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1780, 08, n. 32-34 (5, 12, 19 août)
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MERCURE
DE FRANCE ,
POLITIQUE ,
HISTORIQUE ET LITTÉRAIRE.
( N°. 32. )
Samedis Aour 1780 .
AVIS.
LE
E Sieur SARA s'étant appliqué , depuis longtemps
, à donner au Rouge qu'il compoſe , le plus
haut degré de perfection, eſt parvenu à le faire de
la plus grande beauté & de la meilleure qualité ,
tant pour la fineffe de la Poudre que pour la vivacité
de la couleur , qui eſt tirée des végétaux. D'après
l'examen auquel il a été ſoumis , il eſt prouvé qu'il
ne contient rien de nuiſible.
Les ſeuls Entrepôts ſont au Magaſin de Porce--
laine , au coin de la rue de l'Echelle & de celle du
Petit Carouſel , vis-à-vis la porte qui conduit aux
Tuileries ; & chez Mlle GAYAU , Marchande Parfumeuſe
, rue S. Martin , vis- à-vis la rue Ogniart ,
à Paris.
CATALOGUE des Livres choiſis dans les différentes
Bibliothèques des ci-devant Jéſuites des Pays-
Bas ,
contenant un grand nombre
d'Ouvrages rares
& curieux en tout genre , dont la Vente ſe fera à
Bruxelles , dans le Colle
le 4 du mois de
Septembre 1780 , & jours ſuivans , Collége des ci-devant Jéſuites,
in-8 °. 1 Vol . A
chez Baftien , Libraire , rue du Petit-Lion,
Fauxbourg
Bruxelles , & ſe trouve à Patis
S.
Germain.
Avis pour la
Souſcription du Mercure de France.
CET
Ouvrage
Périodique , le plus ancien & le plus
varié de tous les
Journaux , paroît le Samedi de
chaque
Semaine : on y a réuni
d'abord le
Journal
Politique de
Bruxelles , & les
Soulcriptions du
Journal
François , du Journal des Dames , du
Journal des
Spectacles , de fa
rature ; l'on vient d'y
ajouter encore le
Journal
fa Gazette de Littéintitulédes
Affaires de
Quoique ce Journal foit
confidérablement aug- l'Angleterre&de
l'Amérique.
menté, le prix en eft, comme ci-devant, de 32 liv.
pour la
Province ; & pour Paris , de 30 liv. franc
deport.
On
s'abonne en tout temps, à Paris , Hôtel de
Thou , rue des
Poitevins , & chez les
principaux
Libraires &
Directeurs des Poſtes. Il faut
affranchir
le port des lettres & de l'argent.
Comme ce Journal eſt
composé par une Société
de Gens de Lettres , le Sieur
PANCKOUCKE,
Breveté du
Mercure, ſe charge de leur faire paffer
les articles qui lui auront été remis , chacun ſuivant
leurpartic.
MERCURE
DE FRANCE
DÉDIÉ AU ROI ,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES,
CONTENANT
4
Le Journal Politique des principaux événemens de
toutes les Cours; les Pièces fugitives nouvelles en
vers & en profe ; l'Annonce & l'Analyse der
Ouvrages nouveaux ; les Inventions & Découvertes
dans les Sciences& lesArts;les Spectacles,
les Causes célebres; les Académies de Paris & des
Provinces ; la Notice desÉdits , Arrêts; lesAvis
particuliers , &c. &c.
SAMEDIS AOUT 1780 .
A PARIS ,
Chez PANCKOUCKE , Hôtel de Thou ,
rue des Poitevins .
Avec Approbation & Brevet du Roi.
2
840.6 TABLE
M558
1780 Des Mattères du mois de Juillet.
PIECES FUGITIVES. çois . 75
Vers àM.le Baron de Rou- Description des Pierres gramoules
, 3
LaBourse trouvée , Conte , s
Vers à unejeune Perforne , 9
Conseil d'Ami ibil.
Vers à M. le Comte de
Treffan , 49
On ne s'y reconnoîtra pas ,
Conte, 51
Epltre à M. Boulland ,
L'Envieux &le Convoiseix,
Conte ,
Aird'Andromaque,
Vers qu fujet de la
de M. Dorat,
Le Chien &le Serpent ,
Lettre fur l'Egalité des
prits,
Vers à mesAmis ,
vées , 107
121
La Veuve du Malabar , Tra..
gédie,
Histoire de l'Ordre Royal &
MilitairedeS. Louis , 166
Traité de la Diſpoſition forcée
des Bénéfices ,
Taité de la Châtaigne , 176-
172
Histoire de l'Astronomie Moderne
, 205
100 Effai fur les différens Styles
104
dans la Poésie , 217
Mort Examen Critique du Comte de
Varwick , 223
145
147 SPECTACLES .
Ef- AcadémieRoy. de Musiq. 37 .
53 136
193 Comédie Françoise , 180 , 230
Epitaphe d'un Bourguignon , Comédie Italienne , 39 , 184
194 VARIETE S.
LeLaidChevalier, Conte , 194 Lettre à MM. les Comédiens
Le Saule & la Ronce 196 François ,
La Confultation, Anecdote,ib. Au Redacteurdu Mercure ,
Romance , 201
Enigmes & Logogryphes , 10 , -AM. de Belleifle ,
158 , 105 , 165,203 Au Rédacteur du Mercure,
42
45
85
NOUVELLES LITTÉR. 140
Mémoires de l'Académie des Avis , 143
Sciences ,
Le Lutrin , Pоёте ,
12 Lettre au Rédacteur du Mer
24
Les Amans François à Lon- Idem..
cure,
32 Geographie ,
anciennes&
dres ,
Recherches fur les Initiations Gravures ,
185
236
237
93,191
Modernes, 59 Annonces Littéraires , 48, 93,
M Observations fur la néceſſive !
d'un second Theatre Fran-
144, 191 , 238
MERCURE
DEFRANCE.
SAMEDIS AOUT 1780 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
COUPLETS.
A Madame la Ducheffe DE FRONSAC ,
la Vicomteffe DE SARSFIELD ,fa Mère ,
& Madame DE SARSFIELD , fa Soeur,
Chanoineffe d'Honneur de Neuville.
ETREbelle fans fuffifance,
Et Ducheſſe ſans vanité ,
Être enjouée avec décence
Et ſage ſans auſtérité,
Fronfac , à ce portrait fidèle
De tes vertus , de tes appas ,
Chacun reconnoît mon modèle ,
Lui ſeul ne ſe reconnoît pas.
V
Ai
4 MERCURE
TINDRE Mère de la Ducheffe
Queje voulois peindre en mes vers ,
Vous avez formé ſa ſageſſe,
Songoût & ſes talens divers;
Lorſque nous lui rendons hommage,
Quevotre coeur eſt ſatisfait!
Onne peut admirer l'Ouvrage
Sans louer celle qui l'a fait.
MAIS à la jeuneChanoineſſe,
Pourquoi donner d'auſſi beaux yeux ?
Ils inſpireront la tendreſſe
Qu'on réprouve dans les ſaints lieux.
Son air fin , ſon ton doux , affable ,
Tout dans elle doit enflammer,
Qu'il eſt pénible d'être aimable ,
Lorſqu'il eſt défendu d'aimer !
(ParM. Laferre.)
LE SIÉGE PRÊTÉ ET RENDU,
Conte. r
UNComte ( c'eſt Henri que l'a nommé l'Histoire )
Avoit jadis pour Intendant
Un homme dur , orgueilleux &pédant ,
Quide tous lesHéros d'éternelle mémoire
Vous cût en bloc vendu la gloire
Pour un écu ; car il ne prifoit rien
DE FRANCE. s
Vertu , génie , & beaucoup la richeſſe.
Quand il voyoit le Comte ailleurs faire largeſſe ,
Vous cuffiez dit qu'on lui voloit ſon bien.
Auſſi défendoit-il avec un zèle extrême
Labourſe de ſon maître en fidèle valet ,
Non par amour , mais il vouloit
Le garder des voleurs pour le voler lui -même.
Pour attirer une brillante Cour ,
Dans ſon château le Comte un jour
Donne une fête magnifique.
En foule on y courut de loin comme de près ;
Spectacle , bal , grande muſique ,
Table ouverte par-tout & ſervie à grands frais .
Le peuple même avoit bon vin , bonne volaille.
Dieu ſait ſi cette joie attriſta l'Intendant !
Les affamés ! voyez cette canaille ,
Diſoit-il fans ceffe engrondant !
Commetous cesgens-là ſegorgentde mangeaille!
Tout cela n'a pas une fois
Detout un an , fait bonne chère ,
Etnous apporte à fatisfaire
:
Un appétit de douze mois.
Prenez , Meffieurs , prenez : ne vous en-faites faute.
N'ayez point de honte ; on voit bien
Quecela ne vous coûte rien.
}
Courage! vous avez bon hôte.
Dans cemoment arrive un épais Laboureur ,
Ainj
67 MERCURE
Qui , touten cheminant , allonge un cou de grue,"
Et qui ient ſans apprêt , paffer de ſa charrue
Ala table de fon Seigneur.
Il penſoit qu'après tout , pour faire bonne chère ,
Une toilette étoit peu néceffaire.m
Que nous veut ce gredin , cria l'ordonnateur
Déjà tout rouge de colère ?
Ce qu'il veut , dit Raoul ? ( on appeloit ainſi
Le Villageois ) belle demande à faire !
Parbleu , je viens manger , puiſqu'on régale ici.
En finiſſant , de bonne chère avide ,
Raoul le pria d'avoir ſoin
Qu'on lui donnât quelque place en un coin ;
Car pas un fiége n'étoit vide.
Tiens , s'écrie auſſitôt le colère Intendant ,
Qui d'un grand coup de pied répond à la requête ;
Tiens , tu peux là-deſſus t'affeoir en attendant
C'eſt un fiége que je te prêté.
Néanmoins venant à fonger Otan k
Que le Comte pourroit blâmer ſa violence ,
Pour faire au Villageois oublier ſon offenſe ,
Il lui fit donner à manger.
Raoul du bout des dents rit de fon aventure ;
Il reçoit le bienfait ſans oublier l'injure ,
Mange , boit largement , & fonge à ſe venger.
Pour épier le moment favorable ,
Dans la ſalle auſſirót il entre ; & juſtement
Il arrive dans le moment
i
DE FRANCE. 7
Où l'Intendant parloit avec ſon Maître à table.
Il s'approche d'un air content ,
Et lui lance ſoudain, de très-rude manière ,
Un pied robuſte & lourd qui le frappe au derrière ,
Etdontle choc le renverſe à l'inftant.
Puis; " grand merci , dit-il , j'ai fait chère complette :
Voilà , Meffire ,avec votre ſerviette ,
Votre ſiége que je vous rends.
On ne perd jamais rien avec d'honnêtes gens.>>
NOTICE Historique & Critique fur les
Ouvrages de CLAUDE JOSEPH DORAT,
mort à Paris le 29 Avril 1780.
CET Écrivain naquit à Paris en 1734. Son
père , Auditeur des Comptes , étoit originaire
du Limoſin; pluſieurs de ſes ancêtres
avoient poffedé des Charges de Maîtres des
Comptes &de Conſeillers au Parlement. On
diftingue fur- tout dans ſa famille le fameux
Jean Dorat , Profeſſeur au College Royal ,
Auteur de pluſieurs milliers de vers grecs &
latins , compoſes depuis le règne de François I
juſqu'à celui de Henri III. A l'âge de 80 ans il
épouſa une fille de 22 , dont il eut un fils ;
mariage que lui-même appeloit une licence
poétique....
Le jeune Dorat fit ſes études avec diftinction
au Collège du Cardinal-le-Moine. Def
Av
S MERCURE
tiné à l'état de ſes pères , il entra d'abord
dans la carrière du Barreau ; le travail affidu
& le genre de connoiſſances qu'on y exige
s'accordoient mal avec ſon caractère vif ,
inconſtant , ami des plaiſirs & de l'indépen-
_dance : auffi vit - on bientôt l'homme de
Robe ſe métamorphofer en Mouſquetaire .
Une riche ſucceffion qu'il venoit d'acquérir
lui promettoit des jours heureux au ſcin
d'une Compagnie non moins voluptueuſe
que guerrière : il s'y fit recevoir en 1757 ,&
J'année ſuivante il n'y étoit déjà plus.
• • • • •

• • • •


• • •
M. Dorat , en 1758 , publia une Ode fur
leMalheur , une Építre à la Princeſſe de....
&un Effai fur la Déclamation Tragique ,
qui, refondu depuis, eſt devenu le meilleur
de ſes Ouvrages.
Le ſuccèsde la Comédie du Méchant lui fit
entreprendre une Pièce de Théâtre , intitulée
l'Amant Mystérieux : quoique les Comédiens
yeuffent trouvé des détails agréables , on ne
jugea pas à propos d'en riſquer la repréſentation.
C'eſt cet Amant Mystérieux qui , dans
la fuite, a produit la Feintepar Amour.
En 1759, le grand ſuccès de l'Épître d'Hé-
Joïſe à Abailard le paffionna pour les Héroïdes
; il fit la réponſe d'Abailard à Héloïfe ,
où l'on trouve des vers heureux & quelques
DE FRANCE
9
étincelles de ſenſibilité, mais rien de cette
mélancolie tendre , voluptueuſe , inépuiſable
, qui conftituoit pour ainſi dire le fond
de l'ame de Colardeau. L'année ſuivante .
parurent les Lettres d'Octavie à Antoine,
de Philomèle à Progné, de Julie à Ovide ,
de Léandre à Héro; Ouvrages qui ont le
même mérite & les mêmes défauts, & où
l'on apperçut que M. Dorat s'écartoit viſiblement
du genre pour lequel il étoit né.
La Comédie des Philoſophes , qui parut
l'année ſuivante , excita ſon indignation. Il
apoſtrophe ainſi l'Auteur de ce Drame ſcandaleux
, dans une Építre à M. Dudoyer ,
Otoi , moderne Ariftophane ,
Ton triomphe eſt affreux & doit t'épouvanter ;
Même en t'applaudiſſant , tout Paris te condamne.
M. Paliffor , qui ſans doute prétendoit
s'arroger le privilége exclufifde la ſatyre ,
trouva l'apoſtrophe injurieuſe , inde ira ;
de-là le rôle qu'il fait jouer à ce Poëte dans
la Dunciade ; monument d'une vengeance
aveugle , où l'Auteur , en voulant Hétrir des
noms juſtement eſtimés , eſt parvenu à ſe
rendre odieux ſans être ni gai ni plaiſant .
La fréquentation du Théâtre entraîna M.
Dorat dans la carrière tragique ; il fit jouer
en 1760 le cannevas de Pierre-le-Grand
ſous le titre de Zulika ; la Pièce eut alors
huit repréſentations ; elle les dût en partie à
Av
10 MERCURE
un tour de force de l'Auteur qui , en deux
jours , fit reparoître ſa Tragédie ſous une
forme toute nouvelle. C'eſt au Public qui a
vu Pierre-le- Grand refondu pour la troifième
fois , à juger s'il eſt tel que M.
Dorat l'affure dans ſa Préface , & s'ilfurvivra
bien sûrement àses courageux détracteurs.
*
C'étoit dans ce Poëte un travers bien remarquable
, que la manie de ſe croire perfécuté
; elle le manifeſte dans fes Ouvrages
juſqu'au ridicule. Ceux qui n'ont pas aſſiſté
aux repréſentations de ſes Pièces , demeureront
perfuadés de cette prétendue perſécution
que la lecture de tous, ſes écrits tend
à établir ; il n'en ſera pas moins vrai que le
Public l'a conſtamment traité avec bienveillance
; qu'on a vu jouer ce Pierre-le-Grand
fans prévention contre l'Auteur ; qu'après
l'impreſſion , cette Pièce n'a pas effuyé une
feule critique dont un Écrivain raifonnable
cût à ſe plaindre. On pourroit même ajouter
qu'aucun Homme de Lettres de nos jours ,
ſans en excepter Voltaire , n'a été plus célébré
que M. Dotat dans les Écrits pério
diques. **
** Voyez le Diſcours qui eſt à la tête de Pierre-lo-
Grand , page 2.5.
** Un ſeul Écrivain Périodique (M. de la Harpe )
oſa s'expliquer avec franchiſe ſur les ouvrages &
les talens de M. Dorat, au milieu des éloges qui
DE FRANCE. 1(
La cauſe principale de cette hunieur chagrine,
qui s'accrût avec l'âge , & fit le tourment
de ſes jours , tient à fon malheureux
dévouement pour Fréron qui louoit à outrance
ſes Ouvrages les plus médiocres. Ayant
voulu prendre la défenſe de ce Journaliſte
lorſqu'on en fit justice dans l'Écoſſaiſe , M.
Dorat parvint à ſe figurer que tous les admirateurs
de Voltaire étoient devenus fes
ennemis , & avoient juré ſa perte. Dès ce
moment il vit par-tout des détracteurs ; les
plus juſtes Critiques lui parurent des atrocités
* ; ſon caractère s'aigrit ; tous ſes Ouvrages
portèrent l'empreinte d'une ame ulcérée
, qui tantôt menace , tantôt gémie,
tantôt s'attache à dénigrer & les honnnes
pleuvoient ſur lui de toutes parts. En ſa qualité de
Journaliſte , il exerça la fonction de Beſclave des
Trioniphateurs Romains ; l'Auteur critiqué exhala
ſa colère en injures violentes dans l'Année Litté--
raire & autres Journaux de même eſpèce , ce
qui n'empêcha pointM. de la Harpe d'avoir , quelques-
temps après , à l'égard de M. Dorat , un procédé
d'une honnêteté rare, qui les rapprocha l'un
de l'autre .
* En même-temps qu'il affichoit l'infouciance ,&
qu'il eſſayoit de décrior les Journaliſtes dans les
Ecrits ,il ſe mettoit humblement à leurs genoux
dans les lettres qu'il leur adreſſoit ; nous en avons
pluſieurs fous les yeux , qui décèlent l'inconféquence
de ſon eſprit, la foiblelle de ſon caractère , & fa
déplorablevanité
A vi
11 MERCURE
f
contre leſquels il n'a aucun ſujet de plainte*,
& les choses qui font hors de la ſphère
étroite de ſes connoiffances. A cet égard ,
M. Dorat ſeroit peut- être un des plus beaux
modèles de malheureux imaginaire qu'on
puiſſe offrir ſur la Scène.
En 1763 , il éprouva une double difgrâce
, la chûte de Théagène & Chariclée ,
& la perte de ſa maîtreffe. Choiſie pour
jouer le premier rôle de cette Tragédie ,
Mlle Dubois eut la cruauté de congédier
fon bienfaiteur & fon amant , dans une circonſtance
où il eût été honnête de partager
* Juſqu'aux économistes partagèrent les plai
fanteries & les farcaſines qu'il ne ceſſoit d'imprimer
contre les Gens de Lettres. Il y gagna cette Épigramme
:
Bon Dieu que cet Auteur eſt triſte en ſa gaîté !
Bon Dieu qu'il eſt peſant dans ſa légèreté !
Queſes petits Écrits ont de longues préfaces !
Ses fleurs font des pavots , ſes ris ſont des grimaces ;
Que fon encens eſt fade & qu'il a peu d'odeur !
Il eſt , ſi je l'en crois , un heureux petit maître ;
Mais , ſi j'en crois ſes vers , ah qu'il eſt triſte d'être
Ou ſa Maîtreſſe ou ſon Lecteur !
M. de la Louptière y répondit par le quatrain
fuivant :
Non, les clameurs de tes rivaux
Ne te raviront point les talens qui t'honorent
Si tes fleurs étoient des pavots ,
Lesjaloux dormiroient encore.
DE FRANCE. 13
L
fon infortune. Le Public y gagna une Pièce
de vers affez plaiſante , & qui peint à merveille
la tournure d'eſprit & de caractère de
M. Dorat.
Chaſſé trois fois , c'eſt trop friponne :
Quoique je m'attende à tes jeux ,
Je ſuis indigné , furieux ,
Et cependant je te pardonne.
Ce font les jeux de la beauté ;
Du bénet qu'elle a maltraité
Elle obtient encore les hommages ;
Nous autres foux , foi-diſant ſages ,
Ainfi nous l'avons arrêté.
Pendant le cours des deux annéesſuivantes,
quelques autres Pièces du même genre fortirentde
ſa plume intariſſable , mais toujours
accompagnées ou ſuivies de productions peu
analogues à fes talens. Telles furent la Lettre
deBarnevel , la Lettre de Zélia à Valcourt ,
la Lettre de Biblis à Canu, la Lettre de
Velfor à Ditron , celle de Cain à Méhala ,
&cellede Comminge àſamère,calquée ſur
un Drame de M. d'Arnaud, que l'anglomanie
naiſſante faifoit lire avec enthouſiaſmejufqu'au
ſeinde nos cloîtres.
Al'exemple de Jean Second , il compoſa
un volume de Baisers, ſur lequel on fit une
très plaiſante épigramme , que la décence
ne nous permet pas de rapporter.
7
14 MERCURE
Toujours enflammé par une louable émulation
, il compoſa auſſi deux volumes de
Fables,qu'il accompagna, comme ſes Baifers
& comme la plupart de ſes autres Ouvrages ,
d'un luxe de gravure non moins ruineux pour
lui-même que pour ſes Lecteurs.
Les trois ou quatre années ſuivantes furent
les plus riches & les plus glorieuſes de
la vie de M. Dorat. Tandis que Melpomène
& Thalie couronnoient au Théâtre Régulus
& la Feintepar Amour , on voyoit fortir de
nos preffes les Dévirgineurs , Floricourt ,
Alphonse , Combabus , l'Isle Merveilleuse ,
l'Epitre à Catherine II , l'Építre à l'Auteur
des Grâces , les Epitres de Caton à César,
de Pétrarque à Laure, de Gabrielle d' Estrées,
de Gabrielle de Vergi à la Comteſſe Raoul ,
la Réponse de Valcourt à Zélia , mes Fantaifies
, mes nouveaux Torts , le Pot-pourri
à qui on voudra , & les Tourterelles de Zulmis,
Poëme en trois chants , que l'Auteur a
fait reparoître depuis ſous ce titre : les Oifeaux
cheris , ou la Fidélité récompensée , &
dans lequel , s'il faut en croire M. Dorat ,
on ne retrouve peut-être pas cent vers de la
première édition. Trop preffe de jouir , il a
publié de même la plupart de ſes Ouvrages
en ſimples efquiffes . Devoit il donc montrer
tant d'humeur contre la critique , lui qui reconnut
ſi ſouvent la néceffité de refaire ce qu'il
avoit mis d'abord au rang des chef-d'oeuvres ?
Depuis 1769 juſqu'à la mort, il ne dif-
-
19 ام
DEFRANCE.
-
continua plus d'exhaler ſa bile en perfifflages
ou en lamentations contre la cabale fuperieure,&
contre le for Publis qui , ſe laiffant
conduire par elle , n'oſoit juger ſes
Pièces , ni même avoir du plaifir à leurs repréſentations.
Furieux de ce que ſes épi
grammes & fes longues prefaces ne detlilloient
pas les yeux affez promptement , il
s'ouvre un nouveau champ de bataille , fait
l'acquiſition du Journal des Dames , annonce
à toute l'Europe que les Gens de Lettres vont
enfin avoir un Juge auffi intègre qu'eclairé.
Notre Journaliſte prouva bientôt qu'il eſt
plus facile de déclamer contre la critique
que d'en offrir un modèle. Des fadeurs , des
lieux communs , des analyſes eſtropiées ,
des obſervations dénuées de goût & d'inté
rêt , un faftidieux rempliſſage , mécontentèrent
les plus zélés partiſans de M. Dorat ,
& rebutèrent ſes Souſcripteurs. Contraint
d'abandonner un Journal qu'on ne liſoit
plus , il en recueillit les objets principaux ,
&les remit au jour ſous une forme, nouvelle
, dans fon Coup d'oeil fur la Litté
rature.
Outre les Pièces de Théâtre dont nous
avons parlé , il exifte encore du même Auteur
, 1. les Proneurs , ouvrage qu'il a appelé
Comédie , & qui n'est qu'un Dialogue
fans intrigue , ſans ſituations , fans autre intérêt
que les froides allufions & les triftes
farcaſmes prodigués contre l'Académie Fran
16 MERCURE
çoiſe & contre les Écrivains que M. Dorat
avoit pris en haine.
2. Zoramis , Tragédie en cinq Actes ,
dont les trois derniers paroiſſent à l'Auteur
de laplus extrême rapidité; dont le dénoue
ment auroit beaucoup d'effet à la reprefentation
; Pièce où l'un des caractères ſubalternes
eft le plus intéreſſant qu'il aitjamais
tracé; Pièce que l'Auteur a eu envie de lire
aux Comédiens , & qu'il s'est bien vite déterminé
à ne pas leur lire; mais qu'il conſeille
de jouerfur les Théâtres de Province , où il
estpresque sûr queſes espérances neferontpas
trompées. *
3. Adélaïde de Hongrie, mauvaiſe Tragédie
en cinq Actes & en vers , qui dans
P'origine étoit un mauvais Drame en proſe,
connu ſous le nom des Deux Reines.
4. Le Célibataire , grande Comédie de
caractère , remarquable ſeulement par des
tirades bien verſifiées , & par l'effet de quelques
rôles ſubalternes.
5. Le Malheureux Imaginaire, autreCo
médie de caractere , en cinq Actes & en
vers , où l'on trouve également des tirades
affez bien verſifiées , mais qu'on accueillit
froidement , à cauſe du rôle principal qui
excite moins le rire que la pitié.
* Voyez la page x d'un morceau de proſe qui eft
àla tête de Zoramis , & que M. Dorat, toujours belefprit
, intitule Avertiſſement , Discours , Préface
ouAvant-propos.
DE FRANCE. 17
6°. Rofeide ou l'Intrigant , autre Pièce
que l'Auteur appeloit toujours Comédie de
caractère , également eſtimable par quelques
détails de ſcène & de verſification , mais vicieuſe
dans l'intrigue , qui eſt mal- ourdie ,
dans l'expoſition qui eſt difficile à comprendre
, dans les refforts dont la plupart font
uſés , dans le dialogue qu'on trouva languiffant
,& fur- tout dans le rôle principal qui ,
loin d'être comique , n'inſpira qu'un pénible
fentiment d'horreur. Ces Pièces , ainſi que
Pierre-le-Grand , eurent un demi-ſuccès au
Théâtre * ; & quelque indulgente que puiſſe
devenir la poſtérité , nous ne croyons pas
qu'elle leur accorde jamais une eſtime complette
, malgré la confiance qu'avoit l'Auteur
dans les lumières & la haute ſageffe de ce
tribunal.
7°. Enfin , Macbet &Alceste , deux Tragédies
qui n'ont pas encore vu le jour , &
Merlinbel Esprit , Comédie en cinq Actes
&en vers , qui devoit paroître quinze jours
après Zoramis , ſuivant la promeffe deM.
Dorat ; mais un Libraire en ſuſpendit la
vente , en démontrant que ce Merlin n'étoit
qu'une édition nouvelle des Prôneurs.
*** La plupart de ces demi-ſuccès dramatiques lui
coutèrent fouvent fort cher en billets de loges & de
parterre; on prétend même que cesdépenfes contribuèrent
à déranger ſa fortune; ce qui fit dire à quelqu'un
, que M. Dorat auroitpu s'écrier , comme les
Hollandois après la bataille de Malplaquet : encore
un pareilſuccès & nous sommes ruinés.
18 MERCURE
Il a fait auſſi des Romans qu'on a lus
dans leur nouveauté; mais qui n'offrant rien
d'extraordinaire , repoſeront , avec une infinite
d'autres , dans nos bibliothèques , juſqu'à
ce qu'un Érudit nous en rappelle le ſou
venir dans un catalogue de Librairie.
Tels font les principaux Ouvrages de M.
Dorat , l'un des Ecrivains les plus feconds de
notre âge , & qui ſemble avoir recherché le
néologiſine de Marivaux , le perfifflage de
Crébillon le fils, & fa métaphyſique inintelligible.
Sa profe & fes vers ont de la facilité
& de l'harmonie ; mais ſon ſtyle , toujours
fonore , est trop ſouvent vide de choſes 3
trop ſouvent c'eſt une enluminure & un
jargon digne des Précieuses. Enivré des éloges
que lui prodiguoient quelques Sociétés , il
dédaigna les conſeils de ſes vrais amis , connut
foiblement les avantages du travail & la
néceſſité de s'inſtruire: preſque tout ſon ſat
voir ſe bornoit aux connoiffances qu'on acquiert
en fréquentant nos Cercles & nos
Théâtres. Aufſi ſuperficiel dans l'étude de
lui même que dans toutes les autres , mettant
ſon génie en parallèle avec celui de
Voltaire , il fe crut propre à tous les genres
de Littérature ; & au lieu de s'en tenir aux
Pièces légères , aux Contes , à la Poéſie defcriptive
, M. Dorat eur la prétention malheureuſe
de vouloir s'illustrer comme l'Au-
* Les Malheurs de l'Inconstance , les Sacrifues
de l'Amour , les Lettres d'une Chanoineffe ,&c.
DE FRANCE. 191
teur de Zadig , de Mahomet , de la Pucelle
& du Mondain. Mais quelle diftance de
l'un à l'autre ! En les rapprochant , l'imagination
ſe repréſente un aigle à côté d'un
colibri. Voltaire embraſſa tous les genres ,
mais il eut en même-temps le ſecret de ne
perdre aucun jour ,& le courage d'étendre!
ſes commoiffances par un travail que dix
Écrivains de l'eſpèce de M. Dorat euffent à
peine égalé. Sa brillante imagination fut tou->
jours conduite par un goût exquis , & fa facilité
prodigieuſe par un jugement ſévère. La'
frivolité chez lui n'eſt jamais qu'apparente ,
&fes moindres bagatelles renferment toujours
oudes vérités importantes oudes leçons
utiles. Après avoir parcouru ſes nombreux
Ouvrages , on doute s'il eut plus d'agrément
que de profondeur , & plus d'eſprit que de
bonsſens. Obſervez au contraire fon émule
prétendu ; il voltige ſans ceſſe d'objet en ebjet
, va répétant, non ce qu'il a médité , mais
ce qu'il a oui-dire , ou ce qu'il a déjà rimé
cent fois. Veut- il être gai ? Sa folie n'eſt .
plus quede la folie; ſon enjoûment * , pour
l'ordinaire , eſt factice ; les grâces , fous fon
pinceau , deviennent manièrées & libertines ;
ſaMuſe a l'air d'une bacchante.Un vers ſen-
*Unhomme tourmenté par des maladies réelles &
imaginaires , pouvoit- il chanter d'une manière vraiſemblable
, ſon infouciance , ſon enjoûment, ſes
bonnes fortunes , les charmantes perfidies de ſes maîtreffes
, &c . &. ?
L
20 MERCURE T
1
tencieux marche à la ſuite de ladéraifon ;
près d'un tableau de Watteau ſe trouve une
caricature digne de Calot ; l'abus continuel
du néologiſme donne je ne ſais quoi de burleſque
à ſes idées les plus graves ; l'abus non
moins repréhenſible de l'ironie jette ſur ſes
Écrits une teinte qui les rend monotones ,
& les fait tomber des mains. Nos écoliers
&nos femmes galantes de Province ſeront
encore quelque temps engoués de la morale
, des enluminures &du perfifflage de ce
Poëte , mais les gens ſenſés n'en penſeront
pas auſſi favorablement. Les amis de ſagloire
devroient peut-être réduire ſes OEuvres à
deux ou trois petits volumes.
:
Explication de l'énigme & du Logogryphe
duMercureprécédent.
Le mot de l'énigme eſt Songe; celui du
Logogryphe eſt Lorraine , où se trouvent
tire ,Roi , oie , île, lion, ane, larron, ires
Aire, villed'Artois ,Aire, villedeGaſcogne,
Lyon & Laon , villes , liane, air , Leon,
Pape , & Léon , Royaume , Loi, ail, laine,
lieu , or , lin , anagrame de Nil, fleuve
Loir,loin , rare & rien.
*
DE FRANCE. 21
:
ÉNIGME.
:
:
JEE ſuis une étrange femelle,
Pétillante d'eſprit , ſans avoir de cervelle ;
Ronde de taille , ou per s'en faut ;
Brune, comme on l'eſt en Afrique;
Aveugle & fourde comme un pot
Plus combustible qu'un fagot ;
Plus maigre qu'une puce étique ;
Nue enfin comme une relique.
J'inſpire en tout climat l'épouvante & l'effroi ;
Le flambeau de la mort luit toujours devant moi ;
Lorſqu'on veut exercer ma funeſte puiſſance ,
On me met en priſon ſous la garde d'un chien ;
Ce chien, pour m'affranchir , m'offre ſon aſſiſtance
Mais il m'anéantit en briſant mon lien.
Quant à mon origine, on me conçut ſans inère;
Je ſuis fille d'un Moine , &j'ai tué mon père.
P
(ParM. Martel, de Périgueux. )
LOGOGRYPΗ Ε.
LEIN d'effroi pour mon tout, épris demamoitić,
L'homme pleure ſur l'un , & pour l'autre ſoupire:
S'il n'entrevoit que l'un , il eſt déſeſpéré;
S'il eſt maître de l'aure, il a ce qu'il defire.
(ParM. Guignet.
A
22 MERCURE
NOUVELLES LITTÉRAIRES .
L'ESPRIT des Croisades , 4 Vol. in - 12 .
A Paris , chez Moutard , Imprimeur-
Libraire , Hôtel de Clugny , rue des Mathurins
.
L'HISTOIRE eſtdans la morale politique ,
ceque les expériences font dans la ſcience de
la Nature. Son objet eſt de prêter à des vérités
utiles toute la force de l'exemple , &
d'apprendre aux hommes ce qu'ils doivent
être en leur montrant ce qu'ils ont été. Les
leçons qu'elle fournit réſultent , il est vrai ,
plus ordinairement de l'enſemble que du
détail des faits, les événemens qui ont eu
une influence affez grande pour être conſacrés
par le Philofophe , font en petit nom
bre; & ce n'est pas fans raiſon qu'on s'eſt
élevé contre la foule des Hiftoires particulières
, dont l'objet ſemble être moins d'inftruire
que d'accumuler les détails & les volumes.
Mais il eſt des époques ſur leſquelles
on ne peut trop revenir , & que leurs ſuites
&leur importance rendent précieuſes ; il en
eſt dont les monumens , ou trop nombreux
ou peu sûrs , ne produiſent que l'embarras
ou ledoute. Alors il eſt utile d'en debrouiller
le chaos , d'en fixer & d'en apprécier la valeur
; d'établir dans un ordre plus clair , plus
DEFRANCE. 23
د
méthodique , plus reſpectable ,les faits, qui
doivent ſervir de matériaux pour l'hiſtoire
générale ; & nulle hiſtoire n'avoit plus beſoin
de ce travail que celle des Croiſades.
Peu capables de difcerner ce qui étoit digne
de la poſtérité , ou ne fongeant qu'à fatisfaire
leurs paflions & à ſervir les préjugés
de leur fiécle , les contemporains ont accablé
cette hiſtoire d'abſurdités innombrables
trop fidèlement répétées juſqu'à nos jours par
Jeurs fucceffeurs. Démêler au milieu de tant
de fables la vérité qu'elles étouffoient , offrir
aux réflexions d'un ſiécle éclairé des fondemens
plus ſolides , étoit une entrepriſe eſtimable
, elle fait l'objet de l'Esprit des Croifades.
Les recherches que l'Auteur s'eft impoſées
, les détails où il eſt entré , ſont immenfes.
Son plan renferme tout ce qui peut
avoir un rapport , foit direct , ſoit indirect
avec ces expéditions fingulières. Son ouvrage
peut être regardé comme un dépôt utile à
confulter ; & fi un pareil travail , fi la longueur&
la monotonie d'un récit , dont tous
les événemens ſe reſſemblent, effrayent quel
ques Lecteurs , c'eſt aux Écrivams qui re
viendront ſur les mêmes objets à l'apprécier
; c'eſt à eux ſur-tout qu'il convient de
tenir compte à l'Auteur des peines , des re
cherches & des diſcuſſions qu'il a eu deſſein
de leur épargner.
On pourra cenſurer le titre qu'il a choiſi ;
&qui , nous l'avouerons , ne ſemble pas
promettre un ouvrage de ce genre. Les hif
24 MERCURE
toires qui nous ont été données ſous le titre
d'Esprit , ne reſſemblent guères à celle-ci :
cemotn'annonce ordinairement qu'une analyſe
ou des réſultats : l'Auteur l'a pris dans
un ſens tout different; mais une erreur de
mots , qui même ne porte que ſur un titre ,
eſt trop légère pour en faire l'objet d'un reproche
grave.
Avanttout , il a cru devoir rendre compte
de ſes recherches. Il l'a fait dans des notes
hiſtoriques & critiques ſur les Auteurs qu'il
a cités. Cette notice , où l'on établit le degré
de confiance qu'ils méritent , nous a paru
favante , & quelquefois curieuſe. Vient enfaite
une longue introduction qui remplit
les deux premiers voluines , & dont l'objet
eſt de préſenter au Lecteur un tableau des
fiécles qui ont précédé & préparé les Croiſades.
Sans être auſſi éloquente , auſſi phileſophique
& aufli impoſante que celle de
l'Auteur Anglois qui lui a ſervide modèle,
cette introduction contient des détails curieux
& peu connus , dont pluſieurs annoncentdu
talent & une érudition eſtimable.
Chaque partie de ce tableau eft accom
pagnée des notions géographiques ,politi
ques , civiles & morales , qui peuvent la
rendre inſtructive& complète. Les premiers
objets qui ſe préſentent font la décadence de
l'Empire Grec , & l'accroiffenent fucceffif
des Puiſſances Aſiatiques qui hâtèrent fa
ruine. L'ordre des événemens conduit à la
révolution dont Mahomet fut l'Auteur.
L'Empire
DE FRANCE.
25
L'Empire Grec anéanti dans l'Aſie par les
Califes ; la domination de ceux- ci tombant
àſon tour devant celle des Turcs qui la renversèrent
, tout en adoptant les dogmes&
les moeurs des vaincus; les diverſes dynasties
qui ſe formèrent du choc de tant d'intérêts
particuliers , & fur-tout du ſyſtême féodal
établi par les vainqueurs des Califes : tels
ſont les traits qui compoſent le tableau de
l'Aſie & le premier Livre de l'introduction .
Si les détails que l'Auteur s'eſt fait un devoir
de raſſembler , rendent quelquefois ſa
marche languiſſante & incertaine , il fait
aſſez ſouvent prendre une manière plus
animée. Telle eſt la peinture qu'il trace de
la corruption & de l'aviliſſement des Grecs ;
telle encore nous a paru celle de Mahomet ,
de ſa religion & de ſes progrès. " Ce fut ,
>>>dit- il , dans les diſcours & les exemples
>> de ſes parens que Mahomet puiſa les pre-
» mières étincelles de ce fanatiſme , qui ſe
>>nourrit dix ans dans la retraite , qui s'épura
» aux rayons de la politique dans les fré-
» quens voyages que le commerce le força
» d'entreprendre ; & qui , ſe combinant en-
>> ſuite avec cette même politique , l'ambi-
» tion, & l'amour , le tourmenta du deſir
» d'être quelque choſe , & lui ſuggéra enfin
→ le hardi projet d'éclairer ſes compatriotes
» & de les foumettre. Pour réuſſir , loin de
>>heurter de front les dogmes de ceux dont
il vouloit faire des proſélytes, il ne fongea
» qu'à leur ôter ce qu'ils pouvoient avoir
Samedi s Août 1780.
לכ
B
26 MERCURE
>> entre eux de contradictoire , & à les rap-
>> procher. Flattant également le Payen , le
» Juif, le Chrétien , il ſut ſe prêter aux for-
>> bleſſes des uns , à la croyance des autres ,
>> aux paſſions de tous , & plus encore au
génie des peuples , aux anciennes coutu-
>>mes , à la nature du climat. De ces parties
>>éparſes , raſſemblées plus encore par les
>> circonftances que par un plan bien com-
>> bine , ſortit ce code de lois , de moeurs &
>> de religion , qui naturellement devoit
» être extrêmement informe , & qui prit
>> pourtant le titre de Koran , ou de Livre
>> par excellence. La raiſon devoit d'abord le
>> rejeter ; l'intérêt devoit ſe joindre à la rai-
>> fon..... Mais la politique , le courage ,
Pambition prévalurent ; la perſécutionfit
* ce que n'auroitpointfait le ſimple mépris ,
» & le ſabre acheva ce que n'avoient pas
fait la perſécution , la contagion de l'exemple
& le preſtige du ſuccès..... »
22
Au tableau de l'Aſie ſuccède celui de l'Europe,
Les nombreux détails qu'il renferme
peuvent ſe réduire à trois principaux chefs ,
Je ſyſtême féodal , le pouvoir de l'Égliſe &
l'état des moeurs , des coutumes , des arts &
des ſciences chez les différens peuples. Nous
ne pouvons préſenter de ce travail qu'une
idée très - générale , l'annonce ſeule des
objets excéderoit les bornes qui nous font
preſcrites.
La féodalité dont on a tant gémi , dont
Péloge a été le plus fingulier des paradoxes
DE FRANCE. 27
de
modernes , dont les reſtes , tout foibles qu'ils
font , ſuffiſent pour donner encore à nos
conſtitutions un air de barbarie , étoit la
fuite malheureuſe , mais néceſſaire , des invaſions
qui avoient renverſé l'Empire Romain.
Elle étoit fondée ſur le premier principe
de morale qui puiſſe entrer dans l'ame
des fauvages , le partage du butin. Ses funeſtes
effets dans le reſte de l'Europe n'empêchèrent
pas Guillaume-le-Conquérant
l'établir dans les États qu'il venoit d'envahir.
Mais tandis qu'elle faiſoit la ruine de la
France & le déſeſpoir de ſes Rois , elle étoit
en Angleterre le plus sûr appui de l'autorité
Royale &du pouvoir de la nation au-dehors.
Ce fut par ce moyen que Guillaume vint à
bout de détruire le principe des ſoulèvemens
qu'excitoient ſans ceſſe ſa domination
altière & la dépendance forcée de ſes nouveaux
ſujets. " Ce qui n'étoit point dans ſa
>> conquête du domaine de la Couronne ,
fut diviſé en Baronnies , dont il récom-
>>penſa les Seigneurs Normands qui l'a-
>>voient ſuivi , à la charge ordinaire de
>> Thommage , du ſervice de l'oft & de re-
>> devances en argent. Les Anglois , comme
" on s'en doute aſſez , n'eurent aucune part
ود à cette diſtribution. Le petit nombre de
» ceux à qui reſtèrent quelques propriétés ,
» dans l'impoſſibilité d'être admis parmi les
>> principaux Vaſſaux , ſe trouvèrent trop
>> heureux, pour conſerver les héritages qu'ils
avoient reçus libres de leurs pères , de les
Bij
28 MERCURE
>> mettre ſous la protection de ces mêmes
>> grands Valfaux , & eux-mêmes ſous leur
>> dépendance , en prenant le titre de
» Knigths-Fées , c'est-à- dire , Chevaliers-
>> Tenanciers ou Vallaux des grands Barons.
Par ce moyen , les liens de la ſervitude
ſe refferrèrent encore , & la domination
>> Normande parut d'autant plus înébranlable
que les revenus Eccleliaftiques fu-
>> rent foumis à ce ſyſtême , ſous les mêmes
>> peines impoſées aux Laïques..... ”
"
ود
ود
ود
"
"
ود
دو
ود
•Deux phénomènes politiques faifoient ,
aux deux extrémités oppoſées de l'Europe ,
un contraſte fingulier avec l'eſclavage ſous
lequel le peuple gémiſſoit ainſi que les Souverains.
" On fait toute l'étendue du pouvoir
des Cortès d'Arragon ; on connoît ce
Grand- Juſticier qui , aflis ſur un trône ,
entouré desGrands de la Nation , forçant
le Souverain de prononcer à ſes pieds la
formule du ferment qui lui étoit preſcrit,
>>lui parloit , en appuyant la pointe de fon
» épée fur le coeur , le plus hardi langage
>>que l'eſprit Républicain ait jamais ſuggéré
» à la liberté..... En Danemarck , l'Adminiſtration
étoit , à un peu plus de puifſance
près pour le Roi , ce qu'elle eſt au-
>> jourd'hui en Angleterre. La nation avoit
ſes États-Généraux , où tous les Ordres ,
même les Payſans , avoient voix délibéra-
» tive. Ils éliſoient le Souverain ; .... ils
>> prétendoient même être en droit de le
» dépoſer , & de lui faire rendre compte de
"
"
"
DE FRANCE.
29
ود
ſa conduite. C'étoit dans ces Affemblées....
» qu'on donnoit la ſanction aux Lois , qu'on
diſcutoit les affaires de l'État , qu'on dif-
>> tribuoit les grandes Charges , qu'on im-
>> poſoit les ſubſides , & qu'on régloit la
» manière de les percevoir......... » ود
• Nous n'entrerons point dans le détail des
longues& ſcandaleuſes querelles du Saint-
Siége & de l'Empire: une lettre du trop
fameuxGrégoire VII , aux Princes Chrétiens
d'Eſpagne fuffira pour donner une idée de
leurs prétentions , de leur audace & du déplorable
aveuglement où les Rois & leurs
Peuples étoient alors parvenus. " Nous
>> croyons , écrivit ce Pontife , que vous
» n'ignorez pas qu'anciennement le Royau-
>> me d'Eſpagne appartenoit en propre à
-> Saint-Pierre ; que , bien qu'il foit depuis
>> long-temps au pouvoir des Infidèles , nul
>> homme n'y peut prétendre aucun droit ;
& que , ſuivant les lois de la juſtice qui
>> ſubiſtent toujours , il appartient encore
>>au feul Siege Apoftolique.... Nous voulons
qu'aucun de vous n'ignore que , ſi
» vous ne vous engagez pas de payer , en
conféquence d'une convention équitable ,
les droits de S. Pierre fur ce Royaume ,
>> nousnous déclarerons contrevous ;&, par
>>> l'autorité Apostolique , nous vous inter-
>> dirons l'entrée dans les Royaumes Mu-
" ſulmans , plutôt que de permettre que la
" Sainte Eglife Romaine , la mère univer-
20 Bi
30
MERCURE
ود ſelle, fouffrede fes enfans ceque ſes en-
>> nemis lui font fouffrir. »
Nous nousdiſpenſerons également de nous
arrêter aux détails de l'Auteur ſur les moeurs ,
l'état civil , les ſciences , le commerce, le
luxe des peuples dans ces fiécles auxquels ,
comme l'a dit ſi énergiquement un homme
célèbre, il faudroit renvoyer les bonnes gens.
qui regrettent les temps paſſes. On fait dans
quel état ſe trouvoit alors la jurisprudence :
on connoît les combats judiciaires , & ces
épreuves bizarres qu'on appeloit jugement
de Dieu. Charlemagne s'étoit efforcé de
mettre en uſage les premiers; mais ce n'étoit
pas la ſeule abſurdiré en ce genre qu'on
pût lui reprocher..
* L'humanité aura toujours à ſe fouve-
>> nir contre lui du tribunal fecret & libre
>> dont il fut l'inventeur , & qu'on appela
› la Cour Vehmique , la justice Westpha-
» lienne, ou le jugement de Westphalie ,
du nom de la Province où il eut ſon ſiége
>>> principal dans la ville de Dortmand....
>> Jamais procédure ne fut plus étrange que
>> celle de ce Tribunal. Il étoit le plus or-
>> dinairement compofé du Confeil ſecret
» du Prince , qui en aſſembloit tous les
>> Membres , & nommoit le coupable , mais
>> fans qu'il fût introduit , ſans qu'on fit
>> aucune eſpèce d'introduction du procès ,
» ni qu'il lui fût permis de ſe défendre ,
>> puiſqu'il ignoroit preſque toujours qu'il
>> fût accuſé. Il y avoit au milieu des Juges
DE FRANCE.
31
>> une corde que touchoient tous ceux qui
>> jugeoient l'accuſé digne du gibet. Dès que
>> le nombredes attouchemens étoit complet,
ود le coupable ou vrai, ou prétendu , étoit
>> cenſé condamné par cette ſeule forma-
>> lité. Il est vrai que la tyrannie n'avoit pas
"
"
ود
ود
oſe paſſer ſur le champ de-là à l'exécu-
» tion; elle ne pouvoit avoir lieu que lorſ
>>que le jugement avoit été ſignifié , & cette
notification étoit auſſi fingulière que le
>>> reſte de la procédure. Les Juges ou leurs
Émiſſaires ſe chargeoient d'inſtruire euxmêmes
le malheureux qui étoit condamné ;
» &, comme il ne pouvoit les éviter
>> puiſqu'ils n'étoient point connus , lorf-
» qu'ils le rencontroient , ils le frappoient
>> légèrement d'une baguette , ou lui diſoient
» ces mots : on mange ailleurs d'auſſi bon
>> pain qu'ici , & alibi ità bonus comeditur
>>panis ut hic. A ces fatales paroles , le cou-
-> pable, ſi elles n'étoient pas pour lui un
>> coup de foudre , & fi elles ſeules ne
l'anéantiſſoient pas , n'avoit pas d'autre
>> parti à prendre que de fuir le plus promp-
>>tement qu'il lui étoit poſſible; car alors
>> la juſtice ou l'iniquité jouiſſoient de tous
ود
"
ود
ود
leurs droits , & le poursuivant par-tout
où il ſe réfugioit , elles l'immoloient impitoyablement....
»
L'Hiſtoire eſt auſſi détaillée que l'introduction
; mais les objets , il faut l'avouer ,
ne ſont pas toujours également intéreſſans.
Il est vrai que tout , dans les Auteurs qu'il
1
Biv
32
MERCURE
falloit confulter , porte l'empreinte rebutante
de la barbarie , de la crédulité & de
l'ignorance; que les détails qu'ils accumulent
font ſouvent auſſi ennuieux que ridicules ;
mais c'étoit une raiſon de plus pour choiſir.
L'érudition n'eſt eſtimable qu'autant qu'elle
eſt utile; & quelque peine qu'il en ait coûté
à l'Auteur pour puiſer dans ces fources obfcures
, quelque louable que foir l'intention
qu'il a eue de compléter ſon travail , il
nous ſemble qu'il auroit pu le faire à moins
de frais ,& qu'il auroit également bien rempli
ſon objet en ne tranſcrivant que ce qui
méritoit de l'être : " que nulle vériténe foit
» cachée , c'eſt , dit Voltaire , une maxime
» qui peut ſouffrir quelques exceptions ;
>> mais en voici une qui n'en adimet point :
>> ne dites à la postérité que ce qui est digne
>> de la postérité. »
Les deux Volumes dont il nous reſte à
parler en annoncent d'autres ; car ils ne vont
qu'à la fin de la première Croifade. L'hiſtoire
des Pélerinages Chrétiens , les vexations
qu'effuyoient les Européens dans la Palestine ,
les premiers mouvemens d'indignation qu'excitèrent
en Europe les récits de ces outrages ,
le voyage de Pierre l'Hermite , ſa pieuſe
fureur à la vue des Saints Lieux profanés ,
ſes intrigues , le Concile de Clermont , le
*départ & les expéditions malheureuſes de
Pierre , de Godeſcale & de Gautier fans
Avoir rempliffent le premier Livre. Le ſecond
finit à la priſe de Nicée , le troiſième
DE FRANCE.
33
celle d'Antioche , & le quatrième à la
mort deGodefroi .
Grégoire VII avoit le premier conçu l'idée
des Croiſades ; mais c'étoit à l'Hermite
Pierre qu'il étoit réſervé de réaliſer un projet
que toute l'adreſſe de ce Pontife n'avoit pu
faire réuilir . Une révolution ſi étrange donne
envie de connoître le perſonnage fingulier
qui en fut l'inſtigateur ; l'Auteur en a tracé
unportrait intéreſſant , & qui prouve que
cet homme n'étoit digne que de fon fiécle ..
On fait l'influence que Pierre cut ſur ſes contemporains
: il eut moins de peine à les décider
à tout abandonmer pour le ſuivre ,
qu'il n'en avoit eu à inſpirer quelque efpoir
de ſuccès au Patriarche de Jérusalem..
Ce même homme , qui paſſa quelque temps
pour un Saint , étoit , dès la première Croifade,
devenu ridicule aux yeux même de la
foule d'aventuriers que fon fanatiſme venoit
d'entraîner au fond de l'Afie..
Ce déluge de Barbares ne s'annonça d'a
bord que par des atrocités qui foulev èrent
contre eux tous les Peuples qu'ils trouverent
fur leur route. Les Grecs même qui
les avoient appelés , furent forcés d'employer
tour-à-tour la rufe & la force pour
les contenir & les dompter. Le ferment de
fidélité qu'Alexis Comnènes fut arracher à
leurs Chefs , étoit néceſſaire : qui fait ce
qu'ils auroient oſe ſe permettre ſans ce frein,
le ſeul qui pût leur en impofer ? Alexis , il
eft vrai , n'avoit pas des intentions bien pu
Bv
34 MERCURE
res; les détours de fa politique étoientpeutêtre
plus méprifables encore que la maladreſſe
qui les rendit ſes dupes ; mais on ne
peut guères le blâmer d'avoir cherché tous
fes avantages avec eux , & il eut tous ceux
que donne la finelle ſur l'ignorance. Ces
deux Peuples étoient plus faits pour être ennemis
qu'alliés . L'un , fier , agrefte & mê-
» me feroce, n'eſtimant que la bravoure ,
>> ne pouvoit que mépriſer un Peuple auquel
رو il voyoit des inclinations peu guerrières ,
» & étoit en même tems jaloux de ſa ſupé-
לכ riorité dans les Sciences &dans lesArts
>> qu'il ne pouvoit ſe diffimuler. L'autre,
>>>orgueilleux de cette ſupériorité , voyoit
» avec le même mépris & la même haine
>> des nations qui lui paroiffoient peu. différentes
des hordes Gothes&Vandales .....د
L'enthousiasme, le courage du tems &
le nombre formidable des Croiſés étoient
plus que ſuffiſans pour renverſer tous les
obitacles qui pouvoient retarder la fin de
leur entrepriſe. Mais leur peu de diſcipline,
Jeurs excès en tout genre , leurs fautes continuelles
les exposèrent ſouvent aux plus
grands dangers. Ils effuyèrent pluſieurs famines
dans le cours de leur expédition , &
toujours par defaut de prévoyance. Réduits
aux dernières extrémités , ſi une occaſion de
pillage les en tiroit & ramenoit l'abondance,
ils oubliorent le mal auquel ils venoient d'échapper
, ſe livroient à la plus folle débauche
, &, confommant enunjour les proviDEFRANCE.
35
ſions de pluſieurs mois , ils ſe retrouvoient
le lendemain comme ils avoient été la veille.
Ce fut dans une de ces famines , au fiége
d'Antioche , qu'on vit l'Inſtigateur des Croiſades
, celui qui avoit armé l'Occident contre
l'Orient , Pierre l'Hermite , déſerter le
camp avec pluſieurs Guerriers qui avoient
juſques-là paflé pour braves. Il fallut que
Tancrede les ramenât de force , & que Bohémond
les accablât , devant toute l'Armée,
des reproches les plus humilians , pour prévenir
les ſuites funeſtes d'une pareille lâcheté.
Aucun des excès que la vraie piété réprime
n'eſt incompatible avec le fanatiſme : l'Hiftoire
des Croiſades le prouve à chaque inftant.
A encroire les Auteurs du temps , pendant
les ſept ſemaines que dura le fiége de
Nicée , le camp des Croiſés préſenta une
image de la primitive Eglife. » On ſembloit
" ne ſe diſputer que de courage , de vertus
& de moeurs honnêtes ; tous les lieux de
débauche étoient ſévèrement bannis du
>> camp. Ce n'eſt pas qu'il n'y eût aucune
" eſpèce de commerce entre les hommes &
ود
ود
رد
ود
les femmes ; mais on ne permettoit que
celui qu'avoient autoriſé ou l'Eglife , ou
les Loix : vel in conjugio , vel in legali
» ministerio , dit l'Hiſtorien ; expreffions
>> qui ſemblent indiquer qu'on étoit forcé
ود
ود detolérer une eſpèce de concubinage, fur
>> lequel prononçoient les LoixCiviles , ſans
» qu'il fût avoué par les Loix Eccléſiaſti-
» ques. "
Bvj
36 MERCURE
Telles étoient les moeurs des Croiſés , lors
même que l'Hiſtoire a cru pouvoir en faire
l'éloge. Cette prétendue régularité ne dura
pas long-tems , & fut bientôt remplacée par
lesdébordemens les plus infâmes. Parmi des
troupes deſtinées , ſelon elles , à une expé
dition fainte , & qui croyoient n'avoir d'autre
alternative que la victoire , ou la palme
du martyre , on étoit obligé de renouveller
fans ceffe les réglemens les plus ſevères. Les
excès de ce genre paroîtront encore moins
anguliers que l'impiété bizarre qui accompagnoit
le fanatifme des Croiſes.
Tandis qu'ils étoient réduits aux extrémités
les plus terribles dans Antioche qu'ils.
venoient de prendre , pluſieurs Chevaliers ,
rebutés de tant de maux , s'enfuirent , & allèrent
joindre l'Armée Grecque qui venoit
les ſecourir. Pour couvrir leur lâcheté , ils
firent croire à Alexis que l'Armée Chrétienne
, exterminée par la famine , n'avoit pu
réſiſter à fix cent mille foldats , l'élite de
l'Afie , qui étoient venus fondre fur elle ;
qu'Antioche étoit retombée au pouvoir des
Sarraſins , & qu'ils n'avoient échappé au
maſſacre général que par un bonheur qu'à
peine ils oſoient croire. A ces nouvelles ,
Alexis s'enfuit comme eux , & entraîna fur
ſes pas quarente mille Latins nouvellement
venus d'Europe. » On connoît ces
>>Nations Syberiennes , qui , dans leurs
» Adorations à leurs Fétiches , les ca-
> reffent , les graiffent d'huile de poiffon ,
DE FRANCE.
37
57 les couvrent de belles peaux de renards
noirs , quand elles s'imaginent en être
>> exaucées; au- lieu qu'elles les battent & les
>> jettent dans la rivière , quand elles n'en
१७. fontpas contentes. Il arriva quelque choſe
>> de ſemblable dans l'Armée d'Alexis. Les
>> Latins qu'il conduiſoit étoient fi perfuades
>> queles Croiſés ſervoient la cauſe du Ciel,
» & que le Ciel , par conféquent , devoit
>> les fervir , que le deſeſpoir. les rendit for-
>> cenés contre Dieu. Ils l'accusèrent de tous
> lesmalheurs de l'Armée ; ils murmurèrent,
ود ils blafphémèrent contre ſes deffeins ;&
*> l'impiété alla au point que les Eccléſiaſti
>> ques eux-mêmes refusèrent, pendant plu-
>> ſieurs jours , de lui adreſſer leurs homma-
>> ges, de le prier , enfin , de faire aucune
fonction de leur Miniſtère...... » وو
De pareils traits paroiſſent ſans doute per
faciles à concilier avec cette crédulité fans
bornes qu'ils accordoient à toutes les fraudes
pieuſes dont les Chefs eurent beſoin
plus d'une fois pour tanimer leur enthoufiafme.
A ce fanatiſme , à cette ſimplicité
ſtupide , à cette corruption de moeurs que
rien ne leur avoit encore appris à voiler , &
dont le germe eſt toujours prêt à fe reproduire
dans tous les tems & dans tous les
lieux, les Croiſés joignoient une férocité qui
•les rendit l'exécration de l'Afie , & qui ne
contribua pas peu , dans la fuite , à leur arracher
leurs conquêtes. Pluſieurs traits de
cetteHiſtoire prouvent que , dans la difette,
38 MERCURE
ils ne craignoient pas de déterrer & de manger
les cadavres. Effrayés de pareilles horreurs
, les Sarrafins fuyoient devant ces
monſtres , loin de redoubler d'efforts pour
les exterminer. Ces forfaits ne ſembloient
pas inſpirer de remords à ceux qui s'y livroient
, & les Croiſes affectoient au contraire
de mettre à profit l'effroi qu'ils avoient
infpiné. Leur camp devant Antioche étoit
rempli d'eſpions Sarraſins. >> Comme ces
>> eſpions étoient très-difficiles à reconnoî-
>> tre , Bohémond s'aviſa d'un ſtratagême
>>qui fit perdre aux Turcs l'envie de s'expo-
>> fer désormais auſſi témérairement. On
» égorgea , par ſon ordre , quelques pri-
>> fonniers Sarrafins; &, ayant enſuite fait
"
ود
ود
ود
allumer un grar.d feu, il les mit à la bro-
>>che , diſant & faiſant publier par ſes gens
que , dans la difette où l'on étoit , il avoit
trouvé cette refſource ,& qu'il ne man-
>> queroit pas de préparer de même, pour fa
table & celle de ſes Soldats, tous ceux des
* Infidèles qui tomberoient ſous ſa main.
>> Cette feinte , qu'on ne tarda pas à voir
>> changer en réalité , fit une ſi vive impref-
>> ſion ſur les Turcs répandus ſecrètement
> dans le camp , & dont quelques - uns
avoient été préfens à cette ſcène , que ,
dans la nuit même , ils diſparurent , bien
>> diſpoſés à ne plus venir ſe jeter parmi des
>> Antropophages. »
ور
ود
Le ſtyle de cette Hiſtoire a ſouvent de la
force & de la chaleur; mais plus ſouvent
DE FRANCE.
39.
encore ileſt diffus , obfcur , inégal , incorrect;
les ſources où l'on a puiſé les matériaux
étoient peu faites pour fervir de modèles :
l'Auteur pouvoit en profiter , ſans avoir l'air
de les copier , & fans s'écarter de la manière
de nos bons écrivains. Nous aurions deſiré,
par exemple , qu'il eût moins affecté de ſe
mer fon récit de ces portraits que Maimbourg
prodigue avec tant de complaifance
&d'emphaſe. Il en eſt cependant qui pourront
intéreſſfer ; tels font ceux de Gregoire
VII , de Pierre l'Hermite , d'Alexis Comnènes
, de Bohémond , &c. Nous ferons le
même reproche aux Difcours politiques &
oratoires que l'Auteur met ſans ceſſe dans la
bouchede fes héros , dont la plupart ne favoient
pas lire.
VARIÉTÉS.
OBSERVATIONS de M. BRION DE LA
TOUR , Ingénieur-Géographe du Roi ,
furleProfpectus de la Deſcription générale
&particulière de la France, annoncée en
8 vol . in-folio.
EN
N LAISSANT apart ce que M. Linguet, fondé ou
non , a relevé dans le Nº. LV de ſes Annales , je
me borne à ce qui regarde la partie Géographique.
Il importe qu'elle figure avantageuſement à côtédes
autres parties , qui rempliront certainementl'attente
du Public. Mais le Profpectus me fournit déjà les remarquesſuiyantes:
40
MERCURE
19. Il est bien poſſible de faire une Defcription
des Gaules, ainſi qquuee des Cartes relatives à tous les
âges de la Monarchie ; ce qui a déjà été traité imparfaitement&
en abrégé , il y a un certain nombre
d'années ; mais les faire , comme on l'annonce ,
Topographiques c'eſt une choſe qui est preſque
auffi chimérique que la Topographie de l'Univers ,
qu'un Auteur laborieux &doué de talens avoit aufi
entrepriſe.
,
Lemot impoſant de Topographie veut dire Defcription
circonstanciée de tous les lieux , grands &petits
: or , quelqu'immenfes que foient les recherches.
que des Savans ont faites , & qu'on peut faire encore
fur les Gaules & fur la Monarchie dans ſes dif
férens âges , on ne fauroit certainement parvenir (il
feroit fuperflu d'en alléguer ici les raifons ) à traiter
cette région à l'instar de la Carte de France dirigée
par l'Académie des Sciences , qui , étant achevéel,
fera formée de 174 feuilles d'aigle , & qui , néanmoins
, au jugement de bien des connoiffeurs , laiſſe
encore à defirer certains détails , pour être réputée
Carte vraiment Topographique. Je ne parle pas ici
de ſes défauts , entr'autres , de l'omiffion de beaucoup
de limites & de noms de Provinces ou Contrées.
2º. La divifion du Royaume en cinq grands départemens
eſt une nouveauté inadmiffible , qui pré-
Lente même une contradiction évidente. Car , d'un
côté , ſi autant de grands fleuves &, ajoute-t -on , les
rivières y affluentes , doivent ſervir de lignes de démarcation
, les Gouvernemens Généraux ou les Provinces
( qui auront été traités précédemment , à ce
qu'il paroît ) feront coupés de manière qu'il y en
aura des parties dans un département , & des parties
dans un aurre : le Rhône & le Rhin font les ſeuls
fleuves qui ſervent naturellement de lignes de démar
cation.
DE FRANCE.
:
D'un autre côté , fi les départemens , comme on
ledit auſſi , ſont les pays que les fleuves arroſent ,
& qu'on entende par-là que l'Iſle de France , par
exemple , vers le milieu de laquelle coule la Seine ,
fera conſervée en entier , pour faire partie de l'un des
cinq grands Départemens , ce fleuve ne ſera donc
plus une lignede démarcation. La preuve en eſt dans
ladéfinition ſeule du mot , qui n'eſt ignorée de perfonne.
Il est même dit dans le Proſpectus abrégé ,
que ces lignes de ſéparation ſont indiquées , & dans
le Profpectus développé, qu'elles ſemblent avoir été
tracées par la Nature. !
Au ſurplus , dans quels Départemens prétend- on
mettre plus d'une douzaine de Gouvernemens Généraux
, qui ne font ni arrofés , ni bornés par aucun
des cinq grands fleuves que l'on a en vue ? Ils feront
annexés fans doute chacun au Département le moins
éloigné; ou bien les rivières affluentes décideront de
leur fort. Voilà des reſſources : mais , ſi je ne me
trompe ,on ne pouvoit faire choix d'une diſtribution
plus défectueuſe & plus inégale. Pourquoi ne pas
s'en tenir à la diviſion généralement reçue en Gouvernemens
du Nord , du milieu & du Midi , dou
l'on vient aux fubdiviſions , ou parties de ces Gouvernemens
, enſuite aux diviſions différentes de
celles de l'Etat Militaire , & dont le Proſpectus fait
mention ?
°. Dans l'Hiſtoire-Naturelle de la France , on ſe
propoſe de parler de ſes côtes ,de ſes rivières , de ſes
montagnes , &c. Si c'eſt uniquement par rapport à
leurs productions, la navigation , la profondeur des
unes , la hauteur des autres , &c. , rien de plus intéreſſant.
Mais quant à leurs directions & aux détails
quelconques concernant le ſimple local , il ne faudroit
pas répéter dans le texte ce que les Cartes repréſentent
& dont l'inspection peut elle ſeule
donner des idées claires. C'eſt une routine qui n'aau
,
42 MERCURE
cune utilité réelle , & qui rend les Ouvrages beaucoup
plus volumineux qu'ils ne devroient l'être
pour l'intérêt du public. Je me ſuis déjà expliqué ſur
quelques autres points dont je ne parle pas ici , dans
le Mercure de France du 4 Décembre dernier.
Enfin , parmi les Savans & les Artiſtes qu'on cite
dans le Proſpectus , il auroit été ſatisfaiſant ſans
doute pour le Public , de voir les noms de ceux
qui doivent coopérer à la partie Géographique ,
ſi épineuſe& fi étendue ; on s'eſt contenté den'en citer
qu'un ſeul , qui , de plus , eſt chargé de l'Hiſtoire
particulière des Provinces. Voilà bien du travail !
SPECTACLES.
3
COMÉDIE FRANÇOISE.
LEMardi 25 Juillet , on a remis le Retour
des Officiers, Comédie de Dancourt , en un
Acte & en profe.
Deux Militaires aiment la nièce & la fille
d'une veuve , qui ne veut leur choiſir des
époux que dans la robe ou dans la finance.
Pendant leur abſence , un Sous- Fermier &
un Conſeiller ont obtenu la protection de
la veuve ; mais , par l'entremiſe d'une Soubrette
intrigante , l'un des Officiers troque
ſa Compagnie contre la Charge du Conſeiller:
d'un autre côté , le Financier infolent
comme un parvenu , fait connoître la
baſſeſſe & de ſon extraction , & de fon
âme , par la dureté avec laquelle il traite un
de ſes frères , qu'il force à chercher une
DE FRANCE.
43
exiſtence quelconque dans l'exercice des plus
vils emplois. La veuve , déſabufée, accorde
fa fille&fa nièce à leurs premiers amans.
Il faut , pour juger cet Ouvrage , ſe tranfporter
au temps où Dancourt l'écrivoit
( 1697). Le Théâtre étoit loin d'être épuré
comme il l'eſt aujourd'hui. On y rencontre
quelquefois une gaîté plus que libre , des
invraiſemblances dans les incidens , mais
aufſi de la vérité dans le ſtyle , de la plaiſanterie
, du comique ,& un dialogue ſinaturel
qu'il eſt à portée d'être ſenti par tous les
ordres des Spectateurs. Le rôle ddee Clitandre
eft joué par M. Dazincourt. Ce jeune Comédieny
réunit le double talentde ladécence
& de la gaîté. Nous faiſiſſons avec plaifir
cette circonſtance pour l'engager à mettre
dans le jeu des autres rôles qu'il remplit ,
l'abandon , la facilité que nous lui avons
vus dans celui- ci.
COMÉDIE ITALIENNE.
LE Lundi 24 Juillet , on a donné pour la
première fois Roſanie , Comédie , mêlée
d'Arietres , en trois Actes & en vers libres.
Cet Ouvrage eſt tiré d'un ancien Fabliau ,
intitulé: les MerveilleusesAventures de Richard
I , & de fon Ménestrel.Nos Lecteurs
n'ignorent pas que Richard Coeur-de-Lion ,
revenant de la Palestine , & traverſant les
petits États de Léopold d'Autriche , fon
ennemi capital , fut arrêté par ce Duc,
44
MERCURE
qui le fit mettre dans une prifon , où il
feroit mort fans doute , fi le hafard n'eût
conduit près d'elle un Troubadour qui lui
étoit attaché par la reconnoiſſance & le zèle;
fi le même haſard ne lui eût fait chanter un
Lay que le Prince lui-même avoit compoſé
dans la Paleſtine , & dont Richard achevoit
chaque couplet à meſure que Blondel ( c'eſt
le nom du Troubadour ) en chantoit le commencement
ſous les fenêtres de la chambre
qui renfermoit cet illuftre priſonnier. Pour
parvenir juſqu'à fon maître , Blondel propoſa
ſes ſervices au Gouverneur du château ; &
afin de mieux capter ſa bienveillance , il
lui déclara fon nom , ſes talens , & fit preuve
de ces derniers par quelques contes qu'il lui
récita; parmi eux ſe trouve celui de Ricdin
Ricdon. En voici l'analyſe.
1
Un Prince allant à la chaffe, rencontreune
vieille femme qui fait marcher devant
elle une jolie perſonne qu'elle traite avec
dureté. Il lui en demande la raiſon ; la vieille
répond que fa fille la ruine , parce qu'elle
file plus qu'elle ne le veut. Le jeune Prince
lui promet de la tirer d'embarras , en plaçant
l'infatigable dans le nombre des fileuſes
de la Reine. La vieille y confent , & la belle
Rofanie eft préſentée à la Cour ; mais elle
eft éloignée d'être fileuſe auſſi habile que l'a
dit la vieille. Obligée de travailler , & ne
fachant comment éviter la honte qui l'attend,
elle ſe livre au plus violent déſeſpoir , quand
un grandhomme ſec & noir lui propoſe dela
DE FRANCE.
45
ſecourir , lui remet entre les mains une baguette
, par la vertu de laquelle elle paroîtra
la plus habile des fileuſes; mais il la lui faut
rendre au bout de trois mois , en l'appelant
par fon nom de Ricdin Ricdon , ſous peine
de tomber en ſa puiſſance. Pendant que la
belle fileuſe ſe fait admirer par ſes talens ,
le jeune Prince devient amoureux d'elle ;
apprend , par le mense haſard qui lui a fait
connoître Rofanie , quel eſt le fort qui la
menace , la reconnoît pour la fille d'une Fée
perfecutée par unEnchanteur , l'épouſe , &
lui indique le moyen déjà oublié par elle ,
d'échapper aux embûches de l'homme noir,
qui reparoît le jour même de fon mariage ,
pour n'éprouver que la confufion attachée à
une entrepriſe inique.
Tel eſt le fonds de la Comédie dont nous
rendons compte, à quelques détails près, que
l'Auteur a cru devoir changer. L'intérêt en
eft foible, mais il y a du ſpectacle & des
ſituations agréables. Le ſtyle est très négligé.
Comme nous parlons ici de la production
d'un Amateur , nous obferverons que les
Auteurs de cette eſpèce , qui ſuivent la carrière
du Theâtre , font généralement trop
peu foigneux & de la marche de leurs Drames
, & de la pureté de leur ſtyle. Accoutumés
aux fuccès faciles des Sociétés qui les
cheriffent avec raiſon, ils ne font pas plus
févères avec eux-mêmes , quand ils tentent
de prendre pour juge une Affemblée plus
redoutable , celle du Public. Ils ne penſent
46 MERCURE
pas que les fuffrages qu'ils ont recueillis font
dus à l'amitié, à la complaiſance , ou au
ſavoir-vivre; que ce Public ſévère , qui demande
impérieuſement des jouiſſancesréel.
les , n'accorde fonindulgence qu'en proportion
des efforts qu'il apperçoit , ou qu'il croit
appercevoir ; & le chagrin d'avoir échoué
eſt ordinairement le ſeul réſultat de leurs
trop légères entrepriſes. L'Auteur de Rofanie
eft fait , dit- on , pour aſpirer à des ſuccès
plus flatteurs que celui qu'il vient d'avoir
& nous l'engageons à les mériter par un travail
plus conſtant , plus opiniâtre , ainſi qu'à
combattre une certaine facilité verbeuſe ,
dont il deviendroit la victime s'il continuoit
de s'y livrer , comme il l'a fait dans
l'Ouvrage dont nous parlons.
La Muſique eſt de M. Rigel. Avant de
parlerdefon talent , nous lui parlerons auffi
de ſa foibleſſe , mais dans un autre genre que
celle dont nous avons fait reproche à l'Auteur
des paroles. Parmi les morceaux de mufique
qui compoſent de premier Acte , nous
en avons apperçu pluſieurs qui ne ſemblent
avoir été compoſés que pour faire briller le
gofier des Chanteuſes. Nous ſavons que
ſouvent les Muſiciens ſont forcés par les Actrices
à leur facrifier l'intérêt du Poëte ;
mais un Muficien réellement Dramatique ,
ne doit avoir en vue que le bien de l'ouvrage
•ſur lequel il travaille ; & c'eſt l'oublier que
d'interrompre la marche de ſon action par des
airs à roulades , auſſi mal placés que ceux
DE FRANCE.
47
que nous avons, avec tous les gens de goût ,
condamnés dans le premier Acte de Rofanie.
Au reſte , après lui avoir reproché quelques
réminiſcences, on ne peut donner trop d'éloges
à M. Rigel : ſon ſtyle eſt pur; ſa facture
eſtſavante; lacompoſition eſt pleine d'idées ;
ſes expreſſions font vraies; ſes accompagnemensbien
entendus ,& fa mélodie d'un genre
facile & gracieux ; en un mot , nous le regardons
comme un Muſicien doué de toutes
les qualités que le Théâtre exige , & que le
goût peut perfectionner encore , s'il a le courage
de travailler pour ſa réputation , pour
le Public connoiffeur , & non pour des Actrices
qui ne veulent que du chant , parce
que tout leur talent conſiſte dans la flexibilité
de leur organe & de leur gofier.
ANNONCES LITTÉRAIRES.
P
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Libraire , rue des Mathurins. On trouve à la même
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où il eſt traité du Son , de la Lumière , de l'Odeur ,
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de la Porte. Nouvelle édition , conſidérablement
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G. Vol. in- 8 °. A Paris , chez le même Libraire.
TABLE.
COUPLETS àMde la Du- Enigme & Logogryphe , t
cheffe de Fronsac . 3 L'Espritdes Croisades ,
LeSiege prêté& rendu , Conte , Observations de M. Brion de
4 la Tour ,
Notice hiftorique& critique ſur Comédie Françoise ,
les Ouvrages de Claude- Comédie Italienne ,
JofephDorat, 7 Annonces Littéraires ,
APPROBATIΟΝ.
22
39
42
43
47
J'At lu, par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 5 Août. Je n'y ai
rien trouvé qui puiſſe en empêcher l'impreſſion. APatis ,
le 4Août 1780. DESANCY,
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQUIE.
De CONSTANTINOPLE , le Is Juin.
On dit que les corſaires Anglois qui ont
attaqué , le convoi de M. d Entrecaſteau dans
le port de Millo , & que ce brave Officier a
forcés de ſe retirer , malgré leur ſupériorité ,
très- inaltraités à Paros , inſtruits que le Capiran-
Bacha envoyoit quelques caravelles , dont
leur défaite a rendu le ſecours inutile ,& craignant
les fuites d'une information qui prouveroit
qu'ils ont violé le territoire Ottoman ,
ſe ſont empreffés d'accuſer les François de
l'avoir violé eux- mêmes , en les écartant d'un
port neutre où ils avoient ſeulement deffein
&beſoin d'entrer. On fent quel peut être
l'effet d'une pareille démarche , ſi elle a été
faite réellement , dans un moment où l'on
fait que leurs véritables vues étoient de furprendre
quelques- uns des bâtimens François
& de s'en emparer.
On parle beaucoup d'un autre évènement
qui a paru d'abord devoir être plus ferieux.
Un bâtiment Ruffe venant de Tangarock ,
jetta le 8 de mois l'ancre dans le canal vis-à-vis
s Août 1780. a
( 2 )
:
>
la maiſon de campagne de M. de Stachieff.
Il arbora le pavillon des vaiſſeaux de guerre de
ſa nation que l'on fait être différent de celui
que portent les bâtimens marchands . Il étoit
armé de 20 canons & de ſo ſoldats & matelots.
Les premiers montèrent auſſi-tôt la garde
ainſi qu'il eſt d'uſage ſur les vaiſſeaux de
guerre au moment où ils jettent l'ancre dans
une rade. L'Envoyé Ruſſe ſe rendit à bord au
bruit du canon, dont les décharges répétées ſe
firent entendre juſqu'au Château de plaiſance
du Grand Seigneur qui eit peu éloigné de
Bujuckdère. S. H. envoya quelqu'un s'informer
de leur cauſe, ſur le rapport qui lui fut fait
de l'arrivée d'un bâtiment Rufſe ariné dans le
canal , joint à quelques autres circonstances
exagérées peut être , telle qu'un refus fait au
Douannier de viſiter le navire , une menace
au Commandant Turc du Château de faire
feu ſur lui s'il s'oppoſoit à fon entrée
dans le canal , la Porte requit l'interpofition
de l'Ambaſfladeur de France pour engager
le Miniftre Ruſſe à faire partir le vaif--
ſeau ſans délai , conformément au dernier
traité qui ne permet qu'aux navires marchands
le paſſage de la mer Noire , par les
Dardanelles dans l'Archipel. Enſuite de la
courte négociation entrepriſe à ce ſujer ,
ce navire a été déchargé ,& eſt ſorti du canal.
La crainte que l'on avoit conçue au ſujet
de la peſte que la grande communication entre
Smyrne & cetteCapitale pouvoit étendre,
s'eſt malheureuſement réaliſée. Ce fléau s'eſt
(3 )
-
:
manifeſté dans preſque tous les quartiers de
Conſtantinople de Pera & de Galata , ainfi
que dans quelques villages ſitués le long
du canal. Bujukdère & Tórapia où demeurent
les principales familles franques , en
font encore exempts; mais ils ceſſeront bientôt
de l'être , vu le grand nombre de perſonnes
qui vont s'y établir pour fuir la contagion
qui les menace dans les autres endroits.
G
RUSSI E.
De PÉTERSBOURG , le 30 Juin.
M. le Comte de Falkenſtein eſt arrivé
avant-hier de Moſcou ; il eſt deſcendu à
l'Hôtel de l'Ambaſſadeur de Vienne. Hier
après avoir aſſiſté au Service-Divin , dans
l'Eglife Catholique Romaine , il ſe rendit
à Czarsko Zélo pour ſe préſenter à la Famille
Impériale , & il en revint à minuit.
Cet illuſtre Voyageur a viſité à Mofcou
tout ce qui étoit digne de ſa curioſité ;
les Archives Impériales , miſes dans le
meilleur ordre par M. Muller , Conſeiller
d'Etat , les Fabriques d'armes d'acier établies
à Tula , qui lui parurent céder en
très-peude choſes à celles des Anglois ,&c.
Sa curiofité & fon goût pour les Sciences
& les Arts , ne trouveront pas à
Pas
s'occuper
d'une manière moins fatisfaiſante dans cette
Ville.
On dit que l'Impératrice n'a pas été également
ſatisfaite dans quelques-uns des Sta
a 2
( 4 )
dhoudérats qu'elle a viſités dans ſon voyage.
Elle n'y a pas trouvé par- tout un ordre
conforme aux dernières Ordonnances ; mais
en revanche , elle a été très contente de
celui établi dans le Gouvernement de Smolensk
; & dans une lettre qu'elle a écrite
au Sénat , elle a donné l'approbation la plus
flatteuſe au Prince de Repnin qui en eſt
Statthalter. : :
Les grands préparatifs que le Sénat & les
Membres de ce Gouvernement avoient fait
fur les frontières pour la réception de S. M.
I. ont été inutiles. Cette auguſte Souveraine
a envoyé à la députation qui devoit s'y
rendre pour la complimenter & lui offrir
le titre de Grande , l'ordre de s'en abſtenir';
en conféquence on a démoli l'arc de triomphe
qu'on avoit conftruit à Toſchna pour
cet effet. Le titre qu'elle a dédaigné lai
eſt acquis , & le refus qu'elle en a fait lui
donne un nouveau titre. y
DANEMARCK
De COPENHAGUE , lerr
いつ
Juillet.
Nos vaiſſeaux font actuellement tousien
rade ; les de ce mois le Vice-Amirał de
Schindel arbora ſon pavillon ſur la Justice ',
en qualité de Commandant de notre eſcadre
; il fut ſalué par une décharge de Partillerie
de cette eſcadre , & de la flotte
Ruſſe qui mouille dans notre Port.n
1
Le 6 une diviſion de cette dernière , com
( 5 ) )
poſée des vaiſſeaux de ligne & d'une fre
gate a appareillé pour la mer du Nord; elle
eſt actuellement dans le Sund avec 3 vaifſeaux
de guerre Suédois. Il ſe trouve fur
cette flotte un bataillon de 800 foldats de
marine , commandé par le Major Toll. Notre
Gouvernement a pris auſſi le parti adopté
par la France , l'Angleterre , & d'autres
Puiſſances pour fuppléer à la diferte des
matelots , de faire embarquer ſur leurs vaifſeaux
un certain nombre de troupes inutiles
à terre.
Le 9 l'eſcadre Ruffe a célébré l'anniverfaire
du couronnement de l'Impératrice de
Ruffie , & hier la fête du Grand-Duc. Les
vaiſſeaux ornés de leurs pavillons &de leurs
banderolles , firent une décharge générale
de toute leur artillerie. L'Amiral & les autres
Officiers dînèrent le 9 à bord des vaif-
✔ſeaux Suédois ; & le 10 l'Amiral Ruſſe les
traita à leur tour ; il avoit fait dreffer pour
cet effet une tente ſpacieuſe ſur le rivage.
La fête dura tout le jour au bruit des canons
; & vers minuit on tira un feu d'artifice.
La curioſité y attira un grand nombre
de perſonnes de l'un & de l'autre ſexe ,
de cette Ville. L'Amiral Ruſſe les invita à
partager la fête , à ſouper & à prendre part
au bal qui le ſuivit. Tout ſe paſſa à la
ſatisfaction générale & fans confufion , par
le ſoin qu'avoit eu l'Amiral Ruſſe de placer
des ſoldats par-tout où il étoit néceſſaire
a 3
( 6 ) )
pour maintenir l'ordre dans cette affem-:
blée.
Six navires Américains chargés de riz
font arrivés à Maſterland où ils ont amené
un petit bâtiment Anglois qu'ils avoient pris
en route.
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 10 Juillet.
1 :
On ſe flatte de voir bientôt l'Empereur
de retour ; les Couriers fréquens que nous
recevons de Pétersbourg nous ont appris
qu'il y étoit arrivé le 28 du mois dernier.
Il a été très-fatisfait de ſon voyage de Mofcou
, & il, a envoyé , dit- on , à l'Imperatrice
Reine une deſcription détaillée de tout
ce qu'il a vu. Il paroît entr'autres choſes
que S. M. I. a fort admiré l'inftitution &
les arrangemens de la maiſon des Orphelins&
de celle des Enfans-Trouvés à Mof
cou. On croit qu'elle pourra bien à ſon recour
corriger ſur ce plan , les établiſſemens
de ce genre que nous avons ici.
LaCour a appris par le Baron deTwickel ,
qui eſt arrivé ces jours derniers de Munſter
en cette Ville, que l'élection d'un Coadjuteur
de cet Evêché eſt fixée au 16 Août
prochain ; & que celle d'un Coadjuteur de
Cologne ſe fera le 4 du même mois.
Le Baron de Thugut eſt de retour de fes
voyages dans cette capitale , où le Comte
de Durazzo , Ambaſſadeur de la Républi
((7 )
que de Veniſe en cette Cour , eſt auſſi arrivé.
:
De HAMBOURG , le 17 Juillet.
:
Les inquiétudes que l'on avoit eues fur
la ſanté du Roi de Suède ſe ſont diffipées.
On écrit de Munſter qu'il ne s'y eſt arrêté
que pour voir la Citadelle. En arrivant il
envoya chez le Miniſtre de Fuſtemberg , qui
ſe rendit fur-le-champ auprès de S. M. avec
laquelle il eut un long entretien , après lequel
il partit pour Dulmen , où il attendit
le Roi qui y arriva le lendemain & où il
eut l'honneur de ſouper avec lui. S. M. a
dû arriver le 14 à Aix- la- Chapelle.
Les mêmes lettres de Munfter nous apprennent
que le Comte de Metternich
Miniſtre Plénipotentiaire de la Cour de
Vienne près des Cercles du Bas Rhin & de
Westphalie , y eſt arrivé le 12 , & le furlendemain
M. d'Emminghauſe , Envoyé du
Roi de Pruffe.
>> On affure , écrit-on de Berlin , que le départ
duPrincede Pruſſe pour Pétersbourg , eſt toujours
fixé au 15 Août prochain. S. A. R. prendra le nom
de Comte de Ruppin. On ne fait pas encore quels
font les Seigneurs qui l'accompagneront ; il n'y en
a encore que trois de nommés , qui font : le Comte
deGoertz,Aide-de-Camp-général du Roi ; le Comte
de Noſtitz , ci -devant Envoyé de S. M. près la Cour
de Stockholm ; & M. de Wittinghoff , Aide-de-
Gamp de S. A. R.-Le Prince de Ligne eſt arrivé
ces jours derniers de Vienne , & s'eſt rendu ſur le
champ à Potsdam , où le Roi l'a reçu avec beau-

a4
( 8 )
coup de distinction. On prétend en général que
ce Prince eſt chargé d'une commiſſion de l'Impératrice-
Reine , au ſujet de l'élection de l'Archiduc
Maximilien à la Coadjutorerie de Cologne. On dit
que le Prince de Ligne , après s'être arrêté quelques
jours à Rhynberg , près du Prince Henri de Pruſſe ,
ſe rendra à Pétersbourg «.
On lit dans la Gazette de Bareuth , fous
l'article Bavière , du 4 Juillet.
>> On continue d'infcrire tous les garçons payſans
depuis l'âge de 14 ans juſqu'à 30 , pour les
deſtiner au ſervice militaire. Le tems ſeul nous apprendra
les motifs de cet arrangement. Des voyageurs
venus du Tirol aſſurent qu'il eſt défendu à
tous les jeunes gens du pays de paſſer les frontières ,
fous peine de perdre leurs biens , & d'être punis
févèrement ſi on les rattrape ".
La réunion des vaiſſeaux Ruſſes , Suédois
&Danois , dans les Ports du Danemarck ,
rapproche l'effet de la neutralité , qu'on ne
croyoit pas être ſi prochain. Quel que foit le
parti que prennent les autres Puiffances
invitées à y entrer , les 3 Couronnes du
Nord paroiffent uniformes dans leur plan
pour la protection du commerce de leurs
ſujets ; il en réſulte déja pour ceux- ci des
avantages : leurs navires , & en particulier
les Suédois & les Danois , font recherchés
pour les affrètemens dans la Baltique par
préférence à tous les autres. Il n'arrive
point de bâtimens neutres de la mer du
nord dans le Sund , qui ne faſſe les plaintes
les plus amères contre les Anglois , dont
les corfaires les traitent de la manière la
plus odieuſe . Un bâtiment Hollandois a
) و (
1
déclaré qu'il en avoit eu 19 à bord dans ſon
trajet de la Côte de France. Un navire
Ruſſe a été dépouillé de tous ſes vivres par
ces pirates , qui ne lui avoient laiſſé que du
gruau , de l'eau & 18 livres de pain , dont
8 hommes avoient dû ſubſiſter pendant 3
ſemaines. On eſpère que la neutralité mettra
fin à ces excès , ou que du moins elle
les réprimera.
ITALIE.
De LIVOURNE , le 16 Juillet.
د
On mande de Veniſe qu'on y a eſſuyé
à la fin du mois dernier un orage des plus
violens , accompagné d'un vent fi furieux
qu'une des colonnes de la place de St-Marc
a été renversée , & la plupart des marchandiſes
étalées dans pluſieurs boutiques ,
diſperſées de côté & d'autre ; on ajoute que
pluſieurs perſonnes qui ſe trouvèrent dans
ce moment fur le grand pont ont été jettées
par la violence de la tempête dans l'eau , où
elles ont miférablement péri. Le tonnerre a
auſſi cauté des dommages au Palais de Laſcy
& à l'Eglife de Saint-François .
>> Le 20 du mois dernier , écrit - on de Gênes ,
le noble Jean de Marchi , commandant la Galère
Capitane de la République , rentra dans le Port
avec un chébec Algérien , dont il s'étoit emparé
le 17 entre la Bordiniere & Ventimille , à dix
lieues de terre. Il y eut un combat très- vif , dans
lequel l'Algérien a perdu environ 40 hommes , &
le Génois 6. M. de Marchi reprit à cette occafion
cs
( 10 )
,
un pinque & deux tartanes Génoiſes qui étoient
tombées au pouvoir du Barbareſque. Les priſonniers
faits à cette occafion montent à 57 , parmi
feſquels eſt le Reys. Ils ont été transférés avec les
bleſſés au Lazaret , où ils font quarantaine. On a
délivré fur ces priſes 23 Chrétiens tant Génois
que nationaux. Le 27 , on chanta à cette occafion
un Te Deum dans la Cathédrale. M. de Marchi
eſt retourné en croiſière , & le lendemain de
ſon départ il a été joint par une groſſe félouque
armée de 6 canons de fonte & despierriers , qui
croifera de conſerve avec lui . Les habitans de
Langueille , en reconnoiſlance de ce que cette galère
a délivré pluſieurs de leurs compatriotes , &
éloigné les corſaires Barbareſques de la côte , lui
ont envoyé en préſent à ſon paſſage , 2 boeufs ,
2 veaux , du vin , des liqueurs , du ſucre , du
thé , &c . «
ESPAGNE.
De CADIX , le 7 Juillet.
رف
D. Louis de Cordova a fait le ſignal à ſa
flotte de ſe mettre ſur une ancre pour ſe
tenir prête à appareiller. Quoique le vent ne
foit pas favorable , il eſt diſpoſé à ſortir de
la baie. Un vaiſſeau François eſt mouillé
au-dehors depuis ce matin ; on croit que
c'est le César. L'Eſcadre de Toulon eſt ſur
Malaga , & ne peut tarder à paroître. M. de
Beauſſet avoit la promeſſe de monter le
Terrible ; mais il vient d'apprendre qu'il
gardera le Glorieux , le Terrible étant deſtiné
à un Officier d'un grade ſupérieur au
fien.
D.Barcelo , écrit on d'Algéfiras , continue fa
( 11 )
croiſière depuis Ceuta juſqu'à la pointe d'Europe ,
pour intercepter des bâtimens qui eſſayent de jetter
des vivres dans Gibraltar du côté de la Place. Le
vaiſſeau Anglois la Panthère , avec 4 frégates ,
longe auſſi les environs des Moles , pour favoriſer
l'entrée des bâtimens ravitailleurs . Dans la matinée
du 24 Juin , le Saint- Michel , commandé par D..
Juan Moreno , les frégates le Rofaire , par D.,
Balthafar de Seſma , & la Sainte- Gertrude , par D.
Annibal Caſoni , faiſant leurs bordées vers la pointe
d'Europe , furent canonnés par les vaiſſeaux ennemis
, & leur rendirent quelques volées après
s'être mis en ligne ; ils croyoient que l'ennemi deſiroit
un engagement , mais il ſe retira bientôt
vers la terre , ſous la protection de ſes batteries
où il fut pourſuivi vivement. D. Juan Moreno étoit
dans l'intention de ne pas l'abandonner , mais la
force des canons & le calme que donne l'abri des
montagnes , l'empêchèrent d'avancer davantage. Le
Saint Louis , commandé par D. Fréderic Gavina ,
qui croiſoit à la bande du Levant de la montagne
, accourut à la canonnade , & paſſant à la plus,
grande proximité de l'ennemi , vint joindre ſon feu
à celui du vaiſſeau le Saint - Michel & des deux
frégates; inais enfin le feu de la Place l'obligea de
ſe retirer avec eux. Nous avons eu à cette occafion
sbleſſés.
On apprend que le vaiſſeau la Panthère
de 60 canons , eſt ſorti de Gibraltar , emmenant
en Angleterre tous les malades dont
il a pu ſe charger ; nous ne ſavons point
encore ſi D. Barcelo a fait courir après
lui.
&
26
( 12 )
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 22 Juillet.
Le Général-Major Prévoſt , le même qui
avoit commencé l'expédition de la Georgie ,
& qui l'année dernière défendit avec ſuccès
Savanah contre les François & les Américains
réunis , eſt arrivé le 16 de ce mois
à bord du paquebot le Dashwood. On dit
qu'il a apporté des lettres du Lord Cornwallis
chargé de la réduction de la Caroline
Méridionale , & cela est vraisemblable ;
mais on n'en a rien publié. Le Lord George
Germaine étant abſent , ces dépêches ont,
dit-on , été portées au Roi à Windfor. Jufqu'à
ce moment elles n'ont fourni aucun
article à la Gazette ordinaire de la Cour;
& on croit que ſi elles contenoient des
efpérances prochaines & fondées de nos
progrès dans cette Province , on ne garderoit
pas un filence auſſi profond fur leur
contenu. Tout ce qu'on a publié ſe réduit
à une adreſſe des Juges , Grands - Jurés &
autres Habitans de la Georgie au Roi pour
l'affurer de leur foumiffion & de leur joie
de ſe voir délivrés de l'oppreffion du Congrès
& rentrer ſous la domination de S. M.
Dans la circonſtance préſente on auroit
beſoin de quelque nouvelle intéreſſante ou
du moins de l'affurance de quelque perfpective
heureuſe dans quelques points du
( 13 )
théâtre de la guerre. Celle de la jonction
de D. Solano à M. de Guichen nous a été
apportée par le Raltleſnakc. Il y a déja pluſieurs
jours qu'on avoit annoncé l'arrivée
de ce cutter & fa nouvelle. Ce qu'il y a
de fingulier , c'eſt qu'on ait rencontré fi
juſte , & qu'on ne ſe ſoit trompé que fur
la date de la jonction qui a eu lieu le 19
Juin au lieu du 4. La Cour n'a point publié
cet évènement qui n'en eſt pas moins
certain. Nos ennemis ont à préſent 35
vaiſſeaux de ligne dans ces mers , & les
troupes qu'ils y avoient déja ſont augmentées
de 11,600 Eſpagnols. Avec ces forces
ils font en état de tenter quelque choſe
d'important , & on craint beaucoup pour
la Jamaïque. L'Amiral Rodney qui ſe vantoit
de rendre un ſi bon compte des Eſpagnols
ſans perdre de vue les François qu'il
préſentoit dans un état de délabrement affreux
, n'a pu remettre en mer auffi-tôt
qu'eux , & ſe trouve tellement inférieur ,
qu'il n'eſt guère poffible qu'il puiffe s'oppoſer
à ce qu'ils voudront entreprendre,
Les renforts qu'on lui a envoyés d'Europe
ne lui rendront pas la ſupériorité. L'Amiral
Walſingham , s'il a ordre de le rejoindre
, pourra trouver des obſtacles ; on fait
des voeux pour qu'il ſe rende directement
à la Jamaïque & qu'il y débarque les troupes
qu'il a emmenées d'Europe.
Les dépêches du Gouverneur Dalling ,
ſans rien offrir qui raſſure ſur le fort de
( 14 )
cette Ifle , peuvent au moins détourner
l'attention. Elles nous ont appris que les
troupes envoyées ſur le Continent pour ravager
les établiſſemens Eſpagnols n'ont point
eſſuyé les malheurs auxquels on les avoit
dit expoſées. L'extrait ſuivant d'une lettre
du Capitane Polſen , chargé de cette expédition
, au Gouverneur Dalling , offre les
détails ſuivans elle eſt datée du fort Saint-
Jean le 30 Avril .
>> J'ai l'honneur d'informer V. E. , que le Fort
d'où je lui écris , s'eſt ſoumis aux armes de S. Μ.
hier às heures de l'après - dîné. Je vous adreſſe,
M. , ci-joint , les points de laCapitulation , & j'ef
père qu'ils obtiendront votre approbation. J'ai également
l'honneur d'envoyer à V. E. par le Lieutenant
Thomas Mounfey , les drapeaux du Fort & du régiment,
de mêmequ'une déſignation de l'artillerie & des
munitions dont nous nous ſommes emparés.- Lorfque
nous arrivâmes au Cap Gracias à Dios , tous les
Indiens en avoient diſparu. Quelques mal-intentionnés
s'étoient appliqués à leur perfuader que l'armée
angloiſe s'approchoit dans l'intention de les rendre
eſclaves, &de les envoyer à la Jamaïque : ils furent
affez long- tems avant que d'oſer ſe montrer : enfin
l'un deux s'étant porté en avant pour obſerver nos
mouvemens , je lui fis remettre de petits préſens.
M. Campbell qui le connoiſſoit parvint aifément à
le déſabuſer, & on me l'amena. Bientôt après nous
vîmes arriver la plupart des tribus Indiennes .
lettre de V. E. du 17 Mars m'a été remiſe le 20 au
moment où j'entrois dans la rivière de Saint- Jean ,
Je conſerverai toujours un ſouvenir reconnoiſſant
desbontés qu'elledaigne m'y témoigner; je regrette
ſeulement que la promptitude de mesopérations n'ait
point répondu à l'attente de V. E. Les obſtacles que
La
4
( 15 )
j'ai rencontrés , ſoit au Cap , foit aux places ſituées
entre leCap & le Havre de Saint-Jean; le défaut des
barques néceſſaires , & la répugnance des Indiens à
ſe montrer plutôt, m'ont expoſe à des délais inévitables
. -J'oſe me flatter que vous me rendrez la
juſtice d'être perfuadé que j'ai tiré tout le parti poſſible
de ma ſituation, pour ne point perdre de tems .
Ce ne fut que le 3 Mars , que nous reçûmes quelques
barques de la rivière Noire , & c'étoient les ſeules
qui fuffent à notre diſpoſition : il est vrai que le
Gouverneur Indien nous en avoit promis un grand
nombre ; mais à notre arrivée il n'y en eut pas une
ſeule de prête , & nous ne les obrînmes que tard avec
les plus grandes difficultés. Le Surintendant avoit été
trompé par les Indiens tant par rapport au nombre
des barques , que du tems marqué. Le Capitaine
Nelſon, du vaiſſeau le Hinchibrooke eſt venu nous
joindre avec 34 matelots , un ſergent & 12 mariniers
: je n'ai point de termes pour exprimer les obli
gations que nous avons à cet Officier : il a été le
premier par-tout , le jour & la nuit , & à peine
a-e-on tiré un coup de canon, qui n'ait été pointé
par lui , ou par le Lieutenant Deſpard, Ingénieuren
Chef, qui s'est également diftingué dans toutes les
occaſions. Je ſuis für que fi nous n'avions pas man-
- qué de munitions, nous euſſions été maîtres du Fort
une ſemaine plutôt. Comme le Capitaine Nelſon
paffe à la Jamaïque, il pourra informer V. E. de nos
délais , & de tout ce qui a rapport au ſervice , connoiffanttoutes
mes penſées , il s'en acquittera aufli
bien que je le ferois moi-même.-Le porteur des
préſentes, le Lieutenant Mounſey, rendra compte àV.
E. de pluſieurs détails qui peut- être m'auront échappé.
Il est bon Officier : c'eſt lui qui a commandé le
détachement que j'ai envoyé pour reconnoître le
Look-Out , & il en a commencé l'attaque , de concert
avec le Capitaine Deſfard, & le Capitaine Nel
( 16 )
ſon qui a bien voulu ſe prêter à cette expédition
avec ſes marins «.
La capitulation jointe à cette lettre eſt
conçue ainſi :
>> 1 ° . On accordera à la garniſon l'uſage de ſes
bateaux , pour ſe tranſporter par-tout où elle le
jugera à propos : on lui accordera auſſi un délai de
4jours pour l'entière évacuation du Fort. Réponse.
La Garniſon ſe rendra priſonniere de guerre , & fera
tranſportée dans un des Ports (à mon choix) de
l'Amérique - Septentrionale , ſujet à la Couronne
d'Eſpagne. Elle ſera pourvue des vaiſſeaux & proviſions
dont elle aura beſoin pour le voyage ; mais
les Priſonniers engageront leur parole d'honneur de
ne point porter les armes contre S. M. B. juſqu'à ce
qu'ils aient été échangés , conformément au Carte!
qui eſt ou pourra être établi entre les deux Nations.
1
: 2°. La garniſon ſortira drapeaux flottans , balle
en bouche , mèche allumée , tambour battant : on
laiſſera à chaque foldat vingt cartouches , fon fufil
& ſon épée , & on fera fortir avec les troupes deux
petites pièces de canons de 3 liv. , avec deux charges
pour chacun. Réponse. L'armée Britannique doit
être miſe en poſſeſſion de la porte principale du Fort
entre 4 & 5 heures de l'après-dîner , & vers ce tems
on poſera des ſentinelles pour empêcher les Indiens
de ſe porter à des actions contraires aux règles de
la guerre ou aux loix de l'humanité. Et en confidéz
ration de la belle défenſe faite par le Commandant ,
on accordera àla garniſon de ſortir drapeaux flottans
tambour battant , mèche allumée, avec fufils &
épées , & deux cartouches pour chaque foldat , &
les troupes arrivées au pied du glacis oppofé à la
façade méridionale du Fort, y mettront bas leurs
armes & leurs équipages , après quoi elles retour
(17 )
neront dans le Fort , les Officiers conſervant leurs
épées.
3º. Lors de l'évacuation du Fort , on laiſſera aux
Officiers & aux Soldats la propriété de leurs effets ,
bagages , argent comptant , & de tout ce qui peut
leur appartenir actuellement. Réponse. Accordé ,
mais les Eſclaves feront retenus ſans exception
pour le ſervice de S. M. B.
48. On rendra les Priſonniers qui ont été faits
dans le poſte avancé de l'iſſe de Bentole. Réponse.
Au cas que la garniſon accepte les termes offerts
de la Capitulation , les Priſonniers , faits dans le
poſte avancé de l'Ifle de Bentole y feront compris , à
condition que tous les Eſclaves demeureront de droit
au Roi mon Maître.
5°.On accordera à la garniſon dix jours pour l'évacuation
du Fort , & durant ce tems elle ne ſera
moleſtée par qui que ce ſoit. Réponse. Elle ne ſera
moleſtée par perſonne , juſqu'à ce qu'elle ſoit rendue
au lieu de ſa deftination .
6°. On accordera aux troupes de la Garniſon l'uſage
de leurs proviſions. Répondu dans le premier
Article.
7°. On accordera aux troupes de la Garniſon
d'emporter les ornemens &effets appartenans à leur
Religion & à leur Culte. Réponse. Accordé.
8°. Les troupes Britanniques traiteront la Garniſon
avec humanité & douceur , devoirs qui font impoſés
à chaque Nation. Reponse. Il eſt du caractère Britannique
de traiter les Priſonniers avec humanité &
douceur; & je donne ma parole de faire tout ce qui
dépendra de moi pour contenir les Muſquitos dans
les bornes de la modération.
9°. Au cas qu'il s'élève des doutes ſur les Articles
précédens , ils feront expliqués en faveur de la Garnilon.
Réponse : Mon intention n'étant point de
chercher des chicanes , il ſeroit inutile de répondre
(18 )
cet Article : dès que j'aurai pris poſſeſſion de l'intérieur
du fort & de fes dépendances , je nommerai
un Officier qui prendra ſoin de la caiſſe militaire. Je
déſignerai en même tems des Commiſſaires qui drefferont
un état de toutes les munitions & provifions
deguerre , de l'Artillerie , des Eſclaves , & engénéral
de tout ce qui ſera trouvé appartenant a S. M. С.
Signés JONH POLSEN , Colonel & Commandant
en Chef. JUAN DE AYSSA , Gouverneur du Fort
Saint-Jean " .
Cette capitulation eſt du 29 Avril. La
liſte des prifonniers eſt la ſuivante :
>>> Un Capitaine & Gouverneur , un Lieutenant ,
► Sous- Lieutenans , un Capitaine d'Ingénieurs , un
Chapelain , un Chirurgien , 3 Sergens , 3 Tambours
, 9 Caporaux , 17 Canonniers , 17 Hommes
ſervant fur les bateaux , 6 Eſclaves femmes & enfans
, 3 Malfaiteurs , 17 Femmes , 13 Enfans , un
Maître Charpentier , un Charpentier , un Maréchal
ferrant , 2 Maçons , 25Abatteurs de bois , un Caporal
de cette troupe , 14 Priſonniers de l'Avant-
Poſte.
On a remarqué le ſoin avec lequel pour
groffir la liſte des priſonniers on a compté
les femmes , les enfans & juſqu'à trois malfaiteurs
. A l'égard des morts ſi la liſte eſt
exacte il y en a eu 9 & 6 bleffés. Le Général
Dalling repréſente la conquête de ce
poſte comme une choſe très-importante ,
& elle ne doit pas l'être ſi l'on fait attention
aux troupes qui le défendoient. Cela
n'empêche pas nos ſpéculatifs de ſe flatter
que de-là le Capitaine Polſen gagnera fûrement
le lac Nicaragua & la ville de Grenade
ſituée ſur les bords du Lac près de la
( 19)
côte de la mer du Sud. Mais il lui fant
plus d'un mois pour y arriver ; & on ne
peut pas affurer qu'il ne rencontrera point
d'Eſpagnols ſur ſon chemin. Suppoſé qu'il
n'en trouve point , comment conſerver ces
conquêtes à une ſi grande diſtance ? N'en
fera-t-on point chaſſe avant que l'on puiſſe
envoyer des ſecours ? Et quels font ceux
qui peuvent partir de la Jamaïque & de
tous nos autres établiſſemens menacés ?
Après bien des incertitudes ſur le convoi
de St-Domingue qu'on a dit avoir été pris
par la flotte de l'Amiral Geary , il a rendu
compte lui-même de ſes priſes dans la lettre
ſuivante à l'Amirauté en date dus du
courant.
>>> Le Lundi , 3 courant , le Monarch étant en
avant à la découverte , à to heures du matin , fignala
une flotte de 25 voiles : jugeant que c'étoit
une eſcadre de vaiſſeaux de guerre ennemis , &
qu'il n'y avoit point de temps à perdre , j'ordonnai
furle champune chaſſe généralequi continua le reſte
du jour às heures après midi le Monarch , fitun
ſignal pour marquer qu'il avoit dépaſſé le plus en
arrière des vaiſſeaux ennemis ſans les aſſurer; le
Foudroyant ne tarda pas de faire la même choſe ,
ainſi que quelques autres de nos vaiſſeaux les plus
en avant ; alors nous pûmes diftinguer clairement
du haut du mât du Victory , qu'ils avoient à-peuprès
atteint le reſte des vaiſſeaux ennemis : malheureuſement
peu après 7 heures il s'éleva un brouillard
épais ; je diminuai de voiles pour ſerrer les vaiſſeaux
qui ſe trouvoient plus près de moi , ſuivant la même
route , juſqu'au lendemain lorſque le jour reparut
(20 )
J'ai le plaifir d'informer L. S. que tous les vaiſſeaux
m'ont rejoint depuis , a l'exception du Monarch &
du Defence, qui , à ce que j'apprends , ont été laifſés
donnant chaile au vaufear de guerre ennemi ;
ſous la protection duquel le convoi avoit mis a la
voile.
La flotte que nous chaſſions ſe trouve être un convoi
de 25 a 30 voiles , venant du Port-an-Prince fous
Peſcorte du Fier, vauleau de so carons ; & d'un
grand vaiſſeau armé en flûre : de ce convor, les navires
nommés dans la tutte ci-incluſe ont été pris ; &
fi le brouillard dont j'ai fait mention ne fût pas furvenu
f.bitement , je penſe que tous l'euſſent été.
Les vaiſſeaux pris font , le Jeune François
, le Comte d'Estaing , le Hazard , la
Marie-Thérefe , le Comte d'Argout ,le Courier
, le S. Barthelemi , l'Eléonore , la Cofmopolite
, le Solitaire , le Voyageur , &
un dernier dont le nom eſt inconnu.
On affure que l'Amiral ne peut ſe difpenſer
de révenir à Plimouth où il ſe munira
d'une infinité de choſes dont il a be
foin pour la campagne. On dit que lorfqu'il
reprendra ſa croiſière , il aura, 32 à 35
vaiſſeaux de ligne. On n'ignore pas que les
François & les Eſpagnols réunis en auront
plus de so ; mais on prétend ici que les
nôtres font d'une force ſurprenante & que
le nombre des canons nous rend l'égalité.
On ſe flatte auſſi que l'Amiral Geary n'imitera
pas fon prédéceſſeur l'Amiral Hardy ,
& qu'il cherchera les ennemis au lieu de
les fuir ; s'il est vrai que le Comte d'Estaing
les commande on eſt bien für qu'il ne nous
( 21 )
qviteront pas , & on doit s'attendre à une
campagne orageuſe. Heureuſement la ſaiſon
avance , & elle ne peut être de durée.
1. On prétend avoir reçu des nouvelles du
convoi de Québec , & on affure qu'après
avoir été diſperſé par le Protecteur , il s'eſt
-réuni & a continue fa route à la réſerve de
deux bâtimens qui ont été pris.
: Nous attendons des Indes occidentales
une flotte qu'on dit contidérable , & qu'on
évalue à 3 millions ſterl. Elle fera , dit- on ,
eſcortée par 5 ou 6 vaiſſeaux de ligne que l'Amiral
Parker ramène en Europe , parce qu'ils
ont beſoin d'une réparation qu'on ne peut
leur donner dans les ifles. On fait des voeux
pour fon heurcuſe arrivée ,& on ſe flatte que
l'Amiral Geary , lorſqu'il remettra en mer ,
s'occupera du ſoin de la favorifer.
Les lettres de Kingſton dans la Jamaïque ,
du Mai , annoncent que 2 diviſions de
cette flotte ont mis à la voile de PortRoyal
pour Bluefields avec l'eſcorte du Sultan , de
'Hector, de 74 canons; le Lion , le Ruby , le
St- Carlos , de so; le Niger , de 32. Elles
ajoutent que le Salisbury &le St- Carlos feront
les ſeuls qui accompagneront la flotte
juſqu'en Europe; les autres la conduiront
ſeulement juſqu'à une certaine latitude. On
croit cependant que l'eſcorte ſera plus confidérable,
qu'on ne la réduit à 2 vailleaux dans
les papiers publics que pour ne pas donner
lieu à des réflexions ſur l'état de notre flotte
qu'on auroit beſoin d'augmenter &: que
( 22 )
:
l'on ne diminue que parce que les vaiſſeaux
qu'on eſt forcé d'en détacher ne peuvent
être réparés qu'en Angleterre.
Selon les mêmes lettres un brigantin qui
venoit d'arriver , a rapporté que le 21 Avril
étant à la hauteur du Cap Maize , il avoit
rencontré un bâtiment Danois , allant de
Havanne à Ste -Croix,qui lui avoit appris que
l'expédition de la Havanne contre Penſacola
étoit partie le 17 Mars ; qu'elle confiftoit en
1600 hommes effectifs , & dans les vaiſſeaux
ſuivans , le Raymond , le St-Gabriel , de 74
canons ; le St-Jean , de 64; la Nostra Signora
de 44 , & la Martha , de 26. Au départ de
ces vaiſſeaux il en reſtoit 2 de ligne à la Havanne.
Le Comte de Carleifle a eu depuis quelques
jours pluſieurs audiences particulières
duRoi; on conjecture qu'il eſt deſtiné à remplacer
dans la Vice-Royauté d'Irlande , le
Comte de Buckinghamshire qui a demandé
fon rappel à l'expiration de ſes trois années.
Le Roi a enfin diſpoſé duGouvernement
de l'Hopital de la Marine àGreenwick , va-
-cant depuis la mort de l'Amiral Sir Charles
Hardy.On ſe rappelle que l'on avoit prévu
qu'il feroit donné au Vice-Amiral Sir Hugues
Palliſer. Ce bruit a été enſuite contredit
quoique ladéfenſe que leComtede Sandwich
a priſe de ſon ami en plein Parlement, ait fait
affez voir qu'il ne l'avoit point abandonné à
fa mauvaiſe fortune. La Gazette de la Cour
vient de déclarer la nomination de Sir
( 23 )
Pallifer à ce poſte lucratif qui le dédommage
amplement de tous ceux qu'il a été forcé de
facrifier à la néceſſité des circonstances.
1. Le bruit de quelques ouvertures d'accommodement
entre les Puiſſances belligérantes
ſe ſoutient toujours , & on indique une diverſitéde
moyens qu'on doit , dit- on , em-
-ployer pour poſer les fondemens d'un traité
de paix. Cependant on aſſure que la Cour
déſavoue toute négociation actuelle à cet
égard , en déclarant pourtant qu'elle eſt diſpoſée
à recevoir toutes les propoſitions qui
auroient ce grand ouvrage pour objet , &
en accélérer l'accompliſſement par tous les
moyens qui dépendroient d'elle; mais qu'elle
n'a fait ni qu'il ne lui a été fait directement
aucune ouverture qui eût ce but.
On affure que la Cour a reçu des avis
qu'Hider Ali -Kan , à la tête des Marattes ,
a enlevé quelques poſſeſſions de notre compagnie
des Indes ſur la côte de Coromandel ;
&que les vaiſſeaux de cette Compagnie le
Naffau& Southampton, revenant enEurope,
avoient été pourſuivis juſqu'au Cap de Bonne-
Efpérance par 6 vaiſſeaux de guerre François
qui les ytiennent bloqués; mais que les
Anglois avoientdépêché un navire à l'Amiral
Vernon , afin qu'il envoie les ſecours
néceſſaires pour venir dégager ces vaiſſeaux.
Un particulier qui a fait une recherche
exacte du nombre des maiſons , chapelles
& autres édifices détruits entièrement ou
conſidérablement endommagés par les fé
( 24 )
ditieux en porte le nombre à 83. On continue
le procès de ces malheureux , & il fe
paſſe peu de jours qu'on n'en exécute quel-
-ques-uns dans les lieux mêmes où ils ont
commis les délits. Il n'est pas encore quef
tion du procès du Lord Gordon.
La Gazette de la Cour d'aujourd'hui contient
la lettre ſuivante du Capitaine Waldegrave
,de la Prudente , datée de Spithéad
le 18.
,
,
Le 4 courant à dix heures du matin , croifant
de conſerve avec la Licorne , le Cap Ortegal nous
reſtant au S. quart S. O , à 24 lieues ; la Licorne
ſignala une voile dans la partie N. O. Dans ce moment
un brouillard épais ſe diffipant , nous eumes
connoiſſance d'un grand vaiſſeau qui portoit ſur
nous; je fis ſur le champ le ſignal pour la chaſſe ,
alors le vaineau chaílé , n'étant guère qu'à fix
mille de nous , ſerra le vent ; nous distinguames
clairement que c'étoit une frégate à ſa conftruction
, nous la jugeâmes Françoiſe.-Comme
pendant toute lajournée , ou nous eûmes peu de
vent, ou nous fumes pris du calme , ce ne fut
qu'à onzeheures & demie du ſoir que je me trouvaià
la portée du piſtolet du vaiſſeau chaffé : les
fignaux qu'il fit alors avec des fuſées & des feux ,
me démontrant qu'il étoit ennemi , je commençai
le combat ; à quatre heures & demie du matin il
amena pavillon , & fe rendit aux vaiſſeaux de S. M.
la Prudente & la Licorne : c'étoit la Capricieuse ,
frégate Françoiſe , ſortie de l'Orient depuis huit
jours, percée pour 44 canons , mais n'en montajit
que 32 , & 308 hommes d'équipage ; elle avoit
été lancée dans le cours de Mars dernier , étoit du
port de 1100tonneaux , & l'une des plus belles frégates
que j'aie jamais vue j'ajouterai , avec chagrin
A
( 25 )
grin , que l'état dans lequel elle ſe trouvoit étoit
tel ( ainti que L. S. en pourront juger par le procèsverbal
) , qu'il n'étoit pas poſſibleddeellaa conduire en
Angleterre. D'ailleurs , vu la perte conſidérable que
j'avois eſſuyée dans le combat , vu que j'avois
laiſſé vingt malades à terre , & que j'en avois malheureuſement
pluſieurs à bord , il étoit abſolument
impoſſible que je lui donnaſſe les ſecours qui
euſſent pu la ſauver ; je pris donc le parti de la
brûler , après en avoir retiré les priſonniers .- L'état
dans lequel ſe trouvoit mon vaiſſeau lui-même ,
rendant également impoſſible l'exécution de mes
ordres , je donnai les inſtructions néceſſaires au
Capitaine Podogan , commandant le vaiſſeau de
S. M. la Licorne , pour qu'il les exécutât ſur le
champ. - Malgré notre ſupériorité apparente ,
j'eſpère que l'état des morts & des bleſſes prouvera
ſuffisamment que mes Officiers , ainſi que
l'équipage , ſe ſont conduits avec la plus grande
bravoure ; je ſens en vérité qu'il n'eſt pas poſſible
de leur rendre la juſtice qui leur eſt dûe ; pour la
rendre en particulier au Lieutenant Binks , des trou.
pes de la Marine , qu'il me ſoit permis d'obſerver
à L. S. que le parti qu'il commandoit s'eſt comporté
avec toute la fermeté , toute la valeur poſſibles
; qu'il a entretenu un feu régulier & conftant
depuis le commencement de l'action juſqu'au moment
où la néceſſité l'appellant au ſervice des canons
, il a fait également preuve de bonne conduite&
de bravoure. - Mais en donnant ainſi aux
ſujets de S. M. le tribut d'éloges qui leur eſt dû ,
je me croirois obligé par l'honneur de rendre à ſes
ennemis la justice qu'ils méritent fi bien en cette
occafion , ſi l'état dans lequel ſe trouvoit leur
vaiſſeau , & la perte conſidérable qu'ils ont faite ,
ne les louoient pas ſuffisamment; qu'il me ſoit permis
d'ajouter à l'honneur de M. Clerval , qui commandoit
la Capricieuse , au moment où elle s'eſt
s Août 1780.
b
( 26 )
rendue , qu'il n'a amené pavillon que lorſque fon
vaiſſeau avoit cinq pieds d'eau dans ſa cale. M. de
Ranfanne & M. de Fontaine , premier & fecond
Capitaines , ont été tués dans le cours du combat.
Quant à l'étendue de la perte que la Capricieuse a
eſſuyée d'ailleurs , comme nous ignorons le nom.
bre des priſonniers qui se trouvent à bord de la
Licorne , nous ne pouvons pas l'apprécier , mais ,
d'après le calcul que les Officiers en ont fait à vue
d'oeil , elle ſe monte au moins à 100 , tant tués que
bleſles.-C'est avec une peine infinie que j'apprends
à L. S. que le Lieutenant Elliſſon ſe trouve en tête
fur la lifte des bleſſés : ſes reins font fracaſſes ,
& un boulet lui a emporté le bras droit. Qu'il
me ſoit permis de recommander à l'attention la
plus particulière de L. S. , & ſon infortune , & la
grande intrépidité dont il a fait preuve dans le
combat.
Morts à bord de la Prudente . MM. John
Diſmond , Richard Montgomery , Thomas England
&William Diſmond , 12 matelots & un foldat de
la Marine ; entour , 17 tués.
Blessés. Le fieur Joſeph Elliſſon , ſecond Lieutenant
, le ſieur William , M. Party Padet , 25 ma
telots & 4 foldats de la Marine ; en tout ,
bleſſés.
3
Morts desfuites de leurs bleffures . Deux matelots
, un foldat de la Marine. Total des morts &
bleffés , 48. 1
Abordde laLicorne, 3 morts & 7 bleffés.
Procès-verbalde l'état de la Capricieuse.
Conformément à l'ordre que nous avons reçu de.
P'honorable William Waldegrave , commandant le
vaiſſeau de S. M. la Prudente , en date de ce jour ,
&qu'il nous a fait ſignifier , nous , dont les noms
font ci-deſſous , nous ſommes tranſportés à bord
de la frégate la Capricieuse , & nous y avons dreffe
avec ſoin&préciſion un procès-verbal de l'état où
( 27 )
elle ſe trouvoit ; le voici tel qu'il ſoit , ſavoir le
mât de miſaine endoinmagé en pluſieurs endroits ; le
petitmât de hune tombé à la mer ; le grand mân
couché dans la longueur du pont , le mât d'artimon
ayant reçu pluſieurs boulets , ainſi que le mât
de perroquet de fougue. Toutes les vergues &
mâts de hune de rechange fi fort endommagés par
les boulets , qu'ils font hors d'état de ſervir. Plufieurs
trous faits par les boulets à la flottaiſon . Cette
frégate a reçu d'ailleurs beaucoup d'autres dommages.
Lorſque nous la quittâmes , il y avoit fix pieds
d'eau dans le fond de cale.- Nous déclarons que
nous avons drefſfé ce procès - verbal avec tout le
foin& l'équité poſſibles ; & fi on l'exige , nous
ſommes,prêts d'en atteſter l'impartialité par ferment
, & c . « .
Les vaiſſeaux de guerre la Résolution &
la Discovery doivent revenir de leur voyage
autour du monde au commencement du
mois prochain. L'Amirautéa , dit-on , reçu
des lettres par leſquelles il paroît qu'ils arriveront
dans la Manche vers le 10 du
mois d'Août.
La neutralité armée du Nord cauſe ici
beaucoup d'inquiétudes. Elle a fourni à
l'un de nos papiers le paragraphe ſuivant :
>> Le 4 de ce mois , quinze vaiſſeaux de ligne
Ruſſes , & fept frégates , étoient déja au Sund
rendez - vous des grandes eſcadres combinées de
toutes les Puiſſances du Nord , pour affurer la
neutralité du commerce. Il y avoit auſſi à cette
ſtation trois vaiſſeaux de ligne Suédois , & deux
frégates , formant une diviſion de l'Eſcadre de 10
vaiſſeaux , à quoi monte le contingent de cette
puiſſance. Le Danemarck doit en fournir un pareil
nombre , & la Hollande douze. On s'attend à voir
b2
( 28 )
paroître au premier jour , dans la Manche , cette
Hotte combinéede so vaiſſeaux de ligne, parcequ'elle
doit conduire , dans les ports de France & d'efpagne,
un très-grand nombre de bâtimens chargés de
munitions navales de toutes eſpèces , & que pluſieurs
de ces bâtimens ſont des vaiſſeaux François qui
attendent depuis quelque tems cette eſcorte dans la
Baltique. Comme il y a 6 frégates Angloiſes en
croiſière ſur les côtes de Hollande , pour arrêter les
bâtimens neutres chargés de contrebande , ainſi
que les vaiſſeaux Américains faiſant route pour les
ports de cette République , on ſaura , ſous peu de
jours , ſi l'Angleterre ſe décide à ceſſer de prendre
les vaiſſeaux neutres chargés de munitions navales ,
ainſi qu'elle y eſt autorisée par les Traités ou fi
elle veut faire la guerre à toutes les Puiſſances du
Nord , qui paroiſſent déterminées à eſſayer ſi leurs
vaiſſeaux ne peuvent pas faire le comn.erce dans
toutes les parties du monde ".
,
Si ce qu'on annonce dans ce paragraphe
eft fondé , on eſt bien impatient d'apprendre
le parti que prendra notre Cour. Elle
n'a guère d'autre allié que le Portugal ;
mais fon refus d'accéder à la neutralité armée
nous coûtera peut-être plus qu'il ne
nous ſera avantageux.
Le ſubſide que nous payions au Roi de Pruſſe
pendant la guerre , dit un de nos papiers , montoit
à 700,000 livres ſterling. Il faut eſpérer que M.
Cumberland fera un meilleur marché avec la Cour
de Lisbonne , ſi elle aime mieux avoir la guerre avec
l'Eſpagne , que de manquer à ſes Traités avec nous,
Quoiqu'il en ſoit , tout ce que l'on peut défirer
de plus avantageux de la négociation de M. Cumberland
à la Cour de Lisbonne , c'eſt qu'il la détermine
à inſiſter auprès de l'Eſpagne , pour que nos
vaiſſeaux marchands continuent d'entrer dans les
( 29 )
ports du Portugal , comme auparavant. Quant àun
ſubſide énorme pour ménager au beſoin une retraite
à nos vaiſſeaux de guerre dans ces mêmes ports ,
& pour nous aſſurer de ce côté- là une diverſion en
notre faveur , ce ſeroit une dépenſe en pure perte ,
puiſque les Portugais n'ont aucunes forces de terre
ni de mer à oppoſer à celles de l'Eſpagne .
On dit que l'Amirauté a envoyé ordre
à 8 vaiſſeaux & à 2 frégates de Portsmouth
de completter au plutôt leurs équipages &
de prendre pour fix mois de vivres & de
provifions ; ces vaiſſeaux paroiffent deſtinés
à renforcer l'eſcadre de l'Amiral Rodney
qui depuis la jonction des François &
des Eſpagnols aux Antilles , a beſoin de
ſecours. On dit ici qu'il demande fon rappel;
& cela est fort embarraſſant pour nous ;
car dans ce cas , on ne fait par qui l'on
pourra faire remplacer cet Officier brave
& actif. Quelques perſonnes prétendent que
le deſſein du Ministère eſt d'envoyer le
Vice-Amiral Hugues Palliſer.
La quantité de vaiſſeaux dont nous avons
beſoin aux Antilles ne nous permettra pas
de porter la Flotte de l'Amiral Geary à
un nombre proportionné à celle de nos
ennemis. La lettre ſuivante d'un Officier
du vaiſſeau le Foudroyant , qui fait partie
de cette flotte , montre qu'elle a beſoin
d'un renfort conſidérable pour y rétablir
la confiance.
Nous n'avonspas encore été joints par les vaiſſeaux
de l'Amiral Graves , & il eſt actuellement incertain
ſi nous le ferons ou ſi nous ne le ferons pas. Le
b ;
( 30 )
bruit s'eſt répandu pluſieurs fois parmi nous que
les eſcadres qui ſont à Cadix avoient mis à la voile.
On dit que le nombre des vaiſſeaux qui les compoſent
eſt de 40 & plus , y compris les vaiſſeaux
de Toulon , & trois ou quatre qui ont filé de Breſt
l'un après l'autre , outre ceux qui ſe trouvoient à
Cadix auparavant. Quelle peut être la raiſon pour
laquelle on ne nous envoie pas tous les vaiſſeaux
qui font prêts tant à Plimouth qu'à Portsmouth ,
& dans la Tamiſe ? Nous nous tenons toujours fur
nos gardes , pour ne nous point laiſſer ſurprendre
comme l'année dernière , & couper l'ouvert de la
Manche. Auſſi- tôt que vous apprendrez que nous
fommes rentrés à Torbai pour faire de l'eau,prendre
des proviſions , &c. vous pourrez regarder cela
comme l'annonce de l'arrivée de l'eſcadre de Cadiz .
Nous ne ſavons pas au juſte quel eſt le nombre des
vaiſſeaux mouillés à Breſt. Si nous ne trouvons pas
vingt vaiſſeaux munitionnaires à Plimouth ou à
Torbai , prêts à mettre à la voile , que Dieu aie
pitié de nous .
FRANCE.
De VERSAILLES , le rer. Août.
Le Roi a nommé Gouverneur du Louvre
, le Baron de Champloſt ſon premier
Valet-de-Chambre.
Le 23 du mois dernier LL. MM. & la
Famille Royale ont ſigné le contrat de mariage
du Comte de Lardenay , Meſtre-de-
Camp en ſecond du Régiment de la Reine ,
Cavalerie , avec Demoiſelle de Grandval de
S. Maclou.
Le même jour , Monfieur & Madame ont
( 31 )
tenu ſur les fonts de baptême la fille du
Comte de Montault , Maréchal-des-Camps
& Armées du Roi , ancien Gentilhomme
de la Manche des Princes. Les cérémonies
du baptême ont été ſuppléées par l'Evêque
de Séez , premier Aumônier de Monfieur.
De PARIS , le 1er. Août.
La nouvelle de la jonction des Eſpagnols
avec M. le Comte de Guichen , annoncée
depuis quelque tems , eſt pleinement confirmée
par le bulletin ſuivant diſtribué le 26
du mois dernier , & daté de Londres le 22 .
Le Capitaine.Drack , dépêché par l'Amiral
Rodney , fur le cutter le Rattlesnake , eſt arrivé hier
à l'Amirauté , avec la très- alarmante nouvelle que
l'eſcadre de D. Solano avoit complettement effectué
ſa jonction avec M. de Guichen , le 19 Juin .
Les deux flottes étoient , le 21 Juin , fur une ancre
dans la baye du Prince - Robert à la Dominique.
D. Solano n'a pas débarqué un ſeul homme ce
qui donne de vives appréhenſions que l'armée combinée
n'aille attaquer la Jamaïque. Les Eſpagnols ,
dans leur route depuis Cadix ,n'ont perdu que 2
bâtimens de tranſport qui leur ont été enlevés par
nos corſaires . La flotte Françoiſe avoit été complet.
tement réparée & équipée à la Martinique depuis
fon dernier combat ; il n'y a pas un ſeul de ſes
vaiſſeaux en mauvais état. On parle diverſement de
cellede l'Amiral Rodney. Suivant les uns , ce dernier
étoit refté à la Barbade , avec 15 vaiſſeaux , qui
avoient beſoin d'être réparés. Suivant d'autres , il
a mis en mer pour couvrir les poffellions qui pourroient
être attaquées. On a la confirmation que 7
de ſes vaifſeaux n'étoient plus en état de tenir la
b-4
( 32 )
mer. Cette nouvelle a jetté les Marchands de
Londres dans la plus grande confternation , fur-tout
ceux qui font le commerce de la Jamaïque. Les fonds
ont baiffé depuis hier d'un demi pour cent ".
Un particulier parti de Londres le 22 au
foir , confirme tout ce qui eſt rapporté dans
ce bulletin : il nous apprend auſſi que nous
avons perdu la frégate la Capricieuse de 32
canons , commandée par M. de Ranſanne ,
Lieutenant de vaiſſeau. Cette frégate croifant
à l'entrée de la Manche , rencontra la
Prudente , frégate Angloiſe de ſa force. Elles
engagèrent un combat des plus vifs qui ne
peut être comparé qu'à celui de la Surveillante.
L'engagement duroit depuis 4 heures
, lorſque la Licorne , frégate Angloiſe ,
attirée par le bruit des canons vint le terminer
en tirant quelques volées ſur la frégate
Françoiſe qui alors amena ſon pavillon.
Le Capitaine , ſon ſecond & so hommes
ont été tués ; so autres font bleſſés ;
on ne dit rien de la perte de la Prudente
qui ne doit pas être moins conſidérable. Les
ennemis n'ont pas joui long-tems de leur
priſe; la Capricieuse a coulé bas , deux heures
après avoir été amarinée ; on avoit eu
le tems de ſauver tous les hommes qui
étoient à bord.
Avant - hier , écrit-on de Bordeaux , en date du
21 Juillet , M. le Comte d'Estaing paſſa ici dans le
plus rigoureux incognito ; & nous aurions ignoré
que ce brave Général étoit ſi près de nous , fi le
même jour , à un quart de lieue de Belin , village
qui eſt à 8 licues d'ici , ſa voiture n'eût verſé. M.
( 33 )
le Comte d'Estaing y étoit avec 3 perſonnes , & il
a été le ſeul qui ait ſouffert de ce malheureux accident.
Comme il voulut s'élancer par la portière , ſa
tête donna contre les parois , & il fut déchiré depuis
les ſourcils juſqu'au haut du crâne. On le ramena
fur-le-champ à Belin , où il fut ſaigné , & on fit
quatre points de future pour rejoindre les peaux.
La nuit fut aſſez tranquille , quoiqu'il la paſsât avec
la fièvre. Nous ne fûmes pas plutôt informés de
ce malheur que le Commerce dépêcha un courier
à Belin ; M. de la Tour-du- Pin y envoya fon Chirurgien.
Ils trouvèrent M. d'Eſtaing prêt à remonter
en voiture. Il n'avoit plus de fièvre ,& ne voulut
pas s'arrêter davantage. Il quitta Belin hier à 11 h. du
matin , emmenant le Chirurgien qui lui avoit mis le
premier appareil , & ne marchant plus qu'au pas.
CeGénéral n'a pas quitté l'incognito , même avec
notre courier , auquel il a dit les choſes les plus
flatteuſes. Il doit s'arrêter 2 jours à Bayonne. Nous
faiſons des voeux pour que ce triſte accident n'ait
pas des ſuites funeſtes ..
Toutes les lettres de Bordeaux rendent
compte de ce funeſte accident , à peu-près
de la même manière. La conſternation qu'il
a caufé parmi les Négocians de cette ville ,
eſt bien flatteuſe pour le Général & prouve
la confiance qu'il inſpire. On craint que la
fatigue du voyage , les chaleurs de la ſaifon
, ne retardent la guériſon d'une tête ſi
précieuſe à la France. On ne doute plus à
préſent qu'il n'aille en Eſpagne & qu'il n'y
prenne le commandement de l'armée combinée.
Un courier du Cabinet expédié de Madrid
le 18 Juin , arrivé chez M. le Comte
bs
( 34)
'd'Aranda , a apporté les nouvelles ſuivantes
de Cadix. D. Cordova a mis en mer le 9
Juillet. Sa flotte étoit compoſée de 22 vaifſeaux
Eſpagnols & de 9 François. Le vaiſſeau
qui le 7 étoit au-dehors , eſt l'Actif, commandé
par M. de la Cardonnie , & non le
Céfar. Il a eſcorté juſqu'au-delà des Caps un
convoi deſtiné pour l'Amérique , & eſt venu
ſe réunir à la grande armée avec laquelle il
eſt ſorti . L'eſcadre de Toulon eſt entrée le 11
dans la baye de Cadix avec tout fon convoi.
On croit que D. Cordova y reviendra après
10 ou 12 jours de croiſière. Les vailleaux
François completteront alors leurs armemens
, l'eſcadre de Toulon ayant apporté
aſſez de matelots & de munitions pour
cela ; & M. d'Estaing pourra ſe mettre à la
tête de l'armée.
>> Nous ſommes informés , par quelques bâtimens
neutres qui fortent de Jerſey& deGuernesey , écriton
de Saint- Malo , qu'il y a environ 8000 hommes
de troupes dans ces deux Iſles , & que l'on s'y prépare
à une expédition qui peut menacer notre côte ,
&principalement Cancale , où les ennemis ne voient
pas fans peine s'élever un fort qui protégera la baye.
Mais nous ſommes préparés à les bien recevoir. M.
le Comte de Vaux eſt arrivé ici le 23 ; il a été fort
contentde toutes les diſpoſitions que l'on a faites . Les
endroits dégarnis ,& les plus expoſés , ont été munis
de canons ; les Gardes - Côtes font une patrouille
continuelle , & dans moins d'une heure , tous les
détachemens de troupes répandues ſur la côte , peuvent
être réunis , & tomber ſur l'ennemi , s'il ſe
haſarde de mettre pied à terre. La petite eſcadre
Angloiſe qui croiſe dans ces parages , & qui paroîtť
( 35 )
quelquefois devant notre port , est compofée d'un
vaiſſeau de so canons , de frégates&de quelques
cutters. Il ne faudroit qu'un ſeul vaiſleau pour balayer
tout celacc.
3.
Le Conſeil de Guerre aſſemblé à Breſt a
déchargé M. Duchilleau , commandant cidevant
le Prothée , de toute accuſation &
imputation. Le Roi ayant approuvé ce Jugement
, le procès a été imprimé & publié
ces jours- ci.
ren-
>> La Nymphe , commandée par M. du Rumain, lit.
on dans les lettres de Breſt , vient de rentrer dans le
port. Cette frégate , croifant ſur Oueſſant
contra un vaifleau Hollandois , qui lui aſſura qu'a
deux lieues de là , à telle aire de vent qu'il indiqua ,
il avoit été fouillé par un corſaire Anglois de 30
canons. La Nymphe fut le chercher , & ne tarda
: pas à découuvvrriirr un gros navire , qu'elle attaqua
avec vigueur. Mais quelle fut ſa ſurpriſe , lorſqu'elle
reconnut que ce bâtiment étoit d'une très - grande
force, ayant deux batteries ; elle s'éloigna auſſi tôt ,
&dans ſa fuite , elle reçut it quelques boulets qui lui
tuèrent un homme , & lui en bleſsèrent à 6
autres".
Les mêmes lettres portent que les ſept
vaiſſeaux qui ſont à Breſt avoient reçu ordre
de ſe tenir prêts à partir , & qu'ils devoient
être joints par l'Hector & le Vaillant
qui étoient à l'Orient , & le Magnanime
qu'on attendoit de Rochefort. On
affure auſſi que cette eſcadre a dû mettre
à la voile le 27 du mois dernier. Si cette
nouvelle ſe confirme , il faudra en conclure
que l'Amiral Geary ne tient plus la
b6
( 36 )
mer & qu'il eſt retourné à Torbay comme
le diſent quelques avis.
,
>> Nous avons , mande - t - on de Rochefort , pluſieurs
frégates au bas de la Rivière; elles n'attendent
pour mettre en mer , que l'approche des vaiſſeaux
de Breft. Toutes celles qui étoient en croiſière ſont
rentrées avec quelques priſes. L'Aimable commandée
par M. de Susannet , & la corvette le
Roffignol , ont amené 2 petits bâtimens avec elles.
Ils ne nous conſolent pas de la perte que nous venons
de faire. L'Aimable & le Roſſignol , croiſoient avec
laBelle Poule , commandée par M. de Kergariou ,
lorſque le 15 Juin , au foir , elles decouvrirent un
vaiſſeaude ligne ennemi ; l'Aimable &le Roffignol
évitèrent ſon approche , par la ſupériorité de leur
marche. La Belle-Poule , qui n'eft plus fi fine voi.
lière, ſe trouva expoſée au feu de l'ennemi , vers
les 9 heures du ſoir. Elle ſe battit en retraite juſqu'à
10 heures & demie , que le vaiſſeau l'ayant joint ,
ellecombattit bord à bord pendant plus de 2 heures ,
ne s'étant rendue qu'une heure après minuit. Le
Roffignol fut témoin du combat , dans lequel la
Belle- Poule n'eût peut - être pas ſuccombé , ſi le
clair de lune n'eût favorisé l'ennemi . On croit que
ce vaiſſeau eſt le Montmouth ou le Nonfuch , de
64canons. Tout ce que nous déſirons actuellement ,
c'eſt que M. de Kergariou ſurvive à la gloire dont
ce combat va le couvrir c.
Les lettres de Bayonne font mention d'un
autre combat qui n'a été ni moins opiniatre
, ni moins malheureux , ni moins glorieux
que celui- ci.
>>L'Eulalie , armée à Bordeaux , en guerre & en
marchandiſes , montant 20 canons , & go hommes
d'équipage , a été attaquée peu de jours après ſa
fortiedu port , par 2 cutters ennemis de 24& de 26
canons. Elle leur a tenu tête pendant 7 heures &
( 37 )
demie , & leur auroit échappé , ſans doute , fi une
frégate Angloiſe , attirée par le bruit des canons ,
ne fût venue ſe joindre aux cutters. Ce combat eſt
andes plus furieux qui ſe ſoient donnés pendant cette
guerre.L'undes cutters que les Anglois ont été obligés
de remorquer , a coulé ba avant d'entrer dans le
port de Lisbonne. Le Capitaine de l'Eulalie , ainſi
que ſon ſecond , le Maître & le Contre-maître ont
été tués. Le brave homme qui a foutenu pendant fi
long-tems un combat auffi défavantageux , & qui
méritoit un meilleur fort , étoit de cette Ville , &
s'appelloit Augenne. Nous apprenons ces détails par
les lettres de Lisbonne , que nous venons de recevoir
«.
Ondit qu'un des Fourniſſeurs de la Marine
a fait partir d'ici pour Breſt ces jours
derniers , 10 à 12 chariots chargés de cuivre
qui ſervira à doubler les vaiffeaux. On ne
doubloit autrefois que ceux qui devoient
faire des voyages de long cours ; mais l'Adminiſtration
ayant éprouvé que les bâtimens
ainſi doublés ont une marche bien ſupérieure
aux autres , adopte avec raiſon cette
inéthode dont nos ennemis ſe ſont bien
trouvés. D'ailleurs la néceſſité où l'on eſt
pendant la guerre de prolonger les ſtations
des vaiſſeaux pendant deux ou trois ans ,
ſemble exiger une pareille dépenfe. Si on
eft obligé de l'augmenter encore en faiſant
voiturer cette lourde marchandiſe par terre ,
c'eſt que par eau elle éprouveroic des retards.
On eſpère que ce métal deviendra
moins cher de jour en jour , & que la
neutralité armée empêchera la ſaiſie des
( 38 )
vaiſſeaux Suédois qui nous en apporteront.
1
>>Le 6 Juillet , écrit- on de Carpentras , le feu prit ,
par accident , aux Aires de cette ville , à l'entrée de
la nuit; 4 ou 500 ſommées de bled furent la proie
des flammes , ainſi que 2 granges du voiſinage. Les
fecours , donnés par nos Magiftrats ont prévenu
de plus grands malheurs ; & une troiſième grange
a été préſervée du feu par des tentes mouillées dont
on l'a couverte. Les malheureuſes victimes de cet
incendie ont trouvé un foulagement dans la charité
de leurs compatriotes. Les corps & les particuliers
ſe ſont empreſſés à l'envi de venir à leur fecours,
On ne doit pas oublier que cet incendie , dont les
flammes formoient un immenfe tourbillon , ayant
été vu de loin , les Confuls de la ville de Pernes
ont affemblé fur-le-champ plus de 200 habitans ,
à la tête deſquels,ils font venus joindre leurs fecours
aux foins que nos concitoyens ſe donnent
ponr ſauver du feu le ſurplus des grains qui étoient
fur les Aires « .
Une imprudence a occaſionné un autre
incendie à St-Anand fur Seure , Bas-Poitou .
Un domeſtique s'aviſa de tirer ſur un chien
qui étoit couché ſur de la paille. Le vent
porta la bourre du fuſil ſur un toît de
chaume qui s'enflainma bientôt. Le feu ſe
communiqua à deux Métairies qui furent
réduites en cendre avec 100 charges de bled
& beaucoup d'autres effets. Des ſecours
prompts & actifs ont préſervé le village du
même fort. Il y a ſans doute des Règlemens
qui défendent de tirer près des habitations
couvertes de pailles ; cet accident
doit fervir à en rapeller la mémoire à ceux
( 39 )
que la prudence ſeule n'avertit pas du
danger.
:
>> Le 2 Juin dernier , le feu conſuma le village de
Jurvielle , ſitué aux pieds des Pyrénées , dans la
vallée de l'Arbouſt , Diocèse de Cominges , compoſé
de 23 maiſons , d'une Egliſe & de 62 granges.
L'incendie commença dans la maiſon du Curé. Ses
progrès furent d'autant plus rapides , qu'un vent
furieux pouſſoit les flammes ſur le village. Tout
ſecours devint ſuperflu. Quatre perſonnes périrent
dans l'incendie , & 9 en furent atteintes plus ou
moins dangereuſenient. Le nombre des victimes eût
étéplus conſidérable , ſans le courage de deux pères
de famille , dont l'un brava la mort pour ſauver
fon fils , & l'autre ſe jetta par la fenêtre avec le
fien. Il ne ſubſiſte de ce village , qu'une moitié de
maiſon , le Sanctuaire de l'Egliſe & deux granges .
Lemalheureux Curé n'a pu ſurvivre à ce déſaſtre.
Lorſqu'il vit le feu envahir les maiſons voiſines de
la fienne , il s'écria : Le village est perdu ,ma maison
en est la cause; qu'on donne du secours aux autres ,
qu'on laiſſe brûler la mienne ; & il mourut. L'Intendant
de la Province s'eſt empreflé de procurer
des remèdes aux bleſſés , & des ſecours aux incendiés
pour leur ſubſiſtance & la reconstruction
de leurs maiſons. Le Chapitre de Saint - Bernard ,
gros Décimateur , a augmenté les foulagemens , &
ſon exemple a été ſuivi par les Communautés de
la Vallée de l'Arbouſt « .
On écrit de Nantes une avanture auſſi
étrange que malheureuſe. Un jeune homme
de famille s'amusant à pêcher , prit dans
un coup de filet deux petites folles. Après
avoir retiré la première , il la mit dans ſa
bouche pour pouvoir prendre plus aiſément
la ſeconde avec la main. Malheureuſement
( 40 )
elle parvint à l'oesophage , & s'y engagea
malgré tous les efforts du jeune homme qui
en fut étouffé.
Lettre à l'Auteur du Journal.
» M. Vous avez inféré dans le dernier Nº.
de votre Journal un avis dans lequel le ſieur
Feynard annnonce ſa poudre vulnéraire comme
avouée par la Société R. de Médecine. Cetre Com .
pagnie m'a chargé de vous apprendre qu'elle ne lui
apas donné fon approbation , & elle vous prie d'en
inftruire le public.
J'ai l'honneur d'être , &c. Signé VICQ D'AZAR ,
Secrétaire perpétuel.
Le 29 Juin dernier , la femme d'un nommé
Borda , Jardinier-élagueur à Garche ,
près StCloud , revenant de Paris où elle
avoit été pour affaires avec ſon mari , ſentit
les douleurs avant coureurs d'un accouchement
; elle fut forcée de s'arrêter chez
la première fage-femme qu'elle trouva fur
ſon chemin , & entra chez Madame Aubin
à Chaillot , où elle ne fut pas plutôt
arrivée qu'elle mit au monde un enfant double
venu à terine ayant deux têtes , quatre
bras , quatre cuiſſes , quatre jambes. La réunion
des deux corps eſt depuis l'eſtomach
juſques & compris le ventre ; ils n'avoient
qu'un cordon ombilical; ce ſont deux filles.
Madame Aubin a conſervé ces deux enfans ,
& les montre aux curieux les jours de Dimanche
& Fêtes .
On vient de nous faire paſſer un avis
très-intéreſſant pour les Dames; nous nous
empreſſons d'autant plus volontiers à le
( 41 )
leur annoncer qu'il réſulte des expériences
faites par pluſieurs Chymiſtes qu'il a toutes
les qualités qu'elles peuvent deſirer ſans en
avoir aucune de nuiſible.
>> Le ſieur Sura s'étant appliqué depuis long- tems
àdonner à fon rouge végétal toute la perfection
dont il étoit ſuſceptible , eſt enfin parvenu à le
rendre de la plus grande beauté & d'une qualité
ſupérieure à tout ce qu'on a fait juſqu'à préſent.
Loin de cauſer aucune altération dans les teints les
plus délicats , ſon uſage offre l'avantage rare &
précieux de conſerver la fraîcheur de la peau , d'y
entretenir le premier velouté de la jeuneſſe , & de
le rétablir quand on l'a perdu. Pour la commodité
du public , on á établi deux dépôts où il peut s'en
procurer. L'un au Magasin de Porcelaine , au
coin de la rue de l'Echelle & de celle du Petit-
Carrousel , vis-à vis la porte qui conduit aux
Tuileries; & l'autre , chez Mademoiselle Gayant ,
Marchande Parfumeuse , rue Saint- Martin , visà-
vis la rue Oignard «.
,
Le P. Hubert Hayer , ancien Profeſſeurde
Philofophie &de Théologie , connu par dif
férens ouvrages en faveur de la Religion ,
eſt mort le 16 Juillet dernier dans ſon Cou-
- vent des Récolets de cette Ville , âgé de 73
ans.
Onvient de publier un code ſur les Hopitaux
militaires ; il eſt précédé d'une Ordonnance du Roi ,
où il eſt dit que S. M. conſidérant l'importance
dont eſt l'adminiſtration des Hopitaux militaires &
de charité qui ſont à ſon compte , n'a pas borné
ſon attention à ſe faire repréſenter les Ordonnances
& Règlemens relatifs à cette partie de ſon ſervice;
elle a fait approfondir par des Commiſſaires
envoyés ſur les lieux , les différens détails qu'em(
42 )
braſle l'exécution de ces Règlemens , & réunir aux
réſultats de leurs recherches ce que l'expérience
avoit procuré juſqu'ici de renſeignemens utiles. Un
Confeil d'adminiſtration des Hopitaux , dont le
Secrétaire d'Etat de la guerre eſt le chef , ſera compoſé
d'un Commiſſaire ordonnateur , Intendant des
Armées , & de deux Médecins Inſpecteurs Géné
raux. Les trois Amphithéâtres créés par le Règle
ment de 1775 , dans les Hopitaux de Strasbourg ,
Metz & Lille , ſont ſupprimés comme étant des
objets de dépenſes ſuperflues. Les inconvéniens qui
ont réſulté de la ſuppreſſion des places de Contrôleurs
dans les Hopitaux militaires , déterminent
S. M. à rétablir les Surveillans , & leurs fonctions
font détaillées dans le Code. S. M. veut que les
places foient données de préférence à d'anciens bas
Officiers & foldats reconnus capables de les rem
plir , & qui ayant bien mérité de l'Etat , trouveront
dans un repos actif la fatisfaction de contribuer à
la conſervation de leurs ſucceſſeurs ou de leurs
émules , dans la carrière de l'honneur & du pa.
triotifme.
Il paroît auſſi une Ordonnance du 6 Avril , au
bas de laquelle eſt le vu de M. le Prince de Condé
, qui porte Règlement ſur les droits & prérogatives
de laplace de Colonel -Général de l'Infanterie
françoiſe & étrangère.
De BRUXELLES , le rer. Août.
ON eſt toujours fort empreſſé d'apprendre
le parti que prendra la Cour de Portugal
, relativement à la neutralité armée. Bien
des faits ſemblent prouver qu'elle trompera
à cet égard le voeu général. Lorſque le
Conſul Ruffe envoya à M. Ayres de Sa è
Mello , Secrétaire d'Etat de S. M. T. F. au
( 43 )
Département des Affaires Etrangères & de
la Guerre , une copie de la Déclaration de
fa Souveraine ; ce Miniſtre lui fit la réponſe
fuivante.
, >> J'ai reçu , avec votre lettre du 2 de ce mois
les deux papiers qui y étoient inclus , & que je
préſenterai à S. M.; mais comme le Miniſtre de la
Cour de Saint-Pétersbourg eſt fur le point d'arriver
en cette Capitale , & qu'il aura fans doute les
pleins pouvoirs que vous ne mentrez pas pour
traiter d'une affaire d'une aufli grande impor
tance que celle que propoſe S. M. L; it eft plus
naturel que S. M. T. F. atrende l'arrivée de ce Miniſtre
pour expliquer ſes intentions qui font & feront
de condefcendre en tout ce qui lui fera poffi,
ble , avec celles de S. M. I. Je defire avoir des occafions
de vous fervir. « .
Cette lettre étoit du 3 Mai ; depuis ce
tems les Ports Portugais n'ont point été
fermés aux corſaires Anglois & aux priſes
de vaiſſeaux neutres qu'ils amènent avec
eux ; la permiffion de vendre ces prifes ne
leur a point été refuſée : les premières ont
dû être faites le 27 Juin. Le Conful Hollandois
a proteſté contre cette vente , &
demandé qu'elle fût reculée au moins jufqu'à
ce qu'il eût été fourni caution fuffifante
, que les marchandiſes qui en devoient
faire l'objet ne feroient pas vendues audeſſous
de leur valeur dansles lieux pour lef
quels elles étoient deſtinées.
On eſpère toujours malgré cela que le
Portugal finira par accéder la neutralité du
Nord ; on le defire du moins , parce que
(44)
ſes Ports par leur ſituation offrent bien des
facilités aux Anglois pour gêner le commerce
des neutres , en fourniſſant un aſyle à leurs
corſaires & à leurs priſes .
On dit que la France va profiter de la
neutralité armée pour faire venir du nord
beaucoup de bois de conſtruction , & de
toutes les eſpèces de marchandiſes qui ne
ſont point déclarées de contrebande par les
traités : elle employera pour cela des vaifſeaux
des ſujets des Puiſſances alliées. On
ajoute qu'il doit en partir inceſſamment
pluſieurs de Ruſſie avec des chargemens
de ce genre , qui profiteront de l'eſcorte
de la première diviſion Ruſſe qui mettra à
la voile pour venir dans les mers voifines.
Si cet envoi a lieu réellement , on est fort
curieux de ſavoir ſi les Anglois , dont les
eſcadres croiſent dans la Manche où le
convoi doit paſſer , le reſpecteront mieux
qu'ils n'ont reſpecté le pavillon Hollandois:
on a beaucoup de raiſons de le croire d'avance.
On apprend de la Haye que le Prince de
Gallitzin a préſenté aux Etats-Généraux un
Mémoire , pour leur annoncer que conformément
à la déclaration de ſa Souveraine
3 de ſes eſcadres alloient croiſer dans différentes
mers, & pour leur demander l'entrée
libre dans leurs Ports à tous ceux de ces
vaiſſeaux qui auroient beſoin de s'y réparer :
on ſentquelle eſt la réponſe que LL. HH. PP.
ontfaite à ce Mémoire.
( 45 )
Les mêmes lettres portent que l'équippement
de l'Eſcadre Hollandoiſe avance. Les
vaiſſeaux de guerre du département de la
Meuſe ont leurs équipages complets. Depuis
qu'on a mis en exécution l'Ordonnance
relative au tiers des hommes à fournir
par les navires marchands , le nombre
des matelors engagés a conſidérablement
augmenté ; & ceux deſtinés à équiper les
vaiſſeaux de guerre mis en commiſſion
pour le département de la Ville d'Amſterdam
ne tarderont pas à être prêts.
Les Barons de Vaſſenaar- Starremburg &
Heeckeren Tot den Brantfenbury , nommés
Miniſtres Plénipotentiaires de la République
près la Cour de Ruffie , ont reçu
leurs dernières inſtructions des Etats-Génér
raux & ont dû partir le 27 du mois dernier
pour leur deſtination.
S'il en faut croire quelques lettres la
flotte de Cadix ne joindra pas celle de
Breſt cette année ; l'Eſpagne réſolue de finir
tout-à-fait ſon entrepriſe ſur Gibraltar , ſe
propoſe de l'employer à ſeconder l'attaque
de cette place, dont le blocus dure depuis
ſi long-tems. Le départ de M. le Comte
d'Estaing & le commandement qu'on lui
donne de la flotte combinée n'affoibliſſent
point cette conjecture , ſur laquelle on ſaura
dans peu de tems à quoi s'en tenir.
>> Le Capitaine du corſaire la Pallas , de Liverpool
, lit-on dans une lettre de la Rochelle ,
que M. de Suzannet , commandant l'Aimable ,
conduiſit dernièrement à Rochefort , a été reconnu
3
( 46 )
pour celui qui avoit maltraité le Capitaine Hollandois
dont on connoît la dépoſition & les plaintes .
L'Anglois avoit pris quelque tems auparavant le
bâtiment la Victoire , du convoi du Prothée , &
s'étoit fait donner une reconnoiſlance des Officiers
d'Auftrafie qui l'avoient fait prifonnier , par laquelle
il ſembloit qu'il les avoit bien traités. Cette
précaution parut ſuſpecte à M. de Suzanner ; ce
pendant il traita bien le Capitaine , qu'il faifoit
même manger à ſa table; mais à fon arrivée à Rochefort
, où la déclaration du Capitaine Hollandois
étoit parvenue , la Jambe de bois le trahit , & il fut
mis en priſon. Depuis on l'a traduit ici , ſon procès
a été inſtruit ; le Hollandois , ſon accuſateur ,
lui a été confronté , & il l'a reconnu pour être celui
qui , après l'avoir pillé l'a traité d'une manière
fi ignominieuſe. On croit que lorſque le procès
ſera achevé , le coupable ſera livré aux Etats-
Généraux , pour qu'ils le puniffent de la manière
dont ils le jugeront convenable «.
,
PRÉCIS DESGAZETTES ANGL. du 25 au 26 Juillet.
Le convoi de la Jamaïque qui vient d'arriver ,
troit compoſé de i so voiles , dont 93 pour le port
de Londres , & le reſte pour Bristol , Liverpool',
&c. Il n'y a pas eu un ſeul bâtiment de perdu , ni
de pris pendant le voyage. Cependant un vaiſſeau
François de 64 canons s'étoit introduit au milieu
dela flotte à l'ouvert de la Manche , mais voyant
le Lyon & un autre vaiſſeau du convoi qui ſe préparoient
à lui donner la chaſſe , il s'eſt retiré & n'a
plus reparu. ( Il y a apparence que ce vaiſſeau
étoit le Comte d'Artois , commandé par M. de
Cloſnard ).
Le 24, les partiſans du Miniſtère affectoient de
donner comme une nouvelle très -publique & prefque
certaine , que les flottes Françoiſe & Eſpagnole
s'étoient ſéparées , & ils prétendent que
c'est unebonne nouvelle; maisil me ſemble qu'un
peu de ſens commun peut enjuger autrement , car
( 47 )
fi ces flottes ſe ſont ſéparées , il faut néceſſaire
ment que leurs Amiraux ſe ſoient cru affez forts
par eux-mêmes pour agir fans être foutenus l'un
par l'autre. Ils peuvent détacher 12 vaiſſeaux pour
intercepter Walfingham ou prendre Saint-Chrifto .
phe , & avoir encore affez de forces pour tenir en
échec l'Amiral Rodney. - Celui - ci n'a que 24
vaiſſeaux de ligne en état de combattre; ceux que
l'Angleterre a fait partir ſous l'Amiral Byron , en
Mai 1778 , ont été fi maltraités par les ouragans
qu'ils ont eſſuyé, ſur la côte d'Amérique ; ils font
devenus fi fales ,pour avoir tenu fi long-tems la
mer , & s'être trouvés dans différentes affaires ,
qu'il faut regarder comme un miracle de les voir
ſervir encore.
M. de la Mothe-Piquet eſt au Cap-François avec
4vaiſſeaux de ligne ; les Eſpagnols en ont 3 à la
Havanne , indépendamment des 3 qu'ils ont envoyés
à Pensacola. L'opération de ces derniers
étoit ſi facile , qu'ils doivent être revenus depuis
long-tems à la Havanne , pour peu qu'on les ait jus
gés néceſſaires au ſuccès de quelque expédition
dans ces parages. Penſacola ne peut tenir une fe
maine , il y a autour de cette place une ſuite de
hauteurs qui la commandent de toutes parts ; &
comme cen'est qu'une bicoque, il faut néceſſairement
qu'elle ſe rende au moment où l'ennemi aura ouvert
une batterie.
Le Gouverneur Tonyn a envoyé au Ministère
des nouvelles d'une nature très-défagréable , qu'on
ſe garde bien de communiquer. Le bruit court que
Penfacola & tous nos établiſſemens ſur le Millif
fipi , ſont entre les mains des Eſpagnols.
Quoique nous ayons 6 frégates qui croiſent ſur
les côtes de Hollande , il y est arrivé pluſieurs
vaitſeaux Américains du Maryland & de la Vir
ginie; & les lettres de Gothenbourg , du 18 Juil
let , nous apprennent qu'il y eſt auſſi arrivé de là
Nouvelle - Angleterre ; vaiſſeaux qui en étoient
( 48 )
7
partis dans les derniers jours de Mai. D'après l'arrivéede
ces vaiſſeaux & la bonne intelligence qui
ſe manifeſte entre les Puiſſances ſeptentrionales de
l'Europe & les Etats-Unis de l'Amérique , il eſt
raiſonnable de préſumer que la neutralité armée:
du Nord ſonge non- feulement à protéger le commerce
de ces Puiſſances , mais encore à l'étendre
dans toute l'Amérique Septentrionale ; & s'il eſt
vrai , comme certaine claſſe de gens veut le croire ,
que la neutralité armée porte le coup le plus funeſte
aux libertés de l'Angleterre , il y a apparence
que nos pertes tournent au profit général du genre
humain.
L'eſcadre Ruffe qui s'aſſembloit depuis quelques
mois , & à laquelle nos Miniſtres ne daignoientpas
faire attention , eſt ſortie du Sund avec pluſieurs bâtimens
marchands chargés de munitions navales
pour divers ports de France & d'Angleterre ; ſous
peude jours il ſera décidé fi nosvaiſſeaux de guerre
continueront de prendre les neutres, ous'ils ſe ſoumet.
tront aux reglemens que les Puiſſances du Nord ont
arrêté entr'elles pour faire un commerce neutre
par-tout où bon leur ſemblera. Une partie des
vaiſſeaux de guerre Suédois & Danois a appareillé
en même-tems . - La diviſion des vaiſſeaux Hollandois
qui devoit ſe joindre à l'eſcadre combinée,
eſt prête au Texel , à Fleſſingue , & dans la Zélande.
Ceux du Texel avoient mis à la voile avant le
départ du dernier paquebot ; les autres vont ſuivre
avec des convois. Les navires Suédois efcortés
par un vaiſſeau de so & un floop , font
deſtinés pour Breſt & pour le Ferrol. D'après la
manière dont ils ont traité , le 17 Juillet devant
Torbay, les floops de guerre le Ralehorse &
l'Antigoa , il eſt évident que les Suédois ne laiſſeront
pas impunément viſiter leurs vaiſſeaux par
quelque vaiſſeau de guerre Anglois que ce ſoit ,
la flotte Suédoiſe conſiſte en 22 voiles , outre les
vaiſſeaux de guerre .
TABLE.
JOURNAL POLITIQUE. Livourne .
Conftantinople . 1Cadix, 10
Pétersbourg , 3Londres, 12
Copenhague, 30
Vienne , 6Pa 31
Hambourg , B 42
Vaiſſeaux pris fun
LASusannah, de Cork; pin Coraire de
Dunkerque , & rançonnée po grad Gainers -Le
Hafard, pris par la Princeff pçonné
pour - Quatre & cnvoyés
à l'Orient.- Le Cont
çonné pour soo liv, ſterl .
Penſacola , pour la Jamaïqu
Mobile.-Deux Bâtimens ,
çonnés pour 1soo liv. ſterl.-
rançonné pour soo Guinée
Milford; pris & rançonné po
Providence ,de Liverpool ,
&rançonnée pour 300 Guine
de Lymmington , pour Dartm
&ranll,
de
ané à la
&ranpris&
zt, de
pour 60 liv. fterl.-Deux Bâti
-La
priſe
nouth,
nçonné
a; pris
& rançonnés pour 600 liv. ſterl.-La Providence ,
de Liverpool , pour Yarmouth , priſe & envoyée à
Boulogne. - L'Albion , de Liverpool ; pris & envoyéàMarſtrand.-
Le Padmore , de Cheſter, pour
Londres , pris par la Princeſſe -Noire. - Trois Bâtimens
, pris & envoyés à - Le Ranger ,
de Londres , pour Lisbonne , pris & envoyé à Cadix.
-Le Hillsborough , de la Jamaïque , pour Londres ;
pris par des Corſaires Américains. - Le Stanley ,
pris & rançonné pour 200 Guinées . -La Lady-Parker
, priſe & envoyée auCap-François.
Vaiſſeaux pris par les Anglois.
Trois Bâtimens , de la Martinique ; pris par la
Flotte de l'Amiral Geary , & envoyés à Plymouth.
-Un Bâtiment , de la Martinique ; pris par l'Alert,
& envoyé à Plymouth. - Un Bâtiment , de Dantzick
, pour Bordeaux ; pris & envoyé à Portſmouth .
-Un Bâtiment , de S. Domingue ; pris & envoyéà A
Plymouth . - Un Bâtiment , de S. Domingue ; pris &
envoyé à Lisbonre. Deux Bâtimeniss,ddee la Baltique ;
Weymouth . - Le Courier , de la
par le Royal-George , Vaiſſeau de
à Plymouth . Un Bâtiment, de la
1 pris & envo
Martinique
Guerre , & c
Baltique , pouadix; pris par le Romney , Vaiſſeau
de Guerre.
rende ; prifc
Bâtimens,
voyés àPlym
gle ,& envo
par le Dolphin
ment , pour Bo
Vrow-Anna , de Cadix , pour Of
avoyée à Falmouth. Quatre
es ; pris par l'Ambuſcade , & en-
DeuxBâtimens , pris par l'Ea-
Amérique.-Un Bâtiment, pris
envoyé à Penfance. - Un Bâtieaux
; pris & envoyé à Falmouth.
MERCURE
DE FRANCE ,
POLITIQUE ,
HISTORIQUE ET LITTÉRAIRE.
( N°. 33. )
SAMEDI 12 AOUT 1780.
PROSPECTUS.
LA Méchanique appliquée aux Arts , aux Manufactures
, à l'Agriculture & à la Guerre. 3 vol. in-
8 ° . , ornés de 40 Planches en taille-douce chacun ,
propoſés par ſouſcription , par M. Berthelot , Ingénieur-
Mechanicien , Penſionnaire du Roi .
L'Ouvrage qu'on propoſe au Public eft le réſultat
d'une longue ſuite de travaux & d'expériences : il
contiendra la defcription d'une infinité de Machines ;
dont pluſieurs ont déjà éré exécutées avec ſuccès ,
comme des Moulins à Pédales , des Moutous à battre
des pieux , des Grues propres à élever des fardeaux
, &c. &c.
Le fieur Berthelot ne parle que des Moulins à pédales
, parce qu'adoptés par le Gouvernement , &
exécutés à Bicêtre , on peut en voir les effets , & s'en
procurer à peu de frais de ſemblables .
La ſeconde eſpèce de Machine eſt un nouveau
genre de Moutons pour enfoncer des Pilotis : les uns
font mus par des chevaux , & même peuvent l'être
par un ſeul , qui produit plus d'effet que trente hommes
, par la méthode ufitée des Sonnettes : d'autres
font mus par des pédales , comme les Moulins ; d'autres
enfin, par le ſeul poids du corps , fans aucune
perie.
La troiſième eſpèce eſt une Machine à ſcier les
bois , les pierres & le marbre : elle ſe meut par le
moyen des chevaux ou des hommes , & eſt de facile
tranſport dans les exploitations des Forêts , ou près
des atteliers on l'on débite la pierre.
La quatrième eſpèce renferme plufieurs Grues propres
à élever facilement , promptement & fans danger,
les pierres dans les bâtimens ; elles ont été approuvées
par l'Académie Royale des Sciences .
La Soufcription fera ouverte juſqu'au 1er Octobre
prochain. Le prix des 3 volumes in- 8 ° . avec quarante
Planches chacun , eſt de 72 1. On donnera 36 1.
en ſouſcrivant , 12 liv. en retirant le premier volume ,
qui paroîtra à la fin de Novembre prochain ; 12 1.
en retirant le ſecond , qui paroîtra au premier Janvier
; & 12 1. pour le troiſième & dernier , qui paroîinstra
avant Paques 1781. Ceux qui n'auront pas foufcrit
paieront l'Ouvrage entier 96 1.
On aura ſoin de délivrer les épreuves des Planches
dans l'ordre où on aura ſouſcrit, afin que les premiers
aient les plus belles.
On foufcrit à Paris , chez. M. Gobert , Notaire ,
rue Ste. Marguerite , fauxbourg S. Germain.
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 12 AOUT 1780 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE
VERS
Adreſſés à une Charmante ACTRICE.
Toi , qu'Amour & Venus , Thalie &Melpomene ΟΙ ,
Comblèrent à l'envi de mille dons flatteurs ;
Toi qui , ſans laBeauté , brillerois ſur la Scène ,
Etqui ſans lesTalens régnerois ſur les cooeurs ;
Toi , dans qui l'on adore une femme jolie,
En qui l'on idolâtre une Actrice accomplie ,
Séduifante B ** , par tes charmes vainqueurs ,
On te voit, chaque jour , au Théâtre accueillie ,
Émouvoir , attendrir par de feintes douleurs ;
Par ton jeu noble &vrai , faire taire l'Envie ,
Et faire mille Amans de mille Spectateurs.
MOINS fublime par fois , mais toujours applaudie ,
Saiſiſſant tous les tons , du tableau de nos moeurs
Sam. 12 Août 1780. C
so
MERCURE
Tu viens nous préſenter une utile copie.
Avec naïveté tu fais rire Thalie
Et conduis au plaifir par des ſentiers de fleurs,
840,6
M5S2DE fi brillans fuccès auroient dû te ſuffire:
1780 Mais , au fein des loiſirs , par d'utiles travaux ,
Aug. TTuumérites encordes triomphes nouveaux.
Tous les Arts font- ils donc foumis àton empire?
:
1
Pour toi , du mont facré les boſquets font ouverts,
Tu ſuis des doctes Soeurs la Cour enchantereſſe ;
Tu poſsèdes , B ** , tous leurs talens divers ;
Tu charmes Apollon qui ſourit à tes vers....
J'en ai lu que dicta le Dieu de la tendreſſe :
Heureux , heureux cent fois qui fut les inſpirer !
Heureux qui fait te plaire , & , fier det'adorer ,
Eſt sûr , en te chantant , de chanter ſa maîtreffe!
Our , tu fais réunir , par un heureux accordin
LesGrâces, les Talens , tous les moyens de plaireis
Nous retrouvons en toi , trop aimable B ** ,
Le Couvreur & Cauflin , Ninon & Deshoulière.
Dans la même couronne entrelace , en ce jour,
La palme de Thalie à la fleur printannière , .....
Le laurier d'Apollon au myrthe de l'Amour,
Pourſuis tant de ſuccès , & vole tour-a-tour
Du Plaifir à la Gloire , & du Pinde à Cythère,
Trop heureux le mortel qui , digne de te plaire,
Digne de célébrer de chanter tes appas ,
DE FRANCE. SI
Cher au fils deVénus , cher au Dieu de Cithère ,
Au Pinde , comme à Guide , accompagne tes pas!
(Par M. le Chr. D' *** , C. D. )
D
BÉRENGER , Conte.
Utemps de ces preux Chevaliers
Qui ne ſavoient que deux métiers ,
Aimer & battre ; exacts dans leurs promeffer,
Si vaillans aux combats , en amour ſi diſcrets ,
Accoutumés enfin à parler de plus près
A leurs rivaux qu'à leurs mattreſſes,
Vivoit un Guerrier plein d'honneur ,
Qui , fameux par mainte proueſſe ,
Aveit en parchemin vingt titres de nobleffe,
Etpas un billet au porteur.
Unnom couronné par la gloire ,
L'eſpoir de vivre dans l'hiſtoire ,
De ſes travaux étoient l'unique prix.
Vint le beſoin d'argent ; c'eſt un mal incommodes
4
Il eut recours , ſuivant la mode ,
Al'Ufurier; c'eſt encor pis.
Il étoit pauvre; il le fut davantage:
Tant qu'à la fin en proie au nouveau créancier,
Il fut contraint , pour le payer,
De donner à ſon fils ſa fille en mariage.
CET hymen dût l'humilier :
Maisquand il eut pleuré fur ſa gloir flétric
Cij
52
MERCURE
Pour annoblir au moins ſon gendre l'Ufurier ,
Lui -même il l'arma Chevalier.
Legendre crut alors par la Chevalerie
Avoir acquis des ancêtres nouveaux ;
Il étoit Chevalier, il ſe crut un Héros.
Dès ce jour-là , prenant ſans ceſſe
Le coſtume & le ton guerrier ,
Onl'entendit toujours , & citer ſa nobleſſe ,
Et ſe moquer du roturier.
Les ſeuls mots dont il fit uſage
Etoient combats , tournois , faits glorieux ;
Sur-tout avec ſa femme : il vouloit à ſes yeux
Se donner un air de courage.
Mais peu dupe de ſon langage ,
Sa femme dans tous ſes grands airs
Ne voyant qu'un nouveau travers ,
Şans le mépriſer moins , le railloit davantage.
A sa valeur le ſot un jour
Voulut donner un air de vraiſemblance.
Il déclara que trop long-temps l'amour
Avoit enchaîné ſa vaillance.
* Je ſuis honteux d'un auſſi long repos ,
» Lui dit-il ; il eſt temps , Madame ,
>> De faire voir , par de nobles travaux,
» Quel est l'époux dont vous êtes la femme.
• Viennent mille ennemis au-devant de mes pas,
>> Je vous promets , par ce ſeul bras ,
>> Plus de hauts faits dans deux journées,
DE FRANCE. 53
> Que n'en feroient en dix années
> Tous vos ayeux tués dans les combats. »
Le lendemain ,
De grand matin ,
Il ſe lève; il appelle & laquais & fervantes;
Se fait revêtir par leur main
D'armes neuves & bien luiſantes ;
Puis faiſant de ſa cour entr'ouvrir devant foi
Les deux portes retentiſſantes ,
Ébranle le pavé ſur un grand palefroi.
A peu-près dans ſon voiſinage
Étoit un bois , for propre à ſon deſſein ;
Il s'y rend au galop , s'enfonce ſous l'ombrage ,
Au pied d'un chêne il attache ſoudain
Son cheval ; puis de l'oeil à travers le feuillage ,
Examinant s'il n'eſt point apperçu ,
Sur une branche sèche il ſuſpend ſon écu ,
Etde ſa belle épée auſſitôt il fait rage
Pour le frapper : ſon bras avec courage
L'attaque , & par un choc qui n'eſt point repouffé ,
Il frappe , il frappe à coup preſſé;
Tant qu'à la fin ſous ce bruyant orage
Son innocent écu ſe trouve fracaſſé.
Cela fait , pour gagner une victoire entière ,
Ilrompt ſa lance; & ſur ſon beau courſier ,
Monté légèrement en brave Chevalier ,
Il revient tout couvert d'une noble pouffière.
Ciij
54
MERCURE
Sa femme , en le voyant, pour tenir l'étrier
Se préſenta , ſuivant un vieil uſage ,
Qui lors étoit le prix du vrai courage.
Mais fâché d'un accueil , qu'il trouve familier ,
Notre Héros couvert de gloire :
« Femme , dit-il , n'approchez pas. »
Puis lui montrant ſes armes en éclats ,
Les faux témoins de ſa victoire :
« Je viens , dit- il avec mépris ,
» De mettre à bout ce qu'avec leur nobleſſe
• Tous vos parens , que vous vantez fans ceffe.
>> N'auroient pas même entrepris.>>
Sa femme ne dit mot , admire l'aventure ,
Et s'étonne de voir en éclats ſon armure ,
Comme s'il fût forti , d'un combat fingulier,
Sans que cheval ni Cavalier
Eufſſent la moindre égratignure.
NOTRE Héros ſortit , la ſemaine d'après.
Même combat , même ſuccès .
Pour cette fois , plus fier de ſa victoire ,
Quand pour le recevoir arrive ſa moitié ,
Il la repouſſe avec le pié ,
Comme ſi ſon approche cût dû flétrir ſa gloire.
Le cheval cependant étoit frais, fans fueur ;
L'épée en cent lieux ébrêchée
D'une goutte de ſang n'étoit jamais tachée;
Le cafque, tout prouvoit une oiſive valeur .
Sa femme eut des ſoupçons ; pour en être éclaircie,
DE FRANCE.
55
Elle ſe fit une armure en ſecret ;
Ét comme il s'en alloit un jour vers la forêt
Broyer trois Chevaliers armés contre la vie :
( C'eſt ainſi qu'il parloit ) « qu'oſez-vous eſſayer ,
Dit-elle? contre trois ? Au moins ſongez à prendre,
>> Je vous en prie , unEcuyer.
>> Pourquoi , dit- il ? pour me défendre ?
C'eſt aſſez de mon bras. Epargnez-vous ce ſoin..
>> J'irai tout ſeul ;&vous pouvez m'en croire. >>
En effet il avoit beſoin
D'aller combattre ſeul pour gagner la victoire.
Mais dès qu'il fut parti, la belle promptement
Prend la lance , l'écu , le caſque , la cuiraffe ,
Et du Héros ſuivant la trace ,
Pique ſon palefroi , qui va comme le vent.
Vous devinez qu'auparavant
Notre maligne aventurière
Ade fon caſque abattu la viſière.
Dans la forêt arrivé le premier ,
Déjà le valeureux Gendarme ,
Avec un horrible vacarme ,
De ſon nouvel écu brifoit encor l'acier.
Sa femme eût étouffé d'un rire involontaire ,
En voyantle combat de ce hardi vainqueur :
Mais malgré ſon mépris elle étoit en colère;
Elle jura par ſon honneur
De lui faire expier au moins par la frayeur
Savaleur fi pea téinéraire.
1
Civ
56
MERCURE
>> Eh ! de quel droit , Vaſſal , viens-tu couper ainſi
> Les arbres de ce bois que ton aſpect dégrade?
Veux-tu troubler ma promenade
>> Par le train que tu fais ici ?
Va, je lis dans ton coeur: c'eſt pour ne point re
>> battre
>> Que tu briſes-là ton écu.
>>>Poltron , je venois te combattre ;
>> Mais la peur t'a déjà vaincu.
» Te voilà mon captif. Suis-moi ; je te deſtine
>> Avenir à l'inftant pourrir dans mes cachots. >>
A ce diſcours , ſans doute on imagine
Lafrayeur de notre Héros.
Cette frayeur lui coupe la parole.
Il n'a pas le pouvoir , hélas ! de s'échapper ,
Moins celui de ſe battre encore. Il ſe déſole.
Qu'un enfant fût alors venu ſans le frapper
Lui demander en ſortant de l'école
Ses deux oreilles à couper ,
Il eût laiſſé couper ſes deux oreilles.
Son oeil n'oſes'ouvrir ; & cette épée enfin
Qui faisoit chaque jour tantde rares merveilles ,
Tout doucement s'écoule de ſa main.
L
Il demande grâce ; il s'engage
Ane rentrerde ſes jours dans le bois ;
Et s'il a fait du mal , il veut deux fois , cent fois,
De fes deniers , réparer le dommage.
« Ame baſſe , lui répond-on ,
DE FRANCE. 57
• Qui peaſes que l'argent peut laver un outrage !
>> Toi , Chevalier ! je vais , poltron ,
>> Te parler un autre langage.
> Il faut que nos débats , ici même & ſoudain ,
- Se vident par le fer; çà , l'épée à la main.
>> Vite , à cheval ! & ſonge à ta défenſe ;
>> Car point de quartier avec moi.
>> Si je reſte vainqueur , je te le dis d'avance ,
» Ta tête au même inſtant vole à dix pas de toi.
A CES mots , comme pour lui rendre
Le courage par un affront ,
Du plat de ſon épée elle le frappe au front :
Mais le pauvre homme au lieu de ſe défendre ,
Tombe à ſes pieds en lui criant merci ;
>> Eh ! pardon ! j'ai fait væoeu , malgré ces armes-ci ,
>> De ne me jamais battre. Ah ! je vous en conjure !
>> Ah! laiſſez-moi poltron ſans me rendre parjure.
> N'eſt-il pas un moyen d'effacer entre nous
>> Tous vos griefs , ſans me battre avec vous ?
La belle alors , pour finir cette guerre ,
N'offrit qu'un ſeul moyen qu'on ne devine guère ;
Elle lui fit trois fois baiſer à deux genoux ,
Baiſer ! eh quoi ? Baiſer.... la terre.
Mon chroniqueur l'a fait châtier autrement :
Pour moi , j'en dirois trop , ſi je diſois comment,
Les trois baiſers donnés , leChevalier femelle ;
« Adieu , dit-il , ſouvenez-vous de moi.
Cy
58 MERCURE.
>> Monnom eſt Bérenger; & c'eſt ainfi , dit-elle
>> Que je punis les poltrons comme toi. >>
Depuis ce jour , on prétend que la Dame
Écouta des galans le propos ſéducteur ,
Et prouva qu'inſpirer du mépris à ſa femme, 1
C'eſt mettre en danger fon honneur.
Dès le ſoir même , il alloit à la belle
Raconter ſes nouveaux exploits.
En entrant , il trouve auprès d'elle
Un galant , qui pour cette fois
Demeure affis . Sa femme qu'il appelle
Lui jette un coup-d'oeil mépriſant ,
Le voit , & fans mot dire écoute le galant.
Comme l'époux veut lui faire querelle :
• Taiſez- vous , lâche , après tous vos affronts,
>> Si vous foufflez en ma préſence ,
→ J'appelle Bérenger ; & vous ſavez , je penfe ,,
>> Comme il arrange les poltrons. »
A Ce nom ſeul , il garda le filence ..
Sa femme qu'armoit le dédain ,
Seule eut droit avec lui de parler , de ſe taire 5.
Ets'il fe mettoit en colère ,
Bérenger l'appaifoit ſoudain.
:
DE FRANCE.
59
Explication de l'Énigme & du Logogryphe
duMercure précédent.
Le mot de l'énigme eft la Poudre à tirer ;
celui du Logogryphe eſt Mort , où se trouve
or.
ÉNIGME.
L
Aterre me produit ſous une forme vile ,
Mais de l'art&du feu j'en reçois une utile ;
Cette forme, Lecteur , obéit à ta voix:
Me veux-tu courte , longue , ou plate ou circulaire?
Dis , l'Ouvrier de moi fera tout pour te plaire ; '
Je puis me replier , m'enfoncer à ton choix :
Tudois juger par-là combien je ſuisdocile.
Ne crois pas cependant que je fois fans défaut:
Du crime quelquefois inſtrumenttrop fervile,
Contre mes attentats on dreſſa l'échafaud;
J'enpourrois citer mille ;& malgré ton reproche
Peut-être, cher Lecteur , tu me tiens dans ta poche.
(ParM. d'A... , Officier au troisième
Régiment des Cheyaux-Légers:))
LOGOGRYPHE.
J''IINNSSTTRRUUIISS tous les humains. Si vous diez ma tête,
Icn'ai plus de raiſon , je faispis que la bête.
(Par M. Dorval de Chacendys )
Cvj
60 MERCURE
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
PIERRE LE CRUEL , Tragédie , par M.de
Belloy.AParis , chez Moutard, Imprimeur-
Libraire , rue des Mathurins.
ACTE ICF . Blanche de Bourbon ouvre la
Scène . Victime de la fureur & des honteuſes
amours de Don Pedre ; échappée à la mort
par la généroſité de Fernand , Miniſtre vertueux
d'un maître criminel , traînée de prifons
en priſons , elle ſe retrouve enfin dans
la tour de Montiel. Édouard , plus connu
ſous le nom du Prince Noir , vient s'emparer
de cette tour comme d'un fort néceſſaire
à la retraite de Pèdre , qui fuit devant Henri
deTranſtamare, fon frère&ſon vainqueur. Il
y retrouve avec un étonnement douloureux
Blanche vivante & captive; ſa ſurpriſe & fa
pirié redoublent au récit qu'elle lui fait de
ſes malheurs. Profiter des droits qu'il a fur
Pèdre , pour rendre la liberté à la Princeffe ,
pour tenter de réconcilier les deux frères ,
tels ſont les projets d'Édouard. Cependant
le Roi a ſu de Fernand que Blanche reſpire
encore ; il veut lui rendre ſa main; & ce
perfide qui avoit à peine laiſſé tomber.fur
elle un regard , quand elle arriva dans la
DE FRANCE 61
Caſtille , s'enflamme tout-à-coup du plus
violent amour; mais trompée par un faux
hymen , puiſque Pèdre, avant ſon arrivée ,
avoit épousé Padille, qu'il vient de perdre,
la Princeſſe eſt libre , &peut difpofer de fon
fort. Elle repouſſe avec mépris les hommages
de ſon perſécuteur , &fe met ſous la protection
d'Edouard. Celui- ci la prend en ſa
garde , malgré la rage de Pèdre , qui n'ignore
pas que Henri a aimé Blanche , & qui
craint qu'il n'en ſoit aimé. L'Anglois , toujours
calme & grand , engage le Roi à prendre
des ſentimens plus doux , & parle de
traités & de paix. Il attend Gueſclin , fon
captif , dont Henri ſuit tous les voeux ; il
eſpère tout de ſa préſence. De ſon côté
Pèdre attend une armée de Maures : Altaire ,
leur chef, ne tarde point à paroître. Son arrivée
relève le courage du Tyran , qui ſe promet
de ſe venger à la fois de Bourbon , d'Édouard
, de Gueſclin & de Tranſtamare.
Cette expoſition mérite des éloges ; elle a
l'avantage d'être en action , & il y a beaucoup
d'art dans la manière dont Édouard
retrouve Blanche , qu'il croit morte depuis
long-temps , dont il ignore les malheurs ,
& qui lui en fait un récit devenu néceſſaire.
Tous les perſonnages y ſont connus , leurs
caractères , les divers intérêts qui les font
mouvoiry font déployés. Il eſtpourtantimpoffible
de ne pas condamner lapaſſion ſubitede
Don Pedre pour Blanche ; cet incident a été
imaginé pour donner un motifde plus à la
4
62 - MERCURE
haine des deux frères , mais il eſt amené brufquement
& contre toute vraiſemblance.
Quant à Blanche ; Pèdre , dans un tranfport
jaloux , dit que fon frère l'aima; que ,
fitôt qu'il crut fa mort, il vantafon ardeur :
& la-deſſus , comme éclairée par une illumination
foudaine , la Princefle s'écrie : Il
m'aime ! ah ! ceſeul mot me fait lire en mon
coeur. Pourquoi donc , dit-elle au ſecond
Acte , en parlant des maux qu'elle a eſſuyés
depuis le moment ou Henri l'arracha pour
la première fois à la rage de ſon Tyran :
Occupée en ſecret de mon cher défenſeur,
Son image m'apprit à jouir de mon coeur ?
Elle ne fait , à la vérité , cet aveu qu'après
avoir appris que Charles , inſtruit de l'hymen
de Pierre & de Padille , conſentit à la donner
pour épouſe àHenri ; mais le moyen qu'elle
prend pour faire connoître la fituation de
fon coeur , n'en eſt pas moins louche &
faux , puiſqu'il eſt démenti par les vers que
nous venons de citer. Nous ne parlons point
encore du Chef des Maures ; nous aurons
occaſionde revenir à ce perſonnage.
ACTE II. Toujours plein de fes projets de
pacification , Édouard annonce à Gueſclin
Farrivée d'un Chevalier François envoyé par
Don Henri , & le prie de l'entretenir. Ce
Chevalier , qui entre , la viſière de fon caf
que baiffée , eſt Don Henri lui-mêmes. II.
vient prévenir ſon ami qu'il veut l'enlever
ducampde ſon frère , & briſer ſes fers par
fafage valeur. Cependant Blanche , entraînée
DE FRANCE. 65
par un fentiment qu'elle appelle ſa juste
amitié, veut parler au Députe , & retrouve
fon amant avec un plaifir mele de crainte.
Edouard annonce que Pèdre conſent à traiter
, qu'il va lui - même apporter ſes conditions.
A ces mots Blanche , s'épouvante ;
Gueſclin & le Chevalier reſtent interdits ;
Edouard en demande la cauſe , on la lui explique
; le Héros Anglois reçoit cette confidence
d'une manière digne de lui ; il invite
le Prince à retourner dans son camp ,
fans ſe faire connoître , & à revenir dans
l'éclat qui convient à ſon rang.
Cet Acte eſt un des plus inutiles qu'on
puiffe rencontrer dans aucun Drame connu.
La converſation d'Edouard & de Gueſclin ,
l'entrevue de ce dernier avec Henri , la reconnoiffance
des deux amans , le péril apparent
du Prince quand Edouard annonce
l'arrivée de Pèdre; aucun de ces objets ne
fait marcher l'action ; aucun n'a de rapport
avec ce qui ſe paſſe dans les Actes ſuivans...
Henri vient tout ſimplement pour s'en aller.
Il commer la plus vague & la plus ridicule
de toutes les imprudences. Gueſclin a beau
s'écrier qu'elle eſt fublime ; en vain Edouard
dit- il avec emphate ,
A fa témérité je reconnois l'amour ;
La démarche de Henri ſera toujours re
gardée comme celle d'un jeune fou , qui facrifie
à un projet extravagant le fort de ſon
armée,la vie de fa maîtreffe, la ſienne,
64 MERCURE
celle même du Héros qu'il veut ſauver. Si
l'Auteur avoit tiré quelque parti de cette
démarche , fi elle produiſoit un incident
quelconque , peut- être pourroit- on lui trouver
des raiſons d'excuſe ; mais comme
il n'en réſulte rien, on peut dire qu'aucun
moyen n'a été , n'eſt & ne ſera plus digne de
blâme.
ACTE III. Edouard & Pedre attendent
Henri : on l'annonce ; le Prince va le recevoir
, & le préſente à ſon frère , qui lui
parle avec une dureté humiliante. Néanmoins
la conférence s'établit, Edouard s'adreſſe
à Henri , il lui met ſous les yeux tout
ce qu'a de mépriſable le titre d'ufurpateur ,
tout ce qu'a d'atroce le defir de détrôner un
frère. Il lui propoſe d'embraſſer des deſſeins
honorables , dans lesquels il lui promet les
ſecours des principales Puiſſances de l'Europe
: ces projets font de chaſſer les Maures
de l'Eſpagne , & de régner ſur les États qu'on
aura reconquis : la main de Bourbon fera
la récompenſe de ſa générofité. Henri ſe
diſculpe d'abord du crime d'ufurpation ;
c'eſt à la follicitation de la Caſtille déſolée
qu'il a pris les armes contre un Tyran , ſous
le glaive ou par l'ordre duquel il a vu périr
cinq frères& une mère adorée ; néanmoins
il confent à combattre le Maure , & à donner
àPèdre le trône de Grenade : réfléchiffant
enſuite fur toutes les propoſitions d'Edouard ,
il conſent même à céder la Caſtille , quand
Gueſclin s'y oppoſe au nomde tous les Caſtil
DE FRANCE. 65.
lans , qui ne veulent plus de Pèdre pour leur
maître. Celui-ci , dans le tranſport de ſa fureur
veut poignarder le Connétable; le Prince
Anglois l'arrête. La conférence eſt rompue.
Il n'eſt plus queſtion d'employer que la voie
des armes. Tranſtamare dit qu'il eſt d'autres
moyens ; ſon frère croit que c'eſt un duel
qu'on propoſe , il l'accepte : mais c'eſt par
un combat digne d'un Chevalier , que Henri
veut terminer la querelle ; il demande que
Pèdre combatte Gueſclin, tandis qu'il combattra
Edouard. L'ardent François applaudit
au projet; mais le tranquille Anglois en remontre
le danger. Les deux Rois peuvent
tomber ſous les coups des Chevaliers , & la
Caſtille eſt ſans Roi ; ils peuvent être tous
deux vainqueurs , & rien n'eſt décidé : il vaut
mieux voler au combat. Henri déclare
qu'accompagné de Gueſclın , il ſe croiroit
sûr de vaincre ſon vainqueur , que la crainte
engage à garder un Héros dans ſes fers.
Soyez libre , dit alors le Prince Anglois , en
parlant au Connétable : Je régne donc enfin ,
s'écrie Tranſtamare. Tous les perſonnages ſe
retirent , & Pèdre fait conduire Henri &
Gueſclin par un Confident , auquel il dit :
Conduiſez-les tous deux...Vous m'entendez,peut-être.
Et quelques vers plus bas ,
Va , j'emmène Edouard , va remplir ma vengeance.
Cet Acte a des beautés , mais elles font
toutes du genre admiratif, & fatiguent plus
,
66 MERCURE :
P'attention qu'elles n'excitent l'enthouſiaſme.
Rien de plus froid au Theatre que la continuité
de l'admiration , quand il ne s'y mêle
pas d'autre intérêt. Après avoir lu la grande
Scène dans laquelle on confere des moyens
de réunir les deux Rois , on ſe rappelle ces
vers de Sertorius , dans la Pièce de ce nom:
Quel bruit fait par la ville
:
DePompée &de moi l'entrevue inutile ?
En effet , toutes ces longues diſcuſſions ne
produiſent rien à l'avantage d'aucun des deux
rivaux ; mais elles font fuivies d'un incident
que le quatrième Acte va faire connoître.
Voyons quel ufage M.de Belloy ena fu faire,
&fi nous rencontrerons enfin quelque ſituatonqui
ait un intérêt réel.
ACTE IV. Tandis que dans les murs de
Tolède, Edouard s'occupe de tout ce qui peut
affurer le deſtin de Pèdre , celui- ci charge
quelquesChefs de s'emparer de ſa perſonne ,
& fait arrêter Blanche. Par cet hémiſtiche
que nous avons cité plus haut , vous m'entendez,
peut- être, il a voulu donner ordre
qu'on enlevât Henri &Guefclin ; le Confident
a compris ſon intention. Le Connétable
a forcé l'eſcadron qui l'enveloppoit ; mais
Tranftamare & la Princeffe font chargés de
chaînes & conduits au Tyran , qui les menace
du fupplice ſi Blanche ne confent
point à lui donner la main , ſi Henri ne renonce
point à ſon amour. Leur choix n'eſt
pas douteux. Pèdre fait emmener Blanche
DE FRANCE. 67
ondifant, qu'on l'enferme où j'ai dit. Il veut
que ſur le champ l'échafaut de Henri ſoit
préparé. Mais Edouard a ſu toutes les perfidies
du Roi; il vient redemander Tranſtamare
& Bourbon: fur fon refus , le Héros
Anglois l'accable des plus cruels reproches ,
auxquels Pèdre répond en ordonnant à ſes
Soldats de maſſacrer Henri. A ce moment
onlui annonce que Gueſclin force le camp
il court pour le repouffer; pendant ce tems ,
le Connétable enlève Don Henri. Edouard
reſte pour demander Bourbon. Le farouche
Tyran revient, ſuivi duChefdes Maures ; dans
le déſeſpoir d'avoir perdu une de fes victimes,
il veut faire arrêter le Prince ; mais Altaire
s'y oppoſe , engage Don Pèdre à lui rendre
fon eſcorte ;& fur ce qu'Edouard exige encore
que Bourbon lui ſoit remiſe , il lui
répond que des Chefs ennemis viennent
de l'enlever. Enfin la bataille va ſe livrer;
&, quel qu'en ſoit le ſuccès, le Tyran n'a
plus rien àdefirer. Blanche eſt en fon pouvoir
, c'eſt lui qui a fait courir le faux bruit
de ſon enlèvement; & il termine l'Acte par
ce vers,
Vainqueur, je tiens ma proie ; &vaincu ma victime.
Un des premiers devoirs de l'Auteur Dramatique
qui veut intéreſſer eſt , fans doute ,
deplacer fes perſonnages dans des ſituations
qui les expoſent à des périls réels , & dont
la fin foit affez imprévue pour laiffer le
Spectateur dans l'incertitude , & exciter for
68 MERCURE
tement ſa curioſité ; mais alors quelle adreſſe
ne faut- il pas employer pour préparer &
faire mouvoir les refforts qui amènent ces
fituations ? Comme tout ce qui y tient doit
être clairement développé ! comme le moyen
qui les termine doit être vraiſemblable ! où
l'obſcurité commence , l'intérêt diminue , dès
que l'invraiſemblable s'yjoint, il eſt anéanti. Si
ces principes font vrais , qu'on juge le quatrième
Acte de Pierre le Cruel. 1 ° . Qu'eſt devenue
Blanche depuis le fecond Acte ? Pourquoi,
à l'inſtant même où elle vient d'être
chargée de chaînes & conduite on ne fait où,
par l'ordre de fon perfécuteur,pourquoi dit on
qu'elle vient d'être enlevée , & un moment
après qu'elle ne l'eſt pas ? Préſenter à l'attention
des objets aufli vagues , ce n'eſt point
l'exciter , c'eſt la tourmenter. 2° . Comment
Gueſclin entre t'il dans le fort pour delivrer
Henri ? S'en est- il rendu le maître ? Pourquoi
le quitte-t'il fur le champ? Y est- il entré par
furprife? Comment , dans la fituation de
Pèdre , ne garde-t'on pas avec plus de foin
une retraite d'autant plus utile qu'elle eſt la
ſeule qui lui reſte ? L'entrée de Gueſclin dans
le fort de Montiel eſt une choſe qui choque
toutes les idées de vraiſemblance ; ſa fortie
eſt plus choquante encore. 3 ° . Tout ce que
fait Edouard dans cet Acte , ne nous paroît
pas moins ſurprenant. Auſecond il a blâmé ,
avec raiſon , l'imprudence de Henri , & voilà
qu'il en commet une ſemblable; voilà que ,
ſuivi d'une foible eſcorte , il vient inſulter
DE FRANCE. 69
un barbare à qui tous les forfaits font poffibles
: il va plus loin , il refuſe de ſuivre
Henri & Gueſclin dans leur miraculeuſe
évaſion , & s'expoſe encore une fois à devenir
la victime de Pèdre. Mais quand celuici
va enfin n'écouter que ſa fureur , le Chef
des Maures , cet Altaire dont nous avons
promis de parler , s'oppoſe à la rage du Roi ,
fauve Edouard , & débite quelques vers emphatiques.
Après cette Scène , Altaire ne
reparoît plus ; l'Auteur le montre une fois au
premier , une fois au ſecond Acte , & trèsinutilement
; mais c'eſt pour préparer le
Spectateur à le voir venir à la fin du quatrième
tirer d'embarras & le Prince & le
Poëte , & c'eſt uniquement pour cette ſituation
qu'on a imaginé ce perſonnage. En
vérité , plus on cherche à connoître le jeu
des refforts qui font marcher cet Acte ,
moins on eſt éclairé ; c'eſt l'inextricabilis
errorde Virgile.
ACTE V. Pèdre eſt vaincu ; la rage le
dévore; mais il peut encore ſe venger , puifqu'il
tient Blanche en ſa puiſſance. Edouard
vientlui propoſer ſa médiation auprès du vainqueur,&
deſuſpendre , s'il y conſent, l'aſſaut
queGueſclinvadonner. Pèdre diſſimule, feint
d'accepter ſes ſervices : c'eſt pour éloigner
le Prince , c'eſt pour hater ſa vengeance. Il
ſe fait amener la Princeſſe, &lui ordonne de
choiſir entre le fer & le poiſon ; elle choiſit
le dernier ; mais Edouard, que Gueſclin a préyenu,
Edouard qui nes'eſt préſenté que pour
70 MERCURE
voir emporter le fort , revient à l'inſtant où
Blanche va boire le fatal breuvage. Il eſt bientôt
ſuivi de Gueſclin &de Henri.Touché des
malheurs de ſon frère, le vainqueur lui propoſe
le Sceptre de Grenade , que la defaite
des Maures vient de lui aſſurer. Le monftre
paroît attendri ; marche vers Henri qui lui
rend les bras ; cherche à le percer d'un poignard
qu'il arrache de fa ceinture , & s'enferre
lui-même avec l'épée que Tranſtamare
oppoſe au coup qu'il veut lui porter .
Pour éviter la froideur quelquefois attachée
aux dénouemens qui s'opèrent par le
moyen des récits , on a trop ſouvent employé
des mouvemens , des coups de Théâtre,
des ſituations , des tableaux tellement
compliqués , que l'oeil & l'eſprit en font
fatigues. On peut faire ce reproche au dénouement
de Pierre le Cruel ; mais il en
mérite encore un autre. C'eſt un ſpectacle
dont l'ame eſt réellement révoltée , que ce
lui d'un frère mourant par l'épée de fon
frère : ce n'eſt point-là de la terreur , c'eſt
de l'horreur ; objets qu'on a preſque
toujours confondus , entre leſquels il exiſte
pourtant des nuances affez ſenſibles , mais
que le goût ſeul peut diftinguer. Pèdre s'enferre
lui-mêmedans l'épée de Henri ; le crime
du jeune Prince eſt involontaire ; à la bonne
heure: mais le coup de poignard auquel celui
ci échappe n'eſt point involontaire : c'eſt de
T'horreur dans toute l'étendue dumot. Om
adit quelque part que la plus foible des car
DE FRANCE 71
taſtrophes étoit celle où l'on commet de fangfroid
une action atroce ; on pouvoit ajouter
, la plus condamnable.
Ajoutons à l'examen qu'on vient de lire,
que deux Perſonnages de la Tragédie dont
nous parlons devroient être effentiellement
intéreſſans , Henri & Blanche. Ils ne le font
pas, parce que tous les caractères de cet Ouvrage
font fubordonnés à ceux d'Edouard &
de Gueſclin , & principalementàceluidupremier.
Difons encore qu'Edouard , Gueſclin ,
Altaire, font à peu-prèspeints avec les même
couleurs , & ſemblent n'ouvrir la bouche
que pour faire affaut de grandeur & d'héroïfme
, ce qui , à la longue , amène l'ennui
inſéparable de la monotonie & de l'uniformité.
La ſituation de Pèdre mérite aufli
d'être obſervée. Il ne paroît que pour être
enbutte à tous les reproches , à toutes les inſultes
des différens ſujets qui ſe trouvent en
ſcène avec lui : c'eſt un êtreabſolument paffif,
toujours menaçant , & toujours humilié.
Il eſt un art de relever , de donner du
nerf & même quelque dignité au caractère
d'un tyran : Pèdre n'en offre ni la connoiffance
, ni le modèle.
D'après cette analyſe , on peut dire affirmativement
que Pierre -le - Cruel eſt une
Tragédie très-médiocre. Il ſeroit pourtant
injuſte de lui refuſer des éloges. Elle en
mérite à certains égards. Il eſt certain qu'on
ne peut les porter que ſur des détails ; mais
ces details font faits pour être diftingués. La
72 MERCURE
quatrième Scène du ſecond Acte; la même
Scène du troiſième; la troiſième & la dernièredu
quatrième; la ſeconde du cinquième
Acte , entre Pèdre & Fernand ( Perſonnage
dont nous n'avons pas fuivi la marche , parce
que ſon roi n'eſt pas néceſſaire à celle de
la Piès ) la Scène , qui fuir ; tous ces objets
rent des beautés très -louables. On
remarque encore une foule de beaux vers ,
contenant quelquefois des idées qu'on peut ,
dans le dix-huitième ſiècle , trouver fort exagérees,
mais qui font presque toutes relatives
àl'enthouſiaſme qui animoit les Guerriers
dans les beaux tems de la Chevalerie. Nous
ne nous arrêterons point à relever ici les
fautes de langue , les incorrections , les négligences,
les faufſes conſtructions que M. de
Belloy offre dans toutes ſes Tragédies ; mais
il faut dire que celle-ci quoique tachée des
mêmes défauts , eſt peut-être , par le
ſtyle , au-deſſus de toutes celles de cet Auteur.
Nous ne citerons que ce morceau de
la troiſièine Scène du quatrième Acte. C'eſt
Edouard qui parle à Pedre.
L'étonnement , l'horreur , ſuſpendent ma furie.
Il eſt donc des mortels fiers de leur infamie!
Tum'oſes demander quel droit m'amène ici?
Je ſuis fils d'un Monarque , & je vins , comme ami ,
Pour t'offrir un ſecours dont je te croyois digne.
Tu nous fais à tous deux l'affront le plus infigne :
Lavengeance eſt ſon droit , le mien , &je m'en ferst
Je
DE FRANCE.
73
Jepuis combattre un Roi ; j'en ai misdans mes fers.
Mais aux droits de monpère, à ceux de ma naiſſance,
J'unis cent titres ſaints ſur ta reconnoiſſance :
Tu ne règnes , ne vis , n'existes que par moi.
Songe au tems où tu vins , plein de honte&d'effroi,
Chargé de l'or d'Eſpagne & des mépris duMonde ,
N'ayant dansl'Univers d'autre aſyle que l'onde ,
Mandiant ſur nos bords l'humble toit d'un Pêcheur,
Et par-tout repouſſé par la haine & l'horreur :
Tu pleuras àmes pieds. Ton malheur ſans courage,
D'un bonheur inſolent devoit m'être le gage.
A ce dernier hémiſtiche on a ſubſtitué
celui-ci aux repréſentations : dut m'être le
préſage. Préſage eſt en effet une expreſſion
plus propre à peindre l'idée d'Edouard que
le gage , mais dut eſt une faute de Grammaire.
Les nombreux reproches que nous avons
faits à Pierre le Cruel, ne nous empêcheront
pas de répéter ici que ſa chûte à la première
Repréſentation qu'on en donna en 1772 ,
fut la ſuite des efforts d'une cabale puiſſante
&acharnée. Si la haîne n'égaroit pas preſque
toujours, ſi elle n'avoit pas alors égaré les ennemis
de M. de Belloy , il leur eût été facilede
porter à ſon Ouvrage un coup dont il ne ſe ſe
roit jamais relevé. Mais ils ſe démaſquèrent
en prodiguant les huées & les plaifanteries
poſitivement ſur l'Acte qui mérite le plus d'éloges;
& ils ont fait douter avec raiſon de
la juſtice de leur arrêt. Aujourd'hui que le
Samedi 12 Août 1780. D
74 MERCURE
Public éclairé a pu juger ſans prévention du
degré d'eſtime que l'on doit à cette dernière
production de M. de Belloy , nous croyons
qu'on peut affurer , 1 °. que cette Tragédie
n'étoit pas faite pour la honte qu'elle a effuyée
,& qui a conduit ſon Auteur au tombeau
; 2º , que peu de perſonnes , même en
convenant des beautés qu'on y rencontre ,
la jugeront digne de reſter au Théâtre.
(Cet Article eft de M. de Charnois. )
TABLEAU du meilleur Gouvernement poffible
, ou l'Utopie de Thomas Morus ,
Chancelier d'Angleterre , en deux Livres.
Traduction nouvelle , dédiée à S. E. M.
le Comte de Vergennes , Miniſtre des Af.
faires Etrangères ; par M, T. Rouſſeau,
A Paris , chez Alex. Jombert jeune ,
Succeſſeur de Charles-Antoine Jombert,
ſon père , Libraire du Roi pour l'Artillerie
& le Génie, 1780,
L'UTOPIE du Chancelier Thomas Morus
n'eſt autre choſe que le plan d'une République
à l'imitation de celle de Platon. On y
trouve des idées Philofophiques & des vues
fur l'Adminiſtration , bien ſupérieures au
fiècle où il écrivoit, Mais ce Livre , trèsbon
pour fon tems , ne peut guères intéreſſer
aujourd'hui , que les grands principes
de la morale ou de l'économie politique
ont été ſi bien & fi ſouvent démon ,
trés dans des écrits qui n'ont pas à craindre
DE FRANCE .
75
-
la réfutation de ceux qui difcutent , mais
cette apre & repouſſante raiſon , qui , fans
fe rendre aux preuves , n'y veut , ou plutôt,
n'y peut rien objecter , & qui trouve toujours
dans ſon indifférence pour le bien public
, le premier obſtacle à ce qui peut le
favorifer. Au furplus , l'Utopie du Chancelier
d'Angleterre renferme , comme la République
de Platon , pluſieurs rêveries
mais qui ne ſont pas écrites du ſtyle éloquent
du Philoſophe Grec. Sa diction , prolixe&
embarraffee , rend ſouvent ſes idées
confuſes & embrouillées. Aufſi , nous aurions
ſouhaité que le nouveau Traducteur,
qui n'a fait que recrépir la verſion de Gueudeville
, eût abrégé l'Original , afin de le
rendre plus aiſe à lire , & de faire mieux
connoître ce qu'il renferme d'utile ; en un
mot , qu'il l'eût préſenté ſous une forme plus
élégante&plus lumineuſe ; ce qu'on devroit
toujours faire quand on traduit des Philoſophes
ou des Hiſtoriens dont le mérite ne
conſiſte pas dans le ſtyle: en effet , fi la briéveté
eſt la mère de la clarté , c'eſt ſur tout
dans les matières philoſophiques qu'elle eſt
le plus néceſſaire .
HISTOIRE Naturelle des Oiseaux , in-4°.
Tome VIIS . A Paris , chez Panckoucke ,
Libraire , rue des Poitevins , hôtel de
Thou .
:
LE Volume que vient de publier M.
de Buffon , contient un grand nombre
Dij
76 MERCURE
د
d'articles qui mériteroient de notre
part différens extraits : la nombreuſe famille
des Pics , celle des Barbus , des Rhinocéros
, des Martins-Pêcheurs ; celle des
Oiſeaux aquatiques , tels que le Héron , la
Grue , la Cigogne , le Butor , la Bécaffe &
Perdrix de mer , offrent des obſervations
& des faits dignes d'intéreſſer quiconque
aime à jouir du ſpectacle de la Nature. Nous
nous bornerons à ce qui concerne les Toucans
& les Kamichis.
Des milliers d'êtres nouveaux ont dû
naître cent fois , & périr preſqu'en mêmetemps
, à cauſe des diſconvenances de leur
conformation : quelques - uns doués d'organes
moins vicieux ont dû vivre & vivent
en effet ſous nos yeux , mais ſans pouvoir ſe
régénérer ; d'autres , moins difformes encore
, s'étant trouvé ſuffisamment organiſés
pour vivre , ſe reproduire & compofer une
famille , forment aujourd'hui , parmi les
quadrupedes , l'Ais , l'Unaus , le Pareffeux ,
le Pangolin , le Fourmiller , &c.; parmi les
oiſeaux , la Chauve-fouris , le Calaos , le
Toucan , & ceux auxquels on a donné les
noms de bec croisé , de bec en ciſeaux , dont
la ſtructure incomplette & contraire à tout
uſage , leur ôte prefque le moyen de vivre
&de ſe défendre contre les eſpèces mêmes
les plus petites & les moins fortes , mais
plus heureuſes & plus puiſſantes ,parce
qu'elles ſont douées d'organes mieux affortis,
Onrencontre de ces oiſeaux dont le bec eft
DE FRANCE. 77
-
d'une groſſeur ſi énorme , qu'elle excède
quelquefois en longueur celle du corps entier.
" On peut les regarder , dit M. de
Buffon , comme des monftruoſités d'eſpèce ,
qui ne diffèrent des monftruoſités individuelles
qu'en ce qu'elles ſe perpétuent ſans
altération ; en forte qu'on est obligé de les
admettre auſſi néceſſairement que toutes les
autres formes des corps , & de les compter
parmi les caractères ſpécifiques des êtres
auxquels ces mêmes parties difformes appartiennent.
" Si quelqu'un voyoit un Toucan pour
la première fois , il prendroit ſa tête & fon
bec, vus de face , pour un de ces maſques
à long nez , dont on épouvante les enfans.
Mais conſidérant enſuite ferieuſement la
ſtructure & l'uſage de cette production démeſurée
, il ne pourra s'empêcher d'être
étonné que la Nature ait fait la dépenſe d'un
bec auſſi prodigieux pour un oiſeau de médiocre
grandeur , & l'étonnement augmentera
en reconnoiſſant que ce bec mince &
foible , loin de ſervir , ne fait que nuire à
l'oiseau , qui ne peut en effet rien faifir
rien entamer , rien diviſer , & qui , pour ſe
nourrir , eſt obligé de gober & d'avaler ſa
nourriture en bloc ſans la broyer ni même
la concaſſer. De plus , ce bec , loin de faire
un inſtrument utile , une arme ou même un
contre- poids , n'eſt au contraire qu'une
maſſe en levier, qui gêne le vol de l'oiſeau ,
&lui donnant un air à demi- culbutant
Diij
78 MERCURE
ſemble le ramener vers la terre , lors même
qu'il veut ſe diriger en haut. »
La langue de cet animal eſt encore plus
inutile , & fa ftructure d'une forme plus extraordinaire
. Ce n'eſt point un organe charnu
ou cartilagineux comme la langue de tous
les autres animaux ; c'eſt une véritable plus
me , renfermée dans le bec comme dans un
étui. « C'eſt une plume dans l'acception la
plus ſtricte', quoique le milieu ou la tige de
cette plume-langue ſoit d'une ſubſtance cartilagineufe
, large de deux lignes ; mais elle
eft accompagnée des deux côtés de barbes
très ferrées & toutes pareilles à celles des
plumes ordinaires : ces barbes dirigées en
avant font d'autant plus longues qu'elles font
fituées plus près de l'extrémité de la langue ,
qui eft elle-même route auffi longue que le
bec. » .
Les Sauvages attribuent de grandes vertus
à cet organe. M. de la Condamine dit qu'ils
l'employent comme remède dans pluſieurs
maladies.
Le nom de Toucan ſignifie plume en langue
Brafilienne ; & les naturels du pays
L'appellent Toucan tabouracé , ce qui veut
dire plumes pour danſer ; ſon plumage eft
en effet propre aux plus beaux ornemens :
les Sauvages en décorent leurs habits ,& en
Europe on en fait des manchons.
Avant de parler du Kamichi , nous allons
tranſcrire quelques morceaux d'un Diſcours
qui eſt à la tête des Oiseaux aquatiques,
DE FRANCE. 79
parmi leſquelsM. de Buffonrange ce bruyant
animal.
>> Les Oiseaux d'eau ſont les ſeuls qui
réuniffent à la jouiſſance de l'air & de la
terre, là poffeffion de la mer. De nombreuſes
eſpèces , toutes très - multipliées , en
peuplent les rivages & les plaines ; ils voguent
ſur les flots avec autant d'aiſance &
plus de fécurité qu'ils ne volent dans leur
élément naturel : par-tout ils y trouvent
une ſubſiſtance abondante , une proie qui
ne peut les fuir; & , pour la ſaiſfir, les uns
fendent les ondes & s'y plongent , d'autres
ne font que les effleurer en raſant leur furface
par un vol rapide & meſuré fur la diftance
& la quantité des vicines : tous s'établiffent
fur cet élément mobile comme dans
un domicile fixe ; ils s'y raſſemblent en
grande ſociété , & vivent tranquillement au
milieu des orages : ils ſemblent même ſe
jouer avec lesvagues , lutter contre les vents
&s'expofer aux tempêtes , ſans les redouter
, ni fubir de naufrage. »
ود Ils nequittent qu'avec peine cedomicile
de choix , & feulement dans le tems où leur
progéniture , en les attachant au rivage , ne
leur permet plus de fréquenter la mer que
par inſtans; car , dès que leurs petits font
éclos , ils les conduiſent à ce ſéjour chéri,
que ceux-ci chériront bientôt eux-mêmes ,
comme plus convenable à leur nature que
celui de la terre : en effet, ils peuvent y
refter autant qu'il leur plait,ſans être péné
Div
80 MERCURE
trés de l'humidité , & fans rien perdre de
leur agilité , puiſque leur corps , mollement
porté , ſe repoſe même en nageant , & reprendbientot
les forces épuiſées par le vol.
La longue obfcurité des nuits , ou la continuité
des tourmentes font les ſeules contrariétés
qu'ils éprouvent , & qui les obligent
àquitter la mer par intervalle; ils ſervent
alors d'avant- coureurs , ou plutôt de ſignaux
aux voyageurs , en leur annonçant que les
terres ſont prochaines. »
ود La forme du corps&des membres de
ces Oiſeaux indique affez qu'ils font navigateurs-
nés , & habitans naturels de l'élément
liquide ; leur corps eſt arqué& bombé
comme la carèned'un vaifſeau ; & c'eſt peutêtre
fur cette figure que l'homme a tracé
cellede ſes premiers navires ; leur cou, relevé
ſur une poitrine ſaillante , en repréſente
affez bien la proue ; leur queue courte &
toute raffemblée en un ſeul faifceau , fert
de gouvernail ; leurs pieds larges & palmés
font l'office de véritables rames ; le duvet
épais & luſtré d'huile qui revêt tout le
corps , eſt un goudron naturel , qui le rend
impénétrable à l'humidité , en même-tems
qu'il le fait flotter plus légèrement à la furfacedes
eaux ...... Enfin, l'eau eſt pour eux un
lieu de repos & de plaiſirs , où tous leurs
mouvemens s'exécutent avec facilité , où
toutes leurs fonctions ſe font avec aiſance ,
où leurs différentes évolutions ſe tracent avec
grace. Voyez ces Cignes nager avec imolleſſe,
DE FRANCE. 8E
ou cingler ſur l'onde avec majeſté; ils s'y
jouent , s'ébattent , y plongent , & reparoifſent
avec les mouvemens agréables , les douces
ondulations& la tendre énergie qui annoncent
& expriment les ſentimens fur lefquels
tout amour est fondé; auſſi le Cigne
eſt-il l'emblême de la grâce , premier trait
qui nous frappe , même avant ceux de la
beauté. »
M. de Buffon diviſe en deux grandes familles
la nombreuſe Tribu des Oiseaux
aquatiques. A côté de ceux qui ſont ſpécialement
navigateurs & à pieds palmés , il
place les Oiseaux de rivage & à pieds divilés
: ceux-ci , quoique différens pour les formes
, ont néanmoins des rapports & des
habitudes communes avec les premiers. Mais
taillésſur un autre modèle , leur corps ſvelte,
leurs pieds dénués de membranes , ne leur
permettent ni de plonger , ni de ſe ſoutenir
ſur l'eau ; ils ne peuvent qu'en ſuivre
les rivages; montés ſur de très-longues jambes
, avec un coutout auſſi long , ils n'entrent
que dans les eaux baſſes , où ils peuvent
marcher ; ils cherchent datis la vaſe la pâture
qui leur convient ; ils font pour ainſi
dire amphibies , attachés aux limites de la
terre & de l'eau , comme pour enfaire le commerce
vivant , » ou plutôt pour former en
ce genre les degrés & les nuances des différentes
habitudes qui réſultent de la diverſité
des formes dans toute la Nature organiſée. »
>> Ainfi , dans l'immenſe population des
D▼
(
82 MERCURE
habitans de l'air , ily a trois états , ou plutór
trois patries , trois ſéjours différens ; aux uns,
la Nature a donné la terre pour domicile ,
elle a envoyé les autres cingler ſur les eaux ;
en même tems qu'elle a placé des eſpèces
intermédiaires aux confins de ces deux élémens,
afin que la vie, produite en tous lieux,
& variée ſous toutes les formes poflibles ,
ne laiſsât rien à ajouter à la richeſſe de la
création , ni rien à defirer à notre admiration
ſur les merveilles de l'existence. »
Ce n'eſt point en ſe promenant dans nos
campagnes , ni même en parcourant toutes
Les terres du domaine de l'homme , qu'on
peut connoître les grands effets de ces variétés
de la Nature : il faut ſe tranſporter des fables
brûlans de laTorride, aux glacières des Pôles,
defcendredu ſommet du Véſuve, ou des Cordillières
, au fond des abyſmes de l'Océan ;
comparer les déſerts arides & brûlés de la
Tartarie , avec les régions fangeufes & peftilentielles
du Nouveau - Monde , & fe tenir
en contemplation devant ces grands tableaux
qui nous offrent la Nature ſous les
formes les plus hid euſes.Pénétrons avec notre
Philoſophe dans les Plaines de fange , dans
les Savanes noyées de l'Amérique : » nous
yverrons des fleuves d'une largeur immenfe,
tels que l'Amazone , la Plata , l'Orénoque ,
roulans à grands flots leurs vagues écumantes,
&fe débordant en toute liberté : ils ſemblent
menacer la terre d'un envahiffement ,
& faire effort pour l'occuper toute entière;
DE FRANCE. 83
des eaux ſtagnantes & répandues près & loin
deleur cours, couvrant le limon vaſeux qu'elles
ont déposé , & ces vaſtes marécages exhalant
leurs vapeurs en brouillards fetides ,
communiqueroient à l'air l'infection de la
terre , fi bientôt elles ne retomboient en
pluies précipitées par les orages , ou difperſées
par les vents ; & ces plages alternativement
féches & noyées , où la terre & l'eau
ſemblent ſe diſputer des poffeffions illimitées;
& ces broſſailles de mangles jetées ſur
les confins indécis de ces deux élémens , ne
font peuplées que d'animaux immondes qui
pullulent dans ces repaires , cloaques de la
Nature , où tout retrace l'image des déjec--
tions monftrueuſes de l'antique limon. Des
énormes ferpens tracent de larges fillons fur
cette terre bourbeuſe ; les Crocodiles , les
Crapauds , les Lézards , & mille autres Reptiles
à larges pattes , en pétriffent la fange ;
des millions d'infectes enflés par la chaleur
humide , en foulèvent la vaſe , & tout ce
peuple impur rampant ſur le limon , ou
bourdonnant dans l'air qu'il obſcurcit encore
, toute cette vermine dont fourmille la
terre , attire de nombreuſes cohortes d'Oiſeaux
raviffeurs , dont les cris confus , mul
tipliés & mêlés aux croaſſemens des Reptiles,
en troublant le filence de ces affreux déſerts ,
ſemblent ajouter la crainte à l'horreur , pour
en écarter l'homme , & en interdire l'entrée
aux autres étres ſenſibles : terres , d'ailleurs
, impraticables , encore informes , &
D vj
$4 MERCURE
qui ne ferviroient qu'à lui rappeler l'idée de
ces tems voiſins du premier chaos , où les
élémens n'étoient pas ſéparés , & où la terre
&l'eau ne faifoient qu'une maſſe commune,
où les eſpèces vivantes n'avoient pas encore
trouvé leur place dans les différens diſtricts
de la Nature. »
....
Au milieu de ces fons diſcordans d'Oifeaux
criards & de Reptiles croaffans , s'élève
, par intervalles , une grande voix qui
leur en impoſe à tous , & dont les eaux retentiffent
au loin : c'eſt la voix du Kamichi ,
grand Oiſeau noir très-remarquable par la
force de ſon cri , & par celle de ſes armes.
Il porte fur chaque aîle deux puiffans
éperons , & fur la tête , une corne pointue.
Avec cet appareil d'armes trèsoffenſives
qui le rendroient formidable
au combat , le Kamichi n'attaque point les
autres Oiseaux , & ne fait la guerre qu'aux
Reptiles ; il a même les moeurs douces , &
le naturel profondément ſenſible. Fidèles
juſqu'à la mort , l'amour qui unit ces Oiſeaux
ſemble ſurvivre à la perte que l'un
ou l'autre fait de ſa moitié ; celui qui reſte
erre fans ceffe en gémiſſant , & ſe conſume
près des lieux où il a perdu ce qu'il aime.
" Ces affections touchantes forment dans
cet Oiseau , avec ſa vie de proie , le même
contraſte en qualités morales , que celui qui
ſe trouve dans ſa ſtructure phyſique : il vit
de proie , & cependant fon bec eſt celui
d'un oiſeau granivore ; il a des éperons &
DE FRANCE. 85
une corne , & néanmoins la tête reſſemble à
celle d'un Gallinacée. »
C'eſt dans l'Ouvrage même qu'il faut lire
la deſcription complette de cet animal. On
doit fentir combien des peintures ainſi mutilées
doivent perdre de leur valeur. Ce volume
n'eſt pas un des moins riches de l'Hiftoire
des Oiſeaux. Il n'en reſte plus que deux
à imprimer , qui paroîtront ſous le nom
feul de M. de Buffon. Mais toujours attentif
à rendre hommage au zèle & aux talens
de ceux qui l'ont ſecondé dans cette vaſte
entrepriſe , il rappelle les ſervices que lui ont
rendus M. d'Aubenton, M. de Montbeillard,
M. l'Abbé Bexon , & s'exprime ainſi à l'égard
du dernier : » M. l'Abbé Bexon , Chanoine
de la Ste. Chapelle de Paris,déjà connu
par pluſieurs bons Ouvrages , a bien voulu
m'aider dans ce dernier travail ; non-feulement
il m'a fourni toutes les nomenclatures
&la plupart des deſcriptions , mais il a fait
de ſavantes recherches ſur chaque article
&illes a ſouvent accompagnées de réflexions
folides & d'idées ingénieuſes que j'ai employées
de ſon aveu , & dont je me fais un
devoir & un plaiſir de lui témoigner publiquement
majuſte reconnoiſſance. »
,
86 MERCURE -
OBSERVATIONS fur les Poëtes Italiens ,
par M. Baffi , ou Réponſe aux Remarques
fur les mêmes Poëtes du Voyageur Anglois
M. Sherlock. Brochure in- 8°. A Paris ,
chez la Veuve Ducheſne , Libraire , rue
S. Jacques ; Eſprit , Libraire , au Palais
Royal.
En attaquant la gloire de la Littérature
Italienne M. Sherlock a donné matière
à un Ouvrage intéreſſant ſur les richeſſes
de cette Nation. M. Baffi n'a pas lu avec
tranquillité , dans les Lettres du Voyageur
Anglois , que les Italiensfont en arrière des
autres peuples dans les lumières poétiques ;
qu'ilsse forment fur des principes erronés ;
que le Dante est barbare , monstrueux ; que
le Taſſe & l'Arioſte ſont de mauvais modèles.
De pareilles aſſertions ne font pas faites pour
trouver grace devant ceux qui aiment leur
pays & qui font jaloux de fa gloire ; peutêtre
même ne doivent-elles pas être mieux
reçues à Paris qu'à Rome & à Naples. M.
Sherloek a tiré l'épée pour défendre Shakefpéar
qu'il place au-deſſus de tout.M. Balli ne
ſe ſertque des armes de la raiſon ; il ne veut
renverſer la ſtatue d'aucun Poëte pour élever
les Auteurs célèbres qu'il venge; mais il veut
prouver à leur Détracteur qu'ils ont bien
mérité la place honorable qu'ils occupent
depuis fi long-temps dans la République des
Lettres. Il ne conçoit pas comment M.
DE FRANCE. 87
Sherlock , Écrivain d'ailleurs eſtimable , a
pu juger de leur caractère poétique , de leur
manière , de leur ſtyle d'après des principes
généraux , des préjugés qui ne tiennent à
aucun principe , & avec une légèreté qui
n'annonce aſſurément pas le tact du critique
judicieux. " Il eſt incroyable , dit M. Sher-
>> lock , qu'il exiſte une difette poétique
> dans ce beau pays , qui a une langue divine
, où l'imagination ſe ſent une viva-
>> cité & une vigueur qu'elle n'éprouve
>> point ailleurs , où la Nature déploie toutes
>>ſes beautés d'une manière ſi frappante , ſi
» variée ; une nation dont les individus font
» remplis de talens naturels , & en ont infi-
>> niment plus que les autres.... » Cela paroît
bien plus incroyable à l'Auteur des Obſervations,
& d'autant plus incroyable , qu'il
défie le Voyageur Anglois de le démontrer.
Eh ! pourquoi , lui demande t'il , avec tant
avantages réunis & tant de talens naturels ,
ſerions-nous en arrière de tous les autres peuples
dans les lumières poétiques ? Il réfute
toutes les raiſons qui , felon M. Sherlock ,
ont amené cette diſette en Italie : le Cenſeur
Anglois penſe que les petits Governemens
qui la partagent y ont peut-être contribué.
Ecoutons l'Auteur patriote.
" Les Gouvernemens de l'Italie en général
font doux ; ils offrent une protection sûre à
l'honnêteté; cela ſuffit an Poëte qui , rempli
de ſon génie , content de ſes idées , occupé
de ſes travaux , ne pouſſe pas plus loin ſes
$8 MERCURE
recherches. L'influence du Gouvernement
ne ſe fait ſentir que difficilement dans la retraite
du Poëte Philofophe. Théocrite chantoit
la tendre Idylle lorſque Denis bouleverſoit
Siracuſe. »
» Deuxième cause. La pauvreté. M. Sherlock
ſuppoſe-t'il , ajoute l'Auteur des Obfervations
, que les Italiens manquent du néceffaire
? Et d'ailleurs , est- ce dans l'opulence
qu'Homère , Virgile , Milton ont com -
poſé leurs chef-d'oeuvres ? Une chaumière
n'eſt-elle pas auſſi indifférente qu'un palais
pour celui qui , planant dans les airs , eſt audeſſus
de tout ce qui l'environne ? »
La troisième cause , expoſée par le Voyageur
Anglois , eſt celle qui a le plus révolté
l'Obfervateur. C'eſt l'aveuglement obſtiné
qu'ont les jeunes Poëtes Italiens pour des
modèles que M. Sherlock trouve mauvais.
Voilà le ſujet principal des Réflexions de
M. Baffi. Sans entrer dans le détail de toutes
les raiſons qu'il donne pour combattre fon
Adverſaire , nous pouvons affurer qu'il en
triomphe. Le jugement de tous les Peuples -
lettrés fur le Roland , la Jérusalem délivrée ,
eft fixé depuis long - temps , & ne laifle
aucun doute ſur le mérite de ces deux
Poëmes.
L'Auteur des Obſervations nous préſente
dans un cadre élégant les différentes ſources
où les jeunes Poëtes Italiens peuvent puiſer
la pureté du goût ; il parcourt l'Hiſtoire de
la Poéſie nationale , & differte en Littéra
DE FRANCE. 89
teur habile fur les Ecrivains qui font époque
dans ſa patrie; il fait connoître , parmi
les vivans , ceux qui ſe diftinguent ou s'annoncent
par un talent réel. Jamais enthouſiaſte
, toujours appréciateur juſte & profond
, il marque les différentes nuances qui
les caractériſent. Nous lui devons des éloges
&des remercimens ; il emprunte notre langue
pour défendre ſa patrie , & l'écrit avec
une aiſance qui le feroit croire François. On
lira ſans doute avec plaifir le portrait qu'il
fait de l'Arioſte & du Taſſe. " Si Deſpréaux
> eût ſenti les beautés du Taſſe dans ſa lan-
>> gue naturelle qu'il maîtriſoit avec tant
>> d'intelligence; s'il ſe fût douté de la ri-
>> cheffe, de la magnificence déployées par
» ce Poëte dans les Harangues , dans les
>> Prières publiques , dans les Deſcriptions
>> des combats , dans la noble fierté de Re-
>> naud exprimée avec les tons les plus éner-
>>giques , dans la grande ame de Bouillon
>> tracée avec les images les plus impoſantes,
>>>croiroit-onque ceCritiquepar excellence ,
> ſe fûtalors arrêté à chercher quelques jeux
>> de mots , quelque peu de clinquant qui,
>> dans l'abondance de ſes idées , ſe ſontglif-
>> ſés quelquefois parmi les penſées les plus
>>>juſtes& les plus meſurées duTaſſe ? » En
nous offrant l'image de l'Arioſte , il ſemble
qu'ilaitvoulu emprunter ſon pinceau." Négli-
>> gent avec art , folâtre avec tous les agré-
» mens de l'imagination la plus heureuſe
> moins régulier que leTaſſe , mais plus ri
2
MERCURE
che dans ces traits hardis qui caractériſene
>> le vrai Poëte , il franchit quelquefois les
>> bornes du Poëme épique ; mais pour ren-
>> trer dans la carrière avec une ſoupleſſe
>>
ود
prodigieuſe , pour y répandre tous les
charmes de la ſéduiſante variété , pour y
>> développer toutes les refſources de ſon
>> génie , toute la flexibilité de ſon ſtyle dans
>> tous les genres , &c. ce Chantre de pro-
>> diges & d'enchantemens , eſt lui-même le
>> premier des Enchanteurs , par ſon art
➡ d'émouvoir les paffions , & d'égarer fon
" Lecteur dans ſes rêveries. » Qui croiroit
que ce portrait eſt forti de la plume d'un
Etranger ? Qui ne l'attribueroit pas à l'Aur
teur François le plus exercé dans l'art
d'écrire ? Nous ſommes fachés de ne pas
offrir à l'ame des Lecteurs ſenſibles les obſervations
délicates de l'Auteur ſur Pétrarque&
fur Métaſtaſe, dont il afligne les caractères
avec autant de vérité que de préciſion.
Après avoir parcouru l'Hiſtoire, littéraire
de ſa Patrie , examiné tous les genres & tous
les Auteurs diftingués , il ne s'efforce point
de prouver que la Tragédie ait été cultivée
avec ſuccès en Italie ; mais il confole
ſes Compatriotes , en leur diſant qu'à cet
égard , ils reſſemblent aux Ecrivains de l'ancienne
Rome.
Sa franchiſe nous annonce qu'il croit rendreun
grand ſervice aux Faifeurs d'Opéra
bouffons , en n'en parlant pas , & qu'ils font
faits pour donner la plus mauvaiſe idée du
DE FRANCE. 91
goût des Poëtes Italiens à tous les Partiſans
des principes de M. Sherlock.
ود D'où vient , dit un Critique à l'Obfer-
>> vateur , que fi vous en exceptez Métaf-
" tafe, vous n'avez aujourd'hui aucun Poëteauſſi
éminent , qui non-feulement ſoit
>> connu dans le beau pays , ود
ود
CC Ch'apenin parte , e il mor circonda , e l'alpe ;
>> mais qui en général ſoit aimé de ceux qui
cultivent les Muſes ? » Adreſſez , dit M.
Baili , la même demande à toute l'Europe ;
la réponſe de toutes les Nations fera celle
de l'Italie.
SCIENCES ET ARTS.
DÉCOUVERTE d'un procédé de Gravure en
1
lavis,parM. le Prince , Peintre du Roi ,
& Confeiller de fon Académie Royale de
Peinture & de Sculpture.
PROSPECTUS.
M. BE PRINCE a découvert un procédé , à l'aide
duquel un Peintre , un Architecte , enfin tout Deffinateur
peut graver une planche imitant le deſſin lavé
foit au Bistre, ſoit à l'Encre de la Chine , dans prefque
le même tems , & avec la même facilité & de la
même manière quele deſſin même. Cet Artiſte , d'une
ſanté chancelante , ſe regarderoit comme coupable
envers les Arts & ſaNation, s'il enſeveliſſoit avec lui
ſa découverte ; mais n'étant pas aſſez favoriſé de la
2 MERCURE
fortune pour faire le ſacrifice de ſes travaux , il offre
une ſouſcription , comme le moyen de concilier l'intérêt
général avec des droits légitimes.
C'eſt en 1769 , qu'il préſenta à l'Académie les
premiers eſſais de ſa nouvelle Gravure ; il a depuis
perfectionné ſon ſecret , & depuis , pluſieurs perfonnes
ont cherché à le lui dérober , & on a prétendu
l'avoir trouvé : quand cela ſeroit ( ce qui n'eſt pas )
il n'eſt pas moins conſtant qu'il en eſt le véritable inventeur.
CetArtiſte afſſure qu'il n'emploie dans ſon procédé,
aucuns des uſtenfiles néceſſaires aux autres
genresde gravure , que ſon exécution n'eſt guères
plus longue que le deſſin , qu'on peut y travailler aux
bougies , que la planche peut tirer de ſuite grand
nombre de très-belles épreuves ; qu'enfin on peut ,
en fortifiant les endroits qui s'affoibliffent , la conduire
auſſi loin que peut durer le trait de pointe , &
que les retouches y redonnent de l'harmonie.
Avantages quipeuvent réſulter de cette découverte.
On peut produire , avec ce procédé , des Eſtampes
coloriées à l'aide de pluſieurs planches.
Il ſe lie avec la manière noire & avec tous les autres
genres de gravure.
Un Peintre , quand ſon tableau eſt prêt à førtir
deſes mains , en fait ſouvent un deſſin , pour en
conſerver l'idée : il fera plus , il la multipliera luimême,
& tirera par-là un nouveau profit de ſon Ouvrage.
Quel agrément , par exemple , pour le Public , s'il
pouvoit, à chaque Sallon, acquérir dans le même-tems
des deſſins estampés de tous les morceaux expoſés !
Quelle opinion auſſi les Etrangers n'auroient-ils pas
de l'activité de nos Artistes !
Quand il ſeroit queſtion de Monumens Publics,
DE FRANCE. 93
par cette manière auſſi prompte que le lavis , on verroit
paroître dans le même tems & ſur le même Monument
nombre de projets de tous nos habiles Architectes
, dont beaucoup de plans reſtent ignorés par
l'impoſſibilité de fournir aux frais de la gravure en
taille-douce.
Dans les Adminiſtrations des Bâtimens du Roi ,
des Ponts& Chauſſées , du Génie & autres , où l'on
eſt obligé de répéter les mêmes plans & les mêmes
deſſins , quelle épargne ne feroit-on pas & de tems
&d'argent?
On pourroit aſſurer auſſi que nos Manufactures
depapiers , imitant ceux de la Chine , y trouveroient
grand avantage.
Tous les Amateurs de l'un & l'autre ſexe , qui
emploient leurs loiſirs à l'exercice des Arts , pouroient
ſe donner le plaiſir de répandre leurs productions
chez leurs amis .
,
Enfin , ceux qui poſſédent de beaux Cabinets ,
augmenteroient peut- être leurs capitaux s'ilsdonnoient
de la célébrité aux tréſors qu'ils poſſédent , par
le moyen de ces deſſins Eſtampés.
Plan du Traité de la Gravure en lavis.
Comme les procédés les plus ſimples ont beſoin
d'apprentiſſage , M. le Prince a cru devoir compoſer
un traité de la marche qu'il faut tenir dans ſon procédé.
Il conduit par la main ceux qu'il initie dans
ſon ſecret , en donnant le précepte & l'exemple , c'eſtà-
direuneplanchedémonstrative, de ce qui ſera avancédans
le texte .
L'Ouvrage contiendra 30 à 40 eſtampes ,&fera,
indépendamment du ſecret , une Collection nouvelle
de deſſins & eſtampes faiſant ſuite & complément
de l'oeuvre de l'Auteur.
Il ſera libre aux Souſcripteurs d'avoir les eſtampes
94
MERCURE
imitant le biſtre ou l'encre de la Chine , pourvu qu'ils
avertiffent en ſouſcrivant.
Les eſtampes feront encadrées à l'imitation des
deffins collés .
L'Auteur,dans le même volume, in ſérera différens
procédés de Gravure , tous fufceptibles d'une extrême
promptitude.
Ala fin du volume il ajoutera un Traité ſuccinct
fur la manière d'imprimer & de préparer les couleurs
& les huiles propres à ce genre de gravure.
Le prix de la Souſcription ſera de 120 livres. On
dépoſera 48 livres en s'engageant , chez M. le Sacher,
Notaire , rue S. Martin , au coin de la rue de l'Egoût,
qui les remettroit aux Souſcripteurs , dans le
cas où des événemens imprévus empêcheroient l'exécution
de l'ouvrage. Lors de ſon entière exécution
, qui ſera annoncée dans les Journaux
reſte de la ſomme ſera fourni par les Souſcripteurs ,
en retirant l'Ouvrage chez le même Notaire.
L'Auteur ſe propoſe d'avoir entièrement rempli
ſes engagemens dans l'eſpace de huit mois .
,
le
Les noms de Meſſieurs les Souſcripteurs feront à
la tête de l'Ouvrage,
Nota. Les perſonnes qui n'auroient point eu connoiſſance
des estampes exécutées dans ce procédé ,
pourront en voir quelques-unes , que l'Auteur a fait
dépoſer , pour la commodité du Public , au Café de
l'Académie , place du Louvre.
un
Une Souſcription pour la publicité d'une découverte
utile , propoſée avec tant d'honnêteté par
Artiſte auſſi eſtimé pour ſes talens , nous paroît deyoir
exciter le zèle des Artiſtes , des Amateurs &
des Protecteurs des Arts,
DE FRANCE. ور
ANNONCES LITTÉRAIRES.
P
ENSÉES de Sénèque , traduites par la Beaumelle.
Vol. in - 12 . Prix , relié en veau , 2 liv. 10 fols.
Amænitates Poetica , five Theodori Beza , M. A.
Mureti & J. fecundi Juvenilia ; tum J. B. Pancharis ;
Joachimi-Bellaii Amores , &c. avec les Portraits de
Beze & de Muret . Volume in- 12 . veau doré ſur
tranche , même formar que les Auteurs Latins.
Prix , 6 liv. A Paris , chez Barbou , Imprimeur -
Libraire , rue des Mathurins. Le même Libraire
vient d'acquérir l'édition entière des Vies des Pères,
des Martyrs & autres principaux Saints , traduites
librement de l'Anglois , avec des changemens 0
additions conſidérables. Il en paroît 10 vol. imprimés
chez Vedeilhié , à Villefranche de Rouergue. Barbou ,
en acquérant le fonds de cet Ouvrage, s'eſt chargé
d'en continuer l'impreſſion. Les lenteurs dont le Pu--
blic s'eſt plaint , n'auront plus lieu ; l'Ouvrage s'imprimant
ſous les yeux des Editeurs , il n'y aura qu'à
gagner pour la perfection de la partie typographique .
Le XI . vol. eſt ſous preſſe , & paroîtra en Novembre
prochain. Le XII . , qui complettera l'Ouvrage,
le ſuivradeprès.
Antiphonarium Romanum , Editio nova , ad inftar
Editionis Guil.-Gab. Nivers . Vol. in-folio , non
compactum , 36 lib. Parifiis , via San-Jacobæâ , apud
Aug.-Mart. Lottin , Regis & Urbis Bibliographum.
Détail des Succès de l'Établiſſement que la Villede
Paris afait enfaveur des perſonnes noyées , & qui a
été adopté dans diverſes Provinces de France. Par M.
Pia, ancien Échevin de la Ville de Paris , troiſième
26 MERCURE
Édition. A Paris , chez Aug. Mart. Lottin , l'aîné ,
Imprimeur-Libraire du Roi ,& Ordinaire de la Ville,
rue S. Jacques.
Répertoire Univerſel de Jurisprudence , Tomes
35& 36 , in-8 ° A Paris , chez Panckoucke &Dupuis
, Libraires , rue de la Harpe , près la rue Serpente.
Differtations Historiques ſur les Antiquités de
Breffe & de Lyon , par M. Delandine , Avocat as
Parlement. Broc. in-8 ° . A Lyon & à Paris , chez les
Marchands de Nouveautés.
Éloge de Catilina , in-8º. Prix, 1 liv. 4 f. AParis,
chez Onfroi , Libraire , quai des Auguftins.
LesMépriſes , ou les Illuſions du Plaisir ; Lettres
du Comte d'Orabel, pour fervir à l'Histoire de fa
vie , rédigées & miſes au jour par M. Nougaret.
2 vol. in- 12.Prix , 3 liv. A Paris , chez Baſtien ,
Libraire , rue du Petit-Lion.
TABLE.
1
:
VERS adreſſés à uue char- Hiſtoire Naturelle des Oiseaux.
manteActrice ,
Bérenger, Conte,
49 75
51 Observations fur les Poëtes
Enigme& Logogryphe , 59 Italiens, 86
PierreleCruel Tragédie, 60 Découverte d'un procédé de ,
Tablean du meilleur Gouver- Gravure ,
nement poffible , 74Annonces Littéraires ,
FAL
APPROBATION.
91
95
Ar lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 12 Août. Je n'y ai
rientrouvé qui puiſſe en empêcher l'impreſſion.AParis,
Août 1780. DESANCY.
JOURNAL POLITIQUE
:
DE BRUXELLES.
RUSSIE.
De PÉTERSBOURG , le 7 Juillet.
M. le Comtede Falkenſtein continue de
viſiter ici tous les objets dignes de ſa curiofité.
Le 20 de ce mois , après le dîner , il vit
la Bourſe , & alla ſe promener enfuite dans
les Jardins Impériaux , où il trouva une
foule prodigieuſe , que le deſir de voir l'illuftre
Voyageur y avoit attiré. Les vers les
onze heures du matin , il accompagna l'Impératrice
, qui étoit revenue la veille , avec
le Grand Duc & la Grande-Ducheſſe , au
Château de Kikriki , & aſſiſta à la dédicace
de la nouvelle Egliſe que S. M. I. y a
fait conſtruire. On a remarqué que M. le
Comte de Gothland avoit été préſent à la
cérémonie de poſer la première pierre de
cette Eglife , & que M. le Comte de Falkenſtein
l'a été à celle de ſa dédicace. L'Impératrice
, pour éternifer la mémoire de la
grande victoire que fa flotte remporta en
1770 à pareil jour à Tcheſmé , ſur celle
des Turcs a ordonné qu'à l'avenir le
Château & le Diſtrict de Kikriki porteront
12 Août 1780.
د
C
( 50 )
le nom de Tcheſmé.Après le Service Divin
il y eut grand dîner au Château & le ſoir
un feu d'artifice. Aujourd'hui le Prince
Potemkin a donné à M. le Comte de Falkenſtin
une fête magnifique , à laquelle
l'Impératrice , le Grand-Duc & la Grande-
Ducheſſe ont aſſiſté ; & après le dîner toute
la Cour eſt partie pour Peterhoff.
* L'Impératrice , écrit - on de Novogorod , pendant
ſon ſéjour , a accordé tant à cette Ville qu'à
celles des environs , les ſommes ſuivantes pour la
conſtruction de nouveaux édifices . Six mille roubles
à cette Ville , 8000 à celles de Welikeye Lucki &
Toropetz , autant à celles de Cholm , Noworſchew ,
Porſchow & Lug , 4000 à celle de Staraja - Rufa ,
7000 pour la conſtruction d'une Egliſe à Porschow ,
6000 qui feront partagés entre le Cloître de la Sainte-
Trinité à Welikeye -Luki , & pluſieurs Commandemens
militaires , ainſi que pour la conſtruction
d'une Ecole & l'entretien de quelques maiſons de
pauvres. S. M. I. a diſtribué des tabatières d'or à
quatre Dames Nobles , qui ont fait fabriquer chez
elles des pièces de toiles ; l'épouſe du Général
d'Owzyn , qui avoit brodé un habit complet , a
reçu un tour de collier de brillans de la valeur de
2000 roubles . Le but de la Souveraine , dans ces
préſens , eſt d'encourager l'induſtrie , & d'engager
Les autres ſujets à imiter la Nobleſſe «.
Les graces & les préſens qu'elle a répandus
dans le Gouvernement de Smolensko
ne ſont pas moins conſidérables ; ils ferviront
à achever dans quelques endroits
des établiſſemens de charité , à entretenir
ceux qui exiſtent dans d'autres , à foulager
par-tout le pauvre , qui béniront ſa bienfaifance.
( SI )
DANEMARCK.
De COPENHAGUE , le 17 Juillet.
Le Roi , après avoir dîné au Château de
Marienluſt , avec la Reine ſa mere & la
Famille Royale , ſe rendit à l'Hôtel de la
Douane du Sund , pour y voir les vaifſeaux
tant de guerre que marchands étrangers
qui mouillent actuellement dans le Détroit
, & dont le nombre forme le coup
d'oeil le plus agréable & le plus impoſant.
Il avoit été augmenté la veille par 2 frégates
de guerre Angloiſes & 17 bâtimens
marchands , venus de la mer du nord ſous
leur eſcorte. Il ſe trouvoit alors dans le
Sunds vaiſſeaux de guerre & une frégate
Ruſſe , 3 vaiſſeaux de guerre & une frégate
Suédoiſe , 4 frégates Angloiſes & 128
navires marchands de différentes Nations ;
le vaiſſeau de guerre Danois le Holſtein ,
Capitaine Kaas , parti au mois d'Avril
dernier de la Côte de Coromandel , eſt
arrivé le is de celui-ci dans le Sund avec
3 vaiſſeaux de la Compagnie Aſiatique.
LI . MM. en arrivant furent faluées par
le canon de tous les vaiſſeaux tant nationaux
qu'étrangers , & retournerent le ſoir
à Fiedensberg.
Le Gouvernement a envoyé à ſes Minif
tres en France & en Angleterre , une déclaration
conforme à celle que la Ruffie a
faite , relativement à la navigation des
C2
( 52 )
neutres , avec ordre de la remettre à ces
Cours. On en a remis une copie au Comte
de Luccheſi , chargé des affaires de S. M. C.
ici , avec prière de la faire parvenir au Miniſtère
d'Eſpagne .
Outre les 4 bâtimens de Boſton , arrivés
à Marſtrand , on apprend qu'il en eſt entré
7 autres dans ce Port franc , avec une frégate
qui leur ſervoit de convoi , & le
navire l'Albion , de Liverpool , que cette
dernière avoit pris en route.
POLOGNE.
De VARSOVIE , le 17 Juillet.
Le Comte de Tyszenhauſen eſt arrivé ici
inopinément ſe juſtifier du dérangement
qu'on lui reproche dans l'adminiſtration des
économies Royales. Il étoit à la tête des établiſſemens
qui ſe ſont faits dans les Domaines
de S. M, en Lithuanie ; on prétend que ſe
livrant trop à ſon génie actif, il a étendu
ſes projets au-delàde ſes moyens ; on affure
du moins que ſes affaires ſe ſont dérangées ;
que les Négocians avec lesquels il avoit
lié des correſpondances en différentes Villes
font expoſés à faire des pertes conſidérables
, & que le Roi en particulier en fouffrira
par les emprunts faits en fon nom
par M. de Tyszenhauſen tant en Allemagne
qu'en Angleterre. On raconte de la manière
ſuivante l'occaſion qui a fait éclater fon
dérangement. Son Secrétaire s'étoit retiré
( 53 )
clandeſtinement de la Lithuanie pour expoſer
au Roi l'état des affaires. M. de Tyszenhauſen
ſe hâta de le faire pourſuivre & parvint
à le faire arrêter . Le priſonnier en arrivant
àBialyſtock trouva le moyen d'inſtruire
1'Officier- Commandant du motif de ſa détention
; celui-ci s'aſſura auffi- tôt tant du
Secrétaire que de ſes Conducteurs , & demanda
les ordres du Roi qui furent de
les faire tous transférer ici. On eſt fort
curieux d'apprendre les ſuites de cette affaire.
Les diètines Comitiales doivent commencer
le 11 du mois prochain.
On affure qu'on a découvert des mines.
de ſel dans la partie de la Waiwodie de
Cracovie qui appartient à la République.
On a réſolu en conféquence de les exploiter
auffi-tôt qu'il fera poffible , pour procurer
à ce Royaume une denrée ſi néceffaire ,
que depuis le partage il étoit obligé de
tirer des étrangers. On croit que les mines
nouvellement découvertes communiquent
à celles de Wiluzsli .
Suivant les dernières lettres de Pétersbourg
, l'Empereur en a dû partir le 15 ou le
16 ; il doit , dit-on , prendre ſa route par
les terres de cette République , & déja même
on prétend qu'il a été donné des ordres
pour tenir des chevaux prêts ſur le chemin
de Caun , Grodno & Bialyſtock.
On raconte les particularités ſuivantes -
C3
( 54 )
fur le vol fait au Comte de Potocki dont
on a parlé il y a quelque tems.
>> Les brigands , que l'on aſſure être des Haydamaques
étoient au nombre de 40 , maſqués & à
cheval , attaquèrent le Comte à environ deux lieues
de Mohilow,le tirèrent de ſa voiture avec la Comteſſe
ſon épouſe , & les ayant traînés juſqu'à un
bois voiſin , délibérèrent entr'eux pendant quelques
momens s'il ne lui ôteroient pas la vie ; paſſant
enfuite à des ſentimens moins inhumains , ils abandonnèrent
leurs prifonniers , & ſe contentèrent de
leur voler tout ce qu'ils avoient de précieux , qu'on
évalue à 60,000 ducats. Le Comte & fon épouſe
ayant enſuite continué leur voyage , & étant arrivés
àMohilow , ils inftruiſirent de leur malheur l'Impératrice
de Ruffie , qui fit partir , fans délai , un détachement
de cavalerie de 400 Maîtres , pour aller
à lapourſuite de ces voleurs , dont 3 ont été arrêtés.
On prétend que l'un d'eux , qui ſe trouve précifément
celui qui avoit le plus inſiſté pour la mort
du Comte & de la Comteſſe , a eu l'audace de déclarer
que leur entrepriſe avoit eu un but bien plus
important que la priſe du Comte Potocki , & qu'ils
s'étoient flattés de ſaiſir & de dépouiller un perſon.
nage plus confidérable , & ſur lequel ils auroient
fait un plus grand profit ".
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 21 Juillet.
C'EST le 11 de ce mois que la Cour a
reçu la fâcheuſe nouvelle de la mort du
Duc Charles de Lorraine , Gouverneur-
Général des Pays-Bas ; le 12 elle a pris le
deuil qu'elle portera pendant fix ſemaines.
Le 17 on a fait dans la grande Chapelle de la
( 55 )
Cour un ſervice ſolemnel pour le repos de
l'ame de ce Prince. L'Impératrice étoit revenue
le 15 de Schloshoff pour y aſſiſter
avec la Famille Impériale. On croit que le
Duc Albert de Saxe-Teſchen , partira inceffamment
avec Madame l'Archiducheſſe fon
épouſe qui va prendre poffeffion du Gouvernement
vacant par ce décès.
Le 9 de ce mois l'Archiduc Maximilien
reçut à Schonbrunn des mains du Nonce
du Saint Siége la Tonſure & les quatre Ordres
Mineurs. Ce Prince embraſſe l'état
Eccléſiaſtique pour ſe rendre éligible aux
Siéges de Cologne & de Munſter , dont
la Coadjutorerie paroît lui être maintenant
aflurée.
On ſe flatte de voir l'Empereur de retour
ici vers la fin de ce mois ou au commencement
du prochain. Un courier arrivé
dernièrement de Pétersbourg , nous a appris
que l'Impératrice de Ruffie lui avoit fait un
préſent bien précieux &bien digne d'elle ;
il conſiſte en un vaiſſeau de guerre & quatre
frégates équipés & pourvus de tout ce qui
eſt néceſſaire , & qu'elle ſe charge de faire
conduire à Trieſte .
De HAMBOURG , le 28 Juillet.
L'ATTENTION de l'Empire eſt toujours
fixée ſur l'Election à la Coadjutorerie de
l'Electorat de Cologne & de l'Evêché
de Munſter. Il paroît que les difficultés
qui s'élevoient ſur cette grande affaire dif-
C4
( 56 )
paroiſſent inſenſiblement. Pluſieurs Puiſſances
viennent de déclarer qu'elles n'étoient
pas contraires aux vues de la Cour de Vienne.
Selon des lettres de Munſter , le Comte
de Metternich , Miniſtre de LL. MM. II.
& R. y déploie la plus grande magnificence;
il a une ſuite nombreuſe & il donne
fréquemment des fêtes. Le 17 de ce mois
il a donné un grand repas au Chapitre ;
il n'y a que le Baron de Furſtemberg &
quelques Chanoines de ſon parti qui ne s'y
font pas trouvés. Mais on a remarqué que M.
d'Emminghaus , Envoyé de Pruffe , & M.
de Lansbergen , Miniſtre des Provinces-
Unies y ont aſſiſté. Le 19 il en a donné
un ſecond aux Etats du Pays , & le 20 un
troiſième aux Magiſtrats de la Ville .
On mande de Cologne que le Comte
Charles- Louis de Konigſegg-Aulendorff ,
Grand-Doyen de la Métropole de Cologne ,
Evêque de Mirene , Suffragant & Archi-
Chapelain de l'Electeur , & Grand-Croix
de l'Ordre de Saint Michel , ayant conféré
une Prébende noble de cette Cathédrale
à S. A. R. l'Archiduc Maximilien , le Comte
Menrad-Antoine-Eusèbe de Konigſegg-Aulendorff
, en a pris poſſeſſion le 24 de ce
mois au nom de ce Prince avec les formalités
d'uſage .
د
La réſolution priſe par l'Impératrice,de
Ruſſie pour la protection du commerce &
de la navigation de ſes Sujets a dès-à-préſent
produit les effets les plus heureux.
:
( 57 )
-Les is vaiſſeaux de ligne & les 4 frégates
qu'elle a armés , ont procuré à fon pavillon
les égards & le reſpect que d'autres Puifſances
n'ont pu obtenir des négociations &
des repréſentations les plus amicales . On
parle d'une déclaration très-fatisfaiſante que
la Cour de Londres lui a fait faire ; mais
elle n'eſt pas encore publique.
د
Le Chargé des affaires d'Eſpagne à Pétersbourg
a préſenté au Miniſtère Ruſſe un
reſcrit de ſa Cour , par lequel il eſt déclaré
que S. M. C. a donné les ordres les
plus rigoureux aux Commandans de ſes
vaiſſeaux & aux Armateurs particuliers
pour qu'ils reſpectent en mer les Pavillons
de Ruffie & d'Hollande quand même ils auroient
à bord des marchandises & effets
appartenant à ſes ennemis , pourvu qu'ils
ne foient pasdu nombre de ceux qui ſont
déclarés de contrebande par les traités.
Elle leur enjoint auſſi de ſe conduire avec
toute la circonfpection & la politeffe pofſibles
à l'égard deſdits pavillons , en exécutant
l'Ordonnance du 13 Mars relativement
à la navigation vers les places affiégées.
>> Au milieu du concert qui continue de régner
entre les Puiſſances du Nord , dit un de nos papiers ,
la neutralité armée prend une conſiſtance impoſante ,
dont les effets ne peuvent être , avec le tems , que
la liberté générale & indéfinie des mers , fondée ſur
l'abaiſſement de la puiſſance maritime de l'Angleterre.
C'eſt ce qui a fait dire que le Miniſtre habile
qui a conçu ce plan & a ſçu lui donner la réalité qu'il
a acquiſe , a remporté ſur les Anglois la victoire la
cs
( 8 )
plus complette que jamais ſes ennemis aient rem
portée, ou pourront remporter ſur eux. Le Danemarck
a accédé , ſans reſtriction , à la neutralité ,
ainſi que la Hollande. Ilne reſte plus que l'adhéſion
du Portugal ; on la dit douteuſe aujourd'hui ; mais
ſon refus , s'il a lieu, ne changera rien à l'état des
choſes & au but qu'on ſe propoſe «.
Des avis de Bergen , en Norvège , annoncent
que le vaiſſeau de guerre Danois le
Mars y est arrivé le 26 Juin dernier. On
a parlé vaguement de l'objet du voyage de
ce vaiſſeau ; on dit aujourd'hui qu'il doit
reſter à Bergen juſqu'à l'arrivée de deux
perſonnes d'une maiſon illuſtre qu'il tranfportera
en Jutlande où le Roi leur a aſſuré
une retraite.
ITALI E.
De LIVOURNE , le 20 Juillet.
Le pinque , corfaire Anglois, la Guêpe ,
de6 canons & de 40 hommes d'équipage ,
a conduit ici un bateau Corſe dont il s'eſt
emparé ſur la côte du Levant de la Tofcane
, & fur lequel ſe trouvoient embarqués
8 Officiers Suiſſes qui alloient en femestre.
>> Le 2 de ce mois , écrit - on de Naples , il
arriva ici un accident qui a fort alarmé. Le
Prince Royal étoit ſorti du palais avec la Princeſſe
ſa ſoeur pour prendre l'air ; la garde du régiment
Suiſſe ſe mit en parade , & un foldat tira fur
le carroſſe de LL. AA. RR. Heureuſement un Sergent
qui ſe trouvoit auprès de ce ſoldat , croyant qu'il
baifſoit ſon fufil parmégarde au lieu de le préſenter ,
)
ر و
(
frappa ſur le canon de cette aime, dont le coup
paſſant ainsi à travers les roues , atteignit le mur
oppoſe ſans bleſſer perſonne. Le ſoldat mis en prifon
, a été interrogé , & on croit , d'après fon
examen , qu'il a la tête dérangée. Les Officiers qui
étoient de garde , furent d'abord relevés , & ont
été mis aux arrêts «.
On apprend de Raguſe que la République
vient d'être miſe en quarantaine à la
ſuite d'un évènement fâcheux arrivé aux
Bouches de Cataro. Des affaffins y arrêtèrent
au commencement du mois dernier ,
un bâtiment qui avoit pavillon Turc venant
de Smyrne , & fur lequel ſe trouvoient
des Marchands Grecs & Arméniens qui
alloient à la foire de Sinigalia : après les
avoir tués ainſi que tout l'équipage , ils
enlevèrent une partie de la cargaiſon conſiſtant
en coton , & ſe portèrent enſuite .
dans le pays où les Raguſois ont eu le
malheur de communiquer avec eux avant
d'en avoir été avertis. La plus grande partie
de ces afſaſſins ont déja été arrêtés , & on
eſt occupé à faire leur procès.
ESPAGNE .
De CADIX , le 14 Juillet.
L'ARMÉE combinée , compoſée de 22
vaiſſeaux de ligne Eſpagnols , 9 François , 6
frégates , I corvette & 8 balandres ſous les
ordres de D. Louis de Cordova , eſt ſortie
le 9 de ce mois. Voici la liſte des vaiffeaux&
leur formation.
c 6
( 60 )
Attalante.
Bourgogne.
St-Joachin.
St-Paſchal.
Ste-Lucie, f.
: Le Foudre.
: St Raphael.
St-Jufte.
Scipion.
Ste-Rufine, f. 36.
Seconde Escadre.
Lere. Div. Vaiffeaux . Canons. Commandans.
2e. Divis. Conception.
70. D. A. Anſoategui.
74. M. de Marin .
70. D.Charles-Torres.
D. Louis Barona.
34. D. Fr. Ordognera.
D. M. Gaston L. G.
D. Em. Girar.
D.Alb. Olaondo .
D. Vaſco Morales.:
M. de Durfort.
D. P. Cagnaverat.
70.
112.
80.
70.
70.
74.
Première Escadre.
ze. Divis. Marſeillois. 74. M. d'Alb . deRions .
St- Charles . 80. D.Vin. Doz C. d'E.
La Galice. 70. D. Juan Claviſero,
:
Lange de la G. 70. D. J. Ruiz Gordon .
Ste-Barbe, f. 34. D. P. Winthuifen.
4e. Divif. Ste-Trinité. 114. D. L. Cordova ,G.
Le Héros . 74. M. le Roi de la Gr.
St- Ferdinand. 80. D. Fr. Ant. Valdez.
L'Orient. 70.
D. Dom. Perler.
St-Eugène. 70. D. GaëtandeLang.
Ste-Perpétue, f. 36. D. Raph . Orofco.
Troisième Efcadre.
se. Divis. St-Vincent. 80. D. Fr. Gil.
Protecteur. 74. M. d'Apchon.
Sérieuit . 70. D. Jof. Urrutia.
Brillant. 70. D. Fr. Ula-Torres.
Céfar .
Ste-Cath. , c.
74. Chev.d'Eſpinouſe.
6e. Divis. Ste-Elifabeth. 70.
Le Ferme. 70. D. AtanaſaBaranda,
Le Terrible. 70. D..
18. D. Joſp. Pineda.
D.A.PoſadasC.d'E.
Le Zodiaque. 74. M. de la Porte-Vez.
La Carmen, f. .. •
( 61 )
Escadre légère & corps de réſerve aux ordres de
M. de Bauffet.
Vaisseaux. Canons. Commandans.
LeGlorieux. 74. M. de Beauffer.
LeSeptentr. 70. D. J. Landèche.
Le Minos. 54. D. J. Aubande.
Le Zélé. 74. M. de Suffren.
La Néréide,f. 32 . M. de Vigny.
Le ſignal d'appareiller avoit été donné le 8
au foir , & ce jour-là une partie de la flotte
fortit de la baie ; le reſte mit en mer le
lendemain. Sur le ſoir du 9 elle étoit déja
à 10 ou 12 lieues du Port. Le vaiſſeau la
Sainte -Trinité , de deſſus lequel le Général
s'étoit rendu avee ſon pavillon & fon Etat-
Major à bord du S. Vincent , parce que le
premier avoit été forcé de jetter une ancre
à cauſe du peu de vent & de la marée ,
la rejoignit à cette diſtance : elle s'eſt dirigée
ſur la Cap Spartel.
L'eſcadre de Toulon & fon convoi ont
mouillé hier au dehors de la baie auprès
du vaiſſeau l'Actif, arrivé 2 jours auparavant.
Ce convoi eſt compoſé de 30 bâtimens
dont 7 font deſtinés pour l'Amérique ;
le reſte eſt chargé de vivres & de munitions
, excepté un ſeul navire , monté en
entier par des matelots qui remplaceront
ici ceux que la maladie forcera de reſter à
terre. Il est arrivé en même- tems des Médecins
& des Chirurgiens pour le ſervice
de la flotte Françoiſe , & de l'hopital qu'on
a formé pour elle ; ce qui fait penfer que
:
( 62 )
les François hiverneront peut-être dans ce
Port. L'armée combinée croiſe entre le Cap
Sainte-Marie & le Cap Spartel. Nous n'apprenons
pas qu'elle ait eu connoiſſance du
convoi qui a été vu il y a 10 à 12 jours , vers
Mogador & depuis ſur Larrache.
Le feu a pris la nuit dernière à Carraque ;
les prompts ſecours qu'on a apportés ont
empêché les progrès des flammes , & le
dommage qu'elles ont caufé n'eſt pas confidérable.
Comme on ignore ce qui a donné
lieu à cet incendie , on a arrêté quelques
perſonnes ſuſpectes , entr'autres 2 Génois
qu'on a trouvés la même nuit dans des ma.
gaſins où leur fervice ne les appelloit pas .
Tout ſemble annoncer que le ſiége de
Gibraltar ſera pouffé avec vigueur cette
Automne ; on continue de faire paffer des
munitions de toute eſpèce , au camp de
S. Roch , & on peut prévoir que l'armée
combinée veillera à ce que cette place ne
reçoive pas des ſecours & des raffraîchiffemens
comme l'année dernière.
La Junon l'une de nos frégates quia quitté
les Philippines , au mois de Janvier dernier ,
eſt entrée ici. A l'époque de ſon départ on
ne ſavoit point encore à Manille que la
guerre fût déclarée. Mais un bâtiment Hollandois
qui a touché aux Philippines dans le
mois de Février , & que la Junon a vu au
Cap de Bonne-Eſpérance , lui a dit qu'alors
on étoit inſtruit à Manille que l'Eſpagne
étoit en guerre , & qu'on s'étoit diſpoſe ſur
( 63 )
le- champ à ſe mettre en défenſe de manière
à ne pas craindre les attaques des Anglois.
La Junon ajoute qu'elle a rencontré dans
les parages du Cap de Bonne Eſpérance ,
une eſcadre Françoiſe , compofée de 6 vaifſeaux
de ligne aux ordres de M. de Tronjolli.
Cette eſcadre croiſe pour intercepter les
bâtimens de la Compagnie Angloiſe qui reviennent
des Indes.
,
>>L>'échange de nos priſonniers deguerre , contre
un nombre égal de prisonniers Britanniques , ſe continue
avec beaucoup d'ordre & d'exactitude. Le Sr.
Jofias Blakham , un des Capitaines Anglois , qui ſe
trouvoient dans le nombre de pluſieurs priſonniers
adreſſés au Commiſſaire de la Cour de Londres à
Lisbonne a écrit au Comte de Fernand Nunez ,
Ambaſſadeur de S. M. C. en Portugal , une lettre
par laquelle il fait des remerciemens , tant en fon
nom , qu'en celui des Officiers & autres de ſa nation
prifonniers à Lugo en Galice , pour le traitement
humain & généreux qu'ils ont reçu de tous les habitansde
cette ville en général ,& particulièrement pour
la bienveillance fingulière qu'ils avoient éprouvé de
la part de ce grand & très - digne Chrétien ( ce
ſont ſes expreſſions ) l'Evêque de Lugo. Il rappelle
que ce Prélat a fait faire à ſes dépens , & diſtribuer
des habits à ceux des priſonniers de guerre qui en
avoient beſoin , & il protefte qu'ils conſerveront
toute leur vie le ſouvenir de ſes bienfaits «.
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 30 Juillet.
LA Gazette de la Cour depuis les dernières
dépêches du Chevalier Clinton , n'a
offert à la curiofité publique que des procla-
1
( 64)
mations faites par ce Général. Pour fatisfaire
l'impatience du public qui faiſoit des
voeux pour ſa prompte arrivée à New-
Yorck où l'on croyoit qu'il avoit différé de
ſe rendre pour faire encore quelque expédition
vers le Nord de la Caroline , les
Gazettes ordinaires ont débité qu'un exprès
dépêché de New-Yorck par Sir Henri Clinton
, le 25 Juin , & arrivé le 28 de ce
mois , a apporté la nouvelle que ce Général
qui avoit ramené sooo hommes de
la Caroline , ſe préparoit à une expédition
contre l'armée de Washington avec tout
ce qu'il pouvoit avoir de troupes qu'on
eſtimoit au nombre de 10,000 hommes ;
il ſe propoſoit , dit- on , de deſcendre fur
la côte de Jerſey vers le Kings-Ferry. On
croit qu'il eſt réſolu & que même il a
ordre d'attaquer Washington à tous riſques.
Ce dernier étoit à Bound-Brock à 70 milles
Nord de Philadephie ; cette partie du Jerſey
eſt un pays coupé de petites rivières
qui ſe jettent dans le Rariton , & de beaucoup
de hauteurs & de bois.
Il reſte à ſavoir à préſent s'il pourra engager
au combat le Général Américain qu'on
n'ajamais pu forcer à une action & qui a plus
de raiſon aujourd'hui que jamais de refuſer
de ſe prêter au deſir de Sir Clinton , fur-tout
lorſqu'il eſt inſtruit de l'approche d'un renfort
conſidérable. M. de Ternay a dû arriver
ſur les côtes de l'Amérique Septentrionale,
Ceux qui veulent nous raffurer
( 65 )
-
publient que l'Amiral Graves a été vu le
26 Juin à 354 lieues , c'est-à-dire à to ou
12 jours de navigation de New-Yorck ;
mais ils oublient que dès le 27 Mai , M.
de Ternay avoit auſſi été à une pareille
diſtance des côtes , & qu'il a dû arriver
avant lui. On prétend que l'Amiral Graves
ayant rencontré le 23 Juin un vaiſſeau
François venant de l'Inde , & qu'on croit
être le Fargés , il s'en eſt emparé. On ajoute
que ſon eſcadre étoit compoſée le 26 Juin
des vaiſſeaux le London de 98 canons , la
Résolution , le Royal- Oak , le Bedford de
74 , l'Amérique & le Prudent de 64. Si
cette liſte eſt exacte , on a donc eu tort
lorſqu'on a dit que le Prudent s'en étoit
détaché pour joindre l'Amiral Rodney aux
Ifles du Vent.
Il paroît que l'eſcadre de ce dernier eft
dans un plus fâcheux état qu'on ne le defireroit.
Des lettres de Ste- Lucie en date
du 21 Juin & apportées par le Rattlesnake ,
diſent que la diviſion de la flotte Angloiſe
qui ſe trouvoit dans le carenage y étoit
bloquée par une diviſion ſupérieure de
l'ennemi. Le Rattlesnake ne put en fortir
qu'en s'évadant la nuit. Le Cornwall de 74
canons avoit été fombré par ſon avant en
entrant dans le carenage. Le Fame , autre
vaiſſeau de 74 étoit condamné. L'Albion ,
le Boyne & le Medwai avoient un beſoin
ſi urgent de réparation qu'ils devoient repartir
pour l'Europe avec le convoi. De
( 66 )
cette manière il ne devoit guère reſter a
l'Amiral Rodney que 14 ou 15 vaiſſeaux
que le Culloden & le Ruffel auront portés
au nombre de 16 ou 17.
Ce tableau n'eſt pas avantageux ; les papiers
miniſtériaux ne manquent pas d'augmenter
encore ſes forces des vaiſſeaux que
conduit l'Amiral Walfingham ; mais il n'étoit
point arrivé à la date des lettres qui
ont appris la jonction des François & des
Eſpagnols. Quelques bâtimens qui l'ont
rencontré en mer racontent qu'il a touché
à Madère le 26 Juin , où il s'eſt ſéparé de
la flotte d'Afrique. De-là il a pu arriver
aux Ifles le 6 ou le 8 Juillet , mais il y a
autant à craindre qu'à eſpérer à cet égard ,
puiſqu'il peut rencontrer des forces ſupérieures
de l'ennemi , qui a 16 ou 18 jours.
d'avance qu'il eſt vraiſemblable qu'il mettra
à profit. D'ailleurs en ſe réuniſſant à Rodney,
il n'en portera l'eſcadre qu'à 21 ou
22 vaiſſeaux en état de combattre.
La ſupériorité de nos ennemis eſt trop
effrayante pour qu'on ne cherche pas à la
diminuer aux yeux du public. On s'empreſſe
en conféquence d'annoncer que les 12 vaifſeaux
Eſpagnols n'ont pas joint M. de
Guichen ; qu'il s'en eſt ſéparé 6 pour
aller au ſecours des Etabliſſemens de cette
Puiſſance que nous menaçons. Mais cela
ne paroît guère vraiſemblable. D'abord les
nouvelles venues de ces parages ont annoncé
la jonction du tout; en ſecond lieu on ne
( 67 )
-
voit pas la néceſſité qui pourroit engager
les Eſpagnols à porter des forces auffi conſidérables
fur le Continent ; l'expédition du
Gouverneur de la Jamaïque étoit la ſeule
quimenaçoit leurs Colonies , & le meilleur
moyen de la faire échouer & de le forcer
à rappeller les troupes qu'il en avoit chargées
, étoit de menacer eux-mêmes la Jamaïque
, de lui faire ſentir le beſoin de raffembler
toutes ſes forces & de rappeller celles
qu'il avoit envoyées ſur le Continent Eſpagnol.
On ſe rappelle que lorſqu'il médita
cette expédition les Habitans de cette Iſle
lui firent des repréſentations qu'il n'écouta
pas , puiſqu'il envoya un renfort au Capitaine
Polſen. Il n'eſt pas douteux que ces
mêmes Habitans effrayés à la vue des ennemis
qui les menacent , ne renouvellent
leurs requêtes , & on croit généralement
que les troupes parties ont été rappellées
&qu'elles font en route pour revenir à la
Jamaïque dont la défenſe eſt plus importante
que toutes les conquêtes qu'on a voulu faire,
&qu'on n'auroit pu garder long-tems. Un
Officier Anglois dans une lettre en date du
Fort St-Jean le 7 Mai , ne paroît pas avoir
une opinion auſſi avantageuſe du projet du
Gouverneur Dalling .
>> Je vous ai informé par ma dernière lettre que
j'allois quitter ſur le champ la Jamaïque pour m'embarquer
avec les troupes aux ordres du Colonel
Kemble , qui en remontant la rivière Saint - Jean
alloit joindre le Capitaine Polſon, parti de la Jamaïque
quelque tems avant nous ; effectivement , le 20
( 68 )
Avtil, nous joignîmes le Capitaine Polſon, que nous
trouvâmes occupé au ſiège d'un Château ſitué à environ
90 milles au haut de la rivière , & qui tint
depuis le 12 juſqu'au 29 Avril , jour auquelil capitula
faute d'eau & de proviſions ; c'eſt une miférable fortereffe
, dont la priſe n'a fi fort traîné en longueur
que parce que le Capitaine Polſon manquoit de boulets
: la garniſon , y compris les Officiers , confiftoit
en 200 hommes environ , qui doivent être tranſportés
comme prifonniers de guerre dans quelque partie
de l'Amérique Septentrionale Eſpagnole. Le Colonel
Kemble a été employé à envoyer des munitions &
des vivres au Château par la rivière , qui étant remplie
de cataractes & de torrents , rend ce travail
très - pénible : perſonne au monde n'y ſeroit plus
propre que les Moskites , & il n'eſt point d'eſpèce
de navires qui convînt mieux pour ce tranſport que
les leurs; mais malheureuſement nous ſommes pri.
vés de leur aſſiſtance , car ſe gardant comme lézés
par le Capitaine Polſon au ſujet des prifonniers , &
n'ayant point trouvé le butin qu'ils attendoient ,
ils nous quittent & s'en retournent chez eux : cette
déſertion des Indiens déconcerte cruellement le plan
d'opérations ; car , quoique le ColonelKemble ait
ſaiſi leurs petits navires , il trouve beaucoup de
difficulté à les fournir de monde ; je ne vois pas
d'ailleurs comment il lui fera poſſible de faire remonter
les torrents aux navires armés dont nous
nous ſommes munis pour nous rendre maîtres de la
navigation ſur le lac de Nicaragua , & fi nous n'avons
pas ces navires je penſe que nous courrons
de grands riſques ſur ce lac : telles ſons les diffi
cultés qui ſe préſentent à nos yeux , & nous en
rencontrerons beaucoup d'autres qui ne frappent
pas encore notre vue : au milieu de tous ces obſtacles
, notre Commandant paroît déterminé à faire
tous les efforts poſſibles pour obéir à fes ordres ;
le tems ſeul dévoilera comment il ſe tirera d'affaire .
( 69 )
Tout ce qu'on s'eſt plu à publier de la
prochaine ſoumiſſion de l'Amérique , vient
d'être cruellement démenti par des papiers
arrivés de cette partie dumonde ; on y trouve
entr'autres la lettre circulaire fuivante
du Congrès , en date du II Mai.
>> Le Congrès a reçu des informations authentiques
que S. M. T. C. ſe prépare à envoyer dans
quelques parties de l'Amérique Septentrionale , des
forces confidérables de terre & de mer. Cet armement
est généreusement destiné à faire une diverſion
en notre faveur , ou à favoriſer les opérations
de nos armes , en ſe portant ſur le même objet. Il
peut , avec le concours de nos efforts , être un
moyen de délivrer notre pays des ravages de la
guerre dans le cours d'une campagne. Mais s'il devient
infructueux par notre inertie , il ne ſervira
qu'à fouiller la réputation de nos armes , à rendre
ſans effet les intentions bienfaiſantes de notre grand
allié , & à déshonorer notre confédération aux yeux
de l'Europe.- Ceux des Etats-Unis qui réfléchiſſent
fur le décri du papier-monnoie & fur leur propre
deficit, dans le paiement de leurs taxes doivent
néceſſairement conclure que la tréſoreri eſt épuiſée.
Le défaut d'argent arrête l'activité des départemens
militaires. Le Congrès n'a de reſſources que
dans votre courage & votre vertu ; mais il y a la
plus grande confiance. Vous connoiſſez la valeur
du prix pour lequel vous combattez , & il eſt inutile
de vous dire combien vous êtes intéreſſés à
terminer promptement cette guerre , qui eſt pour
vous une ſource de tant de calamités & de dépenſes.-
Mais comme dans tous le cas où les requifitions
du Congrès ne ſeroient certainement pas remplies
, il enpourroit réſulter les plus fâcheuſes conſéquences
, cette aſſemblée a réduit ſes demandes
le plus qu'il luia été poſſible pour ne pas excéder
yos moyens d'y fatisfaire ".
5
( 70 )
L'Aſſemblée générale de la Penſilvanie a arrêtéle
premier Juin , que pendant les vacances de cette
Chambre , le Préſident ou le Vice - Préſident du
Confeil ſera autoriſé à publier la loi martiale en
tant qu'elle pourra contribuer à la ſûreté publique.
-Le Confeil de Philadelphie , par une réſolution du
6 Juin , a enjoint aux perſonnes qui ont prouvé
leur fidélité aux Etats- Unis , & leur abjuration du
Roi de la Grande Bretagne , de conſerver les certificats
qu'ils auront reçus , ou s'en faſſent donner des
duplicata , s'ils les ont perdus , de peur d'être expoſés
à perdre la faveur & la distinction qui leur font
dûes. Par une ſeconde de la même date , il eſt ordonné
aux femines & aux enfans de ceux qui ont
paflé chez l'ennemi , de ſortir de l'Etat dans dix
jours ; après ce terme ils n'auront plus de droit à la
protection.
de
Quoique notrepoſition aux Iſles nous pref
crive de nous borner à ladéfenſive, on ne laifle
pas de publier que nous allons entreprendre
quelque choſe. Dans une lettre écrite à bord
du Triumphle 20 Juin , il eſt dit que l'Amiral
Rowley étoit commandé avec une diviſions
vaiſſeaux , pour une expédition
dont l'objet étoit inconnu , & que le
Triumph , étoit de cette diviſion. En attendant
qu'on ſache ce que l'on veut faire &
ce que l'on aura fait ; on fent la néceſſité
de faire partir des renforts le plutôt poffible.
On arme en conféquence 8 vaiſſeaux
de ligne , qui font deſtinés pour les Antilles.
Le bruit général eſt que le Vice Amiral
Palliſer les y conduira , & qu'il remplacera
dans le cominandement l'Amiral
Rodney , qui reviendra en Europe. Ces
vaiſſeaux envoyés au loin pourront nous
(71 )
manquer ſenſiblement en Europe , s'il prend
fantaiſie à nos ennemis d'y faire une campagne
un peu active.
Un Voyageur qui a obſervé pluſieurs
choſes qui manquent au Port de Portfmouth
, a fait entr'autres les remarques
ſuivantes ſur les vaiſſeaux qu'on a pris aux
Eſpagnols & réparés pour le ſervice de la
Marine.
La Diligente , de 70 canons , vaiſſeau arqué ,
n'eſt bon que pour l'uſage auquel on le deſtine ,
ſavoir d'être vaiſſeau de garde à Spithéad. On
pourroit cependant l'équiper avec moins de mâts
qu'il n'en a , & il pourroit , ainſi que quelques uns
de nos vieux vaiſſeaux , être envoyé , dans certaines
occafions , contre un ennemi qui nous ſeroit ſupérieur
en nombre dans la Manche.-Le Warspitz es
&le Firm , paroiſſent également propres à un tevoir
ſervice.
La Princeſſe, de 70 canons , vaiſſeaubien confé
truit , ſi ce n'eſt que ſes ſabords ſont ſi petits , &
ſes courbes verticales , étant de bois de cèdre, font n
d'un fi gros échantillon , que les canons du premier
pont ne peuvent avoir que peu de culaſſe. Tant qu'on
n'y ſubſtituera pas de moindres courbes de chêne , il
combattra toujours déſavantageuſement , excepté
lorſqu'il fera par le travers de l'ennemi.
Le Monarque , de 70 canons , beau vaiſſeau ,
mais eſt ſujer en partie aux défauts du précédent.
Le Prince William , de 64 , excellent vaiſſeau
qui demande du canon d'un plus gros calibre.
N. B. Il ſeroit néceſſaire d'établir dans la partie
de l'Eſt à Spithéad , des chaînes , cables & ancres
en forme de croiſſant , de forte que ſi l'ennemi nous
obligeoit de nouveau d'abandonner la Manche , &
la rade de Sainte-Hélène , nos vaiſſeaux puſlent ſe
placer dans cette enceinte , comme la poſition la
( 72 )
plus avantageule pour ſe défendre ,& pour réſiſter
à l'attaque de forces ſupérieures. Des carcafles de
vieux vaiſſeaux démâtés , & deſtinés uniquement
pour la défenſe dans la dernière extrémité ,à bord
deſquels on mettroit des ouvriers du chantier &
des ſoldats de la marine , formeroient d'excellentes
batteries , qui ſeroient placées du côté de la bonne
paffe , depuis Sainte-Hélène juſqu'à Spithéad.
Je demande à tous les marins qui connoiffent
Spithéad , fi les obſervations ci-deſſus ſont juſtes ,
& la retraite de notre eſcadre l'été dernier , dans
un endroit où les vaiſſeaux mouillèrent pêle-mêle,
& fans plan de défenſe , ne fut pas déſapprouvée
par eux. Je me tais ſur l'état auquel nous aurions
pu être réduits par une retraite auſſi précipitée. A
Windsor le 18 Juillet .
La Cour a publié dernièrement des avis ,
qu'elle a reçus de l'Inde par la voie Confcantinople.
On les a reçus d'ailleurs avec
puerque détails que nous tranfcrirons.
Cinq bâtimens Danois , arrivés de l'Inde , ont
-apporté des lettres qui ont été reçues hier , & par
Jeſquelles on a appris les nouvelles ſuivantes .-Une
armée Angloiſe s'eſt miſe en marche de Bombay ,
pour attaquer la ville de Poonah , qui a été priſe avec
très- peu de perte de notre côté. Un grand nombre
deMarattes s'y ſont rendus des pays voiſins , pour
ſe ſoumettre à la domination Britannique. Poonah
paſſe pour la ville la plus riche de toute la partie
de l'Inde où elle eſt ſituée.-L'année dernière ,
il étoit parti du Bengale une armée de pluſieurs
mille hommes deſtinés à cette même expédition.
Il y a environ 300 lieues du Bengale à Poonah , par
des chemins preſque impraticables. Ces troupes
devoient être renforcées par un gros de troupes
envoyées de Bombay , & on étoit convenu d'un
rendez-vous pour la réunion des deux armées avant
: d'aller
( 73 )
d'aller attaquer Poonah , qui n'eſt environ qu'à cent
vingt lieues de Bombay. En conféquence l'armée
partie de cette Place arriva la première . Se croyant
affez forte pour prendre Poonah , elle ne jugea point
àpropos d'attendre les troupes du Bengale,&mit
auſſi tôt le fiége devant la ville. On ſe rappelle
l'effet de cette témérité. Les Anglois furent taillés
en pièces & obligés de donner deux ôtages ,
comme garans de la paix qu'ils promettoient d'obſerver
à l'avenir. Cette diſgrace n'a pourtant pas
découragé le Gouvernement de Bombay. Il a mis
fur pied des forces plus conſidérables , & l'iſſue de
cette nouvelle expédition a été auſſi favorable qu'on
pouvoit le défirer. Les ôtages étoient en prifon ,
,
ils ont été remis en liberté au moment même où
la Place s'eſt rendue . L'eſcadre du Chevalier
Hugh , avec les flottes pour l'Inde , parties en Mars
& en Mai de l'année dernière , eſt arrivée dans les
différens ports de cette partie du monde , ſans avoir
perdu un ſeul vaiſſeau.
On dit que le 27 de ce mois on a expédié
à l'Amiral Geary , par Plimouth , un
exprès pour l'informer qu'un convoi Hollandois
étoit attendu à Breft , vers le commencement
d'Août , & qu'un embarquement
de sooo hommes étoit ſur le point
de fortir du Havre. On est fort curieux , fi
le convoi a réellement lieu , de ſavoir le
parti que prendra l'Amiral dans les circonf
tances préſentes ; il ſeroit au moins trèsimprudent
d'en agir comme on l'a fait avec
le Comte de Byland ; on ignore ſi celuici
aura l'eſcorte de quelques vaiſſeaux de
guerre : s'il en a une, les Suédois viennent
de donner aux Hollandois un exemple qu'ils
12 Août 1780 . d
1
( 74 )
imiteront ſans doute s'ils font les plus forts.
C'eſt ainſi qu'une lettre de Plimouth nous
rend compte des détails de cette affaire.
,
>>Le Race-Horſe , ſchooner , commandé par le
Capitaine Baker , eſt entré le 18 dans ce Port ; il
rapporte que le 17 , étant dans le Canal , il rencontra
un convoi Suédois de 20 à 30 bâtimens
eſcortés par un vaiſſeau de guerre de so canons.
Le brigantin l'Antigoa , qui croiſoit avec le Race-
Horſe , aborda un des bâtimens , qui étoit une
galiote , & l'amarina , ſur quoi le vaiſſeau de guerre
lui donna chaffe , & lui tira 22 coups de canons.
/ Le Lieutenant Baker , ſuppoſant que les vaiſſeaux
Suédois étoient chargés de marchandiſes de contrebande
, fit ſon poſſible pour s'en approcher , & en
aborda deux , l'un desquels étoit chargé de planches
& de fer en barre pour Lisbonne , & l'autre de fer
& d'alun pour Bordeaux. Le vaiſſeau de guerre
Suédois voyant cela , diſcontinua de chaſſer le bris
gantin , & pourſuivit les chaloupes du ſchooner ,
& puis attaqua le Race Horſe , quoiqu'il portât un
pavillon du Roi , & fit tout fon poffible pour le
couler à fond. Heureuſement il n'y réuffit pas. A
7 heures du foir , le ſchooner mit toutes les voiles
au vent , & à 9 , il fut hors de la portée du vaiſ
ſeau Suédois , ayant alors le Cap Bolt à 6 lienes
N. N. O. Le vaſſeau de guerre Suédois a tiré en
tout 84 coups , & les autres navires environ 30
Cet évènement peut nous ſervir de leçon ;
il nous prouve que les Puiſſances neutres
yeulent qu'on repecte leur commerce , &
qu'elles ne le laiſſeront pas troubler impunément
; fi notre ſchooner portoit le pavillon
du Roi d'Agleterre , le vaiſſeau de
guerre portoit pavillon du Roi de Suède ,
& il avoit fans doute l'ordre de ne pas
( 75 )
ſouffrir qu'on viſitât ſon convoi. Il y a
toute apparence qu'à l'avenir nous ne vifiterons
plus que ceux qui ne pourront pas
s'y oppoſer. S'il eſt vrai , comme on le dit ,
que , pour ne pas donner de l'ombrage à
la Cour de Lisbonne , nos vaiſſeaux de
guerre, ſtationnés aux Açores , ont défenfe
de vifiter aucun vaiſleau Portugais , allant
directement à quelqu'un des Ports d'Eſpagne
& de Portugal , il faudra donner le
même ordre pour ceux de la Ruffie , de la
Suède & du Danemarck , dont l'alliance ,
qui n'a que le but de s'oppofer à toute
vexation de notre part , ſemble nous en
faire une loi ; cette même alliance , dans
laquelle les Hollandois font entrés , nous
preſcrit auſſi de les ménager de même.
On dit que le Lord George Gordon reftera
en prifon juſqu'en Novembre , ou au
moins juſqu'à l'ouverture du Parlement.
Si la Chambre , dont il eſt membre , voit
lieu à quelque accufation , il ſera vraiſemblablement
détenu juſqu'à la fin de la fefſion
, pour être jugé par les Lords .
>> Quoique les procédures faites à l'occaſion des
dernières émeutes , prouvent bien clairement que
les ſéditieux n'avoient ni projets concertés entr'eux ,
ni chefs à leur tête , les Miniſtres cherchent toujours
àperfuader le contraire , & à faire entendre qu'il y
avoit une conjuration formée pour la deſtruction
de la Métropole , & même de tout le Royaume.
Mais les gens éclairés ne ſont point dupes des manoeuvres
du Ministère , & ils n'ont pas de peine à
s'appercevoir que ſon intention eſt de donner mau
d 2
( 76 )
vaiſe opinion des aſſociations en général , & de
s'efforcer , s'il eſt poſſible , de les rendre ſuſpectes
àla claile déſintéreſſée de la nation , qui est le ſeul
corps que l'Adminiſtration ait à craindre ".
FRANCE
De VERSAILLES , le 8 Août.
Le 30 du mois dernier LL. MM. & la
Famille Royale ont ſigné le contrat de mariage
du Marquis de la Roche- de Fontenilles ,
Capitaine au régiment de Gatinois , infanterie
, avec Mademoiselle de Morard .
Le même jour la Princeſſe de Montbarrey
a pris le Tabouret à l'occaſion de la Grandeffe
d'Eſpagne qui vient d'être accordée au
Prince de Montbarrey par S. M. C. avec
l'agrément du Roi .
Le lendemain Meſdames Adélaïde , Vic
toire & Sophie de France , ſe ſont rendues
à leur Château de Bellevue où elles reſteront
juſqu'au 13 de ce mois.
Le Roi a nommé à l'Abbaye de Bithaine ,
Ordre de Citeaux , Diocèſe de Besançon ,
l'Abbé Tinſeau , Vicaire-Général du Diocèſe
de Nevers.
Le premier de ce mois , le Comte de
Mercy Argenteau , Ambaſſfadeur de LL.
MM. II . en cette Cour , a eu une audience
particulière du Roi , dans laquelle il a préſenté
à S. M. le Comte de Kaunitz , Ambaffadeur
de LL. MM. II. près le Roi d'Eſpagne.
(77 )
De PARIS , le 8 Août.
La lettre ſuivante du Chevalier de Boades ,
Capitaine du vaiſſeau le Triton , en date de St-
Eustache , le 12 Juin , fixe la véritable époque
de la jonction de D. Solano à M. de
Guichen.
>>> Le Comte de Guichen fut prévenu le 8 de ce
mois , par la corvette la Cérès , que D. Solano paroiſſoit
avec l'eſcadre & la flotte ſous ſes ordres ,
fur les iſles de la Dominique & de la Guadeloupe.
Il fit appareiller l'armée du Roi le 9 ; à l'entrée de
la nuit nous eûmes connoſſance de la flotte Eſpagnole
, & le 10 la réunion s'effectua . Le Comte de
Guichen m'ordonna alors de prendre ſous mes ordres
le vaiſſcau le Saint-Michel& la flûte la Ménagere
, & de me rendre à Saint - Eustache pour
eſcorter , de cette Iſle à la Martinique , les vivres
deſtinés pour nos Colonies & pour l'armée navale.
J'y ſuis arrivé le 11 , & je profite d'un bâtiment
Hollandois qui fait voile pour l'Europe , pour vous
donner avis de la réunion de l'armée du Roi à
l'eſcadre Eſpagnole , perfuadé que vous ne pourrez
apprendre cette nouvelle intéreſſante , ni plutôt ,
'ni plus fûrement « .
En attendant qu'on ſoit inſtruit de ce qui
ſe ſera pallédepuis cette époque,l'attention &
la curioſité ſontégalement fixées ſur le voyage
de M. le Comte d'Estaing , & fur la bleſſure
qui le force de le faire lentement. On lit
les détails ſuivans dans une lettre de Bayonne
du 23 Juillet.
M. Beffieres , Capitaine à la ſuite du Régiment
Royal- Vaiſſeau , qui a été Secrétaire de l'Ambaffade
d'Eſpagne auprès de M. d'Oſſun , & qui , l'année
dernière , étoit embarqué avec M. le Comte
d3
( 78 )
d'Orvilliers , & lui ſervoit d'interprète pour la
correſpondance Eſpagnole , arriva ici Dimanche
dernier , & par les préparatifs qu'on vit faire dans
l'auberge où il s'arreta , il fut aité d'obſerver qu'il
yattendaitquelque grand perſonnage. On s'épuiſoit
en conjectures , augmentées encore par l'arrivée
'd'une berlime vuide attelée de fix mules , venant de
Pampelune. Trois ou quatre jours ſe paſſerent
ainſi dans l'attente , lorſque nous apprimes l'accident
malheureux arrivé à M. le Comte d'Eftaing
, à un quart de lieue du Bourg de Belin. Il
faut que fa bleſſure ait été plus confidérable qu'on
ne nous l'avoit annoncé , puiſque ce Général a été
faigné trois fois. Il eſt arrivé ici ce ſoir la tête
empaquetée ; il ſéjournera demain , & compte ſe
remettre en route lundi matin. Il garde toujours
l'incognito , & perſonne ne peut le voir. On fait ,
par ceux qui l'approchent , que les ſaignées l'ont
un peu affoibli , mais que la bleſſure eſt aſſez belle;
on ne dit pas qu'il ait la fièvre .
Une autre lettre , en date du 25 , annonce
que ce Général étoit parti la veille , emmenant
avec lui le Chirurgien de Belin ; ſa blef
fure eſt plus douloureuſe que dangereuse ,
il n'a pas voulu permettre que l'on coupât
les deux points de ſuture qui ont réuni les
deux peaux , & qui cependant les tiraillent
affez pour faire craindre une inflammation
dans cette partie. Si l'on a diſpoſé des relais
ſur la route , M. le Comte d'Estaing peut
arriver à Ste- Ildefonce où eſt la Cour dans
4 ou s jours , autrement il en mettra 8 ou 9 ,
ce qui , dans cette ſaiſon , ne laiſſe pas d'être
un voyage pénible pour un malade. » On
croit , ajoute cette lettre , qu'il quittera à
Madrid l'incognito qu'il n'a ceffé de garder
( 79 )
ici. On nous écrit de cette Capitale qu'il
y eſt attendu , & l'idée où l'on eſt , à Madrid
comme ailleurs , qu'il va prendre le commandement
de l'armée combinée , a rempli
de joie la Cour & la Ville ". !
On a parlé de la rencontre qu'a eue la
frégate la Nymphe ; un Officier qui étoit
à bord de cette frégate en rend le compte
ſuivant dans une lettre en date du 24 Juillet.
>> Nous partimes le 18 de la rade de Berthome .
pour reconnoître les voiles que la côte ſignaloit ;
&, fur le rapport d'un Hollandois auquel nous
parlâmes le foir , nous crûmes chaſſer toute la
nuit un bot, corſaire de 24canons. Le Hollandois
nous avoit afſuré que ce corſaire l'avoit viſité le
même jour. Le 19 à trois heures du matin , nous
jugeâmes le vaiſſeau à portée du fufil , & ce ne fut
qu'à cet inſtant que nous le reconnûmes pour un
vaiſſeau à deux batteries. Le combat s'engagea. Ses
premières bordées ne firent aucun dommage eſſentiel.
Les nôtres furent fans doute pius heureuſes ,
puiſque dans moins d'une demi - heure ce vaiſſeau
qui tenoit le plus près comme nous , fit porter
; & 4 ou 5 minutes après , nous nous trouvâmes
hors de portée. Le Capitaine profita de ce
moment pour virer de bord ;mais la poſſtion de
ce vaiſſeau qui vira preſqu'auſſi - tôt que nous ,
que M. du Rumain n'avoit pas craint de mettre
entre Oueſſant & lui nous barroit l'entrée de
Breſt. Le Capitaine fit porter à ſon tour pour l'engager
à nous gagner le vent ; cette manoeuvre lui
réuffit ; & ayant un peu d'avance ſur lui , nous
nous décidâmes à arriver tout court pour donner
dans l'iſoire , au riſque d'eſſuyer encore quelques
volées. Cette manoeuvre hardie & la marche de la
Nymphe nous tirèrent de ce mauvais pas. A ſept
,
&
d4
( So )
,
heures & demie le vaiſſeau renonça à nous pour
fuivre. Nous avons perdu , dans cette rencontre ,
trois hommes , dont deux font morts le lendemain
; nous avons eu quatre bleſlés quelques
coups de canons à la flottaiſon & dans le corps
de la frégate , que l'on travaille à réparer actuellement
pour la mettre en état de ſuivre le Comte
du Chaffaut , qui a ordre de ſe tenir prêt à partir
dans la ſemaine. Le vaiſſeau contre, lequel nous
avons combattu monte 64 canons ; nous avons
quelques-uns de ſes boulets à bord , peſant 2.2 livres
poids de France.
Les lettres de Breſt du 26 annonçoient
que l'eſcadre devoit fortir le 27. De poftérieures
nous apprennent qu'elle eſt encore
dans la rade & qu'on a envoyé quelques
corvettes à la découverte .
Les Anglois , ajoutent- elles , feront beaucoup
valoir , felon leur uſage , un petit
choc qu'a reçu le dernier convoi qui fortit
d'ici pour ſe rendre à Nantes. Le Nonfuch
le chaffa, la frégate parvint à s'emparer de
3 bateaux; & la Légère , ancien bâtiment
armé en flûre , & vendue au commerce,
forcée de s'échouer à l'entrée de la rivière ,
fut brûlée ; voilà tout le mal qu'ils nous
firent à cette occafion. L'Alexandre & le
Bien-Aimé ſe ſeront affez élevés dans le
Nord pour éviter Geary , & l'on eſpère
qu'ils arriveront à Cadix ſains & ſaufs.
L'Invincible étoit encore à St-Andero le 20
du mois dernier ; & le Guerrier reſte conftamment
à la Corogne avec trois vaiſſeaux
Eſpagnols prêts à faire voile en même tems
que lui,
(81 )
د
On apprend de Lisbonne que la petite
eſcadre de Johnſtone a conduit dans ce Port
quelques priſes & entr'autres le paquebot
l'Arlequin dépêché à M. de Guichen , &
qui a jetté ſes paquets à la mer & les
Etats d'Artois , frégate-corſaire de 40 canons
commandée par M. Fabre ; on ne
s'attendoit pas à la voir devenir la priſe
d'un vaiſſeau de so canons , le Romney
Capitaine Rodanhom. Ce fut fur le cap
Carnero que le combat s'engagea ; le Capitaine
Fabre fut obligé d'amener après un
engagement de trois quarts-d'heures dans
lequel il avoit perdu trente hommes. La
réputation que s'eſt acquife ce Capitaine ,
les preuves qu'il a données de ſa bravoure
& de fon déſintéreſſement , tout doit déterminer
à entendre ſes raiſons avant de
le condamner fur le peu de réſiſtance que
l'on trouve qu'il afait. Il eſt bien étonnantque
l'homine qui , dans la dernière guerre , ſe défendit
ſi courageuſement contre 3 corſaires
Anglois , en aborda un , au moment où fon
vaiſſeau couloit bas , s'en empara , &fe fervit
ſur le champ de ſa priſe pour attaquer
& enlever les deux autres qu'il emmena , ſe
ſoit rendu après trois quarts d'heures de
combat. Le 7 Juillet la frégate fut conduite
àLisbonne ; le 13 elle étoit réparée.
Les mêmes lettres nous apprennent qu'un
navire Suédois deſtiné pour Gênes , & eftinié
200,000 crufades , a brûlé dans le Port par
accident.
ds
( 82 )
On a parlé du combat foutenu par l'Eulalie
de Bordeaux , armée de 20 canons de
8 livres de balle , 2 de 6 , & de 100 hommes
d'équipage , contre la frégate l'Eolus
de 38 canons , & 2 corſaires l'un de 24
& l'autre de 18 canons de 9. On nous en
a fait paſſer la relation ſuivante qui contient
des détails que nous nous empreſſons
de tranſcrire.
, >>>Le Vendredi 23 Juin , à 10 heures du matin
le Sieur Augene , Bayonnois , Commandant l'Eulalie,
eut connoillance de ces deux corſaires Anglois , qui ,
après avoir donné chaſſe à fon navire , l'atteignirent
à 2 heures après-midi , à portée du piſtolet. Dès ce
moment le combat s'engagea de part & d'autre avec
le plus grand acharnement & ne ceffa que par la
retraite des deux corſaires; ils l'exécutèrent à 6
heures du ſoir. Le Sr. Laſſus , Lieutenant de l'Eulalie ,
ayant eu dans cette action le bras emporté , ne
voulut pas quitter ſon pofte. Il ſe fit porter un fac
rempli de ſon pour arrêter le ſang; peu après une
balle lui perça la cuiſſe; il continua le comman .
dement de ſon canon , lorſqu'un boulet le partagea
en deux & mit fin à ces témoignages de ſon zèle &
de ſon courage. Les Sieurs Labaftide & Seers deux
autres Officiers de l'Eulalie , dont la conduite mérite
des éloges , & 6 hommes de l'équipage , ont été
tués ; ce bâtiment a en tout le gréément & les voiles
en pièces. Le Capitaine s'eſt conduit dans cette
action avec autant de bravoure que d'intelligence.
-Le ſamedi 24. Les deux corſaires revinrent à la
charge& pendant que l'Eulalie combattoit vigoureuſement
une frégate ſurvint qui de ſa première
volée tua le brave Augene & mit quelques hommes
horsde combar. Le Sieur Martin, Capitaine en ſecond,
ſe porta fur le champ au gaillard d'arrière pour prendre
le Commandement & réparer la confufion que
( 83 )
la mort du Capitaine avoit cauſée; ayant trouvé le
pavillon amené parce que la driſſe avoit vraiſem .
blablement été coupée par l'ennemi,il en fit rehiſſer un
autre à la corne d'artimon. Le combat recommença
avec vigueur ; mais le Capitaine Martin voyant que
les ennemis le harceloient de tous côtés & lui
ôtoient les moyens de s'échapper , fit arriver ſur la
frégate pour tâcher de s'en défaire ou de périr ; il
fuccomba malheureuſement ; la dernière volée de
l'ennemi lui ayant tué un homme & bleſſé quelques
autres; il le fut lui même à la jambe & au pied &
tomba ſans connoiſſance par un éclat de bois qu'il
reçut ſur l'eſtomach . Revenu à lui il eut la douleur
de voir ſon pavillon bas : malgré cela il auroit encore
recommencé le combat ſans les repréſentations
que tous les braves gens qui avoient également contribué
à rendre la défenſe auffi opiniâtre , lui firent ,
que toute réſiſtance ultérieure ſeroit non-ſeulement
inutile vû la ſupériorité des forces ennemies , mais
encore cauſeroit mal-à- propos la perte de beaucoup
d'hommes . L'Eulalie fut donc amarinée par les Officiers
de la frégate & des deux corſaires & conduite
à Lisbonne, le 2 Juillet «.
On apprend que M. de Clofnard , montant
le Comte d'Artois de 64 canons ,
a envoyé à Bayonne une priſe eſtimée
cent mille écus ; elle étoit deſtinée pour
Gibraltar.
3
>>>M. d'Hector , Commandant en ce Port , écriton
de Brest , a reçu une lettre de M. de Sartines
par laquelle ce Miniſtre l'informe qu'une flotte
confidérable , fortie de la Baltique & autres mers ,
& eſcortée par pluſieurs bâtimens de guerre des
Puiſſances du Nord , devant bientôt paroître dans
nos parages , l'intention du Roi eſt que fi quelquesuns
de ces bâtimens avoient beſoin d'entrer dans
nos ports , ils y ſoient reçus ſans difficulté , &
d6
( 84 )
qu'il leur ſoir donné tous les ſecours qui pourroient
leur être néceſſaires ".
Les lettres de Rochefort nous apprennent
l'arrivée du Fier Rodrigue , commandé par
le jeune Montaur, dont le frère s'étoit fi
fort diftingué dans le combat auprès de la
Grenade ſous les ordres de M. le Comte
d'Estaing. Il y a convoyé avec une ſageſſe
& une intelligence qui méritent les plus
grands éloges 17 navires venant de l'Amérique
, & 2 bâtimens fort riches fortis l'un
d'Antigoa , l'autre de St- Chriftophe , dont
il s'eſt emparé. Les nouvelles les plus intéreſſantes
qu'il apporte de l'Amérique Septentrionale
, font la réception honorable
qu'on a faite à M. de la Fayette , & le
combat que la frégate l'Hermione qui le
portoit , a foutenu dans les parages de la
nouvelle Angleterre. Cette frégate portant
40 canons , commandée par M. de la Touche
, étoit fortie de l'Orient ; elle avoit
fait trois priſes dans ſa traverſée & les conduiſoit
avec elle , lorque non loin de Bofton
, elle fur attaquée par un vaiſſeau à
deux batteries , &une caiche de 16 canons .
L'Hermione ſe défendit ſi bien qu'elle obligea
ces bâtimens de ſe retirer après les
avoir fort maltraités & elle entra àBoſton
avec ſes priſes. M. de la Touche reçut
dans cette rencontre un coup de feu dans
le bras & perdit 15 hommes. L'accueil
qu'il a reçu à Boſton ne laiſſe pas douter
de celui qu'on fera à M. de Ternay & à
( 85 )
M. de Rochambeau. Lorſque le Fier-Rodrigue
eſt parti , on n'avoit encore aucune
nouvelle dans ces parages de l'approche de
notre eſcadre , mais il est vraiſemblable
qu'elle n'a pas dû tarder à y arriver.
Nous avons donné la relation du combat
de la Capricieuse , telle que les Anglois l'ont
publiée. On fera bien aiſe de trouver ici le
compte que M. le Chevalier de Chervai ena
adreſſé à M. de Sartines . Ce brave Officier
avoit pris le commandement de cette frégate
après la mort du Capitaine & de fon Lieutenant.
,
>> J'ai l'honneur de vous prévenir que la frégate
du Roila Capricieuſe , ſortie de l'Orient le 26 Juin ,
ſous le commandement de M. le Breton de Ranſanne
, Lieutenant de Vaiſſeau a été brûlée par
les Anglois , après un combat des heures & demie.-
Le 4 Juillet étant par 44 degrés delatitude & 9 degrés
de longitude, méridien de Paris , nous eûmes connoifſance,
au point du jour, de 2 bâtimens que nous jugeâmes
être 2 frégates . Toute la journée nous reſtâmes
en calme , pouvant à peine gouverner. Vers les dix
heures du ſoir , il s'éleva un petit vent qui porta
vers nous ces bâtimens : c'étoit deux frégates Angloiſes
, la Prudente , de 28 canons de douze , 8
de fix & obuſiers de dix - huit ; la Licorne , de
26 canons de neuf , & de 6 de fix. Nous commençâmes
le combat à onze heures & demie avec la
Prudente. Une grande heure aprèess, au moment où
nous étions le plus acharnés , la Licorne vint nous
prendre en hanche , & nous fit un mal infini. Le
combat devint plus furieux que jamais , nous étions
bord à bord avec la Prudente , à qui nous fimes
payer le mal que nous faiſoit ſa compagne. Plus
les ennemis du Roi nous preſſoient , plus le cou
4
( 86 )
rage de notre équipage augmentoir. Nous nous
battîmes pendant 4 heures fans que les ennemis
puſſent ſe flatter d'avoir remporté quelque avantage
; mais malheureuſement M.de Chapelle-Fontaine
, Lieutenant de notre frégate , & peu de tems
après , mon brave Capitaine , perdirent la vie. Je
voulus venger leur mort , & retarder notre perte
de quelques momens ; je fis continuer le feu avec
plus de fureur , mais enfin il fallut céder. Toutes
nos manoeuvres coupées , les mâts criblés de coups
de canon & prêts à tomber ; la frégate percée à
l'eau de 13 boulets , les canons preſque tous démontés
& la moitié de mon monde tué ou bleſſe :
fans nulle reſſource & prêt à couler bas , je crus
qu'il étoit tems de ſe rendre , & je fis amener le
pavillon. Il étoit tems en effet ; car à peine les Anglois
furent- ils à bord , que le grand mât , & enfuite
le mât de miſaine tombèrent. Enfin les ennemis
jugeant qu'il leur étoit impoffible de ſauver
la frégate , vu le triſte état où elle étoit , ſe prefsèrent
de nous en tirer ; & à peine fûmes - nous
rendus à leur bord , que le feu prit à la Capricieuse.
-Je ne ſaurois donner trop d'éloges à notre équipage
; & de l'aveu même de nos ennemis , ils n'ont
jamais vu un combat plus vif avec des forces fi
inégales , & toujours à la demi-portée du piſtolet.
-On doit l'opiniâtreté du combat au zèle des Of-
'ficiers & à l'ordre qu'ils ont fait obſerver , ce qui
n'eſt pas aiſé pendant la nuit. MM. le Grip &
Guérin , Lieurenans de frégate auxiliaire , & Grofſetête,
Lieutenant du régiment de la Marine , ont
éré bleſſés, MM. Didoupé & Ouin , troiſième &
quatrième Officiers auxiliaires , ſont les feuls qui
ne l'aient pas été. Tous ces Officiers ont donné les
plus grandes preuves de zèle , de valeur & d'intrépidité
. L'équipage s'eſt comporté avec tout le ſangfroid&
la bravoure que nous devions en attendre.
J'ai été bleſſé en trois endroits ; une des bleſſures
eſt affez grave. -Le Capitaine Anglois , M. Wal(
87 ) :
grave, a tous les ſoins & toutes les attentions imaginables
pour ſes priſonniers , qui malheureuſement
étoient tous nuds , n'ayant pas eu le tems
d'emporter le peu de hardes que ce combat avoit
épargné. Je vous demande pardon ſi cette relation
eſt ſi mal rédigée ; mais voilà la première fois
de ma vie que je fais une deſcription de combat ;
& vraiment je crois que je fais mieux combattre
qu'écrire «.
M. l'Abbé Raymon- Roux , Maître de Philofophie
au Collége Royal de Navarre , a
obſervé le phénomène qu'on a vu la nuit du
28 du mois dernier dans le ciel , & en rend
dans une lettre à un ami , le compte ſuivant,
que nous nous empreſſons de tranfcrire.
,
>> Le ſoir du 28 , vers les neuf heures un quart ,
nous avons apperçu de Belveder , (nom d'une terraſſe
du Collége qui domine preſque ſur tout Paris , )
une colonne enflammée , dont la hauteur étoit de
38 à 60 degrés ; elle a commencé à paroître vers
l'Occident , & à mesure qu'elle s'eſt élevée , elle a
décliné tant ſoit peu vers le Nord: ſon ſommet étoit
environné de pluſieurs triangles ſphériques d'une
couleur blanchâtre. Nous avons joui de ce beau
ſpectacle environ une demi heure , après laquelle
la couronne a diſparu preſque ſubitement , & certe
diſparition a été bientôt ſuivie de celle de la colonne.
Mais une lumière preſque égale à celle de la pleine
lune , a fuccédé & elle formoit amplitude de 10 à
II degrés ; toute la partie du Nord a été en
même-tems éclairée , mais d'une lumière moins
vive que celle dont l'arc étoit formé. A 11 heures
nous avons apperçu une eſpèce de bande circulaire ;
elle étoit , à-peu- près ſuivant la largeur du Zodiaque ,
d'Occident en Orient. Du côté de l'Eſt elle ſe terminoit
à l'horizon , & il s'en falloit de 8 à 9 degrés
qu'elle s'y terminât du côté de l'Queſt. Cette bande
étoit formée par deux pyramides : la bate de l'une
( 88 )
étoit vers l'Orient & celle de l'autre vers l'Occident.
Leurs ſommers étoient preſque réunis au zénith ; ils
n'étoient ſéparés que par un globe imparfait de
lumière , d'où partoient des rayons dans tous les
fens, les uns plus longs que les autres : ils reſſembloient
à ceux que l'on voit pénétrer un nuage , qui
ſe réſout en pluie , lorſque le ſoleil n'eſt pas éloigné
de l'horizon. Dans un quart d'heure tous ces
rayons ſe ſont retirés aſſez lentement , & réunis
en un point vers le zenith ; ſemblables aux cornes
des limaçons qui s'allongent pendant quelque tems
& ſe rétre iffent enſuite juſqu'à ſe dérober à la vûe.
La lumière étoit ſi vive , qu'à 11 heures un quart
j'ai lû diſtinctement , & j'ai écrit une partie des
Obſervations , dont je viens de vous faire parr.
- J'ai rencontré ce matin quelques Phyſiciens qui
s'entretenoient ſur ce Phénomène; les uns le diſoient
une Aurore boréale & les autres une lumière Zodiacale;
pour moi je penſe que l'une & l'autre s'y
trouvoient «a.
,
a M. Dupau , Docteur en Médecine
envoyé à la Faculté de Médecine de Paris
un Mémoire très intéreſſant , dont il eſt important
que le public connoiſſe l'objet :
nous nous empreſſons d'en offrir ici l'extrait
ſuivant.
>> M. Kalm , Botaniſte Suédois , & élève du célèbre
Linné , dans un voyage qu'il a fait dans l'Amérique
Septentrionale , s'eſt apperçu , dans un canton
de ce Nouveau Monde , dont la température eſt àpeu
près ſemblable à celle de la France , que les
maladies vénériennes y ſont fort communes , &
que ceux qui en ſont infectés s'en délivrent facilement&
promptement , ſans être obligés de s'abftenir
de leurs occupations ordinaires , durant le
traitement , & fans qu'il reſte aucune traces , ni de
la maladie ni du traitement . - Le remède qu'ils
emploient eſt la plante nommée Lobelia Syphilitica,
( 89 )
-M. Kalm , aſſure de la manière la plus poſitive ,
qu'il eſt ſans exemple qu'aucun de ceux qu'il a vus
en faire uſage , ait jamais manqué d'en guérir. 一
J'ai appris, dit l'illuſtre Vanſwieten , d'un homme
très-célébre & très-digne de foi , que la racine de
Lobelia , guérit radicalement & fans aucun danger ,
les maladies vénériennes , dans l'eſpace de dix ou
stout au plus de vingt jours . L'Auteur de ce
Mémoire , zélé pour tout ce qui peut être utile au
foulagement de l'humanité ſouffrante , eſt parvenu
à ſe procurer cette plante. Elle a été reconnue par
M. Thouin , Jardinier en Chef du Jardin du Roi ,
à Paris , dont les connoiſſances égalent l'honnêteté
&lamodeſtie, pour être la vraie Lobelia Syphilitica .
Cette plante a été ſoumiſe auſli à l'examen de la
Faculté de Médecine de Paris . Les perſonnes
qui deſireront de la connoître pourront la voir
chez M. Dupau Médecin , rue Neuve-St- Etienne ,
dans la maiſon de M. Hubert , Graveur , vis- à- vis
les Doctrinaires ".
,
-
>>Un fait rare & peut-être unique , écrit on de
Commerci , eſt celui que nous venons de voir ; deux
gémeaux , dont la mere n'a pas eu d'autre couche ,
renouvellant à 76 ans , l'un ſen mariage de 52 ans
& l'autre y chantant la meſſe à ſa cinquante-unième
année de prêtriſe. M. de Bertillié, ci-devant Tréſorier
& Contrôleur des Cadets-Gentilshommes du Roi de
Pologne Duc de Lorraine & de Bar, donne du corde-
chaſſe tous les jours avec la force d'un jeune
homme, joue du hautbois pendant une minute &
demie ſans reprendre haleine , chante encore ſouvent
& agréablement en faiſant la haute-contre. M. de
Bertillié ſon frère gémeau , Curé de Neuvilly dans le
Clermontois, exerçant ſon miniſtère comme il l'a fait
depuis 45 ans avec tout le zèle & l'exactitude poſſibles,
chante en baſſe-taille étourdiſſante par ſa force quoiqu'agréable
, fur- tout dans un grand vaiſſeau. LaCé
rémoniedu renouvellement du mariage du premier ,
de la première meſſe du ſecond, a eu lieu le 19 Juillet
1
( 90 )
dernier dans l'Egliſe Paroiilialede Saint -Julien ,Diocèſe
de Verdun , près Commerci en Lorraine , en
préſence de M. Jaquart , Curé a flizelé qu'éclairé ,
de pluſieurs Gentilshommes & honnêtes gens des
environs.Trois filles & deux gendres, Gentilshommes
du Clermontois , dont l'un , M. de Signemont , eſt
Chevalier de Saint Louis & Lieutenant Colonel du
Régiment des Grenadiers- Royaux de Lorraine ont
été préſens à la Cérémonie. Il ne manquoit pour
rendre la fatisfaction complerte que la vue de trois
autres enfans , l'un Capitaine de l'Académie des
Gentilshommes Cadets à Anvers , l'autre So is - Lieutenant
des Grenadiers dans la Légion de Lauzun ,
& la troiſième, Dame de Compagnie de Madame
l'Abbefle de Joigny. Ces fix enfans ſont le reſtede
quinze. Leur mère , âgée de 71 anss ,, fait encore
l'agrément de tout ce qui l'environne , par la vivacité
, ſon eſprit & ſa gaité. Tous les Habitans de
Saint-Julien ſe ſont empreiſés de prendre part à la
fêre; on les a vus à l'Egliſe répandre des larmes
d'attendriſſement ,joncher les rues de fleurs , entourer
juſqu'à la gêne cet intéreſſant trio, vieux mais aimable;
venir pendant trois jours les régaler de leurs
chanſons champêtres , auxquelles les deux gémeaux,
tous deux Muficiens , ont répondu par leurs inftrumens.
M. Jaquart Curé de Saint - Julien , & M.
leTierce Directeur des Poſtes à Commerci , fingu .
lièrement attachés à cette famille , ont fait des couplets
dans cette circonstance , relatifs à la fête «.
Les numéros ſortis au tirage de la Lotterie
Royale de France , du ser de ce
mois , font : 26 , 2 , 37 , 41 , 44 .
Lettres patentes du Roi , pour ordonner différens
établiſſemens d'humanité à l'Hopital général , &
pour proroger à ces conditions les droits d'Octrois
accordés ci-devant à cet Hopital. » Les Directeurs
&Administrateurs de l'Hopital général, nous ayant
demandé le renouvellement des Octrois que nous
leur avons ci -devant accordés , & dont le terme
( 91 )
expire cette année , nous avons cru qu'avant d'y
confentir , nous devions examiner l'état des recettes
&desdépenſes de cet Etabliſſement , & nous faire
rendre compte avec ſoin des autres parties eſſentielles
de ſon adminiſtration. Cet examen nous a fait connoître
le zèle pur avec lequel les Adminiſtrateurs de
l'Hopital général s'occupent de leurs fonctions ; mais
comme il n'eſt aucune manutention étendue , qui ne
foit fufceptible d'être perfectionnée , nous avons
enviſagé comme une de nos obligations de profiter
d'une époque où nous continuons àcette Maiſon des
fecours confidérables à la charge de nos peuples ,
pour appofer à cebienfaitdes conditions eſſentielles
à la perfection de l'ordre & au foulagement de la
misère. -- En conféquence, étant inſtruits que faute
d'infirmeries , tous les pauvres auxquels les maiſons
de la Salpêtrière , Bicêtre & la Pitié ſervent d'aſyles
, ſont portés à l'Hôtel-Dieu lorſqu'ils tombent
malades; & voulant prévenir ces déplacemens & ces
tranſports , dont les fâcheux inconvéniens ſe font
fur-tout ſentir dans les ſaiſons rigoureuſes , nous
avons cru devoir ordonner que l'Adminiſtration de
l'Hopital général eût à faire préparer inceſſamment
dans chacune de ces diverſes Maiſons , des infirmeries
proportionnées au nombre de leurs malades ; &
d'après la connoiſſance que nous avons priſe du local
qu'on pourroit y deſtiner , nous avons vu avec ſatisfaction
, qu'il étoit aſſez étendu pour que chacun
fût ſeul dans un lit. Nous avons envisagé ces établifſemens
comme une oeuvre de charité d'autant plus
effentielle, que le nombre des malades que l'on tranfportede
ces maiſons à l'Hôtel-Dieu , ſe monte annuellement
à près de quatre mille.-Nous voulons
de plus que l'Adminiſtration de l'Hopital général
faſſe conſtruire à la Salpêtrière , les loges néceſſaires
pour que les infortunées , dont l'eſprit eſt aliéné ,
n'y ſoient plus expoſées aux injures de l'air.-Enfin
ayant pris foin nouvellement de préparer à nos frais ,
à l'Hopital de Bicêtre, des ſalles plus vaſtes pour les
( 92 )
paralytiques , & les perſonnes attaquées du cancer
& de l'épilepsie , afin d'empêcher , par ces précautions
, que des malades de tout âge & affligés de
maux différens , fuſſent comme auparavant , confondus
& fouvent reffer és dans les mêmes lits ; nous
exigeons de l'Adminifiration de l'Hopital général ,
que ces établiſſemens ſoient entretenus & conſervés ,
tels qu'ils font maintenant , conformément à la déhbération
priſe à ce ſujet.-Fixant enfuite notre
attention ſur les principales dépenſes de l'Hopital
général , nous avons remarqué que celles des bâtimens
s'étoit montée depuis long-tems à des ſommes
confidérables , & ne pouvant être indifférent à l'emploi
d'un revenu formé principalement de nos con.
ceffions & de nos bienfaits , nous avons jugé eſſentiel
d'ordonner que l'Adminiſtration n'entreprendroit
plus de conſtructions nouvelles ſans notre approbation
, & que l'exécution n auroit lieu que par adjudication
au rabais , la ſeule forme convenable
pour une grande Adminiſtration.- Nous croyons ,
d'après l'examen que nous avons fait des revenus &
des dépenſes de l'Hopital général , qu'il eft en état
par ſes propres reſſources , de fatisfaire aux diverſes
charges que nous lui impoſons ; & d'ailleurs ,
comme tout ce que nous exigeons de cette Adminiſtration
tient aux devoirs de la chatité la plus
indiſpenſable , les mêmes motifs qui nous engagent
à continuer aujourd'hui ſes octrois , nous détermi
neroient à venir à ſon ſecours s'il étoit néceſſaire .
Nous avons auſſi jugé à propos d'ordonner ,
que tous les ans les comptes de recettes & de dépenſes
de l'Hopital général ſeroient imprimés , afin
d'honorer ainfi , par cette publicité , une Adminif
tration ſage & éclairée & afin d'exciter d'autant plus
les aumônes & les charités , en mettant au grand
jour l'étendue des beſoins des pauvres , & les ſoins
qu'on apporte dans la diſtribution des ſecours qui
leur fontdestinés .- Enfin nous nous réſervons de
faire connoître nos intentions ſur l'Octroi commun
(193 )

-
entre l'Hopital général & l'Hôtel-Dieu , lorſque
nous aurons achevé les examens dont nous fommes
occupés relativement à cette dernière Maiſon ; &
d'après les connoiſſances que nous avons déjà priſes
nous eſpérons pouvoir ordonner inceſſamment d'autres
améliorations intéreſſantes pour l'humanité ,
chères à notre bienfaiſance. A ces cauſes , &c . Ces
Lettres parentes ſont compoſées de ſept articles ".
De BRUXELLES , le 8 Acût.
&
On parle beaucoup du voyage de M.
Cumberland à Lisbonne & de- là à Madrid.
Les lettres de cette dernière Ville annoncent
qu'il y eſt arrivé & offrent les détails
ſuivans :
>> Il y a quelques ſemaines qu'il arriva à Aranjuez ,
un Eccléſiaſtique Irlandois. Il venoit de Londres
par Lisbonne. Peu de jours après , il fut. ſuivi d'un
Anglois , M. Cumberland , qui étoit accompagné
de ſon épouse & de ſes deux filles. Ces deux Etrangers
ont vu tout ce que le Château d'Aranjuez offre
de plus curieux , & ils ont eu l'honneur d'être gracieuſement
accueillis de Madame la Princeſſe des
Afturies , qui les vit , par hasard , au moment où
on leur montroit ce que ſon Palais contient de plus
rare. On fait mille conjectures ſur le motif de
l'arrivée de ces étrangers , mais aucune ne paroît
fondée. Tout ce que l'on fait , c'eſt que l'Irlandois
a été Chapelain du Prince de Maſſerano pendant
qu'il rempliſſoit le poſte d'Ambaſſadeur de S M. С.
àla Cour de Londres , & que M. Cumberland a
été autrefois Gouverneur du Canada. L'un & l'autre .
ont loué , tant ici qu'à Ste Ildéphonſe , une maiſon
meublée , ce qui ſemble annoncer que leur ſéjour
dans ce Royaume ſera de quelque durée «.
Le Roi de Suède arrivé à Aix la Chapelle
le 13 du mois dernier en eft parti le
( 94 )
22 pour Spa , où il ſe propoſe , dit- on , de paſſer trois ſemaines. A fon arrivée il defcendit
chez le Comte d'Uſſon , d'où peu
après il paſſa à l'Hôtel du Lion Noir. Les
nouvelles qu'on en reçoit annoncent que
la ſanté de S. M. ſe rétablit ; elle obſerve
le plus parfait incognito , ſous le nom de
Comte de Hoga , & a refuſé tous les honneurs
qu'on a voulu lui rendre & la garde
qu'on lui a offerte. On dit qu'en quittant
Spa elle pourra très-bien ſe rendre à la Haye.
Les lettres de cette dernière Ville portent
que l'on a fait à Londres la vente des 7
vaiſſeaux Hollandois faiſant partie du convoi
du Comte de Bylandt , qui reſtoient
encore. Les nouvelles repréſentations que
le Comte de Welderen , Ambaſſadeur de
la Républipue , a faites à la Cour de Londres
, n'ont pas produit plus d'effet que les
précédentes. >>>C'eſt notre faute , écrit-on de la Haye , fi l'on
n'a pas eu plus d'égard pour notre Pavillon ; la Ruſſie
vientde nous montrer ce que nous devions faire ; il
falloit armer , & non pas négocier ; nous aurions
été reſpectés davantage. Nous eſpérons que la neutralité
armée mettra fin à ces vexations. Les Barons
de Waffenaar & de Brantzenboourg ſont partis le
26 du mois dernier pour Pétersbourg où ils comptent
arriver vers la fin de ce mois ; ils s'arrêteront à.
Brunswick & à Berlin. Les Etats de cette province
vont s'occuper des objets les plus intéreſſans ; un de
ceux ſur lesquels ils vont délibérer , eſt de ſavoir fi
la perception de l'impôt dit Dubbeld-Laft en Veil
Geld ſera continué ou non. La nomination de
l'Amiral qui commandera l'eſcadre de la République
, eſt prochaine. Le public déſigne déja l'Of-
-
) ور (
ficier ſur qui tombera le choix de LL. HH. PP.
En attendant , on a la fatisfaction d'apprendre de
tous les ports de la République où il ſe fai des
armemens , que depuis le Placard relatif a la levée
du troiſième homme de la marine marchande , &
l'offie de groſſes primes à quiconque s'engagera
fur les vaiſſeaux de guerre , preſque tous les équipages
des vaiſſeaux mis en commitlion ſe trouvent
complets ",
Les ſommes offertes aux matelots font
de 30 ducats ou 157 florins 10 fols de
Hollande,
Les lettres d'Amſterdam ſont remplies
des détails des excès que ne ceſſent de
commettre les corſaires Anglois ; le Capitaine
d'un bâtiment arrivé au Texel , rapporte
qu'il en a rencontré un de 34 pièces
de canon , qui , ayant arboré pavillon
Américain , envoya 12 ou 14 hommes fur
fon bord , où ils enlevèrent beaucoup de
marchandiſeş , des voiles & autres agrêts ,
& preſque toutes les proviſions. Après
cela il lui fit dire qu'il s'appelloit Paul
Jones , & qu'il avoit ordonné aux gens
de ſon équipage de lui enlever tout ce
qu'ils voudroient.
>>>Le Patron Knoſſes , arrivé à Cadix , ajoutent
les mêmes lettres , nous écrit qu'il a été arrêté dans
ſon trajet par pluſieurs corſaires François & Elpagnols
, qui ne lui ont fait aucun mal ; mais que
4corſaires Anglois étant venus ſur fon bord pour
examiner ſes papiers , qu'ils avoient trouvés en bon
ordre , ils n'en avoient pas moins renfermé le Capitaine
dans ſa chambre , après quoi ayant fait monter
ſur le pont preſque la moitié de la cargaiſon , ils
en avoient pillé la plus grande partie , & ruiné le
refte".
( 96 )
PRÉCIS DES GAZETTES ANGL . , du ler. Août.
Les papiers de ce jour ne contiennent de nouvelles
intéreſſantes que celle-ci concernant M. de
Ternay.>>L'eſcadre Françoiſe que commande M. de
Ternay ; confiftant en 8 vaiſſeaux de lignes , s frégates&
20 bâtimens de tranſport , a été arraiſonnée
ſur la côte d'Amérique , à près de 20 lieues au
Nord de Rhode-Iſland , par un Corſaire Américain
, qui étoit arrivé à New-London quelques jours
avant que les derniers vaiſſeaux qui ſont arrivés à
Liverpool , fuſſent partis de New-Yorck. On ſuppoſoit
à New-Yorck que l'eſcadre de M. de Ternay
étoit allée à Boſton. La rencontre de l'eſcadre Fran.
çoiſe& du corſaire Américain peut s'être faite du 12
au Is Juin .
On affure que les habitans de la Virginie ſe préparent
à réſiſter de toutes leurs forces aux troupes du
Roi , & que loin que l'enthouſiaſme pour l'indépendance
foit amorti , jamais il ne s'y eſt manifeſté
avec plus de chaleur.
La lotte Eſpagnole a d'abord relâché à la Guadeloupe
, avant de ſe joindre à l'eſcadre Françoiſe.
Le Chevalier Rodney s'appercevant qu'il lui étoit
impoſſible d'empêcher cette réunion , vouloit aller
à Sainte-Lucie , mais étant trop au vent de cette
Ifle , il ne put remplir ſon deſſein. En conféquence ,
il porta fur la Barbade , d'où il a envoyé la nouvelle
de la réunion; cette nouvelle eſt arrivée ici le 21 Juillet
, mais les Miniſtres n'ont pas jugé à propos de la
publier dans la Gazette de la Cour , quoiqu'un de
leurs premiers devoirs fût d'inſtruire le Public d'un'
pareil évènement. L'Amiral Rodney ne peut réparer
Les vaiſleaux à la Barbade; cette. Ifle lui fournira
tout auplus quelques agréts , en ſuppoſant qu'il y en ait
encore.Antigoa eſt la ſeule Colonie où le Roi ait des
magaſins , & cette Iſſe , ainſi que celle de Saint-
Chriftophe , ſont actuellement dans le plus grand
danger. En effet , tout le monde penſe que les François
& les Eſpagnols ont ordre d'aller attaquer la Jamaïque
, & dans cecas , ils peuvent prendre ces deux
ifles chemin faiſant,
t
d
al
a
1
Π
Les perſonnes qui auront quelque choſe à communiquer
à l'Aureur , peuvent s'adreſſer à lui , en fa
demeure , rue Saintonge , près le Boulevard , Mai–
fon de M. Guettard. Il prie les perſonnes qui lui écriront
, de vouloir bien affranchir leurs lettres.
Avis pour la Souſcription du Mercure de France.
CET Ouvrage Périodique , le plus ancien & le plus
varié de tous les Journaux , paroît le Samedi de
chaque Semaine : on y a réuni d'abord le Journal
Politique de Bruxelles , & les Soufcriptions du
Journal François , du Journal des Dames , du
Journal des Speitacles , de la Gazette de Littérature
; l'on vient d'y ajouter encore le Journal
intitulé des Affaires de l'Angleterre & de l'Amérique.
Quoique ce Journal foit conſidérablement augmenté
, le prix en eſt , comme ci-devant, de 32 liv.
pour la Province ; & pour Paris , de 30 liv. franc
de port.
On s'abonne en tout temps , à Paris , Hôtel de
Thou, rue des Poitevins , & chez les principaux
Libraires & Directeurs des Poftes. Il faut affranchir
le port des lettres & de l'argent.
Comme ce Journal eft compofé par une Société
de Gens de Lettres , le Sieur PANCKOUCK
Breveté du Mercute , fe charge de leur faire paffer
les articles qui lui auront été remis , chacun fuivant
leur partie.
On peut auffi envoyer les Livres & les Estampes
an Rédacteur , rue du Cimetière S. André-des-Arcs ,
maiſon voisine de celle de M. le Curé.
TABLE.
JOURNAL POLITIQUE. (Livourne ,
Pétersbourg ,
Copenhague ,
Varsovie ,
Viennes
Hambourg ,
58
49 Cadix, 59
5 Londres
52Versailles ,
63
75
54 Paris, 76
ss Bruxelles , 92
D
Vaiſſeaux pris fur les Anglois.
Eux Bâtimens , de Liverpool , pour New-
Yorck ; pris par les Eſpagnols , & envoyés à la Baye
de Santa-Fée. - Un Batiment , pour Plymouth ;
pris par un Corfaire de S. Malo. L'Industrious-
Incréafe , de Halifax , pour la Jamaïque ; pris par
les Américains.
Vaiſſeaux pris par les Anglois.
La Margaretha , de la Martinique ; priſe par la
Flotte de l'Amiral Geary , & envoyée à Plymouth .
Onze Bâtimens , du Port - au - Prince , pour Bordeaux
; pris par l'Amiral Geary , & envoyés à Plymouth.-
Six Bâtimens, pris & envoyés à Plymouth .
-Un Bâtiment , de Cadix pris&envoyé à
mouth. - L'Artois , pris par ie Romney , Vaiſſeau
de Guerre , & envoyé à Lisbonne. Un Bâtiment
de Bordeaux , pour le Port- au-Prince; pris & envoyé
àLisbonne.
DarMERCU
RE
DE FRANCE ,
POLITIQUE ,
HISTORIQUE ET LITTÉRAIRE.
( N°. 34. )
SAMEDI 19 Aour 1780 .
PROSPECTUS
Concernant la suite des Mélanges tirés
d'une grande Bibliothèque.
PENDANT l'année , qui acommencé au premier
Juillet dernier , juſqu'au premier Juillet de l'année
1781 , on publicra fix volumes in- 8º de l'Histoire de
la Lecture des Livres François de toute eſpèce ,
tenant des notices & extraits intéreſſans &curieux de
tous les Ouvrages qui ont paru en François pendant
le cours du ſeizième fiècle & ſuivans.
con-
Et fix volumes auſſi in- 8º en douze cahiers , de
'Hiſtoire Générale des Romans , contenant des
notices , précis & extraits de tous les Romans publiés
en Langue Françoiſe depuis l'année 1500.
On diſtribue actuellement le premier vol. de la
ſouſcription , ou tome 7 des Mélanges ; le ſuivant
paroîtra au mois de Septembre , & ainſi de fuite de
deux mois en deux mois .
Le premier cahier des Romans a paru en Juillet ;
le ſecond doit paroître dans le courant du préſent
mois d'Août , & ainfi fucceffivement un cahier
chaque mois.
Conditions de la Souſcription.
On pourra ſouſcrire pour l'une ou pour l'autre de
ces deux ſuites , ou pour les deux enſemble.
La ſouſcription des fix volumes de la Lecture ,
&c. qui paroîtront de deux mois en deux mois ,
fera de 18 liv. & celle des fix volumes auffi in- 8 ° de
l'Hiſtoire des Romans en douze cahiers , qu'on diftribuera
de mois en mois , ſera auſſi de 18 liv .Ainfi
ceux qui ſouſcriront pour les deux Ouvrages conjointement
, payeront 36 liv. pour l'année complette ,
depuis Juillet 1780 juſques & compris Juin 1781 .
Les perſonnes qui ſouſcriront pour l'Hiſtoire de
la Lecture des Livres François, ne peuvent ſe difpenſer
de faire l'acquiſition des trois volumes déjà
imprimés ſous les Lettres D , E , F , puiſque ces
volumes rendent un compte exact des Manufcrits en
rous genres des onzième, douzième , trcizleme , quatorzième&
quinzième siècles ; & ils feront fans doute
curieux d'y joindre les trois premiers volumes des
Mélanges , parce qu'ils contiennent : 1º . Une Bibliothèque
Hiſtorique à l'uſage des Dames ; 20. Manuel
des Châteaux , contenant des conſeils pour former
une Bibliothèque romaneſque , pour diriger une
Comédie de Société , & pour diverſifier les plaifirs
d'un Sallon ; 30. Précis d'une Hiſtoire Générale de la
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 19 AOUT 1780 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
ÉPITRE A SOPHIE ,
En Réponse à un Billet où elle me prioit
d'oublier fa Fête.
QUAND j'aimois , j'étois affligé ;
Mais , grâce à ta rigueur , je ne ſuis plus à plaindre.
Je vois , en lifant mon congé ,
Que j'avois grand tort de le craindre.
D'une injuſte rupture ô merveilleux pouvoir !
Ton inconstance fortunée
Me guérit en un jour des ſoucis d'une année ;
Pour fortir de mon coeur , tu n'as qu'à le vouloir.
Adieu ce beau projet de m'abbreuver de larmes ,
De fuir Paris & ta nombreuſe cour ,
De chercher ſous un ciel aufſi pur que tes charmes,
Aux bords de l'Océan , ce paiſible ſéjour
Sam. 19 Août 1780. E
98 MERCURE
Où toi-même as connu le pouvoir de l'Amour.
Là, de tes traits chéris l'exacte reſſemblance
Eût confolé mes yeux & charmé mes ennuis ;
Ceportrait ſur mes ſens n'a plus tant de puiſſance;
Il m'invite à vivre où tu vis :
EYO. C'eſtle portrait de l'inconftance ,
M555
1780 Peut- il être mieux qu'à Paris ?
A
19
Tes durs adieux , tracés d'une main inconnue ,
Me ſemblent l'arrêt du Deſtin ;
Mon âme eût été plus émuc
Si j'euſſe reconnu ta main.
Un congé le jour de ta Fête !
Le trait eſt neuf, il doit être cité;
On dira qu'il n'eſt pas honnête :
Mais je n'en ſuis point irrité.
Adieu Sophie , adieu; j'ai cru trouver la gloire ,
Je cherchois le bonheur dans un tendre lien.
Aregret je commence à croire
Que l'indifférence eſt un bien.
Nul objet ne me plaît , nul plaiſir ne me flatte ,
J'ai trop chéri ton perfide entretien;
En t'aimant , j'aimois une ingrate ;
En ceſſant de t'aimer , je n'aimerai plus rien.
(Par M. de la Louptière.)
DE FRANCE.
LE DÉPOSITAIRE , Conte.
UN 1
N riche Voyageurunjour
Voulut mettre en lieu sûr une affez forte ſomme;
Pour la garder juſques à ſon retour ,
On lui fit aisément trouver un honnête homme.
Aifément , dira -t'on ? mais oui.
Et ſi vous écoutez juſqu'au bout mon hiſtoire ,
Vous conviendrez , j'oſe le croire ,
Que d'honnêtes gens , tels que lui ,
Sont affez communs aujourd'hui.
u'au C'étoit un vieux Derviche .Un air doux, bien qu'
tère ,
Lui gagnoit les eſprits; &notre voyageur
Rendit grâce à Dieu de bon coeur
D'avoir trouvé ce ſaint Dépoſitaire.
Il lui porta fon or; ils étoient ſeuls ; le ſoir;
Aifément le Derviche ( il avoit le coeur tendre )
Confentit à le recevoir :
Il eut après , comme on va voir ,
Un peu plus de peine à le rendre.
Ayant promis de ne laiſſer jamais
Homme vivant en toucher une obole ,
Il fut à tenir ſa parole
Très-fidèle , même à l'excès;
Car ce ſcrupuleux honnête homme
Ne vouloit plus rien en céder ,
11
:
:
T
}
Eij
100 MERCURE
Pas même au maître de la ſomme ,
Qui vint à ſon retour la lui redemander.
Que parlez- vous d'argent , de dépôt , de voyage ?
>> Atout cela je n'entends rien.
- > O ciel ! quel est donc ce langage ?
Vous devez me connoître ;&je vous connois bien. »
Le Voyageur , bien sûr de ſa mémoire ,
Cita mille détails , exacts comme on peut croire ;
L'heure , le lieu , s'il faiſoit froid ou chaud ;
Le Derviche écoute l'hiſtoire ,
Et ne ſe ſouvient pas d'un mot.
- A moi , dit-il enfin , de l'or ! quelle ſottiſe !
> Apprenez que je le mépriſe ,
• Ce métal qui ſubjugue & corrompt votre coeur.
>> En parler ſeulement me donne la migraine.
> Finiffons donc. >> Il dit à peine,
Que ſa porte ſe ferme au nez du Voyageur.
Dinu ſait ſi ce dernier jura , cria vengeance !
Il court de la Juſtice implorer l'aſſiſtance .
Mais las ! ſon adverſaire au Tribunal cité,
Ayant d'un mot prouvé ſon innocence ,
L'accuſateur eft à peine écouté.
Il étoit bien ,pour qui l'eût ſu connoître ,
Honnête homme à la vérité ;
Mais le Vieillard paſſoit pour l'être ;
Et réputation vaut mieux que probité,
NavRÉ de ſon malheur , que par-tout il raconte,
DE FRANCE 101
L'inconfolable Voyageur
S'en retourne triſte , rêveur ,
Et-de tout ſon avoir n'emportant que la honto
Avec le titre d'impoſteur.
Un vieil ami , qui pour lui s'intéreſſe ,
Plaint fon malheur peu mérité ,
Et lui conſeille enfin d'emporter par l'adreſſe
Ce qu'il n'a pu tenir de l'équité.
On ſe pourvut alors , ſans rien laiſſer paroître ,
D'un coffre bien clos , bien ferré ,
Empli de fable , & lourd autant qu'il pouvoit l'être.
Puis notre ami s'étant paré
, D'un habit élégant & riche
Reſpectueuſement va trouver le Derviche ;
Le ſupplie à genoux de garder ſon tréſor ,
Dix grands coffres tout comblés d'or ,
Qu'il craint de confier à des mains infidelles.
A cediſcours , le Derviche content
Au fond du coeur , ſe fait prier pourtant ;
Puis , calculant déjà ſes richeſſes nouvelles ,
Accepte le dépôt par pure charité.
Soudain le premier coffre eſt devant lui porté :
Mais tandis qu'enivré de joie ,
Son oeil déjà couve ſa proie ,
Survient le Voyageur. Le Derviche ſoudain
Tremble , en l'appercevant , pour ſon nouveau burin.
Il craint avec raiſon qu'une trop juſte plainte
Al'homme aux coffres-forts n'inſpire de la crainte.
E inj
102 MERCURE
Il ſe décide , & tout- à-coup ,
Cédant peu , pourgarder beaucoup:
>> Ah! c'eſtdoncvous enfin que le ciel nous amène!
>>>Cria-t-il ; c'eſt vous que j'attends.
> Eh ! d'où venez-vous donc , depuis un ſi longtems ?
>> En vérité , vous m'avez mis en peine.
>>>Mais je vous vois , il en eſt tems encor ;
» Voilà votre dépôt. >> Il lui rendit ſa bourſe ;
Et celui-ci , maître enfin de ſon or ,
Comme s'il l'eût volé, prit auſſi-tôt ſa courſe,
Bien réſolu , d'après cette leçon,
De ſe ſervir de caiſſier à ſoi-même .
Preſque auffi-tôt fon compagnon
Vint letrouver , tout fier du ſtratagême.
Le coffre ſeul reſta chez le Vieillard ,
Qui nevoyant plus rien , craignit , mais un peutard,
D'avoir été vaincu dans ſapropre ſcience.
Le coffre qu'il ouvrit confirma ſon ſoupçon.
Cela peut s'appeler , je penfe ,
Avoir fait reſtitution
Sansacquitter ſa confcience.
DE FRANCE.
103
LA PIE ET SES PETITS , Fable.
Vous êtes grands , emplumés , bieninſtraits ,
DiſoitMargot la Pie en chaſſant ſes petits ,
Partez : voilà l'heure arrivée
Où ſans moi vous pouvez aller courir les champs.
Mais , répondit ſa bruyante Couvée ,
Mère , nous ſommes trop enfans ;
Comment pourvoir à notre nourriture ,
Et nous ſauver de l'agile épervier ?
-Sitôt qu'il paroîtra , rentrez dans le halier ;
Etquant à vos beſoins , conſultez la Nature.
-Mais du Chaſſeur , comment ſe garantir ?
- Si vous voyez qu'on arme une eſcopette ,
Qu'on ramaſſe une pierre ou tende une arbalête ,
De l'arbre promptement vous n'avez qu'à partir.
-Mais fi la pierre étoit d'avance ramailée ,
Ou que ſur l'arc la flèche fut placée ,
Reprirent les petits , que faire en cet inſtant ?
Héquoi , vous en ſavez , dit-elle , déjà tant ?
Ah! je n'ai plus d'inquiétude,
Me fuivre ne ſeroit que mauvaiſe habitude.
Allons , allons , ſéparons -nous ;
A votre âge j'étois moins inſtruite que vous:
Je vois bien que la méfiance
Vous tiendra lieu d'expérience.
(ParM. le Comte deM...... )
E iv
104 MERCURE
ΜΕΝZIKOW ,
OU
LES ENNEMIS GÉNÉREUX ;
SCÈNE DRAMATIQUE ,
Imitée de l'Allemand de . M. WEZEL.
PERSONNAGES.
MENZIKOW , Officier Ruffe.
DE FOMIGNY Officier malade , anciennement
au Service Ruffe.
CHARLES , fon fils.
UN AUBERGISTE.
La Scène est dans l'Hôtellerie d'une petite
Ville d'Allemagne.
PREMIÈRE PARTIE.
1
(LeThéâtre repréſente une Chambre de l'Hôtellerie.)
MENZIKOW entre en habit de voyage trèsfimple
, & met ſur la table une paire de pistolets
qu'il portefous le bras. Ensuite , après avoir fait
quelques tours d'un air penſif, il ôte ſon épée qu'il
place à côté des pistolets . Il ſe promène encore
quelque temps ,jette avec fureur fon chapeau fur la
table, & se précipite enfinfur un fauteui!.
0
SORT impitoyable ! ... me voici déjà dans le
centre de l'Allemagne , & je ne l'ai point encore
:
DE FRANCE.
105
trouvé! Depuis deux ans je porte en cent lieux mes
pas
incertains . J'ai parcourruu llaaFrance, l'Allemagne,
les Pays-Bas , je ne le rencontrerai donc jamais , le
cruel qui m'a afſfaſſiné dans mon honneur ! ... Il faut
que je lave cet outrage dans ſon ſang ; & fi quelque
autre , fût-ce le plus cher de mes amis , avoit la
gloire de le faire tomber ſous ſes coups , cette épée
le puniroit d'avoir ſouſtrait à ma vengeance un
homme qui a voulu m'arracher plus que la vie.
( Il tirefa bourſe , & compte fon argent. )
Encore douze louis ! ... Eh bien ! quand je n'aurai
plus rien , que ferai-je alors ?... Irai -je mandier honteuſement
des ſecours , ou les arracher par, des
crimes ? ... Que m'importe ! ... Oui ,je brave tout; je
ſupporterai même avec plaifir le poids de l'indigence,
fi je puis me venger à ce prix. Lorſque le fang
deRomigny 011 le mien aura coulé , cruel deſtin !
frappe alors laiſſe-moi mourir de faim , périr de
fatigue & de misère.... je ne me plaindrai point , je
ſerai vengé ! ... ( LAubergiste arrive. )
L'AUBERGISTE.
Je vous demande mille pardons , Monfieur , fi je
vous ai fait reſter ſi long-temps dans un lieu fi peu
digne de vous. Votre chambre ſera bientôt prête.
MENZIKOW.
Y a-t'il ici d'autres étrangers ?
L'AUBERGISTx.
Non , Monfieur.
MENZIKOW.V
N'auriez-vous jamais logé un Officier Rufſe ?
L'AUBERGISTE.
Un Officier Ruſſe ! ... jamais , du moins autant
Ev
106 MERCURE
qu'ilpeut m'en souvenir... Oh! nous nous gardonsbien,
nous autres , de loger de pareilles gens.
MENZIKOW.
Etpourquoi ?
L'AUBERGISTE.
Ce font des diables incarnés . Je fermerois toutes
mes portes à double tour , ſi j'en voyois ſeulement
venir un de loin .
MENZIKow , vivement.
Tu ne voudrois pas loger un Officier Ruſſe ?
L'AUBERGISTE.
Depuis la dernière guerre , je prie tous les jours le
ciel d'écarter loin d'ici tous ces barbares.
MENZIKOW le ſaiſit à la poitrine , & le secoue
rudement.
Je ſuis Ruffe.
L'AUBERGISTE , reculant avecfrayeur.
Dieu ! je ſuis mort !
(Charles arrive , prend l'Aubergiste à part , & lui
parle d'un air fuppliant : l'Aubergifte fait un
geftede refus.)
MENZIKOW à part.
Voilà un aimable enfant ! ... quelle reſſemblance
frappante ! ... c'eſt Romigny lui-même... Faut-il donc
que tout me retrace l'image de mon ennemi ?
( Charles ſe retire d'un air affligé. )
MENZIKOW , à l'Aubergifte.
Qui eft cet enfant?
L'AUBERGISTE reſte toujours dans l'éloignement.
C'eſt le fils d'un vieil Officier eſtropić.
DE FRANCE.
107
MENZIKOW.
Miférable ... tu as l'air d'en parler avec mépris....
Au ſervice de qui eſt cetOfficier?
L'AUBERGISTE.
Je ne m'en ſuis jamais informé. C'eſt par pitié
que je le garde chez moi. Il y a déjà fix mois qu'il
eft à ma charge. Il mange , boit , ne ſe porte pas
mieux , & ne veut pas mourir. J'ai beau demander
de l'argent , il n'a pas un fol.
MENZIKOW.
Tu es le plusimpertinent coquin... Réponds-moi...
que venoit faire cet enfant ?
L'AUBERGISTE.
Prier , mandier , emprunter , comme font ceux
qui n'ont rien. Cela ne finit pas. Maintenant la
chambre où je l'ai mis eſt trop froide... On paye le
bois quand on veut ſe chauffer... Je ne renverrai pas
d'honnêtes-gens pour lui.
MENZIKOW.
J'eſpère au moins que ce n'eſt pas pour moi qu'on
l'a fait déloger.
L'AUBERGISTE.
Déloger ! .... comment donc ?.... Un tel... mais je
ne veux rien dire... doit ſe trouver fort heureux
d'être à l'abri des injures de l'air.
MENZIKOW.
Il a donc été obligé de changer de chambre par
rapport à moi ? ... Parlez... eſt- il vrai ?
L'AUBERGISTE .
Pardonnez , mais on n'aime pas à dire ces fortes
de choſes... Son mal n'eſt point contagieux... il eſt
perclus de ſes membres , voilà tout.
E vj
108 MERCURE
ΜΕΝZIKOW.
Et vous avez mis cet infortuné dans une écurie?
L'AUBERGISTE...
Le ciel m'en préſerve. J'ai trop de charité , & ce
n'eſt pas ainſi qu'on traite ſon ſemblable ; au contraire
, je lui ai donné un fort joli petit logement. Je
l'ai mis dans une chambre qui eſt en-haut. Le toit ,
il est vrai , eſt un peu endommagé ... mais le temps
eft fec; & s'il a trop froid... il n'a qu'à reſter dans
fon lit , il ne s'en portera que mieux.
MENZIKOW.
etl
Ole plus vil des hommes ! hâte-toi de ramener le
malade dans ſa chambre ; enſuite tu ſelleras mon
cheval.
L'AUBERGISTE.
Monseigneur ,vous ne voudriez pas déjà...
MENZIKOW.
Selle-moi mon cheval. Je ne veux point refter
dans la maiſon d'un barbare.... Qu'on appelle cer
enfant , je veux lui parler... point de réplique... obéis.
(L'Aubergiste en fortant rencontre Charles.)
CHARLES , le fuppliant.
Mon cher Monfieur...
L'AUBERGISTE.
(bas. )
Tenez , parlez à ce Monfieur.... peut- être fera
t'il quelque choſe pour vous. ( Ilfort . ),
MENZIKOw, à Charles
Approchez.... Votre père , m'a-t'on dit , eſt ma
lade.
DE FRANCE.
109
CHARLES .
Hélas! il est vrai , Monfieur, il y a déjà un an
1
Dites-moi.... votre père a-t'il du bien ou une
qu'il eſt perclus de tous ſes membres.
MENZIKOW.
penfion ?
CHARLES,
Ni l'un ni l'autre.
MENZIKOW.
De quoi vivez vous donc ?... répondez-moi fran
chement , mon enfant.
CHARLES.
Jegagne de temps en temps quelque petite chofc.
MENZIKOW.
Et comment ?
CHARLES.
J'écris chez un Avocat.
MENZIKOW.
Et il vous donne ?
CHARLES.
Six fols par feuille. Paſſe encore s'il me payoit
exactement.
MENZIKOW.
Unjeune homme comme vous devroit ſervir.
CHARLES.
C'eſt bien mon intention , lorſque j'aurai rendu
les derniers devoirs à mon père. Je ne me ſens pas à
mon aiſe quand il faut m'aſſeoir pour écrire. Mais
que faire ? Je ne puis abandonner mon père... Etpuis,
quel plaifir de foulager un père malade , de le nourrir
dans ſa misère ! Encore fi ce maudit Avocat payoit
mieux ! Croiriez-vous qu'il me doit déjà dix-huit
110 MERCURE
francs ? J'ai été les lui demander. Il m'a répondu que
fi je ne voulois pas attendre , il ne m'occuperoit plus ;
mais s'il ne me paye point après-demain , j'ai réſolu
de prendre l'épée de mon père , &je l'obligerai à ſe
battre ou à me fatisfaire.
MENZIKOw lui donne la main & l'embrasſſe..
Donnez-moi la main , nous ſommes camarades.
CHARLES.
De tout mon coeur , mon camarade. Je ſuis bien
fâché de ne pouvoir vous ſuivre. Mais ſi nous faiſions
en forte que mon père ne manquât de rien.... oui...
je pourrois enſuite aller avec vous... ( Ilfaute.) Ah!
je ne me ſens point d'aiſe... Prêtez -moi un inſtant
votre chapeau. (Menzikow lui metſon chapeau. )
CHARLES , avec afſurance.
Ai -je l'air martial , mon camarade ? ... Et votre
épée.... puis-je....
MENZIKOw lui attache ſon épée.
Maintenant te voilà tout-à-fait militaire.
CHARLES.
Oui? ... Eh bien , marchons aux combats , nous
vivrons&mourrons enſemble. (Il tire fon épée , &
se met à espadonner ; dans le même inſtant l'Aubergifte
entre.)
L'AUBERGISTE , reculant de frayeur.
Juſte ciel , Monfieur Charles , vous n'avez pas
envie de me tuer dans ma propre maiſon... je vous
donnerai tout ce que vous voudrez.
MENZIKOW.
Remets cette épée , mon camarade.
CHARLES.
N'ai-je pas du coeur ?
DE FRANCE. 114
MENZIKOW.
Garde ta bravoure juſqu'à ce que ton Prince en
ait beſoin.... Monfieur l'Aubergiſte ! ...
L'AUBERGISTE , qui s'étoit gliffé hors de la
porte , la rouvre en tremblant , & répond en tenant
un des battans avec la main.
Monfieur , que voulez-vous ?
MENZIKOW.
Mon cheval eſt-il prêt?
L'AUBERGISTE.
Oui , Monfieur. ( Ilfort )
MENZIKOw reprendſon épée&Son chapeau.
Mon camarade, nous nous reverrons.
CHARLES , d'un air trifte.
Je n'irai donc pas avec vous ?
MENZIKow , fur le point de partir.
Je reviendrai.... Dites-moi.... au Service de qui
votre père eſt i!?
CHARLES.
Au Service Rufle.
MENZIKOW.
Au Service Ruſſe ?... Son nom ?
CHARLES.
Romigny.
MENZIKOW.
Romigny ! ...
(Ilfaute avecfureurfurfes pistolets , & les amorce.)
.. ...... Romigny ! ... Votre père ne peutil
remuer un bras ?
CHARLES,
Pas un ſeul de ſes membres.
112 MERCURE
MINZIKOW.
Quoi ! il n'est pas même en état de tirer un
piſtolet?
CHARLES.
Il ne peut ſeulement pas manger.
MENZIKOW jette avec colèreſes pistoletsfur la table.
Monfieur l'Aubergifte.... ( Il entre. ) Ramenez
fur le champ le Capitaine Romigny dans ſa première
chambre , j'occuperai celle qui eſt en-haut.
L'AUBERGISTE.
Mais , Monseigneur....
MENZIKOW.
Point de réplique.... (L'Aubergiſte ſort. )
(à Charles.)
Dites à votre père que j'irai
le voir dans une demie heure .... Allez.
( Charles fort consterné. )
MENZIKOw, feul , avec emportement.
Je l'ai donc enfin rencontré ! ... mais il n'a pas
Paſage de ſes membres... S'il étoit poſſible de rendre
la force à un de ſes bras ! ... ſeulement pour une minute
! ... O déſeſpoir ! .... tenir ſon ennemi & ne pouvoir
ſe venger ! ... Je me caſſerois moi-même la
tête dans l'excès de ma rage. S'il pouvoit ſeulement
tirer ſon coup ! ... je ne m'éloignerois de lui que de
fix pas. Mais s'il avoit le malheur de fuccomber , fi
je le tuois dans l'état où il eſt , quelle honte ! ... non
cela ne ſe peut pas.... O Romigny , c'eſt maintenant
que je ſens combien tu es mon ennemi !
Fin de la première Partie.
DE FRANCE. 113
SECONDE PARTIE.
(LeThéâtre représente unepetite chambremalmeublée.)
ROMIGNY ET CHARLE S.
ROMIGNY , fort mal vêtu , les mains & les pieds
enveloppés de linges , afſfis dans un fauteuil bleu
déchiré , à côté d'une grande table ovale , peinte
én rouge. Plus loin une chaise verte & une autre
bleue. Au fond un bois de lit fans matelats, &c.
Son épée & fon uniforme font fufpendus à la
muraille.
IL
1
L veut venir me voir ?
CHARLES.
Oui. Il ſera ici dans une demie heure.
ROMIGNY.
T
1
Qui pourroit-ce étre ?... Tu ne lui as donc pas demandé
ſon nom ?
CHARLES.
Non , mon papa.
(Il prend au mur l'épée de ſon père , & la met fans
qu'il le voie. )
ROMIGNY.
Qu'il eft confolant pour les malheureux de trouver
des coeurs ſenſibles !
CHARLES.
Mon papa , votre épée n'eſt plus trop lourde pour
moi. L'étranger m'a offert..
ROMIGNY.
• Quet'a-t'il offert ?.... point d'argent , ſans doute ?
114 MERCURE
CHARLES.
Non , mais de m'emmener avec lui.
ROMIGNY.
Où donc ?
CHARLES.
Ala guerre.
ROMIG NY.
Et ton pauvre père ?
CHARLES.
Nousvous ferons ſoigner pendantcetemps-là.
ROMIGNY.
Voudrois-tu me délaiſſer dans quelque hôpital ?
CHARLES.
Non , non , mon cher papa. Je vous enverrai
tous les mois la moitié de mes appointemens. Si je
pouvois ſeulement trouver quelqu'un pour vous
ſervir à ma place ! ...
ROMIGNY.
Tuveux mettre ton père malade dans les mains
d'un étranger qui , payépour le ſervir , le fera peut-
Etre languir & manquer de tout ! ... Non , mon fils ,
non tu ne m'abandonneras pas. Tu m'as foigné &
nourri juſqu'à préſent. Continue.... Mon cher Charles,
reſte avecton père juſqu'à ce qu'il ne ſoit plus.
Alors, fi tu entends encoreentoi une voix qui t'ap-
-
pelleàlagloire , va fervir ton pays....
CHARLES.
Mais....
ROMIGNY.
Eh bien! écoute: fi dans quatre ans je reſpire
encore , poignarde- moi , tue-moi d'un coup depiftolet
, fais tour ce que tu voudras pour te débarraffer
de moi .... Mais attends encorejuſques-là...
DE FRANCE.
115
CHARLES.
Mon cher papa , s'il m'eſt pofſible....
ROMIGNY.
Charles, tu n'as pas envie de me quitter ſecrètement
?... Si tu le fais , la malédiction paternelle te
fuivra partout. Tu perdras le prix des ſoins que tu as
eus pour moi. Tes enfans t'oublieront comme tu
m'auras oublié.... Viens , mon ami , embraſſe ton
pauvre père.... ne l'abandonne point.
CHARLES.
Je reſterai avec vous pour vous fermer les yeux.
ROMIGNY.
Me le promets-tu ?... Donne-moi ta main, mon
fils.... va , tu ſeras heureux.... Il faut que tu me promettes
encore une choſe....
Parlez....
CHARLES.
ROMIGNY.
Je n'ai qu'un ennemi ſur la terre ; mais j'en aurois
centque je ne les haïrois pas autant que celui-là
ſeul. Sonnom est Menzikow. Dès que tu lepourras ,
cherche- le; & fi le ciel te donne des forces & du
coeur, fais-en contre lui le premier eſſai , & venge
ton père.... me le promets-tu ?
CHARLES.
Oui , voilà ma main... Mais , que vous a-t'il fait ?
ROMIGN Y.
Ce qu'il m'a fait ! il m'a ravi l'honneur. Il répandit
le bruit que je m'étois mêlé parmi les Rebelles,&
que je vendois les jours & la puiſſance
du Prince à qui j'avois engagé ma foi. Je fus obligé
de fuir pour ſauver ma vie.
116 MERCURE '
CHARLES.
J'entends quelqu'un venir.
ROMIGNY.
Cours , mon fils , & reçois avec amitié cet
homme généreux....
(Menzikow entre, Charles le prend par la main &
le conduit àson père.)
ROMIGNY , à part.
Si je pouvois me lever & l'embraſffer ! ...
MENZIKOw, d'un ton fier.
Romigny !
ROMIGNY , dans le premier mouvement Se
retourne avec effort.
Quelle voix ! ... ( le reconnoiffant ) Menzikow !
MENZIKOW.
Romigni , nous ſommes ennemis.
ROMIGNY.
Oui; & nous le ſerons à jamais.
MENZIKOW.
Je cours l'Univers pour te chercher , & me venger.
ROMIGNY.
Te venger ? .... de moi que tu as offenſé !...
MENZIKOW.
Je te trouve ſouffrant & dans la misère. Voici
deux piſtolets , ( il les poſe ſur la table ) voici ma
bourſe , ( il la jette à côté des pistolets ) c'eſt tout ce
qui me reſte.... choiſis.
ROMIG NY.
Mon choix eft fait... ( Il veut prendre un piſtolet. )
Quoi! monbras ſe refuſe à ſervir ma vengeance !
DE FRANCE.
119
MENZIKOW.
Romigni , je ſuis fatisfait. Je t'ai offert le combat ,
&tu ne peux l'accepter ... ( Il reprend ſes pistolets. )
Adieu. ( llpart. )
ROMIGNY.
: Arrête , Menzikow , je l'accepte.
MENZIKOW , revient & poſe un pistoletſur la table.
Me voici . ( Il bande l'autre. )
CHARLES , ſe jetant dans ses bras.
Épargnez mon père... Voyez... il eſt malade.
MENZIKOW.
Jeune homme , tu ne m'apprendras pas , je crois ,
comme on doit agir... Romigny , ſervez - vous de
votre piſtolet contre moi ; mais , fur ma vie , je ne
tirerai pas le mien contre un ennemi eſtropié. (llouvre
la fenêtre , & lâcheſon coup en l'air.) Fais maintenant
ce que tu voudras .
ROMIGNY.
Homme généreux & féroce.... veux - tu done
pouſſer la cruauté juſqu'à me forcer encore à
t'aimer?
MENZIKOW.
Tu peux me haïr ; mais au moins fois juſte....
Quoi , tu m'as calomnié , déshonoré , & tu veux te
venger d'un outrage que je ne t'ai point fait ! ...
ROMIGNY.
Que tu ne m'as point fait ! ... Quoi ! lorſque tu
proſtituois mon nom ſur la liſte infâme des Rébelles....
MENZIKOW.
Arrête , Romigny.... je vois que la calomnie m'a
noirci à tes yeux.... la calomnie conjurée contre
toi.... On t'avoit mis au nombre des Rebelles dont
18 MERCURE
1
la tête étoit proſcrite.... & moi j'ai prouvé ton innocence
, &je t'ai ſauvé.... Si tu ne me crois pas , lis
cet écrit ſigné par le Prince , & dans lequel il demande
tagrace au Sénat.. Lis. (Illuipréfente la lettre.)
ROMIGNY , lifant.
A la ſollicitation de Menzikow.... Ah !
pourquoi ne puis-je tomber à tes pieds !
ΜΕΝZIKOW.
Point de remercîmens.... Tu as flétri publiquement
mon nom , tu as déshonoré ma famille & moi .
Cette tache ne pouvoit être lavée que dans ton ſang
ou dans le mien. Mon honneur eſt réparé. Je t'ai
offert un combat , tu l'as accepté.... Si tu perſiſtes
toujours dans le même deſſein , prends ce piſtolet ,
me voici.... Mais , je te le répète , je ne mebats point
contre un adverfaire eſtropié.
ROMIGNY.
As-tu donc réſolude m'avilir à mes propres yeux ?
Veux- tu me forcer à me haïr maintenant moi-même
autant que je te haïffois auparavant.... Viens , que
jeteprenne dans ces bras fans force....
MENZIKOW.
Non, Romigny, nous ſommes encore ennemis...
Voilà ma bourſe , garde-la , fais- tot guérir. Quand
tu ſeras rétabli , nous nous reverrons....
ROMIGNY.
Menzikow!....
Ehbien!
MENZIKOW.
ROMIONY,
4
Si notre inimitié ſubſiſte, reprends ta bourſe....
Oui , reprends-la , pour que je puiſſe redevenir ton
ami.
DE FRANCE. 119
MENZIKOW.
Mais il faut te rétracter.
ROMIGNY..
Eh ! comment ?
MENZIKOW.
Fais écrire une lettre par ton fils , dans laquelle tu
avoueras que tu m'as outragé injustement ; que tu
me purges du crime odieux dont tu m'avois chargé
en public ; que tu as été convaincu que je n'ai point
eu de part à ton malheur , que je t'ai demandé ſatisfaction
, & que tu me la donnes par cet écrit authentique
, ta maladie t'empêchant de me la donner
autrement.... Tel doit être à peu près le contenu de
cette lettre. Envoye-là en Ruſſie , afin qu'elle ſoit
communiquée à tes camarades & aux miens....
Parle , ferons-nous amis ou ennemis ?
ROMIGNY,
Je veux être auſſi juſte que toi.... oui , nous
ſerons amis.
MENZIKow l'embraffe.
(à Charles)
Adieu.... Camarade , nous nous aimerons toujours.
(Ilpart. )
ROMEGNY
Et ta bourſe ! ... Charles , donne-la lui. ( Charles
luipréſentefa bourſe. )
MENZIKOw la repousse avec la main.
Entre amis , tout eſt commun,
(ParM. Friedel, Profeſſeur des Pages duRoi.)
ز
120 MERCURE
Explication de l'énigme & du Logogryphe
duMercureprécédent.
Le mot de l'énigme eſt Fer; celui du
Logogryphe eſt Livre , où se trouve ivre.
D
ÉNIGM E.
un père deſtructeur je reçois la naiſſance ;
Nous ne pouvons l'un ſans l'autre exiſter.
S'il eſt caché, de lui je donne connoiſſance ;
Et quand on s'en approche , on cherche à m'éviter.
Ni Dieu ni moi n'éprouvons ſa puiſſance ,
Pour tout le reſte elle eſt à redouter.
( Par M. P. D. , de Dol, en Bretagne. )
LOGOGRYPHE.
Ο
Na beau me parer , je ne ſuis jamais belle.
En tout temps j'inſpire l'effroi ;
, Et l'on m'a vu ſaiſir , de ma ferre cruelle
Riche , pauvre , homme , femme & courtiſan &Roi.
De mes pieds la demi- douzaine
Te montrera , choſe certaine ,
Pluſieurs mots qu'aiſement tu pourras deviner.
Commençons par celui que tout François adore ;
Un grain qu'en nos climats l'on ne vit point éclore ;
Unpays où la foi doit un jour nous mener ;
Un
DE FRANCE. 121
Un grand Miniſtre ; un fleuve d'Italie ;
Celui qui des Baunois fit mainte raillerie.
Si tu ne peux , Lecteur , deviner à préſent ,
Tant pis pour toi , je n'en fuis pas la cauſe ;
Etmes trois derniers pieds te fourniront la choſe
Que tu meriterois d'avoir pour aliment.
(Par M. de Cailhava , Gendarme du Roi. )
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
LA MORT DE VOLTAIRE , Ode.
Erit miki magnus Apollo. A Genève.
L'ÉLOGE d'un grand homme eſt un peſant
fardeau qui ſemble preſque toujours accabler
le génie des Panegyriſtes. Ce n'eſt
pas que l'éloquence n'ait celébré dignement
M. de Voltaire. Le Diſcours prononcé par
M. Ducis , l'Éloge de M. de la Harpe , &
celui de M. Palinfot , font chacun dans leur
genre des Ouvrages excellens ; mais il ne
paroît pas que les Poëtes ayent aufli bien
réuſſi que les Orateurs. Voici pourtant une
nouvelle Ode à l'honneur de la mémoire du
grand Homme. Elle a pour but moins de
louer ſes talens que de regretter ſa perte.
Malgré ſon grand âge , il a dû exciter des
regrets d'autant plus vifs , que ſon génie
n'avoit point vieilli , & qu'il eſt mort , pour
ainſi dire , tout entier. On auroit voulu que
Sam. 19 Août 1780.
F
122 MERCURE
1
la Nature, qui lui avoit donné lestalens deplu
fieurs hommes , lui eût donnéaufli la durée de
pluſieurs vies. Au reſte , l'Auteur décèle plus
de ſenſibilité & d'enthouſiaſme pour M. de
Voltaire , que d'imagination & de genre poétique.
SonOde prouve que l'admiration pour
les talens n'en fauroit tenir lieu pour les bien
celebrer. Elle manque abſolument de la poéſie,
qu'il ſemble avoirvoulu mettre affez malà-
propos dans ſa Préface. Il eſt probable
qu'il s'eſt applaudi beaucoup de ce ſtyle prétendu
fleuri. " C'eſt le fort du frêlon de per-
ود fecuter l'abeille &de vivre à ſes dépens ;
- c'eſt celui de l'ortie & du chardon , de
ود faire des piqûres envenimées , mais peu
>> dangereuſes , & d'être la pâture des ânes;
>> comme le ſort du laurier&de la roſe eſt
>>de couronner les grands Hommes , & de
>> parer le ſein des belles. Il y aura toujours
>> des chardons & des frêlons ſur la terre ,
» mais ils ne parviendront pas à étouffer la
>> race des fleurs & des abeilles. » On pardonne
à des Écoliers de recueillir avec affectation
ces petites fleurs de réthorique ,
que des Écrivains d'un goût plus mûr apprennent
à fouler aux piés. Ce n'eſt pas un
moindre défaut de faire de la Poéfie en profe,
que de la proſe en vers , & c'eſt un peu
celui de l'Auteur. Aufſi , quoique fon Ode
parte d'une ame ſenſible , elle eſt froide &
monotone. De plus , elle est un peu longue ;
& l'Ode n'étant ordinairement que l'expreſſion
d'une grande paffion , ne doit jaDEFRANCE.
123
mais paſſer certaines bornes. En voici le
début.
Après les plus beaux jours que d'épaiſſes ténèbres
Du globe en un moment viennent changer le fort ,
Et que de Nations jettent des cris funèbres
Lorſqu'un ſeul homme eſt mort !
Quoi ! ta perte remplit & conſterne la terre ,
Tout l'Univers ſe trouble au bruit de ton trépas ,
Et la France ſe tait , ôfublime Voltaire ,
Quand tu meurs dans ſes bras !
Il n'y a point-là de faux enthouſiaſme foi
diſant pindarique , mais il n'y a point non
plus affez de poéſie , & l'on y remarque plus
d'une faute. Que de n'eſt ni élégant , ni harmonieux.
Lefort eſt mis viſiblement pour la
rime ; & cette rime rebattue, a de plus le défautd'êtreune
idée incohérente avec les épaif
Ses tenèbres. On fent dans la ſeconde ſtrophe ,
que le premier vers n'eſt qu'un rempliſſage
profaïque , auffi bien que l'épithète de fublime
, qui , par-là même , devient froide.
Pour convaincre l'Auteur qu'il ne doit
s'en prendre qu'à lui-même de la foibleſſe
que nous reprochons à ſa Poéfie , citons encore
une de ſes ſtances , où il s'eft rencontré,
pour l'idée , avec le grand Rouffeau. Je dis le
grand Rouſſeau , malgré la réclamation d'un
Ecrivain , dont je compte pour beaucoup
l'opinion , & qui a fait ce beau vers :
Cenom de grand Rouſſeau fut donné par l'Envie,
Fij
124
MERCURE
J'ai peine à concevoir que la Nation entière
, pendant deux générations , ſe ſoit accordée
à avoir tant de complaiſance pour
l'envie. J'aime mieux croire que ce grand
Poëte a été appelé Grand , parce qu'il eſt
le premier dans un genre qui demande
beaucoup d'élévation dans les idées , de
grandeur dans les images , & de majesté
dans le rhythme. Quoi qu'il en ſoit , voici la
ſtrophe qu'il s'agit de comparer :
Née au ſein de la fange , une vapeur groſſière
S'élève , & du ſoleil veut obſcurcir les traits.
Cet aſtre la diſſipe , & pourſuit ſa carrière
Plus brillant quejamais,
Ne vous arrêtez pas à ce que ces vers peuvent
avoir de defectueux , examinez plutôt
les beautés qui leur manquent , & lifez les
ſtrophes de Rouffeau , qui expriment abſolument
lamême idée ; vous allez trouver tout
se qu'on cherche en vain dans la nouvelle
Ode, image , mouvement , rhythme , poélie,
Tel ſouvent un nuage ſombre
Du ſein de la terre exhalé ,
Tient ſous l'épaiſſeur de ſon ombre
Le céleste flambeau voilé.
La Nature en eſt conſternée ,
Flore languit abandonnée ,
Philomèle n'a plus de ſons ;
Et tremblante à ce noir préſage ,
Cérès pleure l'affreux ravage ,
Qui vient menacer ſes moiffons.
DE FRANCE.
125
1
Mais bientôt vengeant leur injure ,
Je vois mille traits enflammés ,
Qui percent la priſon obſcure ,
Qui les retenoit renfermés.
Le ciel de toutes parts s'allume ,
L'air s'échauffe , la terre fume ,
Le nuage crêve & pâlit ;
Et dans un gouffre de lumière
Sa vapeur humide & groſſière
Se diſſipe & s'enſevelit.
TRAITÉdes Péages , & Plan d'adminiſtration
de la Navigation intérieure ; par M.
Allemand, ancien Conſervateur des Forêts
de Corſe , in - 4° . de 150 pages. Paris ,
chez Cellot & Jombert , rue Dauphine ,
1780 .
Ce Traité n'eſt qu'une petite partie d'un
très-grand ouvrage , annoncé l'année dernière
dans un Proſpectus in-4° . ſous le titre
d'Introduction .
M. Allemand , qui s'occupe depuis longtemps
d'un des plus grands objets de l'adminiſtration
Économique , a raſſemblé des
matériaux immenſes qu'il deſtine à former
un ouvrage complet ſur les Canaux de
deſſéchement , d'arrosage & de navigation ,
qui rendroient tous les marais du Royaume
falubres & fertiles , tous les bois commerçables
, toutes les denrées faciles à tranfporter
d'un bout à l'autre du Royaume,
Fiij
126 MERCURE
Pour mieux faire fentir l'utilité de ces
grands travaux publics, il eſt quelques exemples
frappans , qu'il a vérifiés ſur les lieux
avec le plus grand ſoin , par ordre du Gouvernement
; par exemple , celui de la Forêt
du Troncois, ſur les confins du Bourbonnois
& du Berri , qui ne rapporte au
Roi que douze mille cent quatre-vingtdeux
livres année commune , & qui rapporteroit
cent mille livres tous les ans , en
y faiſant pour quatre-vingt mille livres d'avances
foncières.
M. Allemand voudroit que les travaux de
cette eſpèce fiffent un département Miniſtériel
, comme à la Chine ; qu'il y eût fix Adminiſtrateurs
ou Confervateurs particuliers, un
pour le cours entier d'un grand fleuve & de
toutes les eaux affluantes ou voiſines. Le premier,
pourla Seine; le ſecond, pour le Rhône;
le troiſième , pour la Loire , la Charente &
la Vilaine ; le quatrième , pour la Garonne
&l'Adour; le cinquième , pour le Rhin ,
la Moſelle & la Meuſe; le ſixième , pour les
rivières de Picardie , qui ne tombent point
dans la Seine , la Lys & l'Eſcaut. Cette diviſion
paroît en effet fimple & naturelle.
La difficulté principale conſiſte à trouver
les fonds pécuniaires qu'exigent ces grandes
avances Souveraines.
Voici ceux que l'Auteur propoſe : premièrement,
un empruntà rentes rembourfables
pour faire les premiers frais & fonder
le département. Secondement , un don
DE FRANCE. 127
vraiment gratuit de tous les grands &
riches Propriétaires fonciers. Troiſièmement
le produit des bois , des marais & autres
fonds améliorés par les travaux dont ils'agit.
Quatrièmement enfin , des droits ou
péages ſur les marchandiſes qui paſſeroient
par les canaux de navigation.
Au reſte , c'eſt au Département dont il
follicite la création , que M. Allemand réſerve
le droit excluſif des péages ; il veut
qu'on fupprime tous ceux des Seigneurs
anciens , même ceux qu'ils tiennent à titre
patrimonial , comme faiſant partie de leurs
fiefs. Il est vrai qu'il propoſe de les rembourſer;
mais il ſoutient qu'on peut &
qu'on doit forcer les Seigneurs à recevoir
l'indemnité.
La raiſon qu'il en donne , à la fin de fon
premier Traité , page 28 , c'eſt que l'exif-
„ tence d'un droit ou péage formera tou
>>jours un obſtacle invincible au progrès
>> de l'Agriculture & du Commerce. ود
Après une déclaration fpréciſe, on ſera
peut-être étonné de trouver , page 144 ,
parmi les moyens qu'il propoſe d'employer
toujours , pour former la Caiſſe de la navigation
intérieure , » ces mêmes droits ou
"péages, qui ſeroient mis( dit-il ) fur cette.
>>navigation ,fans exception. »
Il eſt probable qu'un Auteur fi judicieux ,
en achevant fon grand ouvrage , expliquera
cette eſpèce de contradiction apparente.
Quoiqu'on ait mis en valeur , depuis les
Fiv
128 MERCURE
années 1754 & 1763 , beaucoup de marais
, de landes & de mauvais bois , il eſt
pourtant vrai qu'il en exiſte encore en
France une quantité prodigieuſe qui produiroient
d'immenfes revenus , ſi la navigation
intérieure étoit ſoignée comme
elle mérite de l'être.
M. Allemand a grande raiſon de dire que
cette amélioration " eft préférable aux plus
belles conquêtes; la plus heureuſe & la plus
honorable, ne ſauroit jamais procurer ni
tant de bien ni tant de gloire à l'état ; les
profits de cette Adminiſtration paternelle
n'ayant point coûté de fang ni de larmes
à l'humanité , ne peuvent attirer aux Souverains
que les bénédictions du ciel & de
la terre. »
(Cet Article est de M. l'Abbé Beaudeau. ),
NOUVEAU SOLFÉGE , par M. Lefévre.
Brochure in - 8°. A Paris , chez Cailleau
Imprimeur-Libraire , rue S. Severin.
Nes meilleurs Solféges ſont d'ordinaire
très- volumineux , & leur volume eſt encore
augmenté par les airs que l'on y joint en
forme d'exemples , comme s'il ſuffiſoit de
la figure & du nom d'une difficuké pour
la furmonter. Celui- ci ne contient que 23
pages , & ne renferme que deux planches,
fans aucun air.
Ces exemples font en effet àpeu-près ſuperflus,
fi, parune ſuite de la nouvelleméthode
DE FRANCE.
129
la première Muſique qui tombe ſous la main
devient propre à en ſervir ; il eſt même trèsagréable
de choiſir ſoi-même ,parmi les airs
qu'on ignore , ceux ſur leſquels on veut
s'exercer ; & cette liberté de choix dans les
leçons , prouveroit que la Muſique eft moins
difficile qu'elle ne le paroît , en prouvant
que l'on n'y rencontre qu'un petit nombre
d'obstacles déguiſés fous différens noms.
Aufſi , à en croire l'Auteur , toute la
ſcience de l'intonation ſe réduit-elle à trèspeu
de choſe : d'abord il établit que la gamme
ſi connue ut, re, mi, fa, fol, la,fi, ut ,
eſt une échelle générale applicable à tous
les airs , laquelle ſe plaçant à diverſes hauteurs
dans l'étendue de la voix , forme ce
qu'on appelle changement de ton. De-là il
déduit d'une manière neuve la formation de
la Gamme Mineure , autre eſpèce d'échelle
auſſi utile à retenir que la première , &
dont les deux derniers échellons s'élèvent
quand on la monte , & s'abaiffent quand on
la deſcend , ce qui rend les airs où on l'em-
_ploie , ſuſceptibles d'une variété piquante.
Tout ce métaphysique de l'art devient
ſenſible au moyen d'une Planche par laquelle
ont voit qu'une corde ſonore , diviſée
én 180 parties égales , donne , en la coupant
ſucceſſivement aux diviſions 160 , 144,
135 , 120 , &c. , la Gamme ut , re, mi ,
fa,fol, la , fi , ut.
L'Auteur enſuite paſſe aux caractères de
la Muſique.
Fv
130
MERCURE
La loi ſur la poſition des Dièzes & des
Bémols à la clé , n'eſt pas d'une époque fort
ancienne. Il tire de cette poſition une règle
pour la connoiffance rapide & sûre du
ton dans lequel un air debute.
On croiroit que les ſignes accidentels ,
multipliés dans les airs très modulés , vont
l'arrêter ; mais une obſervation , que perfonne,
avant lui , n'a miſe au jour , lui fournit
une règle aufli générale & aufli sûre que
la première , & montre qu'il fuffit de chan
ter juſte une Gamme en deux modes , pour
apprendre , fi l'on veut , à ſolfier parfaitement
de foi -même .
Nous laiffons aux Maîtres le ſoin d'apprécier
un Ouvrage qui paroît fait pour leur
éviter bien de la fatigue , & à leurs élèves ,
beaucoup d'ennui.
ORAISON - Funèbre de mon Amie, parMde
de Roiſi. A Amſterdam , & fe trouve à
à Paris , chez la veuve Hérifſſant , rue
neuve Notre-Dame , à la Croix d'or.
>> SEROIT- IL vrai , dit l'Auteur , que les
Princes ſeuls & les grands de la terre ,
après avoir joui de tous les avantages de la
puiſſance , auroient encore le droit excluſif
d'être publiquement regrettés après leur
mort ? L'Oraiſon - Funèbre ſeroit donc un
attribut de la grandeur , & non de la
vertu! non; quand cet uſage ſeroit une loi,
mon coeur ne fauroit s'y foumettre ». Ce
DE FRANCE.
131
début nous annonce que l'ame de Mde de
Rofli va ſe répandre toute entière dans
l'hommage qu'elle rend aux manes de fon
amie. Nous avons remarqué dans fon Ouvrage
l'expreffion de la ſenſibilité la plus
vraie. Elle fera regretter la femme vertueuſe
qu'elle pleure à tous ceux qui liront
ſon Eloge ; fon amitié la demande à
toute la Nature ; & c'eſt même la violence
de ſa douleur déſordonnée , ſi je puis m'exprimer
ainfi , qui gâte ſouvent ſon difcours.
Les répétitions fatiguent l'eſprit , & n'ajoutent
rien au ſentiment. Elle n'est plus......
Elle est morte! ..... Je l'ai perdue ! .... Je ne la
verrai plus ! ....... Ces exclamations perdent
leur effet , parce qu'elles ſont prodiguées au
hafard dans cette Oraiſon Funèbre. Le grand
Orateur qui a conſacré ce genre par la majeſté
de ſon éloquence , a toujours ménagé
ces exclamations déchirantes avec tant d'adreffe
& de vérité , que le moment où il
annonce la mort de ſon héros eſt le moment.
des larmes & des ſanglots pour l'audi eur...
-Nous croyons devoir faire encore remar
quer à Mde de Roſſi , qu'après s'être un peu
trop abandonnée à ſes regrets dans les trois
quarts de ſon diſcours , elle s'éloigne de ſes
premiers ſentimens pour s'occuper du portrait
des coquettes , des prudes , des beaux.
efprits & des grands parleurs. Cette bruſque
diffonance nous a frappés dans un ouvrage
qui fait d'ailleurs l'éloge du coeur &des talens
deMde de Roffi.
Fvj
132
MERCURE
SPECTACLES.
ACADEMIE ROYALE DE MUSIQUE.
LE Mardi , & de ce mois , on a remis Écho
& Narciffe , Drame Lyrique en trois Actes ,
avec un Prologue ; paroles de M. le Baron
de.... Mufique de M. le Chevalier
Gluck.
Cet Opéra , repréſenté pour la première
fois le 24 Septembre de l'année dernière ,
reparoît aujourdhui avec des changemens.
Le plus remarquable confifte dans la ſuppreſſion
de quelques Scènes du rôle de
l'Amour , & dans l'uſage qu'on a fait de
quelques autres pour en former un Prologue
très- court & très-agréable. On a changé
auſſi quelque choſe aux rôles d'Écho & de
Cynire dans le premier Acte. L'expofition
en eſt devenue plus claire , & même , en
fuivant les conventions mythologiques , plus
vraiſemblable . On a mis en action un quatuor,
dans lequel les Nymphes de la fuite
d'Écho déplorent la triſte deſtinée de leur
Souveraine ; quatuor qui , l'année dernière ,
étoit exécuté par des Chanteuſes formant
éventail ſur le devant de la Scène , ce qui
étoit fort ridicule. Placé comme il l'eſt aujourd'hui
, il donne quelque vie à la Scène
qu'il commenee, &pourroit en donner das
DE FRANCE.
ろず
vantage s'il étoit rendu avec plus de précifion
, & fur- tout avec plus de juſteſſe . Malgré
tous les ſoins que l'Auteur a pris , &
dont il eſt naturel de lui ſavoir gré , ſon Ouvrage
eſt encore trifte & froid , parce que ,
pour nous fervir des mêmes expreffions que
nous avons employées lors du compte que
nous en avons rendu dans le Mercure du 23
Octobre 1779 , dans un sujet radicalement
vicieux , toutes les reffſources de l'espritfont
inutiles. Nous avons ſous les yeux une lettre
où l'on prétend que nous devons dire à
nos Lecteurs : " Vous aurez peut-être envie
>> de vous intéreſſer à la repréſentation de
>>cet Opéra , mais piétez - vous bien ; car
>>nous avons décidé qu'il ne peut porter au-
>> cun intérêt. » Quel que soit l'Auteur de
cette lettre , quelqu'avantageuſe que puiffe
être à l'Opéra d'Écho la manière dont il
le voit , nous l'engageons à confulter tous
ceux qui connoiſſent le théâtre & les fujets
qui lui font propres : s'il ſe trouve
un homme réellement éclairé , à qui
notre idée paroiſſe condamnable , qu'il nous
adreffe fes obſervations en les ſignant ; nous
les mettrons ſous les yeux du Public, qui
prononcera entre les fiennes & les nôtres.
La gloire & les progrès de l'art , voilà ce
que nous cherchons & ce que doit ehercher
tout Critique ; mais anatheme aux Jou:-
naliſtes , à l'Auteur de ces Articles tout
le premier , s'ils font affez foibles , nous
adouciffons le mot, pour écouter un feul
134 MERCURE
inftant la partialité , l'injustice ou la haine.
Nous n'avons rien à ajouter aux premières
obſervations que nous avons faites fur
lamusique de M. Gluck , finon qu'on a preffé
les mouvemens de tous les morceaux de
chant qui ſe trouvent dans le rôle d'Écho ,
ce qu'il etoit plus facile de faire , que d'en
diflimuler la monotonie. L'Air , O combats,
ô défordre extrême ! a excité les plus vifs applaudiſſemens.
Ils font dus d'abord au genie
Dramatique & ſavant du Muficien ;enſuite
à la chaleur , l'intérêt , l'expreſſion que
M. Lainez , dont nous aimons à encourager
les talens , parce qu'il eſt docile & modefte,
déploie dans ce morceau vraiment digne d'un
grand maître. L'Hymne à l'Amour , qui
termine le troiſième Acte , a été redemandé ;
les ſujets de l'Opéra n'ont pas cru devoir ſe
refuſer au voeu du Public ; en conféquence
ils l'ont répété. Si l'habitude de redemander
des morceaux agréables ſebornoit à ceux
qui terminent les divertiſſemens d'un Opéra,
nous n'entreprendrions pas de nous y oppofer
; mais comme il eſt plus dangereux qu'on
ne penſe de ſouffrir de pareilles libertés ,
fur tout à l'Académie-Royale de Muſique ,
nous croyons devoir obſerver que ſi cer
uſage eſt toléré , il en peut réſulter de grands
inconvéniens. Sans parler de la dignité de ce
Théâtre , qu'il eſt intéreſſant de conſerver ,
nous ferons remarquer que les acceſſoires
d'unDrameLyrique marchent toujours aux dépens
de l'action,&qu'ils la ſuſpendent,même
DE FRANCE.
135
quand ils font utiles ; que ces acceſſoires ,
en ſe prolongeant par les répétitions que
l'on pourroit faire de quelques-uns d'entreeux
, deviendroient néceſſairement nuiſibles
à l'intérêt, que l'on ne doit jamais perdre de
vue,&qu'ileſt ſi difficilede ſoutenir a l'Opéra.
Une remarque plus eſſentielle peut - être',
fur- tout dans un tems où il eſt malheureuſement
trop certain que touteſt cabale &efprit
de parti , c'eſt que cet uſage , ur.e fois établi
, deviendra un moyen de nuire d'autant
plus fatal, qu'il peut ſervir à cacher l'envie &
la malignité. Par exemple,dans une Scène d'action
où tous les morceaux enchaînés doivent ſe
ſuccéder avec rapidité, un ſeul air redemandé
&répété , fixera fur un unique objet l'attention
qui doit s'attacher àl'enſemble , & l'intérêt
ſera anéanti. Il y a plus , on peut choifir
exprès un morceau médiocre , & forcer
par ce moyen les auditeurs à l'ennui & à
l'humeur , ou exciter les ris & les plaifanteries
, de manière que le Public une fois entraîné,
ne veuille plus voir ou entendre que
des choſes ridicules , ce qui s'eſt vu plufieurs
fois , dans quelques circonſtances à- peuprès
pareilles , à chacun de nos Théâtres .
Nous pourrions porter plus loin nos réflexions
, mais nous croyons que ce que
nous avons dit ſuffit pour convaincre &
pour engager les Supérieurs de l'Académie
Royale de Muſique, à réprimer un abus dangereux
pour les Poëtes,les Muſiciens & les
Acteurs.
136 MERCURE
L'Écrivain qui rédige dans le Journal
de Paris, les articles de l'Opéra , donne des
éloges à M. Rey , qui tient le bâton de mefure
auxrepréſentations d'Echo, comme adjoint
au Directeur de l'Orcheſtre. Nous ne
pouvons qu'approuver ces éloges , & convenir
du mérite diftingué de M. Rey; mais
nous croyons devoir réparer ici Pomiffion ,
fans doute involontaire , qu'a faite cet Écrivain,
en ne parlant pas de M. Francoeur.
Preſſe d'écrire, à l'inſtant même où la toile
ſe baiſſe , l'article qui doit paroître le lendemain
, il n'a pas toujours le temps de penfer
à tout; & , dans cette circonstance , il n'a
paspenſé que lajustice même qu'il rendoit à
M. Rey, en gardant le filence ſur les talens
de fon Chef, pouvoit avoir un air de partialité
d'autant plus facile à ſuſpecter , qu'il
eſt de notoriété publique , parmi ceux qui
fréquentent l'Opéra , que c'eſt à la réquiſition
expreffe du repréſentant de M. Gluck à
Paris , que M. Rey a été choiſi pour tenir la
place de M. Francoeur dans les repréſentations
d'Écho. Nous ne devons point entrer
dans les petites querelles qui engagent les
intéreſſés àdonner la préférence à un Artiſte
fur tel ou tel autre; mais le devoir de tout
Ecrivain qui parle au Public , eſt de ne ſouffrir
jamais qu'un homme auflidiftingué dans
ſon emploi que M. Francoeur , ſoit immolé
àdes conſidérations particulières ; & ce Muſicien
, dont le mérite eſt connu , ce Muficien
qui , à l'inſtant où notre ſyſtême maDE
FRANCE. $37
-
fical a changé , a fait preuve des qualités néceſſaires
àla conduite d'un Orcheſtre , pourroit
être ſoupçonné de n'avoir que des talens
fubordonnés à ceux de M. Rey , ſi l'on.
n'avoitpas le courage , même en parlantde ce
dernier avec éloge, de rendre à M. Francoeur,
& très- authentiquement , lajuſtice que l'on
doit à ſes connoiſſances , àfon goût , à fon
intelligence ; qualités perfectionnées depuis
long-temps chez lui par l'étude & par un long
exercice. Encore une fois , nous aimons à
croire que nous ne réparons ici qu'une
omiffion involontaire, ou forcée par les bornes
d'un Journal trop peu étendu pour toujours
permetre tous les détails.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LE MERCREDI 9 Août , le ſieur Dunant a
débuté par le rôle d'Arfame dans Rhadamiste
& Zénobie , &c.
Ce jeune Acteur eſt neveu de Madame
Lobreau, ci-devant Directrice du Spectacle de
Lyon; on prétend qu'à ce titre il eſt deſtiné
à devenir un des Adeptes de la Comédie Françoiſe.
La préférence qu'on doit , dit- on , lui
donner ſur quelques autres Aſpirans , comme
au parent d'une ancienne Actrice, d'une femme
qui a régi pendant vingt ans le Spectacle
d'unedenosplus grandes Villes, ne fauroit être
condamnée; mais il faut qu'il engage le Public
à la lui donner à ſon tour , en fe conciliane
1
138 MERCURE
fon fuffrage par le ſervice , par le zèle, & furtout
par le talent. Doué d une jolie figure&
d'une taille avantageuſe, il doit maintenant
chercher à acquérir les autres qualités qui forment
le Comédien; fa jeuneſſe donne des efpérances
auxquelles nous l'invitons à répondre
par le travail & l'étude des bonsmodèles.
COMÉDIE ITALIENNE.
LE VENDREDI 11 du même mois , on a
donné la première repréſentation d'Ariftote
amoureux , Opera- Comique en un Acte &
en Vaudevilles .
Dans le cours de ſes conquêtes , Alexandre
s'eſt enflammé pour une jeune Indienne.
Cet amour excite les plaintes
de l'armée , & principalement d'Ariftote ,
fon précepteur. Inſtruite des diſcours de ce
dernier , la jeune amante vient à bout d'infpirer
au Philofophe une paſſion ſi vive ,
que, pour lui plaire , il conſent à la traîner
dans un charriot dont Alexandre lui a fait
préſent. Ariftote ſurpris par ſon difciple
dans ce fingulier exercice , excuſe la tendreſſe
du Roi , & convient que rien ne peut
réſiſter au pouvoir de l'amour .
Le fond de ce petit Drame eſt pris d'un
ancien Fabliau du douzième ſiècle , qui a
pour titre le Lay d'Aristote. Henri d'Andeli ,
fon Auteur, avoit pris lui-même ſon ſujet dans
un ancien Conte Arabe , intitulé le Vifirfellé
DE FRANCE.
139
& bridé. * Il a été imité depuis par pluſieurs
Écrivains , & notamment par M. Imbert ,
qui en a fait un fort joli Conte .
C'eſt aux Auteurs de Caffandre Oculiste
que nous devons cette bagatelle , où l'on
trouve quelquefois des plaifanteries un
peu trop libres , mais de la vraie gaieté , de
l'eſprit , de la facilité , de la fineſle. Il faut
encore dire qu'il y a plus de talent dramatique
dans Ariftote que dans Caffandre ; on y
rencontre bien quelques Couplets qui font
longueur , mais la ſcène où la jeune Indienne
mer en oeuvre tout ce qu'elle a de ſéduction
pour ſeduire le Philoſophe , eſt filée avec
beaucoup d'adreſſe. Parmi les Vaudevilles
qui ont été le plus goûtés , nous citerons
celui- ci qui termine l'Ouvrage, il eſt adreffé
au Public.
Reconnoiffez ce vieux vaudeville ,
Qui de Thalie eſclave joyeux ,
Lapromenoit jadis par la ville ,
Et s'échappa long-temps de ces lieux.
Thalie aujourd'hui le rappelle;
Et s'il vous plaît par ſon air gaillard ,
Meſſieurs , careffez ce fuyard
Pour qu'on le ratelle
Afon char.
* Henri d'Andeli eſt excuſable peut être d'avoir
ſubſtitué Ariftote à un Viſir , puiſqu'il vivoitdans un
fiécle d'ignorance; mais la même erreur peut-elle
étre tolérée dans le dix-huitième fiécle ? Nous ne le
croyons pas.
140
MERCURE
VARIÉTÉS.
ADDITION à la Notice fur les Ouvrages
de M. DORAT , imprimée dans le
N°. 32 du Mercure.
LA manie qu'avoit cet Écrivain de faire
réimprimer ſes Pièces ſous mille formes différentes
& dans toutes fortes d'Ouvrages ,
nous a induit en erreur à l'égard de Biblis ,
Cain, Velford, Caton & Gabrielle d'Estrées,
quin'appartiennent point à M. Dorat. On lui
avoit attribué ces Pièces , parce qu'elles ſe
trouvent confondues avec les ſiennes dans
un Recueil en 4 volumes in-82. fans nom
d'Auteur.
Un Anonyme , qui a de bonnes raiſons
pour condanner la critique des morts , &
qui en auroit encore de meilleures pour s'affliger
de celle des vivans , vient de publier
une lettre contre nos Obſervations ſur M.
Dorat; il nous reproche , 1º. de ne lui avoir
pas aſſigné un rang affez diftingué parmi les
Poëtes François , & lui-même place M. Dorat
entre les Écrivains duſecond Ordre. A cet
égard nous nous croyons pour le moins autſi
généreux que l'Anonyme ; ayant dit qu'on
pourroit recueillir deux ou trois volumes
des productions de cet Auteur, il est vraiſenblable
que les Pièces à recueillir nous paroiffent
au moins d'un genre médiocre. 2º.
DE FRANCE.
141
Il nous fait un crime de n'avoir pas cité avec
éloge les Pièces qui doivent former ce Recueil
; c'eſt , dit-il , manquer d'égards envers
M.Dorat pour ne rien dire de plus; & c'eſt
précisément par égard que nous avons gardé
le filence; car , excepté la Feinte par Amour
& le Poëme fur la Déclamation , que nous
avons préſenté comme le meilleur de ses
Ouvrages , il nous étoit impoſſible de faire
l'énumération des autres ſans y joindre des
correctifs très défavorables à la mémoire de
M. Dorat. En effet , la plupart de ces Pièces
font licencieuſes , & ne refpirent que la
contagion du libertinage le plus dangereux,
Eet Ecrivain , qui pendant vingt années a
infiniment honore notre Littérature , dans ce
qu'on nomme ſes Pièces charmantes , paroît
toujours fans principe , ſans but moral ; il
n'y chantequedes courtiſanes &des hommes
diſſolus , n'y rend aimable que la ſeduction ,
la volupté , l'impudence , la molleffe , &
d'autres vices qui , de tous temps ont fait le
malheur des Nations civiliſées. Voilà ce que
nous n'avions pas voulu dire par égard pour
M. Dorat.Comment, d'ailleurs, aurions nous
ofé prodiguer des éloges à Combabus , aux
Devirgineurs , aux Baisers , à l'épître à
Alexandrine , &c. &c. &c. dans un Ouvrage
dédié à un Prince , ami des bonnes
moeurs , & qui en donne le rare exemple à
fa Cour & à tout fon peuple?
Le même Anonyme eſt également déraisonnable
dans ſes remarques contre
142 MERCURE
notre extrait de l'Histoire de l'Astronomie
moderne. Il pretend qu'il est infidèle & n'est
pas un. Peut-on donner ces qualifications à
T'analyſe d'un Livre qu'on ſuit avec une exactitude
ſcrupuleuſe , depuis la première page
juſqu'à la dernière ; d'un Livre dont on fait
fortir les principaux objets , & dont on a cité
le morceau le mieux écrit; d'un Livre ſur lequel
on ne ſe permet qu'une ſeule obfervation
critique , préſentée avec beaucoup de
ménagement , tandis qu'on pouvoit en réunir
un affez grand nombre , & de plus d'un
genre ? Telle eſt le bon ſens & la bonne- foi
de l'Anonyme..... Ab uno difce omnes.
P
GRAVURES.
ORTRAIT de l'Impératrice de Ruſſie , gravé par
Jacques Barbié , d'après le portrait original peint
en émail à Moſcou , par Jacques-Charles de Mailly ,
haut de fix pouces quatre lignes, ſur quatre pouces
une ligne de large. A Paris , chez Jacques-Charles
de Mailly , Pont Notre-Dame , au Miroir Royal.
Description particulière de la France , département
du Rhône , Gouvernement de Bourgogne.
Troiſième Livraiſon , contenant huit Eſtampes des
vues pittoreſques & monumens , &c. Prix , 12 liv..
pour Paris , & 14 liv. 8 fols pour la Province. A
Paris , chez Née & Maſquelier , rue des Francs-
Bourgeois.
Deuxième Livraiſon du Jardin de Monceau ,
compoſée de fix Eſtampes. Prix , 9 liv. A Paris ,
chez de Lafoſſe , rue du Carrouſel. La troiſième &
dernière Livraiſon paroîtra inceſſamment,
1
DE FRANCE.
143
Le Sieur Baffet , Graveur , rue S. Jacques , au coin
de celle des Mathurins , vient de mettre au jour cinq
cahiers de chacun fix feuilles , ayant pour titre : Habillemens
modernes & galans , & ce qu'ily a de plus
nouveau & de plus recherché en ce genre : il ſe propoſed'en
donner une ſuite. Ceux- ci ont été deſſinés
d'après Nature; l'exécution en eſt fort agréable. Le
prix de chaque cahier eſt de 3 liv. fans être colorić,
&colorié ſur papier d'Hollande , 6 liv.
ANNONCES LITTÉRAIRES.
Le Prix de la Beauté , ou les Couronnes, Paftorale
en trois Actes , précédée d'un Prologue , avec
cinq figures & des airs notés. A Paris , chez Mérigot
le jeune , Libraire , quai des Auguſtins. Prix , 30 f.
Il eſt fâcheux que l'on ne puiſſe pas dire autant de
biende cette Pièce que des Estampes & de l'exécution
typographique ; car l'Auteur montre dans ſa
Préface beaucoup d'honnêteté & de modeſtie.
LesHommes Illuftres dela Marine Françoise, leurs
actionsmémorables & leurs Portraits , par M. Graincourt.
Sixième Cahier , contenant les Portraits du
Comte de Toulouſe & du Maréchal d'Eſtrées . A Paris
, chez l'Auteur , rue de la Juſſienne ; chez
Jorry , Libraire , rue de la Huchette , & Baftien ,
rue du Petit- Lion .
Mémoire fur les Abeilles , nouvelle manière de
conftruire les Ruches en paille , & lafaçon de gouverner
les Abeilles , par M. l'Abbé Bienaymé. in- 8 °.
Prix , 1 liv . 16 ſols. A Paris , chez Didot & Durand,
Libraires , rue Galande.
44
MERCURE
Histoire de l'Amérique , par M. Robertſon , traduite
de ll''Anglois , ſecondeEdition , revue &cofrigée
4 vol. 12-12 . A Paris , chez Piſſot , Libraire ,
quai des Auguſtins.
L'Esprit des Usages des différens Peuples , parM.
Démeunier , ſeconde Edition. 3 vol. in-8 °. 9 l. br. ,
12 1. rel. AParis , chez le même Libraire.
La Théotrefcie , ou la ſeule véritable Religion
démontrée contre les Athées , les Déiſtes , & tous les
autres Sectaires. Nouvelle édition , corrigée & augmentée
, par M. l'Abbé Heſpelle. 3 vol . in- 12. A
Paris , chez les veuve Hériſſant & Defaint , & chez
Durand , Delaguette & Belin , Libraires .
TABLE.
EPITRE à Sophie , 971Nouveau Solfège, 128
LeDépositaire , Conte , 99 Oraifon Funèbre demonAmie,
La Pie &fes Petits , Fable , 130
103 Académie Roy. de Musiq. 132
Menzikow , Scène Dramati- Comédie Françouse , 137
que , 104 Comédie Italienne , 138
Enigme & Logogryphe , 120 Addition à la Noticefur les
LaMort de Voltaire , Ode , Ouvrages de M. Dorat, 140
121 Gravures , 142
Traité des Péages , &c. 125Annonces Littéraires , 143
APPROBATΙΟΝ.
J'AI lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 19 Août. Je n'y ai
rien trouvé qui puiſſe en empêcher l'impreſſion. A Paris ,
le 18 Août 1780. DE SANCY.
JOURNAL POLITIQUE
-
DE BRUXELLES.
TURQUIE,
De CONSTANTINOPLE , le zer. Juillet.
ON commence ici à ſe raſſurer ſur la
peſte; elle ſe rallentit viſiblement; & ce
qui fait eſpérer que les ſuites n'en feront
pas auffi funeſtes que par le paſſé , c'eſt que
les malades qui , d'ordinaire lorſqu'ils en
étoient attaqués , en réchappoient difficilement
, ſe rétabliſſent preſque tous. Les morts
font beaucoup moins nombreuſes , & on
prend plus de précautions qu'on ne le faiſoit
il y a quelques années. Une fille qui
fervoit dans une maiſon à côté de l'Hôtel
de l'Ambaſſadeur d'Angleterre en étant
morte dernièrement , on s'eſt hâté de tranf
porter ailleurs tous ceux qui demeuroient
dans cette maiſon , & la contagion ne s'eſt
pas étendue.
M. de Laſcaroff , Conſul Général de
l'Impératrice de Ruffie pour la Moldavie ,
la Walachie & la Beſſarabie , eſt arrivé ici
depuis quelques jours .
>> La frégate Hollandoiſe , la Brielle , écrit - on
de Smyrne , eſt revenue le to Juin dans cette rade,
après avoir croisé quelque tems dans l'Archipel. Le
19 Août 1780. e
( 98 )
Capitaine qui a relâché àCoron pendant ſa croifière
, ſe loue beaucoup du Conſul de France , &des
ſecours qu'il lui a procurés. Comme la peſte continue
de régner ici , il n'a permis à qui que ce ſoit
de ſon équipage de débarquer , & le 13 , il alla
mouiller entre le Château & l'Iſle d'Ourla , d'où il a
mis à la voile aujourd'hui 23 , avec trois bâtimens
de ſa nation qu'il eſcorte. -Le 14 , la flotte marchande
Françoiſe , eſcortée par M. d'Entrecaſteaux ,
&accompagnée de deux caravelles Turques , arriva
à la vue de ce Port. Les vaiſſeaux de guerre jettèrent
l'ancre près du Chateau , & y reſtèrent juſqu'à ce
que les bâtimens deſtinés pour cette échelle , fuſſent
entrés dans le Port. Ils remirent enſuite à la voile
pour conduire les autres à Salonique & à Conſtantinople.
- Le Capitan-Bacha , à la prière de cette
ville , me s'en eſt point approché avec ſa flotte qui
eſt à Folieri ; il s'eſt contenté d'envoyer ſon Dragoman
pour recevoir le tribut ordinaire & les préfens
des Confuls étrangers. Il avoit envoyé au Bacha
d'Aidin ordre d'arrêter Elez Oglou&de lui faire
couper la tête; mais celui-ci ayant eu avis du fort
qui l'attendoit , s'eſt ſauvé avec 150 hommes , & a
été ſuivi , peu de tems après , du reſte des troupes
qui étoient à ſon ſervice ".
RUSSIE.
De PÉTERSBOURG , le 14 Juillet.
Le départ de M. le Comte de Falkenf
tein eſt fixé au 19 de ce mois. Une partie
de ſa ſuite a déja pris la route de Riga.
Le 12 , cet illuſtre voyageur honora notre
Académie de ſa préſence ; il s'y rendit
vers les 11 heures du matin & fut reçu au
bas de l'eſcalier du Cabinet Impérial des
curioſités par le Directeur de l'Académie &
-
( وو )
les Gardes du Cabinet. Il viſita toutes les
falles qui dépendent de cet aſyle des ſciences .
On lui préſenta une médaille d'or de l'Académie
, le recueil des voyages faits en Ruffie ,
une Collection de cartes , de planches & de
plans où l'on avoit joint la Carte de ſon
voyage de Vienne à Pétersbourg ; on frappa
auſſi devant lui une médaille d'or , où ſon
buſte ſe trouvoit parfaitement bien imprimé.
>> Le commerce entre cet Empire & la Chine ,
écrit-on d'Irkutz en Sibérie , fait un des principaux
moyens de ſubſiſtance des différentes peuplades
policées de cette immenfe province. Il vient enfin
d'être rouvert après avoir été ſuſpendu pendant
pluſieurs années , à la ſuite de quelques différends
ſurvenus entre les deux nations. C'eſt le 10
Mai dernier qui eſt l'époque mémorable du rétabliſſement
de cette ſource abondante d'aiſance & de
richeſſes pour nos habitans. Ils en ſont particulièrement
redevables aux arrangemens ſages & équitables
de M. de Kletſchka , Gouverneur de la Sibérie
qui eſt parvenu à lever tous les ſujets de diſſentions
&à applanir tous les obſtacles. Dès à - préſent , la
petite ville frontière de Kajachta , fourmille de Marchands
Chinois qui y ſont arrivés en grandes caravannes
avec des chevaux & des voitures chargés
- d'une quantité innombrable de productions de leur
pays & des autres contrées de l'Orient. Leur commerce
avec les Ruſſes qui s'y ſont pareillement rendus
, eſt en pleine activité ; leurs trocs , car c'eſt
preſque l'unique manière dont ils font le commerce ,
s'executent avec bonne- foi , & fur-tout avec autant
de confiance qu'avant les diſcordes qui avoient interrompu
la communication entre les deux peuples ".
C2
( 100 )
DANEMARCK.
De COPENHAGUE , le 20 Juillet.
IL y a encore deux diviſions de l'eſcadre
Rufle dans notre rade ; celle qui mouille
dans le Sund doit faire voile pour la mer
du nord. Elle est compoſée des vaiſſeaux
de guerre & une frégate. Celle- ci , dit- on ,
partira pour le Texel où elle prendra des
Pilotes- Côtiers . Il y a auſſi dans le Sund
un vaiſſeau de guerre Suédois.
L'objet de la miffion du vaiſſeau Danois
le Mars , commandé par le Capitaine Lutken
, parti d'ici il y a quelque tems &
arrivé à Bergen en Norwege , eſt d'y attendre
l'arrivée d'une frégate Ruſſe qui doit
y conduire d'Archangel le Prince Antoine-
Ulric de Brunswick Wolfenbuttel , veufde
la Princeffe Anne de Meklenbourg , Régente
de Ruffie , avec la Princeffe Catherine
ſa fille . LL. AA . à l'élargiſſement defquelles
l'Impératrice de Ruſſie a conſenti ,
paffèront de cette frégate à bord du vaiffeau
Danois qui les débarquera à Aalbourg
en Jutlande ; de là , elles ſe rendront par
terre à Horfeus , petite ville de la Jutlande ,
où elle feront déſormais leur réſidence. Le
Chambellan de Ployardt & Madame de
Willich ſe trouvent à bord du Mars pour
les fervir.
Le vaiſſeau du Roi le Holſtein de 60
canons , qui ſe rendit au mois d'Août der
( 101_)
nier à la côte de Guinée , où il a débarqué
au fort de Chriſtiansbourg un Officier
& 30 foldats , ainſi qu'une grande quantité
de munitions de guerre , eſt arrivé dans
cette rade le is de ce mois. Il avoit ſous
fon convoi s bâtimens , dont 3 , ſavoir la
Reine Julie- Marie , le Prince Héreditaire
& le Prince Frédéric, reviennent de la Chine,
&deux des Indes , le Chriſtianstad & le
Prince Frédéric. Ils ont appris à la Compagnie
Aſiatique que ſon vailleau le Tranquebar
arriveroit encore cette année de
la côte de l'Inde avec trois bâtimens chargés
pour le compte de particuliers.
POLOGNE.
De VARSOVIE , le 24 Juin.
DEPUIS huit jours on ne voit ici que des
couriers qui arrivent ou qui partent. La
plupart viennent de Pétersbourg ou y vont.
On ne fait pas encore poſitivement ſi l'Empereur
viendra dans cette capitale en retournant
à Vienne , ou s'il paſſera par Lublin.
En attendant on fait que le Général
Mokroniski eſt parti hier de grand matin
pour Byaliſtok où l'Empereur doit , dit- on ,
s'arrêter un jour. On a auffi envoyé un
Officier des Poſtes à Bielak en Podlachie
pour mettre la route dans le meilleur ordre
poſſible.
Le 21 de ce mois il s'eſt tenu un grand
Conſeil à la Cour , ſur les trois demandes
e ;
( 102 )
ſuivantes , que les Députés de la Waivodie
de Maſovie , ont faites à S. M. 1 °. Que le
pont de Varſovie ſoit entretenu dans un
meilleur ordre , pour qu'on puiſſe le pafler
fans danger. 2 °. Que comme le Waivode de
Maſovie eft abſent depuis 10 ans & eſt en
Pays étrangers , cette Waivodie foit déclarée
vacante & donnée à un autre Seigneur. 3 ° .
Qu'on permette de faire un changement
dans l'uniforme de la nobleſſe de cette Waivodie.
Ces trois points ont été accordés
fans difficultés.
L'affaire du Comte de Tyſzenhauſen ,
Tréſorier de Lithuanie , cauſe toujours
beaucoup d'embarras à la Cour : on évalue
ſes dettes à 7 millions de florins pour le
moins. Le dérangement des économies Royales
, qu'il a adminiſtrées dans le Grand-Duché
, eſt tel qu'on n'y peut mettre l'ordre
qu'à l'aide du tems , & on parle de rétablir
la commiſſion du tréſor de Lithuanie.
,
>> Il paroîtqu'on veut auſſi remettre ſur le tapis le
procès du Baron de Julius. Cet Etranger , banni des
Etats de la République par une Sentence des Tribunaux
Comitiaux a ſu , dit-on , ſe procurer l'appui
de la Cour de Vienne , qui après avoir pris les
avis de pluſieurs Facultés de Droit , les a envoyés
avec les pièces du procès à la Cour de Pétersbourg ,
avec prière d'employer ſes bons offices pour faire
obtenir au Baron Julius un dédommagement convenable
, ſi le cas y écheoit. Cette dernière Cour ,
ajoute- t- on , a adreſſé tous ces papiers au Comte de
Stackelberg , pour les remettre au Roi & au Miniſtère
, &demander une réponſe. On dit que cette
( 103 )
réponſe a été faite le 14 de ce mois ; mais on ne dit
point en quoi elle conſiſte ".
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 25 Juillet.
ON ſe flatte de revoir inceſſamment l'Empereur
dans cette Capitale ; il y eſt attendu
à la fin de ce mois ou au commencement
du prochain. Suivant les ordres envoyés au
Général Schroder , Cominandant dans la
Galicie , il doit être demain ou après demain
à Léopold. Il paroît décidé que S. M. I.
fera encore avant la fin de l'été un voyage
dans les Pays - Bas Autrichiens , & qu'elle
pourra paffer à Spa & y voir le Roi de
Suède.
On fait tous les préparatifs pour le voyage
du Duc de Saxe - Teſchen & de Madame
l'Archiducheſſe ſon épouſe dans les Pays-
Bas. On leur donnera ici pluſieurs fêtes
avant leur départ.
L'Archiduc Maximilien paroîtra bientôt
pour la première fois en habit eccléſiaſtique.
La cérémonie de ſon introniſation en qualité
de Grand- Maître de l'Ordre Teutonique
ne doit pas tarder : on ignore ſi elle ſe fera
ici ou à Mergentheim.
De HAMBOURG , le 1er. Août.
Le plan de la neutralité armé pour la
fûreté du commerce & la liberté des mers ,
prend inſenſiblement de la conſiſtance , male4
( 104)
1
gré les obſtacles que la nation dont elle
tend le plus directement à réprimer les procédés
arbitraires , s'efforce d'apporter à ſon
exécution. Le Danemarck y a accédé pleinement
, & la déclaration qu'il a fait remettre
par ſes Miniftres aux Cours de France,
d'Eſpagne &de Londres , eſt du 8 de ce mois
& conçue ainfi :
>> Si la neutralité la plus exacte & la plus parfaite ,
avec la navigation la plus régulière , & le reſpect
inviolable pour les traités avoit pu mettre la liberté
du commerce des Sujets du Roi de Danemarck &
deNorvège à l'abri des malheurs qui devroient être
inconnus à des Nations qui ſont en paix, & libres
& indépendantes , il ne ſeroit point néceſſaire de
prendre des meſures nouvelles pour leur aſſurer cetre
liberté, à laquelle elles ont le droit le plus inconteſtable.
Le Roi de Danemarck a toujours fondé
ſa gloire & fa grandeur ſur l'eſtime & la confiance
des autres Peuples. Il s'eſt fait depuis le commencement
de ſon Règne la Loi de témoigner à toutes
les Puiſſances ſes Amies , les ménagemens les plus
propres à les convaincre de ſes ſentimens pacifiques
&de ſon déſir ſincère de contribuer au bonheur
général de l'Europe. Ses procédés en font foi. Il ne
s'eſt juſqu'à préſent adreſſé qu'aux Puiſſances belligérantes
elles-mêmes , pour obtenir le redreſſement
de ſes griefs , & il n'a jamais manqué de modération
dans ſes demandes , ni de reconnoiſſance lorſqu'elles
ont eu le ſuccès qu'elles devoient avoir. Mais la
navigation neutre a trop ſouvent été moleſtée , & le
Commerce de ſes Sujets le plus innocent trop fréquemment
troublé , pour qu'il ne ſe ſoit pas crû
obligé de prendre actuellement des meſures propres
às'aſſurer à lui- même & à ſes Alliés la fûreté du
Commerce & de la navigation , & le maintien des
( 105 )
droits indiſpenſables de la liberté & de l'indépendance.
Si les devoirs de la neutralité ſont ſacrés ,
ſi le droit des gens a auſſi ſes arrêts avoués par toutes
les Nations impartiales , établis par la coutume &
fondés ſur l'équité & la raifon , une Nation indépendante
& neutre ne perd point par la guerre d'autrui
les droits qu'elle avoit avant cette guerre , puifque
la paix exiſte pour elle avec tous les Peuples
belligérans , fans recevoir & fans avoir à ſuivre les
Loix d'aucun d'eux. Elle eſt autorisée à faire dans
tous les lieux ( la contrebande exceptée ) le trafic
qu'elle auroit droit de faire , fi la paix exiſtoit dans
toute l'Europe comme elle exiſte pour elle. Le Roi
ne prétend rien au-delà de ce que la neutralité lui
attribue. Telle eſt ſa règle & celle de ſon Peuple ,
& S. M. ne pouvant point avouer le principe qu'une
Nation belligérante eſt en droit d'interrompre le
Commerce de ſes Etats , elle a cru devoir à foi .
même& à ſes Peuples , fidèles Obfervateurs de ſes
Règlemens , & aux Puiſſances en guerre ellesmêmes
, de leur expoſer les principes ſuivans , qu'elle
atoujours eus & qu'elle avouera & ſoutiendra toujours
de concert avec S. M. l'Impératrice de toutes
les Ruffies , dont les fentimens ſont entièrement
conformes aux fiens . 1º. Que les vaiſſeaux neutres
puiſſent naviguer librement de port en port & fur
les côtes des Nations en guerre. 2°. Que les effets
appartenans aux Sujets des Puiflances en guerre
foient libres fur les vaiſſeaux neutres , à l'exception
des marchandiſes de contrebande. 3 °. Qu'on n'entende
ſous cette dénomination de contrebande , que
ce qui eft expreſſément défigné comme tel dans
l'art . troiſième de ſon traité de commerce avec la
Grande-Bretagnede l'année 1780 , & dans les art.
vingt-fixième & vingt-ſeptième de ſon traité de
commerce avec la France de l'année 1742 ; & le
Roi avouera également ce qui ſe trouve fixé dans
ceux& vis-à-vis des Puiſſances avec qui il n'a point
es
( 106 )
de traité. 4°. Qu'on regarde comme un port bloqué
celui dans lequel aucun bâtiment ne peut entrer
fans un danger évident , à cauſe des vaiſſeaux de
guerre ſtationnés pour former de près le blocus
effectif. sº. Que ces principes fervent de règle dans
les procédures , & que juſtice ſoit rendue avec
promptitude & après les documens de mer , conformes
aux traités & aux uſages reçus . - S. M.
déclare qu'elle maintiendra ces principes ainſi que
T'honneur de fon Pavillon & la liberté & l'indépendancedu
commerce & de la navigationde ſes Sujets,
& c'eſt pour cet effet qu'elle a fait armer une partie
de ſa flotte , quoiqu'elle défire de conſerver avec
toutes les Puiſſances en guerre, non-feulement la
bonne intelligence , mais même toute l'intimité que
la neutralité peut admettre. Le Roi ne s'écartera
jamais de celle-ci ſans y être forcé. Il en connoît les
devoirs & les obligations; il les reſpecte autant que
ſes traités & ne déſire que de les maintenir. S. M. est
auſſi perfuadée que les Puiſſances belligérantes rendront
justice à ces motifs , qu'elles feront auſſi
éloignées qu'elle l'eſt elle-même de tout ce qui opprime
la liberté naturelle des hommes , & qu'elles
donneront à leurs Amirautés & à leurs Officiers des
ordres conformes aux principes ci-deſſus énoncés
qui tendent évidemment au bonheur & à l'intérêt de
l'Europe entière «.
On a parlé précédemment de ce qui s'étoit
paffé à Munſter , relativement à la collation
de la prébende que le Comte de Plettemberg
a cédée à l'Archiduc Maximilien.
On fait aujourd'hui que le ſeul motifdu délai
apporté par le Chapitre étoit de ſe conformer
à la bulle du Pape , qui portoit que
le Chapitre ſe feroit préſenter la preuve que
le Prince avoit embraffé l'état eccléſiaſti(
107 )
que. Les lettres de tonſure arrivèrent de
Vienne peu de jours après , & la collation
fut exécutée , l'arbre généalogique ſufpendu
, & toutes les autres formalités remplies.
Selon une lettre du 18 Juillet , le Chapitre
de Munster , à la réquiſition duBaron
d'Emminghaus , Envoyé de Pruſſe près des
cercles du Bas-Rhin & de Westphalie , a
tenu une aſſemblée à laquelle le Miniſtre
s'eſt rendu , & a expoſé les ſentimens du
Roi ſon Maître ſur l'élection d'un Coadjuteur
à ce fiége , dans un diſcours remarquable
par ſon énergie.
>> On aſſure , écrit- on de Berlin , que le Roi partira
dans peu pour la Siléſie où il paſſera en revue les
troupes qui s'y trouvent. Son voyage ſera de plus
longue durée qu'à l'ordinaire , parce qu'il ſe propoſe
d'aller examiner les Fortereſſes de la Haute- Siléfie .
Ondit qu'il fera accompagné par le Duc Ferdinand
de Brunswick qui eſt depuis huit jours à Sans-Souci.
-Le départ du Prince de Pruſſe pour Pétersbourg
eſt toujours fixé au 15 Août. Il paſſera à Rheinsberg
pour voir le Prince Henri fon oncle , avant de continuer
ſon voyage. -Le Capitaine de Luck des
Huſſards de Ziéthen a été mandé à Potsdam pour
rendre compte au Roi d'un entretien qu'il a eu avec
l'Empereur en Ukraine , où il étoit pour acheter des
chevaux «.
ITALI E.
De LIVOURNE , le 25 juillet.
On mande de la Corſe que les Etats-
Généraux de cette Iſle viennent de donner
e 6 :
( 108 )
au Comte de Marboeuf, Lieutenant-Général
des armées du Roi , & Commandant
en Chef en Corſe , un témoignage éclatant
de leur reconnoiſſance. Ils ont élevé , en fon
honneur un ſuperbe Monument de
marbre chargé d'Inſcriptions où ils ont conſigné
leurs fentimens & leur vénération
pour cet Officier .
.On apprendde Modène que le P. Charles-
Jacinte Balleardi, Inquiſiteur de Reggio,étant
mort , le Duc a ordonné ſur le champ la
ſuppreſſion du Tribunalde l'Inquifition. Les
revenus en ont été accordés à la Juſtice
ordinaire de cette Ville. Les priſons ont été
abbatues ; on a détruit tout ce qui pouvoit
conſerver la mémoire de ce Tribunal. Et
les Edifices qui étoient à ſon uſage ont été
donnés aux Dominicains .
1
ESPAGNE.
De CADIX , le 18 Juillet.
D. Louis de Cordova eſt rentré ce
matin dans la baie avec ſon armée , la
diviſion de D. Gaſton exceptée qu'il a
laiffée à l'entrée du Détroit. Les vaiſſeaux
de Toulon ſe diſpoſent à ſe mettre en érat
de ſuivre la flotte lorſqu'elle remettra à la
mer. S'il est vrai , comme on l'écrit de Madrid
, que le Comte d'Estaing vient prendre
le commandement de l'armée , il ſera reçu
ici avec tranſport; & fon ſéjour ſera marqué
par les plus grandes réjouiſſances & les fêtes
les plus brillantes.
( 109 )
-
La Panthere dans ſa traverſée de Gibraltar
en Angleterre , s'eſt emparée d'un denos pa
quebots , que l'on ſoupçonne être ſorti de la
Havanne. Il apportoit fans doute des nouvelles
de l'expédition de D. Galvez contre
Penſacola. Si cette place eſt priſe , l'équipage
du paquebot en dira quelque choſe à fon arrivée
à Plimouth .
Toutes les recherches qu'on a pu faire
n'ont rien appris concernant l'incendie de
l'Arsenal. Cependant on retient en priſon
les particuliers qu'on a arrêtés & dont on
eſpère tirer quelques éclairciſſemens ſur un
accident qui pouvoit être d'autant plus funeſte
qu'on ne le croit point l'ouvrage du
hafard.
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 5 Août.
Nous n'avons point encore de nouvelles
poſitives du Général Clinton. Tout ce que
l'on a appris par une Gazette de New-Yorck ,
c'eſt qu'il y est arrivé le 17 Juin. Les Anglois
avoient , dès le 6 , tenté une expédition
dans le Jerſey , & le 7 & le 8
ils avoient été repouſſés. Le Chevalier Clinton
inſtruit à ſon arrivée de ce qui s'étoit
paffé a réſolu de paſſer lui-même dans cette
Province , & de forcer le Général Washington
à une action. On dit avoir pluſieurs lettres
particulières , qui portent que le 24 il
étoit parti avec sooo hommes pour rejoindre
les 7000 chargés de la première expé(
110 )
,
dition& ententer une nouvelle.Pendantque
ceux qui publioient ces nouvelles en avoient
conçu les eſpérances les plus brillantes
on a reçu des lettres poſtérieures qui les
ont un peu affoiblies. Selon les dernières ,
Sir Henti a pris en effet la route de Bound-
Brook où les forces principales du Général
Washington ſont raſſemblées ; mais ce dernier
qui en temporiſant a arrêté toujours
nos progrès , & mieux ſervi la cauſe de
l'Amérique qu'il ne l'eût fait par des victoires
, plus convaincu encore de la néceffité
de ne pas ſe laiſſer forcer à une action générale
avant l'arrivée des ſecours qu'il attend
d'Europe , a quitté ſon camp fans attendre
l'ennemi , & a remonté la rivière
North & pris terre à Stoney- Point. On cherchera
ſans doute à l'engager à une action
en menaçant différens endroits , que la prudence
lui fera peut-être abandonner pour le
moment , & qui fourniront alors quelques
détails de conquête à la Gazette de la Cour ,
juſqu'à ce que le Général Américain ſecondé
par les François nous apprenne quelle confiance
nous devons avoir à la folidité de nos
triomphes.
On est bien revenu de l'eſpérance qu'on
a eu pendant quelque tems de voir l'Amérique
rentrer ſous notre domination. A en
croire les Miniſtres cet évènement ne pouvoit
être plus prochain. Les Gazettes Américaines
, des dates les plus fraîches que l'on
puiffe recevoir, ne contiennent rien qui fon
( III )
de ces belles promeſſes. Washington n'a pas
quitté le commandement de l'armée , le
Congrès n'eſt pas diſſous comme on l'avoit
afſuré ; il n'y a point eu de révolte à Philadelphie
, & tous nos ſuccès ſe réduiſent
à la priſe de Charles-Town , évènement
qui ne décide rien. Au lieu de mouvemens
pour revenir à la ſoumiſſion , on copie dans
rous les papiers de l'Amérique Septentrionale
le nouveau Numéro ſuivant du Pamphlet ,
intitulé : la Criſe adreſſée au peuple d'Angleterre
, par l'Auteur du Sens commun.
>> Vous vous étonnez que l'Amérique ne ſe joigne
pas à vous , pour s'impoſer une partie de vos taxes
& pour acquiefcer à une ſoumiſſion ſans réſerve .
Vous êtes ſurpris que les Puiſſances Méridionales de
l'Europe , ne vous aident pas à conquérir un pays ,
qui enſuite tourneroit ſes armes contre elles , & que
les Puiſſances du Nord ne concourent pas à vous
rétablir dans le Continent de l'Amérique , qui
depuis qu'il eſt ſéparé de vous , eſt devenu un marché
pour toutes ſortes de munitions navales , Enfin
vous paroiſſez dans le plus grand étonnement de ce
que la Hollande ne vient pas à votre ſecours pour
vous conferver l'Empire de la mer , tandis que ſon
commerce eft gêné par votre acte de navigation ,
ou de ce que tous les pays ſont occupés de leurs
propres intérêts , lorſqu'il eſt queſtion des vôtres,
Il y a pluſieurs fauſſes notions auxquelles vous
devez une partie de vos malheurs , & qui , tant
qu'elles ſubſiſteront , ſuffiront pour augmenter vos
inquiétudes & vos pertes. Vos Membres de l'Oppofition
font tous perſuadés que l'Amérique chériroit
ſous leur Miniſtère certaines meſures qu'elle abhore
actuellement parce qu'elles viennent des Minitres
en place. Mais ſoyez ſûr que le Lord Chatham
auroit échoué lui-même contre cet écueil , s'il eût
( 112)
1
,
pris en main le timon des affaires ,& que ſes ſuc
cefſſeurs fuiviſſent le même chemin. Ces diſtinctions
curent quelque eſpèce de fondement dans l'origine
de la diſpute ; mais aujourd'hui elles ne ſervent qu'à
prolonger une guerre , dans laquelle les bornes de
la querelle étant fixées par le ſort des armes &
garanties par les traités ne peuvent point être
changées ou altérées par de triviales circonstances.
-Le Ministère & l'Oppoſition perdent leur tems à
diſputer ſur une queſtion qu'ils ne peuvent pas réfoudre
; ſavoir , fi l'Amérique ſera indépendante ou
non, tandis que la ſeule queſtion fur laquelle ils
puiſſent délibérer , eſt de ſavoir s'ils adhéreront ou
non à l'indépendance de l'Amérique. Ils confondent
une queſtion militaire avec une queſtion politique ,
& ils tâchent de regagner par un vote ce qu'ils
per lent par une bataille. Dire que l'Amérique ne
fera pas indépendante , cela ne ſignifie pas plus que
ſi l'on votoit contre un arrêt du fort , & dire que
l'Amérique ſera indépendante , ne la rendra pas plus
indépendantequ'auparavant. A quoi ſert de délibérer
fur des queſtions dont on ne peut effectuer l'exécution
, finon à manifeſter la folie de la diſpute & la
foibleſſe des diſputans ? Comme depuis longtems
vous avez pris l'habitude de dire tout haut
que l'Amérique vous appartient vous ſuppoſez
qu'elle ſe gouverne d'après les mêmes préjugés &
le même ſyſtême que vous avez adoptés pour votre
Gouvernement. Parce que vous avez établi une
eſpèce particulière de religion à l'excluſion de toutes
les autres , vous vous imaginez que l'Amérique
doit faire la même choſe ; & parce que vous avez
Ja petiteſſe de chérir votre eſprit d'infociabilité contre
la France & l'Eſpagne , vous ſuppoſez que l'alliance
de l'Amérique avec ces Puiſſances , ne peut être
fondée fur une véritable amitié. L'Amérique n'avoit
ci-devant que les notions que vous lui aviez tranfmiſes
ſur les autres peuples de la terre ; elle ne penfoit
que d'après vous , & les inſtractions que vous
,
(113 )
lui aviez données ; mais aujourd'hui qu'elle ſe ſent
libre & qu'eile s'est dépouillée de tout préjugé , elle
penſe , elle agit d'après un ſyſtême tout différent. Il
arrive ſouvent que plus on nous ainſpiré de mépris
pour certaines gens ou pour certaines nations , ſans
favoir pourquoi , plus nous nous ſentons d'eſtime
pour elles , quand nous déchirons le voile qui nous
aveugloit. Il ſemble alors que nous nous croyons
obligés à quelque réparation , & que nous nous
livrons plus volontiers à tous les devoirs de l'amitié
pour expier l'injustice de notre première erreur. -
Peut- être auſſi qu'en général l'étendue d'un pays
communique une forte d'étendue à l'eſprit. L'ame
d'un Infulaire s'arrête au rivage de la mer , qui
circonfcrit le pays où il eſt né , & tout ce qui eſt
au-delà n'eſt pour lui qu'un objet de profit ou de
curioſité , & ne lui paroit point digne de ſon attachement.
Son ifle eſt pour lui l'univers , il y trouve
tour, & ne trouve rien hors d'elle. Ceux qui habitent
au contraire un Continent , meſurant de l'oeil
un champ beaucoup plus vaſte , y acquièrent des
qualités intellectuelles bien plus étendues ; &
communiquant de plus près avec l'Univers , l'atmofphère
de leurs idées ſe raréfie davantage , & leur
générofité ſe développe dans un plus grand eſpace.
Enfinnos eſprits ſemblent être meſurés par les pays
où nous ſommes des hommes , de même que par
les lieux où nous ne ſommes que des enfans ; &
juſqu'à ce qu'une circonſtance heureuſe vienne nous
débarraſſer du préjugé , nous ſommes ſes eſclaves
fans nous en appercevoir. J'obſerverai en outre
que les hommes qui étudient quelque ſcience univerſelle
dont les principes ſont généralement connus
ou admis & appliqués ſans diſtinction à l'avantage
commun de tous les pays , acquièrent par cette
étude une doſe plus forte de Philoſophie que ceux
qui ſe livrent aux arts nationaux. La Philoſophie
naturelle , les Mathématiques & l'Aſtronomie tranf(
114 )
portent l'homme du petit coin de la terre où il eſt
né, juſqu'aux ſources de la création ,&elles donnent
à fon eſprit la faculté de s'étendre. Ce qui a fait la
gloire de Newton , ce n'eſt pas d'avoir été Anglois ,
mais Philofophe. Le Ciel le ſauva des préjugés d'une
Ifle , & la ſcience étendit ſon aine auffi loin que ſes
études cr.
Quelle que foit la perſpective que nous
ayons ſur le continent , nous ne pouvons
nous diffimuler que celle que nous offrent
les ifles ne ſoit effrayante ; & malgré les
ſoins & les efforts du Ministère , tout ce
que nous apprenons ſucceſſivement n'eſt
pas fait pour nous raſſurer. La jonction des
Eſpagnols aux François dans ces mers ne
fauroit être plus alarmante ; on a cherché
à abuſer la nation , non pour diffiper ſes
craintes , mais pour les éloigner.
>> On a dit que la moitié ſeulement de l'eſcadre de
D. Solano s'étoit réunie à M. de Guichen , & les avis
venus depuis , nous ont appris qu'aucun de ſes vaifſeaux
ne l'avoit quitté. On avoit eu l'attention de ne
pas donner la date préciſe de cette jonction & de la
reculer au 19 Juin ; mais cette erreur n'a pas duré ;
on a bientôt ſu qu'elle s'étoit faite 10 jours plutôt ;
onn'eſt pas ſans inquiétude ſur l'uſage que 34 à 35
vaiſſeaux de ligne & 12,000 hommes de troupes
prêtes à exécuter quelque expédition , ou à doubler
les équipages des vaiſſeaux en cas de combat , ont pu
faire de cet eſpace de tems. On tremble que le ſecours
que l'Amiral Walſingham conduit à l'Amiral
Rodney , n'ait été intercepté , & quand il ne le ſeroit
pas , il n'eſt pas affez conſidérable pour rendre
notre poſition moins douteuſe aux Antilles. On déſireroit
que ſans attendre d'ordres , l'Amiral Arbuthnot
eût pris la réſolution d'aller au ſecours de Rod(
115 )
:
ney avec tous les vaiſſeaux qu'il a à Charles-Town ;
mais on ne confidère pas que ſes vaiſſeaux ſont en
petit nombre , qu'ils ſeroient un foible renfort , qu'il
faudroit que l'Amiral Graves fût arrivé ſur la côte de
l'Amérique ſeptentrionale , & qu'il ſeroit au moins
imprudent d'affoiblir nos forces dans des lieux où la
flotte de M. de Ternay a dû toucher avant l'Amiral
Graves qui eſt parti après lui . On s'empreſſe de publier
des nouvelles vagues , mais deſtinées à raſſurer ,
apportées , dit- on , par un bâtiment Hollandois ,
hélé par cet Amiral , à peu de diſtance de New-
Yorck; mais à ſuppoſer qu'elles foient vraies , elles
annoncent ſimplement ſon approche , & on fait que
M. de Ternay l'a précédé. On dit auſſi qu'on a reçu
des lettres de l'Amiral Rodney , qui portent que le
24 Juin , il étoit à Sainte-Lucie avec 18 vaiſſeaux
parfaitement réparés , que M. de Guichen n'en avoit
pas davantage en état de ſervir; mais tous ces détails
font trop oppoſés aux derniers avis , pour pouvoir
être venus des Iſles , & tout le monde eſt perſuadé
qu'ils ont été fabriqués à Londres.
Au milieu de tous ces embarras le Gouvernement
ne laiſſe pas de montrer de la
fermeté ; il fait des préparatifs pour pouffer
la guerre avec vigueur ; loin de paroître difpoſé
à renoncer à l'Amérique il fait conftruire
à Deptfort de nouvelles chaloupes
doublées de fer blanc en dedans & de
liége en dehors , qui ſont destinées pour
l'uſage des troupes qui ſervent dans l'Amérique
Septentrionale , où elles ont des rivières
à paſſer ; elles ſont ſi légères qu'un homme
peut en porter aisément une ſur ſes
épaules. On s'arrange auſſi pour y faire
paffer des vaiſſeaux ; les matelots qui ont
( 116 )
manqué pour les équipper feront , à ce
qu'on eſpère , fournis par la preſſe. Le 31
Juillet il y en a eu une très-vive à Goſport ,
dans laquelle on a enrôlé 800 hommes.
>>>Jamais , écrit-on de Portsmouth , on n'a vu
tant de trouble & tant de déſordre que la nuit du
premier de ce mois. Plus de 100 bâtimens , tant
cutters qu'allèges & bateaux ont été employés à
preffer les vaificaux de tranſport & de commerce.
On n'a point eu égard aux corſaires ni aux vaiſſeaux
armés. Tous les équipages ont été pris. On dit
que la prefle a été exercée ſur plus de 300 voiles . Le
défordre a été le même ſur terre. On rencontroit
dans toutes les rues des troupes de preſſeurs qui
traînoient avec elles des matelots. On a viſité toutes
les maiſons depuis le haut juſqu'au bas , & on a
emmené au-delà de 3000 matelots «.
On en a agi de même ſur la Tamiſe le 2 ;
tous les matelots ont été enlevés de deſſus
les bâtimens Marchands , ſur leſquels on
n'a laiffé que les Capitaines. La jonction de
l'Eſcadre Françoiſe à celle d'Eſpagne en
Amérique , l'impoſſibilité de l'empêcher en
Europe nous forcent à armer le plus de
vaiſſeaux que nous pouvons & à nous procurer
des hommes par tous les moyens. Le
commerce va languir en conféquence faute
de bras , & il eſt douteux que l'on en trouve
pour les bâtimens même qui doivent porter
des raffraîchiſſemens , des armes ou des
troupes dans les parties du théâtre de la
guerre , ſituées loin de nous.
La Gazette de la Cour a annoncé la priſe
de 2 lougres , corſaires de Dunkerque , faite
( 117 )
par le Huffard: il en attaquoit un troiſième
qui lui est échappé ; les deux pris ſont diton
tout neufs. Etle offre auſſi la lettre ſuivante
du Capitaine Garnier , du Southampton
, de 32 canons.
>>> J'ai l'honneur d'informer les Lords Commiſſaires
de l'Amirauté , qu'en conféquence d'un ſignal fait
par le Capitaine Cotton , commandant le Buffalo ,
de 60 canons , j'ai chaſſé aujourd'hui , & pris le
Comte de Maurepas , de 12 canons , & 80 hommes ,
commandé par le Capitaine Joſeph le Clerck , qui
étoit forti depuis 7 jours de Cherbourg , & avoit
fait 2 priſes . Pluſieurs de nos boulets l'ayant percé
ſous l'eau , ce vaiſſeau a coulé bas . M. André Stuart ,
Aide - Chirurgien de l'allège le Speedwell , étoit
à bord comme rançon ".
On dit que l'on fabrique à Deptford ,
pour le ſervice du Roi , 4 chaînes de fer
d'une forme fingulière , & qui doivent porter
de so à 70 tonneaux chacune. On les
croit deſtinées à défendre l'entrée de quelque
Port. Les anneaux ſont d'une grandeur
&d'une épaifleur étonnante.
Dans la conſtruction des frégates on a
adopté la méthode de faire les oeuvres mortes
plus fortes qu'à l'ordinaire , pour qu'elles
puiffent porter plus de méral. Cette circonſtance
& la longueur des gaillards d'arrière
, au moyen de laquelle ces frégates
portent 6 canons de plus , les rendent pref
que égales à des vaiſſeaux de so canons.
>> La difette d'argent , dit un de nos papiers , eſt
fi grande depuis quelques mois dans tous les différens
départemens , que les Miniſtres commencent
enfin à connoître la détreſſe dans laquelle ils ont
( 118 )
plongé ce pays. Les Entrepreneurs ſe plaignent amè.
rement des délais qu'on leur fait éprouver. Mais
tandis qu'ils font obligés d'attendre après leur argent ,
ils tireront avantage de la calamité publique , en
fourniſſant à l'Etat des marchandiſes que des Receveurs
indolens ou corrompus n'accepteroient pas fi
la pauvreté ne les y forçoit. Avec un échiquier
épuisé & un pays appauvri nos Miniſtres font
accablés d'affaires dont le nombre accroît tous les
jours. Dans ce moment- ci , ils intriguent , & c'eſt
ce qu'ils appellent négocier dans les différentes
Cours de l'Europe , & ce déſordre dans la partie
desdépenſes ſecrettes eſt beaucoup plus grand qu'on
ne ſe rappelle peut - être l'avoir jamais vu dans aucune
période des annales Angloiſes « .
,
Dans le moment actuel la curiofité eſt
fixée ſur le parti qu'a pris le Nord , d'armer
pour faire reſpecter ſon commerce. On
fait que c'eſt en Ruſſie que ce plan a été
conçu & porté enſuite ailleurs , où il a été
adopté avec tranſport. Tous nos papiers
contiennent à ce ſujet la lettre ſuivante ,
qu'ils attribuent à un Négociant de Péterfbourg
& qu'ils affurent être très-authentique.
Sa date eſt du 10 Juillet.
>> L'armée navale des Puiſſances du Nord , à l'armement
de laquelle on travaille avec tant de diligence
, n'eſt point deſtinée à uſer de repréſailles pour
le paſſé , mais à prévenir pour la ſuite , toutes inſultes
& déprédations ; les obſervations ſuivantes
faites à notreCour par un des plus grands Seigneurs ,
dans un tems où elle n'avoit point encore pris de réſolutions
définitives à ce ſujet , pourront vous donner
une idée juſte de cette affaire. ->> L'orgueil &
l'ambition du Cabinet Britannique non - ſeulement
exigent toute notre attention , mais encore provo.
( 119 )
quent l'exercice de tous nos efforts pour châtier au
plutôt une ambition auſſi inſolente que demeſurée.
Après avoit ſéparé les Colonies de la Métropole à
force d'extravagance & d'iniquités , les Miniſtres
Anglois ſe font imaginé avoir le droit de régenter ,
de défier & d'inſulter toutes les autres Puiſſances de
l'Europe ; il n'est qu'un moyen de faire ceſſfer de pareils
outrages , c'eſt une confédération générale de
tous les Etats neutres , & j'espère qu'on ne tardera
pas à l'employer. La faction Ecoſſoiſe qui eſt àla
têtedu Gouvernement , auroit du ſavoir ( avant de
commencer les hoſtilités en Amérique ) que la G. B,
avec ſes Colonies auroit pu , par la ſuite des tems
faire la loi au reſte de l'Univers «.
,
>>>Les Etats neutres ſont ſi intimément perfuadés
de cette alarmante vérité , qu'on n'entend de toute
part que ce cri que l'on peut regarder comme l'expreffion
du voeu général , Puiffent les deux pays que
la Faction Ecoſſoiſe a séparés , reſter à jamais
déſunis !
>> Enfin les Miniſtres Anglois ſont trop vains ,
trop ambitieux , trop infolens ; leur amour pour la
domination eſt devenu inſupportable , & il n'y a
que l'armement d'une eſcadre combinée des Etats
neutres , qui puiſſe les mettre à la raiſon , protéger.
le commerce des neutres & rétablir l'équilibre du
pouvoir en Europe. Au ſurplus , je croisdevoir m'expliquer
, parce que je ſerois très-fâché d'être mal
entendu. Mon voeu n'eſt point pour la deſtruction
de l'Angleterre; mais ce que je défire ardemment
avectous les hommes ſages , c'eſt l'humiliation d'un
Miniſtère ambitieux , infolent & deſpotique ".
Nous extrairons des mêmes papiers une
lettre du Rajah de Tanjaour au Lord Pigot.
On ſe rappelle que ce fut ce Lord
qui le remit en poſſeſſion du Royaume de
Tanjaour , ufurpé ſur lui par le Nabab
(120 )
d'Arcate : le Rajah la lui écrivit deux mois
après l'empriſonnement du Lord. » On s'abſtiendra
, diſent les papiers qui nous la
fourniffent , de faire aucun commentaire
fur cette pièce Orientale , il ſuffit de la
lire pour être frappé du contraſte que préfentent
les fentimens humains & généreux
d'un Prince idolâtre avec la lâche indulgence
d'une Cour de Justice Chrétienne ,
envers les meurtriers du Lord Pigot , &
tout le Conſeil de Madras , dont il étoit
le Gouverneur.
>> Il m'est impoſible de vous exprimer la joie
& la fatisfaction que j'ai éprouvées en recevant la
lettre dont vous avez bien voulu honorer votre
fils ( 1 ) - Je donne la plus grande attention à votre
avis , & je demande ſans ceſſe à Dieu , dans mes
Prières , qu'il vous faſſe briller encore dans votre
premier éclat.- Le grand bien que vous avez fait
à ce pays que vous avez protégé ; la vie que je
vous dois ; les Temples & les Bramines que vous
avez ſauvés de la profanation , ce ſont des oeuvres
qui vous mériteront une faveur continuelle de Dieu.
Vos malheurs actuels ne vous touchent pas autant
qu'ils touchent le reſte des hommes. Depuis que j'en
ai eu connoiffance , toute nourriture m'eſt devenue
infipide , je ne dors plus , la ſociété de mes amis c
ma famille n'a plus de douceurs pour moi , &je ne
trouve plus de plaiſir à régner. - Je crains quę
ma mauvaiſe fortune ne vous ait attiré ce malheur ,
mais comme il n'y a nul autre moyen de vous ſecourir
, moi & mes Bramines nous faiſons pour vous
des prières & des ſacrifices. Je ne doute point que
( 1) C'eſt le nom que les Orientaux ont coutume de
ſedonner lorſqu'ils s'adreſſent àun Supérieur.
nous
(121 )
nous ne ſoyons exauces , & que vos ennemis ne
ſoient bientôt ( 2) pulvérisés. Le courage & la réſolution
que vous avez toujours montrés vous foutiendont
dans la circonſtance préſente. On dit qu'il
faut oppoſer l'artifice à l'artifice. Mais que vous
dirois-je que vous ne ſachiez mieux que moi ? Votre
fils nedefire que de rappeller ces choſes à votre mémoire.
Mon attachement pour vous ne peut ſe comparer
qu'à ce que fent une tendre mère lorſqu'elle
voit ſes enfans dans la détreſſe. Je me trouve ſans
appui . Je vois mes ennemis triompher ; mes amis
même & mes anciens ſerviteurs me deviennent infidèles
, & je n'oſe les punir. Tel eſt le génie du
tems où nous vivons. Lorſque je ſerai affez heureux
pour vous voir en poſſeſſion de vos droits & de votre
autorité , je pourrai dire alors que je jouis de la vie ,
mais non pas juſqu'à cette époque. Croyez- moi ,
lorſque je dis que tout mon bonheur est fondé ſur
vous. Prenez bien garde à ce que vous mangez , &
ayez ſoin qu'il y ait quelqu'un auprès de vous lorſ
que vous dormez. Vos ennemis ſont intrigans ; conſervez
ſeulement votre exiſtence & votre ſanté , ils
auront bientôt le deſſous . Je ne puis vous dire à
quel point (3 ) ce Bienfeld & d'autres m'ont chagriné ,
c'eſt ce dont je vous parlerai quand j'aurai le plaifir
de vous voir. Je compte uniquement ſur vous , je
n'en connois point d'autre qui veuille m'affifter. II
n'y a point de révolution qui puiffe altérer la recon-
(2) Ils l'avoient deſtitué de leur propre autorité : s'étoient
emparé du Gouvernement , avoient empoiſonné
leurGouverneur , ont enfin cauſe ſa mortdans la prifon
&ils en ont été quittes pour payer chacun mille livres
ſterling; aujourd'hui ils font Membres du Parlement ,
créatures des Miniſtres , comme tantd'autres.
( 3) C'étoit le prête-nom du Nabab , & l'Agent du
Confeil. Il prétendoit répéter les fruits de tout le District
dont leRajah venoit d'être remis en poffeffion , &qu'il
ſoutenoit lui avoir été hypothéqués par le Nabab.
19 Août 17827 . f
( 122 )
noiſſance que vos bons procédés m'ont inſpirée.-
Je ne defire rien tant quede vous voir , mais quand
vous verrai -je ? Dieu ſeul le fait. J'eſpère , en attendantque
vous me procurerez la ſatisfaction de me
faire ſavoir que vous vous portez bien. Je prends
congé de vous avec le plus profond reſpect. Je vous
réitère mes plus tendres ſalutations .Que puis-je vous
direde plus ?
Aux nouvelles qu'on a reçues de l'Inde ,
on peut joindre celles-ci :
-
>> Le Minitionnaire du paquebotle Swallow ,
qui eſt entré à Limerick en Irlande , venant du
Bengale, eſt arrivé le 26 , à l'Hôtel de la Compagnie
des Indes. Ce vaitſeau parti du Bengale vers
la fin de Février , a mouillé à l'Iſle Ste-Hélène au
commencement de Mai . Suivant ce bâtiment ,
le Gouverneur Barnvell & ſa famille ſont repaflés
en Angleterre , à environ so lieues des côtes d'Irlande
,le Swallow a rencontré le Dart , corſaire
de Dartmouth , & lui a offert une forte ſomme
d'argent pour l'eſcorter juſqu'au premier Port du
Royaume , mais le Capitaine lui a dit qu'il ne
pouvoit ſans enfreindre ſes ordres quitter la ſtation
que lui avoient aſſigné les Propriétaires. Les
vaiſſeaux ſuivans partis de Londres , ſont arrivés
heureuſement à Madraſſ , ſavoir le Granby , Capitaine
Johnſon ; le Halfwelt , Capitaine Pierre ;
l'Atlas , Capitaine Cooper ; le Fox , Capitaine
Blackburn ; le Grafton , Capitaine Bull ; le Norfolk
, Capitaine Bonham ; le True-Briton , Capitaine
Timbrell ; le Comte d'Oxford , Capitaine
White , &le Comte de Sandwich , Capitaine
Dean. Le Talbot , Capitaine Hindman , parti
de Londres , eſt arrivé heureuſement au Bengale.
-Le Walpole , Capitaine Abercombie , parti de
Londres pour le Bengale , s'eſt ſéparé de l'Eſcadre
du Chevalier Edouard Hughes , cinq ou fix jours
-
( 123 )
avant que cet Amiral partit de l'iſſe de St- Paul-
Ams. -La Résolution , Capitaine Pointing , parti
de Londres , étoit mouillé en bon état à Bombay ,
au mois de Février dernier.-Le Général Barker ,
Capitaine Rodd , attendu de Madraſſ , ſe préparoit
à appareiller pour l'Angleterre le 22 Février , &
leGange y étoit attendu d'un moment à l'autre ;
les vaiſſeaux de l'Inde pour l'Angleterre , devoient
faire voile de Chine , vers le milieu de Février ".
>> Quoique les procédures faites à l'occaſion des
dernières émeutes à Londres prouvent bien clairement
que les ſéditieux n'avoient ni projets concertés
entr'eux ni chefs à leur tête , les Miniſtres cherchent
toujours à perfuader le contraire & à faire entendre
qu'il y avoit une conjuration formée pour la
deſtruction de la Métropole & même de tout le
Royauine. Mais les gens éclairés ne ſont point dupes
des manoeuvres du Ministère , & ils n'ont pas de
peine à s'appercevoir que ſon intention eſt de donner
mauvaiſe opinion des aſſociations en général ,
&de s'efforcer , s'il eſt poſſible,de les rendre ſuſpectes
à la claſſe déſintéreſſée de la Nation qui eſt le ſeul
corps que l'Adminiſtration ait à craindre «.
>> La dernière émeute eſt l'évènement le plus favorableque
les Miniſtres puiſſent deſirer pour le ſuccès
de leurs vûes , à la prochaine élection générale. II
eſt certain qu'ils ont maintenant beaucoup moins à
craindre dumécontentement général de la Nation ,
& fur-tout dans les Provinces. En effet les excès
commis par les ſéditieux , ont répandu une telle
terreur que chacun paroît réſigné à ſouffrir toute
eſpèced'hommes &de meſures , plutôt que de s'expoſer
aux conféquences qui pourroient réſulter de
nouvelles aſſemblées tumultueuſes. En conféquence
il eſt vraiſemblable que les élections des Comtés
ſe termineront ſans querelles , &que tout s'y pafſera
auſſi paiſiblement qu'aux courſes de Chevaux
.
i
1
f2
( 124 )
FRANCE.
DeVERSAILLES , le IsAoût.
Le 6 de ce mois , la Marquiſe de la
Roche de Fontenilles eut l'honneur d'être
préſentée à LL. MM. & à la Famille Royale
par la Marquiſe de Sablé.
De PARIS , le 15 Août.
On attend avec la plus vive impatience
des nouvelles de M. de Guichen. Sa jonction
avec les Eſpagnols eſt antérieure de
dix jours à la date qu'avoient donné les
Anglois de qui nous en avons eu la première
nouvelle. Il eſt à préſumer que le
21 Juin les armées combinées au lieu d'être
dans la baie du Prince-Robert de la Dominique
, étoient à la pourſuite de l'Amiral
Rodney ou occupées de l'attaque des
poſleſſions qu'il lui étoit impoſſible de défendre.
Il paroît certain qu'un corſaire Américain
a rencontré le 29 Juin la flotte de
M. de Ternay à deux journées de Rhode-
Iſland. On ne croit pas cependant que cette
flotte relâche à Newport ; on penſe plutôt
que le rendez-vous général eſt à Boſton.
L'arrivée du Fier-Rodrigue a fait tomber
les bruits qui couroient au déſavantage
des Américains , & que les Anglois
( 125 )
répandoient en Europe , ſur-tout depuis la
priſe de Charles-Town. Pour détruire ce
qu'ils avançoient concernant les murmures ,
la défection totale des Infurgens , le ſoulèvement
général contre les principes Républicains
, & contre les Chefs de la conſtitution ,
le Congrès envoie le réſultat des réſolutions
priſes nouvellement dans une multitude de
Diſtricts des treize Etats- Unis , afin de manifefter
leur perſévérance dans leur union ;
ils menacent de punir comme traîtres envers
la patrie , ceux qui propoſeroient d'écouter
aucune parole de paix particulière
avec le Ministère Anglois ; & ils témoignent
la plus vive reconnoiffance de tout ce que
font leurs puiſſans Alliés pour les tirer de
l'oppreſſion. Lors du départ du Fier Rodrigue
, ils ſe préparoient à célébrer l'anniverſaire
de leur indépendance avec plus
de pompe qu'ils n'en avoient encore mis
dans cet acte qu'ils regardent comme ſacré.
Les lettres de Brest ont annoncé l'arrivée
de l'Hector & du Vaillant, partis de l'Orient
le 26 , & qui ſe ſont réunis le 30 à l'eſcadre
de M. le Comte du Chaffaud. Les
découvertes de ce Port à cette époque n'avoient
rien appris de la flotte de Geary ,
& le corfaire le Subtil , la frégate la Concorde
qui avoient croisé depuis Oueſſant
juſqu'aux Sorlingues , n'avoient rien rencontré.
>> Ce matin , ajoutent des lettres du 4 de ce mois ,
le St Esprit & l'Auguste , de 80 canons , le Nor-
۴
f 3
(126 )
thumberland ,de 74 , & les frégates la Concorde&
la Gloire , ont mis à la voile. Cette diviſion eft
commandée par M. le Marquis de Cry , Chef-d'efcadre.
M. le Vicomte de Rochechouart , auſſi Chefd'eſcadre
, monte l' Auguste , & M. de Bricqueville ,
leNorthumberland. On croit que ces vaiſſeaux vont
donner la chaſſe à un ou deux vaiſfeaux Anglois , &
quelques frégates qui bloquent près de 300 voiles
dans les rivières de Nantes & de Bordeaux. M. le
Comte du Chaffaut les ſuivra bientôt avec les 7 vaifſeaux
qui lui reſtent , s'il faut en juger par ſes préparatifs.
Cette eſcadre s'eſt exercée dans la rade ces
jours derniers. Les canons ont été eſſayés , & les
batteries du Royal- Louis , entr'autres , ont eu un
effer qui paſſa l'eſpérance des Canonniers. Nos découvertes
n'ont point encore apperçu l'armée Angloiſe.
Sa poſition eſt ſans doute un ſecret que le
Commandant a cru devoir ſe réſerver «.
Selon des lettres de Bayonne , M. le
Comte d'Estaing continue ſon voyage à
petites journées ; le 27 Juillet il arriva à
Vittoria , ville de Biſcaye , à 33 lieues de
Bayonne, où on lui fit une réception qui
adû le conſoler de tout ce qu'il a fouffert
avant d'y entrer. Les habitans ſe ſontmontrés
ſur ſon paſſage , & par les acclamations
de Vive Carlos , Vive d'Estaing , its
lui ont affez annoncé les voeux de l'Eſpagne
& la joie que fa préſence inſpiroit,
Un nouvel accident dont cependant perſonne
n'a ſouffert , a arrêté M. le Comte
d'Estaing à Vittoria. L'effieu de fa voiture
ſe rompit au moment où il entroit dans
cetteVille.
Selon une autre lettre de Bayonne du 2
1
( 127 )
de ce mois , on croyoit que M. d'Estaing
devoit être arrivé la veille à St-Ildephonſe ;
comme il n'étoit venu perſonne d'Eſpagne
à Bayonne , on ignoroit la manière dont il
avoit été reçu dans les autres Villes après
avoir quitté Vittoria.
Les lettres de la Corogne portoient que
l'Alexandre & le Bien-Aimé étoient entrés
dans ce port le 24 Juin , & celles de
St-Auder que l'Invincible devoit mettre à
la voile le 27 pour aller joindre l'armée
combinée.
M. de la Motte-Tabourel , Lieutenant
de frégate Auxiliaire , embarqué en qualité
de premier Lieutenant ſur la frégate la
Belle-Poule , commandée par M. de Kergariou-
Coatlés , a envoyé de Falmouth au
Miniſtre de la Marine , la relation ſuivante
-du combat de cette frégate.
-
>> Le 15 Juillet, à deux heures après-midi, nous
découvrîmes 4 bâtimens. Le même jour , à s
heures de l'après-midi ,&étant à 4 lieues de diſtance
dans le S. S. O. di Croiſic , la corvette le Roſſignol,
fit ſignal à la frégate la Belle-Poule de forces ſupérieures
, & peu de tems après , le Chevalier d'Or
léans, qui commandoit la corvette, apprit au Chevalier
de Kergariou que le bâtiment qu'on découvroit
étoit un vaiſſeau de 70 à 72 canons , qui , peu
de jours auparavant avoit pris deux bâtimens de
cabotage, que nos frégates avoient repris ; le Chevalier
de Kergariou ordonna au Commandant de la
corvette de prendre chaſſe , &de ſe réfugier dans le
premier port qu'elle pourroit attraper. - A 6 heures,
le bâtiment que nous avions bien reconnu pour
être un vaiſſeau de ligne , n'étoit plus qu'à 3 licues
1
f4
( 128 )
de la Belle-Poule : nous reconnoiſſions qu'il nous
approchoit ſenſiblement , & qu'il avoit fur nous
une ſupériorité de marche décidée. Nous jetâmes
notre baftingage à la mer , & tous les effets qui
pouvoient alléger notre poids ; nous pompâmes
notre eau ; enfin nous employâmes toutes les refſources
que l'expérience peut fournir pour augmenter
notre marche , mais toutes nos tentatives furent
inutiles. - AII heures & demie du foir , il nous
joignit à portée de canon , & nous tira un coup de
chafle. Chacunde nous étoit déjà à ſon poſte, labatterie
étoit auſſidiſpoſée pour le combat; à 11 heures 35
minutes l'ennemi nous tira un ſecond coup de canon ,
& à 11 heures 40 minutes , notre Capitaine donna
ordre de tirer des canons de retraite haut & bas , ce
qui fut exécuté en aſſurant notre pavillon. Notre
deſſein étoit de le déſemparer de quelques mâts ,
vergues ou manoeuvres. Pendant ce combat de retraite
, qui a duré juſqu'à minuit &demi , l'ennemi
ne nous ripoſtoit que par quelques coups de canon ;
il ſe trouva alors à portée de mouſqueterie. Notre
Capitaine donna ordre de ſe tenir prêt à envoyer la
bordée de la batterie & des gaillards auſſitôt que l'on
vetroit l'ennemi lançant ſur bas bord , ce qui a été
exécuté avec beaucoup de ſuccès : trois volées envoyées
avec la plus grande promptitude dégréèrent
l'ennemi de ſes manoeuvres de haut ; il fut obligé
de culer un inſtant. C'eſt alors qu'en ſe rapprochant
il a commencé à faire jouer ſa mouſquererie ſupérieurement
forte & bien foutenue : n'ayant aucun
abri fur les gaillards , notre baſtingage ayant été
jetté à la mer, il nous a mis beaucoup de monde hors
de combat; & auſli-tôt qu'il a été par notre travers
bord à bord , il nous a envoyé pluſieurs volées que
notre pofition avantageuſe l'avoit empêché de nous
envoyer plutôt; & quoique notre batterie ait été
bien ſervie & fans relâche , & que nos Canonniers
fuſſent animés du plus ferme courage, qu'ils témoi
( 129 )
gnoient par les cris de Vive le Roi ſouvent répétés,
l'ennemi nous a déſemparés au point de ne pouvoir
plus faire aucune manoeuvre , étant coifés par nos
voiles ainſi que lui , ce qui fit prendre à notre
Capitaine le parti d'envoyer à la batterie toat ce qui
refſtoit de monde ſur les gaillards , en attendant que
le haſard nous eût procuré une ſituation plus avantageuſe
: tout notre monde n'attendoit plus que de
pouvoir découvrir le vaiſſeau ennemi pour recommencer
le feu; il nous tenoit pour lors par le boſſoir
de bas-bord où il eſt reſté un quart d'heure , pendant
lequel il nous écraſoit de tout ſon feu . - A 2
heures un quart , notre Capitaine fut bleflé mortellement,
en prononçant ces paroles qu'il a ſi ſouvent
répétées pendant le combat , courage , mes enfans ,
courage ! A peine fut-il deſcendu au poſte des Chirurgiens
qu'il expira : c'étoit bien malgré lui qu'il
y avoit été porté; il vouloit mourir ſur le gaillard.
Auſſi tôt que je fus inſtruit de la mort du Capitaine,
je paſſai ſur le gaillard d'arrière & pris le
commandement : j'encourageai l'équipage à continuer
comme il avoit commencé. Je fis mon poffible
par différentes mancoeuvres , faiſant remuer la
barre du gouvernail ſtribord & bas - bord , pour
qu'enfin la frégate ſe lançant ſur ſtribord , on pût
alors de la batterie ajuſter l'ennemi. On s'eſt battu
encore pendant trois quarts d'heure avec le plus
grand achainement : le reſte de l'équipage voulant
avoir vengeance de la mort de notre brave Capiraine.
L'ennemi , de ſon côté , avoit redoublé ſon
feu ; & irrité de notre vaire réſiſtance , ne tiroit
plus qu'à nous couler bas , nous ayant crié pluſieurs
fois d'amener notre pavillon; tout-à coup des cris
redoublés s'élevèrent de la cale , (nous coulons bas ,
nous coulons bas ; ) les Chirurgiens , & les bleſſés
qui l'étoient le moins , étoient déjà remontés dans
l'entre- pont & dans la batterie. Le maître Charpentier
ayant vu que les trous étoient conſidérables , &
fs
( 130)
que l'eau paſſoit gros comme le corps d'un homme ,
vint ſur le gaillard d'arrière me faire fon rapport ,
&me dire que les trous étoient irréparables pendant
lecombat. Dans cette cruelle poſition , où l'on ne
pouvoitplus ſepromettre le moindre ſuccès contre
des forces auſſi ſupérieures , ayant plus de la moitié
des canons de la batterie démontés , pas une manoeuvre
entière , nos mâts , nos vergues criblées de
coups de canons, les voiles & le grément hachés ,
plusdeſeize coupsde canon dans l'oeuvre vive , qui
nous avoient donné fix pieds d'eau dans la cale, les
hauts de la frégate criblés de boulets & de mitrailles,
68 hommes hors de combat ; je pris , non
fans peine, mais guidé par le ſeul motif de l'humanité,
le parti d'amener le pavillon : il étoit pour
lors 3 heures du matin nous avons auffi-tôt fait.
jouer les quatre pompes , qui n'ont diſcontinué
d'aller juſqu'à l'arrivée de l'ennemi , qui n'eſt venu
qu'à 4heures nous amariner. Nous étions pour
lors à ſept lieues de l'Iſle d'Yeu , dans l'O. S. O..
& au jour l'on a vu les Sables-d'Olonne diſtans de fix
lieues. Le combat de retraite a duré depuis 11 heures
40 minutes juſqu'à minuit & demi; & bord à
bord, tant en hanche que de l'avant , depuis minuit
&demi juſqu'à 3 heures ".
,
-
Ily a eu dans ce combat deux Officiers
tués, 6 bleffés; 16 hommes de l'équipage ,
Officiers- Mariniers & matelots tués , ainſi
ques ſoldats du régiment de Breſſe ; 25
Officiers Mariniers & matelots , & 14 foldats
du régiment de Breſſe , bleſſés.
Les bâtimens corſaires le Prince de Soubise
, le Prince de Robecq & le Calone font
rentrés àDunkerque le 6 de ce mois après
deux mois de croiſière , avec 1200 guinées
derançons. Lepremier a envoyé en Norwege
4
( 131 )
sà 6 priſes dont on ne fait pas la valeur ,
&ils ont auſſi amené avec eux un navire
fur fon leſt. Les lettres qui contiennent
ces détails ne parlent pas des 52 navires
pris , diſoit- on , dans la Baltique.
;
On écrit de Cette en Languedoc , en date
du 14 de ce mois , qu'une goëlette Eſpagnole
qui eſcortoit des navires venant de
In foire de Beaucaire , fut attaquée à une
lieue de ce port par trois corſaires Mahonnois
de 6 canons chacun. La goëlette en
a pris deux ; l'autre s'eſt échappé non ſans
avoir beaucoup ſouffert. L'Eſpagnol a relâché
à Cette pour réparer les dommages
qu'il a reçus ; & il y a conduit ſes deux
priſes & fon convoi.
Lorſque M. le Comte de St Germain
forma les troupes en diviſions en y attachant
des Officiers-Généraux pour les commander
, les charges d'Inſpecteurs-Généraux
furent ſupprimées par l'Ordonnance de
1776. Les diviſions n'ayant plus lieu , les
Inſpecteurs deviennent néceſſaires , & voici
ceux à qui le Roi vient d'en conférer le
titre. Ils font tous Maréchaux de Camp ,
au lieu que parmi les anciens Inſpecteurs ,
il y avoit pluſieurs Lieutenans Généraux.
MM. le Duc de Coffé Duc d'Ayen ,
Marquis d'Entragues , Marquis de Lambert ,
Comte de Vaudreuil , Comte d'Eſterhazy ,
Marquis d'Arcambal , Baron de Livron ,
Marquis de Jaucourt , Marquis de Jumillac.
Le Roi a approuvé & ſigné le travail
د
f6
( 132 )
de M. Necker relatif à la réforme de fa
Maiſon. Cette grande affaire eſt conſommée.
S. M. a fixé cinq années pour le
terme auquel toutes les charges feront entièrement
rembourſées.
Nous venons d'être témoins , écrit-on de Bordeaux
, d'un trait de bienfaiſance & d'honnêteté qui
mérite d'être connu. M. Gradis , célèbre Négociant
de cette ville, eſt mort ily a quelques jours . Ila laiſſe
aàlfon neveu une ſucceſſion immenſedont ila voulu
qu'on détachât quelques ſacs de 1000 livres pour les
diftribuer aux pauvres. Ce vertueux citoyen avoit
obtenu pour environ 70,000 livres de condamnations
contre divers Particuliers. Il en avoit les pièces en
bonne forme. Il a ordonné de les renfermer toutes
dans fon cercueil pour être enterrées avec lui ; ce qui
a été exécuté , en effet , à la fatisfaction de ſes débiteurs
que la reconnoiſſance a conduits en foule à
fon convoi « .
د
* La fête Céréale , établie depuis plufieurs
années par M. Guenot, Curé deChevannay,
a été célébrée le 16 du mois dernier avec
beaucoup d'appareil . Cette inſtitution en
faveur de l'Agriculture avoit excité parmi
les Laboureurs des trois Villages qui compoſent
la Paroiffe de Chevannay une fi
grande émulation que les experts ont été
embarraflés à déſigner ceux d'entr'eux qui
méritoient les prix propoſés. Le premier
fut adjugé à Pierre Hory , de Chevannay ,
leze à Pierre Maffenot , de S. Helier , &
le ze à Michel Maſſenot , de Champrenault:
ces deux derniers avoient été déja couronnés
l'année précédente. Madame la Préfi(
133 )
1
dente de Fardel de Daix , préſente à la fête ,
couronna les vainqueurs. Le Curé en les
lui préſentant leur adreſſa ce diſcours :
>> Mes bons amis , l'Agriculture eſt le premier
& le plus utile de tous les arts : il a commencé avec
le genre humain , il eſt de tous les tems & de tous
les lieux. Cet art , exercé par des mains pures &
innocentes , eſt le ſeul néceſſaire à la ſubſiſtance
de l'homme. C'eſt pour lui rendre hommage que
cette aſſemblée reſpectable veut bien honorer
de ſa préſence & de fon fuffrage cette fête dont
vous êtes aujourd'hui le premier objet. Motif plus
que ſuffifant pour apprécier votre érat , & chercher ,
par de nouveaux efforts , à vous y diftinguer ".
,
La fête fut terminée par un grand repas,
cù les Laboureurs couronnés eurent les
places diftinguées. Au milieu de l'allégreſſe
des convives , le reſpectable Curé s'approcha
d'eux & leur adreſſa ces paroles touchantes
:
>> La ſeule idée , mes bons amis , de pouvoir influer
ſur votre bonheur , me ravit & m'enchante.
Vous le voyez , la terre veut être cultivée , elle
n'eſt ingrate que pour les pareſſeux. Rien ſans travail
. Si vous avez tracé dans vos champs de pénibles
fillons , ils vous promettent aufli la plus
riche récolte ; c'eſt la récompenſe de vos travaux.
Livrez-vous donc tous à une juſte allégreſſe ; &
quoique vous n'ayez pas tous le prix , vous méritez
cependant tous des éloges «.
On a jugé ces jours-ci la cauſedu fils du fameux
Servandoni , contre l'ancien Directeur de l'Opéra.
Comme il étoit queſtion dans cette affaire , de
Théâtre , de Tableaux , de Décorations , M. Delacroix
, a adapté à ſa cauſe le ſtyle qui convenoit au
fujet. » Le ſieur de Servandoni éprouva , dit- il ,
7
:
T
( 134 )
après la mort de fon père , que s'il eſt glorieux
d'avoir reçu le jour d'un Artiſte célèbre , il n'eſt
pas très heureux d'être ſon héritier «. -Le defir
de développer ſes talents le conduiſit à Stutgard.
>>>Cette Cour étoit devenue l'aſyle des Arts & des
Jeux. Tandis que les autres Souverains faifoient
marcher de redoutables bataillons , le Prince qui
y régnoit ſe plaiſoit à voir figurer des danſeurs.
Les uns mettoient toute leur gloire à effrayer l'humanité
du bruit des armes meurtrières , le Duc de
Wirtemberg préféroit de lui faire entendre les fons
les plus harmonieux ; les premiers faifoient couler
le fang à grands flots ; chez ce Prince , Melpomène
ſeule faiſoit répandre des larmes .-Après avoir
obtenu des diſtinctions flatteuſes , de riches préſents ,
ledefir ſi naturel de jouir dans ſa Patrie de la célébrité
à laquelle il avoit obtenu de nouveaux droits ,
ramena en France le Sieur de Servandoni ; mais il
y éprouva un fort bien différent. Réduit à ſolliciter
de l'emploi auprès de l'ancien Directeur de l'Opéra ,
il fut chargé par lui de faire exécuter en petit ce,
Théâtre brillant avec deux décorations changeantes ,
pour être préſenté à la Reine , ſous la forme d'un
Surtout. Il fut , continue ſon défenſeur , privé de la
récompenſe qui avoit animé ſon génie , celle d'offrir
fon ouvrage à Sa Majesté , & de voir les regard,s
fatisfaits de cette Princeſſe , admirer l'élégance de
ſon travail , & exprimer à l'Auteur ſon contentement
avec cette grace qui la caractériſe . Celui
qui l'avoit employé lui ayant conteſté.Je prix des
ornemens ajoutés au théâtre depuis le 16 Mars
1778 , ainſi que le prix de neuf tableaux dont il
avoit orné ſes appartemens : ce refus a donné lieu
au Procès dont il s'agit , & qui paroît terminé
par la Sentence qui donne au ſieur Servandoni ,
acte des offres que lui a faites le ſieur Deviſmes
de lui rendre les tableaux & les bordures
afſujettiſſant ce dernier à affirmer qu'il ne les avoit
,
en
( 135 )
point commandés ,& qu'il les avoit reçus en pur
don. La même Sentence autoriſe le ſieur Servandoni ,
à préſenter à la Juſtice , le Mémoire de ces nouveaux
ornemens que ſon Adverſaire foutenoit être
chimériques.
>> On vient de juger un procès d'un genre aſſez
fingulier , mais qui malheureuſement n'eſt pas rare.
UnParticulier avoit refuſé de reconnoître un enfant
dont ſa femme étoit accouchée après quatre mois&
dix jours de mariage ; il ne voulut pas ſigner l'acte
de baptême , & fenfant précoce fut porté à l'Hôtel-
Dieu. La mère quitta la maiſon de ſon mari ; mais
par la médiation de ſon Curé , elle parvint à ſe réconcilier
avec lui , & il vint de leur union cinq au
tres enfans . Cette femme eſt morte ; fon premier
enfant , qui depuis ſa ſortie de l'Hôtel - Dieu où il
avoit été élevé , n'avoit pas ignoré ſon ſort précaire ,
s'eſt préſenté aux ſcellés comme fils légitime de la
défunte &de ſon mari. La Sentence des premiers Juges
qui l'a déclaré légitime & l'a admis à partager la
ſucceſſion de ſa mère , a été confirmée par le Parlement.
Les motifs de l'Arrêt ont été le défaut de
réclamation du père contre l'extrait baptiftaire pendant
la vie de ſa femme ; la préſomption qu'il pouvoit
avoir eu des liaiſons avec ſa femme avant le
mariage: ce mari vouloit tirer avantage de différens
Arrêts qui ont admis pluſieurs hommes dans le même
cas , à la preuve des faits de mauvaiſe conduite de
leurs femmes , antérieurs aux mariages ; mais dans
tous les cas cités , la femme étoit vivante & pouvoit
ſedéfendre de l'accuſation intentée contr'elle ".
>>MM. le Sefne & Compagnie , Armateurs de
la frégate la Louise de 44 canons à Granville , répondent
à toutes perſonnes dont ils ont reçu juſqu'à
ce jour , & pourront déſormais recevoir des propofrions
pour ſervir ſur leur Armement , quoiqu'elles
n'ayent point encore navigué , qu'elles y feront
néanmoinsadmifes enréaliſant fur cette entrepriſe ,
( 136 )
la miſe d'intérêt fixée au grade qu'elles défirent
obtenir dans ledit ſervice : en leur qualité d'Actionnaires
, elles jouiront comme tout autre intéreſſé qui
ne ſervira pas , des bénéfices réſultans des priſes qui
pourront être faites , au prorata du Capital employé
àla miſe-hors de cette expédition , dont ladite
miſe d'intérêts fait partie. Chaque Officier , volontaire
, homme de mer & autres , qui auront fait la
courſe, toucheront en outre comme préſens & en
conformité de la Déclaration du Roi, ſuivant leurs
grades, les parts qui reviendront ſur leſdites prifes,
ſur un état fixé & arrêté par l'Etat-Major ; &
encore une augmentation de parts par récompenſe
de faits honorables de bravoure pendant la courſe :
MM. le Seſne & Compagnie eſtiment fatisfaire par
cer avis aux demandes générales , & ne répondront
à l'avenir que fur celles qui pourront leur être faites
perfonnellement & directement , autant qu'elles
feront de nature à aſſurer la perfection de cet Armement
, ſon plus prochain départ , & remplir ainfi
le voeu général. A Paris le 12 Août 1780 , signé
LE SESNE & COMPAGNIE , rue Bailleul c .
:
Pierre Terray de Roſieres , Maître des
Requêtes Honoraire , & ancien Procureur-
Général de la Cour des Aides , eſt mort
le 18 Juillet au château de Mentelle , près
de Roanne en Foreſt , dans la 68e année
de fon âge.
:
D. Charles la Croix , Supérieur-Général
des Religieux Bénédictins de la Congrégation
de Saint Maur , eſt mort aux eaux
de Barrège.
Mathias Poncet de la Rivière , ancien
Evêque de Troies & ancien Abbé Commendataire
de St Benigne de Dijon , Abbé de
( 137 )
l'Abbaye de Cherlicu , Ordre de Saint Be
noît , Diocèſe de Besançon , premier Aumônier
du feu Roi de Pologne , Duc de
Lorraine & de Bar , Doyen de St-Marcel ,
y eſt mort les de ce mois dans la 72e
année de ſon âge.
Etienne Bonnot de Condillac , ci- devant
Précepteur de S. A. R. l'Infant Duc de
Parme , Abbé de Mureaux , l'un des Quarante
de l'Académie Françoiſe , eſt mort
à ſa terre de Flux , près de Beaugency le 2
de ce mois.
Jeanne Coulon eſt morte à Epeſi en Nivernois
âgée de 103 ans un mois 17 jours .
Philippe Talois eſt mort aufli dans la
même Paroitle âgé de 99 ans ; l'un& l'autre
ont conſervé la mémoire & la raiſon jufqu'à
leur dernier moment.
יכ Ordonnance du 12 Juin , portant que S. M. ,
obligée de maintenir dans une activité continuelle
la totalité de ſes forces navales , & defirant en
même tems que les opérations du commerce maritime
, ne foient pas ſuſpendues , & que les gens
de mer employés ſur ſes eſcadres & vaiſſeaux de
guerre dans les voyages de longs cours , puiffent ,
au retour des campagnes , jouir dans leur famille
du repos qui leur est néceſſaire pour les mettre
en état de reprendre leur ſervice , elle s'eſt occupée
des moyens qui pourront augmenter le nombre des
matelots ; à cet effet , s'étant fait repréſenter le dénombrement
des Bourgs , Villes & Paroiſſes de ſon
Royaume , dont les habitans exerçant le métier de
la mer , font afſujettis àl'enrôlement des claſſes de
la marine , elle a reconnu que pluſieurs qui précédemment
avoient été compriſes dans les diſtricts des
( 138)
claffes , s'y trouvoient ſouſtraites , & voulant réta
blir l'ordre ancien , elle ordonne qu'il ſera fait des
revues générales de tous les bateliers & pêcheurs , de
quelque âge & qualité qu'ils ſoient , de la rivière de
Loire & de celles affliantes depuis Nantes juſqu'à
Orléans , & fucceſſivement au-delà, fi les beſoins
ultérieurs du ſervice l'exigent<«.
>> Un Arrêt du Conſeild'Etatdu Roi , dus Juillet ,
règle tout ce qui concerne la priſe de poſſeſſion du
bail des Fermes générales , ſous le nom de Nicolas
Salzard , Bourgeois de Paris , au premier Octobre
prochain. Comme le bail eſt de fix ans &trois mois ,
il ne finira qu'au 31 Décembre 1786 «.
De BRUXELLES , le Is Août.
La Suède , le Danemarck & la Hollande
ſe ſont empreſſes d'entrer dans la neutralité
armée ; les deux premières Cours ont
fait aux Puitlançes belligérantes des déclarations
conformes à celle que leur avoit
fait la Ruffie ; le Portugal ſeul invité à faire
cauſe commune avec les Etats du Nord ,
n'a point encore fait connoître ſes intentions.
» La Cour , écrit on de Lisbonne , ſe trouve
depuis le 21 Juin au Château de Quélus , on M. Ay
res de Sa-e-Metlo , Secrétaire d'Etat , & les autres
Miniſtres l'ont ſuivie. Leur abſence cauſe quelque
retard aux affaires , & particulièrement à la négociation
que le Comte de Neſſelrodt , nouveau Miniſtre
de Ruſſie a entamée avec notre Cour , pour la
faire entrer dans la confédération armée pour protéger
le commerce & la liberté des mers. L'influence
que l'Angleterre conſerve ſur notre nation , ſemble
ne pas laiffer l'eſpoir qu'elle s'y prête , du moins
,
( 139 )
dans l'étendue que le projet exigeroit pour le rendre
efficace. Les faits qui ſe paſſent ſous nos yeux , font
cependant bien faits pour prouver la néceſſité de
cette confédération . Nos Ports ſervent de retraite
aux vaiſſeaux & corfaires Britanniques ; ils y conduiſent
toutes leurs priſes & les y vendent publiquement
, celles même qu'ils font ſur les Puiſſances
neutres. Les ménagemens qu'ils peuvent avoir pour
les bâtimens Portugais , peuvent engager à fermer
les yeux ſur leurs excès , mais ne ſauroient les juftifier
; & la ſaine politique exigeroit qu'on prit un
parti qui les force réellement à ces nténagemens qui
ſont de droit , & qu'on ne peut ignorer qu'ils n'accordent
qu'à leur intérêt , & qu'ils fupprimeroient
bientôt , s'ils n'avoient pas beſoin de l'aſyle que leur
offrent nos Ports «.
On apprend de la Haye que les Etats-
Généraux ont continué pour 6 mois , l'im
pôt du double laſt en veil geld. Ils ne ſe
ſont pas encore occupés de la nomination
du Commandant en Chef de l'eſcadr,e
de la République , ou du moins leur choix
n'eſt point encore connu. On prétend que
cette eſcadre ne ſortira que lorſque leurs envoyés
à Pétersbourg , où ils déployeront ,
dit-on , le titre d'Ambaſſadeurs extraordinaires
, auront ſigné le traité conclu avec la
Ruffie.
>> Une diviſion de vaiſſeaux de guerre François ,
tompoſée du Triton & du S. Michel , de 64 canons,
de la flûte la Ménagère , de la corvette la Bellette,
écrit-on de St-Eustache , en date du 12 Juin ,
eſt venue mouiller à notre rade , où elle embarque
beaucoup de proviſions pour la flotte Françoiſe aux
Antilles. Les Officiers aſſurent qu'ils vont être ſuivis
par une autre diviſion de 8 vaiſſeaux ; ils nous ont
appris que l'eſcadre Eſpagnole eſt arrivée à la Mar-
1
( 140 )
tinique; que la flotte combinée confifte actuellement
en 38 vaiſſeaux de ligne , & que le total des troupes
alliées réparties ſur les Iſſes , eſt de 40,000 hommes.
Hier après midi , nous avons vu moniller
außi à notre rade , une flottille de l'Amérique ſep
tentrionale. 12 ou 13 bâtimens très-bien armés , qui
en faifoient partie , contraignirent 7 ou 8 corſaires
Anglois qui rodent autour de notre rade , à chercher
leurfalut dans la fuite. Nous avons eu cependant
le plaifir d'en voir prendre à notre vue , un monté
de 10 canons , appartenant à l'Iſle de Saint-Chriſtophe.
Les excès de ces corſaires & l'abus que les
Anglois , en général , font de leur ſupériorité ſur
mer indiſpoſent tous les neutres contr'eux ; & rien
ne nous feroit plus agréable que la priſe d'Antigoa
qui ſert de réfuge à ces pirates «.
,
S'il faut en croire des lettres du Cap de
Bonne-Eſpérance arrivées en Hollande , les
affaires des Anglois dans l'Inde ne ſont pas
auffi brillantes que les derniers avis l'ont
publié. Les Marartes , dit- on , ſe ſont emparé
de 3 de leurs comptoirs , ils ont battu deux
fois l'armée Angloiſe , & leur Chef a rafſemblé
une armée de 80,000 hommes ,
dont 40,000 de cavalerie , & 2800 Européens
, avec laquelle il ſe diſpoſe à marcher
vers les côtes de Bengale. Les navires François
la Ste-Anne & le Salomon , ajoutent
ces lettres , ont fait voile du Cap pour l'ifle
Maurice ; la Mouche & le Languedoc arrivés
de cette ifle , ſe préparent à y retourner
; & quelques vaiſſeaux de guerre François
bloquent 2 navires Anglois de la
Compagnie des Indes qui n'ofent quitter
le Cap.
(141)
PRÉCIS DES GAZETTES ANGL. du 8Août.
A
On écrit de la Jamaïque qu'un de nos vaiſſeaux
de guerre y a relâché dans la plus grande détretſe .
Un violent coup de vent qu'il avoit eſſuyé à la hauteur
du Cap- François , avoit emporté toute ſa mâture
& l'avoit obligé de jetter à la mer la plupart de
ſes canons. Selon d'autres lettres , dès qu'on y a
ſu la jonction des Eſpagnols aux François , trois
vaiſſeaux qui étoient à cette ſtation , ont été envoyés
fur-le-champ à l'Amiral Rodney.
Les Iles Françoiſes abondent en proviſions de
toure eſpèce qui leur viennent de l'Amérique ſeptentrionale
. La farine fur-tout y eſt à très - grand
marché. Pluſieurs gros vaiſſeaux de l'Amérique y
font arrivés depuis peu , ſans qu'il en ait été intercepté
aucuns. Saint-Eustache doit également l'abondance
dont elle jouit , aux articles qu'elle reçoit
de l'Amérique ſeptentrionale.
:
>>>Les matelots étoient ſi rares à la Jamaïque au
départ de la dernière flotte , qu'on a donné 1 4guinées
aux matelots pour le voyage en Angleterre , ce qui
revient à 8 liv. ſter. par mois pour un homme ".
>> On mande de Rhode- Inand , que pluſieurs
Royaliſtes avoient fait complot d'arrêter tous les
Officiers du Congrès , & d'envoyer demander des
forces à Clinton pour s'emparer de l'Iſſe. Ce com .
plot a été découvert par un negre,& les conjurés ont
été mis ſur le champ en priſon juſqu'à ce que le
Congrès décide ſur cette affaire. Le Chef eſt un
nommé Brown qui avoit été renvoyé de l'armée de
Washington pour quelques mauvaiſes manceuvres c.
Un Particulier de l'Ifle de Montferrat s'exprime
ainſi dans une lettre qu'il adreſſe à un de ſes amis ,
àLondres.
>>>Les Colons & les Habitans de preſque toutes
les Iles Angloiſes ont tellement ſouffert des cala
( 142 )
mités ordinaires de la guerre qu'ils ſe trouvent
actuellement dans la plus grande détreſſe & réduits
au déſeſpoir. Les Gouverneurs , pour pouvoir tirer
avantage de la criſe, ont entrepris de leur propte
mouvement de faire réparer les ouvrages & ils ont
fait parade de la plus grande activité; ils ont tiré
des lettres de change fur la Tréſorerie qu'il ont fait
eſcompter dans l'Iſle par les gens à argent; ces
lettres de change ont été arrêtées & proteſtées &
toute la perte a été ſupportée par ceux qui les ont
eſcomptées. Quel recours peuvent-ils avoir ſur les
Gouverneurs ? L'argent, diſent ces derniers, a été
employé au ſervice public. Ceux qui ont eſcompté
ſavent que cela n'est pas & ils ſont convaincus en
même - tems qu'ils ne pourront jamais recouvrer
leurs fonds. Il faut eſpérer que dans la prochaine
aſſemblée du Parlement on fera une enquête convenable
ſur cet objet. Le rappel des Gouverneurs
eſt une propre fatisfaction pour des inſulaires moleſtés
lorſque le mal eſt fait ce.
>> Les vaiſſeaux que l'Amiral Rodney a pris aux
Eſpagnols , n'ont pas encore été équipés faute
d'hommes , & tant que les Eſcadres de la Maiſon
deBourbon ſont reſtées dans le Port , notre vigilant
premier Lord de l'Amirauté n'a pris aucune meſure
pour mettre nos vaiſſeaux en état de ſortir. Aujourd'hui
que ces Eſcadres ſont en mer , on commence
à fonger à les préparer , & ils feront probablement
en état de joindre la grande Eſcadre, lorfque
les Eſcadres combinées l'auront forcée de ſe
retirer dans la Manche comme l'année dernière.
>> A l'avènement de George II , l'argent de la
Nation n'étoit pas employé d'une manière plus
économe , ni même plus fidèle qu'à préſent , & ce
déſordre excitoit des plaintes générales. En conféquence
, ce Prince réſolut d'examiner lui-même ſes
comptes avec le Chevalier Robert Walpole , alors
( 143 )
,
à la tête des Finances , & comme il croyoit avec
raiſon une pareille affaire très-inſtante , il donna
rendez-vous à ſon Miniſtre pour le lendemain matin.
Le Roi entra dans ſon cabinet ſur les neuf heures
&le Chevalier Walpole parut peu de tems après ,
avectrois chariots chargés de papiers , que l'on ſe
mit à décharger devant la porte du Palais. Où ſont
les papiers ?dit le Roi en voyant entrer ſon Miniſtre.
- Sire on eſt occuppé à les déballer. La brièveté du
tems ne m'a pas permis d'en raſſembler davantage ,
pour aujourd'hui je n'en ai pu faire apporter à
V. M. , que trois chariots ; mais jeudi prochain ,
avec la grace de Dieu , j'eſpère bien avoir de quoi
en charger ſept autres voitures.- » Comment !
>> dix chariots de papiers s'écria le Roi , qui ne
>> pouvoit revenir de ſon étonnement , allons
allons , qu'on remporte tour cela. Je ferois plus
>>aisément les fonctions de dix Généraux d'Armée ,
>> que d'un ſeul Contrôleur-Général «.
Un Etranger appellé Alexandre . Narcia , ſoupçonné
d'eſpionnage , ou de mauvais deſſeins contre
le Roi , a été arrêté les à Windsor , & conduit devant
le Juge de Bowſtreet. On l'avoit vu pendant
pluſieurs jours ſuivre le Roi de Londres à Kew , &
de Kew à Windfor ; comme S. M. l'avoit ſouvent
remarqué , on s'eſt aſſuré de ſa perſonne. D'après
l'interrogatoire qu'il a ſubi devant le Juge Addington
, il paroît que c'eſt un homme pauvre , d'un efprit
borné , ſans habit , ſans argent , ſans amis. On
avu par un paſſe-port dont il étoit muni , qu'il eſt
natif de Boulogne-sur-mer , qu'il a quitté Vienne le
premier Juillet dernier pour retourner à Boulogne ,
&qu'il avoit été à Paris , d'où il étoit venu depuis
peu. Il a dit qu'il étoit venu par la voie d'Oſtende
àMargate , où il avoit pris la voiture publique , il
y a environ 9 jours , pour ſe rendre à Londres ,
qu'il étoit Cordonnier & cherchoit de l'ouvrage ,
( 144 )
:
,
que c'étoit enfin par envie de voir le Roi qu'il avoit
Quivi pluſieurs fois S. M. Mais il paroît aufli par la
dépoſition du Gouverneur de Rothillfields- Bridewell
, & par le propre aveu de Narcia , qu'il avoit
été arrêté à Windfor , il y a environ un an , ſur de
pareils ſoupçons , renfermé dans la priſon de Bridewell
, & renvoyé à Calais , après plusieurs interrogatoires.
Quant à l'eſpionnage , il n'eſt pas poffible
de l'en foupçonner , puiſqu'il n'a ni les talens
ni les moyens propres à y réuffir ; & pour ce qui
concerne un attentat contre la vie du Roi , il n'avoit
fur lui , lorſqu'on l'a arrêté , qu'un méchant
couteau fermant& fon paffe-port. Cependant la réunion
de diverſes circonstances, celle ſur-tout d'avoir
été déja empriſonné une fois pour avoir ſuivi le Roi ,
& renvoyé hors du royaume , de s'être rendu depuis
à Vienne , enſuite à Paris , d'où il eſt revenu un an
après , & d'avoir de nouveau ſuivi S. M. par-tout
où elle alloit , donnent lieu à des ſoupçons qui font
cependant d'une nature inexplicable. Il a été enfermé
pour être examiné de nouveau.
>> Les François travaillent à force à donner des
éditions des meilleurs ouvrages Anglois , à bas
prix , pour les débiter en Amérique (* ). Mais il
faut eſpérer que les progrès des armes Françoiſes
ainſi que de leurs arts ſeront bientôt interrompus
dans cette partie du Monde ",
,
(*) Nous ignorons ce que feront les armes Angloiſes;
mais nous ſavons que le but de cette intéreſſante Collection
, eſt de procurer en France au meilleur marché
poffible , les meilleurs livres Anglois dont le prix a
juſqu'à préſent été exceffif. Le mérite des ouvrages ,
labeautédes éditions , leur correction infiniment plus
foignée que celles de Londres , &c. tout aſſure le
ſuccès de cette entrepriſe , dont les Anglois eux-mêmes
doivent être flattés. On trouve cette Collection chez
Piffot & Barrois , Libraires , Quai des Auguſtins.
Vie privée des François dans tous les temps & dans
toutes les provinces de la Monarchie. Ces fix volumes
enſemble coûtent 18 liv.
On ſouſcrit à Paris , chez MOUTARD , Libraire-
Imprimeur de la Reine , rue des Mathurins ; & chez
les Libraires des principales villes de l'Europe.
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M. MARCADE , Interprète pour les Langues
Orientales , ouvrira le 15 de Novembre prochain ,
à trois heures après-midi , un Cours complet , public
& gratuit de Langue Grecque. En attendant , il en
donnera gratuitement , le 22 d'Août , un petit Cours
d'Elémens , à 4 heures après-midi .
Il continue d'enſeigner en ville les Langues , les
Mathématiques , la Géographie , l'Histoire , &c.
Sa demeure eſt rue S. André-des-Arcs , la portecochère
vis-à-vis la rue Gît-le-Coeur.
TABLE.
JaOURNAL POLITIQUE. | Livourne , 107
Conftantinople . 97Cadix, 308
Pétersbourg , 98 Londres , 109
Copenhague . 100 Versailles 324
Varfovie 101 Paris, b.
Vienne , 103 Bruxelles, 138
Hambourg ,
AVIS. et al
ATLAS Général , Civil , Ecclésiastique & Militaire
, pour l'étude de laGéographie & de l'Hiſtoire,
d'après les nouvelles Obfervations Aſtronomiques
, & adapté à la Géographie de M. ROBERT
Profeſſeur Émérite de Philofophie , Géographe ordinaire
du Roi. Cet Atlas est composé de 55 Cartes,
lavées & enluminées à la Hollandoife , chacune renfermée
dans une bordure de vignettes . Prix , relié
, 27 livres. Chez Deſnos , Libraire , rue Saint-
Jacques .
Avis pour la Souſcription du Mercure de France.
CET Ouvrage Périodique , le plus ancien & le plus
varié de tous les Journaux, paroît le medi de
chaque Semaine : on y a réuni d'abord , Journat
Politique de Bruxelles , & les Souferis ions du
Journal François , du Journal des Danes , du
Journal des Spectacles , de la Gazette de Littérature;
l'on vient d'y ajouter encore e Journal
intitulédes Affaires de l'Angleterre & de i Amérique.
Quoique ce Journal foit confidérablement augmenté
, le prix en eſt , comme ci-devant de 32 liv
pour la Province; & pour Paris , de 30 liv. ; franc
de port.
On s'abonne en tout temps , à Paris
Thou , rue des Poitevins , & chez les
Libraires & Directeurs des Poſtes. Il faud
le port des lettres & de l'argent.
Hôtel de
incipaux
franchir
Comme ce Journal est composé par e Société
de Gens de Lettres , le Sieur PANCKOUTKE , Bréveté
du Mercure , ſe charge de leur faire paſſer
les articles qui lui auront été remis , chacun ſuivant
leur partie.
Onpeut auffi envoyer les Livres & Ics Eſtampes
au Rédacteur, rue du Cimetière S. André- des-Arcs ,
maiſon voiſine de celle de M. le Curé.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le