
Britanniques & aux Indes Occidentales. - Que
nous concourrons avec les corps volontaires de ce
Royaume & le refte de nos concitoyens , dans tous
tes efforts qui pourront tendre à détourner les dangers
dont nous fommes menacés . Que les efforts
vigoureux , quoique fans fuccès, faits par la minorité
de la Chambre des Communes dans la défenſe
de la Conftitution , méritent les remerciemens &
le folide appui de quiconque aime fon pays, -Que
les réfolutions ci deffus feront imprimées dans les
papiers publics «.
-
Le Parlement qui avoit été prorogé au 24
de ce mois vient de l'être encore au 28 Septembre
prochain.
1.
d 2
( 76 )
FRANCE.
De VERSAILLES , le 22 Août.
LE jour de S. Louis , fête du Roi , S. M.
a reçu les complimens de la Famille Royale ,
des Princes & Princeffes du Sang , des Seigneurs
& Dames de la Cour . Elle a reçu
ce jour- là Commandeurs de fes Ordres , les
Officiers qu'elle avoit nommés le 20 .
Le même jour la Comteffe du Bois de
la Motte , eut l'honneur d'être préfentée à
LL. MM. par Madame en qualité de Dame
pour accompagner cette Princeffe. La Vicomtelle
de Sourches eut aufli l'honneur
de leur être préfentée par Madame la Comteffe
d'Artois en la même qualité .
Le 27 , le Corps de Ville de Paris eut
audience de S. M. Il y fut préfenté par M.
Amelot , Secrétaire d'Etat , & conduit par
MM . de Nantouillet & de Watronville , l'un
Maître , & l'autre Aide des Cérémonies.
MM. Richer & Bordenave , nouveaux Echevins
, prêtèrent le ferment dont M. Amelot
fit la lecture ainfi que du Scrutin qui fut
préfenté par M. Herault , Avocat du Roi
au Châtelet. Le Corps de Ville eut enfuite
l'honneur de rendre fes refpects à la Reine
& à la Famille Royale.
Le 29 les Députés des Etats de Languedoc
, eurent l'honneur d'être admis à l'audience
du Roi , conduits par le Maître &
: F
( 77 )
l'Aide des Cérémonies , & préfentés par
le Maréchal Duc de Biron , Gouverneur de
la Province , & M. Amelot, Secrétaire d'Etat.
La Députation étoit compofée pour le Clergé
de l'Evêque de Caftres qui porta la parole)
pour la Nobleffe ; du Marquis de Banne ,
Baron d'Avjean , pour le tiers Etat ; de MM.
de la Chadenede , Syndic du pays du Vivarais
, & de Salabert , Syndic du pays d'Albigeois
, & du Marquis de Montferriér
Syndic général de la Province. La Députation
cut enfuite audience de la Reine &
de la Famille Royale .
Le même jour la Comteffe de Caylar cut,
l'honneur d'être préfentée au Roi & à la
Reine , en qualité de Dame pour l'accompagner.
Le Roi a avancé au grade de Lieutenant-
Général des Armées navales , MM . d'Abon
le Chevalier de Fouquet & de la Jonquiere-
Taffanel , Chefs - d'Eſcadre.
De PARIS , le s Septembre
La nouvelle de la prife du convoi Anglois
, confirmée d'abord par des lettres des
Ambaffadeurs de Naples & de Turin à la
Cour d'Angleterre , & par l'arrivée de quelques
voyageurs partis de Londres le 25
& le 26 du mois dernier , l'a été encore
pleinement par les dépêches que l'on attendoit
d'Eſpagne ; M. de Sartines a reçu le 31
d ;
( 78 )
des lettres de M. le Comte de Montmorin ,qui
portent que la nuit du 8 au 9 , à 70 lieues du
Cap St-Vincent , l'armée combinée s'em--
para de ce convoi dont il n'échappa que s
ou 6 voiles. Le Chef-d Efcadre Doz a conduit
, avec fa divifion , cette capture à Cadix
où il est arrivé le 20. Il a amené avec lui
56 voiles ennemies , dont 5 deftinées
les grande Indes. M. Doz eft retourné fur
le champ en pleine mer pour rejoindre
l'armée.
pour
D. Barcelo de fon côté s'eft emparé de 7
bâtimens qui tentoient de fe gliffer dans
Gibraltar , & qui étoient partis d'Angleterre
fous l'efcorte des mêmes vaifleaux de guerre
qui protégeoient ce grand convoi.
Les mêmes lettres nous apprennent que
le 21 à midi , l'efcadre de la Corogne compofée
de 4 vaiffeaux de ligne François &
de 3 Efpagnols , mit à la voile pour le réunir
à l'armée.
Une corvette déphêchée par M. de Guichen
, entrée à Cadix en même- tems que
le convoi pris , annonce que l'armée combinée
fous fes ordres , n'avoit encore rien
opéré aux Antilles avant le 5 Juillet. 4000
hommes de troupes Efpagnoles embarquées
fur le convoi de D. Solano , avoient été
attaqués de fièvres , peu de tems après
avoir dépaffé les Canaries. On les avoit
diſtribués à la Gouadeloupe , & à la Do(
79 )
minique ainsi qu'une divifion de leurs vaiffeaux.
Les Juillet ces troupes étant parfaitement
rétablies , M. de Guichen fortit
de Fort Royal pour aller prendre dans les
ifles refpectives les troupes qui y étoient ,
& tenter une expédition importante.
Selon les lettres de Madrid , M. le Comte
d'Estaing étoit encore à St- Ildephonfe ; on
ignore toujours quelle fera la deftination de
ce Général , on préfume que les grandes
opérations ne fe feront qu'après l'équinoxe ,
avant lequel l'armée combinée pourra rentrer
, pour reffortir enfuite avec le Comte
d'Estaing , à qui l'on croit que le commandement
eft deſtiné. Il continue d'avoir
de fréquens entretiens avec le Roi. Il eft
toujours auffi bien reçu du Prince & de
la Princeffe des Afturies. Quant à M.
Cumberland , & à la manière diftinguée
dont il eft traité , il n'eft pas plus quef,
tion de lui que fi jamais il n'avoit mis
le pied à Madrid . M. Fabre eſt , dit - on ,
avec M. le Comte d'Estaing ; on fait
que c'eft fon fecond qui s'eft brûlé la cervelle
.

On écrit de Cadix que D. Barcelo a intercepté
de nouveau 4 navires qui youloient
profiter de la nuit pour s'échapper de Gibraltar
, ils avoient été frétés par quelques
familles les plus confidérables de l'endroit ,
& elles s'y étoient embarquées avec toutes
d 4
( 80 )
leurs richeffes. Cette fuite prouve que tout
ce qu'on a débité de la trifte fituation où
doit fe trouver cette place n'eft point exagéré
, auffi l'on eft perfuadé que fi les ennemis
ne parviennent pas à la ravitailler
avant le mois de Décembre , elle ne pourra
pas tenir tout l'hiver. ‚'
>> On mande de Bilbao , en date du 16 Août ,
que le 12 il y eft arrivé de Salem un corſaire
Américain ; le Capitaine qui n'a mis que 28 jours
dans fa traversée , rapporte que M. de Ternay a
débarqué les troupes Françoifes à Newport dans
Rhode- Ifland , le to Juillet . Les Américains ont
témoigné par de grandes réjouiflances la joie que
leur caufoit l'arrivée de ce fecours ; & dans toutes
les Provinces du Nord , on fe difpofoit à fecons
der les opérations des Généraux François & Amé .
ricains , qui doivent fe trouver actuellement , ajoute
ce Capitaine , à la tête d'une armée confidérable .
Une lettre de Nantes confirme l'arrivée
de M. de Ternay & le débarquement des
troupes Françoifes à Rhode-Ifland. Un bâtiment
venant de Philadelphie , arrivé dans
ce Port , raconte qu'en defcendant la rivière
, il apprit cette nouvelle par un navire
qu'on dépêchoit pour la porter à
Philadelphie. Le navi e entré à Nantes
s'appelle la Cécile.

On apprend que la flotte Ruffe approche
du port de Breft ; le 24 du mois dernier
elle avoit quitté les Dunes & avoit été fignalée
de Boulogne la veille : on ne dit point
fi elle a un convoi ; on fait qu'il y a àરે
Dunkerque une groffe frégate Danoife , ef(
81 )
cortant 15 bâtimens neutres. Le vaiffeau de
guerre Danois le Wagrin a mouillé le 24
au Havre , & a appareillé le 26 pour croifer
dans ce parage.
On a vu la relation que les Anglois ont
donnée de la prife de la Nymphe. M. de
Tallard , Lieutenant de frégate en pied
embarqué fur cette frégate , a rendu compte
ainfi de cet évènement au Miniftre de la
Marine , dans une lettre en date de Falmouth
le 17 Août dernier.
" Le 10, à 4 heures & demie après - midi , étant dans
l'Ouest Sud - Ouest de l'Ile d'Oueffant , quatre lieues
environ , nous aperçûmes une voile au vent qui
paroiffoit porter fur nous. Nous ne tardâmes pas à
reconnoître que ce bâtiment étoit une fregate Angloife
. Le Chevalier du Rumain , qui fe préparoit
au combat , fit auffi- tôt carguer les balles voiles pour
l'attendre . A 6 heures moins un quart nous commençâmes
à nous canonner, étant vergue à vergue ,
jufqu'à 6 heures un quart où nous avons eu le malheur
de perdre notre brave Capitaine , qui avoit été
atteint de quatre balles de fufii en différentes fois .
Un inftant après les deux frégates fe font abordées ;
M. Pénandref de Keranftret , Enfeigne de vaiffeau
, a ordonné de fauter à bord de la frégate
Angloife, & en conféquence il a fait abandonner la
batterie. A 6 heures , & demie M. de Keranſtret
a été tué à bord de la frégate Angloife. Dans le même
moment M. du Couëdic , Enfeigne de vaiffeau ,
a été écrafé entre les deux frégates. Etant fur le
paffe -avant de la frégate Angloife , j'ai reçu un coup
de hache d'arme à la tête & un coup de piſtolet
l'épaule qui me firent tomber entre les deux frégates
fur un canon je me portois fur le paffe avant de
ds
( 82 )
1
notre frégate , pour rallier notre équipage , lorsque
je fus frappé d'une balle qui me fit perdre toute
connoiffance. M. de la Fond , Officier auxiliaire ,
reçut un coup de fufil à la poitrine , & d'un autre
coup il a eu le pouce emporté , étant ſur les pallesavans
on craint beaucoup pour ce brave Officier.
M. Courfon de la Villehelio , Officier auxiliaire
fut jetté d'un coup de pique , qu'il reçut à la cuiffe ,
entre les deux bâtimens , & a eu un coup de fabre à
la main. M. Dudrefy , Garde de la Marine , a
recu fur le gaillard d'avant , une balle qui lui traverſe
le genou . Je ne crois pas qu'il foit poffible de marquer
un courage plus froid & plus ferme que ne
l'ont fait tous ces Officiers. Le feu a pris deux fois
à bord & a fait fauter une des caiffes de cartouches.
-
Lorfque la connoiffance m'eft revenue, & qu'on
nous eut mis , à M. de la Villehelio & à mɔi ,
un premier appareil , nous nous fimes porter , &
nous vîmes que les Anglois étoient maîtres de la
frégare du Roi . Nous avons eu 55 hommes tués ,
& 70 bleffés ; parmi ces derniers fe trouve M.
de Raimond, Volontaire. Je fuis au défeſpoir que
le temps & mon état ne' me permettent pas de vous
donner un détail plus circonstancié. - Le Capitaine
Wiliams nous a débarqués hier 16.- La frégate la
Flora monte 44 canons , dont 24 de dix - huit en
batterie , 14 de neuffür les gaillards ,' & 4 obafiers
de dix- huit .
-
N. B. La Nymphe montoit 26 canons de douze ,
& 6 de fix ; ainfi une de fes bordées n'envoyoit que
174 livres de fer , tandis qu'elle en recevoit de la
Flora 297 livres différence à l'avantage de la
Flora de 123 livres.
3
On apprend que le convoi parti de Marfeille
au mois de Mai dernier , fous l'efcorte
de l'Expériment , de , so canons
d'une fregate & d'une corvette , eft arrivé
( 83 )
(

,
par
heureufement le 9 Juin à la Martinique.
" Un navire entré dans ce Port , écrit- on de
Marſeille , venant de Smyrne & richement chargé
en foie & en coton a échappé à un corfaire
ennemi par une de ces rufes qu'à la vue d'un pétil
éminent , une tête froide & tranquille peut
feule inventer. Ce navire revenoit ici , chaffé
un corfaire & fans efpérance de pouvoir lui échapper.
Le Capitaine fe décida à faire defcendre tout
fon monde dans la cale , & ne laiffa fur le pont
qu'un Ragufois auquel il fit bien fa leçon. Le
corfaire approche , & tite un coup de canon. Le
Ragufois lève les bras , ayant un mouchoir blanc à
la main qu'il agite en l'air , & femble faire des
fignaux de détreffe. Le corfaire fufpend fon feu ,
approche davantage , & crie d'amener le pavillon.
Hélas ! Monfieur , répond d'un ton dolent le rufé
Italien , je n'en ai pas la force , vous êtes bien
le maître de venir vous en emparer ; je fuis paffager
fur ce vaiffeau ; nous fortons de Smyrne- ;
le Capitaine a péri de , la pefte avec la moitié de
fon équipage dans la traverfée. Il ne refte plas
que 6 hommes prêts à périr fur les cables , fi
vous ne les fecourez. Et je tremble moi- même
d'être la dernière victime de ce fléau , fi je refte
plus long-tems dans ce lieu empeſté. Au nom de
Dieu venez à mon fecours . Va-t-en à tous les..
diables , s'écria le Capitaine corfaire ; je ne t'ap
procherai parbleu pas. Je ne voudrois pas de ton
vaiffeau quand il porteroit toutes les richeffes du
Péron. Mais je ne fuis pas votre ennemi , répondit
le Ragufois ; vos ennemis font morts ou près
d'expirer ; ne me confondez pas avec eux , donnez
moi au moins quelques fecours. Enfin après
bien des inftances & des prières , il obtint quel
ques bouteilles de vinaigre , que le canot du cor
faire lui tendit au bout d'une longue perche ; &
le canot & le corfaire s'éloignèrent bien vite.
d 6
( 84 )
Telle eft la rufe qu'a employé le Capitaine Provençal
; par elle il a confervé la liberté & une
riche cargaifon dont il eft à préfumer que les
Propriétaires le récompenferont fans doute d'une
manière proportionnée au fervice qu'il leur a
rendu « . Le Roi vient d'accorder une penfion
de 300 liv. fur la caiffe des Invalides de la Marine
à la Veuve du Capitaine Jean Dales , de cette
Ville , ci -devant commandant le Parlementaire le
Sartine , tué par le canon du vaiſſeau Anglois le
Jupiter.
Le corfaire le Sans- Peur eft rentré à
Dunkerque après une croifière dont il a
rapporté environ 130,000 liv. de prifes &
de rançons . Il a envoyé les premières en
Norwège.
Nos corfaires , ajoutent ces lettres , ont
beaucoup de fuccès . Le Chaulieu , rentré le
14 Août , après 6 femaines de croiſière , a
fait pour 36,000 liv. de rançon. Le Duc
d'Eftiffac a fait une croifière plus heureuſe ,
& l'on porte à plus de 200,000 liv. fes
prifes & fes rançons. Les Comteffes de
Provence & d'Artois ont fait pour 1100
guinées de rançon. La frégate la Charlotte
eft prête à appareiller de ce Port , & à en
juger par les talens & le nom de fon Capitaine
, Ducaffon , il y a lieu de croire
que fa croifière ne fera pas moins brillante
; en général depuis la guerre ce Port eft
celui qui s'eft le plus diftingué par le nombre
des corfaires qu'il a armés : on n'en compre pas
moins de so de 2 à 22 canons , qui y ont
( 85 )
été armés depuis le mois de Juillet 1778 ;
il n'y en a que 14 qui aient été pris.
9
» Le 23 , écrit on de Breft , le vaiffeau le
Northumberland , la frégate l'Aftrée & la corvette
l'Expédition ont appareillé avec un convoi pour
Nantes. Le Northumberland eſt un vaiffeau neuf
de 74 ; le vieux bâtiment de ce nom , prife Angloife
, eft armé en flûte ; il a été réparé & porte
le nom d'Atlas. Le 25 il eft entré un convoi de
8 bâtimens fous l'efcorte de la corvette le Jeune
Henri. Le lendemain il en eft entré un autre de
20 bâtimens avec les frégares la Renommée la
Sibylle & la Fine ; & Aigrette eft partie pour
en conduire un à Bordeaux. La Gloire , la
Concorde & le cutter la Levrete fortent pour croifer
& peut-être pour attendre à Berthaume le Royal-
Louis & le Languedoc qui ont eu ordre d'appareiller
le 30 au plus tard. On va doubler en cuivre
l'Augufte , la Ville de Paris & la Bretagne . On
a débarqué l'Imprimerie qui étoit à bord de ce vaiffeau
& M. du Chaffaut , dont l'on a débarqué
les effets , part pour fa terre de Montaigu ; M.
de Cry , Chef d'Efcadre commandant le St Efprit,
va prendre le commandement à la place de M. du
Chaffaut.
:
-
Le Roi a écrit le 7 Août la lettre fuivante
à M. l'Amiral.
MON COUSIN , la guerre dans laquelle je
me trouve engagé , n'ayant d'autre objet que mon
attachement au principe de la liberté des Mers ,
je n'ai pu voir qu'avec une vraie fatisfaction que
les Puiffances du Nord ont adopté ce même principe
, & le montrent réfolues à le maintenir . J'a
vois déja fait connoître aux Commandans de mes
efcadres , par des Règlemens rendus à cet effet ,
quelles font mes intentions relativement aux mé .
nagemens que les Commandans de mes vaiffeaux
( 86 )

& autres bâtimens doivent avoir pour les navires
appartenans aux fujets des Puiffances neutres qu'ils
peuvent rencontrer en mer je viens encore de
réitérer les ordres que j'avois donné à cet égard,
& de preferire aux Commandans de mes efcadres ,
vailleaux & autres bâtimens , d'ufer de la plus
grande circonfpection envers tous les navires Rules ,
Suédois , Danois , Hollandois & autres neutres
& de leur donner , fuivant les circonftances , tous
les fecours qui pourront dépendre d'eux ; de n'apporter
aucun trouble à leurs chargemens , foit
pour des ports ennemis , & de n'arrêter les bâtimens
que dans le cas où ils auroient les plus
Fortes raifons de croire que ce feroient des navires
appartenans à des Sujets du Roi d'Angleterre qui
mafqueroient leur pavillon , & arboreroient celui
de quelque Paillance neutre dans l'efpérance de fe
fouftraire aux recherchés , ou dans le cas où ces
bâtimens porteroient à l'ennemi des marchandifes
de contrebande , telles qu'armes de quelque espèce
que ce foit , ou munitions de guerre . Je vous écris
cette lettre pour que ces principes foient exactement
fuivis par les Commiflaires du Confeil des
Prifes dans les affaires qui intérefferoient les navi .
res Ruffes , Suédois , Danois , Hollandois & autres
neutres , & je defire que pour l'entière exécution
de ma volonté à cet égard , vous la falfiez favoir
dans tous mes Ports , de manière que les Capitaines
corfaires en foient inftruits , & s'y conforment
, ainfi que les Officiers des Amirautés , & la
préfente n'étant à autre fio , je prie Dieu ,
Coufin , qu'il vous ait en fa fainte garde «.
mon
La Société Royale de Médecine avoit propofé ,
pour fujet d'un prix de la valeur de 300 livres ,
d'indiquer la meilleure méthode pour guérir
» promptement & purement la galle contractée
» par communication , comme il arrive dans les
35
Cafernes , les Atteliers , les Hopitaux & les
( 87 )
- » Prifons «. Ayant foumis à diverfes épreu
ves le remède communiqué par M. Sumeire ,
Docteur en Médecine à Marignane en Provence ,
elle a cru devoir lui décerner le prix. Ce procédé
confifte dans une préparation particulière de la
racine de Dentelaire. L'Auteur prefcrit de pren
dre deux ou trois poignées de la racine ; de la
piler dans un mortier de marbre ; de jetter deffus
une livre d'huile d'olives bouillante , qu'on agite
pendant trois ou quatre minutes avec la racine ;
enfin de paffer le tout au travers d'un linge , &
d'exprimer fortement. On forme un nouet avec la
racine reftée fur le linge . Pour faire ufage du
remède , il faut que l'huile foit bien chaude :
alors on y trempe le nouet , avec lequel on agite
le dépôt qui s'eft formé au fond de l'huile , &
on s'en fert pour frotter un peu fortement toure
la fuperficie du corps. On doit réitéier les frictions
de douze en douze heures , & les continuer tant
qu'il y a des restes de galles. Elle a donné le
premier prix de concours relativement à la Topo
graphie-Médicale de la France , au R. P. Cotte ,
Curé de Montmorenci , Affocié Regnicole. Le
fecond à M. Caftellier , Affocié Regnicole à Montargis
. Le troisième à M. Maret , Affocié Regni
cole à Dijon. - Elle a adjugé une Médaille d'or
à M. Villaine , Chirurgien à Champagnolle , au
teur d'un Mémoire fur les maladies auxquelles les
beftiaux font fujets dans le pays qu'il habite.
-
La Société propofe pour fujet d'un premier prix
qui fera diftribué dans la féance publique du
premier Mardi de Carême 178z , la Queftion
fuivante : Quelles font les femmes qui doi-
ג כ
vent s'abstenir de nourrir leurs enfans ? c → Ce
prix , de la valeur de 300 liv . , eft dû à un deș
Membres de la Société . Les Mémoires feront re-
mis avant le premier Janvier 1782. - Pourfujet
d'un fecond prix , qui fera diftribué dans la Séance
( 88 )
D
"
ود
35
publique du premier Mardi après la St -Louis 1782 ,
d'expofer la nature , les caufes , le méchanifme
» & le traitement de l'hydropifie , & fur-tout de
faire connoître les fignes qui fixent d'une manière
précife les indications des différens genres de
fecours appropriés aux divers cas & aux diver
» les espèces d'épanchement ? « Ce prix , de
la valeur de 300 liv . , eft dû à M. Menuret , Médecin
à Montelimart. Les Mémoires feront envoyés
avant le premier Juin 1782 , francs de port ,
à M. Vicq-d'Azyr , Secrétaire perpétuel de la Société
Royale de Médecine.
Nous venons de recevoir la lettre fuivante
que nous nous empreffons de tranf
crire :
M. , il y a environ trois ans que MM. de
Trudaine , fur l'argent deftiné à leu's menus plaifirs
, firent célébrer à leur terre de Montigny-
Lencoup le renouvellement de la cinquantième
année de mariage de trois couples de cette Paroiffe
parvenus dans le même tems à cette époque.
Ces fix vieillards réunis , comblés de fatisfaction
& de préfens , formoient un spectacle à la
fois intéreffant & rare.
Il ne manquoit pour rendre la fête complette
que la préfence de ces jeunes Seigneurs ; ils ne
purent goûter le plaifir d'y affifter cette fois ;
mais ils ont joui cette année de la fatisfaction de
répandre eux-mêmes leurs bienfaits . Un quatriente
couple dans la même faroifle ayant atteint
le même terme , & les trois premiers étant encore
en état d'affiſter à la cérémonie , M. Trudaine defira
de les réunir tous & indiqua le jour . Dimanche
dernier 27 Août , les huit vieillards ont été conduits
folemnellement à l'Eglife & ramenés de
même au Château , où les attendoit un repas dont
MM. Trudaine ont fait les honneurs après avoir
renouvellé les préfens de la première cérémonie ,
( 89 )

& pourvu chacun des mariés de ce qui pouvoit
leur manquer de vêtemens pour paroître à cette
fête d'une manière convenable. Il falloit cette
feconde réunion pour prouver qu'on pouvoit enchérir
encore fur l'attendriffement & la fatisfac
tion qu'avoient produit la première.
Qu'on mérite bien de vieillir
Quand on fête ainfi la vieilleſſe !
Un fait auffi rare ſemble mériter d'avoir place
dans les papiers publics , & j'espère que vous,
voudrez bien inférer cette anecdote dans votre
Journal fur mon témoignage . — J'ai l'honneur
d'être , &c.
Signé LE BOUX A LA BAPAUMERCE , Lieutenant-
Général du Baillage de Montereau Faut Yonne.
P. S. Le pere Poiffon , l'un des 3 premiers remariés
, a raconté qu'il y a environ 60 ans , fon pere
jouant à la boule dans le même Village avec 3 autres ,
fut obligé , comme le plus jeune , quoiqu'ayant alors
89 ans , de ramaffer les boules. Ceux dont il faifoit
la partie avoient l'un 90 , le fecond 91 & le dernier
92. Il y avoit parmi les perfonnes venues à la Fête
des mariés des témoins de cette partie .
On parle beaucoup du magnétiſme animal
; M. , Meſmer a des partifans & des
détracteurs ; les premiers parlent avec une
bonne foi rare de fes prodiges , les autres
le traitent avec une févérité qu'il s'eft peutêtre
attirée. Tout homme qui fe vante de
pofféder un remède utile à l'humanité lui
fait tort en ne le publiant pas , & fe confond
dans la claffe des empyriques qui tous prétendent
à la poffeffion d'un fecret important
, & qui ont réellement celui d'en impofer
aux foibles & de faire leur fortune.
S'ils croyent cette dernière un dédomma(
50 )
gement du mépris attaché à leur profeffion ,
ils le méritent fans doute. Mais fans nous arrêter
à des détails qui nous font étrangers ,
fans nous mêler d'un procès qui ne peut
être inftruit & jugé que par la Faculté , nous
donnerons ici une recette qu'on nous a
envoyée du Magnétifine animal . Nous nous
contenterons d'obferver que les enthouſiaſtes
de M. Meſmer , & fes détracteurs les plus
déclarés , ont cherché également à deviner
fon fecret. Sans chercher ici s'ils ont réuffi
ou non , nous offrirons le réfultat de leurs
recherches.
Prenez or de ducat réduit en poudre par l'eau
régale demi-gros. Aimant 15 grains.
-
Borax
un gros. Poix-réfine ou colophane demi-once.
Fer a fcrupules . Mêlez & mettez dans une
bouteille que vous boucherez exactement d'un
liége , armé d'un fil de fer , dont une extrémité
plongera dans le mélange. On électrifera l'autre
extrémité de manière à produire de fortes.commotions.
Il faut réduire les différentes fubftances
en poudre très fine. "
On mande de Rouen que le Parlement
a rendu , le 7 Août dernier , un Arrêt relativement
aux Sépultures. Elles doivent
être toutes tranfportées hors de la Ville
dans quatre mois à compter de la publication
de l'Arrêt. Il fixe les lieux où feront
placés les Cimetières deftinés à chaque Paroiffe.
On voit avec plaifir plufieurs Provinces
faire des Règlemens fur un objet aufli important
, & les exécuter. Il feroit à fouhaiter
qu'on en fît autant à Paris , où la faine
( 91 )
Police doit fentir la néceffité de diminuter ,
autant qu'il eft poffible , les caufes de corruption.
Il y a 13 ou 14 ans qu'on paroi
foit vouloir s'en occuper ; peut être viendra-
t-il un tems où ce projet utile fera
exécuté.
>
On le rappelle la lettre de M. le Chevalier
de Maret dans laquelle il rendoit compte de
quelques effets du tonnerre & de la manière
heureufe dont en fut: garantie une jeune fille par
une capote de toile cirée dont elle étoit enveloppée.
Plufieurs expériences ont prouvé qu'en effet la
toile cirée étoit un préfervatif efficace ; quelques
perfonnes diftinguées ont ordonné en conféquencedes
taffetas cirés qui doivent produire le même.
effer. Le fieur Billard , Fabriquant de toile citée ,
rue de la Muette , faux-bourg St-Antoine , à qui ,
elles fe font alreffées , donne avis a public. qu'il
a trouvé le moyen de faire de ces fortes de taffetas
de couleur bleue fans aucune odeur , & qu'on
en trouvera en tout tems chez lui.
Louife- Gabrielle-Julie de Rohan Soubife ,
é poufe & douairière d'Hercule de Mériadec
de Rohan , Prince de Guémenée , Duc
de Montbazon , Pair de France , eft morte
à Chevilly le 20 du mois dernier dans la
76°. année de fon âge.
ל כ
Règlement pour l'Adminiſtration intérieure de la
Maifon du Roi , dite Chambre aux deniers , en date du
17 Août. » S. M. pour exécuter les plans d'ordre &
d'économie qu'Elle a annoncés, & que les circonftances
rendent fi effentiels , s'eft déterminée à fupprimer
un grand nombre de tables , dont la dépense n'avoit
aucune proportion avec l'utilité ou la convenance
des perfonnes qui avoient le droit d'y être
admifes ; & S. M. leur accorde un dédommagement
en argent. En même tems le Roi voulant faire con(
92 ( ) 92
courir à toutes les parties de fon ſervice , tant les
nouveaux Officiers de la bouche , que ceux connus
jufqu'à préfent tous le nom de Petits-appartemens,
S. M. a jugé à propos de fupprimer ce dernier titre ;
& Elle preferit la manière dont ces deux corps
d'offices devront fe réunir & s'entre-aider. Enfin ,
Meldames , Tantes du Roi , empreffées à feconder
les vues de S M. , ayant bien voulu ſe charger de
la partie qui les concerne , moyennant une tomme.
déterminée , il eft réfulté de toutes ces difpoficions
& de plufieurs autres , des moyens efficaces pour
fimplifier le fervice & en diminuer confidérablement
la dépense. En conféquence , le Roi , par fon
Edit de ce jour , a fupprimé 406 Offices , & en a
ordonné le remboursement «. Ce Règlement contient
26 articles.
Les numéros fortis au tirage de la Loterie
Royale de France , le 1er. de ce mois ,
font : 24 , 66 , 42 , 34 , 46.
De BRUXELLES , le s Septembre.
ON ignore encore les intentions du Por .
tugal relativement à la neutralité armée ;
mais on les foupçonne : le filence que l'on
garde fait préfumer que l'on doit s'attendre
à fon refus , & que peut- être il a déja
été donné.
» Au milieu d'une guerre qui défole tout le commerce
de l'univers , écrit- on de Lisbonne , notre
port offre le fpectacle du rendez vous général de
toutes les nations , & nous y voyons flotter toutes
fortes de pavillons amenés ici par le Commodore
Johnſtone. Cet Amiral Anglois , avec un feul vaiffeau
de so canons & quelques frégates , a déclaré
la guerre au commerce François , Espagnol , Hollaudois
, Suédois , & il s'enrichit journellement des
prifes qu'il fait fur ces quatre nations. Nos voiſins
93
C
font fans doute peu affectés de cette étrange profpérité
, à laquelle ils auroient pu mettre un terme en
envoyant 2 de leurs vailleaux en ftation dans notre
port , avec ordre de fuivre par- tout le Commodore' ;
mais puifqu'ils n'ont pas pris cette précaution fi
fimple à imaginer , il faut croire qu'ils ont eu de
bonnes raifons pour cela. En vain objecteroit-on
qu'elle auroit l'air d'une hoftilité ; rien n'eft plus
faux. Nous ne fommes point en guerre avec l'Ef
pagne , & l'entrée de nos ports n'eft point fermée
à fes vaiffeaux. Enfin fi en vertu de notre neutralité
apparente , un vaiffeau Anglois peut être ici en ftation
, rien n'empêchoit la Cour de Madrid d'y en
avoir deux « .
Le Miniftre Ruffe a fait part à la Cour
de Lisbonne du deffein de fa Souveraine
de faire croifer pour la protection du commerce
des neutres , une de ſes efcadres fur
les côtes de Portugal. Il paroît que ce ne
fera que par le moyen de cette efcadre &
de celle des autres Puiffances qui ont
adopté le plan de la Ruffie , que l'on
pourra mettre un terme aux vexations
que le Commodore Johnftone fait éprouver
aux bâtimens marchands de tous les
pavillons. Il a fait vendre encore à Lisbonne
les bâtimens Hollandois le Buiter-
Werf & la Neutralité , malgré les repréfentations
du Conful de la République .
On eft revenu maintenant de toutes les
fauffes idées que les Anglois avoient cherché
à donner de l'état & des difpofitions
des Américains. La lettre fuivante , écrite
de Philadelphie au mois de Juin dernier ,
achève de les détruire.
( 94 )
D'après les faufles nouvelles que les papiers
Anglois font circuler , il eft poffible que vous ayez
cru nos affaires défefpérées , les Membres du
Congrès défunis dans leurs Confeils , réduits au dé.
felpoir,que Vashington a abdiqué le Commandement,
& que par une fuite de la défection du Général ,
l'armée aux abois s'eft difperfée : foyez certain
qu'aucune de ces affertions , faires avec tant de con .
fiance n'eft fondée : la vérité qui s'élève contre ceux
qui égarent un peuple trep enclin à l'erreur , eft fi
fort oppofée , que jamais les amis de l'Indépendance
Américaine n'ont été auffi folidemeut unis qu'à préfent
: jamais le Congrès ne fut plus révéré & fon
autorité plus reffectée ni plus fermement établie ; la
perte de Charles - Town dans la Caroline Méridionale
étoit prévue ; quoiqu'elle air caufé des regrets ,
' on ne l'a pas regardée comme d'un poids fuffifant
pour mettre la caufe générale en danger : Les cours
du peuple font toujours les mêmes , amis du Congrès ,
ennemis de la Grande Bretagne : des Officiers Anglois
peuvent rédiger des adrefles que fignent néceffairement
ceux qui n'ont aucun moyen de réfiftance ;
mais on lit avec mépris & l'on rejette avec dédain
ces Proclamations infidieufes , dont l'objet eft de
nous endormir dans une fauffe fécurité , & de nous
plonger dans la dépendance de ceux qui nous ont
cruellement trompés & trahis ; nous fonimes fermement
déterminés à obſerver les traités qui nous lient
à la Maifon de Bourbon ; les intérêts de la France ,
de l'Espagne & de l'Amérique- Septentrionale font
abfolumentréciproques ; notre Indépendance ajoutera
des forces à leur marine , de l'étendue à leur com.
merce ; il y a plus , cet évènement eft un bien après
lequel l'Europe entiere foupire : c'eft pour maintenir
cette Indépendance que les Puiflances du Nord fent
entrées dans une confédération étroite , fous prétexte
de protéger les droits de neutralité , & d'empêcher
que l'ont ne vifite leurs vaiffeaux pour y chercher
( 95 )
--
des marchandifes de contrebande. L'échec qu'a
récemment effuyé Kniphaufen dans la tentative qu'il
a faite contre les poftes avancés de Washington ,
doit convaincre votre peuple abuſe que notre grand
Général fait rendre inefficaces tous les mouvemens
de Clinton , & lui apprendre à mettre quelque diftinction
entre les efforts du courage réduit au défelpoir
, & la bravoure dirigée par la fagelle. Je fais
que ces Américains abandonnés , actuellement réfugiés
à Londres , repréfentent l'état des Colonies
comme déplorable , qu'ils publient que quatre cinquièmes
de l'Amérique- Septentrionale font dans les
intérêts de la Grande-Bretagne : l'abfurdité d'une
affertion pareille fe réfute d'elle même , & ce feroit
infulter le bon fens , que de tenter même de la réfuter
férieufement : lorfque Philippe II , Roi d'Eſpagne ,
porta dans les Pays Bas les premières atteintes aux
priviléges & aux droits de fes peuples , une légère
conceffion de la part de ce Prince eut tout raccom
modé , mais en perfévérant dans les mesures cruelles
& frauduleufes qu'il avoit adoptées , il perdit les
cours de cinq millions de fes fujets ; vos Miniftres
'ont joué avec l'Amérique- Septentrionale le jeu que
Philippe joua alors avec les 17 Provinces : l'effet
en eft le même le confeil atroce donné par des
Politiques effrénés de brûler nos villes & nos
villages , de dévafter nos provinces , de lâcher
fur nous les Sauvages Indiens , de maffacrer hommes ,
femmes , enfans , &c. a féparé à jamais la Grande-
Bretagne des Colonies ; des infenfés , des politiques
fuperficiels peuvent en babiller tant que l'éternité
durera ; mais ceux qui favent voir les hommes
qui , favent juger , font mieux inftruits dans l'un
& l'autre hémisphère , ils favent que fi quelque
chofe peut épargner le fang & le tréfor Anglois ,
te ne peut être qu'une ceffation d'hoftilités , & le
parti que vous prendrez de retirer vos troupes de
l'Amérique - Septentrionale «,
( 96 )
3
*

PRECIS des Nouvelles de Londres du 29 Août.
Divers rapports concourent à confirmer qu'une
forte frégate , aidée de bateaux armés , a pris le 12
Juillet , près du banc de Terre-Neuve , 12 des 17
bâtimens chargés de munitions qui font partis
d'Angleterre en Juin pour Québec fous le convoi de
la Pandora , & que le refte s'eft fauvé dans le
Port de Saint- Jean . On croir que les frégates & les
bateaux qui ont fait la prife font Américains.
Les vaiffeaux de l'Inde le Naffau & le Southamp
ton font arrivés de Madras fans avoir touché à
l'Ile Saint- Hélène. Ils avoient été bloqués deux
mois au Cap. Ils en font partis le 2 Mai & n'y
ont laiffé aucun bâtiment.
Les flottes des lfles du Vent , ainfi que celles d'Oporto
& de Lisbonne font auffi heureuſement rentrées
. On les fait monter enfemble à deux cens
foixante voiles . L'Amiral Hyde- Parker a efcorté
celle des Ifles , avec deux vaiffeaux de ligne & une
frégate qui ne font pas encore nommés.
Le convoi eft parti des Ifles le 15 Juillet . Il n'a
pas fallu moins que des nouvelles aufli heureufes
pour arrêter une démarche très- vive que les Marchands
fe préparoient à faire dans le défefpoir où
les jettoit le nouveau malheur arrivé à la flotte
de Québec.
Il ne tranfpire rien du contenu des dépêches
dont l'Amiral Rodney a chargé l'Amiral Hyde-
Parker.
Les fonds font remontés au point où ils étoient
avant qu'on fût le malheur du 8 Août.
Les lettres de New- York , dont les dernières dates
font du 11 Juillet , ne font mention que de l'impatience
avec laquelle on attendoit l'Amiral Graves ,
depuis qu'on favoit l'arrivée de M. de Ternay à
Rhode-Ifland «.
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
RUSSIE.
De PETERSBOURG , le 10 Août.
LE Prince de Ligne , Général au ſervice
de LL. MM . II. & R. eft arrivé ici ces
jours derniers , & nous attendons inceffamment
de Pologne , le Grand - Général , Comte
de Branicki , & le Prince Sapieha.
On fait , depuis cette Ville jufqu'à Riga ,
les plus grands préparatifs pour la réception
du Prince de Pruffe . On élève des arcs
de triomphe dans plufieurs endroits où il
doit s'arrêter un jour ou deux , & on lui prépare
des Fêtes brillantes.
Le Baron de Nolcken , Envoyé extraordinaire
de Suède en cette Cour , eft parti
avec la Baronne fon époufe , pour aller
paffer le refte de l'été en Livonie. On conclut
de fon abfence que tout ce qui a
rapport à la convention pour la neutralité
armée du Nord , a été réglé définitivement
avant fon départ. On fe flatte que les trois
Puiffances du Nord , dont les munitions
16 Septembre 1780 .
( 93 )
navalesfont la principale fource de richeſſes ,
ne fe verront plus forcées de renoncer à
l'exportation de leurs productions les plus
importantes , dès que la Grande - Bretagne
juge à propos de déclarer la guerre & de
défendre par motif de convenance le tranfport
de ces munitions.
DANEMARCK.
De COPENHAGUE , le 20 Août.
LE Chambellan de Bertouch , Miniftre
du Roi à la Cour de Pologne , de retour
en cette Ville depuis un an , ne la quittera
plus & y fera employé felon fon rang . M.
Berger , actuellement chargé des affaires de
cette Cour à celle de Drefde , le remplacera
à Varfovie.
On fe flattoit que la maladie épidémique
qui a fait tant de ravages parmi les bêtes
à cornes , étoit entièrement diffipée. On
vient d'être détrompé en apprenant que ce
fléau s'eft manifefté de nouveau à Jagerpris
, Terre qui appartient au Prince Frédéric.
On y a envoyé en conféquence un
détachement de foldats qui eft parti ce
matin pour former un cordon , & on a
pris toutes les précautions poffibles pour
empêcher la maladie de s'étendre plus
loin.
( 99 )
POLOGNE.
De VARSOVIE , le 20 Août.
L'ÉTAT de la fanté du Roi ne lui a pas
permis d'affifter cette année , felon ſon uſage ,
à l'examen qui fe fait annuellement de la
jeuneffe élevée dans les Ecoles Normales .
S. M. qui connoît l'importance de l'éducation
nationale , & qui y porte toute fon
attention , s'eft fait rendre compte des progrès
des Elèves ; & ceux qui fe font le plus
diſtingués , lui ont été préſentés le 10 de
ce mois.
L'affaire du Comte de Tyfzenhauſen eft
toujours dans le même état. Le Comte de
Rzewushi , Maréchal de la Couronne , qui
devoit fe rendre à Grodno en qualité de
Commiffaire du Roi eft encore ici . Il paroît
que quelques négociations avec le Comte
Tyſzenhauſen , ont fait fufpendre ſon départ.
On voit partir fréquemment pou
Grodno & en revenir des Couriers chargés
de dépêches.
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 24 Août.
L'EMPEREUR eft arrivé le 20 de ce mois ;
après s'être repofé quelque tems au palais
de cette réfidence , il s'eft rendu à Schonbryan
pour y voir l'Impératrice - Reine , fon
zagufte mere , & la Famille Impériale , qui
e 2
( 190 )
l'ont reçu avec les témoignages de la tendreffe
la plus vive.
Le voyage du Duc de Saxe Tefchen & de
l'Archiduchelle Marie-Chriftine , pour les
Pays-Bas , n'aura lieu qu'au printems prochain
, & on préfume qu'il caufera quelques
changemens en Hongrie. On dit entr'autres
que pour éviter une diète , pour élire un
Waivode , l'aîné des enfans du Duc de Tofcane
a été nommé Lieutenant de ce Royaume,
& qu'en attendant que ce Prince foit
en âge d'occuper cette dignité , ce fera un
des premiers Seigneurs de Hongrie qui en
remplira les fonctions.
Suivant le bruit public , le Prince de Staremberg
, qui eft actuellement revêtu du
Gouvernement général des Pays- Bas , paffera
de ce pofte à quelqu'autre grande dignité , &
il fera remplacé dans les fonctions de Miniftre
Plénipotentiaire , qu'il rempliffoit fous l'ad,
miniftration du feu Duc Charles de Lorraine
, par le Comte de Cobenzel , à préfent
Envoyé de notre Cour à celle de Pétersbourg.
Le Grand-Duc de Tofcane appelle à Florence
M. de Sonnenfels , favant diftingué ,
pour lui confier l'inftruction de fon fils aîné
, qui ne pouvoit trouver un Précepteur
plus habile.
C'est le 15 Octobre , fête de l'Impératrice
-Reine , que l'Archiduc Maximilien reccvra
les trois derniers Ordres & dira fa première
Meffe. Ce Prince s'inftruit avec beau(
101 )
coup d'application de toutes les affaires de
l'Ordre Teutonique , dont il eft Grand-
Maître il a pour cet effet de fréquentes
conférences avec M. de Brenning , Confeiller
de cet Ordre. Un Courier , arrivé
de Munſter la nuit du 22 au 23 de ce mois,
nous a apporté la nouvelle de l'Election de
S. A. R. à la Coadjutorerie de l'Evêché &
Principauté de Munster.
Selon des lettres de la Carinthie , les
Dames du Couvent de Mahrenberg ont
effuyé un incendie le 30 du mois dernier :
leur beau Chapitre , leur Eglife & leur
Ferme fe trouvèrent tout à coup en feu de
deux côtés à la fois un fcélérat l'y avoit
mis. Les flammes s'étendirent avec tant de
rapidité , & les fecours produifirent fi peu
d'effet , que tout fut réduit en cendres. Les
Dames furent obligées de fe fauver dans
les maifons des particuliers , où elles fe
tiennent à préfent.
Tous les avis de Bukowine confirment
que dans la montagne de Leffali on a
trouvé beaucoup de parcelles d'or & d'argent
, & qu'on s'en promet plus que des
mines de Czewczin , qu'on a commencé
depuis peu à exploiter en Gallicie. Les Ouvriers
ont fait tant de progrès , qu'ils efpèrent
avec quelque fondement pouvoir
fournir dans le mois prochain de l'or &
de l'argent purs.
:
e j
( 102 )
De FRANC FORT , le 26 Août.
LES lettres de la Siléfie portent que le
Roi de Pruffe y eft arrivé heureufement
& qu'il s'y occupe tant de l'inſpection
des fortereffes que de la revue particulière
des régimens qui y font répartis.
>
On mande de Berlin que la réforme des
Avocats , projettée depuis la nomination de
M. Carmer à la dignité de Grand- Chancelier ,
a déja été entamée par celle des Avocats aux
Juftices Municipales de cette Ville. Le nombre
en a été réduit de 28 à 10. Ceux qui
font reçus au Tribunal de la Chambre
éprouveront bientôt la même réduction
qui s'étendra fucceffivement à toutes les
Jurifdictions fupérieures & inférieures des
différentes Provinces de la Monarchie Pruffienne.
L'affaire du meunier Arnold , ajoutent les
mêmes lettres , qui a le plus contribué à fixer
l'attention du Roi , fur l'adminiſtration de la
Juftice dans fes Etats , a entraîné d'un autre
côté un mal auquel S. M. vient également
de porter remède . Les gens du peuple , particulièrement
les payfans , flattés de la réparation
éclatante faite au meûnier Arnold
inftruits que S. M. vouloit que tous fes fujets
fuffent écoutés fans acception de perfonnes
, n'ont pas tardé à abufer de ces intentions
du Souverain , en formant des griefs
imaginaires contre leurs Supérieurs , & en
( 103 )
importunant le Roi & fes Miniftres de toutes
fortes de plaintes mal - fondées pour
éviter cet abus , le Tribunal de la Chambre
a publié la notification fuivante.
و د »S. M. &c. , a témoigné , dans un Ordre du
Cabinet , adreffé à fon Grand - Chancelier , foa
déplaifir fur les plaintes mal fondées , que les gens
du peuple , particulièrement ceux de la claffe des
Payfans , continuent de lui porter : Elle a ordonné
en conféquence que ceux qui les excitent à s'oppoler
à ce qui eft de leur devoir , & à entreprendre
des procès , & qui par ce procédé ont fouvent en
vue de
gagner de l'argent aux dépens d hommes
fimples , foient févèrement punis. Attendu qu'en
conféquence de cet Ordre il a été enjoint , par un
Refcrit en date du 8 Août 1780 , au Tribunal de
la Chambre , de faire remplir efficacement les intentions
de S. M. à cet égard ; d'obliger rigoureufement
ceux qui portent des plaintes notoirement
mal fondées & injuftes , & qui les réitèrent , quoiqu'il
y ait déja été répondu d'une manière détaillée
& fondée , à découvrir ceux qui fe font prêtés à
écrire lears plaintes , & à leur donner confeil ; de
faire , à l'égard de ces derniers , des recherches
avec tout le foin poffible ; de faire d'abord arrêter
ceux qui feront trouvés coupables d'être les Auteurs
de ces Ecrits repréhensibles , & de leur faire
faire leur procès par l'Office du Fifc ; de prononcer
enfuite contr'eux, foit la peine des travaux publics aux
Fortereffes , de l'emprisonnement dans une Maiſon
de force , ou autre peine corporelle , fuivant l'exigence
du cas : A CES CAUSES l'on notifie publiquement
par la fufdite l'Ordonnance Royale , &c " ..
Les dernières lettres , reçues de Venife ,
annoncent qu'il fe paffe peu de femaines
qu'on n'y arrête quelques nobles , fans
€ 4
( 104 )
qu'on puiffe pénétrer la caufe d'une conduite
fi extraordinaire. Elles ajoutent qu'il
y a auffi été publié par un héraut une défenfe
générale de s'entretenir des affaires
actuelles , ni d'en rien écrire dans les Pays
étrangers , & qu'on étoit dans la plus profonde
ignorance fur le fort des nobles Pifani
, Contarini & autres perfonnes de leur
faction , arrêtées fucceffivement depuis
quelque tems.
"
ITALI E.
De NAPLES , le 15 Août.
Le Roi ayant accordé , il y a quelque
tems la liberté à plufieurs des fujets de
l'Empereur de Maroc , pris dans le courant
de l'année dernière par nos frégates fur les
corfaires barbarefques , & les ayant fait
reconduire dans leur patrie , le Prince More
touché de cette générofité a fait offrir fur
le champ la paix à notre Cour . En conféquence
S. M. a rendu une Ordonnance contenant
quatre articles.
Par le premier , elle ordonne aux vaiffeaux de
guerre , corfaires & autres bâtimens de S. M. , de
ne plus commettre aucune hoftilité contre le Roi
de Maroc , ni contre fes fujets. Le fecond défend
d'exercer aucune violence dans les rades ou dominations
Maroquaines , & enjoint , au contraire , de
s'y comporter honnêtement. Le troifième preferit
de donner tous les fecours poffibles aux navires de
Maroc , que la violence des tempêtes pourroit
mettre en danger le long des côtes de ce Royaume;
ou lorfque ces navires feroient naufrage , d'en raf(
105 )
fembler fidèlement les effets pour les reftituer aux
propriétaires , & de laiffer paffer , par- tout où il
leur plaira , ceux qui feront échappés au naufrage.
Le quatrième prive de ces avantages les fujets des
autres Puiffances Barbarefques , quand même ils navigueroient
fous pavillon Maroquin , & les fujets
même de Maroc enrôlés à bord des corfaires Africains
, ou qui , fans avoir été provoqués , exerceroient
des actes d'hoftilités contre nos bâtimens «.
On lit dans une lettre de Rome les détails
fuivants qui ont été tranfcrits dans tous
les papiers étrangers.
35
L'efpérance flatteufe que fembloient former les
ex- Jéfuites , femble enfin totalement évanouïe ; ils
la fondoient fur les procédures entamées à Lisbonne
contre le Marquis de Pombal , fur la bienveillance
que le Roi de Pruffe daignoit témoigner aux individus
de la Société dans fes Etats , & en particulier
fur la protection dont les honore l'Impératrice
de Ruffie , qui a laillé ſubſiſter leurs Colléges
dans les pays de fa domination , qui leur a permis
d'ouvrir des Noviciats , & qui les a chargés de l'éducation
nationale. Malgré ces apparences , la Société
touche à fon entier anéantiffement , fans espoir de
fe relever jamais . La Cour de Vienne s'eft jointe ,
dit . on ,
aux Cours de Verfailles , de Madrid ,
Naples & Lisbonne , pour faire folliciter le Pape
de déclarer tous les Jéfuites qui pourroient
exifter encore en Ruffie ou ailleurs , défobéiflans
au Saint Siége , réfractaires , & en conféquence
folemnellement excommuniés . Cette démarche unanime
, faite par le Cours Catholiques les plus
puiffantes , ne peut qu'avoir fon plein effet. On dit
que le S. Siége , avant d'en venir à cette extrémité ,
à laquelle il eft déterminé , met tout en ufage pour
obtenir que la Bulle d'abolition de l'Inftitut ,
bliée & notifiée folemnellement
par le feu Pape
es
pu
( 106 ).
foit auffi lue & publiée dans les Etats de l'Impératrice
de Ruffie , pour qu'elle y ait , comme par
tout ailleurs , fon exécution. On fait qu'elle l'a eue
dans ceux de S. M. Pruffienne & l'on dit que c'eſt
à la follicitation de l'Empereur «.
ESPAGNE.
De MADRID , le 29 Août.
D. Louis de Cordova , Commandant-
Général de l'armée navale , dans une dépêche
du 12 , rend le compte fuivant de
la prife précieufe qu'il vient de faire d'un
grand convoi Anglois.
» Le 9 à une heure du matin , il entendit au
vent un fignal , qui par l'intervalle du fon paroiffoit
être fait à une grande diftance ; il ne put
s'affurer de ce qu'il fignifioit , parce qu'il n'avoit
pu compter les coups de canon ; mais il ne douta
pas que la frégate à fes ordres qui faifoit ce ſignal
ne le répétât ; elle le recommença en effet , indiquant
qu'on voyoit des vaiffeaux qui ne paroiffoient
pas être de l'efcadre combinée : le Général ,
donna ordre à toute l'efcadre de virer fur le champ
& fit route vers ce parage , ménageant la route
& fes voiles de manière à pouvoir rencontrer les
vaiffeaux étrangers à la pointe du jour. En effet
à 4 heures du matin il apperçut an bâtiment &
fucceffivement beaucoup d'autres , tous réunis &
venant fur notre efcadre , trompés par un fanal
que le Commandant de la ès Sainte Trinité
portoit au chouquet de mifaine & que le convoi
Anglois prit pour le fanal de fon Commandant.
D. Louis de Cordova reconnoiffant ce convoi pour
ennemi , tira quelques coups de canon contre plufieurs
bâtimens qui déja fe difpofoient à prendre
la fuite , & l'efcadre revirant , il donna le fignal
( 107 )
de chaffe générale & d'amariner les prifes . Cet
ordre fat exécuté fi promptement qu'à 5 heures
du matin 16 vaiffeaux de l'efcadre avoient enveloppé
jufqu'à 36 bâtimens qui fe rendirent & furent
amarinés ; & quoi qu'il furvint une petite
pluie qui laiffoit fort peu d'horifon pour voir les
bâtimens qui prenoient la fuite , on continua de
leur donner chaffe. Tous ces bâtimens compofoient
un convoi forti de Portsmouth le 29 Juillet &
efcorté par le vaiffeau de guerre le Ramillies de
74 canons , & les frégates la Thétis & le Southampton
de 36. Notre efcadre légère aux ordres
du Chef-d'Efcadre M. de Beauffet & divers autres
vaiffeaux pourfuivirent vivement ces trois vaiffeaux
de guerre qui marchoient à l'arrière -garde & au
vent de leur convoi ; mais comme ceux - ci avoient
confervé le vent & qu'ils étoient extrêmement
bons voiliers , M. de Bauffet fit de vains efforts
pour les joindre , & alors il prit la réfolution de
courir fur les vaiffeaux marchands qui fuyoient
au Sud- Oueſt & il les prit. Ces derniers bâtimens ,
comme ceux qui furent pris par le reste de l'efcadre
, furent amarinés le foir & réunis aux 36
mentionnés ci- deffus , jufqu'au nombre de 1. De
tout le convoi il ne s'étoit fauvé qu'un brigantin
très-bon voilier qui prit la route de l'Eft , & 6 ou
7 bâtimens que le Chef- d'efcadre M. de Bauffet a
vu beaucoup au vent quand il a donné chaſſe aux
trois vaiffeaux de guerre. D. Louis de Cordova
eft dans la perfuafion que quelques- uns de ces
bâtimens auront été pris ( comme cela eft arrivé )
& fur-tout un qui a été pourfuivi par la frégate
la Néréide & par d'autres vaiffeaux qui étoient à
l'arrière-garde. Il ajoute qu'indépendamment de la
richelle des cinq vaiffeaux de l'Inde pris en cette
occafion , les Capitaines & les Négocians prifonniers
affurent que ce convoi , fans être le plus
confidérable , eft cependant le plus intéreffant de
e 6
( 108 )
tous ceux qui font fortis d'Angleterre depuis pluhieurs
années. Il termine fa lettre en difant que
malgré fon zèle & fon attention pour le plus grand
bien du fervice du Roi , il doit attribuer entièrement
à la faveur du Tout - Puillant le bonheur
que nous avons eu de faire fur nos ennemis une
prife auffi riche , & il fe félicite de la ruine totale
d'une expédition de fi grande conféquence tant
pour les renforts de troupes pour l'Inde & pour
les Ines de l'Amérique , que pour les grandes provifions
de vivres , de toiles à voile , de voiles
d'agrès & de munitions de toute efpèce que le
convoi portoit à l'efcadre & aux établiffemens
des Anglois en Amérique , & dont la perte eft
fi préjudiciable pour nos ennemis.
Le 10 au
foir l'ordre du convoi étoit déja réglé . Le commandement
en fut donné au Chef- d'efcadre D.
Vincent Doz , qui avec une eſcorte convenable ſe
fépara le 18 de l'efcadre & ſe mit en route . Dans
fa traversée il a recueilli une autre prife faite par
le vaiffeau le Léon , & le 20 il eſt entré dans le
port de Cadix avec tout le convoi . En comprenant
trois bâtimens arrivés précédemment dans ce
Port , le total des prifes du convoi Anglois fe
monte à 55.
Suit le tableau des 51 vaiffeaux pris par
l'armée & envoyés à Cadix fous l'efcorte
de D. Vincent Doz.
La frégate le Godfrey de 28 canons , 100 hommes
d'équipage, s Officiers de terre , 70 foldats, 10 fem--
mes , 35 autres paffagers , total 220. Elle appartient
à la Compagnie des Indes ; fa cargaison confifte en
habillemens pour les troupes , munitions & autres
effets précieux qu'il eft d'ufage d'envoyer aux Indes .
La frégate l'Hillsborough , de 30 canons , 130
hommes , munitions & marchandifes.
La frégate le Gatton , de 28 canons , 122 hommes
d'équipage , 17 foldats , s femmes , 10 autres paila(
109 )
gers , total 154 hommes. Elle appartient à ladite
Compagnie. Munitions & effets de toute efpèce propres
pour Ste-Hélène & Bencolis qui étoient fa deftination.
La frégate le Royal- George , de 28 canons . A la
même Compagnie , munitions & marchandifes pour
Madras & pour les autres établiſſemens .
La frégate le Mount-Stuard , de 28 canons , 100
hommes d'équipage , 70 foldats , 6 femmes , 24 autres
paffagers , total 200 hommes , encore à la même
Compagnie. Munitions & autres effets propres pour .
les Indes & deftinés pour Bengale .
La frégate l'Ellis , de 18 canons
Pain & legumes pour l'Amérique.
" 33
hommes.
La frégate la Catherine. 14 hommes d'équipage ,
1 Officier , 4 Bas - Officiers , 5 paffagers , total 24
hommes . Marchandiſes , & jo barils de poudre pour
la Barbade .
La frégate le Kiters. 8 hommes d'équipage , farine
, pain , falaifons , légumes & vêtemens pour
être vendus aux Ifles.
La frégate le Sandwich , 19 hommes. Vivres de
toute efpèce pour la Barbade.
La frégate la Mary , 16 hommes. Viande , farine ,
agrès , petites ancres & autres effets pour le compte .
du Roi d'Angleterre & des Négocians , pour Saint-
Chriſtophe,
La frégate l'Achille , 11 hommes . Salaifons , farines,
liqueurs & legumes pour Madère & St - Eustache .
La frégate le Houghton . 80 hommes d'équipage ,
150 foldats , total 230. 2700 barils de poudre , &
diverfes marchandifes pour les Illes de l'Amérique.
La frégate la Sufane , 14 hommes . Vivres de toute
eſpèce pour les Inles de fous le vent.
La frégate le Jupiter. Pain , falaifons & vivres de
toute efpèce pour la Barbade ; il y a ſur cette frégate
une caiffe cachetée qu'on dit valoir 1200 guinées.
La frégate la Sifter , 23 hommes . Salaifons , fa-›
rines , légumes & autres vivres pous les Ines.
( 110 )
La frégate le Rodney , 12 hommes . Vivres , vêtemens
& poudre pour les Ifles.
La frégate l'Elife , 21 hommes . Salaifons , farines
& vivres de toute eſpèce pour Ste- Lucie.
*
La frégate la Betfy. 22 hommes, 6 paffagers, total
28. Bière , farines & vêtemens de toute eſpèce
pour la Jamaïque.
La frégate le Larvin Galus . Voiles , cables ,
agrés , farines , & autres vivres pour St Chriftophe.
La frégate l'Aurore. 15 hommes , 2 paffagers
total 17. Farine , bifcuit & provifions de toute espèce
pour les Illes.
La frégate le William , 24 hommes . Proviſions
de toute eſpèce pour les Ifles.
La frégate le John. 15 hommes , 2 paffagers ,
total 17. Vivres de toute efpèce pour les Ines.
La frégate le François, 1s hommes. Vivres pour
Ste-Lucie.
La frégate la Charmante , 16 hommes. Vivres .
de toute espèce pour les Illes.
La frégate le Lion , 184 , 7 Officiers , 153 Sold. ,
25 femmes , 19 paffagers , total 222. Provifions ,
armes & marchandifes pour la Jamaïque.
La frégate la Fanny, 18 hommes. Poudre , Bière
& provifions de diverſes eſpèces pour la Jamaïque &
Antigoa.
La frégate le Mars . Vivres , vêtemens & uftenfiles
pour les plantations de l'Amérique , deftinées
pour St-Chriftophe.
2
La frégate the Friend Pain & uftenfiles pour les
plantations de l'Amérique , deftinées pour Saint-
Chriftophe.
La frégate le Colhoun . Chevaux , Mulets , pain ,
uftenfiles pour les plantations , vêtemens pour les
Nègres & beaucoup de marchandises pour Saint-
Chriſtophe.
La frégate le Clarendon . 150 fold . Inſtrum pour
les plantations , & beaucoup de marchandifes pour
Saint-Chriſtophe.
( 111 )
La frégate le Lord North , 20 hommes . Vivres
pour l'efcadre de Rodney.
La frégate le Talony Planter, 20 hommes. Vivres
pour la Jamaïque.
La frégate le George - Planter. Vêtemens & vivres
pour Ste-Lucie. La frégate l'Anne Suzanne.
Cargailon , marchandiſes pour la Jamaïque. — La
frégate la Charlotte. Vivres & charbon de terre
pour Ste-Lucie. Le brigantin l'Eagle . Vivres &
charbon de terre pour Ste- Lucie. Portant 58
hommes d'équipages , 2 Officiers , 64 foldats , 4
paffagers. 128 en tout.
-
Le brigantin le Manic, 10 hommes , 2 paflagers ,
12. Vivres , bière & cercles de fer pour New-
Yorck.
Le brigantin le John , 14 hommes . Salaifon ,
farine, bled , paille , & autres effets pour le compte
du Roi , deftinés pour St-Eustache.
Le brigantin le Mercuffe , 9 hommes . Salaifon ,
pain , farine & légumes pour le compte du Roi ,
deftinés pour laJamaïque.
Le brigantin l'Entreprife , 10 hommes. Légumes ,
farines , pain & chaux vive pour les Ifles.
Le brigantin le Three Sifters, 10 hommes , I paffager
, 11. Bled , anchois , beurre & huile pour
Madère , où il devoit charger du vin pour le porter
à Québec , avec le refte de fa cargaifon .
Le brigantin le Lark , 13 hommes , 2 paffagers ,
15. Suif , falaiſon , farine & vêtement pour les Illes.
Le brigantin John Yan , 9 hommes. Vivres pour
la Jamaïque.
Le brigantin l'lfabella , 11 hommes. Vin pour
St-Euftache.
?
Le paquebot le Dantzick , pour le Roi . 20 hommes
, 4 Officiers , 19 foldats , 2 femmes , 1 paffager
46. Habillemens pour 10 ou 12 Régimens , & agrès
& toile à voile pour l'efcadre de l'Amérique,
Le paquebot le Vigilant , 18 hommes. Marchandifes
pour la Jamaïque.
( 112 )
Le paquebot le Brillant , 16 hommes . Vivres &
agrès pour les Ifles .
Le paquebot la Lady Amherst , 10 hommes . Vi.
vres de toute espèce pour la Barbade.
Le Héroé. Drogues de Campêche pour la teinture
, favon , & autres effets pour Bengale .
Le Lambro . Salaifon & autres vivres pour l'Amérique.
Saint- Praxis. Salaifons & autres vivres pour la
Barbade.
Le Morroant , 6 hommes , 150 foldats . Effers
pour la Jamaïque.
Comme on a donné ces détails en différentes
formes , il n'a pas été poffible d'en tirer plus de
particularités que ce qui fe trouve dans la préfente
Relation , dans laquelle on n'a exprimé le nombre
des hommes que pour les vaiffeaux où on a pu le
favoir avec certitude . Mais on ajoutera qu'il y a
dans plufieurs de ces vaiffeaux , comme on l'a examiné
fur le vaiffeau commandant 6 , 8 , & juſqu'à
14 canons ; que les s des Indes & deux autres de
ces bâtimens étoient de plus de 650 tonneaux
plufieurs de plus de 400 , & qu'il ne s'en trouve que
8 ou 10 qui paroiffent être de 2co . La plupart de
tous les autres font de 3 co tonneaux plus ou moins.
::
Nota. On compte dans cette lifte 52 prifes entre
lefquelles le brigantin les Three Sisters , le premier
arrivé au Port de Cadix. Les 3 autres qui doivent
completter les 55 prifes , font : - La frégate
l'Hercule , avec des fabords pour 36 canons , réunie
au convoi à Cadix . Cargaifon mâture , agrès &
autres rechanges pour des vaiffeaux , deftination
pour la Jamaïque. La frégate la Charlota , de
14 canons. Elle étoit entrée avec la frégate la
Néréide , & il s'eft trouvé fur cette frégate la Famille
du Gouverneur de la Jamaïque. Cargaifon en
marchandiſes . — La frégate la Royale Charlota.
-
----
Elle étoit auffi entrée à Cadix avec la Néréïde.
Cargaifon : Provifions de différentes eſpèces.
( 113 )
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 2 Septembre.
LE paquebot le Carteret arrivé ces jours
derniers de New- Yorck a levé tous les doutes
fur l'arrivée de l'efcadre de M. de Ternay; dans
les premiers jours de Juillet elle eſt entrée à
Newport , & a débarqué 6000 hommes de
troupes , avec lefquelles M. de Rochambeau
ne fauroit tarder de commencer les opérations
de concert avec les Américains prévenus
de fon arrivée. Le paquebot qui a
apporté ces nouvelles étoit parti de Shandy-
Hook le 11 Juillet ; & à cette époque l'Amiral
Graves n'avoit point encore paru dans
ces parages. On ignore les deffeins des François
, ou l'on n'a pas jugé à propos de publier
ceux qu'on leur fuppofe avec affez de
vraifemblance. On fe contente de nous affurer
que l'Amiral Arbuthnot , fait les difpofitions
néceffaires pour recevoir l'ennemi
qu'il ne peut guère aller chercher que lorfqu'il
aura été joint par l'Amiral Graves. L'efcadre
Françoife eft forte , dit -on , de 7 vaiffeaux
de ligne & de 3 frégates. On dit ici
que l'Amiral Arbuthnot , a avec lui le Robuft
de 74 canons ; l'Europa , le Raifonnable
de 64 ; le Renown de so ; le Romulus ,
le Rainbow & le Roëbuck de 44 ; l'Iris , le
Raleigh , la Virginie de 32 , & 8 autres
bâtimens de moindre force. On nomme
avec foin tous ces bâtimens ; mais en fai(
114 )
fant étalage de leur nombre on ne confidère
pas leur force & leur état , qui ne doit
pas être très -bon à confidérer le tems qu'ils
font en mer.
On lit dans une lettre d'un Officier de
Newport les détails fuivans :
» Ce port préfente le fpectacle le plus agréable ;
fept vaiffeaux de ligne François de 80 à 64 canons ,
un vaiffeau hopital percé pour 64 canons, en montant
40 , & plufieurs bâtimens de tranfport. Hier au foir
la ville étoit illuminée , & la joie étoit peinte fur
les vifages de tous ceux qui veulent du bien à notre
grande & bonne cauſe. Le Général & le Commodore
ont un maintien & une conduite qui annoncent tout.
à - la-fois l'Officier & l'homme honnête. On peut
faire , à ce qu'il femble , le même éloge de tous les
autres Officiers . Il y en a plufieurs dans cette armée
qui appartiennent aux premières familles de la France.
Ils ont quitté leur patrie , leur aifance , leurs
richeffes , & leurs parens & amis pour foutenir
notre caufe «<,
On ne parle point des opérations des troupes.
Le Gouvernement a , dit- on , reçu du
Général Clinton , des lettres qui ne font pas
de nature à être rendues publiques . Avec
les détails les plus étendus & les plus raifonnés
de fa fituation préfente , elles contiennent
, dit - on , les particularités fuivantes.
» Le général Clinton a été reconnoître plufieurs
fois les lignes de l'armée de Washington , & il les
juge fi fortes qu'il ne croit pas devoir les attaquer ,
à moins que l'ennemi ne change de place . Il a fait
plufieurs manoeuvres pour tirer Washington hors,
de fon camp , mais elles ont toutes été lans effet.
Il y a eu de légères efcarmouches entre les partis
avancés , mais la grande armée Américaine n'a ja
( 115 )
Of
à
mais cherché qu'à fe tenir fur la défenſive ; ainfi à
moins que Clinton ne fe détermine à attaquer un
camp fi bien fortifié ou que Washington ne juge
propos de haſarder une action générale , ce que
probablement il ne fera pas , il y a lieu de préfumer
qu'il ne fe paffera rien d'intéreffant en Amérique
cette campagne. Au retour du général à New-
Yorck , le général Kniphaufen s'étoit porté fur
Elifabeth Town , dans le deffein de forcer au combat
Washington , qui avoit fous fes ordres une
armée de 4000 hommes de troupes Continentales
& quelques milices : mais celui - ci informé de l'arrivée
de Clinton , & de fes projets pour lui couper
la retraite à Morriſtown , s'eſt mis aufli tôt en marche
avec les troupes Continentales , & a laiffé la
milice expofée à toute la chaleur de l'action , où
elle a été très- maltraitée . Cependant Clinton ayant
appris en route l'arrivée de M. de Ternay & de fes
troupes à Rhode-Iſland , a jugé qu'il étoit plus prudent
de retourner à New-Yorck pour y obferver les
mouvemens de l'ennemi , en laiffant Kniphaufen
avec les troupes contre le général Washington.
Mais comme on attend d'un moment à l'autre l'Amiral
Graves avec fon efcadre , & que fa jonction
avec Arbuthnot nous donneroit la fupériorité fur
Ternay tout le monde efpéroit à New- Yorck
qu'auffi-tôt après l'arrivée de Graves , Clinton fe
remettroit en route pour aller chercher Washington
, en abandonnant Ternay aux foins des deux
Amiraux «.
>
Voici l'état où étoient , dit -on , les affaires
à New-Yorck au départ du Carteret. Le Génésal
Clinton fe trouvoit dans cette ville ,
mais il alloit de tems en tems vifiter l'armée
qui étoit campée à Philipsbourg à feize
mille environ de cette ville , fous les ordres
du Colonel Polfon. Kniphauſen étoit
( 116 )
de retour d'une expédition dans les Jerſeys ;
& il y avoit eu quelques petites efcarmouches
avec les poftes avancés de l'armée de
Washington qui eft campée à Morriſtown ;
l'Amiral Arbuthnot commandoit le port
avec les vaiffeaux.
Toutes les nouvelles d'Amérique contiennent
les détails fuivans qu'on peut regarder
comme la confirmation de l'opinion qu'on
a généralement de la guerre Américaine .
La prife de Charles Town n'a produit d'autre
effet que de rallumer un feu qui paroiffoit éteint og
du moins enseveli fous la cendre . Jamais l'efprit
d'indépendance ne s'eft manifefté avec tant de force
dans tous les Etats- Unis. On a perdu tout espoir
d'empêcher les milices de ſe joindre à l'armée Continentale.
Tous les Américains courent aux drapeaux
avec la plus grande ardeur au premier ordre du Général
ou du Congrès. Washington eft à la tête d'une
armée nombreure qui augmente tous les jours.
L'arrivée de Ternay & de fes troupes à Rhode-
Iſland , a donné une nouvelle vie à la cauſe Améri
caine , où il règne la plus parfaite harmonie entre
les François & les Sujets des Etats - Unis «.
Les nouvelles publiques des ifles font du
3 Juillet. Elles confirment la prife de 12
des 17 vaiffeaux qui compofoient le convoi
de Québec parti au mois de Juin dernier.
Des lettres de la Jamaïque nous apprennent
auffi que les opérations de nos troupes dans
la nouvelle Espagne , ont été retardées par les
pluies , & qu'il eft probable qu'elles n'auront
pas le fuccès que l'on en attendoit.
Ces délais ont donné le tems aux Elpagnols
de fe fortifier vers le Lac-Nicaragua ,
( 117 )
& de fe mettre en état d'en difputer vigoureufement
l'entrée.
L'Amiral Hyde-Parker , qui a amené la
flotte des ifles du Vent , a fans doute apporté
des nouvelles poftérieures ; mais fes
dépêches ont été envoyées fur- le- champ à
Milord Sandwich à la campagne , c'eft ce
qui fait qu'il n'a encore rien tranfpiré de
leur contenu. Cet Amiral n'a amené que le
Medway de 60 canons , le Centurion de so ,
& une frégate ; l'Action de 40 , partie de Ste-
Lucie le 3 Juillet avec 27 bâtimens , l'a
joint 6 jours avant fon arrivée à Falmouth.
L'Amiral avoit appareillé de St - Chriftophe
le 7 Juillet , & à cette date , Walfingham
n'étoit point encore arrivé. Il n'avoit quitté
Madere que le 14 Juin. Sa jonction à l'Amiral
Rodney n'ôtera rien à la fupériorité
de nos ennemis. M. de Guichen avoit 24
vaiffeaux au combat du 19 Mai , & à ne lui
fuppofer que ce nombre , il en a 36 depuis
l'arrivée de D. Solano . L'Amiral Rodney en
avoit 21 au même combat. Dans ce nombre
le Cornwall , de 74 , qui avoit extrêmement
fouffert dans les trois actions , & qui
étoit l'un des trois qu'on avoit envoyés à
Sre- Lucie , a coulé à fond. Lalbion de 73 &
le Medway de 64 étoient en fi mauvais état
qu'ils ne pouvoient être réparés aux Ifles.
Plufieurs autres avoient également befoin
d'être radoubés , & en particulier le Boyne
de 70 , & on avoit employé à ces travaux
les débris du Fame de 74. L'Amiral Wal(
118 )
fingham ne lui conduit que 4 vaiffeaux ,
il en a reçu un feul de New-Yorck , &
à fuppofer qu'il lui en arrive encore quelques-
uns de ceux qu'on a fait filer fucceflivement
après le départ du convoi de Walfingham
, cela en feroit 4 de plus , & beaucoup
moins encore qu'il ne lui en faudroit pour
le mettre en état de fe foutenir devant des
forces auffi fupérieures.
Sa fituation devient plus délicate , depuis
la priſe du convoi qui lui portoit les
rechanges & les munitions dont il avoit befoin.
Dans le premier moment , la grandeur
de la perte , la circonftance dans laquelle
on la faifoit ont abforbé toute l'attention ;
on ne l'a envifagée qu'en grand ; on fonge
aujourd'hui à quelques détails. Le Chevalier
Rodney perd lui-même 1600 liv . ſterl. en
effets qui lui étoient envoyés pour fon
compte fur cette flotte , & ces effets n'étoient
point affurés. On fait que les Comtes
de Chattam & de Harrington étoient
embarqués fur quelqu'un des vaiffeaux deftinés
pour les Indes Occidentales ; on ignore
s'ils ont échappé aux ennemis. L'époufe du
Brigadier- Général Campbell & fa foeur Miff
Ramfay fe font trouvées heureufement à
bord de la Brittish Queen , qui s'eft échappée.
On lit dans nos papiers , au ſujet de la
prife de ce convoi , la lettre fuivante d'une
maifon Irlandoife , établie en Espagne .
»Vous êtes redevable de la perte de votre convoi
pour l'Inde & pour les Ines à vos bons amis les
Hollandois.
( 119 )
» Le 6 de ce mois le Lion , vaiffeau Hollandois
Capitaine Adrien Trotz , allant de Middlebourg à
Madere, a rencontré la flotte combinée de France
& d'Espagne par la latitude 38 d. 14. Elle portoit fi r
le Cap Saint- Vincent , & on lui demanda ce qu'il
avoit rencontré à la mer. Le Capitaine répondit
qu'il n'avoit vu que quelques vaiffeaux marchands
feuls , & continua fa route. Le lendemain il rencontra
la flotte Angloiſe , qui examina fon vaiffeau
& le laiffa aller. Mais il n'eut pas de peine à favoir
la deftination de cette flotte , & alors au lieu de
fe rendre à Madere , il rebrouffa chemin pour aller
retrouver la flotte combinée , qu'il joignit le 8 au
point du jour. Il fe rendit à bord du Commandant
en chef, & l'informa du nombre des bâtimens qui
compofoient la flotte Angloife , des vaiffeaux de
guerre qui l'efcortoient , & de la route qu'ils avoient
prife. C'est d'après cet avis que notre flotte fut
pourfuivie & prife le lendemain.
» On a reçu ici la nouvelle du fervice éminent
rendu par Mynheer Trotz. Tout le monde penfe
que la Cour d'Efpagne priera les Etats- Généraux
de lui accorder quelque grace pour le récompenfer
de l'avis important qu'il a donné , au rifque de
déplaire à fes Armateurs , en revenant ainfi fur fes
pas , au lieu de fe rendre en droiture à fa defti
nation , pour fervir les Etats- Généraux , les bons
amis & alliés de LL . MM . Catholique & Très-
Chrétienne.
N. B. » Le Capitaine Hollandois Adrien Trotz ,
étoit intéreffé dans les bâtimens pris par le Commodore
Fielding : il eft neveu du Capitaine Hollandois
qui a été feffé à bord du corfaire à la jambe
de bois , de Liverpool , & couſin iffu de germain de
celui dont les effets ont été volés en mer par l'équipage
du vaiffeau du Roi le Nonfuch «,
Le Gouvernement s'occupe à préfent a
réparer cette perte ; il a été ordonné de pré(
120 )
parer au plutôt pour les Illes des munitions
de guerre & de bouche qui leur manquent ,
dont on avoit raffemblé une quantité prodigieufe
avec beaucoup de peines & de dépenfes
, & qu'il fera difficile de remplacer
fans de grands frais , & de faire arriver à
leur deſtination auffi- tôt que le befoin l'exigeroit.
La Compagnie des Indes de fon côté
a donné ordre de fréter 7 navires du port
de 600 à 1000 tonneaux , pour les envoyer
dans l'Inde à la place de ceux qu'elle a perdus
: ils doivent être à flot le 13 de ce mois,
rendus à Graveſand le 28 , & aux Dunes le
24 Octobre : elle en a frété 4 autres qui feront
aux Dunes le 22 Novembre.
Pour diftraire un peu le public fur cet
évènement , on fait courir des liftes de notre
marine , que l'on porte à 102 vaiffeaux de
ligne , 17 de so canons , 103 frégates de 44,
à 20 , 63 chaloupes de 18 à 10 , 17 cutters ,
17 bâtimens armés de 20 canons , 4 bombardes
, 17 brûlots , 2 chaloupes envoyées à
la découverte , en tout 342 vaiffeaux armés.
A cette lifte on ajoute qu'il y a en conſtruc
tion 30 vaiffeaux de ligne , 6 de so canons ,
4 de 44 , 2 de 38 ,,I de 32 , I de 24, de 22 ,
1 de 20 , & 6 de 8 à 16 canons . Une demande
qu'on fait généralement à l'inſpection de
cette lifte , c'eft : pourquoi avec tant de
force n'avons nous pas par-tout la fupériorité
?
I
·
>
I
Ce qui confole davantage autant du
moins qu'on pourra l'être de la perte d'un
convoi
( 121
ce
convoi auffi confidérable , c'est l'arrivée
heureuſe de la flotte des Ifles , & de celle
d'Opporto que l'on porte à plus de 260
ཕྲ་རྩ
es matelots
roit pas été
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far ce principe qu'ont ére , de remla
Flotte Hollandoife de les
5 ou 6
ment ;& à l'appui de cequ'elle doit
puiffantes & coûteufes lle fera de
vi ennent d'être pris , fer ,
Danemarck ont déclaré
landois ? Alors nous nouðlus grands
chés , c'eſt une nouvellencore à la
que nous avons traitées
Nos Miniftres prennele croifière
l'Armée Navale combini la flotte
tercepter quelques- unes
SI
mieux qu'elle fûr à l'ous. La plu-
Toutes les Gazettes brtent à
zécit ambigu du Capita dans nos
duit que le Chevalier d
villon Anglois , tandis et infenfé
c'eft ce que M. Macbromme
ils
de ce Capitaine des dét
pour l'intérêt de la vér ; ils évideux
partis. C'eft d'abo fon chean
quart à demie porté
minutes : c'eft qu'enfuit
de part à l'action , quoigment va
qu'un feul homme de f
d'Artois en hauche , & , ou ferdans
laquelle il faifois
S'il eft vrai que la
aient été hors de
La Licorne s'eft tro
Huffard s'approchoit
nos
leur permet pas de continuer leurs .
Le bruit général à cette nouvelle a don
le commandement à l'Amiral Pallifer. On
prétend qu'il y a eu de grandes difcuffions
dans l'efcadre , & on les attribue aux in-
19 Septembre 1780. f
( 120 )
parer au plutôt pour les Illes des munitions
de guerre & de bouche qui leur manquent ,
dont on avoit raffemblé une quantité prodigieufe
avec beaucoup de peines & de dépenſes
, &
fans de gr
leur deſtin
( 2 )
geroit. La é vifités , pris & condamnés les Bâtimens de
a donné ol'Amiral Byland. La Ruffie , la Suède & le
de 600 à te déclaration , leurs Souverains ont mis de
qu'ils ne fouffriroient point un pareil traite
dans l'Indefcadres en iner. Les Bâtimens Ruffes qui
dus : ils doont- ils condamnés comme l'ont été les Holsbrouillerons
avec la Ruffie. S'ils fonr relârendus
à Ginfulte que nous ferons aux Provinces-Unies ,
24 Octobravec la plus extrême rigueur.
nt l'alarme fur le bruit qui fe répand que
ront aux Lée s'eft portée fur Madère , avec le projet d'in-
Pour dide nos Flottes rentrantes . Ils aimerolens bien
ert de la Manche.
>
évènementtrangères ont été induites en erreur par le
marine , quine Macbride , puifqu'elles ont toutes trae
Clonard continua fon feu ayant mis Paligne
, 17 qu'il eft avéré qu'il garda fon feu , & que
à 20 , 63 ide a voulu dire . Mais il y a dans le récit
17 bâtimenails qu'il n'importe pas moins de rectifier
"ité , & pour l'honneur des intéreffés des
bardes , 17 rd que le combat a duré deux heures &
la découvée du piftoler & non pas une heure dix
le Charon , de 44 Canons , a eu beaucoup
A cette lift
qu'il foit dit dans la Relation qu'il n'y a cu
tion 30 vableffé fur ce Vaiffeau. Il tenoit le Cointe
: l'enfiloit de l'avant à l'arrière , pofition
de 44, 2eaucoup de mal & en recevoir très -peu.
I de 20 , & e & le Huffard , chacun de 32 canons
oit au cominencement du combat.
qu'on f
ée du canon lorſqu'il a fini , & le
ant , doublé en cuivre , a conftampus
pas par-tout la fupé-
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( 121 )
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convoi auffi confidérable , c'est l'arrivée
heureuſe de la flotte des Ifles , & de celle
d'Opporto , que l'on porte à plus de 260
voiles. Ces flottes fourniront des matelots
à l'efcadre de la Manche qui n'auroit pas été
en état de remettre en mer de long- tems fi
cette occafion ne s'étoit préfentée , de remplacer
les malades & d'équipper les 5 ou 6
vaifleaux de ligne , dont on dit qu'elle doit
être augmentée , de manière qu'elle fera de
34 à 35. On fait les préparatifs les plus grands
pour la mettre en état de fortir encore à la
fin de cette ſemaine. Cette feconde croiſière
ne fera fans doute pas longue fi la flotte
combinée s'approche de nos mers. La plupart
des liftes qu'on publie la portent à 51
vaiffeaux ; & tandis qu'on prêtera dans nos
papiers à nos Amiraux le projet infenfe
d'aller la chercher , ils feront comme ils
ont fait dans la première croifière ; ils éviteront
avec foin de fe trouver fur fon chemin.
Maintenant un nouvel évènement va
peut-être en fufpendre le départ , ou fervir
de prétexte pour la retenir dans nos
Ports autant qu'on le jugera à propos .
L'Amiral Geary & l'Amiral Darby ont donné
leur démiffion , parce que leur fanté ne
leur permet pas de continuer leurs fervices.
Le bruit général à cette nouvelle a donné
le commandement à l'Amiral Pallifer. On
prétend qu'il y a eu de grandes difcuffions
dans l'efcadre , & on les attribue aux in-
19 Septembre 1780 .
f
( 122 )
trigues des Miniftres qui veulent employer
le Chevalier Hugues Pallifer. Cependant
leur choix n'eft pas encore arrêté , &
quelques perfonnes croient que l'Amiral
Geary reprendra fon commandement lorfqu'il
fera rétabli mais la vérité eft que
tous les Amiraux à qui ce commandement
eft fucceffivement offert , s'excufent de
l'accepter.
L'Amiral Digby avec une divifion de 12
vaiffeaux de ligne & de 2 frégates , eſt parti
de Spithéad , le 12 du mois dernier , pour
Plimouth , où quelques autres vailleaux fe
joindront à fon efcadre ; il fort pour aller
au-devant de plufieurs flottes attendues de
New-Yorck & de la Caroline , de la Jamaïque
, de Terre Neuve & de l'Inde . Le
31 Août cette divifion a paffé devant Plimouth
, d'où l'on dit qu'il eft forti 3 vaiffeaux
qui l'ont jointe.
La diffolution du Parlement actuel , eft
enfin arrêtée ; la proclamation à cette occafion
eft d'hier ; elle fixe le rapport des Electeurs
, c'est- à - dire , l'ouverture du prochain
au Mardi 31 Octobre.
" Voici enfin , dit un de nos papiers , le mo
ment de notre réfurrection politique . Aimons-nous
la puiflance , la liberté , la gloire , le bonheur ?
Tous ces avantages font à nous nous favons
nous en fervir. Nous voici à la veille de cette
mémorable époque à laquelle les Repréfentans
du peuple rentrent dans le corps d'où ils avaient
été délégués & à laquelle toutes les Communes
du Royaume reprennent leur importance originelle
dans l'échelle du Gouvernement. Le moment
( 123 )
approche où elles vont faire comparoître leurs
anciens ferviteurs à leur Tribunal augufte pour
examiner leur conduite & leur départir la cenfure
ou l'éloge qu'ils ont mérité. Voici le grand jour
de la rétribution populaire . Mais fi la nation ne
rend pas ce jour mémorable par l'emploi qu'elle
en fera ; fi elle eft négligente , ou lâche ; G elle
ne fait point punir les coupables , ou récompenfer
les méritans ; fi elle ne fait pas ulage de fon expérience
& qu'elle ne veuille d'autre garant de la
conduite de fes Repréfentans que celle qu'ils auront
tenue par le paffé , elle périra fans que perfonne
la plaigne & fans que les gens fages &
honnêtes daignent même prendre pitié de fon fort.
Si les avertillemens ne fervent de rien ; fi le fentiment
de leur devoir n'a plus affez de force pour
atracher les Anglois aux intérêts de leur pays , le
Patriote peut gémir fur ces êtres avilis & dépravés
, mais il ne peut ni prévenir , ni même
retarder le moment de leur destruction .
La diffolution du Parlement eft pour les Membres
ce que la mort eft pour l'homme : fon tems
d'épreuve eft fini . Il n'y a plus de repentir dans
la tombe. Lorfque les Sénateurs feront une fois
rentrés dans la claffe ordinaire des citoyens , il
fera trop tard pour eux d'expier leurs anciennes
iniquités. L'écriture , fans réprouver abſolument le
repentir au lit de la mort , déclare que fon mérite
eft très- foible. Mais ceux qui , malgré tous
les avis , perfiftent dans l'impénitence jufqu'au dérnier
moment & qui dans ce moment même
blafphement au lieu de prier , ne doivent eſpérer
aucune miféricorde. Notre deffein n'eſt pas d'établir
la moindre comparaison entre la Justice Divine
& les Tribunaux humains. Mais certaine.
ment , après les offenfes contre l'Auteur de l'U
nivers , le plus grand crime eft celui qu'un homme
commet contre la patrie ; & chacun des Confti-
>
f 2
( 124 )
tuans de cet empire libre doit bien fe rappeller
que dans le moment actuel il eft conftitué fpécialement
pour juger , récompenfer & punir felon
le droit que Dieu & la nature ont mis entre les
mains , & que s'il ne remplit pas avec une juſtice
févère les auguftes fonctions qui lui font impofées
, il fe rend lui-même coupable de trahilon
envers la patrie.
Certainement jamais aucune eſpèce d'hommes
ne s'eft retirée par devers fes Conftituans ou n'a
fait la clôture d'un Parlement avec autant de
titres de réprobation que les Miniftres actuels.
Dans le court efpace de fix ans , ils ont rallemblé
fur leur patrie plus de calamités qu'elle n'en
avoit éprouvées depuis des fiècles entiers . Ils font
entrés en place dans un tems où la nation jouif
foit de la paix la plus profonde , où les conquêtes ,
fruit honorable de fa bravoure , & toutes les
richeffes que peut procurer le commerce le plus
étendu atteftoient également fa gloire & fa profpérité
. Sans aucun fyftême ( à moins qu'ils n'aient
eu un fyftême de trahison ) nos Miniftres font
parvenus à convertir cette fuite de conquêtes & de
fuccès en une fuite de pertes & de défaftres . Ils
ont démembré cet empire dont ils avoient trouvé
toutes les parties parfaitement unies ; ils ont horriblement
élagué l'arbre du commerce dont les
branches n'avoient d'autres limites que celles de
l'univers ; ils ont terni la gloire & diminué la
puiffance du Pavillon Britannique qu'ils avoient
trouvé triomphant , & tandis qu'ils mettent tous
leurs foins à marchander & à corrompre ce peuple
qu'ils ont appauvri pour le rendre efclave , ils
abandonnent l'empire de la mer à l'ennemi . Après
une telle conduite peuvent- ils encore compter fur
Findulgence de la nation ? Penfent - ils que le jour
du jugement foit éloigné ? Non ; il y auroit de
l'abfurdité à croire que nous puiffions être plus
( 125 )
long-tems trompés. Il eft un point par-delà le
quel la patience humaine ne peut aller.. Il s'eft
répandu dans les Provinces un efprit de patrioti me
qui fera paffer les peuples de l'inertie à l'activité.
Et quoique les Anglois foient lents à fe mettre
en colère , ne doutons pas que lorsqu'ils feront
une fois bien déterminés , la vengeance la plus
éclatante ne fignale leur jifte reffentiment.
Une lettre de Ramfgate du 28 Août contient
les détails fuivans :
>
..E
» Le défir ardent que j'ai toujours eu de vous
donner les nouvelles les plus certaines m'a fait
faire les recherches les plus exactes fur la véritable
deſtination de l'efcadre Rufle , & je puis aujourd'hui
vous affurer très- pofitivement qu'elle fera diftribuée
de la manière fuivante .
La première divifion aux ordres de l'amiral Krufe ,
croifera entre le Texel , en Hollande , & la pointe
de Flamborough , pour empêcher que non- feulement
les vaiffeaux Ruffes , mais même ceux des
autres Puiffances neutres ne foient vifités par les
croifeurs Anglois .
Les treize autres qui ont jetté l'ancre à la hauteur
de la pointe méridionale du Goodwin , & qui ont
defcendu la Manche , font deſtinés , à fe rendre tous
enfemble jufqu'à Cadix , où ils fe partageront ; une
divifion prendra la route de la Méditerranée , où
elle féjournera , à l'effet de protéger les pavillons
neutres ; l'autre croifera depuis Cadix jufqu'à l'embouchure
de la Manche.
Dans ce moment nos Papiers annoncent
que le Corfaire Anglois PAlligator , Capitaine
Clark , a amené à Falmouth le Vrihet ,
fenau Ruffe qui alloit de Riga à Nantes
avec 220 balles de chanvre & 550 barres
de fer. Cet évènement , dit un dé nos Papiers,
eft un coup de politique qui dément bien la
** 31:195
£ }
( 126 )
timidité qu'on avoit attribuée au Cabinet
Britannique. Nous verrons les effets qui réfulteront
de cet acte de vigueur contre la
neutralité armée qu'on redoute fi fort.
On croit affez généralement ici que dans
l'embarras où le trouve actuellement le Miniftère
, le moins qu'il puitle faire fera de
chercher à gagner l'Irlande , en renvoyant
fans aucun changement les 3 bills que ce
3.
Royaume a tant à coeur de voir paffer. On
prétend même que pour parvenir plus fûrement
à ce but défiré, on a fait affurer les perfonnes
qui font à la tête des affaires, qu'à
l'avenir les Irlandois feront gouvernés par:
leurs propres loix fous l'autorité du Roi ,
des Pairs & des Communes de ce Royau-
& que fuivant toute apparence , l'acte
de Poynings fera aboli. Ce feroit en effet
le meilleur parti que le Gouvernement pût
prendre. La neutralité armée à laquelle il
y a toute apparence que le reste de l'Europe
accédera , doit affez inquiéter pour ne
pas chercher à établir par tous les moyens
poffibles au- dedans de l'Etat , une paix qu'il
feroit également à défirer qu'on pût établir
au- dehors.
me ,
Les troupes attirées dans cette Capitale
à l'occafion des troubles en font forties ;
il n'y a plus de corps de - garde extraordinaire
qu'à la Banque où il fera permanent ,
& à la fource de la rivière neuve , qui
fournit d'eau douce cette Capitale. On
commence à ne plus regarder l'émeute que
comme l'effervefcence momentanée d'une
( 127 )
populace agiffant fans plan & fans chef.
La conduite du Gouvernement envers celui
qu'on a regardé comme le moteur de cet
attroupement , prouve qu'on ne lui fup
pofe point de vues qui impliquent un crime
de haute trahifon . Il a obtenu par degrés
plus de liberté ; il lui eft permis d'écrire à
fa famille & à fes confeils , quoique les lettres
foient lues avant d'être rendues ; il pa
roît fort tranquille . Suivant un tableau des
Jugemens rendus , il y a eu 84 coupables
examinés dans Londres & Middlefex , so
ont été abfous ; des 34 condamnés 19 ont
éré exécutés , & les 15 autres ont obtenu
un répi. Dans le Bourg de Southwark fur
so perfonnes il y en a eu 26 abfous , 24
condamnés dont 18 ont chrenu un répi & le
refie a fubi le fupplice .
J
P. S. De Londres , les Septembre . Le fucceffeur
de l'Amiral Geary n'eft point encore nommé &
le pavillon de l'Amiral Evans rete tur ie Victory
où il continue de commander par interim.
La divifion aux ordres de l'Amiral Digby a paffé
le 31 Août devant Plimouth , d'où font fortis le
Gibraltar , de 80 canons , & la frégate le Fox }
pour la joindre.
- La
Le paquebot le Hanovre eſt arrivé le 4 de Lis
bonne à Falmouth , en 9 jours de traversée.
frégate le Crefcent eft auffi arrivée de Lisbonne à
Plimouth le 2 Septembre. Celle- ci rapporte qu'elle
a trouvé en- deçà du Lizard la divifion de l'Amiral
Digby , compolée de treize vaiffeaux de ligne Le
paquebot le Hanovre a été expédié par le Com
modore Johnſton , avec la nouvelle qu'il a pris un
avifo Efpagnol chargé de dépêches , pour confirmer
£ 4
( 128 )
la capture de la flotte convoyée par le Ramillies.
Il paffe pour certain que l'Amiral Hyde Parker a
apporté des dépêches de l'Amiral Rodney , du contenu
defquelles on ne veut point que le public foir
inftruit ce qui fait croire qu'il ne feroit point
agréable à la nation. On en juge par les lettres
Particulières , qui toutes portent que l'efcadre manque
d'hommes & de munitions , & qu'on étoit d'autant
plus inquiet pour le renfort amené par Walfingham
, qu'on étoit dans l'impoffibilité de fortir
pour aller à fa rencontre.
725
1012 .
FRANCE.
'De VERSAILLES , le 12 Septembre.
LE 3 de ce mois LL. MM. & la Famille
Royale fignèrent le contrat de mariage de
M. de Goujon , Chevalier de Thuifi , avec
Demoiselle Catherine - Philibert - Françoife
de Berulle , fille du premier Préſident du
Parlement de Grenoble.
Le même jour MM. de Caffini , Montigny
& Perronnet , eurent l'honneur de préfenter
à S. M. & à la Famille Royale , 7 nouvelles
feuilles de la carte de la France , qui
comprennent une partie de la Provence , du
Rouffillon & du Dauphiné. La dernière eft
la 137e des 175 qui doivent contenir toute
l'étendue du Royaume.
C
M. Lattré , Graveur de S. M. , a eu l'honcur
de préfenter au Roi une carte dédiée
So M. , des ifles Antilles & du golfe du
Mexique , avec la plus grande partie de la
nouvelle Efpagne , par M. Bonne , Hydrographe
de S. M.
( 129 )
De PARIS , le 12 Septembre.
t
3 TOUTES les nouvelles particulières
reçues de divers endroits , confirment que
l'efcadre & le convoi de M. de Ternay
font arrivés en fort bon état à Rhode-Ifland
dans les premiers jours de Juillet , à l'exception
de bâtimens de tranſport , qui
ayant été féparés de la flotte , font entrés
à Bofton. Les troupes qu'ils avoient à bord
fe rendoient par terre à Newport . Ces dépêches
ne font nulle mention de l'apparition
de l'Amiral Graves à New-Yorck : elles confirment
feulement la priſe de 12 bâtimens
destinés pour Québec , & les difpofitions
que font les Américains pour le réunir à
l'armée Françoife contre l'ennemi commun.
Le même Courier nous a appris que le
Royal- Louis & la Bretagne , accompagnés
de la frégate la Concorde , retenus par les
vents contraires on enfin mis à la voile .
Le Saint-Efprit , écrit-on de Breft , eft entré
le Août dans le baffin de Recouvrance , 30 & y a
été réparé & doublé en cuivre en 36 heures. Le
Northumberland l'a remplacé dans le même baffin ,
& le fera par le Languedoc ; l'un & l'autre de ces
bâtimens feront doublés en cuivre. L'armement en
Alûte des vaiffeaux le Minotaure , l'Atlas & l'Union ,
fera fini avant 15 jours . Tous les vaiffeaux que l'on
double femblent deftinés pour l'Amérique , & ceux
que l'on arme en fûte accompagneront fans doute
la feconde divifion de l'armée de M. de Rochambeau
, qui ne tardera pas à s'embarquer. M. le
---
( 130 )
Comte du Chaffaut eft toujours ici & ne paroît pas
fe difpofer à partir pour la terre. Comme il conferve
le commandement de l'eſcadre , il craint fans doute
de s'éloigner dans un moment où la préſence peut
être néceffaire «<.
On n'a pas de nouvelles ultérieures des
Antilles. On ne laiffe pas d'en débiter plufieurs
qui peut-être n'ont aucun fondement.
La principale eft que l'Amiral Walfingham
eft arrivé à la Barbade peu de tems après
que M. de Guichen fe fut éloigné. On ajoute
que l'armée combinée ſe rend à Porto Ricco.
D. Solano eft , dit- on , parti laiffant encore
3000 malades dans nos ifles ; & M. de
Guichen l'accompagne avec 15 vaiffeaux &
un renfort de troupes qui remplaceront celles
que le Général Espagnol n'a pu emmener . On
ajoute que M. de Sade eft refté au Fort- Royal ;
mais tout ceci eft encore fort hafardé & mé.
rite confirmation. Si l'arinée combinée n'a
quitté les Antilles que pour aller attaquer la
Jamaïque , les premières nouvelles ne peuvent
manquer d'être fort intéreffantes.
Il eft plus que probable que le Ramillies
& le Southampton qui efcortoient le convoi
ont échappé. Les lettres de Bayonne annonçoient
la prife du premier ; mais on
n'en favoit rien à Cadix le 20 , felon le rapport
du Courier extraordinaire ; & les avis
de Bayonne étoient du 17. D. Cordova avoit
dépêché après le Ramillies , les vaiffeaux
François le Zodiaque & le Marfeillois avec
un vaiffeau Eſpagnol ; mais au départ de
( 131 )
la Néréide qui fe fépara de l'armée le 13 pour
fe rendre à Cadix , ces vaiffeaux n'étoient
pas revenus.
Bien des gens font étonnés de ce que le
Capitaine Anglois s'eft tant approché des
côtes d'Espagne , ou du moins de ce qu'il
n'a pas cherché à fuir la veille , lorfqu'il
apperçut 8 à 9 gros vaiffeaux. Mais la route
qu'il a tenue eft celle de Madere , où il avoit
ordre d'aborder ; & s'il n'a pas fui lorfqu'il
a reconnu de groffes voiles , c'eft que les
Anglois s'imaginent qu'ils font toujours les
maîtres de la mer c'eft qu'il naviguent
avec une fécurité que l'on n'a pas cherché
à troubler ; cet évènement pourra rabattre
un peu leur orgueil & les rendre plus circonfpects.
و
Quelques lettres de Bayonne portent que
D. Bonnet , commandant l'efcadre de la
Havanne , s'eft emparé de 30 bâtimens allant
à la Jamaïque.
Les Officiers & les équipages de navires
du convoi du Fier , dont l'efcadre de l'Amiral
Geary s'empara , font de retour ; ils ont
été pendant 40 jours à bord des vaiffeaux
Anglois ; ils nous ont confirmé ce que nous
favions déja de la prodigieufe quantité de
malades que cette flotte a débarqués à Portsmouth.
Les hopitaux n'ont pu les contenir
tous ; il a fallu les répartir à Plimouth
& dans d'autres endroits. Cette épidémie
eft encore plus cruelle que celle qui l'année
dernière affligea l'armée de M. d'Orvillers.
f6
( 132 )
Il ne faudra pas moins de 6000 nouveaux
matelots à l'Amiral Geary s'il veut remettre
en mer avec toutes les forces : 12 vaiffeaux
étoient fortis de Portsmouth le 23
pour protéger la rentrée des flottes qu'on
attendoit & qui font arrivées heureufement
en Angleterre ; ils avoient été apperçus
par le petit corfaire le Ouiftiti qui eft venu
à Boulogne en donner avis . Comme D.
Louis de Cordova croife toujours par les
15 degrés , on eſpère qu'il pourra rencon
trer encore la flotte fortie de Cork le 12
Août pour New-Yorck.
» On a jugé le 7 de ce mois à l'Audience de
la Grand Chambre une affaire très- importante entre
M. Laval , Confeiller au Préfidial d'Aurillac ,
l'Hôtel-Dieu de la même Ville & les Héritiers de
Dlle. Thérèſe Delfieux : celle - ci avoit donné entre
vif & par teftament tous fes biens à M. Laval
: fes héritiers attaquoient ces difpofitions con.me
ayant été fuggérées par un Religieux Came
oncle de M. Laval , & ils articuloient un grand
nombre de faits tendans à établir la fuggeftion :
d'un autre côté l'Hopital d'Aurillac attaquoit ces
mêmes difpofitions fous prétexte que Charles Delfieux
, père de Thérèſe Delfieux , l'avoit chargée
par fon teftament d'employer tout ce qui lui refteroit
à fon décès en fondations , oeuvres pies ,
ou pour les pauvres ; c'étoit - là , difoit-on , un
fidéicommis au préjudice duquel Thérèfe Delfieux
n'avoit pas pu difpofer. Cette caufe a été plaidée
pendant plufieurs Audiences par M. Treilhard pour
M. Laval. M. Blondel , pour l'Hopital d'Aurillac ,
& M. Martineau , pour les Héritiers de Thérèſe
Delfieux . L'Arrêt a ordonné l'exécution des do(
133 )
nations & du teftament de Thérèſe Delfieux au
profit de M. Laval «.
» Un Citoyen de la Rochelle , ayant remis à
l'Académie de la même Ville la fomme de 600
liv. deftinée à un prix dont il a laiffé le fujet au
choix de l'Académie ; cette Compagnie propofe
l'éloge D'ANNE DE MONTMORENCY , Connétable &
premier Miniftrefous François premier & Henri II.
Les Académiciens titulaires font feuls exceptés du
concours les difcours , écrits en françois , feront
d'une demi- heure de lecture au moins . Le prix
fera diftribué le 26 Juillet 1781 , jour de la
Ste-Aane. Les paquets doivent être adreffés , francs
de port , avant le premier Jain , à M. SEIGNETTE ,
Affeffeur au Préfidial , Sécrétaire perpétuel de
Académie ; les Auteurs fuivront les règles prefcrites
pour les concours dans toutes les Acadé
démies «.
Le 25 du mois dernier , fête de Saint- Louis ;
l'Ecole nationale a offert le pain -béni à la paroiffe
de Saint- Lambert de Vaugirard , où elle eft actuel.
lement campée. Les Elèves ont affifté à la Grand'
Meffe avec leurs armes. Ils étoient rangés dans le
choeur fur deux files , & les deux Gentilshommes
qui font déjà admis dans cette Ecole , étoient placés
au bas du Maître Autel. Le pain- béni étoit porté
par deux Elèves & accompagné d'un petit détachement
de la troupe ; cette cérémonie a intéreffé tous
ceux qui en ont été témoins. On admiroit également
la noble fierté & le recueillement profond de
ces jeunes militaires dans le temple du Seigneur , où
ils font revenus l'après- dîner pour entendre les Vêpres
, comme ils ont coutume de faire tous les Di.
manches & Fêtes . Des Muficiens de Paris qui ont
vonlu contribuer à la célébration de celle - ci , témoignent
leur zèle patriotique , en allant tous les Mer .
credis égayer gratuitement le camp de l'Ecole natio
( 134 )
--
nale. D'après plusieurs repréſentations qui ont été
faites , on fe borne aujourd'hui à une contribution
volontaire pour chaque année , fans engagement
pour l'année fuivante , au lieu de la foufcription
qui avoit d'abord été propofée. En conféquence
M. le Comte de Thélis qui s'eft chargé de payer
la fin de chaque mois l'intérêt de l'argent qui lui
fera confié , en augmentation de recette pour l'Ecole ,
recevra chez lui , rue du Cherche-midi , toutes les
fommes qui feront offertes , même la mo lique fomme
de 12 liv. Les noms des perfonnes qui voudront
bien donner , feront déformais imprimés , non plus
à titre de Soufcripteurs , mais à titre de Bienfaiteurs
. On publie chaque mɔis le détail des travaux
& de la dépenfe de l'Ecole nationale , dans la
paroille où elle travaille. L'ordre qui règne dans cet
établiffement , donne lien d'efpérer que ces jeunes
Elèves , dont quatre le font déjà engagés fans quitter
le camp , feront un jour d'excellens foldats. Comment
, en effet , ne compteroit-on pas fur de tels
militaires , que les travaux pénibles auxquels ils font
exercés , n'empêchent pas de s'enrôler , par le feul
motif de l'honneur ? O François , que ne fera-t-on
pas avec vous , lorsqu'on faura vous conduire par
ce motif«.
Edit du Roi , portant fuppreffion de quatre cens
fix Charges de Bouche & Communs dans la Maiſon
de Sa Majesté. Donné à Versailles au mois d'Août ,
& Regiftré en la Chambre des Comptes le 26 du
même mois. » Après avoir examiné avec attention
le rapport qui nous a été fait des premiers travaux
du Bureau général établi par notre Edit du mois de
Janvier dernier , Nous nous fommes déterminés à
faire une très-grande réforme dans la parcie la plus
effentielle des dépenfes de notre Maiſon . - Nous
avons vu qu'en prefcrivant des réunions , en réglant
des parties principales par des abonnemens , en
fupprimant diverfes tables , & en établiſfant un nou(
135 )
30
vel ordre , nous pourrions procurer à nos finances
une épargne confidérable . Qu'à la vérité cette réfor
me , & tout le plan que nous avions adopté , ten “
doient indifpenfable la fuppreffion d'un très-grand
nombre d'Offices ; mais que nous ne dévions pas
être arrêtés par cette confidération , dès que nous
prenions foin de rendre une parfaite juftice à tous
les titulaires ; qu'en même tems fi nous fixions notre
attention fur les différens priviléges attachés à ces
Charges , nous ne pouvions nous difpenfer d'envifager
comme une difpofition d'ordre public , celle
qui tendroit à diminuer fucceffivement des prérogatives
onéreuſes à nos autres fujets , & fi préjudiciables
aux intérêts des habitans des campagnes; qu'enfin
c'étoit encore un objet bien important à nos yeux , que de faire ceffer entièrement dans notre Maiſon ,
les abus inféparables de cette multitude de charges
& d'occupations inutiles , & d'y fubfiituer un ordre
clair , fimple , tel que nous l'aimons en toutes chofes
, & qui nous paroît plus grand & plus digne de
nous , que ce fate obfcur & difpendieux dont nous
étions environnés . En conféquence , nous avons
jugé à propos de fupprimer quatre cens fix Charges
, créées fous différentes dénominations , pour
le ſervice de nos tables , & dont le détail eft com.
Nous avons
pris dans l'article ler. de cer Edit.
enfuire examiné avec attention quelles étoient nos
obligations envers les propriétaires , & nous
pouvons diffimuler que cet examen nous a préſenté
des difficultés & des incertitudes. Nous avons reconnu
qu'il n'exiſtoit aucune trace de la finance
primitive de ces Charges , dont le plus grand nombre
provient originairement d'anciens dons faits par
les Rois nos prédéceffeurs ; mais confidérant que
vente en a été autorilée pendant une longue fuite
d'années , foit au profit des titulaires , foit en faveur
des Parties cafuelles du Grand - Maître de notre
Maiſon, nous croyons de notre équité d'y recon-
-
-
ne
la
( 136 )
hoître une finance , lors même qu'aucun brevet
d'alfurance ou de retenue n'y auroit été attaché ; &
nous avons bien voulu prendre pour baſe les tarifs
approuvés par nous , ou fuivis par le Grand-Maître
de notre Maifon. En même-tems cependant nous
avons vu que les Charges dont nous venons d'or.
donner la fuppreffion , n'étoient qu'une poffeffion
viagère ; qu'ainfi , en nous occupant du rembourfe
ment des titulaires , nous aurions pu , fans injuftice,
prendre en confidération la durée plus ou moins
longue de leur jouiffance , de la même manière qu'on
chercheroit à évaluer le capital d'une rente à vie ,'
flon vouloit l'éteindre au milieu de fon cours ;
mais ces diverses combinaiſons ne pouvant jamais
avoir un caractère évident de juftice , & voulant
d'ailleurs traiter favorablement des perfonnes dont
un grand nombre font attachées depurs long-tems
à notre fervice , fur tout à l'époque d'une réforme
avantageule à nos finances , nous nous fommes déterminés
à rembourser en plein ces Officiers dans
Fespace de cinq années , en payant en attendant ,
cinq pour cent d'intérêt , fans retenue , fi mieux
n'aiment les titulaires accepter une rente fur leur
tête de dix pour cent , ou de neuf pour cent fur
leur tête & celle de leurs femmes , l'une & l'autre
rentes fujettes au dixième; enfin fi pour l'arrangement
de leurs affaires ou de leurs familles , ils préféroient
de ne convertir qu'une partie de leur capital de cette
dernière manière , & de le faire rembourfer l'autre ,
nous avons jugé à propos de leur en accorder la
liberté. Nous voulons bien auffi maintenir dans
la jouiffance des priviléges , pendant leur vie , ceux
des titulaires qui feroient à notre ſervice depuis vinge
ans , ou ceux dont les peres auroient poflédé des '
Offices dans notre Maiſon. Enfin nous déterminerons
auffi la retraite qui fera due à tous ceux qui font
fous les ordres des différens Officiers que nous fupprimons.
Et comme nous fommes inftruits que
-
( 137 )
depuis l'époque où nous avons annoncé pofitivement
les vues de réforme dont nous étions occupés , il ne
s'eft préfenté aucun acquéreur pour les Officesbouche
& Communs de notre Maifon , ce qui a`
empêché pluſieurs titulaires de confommer des arrangemens
qui convenoient effentiellement à leur fituation
. Nous voulons que la famille de ceux qui'
feroient décédés depuis le premier Janvier , participe
an bénéfice des rembourfemens que nous indiquons ,
renonçant à profiter , dans cette circonstance , de
l'extinction de ces Charges quoiqu'elles foient tom.
bées de droit dans nos revenus cafuels . C'eſt ainfi
que nous avons pris foin de la juftice qui pouvoit
être dûe à nos différens ferviteurs , nous réſervant
même de fuppléer particulièrement à ce qui
pourroit avoir échappé à notre attention .
Au moyen de ces divers arrangemens , de la réforme
des tables qui les accompagnent , & de toutes
les autres difpofitions qui font prefcrites dans un
Règlement que nous rendons à ce fujet , nous remarquons
avec fatisfaction que cette partie de nos
dépenfes fera confidérablement réduite , fans nuire
au véritable éclat de notre Maiſon , & fans aucune
injuftice envers perfonne. Nous encourageons
d'ailleurs le Bureau général à fuivre fon travail ,
nous propofant de donner la même attention aux
autres rapports qui nous feront faits , afin de pouvoit
ordonner fucceffivement tous les plans d'ordre
& d'économie qui nous auront paru raifonnables . Le
premier des onze articles , dont cet Edit eft conpofé
, contient le nombre & les noms des charges
fupprimées «.
De BRUXELLES , le 12 Septembre.
QUOIQUE les régimens Impériaux qui ſe
trouvent dans ces Provinces , foient complets
, on ne laiffe pas de continuer de lever
( 138 )
des recrues , dont un tranfport de 75 hommes
s'eft mis dernièrement en route pour
l'Allemagne , par Ruremonde & Cologne .
» On apprend , écrit-on d'Amfterdam , que
l'efcadre Ruffe qui a été à l'ancre devant le port
du Texel , n'a fous fon convoi aucun navire
chargé de munitions navales , ce qui paroît
affez difficile à croire , puifque les principales
denrées du Nord confiftent en bois de conftruction
, chanvre , fer , goudron , &c . dont la raifon
& l'équité prefcrivent à ces contrées de chercher
à fe défaire au - dehors. Il y a bien des perfonnes
qui croient au contraire que la neutralité armée
n'auroit pas eu lieu fi elle n'avoit eu pour but
de protéger les vaiffeaux chargés de marchandifes
de ce genre , & de tous les articles qui ne font
pas defignés fous le nom de contrebande ; les feuls
qui portent cette dénomination , felon les traités
rappellés par l'Ordonnance de l'Impératrice de
Ruffie , font les canons , mortiers , fufils , piftolets
, bombes , grenades , boulets de toute efpèce ,
pierres à fufil , moufquets , mèches , poudre , falpêtre
foufre , cuiraffes , piques , épées , porteépées
, gibernes , felles & brides. On remarque
ici , ajoutent les mêmes lettres , que les prix des
articles des Fabriques d'Angleterre diminuent confidérablement
dans ces Provinces. On l'attribue à
la ceſſation des envois que la Grande - Bretagne faifoit
autrefois de ces objets tant en Amérique qu'en
Espagne , &c. ce qui force les Négocians Anglois
de les faire paffer ici , où le befoin d'argent qui
commence à fe faire fentir dans ce Royaume ,
les oblige , pour le procurer du comptant , de les
livrer à meilleur marché que ci - devant «.
-
On avoit lieu d'être furpris d'une circonftance
du combat entre le Bienfaifant
& le Comte d'Artois , dans la lettre du
( 139 )
Capitaine Macbride à l'Amirauté ( Journal)
précédent , page 60 ) ; mais il fe vérifie
que ce Capitaine a voulu dire que le Chevalier
de Clonard , en mettant le pavillon
Anglois , avoit gardé fon feu , & non qu'il
l'avoit maintenu ou continué , comme le
fil de fon récit portoit à l'entendre.
Les détails qu'on nous avoit adreffés , & que'
nous avons inférés dans le Journal du 26 Août
dernier , fur l'affaire des Avocats du Parlement de
Grenoble , n'étoient point exacts . La délibération
de l'Ordie , fur l'évènement du 27 Juin , eft du
2 Juillet ; la démarche des Syndics du lendemain ,
ou du furlendemain ; ils furent inandés le 10 , &
l'Arrêt fortit le même jour , vers 6 à 7 heures
du foir. Les Juges étoient au nombre de 26 au
lieu de 14 ; ce qui eft confirmé par l'obfervation ,
qu'on nous affure , d'ailleurs , être fauffe , que 6
n'étoient pas de l'avis de l'Arrêt, & 8 , au contraire,
étoient d'avis d'interdire à perpétuité les Syndics.
S'il n'y avoit eu , en effet , que 14 Juges , ce
dernier avis auroit paffé à la pluralité de 8 contre
6. Nous pouvons , malgré toute notre attention
être quelquefois trompés ; mais on ne peut jamais
nous fuppofer l'intention d'abufer , de fächer , ni
de nuire. C'eft avec reconnoiffance que nous
recevrons toujours les avis qui nous ramèneront à
la vérité , & que nous nous emprefferons d'en faire
ufage. Comme cette affaire a fait beaucoup de
bruit , qu'elle a été très - mal expofée dans plufieurs
papiers publics , nous mettrons ici le Procès-
verbal de ce qui s'eſt paſſé à cette occafion . Nous
préviendrons par -là les plaintes que des Magiftrats
pourroient avoir occafion de faire , & celles de
quelques Avocats qui nous ont reproché d'avoir
donné à entendre , en morcelant le Procès- verbal
que la délibération de l'Ordre de ne pouvoir con
( 140 )
tinuer les fonctions , étoit une démiſſion combinée ;
tandis qu'elle n'étoit qu'une difcontinuation occafionnée
par l'Arrêt du fo Juillet , au foir , & les
3 Arrêts du 11 au matin , après lefquels elle fur
arrêtée. Nous tranſcrivons fidèlement , & nous ne
nous permettons aucune réflexion. Nous ne sommes
ici que rapporteurs au Tribunal fuprême de l'opi
nion publique. Dans d'autres papiers , on a effayé
de la prévenir & de la diriger. Nous devons refter
notre place , & ne lui préfenter que les faits.
» Du lundi matin 10 Juillet 1780 , les Chambres
Aflemblées , préfens MM. d'Ornacieux , de Barral ,
de Vaulx , de Barral -Montferrat , de la Cofte , Préfidens
, de Barral - Rochechinard , de Sauzin , de
Syées , d'Agoult , de Charconne , de Chalcon , de
Longpra , de Bloffet , de Montal , de Garcin , de
Loulle , Dupuy , de Ravel , de Trivio , de Sinard , de
Berulle , le Clet , de Bourcet , de Vignon , Anglés ,
de Rocheblave , Confeillers .
» La Cour a mandé Chanel & le Maître , Syndics
des Avocats , & étant à la Barre , M. le Préſident
d'Ornacieux leur a dit :
» 1º. Dans les démarches que vous avez faites chez
moi , il y a quelques jours , avez - vous été autorifés
par quelque délibération de votre Ordre, ou les
avez-vous faites de votre propre mouvement ? -
Les Syndics des Avocats ont répondu par le moyen
de Chanel l'un d'eux , »> notre ufage eft , lorsqu'il
» arrive des affaires qui concernent l'Ordre , quon
les défère aux Syndics ; ils délibèrent entr'eux fi
elles doivent être portées dans l'Affemblée Générale
; c'eſt ce qui a été fait dans l'affaire préfente ,
» & il a été délibéré prefque unanimement que
Me le Maître & moi ferions de très - humbles fupplications
à M. le Préfident , tendantes à préve-
>> nir des évènemens qui ne pourroient qu'avoir de
» grands inconvéniens ; nous avons rempli notre
» commiffion fuivant le vou de l'Ordre ".
→ 2 ° . M. le Préſident a demandé auxdits Syndics fi
( 141 )
cette délibération eft écrite fur le Regiftre de l'Ordre
; répondu qu'elle n'a pas été écrite , parce que
l'Ordre n'a entendu que faire une fimple fupplication
, il n'a pas prévu qu'elle pût avoir des fuites .
3. M. le Préfident a obſervé aux Syndics qu'au
lieu des termes de fupplication , ils avoient parlé de
fenfibilité douloureufe & pénible de la part de l'Or.
dre , & de prendre des mefures pour éviter que de
pareils évènemens n'arrivent plus . Ont répondu
que l'Ordre Affemblé témoigna qu'il avoit vu ou
été inftruit avec douleur , avec peine , & qu'il avoit
été très-fenfible à l'évènement dont il s'agit ; qu'il
chargea les Syndics de témoigner fes fentimens à M.
le Préfidenr ; ce qu'ils ont fait , & de fuite la fupplication
tendante à prévenir les évènemens de cette
espèce.
» 4° . M. le Préfident a demandé auxdits Syndics ,
comment & fur les plaintes de qui les délibérations
ont été provoquées , & quels en ont été les objets
principaux. Ont répondu qu'ils ont eu l'honneur de
repréfenter à la Cour que , lorfqu'il y avoit des af
faires concernant l'Ordre , on les déféroit aux
Syndics qui délibéroient entr'eux ; c'eft ce qui s'eft
paffé dans l'affaire préfente ; les répondans ne peutvent
point nommer ceux qui les premiers fe font
adreffés à eux , c'eft un dépôt qu'ils ne doivent pas
violer. L'objet précis qui leur fut porté , fut l'évè
nement dont il s'agit , avec priere de délibérer fur
le parti le plus fage qu'on croiroit devoir prendre,
Nous avons eu l'honneur de faire part à M. le Préfident
dans fon temas , & à préfent à la Cour , de la
délibération qui a été prife , & de la manière dont
nous l'avons exécutée,
---
5 ° . M. le Préfident a demandé auxdits Syndics ce
qu'ils entendent par le mot d'évènement, Répon
dent qu'ils entendent ce qui s'eft paffé à une Audience
de relevée , & que Revol plaidant & étant dans le
fein de fa Caufe , il fut interrompu par un Magif
trat & fuccellivement par deux autres ; c'eft fur
( 142 )
quoi ils ont porté les délibérations & fupplications
dont ils viennent de rendre compte à la Cour.
» 6º. La Cour ordonne auxdits Syndics de nommerceux
qui ont provoqué la délibération . - Répondent
qu'ils fupplient très-humblement la Cour de
vouloir les en difpenfer. L'honneur , la probité la
délicateffe , ne permettent jamais de trahir un fecret
confié , fur- tout en matière gracieuſe , & telle que
celle dont il s'agit ; la violation du fecret feroit
que les Syndics ne feroient jamais inftruits , & parlà
feroient hors d'état de veiller à la difcipline de
l'Ordre.
-
» 7º. Vous devez favoir qu'en refuſant de nommer
ceux qui vous ont fait des dénonciations , vous
vous en rendez, refponfables . Répondent que la
nomination des dénonciateurs eft exigée par les Ordonnances
vis - à- vis MM . les Gens du Roi qui tiennent
des livres à ce fujet ; mais qu'il y a de la différence
de ce cas à celui dont il s'agit ; que d'un côté
il n'y a point de fecret confié , & qu'il y en a de
l'autre.
tort. -
»8°. Interrogés lefdits Syndics qu'en refufant de
nommer les dénonciateurs , c'eft convenir qu'ils ont
Répondent qu'ils n'entendent point convenir
ni difconvenir , mais feulement garder le fecret confié
, que mille motifs preffans ne permettent pas de
violer.
-
» Après cela , la Cour a ordonné auxdits Chanel &
le Maître de fe retirer dans la falle à côté , &
qu'elle alloit délibérer . — Lefdits Chanel & le Maître
s'étant retirés & enfuite rentrés ; — M. le Préfident
d'Ornacieux leur a dit : -La Cour vous ordonne
d'être à ſa ſuite à cinq heures de relevée de
ce jour.
» Du Lundi de relevée 10 Juillet 1780 , les Cham,
bres Affemblées . Les Gens du Roi mandés , ouïs,
& eux retirés , la matière miſe en délibération.
Lefdits Chanel & le Maître , Syndics des Avocats
de nouveau mandés à la Barre. — M. le Préfident
( 143 )
d'Ornacieux a prononcé. La Cour , les Chambres
Affemblées a déclaré la délibération dont il
s'agit , mal fondée & téméraire , contraire au ref.
fect dû à la Cour & aux droits de fes Officiers ;
fait très-expreffes inhibitions & défenfes à l'Ordre
des Avocats d'en prendre de pareilles à l'avenir
ni aucune autre délibération autrement que par écrit ,
fous telle peine qu'il appartiendra. Ordonne que le
préfent Arrêt fera tranfcrit dans le Regiftre des délibérations
dudit Ordre , à la diligence du Procureur-
Général du Roi , qui en certifiera la Cour dans
trois jours.
» Du Mardi matin 11 Juillet 1780 , à l'Audience ,
après une étiquette récitée.
» La Cour , attendu l'abſence des Avocats , a au .
torifé les Procureurs à conclure & plaider les Caufes
de leurs Parties .
»Dudit jour le matin. Les Chambres Affemblées.
» La Cour a mandé Maîtres Chanel , le Maître
& Chenevas , Syndics de l'Ordre des Avocats , &
érant à la Barre , M. le Préfident leur a dit : pourquoi
les Avocats ont- ils manqué à l'Audience ? Ledit
Chanel , l'un d'eux , a répondu que les Avocats
étoient affemblés depuis fix heures du matin , &
qu'ils n'étoient pas encore léparés .
Les Gens du Roi mandés , ouïs & eux retirés ,
la matière mise en délibération , M. le Préfident
prononcé.
» La Cour défapprouve fort cette conduite , & vous
defend expreflément de vous affembler aux heures
des Audiences ; ordonne que le préfent Arrêt fera
tranfcrit fur le Registre des délibérations de l'Ordre
des Avocats , à la diligence du Procureur- Général .
» Dudit jour Mardi matin .
» La Cour ayant fait rentrer à l'Audience , M. le
Préfident a prononcé .
» La Cour , de l'avis des Chambres , vu les circonftances
, déclare que l'Arrêt qu'elle a rendu
pour
autorifer les Procureurs à conclure & plaider , fera
exécuté dans toutes les Chambres , fauf à pourvoir
( 144 )
à l'Audience de relevée de ce jour , à l'égard des affaires
où les Avocats ont donné parole . » Du 12 , Les Chambres Aflemblées, Me. J. Antoine
Boiffet , Greffier en la Cour , étant entré à la Grand'-
Chambre , a mis fur le Bureau le Registre des délibérations
de l'ordre des Avocats , qui fut remis le jour d'hier , à deux heures de relevée , au Greffe
Civil de ladite Cour , par Me. Froment , Secrétaire
dudit Ordre , qui en le remettant dit , qu'il faifoit ladite rémitlion & par ordre dudit Ordre . Lecture
l'Orfaite
par un de MM. de la délibération priſe par dre des Avocats le jour d'hier , conçue comme il fuit : » Du 11 Juillet 1780 , à l'heure de midi , dans
la falle de la Bibliothèque , vue copie de l'Arrêt du
jour d'hier ; oui le rapport de MM . les Syndics , de tout ce qui s'eft patlé au Parlement concernant
l'Ordre des Avocats : Nous fouflignés , déclarons
que nous ne pouvons plus continuer les fonctions
» La matière mise en dé- d'Avocats , & avons figné . libération , les Gens du Roi préfens , Me. Colaud
de la Salfette , Avocat -Général , portant la parole ,
ont dit :
» Nous requérons acte de la déclaration faite par le Secrétaire de la Cour , de la rémiffion à lui faire
par Me. Froment , Secrétaire de l'Ordre des Avocars
du Regiftre , contenant la déclaration des Avocats , dont lecture vient d'être faite ; qu'il foit inhibé au
Secrétaire de la Cour de s'en deflatir , juſqu'a ce
que par la Cour foit ordonné au furplus . Nous requérons
que les Arrêts de la Cour des 10 & 11 de ce mois foient tranfcrits dans le Registre des dé
libérations des Avocats , par un des Secrétaires ,
en, exécution defdits Arrêts.
» La Cour a donné acte de la rémiffion faite au
Greffe dudit Registre , enſemble du contenu en la
déclaration du 11 de ce mois , par les fignataires
de la délibération dudit jour , contenu andit Regif
tre. Ordonne que ledit Registre reitera dépoté riere
le Greffe de la Cour , julqu'à ce qu'autrement
par
la Cour foit ordonné : ordonne au furphys que les Arrêts des 10 & 11 de ce mois feront tranferits dans le-
Regiſtre par
l'un defdits Secrétaires en la Cour «
K
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TUR QUI E.
De CONTANTINOPLE , le 2 Août. "W
M. DE STACHIEFF , Envoyé de Ruffie ,
conformément aux ordres de fa Cour ,
vient d'inftruire la Porte que fa Souveraine
a armé à Cronstadt pour la protection du
commerce & de la navigation des neutres ;
que s vaiffeaux de ligne croiferoient pour
cet effet dans la Méditerranée ; & que comme
S. H. a déja fait voir clairement qu'elle
vouloit que la navigation fût libre fur les
mers Ottomanes ; qu'elle a même fait reftituer
le vaiffeau Ruffe le Prince Conftantin
, enlevé par un Armateur François ;
que fon deffein eft de maintenir elle - même
cette liberté , l'Impératrice de Ruffie a défendu
aux Commandans de fes vaiffeaux
de venir dans les mers Ottomanes.
La maladie du Grand -Vifir donne toujours
des inquiétudes . Ses Médecins n'en
augurent pas bien. Cela ne l'empêche pas
de fe livrer tout entier aux foins de fa
place ; on ne remarque aucun relâchement
dans fon adminiftration : il continue de
23 Septembre 1780. g
( 146 )
punir les moindres fautes avec la dernière
rigueur. Ayant découvert il y a quelques jours
que contre les Règlemens de cette capitale
on avoit embarqué une certaine quantité
d'huile & de favon pour la mer Noire , &
cette contrebande ayant été commiſe pour
la plus grande partie par des perſonnes
puiffantes qu'on ne pouvoit ou qu'on n'ofoit
attaquer , il a fait tomber la colère
fur trois Marchands Grecs qui peut -être
n'étoient pas les plus coupables , & qu'il
a fait décapiter fur le champ.
RUSSIE.
De PETERSBOURG , le Is Août.
ON attend le ' Prince de Pruffe au commencement
du mois prochain . On travaille
aux préparatifs des fêtes qu'on doit lui
donner pendant fon féjour dans cette capitale.
Ce Prince aura fon quartier dans
le Palais de Voronzow, où le Prince Henri a
logé. Le Lieutenant-Général Potemk in a eu
ordre d'aller le recevoir fur les frontières ,
& de le complimenter de la part de l'Impératrice,
Le Chevalier Harris, Miniftre de S. M. B.
auprès de cette Cour , a reçu dernièrement
un courier de Londres ; il a eu depuis une
conférence avec notre Miniftère ; & rien
ne tranſpire encore des affaires qui en font
Pobjet. On ne doute pas qu'elles ne foient
relatives à la neutralité armée,
( 147 )
S. M. I. a daigné renouveller l'amniftie
qu'elle avoit fait publier le 5 Mai de l'année
dernière , en faveur des foldats , payfans
& habitans des villes qui ont quitté
cet Empire , pourvu qu'ils y rentrent dans
l'efpace d'une année , & pour ceux qui fe
trouvent le plus éloignés de fes Etats ,
pourvu qu'ils retournent à leurs travaux
dans le terme de deux ans.
POLOGNE.
De VARSOVIE , le 24 Août.
LA Diétine pour le Diſtrict de cette
capitale s'eft tenue le 21 de ce mois dans
le Couvent des Auguſtins , & tout s'y eft
paffé dans le meilleur ordre poffible. Les
fuffrages pour le choix des deux Nonces
de ce District , fe font réunis fans la moindre
oppofition , en faveur du Prince Staniflas
Poniatowski , & du Chambellan
Szydlowski , fils du Waiwode de Plock.
On a appris avec fatisfaction de plufieurs
Diſtricts des environs , que les Diétines
ont été auffi paifibles.
On affure que la prochaine Diète ne
s'occupera que des affaires publiques relatives
au bien général de l'Etat , & que pour
ne pas paffer le tems en délibérations &
en difcuffions inutiles , tous les différends
particuliers feront renvoyés aux Tribunaux
dont ils reffortent pour y être terminés définitivement.
g 2
( 148 )
On apprend que le Prince Waiwode de
Ruffie a trouvé dans les terres qu'il pofsède
dans la Waiwodie de Cracovie , plufieurs
mines affez riches , & des eaux minérales
que l'on a éprouvées être falutaires
dans différentes maladies.
Le Comte de Rzewuski eft enfin parti
d'ici le 15 de ce mois avec une nombreuſe
fuite pour Grodno , où il doit faire les
recherches néceffaires fur les économies
royales dont M. de Tyfzenhaufen avoit l'ad
miniftration. On eft fort curieux d'appren→
dre comment cette affaire défagréable fera
arrangée. On mande de la Lithuanie que
le Tribunal de ce grand Duché eft fort
divifé , parce que le Tréforier en a voulu
corrompre quelques Membres. On raconte
qu'un d'entr'eux ayant voulu fe purger par
ferment , fon collègue lui a arraché le crus
cifix de la main en lui difant : ne jure point,
monfrère , je fais que tu as reçu de l'argent.
On prévoit que ce nouvel accident ne fera
qu'embrouiller l'affaire de plus en plus.
M. de Tyfzenhaufen a , dit-on , envoyé
quelques uns de fes amis à Pétersbourg ,
dans l'efpérance d'intéreffer cette Cour en
la faveur.
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 28 Août.
LE 24 de ce mois , le Nonce du S. Siége
près LL. MM. II. , fe rendit à la Cour
( 149 )
avec trois voitures de gala ; & au pied d'un
autel dreffé à cet effet , il y reçut de S. A. R.
P'Archiduc Maximilien , Coadjuteur de l'Archevêché
& Evêché de Munfter , la confeffion
de foi que les nouveaux Evêques font
dans l'ufage de faire après leur nomination .
Le lendemain les Ambaffadeurs & Miniftres
étrangers fe rendirent à Schombrun pour
complimenter cé Prince , Grand - Maître de
Ordre Teutonique , & Coadjuteur de l'Archevêché
de Cologne , fur fon élection à la
Coadjutorerie de l'Evêché de Munſter. Le
Baron de Belderbufch qui étoit venu de
Bonn pour apporter cette nouvelle de la
part de l'Electeur de Cologne , a reçu de
l'Impératrice Reine uné tabatière garnie de
brillans.
Le Baron de Schroder vient d'être nommé
Colonel Propriétaire du Régiment Deutschmeifter
, attaché à l'Ordre Teutonique.
Le Général Comie de Hollenzollern , à ob
ténu le Régiment de l'Archiduc Maximilien ,
Cuiraffiers , & le Régiment vacant par la
mort du Prince Charles de Lorraine , a été
donné au Prince Charles de Tofcane.
2
L'Impératrice Reine a daigné remettre
elle- même à M. l'Abbé Metaftafe , les trois
premiers volumes in- 4° . de la belle édition
de ce Poëte célèbre que l'on imprime actuellement
à Paris. Ces trois volumes magnifiquement
reliés font partie de l'exemplaire
que la Reine de France , à qui l'édi
tion eft dédiée , deftine à M. l'Abbé Me-
E
8 3
( iso )
taftafe. Les expreffions flatteufes qui ont
accompagné ce beau préfent de la part de
ces auguftes Princelles , font une preuve authentique
des bontés dont elles daignent
honorer l'Auteur , & de la protection marquée
qu'elles accordent aux lettres & aux
arts.
De FRANCFORT , le 28 Août.
ON mande de Hambourg que la femaine
dernière on y a vu paffer un Courier Ruffe
qui fe rendoit à Copenhague avec la ratification
de la convention , conclue entre les
deux Cours , touchant la protection du commerce
neutre.
Suivant plufieurs lettres de l'Empire , il
a été enjoint aux fujets du Palatinat & de
la Bavière , dont les enfans étudient à Ratisbonne
fous les ex-Jéfuites , de les faire
revenir fur- le-champ pour qu'ils achèvent
curs etudes dans les Univerfités de leur
patrie ; il leur a été défendu en même- tems
de les envoyer ailleurs. On fait monter à
quelques centaines le nombre des étudians
Palatins & Bavarois qui étoient à Ratisbonne.
ESPAGNE.
De CADIX , le 25 Août.
ON s'occupe à décharger les vailleaux du
convoi Anglois , dont l'Armée combinée
s'eft emparée. Ceux de l'Inde & ceux deſti(
151 )
nés pour la Jamaïque , font chargés plus
richement qu'on ne l'auroit cru. On porte
à vue d'oeil cette prife à 36 à 40 millions ;
& cette eſtimation ne s'éloigne pas trop
de celle qu'on en a faite en Angleterre , où
on la porte à 35 millions. Il y a toute apparence
que les marchandiſes fe vendront
bien ici. Il y a beaucoup d'argent dans cette
place depuis l'arrivée du tréfor de Fayal.
Nous fommes perfuadés que les Anglois
eux-mêmes tâcheront d'établir la concurrence
, pour r'avoir quelques uns de leurs
bâtimens dont ils ont grand befoin ; mais on
les veillera de près , & il leur fera difficile
d'en diftraire un grand nombre.
On ne compte plus fur la capture du
Ramillies , depuis que l'on fait que M. de
Beauffet , commandant l'efcadre légère , qui
le chaffoit , s'appercevant qu'il gaguoit fur
lui , & qu'une grande partie des vaiffeaux
du convoi tentoit de s'échapper , quitta la
chaffe pour ramaffer tous ces bâtimens
dont la prife vaut mieux que celle de fix
vaiffeaux de guerre. Le Ramillies fe fera
réfugié fans doute à Madere. Nous fommes
curieux de favoir comment le Capitaine.
fera reçu en Angleterre : quoique les vents
aient fait dériver fon conv juſqu'au 15e
degré , on craint que les Commiffaires de
l'Amirauté ne reçoivent pas cette excufe.
Un traîneur d'une flotte Angloiſe des
Iles du Vent , vient d'être conduit à la
Corogne . Cette prife , faite par un de nos
& 4
( 152 )
corfaires le 19 de ce mois , deux jours après
fa fortie , a une très-riche cargaison , qu'on
eftime à 120,000 piaftres.
Sous un petit pont , qu'on conftruit près du
Couvent des Trinitaires de cette ville , on a trouvé
des fragmens d'un édifice Romain , dont le pavé
paroît incrufté d'émeraudes , de rubis & de topafes ,
d'une grandeur paffable. Mais en les examinant
bien , on reconnoît que ce ne font pas des pierres
fines , mais une fimple pâte. Près de- là , on a découvert
de très - groffes colonnes de marbre , dont
l'une eft dédiée à Conftantin le Grand , & une ſtatue
du même Empereur , de grandeur extraordinaire .
Les follés que l'on creufe pour les fondemens de
quelques ouvrages , commandés par le Comte de
Hordachuelos , ont auffi ouvert un champ vaſte
à la curiofité des Antiquaires . On y a trouvé une
multitude de colonnes , de bafes , de chapiteaux
d'albâtre , & d'autres marbres très - fins & trèsbeaux
, d'une architecture excellente , & qu'on croit
être les débris de quelque temple ou de quelque
palais . Les colonnes d'albâtre font cannelées , &
les chapiteaux fupérieurement fculptés . Cette décane
verte , comparée avec les paffages de Sénèque
d'Hircius , & des autres Ecrivains qui ont fait
mention du Prétoire , font préfumer que ces morceaux
en font les ruines. Dans une autre fouille
que le même Seigneur fait faire , on a découvert
l'escalier qui defcendoit à l'amphithéâtre , qui étoit
à l'endroit où eft actuellement l'Eglife de S. Paul .
Le Temple des Romains eft contigu à cette maiſon ,
& eft confacré à préfent au St- Elprit . Le couvercle
du puits fert actuellement de mardelle au puits
d'une maifon particulière. On y lit ces paroles :
Puteal Tadai , & il eft endommagé en plufieurs
'endroits par le frottement de la chaîne qui fervoit
à defcendre les criminels dans cette espèce de prifon
, où ont été nos Paſteurs S. Acifcle , & Sainte
( 153 )
w
Victoire , fa foeur. Celui qui a examiné ces excavations
, juge qu'on a découvert maintenant les
maifons du Proconful & des Confuls Provinciaux ,
l'Amphithéâtre , le Cirque , le quartier de la Garde
Prétorienne , le Temple de Mercure , plus haut que
le précédent ; & il trouve que les Anciens les ont
très-bien décrits . En fciant un tronc de chêne
de plus d'une demi aune de diamètre , fur deux
aunes de long , ajoute la même lettre , & fur lequel
il n'y a ni trou , ni aucune ouverture extérieure ,
on a trouvé , dans le coeur , un creux de la largeur
de la forme d'un chapeau , dans lequel étoit un crapaud
vivant , fans qu'il ait été poffible de découvrir
comment cet animal s'y était introduit. Cela eft .
d'autant plus étrange , que l'on fait que ce bois eft
long- tems à croître , qu'il eft d'une nature plus dure
& plus compacte que les autres , & par conféquent
moins poreux & moins ſujet à la corruption «.
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 9 Septembre.
Nous n'avons point de nouvelles officielles
de l'Amérique Septentrionale , tout
ce qu'on débite de ces contrées fe réduit
à quelques lettres particulières qu'on lit
dans la plupart de nos papiers , & dont
l'authenticité n'eft pas bien démontrée.
» L'armée aux ordres du Général Knyphaufen ,
lit-on dans une datée de New- Yorck , le 5 Juillet ,
s'eft miſe en marche pour Elifabeth- Town dans
les Jerſeys . Son projet étoit de faciliter dans l'armée
Américaine , la défertion qu'on croyoit devoir y
être très-nombreufe à la nouvelle de la prife de
Charles - Town ; mais cette efpérance ne s'étant
pas réalifée , Knyphaufen a paffè avec les troupes
à Staten-Inland , & il a remonté la rivière de Hud
g S
( 154 )
fon jufqu'au Comté de Weſtcheſter , à environ 20
milles de New-Yorck où toute l'armée eft actuelle
ment campée. Le 42c. régiment & l'infanterie légère
font arrivés de Charles- Town , ainsi que le
Colonel Dundas qui a repris le commandement du
Soc. régiment , & qui a rejoint l'armée à Weft.
chefter ".
On eft informé ici de toutes les réjouiffances
qui fe font faites à New-Yorck à
l'arrivée de l'efcadre aux ordres du Chevalier
de Terney & de l'armée du Comte
de Rochambeau. Notre impatience redouble
pour apprendre des nouvelles de celle
de l'Amiral Graves qui devoir , difoit- on ,
atteindre les François avant leur arrivée en
Amérique.
Le Comte de Sandwich , dit un de nos pa
piers , s'en eft laiffé impofer completement ; le
Miniftère François , n'a envoyé en Amérique
avec M. de Ternay que fept vaiffeaux de ligne ,
trois de so canons & une frégate de 32. Pour
contrebalancer cette force , le premier Lord de l'Amirauté
a fait partir pour la même deſtination une
efcadre compofée à peu-près d'un pareil nombre
de vaiffeaux dont il a donné le commandement à
l'Amiral Graves. Mais après le départ de Ternay
qui fait s'il n'a pas été expédié d'autres vaiffeaux
de ligne féparément , avec ordre de fe rendre en
toute diligence à Rhode-Ifland où ils ont pu ar
river en même tems que la flotte de Ternay , qui ,
au moyen de cette jonction , auroit maintenant
une fupériorité décidée dans ces mers. Le 17
Juillet ajoute ce papier , ce Chef - d'efca
dre faifoit tous les préparatifs pour fortir au
plutôt de Rhode- Hand fon projet étant de fe
trouver à Sandy-Hook à tems pour recevoir l'Amiral
Graves qui doit y arriver avec , fix vaiſſeaux
( 155 )
y compris un de so. Seize cens matelots de la
Nouvelle- Angleterre fe font embarqués avec la
plus grande fatisfaction fur l'efcadre de M. de
Ternay , à bord de laquelle font plufieurs des
meilleurs Officiers de la Marine Françoife . Selon
une lettre de Boſton , l'armée de M. de Rochambeau
à Rhode-Iſland n'eft pas moins bien compofée
«.
Nous n'avons point d'autres nouvelles
des ifles que celles que l'on a trouvées dans
la lettre de l'Amiral Rodney du premier
Juillet. Alors Walfingham n'étoit pas encore
arrivé ; nos Papiers ont dit enfuite qu'il
étoit à S. Chriftophe le 15 du même mois ,
& que la flotte pour la Jamaïque qu'il efcortoit
a fait voile le 16 de S. Chriftophe
pour cette ifle , fous le convoi du Phénix.
Ces avis annoncent la réunion de Walfingham
à Rodney ; mais elle s'eft faite un peu
tard ; & on n'ignore pas que les François &
les Espagnols étoient partis dès les pour
une expédition ; il faut à préfent marcher
après eux , fi l'on a quelque efpérance de
troubler leurs projets ; cette eſpérance feroit
fondée fi Walfingham avoit conduit
des forces plus confidérables à l'Amiral Rodney
, & fi les vaiffeaux de ce dernier n'étoient
pas fi exceffivement fatigués. Le Medway
que l'Amiral Parker a ramené fait tant
d'eau , qu'il aura befoin de la plus grande
réparation avant de pouvoir remettre à la
mer; & la plupart des vaiffeaux qui ont fait
un long féjour dans ces mers font dans le
même cas.
8.6
( 156 )
que
» On lit , dit un de nos papiers , les détails
fuivans dans une lettre authentique apportée par
le dernier paquebot arrivé de la Jamaïque & qui
a été écrite par un Officier embarqué fur le Hinchinbrook
qui a appareillé du port de St-Jean au
commencement du mois de Juin . Loin de pou
voir fe flatter que nos troupes faffent quelques
progrès cette année fur le Continent Efpagnol ,
comme les Gazettes miniftérielles l'aurent journellement
, il eft très - douteux qu'elles puiffent conferver
ce qu'elles ont déja pris ; la faifon des
pluies & des maladies commence à régner & enlève
journellement des foldats . La frégate la Ref
fource , Capitaine Fotheringham , qui a reçu ordre
de refter dans le port de St-Jean , avoit à bord
cent hommes malades. Le Gouverneur Dalling eft
cependant fi enthoufiafmé de ce projet extravagant
qu'il a déclaré fi la flotte Espagnole ne paroiffoit
point fur fes propres côtes , il enverroit
toutes les troupes réglées de l'Ifle pour foutenir
cette abfurde expédition . Le Gouverneur en a déja
fait partir un fi grand nombre , que lorsque le
Hinchinbroock a quitté la Jamaïque , le nombre
total des troupes réglées en état d'agir fe montoit
à peine à 2000 hommes . - Lorfque M. Harrifon
a envoyé au Gouverneur Dalling la lettre
de l'Amirauté qui lui enjoignoit de le rétablir
dans fa place d'Avocat - Général , le Gouverneur
donna pour réponse qu'il n'obéiroit qu'à un ordre
figné de la main du Roi , & qu'il ne connoiffoit
point M. Stephens . L'Acteon eft parti de Ste-
Lucie le 30 Juin ; on apprend par ce bâtiment
qu'il y a de grandes diffentions dans l'efcadre &
que plufieurs Officiers ont demandé des confeils
de guerre , parce que l'Amiral a accufé publiquement
leur conduite ; on leur a néanmoins refufé.
Il n'étoit pas arrivé d'autres vaiffeaux de guerre.
Le Shemsbury de 74 a appareillé pour les lfles
-
-
( 157 )
le 20 Mai dernier. Le brave Capitaine Timothée
Edouards qui montoit le Cornwall de 74 ,
eft mort
à bord de l'Acteon en repaffant en Angleterre «.
Le motif qui a porté l'Amiral Geary à
fe démettre du commandement de la flotte
dans un moment auffi intéreſſant que celui-
ci est encore un mystère. Quelques- uns
de nos Papiers qui prétendent le dévoiler ,
parlent de cette manière.
Le Chevalier George Collier ayant apperçu
quelques vaiffeaux qui lui paroiffoient étrangers
fit un fignal pour en informer l'Amiral qui n'y
donna aucune attention. M. Collier en écrivit au
Lord Sandwich qui montra cette lettre au Roi ,
avec tout l'empreffement d'un homme charmé de
trouver par- là l'occafion d'avancer fon ami Pallifer
aux dépens de l'Amiral Geary. En conféquence
on envoya à Portsmouth ordre d'examiner cette
affaire Geary qui eft honnête homme montra
l'ordre aux autres Amiraux qui pour la plupart
, fe trouvant de fon avis , traitèrent l'ordre
avec un fouverain mépris ; & comme Geary
menaçoit de quitter le commandement , ils décla
rèrent qu'ils fe retireroient en même tems que lui.
Tel eft le fond de ce ténébreux mystère dont les
détails feront bientôt rendus publicsc.
Le fucceffeur de l'Amiral Geary n'eft point
encore nommé. On prétend qu'au moment
où il a donné fa démillion , le commandement
a été donné au Chevalier Pallifer. Le
parti de Bedford en fut fi alarmé , ajouteton
, que le Comte de Carliſle fut envoyé
fur le champ à la maiſon de campagne du
Duc de Grafton , pour traiter d'une union
avec le parti de Rockingham , à l'effet de
s'opposer à une promotion que le Public
( 158 )
ne verroit pas de bon oeil , & qui pourroit
augmenter les troubles qui règnent parmi
nos marins. Quoiqu'il en foit il paroît que
cette nomination eft au moins fufpendue
fi elle a été faite & qu'elle n'ait pas été
abfolument révoquée .
» Le Lord Sandwich , dit un de nos papiers ,
ne pouvoit ignorer que la nomination de Pallifer
feroit fuivie des plus fatales conféquences. Le
Chevalier Lockhart Roff lui avoit déclaré fa manière
de penfer , ainfi que celle de 27 des Capitaines
de la flotte fur ce fujet . Il a même rendu
cette converſation publique pour prouver fon zèle
& pour prévenir la révolte qui pouvoit menacer
d'éclater dans la marine. Il importe donc que le
public en ait connoiffance Lorfque le Lord Sandwich
ordonna au Chevalier Roff de partir pour une
expédition , qui étoit d'aller détruire quelques
vaiffeaux François dans la baie de Cancale , le
Chevalier Roff dit au Lord que le bruit couroit
que Sir Pallifer alloit arborer de nouveau le pavillon
Amiral , & il pria le Lord de lui dire fi ce
bruit étoit fondé . Le Lord Sandwich voulut tergiverfer
, & éviter de donner une réponſe pofitive.
Sur quoi le Chevalier lui dit qu'avant de fe rendre
à fon bord il vouloit s'expliquer fur ce qu'il réfulteroit
de la nomination de Pallifer , & il déclara
qu'au moment où celui -ci reprendroit le pa
villon , lui & 27 Capitaines quitteroient le leur.
Il ajouta enfuite : Milord , vous voilà informé de
ce qui arrivera. Si vous vous déterminez à cette
nomination , vous en ferez refponfable vis -à vis
du Roi. Mes camarades & moi nous connoillons
nos devoirs envers le Souverain & la patrie. Nous
prétendons bien nous en acquitter , mais nous nous
› devons à nous-mêmes & à la Marine de ne jamais
fervir avec un Pallifer «.
( 159 )
Le foin qu'on a pris d'affoiblir les partis
pour les rendre moins dangereux , les fair
regarder aujourd'hui avec une forte d'indifférence
par le Ministère auquel ils en
impofoient autrefois. On trace dans quelques-
uns de nos Papiers le tableau fuivant
de leur fituation actuelle.
"
» Le fyftême introduit par le Lord Bute , divide
& impera a malheureuſement prévalu dans
tous les Confeils & dans toutes les opérations du
Gouvernement fous le règne actuel. Le Lord Bute
a commencé à le mettre en ufage en rompant
toutes les grandes alliances de famille dans le
Royaume & en femant des divifions parmi les
principaux Whigs jufqu'à ce qu'il les ait réduits
en petis partis ou factions ( pour me fervir des
expreffions de la Cour ) , & dans un tel état d'imbécillité
qu'il n'y aplus d'union parmi eux ni pour les
affaires, ni pour les familles ; ainfi en détruifant la confiance
qui avoit toujours exifté parmi les Whigs , il a
rendu le pouvoir & l'influence de la Couronne beaucoup
trop grands pour lebonheur du peuple . Le même
Lyftême a rompu toutes les alliances avec les Puif
fances étrangères , au moyen de quoi la pauvre
Angleterre ne trouve pas un feul allié qui lui,
tende une main fecourable dans fes défaftres . Le
même ſyſteme a détaché l'Amérique de la Grande,
Bretagne. Le même fyftême a femé la jaloufie
dans notre armée en Amérique. Le même fyftême
a auffi défuni la Marine & l'a divifée en pe
tites factions qui la ruineront tôt ou tard. Nos
vieux Commandans obfervent que de leur tems
les Capitaines vivoient en fi bonne intelligence
avec les autres Officiers inférieurs qu'ils mangeoient
toujours enfemble , & c'est ce qu'on ne
voit plus aujourd'hui dans la Marine. Les Officicas
font divifés en tant de factions , qu'ils re
?
( 160 )
fufent de le trouver à la même table , & c'eſt à
Sandwich & à Pallifer que nous fommes redevables
de tout cela. Le même fyltême a gagné le
Ministère & le Confeil. Tantôt c'eft le parti de
Bedford qui l'emporte , tantôt c'est celui du Lord
North ; & lorfque le Roi craignant tous les partis
& voulant les favorifer alternativement pour qu'aucun
d'eux ne devienne trop puiffant , ils n'ont plus
cu de confiance en lui , & fes affaires ne peuvent
manquer d'aller très-mal «.
La proclamation royale qui diffout le
Parlement eft datée du premier Septembre ;
elle relève les Membres de la prorogation
indiquée au 28 de ce mois , & fixe le rapport
des élections , c'eft à- dire l'ouverture
de la première feffion du prochain Parlement
, au 31 Octobre : il en a paru une autre
en même- tems pour ordonner l'élection des
16 Pairs Ecoflois , & un ordre du Roi en
fon Confeil , en vertu duquel les convocations
refpectives de Cantorbéry & d'Yorck
feroient diffoutes fi elles exiftoient en réalité
; mais comme elles n'exiftent plus que
de nom leur diffolution eft de pure forme.
Les droits de franchifes & de contrefeing
, qui font une des prérogatives du
titre de Membre du Parlement , & qui
font cenfés ceffer du jour de la diffolution
, ont pourtant une durée un peu plus
longue , & ils ne cefferont que le 20 Septembre
; mais ils reprendront vigueur du
moment qu'il y aura eu une première
élection de faite pour les Communes , &
chaque Membre élu pour les Communes ,
( 161 )
en jouira du jour de fon élection' ; même
s'il y avoit une double élection , l'un &
l'autre des élus l'exerceroient jufqu'à ce
que la Chambre affemblée eût prononcé le
jugement qui doit faire connoître celle
qui eft valide. Ainfi l'interruption de ce
droit n'aura lieu prefque pour perfonne
d'autant que certainement il y aura eu
une élection de faite avant le 20 Septembre
, & que le refte ne tardera pas.
>
On eft fort impatient d'apprendre quelles
réfolutions prendra l'Amirauté , relativement
aux prifes Ruffes que nous venons de
faire , & qui étoient parties fur la foi des
traités rappellés dans la déclaration de la
Cour de Ruffie, aux Puiflances belligérantes ,
& avec la certitude d'être protégées & réclamées
; elles ne portoient aucune marchandife
profcrite par les traités . L'Impératrice
de Ruffie ne manquera pas de fe plaindre
haurement & d'exiger bonne & prompte
juftice. On ne peut la lui faire qu'en rendant
les vaiffeaux pris , & dans ce cas cela
apprendra à la République des Provinces-
Unies que fi elle avoit parlé plus haut ,
& qu'elle fe fût fur- tout mife en état de
foutenir ce langage , elle n'auroit pas effuyé
les injuftices dont elle a à fe plaindre ; au
refte cet évènement prouvera aux Puiffances
du Nord combien leur alliance eft néceffaire
, & combien il convient qu'elles la
faffent respecter.
On n'a point eu d'autre relation du com-
>
( 162 )
1
bat du vaiffeau le Comte d'Artois , que celle
qui en a paru dans la Gazette de la Cour.
M. Guerard , premier Officier de ce vaiffeau
, vient d'écrire celle-ci , qui doit rectifier
la première.
» Le Comte d'Artois , commandé par M. le
Chevalier de Clonard , & pris à la vue de la
côte d'Irlande , le 13 Août , n'eft pas de 74 canons ,
comme l'ont annoncé prefque toutes les Gazettes
Angloifes. Ce vaiffeau parti de France avec 64
canons dont les plus forts étoient de dix - huit
livres de balles à caufe de la vétufté du bâtiment ,
n'en avoit que 63 au moment où il s'eft battu ,
par l'explofion d'une de fes pièces de la batterie
baffe , qui en crevant tua ou bleffa très-dangereufement
23 hommes peu de jours auparavant. —
Le combat a duré deux heures & un quart à
demi-portée de piftolet , & non pas une heure &
dix minutes , comme la Gazette de la Cour le
publie ; le Comte d'Artois a été réduit à ſe battre
des deux bords à la fois contre le Bienfaisant
qui le canonnoit par le travers tandis que le
,
Charon le tenoit en hanche & l'enfiloit de l'avant
à l'arrière ; ce dernier valleau n'a pas tant fouffert
que l'autre , vu fa pofition avantageufe.
Le vaiffeau François ne s'eft fervi pendant toute
l'action ( à cause de la mauvaiſe qualité de fes
canons ) que d'un fimple boulet rond , tandis que
les ennemis chargeoient les leur jufqu'à la gueule
de boulers & de mitraille . Il est très - étonnant
que les liftes Angloifes ne portent le Bienfaisant
que comme un vaiffeau de 64 , & le Charon feulement
de 44 , tandis que le premier monte 74
canons , & le fecond 52. Elles oublient apparemment
les obufiers de 12 & de 18 que ces vaiffeaux
ont jufques fur leurs d'unettes . Ces pièces
courtes tirant de près , font même plus meur-
1
( 163 )
1 1
-
--
trières que les canons longs , puifqu'elles fe char
gent plus vite & envoient plus de cent cinquante
bailes à la fois . Les Anglois les comptent fur
leurs vaiffeaux du fecond rang pourquoi n'en
font-ils pas autant fur leurs vaiffeaux du troiſième
& quatrième ? Le Formidable eft réputé de 98
canons à caufe de fes obufiers , tandis que le '
Bienfaifant n'eft censé que de 64. La Gazette
de la Cour dir que la Licorne de 32 & le Huffar
de 28 étoient hors de vue ; cela fe peut au commencement
du combat , qui a duré 2 heures un
quart; mais quand le Comte d'Artois a amené
la première de ces frégates étoit à portée du canon
, & la feconde un peu plus loin. Le Comte
d'Artois a cherché inutilement à élonger le Bienfaifant
, qui par fa marche fupérieure a conftamment
refufé l'abordage ; c'était le feul genre de
combat qui pût convenir au vaiffeau François , vu
la difproportion des forces & fa mauvaiſe artillerie
" .
-
Les élections au prochain Parlement fe
font avec activité . La Cité nomine 4 députés
: il eft déja décidé que les trois anciens ,
MM . les Aldermans Bull , Sawbridge &
Hayley feront continués ; 4 Candidats ,
favoir MM. Newham , Clark , Kerkman
Townshend fe diſputent le quatrième fiége.
ÉTATS - UNIS DE L'AMÉRIQUE Sept.
De Philadelphie , le 29 Juin. La Cour
de Amirauté a préſenté le deffein du
fceau de l'Amirauté des Etats - Unis : il
a pour armes treize barres fe fupportant
mutuellement l'une l'autre , alternativement
rouges & blanches dans un champ bleu , &
( 164 )
furmontant une ancre au naturel. La crête
eft un vaiffeau fous voiles : la devife , sus-
TENTANS ET SUSTENTATUS : la légende ,
U. S. A. SIGIL NAVAL.
Le Congrès a fait graver ce fceau , pour
l'ufage de la Cour de l'Amirauté des Etats-
Unis d'Amérique.
ל כ
Depuis plufieurs jours , écrit - on de Moriſtown ,
en date du 23 , le commandant en chef a étendu
Paîle gauche de notre armée vers le nord , & affez
loin pour empêcher les ennemis de dépaffer fon
flanc avec leur aîle droite «.
» Hier au matin de très - bonne heure le général
Knyphaufen , avec 13 régimens confiftant en 5000
hommes de troupes réglées , fans compter les nouvelles
levées , s'eft avancé fur notre droite , commandée
par le Major Général Gréen . Les ennemis
marchèrent lentement , car ils employèrent au moins
fix heures pour aller de la pointe à Springfield , mais
ils firent peu de mal dans leur route . A leur
arrivée , ils furent arrêtés par un petit nombre de
troupes Continentales, & quelques milices les reçurent
fi bien qu'ils jugèrent à - propos de faire halte & de
brûler toutes les maifons à l'exception de deux ou
trois , dans la Ville de Springfield «.
"
» A fix heures du foir , les ennemis fe retirèrent
à Elifabeth -Town , & à onze heures , leur corps
d'armée étoit à la pointe an - deſſous de la ville «< .
Le vaiffeau Parlementaire le Friendship
eft arrivé le 22 à Chefter , venant de Charles
-Town. Il a emmené le Général Lincoln ,
qui s'eft rendu hier ici avec fa fuite. Sur
le même vaiffeau étoient le Commodore
Whipple de Rhode-Ifland & tous les Officiers
fubalternes de Marine.
( 165 )
US+
de,
1
On écrit de Baltimore , en date du 20
Juin , les nouvelles fuivantes :
» Nous apprenons de la Caroline Septentrionale
& de la Virginie , que la milice de ces Etats est
actuellement en marche pour agir de concert avec
les troupes Continentales , & arrêter les progrès
de l'ennemi aux ordres du Comte de Cornwallis ,
qui n'ayant que trop réuffi dans la Caroline Méridionale
, s'avance à grandes journées vers les Can
tons de la Caroline Septentrionale , qui malheureu
fement font mal intentionnés pour les Etats - Unis,
On dit que dix mille Virginiens ont ordre de marcher
pour joindre l'armée Continentale dans la Cas
roline Septentrionale «<,
» Le 14 de ce mois , le Congrès donna au Général
Gates le commandement de l'armée du Sud , & le
16 il dépêcha un exprès avec des dépêches à ce
Général , qui eft actuellement à Berkely dans la
Virginie «,
De Providence , le 12 Juillet. Nous
avons la fatisfaction de pouvoir annoncer
l'arrivée de la flotte & de l'armée
, que S. M. T. C. a la générosité d'envoyer
au fecours de ces Etats . Cette flotte
commandée par le Chevalier de Ternay ,
& compofée de 7 vaiffeaux de ligne , d'un
grand nombre de frégates , de tranſports ,
&c. , & ayant à bord 6000 hommes de
troupes de terre , eft entrée hier dans le port
de Newport.
Quelques-uns de nos cavaliers qui avoient
été ce matin même à Elifabeth -Town , ont
trouvé que les ennemis avoient paffé à Sta
ten -Ifland la veille au foir , qu'ils avoient
coupé le pont & nous avoient dit adieu.
( 166 )

Les déferteurs & les prifonniers s'accordent
tous à dire que leur première expédition
fera fur la rivière d'Hudfon .
La femaine dernière , écrit-on de Fishkill ,
en date du 29 Juin , on a vu fur la rivière
d'Hudfon environ 90 vaiffeaux tant grands
que petits , prefque vis-à- vis le quartier du
Colonel Phillip , ce qui a fait préfumer
que le Chevalier Clinton avoit intention
d'attaquer Weft- Point. En conféquence on
a affemblé la milice du Pays , qui s'eft portée
très-promptement dans les places qui
lui étoient affignées. Nous avons fu depuis
que ces vaiffeaux avoient defcendu la riviè
re , & nous croyons que cette manoeuvre
n'a eu lieu que pour donner aux ennemis
la facilité d'incendier le nouveau Jerſey. Ils
ont payé cher l'incendie de Springfield , car
ils y ont eu fix à fept cens hommes tués
ou bleffés.
On lit dans une lettre de Boſton les détails
fuivans , écrits par l'Officier Commandant
de la frégate Continentale le
Trumbull:
Le 10 Juin à 10 heures & demie du matin , par
la latitude 3 n. long. 64 oueft , nous apperçûmes.
un vaiffeau de la tête du mât ; nous ferlâmes auffi
tôt toutes nos voiles pour n'être pas découverts ,
jufqu'à ce qu'il nous eût approché davantage ,
étant au vent. A 11 heures nous reconnûmes du
pont que c'étoit un gros bâtiment ; il portoit fur
notre hanche d'environ trois pointes ; à 11 heures &
demie , nous crûmes obferver qu'il venoit d'une
pointe plus par notre arrière; nous fîmes donc
( 167 )
CCO
«pad
VE
Erd
འ3་ བུ
-
voile & nous pinçâmes le vent fur lui : alors il
porta directement fur notre ban. Nous ferrâmes
toutes nos petites voiles , carguâmes les baffes
voiles , déferlâmes le grand hunier , difposâmes
tout pour le combat , & nous l'attendîmes . A II
heures & demie , nous fîmes fervir le grand hunier
( le vaiffeau ennemi étant alors environ à la portée
du canon , au vent à nous ) pour connoître fa
marche , & auffi afin de pouvoir découvrir fon
travers lorsqu'il ferreroit le vent pour nous donner
chaffe. I amura auffi-tôt fa grand - voile &
porta fur nous ; nous obfervâmes alors qu'il avoit
13 fabords d'un côté , fans compter les fabords
de chaffe & de retraite , & 8 ou 10 fur tes gaillards.
Après avoir exhorté en peu de mots mon
équipage , il fe détermina avec joie au combats à
midi nous trouvâmes que notre marche étoit
fort fupérieure à celle de l'ennemi , & nous lui
gagnâmes le vent ; nous réfolûmes donc de
profiter de cet avantage. Ayant remarqué notre
intention , fl s'éloigna , nous tira trois boulets
& hifla pavillon Anglois comme un défi ; nous
virâmes auffi - tôt vent arrière & lui donnant
chaffe , hiffant également pavillon Anglois
afin de l'allonger fans recevoir fon feu ; il nous
fit enfuite un fignal particulier , & n'y ayant
point répondu , il nous envoya la première bordée
; nous avions alors pavillon Anglois , & nous
étions à la diftance de 200 verges environ. Nous
hifsâmes fur-le-champ le pavillon du Congrès , &
nous lui rendîmes ſa bordée , étant alors à la diſtance
de 80 verges environ. Alors s'engagea un
combat terrible & ferré qui dura cinq heures d'horloge.
Pendant tout ce tems nous ne fûmes jamais
à plus de 80 verges de diſtance , & la plus grande
partie à pas plus de 5o . Il y eut un moment où
nous combattimes prefque vergue en vergue. L'enmemi
mit deux fois le feu à notre frégate avec les
( 168 )
valets de canon & nous lui causâmes auffi une
fois le même accident . Il eut de la peine à éteindre
le feu qui avoit pris à fon bord , & il fut obligé de
couper & jetter tous les filets de baftingage du
gaillard d'arrière à bas- bord. Lorfque les cinq beures
d'horloge furent paffées , mon premier Lieutenant
( après avoir délibéré avec le fecond , & être con
venus de la néceffité de cette démarche ) vint me
trouver fur l'arrière où j'étois , & me pria de faire
attention à l'état de nos mâts & notre gréement qui
étoient fur le point de tomber à la mer , & il me
pria en conféquence d'abandonner l'ennemi avant
que cela n'arrivât , qu'autrement nous ferions certainement
pris. Je m'en féparai donc , quoique très
à regret , en gouvernant fur la même route vers
laquelle étoit dirigé le Cap de notre vailleau pendant
l'action ; je dis à regret , étant perfuadé que fi nos
mâts nous euffent permis de refter une demi -heure
de plus le long de ce bâtiment , il auroit amené ,
fon feu ayant prefque ceffé & les deux pompes jouant.
Lorfque nous palsâmes par fon avant , il s'éloigna
de nous en gouvernant à quatre pointes de la route
que nous failions. A peine fûmes-nous féparés à la
diſtance environ d'une portée de fufil , que nous perdîmes
notre grand mât de hune , & notre mât de
perroquet de fougue , & malgré tous nos efforts ,
nous continuâmes à perdre nos mâts ; il ne nous
reftoit plus que le mât d'artimon , encore étoit- il
très -endommagé & éclié. Avant la nuit , l'ennemi
perdit fon grand mât de hune ; j'efpérois en le
quittant , d'être en état de renouveller l'action ,
après avoir difpofé ma mâture , mais d'après mes
informations je trouvai le nombre des tués &
bleffés fi confidérable , & mon vaiſſeau avoit tellement
fouffert dans fa mâture & fon gréement , que
je jugeai la chofe impoffible. Nous eumes 8 tués &
31 bleflés ; parmi les premiers étoit un Lieutenant ,
un Midshipman , un Sergent des troupes de la Ma
rine ,
( 169 )
be
ten
Fair
N
0
rine , & un Aide-canonnier. Parmi les derniers étoient
un Lieutenant , qui eft mort depuis , le Capitaine
des troupes de la marine , l'Ecrivain , le Maître
d'équipage , deux Midshipmen ; le Patron de la
chaloupe & mon Secrétaire ; tous les autres étoient
des gens de l'équipage. Il en eft mort 9 depuis.
Jamais équipage ne montra plus de vrai courage
que le mien. Je n'avois que 199 hommes , lorfque
l'action commença ; c'étoit prefque tous des jeunes
geus de la campagne , dont plufieurs n'étoient pas
encore guéris entiérement du mal de mer. L'ennemi
jetta plufieurs de fes hommes , deux entr'autres
qui n'étoient pas encore morts. A en juger par les
cris réitérés de fes bleffés , & l'apparence du corps
de fon bâtiment , je fuis perfuadé qu'il doit avoir
perdu plus de monde que nous , & avoir fouffert
davantage dans fa coque. Nous avons eu le malheur
d'effuyer un dommage étonnant dans nos mâts &
nos agrès , & c'eſt , comme je l'ai déja dit , ce qui
a fauvé l'ennemi . Pendant la dernière demi - heure de
l'action , je m'attendois à tout moment à le voir
amener , & je crois que c'eft la mauvaiſe apparence
de notre mâture qui à foutenu fon · Vous
courage.
concluerez peut - être des détails ci - deffus , que le
bâtiment ennemi étoit un vaiffeau de guerre Anglois ,
mais permettez - moi de vous affurer que je ne l'ai
pas cru alors , & que je ne le crois pas encore maintenant
: fa conftruction m'a paru reffembler à celle
d'un vaiffeau François de la Compagnie des Indes.
Il avoit un plus grand nombre de troupes de marine
& plus de monde que nous dans les hunes ;
le tout fut tué ou obligé de quitter ce pofte. L'ennemi
démonta deux de nos canons , & en fit taire
deux autres : il avoit 34 ou 36 canons de 12 livres
de balle ; nous en avions 24 de 12 , & 6 de 6 livres
de balle. Je ne fais fi le bâtiment que j'ai combattu
eft lettre de marque ou corfaire , ou ce qu'il eft ,
mais je vous protefte que fi j'avois demain à choifir ,
23 Septembre 1780.
-
h
( 170 )
-
j'aimerois mieux me battre contre toute frégate de
32 , employée par l'Angleterre fur les côtes de
l'Amérique , que d'engager une nouvelle action avec
ce bâtiment ; je ne veux pas avilir par là les vaiffeaux
de guerre Anglois , j'en fuis très - éloigné ,
mais je crois que le fufdit bâtiment étoit plus redoutable
& mieux équipé que les frégates Angloifes de
32 ne le font ordinairement. Je vous envoie ,
Monfieur, conformément à votre défir , une relation
imparfaite du combat , mais auffi détaillée & auffi
exacte que ma mémoire le permet , fans rien exagérer
ni rien diminuer. Vous concluerez , j'espère ,
qu'il m'a été impoffible de m'emparer du bâtiment
que j'ai combattu. Quant au jugement du public ,
j'ai vécu aflez , Dieu merci , pour m'inquiéter peu
à cet égard ma confcience ne me reproche rien ,
& mes Officiers & mon équipage , qui font les meilleurs
Juges , ont vu que je me fuis acquitté avec
honneur de mon devoir envers ma patrie ; je me
fatte que vous penferez de même ainfi que toute
perfonne impartiale qui examinera ma poſition «<.
:
FRANC E.
De V BRSAILLES , le 19 Septembre.
MONSEIGNEUR le Comte d'Artois vient
de nommer à la place de Sous-Gouvernante
de fes enfans , la Marquife de Sauzillon , qui
faifoit précédemment le fervice en qualité
e furnuméraire.
Le 3 de ce mois l'Académie Royale des
Sciences , eut l'honneur de préfenter au
Roi , à la Reine & à la Famille Royale ,
le volume de fes Mémoires de 1777 , avec
l'Art de la préparation & de l'impreffion
( 171 )
frégant
Scotest
ctionan
lesva
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lusrede
glok
S enva
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e & i
Jen e
Cefpert.
atimes
Public,
ien,
eil
vec
me
COUR
"",
des étoffes en laine , par M. Roland de la
Platiere.
Le Chevalier de la Mark & M. Bartholi
,
Académiciens nouvellement reçus ,
eurent l'honneur d'être préſentés en mêmetems
à LL. MM. & à la Famille Royale.
La Cour a pris le 14 de ce mois , le deuil
à l'occafion de la mort du Prince Charles
de Lorraine . Elle le portera 21 jours.
De PARIS , le 19 Septembre.
IL court ici quelques lettres de Bordeaux
qui annoncent le départ de l'armée combinée
de la Martinique. Un bâtiment forti
le 6 Juillet du Fort- Royal , rapporte que
M. de Guichen a embarqué les régimens
de Lorraine & d'Enghien . On ne doute pas
qu'il n'aille tenter quelque expédition importante
, dont les nouvelles font attendues
avec impatience. On dit qu'il eſt parti avec
-33 vaiffeaux de ligne , que M. de la Motte-
Piquet a reçu ordre de joindre avec ſon efcadre
& un corps de troupes & que D.
Bonnet a auffi été appellé.
On dit que le Courier qui a porté à St-
Ildephonſe , la nouvelle de la priſe du convoi
Anglois , a .expiré de fatigue 2 heures
après fon arrivée ; ce qui n'eft pas étonnant
après avoir couru 60 heures de fuite à toute
bide , par une chaleur exceffive.
כ כ
Depuis la riche capture faite par l'armée
combinée , écrit on de Cadix en date du 27 , nous
n'avons point reçu de nouvelles de la croiſière
h 2
( 172 ) qu'elle a tenue. On eft perfuadé
qu'elle ne tars dera pas à rentrer. Les avis que nous recevons du Détroit font très-fatisfaifans
. La vigilance
de D. Barcelo & l'activité
des Officiers qu'il a fous fes ordres , mettent en défaut toutes les rufes dont les ennemis fe fervent pour rafraîchir
Gi- braltar, Depuis 15 jours les chébecs ont pris ou détruit environ
15 navires , qui vouloient
fe gliffer dans la baie. Les prifonniers
que D. Bar- celo a faits à cette occafion
ont été envoyés à Gibraltar
, par une fuite de l'échange
arrêté avec le Gouverneur
lorsqu'il
renvoya
une partie des équipages
de Langara. Ces prifonniers
ont répandu l'alarme dans la place , en annonçant
que tous les vivres qu'on attendoit
avoient été interceptés
, &
que rien ne peut pénétrer
s'il n'eft eſcorté par une flotte fupérieure
à l'armée combinée . On a fu ces détails pars déferteurs
de la frégate l'En- treprife , dont l'un eft contre- maître Anglois , le fecond Ecoffois , & les trois autres matelots Amé- ricains. Ils ont encore dépofé que la ration en pain & en viande eft affez raiſonnable
; mais la viande commence
à fe corrompre
, & il n'y a
ni eauplus
pour les foldats ni vin , ni bière de-vie. Le lendemain
fix autres déferteurs
des
troupes de terre confirmèrent
ce rapport ; &
lorfqu'on
leur demanda pourquoi
ils s'étoient expo- fés à de fi vives arquebufades
( ils avoient effuyé plus de 100 coups de fufil chacun ) , ils répondi rent qu'ils avoient mieux aimé rifquer leur vie que de faire plus long- tems un fervice fatiguant & intolérable
, tel que celui auquel la garnifon eft condamnée
. Ces dépofitions
uniformes
des matelots & des foldats , ne laiffent plus douter que la garnifon ne foit fort fatiguée , & que fi la place n'eft pas rafraîchie
, elle aura de la peine
à tenir tout l'hiver.
?
Un Courier
arrivé de Madrid
à l'Ambaf(
173 )
fadeur d'Efpagne , a appris que l'armée combinée
étoit rentrée dans la baye de Cadix.
le 29 du mois dernier. Ce Courier étoit
parti les de ce mois de St- Ildephonſe ; &
M. d'Etaing à cette époque y étoit encore.
On ne s'attendoit pas à lui voir prendre le
commandement de la flotte avánt fa rentrée .
L'opinion générale en Espagne comme en
France , eft qu'après l'équinoxe , il remplacera
D. Louis de Cordova. Des lettres de
Cadix femblent l'annoncer pofitivement. On
écrit que le Conful de France ayant prié
M. le Comte d'Estaing d'accepter un logement
chez lui , il lui avoit répondu qu'il
iroit coucher à bord , dès le jour de fon arrivée
à Cadix.
» La frégate la Fine & les cutters la Levrette
& l'Espiègle , écrit -on de Breft , qui avoient accompagné
le Royal Louis & la Bretagne qui
fe rendent à Cadix , jufqu'à une certaine hauteur ,
font rentrés le à 8 heures du foir. Ils rappor
tent que le Royal- Louis marche fupérieurement ,
& que M. de Breugnon en eft on ne peut pas
plus content. La plupart des Commandans des
vaiffeaux qu'on défarme pour les doubler en cuivre
, ont obtenu un congé limité. M. de la Touche-
Treville & M. de Bougainville font de ce nom.
bre. Le premier va à la Cour où il a été mandé,
On croit qu'il aura le commandement de l'efcorte
qui doit conduire la feconde divifion de nos troupes
en Amérique. M. du Chaffaut eft parti pour
fa terre de Montaigu. Son Etat - major reste à terre
tout formé , ce qui prouve que cet Officier Général
reviendra bientôt ici. On ne peut pas mettre
plus de célérité dans les travaux du port. Le Sth
3
( 174 )
Efprit a été doublé en 52 heures . Les autres vailfeaux
feront défarmés & doublés avec la même
activité. L'Augufte qui eft du nombre a été donné à
M. de Barras , la fanté de l'Officier qui le commandoir
qui eft fort altérée ne lui permettant plus d'en conferver
le commandement . On dit même que cet
Officier quitte tout - à - fait la Marine «.
Le Sieur Ducaffoü , ( dont nous avons eu fouvent
occafion de parler d'une manière avantageuse ) ,
vient de commencer on ne peut plus heureuſement
fa quatrième croifière depuis la guerre. Il a appareillé
de la rade de Dunkerque le premier Septembre ,
avec la frégate corfaire la Charlotte , & les , il a eu
le bonheur de faire une priſe à un quart de lieue dès
Dunes, & fur le point d'entrer , car elle avoit déja
in pilote à bord. Cette prife fe nomme le Friends ,
du port de 200 tonncaux , venant de St- Christophe ,
chargé de fucre & de douvelles , faifant partie d'un
convoi de 150 voiles . Le 6 , le Sieur Ducaffoü eſt
entré au Havre avec fa prife .
Le corfaire la Subtile , de Dunkerque , a débarqué
à Morlaix , les ôtages de 7 rançons qu'il a
faites pour 48,000 livres , précédemment il en avoit
fait pour 60,000 livres .
" Quatorze Espagnols prifonniers à Winchester ,
écri-t -on du Havre , étant parvenus à s'échapper le
26 Août , gagnèrent la rivière de Southampton ,
& pendant la nuit s'embarquèrent pour Portfimouth
dans une petite chaloupe qu'ils trouvèrent fur le
bord de cette rivière ; arrivés à Portsmouth , ils
eurent connoiffance de plufieurs bateaux & fe rendirent
à bord d'un gardé par un feul homme ; peu
de tems après le Capitaine , 2 matelots & 1 moulle
étant arrivés , les Espagnols s'en rendirent maîtres ,
les enfermèrent dans la chambre & appareillèrent ;
ils passèrent à travers 17 bâtimens de guerre mouillés
dans la fade , & arrivèrent dans ce port le 3 de ce
mois. Cette prife eft le Jean & Thomas , ficop
d'environ 80 tonneaux , chargé d'avcine.
( 175 )
e,
On mande du Havre qu'il eft entré dans
ce port une prife fort riche , qu'un corfaire
audacieux a été enlever aux Dunes où
elle étoit mouillée. Ce bâtiment arrivoit de
la Barbade ; il eft chargé de fucre & d'autres
marchandiſes non moins précieuſes . Un
petit corfaire de Dunkerque avoit formé le
deffein de s'en emparer , & y a réuffi. L'équipage
s'eft fauvé dans fa chaloupe ; il n'étoit
refté à bord que 6 prifonniers François ,.
qu'on fe difpofoit à mettre à terre lorfqu'ils
ont été délivrés .
ود
-
» On lit dans le N° . XVIII . du Courier de
l'Europe , où il eft fait mention de l'arrivée des
flottes marchandes des Ifles & du Portugal :
» Un corfaire François qui s'étoit gliflé dans la
» queue de la flotte des Inles fous le Vent en a
pris un bâtiment qu'il a amariné & envoyé fur
le champ en France , mais une des frégates du
→ convoi en ayant eu connoiffance , lui a donné
chaffe & s'en eft emparé «. Il est vrai qu'un
corfaire François ( la Charlote ) a eu l'adreffe de
fe mêler parmi la queue du convoi , dont elle a
enlevé un bâtiment à la vue des convoyeurs ; il
eft vrai encore qu'une frégate l'a chaffé vivement.
mais il ne l'eft pas qu'elle s'en foit emparé , puifque
le 6 de ce mois le brave Capitaine du Caffou
elt arrivé au Havre avec fa prife. Nous obferverons
en paffant que celle des corfaires le Duc
de Chartres & la Princeffe Noire annoncée d'après
les liftes de Lloyd , n'eft point vraie non plus . Le
premier est revenu à St - Malo où il a défarmé , &
le ſecond a relâché à Dunkerque avec des prifes
& rançons , après une croifière des plus brillantes
«.
:
Environ 60 navires marchands de nos
h 4
( 176 )
différens ports , qui attendoient depuis le 8
Juin dernier à la Corogne , un convoi pour
les décaper , font enfin partis le 8 Juin dernier
pour nos ifles de l'Amérique avec les vaiffeaux
du Roi , l'Invincible , le Guerrier &
l'Alexandre , 3 vaiffeaux de ligne Eſpagnols
& 5 à 6 frégates qui les efcorteront jufqu'à
une certaine hauteur.
Nous avons rendu compte dans le tems
de l'affaire de Mademoiſelle d'Eon de Beaumont
, Chevalière de l'Ordre Royal & Militaire
de S. Louis , Capitaine de Dragons
& des volontaires de l'armée , Aide- de- Camp
de M. le Maréchal Duc & de M. le Comte de
Broglie , Miniftre plénipotentiaire de France
en Angleterre , Avocat en Parlement , Cenfeur
Royal , &c. & MM. le Comte le Sénéchal
de Carcado , Lieutenant Général , &
le Marquis le Sénéchal de Molac , Maréchal
de Camp & Grand'Croix de l'Ordre
de S. Louis. On fe rappelle que ce qui y a
donné lieu eft la généalogie de Mademoifelle
d'Eon , imprimée par M. de la Fortelle ,
dans les Faftes Militaires. Cette généalogie
avoit été dreffée par M. de Palméus , Secrétaire
de S. A. S. le feu Prince de Conti ,
dont les lumières & l'habileté ne font pas
conteſtées , & qu'on employoit prefque
habituellement à en dreffer pour l'Ordre de
Malte. MM. de Carcado fe font plaints ; ils
ne vouloit ni tenir aux Eons , ni figurer
dans la généalogie de la Chevalière , qui
dès qu'elle fut inftruite de leur répugnance ,
( 177 )
ne fit aucune difficulté de déclarer qu'elle
étoit bien réfolue de faire difparoître de fa
généalogie jufqu'à la trace du nom le Sé
néchal , lorfqu'elle feroit réimprimée dorénavant
de fon aveu . Cette déclaration détermina
la Sentence du 27 Août 1779. Comme
elle fut imprimée dans le tems , & que
nous la tranfcrivîmes telle qu'elle nous avoit
été adreffée , nous en remettrons ici le difpofitif
tel qu'il a été rédigé.
» Recevons la Partie de Guillaume ( la demoifelle
d'Eon ) , Partie intervenante dans la conteftation
pendante entre les Parties de Martineau .
( MM . de Carcado ) & celle de Thorel ( le fieur
de la Fortelle ) , donnons lettres à la Partie de
Guillaume de fa prife de fait & caufe de celle
de Thorel , ainfi que de fes déclarations ; en conféquence
ordonnons , de fon confentement , ( c'eßà-
dire du confentement de la demoiſelle d'Eon ) ,
que dans les prochaines éditions des ouvrages
il s'agit , le nom le Sénéchal fera retranché , &
fur le furplus des demandes , mettons les Parties
hors de Cour «.
dont
Les mots de fon confentement avoient été
omis ; ils avoient été cependant prononcés
à l'audience : l'impreffion n'en avoit pas été
permife , & ces deux griefs ont été l'objet
d'une nouvelle inftance , terminée par un
jugement rendu fur délibéré au rapport de
M. Dupuy le 19 Août dernier , & conçu
ainfi :
» Nous , après qu'il en a été délibéré fur les
pièces & dolliers des Parties ; faifant droit fur la
demande formée par la Partie de de la Joue ( la
hs .
( 178 )
demoiſelle d'Eon ) contre celle de Foullon & Pécourt
( MM. de Carcado & celui qui a imprimé
la Sentence ) ; faifons défenfes aux dites Parties de
Foullon & de Pécourt d'imprimer à l'avenir &
faire imprimer aucune Sentence , ou Jugement
fans permilion de la Juftice , & les condamnons
aux dépens à cet égard. Déclarons la Partie de
de la Joue non recevable dans la demande afin de
réformation de notre Sentence , du 27 Août 1779 :
en conféquence , difons , que fans s'arrêter à l'empêchement
formé entre les mains de Jacquotot ,
Greffier en cette Cour , les pièces dont il s'agit ,
feront remifes aux Parties de Foullon . Condamnons
lá Partie de de la Joue aux dépens à cet égard ,
lefquels feront compenfés jufqu'à due concurrence ,
avec ceux adjugés ci - deffus . Sur le furplus des demandes
relpectives , mettons les Parties hors de
Cour ".
L'Affiche de Poitou nous fournit l'article
fuivant :
Le 2 Juillez dernier , il eft mort , à l'Auberge des
Minières , en la Paroiffe de Pairé , près Vivône , un
Seigneur Efpagnol , qui , fuivant le rapport de fon
Valet- de - Chambre , s'appelloit Louis - Eucher Albarado
, Marquis de Tavalos , Lieutenant - Général
des Armées du Roi d'Espagne , & Chevalier de
1Ordre de St - Jacques , âgé de 70 ans ; il fe rendoit
à Paris , avec fon fils , âgé de 3 à 14 ans , pour
y prendre & ramener en Espagne deux de fes filles ,
qui font au Couvent de l'Aflomption . Il avoit été
attaqué de paralyfie , il y a un peu plus d'un an.
Sa fanté s'étant allez bien rétablie , il s'étoit cru
allez de force pour fupporter la fatigue d'un long
voyage ; ou , peut- être , ne vouloit - il pas confier a
d'autres mains un dépôt auffi précieux que celui de
fes enfans . La même maladie le furprit tout -à - coup
à une lieue des Minières. Dès qu'on s'en apperçut ,
( 179 )
on voulut faire arrêter le poftillon ; mais le Voya
geur , qui avoit déja perdu l'uſage de la parole , &
confervé quelque connoiffance , fit figne de la main
de pouffer jufqu'à la première pofte , où on' le deſcendit
à l'Auberge. Il y eft mort 3 jours après ,
malgré les fecours qu'on lui a donnés , & fans qu'il
ait pu s'exprimer ni donner aucunes inftructions ;
quoiqu'il ait conſervé , juſqu'à la fin , quelque connoiffance
, qu'il témoignoir par des fignes. Ses
gens ont dit qu'il étoit d'une piété éminente . Il
portoit , à fon col , un petit Reliquaire fufpendu
fur fa poitrine. Il étoit très - febre , & ne buvoit
jamais de vin . Sa taille étoit affez grande , fon
regard ferme ; fon vifage fans rides , & fa peau
belle. Il a été inhumé , le 3 Juillet , dans l'Eglife
de Pairé , enveloppé de fon fuaire , que , depuis la
première attaque de fa maladie , il portoit toujours
avec lui , ufage religieux très-commun en Eſpagne.
C'étoit un manteau de foie , couleur gris de fer ,
d'une étoffe plus fine que celle dont on fait des
capes , affez ample pour faire trois ou quatre fois
le tour de fon corps , & affez long pour fe replier
depuis les pieds jufqu'au col . Ce dernier repli faifoit
voir une croix , en tiffu de couleurs différentes
placée fur le coeur. Le tout étoit lié de deux cor
dons de foie blanche , de la groffeur du doigt , qui
fe croifoient fur l'eftomac , les reins , les jambes ;
& fe terminoient aux pieds par deux gros glands ,
auffi de foie blanche , l'un à la droite , l'autre
gauche. Toute la Nobleffe & le Clergé du canton
ont affifté à fes obféques. L'Offrande a été déférée
à M. le Vicomte de la Châtre , Seigneur voifin, M.
le Curé de Pairé ayant fait quelque difficulté
pour
l'inhumer dans l'Eglife , à caufe des nouveaux Règlemens
, le Clergé & la Noblelle ont penſé unanimement
qu'on pouvoit paffer outre , fans tirer à
conféquence , par rapport à un Etranger de cette
qualité ; d'autant que la Gouvernante , qui l'accom-
>
la
h 6
( 180 )
pagnoit , l'a demandé , en difant que les enfans
lui feroient sûrement conftruire un Caveau , ou
élever une Chapelle ou Maufolée dans cette Eglife.
On a eu , d'ailleurs , la précaution de creufer la foffe
de façon & affez bas , pour qu'on puifle , fi l'on
veut , faire un Caveau de la profondeur preferite
par l'Ordonnance de 1776 , & dans un endroit de
I'Eglife fur lequel on pourroit bâtir une Chapelle
ou élever un Maufolée , fans gêner le Service Divin.
On attend inceffamment des nouvelles de fa famille.
Son fils , & fa fuite , compofée d'une Gouvernante ,
d'un Valet- de- Chambre , d'un autre Domeftique &
de deux jeunes Eſpagnols , montant enſemble une
berline & une chaiſe , ont continué leur route pour
Paris. La maiſon de Tavalos eft illuftre en Espagne.
On dit que ce Seigneur étoit puiffamment riche
qu'il a été Gouverneur des Ifles Canaries , & qu'il
étoit deftiné à une place de Vice-Roi , dans quelque
Royaume d'Espagne ou des Indes . Son grand âge
feroit croire qu'au moins il n'étoit pas deſtiné pour
les Indes. Il avoit avec lui deux différentes Croix
de l'Ordre de St -Jacques , toutes deux en pierreries.
On a vu la moins riche , que l'on eftime valoir 10
à 12 mille livres . On dit que l'autre vaut quatre à
cinq fois plus. Un Courier Eſpagnol , qui' a paffé
depuis la mort , & à qui on en a parlé , a rapporté
qu'il étoit parent de l'Ambaffadeur d'Efpagne en
France , qui lui avoit fait préparer un hôtel à Paris.
Catherine de Vin , époufe de Louis-
Charles , Marquis de Roftaing , Lieutenant-
Général des Armées du Roi , Commandeur
de fon Ordre de St- Louis , eft morte en
fon château de la Broffe , près Melun , le
13 Août dernier , dans la 64e année de
fon âge.
Marguerite- Michel de Saint-Fort , veuve
( 181 )
de Claude-Thomas Reygnard de Fufchamberg
, Marquis d'Amblimont , Chef- d'Efcadre
des Armées Navales , Commandeur
de l'Ordre Royal & Militaire de St-Louis ,
eft morte à Rochefort le 3 de ce mois ,
âgée de 82 ans.
Déclaration du Roi , portant établiſſement de
nouvelles Priſons. Donnée à Versailles le 30 Août
& enregistrée en Parlement les Septembre. » Pleins
du defir de foulager les malheureux & de prêter
une main fecourable à ceux même qui ne doivent
leur infortune qu'à leurs égaremens , nous étions
touchés depuis long-tems de l'état des Prifons
dans la plupart des Villes de notre Royaume , &
nous avons , malgré la guerre , contribué de nos
propres deniers à diverfes reconstructions qui nous
ont été préfentées comme indifpenfables , regret
tant feulement que les circonftances nous aient
empêché de deftiner à un objet fi digne de nos
foins tous les fonds qui pourroient le porter à fa
perfection ; mais nous ne le perdrons pas de vue
lorfque la paix nous fournira de nouveaux moyens :
cependant , informés plus particulièrement du trifte
état des Prifons de notre capitale , nous n'avons
pas cru qu'il nous fût permis de différer d'y
porter remède ; nous fommes inftruits qu'à l'époque
reculée de leur établiffement l'on y avoir
adapté des bâtimens deftinés lors de leur conftruction
, à d'autres ufages ; enforte que nulle commodité
& nulle précaution pour la falubrité n'avoient
pu y être ménagées ; que cependant tous
ces inconvéniens étoient devenus plus fenfibles à
mefure que ces bâtimens avoient vieilli & que
la population de Paris s'étoit accrue ; qu'ainfi des
prifonniers de tout âge , de tout fexe , ou pour
dettes , ou pour crimes , ou pour des égaremens
paffagers , refferrés dans un trop petit elpace , &
( 182 )
fouvent confondus , préfentoient le ſpectacle le
plus affligeant & digne , fous tous les rapports
de notre férieufe attention : Qu'il réfultoit en effer
d'un pareil mêlange ou une injufte augmentation
de peine pour ceux qui ne doivent leur captivité
qu'à des revers de fortune , ou de nouveaux moyens
de dépravation pour ceux que de premières erreurs
avoient conduits dans ces lieux de correction.
Déterminés par ces motifs , déja nous avons donné
tous nos foins à la Conciergerie ; nous y avons
fait préparer de nouvelles infirmeries aërées &
fpacieufes , où tous les prifonniers malades font
feuls dans chaque lit , & nous y avons ordonné
toutes les difpofitions d'ordre & d'humanité qui
nous ont été propofées . Il nous reftoit à trouver
un lieu convenable pour fuppléer aux autres Prifons
; mais l'efpace néceffaire à un pareil établic
fement , l'obligation de le former à portée des
Auditoires & des Jurifdictions , & d'autres circonftances
encore , préfentoient des obftacles à
Pexécution de nos projets . Enfin , après beau
coup d'examens & diverfes recherches , nous avons
fait choix de l'Hôtel de la Force ; fa pofition , fon
étendue , fes diftributions , & la modicité des fonds
demandés pour le mettre en état de remplir nos
vues , tout nous a déterminés à en faire l'acquifition
. Nous y ferons préparer des habitations &
des infirmeries particulières , ainfi que des préaux
féparés pour les hommes , pour les femmes , pour
les différens genres de prifonniers ; & la totalité
du terrein étant dix fois plus confidérable que
celui du Fort- l'évêque & du petit Châtelet réunis ,
l'on a pu ménager à ces diverfes diftributions un
efface fuffifant. Cependant , avant d'adopter
le plan que nous annexons à la préfente Décla-
' ration , nous avons recherché , fur tous les moyens
de fûreté & de falubrité , les fuffrages les plus
éclairés. On nous a fait efpérer que tous los
( 183 )
-
travaux néceffaires feroient achevés dans peu de
tems , & nous aurons foin qu'on s'occupe à l'avance
de la rédaction d'un règlement fur la po
lice intérieure de cette prifon , afin de prévenir
avec foin l'oifiveté , la débauche & l'abus des
pouvoirs fubalternes . Cet établiſſement une fois
formé , notre intention eft de faire abattre le pe
tit Châtelet , afin de rendre plus faciles les abords
d'un quartier de la Ville extrêmement fréquenté ,
& de procurer à l'hopital de l'Hôtel - Dieu un plus
grand volume d'air , avantage defiré depuis longtems.
En même- tems nous ferons vendre le Fortl'évêque
, & le capital qui en proviendra , joint
à l'épargne que nous ferons fur les frais de tranf
port des prifonniers , balanceront à peu- près la
nouvelle dépense que nous ferons obligés de faires
en forte que nous aurons la fatisfaction de concilier
l'exécution d'un projet infiniment falutaire
avec nos vues générales d'économie. Enfin , au
moyen des diverfes difpofitions que nous venons
de déterminer , le grand Châtelet ne fera plus
deftiné qu'aux prifonniers pourfuivis en matière
criminelle ; & , leur nombre n'étant pas difproportionné
avec l'efpace qui devra les renfermer ,
nous comptons pouvoir , avec quelques - réparations
& de nouvelles diftributions , faire arranger
l'intérieur de cette prifon d'une manière convenable
, & fur-tout détruire alors tous les cachors
pratiqués fous terre , ne voulant plus rifquer que
des hommes accufés ou foupçonnés injuftement &
reconnus enfuite innocens par les Tribunaux , aient
effuyé d'avance une punition rigoureuſe , par leur
feule détentión dans des lieux ténébreux & mal
fains ; & notre pitié jouira même d'avoir pu
adoucir , pour les criminels , ces fouffrances inconnues
& ces peines obfcures , qui du moment
qu'elles ne contribuent point au maintien de l'or.
dre par la publicité & par l'exemple , deviennent
( 184 )
inutiles à notre juftice & n'intéreffent plus que
notre bonté. A ces caufes , &c. Cette Déclaration
eft compofée de 4 articles «..
Arrêt du Confeil d'Etat du Roi , qui caffe &
annulie la procédure extraordinaire inftruite par les
Officiers du Siége de la Monnoie de Lyon , contre
le fieur Berruyer , cadet , Capitaine Lieutenant de
la milice bourgeoife de ladite ville ; condamne lef
dits Officiers folidairement avec le nommé la Serre ,
à la reftitution des fommes qu'il a payées ; leur fait
défenfe de faire à l'avenir de pareilles procédures &c.
Le Roi ayant été informé de la rixe que le nommé
Jean-François Serre , portier de l'Hôtel de la Monnoie
de Lyon , a cue le 28 Mai dernier , lors du
paffage de la proceffion du S. Sacrement , avec plufieurs
perfonnes qui fe trouvoient devant ledit hôtel ;
comme auffi de ce qui eft arrivé à cette occafion ,
entre ce particulier , le fieur Berruyer , cadet , Capitaine-
Lieutenant de la milice bourgeoife de la
ville de Lyon , & les foldats prépofés , fous les
ordres de cet Officier , pour maintenir le bon ordre
à la proceffion ; & S. M. s'étant fait rendre compte
de la plainte rendue à ce fujet , le même jour 28
Mai , par le Procureur du Roi du Siége de la Monnoie
de Lyon , des informations faites en conféquence
, du décret de prife de corps décerné le 1er
Juin par ledit Siége , contre ledit fieur Berruyer ; des
interventions & demandes du nommé Serre dans
ladite procédure , de la provifion de 120 livres qui
lui eft adjujée , & de toutes les pourfuites qui ont
été faites contre ledit fieur Berruyer : S. M. s'étant
fait aufli repréfenter la plainte que Marguerite Baiffe ,
femme de Jean Goin , Nicolas & Claude Goin fes
fils , ont rendue le 29 Mai , pour raiſon du même
fait , pardevant le Lieutenant - Criminel de la Sénéchauffée
de Lyon ; les informations faites en conféquence
, le décret de prife de corps décerné par ledit
Lieutenant- Criminel , contre le nommé Serre , &
( 185 )
tout ce qui l'a fuivi : S. M. a reconnu que s'agiffant,
d'une rixe qui a commencé dans la rue , & dont ce
qui peut s'être paffé dans l'hôtel de la Monnoie n'a
été que la fuite , la Sénéchauffée feule avoit le droit
d'en connoître ; que d'ailleurs le fieur Berruyer ne
peut être jufticiable du Juge de la Monnoie , ni
même des Juges ordinaires , par rapport aux fonc
tions d'Officier de la milice bourgeoife qu'il rempliffoit
fous l'autorité du Commandant de la ville ,
& pour lesquelles il n'eft foumis qu'à la même
autorité ; qu'ainfi la procédure du Siége de la Monnoie
eft à tous égards nulle & incompétente , &
qu'il eft de la juftice & de la fageffe de S. M. de
l'anéantir , & de faire fentir aux Officiers de ce
Siége le tort qu'ils ont eu de commettre une telle
entreprife , &c.
Les numéros fortis au tirage de la Loterie
Royale de France , le 16 de ce mois ,
font : 88 , 63 , 37 , 38 , 43 .
De BRUXELLES , le 19 Septembre.
S. M. I. & R. a porté à 11,000 florins
d'Empire par mois , le traitement du Prince
de Stahremberg , pendant tout le tems qu'il
fera les fonctions de Lieutenant Gouverneur
& Capitaine-Général des Pays- Bas.
On continue l'inventaire des effets laiffés
par feu S. A. R. le Prince Charles de Lorraine.
Il y en a plufieurs qui font très-rares
& du plus grand prix .
On a reçu en Hollande des lettres de S.
Euſtache , en date du 8 Juillet , où l'on lit
les détails fuivans :
ל כ
Depuis l'arrivée de l'efcadre Espagnole , il ne
s'eft encore rien paffé de confidérable ; mais il fe
C
( 186 )
prépare des évènemens . On fait dans les Illes
Françoifes des difpofitions pour une expédition
importante. M. de Guichen a envoyés frégates
en croisière , & quelques -unes des meilleures chaloupes
qui faifoient le cabotage entre les colonics
Françoifes & cette Ifle , font forties de la Martinique
pour croifer , & fe font déja emparé d'un
brigantin Anglois richement chargé. Deux chaloupes
de pilote Américaines , montées de 26 hommes
& 10 pièces de canons chacune , s'étoient
emparées du paquebot de la Jamaïque le Hillsborough
, monté de 26 canons & 60 hommes , &
ayant à bord des dépêches de l'Amiral Rodney
& du Général qui commande à Ste -Lucie , ainfi
que le plan du Général Dalling pour fes expéditions
fur le Continent Efpagnol. Mais le paquebot
a été répris & conduit à St Criftophe. Quelques
corfaires Anglois avoient chaffé dans le port
de la petite Ifle de St-Barthelemi , un nombre de
barques des Iles Françoifes du Vent. Elles s'y
étoient retranchées ; mais les moutons , les chèvres
, les porcs , & toutes les autres pivions
de l'Ifle ayant été confommées , la difette les anroit
bientôt obligées de fe rendre , fi elles n'euffent
cu le bonheur d'échapper de nuit , & de fe
retirer en fûreté , tant dans notre Port que dans
la partie Hollandoife de la petite Ifle St - Martin «.
Les Papiers Anglois annoncent l'arrivée
des vaiffeaux la Réfolution & la Discovery,
partis avec le célèbre & malheureux Cook;
ils ajoutent que les Journaux des Officiers
en commiffion , du Pilote , des Maîtres
d'équipage , & Midshipmen , qui font à bord
du dernier , ainfi que les Papiers de ceux
qui font morts pendant le voyage , ont été
envoyés à l'Amirauté. On fe flatte que le
( 187 )
·
Gouvernement les fera rédiger pour les publier
; on regrette bien que le brave Cook
n'existe plus pour rendre compte lui -même de
fes découvertes. En attendant , nos Lecteurs
ne feront pas fâchés de trouver ici l'extrait
d'un précis des rapports concernant ce
voyageur qu'on vient de publier.
" James Cook fut nommé Capitaine effectif
dans la Marine du Roi le 9 Août 1775 , immédiatement
après fon retour de fon fecond Voyage
autour du Monde ; & au mois de Juillet 1776 ,
il s'embarqua de nouveau à Plimouth avec la Réfolution
de 36 canons qu'il montoit , & la Découverte
de 20 canons , Capitaine Charles Clarke.
L'objet de cette expédition étoit certainement d'examiner
la côte du N. O. de l'Amérique : la fituation
de ce Continent relativement à la côte Orien
tale de l'Afie & de chercher un paffage de ces
Quartiers en Europe , foit par le N. O. ou par le
N. E. Les deux vaiffeaux arrivèrent au Cap de
Bonne-Efpérance au mois d'Octobre , & n'y féjournèrent
qu'autant qu'il étoit néceffaire pour le rafraîchir
; ils en partirent dans le courant du même
mois.
En quittant le Cap de Bonne- Espérance , le Capitaine
Cook fit route pour les Ifles fituées aut
Sud de cet établiſſement , & qui ont été découvertes
au mois de Janvier 1772 par les François
fous les ordres de MM. de Kerguelen & de St-
Allouarn. Le tems orageux l'avoit empêché d'y
aborder dans fon premier voyage : il y toucha
cette fois , & trouva qu'elles confiftoient en quelques
Ifles petites , baffes , inhabitées , ne produifant
ni arbres ni arbriſſeaux , mais feulement quel.
que peu de plantes & de tortues. De ces Ifles il
dirigea fa route vers la côte de la Nouvelle - Hollande
qu'il examina dans un espace de plus de
( 188 )
400 lieues , conftatant exactement la fituation de
cette contrée jufqu'ici inconnue , entre la terre
découverte en 1627 par Nuits & celle de Van
Diemen , vifitée par le Capitaine Furneaux à bord
de l'Aventure. De-là il fe porta à la Nouvelle-
Zéelande , où il ne s'offrit rien de remarquable.
Il est probable que l'examen de la côte Occidentale
de la Nouvelle - Calédonie fut l'objet qui occupa
enfuite nos Navigateurs , puifqu'on eft informé
qu'ils dirigèrent leur route vers la Nou
velle-Guinée , fur le chemin de laquelle fe trouvoit
la Nouvelle- Calédonie. Le Capitaine Cook employa
quelque tems à examiner la Nouvelle - Guinée , notamment
fa côte Méridionale , ci -devant inconnue
aux Européens , conftatant pleinement la grandeur ,
la fituation & la forme de cette Ifle étendue &
probablement fort précieufe. A cette occafion il
fit plufieurs découvertes importantes , dont on ne
peut encore parler avec certitude. Il en eft cependant
une qu'on connoît ; favoir , une petite Iſle
qui produit de la noix mufcade en abondance &
de la véritable espèce : il n'en emporta avec lui
qu'une petite quantité , mais avec cette attention
qui caractérifoit toutes les actions : il fit enlever
avec foin 12 jeunes mufcadiers , qu'il porta à
Otaheite , où il fuppofa que ces arbres pourroient
être tranfplantés avec efpérance de fuccès «.
» On n'eft pas informé de la route qu'il fuivit depuis
la Nouvelle - Guinée jufqu'à l'ifle d'Otaheite
où l'on fait cependant qu'il arriva au mois d'Août
1777 ; mais en confidérant qu'il avoit employé environ
dix mois depuis fon départ du Cap de Bonne-
Espérance , on peut fuppofer qu'il doit avoir fait
nombre de recherches & de découvertes ; il eft du
moins certain , qu'en fuivant directement la courfe
vers Otaheite , il auroit pu faire ce trajet dans la
moitié du tems , à moins qu'il ne lui fût arrivé
quelque accident. Il n'y a pas lieu de douter qu'il
( 189 )
n'ait été bien reçu dans fon ifle favorite d'Otaheite ,
où il ramenoit Omiah bien portant & bien fatisfait ;
on peut préfumer la fatisfaction du navigateur , qui
étoit en état de donner à ces Infulaires une preuve
auffi frappante de la bonne-foi Européenne , fur laquelle
avoit pu donner des doutes la mort prématurée
de deux de leurs compatriotes , qui dans
des occafions précédentes s'étoient haſardés à accompagner
leurs hôtes Européens. Auteroo , compagnon
de M. de Bougainville , avoit fuccombé à la
petite vérole au Cap de Bonne- Efpérance , à ſon retour
de France en fa patrie : & Tupia , qui avoit
fuivi le Capitaine Cook dans fon premier voyage ,
avoit été emporté par la fièvre maligne à Batavia ,
avant d'arriver en Europe. Le retour d'Omiah dut
faire grand plaifir à fes compatriotes . La furpriſe
qu'ils lui marquèrent en le revoyant , prouve qu'ils
comptoient peufur fon retour. Les préfens qu'il rapportoit
furent le fujet de l'admiration générale.
On ne peut décrire leur étonnement , lorsqu'ils virent
un cheval entier & une cavale , un taureau , une
vache, & plufieurs autres animaux , que le Capitaine
Cook leur remit : on n'en fera pas furpris , fi l'on
confidère que le cochon , le chien & le rat étoient
les feuls quadrupèdes connus dans l'ifle . Leur compatriote
a dû augmenter leur joie , en leur expliquant
la nature & les ufages de ces différens animaux. On
rapporte qu'Omiah s'en acquitta à leur entière fatisfaction
, fans que fes recherches & fes lumières
excitaffent la moindre apparence de jaloufie ; ces
avantages ne l'empêchèrent pas de fon côté de montrer
beaucoup de joie de revoir fon pays natal.
Depuis le dernier voyage du Capitaine Cook les
Espagnols avoient vifité deux fois cette iſle : ils
avoient fait voile de Callao , port de Lima ; & ceux
qui étoient arrivés les premiers y avoient fait un
affez long séjour , lorfqu'ils furent joints par une
feconde expédition : ils partirent alors enſemble
( 1901)
peu avant l'apparition des vaiffeaux Angiois. On
dit que Cook avoit une certaine prédilection pour
cette ifle ; mais il eft difficile de croire qu'elle eût été
affez grande pour le porter à y féjourner auffi longtems
qu'il l'a fait , fi la faifon de l'année ne lui en
eût impofé la néceffité . Il y refta jufqu'au mois de
Décembre ; & il eft certain qu'avant ce tems il
n'auroit pu continuer fes découvertes dans l'hémifphère
feptentrional au-delà du Tropique.
La fuite à l'ordinaire prochain .
PRÉCIS DES GAZETTES ANGL. , du 12 au 18 Août.
CE fera au nouveau Parlement à voir quels prodiges
nos Miniftres ont fu faire avec les vingt
millions ft. qui leur ont été donnés , on pourroit
dire fi follement , dans l'efpoir qu'un dernier effort
alloit amener une heureufe paix. A bon compte
Mylord North eft le premier de nos Députés qui
ait été élu pour le nonveau Parlement. C'eft l'homme
Je plus alerte de l'Angleterre pour fon intérêt &
pour l'avancement de fa famille : mais , pour l'Etat ,
il ne va pas fi vite.
Toute l'Europe a été furprife de voir rentrer
notre efcadre le 18 Août. On n'en imaginoit point
le motif, fur tout quand on a fu qu'il eût été en ſon
pouvoir de nous éviter l'irréparable perte que nous
avons faite . Mais tout ,fe découvre avec l'aide du
tems & la réflexion. Il n'en a pourtant pas fallu
beaucoup pour voir que c'est qu'on avoit befoin ,
pour l'élection générale , des votes de ce nombre
prodigieux d'Electeurs embarqués fur l'efcadre , &
dont la plupart n'y ont d'emploi qu'à la charge de
donner leur voix pour les créatures des Miniftres.
Il est bien plus effentiel pour nos Miniftres de
remporter une victoire fur la Nation que fur fes
ennemis. Auffi , devrions - nous bien leur rendre le
change , & commencer par les réduire , car c'eſt le
premier pas à faire , fi nous voulons féricufement
( 191 )
amener la triple union à nous demander la paix & la
confédération des Neutres à nous laiffer 1Empire
des mers.
Il y a encore un autre évènement dont il eft difficile
de fe rendre compte , c'eft la diffolution du
Parlement que les circonftances actuelles font
trouver fi inconcevable. Il eft pourtant bien viſible
que c'eft que les Miniftres ont craint , s'ils attendoient
plus long-tems , de recevoir des nouvelles
encore plus fâcheufes que celle de la perte de la plus
intéreffante de nos flottes , & que les mécontentemens
de la Nation ne rendiffent leurs petites menées
beaucoup plus difficiles.
On dit que le Roi de Pruffe a envoyé au général
Washington fon portrait en pied , accompagné de
çe billet très-laconique. » Le plus vieux Roi de
l'Europe fait ce préfent au plus grand général du

» monde <<.
-
L'Amirauté a reçu le 10 de l'Amiral Rodney une
nouvelle lettre qu'elle n'a point encore publiée.
Elle eft datée du 30 Juillet & partie le 31. Il y
donne avis que Walfingham l'a joint le 12 , &
qu'auffi- tôt ( fans doute le 13 ) il a été croifer
devant la Martinique , d'où il a vu que l'efcadre combinée
étoit partie : il fe félicite d'avoir fait des difpofitions
fi habiles , & d'avoir donné tant d'apparence à
fon efcadre , que les François & les Espagnols .
quoiqu'avec une fupériorité confidérable en vaiffeaux
& en troupes , n'ont pas ofé venir le chercher.
Il parle du détachement , qu'il a fait de dix
vaiffeaux pour aller renforcer le Chevalier Peter-
Parker à la Jamaïque. On dit que Rodney fe
félicite dans cette dépêche d'être refté maître des
mers dans la ftation des Ifles du Vent , & qu'il fe
promet de profiter du moment pour reprendre quelques-
unes des Illes dont les François le font emparés.
On a appris en même-tems par diverfes
lettres que l'efcadre combinée qui a defcendu ſous
-
( 192 )
le Vent le 7 Juillet , n'eft que de 26 vaiſſeaux de
ligne , & qu'il en eft refté 9 au Fort-Royal.
Le paquebot l'Antelope , parti le premier Août
de l'Ifle de St - Chriſtophe , eft arrivé avec la nouvelle
que le 3 il a rencontré la flotte de 80 voiles
partie de la même Ifle pour l'Angleterre fous le convoi
du vaiffeau de ligne le Boyne , & du Prefton ,
de so canons. Elle eft attendue vers le 20 Septembre.
On apprend , par ce paquebot , que le 24 Juillet
l'Amiral Rowley , avec fix vaiffeaux de ligne , &
Walfingham avec les quatre , dont la jonction s'étoit
faite le 12 à la Barbade , le tout formant 10
vaiffeaux de ligne , étoit partie de Sainte- Lucie pour
conduire à la Jamaïque une flotte de 37 voiles . Le
Ministère paroît mécontent de ce que Rodney n'eft
point parti avec la totalité de ſes forces , & de ce
qu'il reste aux Ifles -du-Vent , avec environ dix-ſept
dont il eft vrai que la plupart font très - mauvais..
Le 10 Juillet le brigantin Anglois l'Alvet a
rencontré au Sud de l'Iйe Saba l'eſcadre combinée
forte de 26 vaiffeaux de ligne , avec plus de 80
tranfports faifant route O. quart N, O.
On n'a pas reçu la moindre nouvelle du Lord
Cornwalis depuis trois mois qu'il a le comman →
dement de la Caroline Méridionale.
On affure que l'ordre a été expédié le 11 pour
faire fortir une autre divifion de l'efcadre qui
·fervira à affurer la rentrée des flottes attendues,
Le 11 cette divifion , dont on ne fait pas encore
la force , levoit l'ancre. L'Amiral Darby avoir
transporté fon pavillon fur le Britannia qui venoit
de rentrer à Plimouth ; & l'Amiral Drake ,
qui quitte la ftation des Dunes , avoit mis le fien
fur le Victory.
La clôture de la Seffion du Parlement de l'Irlande
s'eft faite le 2 par le Difcours ordinaire du
Vice- Roi aux deux Chambres ; & le Parlement
eft prorogé au 10 Octobre. Rien de nouveau
dans l'état des fonds.
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQUI E.
De CONTANTINOPLE , le 3 Août.
C'EST par la vigilance & ſa ſévérité que le
Grand- Vifir eft parvenu à préſerver cette
Capitale des troubles & des incendies qui
ont été fi fréquens fous fes prédécelleurs. Ses
Emiffaires , répandus par- tout , lui rendent
compte de ce qui fe paffe , & les mécontens
qui ont l'imprudence de fe déclarer font
punis du dernier fupplice . Il a fenti que la
Police ne peut s'entretenir fans efpionage ; il
ne tardera fans doute pas à reconnoître qu'il
faut fouvent le défier de l'efpion qu'on emploie
, & que pour ne pas s'en laiffer abuſer ,
il faut le faire furveiller lui - même . Un fait
récent lui en a dû fournir la preuve.
Sa curiofité ne ſe borne pas à favoir ce qui
fe paffe parmi les Turcs ; l'intérieur des maifons
des Miniftres Etrangers lui a paru mériter
fon attention. Des Renégats cherchent
à s'inftruire de ce qui s'y fait pour lui en rendre
compte , & fouvent leurs rapports ne
font pas exacts. Dernièrement ils lui apprirent
qu'il devoit y avoir une illumination &
30 Septembre 1780.
i
( 194 )
un feu d'artifice à Bujukdere , dans la maifon
du Baile de Venife. Il fe trouvoit que le
jour choifi étoit celui où un des fils du Grand-
Seigneur venoit de mourir. Le Grand- Vifir
ordonna au Boftangi Bachi de veiller fur le
canal , & s'il voyoit quelques réjouiffances ,
de prier le Baile de les faire interrompre &
à fon refus d'employer la force. Cette prétendue
fête avoit été projettée par les gens
du Miniftre qui vouloient célébrer celle de
S. Marc ; le Baile n'en favoit rien ; le Dragoman
de Venife inftruit des ordres qu'avoit
donnés le Grand - Vifir , lui en fit part.
L'Ambaffadeur d'Angleterre & d'autres Miniftres
Etrangers fe trouvant chez lui , furent
d'avis de fe conformer aux defirs de la
Porte , & de fupprimer une réjouiffance qui
pourroit la blefler dans un moment de deuil .
Les lampions qu'on alloit allumer furent
éteints . Dans ce moment le Boftangi Bachi
parut pour déclarer que les ordres du Viir
étoient l'effet d'un mal- entendu , qu'il prioit
de reprendre le divertiffement préparé,& qu'il
ne quitteroit point qu'il ne fût recommencé ,
la Porte , ajouta - t- il , voyoit toujours avec
plaifir que les Miniftres Etrangers fe réjouîffent
; & cette affaire finit ainfi .
On parle beaucoup ici d'une avanture
fingulière qui peut-être n'eft qu'une fable.
Quoiqu'il en foit , c'eft ainfi qu'on la raconte.
Une jeune Italienne prife fur mer il y a deux
ans , conduite dans le Serrail du Grand-
Seigneur , a eu la force de réfifter aux ca(
195 )
reffes & aux menaces & de refufer le rang de
Sultane . Elle difparut le 31 du mois dernier.
On a examiné tous les Infpecteurs , on a fait
les perquifitions les plus exactes ; elles ont
été inutiles . On dit , & cela reffent bien le
roman , qu'un jeune homme , nommé Urcel ,
a trouvé le moyen de l'enlever. Il étoit parvenu
à s'introduire dans le Serrail déguiſé en
femme , avec des marchandiſes à vendre ; il
y étoit retourné avec une caiffe remplie de
curiofités qu'il montroit , & c'eft dans cette
caiffe que l'Italienne a été tranſportée fur
un vaiffeau Portugais . Après cette aventure ,
ces fortes de fpectacles feront interdits
au Serrail.
DANEMAR CK.
De COPENHAGUE , le 1er. Septembre.
ON évalue à 300,000 rixdahlers la perte
que nos Négocians ont effuyée par la prife
de leurs navires , dont les Anglois fe font
rendus maîtres depuis quelque tems .
Le Miniftre de Ruffie a reçu deux couriers
de fa Cour : le premier lui a apporté une riche
tabatière d'or dont l'Impératrice lui fait préfent
le fecond , la ratification de la convention
relative à la protection du commerce
neutre , & des lettres de change
pour 25,000 écus , dont les Membres du Confeil
recevront chacun 6000 & 1000 feront
i 2
( 196 )
partagés entre les Secrétaires du département
des Affaires Etrangères. On affure que le
Miniftre Ruffe recevra également un préfent
de 6000 écus de notre Cour , & fes
Secrétaires en auront 1000 autres à partager.
·
Le vaiffeau de guerre l'Infods Relten
qu'on a dit devoir être détaché pour aller
au Cap , eft revenu ces jours - ci s'approvifionner
pour cette courfe. Il a laiffé l'efcadre
Danoife en bon état , à la hauteur de
Naffer , en Norwege , où elle est en
croifière.
SUÈDE.
De STOCKHOLM , le 2 Septembre.
CONFORMÉMENT aux ordres du Roi , on
travaille à mettre en état de tenir la iner ,
le plutôt poffible , 4 vaiffeaux de ligne &
6 frégates. Au moyen de cet armement
Fefcadre Suédoiſe , deſtinée à la protection
du commerce , fera compofée de 8 vaiffeaux
de ligne & 12 frégates.
On prétend que S. M. s'embarquera en
Hollande pour revenir par mer dans fes
Etats ; une de fes frégates a reçu en conféquence
ordre de fe trouver le 15 de ce
mois dans un des Ports des Provinces-
Unies , pour y prendre S. M. à bord.
*
( 197 )
!
POLOGNE
.
De VARSOVIE , le 2 Septembre .
LES Nonces nommés dans les Diétines
du 21 du mois dernier pour affifter à la prochaine
Diète , font le Général Comte Mokronoski
& le Chambellan Mozerinski ,
pour le diftrict de Czerski ; le Prince Staniflas
Poniatowski & le Chambellan Szydlowski
, pour le diſtrict de Warſovie ; l'Énfeigne
de Wisk , Rembulinski & le Général
Potocki , pour le diſtrict de Wisk ; le Chambellan
Szymanowski & le Tréforier de
Sochaczeco Lafoeki , pour le diſtrict de Sochaczeco
; le Juge Provincial Skarzynki &
l'Echanfon Drenowski , pour le diſtrict de
Lomza; le Notaire Provincial Wongrodski &
le Chambellan Kicki , pour le diftrict de
Zakroczym ; l'Enfeigne Provincial Lefz .
czynski & le Starofte de Litynfwidzinski ,
pour le diftrict de Rawa ; le Tréforier
Mikorski & le Starofte de Goftyn , Lonezynski
, pour le diſtrict de Goftyn .
On fe flatte toujours que l'arrivée du
Comte de Rzewuski à Grodno , produira
de grands changemens au fujet de
l'affaire de M. de Tyfzhenhaufen. Déja 8
Membres du Tribunal de ce grand Duché
font arrivés ici pour fe plaindre au Roi
des mauvais traitemens qu'ils ont éprouvés
de la part des gens du Tréforier. Le Notaire
Zelinski qui n'a pas voulu publier l'univerfal
du Roi a pris la fuite , cependant on
i 3
( 198 )
1
lui fera fon Procès. Én attendant le Comte
Rzewuski , le Chambellan Solotewski &
plufieurs autres perfonnes ont fait citer M.
Tyfzenhaufen.
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le s Septembre . les
IL eft maintenant incertain fi l'Empereur
fera un voyage dans les Pays- Bas , ou s'il
fe rendra en Bohême ; dans ce dernier cas
l'Archiduc Maximilien l'accompagnera. Ce
qui feroit croire que fa tournée dans les
Pays-Bas fera différée , c'eſt que l'Archiducheffe
de Saxe -Tefchen ne partira pour
Bruxelles qu'au printems prochain , & que
fon augufte frere pourroit attendre cette
époque pour l'y conduire lui - même.
Le Prince de Gallitzin , Miniftre plénipotentiaire
de l'Impératrice de Rullie en cette
Cour , vient de partir pour Spa , d'où il ira
plus loin ; le voyage & le mouvement ne
font pas moins néceffaires à fa fanté que les
eaux. M. de Potitika , Confeiller de la Chancellerie
, refte chargé des affaires pendant fon
abſence.
>
LL. MM . II. & Royale ont fait une promotion
dans l'Ordre de St - Etienne . Le Cardinal
Herzan , & le Comte de Metternich-
Winnebourg & Bielftein , ont été nommés
Grand Croix : le Baron de Laykam a été
fait Commandeur , & on a diftribué fixepetites
croix .
Le Comte Pelegrini eſt arrivé de Bohême
199
) &
en cette Capitale , pour y rendre compte à
l'Empereur de la commiffion dont il étoit
chargé , relativement à la conftruction de
plufieurs nouvelles fortereffes dans ce
Royaume.
De HAMBOURG , le 10 Septembre.
Le bruit court d'après des lettres de Konigsberg
, que quelques régimens de Huffards
Pruffiens ont reçu ordre de marcher
vers les frontières de la Pologne , afin d'y
former un cordon pour la fûreté de la Diète
qui y
fera tenue inceffamment . On débite
auffi que régimens Autrichiens fe font
rendus dans la Galicie pour le même fujet
; mais ce qui paffe pour être plus conftant
, c'eſt que divers corps de troupes
Ruffes approchent de la Capitale , & que
les troupes de la Couronne font déja campées
en avant de Varfovie.
Selon les mêmes lettres les avis de Luface & la
Saxe annoncent que l'on recrute à force pour l'armée
Saxonne ; qu'on travaille avec activité à relever
les fortifications de Drefde , de Pirna & de Konigftein
, & que l'Electeur veut faire un voyage
dans la haute Luface , pour y voir les endroits où
les camps ont été affis pendant la guerre dernière.
D'un autre côté , on apprend que l'Electeur Palatin
s'occupe à remettre fur pied les troupes Bavaroifes ,
dont le nombre avoit été fort diminué. Il n'eft plus
queftion du voyage de l'Electeur à Manheim , depuis
que les affaires touchant les taxes payer ont
été réglées «.
à
On vient d'apprendre par la voie de Riga ,
i 4
( 200 )
que la nuit du 26 au 27 Août dernier , le
feu a pris à Pétersbourg dans les vaſtes magafins
de chanvre , fitués fur l'iſle de Wafiley-
Oftrow , qui fait partie de cette réſidence.
Le feu brûloit encore au départ du
Courier , & l'on a lieu de craindre que
la totalité de ces magafins ne foit la proie
des flammes. Des nouvelles poftérieures ,
mais qui font encore vagues , ne raffurent
pas ; elles parlent de l'immenfité de la perte
; & ne portent pas à moins de 3 millons
tournois la perte que les Négocians ont
faite par cet accident.
On affure que le Prince de Pruffe qui a
dû arriver à Riga le 26 Août , porte avec
lui une garniture de diamans cftimée 1 50,000
florins que S. A. R. veut préfenter à l'Impératrice
de Ruffie.
On mande de Berlin que le Roi par un
pur mouvement de fa clémence , a fait remettre
en liberté les Juges & les Confeillers
impliqués dans l'affaire du Meûnier Arnold
, & qui avoient été envoyés à Spandau
. S. M. eft de retour à Potfdam de fon
voyage dans la Siléfie.
Nous nous fommes attachés à donner
tous les détails du voyage & du féjour de
l'Empereur à Pétersbourg ; on ne fera pas
fâché d'en retrouver ici quelques - uns que
M. Jean Albert Euler a écrit à un de fes
amis en Allemagne.
» Le 3 Juillet , l'illuftre
voyageur
qui fous le
nom de Comte
de Falckenftein
parcourt
avec un
( 201 )
ail attentif & pénétrant les divers établiffemens de
cette Réfidence , honora de fa vifite l'Académie
Impériale des Sciences. Ce fut avant - hier vers midi
que M de Domafchneff, eut l'honneur de le recevoir
fur l'escalier de l'Académie avec les Académiciens
nommés pour montrer à l'augufte étranger les curiofités
les plus remarquables qui y font déposées. Le
Comte paffa par tous les appartemens & rien n'échappa
à fon attention ; ce qui fixa le plus fon attention
ce fut l'image de Pierre I , de grandeur naturelle,
pouffée en cire , & le Manufcrit original François
de l'inftruction pour le nouveau Code de Loix écrite
de la main de la Légiflatrice de Ruffie , M. le Comte
de Falckenſtein en lut divers articles avec un intérêt
tout particulier , & le Directeur faifit cette occafion
de lui offrir un Exemplaire de la grande Edition
de cet ouvrage en quatre Langues . Il alla enfuite à
la falle d'affemblée Académique où tous les Acadé
miciens & les Adjoints lui furent préfentés ; l'Augufte
étranger daigna s'entretenir avec quelques- uns
d'entr'eux & reçut gracieufement la lifte des Académiciens
où fe trouvent indiquées les Sciences auxquelles
chacun de ces Savans s'eft principalement
voué , avec une notice des Mémoires préfentés &
deſtinés à être lûs en cas qu'il eût plû à l'illuftre
Comte d'affifter à une Séance Académique , ces
Mémoires font : 1 ° . Idée d'un commerce à établir
entre les Ruffes & les Allemands par le Danube
& la mer Noire , écrit en Allemand par M. le Profefleur
Guldenftadt . 2 ° . Réflexions fur les anciens
travaux des mines de Sibérie , & fur leurs rapports
avec ceux de Hongrie qui fe diftinguent des travaux
Romains , par M. le Profeffeur Pallas . 3 °
Obfervation fur les montagnes du Nord , comparées
aux autres chaînes de Granit , par M.
Laxman , Confeiller de la Cour .
M. le Comte s'arrêta enfuite dans le Cabinet de
Phyfique expérimentale nouvellement arrangé &
·
is
( 202 )
--
augmenté de plufieurs inftrumens , on y fit quelques
expériences avec le grand électrophore. Enfin il
traverfa auffi les autres départemens de l'Académie ,
la Typographie , l'Imprimerie des Eftampes , &
ne partit qu'à deux heures & demie après midi ,
avec des témoignages de contentement infiniment
flatteurs pour l'Académie & pour fon digne Supérieur.
- Dans le Cabinet des Médailles , on lui fit entr'autres
remarquer celles qui ont été frappées fur
les principaux évènemens du Règne glorieux de
Jofeph II , Empereur Romain , actuellement régnant,
attention dont il parut s'appercevoir avec plaifir ;
il y reçut avec bonté la Médaille & le Jeton Académique
en or qui lui furent offerts par M. de
Domafchneff. - A la Bibliothèque il daigna agréer
le préfent de la Collection complette des Journaux
de Voyages faits par les Académiciens dans l'Empire
de Ruffie. Sur la riche reliure de chaque
Volume fe trouvoient les Armoiries de Falckenftein.
de même que fur les Portefeuilles qui renfermoient
les Cartes Géographiques , les Plans ,
Estampes & Deffins qui lui furent préfentés.
En parlant des Cartes il dit qu'il en poffédoir
déja plufieurs ; le Directeur lui ayant répondu qu'il
y en avoir une qui certainement lui manquoit,
Filluftre Voyageur ouvrit le Porte-feuille & tomba
fur la carte de fon dernier voyage de Vienne à St-
Pétersbourg, que M. de Domafchneff venoit de
faire graver tout nouvellement & orner de cartou.
ches allégoriques. L'auguste Comte en examinant
de plus près cette Carte remarqua plufieurs Villes
Ruffes qu'il auroit fouhaité de pouvoir vifiter encore.
— Il découvrit en ouvrant le Porte-feuille des ELtampes
, plufieurs exemplaires de fon Portrait gravé
de deux diverfes manières , l'un en profil & l'autre
en face fort reffemblans , exécutés avec foin &
imprimés le même jour en différentes couleurs ; audeffous
du dernier il y a les armes de Falckenſtein ,
( 203 )
d
M
& ces vers d'Horace dont l'application eft fenfible .
Multorum providus urbes ,
Et mores hominum infpexit.
» La malheureuſe fréquence du meurtre des en
fans nés hors le mariage fait rougir l'humanité. Un
Anonyme propofe un prix de cent ducats pour le
Mémoire qui indiquera les moyens les plus efficaces
pour réprimer ce crime , bien entendu qu'il ne
fera queftion des moyens déja pratiqués , qu'en
prouvant pleinement leur efficacité , & qu'en montrant
comment on pourroit les appliquer fans nuire
aux moeurs & à la religion . On efpère que les Philofophes
qui connoiffent l'homme , fes droits , fon
efprit , & la marche de fes paffions , voudront bien
s'occuper d'une queftion fi digne d'eux , par la difficulté
de la folution & par fon influence fur le
bonheur de la Société . M. le Baron de Dalbert
Chanoine de Mayence , & Statthalter de la Prin
cipauté d'Erfourth ; M. Michaelis , Chevalier de
l'Ordre de Wafa , & Profeffeur à Goettingue , &
M. Rigal , Confeiller de la Chambre des Finances
à Manheim , font les Juges qui prononceront
fur les Mémoires qui feront envoyés . Il dépendra
des Savans qui voudront concourir au prix
auquel des trois ils voudront adreffer leurs Mémoires
, ils y joindront leurs noms dans des billets
cachetés & marqués d'une devife ; on n'ouvrira que
le billet du Mémoire qui remportera le prix « ,
ITALI E.
De LIVOURNE , le 30 Août.
I
ON apprend de Rome que le Pape a indi
qué un Confiftoire pour le du mois prochain;
il y préconifera plufieurs Eglifes , tant
d'Efpagne que de Portugal ; on affure qu'il y
i 6
( 204. ).
préconifera auffi l'Archiduc Maximilien , en
qualité de Coadjuteur de l'Archevêché de
Cologne & de l'Evêché de Munſter.
>> S. A. R. voulant rendre au commerce toute la
liberté poffible , a ordonné , le 2 de ce mois , l'aboliffement
des Statuts de la Chambre du Commerce ,
Arts , Manufactures , &c. dans la partie où ils
mettent obftacle à la vente de diverles espèces de
marchandiſes qui entraînoient l'intervention d'un
entremetteur public ; elle a ordonné que les gens
de cet état ne pourront plus déformais tirer aucun
falaire de leur intervention dans les marchés , à
moins qu'ils n'en aient été requis par les contractans ;
leurs fonctions étant au moins inutiles dans la vente
des grains & des bleds , elles font , dès ce moment
fupprimées & abolies . Par un autre Statut , S.
A. R. a fait adreffer à tous les autres Tribunaux
de fes Etats une lettre circulaire , qui défend aux
Juges & à leurs Huiffiers de s'immifcer dans la
collection des Cures & autres Bénéfices , leurs fonctions
à cer égard n'ayant été qu'accidentelles &
point permanentes. - Pour faciliter à tous les ſujets
les moyens de fubfiſtance , S. A. R. a ordonné que la
Fabrique des eaux-de-vie & roffolis , dont l'adminif
tration générale entroit dans la Ferme des revenus
soyaux , foit dorénavant libre , & puiffe devenir la
refource de l'induftrie des particuliers «<.
-
Les lettres de Tofcane portent que dans
les quatre premières nuits de ce mois on y a
fenti de vives fecouffes de tremblement de
terre , qui n'ont caufé aucun dommage , &
qui n'ont fait qu'effrayer les Habitans.
ESPAGNE.
De CADIX , le 1er. Septembre.
L'ARMÉE combinée , aux ordres de D.
-( 205 )
Louis de Cordova , eft rentrée le 29 du
mois dernier : elle avoit été jointe par le
Lyon , le 24 , às lieues du Cap St- Vincent.
Ce vaiffeau , comme onfe le rappelle , l'avoit
quittée le 2 Août pour réparer fon mât de
beaupré , qui avoit confenti dans un coup
de tangage , & fe trouvant en état le 13 il
avoit remis en mer.
La frégate Françoiſe l'Aurore , de 32 canons
, commandée par M. de Cypierres
Capitaine de vaiffeau , vient d'appareiller
pour retourner à Toulon , où elle reconduit
les bâtimens du convoi que la diviſion de M.
de Treffemanes avoit amenés ici .
On fe flatte de voir bientôt arrriver M.
le Comte d'Estaing , qui ne fauroit tarder de
partir de St- Ildephonſe , fi , comme on le
croit , il vient prendre le commandement
de l'Armée combinée.
» Les vaiffeaux de D. Franciſco de Vera , écriton
de Carthagène , font entrés dans ce Port le 11
Août , conduifant avec eux une galiote Algérienne ,
après en avoir détruit deux autres , une efcampa
via , & une prife qu'elles avoient faite D. Fr.
de Vera , forti d'ici le 5 , donna le lendemain la
chaffe à une galiote qui échappa par l'obfcurité de
la nuit. Jugeant par la route qu'elle avoit prife ,
qu'elle pourroit s'être portée vers Arfeo à l'Eft
d'Oran , il y dirigea fa route , & le 8 à deux
heures de nuit , il eut connoiffance d'une gadiote
& d'une Efcampa via Algériennes , qu'il obligea
de s'échouer fur les rochers de Moſtegan
après les avoir fort maltraitées . Comme un vent
d'Eft très-violent fouloit fur la côte , il ne vou
lut point expofer fes chébecs pour brûler les Al-
>
( 306 )
gériens. Le ro , à 8 heures du matin , il découvrit
une autre galiote ayant un brigantin de conferve
avec elle ; il la joignit à midi & s'en empara
après quelques décharges. Le brigantin prit le
parti de s'échouer à la côte , & Y fut détruit peu
après. D. F. de Vera découvrit une troifieme galiote
qu'il força auffi de s'échouer près du brigantin
, où il la brûla. La galiote fortie d'Alger
le 25 Juillet avoit 41 Maures d'équipage , dont
7 amarinèrent le brigantin pris ; 9 fe noyèrent &
25 ont été faits prifonniers ; de ce nombre font
le Reys & deux autres grièvement bleifés « .
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 15 Septembre.
LA Cour a fait publier le 11 dans fa Gazette
extraordinaire , l'extrait des dépêches
qu'elle avoit reçues la veille de l'Amiral Rodelles
font datées à bord du Sandwich ,
rade de Baffe -Terre , ifle St- Chriftophe , le 31
Juillet , & conçues ainfi :
ney ;
» Dans ma dernière lettre , datée de Sainte- Lucie
le premier Juillet , envoyée par le Contre- Amiral
Parker, je rendois compte à L. S. de la fituation
des affaires dans cette partie du monde , de la force
très-confidérable des flottes combinées , qui confiftoient
en 36 vaiffeaux de ligne ; j'ai l'honneur d'informer
aujourd'hui L. S. , que malgré leur grande
fupériorité de nombre , elles n'ont halardé d'attaquer
aucune des Inles de S. M. , ni de reconnoître la flotte
de S. M. , qui étoit alors fur une ancre dans la baie
de Gros-Iflet ; j'avois une petite efcadre continuellement
en croiſière à l'embouchure de la baie de Fort-
Royal , à l'effet de me donner connoiffance de tous
leurs mouvements ; elles n'ont pas même tenté de lui
faire quitter cette ftation ; & elles font reftées dans une
(
207 >
-
inaction totale dans la grande baie de Fort- Royal
jufqu'au 5 Juillet , jour auquel la flotte combinée entière
mit à la mer pendant lanuit, fans faire de fignaux
& fans montrer les feux . J'ordonnai à des frégates
de fuivre les ennemis , & de me rendre compte chaque
jour de leur fituation & de leurs mouvements, tenant
la flotte que je commande prête à les fuivre au
moment , & à déconcerter les intentions qu'ils pourroient
avoir formées contre les Ifles fous- le-Vent.
Les flottes combinées fe rendirent à la Guadeloupe
, où elles reftèrent peu de jours , & le 9 , un
de mes croifeurs ( l'Alert ) les laiffa à la hauteur de
Santa- Cruz , gouvernant à l'Oueft ; le Capitaine
Vashon , qui commande l'Alert , m'informa qu'il
avoit compté 26 vaiffeaux de ligne au moins , qu'ils
étoient divifés en 4 eſcadres , à une diſtance trèsconfidérable
les unes des autres . J'expédiai fur le
champ l'Alert à la Jamaïque , pour faire favoir à
Sir Peter Parker que l'ennemi avoit mis à la voile ;
j'avois fait paffer auparavant des avis à cette Ifle par
le Tobago & le Scarborough. — M. Walfingham
& les troupes envoyées d'Angleterre m'avoient joint
le 12 ; on fit toute la diligence pour mettre la flotte
& les tranfports en état de tenir la mer au moment
où ils auroient fait leur provifion d'eau ; ce qui
prit quelque tems & fut retardé en quelque forte
par la découverte que l'on fit à bord de la Princess
Royal , dont le grand mât n'étant plus en état de
fervir , en exigeoit un neuf. - Le 17 je mis en mer
avec la flotte , laiffant le Commodore Hotham avec
le Vengeance , le Fame , le Boyne , l'Ajax , le
Vigilant , le Prefton & quelques frégates pour la
protection de Ste- Lucie & des Ifles du Vent de la
Barbade & de Tobago. · Suivi du reſte , je fis route
avec le convoi entier pour St-Chriftophe , où j'avois
ordonné qu'un vaiffeau d'Antigoa fe rendît chargé ,
pour l'ufage de la flotte , de rum , dont il ne fe trou-
Yoit pas à Ste- Lucie une quantité fuffifante pour fa
-
-
"
( 208 )
provifion . J'aurai foin de me tenir toujours prêt
porter au moment du fecours à celle des Colonies
de S. M. contre laquelle l'ennemi pourroit faire
quelques tentatives , ou bien à agir de la manière qui
me paroîtra être la plus avantageufe au fervice de
Je fuis pleinement convaincu , par ce que
j'ai déja éprouvé , que je recevrai tous les fecours
qu'il fera au pouvoir de L. S. de me donner , & je
vous prie de les aflurer que l'efcadre de S. M. ne
fera point inactive dans ces mers .
S. M. -
A la fuite de cette lettre on a joint les
adreffes de la Chambre d'Affemblée de l'ifle
St-Chriftophe , de celle de l'ifle de Nevis , &
de fon Confeil à l'Amiral Rodney , pour le
remercier de la protection efficace qu'il a
donnée à ces ifles , qui reconnoiffent qu'elles
doivent à fes bonnes difpofitions la tranquillité
dont elles jouiffent. Tous ces complimens
ne nous apprennent rien ; la lettre même
de Rodney ne contient rien que ce que
l'on favoit , c'eft-à-dire que le 31 Juillet il
ne s'étoit encore rien paffé d'important . Le
dernier paragraphe de la lettre qui peut
avoir fubi quelque altération avant d'être
publié , montre l'anxiété avec laquelle l'Amiral
attend des fecours de toute eſpèce &
des renforts d'Europe , & eft fait pour augmenter
nos regrets fur la prise du convoi
qui lui en portoit de précieux , que malgré
toute notre activité nous ne pouvons remplacer
auffi-tôt qu'il feroit à défirer.
A l'égard des projets & des opérations
ultérieures de l'ennemi , nous ne fommes
pas fans inquiétudes. Le 9 Juillet il avoit
( 209 )
quitté la Dominique ; fa flotte compofoit 26
vaiffeaux de ligne , & fi l'Amiral Rodney en
a envoyé 10 après elle ; c'eft bien peu
de choſe pour troubler fes opérations . Il eſt
prêt , dit-il , à les fuivre au premier avis ;
mais cet avis peut tarder , & le mettre dans
le cas d'arriver trop tard. On trouve en géẻ
néral qu'il auroit mieux fait de ne pas divifer
fes forces. Les vaiffeaux qu'il a confervés
resteront inutiles dans les ifles où la
faifon de l'hivernage ne permet de fonger
à aucune opération. Cette faifon protège
nos ifles contre toutes les entrepriſes que
pourroient tenter les 10 vaiffeaux François
reftés à Fort- Royal de la Martinique. Ceux
qui cherchent à excufer l'Amiral Rodney de
n'être pas parti fur le champ avec Walfingham
, comptent fur fes difpofitions pour fe
porter par-tout où il fera néceffaire ; mais
il y en a d'autres qui croyent qu'avec nos
forces réunies , nous refterons inférieurs à
M. de Guichen ; s'il n'a emmené que 26
vaiffeaux , il doit être joint par les quatre de
M. de la Motte-Piquet , & par les 6 que l'Amiral
Bonnet a à la Havanne , & avec cela
il eft difficile que nous puiffions l'empêcher
d'exécuter toutes les entrepriſes qu'il voudra
tenter.
» Le 12 de ce mois une divifion de 10 vaiſſeaux de
ligne , 3 frégates & 5 brûlots , a appareillé de Portsmouth.
Elle confifte dans les vaiffeaux le Britanniá
de 10 canons Commandant Amiral Darby , Capitaine
Bradley ; Victory de même force , Amiral

( 210 )
Drake , Capitaine Clayton ; le Royal- George de
100 canons , Amiral Sir J. L. Roff , Capitaine
Bourmafter ; le Barfleur de 98 , Capitaine Kill ;
l'Alexandre , le Cumberland , le Courageux , L'Edgar
, l'Invincible & le Monarch de 74 , Capitaines
Lord Longford , Peyton , Lord Mulgrave , Elliot ,
Saxton , Duncan ; les frégates l'Alarm , l'Emerald
de 32 canons , & le Champion de 24 , Capitaines
Marshall , Sir Richard Pearſon , Hamilton ; les brû
lots font , le Lightning , l'Incendiary, le Firebrand ,
le Pluto , la Harpy.
Ces vaiffeaux doivent être fuivis inceffamment
du Prince George de 98 ; le Duc , le Queen , le
Formidable , l'Union , l'Océan , le Namur de 90 ;
la Princeff Amelia , le Gibraltar de 84 ; le Foudroyant
de 80 ; la Fortitude , la Défenfe , le Marlborough
, le Vaillant , le Dublin , la Bellona ,
l'Alfred , le Canada de 74 ; la Princeffe de 70 ; le
Bienfaifant , le Nonfuch , l'Inflexible , le Prince
Willam , le Buffaloë de 64 ; la Minerve de 33 & le
Fox de 32.
La réunion de ces divifions ne forme que
34 vaiffeaux de ligne en tout ; & c'est à peu
près tout ce que nous pouvons avoir pour
le refte de cette campagne , qui heureuſement
eft fort avancée ; l'Amiral qui doit cominander
cette flotte n'eft pas encore nommé.
Le Parlement d'Irlande a été prorogé le
2 de ce mois au 10 Octobre prochain . Sa
féance a été fort orageufe. Le Gouvernement
a fu fe conferver dans cette affemblée une
majorité intéreffante jufqu'à la clôture. Le
difcours du Lord Lieutenant , n'exprime que
la fatisfaction que la Cour a dû avoir de la
manière dont les affaires fe font terminées.
Les deux Chambres en effet ont approuvé
( 211 )
les deux bills pour punir la mutinerie & la
défertion , & pour impoſer un droit fur les
fucres raffinés avec les altérations qu'ils
avoient fubis à Londres . La Nation , comme
on l'a dit , n'a pas vu ces changemens de
bon oeil ; cela a donné lieu à plufieurs réfolutions
prifes par les différens corps ; elles
ont été dénoncées au Parlement qui les a dé-.
clarées féditieufes & a ordonné d'en pourfuivre
les auteurs. Cette démarche n'a pas
eu l'approbation générale. Le 28 du mois
dernier le bataillon de Belfaſt , du corps des
volontaires , dans une affemblée tenue à ce
fujet , a approuvé unanimement la déclaration
fuivante :
ود
· Egalement intéreffés avec nos concitoyens aux
principes facrés & fondamentaux de la conftitution ;
principes dont la réclamation eft loyauté pour tous ;
la violation , trahifon pour chacun convaincus que
ces principes , loin d'être fubvertis , ne peuvent être
que plus folidement établis lorfque les loix faites,
par le petit nombre d'hommes qui doivent compte
de leur conduite ( le Parlement ) font librement
examinées & difcutées par le grand nombre (le
Peuple ) , dont elles ont uniquement le bien pour
objet ; nous ne craignons point , & tant que nous
aurons le difcernement de l'injure , le courage de la
reffentir , nous ne craindrons point , foit individuellement,
foit collectivement de maintenir , que ce que
la voix de la Nation Irlandoife , notre patrie trèschère
& très refpectée , déclare être vrai , n'eft point
faux,fcandaleux , féditieux ou tenant du libelle.
Si défendre avec fermeté les libertés & les droits
nationaux eft fédition ; fi pofer pour principe qu'une
armée établie à perpétuité eft inconftitutionelle ;
qu'un commerce libre fans égalité dans l'aſſfiette des
( 212 )
droits , eft nominal & illufoire , eft une ſubverſion de
la conftitution , & une infulte faite au corps légiflatif;
alors nous ne nous faifons point un fcrupule de
donner aux volontaires d'Irlande la dénomination de
traîtres ; au bill qui définit les droits du peuple celle
de libelle , & de déclarer que la Chambre actuelle
des Communes eft l'affemblée la plus intègre , la
moins corrompue , la plus conféquente qui exifte fur
la furface de la terre . →→→→ Nous concourons de très
bon coeur avec nos concitoyens , à déclarer par nos
réfolutions. 1 ° . Que par la conftitution une armée
fur pied eft une armée parlementaire , limitée dans
fa durée , ne dépendant pour fon entretien que de
notre législation ; que tout ce qui tend à la fubverfion
de ce premier principe de la conſtitution , eſt un
acte d'hoftilité contre les libertés , & de cette Ifle ,
& de fa foeur ( l'Angleterre ) . 2 ° . Que la liberté de
commerce offerte à ce Royaume , mutilée comme
elle l'eft actuellement par l'altération faite dans le
bill relatif aux fucres , eft dénuée de fubftance , ne
promet aucun produit ; illufoire quant aux défirs ,
infuffifante quant aux befoins des Nations.
Unanimes dans la nature de notre objet , pourfuivant
avec une follicitude férieufe les moyens d'y
parvenir , nous invitons la minorité de la Chambre
des Communes , fur laquelle les yeux de tout un
peuple font fixés avec anxiété , à tracer quelque plan
de redreffement digne de fes talens , de fon efprit
public & de la grandeur de l'objet : nous fupplions
tous nos concitoyens en général d'être fermes , unis
& déterminés ; & comme les deffeins des ennemis
de ce Royaume peuvent être prévus d'après les
déclarations fi récemment faites par deux d'entr'eux ,
nous conjurons nos camarades Volontaires de conti.
nuer , comme nous prenons la réfolution de continuer
, d'être fermes , vigilans & préparés . - Réfolu
qu'il fera nommé Comité de correfpondance
avec les autres Corps Volontaires. — Résolu que
-
( 213 )
la déclaration ci - deffus fera publiée dans le Belfaſt-
New -Letter & dans le Dublin- Evening Post «.
Dans une lettre de Dublin du 6 de ce mois
on lit les détails fuivans.
» Hier , dans une affemblée nombreuſe de nos
citoyens , tenue en conféquence d'un avertiffement de
la part des grands Shérifs , pour déterminer s'il étoit
convenable ou non de renouveller la convention de non
importation, de préfenter une adreffe à S. M. pour lui
demander la diſſolution du Parlement actuel , & defaire
des remerciemens à ceux des Corps Volontaires qui
ont embraſſé la défenſe des droits des ſujets , ( ceux
contre lefquels le Parlement a pris les réfolutions violentes
dont nous avons parlé ) ; on s'y prit de bonne
heure pour ellayer d'ajourner cette afſemblée ; mais
la tentative ayant été accueillie avec un mépris uni❤
verfel ; la convention de non importation fut propofée
, & après quelques débats arrêtée , peu de per-
Lonnes étant d'avis différent. Quant aux remercie
mens propofés en faveur des Corps Volontaires , ils
pafsèrent unanimement «<.
En attendant des lettres de New-Yorck
qui nous apprennent ce qui fe paſſe en
Amérique , on a reçu plufieurs papiers qui
nous inftruiſent de l'effet des expéditions du
Général Knyphaufen dans les Jerfeys. Elles
fe font bornées à des dévaſtations . On a pillé
tout ce qu'on a pu , & brûlé tout ce qu'on
n'a pu emporter ; on a fait beaucoup de mal
pour le plaifir unique d'en faire,
,
" Lorfque j'arrivai aux Fermes , écrit un Officier
Américain en date du 13 Juin , immédiatement
après que l'ennemi fut parti , le premier objet qui
s'offrit à ma vue , fut une jeune & jolie payfanne
dans l'accablement le plus touchant auquel fuccédoir
l'agitation la plus vive d'efprit. Le foir précédent
( 214 )
-
elle avoit éprouvé la violence la plus odieuſe & été
réduite à affouvir la brutalité de 7 à 8 Officiers ;
lorfque nous la queftionnâmes , elle ne put répondre
que d'une voix entrecoupée par les fanglots
, qu'elle étoit déshonorée , & que le voeu qu'elle
formoit étoit qu'on ne lui parlât jamais . — J'arrivai
à la maiſon de M. Caldwell qu'on avoit brûlée après
avoir tué la femme de deux balles qui furent tirées
fur elle par la fent: re , pendant qu'elle étoit affile fur
fon lit ; l'une lui perça le coeur , l'autre lui paffa
par le milieu du corps. Je vis fon cadavre , & fes
voifins m'apprirent qu'ils avoient eu beaucoup de
peine à obtenir la permiflion d'enlever ce corps
glacé de la maifon avant qu'on y mît le feu . — J'ai
vu quantité de pauvres veuves & d'autres femmes
fuyant prefque toutes nues pour chercher un afyle ,
ayant perdu leurs maifons & tout ce qui y étoit «.
Cette manière affreufe de faire la guerre
devroit détromper ceux qui confervent encore
l'efpérance de voir un accommodement
s'effectuer entre la Métropole & les Colonies.
On fent les impreffions que doivent laiffer
dans tous les efprits une conduite aufli inhumaine.
On peut en juger par la lettre fuivante
inférée dans tous les papiers du Continent
, & adreffée au Général Knyphaufen
qui commandoit le détachement de notre
armée qui a été chargé de ces expéditions.
» En qualité d'Officier , de Citoyen honnête ,
d'homme enfin , je crois avoir le droit inconteltable
de vous écrire , fur-tout en ne me permettant
rien qui foit contraire à la décence & à la
vérité , quelque diftance que puifle d'ailleurs mettre
entre nous la différence du rang & de l'autorité.
Je viens de parcourir ce malheureux
pays où vous avez laiffé des traces ineffaçables
-
( 215 )
de la fureur la plus fauvage & de la plus horrible
dévastation.
-
» Les funérailles d'une refpectable mère de famille
dont l'ame aimante & fenfible ne refpiroit
que la douceur & l'affection pour les femblables ,
a pendant quelque tems fait diverfion à ma furprife
& à mon indignation. J'ai regardé comme
un honneur fuprême pour moi de rendre à cette
femme vertucufe ces derniers devoirs de l'humanité
que vous avez eu la barbarie de lui refufer ,
quoiqu'elle ait été la victime de votre héroïsme &
que fa morr foit le principal trophée de votre
pompeule invafion . Vous ne pouvez ignorer
que la perfonne dont je parle eft l'épouse de M,
Caldwell , douce , innocente créature qui n'a eu
d'autre tort que celui d'avoir trop compté fur
l'humanité d'un ennemi féroce & impitoyable.
Hélas ! le crime eft confommé & fes auteurs
font des hommes civilifés , des Anglois , des
troupes réglées aux ordres d'un Général vétéran
, acheté à un Prince étranger par un Monarque
Anglois. Il est vrai que l'époux de cette
Dame eft votre ennemi , auſſi l'avez - vous bleſſé
à l'endroit le plus fenfible. Vous vous êtes ménagé
le plaifir de priver ainfi neuf petits enfans de
la plus tendre des mères , & par un furcroît de
jouiffance vous avez eu la fatisfaction de voir dévorer
fon habitation , & fes effets dévoués par
vous à la deftruction & au pillage : ces malheureux
orphelins font obligés d'aller porter leur
douleur & leur misère chez des amis dont tous
les foins ne peuvent leur rendre ce qu'ils ont
perdu. N'efpérez pas que cette atrocité demeure
enfévelie avec la femme refpectable qui en a été
la victime. Il faut que toutes les nations , que
tous les fiècles en foient inftruits , & pour en
conferver d'autant mieux le fouvenir , ce fait fera
configné non-feulement dans les annales incorrup

-
:
( 216 )
-
tibles de l'Amérique , mais encore fur le tombeau
de cette infortunée , & le même marbre qui annoncera
fes vertus , rapportera auffi l'hiftoire de
fa mort. Vous avez fait deux expéditions dans
le coeur de l'Amérique , mais à quoi vous ontelles
fervi finon a immortaliter la cruauté Britannique
, ainfi que la conftance à toute épreuve
& la bravoure incomparable d'un peuple libre.
Vous avez détruit fans mouf ni prétexte tous
les temples qui fe font trouves à portée de vos
troupes , les habitations & les biens d'une infinité
de familles. Nous fommes révoltés de ces excès ;
nous devons l'être. Ma's gardez vous de croire
que cette jufte fenfibilité ait rallenti notre ardeur.
Autant vous vous dégradez par ces procédés indignes
d'un militaire & d'un homme , autant tous
nous élevons par un furcroît de vigueur & de
courage. Votre conduire eſt aufli contraire à la
politique qu'à l'humanité , & pour vous en mieux
convaincre j'aurois defiré que vous & vos incendiaires
fubalternes vous euffiez pu voir les femmes
des Citoyens ( freemen ) fur les montagnes d'où
elles regardoient l'embralement de leurs maifons
avec une tranquillité héroïque , un vifage ferein
& même fouriant , ne parlant d'autre chose que
des reffources qu'elles avoient pour le procurer
des fubfiftances , tandis que leurs époux élevés
par l'enthouſiaſme au plus haut degré de la bravoure
, fondoient fur vous avec fureur , & qu'après
vous avoir obligé de chercher votre falut
dans une fuite précipitée , ils revenoient annoncer
votre défaite aux héroïnes Américaines plus que
dédommagées par cette victoire des maux que leur
a caufé votre attaque imprévue. — Il y a quelques
mois , lorfqu'on étoit à la veille de la révolution
au fujet du papier monnoie , je craignis , je l'avoue
, que cet évènement ne produisit une forte
d'apathic & d'engourdiffement parmi les Américains
( 217 )
cains . Vos politiques à courte-vue ont pris cette
indifpofition politique pour une maladie mortelle ,
& ils ont regardé la prife de Charles Town comme
la grande crife qui devoit nous porter le dernier
coup. D'après toutes ces chimères , ils vous ont
engagé à fortir de New- Yorck. L'expérience a
heureufement diffipé mes alarmes , & elle a , je
crois auffi , commencé à vous détromper . D'un
côté nos malheurs , & de l'autre la cruauté de
vos troupes , ont porté le courage & l'ardeur des
Américains à un point où ils ne s'étoient pas encore
élevés avant cette époque ; ils font enfin déterminés
à ne plus fouffrir parmi eux de Torys
& de Neutres , & fur-tout à vous faire éprouver
leur jufte reffentiment. Songez que vous avez des
Villes fans défenfes dans la Grande Bretagne.
Bárbares les Officiers & les réfugiés qui font
dans votre armée ont des femmes & des enfans
àu milieu de nous , Quels otages ! fi nous n'avions
autant d'humanité qu'ils ont de fureur & de démence.
Mais l'Angleterre a encore des Arfenaux ,
des chantiers & des magafins. La conformité de
langage , d'habillement & d'ufages peut produire
une vengeance plus prompte que des appels
à votre raifon ou à votre honneur. Rappellezvous
John le Peintre , dont la maifon & tous les
èffets avoient été détruits lors du premier débarquement
de vos troupes à Amboy , & la deftruction
de vos chantiers à Portsmouth . C'étoit un
pauvre homme fans amis, fans confeil , fans ar-
S'il vous en a coûté plus de 400
hommes pour faire à l'improvifte deux marches
de huit milles dans un pays qui n'avoit d'autres
défenfeurs que fes habitans aidés de 3 ou 400 hommes
de troupes réglées & pour n'occupper cet
efpace que pendant onze ou douze heures , combien
ne vous faudra- t-il pas facrifier de troupes
30 Septembre 1780 .
gent.
k
( 218 )
pour achever la conquête d'une vafte région de
S à 6 cens lieues d'étendue & pour en conferver
la poffeffion «.
ÉTATS - UNIS DE L'AMÉRIQUE SEPT.
De Philadelphie les Juillet, Tous les
Membres du Gouvernement , les Négocians
& autres claffes de citoyens de cette ville ,
fe font engagés par une affociation formelle ,
à recevoir le papier monnoie comme eſpèce
fonnante pour toutes fortes de paiemens. De
cette manière le crédit de ce papier qui étoit
déchu depuis un an commence à fe rétablir.
Le Corps de nos Négocians voulant feconder
d'une manière plus immédiate , les
opérations de la guerre à l'importante époque
de l'arrivée des troupes auxiliaires de
France , a formé le plan d'une banque qui
portera le nom de banque de Penfylvanie.
Elle fournira l'armée des Etats - Unis de provifions
pour deux mois. La voie de la foufcription
ayant été choifie pour trouver les
fonds néceffaires , il en fur figné dès la première
féance qui fe tint le 23 du mois dernier
pour une fomme de 300,000 liv . monnoie
courante de cet Etat , payable en or
& en argent . M. Reed , Gouverneur de la
Province , eft à la tête des Soufcripteurs ,
ainfi que MM . Robert , Morris & Blair
M'Clanagham qui font aufli au nombre
dess Infpecteurs de la banque ; chacun a
( 219 )
foufcrit par une fomme de 10,000 liv . L'acte
par lequel ils s'engagent eft conçu ainfi :
" Attendu que dans la fituation actuelle des
affaires publiques des Etats- Unis , les efforts les
plus grands & les plus vigoureux font requis pour
conduire heureufement la guerre jufte & néceffaire
dans laquelle ils fe trouvent impliqués avec la
G. B. , nous fouffignés , profondément pénétrés des
fentimens qui doivent nous animer en cette occafion
pour la pourfuite d'une guerre de l'iffue de laquelle
dépendent notre liberté , celle de notre poftérité ,
la liberté & l'indépendance des Etats - Unis , nous
engageons , chacun en particulier , nos biens & notre
crédit pour les fommes refpectives , ſpécifiées &
mentionnées après notre nom , à l'effet de foutenir
le crédit de la banque qui fera établie pour fournir
des provifions à l'armée des Etats- Unis , & nous
promettons refpectivement par la préfente , & nous
nous engageons à paffer à l'ordre des Directeurs de
ladite banque , des obligations en la forme ci-deffus
annoncée ; en foi de quoi nous avons figné celle- ci
le 17 Juin 1780 « .
Tandis que tout fe difpofe à agir dans
les Provinces Septentrionales avec plus de
vigueur que les années précédentes , il fa
raffemble dans les méridionales fous les ordres
du Général Gates , des forces capables
d'arrêter les progrès ultérieurs des armes
royales , & peut-être de les forcer à abandonner
leur conquête. Une lettre de Charles-
Town du 15 Juin contient ce qui fuit :
»La proclamation du Général Clinton , publiée
ici fe 3 , nous a rendu un fervice effentiel en forçant
les habitans de l'intérieur du pays à prendre un
parti décisif malgré la parole que plufieurs avoient
k 2
( 220 )
fignée , & nous met en état de diftinguer nos amis
de nos ennemis , en faiſant prendre les armes à plufieurs
centaines de Citoyens , qui , fans cela , feroicit
reftés dans l'inaction . L'orage qui a éclaté ſur nos
têtes le diffipe & fait place à un jour plus ferein . Déja
nous fommes remis de la fecouffe que la perte de
Charles-Town nous caufa dans les premiers inftans.
L'ennemi qui ne menaçoit dernièrement que de conquérir
& de défoler la Caroline Septentrionale ,
comme la Méridionale , s'eft retiré de Camden
& a repaffé la rivière de Santée , le retirant avec
précipitation vers Charles - Town. Sans doute il avoit
reçu l'avis que le Gouverneur Rutledge s'étant arrété
à Charlottée y avoit été joint par un corps nombreux
de milices , par les troupes de Virginie ; que le Général
Calwell s'avançoit avec la milice de la Caroline
Septentrionale & la cavalerie , fous les Colonels
Withe , Whashington & Horny , remontée en
partie & renforcée par le corps du Colonel
Armand ; que la première divifion des lignes de
Marie & de la Delaware étoit près de Salisbury ,
& que le Baron de Kalb avec le refte eft depuis quel
que tems en marche de Pétersburg. Les relations
du Colonel Tarleton , quoique publiées par autorité,
ont été honteufement exagérées . Il eft hors de doute
que le Colonel Beaufort fut défait ; mais il n'eſt pas
moins certain qu'auparavant , il avoit repouffé deux
fois la cavalerie ennemie , & que les troupes ne
commencèrent à reculer que lorfque cette cavalerie
ne voulant pas hafarder une troisième attaque , manoeuvra
pour envelopper fon foible détachement ,
tandis qu'un corps d'infanterie très-fupérieur , l'attaqua
en front ; enfin que toute fa perte en tués &
bleffés ne paffe pas les 8c ".
Nos ennemis qui font inftruits de l'approche
du fecours qui nous vient de France
, ont fait tout ce qu'ils ont pu pour rem(
221 )
porter quelque avantage décifif avant fon,
arrivée. Ils n'ont pu engager le Général Wa-:
shington à une action générale. Ce brave
& prudent Officier , dont l'expérience a démontré
l'excellence de fon fyftême d'agir
offenfivement & de ne rien donner au hafard
, a déconcerté tous leurs projets . Supérieurement
pofté à Moriſtown , avanta
geufement couvert par des lignes élevées
avec beaucoup de jugement & bien garnies ,
il a laiffé les Généraux ennemis fe convaincre
par l'inutilité de leurs manoeuvres , qu'il
y auroit autant de danger que de témérité
à vouloir le forcer dans fon pofte. Leurs tentatives
ont amené quelques efcarmouches .
Celle du 23 Juin entre le corps du Général
Gréen & les troupes de Clinton & de
Knyphauſen , a été la plus vive. Le Congrès
en a fait publier les détails fuivans .
Extrait d'une lettre du Général Washington à
Whipamy le 25 Juin. La conduite de l'ennemi nous
donnant lieu de lui foupçonner des deffeins contre
Westpoint , le 21 toute l'armée ſe mit en marche,
excepté deux brigades & la cavalerie laiflées fous
le commandement du Général Gréen , pour être à
portée de couvrir le pays & nos magaſins ; l'armée
s'avança vers Pompton. Le 22 elle arriva à Rochaway
Bridge , à environ 11 milles de Moriftown ;
le jour fuivant l'ennemi marcha en force d'Elifabeth
Town vers Springfield : les Majors Gréen &
Dickinson s'opposèrent à lui avec beaucoup de conduite
& de courage , ayant avec eux , outre les trou
pes Continentales qu'ils commandoient , toute la
milice qui fe trouvoit alors raflemblée ; mais les
k ;
( 222 )
ennemis ayant la fupériorité du nombre foutinrene
leur marche jufqu'à Springfield , dont ils brûlèrent,
les maifons , après quoi ils fe retirèrent à leur première
pofition ; dans la nuit ils traversèrent fur
Staten-Ifland , & enlevèrent leur pont . Je prie le
Congrès de s'en rapporter pour les détails au rapport
du Major Général Gréen .
-
-
Rapport du Général Gréen à Springfield le 24
Juin. J'ai été trop occupé jufqu'à ce moment
pour pouvoir envoyer à V. E. le récit de ce qui s'eft
paſſé hier. L'ennemi eft forti d'Elifabeth -Town
environ S heures du matin avec 5000 hommes
d'infanterie , un gros corps de cavalerie , & 15 ou
20 pièces d'artillerie. Leur marche étoit rapide &
ferrée , ils étoient fur deux colonnes ; l'une dans la
grande route qui conduit à Springfield , l'autre fur
la route de Wauxhall . Le Major Lée avec la cavalerie
& les piquets s'oppofa à la colonne droite , &
le Colonel Dayton avec fon régiment à la colonne
gauche. Nos troupes s'étoient fi fort étendues pour
garder les différentes routes qui conduiſent par divers
paffages fur la montagne , que j'eus à peine
le tems de les raffembler à Springfield , & de faire
les difpofitions néceflaires avant que l'ennemi parût
devant la ville , alors commença une canonnade
entre notre artillerie poftée pour la défenſe du pont
& leur garde avancée. L'ennemi continua de manoeuvrer
fur notre front pendant plus de deux heures
, ce qui m'induifit à croire qu'il vouloit nous
attaquer en flanc ; obligé de diftribuer le peu de
forces que j'avois fur les différens paflages qu'il
falloit garder , ma fituation étoit critique. Je dif
pofai cependant mes troupes le mieux que je pus
pour garder les flancs , affurer notre retraite , &
s'opposer au progrès des colonnes ennemies. - Le
Colonel Angel , avec fon régiment , plufieurs petits
détachemens & deux pièces d'artillerie , étoit pofté
( 223 )
---
- Dans
à la garde du pont en face de la ville ; le régiment
du Colonel Shrieve occupoit le fecond pont pour
couvrir la retraite de ceux du premier ; le Major Lée
avec fes dragons & les piquers commandés par le
Capitaine Walker , étoit pofté à Little - Bridge , fur
la route de Wauxhall , & le Colonel Ogden étoit
détaché pour les foutenir. Une partie des brigades
des Brigadiers généraux Maxwell & Stark étoient
répandus fur la hauteur du moulin ; la milice étoit
fur les flancs . Les troupes commandées par le général
Dickinſon repoufsèrent vigoureuſement une
attaque des partis ennemis faite à notre flanc , mais
elles avoient trop peu de forces pour profiter de cet
avantage . · Pendant que l'ennemi manoeuvroit à fa
gauche , la colonne droite avançoit fur le Major
Lée ; le pont fut difputé avec beaucoup d'opiniâ
treté , & l'ennemi doit avoir été fort maltraité ,
mais paffant la rivière à gué & gagnant les hauteurs
, il obligea le Major de céder le pont.
le même moment leur colonne gauche attaqua le
Colonel Angel : l'action fut vive & dura environ 49
minutes ; enfin la fupériorité du nombre l'emporta
fur la bravoure , & força nos troupes à fe replier
fur le fecond pont , où les ennemis furent chaudement
reçus par le régiment du Colonel Shrieve ,
mais comme ils avançoient en grande force & avec
un train confidérable , le Colonel eut ordre de rejoindre
les brigades. Confidérant que l'ennemi
continuoit à preffer notre gauche fur la route de
Wauxhall , qui le conduifoit directement fur nos
flancs , & lui auroit donné un paſſage important , &
notre front me paroiffant d'ailleurs trop peu étendu
pour être efficacement protégé par un auffi petit
corps de troupes , je penfai qu'il étoit plus à propos
de nous porter fur les premiers rangs des hauteurs
qui dominent Bryant - Taverne , où les deux routes
Le rapprochent affez pour que les fecours puffent
-
k 4
( 224 )
-
être portés avec promptitude de l'un à l'autre corps :
cette difpofition me donna la facilité de détacher
le régiment du Colonel Webs , commandé par le
Lieutenant-Colonel Huntington , & le régiment du
Colonel Jackſon , avec une pièce d'artillerie , ce qui
fe trouva fuffire pour arrêter entièrement les progrès
de l'ennemi fur notre gauche & garder les paffages.
Etant ainfi avantageufement pofté , j'espérois
toujours que l'ennemi voudroit gagner les hauteurs ;
mais voyant qu'il ne faifoit aucune difpofition pour
nous attaquer , & qu'il commençoit à brûler les
maifons de Springfield , j'envoyai des détachemens
dans tous les quartiers qui n'étoient pas immédiatement
exposés à leur artillerie & à leur feu , afin
d'empêcher qu'ils n'en brûlaffent les bâtimens : en
peu de minutes Springfield fut presque entièrement
confumé , & auffi-tôt les ennemis commencèrent
leur retraite. Le Capitaine Davis avec un détachement
de 120 hommes , plufieurs petits corps , & un
corps confidérable de milice les harcela en queue
& en flanc , & fit un feu continuel ſur eux juſqu'à
ce qu'ils furent rentrés dans Elifabeth-Town , où ils
parvinrent au foleil couchant . La brigade du
général Stark fut envoyée auffi à la retraite de l'ennemi
, mais fa retraite fut fi précipitée qu'il ne lui
fut pas poffible de l'atteindre ; les ennemis fe replièrent
fur Elifabeth-Town-Point , jufqu'à minuit
qu'ils commencèrent à traverſer fur Staten-Iſland , à
fix heures du matin ils étoient entièrement paflés
& leur pont retiré ; le Major Lée tenta l'attaque de
leur arrière-garde , mais ils étoient fi bien couverts
par leurs ouvrages , qu'il ne put leur faire beaucoup
de mal. Il fit quelques réfugiés prifonniers ,
& prit quelques Torys que les Anglois avoient
abandonnés pour rendre leur retraite plus facile .
J'ai le plaifir d'informer V. E. que les troupes
qui fe font engagées avec l'ennemi fe font conduites
( 225 )
-
avec beaucoup de fang froid & d'intrépidité , & que
toute l'armée a montré beaucoup d'impatience d'en
venir à une action. Le bon ordre & la difcipline
que nos troupes ont obfervé dans leurs mouvemens
, leur fait le plus grand honneur. L'artillerie
fous le commandement du Lieutenant- Colonel Foreft
a été fupérieurement fervie . J'ai feulement à
déplorer la perte du Capitaine Thompson , qui a été
emporté par un boulet. Il eft impoffible de fixer
avec certitude la perte de l'ennemi ; mais comme
Je feu étoit très-vif & nos troupes avantageufement
poftées , il doit avoir confidérablement fouffert.
J'ai l'honneur d'envoyer ci-joint à V. E. une lifte des
tués & bleffés & de ceux qui manquent ; je m'eftime
heureux de la trouver beaucoup au deffous de ce
que j'avois lieu de craindre , d'après le feu violent
que l'armée a effuyé. Je fuis embarraffé à déterniner
quel étoit l'objet de l'expédition des Anglois ;
étoit ce d'infulter mes troupes ou de pénétrer plus
avant dans les terres , en ce cas ils n'auroient pas
réuffi . Si c'est la deftruction de Springfield , c'eft un
infamie de plus. Je regrette bien de n'avoir pas eu
des forces fuffifantes pour fauver la ville . - Je
ne puis finir cette lettre fans reconnoître les fervices
particuliers du Lieutenant-Colonel , qui a fait les
fonctions d'Adjudant général , & s'eft extrêmement
diftingué par fon activité à diriger tous les mouvemens
de l'armée.
Rapport des hommes tués , bleffés & manquants
dans l'action du 23 Juin 1780. A Springfield,
Artillerie : tués , un Sergent & Soldats : bleffés , un S
Capitaine , 2 Sergens ; en tout , les autres corps &
l'artillerie comprife , 25. hommes de tués , parmi
lefquels deux Capitaines : bleffés , 110 hommes , y
compris deux Capitaines ; & il manqué 18 hom
mes, dont on ignore le fort.
ks
( 226 )
:
FRANCE.
De V BRSAILLES
le 26 Septembre.
LE 17 de ce mois , LL. MM. & la Famille
Royale ont figné le contrat de mariage de
M. de Montyon de Chambry , Mestre de
Camp de Cavalerie , Sous- Lieutenant des
Gardes du Corps du Roi , avec Mademoifelle
Bigot de la Touane.
De PARIS te 26 Septembre.
3
On dit que les nouvelles que l'on a reçues
de M. de Ternay ont été apportées par un Officier
auxilliaire , qui eft parti fur un bâtiment
Américain , qui a mouillé à Bilbao après 24
jours de traversée. Lors de fon départ de
Boſton , ajoute- t- on , l'Amiral Graves étoit
devant Rhode- Ifland ; il n'a pas fallu davantage
que cette affertion fauffe ou fondée pour
exalter les cerveaux de nos Politiques , qui
ont imaginé que M. de Ternay étoit bloqué.
Ils ne veulent pas convenir qu'on ne bloque
point fur mer comme fur terre , que
les vents & les élémens rendent cette opération
impoffible : ils doivent fe reſſouvenir
qu'ils avoient dit également que Byron bloquoit
M. d'Estaing , Parker M. de la Mothe-
Piquet , & que cependant ces Généraux font
fortis , du Port toutes les fois qu'ils l'ont
voulu. Les deux efcadres , celle de M. de
Ternay & celle de l'Amiral Graves ont pour
ainfi dire fait route enfemble , car elles fe
( 227 )
font vues prefque tous les jours pendant
près de 1200 lieues : quelques vailleaux fe
font même affez approchés une fois pour
pouvoir fe canonner. Graves avoit 6 vaiffeaux
& M. de Ternay 7 ; mais comme
celui- ci eſcortoit un convoi précieux , fans
doute il n'a pas voulu fe déranger de fa route
pour courir après l'ennemi. Au refte l'armée
eft dans le meilleur état ; déja 2000
hommes de troupes Continentales fe font
réunis à elle ; & lorfque Washington aura
raffemblé fes milices , elle fortira de Rhode-
Ifland pour feconder les opérations du
Général Américain . On dit que les lettres
particulières de l'efcadre & de l'armée ont
été laiffées à Bayonne ; on les attendoit
Mercredi dernier & elles ont manqué :
c'eft lorfqu'on les aura reçues qu'on pourra
avoir des détails plus circonftanciés du
voyage de l'armée & de fes difpofitions depuis
qu'elle eft à terre.
On ne peut tarder à préfent à recevoir des
nouvelles intéreffantes de l'armée de M. de
Rochambeau ; celles de M. de Guichen ne
font pas attendues avec moins d'impatience.
Il court dans le public l'extrait fuivant
d'une lettre écrite par un Officier à bord
du Fendant , dans la baie du Fort- Royal ,
le 29 Juin.
» Vous aurez été étonné en apprenant que trois
combats confécutifs & le renfort d'une flotte & d'une
armée , n'ont pas fait changer ici la face des affaires
mais il ne faut pas vous preffer de juger . D'ak
6
( 228 )
bord les trois combats n'ont pas été affez décififs
pour donner à l'un des partis une fupériorité marquée
fur l'autre ; & lorfque les renforts font arrives ,
le nombre des malades de nos alliés , le befoin
de fe concerter , de mettre de l'enſemble dans leurs
manoeuvres & les nôtres , tous ces arrangemens
indifpenfables nous ont contrarié , de manière que
malgré la vigilance & l'activité de notre Général , il
a étéimpoffible , pendant plus de 15 jours , de fonger
à quelque entreprise . Ce n'eft que depuis peu de
jours que nous pouvons nous flatter de ne former
qu'une armée avec les Espagnols. Auparavant la
moitié de leur efcadre n'étoit point encore en état
d'agir enſemble avec nous , elle n'entendoit point
nos fignaux , & elle craignoit tant pour fon riche
convoi qu'il y auroit cu du rifque de chercher
l'ennemi . Enfin nous voilà préfentement amalgamés ,
& tous animés du même efprit ; nous partons dans
3 ou 4 jours pour une expédition qui fera glorieuse ,
s'il en faut juger par l'ardeur des équipages , la force
& la beauté de notre armée. S'il eût été poffible que
notre réunion eût eu lieu deux mois plutôt , nos ennemis
n'auroient plus un pouce de terrein dans les
Inles du Vent «<.
,
Les avis particuliers d'Efpagne annonçoient
le départ de M. le Comte d'Estaing
pour le 11 de ce mois ; mais un courier
extraordinaire , arrivé le 21 de St Ildephonfe
, y a laiffé le Général le 13 au foir. Ce
courier , au refte , n'étoit chargé que des
dépêches ordinaires de la Cour.
On a vu arriver fucceffivement de Breft
les Officiers qui viennent ici prendre leurs
inftructions , ou qui ont eu des congés :
de ce nombre font MM. de la Touche-
Tréville , de Rochechouart & M. de Bougainville.
La fanté de ce dernier eft fort
( 229 )
dérangée ; il y a eu une confultation de Médecins
à fon fujet ; on lui a ordonné des remèdes
en conféquence . Le bruit couroit
qu'il iroit remplacer M. de Bouillé à la
Martinique ; mais il paroît que ce poſte
important fera rempli par M. de Bellecombe
, que la défenſe de Pondichery a fait connoître
fi avantageufement : il partira avec
M. de la Touche - Tréville.
>
»Il eft parti de Rochefort au commencement de
ce mois , écrit-on de Nantes un convoi de 20
grands navires marchands pour nos Colonies. Il eſt
efcorté par un vaiffeau de 74 canons & 2 frégates.
-
Un Négociant Américain établi ici , a reçu de
Philadelphie une lettre du 12 Juillet , dans laquelle
on lui marque que le Général Gates s'eft mis en
marche pour aller faire le fiége de Charles - Town ',
& que Clinton alloit expédier quelques vaiffeaux
dans la baie de Chefapeak , pour empêcher le paffage
de Gates , ou plutôt pour prolonger fa marche.
Il y a toujours des corfaires qui croifent le long
de nos côtes , où ils font beaucoup de mal au commerce.
Un de 20 canons , & un autre de 8 , ont
attaqué un petit convoi de 20 barques , fortant de
Bayonne , efcorté par une gabarre du Roi ; ils en
ont pris 7 & difperfé le refte. Plufieurs barques &
chaffe -marées ont auffi été pris , ainfi qu'un navire
nommé le Courier de Saint -Jean-de-Luz , allant à
Saint- Sébastien , avec un chargement d'affez forte
valeur. Le vaiffeau le Prince de Kaunitz qui
étoit parti de l'Orient pour la Chine avec Pavillon
impérial en 1779 , en eft de retour à Malaga.
Il avoit été armé par le Baron de Proli d'Anvers ;
on avoit fait affurer ici d'affez fortes fommes fur
ce navire «<.
On mande de Breft que le Sceptre a été
lancé à l'eau le 9 de ce mois , qu'il fera
( 230 )
doublé en cuivre fur-le champ & auffi - tôt
prêt que les autres vaiffeaux qu'on vient de
défarmer pour le même objet. La plupart
de ces navires ont de nouveaux Commandans
, dont voici les noms : la Ville de
Paris , M. de la Touche- Tréville ; l'Augufte
, M. de Barras ; le Saint- Esprit , le
Baron d'Arros ; le Languedoc , le Marquis
de Chabert ; le Northumberland , le Marquis
de Briqueville ; le Sceptre , le Chevalier du
Breuil de Rays ; l'Hector , le Chevalier de
Montecler , & le Vaillant , le Chevalier de
Sillars. Cette efcadre à laquelle pourra fe
joindre l'Illuftre , qu'on conftruit à Rochefort
, & peut-être le Magnanime , qu'on croit
devoir revenir à Breft , pourra partir vers la
fin de ce mois ; les vaiffeaux armés en flûte,
& les tranfprts pour les 5 régimens qu'on
embarque , feront prêts avant ce tems- là.
» Le Geur du Caffou , commandant le corfaire
la Charlote , écrit-on de Dunkerque , qui a amené
en dernier lieu une prife au Havre , vient de fe
fignaler de nouveau. Le 9 de ce mois à la hauteur
du Cap Beveziers , il a coulé à fond un
brigantin de Jerfey à Newcaſtle. L'après midi du
même jour après un combat de 3 quarts d'heure
& des plus vifs contre 3 pingres armés ( 1 ) batterie
couverte le premier de 10 canons de 12
୨ livres de balle , & les deux autres de 10
chacun de 6 & de 4 , il en a enlevé deux à l'abordage.
Le plus grand qui s'eft fauvé a été fi
maltraité qu'il a du couler bas. Des deux pris ,
le fieur du Cafſou s'eft vu obligé d'en rançonner
& de
(1) Ces 3 bâtimens réunis faifoient 30 canons de 12,9
& 6 liv . de balles . La Charlotte n'a que 26 canons de 6.
( 231 )

un pour 350 guinées vu qu'il couloit bas d'eau ,
Quant à l'autre , il l'a expédié pour le premier
Port de France fous la conduite du fieur le Chevalier.
Dans le combat , la Charlote a été démâtée
de fon mât d'artimon. Elle a eu fa grande
vergue coupée , ainfi que quelques manoeuvres , 4
coups de canon à l'eau & trois hommes bleffés ..
Dans cet état , le fieur du Caffou s'est trouvé le
lendemain 10 au point du jour fous la volée d'une
frégate Angloife de 40 canons qui lui en tira
plufieurs coups dans les voiles . Le fieur du Caffou
pour éviter de tomber entre les mains d'un ennemi
fr fupérieur , s'avifa de jetter à la mer fa
chaloupe & 4 canons. Cet expédient lui a réuffi ,
au point qu'en 2 heures de tems , fon bâtiment
qui a déja une marche fupérieure , a dépaffé de
deux lieues la frégate Angloife qui a été forcée
de renoncer à le chaffer. Il eft rentré hier 17
dans ce Port pour le réparer & il compte reffortir
demain 13 pour continuer fa croifière «< .
Le Roi a approuvé le plan de la Salle
qu'on doit élever fur l'emplacement de
f'hôtel de M. le Duc de Choifeul , rue de
Richelieu , près du Boulevard , pour la
Salle de la Comédie Italienne . M. Heurtié,"
qui a bâti la Salle de Spectacles de la Ville de
Verſailles , eft chargé de la construction de
celle- ci.
On écrit de Beauvais que le village de
Breffe , à 3 lieues de cette Ville , effuya la
nuit du rer au 2 de ce mois un orage confidérable.
Le tonnerre tomba à minuit fur
une maison couverte de chaume , comme
le font prefque toutes celles de cette Paroiffe
, en forte qu'une partie de ce Village
a été confumée malgé les fecours que les
( 232 )
habitans , animés par la préfence & l'exemple
de leur Evêque & de leur Curé , purent
y apporter. Perfonne heureufement n'a péri
ni n'a été bleffé grièvement.
La fête des bonnes Moeurs , appellée par
la fondation Loterie des Filles fages , a été
célébrée le 4 de ce mois à la Paroiffe de
S. Séverin quatre des Filles de cette Paroiffe
ont reçu une fomme d'argent qui
doit fervir à leur établiffement. Le zèle du
Curé de S. Séverin a auffi fait augmenter
cette récompenfe de la vertu
bienfaits de quelques particuliers & par les
fiens .
mus
:
·
, par les
» L'Académie de Rouen avoit proposé pour
le fujet d'un des Prix qu'elle devoit donner cette
année Quels avantages résulteroient pour la
Province de Normandie de l'établiffement d'une
Administration Provinciale , telle que celles formées
dans les Provinces du Berry & du Dau
phiné , & pour la Généralité de Montauban.
Aucun des ouvrages qui ont concouru ne lui a
paru remplir fon objet ; un feul a mérité fes éloges
; il a pour devile : Nunc tandem redit aninaturâ
tamen infirmitatis humana
tardiva funt remedia quam mala . Elle propofe
le même fujet pour l'année prochaine. Le fujet du
prix des Sciences eft auffi remis à la même année ;
il s'agit d'affigner d'après une théorie étayée d'expériences
, les différences entre la craie , la pierre
à chaux , la marne & la terre des os , que la plupart
des Chymiftes ont jufqu'à préfent confondu
dans la claffe des terres calcaires. Dès l'année
dernière elle annonçoit qu'elle avoit prorogé julqu'en
1781 le concours du prix de goo liv . def.
tiné à une notice critique & raifonnée des Hifto(
233 )
riens anciens & modernes de la Neuftrie & de la
Normandie , depuis l'origine connue jufqu'à ce
fiècle. Les Mémoires lifiblement écrits en françois
& en latin , feront adreflés francs de port avant
le 1 Juillet 1781 à M. Haillet de la Couronne ,
Secrétaire perpétuel au Département des Belles-
Lettres , & M. L. A. d'Ambourney , Secrétaire
perpétuel au Département des Sciences.
L'Académie des Sciences , Belles - Lettres & Arts
de Marſeille a réfervé les Prix qu'elle devoit don
ner cette année. Les fujets du concours de l'année
prochaine , font 1 °. La Liberté des Mers ,
Ode ou Poëme. 2 ° . L'Eloge en Profe de Louis
de Vendôme , Gouverneur de Provence , Généraliffime
des Armées de France & d'Espagne.
30. Chriftophe Colomb dans les fers après la
découverte de l'Amérique , Epitre , Ode ou Poëme,
fujet ancien dont le prix fera double . L'Académie
propofe d'avance pour le fujet du prix d'Eloquence
de 1782 l'Eloge de Cook , Voyageur célèbre auquel
le Commerce & la Navigation doivent bien
des connoiffances , & pour lequel la France a
marqué la plus haute eftime. Les Ouvrages feront
adreffés francs deport , avant le 15 Mai , à
M. Mouraille , Secrétaire perpétuel de l'Académie ,
rue du Tapis verd. L'Académie exclura abfolument
du concours les Ouvrages qui contiendroient
quelque chofe d'indécent , de fatyrique , de contraire
à la Religion & au Gouvernement « .
*
On écrit de la Province du Dauphiné
que la chaleur y a été fi forte depuis le
milieu du mois de Juillet jufqu'aux premiers
jours d'Août , que la terre s'eft enflammée
dans le marais du Baron de Venterol , entre
Lamure & Ponfonnas ; cette ignition fpontanée
étendit fes ravages fur plus de 1900
toifes carrées , & fans une forte pluie qui , le
( 234 )
3 , furvint vers le foir , ce feu auroit fait
fans doute de plus grands progrès.
Des lettres de Saignon , petite ville à une
demi -lieue d'Apt , en Provence , portent
que tout le territoire de ce lieu a été ravagé
par deux orages qui fe font fuccédés du 6
au 13 Août ; ils ont emporté des clôtures ,
des moulins , des maifons , & quelques perfonnes
ont perdu la vie : le pays n'offre plus
que l'image d'un défert . Les perfonnes fenfibles
au malheur de beaucoup de familles
ruinées par ces orages , peuvent adreffer
les fecours qu'elles voudront leur offrir ou
à l'Evêque d'Apt ou au Curé de Saignon ,
en Provence.
Le Préfidial de Montpellier , tenant le 13
Juin dernier , trouva dans fes prifons un
homme détenu pour une dette de 36 liv.
12 fols : la modicité de la fomme annonçoit
la détreffe & l'impuiffance du prifonnier
; auffi , fur les conclufions de l'Avocat
du Roi , MM. du Préfifidial accordèrent la
liberté à ce malheureux , & arrêtèrent unanimement
de payer fon créancier ce qui fut
exécuté.
» Depuis long-tems on attendoit de la fageffe
du Gouvernement une réforme dans la partie de
la Jurifprudence criminelle qui concerne la quef
tion. Toutes les ames fenfibles gémiffoient furtout
de voir fubfifter dans notre Code pénal la
queftion préparatoire. Cette forme cruelle &
dangereufe ( 1 ) vient d'être abolie par une Loi
(1) Les dangers de la queſtion ont été prouvés dans
( 235 )
--
qui offre aux regards des François un nouveau
monument de la bienfaifance & de la juftice do
leur augufte Souverain . Cette Loi ( c'eft une Déclaration
du Roi ) a été donnée à Verfailles le 24
Août dernier , & elle a été enregistrée par le
Parlement les Septembre. S. M. s'exprime ainfi
dans le préambule : Après avoir donné toute
» notre attention à l'ufage dont il s'agit , avoir examiné
tous fes rapports & tous les inconvéniens
» & les avoir balancés avec les avantages que la
juftice en a pu tirer , & qui pourroient en
» réfulter par la fuire pour la conviction & la
5 punition des coupables , nous ne pouvons nous
"
ל כ
>>
refufer aux réflexions & à l'expérience des
» premiers Magiftrats qui nous laiffent entrevoir
» plus de rigueur contre l'accufé , dans ce genre
» de condamnation , que d'efpérance pour la Juf-
» tice de parvenir , par l'aveu de l'accufé , a completter
la preuve du crime dont il eft pré-
» venu , &c.
"
une foule d'Ouvrages ; mais il n'en eft point qui préfente
des détails plus curieux & plus effrayans fur cette
coutume barbare que l'Efai fur l'Histoire générale des
Tribunaux , par M. des Effarts , dont le Ge. Volume
a paru depuis peu. L'Auteur rapporte , dans ce Volume ,
à l'article Torture les différentes manières , dont on
donne la queftion chez tous les peuples de l'Univers .
Il rappelle enfuite les exemples les plus frappans des
méprifes fatales qui n'ont exposé que trop fouvent
l'innocence à partager les tourmens réservés au crime.
Ce qu'il y a encore de plus intéreffant dans cet article ,
c'eft le développement des motifs qui ont déterminé la
plupart des Gouvernemens de l'Europe à profcrire l'ufage
de la queftion . L'Ouvrage de M. des Effarts qui
eft composé de 6 Volumes in - 8 ° . fe vend chez Mérigot
le jeune, Libraire , Quai des Auguftins , chez l'Auteur
à l'Hôtelde Mouy, rue Dauphine. Le prix des 6 Volumes,
franc de port , dans toute l'étendue du Royaume , eſt de
24 livres.
( 236 )
Le nouveau Règlement , relatif aux Lieutenances
Colonelles , a été reçu avec tranfport
par tous les Militaires. Nous ne pouvons
mieux l'annoncer qu'en tranfcrivant
la lettre fuivante d'un Officier diftingué :
elle fera connoître les fentimens, généraux
de reconnoiffance qu'elle a fait naître dans
tous les Corps : c'eft aux Militaires à parler
des Ordonnances qui les regardent ; feuls , ils
peuvent les apprécier , en fentir les avantages
; nous nous ferons gloire de parler d'après
eux , & c'eft avec plaifir que nous expofons
ici leurs fentimens.
J'espère M. , que vous parlerez avec éloge de
l'excellente Ordonnance qui vient de paroître , &
qui rend les Lieutenances Colonelles à l'ancienneté .
Ce rétabliſſement de l'ordre fera à jamais chérit
des Militaites M. le Prince de Montbarrey. Depuis
les Ordonnances qui avoient détruit l'ancienne conf
titution du Militaire François , & qui avoient ôté
anx anciens Officiers l'efpérance de ne jamais rienérre
au-delà de Capitaine , les Régimens qui jufqu'alors
avoient été une famille unie s'étoient divifés ; la
jaloufie & les menées y régnoient. On n'avoit plus
pour les Chefs de Corps cet ancien refpect , on leur
obéifloit ftrictement & à regret , & au lieu de
cacher leurs fautes quand ils en faifoient , on les
publioit de-là l'aigreur réciproque & les maux qui
s'en fuivent. Il n'y avoit d'Officiers avancés que
ceux qui ayant des protections pouvoient aller à la
Cour , & l'Armée étoit par conféquent au concours
à Versailles . Tous ceux qui n'avoient pas ces moyens
tâchoient d'obtenir leur retraite & mettoient toute
leur adreffe à l'avoir la meilleure poffible.
A préfent aucun Officier ne voudra fe retirer , tous
elpéreront d'arriver au grade de Lieutenant- Colonel
:
-
( 237 )
-
& tâcheront de s'en rendre dignes. L'ordre va être
rétabli par l'Ordonnance de M. de Montbarrey qui
rend les Lieutenances Colonelles à l'anciennené ;
elles feront toujours remplies par d'anciens Officiers
que les Corps feront habitués à confidérer , qu'ils
feconderont de leur mieux ; & ces refpectables Chefs
qui auront vu entrer au fervice tous ceux qui compolent
leurs régimens , les regarderont comme leurs
enfans. Il n'eft pas befoin pour être un excellent
Militaire & Chef de Corps , d'avoir les connoiffances
& l'efprit de M. de Voltaire ; un ancien Officier qui
parviendra à ce grade fera certainement en état de le
remplir ; les Corps favoient fe purger de ceux qui
n'étoient pas en état d'être à leur tête . Tous les
bons Militaires defiroient cette excellente Ordon .
nance ; M. le Prince de Montbarrey vient de les
combler de joie ; elle ne peut être critiquée que
par ceux qui ne connoiffent pas le Militaire , ou qui
étant ennemis de l'ordre veulent abuſer de l'autorité

qu'ils peuvent avoir. - Avec quel zèle toute l'armée
va fervir fon jeune Roi qui veut le bonheur
de fes fujets dans toutes les parties . Dans votre
Journal M. , qui eft précisément celui de la Nation ,
doit être confignée la reconnoiffance que doivent les Militaires à M. de Montbarrey ".
De BRUXELLES , le 26 Septembre.
LE Teftament de feu S. A. R. le Prince
Charles de Lorraine a été communiqué à
tous ceux qui y ont part. Le Prince de Starremberg
ayant fait avertir toutes les perfonnes
qui ont été au fervice de S. A. R. de
fe trouver le 8 de ce mois à dix heures du
matin à la Cour , la lecture leur en fut faite
en fa préfence. L'Empereur , comme héritier
univerfel , eſt chargé des legs & des pen(
238 )
fions viagères que le Prince a faites à tout
fon monde , & qui font équivalentes aux
gages annuels qu'il leur donnoit ; il l'eft
également des penfions dont le Prince étoit
chargé , en qualité d'héritier de feue la Princeffe
Charlotte de Lorraine fa foeur. Dans le
cas où S. M. I. ne voudroit point ſe charger
de payer les penfions , les biens de S. A. R.
doivent être vendus par-tout où ils fe trouvent
pour en répartir le produit à chacun
de fes gens. Tous les intéreffés ont prié le
Prince de Starremberg de fupplier l'Empereur
d'accepter l'héritage. S. M. I. leur avoit
fait offrir de le leur céder en entier s'ils le
préféroient .
Le fyftême de notre Cour , écrit- on de Lisbonne
paroît changé , & le règne des Anglois eft fini. Il eft
queftion d'armer ici s à 6 vaiffeaux ; & on penfe que
c'eſt pour ſe joindre à la neutralité armée . Ce qu'il
y a de bien certain , c'eft qu'on fut , il y a quelques
jours , à bord de plufieurs corfaires Anglois , &
qu'on en retira environ 200 matelots Portugais. Il
y a 3 jours ( la date de cette lettre eft dus de ce
mois ) qu'on voulut aller à bord du vaiffeau les Etats
d'Artois que les Anglois ont armé ici en frégate , &
qui devoir partir avant hier pour l'Angleterre . Mais
les Anglois refusèrent non - feulement la vifite , mais
menacèrent encore defaire feu & on fe retira . On a donné
ordre aux tours ou fortereffes qui commandent la
rivière , de ne laiſſer fortir aucun navire Anglois . Ce
changement inattendu décèle une réſolution vive &
ftable de garder la neutralité la plus exacte . On dit ici
qu'elle eft la fuite d'une convention fignée , il y a peu
de jours , avec l'Espagne , & par laquelle notre Cour
s'engage à fermer dorénavant fes ports à tous les
waiffeaux de guerre & corfaires Anglois , excepté
( 239 )
dans des cas urgens qu'on a fans doute défignés ,
Alors il ne fera plus permis aux Puiffances belligé
rantes d'amener leurs prifes dans nos havres , & encore
moins de les y vendre comme par le paflé.
Les lettres de Hollande portent que les
propriétaires des cinq navires Frifons pris
par le Commodore Fielding , quoique navi
guans fous le convoi de la République , ont
préfenté il y a quelques jours à LL. HH. PP.
une nouvelle Requête dans laquelle ils demandent
d'être indemnifés d'une fomme de
150,000 florins pour la perte qu'ils ont foufferte
par cette injufte capture , & ce , non
compris les frais de procédures qu'ils ont été
obligés de payer.
و
" Le 7 de ce mois , écrit- on de la Haye , on
éprouva fur la côte près de Scheveningue , les canons
de fer fondu en Angleterre & en Suède , du calibre
de 24 & de 18 1. ainfi que 2 autres nommées Carronnady.
Le Stathouder affifta à ces épreuves qui durèrent
depuis 9 heures du matin jufqu'à 2 heures après
midi . Le canon étoit placé fur une plate-forme &
dans des espèces de fabords . 2 canonniers de vaiffeau,
affiftés de quelques ouvriers , faifoient les manoeu
vres. Les boulets percèrent à une diſtance de 300 pas
avec la charge de 4 liv. de poudre , auffi facilement
qu'avec celle de 6 & de 8 les deux bords de la carcaffe
d'un navire qu'on avoit élevée pour leur fervir
de but , quoique ces deux bords fuffent éloignés l'un
de l'autre de 45 pieds du Rhin. On a paru trèsfatisfait
en général de ces expériences «,
PRÉCIS DES GAZETTES ANGL. , du 18 Septembre,
La divifion commandée par l'Amiral Darby , partie
de la pointe Ste-Hélène le 12 Septembre , étoit
devant Torbay le 13. Quand elle fera réunie avec
( 240 )
la divifion qui eft à Plimouth ou déja en mér fous
l'Amiral Digby , l'armée fera de 34 vaiffeaux de
ligne : elle a ordre de ne revenir dans les Ports qu'a
près la rentrée des diverfes flottes attendues des
deux Indes , de la Caroline , & c.
La flotte des Iles du Vent , partie le 1er Août
fous l'escorte des vaiffeaux de ligne le Boyne &
le Preston , de so , a été difperfée le 3 Septembre
par un coup de vent du N. O. qui a duré 3 jours :
elle étoit à 75 lieues des Sorlingues , par 45 de latitude
& 20 de longitude occidentale de Londres . Une
partie de cette flotte eft arrivée à Liverpool : quelques
bâtimens font rentrés dans la Manche : le
Boyne a relâché à Plimouth & le Prefton à Portsmouth.
Le paquebot de Hollande , arrivé le 16 , a apporté
des lettres fuivant lefquelles il y eft arrivé
un bâtiment de St -Eustache , avec la nouvelle que
l'Amiral Rodney eft parti de Ste - Lucie le 3 Aout
avec & vailleaux de ligne , fans qu'on fache fa deftination.
Ce qui fait voir la fauffeté de cette nouvelle
, c'eft que la lettre écrire le 31 Juillet par l'Amiral
, eft datée de St.Chriftophe , où il étoit alors
avec toute fon eſcadre.
Une Gazette du 16 porte un article daté de Waterford
le 3 Septembre , où il eft dit qu'un bâtiment
( qui n'eft point nommé ) , arrivé de Madere , rap
porte la nouvelle fuivante , qui y auroit été apportée
de St -Euftache ; favoir que l'Amiral Rodney
avoir pris 3 vaiffeaux de 74 canons avec quelques
tranfports , allant de St-Eustache à la Martinique ,
& que cette capture auroit été faite par 4 de ſes vaiffeaux
de 74. ( Il n'y a point de date à cette nouvelle,
qui a trouvé fi peu de croyance , que les Gazettes
du 18 ne la répètent point. )
On eft furpris à Londres que l'Amiral Rodney
ne parle point dans fa lettre du 31 Juillet du départ
de la flotte des Iles du Vent pour la Jamaïque ; il
circule plufieurs lettres , ven es par le même vaiffeau
, & qui portent que cerre forte eft partie le 28
uillet , fous le convoi de 10 vaiffeaux de ligne.
TABLE .
JOURNA OURNAL POLITIQUE . (Madrid, 55
Conftantinople , 49 Londres
, 57
Pétersbourg, SoVerfailles , 76 Copenhague Paris ,
77
Vienne , 52 Bruxelles
92
Hambourg 531
Vaiffeauxpris fur les Anglois.
-
-
LE John , de Bofton , pour Wybourg ; pris par un
Corfaire François , & rançonné pour 400 Guinées.
Deux Bâtimens , pris & rançonnés pour 2500
Guinées. Un Bâtiment , pris & rançonné pour
400 Guinées. Deux Bâtimens , des Indes Occidentales
; pris & envoyés à Bordeaux . Le Jenny,
de Londres , pour Chriſtianfund ; pris & rançonnés
Guinées. L'Endeavour, de Neath, pour
pour 350
Falmouth ; pris par la Princeffe - Noire , & rançonné
-Trois Bâtimens , pris & ran- pour 120 Guinées.
çonnés pour 1600 Guinées. Le Betfey , pris &
envoyé à Chriftianfund . Le Rodney , de Hull ,
pour Oporto ; pris par les Elpagnols. Le Charming-
Nancy , de Portfmouth , pour Gibraltar ; pris par le
Comte-d'Artois , & envoyé à Bayonne. Le Bennet
, pris par le Comte de Maurepas , & envoyés à
Cherbourg. Deux Bâtimens , pris & envoyés en
Norwége. La Madonna-Adolorata , prife & envoyée
à Carthagène . — La Maria , prife par un
Vaiffeau de Guerre François. Le Friends , de Liverpool
, pour Londres ; pris & rançonné pour 400
--
-
-
Guinées. Trois Bâtimens , pris & rançonnés pour
400 Guinées.
Vaiffeaux pris par les Anglois.
--

Un Bâti-
Deux Bâti-
Un Bâtiment ,
Un Bâtiment , pris & envoyé à Penzance. - Le
Young-Sibrant , de S. Andero , pour Cadix ; pris &
envoyé à Plymouth. Le S. Jean , de Bilbao ,
pour Breft; pris & envoyé à Corck.
ment , pris & envoyé à Plymouth .
mens , pris & envoyés en Irlande.
pris & envoyé en Irlande. Quatre Bâtimens ,
pris & envoyés à Liverpool. Le Grave , du Hàvre
, pour Bordeaux pris & envoyé à Falmouth . -
Trois Bâtimens , pris & envoyés à Mahon. - La
Nymphe , prife par la Flore , & envoyée à Falmouth,
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
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