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1780, 07, n. 27-31 (1, 8, 15, 22, 29 juillet)
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Texte
MERCURE
BIBELOTH
DE
FRANCE.
DÉDIÉ AU
ROI,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES ,
CONTENANT
Le Journal Politique des principaux événemens de
toutes les Cours; les Pièces fugitives nouvelles en
vers & en profe ; l'Annonce & l'Analyse des
Ouvrages nouveaux ; les Inventions & Découvertes
dans les Sciences & les Arts ; les Spectacles ;
Les Caufes célebres; les Académies de Paris & des
Provinces ; la Notice des Édits , Arrêts ; les Avis
particuliers, &c. &c.
SAMEDI I JUILLET 1780.1
TA
T
ROYA
A PARIS
Chez PANCKOUCKE , Hôtel de Thou
TILEM
rue des Poitevins.
Avec Approbation & Breveté du Roi
ASTOR
MBRAR
TABLE
Des Matières du mois de Juin.
PIECES IECES FUGITIVES . Dictionnaire univerfel des
Vers fur la mort d'une Sciences morale , &c. 74
arès-joliefemme, pag. 3
Procès Verbal des Séances &
Epitaphe d'un Cenobite , ib .
Charlot, Anecdote hiftorique, 4
Lettre au Rédacteur du Mer- Le Cid , Tragédie ,
cure ,
de l'Aemblée Provinciale
de Haute- Guienne , KLI
126
136.
7
Epitres
Lifette , ou les Amours des Collection complette des Euvres
de Charles Bonnet, 154
Bonnes- Gens , 49
Fin de la Lettre au Rédac- Nouvelle Topographie de la
teur du Mercure
A Zirphé ,
A la même
Epitaphe de M. Donat
97
France , 167
Mêlanges Hiftoriques , &c. 172
98 Bibliothèque du Nord, 176
99 SPECTACLES.
La Leçon utile , Anecdote , ib. Concert Spirituel
Bouquet à Miede B…….. 109 Académie Roy, de Muſiq. 76 ,
Le Normand vindicatif, 146
Madrigal ,
Romance
182
78
147 Comédie Italienne ,
148 Séance Publique de l'Académie
Royale de Chirurgie , 42.
VARIÉTÉ S.
80
Enigmes &Logogryphes , 25 ,
68 , 109 , 151.
NOUVELLES LITTER.
Eclairciffemens Hiftoriques fur
l'invention des Cartes , 17
Hiftoire Naturelle des Oi
Jeaux ,
Penfeesfur plufieurs points im Annonces Littéraires , 48, 93 ,
Portans de Littérature , 79
A
Du Parterre debout & du larterre
affis
Lettre au Rédacteur du Mercure
,
29 Gravures ,
140
47 , 92 , 143
APPROBATION.
144 , 190
J'ai lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 1 Juillet. Je n'y ai
rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion. A Paris ,
le 30 Juin 1780. DE SANCY.
De l'Imprimerie de MICHEL LAMBERT
rue de la Harpe , près Saint- Côme,
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI I JUILLET 1780.
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE..
VERS
A M. le Baron DE ROUMOULES ,
fur fon mariage.
AMI , M I , n'eft-ce point un menſonge?
En croirai-je à mes yeux furpris ?
Suis -je éveillé ? Fais-je un beau fonge?
Qui ! toi ! Chevalier de Cypris ,
Déformais Soldat de Cythère !
Roumoules , Philoſophe auftère ,
Eft donc enrôlé fans retour ,
Et bravement court à la guerre
Sous la bannière de l'Amour ?.
Quel mot eft forti de ma bouche !
L'Amour ! excufe mon erreur :
Perfide , aimable , féducteur ,
I
3
A ij
MERCURE
4.M
Ce jeune Dieu n'eft pas farouche ;
Mais d'un époux il fuit la couche ,
Et l'esclavage lui fait peur.
C'est l'Hymen , l'Hymen qui te lie.
Pour t'enchaîner , ce Roi goutteux
Chaffé du Temple d'Idalie ,
Eft arrivé d'un pas boiteux.
OUBLIANT le fardeau des ans ,
Le Doyen de ta Baronnie
Rajufte un peu fes cheveux blancs ;
Et de tes vaffaux triomphans ,
Au fon guerrier des inftrumens
Menant la troupe réunie ,
Laiffant flotter au gré des vents
Son habit de cérémonie ,
Il vient t'offrir leurs complimens 3..
Et dans l'excès de fon ivreffe ,
Voit déjà naître des enfans ,
Gages heureux de ta tendreffe .
DES Bergères fuivent leurs pas.
Des fleurs ornent leur chevelure ;
L'innocence fait leur parúre ,
Et la propreté leurs appas.
La jeune Philis toute émue ,
Approche , rougit , te falus ,
DE FRANCE.
S
Donne un bouquet à Monfeigneur ,
Rougit encore, & la rougeur
Anime fa grâce ingénue.
CHACUN d'eux élevant la voix ,
Demande à l'Arbître fuprême
De vivre long-temps fous les loix
D'un maître , d'un père qu'il aime.
Que le ciel rempliffe leurs voeux !
Si du Temps la main implacable
Refpecte l'homme vertueux ,
Tu couleras des jours,heureux
A l'abri de fa faulx coupable.
Puiffe l'Hymen en ta faveur
Avec un frère féducteur ,
Terminer fes longues querelles !
Pour ton plaifir , pour ton bonheur,
Puiffe l'Amour fixer fes aîles !
( Par M. de Paftoret. )
LA BOURSE TROUVÉE , Conte.
Un homme riche , avare , ( on fait qu'en tout pays
L'un & l'autre point fe raffemble. >
Perdit fa bourfe , où cent louis
Pêle-mêle dormoient enſemble.
A iij
MERCURE
Jugez l'alarme du vieillard ,
Le défeſpoir de fon ame éperdue.
A tous les coins , vîte un placard
Avertit les paffans de fa bourfe perdue.
On défigne la forme & la couleur qu'elle a ;
Et deux louis feront la récompenfe
De celui qui , trouvant la bourſe & la finance ,
Rendra l'une & l'autre . C'eft- là
Le point effentiel & le plus difficile.
Ce que l'on trouve eft un don du hafard ;
Or , confultez & la Cour & la Ville ,
Qui refuſe un préfent , a tort : notre vieillard ,
Par qui la bourfe étoit redemandée ,
S'il eût pu trouver à l'écart
Celle d'autrui , l'auroit gardée. -
La fieane tomba cependant
Aux maius du pauvre Herbin ; il crut devoir la
prendre ;
Le diable lui dit bien, tout en la regardant ,
De la garder : il aima mieux la rendre..
Non , dit -il , avant tout , l'honneur :
Argent volé porte malheur..
Cela feroit pour nous une affez bonne fomme :
Mais à chacun le fien. C'eſt un dépôt que j'ai ,
Il faut le rendre ; on n'eft pas obligé
D'être homme riche , on l'eft d'être honnête homme.
Mais Herbin avoit lors d'avides créanciers :
Comme il alloit rendre la bourſe ,
DE FRANCE.
Atrivent chez lui des Huiffiers,
Que faire ? Il fe trouvoit fans argent , fans reffource .
Il crut pouvoir , en fes preffans befoins ,
Prendre les deux louis au moins
Qu'on deftinoit
fon falairé ;
pour
Avec ces deux louis bien frappés , bien luifans ,
Il ferma , comme à l'ordinaire ,
La triple gueule des Sergens.
1 :
Il va trouver foudain notre Avare ; il s'empreffe ;
Dans fes mains il remit fon or ;
fon argent,
Et le vieillard , en voyant fon tréfor ,
Sentit fon coeur treffaillir d'allégreffe ;
Car l'avare a , dit -on , un coeur pour
Il en pleura de joie & de tendreffe ,
Et fit au bon Herbin un accueil obligeant.
Mais fa mémoire trop fidelle
-
Lui rappelle ce qu'il promit
A qui rendroit la bourfe , & fon coeur en frémit.
Donner , c'eft perdre. O promeffe cruelle !
Deux louis donnés , c'eft beaucoup
Pour qui voudroit ne rien donner du tout.
Lors ne fachant à qui s'en prendre ,
Il veut compter fon or. O furpriſe ! ô doaleur !
Quoi ! deux louis de moins ! notre avare en fureur
Crie au voleur ,
Et fi l'on ne rend tout , il va tout faire pendre.
L'affaire fut portée au Magiſtrat du lieu ,
Qui favoit du vieillard la ladrerie extrême ;
A iv
8 MERCURE..
Il favoit que l'argent étoit fon bien fuprême ,
Et fa confcience & fon Dieu.
Dès long-temps il cherchoit l'occaſion propice
De châtier fa coupable avarice ;
Il crut l'avoir trouvée ; & voici la façon
Dont il fut , par droit de juſtice ,
Venger un coeur loyal , & punir un fripon .
Il dit à ce dernier : vous êtes honnête homme ;
Vous n'aurez réclamé que ce qui vous eſt dû.
Mais s'il eſt vrai que vous ayez perdu
Une bourſe enfermant la fomme
De cent louis , je conclus fans erreur
Que celle-ci n'eft point la vôtre ;
Et j'ordonne qu'Herbin en foit le poffeffeur
En attendant qu'il s'en préſente un autre.
ON applaudit. Tout d'une voix
Du Juge on confirma la fuprême fentence ;
Et l'on trouva que fa prudence
Savoit difpenfer à la fois
Et la peine & la récompenſe.
>
DE FRANCE
و
VERS à une jeune Perfonne qui s'étoit
chargée de faire le Portrait de l'Auteur.
D'uUN procédé sûr & nouveau
Vous vous fervez , ma jeune Apelle ,
Pour animer votre tableau ,
Vous enflammez votre modèle.
Vous prenez cent tons différens ,
Du plus fombre jufqu'au plus tendre.
Pour vous peindre ce que je fens ,
Quel eft celui que je dois prendre ?
De mon fecret votre talent
Vous inftruira bientôt lui-même ;
Quand mon portrait ſera parlant
Il vous dira que je vous aime.
CONSEIL D ' AM I.
Tous les foirs étant pris de vin ,
Damon , tu montres du courage ;
Pour être eftimé davantage ,
Prens-en donc auffi le matin .
( Par M. de L. P.....
Αγ
IO MERCURE
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
LE mot de l'énigme eſt Patience ; celui du
Logogryphe eft Menagerie , où le trouvent
ame , Ménage , ( Auteur ) áne , geai , mer
Agen , Mage , régie , Iman , Emir , Nègre ,
amen, ia , mener, gêne.
ÉNIGM E.
LECTEUR , ECTEUR , au milieu des forêts
Mon père & moi primes naiffance .
En dépit de fes pleurs & malgré mes regrets ,
En m'arrachant à lui l'on me fit violence ;
Et pour aggraver ma fouffrance ,
Du feu , du fer , victime tour- à- tour ,
On me fit de prifons le gardien à la ville ;
J'exerce même emploi chez les Grands, à la Cour.
Mais , pour rendre plus difficile
L'évasion de mes captifs ,
Souvent pétulens & rétifs ,
( Admire mon malheur extrême )
De fers & de liens on me charge moi- même.
Quand à me délivrer enfin ,
Cidalife , Sylvie , Agathe
Travaillent en rompant ma chaîne de leur main :
Je fais effort , je m'échappe , j'éclate ;
Et mon captif remis en liberté ,
Des Spectateurs ranime la gaîté.
>
DE FRANCE. II
.
LOGOGRYPHE.
COMPOSÉ Composé de fept pieds , je n'en renferme qu'un ;
Mon frère eft mon égal , notre fort eft commun ;
De toutes les faifons , au riche , au pauvre utile;
Je ſuis groffier aux champs , je ſuis mince à la ville.
En ce moment , Lecteur , fans doute ru me voi ;
J'accompagne tes pas , & ne vais point fans toi.
De mon tout combiné détruis la fymétrie ;
Je t'offre un inftrument fort tare en fymphonie ,
Qui fufpendit les flots , enchanta les forêts ,
Sut t'attendrir toi-même , ô fille de Cérès !
Ce qui fert de bouffole à tout Jurifconfulte ;
Une rivière en France; un Saint digne de culte ;
Cette Reine des fleurs qui pare nos jardins ;
Deux objets précieux aux fragiles humains ;
Ce que laiffe après foi cette liqueur aimable ,
Source de la gaîté , des plaifirs de la table ;
Les armes & le nom d'un puiffant Souverain ;
Trois notes de mufique ; une eſpèce de grain
D'ufage en la fanté , d'ufage en maladie ,
Qui croît en abondance en Afrique , en Afie ;
Un bon poiffon de mer ; enfin , ami Lecteur ,
Tu trouveras en moi ce que fait maint Auteur.
( Par un jeune Homme de Domfront. )
Avj
12. MERCURE
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
MÉMOIRES de l'Académie des Sciences de
Paris , année 1776. Vol. in - 4º. chez
Moutard , Imprimeur-Libraire, rue des
Mathurins.
a com sc
N fe plaint , dit l'Hiftorien de l'Aca
" démie , que l'étude de la Nature ne fait
» point de progrès ; & l'on oublie qu'il n'y
» a qu'un fiècle & demi qu'on a commencé
» à obferver , qu'il n'y a pas un demi- fiè-
» cle que l'on fait conftruire de bons inftru
» mens , & qu'enfin les obfervations com-
» mencent à peine à fe multiplier & à s'é¬
» tendre. Si , après avoir fait ces réflexions,
» on examine ce qui a été trouvé depuis ce
» fiècle & demi , au lieu de fe plaindre , on
» ne peut plus qu'admirer. » Rien de plus
vrai que cette réflexion ; & ceux qui la com
battent démontrent feulement ou leur ignol
rance , ou leur mauvaife -foi. Qu'ils ouvrent
les Mémoires de nos Académies , les Tran+
factions Philofophiques , & quelques autres
Recueils de même eſpèce , ils feront forcés
de reconnoître à cet égard une prééminence
très -fenfible des Modernes fur tous les peuples
connus de l'Antiquité.
Avant l'époque des Académies , on vouDE
FRANCE. 1#
loit deviner la Nature. L'efprit enfantoit des
fyftêmes qu'il foutenoit à l'aide d'une Métaphylique
inintelligible , ou de l'autorité de
quelques Philofophes anciens. Les Galilée ,
les Toricelli , les Beckers , Defcartes lui mê
me , fentirent bientôt le vice de ce prétendu
favoir : dédaignant & les noms révérés , &
les opinions reçues , ils s'attachèrent à l'étude
de la Nature , recueillirent des faits , n'affirmèrent
plus rien que d'après les oracles ;
& lorfqu'elle ne s'expliquoit pas affez clai-
Lement , ils eurent le courage de l'interroger
par des expériences répétées de mille manières.
Telle fut la marche de l'Académic
d'Elcimento pour conftater le poids de l'atmofphère.
Animés par les fuccès de Toricelli
, les autres Savans de l'Europe imitèrent
bientôt ceux de Florence. Ils fe réunirent
en Sociétés , formèrent une efpèce de ligue
contre le faux favoir , bien plus funefte
à l'homme que l'ignorance. Alors , abandonnant
peu - à - peu l'efprit de ſyſtême ,
on fe livra tout entier à l'obfervation . Alors
s'élevèrent peu à- peu ces vaftes monumens
où l'efprit humain a déployé tous fes refforts,
& où le trouveront un jour dépofés , avec
les faftes de la Nature , les vrais principes
des Sciences & des Arts. Méchanique , Aftronomie
, Navigation , Géographie , Météorologie
, Anatomie , Botanique , Chymie,
Mathématiques , Hiftoire-Naturelle , toutes
les parties de la Phyfique , n'acquièrentt'elles
pas chaque année de nouvelles richeffes
14 MERCURE
Par la fimple notice des Mémoires renfer
més dans les deux volumes que vient de
publier notre Académie des Sciences , on
pourra fe faire une idée du courage des Savans
qui confacrent leur vie à ces pénibles
recherches.
Le froid de 1776 a été un des plus vifs
qu'on ait reffentis à Paris. Il a gelé dans la
plupart des caves ; les meilleures pendules fe
font arrêtées. C'est ce qui a détermine M.
Meffier à en conſtater les effets dans un favant
Mémoire. Ses Thermomètres lui ont
donné 16 & 16. Il démontre que mille
circonftances locales peuvent faire varier la
température de quelques degrés . Par exem
ple , au Château d'Hargecourt en Picardie ,
le thermomètre a été à 20 degrés : ce qu'il
attribue à la pofition du lieu , ſitué à l'extrémité
d'uné vallée du côté du Nord , & c'étoit
ce vent qui fouffloit.
Il compare ce froid avec celui qui s'eft fait
reffentir dans le refte de l'Europe. Il n'a pas
été par - tout à proportion auffi confidérable.
A Pétersbourg , le thermomètre eft defcendu
le 18 Janvier à 26 degrés 7 dixièmes
& en 1760 il fut à 30 degrés un quart.
Il croit la température des caves de l'Obfervatoire
toujours la même , à 10 degrés audeffus
de la congellation. La petite différence
qu'on croit y avoir apperçue depuis
40 ans , il l'atribue à ce que la boule du
thermomètre n'étant pas fixée d'une manière
DE FRANCE. 35
affez immobile , a pu defcendre, & offrir une
différence d'un douzième . Telle eft l'exactitude
de nos Obfervateurs , qu'ils ne négli
gent pas même une auffi petite quantité
Mais ce n'eft qu'à l'aide des Obfervations
Metéréologiques réunies , qu'on pourra ,
dans la fuite des fiècles , connoître enfin
la chaleur du Globe augmente ou di
minue.
ya
Dans tous les pays où il y a des fouterreins
d'une certaine profondeur , il feroit à deſirer
qu'on s'allurât de même fi le thermomètre
ne varie point , & à quel degré il fe tient
conftamment.
M. de la Place , très-habile dans le calcul ,
a fait des recherches fur plufieurs points du
Systême du Monde , & a donné une nouvelle
méthode de calculer les marées. Pour
fatisfaire à tous les phénomènes , les eaux
de la mer doivent avoir quatre lieues de
profondeur moyenne. Il a foumis au calcul
rigoureux l'action que doivent exercer le
Soleil & la Lune fur l'atmosphère terreftre
Il conclud qu'ils ne peuvent point influer
fur le vent général d'Eft; mais que fous l'Équateur
ils doivent faire defcendre le baromètre
d'un quart de ligne. M, de la Place
a cherché aufli à déterminer d'une manière
rigoureufe , par la théorie , la préceffion
des Equinoxes , la courbe que decrivent les
ondes , & la nutation de l'axe de la terre.
Les Mémoires Mathematiques n'étant
point fufceptibles d'extrait , il fuffira de
16 MERCURE
nommer leurs Auteurs pour en faire l'éloge.
M. Du Séjour , dans un Mémoire affez longpour
n'avoir pu être imprimé tout entier
dans ce volume , fait l'application des principes
qu'il a ci - devant établis , à une folu
tion de plufieurs Problêmes très - difficiles.
MM. Pingré , Bally , Caffini , de Fouchi ,
Jeaurat , Mellier , Maraldi , ont donné , cha→
cun dans un Mémoire féparé , le réfultat de
leurs obfervations fur l'Éclipfe totale de
Lune du 30 Juillet 1776.
M. de la Lande développe fes idées
fur la rotation & les taches du Soleil . La durée
de la rotation ne peut encore être déterminée
d'une manière bien précife. Il la croit
cependant de 25 jours dix heures. Il fuppofe
que le corps du Soleil eft un noyau de matière
obfcure , tout couvert d'un fluide lumineux.
Le flux & reflux que doit éprouver
ce fluide laiffe par intervalle différentes
parties de ce noyau à découvert , & , par fon
obfcurité , il forme une tache. M. de la
Lande prétend que les Aftres ont un mouvement
de tranflation , & qu'un grand nombre
d'Étoiles changent de pofition. » Arcturus ,
» dit- il , nous préfente un indice bien mar-
» qué de ce déplacement. Cette Étoile , de-
» puis un fiècle , n'a ceffé d'avancer vers le
Midi. Son mouvement doit être de qua-
» tre-vingt-millions de lieues par année. »
Notre Soleil eft donc également tranſporté
vers quelque point du Monde . Si l'on devoit
affez compter fur les obfervations d'HipparDE
FRANCE. 17
que , on pourroit déjà appercevoir de quel
côté ce mouvement fe fait. L'exactitude des
obfervations de nos Aftronomes l'apprendra
fans doute à nos Succeffeurs.
M. le Monnier , fi connu par fes travaux
Aftronomiques , a donné la poſition des
Étoiles qui environnoient le difque de la
Lune , lors de fon éclipfe totale de 1776. Il
rend compte à l'Académie de fes obfervations
pour fixer l'amplitude du Soleil à fon
coucher. Il a établi ſon Obſervatoire au haut
des tours de S. Sulpice , élevées de 150 pieds,
& placées dans le lieu le moins nébuleux de
Paris. Il fe propofe d'y établir la pofition
des vrais points cardinaux , ainfi que les lieux
des Solſtices d'hiver & d'été . Dans le dernier
fiècle , les pyramidés d'Égypte , qui fe
trouvent parfaitement orientées , fervirent
de même au Chevalier de Couville , à découvrir
la diminution de l'obliquité de
l'Écliptique.
L'infatigable M. Monnier a obfervé une
nouvelle bande obfcure fur le globe de Sa
turne. Il donne fes obfervations fur la Comète
qu'il découvrit en 1770. M. Lexel en
fixe la réfolution à cinq ans & demi. C'eft la
cinquante-huitième Comète dont l'orbite eft
calculée. Dans quelques fiècles , la marche
de ces corps , qui avoient toujours para fi va
gabonds , fera auffi connue que celle des autres
planètes.:
. M. l'Abbé Boffut a fait une nouvelle ap
plication des calculs aux voûtes en dôme.
18 MERCURE .
Son Mémoire fera fuite à un autre , dans le
quel il avoit déterminé les forces d'une voûte
quelconque , les moyens d'établir un équilibre
exact entre le poids d'une voûte & les
vouffoirs qui la fupportent. Les Architectes
ne fauroient trop confulter ces calculs pour
donner toute la folidité & la légèreté poffi
bles à leurs ouvrages.
M. de Vaucanfon , qui a confacré aux befoins
de la Société les talens fupérieurs qu'il
a pour les Méchaniques , donne le modèle de
bâtimens & moulins pour filer l'organfin. Il
fait voir que nous tirons de l'Étranger pour
18 à 20 millions de cette précieufe matière,
& qu'il nous feroit bien facile d'en avoir de
notre crû ; puifqu'à Aubenas , nos foies na→
tionales font converties en organfin d'une
qualité fupérieure à ceux du Piémont.
M. Sabatier a rectifié les defcriptions que
les Anatomiſtes avoient données des gros
vaiffeaux du coeur & du poûmon.
M. Bordenave a fait connoître un enfant
monftrueux qui avoit quatre bras , la tête
à deux faces bien marquées , & le refte du
corps à l'ordinaire.
M. Vicq -d'Azyr a fait part d'un fait qui
lui a été communiqué par M. Chevreuil ,
Médecin d'Angers. C'eft une concrétion
charnue couverte de poils , dont plufieurs
avoient un pied & demi , trouvée dans la
matrice d'une demoiſelle de 16 ans . On a
déjà un grand nombre d'Obfervations de
cette efpèce ; ils tendent à prouver que la
DE FRANCE. 19
Nature n'a pas befoin de l'union des deux
fexes pour produire des êtres organifés ,
& qu'elle peut varier à fon gré la réproduction
des animaux comme celle des autres
règnes.
L'art des Effayeurs , fi effentiel dans le
Commerce , a été perfectionné par M. Tillet.
Il démontre qu'il faut coupeller l'or
jufqu'à dix fois de fuite, pour le dépouiller de
tout ce qu'il peut contenir d'hétérogène : on
le réduit enfuite en lames minces , & on les
jette dans de l'eau-forte concentrée. On a ,
par ces procédés , l'or dans toute fa pureté.
M. Fougeroux a donné des idées ingénieu
fes fur différentes matières contenues dans
les géodes d'Agathes, d'Opales, de Rubis , de
Cryftaux de roche. Il a découvert de l'eau dans
des Opales ; & en les brifant , on y a trouvé
de très-belles cryftallifations.
M. Montel , qui avoit déjà communiqué
des lumières à l'Académie fur l'art de faire le
verdet, ou verd de- gris, a joint à ſes premières
Obſervations un nouveau moyen pour obtenir
cette fubftance , moyen dont on eft re
devable au hafard , & qui fimplifie beaucoup
ce travail.
Les gaz aëriformes font une de ces décou
vertes précieufes de la Chymie moderne, qui
nous ont déjà fourni de grandes lumiè
res fur la compofition des corps , & qui nous
en promettent de plus grandes encore. M
20 MERCURE
de Laffone rapporte un grand nombre d'expériences
faites par lui fur cet objet. Il a mêlangé
différens métaux avec diverfes fubftances
falines , & chaque mêlange lui a donné
ungaz particulier. Les diffolutions faites avec
J'acide nitreux lui ont toujours donné un air
déphlogistiqué. " Cet air , dit- il , n'eft
» felon toutes les apparences , que l'acide
» nitreux lai - même altéré effentiellement
» dans fa compofition primitive. » Ilfoup
çonne que les autres acides peuvent lui
donner également un air dephlogiſtiqué.
M. Lavoifier, qui avoit déjà annoncé que
l'acide phofphorique contenoit beaucoup
d'air , a reconnu que tous les acides en contiennent
également. » Je fuis en état d'a-
» vancer affirmativement , dit - il , que
» non- feulement l'air , mais encote la por-
» tion la plus pure de l'air entre dans la
» compofition de tous les acides fans excep
» tion : que c'eft cette fubftance qui conftitue
leur acidité au point qu'on peut à
» volonté leur ôter ou leur rendre la qualité
d'acide , fuivant qu'on les dépouille , ou
» qu'on leur donne la portion d'air effentielle
» à leur compofition.
"
33
"
ود
Qu'on ne regarde point cette affertion
commehafardée. M. Lavoifier la démontre de
la manière la plus claire à l'égard de l'acide
nitreux. Il nous promet la même démonf
tration pour les autres acides. Il décompofe
l'acide nitreux , & en tire de l'air . nitreux ,
DE FRANCE. 21
de l'air commun pur , & de l'eau. Il prouve
que l'air nitreux n'eft point cet acide
réduit en vapeur , comme on l'avoit foutenu .
Il eft immifcible avec l'eau ; il n'agit point
fur les corps que l'acide nitreux attaque. M.
Lavoifier prend enfuite cet air nitreux ,
le mêle avec de l'air commun & de l'eau , &
ce mêlange fe trouve de l'acide nitreux . Il
croit qu'une livre de cet acide eſt composée
de 1808 pouces cubiques d'air nitreux, pefant
I once 2 gros 3 grains 1 cinquième ; de 1904
pouces cubiques d'air commun, pefant I once
6 gros 32 grains cinquième ; & que le refte
eft de l'eau , favoir , 12 onces 7 gros 36 grains
3 cinquièmes. Il nous apprend une vérité
bien fingulière : c'eſt qu'il n'y a qu'un quart
de l'air atmosphérique qui puiffe fervir à la
reſpiration. Si cette quantité venoit à s'altérer
, tout animal périroit fur le globe. Comment
la Nature a- t-elle pu expofer fes ouvrages
à de fi grands dangers , tandis qu'il exifte
une autre epèce d'air ( le déphlogiſtiqué ) où
les animaux refpirent infiniment plus à leur
aife que dans l'air commun ?
Sthal avoit fait du foufre avec l'acide vitriolique
& du phlogiſtique. M. Lavoifier
vient de faire un bien plus grand pas , en
nous donnant la compofition de tous les acides
: & fans doute la fagacité de nos Chymiſtes
nous donnera bientôt celle des alkalis,
qui ont tant de rapport avec les acides. Qui
fait même fi , en expofant dans des galeries
22 MERCURE
fouterreines cette terre pyritheuſe que Hend
kel appelle métallique , & qui n'eft cependant
point un métal ; qui fait , dis-je , fi , en -
expofant à l'air phlogiftiqué des charbons ,
fi reffemblant au gaz contenu dans les entrailles
de la terre , on n'obtiendroit pas enfin
des métaux de toutes les efpèces ?
Dans ce volume on trouve un Eloge de
M. de Vallière , Affocié libre de l'Académie.
Ses talens dans le Génie & l'Artillerie font
connus & admirés de toute l'Europe . Ils ne
pouvoient être célébrés par un Ecrivain plus
capable de les tranſmettre à la poſtérité, que
M. le Marquis de Condorcet.
ود
MEMOIRES de Mathématiques & de
Phyfique préſentés à l'Académie Royale
des Sciences par divers Savans . Tome
huitième . A Paris , chez Moutard.
L'Académie avoit propofé pour prix en
1775 :» la conftruction des Bouffoles de déclinaifons
, & les loix de la Variation
diurne des Aiguilles aimantées . » Peu fatisfaite
des Mémoires qui lui furent envoyés,
elle propofa la même queftion en 1777 .
MM . Wandswinden , Profeffeur de Philofophie
à Franeker , & Coulumb , Capitaine
au Corps Royal du Génie , ont rempli les
vies de l'Académie . Le Mémoire de M. Coulumb
paroîtra dans le volume fuivant. CeDE
FRANCE. 23
lui de M. Wanswinden fait la majeure partic
de celui-ci.
Ce célèbre Profeffeur eft entré dans les
plus grands détails. Il n'a épargné ni ſoins ,
ni peines pour fatisfaire aux queſtions de
l'Académie. Il compare , il raifonne toutes
les Obfervations qui ont été faites fur les
Aiguilles aimantées dans les différens lieux.
Lui-même en a fait plus de 40,000 ; & l'on
voit avec regret qu'un fi grand travail ne
donne encore rien de précis. La figure de
l'Aiguille aimantée , fa longueur , & la manière
dont elle eft conftruite influent fingulièrement
fur fes Variations : le premier pas
qu'il y ait à faire pour mettre à profit toutes
les obfervations qu'on multiplie chaque
jour fur cette matière , eft donc que tous les
Phyficiens de l'Europe s'accordent à choisir
telle ou telle forme d'Aiguille , ainſi qu'on
s'eft accordé à graduer les thermomètres ,
ce qui a rendu comparables toutes les Obfervations.
Ne pourroit on pas choiſir la
meilleure forme d'aiguille , & inviter tous
les Savans de l'Europe à l'adopter pour leurs
expériences ? La confidération dont l'Académie
jouit en Europe , devroit peut - être
la déterminer à faire quelques tentatives fur
un objet auffi important,
M. Furcroi de Ramecourt a donné un Mé
moire fur la hauteur des Marées à la côte de
Flandres & à Dunkerque ; mais il n'a pu les
comparer avec les anciennes , à caufe de leur
inexactitude.
24
MERCURE
M. Muller a décrit un nouveau gente de
Tiques aquatiques , & nous promet fur cette
matière un travail plus confidérable.
M. Boucher a donné des Obfervations
fur une femme de Lille , qui , à la fuite
d'un volvulus , ayant rendu une portion confidérable
d'inteftins , avoit cependant vécu
encores mois , & vraiſemblablement ne feroit
point morte fans un défaut de régime :
Obfervations qui nous montrent combien
les reffources de la Nature font puiffantes. "
LE LUTRIN , Poëme Héroï-comique de
Boileau- Defpréaux , traduit en vers Latins ,
avec figures. A Paris , chez Nyon l'aîné ,
Libraire , rue du Jardinet , quartier Saint-
André-des-Arts.
TRADUIRE les Poëtes anciens en vers ,
c'eft enrichir à la fois notre langue & notre
littérature. Il n'y aura jamais qu'un très-petie
nombre d'efprits doués d'un goût auffi délicat
que sûr , & d'une imagination également
vive & flexible , qui foient capables
de ce genre de compofition le plus difficile
de tous , qui a le moins de juges compétens
, & qui , jufqu'à préfent , rapporte le
moins de gloire. Auffi , parmi ces hommes ,
aujourd'hui très-rares , à peine s'en rencontre-
t'il deux ou trois que le goût de l'antiquité
autant que les circonstances , portent à
ce genre detravail, qui ne demande pas moins
de courage & de patience que de talent. On
peut
DE FRANCE. 25
peut encore très- bien traduire du Grec en
Latin ; l'une de ces deux langues étant généralement
plus connue , & pour ainfi dire
vulgaire à l'égard de l'autre . C'eft en quelque
forte échanger l'ancien Talent en monnoie
Romaine . On peut dire même que
beaucoup d'Auteurs Grecs , tels que Pindare,
Héfiode , Théocrite, ne peuvent être entièrement
traduits qu'en Latin , du moins avec
fuccès. Les deux Ragufins qui viennent de
traduire en vers pareils à ceux qui charmoient
l'oreille d'Augufte , l'un l'Iliade ( 1 ) ,
l'autre l'Odyffée ( 2 ) , ont rendu un fervice
effentiel à tous ceux qui cultivent les Lettres
en Europe , & qui , grâces à la langue Latine
qui leur eft commune tous , peuvent être
confidérés comme ne faifant qu'une feule
république. La preffe de Barbou ne fauroit
trop fe hâter de multiplier en France cette
production excellente , qui deviendroit le
monument le plus curieux & le plus intéreffant
de fa collection des Auteurs Latins
modernes. Nous ne pouvons donc que
favoir beaucoup de gré aux Auteurs de la
traduction Latine du Lutrin. Les Amateurs
des Belles- Lettres Latines la liront avec autant
de plaifir que de furprife. Elle eſt bien
(1 ) Homeri Ilias Latinis verfibus expreffa à Raymundo
Cunichio Ragufino , Roma 1777.
(2) Homeri Odyffea Latinis verfibus expreſſa à
Bernardo Zamagna Ragufino , Senis 1778.
Sam. 1 Juillet 1780, B
26 MERCURE
fupérieure à la Henriade Latine de M. de
Caux , quoique le cinquième chant du Lutrin
préfentât lui feul plus de difficultés que
toute la Henriade. Si , comme l'a obfervé
M. de la Harpe en parlant du Traducteur de
celle-ci , les combats des Ligueurs ne reffemblent
pas plus aux combats de l'Énéïde , que
le fiége d'une de nos villes ne reffemble au
fiége de Troye , la guerre des Chanoines en
diffère bien davantage. Quelle Mufe Latine
ne feroit confternée à la vue des noms des
Chanoines combattans & des titres des
Livres qui leur fervent d'armes dans tout le
cours de la bataille ! La perfection de l'original
étoit un autre obftacle prefque infurmontable.
Le Lutrin de Boileau , pour la
beauté du ftyle , peut être comparé aux ouvrages
les plus parfaits de la latinité du tems
d'Augufte, M. de Voltaire penfoit fans doute
ce qu'il écrivoit , quand il a dit dans fon
Poëme de la guerre de Genève ,
Grand Nicolas , de Juvénal émule ,
Peintre des moeurs , fur-tout du ridicule ,
Ton ſtyle pur a dû feul me teater :
Il est trop beau; je ne puis l'imiter.
Quoi qu'il foit bien plus aifé de traduire
du François en Latin que du Latin en François
, on n'imagine pas le nombre des difficultés
qui ont dû fe préfenter à l'interprête
pour tâcher de rendre , felon le génie de la
DE FRANCE. 27
langue Latine , des images , des beautés , des
plaifanteries & des expreffions qui en font
infiniment éloignées. On va juger néanmoins ,
par quelques citations , avec quelle adreffe
le Poëte s'en eft tiré. Nous prenons le cinquième
chant comme le plus difficile.
L'aurore cependant d'un jufte effroi troublée ,
Des Chanoines levés voit la troupe affemblée ,
Et contemple long - temps avec des yeux confus
Ces vifages fleuris qu'elle n'a jamais vus.
Voici le Latin ,
Cernit ut excuffos fociofque ducemque tenaci
Aurora è lecto , facrum fubiiffe facellum ,
Haret , & attentis quos nunquàm viderat antè,
Percurrit vultus oculis ftupefacta nitentes.
C'eft une verfification auffi pure & auffi
heureufe que dans le François , & c'est tout
dire. La defcription de la chicane , quelques
vers plus bas, eft également bien rendue ,
à l'exception de ces deux vers :
Sans ceffe feuilletant les lois & la coutume ,
Pour confulter autrui le monftre fe confume.
Dum legum impallet nodis , hominumque ruina
Invigilans inhiat , propriis abfumitur armis.
Il femble que cet hémiftiche d'Ovide ,
carpitque & carpitur unà , rendroit mieux &
avec précifion le dernier vers de Boileau.
Pafous à la guerre des Livres.
Bij
28 MERCURE
Chez le Libraire abſent tout entre , tout fe mêle.
Les Livres fur Évrard fondent comme la grêle ,
Qui , dans un grand jardin à coups impétueux ,
Abbat l'honneur naiffant des rameaux fructueux.
Turmatim ecce ruunt Barbini abſentis in ades.
Denfus in Evrardum Librorum decidit imber;
Ceu qua grando ruens lata immiferabilis arva
Dilapidat , verifque novos populatur honores,
Chacun s'arme au hafard du Livre qu'il rencontre :
L'un tient l'édit d'amour , l'autre en faifit la montre.
L'un prend le feul Jonas qu'on ait vų relié ;
L'autre un Taſſe François en naiffant oublié.
Qui fe cumque viris offert liber , arma miniftrat ,
Hic veneris nodos , artem rapit alter amandi,
Jonam ille , huic uni dederat membranula veftem >
Prenfat , & aterno fquallore fepultus ab ortu
Gallicus hunc armat Tafſus.
2 L'élève de Barbin , commis à la Boutique
Veut en vain s'oppofer à leur fureur gothique ;
Les volumes fans choix à la tête jetés ,
Sur le perron poudreux volent de tous côtés,
Là , près d'un Guarini Térence tombe à terre.
Là , Xénophon dans l'air heurte contre la Serre.
O ! que d'Écrits obfcurs , de Livres ignorés ,
Furent en ce grand jour de la poudre tirés !
Vous en fûtes tirés , Almérinde & Simandre !
Et toi , rebut du peuple , inconnu Caloandre
DE FRANCE. 29
3
Dans ton repos , dit - on , faifi par Gaillerbois ,
Tu vis le jour alors pour la première fois , &c .
Cui curà taberna
Credita , barbaricos , Tyro lenire furores
Luctaturfruftrà. Disjecta voluminapaffim
Dedecorant Podium. Guarinum propè mufa Terenti
Hinc cadit. Inde humilis tenues contortus in auras
Serraus Xenophonta urget . Quam multa ferocem
Per pugnam obfcuras liquêre volumina ſedes :
In lucem eruitur fcriptorum ignobile vulgus
Simandra , Almerides , Caloander naufea plebis ,
Tunc primùm excuffe è tenebris Caloander, ut effrons
Silv-Hilaris tua libravit deliria dextrâ.
On voit que malgré la différence de l'idiôme
Latin , tous les tours répondent exactement
aux tournures de l'original , toutes les expreffions
font également belles & juftes . Ho
race & Virgile n'auroient pas mieux fait
parler à Defpréaux le langage harmonieux
des Mufes du Tibre. Voici encore un paffage
que la différence de nos ufages & les rites
de notre Églife, inconnus aux Romains, rendoient
, ce femble , intraduifible ; & néanmoins
les moindres plaifanteries y font fai
fies avec toutes leurs nuances .
Le Chantre qui , de loin , voit approcher l'orage ,
Dans fon coeur éperdu cherche en vain du courage ,'
Sa fierté l'abandonne : il tremble , il cède , il fuit :
B iij
30
MERCURE
Le long des murs facrés fa brigade le fuit.
Tout s'écarte à l'inftant ; mais aucun n'en réchappe.
Partout le doigt vainqueur les fuit , & les ratrappe .
Evrard feul en un coin prudemment retiré ,
Se croyoit à couvert de l'infulte facré,
Mais le Prélat vers lui fait une marche adreite ;
Il l'obferve de l'oeil , & tirant vers la droite ,
Tout-à-coup tourne à gauche , & d'un bras fortuné
Bénit fubitement le Guerrier confterné.
Cantor odoratur prafaga nare procellam.
Necquicquàm extinctum trepidanti è pectore robur
Sufcitat ; imbellis fugit . Hunc facra mania propter
Pone ducem legio fequitur non paffibus aquis.
Victor at infequitur digitus ; turmaquefugacis
Quòfe cumque ferat , cervicibus imminet index.
Nec probrofo etiam vallavit ab indice vafrum
Angulus Evrardum ; in latebras obfervat euntem
Antiftes , dextrâque catus modò , deinde finiftrâ
Greffus detorquens , tandemfeliciter audax ,
Heu ! malè deprenfum fubitâ cruce fignat in antro.
:
Ce dernier vers rend admirablement l'expreffion
de bénir avec le vernis de ridicule
que Defpréaux a voulu y jeter dans cette
occafion . Cette même expreffion a une
nuance différente dans le quatrième chant ,
& ne nous paroît pas également bien traduite.
Je beniffois le peuple , & j'avalois l'encens .
Aeriis populum crucibus fignare videbar.
DE FRANCE. 31
En bonne latinité , aera crucibus fignare
ne fignifie que faire des croix en l'air , c'eftà-
dire , s'amufer à des jeux d'enfans. Au lieu
que dans le François le Chantre donne à
cette expreffion la plus grande importance.
Ces deux obfervations , que nous nous permettons
, & qui certainement font juftes , prouvent
, pour le dire en paffant , combien eft
fauffe la décifion de ceux qui prétendent
que l'on ne peut bien juger aujourd'hui d'un
Poëme compofé dans l'idiôme d'Horace ;
comme fi , même à l'égard des Auteurs de
notre nation , ce n'étoit pas d'après la langue
écrite, beaucoup plus que d'après celle de la
converfation , que l'on juge fi une phrafe ou
une expreffion eft correcte ou défectueuſe ,
jufte ou impropre.
Les grands effets de l'harmonie imitative ,
qui eft fi belle & fi favante dans le Lutrin',
ont été heureuſement rendus dans le Latin ;
par exemple ,
Et l'orgue même en pouffe un long gémiſſement.
Et longum cannis gemitum organa muſica reddunt.
mais il faut convenir qu'à cet égard l'avantage
du mètre rend cette langue bien fupérieure
à la nôtre.
Au furplus , ceux qui liront cette traduction
, & qui ont la manie de conter les vers ,
obferveront que le Latin excède de beaucoup
le François ; mais cette obſervation
feroit puérile , en effet , il eft impoffible de
Biv
32 MERCURE
rendre à la fois la penſée , l'image & l'harmonie,
en quelque langue que ce puiſſe être,
fans excéder plus ou moins le texte original.
La traduction , dit Dryden , n'eft pas auffi
libre que la paraphrafe , ni auffi fervile que
la métaphrafe .
P. S. Il eft à propos d'obferver que l'Auteur
du Difcours Préliminaire , qui d'ailleurs
eft bien écrit , & d'un homme inftruit,
condamne les expreffions de Defpréaux les
plus belles & les plus poétiques. Telles font
entre autres celles - ci : Un coeur allumé de
zèle , le brafier d'une mèche enflammée , répandre
la vigilance , aigre inquiétude ,
voix argentines des cloches : Tant il eft vrai
que la poéfie eft une langue à part : c'eft ,
comme on l'a dit plus d'une fois , le langage
des Dieux. Peu d'hommes font capables de
la parler , & même de l'entendre . Pauci quos
aquus amavit Jupiter.
les
LES Amans François à Londres ou les
و
Délices de l'Angleterre. Ultrà Sauromatas
fugere hinc libet. A Londres ; & fe trouve
à Paris , chez la Veuve Duchefne , rue
S. Jacques , Quillau l'aîné , rue Chriſtine ,
Efprit , au Palais Royal.
CETTE brochure peut être regardée comme
un antidote contre l'Anglomanie . Il réſulte
des fâcheufes aventures des Amans François
DE FRANCE. 33
à Londres , que la prétendue liberté du Peu
ple Anglois , n'eft qu'un manque de police
odieux , & attentatoire à la véritable liberté
civile. L'Auteur a choiſi ſans doute la forme
de cette eſpèce de Roman , comme un cadre
propre à renfermer divers petits accidens
relatifs aux moeurs de la Capitale de l'Angleterre,
& à la façon de vivre de ce pays ,
foi- difant Républicain. Les Amans François
y font tour-à-tour honnis , confpués , maltraités
, emprifonnés , efcroqués , volés , enlevés
dans une preſſe ; ce qui eft , comme on
fait , une façon polie de prendre le monde
de force pour fervir le Roi fur terre & fur
mer. Voilà les privilèges de la charmante
liberté Angloife. De pareilles fcènes arrivent
journellement ; & l'Auteur ( M. le Suire ) a
vu tout ce qu'il raconte . Mais comme il n'eft
pas naturel que tant d'aventures fe raffemblent
coup fur coup fur les mêmes perfonnes
, il n'a fait que rapprocher les événe
mens , & c'eft en quoi fon Ouvrage n'eſt
qu'une facétie.
Sa plume eft libre & facile , mais peu
châtiée . Ses plaifanteries ne font pas toujours
de bon goût. Mais on va juger par ce qui fuit,
qu'il raconte avec une forte de gaieté &
d'intérêt.
сс
Sanfor fréquentoit les Cafés , & péné-
» troit même jufques dans les Tavernes , qui
» ne font pas des lieux indécens en Angle-
» terre. Un jour il lia converfation dans un
23 de ces endroits charmans, avec un Anglois
B v
34
MERCURÉ
entre deux vins , ou plutôt entre deux
bierres , qui lui parut plaifamment en-
" thoufiafte. Ce Roi ivre ayant fu de lui
""
ود
و ر
qu'il étoit depuis un mois en Angleterre ,
» lui dit : Vous devez être bien enchanté
» de notre pays , car je vois à votre air que
» vous favez penſer, quoique François. San-
» for le remercia du compliment , & pour
réponſe lui fit un récit fuccint de toutes
les fcènes galantes qu'il avoit effuyées de-
» puis fon arrivée. L'Anglois rioit de tout
» fon coeur , & s'écrioit : rien de plus charmant
! Au refte , vous verrez tous les jours
» une infinité d'aventures pareilles . Cela
n'eft qu'amufant. Mais vous verrez aufli
des traits grands & fublimes qui vous éle-
» veront l'ame. J'ai été témoin de plufieurs
événemens de cette efpèce ; j'y ai même
» été Acteur. Par exemple , vous avez en-
» tendu parler du fameux Wilkes..... Hé
» bien , Monfieur , j'ai été un Héros de
» cette fcène. J'ai eu l'honneur de remplacer
» un des chevaux de fon carroffe. Et fi je
"
و ر
و د
"
23
"3
vous parlois de notre Parlement , c'eft
» bien autre choſe ! Si je vous décrivois la
création du Parlement telle que je l'ai vue
il y a quelque temps , vous feriez tranfporté
hors de vous - même. Vous favez
» fans doute ce que c'eft que notre Parle-
» ment ? Oui , répondit le Chevalier
c'eft à - peu-près ce que nous appelons en
» France les États Généraux ...... &c. & c......
» N'eft- ce pas cela à- peu près ? - Oui , ré-
"
30
--
"
DE FRANCE. 35
وو
"
12
22
23 ,
pondit l'Anglois , c'eft cela ou autre chofe;
car moi je ne me mêle pas de ces petites
" explications - là. Pour en revenir à ce que
je difois , j'ai vu créer un Parlement, moi
qui vous parle. Ah ! fi vous aviez vu cela !
C'est la plus jolie choſe du monde. Vous
» n'en avez point d'idée. Si vous aviez vu
les marches de nos Bourgeois avec leurs
drapeaux , où l'on voit pour infcription ,
franchife & liberté ! Si vous aviez vu les
» Candidats ou Compétiteurs qui fe préfen
» tent pour être nommes nos Députés !
» Comme ces gens nous font la cour ! Com-
» me ils nous appellent nobles Electeurs !
Figurez-vous qu'il y a des cabarets ouverts
» aux dépens de ces Meffieurs, où le Peuple
» eft invité à boire & à manger à leurs dépens.
Vous allez boire chez l'un , vous
» allez boire chez l'autre ; vous n'avez qu'à
demander, vous vous en donnez par -deffus
les yeux enfuite , gais comme de vrais
Anglois , vous allez donner votre voix à
» celui qui a le meilleur vin , en tout bien
» & tout honneur cependant ; car vous
» jurez fur l'Evangile , que vous n'avez pas
d'autre motif que le bien public. Quel
charme inexprimable ! Dans tout le
Royaume , le Peuple entier boit & fe
» divertit fans qu'il lui en coûte rien . Connoiffez-
vous au monde rien de plus grand!
» que cela ? Auffi quel zèle pour & contre
» dans les différens partis ! Si vous aviez vu
» à Covent Garden comme nous jetions des
"2
. و د
و د
و د
"J.
ود
B vj
36 MERCURE
29
chats morts fur les nobles Electeurs , afin
» de troubler l'Election ! Comme on a en-
» traîné à la Tamife plufieurs des Perturba-
> teurs ; comme ils s'eft donné des coups de
» poing au grand applaudiffement de tous
" les Ordres de l'Etat ! comme dans ces oc-
و ر
g
-
cafions nous faifons uſage de notre liberté
» dans toute fa plénitude ! Trouvez - vous
» rien de plus noble que ces Elections ?
Je ne favois pas , répondit Sanfor , qu'il
» falloit que la Nation en Corps fût ivre
" pour faire ufage de toute fa liberté , &
» briller dans toute fa gloire. ·Oui , toute
» fa liberté , reprit l'Anglois ; car ce Peuple
» libre donne l'exclufion à qui il veut , &
» ceux qu'il exclut font toujours sûrs d'être
» nommés , s'ils plaiſent à la Cour; & ceux
qui plaifent à cette malheureuſe Cour
» font les moins chers ; car tous ces nobles
» Lords ont une conſcience , & cette conf-
» cience ne fe vend qu'à un prix confidé-
» rable. On fait le taux & le prix de chacun
» des Membres du Parlement , & il y en a
» de très-chers. C'eft à vos dépens qu'on
les achette & qu'on les corrompt , dit le
» Chevalier ; par ce moyen, votre Cour fait
» tout ce qu'elle veut , & vous avez de plus
» que nous les frais de la corruption.
"
-
20
DE FRANCE. 37
SPECTACLES.
ACADEMIE ROYALE DE MUSIQUE.
LE Mardi 20 Juin , on a remis à ce Théâtre
les Caprices de Galathée , Ballet- Panto
mime de la compofition de M. Noverre.
Il n'appartient qu'à un homme de beaucoup
de talent , profondément verfé dans
toutes les parties de l'art qu'il profeſſe , de
favoir agrandir un fujet qui au premier
coup-d'oeil , femble n'offrir que trèspeu
de reffources. Les caprices d'une jeune
Bergère qui tantôt attire , & tantôt repouffe
fon Berger ; qui reçoit avec tranfport le préfent
d'un oifeau qu'elle dédaigne à l'inſtant
même ; qui refufe & rejette avec mépris le
bouquet que fon amant vient de lui offrir ;
qui le ramaffe & s'en pare avec plaifis, quand
le jeune Berger, réduit au défefpoir , eft forti
pour cacher fa douleur ; tout cela ne paroît
pas
d'abord devoir former une Pantomime
bien intéréffante ; cependant on trouve de
l'intérêt & de l'agrément dans le Ballet dont
nous rendons compte. Les Scènes où l'inconféquente
Bergère fe livre tour- à- tour à
tous les caprices , font coupées par des Scènes
épifodiques qui offrent le contrafte le
plus piquant. La manière dont Galathée
couronne , pour ainfi -dire , la légèreté de
fon caractère , eft extrêmement ingénieuſe.
38 MERCURE
Son amant vient de fe précipiter à fes genoux
; touchée de fa douleur , entraînée par
l'expreffion de fa tendreffe , elle commence
l'aveu de l'intérêt qu'il lui infpire , quand
à l'aspect d'un papillon , elle oublie & fon
amant & fon amour pour courir après l'infecte
voltigeant. Entièrement livrée au defir
de s'en rendre maîtreffe , elle en cherche
tous les moyens , étend fon tablier , en couvre
l'animal , le relève & trouve l'Amour au
lieu du Papillon. Une fituation très- agréable
encore , & qui dénoue la petite action
du ballet , eft celle où l'Amour caché , dans
une corbeille de fleurs , fe laiffe faifir par
Galathée , la bleffe , & la rend fenfible à la
tendreffe de fon Berger. Il faut voir tous ces
tableaux dans leur cadre , pour en fentir tout
le mérite. Si l'épithète d'Anacréontique pouvoit
convenir à un ballet , ce feroit à celuici
; rien de plus frais , de mieux deffiné . Les
Scènes de caprice font auffi variées que le
peut permettre une action Pantomime. Le
tableau qui ouvre la Scène & qui fe renouvelle
à la fin , offre une perfpective riante ,
animée par des groupes diftribuées avec autant
de goût que d'intelligence. Les figures
des danfes qui font une fuite del'action , ont
le double avantage d'être piquantes & neuves
; elles ne nous ont pas paru y réunir celui
de la facilité : eft- ce la faute du Compo
fiteur , eft - ce la faute des Exécutans ? Nous
adopterions plus volontiers cette dernière
idée que la première.
DE FRANCE. 39
Mlle Guimard & M. Veftris le fils danfent
les principaux rôles. On connoît le talent
de l'une pour la Pantomime ; l'originalité ,
la fineffe , l'agrément qu'elle déploie dans
chacun des rôles de cette efpèce dont elle eft
chargée , ne laiffent aux obfervateurs qui
veulent lui rendre juftice , que l'embarras
de trouver des expreflions capables de peindre
les nuances de fon talent. C'est un éloge
affez beau pour le jeune Veftris , que de
convenir qu'il a trouvé le moyen de plaire
malgré le fouvenir du célèbre Picq , qui danfa
ce rôle , il y a quelques années , lors de la première
mife de ce Ballet. Les rôles épifodiques
font remplis par MM. Dauberval &
Nivelon , & par Mlles Théodore &_Peflin..
La réunion de tous ces excellens fujets ,
ajoute uncharme de plus au mérite du Ballet ,
& ne contribue pas peu à lui affurer le fuccès
, que d'ailleurs il mérite à tant d'égards.;
Nous parlerons du début de Mlle Crépeaux
, quand nous l'aurons obfervée dans
plufieurs pas. Elle a été applaudie dans celui
qu'elle a exécuté au premier acte d'Andromaque;
c'eft celui que le Public a vu fi bien rendre
par Mlle Pellin..
COMÉDIE ITALIENNE.
LE Lundi s Juin , on a repris pour la première
fois le Silphe , Comédie de Saint- Foix ,
en un acte & en profe.
5
Une jeune perfonne élevée par une vieille
40 MERCURE
tante qu'elle vient de perdre , & qui croyoit
à l'exiſtence des Génies élémentaires , a gâté
tout- à-fait fon efprit par la lecture des Livres
Cabaliftiques. Sa folie eft de vouloir devenir
Silphide , & d'époufer un Silphe. Dans le
deffein de la rappeler à elle-même , un Marquis,
fon amant, s'introduit chez elle fous les
habits & au titre de femme - de - chambre ;
la nuit il l'entretient comme Silphe , & vient
à bout de la faire renoncer au rang de Silphide
, en lui déclarant qu'elle ne peut l'acquérir
qu'aux dépens de la plus grande partie
de fa beauté. Alors elle regrette que le Silphe
qui a fu l'intéreffer ne foit pas un mortel: le
Marquis fe déclare , & obtient à la fois
l'amour & la main de fa Maîtreffe.
Cette petite Comédie eft digne de fon
'Auteur ; elle eft écrite du ftyle le plus agréable
& le plus frais , les fituations font bien
préparées , & le dénouement eft auffi heureux
que facile . Elle a eu de tout tems le
plus grand fuccès ; & quoiqu'à cette remiſe
elle ait été vue avec plaifir , nous ne croyons
pourtant pas que le Public lui ait rendu toute
la juſtice qui lui eſt dûe.
Le Jeudi 15 on a donné la première repréfentation
de Florine , Comédie en trois
actes & en profe , mêlée d'Ariettes.
Mathurine a conſenti à l'union de Louis
avec Florine fa fille. Le Seigneur du Village ,
Colonel d'un Régiment qu'il vient recruter
dans fa terre , & qui a des vues fur FloDE
FRANCE. 41
rine , défend à la vieille Payfanne de conclure
le mariage , engage un de fes foldats à
brouiller les amans , & lui promet une
récompenfe s'il peut y parvenir . Ce foldat ,
qu'on appelle la Jeuneffe , qui croit avoir
des raifons de fe plaindre de Louis , animé
en même tems & par l'efpoir du gain , &
par le defir de la vengeance , profite d'un
moment où Louis voit fortir enfemble le
Colonel & Florine , pour projéter les plus
noirs foupçons dans l'ame du jaloux Payfan ;
en un mot, il échauffe tellement fa tête , que
celui-ci prend le parti de s'engager . Pendant
tous ces petits évènemens le Colonel a fait
à Florine des propofitions qui ont effrayé
fa vertu ; elle en inftruit fa mère ; Mathurine
indignée , méprife l'ordre de fon Seigneur
, & veut qu'à l'inftant même Louis
époufe fa fille. Qu'on juge de fa douleur ,
de celle de Florine , quand elles apprennent
que Louis eft engagé , & ce qui l'a forcé à
en prendre la réfolution ! La tendre Florine
conçoit alors le plus fingulier projet ; elle
Le revêt de l'habit d'un de fes frères , fe rend
au corps - de-garde , & s'engage afin de ne
point quitter fon amant. Un Sergent découvre
fon ftratagême , & en inftruit le Colonel
, fans la nommer. Pénétré d'admiration
pour un fait fi généreux , le Colonel ordonne
que les engagemens foient déchirés , & dote
de mille écus les amans dont on vient de
lui raconter l'hiftoire. A peine a-t- il prononcé,
que Florine & Louis font à fes genoux.
42
MERCURE
Il fe trouble d'abord à leur afpect , & laiffe
éclater fon depit , il reprend bientôt des fentimens
plus nobles , confirme fon arrêt , &
ajoute mille écus à fon premier préfent. Nous
ne parlons point de quelques Scènes épifodiques
, imaginées pour jeter de la gaîté dans
le Drame , parce qu'elles ne font pas effentielles
à la connoiffance de l'action principale.
Comme l'Auteur de cette Comédie eft
connu pour être un des coopérateurs de ce
Journal , il ne nous convient point de louer
ou de critiquer fon Ouvrage. Nous dirons
feulement que les longueurs qui avoient déplu
à la première repréſentation , ayant difparu
aux fuivantes , la Pièce été vue avec
plus de plaifir. La mufique eft de M. Défaugiers
on convient affez généralement qu'il
a réuffi toutes les fois qu'il n'a point voulu
s'élever au- deffus de fon fujet ; mais que
fouvent il a pris un ton trop noble pour une
action villageoife. Il faut pourtant obferver
que le rôle de Florine eft écrit du meilleur
ftyle , & dans la manière qui convient au
caractère d'une payfanne franche & fenfible.
Au refte , quel est l'homme à talens dont le
début n'a pas mérité quelques reproches ?
VARIÉTÉS.
LETTRE à MM. les Comédiens François.
J'AI quatre-vingt-feize ans , Meffieurs & Mefdames ;
car , faifant caufe commune , qui dit l'un dit l'autre.
J'ai encore vu la fameufe Chameflée ; elle avoit
1
DE FRANCE. 43
alors cinquante- quatre ans , j'en avois quatorze ;
elle rempliffoit toujours le Royaume , & même les
pays étrangers , de la célébrité de fes talens.
Miles Duclos , Defeine & Lecouvreur ont fait,
dans leur tems , femblant de m'aimer un peu : c'eft
déjà quelque chofe ; M. de Maléſieux m'appeloit
fon Ariftote , parce que nous parlions fouvent
enfemble la divine langue d'Homère.
Les Abbés de Chaulieu & de Courtin , MM. de
Fontenelle & de Voltaire me menoient quelquefois
à la Cour de Mde la Ducheffe du Maine , qui favoit
fe confoler , dans la Société de ces Savans aimables,
de la perte de fa jeuneffe & de fa fanté.
Vous voyez donc , Meffieurs & Mefdames , ( car
il eft bon d'être connu des gens à qui l'on parle )
qu'après quatre vingt ans au moins d'étude - & d'expérience
, il femble être permis de dire fon avis
au rifque de paffer pour un vieux radoteur .
J'ai vu fucceffivement , dans le cours de ma vie ,
le Théâtre de ma Nation , ou , pour mieux dire,
le Théâtre des Nations occupé par des talens dont on
n'a pas même l'idée dans la décadence du goût qui
nous replonge vifiblement , fur- tout en fait d'Arts
agréables , dans notre ancienne gothicité.
Ne foyez point étonnés de l'enthoufiafine Jeannotinien,
qui préfère les Battus paint l'amende , au
vieux Milantrope , & Gabrielle de Vergy , à Rome
fauvée. De tous les tems la bonne compagnie , ou
foit-difant telle , eft devenue quelquefois Peuple ,
parce que tout cela eft à peu près de la même
étoffe.
J'ai vu , moi qui vous parle , les pères de ces
effrénés Cathogans qui crient aujourd'hui bravo
dans le bercail de votre Parterre , préférer le finge
de Nicolet à M. Le Kain & à Mlle Clairon. C'étoit
à la vérité le délire d'un moment , on en revenoit
aux fublimes beautés des Sophocles François , rens
44 MERCURE
dues avec tant de charmes & d'énergie par des Acteurs
tels que n'en eurent jamais ni Athènes ni
Rome.
: CC
Cependant , Meffieurs & Mefdames , votre Scène
incline vers fa ruine : ce n'eft point parce que Jeannot
de Volange eft plus à la mode que Préville :
feroit tout au plus l'abfurde prétention d'une cotte
rie digne des Petites -Maiſons. La faute en eft ( du
moins j'ofe le croire ) à vos auditeurs parterriens.
Défiez-vous également de leurs leçons & de leurs
fuffrages. Horace difoit : me raris auribusjuvat placere.
Pardon , fi je parle Latin devant des Dames ;
mais en vérité , comment voulez -vous vous former,
& vous foutenir devant une multitude de jeunes infenfés
pour la plupart , tumultuairement fur leurs
pieds crottés , n'applaudiffant prefque jamais qu'à des
tours de force ?
Le Parterre de votre ancienne Salle étoit autrement
compofé , & le voifinage de ce qu'on appelle
le Pays Latin , fourniffoit de meilleurs Juges que les
Cafés & les ruelles de la rue S. Honoré.
Voici le réfultat de mes réflexions : je ne le donne
pas pour infaillible ; mais je fuis perfuadé qu'avec
des banquettes en glacis , depuis l'amphithéâtre jufqu'à
l'orcheftre , fur lefquelles vous feriez affeoir
des gens bien élevés , vous auriez alors des Spectateurs
dignes de vous encourager & de vous juger ,
parce qu'ils feroient dignes de vous entendre.
Vous augmenteriez le prix des places en proportion
, il en résulteroit sûrement pour vous une recette
plus abondante , & les bonnes chofes en ſesoientjournellement
plus juftement applaudies.
S'il me falloit des autorités pour appuyer ma propofition
, je vous citerois toutes les Salles de Spectacles
de l'Europe , depuis le Théâtre de Parmejufqu'à
celui des Marionnettes des Boulevards ; il eft
fans doute étonnant qu'on ſoit à ſon aiſe devant Poli-
1
DE FRANCE. 45
chinelle , pour être témoin d'un fale pot-de-chambre
verfé fur un couraud de boutique , & péniblement.
fur fes jambes , à la repréſentation du Conquérant
de l'Afie (* ) dans le triomphe de fon hypocrifie & de
fa fcélérateffe,
Il y a fans doute des exceptions à faire ; mais des
enfans mal-appris ne viendroient point , par cet arrangement,
fe placer parmi des femmes qui , de leur
côté, auroient l'attention de baiffer les palisades de
leur chevelure , autant qu'il feroit poffible ; une
affemblée mieux afforție vous donneroit plus de lumières
& d'émulation , en vous mettant fous les yeux,
pour ainsi dire , un Parterre émaillé de fleurs , au
lieu d'un champ empoisonné de chardons , où foifonnent
tant de croaffeurs du mauvais goût.
Je fuis votre très-humble ferviteur ,
Le Baron de ***.
SCIENCES ET ARTS.
LETTRE au Rédacteur du Mercure.
MONSIEUR ,
J'AI vu dernièrement dans le N° . 10 du tome II
de la feconde époque du Journal des trois Règnes de
la Nature , par M.Buc'hoz , deux erreurs qui ' méritent
d'être réfutées . 1 ° . Il y eft dit , à l'article des
Nouvelles Botaniques , page 85 , que M. Antoine
Richard , Jardinier de la Reine , a trouvé , en herborifant
aux environs du Mans , une plante dont M.
le Chevalier de Linnée n'a pas fait mention , & qui
(*) Mahomet,
46 MERCURE
étoit néanmoins connue du tems de Léclufe , puifqu'il
la nomme Chamacistus III , qui eft celle que
Tournefort a défignée fous le nom de Helianthemum
foliis Myrthi minoris fubtus incanis . Si M. Buc'hoz
eût voulu confulter la première édition du Species
Plantarum de Linnée , à la page 525 , ou la feconde
édition du même Ouvrage , à la page 740 , au genre
Ciftus , il auroit vu que la plante nommée par Léclufe
Chamaciftus III, y étoit rapportée fous le nom
de Ciftus canus. En effet , Linnée y cite ce fynonyme
de Léclufe ; s'il n'a pas cité celui de Tournefort ,
Helianthemum foliis Myrthi minoris fubtus incanis,
il a cité ceux de Gafpard & de Jean Bauchin, que Tournefort
a rapporté dans fes Inftitutions Botaniques ,
comme fynonymes de fon eſpèce ; ainfi il n'y a nul
doute que le Ciftus Canus de Linnée ne foit la même
plante que M. Richard a trouvée aux environs du
Mans.
Cette plante a été de tout tems connue & citée
par nombre d'Auteurs , & elle n'eft nullement particulière
à la Province du Mans. En effet , vous la
trouverez dans l'Hiftoire des Plantes des environs
d'Aix par Garidel , à la page 223 , fous le nom que
lui a donné Tournefort ; & cet Auteur dit que ce
fous -arbriffeau vient fur les collines du Monteigues
& du Prignen. Gerard , dans fon Flora Gallo-Provincialis
, l'a rapportée fous le même nom que Linnée
, à la page 397 de fon Ouvrage. Cette plante
a été trouvée dernièrement , par M. Couret de Villeneuve
, Imprimeur de cette ville , qui s'occupe de
la Botanique , dans le Parc de la Chapelle ( jolie
maifon de Plaifance , à une lieue de cette ville , entre
la Loire & le grand chemin de Bordeaux. ) Enfin ,
vous trouverez cette plante , fous le nom de Ciftus
myrtifolius , à la page 161 du tome 3 de la Flore
Françoife de M. le Chevalier de la Marck , qui dit
qu'elle croît en Provence. Une variété de cette efpèce
DE FRANCE.
47
a été obfervée en Italie par M. Tequier , qui en parle
dans fes Plantes des environs de Véronne , tome 3 ,
page 101 , où elle eſt gravée à la fig. 2 de la planche
6. Cette même variété a été trouvée aux environs de
Narbonne , par M. l'Abbé Pouvet , à ce que dit M.
de la Mark ; & Linnée lui-même , dans fon Mantifia
altera , page 403 , annonce une autre variété qui
croît en Portugal.
Ainfi , vous voyez , Monfieur , que pour peu que
M. Buc'hoz eût voulu chercher, il n'auroit pas avancé
que M. Richard a trouvé une plante dont Linnée
n'a pas fait mention , quoiqu'elle fût connue longtems
avant lui.
2 °. Il eft dans le même N °. du même Journal ,
( méme article & même page que ci - deſſus ) qu'il a
fleuri cette année , dans le Jardin Botanique de M.
de S. Germain , au Fauxbourg S. Antoine , à Paris
un nouveau genre établi depuis peu , qui eft le Canaria
Campanula de Linnée . Je vous ailure , Monfieur
, que ce genre n'eft point nouveau , & que
cette plante eft connue depuis long - temps ; Linnée
l'avoit prife , ainfi que Tournefort , Plukenet &
Adrien Royer , pour une Campanulle , & l'avoit
rangée dans ce genre , fous le nom de Campanula
canarientis , dans les deux éditions du Species Plantarum
, Mais ayant remarqué depuis qu'elle avoit
conſtamment fix étamines au lieu de cinq , & fix de
toutes les parties de la fructification , il en a fait un
genre nouveau , fous le nom de Canaria ou Canarina
, ainfi qu'on peut le voir dans fon Mantiffa
altera , imprimé en 1771 , page 225 , & dans
la dernière édition du Genera Plantarum , page 180.
Quant à moi , Monfieur , je puis vous attefter que
j'ai cette plante dans mon herbier depuis 1766 , ou
1767 que je l'ai prife dans les terres du Jardin du
Roi à Montpellier.
Pardon , Monfieur , fi je fuis entré dans de fi
48 MERCURE
grands détails fur une chofe qui pourra vous pa
roître fi peu importante ; mais j'ai deux objets en
vue , celui de venger la mémoire de Linnée , mon
Maître , & celui de tous les Botaniftes ; & celui
d'empêcher qu'on ne prît pour nouvelle une plante
connue du tems de Tournefort , c'eft-à-dire , dans
le fiècle dernier. Je vous prie d'inférer ma Lettre
dans le prochain Mercure .
J'ai l'honneur d'être , Monfieur ,
Votre très humble & trèsobéiffant
ferviteur ,
ROUSSEL .
[ANNONCES LITTÉRAIRES,
La Conchiologie , ou Hiftoire - Naturelle des Coquilles
de mer , d'eau-douce , terreftres & fofiles ,
avec un Traité de la Zoomorphofe , ou Repréfentation
des Animaux qui les habitent. Ouvrage dans
lequel on trouve une nouvelle méthode de les divifer,
par M. Defallier d'Argenville. Ouvrage confidérablement
augmenté de Planches en taille - douce , qui
repréfentent les figures de plus de deux mille teftacées
&c. par MM. Favanne de Monciervelle , père &
fils. Tom. I & II in -4 ° . A Paris , chez Debure , fils ,
aîné , quai des Auguftins. Prix , 108 liv.
TABLE.
3 dres , 32
ERS à M. le Baron de Les Amans François à Lon-
Roumoules ,
La Bourfe trouvée , Conte , s Académie Rey . de Mufiq. 37
Vers à unejeune Perfonne , 9 Comédie Italienne , 39
Confeil d'Ami , ibid. Lettre à MM. les Comédiens
Enigme & Logogryphe 10 François , 42
Mémoires de l'Académie des Lettre au Rédacteur du Mer-
Sciences ,
Le Lutrin, Poëme ,
12 cure ,
24] Annonces Littéraires ,
45
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 8 JUILLET 1780.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VERS
A M. le Comte DE TRESS AN , Lieutenant-
Général des Armées du Roi , de l'Académie
des Sciences , & de celles de Londres ,
d'Édimbourg , de Nancy , &c.
OTRESSAN, fi de ton génie
J'ofois chanter les dons brillans ,
Je ferois parler Uranic ,
Ou la Déeffe des Talens.
Eh ! quel autre que la Sageffe
T'auroit appris cet Art charmant ,
De faire parler l'enjouement
Pour endoctriner la jeuneffe ?
C'eft elle auffi qui , vers les cieux *,
* M. le Comte de Treffan a fait un Ouvrage fur
TÉlearicité .
Sam. 8 Juillet 1780 .
C
So
MERCURE
A dirigé ton vol rapide ;
Tel fut, fi l'on en croit Ovide ,
Ce Prométhée audacieux
Qui fut , d'un courage intrépide ,
Dérober le fecret des Dieux.
Pourrois-je faire la peinture
De ces jardins , où chaque fleur
Doit fon éclat & fon odeur
A tes travaux , à ta culture ?
Dirai-je , comme une main sûre
Semble deffiner la couleur
Qui relève encore leur parure ,
Et contraint un Art enchanteur
De prendre l'air de la Nature ?
Non , Treffan , ces fublimes fons
Ne font pas faits pour ma mufette.
Affife fur la tendre herbette ,
Et refpirant fous ces buiffons
Le parfum de la violette ,
Je foupirerai les chansons
Que , par ta bouche , Amour répète ;
J'admirerai ces lieux charmans ,
Où ta nain cultive la roſe ;
Et pleurant ma métamorphofe ,
Je rappellerai mon printems .
O printemps ! de notre bel âge
Tes fleurs font la brillante image ;
Comme elles , pendant tes beaux jours ,
DE FRANCE.
ji
1
Nous recevons le doar hommage
Des Papillons & des Amours ;
Mais fitôt que l'aimable Flore
Cède à Pomone fon jardin ,
Au fouffle du zéphir badin ,
On ne voit plus de fleurs éclore ;
La rofe ne vit qu'un matin.
Heureux qui fonge à fon automne,
Treffan , pour recueillir le fruit
Que la Vertu feule nous donne ,
Et dont ta lagelle jouit !
Au printems , la fleur le couronuc ,
En hiver le fruit le nourrit.
(Par Madame de Courcelles , Américaine:)
ON NE S'Y RECONNOITRA PAS,
Conte
MADAME D'ELMON avoit fait autrefois
les plus brillantes conquêtes : elle avoit été
coquette & jolie. La coquetterie & la beauté
logent fouvent enſemble ; mais la coquetterie
eft toujours la dernière à s'en aller. La
beauté de Mde d'Elmon n'exiftoit plus que
dans la mémoire des hommes. Je me trompe
, elle exiftoit encore dans ſon imagination.
C'eſt-là fon dernier afyle ; & , pour le
bonheur du fexe , elle y habite encore longtemps
après avoir difparu à nos regards.
Mde d'Elmon confervoit toujours les mêmes
Cij
52 MERCURE
prétentions ; elle ne comptoit pas avec le
temps ; & fi elle recevoit moins d'hommages
, elle en concluoit que les hommes
étoient moins galans.
Mde d'Elmon avoit une fille. A la coquetterie
près , Cécile étoit alors cé que fa mère
avoit été autrefois. Son âge ( elle commençoit
fa quinzième année ) étoit le moindre
de fes agrémens. Son teint eût été plus blanc
qu'un lys , fi l'incarnat de la rofe ne s'y fût
mêlé pour l'embellir & en ranimer l'éclat.
De longues paupières noires s'élevoient ou
s'abaiffoient mollement fur deux grands yeux
bleus qui peignoient l'amour , & qui l'infpiroient
encore mieux . Tous les traits étoient
auffi piquans que réguliers ; en un mot , elle
étoit belle fans ceffer d'être jolie .
Cécile en quittant le couvent pour entrer
dans le monde , ne fongeoit point à l'amour ;
ellene fongea plus qu'à cela , quand elle eut vu
d'Erviley. D'Erviley ne lui avoit point dit , je
vous aime ; mais il l'avoit fi bien regardée !
mais fes yeux avoient fi bien trahi le fecret
de fon coeur ! Ils fe voyoient fouvent ; ils fe
trouvoient même quelquefois feuls. Cependant
ils ne s'étoient pas avoué leur amour ,
ou du moins ils n'en avoient pas encore
parlé. D'Erviley plus tendre que galant ,
n'étoit rien moins qu'audacieux. Il avoit
affez de beauté & de mérite pour eſpérer ;
mais il avoit trop d'amour pour ne pas craindre.
L'amour eft naturellement timide ; &
cette timidité peut-être ne nuiroit point aux
DE FRANCE.
53-
amans s'il ne falloit que plaire à ce qu'on
aime ; mais il faut plaire autfi à des parens ,
dont l'oreille n'eft pas toujours ouverte à la
féduction. A la fin d'Erviley , bien sûr du coeur
de la maitrelle , chercha à gagner Mde d'El- .
mon. Il devint fort aflidu auprès d'elle ; les
foins , les prévenances , rien ne fut négligé.
Il réuffit même fur un point au delà de fes
efpérances. Mde d'Elmon ne tarda point
à remarquer les foins du jeune - homme ;
mais elle fut mal les interpréter. Comme
en public il ne s'abandonnoit pas au mouvement
de fon amour pour Cécile , &
qu'il ne s'occupoit que du foin de plaire
à Mde d'Elmon , Mde d'Elmon le regarda
bientôt comme un nouveau captif que
l'amour venoit de lui donner. En pareil cas ,
une femme d'efprit et toujours dupe , même
d'un fot. Elle aura vu un fat tromper toutes
les femmes en feignant d'en être amoureux ;
elle aura ri plus d'une fois de leur crédulité;
que ce même fat vienne lui dire aufli je vous
aime , elle le croira .
-Mde d'Elmon le crut , fans que d'Erviley
ent pris for de le lui dire. Il s'apperçut de
la méprifes & il jugea qu'il étoit également
dangereux pour fon amour de la lailler dans
l'erreur & de la défabufer . Dans cette perple
xité , il s'ouvrit à un ami de la maifon , qu'on
appeloit M. d'Émicour . Ce M. d'Émicour
étoit un honnête homme , mais un peu original
avoit une fortune affez confidérable
, qui lui donnoit la tranquillité de l'ef-
Cij
541 MERCURE !
prit , comme fa bonne conduite lui affuroit .
la paix du coeur. Il avoit de l'enjouement ;
mais il étoit auffi d'une franchiſe qui ne fe
renfermoit pas toujours rigoureufement dans
les bornes de la politeffe . Il promit à d'Erviley
de parler à Mde d'Elmon , & il
tint parole. Mde d'Elmon répondit à M.
d'Émicour , qu'il étoit mal inftruit , & que
d'Erviley n'étoit pas amoureux de fa fille.
Enfin elle finit par lui avouer modeftement :
que c'étoit elle même qui , fans y fonger
avoit enflammé ce jeune coeur. M. d'Émicour
lui dit franchement qu'elle fe trompoit ;
mais il trouva fon amour - propre fi difficile
à défabufer , qu'il fe mit dans une colère qui
égaya la converfation . Je vais en rapporter ici
quelques traits , parce qu'ils ferviront à faire
connoître le caractère de Mde d'Elmon , &
que c'eft- là l'unique but de cette hiftoire.
Ceux qui accuferont le peintre d'avoir chargé
le portrait , n'auront pas vu l'original qui ,
entre-nous , ne manque pas de copies dans
le monde. Morbleu , s'écria M. d'Emicour
en colère , fur quoi fondez- vous cette idéelà
? Que voulez-vous qu'il aime en vous ? Le
fouvenir de vos attraits ? Cette apoftrophe
étoit un peu vive. Mde d'Elmon voulut bien
ne pas fe fâcher , & lui prouver qu'il n'étoit
qu'un fot, Elle lui permit de détailler les
traits de fon vifage , d'en faire la critique , &
de lui dire ce qu'il trouvoit de mal en elle . Par
exemple , mes yeux dit- elle ? vos yeux ? ils
font grands; mais fans aucune expreffion.--Ah!
DE FRANCE.
ciel ! que dites-vous là , Monfieur d'Émicour ?
Le Comte d'Hermine , le Pâris de toutes les
Déeffes , difoit , à qui vouloit l'entendre ,
qu'il n'avoit jamais vu deux yeux auffi expreffifs
que les miens. - Votre nez? Vous
conviendrez.. Ah ! n'en dites point de
mal. M. de Marbeuf avoit fait fur lui une
chanfon qui fit beaucoup de bruit. Et ma
bouche ? Oh ! pour celui- là ! ... - Eh
bien , vous voilà encore ! Ce même M. de
Marbeuf, qui faifoit des vers comme un
ange , m'avoit dit dans un bouquet que
l'Amour avoit collé fur mes lèvres des feuilles
de rofe. Fort bien. Allez -vous auffi vanter
la fineffe de votre taille ? - Ahl Monfieur
d'Emicour ! en vérité je ne vous conçois pas :
on ne parloit dans le monde que de ma
taille de Nymphe.
―
C'eft ainfi que Mde d'Elmon prétendoit
prouver l'exiſtence du préfent par celle du
paffé, c'eft ainfi qu'elle croyoit démontrer
qu'elle étoit belle , en faifant voir qu'elle
l'avoit été. Bien des perfonnes qui riront de
fa logique , raifonnent fouvent de la même
manière. Quoi qu'il en foit , M. d'Emicour
fe facha beaucoup ; il parla des deux amans ,
& finit par dire à Mde d'Elmon , que d'Erviley
l'avoit chargé de lui demander fa fille ,
& qu'elle n'avoit pas le fens commun ſi ellé
la lui refufoit . Ce furent-là fes adieux ; & il
s'en alla.
Mde d'Elmon appela fa fille , la gronda ,
lui dit qu'elle étoit une forte d'avoir pris de
Civ
56 MERCURE
l'amour pour un jeune étourdi , qui peutêtre
n'en avoit point,pour elle. Elle lui dit
que ces jeunes têtes ne manquoient jamais
d'en conter à tout le monde. Bien fotte ,
ajouta- t'elle , qui s'imagine être aimée d'eux !
On en eft bientôt defabufe. On croit les
tenir ; ils font à cent lieues de- là. Enfin elle
defendit à fa fille d'aimer d'Erviley. 4
Mais M. d'Emicour n'abandonna point
nos deux Amans , & il réfolut de les rendre
heureux, à quelque prix que ce fut . D'ailleurs,
il étoit piqu contre Mde d'Elmon , & il ne
fut pas faca de s'en venger un peu. Il prit
un parti qui furprendra fans doute , il
lui fit fa cour , lui adreffa quelques foupirs
amoureux. M. d'Emicour n'avoit pas
oublié qu'il avoit dit beaucoup de mal de
la beauté de Mde d'Elmon : mais il étoit
au fait de fon caractère ; & il ne craignit
pas , après quelques préliminaires bien gradués
, de lui dire qu'il l'adoroit. Il fit mieux ;
il parvint à le lui perfuader. Il fila fon intrigue
; & à la fin , il fut queftion de mariage.
C'eft -là ce qu'attendoit M. d'Emicour. Madame
, lui dit-il , c'eft bien un mariage que
je prétends faire ; je n'ai pas d'autre ambition
; mais je veux vous épargner des reproches
à vous-même. On vous blâmeroit de
vous marier , quand vous avez défendu à
votre fille d'en faire autant. Il faut commen
cer par la pourvoir , & j'exige que vous la
donniez à d'Erviley . Faifons leur noce ; quel
ques jours après nous ferons la nôtre. Après
DE FRANCE
57
•
quelques objections , le marché fut accepté,
& d'Erviley obtint la main de Cécile. Čela
fait , Mde. d'Elmon avertit M. d'Emicour
que quelques jours s'étoient paffés. Mais celui-
ci , qui n'avoit plus rien à obtenir d'elle,
lui dit Madame , j'ai fait de nouvelles réflexions.
Vous êtes toujours jolie moi , je
commence à vieillir ; & je me fens du penchant
à devenir jaloux. Je vous avoue que
les éloges du Comte d'Hermine , la chanfon
fur le nez , les feuilles de rofe , & la taille de
Nymphe m'alarment trop. Puis , revenant
fur fes pas , après lui avoir dit adieu : Madame
d'Elmon , ajouta-t-il , vous avez traité
de folle votre fille pour avoir crnà amour
de d'Erviley , & vous avez cru au mien après
que je vous avois, dit monafentiment, fur
votre beauté, c'eft à vous à vous donner la
qualification qu'il vous plaira . A ces mots ,
s'en alla. C'èft ainfi que les injuftes pretentions
furent punies , & que l'amour fut récompenfé.
༄
ab attól a on bo
il
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
LE mot de l'Enigine eft Bouchon ; celui
du Logogryphe eft Soulier , où fe trouvent
lire , loi , Loire, Louis , rofe , or, foie , lie,
lis , Roi , fol , fi , ré, ris , fole & livre.
Cv
58
,
MERCURE
ENIGM E.
DANS une fublime machine
Je fus mis d'une main Divine
Pour faire jouer les refforts :
A mon emploi toujours fidelle ,
A chaque inftant j'y renouvelle
Et j'éternife mes efforts.
Toujours prêt à tout entreprendre ,
Un ennemi rufé , malin ,
Cherche fans ceffe à me furprendre ;
Et c'eft prefque toujours en vain
Que je m'obftine à me défendre.
C'eft un perfide féducteur
Mais qui fe fait trop tard connoître ;
Et qui d'abord plein de douceur ,
Devient tyran , dès qu'il eft maître.
Lorfque je fuis feul , je languis :
Quand nous fommes deux , je foupire ;
Mais fi tous les deux font unis ,
Alors je bénis mon martyre.
( Par M. de M *** , Capitaine au Corps
Royal du Génie.)
DE FRANCE
19
?
LOGOGRYPHE.
SANS êtr A N s être le Dieu de Cythère ,
De mille & mille amans j'ai troublé le cerveau ;
Sans être le Dieu de la Guerre
J'ai fait trembler plus d'un Héros.
Si ce début , Lecteur , ne me fait pas connoître ,
Combine mes fix pieds , & tu verras paroître
Une crédule épouſe ; une note de chant ;
Un terme de mépris ; un métal ; un reptile ;
Ce qu'on peut faire en fommeillant.
A ces traits tu me tiens.... Rien n'eft moins difficile.
(Par M. Lagache fils , à G.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
RECHERCHES fur les Initiations anciennes
& modernes , par M. l'Abbé Robin , Secrétaire
de la Vénerie de Monfeigneur
le Comte d'Artois : Miri filentio & tenebris
animus alitur. A Paris , chez Valeyre
l'Aîné , Imprimeur- Libraire , rue de la
Vieille-Bouclerie.
IL s'en faut bien que l'antiquité foit encore
retirée de deffous les ruines où les barbares
l'ont ensevelic. On a trouvé des ftatues
dans des carrières ; on a lu des caractères
C vj
60 MERCURE
fur des bronzes dévorés par la rouille : on a
reconnu la main de l'homme fur des matières
qui avoient pris une feconde fois dans
les entrailles de la terre les formes brutes
que la nature donne à fes productions. Les
Philofophes & les Poëtes , les Orateurs & les
Hiftoriens , ont été interrogés fur ces peuples .
anciens , dont leurs écrits devoient retracer
les moeurs & les ufages . L'imagination, qui
devine fouvent beaucoup mieux que la patience
& la fagacité ne découvrent , s'eft
faifie de tous ces matériaux raffemblés par
l'érudition : elle a reconſtruit tout l'édifice
de l'antiquité avec les ruines qui nous en
reftent ; mais on ne peut s'empêcher de voir
que l'ouvrage eft incomplet , que les diverfes
parties qui le compofent n'ont fouvent
aucun rapport enfemble , & l'on découvre
bientôt que les matériaux font antiques , mais
que l'édifice eft moderne.
C'eft en parcourant avec un peu d'attention
tour ce qu'on a écrit jufqu'à nos jours
fur les initiations , que l'on voit fur-tout
combien l'antiquité eft peu connue. Les initiations
ou les myftères tenoient à tout , à
la religion , à la politique , à la philofophie.
On devroit en retrouver par-tout des traces.
Une multitude de Savans , parmi lesquels
il fe trouve quelques Philofophes , fe font
-appliqués à en découvrir l'origine , l'efprit &
-les effets : on admire leur érudition & leur
efprit ; on ne reçoit prefque aucune lumière
de leurs ouvrages. On en demeurera conDE
FRANCE. 161
vaincu lorfqu'on aura lu l'Ouvrage de M.
l'Abbé Robin , qui a raffemble avec, beaucoup
d'ordre & de précifion tout ce qu'on
a écrit de meilleur fur cette matière , & qui
a fait des recherches nouvelles avec beaucoup
de fagacité.
Pour en bien juger , il faut fe rappeler
d'abord tout ce qu'on a pu favoir fur les
cérémonies des initiations.
Il paroit que les Frêtres qui préfidoient
aux myftères , connoiffoient bien l'art d'irriter
& d'enflammer la curiofité. L'extérieur
du temple & le langage que les initiés pouvoient
tenir devant les profanes , tout donnoit
à l'imagination de ces idées vagues &
religieufes qui la tranfportent dans un ordre
de chofes inconnues aux mortels. L'architecture
, qui fouvent a fait fur la terre la
durée des faux Dieux auxquels elle a élevé
des temples , avoit donné un caractère my
térieux & particulièr à fes colonnes & à tous
fes ornemens. Le voyageur qui les contemploit
un inftant avec effroi , y lifoit en caractères
hieroglyphiques ces mots : Dieu , le
temps , l'éternité ; mots facres , qui ont tou
jours promis une autre vie & d'autres deftinées.
Les regards attirés d'abord par la beauté
des bois qui environnoient le temple , fe perdoient
bientôt dans des labyrinthes tortueux
& dans la fombre étendue des forêts , où
Pimagination pouvoit placer tous les prodiges
que l'on racontoit des initiations. Il y
62 MERCURE
a eu des cultes religieux où l'on avoit donné
à Dieu un nom qu'il n'étoit pas permis de
prononcer ; il n'étoit pas permis non plus
de prononcer le nom de l'Hiérophante qui
préfidoit aux myftères , & le Prêtre fe cachoit
en quelque forte avec Dieu dans la
nuit de l'éternité. Que la langue des initiés.
fur- tout devoit frapper vivement l'imagination
! J'ai touché aux confins de la mort
difoit l'un. Des régions du Tartare , diſoit
l'autre , j'ai paffe dans l'Élifee , & de l'Élifée
je fuis revenu dans la vie. Moi , foible mortel
, difoit un troiſième , j'ai pénétré dans les
fecrets des Dieux ; j'ai reçu dans mes yeux lá
lumière éternelle .
Quel homme , d'après ce langage , ne
devoit pas efpérer qu'on lui révéleroit dans
l'initiation ces grands fecrets de la nature ,
qui , dans tous les fiècles , ont tourmenté la
curiofité humaine , & qu'on lui donneroit
les moyens de fe délivrer de toutes les paffions
honteufes , & d'atteindre à cette perfection
à laquelle l'ame afpire toujours.
De longs jeûnes , des bains , des afperfions
fréquentes , préparoient l'Initié par la pureté
du corps & celle de l'ame. On le conduifoit
dans un dôme , dont la grandeur &
la magnificence étonnoient fes regards , &
dont la voûte repréfentoit celle des cieux ,
qu'on alloit lui ouvrir. Il entendoit une
mufique dont le rhithme inconnu au vulgaire
, & répété par des échos diftribués avec
DE FRANCE. 63
harmonie dans le temple, paroiffoit à l'al
pirant la mufique des coeurs célestes . Il
quittoir les vêtemens ordinaires , & prenoit
une longue robe de lin ; on lui mettoit un
rameau d'olivier dans la main droite , & un
bandeau fur les yeux. A peine il ceffoit de
voir , que la mntique qui l'avoit enchanté
fe taifoit : des cris menaçans ou plaintifs ,
des fanglots & des gémiffemens , fe faifoient
entendre. Tout annonçoit des Dieux irrités
qui demandent une victime , & des hommes
barbares par toibiefle , qui vont l'im →
moler en l'arrofant de leurs larmes . Des
trous pratiqués aux deux côtés oppofés d'un
puis , lui fervoient d'échelle pour defcendre
dans des fouterreins d'une profondeur
immenſe. L'initié ne favoit ni comment ni
où il defcendoit ; mais il defcendoit pen
dant fi long - temps , qu'il devoit croire
qu'on l'éloignoit du féjour des vivans . Alors
on lui ôtoit fon bandeau, mais il ne voyoit
plus que les ténèbres dont il étoit envi
ronné. La lueur fombre de quelques brâfiers
qu'il traverſoit , lui montroit tout- à - coup
des torrens qu'il falloit franchir , des
fpectres hideux qu'il falloit combattre , &
des chiens qui fe promenoient en jetant
des hurlemen's horribles. La foudre tomboit
à fes pieds , & dans le même , inſtant
un char de feu l'élevoit dans les nues pour
le précipiter dans de plus profonds abyfmes.
S'il pâliffoit , ç'en étoit fait de lui : les fou
terreins gardoient à jamais l'Initié , qui
64
MERCURBI
n'étoit plus alors qu'une victime. Il perdoit
la lumière du jour en venant chercher la
lumière éternelle. Mais fi fon courage fourioit
à toutes ces épreuves , fi fes yeux
avoient fixé d'un regard ferme la mort
qu'on lui préfentoit fous les formes les plus
effrayantes , une lumière douce comme celle
de l'Elifee , lui découvroit au loin des
champs & des bofquets dignes de fervir adé
féjour aux ombres heureufes. Une feconde
fois fe faifoit entendre à fes oreilles' cette
mufique dont les accords fembloient avoir été
inventes dans l'Olympe. Les airs remplis &
pénétrés de l'efprit des fleurs les plus odorantes
portoient à fes fens un parfum plus
doux que l'encens qu'on offre aux Dieux.
Au moment où il fe croyoit tranfporté dans
le ciel , des fagės , que le ciel ſembloit inf
pirer en effet , venoient lui parler de la
nature des Dieux & des deftinées de l'hoinme
: or lui parloit des charmes de la vertu
dans ce moment où toutes les paffions endormies
devoient lui laiffer voir la vertu
comme la volupté de l'ame : on luispaloip
de l'immortalité de l'amé & d'un bonheur
éternel , dans ce moment où il n'avoit plus
d'autres voeux à former que celui de voir
éternifer les fenfations dont fon ame étoit
remplie. Ces impreffions extraordinaires ,
qui auroient pû fe diffiper en fortant du
temple , étoient prolongées encore dans
une proceflion où l'Initié , promené folennellement
, voyoit les profanes fixer fur lui
DE FRANCE 65
un oeil plein de refpect & de religion,
Voilà le tableau que l'on peut fe former
de la réception des Initiés , en recueillant les
traits épars que l'on en trouve dans une
multitude d'Ouvrages. Les cérémonies
étoient à peu près les mêmes dans tous les
temples : elles fe tranfmettoient d'un temple
à l'autre , avec une religion qui ne permettoit
guère de les altéier.
Voici les queftions qui fe préfentent actuellement
, & que M. l'Abbé Robin a voulu
réfoudre.
- 1°. Quelle eft l'origine & le motif de l'inftitution
des myſtères ? Quelles étoient ces
importantes vérités dont il falloit mériter la
révélation par des épreuves fi terribles ?
2º. Quels étoient les rapports des gouvernemens
& de ces inftitutions ?
3 °. Quels furent les effets des myſtères
fur l'efprit humain ?
4. Comment le temps a-t- il aboli les
mystères ? Et où font les traces qui en fubfiftent
encore ?
On ne peut faire aucune réponſe fatisfaifante
à toutes ces questions .
18. Tous ceux qui ont écrit des mystères ,
conviennent que l'origine s'en perd dans la
nuit de l'origine des peuples. Théfée, eft le
fondateur d'Athènes , & Théfée fe fait initier
aux mystères. Thucidide & Plutarque
affurent que tout ce qui étoit antérieur à la
guerre du Péloponèfe , étoit fabuleux , &
ne méritoit aucune créance : or , l'époque
66 MERCURE
de Théféé eft antérieure de près de huit cent
ans à l'époque de cette guerre où commence
la véritable hiftoire : je laiſſe à juger de la
foi que mérite tout ce qu'on a écrit de
l'origine des myſtères qui étoient antérieurs
même à Théfée.
1
Les mystères , dit M. l'Abbé Robin , font
nés avec les peuples : ils font nés avec les
dogmes de l'existence de Dieu & de l'immortalité
de l'ame , qu'ils enfeignoient aux
Initiés. Il m'eft impoffible d'être de fon
avis. Si la nature révéloit ces dogmes fublimes
à des peuples ignorans , mais fimples
, dont l'efprit n'étoit préoccupé d'aucune
erreur , comment auroit- on imaginé
de les envelopper de voiles & de myſtères
au moment même de leur naiſſance ? Ignorans
& fimples , les hommes , à ces époques ,
ont tous à peu-près également dans l'efprit
les mêmes erreurs & les mêmes vérités.
Des efprits groffiers , dit M. l'Abbé Robin
ne paroiffoient pas dignes de recevoir ces
dogmes fublimes . M. l'Abbé Robin oublie
en ce moment que l'inégalité la plus commune
des efprits , vient de l'inégalité de leur
culture , & que dans l'origine des peuples
on ne diftingue guères les hommes par la
différence de leurs efprits. * Preſque tous
* Il étoit queſtion ici des connoiffances , & non
pas des talens. Les talens tiennent probablement à
Porganiſation feule ; il eft certain que les connoiffances
viennent de l'éducation .
DE FRANCE. 67
font également forts & également bornés.
Si ces dogmes ne pouvoient convenir qu'à
des efprits exempts de tout préjugé , quels
efprits pouvoient en être plus dignes que
ceux qui n'avoient encore aucune opinion ?
N'eft- ce point dans l'intelligence humaine ,
encore dans l'enfance , qu'il falloit graver.
l'idée du Créateur & du Père des hommes ?
D'ailleurs , comment , dans ces temps de
fimplicité , auroit- on eu l'idée de faire de ce
dogme le prix & la récompenfe d'un efprit
diftingué ? N'étoit-il pas plus naturel de le
confidérer comme l'encouragement le plus
fort de la vertu , & la confolation la plus.
douce des maux de la vie ? Pourquoi donc
refufer d'en faire part à tous les hommes
qui tous font malheureux , & ont tous
befoin qu'on leur rende les facrifices de la:
vertu plus faciles ? On peut fuppofer que
dans les temps encore pen éloignés de l'origine
des fociétés , les Prêtres voués dans
leurs loisirs à la contemplation de la nature ,
ont d'abord été les feuls qui aient décou
vert ces grandes vérités. Mais comment, du
baut des montagnes qu'ils habitoient alors ,
n'ont-ils pas proclamé cette découverte dans
tout l'univers ? Ils vouloient , dit-on , en
augmenter le prix ; ils vouloient accroître
leur gloire : eh ! quelle plus belle gloire que
celle d'apprendre au genre humain qu'il a
un créateur & un père , que l'homme qui
difparoît fi rapidement de cette terre , n'eſt
pourtant pas foumis à la mort ! Des efprits
68+ MERCUREC
affez diftingués pour s'élever les premiers à
l'idée de la divinité , durent comprendre tout
de fuite combien cette idée devoit donner
de folidité , d'erendue & de récompenfe aux
vertus humaines : ils auroient été coupables
du plus grand des crimés envers les hommes
auxquels ils en auroient fait un mystère ;
& je ne crois point que ceux qui ont trouvé
Dieu , aient pu étre fi coupables envers les
hommes. On peut préfumer qu'ils ne voulurent
point rendre cette vérité populaire ,
dans la crainte que les peuples n'y melaffent
les erreurs de la fuperftition ; mais s'ils
aimoient & refpectoient la vérité , c'étoit
une raifon de la faire fervir à combattre
des idees fuperftitieufes : eh ! que font autre
chofe toutes les fauffes religions , que l'idée
fublime de la Divinité, corrompue par l'ima
gination groffière des peuples ? Le malheur
qu'ils craignoient eft arrivé par- tout ; &
c'eft en prêchant , mais non pas en cachant
l'unité de Dieu , qu'on en a délivré quelques
nations. Il n'eft donc pas poffible d'admettre
ces idées ; & dès que je vois la religion naturelle
prêcher fous les voiles des mystères
je conclus que ces myftères & la doctrine
qu'elles cachent , fe font établis dans des
temps où les erreurs du polithcifme étoient
la religion des peuples. On comprend alors
que ceux qui prêchoient l'unité de Dieu ,
avoient quelqu'intérêt à dérober ce dogme
à la perfécution des Prêtres qui prêchoient
plufieurs Dieux : on comprende qu'on pou
DE FRANCE. 69
voit fe cacher pour étudier en Phyficien les
fecrets de la Nature , lorfque les augures &
les arufpices prétendoient lire les fecrets du
ciel dans le vol des oifeaux & dans les entrailles
des victimes.
Mais , d'un autre côté , on voit que le fervice
des myſtères étoit dans les mains de ces
mêmes Prêtres qui faifoient le fervice des
Autels de Jupiter & de Cérès. Les mêmes
Prêtres prêchoient- ils donc la vérité en fecret
& l'erreur en public ? Comment pouvoientils
conferver avec tant de foin une tradition
qui , fi elle devenoit publique , dévoiloit
toutes leurs impoftures & renverfoit toute
leur fortune ? Les épreuves & les fermens
des initiés leur répondoient - ils affez du
- fecrets fur des chofes où il s'agiffoit de la
deftinée des Religions & des Prêtres ? Et
comment même parmi cette multitude d'initiés
de tous les états , de tous les pays ne s'en
eft- il pas trouvé quelqu'un qui fe foit rendu
> parjure envers des Prêtres impofteurs , pour
-être le bienfaiteur du genre-humain ? Ce
parjure eut fait fans doute la gloire d'un
ami de la vérité : Splendidi mendax.
-
M. Court de Gebelin , qui a répandu
tant de lumières fur les langues & fur l'antiquité
, penfe que les Mystères & les Fêtes
qui les accompagnoient , étoient deſtinés à
célébrer les bienfaits de l'Agriculture . Quoi !
le blé que l'on recueilloit en plein champ
étoit un bienfait dont on remercioit l'Être-
Suprême avec tant de mystères ? Je ne puis
70 MERCURE
le croire. Quelque opinion que l'on veuille
embraffer fur l'origine des initiations , on
trouve par-tout des difficultés infurmontables.
Je n'y vois qu'un parti à prendre ;
c'eft de renoncer à avoir une opinion làdeffus
: c'eft- là très- fouvent le réſultat des
connoiffances humaines.
2º. Ce que les Athéniens ont de meilleur ,
difoit Socrate , c'eſt le blé & les myſtères.
Je foupçonne un peu que Socrate, qui aimoit
beaucoup la plaifanterie , & qui avoit
toujours refufé de fe faire initier ,
fe moquoit
des mystères en comparant leur utilité
à celle du grain qui nourrit les hommes. Il
eft pourtant certain que toute l'antiquité y
attachoit une grande importance ; mais les
Gouvernemens y portoient- ils leur infpection
, ou l'autorité des Lois s'arrêtoit- elle
à la porte du temple des myſtères ? Il feroit
bien étonnant que dans des Conſtitutions
auffi orageufes que les Républiques anciennes
, ces temples ne fuffent pas devenus
fouvent les foyers des révolutions qui renverfoient
le pouvoir des lois ou celui des
tyrans ? Et fi le Gouvernement veilloit fur
ces temples , comment les fecrets des initiés
n'étoient-ils pas mille fois divulgués dans
des Républiques où c'étoit le peuple qui
formoit à la fois le Corps de la Légiſlation
& celui du Gouvernement ? On ne comprend
rien à tout cela . On ne comprend pas
davantage comment les Lois & les Magiftrats
pouvoient permettre que les Prêtres
}
DE FRANCE. 71
condamnaffent à périr dans un fouterrein les
initiés qui avoient montré quelque foibleffe
dans les épreuves. En vain on diroit que les
Lois & les Magiftrats n'en étoient point
inftruits : quand un initié difparoiffoit dans
le temple , on devoit fans doute en faire
rendre compte aux Prêtres ; & le temple
entier devoit être renverfé pour chercher le
Citoyen qu'on tenoit enchaîné dans les fondemens.
Pithagore , dit- on , faillit à perdre fa
vie dans les épreuves. La mort de ce grand
Homme feroit- elle donc reftée fans punition
& fans vengeance ?
3º. On a peine à croire à toutes les influences
qu'on attribue aux Mystères. Je
trouve que Warburton a montré beaucoup
d'efprit lorfqu'il a voulu prouver que l'hiftoire
d'Orphée & d'Euridice n'eft qu'une
hiftoire allégorique de ce qui arriva au
Chantre de la Thrace , dans les épreuves des
mystères ; lorfqu'il a voulu prouver que
tout le fixième Livre de l'Énéïde n'eft que le
tableau fidèle , quoique poétique , des cérémonies
d'une Initiation. Je crois à l'efprit
de Warburton , mais non pas à fes preuves.
Je ne penfe point que ce foit aux connoiffances
puifées dans l'Initiation qu'on doive
attribuer la civilifation des Thraces , dont
on a fait honneur à la lyre d'Orphée ; je ne
vois point qu'on ait jamais trouvé aucun
rapport entre les lois des Égyptiens & celles
que l'amant d'Euridice donna aux Thraces :
je doute même qu'on ait des idées bien
72
MERCURE
nettes de la Légiflation d'Orphée . Tout ce
qu'on peut favoir d'un peu certain fux ce
Poete Légiflateur , c'eft qu'il eut un beau
génie , qu'il aima beaucoup Euridice , &
qu'il fut très -malheureux. Ce fort a été commun
à beaucoup de Législateurs , de Poëtes
& d Amans. Il femble que le fort veuille
avoir toujours de grandes victimes . Je fuis
encore très - convaincu que c'eft dans fon
génie , & non pas dans les myftères d'Éleufis ,
que Virgile a pris le tableau des Enfers &
de l'Élifee . Virgile & les Décorateurs , les
Machiniftes du temple des mystères puifoient
leurs principales idees dans la même
fource , dans les idées que les peuples payens
fe faifoient de l'Elifée & du Tartare.
Certes , c'eft encore faire beaucoup trop
d'honneur aux Prêtres de l'Égypte , que de
leur attribuer toute la Philofophie de Pithagore
& les Légiflations de Solon & de Licurgue.
On ne peut habiter les campagnes que
Lele, Nil inonde fans être un peu Géomètre ;
& les Prêtres de Thèbes & de Saïs ont pu
tranfmettre quelques principes de Géométrie
à Pirhagore ; mais cette belle morale politique
que les Difciples de Pithagore répandirent
dans la grande Grèce , & que Pun
d'entre- eux fuyant les flammes de la perfécution
, porta dans la Béotie , où elle forma
les vertus d'Epaminondas , étoit - ce les Prêtres
du Nil qui la donnèrent à Pithagore ? On
compare les mystères des initiés aux fecrets
des Pirhagoriciens ; & aux régimes diététiques
DE FRANCE.
73
ques près , je vois que tout diffère entre les
Initiations de ces Prêtres & de ces Philofophes.
Je ne vois que des différences dans
ces mêmes chofes , que l'on met fous mes
yeux pour me montrer leurs rapports. Comment
les lois de Solon & de Licurgue , fi
différentes dans leurs principes & dans leur
caractère , auroient-elles été puifées dans la
même fource ? On n'a qu'à lire Plutarque ,
& l'on verra que ces deux grands Hommes
prirent dans leur propre caractère & dans la
fituation de Sparte & d'Athènes tout ce qu'il
y a d'effentiel & de beau dans leur conftitution.
Mais il en eft des Hiftoriens médiocres
comme des mauvais Phyficiens ; les
uns voient fortir tous les phenomènes de
la Nature d'un feul principe , & les autres
tous les événemens , toutes les inftitutions
d'un feul fait : on croit que c'eſt le génie qui
généraliſe ainfi ; & point du tout , c'eſt la
pareffe.
4°. On demande enfin comment les Myf
tères fe fonr perdus ; & cette queftion eft
celle à laquelle on répond le mieux. Les Myf
tères fe font perdus dans les conquêtes du "
chriftianiſme & des barbares : ils ont fubi le
fort dupolithéifme qu'ils auroient pu détruire.
La feconde Partie de l'Ouvrage de M.
l'Abbé Robin n'eft pas d'un intérêt auſſi général.
Il y recherche l'origine de ces Initiations
modernes , connues fous le nom de
Franc-Maçonnerie : Magis è longinquo reverentia,
Les Myftères des Francs -Mâçons pa-
Sam. 8 Juillet 1780.
Ď
74
MERCURE
:
roiffent un peu moins importans que ceux
d'Ifis & d'Éleulis. M. l'Abbé Robin ne croit
point que la Franc- Mâçonnerie ait été inſ→
tituée par Tubalcaïn , qui inventa l'art de
forger le fer ; il ne croit point que ce foit la
première chofe que Noë ait faite après la
fortie de l'arche il ne croit point que le
temple de Salomon & celui que bâtiffent
Jes Francs Mâçons avec leur truelle fymbor
lique , foit le même temple. Il penfe , &
même il paroît prouver que les Francs-
Mâçons ont pris leur origine dans la Chevalerie.
Il rapproche les ufages & les cérémo
nies de ces deux inftitutions , & par tout on
eft frappé de leur identité. Il y a pourtant
cette différence , que les Chevaliers Mâçons
d'aujourd'hui ne vont pas comme les Chevaliers
d'autrefois , le cafque en tête & la
dague au poing , courir de tournois en tour ,
nois chercher des combats & des belles :
mais le temps apporte aux chofes humaines
de fi grands changemens ! Sous Caton le
Cenfeur les fils des Chevaliers Romains dé→
ploioient dans les combats du Cefte les
mufcles de leurs membres arrofés d'huile.
Sous Augufte , ce n'étoit plus en fignalant
leur force , c'étoit en chantant avec grâce
la beauté des jeunes Romaines , qu'ils fe
faifoient un nom dans la capitale du monde
Lydie & Phyrra ne fouffroient point que
leurs amans allaffent au champ de Mars fe
couvrir de pouffière. Les Chevaliers d'aujourd'hui
, c'est- à - dire les Francs -Mâçons
3
DE FRANCE. 75
ne rompent point de lances ; ils cultivent les
Beaux- Arts & les vertus douces dans le fein
de la fraternité. Ils paient des dots à de jeunes
filles , quelquefois despenfions à de jeunes
Étudians ; tous les malheureux peuvent aller
s'appuyer fur les colonnes de leur temple.
De telles actions fuffifent bien fans doute pour
confacrer les plaifirs que le Franc- Mâçon
goûte dans les banquets de la fraternité. La
Joge de Neuf- Soeurs , à laquelle M. l'Abbé
Robin paroît artaché , fe fignale aujourd'hui
par les noms des hommes de talent , qu'on
voit fur la lifte de fes Frères.
( Cet Article eft de M. Garat. )
OBSERVATIONS fur la néceffité d'un
fecond Théâtre François , attribuées à
M. Rochon de Chabannes . Brochure in- 12,
•
de 48 pages.
Si l'on jette un coup-d'oeil un peu attentif
fur l'établiffement , l'élévation & la chûte
des Empires , on verra d'abord la néceffité
d'en affermir les fondemens , entretenir dans
toutes les ames une certaine énergie , dont
l'effet ne peut que leur être avantageux ,
puifque fans ceffe il tend au bien général ;
après un laps de quelque temps on verra
leur puiffance accrue , tant par l'induftrie
intérieure , que par les alliances & le commerce
avec les États voifins , les conduire à
un très- haut degré de gloire ; enfin , on
Dij
76 MERCURE
verra l'habitude du luxe & des jouiffances
faciles , y introduire le relâchement & l'orgueil
; les abus dégénérer en lois par la force
de l'ufage , l'oubli de tous les principes produire
les maux qui naiffent de l'anarchie , &
les faire courir d'un pas rapide à leur décadence
abfolue. Le fort attaché à ces grandes
fociétés , eft aufli celui des petites qui s'établiffent
dans leur fein. La Comédie Françoife
en eft peut- être venue au point fatal
de la révolution que doivent éprouver toutes .
les entrepriſes humaines. Elle a eu la ferveur
qui tient aux principes d'un établiffement ;
elle a eu fon moment de puiflance & de
gloire ; penche - t'elle vers la chûte ? On peut
le préfumer , fi l'on examine ce qui s'y palle ,
fur - tout depuis douze ans. Fiers d'être propriétaires
d'un Répertoire immenſe , compofe
des productions immortelles des premiers
Maîtres de notre Littérature , plus fiers
peut- être du privilége qui leur accorde exclufivement
le droit d'hériter des créations
du génie , nos Comédiens François , en contemplant
leurs richeffes , n'ont fait qu'ane
attention médiocre aux fucceffeurs des hommes
célèbres auxquels ils doivent leur exiftence
& leur fortune. Affectant fouvent le
refpect & l'admiration pour les Auteurs du
dernier fiécle , afin de donner un motif au
dédain dont ils accabloient les vivans , ils
n'ont ouvert la barrière qu'à quelques privilégiés
, qu'ils ont eu des raifons pour protéger.
Le découragement en eft réſulté , &
DE FRANCE. 77
le génie s'eft éteint . Les Dramatiques Républicains
ont infenfiblement négligé leurs talens
, ils ont ceffé d'étudier la Nature , & la
médiocrité eſt devenue leur partage ( * ) . Mais
profitant avec adreffe du moment où la fureur
des Spectacles s'eft emparée de toutes
les têtes , ils ont penfe à leur intérêt , &
font parvenus à faire de leur Théâtre une
ferme dont les gens riches peuvent feuls approcher
à leur gré. Avide de repréfentations
, la foule des Amateurs s'eft rejetée fur
le boulevard , en a fréquenté les trétaux
s'y eft habituée ; & là , elle a perdu le peu
de goût qui lui reftoit.
›
Ce tableau n'eft point chargé , il n'eft que
vrai ; les couleurs même n'en font pas audi
vigoureufes qu'elles pourroient l'être ; mais
tel qu'il eft , il fuffit pour faire fentir combien
l'avantage de l'Art , du Public , des
Auteurs & des Comédiens exige une réforme
aufli prompte que bien entendue. Trop de
rigueur auroit peut-être des inconvéniens
aufli dangereux que trop de foibleſſe : cette
obfervation eft effentielle. On pourroit comparer
les Arts à ces corps délicats , auxquels
il faut un régime doux & modéré pour les
ramener à la fanté qu'ils ont perdue . Eft-ce
dans ce principe qu'on a formé les nouveaux
Réglemens dont MM. les Gentilshommes de
la Chambre & quelques -uns de nos Auteurs
(*) On fent bien que tout ceci mérite des exceptions
, mais il ne nous convient pas d'en faire .
Dij
78
MERCURE
s'occupent depuis trois mois ? Nous le defirons.
En attendant qu'ils foient devenus publics
, nous allons faire connoître à nos
Lecteurs des obfervations qui ont pour but
le même objet de réforme & d'utilité : elles
ont cela de remarquable , qu'elles font préfentées
avec la plus grande modération , la
décence la plus louable , & que leur fimple
lecture annonce un efprit éclairé , conciliant
& honnête , qui n'écrit que dans l'intention
d'être utile.
L'Auteur demande d'abord la fuppreffion
des tréteaux des boulevards , en convenant
qu'on doit les tolérer aux Foires feulement.
Il defire enfuite que le Répertoire François ,
qui appartient aujourd'hui à la Comédie
Italienne , foit réuni à celui de la Comédie
Françoife , & qu'après cette réunion il foit
divifé , par portion égale , dans les deux
genres , ( Tragique & Comique ) entre le
Théâtre François actuellement exiſtant , &
un fecond Théâtre du même genre , dont il
regarde l'établiffement comme une chofe abfolument
néceffaire.
Ici fe préſente naturellement une réflexion.
Deux Théâtres exigent deux Troupes :
comment former la feconde , quand la première
eft médiocre ? L'Auteur fe fait l'objection
& la réponſe. Il nie d'abord que la
Troupe actuelle foit auffi mal compofée que
le prétendent les gens qui frondent tout ; &
plus loin il ajoute , qu'on n'a une Troupe médiocre
, que parce qu'elle eftfeule ; que deux
DE FRA N C'E. 79
Théâtres remédieroient à une partie des vices
exifians ; enfin , que s'ils n'étoient pas d'abord
auffi bons qu'on pourroit le defirer , ils
le deviendroient en moins d'un an.
Pour n'être pas rangés par M. R. dans la
claffe des gens qui frondent tout , nous ne
combattrons point fon opinion fur la Troupe
actuelle ; nous conviendrons avec lui que
fa médiocrité s'accroît de ce qu'elle n'a point
de rivale ; mais nous ne croyons point que
les effets d'une noble rivalité puiffent produire
en un an deux bonnes Troupes . L'Auteur
connoît trop les difficultés de l'Art dramatique
pour ne pas revenir fur cette idée ,
principalement dans un temps où, comme
il en convient lui -même , l'Opéra- Comique
& la Comédie à Ariettes ont étouffé dans
nos Acteurs de Province , le germe du talent
qui convient à la Comédie proprement dite.
M. R. paffe aux preuves de la néceflité
d'un fecond Théâtre. « Une Troupe , dit- il ,
qui ne peut donner que 330 repréſen-
» tations par an , ne fauroit jouer qu'en-
ور
viron 40 Tragédies , autant de Comédies
» ens Actes , 80 Pièces en 1 , 2 & 3 Actes ,
» toutes anciennes & quelques nouveautés....
» La Comédie Françoife a cependant un
Répertoire ancien qui fe monte au double
, quarante nouveautés reçues , autant
» & plus à lire ; elle ne peut repréſenter
par an que la moitié de fon Répertoire ancien
, & le fixième au plus de ſes nou-
→→ veautés ; il lui faut donc un nouveau
D iv
So MERCURE
» Théâtre & 330 autres repréſentations .
Si ce Théâtre exifte , on aura , ajoute-
» t'il , 660 repréſentations au lieu de 330 ;
» 160 Tragédies & Comédies en f Actes au
» lieu de 80 ; 20 nouveautés au lieu des à
» 6 ; de façon qu'en fuivant journellement
» & tour- à-tour les deux Spectacles , on ne
» reverra que deux fois par an les mêmes
o Pièces anciennes , qui ne feront jouées au
plus que quatre fois. »
و د
Il ne nous paroît pas abfolument néceffaire
pour l'Art dramatique , ni pour les
plaifirs des Amateurs , que le Répertoire
foit joué en entier dans le cours d'une année,
Si dans l'espace de deux , ou même trois ans,
tous les Ouvrages qui le compofent étoient
repréſentés , certainement perfonne n'auroit
à fe plaindre. Un tiers de cet immenfe trefor
fuffiroit fans doute pour varier les repréfentations
, fur- tout fi l'on avoit l'oeil à ce
que les nouveautés fe fuccédaffent rapidement
, & fi chaque mois en voyoit établir
une. M. R. doit favoir qu'il eft impoffible à
an Comédien d'apprendre des rôles à la
hâte , & de les jouer dans le caractère qui
leur convient ; c'eft par l'étude approfondie
de la Nature & des conventions de l'Art
qu'il profeffe , qu'un Acteur peut acquérir
un vrai talent ; un talent , en un mot , qui
le rende digne d'être l'organe des gens de
génie . Deux Théâtres peuvent multiplier les
repréſentations ; mais les rendre bonnes ,
c'eſt l'affaire du temps , de l'étude , de la
DE FRANCE. 81
docilité & de la modeftie , & où font les
Comédiens dociles ?
Il en eft jufqu'à trois que je pourrois nommer.
Cette réflexion ne prouve point qu'un
fecond Theâtre foit inutile , mais elle fert à
faire voir qu'il eft peut être avantageux ,
pour les Comédiens & pour les Auteurs , que
les repréſentations ne foient pas variées à
l'infini , & que les premiers aient le temps
de réfléchir fur les Ouvrages des feconds ,
avant de les mettre au grand jour de la Scène.
"
"
""
Сс
Tout ce que dit l'Auteur fur les difficultés
& les obftacles que rencontre aujourd'hui
un jeune Comédien qui annonce des talens ,
eft de la plus exacte vérité. Il ne joue
» rien de paffable après fon début ; il elfuie
en arrivant des défagrémens proportion-
» nes à fes talens , parce que la plupart
» des Comédiens ne veulent qu'un foible
double , & cabalent autant contre le
debut que contre la réception d'un con-
» current qu'ils redoutent. » M. R. croit
qu'on peut obvier à cet inconvénient , en ne
compofant chacune de fes Troupes que de
vingt- quatre Acteurs , en n'y appelant des
Débutans que quand on en aura befoin , &
en recevant tous les Acteurs à part , fans
qu'on puiffe , comme à prefent , admettre
des Penfionnaires. En fuppofant que fon
projet puiffe avoir lieu, nous penfons comme
lui fur les deux dernières propofitions ; mais
nous lui ferons obferver que , dans un Spee-
&
D v
82 MERCURE
tacle où l'on joueroit les deux genres , vingtquatre
fujets ne peuvent fuffire fi l'on y com
prend les doubles , fur- tout fi l'on exige d'eux
qu'ils foient également propres à la Comédie
& à la Tragédie. Il eft telle Pièce dont les
repréſentations un peu multipliées fatiguent
unComédien au point qu'après elles, le repos
eft néceffaire à fon phyfique comme à fon
moral. Ne pas avoir égard aux fuites d'un
travail pénible & quelquefois dangereux , ce
feroit non feulement être injuſte , mais
même cruel , & affimiler des Artiſtes aux
malheureux attachés à la rame.
··
Nous ne fuivrons point M. R. dans tous
les détails qu'il donne fur les avantages
qui peuvent réfulter de fon projet ; il y
règne une clarté , une évidence qui doivent
prouver aux Auteurs que la demande de
deux Théâtres feroit très- raifonnable , dans
le cas où d'autres moyens, ne feroient pas
capables de parer aux inconvéniens , & de
détruire les abus fans nombre dont le
notre eft infefté. Ces détails ne doivent
pas moins tranquillifer les Comédiens fur
l'intérêt de leur fortune ; & , il faut en convenir
, les défagrémens & les travaux attachés
à leur état font affez confidérables, pour
qu'on ne perde pas de vue l'objet qui peut ,
en quelque façon , les en dédommager.
Après avoir dépouillé la Comédie Italienne
du Répertoire François qui lui appartient ,
l'Auteur des Obfervations voudroit que ce
Théâtre devint purement & fimplement un
DE FRANCE. 83
·
Opéra Comique , fous le nom d'Opéra-
Comique François. Mais croit- il qu'avec les
Pièces à vaudevilles , les Drames à ariettes &
les Parodies, un pareil Spectacle puiſſe jamais
fe foutenir ? Il ne faut, pour le convaincre du
contraire , qu'examiner la Comédie Italienne
depuis fon établiſſement , en 1716 , juſqu'à
ce jour. On la verra prefque toujours déferte
malgré fes Parodies , fon Théâtre François ,
Les Ballets-Pantomimes & fes Feux d'artifice.
L'Opéra-Comique , qui y fut réuni en 1762 ,
ne lui fut que très- médiocrement utile : elle
n'a réellement eu beaucoup de vogue qu'à
l'époque où le goût des Drames fit tourner
toutes les têtes ; mais ce genre ne pouvoit
exciter qu'un enthoufiafme paffager. Après
quelques années le Public s'en eft dégoûté ,
les recettes ont, diminué , & les Comédiens
Italiens , qui avoient renoncé à la Comédie ,
furent trop heureux de folliciter & d'obte
nir le rétabliſſement des droits qu'ils avoient
-trop légèrement dédaignés. Ils en jouiffent
aujourd'hui ainfi que de leur ancien fonds ,
à l'exception des canevas Italiens , & les recettes
font médiocres. Que deviendroit donc
un Spectacle réduit à trois objets qui n'amè
nent plus aujourd'hui l'affluence ? On peut
-facilement prononcer fur le fort qui l'attend.
Il feroit mieux , peut - être , de renvoyer
l'Opéra Comique à la Foire , & de porter à
l'Académie Royale de Mufique les Ouvrages
à ariettes qu'on nous a donnés depuis quinze
ans ; on pourroit les yrepréfenter les Lundi ,
DW
1
84 MERCURE
Mercredi & Samedi , & ce feroit pour ce
Théâtre une espèce d'École bien plus inté
reffante que fon Magafin , où les Sujets qui
annonceroient des difpofitions , viendroient ,
fous les yeux du Public, s'effayer dans les deux
Arts du Jeu & du Chant . Cette idée n'eft
pas nouvelle , mais elle nous paroît mériter
l'attention des Supérieurs de l'Opéra.
Comme nous ne connoiffons point les
réglemens qu'on prépare , nous n'ofons point
avancer que le projet de M. R. foit le feul
qu'il faille raifonnablement admettre ; mais
quel que foit le mérite des nouveaux moyens
qu'on croira devoir employer , il eft impoffible
de ne pas convenir que l'émulation ne
peut réellement renaître que d'une rivalité
noblement établie ; il faut aux Artiftes des
rivaux & quelques entraves pour donner
plus de nerf , plus d'elan à leur génie. Cette
vérité eft inconteftable. Un objet qui n'eft
pas moins effentiel , c'eft la fuppreffion des
Spectacles du boulevard , tant qu'ils exifteront
ils enleveront aux Théâtres Royaux la
plus grande partie de leurs Spectateurs , &
leur fréquentation ne peut qu'accélérer la
chûte du goût ; nous dirons plus , celle des
moeurs ; cette dernière réflexion eft peutêtre
décifive. Il eft certain que leur fuppreffion
exige abfolument une feconde Troupe ;
cat il faut que ceux qui ne peuvent louer
de petites loges aient un Spectacle honnête , &
dont il foit plus facile d'aborder qu'au Théâtre
François. Mais peut- on balancer à prendre
20
DE FRANCE. 8,
un parti , quand , d'un côté, on est sûr de reftaurer
à la fois & l'Art dramatique & les
moeurs , & que de l'autre on ne peut envifager
que la fatisfaction de quelques efprits
obftinés ou trop ambitieux ? L'Auteur des
Obfervations auroit - il donc eu raifon de
terminer fa Brochure par cette phrafe : Je
crains bien , quoiqu'inftruit de la matière que
j'ai traitée , de n'avoir fait qu'un rêve de
l'Abbé de Saint-Pierre ?
( Cet Article eft de M. de Charnois. )
Amicus Plato , fed magis amica veritas.
VARIÉTÉ S.
LETTRE à M. DE BELLEISLE , Secrétaire
des Commandemens de S. A. R. Mgr le
Duc d'Orléans , en réponse à celle que lui
a écrite M. l'Abbé Defchamps , au fujet
des Obfervations dufieur Defloges , Sourd
& Muet. 30
J'usz avec reconnoiffance , Monfieur , de la permiffion
que vous avez bien voulu m'accorder de
vous adreffer mes réflexions au fujer de la réponfe
que M. l'Abbé Defchamps vient de faire à mes Ofervations
fur fon Cours Élémentaire d'Education
des Sourds & Muets , & qu'il a eu auffi l'honneur
de vous adreffer. Nous ne pouvions l'an & l'autre
choifir un arbitre plus éclairé . 3
On peut réduire , comme il eft dit dans mes Ob86
MERCURE
fervations , page 37 , cette difcuffion à ce feul point?
Doit-on , dans l'inftitution des Sourds & Muets , établir
pour moyen principal , ou l'INSPECTION ET
L'IMITATION DES MOUVEMÈNS QU'EXIGE L'ARTICULATION
DE LA PAROLE , comme le prétend
M. Abbé Defchamps , ou l'vSAGE DES SIGNES
NATURELS ET MÉTHODIQUES , comme le pratique
M. l'Abbé de l'Epée ?
Voilà ce que M. l'Abbé Defchamps n'auroit pas
dû perdre de vue : voilà fur quoi il auroit principalement
dû infifter , s'il avoit voulu répondre à mes
Obfervations d'une manière folide & intéreffante
pour le Public ; mais voilà ce qu'il n'a pas même
effleuré dans fa réponſe , quoiqu'il prometre de me
fuivre page à page , & qu'il affure , page 23 , qu'il
ne manque jamais à fa parole.
Le filence de mon adverſaire fur cet article décifif
, eft donc une nouvelle preuve en faveur de la
méthode des fignes qui eft établic , j'ofe dire , julqu'à
la démonftration , dans l'endroit de mes Obfervations
cité ci-deffus.
Ce point effentiel , laiffé à l'écart par M. ÌAbbé
Defchamps , anéantit toute fa réponſe , & la réduir
précisément à rien . Auffi , que voit - on dans cette
réponse de nouvelles contradictions ajoutées aux
anciennes , des raiſonnemens qui reffemblent à ceux
de fon premier ouvrage , le tout entrelacé de beaucoup
d'injures. Telle eft l'analyse exacte de la Lettre
à laquelle je réponds.
J'avois été obligé dans mes Obfervations , de relever
une foule de contradictions où étoit tombé M.
l'Abbé Defchamps ; il croit s'en difculper en m'en
attribuant à moi- même ; & voici un échantillon de
celles qu'il me reproche.généreuse
L'homme favant & généreux qui a bien voulu
fe charger de la publication de mes Obfervations ,
qui, a joint à fes bienfaits envers moi , celui de ne
DE FRANCE. 87
vouloir pas même être connu , mon Éditeur a dit
que la façon la plus commode qu'il eût trouvée de
s'entretenir avec moi , étoit de le faire la plume
à la main. Là - deffus M. l'Abbé Defchamps fe récrie
, p. 12 , pourquoi dans vos entretiens négliger
ces fignes fi vantés , fi fimples , fi faciles ? Pourquoi
ne pas adopter un langage plus court dans fon exécution
que l'écriture , & qui ne demande que fix
femaines au plus pour qu'on en foit paffablement au
fait ? Accordez- vous donc , Meffieurs l'Auteur &
l'Éditeur ; & fur- tout tâchez de ne pas tomber à
chaque page dans les contradictions que vous me reprocher
fi amèrement.
Un mot va détruire cette déclamation de M. l'Abbé
Deschamps , & le triomphe qu'il en tire .
Quelque facile que foit le langage des fignes , il
faut bien , comme j'en fuis convenu , environ fix
femaines d'exercice pour s'en fervir un peu couramment.
Or , mon Editeur n'ayant pas été dans le
cas de faire une étude fuivie de ce langage , ne
pouvoit donc en ufer , il étoit donc obligé de recourir
à un autre moyen pour s'expliquer avec moi.
Le langage des fignes n'en eft pas moins naturel
& commun à tous les hommes , quoique la réflexion
& l'habitude foient néceffaires pour le porter à fa
perfection. Tous les hommes en poſsèdent le fonds
& peuvent s'en fervir jusqu'à un certain point ; mais
il n'y a que ceux qui en ont un grand ufage , tels
que les Sourds & Muets qui vivent en fociété entreeux
, ou ceux qui fe fot appliqués quelque-temps
à l'apprendre , qui fachent en tirer tout le parti dont
il eft fufceptible ; & c'eft parce que ce langage eft
naturel à l'homme , que l'étude en eft fi facile. Il n'y
a certainement rien d'incompatible en tout cela ; il
n'y a point-là l'ombre d'une contradiction.
J'ai l'honneur de connoître un Docteur de Sorbonne
à qui l'ulage des figues eft plus familier; avec
88 MERCURE
lai , je ne m'entretiens que par fignes ; & par leur
moyen nous diſcourons enſemble des heures entières
fur toutes fortes de fujets.
Quant à M. l'Abbé Defchamps , Monfieur , il
femble que ce foit fa deftinée d'être perpétuellement
en contradiction avec lui - même. Il en donne de
nouvelles preuves dans l'écrit auquel je réponds : je
m'en tiendrai à un feul exemple , pour ne pas abufer
de votre patience.
Il commence la Lettre par plaindre mon triſte
fort , par me louer de mon zèle , par donner des
éloges à l'amour de la vérité que j'affiche dans ma
Brochure. Il convient que ma critique eft écrite
affez purement , & qu'à quelques expreffions près ,
elle eft on ne peut plus conforme à la bienséance
& à la politeffe ; & cependant par- tout il me reproche
d'être un Critique de mauvaife- foi , d'avoir
un ton malhonnête , de lui faire une querelle d'Allemand
, d'avoir deffein de lui nuire , &c . & c . Comment
concilier tous ces reproches avec le début
mielleux de la Brochure de M. l'Abbé ?
Je ferois trop long , Monfieur , & à coup sûr je
vous ennuyerois fi je m'engageois à relever tous les
mauvais raisonnemens de mon adverfaire . La logique
n'eft pas fon fort , il est toujours comme dans
un brouillard épais , où il s'agite & fe tourmente ;
la confufion de fes idées en met beaucoup dans fon
ftyle. Vous avez déjà vu précédemment dans mes
Obfervations tant de preuves de ce que j'avance ,
qu'il feroit fuperflu d'en accumuler ici un grand
nombre de nouvelles.
J'ai foutenu dans mes Obfervations , page 15 ,
que les Sourds & Mucts vivans en fociété , n'étoient
pas au dépourvus d'idées & de moyers de fe les
communiquer , que le commun des hommes le
penfe. De là M. l'Abbé Defchamps conclur , p. 10 ,
que le zèle des Inftituteurs des Sourds & Musts
DE FRANCE. 89
donc en pure perte ; que les Etabliſſemens pour leur
éducation , qu'on doit aux bontés de notre augufte
Monarque , font donc inutiles ; que les feuls efforts
de la Nature & la fréquentation des Sourds & Muets
entre-eux , en feront plus que tous les Maîtres , &c.
Il répète encore ailleurs la même choſe , p. 26 ,
il n'eft plus befoin d'aucun maître pour les Sourds &
Muets. Ils ne font plus dans le cas d'être plaints.
Plus heureux que les autres hommes , ils ont laſcience
infuſe.
Voilà fans doute des conféquences bien abfurdes ;
mais à qui faut-il les attribuer ? Ce n'eſt aſſurément
pas à moi, Malgré les grands talens & le génie
même que M. l'Abbé Defchamps veut bien m'ac
corder très-gratuitement , je gémis tous les jours fur
ma trifte deftinée & fur celle de mes malheureux
compagnons d'infortune, Mais M. l'Abbé Defchamps
ne peut-il donc pas imaginer un milieu entre
n'être que des espèces d'automates , comme bien des
gens nous jugent injuftement , & avoir la fcience
infufe ? Comment mon adverfaire ne faifit- il pas de
lui-même des diftinctions auffi palpables ?
L'Inſtitution des Sourds & Muets eſt une entreprife
fi utile , qu'on ne fauroit trop louer le zèle de
ceux qui s'y confacrent , quand bien même ils n'uſeroient
pas de la meilleure méthode paffible. Il feroit
, fans contredit , infiniment plus avantageux à
un Sourd & Muet d'être inftruit par M. l'Abbé Defchamps
, que de refter livré à lui - même fans aucune
forte d'inſtruction . Ainfi on doit de la reconnoiffance
au zèle que M. l'Abbé Defchamps a montré
pour l'éducation des Sourds & Muets ; on auroit
tort même de condamner fa méthode dans un fens
abfolu ; & ce n'eft que parce qu'il en exiſte une
meilleure que M. Defchamps l'a attaquée , qu'on
s'eft permis de critiquer la fienne.
M. l'Abbé de l'Epée a dit fort fenfément dans fon
go MERCURE
Inftitution des Sourds & Muets , p . 155 , que le
moyen de rendre totalement les Muets à la fociété
c'eft de leur apprendre à entendre des yeux & à
s'exprimer de vive voix ; & qu'il y réuffiffoit en
grande partie avec les élèves , puifqu'il n'y avoit rien
qu'ils ne puffent écrire fous la dictée de vive-voix &
fans faire aucuns fignes.
J'ai reconnu la même chofe dans mes Obfervations
, & je n'ai jamais varié fur l'utilité réelle , qu'il
avoit d'apprendre aux Sourds & Muets à parler &
à juger des mots par
les mouvemens des organes de
Ꭹ
la parole.
M. l'Abbé Defchamps tire avantage de ces aveux ,
& en infère , p. 14 , tout fimplement l'avantage reconnu
de fa méthode.
Cette conféquence eft encore mal déduite ; car de
ce que ces exercices font reconnus utiles par M.
l'Abbé de l'Épée & par moi , il ne s'enfuit nullement
qu'on en doive faire la bafe de l'éducation des
Sourds & Muets , fur-tout dans les commencemens.
Vous avez déjà vu ci -deſſus , p. 6 , Monfieur
quelques traits de l'aménité du ftyle de M. l'Abbé
Defchamps, & des douceurs dont il me gratifie . Il me
donne , page 26 , un démenti fur ce que j'ai avancé
dans mes Obfervations , p. 14 , que des Sourds &
Muets qui n'avoient été inftruits par aucun inftituteur
, avoient été trouvés dignes de participer aux
Sacremens de l'Églife. C'eft un fait dont mille perfonnes
ont été , ainfi que moi , témoins oculaires
& que M. l'Abbé Defchamps peur vérifier en écrivant
à la Paroiffe de S. Etienne- du -Mont, où la choſe
s'eft paffée.
Il relève avec une aigreur incroyable , p . 15 &
19 , une malheureufe faute d'impreffion , un chiffre
pour un autre . Peu s'en faut qu'il ne m'accufe
d'avoir voulu par-là dérouter le Lecteur , & me
rendre coupable d'une fupercherie très- condamnable.
DE FRANCE.
91
Eh ! qu'importe au fond , M. l'Abbé , qu'une erreur
fe trouve à la page 11 , ou à la page 4 de votre
Livre ?
C'eft fur-tout contre le refpectable Éditeur de
mon Ouvrage , que la bile de mon adverſaire s'eirflamme.
D'abord il lui fait un grief de l'anonyme
qu'il a voulu garder; comme fi , pour juger de la
bonté d'un raifonnement il étoit néceffaire de favoir
le nom de celui qui l'a fait.
Il lui reproche , p. 6 , de fe livrer par- tout & fans
ménagement à des railleries moins fines que piquantes
; or , il eft de fait que dans tout ce qui eft de
l'Éditeur , c'est-à - dire , dans l'Avertiſſement & dans
les Notes , il n'eft prefque jamais queftion de M.
l'Abbé Deſchamps. Son nom ne fe voit que dans les
Notes 6 & 8 , & il eft impoffible d'y appercevoir
l'apparence d'une plaifanterie , d'une raillerie. Le
dirai -je? On ne trouvera qu'un feul tort à M. l'Anonyme
, comme l'appelle fi plaifamment M. l'Abbé
Defchamps , celui d'avoir trop préfumé de la droiture
& de la franchiſe de mon adverfaire ; celui de
l'avoir jugé capable de fe rendre à la vérité , de
quelque côté qu'elle lui fût préfentée .
Tout ce que prouve évidemment M. l'Abbé Defchamps
dans la lettre qu'il a eu l'honneur de vous
adreffer , Monfieur , c'eft que mes Obfervations lui
ont donné beaucoup d'humeur & de mécontentement
; il n'a pas fait attention à ce mot d'un ancien ,
tu te fâches , donc tu as tort.
Pour moi , Monfieur , j'aurois le plus grand
tort du monde de me fâcher contre M. l'Abbé Defchamps
; c'eft l'homme à qui j'ai , dans un fens , les
plus grandes obligations. S'il avoit fait un bon livre ,
je ferois encore un pauvre Colleur de papier inconnu,
un malheureux Compagnon Relieur. Mais voyez
l'enchaînement des caufes ; je dois dans l'origine
tout mon bonheur aux mauvais raifonnemens de cer
92 MERCURE
Auteur , au faux fyftême qu'il a voulu établir. L'indignation
que m'ont infpirée les erreurs m'a tenu licu
de génie j'ai pris la plume pour le réfuter, Ma
Brochure eft heureufement
tombée dans les mains d'un
Savant , qu'une de nos premières Académies a choifi
pour être fon organe * ; ce Philofophe fenfible & humain
a daigné m'accueillir avec bonté ; il n'a point
borné fon zèle à des voeux ſtériles; il s'eft employé avec
chaleur à améliorer mon fort. Ses vues généreufes
fur mon compte ont été fecondées par les Magiftrats ,
qui ont bien voulu m'accorder gratis la Maîtrife
dans ma profeffion , & par les Syndics & Chefs de
ma Communauté
, qui m'ont fait la remiſe de tous
leurs droits. La prévoyance de mon illuftre Protecteur
s'eft étendue jufques dans l'avenir : il a communiqué
à plufieurs de fes amis les fentimens qu'il
a pour moi , j'ai été comblé de leurs bontés , ils
m'ont procuré le premier néceffaire pour mon établiffement
. C'est encore une obligation que j'ai à
M. l'Abbé Defchamps , de me donner en ce moment
une occafion de faire éclater publiquement
la
vive reconnoiffance dont mon coeur eft pénétré pour
mes généreux bienfaiteurs.
J'ai l'honneur d'être avec reſpect , Monfieur ,
Votre très-humble & très-obéiſſant
ferviteur , DESLOGES , Sourd
& Muet , Maitre Relieur ,
hôtel de la Fautrière , à côté de
Pancienne Comédie Françoife.
M. le Marquis de Condorcet , Secrétaire - Perpétuél
de l'Académie des Sciences.
DE FRANCE.
93
LA
GRAVURES.
A Bacchante enivrée , Eftampe en couleur ,
deflinée par Carême , & gravée par Janinet. Prix
6 liv. A Paris , chez les Champions frères , fucceffeurs
des fieurs Père & Avalez , rue S. Jacques , à la
Ville de Rouen .
Portrait de l'Abbé de la Porte , deffiné par l'ougin
de Saint-Aubin , gravé par Ingouf junior . A Paris ,
chez la Veuve Duchefne , Libraire , rue S. Jacques,
Sentimens Religieux , Eftampe gravée par N.
Pruneau , d'après Julien .
#
Réflexions Bachiques , Eftampe de même grandeur
, gravée par le même. Prix , 15 fols chacune.
A Paris , chez Dennel , Graveur , rue du Petit
Bourbon , ' artenant la Foire S. Germain.
La Fille à Simonette , & l'Heureufe Jeannette ,
deux Eftampes faifant pendans , d'environs 14
pouces de haut fur 16 de large , gravées d'après les
Tableaux de François Cotiber , par Jofeph Maillet.
Prix , 2 liv . chaque, A Paris , chez les Sieurs Née &
Malquelier ; & chez l'Auteur , rue des Francs - Bourgeois
, porte S. Michel , à côté du jeu de Paulme.
ANNONCES LITTÉRAIRES.
COLLECTION choisie des plus célèbres Auteurs
Anglois, Italiens , Espagnols & Allemands. A
Paris , chez Piffor , & Théophile Barrois , Libraires,
Quai des Auguftins.
Notre premier projet étoit de né faire paroître d'abord
que Tom-Jones , & de ne publier enfuite aucun
autre Ouvrage ea petit in-12. fans ea propofer
94
MERCURE
"
en même-tems par ſouſcription une édition in-8 ° ;.
mais les foins que demandent ces belles éditions , ne
pouvant s'accorder avec notre empreſſement à répondre
aux demandes multipliées que , fur le premier
bruit de cette entrepriſe , on nous a faites de différens ·
Ouvrages de notre Collection , déjà imprimés en
petit format , nous avons pris le parti de faire paroître
actuellement ceux -ci , nous réſervant , lorfque
notre édition in -89 . de Tom-Jones fera finie ,
de faire fucceffivement des éditions en même format
des Ouvrages qui nous paroîtront flatter davantage
le goût de la Nation.
>
Ainfi les Ouvrages en petit format que nous publions
aujourd'hui , font :
L'Hiftoire de Tom-Jones , 4 V. in- 12 . 10l. br.
Le Paradis perdu de Milton , fuivi du
Paradis reconquis , Lycidas , l'Allegro &
il Penferofo , 2 V.
Toutes les OEuvres en vers d'Addiſon ,
auxquelles on a joint la Tragédie de
Caton , 1 Vol.
Les Saifons de Thoinfon , I VOL
Robinfon Crufoé, 1 Vol.
( *).
·
Les Lettres de Myladi Vortley-
Montague, écrites dans le cours
de fes Voyages en Europe , en
Afie & en Afrique , 1 Vol .
Le Voyage Sentimental , avec
la vie de l'Auteur , & un petit
Roman Politique I Vol.
51.
21. 10 •
· 21. 10
21. 1
Le Miniftre de Wakefield , 1 V.
21. 10
· 21. 10
2 1. 10
(*) Ces trois derniers Ouvrages de l'édition de Londres
font chacun en deux petits volumes in - 12 . qui fe vendent
7 liv. brochés à Paris. Les deux Volumes de chacune de
ces éditions ont été réunis en un feul , qui ne ſe vend que
2 liv. 10 fols broché ; ce qui fait , comme l'on voit , près
des deux tiers de différencé à l'avantage de nos éditions.
DE FRANCE.
95
drews , 2 Vol. S liv.
- ,
-
-
Inceffamment dans le même format , Jofeph An-
- Les Nuits d'Young , 2 vol.
Voyage en Sicile & à Malte , 2 Vol. 5 livres .
OEuvres en vers , de Pope , 2 Vol . 5 1. Gulliver
, 2 Vol. 5 1. — Conte du Tonneau , I V. 2 l . 10 f.
-Choix de petits Poëmes , I Vol . 2 l . 10 f. Tous
ces Ouvrages paroîtront fucceffivement , & dans cet
ordre, en moins de deux mois. Les perfonnes de la
Province qui voudront les recevoir , par la Pofte , au
moment de leur publication , font priées d'en envoyer
d'avance le prix marqué ci-deffus. Meffieurs
les Libraires pourront auffi former leurs demandes
fuivant cette annonce .
Il y a quelques exemplaires de ce petit format en
papier d'Hollande , qui fe vendents livres chaque
vol. broché , & 6 liv. relié en veau écaillé , doré fur
tranche.
Tous ces Ouvrages fe vendent féparément ; mais
les perfonnes qui prendront à la fois dix volumes à
leur choix , ne les paieront que 2 livres 5 fols au
lieu de 2 1. 10 f. le vol. rendus francs de port par la
Pofte.
La Pofte ne fe chargeant que des livres en brochure
, les perfonnes qui les voudront reliés les recevront
par la voie des Meffageries , francs de route
efpèce de frais , foit de port , foit d'emballage , au
prix de 3 livres le volume relié à l'Angloife ; mais on
ne pourra pas en prendre moins de 6 volumes à la
fois. Ceux qui en prendront à la fois dix volumes ,
les paieronts f. de moins chacun .
On ne recevra ni lettres , ni argent qui ne foient
affranchis.
Hiftoire de la République des Lettres & Arts en
France , année 1779. Vol. in- 12. A Paris , chez EG
prit, Quillau l'aîné , & la veuve Duchesne , Li
braires.
96
MERCURE
Réflexions Philofophiques fur l'Origine de la Civilifation
, & fur les moyens de remédier aux abus
qu'elle entraine. N °. III. In- 8 ° , Prix , 1 liv. pour Pa
ris , & l. .. pour la Province , franc de port. A
Paris , chez Belin, Libraire , rue S. Jacques.
Cinquième Cahier des Hommes Illuftres de la Marine
Françoife , contenant les Portraits de MM. de
Coetlogon & Jean Bart. In- 4 ° . , par M. de Graincourt.
A Paris , chez l'Auteur , rue de la Juffienne.
Aux Mânes de J. J. Rouffeau . Brochure in- 12 .
A Paris , chez Eſprit , Quillau , & la Veuve Duchefne.
Annales Poétiques , depuis l'origine de la Poéfie
Françoife. Tomes XIV & XV, A Paris , chez les
Editeurs , rue de la Julienne ; & chez Mérigot le
jeune, quai des Auguſtins.
Hiftoire de Mde de Bellerive , ou Principes fur
l'Amour & fur l'Amitié. Nouvelle Edition. Volume
in- 12. Prix 1 1, 16 f. br. A Paris , chez Le Jai , rue
S. Jacques.
VER
TABL B L E.
ERS à M. le Comte de Obfervations fur la néceffité
TreJan , 49 d'un fecond Théâtre Fran-
On ne s'y reconnot: ra pas , fois .
Conte ,
75
Lettre à M. de Belleifle , 85
93
ib.
Enigme & Logogryphe , 58 Gravures
Recherches fur les ini iations Annonces Littéraires ,
anciennes & Modernes , 59!
APPROBATION.
Alu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 8 Juillet. Je n'y ai
rien arouvé qui puiffe en empêcher l'impretion. A Pacis ,
le 7 Juillet 1780. DE SANCY.
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI IS JUILLET 1780.
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
ÉPITRE
A M. BOULLAND , Docteur en Médecine
de la Faculté de Montpellier, qui a guéri
l'Auteur d'une Jauniſſe opiniâtre & d'une
Rechûte.
To 1 , qui dans cette Faculté
Par de grands Hommes illuftrée ,
De fon Docteur le plus vanté
As vêtu la robe fourrée ,
Pour l'honneur de cette contrée
Et le bien de l'humanité ,
Boulland , fouris à mon Épître ,
Je te la dois à plus d'un titre :
Mon coeur brûle de s'acquitter ;
Lui- même a dreffé mon pupitre ;
Sam. 15 Juillet 1780.
E
98
MERCURE
Ma plume eft prête , il va dicter...
Siniftre époque ! le jour même,
Que le jeûne à la face blême ,
Sur les Peuples & fur les Rois
Exerçant les droits deſpotiques ,
Intima fes auftères lois
A tous les climats catholiques ,
Mon épiderme tranſparent,
O métamorphofe cruelle !
Prend de la bile qui ruiffelle ,
Tout-à-coup le teint jauniffant,
Dieu ! quel fut mon étonnement !
Songeant à la métempfycofe ,
J'imaginai bizarrement
Que dans le corps d'un habitant
Des rives que l'Indus arrofe
J'étois paffé de mon vivant.
D'après ce fymptôme critique ,
J'avois le droit de m'alarmer ,
Et j'avois befoin de m'armer
D'un phlegme bien philofophique.
O Digne Émule des Bouvards ,
Boulland , vers moi tu cours , tu voles,
Et par un feul de tes regards
Tu m'éclaires & me confoles.
Dans le dédale ténébreux
De l'animale Méchanique
Tu portes un oeil lumineux ,
Et de fes détours tortueux ,
DE 99
FRANCE.
Où s'égare tout empyrique ,
Tu fors humble & victorieux.
Dans tes loisirs laborieux
Tour-à - tour ton efprit s'applique ;
A la Chimie , à l'Hydraulique ;
Et , nouveau Francklin , dans les cieux
Tu conduis la flamme électrique.
Pour toi rien n'eft problêmatique :
Aux d'Aubenton même , aux Juſſieux
1.'on te compare en Botanique ,
Et ton noin vole glorieux .
Au vrai talent tu joins le zèle ,
La prudence , l'aménité,
Une éloquence naturelle
Et l'amour de l'humanité.
Les lieux où fouffre l'indigence
A tes foins ont des droits facrés ;
Toujours fur les lambris dorés
Tu leur donnes la préférence.
Ton attentive complaifance ,
Ton fon de voix doux , enchanteur ,
Sur les maux de l'homme qui penfe
Répandent un baume flatteur ;
Et fon artère en ta préfence
Sufpend les bonds & fa fureur.
Si quelque malin détracteur
Veut , d'un langage adulateur
Accufer ma reconnoiffance ,
Eij
100 MERCURE
J'en appellerai , cher Docteur ,
A la voix publique , à mon coeur ,
Sur-tout à ma convalescence.
( Par M. l'Abbé Dourneau, )
L'ENVIEUX ET LE CONVOITEUX ,
Conte.
ON en dira ce qu'on voudra ;
Pour moi , conter eft ma folie,
Hiftoire tant foit
peu jolie ,
Bien racontée , amuſera.
Même un mauvais conteur , entre nous , ne peut guère
Ennuyer fes Lecteurs ; car on ne le lit pas.
Mais on dit fort fouvent , pour ne ſavoir ſe taire ,
Bien des fottifes... En tout cas ,
Il vaut mieux en dire qu'en faire,
Je n'ai pas aujourd'hui , je croi ,
A vous conter longue aventure ;
Je ferai court , j'en donne ici ma foi :
Tant mieux pour vous , Lecteur ; tant pis pour moi ;
Car , quand j'ai du plaifir , j'aime un plaifir qui dure,
DEUX Grecs jadis des plus malins ,
( C'étoit à Sparte , ce me ſemble )
Sans trop s'aimer , vivoient enſemble,
Dieu nous gard' de parcils voifins !
L'aîné toujours prêt à médire ,
DE FRANCE. 101
Maigre , fec , pâle , foucieux ,
Avoit l'oeil louche ; il n'étoit jamais mieux
Que quand un autre avoit du pire ;
Il pleuroit quand il voyoit rire
Cela s'appelle un envieux.
Le cadet , fi j'en crois l'hiftoire ,
De tous biens étoit amoureux ;
Pour demander , jamais honteux ,
Pour acquérir encor moins fcrupuleux :
Chez nos ayeux , fi j'ai bonne mémoire ,
On appeloit cela jadis un Convoiteux.
L'ufage qui , fous fon empire ,
Tient la grammaire , & lui donne la loi ,
Sans remplacer ce mot a voulu le profcrire ;
C'eft fort bien fait fans doute ; mais ma foi
Il dit bien ce que je veux dire ,
Trouvez bon que j'en uſe . Au fonds
L'Envie eft un grand mal , s'il faut être fincère ;
Mais Convoitife eft pis encore . Elle eft la mère
Des Ufuriers & des Fripons.
Or , l'un & l'autre camarade ,
L'Envieux & le Convoiteux ,
A petits pas faifoient tous deux
Une affez trifte promenade.
Jupiter , qui pour lors pouvoit tout ici-bas ,
Connoiffant bien leur maladie ,
Defcendit fur fon aigle , & leur tendant les bras ,
Pour le donner la comédie :
E iij
ΤΟΥ MERCURE
Mes amis , leur dit -il , vous me voyez en train
De faire actes de bienfaifance ;
Je veux vous voir tous deux rendre grâce au Deftin,
Qui vous a fait ici rencontrer ma préſence :
Par le Styx , je prétends vous rendre heureux enfin ;
Or, que chacun de vous s'explique :
Defirez , demandez , vous obtiendrez foudain :
Mais à condition ( c'eft ma réſerve unique )
Que le double foit accordé
A qui n'aura rien demandé.
Je vous laiſſe à juger fi leur joie eft parfaite ,
N'ayant , pour être heureux , qu'à former des defirs !
Mais la condition trouble un peu leurs plaisirs ,
Et retient leur bouche muette.
Le Convoiteux , jamais content du ſien ,
Quoique brûlant déjà d'avoir riche partage,
Se promit bien
De ne demander rien ,
Pour avoir deux fois davantage.
Il veut voir le premier s'expliquer l'Envieux.
Il l'enhardit , l'exhorte de fon mieux :
Bel ami , lui dit- il , allons , grande nouvelle :
Courage ! pour vous contenter ,
Vous n'avez plus qu'à fouhaiter :
L'occafion est vraiment belle ;
Voyons fi vous aurez l'efprit d'en profiter.
Ainfi prêchoit ce zélé perfonnage ;
Et l'autre qui foudain feroit mort de douleur ,
DE FRANCE. 103
Si fes yeux avoient par malheur
Vu fon rival avoir double partage ,
N'obéit point ; & fe croit bien plus fage.
Mais dans fon filence affermi ,
Pour s'excufer , il prend un air honnête ,
Bien poliment il incline fa tête ,
En lui difant : après vous , mon ami.
Jupiter rit , dieu fait , de voir leur politeffe
Obftinée à céder le pas ;
Car chacun infifte , & ne ceffe
De prier l'autre en enrageant tout bas.
Mais le premier enfin bouillant d'impatience ,
Ne peut retenir fon courroux ;
Et pour obliger l'autre à rompre le filence ,
Le menace à la fin de l'affommer de coups.
A ce propos , l'Envieux en colère :
Eh bien , dit- il , je le veux , je le dois ,
Je parlerai le premier ; mais j'eſpère
Que tu vas t'en mordre les doigts . 21
Auffitôt par dépit , mais plus par caractère ,
* Il demande au maître des Dieux
Aperdre un oeil , pour voir fon cher confrère
A l'inſtant même en perdre deux.
Chaque mot de Jupin eft un arrêt fuprême.
Ce Dieu , par fon ferment , s'étoit lié foi-même ;
Il fut forcé d'exaucer l'Envieux.
Ainfi le vice le vice
par
Fut châtié . Nos deux amis
*
Eiv
104
MERCURE
Se faifant eux- mêmes juſtice ,
L'un borgne , l'autre aveugle , arrivent au logis
AIR D'ANDRO MAQUE ,
Chanté par Mlle LEVASSEUR.
JE te laif- fe ce ga- ge de mon amour
& de ma foi . Si je meurs , qu'il retrou-
ve en toi , Et mon amour & ma tendref
- - fe. Se- che tes pleurs , feche tes
pleurs, ché-ris fans cef- fe Ce fiis , le
ga- ge
de ma foi. Si je meurs , qu'il retrouDE
FRANCE. 1c5
ve en toi Et mon amour & ma tendreffe
; fi je meurs , qu'il retrouve en toi
& mon amour & ma ten - dref
fe.
( La Mufique eft de M. Grétry. )
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
LE mot E mot de l'Énigme eft le Caur ; celui du
Logogryphe eft Fièvre , où le trouvent
Eve , ré , fi , fer , rêve.
ÉNIGM E.
L'INGÉNIEUR , le Général ,
L'Architecte , ainſi qu'un convive ,
J'ajoute l'homme de cheval ,
Tous ont de mon fecours un befoin preſque égal
En divers fens, ( la choſe eft poſitive) ; ~
Ev
106 MERCURE
Je me garderai bien de dire en quoi , comment ,
On me connoîtroit à l'inſtant.
QⓇ
( Par M. de Bouffanelle , Brigadier des
Armées du Roi. )
LOGOGRYPHE.
UE la prévention eft une étrange choſe !
Comme elle fe fait un géant
De l'aile d'un moulin à vent!
Pourrois-tu m'en dire la cauſe ,
Toi dont l'efprit travaille en ce moment ,
A réfoudre le noeud que mon nom te propofe ?
Dis-moi pourquoi tant de tourmens ?
Quand tu me crois bien loin, tu me vois ou m'entends..
Quelquefois , j'en conviens , je me métamorphofe ,.
་
Et fuis fous un faux nom , un meuble , un animal,
Un élément , un végétal ;
Mais aujourd'hui je ne t'expoſe
Aucun de tous ces objets - là,
Sans dire qui je fuis , fi l'on me décompofe,.
Un bon Mythologifte en mes dix pieds verra ,
D'an malheureux amant l'amante infortunée ,
Qui dans les flots finit fa deftinée ;
Du Dieu de la musique un inftrument chéri ;;
Du fils d'Amythaon le prix & la compagne;;
D'Hercyne l'oifeau favori ;
En Theffalie une montagne
Qu'habitoient les fils d'Ixion ;;
DE FRANCE.
Le fleuve qui reçut l'imprudent Phaeton ;"
... Ce métal fous lequel , dit-on ,
Tis
De la fille du fombre Acryfe
Jupiter ouvrit la priſon .
De plus , que faut-il que je dife ?
Rien. A ton fourire je voi
Que j'ai ceffé d'être énigme pour toi.
(Par M. le Chevalier de T **.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
DESCRIPTION des principales Pierres
gravées du Cabinet de S. A. S. Mgr le
Duc D'ORLEANS , Premier Prince du
Sang. Tome 1er in-folio. A Paris , chez
M. l'Abbé de la Chau , au Palais Royal ;
M. l'Abbé le Blond , au College Mazarin',
& chez Pillot , Libraire , Quai des Auguftins
.
Si l'on confidère cet Ouvrage , foit par
fon objet & par la manière dont il eft traité,
foit par le choix des Pierres dont on donne
les deflins & les defcriptions , & par le foin
avec lequel les gravures font exécutées , foit
par la multitude & l'élégance des ornemens ,
on conviendra qu'il en eft peu qui méritent
à plus de titres Pattention des Savans & des
Gens de goût , des Artiftes & des Amateurs.
Le Cabinet de Pierres gravées de Mon
108 MERCURET
feigneur le Duc d'Orléans eft célèbre. Pour
donner une idée de fes richeffes , il fuffit
de dire que la fameufe Collection de feu
M. Crozat n'en fait qu'une partie . On doit
donc favoir beaucoup de gré à M. l'Abbé
de la Chau & à M. l'Abbé le Blond d'avoir
entrepris d'en faire connoître au Public les
morceaux les plus précieux.
1
"
و ر
و د
:
FK
;
De tous les monumens de l'Antiquité ,
difent-ils, dans leur avant- propos, il n'en eft
point dont on puifle tirer une inftruction
plus agréable & plus variée que des Pierres
gravées. Elles nous ont confervé les images
» & les attributs des Divinités , les uaits
» des grands hommes & des perfonnages
» célèbres les unes rappellent des détails
» curieux du culte & des ufages anciens
les autres repréfentent des allégories religieufes
& morales ; celles - ci font des
» copies précieufes des plus beaux morceaux
de la fculpture Grecque ; celles - là
ne font
que des ouvrages d'imagination .
Ce qui les rend furtout intéreffantes , c'eft
» que par la folidité de leur fubftance , elles
ont fouffert peu d'altération ; un grand
» nombre , joignant à la beauté de la matiète
le merite de la plus parfaite exécution
, nous font admirer les merveilles
d'un Art qui , comme l'a dit un homme
» d'efprit , femble , par la fineffe & la fû-
» rété du travail , rivalifer l'induftrie de la
و د
»
>>
Nature dans la formation des Infectes. »
On voit que fous ces différens rapports ,
DE FRANCE. 209
les Pierres gravées intéreffent également
FErudit & le Philofophe , le Naturalifte &
l'Homme de goût. On voit en même tems
combien l'explication de ces monumens exige
de talens & de connoiffances diverles.
Ces talens & ces connoiffances , que demandent
les Auteurs , ont préfidé à l'exécution
de leur ouvrage . Il eft difficile de réunir
d'une manière plus heureufe , l'érudition ,
le goût & la Philofophie. La modestie &
la franchiſe avec laquelle ils publient les
fecours qu'ils ont reçus pour leur travail ,
méritent auffi d'être citées. " Quand la re-
> connoiffance , difent ils , ne nous impoferoit
pas un devoir doux à remplir ; par
» intérêt pour notre propre ouvrage , nous
» nous ferions honneur de publier les obli-
و د
gations importantes que nous avons à
» M. l'Abbé Arnaud , de l'Académie des
Infcriptions & Belles- Lettres , & l'un des
quarante de l'Académie Françoife. Sans.
» autres motifs que le zèle le plus vif &
» le plus défintérelle pour les Lettres & les
Arts , & que cette généreufe facilité avec
laquelle on fe trouve toujours difpofé
à communiquer le fruit de les études &
» de fes réflexions , il a bien voulu affocier
fon travail au nôtre. En avouant que c'eft
» à lui que nous devons non- feulement un
» grand nombre d'explications favantes &
» neuves , d'obfervations fines & philofo-
» phiques , de conjectures & de citations
155
W
heureuſes ; mais encore tout ce que cet
110 MERCURE
Ouvrage renferme d'anecdotes & de vues
fur les Arts, ainfi que fur la religion &
» les moeurs des Anciens , nous n'aurions
accufé qu'une partie des fervices qu'il nous
» a rendus. On reconnoîtra fouvent dans
le cours de cet Ouvrage l'imagination.
» brillante & animée , le ftyle elegant ,
» noble & harmonieux , l'érudition choilie
» & toujours dirigée par le goût , qui ca-
» ractériſe les écrits de ce favant & ingé
» nieux Académicien.. »
Des recherches & des difcuffions d'antiquité
ne paroiffent pas faites pour intéreffer
les gens du monde , prévenus en général ,
& ce n'eft pas tout- à-fait fans raifon , contre
les ouvrages d'érudition , ou plutôt contre
les ouvrages des Érudits. Ceux qui liront
celui- ci feront étonnés d'y trouver partout
Fagrément joint à l'inftruction , & l'élégance
à la précifion. Il y a des articles qui ont
Fintérêt d'un Roman. Celui de Cupidon &
Pfyché, pag, 159, eft écrit avec beaucoup
de graces & d'imagination ; nous regrettons
que fon étendue ne nous permette pas de le
citer en entier. Les traits fuivans de deux
autres articles donneroit une idée de la
manière & du ftyle des Auteurs.
TheSymbole de la mort, p- 167, " Lorfque les
» Anciens vouloient parler de la mort ,
ils évitoient de fe fervir du mot propre,
» & avoient recours à des périphrafes , qu
à des expreffions équivalentes & moins
fâcheufes, Ainfi , les mots de fommeil,
DE FRANCE.
99
nuit , repos étoient fubftitués à celui de
» mort. Les Auteurs & les infcriptions an--
» tiques , enfourniffent une infinité d'exem→
» ples , qui font encore fuivis de nos jours.
Les Artistes modernes n'ont pas la même
délicateffe . Affervis à un ufage abfurde &
barbare , ufage qui n'a dû fon origine qu'à
» la plus groffière ignorance , c'est toujours
» par un fquelette qu'ils repréfentent la
22
» mort..
20
» Vainement pour fauver , du moins en
partie , le dégoût & l'abſurdité , quelques
» Artiftes ont cu foin d'envelopper lefque-
» lette d'une ample draperie ; les extrémités
» font toujours apperçues , en voilà plus
» qu'il ne faut pour bleffer les yeux & révolter
la raifon.
"
» La mort n'eft rien ; auffi les Anciens.
ne l'ont - ils jamais perfonnifiée , ils fe
bornoient à l'indiquer par des images qui
» ne la rappeloient qu'indirectement à l'ef-
» prit. Un Amour renverfant fon flambeau
» allumé ; une rofe fur un tombeau; c'é
toient- là les fymboles par lefquels ils ai
» moient à la défigner ; fymboles bien propres
à adoucir la trifteffe du fujet. En effet ,
d'une pare, file flambeau renverfé pré-
» fentoit l'idée de la mort , on voyoit auffi
» dans celui qui le renverfoit le principe de
» la vie ; & de l'autre , quoi de plus doux
& de plus ingénieux que de n'attacher la
penfée que fur la brièveté de la vie , en
offrant aux yeux une fleur dont la defi
»
112 MERCURE
23
» née eft de ne paroître & de ne briller
qu'un inftant ? Obfervons que de- là vint
» la coutume de jeter des roſes fur les tombeaux
, & que les parens s'acquittoient de
ce devoir tous les ans , comme on peut
» s'en convaincre par une infinité d'infcrip-
»
>> tions. >>
L'Efpérance , p. 281. « Pindare repré-
» fente l'Espérance promenant l'homme
» au travers du menfonge & de l'erreur ,
» comine on voit la mer agitée ſe jouer du
» navire qui fend fa furface. Quelqu'un a
» dit ingénument que l'Espérance étoit le
و ر
、
ود
plaifir en feuilles & en fleurs ; de toutes
» les affections humaines , c'eft la plus indeftructible.
Étonné du nombre & de la
magnificence des préfens qu'Alexandre
"" diftribuoit >
un jour Perdiccas lui de-
» manda ce qu'il prétendoit donc ſe réſer-
» ver : l'Espérance , répondit Alexandre ;
» quel mot dans la bouche d'un homme
» dont l'ambition s'étendoit au - delà des
bornes de l'Univers !
و د
327
4
» Le Poëte Grec que nous avons déjà
cité , Pindare , donne à l'Efpérance l'épi-
→ thète d'araidh , effrontée. En effet, l'homme
a beau être trompé , il ofe toujours efpérer
, & fouvent il efpère les chofes
» même impoffibles. On ne s'étonnera pas
que les mêmes hommes qui ont déféré un
» culte à la Fortune , à l'Abondance , à la
Fécondité , aient divinifé l'Espérance.
Lorfque les Dieux indignés abandonne
"
DE FRANCE. 113
J
33
و د
و د
ود
"
"
rent la terre , a dit Ovide , d'après Theognis
, l'Efpérance feule y demeura. »
» Elle eft ordinairement repréſentée fur
les Médailles Romaines fous la forme
d'une jeune fille debout , relevant d'une
» main fa robe , & de l'autre tenant une
» Aleur. Il existe un bas - relief où cette Divinité
, debout & couronnée de fleurs , a
» dans la main gauche des pavots & des
épis , & s'appuie de la droite fur une
colonne devant elle on voit une ruche
» d'où fortent des épis & des fleurs . Tous
» ces emblêmes nous femblent très - ingénieux
; car l'homme efpère ou des biens
» ou des plaifirs , & l'Efpérance lui fait
» oublierfes maux ; or , les biens pouvoient-
" ils être mieux défignés que par un épi ?
les plaifirs que par une fleur ? & l'oubli
des peines , que par le pavor ? Obfer
vons ici que les Anciens firent l'Espérance
foeur du Sommeil , & qu'un Philofophe
la définiffoit le rêve de l'homme éveillé ;
la ruche , cachant les trésors qu'elle ren-
» ferme , tréfors qui ne font point le pro-
» duit du travail de l'homme , ne nous
paroît pas moins heureufement imaginée ...
Le ftyle de cet Ouvrage , à quelques inégalités
près , eft toujours élégant , animé ,
nombreux ; le ton en eft ſouvent approprié ,
avec autant d'art que de goût , au caractère
& à la couleur des fujets.
39
"
Qu'on life , par exemple , l'article de Jupiter
exfuperantiffimus , page 13 done
114 MERCURE
1
לכ
و د
voici le début : « Quelque confufion qu'il
" y ait dans la Théologie des Grecs , on y
" voit toujours un Dieu , fouverain maître
» de toutes chofes , père des Dieux & des
» hommes , modérateur de l'univers , difpenfateur
des biens & des maux ,. rému-
» nérateur des vertus & vengeur des crimes;
» & ce Dieu étoit Jupiter. De toutes les
épithètes qui lui furent données , la plus
propre à défigner fa grandeur & fa puiffance
fuprême fut celle de viplatos en
» Grec , & d'exfuperantiffimus en Latin. »
ور
ود
Si l'on compare ce début avec celui de la
force de l'amour , p. 151 , on fera frappé de
la variété de ton que nous avons obſervée...
" Il eft difficile de définir l'amour, a dit
" la Rochefoucault , fes effets & fes fentimens
font étranges , extraordinaires
ود
&
paroiffent furnaturels. C'eft un bien , c'eſt
» un mal ; il eft foible , il eft puiffant ; il
» eft timide , il eft courageux ; il eft aveugle
, il eft clairvoyant ; il eft foupçonneux
» & crédule ; il élève l'ame , il l'abbat ; il
» crée & détruit les talens ; un rien le tranſ-
» porte , un rien l'afflige ; il commande à
»,la Nature , il obéit à un coup d'oeil ; il
❞ porte aux plus belles actions , il confeille
» le plus grands crimes ; c'est un enfant ,
" c'est un Dieu , c'eft un monftre...
" Tous les Poëtes en font un enfant & un
" Dieu , & dans la multitude des attributs
par lefquels ils pouvoient le caractériſer ,
wils ont choisi le carquois , un arc , des
t
DE FRANCE 115
R22»
flèches &
un flambeau ;
c'eft avec cet appareil
guerrier , c'eft fous l'image d'un
vainqueur à qui rien ne réfifte qu'ils fe
plaifent à l'offrir , & c'eft fur-tout la puif-
» fance qu'ils aiment à célébrer. »
"2
و د
Une des plus grandes difficultés que les
Auteurs aient eue à vaincre dans leur travail,
a été fans doute de décrire , d'une manière
tout à la fois claire & précife , l'action repréfentée
fur les pierres gravées ; mais cette
difficulté ne fe laiffe pas appercevoir dans
la plupart de leurs defcriptions , qui , par la
fidélité & le choix des circonftances , rendent
parfaitement le tableau . Nous ne citerons
que celle d'une Cornaline , repréſentant
Philoctète dans l'Ifle de Lemnos , page
291.
Philoctète , affis fur une pierre , fou-
» lève de fes deux mains fa jambe malade ;
» fous lui eft un oifeau mort ; derrière on
» voit un arc & ces flèches redoutables
qu'Hercule lui avoit léguées , & auxquelles
les Dieux avoient attaché la ruine
» de Troye vis - à - vis s'élève un rocher
d'où jaillir la fontaine dont les eaux le défaltéroient
; ce rocher eft percé à jour en
» deux endroits différens. L'Artifte , pour
indiquer l'Ile de Lemnos , a placé dans
l'ouverture d'en - hau: la figure de Vulcain ,
" à qui cette Ifle étoit confacrée : le Dieu
» eft aifé à reconnoître à la forme de fon
» bonnet & au marteau qu'il tient d'une
39.
"
و د
main ; quant à la torche qui brûle à côté
116
MERCURE
و د
"3
que les
» de la ftatue , peut - être eft- elle un attribut
» de Vulcain , & peut - être l'Artiſte a - t'il
» voulu par- là donner à connoître
" anciens faifoient de l'Ile de Lemnos le
féjour du feu , ou défigner les fecours
» précieux que Philoctète trouva dans cet
élément. Du refte , Philoctère fe montre
» ici fupérieur à fes fouffrances ; il étouffe ,
» il dévore fa douleur , dont on ne voit pas
» même les traces fur fon viſage. "
›
"3
Dans tout le cours de cet Ouvrage , la
Mythologie Grecque fe préfente conftamment
fous des formes agréables , brillantes ,
libertines , quoique née de la Mythologie
Égyptienne , toujours févère , obfcure &
mélancolique. Cette obfervation importante
& vraie , juftifiée par les productions des
Artiftes comme par celles des Poëtes , fe fait
fur- tout remarquer dans l'article du fatyre
faifant danfer un enfant , p. 247. On y reduit
à une feule & même fable , à celle de
Pan , tout ce que les anciens ont dit des
Satyres , des Silenes , des Tityres , des Pans ,
des Égipans , des Faunes & des Sylvains. Dans
l'ancienne Théologie des Grecs , entièrement
empruntée des Égyptiens , Pan étoit regardé
comme le Dieu de la Nature , ou plutôt
comme la Nature elle-même. « C'étoit le
» tout , c'étoit l'univers , ainfi que l'exprime
» fon propre nom ; mais au temps où les
» Arts floriffoient chez les Grecs , il s'étoit
déjà fait de grands changemens dans la
≫ théologie de ce peuple; la révolution des
و و
4
DE FRANCE. 117
"9
ود
22
âges , l'imagination des Poëtes , les fantaifies
des Artiftes , les divers objets que
» fe propofoient les Philofophes , dont les
» uns faifoient fervir la fable à expliquer la
» nature , & les autres à faire aimer & refpecter
le gouvernement , avoient confidérablement
altéré toutes les parties de l'an-
» cienne & première mythologie. On divifa
» la puiffance de Pan , ainfi que fes carac-
» tères & fes attributs ; ce Dieu fut envifagé
fous divers rapports , & tous ces rap-
» ports furent perfonnifiés & divinifés : de-là
» cette famille nombreuſe & bifarre de
Silènes , de Satyres , de Faunes , de Syl-
» vains , & c. »
"
29
27
L'Auteur de cet Article explique , avec
beaucoup de vraisemblance & de fimplicité,
comment , par une équivoque de mots , le
Dieu de la Nature entière , le vrai Jupiter
ne fut plus que le Dieu des bois , des grottes
& des montagnes. Cet article mérite d'être
lu avec attention.
Un des plus curieux , des plus approfondis
& des plus intéreffans , eft celui des Mafques,
p. 227. La question de l'origine , de l'ufage
& de l'effet des Maſques fur les Théâtres des
anciens , nous y a paru traitée dans un petit
nombre de pages , d'une manière plus lumineufe
& plus fatisfaifante qu'elle ne l'a été
dans la foule des differtations & des volumes
qu'on a publiés fur ce fujct. On y cite
un paffage d'Ariſtophane qui n'avoit point
été remarqué , & qui jette un grand jour fur
* 118 MERCURE
$
/
la matière. Nous y renvoyons nos Lecteurs ,
& nous nous contentons de rapporter une
obfervation curieufe qui termine l'article.
" Les anciens , comme nous l'avons fait
» voir , attachèrent à chaque rôle un maſque
particulier , diftinctif , invariable ; le
» même ufage a paffé & fubfifte encore aujourd'hui
fur le Théâtre Italien ; nous ferions
même tentés de croire que le mafque
& l'habit d'Arlequin font un refte des
» anciennes repréſentations Théâtrales ; &
voici les raiſons , ou plutôt les autorités
fur lefquelles on pourroit fonder cette
conjecture. Les Comédiens & les Mimes
formoient chez les Romains deux claffes
d'Acteurs très - diftinctes ; ces derniers , au
> » lieu d'être montés fur des brodequins
» comme l'étoient les Acteurs comiques ,
» n'avoient pas même de chauffures ; ils ne
» fe montroient fur la Scène qu'après s'être
" noirci le vifage avec de la fuie ; l'un d'entre-
"
29
و د
eux avoit un habit fait de pièces & de
morceaux , & ces morceaux & ces pièces
» étoient de différentes couleurs ; il avoit la
tête rafé ; enfin nous lifons dans Cicéron
» que le vifage du Sannion , les moeurs qu'il
lui falloit imiter , fa mine , fa voix &
toute fa perfonne , étoient ce qu'il y avoit
> au monde de plus ridicule. Remarquons
que le Sannion appartenoit à la claffe des
mimes; & qu'en Italie , aujourd'hui encore
, le Brighelle & l'Arlequin font appelés
Zanni , Sanni, mot évidemment
>>
DE FRANCE. 119
•
"
» dérivé de celui de Sannio. Ainfi il y avoit
» des Arlequins fur le Théâtre des maîtres
» du monde ; & au milieu des débris de la
» Tragédie & de la Comédie anciennes ,
» deux rôles groffiers & bouffons le font
» maintenus depuis le temps de la République
jufques à nos jours ; mais cela n'eſt
point étonnant ; la barbarie qui peut
» éteindre toutes les lumières de l'efprit ,
» étouffer toutes les femences du bon goût ,
» & effacer jufqu'à la trace des Arts , la
» barbarie ne peut rien contre les uſages qui
» divertiffent & font rire le peuple , quelque
exceffives que puiffent être fon ignorance
» & fa groffièreté.
"
» Ajoutons à ce que nous venons de dire
» que tout récemment on a trouvé dans les
» ruines de Pompei la figure de Polichi-
» nelle ; qu'aujourd'hui encore fur les Théâtres
de Naples , lorfqu'on demande à ce
ridicule & bifarre perfonnage quel eft le
lieu de fa naiffance , il répond Acerra , &
que la ville d'Acerra eft fituée dans le
voifinage de l'ancienne ville d'Atella ,
d'où les pièces Atellaunes tirèrent leur dé-
"
"2
nomination. 33
Il eft peu d'articles qui ne préfentent
quelques traits intéreffans ; les détails quelquefois
arides & monotones qui tiennent au
fond du fujet , font coupés par des réflexions
philofophiques , par des traits d'Hiftoire
heureufement amenés , par des paffages
d'Auteurs anciens , traduits avec beaucoup.
120 MERCURE
de goût , enfin , par des anecdotes & des
obfervations fur le travail des Artiſtes , qui
annoncent un fentiment vif & éclairé des
Arts. On en jugera par le morceau fuivant ,
qui termine l'article du Satyre , que nous
avons déjà cité.
ود
95
و د
"
"
"
و د
" Cette pierre n'a rien de bien intéreffant
» pour le fimple Antiquaire; mais elle mérite
» l'attention & les éloges des Artiſtes : la figu
» re de l'enfant eft pleine de vie & d'efprit ;
il ne touche la terre que de l'extrémité du
pied droit ; toutes les autres parties de ce
petit corps font en mouvement , ſont en
l'air ; fon attention eft exprimée d'une manière
auffi gracieufe que naturelle. Ce mo-
» nument fuffiroit feul pour prouver que les
» Artiftes anciens traitoient avec un fuccès
égal les différens âges de la vie humaine. A
» la renaiffance des Arts , Michel - Ange ,
» dans fes différens Ouvrages , foit de Pein-
» ture ,foit de Sculpture , deflina les enfans
» comme il eût delfiné un Hercule. Raphaël
» leur donna le premier de l'élégance , de
» la déficateffe , & fur- tout des proportions
plus convenables à cet âge où la nature
» effaie fes premiers développemens. Le
Titien & le Corrége mirent encore plus
» de molleffe dans les formes , & plus de
» vérité dans les chairs. Annibal Carrache
» tint le milieu entre ces différentes maniè
» res. Le Dominiquin qui , dans fes admi-
» rables compofitions , fe plut à placer
» des enfans plus ou moins âgés , leur
affigna
"3
"
"
DE FRANCE. 121
39
20
"
ود
affigne toujours les attitudes , les mouve-
» mens & les caractères propres de leur
âge. Enfin , le célèbre Duquesnoy , plus
» conau fous le nom de François Flamand,
s'attacha particulièrement à rendre les for-
» mes de la première enfance , & y réuffit
fi parfaitement , que tous les Sculpteurs
» & les Peintres ont adopté fa manière ;
» mais malheureufement la plupart l'ont
beaucoup trop outrée ; à force de groffir la
» tête , le ventre , les joues , les mains &
les pieds , ils ne nous ont plus offert
des enfans , mais des êtres d'une eſpèce
particulière , & qui n'a preſque plus rien
» d'humain.
و ر
ور
29
39
לכ
"3
Les différens morceaux que nous avons
cités , nous paroiffent fuffifans pour donner
au Public une jufte idée de cet Ouvrage important
qui fait honneur à notre Littérature,
aux Savans à qui nous le devons , & à l'habile
Artifte ( M. de Saint - Aubin ) qui en a
exécuté les gravures avec autant d'intelligence
que de talens.
LA Veuve du Malabar , ou l'Empire des
Coutumes , Tragédie , par M. le Mierre.
in-8° . A Paris , chez la Veuve Duchefne ,
Libraire , rue S. Jacques , au Temple du
Goût.
LORSQUE trente repréfentations confécutives
, tant par l'affluence qu'elles ont attirée
, que par les applaudiffemens qu'on leur
Sam. 15 Juillet 1780. F
122 MERCURE
a prodigués , femblent avoir fixé le fuccès
d'un Ouvrage Dramatique, à quelles clameurs
ne doit pas s'attendre un Journaliſte
qui vient détailler fous les yeux du Public
les imperfections du Drame qui a excité les
tranfports de fon enthouſiaſme ? Si un Auteur
dont la Pièce est tombée , taxe fouvent
d'injuſtice , ou au moins de févérité exceffive
, les Juges qui l'ont profcrite , comment
celui qui a vu conftamment applaudir
la fienne , ne s'armera- t- il pas des mêmes
reproches contre fon critique ? Comment
prêtera- t- il l'oreille à fes obſervations?
Ces courtes réflexions , qui laiffent entrevoir
les dangers du genre Polémique , fembleroient
encore, à certains efprits, faire preuve
contre fon utilité : la conféquence ne feroit
pas jufte ; car , malgré l'habitude qu'on a ,
pour ainfi dire , contractée de fe livrer exclufivement
à l'admiration ou au dénigrement
, il exifte pourtant encore un certain
nombre de gens raifonnables qui , fans renoncer
au plaifir que leur fait éprouver une
production quelconque , font affez amis
de l'Art , pour trouver bon qu'on leur en rappelle
les principes , pour adopter les idées d'un
Obfervateur impartial , pour condamner dans
le filence du Cabinet ce qu'ils avoient approu
vé d'abord & à la première vue. C'eſt cette
efpèce de Lecteurs qui donne du poids aux
critiques ; c'eft- elle qui fait les réputations
durables ; c'eft pour elle qu'il eft doux d'écrire
, & c'eft pour elle que nous écrivons.
DE FRANCE. 123
Le Grand Bramine ouvre la fcène par ces
Vers , qu'il adreffe à un de fes fubalternes.
Un illuftre Indien a terminé fa vie ;
Sachez donc fi fa Veuve , à l'uſage afſervie ,
Conformant fa conduité aux moeurs de nos climats,
Dès cejour metfa gloire à le fuivre au trépas.
C'eſt un uſage faint , inviolable , antique ,
Et la religion jointe à la politique ,
Le maintientjufqu'ici dans ces états divers
Que traverse le Gange, & qu'entourent les mers.
On fera fans doute furpris du choix qu'a
fait M. le Mierre , en prenant la côte de
Malabar pour le lieu de fa fcène , quand
on faura que l'ufage barbare qui force les
Veuves à le brûler fur le bûcher de leurs
époux , n'a point force de loi dans ce pays ,
comme dans certaines parties de l'Indoftan.
Voici ce qu'on lit dans l'Hiftoire générale
des Voyages , Tome XI , page 447 : « La
» loi qui leur permet ( aux femmes Mala-
"3 bares ) d'avoir plufieurs maris , les met à
» couvert du cruel ufage d'une grande par-
» tie des Indes , qui oblige les femmes
» Gentiles à fe faire brûler vives avec le
» Mari qu'elles ont perdu.
32
Dans la feconde Scène du premier Acte ,
M. le Mierre fait dire au Grand Bramine ,
Même dans ces cantons , où la loi moins févère
Se relâche en faveur de l'épouſe vulgaire ,
Celle qui croit fortir d'un aſſez noble ſang ,
Réclame les bûchers comme un droit de fon rang.
Fij
124
MERCURE
On pourroit préfumer d'après ces quatre
Vers , que fi une naiffance obfcure arrache
un certain ordre de femmes Malabares aux
bûchers de leurs Epoux , celles qui font
nées dans les tribus nobles font foumifes à
la fatale coutume ; mais fi , dans les Tribus
fupérieures , les femmes ont encore le droit
d'avoir plufieurs maris ; certainement , cette
coutume n'existe pas plus pour elles que pour
celles des Tribus inférieures . Or , voici ce
que nous lifons dans l'Hiftoire déjà citée
même Volume & même page . « Les Prin-
>> ces , les Nambouris , les Bramines &
» les Naïres ont ordinairement chacun leur
femme , qu'ils s'efforcent d'engager , par
leurs libéralités & leurs careffes , à fe
» contenter d'un feul mari ; mais ils ne
peuvent l'y contraindre. Elle a droit de
» s'enprocurerplufieurs , pourvu qu'ils foient
tous de fa Tribu , ou d'une Tribu fu-
" périeure, &c. » . En vain M. le Mierre nous
objecteroit- il que Lanaffa n'eft point née
au Malabar; il fuffit qu'elle y foit fixée ;
qu'elle y ait fa famille , & qu'elle foit de
venue l'époufe d'un Malabare , pour jouir de
tous les droits qui appartiennent aux femmes
de ce pays ; & quand , ce qui eft poffible
, l'ufage pourroit être réclamé par certaines
épouſes , dès que la loi des Bûchers
n'eft pas au Malabar une loi de rigueur , M.
le Mierre ne devoit pas porter fur cette
côte l'action de fa Tragédie. Que dans un
fujet d'imagination , dans un fujet tiré de
DE FRANCE 125
la Fable , & même de ces temps où la vérité
de l'Hiftoire n'eft pas bien établie , un
Auteur change , altère les moeurs des perfonnages
qu'il met en scène , tout cela n'eft
pas d'une grande conféquence ; mais il n'eft
pas indifférent de prêter à un peuple exiftant
& connu , des moeurs qui ne font pas
les fiennes. Trop long - temps le Théâtre fut
le féjour du menfonge ; il eft temps qu'il ceffe
de l'être , & qu'il foit regardé non-feulement
comme un objet de délaffement , mais encore
comme un objet d'inſtruction & d'utilité
, même dans la Tragédie. Au moins
doit-on attendre cet avantage des lumières
qu'a repandues la Philofophie , & peut- être
plus encore de l'exemple que Voltaire adonné.
L'expofition de ce Drame eft lente , &
joint à ce défaut celui d'être divifée. Au
premier Acte , le Grand Bramine demande ,
comme l'indiquent les premiers Vers que
nous avons cités , fi la Veuve d'un illuftre
Indien qui vient de terminer fa vie , confent
à fe brûler fur fon bûcher. Tandis qu'on
va s'en informer , il difcute longuement
avec un jeune Initié qu'il deftine à conduire.
la Pompe folemnelle , fur la néceffité de
maintenir l'ufage barbare dont l'ame du jeune-
homme eft révoltée. Pour l'en convaincre
, il lui cite toutes les coutumes atroces
fous lefquelles gémiffent les différens Peuples
de l'Univers , & il appelle ce détail le
Tableau des Maurs univerfelles ; il s'autorife
encore des fupplices que s'impofent volon
Fiij
126 MERCURE
tairement les Fakirs , les Joghis , & c. Cependant
on lui apprend que la Veuve fe
foumet au fatal facrifice. Dans la Scène fuivante
, le Gouverneur lui fait favoir ,
Qu'il faut que l'on diffère
L'appareil du bûcher , pour ne pas fe diftraire
Du foin plus important de défendre les murs.
En effet , une Armée de François affiége
la ville où la Scène fe paffe.
Et plus bas , l'Officier porteur de l'ordre,
ajoute ces vers remarquables :
Du bûcher allumé les feux étincellans
Brilleroient de trop près aux yeux des Alliégeans.
Le Gouverneur craindroit une cérémonie
Qui de l'Européen révolte le génie.
Eh quoi ! le Gouverneur a -t-il befoin de
cette ridicule raifon de fufpendre l'appareil
du bûcher ? Que lui importe de révolter le
génie des Européens avec lefquels il eſt en
guerre? La Pagode des Bramines eft fituée
entre les murs de la ville & le camp des
François ; c'eft dans le Parvis de cette Pagode
que la Veuve doit fe brûler fur le corps de
fon époux ; il eft à craindre que l'attention
du Peuple étant fixée par la cérémonie , les
Affiégeans ne profitent de ce moment pour
donner l'affaut , & pour s'emparer de la
ville. Voilà le motif qui doit le déterminer
Après avoir parlé de la néceffité de défendre
les murs , l'Officier devoit fe retirer , au lieu
DE FRANCE. 127
de chercher à appuyer l'ordre du Gouverneur
fur des raifons auffi bizarres qu'inutiles.
Le Grand Bramine eft fort éloigné de confentir
à la propofition du Gouverneur , & fe
retire dansl'intention de tout employer pour
hâter le facrifice.
Ici finit le premier Acte , qui , comme on
le verra , n'inſtruit pas de tout ce qu'on devroit
favoir. La feconde partie de l'expofition
fe trouve au commencement du fecond.
C'eſt la Veuve elle -même qui donne la connoiffance
de fes deftins. Née à Ougly , ville
du Bengale , elle a fuivi fa famille au Malabar.
Dans le vaiffeau qui la portoit , elle vit
un Officier François qui lui infpira de la tendreffe.
Forcée par les parens d'époufer un
Afiatique , elle vient de perdre ſon mari , &
fans l'avoir aimé elle va mourir pour lui , le
coeur encore plein de fon premier amour
quoiqu'elle n'ait jamais revu ni entendu
parler de celui qui en eft l'objet. Conformément
aux ordres du Grand Bramine , le jeune
initié fe rend auprès de la Veuve. Malheureux
& fenfible , il s'attendrit fur fon fort. Ougly
fut aufli fon berceau : près d'être enfeveli dans
les eaux du Gange , victime d'un uſage barbare
, un inconnu le fauva du trépas . Cette
confidence rappelle à l'infortunée un frère
qu'elle croit mort au Bengale ; elle nomme
fon père , & , à ce nom , le jeune Bramine
reconnoît fa foeur dans celle qu'il doit conduire
au bûcher. C'eſt à cette reconnoiffance
que finit réellement l'expofition ; on voit
Fiv
128 MERCURE
qu'il en eft peu de plus vicieufes & de plus
lentes. Pour qu'une expofition foit claire &
attachante , il ne fuffit pas d'y indiquer le
fond du fujet , comme on l'a fait dans les
premières Scènes de l'Ouvrage dont nous
parlons ; il faut encore y faire connoître les
différens perfonnages que l'on emploie , ceux
qui parlent , ceux à qui l'onparle , ceux dont
on parle , & le premier Acte feul doit être
employé à cet effet. Il eft quelquefois des
perfonnages qui ne paroiffent fur la Scène
qu'au troifième Acte , & qui jouent un rôle
intéreffant; alors il faut , il fuffit même de
les annoncer dès le premier ; c'eſt ce qu'auroit
dû faire M. le Mierre , pour l'Amant de
Lanaffa , dont il n'eft queftion qu'au fecond
Acte , où l'on commence à foupçonner qu'on
pourra le retrouver dans le Général des Affiégeans.
Mais comment , pour parler de la
reconnoiffance du frère & de la foeur , com
ment Lanaffa & fon frère vivent- ils dans la
même ville , comment leur famille y eft- elle
établie fans qu'ils aient jamais entendu parler
l'un de l'autre ? Le jeune homme dit
qu'à peine il vient d'entrer au nombre des
Bramines; qu'a-t - il fait juſqu'à ce tems ? il
connoiffoit le nom de fon père ; qui le lui a
appris ? Eft-ce l'infortuné * qui lui en a tenu
* Faut-il avoir fitôt , pour voir votre misère ,
Perdu l'infortuné qui ma fervi de père.
dit le jeune Bramine à la Veuve.
DE FRANCE. 129
fieu? Mais cet infortuné a dû favoir que la
famille du jeune Lanaſſa vivoit au Malabar,
il a dû l'en inftruire ; pourquoi ne l'a -t- il pas
fait ? Tout cela eft inconcevable. Auffi , même
au Théâtre , les deux premiers Actes de
cette Tragédie ne font-ils pas moins obfcurs
que froids.
Pour ne pas donner à cet article plus d'étendue
que ne le permettent les bornés de
ce Journal , refferrons nos détails , & ne
nous arrêtons qu'aux objets les plus effentiels.
Les Affiégés demandent une trève ; le
Général François l'accorde. Comme il n'a
follicité l'emploi dont il eſt chargé que dans
l'efpoir de retrouver Lanalla au Malabar,
fon premier foin eft d'ordonner qu'on s'en
informe. L'Officier qu'il a député revient ,
non pour lui donner des nouvelles de fon
Amante , mais pour lui apprendre qu'on va
traîner une jeune Veuve fur le bûcher
de fon époux. Montalban s'indigne ; pardonnez
, lui dit cet Officier ,
Pardonnez , fi par vous chargé d'un autre foin....
LE GÉNÉRAL.
Oublions mon amour , l'humanité m'appelle ,
Ges momens fon trop chers , font trop facrés pour elle ,
De ma défenſe , ami , l'infortune a befoin •
Voler à fon fecours , voilà mon premier foin .
Cette fituation eft neuve & belle : elle
noue l'action d'une manière intéreffante ; elle
pique fortement la curiofité. On fe demande
comment, après avoir diftrait Montalban de
Fv
130
MERCURE
fa première idée , l'Auteur faura l'y ramener
quelles reffources il prendra pour revenir à
l'objet principal 2 Et l'attention ainſi excitée,
eft un des refforts les plus heureux qu'on
puiffe employer au Theatre. Le troisième,
Acte en entier fe reffent du charme de ce
noeud ; c'eft ce qui , dans le premier compte,
que nous avons rendu de la Veuve du Malabar
, nous a engagés à dire que cet Acter
étoit plein de beautés du premier ordre , élo
ge que quelques perfonnes ont condamné
& dans lequel nous perfiftons. Il faut convenir
que M. le Mierre n'a pas fu tirer parti
de ce reffort pour le quatrième Acte, dans
lequel , à quelques exceptions près , le jeune
Initié , la Veuve , le Grand Bramine & Montalban
, ne font que répéter en termes dif
férens , ce qu'ils ont dit dans les trois Actes
précédens. La feule Scène un peu utile , eft
celle où le François trouve dans le jeune Bramine
le frère de la veuve qu'il veut défendre,
& où il apprend que cette Veuve eft la même
Lanaffa qu'il venoit chercher en Afie ; mais
le Spectateur , à qui cette Scène n'apprend
rien de neuf ne peut en éprouver ni
trouble , ni furprife. Les deux Amans fe
voient pour la première fois à la dernière
Scène de l'Ouvrage. En ne les rapprochant
point avant la cata rophe , l'Auteur s'eft
privé d'un moyen très avantageux . Au lieu
d'objecter la loi qui defend à la victime de
paroître aux regards d'un étranger , il falloit
imaginer un reffort qui les forçât à fe voir ,
>
DE FRANCE.
131
-
& leur entrevue pouvoit produite un grand
effer ; elle motivoit la chaleur un peu exagérée
qu'on a réprochée au François , en ce
que l'humanité, jointe à l'amour , auroit excufé
fon emportement ; & le caractère de
Lanalfa ceffoit d'être indécis comme il l'eft
dans tout le cours de l'Ouvrage. Elle ne fait
point que fon Amant exifte ; rien ne l'attache
donc à la vie , & le facrifice qu'elle en doit
faire ne lui devient odieux que par l'attente
d'une mort douloureuſe , ou par le chimérique
efpoirde retrouver un amant dont elle n'a
jamais entendu parler.Ces deux motifs ne font
point affez puiffans au Théâtre pour exciter
de l'intérêt . Quand Iphigénie , dans la Tragédie
de Racine , laiffe éclater fon regret de
quitter la vie , pourquoi intéreffe - t- elle?
C'eft qu'elle a des raifons pour la regretter ;
c'eft qu'en la quittant , elle abandonne & le
titre de la fille du Roi des Rois , & le bonheur
d'époufer le premier héros de la Grèce . Sa
douleur eft motivée . Que Lanaffa eût vu fon
Amant ; que , preffee entre l'honneur qui
dans le fyftême de M. le: Mierre , la force
à fuivre l'uſage , & le défefpoir de mourir
au moment où elle retrouve le feul homme
qu'elle ait jamais aimé , elle eût balancé entre
fon devoir & fon amour ; que la mort lui
eût paru affreufe , tout cela étoit naturel :
elle excitoit la pitié , & le véritable but de la
Tragédie étoit rempli. Jetons un coup d'oeil
fur le dénouement.
Le Grand Bramine , effrayé des menaces
F vj
'132 MERCURE
de Montalban , a fait brûler la Flotte des
François pendant la nuit ; & l'on préfume
que dans cet incendie le Général a perdu
la vie. Le facrifice eft fur le point de s'achever
, Lanaffa fe precipite dans la flamme ;
Montalban , qui a fait courir le bruit de
fon trépas , entre dans la ville par un fouterrein
que lui a indiqué le jeune Bramine ;
il arrache fon amante à la mort , & abolit ,
au nom du Roi fon maître , l'abominable loi
des bûchers .
Comment le jeune initié a- t'il fu qu'il
étoit dans les murs un fouterrein caché , par
où une femme fut autrefois fouftraite , à prix
d'or, à la rigueur des lois , fans que le Grand
Bramine en foit inftruit ? S'il ne l'eft pas ,
d'autres doivent l'être ; & , dans une place
affiégée , comment ne garde- t'on pas un fouterrein
dont les Affiégeans peuvent avoir
connoiffance , & de la garde duquel dépend
le falut de la ville ? Il falloit donc , pour
dénouer la Veuve du Malabar, manquer aux
premières connoiffances que le defir de fa
propre conſervation donne aux peuples les
plus fauvages : encore une fois , tout cela eft
inconcevable. C'eft néanmoins à ce dénouement
que la Tragédie de M. le Mierre
doit la plus grande partie de fon fuccès ;
pourquoi ? Parce que depuis quelques années
on crie aux effets , & que l'on s'en contente
, parce qu'on ne veut plus que des tableaux
& du fpectacle , parce que l'aspect
d'un Acteur vigoureux , arrivant avec préDE
FRANCE: 133
cipitation fur la Scène , entouré de Soldats
qui s'en rendent maîtres , & arrachant une
femme du fein d'un bûcher enflammé , a
quelque chofe de féduifant , & qu'au Théâtre
le Spectateur jouit de l'effet fans analyſer la
caufe. Mais toutes ces fituations , malgré
l'effet qu'elles produifent , prouvent moins
de talent qu'une feule Scène de développement
, où l'on fait appercevoir la connoiffance
du coeur humain, & le jeu des paffions
qui le tourmentent.
Nous fommes pourtant éloignés de regarder
la Veuve du Malabar comme un Ouvrage
fans mérite. Si le caractère du Grand
Bramine annonce trop fouvent un fanatique
atroce & lâche, fi celui de Lanaſſa eſt manqué,
ceux de Montalban & du jeune Bramine étincellent
de vraies beautés , & les nuances qui
les diftinguent font très- bien apperçues. Ils
font tous deux généreux & ſenſibles , & plaident
la caufe de l'humanité avec une éloquence
qui tient à l'ame. On aime à entendre
ces vers dans la bouche d'un Guerrier ,
Les Miniftres des cieux font des Anges de paix ,
Il ne doit de leurs mains fortir que des bienfaits:
C'eſt par l'heureux emploi de confoler la terre
Qu'ils honorent le temple & leur faint ministère ,
Et que le Sacerdoce augufte & refpecté ,
Sans crime , avec le trône entre en rivalité.
Toute la Pièce n'eft pas écrite de ce ftyle ;
on peut au contraire reprocher , fouvent à
134
MERCURE
M. le Mierre de l'obfcurité , même de la barbarie.
En voici deux exemples. Le Général
François a accordé une trève d'un jour ; il
dit à fon Confident ,
En mettant à la trève un terme auffi prochain ,
En menaçant ces murs de l'affaut pour demain ,
Je fers les Affiégés , & pour eux je profite
Des extrémités mêmes où la ville eft réduite .
Ceci n'eft que dur & profaïque. Voici
deux vers qui, à ces défauts , joignent encore
celui dont nous avons parlé plus haut. Montalban
veut arracher la Veuve à la mort
le Grand Bramine lui dit :
Penfes-tu , qu'oubliant tout ce qu'elle ſe doit ,
Pour l'intérêt de vivre , elle en perde le droit ?
Malheureufement on pourroit citer cent
exemples de ce fingulier langage ; & ceux
d'un ftyle élégant , clair & facile font beaucoup
plus rares . En voici un que nous devons
mettre fous les yeux de nos Lecteurs ;
c'eft la Veuve qui parle au Grand Bramine.
· Le dégoût de la vie eft au fond de mon coeur ;
Je ne reproche aux Dieux que leur trop de rigueur.
Hélas en prononçant ma fentence morrelle ,
Ils pouvoient m'accorder une fin moins cruelle ;
Et s'ils vouloient ma mort à l'âge où je me voi ,
En charger la Nature & non pas votre loi .
Mais , comment M. le Mierre a- t'il pu
DE FRANCE. 135
faire entendre au Théâtre deux vers comme
ceux- ci :
L'humanité! foibleffe ! impuiffance du bien ,
Des mortels corrompus chimérique lien !
Ils font articulés par un fanatique , à la
vérité , mais il eft des chofes qu'il eft
dangereux d'ériger en maximes , même en
les plaçant dans la bouche d'un fcélérat , &
ces deux vers font du nombre , d'autant plus
qu'étant adreffés à la Veuve , qui garde le
filence , rien ne répond à ce dogme atroce &
révoltant , dont l'honnêteté publique fe
trouve bleffée.
Au furplus , malgré tous les défauts que
l'on peut reprocher à la Veuve du Malabar ,
fon fuccès n'eft pas très - furprenant ; c'eſt un
grand moyen d'attacher , que celui de parler
à l'ame ; c'en eft un grand de plaire , que de
parler aux yeux par la pompe du Spectacle ,
& la magie des coups de Theatre ; & le Public
a trouvé ces deux objets réunis dans quelques
endroits de la Tragédie de M. le Mierre.
Ses partifans enthoufiaftes l'ont trop vantée ,
d'autres lui ont refufé toute eſpèce de mérite
; & voilà comme font bien fouvent
jugés ceux qui confacrent leurs veilles au
plus noble , peut- être , mais auili au plus
difficile de tous les Arts.
( Cet Article eft de M. de Charnois. )
136 MERCURE
SPECTACLES.
ACADEMIE ROYALE DE MUSIQUE.
LE Dimanche 2 de ce mois , on a donnépour
la première fois les Fragmens compofés de
Laure & Pétrarque, Paftorale Lyrique en un,
Acte , par M. Moline , & de Damète &
Zulmis , Intermède en un Acte.
Un reproche que l'on peut prefque tou
jours faire à nos Auteurs modernes , c'eſt
de n'apporter que très-peu de réflexion au
choix qu'ils font de leurs fujets ; de faifir au
hafard le premier qui fe préfente ; de l'ar
ranger à leur manière , fans penfer qu'il eft
de certains faits connus qu'on ne peut altérer
qu'avec le danger de déplaire à un grand
nombre de bons efprits , & des Perfonnages
fameux qu'il vaut mieux ne pas porter fur la
fcène , que de dénaturer le génie qui les a diftingués.
Tel eft le reproche que mérite aujourd'hui
M. Moline. Il ne doit pas ignorer
que Laure fut infenfible à la gloire , à
l'amour & aux chants de Pétrarque ; &
l'Histoire de ce dernier eft affez répandue
pour qu'on foit furpris de voir repréſenter
comme un Amant heureux , un homme qui
ne le fut jamais avec celle dont il avoit fait
la Dame defes Penfées. En fuppofant qu'on
puiffe paffer légèrement fur ce premier obDE
FRANCE. 137
jet , aura-t-on la même indulgence pour la
foibleffe d'efprit que M. Moline donne à
Pétrarque , c'eft- à- dire , à un des Poëtes de
l'Italie , dont l'efprit fut le plus brillant &
le plus ingénieux , malgré les défauts auxquels
il femble qu'un Italien ne puiffe échapper
la recherche , l'affectation & la manière
? Nous ne le croyons pas. On peut nous
répondre que rien n'eft moins avantageux
pour la Mufique qu'une fuite de penſées fines
& fpirituelles , qu'il faut fe relâcher
quelquefois de la grande févérité du ftyle , &
atténuer l'éclat de fes idées , afin de donner
des motifs au Muficien. On aura raiſon à
quelques égards ; mais en réfulte- t- il qu'un
Auteur ait le droit de prêter à un homme célèbre
un autre génie que le fien ? Le Spectateur,
dans une telle circonftance, ne voudra
jamais croire aux facrifices du Poëte. Il s'obftinera
au contraire à l'accufer d'avoir choifi
des Perfonnages qu'il étoit impuiffant à faire
agir & parler dans la manière qui leur convenoit.
L'action de cette Paftorale n'a point d'intérêt
, & ne préfente aucune fituation. Pour
rendre Laure fenfible à l'amour de Pétrarque ,
Chloé, dame de Vauclufe , imagine de la rendre
jalouſe en lui chantant des Couplets que
le Poëte a faits pour elle , & dans lefquels
elle fubftitue le nom de Doris au fien. Ce
qu'elle avoit prévu arrive ; Laure reproche
à Pétrarque fa perfidie ; celui- ci fe difculpe
en lui montrant fon nom dans la copie mê138
MERCURE
me que Chloé lui a remife des Couplets qui
ont éveillé fa jaloufie ; Laure avoue fa défaite
, & confent à époufer fon Amant. Le
ftyle eft auffi foible que l'intrigue , & lạ
Mufique eft de M. Candeille.
Les Ballets font de M. Dauberval . On y
a vu deux pas de deux exécutés de la manière
la plus fatisfaifante par M. Veftris fils
& Mlle Théodore . Vraifemblablement ces
deux pas font fatiguans , car à la repréſentation
du Dimanche 9 , les deux Sujets que
nous venons de citer , ne les ont point danfés
, ils n'ont fait qu'en indiquer le deffin ;
ce qui fans doute eft beaucoup plus commode
pour les Exécutans , mais beaucoup moins
agréable pour le Public, qui , comme le principal
appui des Spectacles , a le droit d'attendre
& du refpect & du zèle de la part de
ceux dont il fait la fortune.
Mlle Allard qu'une indifpofition avoit
éloignée du Théâtre pendant quelques mois ,
a reparu dans le fecond divertiffement de
cet Acte. Elle a été revue avec le plaifir que
doit toujours infpirer un Sujet qui réunit à
la gaieté le brillant de l'exécution , & la vi
gueur facile du genre paftoral . Mlle Peflin ,
dont il faut citer les talens quand on eft jufte
& éclairé , a mérité , malgré la préſence de
fa rivale , les plus vifs applaudiff mens ; il
fembloit que le Public fe fût fait un devoir
de diftinguer les fuffrages qu'il accordoit
tour-à-tour à chacune de ces deux agréables
Danfeufes. Paffons à Damète & Zulmis.
DE FRANCE. 139
C'eft un petit Intermède dont le fond eft
très- ingénieux. Damète eft l'Amant aimé, mais
jaloux, d'une jeune Chaffereffe nommée Zulmis.
Ses foupçons regardent principalement
le Berger Floreftan. Emporté par fon délire ,
il fupplie une Bohémienne de lui donner le
regard , la figure , & la voix de fon prétendu
Rival , afin qu'il puiffe éprouver fon Amante.
La Bohémienne profite de fa crédulité ,
& lui perfuade qu'elle a répondu à fon defir.
Dans cette idée , Damète vient déclarer
fon feu à Zulmis ; celle-ci qui craignoit
l'inconftance de fon Amant , répond à fa
déclaration de la manière la plus tendre.
Convaincu que la Chaffereffe a cru parler
à Floreftan , Damète fe livre à tous les tranfports
de fa jalouſe rage , juſqu'au moment où
le crystal d'une fontaine lui repréſenté fes
traits , & le tire de fon erreur. Honteux ,
confondu , il craint d'avoir perdu pour jamais
le coeur de fa Bergère ; mais Žulmis ,
inftruite par la Bohémienne , pardonne à
Damète, & confent à lui donner la main,
Il eft peut êtreimpoffible de rien entendre
au Théâtre qui foit aufli rebutant que le
ftyle de cet Intermède.
La conduite de l'ouvrage ne mérite pas
plus d'éloges ; en un mot , cette bagatelle dont
L'idée eft très-heureufe , n'annonce pas , par
la manière dont elle eft exécutée , la plus
mince connoiffance du Théâtre.
La Mufique eft de M. Mayer. C'est pour
la première fois que nous avons entendu
146 MERCURE
parler de ce Muficien , qui nous paroît meriter
quelque encouragement. Le ftyle de fon
récitatif eft dur & difficile ; mais les airs de
ballets ont un caractère , ce qui n'eft pas commun
aujourd'hui . Nous avons auffi diftingué
deux morceaux de chant fort agréables ; l'un
eſt l'air : Bois épais , retraite charmante , &
l'autre , le Choeur des Chaffeurs. Il faut pourtant
engager M. Mayer à fe dépouiller , autant
qu'il lui fera poffible , d'un certain vernis
étranger , incompatible avec le génie de la
langue françoife , fi fon intention! eft de
continuer à travailler pour notre Theâtre.
VARIÉTÉS.
LETTRE au Rédacteur du Mercure
MONSIEUR ,
IL vient de me tomber entre les mains un Ouvrage
dont je n'ai vu nulle mention dans les Journaux
; cependant je crois qu'il mérite l'attention des
Littérateurs. C'eſt le Traité des Accouchemens en
faveur des Élèves , par M° François Ange Deleurye,
Confeiller du Comité perpétuel de l'Académie , &
Profeffeur des Accouchemens aux Écoles Royales de
Chirurgie : feconde édition de 1777.
Ce Livre , de près de 600 pages , deſtiné , comme
fon titre l'annonce , pour l'inftruction des Elèves ,
j'ofe même dire des Maîtres , a été imprimé en 1770 .
L'Auteur a augmenté cette édition au point que c'eft
un Ouvrage précieux , fruit d'une longue expérience,
DE FRANCE. 141
& de profondes réflexions fur l'art dont il donne les
préceptes.
Il eft inutile de s'étendre fur les détails , qu'il faut
lire dans l'Ouvrage même : deux parties divifées , en
trois Livres chacune , conduiſent des élémens de la
ſcience aux plus difficiles notions .
Le premier Livre renferme les connoiffances préli
minaires , c'eft-à- dire , la defcription du baffin ,bien
& mal conformé. , l'anatomie des parties molles qui
fervent à la génération , à la groffeffe , à l'accouchement.
La fituation de la tête , & la poſition qu'elle
doit avoir pour parcourir facilement cette cavité pendant
le travail , le flux menftruel , la génération . Sur
ces deux articles M. Deleurye ne donne rien de neuf,
il rapporte les différens fyftèmes fans en adopter aucun
; le voile n'eft pas encore déchiré , dit-il , il faut
attendre du temps. Ce Livre eft fait pour inftruire
je ne cherche point à amufer par l'explication de
tous les fyftêmes différens qui ont paru jufqu'à nos
jours.
Le Livre II donne l'expofé des différentes groffeffes
, des fubftances qui les compofent , & des fignes
qui les font connoître ; il finit par la fuperfetation ,
les jumeaux , la circulation du ſang dans le foetus
& la nutrition .
>
Le Livre III traite des maladies des femmes groffes
, M. Deleurye les divife en quatre claffes , & il
eft le premier qui ait fait cette diftinction ; la première
claffe , les maladies des trois premiers mois
qui portent principalement leurs effets fur l'eftomac ;
il s'élève à ce fujet contre le préjugé qui a fait croire
long-tems la faignée du pied dangereufe pour la
femme groffe ; il prouve par des applications juftes
& des obfervations précifes , que c'eft celle qui eft
particulièrement néceffaire , & qui feule peut lui être
avantageule dans ce tems,
142 MERCURE
La deuxième claffe , celles des trois mois du
milieu , qui toutes font caufées par l'abondance du
fang vers les parties fupérieures .
•
La troifième , celles des trois derniers mois qui
affectent principalement les parties inférieures à raifon
de la gêne & de la preffion où fe trouvent les
artères iliaques & l'aorte.
Enfin la quatrième font les maladies qui peuvent
attaquer les femmes dans tous les temps de la groffeffe
, telles font la fièvre , les maladies inflamma◄
toires , le ſcorbut , les convulfions , &c.
Dans le premier Livre de la feconde Partie , l'Auteur
paffe aux différens accouchemens ; on y trouve
des principes clairs , bien détaillés , des faits neufs &
appuyés fur l'expérience , tels que l'ufage du forceps
, la tête au détroit fupérieur , la délivrance par
les feules forces de la matrice , l'opération célarienne
à la ligne blanche , &c .
Les deuxième & troisième Livres font pour les
maladies des femmes accouchées & des petits
enfans.
En général cet Ouvrage fait defirer que l'Auteur
nous donne un travail complet , fur-tout fur les maladies
des femmes ; la façon dont il en parle fait fou
haiter qu'il s'étende davantage fur cette partie , dont
il n'a pu donner à la vérité que des indications dans
un Livre élémentaire tel que celui- ci .
Je ne dis rien du ftyle de cet Ouvrage , qui n'étoit
fufceptible que de précifion & de clarté ; mais on
peut voir dans le Difcours imprimé en tête de cette
Edition, où l'Auteur a cherché à s'élever au- deffus du
didactique , qu'un ftyle plus élevé ne lui eft pas
abfolument étranger.
DE FRANCE. 145
AVIS.
Nous venons d'apprendre que MM . les Commandeurs
de Malte fe plaignent d'une réflexion inférée
dans un extrait de ce Journal , concernant le procèsverbal
de l'Adminiſtration Provinciale de Haute-
Guienne.Refponfable des articles qui paroiffent dans le
Mercure fans nom d'Auteur, nous nous empreffons de
déclarer d'après la lettre qu'on nous a communiquée.
« 1". Qu'il eft peu de Domaines plus chargés que
ceux de l'Ordre de Malthe , foit par rapport aux Impofitions
Royales , telles que les Vingtièmes , la Capitation
, les Décimes , &c. que cet Ordre s'eft toujours
empreffé de payer pour fubvenir aux befoins
de l'Etat , foit pour la Taille que fupportent les
Fermiers , foit pour les penfions dont font grevées
les Commanderies , au profit des jeunes Chevaliers ,
foit par les rétributions qu'il paye d'ailleurs . »
2º. Que cet Ordre , loin d'être moins utile à
mefure que le droit des gens s'affermit entre nous
& les Puiffances Ottomanes , il est toujours trèsimportant
, foit pour défendre le Commerce , foir
pour inftruire la jeune Nobleffe , foit pour confolider
les liens qui uniffent les Nations .»
Nous déclarons en outre , que s'il ſe gliffe déformais
des erreurs dans le Mercure de France , nous
nous ferons un devoir & un plaifir de les réparer
de même , à l'inſtant où l'on voudra bien nous en
donner avis.
4
144
MERCURE
ANNONCES LITTÉRAIRES.
ON a mis en vente, hôtel de Thou , rue des Poite-
:
-
-
vins L'Abrégé de l'Hiftoire des Voyages , orné de
Cartes Géographiques & Figures , 21 vol. in- 8 ° .
Prix , 131 1.5 f . rel. - Voyage à la Nouvelle Guinée
& aux Moluques , 1 vol. in- 4 ° . orné de 30 plan
ches & Cartes. Prix , 17 l . 10 f. rel . Table Analytique
& raifonnée de l'Encyclopédie . 2 vol. in-fol.
Prix , 60 l. rel. L'année 1775 de l'Hiftoire & Mé
moires de l'Académie des Sciences. 1 vol. in - 12.
Prix , 3 1. 5 f. rel . Les tomes 17 & 18 de l'Hiftoire,
& les tomes 65 à 76 des Mémoires de l'Académie
des Infcriptions. 14 vol . in- 12 . Prix , 46 1. rel . Cet
Ouvrage eft actuellement au pair de l'in -4 ° . Le
Tome 7 de l'Hiftoire des Oiseaux. in-4° . Prix , 17
liv. rel.. Les tomes 11 & 12 de l'Hiftoire des Oi .
feaux, in- 12 . Prix, 7 liv. 4 f. rel .- Le 16 & 17 Ca
hier des Quadrupèdes enluminés . Prix , 7 4 f. chaque
Cahier.
---
-
TABLE.
EPITRE à M. Boulland , La Veuve du Malabar , Trai
97 gédie , 121
L'Envieux & le Convoiteux , Académie Roy . de Mufiq. 136
100 Lettre au Rédacteur du Mer- Conte >
Air d'Andromaque , 104 cure ,
Enigme & Logogryphe , 10s Avis
Defcription des Pierres gra- Annonces Litvéraires ,
vées
197
APPROBATION.
140
143
144
J'ai lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 15 Juillet. Je n'y ai
rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion. A Paris ,
le 14 Juillet 1780. DE SANCY,
EU JUM
958
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 224 JUILLET 1780.
PIÈCES FUGITIVES
WCH EN VERS ET EN PROSE.
501 5 407.
VERS
"Au Jujet de la Mort de M. DORAT.
omme Fan celih it", manglaz
ELEGAN
.
ÉGANT Écriva , Pocte aimé des Grâces ,
Moins tenda que Chaulieu , dont il fuivolt les tracës ,
* Mais aufli délicat & plus ingénieux ,
Chériffant comme lui les dogmes d'Epicure ,
g
Par fon pinceau voluptueurig , and mover an
Dorat épuifa l'Arepour peindre la Naturepandi
Cercles du plus haut fang , il charma ves loiſirs jo
Combien de fois fon aimable folie
611
Y fit briller le feu de la faillie bag
Vous regrettez la perte & vos plaifirs.
21022
La fatyre jantais ne put troubler fa vic
'F
Flétrir fa plume ni fon coeur ;
Par fon filence il confondit l'Envie
Sam. 22 Juillet 1780.
146 MERCURE
Dans le repos de l'ame il chercha le bonheur.
On vit Melpomène & Thalic
Lui fourire le même jour ;
Il fut orner l'efprit des myrthes de l'Amour ,
S'il ne put moiffonner les lauriers du Génie.
LE CHIEN ET LE SERPENT ,
- Contes
Mzs amis , je veux vous redire
Un trait des plus touchans, & point imaginé ;
Oui , je veux , duffiez - vous en rire ,
2 Rendre en vers le plaifir qu'en profe on m'a donné.
Ce n'eft pas un Conful de Rome ,
Ou quelque Roi , qu'ici je prends pour mon Héros ;
Pas un Seigneur , ni même un homme ;
Je l'ai choifi parmi les animaux. IMA
Et pourquoi non ? Si l'action eft belle,
De fon auteur que fait la qualité ?
Un homme ingrat vaut- il un chien fidèle ?
Affez fouvent les chiens ont de l'humanité"
Plus que vous , hommes que yous êtes!!
Or les Mufés toujours doivent , par équité, 5
Immortalifer jufqu'aux bêtes ,
Quand les bêtés l'ont mérité,
ON lit, dans un antique Ouvrage
Qu'autrefois , fous Charles Martel,
Le Seigneur d'un très -vieux châtel
DE
147
FRANCÉ.
Y confumoit les fruits d'un fertile héritage .
Il avoir-là fon prudent Aumônier ,
Un Faucon , dans les airs avide braconnier
Son Sénéchal , une moitié fort fage ;
Il n'y manquoit qu'un héritier .
Déjà le bon Seigneur , voifin de la vieilleffe ,
Se voyant fans enfans , trembloit pour fa nobleffe.
Mais de fes voeux enfin l'Hymen importuné ,
D'un beau garçon le rendit père.
Dieu fait , dans un jour fi profpère ,
Si l'on fêta le nouveau né !
Outre la nourrice ordinaire
Qui gouvernoit ce fruit d'un tendre amour ,
Deux autres , au befoin , prêtant leur miniftère ,
Auprès de lui dormoient & veilloient tour - à - tour ,
OR , un beau jour , pour rendre hommage
A deux nouveaux époux qui s'eftimoient heureux
A deux milles de- là , l'on préparoit des jeux ,
Des courfes de chevaux ; c'étoit alors l'ufage,
Montés par des valets , deux courfiers bien appris ,
De la courfe en plein champ fe difputoient le prix ;
Des Juges fpectateurs décernoient la victoire ;
Les maîtres gaidoient les travaux ;
Le mérite étoit aux chevaux ,
Aux piaîtres feuls étoit la gloire.
C'étoit bien-là , fans contredit,
Pour qui cherchoit la gloire une belle reffòurce 3/
Gij
348
MERCURE
On pouvoit , fans quitter fon lit ,
Remporter le prix de la courſe.
LES fpectateurs furent nombreux ;
Pas un feul Cavalier qui n'y menât la Dame.
Or notre époux auffi veut donner à la femme
Le plaifir d'aller voir ces jeux.
Tous leurs gens les accompagnèrent.
Les trois femmes feules reftèrent
Pour garder le cher nourriçon.
Seules ? Non , je dis mal ; car le jeune Titon ,
Chien des mieux faits , cher à fon maître ,
Et qui , comme on va voir , étoit digne de l'être ,
Avec elles étoit refté.
Mais quand de toutes parts vers la fête on s'avance
Que faire- là : L'ennui vient ; on commence
D'entendre les clameurs ; car grande eft l'affluence ;
Lorfqu'on entend , on eft tenté
De voir auffi ; bientôt la curiofité
L'emporta fur la vigilance.
Dans fon berceau bien vîte on endormit l'enfant ;
Puis au haut de la tour on courut promptement
Pour voir de- là fi la courfe étoit belle :
Souvent , hélas ! l'oubli d'un feul moment
Caufe une douleur éternelle.
UN gros Serpent , de venin tout gonflé ,
Des fentes d'un vicux mur fêléi
Vient étaler fa crête étincellante , u
DE FRANCE 140
Son dos bien argenté , fa prunelle fanglante.
Vers la falle où l'enfant goûtoit un doux repos , ·
Son corps , qui du foleil réfléchit la lumière ,
Dans la marche rampante & fière ,
Promène en longs replis fes tortueux anncaux.
Par la fenêtre ouverte il gliffe , de manière
Que tout près du berceau le voilà parvenu.
Las! il voit un enfant endormi , prefque nu. ; ..
Du vorace & cruel reptile
Cet objet réveille la faim ;
Sur fa tête on eût vu foudain
Friffonner fa crête mobile ;
D'un venin plus cruel que la flamme sile fer,
Son dard s'enfle , s'échappe ; & plein d'impatience ,
Vers l'Enfant qui fommeille , en fifflant il s'élance,
Mais à deux pas , l'oeil & l'oreille en l'air ,
$ Sur un lit notre Chien fidèle Wre
Veilloit & faifoit fentinellejaan .
Sur le Serpent il fond comme un éclair ,«.
L'arrête en fon chemin , ſuſpend ſa faim cruelle ;
Le petit animal , en grondant , le harcelle ,
Contre fon aiguillon arme griffes & dents ,
Et bientôt le fang qui ruiffelle
Inonde les deux combattans .
Le courage en leurs coeurs foudain fe renouvelle ;
Et leur choc eft fi vigoureux
Que le berceau fe renverfe auprès d'eux.
Mais tel fut fon bonheur extrême ,
Gij
150 MERCURE
Que l'Enfant ( ah ! für lui le ciel a dû veiller Y
Fur du berceau couvert à l'inftant même ,
Sans aucun mal , même fans s'éveiller .
Enfin , après mainte épreuve hardie
Titon avec adrefle attaque fon rival ;
Par la tête il faifit le vorace animal ,
a
L'écrâfe entre fes dents , & le laiffe fans vie .
Puis voyant qu'il ne peur , malgré tout fon effort
Relever le berceau , plus prudent il le quitte
Et tout en haletant il remonte bien vîte
Sur le lit, pour veiller encor.
CEPENDANT , la courfe finie ,
Les femmes , de la tour viennent à pas preffés
Mais de quel défefpoir leur ame fut faifie ,
Quand on vit le berceau dans le fang renversé!
Elles crurent foudain que , pendant leur abſence ,
L'Enfant avoit été dévoré par le Chien ; .n.
Et la fuite en cette occurrence
Leur parut l'unique moyen
De fe fouftraire à la vengeance.
On part. Mais d'un trouble fi grand
Elles fe font laiffé furprendre , sie
Que voulant fuir la mère, on a pris juftement
La route qu'elle devoit prendre.
On la rencontre au même inftant
Où courez-vous , s'écria -t'elle ?
Quelle est la funefte nouvelle
d
61
DE FRANCE.
Que vous nous apportez ? Mon Enfant eft-il mort ?
Parlez. La Nourrice d'abord
Tombe à fes pieds , implore fa clémence ,
Lui confeffe à grands cris qu'ayant eu l'imprudence
De quitter fon Fils un moment ,
Le Chien l'a fait périr impitoyablement.
La Dame , à ce récit , tombe fans connoiffance.
Al'inftant même artive fon Époux ,
Qui la trouve prefque fans vie .
Ciel! qu'avez-vous ? Soudain d'une voix affoiblie :
Ce que j'aimois le plus , lui dit-elle , après vous ,
Votre bonheur , mon bien fuprême ,
Mon fils eft mort. Le Chien , élevé par vous-même,
L'a dévoré. Le Père eût été moins furpris
Quand il eut vu tomber la foudre en fa préſence.
Muet de défefpoir , à grands pas il s'avance
Vers l'appartement de fon Fils.qabtast
A peine eft-il entré , que d'un air d'allégreffe ,
Le fidèle Titon accourt en bondiffant ,
Malgré mainte bleffure & les maux qu'il reffent ,
Plus empreffé , le lêche , le careffe ;
Par des geftes divers , par plus d'un cri touchant,
Il exprime à la fois fa joie & fa tendreffe.
On croiroit qu'il reffent tout le prix du bienfait
Qu'à fon cher maître il vient de rendre ;
Vous diriez qu'il a du regret
De ne pouvoir fe faire entendre ,
Pour lui conter ce qu'il a fait.
19
Giv
153 MERCURE
Son maître , à ces
tranfports qu'il
prendre ,
ne
a pony
fauroit
com
Le regarde auffitôt , voit fon mufeau fanglant
Par ces fignes menteurs fa colère eft trompée ;
Il le juge coupable , & titant fon épée
Il abbat fa tête, à l'inftant.
Après ce coup , plus morne & plus farouche,
Tandis qu'il tient fon front caché fous fon manteau
L'Enfant s'éveille ; un cri fort de la bouche :
219
Le Père accourt , foulève le berceau ;
2007-
Il voit ... Dieu ! quel objet pour les regards d'un Père
Ce Fils , qu'il avoit cru privé de la lumière
Qui lui fourit encore ! Il pouffe un cri , a otá
On accourt ; dans fes bras la Mère ,
ngut.
1018 213 990 2131 31 brov3h n'I
Soulève ce gage chérip my malibrug
Tremble en le regardant , l'obferve , fe raffure ;
en1
Elle le voit bien vivant , fans bleffure 15 i
Et de joie enfin tous les yeux li - foning A
Laiffent couler des pleurs délicieux .
'ncil I stubh st
Puis en cherchant par- tout , pour deviner l'hiftoire ,
On trouve un gros Serpent , fumant , fumant encor, dit-on ,
nt la tête écrasée annonçoit de Titon 1.5
Dont
Lab
kno
Et le combat & la victoire,
alomino II
Tout s'éclaircit ; le père, enfin , isoton
A reconnu lecrime de fa main, to not
Il a privé du jour un ferviteur fidèle basov
Quand il croit de fon fils venger la mort cruelle ,
De fon libérateur il devient l'affallin.
viD
C
DE
153
FRANCE.
Tant qu'il vécut; il en eut fouvenance;
Et s'impofa , pour expier
La mort de ce bón Chien , la même pénitence
Qu'on impofoit alors au meurtrier.
Il lui fit décerner jufqu'aux honneurs funèbres ;
Et pour rendre à jamais célèbres
- Et Les vertus & les revers ,
Sut fa tombe lui- même il écrivit ces vers :
« De mes amis , la mort ici recèle {
Le plus infortuné comme le plus fidèle. »
Note du Rédacteur. Ce Conte , & trois autres
qu'on a lus dans les Mercures précédens , font d'un
Homme de Lettres , qui les a imités de l'intéredanc
Recueil de Fabliaux ou Contes, qu'on vient de mettre
au jour, Il continue cette imitation ; & if fe propofe
de faire paroître dans ce Journal les Contes qu
feront fufceptibles d'y être inférés. paikega
4 .
LETTRE SUR L'ÉGALITÉ DES ESPRITS,
Vous avez été furpris de me voir défendre
avec chaleur le fentiment de l'Ecrivain
célèbre , qui fait confifter la difference des
efprits uniquement dans l'inftruction. Vous
ne penfez point que les talens & le génie
puiffent être le partage de tous les homines;
que les verrus & les vices ,foient des réfultats
néceffaires de l'éducation,particuliere &
publique , & que l'homme foit an être purement
factice , que les inftitutions fociales
Gv
154
MERCURE
perfectionnent ou détériorent felon qu'elles
font raifonnables ou infenfées..
}
Si ce n'étoit- là qu'une opinion , j'en ferois
fort furpris. Si je l'ai admife , c'eſt par conviction.
J'aurois un regret d'autant plus vif
de m'en détacher , que je la mets au nombre
des vérités effentielles au bonheur des hommes.
Il me femble voir en découler des conféquences
qui préfentent aux nations des
avantages précieux. La raifon en eft fenfible.
Qu'on fuppofe cette vérité démontrée : on
peut nécefliter les hommes à l'acquifition de
toutes les vertus. L'éducation & la légiflation
feroient les moyens infaillibles d'affurer
pour jamais la félicité des peuples. L'édu
cation éclaireroit les hommes fur la nature
de leurs droits & de leurs devoirs , les convaincroit
que les devoirs ne font que des
conditions effentielles à la jouiffance & à la
confervation des droits , & en leur montrant
dans l'inftitution de la fociété la garantie
de toutes leurs prétentions légitimes ,
elle les attacheroit à l'ordre public par les
liens fi puiffans de l'intérêt perfonnel. La légiflation
dont toutes les lois feroient dictées
par la juſtice , donneroit une nouvelle force
aux principes reçus dans l'éducation , en organifant
le Gouvernement de manière que
les châtimens & les récompenfes accompa
gneroient toujours & néceffairement les crimes
& les vertus.
i
Si l'homme eft également fufceptible de
toutes les paffions qu'on voudra fui infpiDE
FRANCE 155
rer le Gouvernement a dans fes mains le
principe moteur des actions humaines , &
peut à fon gré faire d'une nation lâche ,
foible & fuperftitieufe , une nation fière ,
puiffante & éclairée.
La queftion , par elle-même, mérite donc
la plus férieufe attention des Philofophes.
Ceferoit une forte d'imprudence de vouloir
la décider négativement fans avoir fait difparoître
toutes les raifons de douter. Songez ,
Monfieur , que les vérités métaphyfiques veulent
être profondément méditées. Il fe peut
que vous n'ayez pas apporté à la folution de
cet intéreffant problême un examen fuffifamment
réfléchi . Eft-il donc poffible que
la même propofition s'offre à nous fous des
afpects fi contraires ? Je crois découvrir une
vérité importante , où vous ne voyez qu'une
opinion abfurde. Et pour en démontrer l'erreur
, vous ne voulez , dites - vous , d'autres
raifons que celles mêmes par lefquelles je
prétends la juftifiet .
Je ne puis vous le diffimuler , ce langage
m'étonne. Et fachant que celui qui parle
áinfi , nous a développé avec clarté & précifion
les grandes vérités de la morale & de la
politique, je fuis intimidé. Votre fécurité me
met en défiance contre des preuves que j'ai
cru victorieuſes.
Mais j'ai pris avec vous un engagement ;
c'eft de porter à la démonſtration la propofition
qui fait le fujet de cette lecture. Peutêtre
n'eft- ce pas une tâche facile : n'im-
Gvj
156 MERCURE
porte , il faut vous tenir parole. Je vais donc
yous, expofernous permis puu vais
meses principes , montrer leur
Haiſon , & faire voir que l'affertion que je
défends n'en eft qu'une conféquence necef
faire.
b
Je vous fupplie de ne me fuppofer ict
d'autre intention que celle de m'inftruire
avec vous , de profiter de vos lumières ; &
vos éclairciffemens ferviront , j'efpere, à fixer
mes idées fur un fujer trop abitrait , pour
nêtre pas pardonnable de fe meprendre
Dans la difcuffion prefente , il eft ellentiel
de fe faire des idées bien nettes de l'efprit
confideré comme le principe productif des.
notions. Tachons done de determiner avec
precision la nature de ce principe . Une exacte
definition de l'efprit doit jeter un grand jour
fur l'objet,que nous voulons eclaircir.
L'efprit eft la faculté qu'a l'homme d'appercevoir
les rapports qui exifient entre les
objets.. 214
La fonction de l'efprit eft donc d'acquérir
de certaines idees, de les comparer , & d'en
tirer des résultats. L'efprit n'eft donc que le
pouvoir de refléchir , ou de fe former des notions.
Les lumières de l'efprit confiftent donc
dans les notions diftinctes qu'il le forme des
chofes . Il cft clair que plus le nombre des
notions fera grand, plus l'efprit fera eclaire,
pénétrant & rapide . Le génie n'eft donc que
l'efprit concentré dans un genre. Ceft,
felon l'expreffion d'un Auteur qui fait le plus.
d'honneur à ce fiècle , le verre ardent qui ne
DE FRANCE. 357
brûle qu'en un point. Raffembler les faits ,
les rapprocher , les comparer , en confidérer
les refultats , & découvrir les rapports qui
lient des vérités infiniment éloignées , voilà
le génie. Le génie n'eft donc autre chofe que
l'attention foutenue & appliquée aux idées
générales. Il eſt dû à l'efprit d'obfervation
qui n'eft que la faculté de réfléchir.
1 La faculté de réfléchir , comme tout le
monde fait , eft en foi indéterminée. Elle ne
peut d'elle-même fe déployer. L'efprit n'invente
& ne, crée rien . Il ne peut tirer fes
notions que des idées fenfibles . L'efprit eft
donc fubordonné à la faculté d'avoir des
fenfations , des idées. Cette faculté , qui eft
la fenfibilité phyfique , eft ſoumiſe à l'action
des objets. Afin donc que l'efprit acquiert
des notions , il faut que les circonftances le
difpofent a les acquérir. Il n'eft pas plus au
pouvoir de l'efprit de créer une idée réflé
chie , qu'il n'eft au pouvoir d'un aveugle né
ade créer la fenfation d'une couleur. C'est
donc des circonftances que dépendent les
-opérations de l'efprit.
t
Ce n'eft pas que l'efprit ne puiffe à for
gré fe rendre attentif aux idées qu'il veut
comparer pour en connoître les rapports ,
mais fon attention ne peut être excitée fans
des motifs Inffifans ; & ces motifs qui font
les idées préfentes à l'efprit , dependent tou
jours des circonftances c'est-à-dire , des
caufes phyfiques & des caufes morales qui
BI 120' MOY
J
158
MERCURE
agiffent fur l'efprit , & dont l'affemblage
forme l'éducation.
L'éducation peut donc étendre ou ref
ferrer la portée de l'efprit : elle peut le remplir
d'idées claires ou obfcures , de notions
diftinctes ou confufes. Selon que l'éducation
fera bien ou mal dirigée , elle fera de l'efprit
une intelligence ou bornée , ou médiocre ,
ou fupérieure. Les vues de l'efprit ne peu
vent donc s'étendre qu'en raifon du nombre,
de la variété & de l'efpèce des idées que
l'éducation faura lui préfenter. L'organifa
tion du cerveau n'obéiffant pas moins à des
impreffions vicieufes qu'à d'heureuſes impreffions
, l'homme devra toujours à ſon édu
cation fon amour pour la vérité , ou fon attachement
à l'erreur , fon penchant pour la
vertu , ou fon inclination pour le vice. C'eft
le clavecin qui , fous les doigts du Muficien
ignorant ou habile , rend les fons les plus
difcordans , ou les accords les plus harmo
nieux. L'homme tient de l'éducation fes
talens , fon génie , fes paffions , fon ca
ractère. Il est tout ce que le fait l'édu
cation.
D'après cet expofé , je vais prouver que
les hommes en général font également perfectibles.
La preuve en devient très-fimple :
l'efprit eft la capacité d'appercevoir les rapports
des objets, Faculté , aptitude , capacité
, font ici des expreffions fynonymes. Or,
il est évident que tous les hommes font doués
de la capacité de voir ces rapports des êtres.
DE FRANCE. 159
Sil en étoit autrement , les uns parvien
droient à des réfultats auxquels les autres
ne pourroient atteindre. Il y auroit des vérités
qui ne pourroient être fenties que par
des efprits d'un certain ordre. Mais eft - il
rien de plus contraire à l'expérience ? Ne
prouve- t'elle pas qu'il n'eft point de vérités incommunicables
? C'eft une expérience de tous
les temps , que quiconque a des idées claires
& diftinctes , parvient aisément à fe faire entendre
des autres hommes. Tous font donc
capables de connoître ces vérités. Tous peuvent
donc appercevoir les rapports qui exiftent
entre les mêmes objets. Tous ont donc
une égale aptitude à l'efprit.
Il fe préfente une objection à laquelle il
convient de répondre. Si la folution en eft
exactes elle répandra un nouveau jour fur
certe grande queftion , & elle préviendra ou
fera taire tous faux raifonnemens qu'on
s'imagine emprunter de l'expérience , &
qu'on ne ceffe d'oppofer à un fyftême que ,
pour l'intérêt de l'humanité , la philofophie
doit s'efforcer de répandre.
!
il
Obfervez , dit-on , que les idées que l'efprit
compare pour en voir les rapports ,
doit aux organes des fens ; & cela eft fi
vrai , que la privation de tous les fens , ou
leur inaction abfolue' , emporteroit avec elle
une privation totale d'idées. Il eſt donc inconteftable
que toutes nos idées , même les
plus abftraites , dérivent originairement des
fens ; mais l'expérience nous fait voir une
160 MERCURE
grande difference entre les fenfations des
hommes à l'afpect des mêmes objets , & une
inégalité encore plus grande entre les ef
prits. Cette inégalité doit donc être l'effet
néceffaire de la différence des fenfations .
Nous fommes donc conduits à admettre que
les hommes naiffent avec des difpofitions
plus ou moins heureufes à l'efprit . Done
cette égale aptitude à l'efprit , qu'on vou
droit nous faire reconnoître , n'eft qu'une
fpéculation vaine , une chimère détruite par
l'expérience.
RÉPONSE. La différence d'organiſation
doit fans doute faire naître des fenfations
différentes à l'afpect des mêmes objets ; mais
il ne faut pas s'y méprendre. Ces fenfations
ne différeront point par leur nature , mais
feulement dans leur nuance. On ne pourroit
porter plus loin la variété des fenfations
réfultante de l'organiſation phyſique , fans
être défavoué par l'expérience. Perfonne
n'ignore que les mêmes objets font à peu
près les mêmes impreffions fur tous les hom
mes ; mais la même fenfation peut être plus
agréable à l'un & moins agréable à l'autre
dans un rapport déterminé au tempérament
des organes des fens. Les hommes ne différe
ront donc entre eux que dans la nuance de
leurs fenfations.
ཨ ༔ ;;
10
Il Tefte donc à examiner fi la différence
dans la nuance des fenfations peut faire ap
percevoir des rapports différens entre les
DE FRANCE. 161
mêmes objets. C'eft vraiment en ce point
que git la difficulté .
On ne contefte point que divers individus
ne puiffent éprouver à la préfence des
mêmes objets , des fenfations plus ou moins
vives, J'accorderai done que , dans la fuppo
ition que l'action d'un corps foit precifement,
la même fur deux hommes , l'un fera
plus fenfible que l'autre à cette action ; mais
je foutiens qu'on ne peut en tirer d'autre
conféquence , finon que ces deux hommes
doivent différer dans la nuance de leurs fenfations
, en raifon de leur plus ou moins
grande fenfibilité. Et j'ofe croire que la différence
dans la nuance des fenfations , n'a nulle
influence fut les efprits.
Ne vous en étonnez pas , Monfieur ; en
cela il n'y a rien de mystérieux. Quelles que
foient les impreflions des objets fur les or
ganes des fens , les fenfations qu'ils exci
tent ne font que des faits ifolés & fteriles ,
jufqu'au moment où l'efprit les compare
pour en avoir les rapports. Or , la différence
dans la nuance des fenfations ne peut faire
que ceux qui les éprouvent , apperçoivent
des rapports différens entre ces mêmes fenfations
, ou entre les objets qu'elles repréfentent.
On doit favoir que les rapports
qu'ont entre eux les objets, font indépendans
de l'efprit qui les confidère. Ces rapports
exiftent hors de l'efprit . Ils dérivent des qualités
inhérentes aux objets. Et ces qualités
découlent de l'effence même des êtres. Les
162 MERCURE
rapports font donc immuables comme les
effences. Les objets gardent donc néceffairement
entre eux les mêmes rapports. Les fenfations
, qui ne font que les lignes naturels
ou les repréfentations de ces objets , conſerveront
donc entre-elles les mêmes rapports
que ces objets . Il n'eft donc pas poffible que
divers individus , à l'afpect des mêmes objets
, apperçoivent des rapports différens
entre ces objets , quelle que foit la différence
dans la nuance de leurs fenfations. Donc la
différence dans l'organiſation phyfique , en
variant la nuance des fenfations , ne change
point les rapports des objets entre - eux
Donc tous les hommes peuvent parvenir aux
mêmes réſultats , & connoître les mêmes
vérités . Donc tous ont également d'efprit en
puiffance , ou une égale aptitude à l'efprit.
J'infifte , en faisant obferver que fi la dif
férence dans l'organiſation pouvoit changet
les rapports des objets , il feroit impoffible
aux hommes de s'entendre & de fe communiquer
leurs idées ; mais c'eft-là une chofe
démentie par l'expérience.
Le génie n'a point encore eu la prérogative
de foutenir feul l'éclat d'une vérité nouvelle.
" Le génie , dit l'illuftre Auteur dont
j'expofe ici le fentiment , eft un chef hardi
il fe fait jour aux régions des découvertes.
Il y ouvre un chemin ; & les efprits communs
fe précipitent en foule après lui. Ils
ont donc en eux la force néceffaire pour le
Luivre. Sans cette force , le génie y pénétreroit
DE FRANCE. 163
feul. Or , jufqu'à ce jour , fon unique privilége
fut d'en frayer le premier la route. »
» Tous les hommes , ajoute ce profond
Écrivain , peuvent donc s'élever aux idées
des plus grands génies. Or , concevoir leurs
idées , c'eft avoir la même aptitude à l'ef
prit. 3599
Ileeft , ce me femble , impoffible de fe
refufer à cette dernière conféquence. L'opi
nion contraire, fût- elle généralement admife,
n'en doit pas moins paffer pour une erreur
accréditée.
Je n'ai pas befoin , Monfieur , de vous
faire remarquer que les raifons qui établiffent
l'égalité des efprits , font toutes puifées dans
la nature des chofes ; auffi portent- elles un
caractère d'évidence , dont il n'eft pas aifé
de fe défendre. >
S'il ne falloit qu'accumuler des preuves
pour vous convaincre qu'on doit regarder
dans l'homme l'efprit , le génie & la vertu
comme les heureux effets de fon inftruction ,
je ne pourrois être embarraffé que du choix.
Mais il en eft peu qui aient échappé à la fagacité
du Philofophe qui a fi profondément
traité cette matière. On fait qu'il eut tou
jours le rare fecret d'unir à la force , à la
clarté , à la folidité du raifonnement , tous
les charmes dont la vérité peut être embellie.
J'ai peine à croire , Monfieur , que vous
puiffiez détruire ce fyftême qu'appuyent des
principes qui ne me paroiffent pas moins in164
MERCURE
variables que les effences des êtres. Cepena
dant , fi vous nous montrez l'illufion de ces
principes ; fi par leur analyſe vous nous forcez
d'avouer que ce ne font que des notions
fauffes , ou du, moins fans laifon avec les
confequences que nous voulons en déduire ;
fi toutes vos idées font enchaînées par l'évidence
, qui diffipe jufqu'au plus léger doute ;
dès lors toute contradiction , ceffe. Il vous
fera glorieux de reunir les fentimens des
Philofophes fur la folution d'un problême
qui n'eſt pas de pure fpécu'ation. Ses applications
pratiques s'étendent à toutes les inftitutions
fociales. Sans cette connoiffance ,
il n'eft point de régle pour éclairer un peut
ple ; & fans lumières , un peuple ne peut
jamais être heureux . C'eft fur cette connoiffance
que repofent tous les principes de
l'éducation .
Je fuis , &c.
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
LE mot de l'énigme eft Affiette , qui fe
divife en affiette d'une fortereffe ou fortifi
cation , affiette d'un camp , affiette de tout
édifice , affiette , uftenfile de table , affiette
de la felle à cheval ; celui du Logogryphe eſt
Logogryphe , où fe trouvent Héro , lyre,
Pero , oye , Pholoe , Pô , or.
.
DE FRANCE. 165
ENIG ME.
C'EST , cher Lecteur , pour ton utilité,
C'eft pour ton bien que je fuis née;
Et pour remplir ma destinée ,
Sans ceffe tu me vois braver la propreté.
Mais de quelle étrange manière
On paye un bienfait de nos jours !
L'inftant où j'offre mon fecours
Eft l'inftant où chacun me tourne le derrière.
( Par M. Parthon. )
LOGO GRYPH E.
JE fuis utile à la Patrie, 25 r.
Dans la cabane & le palais du Roi
J'exerce mon emploi.
L'hiver eft ma ſaiſon chérie.
Élevant dans les airs un front audacieux ,
Je femble provoquer les Dieux ;
Dans les tranſports de mon ivreffe ,
Je pouffe des èris d'alegreffe ,
Que l'écho porte juſqu'aux cieux.
Renverfez mes neuf pieds de certaine manière ,
Vous y verrez le Dieu qu'on adore à Cythère ;
Un précieux métal ; un arbre; un élément ;
Une belle fubftance ; une vertu morale ;
De l'univers la Capitale ;
166 MERCURE
Pour la galère un utile inftrument.
Je forme encore un vaſe funéraire ;
Un quadrupède ; une ifle ; une rivière.
Enfin je réunis , par un contraſte affreux ,
Un Romain criminel , un Romain vertueux.
Lecteur , tel eft mon être :
Regarde fur le toit , tu m'y verras paroître.
( Par M. Larivière , de Falaife , Ecolier de
Logique Jous M. Adam , au Collège du
Bois, en l'Univerfité de Caen.
NOUVELLES LITTÉRAIRES..
HISTOIRE de l'Ordre Royal & Militaire
de Saint - Louis , par Monfieur Daspect ,
Hiftoriographe dudit Ordre ; avec cette
Épigraphe , tirée de la douzième Ode
d'Horace 55
Dicam & Alcidem , Puerosque Lada ,
Hunc Equis , illum fuperare pugnis ,
Nobilem.....
3 vol. in-8°. & fe vend chez la Veuve
Duchefne, Onfroy , Efprit & Lefclapar.
Prix , 15 1. br.
&
L'ANCIENNE
ANCIENNE Rome , cette République fameufe
, faifoit graver fur une colonne qui
étoit au milieu de la Place publique , les
noms des citoyens qui s'étoient- fignalés dans
DE FRANCE. 167
les combats , ou qui étoient morts en défendant
la Patrie . L'Ouvrage de M. Dafpect tend
au même but, C'eft un monument qu'il élève
à la gloire de la Nation , en faifant revivre
les noms des vaillans François qui fe
font illuftrés par leur bravoure. Il offre
à la jeune Nobleffe de précieux modèles &
de grands exemples ; il affure aux familles
la gloire d'avoir produit tant de braves Militaires
, & peut - être la reconnoiffance
qu'elles ont droit d'attendre du Prince &
de leurs Concitoyens .
L'Auteur a puifé les faits qu'il rapporte
dans des Mémoires particuliers , dans les
Hiftoires Militaires , & fur-tout dans les
Archives du Bureau de la Guerre. Infatiga
ble dans fes recherches , il offre aux Lecteurs
le fruit de fes veilles , après une Lecture
de plus de 1200 volumes des Mémoires
du tems..
Cette Hiftoire eft divifée en Guerres de
terre , & en Guerres de mer. La première
Partie traite des Guerres de terre , & occupe
les deux premiers volumes. La feconde traite,
de la Marine Françoife , dont il préfente le
tableau depuis les Rois de la troifième race
jufqu'à Louis XIV , qui l'a créée de nouveau
en quelque forte , par la forme qu'il fut lai
donner.
M. Dafpect nous préfente d'abord l'épo
que intéreffante de l'inftitution de l'Ordre,
de S. Louis. Il nous apprend que le célèbre
d'Agueffeau eft l'Auteur de la forme
259miA
BOTAS 296 $ :13
168 MERCURE
}
& des moyens fur lefquels il fonda cet Ordre
illuftre .
Louvois s'étoit emparé des biens de l'Or
dre de S. Lazare , pour en recompenfer les
Officiers qui s'étoient diftingués par de belles
actions & par de longs fervices. Après la
mort de ce Miniftre , Louis XIV , dont la
confcience étoit naturellement delicare
choifit ce qu'il y avoit de plus fage & de
plus éclairé dans fon Confeil , pour donner
une bonne forme à l'Ordre , & pour régler
l'ufage qu'on faifoit des biens dont il étoit en
poffeffion. D'Agueffeau fut un des Commif
faires nommés dans cette affaire ; il en devint
bientôt le maître , par la déference que lui
montroient fes collegues. 21
་
Bien éloigné d'envier aux gens de guerre.
des récompenfes achetées au prix de leur
fang , d'Agueffeau ne crut pas devoir les
prendre fur le patrimoine des pauvres. Il
jugea qu'il étoit convenable à la Majefté
Royale deconcilier ces deux vues . Ainfi, fans
toucher aux biens de l'Ordre Hofpitalier de
S. Lazare , il fonda l'Ordre Militaire de
SLouis fur le rerranchement des dépenfes de
la guerre, Tous les Commiffaires entrèrent
dans fes vues . D'Agneffeau fut chargé par
Louis XIV de dreffer les Réglemens néceffaires
pour exécuter ce projet.
Le Monarque voulut recevoir lui - même ,
le ferment de tous les Chevaliers,, & leur
donner l'accolade, ;, & lorſque la multiplicité
des affaires ou l'éloignement des
Armées
I
DE FRANCE. 169
Armées , obligea Louis à nommer les Généraux
, pour créer de nouveaux Chevaliers ,
qui , retenus par leurs emplois , ne pouvoient
pas fe rendre à la Cour. Plufieurs d'entre
ces Officiers renoncèrent à Fhonneur de
porter la Croix un an plus tôt , afin d'être
armes Chevaliers par le Roi lui- même.
Alors de grands Généraux , des Ingénieurs
& des Artistes célèbres portèrent l'Art Militaire
à un degré de perfection dont on n'avoit
point l'idée dans les tems antérieurs .
L'invention des Uniformes contribua beaucoup
au maintien de la difcipline , à la propreté,
à l'émulation des Troupes.
Ne pouvant parcourir le Tableau des
événemens de ce Règne , nous nous bornerons
à citer quelques traits qui caractérifent
principalement l'homme dans le héros.
•
Le Duc d'Enguien , que fes exploits firent
dans la fuite appeler le Grand Condé ,
à peine âgé de 22 ans , vole au fecours de
Rocroy , alliégé par les Efpagnols en 16433
il gagne la bataille. Le Comte de Fontaine ,
qui , durant toute l'action , s'étoit fait porter
fur une chaife , à caufe de la goutte qui
le tourmentoit , ayant été trouvé parmi les
morts , le jeune Duc d'Enguien dit à cette
occafion , » qu'il auroit voulu mourir.com-
» me le Comte de Fontaine , s'il n'eût pas
» vaincu. »
Turenne , né , comme fon rival , avec le
génie de la guerre , fe fit battre à Mariendal
par fa faute ; la feule , dit M. Dafpect ,
Sam. 22 Juillet 1780.
H
170 MERCURE
qu'il ait commife à la Guerre. L'Auteur ne
met donc pas au même rang la défaite de
Turenne à Rethel.
"
» Quand un homme ( difoit ce Héros ,
» en parlant , avec une noble franchiſe , de
fes défaites à Mariendal & à Rethel , ) ſe
» vante de n'avoir point fait de fautes à la
guerre , il me perfuade qu'il ne l'a pas
»
faite long-tems. » Un indifcret ayant un
jour demandé à Turenne comment il avoit
perdu ces deux combats dont on vient de
parler ; il lui répondit : » Je fuis content
de moi dans l'action ; mais fi je voulois
» me faire juftiçe févèrement , je dirois que
l'affaire de Mariendal eft arrivée pour
» m'être laiffé aller mal à- propos à l'impor-
» tunité des Allemands qui demandoient
des Quartiers ; & que celle de Rethel eft
» venue pour m'être trop fié à la Lettre du
» Gouverneur , qui promettoit de tenir en-
" core 4 jours , le jour même qu'il fe renpa
dit. »
Louis quatorze , comme fondateur &
Grand Maître de l'Ordre , eft à la tête
de la lifte des Chevaliers de Saint - Louis;
& telle eft l'impreffion que ce Monarque
laiffa , même en mourant , dans l'efprit des
Puiffances qui portoient le plus d'envie à fà
grandeur : Le Roi eft mort » dit l'Empereur
à fes Courtifans. Mot éloquent , qui
prouve que les malheurs dont ce Roi fut accablé
, les humiliations qu'il effuya ſur
DE FRANCE. 171
fin de fa vie , n'avoient pu faire oublier fa
grandeur paffée.
L'anecdote fuivante montre l'attention de
Louis XIV pour faire de la Croix de S. Louis
la récompenfe de la valeur & des talens militaires,&
combien les Officiers mettoient cette
glorieufe décoration au - deffus du vil intérêt.
39
ور
Un Officier de mer ayant fait une action
diftinguée , on lui donna pour récompenſe
une penfion de 800 livres . Il vint à la Cour,
& dit au Miniftre qu'il n'a pas verſé ſon
fang pour de l'argent ; & que S. M. a des
» récompenfes plus honorables pour un
» Gentilhomme . Quelles récompenfes ,
» dit le Miniftre ? La Croix de S. Louis ,
répondit l'Officier. » M. de Chamillard
rendit compte au Roi de la nobleffe des
fentimens de cet Officier , qui auroit préféré
la Croix de S. Louis à 800 livres de penfion
. Je le crois bien , dit Louis XIV. »
"9
―
وو
De Fricambeault , Capitaine de Vaiffeau,
jouiffoit d'une grande réputation d'intelligence
& de courage. Il mourut en héros au
port de Vigo. Bleffé mortellement , il ne
voulut jamais qu'on l'emportât ; répondant à
ceux qui lui propofoient d'aller prendre quelque
repos : Et cette Croix , ( en montrant
ce figne de la valeur ) voulez - vous
» que je la déshonore ? „
Les récompenfes d'argent , dit M. Dafpect
corrompent les hommes'; celles de l'honneur
les élèvent au-deffus d'eux-mêmes. En-
Hij
172 MERCURE
tre les mains de la fageffe , les honneurs.
feroient en effet un tréfor inépuifable ; mais ,
les abus en ce point font infiniment plus
dangereux que les déprédations des Finan
ces. Si cette décoration , purement militaire,
a perdu de fa valeur aujourd'hui , c'eſt parce
qu'on l'a quelquefois éloignée de fa deftination
primitive , en l'accordant tantôt à
des valets , tantôt à des Procureurs , tantôt
à d'autres particuliers , dont l'état n'avoit .
rien de commun avec la profeffion des
armes. On faura gré à M. Dafpect d'avoir
exclu de fon Hiftoire tous ces prétendus
Chevaliers de S. Louis , dent on ne retrouve
point le nom fur les liftes déposées
au Bureau de la Guerre.
TRAITÉ de la Difpofition forcée des
Bénéfices, par M. l'Abbé Rathier , Avocat
au Parlement. 3 Vol. in - 12 . A Paris ,
chez L. Cellot , Imprimeur- Librairc , rue
Dauphine. 1780.
L'OUVRAGE que M. l'Abbé R. vient de
publier manquoit à notre Jurifprudence
canonique. La manière dont il l'a traité
le rend utile & intéreſſant , non - feulement
pour les Évêques & pour tout le Clergé
du fecond Ordre , mais même pour les perfonnes
qui s'occupent des matières Bénéficiales.
M. l'Abbé R. fait d'abord la diftinction
DE FRANCE
173
des droits de la puiffance Eccléfiaftique
d'avec ceux de la puiffance temporelle . « Je
» ne crains point , dit- il , qu'on m'impute
» d'avoir attribué aux Miniftres des Autels
» le pouvoir qui doit n'être exercé que par
» les repréfentans du Souverain , & d'avoir
» mis au nombre des prérogatives des Cours,
» la conceffion dù titre canonique & de la
» miffion qui n'appartient qu'aux dépofi-
» taires de l'autorité apoftolique. »
M. l'Abbé R. a parfaitement concilié les
devoirs de Miniftre de l'Églife avec ceux de
Jurifconfulte & de Citoyen ; & il a fu fe
défendre des principes ultramontains , en
rendant à la Thiare l'hommage dont elle eft
en poffeffion. Voici comme il s'en explique :
« J'aurois fouhaité qu'il me fût permis de
» démontrer combien il feroit avantageux à
» la nation & à l'Eglife , que tous les droits
» à la conceffion des Bénéfices , qui ne doi-
» vent leur origine qu'aux fauffes décré-
» tales & au fchifme d'occident , fuffent en-
» fevelis dans un éternel oubli , avec les
» fiécles d'ignorance & de barbarie qui les
» ont fait naître ; mais ces droits font tolérés
fous les yeux du Prince & de fes
Magiftrats , dont je me ferai toujours un
» devoir de refpecter les vues & les motifs. »
Il rappelle à cette occafion que le Parlement
de Paris repréfentoit à Louis XI , en
1461 , que , fupputation faite , s'en va tous
les ans à Romeprès d'un million d'écus.
Hiij
174
MERCURE
و د
Aujourd'hui qu'il y a plus de Bénéfices
, & qu'on a plus fouvent recours à
" Rome , une Société de gens de Lettres a
t'elle eu tort de dire , que la République
Romaine , au temps de Lucullus , a moins
" tiré d'or & d'argent des nations vaincues
par fon épée , que les Papes , les pères de
» ces mêmes nations , n'en tirent n'en tirent par leur
plume. »
33
M. l'Abbé R. prouve que les fignatures
de Cour de Rome , en faveur des pourvus
en la forme dignum , font un véritable titre
qui leur donne un droit acquis au Bénéfice ,
& que les Lettres de Vifa de l'Ordinaire
ne font que de fimples Lettres d'attache purement
déclaratoires de l'idonéité de l'impétrant
, auquel elles donnent l'adminiſtration
du Bénéfice fans le lui conférer.
M. l'Abbé R. établit aufli que le Vifa reçu
de l'Ordinaire pour un Bénéfice à charge
d'ame , ne difpenfe pas le nouveau pourvu
d'un autre Bénéfice de même qualité , d'en
rapporter un fecond ; il fait aufli connoître
l'intérêt qu'ont les Ordinaires & les requérans
de faire dreffer un procès -verbal d'examen
; il trace enfuite la route que doit tenir
le Métropolitain , ou autre Supérieur Eccléfiaftique
, quand il s'agit de prononcer fur
le refus des provifions fait par l'Ordinaire
pour caufe de mauvaifes moeurs.
M. l'Abbé R. réfute l'opinion de Fevret &
de Drapier , fuivant laquelle les refus de
DE FRANCE. 175
Vifa , fans exprimer les motifs , ne peuvent
point donner lieu à l'appel comme d'abus ;
& il prouve , 1 ° . qu'il y a abus toutes les
fois qu'il y a contravention aux Réglemens
Eccléfiaftiques adoptés dans le Royaume , &
aux Ordonnances de nos Rois.
2°. Qu'un refus non-motivé eft une infraction
aux lois canoniques , qui veulent
qu'il n'en foit fait aucun fans cauſe ſpé
cifiée .
3°. Qu'un tel refus rendroit les Évêques
juges du droit des impétrans ; droit dont la
puiffance temporelle peut feule juger.
M. l'Abbé R. fait enfuite connoître quels
font les cas où les Évêques peuvent être
intimés fur les appellations comme d'abus
de leurs Ordonnances , & ceux où ils ne
peuvent pas l'être ; il rapporte l'Édit de
Louis XIII de 1625 , qui difpenfe les Prélats
de comparoître ou de répondre aux affignations
qui leur font données fur les appellations
comme d'abus interjetées de leurs
jugemens.
Mais cet Édit n'eft enregistré dans aucune
Cour Souveraine ; & il eft de jurifprudence
conftante que les Évêques peuvent être intimés
fur les appels comme d'abus d'actes
quelconques de juridiction volontaire
quand il n'y a point de partie qui foutienne
n'y avoir abus .
Les Cours Supérieures ne peuvent renvoyer
l'appelant comme d'abus qui demande
Hiv
176 MERCURE
le Vifa , que devant les Supérieurs Eccléfiaftiques
, fuivant l'ordre établi.
Enfin l'Auteur prouve qu'il y a ſouvent
de l'inexactitude dans les Arrêts cités par le
Rédacteur des Mémoires du Clergé , & ce
n'eft pas la partie la moins effentielle de fon
Ouvrage ; ces fortes d'erreurs peuvent
donner lieu à bien des inconvéniens , & diminuer
l'authenticité des Arrêts rapportés
dans le même Recueil , auxquels on ne pourroit
pas faire ce reproche.
Il feroit trop long de rendre un compte
plus détaillé du Livre de M. l'Abbé R .;
nous en avons dit affez pour qu'il ne foit
pas permis de douter de fon utilité , même
pour les canoniftes les plus profonds ; fon
Livre eft d'ailleurs écrit avec autant de précifion
que de clarté mérite fort rare dans
les Ouvrages de Jurifprudence.
TRAITÉ de la Châtaigne , par M. Parmentier,
Penfionnaire de l'Hôtel des Invalides ,
Cenfeur- Royal , Membre du Collège de
Pharmacie de Paris , &c. in- 8 ° . de 160
pages. A Paris , chez Monory , Libraire ,
rue & vis-à-vis l'ancienne Comédie Françoiſe.
1780 .
"
A l'exemple de feu M. Malouin & de
quelques autres Ecrivains modernes , M.
Parmentier s'eft fait gloire de prendre pour
DE FRANCE. 177
objets de fes travaux philofophiques l'aliment
le plus ordinaire, celui qui fait prefque
feul la fubfiftance du pauvre peuple.Il a porté
les richeffes de la Chymie fur le pain , fur la
farine & fur les grains ordinaires. Après avoir
prouvé complettement la falubrité des pom
mes de terre , il a publié la manière la plus
sûre & la moins embarraffante de les convertir
en très bon pain , qui n'a que le
très mince inconvénient d'un petit goût
d'herbe.
-
·
Il entroit dans fon plan de connoître &
de perfectionner le pain de châtaignes ; l'ouvrage
qu'il donne au. Public , eft le réfultat
des expériences qu'il a faites dans ce deffein
avec beaucoup d'exactitude & de perfévérance
.
Son avertiffement eft remarquable par la
réfutation très-claire & très - complette d'un
des paradoxes de M. Linguet.
و د
" Dans le 18. fiècle , ( dit il ) un feul
» homme effaie de nous perfuader que le
bled , dont les premiers cultivateurs ont
» été déifiés , est un préfent fait par la Na-
» ture dansfa colère ; que le pain eft unpoifon
, une drogue meurtrière ; que les hom-
" mes feroient bien mieux nourris d'une
bouillie mangeable & fans apprêt.
32.
M. Parmentier répond , comme Chimiste ,
premièrement , que la bouillie demande
plus d'apprêts que le pain même ; qu'elle ne
fe conferve pas ; qu'elle eft , au jugement
H.v.
178 MERCURE
de tous les Médecins , indigefte & peu falubre..
Il en explique les raifons.
Quant au riz , tant célébré par l'Auteur des
Annales Politiques , M. Parmentier rappelle
tous les inconvéniens attachés à fa culture ,
quirend mal-fainesles contrées qui occupent
les rivières . Il obferve que la récolte er eft
affez coûteufe , & pour le moins auffi incertaine
que celle du froment , qui n'eft pas
peftilentielle.
Il pouvoit ajouter que , dans le même tems
précifément où M. Linguet affirinoit pofitivement
dans fes livres , avec fa confiance
ordinaire , que chez les peuples qui vivent
de riz , on n'éprouve jamais de difette , &
l'on n'a point à craindre de monopole , tout
le Bengale , où l'on n'a pas d'autre aliment
perdoit un tiers de fes habitans dans une fa
mine horrible caufée par le défaut de récolte ,
& par le monopole le plus atroce des Anglois
qui règnent fur ce malheureux pays.
33
و د
Si M. Linguet eût bien voulu ( dit en-
» core M. Parmentier ) entrer dans une Bou
langerie , pour voir & examiner le levain,
» il ne lui auroit pas donné les épithètes les
plus extraordinaires : il n'auroit certaïne-
» ment pas dit que c'eft une matière infecte
» que le pain eft une drogue dont la corruption
» eft le premier élément , que nous fommes
obligés d'altérer par un poifon , pour la
" rendre moins mal- faine. En confultant
quelques Chimiftes , il n'auroit pas confondu
le premier degré de la fermentation
و ر
»
, כ
DE FRANCE. 179
"
ور
fpiritueufe avec le dernier , qui eſt la
tréfaction.
">
pu-
En effet , le levain n'eft pas plus de la corruption
& du poiſon , que le vin n'eſt du
raifin pourri , & devenu mortel par la fermentation
qui le prépare.
C'eft ainfi que le Chimifte oppofe des
principes auffi fimples qu'univerfellement
connus , aux déclamations que M. Linguer
accumule dans fa réponſe aux Docteurs mo-,
dernes , & dans fes Annales .
Le Traité de M. Parmentier contient trois.
Parties. Dans la première , il donne les meilleurs
préceptes fur la culture des Châtaigniers
, & rend hommage à leur premier
Auteur , M. de Sahuguet , Marquis de Puy-
Marêts , frère aîné de M. le Paron d'Efpa
gnac , Gouverneur des Invalides , & de M.
l'Abbé d'Efpagnac , Confeiller de Grand'-
Chambre , refpectable Citoyen qui paffa
toutes les années d'une longue vie , à bien
dire & à bien faire , témoins les excellentes
inftructions fur les Châtaigneraies , que M.
Parmentier vient de publier , & plufieurs petits
Traités d'Economie Rurale , dont il enrichifoit
les Éphémérides avant leur fuppreflion.
La feconde Partie concerne la récolte des
Châtaignes ; les méthodes ufitées dans les
Cévennes , dans le Limoufin , en Corfe &
ailleurs , pour les fécher & les conferver :-
meilleur moyen de les apprêter pour en
faire l'aliment ordinaire d'une grande famille.
E
H'vj
180 MERCURE
Dans la troisième , M. Parmentier rend
un compte exact des expériences & des tentatives
de toute eſpèce qu'il a multipliées ,
pour faire du Pain de Châtaignes.
Toutes ces épreuves ont été fans fuccès.
On n'a jamais pu , jufqu'à préfent , faire ,
avec les Châtaignes , que des galettes féches,
brunes & mattes , qui n'ont point les qua--
lités du pain , & qui ne méritent pas d'en
porter le nom .
Il n'en réfulte pas démonftrativement l'impoffibilité
de l'entrepriſe ; mais au moins la
difficulté la plus grande.
Le Châtaigner n'en eft pas moins un arbre
très utile ; & la Châtaigne , un des bons
fruits qu'on puiffe cultiver.
Le Traité que nous venons d'analyſer , eft
un Livre eftimable , & l'Auteur, un des Écrivains
qui font l'ufage le plus louable de
leur fcience & de leurs talens .
(Cet Article eft de M. l'Abbé Beaudeau.
SPECTACLES.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LE Lundi 10 de ce mois , on a remis la
Mort de Pompée , Tragédie de P. Corneille.
" Nous avons , dit l'Abbé Dubos , deux
Tragédies du Grand Corneille , dont la 23
DE FRANCE. 181
"7
» conduite & la plupart des caractères font
» très défectueux , le Cid & la Mortde Pompée.
On pourroit même difputer à cette
» dernière le titre de Tragédie. Cependant ,
» le Public enchanté par la Poëfie du ftyle
» de ces Ouvrages , ne fe laffe point de les
» admirer, & il les place fort au- deffus de
plufieurs autres , dont les moeurs font
» meilleures & dont le plan eft régulier.
» Tous les raiſonnemens des Critiques ne
» le perfuaderont jamais qu'il air tort de
prendre pour des Ouvrages excellens deux
Tragédies qui , depuis quatre- vingt ans ,
» font toujours pleurer les Spectateurs.
ود
"3
Nous ne retrouvons point dans ces réflexions
le goût & le jugement qui diftinguent
ordinairement l'Abbé Dubos ; & rien n'eft
plus étonnant peut-être que de voir rapprocher
deux Ouvrages d'un genre auffi éloigné
que le Cid & la Mort de Pompée ; c'eſtà
dire , un Drame dont la repréſentation
produit tous les effets attachés à la véritable
Tragédie , & une production à laquelle on
peut en difputer le titre. Certainement , la
Mort de Pompée eft un Ouvrage très refpectable
& digne de fon Auteur , malgré les
défauts qui le déparent ; défauts que Corneille
à reconnus lui-même , & qu'il indique
dans l'Épître Dédicatoire du Menteur , &
dans l'examen de Polyeucte ; mais qu'on
ait pleuré pendant quatre- vingt ans aux repréfentations
de ce Drame , c'est ce qu'on ne
croira jamais. Nous conviendrons volon
182 MERCURE
tiers que le premier récit d'Achorée eſt touchant
, & que la première Scène du cinquième
Acte eft d'un grand intérêt , quoiqu'elle
foit hors d'oeuvre ; mais deux fituations
fuffifent- elles pour forcer le Public à regarder
comme excellent , un Ouvrage où l'intérêt
languit à chaque inftant , & dont les
deux derniers Actes feroient étrangers au
fujet principal , fi Cornélie ne recevoit pas
au cinquième , l'urne qui contient les cendres
du grand Pompée ? Un Ouvrage enfin , que
Corneille dit avoir fait pour effayer ce que
pouvoit la majefté du raifonnement , & la
force des vers dénués de l'agrément du ſujet ?.
Tous les Lecteurs de bonne foi conviendront
que cela eft impoffible : ils n'en rendront
pas moins juftice aux grandes beautés dont
la Pièce eft remplie ; beautés qui , malgré les
nombreux reproches qu'on peut lui faire ,
la rendent encore un Ouvrage admirable aux
yeux des Obfervateurs les plus févères.
Nous ne parlerons pas en détail de la manière
dont tous les rôles de cette Tragédie
ont été joués ; nous nous contenterons de
parler de M. Monvel , qui , dans le rôle
d'Achorée , a mérité les fuffrages les plus
univerfels. Il faut pourtant dire encore que
le lendemain de la repréfentation qui fait
l'objet de cet article , nous nous fommes.
arrêtés devant un portrait repréfentant la
fameufe Mlle le Couvreur , dans le rôle de
Cornélie ; & qu'après l'avoir examiné pendant
quelques minutes , nous avons été forcés
DE FRANCE.
183
de répandre quelques larmes délicieufes diabord
, mais dont une réflexion prefqu'invclontaire
a fait tourner la douceur en amertume.
Le même jour on a donné , pour la première
fois , Adélaïde , ou l'Antipathie pour
Amour, Comédie en deux Actes , & en
vers libres.
Une jeune Perfonne , aimable , fenfible &
pleine de vertus , ne peut fe réfoudre à donner
fon coeur ni fa main à qui que ce foit.
Le fpectacle d'une foeur adorée de l'homme
qu'elle eft fur le point d'époufer , le defir
d'un père chéri , les qualités d'un Amant fair
pour plaire , rien ne l'engage à renoncer à
un fyftême qu'elle a établi fur l'idée que
tous les Amans , tous les Époux font aufh
barbares que le mari d'une femme qu'elle a
connue , & qui n'a trouvé dans les noeuds de
Phymen que l'efclavage le plus cruel & le
plus infupportable. Elle eft enfin obligée
d'ouvrir les yeux , de reconnoître fon erreur,
& d'accorder fa main & fon coeur à fon
Amant.
Cette Comédie jouit d'un fuccès très - brillant
; il nous eft impoffible d'entrer dans les
details capables de faire fentir tout fon mérite
, avant de l'avoir fous nos yeux : dès
qu'elle fera imprimée , nous en rendrons
compte; en attendant , nous devons dire que
cette production eft une des plus agréables
184 MERCURE
qu'on ait repréſentées depuis vingt ans. Les
deux rôles principaux font joués par Mlle
Doligny & par M. Molé. Les applicationsque
le Public a faites à la première , de certains
traits qui ont du rapport au rôle dont
elle eft chargée , parlent en faveur , & de
l'opinion qu'on a de fes talens , & , ce qui
eft plus flatteur peut-être , de l'eftime qu'on
accorde à fa perfonne. Quant au fecond , il
a déployé dans cette Comédie le talent le
plus rare , l'intelligence la plus fine & la plus:
délicate ; en un mot , la plus grande partie
des qualités qui forment l'excellent Comédien.
COMÉDIE ITALIENNE.
IL nous paroît abfolument inutile d'ennuyer
nos Lecteurs du récit de tous les débuts quife
font à tous nos fpectacles ; il leur importe
pea de favoir qu'un fujet médiocre & orgueilleux
eft venu recevoir à Paris le prix réfervé
à l'audace ainsi , nous ne parlerons déformais
que des débuts qui mériteront d'être
cités . De trois qui viennent d'avoir lieu ,
nous en citerons un , celui de M. Vallière.
Ce Comédien a de l'intelligence , de l'efprit
, la voix jufte , quoique foible & peu
agréable , de la précifion & du goût . Nous
croyons qu'il eft encore fufceptible de faire
des progrès ; nous l'engageons à travailler
fur-tout à fe défaire de certaines habitudes
DE FRANCE 188
plus mal -adroites que plaifanres , qui font
abfolument éloignées du ton de la bonne
compagnie.
Le Vendredi 7 , on a donné la première
Repréfentation du Déguisementforcé , Comédie
en deux Actes & en profe, réduite en
un Acte.
Un Jeune homme & une Jeune Fille ne
peuvent échapper au fort qui les pourfuit ,
que dans le cas où ils prendront de l'amour,
en croyant céder à la fimple amitié. Une Fée
qui les protège les rapproche , en donnant à
chacun d'eux les habits du fexe qui lui eft
oppofé ; ils s'aiment , fe le difent , & s'épouſent.
On trouve de très - jolies chofes dans cette
Comédie , qui paroît n'être qu'un effai ; fi
cela eft , nous engageons fon Auteur à penfer
que le ftyle doit varier fuivant l'état
des perfonnages , & qu'il n'eft pas naturel
que les Maîtres & les Valets parlent le même
langage.
VARIÉTÉS.
LETTRE au Rédacteur du Mercure.
MONSIEUR DE VOLTAIRE , de fon vivant , fut
régalé de fept à huit cent Satyres , les unes en vers,
les autres en profe , & lefquelles font aujourd'hui
toures oubliées . Depuis la mort , nous avons déjà eu
186
MERCURE
en fon honneur une douzaine d'Eloges , qui ont
fait un peu moins de bruit que les Satyres , par la
raifon que la louange endort , & que lafatyre réveille.
Le tems des Satyres eft paffé pour lui , & le tems
de la Justice , qui , dans fes arrêts , n'a égard ni aux
eft
injures de l'envie , ni aux tranſports de l'amitié ,
enfin arrivé : nous aurons dans peu la vie de ce Philofophe
, & ce fera au Public impartial à prononcer
quel rang il doit occuper dans la claffe des hommes
qui ont éclairé , ou qui ont égaré leurs femblables .
M. le Marquis de Luché , l'un des bons écrivains
du fiècle , nous promet cette Vie en cinq volumes
in-89. On penfe bien que fi M. le Marquis avoit
écrit tout ce qu'il peut favoir fur ce grand homme ,
ilne fe feroit pas borné à cinq volumes .
ne
M. FAbbé Duvernet , beaucoup moins connu ,
mais beaucoup plus fobre que M. le Marquis de
Luché , a renfermé en un feul volume l'Hiftoire
de M. de Voltaire. La plupart des hommes qui
ont fourni les matériaux de cette Hiftoire ,
font plus. M. le Préfident Hénault , M. Cideville
, MM, de la Condamine , Chenevière , Tiriot
, Berger , Mouffinot , d'Arget , le Kain , &c. ,
font les témoins que M. l'Abbé Duvernet avoit confultés
: c'eft de leur bouche même qu'il avoit recueilli
les principales particularités de la vie de M. de Voltaire
: il eft peu de ces témoins avec lesquels il ne
fût lié d'amitié ; il paffoit les journées entières avec
eux , & vivoit dans leur intimité : fouvent même il
écrivoit fous leur dictée. De chez l'un , il alloit chez
les autres ; & quand , avec eux , il ne pouvoit éclaircir
certains faits , il s'adreffoit à M. de Voltaire luimême.
On va tranſcrire l'extrait de quelques Lettres en
preuve de ce qu'on avance , & pour montrer au Public
la confiance qu'il peut ajouter en une Hiftoire
dont il ne tardera pas à jouir.
DE FRANCE. 187
8 Novembre 1771 , à Ferney.
" Le vieux malade dont Monfieur l'Abbé Duver
» net daigne être l'Hiftorien , n'a pas été en état de
le remercier plus tôt. Comme on ne fait guères
» l'Hiftoire des gens qu'après leur mort , il eft à
>> croire que Monfieur l'Abbé Duvernet fera biens
tôt dans les règles ; & probablement fon Curé
» l'aura duement enterré avant que l'Ouvrage
puiffe paroître.
ว
> On ne manquera pas d'envoyer , en attendant ,
» tout ce que M. l'Abbé Duvernet a la bonté de
» demander : s'il pouvoit venir faire un petit voyage
» à Ferney , il feroit à portée de lire beaucoup de
› chofes & de jeter enfuite de l'eau-bénite fur
corps du défunt , qui fe recommande à fes
» prières......
לכ
le
30 M. de la Condamine fait l'hiftoire de Pelletier
Défort , & de la loterie de 1729 : il étoit alors
» mon ami , & n'avoit point encore fait de voyage
» dans le Nouveau Monde ...... Rappelez-lui la pa-
» rade de l'Arménien chez Mde Dufai......
20
35
:
13 Janvier 1772.
» Le vieillard de Ferney a été malade pendant un
mois il eft dans l'état le plus douloureux , & n'en
eft pas moins fenfible aux bontés & au mérite de
» Monfieur l'Abbé Duvernét. Privé prefque entiè
» rement de la vue , & enterré dans les neiges , il fe
» confole en voyant qu'un Philofophe aimable &
plein d'efprit veut le faire revivre dans la pofté-
» rité....... Il s'en faut beaucoup que ce vieillard ap
proche de Defpréaux ; mais en récompenfe , Mon
as fieur l'Abbé Duvernet vaut beaucoup mieux que
Broffette .......
25
""
a Mon ancien ami Tirior , fi M. T'Abbé Duver
188 MERCURE
net veut prendre la peine de l'aller voir , le mettra
» au fait de tout ce qui peut avoir rapport au Che-
» valier de Rhoan qui ..... à Julie devenue Mde la
» Comteffe de Gou...... & à la bagatelle des tu & des
» vous..... M. Tiriot , dans ma feconde retraite à la
Baftille , me pourvut de domeftiques Anglois &
de livres Anglois.... Il eft très-vrai que fon amitié,
» du fond de la Normandie où il étoit alors , le fit
» voler à mon fecours au Château de Maifons , où
j'avois la petite-vérole. Gervafi , le Tronchin de
» ce tems - là , fut mon Médecin : la limonade & lui
» me tirèrent d'affaire …………….. »
23.
22 Mars 1772 , à Ferney.
Il eft jufte , Monfieur , que vous qui vou-
» lez bien être mou Avocat , vous lifiez les Pièces
» du Procès.. Je remets ma cauſe entre vos
» mains , & m'en rapporte entièrement à votre élo-
» quence & à votre fageffe ......
....
Je n'ai point donné ma médaille à Graffet , qui.
» eft actuellement à Paris . Vous pouvez favoir de
» lui l'aventure de la Pucelle. Je me fouviens très-
» bien qu'au füjet d'une Pucelle ordurière , il me mit
» dans une grande colère aux Délices , & que je le
» fis mettre en prifon à Genève......
» M. Cideville étoit Confeiller au Parlement de
→ Rouen ; il avoit beaucoup d'amitié
Four moi. II
» eft à Paris , très- vieux , très-infirme & très-dévot.
» C'étoit un Magiftrat intégre , & la dévotion ne
l'empêchera pas de me rendre juſtice , & d'avouer
» que la cupidité de Jore gâtá tout , & me donna
35
de grands embarras...... Jore me demanda par-
» don dix ans après , & je le tirai de la misère.......
» &c. &c. »
23 Octobre 1772 , à Ferney.
......... Le pauvre vieillard eft hors de combat :
DE FRANCE.
189
ila pensé mourir ces jours - ci.......... Je ne crois
≫ pas que vous trouviez des chofes bien intéresfantes
dans les paperaffes de l'Abbé Mouffinot.
» Je vous en enverrai de plus curieuſes ........
90
Le Juif Hiercheld étoit un fripon , & fes fouffleurs
des mal - adroits . M. d'Arger , mon ancien
» camarade de Potſdam , voyoit mouvoir à la Cour
» d'un grand Roi tous les refforts fecrets de la petiteffe
& de l'envie Françaife. Si Monfieur l'Abbé
30 Duvernet veut prendre la peine de l'interroger
à l'oreille , il l'inftruira de bien des choles
puériles , mais curieuſes ........ »
כ כ
1772, à Ferney.
Puifque vous êtes l'enchanteur qui daigne
» écrire la vie du Dom- Quichotte des Alpes , qui
s'eft battu fi long - tems contre des moulins - à
» vent , il faut bien vous fournir les pièces du pro-
∞ cès en original…………..
50
❤
» M. Durey de Morfan , frère de Madame la
» Préfidente , a l'extrême bonté de fe donner cette
peine. C'eft un homme de Lettres fort inftruit.....
Je le poffède à Ferney depuis quelque tems. Il faut
» qu'il foit bien bon , car la befogne qu'il a entrepriſe
n'eſt point amufante , & fera longue ; mais il
paroît que vous avez encore plus de bonté que
» lui......
27
*
» M. Chriftin , qui m'eft fort attaché , doit dans
peu fe rendre à Paris ...... Malgré mes fluxions fur
les yeux , j'aime à me flatter , & je ne défefpère pas
de le charger d'un petit paquet pour vous....... M.
" Chriftin eft un Avocat Philofophe qui va plaider
au tribunal du Roi la caufe de trente mille malheureux
esclavesdu Chapitre de S. Claude , & qui
ככ
190
MERCURE
» béniront tous ceux qui auront contribué à leur
» rendre 29 la liberté...... »
"3 ......
A Ferney , 1773.
Je ne fuis point heureux dans l'établiſle-
» ment des Manufactures de Ferney ; ce n'eft qu'un
ouvrage de furérogation. L'affaire des Sirven étoit
» de première néceffité . L'Arrêt du nouveau Parle-
3
ment de Touloufe qui les abfout eſt une amende-
» honorable aux mânes des Calas..... L'hiftoire de
> ma vie , quelque belles que foient les enluminures
dont votre Philofophie pourra l'orner , ne feraja-
» mais intéreffante : celle dont vous me parlez fera
beaucoup plus utile...... >>
39
7 Fév. à Ferney 1776.
Ceux qui vous ont dit , Monfieur , qu'en
» 1744 & 1745 , je fus Courtiſan , ont avancé une
» trifte vérité. Je le fus & je m'en repentis. De tout
» le tems que j'ai perdu en ma vie , c'eſt , fans con-
33
33
tredit , celui-là que je regrette le plus . Ce ne fut
39 pas le tems de ma gloire , fi j'en eus jamais. J'éle-
» vai pourtant , dans le cours de l'année 1745 , un
Temple à la gloire . C'étoit un ouvrage de commande
, comme M. le Maréchal de Richelieu &
M. le Duc de la Valière peuvent le dire. Le
» Public ne trouva point agréable l'architecture de
ce Temple. Je ne la trouvai pas moi-même trop
» bonne. Piron y logea des rats ; j'aurois pu le loger
» lui-même dans la caverne de l'envie , que j'avois
placée à l'entrée de ce Temple de la Gloire. Mes
» amis m'ont toujours aſſuré que dans la feule bonne
» Pièce que nous ayons de lui , il m'avoit fait jouer
» un rôle fort ridicule. J'aurois bien pu le lui ren-
» dre. J'étois auſſi malin que lui ; mais ,&c. &c.
အ
DE FRANCE. 191
GRAVURES.
VOYAG
OYAGE Pittorefque de l'Italie , Premier Vol.
Royaume de Naples , quatorzième Livraiſon. A
Paris , chez M. de la Foffe , au Carroufel .
Seconde Livraifon de la Defcription genérale &
particulière de la France , contenant dix tableaux de
la galerie de l'hôtel de Toulouſe , gravés fur les
defins de M. Cochin , par les Sieurs Née , Maf
quelier , Feffard , &c. A Paris , chez Née & Maſquelier
, rue des Francs- Bourgeois , près la Porte Saint-
Michel.
reau ,
Le Bain de Village , Eftampe gravée au lavis
par les fieurs Bar & Châtelet. A Paris , chez Che-
Graveur , rue des Mathurins , au coin de la
rue de Sorbonne. Ce genre de Gravure nous ſemble
digne d'être encouragé ; plus expéditif que tout
autre , il rend très-bien l'efprit des tableaux , & il
exprime le deffin avec autant de force que de légèreté.
Cahier contenant plufieurs Portes d'un goût nouveau
, par M. Panferon. Prix , 1 liv. 4 fols. A Paris ,
chez l'Auteur , rue des Maçons , maiſon de M. le
Vaffeur , Graveur.
ANNONCES LITTÉRAIRES,
LE Teftament Politique de l'Angleterre . Vol .
in-12. Le Café Politique de Londres. Vol. in - 12 .
A Paris , chez Defauges , Libraire , rue S. Louis ,
chez Efprit , Libraire , au Palais Royal.
&
De la Vieilleffe , ou Caton l'ancien .... De l'Amitié
ou Lelius , Ouvrages traduits du Latin , par le
192 MERCURE
Bailli D... Vol. in -8 ° . A Paris , chez Esprit , Libraire ,
au Palais Royal .
De la Lecture des Livres François , troifième partie
, fin des Ouvrages du XVe. fiècle. Vol. in - 89.
A Paris , chez Moutard , rue des Mathurins.
Traité des Scrophules , vulgairement appelées les
Ecrouelles , ou Humeursfroides , par P. M. Latouette,
Docteur en Médecine de Paris. Volume in-12 . Prix ,
2 liv. 5 f. broc. A Paris , chez Didot le jeune , quai
des Auguſtins.
Ifaac & Rebecca , ou les Noces Patriarchales ,
Poëme en profe , en 5 Chants , nouvelle édition .
Vol. in-12. A Paris, chez Efprit , Quillau , Tilliard ,
& la veuve Duchefne.
Hiftoire de la République des Lettres & Arts en
France , année 1779. Broc. in-12 . A Paris , chez les
mêmes Libraires.
TABLE.
VERS ausujet de la Mort_des Bénéfices
de M. Dorat,
Le Chien & le Serpent ,
Lettre fur l'Egalité des
prits ,
172
145 Traité de la Châtaigne , 176
146 Comédie Françoife ,
Ef- Comédie Italienne
153
Enigme & Logogryphe , 165
Lettre au Rédacteur du
cuse ,
Hiftoire de l'Ordre Royal & Gravures ,
Militaire de S. Louis , 166 Annonces Littéraires ,
Traité de la Difpofition forcée
J'A
APPROBATION.
180
184
Mer-
185
191
ibid.
A lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 22 Juillet . Je n'y ai
sien trouvé qui puiſſe en empêcher l'impreſſion. A Paris
le 21 Juillet 1780. DE SANCY.
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 29 JUILLET 1780 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE
VERS...
A MES AMIS , partans pour l'Italie
Vousque que rien n'arrête & ne lie ,
Partez , aimables Voyageurs ,
Allez refpirer les odeurs
Des orangers de l'Italie !
Dans les bofquets de Tivoli ,
Répétez les chanſons d'Horace ,
Dont deux mille ans n'ont point vieilli™
Et le coloris & la grâce :
Allez détacher un rameau
Du laurier fidèle à Virgile ,
Du laurier toujours immobile
Qui couronne encor fon tombeau
Évoquez la Muſe d'Ovide
Sam. 29 Juillet 1780.
194
MERCURE.
Cherchez les grottes où ſa voix
Aux amans impofoit des loix ,
Et dictoit les leçons de Gnide ;
Entrez fous le charmant berceau
Où Tibulle chanta Délie ,
Où la jeune main de Lesbie
Careffoit un tendre moineau ;
Montez au Capitole antique
Qui vit l'Univers proſterné ,
Où le triomphe poétique
Au Taffe en vain fut deftiné.
Vous verrez le grand fanctuaire
Des talens de tous les pays ,
Et l'Apollon du Belvedère ,
Et la Vénus de Médicis ;
Des Arts vous fentirez l'ivreffe ,
Et me plaindrez en ce moment...
Mes amis , cet enchantement
Vaut-il celui d'une maîtreffe ?
( Par M. Doigni. )
ÉPITAPHE D'UN BOURGUIGNON.
C1 - GIT Potor , qui mourut en buvant ,
Et qui près de quitter la terre ,
Réfigné bien dévotement ,
Ne regretta rien en partant....
Qu'une goûte de vin qui reſtoit dans ſon verre.
(Par M. le Chevalier de Saint-Garés.)
DE FRANCE.
195
LE LAID CHEVALIER , Conte.
UNhomme des plus laids aimoit à la folie
Une jeune Beauté: le cas n'eft pas nouveau ;
A - t'on beſoin d'être beau ,
Pour aimer femme jolie ?
Or Notre amant , fi l'Hiftoire eft fidelle ,
Étoit ſpirituel autant qu'il étoit laid ;
Et par certain hafard , furprenant en effet ,
Mais qui par fois fe renouvelle ,
Sa maîtreffe étoit fotte autant qu'elle étoit belle.
Amour , ce fent-là de tes jeux !
Cet homme que l'on croyoit fage ,
Et qu'on avoit être amoureux ,
Voulut tâter du mariage.
Pour paroître toujours à la raiſon foumis ,
Tandis que fon Hymen s'apprête ,
Il prétend cet ufage eft de tous les pays )
Prendre confeil de fes amis ,
Pour n'agir que d'après ſa tête.
Amis , dit - il , confeillez - moi ;
Je prétends époufer Orphife.
Elle ? répondit-on : mais quoi !
Vous favez ?...
Oui je connois fa fotife.
Mais croyez-moi , je me fuis confulté ,
Et j'y trouve un grand avantage ;
Car nous fommes eu fonds , foit dit fans vanité ,
I ij
196 MERCURE
Pour donner aux enfans qui nous viendront, je gage,
Moi , de l'efprit , elle , de la beauté.
Eft-il un plus digne héritage ?
CELA dit , animé par cet efpoir flatteur ,
Le foir même il conclut l'affaire,
Qu'arriva-t'il ? Ses enfans , par malheur,
De leur père eurent la laideur ,
Et la bêtife de leur mère.
LE SAULE ET LA RONCE ,
Fable.
LE Saule dit un jour à la Roncé rampante :
Aux Paffans pourquoi t'accrocher ?
Quel profit , pauvre fotte , en comptes- tu tirer ?
Aucun , lui répartit la Plante :
Je ne veux que les déchirer.
( Par M. le Bailly. )
LA CONSULTATION , Anecdote,
L'AUTRE jour , chez un Avocat de mes
amis , je fus témoin d'une confultation qui
me parut affez curieufe. Je crains qu'elle ne
demeure renfermée dans le fein d'une famille
; & comme je penfe qu'un bon Citoyen
ne doit jamais rien dérober à l'inſtrucDE
FRANCE. 197.
tion ou à l'amufement du Public , je veux
lui raconter cette Anecdote.
Il s'agit de deux frères qui , fans être bien
riches , avoient beaucoup plus à fe louer de
la fortune que de la nature ; car celle- ci les
avoit traités l'un & l'autre en véritable marâtre.
L'aîné étoit fourd prefque de naiffance
, & le cadet étoit aveugle , c'eſt à - dire ,
qu'ils n'avoient à eux deux que deux bonnes
oreilles & deux bons yeux. Ce n'étoit pas
alfez ; & voilà juftement la réflexion que fit
un voifin que le hafard leur avoit donné.
Ce voifin eft un original dont je dois vous
dire deux mots ; car il joue un rôle dans
cette hiftoire . Cet homme n'est précifement
ni Oculiſte , ni Médecin , ni Chirur
gien ; mais il eſt tout cela à la fois , & bien
d'autres chofes encore . Il a des fecrets , peutêtre
des caractères ; enfin il ne profeffe rien
& il fe mêle de tout. Il ne voit pas un malade
fans avoir envie de le guérir ; ce n'eft
point par un motif d'intérêt ; il payeroit luimême
fes malades s'il le falloit ce n'eft pas
même par bienfaifance , mais uniquement
par plaifir. Il aime à faire des cures , comme
d'autres aiment à faire des mariages.
:
A peine eut-il connu les deux frères
qu'il fe mit dans la tête de les guérir. , I
commença d'abord par les faluer quand il
les rencontroit ; il leur faifoit beaucoup de
politeffes ; il épioit toutes les occafions de
leur rendre les petits fervices de voifin ;
bientôt il les arrêtoit en pallant pour caufer
I iij
198 MERCURE
avec eux: vinrent enfuite les vifites d'honnêteté
; enfin , quand il eut bien difpofé les
chofes , il les pria de vouloir bien le laiffer
guérir par lui ; mais il les pria avec cette timide
inquiétude que donne une grande envie
d'être exaucée ; il offrit fes fervices comme
un véritable amant fait une déclaration d'amour.
Ils furent acceptés; & , ce qu'il y a de
plus étonnant , c'eft que ce diable d'homme
réuffit dans fon projet. J'ignore quelle recette
il employa : ce que je fais fort bien , c'eft
que prefque le même jour que le cader vit
clair , l'aîné entendit très-bien . Mais voici
ce qui eft réfulté de ces deux cures étonnantes.
Le cadet , quoique aveugle , avoit fait con
noiffance avec une jeune, perfonne qui ve
noit fouvent caufer avec lui. Cette jeune
perfonne avoit un fon de voix fi doux , fi
agréable , un organe fi fenfible , qu'il en
devint amoureux. Il parvint à s'en faire ai
mer, & il pouvoit s'appeler heureux ; car
pouvant être prefque toujours avec elle , ik
n'avoit pas le temps de fentir l'ennui Hélas ! le
pauvre garçon , en recouvrant la vue , perdit
à la fois tous fes plaifirs , parce que cette
jeune perfonne , dont l'organe charmoir fon
coeur , n'eft ni jolie ni bien faite. Cette laideur
auparavant n'exiftoit pas pour lui , puifqu'il
ne la voyoit pas. Que dis - je ? il la
voyoit par les yeux de l'imagination , & il
la voyoit jolie ; le charme de fa voix fe répandoit
fur toute fa perfonne. Maintenant
elle a perdu pour lui jufqu'à l'agrément de
DE FRANCE. 199
fon organe. Ce qu'il voit aujourd'hui gâte
ce qu'il entend . Illufion , réalité , le pauvre
clairvoyant a tout perdu.
Paffons à l'hiftoire de l'aîné. Je vous ai dit
qu'il étoit fourd , mais fourd à ne rien entendre.
Le fens de l'ouie étoit abfolument
nul pour lui. Il s'étoit aufli avifé d'aimer ;
mais fa maîtreffe ne reſſembloit nullement
à celle de fon frère. C'étoit la plus charmante
figure & la plus jolie taille du monde.
Il ne pouvoit pas l'entendre , mais il avoit
tant de plaifir à la regarder , qu'il n'avoit pas
le temps de defirer rien au- delà. D'ailleurs.
deux beaux yeux lui difoient qu'il étoit aimé ;
qu'avoit - il befoin d'en favoir davantage ?
Enfin il avoit le bonheur de la trouver parfaite
en tout , quand ce forcier , en lui rendant
l'ouie, vint lui apprendre qu'elle étoit
bête. Il entend aujourd'hui ce que dit fa
maîtreffe , & il n'entend que des fottifes.
Enfin par cette cure la maîtreffe a perdu fa
beauté, ( car les yeux de l'amant ne la trouvent
plus jolie , depuis que fon oreille l'entend
) , & lui a perdu tous les plaiſirs qu'elle
lui donnoit.
Les deux frères s'étant confié mutuellement
leurs chagrins , regrettèrent les heureux
jours de leur incommodité. En vérité ,
fe dirent-ils , nous avions bien affaire que ce
maudit homme fe donnât tant de peine pour
nous rendre malheureux . Ils allèrent le trouver
, & lui firent des plaintes amères fur
leur guériſon. Ils fe fâchèrent contre lui ; &
I iv
200 MERCURE
celui - ci étant tombé dans la plus grande
rêverie , garda un profond filence , qu'il
rompit enfin par ces mots prononcés bien
flegmatiquement : « tant il eft vrai qu'en
multipliant autour de l'homme les moyens
de jouir , on n'ajoute pas toujours à fon
bonheur ! »
Cette réflexion philofophique , à laquelle
ils ne s'attendoient pas , mit les deux frères
dans une colère épouvantable. Plaiſante manière
de nous confoler , s'écrièrent- ils , que
de nous débiter une froide moralité , qui ne
rendra jamais à nos maîtreffes ni la beauté ,
ni l'efprit.
J
Ils le quittèrent furieux , & ils coururent
chez un Jurifconfulte , pour favoir s'ils
n'étoient pas fondés à attaquer cet hommelà
en juftice , & à demander de forts dommages
& intérêts ; car enfin , difoient- ils , it
nous a fait plus de mal que s'il nous avoit
fait perdre notre fortune. On fe doute pentêtre
de la réponſe du Jurifconfulte' ; il leur
dit que la loi n'avoit pas prévu le cas où ils
fe trouvoient ; & les deux frères fortirent'
auffi mécontens de lui , que s'il avoit donné
à chacun d'eux un fens de plus.
Pour moi , cette aventure me jeta dans de
grandes réflexions ; & je finis par dire tout
bas : bon Dieu ! fi jamais je me trouve dans
la fituation où étoient ces bonnes gens , préfervez-
moi des Médecins.
DE FRANCE 201
ROMANCE
Sur l'oppofition formée à mon Mariage.
AIR: Que ne fuis - je la fougère ?·
APRÈS douze mois d'alarmes ,
Trifte fruit de mon amour ,
L'efpoir effuyant mes larmes
M'annonçoit le plus beau jour.
Mais cet aimable menfonge
Me quitte , hélas ! aujourd'hui ;
Et mon bonheur , né d'un fonge ,
Comme un fonge s'eſt enfui.
VICTIMES d'un fort barbare ,
Quand nos maux alloient finir ,
Chère Amante , on nous fépare
Au moment de nous unir.
Si de toujours nous pourſuivre
Le Deftin s'eft fait la loi ,
Je n'ai pas long-temps à vivre....
Ah ! comment vivre fans toi !
CEPENDANT malgré l'orage ,
Faifons un nouvel effort ;
La conftance & le courage
Pourront nous conduire au port,
L'Hymen a de douces chaînes ;
Et s'il comble nos defirs ,
202 MERCURE
Le fouvenir de nos peines
Viendra doubler nos plaifirs.
QU'UN autre felon l'uſage
Profane les plus faints noeuds ,
Et du ferment qui l'engage
Faffe un trafic odieux .
Les biens que chacun révère
N'ont pour moi nulle valeur :
Les feuls qui puiffent me plaire
Sont ma tendreffe & ton coeur.
Si le Dieu de la richeſſe
Fut pour toi plein de rigueurs ,
Ma Thémire , une Déeſſe
Te combla de fes faveurs.
L'Amour embellit tes traces ;
Qu'as-tu befoin de Plutus ?
N'eft ce donc rien que des grâces ,
De l'efprit & des vertus ?
( Par M. Baugin. )
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
LE møt de l'Énigme eft Seringue ; celui du
Logogryphe eft Ramoneur , où le trouvent
Amour , or , orme , eau , âme , aumône ,
Rome, rame, urne , âne , ré, orne , Néron ,
Numa.
DE FRANCE. 203
ÉNIGME.
JE fuis un enchanteur dont la douce magie
Du malheureux fouvent charme la trifte vie ,
Fait délirer le Sage , & donne quelquefois
La Couronne aux Bergers , & la houlette aux Rois.
A mon talent fuprême il n'eft rien d'impoſſible.
Voulez-vous voyager ? De Paris à l'inftant
Je vous mène au Grand Caire , à Boſton , à Sedan ,
Selon votre caprice. Elmire eft inſenſible ?
Elle va , fi je veux , répondre à vos ardeurs.
Cherchez-vous des tréfors , de l'efprit , des honneurs?
Je puis tout vous donner ; cependant , je l'avoue ,
Avous défefpérer bien fouvent je me joue ;
Et quand mille tourmens au but de vos fouhaits
Vont vous conduire enfin , zefte , je difparois.
Mais adieu, midi fonne , & rarement j'opère
Lorfque Phébus en plein luir fur cet hémisphère.
(Par Mde *** , à Valence , en Dauphiné.)
LOGOGRYPHE.
Mon cher Lecteur , je fais une Province ON
Où l'âge d'or régna plus d'une fois.
La guerre , ce fléau que commandent les Rois , '
Souvent troubla mon fein ; mais un excellent Prince ,
Connu par fes vertus & non par fes exploits ,
Me rendit à la fin la paix & l'abondance.
I vj
204
MERCURE
O
Cette vertu , qu'on nomme bienfaifance ,
Fut la première de fon coeur ;
Et la bonté , qui guida la juftice ,
De fes fujets fit le bonheur ;
Tous l'adoroient , tous , pour leur bienfaiteur ,
Auroient de tous leurs biens offert le facrifice.
A tous ces traits , ami Lecteur ,
Si tu peux encor te méprendre ,
Renverfe mes huit pieds , & d'abord tu verras
Ce que Pluton ne put entendre
Sans fe laiffer toucher ; bientôt tu trouveras
Un nom qu'en France on refpecte & qu'on aime ;
L'oifeau qui fauva Rome en un péril extrême ;
Une terre ifolée enceinte par les eaux ;
Le roi des animaux ;
Un quadrupède abject , & cependant utile ;
Ce que l'on trouve à la Cour , à la Ville ;
Ce que l'Abbé Girard explique au mot voleur ;
Ce qu'il explique encore à l'article colère ;
Quatre villes de France ; une plante étrangère ;
Un élément léger & fans couleur ;
Le nom commun d'un Pape & d'un Royaume ,
Ce qui nous régit tous fous le dais , fous le chaumes
La fleur d'orange du Gafcon
Ce qui compose une toifon ; 1
Aux amis , aux amans une chofe commune
93 20
Un métal précieux , que fouvent la fortune
Refufe aux grands talens , ainfi qu'à la vertus 1
DE FRANCE. 205
Un végétal dont on fait grand ufage,
Anagrame du fleuve au S. Roi fort connu ;
Un petit quadrupede , & dormeur & ſauvage,
Les contraires de près , de commun & de tout .....
Mais , cher Lecteur , c'eft te pouffer à bout.
( Par M. le Chevalier de C……..)
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
HISTOIRE de l'Aftronomie Moderne , depuis
la fondation de l'Ecole d'Alexandre , jufqu'à
l'époque de 1730 , par M. Bailly , de
l'Académie des Sciences, &c. 2 Vol . in 4°.
A Paris , chez Debure , Libraire , quai des
Auguftins.
ON faura gré à M. Bailly d'avoir entrepris
l'hiftoire d'une des Sciences les plus
utiles à la fociété. Sans l'Aftronomie , la Navigation
& la Géographie feroient encore au
berceau. L'Hiftoire elle - même , l'Hiftoire
Ancienne & Moderne n'offriroit que l'image
du plus horrible chaos ; nos loix , nos conventions
, nos actes civils & politiques , tout
ce qui unit les individus & les Nations , res
pofe fur la meſure exacte du tems ; on croit
prefque que cet Être métaphyfique préfide à
Fharmonie générale des efprits , comme la
gravitation à celle des corps : par lui , les
hommes de tous les climats s'entendent &
fe trouvent d'accord entre eux , par lui , leś
206 MERCURE
événemens qui ne font plus renaiffent , pour
ainfi dire , & fe fuccèdent à nos yeux dans
un ordre admirable. Supprimez de nos archives
les dates, les époques, les diverfes meſures
du tems, la plupart de nos idées fe confondent,
le flambeau de l'expérience s'éteint , l'homme
n'a plus de guide , ni pour l'avenir , ni
pour le préfent. Le Calendrier , tel qu'il
exifte aujourd'hui , fuppofe des fiècles de
travaux , & des connoillances immenfes . M.
Bailly fait parcourir à fon Lecteur les progrès
lents & pénibles de l'Aftronomie.
Les premières Sociétés , nous dit - il , compèrent
d'abord le tems par des Soleils , ou
par des jours ; on aggrandit ces mesures en
faifant ufage des révolutions de la Lune ; enfuite
de la révolution annuelle du Soleil ,
puis de leurs révolutions combinées , pour
embraffer de plus longs intervalles. La première
divifion du jour fut fimple : elle étoit
en quatre parties : le Matin , Midi , Soir &
Minuit. Ces mefures étant trop vagues , on
chercha des divifions plus exactes , & la
journée fut partagée en 24 parties , nommées
heures. On employa deux moyens pour
les avoir à peu- près de même durée , l'ombre
des corps ,& la chûte d'un liquide. Quelque ef
prit réfléchi s'étant apperçu que l'ombre d'un
corps varioit aux différens inftans du jour,
en étudia la marche , lui trouva affez de régularité
pour divifer , par ce moyen , le jour
en parties égales , & plaçant un style au milieu
d'un plan, il forma le premier cadran. La
DE FRANCE. 207
chûte de l'eau , modérée & dirigée par certains
artifices , qui la rendoient d'une durée
égale , fut le fecond moyen. C'eft le clepfydre
qui fe retrouve chez toutes les anciennes
Nations .
·
Pour fixer les révolutions du Soleil & de
la Lune , il fallut des obfervations délicates.
On ne pouvoit rapporter ces aftres qu'aux
étoiles, qu'on regardoit dabord comme immobiles
; mais en les obfervant avec plus d'exactitude
, on s'apperçut bientôt que plufieurs
d'entre elles changeoient fans ceffe de
place ; ce qui les fit diftinguer des autres
fous le nom de Planettes. On en compta cinq
D'autres ( les Comètes ) ne paroiffoient que
pour un tems , & leur groffeur variant fans
ceffe , on les prit pour des météores . Ces
connoiffances du Ciel n'étoient que le fruit
de l'obfervation , & n'annonçoient pas encore
la ſcience. Mais bientôt on porta le raifonnement
dans cette partie des connoiffan
ces humaines . Le Soleil , la Lune , les Planettes
, les Étoiles paroiffoient fphériques ,
on en conclur auffi la fphéricite de la terre.
Un efprit hardi ofa en meſurer la circonférence
; il porta le même calcul fur les autres
Aftres , pour en déterminer l'éloignement ,
& , par-là même , le volume. On trouva la
caufe des Éclipfes du Soleil & de la Lune ,
& on les prédit. L'obliquité de l'Écliptique,
le mouvement des fixes , furent apperçus.....
Tels font les commencemens de l'Aftronomie.
M. Bailly croit que cette Science avoit
208 MERCURE
été portée à un très-haut degré de perfection,
par ces peuples anciens dont il a retrouvé les
traces. Une de ces révolutions , fi fréquentes,
aux chofes humaines , fit perdre ces connoif-,
fances précieuſes. Il n'en refta que quelques
veftiges que recueillirent les Chaldeens , les
Chinois & les Grecs , fans les entendre .
Ces premiers , dans les belles plaines de la
Syrie , firent de nouvelles obſervations
dont profitèrent les Philofophes de la Grèce
dans leurs favans voyages. Mais c'eft à l'Ecole
d'Alexandrie que M. Bailly fixe l'époque de
l'Aftronomie moderne . Il femble qu'il y ait
des tems où la Nature foit plus féconde , tant
par le nombre que par l'énergie de fes productions.
Il eft des époques où elle fait naître
de grands -hommes les uns à côté des autres,
pour jeter , dans la fuite des fiècles , une lumière
forte & durable. Aucune époque ne
fut plus remarquable à cet égard , que celle
de l'Ecole d'Alexandrie. Ariftille & Timo
charis en furent les premiers obfervateurs ,
l'an 300 avant notre ère. Ils s'occupèrent
d'abord à fixer la poſition des Étoiles , comme
les points fondamentaux auxquels fe rapportoient
toutes les Obfervations . Ariftarque
a le premier fait une obfervation raifon
née pour mefurer la diftance du Soleil , qu'il
fixe vingt fois plus petite qu'elle n'eft. Il fut
plus heureux à déterminer le diamètre de cet
Aftre , d'une manière qui ne s'écarte guères
de la vérité. Hipparque parut enfin : fait ,
comme Deſcartes , pour foumettre à l'exaDE
FRANCE. 209
men toutes les idées neuves , il n'admit que
les Obfervations bien conftatées ; ce grandhomme
peut être regardé comme le reftaurateur
de l'Aftronomie moderne . Son premier
travail fut de vérifier l'obliquité de l'Écliptique
, & de s'affurer de combien le Soleil
s'écarte de l'Équateur. De cette détermi
nation , le Chevalier de Louville a conclu ,
de nos jours , que cette obliquité avoit beaucoup
diminué. Hipparque s'occupa enfuite
de la longueur de l'année. C'eft la période à
laquelle fe rapportent toutes les autres révo
lutions. Le Soleil étant pour nous l'Aftre
par excellence , fa marche a été le terme de
comparaifon de celle de tous les corps célef
tes. Hipparque , par des obfervations favamment
raifonnées , fixa la longueur de
F'année d'une manière qui s'écarte fort
peu de celle de nos meilleurs Aftronomes.
I reconnut en même tems l'iné
galité du mouvement du Soleil , qui tantôt
marche plus vite , tantôt plus lentement ,
fuivant qu'il eft plus ou moins éloigné , & ,
par une conféquence néceffaire , la Terre ne
fe trouvoit point au centre de l'orbe décrit
par cet Aftre. Les Anciens , perfuadés que
le cercle eft la figure la plus parfaite , avoient
toujours cru que les orbites parcourues par
les Aftres étoient circulaires. Hipparque reconnut
le contraire ; mais ne voulant point
s'éloigner de l'idée reçue , il admit un petit
cercle nommé Épicicle, auquel étoit attaché
210 MERCURE
l'Aftre, & porté fur le grand cercle de révo
lution. Les mouvemens de la Lune qu'il
examina enfuite , lui firent découvrir les Parallaxes
, c'est-à- dire , la manière de déterminer
la diftance de la Terre. On n'avoit
point alors d'inftrumens affez parfaits pour
des opérations fi délicates : auffi a-t- il varié
dans les déterminations . Il vérifia la poſition
des Étoiles , & en fit un nouveau catalogue.
Un auffi grand Obfervateur ne pouvoit
manquer de reconnoître leurs mouvemens .
M. Bailly penfe même qu'Hipparque avoit
foupçonné que ce mouvement n'appartenoit
point aux Étoiles , & qu'il n'admettoit pas
non plus cette calotte fphérique à laquelle
Jes Grecs les croyoient attachées.
Vers ces tems on trouve à Rome un Sulpicius
Gallus qui annonça l'Éclipfe antérieure
a la fameufe bataille où Perfée fut vaincu .
On peut même dire que cette prédiction contribua
beaucoup à la victoire de Paul- Émile ,
qui en avertit les foldats ; les Macédoniens ,
qui n'en étoient pas prévenus , furent faifis
de frayeur. Thalès avoit déjà prédit une
Éclipfe , mais on ne fait quels moyens ils em
ployèrent l'un & l'autre. Les Tables des
mouvemens du Soleil & de la Lune n'étoient
certainement pas encore affez exactes . M.
Bailly foupçonne que c'eft encore un veftige
des connoiffances du Peuple inconnu qu'il
défigne fous le nom d'Atlantes.
Céfar , dont le vafte génie embrasfoit tout,
ne négligea point la connoiffance des Cieux.
DE FRANCE. 211
-
Il fit venir à Rome Sofigènes d'Alexandrie ,
pour travailler à la réformation de Fannée .
L'Aftronome la fixa à 365 jours & un quart.
Tous les quatre ans on en ajouta un intercalaire.
Cette réforme fut appelée Julienne ,
au lieu de porter le nom de Sofigènes ; on l'a
fuivie jufqu'à Grégoire XIII. L'année Julienne
étant trop longue d'onze minutes ,
qui , en 400 ans , faifoient à peu près
trois jours, on convint de ne faire qu'un fiècle
biffextile tous les quatre cent ans. Ce fut
le Médecin Aloïfius- Luilius qui donna cette
idée. L'Aftronomie fit peu de progrès depuis
Hipparque jufqu'à Prolomée ; mais celui - ci
perfectionna beaucoup de chofes que le premier
n'avoit fait qu'entrevoir : il donna une
meilleure théorie des mouvemens de la Lune
, & fes Tables étoient affez exactes pour
en calculer & prédire les Écliples. Paffant
enfuite à l'examen des Planettes, il en établit
l'ordre des diſtances. Suivant lui , Saturne eft
la plus éloignée ; enfuite Jupiter , Mars , le
Soleil , Vénus & Mercure. C'étoit le fyftême
des Chaldéens , qui a pris le nom de
Prolomée. Il connut la réfraction de la lumière
, quoiqu'il n'en ait pas tenu compte
dans fes Obfervations. La Géographie lui
doit aufli un grand nombre d'Obfervations.
Son Ouvrage fur cette matière eft , comme
fon Almagefte pour l'Aftronomie , d'autant
plus précieux , qu'ils nous tranfmettent tou
tes les connoiffances des Anciens fur cet
objet. Avec Ptolomée finit la gloire de l'É212
MERCURE .
cole d'Alexandrie. La décadence de l'Empire
Romain entraîna celle des Sciences. Almanzor
, Haroun-Rafchild , Almamon , chez les
Arabes , Ulug-Bey , chez les Tartares , firent
tout ce qu'on pouvoit attendre de la libéralité
de grands Princes qui aimoient les Scien -`
ces. Mais les circonftances ne leur furent
point favorables. Les efprits étoient encore
trop profondément enfévelis dans la barbarie.
Il fe trouve cependant quelques Obfervateurs
fur l'exactitude defquels on peut
compter. Les Chinois , de leur côté , ont cultivé
avec quelque fuccès l'Aftronomie . Mais
ils femblent plus propres à conferver des
traditions , qu'à perfectionner des Sciences.
Enfin arrive l'aurore de ce beau jour qui
nous éclaire. Copernic propofa fon hardi
fyftême. Il falloit contredire tous les hommes,
qui ne jugent que par les fens , & leur
perfuader que ce qu'ils voient n'exifte pas.
Les anciens Aftronomes avoient toujours fuppofe
la Terre immobile au centre de l'Urivers
; les Aftres étoient emportés autour d'elle
par un mouvement rapide en 24 heures. Copernic
ne craignit pas de leur dire : » Vous
C'eft vous trompez. la Terre qui , comme
» toutes les autres Planettes , eft emportée
» autour du Soleil , & fe meut fur fon axe
» en 24 heures. » Mais aucun d'eux n'avoit
encore fait d'obfervations auffi belles , auffi
nombreuſes , auffi exactes que Ticho dans
fon Château d'Uranibourg. Il affura les
points fondamentaux de la Science. Trop
ور
DE FRANCE. 213
'd'attachement aux idées anciennes , ou peutêtre
un peu de jaloufie contre Copernic ,
furent caufe qu'il n'en adopta point les idées,
& qu'il perdit une partie de fa gloire . Kepler
en profita. Saififfant la vérité de l'hypothèle
de Copernic , & fentant l'abfurdité de
tous les cercles auxquels les Anciens Aftronomes
avoient été obligés de recourir , il ofa
prononcer que les orbites planétaires étoient
des ellipfes dont le Soleil occupoit un des
foyers ; & , par des calculs immenfes qui
l'occupèrent plus de vingt ans , il parvint à
affurer d'une manière invariable la marche
des Planettes , par le moyen de fes fameufes
règles, Il n'avoit plus qu'un pas à faire
'pour en découvrir la caufe ; mais la Nature
n'accorde pas tout au même homme. Pendant
ce tems , Galilée ne parut pas avec
moins de gloire en Italie . Martyr de la vérité
, il fut obligé de renoncer de bouche à
T'hypothèſe de Copernic , qui étoit démontrée
pour fon efprit. Le hafard avoit fait
découvrir , quelque tems auparavant , en
Hollande , l'art de groffir les objets , & de
les rapprocher de nous à l'aide de verres
convexes placés à certaines diſtances . Galilée
en profita , & découvrit , avec ce nouvel
inftrument , les Satellites de Jupiter , les taches
du Soleil , celles de la Lune , les Phafes
des Planettes ; il confirma la certitude du
mouvement de la Terre. Enfin , Defcartes ,
fubftituant la raifon à l'autorité des Anciens,
qui nous retenoit fous le joug de l'erreur ,
214 MERCURE
rendit la révolution générale. S'il ne nous a
pas toujours appris la vérité , il nous donne
au moins des fignes pour la reconnoître
, & nous met fur la route qui peut y
conduire. Son génie voulut créer l'Univers
avec de la matière & du mouvement. Les
tourbillons étonnèrent tous les efprits. On
crut affifter à la formation de tous les êtres.
M. Bailly fait voir combien ce grand homme
a contribué aux progrès des Sciences
exactes , en appliquant l'Algèbre à la Géométrie.
Le mouvement qu'il fut imprimer à
fon fiécle , fit jaillir les lumières de toutes
parts : Bouillaud , Helvétius , Auzout , Flamfteed
, Halley , Horox , & une infinité d'autres
s'appliquèrent , avec un courage inoui ,
à obferver tous les phénomènes célestes.
Dominique Caffini , qui fe fit remarquer
plus particulièrement , démontra que les
Comètes n'étoient point des météores , mais
des Aftres , dont l'excentricité eft infiniment
plus confidérable que celle des Planettes
connues.
En examinant les Satellites que Galilée
venoit de découvrir , Caffini apperçut des
taches fur Jupiter ; il reconnut , par leur
révolution , que cette Planette avoit un mouvement
de rotation fur fon axe , ainfi que la
Terre. Son activité infatigable lui fit bientôt
appercevoir le même mouvement dans
les autres Planettes , à l'exception de Saturne
Huygens avoit entrevu fon anneau & un de
fes Satellites. Caffini confirma la découverte
DE FRANCE. 215
de Huygens , & reconnut les quatre autres
Satellites .
Roemer prouva que la lumière dont on
avoit cru jufqu'alors le mouvement inftantané,
employoit environ 7 minutes à parvenir
jufqu'à nous. Des opérations fi délicates exigeoient
une précifion dans la meſure du
tems , que ne donnoient point encore les
horloges. Huygens leur affura la plus grande
exactitude , en y appliquant le pendule.
M. Bailly fait voir que tous ces grandshommes
ne furent pour ainfi dire que les
précurseurs de Newton. Defcartes avoit appliqué
aux corps céleftes les loix des forces
centrales. Le Géomètre Anglois faififfant
cette idée , calcula les forces qui animent
ces grands corps , en mefura les vîteffes ,
en affigna les maffes , annonça que la Terre
devoit être élevée à l'Équateur , quoiqu'on
crût le contraire. Richer confirma fon opinion
, ayant été obligé de raccourcir le pendule
fous l'Équateur.
"
Il exiftoit un autre phénomène , dit M.
» Bailly, connu depuis des millions d'années.
C'eft la rétrogradation des points des Équi-
» noxes. Newton en trouva la caufe dans
le renflement de l'Équateur .
"
Enfin , Newton démontra , par de favans
calculs , que la loi motrice de toute la Nature
agit fur les corps en raifon de leurs maffes
, & de l'inverfe des quarrés des diftances.
» Les Sciences , comme les événemens ,
216 MERCURE
93
33
"9
39
» obferve notre Hiftorien , font les ouvra-
» ges des hommes ; mais la multitude n'y a
" point de part ; la multitude les ignore ;
» ou les regarde avec indifférence. Ceux qui
les cultivent font une claffe ifolee. Dans
» le monde politique , comme dans le mon-
» de phyſique , les hommes y font toujours
agillans comme la Nature. Mais dans ce
» monde favant , la claffe éclairée & productive
n'a pas un mouvement continu,
L'efprit humain eft la fomme des pensées
» de tous les hommes inftruits . C'eft le gé
» nie ajouté au génie depuis le commence-
» ment des chofes. Mais il a fes repos & fes
» tations. Les individus à qui il eſt donné
» de conduire & d'élever l'efprit humain ,
font feuls les auteurs des progrès. C'eft
» dans ces grandes têtes que l'efprit humain
» a vécu ; c'eſt- là que les reffources font
nées ; que les efforts ont été produits , les
fuccès obtenus. La Science a été moulée
dans leurs conceptions , a reçu l'empreinte
de leur efprit. C'eft donc là que réfide
» réellement fon hiftoire....... On voit New-
» ton s'élever comme un chêne au milieu
» de ces grands -hommes , dominer tout par
» la force de fa tête , tout embraffer par
l'étendue de fon génie. Doué fur tout
d'un enſemble dans les idées pareil à celui
» qui réside dans l'Univers , Newton affemble
devant lui les phénomènes , remonte
aux caufes qui lui étoient réfervées , & dé-
→ veloppe le phénomène général de la Na-
?
99%
20
"
"
"
» ture......
DE FRANCE. 217
» ture....... Newton avoit l'ame d'un fage ,
» pour qui le repos eft le premier des biens.
Il méprifa la gloire qui le fuivit malgré lui ,
. & qui refte éternellement attachee à ſon
ombre. Il acquit la paix , la tranquillité.
» de la vie , par cette heureuſe indifference,
» & fur-tout par la vertu , qui eſt le premier
& le plus sûr des moyens ....... New-
» ton fut l'homme de fa Patrie. A fa mort,
» on expofa , comme les Rois , aux regards
» du Public , le grand- homme qui n'étoit
plus, & qui devoit à jamais honorer l'Angleterre.
Le Grand Chancelier & cinq
» autres Pairs portèrent le poële du cer-
» cueil.
92
Il n'appartient qu'aux grands Géomètres
de prononcer fur les calculs & le fond de
la doctrine de cet Ouvrage. A l'égard de la
forme , nous obferverons feulement que
M. Bailly , fans doute, afin d'intéreffer d'avantage
, emploie fouvent le ftyle fleuri des
Orateurs, au lieu du ton fimple & grave de
l'Hiftorien : obfervation que nous lui avons
déjà faite en rendant compte de les Lettres
à M. de Voltaire , fur l'Atlantide.
ESSAI fur les différens Styles dans la
Poéfie. A Paris , chez Thomas Brunet ,
Libraire , rue Mauconfeil , à côté de la
Comédie Italienne.
ONfe félicite dans la Préface de ce Poëme ,
de ce qu'il eft fur un fujet tout-à - fait neuf.
Sam. 29 Juillet 1780 . K
218 MERCURE
06
ود
و د
Du moins , ajoute-t'on , nous ne connoiffons
aucun Auteur qui ait traité en
» vers les différens genres de ftyle en Poéfie. »
Il nous femble cependant que Defpréaux ,
dans l'Art Poëtique , eft entré là - deffus dans
les plus grands détails , & qu'il donne à la
fois le précepte & l'exemple. Mais ce qui
doit paroître finon tout-à- fait neuf , du
moins fort fingulier , c'eft que l'Auteur fait
un genre à part du genre fombre . Tout le
monde avoue qu'en vers , ainfi qu'en profe ,
il faut employer une manière d'écrire différente
felon la différence de la matière ; &
que comme chaque chofe demande des paroles
qui lui conviennent , auffi un fujet entier
veut un ftyle qui lui foit propre. On a
diftingué trois efpèces générales de ftyle , le
fimple , le fublime & le gracieux ou le tempéré.
Cette diftinction eft fondée fur ce que
le difcours peut être extrêmement noble ou
extrêmement fimple , ou enfin tenir le milieu
entre le fublime & le fimple. Ce n'eft´
pas que dans un Ouvrage littéraire du genre
fublime , dans un Poëme épique , par exemple
, la matière foit également noble dans
toutes les parties ; il faut néanmoins y garder
par- tout une certaine dignité de fſtyle . Dans
un palais il y a des appartemens pour les
derniers Officiers auffi bien que pour le
Prince & pour ceux qui approchent fa perfonne
de plus près. S'il y a des fallons fuperbes
, ily a auffi des remifes & même des
écuries. Celles- ci , à la vérité , ne font pas
DE FRANCE. 219
bâties avec autant de magnificence que le
refte du palais ; mais il y a quelque proportion
entre les compartimens , & l'on s'apperçoit
de quel édifice elles font partie. De même
dans le genre fublime , quoique les expreffions
doivent répondre à la matière qui eft
néceffairement variée , il convient que les
endroits les moins nobles foient écrits avec
nobleffe , & qu'ils portent en quelque forte
les livrées du fujet auquel ils appartiennent .
mais à quoi bon traiter à part de ce qu'on
appelle le genre fombre , genre inconnu aux
Racines , aux Voltaires , aux Virgiles , aux
Fénelons , & qui n'en eft pas plus un en
Poéfie que le noir n'eft une couleur en Optique
? On peut nous offrir de loin en loin
des idées triftes & impofantes . Ce font les
ombres du tableau qui font reffortir l'éclat
du coloris. Mais peut - on s'entretenir longtemps
avec un rapfodifte lugubre qui s'irrite ,
qui gronde , qui fe lamente fans ceffe ? Non
fans doute: il fatiguera bientôt. Le vrai beau
n'eft pas fombre ; & ce charme que l'on
éprouve à la lecture des grands Écrivains que
je viens de nommer , réfulte fur- tout des
preſtiges d'une imagination brillante qui fait
égayer & embellir les fujets les plus triftes
& les plus arides. De plus , fi l'on veut que
le fombre foit un genre , pourquoi le gai ;
le joli , &c. &c. ne feroient - ils pas aufli des
genres ? Et pour lors il faudroit les multiplier
à l'infini , & confondre toutes les idées.
Au furplus , fi le fujet du poëme en queſtion
Kij
220 MERCURE
n'eft pas neuf , il pouvoit être traité d'une
manière neuve , & malheureuſement celle
de l'Auteur n'eft que foible & vague. Quoiqu'il
n'annonce qu'un effai , il ne tient pas
ce qu'il promet. Il manque de cette méthode
& de cette folidité d'efprit qui produiſent
les feules véritables beautés du poëme didactique.
L'indigence des idées & le défaut de
verve s'y font trop fentir. Par exemple ,
dans le quatrième chant , fur le genre fombre
, puifque fombre y a , il femble que
l'Auteur eût dû caractériſer le Dante , Milton
, Crébillon , Young. Point du tout ; pas
un mot fur la manière louable ou défectueuse
de ces Écrivains . Ce ne font que
des images vagues , communes , & parlà
même difficiles à comprendre . La diction
vaut mieux. Elle eft pure , élégante ,
correcte , mais pauvre d'imagination & foible
de poéfie. Il falloit , en parlant du ftyle
poétique , en déployer toutes les richeffes.
Voyez avec quelle poéfie Defpréaux donne
de fimples préceptes de grammaire !
Mon efprit n'admet point un pompeux barbarisme ,
Ni d'un vers empoulé l'orgueilleux follécifme.
Ce n'eft pas-là le ton de l'Auteur ; il ne
fait pas non plus en changer felon la matière ;
& en parlant du fublime , il eft bien loin
d'être fublime lui- même.
Le vrai fublime eft enfant de l'audace ;
Son vol afpire aux fommets les plus hauts.
DE 221 FRANCE.
Né pour le grand, fes plus dignes Héros
Sont des géans que la foudre menace.
Il fut le Dieu de Pindare & d'Horace ,
Lorfque la lyre en leurs favantes mains
Fit oublier le Chantre de la Thrace ,
Et des Héros perpétuant la race,
Ravit les Grecs & charma les Romains.
Je parlois tout-à- l'heure de Defpréaux , &
il faut y revenir fans ceffe toutes les fois
qu'il s'agit de beautés poëtiques . Eft ce
avec ce ftyle froid qu'il traite de l'ode ? Tout
le monde fait fes vers par coeur , & cependant
on aime à les relire.
L'ode avec plus d'éclat & non moins d'énergie ,
Élevánt juſqu'au ciel ſon vol ambitieux ,
Entretient dans fes vers commerce avec les Dieux.
Aux Athlètes dans Pife elle ouvre la barrière ,
Chante un vainqueur poudreux au bout de la carrière,
Mène Achille fanglant aux bords du Simoïs ,
Ou fait fléchir l'Escaut fous le joug de Louis,
Voilà de la poésie . Voici maintenant de
la verfification ; mais elle eft naturelle , &
c'eft déjà beaucoup. C'eft l'exorde du poëme.
Je voudrois être aux jours de l'innocence ,
Jours fortunés qui ne reviendront plus ;
Le monde eft vieux , les hommes corrompus ,
Le mal s'apprend dans les jeux de l'enfance .
Ce qui fut bien , on le traite d'abus ;
Kii
222 MERCURE
Ce qui fut vice , on l'appelle décence .
Nos bons ayeux , auffi fimples que grands,
Avoient des moeurs , nous avons des talens.
Sur le duvet , commodes Sybarites ,
Nous careffons d'une imprudente main
La volupté, fans en craindre les fuites.
Vivre aujourd'hui des profits de demain ,
S'abandonner au torrent de la mode ;
Et s'il furvient un cenfeur incommode ,
D'un ton moqueur , dire : c'eſt un Romain.
Mes chers amis , voilà votre méthode.
Ce début , à quelques légères incorrections
près , eft pur & coulant ; mais ce n'eft
pas aflez. Il faudroit plus d'imagination &
de coloris. L'Auteur dit bien fon idée , il eût
dû la peindre. En poéfie , la penfée eft furtout
dans le ftyle . Malgré la réclamation intéreffée
de quelques verfificateurs, ces principes
ne font point nouveaux. Cicéron , fins méprifer
l'art d'inventer & de difpofer , femble
mettre au-deffus l'art d'exprimer fa penſée ;
& la Bruyère a dit depuis : Homère , Virgile ,
Horace , Platon , ne font peut- être au- deffus
des autres Écrivains que par leurs expreffions
& leurs images. C'eft ce talent de l'invention
du ftyle qui diftingue Racine de Campiftron
, Defpréaux de Sanléque , La Fontaine
de la Motte , tellement que la langue des
uns n'eft pas celle des autres ; ceux - ci n'ont
parlé que François , ceux-là ſe ſont exprimés
en véritables Poëtes.
DE FRANCE. 223
EXAMEN Critique du Comte de Varwic
Tragédie de M. de la Harpe , de l'Académie
Françoife , par M. ***** , Auteur
de ***** , Tragédie reçue à la Comédie
Françoife. Brochure in- 12 . A Paris , chez
les Libraires qui vendent les Nouveautés .
On dira que c'eft venir un peu tard ; mais
qu'importe , quand on a des vérités d'une
certaine importance à révéler. Jufqu'ici les
grands Juges , les Critiques fameux qui ont
prononcé un arrêt de profcription générale
contre tout ce qu'a fait M. de la Harpe , &
contre tout ce qu'il fera , avoient daigné en
excepter le Comte de Varwick. M. de *****
Auteur de ***** , n'a pas cette lâche co
plaifance. Varwick lui paroît la plus chétiv -
production qu'on ait donnée depuis Pradon ;
& malgré le principe reçu , que dans le plus
mauvais Ouvrage il y a pourtant quelque
chofe à louer , il démontre victorieufement
que Varwick ſeul fait une exception à la régle ;
il n'y trouve pas un feul vers digne d'éloge ;
feulement quelques-uns lui paroiffent fupportables
, s'ils n'étoient pas déplacés. Voilà
comme il convient de dire la vérité fans
ménagement , & de faire rentrer dans le
néant des Ouvrages qui font , on ne fait
pourquoi , en poffeffion de plaire depuis
long- temps , & de châtier l'imbécille Public
qui s'obftine à les applaudir.
On eft peut-être curieux de favoir les
Kiv
224
MERCURE
raifons qu'apporte ce terrible Ariftarque ,
de quelle manière il motive fon opinion ,
enfin comme il s'y prend pour nous prouver
que nous fommes tous des fots , ainfi
que l'Auteur de Varwick. Sa méthode eft
courte & facile. C'eft celle dont parle Horace
: Ridiculum acri fortius ac melius. Tout
lui paroît digne de rifée , & la parodie eſt
la feule figure qu'il daigne employer pour
nous inftruire. En voici des échantillons.
Prenons , par exemple , le récit de Marguerite
, au premier Acte.
Ce jour , ce , jour hélas ! me fait encor frémir ,
Où d'un cruel vainqueur évitant la pourſuite ,
Seule , & dans les forêts précipitant ma fuite ,
Jarée , éperdue , & mon fils dans mes bras ,
De momens en momens j'attendois le trépas.
Un brigand fe préfente , & ſon avide joie
Brille dans fes regards à l'afpect de la proie.
Il eft prêt à frapper : je reftai fans frayeur.
Un espoir imprévu vint ranimer mon coeur.
Saus guide , fans fecours , en ce lieu folitaire ,
Je crus , j'ofai dans lui voir un Dieu tutélaire.
« Tiens , approche, lui dis-je , ( en lui montrant mor
30
» fils ,
Qu'à peine foutenoient mes bras appefantis )
Ofe fauver ton Prince , ofe fauver fa mère. »
J'étonnai , j'attendris ce mortel fanguinaire.
Mon intrépidité le rendit généreux ;
Le çie . veilloit alors fur mon fils malheureux ,
DE FRANCE. 225
Ou bien le front des Rois que le deſtin accable ,
Sous les traits du malheur femble plus refpectable.
Suivez- moi , me dit-il , » & le fer à la main
Fortant mon fils de l'autre , il me fraye un chemin ;
Ét ce mortel abject , tout fier de ſon ouvrage ,
Sembloit, en me fauvant , égaler mon courage.
Le Critique n'attaque que trois vers dans
ce récit ; mais on va voir qu'après ces trois
remarques , il ne doit plus rien refter de ce
morceau. Nous ne déroberons rien au Lecteur
de ce favant commentaire.
» Un brigand ſe préſente.
» Un Roman ne parleroit pas mieux.
» Il eft prêt à frapper.
» Vous croyez qu'elle va fe pâmer. Point
» du tout , elle refte fans frayeur.
» Suivez- moi , me dit- il , & le fer à la main....
» Ce fer à la main étoit fans doute pour
» écarter les brouffailles qui s'oppofoient à
» leur paffage ; car ils étoient feuls dans la
forêt . Voilà les images à la mode fur notre
» Théâtre.
33
""
Nous fommes perfuadés que le Critique
eft bien plus content de ſes remarques , que
l'Auteur de la Pièce ne peut l'être de fon
récit. Aufli ajoute-t-il , un moment après ,
avec toute la confiance du riomphe & le
ftyle de la fupériorité : » M. de la Harpe ne
» voit pas plus loin que le bout de fa plume ;
Kv
226 MERCURE
» encore eft elle fouvent entourée de nua
" ges. "
C'est le Critique qui voit loin ! Ecoutons
le encore, & obfervons fur-tout le grand
fens caché fous le ton de la meilleure plai
fanterie
Londres ne verra plus fon mépriſable maître , &c.
و ر
Ne diroit - on pas qu'il vient de le tranf
» porter aux Indes ? »
Les intérêts des Rois coûtent à déméler ,
Et mon devoir n'eft
ود
pas de vous les révéler.
Ne femble-t-il pas qu'Edouard a eu le
fouet le matin pour avoir révélé quelque
» fecret d'Etat , & que , depuis , il fait fon
» devoir , & n'en révèle plus ? »
Vous allez tout braver pour fervir un époux
Indigne également & du trône & de vous.
Le Critique trouve d'abord dans ce dernier
vers un plagiat manifeſte , parce qu'il y
a dans Racine :
Indigne également de vivre & de mourir.
De vivre & de mourir & du trône & de
yous ne font pas out-à-fait la même idée ;
mais enfin il y a das les deux vers indigne
également , & il eft clair qu'on n'a pu prendre
ces deux mots que dans Racine , parce
qu'ils ne font pas dans le Dictionnaire . Mais
ce n'eft pas tout le trait qui fuit eft précieux.
» Ne diroit-on pas que cette confi-
C
DE FRANCE. 227
,
dente a fait une étude particulière de l'art
» de raffurer la confcience des femmes
» en groffiffant les défauts des maris ? »
Et parmi les périls renaiffans chaque jour ,
Avez-vous donc appris à céder à l'Amour ?
ور
On n'a pas befoin d'aller à l'école pour
» cela.
و د
Je ne me livre point à ces égaremens
Des Princes amollis , lâches amuſemens.
» La récréation n'eft pourtant pas indiffé-
» rente. »›
Nous citons avec la plus grande fidélité ;
& ce n'eft pas notre faute , fi des Lecteurs
difficiles vont peut-être s'imaginer que ces
charmantes f céties font de quelque Maîtred'Ecole
de village , qui a voulu faire le belefprit.
Le Critique n'eft pas tout-à- fait aufli
fidèle que nous . Non content de commenter
les vers de M. de la Harpe d'une manière
fi heureuſe , il lui en prête qui font entièrement
de fa façon ; celui - ci , par exem
ple :
C'eſt peu.... il me ravit le prix de mes travaux.
On fent bien qu'un homme qui connoît
les premières règles de la verfification , n'a
jamais pu faire un pareil vers. Il appartient
tout entier au Critique.
Et les erreurs d'un coeur a fon amour foumis.
Les erreurs d'un coeur font encore de la
C
K vj
228 MERCURE
compofition du Critique. Il y a dans la
Pièce , & les crimes d'un coeur : celui qui a
fubftitué les erreurs d'un coeur , a montré
qu'il a autant d'oreille que de goût ,
Au refte , notre Ariftarque ne ſe borne
pas à cenfurer M. de la Harpe. Il foumet à
fa ferule Voltaire & Racine. Il ote des vers à
l'un pour les donner à l'autre. Il faut entendre
fa doctrine : » La plupart des vers de nos
» Auteurs Dramatiques gagneroient beau-
22
coup à être tranfpofés. M. de Voltaire
» même n eft pas toujours à l'abri de cette
» épreuve. J'en apporterai un exemple avec
toute la vénération qu'on doit à la mé-
" moire de ce célèbre Écrivain. Seïde , en
fe laiffant prévenir contre Zopire , dont il
admire la candeur & l'humanité , fait
» cette réflexion :
Qu'il eft dur de hair ceux qu'on voudroit aimer !
» Ce vers eft beau , méme dans l'endroit
» où il eft; voulez- vous le voir fublime ?
» mettez- le dans la bouche d'Hermione , au
» moment où elle fe réfoud à faire affaffiner
» fon Amant qui lui eft infidèle : c'eft
» alors
Qu'il eft dur de hair ceux qu'on voudroit aimer !
Le Critique ajoute en note que ce vers
pourroit fe mettre encore dans la bouche
d'Orofmane , un inftant avant qu'il ne tue
Zaïre.
Après de pareils traits , on n'a plus même
DE FRANCE. 229
la force de plaifanter; on eft confondu . Que
dire d'un homme qui en eft là , qu . veut
qu'Hermione & Orofmane trouvent dur de
tuer ce qu'ils aiment ? Et ce ton dogmatique :
voulez- vous voir ce versfublime ? Malgré tous
les droits que donne à la critique un homme
qui a vomi contre un écrivain tel que l'Auteur
du Comte de Varwick des invectives fi groffières
, que nous aurions eu honte de les rapporter
, nous ne nous permettrons pas d'articuler
les feuls termes propres qu'il faudroit
employer ici . Voilà pourtant quel eft le Juge
qui trouve abfurde tout le quatrième Acte
de Varwick , qui trouve impertinent ce mot
fi fimple , & que la fituation rend fi théâtral,
le voici ! Sa diction eft digne du refte.
Les folécifmes fourmillent à chaque page.
Sortir un vers de Racine de fa place...... Voilà
ce que c'est que raifonner...... Et qui plus foi
gneufe à jouir...... Pour diffiper fes craintes,
à l'inftar d'Agamemnon , &c. &c.
*
Nous n'avons fait mention de cette Brochure
, ( la plus miférable qu'ait pu produire
la haîne en deinence ) que pour faire voir
ce que l'on imprime aujourd'hui , & pour
féliciter M. de la Harpe d'avoir de pareils
ennemis , auxquels , depuis long- tems , il ne
répond que par des fuccès multipliés en plus
d'un genre.
* Nous favons que M. de Voltaire , afſiſtant à une
repréfentation de Varwick, s'écria , à cet endroit du
troisième Acte : cela eft fublime !
230 MERCURE
SPECTACLES.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LE Mercredi 19 de ce mois , on a donné
la feconde repréſentation de Pierre le Cruel,
Tragédie de feu de Belloy , jouée pour la
première fois le 20 Mai 1772.
›
Peu d'Ouvrages ont rencontré autant d'obftacles
, ont fait naître autant d'incidens ,
ont effuyé autant de perfécutions que celuici.
Deftiné à être repréſenté en Septembre
1771 on en diftribue les rôles au mois
d'Août précédent ; on commence les répétitions
; elles font interrompues par l'incom
modité foudaine de l'Actrice chargée du rôle
de Blanche de Bourbon . Après quelques femaines
d'attente inutile , on apprend la
Mère Jaloufe, Comédie de M. Barthe , qu'on
retire au bout de fix repréſentations ; mais
de Belloy n'y gagne rien ; car l'Actrice qu'il
attend eft toujours malade. En conféquence
, on joue les Druïdes , Tragédie de
M. le Blanc. Un ordre fupérieur arrête les
repre ations de ce dernier Ouvrage ; grâce
au malheur d'un autre , Pierre le Cruel va
voir le jour ; au moins a-t'on le droit de
l'efpérer , puifqu'on en a repris les repetitions.
Point du tout ; le rôle de Blanche eft
abandonné par l'Actrice que de Belloy a
DE FRANCE. 231
choifie & préférée à une femme plus anciennement
reçue qu'elle . Que faire ? On a le
courage de l'offrir à celle qui pouvoit regarder
comme un affront la préférence qu'on
avoit donnée à fa cadette ; elle l'accepte :
mais voici bien un autre incident ; elle déclare
que n'étant point le double de fa rivale
, & ne faifant qu'un acte de complaifance
, elle ne veut point payer l'habit dont
elle a befoin pour jouer Blanche ; le fort
d'une Tragédie eft , pendant quelque temps ,
attaché à un miférable facrifice , que les Comédiens
fe décident pourtant à faire. Enfin la
Pièce eft fçue , répétée , & la voilà affichée .
Avant d'aller plus loin , il faut dire à nos
Lecteurs que le fuccès du Siége de Calais ,
celui de Gafton & Bayard , joue vingt fois
en 1771 , & les honneurs décernés à de Belloy,
lui avoient , comme c'eft la coutume , fait un
monde d'ennemis . Sa réception à l'Académie
Françoife, au mois de Janvier 1772 , une réflexion
hardie qui fut remarquée dans le Difcours
qu'il prononça en y prenant féance , lui en
firent de nouveaux , qui ne cachèrent ni
leurs projets ni leur haine. C'eft dans cette
difpofition des efprits que Pierre le Cruel
fut joué pour la première fois.
Dès la première Scène on commente tout
haut , on plaifante indécemment fur ces
deux vers , qui expriment très - noblement
une idée fimple ;
Je n'eus pour foutenir mes miférables jours
Que l'aliment du pauvre , & ne l'eus pas toujours.
232 MERCURE
A la Scène quatrième , quand Édouard
dit à Blanche ,
Madame , en attendant , de vous je vais répondre ;
Yous ferez fous ma garde , en paix comme dans
Londres.
Des gens apoftés feignent d'entendre
l'Onde; & malgré la force de la rime qui
attefte infolence de leur mauvaiſe- foi ,
on repère avec affectation dans la Salle , que
Blanche fera dans la tente d'Édouard comme
le poifon dans l'eau . Ce qui eft plus étonhant
encore , des gens d'efprit fourient à
cette miferable plaifanterie , & par ce moyen
encouragent les audacieux qui , dès ce moment
, eurent victoire gagnée . La Pièce fut
pourtant finie , mais au milieu des cris &
des huées que vouloient de temps à autre
interrompre les gens raifonnables en applaudiffant
aux beautés de l'Ouvrage ; & qui le
relevoient alors avec une fureur nouvelle.
Témoins de tout ce que nous venons de rapporter
, nous avons cru qu'il falloit en inf
truire le Public ; c'eft- à - dire , cette portion de
gens honnêtes & éclairés qui méritent qu'on
leur parle , & qui font faits pour fentir comben
eft vil & méprifable l'efprit de haine &
de parti. Nous ne dirons rien ici des qualités &
des defauts qui nous ont frappés dans cette
Tragédie ; il n'en a jamais été rendu compte
dans le Mercure de France depuis qu'elle eft
imprimée , nous le ferons dans le prochain
Numéro , fi l'abondance des matières n'y
DE FRANCE. 233
met point obftacle . Nous devons ce foin à
l'avantage de l'art , & à la bonne - foi de ceux
qui flottent irréfolus entre l'enthouſiaſme
exagéré de certains admirateurs de de Belloy ,
& les déclamations fcandaleuſes du parti
contraire ; nous le remplirons avec le catactère
d'un Critique , dont , pour nous fervir
des expreffions que de Belloy a mifes dans
la bouche d'Édouard ,
Dont la libre équité
Entre tous les partis marche avec fermeté.
Cette Tragédie a été jouée avec beaucoup
d'intelligence , principalement par M. Vanhove
, dans le rôle de du Guefclin , & par
M. la Rive , qui , dans celui d'Édouard, a
fa réunir la nobleffe , la vérité , la chaleur &
la fageffe. Dom Pèdre ou Pierre , eft repréfenté
par M. Grammont. Il ne faut pas fe
permettre la plus légère réflexion fur un
Acteur qu'on ofe comparer au célèbre le
Kain , par refpect pour cet homme fublime :
c'eft de le Kain que nous parlons .
SCIENCES ET ARTS.
QUESTIONS adreffées à M. CARROUGE
relativement au Chauffage Économique ,
àfon avis aux Maîtres de Forges.
J₂
1
E SAIS , Monfieur , qu'il eft plus facile d'élever
un doute que d'établir une vérité , je fais , de plus ,
234
MERCURE
que toute vérité , toute découverte fera toujours
combattue dans fon origine. Paffe encore fi cette
fureur litigieufe ne s'attachoit qu'aux matières de
haute fpéculation ; mais elle fe prend aux objets pu
rement ufuels. On a vu l'antimoine , dont la Médecine
fait aujourd'hui fi utilement & fi univerfellement
ufage , donner lieu à des volumes de difcuffions
d'une part , & d'injures de l'autre. On a vu
quelques notions économiques nous procurer depuis
peu , le même genre d'amufement . Je ne doute pas,
fi l'on eût écrit lorfque Triptolême donna du pain
aux hommes , je ne doute pas , dis-je , que ſes détracteurs
ne nous euffent transmis plus d'un volume
en faveur du gland.
Votre chauffage économique a déjà effuyé quelques
attaques. Vous n'avez rien fait jufqu'à ce moment
pour les repouffer La critique eft reftée fans
réponſe. Je n'en conclurai pourtant pas que votre
filence en foit une approbation tacite . Je préfume , au
contraire , qu'il ne vous fera point difficile de la rétorquer.
Mais , j'ai moi-même certaines queſtions à
vous faire , certains éclairciffemens à vous demander.
Ils ne fe trouvent point dans votre Avis aux
Maîtres de Forges , très-bien fait & très- fatisfaiſant
d'ailleurs . Ces Queftions une fois éclaircies, je pourrai
bien vous en propofer d'autres. Je m'arrête , pour le
moment, à celles qui fuivent . Toutes font de la plus extrême
importance : je puis même dire que de- là dépend
le fuccès , ou du moins la folidité de votreentrepriſe.
1". Les reffources que promet le charbon de terre
feront-elles durables? Les mines font - elles abondantes
, font- elles en affez grand nombre ?
2º. Peut-on épurer le charbon dans toutes les Provinces
du Royaume , ou du moins fe les procurer
dans toutes après l'épurement ?
3. Le charbon épuré produira- t-il le même effet
dans toutes les espèces de foyers ?
DE FRANCE. 235
Tels font les objets de ma follicitude . Ce n'eft
point un détracteur qui vous écrit. J'approuve , je
voudrois pouvoir encourager, tout ce qui eft utile.
J'affigne un rang bien diftingué dans cette claffe , à
votre découverte économique. Les expériences que
vous avez faites dans différentes forges de la Champagne
, ( expériences qui ont fi fort accrédité votre
procédé dans toute l'étendue de cette Province , ) mériteroient
d'être renouvellées dans toutes les forges
du Royaume. Il feroit à defirer que l'ufage du charbon
épurés'y introduisit généralement . C'eft l'unique
moyen de diminuer l'exceffive confommation da
charbon de bois , qui , d'ailleurs , eft prêt à nous
manquer difons nieux ; il manque une partie de
l'année aux Maîtres de forges. Leur Manufacture eft
alors condamnée à l'inaction ; perte fenfible , perte
irréparable , pour eux en particulier , pour l'induftrie
en général. Nos forêts ont befoin de repos : elles
font dévaftées : le bois renchérit dans les Provinces
qui en fourniffent le plus ; il manque abfolument
dans beaucoup d'autres. Il faut y fuppléer ; & vous
nous en offrez le moyen. Il ne pouvoit manquer
d'être favorifé par un Miniftère qui accueille tout ce
qui eft utile , qui ne fépare point les intérêts du Roi
d'avec ceux de la Nation , & qui enviſage le bien
de l'Etat dans le bien- être général.
Pour vous, Monfieur, je vous invite , j'invite votre
Compagnie à redoubler de zèle & d'efforts.Le Privilége
exclufif que le Roi a bien voulu vous accorder , étoit
un encouragement néceffaire , indifpenfable. Profitez-
en pour vous rendre encore plus utile à vos concitoyens.
Je le defire , je l'efpère ; mais j'attends une
réponse à mes trois premières Queſtions,
Je fuis , &c.
236 MERCURE
LETTRE au Rédacteur du Mercur
ΑΙ J'ai lu , Monfieur , dans le Mercure du 24 Juin ,
l'annonce d'une Nouvelle Topographie , ou Defcription
détaillée de la France , par M. Robert de Heffeln.
Ce travail , qui demande une extrême exactitude
, fera long ; mais il en réfultera beaucoup d'utilité.
L'idée de divifer la France en quarrés égaux , tous
défignés par leur pofition à l'égard du quarré central
, eft fimple & neuve ; mais cette divifion ceffera
d'être à la fois fimple & utile , fi on la pouffe trop
loin. En effet , comment défigner , fans fe tromper,
une mefure quelconque, dans les 3,486,964,401 mefures
dont la France fera compofées ? Et quand il
n'y auroit que dix mots pour défigner en général
ces divifions , & que ces mots feroient les plus convenables
, il ne réfulte pas moins de ces dix mots ,
combinés avec ceux qui indiquent la pofition , un
nombre de dénominations différentes plus grand
encore que celui que je viens de dire. N'eftil
pas plus fimple , dans ce cas , de défigner la polition
d'un lieu confidéré comme un point , par les
diſtances de ce point à deux cercles fixes , c'est-àdire
, par la longitude & la latitude de ce lieu ? D'ailleurs
, eftil néceffaire que l'Atlas général de la
France comprenne des détails qui ne peuvent être
décrits que fur des plans particuliers deftinés à repréfenter
des enclos , des édifices , & c ?
Il me femble que pour faire un Atlas complet &
très- détaillé de la France , il fuffit de divifer & de repréfenter
ce Royaume en 729 Diftricts compris dans
81 Contrées , & dans 9 Régions. Un tel Atlas furDE
FRANCE. 237
paffera en utilité & en commodité tout ce qui a été
entrepris jufqu'alors dans ce genre. Cet Ouvrage ne
fera ni long, ni difpendieux. Si M. Robert juge à
propos de l'exécuter , je fouferirai avec empreffement
, & j'ofe lui annoncer un grand nombre de
Soufcripteurs .
J'avois toujours cru , fur la foi de quelques Géographes
, & d'après l'opinion la plus générale , que
la plus grande dimenfion de la France , par exemple,
depuis Pratz -de Mouillou jufqu'à Dunkerque , à peuprès
fur le Méridien de Paris , étoit de 500,000 toifes.
Cependant il réfalte des divifions de M. Robert
de Heffeln , que la diftance entre les deux premières
Villes n'eft que de 472,404 toiles , ou 197 lieues de
2,400 toifes . Ce défaut , s'il exiſte , diminue l'étendue
de la France de plufieurs centaines de millions de
mefures , ce qui eft très - important , ne fut ce que
pour les Géographes.
Je fuis , &c.
·
Le Chevalier de C.
N
GÉOGRAPHIE.
OUVELLE Carte des Ifles Britanniques , en une
UVELLE
feuille très-détaillée , avec les Routes , d'après la
Carte de T. Kitchin , Géographe Anglois , accompagnée
d'une Table Géographique , qui repréfente
la divifion & la fubdivifion de chacun des Royaumes
qui compofent actuellement cette Monarchie , &
d'une légende où fe trouvent expliqués en François
certains mots Anglois ufités dans la Géographie , exécutée
fous l'infpection de M. Robert de Vaugondy
Géographe ordinaire du Roi. A Paris , chez Fortin ,
Ingénieur - Mécanicien du Roi pour les Globes
238
MERCURE
& Sphères , rue de la Harpe , près la rue du Foin,
Prix , 1 11..44 f.
Cette Carte , intéreffante pour les affaires Politiques
actuelles , eft très -bien gravée ; on n'y a rien
changé pour l'ortographe du pays. Elle peut fervir à
expliquer les mots qui fe trouvent dans des Cartes
Angloifes, que l'on n'entendroit pas fans fon fecours.
ANNONCES LITTÉRAIRES.
Du Service de l'Artillerie à la Guerre , par M.
Antony , Brigadier d'Infanterie , traduit de l'Italien,
avec des additions & des notes , par M. Mont- Rozand
, Lieutenant-Colonel du Corps Royal de l'Artillerie.
A Paris , chez L. Cellot , Lib. -Imprimeur ,
rue Dauphine , la feconde porte - cochère à droite
par le Pont-Neuf , au fond de la Cour ; & chez
Alex. Jombert jeune , la quatrième Maifon à droite
par le Pont-Neuf. 1780. Vol. in - 8 ° . avec Figures.
Prix , 6 l. rel. & S§ 1. br.
Teatro ad ufo delle Fanciulle , Traduction du
François en Italien , du Théâtre d'Éducation , par
Madame la Comteffe de Genlis , dédié à cette Dame.
In-fol. Tome premier , imprimé à Finale , dans
l'État de Gènes, 1780, & fe trouve à Paris , chez Molini
, Libraire , rue du Jardinet , maiſon neuve
près la rue du Paon. Prix , 12 liv. br. Les autres
Tomes font fous preffe .
OBSERVATIONS fur les Poëtes Italiens , par M.
Baffi , ou Réponse aux Remarques fur les mêmes
Poëtes du Voyageur Anglois M. Sherlock. In - 8 °.
A Londres ; & fe trouve à l'aris , chez la veuve Duchefne
, Libraire , rue S. Jacques , & chez Efprit ,
Libraire , au Palais- Royal.
>
DE FRANCE. 239
Précis Élémentaire d'Agriculture , par M. Mallet.
Volume in 12. A Paris , chez l'Auteur , Barrière
de Reuilly , Fauxbourg S. Antoine , & chez Belin &
Efprit , Libraires.
La Religion de l'Homme du Monde , in - 8º .
Tome V. A Paris , chez Moutard , rue des Mathurins.
Apologue nouveau , dédié aux petits Oiseaux ;
par Jean Sanfonnet ; in - 8 ° . A Paris , chez les Marchands
de nouveautés,
Eloge de Dorat. Broc. in- 8 °..
Le Trompeur trompé , Comédie en 3 Actes & en
profe ,, par M. de la Roc.... Ancien Capitaine d'Infanterie
; in- 80. A Paris , chez Valade , rue des
Noyers.
Projet d'un Monument consacré à l'Hiftoire Natu
relle , par Charles F. Viel , Architecte , in - 40. A
Paris , chez Pierres , rue S. Jacques ; accompagnéde
deux plans deffinés par M. Viel , & gravés par L. G.
Taraval.
Traité de l'Équitation , d'après les principes de M.
Arnofe , ancien Profeffeur , par M. Thiroux , fon
Élève , tenant à Paris l'École brevetée du Pont-aux-
Choux , première Partie. A Paris , chez Jombert le
jeune , rue Dauphine.
Euvres choifies du Baron de Walef, revues &
retouchées. Vol. in- 12 . Prix , 2 liv . A Paris, chez Du
rand , rue Galande.
Obfervations fur le Magnétifme animal , par M.
d'Eflon , Docteur- Régent de la Faculté de Médecine
de Paris. Vol. in - 12 . A Paris , chezDidot , Sau grain,
& Cloufier , Libraires.
240
MERCURE
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contre les Turcs , depuis 1736 jufqu'en 1739 , &
de la Paix de Belgrade qui la termina , avec les Plans
& les Cartes , par M. de Keralio , Chevalier de
l'Ordre Royal Militaire de S. Louis. 2 vol. in- 8 ° . A
Paris , chez Debure l'air e , quai des Auguftins.
Traité des Nerfs & de leurs Maladies , par M,
Tiffot , 4 vol. in- 12 . A Paris , chez. Didot le jeune ,
quai des Auguftins. Prix , 71. 4f. , & 9. 1. 12 1. avec
le Traité de l'Epilepfie .
Ontrouve chez le même Libraire , un Précis d'une
nouvelle Théorie fur les Maladies Chroniques , par
M. de la Baftays , Médecin de l'Hôpital - Militaire de
la Ville de l'Orient. I vol . in - 12 . Prix , 2 liv . 8 f.
Manuel des Champs , ou Recueil amufant & inf
tructif, concernant ce qui eft le plus utile pour vivre
à la campagne avec aiſance . Vol. in - 12 . Prix , 3 l.
rel. A Paris , chez Lottin le jeune , rue S. Jacques.
t
TABLE.
VERS à mes Amis , 193 dans la Poésie , 217
Epitaphe d'un Bourguignon , Examen Critique du Comte de
194 Varwick , 223
230 LeLaid Chevalier, Conte , 195 Comédie Françoife ,
Le Saule & la Ronce 16 Queftions adreffées à M. Cor.
La Confultation , Anecdote, ib .
Romance ,
rouge ,
233
201 Lettre au Rédacteur du Mer
Enigme & Logogryphe , 203 cure ,
Hiftoire de l'Aftronomie Mo- Géographie ,
: derne ,
236
.
237
205 Annonces Littéraires , 238
Ellai fur les différens Styles
APPROBATIO N.
J'ai lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 29 Juillet. Je n'y ai
rien trouvé qui puiſſe en empêcher l'impreſſion. A Paris ,
te 28 Juillet 1780. DESANCY.
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
RUSSI E.
De PETERSBOURG , le 22 Mai.
L'IMPERATRICE eſt partie avant - hier
de Czarsko Zelo avec une fuite nombreuſe,
pour la Ruffie-Blanche ; elle s'eft arrêtée à un
Couvent qui étoit fur la route , à 19 werftes
de cette Capitale , pour y affiſter au Service
Divin , après quoi elle a continué fa route
jufqu'à Krafnoé- Selo , où elle a couché. Le
Grand- Duc & la Grande- Duchefle refteront
à Czarsko - Zelo pendant fon voyage. Le
Comte de Panin , qui eft rétabli de fa dernière
maladie , y demeurera auffi. Le Prince
de Galitzin , qui commande dans cette Capitale
pendant l'abfence de S. M. I. , a pris
poffeffion du Palais d'Eté Impérial.
J
Le 31 de ce mois , on fera l'ouverture
folemnelle du nouveau Stadhouderat de
cette Province . Il y aura à cette occafion
, des fêtes publiques , des bals , des
mafcarades , des illuminations &c. qui
feront terminés par un feu d'artifice .
Une lettre d'Aſtracan , du 14 du mois dernier
confirme la nouvelle du tremblement de terre qui
1er. Juillet 1782.
›
2
( 2 ))
J
a détruit la ville de Tauris & plufieurs villages
voilins ; a peine 700 perfonnes ont pu échapper à
ce défaftre. Selon la même lettre , le gouvernement
de la Perle eſt toujours fur le même pied qu'au
moment de la mort de Kerim- Kan . Son fils Albufat-
Kan fe maintient dans la Régence par les confeils
& les fecours de fon oncle maternel Sadug- Kan ,
qu'on repréfente comme un homme dont l'habi
leté égale le courage . Les troubles qui s'étoient
manifeftés dans quelques provinces , font prefque
appaifés , & on paroit regarder comme peu dangereux
& peu importans ceux qui fubfiftent encore,
SUÈDE.
De STOCKHOLM , le 30 Mai.
LE mauvais tems qui avoit fufpendu les
exercices qui devoient avoir lieu au camp
de Ladugard , s'étant diffipé plus promptement
qu'on ne l'efpéroit , les troupes qui
forment la garnifon de cette Capitale fe
rendirent hier matin fur le terrein où elles
doivent camper . Le Roi étoit à leur tête ;
les tentes ont été dreffées ; & S. M. , juſqu'à
ce que les troupes rentrent dans leurs cafernes
,, ne prendra point d'autre logement.
Il est toujours queftion du voyage que
S. M. fera à Spa , d'où elle pourra aller plus
loin . On dit que le jour de fon départ eft
fixé au 20 du mois prochain.
Il a paffé un courier Ruffe venant de Pétersbourg
; il ne s'eft point arrêté , il a pris
fur le champ la route de Copenhague , d'où
il fe rendra à Londres.
( 3 )
POLOGNE.
De VARSOVIE , le 2 Juin.
ON a expédié aux Waiwodies du Royaume
& du grand Duché , les univerfaux pour la
convocation des Diétines . On y recommande
fur - tout à ces affemblées particulières
de ne rien négliger pour que la Diète
puiffe s'occuper des moyens d'améliorer le
commerce de la Pologne & de perfectionner
la conftitution intérieure. On dit aujourd'hui
que cette Diète ne fera point
confédérée.
Quelques-uns de nos Magnats qui étoient
en route pour Mohilow , ont été obligés
d'interrompre leur voyage & de revenir
ici , parce que les troupes Ruffes ont formé
une espèce de cordon à quelques milles de
Mohilow , & ne laiffent paffer perſonne qui
ne foit muni d'un paffe - port , que ceux qui
font chargés de les donner n'accordent pas
indiftinctement aux voyageurs qui les demandent.
L'entrevue aura lieu la femaine
prochaine. Le Dragoman de l'Envoyé du
Grand - Seigneur qui a été ici il y a deux
ans , a follicité de tous côtés un paffe- port
pour pouvoir y affifter , & ne l'a pas obtenu
.
L'Empereur à fon paffage à Kiow a voulu
voir exercer les troupes Ruffes qui s'y
a 2
( 4 )
trouvent ; il a paru fort content de l'intel
ligence & de la précision avec lesquelles elles
ont exécuté leurs manoeuvres . Le 22 du
mois dernier , il arriva à Polonna ; le Colonel
Engelhardt , Commandant de la Place ,
étoit abfent , parce qu'il avoit été mindé
à la Cour. Le Lieutenant- Colonel de Schutz
a eu honneur de recevoir ce Prince avec
tous les honneurs que permet de lui
rendre le rigide incognito qu'il obſerve . Il
préfenta à S. M. tous les Officiers de la Garnifon
; il lui montra les ouvrages de la
place . L'Empereur a été fi fatisfait de la
manière dont cer Officier s'eft conduit à
fon égard , tant en évitant tout cérémonial ,
que l'illuftre Voyageur avoit defiré qu'on
fupprimat , qu'en donnant les ordres néceffaires
pour lui procurer toutes les commodités
poffibles , qu'il daigna l'affurer qu'il en
rendroit un témoignage auffi vrai que favo
rable à l'Impératrice fa Souveraine.
ALLEMAGNE.
De VIENNE , les Juin.
L'IMPERATRICE- RETNE eft à Schombrunn
avec toute la Cour , elle a affiſté aux manoeu
vres que les troupes campées à Minckendorf
ont exécutées pendant quelques jours.
Les nouvelles qu'on a de l'Empereur ne
laiffent rien à defirer fur l'état de fa fanté .
(5 )
Il arriva le 13 du mois dernier Lemberg
d'où il partit le 19 pour ſe rendre à Brody.
Le Maréchal Comte de Romanzow , qui
étoit fur les frontières Ruffes , a dû l'y re
cevoir pour l'accompagner jufqu'à Mohi
low. La ville de Lemberg a l'efpérance dé
revoir ce Prince à fon retour. S. M. I. a ;
dit on , témoigné qu'elle defiroit y voir
divers arrangemens , & en faire de nouveaux
.
De HAMBOURG , le 10 ' Juin.
Nous fommes au moment de l'entrevue
entre l'Empereur des Romains & Hmpératrice
des Ruffies ; l'impatience eft extrême
d'apprendre quel en fera le réſultat ; les
politiques forment à ce fujet une multitude
de conjectures qui , pour la plupart ,
ne paroiffent avoir aucun fondement.
On croyoit que l'efcadre de Cronstadt
auroit mis à la voile avant le départ de
I'Impératrice. Jufqu'à préfent on n'apprend
point qu'elle ait appareillé ; elle fera commandée
, dit - on , par l'Amiral Greigh ,
Officier Ecoffois , qu'on fait avoir fervi avec
diftinction pendant la guerre dernière dans
Archipel.
» Dans un moment , dit un de nos papiers , où
toutes les vues des cabinets de l'Europe tendent à
l'agrandiffement de leur commerce , où l'on le bat
pour refferrer l'extrême étendue que les Anglois
a 3
( 6 )
toit
aucune
avoient fu donner au leur , où l'on fe ligue pour
lui affurer une concurrence & une liberté indéfinie
fur les mers ; les obfervateurs attentifs cherchent
à prévoir dans quelles mains habiles & heureufes
pafferont les branches du négoce qu'on travaille
à arracher de celles des Anglois , pour ne
parler ici que des liaifons mercantiles que l'Angleterre
avoit avec la Ruffie , on peut dire avec
affez de fondement qu'on parviendra fi non à les
rompre tout à-fait , du moins à les rendre´ trèspeu
lucratives pour cette première Puillance . Le point
de difficulté confiftoit en ce que les paiemens des
droits aux Douanes de l'empire Ruffe devoient fe
faire en rixdallers de Hollande , & qu'on n'y admerautre
monnoie , excepté celle d'Angleterre.
Cette facilité qu'ont les Anglois d'acquitter
ces droits en efpèces qui leur conviennent
empêchoit les autres Nations de pouvoir foutenir la
concurrence. Cependant la France en particulier a toutes
les chofes dont a befoin la Ruffie , qui , à fon tour
en a plufieurs qui lui manquent ou qui lui conviennent.
Il eft démontré que les Anglois ne pouvoient fournir
les Ruffes que de la feconde main ; que tous les vins
qu'on appelloit en Ruffie vins d'Angleterre , étoient
des vins pris en France , puifque cette Ifle n'en
produit aucun. La facilité qu'a inaintenant cet Empire
de commercer par la Mer- Noire dans la Méliterranée
, est une circonftance précieuſe que le Miniftre
a fait valoir auffi . Marfeille & Bordeaux
offrent des avantages pour ce commerce « .
Selon les lettres de Nerva 1Impératrice
de Ruffie y eft arrivée le 21 du mois dernier
fur le foir ; elle y eft reftée le 22 ,
& en eft partie le 23 en dirigeant la route
fur Pleskow.
On parle toujours du voyage du Prince
( 7)
de Pruffe pour Pétersbourg ; on dit aujourd'hui
que fon départ eft fixé à la fin du
mois d'Août prochain . Parmi les perfonnes
qui accompagneront S. A. R. on nomme le
Général Major Comte de Gortz.
On apprend de Stade que 150 recrues de
Brunfwick , deftinées pour le fervice Anglois
en Amérique , en partirent le 28 du
mois dernier , pour aller s'embarquer fur
l'Elbe , à bord de bâtimens de tranfport
Britanniques , après avoir prêté ferment de
fidélité au Roi d'Angleterre , entre les mains
du Général- Major de Faucitt. Soixante recrues
de Zerbft fe font embarquées en mêmeteins
.
-
Le Général Major de Schmidt , qui a
fervi dans le corps Heffois à la folde de
l'Angleterre , étant revenu de l'Amérique ,
à cauſe du mauvais état de fa fanté , eft mort
le 15 Mai , dans la foixantième année de
fon âge.
» Le Roi de Pruffe , écrit- on de Berlín , vient de
témoigner hautement fon déplaifir fur la dureté
avec laquelle les Préposés au recouvrement des
droits royaux en ufent quelquefois envers les fujets
qui doivent les payer. Pour la réprimer , il vient
d'enjoindre expreflément aux premiers de ne tenir
aucun propos offenfant contre qui que ce foit , &
même de ne point repouffer l'injure par l'injure , s'ils
étoient dans le cas d'en recevoir. Ils pourront feulement
en dreffer un procès-verbal en filence. Mais
le Roi qui examine tout , déclare que fi leur rap
port fe trouve faux , ils devront s'attendre nona
4
( 8 )
feulement à être caffés , mais à fubir des peines
infamantes ; & afin que dans aucune circonftance
les Receveurs ou Commis ne puiffent prétendre caufe
d'ignorance , il leur a été ordonné de mettre chacun
leur nom au bas de la lettre qu'il a pla à S. M. de
leur envoyer ".
ITALI E.
De LIVOURNE , le 2 Juin.
LE Grand-Duc , l'Archiduc Ferdinand &
Archiducheffe fon époufe , accompagnés
d'une fuite nombreuſe , arrivèrent ici le
20 du mois dernier à fept heures du foir ;
le lendemain , LL. AA. RR. allèrent voir
tout ce que cette Ville offre de curieux , la
Fortereffe , la Douane & les Magafins de
M. Ortofranc , Négociant de Hambourg .
L'après - midi , elles montèrent dans
une chaloupe magnifiquement décorée ,
& vifitèrent la rade & le port. La frégate
de guerre Hollandoife le Caftor , Capitaine
M. P. Melvill , les falua de fon artillerie.
LL. AA. RR . fe rendirent à bord -
de cette frégate , où le Capitaine & le Cons
ful de fa Nation eurent l'honneur de les recevoir
& de leur offrir une collation , après
quoi elles retournèrent à terre , faluées à
leur départ comme elles l'avoient été à leur
arrivée.
Selon des lettres de Smyrne , la pefte continue
d'y enlever quelques perfonnes ; mais
cette maladie cruelle femble concentrée
dans le quartier des Grecs ; cependant on
(( 9)) ୨
n'en prend pas moins les précautions néceffaires.
Malheureufement on n'en a point
à prendre contre les fauterelles ; ces infectes
deftructeurs fe multiplient à un point
prodigieux , & ravagent les campagnes.
Selon les mêmes lettres , il y eft arrivé
deux bâtimens Hollandois ; l'un après avoir
été déchargé , a été frété de Smyrne pour
ce port , à raifon de 25,000 florins , outre
dix pour cent pour d'autres frais , ce qui
eft prefque fans exemple .
Les tremblemens de terre fe font toujours
fentir à Bologne , où il femble que
la terre ne peut plus reprendre fon ancienne
tranquillité. On craint que cette Ville n'ait
enfin le fort de tant d'autres de l'Italie ,
détruites par ce fléau ou par les volcans.
ESPAGNE.
De CADIX , le 31 Mai.
La réunion de l'efcadre de Toulon aux
huit vaiffeaux du Ferrol arrivés ici , & à
ceux que nous avons dans cette baie , portera
notre flotte à 28 vaiffeaux de ligne ;
elle mettra à la voile auffi - tôt que les vaiffeaux
de Toulon feront arrivés.
Les ennemis , écrit-on du camp de Saint-Roch ,
continuent leurs travaux & leurs manoeuvres dans
la place bloquée ; & les vaiffeaux Anglois qui mouil
lent dans la rade , exercent auffi leurs équipages .
Mais malgré la fécurité apparente des uns & des
autres , nous apprenons par les déferteurs que la
place manque de plufieurs fortes d'approvifionne
as
( io )
mens , tels que la viande fraîche , le bois , le char
bon , le beurre , & c. & que le fcorbut & la petite
vérole y exercent leurs ravages . Ce camp n'offre
aucune particularité remarquable , fi ce n'eſt que
les poftes ont été rapprochés ; qu'on exerce les
troupes › & qu'on a placé à différentes diſtances
les divifions deftinées à former les attaques . Les
troupes montrent autant de courage que de conftance,
& on voit régner par-tout le bon ordre & la
difcipline ".
1
Il arrive fréqueinment à Algéfiras des
convois chargés d'approvifionnemens pour
le camp & pour l'efcadre de D. Barcelo.
Celle- ci eft difpofée de manière à intercep
ter les petits bâtimens qui effayent de fe
glifler dans la baie de Gibraltar. Derniè
rement la frégate la Notre - Dame du Rofaire
s'empara d'une barque Angloiſe qui
venoit de Tétuan , chargée de poules &
d'oeufs.
» Le Gouverneur de Ceuta été
informé que
ayant
quelques bâtimens
barbarefques
, fous pavilion Efpagnol
, faifoient
la contrebande
à Gibraltar , a
fait avancer la goëlette la Sainte- Barbe & la félouque
l'Ange-Gardien , pour aller croifer à l'embou
chure de la rivière de Tétuan. La nuit du 13 au
14 , ces bâtimens
découvrirent
un corfaire ennemi
qui manoeuvroit
pour gagner le large ; ils lui donnèrent
la chaffe , & l'obligèrent
à s'échouer
fur la
côte de Camazarin
, à huit lieues de Tétuan , où l'un
dex alla le prendre en remorque , malgré le feu
de l'équipage
, qui s'étoit fauvé à terre , & qui fut
fecondé par celui des habitans de la côte. Le bâtiment
enlevé étoit chargé de comeſtibles
.
Graces aux foins de nos Miffionnaires
,
dans une lettre de Burgos quelques prifonniers
Anglois qui étoicat ici , fe font convertis
à la
lit -on
( II )
Religion Catholique ; ils voient arriver avec douleur
le moment de leur échange , qui va les ramener
dans leur patrie ; mais comme le ministère n'a pas
encore répondu à la Requête qu'ils avoient préfentée
pour demeurer en Espagne , ils ont éte conduits à
Tuy avec les autres prifonniers échangés , conformément
aux ordres de la Cour ".
>
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 17 Juin.
Les nouvelles qu'on attendoit de Charles-
Town font enfin arrivées ; elles ont furpaffé
l'attente générale après un fi long filence ;
ce n'étoit pas un fuccès auffi complet qu'on
fe flattoit d'apprendre , le Général Clinton
en rend compte ainfi dans une lettre datée
de Charles - Town , le 13 Mai , & publiée
dans une Gazette, extraordinaire de la
Cour , qui a été répandue dans le public
hier dès quatre heures du matin .
Mylord , je ne vous fatiguerai point de la répé
tition des délais & des difficultés qui ont traîné en
longueur les opérations férieufes jufqu'au 29 Mars,
jour auquel le débarquement fut effectué fur
'Ifthme de Charles -Town . Alors on avoit formé un
dépôt , l'Amiral avoit paffé la barre , & les Offi .
ciers & Matelots de la marine Royale me fecondoient
; mes forces étoient auffi augmentées par le
corps tiré de la Géorgie , aux ordres du Brigadier-
Général Paterfon , qui , à travers un pays coupé
de rivières & rendu plus difficile encore par les
groffes pluies , dans l'efpace de douze jours , s'étoit
avancé , non pas fans oppofition , de Savannah vers
la rivière Ashley. Le pallage de cette dernière
fut effectué fous la conduite du Capitaine El-
26
( 12 )
ん
phinfton , en bon ordre avec célérité , & fans op
pofition de la part de l'ennemi. Le lendemain l'armée
marcha vers Charles -Town , & dans la nuit
du premier Avril , ouvrit la tranchée à 800 verges
des ouvrages des Rebelles . Le 8 , nos canons
étoient montés en batterie , & j'eus la fatisfaction
de voir l'Amiral entrer dans le port de Charles
Town avec le fuccès que méritoit fa conduite
quoiqu'expofé à un feu très-vif que l'on faifoit fur
lui de Sullivan's-Ifland . Alors nous crûmes convenable
d'envoyer à la place la fommation ci - inclufe ;
nous en reçûmes la réponse que j'ai l'honneur d'y
joindre. Le lendemain , les batteries furent ouver
tes ; leur effet rallentit le feu des ouvrages avancés;
l'attention des Ingénieurs & l'activité des troupes.
s'accroiffoient à mesure que l'on avançoit ; le 19
Avril , on completta de fecondes parallèles , auxquelles
on ouvrit des approches fûres qui nous
mirent à 450 verges de la place . Jufqu'à ce moment
mes communications avoient demandé la
plus grande attention ; on les avoit établies du lieu
de débarquement à Perreneau dans la rivière der
Stono , à travers le Wappoo , où l'on s'étoit ou
vert quelques petits paffages , ne laiffant pour le
transport par terre qu'un chemin de l'étendue d'un
mille , qui conduifoit à cette partie de la rivière
Ashley , qui fe trouvoit vis - à - vis de notre camp.
La conftruction de quelques ouvrages pour la pro-.
tection des approvifionnemens & des navires que,
nous avions fur la Srono , d'autres ouvrages pour
affurer la communication , diverfes redoutes & bat- ,
teries élevées fur l'Ashley , furent les travaux nécefaires
pour établir la fûreté dans un point fi im-›
portant. La présence de la flotte dans le port me
débarraſſant de toute crainte de ce côté , & l'Amiral
fe chargeant de la défenfe du fort Johnſon , je
me mis en état de détacher 1400 hommes aux
ordres du Lieutenant - Colonel Webſter , du trente(
13 )
>
troisième régiment , pour couper ce qui reftoit à
l'ennemi de communication avec le pays ; fans
cette meſure , notre fuccès n'eût pas été complet
parce que l'on n'auroit pu faire paffer des forces
navales dans la rivière Cooper , & par conféquent
la place n'eût pas été complettement inveftie. Ob- :
fervez que , pour exécuter fes ordres , le Còlonel
Webſter avoit des rivières à paffer & d'autres opérations
difficiles à effectuer , en préfence d'une
cavalerie très-fupérieure qui pouvoit le harraffer
confidérablement ; il étoit donc important d'attaquer
ce corps le plus brufquement poffible , & de
s'emparer des principaux paffages du pays le
Lieutenant-Colonel Tarleton avec la cavalerie , la
légion & le détachement du Major Ferguson ,
ayant furpris & défait ce que les Rebelles avoient
affemblé en cet endroit de cavalerie & de milice ,
& s'étant emparé , fur la Cooper , du pont de
Biggin , ouvrit le pays au Colonel Webſter , mit
à fa difpofition une quantité confidérable de provifions
, & le mit en état de prendre pofte près
de la fource de la rivière Vandoo , d'où il coupoir
par terre toute communication entre la rivière
Cooper & la ville ; quelques navires armés que
l'Amiral fit paffer dans la baie de Servee , d'autres
qu'il mit en ftation dans le paffage de Spencer
complettèrent l'inveftiffement à l'égard de la mer.
- Le 28 Avril ayant eu un renfort confidérable de
New -Yorck , je renforçai fur le champ le corps
au-delà de la rivière Cooper , & je priai le Lieutenant
-Général Comte de Cornwallis , de le prendre
fous fes ordres . Le 6 Mai , les troifièmes parallèles
furent complettes & pouffées jufqu'au bord du canal
des Rebelles ; on pouffa la fape jufqu'à l'écluſe
qui en contenoit les eaux fur la droite , par ce
moyen une grande partie du canal fut à fec. Alors
nous fumes en état de nous former une idée exacte
des défenfes de la Ville du côté de la terre ; elles
-
14 )
confiftoient en une chaîne de redoutes , de lignes
& de batteries qui s'étendoient de l'Ashley à Cooper
; en front de chaque flanc des ouvrages ,
des
marais réunis par le canal épanchent l'eau dans l'une
& l'autre des rivières ; entre ces obftacles & la
place , règne un double rang d'abbatis , quantité
d'autres obftructions , & un follé à double paliffade
, un ouvrage à corne en maçonnerie , que ,
pendant la durée du fiége , l'ememi fermoit comme
une efpèce de citadelle , fortifioit le centre de la
ligne & la porte dans l'endroit où les défenfes na.
turelles ne le préfentoient pas ; comme elles fe
trouvent être plus près de l'eau 80 pièces de canons
ou mortiers étoient montées dans l'étendue
de ces lignes. Nos batteries étoient prêtes dans les
troifièmes parallèles .
De nouveaux motifs d'une nature forcée concouroient
à engager la place à capituler : l'Amiral
Arbuthnot avoit débarqué à Sullivan's Ifland un
corps de matelots & de troupes de la marine aux
ordres du Capitaine Hudfon , à qui la garnison
s'étoit rendue à certaines conditions , fur la me
nace qu'il lui avoit faire de faire battre le fort
par l'artillerie des vaiffeaux . Le Comte de Cornwallis
n'avoit pas eu moins de fuccès dans le pays,
la cavalerie aux ordres du Lieutenant- Colonel Tarleton
avoit eu encore la bonne fortune que mérite
Ja bravoure unie à la bonne conduite ; elle avoit
atteint à Santee un corps de cavalerie raffemblé par
l'ennemi , avec une difficulté infinie , l'avoit chargé
avec beauconp d'ardeur & mis en déroute ; la plu
part des cavaliers s'étoient , ou jettés dans la rivière
, ou enfoncés dans les marais , d'où peu d'entr'eux
ont pu fe tirer ; on leur prit ou tua so ou
60 hommes , tous les chevaux du corps tombèrent
entre nos mains avec armes , &c. Quoique dans
un fecond pour-parler follicité par l'ennemi , il
eût mis des prétentions trop étendues dans la
( 15 )
propofition qu'il faifoit de capituler , l'Amiral &
moi ne pûmes nous refufer au defir de tenter encore
une fois s'il étoit poffible d'éviter la cruelle
extrémité de l'affaut ; cependant dans cette reprife
de négociation , nous ne trouvâmes pas qu'il eût
beaucoup rabattu de fon indifcrétion ; en conféquence
on ouvrit les batteries des troisièmes parallèles
, & l'on ne tarda pas à obtenir une fupério
rité manifefte de feu ; le corps des Yagers failant le
fervice de Markfmen ( qui ajuftent comme s'ils tiroient
au blanc ) , fut en cette occafion d'une utilité
extrême fous le couvert de ce feu , nous ga
gnâmes la contefcarpe de l'ouvrage intérieur qui
flanquoit le canal ; on paffa le canal même , &
l'on pouffa les ouvrages vers les foilés de la place.
Le 11 , le Général Lincoln nous notifia qu'il acceptoit
les termes qu'il avoit refufés deux jours
auparavant quelle que fûr la févérité de ceux que
pouvoit dicter la juftice dans une occafion pareille ,
nous nous déterminâmes à ne point exiger une foumiflion
fans conditions , d'une armée épuisée , que
nous nous flatcions de pouvoir nous réconcilier
encore par la clémence ; on figna donc les articles
de la capitulation tels que j'ai l'honneur de vous
les faire paffer. Le 12 , le Major - Général Leflie
prit poffeffion de la Ville. On a pris 7 Officiers-
Généraux , un Commodore , 10 régimens Continentaux
& trois bataillons d'artillerie , la milice de
la ville & de la campagne ; le tout , y compris les
François & les matelots , montant à environ fix mille
hommes fous les armes ; le Député - Gouverneur
titulaire , le Confeil & les Officiers Civils font éga
lement prifonniers. Quatre frégates , plufieurs navires
armés , un nombre confidérable de bateaux &
environ 400 pièces de canon , font auffi tombés
en notre poffeffion . Vous recevrez un état auſſi
exact qu'il m'eft poffible de me le procurer , de
la garniſon , de l'artillerie & des approvisionnemens.
( 16 )
Il me refte , Mylord , à ajouter à cette lettre les
expreflions de reconnoillance que je dois à l'armée ,
dont le courage & les travaux m'ont procuré ce
fuccès , &c. &c .
Le Général Clinton n'a point fait comme
l'Amiral Rodney ; le refte de fa lettre , qui
eft affez étendu , offre l'éloge des Officiers
qui l'ont fecondé , & celui du Vice -Amiral
Arbuthnot , qui lui rend ces complimens
dans une lettre en date du 14 du même
mois , dans laquelle il rend compte à l'Amirauté
des opérations de fa flotte , & des
obftacles qu'elle a furmontés ; ces détails
font les mêmes qu'on a vus dans celle du
Général , avec quelques particularités de :
plus , qu'un Officier de terre pouvoit omettre
, mais qu'un Marin doit fuppléer. Selon
l'état des vaiffeaux pris ou détruits dans le
Port de Charles-Town , on compte
» Vaiffeaux Américains la Bricole , percée pour
60 canons , n'en montant que 44, la Truite de 26, la
Reine de France de 28 , le Général Monftrie de 20 ,
la Notre- Dame de 16 ; en tout s vaiffeaux coulés
bas. La Providence de 32 , le Bofton de même force,
le Ranger de 10 ; en tout 3 pris .
Vaiffeaux François . L'Avanture de 26 , une Polacre
de 16 , quelques brigantins vuides , 4 galères
armées , pris.
Les articles de la Capitulation , entre le
Général Clinton & le Major Général Benjamin
Lincoln , font les fuivans .
1. Tous les actes d'hoftilités & travaux cefferont
entre les affiégeans & les affiégés , jufqu'à ce que
les articles de la capitulation foient arrêtés , fignés
& exécutés ou rejettés collectivement.
( 17 )
Réponse. Jufqu'à ce que les articles de la capitulation
foient définitivement arrêtés ou rejettés .
-2 °. La ville & les fortifications feront remifes
au Commandant en chef des forces Britanniques ,
telles qu'elles font actuellement .
Réponse. La ville & les fortifications , avec les
bâtimens qui font aux quais , l'artillerie & toutes
les munitions publiques quelconques , feront temiles
dans leur état actuel , au Commandant des forces
affiégeantes ; les Officiers des départemens refpectifs ,
feront préfens pour les recevoir.
3. Les troupes & matelors Continentaux feront
conduits avec leur bagages dans un lieu dont on
conviendra, & où ils refteront prifonniers de guerre
jufqu'à qu'ils foient échangés. Tant qu'ils feront
prifonniers , il leur fera fourni des provifions bonnes
& faines , dans la même qualité qu'on en fert auz
troupes de S. M. Britannique . Accordé.
4. Les miliciens actuellement en garaifon auront
la permiffion de retourner chez eux respectivement ,
& ils auront sûreté pour leurs perfonnes & leurs
propriétés.
Réponse . Ils auront la permiffion de retourner
chez eux refpectivement , comme prifonniers fur
parole , laquelle parole , auffi long - tems qu'ils la
tiendront , les affurera contre toute vexation dans
leurs propriétés de la part des troupes Britanniques
.
5. Les bleffés & les malades continueront d'être
foignés par leurs propres Chirurgiens , & on leur
fournira les médicamens & autres fecours néceffaires
, tels qu'on en fournit aux hopitaux Britan
niques. Accordé.
6. Les Officiers de l'armée & de la Marine
conferveront leurs chevaux , épées , pistolets &
bagages , lefquels ne feront point vifités , & ils
garderont leurs Valets. Accordé , à l'exception de
ce qui concerne les chevaux , auxquels il ne fera pas
( 18. )
permis de fortir de la Ville , mais dont les Officiers
pourront difpofer au moyen d'une perfonne laiffée
par chaque corps pour cet objet.
3
7., La garnifon fortira , à une heure marquée
les armes fur l'épaule , tambours battant & enfeignes
déployées , pour fe rendre au lieu convenu , & là ,
elle mettra fes armes en faiſceaux .
Réponse. Toute la garnifon fortira de la ville à
une heure indiquée , & ſe rendra fur le terrein entre
les travaux de la Place & le Canal , & elle y dépofera
fes armes. Les tambours ne battront point une
marche Britannique , ou bien les enſeignes ne feront
pas déployées .
8°. Le Conful François , fa maiſon , fes papiers , &
autre propriété mobiliaire feront protégés , il ne leur
fera point touché , & il fera accordé , audit Conful ,
un tems convenable pour fe retirer dans quelque lieu
dont il pourra être enfuite convenu entre lui & le
Commandant en chefdes forces Britanniques . Accordé
, avec cette reftriction qu'il doit fe regarder
comme prifonnier fur parole.
9. Tous les habitans feront protégés dans leurs
perfonnes & leurs propriétés .
Réponse. Tous les Officiers civils & tous les
Bourgeois qui ont porté les armes pendant le fiége
feront prifonniers fur parole ; & à l'égard de leur
propriété , ils auront les mêmes conditions qui font
accordées à la Milice ; & toutes les autres perfonnes
actuellement dans la ville , & non mentionnées dans
cet article ou dans les autres , font néanmoins cenfées
être prifonnières fur parole .
to . Il fera accordé le terme d'une année à tous
ceux qui ne jugeront point à propos de refter fous:
Le Gouvernement Britannique , pour difpofer de leurs
effets , réels & perfonnels dans l'Etat , fans étre
moleftés en aucune manière , ou pour transporter
telle partie de ces effets qu'ils voudront , auffi bien
qu'eux- mêmes & leurs familles ; & pendant ce tems ,
( 49 )
ils auront la liberté de réfider , felon les circonftances
, ou dans la ville ou dans la province.
Réponse . Il n'eft pas poffible d'entrer , pour le
préſent , dans la difcuffion de cet article.
11. La même protection qu'on demande dans
l'article précédent pour les perfonnes & les propriétés
des habitans , & en même tems pour la fortie
de leurs effets , fera accordée aux fujets de la France
& de l'Espagne.
Réponse. Les fujets de la France & de l'Espagne
auront les mêmes conditions qu'on accorde au Conful
de France.
12. Il fera permis à un vaiffeau d'aller à Philadelphie
, avec des dépêches du Général , lefquelles
ne feront point ouvertes .
&
Réponse. Accordé , & il fera fourni pour cet
objer un vailleau convenable , avec un pavillon Parlementaire.
Tous les papiers & regiftres publics
feront confervés foigneufement , & remis fidèlement
aux perfonnes qui feront chargées de les recevoir.
Fait à Charles -Town ,
le 12 Mai 1780 , figné
B. LINCOLN.
Fait au Camp devant
Charles-Town , le 12 Mai
1780 , figné H. CLINTON ,
M. ARBUTHNOT .
Extrait de l'état de l'Artillerie.
Canons de fonte 21
Mortiers.
Obufiers.
Canons de fer.
Total,
280
311
Indépendamment de l'artillerie prife dans le Fort
Moultrie , à Lampries , à Mount- Pleaſant , & à bord
des vaiffeaux , montant en tout à 80 ou 90 pièces ,
& d'un mortier de 10 pouces.
Signé PETER TRAILLE , Major Commandant de
l'Artillerie Royale.
On ne trouve pas dans la lettre du Gé(
20 )
néral Clinton moins de lacunes que dans
celle de l'Amiral Rodney ; on en remarquë
entr'autres une très longue du 18 Avril au
6 Mai ; mais on eft moins curieux de favoir
ce qui s'eft paffé dans cet intervalle
dès que le réfultat eft un fuccès qui n'eſt
pas douteux & qu'on ne peut nous contefter.
On ne laiffe pas d'être étonné de cé
qu'il ne nous a coûté que 2 Enfeignes , un
Sergent & 73 Fufiliers tués , & Capitaine ,
7 Lieutenans , 2 Sergens & 179 Fufiliers
bleffés. S'il faut en croire nos papiers , le
Lord Lincoln , qui étoit chargé de ces
dépêches intéreffantes , affure que l'armée:
Angloiſe a réſiſté aux intempéries du climat
, & que tous les Soldats à fon départ
jouiffoient de la meilleure fanté ; & on
prétend qu'il rend auffi le compte le plus
flatteur des fuccès des armes de S. M. dans
la Caroline , & que lorsqu'il a quitté Char
les -Town , l'opinion générale étoit que
chacune des Provinces Méridionales feroit
fa paix avec le Roi avant la fin de l'été.
La Nation ne croit pas encore à ces belles
efpérances ; elle fait cependant des voeux
pour qu'elles fe réaliſent ; mais elle fe fouvient
qu'on lui en a donné de pareilles à
chaque nouvelle de fucccès , & que la
guerre n'en a pas moins duré jufqu'à préfent.
D'après les avis particuliers , on n'a pas
trouvé des fubfiftances dans Charles- Town ,
& la difette n'a pas peu contribué à la ca(
21 )
pitulation ; elle eft telle qu'on prétend que
l'on a relâché les Soldats Américains , faits
prifonniers , faute de provifions pour les
nourrir ; mais qu'on a gardé le Général & les
Officiers.
On a reçu d'autre part des nouvelles qui
ne laiffent pas d'inquiéter ; le Général Washington
eft , dit on , parti pour une expédition
fecrette , du fuccès de laquelle on
ne doute point , parce qu'il nous eft impoffible
de nous trouver en force par- tout
dans un pays de 1700 milles d'étendue. On .
n'en a pas moins de la deftination de M. de
Ternay ; on cherche à les diffiper en difant
que l'Amiral Graves eft à fa fuite , & doit
arriver auffi tôt que lui ; mais on oublie que
cet Amiral n'a que 4 ou 5 vailleaux , que
M. de Ternay en a 7 & qu'il peut avoir été
joint en mer par les 12 qu'on fait être partis
de Cadix à la fin d'Avril ; fi leur deftination
eft pour l'Amérique Septentrionale ,
nous n'avons pas de forces à leur oppofer :
fi elle eft pour les Ifles , l'Amiral Rodney
n'y eft pas déja le plus fort , & comment
s'y foutiendra-t-il après l'arrivée de ce renfort
à nos ennemis.
On affure que les Miniftres ont reçu avis
de la rentrée de M. de Guichen à la Martinique
, par le navire la Barbara , parti de
Ste-Lucie le 3 Mai.
Il n'y a point eu d'illumination dans la
Ville , pour la prise de Charles- Town . On
diftribua le is au foir l'avis fuivant.
( 221)
Comme l'importante nouvelle arrivée aujour
d'hui d'Amérique peut engager plufieurs des fideles
fujets de S. M. à témoigner leur fatisfaction par
des illuminations & par d'autres démonftrations
de joie qui pourroient fournir à des gens mal intentionnés
, un prétexte pour s'attrouper , & s'efforcer
de ranimer les défordres : il eft inftamment
recommandé à toutes perfonnes de s'abſtenir à cette
occafion de toutes démonftrations qui , dans cetre
circonftance , peuvent donner lieu à de nouveaux
troubles .« .
Cet avis étoit prudent , mais il eſt certain
que rien n'étoit plus propre à appaiſer
tour à - fait les troubles que la nouvelle d'un
triomphe ; on ne fait pas fi celle d'un échec
ne les auroit pas renouvellés. Les imaginations
étoient montées , & l'humeur que
donne la guerre , augmentée encore par des
défaites , auroit pu produire d'auffi fâcheux
effets que le fanatifme.
4
On attend après demain avec impatience
, pour favoir quelles font les charges.
qu'on va porter contre le Lord Gordon ;
il faudra les expofer à la Chambre des
Communes , en l'inftruifant du parti qu'on
a pris de faire arrêter un de fes Membres ;
en attendant on raconte ainfi les , raifons
qui ont déterminé fa détention ,
» Il avoit envoyé à l'éditeur d'un papier du matin
, une lettre adreffée à fes affociés , par laquelle
il les invitoit à perfévérer dans les nobles difpofitions
qui les avoient affemblés , ajoutant qu'il ne
doutoit pas que leur perfévérance ne fût couronnée
par le fuccès . L'Editeur alarmé des effets que pou
voit produire une pareille lettre , non content de
la fupprimer , crut devoir la porter au Lord Hills·
( 23 )
borough. Celui-ci jugea l'affaire affez férience pour
mériter l'attention du Confeil , qui , affemblé à
cette occafion , décida que l'auteur d'une pareille
pièce devoit être regardé comme le moteur &
le fauteur d'une fédition alarmante. D'après cette
décifion , il étoit fimple qu'on s'affurât du Lord ;
mais comme tous les foupçons n'étoient fondés
que fur une fimple lettre , & qu'on ne peut appor
ter trop de circonfpection dans les mesures qui of
frent la plus légère apparence de l'autorité arbitraire,
on chercha , en multipliant les preuves du délit ,
à multiplier les motifs propres à juftifier ce coup
d'autorité. Les Adminiftrateurs des poftes eurent
ordre d'envoyer à ceux des Secrétaires d'Etat -?
toutes les lettres contre- fignées G. Gordon. Le
Confeil s'en procura par ce moyen un grand nom
bre , toutes deftinées pour l'Ecoffe , & qui reſpi
roient cet enthoufiafme dangereux qui caracté
rife toutes les demarches du Lord , elles étoient
remplies d'obfervations inflammatoires , également
contraires au bon ordre , à la religion & à la fo
ciété. Il y rendoit un compte détaillé de toutes les
horreurs qui fe paffoient fous les yeux ; & loia
de blâmer ces excès & de gémir avec tous fes
concitoyens des extrémités déplorables auxquelles
un zèle mal entendu expofoit la Ville & la Cour,
il paroifoit s'applaudir & partager délicieufement
ce triomphe de la bonne caufe. Ce fut après ces
lectures que l'ordre de l'arrêter fut expédié. Lorf
qu'il parut devant le Confeil , qu'on lui eut produit
fes lettres , & demandé à quelle intention il
les avoit écrites , il répondit que fes intentions
avoient été bonnes , que perfonne n'étoit plus attaché
que lui à fon pays , mais qu'il l'étoit encore
plus à fa religion , & qu'il n'avoir pas prévu que
zèle de fes amis les entraîneroit fi loin. Lorfqu'on
lui demanda pourquoi dans les lettres il approus
voit ces excès , il refta muet. Il fut enfuite inter
le
( 24 )
rogé par le Lord Amheft , qui préfide le Tribunal
militaire en qualité de Commandant en chef des
forces de terre de la Grande Bretagne. Plufieurs
témoins furent entendus , & dépofèrent tout ce qu'ils
favoient de la conduite qu'il avoit tenue pendant
les troubles , des expreffions dont il s'étoit fervi ;
ils dirent qu'auffi- tôt qu'il eut vu que la populace
qu'il enflammoit , s'intimidoit à la vue des trou
pes , il s'étoit difpofé à partir pour l'Ecoffe : on
avoit trouvé fur lui deux piftolets & deux pois
gnards au moment où il fut arrêté. Il paroît que
les chefs d'accufation qu'on formera contre lui , fe
ront ceux-ci qu'il a principalement contribué à
affembler la multitude tumultueuſe , qui , pendanc
fix jours & fix nuits , a infefté les rues de Londres
; que fes démarches , fes harangues , ont
principalement contribué aux défaftres divers , &
aux pertes irréparables qui pendant ce tems ont
affligé les fujets de S. M. « .
Le Lord George Gordon paroît trèsabattu
, & à chaque voiture dont il entend
le bruit , il demande fi ce n'eft pas un autre
prifonnier que l'on amène à la Tour. Le
9 il lui vint dans la tête que l'on pouvoit
chercher à l'empoifonner , & en conféquence
il refufa le dîner qui lui avoit été
préparé dans la Tour , & fe contenta de
quelques tranches de boeuf & de deux
bouteilles de vin de Porto , qui lui avoient
été données par un Marchand Ecoffois.
>
L'affociation Proteftante , dont ce Lord
étoit le Préfident s'eft empreflée de
concourir à rétablir le calme dans les eft
prits ; elle a écrit le 11 de ce mois la lettre
circulaire fuivante , qui a été approuvée
par
( 25)
par le Lord North , & dont on a diftribué
plufieurs milliers de copies.
» Comme Citoyens , comme Membres paisibles
de la fociété civile & comme fujets loyaux , nous
croyons qu'il eft de notre devoir de vous prier
de faire tout ce qui dépendra de vous pour
que perfonne n'ignore que les pétitions des fujets
Proteftans de S. M. auroient déja été prises en confidération
fans les malheureux embarras occafionnés
par une populace effrénée & tumultueufe qui , fous
prétexte de s'oppoler au Papifme , s'eft rendue coupable
des délits les plus graves. L'Affociation proreftante
n'a aucune liaiſon directe ni indirecte avec
ces féditieux.
Les forces militaires qui ont été raſſemblées n'avoient
point pour objet de réfifter aux Proteftans de
Londres , &c.; mais d'appaifer ces émeutes & d'empêcher
la continuation du défordre & de la dévaftation
qui ont duré plufieurs jours de fuite.
Nous avons la fatisfaction de vous informer que la
vigilance du Gouvernement a , en grande partie ,
fait ceffer ces défordres affreux , & nous faifons les
voeux les plus ardens pour l'entier rétabliflement de
la paix & de la tranquillité publique. Par ordre du
Comité. J. FISHER , Secrétaire.
D'après cette lettre on fuppofe que le
Parlement reviendra fur l'acte dont on fe
plaint ; cela fera cependant difficile , car
S'il en faut croire un de nos papiers , il
feroit plus néceffaire d'en étendre les difpofitions
que de les reftreindre.
» On a fait accroire à plufieurs bons Protef
tans , lit - on dans ce papier , que toutes les anciennes
Loix contre les Papiſtes avoient été révoquées
par le dernier acte du Parlement qui donne lieu à
tant de clameurs. Il eft cependant vrai que cet
acte n'a révoqué qu'une très - petite partie de ces
1er. Juillet 1780.
b
( (~26) )
, pccu-
Loix. Tous les actes du Parlement que la Reine
Elifabeth a jugés néceffaires pour la fûreté & pour
celle de fes peuples ; ceux qui ont été occafionnés
par les craintes du Roi Jacques & de toute la
Nation , après la conjuration des poudres ; tous
ceux qui ont été faits fous le règne de Guillaume ,
de George I. & de George II . continuent d'être
en activité , excepté un article d'un acte du Roi
Guillaume , qui déclaroit les Papiſtes incapables
d'acheter des terres , & leur défendoit de tenir
des écoles , fous peine de prifon à perpétuité. En
vertu de Loix toujours en activité , ils encourent
l'amende & l'emprisonnement lorfqu'ils tiennent des
écoles . Ils ne peuvent juger au Parlement
per aucune place , avoir le port d'armes , ni pré-
Tenter à un Bénéfice ; ils font affujettis à diverſes
amendes pour dire ou pour entendre la Meffe , &
tout Prêtre , né fujet Britannique , qui met le pied
en Angleterre , s'expofe à être pendu . Il y a auffi
peine d'amende pour ceux qui envoient leurs enfans
chez l'étranger afin d'y être élevés dans des
Séminaires de Catholiques Romains . Beaucoup d'autres
reftrictions contre les Papiftes continuent pareillement
d'être en vigueur. Toute la faveur qui
leur a été accordée par le dernier acte , ſe borne
à la faculté d'acheter des terres , & à quelque adouciffement
dans la peine prononcée contre ceux qui
tiennent des écoles . Au lieu de la prifon perpétuelle ,
ils font feulement condamnés à une amende ou à
une prifon à volonté «.
Les troubles qui ont eu lieu dans la
Capitale ont failli à s'étendre beaucoup
plus loin. Il s'eft commis des excès à Bath
où heureuſement ils ont été bientôt repouf
fés .
›
Nous avons été tranquilles toute la nuit dernière ,
écrit-on du 9 ; ce n'eft pas que l'efprit de révolte foit
tout-à-fait éteint, mais on a fait marcher quelques trou(
27 )
pes qui ont empêché le renouvellemens des horreurs
de la nuit précédente. La plupart des familles
Catholiques ont quitté la Ville. Une perfonne qui
arrive de Bristol rapporte que la populace de cette
Ville avoit pris la réfolution de s'affembler la nuit
dernière , mais que le Duc de Beaufort y étant
accouru avec fon régiment qu'il a difperfé dans
les principales rues , cette populace n'avoit ofé
faire aucun mouvement. ·
Aujourd'hui , entre deux & trois heures de l'aprèsdinée
, la Loi martiale a été proclamée dans cette
Ville. Tout eft dans la plus parfaite tranquillité ;
il n'y a pas la moindre apparence de trouble ou
de foulèvement. Il eft bien fingulier que la deftruction
de la Chapelle Romaine ait été l'ouvrage d'une
vingraine d'enfans , fecondés par dix à douze hommes
, & que tant de monde qui étoit préſent ſe
foit contenté d'être fpectateur de cet incendie.
On compte qu'il y a eu à Londres 109
hommes tués par l'affociation & les gardes ,
101 par la cavalerie légère , & 75 bleffés ,
qui font morts de leurs bleffures dans les
hopitaux , en tout 285 morts ; il y a en outre
175 prifonniers ou bleffés qu'on panſe actuellement.
Le nombre des prifonniers détenus
dans la prifon de Fleet , avant l'incendie
, étoit de 217 , & il y en avoit 633
dans celle du banc du Roi.
Ces défordres , & les précautions qu'ils
ont forcé de prendre , viennent d'occaſionner
un différend entre la Ville & le Lord
Amherst ce dernier , en qualité de Commandant
Général des forces Britanniques
fur terre , avoit écrit le 13 de ce mois la
lettre fuivante au Colonel Twifleton .
b 2
( 28 )
M. ,J'ai reçu votre lettre datée d'aujourd'hui , relativement
à la permiſſion donnée aux Habitans de
cette Ville de porter les armes ; & en général je
n'ai rien à ajouter à ce que je vous ai écrit dans
ma lettre d'aujourd'hui , laquelle défapprouvoit en
termes clairs cette partie du plan du Lord Maire
qui concerne les armes,
C'est pourquoi s'il fe trouve des armes entre
les mains de perfonnes qui ne faffent pas partie
de la Milice de la Ville , ou qui ne foient pas
autorisées par le Roi à être armées , vous aurez
pour agréable d ordonner que les armes vous foient
remifes pour qu'elles foient gardées avec ſoin juſqu'à
nouvel ordre.
Cette lettre fut envoyée le même jour
aux Aldermans de Londres. Un de nos papiers
, en attendant qu'ils donnaffent leur
opinion fur ce fujet , s'étoit empreffé de
publier les obfervations fuivantes.
On peut d'abord obferver par rapport au premier
paragraphe de la lettre du Lord Amherst , que
ce Lord ou toute autre perfonne jouit du droit
inconteftable d'avoir une opinion particulière , c'eftà-
dire , d'approuver ou de défapprouver tel ou tel
plan , telle ou telle mefure ; mais alors cette opinion
n'eft nullement obligatoire pour d'autres ;
ainfi relativement au point en queftion elle ne fignifie
rien .
Quant aux ordres fubféquéns , favoir , d'ôter les
armes des mains de ceux qui ne font point de
la Milice de la Ville ou que le Roi n'a point
autorisés à les porter , ils manifeftent que l'Adminiftration
eft réfolue d'empêcher les citoyens de
s'armer , même pour leur propre fûreté & pour
la paix de la Communauté , & que la Cour peut
avoir en vue quelque chofe de bien plus férieux
que la pacification des troubles fur certains points
fpéculatifs de religion .
( 29 )
Les Aldermans n'avoient pas befoin fans,
doute d'être excités : le 15 ils s'aſſemblèrent
à Guildahll , & prirent lecture de cette
lettre.
Elle fut regardée comme attentatoire au droit
que tout homme a de pourvoir à fa propre défenfe
; d'ailleurs elle favorifoit la politique abominable
d'entretenir une armée au dedans des murs
de la Ville , tandis qu'on pouvoit trouver affez de
fecours dans le courage & le zèle des citoyens
pour le mettre à l'abri de tour nouvel outrage .
On obferva que cet ordre tendoit à établir que
l'autorité militaire l'emportoit fur les louables efforts
de l'Affociation , & à maintenir la foldatefque dans
la ville ; que c'étoit le comble de l'abfurdité que
d'ôter à un homme les moyens de défendre fa
propre maifon dans un tems de danger. La Cour
des Aldermans arrêta que le Lord Maire écriroit
fur le champ au Colonel ; & en conféquence celui - ci
produifit les ordres en vertu defquels il agiffoit dans
la Ville , & il parut une contradiction manifefte
dans ces ordres . On pria le Lord Maire d'écrire
au Lord Amherst pour en avoir l'explication.
Cet ordre fut reçu avec beaucoup de mécontentement
dans la Ville , & deux Aldermans ſe
rendirent chez le Lord Amherſt pour favoir s'il
s'étendoit jufqu'au corps des Affociés de Londres
qui ont été établis l'année dernière avant l'apparition
des flottes combinées. Ce corps a montré
tant d'activité pour appaifer les derniers foulèvemens
, & il continue d'être fi utile , que cet ordie
n'a pu être fufcité que par une défiance qu'on ne
devroit pas même foupçonner dans un bon Gouvernement.
Après avoir pris l'avis du Recorder & du Confeil
de la Ville , il fut arrêté d'écrire en réponſe
à la lettre du Lord Amherſt » que la Cour étoit .
b 3
( 30 )
» d'opinion que tout habitant appartenoit à la
» Milice de la Ville & avoit un droit incontefta- .
» ble à porter les armes mais que le pouvoir
» militaire avoit le droit de défarmer toutes les
» autres perfonnes fur lefquelles on trouveroit des
» armes & qui ne pourroient pas rendre un bon
» compte d'elles-mêmes «.
"
Le Lord Amherſt inftruit de ce qui fes
paffoit à Guildhall , a cru devoir donner un
éclairciffement à fa lettre , dont l'examen a
occafionné une nouvelle affemblée hier qui
s'eft féparée après un débat très- vif en s'ajournant
à aujourd'hui.
L'efcadre de l'Amiral Geary eft en mer ,
le elle a paffé à la hauteur de Plimouth ,
d'où 4 vailleaux de 74 canons font partis
auffi - tôt après l'avoir vue pour la joindre.
Un particulier arrivé le 16 de Falmouth , a
rapporté qu'il avoit paffé le 14 au milieu de
cette flotte qui étoit alors à quelques lieues
au S. E. du cap Lézard , & portoit vers les
côtes de France.
On dit qu'il a été donné des ordres d'en
équiper le plus promptement poffible une
feconde qui fera deſtinée à agir felon l'exigence
des cas ; mais on ignore ici de quoi
on la compofera ; les matelots & les vaiffeaux
nous manquent . On fera , fans doute , tous
les efforts poffibles pour fe procurer les
premiers ; mais les derniers exigent du tems.
Le bruit fe répand généralement que le Roi
fe propofe d'aller le 18 au Parlement , & d'y
prononcer un difcours pour engager les
deux Chambres à l'aider dans les circonftances
critiques actuelles .
9
( 31 )
M. Thomas Hutchinfon , ancien Gouverneur
de Maffachuffet- Bay , & qu'on regarde
comme une des principales caufes de
la guerre Américaine , eft mort ici fubitement
le 3 de ce mois. 3.
Le Duc de Cumberland s'eft rendu le is
à la Cour , & il a été complimenté à cette
occafion par la nobleffe. S. A. R. a été efcortée
en allant & en revenant par un détachement
des gardes à cheval.
Le 16 le Duc de Glocefter eft resté près
de 2 heures avec le Roi au palais de la
Reine. La veille , au foir , la Ducheffe fon
époufe & la Ducheffe de Cumberland
avoient rendu une vifite particulière au
Roi , qui leur avoit fait l'accueil le plus
gracieux. LL. MM. ont permis aux Princes
leurs enfans d'aller voir leurs oncles.
Il fe débite que les vaiffeaux la Réfolution
& la Découverte font arrivés à Macao ,
& que le Capitaine Clarke , qui avoit fuc
cédé au Capitaine Cook , n'a pas été plus
heureux que ce célèbre Navigateur , & qu'il
eft mort après avoir parcouru diverfes côoù
il a fait d'utiles découvertes.
FRANCE
De
VERSAILLES , le 27 Juin.
LE 6 de ce mois , les Chevaliers de la
Toifon d'or fe font affemblés dans le cabinet
de Monfieur , où ce Prince , en vertu
d'une commiffion de S. M. C. , après avoir
b 4
( 32 )
tenu chapitre de l'Ordre , a reçu Chevalier
le Marquis d'Offun , Miniftre d'Etat , Lieu-'
tenant- Général des Armées du Roi & de
fa province d'Artois , & Chevalier de
l'Ordre du Saint- Efprit ; & le Duc d'Ayen ,
Capitaine des Gardes du Corps du Roi , &
Maréchal de Camp. Le Maréchal Duc de
Duras , Pair de France , & premier Gentilhomme
de la Chambre du Roi , leur a fervi
de parrein. Les grands Officiers de l'Ordre
ont été repréfentés par M. Mayon d'Aunay,
Confeiller du Roi en fes Confeils , Maître
des Requêtes ordinaires de fon Hôtel , &
Secrétaire des commandemens de Monfieur.
Le 18 de ce mois , Mefdames Adélaïde
Victoire & Sophie de France , font parties
d'ici pour aller à leur Château de Bellevue;
d'où elles doivent revenir demain.
Le même jour , la Marquife de Saiffeval
a eu l'honneur d'être préfentée à LL. MM .
& à la Famille Royale , par la Maréchale'
de Mouchy ; qui a en même tems pris
congé pour fe rendre à Bordeaux .
-
Le Roi a nommé à l'Abbaye de Chateliers
, Ordre de Citeaux , Diocèſe de Poitiers
, l'Evêque de Bayeux , premier Aumônier
de Madame la Comteffe d'Artois ,
fur la nomination & préfentation de Monfeigneur
le Comte d'Artois , en vertu de
fon appanage.
MM. de Favannes & de Monceville ,
pere & fils , continuateurs de l'ouvrage de
( 33 )
feu M. d'Argenville , fur la Chronologie ,
a eu l'honneur de préfenter au Roi une
nouvelle édition de cet ouvrage , confidérablement
augmenté tant pour le difcours
que pour les planches.
M. Laurent a eu l'honneur de préfenter
le 11 de ce mois à LL. MM. & à la Famille
Royale , la gravure de la mort du
Chevalier d'Affas ; & le Roi , en témoignage
de fa fatisfaction , lui a fur le champ
accordé le brévet de Graveur du Département
de la guerre.
Le même jour , M. le Bas , Graveur Penfionnaire
du Cabinet du Roi , a eu l'honneur
de remettre à LL. MM. & à la Famille
Royale , la cinquiéme Livraifon des Figures
de l'Hiftoire de France.
M. Moreau , Confeiller en la Cour des
Comptes , Aides & Finances de Provence ,
premier Confeiller de Monfieur , Hiftoriographe
de France , & Bibliothécaire de '
la Reine , a eu l'honneur , le 18 de ce
mois de préfenter à LL. MM. & à la Famille
Royale , le dixième volume de fes
Difcours fur l'Hiftoire de France.
De PARIS , le 27 Juillet,
On a reçu plufieurs lettres de la Martinique
par un bâtiment arrivé à Nantes , &
forti de St-Pierre le 10 Mai . A cette époque ,
M. de Guichen étoit dans les parages du
Fort- Royal ; il avoit offert deux fois le com .
bat à l'Amiral Rodney qui , renfermé dans
bs
( 34 )
Sainte-Lucie , s'étoit bien gardé de s'opposer
à fon retour , ainfi qu'il s'en eft vanté dans
fa relation . Plufieurs lettres font entrer M.
de Guichen au Fort- Royal le 29 Avril , &
Fen font fortir le 6 Mai. Le 7 il fut vu de
Saint-Pierre. Tout cela ne peut tarder à
s'éclaircir par les dépêches de M. de Guichen
qui ne fauroient tarder. Il y a apparence que
ce Commandant a trouvé les poffeffions
Angloifes trop bien garnies de monde ,
puifqu'il ne paroît pas avoir rien tenté
contre elles ; mais comme il a toujours tenu
la mer , fa flotte eft fans doute en meilleur
état que celle de Rodney.
Les brillantes nouvelles répandues depuis
l'arrivée de la Négreffe ne fe font pas confirmées
. Charles-Town a capitulé le 11 Mai
comme le Ministère de Londres l'a publié.
Mais comme il y a des lacunes confidérables
dans la relation du Général Clinton , &
qu'entr'autres , il ne dit pas un mot de ce
qui s'eft paflé devant la place depuis le 18
Avril jufqu'au 6 Mai , on croit que c'eſt dans
cet intervalle que ces troupes ont été repouffées
à l'attaque des lignes , comme l'a
débité le navire parti le 12 Mai de New-
London , où il faut que la nouvelle qu'il
avoit apportée fut bien répandue puiſqu'il s'eſt
hâté de la publier en Europe. On attend avec
impatience la relation que les Américains
publieront de leur côté , & qui remplira les
vuides de celle du Général Clinton . Elle
éclaircira plufieurs obfcurités , & c.
( 35 )
" Quelques Officiers fupérieurs de la deuxième
divifion de l'armée de M. de Rochambeau , écrit- on
de Breft , ont obtenu la permiffion de paller en Amérique
, fans les corps auxquels ils font attachés , &
ils doivent s'embarquer fur le Magnanime & fur
l'Adif, vaiffeaux de ligne qui partiront bien - tôt
pour les Antilles ; ce qui fait croire que l'armée
aux ordres de M. de Rochambeau paffera aux Ifles
du Vent , après l'expédition dont on la croit chargée
dans l'Amérique Septentrionale .
nos
il
Tous nos parages font infeftés de corfaires ennemis.
On nous en amène 2 de 14 canons ; fi
frégates & nos cutters continuent de les chaffer ,
ne fe paffera pas de jour qu'il ne nous en arrive.
-La Hotre nombreufe des Ifles qu'il faut approvifionner
d'ici , eft caufe du retard qu'éprouve la feconde
divifion de M. de Rochambeau. Mais la
quantité de bâtimens vivriers qui entrent journel- .
lement , fournira les tranfports & les munitions
néceffaires à l'armée «.
Selon des lettres poftérieures , il fe trouve
à Breft , fans le convoi bloqué conftamment
à Cherbourg , de quoi continuer les armemens
, les flottes de Bordeaux & de Nantes
ayant apporté au commencement de ce mois
beaucoup d'approvifionnemens & de munitions.
Plus de 200 de ces bâtimens étoient
frétés au compte du Roi.
Le Royal Louis eft entré en rade le 12 de
ce mois; il n'a été travaillé à l'armement du
Languedoc , que depuis l'arrivée de M. de
Bougainville à Breft. Le Céfar & l'Attalante
en font partis le 8 avec des bâtimens de
transport.
( 36 )
Un gros corfaire ennemi , écrit-on de Belle-
Ifle jayant paru dans ces parages , la frégate la
Magicienne & la corvette l'Etourdie , fortirent
pour lui donner chaffe. La Magicienne s'en empara ,
après un combat très - vif , qui dura plus d'une heure.
Le vent ayant changé au moment que le corfaire fut
amariné , la frégate fut obligée de diriger fa route
vers l'Orient , où l'on croit qu'elle a conduit fa
prife. On voyoit le combat de la rerre , jufqu'à
pouvoir compter les canons de l'ennemi , qui en
portoit 36. Un autre corfaire de 18 amené à
Ï'Orient , a appris qu'ils étoient plus de 30 dans ,
nos parages , & cela devient très-croyable par le
rapport de l'équipage d'un bâtiment qui , ayant fuivi
le Comte d'Artois , forti de l'Orient le 9 , & ne
pouvant fuivre ce vaiffeau de ligne , eft revenu à
Belle - Ifle le 11. Cet équipage a déclaré qu'il avoit
vu 7 ou 8 corfaires ; & qu'au moment où il fut
féparé du Comte d'Artois , ce vaiffeau donnoit chaſſe
2 3 d'entr'eux des plus confidérables «.
On apprend de Bayeux que la belle frégate
les Etats d'Artois , eft rentrée au Ferrol
deux jours après fon départ de l'Orient ,
M. Fabre a trouvé fa mâture trop forte
& il a relâché pour remédier à ce défaut;
il eft au refte fort content de la marche de
fon vailleau.
» La plus grande partie du convoi de la Tourteretle
, écrit- on de Bordeaux , eft en sûreté. Des
bâtimens qui le compofent , le Philippe , le Duc
de Penthièvre , le Conftant & le Voltigeur , font
arrivés ici ; le Breton , la Bordeloife , la Sirène ,
le Bayonnois , la Marie Thérefe , les Deux Frères,
au Port du Pallage , côte de Bifcaye ; la Vigilante
à S. Sébaſtien ; la Bayonnoife à Bayonne ; l'Embufcade
, le Champion , le Victorieux , le Fortuné ,
la Fortunée , le Guerrier , à Nantes. On attend
•
( 37 )
encore la Légère & le Le Noir ; on croit le feul
Washington perdu ou retourné au Cap ".
On apprend de Marfeille que le riche
convoi du Levant y eft arrivé le 11 de ce
mois , fous l'efcorte de trois frégates. Il
eft compofé de plus de 60 voiles. Tous ces
bâtimens ne féjourneront pas long - tems
dans ce Port , ils retourneront aux lieux
d'où ils viennent pour en rapporter de
nouvelles richeffes.
-
Selon des lettres de Saint-Malo , du 15 ,
on y avoit en vue deux frégates Angloifes
de 30 à 40 canons , qui n'empêchèrent cependant
pas un convoi d'une quinzaine de
bâtimens d'entrer la veille dans cette rade .
» Le 16 de ce mois , écrit-on du Havre , la frégate
le Stanislas , de 26 canons , & 180 hommes d'équipage
, fortie de notre rade le 14 , fut rencontrée
par une caiche Angloife qui vint la reconnoître. Le
Capitaine Moutard qui commande la frégate , lui
tira fur - le - champ fa bordée & la coula à fond.
Al'inftant furvint une frégate Angloife de 36 canons ;
toutes deux engagèrent le combat , qui dura 5 heures
& demie , à 2 lieues d'Oftende . On compte , à bord
de la frégate Françoife , 6 hommes tués , entr'autres
le Chevalier de Bofc , fecond Capitaine , & un jeune
Officier de Rouen , & 29 bleflés . Si pendant le
combat , il n'étoit pas furvenu 3 autres frégates
Angloifes , on avoit lieu d'eſpérer que la Françoiſe
auroit pris celle qu'elle combattoit ; elle a été obligée
de fe retirer fous les forts d'Oftende «.
M. le Préfident de Tafchen , Intendant
de la Martinique , qui pour raifon de fanté,
eft à Paris depuis le commencement de la
guerre , ayant donné fa démiffion , il eft
remplacé par M. le Préfident de Pégnier ,
( 38 )
"
Intendant de la Guadeloupe ; & M. de
Mondenoix , Commiffionnaire - Ordonnateur
, en l'abſence de M. Taſchew eſt
nommé à l'Intendance de la Guadeloupe.
Ce dernier paffe pour l'auteur du projet
de l'invafion de la Dominique , exécuté auffi
heureufement qu'il avoit été conçu.
On lit dans la Gazette de fanté un fait
fingulier qui mérite d'être cité.
>
» La nuit du 4 au 5 de ce mois , pendant un órage
furvenu à la fuite des chaleurs exceffives qui fe font
fait fentir pendant quelques jours , le tonnerre tomba
dans un des potagers du Château de St-Maur . Une
Herborifte de Paris ayant été , à la pointe du jour ,
dans un des jardins , qu'on nomme de la Plaine
pour y cueillir de la thue & de l'abfynthe , trouva
ces plantes couvertes d'une rofée couleur d'iris ; elle
en cueillit , & fentit , dans les mains & les bras ,
une cuitfon femblable à celle qui réfulte de la piquure
des fourmis. De retour à Paris , fes bras s'enflèrent ,
devinrent rouges , éréfipélateux ; il s'y éleva des cloches
femblables à celles qui font l'effet de la brûlure
ou des véficatoires. L'inflammation gagna jufqu'aux
épaules ; la fièvre furvint , accompagnée de délire.
Le lait , mêlé avec une forte décoction d'herbes émolliantes
, ont appailé ces accidens .
On ne peut
attribuer cet accident qu'à la matière électrique dont
étoit impregnée la rofée qui couvroit ces plantes.
Des beftiaux , mis dans un pâturage imprégné de ce
fluide , auroient pu, à plus forte railon , être attaqués
d'une maladie inflammatoire dont il auroit été difficile
de connoître la caufe ; & ce phénomène peut jetter
beaucoup de jour fur nombre de maladies , foit des
troupeaux , foit des grains , dont on ignore l'ori
gine « .
-
La même gazetté nous fournit les détails
fuivans d'une cure bien extraordinaire.
( 39 )
» Le nommé Artaud habitant du Domaine
d'Allex , Election de Valence en Dauphiné , occupé
à tailler du bois , ayant à fes côtés fa fille âgée d'un
an & demi , qui jouoit , lui donna fur la main un
coup de hache , qui porta au travers des quatre os
métacarpiens ; ce qui forma une amputation exacte
de cette partie de la main , qui ne tenoit plus au reſte
du métacarpe , que par une petite lanière de peau du
côté du pouce . M. Carriere , Chirurgien à Livron
en Dauphiné , eflaya de réunir au poignet cette
partie de la main , en la plaçant convenablement ,
fauf à en faire la féparation totale , fi la réunion
ne pouvoit avoir lieu. Au bout de quelques jours
il apperçut un commencement de circulation dans
les doigts ; la preffion y faifoit un changement ; elle
dimiauoit le ton des chairs qui reparoiffoit un
moment après. Au bout de huit jours , malgré la
rougeole que cet enfant eut à effuyer , la réunion
& la cicatiifation furent parfaites. La fenfibilité ,
la circulation dans cette partie de la main ,
fon
accroiffement proportionel à celui du refte du corps ,
prouvent le fuccès de cette tentative . Il n'existe
la vérité , aucun mouvement dans les 4 doigts ;
mais cette main ne laiffe cependant pas d'être trèsutile
à l'enfant ; comme le pouce jouit de tous fes
mouvemens , elle peut faifir les corps qu'elle veut
prendre , en les tenant entre le pouce & les autres
doigts «.
Le Jugement du concours pour le choix
d'un Officier chargé de l'inftruction de
l'Ecole gratuite de Deffin , fe fera le premier
Juiller prochain dans cette Ecole. On n'y
admettra que les premiers Médailliftes de
l'Académie de Peinture. Ils enverront avant
'le 30 de ce mois leurs ouvrages à l'Ecole
rue des Cordeliers , avec un certificat figné
de M. Philippau .
>
( 40 ) » Le S de ce mois , écrit-on de Combourg
,
Evêché
de Saint-Malo
en Bretagne
, entre
les deux
& trois heures
de l'après
midi , le tems s'obcurcit
depuis
le nord jufqu'au
fud , les nuages
étoient
fi
épais & fi noirs que l'on n'y voyoit
prefque
pas ; il s'éleva
un orage
mêlé d'éclairs
& de grêle
dont les
grains
les uns pointus
, les autres
hériffés
, étoient
de la groffeur
d'un oeuf de pigeon
; les coups
de
tonnerre
redoublés
qui fe faifoient
entendre
de toutes
parts , jettèrent
la confternation
parmi
les Habitans
de la campagne
; ils croyoient
que tout alloit
s'abimer.
Heureufement
vers les 4 heures
, cer affreux
orage
fe diffipa
. Les feigles
, les lins & les chanvres
ainfi qué les légumes
des jardins
ont été hachés
par
la grêle & ne laiffent
nul efpoir
; tous les bleds font
couchés
& renverfés
, & les pommiers
qui promettoient
beaucoup
ont étés dépouillés
de leurs fruits ,
ainfi que tous les petits
arbres
fruitiers
des jardins
;
les vitres
des fenêtres
du Château
de Combourg
&
des maifons
de la partie
d'où venoit
l'orage
ont été
brifées
, enfin
il a café
dans les campagnes
& les
environs
d'ici une perte confidérable
.
Le lendemain 6 , environ vers la même heure ,
il s'éleva un nouvel orage avec une groffe pluie ;
le tonnerre tomba dans un jardin de la maison de
M. Tremaudan , vis - à- vis l'Eglife Paroiffiale , il
entra par la fenêtre dans la maiſon où des maçons
travailloient & fortit par la porte ; il y avoit un
jeune homme qui cria à plufieurs repriſes au fecours,
le tonnerre me brûle ; cependant il ne lui fit aucun
autre mal , que beaucoup de peur & de lui faire
éprouver une vive chaleur fans l'incommoder , le
tonnerre en fortant par la porte qui étoit directement
à l'oppofire de la fenêtre par laquelle il étoit entré ,
dérangea une petite pierre , laiffa dans la maiſon
une odeur de fouffre brûlé , noircit de la largeur
d'un petit écu l'endroit où il avoit heurté en fortant ,
s'éleva du chemin entre cette maiſon & l'Eglife ,
( 41 )
paffa pár deffus le dôme du clocher fans y faire
du mal , & alla retomber fur un noyer dans le
jardin du recteur fans caufer d'autre dommage que
de brifer une branche de ce noyer. Il faut remarquer
que depuis le 25 Mai jufqu'au 6 Juin , il faifoit
une chaleur exceffive , & que cet orage s'eft fait
reffentir dans prefque toute la Bretagne où il a fait
des ravages affreux & a ruiné les femences des
champs , les fruits & les légumes des jardins tout
comme ici «<.
Les 6 Adjoints aux 12 Receveurs-Généraux
desFinances doivent faire leurs tournées dans
les différentes Généralités , pour viſiter les
Receveurs particuliers des Tailles & autres
impofitions , & rendre compte de leurs obfervations
aux Titulaires , afin que le recouvrement
des impoſitions foit dirigé d'après
des principes uniformes , & conformément
à l'Edit de fuppreffion des 48. MM . Harvoin
& Choart ont obtenu la furvivance de
leurs places dans la nouvelle Compagnie
pour MM. leurs fils . M. Harvoin eft chargé
de dreffer le tableau du travail , & du nouvel
ordre à mettre d'après leur réduction.
Madame la Marquife de Gouy a été déboutée
, par Sentence du Châtelet , de fon
oppofition au mariage de fon fils , qui muni
de l'aveu de fon pere & de celui de fes parens
, dont l'avis a été pris , lui avoit fait une
fommation refpectueufe. On ne croit pas
que le Parlement lui foit plus favorable.
La Reine a été il y a quelques jours à Ermenonville
, vifiter les jardins curieux de
M. le Marquis de Girardin & le tombeau
( 42 )
de J. J. Rouffeau ; S. M. refta , dit- on , près
d'une heure dans l'Ile des Peupliers , où
repofent les cendres de ce grand homme.
Ce fut Mgr le Comte d'Artois qui traita
S. M.
La néceffité de recevoir dans les payemens le
quarantième en petite monnoie au poids , occafionne
fans ceffe des altercations & des plaintes ; car fi on
veut mettre dans le commerce ces petites monnoies ,
il s'ytrouve une perte quelquefois d'un quart & même
d'un tiers. On propofe de remèdier à cet inconvénient
en faifant retirer par le Roi cette monnoie de
cuivre, & donner pour appoints des billets de 25
& de so livres , tels que ceux de la caiffe d'Efcomptes.
A caufe du tems néceffaire pour la refonte , &
pour que S. M. foit dédommagée de la perte qu'entraîne
cette opération , les billets ne feront rembourfables
qu'à une certaine époque ; & cependant
ils feront admis dans la circulation générale « .
Dame Marguerite Roux , veuve Ditaud ,
demeurant près Châlons fur Saône , eft
morte le 17 Mai dernier , dans la 101 année
de fon âge , étant née le 17 Avril
1680 : elle avoit joui jufqu'à la mort de la
meilleure fanté.
•
Pierre Hector , Comte de Damas , ancien
Lieutenant-Colonel des Carabiniers ,
Meftre de Camp de Cavalerie , & Brigadier
des Armées du Roi , eft mort à Saint-
Germain-en-Laye , le premier de ce mois ,
dans la 79 année de fon âge.
Dame Perine Turmeau de Ste- Marguerite,
Religieufe profeffe du Prieuré d'Evron , près
Ste- Sufanne , au Maine , y eft décédée dans
le courant de ce mois , âgée de 92 ans , en
( 43 )
ayant près de 76 de profeffion. Il y avoit
88 ans qu'elle étoit dans cette maiſon , où
elle étoit entrée à l'âge de 4 ans. Son grand
âge ne l'empêchoit pas de fuivre exactement
tous les exercices de la maiſon , qu'elle n'a
ceffé de continuer qu'environ fix femaines
avant fa mort .
» Le Roi par un arrêt de fon Confeil du 3 Avril
dernier , a établi à Cambray on Marché franc , cù
tous les Négocians , Marchands , Fabricans & autres,
pourront tous les premiers Lundis de chaque mois ,
à commencer du 3 Juillet prochain , vendre &
acheter les toiles , linons , gazes , batiſtes & toutes
autres effèces de marchandifes relatives aux fabriques
de cette Ville « .
» Par un ſecond du 11 Mai , S. M a fait plufieurs
difpofitions relativement aux Epizooties , pour en
empêcher la communication en France «< .
» Uu troisième en datte du 12 du même mois ,
porte fuppreffion d'un imprimé intitulé. Mémoire
à confulter & confultation pour les Curés du
Dauphiné,fur l'infuffifance de laportion congrue;
commençant par ces mots : les Curés du Dauphiné,
& finiffant par ceux ci à qui elles doivent les
adreffer , comme contenant des faits hafardés , des
maximes inexactes , & des expreffions téméraires
& indécentes , & comme contraire aux Règlemens
de la Librairie «.
De BRUXELLES , le 13 Juillet.
On dit que l'Impératrice de Ruffie , avant
fon départ pour Mohilow , å ordonné que
l'efcadre qu'on équipe à Cronstadt fe partage
en trois divifions , dont l'une fera
route pour la Méditerranée ; la feconde .
pour la Baltique , & la troifième pour la
( 44 )
mer du Nord. Leur miffion eft de protéger
le commerce de fes fujets ,
L'Impératrice de Ruffie , écrit- on d'Amfterdam ,
ayant différé jufqu'au retour de fon voyage de répondre
à nos Etats , il eft à craindre qu'on n'attende
encore long - tems les effets falutaires que
l'on le promet de la confédération des Puiffances
du Nord. Nous n'ignorons pas que les Anglois
mettent tout en ufage pour les détourner ; nous
efpérons que leurs efforts fe borneront à les fufpendre.
On dit que la République fe propofe d'envoyer
un Miniftre extraordinaire qui ira réfider à
Pétersbourg , muni d'inftructions particulières , &
autorisé à conférer avec le Ministère Ruffe , relativement
à l'affaire de la neutralité armée. En attendant
, on met nos forces en état de faire refpecter
notre commerce ; par-tout on fait des efforts
pour augmenter la marine. La Province de Groningue
a remis le 12 de ce mois à l'affemblée des
Etats-Généraux un avis pour la levée du troisième
homme des équipages de la marine marchande ,
telle qu'elle a été projettée par la Province de
Hollande , & qu'elle a été déja adoptée tant par
cette Province que par celle de Gueldres , d'Utrecht
& d'Overyffel. On ne doute pas que celle de
Frife ne prenne une réfolution conforme.
Le bruit court , ajoutent les mêmes lettres , qu'on
a déja nommé un Chapelain , un Fifcal & un Secrétaire
pour fervir fur notre flotte : on ne dit
pas quels font les deux derniers , mais on affure
que pour le premier emploi , le Stadhouder a pro.
pofé M. Gordon , Paſteur de l'Eglife de Lifle ,
très -favant dans les Mathématiques & dans l'Aftronomie.
On affure encore qu'il y aura dans peu une
promotion , que M. de Kingsbergen fervira comme
Capitaine à bord du vaiffeau de guerre que mon.
tera le Vice- Amiral Hartfing , & que plufieurs
jeunes gens de la première diftinction ferviront
fur la flotte en qualité de Volontaires «.
( 45 )
On eft bien convaincu à préfent en Hollande
qu'on ne peut fe flatter d'arrêter le
cours des infultes des Anglois , qu'en les
réprimant par la force ; on a porté dernièrement
des plaintes contre une violation
de territoire commife par des charbonniers
, en Europe , fous le fanal de
Goërée. En attendant qu'on fache fi l'on
donnera la fatisfaction qui eſt due , on a
à en demander une nouvelle pour une
autre infulte commiſe à St -Eustache .
» Nous recevons de cette Ifle , écrit-on de Rotterdam
, des lettres en date du 16 Avril ; elles
portent que les Anglois continuent d'y inquiéter
extrêmement notre commerce. Peu de jours aupara
vant ils avoient fait échouer fur la côte de l'Ife un
bâtiment Américain chargé de 218 tonneaux de tabac
de Virginie : non contens de le piller , ils avoient tité
à boulet & à mitrailles fur les plantations & les
habitans . Un jeune homme de cette Ifle a été tué ,
& plufieurs Nègres ont été bleffés dans cette occafion.
Le lendemain ils enlevèrent un autre bâtiment
fous le feu même des forts & des vaiffeaux Hollandois.
On fe demande ici pourquoi les forts &
les vaiffeaux n'ont pas coulé fur le champ à fond
le bâtiment dont l'infolence réclamoit la punition
la plus prompte & la plus févère «.
L'émeute de Londres paroît totalement
appaifée ; elle a prouvé que le fanatisme
cette vieille maladie qu'on croyoit ne pouvoir
fe manifefter que dans les tems d'ignorance
, n'eft pas encore éteinte ; que les
fiècles les plus éclairés n'en font ps exempts;
que le germe en fubfifte toujours , qu'il
eft très-facile de le développer , & que fes
effets font toujours les mêmes pour les ex(
46 )
cès & la férocité. Plufieurs familles catholiques
de Londres , effrayées au moinent
des troubles , ont pris le parti de fe fau
ver. On mande d'Oftende qu'il y en eft arrivé
un grand nombre ; on en voit auffi
quelques - unes dans d'autres endroits ; &
il paroît en général qu'elles pourront être
fuivies par d'autres , que le calme actuel
n'a pas raffurées contre les orages à venir.
Fin du Difcours de M. Grattan./
cre ;
Lorsqu'Elle vous préfente l'indépendance & lebonheur
, y renoncerez - vous ? Refuſerez - vous les
bienfaits de la Providence ? J'ai dit que ce moment préparé
par Elle étoit décifif, je dois ajouter qu'il eft pref
fant ; ce qui s'eft paffé hier fiffit pour vous en convainhier
on a demandé aux ferviteurs de la Couronne
fi une armée de 15 mille Irlandois devoit
être adujettie en Irlande aux Loix de l'Angleterre ?
ils ont répondu : oui . C'eſt à ce point d'audace
que votre indifcrétion les a portés , vous avez
donné des marques d'une joie immodérée , en obtenant
la révocation de quelques loix iniques qui
vous opprimoient ; ils vous ont cru pleinement fatisfaits
, ou ils ont feint de le croire : vos réjouiffances
anticipées ont trahi les plus beaux de vos
droits ! Vous avez cru un iſtant avoir tout obtenir ,
& vous n'avez rien obtenu ; car la liberté , l'ame du
commerce, fans laquelle il n'existe point , vous manque
encore : les mains de l'illufion ont élevé à vos yeux un
édifice qui ne porte fur aucun fondement ; en un
mot , votre fituation eft étrange , vous avez un
commerce fans liberté , un Sénat fans Parlement !
Y a-t-il là matière à réjouillances ? Il eft tems que le
preftige ceffe , il eft tems que vous obteniez une
déélaration pofitive de vos droits , il eft tems que
Vous fentiez que trois millions d'hommes formant
un corps de fociété féparé , ont à la liberté polisique
des droits auffi facrés que ceux du Peuple An(
47 )
:
glois ces trois millions d'hommes vous demandent
cette liberté par ma voix , ils la demandent avec
confiance , parce qu'ils refpectent lear Parlement ,
parce qu'ils le regardent comme auffi vénérable que
celui qui paffa le Bill qui déclare les droits du Peuple
Anglois , enfin comme compofé d'hommes dont
Rome fe fût honorée , lorfque Rome faifoit honneur
à la nature humaine «<.
و د
Il eft poffible que les ennemis de l'Irlande traitent
les nobles efforts du peuple , d'attentats de la populace
; mais je demande fi les pétitions de 18 ou 19
Comtés font la voix de la populace ou du peuple ?
Je demande fi vous connoiſſez d'autres conſtituans
que le peuple ; fi vous devez obéir à d'autres voix ?
Mais , dira-t- on , fi l'Angleterre s'obſtine ; fi
écartons de vaines terreurs , l'Angleterre peut être
obftinée , mais elle n'a pas le don de fe multiplier :
fera-t- elle la guerre à 18 millons de François , huit
millions d'Espagnols , trois millions d'Américains ,
trois millions d'Irlandois ? Qu'a - t-elle à oppofer à
tour cela , dix millions d'hommes courbés fous le
poids de 200 millions ſterl . de dettes , un établiſſement
de 14 millions fterl. en tems de paix , de 21 en tems
de guerre , eft-ce avec cette multitude d'entraves
qu'elle défiera le genre humain ? Au refte , vous avez
reçu des inftructions de la part de vos conſtituans ,
lorfque vous vous y conformerez , vous pouvez faire
fond fur leur appui : déja vos Juges & vos Commiffaires
ont donné l'exemple , ils ont refufé de fe conformer
aux Loix Angloiſes , votre conduite fera-t-elle
une cenfure de la leur ? Déja 18 Comtés ont déclaré
qu'ils méconnoiffoient ces Loix : il y a plus , c'eſt en
fe conformant aux inftructions du peuple , que ce
côté de la Chambre ( l'Oppofition ) s'eft oppofé à ce
qu'aucun Bill pécuniaire fût paffé avant que nous
cuffions obtenu un acte déclaratoire : trahirez - vous
les intérêts du peuple?
PRÉCIS DES GAZETTES ANGL. du 22 Juin.
Il paroît qu'on n'eft point encore parfaitement
raffuré fur les fuites de l'émeute. Dans l'Affemblée
des Aldermans de Londres , du 21 , une majorité
( 48 )
$
confidérable a obtenu de M. Wilkes , de retirer fa
motion , pour faire demander par le Lord Maire
au Général Amherst , le rappel des troupes qui
garniffent la Ville , à l'exception du corps attaché
a la garde de la Banque.
Dans les débats du 20 , chez les Communes
le bill de 1778 en faveur des Catholiques , a été
amplement difcuté. On a reconnu généralement
que l'Affociation Proteftante avoit mal interprété
fes claufes , & tous les avis fe font réunis en faveur
d'une motion de Sir George Savile , pour
modifier l'article des Ecoles Catholiques , en difant
que les enfans des Proteftans ne pourront point
y être admis. Il fera ftatué auffi qu'aucun Prêtre
Catholique étranger ne pourra faire les fonctions
de fon ministère en Angleterre ; & l'acte fubfiftera
quant à fes autres points , avec quelques légères
différences . Dans cette féance on a remarqué
une réunion générale de ſentimens & de voeux
pour une prompte réconciliation avec l'Amérique ,
afin de poursuivre avec d'autant plus de vigueur
la guerre contre la Maiſon de Bourbon .
Dans les débats du 21 , chez les Pairs , la
motion du Duc de Richmond , pour faire déclarer
attentatoire au bill des droits la lettre écrite le 13
Juin par le Général Amherst , pour faire défarmer
les Citoyens de Londres , a été rejettée
comme fuppofant à ce Général une intention qu'il
ne pouvoit pas avoir. Ces débats ont donné lieu
au Lord Stormont & au Lord Mansfield de déclarer
qu'ils croyoient que la Religion n'étoit point l'objet
de l'émeute ; que le plan en étoit profondément &
régulièrement jetté , & avoit eu des inftigateurs
plus habiles que ceux qui ont paru . Lord Mans
field a rappellé la tentative faite de détourner le
cours de la rivière neuve , pour que l'eau n'arrivât
point aux lieux incendiés , & s'eft exprimé ainfi :
Enfin , foit que le plan ait été conçu par des
ennemis étrangers ou domeftiques , fon objet
» étoit d'embrafer Londres & de détruire le crédit
public «
33
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TUR QUI E.
De CONSTANTINOPLE , le 17 Mai.
LA difette de la viande , & fur-tout celle
du mouton fe font fentir vivement dans
cette capitale. Cependant le bétail ne manque
pas dans les lieux qui fourniſſent à cette
confommation. Les bouchers refuſent d'en
tuer , parce que le prix auquel le Grand-
Vifir veut que la viande foit vendue au
peuple , leur paroît trop modique. On ne
fait pas s'il pourra réuffir à les y contraindre.
En attendant , cette partie des fubfiftances
devient rare , & on craint qu'il n'en réſulte
des émeutes. Leur effet pourroit diminuer
la faveur dont continue de jouir le Miniftre
de S. H. Il a confervé toute celle dont il
étoit honoré lorsqu'il n'étoit que Porte-glaive.
Contre l'ufage ordinaire qui éloigne les
Grands-Vifirs de leur Souverains , qu'ils ne
voient plus que rarement dans des occafions
particulières , & avec un cérémonial gênant ,
il le vifite auffi fouvent & aufli familièrement
qu'avant qu'il fût élevé à la première
dignité de l'Empire. Il y a long- tems
qu'il eft au fervice du Grand - Seigneur ; il y
8 Juillet 1780.
( so )
"
eft entré d'abord en qualité de coupeur de
bois. Son habitude du Serrail l'a mis en état
d'en connoître les intrigues , & de fe préferver
de celles qui peuvent fe former contre
lui ; & fes ennemis ont jufqu'ici vainement
tenté de le perdre .
On garde toujours le plus profond filence
fur la véritable deftination de la flotte du
Capitan - Bacha. Tout ce qu'on a appris
depuis fon départ , c'eſt qu'il a d'abord débarqué
à Nicomédie , où il a voulu furprendre
& faire étrangler quelques Grands qui
lui ont échappé par la fuite. Il y a borné fes
opérations à faire couper quelques forêts
pour approvifionner nos chantiers ; après
cela il s'eft rendu par terre aux Dardanelles
où fa flotte eft venu le rejoindre , de là il a
envoyé 3 vailleaux à Alexandrie & le refte
dans l'Archipel ; lui- même il a été à Troyes
pour y punir vraisemblablement quelque
Bacha rebelle. Après cette expédition , on
croit qu'il paffera à Candie pour en punir
les habitans qui ont maltraité leur Bacha.
S. H. eft depuis le 2 de ce mois à Befchik-
Tafchi où elle fe propofe de paffer la belle
failon.
DANEMARCK.
De COPENHAGUE , le 30 Mai.
ON pouffe avec activité l'armement des
yaiffeaux deftinés à protéger notre commerce
, & on les envoye en rade à meſure
qu'ils font prêts. La Wagrie & l'Infoedsretten
(31)
de 64 canons , y font depuis le 23 de te
mois ; ils y ont été fuivis de la Princeffe
Sophie-Frédérique de 74 , & du Danebrog
de 60.
On apprend qu'une petite efcadre Angloife
, compofée d'un vaiffeau de so canons ,
de 3 frégates & de 3 cutters , après avoir
croifé pendant quelque tems dans la mer
du Nord , eft arrivée dans le Sund où il y a
135 bâtiniens à l'ancre.
Les lettres de Bergue en Norwége port
tent que la pêche du harang y a été trèsabondante
; mais qu'il s'en fait peu de débit.
SUÈDE.
De STOCKHOLM , les Juin.
ON affure que le départ du Roi pour
Spa , eft fixé au 27 de ce mois : parmi
les perfonnes qui doivent avoir l'honneur
d'accompagner S. M. dans ce voyage , on
nomme le Général Baron de Merner , le
Général Lowenhaupt , & le Baron d'Eſſen .
Les exercices du camp de Ladugaard durent
encore ; ils doivent continuer pendant
quelques jours , après quoi S. M. ramènera
les troupes dans cette Capitale.
POLOGNE.
De VARSOVIE , le 6 Juin.
LE Prince Charles Biron , Duc de Courlande
eft ici depuis quelques jours. Il compte
C 2
( 52 )
s'y arrêter encore le refte de cette femaine.
On dit que la ville de Skzlow où devoit
fe faire d'abord la première entrevue de l'Impératrice
de Ruthie & de l'Empereur des
Romains , a éprouvé un incendie qui l'a
réduite en cendres.
L'Impératrice de Ruffie a , dit on , été
fort fatisfaite du Général Braun , Gouverneur
de Riga qui l'a reçue fur les frontières
de fon Gouvernement ; on ajoute quelle l'a
invité à l'accompagner dans fon voyage.
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 10 Juin.
IL vient de paroître ici une Ordonnance
qui fixe l'étiquette des deuils de la Cour ,
qui n'avoit pas encore été bien déterminée ;
elle règle qu'à l'avenir , ces deuils ne feront
portés que par ceux qui font attachés immédiatement
au fervice de la Cour , &
obligés d'y paroître .
On dit qu'il en paroîtra bientôt un autre
pour remédier à l'abus des titres que
l'on prend & que l'on donne communément
fans y avoir droit. On y déterminera à qui
& dans quelle occafion on donnera ou l'on
prendra ceux de Grace & d'Excellence.
Nous n'avons point de nouvelles de Mohilow
, parce que toutes les dépêches vont
à Schonbrun où la Cour eft actuellement .
On apprend de Tarnow, en Galicie que
la nuit du 14 Mai dernier , il y eut un
( 53 )
orage qui découvrit plufieurs maiſon s&
renverfa de très gros arbres . La grêle qui
étoit d'une groffeur prodigieufe a ravagé la
campagne aux environs de Partin , de Schiradka
, jufqu'à Bernick.
On voit ici une fille née en 1763 , qui
n'a pas plus de 20 pouces de Paris de hauteur .
Elle parle quelques mots de François , chante
un air Italien , & danſe à la mode de fon pays .
Elle ne pèfe que 18 livres de Vienne. Son
viſage reffemble à celui d'un enfant de 3 ans ,
De HAMBOURG , le 16 Juin.
Le camp de Groffen-Hayn , en Saxe , eft
à préfent affemblé , le 10 de ce mois les
troupes y entrèrent fous les ordres du Lieutenant
Général de Beningſen : l'aîle droite
en eft appuyée vers Zaheltiz & la gauche
vers Straucha. Ce corps d'armée eft compofé
du régiment de Chevaux -légers , du
Dut de Courlande , du régiment du Prince
Albrecht , de 2 efcadrons de Sacken , du
régiment Electoral de Cuiraffiers , du régiinent
de Grenadiers des Gardes à pied , d'un
bataillon de Grenadiers de Zaftrow , d'un
de Stammer , d'un de Banfdorf , & des
régimens d'infanterie du Prince Charles ,
Prince Antoine , Prince de Gotha , Comte
d'Anhalt , de Carlsburg & de le Coq.
» Les lettres de Ruffie , écrit-on de Dantzick ,
nous donnent le détail du voyage de l'Impératrice
, qui a dû arriver à la fin de Mai à Mohilow,
Cette Souveraine a un cortège immenſe & eft
C 3
( 54 )
accompagnée des principaux Seigneurs de la Cour.
L'objet de ce voyage fixe les regards de tonte
l'Europe ; & ce n'eft pas fans un grand intérêt
qu'on s'en occuppe ici & à Varfovie. Les limites
de la Pologne avec la Ruffie ne font pas
bien décidément fixées ; & nous apprenons que
le Général Potemkin eft chargé de le faire enfin
d'une manière irrévocable. La fermentation eft
très grande parmi tous nos Politiques qui s'exercent
à deviner les évènemens futurs. Ils ne peuvent
concevoir que tant de Souverains voyagent
pour le voir , fans fuppofer qu'il eft queftion
d'un changement important dans le fyftéme général
de l'Europe. Si ce changement a une longue
paix pour objet , il eft à defirer qu'il s'effectue
promptement «.
·
"
Il y a auffi des politiques qui croient que
cette fameufe entrevue confolidera la neutralite
armée ; ils penfent que la caufe des
Hollandois , vexés par l'Angleterre , fera
embraffée par les Puiffances du nord , qui
ont réellement un grand intérêt à ce que
le commerce de la République foit débarraffé
des entraves que la Grande Bretagne
fe croit en droit d'y mettre. Il elt impoflible
de rapporter tous les rêves qui fe font
à cette occafion ; il faut compter fur l'activité
des Souverain's qui fe font rendus à Mo
hilow , pour hâter le moment du réveil. ^ !
ITALIE.
De LIVOURNE , les Juin..
C
ON apprend de Venife que le Gouverne
ment voulant favorifer le commerce de la.
( ss )
1
République , a fupprimé le Confulat de la
Nation , établi au Caire , & l'a tranſporté à
Alexandrie , qui fera déformais le lieu de la
réfidence du Conful , qui aura la faculté
d'établir un Vice-Conful à Damiette . M.
Cigovich , noble Efclavon , a été nommé
Conful ; il partira inceffamment pour Ale
xandrie. C'eft la feconde fois qu'il fert la
République il a déja réfidé à Tripoli , en
Barbarie , en qualité de Chancelier & de
Vice- Conful.
·
» Le 21 du mois dernier , à 11 heures du foir ,
après une très-violente fecouffe de tremblement de
terie , l'Eina s'eft ouvert du côté du S. O. , à trois
milles de la bouche ; la lave a pris la direction du
côté de la plaine de Catania , & le 24 elle avoit déjà
couru l'espace de huit lieues . La matière enflammée
fort de cette bouche avec grand bruit , & s'élève
conftamment à environ 25 pieds ; elle reflue enfuite
fur elle méme, & coule avec beaucoup de rapidité.
On a mefuré fa marche dans la pente prefqu'infenfible
qui conduit à Belpaffo , bourg affez confidérable ,
dont elle n'étoit éloignée le 24 que de fept milles ;
elle avançoit alors d'environ une demi toife par
minute , & il ne paroiffoit pas qu'elle fût dans le
cas de fe rallentir , en forte que Belpaffe eft menacé
d'une ruine totale , ainfi que l'ont éprouvé déjà trois
petits hameaux & quelques maifons de campagnes
Sa plus grande extenfion actuelle eft de quatre millest
les matières en fortant de la bouche font chargées
de foufre ; elles fe calcinent enfuite , de façon qu'elles
annoncent une décompofition entière. Si la lave
ne rencontre pas quelques vallons qui la détournent
dans fa courfe , elle pourra caufer du dommage à
Catania , où du moins à fes environs. On fe fattoit
qu'au moyen de cette éruption on jouiroit d'une plus
grande tranquillité ; cependant on reffent prefque
C 4
( SG )
tous les jours de nouvelles fecouffes ; celles du 21-
à 11 heures du foir , & du 22 à 4 heures après
midi , ont été très- fortes , mais momentanées , celle
du 24 a été tout- à- fait femblable à celle du 28 Mars ,
& s'eft annoncée de même par une forte compreffion
de l'air dans la région fupérieure venant du Nord :
Meffine eft de nouveau déſerte , & tout le monde eft
campé hors des murs «.
L'Empereur de Maroc a défendu , fous
peine de rompre la paix , à tous les Capitaines
de Vailleaux des Nations étrangères ,
de prendre fur leurs bords des Hadgis ou
Pélerins de la Mecque , pour les tranfporter
dans d'autres Ports que ceux de fes Etats.
Les Confuls de Suède , de Danemarck & de
Venife , ayant fait des repréfentations à ce
fujet , l'Empereur a donné la déclaration
fuivante.
Les Capitaines de vaiffeau, des trois nations.
fufdites , qui déformais prendront avec eux
des Hadgis de quelque Port que ce foit , auront
à déclarer au Cadi ou Juge du lieu , qu'ils ne
font point dans l'intention de prendre fur leurs,
vailleaux des Sujets de Maroc. Tous les Marchands
qui frètent des navires de quelque Puiffance
chrétienne , pour transporter des Hadgis , feront
tenus de prêter ferment devant le Gouverneur
de l'endroit , qu'ils ne veulent point prendre de
Sujets de Maroc. Au moyen de quoi , tous les
Capitaines qui produiront un tel témoignage ,
figné du Cadi , ne feront point reſponſables
d'avoir pris des Hadgis , quand même on en
trouveroit quelques-uns de Maroc fur leurs bâtimens
❝.
( 57 )
ESPAGNE.
De CADIX , le 10 Mai.
ON a appris que le navire Portugais la
Notre- Dame- de-Bon -fecours , eft entrée dans
le Tage le 17 du mois dernier , ayant à bord
les 3 millions de piaftres fortes que notre vaiffeau
la Notre-Dame-de-Bon confeil , pris enfuite
par les Anglois , avoit déchargées &
laiffées aux Ifles Tercères .
» Hier , écrit - on d'Algéfiras en date du 8 ,
tout ayant été difpofé pour attaquer le vaiffeau
de guerre & les autres bâtimens qui font dans
la Baie de Gibraltar , 9 brûlots fortirent de ce Port ,
pendant la nuit , fous le commandement de D.
Francifco Munnos. Le vent fut affez favorable
jufqu'au moment que l'on mit le feu aux mèches ;
alois il devint contraire , de manière qu'il ne fut
pas poffible de les diriger vers les vaiffeaux auxquels
ils devoient s'accrocher. Il étoit alors 2 heures
; les ennemis firent un feu terrible fur eux ; ils
ne les atteignirent pas , & cela étoit inutile , puifque
avant d'approcher du Mole , ils furent entièrement
confumés . Nos batteries de terre avoient ordre de
joindre leur feu à celui de toutes ces machines
infernales ; mais voyant , par leur mauvaiſe difpoòfition
, qu'il étoit impoffible qu'elles caufaffent du
dommage aux ennemis , nos canonniers ne tirèrent
pas un feul coup. D. Barcelo s'étoit avancé avec le
Saint- Michel qu'il monte , fes frégates & fes
chebees pour contenir les ennemis , & les empêcher
de fortir de la Baie . Cette précaution ne fervit à
rien , puifqu'aucun des vaiffeaux ne quitta le mouillage
. Ce mauvais fuccès a fort affligé notre Général ,
ainfi que D. Munnos , qui eft un excellent Officier.
Il n'a péri heureufement perfonne dans cette petite
CS
د
( 58 )
expédition , à l'exception de 2 matelots dont on n'a
point de nouvelles , & qui font morts , peut-être «.
Le vaiffeau de guerre le St- Jean-Baptifte
vient de faire voile pour Carthagène , où il
fera caréné. Le St-Jufte & le St- Léandre y
pafferont bientôt pour le même objet.
On ignore toujours la véritable deftination
des efcadres de D. Solano & de D.
Thomafeo. On dit ici quelles ont été jointes
le 16 Mai , à la hauteur du Cap Finistère
par l'efcadre Françoife du Chevalier Ternay ;
& que ces vingt vaiffeaux deligne réunisfont
deftinés à une expédition lointaine. On attend
avec impatience la confirmation de cette
nouvelle.
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 27 Juin.
Les détails particuliers que l'on a reçus
de la réduction de Charles-Town , nous
apprennent que nous devons ce fuccès
dont on n'ofoit plus fe flatter , à la difette
affreufe qui régnoit dans la place affiégée.
Une lettre écrite de cette Ville , en date
du 14 Mai , peint ainfi la détreffe à laquelle
elle étoit réduite .
Nos provifions étoient épuisées ; nous n'avions
plus pour fubfifter que du riz & du café. Il y avoit
deux jours qu'on n'avoit ferviaux Troupes qu'une once
de viande ; nous éprouvions les ravages de la petite
vérole , joints à ceux d'une fièvre peftilentielle ; fept
Médecins étoient morts , quelques autres étoient
dangereufement malades. Il y avoit un mois qu'il
n'étoit entré chez moi la moindre proviſion fraîche.
·( '59 ).
Quoique je cachâſſe avec foin le peu de viande falée
que j'avois , ma maiſon a été pillée en plein jour.
Le Gouverneur Rutledge , le Colonel Charles Pinckley
& le fieur Bée , font allés du côté du Nord. Le
fieur Gadfem , le Lieutenant-gouverneur Laurens ,
le Docteur Ramfey , & quelques autres qui avoient
tous leurs biens dans la Tréforerie , fembloient dif
pofés à facrifier la ville & les habitans . Dès carcaffes
ont mis le feu à la maifon du Général Gadſen , qui
a été confumée avec toutes celles qui étoient du
même côté de la rue . Nous en avons vu tomber
jufques dans la place du Change , & les bombes qui
ont porté fur l'Eglife neuve , ont fait un ravage
terrible fur quelques maifons . On recevoit fouvent
dans la ville des boulets de 32 & de 24 , venant des
batteries de James- Ifland , de Wappoo , & c . Daniel-
Ifaac Fluger, le Colonel White , le Colonel War
hington & plufieurs autres Officiers ont été tués ou
noyés dans la rivière de Santée . Une forte colonne
s'eft mife en marche pour la Caroline feptentrionale ,
& un autre corps a dirigé fa route fur Hamden , où
il y avoit un magafin confidérable de munitions
continentales . On dit que Jofeph, Atkinſon & William
Price font prifonniers à bord d'un vailleau ,
pour avoir manqué à leur parole . Ned Rutledge,
Tom Far ( notre Orateur ) John Lloyd & beaucoup
d'autres le font pareillement . Le pauvre petit King
eft mort , ainfi que Bod Powel , Tom Ingles &
phifieurs autres. La ville enfin a perdu la moitié de
fes habitans ". 1
Ce tableau n'eft point exagéré , s'il eft
vrai , comme on l'affure , que faute de fubfiftance
on a été obligé de relâcher l'armée
prifonnière de guerre , & qu'on en a retenu
fimplement le Général & les Officiers,
Selon quelques avis , le lendemain de
la réduction de la Ville , dans le mo
c 6
( 60 )
ment que l'on tranfportoie toutes les armes
des prifonniers dans un magafin deſtiné à
ce: effet , il arriva un accident qui auroit
pu avoir les fuites les plus funeftes. La précipitation
& la négligence avec lesquelles
on fit ce tranſport font inconcevables ; on
ne fe donna pas la peine d'examiner fi les
armes étoient chargées ; il y en eut une qui
prit feu & le communiqua à toutes les autres
; le magafin dans lequel on les avoit
déposées fauta , 2 Officiers , 11 matelots
Anglois & quelques Américains , perdirent
la vie , & les armes au nombre de 4000 .
furent détruites ; heureufement le feu ne
fe commmuniqua point à un autre magaſin
peu éloigné & rempli de poudre , dont l'explofion
auroit détruit la Ville entière .
On prétend avoir appris par des nouvelles
poftérieures , qu'immédiatement après la
capitulation & la prife de poffeffion de la
Ville , le Général Clinton en eft parti avec
6000 hommes , pour retourner à New-
Yorck ; la précipitation qu'il a miſe dans
fon retour paroît avoir été prefcrite par les
circonftances , & par des nouvelles fâcheu-
'fes reçues de ce côté ; en effet , l'on ne doit
pas être fans inquiétude , à caufe de la proximité
de la grande armée Américaine. Pour
cacher ce motif qui eft au moins vraifemblable
, on dit qu'il va faire tous fes efforts
pour engager le Général Washington à une
action décifive ; mais il eft difficile que le
Chevalier Clinton foit plus heureux que
( 61 ) .
4
fes prédéceffeurs , qui n'ont pu forcer cet
Général à fe battre lorfqu'il ne l'a pas
voulu , & qui a des raifons plus preffantes
encore de ne rien hafarder , s'il eft vrai
qu'il attende les fecours partis d'Europe:
avec M. de Ternay ; il eft d'ailleurs en
pleine campagne , & on ne peut fe flatter .
avec lui des coups de fortune , qui nous
ont été fi favorables vis-à-vis de l'ennemi ,
lorfqu'il étoit enfermé dans des places. On
affure auffi que le Lord Cornwallis , qui
commande à Charles -Town , s'eft mis en
marche de cette Ville vers les montagnes
avec 6000 hommes , pour faire une diver
fion de ce côté.
*
Y
Il eſt arrivé , ce que l'on a vu toutes les
fois que la gazette de la Cour a annoncé un
évènement important & heureux en Amérique
; on n'a pas manqué de peindre notre
fituation fous le point de vue le plus avanta- en
geux , & de peindre les Américains prêts à
pofer les armes . Une gazette de New - Yorck
fidèle à ce plan , nous repréfente le Con->
grès divifé , le peuple épouvanté de cet échec
révolté contre cette affemblée , qui a été obligé
de recourir au Général Washington & de
lui demander un détachement pour le défendre.
Comme ce n'eft pas la première fois que
les papiers de New-Yorck ont publié des
nouvelles femblables , on y ajoute peu de
confiance ; on fe fouvient que la prife de
New-Yorck , celle de Philadelphie qui obligea
le Congrès de tranfporter ailleurs le
( 62 )
fiége de fes affemblées , n'ont point produit
des effets auffi graves ; & on ne pense pas que
celle de Charles - Town ait pu les caufer. Ce
qui ajoute encore à la défiance , c'eft que la
nouvelle répandue en Europe fur la foi de
ces mêmes papiers de la difperfion des forces
Efpagnoles fous l'Amiral Bonnet par une
tempête , de la deftruction totale de ce qui
avoit échappé au naufrage , par le Général
Campbell , commandant nos troupes dans
la Floride Occidentale , ne s'eft point confirmée
, & qu'on annonce au contraire que le
même Général Campbell qui a attaqué les
Efpagnols après qu'ils fe font rendus maîtres
de Mobile , a effuyé un échec.
On n'a point de nouvelles des Ifles ; le
Gouvernement du moins n'en a point publié.
Les avis particuliers qu'on voit dans
plufieurs de nos papiers fe contentent de
dire que l'Amiral Rodney eft toujours à
Sainte-Lucie , & que le Comte de Guichen
a trouvé le moyen de furprendre fa vigilance
& de regagner la Martinique ; il n'aura pas
eu de peine en effet à furprendre la vigilance
de notre Amiral s'il eft refté dans ce port; &
les marches de l'ennemi, en prouvant que ce
dernier a tenu la mer , prouvent au moins
qu'il étoit en meilleur état que nous. Il eftbien
fingulier en effet que de deux flottes qui
fe font mefurées , celle qu'on dit battue con- :
tinue de naviguer , tandis que celle qu'on dit
victorieufe a regagné le port qu'elle n'a pas
quitté. Il eft vraisemblable qu'elle n'y feroit
( 63 )
4
pas reſtée , fi le befoin de ſe réparer ne l'y
avoit retenue.
L'Amiral Geary eſt toujours en mer ; ila
écrit au Bureau de l'Amirauté que la flotte
étoit en très-bon état , & que celle de François
étoit encore dans le Port de Breft , &
qu'il ne s'étoit rien paffé d'intéreſſant. On
croit ici qu'il eft devant Breft , & qu'il va
refter dans ces parages , pour intercepter le
commerce des François & empêcher la jonction
des Efpagnols ; on ne manque pas de fe
perfuader qu'il en viendra à bout ; mais ceux
qui font un peu au fait de l'état des forces
reſpectives , ne fe livrent pas à cette eſpérance.
Notre Amiral n'a que 26 vailleaux
de ligne les 15 vaiffeaux qui reftoient à
Cadix , réunis à ceux qui font venus du
Ferrol & de Carthagène , & à l'efcadre Françoife
attendue de Toulon , porteront la Flotte,
combinée à près de 40 , lorfqu'elle mettra à
la voile pour fe joindre à celle de Breft ; &
on ne voit pas comment on pourra s'oppoſer
au paffage d'une Flotte fi fupérieure , qui le
deviendra bien davantage lorfqu'elle aura
été augmentée par l'efcadre de Breft.
La Compagnie des Indes a reçu dernièrement
la facheufe nouvelle que l'Eagle , un
de fes vaiffeaux , parti d'ici le 13 Février
pour l'Inde , a été pris par un vaiffeau de 74.
canons , après une chaffe de 10 heures , &
qu'il a été conduit à la Martinique , où eft
arrivé le 23 Mars. Ce détail a été apporté
par le Chirurgien de ce vaiffeau , qui ajoute
( 64 )
que le Capitaine Maxwell & fes Officiers !
ont été relâchés fur leur parole , mais que
les matelots ont été retenus prifonniers.
L'Eagle a détruit les dépêches qu'il avoit à
bord.
On a appris auffi que le convoi qui partit
de Portsmouth pour Québec vers la fin de
Mai , a été difperfé par une efcadre Françoiſe
qu'on fuppofe être celle de M. de Ternay ;
mais on ne dit pas fi quelques-uns des vaiffeaux
dont il étoit compofé ont été pris.
D'un autre côté , on affure que la frégate
l'Entreprise de 18 canons , commandée par
le Chevalier Thomas Rich , & ftationnée
depuis long- tems à Gibraltar , a eu le malheur
de tomber le 17 Mai à la hauteur du
cap St-Vincent dans une efcadre Françoife
de 5 vaiffeaux de ligne , commandée par M.
de Beauffer & fortie peu auparavant de Cadix.
L'Entreprise a dû fe rendre , mais le Porc-
Epic de 24 canons qui l'accompagnoit , a ,
dit-on , été affez heureufe pour échapper à
l'ennemi.
L'émeute dont cette capitale a été le théâtre
depuis le 2 de ce mois jufqu'au 9 , eſt
enfin affoupie. Pendant les fix jours qu'elle
a duré dans toute fa force , elle a caufé des
défordres & des ravages dont il feroit difficile
de trouver beaucoup d'exemples dans les
annales des peuples policés . Mais comme
elle avoit pour partifans que des gens pris
dans la claffe la plus vile du peuple , qu'elle
agiffoit d'ailleurs fous un prétexte dont la
( 65 )
portion la plus faine des citoyens avouoit la
frivolité , qu'elle étoit conduite par un
homme fans fageffe , comme fans expérience ,
ou plutôt qu'elle étoit deftituée de tout chef,
elle n'a pû durer. On ne parle plus à préſent
du Lord Gordon , ni au Parlement ni ailleurs.
Le Lord North en notifia feulement la détention
le 19. La Chambre des Communes
arrêta des remerciemens de cette communication
, & on croit qu'elle l'abandonnera au
tribunal ordinaire du Old- Bailey.
Le bruit s'étoit répandu qu'il étoit tombé
grièvement malade le 19. Les gazettes du 22
ont affuré qu'il fe porte fort bien , qu'on
lui a accordé quelques adouciffemens ; qu'il
voit fes parens , & que fon frère , le Duc de
Gordon , a paffé plufieurs heures avec lui
le 21. La Commiffion pour le jugement
des féditieux s'affemblera le 10 Juillet.
-
Le 19 , le Roi s'eft rendu à la Chambre
Haute , où , après avoir donné fon confentement
à quelques bills , il a mandé les Communes
, & a prononcé le difcours fuivant.
"Mylords& MM. , les outrages commis dans différentes
parties de cette Métropole par des bandes d'hommes
abandonnés & forcénés , ont éclaté avec tant de
violence en actes de félonie & de trahiſon , ont tellement
renversé toute autorité civile ; ont fait craindrefi
directement la fubverfion immédiate de tout pouvoir
légal , la deftruction de toute propriété & la confufion
dans tous les ordres de l'Etat , que je me fuis
vu contraint par tous les liens du devoir , par ceux
de l'affection que je porte à mon Peuple , de uppri
mer par-tout ces infurrections tenant de la révolte ,
& de pourvoir à la fûreté publique , en employant
( 66 )
de la manière la plus immédiate & la plus efficace
les forces que le Parlement m'a confiées.
J'ai ordonné que l'on mit fous vos yeux copie des
Proclamations publiées à cette occafion ; on a donné
les ordres néceffaires pour que le procès fût fait le
plus promptement poffible aux Auteurs & Fauteurs
de ces infurrections , ainfi qu'à ceux qui ont perfon
nellement commis ces actes criminels , afin qu'ils
foient punis ainfi que les Loix de leur Pays le pref
crivent , & la Juftice publique l'exige.
Je ne pense pas qu'il foit néceffaire , mais dans ce
moment-ci je crois convenable de vous renouveller
l'afurance folemnelle que mon objet unique eft de
prendre pour la règle & la meſure de ma conduite ,
les Loix de ce Royaume & les principes de notre
excellente conftitution , à l'égard foit de l'Eglife ,
foit de l'Etat que je regarderai toujours comme le
premier devoir du Trône que j'occupe , comme la
plus haute gloire de mon règne , le foin de maintenir
& préferver la Religion établie dans mes Royaumes ,
d'aflurer & perpétuer autant qu'il fera en mon pou
voir les droits & les libertés de mon Peuple .
·
Les deux Chambres , après que le Roi fe
fut retiré , arrêtèrent fur le - champ des
adreffes de remerciemens qui furent rédigées
& conçues dans la forme ordinaire . Les
Communes convinrent de prendre le lendemain
en confidération les diverfes pétitions.
préſentées contre le bill des Papiftes.
Ce jour là la Chambre fe forma en
Comité général préfidé par M. Ellis . Parmi
les difcours qui furent prononcés à cette
occafion , plufieurs méritent d'être remarqués.
Le Lord Beauchamp s'attacha à expliquer
en quoi confiftoit l'erreur du peuple relativement
à ce bill.
( 67 )
"
» Ce qu'on a fait pour altérer la vérité & femer
l'alarine , paffe la conception ; l'autorité de la chaire
a été employée ; on a vu nos Miniftres , oubliant
qu'ils étoient chrétiens , prêcher contre la tolérance ,
contre la modération ; la délicateffe avec laquelle la
Chambre fe prête en tout tems , dans toutes les
occafions à recevoir jufqu'aux plaintes mal fondées ,
l'ayant malheureufement engagée à admettre celles
de 85 prétendues fociétés de Glafgow , les affociations
de cette efpèce fe font multipliées ; & en
vérité celles qui fe font formées depuis n'avoient
cependant pas fujer de s'énorgueillir de leur origine
au de leurs modèles ; car la chofe examinée de près ,
il s'est trouvé que ces 85 fociétés Ecoffoifes étoient
des Clubs ( petites fociétés ) tenant leurs conciliabules
dans des cabarets à bière. Eh , de quoi fe plaignoient
des Clubs , de quoi fe plaignent ceux qui le font
formés en Angleterre fur leur modèle ! de choſes
qu'ils n'entendent point , qui leur ont été mal préfentées
de la révocation de quelques claufes déshonorantes
pour la Nation , inférées dans un acte
que tout le monde fait avoir été paflé contre le gré
de Guillaume III ; d'un bill qui , reſpirant l'humanité
, à produit l'effet falutaire de la tolérance en
Irlande ; d'un bill deſtiné à établir la maxime précieufe
que la liberté religieufe doit toujours marcher
à côté de la liberté civile : mais , difent - ils , à la
faveur de ce bill les Catholiques achètent des biensfonds
? Eh bien , quel mal y a- t- il à cela ! j'y vois
deux avantages , premièrement le nombre des acquéreurs
étant plus confidérable , les terres perdent
moins de leur valeur ; en fecond lieu les Catholiques
étant affujettis à payer double pour la taxe foncière ,
plus ils paient à l'Etat , moins les Proteftans ont à
payer ; il en eft de même de toutes les objections
élevées contre le bill , elles font également ghimériques
: toutes des écoles , ces féminaires ou n'exiftent
que dans l'imagination , ou ne préfentent rien de
dangereux ; car enfin , dira- t -on que les enfans des
( 68 )
Proteftans feront attirés dans ces écoles ? On fait que,
s'ils le préfentoient dans les deux principales , ils n'y
feroient pas reçus fi l'on fuppofe qu'ils peuvent
être admis dans quelques écoles obfcures , cette
confidération mérite l'attention du corps législatif,
& il eft facile de remédier à cet inconvénient en
paflart one loi qui le prévienne efficacement «.
"
Après cela le Lord fit la lecture de cinq
réfolutions dont voici la fubftance.
1°. Que l'opinion de ce Comité eft que d'une
part on a préfenté fous des fauffes couleurs ; de
l'autre , on a mal entendu l'effet & l'opération d'un
acte paffé, dans la 18me année du règne de S. M.
actuelle , intitulé , &c .
2°. Que l'opinion de ce Comité eft que ledit
acte ne révoque point , n'altère point , n'annulle
point, ne rend en aucune manière inefficaces les ftatuts.
divers faits pour interdire l'exercice de la religion ,
antérieurement au ſtatut paffé dans la ime & la
12me année du règne de Guillaume III .
3°. Que l'opinion de ce Comité eft que ledit
acte n'attribue, foit au Pape , foit au fiége de Rome ,
aucune jurifdiction ou autorité eccléfiaftique ou
fpirituelle.
4°. Que l'opinion de ce Comité eft que cette
Chambre veille & veillera toujours avec la plus
conſtante attention aux intérêts de la religion proteftante
; que toutes les tentatives qui feroient faites
pour détacher la jeuneffe de ce Royaume , de la
religion établie , & lui faire embraffer le papilme ,
font infiniment criminelles aux yeux des loix actucllement
en force , & doivent être l'objet de quelques,
règlemens ultérieurs.
5°. Que l'opinion de ce Comité eft que tous
les efforts qui feroient faits dans la vue de troubler
l'efprit du peuple en lui repréfentant ledit acte paflé,
dans la 18e année du règne de S. M. actuelle , comme
incompatible avec la sûreté & avec les principes dé
( 69 )
la religion proteftante , tendent manifeftement à troubler
la paix publique , à diffoudre l'union néceffaire
dans ce moment-ci , à déshonorer le caractère national
, à décréditer la religion proteftante aux yeux
des autres Nations , & à fournir une occafion au
renouvellement des perfécutions contre nos frères,
Proteftans réfidans en d'autres pays.
Les trois premières réfolutions pafsèrent à la plu
ralité des voix ; la quatrième palla nemine contradicente
; on ne délibéra pas fur la cinquième.
Cette grande affaire a paffé à la fatisfaction
générale ; l'acte a été confirmé . On a vu le
Lord North parler avec chaleur en faveur
de la tolérance , & ce Miniftre que le parti
de l'Oppofition ne celle d'attaquer & d'infulter
avec peu de ménagement , a reçu des
éloges des principaux Membres de ce parti .
M. Fox lui donna à cette occafion des louan.
ges qui , dans fa bouche , ne peuvent paroître
fufpectes. Le Ministère & l'Oppofition
femblèrent fe réunir pour écrafer l'hydre
odieufe de l'intolérance. M. Bull ne put
s'empêcher de s'élever contre la tolérance
des Catholiques. Cela parut d'autant plus
fingulier , qu'étant non conformiſte , & en
ayant befoin lui-même , il devoir moins que
perfonne s'oppofer à ce que d'autres en
jouiffent. Il s'attira une réponſe très-vive de
la part de M. Burke qu'on fut obligé de
rappeller à l'ordre.
Eh! pourquoi , dit en fuite M. Fox, perfécuterionsnous
les Catholiques Romains ? Les jours de délire
font paffés , le Prétendant n'eft plus à nos portes ,
il n'y paroltra plus mais , dit-on , la Religion
( 70 )
2
Romaine eft intolérante , elle force à l'intolérance s
ne croiroit-on pas que c'eft en Angleterre que les
Romains s'attachent à établir ce principe , le feul
peut-être blâmable de leur perfuafion ? Ne fembleroit-
il pas qu'ils exigent de nous que nous penſions
comme eux ? Les pauvres gens ils vous demandent
paix & protection , vous leur deyez l'une & l'autre :
d'ailleurs , je ne vois pas que les principes du papif
me foient , comme on affecte de le faire croire ,
incompatibles avec le Gouvernement , avec la liberté
civile fi je jette les yeux fur la Suiffe , je vois la
Démocratie fleurir dans les cantons Catholiques
avec plus d'éclat que dans les autres . →
Oh ! que
'Univers fe profterne devant le trône de la tolérance
: elle a pour amis , pour adorateurs , tout ce qui
exifte de gens de bien chez toutes les Nations éclairées.
Quels font fes ennemis , fes perfécuteurs ? 11
eft aifé de s'en former une idée. Quels font par
exemple les gens qui nous préfentent les pétitions
dont la difcuffion nous occupe ? Quels font ces
citoyens , qui , dans un moment où la Nation fuccombant
fous le poids d'une infinité de griefs divers ,
en demande de toutes parts le redreffement ; ne s'occupent
point des mauxqu'ils font cenfés partager
qui devroient être les leurs , & fe bornent à demander
la perfécution d'autrui ! Quels font ces gens ?
Encore une fois il eft aifé de les apprécier ; il ne faut
que jetter les yeux au bas des pétitions ; on y obferve
plus de croix on de marques que de fignatures : ce
font donc d'honnêtes Proteftants qui ne favent ni lire
ni écrire ; il eft naturel que ces braves gens ne pardonnent
jamais à un Romain qui fait écrire & lire..
On ne croit pas que le peuple foit mécontent
de l'espèce de confirmation de l'acte
de la 18e année du règne du Roi actuel , ou
que du moins il le foit affez pour le livrer
( 71)
à de nouveaux excès : l'approbation de la
partie faine de la Nation gagnera ,
fans doute,
la moins éclairée . En attendant il y a toujours
des troupes campées auprès du parc St-James,
S. M. en a fait dernièrement la revue ; on a
auffi retenu dans les environs de cette Ville
celles qu'on y avoit appellées ; ce foin femble
annoncer que l'on conferve encore des inquiétudes
; mais on fe flatre qu'elles ne dureront
pas , parce que la tranquillité paroît
bien rétablie.
Le Général Conway eft parti pour Portf
mouth , où il a dû s'embarquer pour fe rendre
à fon Gouvernement de Jerfey. On prétend
ici que 3 vaiffeaux de ligne François &
70 bateaux plats fe font raffemblés dans la
baie de Cancale pour y tenter une expédition
c'eft fur cet avis que le Gouverneur
a reçu ordre de s'y rendre ; il a emmené avec
lui le 95 & le 96e régiment , qu'on croit def
tinés à renforcer la garnifon de cette Ifle & de
celle de Guernesey . Si en effet les François
ont formé des deffeins de ce côté , ce mo
ment-ci n'eft pas favorable pour l'exécution ,
fur-tout dans un moment où la flotte Efpagnole
n'eft pas arrivée , où la leur eft encore
dans leurs Ports , & où la nôtre tient la
mer.
L'Amiral Geary a envoyé à Plimouth
quelques vaiffeaux Hollandois , qu'il a rencontrés
, & qui étoient chargés de bois de
conftruction pour la marine de France.
( 72 )
La Gazette de la Cour contient l'article
fuivant :
Vous aurez la bonté d'informer les Lords Com.
miffaires de l'Amirauté , que le vaiffeau de S. M.
l'Apollo eft de retour dans les Dunes , ayant eu un
combat très-vif avec une frégate Françoife qu'il
a forcé de s'échouer fur la côte près d'Oftende.
Leurs Seigneuries trouveront les détails de cette
action dans la lettre ci-inclufe écrite au Capitaine
Murray , par le Lieutenant Pellew qui l'a ramenée ,
& dont la valeur & la conduite méritent les plus
grands éloges. le 15
&
A bord de l'Apollo en mer , Juin.
Monfieur , je dois vous informer des opérations
du vaiffeau de S. M. l'Apollo , depuis le tems que
nous donnâmes chaffe à un vaiffeau dans la bande
de S. O. En conféquence du fignal que vous fites
à 7 heures & demie avant midi , le Capitaine
Pownall continua la chaffe du cutter jufqu'à dix
heures & demie , lorfqu'étant prefque à la portée
du canon , nous découvrîmes une groffe voile * ,
laquelle avoit toute l'apparence d'un croifeur ,
qui portoit fur nous. Nous changeâmes auffi- tôt
la chaffe pour la lui donner , & nous en étant
approchés à la diftance de trois milles , elle ferra
le vent & mit notre avant par fon travers en faifant
route au Nord ; des Habitans d'Oftende étant
alors en vue. A onze heures elle vira de bord &
gouverna au Sud , ainfi que l'Apollo , jufqu'à ce
que celui-ci l'eût mife par l'arrière de la hanche
du vent , & nous virames de bord à midi . A midi
& demi , nous ferrâmes l'ennemi fous le vent ;
nous reçumes fon feu & le lui rendîmes ; virâmes
de bord auffi-tôt , & peu de minutes après , l'accoftâmes
bord à bord , & nous l'engageâmes avec
toutes les voiles dehors , l'ennemi faifant route vers
Oftende ; nous continuâmes le combat ſous voiles
* C'étoit le Stanislas , Capitaine Moutard.
pendant
( 73 )
pendant deux heures & un quart ; c'étoit une frégate
, ayant treize fabords fur fon pont , mais
elle ne montoit que 26 canons de 12 & plufieurs
gros pierriers fur les gaillards.
Je ne pourrois vous peindre que foiblement la
douleur que m'a caufée la mort du Capitaine Pow❤
nall , qui reçut un boulet à travers le corps au
milieu de l'action. Je pris , en conféquence de cet
évènement , le commandement , & je continuai à
me battre de près , jufqu'à ce que nous nous trouvâmes
à la diftance de deux ou trois milles de la
côte , un peu à l'Oueft d'Oftende , & par trois braffes
& demie. Je crus alors qu'il étoit de la prudence ,
& ce fut autfi l'avis des Officiers , de virer vent arrière
; après l'avoir fait , je mis en panne , le cap da
vaiffeau au Nord, ayant le deffein d'attaquer denouveau
la frégate ennemie auffi-tôt que nous aurions
ferré toutes nos voiles , lefquelles , vu la pofition
du vaiffeau pendant la chaffe & le combat , avoient
été orientées ; elles étoient fort déchirées , & il
ne nous reftoit pas un feul bras ; quelques minutes
après , le mât de mifaine , & le grand mât de hune
de l'ennemi tombèrent à la mer ,
ainfi que la vergue
du grand hunier & la grande vergue ; nous nous
imaginâmes qu'il avoir touché , parce qu'il fembloit
donner fortement la bande , qu'il ne s'élevoit pas
au vent , & qu'il étoit fort défemparé. Oftende nous
reftoit alors au Sud- eft , & nous étions environ à
deux milles des côtes ; après quelque examen , &
après avoir lu les ordres pofitifs que vous avez
donnés au Capitaine Pownall , ainfi que l'extrait
du Contre- Amiral Drake , relativement à la léfion
de la neutralité commife fur les côtes de S. M. I. ,
& l'ennemi ayant tiré un coup de canon fous le
vent pour fignal ( auquel la garniſon répondit par
deux ou trois coups ) l'ennemi paroiffant réclamer la
protection Impériale , & ayant toute l'apparence d'être
échoué , toutes ces circonftances me firentjuger qu'il
8 Juillet 1780. d
t
( 74 )
n'étoit pas à propos
de recommencer
l'action
, les
mâts ayant d'ailleurs
fouffert
en plufieurs
endroits
, le
Gréément
étant dans un fort mauvais état , & ayant
trois pieds d'eau dans la calle , parce que nous
avions
reçu plufieurs
boulets
à la flottaiſon
.
Je ne fçaurois terminer ma lettre fans exprimer
dans les termes les plus forts , la reconnoiffancé
que j'ai de l'aide efficace que j'ai reçue dans toutes
les circonftances , de chaque Officier à bord , dont
la bravoure perfonnelle ne fauroit être égalée que
par celle de l'équipage.
Je vous envoie un état du nombre des tués &
bledés à bord de l'Apollo . Signé , EDVARD PELLEW ,
Lieutenant.
Lifte des tués & bleſſés à bord de l'Apollo .
Le Capitaine , 4 matelots , un foldat des troupes
de la marine , tués. Seize matelots , 4 foldats
des troupes de la marine , bleffés.
-
Pour prouver que notre commerce n'a
point diminué malgré la guerre que nous
foutenons contre la Maifon de Bourbon &
l'Amérique ; on s'eft empreflé de publier.
le relevé fuivant des revenus de la Douane;
il en résulte qu'en 1777 , ces revenus montoient
à 3,270,038 liv . fterl.; en 1778 , ils
ont monté à 3,538,040 liv . fterl. ; en 1779,
à 3,734,400 ; nous ignorons fi cet état eft
exact on dit que c'eſt celui qui a été remis
au Parlement. Mais on demande pourquoi
le cri des Marchands eft- il général ?
Pourquoi les affurances ne font- elles qu'augmenter
? Pourquoi tant de banqueroutes ?
Selon l'état préfenté au Parlement d'Irlande
par le Comité chargé d'examiner les
loix contre les banqueroutiers , il y a
( 75 )
eu depuis 1772 dans ce Royaume 473. banqueroutes
majeures ; le crédit public a fouffert
un déchet de 1,082,165 liv. fterl. , &
l'un portant l'autre , les créanciers n'ont
pas reçu plus de 3 fols par liv. fterl. de
leurs créances. Il a été propofé de corriger
toutes les loix fur cet objet , parce qu'on
leur impute ces effets réellement alarmans.
On dit que dans le bill , qui fera porté ,
il y aura cette claufe , que la place d'un-
Membre du Parlement deviendra vacante
dans le cas où il fera banqueroute.
Le Parlement du Royaume s'occupe auffi
de la réforme de plufieurs bills , & entr'autres
de celui qui a pour objet les naturalifations.
On a propofé d'y inférer qu'aucun
étranger qui , en vertu de cet acte ,
s'établira en Irlande , ne pourra ni être élu
membre du Parlement , ni remplir les fonc
tions de Confeiller intime , ou de Magiftrat
, ni aucun emploi civil ou militaire
dans une ville municipale , ni enfin donner
fon fuffrage pour l'élection d'un Membre
du Parlement. M. Ogle , qui fit cette
propofition , dit qu'il n'avoit d'autre motif
que de donner l'exclufion aux Juifs ,
aux Turcs , aux Infidèles & aux Payens
qui , en vertu de l'acte , tel qu'il eft conçu
, pourroient devenir Membres du Corps
Légiflatif.
M. Fortefcue fe levant avec émotion , témoigna
combien il était furpris d'entendre un homme fi
univerfellement eftimé pour fon humanité & ſa
dz
( 76 )
bienfaifance , propofer une claufe qui avoit déja
été rejettée & qui d'ailleurs détruifoit l'effet qu'on
devoit le promettre de l'Acte ; » ou trouverez-vous ,
ajouta- t- il , des étrangers qui voudront quitter leur
pays fi vous ne leur accordez pas des priviléges en
échange de ceux auxquels ils renonceront dans leur
patrie ? .
Le Procureur-Général obſerva que les principes
mêmes de la tolérance militoient fortement contre
l'acte propofé , du moins à bien des égards ; qu'il
étoit cruel , par exemple , d'accorder indiftinctement
à tout étranger des priviléges refufés aux nationaux
mêmes qui profeffent la religion Romaine. » Que
diront vos compatriotes , continua-t -il , lorſqu'ils
fe verront traités en Etrangers , tandis que vous
traiterez des étrangers en fujers ? Avant d'aller plus
loin il faut abfolument fonger aux moyens d'obvier
à une diftinction injufte & odieufe , & il eft indifpenfable
d'inférer quelque claufe qui puiffe prévenir
les animofités domeftiques que l'acte , tel qu'il eft ,
ne manqueroit pas d'introduire parmi nous.
Je fuis de l'avis de l'honorable Membre qui
vient de parler , dit M. Yelverton ; cet Acte tel qu'il
eft à préfent nous déshonore , puifqu'il ouvre la
porte à la plus criante des injuftices. Un Juif, un
Turc , un Payen renonceront aifément au Pape &
au Prétendant , prêteront le ferment d'ufage , taudis
que les malheureux Papiftes de ce Royaume font
feuls exclus. Ces citoyens infortunés , déja vexés
par la loi pénale , qui reftreint à deux le nombre des
apprentifs que chaque artifan peut avoir , ne font-ils
pas affez lélés fans voir encore leurs enfans croître
pour être en quelque forte les efclaves d'un étranger
qui viendroit s'établir parmi nous > parce que fa
confcience ne l'aura point empêché de renoncer à
l'Evêque de Rome ? Si l'acte a pour objet la population,
que n'encourage- t- on ceux de nos compatriotes
(77.)
qui malheureufement pour eux ne font point de ta
religion dominante ? Qu'on les affranchiffe de cés
reftrictions auffi infamantes qu'injuftes , & par-là
vous rendrez moins urgente la néceffité d'appeller les
étrangers parmi vous. Enfin le bill tel qu'il eft à
préfent ne peut ni ne doit paffer fans amendement ; je
conclus donc à ce qu'il foit révisé « .
-
M. Walter Burgh ajouta aux obſervations précédentes
que vu l'état de la conftitution , il étoit
impoffible que l'Acte eût fon plein & entier effet
dans fa forme actuelle. » Le Quakre , dit-il , ne
voudra jamais confentir à découvrir fa tête ; le Turc
voudragarder fon turban ; le Juif confervera ſa barbe;
il fera alors très- plaifant d'entendre dire dans cette
Chambre au milieu des débats. L'honorable
Membre au chapeau rabattu , ou au turban ; mon
refpectable ami le circoncis à la longue barbe. Les
Dames d'ailleurs fe difputeroient peut - être l'honneur
d'entrer dans le ferrail de ces très - honorables Membres.
Mais , raillerie à part, eft- ce donc l'intention
de la Chambre de fe voir infeftée d'efpions de tout
pays ? Les Papiftes nos compatriotes fi perfécutés ,
qui méritent fi peu de l'être , doivent- ils être exclus
des avantages offerts aux Papiftes , qui comme eux
n'ont pas eu le malheur de naître citoyens de ce
Royaume ? Si cela eft , on doit regarder le bill propofé
comme une invitation générale faite à la populace
de toutes les Nations de venir ici fe livrer librement
au défordre. Je conclus donc en faveur de la claufe
qui ne peut fervir qu'à écarter de nos bords des gens
auffi dénués de principes qu'incapables de nous être
vraiment attachés , fans qu'un étranger refpectable
doive renoncer une naturalifation qu'il peut en tout
tems obtenir en s'adreffant au Parlement.
à
Il fut enfin décidé que le bill feroit revifé en plein
Comité «<.
On cherche à juftifier le Commandant
d 3
( 78 )
f
du Romney , fur l'attaque qu'il a faite du
vaiffeau parlementaire le Sartine. On a publié
dans cette intention la lettre fuivante
d'un Officier de ce vaiffeau , & elle n'a pas
produit l'effet qu'on en eſpéroit.
Vous aurez fans doute lu dans les papiers publics
le récit d'un évènement qui a eu lieu dans notre
dernière croifière ; comme il peut y avoir été
fort exagéré , je vais vous en informer au vrai.
Le 8 Mai , à environ fix heures du foir , nous découvrîmes
un gros vaiffeau dans la bande du N. O.
lequel portoit fur nous ; nous lui donnâmes la
chaffe ; & un peu avant le coucher du foleil , nous
nous approchâmes affez pour reconnoître , comine
nous l'imaginâmes , que c'étoit un vaiffeau de ligue
, parce qu'il avoit hiffe un pavillon françois à
fon bâton d'enfeigne , une grande flamme blanche
à la tête de fon grand mât de perroquet , &
un yac anglois à la tête de fon perit mât de perroquet
; nous prîmes ces deux derniers pour des
fignaux particuliers , parce qu'ils reffembloient aux
fignaux particulièrs que la Santa Margareta avoit
faits avant que nous l'euffions prife. Sur la brune
nous l'allongeâmes , & ne nous étant pas apperçus
qu'il n'avoit point de canons , nous lui envoyâmes
une bordée , fur quoi il amena le pavillon françois.
Lorfque nous fumes à bord , nous reconnûà
notre grand étonnement , que c'étoit un
vaiffeau parlementaire François , ayant des prifonniers
François à bord , venant de Pondichery ;
nous trouvâmes quelques hommes tués & quelques
bleffés , & le vaiffeau fort endommagé par nos
boulets. Tout ce mal provient uniquement de ce
que ledit vaiffeau a hiffé la grande flamme , laquelle
défignoit que ce n'étoit pas un parlementaire.
Les François nous dirent qu'ils avoient hiffé
cette flamme parce qu'ils
Is avoient à bord le Géné ,
mes ,
2
( 79 )
1
ral qui commandoit à Pondichéry lorsqu'il avoit
été pris.
FRANCE.
De VERSAILLES , le 4 Juillet.
LE 12 du mois dernier S. M. a accordé le
brevet de Confeiller d'Etat à M. Collaud de
la Salcette , premier Avocat- Général du Roi
au Parlement de Grenoble.
Le 25 , le Vicomte de la Rochefoucault
a prêté ferment entte les mains du Roi pour
la place de Lieutenant - Général de la Province
de Béarn , dont il a été pourvu fur
la démiffion du Marquis de Louvois .
Le même jour S. M. a accordé au Prince
de Broglie les honneurs du Louvre.
>
Le Comte de Mouſtier , Miniftre Plénipotentiaire
du Roi près l'Electeur de Trèves
qui eft de retour en cette Cour par congé
a eu l'honneur , à fon arrivée ici , d'être préfenté
à S. M. par le Comte de Vergennes ,
Miniftre & Secrétaire d'Etat au département
des affaires étrangères.
M. de Bellecombe , Maréchal- de- Camp ,
Commandant - Général des Etabliffemens
François dans l'Inde , a eu l'honneur à fon
arrivée d'être préfenté au Roi par M. de
Sartine. S. M. a daigné le recevoir avec bonté
, & lui témoigner fa fatisfaction de la défenfe
honorable qu'il a faire de la place de
Pondichéry , dont le fiége a duré 2 mois &
demi. M. de Bellecombe ayant feulement
d
4
( 80 )
721 hommes de troupes & 536 Spahis .
tandis que l'armée Angloife étoit compofée
de 2000 Européens & de 20,000 Spahis.
M. de Bellecombe a eu auffi l'honneur d'être
préſenté à la Reine & à la Famille Royale.
De PARIS , le 4 Juillet.
On n'a point encore de dépêches Officielles
de M. de Guichen ; l'extrait fuivant
de la lettre d'un Officier fupérieur de la
Martinique , donnera une jufte idée des
fuites du combat du 17 Avril , & fervira
à rectifier les fauffes nouvelles données
par quelques bâtimens des Antilles , &
celles fur-tout que les Anglois fe font empreffé
de répandre : elle a été apportée par
une goëlette partie de la Martinique le 9
Mai , & arrivée à Nantes depuis quelques
jours. I
» M. de Guichen ayant laiffé ſes malades & fes.
bleffés à la Guadeloupe , & ayant pris des troupes
fraîches , s'éloigna de cette Ifle le 23 Avril ; le
lendemain , il étoit vis - à- vis d'Antigoa , & le 25
à la hauteur de la Barbade ; il s'éleva encore , &
mit 10 jours pour venir au vent de la Martinique.
Nous fumes inftruits de fon approche par une cor
vette qu'il dépêcha le 25 Mai , avec ordre au
Dauphin- Royal , & à la Frégate la Médée , qui,
étoient reftés ici de l'aller joindre. Hier , 7 , il fut
fignalé de la pointe Robert. Nous ne doutons pas
qu'il n'aille à la Barbade , où il arrivera le 10 ou le
11 ; & quoique cette Ifle foit d'un accès difficile , il
peut l'enlever ailément , ayant près de 6000 hommes
à bord , & ne craignant point d'être inquiété par la
flotte Angloife. Celle- ci eft toujours au Gros- Inlet ,
( 81 )
& il n'y a dehors que quelques frégates qui rôdent
depuis S. Pierre jufques devant notre Port. Quand
même l'Amiral Rodney feroit inftruit des deffeins
de M. de Guichen , & qu'il pût fortir aujourd'hui
( ce que nous ne croyons guères poffible , vu le mauvais
état de fa flotte ) M. de Guichen a le tems de
terminer fon expédition ; car il faut au moins 10
à 12 jours à l'Amiral Anglois pour ſe rendre à la
Barbade. Les marins louent beaucoup la marche &
la manoeuvre de notre armée ; depuis fon départ de
la Guadeloupe , elle a toujours donné le change aux
ennemis , en menaçant plufieurs de fes poffeflions
à ia - fois , & elle va fondre fur une Ifle importante
qui ne s'attend guères à cette vifite «.
On ne doute pas ici que M. de Guichen
n'ait en effet quelque expédition importante
en vue ; les nouvelles ne peuvent tarder.
Si en effet il s'empare de la Barbade
ou de quelques- unes des Ifles Angloifes , il
fera très- certain qu'il aura battu l'Amiral
Rodney dans l'affaire du 17 , puifque celuici
n'aura pu
l'en empêcher ; s'il
eft
retourné
à la Martinique , comme on ne juge des
combats que par leurs fuites , celui - ci
n'aura peut-être pas été plus décifif que ce..
lui d'Oueffant.
Tous les papiers Anglois ont publié une
lettre de New - Yorck qui annonçoit la dif
perfion de l'efcadre de l'Amiral Bonnet , & la
défaite du corps de troupes qu'il conduifoit
à Penfacola . Cette nouvelle n'a pas eu le
tems de faire fortune. Le 28 du mois.
dernier , l'Ambaffadeur d'Espagne a reçu
un Courier qui lui a appris que D. Bernard
Galvez , Gouverneur de la Loufiane , s'étant
ds
( 82 )
>
embarqué le 11 Février pour une expédition
projettée avec le Gouverneur de la Havanne,
a débarqué & s'eft emparé du Fort de la
Mobile , où il a fait 360 hommes prifonniers
de guerre, Le Général Campbell
qui venoit au fecours du Fort avec 1200
hommes , a été repouffé avec perte , &
l'on n'attendoit plus que des renforts de la
Nouvelle - Orléans pour attaquer Penfacola
, qui n'eſt qu'à huit lieues de Mobile.
On dit que l'Avifo qui apportoit les
dépêches de D. Bernard ayant été chaffé
par une frégate , & fe croyant au moment
d'être pris , les a jettées à la mer ; il n'a
pas été long - tems fans s'en repentir . Le
vaiffeau qu'il fuyoit étoit la Concorde
frégate Françoife. L'Officier qui apportoit
'ces lettres & qui étoit de l'expédition ,
a rendu compte lui-même de l'heureux fuccès
qu'elle a cue , & les dépêches officielles
font arrivées .
" Le convoi de Bordeaux , parti dernièrement de
P'lile d'Aix , compofé de plus de so voiles , & eſcorté
par le Guerrier , écrit - on de Bayonne , eft entré à
la Corogne le 15 Juin . M. du Pavillon , qui le
commandoit , eut connoiffance de beaucoup de
voiles , & de 3 ou 4 gros vaiffeaux ; jugeant que
ce pourroit être Walfingham, il crut devoir chercher
un afyle dans le Port. La manoeuvre qu'il a faite à
cette occafion a été fort admirée des gens de mer ;
il a mis tous fes vaiffeaux en sûreté , & n'eft entré
que le dernier dans le Port. Le feul vaiffeau l'Anti-
Bonite a fouffert dans cette circonftance ; il a touché
le Daubenton ; perfonne n'a péri , & la charge a
éré fauvée toute entière. Tout le convoi étoit per
( 83 )
fuadé qu'il avoit rencontré une efcadre ennemie
lorfque le lendemain on a fçu , par un navire Efpagnol
, que cette flotte étoit celle du Céfar , qui a
le Dauphin & le Pondichéry , de 1200 tonneaux ,
qui ont paru autant de vaiffeaux de ligne . Le Capitaine
Espagnol avoit été arraifonné par eux . Sa dépofition
avoit calmé toutes les inquiétudes , & M.
Dupavillon fe difpofoit à remettre en mer le 17
avec fa flotte «<.
Le 18 , 2 de nos frégates & 2 de nos cutters
qui avoient été à la découverte , rentrèrent
à Breft & annoncèrent qu'ils avoient trouvé
la flotte Angloife , & compté 26 vaiſſeaux
de ligne. Le 21 on mandoit de ce port
qu'elle s'approchoit , que fes frégates venoient
parader à la vue ; une de fes caiches
plus hardie s'étoit avancée jufqu'à la portée
du canon; & fe fiant fans doute fur fa márche
, elle vouloit examiner de plus près ;
mais la frégate la Sybille , mouillée à Berthome
, courut fur elle & s'en empara fáns
coup férir.
{
"
» Les ennemis , lit - on dans une lettre du 24
n'ont pas fait un long féjour dans nos parages ; ils
fe font éloignés il y a 3 jours , & on a dépêché 2
corvettes pour les examiner & fuivre leur marche.
On croit qu'ils vont completter leurs équipages &
leurs vivres . Ils étoient fortis du port à la hâte , &
peut- être pour empêcher que la révolte de Londres
ne gagnât à bord. Leur féjour fur cette côte ne
nous a point inquiété ; ils n'étoient pas affez forts
pour empêcher la jonction des Eſpagnols. Les vaiffeaux
qui doivent nous venir de Cadix , feront nombreux;
car on a ici l'ordre de tenir , dans les différens
atteliers , des rechanges prêtes pour 40 vaiffeaux.
Nous avons qu'au départ de D. Solano & de D.
d6
( 84 ) .
Thomafeo , il reftoit 15 vailleaux Efpagnols à Cadix ;
il y en eft arrivé 8 du Ferrol , & quelques uns de
Carthagêne. M. de Beauffet en as , & les vaiffeaux
qui viennent de Toulon , font au nombre de 6. On
a appris qu'ils étoient partis le 20 Juin avec 26
navires chargés d'agrès & de vivres. S'ils ne font
pas contrariés par les vents , ils ont dû arriver à
Cadix à la fin du même mois «<,
Le célèbre Paul Jones s'étoit rendu à
FOrient pour prendre le commandement de
la frégate l'Alliance , & retourner à Bofton ;
mais il a trouvé le Capitaine Landais qui a
refufé de la lui remettre , à moins qu'il n'eût
une commiffion du Congrès . Paul Jones
n'en a qu'une de M. Franklin. L'Etat- Major
a foutenu le Capitaine Landais , & la frégate
a été retenue dans le port.
1
» Nous avons craint pendant quelques jours , dit
une lettre de l'Orient , que ce différend n'eût des
fuites fâcheufes. Les Officiers & l'équipage de l'Altiance
ayant promis unanimement de défendre le Sr.
Landais , avoient fait des difpofitions pour repouffer
la force par la force. Paul Jones avoit demandé 400
hommes , avec lefquels il promettoit de foumettre les
Rebelles. Mais le Commandant n'a pas jugé à propos
de rifquer la vie de tant de braves gens , pour une
querelle particulière. Il fut feulement défendu au
Sr. Landais d'appareiller , fous peine d'être coulé bas.
Mais celui-ci profitant de l'obfcurité de la nuit , fe
fit touer jufqu'au Port-Louis , entrepriſe que jamais
aucun vaiffeau n'a ofé tenter & que nos Pilotes
ont admirée. Cependant le Capitaine Landais avoit
d'autres difficultés à furmonter. Comme on avoit
prévu que fon adreffe & fon courage pourroient le
conduire au Port - Louis , on avoit formé une eſtacade
de gros cables pour l'empêcher d'en fortir.
Cet obftacle ne l'a pas arrêté ; il l'a ſurmonté avec
( 85 )
une facilité merveilleufe , & il a difparu . Il n'a que
très-peu de vivres , & il faudra qu'il relâche néceffairement
dans quelque port d'Efpagne , à moins
qu'il n'ait le bonheur de trouver quelque bâtiment
ennemi chargé de vivres. Les perfonnes qui font
perfuadées de la bonté de fa caufe , ont applaudi
à fa fortie ; & celles qui tiennent pour Paul Jones ',
n'ont pu s'empêcher d'admirer l'habileté & le courage
du Capitaine François , & fa fermeté à foutenir les
dreits. Ce fera au Congrès où le Sr. Landais & fon
équipage vont porter leurs plaintes , à décider lequel
des deux Commandans mérite des reproches «,
On écrit de Bordeaux qu'on y a amené un
corfaire nommé la Pallas dont le Capitaine
a une jambe de bois . On fe rappelle que
celui qui a fait un traitement fi indigne à un
Capitaine Hollandois , avoit auffi une jambe
de bois . On eft fort curieux d'apprendre fi
'ce ne feroit point le même.
» Il vient de paroître un Supplément de 25 pages
in-4° . aux Obfervations fur le Mémoire juftificatif
de la Cour de Londres . Ce Supplément , compofé
en grande partie de dépêches très - intéreflantes de M.
le Hoc ,qui s'eft fait tantd'honneur par fa négociation
pour le cartel , eft deſtiné à faire voir la conduite
impérieufe & arbitraire de la Cour de Londres dans
les Indes Orientales , principalement à l'égard de
M. Chevalier , ci-devant Commandant à Chandernagor.
Le ro Juillet 1778 , un corps de troupes
Angloifes inveftir l'endroit où réfidoit cet Officier ,
qui , pourfuivi perfonnellement , cut devoir éviter de
tomber entre les mains des ennemis du Roi,devenus les
fiens. Il s'échappa , & après 8 jours de marche & de
dangers , il fortit du Bengale , & fe rendit à Catek ,
ville de la province d'Orixa , dépendante du Raja-
Maratta de Naguepow , éloignée de 80 lieues du
Bengale . Le Gouverneur l'accueillit d'abord , & le
( 86 )
logea dans le Fort , en l'alfurant de la protection de
fon Souverain. Mais bientôt féduit par un Emilfaire
des Anglois , il le leur livra. 600,000 roupies
ont été le prix de fon infidélité , que fon maître
a punie depuis. M. Chevalier fut conduit à Calcutta ;
le Confeil a voulu lui faire figner une foumillion , par
laquelle il fe reconnoîtroit prifonnier de guerre , &
engageroit fa parole d'honneur de ne point retourner
aux Indes ni au - delà du Cap de Bonne-Efpérance ,
tant que
durera la préfente guerre , quand même il
feroit échangé par un accord entre les deux Couronnes.
Rien de plus impérieux & de plus infolite que cet
acte. M. Chevalier n'étoit point prifonnier ; il n'étoit
tombé entre les mains des Anglois , que par une
trahison ; ils ne l'avoient point pris les armes à la
main , fur les terres de la dépendance de fon Souverain
, mais dans un pays neutre ; les conditions qu'on
lui impofoit étoient d'une injuftice fans exemple ;
elles le lioient après l'échange , en lui interdifant le
fervice de fon Roi dans l'Inde , tandis que l'Officier
contre lequel il auroit été échangé ne feroit point
foumis à la même loi. Le Confeil éludant toute
explication fur les évènemens liés à la prise de M.
Chevalier lui répondit : » 11 fuffit que vous soyez
prifonnier entre nos mains , & que nous vous don
nions le choix de refter en cet état, ou d'obtenir d'être
exempt d'une détention perfonnelle , aux termes
que nous jugerons à propos de vous preferire «
M. Chevalier fut obligé de fe foumettre à cet inconcevable
abus de la force. On a joint à ce Supplément
, le Procès - verbal du traitement odieux
qu'a éprouvé le vailleau Parlementaire le Sartine
& la réclamation faite en conféquence au nom du
Roi , pour une violation fi atroce , ainfi que pour
l'enlèvement de 4 bâtimens pêcheurs , qui ont été
pris le 9 Mai dernier par un corfaire de Douvres ,
malgré les difpofitions bienfaifantes de S. M. , confignées
dans une lettre à l'Amiral , relativement à
>
( 87 )
La liberté refpective de la pêche entre les deux nátions
«.
Le Roi de Pruffe , qui depuis très longtems
daigne entretenir avec M. de Saint-
Auban , Lieutenant Général des armées du
Roi , une correfpondance fur des objets
relatifs à l'Art militaire , vient de donner
à cet Officier - Général une nouvelle marque
de fa bienveillance , & du cas qu'il fait
de fes talens , en lui annonçant lui-même
par une lettre en date de Potſdam , le 15
Juin , qu'il a ordonné à fon Académie de le
recevoir au nombre de fes Membres . Cette
diftinction due au mérite & aux lumières
d'un brave & refpectable Officier , eft bien
honorable de la part du Souverain le plus
en état de l'apprécier ; & les marques
d'eftime dont il les accompagne , font
d'autant plus flattenfes , que l'on fait qu'il
ne les prodigue pas .
ן כ
Monfieur le Marquis de Saint Auban , votre lettre
du premier Mai & les deux pièces qui y étoient
jointes , me font bien parvenues , je vous remercie
de votre attention obligeante à me faire part du
fruit de vos travaux comme je fuis charmé
d'avoir une occafion de vous faire quelque plaifir ,
j'ordonne à mon Académie de vous agréger au
nombre de fes Membres ; fur ce , je prie Dieu qu'il
vous ait en fa fainte & digne garde. Signé , FRÉ-
DÉRIC .
Le 19 de ce mois , écrit-on de Grenoble, le Marquis
de Marcieu, Lieutenant- Général des Armées du Roi ,
Gouverneur des Ville & Citadelle de Grenoble , a tenu
fur les fonds pour , & au nom de Sa Majefté le Roi
de Sardaigne , en vertu de la commiffion qu'elle
( 88' )
t
lui avoit fait adreffer à cet effet , & qu'il à acceptée
de l'agrément du Roi , le fils du Comte de Bianchy
, Gentilhomme de bouche de Sa Majefté Sarde
, & de Dame Darres de Morard . L'enfant a été
nommé Victor-Amédée . Les cérémonies du Baptême
ont été ſuppléées par l'Evêque de Grenoble ,
en préfence du Corps Municipal de la Ville , qui
y a affifté en chaperon & en robes confulaires , &
des principaux Membres , tant des Corps Civils
& Militaires que de la Nobleffe de la Province.
Cette commiffion a été remplie par le Marquis de
Marcieu , avec tout l'éclat & la dignité dont elle
étoit fufceptible. Il a donné à cette occafion une
fête aufli brillante que nombreuſe. Plufieurs tables
placées dans les jardins du Gouvernement , fous des
berceaux de verdure , ont été fervies fplendidement
le matin & le foir . Son Hôtel , ainfi que les
jardins & terraffes qui en dépendent , étoient agréa
blement illuminées . Divers emblêmes repréfentoient
les alliances de la Maifon de Savoie avec celle de
France . Avant le fouper on a tiré un feu d'artifice
d'une fort belle ordonnance , & qui a été très bien
exécuté. Pour faire participer le peuple à cette
fête , on avoit placé dans les avenues de la Citadelle
, des fontaines de vin & de la ,fymphonie ,
qui ont produit une joie vive & bruyante , mais
fans défordre ni licence . Il ne s'étoit pas donné
depuis long- tems à Grenoble une fête qui ait réuni
plus généralement le fuffrage & les applaudiffemens.
du public «.
On lit dans une lettre que nous venons
de recevoir de la Colombiere , les détails
fuivans.
M. , j'habite fur les confins de l'Anjou & du
Maine , une maison de campagne fituée entre deux
collines , bordées de futaie , où les orages gron
dent chaque année , & où la foudre tombe fre
( 89 )
quemment. Depuis cinq années que je fuis retiré
dans cette habitation , d'ailleurs agréable , le tonmerre
a tombé deux fois dans ma baffe- cour , où
il a fait , lors de la dernière , beaucoup de dégâts ,
ce qui m'a engagé à faire placer un conducteur
autour de mes bâtimens , pour prévenir un plus
grand accident. J'ai l'honneur de vous en commu❤
niquer un qui a été prévenu par hafard , & qui
m'a paru digne d'être connu . Le 10 & le 11.
du courant , nous eumes de la pluie ; le 12 , elle
continua à tomber , mais légèrement ; à 9 heures
il fe forma tout-à - coup un amas de nuages confié »
dérable , le tonnerre gronda bientôt & de la manière
la plus forte. Dans l'inflant que je mettois
la tête à la fenêtre pour voir la direction des
nuages , je vis la foudre tomber dans un champ
voifin , fur un chêne , fous lequel malheureufement
s'étoit placée une petite fille de huit ans pour
garder les vaches. Ma mère avoit , l'année der
nière , muni cet enfant d'une capotte en toile cirée
, afin de la préferver de la pluie , à laquelle
on attribuoit des douleurs qui affectoient le bras?
droit particulièrement . Je volai fur le lieu , où je
trouvai la petite accroupie , enveloppée de fa toile
cirée , elle étoit immobile & je la crus mortes
elle avoit du moins perdu le fentiment. Je tirai
un flacon d'eau de luce , elle en refpira , &
bientôt elle fe leva. Un domeftique qui m'avoit
fuivi , voulut lui aider à marcher , cela fut inų- -
tile , l'enfant fe rendit de fon pied à la maiſon.
J'examinai le chêne : il étoit éclaté , & l'herbe autour
du pied étoit ternie , excepté dans l'endroit où
étoit l'enfant.- Je crois , Monfieur , qu'il n'y a
pas à douter que la foudre n'ait coulé fur la capotte
cirée la réfine fert à ifoler dans les expériences
de l'électricité. M. Rouffeau annonça , il y
a quelques années , dans fon Journal , que le tonnerre
tomba au milieu d'un chemin , fur ſa voiture ,
( 90 )
qui étoit couverte de toile cirée , & que le feu réjaillit
de deffus l'impériale fans rien endommager.
- La toile cirée feroit donc un moyen für pour
nous préferver de la foudre. Une jeune dame de
mes voisines en a tiré cette conféquence ; & pour
fe guérir des frayeurs extrémes que l'orage lui occafionne
, elle s'eft fait faire une petite guérite en
toile cirée , dans laquelle elle fe propofe de fe loger
au lieu d'aller fe réfugier fous la voûte de fa
- J'ajouterai que notre enfant a gagné à cet
évènement ; fon bras a recouvré à -peu-près la force
naturelle . Est- ce la vertu électrique qui a produit cet
heureux effet ? Eft ce la peur ? Des paralytiques font
fortis de leur appartement embrafé la foudre ,
pouffés par la terreur. Signé , le Chevalier DE
cave
MARET.
par
L'Académie de Montauban ' , dans fa
féance du 3 Mai dernier , a adjugé le prix
d'Agriculture qu'elle devoit diftribuer cette
année , à M. l'Abbé Bertholon , Prêtre de
Saint-Lazare , des Académies des Sciences
de Montpellier , Béziers , Lyon , &c. Le
prix qu'elle donnera l'année prochaine , eft
deftiné à une traduction en vers des centcinquante
premiers vers ou enviton ,
du
deuxième Livre du Pradium rufticum du
P. Vaniere. Ces ouvrages doivent finir par
une courte prière à J. C. On en enverra
deux copies lifibles à M. Lade , Avocat à
la Cour des Aides , Membre de l'Académie
, rue de l'Hôtel-de-Ville , jufqu'à la fin
de Février prochain.
La Propriétaire du privilége de l'annonce des
deuils de Cour & du Nécrologe , vient de faire
un arrangement avec l'adminiſtration des Poftes ,
pour faire parvenir francs de ports ces deux objets
( 91 )
3
aux perfonpes de province. Le prix de l'abonnement
d'une année eft de 9 liv. Il faut s'adreffer , pour
foufcrire , à M. Dorigny , Directeur du Bureau ,
Cloître Saint Honoré à Paris , qui fera parvenir
aux Soulcripteurs des quittances imprimées.
MM . Lefefne & Compagnie , Négocians &
-Armateurs à Paris , rue Bailleul , conformément
aux engagemens qu'ils ont pris
de faire connoître à leurs Actionnaires l'état
de leurs conflructions , viennent de publier
le certificat fuivant de leur Conftructeur
, dans le port de Granville , qui les
inftruira du point où en font les travaux ,
de la force & des dimenfions de leur grande
frégate.
Je fouligné Jacques Epron , Conftructeur de
vaiffeaux à Grandville , certifie que la frégate la
Louife , à laquelle MM. le Sefne & Compagnie
de Paris , font travailler , fous ma direction , depuis
le 24 Décembre 1779 , a 138 pieds de longueur
de quille , portant fur grève , 143 pieds de
l'étrave à l'étambot , 37 de ban & 13 de creux ;
certifie de plus que ladite frégate portera 30 canons
de dix-huit livres de balles en batterie , & 14 de
huit fur fes gaillards. En foi de quoi j'ai figné le
préfent, A Grandville , ce zo Juin 1780. Signé ,
JACQUES EPRON.
de
Une femme , écrit-on de Marfeille , fe défoloit
de ne pas recevoir de nouvelles de fon mari , qui
avoit été tué fur un des vaiffeaux de M. de la Mothe-
Piquet , dans fa dernière affaire avec l'Amiral Parker .
Perfonne n'ofoit lui annoncer cette mort , de peur
la mettre au défefpoir . Enfin , quelqu'un va la voir,
dans le deffein de l'en inftruire. Elle l'entretient de
fa douleur & de la crainte qu'elle a que fon mari
ne foit mort. Et s'il l'étoit , que feriez- vous ?
» Ah ! s'écria telle avec vivacité , je me jetterois
( 92 )
3. par la fenêtre
aux yeux
de celui
qui m'en
appor
>> teroit
la nouvelle
«. L'autre
auffi-tôt fe lève , &
va ouvrir
toutes
les fenêtres
de l'appartement
. La
femme
comprit
ce qu'il
vouloit
lui dire : mais
fes
tranfports
à l'inftant
cefsèrent
; & elle ne put même
s'empêcher
de tire de fe voir
ainfi
prife
au mot.
Cette
aventure
tragi
- comique
fait ici le fujet
de
toutes
les converfations
: on plaint
juftement
le
mort
; mais
, au rire près
, on approuve
le changement
fubit
de cette
femme
, & on la félicite
de
n'avoir
pas été victime
de fa fenfibilité
,
Charles , Marquis de Boyffeulh , Chevalier
de l'Ordre Royal & Militaire de
Saint-Louis , aneien Lieutenant-Colonel de
Cavalerie , eft mort le 12 du mois dernier
, au Château de Boyffeulh , en Limoufin
, dans la quatre - vingt - douzième
année de fon âge.
Marie-Anne O-Neil , veuve de Richard
Bourke , Lord de Caſtelconnel & de Bretas
, eft morte au Château, vieux de Saint-
Germain - en - Laye , le 21 du mois dernier
, dans la cent-deuxième année de fon
âge , ayant confervé l'ufage de fa raiſon jufqu'au
dernier moment.
Les Numéros fortis au tirage de la Lotterie
Royale de France , font : 5s , 2 , 28
81 & 80.
Lettres Patentes du Roi , données à Verſailles
le 27 Mars , & enregistrées au Parlement le 28
Avril , portant réunion aux bâtimens du Palais de
quelques parties de terreins appartenant au Chapitre
de la Sainte- Chapelle , pour fervir à l'agrandiflement
des prifons de la Conciergerie.
Il paroît deux Ordonnances de Police , l'une du
( 93 )
26 Avril , & l'autre du 2 Mai. La première condainne
la veuve & hériers de François Girard , à
faire les ouvrages néceffaires pour la sûreté des
chemins des quatre Ruelles & du Luat . La feconde
condamne Pierre de Montigny à démolir fon Four ,
à faire combler un cavage commencé , à faire les
remblais néceffaires à la largeur de l'ancien chemin
de Pantin , & le condamne en soo liv . d'amende.
Il paroît auffi deux Arrêts du Parlement , du 10
Juin. Le premier fait défenfes de glaner dans toute
l'étendue du reffort du Baillage de Montdidier , à
toutes perfonnes en état de travailler & de gagner
leur vie , pendant le tems de la moiffon ; de glaner
avant le foleil levé & après le foleil couché ; de
glaner dans les prairies avec des rateaux ayant des
dents de fer ; d'arracher ou de faucher le chaume
avant le premier Octobre de chaque année ; le tout
fous les peines portées par ledit Arrêt ordonne
que les deux tiers des chaumes feront deſtinés &
appartiendront , fuivant l'ufage , aux pauvres de
chaque Paroille qui auront la faculté de les arracher
& faucher après le premier Octobre.
:
Le fecond fait défenfes de tenir aucunes Foires
ni Marchés dans la Paroiffe d'Atray , & dans les
autres Paroiffes & Bourgs fitués dans l'étendue du
reffort du Baillage de Neuville-aux-Loges , ni dans
aucuns autres endroits ; de tenir aucunes affemblées
en façon quelconque les jours de Dimanches & de
Fêtes annuelles & folemnelles , ſauf à être lefdites
Foires & Marchés remis au lendemain deldits jours
fériés. Fait défenfes à tous Marchands & Artifans
d'avoir leurs boutiques ouvertes , d'étaler ni vendre
leurs marchandifes les jours de Dimanches & de
Fêtes annuelles & folemnelles ; à tous Aubergiftes ,
Cabaretiers de donner à boire ces jours - là pendant le
tems du Service divin , & en tout tems après 8 heures
du foir en hiver , ni après 10 heures du foir en
été ; le tout fous les peines portées par ledit Arrêt .
( 94 )
1
De BRUXELLES , le 20 Juillet.
SELON les lettres de Lisbonne , cette Cour
ne s'étoit point encore déclarée fur la propofition
qui lui a été faite par la Ruffie pour
la neutralité armée. Elle attendoit fans doute
pour y faire la réponſe l'arrivée du Miniftre
de Pétersbourg qui y étoit attendu & qui
doit y être à préfent.
» Le 17 Mai , ajoutent les mêmes lettres , la frégate
Angloife la Milford , Capitaine William Burnaby ,
arriva ici , venant de Portsmouth en 15 jours de
trajet. En arrivant devant le Château , le Capitaine
déclara qu'il avoit deux Couriers à bord ; cependant
on n'en vit débarquer qu'un. On dit qu'il eſt parti
pour Madrid , & que la frégate attendra fon retour.
M. Cumberland , Secrétaire du Lord George
Germaine , accompagné de fa femme & de fes deux
filles , arriva ici par la même frégate . Les uns difent
que fon voyage n'a point d'autre objet que le rérabliffement
de fa fanté ; d'autres difent qu'il pourroit
bien être le fecond Courier annoncé par le Capitaine
Burnaby " .
On a annoncé dans quelques papiers
publics une déclaration de S. M. T. F. écrite
en Latin , en faveur des perfonnes & des
Jéfuires impliqués dans les évènemens qui
ont fait tant bruit en Portugal , caufé la perte
de plufieurs Grands , & l'expulfion des Jéfuites.
Mais nos lettres de Lisbonne les plus.
récentes ne parlent pointde cette déclaration
& on croit que fi elle exiftoit , elle auroit fait
plus de bruit , & feroit par conféquent mieux
connue.
( 95 )
» On a dit dans quelques papiers , écrit on de
Francfort , que l'affaire de l'élection de l'Archiduc
Maximilien à la Coadjutorerie de l'Electorat de
Cologne , fouffroit des difficultés . Nos avis de
Muniter portent cependant qu'elle eft avancée ; toutes
les formes légales fe rempliffent ; & l'Archevêque ,
Electeur de Cologne , en s'y conformant , a écrit
au Chapitre de Munſter , en qualité de Prince Evêque
de cette ville . Les Capitulaires le font affemblés pour
en faire lalecture ; & en conféquence d'une délibération
juridique prife fur la propofition de cette Coadju
torerie , le 16 du mois- d'Août prochain eft le jour fixé
pour procéder à l'élection . Le Chapitre a arrêté en
même-tems d'écrire à S. A. E. pour la remercier de fes
foins paternels , & d'inviter tous les Capitulaires abfens
à fe trouver au jour indiqué pour l'élection «.
On apprend par des lettres de la Haye ,
que
le 21 du mois dernier on a arrêté à Delft
fix des prifonniers qui avoient été mis en
liberté par les féditieux de Londres , lorfqu'ils
détruifirent la prifon de Newgate. On les
conduifit auffi-tôt à la Haye , où l'on avoit
auffi arrêté plufieurs Etrangers des deux
fexes , fans aveu , & par- là fufpects , que l'on
s'eft enfuite contenté de bannir de cette
réfidence.
» Le bruit s'eft répandu depuis trois jours , écriton
de Paris , que M. le Comte d'Estaing prendroit
le commandement des flottes combinées , & qu'il
alloit en conféquence partir pour Cadix , d'où il reviendra
avec 39 vaiffeaux pour prendre les douze qui
l'attendent à Breft. Comme M. le Comte d'Estaing n'a
pas quitté Verſailles depuis 8 jours , & qu'il a travaillé
beaucoup avec le Miniftre , il femble qu'on
ne doute plus de cette nouvelle. Son départ , fi elle
eſt vraie , ne tardera pas à la confirmer « .
·( 96 )
PRÉCIS DES GAZETETES ANGL . du 28 au 29 Juin.
Le dernier Courier parti du Bengale , par la voie
de terre , & arrivé ici le 23 Mai , n'a mis que
treize femaines à faire ce, voyage. C'est le plus
court que l'on connoille : ils font ordinairement de
quatre mois.
- -
Les vaiffeaux de guerre partis avec la dernière
Aotte pour l'Inde , doivent l'efcorter jusqu'au Cap
de Bonne - Espérance. Il n'eft pas d'ufage d'accompagner
fi loin les vaiſſeaux de l'Inde , mais des
avis que le Gouvernement a reçus avant le départ
de la flotte , ont rendu cette précaution néceffaire .
Les deux Chambres doivent s'ajourner aujour
d'hui 29 , au Mardi 4 Juillet , qui , à ce que l'on
croit , fera le jour de la prorogation.
Une lettre de Corke en date du 16 Juin ,
porte ce qui fuit : » Il vient d'arriver ici le Howden,
Capitaine Cheater , & le Nancy , Capitaine Smith.
Ces deux bâtimens faifoient partie de la flotte pour
Québec , qui a mis à la voile de Torbay il y a
environ 15 jours fous l'escorte de la Danaë
de 32 , & de la Pandora. Le 6 de ce mois la
flotte a rencontré un vaiffeau François de 74 canons
avec deux frégates & un bâtiment armé de 20 canons
qui paroiffoit une prife , parce qu'il y avoit plufieurs
trous à fes voiles & qu'il avoit perdu la hune de
fon grand mât. La Danaë s'étant afſuré que ces
vaiffeaux étoient François , a fait fignal à tous les
bâtimens de fon convoi de pourvoir à leur fûreté
du mieux qu'ils pourroient. Le Capitaine Cheater
dit que le vaiffeau de 74 alloit très- mal à la voile ;
qu'avant qu'il eût perdu la flotte de vue , un des
bâtimens avoit amené , & que le fien étoit un des
plus mauvais voiliers de la flotte .
Cette nouvelle a répandu lá plus grande conf
ternation parmi tous les Négocians intéreffés dans
l'armement de la flotte en queftion.´
JOURNAL
POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQUIE,
De CONSTANTINOPLE , le 22 Mai.
Le tabac dont la confommation eft prodigieufe
dans cet Empire , a fixé l'attention des
Financiers qui ont engagé le Gouvernement
à le mettre en ferme , à l'exemple de ce qui
fe pratique dans plufieurs Etats de l'Europe .
Ils n'ont pas manqué de folliciter des loix
prohibitives ; elles n'étoient pas affez févères ;
ils viennent d'en obtenir de nouvelles. Sur
les repréſentations du Receveur - Général de
cette ferme qui s'eft plaint du préjudice
notable que caufoit aux droits d'entrée le
commerce frauduleux de cette denrée qu'on
ne ceffoit d'importer de l'étranger dans cette
capitale , & qui étoit monté au point de le
mettre hors d'état de remplir les engagemens
, le Grand-Vifir a défendu , fous peine
de la vie , à tous Turcs , Grecs , Arméniens
ou Juifs , d'acheter pour leur ufage du tabac
venant de l'étranger. On veille avec beaucoup
de rigueur à l'obfervation de cette
défenſe. On dit même qu'il a été faifi dernièrement
un tonneau de tabac en carottes
15 Juillet 1789 .
e
798 )
que les domeftiques de l'Ambaffadeur d'une
Puillance étrangère avoient fait venir de
leur pays pour leur confommation .
On s'étoit trompé fur le caractère de la
maladie qui a enlevé quelques perfonnes
dans le village d'Arnautkenny ; on s'eft convaincu
que ce n'eſt pas la pefte. On a la certitude
que ce fléau s'eſt manifefté à Smyrne
& on s'occupe des moyens d'empêcher qu'il
ne fe communique ici par le tranſport des
marchandiſes.
RUSSIE.
De PÉTERSBOURG , le 7 Juin.
LE Feld - Maréchal , Prince Alexandre
Michaëlowitz Gallitzin , Commandant en
chef du Gouvernement de Pétersbourg , a
fait le 30 du mois dernier l'ouverture de la
nouvelle forme d'adminiſtration de ce
Gouvernement fur le même pied qu'elle a
déja été introduite dans plufieurs provinces
de l'Empire. Les réjouillances publiques à
cette occafion ont déja commencé.
Le Général Prince Dolgorucky dont les
fuccès en Crimée , où il commandoit pendant
la dernière guerre , lui ont mérité le
furnom de Krimsky , a pris poffeffion du
Gouvernement général de Mofcou . Il fuccède
au Général Prince Wolkonsky qui a obtenu
fa démiffion en confervant fa penfion qui eft
de 10,000 roubles , à laquelle S. M. 1. á
joint un préfent de 30,000. Le Prince Dol(
99 )
gorucky a déja donné , en fa nouvelle qualité
, deux fêtes , l'une à l'anniverfaire de la
naiffance de l'Impératrice , & l'autre à celui
de la naiffance du Prince Conftantin Paulowitz.
DANEMAR CK.
De COPENHAGUE , le 18 Juin.
La vaiffeau de guerre le Mars a mis à la
voile hier. Selon les uns , il doit croifer dans
la mer du Nord ; felon les autres , il eft
chargé d'une commiffion particulière. La
frégate la Chriftiana , deftinée pour nos Iſles
de l'Amérique , eft partie le 13.
Le Vice-Amiral de Schindel a reçu ordre
de fe tenir prêt à prendre le commandement
de l'efcadre que l'on équipe ici. Il y a déja
en rade quelques-uns des vaiffeaux qui doivent
la compofer. La frégate le Cromberg ,
arrivée depuis peu de Norwège , doit partir
le 21 pour Ecklenford , où elle va prendre
300 hommes de troupes de terre qu'elle
transportera ici .
POLOGNE.
De VARSOVIE , le 18 Juin.
DEPUIS l'arrivée des dépêches que l'Ambaffadeur
de Ruffie a reçues de Mohilow la
femaine paffée , on dit que l'Empereur , accompagné
du Prince Potenkin , fe rendra à
Mofcou , & de là à Pétersbourg ; mais cette'
e 2
( 100 )
nouvelle n'eft pas encore confirmée. En.attendant
, la grande entrevue eft terminée.
L'Impératrice de Ruffie avoit nommé trois
Dames Polonoifes , parmi lefquelles on
nomme la Comteffe de Borgh , pour faire
les honneurs de fa Cour pendant fon féjour
à Mohilow. Notre nobleffe y a joué un jeu
prodigieux ; il s'y eft fait des pertes confidérables
. On dit que le Comte Potocki , grand
Enfeigne de la Couronne , a été volé en route ,
& que la perte qu'il a faite par ce vol , confiftant
principalement en bijoux , va au-delà
de 400,000 florins de Pologne .
On apprend que le Prince Charles de
Radziwill , Palatin de Wilna , revenant de la
chaffe avec une Dame de diftinction , a été
attaqué en Lithuanie , au fortir d'une forêt ,
par des perfonnes mafquées qui ont tiré deux
coups de fufil dans fa voiture. Le Prince a
- été bleffé au bras gauche , & la Dame a reçu
un coup qui fait craindre pour la vie.
ALLEMAGNE,
De VIENNE le 20 Juin. >
UN des fix Gardes- nobles Hongrois parti
avec l'Empereur , arrivé le 15 de ce mois de
Mohilow , a apporté des nouvelles de ce
Prince . S. M. I. eft entrée dans cette Ville ,
le ; le Prince Potemkin & le Comte de
Cobentzel l'y ont reçu. Lorfque l'Impératrice
de Ruffie y fit fon entrée , l'Empereur
reyêtu d'un uniforme verd , fans aucun
( 101 )
ordre , fe mêla parmi la foule des curieux
comme un fimple Officier Ruffe ; l'Impératrice
le reconnut cependant & le falua.
Lorfqu'elle fut fortie de fa voiture , elle
conduifit l'Empereur dans fon cabinet , &
eut avec lui un entretien de deux heures .
Ils fe rendirent enfuite à l'Opéra- comique
après quoi ils foupèrent enfemble en public .
Selon les mêines avis la Cour eft très - brillante
à Mohilow ; les deux Hôtels qu'on y a
préparés pour les deux Auguftes Souverains
font de la plus grande magnificence . L'Empereur
, dans une lettre particulière à l'Impératrice-
Reine , fe loue beaucoup des arrangemens
pris par le Prince de Galitzin , Ambaffadeur
de Ruffie ici pour lui rendre fon voyage
agréable ; cette Augufte Princeffe n'en a pas
eu plutôt pris lecture qu'elle l'a envoyée à
ce Miniftre avec fon portrait enrichi de
diamans , dont quelques - uns font d'une grof
feur extraordinaire . Le Garde- noble Hongrois
a mis 9 jours & 10 nuits dans fon voyage.
de Mohilow ici.
Les émigrations d'un grand nombre de fa
milles Turques dans les Etats Autrichiens ne
ceffent point depuis quelque tems ; s'il faut
en croire les Emigrans , ils doivent être fuivis
d'un grand nombre d'autres qui diminueront
néceffairement la population de la Bofnie &
de la Servie . La cherté qui règne dans ces
deux Provinces en eft la caufe. Le Magiftrat
Ottoman ne procure aucun fecours aux fae
3
( 102 )
milles qui font dans le befoin ; il les abandonne
entièrement à leur malheureuſe def
tinée.
On a inféré , il y a quelques jours , dans la
gazette Italienne qui s'imprime ici , un article
de la dernière indécence & de la dernière
fauffeté. Le Prince Galitzin , Miniftre de
Ruffie en a fur-le - champ porté des plaintes
& a demandé une fatisfaction proportionnée
à l'offenfe. Le Confeiller de la Cour chargé
de la cenfure de cette gazette a été fur-lechamp
mis en prifon , & il doit s'attendre
à être puni févèrement.
De HAMBOURG , le 25 Juin.
Les nouvelles de Mohilow nous apprennent
le départ de Impératrice de Ruffie.
L'Empereur , fous le nom de Comte de
Falkenftein , l'accompagne jufques fur les
Terres da Prince Potemkin , où LL. MM .
II. fe féparerent.
1347
Le voyage de l'Empereur à Pétersbourg
fe confirme ; il ira d'abord à Moscou en fe
féparant de l'Impératrice ; il en reviendra
par Pétersbourg , où l'Impératrice fera déja
arrivée , parce qu'elle s'y rendra par le plus
court chemin .
Selon d'autres lettres , la flotte de Cronf
tadt eft fortie du port pour fe mettre en
rade , où elle fe tient prête à faire voile au
( 103 )
premier ordre. Elle fera partagée en trois
divifions , chacune de cinq vaiffeaux de ligne
avec une ou deux frégates. On dit qu'elles
feront commandées par les Contre -Amiraux
Boriffow , Crufe & Polibin.
Selon les lettres de Berlin , le Roi de Prufle
a fait aflurer la Province de Pomeranie que
l'année prochaine il lui fera un don de
200,000 écus dont la moitié eft destinée pour
la nobleffe , & le refte pour les Colons &
pour quelques améliorations utiles . Il a
adreffé le 2 de ce mois le difcours fuivant aux
Etats députés de cette Province .
" Je vous ai fait affembler ici , MM. , pour vous
parler comme votre véritable ami. Vous m'avez
follicité de confentir à l'établiſſement d'une Société
de Crédit ; j'y donnerai volontiers les mains , &
favoriferai en cela de tout mon coeur les habitans
de la Poméranie , auxquels je porte une tendre
affection , parce que j'eftime leur bravoure , parce
que j'ai vu , que foit en guerre au- dehors , foit chez
ex , ils ont toujours été prêts d'expofer leurs
fortunes & leur vie pour mon fervice & la défenfe de
la patrie. C'est donc à ces titres , que je fuis bien
aife de trouver aujourd'hui l'occafion qui fe préfente
de leur témoigner ma reconnoiffance A mais
j'exige avant tout que vous me produifiez une
Notice hypothécaire de vos dettes , extraite de
votre regiftre Provincial ; ce qui doit auffi avoir
lieu par rapport aux Cercles , même y compris
Cux de Lauenbourg & de Butow , attendu qu'actuellement
ces derniers font cenfés faite partie de
la Pomeranie. Plus il y aura d'ailleurs de parti.
cipans à l'affociation , & plus elle en deviendra
e 4
( 104 )
où ,
folide. Je chargerai enfuite les Miniftres de Carmer
& de Gorne de régler cet objet avec vous comme
ils ont été employés dans la même opération en
Siléfie & dans la Marche , cette tâche leur fera plus
facile. Il faut cependant que vous envoyez des
Députés à Berlin , & que vous ayez foin de les
choifir bien informés de l'objet en queſtion , ainfi
que des affaires du Pays & des Cercles . L'utilité.
d'un pareil établiflement ne fe fait pas appercevoir
dans les commencemens ; mais avant deux ou trois
ans , vous en fentirez à votre grande fatisfaction ,
toute l'utilité & l'avantage. Quant à moi , je ferai de
mon côté , tout ce qui dépendra de moi pour faciliter
le fuccès de cet établitlement . Déja en Siléfie ,
comme vous le favez , la guerre avoit prefque totalement
ruiné la Nobleffe , elle a été relevée par
mes foins , & j'en ai auffi fait autant dans la Marche .
11 eft vrai que ce n'a pas été fans avoir éprouvé
d'abord quelque réfiftance , que je fuis parvenu à
l'exécution de mes deffeins , peut être parce que
plufieurs d'entre les Nobles craignoient que par ce
nouvel arrangement , ils ne fe trouvaffent dans l'im
poffibilité de diffiper & manger à leur fantaisie leurs
terres ; n'entendant pas toutes fois empêcher ceux
dont la fortune confifte en argent comptant , d'en
difpofer à leur volonté , mais feulement obvier à
ce que la Nobleffe , en détériorant ou dévaftant
totalement les biens - fonds qu'elle possède , n'opère
elle même fa propre ruine , & ne me prive par- là
des reffources que je fuis en droit d'attendre d'elle
pour le fervice de mes armées . Ce n'eft pas , au
refte ,,
que je prétende que le Corps entier de la
Nobleffe de mes Etats fe dévoue uniquement aut
parti des armes , & je fens qu'il eft néceffaire
que quelques - uns de fes Membres fe deftinent à
demeurer chez eux , pour y vaquer aux foins de
leurs affaires domeftiques & de leurs familles . C'eſt
·
( 105 )
les ans ,
auffi , d'ailleurs , parmi elle que je' choifis les Miniftres
& les Préfidens , fans avoir égard dans ce
choix , ni à la pauvreté ni aux richeffes , mais feulement
au mérite. En un mot , je continuerai tous
tant que je vivrai , à fournir les fonds
néceffaires pour l'amélioration du bien- être de cette
Province , & ceux qui n'ont pas encore reçu l'argent
qui leur avoit été affigné , ne tarderont pas
à le toucher , m'inquiétant fort peu de laiffer à ma
mort un million ou deux de plus ou de moins dans
mes coffres , pourvu que cet argent ait été employé
pour le foulagement & l'avantage de mes fujets.
ITALIE.
9%
De LIVOURNE , le 25 Juin.
LES inquiétudes que la Cour de Rome a
prefque toutes les années à cette époque au
fujet de la Haquenée , à laquelle on croit
que le Roi de Naples veut fubftituer un
don de 12,000 écus à titre d'aumône , viennent
de s'évanouir ; la cérémonie fera remplie
cette année à l'ordinaire ; D. Philippe Colonna
, Grand- Conétable du Royaume des
deux Siciles , eft arrivé à Rome le 13 de
ce mois pour • cet effet elle aura lieu
le 18 .
Le navire Autrichien la Marie- Thérèſe , écriton
de Trieste , eft entré le 4 de ce mois dans ce
Port. Il rapporte qu'ayant mis à la voile de Tra
panni le 12 Mai ,, il avoit rencontré le 18 , près.
du cap Ste- Marie , un chébec, Barbarefque , qui ,
au moyen de quelques boulets l'obligea d'amener.
Le Capitaine s'étant mis dans fa chaloupe , muni
de la patente Impériale , & du firman de S. H.
fe rendit feul à bord du pirate , où il fut reçu
es
( 106 )
avec de fauffes démonftrations d'amitié . Dans cet intervale
les Turcs avoient envoyé 8 des leurs fur
le navire Autrichien , fous prétexte de s'y procurer
quelques provifions . A peine furent ils fur le tillac ,
que mettant le fabre à la main , ils blefsèrent
grièvement deux matelots. L'équipage fe mit promptement
en défenſe , tua fix Turcs , & chaffa les
deux autres qui regagnèrent leur bord avec peine.
Alors commença un combat réglé qui dura une
heure , & dans lequel te bâtiment Mahometan fut
fi maltraité , qu'il fut contraint de prendre la fuite ,
emmenant le Capitaine Autrichien qui avoit paffé
fur fon bord. On ignore le nom du corfaire , le
nombre de ſes canons ; la feule remarque qu'on a
pa faire eft que fes gens parloient Italien , & qu'il
avoit arboré pavillon rouge ".
Le 13 de ce mois la frégate Hollandoife
qui mouilloit dans ce port , eft partie pour
fa deſtination ; une frégate Françoife montée
de 18 canons & de 180 hommes d'équi
pages , qui avoit amené ici M. Turpin de
Criffé , fecond Commandant dans l'Ifle de
Carfe , eft partie auffi pour retourner à
Baftia.
La République , écrit- on de Venife , voulant
récompenfer les fervices fignalés que lui a rendus
M. Rozzi- Piſanni , l'un des Quarante , l'avoit élu ,
il y a quelques jours , Procurateur de St- Marc ,
qui eft une des plus confidérables dignités que
puiffe obtenir un Patricien. Son inftallation fe fit
avec la plus grande pompe. Deux jours après ,
on fut fort étonné d'apprendre que le Grand- Confeil
l'avoit fait arrêter , ainfi que fon ami le Provifeur
Carlo Contarini . Le premier a été enfermé
dans le château de Verone , le fecond dans celui
de Cataro. Il est très-difficile d'apprendre quel eft
leur crime , parce que les loix ici défendent', fous
( 107 )
les peines les plus graves , de parler des affaires
d'Etat ; on a lieu de croire que le leur eft trèsgrave
, & qu'ils ont des complices , puifque plufieurs
Cavaliers ont été mis aux Ariêts «.
ESPAGNE.
De MADRID , le 20 Juin.
LA frégate courière le Roi , coinmandée
par le Capitaine D. Juan- Antonio Gonzales
venant de la Havanne , d'où elle eft partie le
25 Avril eft arrivée le 9 à Muros . Elle apportoit
la malle des lettres des particuliers .
qu'elle a jettée à la mer en fe voyant chaffée
par la frégate Françoiſe la Concorde ,
qu'elle a prife pour une frégate ennemie.
Heureufement D. Manuel Gonzales , qui
étoit à bord de la frégate courière , avoit
fur lui les dépêches de D. Bernard Galvez
qu'il a portées à la Cour ; elles ont fourni
un fupplément très - étendu à notre Gazette :
elles confiftent dans une lettre du Commandant
& le journal de fon expédition . On lit
dans la lettre datée de la Mobile le 18
Mars , les détails fuivans.
་ ་
J'ai la fatisfaction de vous apprendre que
le 14 de ce mois , après quatre jours de tranchée
ouverte , le Château de la Mobile s'eft rendu aux
armes du Roi , & que 300 hommes de garnifon
y ont été faits prifonniers de guerre . La prife de
ce fort nous a caufé quelque peine & a coûte
plus de tems qu'on ne l'auroit cru , parce que depuis
quatre mois les ennemis s'étoient occupés
à le fortifier , & avoient donné aux parapets fept
pieds d'épaiffeur de plus qu'ils n'en avoient du tems
( 108 )
>
que ce fort appartenoit aux François. La réſiſtance
qu'a faite la Garnifon a été vigoureuſe , & ne peut
qu'augmenter le mérite d'une entrepriſe exécutée
par des troupes fatiguées , prefque nues & échap- :
pées du naufrage , circonftance que V. E. voudra
bien mettre fous les yeux de S. M. Dès qu'on
avoit fu à Penſacola notre accident fur mer , &
la perte que nous avions faite de 700 hommes
le Général Campbell , ne laiffant dans la place
qu'une petite garnifon , s'étoit mis en route avec
Ja plus grande partie de fes troupes , pour nous
attaquer par terre & décider ainfi du fort de la
Province. Il parut donc à la tête de 1100 hommes
, à neuf lieues de notre camp & à la vue de
notre avant- garde , avant que nous euffions commencé
à ouvrir la tranchée. Ayant perdu par le
gros tems la plus grande partie de nos bateaux ,
à peine nous en reftoit- il affez pour tirer de nos
vaiffeaux ce qu'il nous falloit , tant pour notre
fubfiftance que pour nos opérations ; en forte que
ce ne fut qu'avec lenteur que nous nous pourvûmes
des chofes les plus néceffaires. V. E. voit fans
doute toutes les difficultés de notre fituation ; nous
étions à la veille de manquer d'alimens ; nous
n'avions que peu de munitions échappées au naufrage
, & il y avoit devant nous 1100 hommes
auxquels le Général Campbell avoit ôté les pierres
de leurs fufils , afin qu'ils tombaflent fur nous à
l'arme blanche ; nous favions d'ailleurs qu'il y
avoit au fort 300 hommes , qui , avec les 1100
conduits par le Général ci- deffus , compofant 14c0
hommes , étoient en même nombre que notre pe
tite armée. Cependant toutes ces confidérations
loin d'ôter à nos troupes & à leurs Officiers le
defir & l'efpérance de vaincre , femblèrent les augmenter.
Les travaux fe commencèrent , la tranchée
fut ouverte , on s'approcha du fort à la vue
de l'avant-garde ennemie & du Général Campbell ,
ch
( 109 )
-
qui , après nous avoir obfervé huit jours , & ayant
été témoin de notre activité & de notre réfolu
tion , leva fon camp & retourna à Penſacola ,
non fans avoir été fuivi de quelques- uns des nôtres
, qui lui prirent dans fa retraite un Capitaine
& 20 hommes. On ne peut exprimer l'étonnement
de ma petite armée , en voyant le Général
Campbell fe retirer fans avoir tenté d'en venir
aux mains , & nous ne pûmes penfer fans douleur
que , fi le renfort que nous attendons de la
Havanne s'étoit joint à nous , les Anglois fe feroient
trouvés inveftis comme ils le furent à Saratoga.
Pour que V. E. connoiffe fi cette conjecturc
eft bien ou mal fondée , il fuffit de lui dire
que le Général Campbell s'étoit mis en marche
n'ayant de pain que pour huit jours , ayant compté
qu'il arriveroit au fort avant qu'il fût attaqué ;
qu'il avoit dans fa retraite fept lieues à faire , &
que par un chemin plus ' court , il nous cût été
facile de l'arrêter au paffage d'une rivière qu'il
devoit néceffairement traverfer pour regagner Penfacola.
V. E. le verra avec autant de peine que j'en
trouve à l'écrire. Nous avons perdu une occafion
qui , en nous livrant Penfacola fur le champ ,
auroit couvert la Nation de gloire ; mais je puis
affurer V. E. que toute ma petite armée brûle
du defir de continuer à prouver à S. M. la
réfolution où elle eft de fe facrifier à fon fervice
. . . . . « .
"
1
Le journal de D. Galvez va depuis le 2
Janvier , époque où , felon les avis qu'il
avoit reçus de la Havanne , il commença
les difpofitions de fon départ pour feconder
l'armement qui devoit en partir pour
Penſacola , jufqu'au moment de la prife
du fort Mobile. Les chaloupes que D.
Galvez avoit envoyées pour obferver le
( 110 )
Général Campbell , revinrent le 17 Mars
après la reddition du fort , avec un Capitaine
& 20 Dragons de milices Angloiſes ,
qui avoient été faits priſonniers à 10 lieucs
de la Mobile. Si ceux qui s'en emparèrent
étoient arrivés 8 heures plutôt , ils auroient
pris le Général Campbell lui-même , qui
alloit rejoindre fon armée , qui reprenoit le
chemin de Penſacola . L'artillerie & les munitions
prifes dans le fort conſiſtent en 36
canons neufs de fer , des calibres de 12 , 9
& 6 ; 13 pierriers , 7 autres canons en mauvais
état , 9 inutiles , tous les boulets , métal
& uftenfiles néceffaires pour le fervice
de ces pièces ; 384 fufils neufs , plufieurs
efcopettes pour les Indiens , 100 quintaux
de poudre , & c.
On doit croire que le Gouverneur , faute
de tems , réſerve pour le premier courier
la lifte des Officiers & des fujets qu'il doit
recommander à la bonté du Roi , entre lefquels
il faut diftinguer D. Geronimo Giron ,
Colonel du régiment du Prince , Commandant
en fecond dans l'expédition . D. Galvez
dit que , pour le récompenſer d'une
manière convenable des fervices qu'il a rendus
pendant la navigation & le naufrage
il lui avoit cédé le commandement de l'attaque
de la Mobile , fe réfervant celui de
l'expédition de Penſacola il le fit reconnoître
en conféquence par la troupe comme
le Commandant en chef ; ainfi c'eſt ce Colonel
qui a dirigé cette entrepriſe juſqu'à
( III )
la fin ; & quoique fa modeftie l'ait empêché
de donner aucun ordre , & de faire aucune
démarche fans confulter le Gouver
neur , ce dernier a approuvé toutes les opérations
, & a été témoin du bon fens , de
la prudence & des talens qu'il a montrés.
On a appris que le renfort de la Havanne
, attendu avec tant d'impatience par D.
Galvez , eft arrivé à la Mobile , & que cet
Officier eft à préfent en marche pour aller
chercher le Général Campbell à Penfacola.
Les articles de la capitulation du fort
Mobile font les fuivans.
1º. Il fera permis aux troupes réglées qui com.
pofent cette garnifon , d'aller à Penſacola par ie
chemin de la rivière de Los Perdidos , avec leurs
armes & cartouches de munitions ; il leur fera donné
une escorte pour conduire leurs équipages ; ou
bien , fans être vifitées , elles pourront les tranf
porter audit lieu par mer , avec la diligence qui
leur fera convenable ; & pour cette marche , il leur
fera donné des vivres & des provifions pour
fix jours. Refufé.
1
2. En cas de refus du premier article , je demande
que les troupes fortent par la brèche , tambour
battant , & avec 10 coups dans leurs cartouches
; elles prendront leur marche par le foffé
jufqu'à la principale porte du Fort ; & arrivées à
quelque diftance du chemin couvert vis - à- vis de
ladite brèche , elles remettront leurs armes aux
troupes de S. M. C. Le Commandant & les autres
Officiers conferveront leurs épées. Leurs équipages
, biens & effets , ainfi que ceux des foldats , ne
feront point vifités . Accordé.
2.93 % Les gens de mer , les habitans & les ou
( 112 )
vriers , tels qu'ils feront portés für mes états , fe
હિં
retireront en liberté chez eux , fous les mêmes conditions
accordées aux habitans de Natchès .
Réponse. Les gens de mer feront traités de la
même manière que les troupes ; quant aux habi
tans qui fe trouveront dans le Fort ayant pris les
armes pour la défenſe , ils feront prifonniers de guerre
; & en cas que Penfacola foit attaqué , les habitans
de Mobile fubiront le même fort que ceux
de Penſacola , c'est- à dire , que fi les habitans de
Pensacola prennent les armes & font faits prifonniers
de guerre , les habitans de Mobile continueront
d'être prifonniers , finon ils jouiront dans
l'inftant même de leur liberté . Mais fi Penſacola
n'eft pas attaqué , on leur accordera également la
même liberté dans huit mois , mais toujours fous
le ferment de ne point prendre les armes pendant
la guerre , & fous les autres conditions d'uſage &
qui conviennent. Les habitans qui n'auront point
pris les armes , jouiront des mêmes avantages accordés
dans la capitulation de Bâton - Rouge & de
Natches , aux habitans de ces places.
4. Les malades & les bleffés qui ne pourroient
être transportés , le feront auffi-tôt que leur état le
permettra. Ils feront foignés par nos Médecins &
Chirurgiens ; on leur procurera gratis le logement,
les provifions & autres fecours , de la même manière
qu'aux autres foldats & habitans . "I
R. Accordé. Et lorsqu'ils feront rétablis , ils refteront
prifonniers de guerre comme les autres , &
feront tranfportés pour être incorporés dans leurs
Compagnies refpectives.
3. Les habitans qui , pour leur fûreté , auront
dépofé leurs effets dans le Fort , pourront les reprendre
& en difpofer comme bon leur femblera,
Réponse. Tout ce qui fera trouvé dans le Fort
appartiendra à S. M. C..
6. Les habitans qui ont contribué à la défenſe
( 113 )
du Fort , feront traités comme de vertueux pas
triores.
R. Répondu par l'article 3 .
7. Tous les biens quelconques des habitans ,
dont pendant le fiége fe font faifies les troupes de
S. M. C. , feront reftitués ou payés fur les preuves
juftificatives qui feront préfentées .
Réponse . Le bétail pris pour le fervice & la fubfiftance
de S. M. C. fera payé fur des preuves fuffifantes
aux habitans qui n'auront point pris les
armes , ou qui ne fe trouveront pas dans le cas
d'être traités comme ennemis.
8°. S'il le trouve dans le Fort quelques déferteurs
, de quelque nation qu'ils foient , ils feront
traités comme les autres troupes , & ne feront
point regardés comme ennemis de l'Etat.
Réponse . Accordé .
9. On donnera aux prifonniers la ration jour
nalière jufqu'à leur échange.
Réponse. Ils auront la ration ordinaire aux frais
de S. M. B. , felon qu'il conftera par les états du
Commiffaire Espagnol ...
10. On ne permettra pas aux foldats de quitter
leur troupe & la compagnie dans laquelle ils font
enrôlés , pour s'engager dans un autre fervice.
Réponse . On ne les obligera point à quitter leur
ancien fervice , mais ils feront maîtres de s'enga
ger à celui de l'Eſpagne s'ils le demandent de leur
plein gré.
11 °. Le Fort fera livré aux troupes de S. M. C.
demain à dix heures du matin . Accordé.
Les affiégés livreront de bonne foi toutes les
munitions , armes , artillerie , poudre , vivres &
autres effets qui fe feront trouvés dans le Fort lors
de la capitulation aux Commiffaires nommés
pour cet effet , fans gâter ni détruire aucune chofe.
?
Signés , BERNARD DE GALVEZ , ELLAS
DURNFOR D.
( 114 )
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 2 Juillet.
Le bruit d'une nouvelle action entre M.
de Guichen & l'Amiral Rodney répandu
depuis le 25 du mois dernier , a été confirmé
le 27 par l'arrivée du paquebot le Duc de
Cumberland , parti de St Chriftophe le 25
Mai . Toutes les Gazettes Miniftérielles fe
font empreffées d'annoncer une nouvelle
victoire , quelques- unes en ont donné des
détails ; mais la Gazette de la Cour a gardé
le filence qu'elle n'a rompu qu'hier , &
tout ce qu'elle a publié ſe réduit aux détails
fuivans , tirés d'une lettre de l'Amiral Rodney
, en date du 16 Mai , à bord du Sandwich
, en mer à 10 lieues de Sainte-Lucie
oueft quart nord - oueft , adreffée à M.
John la Forey , Commiflaire au départ de
la Marine à Antigoa , qui l'a envoyée à l'Amirauté
.
M. , je viens à l'inftant de recevoir les deux let
tres que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire ,
en date du 9 du courant , elles me font parvenues
à environ dix lieues au vent de Sainte -Lucie , au
moment où , donnant chaſſe à l'efcadre ennemie ,
je cherchois à l'engager au combat. Depuis le famedi
6 , j'avois fait voile de Gros- Iflet pour le
chercher , & depuis une femaine je la tenois en
vue près , qu'un combat paroiffoit inévitable ;
mais les ennemis ayant l'avantage du vent , & leurs
vaiffeaux ayant la marche fupérieure , ils l'ont
évité jufqu'à hier au foir , que notre avant-garde
& leur arrière garde en vinrent aux mains en couIIs
)
-
rant fur différens bords. Si le vent ne fût pas
tombé de plufieurs points , après que j'eus viré
la dernière manoeuvre que j'ai faite m'eût donné fur
F'ennemi l'avantage du vent , fans lequel je ne vois
pas qu'il foit poffible de le forcer au combat.-
L'Albion , qui étoit en tête, étant attaqué par plu
fieurs vaiffeaux à la fois , a eu beaucoup d'hommes
tués & bleffés , fans être cependant eflentiellement
endommagé , non plus que l'Amiral Rowley , ni
les trois ou quatre vaiffeaux de fa divifion qui fe
font trouvés engagés . Plufieurs des vaiffeaux ennemis
ont été fi maltraités , qu'ils fe font retirés
fort loin au vent , & le trouvent actuellement à
quelque diftance , par notre bofſoir , du vent .
Il réfulte de ces détails que cette affaire
eft plutôt une efcarmouche qu'un combat ;
l'Amiral n'a pas jugé qu'elle valoit la peine
de l'annoncer à l'Amirauté , puiſqu'elle
n'en a reçu la nouvelle que du Commiffaire
de la Marine à Antigoa . Cette relation
officielle a fait tomber toutes celles
qu'on avoit publiées auparavant , & qui
annonçoient un grand avantage ; l'ufage de
la Cour eft plutôt d'exagérer que de diminuer
ceux que nous avons eus . On prétend
à préfent que cette action a été fuivie d'une
autre plus importante , .& dans laquelle
s'il faut en croire le London evening - poft
d'hier , l'Amiral Anglois a remporté une
victoire fignalée. Si cela eft vrai , nous ne
pouvons tarder de recevoir fes dépêches ;
mais on craint bien que ce nouveau combat
, s'il a eu réellement lieu , n'ait pas éré
plus décifif que les deux précédens ; nous
voici au tems de l'hivernage dans les Antil-
{
( 116 )
les , & la campagne eft manquée ; notre
unique confolation eft qu'elle l'eft également
pour les François , & de part &
d'autre c'eſt à recommencer .
Nous n'avons point de nouvelles ulté
rieures du Général Clinton ; à leur défaut
on revient à celles que l'on a publiées trop
tôt après l'arrivée de la relation de la prife
de Charles-Town , pour qu'elles foient
bien conftatées . On débite entr'autres chofes
qu'il y avoit eu des réjouillances générales
parmi les habitans même de la Caroline
Méridionale , à Poccafion du Gouvernement
modéré de la Mère Patrie ; que
notre armée avoit fait des progrès ultérieurs
dans la réduction des Colonies actuellement
en rebellion , & enfin que les
principaux habitans de Philadelphie s'étoient
foulevés en faveur du Gouvernement
de S. M. contre le pouvoir ufurpé
& tyrannique du Congrès qu'ils ne peu
vent plus fupporter.
» Tous ces évènemens , dit un de nos papiers ,
ne font point hors de la fphère des poffibilités ,
& méritent quelque attention . Cependant on ne
peut difconvenir qu'ils paroiffent plutôt de fimples
conjectures , ou fi l'on veut , des inductions vraifemblables
que des faits pofitifs & conftatés par
des nouvelles authentiques , fur- tout relativement
à ce qu'on dit de Philadelphie. Il a fallu un certain
tems pour que la prife de Charles- Town fût
connue dans cette Ville , qui en eft très- éloignée.
Il en a fallu davantage pour la confirmation d'un
pareil évènement , pour prendre au moins quelque
délibération , telle légère qu'on la fuppoſe , pour
( 117 )
arrêter & pour exécuter le plan de réſiſtance au
pouvoir exiftant du Congrès ; & après tout cela ,
il en a fallu encore pour que ces nouvelles arrivaflent
d'Amérique en Angleterre, Maintenant fi
nous confidérons que les évènemens en queſtion
ont dû s'être paffés depuis le 12 Mai dernier ,
nous ferons portés à croire que tout cela ne peut
s'être fait au tems indiqué par ces nouvelles. Il eſt
feulement poffible que cette révolution ſe faſſe
actuellement «,
Le malheur qu'a éprouvé la flotte de
Québec femble fe confirmer tous les jours.
Les détails apportés par le Howden , Capitaine
Cheſter , & par la Nancy , Capitaine
Smith ont répandu l'alarme générale ; une
lettre de Plimouth y ajoute encore : on y
lit qu'un des deux bâtimens armés qui convoyoient
la flotte de Québec , rapporte qu'elle
a été attaquée le 3 par quelques vaiffeaux de
guerre François qui en ont pris la majeure
partie. Il ne fe trouve à préfent perfonne
qui veuille aflurer ou réaffurer les vaiffeaux
de cette flotte. Cet évènement donne de plus
vives inquiétudes encore fur le fort du convoi
nombreux parti fous l'eſcorte du Commodore
Walfingham. Il eft compofé de s
vaiffeaux de guerre & de 350 navires marchands
; & on fait que fon départ a été précédé
de celui de 33 vaiffeaux de ligne François
ou Eſpagnols ; fortis de différens ports ; favoir
: 12 de Cadix , le 28 Avril , fous les
ordres de D. Solano & de D. Thomafeo ; 8 le
2 Mai de Breft , fous ceux de M. de Ternay ;
8 du Ferrol , le 13 , & 5 de Cadix , le 15 ,
( 118 )
fous ceux de M. de Beauffet. Pour diffiper tout
ce que ces preffentimens ont de fombre , on
s'eft empreffé , le 30 du mois dernier , d'annoncer
la priſe de 30 navires marchands de
St-Domingue , par ce même Commodore
Walfingham que nous croyons menacé.
Cette nouvelle , dit un de nos papiers , a été
confirmée hier prefqu'avec une certitude morale.
M. Robinſon , Secrétaire de la Tréforerie , en a
reçu divers détails dans plufieurs lettres de différens
endroits , & M. Maine le Banquier a reçu
une lettre d'un Lieutenant appellé Fox , fervant à
bord de l'efcadre commandée par l'Amiral Geary,
qui parle de cette bonne nouvelle , comme lui ayant
été donnée par certains bâtimens de commerce
qui avoient rencontré l'efcadre . M. Fox , dans fa
lettre à M. Maine , ajoute le P. S. fuivant : » Dans
le moment où j'allois fermer cette lettre , une perfonne
eft venue à bord de ce vaiffeau , laquelle
été à bord de la frégate la Prudente , mouillée
devant Falmouth , avec une prife du convoi de
Saint Domingue , qui confiftoit en 40 voiles ;
je puis vous affurer maintenant , d'après le témoi
gnage de l'équipage de cette prife , que trente
bâtimens ont été pris par le Commodore Walfingham
, de forte que de 40 bâtimens François
venant des Indes Occidentales , il n'en eſt échappé
que neuf. L'Amirauté n'a pas reçu de détail officiel
de cette priſe , mais on l'attend à tout moment
«.
S'il faut en croire un papier d'aujour
d'hui cette nouvelle importante peut tout
au plus rentrer dans la claffe des poffibilités;
& fi l'on y réfléchit bien on n'y aura pas
grande confiance.
» Voici , dit- il , ce qui y a donné lieu. M.
( 119 )
Bell , Agent à Falmouth , a informé un particulier de
Londres que le Prudent , vaiffeau de l'efcadre de
l'Amiral Geary , a pris un des vaiſſeaux de la flotte
de St-Domingue allant des Ifles en France ; que le
Capitaine de ce vaiſſeau a déclaré que le Commodore
Valfingham avoit rencontré le refte de la
flotte & en avoit pris plufieurs vaiſſeaux . Il en étoit
parti en effet une que M. de la Motte-Piquet avoit
efcorté jufqu'au débouquement , & on a vîte imaginé
qu'elle s'étoit trouvée fur le paffage de l'Amiral.
Mais malheureuſement on fe reffouvient que
les lettres de France ont annoncé déja que cerre
flotte étoit arrivée , à l'exception de 4 ou 5 vaiffeaux
dont on étoit inquiet , & dont l'un a été
pris par le Prudent ; les autres pourroient l'être
par nos corfaires ; mais cela diminue bien le nom.
bre de 30 dont on dit que Walfingham s'eſt emparé.
On peut mettre auffi au nombre des
nouvelles probables , celle- ci de nos avantages
dans les Indes Orientales. Nous
apprenons , écrit - on de d'Edimbourg en
date du 26 Juin , que Manille eft en la
poffeffion de la Grande - Bretagne . Cette
nouvelle a été apportée par une flotte de
la Compagnie des Indes Hollandoiſe , qui
eft arrivée à Shetland le 29 Mai , & qui
en eft repartie le 8 Juin pour aller en
Hollande. Le Capitaine d'un de ces vaif
feaux en a affuré la vérité fous ferment «
Ce qu'il y a de fingulier , c'eft qu'on ne
nomme ni le vaiffeau , ni le Capitaine
dont on a pris le ferment , & à qui il femble
qu'on auroit dû demander des détails.
Selon des lettres de Falmouth , la frégate
( 120 )
發
la Prudente y eft arrivée le 26 du mois dernier
, avec les malades de l'efcadre de l'Amiral
Geary qu'elle a débarqués , après quoi
elle a remis à la voile pour rejoindre l'armée.
La grande affaire du bill des Catholiques ,
qui s'eft terminée dans la Chambre des Communes
le 20 du mois dernier , fut le 21 l'objet de quel
ques difcuffions dans celle des Pairs. Le Duc de
Grafton qui ouvrit la féance , commença par obferver
qu'il étoit important de tranquillifer le peuple
, en prenant en confidération l'acte qui avoit
donné lieu à l'émeute. Il trouva fingulier que les
Communes s'en fuffent occupées les premières ,
& que la Haute , où fiégeoit un corps de Prélats ,
eût eu befoin de cet exemple. Il ne manqua pas
de le permettre quelques réflexions très-vives fur
le Corps Epifcopal qu'un Ecrivain appelle ici le
Caput mortuum du Sénat Britannique , épigramme
qui manque de jufteffe & de fel & qui n'eft, que
méchante. Les Prélats , ou du moins la pluralité ,
s'élevèrent dans cette féance contre l'intolérance.
Comme l'acte n'autorifoit pas la propagation dés
dogmes de l'Eglife Catholique , qu'il le bornoit
uniquement à adoucir des rigueurs juftes peut - être
lorfqu'elles furent établies mais peu convenables
aujourd'hui à l'égard de citoyens paifibles &
foumis aux loix , ils jugèrent qu'on ne devoit pas
le révoquer , d'après les cris féditieux d'une populace
effrénée ; ce feroit faire penfer aux factieux que
d'abord que le Parlement auroit paffé un acte peu
agréable au peuple , il n'auroit qu'à l'affaillir &
l'affiéger dans le lieu même où il s'affemble pour
le faire révoquer.
Dans la féance du 23 le Duc de Richmont
revint à ce qui s'étoit paffé pendant l'émeute ; on
avoit arrêté dans la Chapelle de l'Ambaſſadeur de
Sardaigne un Officier Rulle qui s'y étoit trouvé
au
( 121 )
au moment du pillage ; il avoit enfuite été élargi
par ordre du Lord Stormont. Il vouloit qu'on
examinât quelques perfonnes fur ce fujet ; mais il
a été reconnu que cet Officier , arrivé depuis peu ,
chargé de dépêches pour le Miniftre Ruffe , &
réclamé par lui , n'avoit été conduit dans la Chapelle
que par fa curiofité , qui en effet étoit un
peu fingulière au milieu de ces défordres dont il
fut le témoin , fans y prendre part «<,
Dans la féance des Communes du 27 Mai
on revint encore à l'objet favori du parti de
l'oppofition , la paix avec l'Amérique.
M. David Hartley prononça un long difcours
dont l'objet étoit de mettre légalement S. M. en
état de publier une proclamation pour une ceffa.
tion d'armes avec l'Amérique Septentrionale pendant
un certain tems & fous certaines reſtrictions
& conditions . Durant cet armiſtice , il fereit nommé
par le Roi des perfonnes convenables pour
ratifier les différens articles de la pacification , qui
auroient force pendant dix ans. Ces articles ainfi
ratifiés feroient enfuite mis fous les yeux du Parlement
pour fervir de baſe à une réconciliation définitive
; & lorsqu'ils auroient été confirmés par
cette affemblée ils auroient force de loi pour
toujours. M. Hartley termina fon difcours par la
motion » aux fins d'inveftir la Couronne du pou-
» voir fuffifant pour traiter , conſulter & arrêter
» définitivement les moyens de rétablir la paix
» avec les provinces de l'Amérique Septentrio-
» nale «.
Il y a eu à cette occafion des débats très - animés.
Les Membres qui parlèrent à l'appui de la
motion , dirent que nos derniers fuccès ne devoient
nullement nous rendre trop vains , puifque
ce n'étoit plus l'Amérique feule , mais le monde
entier que nous avions à combattre. Selon eux ,
Is Juillet 1780.
f
( 122 )
nos derniers fuccès dans la Caroline étoient une
occafion favorable pour offrir des conditions de
paix , d'autant qu'on ne pouvoit pas les attribuer à
la crainte ; & comme les Américains éprouvoient
de jour en jour les funeftes effets de leurs nouvelles
alliances , on avoit tout lieu de croire qu'ils
Le prêteroient très volontiers à des ouvertures pour
une réconciliation .
Les Miniftres & leurs partifans s'opposèrent à
la motion , d'après leur ancien principe , que cette
démarche ne ferviroit qu'à prolonger la guerre &
à contrarier l'objet défirable que l'on avoit en
vuc. Ce n'eft point de notre part , dirent- ils , que
doivent venir les conceffions : » nous fommes fürs
" que le rems n'eft pas éloigné où les Américains
» feront les premiers à folliciter le rétablitlement
» d'un ordre de chofes qui a fait autrefois leur
» félicité ; & cette heureufe conciliation feroit
» même déja confommée depuis long-tems , fans
» les manoeuvres de quelques Membres factieux du
» Congrès «.
ןכ
La queftion ayant été mife aux voix , la motion
de M. Hartley fut rejettée par une pluralité de 93 .
contre 28.
&
Le Chevalier George Saville fe leva enfuite ,
après la fortie la plus vigoureufe contre les auteurs
des troubles actuels en Amérique , il fit la motion
fuivante , favoit , » que c'eft l'opinion de la Cham-
» bre que la gguerre actuelle avec l'Amérique eſt
» abfolument contraire à la conſtitution , qu'elle
» coûre des fommes immenfes à l'Angleterre , &
qu'elle finira par confommer la ruine de cette
Puiffance . Après un débat très- vif , & qui dura
près d'une heure , cette motion fut autli rejettée à
Ja pluralité de 93 voix contre 28.
ל כ
On continue de garder le filence fur le
Lord Gordon . On fait feulement qu'il lui eft
permis de recevoir la vifite de quelques - uns
de fes plus proches parens , tels que les Lords
( 123 )
Guillaume Gordon & Aberdeen ; cependant
avant d'entrer chez le prifonnier , ils doivent
fe foumettre à une vifite rigoureufe ; ils ne
peuvent l'entretenir qu'en préfence d'un
des Officiers de cette prifon , qui couche
d'ailleurs dans la chambre du prifonnier.
L'ufage du eft
terdit , ainfi que la lecture des papiers publics.
Les lettres qui lui font adreffées ne lui font
remifes qu'après avoir été ouvertes , lues &
examinées. On ne peut encore prévoir fon
fort ; bien des perfonnes craignent qu'il ne
foit finiftre. 4. GES094
papier & des plumes lui
e
Les troubles malheureux que nous avons
éprouvés ont amené la réconciliation du
Roi avec les deux Princes fes frères . Elle a
éré déclarée publiquement ; & dès le 20 du
mois dernier , la gazette de la Cour annonça.
que le Marquis de Cordon , Envoyé extraor
dinaire de Sardaigne , le Chevalier de Pinto ,
Envoyé extraordinaire de Portugal , M. de
Dreyer Envoyé extraordinaire de Danemarck,
M. de Simolin , Miniftre Plénipotentiaire de
Ruffie , M. de Cavalli , Réfident de Venife ,
& le Baron de Kutzleben , Miniſtre du Landgrave
de Helle - Caffel , avoient eu chacun
une audience particulière du Duc de Cumberland
, à laquelle ils avoient été conduits
par M. Cothell , Aide- Maître des Cérémonies.
La querelle qui s'étoit élevée entre le
Général Amherft & le Corps Municipal:
paroît terminée ; ce dernier n'a pas l'avantage
; le Parlement a décidé le différend en
f 2
( 124 )
rejettant le 28 à la pluralité de 100 voix contre
19 , la motion fuivante faite par l'Alderman
Sawbridge : » Que c'eſt le droit inconteftable
des fujets Proteftans de S. M. d'être
armés pour leur propre défenſe fans aucune
commiffion de la couronne pour cet objet «.
On dit que le 6 ou le 7 de ce mois , le Roi.
fe rendra à la Chambre Haute pour y donner
fon confentement Royal aux bills qui font en
état , & faire la clôture du Parlement.
邋
Le 13 de ce mois, écrit-on de Dublin, plufieurs milliers
d'ouvriers s'ailemblèrent dans le parc Phoenix ,
réfolus de fe rendre de là en proceffion au Parlement
avec une pétition pour prévenir l'effet d'un bill que l'on
fe propofoit de paſſer pour empêcher les complots
d'affociation entre gens de métiers , &c. Après ce qui
vient de fe paffer dans la métropole de la Grande-
Bretagne , nous devions être alarmés. Les Volontaires.
de la Cité s'affemblèrent à la bourfe , & 1000 hommes
fe trouvèrent dans l'inftant fous les armes pour
feconder le pouvoir civil. Le Lord Maire envoyafur
le champ notifier à la populace affemblée dans le
parc , qu'il ne permettoit pas à plus de fix ouvriers
d'entrer à la fois dans la Cité avec leur pétition ,
confeillant au refte de fe difperfer. Cet avis , donné
par le premier Magiftrat , qui pouvoit faire reſpecter
fon autorité , eur tout l'effet qu'on s'en promettoit ;
la multitude fe fépata. Néanmoins crainte de furprife
, un détachement des Volontaires paffa la nuit fous
les armes autour de la Bourfe ; la précaution étoit
fage , mais elle devint inutile , tout s'étant paffé
dans la plus grande tranquillité . On s'entretient
de nouveau du rappel de notre Lord- Lieutenant , que
nos fpéculateurs fixent à la prochaine prorogation
de notre Parlement. Quelles que foient les obligations
que peut avoir ce Royaume aux vertus négatives
de ce Seigneur , l'homme de génie , les ames
-
( 125 )
généreufes , ceux qui font quelque cas de l'hofpitalité
ou qui admirent un coeur vraiment noble , diront
du jour qui leur procurera tout autre Gouverneur ,
Albo dies notanda lapillo ! Nous ne tarderons
pas à éprouver les bons effets que va produire parmi
nous la liberté du commerce ; il fe forme des compagnies
d'ouvriers Anglois à Athlone & à Banagher ,
au centre du Royaume , à l'effet d'y établir des manyfactures
pour y porter nos laines au plus haut degré
de perfection. L'exhortation fuivante a été fue
hier dans chacune des chapelles Catholiques ; elle
fervira de monument à la fidélité des ſujets qui font
de cette religion , & de l'injuftice criante qu'il y
auroit à les perfécuter , fur- cout fi l'on confidère
combien ils auroient ici beau jeu , les deux tiers de
nos concitoyens étant de cette religion « .
C
r
Les Catholiques de ce Royaume font tenus par
les liens de l'intérêt & de la reconnoiffance , de donner
dans toutes les occafions des preuves non équivoques
de leur ferme attachement envers ceux qui
les gouvernent. Quoique nous vous ayions fouvent
averti de ce devoir , nous croyons qu'il nous convient
de le répérer dans les circonftances préfentes , crainte
que le moindre écart que vous feriez hors du chemin
de la paix & de la régularité ne vous rende indignes
des bienfaits déja reçus ou de ceux qui attendent
. En redonnant de l'activité a votierce ,
on a ouvert le champ le plus vaſte à votre induftrie
& multiplié les moyens d'augmenter vos fortunes.
-Nous vous exhortons donc par les entrailles de
Jefus-Chrift à vous rappeller les devoirs de votre état.
Cleft en rejettant avec horreur ces affemblées tumulrueufes
de fainéans ; c'est en pratiquant la tempérance
& la fobriété ; c'est enfin en vous adonnant tout
entiers aux différentes branches de votre commerce
respectif , que vous vous allurerez à vous & à vos
familles un fort tranquille & un droit à l'eftime géné
rale. Votre gracieux Souverain & ceux qui font en
( ( 126 )
1
autorité fous lui , vous regarderont comme de bons
& fidèles fujets , & vos concitoyens ne verront en
vous que des compatriotes affectionnés. Les bénédictions
temporelles ajouteront une nouvelle vigueur à
vos efforts ; la poftérité s'inftruira par votre exem .
ple ; & l'Univers applaudira le pouvoir législatif qui
Vous aura fourni les moyens d'ajouter à votre bien-
-être. Enfin , n'oubliez jamais que vous travaillez à
votre falut éternel , lorfque guidés par la prudence
Chrétienne vous vous occupez des devoirs de vos
profeffions refpectives ; & que l'approbation du pouvoirtemporel
qui vous gouverne , eft le fceau de celle
de la Puiffance fuprême qui règne dans les Cieux .
» Ce petit difcours fait un honneur infini au Clergé
Catholique , & nous fouhaitons , fans cependant
beaucoup l'efpérer , que les forcenés fanx frères du
Proteftantifme , les Presbytériens & les Méthodiftes
fe pénètrent des préceptes de cette religion que leur
fanatifme a fi fouvent réprouvée « .
De
FRANCE
VERSAILLES , 11 le 11 Juillet
LA Ducheffe de Leſparre , Dame d'Atours
de Madame , ayant prié cette Princeffe d'ar
la démiffion de cette place , Madame
en a difpofé en faveur de la Comtelle de
Balby , Dame pour l'accompagner.iginat
Le femeftre de la Compagnie des Chevaux-
Légers de la garde ordinaire du Roi , commandé
par le Marquis de la Roche-du- Maine,
Sous- Lieutenant de ladite Compagnie , qui
avoit pris les ordres de S. M. , s'eft rendu le
premier de ce mois dans la place d'armes à
-5S heures du foir , où S.. M. étant montée à
cheval , a reçu à leur tête le Comte d'Agenois
en qualité de Lieutenant de ladite compagnie
(( 127 )
én furvivance du Duc d'Aiguillon . Il a prêté
ferment entre les mains du Maréchal de Richelieu
, nommé par le Roi à cet effet.
Le 2 LL. MM. & la Famille Royale ont
figné le contrat de Mariage du Duc de Guiche,
Capitaine des Gardes du Corps du Roi en
forvivance , avec Mademoiſelle de Polignac.
Le même jour M. de la Foffe a eu l'honneur
de remettre à LL. MM. & à la Famille
Royale , la 14ª livraifon du Voyage Pittoref
que de l'Italie . MM. Née & Mafquelier ont
eu auffi l'honneur de leur remettre la prémière
livraiſon de la defcription générale &
particulière de la France.
De PARIS , le 11 Juillet.
LE Gouvernement a reçu & fait publier
aujourd'hui les nouvelles fuivantes de la
Martinique , en date du 28 Mai dernier.
L'efcadre du Roi , aux ordres du Comte de Guichen
, Lieutenant-Général des armées navales , étoit
arrivée le 22 Mars au Fort - Royal de la Martinique
quelques jours furent employés à débarquer
les troupes
les effets & les munitions deftinés
pour cette Colonie , à remplacer l'eau des vailleaux
& à difpofer un convoi pour faire paffer avec fûreté
à Saint-Domingue les fubfiftances & les autres approvifionnemens
deftinés pour les lles fous le Vent.
-
>
Le 12 Avril , les Troupes qui devoient être employées
dans les expéditions que l'armée navale
pourroit entreprendre , furent embarquées avec les
Chefs des Corps , & réparties fur les vaiffeaux &
frégates de S. M.; elles furent tirées des Régimens
de Viennois , Champagne Dillon , Touraine ,
Walch , Auxerrois & Enghien , des Volontaires-
Etrangers de la Marine , du Régiment de la Martif
4
( 128 )
nique , des Volontaires de Bouillé , & des Compagnies
d'Artillerie. Les Officiers fupérieurs fous les
ardres du Marquis de Bouillé , étoient le Marquis
de Saint -Simon , le Marquis du Chilleau le Vi.
comte de Damas , le Marquis de Livarot , le Comte
de Canillac & le Comte de Tilly.- L'Armée mit à
la voile le 13 , de la baie du Fort-Royal , pour couvrir
le pallage de la flotte confidérable deftinée pour
le paffage de Saint-Domingue , que le Comte de
Guichen avoit fait appareiller le 12 au foir , fous
l'efcorte du vaiffeau le Fier , de so canons , commandé
par le Chevalier de Turpin du Breuil , Capitaine
de Vailleau , & de la frégate la Boudeufe.
70
L'armée navale étoit compofée de 22 vaiffeaux ;
celle des ennemis , mouillée à Sainte-Lucie , étoit à
peu-près égale en nombre ; mais deux vaiffeaux à
trois ponts , & une grande quantité de vaiffeaux de
74 , donnoient à l'armée Angloiſe une fupériorité
de force décidée , qui ne parut pas au Comte de
Guichen une raifon fuffifante pour ne pas tenter de
former des attaques contre les poffeffions des ennemis
L'armée Angloife commandée par l'Amirál
Rodney , n'ayant fait aucun mouvement pour s'oppofer
au paffage du convoi de Saint-Domingue , le
Comte de Guichen dirigea fa route pour remonter
au yent de la Martinique , en paffant par le canal
de la Dominique ; mais les courans contraires
étoient fi rapides , que deux jours fe paffèrent avant
que l'armée du Roi eût pu gagner le Canal . Plufieurs
vailleaux cependant étoient parvenus à s'y éle
ver , lorfque le 16 , à 7 heures du matin , la frégate
l'Iphigénie , commandée par le Comte de Kerfaint
, Capitaine de Vaiffeau , qui étoit de l'arrière
de l'armée en obfervation , fignala la vue de l'efcadre
Angloife , Le Comte de Guichen fit auffi - tôt à
fes vailleaux le fignal de ralliement & celui d'ordre
de bataille : il employa toutes les manoeuvres
qui lui ppaarruurreenntt lleess ppllus avantageules pour appro
cher les ennemis , qui avoient l'avantage du Vent
129
)
"
:
ce qui ne permettoit pas au Comte de Guichen de
les attaquer auffi - tôt qu'il l'eût defiré. Il prit le parti
de faire forcer de voiles à l'armée du Roi , dans
l'espérance de gagner le vent fur celle des ennemis
:ce ne fut que le 17 , que l'Amiral Rodney fe
décida enfin à accepter le combat , en portant fur
notre ligne à une heure un quart après midi . L'ačtion
s'engagea à l'avant-garde & à l'arrière- garde :
le corps de bataille des ennemis fe tenoit encore
éloigné ; & ce ne fut qu'à une heure trois quarts ,
que le vaiffeau le Matelot de l'avant de l'Amiral
Rodney, canonna la Couronne , monté par le Comte
de Guichen , qui s'étoit flatté que l'Amiral Anglois
le chercheroit dans la ligne ; mais il fe tint toujours
de l'arrière de la Couronne , ce qui fit juger
que fon projet étoit de couper & d'attaquer l'arrière-
garde Françoife. En effet , il ne tarda pas à
manoeuvrer de manière à exécuter ce projet il
avoit déja doublé un de nos vailleaux , lorfque le Comte de Guichen , qui jugea la
ennemis , fit fignal de revirer de bord , vent arrière
, & artiva dans l'inftant pour couper lui- même
la ligne Angloife ; l'Amiral Rodney ne lui en laiffa
pas le tems & reprit fes amures : en voyant le
Comte de Guichen arriver pour le combattre , celuici
reprit auffi -tôt les fiennes , & annulla le fignal
de faire revirer de bord. Les deux armées étant
alors fur les mêmes amures , le Comte de Guichen
, efpéroit que l'Amiral Anglois voudroit enfin
le combattre ; mais le Sandwich , de 98 canons,
monté par cet Amiral , refta conftamment un peu
de l'avant du Palmier de 74 , commandé par M.
de Monteil , Matelot de l'arrière du Comte de Guichen
; & la Couronne ne pouvoit faire feu fur le
vaiffeau Amiral que d'une partie de fes canons. Le
Sphinx & l'Artéfien , de 64 , commandés par MM.
de Soulanges & de Peynier , combattus par les plus
gros vaiffeaux ennemis , & la Princeff- Royal , de
·
manoeuvre
fs
des
( 130 )
1
98 , à trois ponts , foutinrent un feu fi fupérieur
pendant plus d'une heure , jufqu'à ce que le Robufte
, de 74 , monté par le Comte de Graffe ,
Commandant de l'efcadre bleue , dont ces deux
vaiffeaux faifoient partie , vint à leur fecours & les
dégagea. Le Comte de Guichen fe flattoit que le
combat s'engageroit d'une manière plus décifive : fa
pofition de fous le vent ne lui laifoit aucune reffource
pour y forcer l'ennemi , maître de poufler
l'action avec vigueur , ou de la rallentir : fa furprife
fut très-grande , lorfqu'à 4 heures & demie , il-
4
vit l'Amiral Rodney amurer fa grande voile , ferrer
le vent , & le faire ferrer à toute la ligne Angloife
. Une demi- heure après , on vit tomber le
petit mât de hune du Sandwich , qui parut trèsmaltraité
on crut même s'appercevoir que l'Amiral
avoit porté fon pavillon fur un autre vaiffeau .
L'armée du Roi conferva fes feux allumés pendant
toute la nuit , & fit fes fignaux à coups de canon ' ;
mais le 18 , au point du jour , elle n'eut point
connoiffance de l'armée ennemie ; on ne la découvrit
que le 19 fous le vent. Le Comte de Guichen
fe décida alors à dépofer ſes bleffés à la Gua
deloupe , ce qui fut exécuté pendant que l'armée
continua de fe tenir fous voiles. L'armée Angloife
fut apperçue le 20 fous le vent de la Guadeloupe' ;
celle du Roi manoeuvra le 21 & le 22
gager à un nouveau combat ; & comme elle parut
décidée à ne pas l'accepter , le Comte de Guichen
fe détermina , de concert avec le Marquis de Bouillé
, à remonter au vent des Inles par le nord de la
"Guadeloupe , pour tenter les expéditions qui paroîtroient
praticables . Les ennemis avoient renvoyé
à Saint Chriftophe & à Antigues , les garnifons
qu'ils en avoient tirées pour l'entreprife qu'ils projettoient
contre la Grenade. L'égalité de forces
entre les deux armées navales , ne permettoit pas
des fiéges en règle , qu'il eût fallu faire pour s'emparer
de ces ffles . On fe détermina en conféquence
·
, pour l'en(
131 )
Le
àremonter au vent de la Martinique , & après avoir
pallé Par le canal de Sainte- Lucie , à tenter de prendre
pofte au Gros - Iflet. On fe trouva les Mai
à la vue des terres de la Martinique au vent,
7, le Marquis de Bouillé s'embarqua fur la frégate
la Courageufe ; on répartit 600 grenadiers fur 4
frégates , qui firent route fur Sainte- Lucie dans la
partie du vent. L'armée les fuivoit pour fe trouver
à la pointe du jour à l'ouvert du canal. Le 8 au
matin , le lougre le Chaffeur , commandé par le
Chevalier de St- Georges , qui formoit l'avant garde
de la petite efcadre , découvrit l'armée ennemie
mouillée au Gros- Iflet , & l'on fe difpofa à combattre
. On louvoya en préfence de l'armée Angloife
pour l'engager à fortir du canal & lui livter combat
lorfqu'elle en feroit dehors , elle ne s'y décida
pas. Le Général François ne pouvant l'y déterminer
, fit arriver l'armée du Roi fur les ennemis , &
les pourfuivit ventarrière pendant trois jours. Les
armées étoient alors dans le Sud de Sainte -Lucie. Le
Comte de Guichen prit la bordée du N. avec les
vents à l'E.; mais ils tombèrent les jours fuivans
au S. E. & S. S. E. Ce changement donna à l'ennemi
l'avantage du vent , fans lequel il paroiffoit bien
déterminé à ne pas accepter le combat , qui devoit
être décifif fi l'armée du Roi avoit eu le vent . Cette
pofition ayant porté le 15 , l'avant-garde ennemie,
au vent de l'avant - garde Françoife , le Comte de
Guichen la laiffa s'engager ; & quoique la nuit s'ap
prochât , il fit reviter de bord à l'armée , dans la
vue de couper l'avant - garde ennemie , ou au moins
de la faire plier. Cette mauuvre réuffit , & une
partie des deux armées , combattit à bord oppofé.
L'action commença à 7 heures du foir , mais
étoit trop tard , lorfque les vaiffeaux qui étoient
engagés ne furent plus à portée de combattre ,
pour faire revirer l'armée : la proximité des deux
lignes rendoit cette manoeuvre trop délicate par la
confufion qui pouvoit en être la fuite , pour que
Б
l'une ni l'autre des deux armées dût s'y expofer.
Le Comte de Guichen continua la bordée du
Nord pour s'élever au vent de la Martinique , &
s'entretint fur ce bord jufqu'au 19. Si , dans cet intervalle
, les ennemis euffent voulu faire dé la voile
& profiter des changemens de vent , ils auroient pu
tenter de le gagner fur l'armée du Roi il parut
que leur projet étoit de fe tenir en obfervation.-
Le 19 au matin , l'armée reftoit au S. O. quart
d'O. & à environ 4 à 5 lieues de diftance dans les
eaux de l'armée Françoife ; elle parut vouloir ga.
gner le vent & vint à toutes voiles : l'armée du
Roi n'en augmenta pas , pour donner aux Anglois
l'efpoir de paffer au vent , & les laiffer s'engager ,
puifqu'ils évitoient conftamment de combattre fous
le vent. A 2 heures & demie , le Comte de Guichen
voyant que les ennemis ne pouvoient plus refufer le
combat qu'en pliant tout-à- fait , ordonna aux vaïffeaux
de la tête de gouverner de manière à paffer
de l'avant du chef de la ligne Angloife ; de porter
leurs efforts fur l'avant - garde , & d'engager le
combat. A trois heures & demie , le feu commença
entre les deux chefs de file , les Anglois étant forcés
d'arriver & de paffer fous le vent : l'action devint
fuccellivement générale entre les deux lignes ,
à bords oppofés ; mais à 4 heures & demie , les
vaiffeaux de la tête de la ligne Françoiſe ayant beaucoup
largué pour combattre de plus près , & les
autres ayant fuivi dans les eaux des premiers , fe'
Général fit fignal de fe rallier en tenant le vent ,
afin qu'en revirant tous enfemble , la ligne fe trouvât
formée au vent des ennemis , s'ils avoient le
projet de revirer fur notre arrière- garde. A quatre
heures trois quarts , plufieurs vailleaux Anglois
ayant reviré , & venant à toutes voiles fur les derniers
vaiffeaux de la ligne Françoife , qui combattoient
encore , le Comte de Guichen fit revirer l'efcadre
blanche tout à la fois , vent devant , enfuite
l'efcadre bleue , & il laiffa continuer la route à l'ef(
133 )
?
$
comm
cadre bleue-blanche , dont les derniers vaiffeaux
étoient encore engagés dans l'action . Ce mouvement
fut à peine exécuté par Fefcadre blanche ,
que les Anglois qui venoient au nombre de neuf ,
revirèrent auffi- tôt de bord , & fe rallièrent à leurs
efcadres. As heures & demie , l'armée du Roi
Le préfenta de nouveau dans le meilleur ordre ; &
les ennemis , en fe repliant fur leurs vaiffeaux de
deffous le vent , fe remirent à la fin en bataille .
A 6 heures un quart , les deux armées étoient rangées
fur deux lignes à peu près parallèles , à la
diftance de deux portées de canon ; mais pendant
la nuit les Anglois , fuivant leur ufage , coururent
largue ; & le 20 au point du jour , ils étoient à
deux lieues fous le vent . Ils contingèrent à courir
largue , & à trois heures & demie après midi , on
ne les appercevoit que du haut des mâts. Le 21 ,
on n'en eut aucune connoiffance , & le Comte de
Guichen jugeant qu'ils s'étoient retirés à la Barbade
ou à Sainte-Lucie fit route pour la Martinique.
Il a paru que l'avant- garde des ennemis a été fort
maltraitée : les avis venus de Sainte - Lucie font men
tion de 4 vaiffeaux qui y font arrivés dans un délabrement
complet , & d'un cinquième qui eft abfo .
lument hors de fervice. Le refte de l'armée Angloi
fe s'eft retiré à la Barbade.- L'Armée du Roi , a
qui il ne reftoit plus que fix jours d'eau , eft venue
mouiller le 22 au Fort-Royal Le Comte de Gui
chen fe loue infiniment de la manière dont tous les
vaiffeaux ont combattu , & chaque Capitaine en par
ticulier , donne les plus grands éloges à la conduite
& à la valeur de tous les Officiers des Eta Majors'
des vaiffeaux & de ceux des troupes qui fe trouvoient
à bord ,, ainfi qu'à la fermeté des équipages , qui ne
peut être comparée qu'à celle que les foldats des régi
mens embarqués ont montrée dans les trois actions.
Officiers de la Marine tués. MM. Guichen & de
Coëtivy , Lieutenans de vaiffeaux . De Cheffontaine
& de Ramatuelle , Enfeignes. De Vaffal & de Gaza ,
Officiers Auxiliaires .
( ( 134))
Bleffés. MM. de Cohars , Dumaiez de Goimpy,
d'Aymar , Dumas , Capitaines de vaiffeaux ; de Lambour
, de Rieux , de Chambely , de Gantès , de Blois ,
Hurault , Enfeignes ; Bernard de Vigier , Dombret ,
de Berulle , de Chaumarey, Gardes de la Marine ; de
Bromer, Officier Suédois ; de Dienne , Ogier , du
Sellier , Officiers Auxiliaires ; de Cré , Chirurgien-
Major ; Vaillant , Officier Auxiliaire..
Officiers d'Infanterie , tués . Le Comte de Séguin ,
Colonel du régiment de la Martinique ; de Moncourier
& de Sarazin , Capitaines au régiment de la Sarre
& au régiment de Touraine ; Daiguify & de Douville
, Lieutenans au régiment d'Enghien & au régiment
d'Armagnac.
Bleffés, MM. de la Balme , Aide de Camp du Marquis
de Bouillé ; de la Folie , Cap. au régim. de Poitou ;
de Kerné , Capitaine au régiment de Viennois ;
de Voffelle , idem ; de Malleville , Capitaine au régiment
d'Enghien ; de Querhouant , Lieutenant au
régiment d'Auxerrois ; de Beaulieu , Officier au régiment
de la Martinique ; de Grandefaigne , Sous-
Lieutenant au régiment d'Enghien ; d'Audifredy ,
Sous- Lieutenant au régiment de la Martinique.
Total. ir Officiers tués & 28 bleffés . Dans les bas
Officiers & Soldats , il y a eu 59 hommes tués & 196
bleffés . Et dans les Equipages , &8 hommes tués &
1596 de bleffés. Total, 158 tués , & 820 bleflés.
> » Le vaiffeau le Comte d'Artois , de 64 canons
commandé par le Chevalier de Clofnard , Lieutenant
des vaiffeaux du Roi , écrit - on de l'Orient , vieat
de mouiller à l'Ifle de Groix , avec 4 prifes cftimées
60,000 liv . fterling. Ce vaiffean , qui étoit parti
pour une expédition particulière , ayant appris qu'il
venoit de fortir une riche flotte de Corke , fut à fa
rencontre , & s'empara aifément de 4 navires. Un
petit lui échappa, au moment où il donnoit challe
aux deux derniers dont il s'empara. Ce fut le 23
Juin qu'il eut cette heureufe rencontre . Le lende
niain , jour de S. Jean , & fête du Capitaine , l'équipage
fe livra à toute lajoie que lui infpiroient ce jour
t
6135 )
& la bonne fortune, de la veille ; & ce que
J'on
n'imagineroit pas , c'eft qu'il y eut bal mafqué à
bord. Affurément les Capitaines & les Paffagers des
prifes Angloifes ne fe feroient pas doutés , en fortant
de Corke , que le lendemain ils verfoient un
bal maſqué. Le Chevalier de Clofnard , au milieu
de certe fête , veilla à la confervation de fon vaif-
&
feau & de fes prifes. Sachant que l'Amiral Geary
étoit dehors , il s'éleva à 30 lieues à l'Ouest des
Sorlingues pour l'éviter , & il eft arrivé fans être
obligé de tirer un coup de canon. Cet Officier ,
dans le compte qu'il rend de cette capture , fe fert
de ces expretlions qui font honneur à fon coeur ,
aux fentimens du corps refpectable dans lequel il
fert. Mon premier foin a été de veiller an bon
traitement des prifonniers Anglois ; & j'ai une
fatisfaction intérieure en me vengeant de cette
forte des mauvais procédés que j'ai efluyés de
la part de leurs compatriotes qui m'ont pris
» l'année dernière. Tous les Officiers & les Paffagers
» mangent à ma table , & leurs matelots out les
» mêmes rations que les miens «. Ces quatre navires
s'appellent la Catherine , la Vénus , le London
& la Margaret. Ils étoient chargés de toiles fines
& groffes , de quincailleries , foieries , batiftes ,
mouflelines , bijouteries , & c .
Une autre prife encore plus précieufe a
été conduite à la Corogne par la frégate
la Bellone , Capitaine M. de Chambertrand.
C'eft un navire qui alloit à la Jamaïque
chargé de mouffeline , de toiles , bijoux
principalement de montres , &c. Il eſt eftimédeux
millions , il y a apparence qu'il avoit
été féparé de la flotte de l'Amiral Graves.
Ces riches navires ne font pas les feuls
qui aient été enlevés à l'ennemi , on fait
> que la flotte de Québec & un fecond con(
136 )
voi parti de Corke ont été attaqués & difperfés
par quelques-uns dé nos vaiffeaux ;
nous ne tarderons pas à recevoir les détails
de ces différentes rencontres. Nous favons
déjà , par un vaiffeau Hollandois arrivé
à Lisbonne le 12 Juin , que fur le Cap
la Roque , il y avoit deux vaiffeaux de ligne
François qui avoient avec eux une fré
gate Angloife de 36 canons , un cutter &
un brigantin de la même nation. On croit
que la frégate eft l'Eolus qui accompagnoit
un des convois de Corke.
ג כ » L'Actif, commandé par M. de la Cardonie
écrit - on de Breft , a mis à la voile le 26 Juin
avec fon convoi confiftant en 16 voiles ; les frégates
la Belle- Poule & l'Andromaque étoient forties
deux jours avant lui ; elles paffent auffi aux Antilles .
Sur la première font embarqués quelques Officiers
de la feconde divifion de l'armée de M. le Comte
de Rochambeau , qui ont la permiffion de paffer en
Amérique.- L'armée Angloife a quitté nos parages ;
elle étoit à l'entrée de la Manche , au N. O.
d'Oueffant , le 27 du mois dernier ; il faut qu'elle
ait envoyé quelques vaiffeaux fur d'autres parages ;
car on n'a compté que 22 vaiffeaux de ligne.
- L'activité est toujours la même dans notre port.
Le Minotaure eft prêt ; & les vailleaux qui font
en rade auront bientôt tout leur monde. Le 27
Juin , le corfaire de Guerneley le Tartare , de 8
canons , 6 pierriers & 31 hommes d'équipage eft
entré. Il a été pris par la Concorde «.
2.
Les lettres de Cadix
-
nous apprennent que " date du 16 Juin ,
Cour a nommé un
Commandant de la Marine pour veiller fur
lé Pott en l'abfence de D. Louis de Cotdova
; ce qui donne lieu de croire que ce
( 137 )
Lieutenant- Général prendra le commandement
de la flotte , qui doit bientôt mettre
en mer. On dit auffi que l'Ambaffadeur
d'Efpagne a appris qu'au départ du dernier
Courier de Madrid , la Cour avoit été inf
truite que l'efcadre de M. de Beauffet venoit
de rentrer à Cadix mais on ne dit
point fi elle y a ramené les bâtimens dont
elle s'eft emparé dans la croiſière.
"
·
,
Depuis 12 jours , écrit - on de Marseille en date
du 24 du mois dernier , il eft entré ici 85 bâtimens
au nombre defquels font les corvettes du
Roi le Slin Castle , commandé par M. le Chevalier
de la Tour du Pin , & le Tigre , commandé par
M. de Pierrevert , ainfi que la frégate Hollandoife le
Caftor , montée de 36 canons , & de 130 hommes ,
venant de Toulon . Il ne refte plus aucun vaiffeau
de guerre dans la rade de ce dernier Port . Ils partirent
il y a quatre jours pour Cadix ; ils ont eu
un fort beau tems ; & il continue de leur être favorable
«.
La difpute entre le fieur Landois & Paul
Jones eft heureufement terminée. Le premier
n'avoit pas affez de vivres pour s'éloigner
lorfqu'il eft forti du Port - Louis ; il
s'étoit arrêté fous l'Ifle de Groix . Paul-Jones
ayant donné depuis fon défiftement , le.
fieur Landois á eu la liberté de rentrer pour
fe fournir des rafraîchiffemens & des vivres
qui lui étoient néceffaires , & a dû remettre
à la voile. On donne l'Ariel à Paul - Jones
, & cela a terminé toutes les conteftations.
4 Le Guerrier , écrit on de Bordeaux , a remis
à la voile le 17 Juin , avec le convoi qu'il avoit
rveb
(( 138 ))
conduit à la Corogne. La Concorde , qui fuivoit le
Protecteur, s'eft emparé de quelques bâtimens vivriers
partis de Corke pour Québec. Ce convoi à
été totalement difperfé , s'il eft vrai que le Protecteur
ait pris , comme on l'affure , la Danaé ,
F'une des fregates qui l'efcortoient . Cette prife ne
dédommage peut-être pas de la perte que nous avons
- faite des deux vaiffeaux le Fortuné & le Victorieux ,
du convoi de Saint-Domingue. Ils avoient relâché
à la Corogne ; la Tourterelle avoit été les prendre ,
lorfqu'elle fut attaquée par 3 corfaires , dont deux
de grande force. Tandis qu'elle fe battoit contre
ceux- ci , le troisième enleva les navires. La Tourterelle
eft rentrée avec le plus petit des corfaires ,
montant 14 canons , 8
Le Miniftre de la Marine ayant envoyé
à Marſeille , comme dans les autres Ports
du Royaume , les ordres du Roi pour faire
refpecter le pavillon des Puiffances neutres ,
la Chambre du commerce de cette Ville a
fait publier les deux Ordonnances fuivantes
I.» MM. les Négocians & Armateurs font avertis
qu'ils doivent enjoindre aux Capitaines de leurs
navires armés en courſe ou autres de fe conformer
avec plus d'attention que jamais aux règlemens con.
cernant les navires neutres , & en particulier à l'égard
des bâtimens Ruffes , dufer de la plus grande circonfpection
envers eux , de leur donner fuivant : les
circonftances , les fecours qui pourront dépendre
d'eux, de n'apporter aucun trouble à leur navigation ,
quoique la deftination de leurs chargemens foit pour
des Ports ennemis , & de n'arrêter les bâtimens , que
dans le cas où ils auront les plus fortes raiſons de
croire que ce feroient des navires appartenans à des
Sujets du Roi d'Angleterre , qui mafqueroient leurs
pavillons & arboreroient celui de quelques Puiflances
( 139 )
1
neutres dans l'efpérance de fe fouftraire aux recherches,
& dans le cas où ces bâtimens porteroient à
l'ennemi des Marchandifes de contrebande , telles
que des armes & munitions de guerre. MM. les
Echevins & Députés de la Chambre du Commerce
font donner à MM. les Négocians & Armateurs le
préfent avis , en conformité de l'ordre qu'ils en ont
reçu de M. de Sartine , Miniftre de la Marine «.
II. » les Négocians & Armateurs font avertis ,
qu'il a été rendu un Arrêt du Confeil du Roi , en
date du 22 Avril , qui révoque ceux des 14 Janvier ,
25 Avril , 15 Juin & 18 Septembre de l'année dernière
, relatifs à la navigation & au Commerce dans
les Ports du Royaume des Sujets des Etats - Généraux
- des Provinces Unies des Pays - Bas , & qui confirme
en leur faveur, les difpofitions du règlement du 26
Juillet. MM . les Négocians & Armateurs font prévenus
qu'ils doivent en inftruire les Capitaines de
leurs corfaites , afin qu'ils fachent la conduite qu'ils
auront à tenir vis-à vis les navires Hollandois , &
que c'eft le règlement du 26 Juillet 1780 fur lequel
ils doivent fe régler & non celui de 1744 qui fe
trouve abrogé par ce dernier. MM . les Echevins
& Députés de la Chambre du Commerce font donner
cet avis à MM. les Négocians & Armateurs conformément
à l'ordre qu'ils en ont reçu de M. de Sartine ,
Miniftre de la Marine « .
D 39 On apprend d'Orléans que l'Intendant
de cette Généralité a écrit au mois d'Avril
dernier une lettre circulaire aux Officiers
municipaux & Syndics des Communautés
de fon Département , pour les informer
que les intérêts des Communautés , fouvent
peu à portée d'être inftruites de leurs droits,
ou mal défendues , ont excité l'attention du
Confeil , & qu'il vient d'être établi à Or(
140 )
-
léans une Commiffion d'Avocats pour exa
miner & difcuter gratuitement les droits
des Communautés , & les guider dans les
procès qu'elles pourront avoir à intenter.
ou à foutenir. En conféquence de cet établiffement
dû aux bontés du Roi & à la
bienfaifance de l'Adminiſtration , on adreffera
, avant d'entamer aucunes difcuffions
les titres , pièces , ou leurs copies , avec
les renfeignemens & les détails des faits relatifs
aux demandes à former ou aux défenfes
à fournir , à M. l'Intendant , qui
fera enfuite paffer à la Communauté le réfultat
de la délibération des Confeils
>
avec les inftructions fur la marche à fuivre
pour la procédure , ou fur les voies de
conciliation à prendre pour ne compromettre
en aucun cas les intérêts des Communautés.
puissant age it né
Nous venons de recevoir la lettre fuivante
que nous nous empreffons de tranf
crire.
› On rend trop de juftice Monfieur , à votre
exactitude & à votre impartialité , pour ne pas croire
que vous voudrez bien réformer un article que
vous avez inféré dans le Mercure du premier de ce
mois , concernant la Marquife de Gouy. )
On lit dans cet article » que la Marquife de Gouy
» a été déboutée , par Sentence du Châtelet , de
» fon oppofition au mariage de fon fils , qui lui
avoit fait une fommation refpectueufe.
» On ajoute que l'on ne croit pas que
ment lui foit favorable «.
le Parle-
La Marquife de Gouy n'a pas été déboutée ; on
a feulement fait main-levée de fon oppofition d'après
l'intervention du Marquis Darry , ce qui eft
( 141 )
très- différent. Le fils ne lui a point fait de fommauons
refpectueules ; il s'en faut plus de trois ans
qu'il foit dans l'âge où un fils peut faire des fom-.
mations refpectueufes à fon pere ou à fa mere
puifqu'il n'a pas encore 27 ans . 2
Quant à ce que l'on ne croit pas que le
» Parlement foit favorable à la Marquife d
Gouy , cette conjecture n'a aucun fondement «
puifque la Marquife de Gouy n'a jamais interjetté
appel d'une Sentence qui la conferve dans tous fes
droits , qui a déclaré qu'il n'y avoit lieu à la fup,
preffion de fon Mémoire , & a compenſé les dé
pens.
Le Sr. le Grand , demeurant ci - devant rue des
Prêtres St- Paul , & maintenant rue Cloche Perche ,
la première porte çochère à droite par la rue St ,
Antoine , a feul l'Entrepôt des Sucre & Syrop d'orge
qui fe font dans ladite Abbaye de Ville - Chaffon
Moret.
1976 19
De BRUXELLES , le 11 Juillet.
On dit que l'acceffion de la Reine de
Portugal à la neutralité armée , proposée
par les Puiflances du Nord , eft à préſent
déclarée ; & qu'elle armera 4 vaiffeaux de
ligne pour fe joindre aux efcadres de ces
Puiffances .
» Le navire Suédois le Patriote , aux ordres
du Capitaine J. Paulfen , parti de ce Port vendredi
dernier , avec une cargaifon deftinée pour Gênes ,
13 hommes d'équipage , 8 paffagers , rencontra , a
peu de diftance des côtes , à la hauteur du Cap
Spiegel , cinq barques , vraisemblablement de pêcheurs
, & en fut incontinent entouré . Ces gens
étant montés fur le navire , affaffinèrent , de la manière
la plus barbare , le Capitaine & les paffagers.
Ces fcélérats ayant enfuite forcé les matelots a les
aider à tranfporter , hors du bâtiment , une partie
( 142 )
des marchandifes dont il étoit chargé , les pendireno
à la vergue au haut du mât , à la réserve de trois
qui s'étoient jettés à l'eau , & dont deux le noyè ,
rent ; le troifième , après avoir nagé pendant près
de quatre heures , fut recueilli , au moment où les
forces lui manquoient , par une autre barque de
pêcheurs. Les pirates avoient abandonné le navire,
Suédois , après avoir enfermé les morts dans la
cahute , dont ils clouèrent la porte , afin que lorfqué;
le bâtiment qu'ils percèrent auroit, coulé à fonds
aucun cadavre ne pût furnager. Cependant le Contre-,
Maître & un jeune garçon ( le fils du Capitaine )
avoient échappé aux meurtriers , & s'étoient cachés
fous des cuirs ; lorfqu'ils n'entendirent plus aucun
bruit dans le navire , ils montèrent fur le pont. Le
Contre-Maître , ne croyant pas avoir de meilleur
parti à prendre que celui de chercher à fe faire
échouer en quelque endroit de la côte , eut le bonheur
d'y réuilir. Comme les Pirates en queftion ne
peuvent pas tenir long-tems la mer avec leurs barques
, & qu'on a ufe de la plus grande diligence
pour les arrêter , lorsqu'ils paroîtront fur les côtes
on efpère qu'on ne tardera pas à les faifir , & l'on
dit même dans ce moment qu'on en a déja découvert
quelques uns c
+
>
Des lettres poftérieures confirment que
quelques-uns des brigands ont été arrêtés ,
& qu'on efpère découvrir par eux tous
leurs complices.
Les lettres de la Haye portent que les
Etats - Généraux ont fait publier un placard
conformément à la réſolution des Provinces
, fur la fourniture du troisième matelor.
à faire par les navires marchands de la République.
La Province de Zélande & de
Frife avoit apporté quelque reftriction dans
fa réfolution fur ce fujet , en obfervant
( 143 )
que chaque Province a le droit de donner
dans des cas pareils les ordres qu'elle juge
à propos , & qu'il lui appartient en conféquence
de faire les arrangemens qu'elle
croit convenir à la néceffité des circonftances
; mais fon avis dans lequel elle a
perfifté n'a point empêché LL . HH . PP.
de rendre Ordonnance qui a pour elle
la pluralité des voeux des Provinces.
d
" La réponſe , ajoutent ces lettres , que le Lord
Stormont a faite au Comte de Welderen , Envoyé `
de LL. HH. PP. à Londres , fur les plaintes relatives
à la violation du territoire de la République,
par l'attaque & la prife du corfaire François
le Printems , près de Goerée , porte en ſubſtance
que le Roi fon Maître donnera aux Etats Généraux
toute la fatisfaction qu'ils ont droit de prétendre ,
& que même on s'occupe déja très - férieuſement
de cet objet. · On avoit cru que LL. HH . PP.
en acceptant le plan de neutralité armée propofé
par la Ruffie , auroient nommé des Plénipotentiaires
qui fe rendroient à Pétersbourg pour mettre
la dernière main à ce plan. Comme on n'apprend
pas que cette nomination foit faite ou près de fe
faire , cela donne plus de poids au bruit qui s'eft
répandu il y a quelque tems qu'il fe tiendra pour
cet effet un Congrès à la Haye ; on ajoute actuel
lement que la Cour de Danemarck a nommé
pour y affifter le Comte de Haxthauſen , & que le
Prince Orlow que l'on fait actuellement en voyage,
y viendra de la Grande Ruffie ; on ne dit pas quel
eft le Miniftre qui fera nommé par la Suède
On lit dans une lettre de France.
» M. le Comte d'Estaing'n'eft point encore parti ;
cependant le bruit général eft toujours qu'il prendra
le commandement de l'armée , ou du moins
d'une grande flotte deftinée à quelque expédition
importante ; & s'il faut en juger par l'embargo
qui vient d'être mis fur tous nos corfaires , par
( 144 )
tous les navires qu'on frète pour le compte du
Roi , par les Régimens qui s'approchent des Ports ,
& par les munitions de toute efpèce qu'on y charrie,
il y aura un gros corps de troupes d'embar
qué avant la fin de l'été « .
·
» Les diffenfions politiques , qui fe font élevées
il y a environ quinze ans dans la République de
Genève , continuent d'agiter ce petit Etat. La méfintelligence
entre le Parti des Citoyens Représentans
& celui des Négatifs , s'eft fur tout manifefté à
l'occafion du Projet de Rédaction d'un Code de
Loix , dans lequel les deux Partis étoient empreffés
de faire valoir les principes fur la Conftitution,
Quatre des principaux Membres des deux Partis le
font rendus à Verſailles , & ont été admis plufieurs
fois à l'Audience du Comte de Vergennes , Miniſtre
& Secrétaire d'Etat ; la Cour de Verfailles & les
Cantons de Zurich & de Berne étant , conformement
aux Traités , Médiateurs & Garans de la
Conftitution de cette République «.
» Il vient de fe paffer à Zurich une ſcène des
plus touchantes. Un très - habile Savant, J. H. Wafer,
ci- devant Pasteur ou Prédicateur de l'Eglife de la
Ville , y a été décapité le 27 de ce mois . On l'avoit
jugé coupable de crime d'Etat , pour avoir fait
inférer dans la Correfpondance Politique de M.
Schlofler , Profeffeur à Gottingue , quelques Pièces
relatives à l'Adminiftration de ce Canton , avec des
Notes , qu'on a déclaré être léfives pour le Gouvernement,
tendantes à lafédition, &c. On a ajouté à
cette accufation , celle de s'être approprié un Document
du quinzième fiècle , appartenant aux Archives publiques
, & auquel on attachoit un grand prix , le
Secrétaire de la Ville , qui le lui avoit confié , en
ayant demandé vainement la reftitution . Le Sieur
Wafer a montré , pendant tout le tems de fon emprifonnement
, fur- tout le dernier jour de fa vie ,
& jufques fur l'échafaud une férénité d'efprit ,
une tranquillité d'ame un calme de conſcience
qui a caufé l'admiration , l'étonnement , peut-être
les regrets fincères de fes Concitoyens
"
( 1 )
Supplément aux Nouvelles de Londres , du 5 au 8 Juillet.
UNE Gazette extraordinaire de la Cour , du 5 de ce mois , contient
l'extrait fuivant , d'une Lettre de l'Amiral Rodney à M. Stephens ,
en date de la Baye de Carleifle de la Barbade , le 31 Mai , apportée
par le Capitaine Man , du Cerbère.
Du Bureau de l'Amirauté , le 5 Juillet 1780.
Vous voudrez bien , Monfieur , informer Leurs Seigneuries de te
qui s'eſt paſſé ici depuis ma Dépêche du 26 Avtil , expédiée de la
Baye du Fort Royal , par le Pegaſus. Les habitans de la Martinique ,
i qui on avoit fait entendre que l'Efcadre de S. M. avoit été défaite
furent détrompés en la voyant paroître devant leur Port. L'Efcadre
uroit confervé plus long-temps cette pofition , qui avoit vivement
alarmé cette Ifle , fi l'état où se trouvoient plufieurs des Vaiffeaux
à mes ordres , & les courans fous le vent , ne m'euffent point obligé
de venir mouiller à Sainte- Lucie , dans la Baye de Choeque , tant
pour mettre à terre les bleffés & les malades , que pour faire de l'eau
& réparer l'Escadre. Des Frégates avoient été détachées pour croifer
au vent & fous le vent de chaque Ifle , afin de prendre connoiffance
des mouvemens de l'Ennemi , & de me donner avis de fon approche
vers la Martinique , le feul endroit où il peut fe réparer dans ces
parages .
Le 6 Mai , ayant débarqué les malades & les bleffés , ayant fait de
P'eau & réparé l'Efcadre , & l'avis étant venu que l'Ennemi s'étoit
pproché au vent de la Martinique , je mis en mer avec 19 Vaiſſeaux
de Ligne , 2 Vaiſſeaux de 50 & plufieurs Frégates.
Du 6 Mai jufqu'au 10 , l'Eſcadre louvoya entre la Martinique &
Sainte -Lucie. Enfin , on eut connoiffance de l'Efcadre Françoife à
Frois lieues environ au vent à nous , la pointe faline de la Martinique
Teftant alors au N. N. E. à la diftance de cinq lieues. Le Capitaine
Aflek , du Triumph , me joignit le même jour.
- Les forces des Ennemis confiftoient en 22 Vaiffeaux de Ligne ,
Frégates , 2 Sloops , Cutter & Lougre. Rien ne put les en-
Bager å hafarder une Action générale , quoique cela fut chaque jour
En leur pouvoir. Ils firent à différentes reprifes des mouvemens qui
annonçoient le defir de combattre ; mais leur réſolution les aban
donnoit lorfqu'ils s'étoient approchés , & comme leurs Vaiffeaux
voient une marche fupérieure à celle de l'Eſcadre de S. M. , il leur
fut aifé de ſe tenir au vent à la diſtance qu'ils voulurent.
La connoiffance que les Ennemis avoient de la fupériorité de leur
marche , leur infpira le courage de fe hafarder davantage , & ils s'approchèrent
beaucoup plus qu'ils n'euffent fait fans cela. En conféquence
, pendant plufieurs jours , fur les deux heures de l'aprèsnidi
, ils arrivèrent vent arrière formés en ligne de bataille par le
ravers , & ils ferroient le vent lorsqu'ils étoient à un peu plus que la
ortée d'un boulet perdu .
Comme j'épiois toutes les occafions de gagner de vent , & de les
orcer au combat , ils eurent la vanité de s'imaginer , d'après l'ordre
( Sam. 15 Juillet 1780. )
( 2 )
que je donnai , le 15 , à l'Efcadre , de porter beaucoup de voiles au plu
près , que nous faifions retraite , & ils s'approchèrent de nous bet
coup plus que d'ordinaire , en forçant de voiles ; je les laiffai jouir de
cette illufion , & je fouffris que le premier Vaiffeau de leur avantgarde
s'avançat & fe mît par le travers de mon centre , lorsqu'un beareux
changement de vent étant furvenu , & voyant que je pouvoisi
gagner le deffus du vent , je fis fignal au troifième en commandement,
qui conduifoit alors l'avant-garde, de virer de bord avec fa Divifion , &
de gagner le vent à l'Ennemi ; l'Eſcadre Françoiſe vira auffi-tôt vent
arrière , & s'enfuit à force de voiles ,
L'Efcadre de S. M. avoit , par cette manoeuvre , pris le deffus da
vent , & auroit forcé l'Ennemi au combat , fi le vent n'eût tout-à- coup
changé de fiz pointes , lorfque nous étions près de l'Ennemi , & ne
l'eût mis en état de reprendre l'avantage du vent ; mais il ne lui fut
pourtant pas poffible de gagner affez le deffus du vent pour empêcher
notre avant-garde , qui étoit conduite par ce brave & excellent Officier
le Capitaine Bowyer, d'atteindre leur centre à environ 7 heures du foir,
il fut fuivi par la Divifion du contre - Amiral Rowley , qui conduifcit
alors l'avant-garde ; le centre & l'arrière - garde de l'Efcadre de S. M.
wenant après en ordre.
Comme l'Ennerni forçoit de voiles , il n'y eut que les Vaiffeaux de
notre avant-garde qui puffent prendre part à l'action , les autres auroient
perdu leur poudre & leurs boulets ; mais l'Ennemi en conforma foilement
une grande quantité , étant trop éloigné pour que cela produisit
quelque effet.
L'Albion , Capitaine Bowyer , & le Conqueror , contre- Amirat
Rowley , furent les Vaiffeaux qui fouffrirent le plus dans ce fecond
choc; mais je fuis sûr , d'après la molleffe du feu de l'Ennemi , comparé
à celui de l'avant - garde de S. M. , que l'arrière - garde ennemie
doit avoir fouffert confidérablement ,
L'Ennemi ſe tint à une diſtance impofante juſqu'au 19 ; j'eſpérois ce
jour-là lui gagner le vent ; mais j'eus la mortification d'être déçu dans
cet efpoir. Cependant l'Ennemi voyant bien que fon arrière - garde ne
pouvoit éviter le combat , parut avoir pris la réfolution de hafarder
une action générale; & lorfque fon avant-garde nous eut gagné le vent,
il arriva vent arrière le long de notre ligne au vent , & commença une
rude canonade , mais à une telle diftance , qu'elle fut prefque fans ,
effet, Cependant l'arrière- garde ennemie ne put éviter de s'engager,
ayant été attaquée de près par les Vaiffeaux de notre avant-garde , que
conduifoit alors le Commodore Hotham ; & je puis dire avec fatis-!
faction , que le feu des Vaiffeaux de S , M. étoit beaucoup fupérieur
à celui de l'Ennemi , qui doit avoir reçu de grands dommages dans ce
combat.
L'Albion & le Conqueror fouffrirent beaucoup dans cette dernière
action , & plufieurs autres Vaiffeaux ont été très-endommagés . J'ai
l'honneur de vous en envoyer ci - joint une liſte , ainfi que des tués &
bleffés,
La chaffe que nous donnâmes à l'Ennemi , nous avoit menés à 49
lieues en droiture au vent de la Martinique ; & comme l'Ennem
avoit porté au Nord en forçant de voiles autant qu'il pouvoit ,
qu'il étoit hors de vue le 21 , l'état où fe trouvoit les Vaiffeaux de
M., nepermettant pas une plus longue chaffe, j'ai envoyé le Conqueror
( 3 )
le Cornwall & le Boyne à Sainte - Lucie , & je me fuis porté avec le
refte des Vaiffeaux vers la Barbade, afin de mettre les malales & bleffes
à terre , & de réparer l'Efcadre,
>
Nous avons mouillé dans la Baye de Carleifle le 22 du courant
& on travaille avec toute l'activité poffible , jour & nuit , à réparer ,
pourvoir d'eau & approvifionner l'Eſcadre . J'espère que tout fera prêt
pour mettre en mer demain , & que je pourrai aller à la rencontre de
P'Efcadre Espagnole , qui a appareillé de Cadix le 28 du mois dernier .
L'avis m'en a eté apporté par le Cerbère , Capitaine Man , qui s'eſt ſéparé
de cette Efcadre le 4 du courant , par les latitudes 21 & demi ,
& l'a laiffée faifant route à l'O. S. O.
•
Le Brillant & le Sloop le Battleſnake m'ont joint depuis , & m'ont
apporté la même nouvelle ; le dernier m'étoit envoyé par le Commodore
Johnstone . Je les renverrai à leur ftation ; mais je ne puis
m'empêcher d'exprimer à Leurs Seigneuries combien j'approuve
la conduite des Officiers qui ont jugé qu'il étoit de leur devoir de
quitter leur ftation , & de ine communiquer en diligence un avis auffi
important,
Je vous prie d'informer Leurs Seigneuries que M. de Guichen &
I'Efcadre Françoiſe font entrés en très mauvais état à la Martinique ,
où leurs Seigneuries peuvent être affurées que j'ai les yeux attachés fur
eux ; & j'espère pouvoir rendre un bon compte de l'Eſcadre Efpagnole
avant que les François foient en état de mettre en mer.
Officiers tués & bleffes . Le Cap. Walton , du Conqueror , a perdu un
bras , & eft mort depuis ; le Lieut . Twicroff, du Triumph , bleffé ; le
Lieut. Flight , du 87e Régiment , bleffé ; l'Enfeigne Curry , du
4e Régiment , tué ; M. Paren , Pilote de l'Albion , bleffé ; le Lieut.
Douglas , du Cornwal , a perdu une jambe,
On lit dans la même Gazette deux Lettres du Général Clinton .
La première , en date du 4 Juin , au Quartier Général de Charles-
Town , offre une lifte exacte des prifonniers faits à la réduction de
cette Place , qui , fans compter près de 1000 Matelots armés , montent
à 5,618 hommes. Savoir , 2 Généraux Majors , 5 Brigadiers - Géné •
raux , 3 Majors de Brigade , 16 Colonels , 9 Lieutenans Colonels ,
11 Majors , 145 Capitaines , 162 Lieutenans , 41 Cornettes ou Enfeignes
, Tréforier , 7 Adjudans , 6 Quartier- Maîtres , 18 Chirurgiens
, 6 Aides , 329 Sergens , 137 Tambours , & 4710 Soldats. Le
Général y annonce auffi les fuccès du Lord Cornwallis , & du Lieutenant
Colonel Tarleton , qui ont complettement détruit tout ce qui
reftoit en armes dans cette Province , la foumiffion générale de fes
Habitans , qui ſe rendent de tous les quartiers aux détachemens de
l'Armée , ou à Charles - Town , pour déclarer leur allégeance au Roi ,
ini offrir leurs fervices pour le maintien de fon autorité , & amènent
prifonniers leurs oppreffeurs ou Chefs . » Je ne hafarde rien , dit-il ,
en affurant qu'il y a actuellement peu d'hommes dans la Caroline Méridionale
, qui ne foient ou nos Prifonniers , ou en armes pour nous....
Je quitte , ajoute- t-il , avec les Troupes que je puis prendre , le Pot
de Charles -Town , pour me rendre à New-Yorck ; & j'espère qu'aucun
Armement érranger ne peut encore avoir atteint la Côte , ou
avoir été à même de rien tenter pendant notre abfence contre cette
Place . >>
( 4 )
La feconde Lettre eft du S5 Juin , à bord du Romulus , devant la Barve
de Charles Town . Le Général fe borne à en annoncer une du Colonel
Tarleton , qui , détaché par le Lord Cornwallis contre les Rébelles ,
rend compte ainfi de fon expédition :
-
>> J'ai l'honneur de vous informer qu'hier 29 Mai , à 3 heures après
midi , après une marche de 105 milles en 54 heures , avec le Corps
de Cavaleric , l'Infanterie de la Légion montée & un canon de
3 liv , nous livrâmes combat aux forces rébelles , à Walfan , près
de la ligne qui fépare la Caroline Septentrionale de la Méridionale.
Elles étoient commandées par le Colonel Buford , & compofées du
11e Régiment de la Virginie , des Détachemens du Régiment de la
même Province , avec de l'Artillerie & quelque Cavalerie . Après
la fommation par laquelle on offroit des conditions femblables à
celles qui avoient été acceptées à Charles-Town , & qui furent rejetées
, l'action commença dans le bois ; les attaques furent dirigées
vers les deux flancs , le front & le corps de réferve , par 270 hommes
de Cavalerie & d'Infanterie , & au même inftant la victoire fe déclara
de toutes parts en notre faveur : peu d'ennemis fe font échappés ,
à l'exception de l'Officier- Commandant , qui ſe ſauva à cheval par
une fuite précipitée . :
"
Le nombre des prifonniers , des morts & des bleffés à cette occafion
, furpaffe celui des vainqueurs.
Le 8 de ce mois , le Roi s'eft rendu au Parlement , où , après
avoir prononcé un Difcours , il l'a prorogé au 24 Août prochain.
Dans les dernières Séances de la Seffion le Bill portant amendment
à celui en faveur des Catholiques Romains a été rejetté ; & il
paroît que généralement on en fait un gré infini au Chancelier
& à l'Archevêque de Cantorbéry , qui ont foutenu chez les Pairs
cet Acte de Tolérance avec la plus noble chaleur .
à
Extrait d'une Lettre de Lisbonne , reçue de Londres.
« Un de nos Vaiffeaux arrivé ici du Bréfil , nous apprend, que le 27
Mai , à fon paffage , il a vu une Flotte de Vaiffeaux de guerre , environ
30 lieues à l'Eft des Ifles Occidentales , faifant route au Sud- Eft , &
dans la latitude 38. Un de ces Vaiffeaux qui lui a parlé , lui a dit qu'il
s'appeloit l'Amérique , & qu'il faifoit partie de la Flotte Angloife qu'il
voyoit : c'étoit vraisemblablement celle de l'Amiral Grave , puifqu'un
de fes Vaiffeaux a le nom de l'Amérique. Sa courſe fe dirigeoit vers le
Continent Américain. »
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQUIE.
De CONSTANTINOPLE , le 1er. Juin.
LA cherté des comeftibles de tout genre ,
& fur- tout de la viande, augmente de jour en
jour ; cependant elle n'a point altéré la tranquillité
qui règne dans cette capitale , ni le
crédit du Grand- Vifir qui jouit toujours de
toute la confiance du Grand-Seigneur , dont
il fait écarter adroitement tous ceux qui
peuvent lui faire ombrage ; il a fait renvoyer
le premier Ecuyer & le premier Chambellan.
de S. H. à la place defquels il a mis des perfonnes
qui lui font dévouées.
La frégate la Mignone , commandée par
M. le Chevalier d'Entrecafteaux avoit fait entrer
dans le port de Millo une flotte de 24
voiles marchandes , pour la mettre à l'abri
des entrepriſes des corfaires Anglois. L'Ambaffadeur
de France , inftruit qu'ils la bloquoient
dans ce port , a porté des plaintes
à la Porte qui a fait prier le Miniftre Anglois
d'enjoindre aux corfaires de fa Nation de
fe conforiner à l'accord fait entre S. H. &
les Puiffances belligérantes , de ne pas violer
22 Juillet 1780. 80
( 146 )`
le territoire Ottoman & d'exercer leurs
hoftilités en pleine mer. L'Ambaſſadeur
François a envoyé en même tems le Conful
de fa Nation réfident aux Dardanelles au
Capitan-Bacha qui fur fa réquifition a expé--
dié quelques caravelles pour aller couvrir
cette flotte. Des lettres de Smyrne nous apprennent
que ce fecours fera inutile. M. d'Entrecafteau
s'étoit placé avec fa frégate à l'entrée
du port pour le fermer aux corfaires
qui entreprendroient quelque chofe contre
fon convoi. Ils fe font préfentés en effet
& il les a fi bien reçus & tellement maltraités
qu'ils ont été obligés de prendre la
fuite , & de fe retirer à Paros pour s'y réparer.
L'Officier François a profité de leur éloignement
pour quitter Millo & fe rendre à
Candie , où il eft arrivé heureuſement fans
avoir perdu un feul bâtiment.
RUSSIE.
>
>
De PETERSBOURG , le 15 Juin.
L'ABSENCE de l'Impératrice ne fera pas
auffi longue qu'on l'avoit cru . Elle a dû
partir , le 13 , de Mohilow pour revenir par
Smolensko & Novogorod à Czarsko - Zélo ,
où elle arrivera le 29. L'Empereur y arri
vera à peu près à la même époque après
avoir été faire un tour à Mofcou. On s'occupe
déja des préparatifs des fêtes brillantes ,
qui auront lieu à l'occafion de fon féjour
dans cette Capitale.
( 147 )
On parle beaucoup de celles qu'on doit
donner à l'Impératrice pendant fon voyage.
Une des plus intéreffantes eft celle qui l'attend
à Toſchna. On y a élevé un arc de triomphe
, à l'entrée duquel elle fera reçue par
le Sénat en Corps , le Gouverneur & les
Membres de la Régence de la Province ; ils
la féliciteront de fon heureux retour , lui
témoigneront leur reconnoiffance au fujer de
la nouvelle forme de Gouvernement ; on
ajoute que le Sénat & les Membres du Gouvernement
, repréfentant toute la Nation
Ruffe , lui offriront le titre de Grande.
Il vient d'être adreffé au Collège Impérial de
Commerce , une Ordonnance donnée à Czarsko-
Zélo , le 19 Mai , & compofée de 12 articles , par
laquelle S. M. I. prefcrit aux Négocians les devoirs
qu'ils ont à remplir pour l'obfervation d'une neutralité
exacte dans la préfente guerre entre la France
& l'Espagne d'un côté , & la Grande- Bretagne de
l'autre. Elle fixe en même-tems les droits qui appartiennent
à fes fujets dans cette conjoncture ,
conformément aux principes de la Déclaration
qu'elle a faite aux Puiffances belligérantes. Elle
enjoint par le premier article , à fes fujets , de ne
prendre ni directement , ni indirectement , fous
quelque prétexte que ce puiffe être , la moindre
part à la guerre , & de n'affifter aucune des Puiffances
belligérantes , en lui portant , fous pavillon
Ruffe , des effets de contrebande ; favoir , » canons
mortiers , fufils , piftolets , bombes , grenades
boulets de toute efpèce , pierres à fufil , moufquets ,
mèches , poudre , falpêtre , foufre , cuiralles
piques , épées , porte - épées , gibernes , felles &
brides . Les Négocians devant obferver fcrupuleufement
que fur chaque navire , il ne ſe trouve
>
g 2
( 148 )
que
aucune des munitions de guerre ci - deffus fpécifiées ,
celles dont l'équipage pourroit avoir besoin pour
fon ufage , & autant qu'il convient qu'il y en ait pour
chaque marin ou paflager. Par le fecond article
toutes les autres marchandifes fans aucune exception ,
quand même elles appartiendroient aux fujets des
Parties belligérantes , peuvent être transportées.
librement à bord des navires Ruffes , fur lefquels
elles jouiront , comme les effets des fujets de l'Em .
pire , de la protection du pavillon Ruffe. On n'excepte
que les marchandifes (pécifiées dans l'article
précédent , fous la dénomination de contrebande
& reconnues pour telles dans l'article II du Traité
de commerce de la Ruffie avec la Grande-Bretagne.
Les Ruffes , en profitant de cette liberté aſſurée aux
marchandifes innocentes , chargées fur les navires
Ruffes , s'abftiendront de faire tranfporter les effets
à eux appartenans fur des bâtimens des nations '
actuellement en guerre , pour obvier aux inconvéniens
, & autres accidens qui pourroient en réfulter.
SUÈDE.
De STOCKHOLM , le 18 Juin.
LES troupes campées dans la plaine de Ladugaard
, font rentrées le 14 de ce mois dans
cette Ville. Le lendemain , à 2 heures après
midi , le Roi s'eft mis en route pour aller prendre
les eaux en Pays étranger. Les principales
perfonnes qui l'accompagnent dans fon
voyage ,font le Comte de Lowenhaupt.Grand-
Ecuyer ,leComte Memer,Lieutenant -Général,
& M. Frank , fon Secrétaire. On espère que
ce voyage ne fera pas long , & l'on fait des
voeux pour fon prompt retour , & le rétabliffement
de fa fanté , qui n'eft pas auffi
( 149 )
bonne que le défireroient ceux qui s'intéref
au bonheur de la Nation .
S. M. , avant fon départ , a remis la direction
des affaires du Royaume au Sénat ,
qui cependant n'en conclura aucune de conféquence
fans avoir pris auparavant l'attache
de S. M. Le Comte Ulrich de Scheffer , premier
Miniftre , eft chargé du département des
affaires étrangères ; mais comme il est allé
prendre les eaux de Medewi , le Baron de
Sparre , Chancelier de la Cour , en fera les
fonctions pendant fon abſence.
POLOGNE.
De VARSOVIE , le 24 Juin.
On parle d'un voyage que le Roi ſe propofe
de faire inceffamment dans la Staroftie
de Templin , où fe trouve l'épouſe du
Palatin de Podolie , & on croit qu'il pourra
donner lieu au mariage de la Comtelle Zamoyska
avec le Comte de Mnifzeck , actuel
lement grand Secrétaire de la Couronne.
On affure que les Haydamaques recom ,
mencent leurs incurfions dans l'Ukraine
Polonoife , & que déja même ils tiennent
bloquée la place de Granow , où se trouvent
la fuite & les équipages du Prince
Czartorisky , Général de Podolie . Ce Prince
qui étoit abfent , parce qu'il s'étoit rendu à
Polonna pour y faire fa Cour à l'Empereur
à fon paffage , & qui en a été reçu de la
manière la plus gracieuſe , inftruit de cette
g 3
( 150 )
entrepriſe des Haydamaques , eft occupé à
raffembler du monde pour les chaffer de
devant Granow. On ne doute pas que la
Commiffion de Guerre ne donne les ordres
néceffaires à un corps de troupes de la
Couronne , dont la deftination fera d'aller
donner la chaffe à ces vagabonds.
Les dernières nouvelles de Mohilow
nous apprennent que l'Impératrice de Ruffie
en eft partie pour retourner à Péterfbourg
, & que l'Empereur a pris la route
de Mofcou.
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 25 Juin.
LES troupes campées à Minkendorff , où
elles étoient au nombre de 11,000 hommes ,
fe font féparées le 13 & le 14 de ce mois
& font rentrées dans leurs quartiers. Le
mauvais tems a un peu dérangé leurs exercices
; le 29 du mois dernier une pluie exceffive
innonda le camp & gâta beaucoup
de tentes , d'uniformes & d'équipages ; on
évalue le dégât à 40,000 florins . Heureufement
le beau tems revint le 31 & les troupes
n'ont plus été incommodées jufqu'à ce
qu'elles l'ont quitté.
Un fecond courier , dépêché de Mohilow
, & arrivé ici le 19 de ce mois , nous
a appris que l'Empereur avoit réfolu de
continuer fon voyage jufqu'à Pétersbourg ;
il vifitera les Ports de Riga & de Revel
( 151 )
& à fon retour il paffera par la Tranfylvanie
, où il examinera les nouveaux arrangemens
qu'on y a introduits . On dit
auffi que S. M. I. pourroit bien faire un'
tour dans les Pays-Bas , s'il y arrivoit des
changemens , comme l'état de la fanté du'
Duc Charles de Lorraine donne lieu de le
craindre.
Selon les mêmes avis , l'Empereur a élevé
au rang de Prince du St. Empire Romain
le Feld-Maréchal Comte de Romanzow.
De HAMBOURG , le 28 Juin.
་
ON mande de Berlin que le départ du
Prince de Pruffe , pour Pétersbourg , refte
fixé au premier Août prochain . Il n'y a
encore que le Comte de Goertz , Adjudant
du Roi , qui eft défigné pour accompagner
S. A. R. S. M. Pruffienne a ', dit- on , accordé
50,000 écus pour les frais du voyage de
ce Prince , & 50,000 autres pour fa depenſé
pendant fon féjour à Pétersbourg ,
qui ne fera que de 14 jours.
» Le Roi , ajoutent les mêmes lettres , pendant
le tems qu'il a paffé aux camps de Graudenz &
de Moquereau , a reçu & expédié plufieurs couriers
en différens pays. On fait beaucoup de conjectures
fur l'activité de cette correfpondance. S. M.
n'a , dit-on , pas été également contente de l'état
où elle a trouvé fes troupes de la Pruffe Occidentale
, non plus que de l'Adminiſtration de la
Province. On affure qu'elle a donné leurs démiſſions
à quelques Officiers-Généraux & autres , ainfi qu'à
différens Employés de la régence de Marienwerder
8 4
( 152 )
}
C'eft le 13 de ce mois que l'Impératrice
de Ruffie eft partie de Mohilow. L'Empereur
avoit quitté cette Ville dès le 11 &
pris la route de Mofcou . On dit que S. M. I.
lorfqu'elle fera arrivée à Pétersbourg , pourra
bien faire de- là une incurfion à Stockholm
& à Copenhague .
On a eu des inquiétudes fur la fanté du
Roi de Suède : il arriva le 21 de bon matin
à Stralfund , dans la Poméranie ; arrivé
enfuite à Damgarten , ville à peu de diſtance
fur les confins du Mecklembourg , il a été
furpris d'un crachement de fang , qui l'a
obligé de s'arrêter. Cet accident , qu'on ne
peut attribuer qu'à la trop grande fatigue
que S. M. a effuyée dans fa route de Stockholm
à Yftadt , qu'elle a faite en 3 jours ,
n'a pas heureuſement eu de fuites , puifque
nous apprenons déja qu'elle a continué fon
voyage.
ITALIE.
De LivOURNE , le 25 Juin.
LES nouvelles de Rome portent que le
Pape tint un Confiftoire fecret dans lequel
il ne fit que propofer divers Prélats pour
des Eglifes vacantes. Il annonça la naiffance
de l'Infant D. Raphael , dont la princeffe
des Afturies eft accouchée.
On mande de Naples qu'on y a publié la
Déclaration fuivante au fujet des biens qui
appartenoient ci- devant à la Société fupprimée
des Jéfuites .
( 153 )
» Conformément au fentiment unanime des Membres
de la Chambre royale , préfenté au Roi après
un mûr examen avec des repréfentations raiſonnées ,
S. M. a réfolu & déclaré que depuis l'expulfion des
Membres de ladite Société hors de fes états , & d'a-,
près la fuppreflion qui s'en eft fuivie ; de tous les
biens que cette Société poffédoit dans les domaines
du Roi , les féodaux ont été dévolus de plein droit
au Fifc de S. M. à la domination de laquelle ils font
réunis fans aucune charge. Les allodiaux font auffi
déclarés vacans au profit du Fife , mais en payant
les charges impofées par les teftateurs , de la poffeffion
defquels ils font paffés à la Société fupprimée.
En conféquence de cette déclaration S. M. veut &
ordonne que tous les biens fufdits , tant féodaux
qu'allodiaux , paffent comme biens fifcaux à l'adminiftration
de la Chambre royale , pour les féodaux
1 être vendus ou affermés , & fur les allodiaux être
acquittées les charges de la manière qu'il ſera réglé
par Sa Majefté. Plus bas étoit : Je donne part de
tout ceci au nom du Roi à vos Seigneuries illuftriffimes
& à la Chambre royale pour en faire l'uſage
qu'il conviendra «.
La détention du noble Pifani & de ceux
qui ont été enfuite arrêtés à Venife , fait
beaucoup de bruit ; on en ignore le motif.
Quelques- uns penfent qu'il s'agit d'une confpiration
pour renverser la conftitution , d'autres
qu'il n'eft queftion que d'une fraude ,
qu'on croit avoir été commife à l'égard des
boules , lors de l'élection du noble Pifani.
» Le Grand- Confeil , lit-on dans quelques lettres
de Veniſe , a jugé néceſſaire de nommer fix
perfonnes d'entre les premiers Patriciens , pour
examiner quelques propofitions utiles au bien de
la République , & les remettre enfuite au Confeil.
Leur fonction durera une année ; le noble
g S
( 154 )
Barbarino les préfidera ; les points fur lefquels ils
doivent délibérer font ceux-ci : 1 °. Quels font les
meilleurs moyens de prévenir la cherté des vivres ,
de les établir à un bas prix , & d'en avoir en tout
tems une affez grande proviſion ? 2º. Comment
peut-on diminuer le luxe porté à un fi haut degré
dans cette République , & n'y auroit-il aucun moyen
de le retrancher tout-à-fait ? 3. De quelle manière
pourroit-on réduire le nombre des Magiftrats
à un moindre , & en ufer de même pour les Employés
? 4°. Ne feroit - il pas poffible que ceux d'entre
les Juges qui compofent le Confeil des Quarante
, lorfqu'ils quittent leurs places , obtinffent
quelque Gouvernement , fur-tout en leur impofant
la condition de fervir quelques années en qualité
de Juges avant de quitter leurs Offices ? 5 ° . Quelle
marche faut-il tenir pour rédiger un nouveau plan
à l'effet de perfectionner l'éducation de la Jeu
nelle ? «
ESPAGNE,
De CADIX , le 24 Juin.
L'ESCADRE de M. de Beauffet , compofée
de 7 vaiffeaux de ligne , mouilla le 18 dans
cette baie. Ses frégates amenoient 2 petits
navires dont elles s'étoient emparées , ainfi
qu'un cutter de 12 canons. Les 2 navires
font chargés de bled & de farine. La croifière
de cette efcadre a beaucoup fervi à
éloigner les corfaires ennemis ; & les neutres
ne craignant point d'être inquiétés fe
font rendus ici en grand nombre.
Le 19 le Protecteur , commandé par M.
d'Achon , eft arrivé ici ; il étoit tombé au
milieu de la flotte de Québec ; mais comme
( ~155 )
il marche mal , & qu'il n'avoit point de
frégates , la Galathée ayant été féparée de
lui , il n'a pu s'emparer que de 2 vaiffeaux
dont la cargaifon eft affez riche , & qui
ont dû entrer à Lisbonne .
Il y a actuellement 21 vaiffeaux Eſpagnols
dans cette baie , prêts à mettre à la voile ;
ils n'attendent plus que l'efcadre de Toulon
, qui apporte aux François des munitions
& des vivres , & qui ne peut tarder
; il eſt décidé que D. Louis de Cordova
prendra le commandement de l'armée combinée.
L'efcadre & le convoi, partis de ce Port le
28 Avril , aux ordres de D. Joſeph Solano ,
doivent être rendus depuis long- tems à leur
deſtination. Le chébec qui les avoit accompagnés
jufqu'aux Canaries , pour revenir en
apporter des nouvelles , les avoit fuivis
jufqu'à Sainte-Croix de Ténériffe , où ils
arrivèrent le 7 Mai. Le vent ayant beaucoup
fraîchi , ils ont continué leur route
fans attendre le gros bétail , les beftiaux &
la volaille , qu'ils avoient envoyé chercher
dans ce Port , & le 8 on les avoit
entièrement perdus de vue. ,
>
« La balandre le Douvres , corfaire Anglois ,
écrit-on de Ste- Croix de Téneriffe , une de celles
qui croifoient dans ces parages depuis le commencement
de la guerre & qui avoit la coutume
barbare de mettre le feu aux bâtimens dont elle
s'emparoit , à été conduite ici le 15 Avril par une
partie de l'équipage confiftant en Américains qui
fe foulevèrent tandis qu'elle mouilloit à l'Ile de
8 69
( 156 )
Madère pour y prendre des vivres . Nos Habitans
confidérant l'avantage dont ce bâtiment , monté
de 16 canons , 4 pierriers & 4 obufiers , pouvoit
être pour le fervice du Roi , ont d'abord pris la
réfolution de l'armer , en le nommant le St-Joachin.
Les Marins de l'Ifle fe font offerts pour en
former l'équipage . Le Chapitre & le Gouvernement
de Fe de Lugana ont fourni chacun 2000
piaftres pour les frais de l'armement ; le Marquis
de la Cannada , Commandant-Général des Canaries
, plufieurs Officiers Militaires & Civils , des
Commerçans , des Particuliers , ont fait une fomme
de sooo. Cette balandre , commandée par D.
Francifco Ripoly Barcelo , mit à la voile le 20 Avril,
pour aller chercher une autre balandre Angloife
plus petite , & rentra le 24 fans l'avoir trouvée ,
mais après avoir combatta une frégate Angloife
de:36 canons , qu'elle obligea de fe retirer avec
perte de fon mat de milaine , & beaucoup de
dommages dans le corps du bâtiment ; elle a remis
quelque jours après en mer «.
Il ne s'eft rien paffé d'intéreffant à Gibraltar.
Les troupes du camp de St-Roch continuent
de s'exercer ; il faut efpérer qu'il
viendra un jour , & on ne le croit pas éloigné,
où tous ces fimulacres de combats feront
place à des attaques réelles & plus profitables.
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 10 Juillet.
La dernière Gazette extraordinaire de la
Cour , du 5 de ce mois , a relevé les efpérances
de la Nation ; les papiers miniftériels
ne manquent pas d'affurer que l'Amé--
rique entière ne fauroit tarder à fubir le
(( 137 )
•
fort de la Caroline Méridionale , où, comme
le dit le Général Clinton , nous n'avons plus
d'ennemis. Les papiers de l'Oppofition ne
renoncent pas à cette efpérance flatteufe ,
mais ne la jugent pas fi près de fe réaliſer .
» Il s'en faut bien , difent-ils , que cette conquête
foit une opération décifive pour nous , à moins qu'on
ne profite du moment du fuccès pour entamer une
négociation de paix . En effet , on ne peut pas fuppoler
que les forces nombreufes du Continent , dans
les autres parties de l'Amérique Septentrionale , ne
s'efforcent de réparer leurs pertes en attaquant nos
troupes , que la conquête de Charles-Town nous
obligera de divifer encore plus que par le paffé. - Si
nous comparons notre perte à Saratoga avec notre
gain à Charles-Town , nous trouverons à peine que
l'un puiffe compenfer l'autre. C'est ce qu'il eft aifé
de démontrer en jettant les yeux fur les états ſuivans
de débit & de crédit .
Grande- Bretagne , Débitrice à Saratoga en
hommes le 17 Octobre 1777.
Pour les troupes Angloifes qui ont mis bas
leurs armes
Pour les Allemands , ditto
Pour les Canadiens & Volontaires , dito
Pour Etat -Major , ditto
· 2442
• 2198
• • 1100
Pour les tués , bleffés , prifonniers & déferteurs
, depuis le 6 Juillet jusqu'au 16 Octobre
•
12
2933
Pour les bleffés ; laiffés dans le camp & pris. 588
Perte totale en hommes. 9273
. ا ل ا ة
Grande-Bretagne , Créancière de Charles-Town
en hommes , le 12 Mai 1780.
Pour les troupes Françoiſes & Continentales
qui out mis bas les armes. 66000
( 158 )
Pour ditto , au fort Moultrie
Perte totale en hommes.
218
· 6218
Balance d'hommes contre la Grande - Bretagne.
• 3055
Quelques perfonnes s'imagineront peut- être que
quoique la balance foit contre nous par rapport aux
hommes , il peut fe faire que les chofes foient compenfées
par la quantité d'armes & d'artillerie , c'eſt
ce dont on pourra juger par l'état fuivant.
Grande - Bretagne , Débitrice à Saratoga en
armes , &c.
Pour l'artillerie livrée au Général Gates ,
啤
Canons de fonte,
Obufiers
royaux.
Mortiers de fonte.
28
14
35
Pour des affortimens complets d'armes .
Pour des habits , pour les Provinciaux.
Pour des tentes.
• 7000
•• 7000
Pour une grande quantité de munitions d'artillerie,
Pour la caiffe Militaire.
Grande-Bretagne , Créancière de Charles-Town
en armes
Canons de fonte.
Mortiers de fonte.
Canons de fer.
Obufier.
Moufquets.
&c.
21
10
360
I
392
• 5416
( 159 )
Une grande quantité de munitions.
La Ville de Charles - Town.
―
A préfent nous n'avons qu'à comparer les deux
états & nous verrons que le profit n'eft pas bien
grand. Car quoiqu'il y ait une balance de 357
canons de fer en notre faveur , il fe trouve cependant
contre nous 1584 affortimens d'armes , avec
7000 habits complets & les tentes d'une armée ; &
il feroit bien fingulier que leur valeur n'équivalût
pas 357 canons de fer , fans compter mème la caifle
Militaire ou l'argent qu'elle renfermoit , car c'eft
un fecret qui n'eft jamais parvenu à la connoiffance
du Public. Il paroît done que tout ce que nous
avons gagné eſt Charles-Town , mais lorsque nous
portons en compte ce qu'il nous en a coûté pour
prendre certe Ville , & le rifque que nous courons
de la perdre ; peut- être fa conquête ne nous deviendra-
t- elle pas auffi avantageufe que nous l'avons
crû d'abord. On me dira peut-être : mais comptez-
vous pour rien la gloire que nous avons acquife ?
A cela je réponds , que nous n'avons pas acquis
de gloire , mais que nous avons feulement recouvré
la gloire que nous avions perdue à Saratoga. Ainfi
la balance étant égale , c'eſt le cas d'ouvrir un nouveau
compte «.
D'autres papiers obfervent qu'on s'eft un
peu trop hâté d'annoncer le découragement
du Congrès & celui des Américains en géné
ral , qu'on a repréſentés révoltés contre
cette Affemblée qu'ils avoient forcée de
quitter Philadelphie. On a cité en preuve
de ces faits des lettres de New-Yorck , en
date du 23 Avril ; & on a été un peu
étonné de voir que le Général Clinton n'en
fait aucune mention dans fes lettres qui
font du 4 & du 5s Juin. Il eft à préfumer
( 160 )
que fi ces faits étoient réels , il en autoit
eu quelque nouvelle & il fe feroit empreffé
d'en faire part à la Cour , qui , à fon tour ,
fe feroit bien donnée de garde de ne pas
les publier. On a remarqué au contraire
qu'en annonçant fon départ pour New-
Yorck , il craint pour le fort de cette place ,
& qu'il eft inftruit de l'approche de quelque
armement étranger ; il n'étoit pas sûr
qu'il eût abordé la côte , ou que du moins
il eût encore fait aucune entrepriſe , il l'efpéroit
feulement ; la précipitation avec laquelle
il part , emmenant le plus de troupes
qu'il peut , fait connoître fes inquiétudes
& eft propre à en donner ,
On ne doute pas ici que M. de Ternay
ne foit arrivé fur les côtes de l'Amérique
Septentrionale dans les premiers jours du
mois dernier. Plufieurs vailleaux neutres
s'accordent à rapporter qu'ils l'ont rencontré
le 27 Mai à 3 ou 400 lieues de ces côtes
& voguant avec le vent le plus favorable.
On fait que l'Amiral Graves l'a fuivi de
près ; mais M. de Ternay avoit au moins
13 jours d'avance fur lui ; & fi un Navire
Portugais a rencontré , comme on le dit
notre Amiral le 27 Mai à 20 lieues à l'eft
des Açores , gouvernant au fud- oueft , il
eft bien éloigné d'arriver auffi - tôt que nos ennemis
, qui , à cette époque étoient à la fin
de leur traversée , & moins exposés aux
retards que peuvent oppofer les vents &
les tempêtes.
( 161 )
Si cet état des chofes donne des inquiétudes
& de l'impatience pour les nouvelles
qui peuvent les confirmer ou les détruire ,
il paroît qu'on en a moins du côté des
Ifles. Si les derniers combats du 15 & du
19 Mai n'ont pas été auffi décififs qu'on le
publioit & qu'on le defiroit , on fe félicite
du moins de n'avoir pas fait une perte
confidérable : fi les états de l'Amiral Rodney
font exacts , le premier ne nous a coûté
qu'un Officier & 21 hommes tués & 100
bleffés ; le fecond , 2 Officiers & 47 hommes
tués , & le dernier 4 Officiers & 193 hommes
bleflés : en difant qu'il mettroit à la voile
le 1er Juin , il annonçoit qu'il avoit eu peu
de dommages , puifqu'ils ont été fi - tôt réparés
, & qu'il fe trouve en état d'aller
chercher les Efpagnols. On attend ici avec
la plus vive impatience des nouvelles de
cette expédition ; on a jugé d'abord qu'elle
ne pouvoit qu'avoir le plus heureux fuccès
: on fe fondoit fur ce que l'Amiral affuroit
que les François avoient été fi maltrai
tés , qu'il leur étoit impoffible de fortir
avant qu'il eût joint & battu les Espagnols ;
mais ces belles efpérances ont bientôt fait
place à des réflexions qui les ont affoiblies
.
1
On a relu la lettre de l'Amiral Rodney : on
a remarqué qu'il n'y dit pas affirmativement
qu'il mettra à la voile le 1er. Juin ; mais qu'il
efpéroit que tout feroit prêt. Sa lettre eft du 31
Mai ; à la veille du jour qu'on fe propoſe
( 162 )
de partir , on devroit être fûr de l'heure
même à laquelle on partira. Son départ n'eſt
donc pas encore prochain . Et s'il a exagéré
comme on a lieu de le préfumer le défavantage
des François , il pourra les trouver
fur fon chemin lorfqu'il marchera aux Eſpagnols
; car fi leur deftination eft pour ces
parages , M. de Guichen en doit être inftruit
& a dû prendre des mefures pour affurer
leur arrivée s'ils viennent à la Martinique. Il
n'eft pas fi aifé qu'on l'imagine d'intercepter
une efcadre ; c'eft aux attérages qu'il faut
l'attendre ; & fi cet attérage eft la Martinique
même , il y a des forces pour la favorifer
; fi c'eft Porto- Rico , ces forces prévenues
d'avance , feront prêtes en même tems
que Rodney , ou le fuivront de bien près.
Une lettre de St - Chriftophe en date du 23
Mai donne quelque poids à ces réflexions.
Nous nous trouvons ici , y lit-on , à peu -près
dans les mêmes alarmes où nous étions l'année
dernière après la perte de la Grenade . Le 21 Avril
dernier on nous apporta la nouvelle d'une victoire
remportée fur la flotte Françoife. Comme elle étoit
fondée fur une lettre de l'Amiral Rodney , nous
n'en doutâmes point. Nous ne fûmes pas peu
furpris peu de jours après de découvrir une grande
flotte gouvernant fans oppofition vers le Nord ,
& de la reconnoître pour cette flotte Françoiſe
que nous croyions battue. Nous avons fu depuis
qu'elle avoit été devant Antigoa , qu'elle avoit
reconnu comme fi fon intention eût été d'y débarquer
des troupes , & qu'elle a paffé un jour
entier à peu de diftance du fort Saint-John. Ses
obfervations pe l'ayant pas fatisfaite , elle s'éloi(
163 )
gna & fit route vers le Sud: Nous ignorons fi fon
intention étoit de fe meſurer une feconde fois ,
ou d'aller chercher un renfort de troupes à la
Martinique. On nous apprend qu'il y a eu un fecond
& un troisième combat ; mais on ne nous
dit point de quel côté eft l'avantage . Tout ce que
nous favons avec certitude , c'eſt que l'Amiral
Rodney a envoyé prendre dans l'Arſenal d'Antigoa ,
des mats & d'autres munitions navales . Cette
circonftance jointe au filence que l'on garde concernant
cette affaire , nous fait craindre que les
chofes ne foient peut- être pires qu'elles ne le font
en effet. Cependant comme il paroît certain en
général que l'Amiral n'a perdu aucun vaiſſeau , &
qu'il faut fuppofer que les François ont auffi
fouffert de leur côté , nous ne doutons pas que
les renforts que nous attendons à chaque inftant
d'Europe ne nous rendent notre fupériorité ; on die
il eft vrai , que l'ennemi en attend aufli de France
& d'Espagne «.
D'après ces détails , la partie faine de la
nation juge qu'il faut attendre les nouvelles
dépêches que l'on recevra de ces parages ;
elles nous apprendront d'une manière plus
préciſe la véritable poſition de l'Amiral
Rodney & du Comte de Guichen , la nature
du dommage qu'ils fe font faits , l'état
de leurs forces ; & il eft à préfumer que
s'ils fortent en même- tems , de part & d'autre
, on n'a pas encore fujet de chanter victoire.
La grande nouvelle de la prife des trois
quarts d'un convoi de S. Domingue & de
la difperfion du refte par le Commodore
Walfingham ne s'eft pas confirmée. Il s'eft ré
23 mayal e..
( 164 )
duit à la prife de quelques petits bâtimens
non par Walfingham que le convoi n'avoit
pas vu , mais par la flotte de l'Amiral Geary
dans laquelle il eft tombé. On a lieu d'ef
pérer que nos corfaires en prendront quelques
autres s'ils ne fe font pas réfugiés dans
les ports de France & d'Efpagne dont ils
n'étoient pas éloignés. Il fe confirme en
revanche que la flotte de Québec a été difperfée
mais nous ignorons encore combien
nous pouvons avoir perdu de vaiffeaux
à cette occafion. La rapport fuivant du Patron
Boréel , coinmandant le navire marchand
la Juffrouw - Catharina arrivé à Penzance
, eft alarmant .
:
Après avoir mis à la voile de Surinam le 20
Avril , il a rencontré à la latitude Nord 32
& demie , longitude 30 Oueft de Téneriffe , une
flotte de 200 navires marchands & de transport
François & Espagnols , fous l'efcorte de 4 vaiffeaux
de guerre & frégates. Le 6 Juin fuivant , il
vit encore une grande flotte de vaiffeaux François
& Efpagnols , qui , fuivant fon eftime , ſe trou .
voit à environ 80 milles S. O. de l'Ifle Flores ; il
lui parut que cette dernière flotte , fans tenir un
cours réglé , reſtoit à la même hauteur en croiſière ,
peut-être pour y intercepter les flottes Angloifes
deftinées pour les deux Indes «.
L'Amiral Geary eft toujours en mer ;
mais fa croiſière ne fera pas bien intéreſ
fante , puifque les François font encore dans
Breft ; & qu'il n'eft pas vraisemblable qu'il
attende la flotte combinée qui eft probablement
maintenant fortie de Cadix
( 165 )
& qu'on affure forte de 36 à 362 37 vaiffeaux
de ligne auxquels il fera contraint de laiffer
libres les mers qu'il n'occupe actuellement
que parce qu'il n'y a point d'ennemis. On
dit que cette croiſière a exceffivement fatigué
nos matelots & qu'il y a beaucoup de ma
lades des fuites de l'extrême chaleur. On a
expédié de Plimouth , ajoute- t - on , un vaiffeau
qui va ponter des provifions fraîches
à cette flotte fe charger des malades qui
ont befoin de venir refpirer dans nos ports .
Le 8 de ce mois , le Roi s'eft rendu au
Parlement où il a prononcé le diſcours
fuivant :
Mylords & MM. » C'eft pour moi une grande fatisfaction
de voir qu'il m'eft poffible de mettre fin.
à cette longue feffion du Parlement , pour que vous
ayez la liberté de retourner dans vos Provinces
respectives & vaquer à vos affaires particulières ,
après toutes les peines que vous avez prifes pour
remplir votre devoir dans le fervice public ; & je
faifis cette occafion pour vous exprimer ma fincère
reconnoiffance des nouvelles preuves que vous m'avez
données de votre zèle & de votre affection pour le
foutien de mon Gouvernement , ainfi que de la jufte
opinion que vous vous êtes faite des intérêts réels
& permanents de votre pays .
Votre magnanimité & votre perfévérance dans la
pourfuite de cette guerre fi jufte & fi néceffaire ,
im'ont mis en état de faire des efforts tels , que j'ole
efpérer avec l'aide de la Providence divine , de déconcerter
les projets violents & injuftes de mes
ennemis , & de les amener à écouter des termes de
paix équitables & honorables.
Ces efforts ont déja été fuivis de fuccès tant par
mer que par terre , & l'heureuſe & importante tour
( 166 )
nure que les affaires ont prife depuis peu dans
l'Amérique Septentrionale , me fait concevoir l'efpoir
le mieux fondé du retour de l'affection & de
la loyauté de mes fujets des Colonies , & de leur
heureuſe réunion avec leur mère- patrie « .
Meffieurs de la Chambre des Communes . » Je
me crois particulièrement obligé de vous remercier
des amples & abondants fubfides que vous m'avez
donnés de fi bonne grace , & de la confiance que
vous avez miſe en moi. De mon côté , j'apporterai
la plus grande attention à les rendre efficaces , & à
les faire appliquer fidèlement aux objets pour lefquels
ils ont été accordés «,
Mylords & MM. » Je vous recommanderai trèsinftament
de m'aider de votre influence & de votre autorité
dans vos diverfes Provinces, ainfi que vous l'avez
fait par le foutien unanime que vous m'avez donné
dans le Parlement , en préfervant la paix du Royaume,
en la mettant à l'abri du danger de nouveaux troubles
& en veillant fur le maintien de la fûreté publique.
Faites comprendre à mes Peuples tout le bonheur dont
ils jouiffent , & les éminents avantages qu'ils tirent de
notre excellente conftitution dans l'Eglife & dans
l'Etat. Mettez- les en garde contre les hazards de
l'innovation : faites-leur remarquer les conféquences
fatales de commotions femblables à celles qui
ont été dernièrement excitées , & appliquez vous à
leur bien inculquer cette importante vérité , que
des infurrections rébelles pour réfiſter aux Loix ou
pour les réformer , ne peuvent manquer de finir par
la perte de ceux qui en ont fait la tentative ou par
la fubverfion de notre heureufe & libre conftitution
«.
Le Lord Chancelier a enfuite prorogé le
Parlement au Jeudi 24 Août prochain.
Avant de fe féparer , il a paffé le bill pour
indemnifer ceux qui ont fouffert en voulant
( 167 )
calmer les derniers troubles ; celui pour
approprier au fubfide plufieurs fommes à
tirer du fond d'amortiffement , & un autre
qui accorde au Roi un million de fubfide
extraordinaire .
On fait que la propofition de M. Sawbridge
pour affurer aux Citoyens le droit de s'armer
, pour leur propre défenſe , fans être
autorifés par une commiffion de la Couronne
, a été rejettée ; celle que M. Hartley
a faite enfuite pour fupplier le Roi , par une
humble adreffe , de faire retirer les troupes
campées dans les parcs de Hyde & de St-James
a eu le même fort. Ces troupes reſtent toujours
dans ces environs , & l'aveu du Parlement
n'empêche pas la nation de les voir
avec humeur , & de regarder les repréfentans
comme fort imprudens.
Suivant un calcul des dépenfes qu'exige
la réparation des dommages occafionnés par
la dernière révolte , il en coûtera pour la
prifon de Newgate 65,000 liv. fterl.; pour
celle de Fleet 33,000 , & pour la Banque
royale 42,000.
C'eft le 28 du mois dernier qu'on a fait
l'ouverture des Seffions du Tribunal du
Old Bailey ; trente féditieux y ont comparu
d'abord , & onze des plus coupables ont
été condamnés à mort & les autres à une
moindre punition . On continue le procès
du refte qui monte à environ 80 , & on
en juge tous les jours quelques - uns . Parmi
ces malheureux , on compte le bourreau de
( 168 )
Londres , qui n'a pas été un des moins
ardens boute-feux dans l'émeute. Douze
témoins ont dépofé l'avoir vu non-feulement
piller , mais mettre le feu à l'Eglife
Catholique dans Lincolns - inn -Fields.
C'eft aujourd'hui qu'on doit communiquer
au Lord George Gordon les chefs d'accufation
auxquels il fera fommé de répondre.
S'il faut en croire quelques papiers , le Duc
de Gordon , fon frère , qui arrive d'Ecoffe ,
rapporte qu'il a eu toutes les peines du
monde à prévenir les troubles & les foulèvemens
parmi la populace lorfqu'elle a
appris que le Lord avoit été envoyé à la
Tour. On ajoute que le Duc a eu ces jours
derniers une conférence avec S. M. relativement
à fon malheureux frère . Le Roi lui
a témoigné combien il étoit fâché qu'un
membre d'une famille fi attachée à la Maifon
de Brunſwick fe fût mis par fon imprudence
dans une fituation auffi dangereufe.
Au furplus , continua S. M. , le Lord
fera jugé avec toute l'impartialité de la Loi ,
& j'aime à me perfuader qu'il ſe juſtifiera
car ce feroit une vraie peine pour moi s'il
étoit trouvé coupable.
» Ce Lord , dit un de nos papiers , s'occupe
dans fa prifon de la lecture du Recueil très- volu→
mineux des procès de tous les Prifonniers d'Etat.
On ne fait pas trop quel peut être le motif de
cette curiofité ; mais ce qui paffe pour conftant ,
c'est que quoiqu'il y ait 24 volumes in-fol. de ces
procès , il fe flatroit de les avoir tous lus , ou
du moins exactement parcourus avant le tems auquel
( 169 )
quel doit commencer fon interrogatoire. En ce
cas il doit être à la fin de ſa tâche , car cet interrogatoire
doit , dit-on , commencer demain «.
Parmi les plaifanteries bonnes & mauvaifes
que l'on ne ceffe de publier contre cet
homme plus malheureux que coupable , dontla
conduite a d'abord révolté , & ne fait aujourd'hui
que pitié , en voici une fingulière.
» Il y a quelques jours que le Lord Gordon
a fait prier le Ministère de lui envoyer quatre
Eccléfiaftiques pour l'affifter pendant fa détention.
Le choix qu'il a fait de ces Eccléfiaftiques eſt aſſez
étrange. Il en a demandé un de l'Eglife d'Angleterre
, un indépendant , un méthodiſte & un Prefbytérien.
Sa requête a été rejettée ; alors il a demandé
un violon qui lui a été accordé. London
courant «.
On lit dans plufieurs de nos papiers les
obfervations fuivantes fur le Lord George
Gordon *, & fur l'affaire malheureuſe dans laquelle
il fe trouve compromis fi cruellement.
* Le Lord George Gordon eft un des frères du Duc
Alexandre de Gordon , quatrième Duc. Le fieur de Gordon
qui fut décapité à Breft il y a quelques années
étoit fon coufin. Il y a en France , en la perfonne
d'Alexandre-Jofeph Comte de Gordon , élevé à l'Ecole
Militaire, & actuellement Sous- Lieutenant au régiment
de Neuftrie , un rejetton d'une branche cadette de Gordon
& établie en France depuis François premier , à qui
Alexandre de Gordon amena quatre mille Ecoffois .
George de Gordon , fecond Comte de Huntley , pere
commun , avoit époufé Jeanne Stuart , fille de Jacques
premier , Roi d'Ecoffe , dont la foeur Marguerite fut la
première femme de Louis XI , Roi de France , & dont
une autre four époufa l'Empereur Maximilien. Le fils
& le petit fils de George , épousèrent des filles de
Jacques II & Jacques IV d'Ecoffe , d'où font provenues
la branche aînée des Ducs de Gordon en Ecoffe ,
22 Juillet 1789. h
( 170 ) ,
» S'il ne falloit écouter que les préjugés populaires
& les clameurs des ignorans , le Lord George
Gordon feroit très-certainement coupable de haute
trahifon ; cependant nous doutons fort qu'on puiffe
trouver dans nos loix le moindre fondement à une
pareille accufation. - Qu'il ait affemblé päiſiblement
dans la plaine de St-George, les perfonnes qu'il croyoit
être celles qui avoient figné la pétition qu'il s'étoit
chargé de préſenter à la Chambre des Communes ;
qu'il ait préfenté cette pétition , ou que les pétitionnaires
fe foient rendus à la Chambre , leur
nombre eût - il été de cent mille tour cela ne
forme point matière à une accufation de haute
trahifon . Il ne faut rien moins qu'une preuve bien
claire & bien évidente que le Lord George étoit
confédéré avec les féditieux , & qu'il connoiffoit l'intention
où ils étoient d'incendier les édifices publics ,
pour fonder une accufation de cette nature. Or
il n'y a pas un feul homme raiſonnable qui puiffe le
foupçonner coupable de cette complicité ou intelligence
avec les féditieux. En effet , dans ce cas
fa marche naturelle eût été de fe joindre aux féditieux
dans tous les défordres qu'ils ont commis ;
mais on ne dit point qu'il l'ait fait , ni même qu'il
ait eu connoiffance de leurs excès . On a dit , à la
vérité , qu'un jour la populace le voyant dans fa
voiture , a dételé les chevaux , & que les féditieux
ont traîné eux- mêmes le carroffe. Et on veut transformer
en crime de haute trahiſon à fa charge cette
extravagance de la populace, foit qu'il s'y foit prêté vo
lontairement , foit qu'il n'ait fait que céder à la force ,
parce qu'il a confenti à fe rendre à l'affemblée du peuple
dans la Plaine de St. George , & qu'il avoit la
cocarde bleue. Mais il y a tout lieu de croire que
>
& celle qui eft repréſentée par Alexandre Jofeph
Comte de Gordon , Sous - Lieutenant au Régiment de
Neuftrie.
( 171 )
toutes les ames honnêtes & fenfibles frémiront
d'horreur à cette nouvelle eſpèce de délit dont la
preuve n'eft fondée que fur des inductions , des
fuppofitions ou des préfomptions , & qui répugne
également aux principes de la raifon & à ceux de
la loi.
P. S. On affure dans ce moment que le
Gouvernement a reçu la nouvelle que l'efcadre
de Cadix a effectué fa jonction avec
celle de M. de Guichen , le 4 Juin à 15
lieues au vent de la Martinique. C'eft le
cotter le Rattlesnake qui l'a apportée. Si
cela eft , comme on n'en doute pas , le
Comte de Guichen s'eft levé plus matin
que l'Amiral Rodney.
FRANC E.
De VERSAILLES , le 18 Juillet.
LA Marquife de Saiffeval a eu l'honneur
d'être préfentée à LL. MM. par Madame ,
en qualité de Dame pour l'accompagner.
La Comteffe de Balby , qui le 6 de ce
mois a prêté ferment entre les mains de
Madame pour la place de fa Dame d'Atours
, a eu l'honneur d'être préfentée le 9
à LL. MM. par cette Princeffe en cette
qualité.
M. de Claris fils , a eu l'honneur d'être
préſenté au Roi par M. le Garde des Sceaux ,
& de lui faire fes remerciemens pour la
place de premier Préſident de la Cour des
h 2
( 172 )
Comptes , Aides & Finances de Montpellier.
Le 9 LL. MM. & la Famille Royale
fignèrent le contrat de Mariage du Prince
Charles de Rohan-Rochefort avec Mademoiſelle
de Rohan-Guémené. Les Fiançailles
furent enfuite faites dans le Cabinet du
Roi , par le Cardinal de Rohan-Guémené
Grand Aumônier de France , en préfence
de S. M. , de la Reine , de Monfieur , de
Madame , de Monfeigneur le Comte d'Ar
tois , de Madame la Comteffe d'Artois , de
Madame Elifabeth de France , de Meſdames
Adélaïde , Victoire & Sophie de France
, & des Princes & Princeffes du Sang.
Cette cérémonie fut faite avec tout l'appa
reil & la magnificence dont elle eft fufcep
tible ,
Le Roi a élevé au grade de Sous - Lieutenant
de fes Gardes du Corps , dans la
Compagnie de Beauvau , le Baron de Thomaffin
de Juilly , premier Maréchal - des-
Logis de cette Compagnie.
$
M. Bartholi , Antiquaire de S. M. le Roi
de Sardaigne , de l'Académie Royale des
Infcriptions & Belles- Lettres , a eu l'honneur
de préfenter le 9 de ce mois à Monfieur
, Madame , à Monfeigneur & à Madame
la Comteffe d'Artois , le Tome I de
fon Ouvrage , intitulé Réflexions impartiales
fur le progrès réel ou apparent que les
Sciences & les Arts ont fait dans le dixhuitième
fiècle en Europe,
( 173 )
De PARIS , le 18 Juillet.
Les lettres particulières arrivées en mê
me tems que les dépêches de M. de Guichen
, & dont la diſtribution a été fufpendue
jufqu'après la publication de celles- ci ,
s'accordent toutes à dire que les Anglois
ont beaucoup fouffert dans le dernier combat
du 19. Nos canonniers n'ont pas cherché
à les dégréer , mais à en bien ajuſter
les corps & fur- tout la deuxième batterie ;
il eft certain quoi qu'en dife l'Amiral Rodney
, dans fa relation , qu'il a envoyé 4
vaiffeaux au lieu de 2 très- maltraités à Ste Lu
cie, dont l'un , que l'on croit être le Sandwih,
couloit bas en entrant au carénage , & a été,
échoué. L'Amiral Anglois avoit été forcé de
tranfporter fon pavillon fur l'Elifabeth. On
ne croit pas qu'il ait été prêt comme il le
dit à fortir le premier Juin de la baye de
Carlifle ; & s'il a pu en effet mettre à la
voile dans les commencemens de ce mois
il n'a pu précéder de long- tems M. de Guichen
que toutes ces lettres s'accordent à
préfenter comme faifant toutes les difpofitions
pour être en mer le 10 & peut- être
plutôt . L'activité de l'Amiral Rodney devoit
fans doute être excitée encore par l'avis qu'il
avoit reçu de l'approche des Eſpagnols ; mais.
il est très- vraisemblable qu'ils ont dû arriver
, au moment où il aura pu partir , au
lieu de leur deftination . Les lettres de Londres
annoncent leur arrivée à la Martini-
1
h 3
( 174 )
que , & leur jonction à M. de Guichen ,
qui a dû fe faire le 4 Juin. Si cette nouvelle
fe confirme , comme on a lieu de l'eſpérer ,
notre fupériorité eft décidée ; les 4 vaiffeaux
que conduit l'Amiral Walfingham ne peuvent
nous l'ôter. Le tems ne tardera pas à
fixer toutes les incertitudes , en attendant
nous tranfcrirons l'extrait d'une lettre écrite.
par un Officier du Diademe , vaiffeau de
ligne commandé par M. de Dampierre , en
date du Port-au-Prince , ifle S. Domingue
, le 13 Mai.
>>> Nous fommes ici depuis quelques jours , ou
nous avons été chargés d'amener 39 bâtimens faifant
partie du convoi de 60 voiles qui étoit venu
à la Martinique , fous l'efcorte du Fier & de la
Boudeufe. Nous avions été au-devant de lui , &
nous cûmes le bonheur de délivrer un bâtiment
chargé pour le compte du Roi , vivement pourfuivi
par deux corfaires. Ce font les feuls navires
ennemis armés qui ofent paroître dans ces parages.
Les corfaires Anglois fortent presque tous de la
Providence , & font plus de mal aux neutres qu'à
nous. L'Amiral Parker garde conftamment le Port ;
il n'a pas jugé à propos de venir une feconde fois
fe melurer avec nous ; enforte que notre petite eſ
cadre a toujours été maitreffe de la mer. Nous
avons laiffé notre Général , ( M. de la Motte-
Piquet tourmenté de la goutte , avec quelque
petit reffentiment de fa bleffure. Mais tous les maux
difparoiffent lorfqu'il eft queftion du fervice du
Roi , de la défenfe de l'approvifionnement de cette
Colonie , dont il eft adoré. Nous vous envoyons
le Fier avec 19 vaiffeaux ; nous gardons la Boudeufe.
Il vous apprendra que les Eſpagnols font
( 175 )
fortis de la Havanne le 27 Mars , & ils ne cachoient,
point qu'ils alloient attaquer Penſacola. Nous ignorons
tout ce qui s'eft paflé à la Martinique depuis
un mois <<.
Une lettre de Rochefort du 8 de ce mois
nous apprend le fort de ce convoi.
» Avant hier , le Fier , de so canons , commandé
par M. le Chevalier de Turpin , entra dans la rivière
avec une tartane , le feul batiment qui l'ait fuivi
depuis le de ce mois , qu'il rencontra la flotte
Angloife. Il vient de Saint-Domingue , où il avoit
conduit 60 navires qu'il avoit pris à la Martinique ;
il en amenoit 21 en Europe ( la lettre du Port-
Louis n'en annonce que 19 ; vraisemblablement il
s'y en eft joint deux autres ). Sa traversée avoit été
on ne peut plus heureuſe & plus tranquille ; lorfque
le 3 de ce mois , étant par les 46 degrés , & pour
ainfi dire , dans nos ports , il reconnut une flotte
nombreufe , qu'il n'eut pas de peine à juger enne.
mie ; il avertit fur-le-champ fon convoi du danger
qui le menaçoit ; chaque navire fit fes difpofitions
pour éviter l'ennemi , qui cherchoit à envelopper
le convoi. Le Fier le trompa en changeant de route ,
la brume & la nuit , fecondant fa bonne manoeuvre ,
il échappa avec la tartane qu'il a amenée. Nous
efpérons que plufieurs des antres bâtimens auront
été auffi heureux ; le Fier n'en ayant vu que 3 qui
fuffent dans le danger imminent d'être pris.l
On ne s'eft pas trompé à Rochefort. Le
plus grand nombre de ces navires a fu
échapper à l'ennemi. Nous apprenons qu'il
en eſt entré fix à la Rochelle , trois à Nantes
, deux à Bordeaux , ce qui en fait douze
en y comprenant la Tartane entrée avec le
Fier à Rochefort ; dè forte qu'il n'en refte
plus que neuf dont on ignore le fort. C'eſt
h4
( 176 )
cet évènement qui a donné lieu au bruit
qui a couru à Londres de la prife entière d'un
convoi de St-Domingue par le Comodore
Walfingham que ce convoi n'a point vu ; c'eſt
la flotte de Geary qui l'a rencontré,& en a occafionné
la difperfion . Au refte cette flotte , diton,
n'étoit pas fort riche : les plus gros vaiffeaux
étoient de 3 à 400 cents tonneaux >
& il n'y en avoit que 2. Les autres étoient
du port de 80 , 100 & 150. La plupart
avoient été chargés à la Martinique & appartiennent
au port de Marſeille. On croit
que quelques-uns ont pu fe réfugier à la
côte d'Efpagne dont ils n'étoient pas fort
éloignés lorfqu'ils ont eu le malheur de
donner dans la flotte ennemie.
כ כ
L'apparition de la flotte Angloife , écrit- on de
Breft , n'a fait aucun tort à ce Port ; elle nous a
Leulement enlevé le lougre le Huffard, de 12 canons ,
commandé par M. le Chevalier de Langle , qui
dans un tems brumeux , fe trouva enveloppé par
les frégates ennemies. Il fuivoit la flotte Angloife
depuis quelques jours . Deux frégates , qui étoient
forties pour le même objet , l'ont vue le premier
de ce mois au N. N. O. de l'Ile de Rhé. Nous
arions quelque inquiétude fur le fort de l'Invincible
, forti de Rochefort le 29 Juin , fi nous ne
favions pas qu'il fe fera éloigné avant que les
ennemis aient paru fur la côte d'Aunis «.
» Les vaiffeaux qui font ici en rade , ajoute une
lettre poftérieure du même Port , forment feuls
une affez belle flotte. On croit que cette divifion
fe joindra à la flotte de Cadix , de la même manière
que Dom Louis de Cordova s'unit au Comte d'Orvilliers.
On s'attend à voir bientôt paroître la
( 177 ) १
Hotte de Cadix ; celle de Toulon a dû, arriver à
la fin du mois dernier ; les vaiffeaux le Céfar , le
Guerrier & l'Actif doivent s'y rendre , après avoir
efcorté , jufqu'à une certaine hauteur , les convois
dont ils étoient chargés. Par ce moyen , il fe
trouvera à Cadix 14 15 vaiffeaux François ,
qui , joints aux 23 Efpagnols , formeront une flotte ,
refpectable , dont la jonction à la divifion de Breft ,
ne pourra être empêchée par l'Amiral Geary , fi
le plan des Miniftres eft qu'elle le faſſe « .
On écrit de Nantes qu'il y a un embargo
fur tous les ports marchands , & qu'on
a frèté dans celui de Nantes feul 42 bâtimens
pour le compte du Roi.
Il est beaucoup queftion d'un nouveau
ventilateur pour renouveller l'air des vaiffeaux
& d'un moyen fort fimple de deffaler
l'eau de la mer & de la rendre propre , en
y mettant deux tiers à trois quarts d'eau
douce , à faire le pain , à cuire les alimens ,
& à abreuver les beftiaux qu'on embarque ;
& enfin d'un autre moyen de purifier l'eau
corrompue. Si ces découvertes ont réellement
lieu , & fi leur fuccès répond à ce
que l'on s'en promet , elles feront bien
précieufes aux Navigateurs.
·
MM. Laurent & Bernard Coppens , frères , ſous
la raifon de M. Coppens , fils , de Dunkerque , ont
entrepris l'armement de la frégate corfaire la
Charlotte. Ses dimenfions principales font de 72
pieds de quille , 80 pieds de rêre en tête , 22 de
bay . Elle eft conſtruite per M. Riva , ancien Conftracteur
de corfaires , percée de 18 fabords pour
porter 18 canons de 6 livres de balle , mènues
armes , munitions & autres objets relatifs . Elle
bs
( 178 )
aura 120 hommes d'équipage , & fera une courſe
de 3 mois effectifs , lous les ordres du célèbre
Pierre Denis du Caffou , dont les actions de valeur
font bien connues , & lui ont mérité des récompenfes
Aatteufes de la part du Roi. Ce brave Officier devoit
commander , comme nous l'avons annoncé , la frégate
la Louife , armée par MM. le Sefne & Compagnie
; il leur en a remis le commandement pour
prendre celui de la Charlotte. MM . Coppens eftiment
que l'armement & la mife hors de leur Frégate
, pourront monter à 100,000 livres . Ils s'obligent
, tant pour l'armement que pour le défarmement
, de fe conformer en tout point à ce qui eft
prefcrit par les Ordonnances du Roi concernant
la courfe , & notamment à la Déclaration du 24
Juin 1778
excepté pour ce qui concerne les .
gages des équipages , qui recevront fix femaines
d'avances.
,
Le Mariage du Prince de Rohan - Rochefort
avec Mademoiſelle de Rohan Guémené
a été célébré le 12 de ce mois dans la
Chapelle de l'Hôtel de Soubife. La Bénédiction
nuptiale a été donnée en préſence
du Curé de St -Jean en Grève par le Cardinal
de Rohan , Grand - Aumônier de France.
Il y a eu ce jour- là de très- belles fêtes à
l'Hôtel de Soubife , & feu d'artifice dans
le Jardin où s'étoient raffemblées plus de
5000 perfonnes. Les illuminations étaient
très belles & ont fait honneur au goût
de l'Artiste qui les avoit difpofées .
-
Nous nous empreffons de tranfcrire la lettre
fuivante que nous venons de recevoir ; un
avis auffi intéreffant pour l'humanité ne doit
pas être retardé.
( 179 )
» M. je croirois trahir les intérêts de mes femblables
fi je tardois à les inftruire qu'il exifte dans la
Capitale , un remède vérifié contre l'Epylepfie :
comme il est très- fur que le motif qui m'anime vous
anime auffi , M. j'ai lieu de croire que vous voudrez
bien faire paffer cette annonce dans votre ouvrage .
J'indiquerai la fource de ce remède à ceux qui
prendront la peine de venir chez moi.
J'ai l'honneur d'être , & c . Signé BERNIER
Confeiller à la Chambre des Comptes de Bretagne ,
rue Sainte- Catherine , Porte Saint- Michel «.
L'Avis fuivant n'intéreffe pas moins l'humanité.
·
Le fieur Jacques Faynard , François d'origne ,
inventeur d'une poudre vulnéraire qui a la vertu
d'arrêter toutes fortes d'hémorragies , tant internes ,
qu'externes , & dont l'Auteur , fuivant le Courier
de l'Europe , du 22 Janvier 1779 , a fait une infinité
d'épreuves heureufes en Angleterre , est venu en
France , la Patrie , du confentement de M. le Comte
de Vergennes , Miniftre & Secrétaire d'Etat des
affaires Etrangères , où il apporte cette découverte,
qu'il cherche à rendre utile au foulagement de fes
compatriotes. Les épreuves en ont été faites en préfence
des Commiffaires de la Société Royale de
Médecine , & conftatées par des procès - verbaux.
Plufieurs perfonnes attaquées de vomiffements &
crachements de fang , tant à Paris , qu'à Versailles ,
ont été guéries par cette poudre : ces faits font attef
tés par des Médecins & des Chirurgiens célèbres . -
Ces fuccès ont produit l'effet défiré par le fieur
Faynard ; ils ont infpiré de la confiance en ce remède
à MM. Lieutaud , Confeiller - d'Etat , & Premier
Médecin du Roi ; Poiffonnier , Confeiller - d'Etat ,
Premier Médecin & Infpecteur-Général des Hopitaux
de la Marine ; & Leclerc , Chevalier de l'Ordre.
de S. M. , ancien Médecin de fes Armées , fon
Commiffaire particulier pour l'inſpection générale
( 180 )
des Hopitaux du Royaume , &c. Le fuffrage de ces
trois Médecins qui ont figné l'avis dont nous don
nons ici l'extrait , a déterminé M. le Prince de
Montbarrey , Miniftre de la guerre , & M. de Sartine
, Miniftre de la Marine , à faire employer cette
poudre dans les Hopitaux de terre & de mer.
Elle fe vend chez le fieur la Vallée , au Pavillon-
Luce , rue Royale , à Verfailles. Chez M. du
Fetel , rue des Vertes - Aulnois , à Amiens , en Picardie.
Et chez l'Inventeur , Nº. 41 , Windmill
Street , Rathbone , Place à Londres ; dans les principales
Villes & Ports de Mer d'Angleterre . Il y
a des boëtes de trois prix différents , de 6 liv. , de
12 & de 24 livres . -Le fieur Faynard croit devoir
avertir le Public , que toutes les boëtes qui ne feront
pas fcellées de fon cachet , & fignées de fa main ,
Jacques Faynard , feront des boëtes de poudre
contrefaite «.
La Séance publique que l'Académie d'Arras
a tenue les Avril dernier , a été remplie
par la lecture de plufieurs Mémoires ,
la plupart très- piquans ; forcés par les bornes
de ce Journal de nous reftreindre , nous
indiquerons ici deux articles.
47
M. Buiffart , Confeiller- Affeffeur de la Maréchauffée
, Directeur en exercice , ouvrit la féance
par la lecture d'un Mémoire contenant la deſcription
de quelques trombes terreftres . La première fur
obfervée le 9 Avril 1770 , vers 5 heures après midi ,
à Pomonien , village fitué entre Arras & le bourg
de Pas ; la deuxième le fut le 21 Juillet 1777 , fur
les 2 heures de l'après midi , à Billy - Berclau près la
Baffée ; & la troisième , le 22 Juillet 1779 , entre
5 & 6 heures du foir , au village de Néville , au
hameau de Thun , à Château- l'Abbaye , & autres
endroits voifins de Saint- Amand en Flandres. M.
Buiffard donna enfuite l'explication de ces météores ,
( 181 )
d'après le fentiment de plufieurs Phyficiens , qui
penfent que les trombes doivent être , comme les
autres Phénomènes météoriques , attribués à l'élec
tricité ; & il conclut delà que les conducteurs élec .
triques , placés en plus grand nombre , tant dans
les villes que dans les campagnes , s'oppoferoient
probablement à la formation de ces météores .
M. Goffe , Prieur de l'Abbaye d'Arrouaife , lut
une Pièce d'environ , 300 vers , intitulée : Mon
Rêve ou les Immortels. Les Voyages de Gulliver
du Docteur Swift , lui en ont fourni l'idée. Il feint
d'être transporté , en fonge dans une ifle , où parmi
des hommes ordinaires , il s'en trouve d'autres qui
naiffent immortels. Le Poète s'imagine d'abord que
çes derniers font les plus heureux ; mais un Sage
du pays le détrompe , en lui apprenant que ceux
qui naiffent avec cet avantage , n'en fouffrent pas
moins tous les maux attachés à l'humanité ; & que.
leur immortalité n'eft qu'un malheur de plus ; il
y a même une loi particulière qui déclare morts civilement
ceux qui paffent les 80 ans ; ce qui fournit
au Poète ces vers que nous citerons.
A l'âge où dans votre Iſle un décret abhorré ,
Aux immortels ôte leur exiſtence ,
Près du Trône , appellé par un Prince adoré ,
Un Miniftre fameux , un Vieillard révéré ,
Des feux de fon génie éclaire encor la France.
Dieux , pour notre bonheur , vous qui l'avez fait
naître ,
Couronnez les travaux des plus brillans fuccès }
Confervez long- tems aux François ,
L'ami du peuple & de fon Maître .
( 182 )
Il y a eu tant de corfaires pris ou détruits
depuis quelques jours , qu'il n'en refte
pas beaucoup dans nos parages. Celui
de Liverpool à la jambe de bois n'a point
été pris ; ce n'eft point ce Capitaine qui
commandoit la Pallas. On écrit de la Rochelle
qu'il continue d'infefter la côte d'Aunis
, & qu'on a envoyé à fa pourſuite une
frégate & une chaloupe canonnière. Tous
ces convois , tous ces corfaires étoient fortis
à l'abri de la grande flotte ; ils croyoient
que nos vaiffeaux & nos frégates n'oferoient
pas tenir la mer , lorfque l'Amiral
Geary étoit dehors ; & les navires de Corke
n'ont pas été peu furpris de rencontrer
fi près de leurs côtes un vailfeau François
de 64 canons ; ils ont appris à leurs
dépens qu'il ne dépendra que de nous
quand nous le voudrons. de défoler le
commerce de l'Angleterre.
On écrit d'Avalon en Bourgogne que le
4 du mois dernier , un gros nuage creva
fur les villages de Sermizelle , Givri &
Blannai ; il vomit pendant près d'une demilieue
une grêle sèche d'une groffeur étonnante
qui a dévasté toutes les récoltes
à faire , & qui , frappant les bois des vignes ,
les a mis hors d'état d'être taillés l'année prochaine
, & de porter du fruit pendant plufieurs
années. A l'égard des Laboureurs ,
on ne croit pas qu'ils puiffent recueillir
affez de grains pour les femences de Septembre
& d'Octobre. Les perfonnes fenfi(
183 )
•
bles & charitables font invitées de faire
paffer leurs fecours à M. Houdaille , Notaire-
Royal à Avalon . Ils feront diftribués
avec la plus grande équité .
Selon des lettres de Clermont en Bauvoifis
, Généralité de Soiffons , le 19 Juin
vers les fix heures du foir , un orage épouvantable
, en moins d'une demi- heure , a
détruit toutes les récoltes de plus de vingt
Paroiffes. Cet ouragan qui a renverfé un
clocher en pierre , une quantité d'arbres
de toutes groffeurs , dont quelques - uns par
leur chûte ont écrafé une Chapelle , avoit
une étendue d'une lieue & demie de large &
de fix en longueur , dans la même Election
qui, l'année dernière , avoit déja éprouvé un
pareil défaftre. C'eft aux hommes qui font
au-deflus des beſoins , qu'on recommande la
multitude des malheureux à qui ce fléau
les fait éprouver tous.
*
Il paroît deux Edits du Roi ; l'un donné à Verfailles
au mois d'Août dernier , & enregistré au
Parlement le 17 Mars , fupprime le Baillage Royal
de la Terre de Château- Renard . L'autre donné au
mois de Février , & enregistré le 17 Mars dernier ,
porte prorogation du fecond Vingtième des droits
réfervés , & des fols pour livre , en- fus de différens
droits dans la Province d'Artois .
Il paroît auffi plufieurs Arrêts du Conseil d'Etat
du Roi. Le premier en date du 27 Février , porte
un nouveau Règlement pour les impofitions des
Corps & Communautés . Le fecond , en date du
25 Avril , ordonne l'exécution d'une Ordonnance
de l'Intendant d'Orléans , du 10 Septembre 1777 ,
( 184 )
par laquelle Marie Allaire , veuve de Jean - Jofeph
& Jacques - Jofeph fon fils ont été condamnés à
payer le droit de Franc- Fief du Domaine Noble de
la Borde- Gerard , régi par la Coutume d'Orléans ,
aliéné à la charge d'une redevance qualifiée cens ,
avec rétention de la foi , & moyennant des deniers
d'entrée. Le troifième , en date du 28 Mai ,
nomme les 12 Receveurs - Généraux des Finances ,
créés - Le l'Edit du mois d'Avril précédent.
quatrième , en date du 10 Juin , ordonne que toutes
par
les Pêcheries actuellement fubfiftantes dans le reffort
de l'Amirauté de S. Brieuc , autres que celles mentionnées
audit Arrêt , feront démolies & détruites.
- Le cinquième , en date du 24 Mai , ordonne ,
qu'à compter du 10 Octobre 1780 , dans les Provinces
fujettes aux droits d'Aides , & du premier Janvier
1781 dans les autres Provinces du Royaume , il
ne pourra être employé d'autre papier & parchemin
timbrés que ceux qui feront marqués des nouveaux
timbres de Jean Vincent René , chargé de la future
adminiftration des Domaines , lequel ne fera point
tenu de contre - timbrer gratis , de reprendre ou
échanger les papiers & parchemins marqués des
anciens timbres qui pourroient lui être rapportés.
Marie-Jofephe Brogniard , femme de Jean-
Baptifte Prauvot , eft accouchée à Lille , en
Flandres , le 26 du mois dernier , après 7 mois
de groffeffe de 4 enfans , dont 2 garçons & 2
filles , qui tous quatre ont été baptifés . Un des
garçons eft mort le lendemain , & les 3 autres
enfans fe portent aflez bien ainfi que
leur mere. Cette femme , âgée de 40 ans ,
avoit eu précédemment 9 enfans en 9 différentes
couches. Son mari , ouvrier en
fil , gagne 12 fols & demi par jour , quand
il eft occupé. La furcharge que vient de
そ
( 185 )
lui donner la fécondité de fa femme , eft
bien faite pour lui attirer quelques fecours
de la part des amnes bienfaifantes.
Jean-Louis Gouyon de Vaudurant , ancien
Evêque & Comte de Saint-Pol- de- Léon ,
Abbé Commendataire des Abbayes Royales
de Saint-Mahé de Fimeterre , Ordre de
Saint Benoît , Congrégation de Saint Maur,
Diocèfe de Léon , & de la Cour-Dieu
Ordre de Cîteaux , Diocèfe d'Orléans , eft
mort le 18 du mois dernier en fon Château
de Madis , en Bretagne , dans la 78e
année de fon âge.
.Les numéros fortis au tirage de la Lotterie
Royale de France , font : 82 , 18 , 5,
89,87.
De BRUXELLES , le 18 Juillet.
CHARLES-ALEXANDRE , Duc de Lorraine
& de Bar , Grand-Maître de l'Ordre Teutonique
, Lieutenant , Gouverneur & Capitaine
- Général des Pays- Bas , eft mort au
Château royal de Tervueren le 4 de ce
mois à 10 heures du foir , dans la 58e année
de fon âge , après avoir gouverné ces
Provinces pendant plus de 36 ans avec
autant de fageffe que de modération . Les
Etats de Brabant lui érigèrent , il y a quelques
années , une Statue , & fa mémoire
fera toujours chère aux peuples qui l'ont
perdu. Son corps fut amené ici les de ce
>
( 186 )
mois à minuit , dans un carroffe eſcorté par
un détachement de cavalerie , & fuivi d'une
feconde voiture dans laquelle fe trouvoient
le Grand Ecuyer & les deux Exécuteurs
teftamentaires nommés par S. A. R. & qui
font le Baron de Radener , Commandeur
de l'Ordre Teutonique & le Baron de Gottini
, Chambellan. Le corps fut reçu à la
grille du Jardin par toute la Cour. Il fut
embaumé la même nuit , & on l'a expofé
pendant trois jours en uniforme de l'Ordre
Teutonique , habit noir , manteau blanc ,
botté & éperonné.
On dit que felon le teftament de S. A. R.
fait il y a quelques années , S. M. l'Impératrice-
Reine eft fon héritière univerſelle , &
eft priée de faire des penfions à tous fes
gens. S. A. R. trois jours avant la mort ,
qu'elle regardoit comme affurée , & qu'elle
envifageoit avec la fermeté & la tranquillité
d'un héros chrétien , ayant mandé fon
Secrétaire intime , lui fit fceller en fa préfence
la caffette qui contenoit fes papiers ,
& lui dicta enfuite deux lettres , l'une pour
l'Impératrice Reine , & l'autre pour l'Archiducheffe
Marie- Anne. Il les fit cacheter
de noir , & ordonna de les envoyer à Vienne
auffi-tôt qu'il feroir mort. Elles ont été en
effet expédiées à leur deſtination auffi-tôt
après fon décès .
Le Prince de Stahremberg a été nommé
par interim , Lieutenant , Gouverneur &
( 187 )
Capitaine Général des Pays-Bas . On dit que
ce fera le Duc de Saxe-Tefchen qui fuccédera
ici au Prince Charles de Lorraine ; cette
efpérance n'eſt pas fans fondement , s'il y a
quelque authenticité dans une lettre de
Vienne reçue il y a 15 jours , où l'on lit
que l'on y efpéroit apprendre le rétabliſſement
de S. A. R. par ce que S. M. I. & R.
feroit vivement touchée en recevant la nouvelle
de fa mort , & de fe voir par- là privée
de la compagnie de l'Archiducheffe de Saxe-
Tefchen.
>
Selon quelques avis d'Italie , on a vu
paller à Mantoue un courier venant de
Munfter & dirige ant fa route vers Rome ,
où il va chercher les bulles néceffaires
pour l'Archiduc Maximilien en qualité
de Coadjuteur de Cologne & de Munſter..
Des lettres d'Allemagne portent que ces
bulles y font attendues à chaque inftant
& que l'on fe flatte que cet arrangement
s'exécutera fans apporter aucun trouble à
la tranquillité des Etats- Germaniques.
On avoit parlé d'un Congrès qui devoit
fe tenir à la Haye , pour mettre la dernière
main au plan d'une neutralité armée par
mer , proposé par la Cour de Ruffie ; on
dit aujourd'hui que cette négociation fe
fera à Pétersbourg ; & que l'Impératrice
ayant témoigné qu'elle le défiroit , les Etats-
Généraux ont nommé fur la propofition du
Stadhouder , les Barons de Waffenaar , de
( 188 )
Starrenbourg & de Herkeren de Brantzen?
bourg , députés de l'Affemblée de LL.
HH. PP. , de la part des Provinces de
Hollande & d'Utrecht Miniftres Pléni
potentiares à Pétersbourg. On affure qu'ils
le mettront en route au mois prochain .
» En attendant l'effet encore éloigné de ces conférences
, écrit- on de la Haye , notre commerce eft
toujours troublé par les Anglois . Plufieurs proprié
taires d'Amfterdam , ont préfenté une nouvelle requête
aux Etats - Généraux à l'effet de reclamer quelques
vailleaux pris par les Anglois & conduits à
Lisbonne. On craint fort que ces navires ne foient
confifqués , parce qu'ils fe trouvent munis de paffeports
dont ils devoient faire ufage, s'ils arrivoient dans
quelques Ports de France , afin de ne payer aucuns
droits d'entrée extraordinaires . On affure qu'il a été
expédié à M. Smiffaert, nouveau Miniftre Plénipotentiaire
de LL. HH . PP. à la Cour de Lisbonne , parti
d'ici le 30 Juin pour Londres , d'où il doit fe rendre
à fa deftination , l'ordre d'y reclamer ces vaiffeaux à
fon arrivée .
On écrit de Morlaix que le 7 Juillet ,
le Bâtiment Anglois la Pandore , allant
de Cheſter à Londres , avec un chargement
de 28 canons de fer du calibre de
24, de la nouvelle fabrique Angloife , a
été conduit dans ce port. Cette prife a
été faite par le Corfaire Américain la
Princeffe Noire , Capitaine Edward Macatter.
On a dit que les François avoient menacé
S. Chriftophe qui peut l'être encore ; ce bruit
a donné lieu à la publication d'un petit dé(
189 )
tail hiſtorique fur cette colonie , & il trouve
naturellement fa place ici ,
» La Religion de Malte acquit en 1653 non-feulement
la propriété & la Seigneurie de l'Ile de Saint
Chriſtophe & des Ifles voilines , comme Saint- Bar,
thelemi , Sainte-Croix & quelques autres , mais en
core toutes les habitations , terres , eſclaves noirs ,
marchandiſes , munitions & provifions. Cette acqui,
fition faite fous le Grand - Maître Paul Lafcaris
Caftellard , par les Baillis de Poincy & de Souvré,
ne coûta à l'Ordre que le payement de ce que la
Compagnie des marchands pouvoit devoir aux habi
tans de l'Ifle , & une fomme de 120 milles livres
tournois par contrat paflé à Paris , ratifié à Malte ,
confirmé peu après par les Lettres . Patentes de Louis
XIV, expédiées à Paris au mois de Mars 1653 .
Néanmois en 1665 , c'est-à-dire , 12 ans après , fous
le Grand-Maître Nicolas Cotoner , la Religion de
Malte revendit l'Ifle de Saint-Chriftophe à une Com
pagnie de marchands François , qui s'y établirent
fous la protection du Roi, Depuis ce tems l'Angleterre
a conquis cette Ifle , qui eft devenue entre fes
mains une Colonie affez importante «.
PRÉCIS DES GAZETETES ANGL, du 10 au 11 Juillet,
Le Parlement d'Irlande a été prorogé jufqu'au 8
de ce mois , pour avoir le tems de recevoir les
Bills qui font à préfent en Angleterre. Peu de jours
après leur arrivée , on fera la clôture d'une feffion
à jamais remarquable dans les annales de l'Irlande
par l'extenfion fubite de fon commerce & de fa
liberté .
Le 8 , fur les trois heures après midi , le Sr.
George Bayne , Capitaine du vaiffeau armé le
Lirne , eft arrivé à l'Amirauté , avec des dépêches
de l'Amiral Gambier . Elles étoient fi importantes
que cet Officier a été retenu à l'Amirauté jufqu'à
( 190 )
ce que le Lord Sandwich les eût communiquées
au Roi. Ce Lord n'a quitté S. M. qu'à dix heures
du foir ; & le 10 , à deux du matin , le Capitaine
Bayne eft reparti avec des ordres pour la grande
efcadre , fous le commandement de l'Amiral Geary.
Le 10 de ce mois , il eft arrivé à l'Amirauté
des dépêches , par lefquelles l'Amiral Geary donne
avis que n'ayant vu aucune efcadre ennemie pendant
toute la croifière , il a deffein de retourner
le plutôt poffible , avec la flotte , à Torbay , pour y
faire de l'eau , & y prendre des vivres.
Le 8 de ce mois , il y a eu une Preffe très - vive ·
für la Tamife & fur les deux bords de ce fleuve ,
parce qu'on avoit befoin de 2000 hommes pour
un fervice immédiat On en a pris un grand nombre
qui ont été mis à bord d'une allège.
Un paffager , qui étoit à bord d'un vaiſſeau
Hollandois , venant de St- Euftache , écrit - on de
Portsmouth , rapporte qu'il y a trois femaines que ce
bâtiment a rencontré par
l'eft 35 les frégates
la Danaé & la Pandora , avec dix bâtimens marchands
pour Québec. Le refte de la flotte avoit
été difperfée par trois vaiffeaux de guerre François.
Le départ des flottes pour les deux Indes , eſt
fixé au 12 ou au 13 de ce mois.
Il y a à Spithéad un grand nombre de vaiffeaux
marchands chargés pour différentes deſtinations ,
telles la Caroline Méridionale que , New Yorck
& les Illes de l'Amérique , indépendamment de
ceux qui doivent partir pour l'Inde .
-
On attend bien- tôt une très - forte flotte marchande
, qui doit arriver en Angleterre , venant
des Ifles du Vent. Elle confiftera en plus de 300
voiles de toute eſpèce , elle aura à bord une trèsgrande
quantité de fucre & de rum , du produit
de nos propres Ifles , & outre cela , beaucoup de
fucres & autres marchandiſes prifes fur les Fran(
191 )
-
•
çois , les Espagnols & les Américains , pour la
valeur de 3 millions . - Son rendez vous étoit à
la baye de Carliſle dans l'Ifle des Barbades , d'où
elle a dû partir au milieu du mois de Juin , &
quitter , fuivant la convention d'affurance , ce Port
avant les Juillet au plus tard , faute de quoi
l'affurance deviendra de nul effet. Il faudra un fort
convoi pour une flotte auffi confidérable . l'Amiral
Parker eft destiné pour cette opération avec 5 ou 6
vaiffeaux de ligne , fans compter les frégates , &
on choifira pour ce fervice les vaiffeaux qui pe
pourroient pas être réparés fuffifamment en Amétique.
Un Particulier a fait une recherche exacte du
nombre des maifons , chapelles & autres édifices
détruits entièrement ou feulement endommagés
par les féditieux , & il les porte à 83 .
•
Les fonds ont hauffé confidérablement depuis la
prife de Charles-Town.
Il doit partir un convoi le 25
de ce mois pour
eſcorter les vaiſſeaux marchands deſtinés pour la
Caroline. Plufieurs de 250 à 350 tonneaux font
déja chargés , ou prennent leurs chargemens. Ily
en a dix autres de frètés , dans le nombre defquels
fe trouve un ancien vaiffeau de la Compagnie des
Indes de 700 tonneaux , quoique à la baſſe- marée ,
il n'y ait pas , à la barre de Charles- Town , plus
de 19 pieds d'eau. On embarque des marchandifes
de toute espèce pour une fomme très - conſidérable.
Elles trouveront probablement du débit dans le
pays ; mais il fera impoffible de trouver des cargaifons
de retour pour un fi grand nombre de
vaiffeaux. Les récoltes de 1779 , tant en bled qu'en
riz , ont été prefque entièrement détruites par les
infectes & le mauvais tems. La Province s'eft trouvée
envahie dans les mois des femailles du printems
dernier ; il eft conftant qu'on ne trouvera
pas de productions à embarquer pour l'Angleterre
"
嘴
--
ཀ
cette année. On a calculé au départ du dernier
vaiffeau de Charles-Town ; que fi les productions
entières de la Province , tant en bled qu'en indigo ,
étoient réunies enfemble , il n'y auroit pas de
quoi charger trois petits vaiffeaux . L'état dé
plorable on fe trouvoit la Province , a bien rabattu
la joie des Miniftres & de leurs amis , de la réduc
tion de Charles- Town. Ce pays fi beau , fi abondant
en volailles , en viandes fraîches de toute ef
pèce , a été épuifé par les armées. La difette étoit
fi - grande , que la paire de poulets fe vendoit une
guinée. Il n'y avoit ni fromage , ni beurre , ni
fait , ni bifcuits . Les Nègres , fans lefquels on ne
peut cultiver les terres , & qui étoient au nombre
de dix ou onze contre un blanc , ſe font évadés
après la prife de Charles -Town , en corps de 80
hommes , pillant & dévaftant tout ce qui fe trous
voir fous leurs mains. Ils fe font portés vers le Sud.
Queft de la Colonie , & avec le fecours même des
troupes on parviendra difficilement à les en re
tirer. Il faudra 20 a la Province pour
mettre dans l'état où elle étoit en 1779.
12
fe re
Pendant que notre armée affiégeoit Charles -Town,
& que le fuccès étoit incertain , plufieurs émillai
res & entr'autres le fucceffeur de M. Stewart
fur-Intendant des affaires de l'Inde , & deux Amér
ricains caffés dans le camp de Washington , par
lâcheté , ont été envoyés chez les Cheroquis &
autres tribus fauvages , pour les exciter à prendre'
la hache & à recommencer à dévaſter la fron .
tière occidentale des deux, Carolines & de la Géor
gie. Comme ces fauvages fe laiffent facilement
entraîner à faire le mal , il eft vraisemblable que
Pleque
les mois de Juillet & d'Août feront plus funeftes
encore à la Province que ne l'a été le mois de
Mai ; les vieillards , les femmes & les enfans feront
les victimes de la férocité des barbares qu'on a
armés.
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
RUSSI E..
De PETERSBOURG , le 23 Juillet.
L'IMPERATRICE eft arrivé ce matin à Czarsko-
Zelo , après avoir employé près de cinq
femaines à fon voyage dans la Ruffie - Blanche.
L'Empereur eft attendu lundi prochain
dans cette capitale ; on a préparé des fêtes
brillantes qu'on fe propoſe de lui donner
pendant fon féjour. La noblefle des deux
fexes y paroîtra avec la plus grande pompe.
La dépenſe qu'elle fait en habillemens , équipages
& livrées eft d'autant plus confidérable
, parce que la circonftance a augmenté
le prix des étoffes qu'elle employe & qu'elle
paye le quadruple du prix ordinaire .
L'efcadre raflemblée à Cronstadt , & compofée
de 15 vaiffeaux de ligne , 4 frégates ,
a mis à la voile le 19 de ce mois. Comme
le fervice auquel elle eft deftinée ne lui
permettra pas de revenir l'hiver prochain
dans nos ports , le Gouvernement a expédié
des Couriers à fes Miniftres réfidans près
les Cours de Verfailles , Madrid , Londres ,
Lisbonne, Copenhague, Stockholm & la République
des Provinces - Unies , pour leur
29 Juillet 1780 . i
( 194 )
enjoindre de demander à ces Cours l'admiffion
dans leurs ports des vaiffeaux de cette
efcadre qui pourront y entrer , foit pour y
hiverner ou pour s'y réparer , & la permiffion
de s'y pourvoir de tout ce dont ils
auront befoin.
Cette efcadre eft partagée en 3 divifions
aux ordres des contre - Amiraux Boriffow ,
Crufe & Polibin .
M. Harris , Envoyé de S. M. B. , expédia
, le 26 du mois dernier , un Courier à
fa Cour ; depuis ce tems le bruit s'eſt répandu
qu'il a demandé fon rappel , & il
paroît fe foutenir encore.
DANEMAR CK.
De COPENHAGUE , le 3 Juillet.
LES vaiffeaux de guerre qui doivent protéger
notre commerce font actuellement en
rade ; le 6 de ce mois , le pavillon Amiral
fera hiflé à bord du vaiffeau la Justice de
74 canons. Notre efcadre fera composée cette
année de ro vaiffeaux de guerre dont 2 de
74 canons , 2 de 70 , 2 de 64 , 2 de 60 & 2
so ; & de 6 frégates , dont 2 de 36 , une de
34, une de 32 , une de 24 & une de 20. Il s'eft
déja détaché un vaiffeau de 60 canons pour
la côte de Guinée , un de so eft dans la mer
du Nord ; il en reftera un autre à la radę
d'Elfeneur pour fervir de vaiffeau de garde.
La flotte Ruffe, compofée de 15 vaiffeaux de
ligne & 4 frégates eft arrivée dans cette rade ,
( 195 )
partie hier , & le refte aujourd'hui . On dit
qu'elle va être fuivie du vaiffeau Amiral ,.
monté par l'Amiral Greigh qui aura le commandement
de la flotte combinée. Nous y
joindrons 7 vaiffeaux ; on attend inceffamment
ceux qui doivent venir de Suède ; on
en a apperçu 4 il y a 2 jours à la hauteur de
Bornholm , & ils ne peuvent tarder .
POLOGNE.
De VARSOVIE , le 15 Juillet.
LES différends furvenus entre le Comte
de Tyszenhaus , Tréforier de Lithuanie , &
plufieurs autres Grands de ce Duché, ont enfin
attiré au premier des défagrémens , dont
jufqu'à préfent on ignore la véritable caufe
& les circonstances. Deux de fes Secrétaires ,
arrêtés à Bialiſtock , ont été conduits ici avec
les papiers dont ils étoient chargés . Le Roi .
qui honoroit M. de Tyfzenhaus de fes bonnes
graces particulières , a envoyé à Grodno,
le Comte de Kinsky fon Ecuyer , pour examiner
l'affaire & lui en rendre compte. On
parle auffi de l'établiſſement d'une Commiffion
pour le même effet.
Le Général Baron de Cocceji , Commandant
du régiment d'infanterie des Gardes
de la Couronne , que le Roi avoit envoyé
à Mohilow , avec le Lieutenant - Général
Prince Staniflas Poniatowski , pour y complimenter
, en fon nom , l'Impératrice de
Ruffie & l'Empereur des Romains , y eft
i 2
( 196 )
و
mort des fuites d'un accident bien étrange.
Il avoit caffé un flacon en voulant l'ouvrir ;
un morceau de verre entra dans fa main ; là
bleffure ayant paru peu de chofe & le
Chirurgien n'ayant pas jugé qu'elle pût avoir
aucune fuite dangereufe , M. de Cocceji
continua fon voyage. La plaie s'échauffa´; à
fon arrivée à Mohilow la main étoit devenue
toute noire ; le bras étoit enflé ; les gens de
l'Art affemblés à cette occafion , reconnurent
que la gangrène s'y étoit mife & avoit fait de
tels progrès que l'amputation qui eût été
néceflaire la veille étoit alors abſolument inutile
, parce qu'il étoit trop tard : M. de Cocceji
s'eſt réſigné avec beaucoup de fermeté
à fon fort ; il envoya à l'Empereur pour lui
témoigner que fon feul regret étoit de ne
pouvoir exécuter la commiffion dont il ércit
honoré , & de fe voir privé par -là de l'honneur
de lui préſenter lui- même fes reſpects.
L'Empereur , dit- on , a bien voulu lui donner
la feule confolation qu'il pouvoit defirer ;
il a daigné aller voir le Baron mourant &
lui témoigner l'intérêt qu'il prenoit au malheureux
évènement dont il étoit la victime.
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 7 Juillet.
LES nouvelles qu'on reçoit fucceffivement
de l'Empereur , ne fauroient être plus
fatisfaifantes. S. M. jouit de la meilleure
fanté ; elle eft arrivée le 27 Juin à Péters(-
197 )
bourg ; elle paroît très - contente du féjour
qu'elle a fait à Mofcou ; la première fête
qu'on lui a donnée dans cette dernière ville
étoit un feu d'artifice , où l'on remarquoit
cette devife , amitié & droiture . L'Empereur
ayant diftribué fur la route tous les
préfens qu'il avoit pris avec lui , il a été
donné ordre d'en préparer d'autres qu'il fe
propofe de diftribuer à Pétersbourg. L'Impératrice
de Ruffie en a fait auffi de trèsriches
aux perfonnes de la fuite de l'Empereur.
Le Général Brown a reçu des tablettes
à écrire garnies de brillans , enrichies
du portrait de cette Princeffe , & le Comte
de Cobentzel , une tabatière ; on eftime l'un
& l'autre préfent à plus de 15,000 florins
chacun.
L'Archiduc Maximilien eft depuis quelques
jours à Baade , à 8 lieues de cette
Capitale , où S. A. R. fe propofe de prendre
les bains.
Il étoit furvenu quelques nouveaux troubles
parmi les payfans de quelques Seigneuries
en Bohême au fujet des corvées ;
mais ils ont été promptement diffipés. Un
détachement de cavalerie qu'on y a fait paffer
a fur-le- champ rétabli l'ordre.
De HAMBOURG , le 9 Juillet.
LE Voyage de l'Empereur , fon entrevue à
Mohilow avec l'Impératrice de Ruffie , la
réfolution qu'il a prife de faire une tournée
dans ce vafte empire , & le féjour qu'il fera
i 3
( .198 )
à Pétersbourg , fixent toujours l'attention
des fpéculatifs qui cherchent du myſtère
dans tout , & qui peu accoutumés à voir
les Souverains voyager , fuppofent abſolument
toutes les fois qu'ils fe déplacent d'autres
motifs que celui de la curiofité. Jufqu'à
préfent aucune de leurs conjectures
fur ces motifs fecrets , n'en ont dévoilé
aucun ; & s'il y en a réellement , on peut
attendre qu'ils fe dévoilent fans chercher
à les pénétrer d'avance.
Nous en dirons autant de ceux qu'ils attachent
aux Couriers fréquens qu'ils fuppofent
être relatifs à l'élection de l'Archiduc
Maximilien à la coadjutorerie de
Cologne & de Munſter . Nous ne nous arrêterons
pas non plus fur les fpéculations
qu'ils font fur l'ordre donné , dit- on , à la
garnifon de Minden & aux autres régimens
Pruffiens répartis dans la Weftphalie , de
fe tenir prêts à fe mettre en marche auſſi -tôt
que le befoin l'exigera . La plupart des papiers
Allemands affurent que cet ordre a été en effet
donné , & font remplis de conjectures fur
le chemin que ces troupes pourront prendre
fi elles fe déplacent ; mais ils n'obfervent
peut - être pas affez que ces ordres font fréquens
dans les garnifons Pruffiennes , & que
leur but eft fouvent de tenir les troupes en
haleine , & dans une activité dont elles prennent
l'habitude & dont on profite lorfqu'elle
eft néceffaire.
( 199 )`
Selon des lettres de la Moldaviè , les Turcs
font conftruire à Choczim & à Bender de
grands bâtimens , dont ils formeront des
magaſins remplis de vivres & de munitions
de toute eſpèce , afin qu'à l'exemple des autres
nations ils puiffent en tems de guerre
pourvoir plus facilement leurs armées , de
toutes les chofes dont elles peuvent avoir
befoin .
Des lettres d'Aftracan ont annoncé que
les troubles de la Perfe approchent de leur
fin ; on lit dans une en date du 14 Avril
dernier les détails fuivans .
» Un bâtiment arrivé de Baku , nous apprend
que le gouvernement de Schiras eft dans la même
fituation que l'année dernière . Albufat- Kan , fils de
Kerim- Kan , foutient fes droits au trône , foutenu
des confeils & des forces de Sadug- Kan , fon oncle ,
qui paffe pour un homme fage & expérimenté ,
tandis que la nation reproche à Albufat-Kan fa vie
déréglée & fon peu de talent pour régner. La rebellion
eft prefque entièrement appailée dans les
provinces ou n'y caufe que peu de dommage ; -
Vers la fin de l'année dernière , Albufat envoya
contre les rebelles du voifinage une armée de 40,000
hommes qui les diffipa . Sulfura - Kan , le chef de
ces rebelles , avoit été fous Kerim -Kan , Commandant
de Zingan , ville peu éloignée de Kasbin , &
s'étoit fait un parti de plus de 20,000 hommes ,
avec lefquels il ravageoit ce diftrict & fes environs.
Mais il fut vaincu , fes troupes diſperſées &
il perdit la vie en cette occafion. Sa tête fut envoyée
à Schiras , avec une de fes mains , portée &
montrée dans tour le pays pour prouver qu'il n'étoit
plus à craindre. Ce même Sulfura s'étoit
auffi emparé du pays de Gilan , & avoit retenu pri
-
i 4
( 200 )
fonnier auprès de lui le Prince Hadant , Kan de ce
pays. Il fut envoyé à Ifpahan après la mort de Sulfura
, & a été remis en poffeffion de Gilan , où fon
Harem qui s'étoit réfugié à Baku pendant fa prifon
eft venu le rejoindre. La deftruction de Tauris
& de plufieurs villages voifins par le tremblement
de terre du mois de Décembre dernier , fe confirme
avec toutes fes circonftances terribles. Sur
250,000 habitans , il n'y en a que 700 qui ont
échappé à la mort « .
ITALI E.
De RO ME , le 30 Juin.
LE 28 de ce mois la cérémonie de la
préſentation de la Haquenée à S. S. au nom
de S. M. Sicilienne , a été exécutée par le
Grand Conétable Colonna ; le foir il y a
eu une fuperbe illumination devant le Palais
du Connétable & un feu d'artifice dont
la décoration repréfentoit un Temple dédié
à Romulus.
Le Comte Clément Augufte de Plettemberg
Henkaufen , ayant réſigné un Canonicat
de la Cathédrale de Munfter en faveur
de S. A. R. l'Archiduc Maximilien d'Autriche
, Grand - Maître Coadjuteur de l'Ordre
Teutonique , le Pape a figné la Bulle
de cette réfignation , avec faculté au Réfignataire
de conferver la coadjutorerie de
la grande maîtrife de l'Ordre.
On mande de Naples que les deux vaiffeaux
de guerre de 60 canons chacun , dont
le Grand-Maître de Malte a fait préſent au
( 201 )
*
Roi , y font arrivés , & que S. M. en reconnoiffance
de ce don , a accordé au Grand-
Maître la liberté de faire couper dans les
forêts de la Calabre , des bois propres à la
conſtruction des navires .
Les lettres d'Aquapendente font mention
du fait fuivant arrivé dans le village d'Onano
, qui en eft peu éloigné.
» Un Payfan très eftimé , & regardé comme un
Saint , étant mort , le peuple fe
porta en foule pour
le voir expofé dans fon appartement au deuxième
étage ; le concours fut fi grand , que les planchers
s'effondrèrent ; de forte que les curieux & le défunt
furent enſemble enfévelis fous les décombres. Tous
les habitans du village accoururent alors pour déblayer
, & on retira de deffous les ruines 24 perfonnes
mortes , dont enfans & plufieurs femmes.
Le nombre des perfonnes bleffées dangereufement ,
eft beaucoup plus confidérable c
ESPAGNE.
De CADIX , le 1er. Juillet.
Il étoit arrivé ici coup fur coup 3 ou 4
Couriers de Madrid , avec ordre à la flotte
de fe tenir prête à partir. Elle eſt actuellement
composée de 24 vaiffeaux Eſpagnols
& de 8 François ; l'efcadre de Toulon &
les vaiffeaux fortis de Rochefort la porteà
40; & l'on ne croit pas que les
Anglois fe hafardent alors à vouloir empêcher
fa jonction avec celle de Breft ; cette
flotte eft dans le meilleur état & prête à
partir au premier fignal.
ront
i s
( 202 )
Ce fignal a été donné hier fur l'avis qu'on
a reçu de l'Océan qu'on venoit d'appercevoir
un convoi & quelques grandes voiles
vis-à- vis Larrache , dirigeant leur route
vers le Détroit. Notre flotte a voulu mettre
en mer , mais elle a été retenue dans la
baie par un vent violent qui dure encore.
On a été d'abord fort fâché de ce contretems.
Cependant comme on ne dit point
que cette flotte foit compofée de gros vaiffeaux
, & qu'il n'y a pas d'apparence que
l'armée Angloife vienne dans ces parages ,
on compte fur D. Barcello pour recevoir
ce convoi & l'arrêter s'il eft ennemi. Le
vent qui nous eft contraire fert l'eſcadre de
Toulon ; & s'il eft vrai qu'elle eft en mer,
elle doit faire beaucoup de chemin avec ce
vent là. Nous fommes certains que l'armée
n'a point reçu les derniers ordres pour fon
départ , & il eft à croire que la Cour attend
la jonction des vaiffeaux de Toulon
pour faire connoître fes dernières réfolutions.
Voici l'état des vaiffeaux Eſpagnols : un
de 120 canons , un de 90 , quatre de 80 ,
douze de 74 , quatre de 70 , un de 64 &
un de 56. Les frégates font au nombre de
fept , dont trois de 36 , une de 28 , deux
de 26 & une de 22. Les chébecs au nombre
de quatre , font , deux de 36 , un de
24 & un de 18 .
On attend avec impatience des nouvelles
des opérations ultérieures de D. Bernard de
( 203 )
> 4
Galvez. Suivant les dernières dépêches de
ce Gouverneur c'eſt le Avril que le
convoi de la Havanne l'a joint. Ce dernier
étoit compofé de trois vaiffeaux de ligne ,
cinq frégates & 3000 hommes de troupes
de débarquement. Les preuves étonnantes
de prudence , d'activité & de persévérance
qu'a donné le Général dans fon expédition
de la Louifiane , ne permettent pas de
douter qu'après la conquête de la Mobile ,
il a marché d'abord à Penfacola dont il
n'étoit éloigné qué de huit lieues. Cette
capitale de la Floride Occidentale ne peut
tenir long-tems contre des forces auffi fupérieures
que les fiennes , & fa prife cou--
pera une des principales avenues de la
Jamaïque , & pourra , avec le tems , intercepter
le commerce & les vivres de cette
Ifle , d'où les Anglois nous incommodent
fouvent jufqu'au Mexique ; ce peuple qui
ne cherche qu'à s'étendre , avoit , dit-on
fait tant de progrès depuis la paix dans
cette partie du monde , que la guerre étoit
devenue prefque indifpenfable pour les
arrêter.
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 15 Juillet.
>
LES belles espérances que l'Amiral Rodney
avoit données à la fin de fa dernière dépêchde
rendre bon compte des Eſpagnols , qui
venoient fe joindre à M. de Guichen , n
i 6
( 204 ):
paroiffent plus être qu'une fanfaronnade ; le
bruit de cette jonction effectuée le 4 Juin,
fe foutient ; & le filence du Gouvernement
qui ne le dément pas , lui donne beaucoup
de confiftance. S'il en faut croire des avis
particuliers , notre Amiral , loin d'être en
état de quitter la Barbade le 1er. Juin , y
étoit encore lorfque les Eſpagnols fe font
joints aux François qui , prévenus de leur
prochaine arrivée , étoient fortis eux mêmes
quelques jours auparavant ; ce qui prouve
qu'ils ont été bien moins maltraités que
l'Amiral Rodney ne l'affuroit , ou que le
Gouvernement , qui peut avoir corrigé fes
dépêches , ne l'a voula faire entendre .
"2
Que nous a appris la Gazette extraor
dinaire qui a publié ces dépêches , dit un
de nos papiers ? que malgré les dommages
avoués que notre flotte a elluyés dans trois
combats fucceffifs , il n'a pas été poffible
de faire mention d'un feul vaiffeau François
qui ait été vifiblement défemparé , ou
laiffé dans quelque port hors d'état de fuivre ;
que le 31 Mai la flotte Françoife étoit à la
Martinique , que la nôtre n'étoit plus à
Sainte Lucie , mais à la Barbade , c'eſt àdire
, à 140 milles de la Martinique , 320
milles d'Antigoa , de Saint- Christophe & de
toutes nos Iles précieufes . L'année dernière
nous avions perdu deux de ces Ifles ; &
l'on ne nous dit pas que l'on ait pris aucune
mefure pour tâcher de les recouvrer.
Tout ce que l'on dit pour pallier ces rela(
205 )
1.
tions lugubres , c'eft que les vaiffeaux de l'ennemi
font beaucoup meilleurs voiliers que les
nôtres , & que fi notre marche eût été ſupérieure
à la leur , le contraire fût arrivé ;
c'est-à-dire , que nous devons nous confoler
de nos revers , parce que nous ne favons
pas conftruire de vailleaux auffi bien
que les François ! Ces relations contiennent
d'ailleurs une multitude de chofes plus inquiétantes
les unes que les autres. Pourquoi
, par exemple , après le combat du 19
Mai , Sir George Rodney a - t - il envoyé 3
vailleaux à Sainte- Lucie ? de deux chofes
l'une , ou ces trois vaiffeaux avoient été coupés
par l'ennemi & détachés du corps de
notre flotte , ou Sir George voyant qu'il ne
pouvoit pas fans danger regagner Sainte-
Lucie , & forcé d'aller relâcher à la Barbade ,
a effectivement détaché ces 3 vaiffeaux pour
protéger cette première Ifle contre toute
attaque que pourroient tenter les François
en fon abfence ".
On dit auffi que lorfque l'Amiral fut arrivé
à la Barbade , la Chambre d'affemblée de cette
Ifle lui adreffa une lettre de remerciement où
l'on lit cette phraſe au moins fingulière en
parlant à un Général qu'on croit en Europe
avoir été victorieux : Perfuades que
des fuites infiniment plus importantes & plus
glorieufes euffent réfulté de l'activité de vos
manoeuvres , fi vos fuccès euffent répondu à
votre courage & à votre mérite perfonnels.
1
( 206 )
--
>> Il fe trouve une différence bien remarquable
dans les trois dernières relations de nos victoires
aux Ifles , par rapport aux endroits d'où elles ont
été datées. La première relation qui finiffoit par affirmer
que la flotte Françoife avoit tellement fouffert
qu'elle étoit dans la néceffité abfolue de fe réfugier à
la Martinique pour le réparer , & que notre flottelui
fermoit le chemin de ce port , eft datée à la
hauteur de la Martinique. La feconde relation eft
datée de 10 lieues à l'E. S. E. de Sainte - Lucie , c'eſtà-
dire à 15 lieues de la Martinique , & la dernière
eft datée de la Barbade qui eft beaucoup plus loin.
La Baie de Carliſle , dans l'Iſle de la Barbade , où
nos vaiffeaux fe réparoient lorſque le Cerberus a mis
à la voile , n'eft point un Port mais feulement une
Baie ouverte , dans laquelle une flotte peut être fub.
mergée par une tempête en deux heures de tems , où
chaflée en pleine mer fans un feul niât debout. La
Barbade , la plus précieufe de nos Ifles du vent ,
grand défavantage de n'avoir point de Port , & c'eft
la dernière Place où une flotte doit entrer lorſqu'elle
peut aller ailleurs. Pourquoi donc notre flotte après
les deux derniers combats , n'a t elle pas été à Ste-
Lucie pour le réparer ? Les vents alifès qui règnent
toute l'année aux environs de cette Ifle l'y portoient
plutôt qu'à la Barbade , & il y avoit moitié moins de
chemin à faire.
a le
Si les François fe vantent d'avoir interdit à notre
flotte l'entrée de Sainte-Lucie , ils ont plus de raifon
que notre Gazette Ministérielle qui fe vantoit d'avoir
coupé à leur flotte le chemin de la Martinique «.
Si lorfque l'Amiral a eu affaire à M. de
Guichen feul , il n'a pu remporter aucun
avantage , quel eft celui dont il peut fe
flatter , s'il eft vrai qu'à préfent il ait contre
lui les François & les Efpagnols réunis ?
( 207 )
Quelques- uns de nos papiers cherchent à
calmer nos inquiétudes à cet égard en
annonçant qu'il a dû être joint à fon tour
par le Triumph, le Culloden , le Prudent partis
d'Europe ; le Robufte & le Ruffel envoyés
par l'Amiral Arbuthnot , ainfi que par l'Amiral
Walfingham ; mais tous ces vaiffeaux
réunis ne font pas le nombre de ceux que
conduit D. Solano ; tous n'ont pu arriver
auffi -tôt qu'il auroit été néceflaire ; Walfingham
fur- tout eft parti long-tems après les
Espagnols ; & il eft à craindre que nos ennemis
n'aient eu le tems d'avoir exécuté
quelque chofe lorfqu'il arrivera dans ces
parages.
On a défapprouvé dans le tems l'expé
dition tentée par le Gouverneur de la Jamaïque
, contre les poffeffions Eſpagnoles ;
il avoit envoyé fur le Continent de l'Amé
rique 3000 hommes , & l'on avoit trouvé
extraordinaire qu'il eût détaché un corps
auffi confidérable & auffi précieux dans un
tems où il pouvoit en avoir befain pour
la défenfe de cette Ifle ; fa miffion étoit
de faccager la ville de Léon , fituée für le
lac Nicaragua , dans le Mexique. On dit
aujourd'hui que ce projet eft manqué &
que les troupes ont été faites prifonnières
de guerre. Si cette nouvelle fe confirme ,
le Gouverneur qui les a expofées doit s'attendre
à de grands reproches ; on fait qu'elles
étoient parties le 3 Février dernier fous le
convoi de la frégate l'Hinchinbroke , à bord
( 208 )
de huit brigantins armés & de quelques
tranfports ; depuis ce tems on n'en a plus
entendu parler. Cet évènement & tout
ce qui fe paffe aux Antilles , ne préfentent
pas un fpectacle fi intéreſſant que
le tableau qu'on nous préfente de la foumiffion
de la Caroline Méridionale. Nos
papiers ministériaux fe, plaiſent à exalter ce
triomphe , & fur-tout fon importance .
On peut , difent - ils , regarder Charles Town ,
comme une des plus belles & des plus grandes de
nos poffeffions en Amérique , tant par fon étendue
que par fa beauté & fon commerce. Elle est avantageulement
fituée fur le confluent des deux rivières de
Ashley & le Cooper. La première de ces deux riviè.
res eft navigable pour les vailleaux jufqu'à 20 milles
au-deffus de la ville , & pour les bateaux & grands
canots jufqu'à 40. Son Port feroit très bon fans une
barre qui empêche les vaiffeaux d'au - delà de 200
tonneaux d'y entrer. Le paffage qui conduit à la Ville
eft défendu par le fort Johnfon , autrement dit James-
Inland. La Ville eft régulièrement fortifiée , & également
défendue par la nature & par l'art. Ses rues
font bien coupées , les maifons grandes & bien bâties ,
quelques unes en brique , d'autres en bois , mais
toutes font belles , élégantes , & les loyers en font
fort chers ; les rues font larges & droites . Elles
s'entrecoupent à angles droits ; celles qui vont de
l'eft - à - l'oueft , s'étendent un mille d'une rivière à
l'autre. il y a dans la Ville 1400 maiſons. Le
Gouverneur y réfide & les affemblées de la Province
s'y tiennent. Les environs en font extrêmement
agréables , & il y a même des équipages élégans.-
Savannah , Capitale de la Géorgie , a été bâtie depuis
peu par les Commiffaires de la Géorgie ; elle eft
fituée fur la rivière de fon nom qui eft navigable
( 209 )
jufqu'à 600 milles pour les canots , & 300 pour
les bateaux Européens . L'embouchure de la rivière
forme un Port commode , & il y en a un autre au
fud de la Ville nommé Téky- Sound , où une grande
flotte pourroit mouiller en toute fûreté avec 14
braffes d'eau. En 1773 la Douane de Charles-
Town a expédié jufqu'à 507 vaiffeaux. Dans cette
même année la milice de Charles-Town fe montoit à
1,400 hommes , & fes habitans à 14,000 . La Province
fourniffoit auffi 14,000 miliciens , les blancs
fe montoient à 65,000 , & les nègres & mulâtres
à 100,000 .
Pendant que quelques Gazettes s'attachent
à nous donner une grande idée de cette
conquête , celle de la Cour , contre l'intention
fans doute de ceux fous l'influence
defquels elle s'écrit , femble la diminuer ;
elle a publié quelques papiers que le Général
Clinton avoit joint à fes lettres ; le
plus confidérable eft l'avis fuivant que ce
Général avoit fait diftribuer à la main après
la reddition de Charles Town.
Lorsque l'Armée Royale arriva dans la Caroline
- Méridionale , le Commandant en Chef évita
toutes les mesures qui auroient pu engager les fidèles
Habitans à fe déclarer ouvertement en faveur du ,
Gouvernement , & s'expofer par- là à un danger &
à des troubles inévitables , dans un tems où l'Armée
du Roi , occupée au Siege n'étoit point à portée d'ap.
puyer leurs efforts . - L'émotion opérée préce
demment , mais lorsqu'il n'en étoit pas encore tems ,
par le petit nombre des bien- intentionnés dans le
fonds des Deux - Carolines , a déjà malheureuſement
fait couler le fang des fidèles Sujets du Roi , &
leur a fait effuyer des infultes de la part des rebelles.
S. M. en a reffenti la plus vive douleur , & tous
( 210 )
Sund
--
les Habitans de la G. B. ont partagé les regrets ;
fon intention n'eft point d'expofer à de nouveaux
rifques la vie & la fortune de ceux qui ont fi bien
mérité de leur Patrie. Mais la ville & le port
de Charles -Town avec le fort Moultrie étant actuellement
foumis , & la garniſon au nombre de 6,000
hommes , étant tombée au pouvoir de l'armée de
S. M. avec armes , provifions , artillerie , & vaiffeaux
de guerre , le moment eft venu où il eſt de
l'intérêt & du devoir de tout bon Sujet de fe tenir
prêt à joindre les troupes Royales , dès qu'elles fe
mettront en marche contre les rebelles qui font encore
répandus dans cette province , afin de rétablir
la juftice & la liberté , de rendre & d'affurer aux
Habitans la propriété de leurs biens. Tant de
défordres , de violences , & d'oppreffions exigent
que chacun concoure au rétabliſſement de la paix &
du bon ordre. Le Général Commandant eſt trèséloigné
d'engager les amis du Roi dans des entreprifes
hafardeufes , tant que le fuccès feroit encore
douteux ; mais le péril étant entiérement paffé , il
efpère que tous les Habitans confentiront volontiers
à s'unir pour la bonne caufe , & à effectuer les mefures
qui leur feront prefcrites felon les circonftances.
Ils peuvent être affurés qu'on n'aura recours
à d'autres moyens qu'à ceux qui paroîtront indif.
penfablement néceffaires pour leur procurer la paix ,
la liberté , & le bonheur. Pour parvenir à cette
heureufe fin , il eft du devoir de tous les Sujets
qui cherchent le bien de la Patrie & le leur propre ,
de fe tenir prêts à prendre les armes à la première
formation , afin de recouvrer , leurs priviléges &
de maintenir la libre conftitution de leurs ancêtres ,
fous laquelle nous avons tous vécu dans un état
floriffant & profpère. Les peres de famille formeront
un corps de milice deftiné à défendre la fûreté
dans l'intérieur des villes. Ils s'affembleront en cas
de befoin dans leurs diftricts fous des Officiers de
-
---
( 211 )
leur choix , & contribueront ainfi an maintien de la
paix & du bon ordre. Les jeunes gens non- mariés ,
dont les fecours deviennent néceffaires pour un tems
ne manqueront probablement pas de bonne volonté
pour travailler de concert avec l'armée de S. M.
à pourfuivre les rebelles & à délivrer cette Province
des calamités de la guerre. Pour cet effet il
faudra que les jeunes gens fe tiennent prêts à s'affembler
lorfqu'ils en feront avertis , pour faire le fervice
en règle avec l'armée du Roi , pendant fix
mois des douze qui vont fuivre. Ils pourront choisir
les Officiers pour commander leurs Compagnies ;
& ils feront traités fur le même pied que les troupes
Royales , rélativement au fervice , à la paie , aux
munitions & aux provifions. En ioignant l'armée ,
chaque homme recevra un certificat portant , qu'il
n'eft engagé que comme milicien , pour le tems
fpécifié ; qu'il ne fortira point des frontières de la
Caroline Septentrionale & de la Georgie ; & qu'au
moment où fon tems fera expiré , il fera libre de
tout fervice Militaire , excepté de celui qui lui eft
impofé à vie par les Règlemens de fa Province.
-De cette manière il aura acquitté ce qu'il doit à
fa Patrie , & il aura acquis le droit de jouir pai
fiblement des avantages de la paix , de la liberté
& de la propriété domeftique , qu'il aura contribué
à affurer. ce
Cet écrit fut fuivi d'une proclamation
par laquelle le Général fommoit les habitans
de s'armer & de fe joindre aux troupes.
Le 3 Juin il rendit une feconde proclama
tion conçue ainfi :
» Attendu qu'au mois de Février dernier , lors de
l'arrivée des troupes à mon commandement dans
cette Province , nombre de Perfonnes qui ont été
faites prifonnieres de guerre , ou qui fe font rendues
par une foumiffion volontaire , ont été congédiées
( 212 )
,
far leur parole , & attendu que depuis la reddition
de Charles-Town, la défaite & la difperfion des forces
rebelles , il n'eft pas néceffaire d'être plus long- tems
tenu à obferver de tels engagemens , & qu'il convient
plutôt aujourd'hui que chacun concoure d'une
maniere efficace à établir & à affermir le Gouver
nement de S. M & à déliver la Province de l'anarchie
qui y a prévalu depuis quelque tems à ces
caufes , nous avons rendu la préfente proclamation ,
par laquelle nous déclarons que tous les habitans
de cette province qui font actuellement prifonniers
fur leur parole , en feront dégagés à compter du
20 Juin prochain & feront confidérés comme rentrés
dans tous les droits & obligations dont jouif
fent leurs Concitoyens ; bien entendu pourtant que
la préfente exemption ne s'étend point à ceux qui
fe trouvoient dans le fort de Moultrie & dans la Ville
de Charles - Town , lors de la capitulation des ces
places , ni aux perfonnes ci-deffus exprimées , &
qui négligeront de retourner à leur devoir ; ils feront
regardés comme ennemis & rebelles à leur Roi , &
doivent s'attendre d'être traités en conféquence. «
On ajoute à ces pièces une adreffe fignée ,
dit- on , par 210 habitans qui demandent à rentrer
en grace ; & le Gouvernement qui a jugé
cette adreffe propre à prouver les difpofitions
de la Province , paroît s'être trompé ; elle a
donné au public une opinion fort différente
de celle qu'on cherchoit à lui donner. Il a vu
avec étonnement qu'un mois après la reddition
de Charles Town , il n'y a au
cune corporation quelque peu confidérable ,
qui , dans les deux Carolines , ait jugé à
propos de donner une pareille adreffe ; &
que dans Charles- Town même , il ne s'eft
-
( 213 )
trouvé que 200 individus qui s'en foient
avifés . Cette obfervation qui n'échappe à
perfonne , fait rabattre beaucoup de ce que
l'on a dit de l'empreffement des habitans.
de la Province à fe foumettre , & à fecouer
ce qu'on appelle ici le joug du Congrès.
» Cette adrefle , dit -on , eft a l'inftar de celle
qui fut faite l'année dernière par des Américains
réfugiés à Londres ; les noms de ces principaux
habitans font fupprimés , & dans les deux cas les
motifs de cette fuppreflion ne font pas difficiles à
deviner. L'adreffe au Général Clinton n'a point été
fignée par les principaux habitans de la Caroline
Méridionale , mais par des gens qui dépendent du
commerce de cette place , quelques marchands Ecoffois
& autres , dont la propriété le trouvoit à la
merci de l'Armée Britannique. Certainement fi la
Colonie eft totalement fubjuguée , & fi toute l'Amérique
demande à rentrer fous la domination de la
Métropole , comme l'affurent fi pofitivement les
Miniftres & les réfugiés leurs trompettes ; il n'y a
point de rique à publier les noms de ces principaux
habitans de la Caroline Méridionale , parce qu'à
l'avenir leurs perfonnes & leurs biens ( s'il en ont )
ne peuvent être expofés à ce que les Miniftres appellent
la tyrannie du Congrès. Les réfugiés qui
l'année dernière ont demandé , dans une adreſſe , de
prendre les armes pour la défenſe de S. M. , avoient
de meilleures ou plutôt de bien plus fages raifons
pour ne pas le faire connoître, car quelques- uns
d'eux trahifoient tout à la fois l'Angleterre & l'Amérique
, & la déclaration de leurs noms pouvoit par
la fuite devenir fatale tant à leurs perfonnes qu'à
leurs propriétés «.
Loin de croire actuellement à l'efpoir de
voir rentrer bientôt l'Amérique entière fous,
T'obéiffance , on défefpère que la Virginie
( 214 )
foit foumife de fi-tôt ; il y a des paris de 40
guinées contre cent que le Roi n'en fera
pas maître dans le cours de cet été . Ceux
même qui penfent ici que la conquête de
Charles-Town eft plus due à nos guinées
qu'à nos armes , doutent qu'elles nous procurent
encore celle de la Virginie. On s'eft
toujours défié de ce que l'on a publié avec
affectation dans les Gazettes royales de
New-Yorck fur l'état de détreffe & de découragement
des Américains ; on n'a pas
eu tort , s'il faut s'en rapporter aux détails
fuivans qu'on lit dans nos papiers.
» Il est arrivé en Hollande trois vaiffeaux de la
Virginie , & un de Choptauk dans le Maryland , tous
quatre chargés de tabac. Celui de Choptauk a apporté
de Philadelphie des nouvelles très- fraîches ,
quelques-unes defquelles contredifent abfolument les
dernières relations publiées dans les gazettes de
New-York & accréditées ici avec tant d'adreffe par les
réfugiés trompettes de l'Adminiſtration , relativement
à la difpofition du Congrès , au miſérable état de ſes
affaires , à la détreffe & aux befoins de l'armée
Américaine , à la retraite du Général Washington ,
&c. &c. Ce vaiffeau n'a appareillé de la Baie de Chéfapéak
, que quinze jours après que le Congrès cut
appris la prife de Charles -Town , évènement auquel
on s'attendoit quelques jours avant qu'il eût lieu ,
parce que M. Laurens , M. Bée & plufieurs autres
perfonnes de diftinction étoient fortis de Charles-
Town' , & avoient traverfé la Virginie & le Maryland
pour fe rendre au Congrès , & qu'ils avoient annoncé
que la place feroit obligée de fe rendre fi elle ne
recevoit pas un fecours naval de la part de la France
& quelques nouvelles provifions . Le peuple de la
Virginie & du Maryland, craignoient que les habitans
( 215 )
des derrières de la Caroline Septentrionale , ( compofés
principalement d'Ecoffois , d'Irlandois & d'Allemans
émigrans ) , ne fe joigniffent à l'Armé Britannique
dans le cas où Clinton y en enverroit une
mais la perte de Charles Town a femblé leur donner
un nouvel efprit de réfiſtance contre les Anglois ,
& les déterminer à répandre jufqu'à la dernière
goutte de leur fang pour chaffer l'ennemi de New-
York & à ne plus fe flatter de l'espoir d'une paix
avec l'Angleterre , ce qui jufqu'à préfent les avoit
empêchés de s'armer contre leurs tyrans. Les troupes
de la Virginie , avec un régiment du Maryland ,
devoient s'affembler , vers la frontière de la Virginie ,
& border la Caroline Septentrionale du côté de
Norfolk , d'Hampton , &c. Toutes les troupes du
Maryland , fur- tout celles levées à l'eft de la Baie
de Chéfapéak , étoient en marche & fe préparoient
à joindre le quartier général de Washington , &
1'Affemblée de Maryland avoit pasé un bill , pour
lever & équiper une nouvelle armée de 3000
hommes «.
Le Marquis de la Fayette eſt arrivé à Boſton au
mois d'Avril. Il a refté une femaine dans le Camp
du Général Washington , où il a repris fon rang
Militaire. Il aura le commandement en troisième
dans les opérations contre New-York. Il étoit au
Congrès à Philadelphie , lorfque ce vaiffeau a appareille
de Choptauk , & ſon arrivé a donné la plus
vive fatisfaction aux Américains , tant à cauſe de
l'affiftance qu'ils attendent de fa perfonne comme
Militaire , que parce qu'il leur a apporté la nouvelle
qu'une armée & une flotte confidérable approchoient
pour les fecourir , que le Roi fon Maître étoit déterminé
à foutenir la caufe Américaine , en faisant cet
été une guerre vigoureuſe tant fur les côtes que dans
les Ifles , & que fur la flotte en route pour l'Amé.
rique , il y avoit une grande quantité de munitions ,
d'habits & d'argent pour l'armée Américaine «.
( 2167)
On affure que M. de Ternay eft entré
heureufement avec fon efcadre dans le port
de Boſton. On ne dit pas d'où eft venue
cette nouvelle ; mais s'il a été vu en effet
à 3 ou 400 lieues des côtes , il a dû y ar
river à peu près à la même époque où l'on
affure toujours que les Efpagnols fe font
joints à M. de Guichen.
On continue de dire que l'Amiral Geary
revient à Torbay ; qu'il a pris trois vaiffeaux
d'une flotte Françoife de St-Domingue , &
qu'il a laiffé le Monarch & Alfred à
pourfuite du refte . On ajouté auffi que le
Prince William a été très- indifpofé en mer ;
que même la rougeole s'étoit déclarée le
troifième jour , mais que cet accident n'a
voit eu aucune fuite fâcheufe.
3. On lit l'article fuivant dans prefque tous
nos papiers publics .
1
a
Le bruit le répand qu'un Eccléfiaftique Irlan
aois , qui a été Secrétaire de M. le Marquis d'Al
modovar pendant fon ambaffade à la Cour de Lon
dres , étoit arrivé ici , il y a quelques femaines ,
bord de la frégate la Milford , venant d'Opporto ;
qu'après un féjour de huit jours , cette fregate
eu ordre de le transporter à Lisbonne avec M.
Cumberland , Secrétaire de Lord George Germaine ,
dont les inftructions portent , que fi au bout de 20
jours , il n'eft pas appellé à Madrid , il devra sch
retourner immédiatement. Auff -tôt que le Secré
taire de l'Ambaffadeur Espagnol arriva à Lisbonne ,
il partit pour Madrid , où is jours après M. Cumber
lard fut invité de fe rendre , & où il eſt à préfent ",
On part de là pour former beaucoup de
conjectures
( 217 )
conjectures pour la paix prochaine , qui
vraisemblablement ne fera pas traitée par le.
fieur Cumberland. Des fpéculatifs plus hardis
imaginent auſſi une paix féparée avec l'Eſpagne
, &c. &c. De pareilles conjectures n'ont
befoin que d'être expofées ; il n'eft pas néceffaire
d'en obſerver l'abfurdité.
Les Communes avant de fe féparer ont
arrêté de fupplier le Roi , par une humble
adreffe , de faire faire le relevé des pertes &
des dommages qu'ont foufferts les ſujets de
S.M. dans les 2 derniers foulèvemens , afin
que cet état foit remis à la Chambre à l'ouverture
de la prochaine féance , & de faire
réparer & rebâtir les priſons qui ont été démolies
par la populace ameutée , avec affurance
que cette Chambre en remboursera
les frais . Elles ont auffi fupplié S. M. de donner
au Docteur Smith quelques marques de
fon approbation royale des foins qu'il s'eft
donné pour guérir les prifonniers de guerre
Efpagnols , détenus à Wincheſter , où ils ont
été affligés d'une fièvre maligne dont ils
étoient déja attaqués en y arrivant , & qui
en a enlevé un grand nombre , mais qu'il a
empêché de fe communiquer ailleurs en faifant
même ceffer entièrement la contagion
parmi lesdits prifonniers.
On a remarqué à la fin de la féance du
Parlement , que la plupart des Membres attendoient
avec impatience le moment de la clôture
pour aller jouir des agrémens de la faifon
à la campagne ; lorfque M. Hartley propoſa
29 Juillet 1780.
k
( 218 )
de fupplier le Roi de renvoyer les troupes ,
un d'eux s'écria , & moi je propoſe que la
Chambre fe fépare fur- le- champ.
Suivant un état des moyens trouvés par
la Chambre des Communes , pour remplir
les fubfides de cette année 1780 , ces moyens
forment un objet de 20,907,249 livres
fterling 11. fchelins 8 d. Les fubfides
ne montent qu'à 20,245,492 liv . fterling
7 fchelins 7 den. , l'excédent des moyens
eft de 661,757 liv. fterling 4 fchelinst
I den.. On ne comprend pas dans ce
calcul le million de fubfide extraordinaire
que les Communes ont accordé à S. M.
!
» La foufcription actuelle , dit un de nos papiers
, étant entre les mains des banquiers & des
gens riches qui paffent des marchés avec le Gouvernement
, ils peuvent faire des fonds tout ce
qu'ils veulent. Lorfque fur de mauvaiſes nouvelles
ou d'après une terreur panique , les porteurs
d'effets
font déterminés à vendre , les riches actionnaires
font tout prêts à acheter pour prévenir une
baille ; & à la première nouvelle qui paroît favorable
, ils font hauffer les fonds parce qu'ils com
mencent par acheter ; & comme leur exemple eft
fuivi par un grand nombre d'amis & de chalands
qui ne font point dans le fecret , ils ſe débarraſſent
d'une grande partie de leur fardeau. Il eſt à croire
qu'ils fe feront défaits du tout avant l'emprunt
prochain , & qu'ils feront prêts à favorifer le Miniftre
, moyennant un intérêt modéré de dix pour
cent « .
Les Lords de l'Amirauté ont enfin accordé
un convoi pour les ifles de l'Amérique. Le
Southampton & la Thetis de 3 2 canons chacun
( 219 )
font , dit-on , arrivés pour faire ce ſervice ; ils
croifoient fur les côtes de France , mais ils
ont dû rentrer à Portfmouth. Cette flotte
fera compofée de 30 vaiffeaux marchands
& de 20 bâtimens vivriers , dont une partie
eft à Portſmouth & l'autre aux Dunes. Ils
appareilleront au premier bon vent pour aller
joindre les vaiffeaux de guerre.
Un paquebot du Bengale , venu en 89
jours , a apporté des nouvelles de l'Inde ;
mais elles ne font aucune mention de la
prife de Manille.
On exécute tous les jours quelques-uns
des malheureux arrêtés à l'occafion de la
dernière émeute ; on continue le procès des
autres , dont plufieurs font condamnés &
quelques-uns recommandés à la clémence du
Roi. Ces exemples févères n'ont pas empê
ché la populace de s'affembler , après une
de ces exécutions , devant la boutique d'un
Apothicaire dont la dépofition avoit fait
condamner au dernier fupplice un de ces
brigands. Il a fallu des troupes pour les diffiper
; les bons citoyens fe félicitent de ce
qu'on les a confervées affemblées dans cette
Ćapitale ; cela n'empêche pas le gros de la nation
de les voir de mauvais oeil ; il y a eu même
des Membres du Corps Municipal de la ville
qui fe font oppofé à une adreſſe de remerciement
au Roi pour les fecours militaires
qu'il a donnés pendant l'émeute , jufqu'à ce
que les troupes euffent évacué la Capitale.
Il y a apparence qu'elles y refteront jufqu'à
k 2
( 220 )
ce que tous les coupables aient été jugés &
punis.
On a déja donné au Lord George Gordon
les chefs d'acufation formés contre lui ,
& la lifte des Jurés qui doivent l'entendre
afin qu'il puiffe récufer ceux qu'il ne vou
dra pas parmi les Juges. On ignore encore
devant quel Tribunal il fera traduit ; ſi c'eſt
celui de la Cour du Banc du Roi , fes féances
ne font pas prochaines , & fon Procès fera
renvoyé au 6 Novembre prochain ,
C'eft le Old- Baily qui a commencé le
Procès des féditieux. Comme il a fini fes
féances , on a établi , pour le continuer ,
une commiffion fpéciale. Elle a ouvert fes
féances le 10 de ce mois.
Parmi les malheureux exécutés avanthier
, il y en a quelques-uns qui ont offert
un fpectacle attendriffant. Un jeune homme
de 22 ans, nommé William Brown fut pendu
fur le lieu même où il avoit commis le crime :
fon pere , homme âgé , l'avoit accompagné
depuis la prifon jufqu'au lieu du fupplice ; il
ne le quitta qu'au moment de l'exécution ; &
après l'avoir embraffé tendrement , il eut la
conftance de refter fur le lieu pendant une
heure entière , au bout de laquelle on lui
remit le corps de fon fils qu'il emporta dans
un fiacre , & fit enfuite enterrer.
;
Parmi les autres exécutions faites le même
jour en divers lieux , celle de Richard Roberts
âgé de 14 ans & 7 mois , excita la compaffion
la plus vive ; ce malheureux enfant
( 221 )
fut accompagné par fon pere , fa mere , fes
deux freres qui paroiffoient plongés dans la
douleur. Les fpectateurs la partagèrent bientôt
en voyant fon repentir & fa fermeté. Il
adreffa un difcours aux jeunes gens préfens
pour les exhorter à profiter de fon exemple ,
à fuir les occafions qui pouvoient les porter
au mal , à demeurer foumis à leurs parens . II
leur recommanda que s'il arrivoit jamais une
émeute femblable à celle qui venoit d'avoir
lieu , ils fe fouvinffent de celle qui avoit été
la caufe de fon malheur , & s'abſtinſſent d'y
prendre part.
FRANCE
De VERSAILLES , le 11 Juillet.
LE 29 du mois dernier le Vicomte de Levis
& le Chevalier de Gain de Montagnac , prétèrent
ferment entre les mains de Monfieur ,
le premier en qualité de Capitaine des Gardes-
du-Corps de ce Prince , en ſurvivance
du Marquis de Levis , fon pere , & le fecond
en celle de fon premier Chambellan auffi en
furvivance. Ils eurent le même jour l'honneur
d'être préfentés en ces qualités au Roi
& à la Reine par Monfieur. Le Marquis de
Sienctys eut auffi celui d'être préfenté le
même jour à LL. MM. par Monfieur , en
qualité de fon premier Maître d'Hôtel .
Le 9 Dom Rocourt , élu Coadjuteur de
l'Abbaye de Clairvaux , eut l'honneur d'être
préfenté au Roi par le Cardinal de Rohan-
Guémenée , Grand Aumônier de France.
·
k 3;
( 222 )
Le 12 M. Dupleffis , que le Roi a nommé
Commandant à l'Ile de S. Vincent , eut l'honneur
d'être préfenté à S. M. & de lui faire
fes remerciemens , il eut enfuite l'honneur
de faire fa révérence à la Reine.
Le Roi a nominé à l'Abbaye de S. Vaaſt ,
Diocèle d'Arras , Ordre de S. Benoît , le
Cardinal de Rohan-Guémenée , Evêque de
Strasbourg , Grand- Aumônier de France , &
à celle de Vaucelle , Ordre de Câteaux , Diocèle
de Cambray , Dom Peurion , Prieur de
la même Abbaye.
Le 16 LL. MM. & la Famille Royale fignèrent
le contrat de mariage du Marquis de
Spinola , Miniftre plénipotentiaire de la République
de Gênes , près le Roi , avec Mademoiſelle
de Levis.
Le même jour , la Princeffe Charlotte de
Rohan-Rochefort , eut l'honneur d'être préfentée
à LL. MM. & à la Famille Royale
par la Princeffe de Rohan-Rochefort ; elle
eut en même-tems l'honneur de prendre le
tabouret .
De PARIS , le 25. Juillet.
LES lettres de Londres , en date du 11
de ce mois , ont annoncé la jonction de
D. Solano avec M. de Guichen , on a craint
d'abord que cette intéreffante nouvelle n'eût
été inventée par les agioteurs & par le parti
de l'Oppofition ; mais alors il y auroit eu
beaucoup de mal-adreffe à citer le Rattlef
nake comme le bâtiment qui en étoit le por
( 223 )
reur ; la non-arrivée de ce bâtiment ou le défaveu
du Capitaine auroit bientôt détruit
le menfonge. Cette obfervation & la poffibilité
d'ailleurs de la navigation de Ténériffe
à la Martinique en 28 jours , fans rien forcer
, même en grand convoi , puifque ce
n'eft que 35 à 36 lieues par jour dans de belles
mers , où naviguant à l'Oueft , on a conftamment
les vents ou N-E ou E-N- E , ont appuyé
cette nouvelle qui vient , dit-on , d'être confirmée.
Un courier de Madrid , arrivé le 19
de ce mois , a rapporté que le Brillant , autre
vaiffeau de Johnftone , eft entré à Lif
bonne ; & l'on a fu par lui que l'armée Eſpagnole
a fait la jonctionl e 4 Juin , ainfi
que le Rattlefnake l'avoit annoncé , fans être
inquiétée. Ce qui achève de prouver combien
l'Amiral Rodney a été maltraité dans les 3
combats , c'eſt que cet Amiral étoit encore
à la Barbade le 4 Juin , tandis que M. de
Guichen tenoit la mer le 1er du même mois .
Maintenant on a lieu d'efpérer que les flottes
combinées auront le tems de porter quelques
grands coups avant l'hivernage qui , dans
ces parages , commence à la fin de Juillet
ou au commencement d'Août.
Selon plufieurs lettres de nos ports , on
n'y a plus de nouvelles de la flotte Angloiſe ;
on ne la croit pas retournée à l'entrée de la
Manche , puifqu'il en eft arrivé un convci
à Breft qui ne l'a point vu , & n'en a pas
été inquiété. Un feul bâtiment ennemi ayant
voulu le ferrer de trop près , s'eft fait enlever
K4
( 224 )
lui même. Les 14 cotters conftruits à S. Malo
pour le Roi d'Eſpagne font arrivés avec ce
convoi.
Le 13 , écrit - on de Breft , l'Alexandre & le
Bien- Aimé , aux ordres de M. de Beaumont & de M.
de Kermadec , qui étoient déja fortis , & rentrés le 11,
remirent à la voile avec les frégates la Magicienne
& l'Inconftance. Les difpofitions que l'on remarque,
font penfer que ce ne font pas les feuls vaiffeaux qui
doivent fortir ; il y en a quelques- uns qui paroiffent
devoir les fuivre. Il n'en refte plus que 7 à la rades
on en compte encore 2 à l'Orient , & un à Rochefort.
-
Nous ignorons dans quels parages s'eft portée
l'armée Angloife. Nos découvertes n'ont point paru
depuis quelques jours , & on n'a rien fignalé .
faut que l'Amiral Geary foit encore fur les côtes
d'Espagne , car nous aurions été inftruits de fon
approche , s'il étoit retourné à Torbay, I eft
encore forti de ce Port , le 14 , un convoi deftiné
pour Nantes efcorté par les frégates la Bellone
& l'Etourdie , & par la flûte la Guyanne.
n'eft pas fans inquiétudes fur l'Invincible , qui fortit
de Rochefort il y a 15 jours. S'il eft vrai que le
Fier ait été chaffé par l'armée Angloife , l'Invincible
pourroit bien auffi l'avoir rencontrée «<.
"
Оп
Ces inquiétudes paroiffoient bien fondées ;
car le Miniftre de la Marine a , dit- on ,
appris le 20 de ce mois que l'Invincible
a vu la flotte Angloife formée en deux divifions.
Les vaiffeaux les plus avancés l'ont
chaffé pendant long - tems , & il ne leur
2 échappé que par la fupériorité de fa marche.
Ce beau vaiſleau s'eſt réfugié à Saint-
Auder , où il eft en fûreté. Il lui fera facile
lorfque cette mer fera libre de gagner la
( 225 )
Corogne , d'où il n'eft pas fort éloigné
& où l'on croit qu'il avoit ordre de tou
cher.
Le même Courier a apporté en mêmetems
des lettres de Bayonne qui annoncent
que le convoi de Bordeaux eft toujours à
la Corogne où il eft retenu par les vents .
Le Guerrier qui l'efcortoit en eft fortifans lui .
M. Fabre , commandant la frégate les Etats
d'Artois , a mis de même à la voile le 19
Juin , après avoir raccourci encore fa mâture ;
peut-être qu'alors il pourra marcher. Il feroit
malheureux que cette belle frégate &
fon brave Capitaine paffaffent toute la campagne
à courir des bordées à la vue des
Ports , fans pouvoir s'élever dans l'Océan.
གམངོན་ ནོར
On écrit de l'Orient que le vaiffeau le
Comte d'Artois de 64 canons , la Frégate
du Roi la Friponne , & l'Alliance , frégate
du Congrès , commandée par M. Landais ,
ont mis à la voile chacun pour des deſtinations
particulières .
Le convoi de St- Malo , arrivé à Brest
confifte en 30 voiles. Il étoit fous l'efcorte
de la corvette le Jeune Henri , commandée
par M. d'Abet , Officier auxiliaire. Cet
Officier qui , pendant trois fois 24 heures ,
a été entouré & pourfuivi par plufieurs
Anglois , s'eft conduit avec une intelligence
& une connoiffance de la côte fupérieures.
Il n'a pas craint de s'engager dans le paffage
du Four , & de doubler la pointe de
St -Martin , & il eft arrivé fans avoir perdu
un feul bâtiment.
ks
( 226 )
―
» Parmi 17 bâtimens , écrit - on de Marſeille ;
qui font entrés ici depuis le 20 jufqu'au 26 du
mois dernier , on compte la corvette du Roi la
Flèche , & le chébec le Caméléon , venant l'un &
l'autre de Toulon. Depuis le 26 jufqu'au 4 de ce
mois , il eft arrivé 28 bâtimens , au nombre defquels
font la frégate du Roi la Notre- Dame , & le chébec
le Tigre , venant de croiſière . Le Chevalier de la
Tour- du- Pin , commandant la corvette du Roi la
Flint-Caftle , s'eft emparé d'une felouque Mahonoiſe
de 32 hommes d'équipage , qu'elle a envoyée
à Cette. On mande de ce Port que le Patron
Jofeph Finol , Génois , qui commande le pinque la
Vierge du Rofaire , venant d'Efpagne , chargé d'huile
pour Marſeille & Nice , a déclaré qu'un corfaire
Anglois de 14 canons & de 70 hommes d'équipage ,
l'avoit vifité le 17 Juin fur la plage de Bagur en
Catalogne , & lui avoit enlevé des nippes , de la
poudre & des boulets ; qu'ayant paffé à bord du
corfaire pour réclamer ces effets il s'étoit inutilement
fait connoître au Capitaine Anglois , qui
n'avoit fait aucune attention à fa demande ; & qu'enfin
jetté rudement dans fa chaloupe par les gens de ce
Capitaine , il lui avoit fallu retourner promptement
fur fon bord , après avoir été fort maltraité. Il fe
propofe d'en porter des plaintes à Gênes «.
›
Il est encore entré à la Rochelle un navire
du convoi de St -Domingue : il y en a
maintenant 16 à 17 en fûreté , ce qui réduit
à 4 ou`s ceux dont le fort eſt inconnu
& donne quelques inquiétudes. La frégate
le Roffignol , armée à Rochefort & commandée
par M. le Chevalier d'Orléans
a envoyé dans le même port de la Rochelle
un corfaire de Liverpool de 8 canons , dont
elle s'étoit emparé à la vue de la Tour des
Baleines.
( 227 )
&
Le port de Vendre , fitué en Rouſſillon, à 20 lieues
de Barcelone , & à 4 de Rofes , fur la côte de la
Méditerranée , s'étant comblé depuis long - tems ,
ayant été abandonné , le Roi en a ordonné le rétabliſſement
, & il eft aujourd'hui en état de recevoir
non - feulement les bâtimens marchands , quelque
forts qu'ils puiffent être , mais encore les frégates ,
& dans peu les vaiffeaux du Roi. Sa pofition ne fauroit
être plus avantageufe ; il reçoit par la droite
tout ce qui fort du Détroit , & par fa gauche ce
qui vient du Levant & de la côte d'Italie , au paffage
du Golphe de Lyon . Il préfente à toutes les Nations
commerçantes , non-feulement un point de réunion
très avantageux pour le commerce réciproque ,
mais en même-tems un entrepôt de rafraîchiffement ,
& un afyle d'autant plus sûr , qu'il eft à l'abri de
tous les vents , par les montagnes qui l'environnent ,
-& les bâtimens y font aufli tranquilles que dans
un canal. Comme il n'eft encore connu que de ceux
qui depuis un an s'y font réfugiés dans de gros
tems , & lui ont dû leur falut , plufieurs ayant péri
faute de le connoître , on vient de lui donner deux
points de reconnoiffance , en faisant mettre en blanc
le fort St-Elme & la tour de la Maffane , placés fur
les plus hautes montagnes des Pyrénées , qui font
vues de 15 à 20 lieues en mer ; & on a mis , à
l'entrée du Port , un fanal qui porte la lumiète,
plus des lieues dans la nuit . Le Rouffillon , d'ailleurs
, peut fournir par lui- même des vivres de la
première qualité , des huiles , du fer , des foies ,
des laines prefque auffi belles que celles d'Eſpagne ,
& plufieurs autres productions «,
Une lettre de Boulai , en date du premier
de ce mois , contient les détails fuivans :
Au village de l'Hôpital , près de St- Avold ,
un Manoeuvre ayant fait une provifion affez confidérable
de branchages propres à faire des balais ,
k 6
2
( 228 ) 8 )
les ayant effeuillés , én laiffa les feuilles entaffées
dans fa grange. Au bout de quelques jours , cer
amas entra en fermentation , & s'échauffa infenfiblement
il
au point
que
dans
la
nuit
du
20
au
21 ,
s'enflamina
de
lui- même
. Bien
- tôt
la
grange
& la
maiſon
, couvertes
en
paille
, furent
la
proie
des
flammes
, qui
gagnèrent
à l'inftant
les
bâtimens
voifins
qui
étoient
malheureufement
auffi
couverts
de
chaume
; de
manière
qu'avant
la fin
du
jour
,
il Y eut
32
maifons
réduites
en
cendres
, fans
qu'il
fût
poffible
d'y
porter
du
fecours
faute
d'eau
, qui
manquait
par
la
léchereffe
. Cinq
perfonnes
ont
péri
dans
cet
incendie
. On
compte
qu'il
y a le tiers
du
village
de
brûlé
«.
» Le 29 du mois dernier , écrit-on d'Avignon , le
Courier de Rome a été arrêté & volé au bois des
Taillades , auprès de Lambeſc , à 6 heures du foir. Les
affaffins qui étoient marqués avec des mouchoirs fur
le vifage, ont faifi le jour que les ouvriers, qui élaguent
ce bois pour la sûreté du chemin , ne travailloient
pas. Ils ont tiré d'abord un coup de fufil qui a
abattu le cheval du brancard de la voiture , &
bleffé le Poftillon à la main gauche ; enfuite ils font
arrivés , & ont enlevé précipitamment au Courier
fon argent & fa montre ; enfin ils fe font éloignés.
Le Courier , homme âgé , a été obligé de faire mettre
dans la voiture le Poftillon bleffe , & après avoir
zelevé le cheval , il l'a conduite lui-même à Malemort
, où il a dreffé procès - verbal de cet évènement,
On prétend que les affaffins fe tiennent fur une hauteur
, d'où ils découvrent les voitures qui partent
de Lambefc , & ils vont enfuite les arrêter , felon le
nombre de gens qui courent avec elles . Il a été
donné des ordres pour prévenir déformais de pareils
affaffinats «.
Dans les cérémonies des fiançailles du
Prince Charles - Louis Gafpard de Rohanb
( 2299
Rochefort & de la Princeffe Marie Jofes
phine de Rohan- Guémenée , faites le de
ce mois dans le Cabinet du Roi à Verſailles
la Mante de la fiancée fut portée par la Prin
ceffe Charlote- Louife Dorothée de Rohan-
Rochefort , dite Mademoiſelle de Rohan. On
obferva le cérémonial qui eft d'ufage dans le
Cabinet du Roi pour les fiançailles des Princes
étrangers.
On a plaide pendant près de deux mois au Châtelet
, le Procès entre M. l'Abbé Beaudouin , Grand-
Maître du Collège du Cardinal le Moyne , & Main
l'Abbé Sabathier , Auteur du Dictionnaire des trois
fiècles de la Littérature. Les audiences ont été fort
fuivies. Une lettre , imprimée dans le Journal de
Paris , a donné lieu à ce fingulier Procès. M. l'Abbé
Sabathier y maltraitait M. l'Abbé Beaudouin , qu'il
accufoit de publier par- tout que lui M. Sabathier
avoit efcamoté à un de leurs amis communs ( l'Abbé
Martin , mort depuis peu ) , le Manufcrit des Trois
Siècles , & faifoit tort par - là du produit de cet
Ouvrage à une foeur de leur ami , à laquelle il
auroit dû appartenir. M. l'Abbé Beaudouin a demandé
une réparation d'honneur pour cette infulte
foutenant que quand même il auroit dit ce qu'il
penfoit & favoit du Manufcrit des Trois Siècles ,
fon adverfaire n'étoit pas moins coupable de l'avoir
dénoncé au Public , & d'avoir diffamé un homme de
fon état ; il a rapporté , par occafion , des lettres &
d'autres papiers qui rendent vraisemblables les foupçons
répandus dans le Public fur le véritable Auteur
de l'Ouvrage , en difant cependant que ce fait lui
étoit étranger. Leurs Avocats ont tiré tout le parti
poffible de cette caùfe. L'un . M. de la Malle , attaquoit
avec la légèreté , l'adreife , la fine ironie que
comportoit le fujet. L'autre , M. Tronçon du Cousi
1
( 230 )
dray , moins plaifant , mais plus nerveux , ripoftoit
avec une éloquence mâle. M. Hérault , Avocat du
Roi , a parlé à fon tour ; il a difcuté l'affaire pendant
2 heures , avec tout l'efprit , toute la gaité &
la grace poffibles . Conformément à fes conclufions ,
la Sentence a fupprimé tous les écrits relatifs à
cette affaire ; & attendu la gravité de l'injure faite
à M. l'Abbé Beaudouin , fon Adverſaire a été condamné
à remettre au Greffe Criminel un écrit , par
lequel il reconnoît l'Abbé Baudouin pour homme
de probité & d'honneur ; à l'égard des dommages
& intérêts , demandés de part & d'autre , les Parties
mifes hors de cour , les dépens compenfés , fauf
la Sentence , dont le coût fera aux frais de l'Abbé
Sabathier.
Parmi les procès qui doivent leur exiftence
au fanatifme & à l'hipocrifie , il y en
a peu qui foient auffi bifarres que celui qui
vient d'être jugé par le Parlement de Paris
en faveur de M. de Portelance .
Le fieur de Silvecanne Américain , entraîné par
le goût des armes & ne refpirant que les plaifirs
bruyants de la Capitale , quitta très - jeune Saint-
Domingue , où il poffédoit une habitation . Arrivé
à Paris il fe livra au tourbillon du monde , & en
fit les délices . Il joignoit à une figure féduifante ,
cette politeffe aifée qui diftingue les perfonnes bien
nées , des talens , une valeur reconnue , & fur-tout
la plus grande fenfibilité . Une paffion s'empara de
fon ame , & les obftacles qu'il rencontra ne fervirent
qu'à l'augmenter. Il éprouva un des plus grands
malheurs pour une ame fenfible & paffionnée , la
perte de l'objet qu'il adoroit. Cet évènement le
plongea dans la plus fombre mélancolie. Au goûr
pour les plaifirs celui de la retraite fuccéda auffi- tôt
dans le coeur du fieur Silvecanne. Cette révolution
fubite préfenta à fes amis un autre homme ; au lieu
( 231 )
A
d'un militaire efclave des modes & livré aux plaifirs ,
ils n'apperçurent plus qu'un hypocondriaque livré
à des fanatiques. On aura peine à croire que le même
homme qu'on avoit vû fi brillant dans la Capitale ,
ait porté pendant 10 ans l'habit le plus groffier , que
fa Chambre ait été tapiffée d'images effrayantes de
l'enfer , & qu'il fe foit abandonné aux pratiques les
plus fuperftitieufes . Cependant il n'eft que trop vrai
que des fanatiques font parvenus a opérer cet étrange
changement. On imaginera aifément que les auteurs
de cette trame criminelle , avoient pour objet de
s'emparer de la fortune de la malheureufe victime
qu'ils avoient féduite. Ils lui avoient en effet arraché
une donation univerfelle. M. de Portelance , héritier
du fieur de Silvecanne , fon beau- frère , a dévoilé
les manoeuvres de ces particuliers , & a fait annéantir
le teftament qui contenoit cette donation. Cette
caufe qu'on trouve dans le Journal des Cauſes Célèbres
de M. Defeffarts , contient les détails les plus
finguliers ( * ).
Gerard Binet , Baron de Marchais , Gouverneur
du Louvre , & de la Tour de
Cordouan , Chevalier de l'Ordre Royal &
Militaire de Saint Louis , premier Valet de
Chambre du Roi , eft mort à Verſailles le
8 de ce mois dans la 69e année de fon
âge.
Charles Batteux , Chanoine Honoraire
de l'Eglife Métropolitaine de Reims , Membre
de l'Académie Françoiſe & de celle des
Infcriptions & Belles-Lettres , Profeſſeur-
Vétéran du Collège Royal , eft mort ici le
14 de ce mois .
( *) On foufcrit pour ce Journal chez Mérigot le
jeune , Quai des Auguftins.
( 232 )
Guillaume Maunory , Abbé de Prémontré
, Chef & Général de fon Ordre , Aumônier
& Confeiller du Roi , eft mort en
fon Hôtel , rue Haute-Feuille , le 18 de ce
mois , âgé de 68 ans. Son corps a été tranfporté
à Prémontré , d'après le voeu des Chanoines
Réguliers de cette Abbaye.
» MM. le Sefne & Compagnie , Armateurs de la
frégate la Louife de 44 canons , à Granville , ont
remarqué qu'il s'eft gliffé une erreur dans l'annonce
des dimenfions principales de cette frégate , dans le
N°. 18 page 91 , du famedi 8 Juillet 1780 , de ce
Journal. Cette frégate a 138 pieds de longueur de
quille , portant fur grève , 153 pieds de l'étrave à
l'étambor ( & non pas 143 pieds ) , 37 pieds de bau ,
13 pieds de creux : portant trente 30 canons de 18
livres de balles en batterie , & 14 de 8 fur fes gaillards.
Ils annoncent qu'ils n'admettront déformais ,
pour le commandement de cette frégate , que les
propofitions de Capitaines qui en auront déja cu
d'important & d'heureux à la mer , afin d'obvier à
l'inconvénient de remercier , fuivant le vocu général
de MM. les Actionnaires , ceux qui par légèreté
ou autrement , pourroient offrir leurs fervices à
l'avenir , fans avoir les talens requis pour captiver la
confiance & les facultés fuffifantes réalisées pour
garantir la prudence & la fageffe de leur conduite
dans un commandement de cette force ; & encore ,
afin d'éviter d'autres frais à la charge de l'armement
dont ces Officiers ne feroient plus admis à former la
répétition par emprunts ou autrement & dont il ne
fera plus tenu aucun compte. Signé , le SESNE &
Compagnie ".
Ordonnance du Roidu iz Juin , concernant
le claffement , pour le fervice de la Marine , des
Bateliers & Pêcheurs de la rivière de Loire , & autres
( 233 )
affluentes.--
Autre du 4 Juillet , concernant le fervice
des Bureaux de la Pofte maritime.
Ordonnance du Bureau des Finances de la Géné
ralité de Paris , pour prévenir les délits & malverfations
dans les comptes des pavés fabriqués pour
le fervice des chemins , ponts & chauffées à l'entretien
du Roi. a
--
-
Lettres-Patentes du 12 Décembre 1779 , & enregiftrées
au Parlement le 14 de ce mois , portant
fuppreffion de l'Office de Confeiller- Honoraire en
la Sénéchauffée de la Rochelle. Autres du 11
Mars dernier , enregistrées le 14 de ce mois , portant
abolition du droit de Parcours dans les Paroiffes de
Villers & Noyon.
Autres du premier Juin , enre
giftrées auffi le 14 Juillet , portant établiſſement
de Bureau de vifite & de marque fur les différens .
ouvrages des Manufactures de laine , toile , toilerie ,
foierie & bonneterie , & qui fixent les règles de la
manutention defdits Bureaux . Autres du 4 Juin
enregistrées pareillement au Parlement le 14 Juillet ,
portant détermination des règles de police générale
pour les étoffes de laine.
-
Edit du Roi , donné à Verfailles en Mars , &
enregistré le 14 de ce mois au Parlement , portant rétabliſſement
des Baillages de Couci & Villers -Cotte
rets ; fuppreffion des Prévôtés établies efdites Villes ,
& fixation du reffort defdits Baillages .
De BRUXELLES , le as Juillet.
La cérémonie de l'enterrement de feue
S. A. R. le Duc Charles de Lorraine , s'eft
faite le 10 de ce mois à 9 heures du foir
dans l'Eglife de S. Michel & de S. Gudule ;
les obfèques ont été célébrées le 14.
>
On apprend de Munfter que le 9 de ce
( 234 )
mois , fur le foir , il y arriva un Courier apportant
les armes de l'Archiduc Maximilien ,
& la confirmation donnée par le Pape à la
réfignation que le Comte de Plettenberg a
faite de fon canonicat en faveur de S. A. R.
Cette bulle & les armés furent préſentées au
Chapitre le 10 au matin , pour qu'il fît expofer
les dernières. Cette expofition qui doit
avoir lieu , a été fufpendue de l'avis prefqu'unanime
du Chapitre , puifqu'il n'y a eu
que deux voix qui fuffent contraires à cette
réfolution.
On a appris l'arrivée de 15 vaiffeaux de
ligne Ruffes & 4 frégates dans la rade de Copenhague
; 8 vaiffeaux Danois & 6 frégates
doivent les joindre. Il n'y avoit encore que
2 vaiffeaux Suédois de partis à la date de
ces lettres ; & l'un d'eux faifoit de l'eau &
a été renvoyé. De cette flotte combinée , on
formera 3 efcadres ; l'une reftera dans la mer
Baltique , la feconde ira dans la Méditerranée ,
& la troifième fe tiendra dans les parages de
Lisbonne. Elles protégeront indiſtinctement
tous les neutres. La déclaration de la Ruffie
à cefujet eft un chef-d'oeuvre & fera bientôt
publique. On fait que la Maifon de Bourbon
a promis toute protection & toute affiſtance
aux vaiffeaux de ces Puiffances qui feront
obligés de relâcher dans les ports d'Eſpagne
& de France.
Les armemens de la Hollande ne paroiffent
pas aller avec la célérité que les cir(
235 )
conftances & l'intérêt du commerce de la
République fembleroient exiger ; les Matelots
manquent ; le tiers des équipages marchands
à fournir , offre des difficultés dont
le commerce fouffre . Selon les lettres de
la Haye , plufieurs Négocians & Propriétaires
de Navires d'Amfterdam fe font rendus
chez le Préſident de l'Aflemblée des
Etats - Généraux & chez le Grand Penfionnaire
, pour conférer avec eux fur cet objet.
On dit que depuis le placard de LL. HH .
PP. l'engagement des matelots a beaucoup
augmenté & eft déja porté à 1 so florins.
" On n'entend point encore dire , ajoutent ces
mêmes lettres , que la Cour de Londres ait offert
la moindre fatisfaction concernant la violation du
territoire de la République , exercée par les bâtimens
Charbonniers Anglois. Quant aux plaintes
portées à la même Cour , fur les navires Hollandois
faifis par les Anglois & conduits à Lisbonne , la
réponse du Comte de Stormont , faite à ce fujet
au Comte de Welderen , notre Ambaſſadeur , porte
en fubftance. Que le Roi s'en tient à fa déclaration
du 17 Avril dernier , qu'en conféquence il eft inutile
de réclamer comme fubfiftans des traités que .
S. M. regarde comme annullés , ce qui doit difpenfer
S. E. de remettre à l'avenir des mémoires
rélatifs à de pareils objets , par ce qu'ils ne feront
pas reçus ".
Il n'y a guère que la neutralité armée
qui puiffe rétablir les traités & forcer les
Anglois à les reſpecter. On avoit dit que
la Cour de Lisbonne n'attendoit que l'arrivée
du Miniftre Ruffe pour y accéder ellemême
; on dit aujourd'hui , d'après quel(
236 )
ques lettres , qu'elle a refufé d'y entrer.
Ce qui fait croire qu'en effet elle a pris
ce parti , c'eft qu'avant fa déclaration , fes
Forts n'ont ceffé d'être ouverts à tous les
corfaires Anglois & à leurs prifes , lors
même qu'elles confiftoient en navires neutres.
» M. le Comte d'Estaing , écrit-on de Paris , eſt
parti la nuit du 15 au 16 de ce mois . Comme il
ne recevoit perfonne depuis plus de huit jours , fon
départ a été caché jufqu'au 18 , que des voyageurs
l'ont rencontré. On ne s'accorde point fur les roures
où ils difent l'avoir vu ; les uns difent celle
du Perche qui le conduiroit à Breft ; les autres
celle de Bordeaux qui le conduiroit en Eſpagne. Le
fentiment le plus général eft qu'il a pris cette dernière,
& qu'il aura le commandement de l'armée
combinée , dont le grand âge de D. Louis de Cor
dova ne lui
permet pas de fe charger. Toutes ces
incertitudes ne peuvent tarder à être fixées « .
On écrit de Boulogne- fur- mer, que le 4 de ce
mois , à trois heures du matin , le corfaire le
Comte-de-Maurepas , Capitaine Leclercq , fe trouvant
fur les côtes de l'Angleterre , à environ deux
lieues du Tief, eut connoiſſance de trois navires
Anglois armés de canons placés dans leurs entreponts
& dans les chambres. Le corfaire attaqua le
plus fort , & tous trois tirèrent continuellement ,
tant pour le défendre , que pour attirer quelques
bâtimens armés dont ils pourroient fe faire entendre
: en effet , une heure après une frégate Angloife
de 36 canons fut apperçue , doublant une pointe de
terre ; de forte que le corfaire fe trouva bientôt entre
la côte & elle . Le Capitaine du Comte-de-Maurepas
ne voyant de reffource pour lui qu'en paffant fous le
feu de la frégate & en échappant par la marche , manoeuvra
en conféquence. Dès qu'il fut à portée du
( 237 )
canon , l'ennemi tira fur lui & fit un feu continuel
en forçant de voiles. Le Capitaine Leclercq s'apperçut
que la frégate marchoit mieux que lui fur l'aire
de vent qu'il fuivoit : il ventoit bon frais , les deux
navires couroient grand largue. Il étoit alors fix
heures du matin ; la frégate flee trouvoit à portée de
fufil du corfaire , & tiroir deffus à boulets , balles
ramées & mitraille. Dans une pofition auffi dangereufe
, ayant déjà reçu plufieurs coups de canon dans
fa voilure , le fieur Leclercq , pour fortir plus vîte du
péril , fe détermina à l'augmenter encore : il fait
mettre au plus près du vent , paffe fous le beaupré
de la frégate à portée du piftolet , tire fa bordée , en
effuie plufieurs qui criblent les voiles & fon gréement,
& fait jetter à la mer huit de ſes canons , les pierriers,
fon baftinguage , la plus grande partie de les vivres
& de fes voiles de rechange , & alors il commença à
avoir l'avantage de la marche. La frégate le fuivit
toutes voiles dehors , tirant toujours fur lui jufqu'à
dix heures du matin , que fes boulets ne portoient
plus : alors le Capitaine Leclercq fe trouvant à end
viron trois quarts de lieue de fon ennemi , fit tirer
Les quatre canons qui lui reftoient en forme d'adieu.
Plus de 300 coups tirés fur lui , ne lui avoient ni
tué ni bleffé perfonne ; & ayant toujours foutenu
fon équipage , en lui cachant une partie du danger
qu'il avoit couru , il arriva à la rade de Boulogne le s
à quatre heures du matin.
Ce corfaire a fait quinze jours de courſe , pendant
lefquels il a pris cinq bâtimens Anglois , dont deux
ont été repris à fon retour. Il fe feroit certainement
emparé des trois navires qu'il attaqua le 4 , fans l'arrivée
de la frégate à laquelle il a échappé. On répare
maintenant le dommage qu'il a fouffert , après
quoi il continuera ſa croiſière.
PRÉCIS DES GAZETTES ANGL . du 15 au 16 Juillet.
Rien ne prouve mieux combien le Ministère
appréhende le blocus de New-York , que le retar
( 238 )
dement du départ de la flotte pour cette Place , qui
felon l'ufage auroit dû appareiller vers la fin d'Avril.
40 à 50 vaiffeaux de cette flotte font chargés depuis.
plufieurs mois , & attendent toujours un convoi à
Portſmouth , ce qui n'eft qu'une excufe , car ils ne
partiront point que le miniſtère ne fache fi l'Efcadre.
de M. de Ternay va ou ne va pas affiéger New-
York , au quel cas il pourra bien s'écouler encore.
trois ou quatre autres mois avant que ces vaiffeaux
aient la permiffion d'aller foit à New -York , foit à
Halifax ou à la Caroline Méridionale . Il y a plus
de trois mois que M. Eden déclara dans la Chambre
des Communes que le prompt départ de cette flotte
intéreffoit 50,000 perfonnes à New York , qui
rifquoient d'être ruinées ou de mourir de fain , fi
elle ne mettoit à la voile fans délai , & qu'elle avoit
à bord pour un million & demi d'effets. M. Eden
a voulu dire fans doute un demi-million. Quoi qu'il
en ſoit , la flotte n'eft point partie & il y a apparence
qu'elle reftera long-tems dans le Port au grand préjudice
des vaiffeaux , & de leurs propriétaires ,
de tous les habitans de New-York.
» Sur le dernier pacquebot de Charles-Town , qui
a apporté les dépêches de Clinton au Lord Germaine ,
il n'y avoit pas une feule lettre pour un particulier.
Ce fait eft bien extraordinaire , & il démontre clairement
que les affaires de cette Colonie ne font
pas dans un état auffi favorable qu'on les repréfente
«.
» It eft affez fingulier que la gazette qui annonce
la latitude précife où le Cerberus a vû la flotte Efpagnole
évite avec tant de foin de donner la longitude
qui felon toutes les apparences auroit fait voir que
cette flotte étoit hors de la portée de Rodney ; en
marquant la lat. à 31 d. 30 minutes , fans rien dire
de la long. , on nous laiffe dans le doute fi les Efpagnoles
ne faifoient que croifer à la hauteur des
( 239 )
Canaries , s'ils alloient à l'Inde , aux Ifles ou au
Continent de l'Amérique «.
» Malgré l'engouement général des Négocians &
de prefque tous les Habitans de cette Ville , relativement
aux derniers avantages du Chevalier Clinton ,
nous doutons fort que ces magnifiques & glorieuses
nouvelles (pour nous fervir des expreffions à la mode)
rétabliffent la bonne intelligence entre l'Amérique
& nous , & par conféquent terminent la guerre
ruineufe que nous lui faifons . Les perfonnes éclairées
penfent au contraire que tous ces fuccès n'empêcheront
point les Etats - Unis de perfifter dans leur
indépendance , & que leur feul effet fera de remplir
les deffeins de la France , en prolongeant jufqu'à
l'année prochaine une guerre , qui en épuisant tous
les jours davantage l'Angleterre & l'Amérique mettra
ces deux Puiffances dans l'impoffibilité de faire jamais
aucun mal à la Maifon de Bourbon , en fuppofant
qu'elles fe réuniffent un jour contr'elle «<.
» Au lieu de chercher à fe concilier par la modé
ration & par la douceur , les efprits des Américains ,
déja ébranlés par nos fuccès , on commence à reprendre
le langage infolent de 1776 & 1777 ; les
- Miniftres & leurs partifans foutenus de cette canaille
de réfugiés , qui ont perdu tous efpoir de
retourner dans leur Patrie , ne parlent plus que de
foumiſſion indéfinie. Selon eux , il faut détruire fans
miféricorde toutes les Places fur les côtes de la mer ,
#paffer les jeunes gens au fil de l'épée , & tranſporter
en Afrique les vieillards , les enfans & les femmes.
Les réfugiés vont même jufqu'à le partager les dépouilles
des principaux perfonnages qu'ils dévouent
à la deftruction. M. Galloway , pour prix des grands
fervices qu'il a rendus au Miniftre , doit avoir les
Domaines du Général Washington , M. Allen , ceux
de M. Lloyds. Les biens de M. Laurens pafferont
entre les mains du Gouverneur Bull. M. Nutt aura
ceux de M. Yzard , & c . &c. &c. «.
» Au mois d'Avril dernier , l'Affemblée du Mary.
( 240 )
*
land , s'eft occupée d'un Bill , pour la confifcation
de toutes les propriétés Angloiſes indiſtinctement ,
il s'étendroit auffi fur celles des naturels du pays
qui en étoient abfens & ne s'y étoient point rendus
avant le mois de Décembre 1779 , conformément à
la fommation publiée , à cet effet par l'Etat de Mary.
land. Ce Bill a paffé unanimement à la Chambre
baffe de l'Affemblée , mais le Sénat & le Gouverneur
l'ont remis au mois de Novembre prochain. Leur
objet eft d'attendre l'iffue d'une démarche qui a été
faite pour retirer des fonds d'Angleterre , une fommé
d'argent que la Colonie y a placée anciennement , &
pour laquelle le Tréforier de cet Etat , a depuis peu
tiré différentes lettres de changes fur les cautions de
cet emprunt à Londres , M. Gambury , M. Grove
& M. Ruffell. On préfume que l'Etat de Maryland
n'attend que le proteft de ces lettres , pour paffer
un acte à l'effet de confifquer toutes les Propriétés
Angloifes mobiliaires & immobiliaires « .
L'Etat de la Virgine n'a pas eu autant de ménagement
, il a confifqué indiftinctement toutes les
créances Britanniques , obligeant les perfonnes débitrices
des Anglois , de porter au Trésor de l'Etat
le montant de ce qu'elles leur doivent. La confifcation
des biens des abfens , qui n'ont pas comparu
au mois de Septembre dernier , terme indiqué par la
Proclamation , a été remiſe à la future décifion du
Sénat. Quant à ceux qui ont pris les armes contre
' Amérique , ou qui fe font montrés ouvertement fes
ennemis en Angleterre , foit en préfentant , des
adreffes au Roi , pour l'engager à continuer la guerre rà
ou de toute autre manière quelconque , leurs biens
font déja confifqués & vendus , & l'on croit que les
fonds qui en proviendront ferviront à indemnifer
des dépenfes de la guerre & de toutes les pertes ,
tant en efclaves qu'en beftiaux , occafionnées par
les brigandages du Lord Dunmore , ancien Gouverneur
de cette Colonie & du Général , Mathews
.
BIBELOTH
DE
FRANCE.
DÉDIÉ AU
ROI,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES ,
CONTENANT
Le Journal Politique des principaux événemens de
toutes les Cours; les Pièces fugitives nouvelles en
vers & en profe ; l'Annonce & l'Analyse des
Ouvrages nouveaux ; les Inventions & Découvertes
dans les Sciences & les Arts ; les Spectacles ;
Les Caufes célebres; les Académies de Paris & des
Provinces ; la Notice des Édits , Arrêts ; les Avis
particuliers, &c. &c.
SAMEDI I JUILLET 1780.1
TA
T
ROYA
A PARIS
Chez PANCKOUCKE , Hôtel de Thou
TILEM
rue des Poitevins.
Avec Approbation & Breveté du Roi
ASTOR
MBRAR
TABLE
Des Matières du mois de Juin.
PIECES IECES FUGITIVES . Dictionnaire univerfel des
Vers fur la mort d'une Sciences morale , &c. 74
arès-joliefemme, pag. 3
Procès Verbal des Séances &
Epitaphe d'un Cenobite , ib .
Charlot, Anecdote hiftorique, 4
Lettre au Rédacteur du Mer- Le Cid , Tragédie ,
cure ,
de l'Aemblée Provinciale
de Haute- Guienne , KLI
126
136.
7
Epitres
Lifette , ou les Amours des Collection complette des Euvres
de Charles Bonnet, 154
Bonnes- Gens , 49
Fin de la Lettre au Rédac- Nouvelle Topographie de la
teur du Mercure
A Zirphé ,
A la même
Epitaphe de M. Donat
97
France , 167
Mêlanges Hiftoriques , &c. 172
98 Bibliothèque du Nord, 176
99 SPECTACLES.
La Leçon utile , Anecdote , ib. Concert Spirituel
Bouquet à Miede B…….. 109 Académie Roy, de Muſiq. 76 ,
Le Normand vindicatif, 146
Madrigal ,
Romance
182
78
147 Comédie Italienne ,
148 Séance Publique de l'Académie
Royale de Chirurgie , 42.
VARIÉTÉ S.
80
Enigmes &Logogryphes , 25 ,
68 , 109 , 151.
NOUVELLES LITTER.
Eclairciffemens Hiftoriques fur
l'invention des Cartes , 17
Hiftoire Naturelle des Oi
Jeaux ,
Penfeesfur plufieurs points im Annonces Littéraires , 48, 93 ,
Portans de Littérature , 79
A
Du Parterre debout & du larterre
affis
Lettre au Rédacteur du Mercure
,
29 Gravures ,
140
47 , 92 , 143
APPROBATION.
144 , 190
J'ai lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 1 Juillet. Je n'y ai
rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion. A Paris ,
le 30 Juin 1780. DE SANCY.
De l'Imprimerie de MICHEL LAMBERT
rue de la Harpe , près Saint- Côme,
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI I JUILLET 1780.
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE..
VERS
A M. le Baron DE ROUMOULES ,
fur fon mariage.
AMI , M I , n'eft-ce point un menſonge?
En croirai-je à mes yeux furpris ?
Suis -je éveillé ? Fais-je un beau fonge?
Qui ! toi ! Chevalier de Cypris ,
Déformais Soldat de Cythère !
Roumoules , Philoſophe auftère ,
Eft donc enrôlé fans retour ,
Et bravement court à la guerre
Sous la bannière de l'Amour ?.
Quel mot eft forti de ma bouche !
L'Amour ! excufe mon erreur :
Perfide , aimable , féducteur ,
I
3
A ij
MERCURE
4.M
Ce jeune Dieu n'eft pas farouche ;
Mais d'un époux il fuit la couche ,
Et l'esclavage lui fait peur.
C'est l'Hymen , l'Hymen qui te lie.
Pour t'enchaîner , ce Roi goutteux
Chaffé du Temple d'Idalie ,
Eft arrivé d'un pas boiteux.
OUBLIANT le fardeau des ans ,
Le Doyen de ta Baronnie
Rajufte un peu fes cheveux blancs ;
Et de tes vaffaux triomphans ,
Au fon guerrier des inftrumens
Menant la troupe réunie ,
Laiffant flotter au gré des vents
Son habit de cérémonie ,
Il vient t'offrir leurs complimens 3..
Et dans l'excès de fon ivreffe ,
Voit déjà naître des enfans ,
Gages heureux de ta tendreffe .
DES Bergères fuivent leurs pas.
Des fleurs ornent leur chevelure ;
L'innocence fait leur parúre ,
Et la propreté leurs appas.
La jeune Philis toute émue ,
Approche , rougit , te falus ,
DE FRANCE.
S
Donne un bouquet à Monfeigneur ,
Rougit encore, & la rougeur
Anime fa grâce ingénue.
CHACUN d'eux élevant la voix ,
Demande à l'Arbître fuprême
De vivre long-temps fous les loix
D'un maître , d'un père qu'il aime.
Que le ciel rempliffe leurs voeux !
Si du Temps la main implacable
Refpecte l'homme vertueux ,
Tu couleras des jours,heureux
A l'abri de fa faulx coupable.
Puiffe l'Hymen en ta faveur
Avec un frère féducteur ,
Terminer fes longues querelles !
Pour ton plaifir , pour ton bonheur,
Puiffe l'Amour fixer fes aîles !
( Par M. de Paftoret. )
LA BOURSE TROUVÉE , Conte.
Un homme riche , avare , ( on fait qu'en tout pays
L'un & l'autre point fe raffemble. >
Perdit fa bourfe , où cent louis
Pêle-mêle dormoient enſemble.
A iij
MERCURE
Jugez l'alarme du vieillard ,
Le défeſpoir de fon ame éperdue.
A tous les coins , vîte un placard
Avertit les paffans de fa bourfe perdue.
On défigne la forme & la couleur qu'elle a ;
Et deux louis feront la récompenfe
De celui qui , trouvant la bourſe & la finance ,
Rendra l'une & l'autre . C'eft- là
Le point effentiel & le plus difficile.
Ce que l'on trouve eft un don du hafard ;
Or , confultez & la Cour & la Ville ,
Qui refuſe un préfent , a tort : notre vieillard ,
Par qui la bourfe étoit redemandée ,
S'il eût pu trouver à l'écart
Celle d'autrui , l'auroit gardée. -
La fieane tomba cependant
Aux maius du pauvre Herbin ; il crut devoir la
prendre ;
Le diable lui dit bien, tout en la regardant ,
De la garder : il aima mieux la rendre..
Non , dit -il , avant tout , l'honneur :
Argent volé porte malheur..
Cela feroit pour nous une affez bonne fomme :
Mais à chacun le fien. C'eſt un dépôt que j'ai ,
Il faut le rendre ; on n'eft pas obligé
D'être homme riche , on l'eft d'être honnête homme.
Mais Herbin avoit lors d'avides créanciers :
Comme il alloit rendre la bourſe ,
DE FRANCE.
Atrivent chez lui des Huiffiers,
Que faire ? Il fe trouvoit fans argent , fans reffource .
Il crut pouvoir , en fes preffans befoins ,
Prendre les deux louis au moins
Qu'on deftinoit
fon falairé ;
pour
Avec ces deux louis bien frappés , bien luifans ,
Il ferma , comme à l'ordinaire ,
La triple gueule des Sergens.
1 :
Il va trouver foudain notre Avare ; il s'empreffe ;
Dans fes mains il remit fon or ;
fon argent,
Et le vieillard , en voyant fon tréfor ,
Sentit fon coeur treffaillir d'allégreffe ;
Car l'avare a , dit -on , un coeur pour
Il en pleura de joie & de tendreffe ,
Et fit au bon Herbin un accueil obligeant.
Mais fa mémoire trop fidelle
-
Lui rappelle ce qu'il promit
A qui rendroit la bourfe , & fon coeur en frémit.
Donner , c'eft perdre. O promeffe cruelle !
Deux louis donnés , c'eft beaucoup
Pour qui voudroit ne rien donner du tout.
Lors ne fachant à qui s'en prendre ,
Il veut compter fon or. O furpriſe ! ô doaleur !
Quoi ! deux louis de moins ! notre avare en fureur
Crie au voleur ,
Et fi l'on ne rend tout , il va tout faire pendre.
L'affaire fut portée au Magiſtrat du lieu ,
Qui favoit du vieillard la ladrerie extrême ;
A iv
8 MERCURE..
Il favoit que l'argent étoit fon bien fuprême ,
Et fa confcience & fon Dieu.
Dès long-temps il cherchoit l'occaſion propice
De châtier fa coupable avarice ;
Il crut l'avoir trouvée ; & voici la façon
Dont il fut , par droit de juſtice ,
Venger un coeur loyal , & punir un fripon .
Il dit à ce dernier : vous êtes honnête homme ;
Vous n'aurez réclamé que ce qui vous eſt dû.
Mais s'il eſt vrai que vous ayez perdu
Une bourſe enfermant la fomme
De cent louis , je conclus fans erreur
Que celle-ci n'eft point la vôtre ;
Et j'ordonne qu'Herbin en foit le poffeffeur
En attendant qu'il s'en préſente un autre.
ON applaudit. Tout d'une voix
Du Juge on confirma la fuprême fentence ;
Et l'on trouva que fa prudence
Savoit difpenfer à la fois
Et la peine & la récompenſe.
>
DE FRANCE
و
VERS à une jeune Perfonne qui s'étoit
chargée de faire le Portrait de l'Auteur.
D'uUN procédé sûr & nouveau
Vous vous fervez , ma jeune Apelle ,
Pour animer votre tableau ,
Vous enflammez votre modèle.
Vous prenez cent tons différens ,
Du plus fombre jufqu'au plus tendre.
Pour vous peindre ce que je fens ,
Quel eft celui que je dois prendre ?
De mon fecret votre talent
Vous inftruira bientôt lui-même ;
Quand mon portrait ſera parlant
Il vous dira que je vous aime.
CONSEIL D ' AM I.
Tous les foirs étant pris de vin ,
Damon , tu montres du courage ;
Pour être eftimé davantage ,
Prens-en donc auffi le matin .
( Par M. de L. P.....
Αγ
IO MERCURE
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
LE mot de l'énigme eſt Patience ; celui du
Logogryphe eft Menagerie , où le trouvent
ame , Ménage , ( Auteur ) áne , geai , mer
Agen , Mage , régie , Iman , Emir , Nègre ,
amen, ia , mener, gêne.
ÉNIGM E.
LECTEUR , ECTEUR , au milieu des forêts
Mon père & moi primes naiffance .
En dépit de fes pleurs & malgré mes regrets ,
En m'arrachant à lui l'on me fit violence ;
Et pour aggraver ma fouffrance ,
Du feu , du fer , victime tour- à- tour ,
On me fit de prifons le gardien à la ville ;
J'exerce même emploi chez les Grands, à la Cour.
Mais , pour rendre plus difficile
L'évasion de mes captifs ,
Souvent pétulens & rétifs ,
( Admire mon malheur extrême )
De fers & de liens on me charge moi- même.
Quand à me délivrer enfin ,
Cidalife , Sylvie , Agathe
Travaillent en rompant ma chaîne de leur main :
Je fais effort , je m'échappe , j'éclate ;
Et mon captif remis en liberté ,
Des Spectateurs ranime la gaîté.
>
DE FRANCE. II
.
LOGOGRYPHE.
COMPOSÉ Composé de fept pieds , je n'en renferme qu'un ;
Mon frère eft mon égal , notre fort eft commun ;
De toutes les faifons , au riche , au pauvre utile;
Je ſuis groffier aux champs , je ſuis mince à la ville.
En ce moment , Lecteur , fans doute ru me voi ;
J'accompagne tes pas , & ne vais point fans toi.
De mon tout combiné détruis la fymétrie ;
Je t'offre un inftrument fort tare en fymphonie ,
Qui fufpendit les flots , enchanta les forêts ,
Sut t'attendrir toi-même , ô fille de Cérès !
Ce qui fert de bouffole à tout Jurifconfulte ;
Une rivière en France; un Saint digne de culte ;
Cette Reine des fleurs qui pare nos jardins ;
Deux objets précieux aux fragiles humains ;
Ce que laiffe après foi cette liqueur aimable ,
Source de la gaîté , des plaifirs de la table ;
Les armes & le nom d'un puiffant Souverain ;
Trois notes de mufique ; une eſpèce de grain
D'ufage en la fanté , d'ufage en maladie ,
Qui croît en abondance en Afrique , en Afie ;
Un bon poiffon de mer ; enfin , ami Lecteur ,
Tu trouveras en moi ce que fait maint Auteur.
( Par un jeune Homme de Domfront. )
Avj
12. MERCURE
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
MÉMOIRES de l'Académie des Sciences de
Paris , année 1776. Vol. in - 4º. chez
Moutard , Imprimeur-Libraire, rue des
Mathurins.
a com sc
N fe plaint , dit l'Hiftorien de l'Aca
" démie , que l'étude de la Nature ne fait
» point de progrès ; & l'on oublie qu'il n'y
» a qu'un fiècle & demi qu'on a commencé
» à obferver , qu'il n'y a pas un demi- fiè-
» cle que l'on fait conftruire de bons inftru
» mens , & qu'enfin les obfervations com-
» mencent à peine à fe multiplier & à s'é¬
» tendre. Si , après avoir fait ces réflexions,
» on examine ce qui a été trouvé depuis ce
» fiècle & demi , au lieu de fe plaindre , on
» ne peut plus qu'admirer. » Rien de plus
vrai que cette réflexion ; & ceux qui la com
battent démontrent feulement ou leur ignol
rance , ou leur mauvaife -foi. Qu'ils ouvrent
les Mémoires de nos Académies , les Tran+
factions Philofophiques , & quelques autres
Recueils de même eſpèce , ils feront forcés
de reconnoître à cet égard une prééminence
très -fenfible des Modernes fur tous les peuples
connus de l'Antiquité.
Avant l'époque des Académies , on vouDE
FRANCE. 1#
loit deviner la Nature. L'efprit enfantoit des
fyftêmes qu'il foutenoit à l'aide d'une Métaphylique
inintelligible , ou de l'autorité de
quelques Philofophes anciens. Les Galilée ,
les Toricelli , les Beckers , Defcartes lui mê
me , fentirent bientôt le vice de ce prétendu
favoir : dédaignant & les noms révérés , &
les opinions reçues , ils s'attachèrent à l'étude
de la Nature , recueillirent des faits , n'affirmèrent
plus rien que d'après les oracles ;
& lorfqu'elle ne s'expliquoit pas affez clai-
Lement , ils eurent le courage de l'interroger
par des expériences répétées de mille manières.
Telle fut la marche de l'Académic
d'Elcimento pour conftater le poids de l'atmofphère.
Animés par les fuccès de Toricelli
, les autres Savans de l'Europe imitèrent
bientôt ceux de Florence. Ils fe réunirent
en Sociétés , formèrent une efpèce de ligue
contre le faux favoir , bien plus funefte
à l'homme que l'ignorance. Alors , abandonnant
peu - à - peu l'efprit de ſyſtême ,
on fe livra tout entier à l'obfervation . Alors
s'élevèrent peu à- peu ces vaftes monumens
où l'efprit humain a déployé tous fes refforts,
& où le trouveront un jour dépofés , avec
les faftes de la Nature , les vrais principes
des Sciences & des Arts. Méchanique , Aftronomie
, Navigation , Géographie , Météorologie
, Anatomie , Botanique , Chymie,
Mathématiques , Hiftoire-Naturelle , toutes
les parties de la Phyfique , n'acquièrentt'elles
pas chaque année de nouvelles richeffes
14 MERCURE
Par la fimple notice des Mémoires renfer
més dans les deux volumes que vient de
publier notre Académie des Sciences , on
pourra fe faire une idée du courage des Savans
qui confacrent leur vie à ces pénibles
recherches.
Le froid de 1776 a été un des plus vifs
qu'on ait reffentis à Paris. Il a gelé dans la
plupart des caves ; les meilleures pendules fe
font arrêtées. C'est ce qui a détermine M.
Meffier à en conſtater les effets dans un favant
Mémoire. Ses Thermomètres lui ont
donné 16 & 16. Il démontre que mille
circonftances locales peuvent faire varier la
température de quelques degrés . Par exem
ple , au Château d'Hargecourt en Picardie ,
le thermomètre a été à 20 degrés : ce qu'il
attribue à la pofition du lieu , ſitué à l'extrémité
d'uné vallée du côté du Nord , & c'étoit
ce vent qui fouffloit.
Il compare ce froid avec celui qui s'eft fait
reffentir dans le refte de l'Europe. Il n'a pas
été par - tout à proportion auffi confidérable.
A Pétersbourg , le thermomètre eft defcendu
le 18 Janvier à 26 degrés 7 dixièmes
& en 1760 il fut à 30 degrés un quart.
Il croit la température des caves de l'Obfervatoire
toujours la même , à 10 degrés audeffus
de la congellation. La petite différence
qu'on croit y avoir apperçue depuis
40 ans , il l'atribue à ce que la boule du
thermomètre n'étant pas fixée d'une manière
DE FRANCE. 35
affez immobile , a pu defcendre, & offrir une
différence d'un douzième . Telle eft l'exactitude
de nos Obfervateurs , qu'ils ne négli
gent pas même une auffi petite quantité
Mais ce n'eft qu'à l'aide des Obfervations
Metéréologiques réunies , qu'on pourra ,
dans la fuite des fiècles , connoître enfin
la chaleur du Globe augmente ou di
minue.
ya
Dans tous les pays où il y a des fouterreins
d'une certaine profondeur , il feroit à deſirer
qu'on s'allurât de même fi le thermomètre
ne varie point , & à quel degré il fe tient
conftamment.
M. de la Place , très-habile dans le calcul ,
a fait des recherches fur plufieurs points du
Systême du Monde , & a donné une nouvelle
méthode de calculer les marées. Pour
fatisfaire à tous les phénomènes , les eaux
de la mer doivent avoir quatre lieues de
profondeur moyenne. Il a foumis au calcul
rigoureux l'action que doivent exercer le
Soleil & la Lune fur l'atmosphère terreftre
Il conclud qu'ils ne peuvent point influer
fur le vent général d'Eft; mais que fous l'Équateur
ils doivent faire defcendre le baromètre
d'un quart de ligne. M, de la Place
a cherché aufli à déterminer d'une manière
rigoureufe , par la théorie , la préceffion
des Equinoxes , la courbe que decrivent les
ondes , & la nutation de l'axe de la terre.
Les Mémoires Mathematiques n'étant
point fufceptibles d'extrait , il fuffira de
16 MERCURE
nommer leurs Auteurs pour en faire l'éloge.
M. Du Séjour , dans un Mémoire affez longpour
n'avoir pu être imprimé tout entier
dans ce volume , fait l'application des principes
qu'il a ci - devant établis , à une folu
tion de plufieurs Problêmes très - difficiles.
MM. Pingré , Bally , Caffini , de Fouchi ,
Jeaurat , Mellier , Maraldi , ont donné , cha→
cun dans un Mémoire féparé , le réfultat de
leurs obfervations fur l'Éclipfe totale de
Lune du 30 Juillet 1776.
M. de la Lande développe fes idées
fur la rotation & les taches du Soleil . La durée
de la rotation ne peut encore être déterminée
d'une manière bien précife. Il la croit
cependant de 25 jours dix heures. Il fuppofe
que le corps du Soleil eft un noyau de matière
obfcure , tout couvert d'un fluide lumineux.
Le flux & reflux que doit éprouver
ce fluide laiffe par intervalle différentes
parties de ce noyau à découvert , & , par fon
obfcurité , il forme une tache. M. de la
Lande prétend que les Aftres ont un mouvement
de tranflation , & qu'un grand nombre
d'Étoiles changent de pofition. » Arcturus ,
» dit- il , nous préfente un indice bien mar-
» qué de ce déplacement. Cette Étoile , de-
» puis un fiècle , n'a ceffé d'avancer vers le
Midi. Son mouvement doit être de qua-
» tre-vingt-millions de lieues par année. »
Notre Soleil eft donc également tranſporté
vers quelque point du Monde . Si l'on devoit
affez compter fur les obfervations d'HipparDE
FRANCE. 17
que , on pourroit déjà appercevoir de quel
côté ce mouvement fe fait. L'exactitude des
obfervations de nos Aftronomes l'apprendra
fans doute à nos Succeffeurs.
M. le Monnier , fi connu par fes travaux
Aftronomiques , a donné la poſition des
Étoiles qui environnoient le difque de la
Lune , lors de fon éclipfe totale de 1776. Il
rend compte à l'Académie de fes obfervations
pour fixer l'amplitude du Soleil à fon
coucher. Il a établi ſon Obſervatoire au haut
des tours de S. Sulpice , élevées de 150 pieds,
& placées dans le lieu le moins nébuleux de
Paris. Il fe propofe d'y établir la pofition
des vrais points cardinaux , ainfi que les lieux
des Solſtices d'hiver & d'été . Dans le dernier
fiècle , les pyramidés d'Égypte , qui fe
trouvent parfaitement orientées , fervirent
de même au Chevalier de Couville , à découvrir
la diminution de l'obliquité de
l'Écliptique.
L'infatigable M. Monnier a obfervé une
nouvelle bande obfcure fur le globe de Sa
turne. Il donne fes obfervations fur la Comète
qu'il découvrit en 1770. M. Lexel en
fixe la réfolution à cinq ans & demi. C'eft la
cinquante-huitième Comète dont l'orbite eft
calculée. Dans quelques fiècles , la marche
de ces corps , qui avoient toujours para fi va
gabonds , fera auffi connue que celle des autres
planètes.:
. M. l'Abbé Boffut a fait une nouvelle ap
plication des calculs aux voûtes en dôme.
18 MERCURE .
Son Mémoire fera fuite à un autre , dans le
quel il avoit déterminé les forces d'une voûte
quelconque , les moyens d'établir un équilibre
exact entre le poids d'une voûte & les
vouffoirs qui la fupportent. Les Architectes
ne fauroient trop confulter ces calculs pour
donner toute la folidité & la légèreté poffi
bles à leurs ouvrages.
M. de Vaucanfon , qui a confacré aux befoins
de la Société les talens fupérieurs qu'il
a pour les Méchaniques , donne le modèle de
bâtimens & moulins pour filer l'organfin. Il
fait voir que nous tirons de l'Étranger pour
18 à 20 millions de cette précieufe matière,
& qu'il nous feroit bien facile d'en avoir de
notre crû ; puifqu'à Aubenas , nos foies na→
tionales font converties en organfin d'une
qualité fupérieure à ceux du Piémont.
M. Sabatier a rectifié les defcriptions que
les Anatomiſtes avoient données des gros
vaiffeaux du coeur & du poûmon.
M. Bordenave a fait connoître un enfant
monftrueux qui avoit quatre bras , la tête
à deux faces bien marquées , & le refte du
corps à l'ordinaire.
M. Vicq -d'Azyr a fait part d'un fait qui
lui a été communiqué par M. Chevreuil ,
Médecin d'Angers. C'eft une concrétion
charnue couverte de poils , dont plufieurs
avoient un pied & demi , trouvée dans la
matrice d'une demoiſelle de 16 ans . On a
déjà un grand nombre d'Obfervations de
cette efpèce ; ils tendent à prouver que la
DE FRANCE. 19
Nature n'a pas befoin de l'union des deux
fexes pour produire des êtres organifés ,
& qu'elle peut varier à fon gré la réproduction
des animaux comme celle des autres
règnes.
L'art des Effayeurs , fi effentiel dans le
Commerce , a été perfectionné par M. Tillet.
Il démontre qu'il faut coupeller l'or
jufqu'à dix fois de fuite, pour le dépouiller de
tout ce qu'il peut contenir d'hétérogène : on
le réduit enfuite en lames minces , & on les
jette dans de l'eau-forte concentrée. On a ,
par ces procédés , l'or dans toute fa pureté.
M. Fougeroux a donné des idées ingénieu
fes fur différentes matières contenues dans
les géodes d'Agathes, d'Opales, de Rubis , de
Cryftaux de roche. Il a découvert de l'eau dans
des Opales ; & en les brifant , on y a trouvé
de très-belles cryftallifations.
M. Montel , qui avoit déjà communiqué
des lumières à l'Académie fur l'art de faire le
verdet, ou verd de- gris, a joint à ſes premières
Obſervations un nouveau moyen pour obtenir
cette fubftance , moyen dont on eft re
devable au hafard , & qui fimplifie beaucoup
ce travail.
Les gaz aëriformes font une de ces décou
vertes précieufes de la Chymie moderne, qui
nous ont déjà fourni de grandes lumiè
res fur la compofition des corps , & qui nous
en promettent de plus grandes encore. M
20 MERCURE
de Laffone rapporte un grand nombre d'expériences
faites par lui fur cet objet. Il a mêlangé
différens métaux avec diverfes fubftances
falines , & chaque mêlange lui a donné
ungaz particulier. Les diffolutions faites avec
J'acide nitreux lui ont toujours donné un air
déphlogistiqué. " Cet air , dit- il , n'eft
» felon toutes les apparences , que l'acide
» nitreux lai - même altéré effentiellement
» dans fa compofition primitive. » Ilfoup
çonne que les autres acides peuvent lui
donner également un air dephlogiſtiqué.
M. Lavoifier, qui avoit déjà annoncé que
l'acide phofphorique contenoit beaucoup
d'air , a reconnu que tous les acides en contiennent
également. » Je fuis en état d'a-
» vancer affirmativement , dit - il , que
» non- feulement l'air , mais encote la por-
» tion la plus pure de l'air entre dans la
» compofition de tous les acides fans excep
» tion : que c'eft cette fubftance qui conftitue
leur acidité au point qu'on peut à
» volonté leur ôter ou leur rendre la qualité
d'acide , fuivant qu'on les dépouille , ou
» qu'on leur donne la portion d'air effentielle
» à leur compofition.
"
33
"
ود
Qu'on ne regarde point cette affertion
commehafardée. M. Lavoifier la démontre de
la manière la plus claire à l'égard de l'acide
nitreux. Il nous promet la même démonf
tration pour les autres acides. Il décompofe
l'acide nitreux , & en tire de l'air . nitreux ,
DE FRANCE. 21
de l'air commun pur , & de l'eau. Il prouve
que l'air nitreux n'eft point cet acide
réduit en vapeur , comme on l'avoit foutenu .
Il eft immifcible avec l'eau ; il n'agit point
fur les corps que l'acide nitreux attaque. M.
Lavoifier prend enfuite cet air nitreux ,
le mêle avec de l'air commun & de l'eau , &
ce mêlange fe trouve de l'acide nitreux . Il
croit qu'une livre de cet acide eſt composée
de 1808 pouces cubiques d'air nitreux, pefant
I once 2 gros 3 grains 1 cinquième ; de 1904
pouces cubiques d'air commun, pefant I once
6 gros 32 grains cinquième ; & que le refte
eft de l'eau , favoir , 12 onces 7 gros 36 grains
3 cinquièmes. Il nous apprend une vérité
bien fingulière : c'eſt qu'il n'y a qu'un quart
de l'air atmosphérique qui puiffe fervir à la
reſpiration. Si cette quantité venoit à s'altérer
, tout animal périroit fur le globe. Comment
la Nature a- t-elle pu expofer fes ouvrages
à de fi grands dangers , tandis qu'il exifte
une autre epèce d'air ( le déphlogiſtiqué ) où
les animaux refpirent infiniment plus à leur
aife que dans l'air commun ?
Sthal avoit fait du foufre avec l'acide vitriolique
& du phlogiſtique. M. Lavoifier
vient de faire un bien plus grand pas , en
nous donnant la compofition de tous les acides
: & fans doute la fagacité de nos Chymiſtes
nous donnera bientôt celle des alkalis,
qui ont tant de rapport avec les acides. Qui
fait même fi , en expofant dans des galeries
22 MERCURE
fouterreines cette terre pyritheuſe que Hend
kel appelle métallique , & qui n'eft cependant
point un métal ; qui fait , dis-je , fi , en -
expofant à l'air phlogiftiqué des charbons ,
fi reffemblant au gaz contenu dans les entrailles
de la terre , on n'obtiendroit pas enfin
des métaux de toutes les efpèces ?
Dans ce volume on trouve un Eloge de
M. de Vallière , Affocié libre de l'Académie.
Ses talens dans le Génie & l'Artillerie font
connus & admirés de toute l'Europe . Ils ne
pouvoient être célébrés par un Ecrivain plus
capable de les tranſmettre à la poſtérité, que
M. le Marquis de Condorcet.
ود
MEMOIRES de Mathématiques & de
Phyfique préſentés à l'Académie Royale
des Sciences par divers Savans . Tome
huitième . A Paris , chez Moutard.
L'Académie avoit propofé pour prix en
1775 :» la conftruction des Bouffoles de déclinaifons
, & les loix de la Variation
diurne des Aiguilles aimantées . » Peu fatisfaite
des Mémoires qui lui furent envoyés,
elle propofa la même queftion en 1777 .
MM . Wandswinden , Profeffeur de Philofophie
à Franeker , & Coulumb , Capitaine
au Corps Royal du Génie , ont rempli les
vies de l'Académie . Le Mémoire de M. Coulumb
paroîtra dans le volume fuivant. CeDE
FRANCE. 23
lui de M. Wanswinden fait la majeure partic
de celui-ci.
Ce célèbre Profeffeur eft entré dans les
plus grands détails. Il n'a épargné ni ſoins ,
ni peines pour fatisfaire aux queſtions de
l'Académie. Il compare , il raifonne toutes
les Obfervations qui ont été faites fur les
Aiguilles aimantées dans les différens lieux.
Lui-même en a fait plus de 40,000 ; & l'on
voit avec regret qu'un fi grand travail ne
donne encore rien de précis. La figure de
l'Aiguille aimantée , fa longueur , & la manière
dont elle eft conftruite influent fingulièrement
fur fes Variations : le premier pas
qu'il y ait à faire pour mettre à profit toutes
les obfervations qu'on multiplie chaque
jour fur cette matière , eft donc que tous les
Phyficiens de l'Europe s'accordent à choisir
telle ou telle forme d'Aiguille , ainſi qu'on
s'eft accordé à graduer les thermomètres ,
ce qui a rendu comparables toutes les Obfervations.
Ne pourroit on pas choiſir la
meilleure forme d'aiguille , & inviter tous
les Savans de l'Europe à l'adopter pour leurs
expériences ? La confidération dont l'Académie
jouit en Europe , devroit peut - être
la déterminer à faire quelques tentatives fur
un objet auffi important,
M. Furcroi de Ramecourt a donné un Mé
moire fur la hauteur des Marées à la côte de
Flandres & à Dunkerque ; mais il n'a pu les
comparer avec les anciennes , à caufe de leur
inexactitude.
24
MERCURE
M. Muller a décrit un nouveau gente de
Tiques aquatiques , & nous promet fur cette
matière un travail plus confidérable.
M. Boucher a donné des Obfervations
fur une femme de Lille , qui , à la fuite
d'un volvulus , ayant rendu une portion confidérable
d'inteftins , avoit cependant vécu
encores mois , & vraiſemblablement ne feroit
point morte fans un défaut de régime :
Obfervations qui nous montrent combien
les reffources de la Nature font puiffantes. "
LE LUTRIN , Poëme Héroï-comique de
Boileau- Defpréaux , traduit en vers Latins ,
avec figures. A Paris , chez Nyon l'aîné ,
Libraire , rue du Jardinet , quartier Saint-
André-des-Arts.
TRADUIRE les Poëtes anciens en vers ,
c'eft enrichir à la fois notre langue & notre
littérature. Il n'y aura jamais qu'un très-petie
nombre d'efprits doués d'un goût auffi délicat
que sûr , & d'une imagination également
vive & flexible , qui foient capables
de ce genre de compofition le plus difficile
de tous , qui a le moins de juges compétens
, & qui , jufqu'à préfent , rapporte le
moins de gloire. Auffi , parmi ces hommes ,
aujourd'hui très-rares , à peine s'en rencontre-
t'il deux ou trois que le goût de l'antiquité
autant que les circonstances , portent à
ce genre detravail, qui ne demande pas moins
de courage & de patience que de talent. On
peut
DE FRANCE. 25
peut encore très- bien traduire du Grec en
Latin ; l'une de ces deux langues étant généralement
plus connue , & pour ainfi dire
vulgaire à l'égard de l'autre . C'eft en quelque
forte échanger l'ancien Talent en monnoie
Romaine . On peut dire même que
beaucoup d'Auteurs Grecs , tels que Pindare,
Héfiode , Théocrite, ne peuvent être entièrement
traduits qu'en Latin , du moins avec
fuccès. Les deux Ragufins qui viennent de
traduire en vers pareils à ceux qui charmoient
l'oreille d'Augufte , l'un l'Iliade ( 1 ) ,
l'autre l'Odyffée ( 2 ) , ont rendu un fervice
effentiel à tous ceux qui cultivent les Lettres
en Europe , & qui , grâces à la langue Latine
qui leur eft commune tous , peuvent être
confidérés comme ne faifant qu'une feule
république. La preffe de Barbou ne fauroit
trop fe hâter de multiplier en France cette
production excellente , qui deviendroit le
monument le plus curieux & le plus intéreffant
de fa collection des Auteurs Latins
modernes. Nous ne pouvons donc que
favoir beaucoup de gré aux Auteurs de la
traduction Latine du Lutrin. Les Amateurs
des Belles- Lettres Latines la liront avec autant
de plaifir que de furprife. Elle eſt bien
(1 ) Homeri Ilias Latinis verfibus expreffa à Raymundo
Cunichio Ragufino , Roma 1777.
(2) Homeri Odyffea Latinis verfibus expreſſa à
Bernardo Zamagna Ragufino , Senis 1778.
Sam. 1 Juillet 1780, B
26 MERCURE
fupérieure à la Henriade Latine de M. de
Caux , quoique le cinquième chant du Lutrin
préfentât lui feul plus de difficultés que
toute la Henriade. Si , comme l'a obfervé
M. de la Harpe en parlant du Traducteur de
celle-ci , les combats des Ligueurs ne reffemblent
pas plus aux combats de l'Énéïde , que
le fiége d'une de nos villes ne reffemble au
fiége de Troye , la guerre des Chanoines en
diffère bien davantage. Quelle Mufe Latine
ne feroit confternée à la vue des noms des
Chanoines combattans & des titres des
Livres qui leur fervent d'armes dans tout le
cours de la bataille ! La perfection de l'original
étoit un autre obftacle prefque infurmontable.
Le Lutrin de Boileau , pour la
beauté du ftyle , peut être comparé aux ouvrages
les plus parfaits de la latinité du tems
d'Augufte, M. de Voltaire penfoit fans doute
ce qu'il écrivoit , quand il a dit dans fon
Poëme de la guerre de Genève ,
Grand Nicolas , de Juvénal émule ,
Peintre des moeurs , fur-tout du ridicule ,
Ton ſtyle pur a dû feul me teater :
Il est trop beau; je ne puis l'imiter.
Quoi qu'il foit bien plus aifé de traduire
du François en Latin que du Latin en François
, on n'imagine pas le nombre des difficultés
qui ont dû fe préfenter à l'interprête
pour tâcher de rendre , felon le génie de la
DE FRANCE. 27
langue Latine , des images , des beautés , des
plaifanteries & des expreffions qui en font
infiniment éloignées. On va juger néanmoins ,
par quelques citations , avec quelle adreffe
le Poëte s'en eft tiré. Nous prenons le cinquième
chant comme le plus difficile.
L'aurore cependant d'un jufte effroi troublée ,
Des Chanoines levés voit la troupe affemblée ,
Et contemple long - temps avec des yeux confus
Ces vifages fleuris qu'elle n'a jamais vus.
Voici le Latin ,
Cernit ut excuffos fociofque ducemque tenaci
Aurora è lecto , facrum fubiiffe facellum ,
Haret , & attentis quos nunquàm viderat antè,
Percurrit vultus oculis ftupefacta nitentes.
C'eft une verfification auffi pure & auffi
heureufe que dans le François , & c'est tout
dire. La defcription de la chicane , quelques
vers plus bas, eft également bien rendue ,
à l'exception de ces deux vers :
Sans ceffe feuilletant les lois & la coutume ,
Pour confulter autrui le monftre fe confume.
Dum legum impallet nodis , hominumque ruina
Invigilans inhiat , propriis abfumitur armis.
Il femble que cet hémiftiche d'Ovide ,
carpitque & carpitur unà , rendroit mieux &
avec précifion le dernier vers de Boileau.
Pafous à la guerre des Livres.
Bij
28 MERCURE
Chez le Libraire abſent tout entre , tout fe mêle.
Les Livres fur Évrard fondent comme la grêle ,
Qui , dans un grand jardin à coups impétueux ,
Abbat l'honneur naiffant des rameaux fructueux.
Turmatim ecce ruunt Barbini abſentis in ades.
Denfus in Evrardum Librorum decidit imber;
Ceu qua grando ruens lata immiferabilis arva
Dilapidat , verifque novos populatur honores,
Chacun s'arme au hafard du Livre qu'il rencontre :
L'un tient l'édit d'amour , l'autre en faifit la montre.
L'un prend le feul Jonas qu'on ait vų relié ;
L'autre un Taſſe François en naiffant oublié.
Qui fe cumque viris offert liber , arma miniftrat ,
Hic veneris nodos , artem rapit alter amandi,
Jonam ille , huic uni dederat membranula veftem >
Prenfat , & aterno fquallore fepultus ab ortu
Gallicus hunc armat Tafſus.
2 L'élève de Barbin , commis à la Boutique
Veut en vain s'oppofer à leur fureur gothique ;
Les volumes fans choix à la tête jetés ,
Sur le perron poudreux volent de tous côtés,
Là , près d'un Guarini Térence tombe à terre.
Là , Xénophon dans l'air heurte contre la Serre.
O ! que d'Écrits obfcurs , de Livres ignorés ,
Furent en ce grand jour de la poudre tirés !
Vous en fûtes tirés , Almérinde & Simandre !
Et toi , rebut du peuple , inconnu Caloandre
DE FRANCE. 29
3
Dans ton repos , dit - on , faifi par Gaillerbois ,
Tu vis le jour alors pour la première fois , &c .
Cui curà taberna
Credita , barbaricos , Tyro lenire furores
Luctaturfruftrà. Disjecta voluminapaffim
Dedecorant Podium. Guarinum propè mufa Terenti
Hinc cadit. Inde humilis tenues contortus in auras
Serraus Xenophonta urget . Quam multa ferocem
Per pugnam obfcuras liquêre volumina ſedes :
In lucem eruitur fcriptorum ignobile vulgus
Simandra , Almerides , Caloander naufea plebis ,
Tunc primùm excuffe è tenebris Caloander, ut effrons
Silv-Hilaris tua libravit deliria dextrâ.
On voit que malgré la différence de l'idiôme
Latin , tous les tours répondent exactement
aux tournures de l'original , toutes les expreffions
font également belles & juftes . Ho
race & Virgile n'auroient pas mieux fait
parler à Defpréaux le langage harmonieux
des Mufes du Tibre. Voici encore un paffage
que la différence de nos ufages & les rites
de notre Églife, inconnus aux Romains, rendoient
, ce femble , intraduifible ; & néanmoins
les moindres plaifanteries y font fai
fies avec toutes leurs nuances .
Le Chantre qui , de loin , voit approcher l'orage ,
Dans fon coeur éperdu cherche en vain du courage ,'
Sa fierté l'abandonne : il tremble , il cède , il fuit :
B iij
30
MERCURE
Le long des murs facrés fa brigade le fuit.
Tout s'écarte à l'inftant ; mais aucun n'en réchappe.
Partout le doigt vainqueur les fuit , & les ratrappe .
Evrard feul en un coin prudemment retiré ,
Se croyoit à couvert de l'infulte facré,
Mais le Prélat vers lui fait une marche adreite ;
Il l'obferve de l'oeil , & tirant vers la droite ,
Tout-à-coup tourne à gauche , & d'un bras fortuné
Bénit fubitement le Guerrier confterné.
Cantor odoratur prafaga nare procellam.
Necquicquàm extinctum trepidanti è pectore robur
Sufcitat ; imbellis fugit . Hunc facra mania propter
Pone ducem legio fequitur non paffibus aquis.
Victor at infequitur digitus ; turmaquefugacis
Quòfe cumque ferat , cervicibus imminet index.
Nec probrofo etiam vallavit ab indice vafrum
Angulus Evrardum ; in latebras obfervat euntem
Antiftes , dextrâque catus modò , deinde finiftrâ
Greffus detorquens , tandemfeliciter audax ,
Heu ! malè deprenfum fubitâ cruce fignat in antro.
:
Ce dernier vers rend admirablement l'expreffion
de bénir avec le vernis de ridicule
que Defpréaux a voulu y jeter dans cette
occafion . Cette même expreffion a une
nuance différente dans le quatrième chant ,
& ne nous paroît pas également bien traduite.
Je beniffois le peuple , & j'avalois l'encens .
Aeriis populum crucibus fignare videbar.
DE FRANCE. 31
En bonne latinité , aera crucibus fignare
ne fignifie que faire des croix en l'air , c'eftà-
dire , s'amufer à des jeux d'enfans. Au lieu
que dans le François le Chantre donne à
cette expreffion la plus grande importance.
Ces deux obfervations , que nous nous permettons
, & qui certainement font juftes , prouvent
, pour le dire en paffant , combien eft
fauffe la décifion de ceux qui prétendent
que l'on ne peut bien juger aujourd'hui d'un
Poëme compofé dans l'idiôme d'Horace ;
comme fi , même à l'égard des Auteurs de
notre nation , ce n'étoit pas d'après la langue
écrite, beaucoup plus que d'après celle de la
converfation , que l'on juge fi une phrafe ou
une expreffion eft correcte ou défectueuſe ,
jufte ou impropre.
Les grands effets de l'harmonie imitative ,
qui eft fi belle & fi favante dans le Lutrin',
ont été heureuſement rendus dans le Latin ;
par exemple ,
Et l'orgue même en pouffe un long gémiſſement.
Et longum cannis gemitum organa muſica reddunt.
mais il faut convenir qu'à cet égard l'avantage
du mètre rend cette langue bien fupérieure
à la nôtre.
Au furplus , ceux qui liront cette traduction
, & qui ont la manie de conter les vers ,
obferveront que le Latin excède de beaucoup
le François ; mais cette obſervation
feroit puérile , en effet , il eft impoffible de
Biv
32 MERCURE
rendre à la fois la penſée , l'image & l'harmonie,
en quelque langue que ce puiſſe être,
fans excéder plus ou moins le texte original.
La traduction , dit Dryden , n'eft pas auffi
libre que la paraphrafe , ni auffi fervile que
la métaphrafe .
P. S. Il eft à propos d'obferver que l'Auteur
du Difcours Préliminaire , qui d'ailleurs
eft bien écrit , & d'un homme inftruit,
condamne les expreffions de Defpréaux les
plus belles & les plus poétiques. Telles font
entre autres celles - ci : Un coeur allumé de
zèle , le brafier d'une mèche enflammée , répandre
la vigilance , aigre inquiétude ,
voix argentines des cloches : Tant il eft vrai
que la poéfie eft une langue à part : c'eft ,
comme on l'a dit plus d'une fois , le langage
des Dieux. Peu d'hommes font capables de
la parler , & même de l'entendre . Pauci quos
aquus amavit Jupiter.
les
LES Amans François à Londres ou les
و
Délices de l'Angleterre. Ultrà Sauromatas
fugere hinc libet. A Londres ; & fe trouve
à Paris , chez la Veuve Duchefne , rue
S. Jacques , Quillau l'aîné , rue Chriſtine ,
Efprit , au Palais Royal.
CETTE brochure peut être regardée comme
un antidote contre l'Anglomanie . Il réſulte
des fâcheufes aventures des Amans François
DE FRANCE. 33
à Londres , que la prétendue liberté du Peu
ple Anglois , n'eft qu'un manque de police
odieux , & attentatoire à la véritable liberté
civile. L'Auteur a choiſi ſans doute la forme
de cette eſpèce de Roman , comme un cadre
propre à renfermer divers petits accidens
relatifs aux moeurs de la Capitale de l'Angleterre,
& à la façon de vivre de ce pays ,
foi- difant Républicain. Les Amans François
y font tour-à-tour honnis , confpués , maltraités
, emprifonnés , efcroqués , volés , enlevés
dans une preſſe ; ce qui eft , comme on
fait , une façon polie de prendre le monde
de force pour fervir le Roi fur terre & fur
mer. Voilà les privilèges de la charmante
liberté Angloife. De pareilles fcènes arrivent
journellement ; & l'Auteur ( M. le Suire ) a
vu tout ce qu'il raconte . Mais comme il n'eft
pas naturel que tant d'aventures fe raffemblent
coup fur coup fur les mêmes perfonnes
, il n'a fait que rapprocher les événe
mens , & c'eft en quoi fon Ouvrage n'eſt
qu'une facétie.
Sa plume eft libre & facile , mais peu
châtiée . Ses plaifanteries ne font pas toujours
de bon goût. Mais on va juger par ce qui fuit,
qu'il raconte avec une forte de gaieté &
d'intérêt.
сс
Sanfor fréquentoit les Cafés , & péné-
» troit même jufques dans les Tavernes , qui
» ne font pas des lieux indécens en Angle-
» terre. Un jour il lia converfation dans un
23 de ces endroits charmans, avec un Anglois
B v
34
MERCURÉ
entre deux vins , ou plutôt entre deux
bierres , qui lui parut plaifamment en-
" thoufiafte. Ce Roi ivre ayant fu de lui
""
ود
و ر
qu'il étoit depuis un mois en Angleterre ,
» lui dit : Vous devez être bien enchanté
» de notre pays , car je vois à votre air que
» vous favez penſer, quoique François. San-
» for le remercia du compliment , & pour
réponſe lui fit un récit fuccint de toutes
les fcènes galantes qu'il avoit effuyées de-
» puis fon arrivée. L'Anglois rioit de tout
» fon coeur , & s'écrioit : rien de plus charmant
! Au refte , vous verrez tous les jours
» une infinité d'aventures pareilles . Cela
n'eft qu'amufant. Mais vous verrez aufli
des traits grands & fublimes qui vous éle-
» veront l'ame. J'ai été témoin de plufieurs
événemens de cette efpèce ; j'y ai même
» été Acteur. Par exemple , vous avez en-
» tendu parler du fameux Wilkes..... Hé
» bien , Monfieur , j'ai été un Héros de
» cette fcène. J'ai eu l'honneur de remplacer
» un des chevaux de fon carroffe. Et fi je
"
و ر
و د
"
23
"3
vous parlois de notre Parlement , c'eft
» bien autre choſe ! Si je vous décrivois la
création du Parlement telle que je l'ai vue
il y a quelque temps , vous feriez tranfporté
hors de vous - même. Vous favez
» fans doute ce que c'eft que notre Parle-
» ment ? Oui , répondit le Chevalier
c'eft à - peu-près ce que nous appelons en
» France les États Généraux ...... &c. & c......
» N'eft- ce pas cela à- peu près ? - Oui , ré-
"
30
--
"
DE FRANCE. 35
وو
"
12
22
23 ,
pondit l'Anglois , c'eft cela ou autre chofe;
car moi je ne me mêle pas de ces petites
" explications - là. Pour en revenir à ce que
je difois , j'ai vu créer un Parlement, moi
qui vous parle. Ah ! fi vous aviez vu cela !
C'est la plus jolie choſe du monde. Vous
» n'en avez point d'idée. Si vous aviez vu
les marches de nos Bourgeois avec leurs
drapeaux , où l'on voit pour infcription ,
franchife & liberté ! Si vous aviez vu les
» Candidats ou Compétiteurs qui fe préfen
» tent pour être nommes nos Députés !
» Comme ces gens nous font la cour ! Com-
» me ils nous appellent nobles Electeurs !
Figurez-vous qu'il y a des cabarets ouverts
» aux dépens de ces Meffieurs, où le Peuple
» eft invité à boire & à manger à leurs dépens.
Vous allez boire chez l'un , vous
» allez boire chez l'autre ; vous n'avez qu'à
demander, vous vous en donnez par -deffus
les yeux enfuite , gais comme de vrais
Anglois , vous allez donner votre voix à
» celui qui a le meilleur vin , en tout bien
» & tout honneur cependant ; car vous
» jurez fur l'Evangile , que vous n'avez pas
d'autre motif que le bien public. Quel
charme inexprimable ! Dans tout le
Royaume , le Peuple entier boit & fe
» divertit fans qu'il lui en coûte rien . Connoiffez-
vous au monde rien de plus grand!
» que cela ? Auffi quel zèle pour & contre
» dans les différens partis ! Si vous aviez vu
» à Covent Garden comme nous jetions des
"2
. و د
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"J.
ود
B vj
36 MERCURE
29
chats morts fur les nobles Electeurs , afin
» de troubler l'Election ! Comme on a en-
» traîné à la Tamife plufieurs des Perturba-
> teurs ; comme ils s'eft donné des coups de
» poing au grand applaudiffement de tous
" les Ordres de l'Etat ! comme dans ces oc-
و ر
g
-
cafions nous faifons uſage de notre liberté
» dans toute fa plénitude ! Trouvez - vous
» rien de plus noble que ces Elections ?
Je ne favois pas , répondit Sanfor , qu'il
» falloit que la Nation en Corps fût ivre
" pour faire ufage de toute fa liberté , &
» briller dans toute fa gloire. ·Oui , toute
» fa liberté , reprit l'Anglois ; car ce Peuple
» libre donne l'exclufion à qui il veut , &
» ceux qu'il exclut font toujours sûrs d'être
» nommés , s'ils plaiſent à la Cour; & ceux
qui plaifent à cette malheureuſe Cour
» font les moins chers ; car tous ces nobles
» Lords ont une conſcience , & cette conf-
» cience ne fe vend qu'à un prix confidé-
» rable. On fait le taux & le prix de chacun
» des Membres du Parlement , & il y en a
» de très-chers. C'eft à vos dépens qu'on
les achette & qu'on les corrompt , dit le
» Chevalier ; par ce moyen, votre Cour fait
» tout ce qu'elle veut , & vous avez de plus
» que nous les frais de la corruption.
"
-
20
DE FRANCE. 37
SPECTACLES.
ACADEMIE ROYALE DE MUSIQUE.
LE Mardi 20 Juin , on a remis à ce Théâtre
les Caprices de Galathée , Ballet- Panto
mime de la compofition de M. Noverre.
Il n'appartient qu'à un homme de beaucoup
de talent , profondément verfé dans
toutes les parties de l'art qu'il profeſſe , de
favoir agrandir un fujet qui au premier
coup-d'oeil , femble n'offrir que trèspeu
de reffources. Les caprices d'une jeune
Bergère qui tantôt attire , & tantôt repouffe
fon Berger ; qui reçoit avec tranfport le préfent
d'un oifeau qu'elle dédaigne à l'inſtant
même ; qui refufe & rejette avec mépris le
bouquet que fon amant vient de lui offrir ;
qui le ramaffe & s'en pare avec plaifis, quand
le jeune Berger, réduit au défefpoir , eft forti
pour cacher fa douleur ; tout cela ne paroît
pas
d'abord devoir former une Pantomime
bien intéréffante ; cependant on trouve de
l'intérêt & de l'agrément dans le Ballet dont
nous rendons compte. Les Scènes où l'inconféquente
Bergère fe livre tour- à- tour à
tous les caprices , font coupées par des Scènes
épifodiques qui offrent le contrafte le
plus piquant. La manière dont Galathée
couronne , pour ainfi -dire , la légèreté de
fon caractère , eft extrêmement ingénieuſe.
38 MERCURE
Son amant vient de fe précipiter à fes genoux
; touchée de fa douleur , entraînée par
l'expreffion de fa tendreffe , elle commence
l'aveu de l'intérêt qu'il lui infpire , quand
à l'aspect d'un papillon , elle oublie & fon
amant & fon amour pour courir après l'infecte
voltigeant. Entièrement livrée au defir
de s'en rendre maîtreffe , elle en cherche
tous les moyens , étend fon tablier , en couvre
l'animal , le relève & trouve l'Amour au
lieu du Papillon. Une fituation très- agréable
encore , & qui dénoue la petite action
du ballet , eft celle où l'Amour caché , dans
une corbeille de fleurs , fe laiffe faifir par
Galathée , la bleffe , & la rend fenfible à la
tendreffe de fon Berger. Il faut voir tous ces
tableaux dans leur cadre , pour en fentir tout
le mérite. Si l'épithète d'Anacréontique pouvoit
convenir à un ballet , ce feroit à celuici
; rien de plus frais , de mieux deffiné . Les
Scènes de caprice font auffi variées que le
peut permettre une action Pantomime. Le
tableau qui ouvre la Scène & qui fe renouvelle
à la fin , offre une perfpective riante ,
animée par des groupes diftribuées avec autant
de goût que d'intelligence. Les figures
des danfes qui font une fuite del'action , ont
le double avantage d'être piquantes & neuves
; elles ne nous ont pas paru y réunir celui
de la facilité : eft- ce la faute du Compo
fiteur , eft - ce la faute des Exécutans ? Nous
adopterions plus volontiers cette dernière
idée que la première.
DE FRANCE. 39
Mlle Guimard & M. Veftris le fils danfent
les principaux rôles. On connoît le talent
de l'une pour la Pantomime ; l'originalité ,
la fineffe , l'agrément qu'elle déploie dans
chacun des rôles de cette efpèce dont elle eft
chargée , ne laiffent aux obfervateurs qui
veulent lui rendre juftice , que l'embarras
de trouver des expreflions capables de peindre
les nuances de fon talent. C'est un éloge
affez beau pour le jeune Veftris , que de
convenir qu'il a trouvé le moyen de plaire
malgré le fouvenir du célèbre Picq , qui danfa
ce rôle , il y a quelques années , lors de la première
mife de ce Ballet. Les rôles épifodiques
font remplis par MM. Dauberval &
Nivelon , & par Mlles Théodore &_Peflin..
La réunion de tous ces excellens fujets ,
ajoute uncharme de plus au mérite du Ballet ,
& ne contribue pas peu à lui affurer le fuccès
, que d'ailleurs il mérite à tant d'égards.;
Nous parlerons du début de Mlle Crépeaux
, quand nous l'aurons obfervée dans
plufieurs pas. Elle a été applaudie dans celui
qu'elle a exécuté au premier acte d'Andromaque;
c'eft celui que le Public a vu fi bien rendre
par Mlle Pellin..
COMÉDIE ITALIENNE.
LE Lundi s Juin , on a repris pour la première
fois le Silphe , Comédie de Saint- Foix ,
en un acte & en profe.
5
Une jeune perfonne élevée par une vieille
40 MERCURE
tante qu'elle vient de perdre , & qui croyoit
à l'exiſtence des Génies élémentaires , a gâté
tout- à-fait fon efprit par la lecture des Livres
Cabaliftiques. Sa folie eft de vouloir devenir
Silphide , & d'époufer un Silphe. Dans le
deffein de la rappeler à elle-même , un Marquis,
fon amant, s'introduit chez elle fous les
habits & au titre de femme - de - chambre ;
la nuit il l'entretient comme Silphe , & vient
à bout de la faire renoncer au rang de Silphide
, en lui déclarant qu'elle ne peut l'acquérir
qu'aux dépens de la plus grande partie
de fa beauté. Alors elle regrette que le Silphe
qui a fu l'intéreffer ne foit pas un mortel: le
Marquis fe déclare , & obtient à la fois
l'amour & la main de fa Maîtreffe.
Cette petite Comédie eft digne de fon
'Auteur ; elle eft écrite du ftyle le plus agréable
& le plus frais , les fituations font bien
préparées , & le dénouement eft auffi heureux
que facile . Elle a eu de tout tems le
plus grand fuccès ; & quoiqu'à cette remiſe
elle ait été vue avec plaifir , nous ne croyons
pourtant pas que le Public lui ait rendu toute
la juſtice qui lui eſt dûe.
Le Jeudi 15 on a donné la première repréfentation
de Florine , Comédie en trois
actes & en profe , mêlée d'Ariettes.
Mathurine a conſenti à l'union de Louis
avec Florine fa fille. Le Seigneur du Village ,
Colonel d'un Régiment qu'il vient recruter
dans fa terre , & qui a des vues fur FloDE
FRANCE. 41
rine , défend à la vieille Payfanne de conclure
le mariage , engage un de fes foldats à
brouiller les amans , & lui promet une
récompenfe s'il peut y parvenir . Ce foldat ,
qu'on appelle la Jeuneffe , qui croit avoir
des raifons de fe plaindre de Louis , animé
en même tems & par l'efpoir du gain , &
par le defir de la vengeance , profite d'un
moment où Louis voit fortir enfemble le
Colonel & Florine , pour projéter les plus
noirs foupçons dans l'ame du jaloux Payfan ;
en un mot, il échauffe tellement fa tête , que
celui-ci prend le parti de s'engager . Pendant
tous ces petits évènemens le Colonel a fait
à Florine des propofitions qui ont effrayé
fa vertu ; elle en inftruit fa mère ; Mathurine
indignée , méprife l'ordre de fon Seigneur
, & veut qu'à l'inftant même Louis
époufe fa fille. Qu'on juge de fa douleur ,
de celle de Florine , quand elles apprennent
que Louis eft engagé , & ce qui l'a forcé à
en prendre la réfolution ! La tendre Florine
conçoit alors le plus fingulier projet ; elle
Le revêt de l'habit d'un de fes frères , fe rend
au corps - de-garde , & s'engage afin de ne
point quitter fon amant. Un Sergent découvre
fon ftratagême , & en inftruit le Colonel
, fans la nommer. Pénétré d'admiration
pour un fait fi généreux , le Colonel ordonne
que les engagemens foient déchirés , & dote
de mille écus les amans dont on vient de
lui raconter l'hiftoire. A peine a-t- il prononcé,
que Florine & Louis font à fes genoux.
42
MERCURE
Il fe trouble d'abord à leur afpect , & laiffe
éclater fon depit , il reprend bientôt des fentimens
plus nobles , confirme fon arrêt , &
ajoute mille écus à fon premier préfent. Nous
ne parlons point de quelques Scènes épifodiques
, imaginées pour jeter de la gaîté dans
le Drame , parce qu'elles ne font pas effentielles
à la connoiffance de l'action principale.
Comme l'Auteur de cette Comédie eft
connu pour être un des coopérateurs de ce
Journal , il ne nous convient point de louer
ou de critiquer fon Ouvrage. Nous dirons
feulement que les longueurs qui avoient déplu
à la première repréſentation , ayant difparu
aux fuivantes , la Pièce été vue avec
plus de plaifir. La mufique eft de M. Défaugiers
on convient affez généralement qu'il
a réuffi toutes les fois qu'il n'a point voulu
s'élever au- deffus de fon fujet ; mais que
fouvent il a pris un ton trop noble pour une
action villageoife. Il faut pourtant obferver
que le rôle de Florine eft écrit du meilleur
ftyle , & dans la manière qui convient au
caractère d'une payfanne franche & fenfible.
Au refte , quel est l'homme à talens dont le
début n'a pas mérité quelques reproches ?
VARIÉTÉS.
LETTRE à MM. les Comédiens François.
J'AI quatre-vingt-feize ans , Meffieurs & Mefdames ;
car , faifant caufe commune , qui dit l'un dit l'autre.
J'ai encore vu la fameufe Chameflée ; elle avoit
1
DE FRANCE. 43
alors cinquante- quatre ans , j'en avois quatorze ;
elle rempliffoit toujours le Royaume , & même les
pays étrangers , de la célébrité de fes talens.
Miles Duclos , Defeine & Lecouvreur ont fait,
dans leur tems , femblant de m'aimer un peu : c'eft
déjà quelque chofe ; M. de Maléſieux m'appeloit
fon Ariftote , parce que nous parlions fouvent
enfemble la divine langue d'Homère.
Les Abbés de Chaulieu & de Courtin , MM. de
Fontenelle & de Voltaire me menoient quelquefois
à la Cour de Mde la Ducheffe du Maine , qui favoit
fe confoler , dans la Société de ces Savans aimables,
de la perte de fa jeuneffe & de fa fanté.
Vous voyez donc , Meffieurs & Mefdames , ( car
il eft bon d'être connu des gens à qui l'on parle )
qu'après quatre vingt ans au moins d'étude - & d'expérience
, il femble être permis de dire fon avis
au rifque de paffer pour un vieux radoteur .
J'ai vu fucceffivement , dans le cours de ma vie ,
le Théâtre de ma Nation , ou , pour mieux dire,
le Théâtre des Nations occupé par des talens dont on
n'a pas même l'idée dans la décadence du goût qui
nous replonge vifiblement , fur- tout en fait d'Arts
agréables , dans notre ancienne gothicité.
Ne foyez point étonnés de l'enthoufiafine Jeannotinien,
qui préfère les Battus paint l'amende , au
vieux Milantrope , & Gabrielle de Vergy , à Rome
fauvée. De tous les tems la bonne compagnie , ou
foit-difant telle , eft devenue quelquefois Peuple ,
parce que tout cela eft à peu près de la même
étoffe.
J'ai vu , moi qui vous parle , les pères de ces
effrénés Cathogans qui crient aujourd'hui bravo
dans le bercail de votre Parterre , préférer le finge
de Nicolet à M. Le Kain & à Mlle Clairon. C'étoit
à la vérité le délire d'un moment , on en revenoit
aux fublimes beautés des Sophocles François , rens
44 MERCURE
dues avec tant de charmes & d'énergie par des Acteurs
tels que n'en eurent jamais ni Athènes ni
Rome.
: CC
Cependant , Meffieurs & Mefdames , votre Scène
incline vers fa ruine : ce n'eft point parce que Jeannot
de Volange eft plus à la mode que Préville :
feroit tout au plus l'abfurde prétention d'une cotte
rie digne des Petites -Maiſons. La faute en eft ( du
moins j'ofe le croire ) à vos auditeurs parterriens.
Défiez-vous également de leurs leçons & de leurs
fuffrages. Horace difoit : me raris auribusjuvat placere.
Pardon , fi je parle Latin devant des Dames ;
mais en vérité , comment voulez -vous vous former,
& vous foutenir devant une multitude de jeunes infenfés
pour la plupart , tumultuairement fur leurs
pieds crottés , n'applaudiffant prefque jamais qu'à des
tours de force ?
Le Parterre de votre ancienne Salle étoit autrement
compofé , & le voifinage de ce qu'on appelle
le Pays Latin , fourniffoit de meilleurs Juges que les
Cafés & les ruelles de la rue S. Honoré.
Voici le réfultat de mes réflexions : je ne le donne
pas pour infaillible ; mais je fuis perfuadé qu'avec
des banquettes en glacis , depuis l'amphithéâtre jufqu'à
l'orcheftre , fur lefquelles vous feriez affeoir
des gens bien élevés , vous auriez alors des Spectateurs
dignes de vous encourager & de vous juger ,
parce qu'ils feroient dignes de vous entendre.
Vous augmenteriez le prix des places en proportion
, il en résulteroit sûrement pour vous une recette
plus abondante , & les bonnes chofes en ſesoientjournellement
plus juftement applaudies.
S'il me falloit des autorités pour appuyer ma propofition
, je vous citerois toutes les Salles de Spectacles
de l'Europe , depuis le Théâtre de Parmejufqu'à
celui des Marionnettes des Boulevards ; il eft
fans doute étonnant qu'on ſoit à ſon aiſe devant Poli-
1
DE FRANCE. 45
chinelle , pour être témoin d'un fale pot-de-chambre
verfé fur un couraud de boutique , & péniblement.
fur fes jambes , à la repréſentation du Conquérant
de l'Afie (* ) dans le triomphe de fon hypocrifie & de
fa fcélérateffe,
Il y a fans doute des exceptions à faire ; mais des
enfans mal-appris ne viendroient point , par cet arrangement,
fe placer parmi des femmes qui , de leur
côté, auroient l'attention de baiffer les palisades de
leur chevelure , autant qu'il feroit poffible ; une
affemblée mieux afforție vous donneroit plus de lumières
& d'émulation , en vous mettant fous les yeux,
pour ainsi dire , un Parterre émaillé de fleurs , au
lieu d'un champ empoisonné de chardons , où foifonnent
tant de croaffeurs du mauvais goût.
Je fuis votre très-humble ferviteur ,
Le Baron de ***.
SCIENCES ET ARTS.
LETTRE au Rédacteur du Mercure.
MONSIEUR ,
J'AI vu dernièrement dans le N° . 10 du tome II
de la feconde époque du Journal des trois Règnes de
la Nature , par M.Buc'hoz , deux erreurs qui ' méritent
d'être réfutées . 1 ° . Il y eft dit , à l'article des
Nouvelles Botaniques , page 85 , que M. Antoine
Richard , Jardinier de la Reine , a trouvé , en herborifant
aux environs du Mans , une plante dont M.
le Chevalier de Linnée n'a pas fait mention , & qui
(*) Mahomet,
46 MERCURE
étoit néanmoins connue du tems de Léclufe , puifqu'il
la nomme Chamacistus III , qui eft celle que
Tournefort a défignée fous le nom de Helianthemum
foliis Myrthi minoris fubtus incanis . Si M. Buc'hoz
eût voulu confulter la première édition du Species
Plantarum de Linnée , à la page 525 , ou la feconde
édition du même Ouvrage , à la page 740 , au genre
Ciftus , il auroit vu que la plante nommée par Léclufe
Chamaciftus III, y étoit rapportée fous le nom
de Ciftus canus. En effet , Linnée y cite ce fynonyme
de Léclufe ; s'il n'a pas cité celui de Tournefort ,
Helianthemum foliis Myrthi minoris fubtus incanis,
il a cité ceux de Gafpard & de Jean Bauchin, que Tournefort
a rapporté dans fes Inftitutions Botaniques ,
comme fynonymes de fon eſpèce ; ainfi il n'y a nul
doute que le Ciftus Canus de Linnée ne foit la même
plante que M. Richard a trouvée aux environs du
Mans.
Cette plante a été de tout tems connue & citée
par nombre d'Auteurs , & elle n'eft nullement particulière
à la Province du Mans. En effet , vous la
trouverez dans l'Hiftoire des Plantes des environs
d'Aix par Garidel , à la page 223 , fous le nom que
lui a donné Tournefort ; & cet Auteur dit que ce
fous -arbriffeau vient fur les collines du Monteigues
& du Prignen. Gerard , dans fon Flora Gallo-Provincialis
, l'a rapportée fous le même nom que Linnée
, à la page 397 de fon Ouvrage. Cette plante
a été trouvée dernièrement , par M. Couret de Villeneuve
, Imprimeur de cette ville , qui s'occupe de
la Botanique , dans le Parc de la Chapelle ( jolie
maifon de Plaifance , à une lieue de cette ville , entre
la Loire & le grand chemin de Bordeaux. ) Enfin ,
vous trouverez cette plante , fous le nom de Ciftus
myrtifolius , à la page 161 du tome 3 de la Flore
Françoife de M. le Chevalier de la Marck , qui dit
qu'elle croît en Provence. Une variété de cette efpèce
DE FRANCE.
47
a été obfervée en Italie par M. Tequier , qui en parle
dans fes Plantes des environs de Véronne , tome 3 ,
page 101 , où elle eſt gravée à la fig. 2 de la planche
6. Cette même variété a été trouvée aux environs de
Narbonne , par M. l'Abbé Pouvet , à ce que dit M.
de la Mark ; & Linnée lui-même , dans fon Mantifia
altera , page 403 , annonce une autre variété qui
croît en Portugal.
Ainfi , vous voyez , Monfieur , que pour peu que
M. Buc'hoz eût voulu chercher, il n'auroit pas avancé
que M. Richard a trouvé une plante dont Linnée
n'a pas fait mention , quoiqu'elle fût connue longtems
avant lui.
2 °. Il eft dans le même N °. du même Journal ,
( méme article & même page que ci - deſſus ) qu'il a
fleuri cette année , dans le Jardin Botanique de M.
de S. Germain , au Fauxbourg S. Antoine , à Paris
un nouveau genre établi depuis peu , qui eft le Canaria
Campanula de Linnée . Je vous ailure , Monfieur
, que ce genre n'eft point nouveau , & que
cette plante eft connue depuis long - temps ; Linnée
l'avoit prife , ainfi que Tournefort , Plukenet &
Adrien Royer , pour une Campanulle , & l'avoit
rangée dans ce genre , fous le nom de Campanula
canarientis , dans les deux éditions du Species Plantarum
, Mais ayant remarqué depuis qu'elle avoit
conſtamment fix étamines au lieu de cinq , & fix de
toutes les parties de la fructification , il en a fait un
genre nouveau , fous le nom de Canaria ou Canarina
, ainfi qu'on peut le voir dans fon Mantiffa
altera , imprimé en 1771 , page 225 , & dans
la dernière édition du Genera Plantarum , page 180.
Quant à moi , Monfieur , je puis vous attefter que
j'ai cette plante dans mon herbier depuis 1766 , ou
1767 que je l'ai prife dans les terres du Jardin du
Roi à Montpellier.
Pardon , Monfieur , fi je fuis entré dans de fi
48 MERCURE
grands détails fur une chofe qui pourra vous pa
roître fi peu importante ; mais j'ai deux objets en
vue , celui de venger la mémoire de Linnée , mon
Maître , & celui de tous les Botaniftes ; & celui
d'empêcher qu'on ne prît pour nouvelle une plante
connue du tems de Tournefort , c'eft-à-dire , dans
le fiècle dernier. Je vous prie d'inférer ma Lettre
dans le prochain Mercure .
J'ai l'honneur d'être , Monfieur ,
Votre très humble & trèsobéiffant
ferviteur ,
ROUSSEL .
[ANNONCES LITTÉRAIRES,
La Conchiologie , ou Hiftoire - Naturelle des Coquilles
de mer , d'eau-douce , terreftres & fofiles ,
avec un Traité de la Zoomorphofe , ou Repréfentation
des Animaux qui les habitent. Ouvrage dans
lequel on trouve une nouvelle méthode de les divifer,
par M. Defallier d'Argenville. Ouvrage confidérablement
augmenté de Planches en taille - douce , qui
repréfentent les figures de plus de deux mille teftacées
&c. par MM. Favanne de Monciervelle , père &
fils. Tom. I & II in -4 ° . A Paris , chez Debure , fils ,
aîné , quai des Auguftins. Prix , 108 liv.
TABLE.
3 dres , 32
ERS à M. le Baron de Les Amans François à Lon-
Roumoules ,
La Bourfe trouvée , Conte , s Académie Rey . de Mufiq. 37
Vers à unejeune Perfonne , 9 Comédie Italienne , 39
Confeil d'Ami , ibid. Lettre à MM. les Comédiens
Enigme & Logogryphe 10 François , 42
Mémoires de l'Académie des Lettre au Rédacteur du Mer-
Sciences ,
Le Lutrin, Poëme ,
12 cure ,
24] Annonces Littéraires ,
45
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 8 JUILLET 1780.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VERS
A M. le Comte DE TRESS AN , Lieutenant-
Général des Armées du Roi , de l'Académie
des Sciences , & de celles de Londres ,
d'Édimbourg , de Nancy , &c.
OTRESSAN, fi de ton génie
J'ofois chanter les dons brillans ,
Je ferois parler Uranic ,
Ou la Déeffe des Talens.
Eh ! quel autre que la Sageffe
T'auroit appris cet Art charmant ,
De faire parler l'enjouement
Pour endoctriner la jeuneffe ?
C'eft elle auffi qui , vers les cieux *,
* M. le Comte de Treffan a fait un Ouvrage fur
TÉlearicité .
Sam. 8 Juillet 1780 .
C
So
MERCURE
A dirigé ton vol rapide ;
Tel fut, fi l'on en croit Ovide ,
Ce Prométhée audacieux
Qui fut , d'un courage intrépide ,
Dérober le fecret des Dieux.
Pourrois-je faire la peinture
De ces jardins , où chaque fleur
Doit fon éclat & fon odeur
A tes travaux , à ta culture ?
Dirai-je , comme une main sûre
Semble deffiner la couleur
Qui relève encore leur parure ,
Et contraint un Art enchanteur
De prendre l'air de la Nature ?
Non , Treffan , ces fublimes fons
Ne font pas faits pour ma mufette.
Affife fur la tendre herbette ,
Et refpirant fous ces buiffons
Le parfum de la violette ,
Je foupirerai les chansons
Que , par ta bouche , Amour répète ;
J'admirerai ces lieux charmans ,
Où ta nain cultive la roſe ;
Et pleurant ma métamorphofe ,
Je rappellerai mon printems .
O printemps ! de notre bel âge
Tes fleurs font la brillante image ;
Comme elles , pendant tes beaux jours ,
DE FRANCE.
ji
1
Nous recevons le doar hommage
Des Papillons & des Amours ;
Mais fitôt que l'aimable Flore
Cède à Pomone fon jardin ,
Au fouffle du zéphir badin ,
On ne voit plus de fleurs éclore ;
La rofe ne vit qu'un matin.
Heureux qui fonge à fon automne,
Treffan , pour recueillir le fruit
Que la Vertu feule nous donne ,
Et dont ta lagelle jouit !
Au printems , la fleur le couronuc ,
En hiver le fruit le nourrit.
(Par Madame de Courcelles , Américaine:)
ON NE S'Y RECONNOITRA PAS,
Conte
MADAME D'ELMON avoit fait autrefois
les plus brillantes conquêtes : elle avoit été
coquette & jolie. La coquetterie & la beauté
logent fouvent enſemble ; mais la coquetterie
eft toujours la dernière à s'en aller. La
beauté de Mde d'Elmon n'exiftoit plus que
dans la mémoire des hommes. Je me trompe
, elle exiftoit encore dans ſon imagination.
C'eſt-là fon dernier afyle ; & , pour le
bonheur du fexe , elle y habite encore longtemps
après avoir difparu à nos regards.
Mde d'Elmon confervoit toujours les mêmes
Cij
52 MERCURE
prétentions ; elle ne comptoit pas avec le
temps ; & fi elle recevoit moins d'hommages
, elle en concluoit que les hommes
étoient moins galans.
Mde d'Elmon avoit une fille. A la coquetterie
près , Cécile étoit alors cé que fa mère
avoit été autrefois. Son âge ( elle commençoit
fa quinzième année ) étoit le moindre
de fes agrémens. Son teint eût été plus blanc
qu'un lys , fi l'incarnat de la rofe ne s'y fût
mêlé pour l'embellir & en ranimer l'éclat.
De longues paupières noires s'élevoient ou
s'abaiffoient mollement fur deux grands yeux
bleus qui peignoient l'amour , & qui l'infpiroient
encore mieux . Tous les traits étoient
auffi piquans que réguliers ; en un mot , elle
étoit belle fans ceffer d'être jolie .
Cécile en quittant le couvent pour entrer
dans le monde , ne fongeoit point à l'amour ;
ellene fongea plus qu'à cela , quand elle eut vu
d'Erviley. D'Erviley ne lui avoit point dit , je
vous aime ; mais il l'avoit fi bien regardée !
mais fes yeux avoient fi bien trahi le fecret
de fon coeur ! Ils fe voyoient fouvent ; ils fe
trouvoient même quelquefois feuls. Cependant
ils ne s'étoient pas avoué leur amour ,
ou du moins ils n'en avoient pas encore
parlé. D'Erviley plus tendre que galant ,
n'étoit rien moins qu'audacieux. Il avoit
affez de beauté & de mérite pour eſpérer ;
mais il avoit trop d'amour pour ne pas craindre.
L'amour eft naturellement timide ; &
cette timidité peut-être ne nuiroit point aux
DE FRANCE.
53-
amans s'il ne falloit que plaire à ce qu'on
aime ; mais il faut plaire autfi à des parens ,
dont l'oreille n'eft pas toujours ouverte à la
féduction. A la fin d'Erviley , bien sûr du coeur
de la maitrelle , chercha à gagner Mde d'El- .
mon. Il devint fort aflidu auprès d'elle ; les
foins , les prévenances , rien ne fut négligé.
Il réuffit même fur un point au delà de fes
efpérances. Mde d'Elmon ne tarda point
à remarquer les foins du jeune - homme ;
mais elle fut mal les interpréter. Comme
en public il ne s'abandonnoit pas au mouvement
de fon amour pour Cécile , &
qu'il ne s'occupoit que du foin de plaire
à Mde d'Elmon , Mde d'Elmon le regarda
bientôt comme un nouveau captif que
l'amour venoit de lui donner. En pareil cas ,
une femme d'efprit et toujours dupe , même
d'un fot. Elle aura vu un fat tromper toutes
les femmes en feignant d'en être amoureux ;
elle aura ri plus d'une fois de leur crédulité;
que ce même fat vienne lui dire aufli je vous
aime , elle le croira .
-Mde d'Elmon le crut , fans que d'Erviley
ent pris for de le lui dire. Il s'apperçut de
la méprifes & il jugea qu'il étoit également
dangereux pour fon amour de la lailler dans
l'erreur & de la défabufer . Dans cette perple
xité , il s'ouvrit à un ami de la maifon , qu'on
appeloit M. d'Émicour . Ce M. d'Émicour
étoit un honnête homme , mais un peu original
avoit une fortune affez confidérable
, qui lui donnoit la tranquillité de l'ef-
Cij
541 MERCURE !
prit , comme fa bonne conduite lui affuroit .
la paix du coeur. Il avoit de l'enjouement ;
mais il étoit auffi d'une franchiſe qui ne fe
renfermoit pas toujours rigoureufement dans
les bornes de la politeffe . Il promit à d'Erviley
de parler à Mde d'Elmon , & il
tint parole. Mde d'Elmon répondit à M.
d'Émicour , qu'il étoit mal inftruit , & que
d'Erviley n'étoit pas amoureux de fa fille.
Enfin elle finit par lui avouer modeftement :
que c'étoit elle même qui , fans y fonger
avoit enflammé ce jeune coeur. M. d'Émicour
lui dit franchement qu'elle fe trompoit ;
mais il trouva fon amour - propre fi difficile
à défabufer , qu'il fe mit dans une colère qui
égaya la converfation . Je vais en rapporter ici
quelques traits , parce qu'ils ferviront à faire
connoître le caractère de Mde d'Elmon , &
que c'eft- là l'unique but de cette hiftoire.
Ceux qui accuferont le peintre d'avoir chargé
le portrait , n'auront pas vu l'original qui ,
entre-nous , ne manque pas de copies dans
le monde. Morbleu , s'écria M. d'Emicour
en colère , fur quoi fondez- vous cette idéelà
? Que voulez-vous qu'il aime en vous ? Le
fouvenir de vos attraits ? Cette apoftrophe
étoit un peu vive. Mde d'Elmon voulut bien
ne pas fe fâcher , & lui prouver qu'il n'étoit
qu'un fot, Elle lui permit de détailler les
traits de fon vifage , d'en faire la critique , &
de lui dire ce qu'il trouvoit de mal en elle . Par
exemple , mes yeux dit- elle ? vos yeux ? ils
font grands; mais fans aucune expreffion.--Ah!
DE FRANCE.
ciel ! que dites-vous là , Monfieur d'Émicour ?
Le Comte d'Hermine , le Pâris de toutes les
Déeffes , difoit , à qui vouloit l'entendre ,
qu'il n'avoit jamais vu deux yeux auffi expreffifs
que les miens. - Votre nez? Vous
conviendrez.. Ah ! n'en dites point de
mal. M. de Marbeuf avoit fait fur lui une
chanfon qui fit beaucoup de bruit. Et ma
bouche ? Oh ! pour celui- là ! ... - Eh
bien , vous voilà encore ! Ce même M. de
Marbeuf, qui faifoit des vers comme un
ange , m'avoit dit dans un bouquet que
l'Amour avoit collé fur mes lèvres des feuilles
de rofe. Fort bien. Allez -vous auffi vanter
la fineffe de votre taille ? - Ahl Monfieur
d'Emicour ! en vérité je ne vous conçois pas :
on ne parloit dans le monde que de ma
taille de Nymphe.
―
C'eft ainfi que Mde d'Elmon prétendoit
prouver l'exiſtence du préfent par celle du
paffé, c'eft ainfi qu'elle croyoit démontrer
qu'elle étoit belle , en faifant voir qu'elle
l'avoit été. Bien des perfonnes qui riront de
fa logique , raifonnent fouvent de la même
manière. Quoi qu'il en foit , M. d'Emicour
fe facha beaucoup ; il parla des deux amans ,
& finit par dire à Mde d'Elmon , que d'Erviley
l'avoit chargé de lui demander fa fille ,
& qu'elle n'avoit pas le fens commun ſi ellé
la lui refufoit . Ce furent-là fes adieux ; & il
s'en alla.
Mde d'Elmon appela fa fille , la gronda ,
lui dit qu'elle étoit une forte d'avoir pris de
Civ
56 MERCURE
l'amour pour un jeune étourdi , qui peutêtre
n'en avoit point,pour elle. Elle lui dit
que ces jeunes têtes ne manquoient jamais
d'en conter à tout le monde. Bien fotte ,
ajouta- t'elle , qui s'imagine être aimée d'eux !
On en eft bientôt defabufe. On croit les
tenir ; ils font à cent lieues de- là. Enfin elle
defendit à fa fille d'aimer d'Erviley. 4
Mais M. d'Emicour n'abandonna point
nos deux Amans , & il réfolut de les rendre
heureux, à quelque prix que ce fut . D'ailleurs,
il étoit piqu contre Mde d'Elmon , & il ne
fut pas faca de s'en venger un peu. Il prit
un parti qui furprendra fans doute , il
lui fit fa cour , lui adreffa quelques foupirs
amoureux. M. d'Emicour n'avoit pas
oublié qu'il avoit dit beaucoup de mal de
la beauté de Mde d'Elmon : mais il étoit
au fait de fon caractère ; & il ne craignit
pas , après quelques préliminaires bien gradués
, de lui dire qu'il l'adoroit. Il fit mieux ;
il parvint à le lui perfuader. Il fila fon intrigue
; & à la fin , il fut queftion de mariage.
C'eft -là ce qu'attendoit M. d'Emicour. Madame
, lui dit-il , c'eft bien un mariage que
je prétends faire ; je n'ai pas d'autre ambition
; mais je veux vous épargner des reproches
à vous-même. On vous blâmeroit de
vous marier , quand vous avez défendu à
votre fille d'en faire autant. Il faut commen
cer par la pourvoir , & j'exige que vous la
donniez à d'Erviley . Faifons leur noce ; quel
ques jours après nous ferons la nôtre. Après
DE FRANCE
57
•
quelques objections , le marché fut accepté,
& d'Erviley obtint la main de Cécile. Čela
fait , Mde. d'Elmon avertit M. d'Emicour
que quelques jours s'étoient paffés. Mais celui-
ci , qui n'avoit plus rien à obtenir d'elle,
lui dit Madame , j'ai fait de nouvelles réflexions.
Vous êtes toujours jolie moi , je
commence à vieillir ; & je me fens du penchant
à devenir jaloux. Je vous avoue que
les éloges du Comte d'Hermine , la chanfon
fur le nez , les feuilles de rofe , & la taille de
Nymphe m'alarment trop. Puis , revenant
fur fes pas , après lui avoir dit adieu : Madame
d'Elmon , ajouta-t-il , vous avez traité
de folle votre fille pour avoir crnà amour
de d'Erviley , & vous avez cru au mien après
que je vous avois, dit monafentiment, fur
votre beauté, c'eft à vous à vous donner la
qualification qu'il vous plaira . A ces mots ,
s'en alla. C'èft ainfi que les injuftes pretentions
furent punies , & que l'amour fut récompenfé.
༄
ab attól a on bo
il
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
LE mot de l'Enigine eft Bouchon ; celui
du Logogryphe eft Soulier , où fe trouvent
lire , loi , Loire, Louis , rofe , or, foie , lie,
lis , Roi , fol , fi , ré, ris , fole & livre.
Cv
58
,
MERCURE
ENIGM E.
DANS une fublime machine
Je fus mis d'une main Divine
Pour faire jouer les refforts :
A mon emploi toujours fidelle ,
A chaque inftant j'y renouvelle
Et j'éternife mes efforts.
Toujours prêt à tout entreprendre ,
Un ennemi rufé , malin ,
Cherche fans ceffe à me furprendre ;
Et c'eft prefque toujours en vain
Que je m'obftine à me défendre.
C'eft un perfide féducteur
Mais qui fe fait trop tard connoître ;
Et qui d'abord plein de douceur ,
Devient tyran , dès qu'il eft maître.
Lorfque je fuis feul , je languis :
Quand nous fommes deux , je foupire ;
Mais fi tous les deux font unis ,
Alors je bénis mon martyre.
( Par M. de M *** , Capitaine au Corps
Royal du Génie.)
DE FRANCE
19
?
LOGOGRYPHE.
SANS êtr A N s être le Dieu de Cythère ,
De mille & mille amans j'ai troublé le cerveau ;
Sans être le Dieu de la Guerre
J'ai fait trembler plus d'un Héros.
Si ce début , Lecteur , ne me fait pas connoître ,
Combine mes fix pieds , & tu verras paroître
Une crédule épouſe ; une note de chant ;
Un terme de mépris ; un métal ; un reptile ;
Ce qu'on peut faire en fommeillant.
A ces traits tu me tiens.... Rien n'eft moins difficile.
(Par M. Lagache fils , à G.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
RECHERCHES fur les Initiations anciennes
& modernes , par M. l'Abbé Robin , Secrétaire
de la Vénerie de Monfeigneur
le Comte d'Artois : Miri filentio & tenebris
animus alitur. A Paris , chez Valeyre
l'Aîné , Imprimeur- Libraire , rue de la
Vieille-Bouclerie.
IL s'en faut bien que l'antiquité foit encore
retirée de deffous les ruines où les barbares
l'ont ensevelic. On a trouvé des ftatues
dans des carrières ; on a lu des caractères
C vj
60 MERCURE
fur des bronzes dévorés par la rouille : on a
reconnu la main de l'homme fur des matières
qui avoient pris une feconde fois dans
les entrailles de la terre les formes brutes
que la nature donne à fes productions. Les
Philofophes & les Poëtes , les Orateurs & les
Hiftoriens , ont été interrogés fur ces peuples .
anciens , dont leurs écrits devoient retracer
les moeurs & les ufages . L'imagination, qui
devine fouvent beaucoup mieux que la patience
& la fagacité ne découvrent , s'eft
faifie de tous ces matériaux raffemblés par
l'érudition : elle a reconſtruit tout l'édifice
de l'antiquité avec les ruines qui nous en
reftent ; mais on ne peut s'empêcher de voir
que l'ouvrage eft incomplet , que les diverfes
parties qui le compofent n'ont fouvent
aucun rapport enfemble , & l'on découvre
bientôt que les matériaux font antiques , mais
que l'édifice eft moderne.
C'eft en parcourant avec un peu d'attention
tour ce qu'on a écrit jufqu'à nos jours
fur les initiations , que l'on voit fur-tout
combien l'antiquité eft peu connue. Les initiations
ou les myftères tenoient à tout , à
la religion , à la politique , à la philofophie.
On devroit en retrouver par-tout des traces.
Une multitude de Savans , parmi lesquels
il fe trouve quelques Philofophes , fe font
-appliqués à en découvrir l'origine , l'efprit &
-les effets : on admire leur érudition & leur
efprit ; on ne reçoit prefque aucune lumière
de leurs ouvrages. On en demeurera conDE
FRANCE. 161
vaincu lorfqu'on aura lu l'Ouvrage de M.
l'Abbé Robin , qui a raffemble avec, beaucoup
d'ordre & de précifion tout ce qu'on
a écrit de meilleur fur cette matière , & qui
a fait des recherches nouvelles avec beaucoup
de fagacité.
Pour en bien juger , il faut fe rappeler
d'abord tout ce qu'on a pu favoir fur les
cérémonies des initiations.
Il paroit que les Frêtres qui préfidoient
aux myftères , connoiffoient bien l'art d'irriter
& d'enflammer la curiofité. L'extérieur
du temple & le langage que les initiés pouvoient
tenir devant les profanes , tout donnoit
à l'imagination de ces idées vagues &
religieufes qui la tranfportent dans un ordre
de chofes inconnues aux mortels. L'architecture
, qui fouvent a fait fur la terre la
durée des faux Dieux auxquels elle a élevé
des temples , avoit donné un caractère my
térieux & particulièr à fes colonnes & à tous
fes ornemens. Le voyageur qui les contemploit
un inftant avec effroi , y lifoit en caractères
hieroglyphiques ces mots : Dieu , le
temps , l'éternité ; mots facres , qui ont tou
jours promis une autre vie & d'autres deftinées.
Les regards attirés d'abord par la beauté
des bois qui environnoient le temple , fe perdoient
bientôt dans des labyrinthes tortueux
& dans la fombre étendue des forêts , où
Pimagination pouvoit placer tous les prodiges
que l'on racontoit des initiations. Il y
62 MERCURE
a eu des cultes religieux où l'on avoit donné
à Dieu un nom qu'il n'étoit pas permis de
prononcer ; il n'étoit pas permis non plus
de prononcer le nom de l'Hiérophante qui
préfidoit aux myftères , & le Prêtre fe cachoit
en quelque forte avec Dieu dans la
nuit de l'éternité. Que la langue des initiés.
fur- tout devoit frapper vivement l'imagination
! J'ai touché aux confins de la mort
difoit l'un. Des régions du Tartare , diſoit
l'autre , j'ai paffe dans l'Élifee , & de l'Élifée
je fuis revenu dans la vie. Moi , foible mortel
, difoit un troiſième , j'ai pénétré dans les
fecrets des Dieux ; j'ai reçu dans mes yeux lá
lumière éternelle .
Quel homme , d'après ce langage , ne
devoit pas efpérer qu'on lui révéleroit dans
l'initiation ces grands fecrets de la nature ,
qui , dans tous les fiècles , ont tourmenté la
curiofité humaine , & qu'on lui donneroit
les moyens de fe délivrer de toutes les paffions
honteufes , & d'atteindre à cette perfection
à laquelle l'ame afpire toujours.
De longs jeûnes , des bains , des afperfions
fréquentes , préparoient l'Initié par la pureté
du corps & celle de l'ame. On le conduifoit
dans un dôme , dont la grandeur &
la magnificence étonnoient fes regards , &
dont la voûte repréfentoit celle des cieux ,
qu'on alloit lui ouvrir. Il entendoit une
mufique dont le rhithme inconnu au vulgaire
, & répété par des échos diftribués avec
DE FRANCE. 63
harmonie dans le temple, paroiffoit à l'al
pirant la mufique des coeurs célestes . Il
quittoir les vêtemens ordinaires , & prenoit
une longue robe de lin ; on lui mettoit un
rameau d'olivier dans la main droite , & un
bandeau fur les yeux. A peine il ceffoit de
voir , que la mntique qui l'avoit enchanté
fe taifoit : des cris menaçans ou plaintifs ,
des fanglots & des gémiffemens , fe faifoient
entendre. Tout annonçoit des Dieux irrités
qui demandent une victime , & des hommes
barbares par toibiefle , qui vont l'im →
moler en l'arrofant de leurs larmes . Des
trous pratiqués aux deux côtés oppofés d'un
puis , lui fervoient d'échelle pour defcendre
dans des fouterreins d'une profondeur
immenſe. L'initié ne favoit ni comment ni
où il defcendoit ; mais il defcendoit pen
dant fi long - temps , qu'il devoit croire
qu'on l'éloignoit du féjour des vivans . Alors
on lui ôtoit fon bandeau, mais il ne voyoit
plus que les ténèbres dont il étoit envi
ronné. La lueur fombre de quelques brâfiers
qu'il traverſoit , lui montroit tout- à - coup
des torrens qu'il falloit franchir , des
fpectres hideux qu'il falloit combattre , &
des chiens qui fe promenoient en jetant
des hurlemen's horribles. La foudre tomboit
à fes pieds , & dans le même , inſtant
un char de feu l'élevoit dans les nues pour
le précipiter dans de plus profonds abyfmes.
S'il pâliffoit , ç'en étoit fait de lui : les fou
terreins gardoient à jamais l'Initié , qui
64
MERCURBI
n'étoit plus alors qu'une victime. Il perdoit
la lumière du jour en venant chercher la
lumière éternelle. Mais fi fon courage fourioit
à toutes ces épreuves , fi fes yeux
avoient fixé d'un regard ferme la mort
qu'on lui préfentoit fous les formes les plus
effrayantes , une lumière douce comme celle
de l'Elifee , lui découvroit au loin des
champs & des bofquets dignes de fervir adé
féjour aux ombres heureufes. Une feconde
fois fe faifoit entendre à fes oreilles' cette
mufique dont les accords fembloient avoir été
inventes dans l'Olympe. Les airs remplis &
pénétrés de l'efprit des fleurs les plus odorantes
portoient à fes fens un parfum plus
doux que l'encens qu'on offre aux Dieux.
Au moment où il fe croyoit tranfporté dans
le ciel , des fagės , que le ciel ſembloit inf
pirer en effet , venoient lui parler de la
nature des Dieux & des deftinées de l'hoinme
: or lui parloit des charmes de la vertu
dans ce moment où toutes les paffions endormies
devoient lui laiffer voir la vertu
comme la volupté de l'ame : on luispaloip
de l'immortalité de l'amé & d'un bonheur
éternel , dans ce moment où il n'avoit plus
d'autres voeux à former que celui de voir
éternifer les fenfations dont fon ame étoit
remplie. Ces impreffions extraordinaires ,
qui auroient pû fe diffiper en fortant du
temple , étoient prolongées encore dans
une proceflion où l'Initié , promené folennellement
, voyoit les profanes fixer fur lui
DE FRANCE 65
un oeil plein de refpect & de religion,
Voilà le tableau que l'on peut fe former
de la réception des Initiés , en recueillant les
traits épars que l'on en trouve dans une
multitude d'Ouvrages. Les cérémonies
étoient à peu près les mêmes dans tous les
temples : elles fe tranfmettoient d'un temple
à l'autre , avec une religion qui ne permettoit
guère de les altéier.
Voici les queftions qui fe préfentent actuellement
, & que M. l'Abbé Robin a voulu
réfoudre.
- 1°. Quelle eft l'origine & le motif de l'inftitution
des myſtères ? Quelles étoient ces
importantes vérités dont il falloit mériter la
révélation par des épreuves fi terribles ?
2º. Quels étoient les rapports des gouvernemens
& de ces inftitutions ?
3 °. Quels furent les effets des myſtères
fur l'efprit humain ?
4. Comment le temps a-t- il aboli les
mystères ? Et où font les traces qui en fubfiftent
encore ?
On ne peut faire aucune réponſe fatisfaifante
à toutes ces questions .
18. Tous ceux qui ont écrit des mystères ,
conviennent que l'origine s'en perd dans la
nuit de l'origine des peuples. Théfée, eft le
fondateur d'Athènes , & Théfée fe fait initier
aux mystères. Thucidide & Plutarque
affurent que tout ce qui étoit antérieur à la
guerre du Péloponèfe , étoit fabuleux , &
ne méritoit aucune créance : or , l'époque
66 MERCURE
de Théféé eft antérieure de près de huit cent
ans à l'époque de cette guerre où commence
la véritable hiftoire : je laiſſe à juger de la
foi que mérite tout ce qu'on a écrit de
l'origine des myſtères qui étoient antérieurs
même à Théfée.
1
Les mystères , dit M. l'Abbé Robin , font
nés avec les peuples : ils font nés avec les
dogmes de l'existence de Dieu & de l'immortalité
de l'ame , qu'ils enfeignoient aux
Initiés. Il m'eft impoffible d'être de fon
avis. Si la nature révéloit ces dogmes fublimes
à des peuples ignorans , mais fimples
, dont l'efprit n'étoit préoccupé d'aucune
erreur , comment auroit- on imaginé
de les envelopper de voiles & de myſtères
au moment même de leur naiſſance ? Ignorans
& fimples , les hommes , à ces époques ,
ont tous à peu-près également dans l'efprit
les mêmes erreurs & les mêmes vérités.
Des efprits groffiers , dit M. l'Abbé Robin
ne paroiffoient pas dignes de recevoir ces
dogmes fublimes . M. l'Abbé Robin oublie
en ce moment que l'inégalité la plus commune
des efprits , vient de l'inégalité de leur
culture , & que dans l'origine des peuples
on ne diftingue guères les hommes par la
différence de leurs efprits. * Preſque tous
* Il étoit queſtion ici des connoiffances , & non
pas des talens. Les talens tiennent probablement à
Porganiſation feule ; il eft certain que les connoiffances
viennent de l'éducation .
DE FRANCE. 67
font également forts & également bornés.
Si ces dogmes ne pouvoient convenir qu'à
des efprits exempts de tout préjugé , quels
efprits pouvoient en être plus dignes que
ceux qui n'avoient encore aucune opinion ?
N'eft- ce point dans l'intelligence humaine ,
encore dans l'enfance , qu'il falloit graver.
l'idée du Créateur & du Père des hommes ?
D'ailleurs , comment , dans ces temps de
fimplicité , auroit- on eu l'idée de faire de ce
dogme le prix & la récompenfe d'un efprit
diftingué ? N'étoit-il pas plus naturel de le
confidérer comme l'encouragement le plus
fort de la vertu , & la confolation la plus.
douce des maux de la vie ? Pourquoi donc
refufer d'en faire part à tous les hommes
qui tous font malheureux , & ont tous
befoin qu'on leur rende les facrifices de la:
vertu plus faciles ? On peut fuppofer que
dans les temps encore pen éloignés de l'origine
des fociétés , les Prêtres voués dans
leurs loisirs à la contemplation de la nature ,
ont d'abord été les feuls qui aient décou
vert ces grandes vérités. Mais comment, du
baut des montagnes qu'ils habitoient alors ,
n'ont-ils pas proclamé cette découverte dans
tout l'univers ? Ils vouloient , dit-on , en
augmenter le prix ; ils vouloient accroître
leur gloire : eh ! quelle plus belle gloire que
celle d'apprendre au genre humain qu'il a
un créateur & un père , que l'homme qui
difparoît fi rapidement de cette terre , n'eſt
pourtant pas foumis à la mort ! Des efprits
68+ MERCUREC
affez diftingués pour s'élever les premiers à
l'idée de la divinité , durent comprendre tout
de fuite combien cette idée devoit donner
de folidité , d'erendue & de récompenfe aux
vertus humaines : ils auroient été coupables
du plus grand des crimés envers les hommes
auxquels ils en auroient fait un mystère ;
& je ne crois point que ceux qui ont trouvé
Dieu , aient pu étre fi coupables envers les
hommes. On peut préfumer qu'ils ne voulurent
point rendre cette vérité populaire ,
dans la crainte que les peuples n'y melaffent
les erreurs de la fuperftition ; mais s'ils
aimoient & refpectoient la vérité , c'étoit
une raifon de la faire fervir à combattre
des idees fuperftitieufes : eh ! que font autre
chofe toutes les fauffes religions , que l'idée
fublime de la Divinité, corrompue par l'ima
gination groffière des peuples ? Le malheur
qu'ils craignoient eft arrivé par- tout ; &
c'eft en prêchant , mais non pas en cachant
l'unité de Dieu , qu'on en a délivré quelques
nations. Il n'eft donc pas poffible d'admettre
ces idées ; & dès que je vois la religion naturelle
prêcher fous les voiles des mystères
je conclus que ces myftères & la doctrine
qu'elles cachent , fe font établis dans des
temps où les erreurs du polithcifme étoient
la religion des peuples. On comprend alors
que ceux qui prêchoient l'unité de Dieu ,
avoient quelqu'intérêt à dérober ce dogme
à la perfécution des Prêtres qui prêchoient
plufieurs Dieux : on comprende qu'on pou
DE FRANCE. 69
voit fe cacher pour étudier en Phyficien les
fecrets de la Nature , lorfque les augures &
les arufpices prétendoient lire les fecrets du
ciel dans le vol des oifeaux & dans les entrailles
des victimes.
Mais , d'un autre côté , on voit que le fervice
des myſtères étoit dans les mains de ces
mêmes Prêtres qui faifoient le fervice des
Autels de Jupiter & de Cérès. Les mêmes
Prêtres prêchoient- ils donc la vérité en fecret
& l'erreur en public ? Comment pouvoientils
conferver avec tant de foin une tradition
qui , fi elle devenoit publique , dévoiloit
toutes leurs impoftures & renverfoit toute
leur fortune ? Les épreuves & les fermens
des initiés leur répondoient - ils affez du
- fecrets fur des chofes où il s'agiffoit de la
deftinée des Religions & des Prêtres ? Et
comment même parmi cette multitude d'initiés
de tous les états , de tous les pays ne s'en
eft- il pas trouvé quelqu'un qui fe foit rendu
> parjure envers des Prêtres impofteurs , pour
-être le bienfaiteur du genre-humain ? Ce
parjure eut fait fans doute la gloire d'un
ami de la vérité : Splendidi mendax.
-
M. Court de Gebelin , qui a répandu
tant de lumières fur les langues & fur l'antiquité
, penfe que les Mystères & les Fêtes
qui les accompagnoient , étoient deſtinés à
célébrer les bienfaits de l'Agriculture . Quoi !
le blé que l'on recueilloit en plein champ
étoit un bienfait dont on remercioit l'Être-
Suprême avec tant de mystères ? Je ne puis
70 MERCURE
le croire. Quelque opinion que l'on veuille
embraffer fur l'origine des initiations , on
trouve par-tout des difficultés infurmontables.
Je n'y vois qu'un parti à prendre ;
c'eft de renoncer à avoir une opinion làdeffus
: c'eft- là très- fouvent le réſultat des
connoiffances humaines.
2º. Ce que les Athéniens ont de meilleur ,
difoit Socrate , c'eſt le blé & les myſtères.
Je foupçonne un peu que Socrate, qui aimoit
beaucoup la plaifanterie , & qui avoit
toujours refufé de fe faire initier ,
fe moquoit
des mystères en comparant leur utilité
à celle du grain qui nourrit les hommes. Il
eft pourtant certain que toute l'antiquité y
attachoit une grande importance ; mais les
Gouvernemens y portoient- ils leur infpection
, ou l'autorité des Lois s'arrêtoit- elle
à la porte du temple des myſtères ? Il feroit
bien étonnant que dans des Conſtitutions
auffi orageufes que les Républiques anciennes
, ces temples ne fuffent pas devenus
fouvent les foyers des révolutions qui renverfoient
le pouvoir des lois ou celui des
tyrans ? Et fi le Gouvernement veilloit fur
ces temples , comment les fecrets des initiés
n'étoient-ils pas mille fois divulgués dans
des Républiques où c'étoit le peuple qui
formoit à la fois le Corps de la Légiſlation
& celui du Gouvernement ? On ne comprend
rien à tout cela . On ne comprend pas
davantage comment les Lois & les Magiftrats
pouvoient permettre que les Prêtres
}
DE FRANCE. 71
condamnaffent à périr dans un fouterrein les
initiés qui avoient montré quelque foibleffe
dans les épreuves. En vain on diroit que les
Lois & les Magiftrats n'en étoient point
inftruits : quand un initié difparoiffoit dans
le temple , on devoit fans doute en faire
rendre compte aux Prêtres ; & le temple
entier devoit être renverfé pour chercher le
Citoyen qu'on tenoit enchaîné dans les fondemens.
Pithagore , dit- on , faillit à perdre fa
vie dans les épreuves. La mort de ce grand
Homme feroit- elle donc reftée fans punition
& fans vengeance ?
3º. On a peine à croire à toutes les influences
qu'on attribue aux Mystères. Je
trouve que Warburton a montré beaucoup
d'efprit lorfqu'il a voulu prouver que l'hiftoire
d'Orphée & d'Euridice n'eft qu'une
hiftoire allégorique de ce qui arriva au
Chantre de la Thrace , dans les épreuves des
mystères ; lorfqu'il a voulu prouver que
tout le fixième Livre de l'Énéïde n'eft que le
tableau fidèle , quoique poétique , des cérémonies
d'une Initiation. Je crois à l'efprit
de Warburton , mais non pas à fes preuves.
Je ne penfe point que ce foit aux connoiffances
puifées dans l'Initiation qu'on doive
attribuer la civilifation des Thraces , dont
on a fait honneur à la lyre d'Orphée ; je ne
vois point qu'on ait jamais trouvé aucun
rapport entre les lois des Égyptiens & celles
que l'amant d'Euridice donna aux Thraces :
je doute même qu'on ait des idées bien
72
MERCURE
nettes de la Légiflation d'Orphée . Tout ce
qu'on peut favoir d'un peu certain fux ce
Poete Légiflateur , c'eft qu'il eut un beau
génie , qu'il aima beaucoup Euridice , &
qu'il fut très -malheureux. Ce fort a été commun
à beaucoup de Législateurs , de Poëtes
& d Amans. Il femble que le fort veuille
avoir toujours de grandes victimes . Je fuis
encore très - convaincu que c'eft dans fon
génie , & non pas dans les myftères d'Éleufis ,
que Virgile a pris le tableau des Enfers &
de l'Élifee . Virgile & les Décorateurs , les
Machiniftes du temple des mystères puifoient
leurs principales idees dans la même
fource , dans les idées que les peuples payens
fe faifoient de l'Elifée & du Tartare.
Certes , c'eft encore faire beaucoup trop
d'honneur aux Prêtres de l'Égypte , que de
leur attribuer toute la Philofophie de Pithagore
& les Légiflations de Solon & de Licurgue.
On ne peut habiter les campagnes que
Lele, Nil inonde fans être un peu Géomètre ;
& les Prêtres de Thèbes & de Saïs ont pu
tranfmettre quelques principes de Géométrie
à Pirhagore ; mais cette belle morale politique
que les Difciples de Pithagore répandirent
dans la grande Grèce , & que Pun
d'entre- eux fuyant les flammes de la perfécution
, porta dans la Béotie , où elle forma
les vertus d'Epaminondas , étoit - ce les Prêtres
du Nil qui la donnèrent à Pithagore ? On
compare les mystères des initiés aux fecrets
des Pirhagoriciens ; & aux régimes diététiques
DE FRANCE.
73
ques près , je vois que tout diffère entre les
Initiations de ces Prêtres & de ces Philofophes.
Je ne vois que des différences dans
ces mêmes chofes , que l'on met fous mes
yeux pour me montrer leurs rapports. Comment
les lois de Solon & de Licurgue , fi
différentes dans leurs principes & dans leur
caractère , auroient-elles été puifées dans la
même fource ? On n'a qu'à lire Plutarque ,
& l'on verra que ces deux grands Hommes
prirent dans leur propre caractère & dans la
fituation de Sparte & d'Athènes tout ce qu'il
y a d'effentiel & de beau dans leur conftitution.
Mais il en eft des Hiftoriens médiocres
comme des mauvais Phyficiens ; les
uns voient fortir tous les phenomènes de
la Nature d'un feul principe , & les autres
tous les événemens , toutes les inftitutions
d'un feul fait : on croit que c'eſt le génie qui
généraliſe ainfi ; & point du tout , c'eſt la
pareffe.
4°. On demande enfin comment les Myf
tères fe fonr perdus ; & cette queftion eft
celle à laquelle on répond le mieux. Les Myf
tères fe font perdus dans les conquêtes du "
chriftianiſme & des barbares : ils ont fubi le
fort dupolithéifme qu'ils auroient pu détruire.
La feconde Partie de l'Ouvrage de M.
l'Abbé Robin n'eft pas d'un intérêt auſſi général.
Il y recherche l'origine de ces Initiations
modernes , connues fous le nom de
Franc-Maçonnerie : Magis è longinquo reverentia,
Les Myftères des Francs -Mâçons pa-
Sam. 8 Juillet 1780.
Ď
74
MERCURE
:
roiffent un peu moins importans que ceux
d'Ifis & d'Éleulis. M. l'Abbé Robin ne croit
point que la Franc- Mâçonnerie ait été inſ→
tituée par Tubalcaïn , qui inventa l'art de
forger le fer ; il ne croit point que ce foit la
première chofe que Noë ait faite après la
fortie de l'arche il ne croit point que le
temple de Salomon & celui que bâtiffent
Jes Francs Mâçons avec leur truelle fymbor
lique , foit le même temple. Il penfe , &
même il paroît prouver que les Francs-
Mâçons ont pris leur origine dans la Chevalerie.
Il rapproche les ufages & les cérémo
nies de ces deux inftitutions , & par tout on
eft frappé de leur identité. Il y a pourtant
cette différence , que les Chevaliers Mâçons
d'aujourd'hui ne vont pas comme les Chevaliers
d'autrefois , le cafque en tête & la
dague au poing , courir de tournois en tour ,
nois chercher des combats & des belles :
mais le temps apporte aux chofes humaines
de fi grands changemens ! Sous Caton le
Cenfeur les fils des Chevaliers Romains dé→
ploioient dans les combats du Cefte les
mufcles de leurs membres arrofés d'huile.
Sous Augufte , ce n'étoit plus en fignalant
leur force , c'étoit en chantant avec grâce
la beauté des jeunes Romaines , qu'ils fe
faifoient un nom dans la capitale du monde
Lydie & Phyrra ne fouffroient point que
leurs amans allaffent au champ de Mars fe
couvrir de pouffière. Les Chevaliers d'aujourd'hui
, c'est- à - dire les Francs -Mâçons
3
DE FRANCE. 75
ne rompent point de lances ; ils cultivent les
Beaux- Arts & les vertus douces dans le fein
de la fraternité. Ils paient des dots à de jeunes
filles , quelquefois despenfions à de jeunes
Étudians ; tous les malheureux peuvent aller
s'appuyer fur les colonnes de leur temple.
De telles actions fuffifent bien fans doute pour
confacrer les plaifirs que le Franc- Mâçon
goûte dans les banquets de la fraternité. La
Joge de Neuf- Soeurs , à laquelle M. l'Abbé
Robin paroît artaché , fe fignale aujourd'hui
par les noms des hommes de talent , qu'on
voit fur la lifte de fes Frères.
( Cet Article eft de M. Garat. )
OBSERVATIONS fur la néceffité d'un
fecond Théâtre François , attribuées à
M. Rochon de Chabannes . Brochure in- 12,
•
de 48 pages.
Si l'on jette un coup-d'oeil un peu attentif
fur l'établiffement , l'élévation & la chûte
des Empires , on verra d'abord la néceffité
d'en affermir les fondemens , entretenir dans
toutes les ames une certaine énergie , dont
l'effet ne peut que leur être avantageux ,
puifque fans ceffe il tend au bien général ;
après un laps de quelque temps on verra
leur puiffance accrue , tant par l'induftrie
intérieure , que par les alliances & le commerce
avec les États voifins , les conduire à
un très- haut degré de gloire ; enfin , on
Dij
76 MERCURE
verra l'habitude du luxe & des jouiffances
faciles , y introduire le relâchement & l'orgueil
; les abus dégénérer en lois par la force
de l'ufage , l'oubli de tous les principes produire
les maux qui naiffent de l'anarchie , &
les faire courir d'un pas rapide à leur décadence
abfolue. Le fort attaché à ces grandes
fociétés , eft aufli celui des petites qui s'établiffent
dans leur fein. La Comédie Françoife
en eft peut- être venue au point fatal
de la révolution que doivent éprouver toutes .
les entrepriſes humaines. Elle a eu la ferveur
qui tient aux principes d'un établiffement ;
elle a eu fon moment de puiflance & de
gloire ; penche - t'elle vers la chûte ? On peut
le préfumer , fi l'on examine ce qui s'y palle ,
fur - tout depuis douze ans. Fiers d'être propriétaires
d'un Répertoire immenſe , compofe
des productions immortelles des premiers
Maîtres de notre Littérature , plus fiers
peut- être du privilége qui leur accorde exclufivement
le droit d'hériter des créations
du génie , nos Comédiens François , en contemplant
leurs richeffes , n'ont fait qu'ane
attention médiocre aux fucceffeurs des hommes
célèbres auxquels ils doivent leur exiftence
& leur fortune. Affectant fouvent le
refpect & l'admiration pour les Auteurs du
dernier fiécle , afin de donner un motif au
dédain dont ils accabloient les vivans , ils
n'ont ouvert la barrière qu'à quelques privilégiés
, qu'ils ont eu des raifons pour protéger.
Le découragement en eft réſulté , &
DE FRANCE. 77
le génie s'eft éteint . Les Dramatiques Républicains
ont infenfiblement négligé leurs talens
, ils ont ceffé d'étudier la Nature , & la
médiocrité eſt devenue leur partage ( * ) . Mais
profitant avec adreffe du moment où la fureur
des Spectacles s'eft emparée de toutes
les têtes , ils ont penfe à leur intérêt , &
font parvenus à faire de leur Théâtre une
ferme dont les gens riches peuvent feuls approcher
à leur gré. Avide de repréfentations
, la foule des Amateurs s'eft rejetée fur
le boulevard , en a fréquenté les trétaux
s'y eft habituée ; & là , elle a perdu le peu
de goût qui lui reftoit.
›
Ce tableau n'eft point chargé , il n'eft que
vrai ; les couleurs même n'en font pas audi
vigoureufes qu'elles pourroient l'être ; mais
tel qu'il eft , il fuffit pour faire fentir combien
l'avantage de l'Art , du Public , des
Auteurs & des Comédiens exige une réforme
aufli prompte que bien entendue. Trop de
rigueur auroit peut-être des inconvéniens
aufli dangereux que trop de foibleſſe : cette
obfervation eft effentielle. On pourroit comparer
les Arts à ces corps délicats , auxquels
il faut un régime doux & modéré pour les
ramener à la fanté qu'ils ont perdue . Eft-ce
dans ce principe qu'on a formé les nouveaux
Réglemens dont MM. les Gentilshommes de
la Chambre & quelques -uns de nos Auteurs
(*) On fent bien que tout ceci mérite des exceptions
, mais il ne nous convient pas d'en faire .
Dij
78
MERCURE
s'occupent depuis trois mois ? Nous le defirons.
En attendant qu'ils foient devenus publics
, nous allons faire connoître à nos
Lecteurs des obfervations qui ont pour but
le même objet de réforme & d'utilité : elles
ont cela de remarquable , qu'elles font préfentées
avec la plus grande modération , la
décence la plus louable , & que leur fimple
lecture annonce un efprit éclairé , conciliant
& honnête , qui n'écrit que dans l'intention
d'être utile.
L'Auteur demande d'abord la fuppreffion
des tréteaux des boulevards , en convenant
qu'on doit les tolérer aux Foires feulement.
Il defire enfuite que le Répertoire François ,
qui appartient aujourd'hui à la Comédie
Italienne , foit réuni à celui de la Comédie
Françoife , & qu'après cette réunion il foit
divifé , par portion égale , dans les deux
genres , ( Tragique & Comique ) entre le
Théâtre François actuellement exiſtant , &
un fecond Théâtre du même genre , dont il
regarde l'établiffement comme une chofe abfolument
néceffaire.
Ici fe préſente naturellement une réflexion.
Deux Théâtres exigent deux Troupes :
comment former la feconde , quand la première
eft médiocre ? L'Auteur fe fait l'objection
& la réponſe. Il nie d'abord que la
Troupe actuelle foit auffi mal compofée que
le prétendent les gens qui frondent tout ; &
plus loin il ajoute , qu'on n'a une Troupe médiocre
, que parce qu'elle eftfeule ; que deux
DE FRA N C'E. 79
Théâtres remédieroient à une partie des vices
exifians ; enfin , que s'ils n'étoient pas d'abord
auffi bons qu'on pourroit le defirer , ils
le deviendroient en moins d'un an.
Pour n'être pas rangés par M. R. dans la
claffe des gens qui frondent tout , nous ne
combattrons point fon opinion fur la Troupe
actuelle ; nous conviendrons avec lui que
fa médiocrité s'accroît de ce qu'elle n'a point
de rivale ; mais nous ne croyons point que
les effets d'une noble rivalité puiffent produire
en un an deux bonnes Troupes . L'Auteur
connoît trop les difficultés de l'Art dramatique
pour ne pas revenir fur cette idée ,
principalement dans un temps où, comme
il en convient lui -même , l'Opéra- Comique
& la Comédie à Ariettes ont étouffé dans
nos Acteurs de Province , le germe du talent
qui convient à la Comédie proprement dite.
M. R. paffe aux preuves de la néceflité
d'un fecond Théâtre. « Une Troupe , dit- il ,
qui ne peut donner que 330 repréſen-
» tations par an , ne fauroit jouer qu'en-
ور
viron 40 Tragédies , autant de Comédies
» ens Actes , 80 Pièces en 1 , 2 & 3 Actes ,
» toutes anciennes & quelques nouveautés....
» La Comédie Françoife a cependant un
Répertoire ancien qui fe monte au double
, quarante nouveautés reçues , autant
» & plus à lire ; elle ne peut repréſenter
par an que la moitié de fon Répertoire ancien
, & le fixième au plus de ſes nou-
→→ veautés ; il lui faut donc un nouveau
D iv
So MERCURE
» Théâtre & 330 autres repréſentations .
Si ce Théâtre exifte , on aura , ajoute-
» t'il , 660 repréſentations au lieu de 330 ;
» 160 Tragédies & Comédies en f Actes au
» lieu de 80 ; 20 nouveautés au lieu des à
» 6 ; de façon qu'en fuivant journellement
» & tour- à-tour les deux Spectacles , on ne
» reverra que deux fois par an les mêmes
o Pièces anciennes , qui ne feront jouées au
plus que quatre fois. »
و د
Il ne nous paroît pas abfolument néceffaire
pour l'Art dramatique , ni pour les
plaifirs des Amateurs , que le Répertoire
foit joué en entier dans le cours d'une année,
Si dans l'espace de deux , ou même trois ans,
tous les Ouvrages qui le compofent étoient
repréſentés , certainement perfonne n'auroit
à fe plaindre. Un tiers de cet immenfe trefor
fuffiroit fans doute pour varier les repréfentations
, fur- tout fi l'on avoit l'oeil à ce
que les nouveautés fe fuccédaffent rapidement
, & fi chaque mois en voyoit établir
une. M. R. doit favoir qu'il eft impoffible à
an Comédien d'apprendre des rôles à la
hâte , & de les jouer dans le caractère qui
leur convient ; c'eft par l'étude approfondie
de la Nature & des conventions de l'Art
qu'il profeffe , qu'un Acteur peut acquérir
un vrai talent ; un talent , en un mot , qui
le rende digne d'être l'organe des gens de
génie . Deux Théâtres peuvent multiplier les
repréſentations ; mais les rendre bonnes ,
c'eſt l'affaire du temps , de l'étude , de la
DE FRANCE. 81
docilité & de la modeftie , & où font les
Comédiens dociles ?
Il en eft jufqu'à trois que je pourrois nommer.
Cette réflexion ne prouve point qu'un
fecond Theâtre foit inutile , mais elle fert à
faire voir qu'il eft peut être avantageux ,
pour les Comédiens & pour les Auteurs , que
les repréſentations ne foient pas variées à
l'infini , & que les premiers aient le temps
de réfléchir fur les Ouvrages des feconds ,
avant de les mettre au grand jour de la Scène.
"
"
""
Сс
Tout ce que dit l'Auteur fur les difficultés
& les obftacles que rencontre aujourd'hui
un jeune Comédien qui annonce des talens ,
eft de la plus exacte vérité. Il ne joue
» rien de paffable après fon début ; il elfuie
en arrivant des défagrémens proportion-
» nes à fes talens , parce que la plupart
» des Comédiens ne veulent qu'un foible
double , & cabalent autant contre le
debut que contre la réception d'un con-
» current qu'ils redoutent. » M. R. croit
qu'on peut obvier à cet inconvénient , en ne
compofant chacune de fes Troupes que de
vingt- quatre Acteurs , en n'y appelant des
Débutans que quand on en aura befoin , &
en recevant tous les Acteurs à part , fans
qu'on puiffe , comme à prefent , admettre
des Penfionnaires. En fuppofant que fon
projet puiffe avoir lieu, nous penfons comme
lui fur les deux dernières propofitions ; mais
nous lui ferons obferver que , dans un Spee-
&
D v
82 MERCURE
tacle où l'on joueroit les deux genres , vingtquatre
fujets ne peuvent fuffire fi l'on y com
prend les doubles , fur- tout fi l'on exige d'eux
qu'ils foient également propres à la Comédie
& à la Tragédie. Il eft telle Pièce dont les
repréſentations un peu multipliées fatiguent
unComédien au point qu'après elles, le repos
eft néceffaire à fon phyfique comme à fon
moral. Ne pas avoir égard aux fuites d'un
travail pénible & quelquefois dangereux , ce
feroit non feulement être injuſte , mais
même cruel , & affimiler des Artiſtes aux
malheureux attachés à la rame.
··
Nous ne fuivrons point M. R. dans tous
les détails qu'il donne fur les avantages
qui peuvent réfulter de fon projet ; il y
règne une clarté , une évidence qui doivent
prouver aux Auteurs que la demande de
deux Théâtres feroit très- raifonnable , dans
le cas où d'autres moyens, ne feroient pas
capables de parer aux inconvéniens , & de
détruire les abus fans nombre dont le
notre eft infefté. Ces détails ne doivent
pas moins tranquillifer les Comédiens fur
l'intérêt de leur fortune ; & , il faut en convenir
, les défagrémens & les travaux attachés
à leur état font affez confidérables, pour
qu'on ne perde pas de vue l'objet qui peut ,
en quelque façon , les en dédommager.
Après avoir dépouillé la Comédie Italienne
du Répertoire François qui lui appartient ,
l'Auteur des Obfervations voudroit que ce
Théâtre devint purement & fimplement un
DE FRANCE. 83
·
Opéra Comique , fous le nom d'Opéra-
Comique François. Mais croit- il qu'avec les
Pièces à vaudevilles , les Drames à ariettes &
les Parodies, un pareil Spectacle puiſſe jamais
fe foutenir ? Il ne faut, pour le convaincre du
contraire , qu'examiner la Comédie Italienne
depuis fon établiſſement , en 1716 , juſqu'à
ce jour. On la verra prefque toujours déferte
malgré fes Parodies , fon Théâtre François ,
Les Ballets-Pantomimes & fes Feux d'artifice.
L'Opéra-Comique , qui y fut réuni en 1762 ,
ne lui fut que très- médiocrement utile : elle
n'a réellement eu beaucoup de vogue qu'à
l'époque où le goût des Drames fit tourner
toutes les têtes ; mais ce genre ne pouvoit
exciter qu'un enthoufiafme paffager. Après
quelques années le Public s'en eft dégoûté ,
les recettes ont, diminué , & les Comédiens
Italiens , qui avoient renoncé à la Comédie ,
furent trop heureux de folliciter & d'obte
nir le rétabliſſement des droits qu'ils avoient
-trop légèrement dédaignés. Ils en jouiffent
aujourd'hui ainfi que de leur ancien fonds ,
à l'exception des canevas Italiens , & les recettes
font médiocres. Que deviendroit donc
un Spectacle réduit à trois objets qui n'amè
nent plus aujourd'hui l'affluence ? On peut
-facilement prononcer fur le fort qui l'attend.
Il feroit mieux , peut - être , de renvoyer
l'Opéra Comique à la Foire , & de porter à
l'Académie Royale de Mufique les Ouvrages
à ariettes qu'on nous a donnés depuis quinze
ans ; on pourroit les yrepréfenter les Lundi ,
DW
1
84 MERCURE
Mercredi & Samedi , & ce feroit pour ce
Théâtre une espèce d'École bien plus inté
reffante que fon Magafin , où les Sujets qui
annonceroient des difpofitions , viendroient ,
fous les yeux du Public, s'effayer dans les deux
Arts du Jeu & du Chant . Cette idée n'eft
pas nouvelle , mais elle nous paroît mériter
l'attention des Supérieurs de l'Opéra.
Comme nous ne connoiffons point les
réglemens qu'on prépare , nous n'ofons point
avancer que le projet de M. R. foit le feul
qu'il faille raifonnablement admettre ; mais
quel que foit le mérite des nouveaux moyens
qu'on croira devoir employer , il eft impoffible
de ne pas convenir que l'émulation ne
peut réellement renaître que d'une rivalité
noblement établie ; il faut aux Artiftes des
rivaux & quelques entraves pour donner
plus de nerf , plus d'elan à leur génie. Cette
vérité eft inconteftable. Un objet qui n'eft
pas moins effentiel , c'eft la fuppreffion des
Spectacles du boulevard , tant qu'ils exifteront
ils enleveront aux Théâtres Royaux la
plus grande partie de leurs Spectateurs , &
leur fréquentation ne peut qu'accélérer la
chûte du goût ; nous dirons plus , celle des
moeurs ; cette dernière réflexion eft peutêtre
décifive. Il eft certain que leur fuppreffion
exige abfolument une feconde Troupe ;
cat il faut que ceux qui ne peuvent louer
de petites loges aient un Spectacle honnête , &
dont il foit plus facile d'aborder qu'au Théâtre
François. Mais peut- on balancer à prendre
20
DE FRANCE. 8,
un parti , quand , d'un côté, on est sûr de reftaurer
à la fois & l'Art dramatique & les
moeurs , & que de l'autre on ne peut envifager
que la fatisfaction de quelques efprits
obftinés ou trop ambitieux ? L'Auteur des
Obfervations auroit - il donc eu raifon de
terminer fa Brochure par cette phrafe : Je
crains bien , quoiqu'inftruit de la matière que
j'ai traitée , de n'avoir fait qu'un rêve de
l'Abbé de Saint-Pierre ?
( Cet Article eft de M. de Charnois. )
Amicus Plato , fed magis amica veritas.
VARIÉTÉ S.
LETTRE à M. DE BELLEISLE , Secrétaire
des Commandemens de S. A. R. Mgr le
Duc d'Orléans , en réponse à celle que lui
a écrite M. l'Abbé Defchamps , au fujet
des Obfervations dufieur Defloges , Sourd
& Muet. 30
J'usz avec reconnoiffance , Monfieur , de la permiffion
que vous avez bien voulu m'accorder de
vous adreffer mes réflexions au fujer de la réponfe
que M. l'Abbé Defchamps vient de faire à mes Ofervations
fur fon Cours Élémentaire d'Education
des Sourds & Muets , & qu'il a eu auffi l'honneur
de vous adreffer. Nous ne pouvions l'an & l'autre
choifir un arbitre plus éclairé . 3
On peut réduire , comme il eft dit dans mes Ob86
MERCURE
fervations , page 37 , cette difcuffion à ce feul point?
Doit-on , dans l'inftitution des Sourds & Muets , établir
pour moyen principal , ou l'INSPECTION ET
L'IMITATION DES MOUVEMÈNS QU'EXIGE L'ARTICULATION
DE LA PAROLE , comme le prétend
M. Abbé Defchamps , ou l'vSAGE DES SIGNES
NATURELS ET MÉTHODIQUES , comme le pratique
M. l'Abbé de l'Epée ?
Voilà ce que M. l'Abbé Defchamps n'auroit pas
dû perdre de vue : voilà fur quoi il auroit principalement
dû infifter , s'il avoit voulu répondre à mes
Obfervations d'une manière folide & intéreffante
pour le Public ; mais voilà ce qu'il n'a pas même
effleuré dans fa réponſe , quoiqu'il prometre de me
fuivre page à page , & qu'il affure , page 23 , qu'il
ne manque jamais à fa parole.
Le filence de mon adverſaire fur cet article décifif
, eft donc une nouvelle preuve en faveur de la
méthode des fignes qui eft établic , j'ofe dire , julqu'à
la démonftration , dans l'endroit de mes Obfervations
cité ci-deffus.
Ce point effentiel , laiffé à l'écart par M. ÌAbbé
Defchamps , anéantit toute fa réponſe , & la réduir
précisément à rien . Auffi , que voit - on dans cette
réponse de nouvelles contradictions ajoutées aux
anciennes , des raiſonnemens qui reffemblent à ceux
de fon premier ouvrage , le tout entrelacé de beaucoup
d'injures. Telle eft l'analyse exacte de la Lettre
à laquelle je réponds.
J'avois été obligé dans mes Obfervations , de relever
une foule de contradictions où étoit tombé M.
l'Abbé Defchamps ; il croit s'en difculper en m'en
attribuant à moi- même ; & voici un échantillon de
celles qu'il me reproche.généreuse
L'homme favant & généreux qui a bien voulu
fe charger de la publication de mes Obfervations ,
qui, a joint à fes bienfaits envers moi , celui de ne
DE FRANCE. 87
vouloir pas même être connu , mon Éditeur a dit
que la façon la plus commode qu'il eût trouvée de
s'entretenir avec moi , étoit de le faire la plume
à la main. Là - deffus M. l'Abbé Defchamps fe récrie
, p. 12 , pourquoi dans vos entretiens négliger
ces fignes fi vantés , fi fimples , fi faciles ? Pourquoi
ne pas adopter un langage plus court dans fon exécution
que l'écriture , & qui ne demande que fix
femaines au plus pour qu'on en foit paffablement au
fait ? Accordez- vous donc , Meffieurs l'Auteur &
l'Éditeur ; & fur- tout tâchez de ne pas tomber à
chaque page dans les contradictions que vous me reprocher
fi amèrement.
Un mot va détruire cette déclamation de M. l'Abbé
Deschamps , & le triomphe qu'il en tire .
Quelque facile que foit le langage des fignes , il
faut bien , comme j'en fuis convenu , environ fix
femaines d'exercice pour s'en fervir un peu couramment.
Or , mon Editeur n'ayant pas été dans le
cas de faire une étude fuivie de ce langage , ne
pouvoit donc en ufer , il étoit donc obligé de recourir
à un autre moyen pour s'expliquer avec moi.
Le langage des fignes n'en eft pas moins naturel
& commun à tous les hommes , quoique la réflexion
& l'habitude foient néceffaires pour le porter à fa
perfection. Tous les hommes en poſsèdent le fonds
& peuvent s'en fervir jusqu'à un certain point ; mais
il n'y a que ceux qui en ont un grand ufage , tels
que les Sourds & Muets qui vivent en fociété entreeux
, ou ceux qui fe fot appliqués quelque-temps
à l'apprendre , qui fachent en tirer tout le parti dont
il eft fufceptible ; & c'eft parce que ce langage eft
naturel à l'homme , que l'étude en eft fi facile. Il n'y
a certainement rien d'incompatible en tout cela ; il
n'y a point-là l'ombre d'une contradiction.
J'ai l'honneur de connoître un Docteur de Sorbonne
à qui l'ulage des figues eft plus familier; avec
88 MERCURE
lai , je ne m'entretiens que par fignes ; & par leur
moyen nous diſcourons enſemble des heures entières
fur toutes fortes de fujets.
Quant à M. l'Abbé Defchamps , Monfieur , il
femble que ce foit fa deftinée d'être perpétuellement
en contradiction avec lui - même. Il en donne de
nouvelles preuves dans l'écrit auquel je réponds : je
m'en tiendrai à un feul exemple , pour ne pas abufer
de votre patience.
Il commence la Lettre par plaindre mon triſte
fort , par me louer de mon zèle , par donner des
éloges à l'amour de la vérité que j'affiche dans ma
Brochure. Il convient que ma critique eft écrite
affez purement , & qu'à quelques expreffions près ,
elle eft on ne peut plus conforme à la bienséance
& à la politeffe ; & cependant par- tout il me reproche
d'être un Critique de mauvaife- foi , d'avoir
un ton malhonnête , de lui faire une querelle d'Allemand
, d'avoir deffein de lui nuire , &c . & c . Comment
concilier tous ces reproches avec le début
mielleux de la Brochure de M. l'Abbé ?
Je ferois trop long , Monfieur , & à coup sûr je
vous ennuyerois fi je m'engageois à relever tous les
mauvais raisonnemens de mon adverfaire . La logique
n'eft pas fon fort , il est toujours comme dans
un brouillard épais , où il s'agite & fe tourmente ;
la confufion de fes idées en met beaucoup dans fon
ftyle. Vous avez déjà vu précédemment dans mes
Obfervations tant de preuves de ce que j'avance ,
qu'il feroit fuperflu d'en accumuler ici un grand
nombre de nouvelles.
J'ai foutenu dans mes Obfervations , page 15 ,
que les Sourds & Mucts vivans en fociété , n'étoient
pas au dépourvus d'idées & de moyers de fe les
communiquer , que le commun des hommes le
penfe. De là M. l'Abbé Defchamps conclur , p. 10 ,
que le zèle des Inftituteurs des Sourds & Musts
DE FRANCE. 89
donc en pure perte ; que les Etabliſſemens pour leur
éducation , qu'on doit aux bontés de notre augufte
Monarque , font donc inutiles ; que les feuls efforts
de la Nature & la fréquentation des Sourds & Muets
entre-eux , en feront plus que tous les Maîtres , &c.
Il répète encore ailleurs la même choſe , p. 26 ,
il n'eft plus befoin d'aucun maître pour les Sourds &
Muets. Ils ne font plus dans le cas d'être plaints.
Plus heureux que les autres hommes , ils ont laſcience
infuſe.
Voilà fans doute des conféquences bien abfurdes ;
mais à qui faut-il les attribuer ? Ce n'eſt aſſurément
pas à moi, Malgré les grands talens & le génie
même que M. l'Abbé Defchamps veut bien m'ac
corder très-gratuitement , je gémis tous les jours fur
ma trifte deftinée & fur celle de mes malheureux
compagnons d'infortune, Mais M. l'Abbé Defchamps
ne peut-il donc pas imaginer un milieu entre
n'être que des espèces d'automates , comme bien des
gens nous jugent injuftement , & avoir la fcience
infufe ? Comment mon adverfaire ne faifit- il pas de
lui-même des diftinctions auffi palpables ?
L'Inſtitution des Sourds & Muets eſt une entreprife
fi utile , qu'on ne fauroit trop louer le zèle de
ceux qui s'y confacrent , quand bien même ils n'uſeroient
pas de la meilleure méthode paffible. Il feroit
, fans contredit , infiniment plus avantageux à
un Sourd & Muet d'être inftruit par M. l'Abbé Defchamps
, que de refter livré à lui - même fans aucune
forte d'inſtruction . Ainfi on doit de la reconnoiffance
au zèle que M. l'Abbé Defchamps a montré
pour l'éducation des Sourds & Muets ; on auroit
tort même de condamner fa méthode dans un fens
abfolu ; & ce n'eft que parce qu'il en exiſte une
meilleure que M. Defchamps l'a attaquée , qu'on
s'eft permis de critiquer la fienne.
M. l'Abbé de l'Epée a dit fort fenfément dans fon
go MERCURE
Inftitution des Sourds & Muets , p . 155 , que le
moyen de rendre totalement les Muets à la fociété
c'eft de leur apprendre à entendre des yeux & à
s'exprimer de vive voix ; & qu'il y réuffiffoit en
grande partie avec les élèves , puifqu'il n'y avoit rien
qu'ils ne puffent écrire fous la dictée de vive-voix &
fans faire aucuns fignes.
J'ai reconnu la même chofe dans mes Obfervations
, & je n'ai jamais varié fur l'utilité réelle , qu'il
avoit d'apprendre aux Sourds & Muets à parler &
à juger des mots par
les mouvemens des organes de
Ꭹ
la parole.
M. l'Abbé Defchamps tire avantage de ces aveux ,
& en infère , p. 14 , tout fimplement l'avantage reconnu
de fa méthode.
Cette conféquence eft encore mal déduite ; car de
ce que ces exercices font reconnus utiles par M.
l'Abbé de l'Épée & par moi , il ne s'enfuit nullement
qu'on en doive faire la bafe de l'éducation des
Sourds & Muets , fur-tout dans les commencemens.
Vous avez déjà vu ci -deſſus , p. 6 , Monfieur
quelques traits de l'aménité du ftyle de M. l'Abbé
Defchamps, & des douceurs dont il me gratifie . Il me
donne , page 26 , un démenti fur ce que j'ai avancé
dans mes Obfervations , p. 14 , que des Sourds &
Muets qui n'avoient été inftruits par aucun inftituteur
, avoient été trouvés dignes de participer aux
Sacremens de l'Églife. C'eft un fait dont mille perfonnes
ont été , ainfi que moi , témoins oculaires
& que M. l'Abbé Defchamps peur vérifier en écrivant
à la Paroiffe de S. Etienne- du -Mont, où la choſe
s'eft paffée.
Il relève avec une aigreur incroyable , p . 15 &
19 , une malheureufe faute d'impreffion , un chiffre
pour un autre . Peu s'en faut qu'il ne m'accufe
d'avoir voulu par-là dérouter le Lecteur , & me
rendre coupable d'une fupercherie très- condamnable.
DE FRANCE.
91
Eh ! qu'importe au fond , M. l'Abbé , qu'une erreur
fe trouve à la page 11 , ou à la page 4 de votre
Livre ?
C'eft fur-tout contre le refpectable Éditeur de
mon Ouvrage , que la bile de mon adverſaire s'eirflamme.
D'abord il lui fait un grief de l'anonyme
qu'il a voulu garder; comme fi , pour juger de la
bonté d'un raifonnement il étoit néceffaire de favoir
le nom de celui qui l'a fait.
Il lui reproche , p. 6 , de fe livrer par- tout & fans
ménagement à des railleries moins fines que piquantes
; or , il eft de fait que dans tout ce qui eft de
l'Éditeur , c'est-à - dire , dans l'Avertiſſement & dans
les Notes , il n'eft prefque jamais queftion de M.
l'Abbé Deſchamps. Son nom ne fe voit que dans les
Notes 6 & 8 , & il eft impoffible d'y appercevoir
l'apparence d'une plaifanterie , d'une raillerie. Le
dirai -je? On ne trouvera qu'un feul tort à M. l'Anonyme
, comme l'appelle fi plaifamment M. l'Abbé
Defchamps , celui d'avoir trop préfumé de la droiture
& de la franchiſe de mon adverfaire ; celui de
l'avoir jugé capable de fe rendre à la vérité , de
quelque côté qu'elle lui fût préfentée .
Tout ce que prouve évidemment M. l'Abbé Defchamps
dans la lettre qu'il a eu l'honneur de vous
adreffer , Monfieur , c'eft que mes Obfervations lui
ont donné beaucoup d'humeur & de mécontentement
; il n'a pas fait attention à ce mot d'un ancien ,
tu te fâches , donc tu as tort.
Pour moi , Monfieur , j'aurois le plus grand
tort du monde de me fâcher contre M. l'Abbé Defchamps
; c'eft l'homme à qui j'ai , dans un fens , les
plus grandes obligations. S'il avoit fait un bon livre ,
je ferois encore un pauvre Colleur de papier inconnu,
un malheureux Compagnon Relieur. Mais voyez
l'enchaînement des caufes ; je dois dans l'origine
tout mon bonheur aux mauvais raifonnemens de cer
92 MERCURE
Auteur , au faux fyftême qu'il a voulu établir. L'indignation
que m'ont infpirée les erreurs m'a tenu licu
de génie j'ai pris la plume pour le réfuter, Ma
Brochure eft heureufement
tombée dans les mains d'un
Savant , qu'une de nos premières Académies a choifi
pour être fon organe * ; ce Philofophe fenfible & humain
a daigné m'accueillir avec bonté ; il n'a point
borné fon zèle à des voeux ſtériles; il s'eft employé avec
chaleur à améliorer mon fort. Ses vues généreufes
fur mon compte ont été fecondées par les Magiftrats ,
qui ont bien voulu m'accorder gratis la Maîtrife
dans ma profeffion , & par les Syndics & Chefs de
ma Communauté
, qui m'ont fait la remiſe de tous
leurs droits. La prévoyance de mon illuftre Protecteur
s'eft étendue jufques dans l'avenir : il a communiqué
à plufieurs de fes amis les fentimens qu'il
a pour moi , j'ai été comblé de leurs bontés , ils
m'ont procuré le premier néceffaire pour mon établiffement
. C'est encore une obligation que j'ai à
M. l'Abbé Defchamps , de me donner en ce moment
une occafion de faire éclater publiquement
la
vive reconnoiffance dont mon coeur eft pénétré pour
mes généreux bienfaiteurs.
J'ai l'honneur d'être avec reſpect , Monfieur ,
Votre très-humble & très-obéiſſant
ferviteur , DESLOGES , Sourd
& Muet , Maitre Relieur ,
hôtel de la Fautrière , à côté de
Pancienne Comédie Françoife.
M. le Marquis de Condorcet , Secrétaire - Perpétuél
de l'Académie des Sciences.
DE FRANCE.
93
LA
GRAVURES.
A Bacchante enivrée , Eftampe en couleur ,
deflinée par Carême , & gravée par Janinet. Prix
6 liv. A Paris , chez les Champions frères , fucceffeurs
des fieurs Père & Avalez , rue S. Jacques , à la
Ville de Rouen .
Portrait de l'Abbé de la Porte , deffiné par l'ougin
de Saint-Aubin , gravé par Ingouf junior . A Paris ,
chez la Veuve Duchefne , Libraire , rue S. Jacques,
Sentimens Religieux , Eftampe gravée par N.
Pruneau , d'après Julien .
#
Réflexions Bachiques , Eftampe de même grandeur
, gravée par le même. Prix , 15 fols chacune.
A Paris , chez Dennel , Graveur , rue du Petit
Bourbon , ' artenant la Foire S. Germain.
La Fille à Simonette , & l'Heureufe Jeannette ,
deux Eftampes faifant pendans , d'environs 14
pouces de haut fur 16 de large , gravées d'après les
Tableaux de François Cotiber , par Jofeph Maillet.
Prix , 2 liv . chaque, A Paris , chez les Sieurs Née &
Malquelier ; & chez l'Auteur , rue des Francs - Bourgeois
, porte S. Michel , à côté du jeu de Paulme.
ANNONCES LITTÉRAIRES.
COLLECTION choisie des plus célèbres Auteurs
Anglois, Italiens , Espagnols & Allemands. A
Paris , chez Piffor , & Théophile Barrois , Libraires,
Quai des Auguftins.
Notre premier projet étoit de né faire paroître d'abord
que Tom-Jones , & de ne publier enfuite aucun
autre Ouvrage ea petit in-12. fans ea propofer
94
MERCURE
"
en même-tems par ſouſcription une édition in-8 ° ;.
mais les foins que demandent ces belles éditions , ne
pouvant s'accorder avec notre empreſſement à répondre
aux demandes multipliées que , fur le premier
bruit de cette entrepriſe , on nous a faites de différens ·
Ouvrages de notre Collection , déjà imprimés en
petit format , nous avons pris le parti de faire paroître
actuellement ceux -ci , nous réſervant , lorfque
notre édition in -89 . de Tom-Jones fera finie ,
de faire fucceffivement des éditions en même format
des Ouvrages qui nous paroîtront flatter davantage
le goût de la Nation.
>
Ainfi les Ouvrages en petit format que nous publions
aujourd'hui , font :
L'Hiftoire de Tom-Jones , 4 V. in- 12 . 10l. br.
Le Paradis perdu de Milton , fuivi du
Paradis reconquis , Lycidas , l'Allegro &
il Penferofo , 2 V.
Toutes les OEuvres en vers d'Addiſon ,
auxquelles on a joint la Tragédie de
Caton , 1 Vol.
Les Saifons de Thoinfon , I VOL
Robinfon Crufoé, 1 Vol.
( *).
·
Les Lettres de Myladi Vortley-
Montague, écrites dans le cours
de fes Voyages en Europe , en
Afie & en Afrique , 1 Vol .
Le Voyage Sentimental , avec
la vie de l'Auteur , & un petit
Roman Politique I Vol.
51.
21. 10 •
· 21. 10
21. 1
Le Miniftre de Wakefield , 1 V.
21. 10
· 21. 10
2 1. 10
(*) Ces trois derniers Ouvrages de l'édition de Londres
font chacun en deux petits volumes in - 12 . qui fe vendent
7 liv. brochés à Paris. Les deux Volumes de chacune de
ces éditions ont été réunis en un feul , qui ne ſe vend que
2 liv. 10 fols broché ; ce qui fait , comme l'on voit , près
des deux tiers de différencé à l'avantage de nos éditions.
DE FRANCE.
95
drews , 2 Vol. S liv.
- ,
-
-
Inceffamment dans le même format , Jofeph An-
- Les Nuits d'Young , 2 vol.
Voyage en Sicile & à Malte , 2 Vol. 5 livres .
OEuvres en vers , de Pope , 2 Vol . 5 1. Gulliver
, 2 Vol. 5 1. — Conte du Tonneau , I V. 2 l . 10 f.
-Choix de petits Poëmes , I Vol . 2 l . 10 f. Tous
ces Ouvrages paroîtront fucceffivement , & dans cet
ordre, en moins de deux mois. Les perfonnes de la
Province qui voudront les recevoir , par la Pofte , au
moment de leur publication , font priées d'en envoyer
d'avance le prix marqué ci-deffus. Meffieurs
les Libraires pourront auffi former leurs demandes
fuivant cette annonce .
Il y a quelques exemplaires de ce petit format en
papier d'Hollande , qui fe vendents livres chaque
vol. broché , & 6 liv. relié en veau écaillé , doré fur
tranche.
Tous ces Ouvrages fe vendent féparément ; mais
les perfonnes qui prendront à la fois dix volumes à
leur choix , ne les paieront que 2 livres 5 fols au
lieu de 2 1. 10 f. le vol. rendus francs de port par la
Pofte.
La Pofte ne fe chargeant que des livres en brochure
, les perfonnes qui les voudront reliés les recevront
par la voie des Meffageries , francs de route
efpèce de frais , foit de port , foit d'emballage , au
prix de 3 livres le volume relié à l'Angloife ; mais on
ne pourra pas en prendre moins de 6 volumes à la
fois. Ceux qui en prendront à la fois dix volumes ,
les paieronts f. de moins chacun .
On ne recevra ni lettres , ni argent qui ne foient
affranchis.
Hiftoire de la République des Lettres & Arts en
France , année 1779. Vol. in- 12. A Paris , chez EG
prit, Quillau l'aîné , & la veuve Duchesne , Li
braires.
96
MERCURE
Réflexions Philofophiques fur l'Origine de la Civilifation
, & fur les moyens de remédier aux abus
qu'elle entraine. N °. III. In- 8 ° , Prix , 1 liv. pour Pa
ris , & l. .. pour la Province , franc de port. A
Paris , chez Belin, Libraire , rue S. Jacques.
Cinquième Cahier des Hommes Illuftres de la Marine
Françoife , contenant les Portraits de MM. de
Coetlogon & Jean Bart. In- 4 ° . , par M. de Graincourt.
A Paris , chez l'Auteur , rue de la Juffienne.
Aux Mânes de J. J. Rouffeau . Brochure in- 12 .
A Paris , chez Eſprit , Quillau , & la Veuve Duchefne.
Annales Poétiques , depuis l'origine de la Poéfie
Françoife. Tomes XIV & XV, A Paris , chez les
Editeurs , rue de la Julienne ; & chez Mérigot le
jeune, quai des Auguſtins.
Hiftoire de Mde de Bellerive , ou Principes fur
l'Amour & fur l'Amitié. Nouvelle Edition. Volume
in- 12. Prix 1 1, 16 f. br. A Paris , chez Le Jai , rue
S. Jacques.
VER
TABL B L E.
ERS à M. le Comte de Obfervations fur la néceffité
TreJan , 49 d'un fecond Théâtre Fran-
On ne s'y reconnot: ra pas , fois .
Conte ,
75
Lettre à M. de Belleifle , 85
93
ib.
Enigme & Logogryphe , 58 Gravures
Recherches fur les ini iations Annonces Littéraires ,
anciennes & Modernes , 59!
APPROBATION.
Alu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 8 Juillet. Je n'y ai
rien arouvé qui puiffe en empêcher l'impretion. A Pacis ,
le 7 Juillet 1780. DE SANCY.
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI IS JUILLET 1780.
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
ÉPITRE
A M. BOULLAND , Docteur en Médecine
de la Faculté de Montpellier, qui a guéri
l'Auteur d'une Jauniſſe opiniâtre & d'une
Rechûte.
To 1 , qui dans cette Faculté
Par de grands Hommes illuftrée ,
De fon Docteur le plus vanté
As vêtu la robe fourrée ,
Pour l'honneur de cette contrée
Et le bien de l'humanité ,
Boulland , fouris à mon Épître ,
Je te la dois à plus d'un titre :
Mon coeur brûle de s'acquitter ;
Lui- même a dreffé mon pupitre ;
Sam. 15 Juillet 1780.
E
98
MERCURE
Ma plume eft prête , il va dicter...
Siniftre époque ! le jour même,
Que le jeûne à la face blême ,
Sur les Peuples & fur les Rois
Exerçant les droits deſpotiques ,
Intima fes auftères lois
A tous les climats catholiques ,
Mon épiderme tranſparent,
O métamorphofe cruelle !
Prend de la bile qui ruiffelle ,
Tout-à-coup le teint jauniffant,
Dieu ! quel fut mon étonnement !
Songeant à la métempfycofe ,
J'imaginai bizarrement
Que dans le corps d'un habitant
Des rives que l'Indus arrofe
J'étois paffé de mon vivant.
D'après ce fymptôme critique ,
J'avois le droit de m'alarmer ,
Et j'avois befoin de m'armer
D'un phlegme bien philofophique.
O Digne Émule des Bouvards ,
Boulland , vers moi tu cours , tu voles,
Et par un feul de tes regards
Tu m'éclaires & me confoles.
Dans le dédale ténébreux
De l'animale Méchanique
Tu portes un oeil lumineux ,
Et de fes détours tortueux ,
DE 99
FRANCE.
Où s'égare tout empyrique ,
Tu fors humble & victorieux.
Dans tes loisirs laborieux
Tour-à - tour ton efprit s'applique ;
A la Chimie , à l'Hydraulique ;
Et , nouveau Francklin , dans les cieux
Tu conduis la flamme électrique.
Pour toi rien n'eft problêmatique :
Aux d'Aubenton même , aux Juſſieux
1.'on te compare en Botanique ,
Et ton noin vole glorieux .
Au vrai talent tu joins le zèle ,
La prudence , l'aménité,
Une éloquence naturelle
Et l'amour de l'humanité.
Les lieux où fouffre l'indigence
A tes foins ont des droits facrés ;
Toujours fur les lambris dorés
Tu leur donnes la préférence.
Ton attentive complaifance ,
Ton fon de voix doux , enchanteur ,
Sur les maux de l'homme qui penfe
Répandent un baume flatteur ;
Et fon artère en ta préfence
Sufpend les bonds & fa fureur.
Si quelque malin détracteur
Veut , d'un langage adulateur
Accufer ma reconnoiffance ,
Eij
100 MERCURE
J'en appellerai , cher Docteur ,
A la voix publique , à mon coeur ,
Sur-tout à ma convalescence.
( Par M. l'Abbé Dourneau, )
L'ENVIEUX ET LE CONVOITEUX ,
Conte.
ON en dira ce qu'on voudra ;
Pour moi , conter eft ma folie,
Hiftoire tant foit
peu jolie ,
Bien racontée , amuſera.
Même un mauvais conteur , entre nous , ne peut guère
Ennuyer fes Lecteurs ; car on ne le lit pas.
Mais on dit fort fouvent , pour ne ſavoir ſe taire ,
Bien des fottifes... En tout cas ,
Il vaut mieux en dire qu'en faire,
Je n'ai pas aujourd'hui , je croi ,
A vous conter longue aventure ;
Je ferai court , j'en donne ici ma foi :
Tant mieux pour vous , Lecteur ; tant pis pour moi ;
Car , quand j'ai du plaifir , j'aime un plaifir qui dure,
DEUX Grecs jadis des plus malins ,
( C'étoit à Sparte , ce me ſemble )
Sans trop s'aimer , vivoient enſemble,
Dieu nous gard' de parcils voifins !
L'aîné toujours prêt à médire ,
DE FRANCE. 101
Maigre , fec , pâle , foucieux ,
Avoit l'oeil louche ; il n'étoit jamais mieux
Que quand un autre avoit du pire ;
Il pleuroit quand il voyoit rire
Cela s'appelle un envieux.
Le cadet , fi j'en crois l'hiftoire ,
De tous biens étoit amoureux ;
Pour demander , jamais honteux ,
Pour acquérir encor moins fcrupuleux :
Chez nos ayeux , fi j'ai bonne mémoire ,
On appeloit cela jadis un Convoiteux.
L'ufage qui , fous fon empire ,
Tient la grammaire , & lui donne la loi ,
Sans remplacer ce mot a voulu le profcrire ;
C'eft fort bien fait fans doute ; mais ma foi
Il dit bien ce que je veux dire ,
Trouvez bon que j'en uſe . Au fonds
L'Envie eft un grand mal , s'il faut être fincère ;
Mais Convoitife eft pis encore . Elle eft la mère
Des Ufuriers & des Fripons.
Or , l'un & l'autre camarade ,
L'Envieux & le Convoiteux ,
A petits pas faifoient tous deux
Une affez trifte promenade.
Jupiter , qui pour lors pouvoit tout ici-bas ,
Connoiffant bien leur maladie ,
Defcendit fur fon aigle , & leur tendant les bras ,
Pour le donner la comédie :
E iij
ΤΟΥ MERCURE
Mes amis , leur dit -il , vous me voyez en train
De faire actes de bienfaifance ;
Je veux vous voir tous deux rendre grâce au Deftin,
Qui vous a fait ici rencontrer ma préſence :
Par le Styx , je prétends vous rendre heureux enfin ;
Or, que chacun de vous s'explique :
Defirez , demandez , vous obtiendrez foudain :
Mais à condition ( c'eft ma réſerve unique )
Que le double foit accordé
A qui n'aura rien demandé.
Je vous laiſſe à juger fi leur joie eft parfaite ,
N'ayant , pour être heureux , qu'à former des defirs !
Mais la condition trouble un peu leurs plaisirs ,
Et retient leur bouche muette.
Le Convoiteux , jamais content du ſien ,
Quoique brûlant déjà d'avoir riche partage,
Se promit bien
De ne demander rien ,
Pour avoir deux fois davantage.
Il veut voir le premier s'expliquer l'Envieux.
Il l'enhardit , l'exhorte de fon mieux :
Bel ami , lui dit- il , allons , grande nouvelle :
Courage ! pour vous contenter ,
Vous n'avez plus qu'à fouhaiter :
L'occafion est vraiment belle ;
Voyons fi vous aurez l'efprit d'en profiter.
Ainfi prêchoit ce zélé perfonnage ;
Et l'autre qui foudain feroit mort de douleur ,
DE FRANCE. 103
Si fes yeux avoient par malheur
Vu fon rival avoir double partage ,
N'obéit point ; & fe croit bien plus fage.
Mais dans fon filence affermi ,
Pour s'excufer , il prend un air honnête ,
Bien poliment il incline fa tête ,
En lui difant : après vous , mon ami.
Jupiter rit , dieu fait , de voir leur politeffe
Obftinée à céder le pas ;
Car chacun infifte , & ne ceffe
De prier l'autre en enrageant tout bas.
Mais le premier enfin bouillant d'impatience ,
Ne peut retenir fon courroux ;
Et pour obliger l'autre à rompre le filence ,
Le menace à la fin de l'affommer de coups.
A ce propos , l'Envieux en colère :
Eh bien , dit- il , je le veux , je le dois ,
Je parlerai le premier ; mais j'eſpère
Que tu vas t'en mordre les doigts . 21
Auffitôt par dépit , mais plus par caractère ,
* Il demande au maître des Dieux
Aperdre un oeil , pour voir fon cher confrère
A l'inſtant même en perdre deux.
Chaque mot de Jupin eft un arrêt fuprême.
Ce Dieu , par fon ferment , s'étoit lié foi-même ;
Il fut forcé d'exaucer l'Envieux.
Ainfi le vice le vice
par
Fut châtié . Nos deux amis
*
Eiv
104
MERCURE
Se faifant eux- mêmes juſtice ,
L'un borgne , l'autre aveugle , arrivent au logis
AIR D'ANDRO MAQUE ,
Chanté par Mlle LEVASSEUR.
JE te laif- fe ce ga- ge de mon amour
& de ma foi . Si je meurs , qu'il retrou-
ve en toi , Et mon amour & ma tendref
- - fe. Se- che tes pleurs , feche tes
pleurs, ché-ris fans cef- fe Ce fiis , le
ga- ge
de ma foi. Si je meurs , qu'il retrouDE
FRANCE. 1c5
ve en toi Et mon amour & ma tendreffe
; fi je meurs , qu'il retrouve en toi
& mon amour & ma ten - dref
fe.
( La Mufique eft de M. Grétry. )
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
LE mot E mot de l'Énigme eft le Caur ; celui du
Logogryphe eft Fièvre , où le trouvent
Eve , ré , fi , fer , rêve.
ÉNIGM E.
L'INGÉNIEUR , le Général ,
L'Architecte , ainſi qu'un convive ,
J'ajoute l'homme de cheval ,
Tous ont de mon fecours un befoin preſque égal
En divers fens, ( la choſe eft poſitive) ; ~
Ev
106 MERCURE
Je me garderai bien de dire en quoi , comment ,
On me connoîtroit à l'inſtant.
QⓇ
( Par M. de Bouffanelle , Brigadier des
Armées du Roi. )
LOGOGRYPHE.
UE la prévention eft une étrange choſe !
Comme elle fe fait un géant
De l'aile d'un moulin à vent!
Pourrois-tu m'en dire la cauſe ,
Toi dont l'efprit travaille en ce moment ,
A réfoudre le noeud que mon nom te propofe ?
Dis-moi pourquoi tant de tourmens ?
Quand tu me crois bien loin, tu me vois ou m'entends..
Quelquefois , j'en conviens , je me métamorphofe ,.
་
Et fuis fous un faux nom , un meuble , un animal,
Un élément , un végétal ;
Mais aujourd'hui je ne t'expoſe
Aucun de tous ces objets - là,
Sans dire qui je fuis , fi l'on me décompofe,.
Un bon Mythologifte en mes dix pieds verra ,
D'an malheureux amant l'amante infortunée ,
Qui dans les flots finit fa deftinée ;
Du Dieu de la musique un inftrument chéri ;;
Du fils d'Amythaon le prix & la compagne;;
D'Hercyne l'oifeau favori ;
En Theffalie une montagne
Qu'habitoient les fils d'Ixion ;;
DE FRANCE.
Le fleuve qui reçut l'imprudent Phaeton ;"
... Ce métal fous lequel , dit-on ,
Tis
De la fille du fombre Acryfe
Jupiter ouvrit la priſon .
De plus , que faut-il que je dife ?
Rien. A ton fourire je voi
Que j'ai ceffé d'être énigme pour toi.
(Par M. le Chevalier de T **.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
DESCRIPTION des principales Pierres
gravées du Cabinet de S. A. S. Mgr le
Duc D'ORLEANS , Premier Prince du
Sang. Tome 1er in-folio. A Paris , chez
M. l'Abbé de la Chau , au Palais Royal ;
M. l'Abbé le Blond , au College Mazarin',
& chez Pillot , Libraire , Quai des Auguftins
.
Si l'on confidère cet Ouvrage , foit par
fon objet & par la manière dont il eft traité,
foit par le choix des Pierres dont on donne
les deflins & les defcriptions , & par le foin
avec lequel les gravures font exécutées , foit
par la multitude & l'élégance des ornemens ,
on conviendra qu'il en eft peu qui méritent
à plus de titres Pattention des Savans & des
Gens de goût , des Artiftes & des Amateurs.
Le Cabinet de Pierres gravées de Mon
108 MERCURET
feigneur le Duc d'Orléans eft célèbre. Pour
donner une idée de fes richeffes , il fuffit
de dire que la fameufe Collection de feu
M. Crozat n'en fait qu'une partie . On doit
donc favoir beaucoup de gré à M. l'Abbé
de la Chau & à M. l'Abbé le Blond d'avoir
entrepris d'en faire connoître au Public les
morceaux les plus précieux.
1
"
و ر
و د
:
FK
;
De tous les monumens de l'Antiquité ,
difent-ils, dans leur avant- propos, il n'en eft
point dont on puifle tirer une inftruction
plus agréable & plus variée que des Pierres
gravées. Elles nous ont confervé les images
» & les attributs des Divinités , les uaits
» des grands hommes & des perfonnages
» célèbres les unes rappellent des détails
» curieux du culte & des ufages anciens
les autres repréfentent des allégories religieufes
& morales ; celles - ci font des
» copies précieufes des plus beaux morceaux
de la fculpture Grecque ; celles - là
ne font
que des ouvrages d'imagination .
Ce qui les rend furtout intéreffantes , c'eft
» que par la folidité de leur fubftance , elles
ont fouffert peu d'altération ; un grand
» nombre , joignant à la beauté de la matiète
le merite de la plus parfaite exécution
, nous font admirer les merveilles
d'un Art qui , comme l'a dit un homme
» d'efprit , femble , par la fineffe & la fû-
» rété du travail , rivalifer l'induftrie de la
و د
»
>>
Nature dans la formation des Infectes. »
On voit que fous ces différens rapports ,
DE FRANCE. 209
les Pierres gravées intéreffent également
FErudit & le Philofophe , le Naturalifte &
l'Homme de goût. On voit en même tems
combien l'explication de ces monumens exige
de talens & de connoiffances diverles.
Ces talens & ces connoiffances , que demandent
les Auteurs , ont préfidé à l'exécution
de leur ouvrage . Il eft difficile de réunir
d'une manière plus heureufe , l'érudition ,
le goût & la Philofophie. La modestie &
la franchiſe avec laquelle ils publient les
fecours qu'ils ont reçus pour leur travail ,
méritent auffi d'être citées. " Quand la re-
> connoiffance , difent ils , ne nous impoferoit
pas un devoir doux à remplir ; par
» intérêt pour notre propre ouvrage , nous
» nous ferions honneur de publier les obli-
و د
gations importantes que nous avons à
» M. l'Abbé Arnaud , de l'Académie des
Infcriptions & Belles- Lettres , & l'un des
quarante de l'Académie Françoife. Sans.
» autres motifs que le zèle le plus vif &
» le plus défintérelle pour les Lettres & les
Arts , & que cette généreufe facilité avec
laquelle on fe trouve toujours difpofé
à communiquer le fruit de les études &
» de fes réflexions , il a bien voulu affocier
fon travail au nôtre. En avouant que c'eft
» à lui que nous devons non- feulement un
» grand nombre d'explications favantes &
» neuves , d'obfervations fines & philofo-
» phiques , de conjectures & de citations
155
W
heureuſes ; mais encore tout ce que cet
110 MERCURE
Ouvrage renferme d'anecdotes & de vues
fur les Arts, ainfi que fur la religion &
» les moeurs des Anciens , nous n'aurions
accufé qu'une partie des fervices qu'il nous
» a rendus. On reconnoîtra fouvent dans
le cours de cet Ouvrage l'imagination.
» brillante & animée , le ftyle elegant ,
» noble & harmonieux , l'érudition choilie
» & toujours dirigée par le goût , qui ca-
» ractériſe les écrits de ce favant & ingé
» nieux Académicien.. »
Des recherches & des difcuffions d'antiquité
ne paroiffent pas faites pour intéreffer
les gens du monde , prévenus en général ,
& ce n'eft pas tout- à-fait fans raifon , contre
les ouvrages d'érudition , ou plutôt contre
les ouvrages des Érudits. Ceux qui liront
celui- ci feront étonnés d'y trouver partout
Fagrément joint à l'inftruction , & l'élégance
à la précifion. Il y a des articles qui ont
Fintérêt d'un Roman. Celui de Cupidon &
Pfyché, pag, 159, eft écrit avec beaucoup
de graces & d'imagination ; nous regrettons
que fon étendue ne nous permette pas de le
citer en entier. Les traits fuivans de deux
autres articles donneroit une idée de la
manière & du ftyle des Auteurs.
TheSymbole de la mort, p- 167, " Lorfque les
» Anciens vouloient parler de la mort ,
ils évitoient de fe fervir du mot propre,
» & avoient recours à des périphrafes , qu
à des expreffions équivalentes & moins
fâcheufes, Ainfi , les mots de fommeil,
DE FRANCE.
99
nuit , repos étoient fubftitués à celui de
» mort. Les Auteurs & les infcriptions an--
» tiques , enfourniffent une infinité d'exem→
» ples , qui font encore fuivis de nos jours.
Les Artistes modernes n'ont pas la même
délicateffe . Affervis à un ufage abfurde &
barbare , ufage qui n'a dû fon origine qu'à
» la plus groffière ignorance , c'est toujours
» par un fquelette qu'ils repréfentent la
22
» mort..
20
» Vainement pour fauver , du moins en
partie , le dégoût & l'abſurdité , quelques
» Artiftes ont cu foin d'envelopper lefque-
» lette d'une ample draperie ; les extrémités
» font toujours apperçues , en voilà plus
» qu'il ne faut pour bleffer les yeux & révolter
la raifon.
"
» La mort n'eft rien ; auffi les Anciens.
ne l'ont - ils jamais perfonnifiée , ils fe
bornoient à l'indiquer par des images qui
» ne la rappeloient qu'indirectement à l'ef-
» prit. Un Amour renverfant fon flambeau
» allumé ; une rofe fur un tombeau; c'é
toient- là les fymboles par lefquels ils ai
» moient à la défigner ; fymboles bien propres
à adoucir la trifteffe du fujet. En effet ,
d'une pare, file flambeau renverfé pré-
» fentoit l'idée de la mort , on voyoit auffi
» dans celui qui le renverfoit le principe de
» la vie ; & de l'autre , quoi de plus doux
& de plus ingénieux que de n'attacher la
penfée que fur la brièveté de la vie , en
offrant aux yeux une fleur dont la defi
»
112 MERCURE
23
» née eft de ne paroître & de ne briller
qu'un inftant ? Obfervons que de- là vint
» la coutume de jeter des roſes fur les tombeaux
, & que les parens s'acquittoient de
ce devoir tous les ans , comme on peut
» s'en convaincre par une infinité d'infcrip-
»
>> tions. >>
L'Efpérance , p. 281. « Pindare repré-
» fente l'Espérance promenant l'homme
» au travers du menfonge & de l'erreur ,
» comine on voit la mer agitée ſe jouer du
» navire qui fend fa furface. Quelqu'un a
» dit ingénument que l'Espérance étoit le
و ر
、
ود
plaifir en feuilles & en fleurs ; de toutes
» les affections humaines , c'eft la plus indeftructible.
Étonné du nombre & de la
magnificence des préfens qu'Alexandre
"" diftribuoit >
un jour Perdiccas lui de-
» manda ce qu'il prétendoit donc ſe réſer-
» ver : l'Espérance , répondit Alexandre ;
» quel mot dans la bouche d'un homme
» dont l'ambition s'étendoit au - delà des
bornes de l'Univers !
و د
327
4
» Le Poëte Grec que nous avons déjà
cité , Pindare , donne à l'Efpérance l'épi-
→ thète d'araidh , effrontée. En effet, l'homme
a beau être trompé , il ofe toujours efpérer
, & fouvent il efpère les chofes
» même impoffibles. On ne s'étonnera pas
que les mêmes hommes qui ont déféré un
» culte à la Fortune , à l'Abondance , à la
Fécondité , aient divinifé l'Espérance.
Lorfque les Dieux indignés abandonne
"
DE FRANCE. 113
J
33
و د
و د
ود
"
"
rent la terre , a dit Ovide , d'après Theognis
, l'Efpérance feule y demeura. »
» Elle eft ordinairement repréſentée fur
les Médailles Romaines fous la forme
d'une jeune fille debout , relevant d'une
» main fa robe , & de l'autre tenant une
» Aleur. Il existe un bas - relief où cette Divinité
, debout & couronnée de fleurs , a
» dans la main gauche des pavots & des
épis , & s'appuie de la droite fur une
colonne devant elle on voit une ruche
» d'où fortent des épis & des fleurs . Tous
» ces emblêmes nous femblent très - ingénieux
; car l'homme efpère ou des biens
» ou des plaifirs , & l'Efpérance lui fait
» oublierfes maux ; or , les biens pouvoient-
" ils être mieux défignés que par un épi ?
les plaifirs que par une fleur ? & l'oubli
des peines , que par le pavor ? Obfer
vons ici que les Anciens firent l'Espérance
foeur du Sommeil , & qu'un Philofophe
la définiffoit le rêve de l'homme éveillé ;
la ruche , cachant les trésors qu'elle ren-
» ferme , tréfors qui ne font point le pro-
» duit du travail de l'homme , ne nous
paroît pas moins heureufement imaginée ...
Le ftyle de cet Ouvrage , à quelques inégalités
près , eft toujours élégant , animé ,
nombreux ; le ton en eft ſouvent approprié ,
avec autant d'art que de goût , au caractère
& à la couleur des fujets.
39
"
Qu'on life , par exemple , l'article de Jupiter
exfuperantiffimus , page 13 done
114 MERCURE
1
לכ
و د
voici le début : « Quelque confufion qu'il
" y ait dans la Théologie des Grecs , on y
" voit toujours un Dieu , fouverain maître
» de toutes chofes , père des Dieux & des
» hommes , modérateur de l'univers , difpenfateur
des biens & des maux ,. rému-
» nérateur des vertus & vengeur des crimes;
» & ce Dieu étoit Jupiter. De toutes les
épithètes qui lui furent données , la plus
propre à défigner fa grandeur & fa puiffance
fuprême fut celle de viplatos en
» Grec , & d'exfuperantiffimus en Latin. »
ور
ود
Si l'on compare ce début avec celui de la
force de l'amour , p. 151 , on fera frappé de
la variété de ton que nous avons obſervée...
" Il eft difficile de définir l'amour, a dit
" la Rochefoucault , fes effets & fes fentimens
font étranges , extraordinaires
ود
&
paroiffent furnaturels. C'eft un bien , c'eſt
» un mal ; il eft foible , il eft puiffant ; il
» eft timide , il eft courageux ; il eft aveugle
, il eft clairvoyant ; il eft foupçonneux
» & crédule ; il élève l'ame , il l'abbat ; il
» crée & détruit les talens ; un rien le tranſ-
» porte , un rien l'afflige ; il commande à
»,la Nature , il obéit à un coup d'oeil ; il
❞ porte aux plus belles actions , il confeille
» le plus grands crimes ; c'est un enfant ,
" c'est un Dieu , c'eft un monftre...
" Tous les Poëtes en font un enfant & un
" Dieu , & dans la multitude des attributs
par lefquels ils pouvoient le caractériſer ,
wils ont choisi le carquois , un arc , des
t
DE FRANCE 115
R22»
flèches &
un flambeau ;
c'eft avec cet appareil
guerrier , c'eft fous l'image d'un
vainqueur à qui rien ne réfifte qu'ils fe
plaifent à l'offrir , & c'eft fur-tout la puif-
» fance qu'ils aiment à célébrer. »
"2
و د
Une des plus grandes difficultés que les
Auteurs aient eue à vaincre dans leur travail,
a été fans doute de décrire , d'une manière
tout à la fois claire & précife , l'action repréfentée
fur les pierres gravées ; mais cette
difficulté ne fe laiffe pas appercevoir dans
la plupart de leurs defcriptions , qui , par la
fidélité & le choix des circonftances , rendent
parfaitement le tableau . Nous ne citerons
que celle d'une Cornaline , repréſentant
Philoctète dans l'Ifle de Lemnos , page
291.
Philoctète , affis fur une pierre , fou-
» lève de fes deux mains fa jambe malade ;
» fous lui eft un oifeau mort ; derrière on
» voit un arc & ces flèches redoutables
qu'Hercule lui avoit léguées , & auxquelles
les Dieux avoient attaché la ruine
» de Troye vis - à - vis s'élève un rocher
d'où jaillir la fontaine dont les eaux le défaltéroient
; ce rocher eft percé à jour en
» deux endroits différens. L'Artifte , pour
indiquer l'Ile de Lemnos , a placé dans
l'ouverture d'en - hau: la figure de Vulcain ,
" à qui cette Ifle étoit confacrée : le Dieu
» eft aifé à reconnoître à la forme de fon
» bonnet & au marteau qu'il tient d'une
39.
"
و د
main ; quant à la torche qui brûle à côté
116
MERCURE
و د
"3
que les
» de la ftatue , peut - être eft- elle un attribut
» de Vulcain , & peut - être l'Artiſte a - t'il
» voulu par- là donner à connoître
" anciens faifoient de l'Ile de Lemnos le
féjour du feu , ou défigner les fecours
» précieux que Philoctète trouva dans cet
élément. Du refte , Philoctère fe montre
» ici fupérieur à fes fouffrances ; il étouffe ,
» il dévore fa douleur , dont on ne voit pas
» même les traces fur fon viſage. "
›
"3
Dans tout le cours de cet Ouvrage , la
Mythologie Grecque fe préfente conftamment
fous des formes agréables , brillantes ,
libertines , quoique née de la Mythologie
Égyptienne , toujours févère , obfcure &
mélancolique. Cette obfervation importante
& vraie , juftifiée par les productions des
Artiftes comme par celles des Poëtes , fe fait
fur- tout remarquer dans l'article du fatyre
faifant danfer un enfant , p. 247. On y reduit
à une feule & même fable , à celle de
Pan , tout ce que les anciens ont dit des
Satyres , des Silenes , des Tityres , des Pans ,
des Égipans , des Faunes & des Sylvains. Dans
l'ancienne Théologie des Grecs , entièrement
empruntée des Égyptiens , Pan étoit regardé
comme le Dieu de la Nature , ou plutôt
comme la Nature elle-même. « C'étoit le
» tout , c'étoit l'univers , ainfi que l'exprime
» fon propre nom ; mais au temps où les
» Arts floriffoient chez les Grecs , il s'étoit
déjà fait de grands changemens dans la
≫ théologie de ce peuple; la révolution des
و و
4
DE FRANCE. 117
"9
ود
22
âges , l'imagination des Poëtes , les fantaifies
des Artiftes , les divers objets que
» fe propofoient les Philofophes , dont les
» uns faifoient fervir la fable à expliquer la
» nature , & les autres à faire aimer & refpecter
le gouvernement , avoient confidérablement
altéré toutes les parties de l'an-
» cienne & première mythologie. On divifa
» la puiffance de Pan , ainfi que fes carac-
» tères & fes attributs ; ce Dieu fut envifagé
fous divers rapports , & tous ces rap-
» ports furent perfonnifiés & divinifés : de-là
» cette famille nombreuſe & bifarre de
Silènes , de Satyres , de Faunes , de Syl-
» vains , & c. »
"
29
27
L'Auteur de cet Article explique , avec
beaucoup de vraisemblance & de fimplicité,
comment , par une équivoque de mots , le
Dieu de la Nature entière , le vrai Jupiter
ne fut plus que le Dieu des bois , des grottes
& des montagnes. Cet article mérite d'être
lu avec attention.
Un des plus curieux , des plus approfondis
& des plus intéreffans , eft celui des Mafques,
p. 227. La question de l'origine , de l'ufage
& de l'effet des Maſques fur les Théâtres des
anciens , nous y a paru traitée dans un petit
nombre de pages , d'une manière plus lumineufe
& plus fatisfaifante qu'elle ne l'a été
dans la foule des differtations & des volumes
qu'on a publiés fur ce fujct. On y cite
un paffage d'Ariſtophane qui n'avoit point
été remarqué , & qui jette un grand jour fur
* 118 MERCURE
$
/
la matière. Nous y renvoyons nos Lecteurs ,
& nous nous contentons de rapporter une
obfervation curieufe qui termine l'article.
" Les anciens , comme nous l'avons fait
» voir , attachèrent à chaque rôle un maſque
particulier , diftinctif , invariable ; le
» même ufage a paffé & fubfifte encore aujourd'hui
fur le Théâtre Italien ; nous ferions
même tentés de croire que le mafque
& l'habit d'Arlequin font un refte des
» anciennes repréſentations Théâtrales ; &
voici les raiſons , ou plutôt les autorités
fur lefquelles on pourroit fonder cette
conjecture. Les Comédiens & les Mimes
formoient chez les Romains deux claffes
d'Acteurs très - diftinctes ; ces derniers , au
> » lieu d'être montés fur des brodequins
» comme l'étoient les Acteurs comiques ,
» n'avoient pas même de chauffures ; ils ne
» fe montroient fur la Scène qu'après s'être
" noirci le vifage avec de la fuie ; l'un d'entre-
"
29
و د
eux avoit un habit fait de pièces & de
morceaux , & ces morceaux & ces pièces
» étoient de différentes couleurs ; il avoit la
tête rafé ; enfin nous lifons dans Cicéron
» que le vifage du Sannion , les moeurs qu'il
lui falloit imiter , fa mine , fa voix &
toute fa perfonne , étoient ce qu'il y avoit
> au monde de plus ridicule. Remarquons
que le Sannion appartenoit à la claffe des
mimes; & qu'en Italie , aujourd'hui encore
, le Brighelle & l'Arlequin font appelés
Zanni , Sanni, mot évidemment
>>
DE FRANCE. 119
•
"
» dérivé de celui de Sannio. Ainfi il y avoit
» des Arlequins fur le Théâtre des maîtres
» du monde ; & au milieu des débris de la
» Tragédie & de la Comédie anciennes ,
» deux rôles groffiers & bouffons le font
» maintenus depuis le temps de la République
jufques à nos jours ; mais cela n'eſt
point étonnant ; la barbarie qui peut
» éteindre toutes les lumières de l'efprit ,
» étouffer toutes les femences du bon goût ,
» & effacer jufqu'à la trace des Arts , la
» barbarie ne peut rien contre les uſages qui
» divertiffent & font rire le peuple , quelque
exceffives que puiffent être fon ignorance
» & fa groffièreté.
"
» Ajoutons à ce que nous venons de dire
» que tout récemment on a trouvé dans les
» ruines de Pompei la figure de Polichi-
» nelle ; qu'aujourd'hui encore fur les Théâtres
de Naples , lorfqu'on demande à ce
ridicule & bifarre perfonnage quel eft le
lieu de fa naiffance , il répond Acerra , &
que la ville d'Acerra eft fituée dans le
voifinage de l'ancienne ville d'Atella ,
d'où les pièces Atellaunes tirèrent leur dé-
"
"2
nomination. 33
Il eft peu d'articles qui ne préfentent
quelques traits intéreffans ; les détails quelquefois
arides & monotones qui tiennent au
fond du fujet , font coupés par des réflexions
philofophiques , par des traits d'Hiftoire
heureufement amenés , par des paffages
d'Auteurs anciens , traduits avec beaucoup.
120 MERCURE
de goût , enfin , par des anecdotes & des
obfervations fur le travail des Artiſtes , qui
annoncent un fentiment vif & éclairé des
Arts. On en jugera par le morceau fuivant ,
qui termine l'article du Satyre , que nous
avons déjà cité.
ود
95
و د
"
"
"
و د
" Cette pierre n'a rien de bien intéreffant
» pour le fimple Antiquaire; mais elle mérite
» l'attention & les éloges des Artiſtes : la figu
» re de l'enfant eft pleine de vie & d'efprit ;
il ne touche la terre que de l'extrémité du
pied droit ; toutes les autres parties de ce
petit corps font en mouvement , ſont en
l'air ; fon attention eft exprimée d'une manière
auffi gracieufe que naturelle. Ce mo-
» nument fuffiroit feul pour prouver que les
» Artiftes anciens traitoient avec un fuccès
égal les différens âges de la vie humaine. A
» la renaiffance des Arts , Michel - Ange ,
» dans fes différens Ouvrages , foit de Pein-
» ture ,foit de Sculpture , deflina les enfans
» comme il eût delfiné un Hercule. Raphaël
» leur donna le premier de l'élégance , de
» la déficateffe , & fur- tout des proportions
plus convenables à cet âge où la nature
» effaie fes premiers développemens. Le
Titien & le Corrége mirent encore plus
» de molleffe dans les formes , & plus de
» vérité dans les chairs. Annibal Carrache
» tint le milieu entre ces différentes maniè
» res. Le Dominiquin qui , dans fes admi-
» rables compofitions , fe plut à placer
» des enfans plus ou moins âgés , leur
affigna
"3
"
"
DE FRANCE. 121
39
20
"
ود
affigne toujours les attitudes , les mouve-
» mens & les caractères propres de leur
âge. Enfin , le célèbre Duquesnoy , plus
» conau fous le nom de François Flamand,
s'attacha particulièrement à rendre les for-
» mes de la première enfance , & y réuffit
fi parfaitement , que tous les Sculpteurs
» & les Peintres ont adopté fa manière ;
» mais malheureufement la plupart l'ont
beaucoup trop outrée ; à force de groffir la
» tête , le ventre , les joues , les mains &
les pieds , ils ne nous ont plus offert
des enfans , mais des êtres d'une eſpèce
particulière , & qui n'a preſque plus rien
» d'humain.
و ر
ور
29
39
לכ
"3
Les différens morceaux que nous avons
cités , nous paroiffent fuffifans pour donner
au Public une jufte idée de cet Ouvrage important
qui fait honneur à notre Littérature,
aux Savans à qui nous le devons , & à l'habile
Artifte ( M. de Saint - Aubin ) qui en a
exécuté les gravures avec autant d'intelligence
que de talens.
LA Veuve du Malabar , ou l'Empire des
Coutumes , Tragédie , par M. le Mierre.
in-8° . A Paris , chez la Veuve Duchefne ,
Libraire , rue S. Jacques , au Temple du
Goût.
LORSQUE trente repréfentations confécutives
, tant par l'affluence qu'elles ont attirée
, que par les applaudiffemens qu'on leur
Sam. 15 Juillet 1780. F
122 MERCURE
a prodigués , femblent avoir fixé le fuccès
d'un Ouvrage Dramatique, à quelles clameurs
ne doit pas s'attendre un Journaliſte
qui vient détailler fous les yeux du Public
les imperfections du Drame qui a excité les
tranfports de fon enthouſiaſme ? Si un Auteur
dont la Pièce est tombée , taxe fouvent
d'injuſtice , ou au moins de févérité exceffive
, les Juges qui l'ont profcrite , comment
celui qui a vu conftamment applaudir
la fienne , ne s'armera- t- il pas des mêmes
reproches contre fon critique ? Comment
prêtera- t- il l'oreille à fes obſervations?
Ces courtes réflexions , qui laiffent entrevoir
les dangers du genre Polémique , fembleroient
encore, à certains efprits, faire preuve
contre fon utilité : la conféquence ne feroit
pas jufte ; car , malgré l'habitude qu'on a ,
pour ainfi dire , contractée de fe livrer exclufivement
à l'admiration ou au dénigrement
, il exifte pourtant encore un certain
nombre de gens raifonnables qui , fans renoncer
au plaifir que leur fait éprouver une
production quelconque , font affez amis
de l'Art , pour trouver bon qu'on leur en rappelle
les principes , pour adopter les idées d'un
Obfervateur impartial , pour condamner dans
le filence du Cabinet ce qu'ils avoient approu
vé d'abord & à la première vue. C'eſt cette
efpèce de Lecteurs qui donne du poids aux
critiques ; c'eft- elle qui fait les réputations
durables ; c'eft pour elle qu'il eft doux d'écrire
, & c'eft pour elle que nous écrivons.
DE FRANCE. 123
Le Grand Bramine ouvre la fcène par ces
Vers , qu'il adreffe à un de fes fubalternes.
Un illuftre Indien a terminé fa vie ;
Sachez donc fi fa Veuve , à l'uſage afſervie ,
Conformant fa conduité aux moeurs de nos climats,
Dès cejour metfa gloire à le fuivre au trépas.
C'eſt un uſage faint , inviolable , antique ,
Et la religion jointe à la politique ,
Le maintientjufqu'ici dans ces états divers
Que traverse le Gange, & qu'entourent les mers.
On fera fans doute furpris du choix qu'a
fait M. le Mierre , en prenant la côte de
Malabar pour le lieu de fa fcène , quand
on faura que l'ufage barbare qui force les
Veuves à le brûler fur le bûcher de leurs
époux , n'a point force de loi dans ce pays ,
comme dans certaines parties de l'Indoftan.
Voici ce qu'on lit dans l'Hiftoire générale
des Voyages , Tome XI , page 447 : « La
» loi qui leur permet ( aux femmes Mala-
"3 bares ) d'avoir plufieurs maris , les met à
» couvert du cruel ufage d'une grande par-
» tie des Indes , qui oblige les femmes
» Gentiles à fe faire brûler vives avec le
» Mari qu'elles ont perdu.
32
Dans la feconde Scène du premier Acte ,
M. le Mierre fait dire au Grand Bramine ,
Même dans ces cantons , où la loi moins févère
Se relâche en faveur de l'épouſe vulgaire ,
Celle qui croit fortir d'un aſſez noble ſang ,
Réclame les bûchers comme un droit de fon rang.
Fij
124
MERCURE
On pourroit préfumer d'après ces quatre
Vers , que fi une naiffance obfcure arrache
un certain ordre de femmes Malabares aux
bûchers de leurs Epoux , celles qui font
nées dans les tribus nobles font foumifes à
la fatale coutume ; mais fi , dans les Tribus
fupérieures , les femmes ont encore le droit
d'avoir plufieurs maris ; certainement , cette
coutume n'existe pas plus pour elles que pour
celles des Tribus inférieures . Or , voici ce
que nous lifons dans l'Hiftoire déjà citée
même Volume & même page . « Les Prin-
>> ces , les Nambouris , les Bramines &
» les Naïres ont ordinairement chacun leur
femme , qu'ils s'efforcent d'engager , par
leurs libéralités & leurs careffes , à fe
» contenter d'un feul mari ; mais ils ne
peuvent l'y contraindre. Elle a droit de
» s'enprocurerplufieurs , pourvu qu'ils foient
tous de fa Tribu , ou d'une Tribu fu-
" périeure, &c. » . En vain M. le Mierre nous
objecteroit- il que Lanaffa n'eft point née
au Malabar; il fuffit qu'elle y foit fixée ;
qu'elle y ait fa famille , & qu'elle foit de
venue l'époufe d'un Malabare , pour jouir de
tous les droits qui appartiennent aux femmes
de ce pays ; & quand , ce qui eft poffible
, l'ufage pourroit être réclamé par certaines
épouſes , dès que la loi des Bûchers
n'eft pas au Malabar une loi de rigueur , M.
le Mierre ne devoit pas porter fur cette
côte l'action de fa Tragédie. Que dans un
fujet d'imagination , dans un fujet tiré de
DE FRANCE 125
la Fable , & même de ces temps où la vérité
de l'Hiftoire n'eft pas bien établie , un
Auteur change , altère les moeurs des perfonnages
qu'il met en scène , tout cela n'eft
pas d'une grande conféquence ; mais il n'eft
pas indifférent de prêter à un peuple exiftant
& connu , des moeurs qui ne font pas
les fiennes. Trop long - temps le Théâtre fut
le féjour du menfonge ; il eft temps qu'il ceffe
de l'être , & qu'il foit regardé non-feulement
comme un objet de délaffement , mais encore
comme un objet d'inſtruction & d'utilité
, même dans la Tragédie. Au moins
doit-on attendre cet avantage des lumières
qu'a repandues la Philofophie , & peut- être
plus encore de l'exemple que Voltaire adonné.
L'expofition de ce Drame eft lente , &
joint à ce défaut celui d'être divifée. Au
premier Acte , le Grand Bramine demande ,
comme l'indiquent les premiers Vers que
nous avons cités , fi la Veuve d'un illuftre
Indien qui vient de terminer fa vie , confent
à fe brûler fur fon bûcher. Tandis qu'on
va s'en informer , il difcute longuement
avec un jeune Initié qu'il deftine à conduire.
la Pompe folemnelle , fur la néceffité de
maintenir l'ufage barbare dont l'ame du jeune-
homme eft révoltée. Pour l'en convaincre
, il lui cite toutes les coutumes atroces
fous lefquelles gémiffent les différens Peuples
de l'Univers , & il appelle ce détail le
Tableau des Maurs univerfelles ; il s'autorife
encore des fupplices que s'impofent volon
Fiij
126 MERCURE
tairement les Fakirs , les Joghis , & c. Cependant
on lui apprend que la Veuve fe
foumet au fatal facrifice. Dans la Scène fuivante
, le Gouverneur lui fait favoir ,
Qu'il faut que l'on diffère
L'appareil du bûcher , pour ne pas fe diftraire
Du foin plus important de défendre les murs.
En effet , une Armée de François affiége
la ville où la Scène fe paffe.
Et plus bas , l'Officier porteur de l'ordre,
ajoute ces vers remarquables :
Du bûcher allumé les feux étincellans
Brilleroient de trop près aux yeux des Alliégeans.
Le Gouverneur craindroit une cérémonie
Qui de l'Européen révolte le génie.
Eh quoi ! le Gouverneur a -t-il befoin de
cette ridicule raifon de fufpendre l'appareil
du bûcher ? Que lui importe de révolter le
génie des Européens avec lefquels il eſt en
guerre? La Pagode des Bramines eft fituée
entre les murs de la ville & le camp des
François ; c'eft dans le Parvis de cette Pagode
que la Veuve doit fe brûler fur le corps de
fon époux ; il eft à craindre que l'attention
du Peuple étant fixée par la cérémonie , les
Affiégeans ne profitent de ce moment pour
donner l'affaut , & pour s'emparer de la
ville. Voilà le motif qui doit le déterminer
Après avoir parlé de la néceffité de défendre
les murs , l'Officier devoit fe retirer , au lieu
DE FRANCE. 127
de chercher à appuyer l'ordre du Gouverneur
fur des raifons auffi bizarres qu'inutiles.
Le Grand Bramine eft fort éloigné de confentir
à la propofition du Gouverneur , & fe
retire dansl'intention de tout employer pour
hâter le facrifice.
Ici finit le premier Acte , qui , comme on
le verra , n'inſtruit pas de tout ce qu'on devroit
favoir. La feconde partie de l'expofition
fe trouve au commencement du fecond.
C'eſt la Veuve elle -même qui donne la connoiffance
de fes deftins. Née à Ougly , ville
du Bengale , elle a fuivi fa famille au Malabar.
Dans le vaiffeau qui la portoit , elle vit
un Officier François qui lui infpira de la tendreffe.
Forcée par les parens d'époufer un
Afiatique , elle vient de perdre ſon mari , &
fans l'avoir aimé elle va mourir pour lui , le
coeur encore plein de fon premier amour
quoiqu'elle n'ait jamais revu ni entendu
parler de celui qui en eft l'objet. Conformément
aux ordres du Grand Bramine , le jeune
initié fe rend auprès de la Veuve. Malheureux
& fenfible , il s'attendrit fur fon fort. Ougly
fut aufli fon berceau : près d'être enfeveli dans
les eaux du Gange , victime d'un uſage barbare
, un inconnu le fauva du trépas . Cette
confidence rappelle à l'infortunée un frère
qu'elle croit mort au Bengale ; elle nomme
fon père , & , à ce nom , le jeune Bramine
reconnoît fa foeur dans celle qu'il doit conduire
au bûcher. C'eſt à cette reconnoiffance
que finit réellement l'expofition ; on voit
Fiv
128 MERCURE
qu'il en eft peu de plus vicieufes & de plus
lentes. Pour qu'une expofition foit claire &
attachante , il ne fuffit pas d'y indiquer le
fond du fujet , comme on l'a fait dans les
premières Scènes de l'Ouvrage dont nous
parlons ; il faut encore y faire connoître les
différens perfonnages que l'on emploie , ceux
qui parlent , ceux à qui l'onparle , ceux dont
on parle , & le premier Acte feul doit être
employé à cet effet. Il eft quelquefois des
perfonnages qui ne paroiffent fur la Scène
qu'au troifième Acte , & qui jouent un rôle
intéreffant; alors il faut , il fuffit même de
les annoncer dès le premier ; c'eſt ce qu'auroit
dû faire M. le Mierre , pour l'Amant de
Lanaffa , dont il n'eft queftion qu'au fecond
Acte , où l'on commence à foupçonner qu'on
pourra le retrouver dans le Général des Affiégeans.
Mais comment , pour parler de la
reconnoiffance du frère & de la foeur , com
ment Lanaffa & fon frère vivent- ils dans la
même ville , comment leur famille y eft- elle
établie fans qu'ils aient jamais entendu parler
l'un de l'autre ? Le jeune homme dit
qu'à peine il vient d'entrer au nombre des
Bramines; qu'a-t - il fait juſqu'à ce tems ? il
connoiffoit le nom de fon père ; qui le lui a
appris ? Eft-ce l'infortuné * qui lui en a tenu
* Faut-il avoir fitôt , pour voir votre misère ,
Perdu l'infortuné qui ma fervi de père.
dit le jeune Bramine à la Veuve.
DE FRANCE. 129
fieu? Mais cet infortuné a dû favoir que la
famille du jeune Lanaſſa vivoit au Malabar,
il a dû l'en inftruire ; pourquoi ne l'a -t- il pas
fait ? Tout cela eft inconcevable. Auffi , même
au Théâtre , les deux premiers Actes de
cette Tragédie ne font-ils pas moins obfcurs
que froids.
Pour ne pas donner à cet article plus d'étendue
que ne le permettent les bornés de
ce Journal , refferrons nos détails , & ne
nous arrêtons qu'aux objets les plus effentiels.
Les Affiégés demandent une trève ; le
Général François l'accorde. Comme il n'a
follicité l'emploi dont il eſt chargé que dans
l'efpoir de retrouver Lanalla au Malabar,
fon premier foin eft d'ordonner qu'on s'en
informe. L'Officier qu'il a député revient ,
non pour lui donner des nouvelles de fon
Amante , mais pour lui apprendre qu'on va
traîner une jeune Veuve fur le bûcher
de fon époux. Montalban s'indigne ; pardonnez
, lui dit cet Officier ,
Pardonnez , fi par vous chargé d'un autre foin....
LE GÉNÉRAL.
Oublions mon amour , l'humanité m'appelle ,
Ges momens fon trop chers , font trop facrés pour elle ,
De ma défenſe , ami , l'infortune a befoin •
Voler à fon fecours , voilà mon premier foin .
Cette fituation eft neuve & belle : elle
noue l'action d'une manière intéreffante ; elle
pique fortement la curiofité. On fe demande
comment, après avoir diftrait Montalban de
Fv
130
MERCURE
fa première idée , l'Auteur faura l'y ramener
quelles reffources il prendra pour revenir à
l'objet principal 2 Et l'attention ainſi excitée,
eft un des refforts les plus heureux qu'on
puiffe employer au Theatre. Le troisième,
Acte en entier fe reffent du charme de ce
noeud ; c'eft ce qui , dans le premier compte,
que nous avons rendu de la Veuve du Malabar
, nous a engagés à dire que cet Acter
étoit plein de beautés du premier ordre , élo
ge que quelques perfonnes ont condamné
& dans lequel nous perfiftons. Il faut convenir
que M. le Mierre n'a pas fu tirer parti
de ce reffort pour le quatrième Acte, dans
lequel , à quelques exceptions près , le jeune
Initié , la Veuve , le Grand Bramine & Montalban
, ne font que répéter en termes dif
férens , ce qu'ils ont dit dans les trois Actes
précédens. La feule Scène un peu utile , eft
celle où le François trouve dans le jeune Bramine
le frère de la veuve qu'il veut défendre,
& où il apprend que cette Veuve eft la même
Lanaffa qu'il venoit chercher en Afie ; mais
le Spectateur , à qui cette Scène n'apprend
rien de neuf ne peut en éprouver ni
trouble , ni furprife. Les deux Amans fe
voient pour la première fois à la dernière
Scène de l'Ouvrage. En ne les rapprochant
point avant la cata rophe , l'Auteur s'eft
privé d'un moyen très avantageux . Au lieu
d'objecter la loi qui defend à la victime de
paroître aux regards d'un étranger , il falloit
imaginer un reffort qui les forçât à fe voir ,
>
DE FRANCE.
131
-
& leur entrevue pouvoit produite un grand
effer ; elle motivoit la chaleur un peu exagérée
qu'on a réprochée au François , en ce
que l'humanité, jointe à l'amour , auroit excufé
fon emportement ; & le caractère de
Lanalfa ceffoit d'être indécis comme il l'eft
dans tout le cours de l'Ouvrage. Elle ne fait
point que fon Amant exifte ; rien ne l'attache
donc à la vie , & le facrifice qu'elle en doit
faire ne lui devient odieux que par l'attente
d'une mort douloureuſe , ou par le chimérique
efpoirde retrouver un amant dont elle n'a
jamais entendu parler.Ces deux motifs ne font
point affez puiffans au Théâtre pour exciter
de l'intérêt . Quand Iphigénie , dans la Tragédie
de Racine , laiffe éclater fon regret de
quitter la vie , pourquoi intéreffe - t- elle?
C'eft qu'elle a des raifons pour la regretter ;
c'eft qu'en la quittant , elle abandonne & le
titre de la fille du Roi des Rois , & le bonheur
d'époufer le premier héros de la Grèce . Sa
douleur eft motivée . Que Lanaffa eût vu fon
Amant ; que , preffee entre l'honneur qui
dans le fyftême de M. le: Mierre , la force
à fuivre l'uſage , & le défefpoir de mourir
au moment où elle retrouve le feul homme
qu'elle ait jamais aimé , elle eût balancé entre
fon devoir & fon amour ; que la mort lui
eût paru affreufe , tout cela étoit naturel :
elle excitoit la pitié , & le véritable but de la
Tragédie étoit rempli. Jetons un coup d'oeil
fur le dénouement.
Le Grand Bramine , effrayé des menaces
F vj
'132 MERCURE
de Montalban , a fait brûler la Flotte des
François pendant la nuit ; & l'on préfume
que dans cet incendie le Général a perdu
la vie. Le facrifice eft fur le point de s'achever
, Lanaffa fe precipite dans la flamme ;
Montalban , qui a fait courir le bruit de
fon trépas , entre dans la ville par un fouterrein
que lui a indiqué le jeune Bramine ;
il arrache fon amante à la mort , & abolit ,
au nom du Roi fon maître , l'abominable loi
des bûchers .
Comment le jeune initié a- t'il fu qu'il
étoit dans les murs un fouterrein caché , par
où une femme fut autrefois fouftraite , à prix
d'or, à la rigueur des lois , fans que le Grand
Bramine en foit inftruit ? S'il ne l'eft pas ,
d'autres doivent l'être ; & , dans une place
affiégée , comment ne garde- t'on pas un fouterrein
dont les Affiégeans peuvent avoir
connoiffance , & de la garde duquel dépend
le falut de la ville ? Il falloit donc , pour
dénouer la Veuve du Malabar, manquer aux
premières connoiffances que le defir de fa
propre conſervation donne aux peuples les
plus fauvages : encore une fois , tout cela eft
inconcevable. C'eft néanmoins à ce dénouement
que la Tragédie de M. le Mierre
doit la plus grande partie de fon fuccès ;
pourquoi ? Parce que depuis quelques années
on crie aux effets , & que l'on s'en contente
, parce qu'on ne veut plus que des tableaux
& du fpectacle , parce que l'aspect
d'un Acteur vigoureux , arrivant avec préDE
FRANCE: 133
cipitation fur la Scène , entouré de Soldats
qui s'en rendent maîtres , & arrachant une
femme du fein d'un bûcher enflammé , a
quelque chofe de féduifant , & qu'au Théâtre
le Spectateur jouit de l'effet fans analyſer la
caufe. Mais toutes ces fituations , malgré
l'effet qu'elles produifent , prouvent moins
de talent qu'une feule Scène de développement
, où l'on fait appercevoir la connoiffance
du coeur humain, & le jeu des paffions
qui le tourmentent.
Nous fommes pourtant éloignés de regarder
la Veuve du Malabar comme un Ouvrage
fans mérite. Si le caractère du Grand
Bramine annonce trop fouvent un fanatique
atroce & lâche, fi celui de Lanaſſa eſt manqué,
ceux de Montalban & du jeune Bramine étincellent
de vraies beautés , & les nuances qui
les diftinguent font très- bien apperçues. Ils
font tous deux généreux & ſenſibles , & plaident
la caufe de l'humanité avec une éloquence
qui tient à l'ame. On aime à entendre
ces vers dans la bouche d'un Guerrier ,
Les Miniftres des cieux font des Anges de paix ,
Il ne doit de leurs mains fortir que des bienfaits:
C'eſt par l'heureux emploi de confoler la terre
Qu'ils honorent le temple & leur faint ministère ,
Et que le Sacerdoce augufte & refpecté ,
Sans crime , avec le trône entre en rivalité.
Toute la Pièce n'eft pas écrite de ce ftyle ;
on peut au contraire reprocher , fouvent à
134
MERCURE
M. le Mierre de l'obfcurité , même de la barbarie.
En voici deux exemples. Le Général
François a accordé une trève d'un jour ; il
dit à fon Confident ,
En mettant à la trève un terme auffi prochain ,
En menaçant ces murs de l'affaut pour demain ,
Je fers les Affiégés , & pour eux je profite
Des extrémités mêmes où la ville eft réduite .
Ceci n'eft que dur & profaïque. Voici
deux vers qui, à ces défauts , joignent encore
celui dont nous avons parlé plus haut. Montalban
veut arracher la Veuve à la mort
le Grand Bramine lui dit :
Penfes-tu , qu'oubliant tout ce qu'elle ſe doit ,
Pour l'intérêt de vivre , elle en perde le droit ?
Malheureufement on pourroit citer cent
exemples de ce fingulier langage ; & ceux
d'un ftyle élégant , clair & facile font beaucoup
plus rares . En voici un que nous devons
mettre fous les yeux de nos Lecteurs ;
c'eft la Veuve qui parle au Grand Bramine.
· Le dégoût de la vie eft au fond de mon coeur ;
Je ne reproche aux Dieux que leur trop de rigueur.
Hélas en prononçant ma fentence morrelle ,
Ils pouvoient m'accorder une fin moins cruelle ;
Et s'ils vouloient ma mort à l'âge où je me voi ,
En charger la Nature & non pas votre loi .
Mais , comment M. le Mierre a- t'il pu
DE FRANCE. 135
faire entendre au Théâtre deux vers comme
ceux- ci :
L'humanité! foibleffe ! impuiffance du bien ,
Des mortels corrompus chimérique lien !
Ils font articulés par un fanatique , à la
vérité , mais il eft des chofes qu'il eft
dangereux d'ériger en maximes , même en
les plaçant dans la bouche d'un fcélérat , &
ces deux vers font du nombre , d'autant plus
qu'étant adreffés à la Veuve , qui garde le
filence , rien ne répond à ce dogme atroce &
révoltant , dont l'honnêteté publique fe
trouve bleffée.
Au furplus , malgré tous les défauts que
l'on peut reprocher à la Veuve du Malabar ,
fon fuccès n'eft pas très - furprenant ; c'eſt un
grand moyen d'attacher , que celui de parler
à l'ame ; c'en eft un grand de plaire , que de
parler aux yeux par la pompe du Spectacle ,
& la magie des coups de Theatre ; & le Public
a trouvé ces deux objets réunis dans quelques
endroits de la Tragédie de M. le Mierre.
Ses partifans enthoufiaftes l'ont trop vantée ,
d'autres lui ont refufé toute eſpèce de mérite
; & voilà comme font bien fouvent
jugés ceux qui confacrent leurs veilles au
plus noble , peut- être , mais auili au plus
difficile de tous les Arts.
( Cet Article eft de M. de Charnois. )
136 MERCURE
SPECTACLES.
ACADEMIE ROYALE DE MUSIQUE.
LE Dimanche 2 de ce mois , on a donnépour
la première fois les Fragmens compofés de
Laure & Pétrarque, Paftorale Lyrique en un,
Acte , par M. Moline , & de Damète &
Zulmis , Intermède en un Acte.
Un reproche que l'on peut prefque tou
jours faire à nos Auteurs modernes , c'eſt
de n'apporter que très-peu de réflexion au
choix qu'ils font de leurs fujets ; de faifir au
hafard le premier qui fe préfente ; de l'ar
ranger à leur manière , fans penfer qu'il eft
de certains faits connus qu'on ne peut altérer
qu'avec le danger de déplaire à un grand
nombre de bons efprits , & des Perfonnages
fameux qu'il vaut mieux ne pas porter fur la
fcène , que de dénaturer le génie qui les a diftingués.
Tel eft le reproche que mérite aujourd'hui
M. Moline. Il ne doit pas ignorer
que Laure fut infenfible à la gloire , à
l'amour & aux chants de Pétrarque ; &
l'Histoire de ce dernier eft affez répandue
pour qu'on foit furpris de voir repréſenter
comme un Amant heureux , un homme qui
ne le fut jamais avec celle dont il avoit fait
la Dame defes Penfées. En fuppofant qu'on
puiffe paffer légèrement fur ce premier obDE
FRANCE. 137
jet , aura-t-on la même indulgence pour la
foibleffe d'efprit que M. Moline donne à
Pétrarque , c'eft- à- dire , à un des Poëtes de
l'Italie , dont l'efprit fut le plus brillant &
le plus ingénieux , malgré les défauts auxquels
il femble qu'un Italien ne puiffe échapper
la recherche , l'affectation & la manière
? Nous ne le croyons pas. On peut nous
répondre que rien n'eft moins avantageux
pour la Mufique qu'une fuite de penſées fines
& fpirituelles , qu'il faut fe relâcher
quelquefois de la grande févérité du ftyle , &
atténuer l'éclat de fes idées , afin de donner
des motifs au Muficien. On aura raiſon à
quelques égards ; mais en réfulte- t- il qu'un
Auteur ait le droit de prêter à un homme célèbre
un autre génie que le fien ? Le Spectateur,
dans une telle circonftance, ne voudra
jamais croire aux facrifices du Poëte. Il s'obftinera
au contraire à l'accufer d'avoir choifi
des Perfonnages qu'il étoit impuiffant à faire
agir & parler dans la manière qui leur convenoit.
L'action de cette Paftorale n'a point d'intérêt
, & ne préfente aucune fituation. Pour
rendre Laure fenfible à l'amour de Pétrarque ,
Chloé, dame de Vauclufe , imagine de la rendre
jalouſe en lui chantant des Couplets que
le Poëte a faits pour elle , & dans lefquels
elle fubftitue le nom de Doris au fien. Ce
qu'elle avoit prévu arrive ; Laure reproche
à Pétrarque fa perfidie ; celui- ci fe difculpe
en lui montrant fon nom dans la copie mê138
MERCURE
me que Chloé lui a remife des Couplets qui
ont éveillé fa jaloufie ; Laure avoue fa défaite
, & confent à époufer fon Amant. Le
ftyle eft auffi foible que l'intrigue , & lạ
Mufique eft de M. Candeille.
Les Ballets font de M. Dauberval . On y
a vu deux pas de deux exécutés de la manière
la plus fatisfaifante par M. Veftris fils
& Mlle Théodore . Vraifemblablement ces
deux pas font fatiguans , car à la repréſentation
du Dimanche 9 , les deux Sujets que
nous venons de citer , ne les ont point danfés
, ils n'ont fait qu'en indiquer le deffin ;
ce qui fans doute eft beaucoup plus commode
pour les Exécutans , mais beaucoup moins
agréable pour le Public, qui , comme le principal
appui des Spectacles , a le droit d'attendre
& du refpect & du zèle de la part de
ceux dont il fait la fortune.
Mlle Allard qu'une indifpofition avoit
éloignée du Théâtre pendant quelques mois ,
a reparu dans le fecond divertiffement de
cet Acte. Elle a été revue avec le plaifir que
doit toujours infpirer un Sujet qui réunit à
la gaieté le brillant de l'exécution , & la vi
gueur facile du genre paftoral . Mlle Peflin ,
dont il faut citer les talens quand on eft jufte
& éclairé , a mérité , malgré la préſence de
fa rivale , les plus vifs applaudiff mens ; il
fembloit que le Public fe fût fait un devoir
de diftinguer les fuffrages qu'il accordoit
tour-à-tour à chacune de ces deux agréables
Danfeufes. Paffons à Damète & Zulmis.
DE FRANCE. 139
C'eft un petit Intermède dont le fond eft
très- ingénieux. Damète eft l'Amant aimé, mais
jaloux, d'une jeune Chaffereffe nommée Zulmis.
Ses foupçons regardent principalement
le Berger Floreftan. Emporté par fon délire ,
il fupplie une Bohémienne de lui donner le
regard , la figure , & la voix de fon prétendu
Rival , afin qu'il puiffe éprouver fon Amante.
La Bohémienne profite de fa crédulité ,
& lui perfuade qu'elle a répondu à fon defir.
Dans cette idée , Damète vient déclarer
fon feu à Zulmis ; celle-ci qui craignoit
l'inconftance de fon Amant , répond à fa
déclaration de la manière la plus tendre.
Convaincu que la Chaffereffe a cru parler
à Floreftan , Damète fe livre à tous les tranfports
de fa jalouſe rage , juſqu'au moment où
le crystal d'une fontaine lui repréſenté fes
traits , & le tire de fon erreur. Honteux ,
confondu , il craint d'avoir perdu pour jamais
le coeur de fa Bergère ; mais Žulmis ,
inftruite par la Bohémienne , pardonne à
Damète, & confent à lui donner la main,
Il eft peut êtreimpoffible de rien entendre
au Théâtre qui foit aufli rebutant que le
ftyle de cet Intermède.
La conduite de l'ouvrage ne mérite pas
plus d'éloges ; en un mot , cette bagatelle dont
L'idée eft très-heureufe , n'annonce pas , par
la manière dont elle eft exécutée , la plus
mince connoiffance du Théâtre.
La Mufique eft de M. Mayer. C'est pour
la première fois que nous avons entendu
146 MERCURE
parler de ce Muficien , qui nous paroît meriter
quelque encouragement. Le ftyle de fon
récitatif eft dur & difficile ; mais les airs de
ballets ont un caractère , ce qui n'eft pas commun
aujourd'hui . Nous avons auffi diftingué
deux morceaux de chant fort agréables ; l'un
eſt l'air : Bois épais , retraite charmante , &
l'autre , le Choeur des Chaffeurs. Il faut pourtant
engager M. Mayer à fe dépouiller , autant
qu'il lui fera poffible , d'un certain vernis
étranger , incompatible avec le génie de la
langue françoife , fi fon intention! eft de
continuer à travailler pour notre Theâtre.
VARIÉTÉS.
LETTRE au Rédacteur du Mercure
MONSIEUR ,
IL vient de me tomber entre les mains un Ouvrage
dont je n'ai vu nulle mention dans les Journaux
; cependant je crois qu'il mérite l'attention des
Littérateurs. C'eſt le Traité des Accouchemens en
faveur des Élèves , par M° François Ange Deleurye,
Confeiller du Comité perpétuel de l'Académie , &
Profeffeur des Accouchemens aux Écoles Royales de
Chirurgie : feconde édition de 1777.
Ce Livre , de près de 600 pages , deſtiné , comme
fon titre l'annonce , pour l'inftruction des Elèves ,
j'ofe même dire des Maîtres , a été imprimé en 1770 .
L'Auteur a augmenté cette édition au point que c'eft
un Ouvrage précieux , fruit d'une longue expérience,
DE FRANCE. 141
& de profondes réflexions fur l'art dont il donne les
préceptes.
Il eft inutile de s'étendre fur les détails , qu'il faut
lire dans l'Ouvrage même : deux parties divifées , en
trois Livres chacune , conduiſent des élémens de la
ſcience aux plus difficiles notions .
Le premier Livre renferme les connoiffances préli
minaires , c'eft-à- dire , la defcription du baffin ,bien
& mal conformé. , l'anatomie des parties molles qui
fervent à la génération , à la groffeffe , à l'accouchement.
La fituation de la tête , & la poſition qu'elle
doit avoir pour parcourir facilement cette cavité pendant
le travail , le flux menftruel , la génération . Sur
ces deux articles M. Deleurye ne donne rien de neuf,
il rapporte les différens fyftèmes fans en adopter aucun
; le voile n'eft pas encore déchiré , dit-il , il faut
attendre du temps. Ce Livre eft fait pour inftruire
je ne cherche point à amufer par l'explication de
tous les fyftêmes différens qui ont paru jufqu'à nos
jours.
Le Livre II donne l'expofé des différentes groffeffes
, des fubftances qui les compofent , & des fignes
qui les font connoître ; il finit par la fuperfetation ,
les jumeaux , la circulation du ſang dans le foetus
& la nutrition .
>
Le Livre III traite des maladies des femmes groffes
, M. Deleurye les divife en quatre claffes , & il
eft le premier qui ait fait cette diftinction ; la première
claffe , les maladies des trois premiers mois
qui portent principalement leurs effets fur l'eftomac ;
il s'élève à ce fujet contre le préjugé qui a fait croire
long-tems la faignée du pied dangereufe pour la
femme groffe ; il prouve par des applications juftes
& des obfervations précifes , que c'eft celle qui eft
particulièrement néceffaire , & qui feule peut lui être
avantageule dans ce tems,
142 MERCURE
La deuxième claffe , celles des trois mois du
milieu , qui toutes font caufées par l'abondance du
fang vers les parties fupérieures .
•
La troifième , celles des trois derniers mois qui
affectent principalement les parties inférieures à raifon
de la gêne & de la preffion où fe trouvent les
artères iliaques & l'aorte.
Enfin la quatrième font les maladies qui peuvent
attaquer les femmes dans tous les temps de la groffeffe
, telles font la fièvre , les maladies inflamma◄
toires , le ſcorbut , les convulfions , &c.
Dans le premier Livre de la feconde Partie , l'Auteur
paffe aux différens accouchemens ; on y trouve
des principes clairs , bien détaillés , des faits neufs &
appuyés fur l'expérience , tels que l'ufage du forceps
, la tête au détroit fupérieur , la délivrance par
les feules forces de la matrice , l'opération célarienne
à la ligne blanche , &c .
Les deuxième & troisième Livres font pour les
maladies des femmes accouchées & des petits
enfans.
En général cet Ouvrage fait defirer que l'Auteur
nous donne un travail complet , fur-tout fur les maladies
des femmes ; la façon dont il en parle fait fou
haiter qu'il s'étende davantage fur cette partie , dont
il n'a pu donner à la vérité que des indications dans
un Livre élémentaire tel que celui- ci .
Je ne dis rien du ftyle de cet Ouvrage , qui n'étoit
fufceptible que de précifion & de clarté ; mais on
peut voir dans le Difcours imprimé en tête de cette
Edition, où l'Auteur a cherché à s'élever au- deffus du
didactique , qu'un ftyle plus élevé ne lui eft pas
abfolument étranger.
DE FRANCE. 145
AVIS.
Nous venons d'apprendre que MM . les Commandeurs
de Malte fe plaignent d'une réflexion inférée
dans un extrait de ce Journal , concernant le procèsverbal
de l'Adminiſtration Provinciale de Haute-
Guienne.Refponfable des articles qui paroiffent dans le
Mercure fans nom d'Auteur, nous nous empreffons de
déclarer d'après la lettre qu'on nous a communiquée.
« 1". Qu'il eft peu de Domaines plus chargés que
ceux de l'Ordre de Malthe , foit par rapport aux Impofitions
Royales , telles que les Vingtièmes , la Capitation
, les Décimes , &c. que cet Ordre s'eft toujours
empreffé de payer pour fubvenir aux befoins
de l'Etat , foit pour la Taille que fupportent les
Fermiers , foit pour les penfions dont font grevées
les Commanderies , au profit des jeunes Chevaliers ,
foit par les rétributions qu'il paye d'ailleurs . »
2º. Que cet Ordre , loin d'être moins utile à
mefure que le droit des gens s'affermit entre nous
& les Puiffances Ottomanes , il est toujours trèsimportant
, foit pour défendre le Commerce , foir
pour inftruire la jeune Nobleffe , foit pour confolider
les liens qui uniffent les Nations .»
Nous déclarons en outre , que s'il ſe gliffe déformais
des erreurs dans le Mercure de France , nous
nous ferons un devoir & un plaifir de les réparer
de même , à l'inſtant où l'on voudra bien nous en
donner avis.
4
144
MERCURE
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TABLE.
EPITRE à M. Boulland , La Veuve du Malabar , Trai
97 gédie , 121
L'Envieux & le Convoiteux , Académie Roy . de Mufiq. 136
100 Lettre au Rédacteur du Mer- Conte >
Air d'Andromaque , 104 cure ,
Enigme & Logogryphe , 10s Avis
Defcription des Pierres gra- Annonces Litvéraires ,
vées
197
APPROBATION.
140
143
144
J'ai lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 15 Juillet. Je n'y ai
rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion. A Paris ,
le 14 Juillet 1780. DE SANCY,
EU JUM
958
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 224 JUILLET 1780.
PIÈCES FUGITIVES
WCH EN VERS ET EN PROSE.
501 5 407.
VERS
"Au Jujet de la Mort de M. DORAT.
omme Fan celih it", manglaz
ELEGAN
.
ÉGANT Écriva , Pocte aimé des Grâces ,
Moins tenda que Chaulieu , dont il fuivolt les tracës ,
* Mais aufli délicat & plus ingénieux ,
Chériffant comme lui les dogmes d'Epicure ,
g
Par fon pinceau voluptueurig , and mover an
Dorat épuifa l'Arepour peindre la Naturepandi
Cercles du plus haut fang , il charma ves loiſirs jo
Combien de fois fon aimable folie
611
Y fit briller le feu de la faillie bag
Vous regrettez la perte & vos plaifirs.
21022
La fatyre jantais ne put troubler fa vic
'F
Flétrir fa plume ni fon coeur ;
Par fon filence il confondit l'Envie
Sam. 22 Juillet 1780.
146 MERCURE
Dans le repos de l'ame il chercha le bonheur.
On vit Melpomène & Thalic
Lui fourire le même jour ;
Il fut orner l'efprit des myrthes de l'Amour ,
S'il ne put moiffonner les lauriers du Génie.
LE CHIEN ET LE SERPENT ,
- Contes
Mzs amis , je veux vous redire
Un trait des plus touchans, & point imaginé ;
Oui , je veux , duffiez - vous en rire ,
2 Rendre en vers le plaifir qu'en profe on m'a donné.
Ce n'eft pas un Conful de Rome ,
Ou quelque Roi , qu'ici je prends pour mon Héros ;
Pas un Seigneur , ni même un homme ;
Je l'ai choifi parmi les animaux. IMA
Et pourquoi non ? Si l'action eft belle,
De fon auteur que fait la qualité ?
Un homme ingrat vaut- il un chien fidèle ?
Affez fouvent les chiens ont de l'humanité"
Plus que vous , hommes que yous êtes!!
Or les Mufés toujours doivent , par équité, 5
Immortalifer jufqu'aux bêtes ,
Quand les bêtés l'ont mérité,
ON lit, dans un antique Ouvrage
Qu'autrefois , fous Charles Martel,
Le Seigneur d'un très -vieux châtel
DE
147
FRANCÉ.
Y confumoit les fruits d'un fertile héritage .
Il avoir-là fon prudent Aumônier ,
Un Faucon , dans les airs avide braconnier
Son Sénéchal , une moitié fort fage ;
Il n'y manquoit qu'un héritier .
Déjà le bon Seigneur , voifin de la vieilleffe ,
Se voyant fans enfans , trembloit pour fa nobleffe.
Mais de fes voeux enfin l'Hymen importuné ,
D'un beau garçon le rendit père.
Dieu fait , dans un jour fi profpère ,
Si l'on fêta le nouveau né !
Outre la nourrice ordinaire
Qui gouvernoit ce fruit d'un tendre amour ,
Deux autres , au befoin , prêtant leur miniftère ,
Auprès de lui dormoient & veilloient tour - à - tour ,
OR , un beau jour , pour rendre hommage
A deux nouveaux époux qui s'eftimoient heureux
A deux milles de- là , l'on préparoit des jeux ,
Des courfes de chevaux ; c'étoit alors l'ufage,
Montés par des valets , deux courfiers bien appris ,
De la courfe en plein champ fe difputoient le prix ;
Des Juges fpectateurs décernoient la victoire ;
Les maîtres gaidoient les travaux ;
Le mérite étoit aux chevaux ,
Aux piaîtres feuls étoit la gloire.
C'étoit bien-là , fans contredit,
Pour qui cherchoit la gloire une belle reffòurce 3/
Gij
348
MERCURE
On pouvoit , fans quitter fon lit ,
Remporter le prix de la courſe.
LES fpectateurs furent nombreux ;
Pas un feul Cavalier qui n'y menât la Dame.
Or notre époux auffi veut donner à la femme
Le plaifir d'aller voir ces jeux.
Tous leurs gens les accompagnèrent.
Les trois femmes feules reftèrent
Pour garder le cher nourriçon.
Seules ? Non , je dis mal ; car le jeune Titon ,
Chien des mieux faits , cher à fon maître ,
Et qui , comme on va voir , étoit digne de l'être ,
Avec elles étoit refté.
Mais quand de toutes parts vers la fête on s'avance
Que faire- là : L'ennui vient ; on commence
D'entendre les clameurs ; car grande eft l'affluence ;
Lorfqu'on entend , on eft tenté
De voir auffi ; bientôt la curiofité
L'emporta fur la vigilance.
Dans fon berceau bien vîte on endormit l'enfant ;
Puis au haut de la tour on courut promptement
Pour voir de- là fi la courfe étoit belle :
Souvent , hélas ! l'oubli d'un feul moment
Caufe une douleur éternelle.
UN gros Serpent , de venin tout gonflé ,
Des fentes d'un vicux mur fêléi
Vient étaler fa crête étincellante , u
DE FRANCE 140
Son dos bien argenté , fa prunelle fanglante.
Vers la falle où l'enfant goûtoit un doux repos , ·
Son corps , qui du foleil réfléchit la lumière ,
Dans la marche rampante & fière ,
Promène en longs replis fes tortueux anncaux.
Par la fenêtre ouverte il gliffe , de manière
Que tout près du berceau le voilà parvenu.
Las! il voit un enfant endormi , prefque nu. ; ..
Du vorace & cruel reptile
Cet objet réveille la faim ;
Sur fa tête on eût vu foudain
Friffonner fa crête mobile ;
D'un venin plus cruel que la flamme sile fer,
Son dard s'enfle , s'échappe ; & plein d'impatience ,
Vers l'Enfant qui fommeille , en fifflant il s'élance,
Mais à deux pas , l'oeil & l'oreille en l'air ,
$ Sur un lit notre Chien fidèle Wre
Veilloit & faifoit fentinellejaan .
Sur le Serpent il fond comme un éclair ,«.
L'arrête en fon chemin , ſuſpend ſa faim cruelle ;
Le petit animal , en grondant , le harcelle ,
Contre fon aiguillon arme griffes & dents ,
Et bientôt le fang qui ruiffelle
Inonde les deux combattans .
Le courage en leurs coeurs foudain fe renouvelle ;
Et leur choc eft fi vigoureux
Que le berceau fe renverfe auprès d'eux.
Mais tel fut fon bonheur extrême ,
Gij
150 MERCURE
Que l'Enfant ( ah ! für lui le ciel a dû veiller Y
Fur du berceau couvert à l'inftant même ,
Sans aucun mal , même fans s'éveiller .
Enfin , après mainte épreuve hardie
Titon avec adrefle attaque fon rival ;
Par la tête il faifit le vorace animal ,
a
L'écrâfe entre fes dents , & le laiffe fans vie .
Puis voyant qu'il ne peur , malgré tout fon effort
Relever le berceau , plus prudent il le quitte
Et tout en haletant il remonte bien vîte
Sur le lit, pour veiller encor.
CEPENDANT , la courfe finie ,
Les femmes , de la tour viennent à pas preffés
Mais de quel défefpoir leur ame fut faifie ,
Quand on vit le berceau dans le fang renversé!
Elles crurent foudain que , pendant leur abſence ,
L'Enfant avoit été dévoré par le Chien ; .n.
Et la fuite en cette occurrence
Leur parut l'unique moyen
De fe fouftraire à la vengeance.
On part. Mais d'un trouble fi grand
Elles fe font laiffé furprendre , sie
Que voulant fuir la mère, on a pris juftement
La route qu'elle devoit prendre.
On la rencontre au même inftant
Où courez-vous , s'écria -t'elle ?
Quelle est la funefte nouvelle
d
61
DE FRANCE.
Que vous nous apportez ? Mon Enfant eft-il mort ?
Parlez. La Nourrice d'abord
Tombe à fes pieds , implore fa clémence ,
Lui confeffe à grands cris qu'ayant eu l'imprudence
De quitter fon Fils un moment ,
Le Chien l'a fait périr impitoyablement.
La Dame , à ce récit , tombe fans connoiffance.
Al'inftant même artive fon Époux ,
Qui la trouve prefque fans vie .
Ciel! qu'avez-vous ? Soudain d'une voix affoiblie :
Ce que j'aimois le plus , lui dit-elle , après vous ,
Votre bonheur , mon bien fuprême ,
Mon fils eft mort. Le Chien , élevé par vous-même,
L'a dévoré. Le Père eût été moins furpris
Quand il eut vu tomber la foudre en fa préſence.
Muet de défefpoir , à grands pas il s'avance
Vers l'appartement de fon Fils.qabtast
A peine eft-il entré , que d'un air d'allégreffe ,
Le fidèle Titon accourt en bondiffant ,
Malgré mainte bleffure & les maux qu'il reffent ,
Plus empreffé , le lêche , le careffe ;
Par des geftes divers , par plus d'un cri touchant,
Il exprime à la fois fa joie & fa tendreffe.
On croiroit qu'il reffent tout le prix du bienfait
Qu'à fon cher maître il vient de rendre ;
Vous diriez qu'il a du regret
De ne pouvoir fe faire entendre ,
Pour lui conter ce qu'il a fait.
19
Giv
153 MERCURE
Son maître , à ces
tranfports qu'il
prendre ,
ne
a pony
fauroit
com
Le regarde auffitôt , voit fon mufeau fanglant
Par ces fignes menteurs fa colère eft trompée ;
Il le juge coupable , & titant fon épée
Il abbat fa tête, à l'inftant.
Après ce coup , plus morne & plus farouche,
Tandis qu'il tient fon front caché fous fon manteau
L'Enfant s'éveille ; un cri fort de la bouche :
219
Le Père accourt , foulève le berceau ;
2007-
Il voit ... Dieu ! quel objet pour les regards d'un Père
Ce Fils , qu'il avoit cru privé de la lumière
Qui lui fourit encore ! Il pouffe un cri , a otá
On accourt ; dans fes bras la Mère ,
ngut.
1018 213 990 2131 31 brov3h n'I
Soulève ce gage chérip my malibrug
Tremble en le regardant , l'obferve , fe raffure ;
en1
Elle le voit bien vivant , fans bleffure 15 i
Et de joie enfin tous les yeux li - foning A
Laiffent couler des pleurs délicieux .
'ncil I stubh st
Puis en cherchant par- tout , pour deviner l'hiftoire ,
On trouve un gros Serpent , fumant , fumant encor, dit-on ,
nt la tête écrasée annonçoit de Titon 1.5
Dont
Lab
kno
Et le combat & la victoire,
alomino II
Tout s'éclaircit ; le père, enfin , isoton
A reconnu lecrime de fa main, to not
Il a privé du jour un ferviteur fidèle basov
Quand il croit de fon fils venger la mort cruelle ,
De fon libérateur il devient l'affallin.
viD
C
DE
153
FRANCE.
Tant qu'il vécut; il en eut fouvenance;
Et s'impofa , pour expier
La mort de ce bón Chien , la même pénitence
Qu'on impofoit alors au meurtrier.
Il lui fit décerner jufqu'aux honneurs funèbres ;
Et pour rendre à jamais célèbres
- Et Les vertus & les revers ,
Sut fa tombe lui- même il écrivit ces vers :
« De mes amis , la mort ici recèle {
Le plus infortuné comme le plus fidèle. »
Note du Rédacteur. Ce Conte , & trois autres
qu'on a lus dans les Mercures précédens , font d'un
Homme de Lettres , qui les a imités de l'intéredanc
Recueil de Fabliaux ou Contes, qu'on vient de mettre
au jour, Il continue cette imitation ; & if fe propofe
de faire paroître dans ce Journal les Contes qu
feront fufceptibles d'y être inférés. paikega
4 .
LETTRE SUR L'ÉGALITÉ DES ESPRITS,
Vous avez été furpris de me voir défendre
avec chaleur le fentiment de l'Ecrivain
célèbre , qui fait confifter la difference des
efprits uniquement dans l'inftruction. Vous
ne penfez point que les talens & le génie
puiffent être le partage de tous les homines;
que les verrus & les vices ,foient des réfultats
néceffaires de l'éducation,particuliere &
publique , & que l'homme foit an être purement
factice , que les inftitutions fociales
Gv
154
MERCURE
perfectionnent ou détériorent felon qu'elles
font raifonnables ou infenfées..
}
Si ce n'étoit- là qu'une opinion , j'en ferois
fort furpris. Si je l'ai admife , c'eſt par conviction.
J'aurois un regret d'autant plus vif
de m'en détacher , que je la mets au nombre
des vérités effentielles au bonheur des hommes.
Il me femble voir en découler des conféquences
qui préfentent aux nations des
avantages précieux. La raifon en eft fenfible.
Qu'on fuppofe cette vérité démontrée : on
peut nécefliter les hommes à l'acquifition de
toutes les vertus. L'éducation & la légiflation
feroient les moyens infaillibles d'affurer
pour jamais la félicité des peuples. L'édu
cation éclaireroit les hommes fur la nature
de leurs droits & de leurs devoirs , les convaincroit
que les devoirs ne font que des
conditions effentielles à la jouiffance & à la
confervation des droits , & en leur montrant
dans l'inftitution de la fociété la garantie
de toutes leurs prétentions légitimes ,
elle les attacheroit à l'ordre public par les
liens fi puiffans de l'intérêt perfonnel. La légiflation
dont toutes les lois feroient dictées
par la juſtice , donneroit une nouvelle force
aux principes reçus dans l'éducation , en organifant
le Gouvernement de manière que
les châtimens & les récompenfes accompa
gneroient toujours & néceffairement les crimes
& les vertus.
i
Si l'homme eft également fufceptible de
toutes les paffions qu'on voudra fui infpiDE
FRANCE 155
rer le Gouvernement a dans fes mains le
principe moteur des actions humaines , &
peut à fon gré faire d'une nation lâche ,
foible & fuperftitieufe , une nation fière ,
puiffante & éclairée.
La queftion , par elle-même, mérite donc
la plus férieufe attention des Philofophes.
Ceferoit une forte d'imprudence de vouloir
la décider négativement fans avoir fait difparoître
toutes les raifons de douter. Songez ,
Monfieur , que les vérités métaphyfiques veulent
être profondément méditées. Il fe peut
que vous n'ayez pas apporté à la folution de
cet intéreffant problême un examen fuffifamment
réfléchi . Eft-il donc poffible que
la même propofition s'offre à nous fous des
afpects fi contraires ? Je crois découvrir une
vérité importante , où vous ne voyez qu'une
opinion abfurde. Et pour en démontrer l'erreur
, vous ne voulez , dites - vous , d'autres
raifons que celles mêmes par lefquelles je
prétends la juftifiet .
Je ne puis vous le diffimuler , ce langage
m'étonne. Et fachant que celui qui parle
áinfi , nous a développé avec clarté & précifion
les grandes vérités de la morale & de la
politique, je fuis intimidé. Votre fécurité me
met en défiance contre des preuves que j'ai
cru victorieuſes.
Mais j'ai pris avec vous un engagement ;
c'eft de porter à la démonſtration la propofition
qui fait le fujet de cette lecture. Peutêtre
n'eft- ce pas une tâche facile : n'im-
Gvj
156 MERCURE
porte , il faut vous tenir parole. Je vais donc
yous, expofernous permis puu vais
meses principes , montrer leur
Haiſon , & faire voir que l'affertion que je
défends n'en eft qu'une conféquence necef
faire.
b
Je vous fupplie de ne me fuppofer ict
d'autre intention que celle de m'inftruire
avec vous , de profiter de vos lumières ; &
vos éclairciffemens ferviront , j'efpere, à fixer
mes idées fur un fujer trop abitrait , pour
nêtre pas pardonnable de fe meprendre
Dans la difcuffion prefente , il eft ellentiel
de fe faire des idées bien nettes de l'efprit
confideré comme le principe productif des.
notions. Tachons done de determiner avec
precision la nature de ce principe . Une exacte
definition de l'efprit doit jeter un grand jour
fur l'objet,que nous voulons eclaircir.
L'efprit eft la faculté qu'a l'homme d'appercevoir
les rapports qui exifient entre les
objets.. 214
La fonction de l'efprit eft donc d'acquérir
de certaines idees, de les comparer , & d'en
tirer des résultats. L'efprit n'eft donc que le
pouvoir de refléchir , ou de fe former des notions.
Les lumières de l'efprit confiftent donc
dans les notions diftinctes qu'il le forme des
chofes . Il cft clair que plus le nombre des
notions fera grand, plus l'efprit fera eclaire,
pénétrant & rapide . Le génie n'eft donc que
l'efprit concentré dans un genre. Ceft,
felon l'expreffion d'un Auteur qui fait le plus.
d'honneur à ce fiècle , le verre ardent qui ne
DE FRANCE. 357
brûle qu'en un point. Raffembler les faits ,
les rapprocher , les comparer , en confidérer
les refultats , & découvrir les rapports qui
lient des vérités infiniment éloignées , voilà
le génie. Le génie n'eft donc autre chofe que
l'attention foutenue & appliquée aux idées
générales. Il eſt dû à l'efprit d'obfervation
qui n'eft que la faculté de réfléchir.
1 La faculté de réfléchir , comme tout le
monde fait , eft en foi indéterminée. Elle ne
peut d'elle-même fe déployer. L'efprit n'invente
& ne, crée rien . Il ne peut tirer fes
notions que des idées fenfibles . L'efprit eft
donc fubordonné à la faculté d'avoir des
fenfations , des idées. Cette faculté , qui eft
la fenfibilité phyfique , eft ſoumiſe à l'action
des objets. Afin donc que l'efprit acquiert
des notions , il faut que les circonftances le
difpofent a les acquérir. Il n'eft pas plus au
pouvoir de l'efprit de créer une idée réflé
chie , qu'il n'eft au pouvoir d'un aveugle né
ade créer la fenfation d'une couleur. C'est
donc des circonftances que dépendent les
-opérations de l'efprit.
t
Ce n'eft pas que l'efprit ne puiffe à for
gré fe rendre attentif aux idées qu'il veut
comparer pour en connoître les rapports ,
mais fon attention ne peut être excitée fans
des motifs Inffifans ; & ces motifs qui font
les idées préfentes à l'efprit , dependent tou
jours des circonftances c'est-à-dire , des
caufes phyfiques & des caufes morales qui
BI 120' MOY
J
158
MERCURE
agiffent fur l'efprit , & dont l'affemblage
forme l'éducation.
L'éducation peut donc étendre ou ref
ferrer la portée de l'efprit : elle peut le remplir
d'idées claires ou obfcures , de notions
diftinctes ou confufes. Selon que l'éducation
fera bien ou mal dirigée , elle fera de l'efprit
une intelligence ou bornée , ou médiocre ,
ou fupérieure. Les vues de l'efprit ne peu
vent donc s'étendre qu'en raifon du nombre,
de la variété & de l'efpèce des idées que
l'éducation faura lui préfenter. L'organifa
tion du cerveau n'obéiffant pas moins à des
impreffions vicieufes qu'à d'heureuſes impreffions
, l'homme devra toujours à ſon édu
cation fon amour pour la vérité , ou fon attachement
à l'erreur , fon penchant pour la
vertu , ou fon inclination pour le vice. C'eft
le clavecin qui , fous les doigts du Muficien
ignorant ou habile , rend les fons les plus
difcordans , ou les accords les plus harmo
nieux. L'homme tient de l'éducation fes
talens , fon génie , fes paffions , fon ca
ractère. Il est tout ce que le fait l'édu
cation.
D'après cet expofé , je vais prouver que
les hommes en général font également perfectibles.
La preuve en devient très-fimple :
l'efprit eft la capacité d'appercevoir les rapports
des objets, Faculté , aptitude , capacité
, font ici des expreffions fynonymes. Or,
il est évident que tous les hommes font doués
de la capacité de voir ces rapports des êtres.
DE FRANCE. 159
Sil en étoit autrement , les uns parvien
droient à des réfultats auxquels les autres
ne pourroient atteindre. Il y auroit des vérités
qui ne pourroient être fenties que par
des efprits d'un certain ordre. Mais eft - il
rien de plus contraire à l'expérience ? Ne
prouve- t'elle pas qu'il n'eft point de vérités incommunicables
? C'eft une expérience de tous
les temps , que quiconque a des idées claires
& diftinctes , parvient aisément à fe faire entendre
des autres hommes. Tous font donc
capables de connoître ces vérités. Tous peuvent
donc appercevoir les rapports qui exiftent
entre les mêmes objets. Tous ont donc
une égale aptitude à l'efprit.
Il fe préfente une objection à laquelle il
convient de répondre. Si la folution en eft
exactes elle répandra un nouveau jour fur
certe grande queftion , & elle préviendra ou
fera taire tous faux raifonnemens qu'on
s'imagine emprunter de l'expérience , &
qu'on ne ceffe d'oppofer à un fyftême que ,
pour l'intérêt de l'humanité , la philofophie
doit s'efforcer de répandre.
!
il
Obfervez , dit-on , que les idées que l'efprit
compare pour en voir les rapports ,
doit aux organes des fens ; & cela eft fi
vrai , que la privation de tous les fens , ou
leur inaction abfolue' , emporteroit avec elle
une privation totale d'idées. Il eſt donc inconteftable
que toutes nos idées , même les
plus abftraites , dérivent originairement des
fens ; mais l'expérience nous fait voir une
160 MERCURE
grande difference entre les fenfations des
hommes à l'afpect des mêmes objets , & une
inégalité encore plus grande entre les ef
prits. Cette inégalité doit donc être l'effet
néceffaire de la différence des fenfations .
Nous fommes donc conduits à admettre que
les hommes naiffent avec des difpofitions
plus ou moins heureufes à l'efprit . Done
cette égale aptitude à l'efprit , qu'on vou
droit nous faire reconnoître , n'eft qu'une
fpéculation vaine , une chimère détruite par
l'expérience.
RÉPONSE. La différence d'organiſation
doit fans doute faire naître des fenfations
différentes à l'afpect des mêmes objets ; mais
il ne faut pas s'y méprendre. Ces fenfations
ne différeront point par leur nature , mais
feulement dans leur nuance. On ne pourroit
porter plus loin la variété des fenfations
réfultante de l'organiſation phyſique , fans
être défavoué par l'expérience. Perfonne
n'ignore que les mêmes objets font à peu
près les mêmes impreffions fur tous les hom
mes ; mais la même fenfation peut être plus
agréable à l'un & moins agréable à l'autre
dans un rapport déterminé au tempérament
des organes des fens. Les hommes ne différe
ront donc entre eux que dans la nuance de
leurs fenfations.
ཨ ༔ ;;
10
Il Tefte donc à examiner fi la différence
dans la nuance des fenfations peut faire ap
percevoir des rapports différens entre les
DE FRANCE. 161
mêmes objets. C'eft vraiment en ce point
que git la difficulté .
On ne contefte point que divers individus
ne puiffent éprouver à la préfence des
mêmes objets , des fenfations plus ou moins
vives, J'accorderai done que , dans la fuppo
ition que l'action d'un corps foit precifement,
la même fur deux hommes , l'un fera
plus fenfible que l'autre à cette action ; mais
je foutiens qu'on ne peut en tirer d'autre
conféquence , finon que ces deux hommes
doivent différer dans la nuance de leurs fenfations
, en raifon de leur plus ou moins
grande fenfibilité. Et j'ofe croire que la différence
dans la nuance des fenfations , n'a nulle
influence fut les efprits.
Ne vous en étonnez pas , Monfieur ; en
cela il n'y a rien de mystérieux. Quelles que
foient les impreflions des objets fur les or
ganes des fens , les fenfations qu'ils exci
tent ne font que des faits ifolés & fteriles ,
jufqu'au moment où l'efprit les compare
pour en avoir les rapports. Or , la différence
dans la nuance des fenfations ne peut faire
que ceux qui les éprouvent , apperçoivent
des rapports différens entre ces mêmes fenfations
, ou entre les objets qu'elles repréfentent.
On doit favoir que les rapports
qu'ont entre eux les objets, font indépendans
de l'efprit qui les confidère. Ces rapports
exiftent hors de l'efprit . Ils dérivent des qualités
inhérentes aux objets. Et ces qualités
découlent de l'effence même des êtres. Les
162 MERCURE
rapports font donc immuables comme les
effences. Les objets gardent donc néceffairement
entre eux les mêmes rapports. Les fenfations
, qui ne font que les lignes naturels
ou les repréfentations de ces objets , conſerveront
donc entre-elles les mêmes rapports
que ces objets . Il n'eft donc pas poffible que
divers individus , à l'afpect des mêmes objets
, apperçoivent des rapports différens
entre ces objets , quelle que foit la différence
dans la nuance de leurs fenfations. Donc la
différence dans l'organiſation phyfique , en
variant la nuance des fenfations , ne change
point les rapports des objets entre - eux
Donc tous les hommes peuvent parvenir aux
mêmes réſultats , & connoître les mêmes
vérités . Donc tous ont également d'efprit en
puiffance , ou une égale aptitude à l'efprit.
J'infifte , en faisant obferver que fi la dif
férence dans l'organiſation pouvoit changet
les rapports des objets , il feroit impoffible
aux hommes de s'entendre & de fe communiquer
leurs idées ; mais c'eft-là une chofe
démentie par l'expérience.
Le génie n'a point encore eu la prérogative
de foutenir feul l'éclat d'une vérité nouvelle.
" Le génie , dit l'illuftre Auteur dont
j'expofe ici le fentiment , eft un chef hardi
il fe fait jour aux régions des découvertes.
Il y ouvre un chemin ; & les efprits communs
fe précipitent en foule après lui. Ils
ont donc en eux la force néceffaire pour le
Luivre. Sans cette force , le génie y pénétreroit
DE FRANCE. 163
feul. Or , jufqu'à ce jour , fon unique privilége
fut d'en frayer le premier la route. »
» Tous les hommes , ajoute ce profond
Écrivain , peuvent donc s'élever aux idées
des plus grands génies. Or , concevoir leurs
idées , c'eft avoir la même aptitude à l'ef
prit. 3599
Ileeft , ce me femble , impoffible de fe
refufer à cette dernière conféquence. L'opi
nion contraire, fût- elle généralement admife,
n'en doit pas moins paffer pour une erreur
accréditée.
Je n'ai pas befoin , Monfieur , de vous
faire remarquer que les raifons qui établiffent
l'égalité des efprits , font toutes puifées dans
la nature des chofes ; auffi portent- elles un
caractère d'évidence , dont il n'eft pas aifé
de fe défendre. >
S'il ne falloit qu'accumuler des preuves
pour vous convaincre qu'on doit regarder
dans l'homme l'efprit , le génie & la vertu
comme les heureux effets de fon inftruction ,
je ne pourrois être embarraffé que du choix.
Mais il en eft peu qui aient échappé à la fagacité
du Philofophe qui a fi profondément
traité cette matière. On fait qu'il eut tou
jours le rare fecret d'unir à la force , à la
clarté , à la folidité du raifonnement , tous
les charmes dont la vérité peut être embellie.
J'ai peine à croire , Monfieur , que vous
puiffiez détruire ce fyftême qu'appuyent des
principes qui ne me paroiffent pas moins in164
MERCURE
variables que les effences des êtres. Cepena
dant , fi vous nous montrez l'illufion de ces
principes ; fi par leur analyſe vous nous forcez
d'avouer que ce ne font que des notions
fauffes , ou du, moins fans laifon avec les
confequences que nous voulons en déduire ;
fi toutes vos idées font enchaînées par l'évidence
, qui diffipe jufqu'au plus léger doute ;
dès lors toute contradiction , ceffe. Il vous
fera glorieux de reunir les fentimens des
Philofophes fur la folution d'un problême
qui n'eſt pas de pure fpécu'ation. Ses applications
pratiques s'étendent à toutes les inftitutions
fociales. Sans cette connoiffance ,
il n'eft point de régle pour éclairer un peut
ple ; & fans lumières , un peuple ne peut
jamais être heureux . C'eft fur cette connoiffance
que repofent tous les principes de
l'éducation .
Je fuis , &c.
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
LE mot de l'énigme eft Affiette , qui fe
divife en affiette d'une fortereffe ou fortifi
cation , affiette d'un camp , affiette de tout
édifice , affiette , uftenfile de table , affiette
de la felle à cheval ; celui du Logogryphe eſt
Logogryphe , où fe trouvent Héro , lyre,
Pero , oye , Pholoe , Pô , or.
.
DE FRANCE. 165
ENIG ME.
C'EST , cher Lecteur , pour ton utilité,
C'eft pour ton bien que je fuis née;
Et pour remplir ma destinée ,
Sans ceffe tu me vois braver la propreté.
Mais de quelle étrange manière
On paye un bienfait de nos jours !
L'inftant où j'offre mon fecours
Eft l'inftant où chacun me tourne le derrière.
( Par M. Parthon. )
LOGO GRYPH E.
JE fuis utile à la Patrie, 25 r.
Dans la cabane & le palais du Roi
J'exerce mon emploi.
L'hiver eft ma ſaiſon chérie.
Élevant dans les airs un front audacieux ,
Je femble provoquer les Dieux ;
Dans les tranſports de mon ivreffe ,
Je pouffe des èris d'alegreffe ,
Que l'écho porte juſqu'aux cieux.
Renverfez mes neuf pieds de certaine manière ,
Vous y verrez le Dieu qu'on adore à Cythère ;
Un précieux métal ; un arbre; un élément ;
Une belle fubftance ; une vertu morale ;
De l'univers la Capitale ;
166 MERCURE
Pour la galère un utile inftrument.
Je forme encore un vaſe funéraire ;
Un quadrupède ; une ifle ; une rivière.
Enfin je réunis , par un contraſte affreux ,
Un Romain criminel , un Romain vertueux.
Lecteur , tel eft mon être :
Regarde fur le toit , tu m'y verras paroître.
( Par M. Larivière , de Falaife , Ecolier de
Logique Jous M. Adam , au Collège du
Bois, en l'Univerfité de Caen.
NOUVELLES LITTÉRAIRES..
HISTOIRE de l'Ordre Royal & Militaire
de Saint - Louis , par Monfieur Daspect ,
Hiftoriographe dudit Ordre ; avec cette
Épigraphe , tirée de la douzième Ode
d'Horace 55
Dicam & Alcidem , Puerosque Lada ,
Hunc Equis , illum fuperare pugnis ,
Nobilem.....
3 vol. in-8°. & fe vend chez la Veuve
Duchefne, Onfroy , Efprit & Lefclapar.
Prix , 15 1. br.
&
L'ANCIENNE
ANCIENNE Rome , cette République fameufe
, faifoit graver fur une colonne qui
étoit au milieu de la Place publique , les
noms des citoyens qui s'étoient- fignalés dans
DE FRANCE. 167
les combats , ou qui étoient morts en défendant
la Patrie . L'Ouvrage de M. Dafpect tend
au même but, C'eft un monument qu'il élève
à la gloire de la Nation , en faifant revivre
les noms des vaillans François qui fe
font illuftrés par leur bravoure. Il offre
à la jeune Nobleffe de précieux modèles &
de grands exemples ; il affure aux familles
la gloire d'avoir produit tant de braves Militaires
, & peut - être la reconnoiffance
qu'elles ont droit d'attendre du Prince &
de leurs Concitoyens .
L'Auteur a puifé les faits qu'il rapporte
dans des Mémoires particuliers , dans les
Hiftoires Militaires , & fur-tout dans les
Archives du Bureau de la Guerre. Infatiga
ble dans fes recherches , il offre aux Lecteurs
le fruit de fes veilles , après une Lecture
de plus de 1200 volumes des Mémoires
du tems..
Cette Hiftoire eft divifée en Guerres de
terre , & en Guerres de mer. La première
Partie traite des Guerres de terre , & occupe
les deux premiers volumes. La feconde traite,
de la Marine Françoife , dont il préfente le
tableau depuis les Rois de la troifième race
jufqu'à Louis XIV , qui l'a créée de nouveau
en quelque forte , par la forme qu'il fut lai
donner.
M. Dafpect nous préfente d'abord l'épo
que intéreffante de l'inftitution de l'Ordre,
de S. Louis. Il nous apprend que le célèbre
d'Agueffeau eft l'Auteur de la forme
259miA
BOTAS 296 $ :13
168 MERCURE
}
& des moyens fur lefquels il fonda cet Ordre
illuftre .
Louvois s'étoit emparé des biens de l'Or
dre de S. Lazare , pour en recompenfer les
Officiers qui s'étoient diftingués par de belles
actions & par de longs fervices. Après la
mort de ce Miniftre , Louis XIV , dont la
confcience étoit naturellement delicare
choifit ce qu'il y avoit de plus fage & de
plus éclairé dans fon Confeil , pour donner
une bonne forme à l'Ordre , & pour régler
l'ufage qu'on faifoit des biens dont il étoit en
poffeffion. D'Agueffeau fut un des Commif
faires nommés dans cette affaire ; il en devint
bientôt le maître , par la déference que lui
montroient fes collegues. 21
་
Bien éloigné d'envier aux gens de guerre.
des récompenfes achetées au prix de leur
fang , d'Agueffeau ne crut pas devoir les
prendre fur le patrimoine des pauvres. Il
jugea qu'il étoit convenable à la Majefté
Royale deconcilier ces deux vues . Ainfi, fans
toucher aux biens de l'Ordre Hofpitalier de
S. Lazare , il fonda l'Ordre Militaire de
SLouis fur le rerranchement des dépenfes de
la guerre, Tous les Commiffaires entrèrent
dans fes vues . D'Agneffeau fut chargé par
Louis XIV de dreffer les Réglemens néceffaires
pour exécuter ce projet.
Le Monarque voulut recevoir lui - même ,
le ferment de tous les Chevaliers,, & leur
donner l'accolade, ;, & lorſque la multiplicité
des affaires ou l'éloignement des
Armées
I
DE FRANCE. 169
Armées , obligea Louis à nommer les Généraux
, pour créer de nouveaux Chevaliers ,
qui , retenus par leurs emplois , ne pouvoient
pas fe rendre à la Cour. Plufieurs d'entre
ces Officiers renoncèrent à Fhonneur de
porter la Croix un an plus tôt , afin d'être
armes Chevaliers par le Roi lui- même.
Alors de grands Généraux , des Ingénieurs
& des Artistes célèbres portèrent l'Art Militaire
à un degré de perfection dont on n'avoit
point l'idée dans les tems antérieurs .
L'invention des Uniformes contribua beaucoup
au maintien de la difcipline , à la propreté,
à l'émulation des Troupes.
Ne pouvant parcourir le Tableau des
événemens de ce Règne , nous nous bornerons
à citer quelques traits qui caractérifent
principalement l'homme dans le héros.
•
Le Duc d'Enguien , que fes exploits firent
dans la fuite appeler le Grand Condé ,
à peine âgé de 22 ans , vole au fecours de
Rocroy , alliégé par les Efpagnols en 16433
il gagne la bataille. Le Comte de Fontaine ,
qui , durant toute l'action , s'étoit fait porter
fur une chaife , à caufe de la goutte qui
le tourmentoit , ayant été trouvé parmi les
morts , le jeune Duc d'Enguien dit à cette
occafion , » qu'il auroit voulu mourir.com-
» me le Comte de Fontaine , s'il n'eût pas
» vaincu. »
Turenne , né , comme fon rival , avec le
génie de la guerre , fe fit battre à Mariendal
par fa faute ; la feule , dit M. Dafpect ,
Sam. 22 Juillet 1780.
H
170 MERCURE
qu'il ait commife à la Guerre. L'Auteur ne
met donc pas au même rang la défaite de
Turenne à Rethel.
"
» Quand un homme ( difoit ce Héros ,
» en parlant , avec une noble franchiſe , de
fes défaites à Mariendal & à Rethel , ) ſe
» vante de n'avoir point fait de fautes à la
guerre , il me perfuade qu'il ne l'a pas
»
faite long-tems. » Un indifcret ayant un
jour demandé à Turenne comment il avoit
perdu ces deux combats dont on vient de
parler ; il lui répondit : » Je fuis content
de moi dans l'action ; mais fi je voulois
» me faire juftiçe févèrement , je dirois que
l'affaire de Mariendal eft arrivée pour
» m'être laiffé aller mal à- propos à l'impor-
» tunité des Allemands qui demandoient
des Quartiers ; & que celle de Rethel eft
» venue pour m'être trop fié à la Lettre du
» Gouverneur , qui promettoit de tenir en-
" core 4 jours , le jour même qu'il fe renpa
dit. »
Louis quatorze , comme fondateur &
Grand Maître de l'Ordre , eft à la tête
de la lifte des Chevaliers de Saint - Louis;
& telle eft l'impreffion que ce Monarque
laiffa , même en mourant , dans l'efprit des
Puiffances qui portoient le plus d'envie à fà
grandeur : Le Roi eft mort » dit l'Empereur
à fes Courtifans. Mot éloquent , qui
prouve que les malheurs dont ce Roi fut accablé
, les humiliations qu'il effuya ſur
DE FRANCE. 171
fin de fa vie , n'avoient pu faire oublier fa
grandeur paffée.
L'anecdote fuivante montre l'attention de
Louis XIV pour faire de la Croix de S. Louis
la récompenfe de la valeur & des talens militaires,&
combien les Officiers mettoient cette
glorieufe décoration au - deffus du vil intérêt.
39
ور
Un Officier de mer ayant fait une action
diftinguée , on lui donna pour récompenſe
une penfion de 800 livres . Il vint à la Cour,
& dit au Miniftre qu'il n'a pas verſé ſon
fang pour de l'argent ; & que S. M. a des
» récompenfes plus honorables pour un
» Gentilhomme . Quelles récompenfes ,
» dit le Miniftre ? La Croix de S. Louis ,
répondit l'Officier. » M. de Chamillard
rendit compte au Roi de la nobleffe des
fentimens de cet Officier , qui auroit préféré
la Croix de S. Louis à 800 livres de penfion
. Je le crois bien , dit Louis XIV. »
"9
―
وو
De Fricambeault , Capitaine de Vaiffeau,
jouiffoit d'une grande réputation d'intelligence
& de courage. Il mourut en héros au
port de Vigo. Bleffé mortellement , il ne
voulut jamais qu'on l'emportât ; répondant à
ceux qui lui propofoient d'aller prendre quelque
repos : Et cette Croix , ( en montrant
ce figne de la valeur ) voulez - vous
» que je la déshonore ? „
Les récompenfes d'argent , dit M. Dafpect
corrompent les hommes'; celles de l'honneur
les élèvent au-deffus d'eux-mêmes. En-
Hij
172 MERCURE
tre les mains de la fageffe , les honneurs.
feroient en effet un tréfor inépuifable ; mais ,
les abus en ce point font infiniment plus
dangereux que les déprédations des Finan
ces. Si cette décoration , purement militaire,
a perdu de fa valeur aujourd'hui , c'eſt parce
qu'on l'a quelquefois éloignée de fa deftination
primitive , en l'accordant tantôt à
des valets , tantôt à des Procureurs , tantôt
à d'autres particuliers , dont l'état n'avoit .
rien de commun avec la profeffion des
armes. On faura gré à M. Dafpect d'avoir
exclu de fon Hiftoire tous ces prétendus
Chevaliers de S. Louis , dent on ne retrouve
point le nom fur les liftes déposées
au Bureau de la Guerre.
TRAITÉ de la Difpofition forcée des
Bénéfices, par M. l'Abbé Rathier , Avocat
au Parlement. 3 Vol. in - 12 . A Paris ,
chez L. Cellot , Imprimeur- Librairc , rue
Dauphine. 1780.
L'OUVRAGE que M. l'Abbé R. vient de
publier manquoit à notre Jurifprudence
canonique. La manière dont il l'a traité
le rend utile & intéreſſant , non - feulement
pour les Évêques & pour tout le Clergé
du fecond Ordre , mais même pour les perfonnes
qui s'occupent des matières Bénéficiales.
M. l'Abbé R. fait d'abord la diftinction
DE FRANCE
173
des droits de la puiffance Eccléfiaftique
d'avec ceux de la puiffance temporelle . « Je
» ne crains point , dit- il , qu'on m'impute
» d'avoir attribué aux Miniftres des Autels
» le pouvoir qui doit n'être exercé que par
» les repréfentans du Souverain , & d'avoir
» mis au nombre des prérogatives des Cours,
» la conceffion dù titre canonique & de la
» miffion qui n'appartient qu'aux dépofi-
» taires de l'autorité apoftolique. »
M. l'Abbé R. a parfaitement concilié les
devoirs de Miniftre de l'Églife avec ceux de
Jurifconfulte & de Citoyen ; & il a fu fe
défendre des principes ultramontains , en
rendant à la Thiare l'hommage dont elle eft
en poffeffion. Voici comme il s'en explique :
« J'aurois fouhaité qu'il me fût permis de
» démontrer combien il feroit avantageux à
» la nation & à l'Eglife , que tous les droits
» à la conceffion des Bénéfices , qui ne doi-
» vent leur origine qu'aux fauffes décré-
» tales & au fchifme d'occident , fuffent en-
» fevelis dans un éternel oubli , avec les
» fiécles d'ignorance & de barbarie qui les
» ont fait naître ; mais ces droits font tolérés
fous les yeux du Prince & de fes
Magiftrats , dont je me ferai toujours un
» devoir de refpecter les vues & les motifs. »
Il rappelle à cette occafion que le Parlement
de Paris repréfentoit à Louis XI , en
1461 , que , fupputation faite , s'en va tous
les ans à Romeprès d'un million d'écus.
Hiij
174
MERCURE
و د
Aujourd'hui qu'il y a plus de Bénéfices
, & qu'on a plus fouvent recours à
" Rome , une Société de gens de Lettres a
t'elle eu tort de dire , que la République
Romaine , au temps de Lucullus , a moins
" tiré d'or & d'argent des nations vaincues
par fon épée , que les Papes , les pères de
» ces mêmes nations , n'en tirent n'en tirent par leur
plume. »
33
M. l'Abbé R. prouve que les fignatures
de Cour de Rome , en faveur des pourvus
en la forme dignum , font un véritable titre
qui leur donne un droit acquis au Bénéfice ,
& que les Lettres de Vifa de l'Ordinaire
ne font que de fimples Lettres d'attache purement
déclaratoires de l'idonéité de l'impétrant
, auquel elles donnent l'adminiſtration
du Bénéfice fans le lui conférer.
M. l'Abbé R. établit aufli que le Vifa reçu
de l'Ordinaire pour un Bénéfice à charge
d'ame , ne difpenfe pas le nouveau pourvu
d'un autre Bénéfice de même qualité , d'en
rapporter un fecond ; il fait aufli connoître
l'intérêt qu'ont les Ordinaires & les requérans
de faire dreffer un procès -verbal d'examen
; il trace enfuite la route que doit tenir
le Métropolitain , ou autre Supérieur Eccléfiaftique
, quand il s'agit de prononcer fur
le refus des provifions fait par l'Ordinaire
pour caufe de mauvaifes moeurs.
M. l'Abbé R. réfute l'opinion de Fevret &
de Drapier , fuivant laquelle les refus de
DE FRANCE. 175
Vifa , fans exprimer les motifs , ne peuvent
point donner lieu à l'appel comme d'abus ;
& il prouve , 1 ° . qu'il y a abus toutes les
fois qu'il y a contravention aux Réglemens
Eccléfiaftiques adoptés dans le Royaume , &
aux Ordonnances de nos Rois.
2°. Qu'un refus non-motivé eft une infraction
aux lois canoniques , qui veulent
qu'il n'en foit fait aucun fans cauſe ſpé
cifiée .
3°. Qu'un tel refus rendroit les Évêques
juges du droit des impétrans ; droit dont la
puiffance temporelle peut feule juger.
M. l'Abbé R. fait enfuite connoître quels
font les cas où les Évêques peuvent être
intimés fur les appellations comme d'abus
de leurs Ordonnances , & ceux où ils ne
peuvent pas l'être ; il rapporte l'Édit de
Louis XIII de 1625 , qui difpenfe les Prélats
de comparoître ou de répondre aux affignations
qui leur font données fur les appellations
comme d'abus interjetées de leurs
jugemens.
Mais cet Édit n'eft enregistré dans aucune
Cour Souveraine ; & il eft de jurifprudence
conftante que les Évêques peuvent être intimés
fur les appels comme d'abus d'actes
quelconques de juridiction volontaire
quand il n'y a point de partie qui foutienne
n'y avoir abus .
Les Cours Supérieures ne peuvent renvoyer
l'appelant comme d'abus qui demande
Hiv
176 MERCURE
le Vifa , que devant les Supérieurs Eccléfiaftiques
, fuivant l'ordre établi.
Enfin l'Auteur prouve qu'il y a ſouvent
de l'inexactitude dans les Arrêts cités par le
Rédacteur des Mémoires du Clergé , & ce
n'eft pas la partie la moins effentielle de fon
Ouvrage ; ces fortes d'erreurs peuvent
donner lieu à bien des inconvéniens , & diminuer
l'authenticité des Arrêts rapportés
dans le même Recueil , auxquels on ne pourroit
pas faire ce reproche.
Il feroit trop long de rendre un compte
plus détaillé du Livre de M. l'Abbé R .;
nous en avons dit affez pour qu'il ne foit
pas permis de douter de fon utilité , même
pour les canoniftes les plus profonds ; fon
Livre eft d'ailleurs écrit avec autant de précifion
que de clarté mérite fort rare dans
les Ouvrages de Jurifprudence.
TRAITÉ de la Châtaigne , par M. Parmentier,
Penfionnaire de l'Hôtel des Invalides ,
Cenfeur- Royal , Membre du Collège de
Pharmacie de Paris , &c. in- 8 ° . de 160
pages. A Paris , chez Monory , Libraire ,
rue & vis-à-vis l'ancienne Comédie Françoiſe.
1780 .
"
A l'exemple de feu M. Malouin & de
quelques autres Ecrivains modernes , M.
Parmentier s'eft fait gloire de prendre pour
DE FRANCE. 177
objets de fes travaux philofophiques l'aliment
le plus ordinaire, celui qui fait prefque
feul la fubfiftance du pauvre peuple.Il a porté
les richeffes de la Chymie fur le pain , fur la
farine & fur les grains ordinaires. Après avoir
prouvé complettement la falubrité des pom
mes de terre , il a publié la manière la plus
sûre & la moins embarraffante de les convertir
en très bon pain , qui n'a que le
très mince inconvénient d'un petit goût
d'herbe.
-
·
Il entroit dans fon plan de connoître &
de perfectionner le pain de châtaignes ; l'ouvrage
qu'il donne au. Public , eft le réfultat
des expériences qu'il a faites dans ce deffein
avec beaucoup d'exactitude & de perfévérance
.
Son avertiffement eft remarquable par la
réfutation très-claire & très - complette d'un
des paradoxes de M. Linguet.
و د
" Dans le 18. fiècle , ( dit il ) un feul
» homme effaie de nous perfuader que le
bled , dont les premiers cultivateurs ont
» été déifiés , est un préfent fait par la Na-
» ture dansfa colère ; que le pain eft unpoifon
, une drogue meurtrière ; que les hom-
" mes feroient bien mieux nourris d'une
bouillie mangeable & fans apprêt.
32.
M. Parmentier répond , comme Chimiste ,
premièrement , que la bouillie demande
plus d'apprêts que le pain même ; qu'elle ne
fe conferve pas ; qu'elle eft , au jugement
H.v.
178 MERCURE
de tous les Médecins , indigefte & peu falubre..
Il en explique les raifons.
Quant au riz , tant célébré par l'Auteur des
Annales Politiques , M. Parmentier rappelle
tous les inconvéniens attachés à fa culture ,
quirend mal-fainesles contrées qui occupent
les rivières . Il obferve que la récolte er eft
affez coûteufe , & pour le moins auffi incertaine
que celle du froment , qui n'eft pas
peftilentielle.
Il pouvoit ajouter que , dans le même tems
précifément où M. Linguet affirinoit pofitivement
dans fes livres , avec fa confiance
ordinaire , que chez les peuples qui vivent
de riz , on n'éprouve jamais de difette , &
l'on n'a point à craindre de monopole , tout
le Bengale , où l'on n'a pas d'autre aliment
perdoit un tiers de fes habitans dans une fa
mine horrible caufée par le défaut de récolte ,
& par le monopole le plus atroce des Anglois
qui règnent fur ce malheureux pays.
33
و د
Si M. Linguet eût bien voulu ( dit en-
» core M. Parmentier ) entrer dans une Bou
langerie , pour voir & examiner le levain,
» il ne lui auroit pas donné les épithètes les
plus extraordinaires : il n'auroit certaïne-
» ment pas dit que c'eft une matière infecte
» que le pain eft une drogue dont la corruption
» eft le premier élément , que nous fommes
obligés d'altérer par un poifon , pour la
" rendre moins mal- faine. En confultant
quelques Chimiftes , il n'auroit pas confondu
le premier degré de la fermentation
و ر
»
, כ
DE FRANCE. 179
"
ور
fpiritueufe avec le dernier , qui eſt la
tréfaction.
">
pu-
En effet , le levain n'eft pas plus de la corruption
& du poiſon , que le vin n'eſt du
raifin pourri , & devenu mortel par la fermentation
qui le prépare.
C'eft ainfi que le Chimifte oppofe des
principes auffi fimples qu'univerfellement
connus , aux déclamations que M. Linguer
accumule dans fa réponſe aux Docteurs mo-,
dernes , & dans fes Annales .
Le Traité de M. Parmentier contient trois.
Parties. Dans la première , il donne les meilleurs
préceptes fur la culture des Châtaigniers
, & rend hommage à leur premier
Auteur , M. de Sahuguet , Marquis de Puy-
Marêts , frère aîné de M. le Paron d'Efpa
gnac , Gouverneur des Invalides , & de M.
l'Abbé d'Efpagnac , Confeiller de Grand'-
Chambre , refpectable Citoyen qui paffa
toutes les années d'une longue vie , à bien
dire & à bien faire , témoins les excellentes
inftructions fur les Châtaigneraies , que M.
Parmentier vient de publier , & plufieurs petits
Traités d'Economie Rurale , dont il enrichifoit
les Éphémérides avant leur fuppreflion.
La feconde Partie concerne la récolte des
Châtaignes ; les méthodes ufitées dans les
Cévennes , dans le Limoufin , en Corfe &
ailleurs , pour les fécher & les conferver :-
meilleur moyen de les apprêter pour en
faire l'aliment ordinaire d'une grande famille.
E
H'vj
180 MERCURE
Dans la troisième , M. Parmentier rend
un compte exact des expériences & des tentatives
de toute eſpèce qu'il a multipliées ,
pour faire du Pain de Châtaignes.
Toutes ces épreuves ont été fans fuccès.
On n'a jamais pu , jufqu'à préfent , faire ,
avec les Châtaignes , que des galettes féches,
brunes & mattes , qui n'ont point les qua--
lités du pain , & qui ne méritent pas d'en
porter le nom .
Il n'en réfulte pas démonftrativement l'impoffibilité
de l'entrepriſe ; mais au moins la
difficulté la plus grande.
Le Châtaigner n'en eft pas moins un arbre
très utile ; & la Châtaigne , un des bons
fruits qu'on puiffe cultiver.
Le Traité que nous venons d'analyſer , eft
un Livre eftimable , & l'Auteur, un des Écrivains
qui font l'ufage le plus louable de
leur fcience & de leurs talens .
(Cet Article eft de M. l'Abbé Beaudeau.
SPECTACLES.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LE Lundi 10 de ce mois , on a remis la
Mort de Pompée , Tragédie de P. Corneille.
" Nous avons , dit l'Abbé Dubos , deux
Tragédies du Grand Corneille , dont la 23
DE FRANCE. 181
"7
» conduite & la plupart des caractères font
» très défectueux , le Cid & la Mortde Pompée.
On pourroit même difputer à cette
» dernière le titre de Tragédie. Cependant ,
» le Public enchanté par la Poëfie du ftyle
» de ces Ouvrages , ne fe laffe point de les
» admirer, & il les place fort au- deffus de
plufieurs autres , dont les moeurs font
» meilleures & dont le plan eft régulier.
» Tous les raiſonnemens des Critiques ne
» le perfuaderont jamais qu'il air tort de
prendre pour des Ouvrages excellens deux
Tragédies qui , depuis quatre- vingt ans ,
» font toujours pleurer les Spectateurs.
ود
"3
Nous ne retrouvons point dans ces réflexions
le goût & le jugement qui diftinguent
ordinairement l'Abbé Dubos ; & rien n'eft
plus étonnant peut-être que de voir rapprocher
deux Ouvrages d'un genre auffi éloigné
que le Cid & la Mort de Pompée ; c'eſtà
dire , un Drame dont la repréſentation
produit tous les effets attachés à la véritable
Tragédie , & une production à laquelle on
peut en difputer le titre. Certainement , la
Mort de Pompée eft un Ouvrage très refpectable
& digne de fon Auteur , malgré les
défauts qui le déparent ; défauts que Corneille
à reconnus lui-même , & qu'il indique
dans l'Épître Dédicatoire du Menteur , &
dans l'examen de Polyeucte ; mais qu'on
ait pleuré pendant quatre- vingt ans aux repréfentations
de ce Drame , c'est ce qu'on ne
croira jamais. Nous conviendrons volon
182 MERCURE
tiers que le premier récit d'Achorée eſt touchant
, & que la première Scène du cinquième
Acte eft d'un grand intérêt , quoiqu'elle
foit hors d'oeuvre ; mais deux fituations
fuffifent- elles pour forcer le Public à regarder
comme excellent , un Ouvrage où l'intérêt
languit à chaque inftant , & dont les
deux derniers Actes feroient étrangers au
fujet principal , fi Cornélie ne recevoit pas
au cinquième , l'urne qui contient les cendres
du grand Pompée ? Un Ouvrage enfin , que
Corneille dit avoir fait pour effayer ce que
pouvoit la majefté du raifonnement , & la
force des vers dénués de l'agrément du ſujet ?.
Tous les Lecteurs de bonne foi conviendront
que cela eft impoffible : ils n'en rendront
pas moins juftice aux grandes beautés dont
la Pièce eft remplie ; beautés qui , malgré les
nombreux reproches qu'on peut lui faire ,
la rendent encore un Ouvrage admirable aux
yeux des Obfervateurs les plus févères.
Nous ne parlerons pas en détail de la manière
dont tous les rôles de cette Tragédie
ont été joués ; nous nous contenterons de
parler de M. Monvel , qui , dans le rôle
d'Achorée , a mérité les fuffrages les plus
univerfels. Il faut pourtant dire encore que
le lendemain de la repréfentation qui fait
l'objet de cet article , nous nous fommes.
arrêtés devant un portrait repréfentant la
fameufe Mlle le Couvreur , dans le rôle de
Cornélie ; & qu'après l'avoir examiné pendant
quelques minutes , nous avons été forcés
DE FRANCE.
183
de répandre quelques larmes délicieufes diabord
, mais dont une réflexion prefqu'invclontaire
a fait tourner la douceur en amertume.
Le même jour on a donné , pour la première
fois , Adélaïde , ou l'Antipathie pour
Amour, Comédie en deux Actes , & en
vers libres.
Une jeune Perfonne , aimable , fenfible &
pleine de vertus , ne peut fe réfoudre à donner
fon coeur ni fa main à qui que ce foit.
Le fpectacle d'une foeur adorée de l'homme
qu'elle eft fur le point d'époufer , le defir
d'un père chéri , les qualités d'un Amant fair
pour plaire , rien ne l'engage à renoncer à
un fyftême qu'elle a établi fur l'idée que
tous les Amans , tous les Époux font aufh
barbares que le mari d'une femme qu'elle a
connue , & qui n'a trouvé dans les noeuds de
Phymen que l'efclavage le plus cruel & le
plus infupportable. Elle eft enfin obligée
d'ouvrir les yeux , de reconnoître fon erreur,
& d'accorder fa main & fon coeur à fon
Amant.
Cette Comédie jouit d'un fuccès très - brillant
; il nous eft impoffible d'entrer dans les
details capables de faire fentir tout fon mérite
, avant de l'avoir fous nos yeux : dès
qu'elle fera imprimée , nous en rendrons
compte; en attendant , nous devons dire que
cette production eft une des plus agréables
184 MERCURE
qu'on ait repréſentées depuis vingt ans. Les
deux rôles principaux font joués par Mlle
Doligny & par M. Molé. Les applicationsque
le Public a faites à la première , de certains
traits qui ont du rapport au rôle dont
elle eft chargée , parlent en faveur , & de
l'opinion qu'on a de fes talens , & , ce qui
eft plus flatteur peut-être , de l'eftime qu'on
accorde à fa perfonne. Quant au fecond , il
a déployé dans cette Comédie le talent le
plus rare , l'intelligence la plus fine & la plus:
délicate ; en un mot , la plus grande partie
des qualités qui forment l'excellent Comédien.
COMÉDIE ITALIENNE.
IL nous paroît abfolument inutile d'ennuyer
nos Lecteurs du récit de tous les débuts quife
font à tous nos fpectacles ; il leur importe
pea de favoir qu'un fujet médiocre & orgueilleux
eft venu recevoir à Paris le prix réfervé
à l'audace ainsi , nous ne parlerons déformais
que des débuts qui mériteront d'être
cités . De trois qui viennent d'avoir lieu ,
nous en citerons un , celui de M. Vallière.
Ce Comédien a de l'intelligence , de l'efprit
, la voix jufte , quoique foible & peu
agréable , de la précifion & du goût . Nous
croyons qu'il eft encore fufceptible de faire
des progrès ; nous l'engageons à travailler
fur-tout à fe défaire de certaines habitudes
DE FRANCE 188
plus mal -adroites que plaifanres , qui font
abfolument éloignées du ton de la bonne
compagnie.
Le Vendredi 7 , on a donné la première
Repréfentation du Déguisementforcé , Comédie
en deux Actes & en profe, réduite en
un Acte.
Un Jeune homme & une Jeune Fille ne
peuvent échapper au fort qui les pourfuit ,
que dans le cas où ils prendront de l'amour,
en croyant céder à la fimple amitié. Une Fée
qui les protège les rapproche , en donnant à
chacun d'eux les habits du fexe qui lui eft
oppofé ; ils s'aiment , fe le difent , & s'épouſent.
On trouve de très - jolies chofes dans cette
Comédie , qui paroît n'être qu'un effai ; fi
cela eft , nous engageons fon Auteur à penfer
que le ftyle doit varier fuivant l'état
des perfonnages , & qu'il n'eft pas naturel
que les Maîtres & les Valets parlent le même
langage.
VARIÉTÉS.
LETTRE au Rédacteur du Mercure.
MONSIEUR DE VOLTAIRE , de fon vivant , fut
régalé de fept à huit cent Satyres , les unes en vers,
les autres en profe , & lefquelles font aujourd'hui
toures oubliées . Depuis la mort , nous avons déjà eu
186
MERCURE
en fon honneur une douzaine d'Eloges , qui ont
fait un peu moins de bruit que les Satyres , par la
raifon que la louange endort , & que lafatyre réveille.
Le tems des Satyres eft paffé pour lui , & le tems
de la Justice , qui , dans fes arrêts , n'a égard ni aux
eft
injures de l'envie , ni aux tranſports de l'amitié ,
enfin arrivé : nous aurons dans peu la vie de ce Philofophe
, & ce fera au Public impartial à prononcer
quel rang il doit occuper dans la claffe des hommes
qui ont éclairé , ou qui ont égaré leurs femblables .
M. le Marquis de Luché , l'un des bons écrivains
du fiècle , nous promet cette Vie en cinq volumes
in-89. On penfe bien que fi M. le Marquis avoit
écrit tout ce qu'il peut favoir fur ce grand homme ,
ilne fe feroit pas borné à cinq volumes .
ne
M. FAbbé Duvernet , beaucoup moins connu ,
mais beaucoup plus fobre que M. le Marquis de
Luché , a renfermé en un feul volume l'Hiftoire
de M. de Voltaire. La plupart des hommes qui
ont fourni les matériaux de cette Hiftoire ,
font plus. M. le Préfident Hénault , M. Cideville
, MM, de la Condamine , Chenevière , Tiriot
, Berger , Mouffinot , d'Arget , le Kain , &c. ,
font les témoins que M. l'Abbé Duvernet avoit confultés
: c'eft de leur bouche même qu'il avoit recueilli
les principales particularités de la vie de M. de Voltaire
: il eft peu de ces témoins avec lesquels il ne
fût lié d'amitié ; il paffoit les journées entières avec
eux , & vivoit dans leur intimité : fouvent même il
écrivoit fous leur dictée. De chez l'un , il alloit chez
les autres ; & quand , avec eux , il ne pouvoit éclaircir
certains faits , il s'adreffoit à M. de Voltaire luimême.
On va tranſcrire l'extrait de quelques Lettres en
preuve de ce qu'on avance , & pour montrer au Public
la confiance qu'il peut ajouter en une Hiftoire
dont il ne tardera pas à jouir.
DE FRANCE. 187
8 Novembre 1771 , à Ferney.
" Le vieux malade dont Monfieur l'Abbé Duver
» net daigne être l'Hiftorien , n'a pas été en état de
le remercier plus tôt. Comme on ne fait guères
» l'Hiftoire des gens qu'après leur mort , il eft à
>> croire que Monfieur l'Abbé Duvernet fera biens
tôt dans les règles ; & probablement fon Curé
» l'aura duement enterré avant que l'Ouvrage
puiffe paroître.
ว
> On ne manquera pas d'envoyer , en attendant ,
» tout ce que M. l'Abbé Duvernet a la bonté de
» demander : s'il pouvoit venir faire un petit voyage
» à Ferney , il feroit à portée de lire beaucoup de
› chofes & de jeter enfuite de l'eau-bénite fur
corps du défunt , qui fe recommande à fes
» prières......
לכ
le
30 M. de la Condamine fait l'hiftoire de Pelletier
Défort , & de la loterie de 1729 : il étoit alors
» mon ami , & n'avoit point encore fait de voyage
» dans le Nouveau Monde ...... Rappelez-lui la pa-
» rade de l'Arménien chez Mde Dufai......
20
35
:
13 Janvier 1772.
» Le vieillard de Ferney a été malade pendant un
mois il eft dans l'état le plus douloureux , & n'en
eft pas moins fenfible aux bontés & au mérite de
» Monfieur l'Abbé Duvernét. Privé prefque entiè
» rement de la vue , & enterré dans les neiges , il fe
» confole en voyant qu'un Philofophe aimable &
plein d'efprit veut le faire revivre dans la pofté-
» rité....... Il s'en faut beaucoup que ce vieillard ap
proche de Defpréaux ; mais en récompenfe , Mon
as fieur l'Abbé Duvernet vaut beaucoup mieux que
Broffette .......
25
""
a Mon ancien ami Tirior , fi M. T'Abbé Duver
188 MERCURE
net veut prendre la peine de l'aller voir , le mettra
» au fait de tout ce qui peut avoir rapport au Che-
» valier de Rhoan qui ..... à Julie devenue Mde la
» Comteffe de Gou...... & à la bagatelle des tu & des
» vous..... M. Tiriot , dans ma feconde retraite à la
Baftille , me pourvut de domeftiques Anglois &
de livres Anglois.... Il eft très-vrai que fon amitié,
» du fond de la Normandie où il étoit alors , le fit
» voler à mon fecours au Château de Maifons , où
j'avois la petite-vérole. Gervafi , le Tronchin de
» ce tems - là , fut mon Médecin : la limonade & lui
» me tirèrent d'affaire …………….. »
23.
22 Mars 1772 , à Ferney.
Il eft jufte , Monfieur , que vous qui vou-
» lez bien être mou Avocat , vous lifiez les Pièces
» du Procès.. Je remets ma cauſe entre vos
» mains , & m'en rapporte entièrement à votre élo-
» quence & à votre fageffe ......
....
Je n'ai point donné ma médaille à Graffet , qui.
» eft actuellement à Paris . Vous pouvez favoir de
» lui l'aventure de la Pucelle. Je me fouviens très-
» bien qu'au füjet d'une Pucelle ordurière , il me mit
» dans une grande colère aux Délices , & que je le
» fis mettre en prifon à Genève......
» M. Cideville étoit Confeiller au Parlement de
→ Rouen ; il avoit beaucoup d'amitié
Four moi. II
» eft à Paris , très- vieux , très-infirme & très-dévot.
» C'étoit un Magiftrat intégre , & la dévotion ne
l'empêchera pas de me rendre juſtice , & d'avouer
» que la cupidité de Jore gâtá tout , & me donna
35
de grands embarras...... Jore me demanda par-
» don dix ans après , & je le tirai de la misère.......
» &c. &c. »
23 Octobre 1772 , à Ferney.
......... Le pauvre vieillard eft hors de combat :
DE FRANCE.
189
ila pensé mourir ces jours - ci.......... Je ne crois
≫ pas que vous trouviez des chofes bien intéresfantes
dans les paperaffes de l'Abbé Mouffinot.
» Je vous en enverrai de plus curieuſes ........
90
Le Juif Hiercheld étoit un fripon , & fes fouffleurs
des mal - adroits . M. d'Arger , mon ancien
» camarade de Potſdam , voyoit mouvoir à la Cour
» d'un grand Roi tous les refforts fecrets de la petiteffe
& de l'envie Françaife. Si Monfieur l'Abbé
30 Duvernet veut prendre la peine de l'interroger
à l'oreille , il l'inftruira de bien des choles
puériles , mais curieuſes ........ »
כ כ
1772, à Ferney.
Puifque vous êtes l'enchanteur qui daigne
» écrire la vie du Dom- Quichotte des Alpes , qui
s'eft battu fi long - tems contre des moulins - à
» vent , il faut bien vous fournir les pièces du pro-
∞ cès en original…………..
50
❤
» M. Durey de Morfan , frère de Madame la
» Préfidente , a l'extrême bonté de fe donner cette
peine. C'eft un homme de Lettres fort inftruit.....
Je le poffède à Ferney depuis quelque tems. Il faut
» qu'il foit bien bon , car la befogne qu'il a entrepriſe
n'eſt point amufante , & fera longue ; mais il
paroît que vous avez encore plus de bonté que
» lui......
27
*
» M. Chriftin , qui m'eft fort attaché , doit dans
peu fe rendre à Paris ...... Malgré mes fluxions fur
les yeux , j'aime à me flatter , & je ne défefpère pas
de le charger d'un petit paquet pour vous....... M.
" Chriftin eft un Avocat Philofophe qui va plaider
au tribunal du Roi la caufe de trente mille malheureux
esclavesdu Chapitre de S. Claude , & qui
ככ
190
MERCURE
» béniront tous ceux qui auront contribué à leur
» rendre 29 la liberté...... »
"3 ......
A Ferney , 1773.
Je ne fuis point heureux dans l'établiſle-
» ment des Manufactures de Ferney ; ce n'eft qu'un
ouvrage de furérogation. L'affaire des Sirven étoit
» de première néceffité . L'Arrêt du nouveau Parle-
3
ment de Touloufe qui les abfout eſt une amende-
» honorable aux mânes des Calas..... L'hiftoire de
> ma vie , quelque belles que foient les enluminures
dont votre Philofophie pourra l'orner , ne feraja-
» mais intéreffante : celle dont vous me parlez fera
beaucoup plus utile...... >>
39
7 Fév. à Ferney 1776.
Ceux qui vous ont dit , Monfieur , qu'en
» 1744 & 1745 , je fus Courtiſan , ont avancé une
» trifte vérité. Je le fus & je m'en repentis. De tout
» le tems que j'ai perdu en ma vie , c'eſt , fans con-
33
33
tredit , celui-là que je regrette le plus . Ce ne fut
39 pas le tems de ma gloire , fi j'en eus jamais. J'éle-
» vai pourtant , dans le cours de l'année 1745 , un
Temple à la gloire . C'étoit un ouvrage de commande
, comme M. le Maréchal de Richelieu &
M. le Duc de la Valière peuvent le dire. Le
» Public ne trouva point agréable l'architecture de
ce Temple. Je ne la trouvai pas moi-même trop
» bonne. Piron y logea des rats ; j'aurois pu le loger
» lui-même dans la caverne de l'envie , que j'avois
placée à l'entrée de ce Temple de la Gloire. Mes
» amis m'ont toujours aſſuré que dans la feule bonne
» Pièce que nous ayons de lui , il m'avoit fait jouer
» un rôle fort ridicule. J'aurois bien pu le lui ren-
» dre. J'étois auſſi malin que lui ; mais ,&c. &c.
အ
DE FRANCE. 191
GRAVURES.
VOYAG
OYAGE Pittorefque de l'Italie , Premier Vol.
Royaume de Naples , quatorzième Livraiſon. A
Paris , chez M. de la Foffe , au Carroufel .
Seconde Livraifon de la Defcription genérale &
particulière de la France , contenant dix tableaux de
la galerie de l'hôtel de Toulouſe , gravés fur les
defins de M. Cochin , par les Sieurs Née , Maf
quelier , Feffard , &c. A Paris , chez Née & Maſquelier
, rue des Francs- Bourgeois , près la Porte Saint-
Michel.
reau ,
Le Bain de Village , Eftampe gravée au lavis
par les fieurs Bar & Châtelet. A Paris , chez Che-
Graveur , rue des Mathurins , au coin de la
rue de Sorbonne. Ce genre de Gravure nous ſemble
digne d'être encouragé ; plus expéditif que tout
autre , il rend très-bien l'efprit des tableaux , & il
exprime le deffin avec autant de force que de légèreté.
Cahier contenant plufieurs Portes d'un goût nouveau
, par M. Panferon. Prix , 1 liv. 4 fols. A Paris ,
chez l'Auteur , rue des Maçons , maiſon de M. le
Vaffeur , Graveur.
ANNONCES LITTÉRAIRES,
LE Teftament Politique de l'Angleterre . Vol .
in-12. Le Café Politique de Londres. Vol. in - 12 .
A Paris , chez Defauges , Libraire , rue S. Louis ,
chez Efprit , Libraire , au Palais Royal.
&
De la Vieilleffe , ou Caton l'ancien .... De l'Amitié
ou Lelius , Ouvrages traduits du Latin , par le
192 MERCURE
Bailli D... Vol. in -8 ° . A Paris , chez Esprit , Libraire ,
au Palais Royal .
De la Lecture des Livres François , troifième partie
, fin des Ouvrages du XVe. fiècle. Vol. in - 89.
A Paris , chez Moutard , rue des Mathurins.
Traité des Scrophules , vulgairement appelées les
Ecrouelles , ou Humeursfroides , par P. M. Latouette,
Docteur en Médecine de Paris. Volume in-12 . Prix ,
2 liv. 5 f. broc. A Paris , chez Didot le jeune , quai
des Auguſtins.
Ifaac & Rebecca , ou les Noces Patriarchales ,
Poëme en profe , en 5 Chants , nouvelle édition .
Vol. in-12. A Paris, chez Efprit , Quillau , Tilliard ,
& la veuve Duchefne.
Hiftoire de la République des Lettres & Arts en
France , année 1779. Broc. in-12 . A Paris , chez les
mêmes Libraires.
TABLE.
VERS ausujet de la Mort_des Bénéfices
de M. Dorat,
Le Chien & le Serpent ,
Lettre fur l'Egalité des
prits ,
172
145 Traité de la Châtaigne , 176
146 Comédie Françoife ,
Ef- Comédie Italienne
153
Enigme & Logogryphe , 165
Lettre au Rédacteur du
cuse ,
Hiftoire de l'Ordre Royal & Gravures ,
Militaire de S. Louis , 166 Annonces Littéraires ,
Traité de la Difpofition forcée
J'A
APPROBATION.
180
184
Mer-
185
191
ibid.
A lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 22 Juillet . Je n'y ai
sien trouvé qui puiſſe en empêcher l'impreſſion. A Paris
le 21 Juillet 1780. DE SANCY.
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 29 JUILLET 1780 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE
VERS...
A MES AMIS , partans pour l'Italie
Vousque que rien n'arrête & ne lie ,
Partez , aimables Voyageurs ,
Allez refpirer les odeurs
Des orangers de l'Italie !
Dans les bofquets de Tivoli ,
Répétez les chanſons d'Horace ,
Dont deux mille ans n'ont point vieilli™
Et le coloris & la grâce :
Allez détacher un rameau
Du laurier fidèle à Virgile ,
Du laurier toujours immobile
Qui couronne encor fon tombeau
Évoquez la Muſe d'Ovide
Sam. 29 Juillet 1780.
194
MERCURE.
Cherchez les grottes où ſa voix
Aux amans impofoit des loix ,
Et dictoit les leçons de Gnide ;
Entrez fous le charmant berceau
Où Tibulle chanta Délie ,
Où la jeune main de Lesbie
Careffoit un tendre moineau ;
Montez au Capitole antique
Qui vit l'Univers proſterné ,
Où le triomphe poétique
Au Taffe en vain fut deftiné.
Vous verrez le grand fanctuaire
Des talens de tous les pays ,
Et l'Apollon du Belvedère ,
Et la Vénus de Médicis ;
Des Arts vous fentirez l'ivreffe ,
Et me plaindrez en ce moment...
Mes amis , cet enchantement
Vaut-il celui d'une maîtreffe ?
( Par M. Doigni. )
ÉPITAPHE D'UN BOURGUIGNON.
C1 - GIT Potor , qui mourut en buvant ,
Et qui près de quitter la terre ,
Réfigné bien dévotement ,
Ne regretta rien en partant....
Qu'une goûte de vin qui reſtoit dans ſon verre.
(Par M. le Chevalier de Saint-Garés.)
DE FRANCE.
195
LE LAID CHEVALIER , Conte.
UNhomme des plus laids aimoit à la folie
Une jeune Beauté: le cas n'eft pas nouveau ;
A - t'on beſoin d'être beau ,
Pour aimer femme jolie ?
Or Notre amant , fi l'Hiftoire eft fidelle ,
Étoit ſpirituel autant qu'il étoit laid ;
Et par certain hafard , furprenant en effet ,
Mais qui par fois fe renouvelle ,
Sa maîtreffe étoit fotte autant qu'elle étoit belle.
Amour , ce fent-là de tes jeux !
Cet homme que l'on croyoit fage ,
Et qu'on avoit être amoureux ,
Voulut tâter du mariage.
Pour paroître toujours à la raiſon foumis ,
Tandis que fon Hymen s'apprête ,
Il prétend cet ufage eft de tous les pays )
Prendre confeil de fes amis ,
Pour n'agir que d'après ſa tête.
Amis , dit - il , confeillez - moi ;
Je prétends époufer Orphife.
Elle ? répondit-on : mais quoi !
Vous favez ?...
Oui je connois fa fotife.
Mais croyez-moi , je me fuis confulté ,
Et j'y trouve un grand avantage ;
Car nous fommes eu fonds , foit dit fans vanité ,
I ij
196 MERCURE
Pour donner aux enfans qui nous viendront, je gage,
Moi , de l'efprit , elle , de la beauté.
Eft-il un plus digne héritage ?
CELA dit , animé par cet efpoir flatteur ,
Le foir même il conclut l'affaire,
Qu'arriva-t'il ? Ses enfans , par malheur,
De leur père eurent la laideur ,
Et la bêtife de leur mère.
LE SAULE ET LA RONCE ,
Fable.
LE Saule dit un jour à la Roncé rampante :
Aux Paffans pourquoi t'accrocher ?
Quel profit , pauvre fotte , en comptes- tu tirer ?
Aucun , lui répartit la Plante :
Je ne veux que les déchirer.
( Par M. le Bailly. )
LA CONSULTATION , Anecdote,
L'AUTRE jour , chez un Avocat de mes
amis , je fus témoin d'une confultation qui
me parut affez curieufe. Je crains qu'elle ne
demeure renfermée dans le fein d'une famille
; & comme je penfe qu'un bon Citoyen
ne doit jamais rien dérober à l'inſtrucDE
FRANCE. 197.
tion ou à l'amufement du Public , je veux
lui raconter cette Anecdote.
Il s'agit de deux frères qui , fans être bien
riches , avoient beaucoup plus à fe louer de
la fortune que de la nature ; car celle- ci les
avoit traités l'un & l'autre en véritable marâtre.
L'aîné étoit fourd prefque de naiffance
, & le cadet étoit aveugle , c'eſt à - dire ,
qu'ils n'avoient à eux deux que deux bonnes
oreilles & deux bons yeux. Ce n'étoit pas
alfez ; & voilà juftement la réflexion que fit
un voifin que le hafard leur avoit donné.
Ce voifin eft un original dont je dois vous
dire deux mots ; car il joue un rôle dans
cette hiftoire . Cet homme n'est précifement
ni Oculiſte , ni Médecin , ni Chirur
gien ; mais il eſt tout cela à la fois , & bien
d'autres chofes encore . Il a des fecrets , peutêtre
des caractères ; enfin il ne profeffe rien
& il fe mêle de tout. Il ne voit pas un malade
fans avoir envie de le guérir ; ce n'eft
point par un motif d'intérêt ; il payeroit luimême
fes malades s'il le falloit ce n'eft pas
même par bienfaifance , mais uniquement
par plaifir. Il aime à faire des cures , comme
d'autres aiment à faire des mariages.
:
A peine eut-il connu les deux frères
qu'il fe mit dans la tête de les guérir. , I
commença d'abord par les faluer quand il
les rencontroit ; il leur faifoit beaucoup de
politeffes ; il épioit toutes les occafions de
leur rendre les petits fervices de voifin ;
bientôt il les arrêtoit en pallant pour caufer
I iij
198 MERCURE
avec eux: vinrent enfuite les vifites d'honnêteté
; enfin , quand il eut bien difpofé les
chofes , il les pria de vouloir bien le laiffer
guérir par lui ; mais il les pria avec cette timide
inquiétude que donne une grande envie
d'être exaucée ; il offrit fes fervices comme
un véritable amant fait une déclaration d'amour.
Ils furent acceptés; & , ce qu'il y a de
plus étonnant , c'eft que ce diable d'homme
réuffit dans fon projet. J'ignore quelle recette
il employa : ce que je fais fort bien , c'eft
que prefque le même jour que le cader vit
clair , l'aîné entendit très-bien . Mais voici
ce qui eft réfulté de ces deux cures étonnantes.
Le cadet , quoique aveugle , avoit fait con
noiffance avec une jeune, perfonne qui ve
noit fouvent caufer avec lui. Cette jeune
perfonne avoit un fon de voix fi doux , fi
agréable , un organe fi fenfible , qu'il en
devint amoureux. Il parvint à s'en faire ai
mer, & il pouvoit s'appeler heureux ; car
pouvant être prefque toujours avec elle , ik
n'avoit pas le temps de fentir l'ennui Hélas ! le
pauvre garçon , en recouvrant la vue , perdit
à la fois tous fes plaifirs , parce que cette
jeune perfonne , dont l'organe charmoir fon
coeur , n'eft ni jolie ni bien faite. Cette laideur
auparavant n'exiftoit pas pour lui , puifqu'il
ne la voyoit pas. Que dis - je ? il la
voyoit par les yeux de l'imagination , & il
la voyoit jolie ; le charme de fa voix fe répandoit
fur toute fa perfonne. Maintenant
elle a perdu pour lui jufqu'à l'agrément de
DE FRANCE. 199
fon organe. Ce qu'il voit aujourd'hui gâte
ce qu'il entend . Illufion , réalité , le pauvre
clairvoyant a tout perdu.
Paffons à l'hiftoire de l'aîné. Je vous ai dit
qu'il étoit fourd , mais fourd à ne rien entendre.
Le fens de l'ouie étoit abfolument
nul pour lui. Il s'étoit aufli avifé d'aimer ;
mais fa maîtreffe ne reſſembloit nullement
à celle de fon frère. C'étoit la plus charmante
figure & la plus jolie taille du monde.
Il ne pouvoit pas l'entendre , mais il avoit
tant de plaifir à la regarder , qu'il n'avoit pas
le temps de defirer rien au- delà. D'ailleurs.
deux beaux yeux lui difoient qu'il étoit aimé ;
qu'avoit - il befoin d'en favoir davantage ?
Enfin il avoit le bonheur de la trouver parfaite
en tout , quand ce forcier , en lui rendant
l'ouie, vint lui apprendre qu'elle étoit
bête. Il entend aujourd'hui ce que dit fa
maîtreffe , & il n'entend que des fottifes.
Enfin par cette cure la maîtreffe a perdu fa
beauté, ( car les yeux de l'amant ne la trouvent
plus jolie , depuis que fon oreille l'entend
) , & lui a perdu tous les plaiſirs qu'elle
lui donnoit.
Les deux frères s'étant confié mutuellement
leurs chagrins , regrettèrent les heureux
jours de leur incommodité. En vérité ,
fe dirent-ils , nous avions bien affaire que ce
maudit homme fe donnât tant de peine pour
nous rendre malheureux . Ils allèrent le trouver
, & lui firent des plaintes amères fur
leur guériſon. Ils fe fâchèrent contre lui ; &
I iv
200 MERCURE
celui - ci étant tombé dans la plus grande
rêverie , garda un profond filence , qu'il
rompit enfin par ces mots prononcés bien
flegmatiquement : « tant il eft vrai qu'en
multipliant autour de l'homme les moyens
de jouir , on n'ajoute pas toujours à fon
bonheur ! »
Cette réflexion philofophique , à laquelle
ils ne s'attendoient pas , mit les deux frères
dans une colère épouvantable. Plaiſante manière
de nous confoler , s'écrièrent- ils , que
de nous débiter une froide moralité , qui ne
rendra jamais à nos maîtreffes ni la beauté ,
ni l'efprit.
J
Ils le quittèrent furieux , & ils coururent
chez un Jurifconfulte , pour favoir s'ils
n'étoient pas fondés à attaquer cet hommelà
en juftice , & à demander de forts dommages
& intérêts ; car enfin , difoient- ils , it
nous a fait plus de mal que s'il nous avoit
fait perdre notre fortune. On fe doute pentêtre
de la réponſe du Jurifconfulte' ; il leur
dit que la loi n'avoit pas prévu le cas où ils
fe trouvoient ; & les deux frères fortirent'
auffi mécontens de lui , que s'il avoit donné
à chacun d'eux un fens de plus.
Pour moi , cette aventure me jeta dans de
grandes réflexions ; & je finis par dire tout
bas : bon Dieu ! fi jamais je me trouve dans
la fituation où étoient ces bonnes gens , préfervez-
moi des Médecins.
DE FRANCE 201
ROMANCE
Sur l'oppofition formée à mon Mariage.
AIR: Que ne fuis - je la fougère ?·
APRÈS douze mois d'alarmes ,
Trifte fruit de mon amour ,
L'efpoir effuyant mes larmes
M'annonçoit le plus beau jour.
Mais cet aimable menfonge
Me quitte , hélas ! aujourd'hui ;
Et mon bonheur , né d'un fonge ,
Comme un fonge s'eſt enfui.
VICTIMES d'un fort barbare ,
Quand nos maux alloient finir ,
Chère Amante , on nous fépare
Au moment de nous unir.
Si de toujours nous pourſuivre
Le Deftin s'eft fait la loi ,
Je n'ai pas long-temps à vivre....
Ah ! comment vivre fans toi !
CEPENDANT malgré l'orage ,
Faifons un nouvel effort ;
La conftance & le courage
Pourront nous conduire au port,
L'Hymen a de douces chaînes ;
Et s'il comble nos defirs ,
202 MERCURE
Le fouvenir de nos peines
Viendra doubler nos plaifirs.
QU'UN autre felon l'uſage
Profane les plus faints noeuds ,
Et du ferment qui l'engage
Faffe un trafic odieux .
Les biens que chacun révère
N'ont pour moi nulle valeur :
Les feuls qui puiffent me plaire
Sont ma tendreffe & ton coeur.
Si le Dieu de la richeſſe
Fut pour toi plein de rigueurs ,
Ma Thémire , une Déeſſe
Te combla de fes faveurs.
L'Amour embellit tes traces ;
Qu'as-tu befoin de Plutus ?
N'eft ce donc rien que des grâces ,
De l'efprit & des vertus ?
( Par M. Baugin. )
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
LE møt de l'Énigme eft Seringue ; celui du
Logogryphe eft Ramoneur , où le trouvent
Amour , or , orme , eau , âme , aumône ,
Rome, rame, urne , âne , ré, orne , Néron ,
Numa.
DE FRANCE. 203
ÉNIGME.
JE fuis un enchanteur dont la douce magie
Du malheureux fouvent charme la trifte vie ,
Fait délirer le Sage , & donne quelquefois
La Couronne aux Bergers , & la houlette aux Rois.
A mon talent fuprême il n'eft rien d'impoſſible.
Voulez-vous voyager ? De Paris à l'inftant
Je vous mène au Grand Caire , à Boſton , à Sedan ,
Selon votre caprice. Elmire eft inſenſible ?
Elle va , fi je veux , répondre à vos ardeurs.
Cherchez-vous des tréfors , de l'efprit , des honneurs?
Je puis tout vous donner ; cependant , je l'avoue ,
Avous défefpérer bien fouvent je me joue ;
Et quand mille tourmens au but de vos fouhaits
Vont vous conduire enfin , zefte , je difparois.
Mais adieu, midi fonne , & rarement j'opère
Lorfque Phébus en plein luir fur cet hémisphère.
(Par Mde *** , à Valence , en Dauphiné.)
LOGOGRYPHE.
Mon cher Lecteur , je fais une Province ON
Où l'âge d'or régna plus d'une fois.
La guerre , ce fléau que commandent les Rois , '
Souvent troubla mon fein ; mais un excellent Prince ,
Connu par fes vertus & non par fes exploits ,
Me rendit à la fin la paix & l'abondance.
I vj
204
MERCURE
O
Cette vertu , qu'on nomme bienfaifance ,
Fut la première de fon coeur ;
Et la bonté , qui guida la juftice ,
De fes fujets fit le bonheur ;
Tous l'adoroient , tous , pour leur bienfaiteur ,
Auroient de tous leurs biens offert le facrifice.
A tous ces traits , ami Lecteur ,
Si tu peux encor te méprendre ,
Renverfe mes huit pieds , & d'abord tu verras
Ce que Pluton ne put entendre
Sans fe laiffer toucher ; bientôt tu trouveras
Un nom qu'en France on refpecte & qu'on aime ;
L'oifeau qui fauva Rome en un péril extrême ;
Une terre ifolée enceinte par les eaux ;
Le roi des animaux ;
Un quadrupède abject , & cependant utile ;
Ce que l'on trouve à la Cour , à la Ville ;
Ce que l'Abbé Girard explique au mot voleur ;
Ce qu'il explique encore à l'article colère ;
Quatre villes de France ; une plante étrangère ;
Un élément léger & fans couleur ;
Le nom commun d'un Pape & d'un Royaume ,
Ce qui nous régit tous fous le dais , fous le chaumes
La fleur d'orange du Gafcon
Ce qui compose une toifon ; 1
Aux amis , aux amans une chofe commune
93 20
Un métal précieux , que fouvent la fortune
Refufe aux grands talens , ainfi qu'à la vertus 1
DE FRANCE. 205
Un végétal dont on fait grand ufage,
Anagrame du fleuve au S. Roi fort connu ;
Un petit quadrupede , & dormeur & ſauvage,
Les contraires de près , de commun & de tout .....
Mais , cher Lecteur , c'eft te pouffer à bout.
( Par M. le Chevalier de C……..)
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
HISTOIRE de l'Aftronomie Moderne , depuis
la fondation de l'Ecole d'Alexandre , jufqu'à
l'époque de 1730 , par M. Bailly , de
l'Académie des Sciences, &c. 2 Vol . in 4°.
A Paris , chez Debure , Libraire , quai des
Auguftins.
ON faura gré à M. Bailly d'avoir entrepris
l'hiftoire d'une des Sciences les plus
utiles à la fociété. Sans l'Aftronomie , la Navigation
& la Géographie feroient encore au
berceau. L'Hiftoire elle - même , l'Hiftoire
Ancienne & Moderne n'offriroit que l'image
du plus horrible chaos ; nos loix , nos conventions
, nos actes civils & politiques , tout
ce qui unit les individus & les Nations , res
pofe fur la meſure exacte du tems ; on croit
prefque que cet Être métaphyfique préfide à
Fharmonie générale des efprits , comme la
gravitation à celle des corps : par lui , les
hommes de tous les climats s'entendent &
fe trouvent d'accord entre eux , par lui , leś
206 MERCURE
événemens qui ne font plus renaiffent , pour
ainfi dire , & fe fuccèdent à nos yeux dans
un ordre admirable. Supprimez de nos archives
les dates, les époques, les diverfes meſures
du tems, la plupart de nos idées fe confondent,
le flambeau de l'expérience s'éteint , l'homme
n'a plus de guide , ni pour l'avenir , ni
pour le préfent. Le Calendrier , tel qu'il
exifte aujourd'hui , fuppofe des fiècles de
travaux , & des connoillances immenfes . M.
Bailly fait parcourir à fon Lecteur les progrès
lents & pénibles de l'Aftronomie.
Les premières Sociétés , nous dit - il , compèrent
d'abord le tems par des Soleils , ou
par des jours ; on aggrandit ces mesures en
faifant ufage des révolutions de la Lune ; enfuite
de la révolution annuelle du Soleil ,
puis de leurs révolutions combinées , pour
embraffer de plus longs intervalles. La première
divifion du jour fut fimple : elle étoit
en quatre parties : le Matin , Midi , Soir &
Minuit. Ces mefures étant trop vagues , on
chercha des divifions plus exactes , & la
journée fut partagée en 24 parties , nommées
heures. On employa deux moyens pour
les avoir à peu- près de même durée , l'ombre
des corps ,& la chûte d'un liquide. Quelque ef
prit réfléchi s'étant apperçu que l'ombre d'un
corps varioit aux différens inftans du jour,
en étudia la marche , lui trouva affez de régularité
pour divifer , par ce moyen , le jour
en parties égales , & plaçant un style au milieu
d'un plan, il forma le premier cadran. La
DE FRANCE. 207
chûte de l'eau , modérée & dirigée par certains
artifices , qui la rendoient d'une durée
égale , fut le fecond moyen. C'eft le clepfydre
qui fe retrouve chez toutes les anciennes
Nations .
·
Pour fixer les révolutions du Soleil & de
la Lune , il fallut des obfervations délicates.
On ne pouvoit rapporter ces aftres qu'aux
étoiles, qu'on regardoit dabord comme immobiles
; mais en les obfervant avec plus d'exactitude
, on s'apperçut bientôt que plufieurs
d'entre elles changeoient fans ceffe de
place ; ce qui les fit diftinguer des autres
fous le nom de Planettes. On en compta cinq
D'autres ( les Comètes ) ne paroiffoient que
pour un tems , & leur groffeur variant fans
ceffe , on les prit pour des météores . Ces
connoiffances du Ciel n'étoient que le fruit
de l'obfervation , & n'annonçoient pas encore
la ſcience. Mais bientôt on porta le raifonnement
dans cette partie des connoiffan
ces humaines . Le Soleil , la Lune , les Planettes
, les Étoiles paroiffoient fphériques ,
on en conclur auffi la fphéricite de la terre.
Un efprit hardi ofa en meſurer la circonférence
; il porta le même calcul fur les autres
Aftres , pour en déterminer l'éloignement ,
& , par-là même , le volume. On trouva la
caufe des Éclipfes du Soleil & de la Lune ,
& on les prédit. L'obliquité de l'Écliptique,
le mouvement des fixes , furent apperçus.....
Tels font les commencemens de l'Aftronomie.
M. Bailly croit que cette Science avoit
208 MERCURE
été portée à un très-haut degré de perfection,
par ces peuples anciens dont il a retrouvé les
traces. Une de ces révolutions , fi fréquentes,
aux chofes humaines , fit perdre ces connoif-,
fances précieuſes. Il n'en refta que quelques
veftiges que recueillirent les Chaldeens , les
Chinois & les Grecs , fans les entendre .
Ces premiers , dans les belles plaines de la
Syrie , firent de nouvelles obſervations
dont profitèrent les Philofophes de la Grèce
dans leurs favans voyages. Mais c'eft à l'Ecole
d'Alexandrie que M. Bailly fixe l'époque de
l'Aftronomie moderne . Il femble qu'il y ait
des tems où la Nature foit plus féconde , tant
par le nombre que par l'énergie de fes productions.
Il eft des époques où elle fait naître
de grands -hommes les uns à côté des autres,
pour jeter , dans la fuite des fiècles , une lumière
forte & durable. Aucune époque ne
fut plus remarquable à cet égard , que celle
de l'Ecole d'Alexandrie. Ariftille & Timo
charis en furent les premiers obfervateurs ,
l'an 300 avant notre ère. Ils s'occupèrent
d'abord à fixer la poſition des Étoiles , comme
les points fondamentaux auxquels fe rapportoient
toutes les Obfervations . Ariftarque
a le premier fait une obfervation raifon
née pour mefurer la diftance du Soleil , qu'il
fixe vingt fois plus petite qu'elle n'eft. Il fut
plus heureux à déterminer le diamètre de cet
Aftre , d'une manière qui ne s'écarte guères
de la vérité. Hipparque parut enfin : fait ,
comme Deſcartes , pour foumettre à l'exaDE
FRANCE. 209
men toutes les idées neuves , il n'admit que
les Obfervations bien conftatées ; ce grandhomme
peut être regardé comme le reftaurateur
de l'Aftronomie moderne . Son premier
travail fut de vérifier l'obliquité de l'Écliptique
, & de s'affurer de combien le Soleil
s'écarte de l'Équateur. De cette détermi
nation , le Chevalier de Louville a conclu ,
de nos jours , que cette obliquité avoit beaucoup
diminué. Hipparque s'occupa enfuite
de la longueur de l'année. C'eft la période à
laquelle fe rapportent toutes les autres révo
lutions. Le Soleil étant pour nous l'Aftre
par excellence , fa marche a été le terme de
comparaifon de celle de tous les corps célef
tes. Hipparque , par des obfervations favamment
raifonnées , fixa la longueur de
F'année d'une manière qui s'écarte fort
peu de celle de nos meilleurs Aftronomes.
I reconnut en même tems l'iné
galité du mouvement du Soleil , qui tantôt
marche plus vite , tantôt plus lentement ,
fuivant qu'il eft plus ou moins éloigné , & ,
par une conféquence néceffaire , la Terre ne
fe trouvoit point au centre de l'orbe décrit
par cet Aftre. Les Anciens , perfuadés que
le cercle eft la figure la plus parfaite , avoient
toujours cru que les orbites parcourues par
les Aftres étoient circulaires. Hipparque reconnut
le contraire ; mais ne voulant point
s'éloigner de l'idée reçue , il admit un petit
cercle nommé Épicicle, auquel étoit attaché
210 MERCURE
l'Aftre, & porté fur le grand cercle de révo
lution. Les mouvemens de la Lune qu'il
examina enfuite , lui firent découvrir les Parallaxes
, c'est-à- dire , la manière de déterminer
la diftance de la Terre. On n'avoit
point alors d'inftrumens affez parfaits pour
des opérations fi délicates : auffi a-t- il varié
dans les déterminations . Il vérifia la poſition
des Étoiles , & en fit un nouveau catalogue.
Un auffi grand Obfervateur ne pouvoit
manquer de reconnoître leurs mouvemens .
M. Bailly penfe même qu'Hipparque avoit
foupçonné que ce mouvement n'appartenoit
point aux Étoiles , & qu'il n'admettoit pas
non plus cette calotte fphérique à laquelle
Jes Grecs les croyoient attachées.
Vers ces tems on trouve à Rome un Sulpicius
Gallus qui annonça l'Éclipfe antérieure
a la fameufe bataille où Perfée fut vaincu .
On peut même dire que cette prédiction contribua
beaucoup à la victoire de Paul- Émile ,
qui en avertit les foldats ; les Macédoniens ,
qui n'en étoient pas prévenus , furent faifis
de frayeur. Thalès avoit déjà prédit une
Éclipfe , mais on ne fait quels moyens ils em
ployèrent l'un & l'autre. Les Tables des
mouvemens du Soleil & de la Lune n'étoient
certainement pas encore affez exactes . M.
Bailly foupçonne que c'eft encore un veftige
des connoiffances du Peuple inconnu qu'il
défigne fous le nom d'Atlantes.
Céfar , dont le vafte génie embrasfoit tout,
ne négligea point la connoiffance des Cieux.
DE FRANCE. 211
-
Il fit venir à Rome Sofigènes d'Alexandrie ,
pour travailler à la réformation de Fannée .
L'Aftronome la fixa à 365 jours & un quart.
Tous les quatre ans on en ajouta un intercalaire.
Cette réforme fut appelée Julienne ,
au lieu de porter le nom de Sofigènes ; on l'a
fuivie jufqu'à Grégoire XIII. L'année Julienne
étant trop longue d'onze minutes ,
qui , en 400 ans , faifoient à peu près
trois jours, on convint de ne faire qu'un fiècle
biffextile tous les quatre cent ans. Ce fut
le Médecin Aloïfius- Luilius qui donna cette
idée. L'Aftronomie fit peu de progrès depuis
Hipparque jufqu'à Prolomée ; mais celui - ci
perfectionna beaucoup de chofes que le premier
n'avoit fait qu'entrevoir : il donna une
meilleure théorie des mouvemens de la Lune
, & fes Tables étoient affez exactes pour
en calculer & prédire les Écliples. Paffant
enfuite à l'examen des Planettes, il en établit
l'ordre des diſtances. Suivant lui , Saturne eft
la plus éloignée ; enfuite Jupiter , Mars , le
Soleil , Vénus & Mercure. C'étoit le fyftême
des Chaldéens , qui a pris le nom de
Prolomée. Il connut la réfraction de la lumière
, quoiqu'il n'en ait pas tenu compte
dans fes Obfervations. La Géographie lui
doit aufli un grand nombre d'Obfervations.
Son Ouvrage fur cette matière eft , comme
fon Almagefte pour l'Aftronomie , d'autant
plus précieux , qu'ils nous tranfmettent tou
tes les connoiffances des Anciens fur cet
objet. Avec Ptolomée finit la gloire de l'É212
MERCURE .
cole d'Alexandrie. La décadence de l'Empire
Romain entraîna celle des Sciences. Almanzor
, Haroun-Rafchild , Almamon , chez les
Arabes , Ulug-Bey , chez les Tartares , firent
tout ce qu'on pouvoit attendre de la libéralité
de grands Princes qui aimoient les Scien -`
ces. Mais les circonftances ne leur furent
point favorables. Les efprits étoient encore
trop profondément enfévelis dans la barbarie.
Il fe trouve cependant quelques Obfervateurs
fur l'exactitude defquels on peut
compter. Les Chinois , de leur côté , ont cultivé
avec quelque fuccès l'Aftronomie . Mais
ils femblent plus propres à conferver des
traditions , qu'à perfectionner des Sciences.
Enfin arrive l'aurore de ce beau jour qui
nous éclaire. Copernic propofa fon hardi
fyftême. Il falloit contredire tous les hommes,
qui ne jugent que par les fens , & leur
perfuader que ce qu'ils voient n'exifte pas.
Les anciens Aftronomes avoient toujours fuppofe
la Terre immobile au centre de l'Urivers
; les Aftres étoient emportés autour d'elle
par un mouvement rapide en 24 heures. Copernic
ne craignit pas de leur dire : » Vous
C'eft vous trompez. la Terre qui , comme
» toutes les autres Planettes , eft emportée
» autour du Soleil , & fe meut fur fon axe
» en 24 heures. » Mais aucun d'eux n'avoit
encore fait d'obfervations auffi belles , auffi
nombreuſes , auffi exactes que Ticho dans
fon Château d'Uranibourg. Il affura les
points fondamentaux de la Science. Trop
ور
DE FRANCE. 213
'd'attachement aux idées anciennes , ou peutêtre
un peu de jaloufie contre Copernic ,
furent caufe qu'il n'en adopta point les idées,
& qu'il perdit une partie de fa gloire . Kepler
en profita. Saififfant la vérité de l'hypothèle
de Copernic , & fentant l'abfurdité de
tous les cercles auxquels les Anciens Aftronomes
avoient été obligés de recourir , il ofa
prononcer que les orbites planétaires étoient
des ellipfes dont le Soleil occupoit un des
foyers ; & , par des calculs immenfes qui
l'occupèrent plus de vingt ans , il parvint à
affurer d'une manière invariable la marche
des Planettes , par le moyen de fes fameufes
règles, Il n'avoit plus qu'un pas à faire
'pour en découvrir la caufe ; mais la Nature
n'accorde pas tout au même homme. Pendant
ce tems , Galilée ne parut pas avec
moins de gloire en Italie . Martyr de la vérité
, il fut obligé de renoncer de bouche à
T'hypothèſe de Copernic , qui étoit démontrée
pour fon efprit. Le hafard avoit fait
découvrir , quelque tems auparavant , en
Hollande , l'art de groffir les objets , & de
les rapprocher de nous à l'aide de verres
convexes placés à certaines diſtances . Galilée
en profita , & découvrit , avec ce nouvel
inftrument , les Satellites de Jupiter , les taches
du Soleil , celles de la Lune , les Phafes
des Planettes ; il confirma la certitude du
mouvement de la Terre. Enfin , Defcartes ,
fubftituant la raifon à l'autorité des Anciens,
qui nous retenoit fous le joug de l'erreur ,
214 MERCURE
rendit la révolution générale. S'il ne nous a
pas toujours appris la vérité , il nous donne
au moins des fignes pour la reconnoître
, & nous met fur la route qui peut y
conduire. Son génie voulut créer l'Univers
avec de la matière & du mouvement. Les
tourbillons étonnèrent tous les efprits. On
crut affifter à la formation de tous les êtres.
M. Bailly fait voir combien ce grand homme
a contribué aux progrès des Sciences
exactes , en appliquant l'Algèbre à la Géométrie.
Le mouvement qu'il fut imprimer à
fon fiécle , fit jaillir les lumières de toutes
parts : Bouillaud , Helvétius , Auzout , Flamfteed
, Halley , Horox , & une infinité d'autres
s'appliquèrent , avec un courage inoui ,
à obferver tous les phénomènes célestes.
Dominique Caffini , qui fe fit remarquer
plus particulièrement , démontra que les
Comètes n'étoient point des météores , mais
des Aftres , dont l'excentricité eft infiniment
plus confidérable que celle des Planettes
connues.
En examinant les Satellites que Galilée
venoit de découvrir , Caffini apperçut des
taches fur Jupiter ; il reconnut , par leur
révolution , que cette Planette avoit un mouvement
de rotation fur fon axe , ainfi que la
Terre. Son activité infatigable lui fit bientôt
appercevoir le même mouvement dans
les autres Planettes , à l'exception de Saturne
Huygens avoit entrevu fon anneau & un de
fes Satellites. Caffini confirma la découverte
DE FRANCE. 215
de Huygens , & reconnut les quatre autres
Satellites .
Roemer prouva que la lumière dont on
avoit cru jufqu'alors le mouvement inftantané,
employoit environ 7 minutes à parvenir
jufqu'à nous. Des opérations fi délicates exigeoient
une précifion dans la meſure du
tems , que ne donnoient point encore les
horloges. Huygens leur affura la plus grande
exactitude , en y appliquant le pendule.
M. Bailly fait voir que tous ces grandshommes
ne furent pour ainfi dire que les
précurseurs de Newton. Defcartes avoit appliqué
aux corps céleftes les loix des forces
centrales. Le Géomètre Anglois faififfant
cette idée , calcula les forces qui animent
ces grands corps , en mefura les vîteffes ,
en affigna les maffes , annonça que la Terre
devoit être élevée à l'Équateur , quoiqu'on
crût le contraire. Richer confirma fon opinion
, ayant été obligé de raccourcir le pendule
fous l'Équateur.
"
Il exiftoit un autre phénomène , dit M.
» Bailly, connu depuis des millions d'années.
C'eft la rétrogradation des points des Équi-
» noxes. Newton en trouva la caufe dans
le renflement de l'Équateur .
"
Enfin , Newton démontra , par de favans
calculs , que la loi motrice de toute la Nature
agit fur les corps en raifon de leurs maffes
, & de l'inverfe des quarrés des diftances.
» Les Sciences , comme les événemens ,
216 MERCURE
93
33
"9
39
» obferve notre Hiftorien , font les ouvra-
» ges des hommes ; mais la multitude n'y a
" point de part ; la multitude les ignore ;
» ou les regarde avec indifférence. Ceux qui
les cultivent font une claffe ifolee. Dans
» le monde politique , comme dans le mon-
» de phyſique , les hommes y font toujours
agillans comme la Nature. Mais dans ce
» monde favant , la claffe éclairée & productive
n'a pas un mouvement continu,
L'efprit humain eft la fomme des pensées
» de tous les hommes inftruits . C'eft le gé
» nie ajouté au génie depuis le commence-
» ment des chofes. Mais il a fes repos & fes
» tations. Les individus à qui il eſt donné
» de conduire & d'élever l'efprit humain ,
font feuls les auteurs des progrès. C'eft
» dans ces grandes têtes que l'efprit humain
» a vécu ; c'eſt- là que les reffources font
nées ; que les efforts ont été produits , les
fuccès obtenus. La Science a été moulée
dans leurs conceptions , a reçu l'empreinte
de leur efprit. C'eft donc là que réfide
» réellement fon hiftoire....... On voit New-
» ton s'élever comme un chêne au milieu
» de ces grands -hommes , dominer tout par
» la force de fa tête , tout embraffer par
l'étendue de fon génie. Doué fur tout
d'un enſemble dans les idées pareil à celui
» qui réside dans l'Univers , Newton affemble
devant lui les phénomènes , remonte
aux caufes qui lui étoient réfervées , & dé-
→ veloppe le phénomène général de la Na-
?
99%
20
"
"
"
» ture......
DE FRANCE. 217
» ture....... Newton avoit l'ame d'un fage ,
» pour qui le repos eft le premier des biens.
Il méprifa la gloire qui le fuivit malgré lui ,
. & qui refte éternellement attachee à ſon
ombre. Il acquit la paix , la tranquillité.
» de la vie , par cette heureuſe indifference,
» & fur-tout par la vertu , qui eſt le premier
& le plus sûr des moyens ....... New-
» ton fut l'homme de fa Patrie. A fa mort,
» on expofa , comme les Rois , aux regards
» du Public , le grand- homme qui n'étoit
plus, & qui devoit à jamais honorer l'Angleterre.
Le Grand Chancelier & cinq
» autres Pairs portèrent le poële du cer-
» cueil.
92
Il n'appartient qu'aux grands Géomètres
de prononcer fur les calculs & le fond de
la doctrine de cet Ouvrage. A l'égard de la
forme , nous obferverons feulement que
M. Bailly , fans doute, afin d'intéreffer d'avantage
, emploie fouvent le ftyle fleuri des
Orateurs, au lieu du ton fimple & grave de
l'Hiftorien : obfervation que nous lui avons
déjà faite en rendant compte de les Lettres
à M. de Voltaire , fur l'Atlantide.
ESSAI fur les différens Styles dans la
Poéfie. A Paris , chez Thomas Brunet ,
Libraire , rue Mauconfeil , à côté de la
Comédie Italienne.
ONfe félicite dans la Préface de ce Poëme ,
de ce qu'il eft fur un fujet tout-à - fait neuf.
Sam. 29 Juillet 1780 . K
218 MERCURE
06
ود
و د
Du moins , ajoute-t'on , nous ne connoiffons
aucun Auteur qui ait traité en
» vers les différens genres de ftyle en Poéfie. »
Il nous femble cependant que Defpréaux ,
dans l'Art Poëtique , eft entré là - deffus dans
les plus grands détails , & qu'il donne à la
fois le précepte & l'exemple. Mais ce qui
doit paroître finon tout-à- fait neuf , du
moins fort fingulier , c'eft que l'Auteur fait
un genre à part du genre fombre . Tout le
monde avoue qu'en vers , ainfi qu'en profe ,
il faut employer une manière d'écrire différente
felon la différence de la matière ; &
que comme chaque chofe demande des paroles
qui lui conviennent , auffi un fujet entier
veut un ftyle qui lui foit propre. On a
diftingué trois efpèces générales de ftyle , le
fimple , le fublime & le gracieux ou le tempéré.
Cette diftinction eft fondée fur ce que
le difcours peut être extrêmement noble ou
extrêmement fimple , ou enfin tenir le milieu
entre le fublime & le fimple. Ce n'eft´
pas que dans un Ouvrage littéraire du genre
fublime , dans un Poëme épique , par exemple
, la matière foit également noble dans
toutes les parties ; il faut néanmoins y garder
par- tout une certaine dignité de fſtyle . Dans
un palais il y a des appartemens pour les
derniers Officiers auffi bien que pour le
Prince & pour ceux qui approchent fa perfonne
de plus près. S'il y a des fallons fuperbes
, ily a auffi des remifes & même des
écuries. Celles- ci , à la vérité , ne font pas
DE FRANCE. 219
bâties avec autant de magnificence que le
refte du palais ; mais il y a quelque proportion
entre les compartimens , & l'on s'apperçoit
de quel édifice elles font partie. De même
dans le genre fublime , quoique les expreffions
doivent répondre à la matière qui eft
néceffairement variée , il convient que les
endroits les moins nobles foient écrits avec
nobleffe , & qu'ils portent en quelque forte
les livrées du fujet auquel ils appartiennent .
mais à quoi bon traiter à part de ce qu'on
appelle le genre fombre , genre inconnu aux
Racines , aux Voltaires , aux Virgiles , aux
Fénelons , & qui n'en eft pas plus un en
Poéfie que le noir n'eft une couleur en Optique
? On peut nous offrir de loin en loin
des idées triftes & impofantes . Ce font les
ombres du tableau qui font reffortir l'éclat
du coloris. Mais peut - on s'entretenir longtemps
avec un rapfodifte lugubre qui s'irrite ,
qui gronde , qui fe lamente fans ceffe ? Non
fans doute: il fatiguera bientôt. Le vrai beau
n'eft pas fombre ; & ce charme que l'on
éprouve à la lecture des grands Écrivains que
je viens de nommer , réfulte fur- tout des
preſtiges d'une imagination brillante qui fait
égayer & embellir les fujets les plus triftes
& les plus arides. De plus , fi l'on veut que
le fombre foit un genre , pourquoi le gai ;
le joli , &c. &c. ne feroient - ils pas aufli des
genres ? Et pour lors il faudroit les multiplier
à l'infini , & confondre toutes les idées.
Au furplus , fi le fujet du poëme en queſtion
Kij
220 MERCURE
n'eft pas neuf , il pouvoit être traité d'une
manière neuve , & malheureuſement celle
de l'Auteur n'eft que foible & vague. Quoiqu'il
n'annonce qu'un effai , il ne tient pas
ce qu'il promet. Il manque de cette méthode
& de cette folidité d'efprit qui produiſent
les feules véritables beautés du poëme didactique.
L'indigence des idées & le défaut de
verve s'y font trop fentir. Par exemple ,
dans le quatrième chant , fur le genre fombre
, puifque fombre y a , il femble que
l'Auteur eût dû caractériſer le Dante , Milton
, Crébillon , Young. Point du tout ; pas
un mot fur la manière louable ou défectueuse
de ces Écrivains . Ce ne font que
des images vagues , communes , & parlà
même difficiles à comprendre . La diction
vaut mieux. Elle eft pure , élégante ,
correcte , mais pauvre d'imagination & foible
de poéfie. Il falloit , en parlant du ftyle
poétique , en déployer toutes les richeffes.
Voyez avec quelle poéfie Defpréaux donne
de fimples préceptes de grammaire !
Mon efprit n'admet point un pompeux barbarisme ,
Ni d'un vers empoulé l'orgueilleux follécifme.
Ce n'eft pas-là le ton de l'Auteur ; il ne
fait pas non plus en changer felon la matière ;
& en parlant du fublime , il eft bien loin
d'être fublime lui- même.
Le vrai fublime eft enfant de l'audace ;
Son vol afpire aux fommets les plus hauts.
DE 221 FRANCE.
Né pour le grand, fes plus dignes Héros
Sont des géans que la foudre menace.
Il fut le Dieu de Pindare & d'Horace ,
Lorfque la lyre en leurs favantes mains
Fit oublier le Chantre de la Thrace ,
Et des Héros perpétuant la race,
Ravit les Grecs & charma les Romains.
Je parlois tout-à- l'heure de Defpréaux , &
il faut y revenir fans ceffe toutes les fois
qu'il s'agit de beautés poëtiques . Eft ce
avec ce ftyle froid qu'il traite de l'ode ? Tout
le monde fait fes vers par coeur , & cependant
on aime à les relire.
L'ode avec plus d'éclat & non moins d'énergie ,
Élevánt juſqu'au ciel ſon vol ambitieux ,
Entretient dans fes vers commerce avec les Dieux.
Aux Athlètes dans Pife elle ouvre la barrière ,
Chante un vainqueur poudreux au bout de la carrière,
Mène Achille fanglant aux bords du Simoïs ,
Ou fait fléchir l'Escaut fous le joug de Louis,
Voilà de la poésie . Voici maintenant de
la verfification ; mais elle eft naturelle , &
c'eft déjà beaucoup. C'eft l'exorde du poëme.
Je voudrois être aux jours de l'innocence ,
Jours fortunés qui ne reviendront plus ;
Le monde eft vieux , les hommes corrompus ,
Le mal s'apprend dans les jeux de l'enfance .
Ce qui fut bien , on le traite d'abus ;
Kii
222 MERCURE
Ce qui fut vice , on l'appelle décence .
Nos bons ayeux , auffi fimples que grands,
Avoient des moeurs , nous avons des talens.
Sur le duvet , commodes Sybarites ,
Nous careffons d'une imprudente main
La volupté, fans en craindre les fuites.
Vivre aujourd'hui des profits de demain ,
S'abandonner au torrent de la mode ;
Et s'il furvient un cenfeur incommode ,
D'un ton moqueur , dire : c'eſt un Romain.
Mes chers amis , voilà votre méthode.
Ce début , à quelques légères incorrections
près , eft pur & coulant ; mais ce n'eft
pas aflez. Il faudroit plus d'imagination &
de coloris. L'Auteur dit bien fon idée , il eût
dû la peindre. En poéfie , la penfée eft furtout
dans le ftyle . Malgré la réclamation intéreffée
de quelques verfificateurs, ces principes
ne font point nouveaux. Cicéron , fins méprifer
l'art d'inventer & de difpofer , femble
mettre au-deffus l'art d'exprimer fa penſée ;
& la Bruyère a dit depuis : Homère , Virgile ,
Horace , Platon , ne font peut- être au- deffus
des autres Écrivains que par leurs expreffions
& leurs images. C'eft ce talent de l'invention
du ftyle qui diftingue Racine de Campiftron
, Defpréaux de Sanléque , La Fontaine
de la Motte , tellement que la langue des
uns n'eft pas celle des autres ; ceux - ci n'ont
parlé que François , ceux-là ſe ſont exprimés
en véritables Poëtes.
DE FRANCE. 223
EXAMEN Critique du Comte de Varwic
Tragédie de M. de la Harpe , de l'Académie
Françoife , par M. ***** , Auteur
de ***** , Tragédie reçue à la Comédie
Françoife. Brochure in- 12 . A Paris , chez
les Libraires qui vendent les Nouveautés .
On dira que c'eft venir un peu tard ; mais
qu'importe , quand on a des vérités d'une
certaine importance à révéler. Jufqu'ici les
grands Juges , les Critiques fameux qui ont
prononcé un arrêt de profcription générale
contre tout ce qu'a fait M. de la Harpe , &
contre tout ce qu'il fera , avoient daigné en
excepter le Comte de Varwick. M. de *****
Auteur de ***** , n'a pas cette lâche co
plaifance. Varwick lui paroît la plus chétiv -
production qu'on ait donnée depuis Pradon ;
& malgré le principe reçu , que dans le plus
mauvais Ouvrage il y a pourtant quelque
chofe à louer , il démontre victorieufement
que Varwick ſeul fait une exception à la régle ;
il n'y trouve pas un feul vers digne d'éloge ;
feulement quelques-uns lui paroiffent fupportables
, s'ils n'étoient pas déplacés. Voilà
comme il convient de dire la vérité fans
ménagement , & de faire rentrer dans le
néant des Ouvrages qui font , on ne fait
pourquoi , en poffeffion de plaire depuis
long- temps , & de châtier l'imbécille Public
qui s'obftine à les applaudir.
On eft peut-être curieux de favoir les
Kiv
224
MERCURE
raifons qu'apporte ce terrible Ariftarque ,
de quelle manière il motive fon opinion ,
enfin comme il s'y prend pour nous prouver
que nous fommes tous des fots , ainfi
que l'Auteur de Varwick. Sa méthode eft
courte & facile. C'eft celle dont parle Horace
: Ridiculum acri fortius ac melius. Tout
lui paroît digne de rifée , & la parodie eſt
la feule figure qu'il daigne employer pour
nous inftruire. En voici des échantillons.
Prenons , par exemple , le récit de Marguerite
, au premier Acte.
Ce jour , ce , jour hélas ! me fait encor frémir ,
Où d'un cruel vainqueur évitant la pourſuite ,
Seule , & dans les forêts précipitant ma fuite ,
Jarée , éperdue , & mon fils dans mes bras ,
De momens en momens j'attendois le trépas.
Un brigand fe préfente , & ſon avide joie
Brille dans fes regards à l'afpect de la proie.
Il eft prêt à frapper : je reftai fans frayeur.
Un espoir imprévu vint ranimer mon coeur.
Saus guide , fans fecours , en ce lieu folitaire ,
Je crus , j'ofai dans lui voir un Dieu tutélaire.
« Tiens , approche, lui dis-je , ( en lui montrant mor
30
» fils ,
Qu'à peine foutenoient mes bras appefantis )
Ofe fauver ton Prince , ofe fauver fa mère. »
J'étonnai , j'attendris ce mortel fanguinaire.
Mon intrépidité le rendit généreux ;
Le çie . veilloit alors fur mon fils malheureux ,
DE FRANCE. 225
Ou bien le front des Rois que le deſtin accable ,
Sous les traits du malheur femble plus refpectable.
Suivez- moi , me dit-il , » & le fer à la main
Fortant mon fils de l'autre , il me fraye un chemin ;
Ét ce mortel abject , tout fier de ſon ouvrage ,
Sembloit, en me fauvant , égaler mon courage.
Le Critique n'attaque que trois vers dans
ce récit ; mais on va voir qu'après ces trois
remarques , il ne doit plus rien refter de ce
morceau. Nous ne déroberons rien au Lecteur
de ce favant commentaire.
» Un brigand ſe préſente.
» Un Roman ne parleroit pas mieux.
» Il eft prêt à frapper.
» Vous croyez qu'elle va fe pâmer. Point
» du tout , elle refte fans frayeur.
» Suivez- moi , me dit- il , & le fer à la main....
» Ce fer à la main étoit fans doute pour
» écarter les brouffailles qui s'oppofoient à
» leur paffage ; car ils étoient feuls dans la
forêt . Voilà les images à la mode fur notre
» Théâtre.
33
""
Nous fommes perfuadés que le Critique
eft bien plus content de ſes remarques , que
l'Auteur de la Pièce ne peut l'être de fon
récit. Aufli ajoute-t-il , un moment après ,
avec toute la confiance du riomphe & le
ftyle de la fupériorité : » M. de la Harpe ne
» voit pas plus loin que le bout de fa plume ;
Kv
226 MERCURE
» encore eft elle fouvent entourée de nua
" ges. "
C'est le Critique qui voit loin ! Ecoutons
le encore, & obfervons fur-tout le grand
fens caché fous le ton de la meilleure plai
fanterie
Londres ne verra plus fon mépriſable maître , &c.
و ر
Ne diroit - on pas qu'il vient de le tranf
» porter aux Indes ? »
Les intérêts des Rois coûtent à déméler ,
Et mon devoir n'eft
ود
pas de vous les révéler.
Ne femble-t-il pas qu'Edouard a eu le
fouet le matin pour avoir révélé quelque
» fecret d'Etat , & que , depuis , il fait fon
» devoir , & n'en révèle plus ? »
Vous allez tout braver pour fervir un époux
Indigne également & du trône & de vous.
Le Critique trouve d'abord dans ce dernier
vers un plagiat manifeſte , parce qu'il y
a dans Racine :
Indigne également de vivre & de mourir.
De vivre & de mourir & du trône & de
yous ne font pas out-à-fait la même idée ;
mais enfin il y a das les deux vers indigne
également , & il eft clair qu'on n'a pu prendre
ces deux mots que dans Racine , parce
qu'ils ne font pas dans le Dictionnaire . Mais
ce n'eft pas tout le trait qui fuit eft précieux.
» Ne diroit-on pas que cette confi-
C
DE FRANCE. 227
,
dente a fait une étude particulière de l'art
» de raffurer la confcience des femmes
» en groffiffant les défauts des maris ? »
Et parmi les périls renaiffans chaque jour ,
Avez-vous donc appris à céder à l'Amour ?
ور
On n'a pas befoin d'aller à l'école pour
» cela.
و د
Je ne me livre point à ces égaremens
Des Princes amollis , lâches amuſemens.
» La récréation n'eft pourtant pas indiffé-
» rente. »›
Nous citons avec la plus grande fidélité ;
& ce n'eft pas notre faute , fi des Lecteurs
difficiles vont peut-être s'imaginer que ces
charmantes f céties font de quelque Maîtred'Ecole
de village , qui a voulu faire le belefprit.
Le Critique n'eft pas tout-à- fait aufli
fidèle que nous . Non content de commenter
les vers de M. de la Harpe d'une manière
fi heureuſe , il lui en prête qui font entièrement
de fa façon ; celui - ci , par exem
ple :
C'eſt peu.... il me ravit le prix de mes travaux.
On fent bien qu'un homme qui connoît
les premières règles de la verfification , n'a
jamais pu faire un pareil vers. Il appartient
tout entier au Critique.
Et les erreurs d'un coeur a fon amour foumis.
Les erreurs d'un coeur font encore de la
C
K vj
228 MERCURE
compofition du Critique. Il y a dans la
Pièce , & les crimes d'un coeur : celui qui a
fubftitué les erreurs d'un coeur , a montré
qu'il a autant d'oreille que de goût ,
Au refte , notre Ariftarque ne ſe borne
pas à cenfurer M. de la Harpe. Il foumet à
fa ferule Voltaire & Racine. Il ote des vers à
l'un pour les donner à l'autre. Il faut entendre
fa doctrine : » La plupart des vers de nos
» Auteurs Dramatiques gagneroient beau-
22
coup à être tranfpofés. M. de Voltaire
» même n eft pas toujours à l'abri de cette
» épreuve. J'en apporterai un exemple avec
toute la vénération qu'on doit à la mé-
" moire de ce célèbre Écrivain. Seïde , en
fe laiffant prévenir contre Zopire , dont il
admire la candeur & l'humanité , fait
» cette réflexion :
Qu'il eft dur de hair ceux qu'on voudroit aimer !
» Ce vers eft beau , méme dans l'endroit
» où il eft; voulez- vous le voir fublime ?
» mettez- le dans la bouche d'Hermione , au
» moment où elle fe réfoud à faire affaffiner
» fon Amant qui lui eft infidèle : c'eft
» alors
Qu'il eft dur de hair ceux qu'on voudroit aimer !
Le Critique ajoute en note que ce vers
pourroit fe mettre encore dans la bouche
d'Orofmane , un inftant avant qu'il ne tue
Zaïre.
Après de pareils traits , on n'a plus même
DE FRANCE. 229
la force de plaifanter; on eft confondu . Que
dire d'un homme qui en eft là , qu . veut
qu'Hermione & Orofmane trouvent dur de
tuer ce qu'ils aiment ? Et ce ton dogmatique :
voulez- vous voir ce versfublime ? Malgré tous
les droits que donne à la critique un homme
qui a vomi contre un écrivain tel que l'Auteur
du Comte de Varwick des invectives fi groffières
, que nous aurions eu honte de les rapporter
, nous ne nous permettrons pas d'articuler
les feuls termes propres qu'il faudroit
employer ici . Voilà pourtant quel eft le Juge
qui trouve abfurde tout le quatrième Acte
de Varwick , qui trouve impertinent ce mot
fi fimple , & que la fituation rend fi théâtral,
le voici ! Sa diction eft digne du refte.
Les folécifmes fourmillent à chaque page.
Sortir un vers de Racine de fa place...... Voilà
ce que c'est que raifonner...... Et qui plus foi
gneufe à jouir...... Pour diffiper fes craintes,
à l'inftar d'Agamemnon , &c. &c.
*
Nous n'avons fait mention de cette Brochure
, ( la plus miférable qu'ait pu produire
la haîne en deinence ) que pour faire voir
ce que l'on imprime aujourd'hui , & pour
féliciter M. de la Harpe d'avoir de pareils
ennemis , auxquels , depuis long- tems , il ne
répond que par des fuccès multipliés en plus
d'un genre.
* Nous favons que M. de Voltaire , afſiſtant à une
repréfentation de Varwick, s'écria , à cet endroit du
troisième Acte : cela eft fublime !
230 MERCURE
SPECTACLES.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LE Mercredi 19 de ce mois , on a donné
la feconde repréſentation de Pierre le Cruel,
Tragédie de feu de Belloy , jouée pour la
première fois le 20 Mai 1772.
›
Peu d'Ouvrages ont rencontré autant d'obftacles
, ont fait naître autant d'incidens ,
ont effuyé autant de perfécutions que celuici.
Deftiné à être repréſenté en Septembre
1771 on en diftribue les rôles au mois
d'Août précédent ; on commence les répétitions
; elles font interrompues par l'incom
modité foudaine de l'Actrice chargée du rôle
de Blanche de Bourbon . Après quelques femaines
d'attente inutile , on apprend la
Mère Jaloufe, Comédie de M. Barthe , qu'on
retire au bout de fix repréſentations ; mais
de Belloy n'y gagne rien ; car l'Actrice qu'il
attend eft toujours malade. En conféquence
, on joue les Druïdes , Tragédie de
M. le Blanc. Un ordre fupérieur arrête les
repre ations de ce dernier Ouvrage ; grâce
au malheur d'un autre , Pierre le Cruel va
voir le jour ; au moins a-t'on le droit de
l'efpérer , puifqu'on en a repris les repetitions.
Point du tout ; le rôle de Blanche eft
abandonné par l'Actrice que de Belloy a
DE FRANCE. 231
choifie & préférée à une femme plus anciennement
reçue qu'elle . Que faire ? On a le
courage de l'offrir à celle qui pouvoit regarder
comme un affront la préférence qu'on
avoit donnée à fa cadette ; elle l'accepte :
mais voici bien un autre incident ; elle déclare
que n'étant point le double de fa rivale
, & ne faifant qu'un acte de complaifance
, elle ne veut point payer l'habit dont
elle a befoin pour jouer Blanche ; le fort
d'une Tragédie eft , pendant quelque temps ,
attaché à un miférable facrifice , que les Comédiens
fe décident pourtant à faire. Enfin la
Pièce eft fçue , répétée , & la voilà affichée .
Avant d'aller plus loin , il faut dire à nos
Lecteurs que le fuccès du Siége de Calais ,
celui de Gafton & Bayard , joue vingt fois
en 1771 , & les honneurs décernés à de Belloy,
lui avoient , comme c'eft la coutume , fait un
monde d'ennemis . Sa réception à l'Académie
Françoife, au mois de Janvier 1772 , une réflexion
hardie qui fut remarquée dans le Difcours
qu'il prononça en y prenant féance , lui en
firent de nouveaux , qui ne cachèrent ni
leurs projets ni leur haine. C'eft dans cette
difpofition des efprits que Pierre le Cruel
fut joué pour la première fois.
Dès la première Scène on commente tout
haut , on plaifante indécemment fur ces
deux vers , qui expriment très - noblement
une idée fimple ;
Je n'eus pour foutenir mes miférables jours
Que l'aliment du pauvre , & ne l'eus pas toujours.
232 MERCURE
A la Scène quatrième , quand Édouard
dit à Blanche ,
Madame , en attendant , de vous je vais répondre ;
Yous ferez fous ma garde , en paix comme dans
Londres.
Des gens apoftés feignent d'entendre
l'Onde; & malgré la force de la rime qui
attefte infolence de leur mauvaiſe- foi ,
on repère avec affectation dans la Salle , que
Blanche fera dans la tente d'Édouard comme
le poifon dans l'eau . Ce qui eft plus étonhant
encore , des gens d'efprit fourient à
cette miferable plaifanterie , & par ce moyen
encouragent les audacieux qui , dès ce moment
, eurent victoire gagnée . La Pièce fut
pourtant finie , mais au milieu des cris &
des huées que vouloient de temps à autre
interrompre les gens raifonnables en applaudiffant
aux beautés de l'Ouvrage ; & qui le
relevoient alors avec une fureur nouvelle.
Témoins de tout ce que nous venons de rapporter
, nous avons cru qu'il falloit en inf
truire le Public ; c'eft- à - dire , cette portion de
gens honnêtes & éclairés qui méritent qu'on
leur parle , & qui font faits pour fentir comben
eft vil & méprifable l'efprit de haine &
de parti. Nous ne dirons rien ici des qualités &
des defauts qui nous ont frappés dans cette
Tragédie ; il n'en a jamais été rendu compte
dans le Mercure de France depuis qu'elle eft
imprimée , nous le ferons dans le prochain
Numéro , fi l'abondance des matières n'y
DE FRANCE. 233
met point obftacle . Nous devons ce foin à
l'avantage de l'art , & à la bonne - foi de ceux
qui flottent irréfolus entre l'enthouſiaſme
exagéré de certains admirateurs de de Belloy ,
& les déclamations fcandaleuſes du parti
contraire ; nous le remplirons avec le catactère
d'un Critique , dont , pour nous fervir
des expreffions que de Belloy a mifes dans
la bouche d'Édouard ,
Dont la libre équité
Entre tous les partis marche avec fermeté.
Cette Tragédie a été jouée avec beaucoup
d'intelligence , principalement par M. Vanhove
, dans le rôle de du Guefclin , & par
M. la Rive , qui , dans celui d'Édouard, a
fa réunir la nobleffe , la vérité , la chaleur &
la fageffe. Dom Pèdre ou Pierre , eft repréfenté
par M. Grammont. Il ne faut pas fe
permettre la plus légère réflexion fur un
Acteur qu'on ofe comparer au célèbre le
Kain , par refpect pour cet homme fublime :
c'eft de le Kain que nous parlons .
SCIENCES ET ARTS.
QUESTIONS adreffées à M. CARROUGE
relativement au Chauffage Économique ,
àfon avis aux Maîtres de Forges.
J₂
1
E SAIS , Monfieur , qu'il eft plus facile d'élever
un doute que d'établir une vérité , je fais , de plus ,
234
MERCURE
que toute vérité , toute découverte fera toujours
combattue dans fon origine. Paffe encore fi cette
fureur litigieufe ne s'attachoit qu'aux matières de
haute fpéculation ; mais elle fe prend aux objets pu
rement ufuels. On a vu l'antimoine , dont la Médecine
fait aujourd'hui fi utilement & fi univerfellement
ufage , donner lieu à des volumes de difcuffions
d'une part , & d'injures de l'autre. On a vu
quelques notions économiques nous procurer depuis
peu , le même genre d'amufement . Je ne doute pas,
fi l'on eût écrit lorfque Triptolême donna du pain
aux hommes , je ne doute pas , dis-je , que ſes détracteurs
ne nous euffent transmis plus d'un volume
en faveur du gland.
Votre chauffage économique a déjà effuyé quelques
attaques. Vous n'avez rien fait jufqu'à ce moment
pour les repouffer La critique eft reftée fans
réponſe. Je n'en conclurai pourtant pas que votre
filence en foit une approbation tacite . Je préfume , au
contraire , qu'il ne vous fera point difficile de la rétorquer.
Mais , j'ai moi-même certaines queſtions à
vous faire , certains éclairciffemens à vous demander.
Ils ne fe trouvent point dans votre Avis aux
Maîtres de Forges , très-bien fait & très- fatisfaiſant
d'ailleurs . Ces Queftions une fois éclaircies, je pourrai
bien vous en propofer d'autres. Je m'arrête , pour le
moment, à celles qui fuivent . Toutes font de la plus extrême
importance : je puis même dire que de- là dépend
le fuccès , ou du moins la folidité de votreentrepriſe.
1". Les reffources que promet le charbon de terre
feront-elles durables? Les mines font - elles abondantes
, font- elles en affez grand nombre ?
2º. Peut-on épurer le charbon dans toutes les Provinces
du Royaume , ou du moins fe les procurer
dans toutes après l'épurement ?
3. Le charbon épuré produira- t-il le même effet
dans toutes les espèces de foyers ?
DE FRANCE. 235
Tels font les objets de ma follicitude . Ce n'eft
point un détracteur qui vous écrit. J'approuve , je
voudrois pouvoir encourager, tout ce qui eft utile.
J'affigne un rang bien diftingué dans cette claffe , à
votre découverte économique. Les expériences que
vous avez faites dans différentes forges de la Champagne
, ( expériences qui ont fi fort accrédité votre
procédé dans toute l'étendue de cette Province , ) mériteroient
d'être renouvellées dans toutes les forges
du Royaume. Il feroit à defirer que l'ufage du charbon
épurés'y introduisit généralement . C'eft l'unique
moyen de diminuer l'exceffive confommation da
charbon de bois , qui , d'ailleurs , eft prêt à nous
manquer difons nieux ; il manque une partie de
l'année aux Maîtres de forges. Leur Manufacture eft
alors condamnée à l'inaction ; perte fenfible , perte
irréparable , pour eux en particulier , pour l'induftrie
en général. Nos forêts ont befoin de repos : elles
font dévaftées : le bois renchérit dans les Provinces
qui en fourniffent le plus ; il manque abfolument
dans beaucoup d'autres. Il faut y fuppléer ; & vous
nous en offrez le moyen. Il ne pouvoit manquer
d'être favorifé par un Miniftère qui accueille tout ce
qui eft utile , qui ne fépare point les intérêts du Roi
d'avec ceux de la Nation , & qui enviſage le bien
de l'Etat dans le bien- être général.
Pour vous, Monfieur, je vous invite , j'invite votre
Compagnie à redoubler de zèle & d'efforts.Le Privilége
exclufif que le Roi a bien voulu vous accorder , étoit
un encouragement néceffaire , indifpenfable. Profitez-
en pour vous rendre encore plus utile à vos concitoyens.
Je le defire , je l'efpère ; mais j'attends une
réponse à mes trois premières Queſtions,
Je fuis , &c.
236 MERCURE
LETTRE au Rédacteur du Mercur
ΑΙ J'ai lu , Monfieur , dans le Mercure du 24 Juin ,
l'annonce d'une Nouvelle Topographie , ou Defcription
détaillée de la France , par M. Robert de Heffeln.
Ce travail , qui demande une extrême exactitude
, fera long ; mais il en réfultera beaucoup d'utilité.
L'idée de divifer la France en quarrés égaux , tous
défignés par leur pofition à l'égard du quarré central
, eft fimple & neuve ; mais cette divifion ceffera
d'être à la fois fimple & utile , fi on la pouffe trop
loin. En effet , comment défigner , fans fe tromper,
une mefure quelconque, dans les 3,486,964,401 mefures
dont la France fera compofées ? Et quand il
n'y auroit que dix mots pour défigner en général
ces divifions , & que ces mots feroient les plus convenables
, il ne réfulte pas moins de ces dix mots ,
combinés avec ceux qui indiquent la pofition , un
nombre de dénominations différentes plus grand
encore que celui que je viens de dire. N'eftil
pas plus fimple , dans ce cas , de défigner la polition
d'un lieu confidéré comme un point , par les
diſtances de ce point à deux cercles fixes , c'est-àdire
, par la longitude & la latitude de ce lieu ? D'ailleurs
, eftil néceffaire que l'Atlas général de la
France comprenne des détails qui ne peuvent être
décrits que fur des plans particuliers deftinés à repréfenter
des enclos , des édifices , & c ?
Il me femble que pour faire un Atlas complet &
très- détaillé de la France , il fuffit de divifer & de repréfenter
ce Royaume en 729 Diftricts compris dans
81 Contrées , & dans 9 Régions. Un tel Atlas furDE
FRANCE. 237
paffera en utilité & en commodité tout ce qui a été
entrepris jufqu'alors dans ce genre. Cet Ouvrage ne
fera ni long, ni difpendieux. Si M. Robert juge à
propos de l'exécuter , je fouferirai avec empreffement
, & j'ofe lui annoncer un grand nombre de
Soufcripteurs .
J'avois toujours cru , fur la foi de quelques Géographes
, & d'après l'opinion la plus générale , que
la plus grande dimenfion de la France , par exemple,
depuis Pratz -de Mouillou jufqu'à Dunkerque , à peuprès
fur le Méridien de Paris , étoit de 500,000 toifes.
Cependant il réfalte des divifions de M. Robert
de Heffeln , que la diftance entre les deux premières
Villes n'eft que de 472,404 toiles , ou 197 lieues de
2,400 toifes . Ce défaut , s'il exiſte , diminue l'étendue
de la France de plufieurs centaines de millions de
mefures , ce qui eft très - important , ne fut ce que
pour les Géographes.
Je fuis , &c.
·
Le Chevalier de C.
N
GÉOGRAPHIE.
OUVELLE Carte des Ifles Britanniques , en une
UVELLE
feuille très-détaillée , avec les Routes , d'après la
Carte de T. Kitchin , Géographe Anglois , accompagnée
d'une Table Géographique , qui repréfente
la divifion & la fubdivifion de chacun des Royaumes
qui compofent actuellement cette Monarchie , &
d'une légende où fe trouvent expliqués en François
certains mots Anglois ufités dans la Géographie , exécutée
fous l'infpection de M. Robert de Vaugondy
Géographe ordinaire du Roi. A Paris , chez Fortin ,
Ingénieur - Mécanicien du Roi pour les Globes
238
MERCURE
& Sphères , rue de la Harpe , près la rue du Foin,
Prix , 1 11..44 f.
Cette Carte , intéreffante pour les affaires Politiques
actuelles , eft très -bien gravée ; on n'y a rien
changé pour l'ortographe du pays. Elle peut fervir à
expliquer les mots qui fe trouvent dans des Cartes
Angloifes, que l'on n'entendroit pas fans fon fecours.
ANNONCES LITTÉRAIRES.
Du Service de l'Artillerie à la Guerre , par M.
Antony , Brigadier d'Infanterie , traduit de l'Italien,
avec des additions & des notes , par M. Mont- Rozand
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A Paris , chez L. Cellot , Lib. -Imprimeur ,
rue Dauphine , la feconde porte - cochère à droite
par le Pont-Neuf , au fond de la Cour ; & chez
Alex. Jombert jeune , la quatrième Maifon à droite
par le Pont-Neuf. 1780. Vol. in - 8 ° . avec Figures.
Prix , 6 l. rel. & S§ 1. br.
Teatro ad ufo delle Fanciulle , Traduction du
François en Italien , du Théâtre d'Éducation , par
Madame la Comteffe de Genlis , dédié à cette Dame.
In-fol. Tome premier , imprimé à Finale , dans
l'État de Gènes, 1780, & fe trouve à Paris , chez Molini
, Libraire , rue du Jardinet , maiſon neuve
près la rue du Paon. Prix , 12 liv. br. Les autres
Tomes font fous preffe .
OBSERVATIONS fur les Poëtes Italiens , par M.
Baffi , ou Réponse aux Remarques fur les mêmes
Poëtes du Voyageur Anglois M. Sherlock. In - 8 °.
A Londres ; & fe trouve à l'aris , chez la veuve Duchefne
, Libraire , rue S. Jacques , & chez Efprit ,
Libraire , au Palais- Royal.
>
DE FRANCE. 239
Précis Élémentaire d'Agriculture , par M. Mallet.
Volume in 12. A Paris , chez l'Auteur , Barrière
de Reuilly , Fauxbourg S. Antoine , & chez Belin &
Efprit , Libraires.
La Religion de l'Homme du Monde , in - 8º .
Tome V. A Paris , chez Moutard , rue des Mathurins.
Apologue nouveau , dédié aux petits Oiseaux ;
par Jean Sanfonnet ; in - 8 ° . A Paris , chez les Marchands
de nouveautés,
Eloge de Dorat. Broc. in- 8 °..
Le Trompeur trompé , Comédie en 3 Actes & en
profe ,, par M. de la Roc.... Ancien Capitaine d'Infanterie
; in- 80. A Paris , chez Valade , rue des
Noyers.
Projet d'un Monument consacré à l'Hiftoire Natu
relle , par Charles F. Viel , Architecte , in - 40. A
Paris , chez Pierres , rue S. Jacques ; accompagnéde
deux plans deffinés par M. Viel , & gravés par L. G.
Taraval.
Traité de l'Équitation , d'après les principes de M.
Arnofe , ancien Profeffeur , par M. Thiroux , fon
Élève , tenant à Paris l'École brevetée du Pont-aux-
Choux , première Partie. A Paris , chez Jombert le
jeune , rue Dauphine.
Euvres choifies du Baron de Walef, revues &
retouchées. Vol. in- 12 . Prix , 2 liv . A Paris, chez Du
rand , rue Galande.
Obfervations fur le Magnétifme animal , par M.
d'Eflon , Docteur- Régent de la Faculté de Médecine
de Paris. Vol. in - 12 . A Paris , chezDidot , Sau grain,
& Cloufier , Libraires.
240
MERCURE
Hiftoire de la Guerre des Ruffes & des Impériaux
contre les Turcs , depuis 1736 jufqu'en 1739 , &
de la Paix de Belgrade qui la termina , avec les Plans
& les Cartes , par M. de Keralio , Chevalier de
l'Ordre Royal Militaire de S. Louis. 2 vol. in- 8 ° . A
Paris , chez Debure l'air e , quai des Auguftins.
Traité des Nerfs & de leurs Maladies , par M,
Tiffot , 4 vol. in- 12 . A Paris , chez. Didot le jeune ,
quai des Auguftins. Prix , 71. 4f. , & 9. 1. 12 1. avec
le Traité de l'Epilepfie .
Ontrouve chez le même Libraire , un Précis d'une
nouvelle Théorie fur les Maladies Chroniques , par
M. de la Baftays , Médecin de l'Hôpital - Militaire de
la Ville de l'Orient. I vol . in - 12 . Prix , 2 liv . 8 f.
Manuel des Champs , ou Recueil amufant & inf
tructif, concernant ce qui eft le plus utile pour vivre
à la campagne avec aiſance . Vol. in - 12 . Prix , 3 l.
rel. A Paris , chez Lottin le jeune , rue S. Jacques.
t
TABLE.
VERS à mes Amis , 193 dans la Poésie , 217
Epitaphe d'un Bourguignon , Examen Critique du Comte de
194 Varwick , 223
230 LeLaid Chevalier, Conte , 195 Comédie Françoife ,
Le Saule & la Ronce 16 Queftions adreffées à M. Cor.
La Confultation , Anecdote, ib .
Romance ,
rouge ,
233
201 Lettre au Rédacteur du Mer
Enigme & Logogryphe , 203 cure ,
Hiftoire de l'Aftronomie Mo- Géographie ,
: derne ,
236
.
237
205 Annonces Littéraires , 238
Ellai fur les différens Styles
APPROBATIO N.
J'ai lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 29 Juillet. Je n'y ai
rien trouvé qui puiſſe en empêcher l'impreſſion. A Paris ,
te 28 Juillet 1780. DESANCY.
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
RUSSI E.
De PETERSBOURG , le 22 Mai.
L'IMPERATRICE eſt partie avant - hier
de Czarsko Zelo avec une fuite nombreuſe,
pour la Ruffie-Blanche ; elle s'eft arrêtée à un
Couvent qui étoit fur la route , à 19 werftes
de cette Capitale , pour y affiſter au Service
Divin , après quoi elle a continué fa route
jufqu'à Krafnoé- Selo , où elle a couché. Le
Grand- Duc & la Grande- Duchefle refteront
à Czarsko - Zelo pendant fon voyage. Le
Comte de Panin , qui eft rétabli de fa dernière
maladie , y demeurera auffi. Le Prince
de Galitzin , qui commande dans cette Capitale
pendant l'abfence de S. M. I. , a pris
poffeffion du Palais d'Eté Impérial.
J
Le 31 de ce mois , on fera l'ouverture
folemnelle du nouveau Stadhouderat de
cette Province . Il y aura à cette occafion
, des fêtes publiques , des bals , des
mafcarades , des illuminations &c. qui
feront terminés par un feu d'artifice .
Une lettre d'Aſtracan , du 14 du mois dernier
confirme la nouvelle du tremblement de terre qui
1er. Juillet 1782.
›
2
( 2 ))
J
a détruit la ville de Tauris & plufieurs villages
voilins ; a peine 700 perfonnes ont pu échapper à
ce défaftre. Selon la même lettre , le gouvernement
de la Perle eſt toujours fur le même pied qu'au
moment de la mort de Kerim- Kan . Son fils Albufat-
Kan fe maintient dans la Régence par les confeils
& les fecours de fon oncle maternel Sadug- Kan ,
qu'on repréfente comme un homme dont l'habi
leté égale le courage . Les troubles qui s'étoient
manifeftés dans quelques provinces , font prefque
appaifés , & on paroit regarder comme peu dangereux
& peu importans ceux qui fubfiftent encore,
SUÈDE.
De STOCKHOLM , le 30 Mai.
LE mauvais tems qui avoit fufpendu les
exercices qui devoient avoir lieu au camp
de Ladugard , s'étant diffipé plus promptement
qu'on ne l'efpéroit , les troupes qui
forment la garnifon de cette Capitale fe
rendirent hier matin fur le terrein où elles
doivent camper . Le Roi étoit à leur tête ;
les tentes ont été dreffées ; & S. M. , juſqu'à
ce que les troupes rentrent dans leurs cafernes
,, ne prendra point d'autre logement.
Il est toujours queftion du voyage que
S. M. fera à Spa , d'où elle pourra aller plus
loin . On dit que le jour de fon départ eft
fixé au 20 du mois prochain.
Il a paffé un courier Ruffe venant de Pétersbourg
; il ne s'eft point arrêté , il a pris
fur le champ la route de Copenhague , d'où
il fe rendra à Londres.
( 3 )
POLOGNE.
De VARSOVIE , le 2 Juin.
ON a expédié aux Waiwodies du Royaume
& du grand Duché , les univerfaux pour la
convocation des Diétines . On y recommande
fur - tout à ces affemblées particulières
de ne rien négliger pour que la Diète
puiffe s'occuper des moyens d'améliorer le
commerce de la Pologne & de perfectionner
la conftitution intérieure. On dit aujourd'hui
que cette Diète ne fera point
confédérée.
Quelques-uns de nos Magnats qui étoient
en route pour Mohilow , ont été obligés
d'interrompre leur voyage & de revenir
ici , parce que les troupes Ruffes ont formé
une espèce de cordon à quelques milles de
Mohilow , & ne laiffent paffer perſonne qui
ne foit muni d'un paffe - port , que ceux qui
font chargés de les donner n'accordent pas
indiftinctement aux voyageurs qui les demandent.
L'entrevue aura lieu la femaine
prochaine. Le Dragoman de l'Envoyé du
Grand - Seigneur qui a été ici il y a deux
ans , a follicité de tous côtés un paffe- port
pour pouvoir y affifter , & ne l'a pas obtenu
.
L'Empereur à fon paffage à Kiow a voulu
voir exercer les troupes Ruffes qui s'y
a 2
( 4 )
trouvent ; il a paru fort content de l'intel
ligence & de la précision avec lesquelles elles
ont exécuté leurs manoeuvres . Le 22 du
mois dernier , il arriva à Polonna ; le Colonel
Engelhardt , Commandant de la Place ,
étoit abfent , parce qu'il avoit été mindé
à la Cour. Le Lieutenant- Colonel de Schutz
a eu honneur de recevoir ce Prince avec
tous les honneurs que permet de lui
rendre le rigide incognito qu'il obſerve . Il
préfenta à S. M. tous les Officiers de la Garnifon
; il lui montra les ouvrages de la
place . L'Empereur a été fi fatisfait de la
manière dont cer Officier s'eft conduit à
fon égard , tant en évitant tout cérémonial ,
que l'illuftre Voyageur avoit defiré qu'on
fupprimat , qu'en donnant les ordres néceffaires
pour lui procurer toutes les commodités
poffibles , qu'il daigna l'affurer qu'il en
rendroit un témoignage auffi vrai que favo
rable à l'Impératrice fa Souveraine.
ALLEMAGNE.
De VIENNE , les Juin.
L'IMPERATRICE- RETNE eft à Schombrunn
avec toute la Cour , elle a affiſté aux manoeu
vres que les troupes campées à Minckendorf
ont exécutées pendant quelques jours.
Les nouvelles qu'on a de l'Empereur ne
laiffent rien à defirer fur l'état de fa fanté .
(5 )
Il arriva le 13 du mois dernier Lemberg
d'où il partit le 19 pour ſe rendre à Brody.
Le Maréchal Comte de Romanzow , qui
étoit fur les frontières Ruffes , a dû l'y re
cevoir pour l'accompagner jufqu'à Mohi
low. La ville de Lemberg a l'efpérance dé
revoir ce Prince à fon retour. S. M. I. a ;
dit on , témoigné qu'elle defiroit y voir
divers arrangemens , & en faire de nouveaux
.
De HAMBOURG , le 10 ' Juin.
Nous fommes au moment de l'entrevue
entre l'Empereur des Romains & Hmpératrice
des Ruffies ; l'impatience eft extrême
d'apprendre quel en fera le réſultat ; les
politiques forment à ce fujet une multitude
de conjectures qui , pour la plupart ,
ne paroiffent avoir aucun fondement.
On croyoit que l'efcadre de Cronstadt
auroit mis à la voile avant le départ de
I'Impératrice. Jufqu'à préfent on n'apprend
point qu'elle ait appareillé ; elle fera commandée
, dit - on , par l'Amiral Greigh ,
Officier Ecoffois , qu'on fait avoir fervi avec
diftinction pendant la guerre dernière dans
Archipel.
» Dans un moment , dit un de nos papiers , où
toutes les vues des cabinets de l'Europe tendent à
l'agrandiffement de leur commerce , où l'on le bat
pour refferrer l'extrême étendue que les Anglois
a 3
( 6 )
toit
aucune
avoient fu donner au leur , où l'on fe ligue pour
lui affurer une concurrence & une liberté indéfinie
fur les mers ; les obfervateurs attentifs cherchent
à prévoir dans quelles mains habiles & heureufes
pafferont les branches du négoce qu'on travaille
à arracher de celles des Anglois , pour ne
parler ici que des liaifons mercantiles que l'Angleterre
avoit avec la Ruffie , on peut dire avec
affez de fondement qu'on parviendra fi non à les
rompre tout à-fait , du moins à les rendre´ trèspeu
lucratives pour cette première Puillance . Le point
de difficulté confiftoit en ce que les paiemens des
droits aux Douanes de l'empire Ruffe devoient fe
faire en rixdallers de Hollande , & qu'on n'y admerautre
monnoie , excepté celle d'Angleterre.
Cette facilité qu'ont les Anglois d'acquitter
ces droits en efpèces qui leur conviennent
empêchoit les autres Nations de pouvoir foutenir la
concurrence. Cependant la France en particulier a toutes
les chofes dont a befoin la Ruffie , qui , à fon tour
en a plufieurs qui lui manquent ou qui lui conviennent.
Il eft démontré que les Anglois ne pouvoient fournir
les Ruffes que de la feconde main ; que tous les vins
qu'on appelloit en Ruffie vins d'Angleterre , étoient
des vins pris en France , puifque cette Ifle n'en
produit aucun. La facilité qu'a inaintenant cet Empire
de commercer par la Mer- Noire dans la Méliterranée
, est une circonftance précieuſe que le Miniftre
a fait valoir auffi . Marfeille & Bordeaux
offrent des avantages pour ce commerce « .
Selon les lettres de Nerva 1Impératrice
de Ruffie y eft arrivée le 21 du mois dernier
fur le foir ; elle y eft reftée le 22 ,
& en eft partie le 23 en dirigeant la route
fur Pleskow.
On parle toujours du voyage du Prince
( 7)
de Pruffe pour Pétersbourg ; on dit aujourd'hui
que fon départ eft fixé à la fin du
mois d'Août prochain . Parmi les perfonnes
qui accompagneront S. A. R. on nomme le
Général Major Comte de Gortz.
On apprend de Stade que 150 recrues de
Brunfwick , deftinées pour le fervice Anglois
en Amérique , en partirent le 28 du
mois dernier , pour aller s'embarquer fur
l'Elbe , à bord de bâtimens de tranfport
Britanniques , après avoir prêté ferment de
fidélité au Roi d'Angleterre , entre les mains
du Général- Major de Faucitt. Soixante recrues
de Zerbft fe font embarquées en mêmeteins
.
-
Le Général Major de Schmidt , qui a
fervi dans le corps Heffois à la folde de
l'Angleterre , étant revenu de l'Amérique ,
à cauſe du mauvais état de fa fanté , eft mort
le 15 Mai , dans la foixantième année de
fon âge.
» Le Roi de Pruffe , écrit- on de Berlín , vient de
témoigner hautement fon déplaifir fur la dureté
avec laquelle les Préposés au recouvrement des
droits royaux en ufent quelquefois envers les fujets
qui doivent les payer. Pour la réprimer , il vient
d'enjoindre expreflément aux premiers de ne tenir
aucun propos offenfant contre qui que ce foit , &
même de ne point repouffer l'injure par l'injure , s'ils
étoient dans le cas d'en recevoir. Ils pourront feulement
en dreffer un procès-verbal en filence. Mais
le Roi qui examine tout , déclare que fi leur rap
port fe trouve faux , ils devront s'attendre nona
4
( 8 )
feulement à être caffés , mais à fubir des peines
infamantes ; & afin que dans aucune circonftance
les Receveurs ou Commis ne puiffent prétendre caufe
d'ignorance , il leur a été ordonné de mettre chacun
leur nom au bas de la lettre qu'il a pla à S. M. de
leur envoyer ".
ITALI E.
De LIVOURNE , le 2 Juin.
LE Grand-Duc , l'Archiduc Ferdinand &
Archiducheffe fon époufe , accompagnés
d'une fuite nombreuſe , arrivèrent ici le
20 du mois dernier à fept heures du foir ;
le lendemain , LL. AA. RR. allèrent voir
tout ce que cette Ville offre de curieux , la
Fortereffe , la Douane & les Magafins de
M. Ortofranc , Négociant de Hambourg .
L'après - midi , elles montèrent dans
une chaloupe magnifiquement décorée ,
& vifitèrent la rade & le port. La frégate
de guerre Hollandoife le Caftor , Capitaine
M. P. Melvill , les falua de fon artillerie.
LL. AA. RR . fe rendirent à bord -
de cette frégate , où le Capitaine & le Cons
ful de fa Nation eurent l'honneur de les recevoir
& de leur offrir une collation , après
quoi elles retournèrent à terre , faluées à
leur départ comme elles l'avoient été à leur
arrivée.
Selon des lettres de Smyrne , la pefte continue
d'y enlever quelques perfonnes ; mais
cette maladie cruelle femble concentrée
dans le quartier des Grecs ; cependant on
(( 9)) ୨
n'en prend pas moins les précautions néceffaires.
Malheureufement on n'en a point
à prendre contre les fauterelles ; ces infectes
deftructeurs fe multiplient à un point
prodigieux , & ravagent les campagnes.
Selon les mêmes lettres , il y eft arrivé
deux bâtimens Hollandois ; l'un après avoir
été déchargé , a été frété de Smyrne pour
ce port , à raifon de 25,000 florins , outre
dix pour cent pour d'autres frais , ce qui
eft prefque fans exemple .
Les tremblemens de terre fe font toujours
fentir à Bologne , où il femble que
la terre ne peut plus reprendre fon ancienne
tranquillité. On craint que cette Ville n'ait
enfin le fort de tant d'autres de l'Italie ,
détruites par ce fléau ou par les volcans.
ESPAGNE.
De CADIX , le 31 Mai.
La réunion de l'efcadre de Toulon aux
huit vaiffeaux du Ferrol arrivés ici , & à
ceux que nous avons dans cette baie , portera
notre flotte à 28 vaiffeaux de ligne ;
elle mettra à la voile auffi - tôt que les vaiffeaux
de Toulon feront arrivés.
Les ennemis , écrit-on du camp de Saint-Roch ,
continuent leurs travaux & leurs manoeuvres dans
la place bloquée ; & les vaiffeaux Anglois qui mouil
lent dans la rade , exercent auffi leurs équipages .
Mais malgré la fécurité apparente des uns & des
autres , nous apprenons par les déferteurs que la
place manque de plufieurs fortes d'approvifionne
as
( io )
mens , tels que la viande fraîche , le bois , le char
bon , le beurre , & c. & que le fcorbut & la petite
vérole y exercent leurs ravages . Ce camp n'offre
aucune particularité remarquable , fi ce n'eſt que
les poftes ont été rapprochés ; qu'on exerce les
troupes › & qu'on a placé à différentes diſtances
les divifions deftinées à former les attaques . Les
troupes montrent autant de courage que de conftance,
& on voit régner par-tout le bon ordre & la
difcipline ".
1
Il arrive fréqueinment à Algéfiras des
convois chargés d'approvifionnemens pour
le camp & pour l'efcadre de D. Barcelo.
Celle- ci eft difpofée de manière à intercep
ter les petits bâtimens qui effayent de fe
glifler dans la baie de Gibraltar. Derniè
rement la frégate la Notre - Dame du Rofaire
s'empara d'une barque Angloiſe qui
venoit de Tétuan , chargée de poules &
d'oeufs.
» Le Gouverneur de Ceuta été
informé que
ayant
quelques bâtimens
barbarefques
, fous pavilion Efpagnol
, faifoient
la contrebande
à Gibraltar , a
fait avancer la goëlette la Sainte- Barbe & la félouque
l'Ange-Gardien , pour aller croifer à l'embou
chure de la rivière de Tétuan. La nuit du 13 au
14 , ces bâtimens
découvrirent
un corfaire ennemi
qui manoeuvroit
pour gagner le large ; ils lui donnèrent
la chaffe , & l'obligèrent
à s'échouer
fur la
côte de Camazarin
, à huit lieues de Tétuan , où l'un
dex alla le prendre en remorque , malgré le feu
de l'équipage
, qui s'étoit fauvé à terre , & qui fut
fecondé par celui des habitans de la côte. Le bâtiment
enlevé étoit chargé de comeſtibles
.
Graces aux foins de nos Miffionnaires
,
dans une lettre de Burgos quelques prifonniers
Anglois qui étoicat ici , fe font convertis
à la
lit -on
( II )
Religion Catholique ; ils voient arriver avec douleur
le moment de leur échange , qui va les ramener
dans leur patrie ; mais comme le ministère n'a pas
encore répondu à la Requête qu'ils avoient préfentée
pour demeurer en Espagne , ils ont éte conduits à
Tuy avec les autres prifonniers échangés , conformément
aux ordres de la Cour ".
>
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 17 Juin.
Les nouvelles qu'on attendoit de Charles-
Town font enfin arrivées ; elles ont furpaffé
l'attente générale après un fi long filence ;
ce n'étoit pas un fuccès auffi complet qu'on
fe flattoit d'apprendre , le Général Clinton
en rend compte ainfi dans une lettre datée
de Charles - Town , le 13 Mai , & publiée
dans une Gazette, extraordinaire de la
Cour , qui a été répandue dans le public
hier dès quatre heures du matin .
Mylord , je ne vous fatiguerai point de la répé
tition des délais & des difficultés qui ont traîné en
longueur les opérations férieufes jufqu'au 29 Mars,
jour auquel le débarquement fut effectué fur
'Ifthme de Charles -Town . Alors on avoit formé un
dépôt , l'Amiral avoit paffé la barre , & les Offi .
ciers & Matelots de la marine Royale me fecondoient
; mes forces étoient auffi augmentées par le
corps tiré de la Géorgie , aux ordres du Brigadier-
Général Paterfon , qui , à travers un pays coupé
de rivières & rendu plus difficile encore par les
groffes pluies , dans l'efpace de douze jours , s'étoit
avancé , non pas fans oppofition , de Savannah vers
la rivière Ashley. Le pallage de cette dernière
fut effectué fous la conduite du Capitaine El-
26
( 12 )
ん
phinfton , en bon ordre avec célérité , & fans op
pofition de la part de l'ennemi. Le lendemain l'armée
marcha vers Charles -Town , & dans la nuit
du premier Avril , ouvrit la tranchée à 800 verges
des ouvrages des Rebelles . Le 8 , nos canons
étoient montés en batterie , & j'eus la fatisfaction
de voir l'Amiral entrer dans le port de Charles
Town avec le fuccès que méritoit fa conduite
quoiqu'expofé à un feu très-vif que l'on faifoit fur
lui de Sullivan's-Ifland . Alors nous crûmes convenable
d'envoyer à la place la fommation ci - inclufe ;
nous en reçûmes la réponse que j'ai l'honneur d'y
joindre. Le lendemain , les batteries furent ouver
tes ; leur effet rallentit le feu des ouvrages avancés;
l'attention des Ingénieurs & l'activité des troupes.
s'accroiffoient à mesure que l'on avançoit ; le 19
Avril , on completta de fecondes parallèles , auxquelles
on ouvrit des approches fûres qui nous
mirent à 450 verges de la place . Jufqu'à ce moment
mes communications avoient demandé la
plus grande attention ; on les avoit établies du lieu
de débarquement à Perreneau dans la rivière der
Stono , à travers le Wappoo , où l'on s'étoit ou
vert quelques petits paffages , ne laiffant pour le
transport par terre qu'un chemin de l'étendue d'un
mille , qui conduifoit à cette partie de la rivière
Ashley , qui fe trouvoit vis - à - vis de notre camp.
La conftruction de quelques ouvrages pour la pro-.
tection des approvifionnemens & des navires que,
nous avions fur la Srono , d'autres ouvrages pour
affurer la communication , diverfes redoutes & bat- ,
teries élevées fur l'Ashley , furent les travaux nécefaires
pour établir la fûreté dans un point fi im-›
portant. La présence de la flotte dans le port me
débarraſſant de toute crainte de ce côté , & l'Amiral
fe chargeant de la défenfe du fort Johnſon , je
me mis en état de détacher 1400 hommes aux
ordres du Lieutenant - Colonel Webſter , du trente(
13 )
>
troisième régiment , pour couper ce qui reftoit à
l'ennemi de communication avec le pays ; fans
cette meſure , notre fuccès n'eût pas été complet
parce que l'on n'auroit pu faire paffer des forces
navales dans la rivière Cooper , & par conféquent
la place n'eût pas été complettement inveftie. Ob- :
fervez que , pour exécuter fes ordres , le Còlonel
Webſter avoit des rivières à paffer & d'autres opérations
difficiles à effectuer , en préfence d'une
cavalerie très-fupérieure qui pouvoit le harraffer
confidérablement ; il étoit donc important d'attaquer
ce corps le plus brufquement poffible , & de
s'emparer des principaux paffages du pays le
Lieutenant-Colonel Tarleton avec la cavalerie , la
légion & le détachement du Major Ferguson ,
ayant furpris & défait ce que les Rebelles avoient
affemblé en cet endroit de cavalerie & de milice ,
& s'étant emparé , fur la Cooper , du pont de
Biggin , ouvrit le pays au Colonel Webſter , mit
à fa difpofition une quantité confidérable de provifions
, & le mit en état de prendre pofte près
de la fource de la rivière Vandoo , d'où il coupoir
par terre toute communication entre la rivière
Cooper & la ville ; quelques navires armés que
l'Amiral fit paffer dans la baie de Servee , d'autres
qu'il mit en ftation dans le paffage de Spencer
complettèrent l'inveftiffement à l'égard de la mer.
- Le 28 Avril ayant eu un renfort confidérable de
New -Yorck , je renforçai fur le champ le corps
au-delà de la rivière Cooper , & je priai le Lieutenant
-Général Comte de Cornwallis , de le prendre
fous fes ordres . Le 6 Mai , les troifièmes parallèles
furent complettes & pouffées jufqu'au bord du canal
des Rebelles ; on pouffa la fape jufqu'à l'écluſe
qui en contenoit les eaux fur la droite , par ce
moyen une grande partie du canal fut à fec. Alors
nous fumes en état de nous former une idée exacte
des défenfes de la Ville du côté de la terre ; elles
-
14 )
confiftoient en une chaîne de redoutes , de lignes
& de batteries qui s'étendoient de l'Ashley à Cooper
; en front de chaque flanc des ouvrages ,
des
marais réunis par le canal épanchent l'eau dans l'une
& l'autre des rivières ; entre ces obftacles & la
place , règne un double rang d'abbatis , quantité
d'autres obftructions , & un follé à double paliffade
, un ouvrage à corne en maçonnerie , que ,
pendant la durée du fiége , l'ememi fermoit comme
une efpèce de citadelle , fortifioit le centre de la
ligne & la porte dans l'endroit où les défenfes na.
turelles ne le préfentoient pas ; comme elles fe
trouvent être plus près de l'eau 80 pièces de canons
ou mortiers étoient montées dans l'étendue
de ces lignes. Nos batteries étoient prêtes dans les
troifièmes parallèles .
De nouveaux motifs d'une nature forcée concouroient
à engager la place à capituler : l'Amiral
Arbuthnot avoit débarqué à Sullivan's Ifland un
corps de matelots & de troupes de la marine aux
ordres du Capitaine Hudfon , à qui la garnison
s'étoit rendue à certaines conditions , fur la me
nace qu'il lui avoit faire de faire battre le fort
par l'artillerie des vaiffeaux . Le Comte de Cornwallis
n'avoit pas eu moins de fuccès dans le pays,
la cavalerie aux ordres du Lieutenant- Colonel Tarleton
avoit eu encore la bonne fortune que mérite
Ja bravoure unie à la bonne conduite ; elle avoit
atteint à Santee un corps de cavalerie raffemblé par
l'ennemi , avec une difficulté infinie , l'avoit chargé
avec beauconp d'ardeur & mis en déroute ; la plu
part des cavaliers s'étoient , ou jettés dans la rivière
, ou enfoncés dans les marais , d'où peu d'entr'eux
ont pu fe tirer ; on leur prit ou tua so ou
60 hommes , tous les chevaux du corps tombèrent
entre nos mains avec armes , &c. Quoique dans
un fecond pour-parler follicité par l'ennemi , il
eût mis des prétentions trop étendues dans la
( 15 )
propofition qu'il faifoit de capituler , l'Amiral &
moi ne pûmes nous refufer au defir de tenter encore
une fois s'il étoit poffible d'éviter la cruelle
extrémité de l'affaut ; cependant dans cette reprife
de négociation , nous ne trouvâmes pas qu'il eût
beaucoup rabattu de fon indifcrétion ; en conféquence
on ouvrit les batteries des troisièmes parallèles
, & l'on ne tarda pas à obtenir une fupério
rité manifefte de feu ; le corps des Yagers failant le
fervice de Markfmen ( qui ajuftent comme s'ils tiroient
au blanc ) , fut en cette occafion d'une utilité
extrême fous le couvert de ce feu , nous ga
gnâmes la contefcarpe de l'ouvrage intérieur qui
flanquoit le canal ; on paffa le canal même , &
l'on pouffa les ouvrages vers les foilés de la place.
Le 11 , le Général Lincoln nous notifia qu'il acceptoit
les termes qu'il avoit refufés deux jours
auparavant quelle que fûr la févérité de ceux que
pouvoit dicter la juftice dans une occafion pareille ,
nous nous déterminâmes à ne point exiger une foumiflion
fans conditions , d'une armée épuisée , que
nous nous flatcions de pouvoir nous réconcilier
encore par la clémence ; on figna donc les articles
de la capitulation tels que j'ai l'honneur de vous
les faire paffer. Le 12 , le Major - Général Leflie
prit poffeffion de la Ville. On a pris 7 Officiers-
Généraux , un Commodore , 10 régimens Continentaux
& trois bataillons d'artillerie , la milice de
la ville & de la campagne ; le tout , y compris les
François & les matelots , montant à environ fix mille
hommes fous les armes ; le Député - Gouverneur
titulaire , le Confeil & les Officiers Civils font éga
lement prifonniers. Quatre frégates , plufieurs navires
armés , un nombre confidérable de bateaux &
environ 400 pièces de canon , font auffi tombés
en notre poffeffion . Vous recevrez un état auſſi
exact qu'il m'eft poffible de me le procurer , de
la garniſon , de l'artillerie & des approvisionnemens.
( 16 )
Il me refte , Mylord , à ajouter à cette lettre les
expreflions de reconnoillance que je dois à l'armée ,
dont le courage & les travaux m'ont procuré ce
fuccès , &c. &c .
Le Général Clinton n'a point fait comme
l'Amiral Rodney ; le refte de fa lettre , qui
eft affez étendu , offre l'éloge des Officiers
qui l'ont fecondé , & celui du Vice -Amiral
Arbuthnot , qui lui rend ces complimens
dans une lettre en date du 14 du même
mois , dans laquelle il rend compte à l'Amirauté
des opérations de fa flotte , & des
obftacles qu'elle a furmontés ; ces détails
font les mêmes qu'on a vus dans celle du
Général , avec quelques particularités de :
plus , qu'un Officier de terre pouvoit omettre
, mais qu'un Marin doit fuppléer. Selon
l'état des vaiffeaux pris ou détruits dans le
Port de Charles-Town , on compte
» Vaiffeaux Américains la Bricole , percée pour
60 canons , n'en montant que 44, la Truite de 26, la
Reine de France de 28 , le Général Monftrie de 20 ,
la Notre- Dame de 16 ; en tout s vaiffeaux coulés
bas. La Providence de 32 , le Bofton de même force,
le Ranger de 10 ; en tout 3 pris .
Vaiffeaux François . L'Avanture de 26 , une Polacre
de 16 , quelques brigantins vuides , 4 galères
armées , pris.
Les articles de la Capitulation , entre le
Général Clinton & le Major Général Benjamin
Lincoln , font les fuivans .
1. Tous les actes d'hoftilités & travaux cefferont
entre les affiégeans & les affiégés , jufqu'à ce que
les articles de la capitulation foient arrêtés , fignés
& exécutés ou rejettés collectivement.
( 17 )
Réponse. Jufqu'à ce que les articles de la capitulation
foient définitivement arrêtés ou rejettés .
-2 °. La ville & les fortifications feront remifes
au Commandant en chef des forces Britanniques ,
telles qu'elles font actuellement .
Réponse. La ville & les fortifications , avec les
bâtimens qui font aux quais , l'artillerie & toutes
les munitions publiques quelconques , feront temiles
dans leur état actuel , au Commandant des forces
affiégeantes ; les Officiers des départemens refpectifs ,
feront préfens pour les recevoir.
3. Les troupes & matelors Continentaux feront
conduits avec leur bagages dans un lieu dont on
conviendra, & où ils refteront prifonniers de guerre
jufqu'à qu'ils foient échangés. Tant qu'ils feront
prifonniers , il leur fera fourni des provifions bonnes
& faines , dans la même qualité qu'on en fert auz
troupes de S. M. Britannique . Accordé.
4. Les miliciens actuellement en garaifon auront
la permiffion de retourner chez eux respectivement ,
& ils auront sûreté pour leurs perfonnes & leurs
propriétés.
Réponse . Ils auront la permiffion de retourner
chez eux refpectivement , comme prifonniers fur
parole , laquelle parole , auffi long - tems qu'ils la
tiendront , les affurera contre toute vexation dans
leurs propriétés de la part des troupes Britanniques
.
5. Les bleffés & les malades continueront d'être
foignés par leurs propres Chirurgiens , & on leur
fournira les médicamens & autres fecours néceffaires
, tels qu'on en fournit aux hopitaux Britan
niques. Accordé.
6. Les Officiers de l'armée & de la Marine
conferveront leurs chevaux , épées , pistolets &
bagages , lefquels ne feront point vifités , & ils
garderont leurs Valets. Accordé , à l'exception de
ce qui concerne les chevaux , auxquels il ne fera pas
( 18. )
permis de fortir de la Ville , mais dont les Officiers
pourront difpofer au moyen d'une perfonne laiffée
par chaque corps pour cet objet.
3
7., La garnifon fortira , à une heure marquée
les armes fur l'épaule , tambours battant & enfeignes
déployées , pour fe rendre au lieu convenu , & là ,
elle mettra fes armes en faiſceaux .
Réponse. Toute la garnifon fortira de la ville à
une heure indiquée , & ſe rendra fur le terrein entre
les travaux de la Place & le Canal , & elle y dépofera
fes armes. Les tambours ne battront point une
marche Britannique , ou bien les enſeignes ne feront
pas déployées .
8°. Le Conful François , fa maiſon , fes papiers , &
autre propriété mobiliaire feront protégés , il ne leur
fera point touché , & il fera accordé , audit Conful ,
un tems convenable pour fe retirer dans quelque lieu
dont il pourra être enfuite convenu entre lui & le
Commandant en chefdes forces Britanniques . Accordé
, avec cette reftriction qu'il doit fe regarder
comme prifonnier fur parole.
9. Tous les habitans feront protégés dans leurs
perfonnes & leurs propriétés .
Réponse. Tous les Officiers civils & tous les
Bourgeois qui ont porté les armes pendant le fiége
feront prifonniers fur parole ; & à l'égard de leur
propriété , ils auront les mêmes conditions qui font
accordées à la Milice ; & toutes les autres perfonnes
actuellement dans la ville , & non mentionnées dans
cet article ou dans les autres , font néanmoins cenfées
être prifonnières fur parole .
to . Il fera accordé le terme d'une année à tous
ceux qui ne jugeront point à propos de refter fous:
Le Gouvernement Britannique , pour difpofer de leurs
effets , réels & perfonnels dans l'Etat , fans étre
moleftés en aucune manière , ou pour transporter
telle partie de ces effets qu'ils voudront , auffi bien
qu'eux- mêmes & leurs familles ; & pendant ce tems ,
( 49 )
ils auront la liberté de réfider , felon les circonftances
, ou dans la ville ou dans la province.
Réponse . Il n'eft pas poffible d'entrer , pour le
préſent , dans la difcuffion de cet article.
11. La même protection qu'on demande dans
l'article précédent pour les perfonnes & les propriétés
des habitans , & en même tems pour la fortie
de leurs effets , fera accordée aux fujets de la France
& de l'Espagne.
Réponse. Les fujets de la France & de l'Espagne
auront les mêmes conditions qu'on accorde au Conful
de France.
12. Il fera permis à un vaiffeau d'aller à Philadelphie
, avec des dépêches du Général , lefquelles
ne feront point ouvertes .
&
Réponse. Accordé , & il fera fourni pour cet
objer un vailleau convenable , avec un pavillon Parlementaire.
Tous les papiers & regiftres publics
feront confervés foigneufement , & remis fidèlement
aux perfonnes qui feront chargées de les recevoir.
Fait à Charles -Town ,
le 12 Mai 1780 , figné
B. LINCOLN.
Fait au Camp devant
Charles-Town , le 12 Mai
1780 , figné H. CLINTON ,
M. ARBUTHNOT .
Extrait de l'état de l'Artillerie.
Canons de fonte 21
Mortiers.
Obufiers.
Canons de fer.
Total,
280
311
Indépendamment de l'artillerie prife dans le Fort
Moultrie , à Lampries , à Mount- Pleaſant , & à bord
des vaiffeaux , montant en tout à 80 ou 90 pièces ,
& d'un mortier de 10 pouces.
Signé PETER TRAILLE , Major Commandant de
l'Artillerie Royale.
On ne trouve pas dans la lettre du Gé(
20 )
néral Clinton moins de lacunes que dans
celle de l'Amiral Rodney ; on en remarquë
entr'autres une très longue du 18 Avril au
6 Mai ; mais on eft moins curieux de favoir
ce qui s'eft paffé dans cet intervalle
dès que le réfultat eft un fuccès qui n'eſt
pas douteux & qu'on ne peut nous contefter.
On ne laiffe pas d'être étonné de cé
qu'il ne nous a coûté que 2 Enfeignes , un
Sergent & 73 Fufiliers tués , & Capitaine ,
7 Lieutenans , 2 Sergens & 179 Fufiliers
bleffés. S'il faut en croire nos papiers , le
Lord Lincoln , qui étoit chargé de ces
dépêches intéreffantes , affure que l'armée:
Angloiſe a réſiſté aux intempéries du climat
, & que tous les Soldats à fon départ
jouiffoient de la meilleure fanté ; & on
prétend qu'il rend auffi le compte le plus
flatteur des fuccès des armes de S. M. dans
la Caroline , & que lorsqu'il a quitté Char
les -Town , l'opinion générale étoit que
chacune des Provinces Méridionales feroit
fa paix avec le Roi avant la fin de l'été.
La Nation ne croit pas encore à ces belles
efpérances ; elle fait cependant des voeux
pour qu'elles fe réaliſent ; mais elle fe fouvient
qu'on lui en a donné de pareilles à
chaque nouvelle de fucccès , & que la
guerre n'en a pas moins duré jufqu'à préfent.
D'après les avis particuliers , on n'a pas
trouvé des fubfiftances dans Charles- Town ,
& la difette n'a pas peu contribué à la ca(
21 )
pitulation ; elle eft telle qu'on prétend que
l'on a relâché les Soldats Américains , faits
prifonniers , faute de provifions pour les
nourrir ; mais qu'on a gardé le Général & les
Officiers.
On a reçu d'autre part des nouvelles qui
ne laiffent pas d'inquiéter ; le Général Washington
eft , dit on , parti pour une expédition
fecrette , du fuccès de laquelle on
ne doute point , parce qu'il nous eft impoffible
de nous trouver en force par- tout
dans un pays de 1700 milles d'étendue. On .
n'en a pas moins de la deftination de M. de
Ternay ; on cherche à les diffiper en difant
que l'Amiral Graves eft à fa fuite , & doit
arriver auffi tôt que lui ; mais on oublie que
cet Amiral n'a que 4 ou 5 vailleaux , que
M. de Ternay en a 7 & qu'il peut avoir été
joint en mer par les 12 qu'on fait être partis
de Cadix à la fin d'Avril ; fi leur deftination
eft pour l'Amérique Septentrionale ,
nous n'avons pas de forces à leur oppofer :
fi elle eft pour les Ifles , l'Amiral Rodney
n'y eft pas déja le plus fort , & comment
s'y foutiendra-t-il après l'arrivée de ce renfort
à nos ennemis.
On affure que les Miniftres ont reçu avis
de la rentrée de M. de Guichen à la Martinique
, par le navire la Barbara , parti de
Ste-Lucie le 3 Mai.
Il n'y a point eu d'illumination dans la
Ville , pour la prise de Charles- Town . On
diftribua le is au foir l'avis fuivant.
( 221)
Comme l'importante nouvelle arrivée aujour
d'hui d'Amérique peut engager plufieurs des fideles
fujets de S. M. à témoigner leur fatisfaction par
des illuminations & par d'autres démonftrations
de joie qui pourroient fournir à des gens mal intentionnés
, un prétexte pour s'attrouper , & s'efforcer
de ranimer les défordres : il eft inftamment
recommandé à toutes perfonnes de s'abſtenir à cette
occafion de toutes démonftrations qui , dans cetre
circonftance , peuvent donner lieu à de nouveaux
troubles .« .
Cet avis étoit prudent , mais il eſt certain
que rien n'étoit plus propre à appaiſer
tour à - fait les troubles que la nouvelle d'un
triomphe ; on ne fait pas fi celle d'un échec
ne les auroit pas renouvellés. Les imaginations
étoient montées , & l'humeur que
donne la guerre , augmentée encore par des
défaites , auroit pu produire d'auffi fâcheux
effets que le fanatifme.
4
On attend après demain avec impatience
, pour favoir quelles font les charges.
qu'on va porter contre le Lord Gordon ;
il faudra les expofer à la Chambre des
Communes , en l'inftruifant du parti qu'on
a pris de faire arrêter un de fes Membres ;
en attendant on raconte ainfi les , raifons
qui ont déterminé fa détention ,
» Il avoit envoyé à l'éditeur d'un papier du matin
, une lettre adreffée à fes affociés , par laquelle
il les invitoit à perfévérer dans les nobles difpofitions
qui les avoient affemblés , ajoutant qu'il ne
doutoit pas que leur perfévérance ne fût couronnée
par le fuccès . L'Editeur alarmé des effets que pou
voit produire une pareille lettre , non content de
la fupprimer , crut devoir la porter au Lord Hills·
( 23 )
borough. Celui-ci jugea l'affaire affez férience pour
mériter l'attention du Confeil , qui , affemblé à
cette occafion , décida que l'auteur d'une pareille
pièce devoit être regardé comme le moteur &
le fauteur d'une fédition alarmante. D'après cette
décifion , il étoit fimple qu'on s'affurât du Lord ;
mais comme tous les foupçons n'étoient fondés
que fur une fimple lettre , & qu'on ne peut appor
ter trop de circonfpection dans les mesures qui of
frent la plus légère apparence de l'autorité arbitraire,
on chercha , en multipliant les preuves du délit ,
à multiplier les motifs propres à juftifier ce coup
d'autorité. Les Adminiftrateurs des poftes eurent
ordre d'envoyer à ceux des Secrétaires d'Etat -?
toutes les lettres contre- fignées G. Gordon. Le
Confeil s'en procura par ce moyen un grand nom
bre , toutes deftinées pour l'Ecoffe , & qui reſpi
roient cet enthoufiafme dangereux qui caracté
rife toutes les demarches du Lord , elles étoient
remplies d'obfervations inflammatoires , également
contraires au bon ordre , à la religion & à la fo
ciété. Il y rendoit un compte détaillé de toutes les
horreurs qui fe paffoient fous les yeux ; & loia
de blâmer ces excès & de gémir avec tous fes
concitoyens des extrémités déplorables auxquelles
un zèle mal entendu expofoit la Ville & la Cour,
il paroifoit s'applaudir & partager délicieufement
ce triomphe de la bonne caufe. Ce fut après ces
lectures que l'ordre de l'arrêter fut expédié. Lorf
qu'il parut devant le Confeil , qu'on lui eut produit
fes lettres , & demandé à quelle intention il
les avoit écrites , il répondit que fes intentions
avoient été bonnes , que perfonne n'étoit plus attaché
que lui à fon pays , mais qu'il l'étoit encore
plus à fa religion , & qu'il n'avoir pas prévu que
zèle de fes amis les entraîneroit fi loin. Lorfqu'on
lui demanda pourquoi dans les lettres il approus
voit ces excès , il refta muet. Il fut enfuite inter
le
( 24 )
rogé par le Lord Amheft , qui préfide le Tribunal
militaire en qualité de Commandant en chef des
forces de terre de la Grande Bretagne. Plufieurs
témoins furent entendus , & dépofèrent tout ce qu'ils
favoient de la conduite qu'il avoit tenue pendant
les troubles , des expreffions dont il s'étoit fervi ;
ils dirent qu'auffi- tôt qu'il eut vu que la populace
qu'il enflammoit , s'intimidoit à la vue des trou
pes , il s'étoit difpofé à partir pour l'Ecoffe : on
avoit trouvé fur lui deux piftolets & deux pois
gnards au moment où il fut arrêté. Il paroît que
les chefs d'accufation qu'on formera contre lui , fe
ront ceux-ci qu'il a principalement contribué à
affembler la multitude tumultueuſe , qui , pendanc
fix jours & fix nuits , a infefté les rues de Londres
; que fes démarches , fes harangues , ont
principalement contribué aux défaftres divers , &
aux pertes irréparables qui pendant ce tems ont
affligé les fujets de S. M. « .
Le Lord George Gordon paroît trèsabattu
, & à chaque voiture dont il entend
le bruit , il demande fi ce n'eft pas un autre
prifonnier que l'on amène à la Tour. Le
9 il lui vint dans la tête que l'on pouvoit
chercher à l'empoifonner , & en conféquence
il refufa le dîner qui lui avoit été
préparé dans la Tour , & fe contenta de
quelques tranches de boeuf & de deux
bouteilles de vin de Porto , qui lui avoient
été données par un Marchand Ecoffois.
>
L'affociation Proteftante , dont ce Lord
étoit le Préfident s'eft empreflée de
concourir à rétablir le calme dans les eft
prits ; elle a écrit le 11 de ce mois la lettre
circulaire fuivante , qui a été approuvée
par
( 25)
par le Lord North , & dont on a diftribué
plufieurs milliers de copies.
» Comme Citoyens , comme Membres paisibles
de la fociété civile & comme fujets loyaux , nous
croyons qu'il eft de notre devoir de vous prier
de faire tout ce qui dépendra de vous pour
que perfonne n'ignore que les pétitions des fujets
Proteftans de S. M. auroient déja été prises en confidération
fans les malheureux embarras occafionnés
par une populace effrénée & tumultueufe qui , fous
prétexte de s'oppoler au Papifme , s'eft rendue coupable
des délits les plus graves. L'Affociation proreftante
n'a aucune liaiſon directe ni indirecte avec
ces féditieux.
Les forces militaires qui ont été raſſemblées n'avoient
point pour objet de réfifter aux Proteftans de
Londres , &c.; mais d'appaifer ces émeutes & d'empêcher
la continuation du défordre & de la dévaftation
qui ont duré plufieurs jours de fuite.
Nous avons la fatisfaction de vous informer que la
vigilance du Gouvernement a , en grande partie ,
fait ceffer ces défordres affreux , & nous faifons les
voeux les plus ardens pour l'entier rétabliflement de
la paix & de la tranquillité publique. Par ordre du
Comité. J. FISHER , Secrétaire.
D'après cette lettre on fuppofe que le
Parlement reviendra fur l'acte dont on fe
plaint ; cela fera cependant difficile , car
S'il en faut croire un de nos papiers , il
feroit plus néceffaire d'en étendre les difpofitions
que de les reftreindre.
» On a fait accroire à plufieurs bons Protef
tans , lit - on dans ce papier , que toutes les anciennes
Loix contre les Papiſtes avoient été révoquées
par le dernier acte du Parlement qui donne lieu à
tant de clameurs. Il eft cependant vrai que cet
acte n'a révoqué qu'une très - petite partie de ces
1er. Juillet 1780.
b
( (~26) )
, pccu-
Loix. Tous les actes du Parlement que la Reine
Elifabeth a jugés néceffaires pour la fûreté & pour
celle de fes peuples ; ceux qui ont été occafionnés
par les craintes du Roi Jacques & de toute la
Nation , après la conjuration des poudres ; tous
ceux qui ont été faits fous le règne de Guillaume ,
de George I. & de George II . continuent d'être
en activité , excepté un article d'un acte du Roi
Guillaume , qui déclaroit les Papiſtes incapables
d'acheter des terres , & leur défendoit de tenir
des écoles , fous peine de prifon à perpétuité. En
vertu de Loix toujours en activité , ils encourent
l'amende & l'emprisonnement lorfqu'ils tiennent des
écoles . Ils ne peuvent juger au Parlement
per aucune place , avoir le port d'armes , ni pré-
Tenter à un Bénéfice ; ils font affujettis à diverſes
amendes pour dire ou pour entendre la Meffe , &
tout Prêtre , né fujet Britannique , qui met le pied
en Angleterre , s'expofe à être pendu . Il y a auffi
peine d'amende pour ceux qui envoient leurs enfans
chez l'étranger afin d'y être élevés dans des
Séminaires de Catholiques Romains . Beaucoup d'autres
reftrictions contre les Papiftes continuent pareillement
d'être en vigueur. Toute la faveur qui
leur a été accordée par le dernier acte , ſe borne
à la faculté d'acheter des terres , & à quelque adouciffement
dans la peine prononcée contre ceux qui
tiennent des écoles . Au lieu de la prifon perpétuelle ,
ils font feulement condamnés à une amende ou à
une prifon à volonté «.
Les troubles qui ont eu lieu dans la
Capitale ont failli à s'étendre beaucoup
plus loin. Il s'eft commis des excès à Bath
où heureuſement ils ont été bientôt repouf
fés .
›
Nous avons été tranquilles toute la nuit dernière ,
écrit-on du 9 ; ce n'eft pas que l'efprit de révolte foit
tout-à-fait éteint, mais on a fait marcher quelques trou(
27 )
pes qui ont empêché le renouvellemens des horreurs
de la nuit précédente. La plupart des familles
Catholiques ont quitté la Ville. Une perfonne qui
arrive de Bristol rapporte que la populace de cette
Ville avoit pris la réfolution de s'affembler la nuit
dernière , mais que le Duc de Beaufort y étant
accouru avec fon régiment qu'il a difperfé dans
les principales rues , cette populace n'avoit ofé
faire aucun mouvement. ·
Aujourd'hui , entre deux & trois heures de l'aprèsdinée
, la Loi martiale a été proclamée dans cette
Ville. Tout eft dans la plus parfaite tranquillité ;
il n'y a pas la moindre apparence de trouble ou
de foulèvement. Il eft bien fingulier que la deftruction
de la Chapelle Romaine ait été l'ouvrage d'une
vingraine d'enfans , fecondés par dix à douze hommes
, & que tant de monde qui étoit préſent ſe
foit contenté d'être fpectateur de cet incendie.
On compte qu'il y a eu à Londres 109
hommes tués par l'affociation & les gardes ,
101 par la cavalerie légère , & 75 bleffés ,
qui font morts de leurs bleffures dans les
hopitaux , en tout 285 morts ; il y a en outre
175 prifonniers ou bleffés qu'on panſe actuellement.
Le nombre des prifonniers détenus
dans la prifon de Fleet , avant l'incendie
, étoit de 217 , & il y en avoit 633
dans celle du banc du Roi.
Ces défordres , & les précautions qu'ils
ont forcé de prendre , viennent d'occaſionner
un différend entre la Ville & le Lord
Amherst ce dernier , en qualité de Commandant
Général des forces Britanniques
fur terre , avoit écrit le 13 de ce mois la
lettre fuivante au Colonel Twifleton .
b 2
( 28 )
M. ,J'ai reçu votre lettre datée d'aujourd'hui , relativement
à la permiſſion donnée aux Habitans de
cette Ville de porter les armes ; & en général je
n'ai rien à ajouter à ce que je vous ai écrit dans
ma lettre d'aujourd'hui , laquelle défapprouvoit en
termes clairs cette partie du plan du Lord Maire
qui concerne les armes,
C'est pourquoi s'il fe trouve des armes entre
les mains de perfonnes qui ne faffent pas partie
de la Milice de la Ville , ou qui ne foient pas
autorisées par le Roi à être armées , vous aurez
pour agréable d ordonner que les armes vous foient
remifes pour qu'elles foient gardées avec ſoin juſqu'à
nouvel ordre.
Cette lettre fut envoyée le même jour
aux Aldermans de Londres. Un de nos papiers
, en attendant qu'ils donnaffent leur
opinion fur ce fujet , s'étoit empreffé de
publier les obfervations fuivantes.
On peut d'abord obferver par rapport au premier
paragraphe de la lettre du Lord Amherst , que
ce Lord ou toute autre perfonne jouit du droit
inconteftable d'avoir une opinion particulière , c'eftà-
dire , d'approuver ou de défapprouver tel ou tel
plan , telle ou telle mefure ; mais alors cette opinion
n'eft nullement obligatoire pour d'autres ;
ainfi relativement au point en queftion elle ne fignifie
rien .
Quant aux ordres fubféquéns , favoir , d'ôter les
armes des mains de ceux qui ne font point de
la Milice de la Ville ou que le Roi n'a point
autorisés à les porter , ils manifeftent que l'Adminiftration
eft réfolue d'empêcher les citoyens de
s'armer , même pour leur propre fûreté & pour
la paix de la Communauté , & que la Cour peut
avoir en vue quelque chofe de bien plus férieux
que la pacification des troubles fur certains points
fpéculatifs de religion .
( 29 )
Les Aldermans n'avoient pas befoin fans,
doute d'être excités : le 15 ils s'aſſemblèrent
à Guildahll , & prirent lecture de cette
lettre.
Elle fut regardée comme attentatoire au droit
que tout homme a de pourvoir à fa propre défenfe
; d'ailleurs elle favorifoit la politique abominable
d'entretenir une armée au dedans des murs
de la Ville , tandis qu'on pouvoit trouver affez de
fecours dans le courage & le zèle des citoyens
pour le mettre à l'abri de tour nouvel outrage .
On obferva que cet ordre tendoit à établir que
l'autorité militaire l'emportoit fur les louables efforts
de l'Affociation , & à maintenir la foldatefque dans
la ville ; que c'étoit le comble de l'abfurdité que
d'ôter à un homme les moyens de défendre fa
propre maifon dans un tems de danger. La Cour
des Aldermans arrêta que le Lord Maire écriroit
fur le champ au Colonel ; & en conféquence celui - ci
produifit les ordres en vertu defquels il agiffoit dans
la Ville , & il parut une contradiction manifefte
dans ces ordres . On pria le Lord Maire d'écrire
au Lord Amherst pour en avoir l'explication.
Cet ordre fut reçu avec beaucoup de mécontentement
dans la Ville , & deux Aldermans ſe
rendirent chez le Lord Amherſt pour favoir s'il
s'étendoit jufqu'au corps des Affociés de Londres
qui ont été établis l'année dernière avant l'apparition
des flottes combinées. Ce corps a montré
tant d'activité pour appaifer les derniers foulèvemens
, & il continue d'être fi utile , que cet ordie
n'a pu être fufcité que par une défiance qu'on ne
devroit pas même foupçonner dans un bon Gouvernement.
Après avoir pris l'avis du Recorder & du Confeil
de la Ville , il fut arrêté d'écrire en réponſe
à la lettre du Lord Amherſt » que la Cour étoit .
b 3
( 30 )
» d'opinion que tout habitant appartenoit à la
» Milice de la Ville & avoit un droit incontefta- .
» ble à porter les armes mais que le pouvoir
» militaire avoit le droit de défarmer toutes les
» autres perfonnes fur lefquelles on trouveroit des
» armes & qui ne pourroient pas rendre un bon
» compte d'elles-mêmes «.
"
Le Lord Amherſt inftruit de ce qui fes
paffoit à Guildhall , a cru devoir donner un
éclairciffement à fa lettre , dont l'examen a
occafionné une nouvelle affemblée hier qui
s'eft féparée après un débat très- vif en s'ajournant
à aujourd'hui.
L'efcadre de l'Amiral Geary eft en mer ,
le elle a paffé à la hauteur de Plimouth ,
d'où 4 vailleaux de 74 canons font partis
auffi - tôt après l'avoir vue pour la joindre.
Un particulier arrivé le 16 de Falmouth , a
rapporté qu'il avoit paffé le 14 au milieu de
cette flotte qui étoit alors à quelques lieues
au S. E. du cap Lézard , & portoit vers les
côtes de France.
On dit qu'il a été donné des ordres d'en
équiper le plus promptement poffible une
feconde qui fera deſtinée à agir felon l'exigence
des cas ; mais on ignore ici de quoi
on la compofera ; les matelots & les vaiffeaux
nous manquent . On fera , fans doute , tous
les efforts poffibles pour fe procurer les
premiers ; mais les derniers exigent du tems.
Le bruit fe répand généralement que le Roi
fe propofe d'aller le 18 au Parlement , & d'y
prononcer un difcours pour engager les
deux Chambres à l'aider dans les circonftances
critiques actuelles .
9
( 31 )
M. Thomas Hutchinfon , ancien Gouverneur
de Maffachuffet- Bay , & qu'on regarde
comme une des principales caufes de
la guerre Américaine , eft mort ici fubitement
le 3 de ce mois. 3.
Le Duc de Cumberland s'eft rendu le is
à la Cour , & il a été complimenté à cette
occafion par la nobleffe. S. A. R. a été efcortée
en allant & en revenant par un détachement
des gardes à cheval.
Le 16 le Duc de Glocefter eft resté près
de 2 heures avec le Roi au palais de la
Reine. La veille , au foir , la Ducheffe fon
époufe & la Ducheffe de Cumberland
avoient rendu une vifite particulière au
Roi , qui leur avoit fait l'accueil le plus
gracieux. LL. MM. ont permis aux Princes
leurs enfans d'aller voir leurs oncles.
Il fe débite que les vaiffeaux la Réfolution
& la Découverte font arrivés à Macao ,
& que le Capitaine Clarke , qui avoit fuc
cédé au Capitaine Cook , n'a pas été plus
heureux que ce célèbre Navigateur , & qu'il
eft mort après avoir parcouru diverfes côoù
il a fait d'utiles découvertes.
FRANCE
De
VERSAILLES , le 27 Juin.
LE 6 de ce mois , les Chevaliers de la
Toifon d'or fe font affemblés dans le cabinet
de Monfieur , où ce Prince , en vertu
d'une commiffion de S. M. C. , après avoir
b 4
( 32 )
tenu chapitre de l'Ordre , a reçu Chevalier
le Marquis d'Offun , Miniftre d'Etat , Lieu-'
tenant- Général des Armées du Roi & de
fa province d'Artois , & Chevalier de
l'Ordre du Saint- Efprit ; & le Duc d'Ayen ,
Capitaine des Gardes du Corps du Roi , &
Maréchal de Camp. Le Maréchal Duc de
Duras , Pair de France , & premier Gentilhomme
de la Chambre du Roi , leur a fervi
de parrein. Les grands Officiers de l'Ordre
ont été repréfentés par M. Mayon d'Aunay,
Confeiller du Roi en fes Confeils , Maître
des Requêtes ordinaires de fon Hôtel , &
Secrétaire des commandemens de Monfieur.
Le 18 de ce mois , Mefdames Adélaïde
Victoire & Sophie de France , font parties
d'ici pour aller à leur Château de Bellevue;
d'où elles doivent revenir demain.
Le même jour , la Marquife de Saiffeval
a eu l'honneur d'être préfentée à LL. MM .
& à la Famille Royale , par la Maréchale'
de Mouchy ; qui a en même tems pris
congé pour fe rendre à Bordeaux .
-
Le Roi a nommé à l'Abbaye de Chateliers
, Ordre de Citeaux , Diocèſe de Poitiers
, l'Evêque de Bayeux , premier Aumônier
de Madame la Comteffe d'Artois ,
fur la nomination & préfentation de Monfeigneur
le Comte d'Artois , en vertu de
fon appanage.
MM. de Favannes & de Monceville ,
pere & fils , continuateurs de l'ouvrage de
( 33 )
feu M. d'Argenville , fur la Chronologie ,
a eu l'honneur de préfenter au Roi une
nouvelle édition de cet ouvrage , confidérablement
augmenté tant pour le difcours
que pour les planches.
M. Laurent a eu l'honneur de préfenter
le 11 de ce mois à LL. MM. & à la Famille
Royale , la gravure de la mort du
Chevalier d'Affas ; & le Roi , en témoignage
de fa fatisfaction , lui a fur le champ
accordé le brévet de Graveur du Département
de la guerre.
Le même jour , M. le Bas , Graveur Penfionnaire
du Cabinet du Roi , a eu l'honneur
de remettre à LL. MM. & à la Famille
Royale , la cinquiéme Livraifon des Figures
de l'Hiftoire de France.
M. Moreau , Confeiller en la Cour des
Comptes , Aides & Finances de Provence ,
premier Confeiller de Monfieur , Hiftoriographe
de France , & Bibliothécaire de '
la Reine , a eu l'honneur , le 18 de ce
mois de préfenter à LL. MM. & à la Famille
Royale , le dixième volume de fes
Difcours fur l'Hiftoire de France.
De PARIS , le 27 Juillet,
On a reçu plufieurs lettres de la Martinique
par un bâtiment arrivé à Nantes , &
forti de St-Pierre le 10 Mai . A cette époque ,
M. de Guichen étoit dans les parages du
Fort- Royal ; il avoit offert deux fois le com .
bat à l'Amiral Rodney qui , renfermé dans
bs
( 34 )
Sainte-Lucie , s'étoit bien gardé de s'opposer
à fon retour , ainfi qu'il s'en eft vanté dans
fa relation . Plufieurs lettres font entrer M.
de Guichen au Fort- Royal le 29 Avril , &
Fen font fortir le 6 Mai. Le 7 il fut vu de
Saint-Pierre. Tout cela ne peut tarder à
s'éclaircir par les dépêches de M. de Guichen
qui ne fauroient tarder. Il y a apparence que
ce Commandant a trouvé les poffeffions
Angloifes trop bien garnies de monde ,
puifqu'il ne paroît pas avoir rien tenté
contre elles ; mais comme il a toujours tenu
la mer , fa flotte eft fans doute en meilleur
état que celle de Rodney.
Les brillantes nouvelles répandues depuis
l'arrivée de la Négreffe ne fe font pas confirmées
. Charles-Town a capitulé le 11 Mai
comme le Ministère de Londres l'a publié.
Mais comme il y a des lacunes confidérables
dans la relation du Général Clinton , &
qu'entr'autres , il ne dit pas un mot de ce
qui s'eft paflé devant la place depuis le 18
Avril jufqu'au 6 Mai , on croit que c'eſt dans
cet intervalle que ces troupes ont été repouffées
à l'attaque des lignes , comme l'a
débité le navire parti le 12 Mai de New-
London , où il faut que la nouvelle qu'il
avoit apportée fut bien répandue puiſqu'il s'eſt
hâté de la publier en Europe. On attend avec
impatience la relation que les Américains
publieront de leur côté , & qui remplira les
vuides de celle du Général Clinton . Elle
éclaircira plufieurs obfcurités , & c.
( 35 )
" Quelques Officiers fupérieurs de la deuxième
divifion de l'armée de M. de Rochambeau , écrit- on
de Breft , ont obtenu la permiffion de paller en Amérique
, fans les corps auxquels ils font attachés , &
ils doivent s'embarquer fur le Magnanime & fur
l'Adif, vaiffeaux de ligne qui partiront bien - tôt
pour les Antilles ; ce qui fait croire que l'armée
aux ordres de M. de Rochambeau paffera aux Ifles
du Vent , après l'expédition dont on la croit chargée
dans l'Amérique Septentrionale .
nos
il
Tous nos parages font infeftés de corfaires ennemis.
On nous en amène 2 de 14 canons ; fi
frégates & nos cutters continuent de les chaffer ,
ne fe paffera pas de jour qu'il ne nous en arrive.
-La Hotre nombreufe des Ifles qu'il faut approvifionner
d'ici , eft caufe du retard qu'éprouve la feconde
divifion de M. de Rochambeau. Mais la
quantité de bâtimens vivriers qui entrent journel- .
lement , fournira les tranfports & les munitions
néceffaires à l'armée «.
Selon des lettres poftérieures , il fe trouve
à Breft , fans le convoi bloqué conftamment
à Cherbourg , de quoi continuer les armemens
, les flottes de Bordeaux & de Nantes
ayant apporté au commencement de ce mois
beaucoup d'approvifionnemens & de munitions.
Plus de 200 de ces bâtimens étoient
frétés au compte du Roi.
Le Royal Louis eft entré en rade le 12 de
ce mois; il n'a été travaillé à l'armement du
Languedoc , que depuis l'arrivée de M. de
Bougainville à Breft. Le Céfar & l'Attalante
en font partis le 8 avec des bâtimens de
transport.
( 36 )
Un gros corfaire ennemi , écrit-on de Belle-
Ifle jayant paru dans ces parages , la frégate la
Magicienne & la corvette l'Etourdie , fortirent
pour lui donner chaffe. La Magicienne s'en empara ,
après un combat très - vif , qui dura plus d'une heure.
Le vent ayant changé au moment que le corfaire fut
amariné , la frégate fut obligée de diriger fa route
vers l'Orient , où l'on croit qu'elle a conduit fa
prife. On voyoit le combat de la rerre , jufqu'à
pouvoir compter les canons de l'ennemi , qui en
portoit 36. Un autre corfaire de 18 amené à
Ï'Orient , a appris qu'ils étoient plus de 30 dans ,
nos parages , & cela devient très-croyable par le
rapport de l'équipage d'un bâtiment qui , ayant fuivi
le Comte d'Artois , forti de l'Orient le 9 , & ne
pouvant fuivre ce vaiffeau de ligne , eft revenu à
Belle - Ifle le 11. Cet équipage a déclaré qu'il avoit
vu 7 ou 8 corfaires ; & qu'au moment où il fut
féparé du Comte d'Artois , ce vaiffeau donnoit chaſſe
2 3 d'entr'eux des plus confidérables «.
On apprend de Bayeux que la belle frégate
les Etats d'Artois , eft rentrée au Ferrol
deux jours après fon départ de l'Orient ,
M. Fabre a trouvé fa mâture trop forte
& il a relâché pour remédier à ce défaut;
il eft au refte fort content de la marche de
fon vailleau.
» La plus grande partie du convoi de la Tourteretle
, écrit- on de Bordeaux , eft en sûreté. Des
bâtimens qui le compofent , le Philippe , le Duc
de Penthièvre , le Conftant & le Voltigeur , font
arrivés ici ; le Breton , la Bordeloife , la Sirène ,
le Bayonnois , la Marie Thérefe , les Deux Frères,
au Port du Pallage , côte de Bifcaye ; la Vigilante
à S. Sébaſtien ; la Bayonnoife à Bayonne ; l'Embufcade
, le Champion , le Victorieux , le Fortuné ,
la Fortunée , le Guerrier , à Nantes. On attend
•
( 37 )
encore la Légère & le Le Noir ; on croit le feul
Washington perdu ou retourné au Cap ".
On apprend de Marfeille que le riche
convoi du Levant y eft arrivé le 11 de ce
mois , fous l'efcorte de trois frégates. Il
eft compofé de plus de 60 voiles. Tous ces
bâtimens ne féjourneront pas long - tems
dans ce Port , ils retourneront aux lieux
d'où ils viennent pour en rapporter de
nouvelles richeffes.
-
Selon des lettres de Saint-Malo , du 15 ,
on y avoit en vue deux frégates Angloifes
de 30 à 40 canons , qui n'empêchèrent cependant
pas un convoi d'une quinzaine de
bâtimens d'entrer la veille dans cette rade .
» Le 16 de ce mois , écrit-on du Havre , la frégate
le Stanislas , de 26 canons , & 180 hommes d'équipage
, fortie de notre rade le 14 , fut rencontrée
par une caiche Angloife qui vint la reconnoître. Le
Capitaine Moutard qui commande la frégate , lui
tira fur - le - champ fa bordée & la coula à fond.
Al'inftant furvint une frégate Angloife de 36 canons ;
toutes deux engagèrent le combat , qui dura 5 heures
& demie , à 2 lieues d'Oftende . On compte , à bord
de la frégate Françoife , 6 hommes tués , entr'autres
le Chevalier de Bofc , fecond Capitaine , & un jeune
Officier de Rouen , & 29 bleflés . Si pendant le
combat , il n'étoit pas furvenu 3 autres frégates
Angloifes , on avoit lieu d'eſpérer que la Françoiſe
auroit pris celle qu'elle combattoit ; elle a été obligée
de fe retirer fous les forts d'Oftende «.
M. le Préfident de Tafchen , Intendant
de la Martinique , qui pour raifon de fanté,
eft à Paris depuis le commencement de la
guerre , ayant donné fa démiffion , il eft
remplacé par M. le Préfident de Pégnier ,
( 38 )
"
Intendant de la Guadeloupe ; & M. de
Mondenoix , Commiffionnaire - Ordonnateur
, en l'abſence de M. Taſchew eſt
nommé à l'Intendance de la Guadeloupe.
Ce dernier paffe pour l'auteur du projet
de l'invafion de la Dominique , exécuté auffi
heureufement qu'il avoit été conçu.
On lit dans la Gazette de fanté un fait
fingulier qui mérite d'être cité.
>
» La nuit du 4 au 5 de ce mois , pendant un órage
furvenu à la fuite des chaleurs exceffives qui fe font
fait fentir pendant quelques jours , le tonnerre tomba
dans un des potagers du Château de St-Maur . Une
Herborifte de Paris ayant été , à la pointe du jour ,
dans un des jardins , qu'on nomme de la Plaine
pour y cueillir de la thue & de l'abfynthe , trouva
ces plantes couvertes d'une rofée couleur d'iris ; elle
en cueillit , & fentit , dans les mains & les bras ,
une cuitfon femblable à celle qui réfulte de la piquure
des fourmis. De retour à Paris , fes bras s'enflèrent ,
devinrent rouges , éréfipélateux ; il s'y éleva des cloches
femblables à celles qui font l'effet de la brûlure
ou des véficatoires. L'inflammation gagna jufqu'aux
épaules ; la fièvre furvint , accompagnée de délire.
Le lait , mêlé avec une forte décoction d'herbes émolliantes
, ont appailé ces accidens .
On ne peut
attribuer cet accident qu'à la matière électrique dont
étoit impregnée la rofée qui couvroit ces plantes.
Des beftiaux , mis dans un pâturage imprégné de ce
fluide , auroient pu, à plus forte railon , être attaqués
d'une maladie inflammatoire dont il auroit été difficile
de connoître la caufe ; & ce phénomène peut jetter
beaucoup de jour fur nombre de maladies , foit des
troupeaux , foit des grains , dont on ignore l'ori
gine « .
-
La même gazetté nous fournit les détails
fuivans d'une cure bien extraordinaire.
( 39 )
» Le nommé Artaud habitant du Domaine
d'Allex , Election de Valence en Dauphiné , occupé
à tailler du bois , ayant à fes côtés fa fille âgée d'un
an & demi , qui jouoit , lui donna fur la main un
coup de hache , qui porta au travers des quatre os
métacarpiens ; ce qui forma une amputation exacte
de cette partie de la main , qui ne tenoit plus au reſte
du métacarpe , que par une petite lanière de peau du
côté du pouce . M. Carriere , Chirurgien à Livron
en Dauphiné , eflaya de réunir au poignet cette
partie de la main , en la plaçant convenablement ,
fauf à en faire la féparation totale , fi la réunion
ne pouvoit avoir lieu. Au bout de quelques jours
il apperçut un commencement de circulation dans
les doigts ; la preffion y faifoit un changement ; elle
dimiauoit le ton des chairs qui reparoiffoit un
moment après. Au bout de huit jours , malgré la
rougeole que cet enfant eut à effuyer , la réunion
& la cicatiifation furent parfaites. La fenfibilité ,
la circulation dans cette partie de la main ,
fon
accroiffement proportionel à celui du refte du corps ,
prouvent le fuccès de cette tentative . Il n'existe
la vérité , aucun mouvement dans les 4 doigts ;
mais cette main ne laiffe cependant pas d'être trèsutile
à l'enfant ; comme le pouce jouit de tous fes
mouvemens , elle peut faifir les corps qu'elle veut
prendre , en les tenant entre le pouce & les autres
doigts «.
Le Jugement du concours pour le choix
d'un Officier chargé de l'inftruction de
l'Ecole gratuite de Deffin , fe fera le premier
Juiller prochain dans cette Ecole. On n'y
admettra que les premiers Médailliftes de
l'Académie de Peinture. Ils enverront avant
'le 30 de ce mois leurs ouvrages à l'Ecole
rue des Cordeliers , avec un certificat figné
de M. Philippau .
>
( 40 ) » Le S de ce mois , écrit-on de Combourg
,
Evêché
de Saint-Malo
en Bretagne
, entre
les deux
& trois heures
de l'après
midi , le tems s'obcurcit
depuis
le nord jufqu'au
fud , les nuages
étoient
fi
épais & fi noirs que l'on n'y voyoit
prefque
pas ; il s'éleva
un orage
mêlé d'éclairs
& de grêle
dont les
grains
les uns pointus
, les autres
hériffés
, étoient
de la groffeur
d'un oeuf de pigeon
; les coups
de
tonnerre
redoublés
qui fe faifoient
entendre
de toutes
parts , jettèrent
la confternation
parmi
les Habitans
de la campagne
; ils croyoient
que tout alloit
s'abimer.
Heureufement
vers les 4 heures
, cer affreux
orage
fe diffipa
. Les feigles
, les lins & les chanvres
ainfi qué les légumes
des jardins
ont été hachés
par
la grêle & ne laiffent
nul efpoir
; tous les bleds font
couchés
& renverfés
, & les pommiers
qui promettoient
beaucoup
ont étés dépouillés
de leurs fruits ,
ainfi que tous les petits
arbres
fruitiers
des jardins
;
les vitres
des fenêtres
du Château
de Combourg
&
des maifons
de la partie
d'où venoit
l'orage
ont été
brifées
, enfin
il a café
dans les campagnes
& les
environs
d'ici une perte confidérable
.
Le lendemain 6 , environ vers la même heure ,
il s'éleva un nouvel orage avec une groffe pluie ;
le tonnerre tomba dans un jardin de la maison de
M. Tremaudan , vis - à- vis l'Eglife Paroiffiale , il
entra par la fenêtre dans la maiſon où des maçons
travailloient & fortit par la porte ; il y avoit un
jeune homme qui cria à plufieurs repriſes au fecours,
le tonnerre me brûle ; cependant il ne lui fit aucun
autre mal , que beaucoup de peur & de lui faire
éprouver une vive chaleur fans l'incommoder , le
tonnerre en fortant par la porte qui étoit directement
à l'oppofire de la fenêtre par laquelle il étoit entré ,
dérangea une petite pierre , laiffa dans la maiſon
une odeur de fouffre brûlé , noircit de la largeur
d'un petit écu l'endroit où il avoit heurté en fortant ,
s'éleva du chemin entre cette maiſon & l'Eglife ,
( 41 )
paffa pár deffus le dôme du clocher fans y faire
du mal , & alla retomber fur un noyer dans le
jardin du recteur fans caufer d'autre dommage que
de brifer une branche de ce noyer. Il faut remarquer
que depuis le 25 Mai jufqu'au 6 Juin , il faifoit
une chaleur exceffive , & que cet orage s'eft fait
reffentir dans prefque toute la Bretagne où il a fait
des ravages affreux & a ruiné les femences des
champs , les fruits & les légumes des jardins tout
comme ici «<.
Les 6 Adjoints aux 12 Receveurs-Généraux
desFinances doivent faire leurs tournées dans
les différentes Généralités , pour viſiter les
Receveurs particuliers des Tailles & autres
impofitions , & rendre compte de leurs obfervations
aux Titulaires , afin que le recouvrement
des impoſitions foit dirigé d'après
des principes uniformes , & conformément
à l'Edit de fuppreffion des 48. MM . Harvoin
& Choart ont obtenu la furvivance de
leurs places dans la nouvelle Compagnie
pour MM. leurs fils . M. Harvoin eft chargé
de dreffer le tableau du travail , & du nouvel
ordre à mettre d'après leur réduction.
Madame la Marquife de Gouy a été déboutée
, par Sentence du Châtelet , de fon
oppofition au mariage de fon fils , qui muni
de l'aveu de fon pere & de celui de fes parens
, dont l'avis a été pris , lui avoit fait une
fommation refpectueufe. On ne croit pas
que le Parlement lui foit plus favorable.
La Reine a été il y a quelques jours à Ermenonville
, vifiter les jardins curieux de
M. le Marquis de Girardin & le tombeau
( 42 )
de J. J. Rouffeau ; S. M. refta , dit- on , près
d'une heure dans l'Ile des Peupliers , où
repofent les cendres de ce grand homme.
Ce fut Mgr le Comte d'Artois qui traita
S. M.
La néceffité de recevoir dans les payemens le
quarantième en petite monnoie au poids , occafionne
fans ceffe des altercations & des plaintes ; car fi on
veut mettre dans le commerce ces petites monnoies ,
il s'ytrouve une perte quelquefois d'un quart & même
d'un tiers. On propofe de remèdier à cet inconvénient
en faifant retirer par le Roi cette monnoie de
cuivre, & donner pour appoints des billets de 25
& de so livres , tels que ceux de la caiffe d'Efcomptes.
A caufe du tems néceffaire pour la refonte , &
pour que S. M. foit dédommagée de la perte qu'entraîne
cette opération , les billets ne feront rembourfables
qu'à une certaine époque ; & cependant
ils feront admis dans la circulation générale « .
Dame Marguerite Roux , veuve Ditaud ,
demeurant près Châlons fur Saône , eft
morte le 17 Mai dernier , dans la 101 année
de fon âge , étant née le 17 Avril
1680 : elle avoit joui jufqu'à la mort de la
meilleure fanté.
•
Pierre Hector , Comte de Damas , ancien
Lieutenant-Colonel des Carabiniers ,
Meftre de Camp de Cavalerie , & Brigadier
des Armées du Roi , eft mort à Saint-
Germain-en-Laye , le premier de ce mois ,
dans la 79 année de fon âge.
Dame Perine Turmeau de Ste- Marguerite,
Religieufe profeffe du Prieuré d'Evron , près
Ste- Sufanne , au Maine , y eft décédée dans
le courant de ce mois , âgée de 92 ans , en
( 43 )
ayant près de 76 de profeffion. Il y avoit
88 ans qu'elle étoit dans cette maiſon , où
elle étoit entrée à l'âge de 4 ans. Son grand
âge ne l'empêchoit pas de fuivre exactement
tous les exercices de la maiſon , qu'elle n'a
ceffé de continuer qu'environ fix femaines
avant fa mort .
» Le Roi par un arrêt de fon Confeil du 3 Avril
dernier , a établi à Cambray on Marché franc , cù
tous les Négocians , Marchands , Fabricans & autres,
pourront tous les premiers Lundis de chaque mois ,
à commencer du 3 Juillet prochain , vendre &
acheter les toiles , linons , gazes , batiſtes & toutes
autres effèces de marchandifes relatives aux fabriques
de cette Ville « .
» Par un ſecond du 11 Mai , S. M a fait plufieurs
difpofitions relativement aux Epizooties , pour en
empêcher la communication en France «< .
» Uu troisième en datte du 12 du même mois ,
porte fuppreffion d'un imprimé intitulé. Mémoire
à confulter & confultation pour les Curés du
Dauphiné,fur l'infuffifance de laportion congrue;
commençant par ces mots : les Curés du Dauphiné,
& finiffant par ceux ci à qui elles doivent les
adreffer , comme contenant des faits hafardés , des
maximes inexactes , & des expreffions téméraires
& indécentes , & comme contraire aux Règlemens
de la Librairie «.
De BRUXELLES , le 13 Juillet.
On dit que l'Impératrice de Ruffie , avant
fon départ pour Mohilow , å ordonné que
l'efcadre qu'on équipe à Cronstadt fe partage
en trois divifions , dont l'une fera
route pour la Méditerranée ; la feconde .
pour la Baltique , & la troifième pour la
( 44 )
mer du Nord. Leur miffion eft de protéger
le commerce de fes fujets ,
L'Impératrice de Ruffie , écrit- on d'Amfterdam ,
ayant différé jufqu'au retour de fon voyage de répondre
à nos Etats , il eft à craindre qu'on n'attende
encore long - tems les effets falutaires que
l'on le promet de la confédération des Puiffances
du Nord. Nous n'ignorons pas que les Anglois
mettent tout en ufage pour les détourner ; nous
efpérons que leurs efforts fe borneront à les fufpendre.
On dit que la République fe propofe d'envoyer
un Miniftre extraordinaire qui ira réfider à
Pétersbourg , muni d'inftructions particulières , &
autorisé à conférer avec le Ministère Ruffe , relativement
à l'affaire de la neutralité armée. En attendant
, on met nos forces en état de faire refpecter
notre commerce ; par-tout on fait des efforts
pour augmenter la marine. La Province de Groningue
a remis le 12 de ce mois à l'affemblée des
Etats-Généraux un avis pour la levée du troisième
homme des équipages de la marine marchande ,
telle qu'elle a été projettée par la Province de
Hollande , & qu'elle a été déja adoptée tant par
cette Province que par celle de Gueldres , d'Utrecht
& d'Overyffel. On ne doute pas que celle de
Frife ne prenne une réfolution conforme.
Le bruit court , ajoutent les mêmes lettres , qu'on
a déja nommé un Chapelain , un Fifcal & un Secrétaire
pour fervir fur notre flotte : on ne dit
pas quels font les deux derniers , mais on affure
que pour le premier emploi , le Stadhouder a pro.
pofé M. Gordon , Paſteur de l'Eglife de Lifle ,
très -favant dans les Mathématiques & dans l'Aftronomie.
On affure encore qu'il y aura dans peu une
promotion , que M. de Kingsbergen fervira comme
Capitaine à bord du vaiffeau de guerre que mon.
tera le Vice- Amiral Hartfing , & que plufieurs
jeunes gens de la première diftinction ferviront
fur la flotte en qualité de Volontaires «.
( 45 )
On eft bien convaincu à préfent en Hollande
qu'on ne peut fe flatter d'arrêter le
cours des infultes des Anglois , qu'en les
réprimant par la force ; on a porté dernièrement
des plaintes contre une violation
de territoire commife par des charbonniers
, en Europe , fous le fanal de
Goërée. En attendant qu'on fache fi l'on
donnera la fatisfaction qui eſt due , on a
à en demander une nouvelle pour une
autre infulte commiſe à St -Eustache .
» Nous recevons de cette Ifle , écrit-on de Rotterdam
, des lettres en date du 16 Avril ; elles
portent que les Anglois continuent d'y inquiéter
extrêmement notre commerce. Peu de jours aupara
vant ils avoient fait échouer fur la côte de l'Ife un
bâtiment Américain chargé de 218 tonneaux de tabac
de Virginie : non contens de le piller , ils avoient tité
à boulet & à mitrailles fur les plantations & les
habitans . Un jeune homme de cette Ifle a été tué ,
& plufieurs Nègres ont été bleffés dans cette occafion.
Le lendemain ils enlevèrent un autre bâtiment
fous le feu même des forts & des vaiffeaux Hollandois.
On fe demande ici pourquoi les forts &
les vaiffeaux n'ont pas coulé fur le champ à fond
le bâtiment dont l'infolence réclamoit la punition
la plus prompte & la plus févère «.
L'émeute de Londres paroît totalement
appaifée ; elle a prouvé que le fanatisme
cette vieille maladie qu'on croyoit ne pouvoir
fe manifefter que dans les tems d'ignorance
, n'eft pas encore éteinte ; que les
fiècles les plus éclairés n'en font ps exempts;
que le germe en fubfifte toujours , qu'il
eft très-facile de le développer , & que fes
effets font toujours les mêmes pour les ex(
46 )
cès & la férocité. Plufieurs familles catholiques
de Londres , effrayées au moinent
des troubles , ont pris le parti de fe fau
ver. On mande d'Oftende qu'il y en eft arrivé
un grand nombre ; on en voit auffi
quelques - unes dans d'autres endroits ; &
il paroît en général qu'elles pourront être
fuivies par d'autres , que le calme actuel
n'a pas raffurées contre les orages à venir.
Fin du Difcours de M. Grattan./
cre ;
Lorsqu'Elle vous préfente l'indépendance & lebonheur
, y renoncerez - vous ? Refuſerez - vous les
bienfaits de la Providence ? J'ai dit que ce moment préparé
par Elle étoit décifif, je dois ajouter qu'il eft pref
fant ; ce qui s'eft paffé hier fiffit pour vous en convainhier
on a demandé aux ferviteurs de la Couronne
fi une armée de 15 mille Irlandois devoit
être adujettie en Irlande aux Loix de l'Angleterre ?
ils ont répondu : oui . C'eſt à ce point d'audace
que votre indifcrétion les a portés , vous avez
donné des marques d'une joie immodérée , en obtenant
la révocation de quelques loix iniques qui
vous opprimoient ; ils vous ont cru pleinement fatisfaits
, ou ils ont feint de le croire : vos réjouiffances
anticipées ont trahi les plus beaux de vos
droits ! Vous avez cru un iſtant avoir tout obtenir ,
& vous n'avez rien obtenu ; car la liberté , l'ame du
commerce, fans laquelle il n'existe point , vous manque
encore : les mains de l'illufion ont élevé à vos yeux un
édifice qui ne porte fur aucun fondement ; en un
mot , votre fituation eft étrange , vous avez un
commerce fans liberté , un Sénat fans Parlement !
Y a-t-il là matière à réjouillances ? Il eft tems que le
preftige ceffe , il eft tems que vous obteniez une
déélaration pofitive de vos droits , il eft tems que
Vous fentiez que trois millions d'hommes formant
un corps de fociété féparé , ont à la liberté polisique
des droits auffi facrés que ceux du Peuple An(
47 )
:
glois ces trois millions d'hommes vous demandent
cette liberté par ma voix , ils la demandent avec
confiance , parce qu'ils refpectent lear Parlement ,
parce qu'ils le regardent comme auffi vénérable que
celui qui paffa le Bill qui déclare les droits du Peuple
Anglois , enfin comme compofé d'hommes dont
Rome fe fût honorée , lorfque Rome faifoit honneur
à la nature humaine «<.
و د
Il eft poffible que les ennemis de l'Irlande traitent
les nobles efforts du peuple , d'attentats de la populace
; mais je demande fi les pétitions de 18 ou 19
Comtés font la voix de la populace ou du peuple ?
Je demande fi vous connoiſſez d'autres conſtituans
que le peuple ; fi vous devez obéir à d'autres voix ?
Mais , dira-t- on , fi l'Angleterre s'obſtine ; fi
écartons de vaines terreurs , l'Angleterre peut être
obftinée , mais elle n'a pas le don de fe multiplier :
fera-t- elle la guerre à 18 millons de François , huit
millions d'Espagnols , trois millions d'Américains ,
trois millions d'Irlandois ? Qu'a - t-elle à oppofer à
tour cela , dix millions d'hommes courbés fous le
poids de 200 millions ſterl . de dettes , un établiſſement
de 14 millions fterl. en tems de paix , de 21 en tems
de guerre , eft-ce avec cette multitude d'entraves
qu'elle défiera le genre humain ? Au refte , vous avez
reçu des inftructions de la part de vos conſtituans ,
lorfque vous vous y conformerez , vous pouvez faire
fond fur leur appui : déja vos Juges & vos Commiffaires
ont donné l'exemple , ils ont refufé de fe conformer
aux Loix Angloiſes , votre conduite fera-t-elle
une cenfure de la leur ? Déja 18 Comtés ont déclaré
qu'ils méconnoiffoient ces Loix : il y a plus , c'eſt en
fe conformant aux inftructions du peuple , que ce
côté de la Chambre ( l'Oppofition ) s'eft oppofé à ce
qu'aucun Bill pécuniaire fût paffé avant que nous
cuffions obtenu un acte déclaratoire : trahirez - vous
les intérêts du peuple?
PRÉCIS DES GAZETTES ANGL. du 22 Juin.
Il paroît qu'on n'eft point encore parfaitement
raffuré fur les fuites de l'émeute. Dans l'Affemblée
des Aldermans de Londres , du 21 , une majorité
( 48 )
$
confidérable a obtenu de M. Wilkes , de retirer fa
motion , pour faire demander par le Lord Maire
au Général Amherst , le rappel des troupes qui
garniffent la Ville , à l'exception du corps attaché
a la garde de la Banque.
Dans les débats du 20 , chez les Communes
le bill de 1778 en faveur des Catholiques , a été
amplement difcuté. On a reconnu généralement
que l'Affociation Proteftante avoit mal interprété
fes claufes , & tous les avis fe font réunis en faveur
d'une motion de Sir George Savile , pour
modifier l'article des Ecoles Catholiques , en difant
que les enfans des Proteftans ne pourront point
y être admis. Il fera ftatué auffi qu'aucun Prêtre
Catholique étranger ne pourra faire les fonctions
de fon ministère en Angleterre ; & l'acte fubfiftera
quant à fes autres points , avec quelques légères
différences . Dans cette féance on a remarqué
une réunion générale de ſentimens & de voeux
pour une prompte réconciliation avec l'Amérique ,
afin de poursuivre avec d'autant plus de vigueur
la guerre contre la Maiſon de Bourbon .
Dans les débats du 21 , chez les Pairs , la
motion du Duc de Richmond , pour faire déclarer
attentatoire au bill des droits la lettre écrite le 13
Juin par le Général Amherst , pour faire défarmer
les Citoyens de Londres , a été rejettée
comme fuppofant à ce Général une intention qu'il
ne pouvoit pas avoir. Ces débats ont donné lieu
au Lord Stormont & au Lord Mansfield de déclarer
qu'ils croyoient que la Religion n'étoit point l'objet
de l'émeute ; que le plan en étoit profondément &
régulièrement jetté , & avoit eu des inftigateurs
plus habiles que ceux qui ont paru . Lord Mans
field a rappellé la tentative faite de détourner le
cours de la rivière neuve , pour que l'eau n'arrivât
point aux lieux incendiés , & s'eft exprimé ainfi :
Enfin , foit que le plan ait été conçu par des
ennemis étrangers ou domeftiques , fon objet
» étoit d'embrafer Londres & de détruire le crédit
public «
33
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TUR QUI E.
De CONSTANTINOPLE , le 17 Mai.
LA difette de la viande , & fur-tout celle
du mouton fe font fentir vivement dans
cette capitale. Cependant le bétail ne manque
pas dans les lieux qui fourniſſent à cette
confommation. Les bouchers refuſent d'en
tuer , parce que le prix auquel le Grand-
Vifir veut que la viande foit vendue au
peuple , leur paroît trop modique. On ne
fait pas s'il pourra réuffir à les y contraindre.
En attendant , cette partie des fubfiftances
devient rare , & on craint qu'il n'en réſulte
des émeutes. Leur effet pourroit diminuer
la faveur dont continue de jouir le Miniftre
de S. H. Il a confervé toute celle dont il
étoit honoré lorsqu'il n'étoit que Porte-glaive.
Contre l'ufage ordinaire qui éloigne les
Grands-Vifirs de leur Souverains , qu'ils ne
voient plus que rarement dans des occafions
particulières , & avec un cérémonial gênant ,
il le vifite auffi fouvent & aufli familièrement
qu'avant qu'il fût élevé à la première
dignité de l'Empire. Il y a long- tems
qu'il eft au fervice du Grand - Seigneur ; il y
8 Juillet 1780.
( so )
"
eft entré d'abord en qualité de coupeur de
bois. Son habitude du Serrail l'a mis en état
d'en connoître les intrigues , & de fe préferver
de celles qui peuvent fe former contre
lui ; & fes ennemis ont jufqu'ici vainement
tenté de le perdre .
On garde toujours le plus profond filence
fur la véritable deftination de la flotte du
Capitan - Bacha. Tout ce qu'on a appris
depuis fon départ , c'eſt qu'il a d'abord débarqué
à Nicomédie , où il a voulu furprendre
& faire étrangler quelques Grands qui
lui ont échappé par la fuite. Il y a borné fes
opérations à faire couper quelques forêts
pour approvifionner nos chantiers ; après
cela il s'eft rendu par terre aux Dardanelles
où fa flotte eft venu le rejoindre , de là il a
envoyé 3 vailleaux à Alexandrie & le refte
dans l'Archipel ; lui- même il a été à Troyes
pour y punir vraisemblablement quelque
Bacha rebelle. Après cette expédition , on
croit qu'il paffera à Candie pour en punir
les habitans qui ont maltraité leur Bacha.
S. H. eft depuis le 2 de ce mois à Befchik-
Tafchi où elle fe propofe de paffer la belle
failon.
DANEMARCK.
De COPENHAGUE , le 30 Mai.
ON pouffe avec activité l'armement des
yaiffeaux deftinés à protéger notre commerce
, & on les envoye en rade à meſure
qu'ils font prêts. La Wagrie & l'Infoedsretten
(31)
de 64 canons , y font depuis le 23 de te
mois ; ils y ont été fuivis de la Princeffe
Sophie-Frédérique de 74 , & du Danebrog
de 60.
On apprend qu'une petite efcadre Angloife
, compofée d'un vaiffeau de so canons ,
de 3 frégates & de 3 cutters , après avoir
croifé pendant quelque tems dans la mer
du Nord , eft arrivée dans le Sund où il y a
135 bâtiniens à l'ancre.
Les lettres de Bergue en Norwége port
tent que la pêche du harang y a été trèsabondante
; mais qu'il s'en fait peu de débit.
SUÈDE.
De STOCKHOLM , les Juin.
ON affure que le départ du Roi pour
Spa , eft fixé au 27 de ce mois : parmi
les perfonnes qui doivent avoir l'honneur
d'accompagner S. M. dans ce voyage , on
nomme le Général Baron de Merner , le
Général Lowenhaupt , & le Baron d'Eſſen .
Les exercices du camp de Ladugaard durent
encore ; ils doivent continuer pendant
quelques jours , après quoi S. M. ramènera
les troupes dans cette Capitale.
POLOGNE.
De VARSOVIE , le 6 Juin.
LE Prince Charles Biron , Duc de Courlande
eft ici depuis quelques jours. Il compte
C 2
( 52 )
s'y arrêter encore le refte de cette femaine.
On dit que la ville de Skzlow où devoit
fe faire d'abord la première entrevue de l'Impératrice
de Ruthie & de l'Empereur des
Romains , a éprouvé un incendie qui l'a
réduite en cendres.
L'Impératrice de Ruffie a , dit on , été
fort fatisfaite du Général Braun , Gouverneur
de Riga qui l'a reçue fur les frontières
de fon Gouvernement ; on ajoute quelle l'a
invité à l'accompagner dans fon voyage.
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 10 Juin.
IL vient de paroître ici une Ordonnance
qui fixe l'étiquette des deuils de la Cour ,
qui n'avoit pas encore été bien déterminée ;
elle règle qu'à l'avenir , ces deuils ne feront
portés que par ceux qui font attachés immédiatement
au fervice de la Cour , &
obligés d'y paroître .
On dit qu'il en paroîtra bientôt un autre
pour remédier à l'abus des titres que
l'on prend & que l'on donne communément
fans y avoir droit. On y déterminera à qui
& dans quelle occafion on donnera ou l'on
prendra ceux de Grace & d'Excellence.
Nous n'avons point de nouvelles de Mohilow
, parce que toutes les dépêches vont
à Schonbrun où la Cour eft actuellement .
On apprend de Tarnow, en Galicie que
la nuit du 14 Mai dernier , il y eut un
( 53 )
orage qui découvrit plufieurs maiſon s&
renverfa de très gros arbres . La grêle qui
étoit d'une groffeur prodigieufe a ravagé la
campagne aux environs de Partin , de Schiradka
, jufqu'à Bernick.
On voit ici une fille née en 1763 , qui
n'a pas plus de 20 pouces de Paris de hauteur .
Elle parle quelques mots de François , chante
un air Italien , & danſe à la mode de fon pays .
Elle ne pèfe que 18 livres de Vienne. Son
viſage reffemble à celui d'un enfant de 3 ans ,
De HAMBOURG , le 16 Juin.
Le camp de Groffen-Hayn , en Saxe , eft
à préfent affemblé , le 10 de ce mois les
troupes y entrèrent fous les ordres du Lieutenant
Général de Beningſen : l'aîle droite
en eft appuyée vers Zaheltiz & la gauche
vers Straucha. Ce corps d'armée eft compofé
du régiment de Chevaux -légers , du
Dut de Courlande , du régiment du Prince
Albrecht , de 2 efcadrons de Sacken , du
régiment Electoral de Cuiraffiers , du régiinent
de Grenadiers des Gardes à pied , d'un
bataillon de Grenadiers de Zaftrow , d'un
de Stammer , d'un de Banfdorf , & des
régimens d'infanterie du Prince Charles ,
Prince Antoine , Prince de Gotha , Comte
d'Anhalt , de Carlsburg & de le Coq.
» Les lettres de Ruffie , écrit-on de Dantzick ,
nous donnent le détail du voyage de l'Impératrice
, qui a dû arriver à la fin de Mai à Mohilow,
Cette Souveraine a un cortège immenſe & eft
C 3
( 54 )
accompagnée des principaux Seigneurs de la Cour.
L'objet de ce voyage fixe les regards de tonte
l'Europe ; & ce n'eft pas fans un grand intérêt
qu'on s'en occuppe ici & à Varfovie. Les limites
de la Pologne avec la Ruffie ne font pas
bien décidément fixées ; & nous apprenons que
le Général Potemkin eft chargé de le faire enfin
d'une manière irrévocable. La fermentation eft
très grande parmi tous nos Politiques qui s'exercent
à deviner les évènemens futurs. Ils ne peuvent
concevoir que tant de Souverains voyagent
pour le voir , fans fuppofer qu'il eft queftion
d'un changement important dans le fyftéme général
de l'Europe. Si ce changement a une longue
paix pour objet , il eft à defirer qu'il s'effectue
promptement «.
·
"
Il y a auffi des politiques qui croient que
cette fameufe entrevue confolidera la neutralite
armée ; ils penfent que la caufe des
Hollandois , vexés par l'Angleterre , fera
embraffée par les Puiffances du nord , qui
ont réellement un grand intérêt à ce que
le commerce de la République foit débarraffé
des entraves que la Grande Bretagne
fe croit en droit d'y mettre. Il elt impoflible
de rapporter tous les rêves qui fe font
à cette occafion ; il faut compter fur l'activité
des Souverain's qui fe font rendus à Mo
hilow , pour hâter le moment du réveil. ^ !
ITALIE.
De LIVOURNE , les Juin..
C
ON apprend de Venife que le Gouverne
ment voulant favorifer le commerce de la.
( ss )
1
République , a fupprimé le Confulat de la
Nation , établi au Caire , & l'a tranſporté à
Alexandrie , qui fera déformais le lieu de la
réfidence du Conful , qui aura la faculté
d'établir un Vice-Conful à Damiette . M.
Cigovich , noble Efclavon , a été nommé
Conful ; il partira inceffamment pour Ale
xandrie. C'eft la feconde fois qu'il fert la
République il a déja réfidé à Tripoli , en
Barbarie , en qualité de Chancelier & de
Vice- Conful.
·
» Le 21 du mois dernier , à 11 heures du foir ,
après une très-violente fecouffe de tremblement de
terie , l'Eina s'eft ouvert du côté du S. O. , à trois
milles de la bouche ; la lave a pris la direction du
côté de la plaine de Catania , & le 24 elle avoit déjà
couru l'espace de huit lieues . La matière enflammée
fort de cette bouche avec grand bruit , & s'élève
conftamment à environ 25 pieds ; elle reflue enfuite
fur elle méme, & coule avec beaucoup de rapidité.
On a mefuré fa marche dans la pente prefqu'infenfible
qui conduit à Belpaffo , bourg affez confidérable ,
dont elle n'étoit éloignée le 24 que de fept milles ;
elle avançoit alors d'environ une demi toife par
minute , & il ne paroiffoit pas qu'elle fût dans le
cas de fe rallentir , en forte que Belpaffe eft menacé
d'une ruine totale , ainfi que l'ont éprouvé déjà trois
petits hameaux & quelques maifons de campagnes
Sa plus grande extenfion actuelle eft de quatre millest
les matières en fortant de la bouche font chargées
de foufre ; elles fe calcinent enfuite , de façon qu'elles
annoncent une décompofition entière. Si la lave
ne rencontre pas quelques vallons qui la détournent
dans fa courfe , elle pourra caufer du dommage à
Catania , où du moins à fes environs. On fe fattoit
qu'au moyen de cette éruption on jouiroit d'une plus
grande tranquillité ; cependant on reffent prefque
C 4
( SG )
tous les jours de nouvelles fecouffes ; celles du 21-
à 11 heures du foir , & du 22 à 4 heures après
midi , ont été très- fortes , mais momentanées , celle
du 24 a été tout- à- fait femblable à celle du 28 Mars ,
& s'eft annoncée de même par une forte compreffion
de l'air dans la région fupérieure venant du Nord :
Meffine eft de nouveau déſerte , & tout le monde eft
campé hors des murs «.
L'Empereur de Maroc a défendu , fous
peine de rompre la paix , à tous les Capitaines
de Vailleaux des Nations étrangères ,
de prendre fur leurs bords des Hadgis ou
Pélerins de la Mecque , pour les tranfporter
dans d'autres Ports que ceux de fes Etats.
Les Confuls de Suède , de Danemarck & de
Venife , ayant fait des repréfentations à ce
fujet , l'Empereur a donné la déclaration
fuivante.
Les Capitaines de vaiffeau, des trois nations.
fufdites , qui déformais prendront avec eux
des Hadgis de quelque Port que ce foit , auront
à déclarer au Cadi ou Juge du lieu , qu'ils ne
font point dans l'intention de prendre fur leurs,
vailleaux des Sujets de Maroc. Tous les Marchands
qui frètent des navires de quelque Puiffance
chrétienne , pour transporter des Hadgis , feront
tenus de prêter ferment devant le Gouverneur
de l'endroit , qu'ils ne veulent point prendre de
Sujets de Maroc. Au moyen de quoi , tous les
Capitaines qui produiront un tel témoignage ,
figné du Cadi , ne feront point reſponſables
d'avoir pris des Hadgis , quand même on en
trouveroit quelques-uns de Maroc fur leurs bâtimens
❝.
( 57 )
ESPAGNE.
De CADIX , le 10 Mai.
ON a appris que le navire Portugais la
Notre- Dame- de-Bon -fecours , eft entrée dans
le Tage le 17 du mois dernier , ayant à bord
les 3 millions de piaftres fortes que notre vaiffeau
la Notre-Dame-de-Bon confeil , pris enfuite
par les Anglois , avoit déchargées &
laiffées aux Ifles Tercères .
» Hier , écrit - on d'Algéfiras en date du 8 ,
tout ayant été difpofé pour attaquer le vaiffeau
de guerre & les autres bâtimens qui font dans
la Baie de Gibraltar , 9 brûlots fortirent de ce Port ,
pendant la nuit , fous le commandement de D.
Francifco Munnos. Le vent fut affez favorable
jufqu'au moment que l'on mit le feu aux mèches ;
alois il devint contraire , de manière qu'il ne fut
pas poffible de les diriger vers les vaiffeaux auxquels
ils devoient s'accrocher. Il étoit alors 2 heures
; les ennemis firent un feu terrible fur eux ; ils
ne les atteignirent pas , & cela étoit inutile , puifque
avant d'approcher du Mole , ils furent entièrement
confumés . Nos batteries de terre avoient ordre de
joindre leur feu à celui de toutes ces machines
infernales ; mais voyant , par leur mauvaiſe difpoòfition
, qu'il étoit impoffible qu'elles caufaffent du
dommage aux ennemis , nos canonniers ne tirèrent
pas un feul coup. D. Barcelo s'étoit avancé avec le
Saint- Michel qu'il monte , fes frégates & fes
chebees pour contenir les ennemis , & les empêcher
de fortir de la Baie . Cette précaution ne fervit à
rien , puifqu'aucun des vaiffeaux ne quitta le mouillage
. Ce mauvais fuccès a fort affligé notre Général ,
ainfi que D. Munnos , qui eft un excellent Officier.
Il n'a péri heureufement perfonne dans cette petite
CS
د
( 58 )
expédition , à l'exception de 2 matelots dont on n'a
point de nouvelles , & qui font morts , peut-être «.
Le vaiffeau de guerre le St- Jean-Baptifte
vient de faire voile pour Carthagène , où il
fera caréné. Le St-Jufte & le St- Léandre y
pafferont bientôt pour le même objet.
On ignore toujours la véritable deftination
des efcadres de D. Solano & de D.
Thomafeo. On dit ici quelles ont été jointes
le 16 Mai , à la hauteur du Cap Finistère
par l'efcadre Françoife du Chevalier Ternay ;
& que ces vingt vaiffeaux deligne réunisfont
deftinés à une expédition lointaine. On attend
avec impatience la confirmation de cette
nouvelle.
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 27 Juin.
Les détails particuliers que l'on a reçus
de la réduction de Charles-Town , nous
apprennent que nous devons ce fuccès
dont on n'ofoit plus fe flatter , à la difette
affreufe qui régnoit dans la place affiégée.
Une lettre écrite de cette Ville , en date
du 14 Mai , peint ainfi la détreffe à laquelle
elle étoit réduite .
Nos provifions étoient épuisées ; nous n'avions
plus pour fubfifter que du riz & du café. Il y avoit
deux jours qu'on n'avoit ferviaux Troupes qu'une once
de viande ; nous éprouvions les ravages de la petite
vérole , joints à ceux d'une fièvre peftilentielle ; fept
Médecins étoient morts , quelques autres étoient
dangereufement malades. Il y avoit un mois qu'il
n'étoit entré chez moi la moindre proviſion fraîche.
·( '59 ).
Quoique je cachâſſe avec foin le peu de viande falée
que j'avois , ma maiſon a été pillée en plein jour.
Le Gouverneur Rutledge , le Colonel Charles Pinckley
& le fieur Bée , font allés du côté du Nord. Le
fieur Gadfem , le Lieutenant-gouverneur Laurens ,
le Docteur Ramfey , & quelques autres qui avoient
tous leurs biens dans la Tréforerie , fembloient dif
pofés à facrifier la ville & les habitans . Dès carcaffes
ont mis le feu à la maifon du Général Gadſen , qui
a été confumée avec toutes celles qui étoient du
même côté de la rue . Nous en avons vu tomber
jufques dans la place du Change , & les bombes qui
ont porté fur l'Eglife neuve , ont fait un ravage
terrible fur quelques maifons . On recevoit fouvent
dans la ville des boulets de 32 & de 24 , venant des
batteries de James- Ifland , de Wappoo , & c . Daniel-
Ifaac Fluger, le Colonel White , le Colonel War
hington & plufieurs autres Officiers ont été tués ou
noyés dans la rivière de Santée . Une forte colonne
s'eft mife en marche pour la Caroline feptentrionale ,
& un autre corps a dirigé fa route fur Hamden , où
il y avoit un magafin confidérable de munitions
continentales . On dit que Jofeph, Atkinſon & William
Price font prifonniers à bord d'un vailleau ,
pour avoir manqué à leur parole . Ned Rutledge,
Tom Far ( notre Orateur ) John Lloyd & beaucoup
d'autres le font pareillement . Le pauvre petit King
eft mort , ainfi que Bod Powel , Tom Ingles &
phifieurs autres. La ville enfin a perdu la moitié de
fes habitans ". 1
Ce tableau n'eft point exagéré , s'il eft
vrai , comme on l'affure , que faute de fubfiftance
on a été obligé de relâcher l'armée
prifonnière de guerre , & qu'on en a retenu
fimplement le Général & les Officiers,
Selon quelques avis , le lendemain de
la réduction de la Ville , dans le mo
c 6
( 60 )
ment que l'on tranfportoie toutes les armes
des prifonniers dans un magafin deſtiné à
ce: effet , il arriva un accident qui auroit
pu avoir les fuites les plus funeftes. La précipitation
& la négligence avec lesquelles
on fit ce tranſport font inconcevables ; on
ne fe donna pas la peine d'examiner fi les
armes étoient chargées ; il y en eut une qui
prit feu & le communiqua à toutes les autres
; le magafin dans lequel on les avoit
déposées fauta , 2 Officiers , 11 matelots
Anglois & quelques Américains , perdirent
la vie , & les armes au nombre de 4000 .
furent détruites ; heureufement le feu ne
fe commmuniqua point à un autre magaſin
peu éloigné & rempli de poudre , dont l'explofion
auroit détruit la Ville entière .
On prétend avoir appris par des nouvelles
poftérieures , qu'immédiatement après la
capitulation & la prife de poffeffion de la
Ville , le Général Clinton en eft parti avec
6000 hommes , pour retourner à New-
Yorck ; la précipitation qu'il a miſe dans
fon retour paroît avoir été prefcrite par les
circonftances , & par des nouvelles fâcheu-
'fes reçues de ce côté ; en effet , l'on ne doit
pas être fans inquiétude , à caufe de la proximité
de la grande armée Américaine. Pour
cacher ce motif qui eft au moins vraifemblable
, on dit qu'il va faire tous fes efforts
pour engager le Général Washington à une
action décifive ; mais il eft difficile que le
Chevalier Clinton foit plus heureux que
( 61 ) .
4
fes prédéceffeurs , qui n'ont pu forcer cet
Général à fe battre lorfqu'il ne l'a pas
voulu , & qui a des raifons plus preffantes
encore de ne rien hafarder , s'il eft vrai
qu'il attende les fecours partis d'Europe:
avec M. de Ternay ; il eft d'ailleurs en
pleine campagne , & on ne peut fe flatter .
avec lui des coups de fortune , qui nous
ont été fi favorables vis-à-vis de l'ennemi ,
lorfqu'il étoit enfermé dans des places. On
affure auffi que le Lord Cornwallis , qui
commande à Charles -Town , s'eft mis en
marche de cette Ville vers les montagnes
avec 6000 hommes , pour faire une diver
fion de ce côté.
*
Y
Il eſt arrivé , ce que l'on a vu toutes les
fois que la gazette de la Cour a annoncé un
évènement important & heureux en Amérique
; on n'a pas manqué de peindre notre
fituation fous le point de vue le plus avanta- en
geux , & de peindre les Américains prêts à
pofer les armes . Une gazette de New - Yorck
fidèle à ce plan , nous repréfente le Con->
grès divifé , le peuple épouvanté de cet échec
révolté contre cette affemblée , qui a été obligé
de recourir au Général Washington & de
lui demander un détachement pour le défendre.
Comme ce n'eft pas la première fois que
les papiers de New-Yorck ont publié des
nouvelles femblables , on y ajoute peu de
confiance ; on fe fouvient que la prife de
New-Yorck , celle de Philadelphie qui obligea
le Congrès de tranfporter ailleurs le
( 62 )
fiége de fes affemblées , n'ont point produit
des effets auffi graves ; & on ne pense pas que
celle de Charles - Town ait pu les caufer. Ce
qui ajoute encore à la défiance , c'eft que la
nouvelle répandue en Europe fur la foi de
ces mêmes papiers de la difperfion des forces
Efpagnoles fous l'Amiral Bonnet par une
tempête , de la deftruction totale de ce qui
avoit échappé au naufrage , par le Général
Campbell , commandant nos troupes dans
la Floride Occidentale , ne s'eft point confirmée
, & qu'on annonce au contraire que le
même Général Campbell qui a attaqué les
Efpagnols après qu'ils fe font rendus maîtres
de Mobile , a effuyé un échec.
On n'a point de nouvelles des Ifles ; le
Gouvernement du moins n'en a point publié.
Les avis particuliers qu'on voit dans
plufieurs de nos papiers fe contentent de
dire que l'Amiral Rodney eft toujours à
Sainte-Lucie , & que le Comte de Guichen
a trouvé le moyen de furprendre fa vigilance
& de regagner la Martinique ; il n'aura pas
eu de peine en effet à furprendre la vigilance
de notre Amiral s'il eft refté dans ce port; &
les marches de l'ennemi, en prouvant que ce
dernier a tenu la mer , prouvent au moins
qu'il étoit en meilleur état que nous. Il eftbien
fingulier en effet que de deux flottes qui
fe font mefurées , celle qu'on dit battue con- :
tinue de naviguer , tandis que celle qu'on dit
victorieufe a regagné le port qu'elle n'a pas
quitté. Il eft vraisemblable qu'elle n'y feroit
( 63 )
4
pas reſtée , fi le befoin de ſe réparer ne l'y
avoit retenue.
L'Amiral Geary eſt toujours en mer ; ila
écrit au Bureau de l'Amirauté que la flotte
étoit en très-bon état , & que celle de François
étoit encore dans le Port de Breft , &
qu'il ne s'étoit rien paffé d'intéreſſant. On
croit ici qu'il eft devant Breft , & qu'il va
refter dans ces parages , pour intercepter le
commerce des François & empêcher la jonction
des Efpagnols ; on ne manque pas de fe
perfuader qu'il en viendra à bout ; mais ceux
qui font un peu au fait de l'état des forces
reſpectives , ne fe livrent pas à cette eſpérance.
Notre Amiral n'a que 26 vailleaux
de ligne les 15 vaiffeaux qui reftoient à
Cadix , réunis à ceux qui font venus du
Ferrol & de Carthagène , & à l'efcadre Françoife
attendue de Toulon , porteront la Flotte,
combinée à près de 40 , lorfqu'elle mettra à
la voile pour fe joindre à celle de Breft ; &
on ne voit pas comment on pourra s'oppoſer
au paffage d'une Flotte fi fupérieure , qui le
deviendra bien davantage lorfqu'elle aura
été augmentée par l'efcadre de Breft.
La Compagnie des Indes a reçu dernièrement
la facheufe nouvelle que l'Eagle , un
de fes vaiffeaux , parti d'ici le 13 Février
pour l'Inde , a été pris par un vaiffeau de 74.
canons , après une chaffe de 10 heures , &
qu'il a été conduit à la Martinique , où eft
arrivé le 23 Mars. Ce détail a été apporté
par le Chirurgien de ce vaiffeau , qui ajoute
( 64 )
que le Capitaine Maxwell & fes Officiers !
ont été relâchés fur leur parole , mais que
les matelots ont été retenus prifonniers.
L'Eagle a détruit les dépêches qu'il avoit à
bord.
On a appris auffi que le convoi qui partit
de Portsmouth pour Québec vers la fin de
Mai , a été difperfé par une efcadre Françoiſe
qu'on fuppofe être celle de M. de Ternay ;
mais on ne dit pas fi quelques-uns des vaiffeaux
dont il étoit compofé ont été pris.
D'un autre côté , on affure que la frégate
l'Entreprise de 18 canons , commandée par
le Chevalier Thomas Rich , & ftationnée
depuis long- tems à Gibraltar , a eu le malheur
de tomber le 17 Mai à la hauteur du
cap St-Vincent dans une efcadre Françoife
de 5 vaiffeaux de ligne , commandée par M.
de Beauffer & fortie peu auparavant de Cadix.
L'Entreprise a dû fe rendre , mais le Porc-
Epic de 24 canons qui l'accompagnoit , a ,
dit-on , été affez heureufe pour échapper à
l'ennemi.
L'émeute dont cette capitale a été le théâtre
depuis le 2 de ce mois jufqu'au 9 , eſt
enfin affoupie. Pendant les fix jours qu'elle
a duré dans toute fa force , elle a caufé des
défordres & des ravages dont il feroit difficile
de trouver beaucoup d'exemples dans les
annales des peuples policés . Mais comme
elle avoit pour partifans que des gens pris
dans la claffe la plus vile du peuple , qu'elle
agiffoit d'ailleurs fous un prétexte dont la
( 65 )
portion la plus faine des citoyens avouoit la
frivolité , qu'elle étoit conduite par un
homme fans fageffe , comme fans expérience ,
ou plutôt qu'elle étoit deftituée de tout chef,
elle n'a pû durer. On ne parle plus à préſent
du Lord Gordon , ni au Parlement ni ailleurs.
Le Lord North en notifia feulement la détention
le 19. La Chambre des Communes
arrêta des remerciemens de cette communication
, & on croit qu'elle l'abandonnera au
tribunal ordinaire du Old- Bailey.
Le bruit s'étoit répandu qu'il étoit tombé
grièvement malade le 19. Les gazettes du 22
ont affuré qu'il fe porte fort bien , qu'on
lui a accordé quelques adouciffemens ; qu'il
voit fes parens , & que fon frère , le Duc de
Gordon , a paffé plufieurs heures avec lui
le 21. La Commiffion pour le jugement
des féditieux s'affemblera le 10 Juillet.
-
Le 19 , le Roi s'eft rendu à la Chambre
Haute , où , après avoir donné fon confentement
à quelques bills , il a mandé les Communes
, & a prononcé le difcours fuivant.
"Mylords& MM. , les outrages commis dans différentes
parties de cette Métropole par des bandes d'hommes
abandonnés & forcénés , ont éclaté avec tant de
violence en actes de félonie & de trahiſon , ont tellement
renversé toute autorité civile ; ont fait craindrefi
directement la fubverfion immédiate de tout pouvoir
légal , la deftruction de toute propriété & la confufion
dans tous les ordres de l'Etat , que je me fuis
vu contraint par tous les liens du devoir , par ceux
de l'affection que je porte à mon Peuple , de uppri
mer par-tout ces infurrections tenant de la révolte ,
& de pourvoir à la fûreté publique , en employant
( 66 )
de la manière la plus immédiate & la plus efficace
les forces que le Parlement m'a confiées.
J'ai ordonné que l'on mit fous vos yeux copie des
Proclamations publiées à cette occafion ; on a donné
les ordres néceffaires pour que le procès fût fait le
plus promptement poffible aux Auteurs & Fauteurs
de ces infurrections , ainfi qu'à ceux qui ont perfon
nellement commis ces actes criminels , afin qu'ils
foient punis ainfi que les Loix de leur Pays le pref
crivent , & la Juftice publique l'exige.
Je ne pense pas qu'il foit néceffaire , mais dans ce
moment-ci je crois convenable de vous renouveller
l'afurance folemnelle que mon objet unique eft de
prendre pour la règle & la meſure de ma conduite ,
les Loix de ce Royaume & les principes de notre
excellente conftitution , à l'égard foit de l'Eglife ,
foit de l'Etat que je regarderai toujours comme le
premier devoir du Trône que j'occupe , comme la
plus haute gloire de mon règne , le foin de maintenir
& préferver la Religion établie dans mes Royaumes ,
d'aflurer & perpétuer autant qu'il fera en mon pou
voir les droits & les libertés de mon Peuple .
·
Les deux Chambres , après que le Roi fe
fut retiré , arrêtèrent fur le - champ des
adreffes de remerciemens qui furent rédigées
& conçues dans la forme ordinaire . Les
Communes convinrent de prendre le lendemain
en confidération les diverfes pétitions.
préſentées contre le bill des Papiftes.
Ce jour là la Chambre fe forma en
Comité général préfidé par M. Ellis . Parmi
les difcours qui furent prononcés à cette
occafion , plufieurs méritent d'être remarqués.
Le Lord Beauchamp s'attacha à expliquer
en quoi confiftoit l'erreur du peuple relativement
à ce bill.
( 67 )
"
» Ce qu'on a fait pour altérer la vérité & femer
l'alarine , paffe la conception ; l'autorité de la chaire
a été employée ; on a vu nos Miniftres , oubliant
qu'ils étoient chrétiens , prêcher contre la tolérance ,
contre la modération ; la délicateffe avec laquelle la
Chambre fe prête en tout tems , dans toutes les
occafions à recevoir jufqu'aux plaintes mal fondées ,
l'ayant malheureufement engagée à admettre celles
de 85 prétendues fociétés de Glafgow , les affociations
de cette efpèce fe font multipliées ; & en
vérité celles qui fe font formées depuis n'avoient
cependant pas fujer de s'énorgueillir de leur origine
au de leurs modèles ; car la chofe examinée de près ,
il s'est trouvé que ces 85 fociétés Ecoffoifes étoient
des Clubs ( petites fociétés ) tenant leurs conciliabules
dans des cabarets à bière. Eh , de quoi fe plaignoient
des Clubs , de quoi fe plaignent ceux qui le font
formés en Angleterre fur leur modèle ! de choſes
qu'ils n'entendent point , qui leur ont été mal préfentées
de la révocation de quelques claufes déshonorantes
pour la Nation , inférées dans un acte
que tout le monde fait avoir été paflé contre le gré
de Guillaume III ; d'un bill qui , reſpirant l'humanité
, à produit l'effet falutaire de la tolérance en
Irlande ; d'un bill deſtiné à établir la maxime précieufe
que la liberté religieufe doit toujours marcher
à côté de la liberté civile : mais , difent - ils , à la
faveur de ce bill les Catholiques achètent des biensfonds
? Eh bien , quel mal y a- t- il à cela ! j'y vois
deux avantages , premièrement le nombre des acquéreurs
étant plus confidérable , les terres perdent
moins de leur valeur ; en fecond lieu les Catholiques
étant affujettis à payer double pour la taxe foncière ,
plus ils paient à l'Etat , moins les Proteftans ont à
payer ; il en eft de même de toutes les objections
élevées contre le bill , elles font également ghimériques
: toutes des écoles , ces féminaires ou n'exiftent
que dans l'imagination , ou ne préfentent rien de
dangereux ; car enfin , dira- t -on que les enfans des
( 68 )
Proteftans feront attirés dans ces écoles ? On fait que,
s'ils le préfentoient dans les deux principales , ils n'y
feroient pas reçus fi l'on fuppofe qu'ils peuvent
être admis dans quelques écoles obfcures , cette
confidération mérite l'attention du corps législatif,
& il eft facile de remédier à cet inconvénient en
paflart one loi qui le prévienne efficacement «.
"
Après cela le Lord fit la lecture de cinq
réfolutions dont voici la fubftance.
1°. Que l'opinion de ce Comité eft que d'une
part on a préfenté fous des fauffes couleurs ; de
l'autre , on a mal entendu l'effet & l'opération d'un
acte paffé, dans la 18me année du règne de S. M.
actuelle , intitulé , &c .
2°. Que l'opinion de ce Comité eft que ledit
acte ne révoque point , n'altère point , n'annulle
point, ne rend en aucune manière inefficaces les ftatuts.
divers faits pour interdire l'exercice de la religion ,
antérieurement au ſtatut paffé dans la ime & la
12me année du règne de Guillaume III .
3°. Que l'opinion de ce Comité eft que ledit
acte n'attribue, foit au Pape , foit au fiége de Rome ,
aucune jurifdiction ou autorité eccléfiaftique ou
fpirituelle.
4°. Que l'opinion de ce Comité eft que cette
Chambre veille & veillera toujours avec la plus
conſtante attention aux intérêts de la religion proteftante
; que toutes les tentatives qui feroient faites
pour détacher la jeuneffe de ce Royaume , de la
religion établie , & lui faire embraffer le papilme ,
font infiniment criminelles aux yeux des loix actucllement
en force , & doivent être l'objet de quelques,
règlemens ultérieurs.
5°. Que l'opinion de ce Comité eft que tous
les efforts qui feroient faits dans la vue de troubler
l'efprit du peuple en lui repréfentant ledit acte paflé,
dans la 18e année du règne de S. M. actuelle , comme
incompatible avec la sûreté & avec les principes dé
( 69 )
la religion proteftante , tendent manifeftement à troubler
la paix publique , à diffoudre l'union néceffaire
dans ce moment-ci , à déshonorer le caractère national
, à décréditer la religion proteftante aux yeux
des autres Nations , & à fournir une occafion au
renouvellement des perfécutions contre nos frères,
Proteftans réfidans en d'autres pays.
Les trois premières réfolutions pafsèrent à la plu
ralité des voix ; la quatrième palla nemine contradicente
; on ne délibéra pas fur la cinquième.
Cette grande affaire a paffé à la fatisfaction
générale ; l'acte a été confirmé . On a vu le
Lord North parler avec chaleur en faveur
de la tolérance , & ce Miniftre que le parti
de l'Oppofition ne celle d'attaquer & d'infulter
avec peu de ménagement , a reçu des
éloges des principaux Membres de ce parti .
M. Fox lui donna à cette occafion des louan.
ges qui , dans fa bouche , ne peuvent paroître
fufpectes. Le Ministère & l'Oppofition
femblèrent fe réunir pour écrafer l'hydre
odieufe de l'intolérance. M. Bull ne put
s'empêcher de s'élever contre la tolérance
des Catholiques. Cela parut d'autant plus
fingulier , qu'étant non conformiſte , & en
ayant befoin lui-même , il devoir moins que
perfonne s'oppofer à ce que d'autres en
jouiffent. Il s'attira une réponſe très-vive de
la part de M. Burke qu'on fut obligé de
rappeller à l'ordre.
Eh! pourquoi , dit en fuite M. Fox, perfécuterionsnous
les Catholiques Romains ? Les jours de délire
font paffés , le Prétendant n'eft plus à nos portes ,
il n'y paroltra plus mais , dit-on , la Religion
( 70 )
2
Romaine eft intolérante , elle force à l'intolérance s
ne croiroit-on pas que c'eft en Angleterre que les
Romains s'attachent à établir ce principe , le feul
peut-être blâmable de leur perfuafion ? Ne fembleroit-
il pas qu'ils exigent de nous que nous penſions
comme eux ? Les pauvres gens ils vous demandent
paix & protection , vous leur deyez l'une & l'autre :
d'ailleurs , je ne vois pas que les principes du papif
me foient , comme on affecte de le faire croire ,
incompatibles avec le Gouvernement , avec la liberté
civile fi je jette les yeux fur la Suiffe , je vois la
Démocratie fleurir dans les cantons Catholiques
avec plus d'éclat que dans les autres . →
Oh ! que
'Univers fe profterne devant le trône de la tolérance
: elle a pour amis , pour adorateurs , tout ce qui
exifte de gens de bien chez toutes les Nations éclairées.
Quels font fes ennemis , fes perfécuteurs ? 11
eft aifé de s'en former une idée. Quels font par
exemple les gens qui nous préfentent les pétitions
dont la difcuffion nous occupe ? Quels font ces
citoyens , qui , dans un moment où la Nation fuccombant
fous le poids d'une infinité de griefs divers ,
en demande de toutes parts le redreffement ; ne s'occupent
point des mauxqu'ils font cenfés partager
qui devroient être les leurs , & fe bornent à demander
la perfécution d'autrui ! Quels font ces gens ?
Encore une fois il eft aifé de les apprécier ; il ne faut
que jetter les yeux au bas des pétitions ; on y obferve
plus de croix on de marques que de fignatures : ce
font donc d'honnêtes Proteftants qui ne favent ni lire
ni écrire ; il eft naturel que ces braves gens ne pardonnent
jamais à un Romain qui fait écrire & lire..
On ne croit pas que le peuple foit mécontent
de l'espèce de confirmation de l'acte
de la 18e année du règne du Roi actuel , ou
que du moins il le foit affez pour le livrer
( 71)
à de nouveaux excès : l'approbation de la
partie faine de la Nation gagnera ,
fans doute,
la moins éclairée . En attendant il y a toujours
des troupes campées auprès du parc St-James,
S. M. en a fait dernièrement la revue ; on a
auffi retenu dans les environs de cette Ville
celles qu'on y avoit appellées ; ce foin femble
annoncer que l'on conferve encore des inquiétudes
; mais on fe flatre qu'elles ne dureront
pas , parce que la tranquillité paroît
bien rétablie.
Le Général Conway eft parti pour Portf
mouth , où il a dû s'embarquer pour fe rendre
à fon Gouvernement de Jerfey. On prétend
ici que 3 vaiffeaux de ligne François &
70 bateaux plats fe font raffemblés dans la
baie de Cancale pour y tenter une expédition
c'eft fur cet avis que le Gouverneur
a reçu ordre de s'y rendre ; il a emmené avec
lui le 95 & le 96e régiment , qu'on croit def
tinés à renforcer la garnifon de cette Ifle & de
celle de Guernesey . Si en effet les François
ont formé des deffeins de ce côté , ce mo
ment-ci n'eft pas favorable pour l'exécution ,
fur-tout dans un moment où la flotte Efpagnole
n'eft pas arrivée , où la leur eft encore
dans leurs Ports , & où la nôtre tient la
mer.
L'Amiral Geary a envoyé à Plimouth
quelques vaiffeaux Hollandois , qu'il a rencontrés
, & qui étoient chargés de bois de
conftruction pour la marine de France.
( 72 )
La Gazette de la Cour contient l'article
fuivant :
Vous aurez la bonté d'informer les Lords Com.
miffaires de l'Amirauté , que le vaiffeau de S. M.
l'Apollo eft de retour dans les Dunes , ayant eu un
combat très-vif avec une frégate Françoife qu'il
a forcé de s'échouer fur la côte près d'Oftende.
Leurs Seigneuries trouveront les détails de cette
action dans la lettre ci-inclufe écrite au Capitaine
Murray , par le Lieutenant Pellew qui l'a ramenée ,
& dont la valeur & la conduite méritent les plus
grands éloges. le 15
&
A bord de l'Apollo en mer , Juin.
Monfieur , je dois vous informer des opérations
du vaiffeau de S. M. l'Apollo , depuis le tems que
nous donnâmes chaffe à un vaiffeau dans la bande
de S. O. En conféquence du fignal que vous fites
à 7 heures & demie avant midi , le Capitaine
Pownall continua la chaffe du cutter jufqu'à dix
heures & demie , lorfqu'étant prefque à la portée
du canon , nous découvrîmes une groffe voile * ,
laquelle avoit toute l'apparence d'un croifeur ,
qui portoit fur nous. Nous changeâmes auffi- tôt
la chaffe pour la lui donner , & nous en étant
approchés à la diftance de trois milles , elle ferra
le vent & mit notre avant par fon travers en faifant
route au Nord ; des Habitans d'Oftende étant
alors en vue. A onze heures elle vira de bord &
gouverna au Sud , ainfi que l'Apollo , jufqu'à ce
que celui-ci l'eût mife par l'arrière de la hanche
du vent , & nous virames de bord à midi . A midi
& demi , nous ferrâmes l'ennemi fous le vent ;
nous reçumes fon feu & le lui rendîmes ; virâmes
de bord auffi-tôt , & peu de minutes après , l'accoftâmes
bord à bord , & nous l'engageâmes avec
toutes les voiles dehors , l'ennemi faifant route vers
Oftende ; nous continuâmes le combat ſous voiles
* C'étoit le Stanislas , Capitaine Moutard.
pendant
( 73 )
pendant deux heures & un quart ; c'étoit une frégate
, ayant treize fabords fur fon pont , mais
elle ne montoit que 26 canons de 12 & plufieurs
gros pierriers fur les gaillards.
Je ne pourrois vous peindre que foiblement la
douleur que m'a caufée la mort du Capitaine Pow❤
nall , qui reçut un boulet à travers le corps au
milieu de l'action. Je pris , en conféquence de cet
évènement , le commandement , & je continuai à
me battre de près , jufqu'à ce que nous nous trouvâmes
à la diftance de deux ou trois milles de la
côte , un peu à l'Oueft d'Oftende , & par trois braffes
& demie. Je crus alors qu'il étoit de la prudence ,
& ce fut autfi l'avis des Officiers , de virer vent arrière
; après l'avoir fait , je mis en panne , le cap da
vaiffeau au Nord, ayant le deffein d'attaquer denouveau
la frégate ennemie auffi-tôt que nous aurions
ferré toutes nos voiles , lefquelles , vu la pofition
du vaiffeau pendant la chaffe & le combat , avoient
été orientées ; elles étoient fort déchirées , & il
ne nous reftoit pas un feul bras ; quelques minutes
après , le mât de mifaine , & le grand mât de hune
de l'ennemi tombèrent à la mer ,
ainfi que la vergue
du grand hunier & la grande vergue ; nous nous
imaginâmes qu'il avoir touché , parce qu'il fembloit
donner fortement la bande , qu'il ne s'élevoit pas
au vent , & qu'il étoit fort défemparé. Oftende nous
reftoit alors au Sud- eft , & nous étions environ à
deux milles des côtes ; après quelque examen , &
après avoir lu les ordres pofitifs que vous avez
donnés au Capitaine Pownall , ainfi que l'extrait
du Contre- Amiral Drake , relativement à la léfion
de la neutralité commife fur les côtes de S. M. I. ,
& l'ennemi ayant tiré un coup de canon fous le
vent pour fignal ( auquel la garniſon répondit par
deux ou trois coups ) l'ennemi paroiffant réclamer la
protection Impériale , & ayant toute l'apparence d'être
échoué , toutes ces circonftances me firentjuger qu'il
8 Juillet 1780. d
t
( 74 )
n'étoit pas à propos
de recommencer
l'action
, les
mâts ayant d'ailleurs
fouffert
en plufieurs
endroits
, le
Gréément
étant dans un fort mauvais état , & ayant
trois pieds d'eau dans la calle , parce que nous
avions
reçu plufieurs
boulets
à la flottaiſon
.
Je ne fçaurois terminer ma lettre fans exprimer
dans les termes les plus forts , la reconnoiffancé
que j'ai de l'aide efficace que j'ai reçue dans toutes
les circonftances , de chaque Officier à bord , dont
la bravoure perfonnelle ne fauroit être égalée que
par celle de l'équipage.
Je vous envoie un état du nombre des tués &
bledés à bord de l'Apollo . Signé , EDVARD PELLEW ,
Lieutenant.
Lifte des tués & bleſſés à bord de l'Apollo .
Le Capitaine , 4 matelots , un foldat des troupes
de la marine , tués. Seize matelots , 4 foldats
des troupes de la marine , bleffés.
-
Pour prouver que notre commerce n'a
point diminué malgré la guerre que nous
foutenons contre la Maifon de Bourbon &
l'Amérique ; on s'eft empreflé de publier.
le relevé fuivant des revenus de la Douane;
il en résulte qu'en 1777 , ces revenus montoient
à 3,270,038 liv . fterl.; en 1778 , ils
ont monté à 3,538,040 liv . fterl. ; en 1779,
à 3,734,400 ; nous ignorons fi cet état eft
exact on dit que c'eſt celui qui a été remis
au Parlement. Mais on demande pourquoi
le cri des Marchands eft- il général ?
Pourquoi les affurances ne font- elles qu'augmenter
? Pourquoi tant de banqueroutes ?
Selon l'état préfenté au Parlement d'Irlande
par le Comité chargé d'examiner les
loix contre les banqueroutiers , il y a
( 75 )
eu depuis 1772 dans ce Royaume 473. banqueroutes
majeures ; le crédit public a fouffert
un déchet de 1,082,165 liv. fterl. , &
l'un portant l'autre , les créanciers n'ont
pas reçu plus de 3 fols par liv. fterl. de
leurs créances. Il a été propofé de corriger
toutes les loix fur cet objet , parce qu'on
leur impute ces effets réellement alarmans.
On dit que dans le bill , qui fera porté ,
il y aura cette claufe , que la place d'un-
Membre du Parlement deviendra vacante
dans le cas où il fera banqueroute.
Le Parlement du Royaume s'occupe auffi
de la réforme de plufieurs bills , & entr'autres
de celui qui a pour objet les naturalifations.
On a propofé d'y inférer qu'aucun
étranger qui , en vertu de cet acte ,
s'établira en Irlande , ne pourra ni être élu
membre du Parlement , ni remplir les fonc
tions de Confeiller intime , ou de Magiftrat
, ni aucun emploi civil ou militaire
dans une ville municipale , ni enfin donner
fon fuffrage pour l'élection d'un Membre
du Parlement. M. Ogle , qui fit cette
propofition , dit qu'il n'avoit d'autre motif
que de donner l'exclufion aux Juifs ,
aux Turcs , aux Infidèles & aux Payens
qui , en vertu de l'acte , tel qu'il eft conçu
, pourroient devenir Membres du Corps
Légiflatif.
M. Fortefcue fe levant avec émotion , témoigna
combien il était furpris d'entendre un homme fi
univerfellement eftimé pour fon humanité & ſa
dz
( 76 )
bienfaifance , propofer une claufe qui avoit déja
été rejettée & qui d'ailleurs détruifoit l'effet qu'on
devoit le promettre de l'Acte ; » ou trouverez-vous ,
ajouta- t- il , des étrangers qui voudront quitter leur
pays fi vous ne leur accordez pas des priviléges en
échange de ceux auxquels ils renonceront dans leur
patrie ? .
Le Procureur-Général obſerva que les principes
mêmes de la tolérance militoient fortement contre
l'acte propofé , du moins à bien des égards ; qu'il
étoit cruel , par exemple , d'accorder indiftinctement
à tout étranger des priviléges refufés aux nationaux
mêmes qui profeffent la religion Romaine. » Que
diront vos compatriotes , continua-t -il , lorſqu'ils
fe verront traités en Etrangers , tandis que vous
traiterez des étrangers en fujers ? Avant d'aller plus
loin il faut abfolument fonger aux moyens d'obvier
à une diftinction injufte & odieufe , & il eft indifpenfable
d'inférer quelque claufe qui puiffe prévenir
les animofités domeftiques que l'acte , tel qu'il eft ,
ne manqueroit pas d'introduire parmi nous.
Je fuis de l'avis de l'honorable Membre qui
vient de parler , dit M. Yelverton ; cet Acte tel qu'il
eft à préfent nous déshonore , puifqu'il ouvre la
porte à la plus criante des injuftices. Un Juif, un
Turc , un Payen renonceront aifément au Pape &
au Prétendant , prêteront le ferment d'ufage , taudis
que les malheureux Papiftes de ce Royaume font
feuls exclus. Ces citoyens infortunés , déja vexés
par la loi pénale , qui reftreint à deux le nombre des
apprentifs que chaque artifan peut avoir , ne font-ils
pas affez lélés fans voir encore leurs enfans croître
pour être en quelque forte les efclaves d'un étranger
qui viendroit s'établir parmi nous > parce que fa
confcience ne l'aura point empêché de renoncer à
l'Evêque de Rome ? Si l'acte a pour objet la population,
que n'encourage- t- on ceux de nos compatriotes
(77.)
qui malheureufement pour eux ne font point de ta
religion dominante ? Qu'on les affranchiffe de cés
reftrictions auffi infamantes qu'injuftes , & par-là
vous rendrez moins urgente la néceffité d'appeller les
étrangers parmi vous. Enfin le bill tel qu'il eft à
préfent ne peut ni ne doit paffer fans amendement ; je
conclus donc à ce qu'il foit révisé « .
-
M. Walter Burgh ajouta aux obſervations précédentes
que vu l'état de la conftitution , il étoit
impoffible que l'Acte eût fon plein & entier effet
dans fa forme actuelle. » Le Quakre , dit-il , ne
voudra jamais confentir à découvrir fa tête ; le Turc
voudragarder fon turban ; le Juif confervera ſa barbe;
il fera alors très- plaifant d'entendre dire dans cette
Chambre au milieu des débats. L'honorable
Membre au chapeau rabattu , ou au turban ; mon
refpectable ami le circoncis à la longue barbe. Les
Dames d'ailleurs fe difputeroient peut - être l'honneur
d'entrer dans le ferrail de ces très - honorables Membres.
Mais , raillerie à part, eft- ce donc l'intention
de la Chambre de fe voir infeftée d'efpions de tout
pays ? Les Papiftes nos compatriotes fi perfécutés ,
qui méritent fi peu de l'être , doivent- ils être exclus
des avantages offerts aux Papiftes , qui comme eux
n'ont pas eu le malheur de naître citoyens de ce
Royaume ? Si cela eft , on doit regarder le bill propofé
comme une invitation générale faite à la populace
de toutes les Nations de venir ici fe livrer librement
au défordre. Je conclus donc en faveur de la claufe
qui ne peut fervir qu'à écarter de nos bords des gens
auffi dénués de principes qu'incapables de nous être
vraiment attachés , fans qu'un étranger refpectable
doive renoncer une naturalifation qu'il peut en tout
tems obtenir en s'adreffant au Parlement.
à
Il fut enfin décidé que le bill feroit revifé en plein
Comité «<.
On cherche à juftifier le Commandant
d 3
( 78 )
f
du Romney , fur l'attaque qu'il a faite du
vaiffeau parlementaire le Sartine. On a publié
dans cette intention la lettre fuivante
d'un Officier de ce vaiffeau , & elle n'a pas
produit l'effet qu'on en eſpéroit.
Vous aurez fans doute lu dans les papiers publics
le récit d'un évènement qui a eu lieu dans notre
dernière croifière ; comme il peut y avoir été
fort exagéré , je vais vous en informer au vrai.
Le 8 Mai , à environ fix heures du foir , nous découvrîmes
un gros vaiffeau dans la bande du N. O.
lequel portoit fur nous ; nous lui donnâmes la
chaffe ; & un peu avant le coucher du foleil , nous
nous approchâmes affez pour reconnoître , comine
nous l'imaginâmes , que c'étoit un vaiffeau de ligue
, parce qu'il avoit hiffe un pavillon françois à
fon bâton d'enfeigne , une grande flamme blanche
à la tête de fon grand mât de perroquet , &
un yac anglois à la tête de fon perit mât de perroquet
; nous prîmes ces deux derniers pour des
fignaux particuliers , parce qu'ils reffembloient aux
fignaux particulièrs que la Santa Margareta avoit
faits avant que nous l'euffions prife. Sur la brune
nous l'allongeâmes , & ne nous étant pas apperçus
qu'il n'avoit point de canons , nous lui envoyâmes
une bordée , fur quoi il amena le pavillon françois.
Lorfque nous fumes à bord , nous reconnûà
notre grand étonnement , que c'étoit un
vaiffeau parlementaire François , ayant des prifonniers
François à bord , venant de Pondichery ;
nous trouvâmes quelques hommes tués & quelques
bleffés , & le vaiffeau fort endommagé par nos
boulets. Tout ce mal provient uniquement de ce
que ledit vaiffeau a hiffé la grande flamme , laquelle
défignoit que ce n'étoit pas un parlementaire.
Les François nous dirent qu'ils avoient hiffé
cette flamme parce qu'ils
Is avoient à bord le Géné ,
mes ,
2
( 79 )
1
ral qui commandoit à Pondichéry lorsqu'il avoit
été pris.
FRANCE.
De VERSAILLES , le 4 Juillet.
LE 12 du mois dernier S. M. a accordé le
brevet de Confeiller d'Etat à M. Collaud de
la Salcette , premier Avocat- Général du Roi
au Parlement de Grenoble.
Le 25 , le Vicomte de la Rochefoucault
a prêté ferment entte les mains du Roi pour
la place de Lieutenant - Général de la Province
de Béarn , dont il a été pourvu fur
la démiffion du Marquis de Louvois .
Le même jour S. M. a accordé au Prince
de Broglie les honneurs du Louvre.
>
Le Comte de Mouſtier , Miniftre Plénipotentiaire
du Roi près l'Electeur de Trèves
qui eft de retour en cette Cour par congé
a eu l'honneur , à fon arrivée ici , d'être préfenté
à S. M. par le Comte de Vergennes ,
Miniftre & Secrétaire d'Etat au département
des affaires étrangères.
M. de Bellecombe , Maréchal- de- Camp ,
Commandant - Général des Etabliffemens
François dans l'Inde , a eu l'honneur à fon
arrivée d'être préfenté au Roi par M. de
Sartine. S. M. a daigné le recevoir avec bonté
, & lui témoigner fa fatisfaction de la défenfe
honorable qu'il a faire de la place de
Pondichéry , dont le fiége a duré 2 mois &
demi. M. de Bellecombe ayant feulement
d
4
( 80 )
721 hommes de troupes & 536 Spahis .
tandis que l'armée Angloife étoit compofée
de 2000 Européens & de 20,000 Spahis.
M. de Bellecombe a eu auffi l'honneur d'être
préſenté à la Reine & à la Famille Royale.
De PARIS , le 4 Juillet.
On n'a point encore de dépêches Officielles
de M. de Guichen ; l'extrait fuivant
de la lettre d'un Officier fupérieur de la
Martinique , donnera une jufte idée des
fuites du combat du 17 Avril , & fervira
à rectifier les fauffes nouvelles données
par quelques bâtimens des Antilles , &
celles fur-tout que les Anglois fe font empreffé
de répandre : elle a été apportée par
une goëlette partie de la Martinique le 9
Mai , & arrivée à Nantes depuis quelques
jours. I
» M. de Guichen ayant laiffé ſes malades & fes.
bleffés à la Guadeloupe , & ayant pris des troupes
fraîches , s'éloigna de cette Ifle le 23 Avril ; le
lendemain , il étoit vis - à- vis d'Antigoa , & le 25
à la hauteur de la Barbade ; il s'éleva encore , &
mit 10 jours pour venir au vent de la Martinique.
Nous fumes inftruits de fon approche par une cor
vette qu'il dépêcha le 25 Mai , avec ordre au
Dauphin- Royal , & à la Frégate la Médée , qui,
étoient reftés ici de l'aller joindre. Hier , 7 , il fut
fignalé de la pointe Robert. Nous ne doutons pas
qu'il n'aille à la Barbade , où il arrivera le 10 ou le
11 ; & quoique cette Ifle foit d'un accès difficile , il
peut l'enlever ailément , ayant près de 6000 hommes
à bord , & ne craignant point d'être inquiété par la
flotte Angloife. Celle- ci eft toujours au Gros- Inlet ,
( 81 )
& il n'y a dehors que quelques frégates qui rôdent
depuis S. Pierre jufques devant notre Port. Quand
même l'Amiral Rodney feroit inftruit des deffeins
de M. de Guichen , & qu'il pût fortir aujourd'hui
( ce que nous ne croyons guères poffible , vu le mauvais
état de fa flotte ) M. de Guichen a le tems de
terminer fon expédition ; car il faut au moins 10
à 12 jours à l'Amiral Anglois pour ſe rendre à la
Barbade. Les marins louent beaucoup la marche &
la manoeuvre de notre armée ; depuis fon départ de
la Guadeloupe , elle a toujours donné le change aux
ennemis , en menaçant plufieurs de fes poffeflions
à ia - fois , & elle va fondre fur une Ifle importante
qui ne s'attend guères à cette vifite «.
On ne doute pas ici que M. de Guichen
n'ait en effet quelque expédition importante
en vue ; les nouvelles ne peuvent tarder.
Si en effet il s'empare de la Barbade
ou de quelques- unes des Ifles Angloifes , il
fera très- certain qu'il aura battu l'Amiral
Rodney dans l'affaire du 17 , puifque celuici
n'aura pu
l'en empêcher ; s'il
eft
retourné
à la Martinique , comme on ne juge des
combats que par leurs fuites , celui - ci
n'aura peut-être pas été plus décifif que ce..
lui d'Oueffant.
Tous les papiers Anglois ont publié une
lettre de New - Yorck qui annonçoit la dif
perfion de l'efcadre de l'Amiral Bonnet , & la
défaite du corps de troupes qu'il conduifoit
à Penfacola . Cette nouvelle n'a pas eu le
tems de faire fortune. Le 28 du mois.
dernier , l'Ambaffadeur d'Espagne a reçu
un Courier qui lui a appris que D. Bernard
Galvez , Gouverneur de la Loufiane , s'étant
ds
( 82 )
>
embarqué le 11 Février pour une expédition
projettée avec le Gouverneur de la Havanne,
a débarqué & s'eft emparé du Fort de la
Mobile , où il a fait 360 hommes prifonniers
de guerre, Le Général Campbell
qui venoit au fecours du Fort avec 1200
hommes , a été repouffé avec perte , &
l'on n'attendoit plus que des renforts de la
Nouvelle - Orléans pour attaquer Penfacola
, qui n'eſt qu'à huit lieues de Mobile.
On dit que l'Avifo qui apportoit les
dépêches de D. Bernard ayant été chaffé
par une frégate , & fe croyant au moment
d'être pris , les a jettées à la mer ; il n'a
pas été long - tems fans s'en repentir . Le
vaiffeau qu'il fuyoit étoit la Concorde
frégate Françoife. L'Officier qui apportoit
'ces lettres & qui étoit de l'expédition ,
a rendu compte lui-même de l'heureux fuccès
qu'elle a cue , & les dépêches officielles
font arrivées .
" Le convoi de Bordeaux , parti dernièrement de
P'lile d'Aix , compofé de plus de so voiles , & eſcorté
par le Guerrier , écrit - on de Bayonne , eft entré à
la Corogne le 15 Juin . M. du Pavillon , qui le
commandoit , eut connoiffance de beaucoup de
voiles , & de 3 ou 4 gros vaiffeaux ; jugeant que
ce pourroit être Walfingham, il crut devoir chercher
un afyle dans le Port. La manoeuvre qu'il a faite à
cette occafion a été fort admirée des gens de mer ;
il a mis tous fes vaiffeaux en sûreté , & n'eft entré
que le dernier dans le Port. Le feul vaiffeau l'Anti-
Bonite a fouffert dans cette circonftance ; il a touché
le Daubenton ; perfonne n'a péri , & la charge a
éré fauvée toute entière. Tout le convoi étoit per
( 83 )
fuadé qu'il avoit rencontré une efcadre ennemie
lorfque le lendemain on a fçu , par un navire Efpagnol
, que cette flotte étoit celle du Céfar , qui a
le Dauphin & le Pondichéry , de 1200 tonneaux ,
qui ont paru autant de vaiffeaux de ligne . Le Capitaine
Espagnol avoit été arraifonné par eux . Sa dépofition
avoit calmé toutes les inquiétudes , & M.
Dupavillon fe difpofoit à remettre en mer le 17
avec fa flotte «<.
Le 18 , 2 de nos frégates & 2 de nos cutters
qui avoient été à la découverte , rentrèrent
à Breft & annoncèrent qu'ils avoient trouvé
la flotte Angloife , & compté 26 vaiſſeaux
de ligne. Le 21 on mandoit de ce port
qu'elle s'approchoit , que fes frégates venoient
parader à la vue ; une de fes caiches
plus hardie s'étoit avancée jufqu'à la portée
du canon; & fe fiant fans doute fur fa márche
, elle vouloit examiner de plus près ;
mais la frégate la Sybille , mouillée à Berthome
, courut fur elle & s'en empara fáns
coup férir.
{
"
» Les ennemis , lit - on dans une lettre du 24
n'ont pas fait un long féjour dans nos parages ; ils
fe font éloignés il y a 3 jours , & on a dépêché 2
corvettes pour les examiner & fuivre leur marche.
On croit qu'ils vont completter leurs équipages &
leurs vivres . Ils étoient fortis du port à la hâte , &
peut- être pour empêcher que la révolte de Londres
ne gagnât à bord. Leur féjour fur cette côte ne
nous a point inquiété ; ils n'étoient pas affez forts
pour empêcher la jonction des Eſpagnols. Les vaiffeaux
qui doivent nous venir de Cadix , feront nombreux;
car on a ici l'ordre de tenir , dans les différens
atteliers , des rechanges prêtes pour 40 vaiffeaux.
Nous avons qu'au départ de D. Solano & de D.
d6
( 84 ) .
Thomafeo , il reftoit 15 vailleaux Efpagnols à Cadix ;
il y en eft arrivé 8 du Ferrol , & quelques uns de
Carthagêne. M. de Beauffet en as , & les vaiffeaux
qui viennent de Toulon , font au nombre de 6. On
a appris qu'ils étoient partis le 20 Juin avec 26
navires chargés d'agrès & de vivres. S'ils ne font
pas contrariés par les vents , ils ont dû arriver à
Cadix à la fin du même mois «<,
Le célèbre Paul Jones s'étoit rendu à
FOrient pour prendre le commandement de
la frégate l'Alliance , & retourner à Bofton ;
mais il a trouvé le Capitaine Landais qui a
refufé de la lui remettre , à moins qu'il n'eût
une commiffion du Congrès . Paul Jones
n'en a qu'une de M. Franklin. L'Etat- Major
a foutenu le Capitaine Landais , & la frégate
a été retenue dans le port.
1
» Nous avons craint pendant quelques jours , dit
une lettre de l'Orient , que ce différend n'eût des
fuites fâcheufes. Les Officiers & l'équipage de l'Altiance
ayant promis unanimement de défendre le Sr.
Landais , avoient fait des difpofitions pour repouffer
la force par la force. Paul Jones avoit demandé 400
hommes , avec lefquels il promettoit de foumettre les
Rebelles. Mais le Commandant n'a pas jugé à propos
de rifquer la vie de tant de braves gens , pour une
querelle particulière. Il fut feulement défendu au
Sr. Landais d'appareiller , fous peine d'être coulé bas.
Mais celui-ci profitant de l'obfcurité de la nuit , fe
fit touer jufqu'au Port-Louis , entrepriſe que jamais
aucun vaiffeau n'a ofé tenter & que nos Pilotes
ont admirée. Cependant le Capitaine Landais avoit
d'autres difficultés à furmonter. Comme on avoit
prévu que fon adreffe & fon courage pourroient le
conduire au Port - Louis , on avoit formé une eſtacade
de gros cables pour l'empêcher d'en fortir.
Cet obftacle ne l'a pas arrêté ; il l'a ſurmonté avec
( 85 )
une facilité merveilleufe , & il a difparu . Il n'a que
très-peu de vivres , & il faudra qu'il relâche néceffairement
dans quelque port d'Efpagne , à moins
qu'il n'ait le bonheur de trouver quelque bâtiment
ennemi chargé de vivres. Les perfonnes qui font
perfuadées de la bonté de fa caufe , ont applaudi
à fa fortie ; & celles qui tiennent pour Paul Jones ',
n'ont pu s'empêcher d'admirer l'habileté & le courage
du Capitaine François , & fa fermeté à foutenir les
dreits. Ce fera au Congrès où le Sr. Landais & fon
équipage vont porter leurs plaintes , à décider lequel
des deux Commandans mérite des reproches «,
On écrit de Bordeaux qu'on y a amené un
corfaire nommé la Pallas dont le Capitaine
a une jambe de bois . On fe rappelle que
celui qui a fait un traitement fi indigne à un
Capitaine Hollandois , avoit auffi une jambe
de bois . On eft fort curieux d'apprendre fi
'ce ne feroit point le même.
» Il vient de paroître un Supplément de 25 pages
in-4° . aux Obfervations fur le Mémoire juftificatif
de la Cour de Londres . Ce Supplément , compofé
en grande partie de dépêches très - intéreflantes de M.
le Hoc ,qui s'eft fait tantd'honneur par fa négociation
pour le cartel , eft deſtiné à faire voir la conduite
impérieufe & arbitraire de la Cour de Londres dans
les Indes Orientales , principalement à l'égard de
M. Chevalier , ci-devant Commandant à Chandernagor.
Le ro Juillet 1778 , un corps de troupes
Angloifes inveftir l'endroit où réfidoit cet Officier ,
qui , pourfuivi perfonnellement , cut devoir éviter de
tomber entre les mains des ennemis du Roi,devenus les
fiens. Il s'échappa , & après 8 jours de marche & de
dangers , il fortit du Bengale , & fe rendit à Catek ,
ville de la province d'Orixa , dépendante du Raja-
Maratta de Naguepow , éloignée de 80 lieues du
Bengale . Le Gouverneur l'accueillit d'abord , & le
( 86 )
logea dans le Fort , en l'alfurant de la protection de
fon Souverain. Mais bientôt féduit par un Emilfaire
des Anglois , il le leur livra. 600,000 roupies
ont été le prix de fon infidélité , que fon maître
a punie depuis. M. Chevalier fut conduit à Calcutta ;
le Confeil a voulu lui faire figner une foumillion , par
laquelle il fe reconnoîtroit prifonnier de guerre , &
engageroit fa parole d'honneur de ne point retourner
aux Indes ni au - delà du Cap de Bonne-Efpérance ,
tant que
durera la préfente guerre , quand même il
feroit échangé par un accord entre les deux Couronnes.
Rien de plus impérieux & de plus infolite que cet
acte. M. Chevalier n'étoit point prifonnier ; il n'étoit
tombé entre les mains des Anglois , que par une
trahison ; ils ne l'avoient point pris les armes à la
main , fur les terres de la dépendance de fon Souverain
, mais dans un pays neutre ; les conditions qu'on
lui impofoit étoient d'une injuftice fans exemple ;
elles le lioient après l'échange , en lui interdifant le
fervice de fon Roi dans l'Inde , tandis que l'Officier
contre lequel il auroit été échangé ne feroit point
foumis à la même loi. Le Confeil éludant toute
explication fur les évènemens liés à la prise de M.
Chevalier lui répondit : » 11 fuffit que vous soyez
prifonnier entre nos mains , & que nous vous don
nions le choix de refter en cet état, ou d'obtenir d'être
exempt d'une détention perfonnelle , aux termes
que nous jugerons à propos de vous preferire «
M. Chevalier fut obligé de fe foumettre à cet inconcevable
abus de la force. On a joint à ce Supplément
, le Procès - verbal du traitement odieux
qu'a éprouvé le vailleau Parlementaire le Sartine
& la réclamation faite en conféquence au nom du
Roi , pour une violation fi atroce , ainfi que pour
l'enlèvement de 4 bâtimens pêcheurs , qui ont été
pris le 9 Mai dernier par un corfaire de Douvres ,
malgré les difpofitions bienfaifantes de S. M. , confignées
dans une lettre à l'Amiral , relativement à
>
( 87 )
La liberté refpective de la pêche entre les deux nátions
«.
Le Roi de Pruffe , qui depuis très longtems
daigne entretenir avec M. de Saint-
Auban , Lieutenant Général des armées du
Roi , une correfpondance fur des objets
relatifs à l'Art militaire , vient de donner
à cet Officier - Général une nouvelle marque
de fa bienveillance , & du cas qu'il fait
de fes talens , en lui annonçant lui-même
par une lettre en date de Potſdam , le 15
Juin , qu'il a ordonné à fon Académie de le
recevoir au nombre de fes Membres . Cette
diftinction due au mérite & aux lumières
d'un brave & refpectable Officier , eft bien
honorable de la part du Souverain le plus
en état de l'apprécier ; & les marques
d'eftime dont il les accompagne , font
d'autant plus flattenfes , que l'on fait qu'il
ne les prodigue pas .
ן כ
Monfieur le Marquis de Saint Auban , votre lettre
du premier Mai & les deux pièces qui y étoient
jointes , me font bien parvenues , je vous remercie
de votre attention obligeante à me faire part du
fruit de vos travaux comme je fuis charmé
d'avoir une occafion de vous faire quelque plaifir ,
j'ordonne à mon Académie de vous agréger au
nombre de fes Membres ; fur ce , je prie Dieu qu'il
vous ait en fa fainte & digne garde. Signé , FRÉ-
DÉRIC .
Le 19 de ce mois , écrit-on de Grenoble, le Marquis
de Marcieu, Lieutenant- Général des Armées du Roi ,
Gouverneur des Ville & Citadelle de Grenoble , a tenu
fur les fonds pour , & au nom de Sa Majefté le Roi
de Sardaigne , en vertu de la commiffion qu'elle
( 88' )
t
lui avoit fait adreffer à cet effet , & qu'il à acceptée
de l'agrément du Roi , le fils du Comte de Bianchy
, Gentilhomme de bouche de Sa Majefté Sarde
, & de Dame Darres de Morard . L'enfant a été
nommé Victor-Amédée . Les cérémonies du Baptême
ont été ſuppléées par l'Evêque de Grenoble ,
en préfence du Corps Municipal de la Ville , qui
y a affifté en chaperon & en robes confulaires , &
des principaux Membres , tant des Corps Civils
& Militaires que de la Nobleffe de la Province.
Cette commiffion a été remplie par le Marquis de
Marcieu , avec tout l'éclat & la dignité dont elle
étoit fufceptible. Il a donné à cette occafion une
fête aufli brillante que nombreuſe. Plufieurs tables
placées dans les jardins du Gouvernement , fous des
berceaux de verdure , ont été fervies fplendidement
le matin & le foir . Son Hôtel , ainfi que les
jardins & terraffes qui en dépendent , étoient agréa
blement illuminées . Divers emblêmes repréfentoient
les alliances de la Maifon de Savoie avec celle de
France . Avant le fouper on a tiré un feu d'artifice
d'une fort belle ordonnance , & qui a été très bien
exécuté. Pour faire participer le peuple à cette
fête , on avoit placé dans les avenues de la Citadelle
, des fontaines de vin & de la ,fymphonie ,
qui ont produit une joie vive & bruyante , mais
fans défordre ni licence . Il ne s'étoit pas donné
depuis long- tems à Grenoble une fête qui ait réuni
plus généralement le fuffrage & les applaudiffemens.
du public «.
On lit dans une lettre que nous venons
de recevoir de la Colombiere , les détails
fuivans.
M. , j'habite fur les confins de l'Anjou & du
Maine , une maison de campagne fituée entre deux
collines , bordées de futaie , où les orages gron
dent chaque année , & où la foudre tombe fre
( 89 )
quemment. Depuis cinq années que je fuis retiré
dans cette habitation , d'ailleurs agréable , le tonmerre
a tombé deux fois dans ma baffe- cour , où
il a fait , lors de la dernière , beaucoup de dégâts ,
ce qui m'a engagé à faire placer un conducteur
autour de mes bâtimens , pour prévenir un plus
grand accident. J'ai l'honneur de vous en commu❤
niquer un qui a été prévenu par hafard , & qui
m'a paru digne d'être connu . Le 10 & le 11.
du courant , nous eumes de la pluie ; le 12 , elle
continua à tomber , mais légèrement ; à 9 heures
il fe forma tout-à - coup un amas de nuages confié »
dérable , le tonnerre gronda bientôt & de la manière
la plus forte. Dans l'inflant que je mettois
la tête à la fenêtre pour voir la direction des
nuages , je vis la foudre tomber dans un champ
voifin , fur un chêne , fous lequel malheureufement
s'étoit placée une petite fille de huit ans pour
garder les vaches. Ma mère avoit , l'année der
nière , muni cet enfant d'une capotte en toile cirée
, afin de la préferver de la pluie , à laquelle
on attribuoit des douleurs qui affectoient le bras?
droit particulièrement . Je volai fur le lieu , où je
trouvai la petite accroupie , enveloppée de fa toile
cirée , elle étoit immobile & je la crus mortes
elle avoit du moins perdu le fentiment. Je tirai
un flacon d'eau de luce , elle en refpira , &
bientôt elle fe leva. Un domeftique qui m'avoit
fuivi , voulut lui aider à marcher , cela fut inų- -
tile , l'enfant fe rendit de fon pied à la maiſon.
J'examinai le chêne : il étoit éclaté , & l'herbe autour
du pied étoit ternie , excepté dans l'endroit où
étoit l'enfant.- Je crois , Monfieur , qu'il n'y a
pas à douter que la foudre n'ait coulé fur la capotte
cirée la réfine fert à ifoler dans les expériences
de l'électricité. M. Rouffeau annonça , il y
a quelques années , dans fon Journal , que le tonnerre
tomba au milieu d'un chemin , fur ſa voiture ,
( 90 )
qui étoit couverte de toile cirée , & que le feu réjaillit
de deffus l'impériale fans rien endommager.
- La toile cirée feroit donc un moyen für pour
nous préferver de la foudre. Une jeune dame de
mes voisines en a tiré cette conféquence ; & pour
fe guérir des frayeurs extrémes que l'orage lui occafionne
, elle s'eft fait faire une petite guérite en
toile cirée , dans laquelle elle fe propofe de fe loger
au lieu d'aller fe réfugier fous la voûte de fa
- J'ajouterai que notre enfant a gagné à cet
évènement ; fon bras a recouvré à -peu-près la force
naturelle . Est- ce la vertu électrique qui a produit cet
heureux effet ? Eft ce la peur ? Des paralytiques font
fortis de leur appartement embrafé la foudre ,
pouffés par la terreur. Signé , le Chevalier DE
cave
MARET.
par
L'Académie de Montauban ' , dans fa
féance du 3 Mai dernier , a adjugé le prix
d'Agriculture qu'elle devoit diftribuer cette
année , à M. l'Abbé Bertholon , Prêtre de
Saint-Lazare , des Académies des Sciences
de Montpellier , Béziers , Lyon , &c. Le
prix qu'elle donnera l'année prochaine , eft
deftiné à une traduction en vers des centcinquante
premiers vers ou enviton ,
du
deuxième Livre du Pradium rufticum du
P. Vaniere. Ces ouvrages doivent finir par
une courte prière à J. C. On en enverra
deux copies lifibles à M. Lade , Avocat à
la Cour des Aides , Membre de l'Académie
, rue de l'Hôtel-de-Ville , jufqu'à la fin
de Février prochain.
La Propriétaire du privilége de l'annonce des
deuils de Cour & du Nécrologe , vient de faire
un arrangement avec l'adminiſtration des Poftes ,
pour faire parvenir francs de ports ces deux objets
( 91 )
3
aux perfonpes de province. Le prix de l'abonnement
d'une année eft de 9 liv. Il faut s'adreffer , pour
foufcrire , à M. Dorigny , Directeur du Bureau ,
Cloître Saint Honoré à Paris , qui fera parvenir
aux Soulcripteurs des quittances imprimées.
MM . Lefefne & Compagnie , Négocians &
-Armateurs à Paris , rue Bailleul , conformément
aux engagemens qu'ils ont pris
de faire connoître à leurs Actionnaires l'état
de leurs conflructions , viennent de publier
le certificat fuivant de leur Conftructeur
, dans le port de Granville , qui les
inftruira du point où en font les travaux ,
de la force & des dimenfions de leur grande
frégate.
Je fouligné Jacques Epron , Conftructeur de
vaiffeaux à Grandville , certifie que la frégate la
Louife , à laquelle MM. le Sefne & Compagnie
de Paris , font travailler , fous ma direction , depuis
le 24 Décembre 1779 , a 138 pieds de longueur
de quille , portant fur grève , 143 pieds de
l'étrave à l'étambot , 37 de ban & 13 de creux ;
certifie de plus que ladite frégate portera 30 canons
de dix-huit livres de balles en batterie , & 14 de
huit fur fes gaillards. En foi de quoi j'ai figné le
préfent, A Grandville , ce zo Juin 1780. Signé ,
JACQUES EPRON.
de
Une femme , écrit-on de Marfeille , fe défoloit
de ne pas recevoir de nouvelles de fon mari , qui
avoit été tué fur un des vaiffeaux de M. de la Mothe-
Piquet , dans fa dernière affaire avec l'Amiral Parker .
Perfonne n'ofoit lui annoncer cette mort , de peur
la mettre au défefpoir . Enfin , quelqu'un va la voir,
dans le deffein de l'en inftruire. Elle l'entretient de
fa douleur & de la crainte qu'elle a que fon mari
ne foit mort. Et s'il l'étoit , que feriez- vous ?
» Ah ! s'écria telle avec vivacité , je me jetterois
( 92 )
3. par la fenêtre
aux yeux
de celui
qui m'en
appor
>> teroit
la nouvelle
«. L'autre
auffi-tôt fe lève , &
va ouvrir
toutes
les fenêtres
de l'appartement
. La
femme
comprit
ce qu'il
vouloit
lui dire : mais
fes
tranfports
à l'inftant
cefsèrent
; & elle ne put même
s'empêcher
de tire de fe voir
ainfi
prife
au mot.
Cette
aventure
tragi
- comique
fait ici le fujet
de
toutes
les converfations
: on plaint
juftement
le
mort
; mais
, au rire près
, on approuve
le changement
fubit
de cette
femme
, & on la félicite
de
n'avoir
pas été victime
de fa fenfibilité
,
Charles , Marquis de Boyffeulh , Chevalier
de l'Ordre Royal & Militaire de
Saint-Louis , aneien Lieutenant-Colonel de
Cavalerie , eft mort le 12 du mois dernier
, au Château de Boyffeulh , en Limoufin
, dans la quatre - vingt - douzième
année de fon âge.
Marie-Anne O-Neil , veuve de Richard
Bourke , Lord de Caſtelconnel & de Bretas
, eft morte au Château, vieux de Saint-
Germain - en - Laye , le 21 du mois dernier
, dans la cent-deuxième année de fon
âge , ayant confervé l'ufage de fa raiſon jufqu'au
dernier moment.
Les Numéros fortis au tirage de la Lotterie
Royale de France , font : 5s , 2 , 28
81 & 80.
Lettres Patentes du Roi , données à Verſailles
le 27 Mars , & enregistrées au Parlement le 28
Avril , portant réunion aux bâtimens du Palais de
quelques parties de terreins appartenant au Chapitre
de la Sainte- Chapelle , pour fervir à l'agrandiflement
des prifons de la Conciergerie.
Il paroît deux Ordonnances de Police , l'une du
( 93 )
26 Avril , & l'autre du 2 Mai. La première condainne
la veuve & hériers de François Girard , à
faire les ouvrages néceffaires pour la sûreté des
chemins des quatre Ruelles & du Luat . La feconde
condamne Pierre de Montigny à démolir fon Four ,
à faire combler un cavage commencé , à faire les
remblais néceffaires à la largeur de l'ancien chemin
de Pantin , & le condamne en soo liv . d'amende.
Il paroît auffi deux Arrêts du Parlement , du 10
Juin. Le premier fait défenfes de glaner dans toute
l'étendue du reffort du Baillage de Montdidier , à
toutes perfonnes en état de travailler & de gagner
leur vie , pendant le tems de la moiffon ; de glaner
avant le foleil levé & après le foleil couché ; de
glaner dans les prairies avec des rateaux ayant des
dents de fer ; d'arracher ou de faucher le chaume
avant le premier Octobre de chaque année ; le tout
fous les peines portées par ledit Arrêt ordonne
que les deux tiers des chaumes feront deſtinés &
appartiendront , fuivant l'ufage , aux pauvres de
chaque Paroille qui auront la faculté de les arracher
& faucher après le premier Octobre.
:
Le fecond fait défenfes de tenir aucunes Foires
ni Marchés dans la Paroiffe d'Atray , & dans les
autres Paroiffes & Bourgs fitués dans l'étendue du
reffort du Baillage de Neuville-aux-Loges , ni dans
aucuns autres endroits ; de tenir aucunes affemblées
en façon quelconque les jours de Dimanches & de
Fêtes annuelles & folemnelles , ſauf à être lefdites
Foires & Marchés remis au lendemain deldits jours
fériés. Fait défenfes à tous Marchands & Artifans
d'avoir leurs boutiques ouvertes , d'étaler ni vendre
leurs marchandifes les jours de Dimanches & de
Fêtes annuelles & folemnelles ; à tous Aubergiftes ,
Cabaretiers de donner à boire ces jours - là pendant le
tems du Service divin , & en tout tems après 8 heures
du foir en hiver , ni après 10 heures du foir en
été ; le tout fous les peines portées par ledit Arrêt .
( 94 )
1
De BRUXELLES , le 20 Juillet.
SELON les lettres de Lisbonne , cette Cour
ne s'étoit point encore déclarée fur la propofition
qui lui a été faite par la Ruffie pour
la neutralité armée. Elle attendoit fans doute
pour y faire la réponſe l'arrivée du Miniftre
de Pétersbourg qui y étoit attendu & qui
doit y être à préfent.
» Le 17 Mai , ajoutent les mêmes lettres , la frégate
Angloife la Milford , Capitaine William Burnaby ,
arriva ici , venant de Portsmouth en 15 jours de
trajet. En arrivant devant le Château , le Capitaine
déclara qu'il avoit deux Couriers à bord ; cependant
on n'en vit débarquer qu'un. On dit qu'il eſt parti
pour Madrid , & que la frégate attendra fon retour.
M. Cumberland , Secrétaire du Lord George
Germaine , accompagné de fa femme & de fes deux
filles , arriva ici par la même frégate . Les uns difent
que fon voyage n'a point d'autre objet que le rérabliffement
de fa fanté ; d'autres difent qu'il pourroit
bien être le fecond Courier annoncé par le Capitaine
Burnaby " .
On a annoncé dans quelques papiers
publics une déclaration de S. M. T. F. écrite
en Latin , en faveur des perfonnes & des
Jéfuires impliqués dans les évènemens qui
ont fait tant bruit en Portugal , caufé la perte
de plufieurs Grands , & l'expulfion des Jéfuites.
Mais nos lettres de Lisbonne les plus.
récentes ne parlent pointde cette déclaration
& on croit que fi elle exiftoit , elle auroit fait
plus de bruit , & feroit par conféquent mieux
connue.
( 95 )
» On a dit dans quelques papiers , écrit on de
Francfort , que l'affaire de l'élection de l'Archiduc
Maximilien à la Coadjutorerie de l'Electorat de
Cologne , fouffroit des difficultés . Nos avis de
Muniter portent cependant qu'elle eft avancée ; toutes
les formes légales fe rempliffent ; & l'Archevêque ,
Electeur de Cologne , en s'y conformant , a écrit
au Chapitre de Munſter , en qualité de Prince Evêque
de cette ville . Les Capitulaires le font affemblés pour
en faire lalecture ; & en conféquence d'une délibération
juridique prife fur la propofition de cette Coadju
torerie , le 16 du mois- d'Août prochain eft le jour fixé
pour procéder à l'élection . Le Chapitre a arrêté en
même-tems d'écrire à S. A. E. pour la remercier de fes
foins paternels , & d'inviter tous les Capitulaires abfens
à fe trouver au jour indiqué pour l'élection «.
On apprend par des lettres de la Haye ,
que
le 21 du mois dernier on a arrêté à Delft
fix des prifonniers qui avoient été mis en
liberté par les féditieux de Londres , lorfqu'ils
détruifirent la prifon de Newgate. On les
conduifit auffi-tôt à la Haye , où l'on avoit
auffi arrêté plufieurs Etrangers des deux
fexes , fans aveu , & par- là fufpects , que l'on
s'eft enfuite contenté de bannir de cette
réfidence.
» Le bruit s'eft répandu depuis trois jours , écriton
de Paris , que M. le Comte d'Estaing prendroit
le commandement des flottes combinées , & qu'il
alloit en conféquence partir pour Cadix , d'où il reviendra
avec 39 vaiffeaux pour prendre les douze qui
l'attendent à Breft. Comme M. le Comte d'Estaing n'a
pas quitté Verſailles depuis 8 jours , & qu'il a travaillé
beaucoup avec le Miniftre , il femble qu'on
ne doute plus de cette nouvelle. Son départ , fi elle
eſt vraie , ne tardera pas à la confirmer « .
·( 96 )
PRÉCIS DES GAZETETES ANGL . du 28 au 29 Juin.
Le dernier Courier parti du Bengale , par la voie
de terre , & arrivé ici le 23 Mai , n'a mis que
treize femaines à faire ce, voyage. C'est le plus
court que l'on connoille : ils font ordinairement de
quatre mois.
- -
Les vaiffeaux de guerre partis avec la dernière
Aotte pour l'Inde , doivent l'efcorter jusqu'au Cap
de Bonne - Espérance. Il n'eft pas d'ufage d'accompagner
fi loin les vaiſſeaux de l'Inde , mais des
avis que le Gouvernement a reçus avant le départ
de la flotte , ont rendu cette précaution néceffaire .
Les deux Chambres doivent s'ajourner aujour
d'hui 29 , au Mardi 4 Juillet , qui , à ce que l'on
croit , fera le jour de la prorogation.
Une lettre de Corke en date du 16 Juin ,
porte ce qui fuit : » Il vient d'arriver ici le Howden,
Capitaine Cheater , & le Nancy , Capitaine Smith.
Ces deux bâtimens faifoient partie de la flotte pour
Québec , qui a mis à la voile de Torbay il y a
environ 15 jours fous l'escorte de la Danaë
de 32 , & de la Pandora. Le 6 de ce mois la
flotte a rencontré un vaiffeau François de 74 canons
avec deux frégates & un bâtiment armé de 20 canons
qui paroiffoit une prife , parce qu'il y avoit plufieurs
trous à fes voiles & qu'il avoit perdu la hune de
fon grand mât. La Danaë s'étant afſuré que ces
vaiffeaux étoient François , a fait fignal à tous les
bâtimens de fon convoi de pourvoir à leur fûreté
du mieux qu'ils pourroient. Le Capitaine Cheater
dit que le vaiffeau de 74 alloit très- mal à la voile ;
qu'avant qu'il eût perdu la flotte de vue , un des
bâtimens avoit amené , & que le fien étoit un des
plus mauvais voiliers de la flotte .
Cette nouvelle a répandu lá plus grande conf
ternation parmi tous les Négocians intéreffés dans
l'armement de la flotte en queftion.´
JOURNAL
POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQUIE,
De CONSTANTINOPLE , le 22 Mai.
Le tabac dont la confommation eft prodigieufe
dans cet Empire , a fixé l'attention des
Financiers qui ont engagé le Gouvernement
à le mettre en ferme , à l'exemple de ce qui
fe pratique dans plufieurs Etats de l'Europe .
Ils n'ont pas manqué de folliciter des loix
prohibitives ; elles n'étoient pas affez févères ;
ils viennent d'en obtenir de nouvelles. Sur
les repréſentations du Receveur - Général de
cette ferme qui s'eft plaint du préjudice
notable que caufoit aux droits d'entrée le
commerce frauduleux de cette denrée qu'on
ne ceffoit d'importer de l'étranger dans cette
capitale , & qui étoit monté au point de le
mettre hors d'état de remplir les engagemens
, le Grand-Vifir a défendu , fous peine
de la vie , à tous Turcs , Grecs , Arméniens
ou Juifs , d'acheter pour leur ufage du tabac
venant de l'étranger. On veille avec beaucoup
de rigueur à l'obfervation de cette
défenſe. On dit même qu'il a été faifi dernièrement
un tonneau de tabac en carottes
15 Juillet 1789 .
e
798 )
que les domeftiques de l'Ambaffadeur d'une
Puillance étrangère avoient fait venir de
leur pays pour leur confommation .
On s'étoit trompé fur le caractère de la
maladie qui a enlevé quelques perfonnes
dans le village d'Arnautkenny ; on s'eft convaincu
que ce n'eſt pas la pefte. On a la certitude
que ce fléau s'eſt manifefté à Smyrne
& on s'occupe des moyens d'empêcher qu'il
ne fe communique ici par le tranſport des
marchandiſes.
RUSSIE.
De PÉTERSBOURG , le 7 Juin.
LE Feld - Maréchal , Prince Alexandre
Michaëlowitz Gallitzin , Commandant en
chef du Gouvernement de Pétersbourg , a
fait le 30 du mois dernier l'ouverture de la
nouvelle forme d'adminiſtration de ce
Gouvernement fur le même pied qu'elle a
déja été introduite dans plufieurs provinces
de l'Empire. Les réjouillances publiques à
cette occafion ont déja commencé.
Le Général Prince Dolgorucky dont les
fuccès en Crimée , où il commandoit pendant
la dernière guerre , lui ont mérité le
furnom de Krimsky , a pris poffeffion du
Gouvernement général de Mofcou . Il fuccède
au Général Prince Wolkonsky qui a obtenu
fa démiffion en confervant fa penfion qui eft
de 10,000 roubles , à laquelle S. M. 1. á
joint un préfent de 30,000. Le Prince Dol(
99 )
gorucky a déja donné , en fa nouvelle qualité
, deux fêtes , l'une à l'anniverfaire de la
naiffance de l'Impératrice , & l'autre à celui
de la naiffance du Prince Conftantin Paulowitz.
DANEMAR CK.
De COPENHAGUE , le 18 Juin.
La vaiffeau de guerre le Mars a mis à la
voile hier. Selon les uns , il doit croifer dans
la mer du Nord ; felon les autres , il eft
chargé d'une commiffion particulière. La
frégate la Chriftiana , deftinée pour nos Iſles
de l'Amérique , eft partie le 13.
Le Vice-Amiral de Schindel a reçu ordre
de fe tenir prêt à prendre le commandement
de l'efcadre que l'on équipe ici. Il y a déja
en rade quelques-uns des vaiffeaux qui doivent
la compofer. La frégate le Cromberg ,
arrivée depuis peu de Norwège , doit partir
le 21 pour Ecklenford , où elle va prendre
300 hommes de troupes de terre qu'elle
transportera ici .
POLOGNE.
De VARSOVIE , le 18 Juin.
DEPUIS l'arrivée des dépêches que l'Ambaffadeur
de Ruffie a reçues de Mohilow la
femaine paffée , on dit que l'Empereur , accompagné
du Prince Potenkin , fe rendra à
Mofcou , & de là à Pétersbourg ; mais cette'
e 2
( 100 )
nouvelle n'eft pas encore confirmée. En.attendant
, la grande entrevue eft terminée.
L'Impératrice de Ruffie avoit nommé trois
Dames Polonoifes , parmi lefquelles on
nomme la Comteffe de Borgh , pour faire
les honneurs de fa Cour pendant fon féjour
à Mohilow. Notre nobleffe y a joué un jeu
prodigieux ; il s'y eft fait des pertes confidérables
. On dit que le Comte Potocki , grand
Enfeigne de la Couronne , a été volé en route ,
& que la perte qu'il a faite par ce vol , confiftant
principalement en bijoux , va au-delà
de 400,000 florins de Pologne .
On apprend que le Prince Charles de
Radziwill , Palatin de Wilna , revenant de la
chaffe avec une Dame de diftinction , a été
attaqué en Lithuanie , au fortir d'une forêt ,
par des perfonnes mafquées qui ont tiré deux
coups de fufil dans fa voiture. Le Prince a
- été bleffé au bras gauche , & la Dame a reçu
un coup qui fait craindre pour la vie.
ALLEMAGNE,
De VIENNE le 20 Juin. >
UN des fix Gardes- nobles Hongrois parti
avec l'Empereur , arrivé le 15 de ce mois de
Mohilow , a apporté des nouvelles de ce
Prince . S. M. I. eft entrée dans cette Ville ,
le ; le Prince Potemkin & le Comte de
Cobentzel l'y ont reçu. Lorfque l'Impératrice
de Ruffie y fit fon entrée , l'Empereur
reyêtu d'un uniforme verd , fans aucun
( 101 )
ordre , fe mêla parmi la foule des curieux
comme un fimple Officier Ruffe ; l'Impératrice
le reconnut cependant & le falua.
Lorfqu'elle fut fortie de fa voiture , elle
conduifit l'Empereur dans fon cabinet , &
eut avec lui un entretien de deux heures .
Ils fe rendirent enfuite à l'Opéra- comique
après quoi ils foupèrent enfemble en public .
Selon les mêines avis la Cour eft très - brillante
à Mohilow ; les deux Hôtels qu'on y a
préparés pour les deux Auguftes Souverains
font de la plus grande magnificence . L'Empereur
, dans une lettre particulière à l'Impératrice-
Reine , fe loue beaucoup des arrangemens
pris par le Prince de Galitzin , Ambaffadeur
de Ruffie ici pour lui rendre fon voyage
agréable ; cette Augufte Princeffe n'en a pas
eu plutôt pris lecture qu'elle l'a envoyée à
ce Miniftre avec fon portrait enrichi de
diamans , dont quelques - uns font d'une grof
feur extraordinaire . Le Garde- noble Hongrois
a mis 9 jours & 10 nuits dans fon voyage.
de Mohilow ici.
Les émigrations d'un grand nombre de fa
milles Turques dans les Etats Autrichiens ne
ceffent point depuis quelque tems ; s'il faut
en croire les Emigrans , ils doivent être fuivis
d'un grand nombre d'autres qui diminueront
néceffairement la population de la Bofnie &
de la Servie . La cherté qui règne dans ces
deux Provinces en eft la caufe. Le Magiftrat
Ottoman ne procure aucun fecours aux fae
3
( 102 )
milles qui font dans le befoin ; il les abandonne
entièrement à leur malheureuſe def
tinée.
On a inféré , il y a quelques jours , dans la
gazette Italienne qui s'imprime ici , un article
de la dernière indécence & de la dernière
fauffeté. Le Prince Galitzin , Miniftre de
Ruffie en a fur-le - champ porté des plaintes
& a demandé une fatisfaction proportionnée
à l'offenfe. Le Confeiller de la Cour chargé
de la cenfure de cette gazette a été fur-lechamp
mis en prifon , & il doit s'attendre
à être puni févèrement.
De HAMBOURG , le 25 Juin.
Les nouvelles de Mohilow nous apprennent
le départ de Impératrice de Ruffie.
L'Empereur , fous le nom de Comte de
Falkenftein , l'accompagne jufques fur les
Terres da Prince Potemkin , où LL. MM .
II. fe féparerent.
1347
Le voyage de l'Empereur à Pétersbourg
fe confirme ; il ira d'abord à Moscou en fe
féparant de l'Impératrice ; il en reviendra
par Pétersbourg , où l'Impératrice fera déja
arrivée , parce qu'elle s'y rendra par le plus
court chemin .
Selon d'autres lettres , la flotte de Cronf
tadt eft fortie du port pour fe mettre en
rade , où elle fe tient prête à faire voile au
( 103 )
premier ordre. Elle fera partagée en trois
divifions , chacune de cinq vaiffeaux de ligne
avec une ou deux frégates. On dit qu'elles
feront commandées par les Contre -Amiraux
Boriffow , Crufe & Polibin.
Selon les lettres de Berlin , le Roi de Prufle
a fait aflurer la Province de Pomeranie que
l'année prochaine il lui fera un don de
200,000 écus dont la moitié eft destinée pour
la nobleffe , & le refte pour les Colons &
pour quelques améliorations utiles . Il a
adreffé le 2 de ce mois le difcours fuivant aux
Etats députés de cette Province .
" Je vous ai fait affembler ici , MM. , pour vous
parler comme votre véritable ami. Vous m'avez
follicité de confentir à l'établiſſement d'une Société
de Crédit ; j'y donnerai volontiers les mains , &
favoriferai en cela de tout mon coeur les habitans
de la Poméranie , auxquels je porte une tendre
affection , parce que j'eftime leur bravoure , parce
que j'ai vu , que foit en guerre au- dehors , foit chez
ex , ils ont toujours été prêts d'expofer leurs
fortunes & leur vie pour mon fervice & la défenfe de
la patrie. C'est donc à ces titres , que je fuis bien
aife de trouver aujourd'hui l'occafion qui fe préfente
de leur témoigner ma reconnoiffance A mais
j'exige avant tout que vous me produifiez une
Notice hypothécaire de vos dettes , extraite de
votre regiftre Provincial ; ce qui doit auffi avoir
lieu par rapport aux Cercles , même y compris
Cux de Lauenbourg & de Butow , attendu qu'actuellement
ces derniers font cenfés faite partie de
la Pomeranie. Plus il y aura d'ailleurs de parti.
cipans à l'affociation , & plus elle en deviendra
e 4
( 104 )
où ,
folide. Je chargerai enfuite les Miniftres de Carmer
& de Gorne de régler cet objet avec vous comme
ils ont été employés dans la même opération en
Siléfie & dans la Marche , cette tâche leur fera plus
facile. Il faut cependant que vous envoyez des
Députés à Berlin , & que vous ayez foin de les
choifir bien informés de l'objet en queſtion , ainfi
que des affaires du Pays & des Cercles . L'utilité.
d'un pareil établiflement ne fe fait pas appercevoir
dans les commencemens ; mais avant deux ou trois
ans , vous en fentirez à votre grande fatisfaction ,
toute l'utilité & l'avantage. Quant à moi , je ferai de
mon côté , tout ce qui dépendra de moi pour faciliter
le fuccès de cet établitlement . Déja en Siléfie ,
comme vous le favez , la guerre avoit prefque totalement
ruiné la Nobleffe , elle a été relevée par
mes foins , & j'en ai auffi fait autant dans la Marche .
11 eft vrai que ce n'a pas été fans avoir éprouvé
d'abord quelque réfiftance , que je fuis parvenu à
l'exécution de mes deffeins , peut être parce que
plufieurs d'entre les Nobles craignoient que par ce
nouvel arrangement , ils ne fe trouvaffent dans l'im
poffibilité de diffiper & manger à leur fantaisie leurs
terres ; n'entendant pas toutes fois empêcher ceux
dont la fortune confifte en argent comptant , d'en
difpofer à leur volonté , mais feulement obvier à
ce que la Nobleffe , en détériorant ou dévaftant
totalement les biens - fonds qu'elle possède , n'opère
elle même fa propre ruine , & ne me prive par- là
des reffources que je fuis en droit d'attendre d'elle
pour le fervice de mes armées . Ce n'eft pas , au
refte ,,
que je prétende que le Corps entier de la
Nobleffe de mes Etats fe dévoue uniquement aut
parti des armes , & je fens qu'il eft néceffaire
que quelques - uns de fes Membres fe deftinent à
demeurer chez eux , pour y vaquer aux foins de
leurs affaires domeftiques & de leurs familles . C'eſt
·
( 105 )
les ans ,
auffi , d'ailleurs , parmi elle que je' choifis les Miniftres
& les Préfidens , fans avoir égard dans ce
choix , ni à la pauvreté ni aux richeffes , mais feulement
au mérite. En un mot , je continuerai tous
tant que je vivrai , à fournir les fonds
néceffaires pour l'amélioration du bien- être de cette
Province , & ceux qui n'ont pas encore reçu l'argent
qui leur avoit été affigné , ne tarderont pas
à le toucher , m'inquiétant fort peu de laiffer à ma
mort un million ou deux de plus ou de moins dans
mes coffres , pourvu que cet argent ait été employé
pour le foulagement & l'avantage de mes fujets.
ITALIE.
9%
De LIVOURNE , le 25 Juin.
LES inquiétudes que la Cour de Rome a
prefque toutes les années à cette époque au
fujet de la Haquenée , à laquelle on croit
que le Roi de Naples veut fubftituer un
don de 12,000 écus à titre d'aumône , viennent
de s'évanouir ; la cérémonie fera remplie
cette année à l'ordinaire ; D. Philippe Colonna
, Grand- Conétable du Royaume des
deux Siciles , eft arrivé à Rome le 13 de
ce mois pour • cet effet elle aura lieu
le 18 .
Le navire Autrichien la Marie- Thérèſe , écriton
de Trieste , eft entré le 4 de ce mois dans ce
Port. Il rapporte qu'ayant mis à la voile de Tra
panni le 12 Mai ,, il avoit rencontré le 18 , près.
du cap Ste- Marie , un chébec, Barbarefque , qui ,
au moyen de quelques boulets l'obligea d'amener.
Le Capitaine s'étant mis dans fa chaloupe , muni
de la patente Impériale , & du firman de S. H.
fe rendit feul à bord du pirate , où il fut reçu
es
( 106 )
avec de fauffes démonftrations d'amitié . Dans cet intervale
les Turcs avoient envoyé 8 des leurs fur
le navire Autrichien , fous prétexte de s'y procurer
quelques provifions . A peine furent ils fur le tillac ,
que mettant le fabre à la main , ils blefsèrent
grièvement deux matelots. L'équipage fe mit promptement
en défenſe , tua fix Turcs , & chaffa les
deux autres qui regagnèrent leur bord avec peine.
Alors commença un combat réglé qui dura une
heure , & dans lequel te bâtiment Mahometan fut
fi maltraité , qu'il fut contraint de prendre la fuite ,
emmenant le Capitaine Autrichien qui avoit paffé
fur fon bord. On ignore le nom du corfaire , le
nombre de ſes canons ; la feule remarque qu'on a
pa faire eft que fes gens parloient Italien , & qu'il
avoit arboré pavillon rouge ".
Le 13 de ce mois la frégate Hollandoife
qui mouilloit dans ce port , eft partie pour
fa deſtination ; une frégate Françoife montée
de 18 canons & de 180 hommes d'équi
pages , qui avoit amené ici M. Turpin de
Criffé , fecond Commandant dans l'Ifle de
Carfe , eft partie auffi pour retourner à
Baftia.
La République , écrit- on de Venife , voulant
récompenfer les fervices fignalés que lui a rendus
M. Rozzi- Piſanni , l'un des Quarante , l'avoit élu ,
il y a quelques jours , Procurateur de St- Marc ,
qui eft une des plus confidérables dignités que
puiffe obtenir un Patricien. Son inftallation fe fit
avec la plus grande pompe. Deux jours après ,
on fut fort étonné d'apprendre que le Grand- Confeil
l'avoit fait arrêter , ainfi que fon ami le Provifeur
Carlo Contarini . Le premier a été enfermé
dans le château de Verone , le fecond dans celui
de Cataro. Il est très-difficile d'apprendre quel eft
leur crime , parce que les loix ici défendent', fous
( 107 )
les peines les plus graves , de parler des affaires
d'Etat ; on a lieu de croire que le leur eft trèsgrave
, & qu'ils ont des complices , puifque plufieurs
Cavaliers ont été mis aux Ariêts «.
ESPAGNE.
De MADRID , le 20 Juin.
LA frégate courière le Roi , coinmandée
par le Capitaine D. Juan- Antonio Gonzales
venant de la Havanne , d'où elle eft partie le
25 Avril eft arrivée le 9 à Muros . Elle apportoit
la malle des lettres des particuliers .
qu'elle a jettée à la mer en fe voyant chaffée
par la frégate Françoiſe la Concorde ,
qu'elle a prife pour une frégate ennemie.
Heureufement D. Manuel Gonzales , qui
étoit à bord de la frégate courière , avoit
fur lui les dépêches de D. Bernard Galvez
qu'il a portées à la Cour ; elles ont fourni
un fupplément très - étendu à notre Gazette :
elles confiftent dans une lettre du Commandant
& le journal de fon expédition . On lit
dans la lettre datée de la Mobile le 18
Mars , les détails fuivans.
་ ་
J'ai la fatisfaction de vous apprendre que
le 14 de ce mois , après quatre jours de tranchée
ouverte , le Château de la Mobile s'eft rendu aux
armes du Roi , & que 300 hommes de garnifon
y ont été faits prifonniers de guerre . La prife de
ce fort nous a caufé quelque peine & a coûte
plus de tems qu'on ne l'auroit cru , parce que depuis
quatre mois les ennemis s'étoient occupés
à le fortifier , & avoient donné aux parapets fept
pieds d'épaiffeur de plus qu'ils n'en avoient du tems
( 108 )
>
que ce fort appartenoit aux François. La réſiſtance
qu'a faite la Garnifon a été vigoureuſe , & ne peut
qu'augmenter le mérite d'une entrepriſe exécutée
par des troupes fatiguées , prefque nues & échap- :
pées du naufrage , circonftance que V. E. voudra
bien mettre fous les yeux de S. M. Dès qu'on
avoit fu à Penſacola notre accident fur mer , &
la perte que nous avions faite de 700 hommes
le Général Campbell , ne laiffant dans la place
qu'une petite garnifon , s'étoit mis en route avec
Ja plus grande partie de fes troupes , pour nous
attaquer par terre & décider ainfi du fort de la
Province. Il parut donc à la tête de 1100 hommes
, à neuf lieues de notre camp & à la vue de
notre avant- garde , avant que nous euffions commencé
à ouvrir la tranchée. Ayant perdu par le
gros tems la plus grande partie de nos bateaux ,
à peine nous en reftoit- il affez pour tirer de nos
vaiffeaux ce qu'il nous falloit , tant pour notre
fubfiftance que pour nos opérations ; en forte que
ce ne fut qu'avec lenteur que nous nous pourvûmes
des chofes les plus néceffaires. V. E. voit fans
doute toutes les difficultés de notre fituation ; nous
étions à la veille de manquer d'alimens ; nous
n'avions que peu de munitions échappées au naufrage
, & il y avoit devant nous 1100 hommes
auxquels le Général Campbell avoit ôté les pierres
de leurs fufils , afin qu'ils tombaflent fur nous à
l'arme blanche ; nous favions d'ailleurs qu'il y
avoit au fort 300 hommes , qui , avec les 1100
conduits par le Général ci- deffus , compofant 14c0
hommes , étoient en même nombre que notre pe
tite armée. Cependant toutes ces confidérations
loin d'ôter à nos troupes & à leurs Officiers le
defir & l'efpérance de vaincre , femblèrent les augmenter.
Les travaux fe commencèrent , la tranchée
fut ouverte , on s'approcha du fort à la vue
de l'avant-garde ennemie & du Général Campbell ,
ch
( 109 )
-
qui , après nous avoir obfervé huit jours , & ayant
été témoin de notre activité & de notre réfolu
tion , leva fon camp & retourna à Penſacola ,
non fans avoir été fuivi de quelques- uns des nôtres
, qui lui prirent dans fa retraite un Capitaine
& 20 hommes. On ne peut exprimer l'étonnement
de ma petite armée , en voyant le Général
Campbell fe retirer fans avoir tenté d'en venir
aux mains , & nous ne pûmes penfer fans douleur
que , fi le renfort que nous attendons de la
Havanne s'étoit joint à nous , les Anglois fe feroient
trouvés inveftis comme ils le furent à Saratoga.
Pour que V. E. connoiffe fi cette conjecturc
eft bien ou mal fondée , il fuffit de lui dire
que le Général Campbell s'étoit mis en marche
n'ayant de pain que pour huit jours , ayant compté
qu'il arriveroit au fort avant qu'il fût attaqué ;
qu'il avoit dans fa retraite fept lieues à faire , &
que par un chemin plus ' court , il nous cût été
facile de l'arrêter au paffage d'une rivière qu'il
devoit néceffairement traverfer pour regagner Penfacola.
V. E. le verra avec autant de peine que j'en
trouve à l'écrire. Nous avons perdu une occafion
qui , en nous livrant Penfacola fur le champ ,
auroit couvert la Nation de gloire ; mais je puis
affurer V. E. que toute ma petite armée brûle
du defir de continuer à prouver à S. M. la
réfolution où elle eft de fe facrifier à fon fervice
. . . . . « .
"
1
Le journal de D. Galvez va depuis le 2
Janvier , époque où , felon les avis qu'il
avoit reçus de la Havanne , il commença
les difpofitions de fon départ pour feconder
l'armement qui devoit en partir pour
Penſacola , jufqu'au moment de la prife
du fort Mobile. Les chaloupes que D.
Galvez avoit envoyées pour obferver le
( 110 )
Général Campbell , revinrent le 17 Mars
après la reddition du fort , avec un Capitaine
& 20 Dragons de milices Angloiſes ,
qui avoient été faits priſonniers à 10 lieucs
de la Mobile. Si ceux qui s'en emparèrent
étoient arrivés 8 heures plutôt , ils auroient
pris le Général Campbell lui-même , qui
alloit rejoindre fon armée , qui reprenoit le
chemin de Penſacola . L'artillerie & les munitions
prifes dans le fort conſiſtent en 36
canons neufs de fer , des calibres de 12 , 9
& 6 ; 13 pierriers , 7 autres canons en mauvais
état , 9 inutiles , tous les boulets , métal
& uftenfiles néceffaires pour le fervice
de ces pièces ; 384 fufils neufs , plufieurs
efcopettes pour les Indiens , 100 quintaux
de poudre , & c.
On doit croire que le Gouverneur , faute
de tems , réſerve pour le premier courier
la lifte des Officiers & des fujets qu'il doit
recommander à la bonté du Roi , entre lefquels
il faut diftinguer D. Geronimo Giron ,
Colonel du régiment du Prince , Commandant
en fecond dans l'expédition . D. Galvez
dit que , pour le récompenſer d'une
manière convenable des fervices qu'il a rendus
pendant la navigation & le naufrage
il lui avoit cédé le commandement de l'attaque
de la Mobile , fe réfervant celui de
l'expédition de Penſacola il le fit reconnoître
en conféquence par la troupe comme
le Commandant en chef ; ainfi c'eſt ce Colonel
qui a dirigé cette entrepriſe juſqu'à
( III )
la fin ; & quoique fa modeftie l'ait empêché
de donner aucun ordre , & de faire aucune
démarche fans confulter le Gouver
neur , ce dernier a approuvé toutes les opérations
, & a été témoin du bon fens , de
la prudence & des talens qu'il a montrés.
On a appris que le renfort de la Havanne
, attendu avec tant d'impatience par D.
Galvez , eft arrivé à la Mobile , & que cet
Officier eft à préfent en marche pour aller
chercher le Général Campbell à Penfacola.
Les articles de la capitulation du fort
Mobile font les fuivans.
1º. Il fera permis aux troupes réglées qui com.
pofent cette garnifon , d'aller à Penſacola par ie
chemin de la rivière de Los Perdidos , avec leurs
armes & cartouches de munitions ; il leur fera donné
une escorte pour conduire leurs équipages ; ou
bien , fans être vifitées , elles pourront les tranf
porter audit lieu par mer , avec la diligence qui
leur fera convenable ; & pour cette marche , il leur
fera donné des vivres & des provifions pour
fix jours. Refufé.
1
2. En cas de refus du premier article , je demande
que les troupes fortent par la brèche , tambour
battant , & avec 10 coups dans leurs cartouches
; elles prendront leur marche par le foffé
jufqu'à la principale porte du Fort ; & arrivées à
quelque diftance du chemin couvert vis - à- vis de
ladite brèche , elles remettront leurs armes aux
troupes de S. M. C. Le Commandant & les autres
Officiers conferveront leurs épées. Leurs équipages
, biens & effets , ainfi que ceux des foldats , ne
feront point vifités . Accordé.
2.93 % Les gens de mer , les habitans & les ou
( 112 )
vriers , tels qu'ils feront portés für mes états , fe
હિં
retireront en liberté chez eux , fous les mêmes conditions
accordées aux habitans de Natchès .
Réponse. Les gens de mer feront traités de la
même manière que les troupes ; quant aux habi
tans qui fe trouveront dans le Fort ayant pris les
armes pour la défenſe , ils feront prifonniers de guerre
; & en cas que Penfacola foit attaqué , les habitans
de Mobile fubiront le même fort que ceux
de Penſacola , c'est- à dire , que fi les habitans de
Pensacola prennent les armes & font faits prifonniers
de guerre , les habitans de Mobile continueront
d'être prifonniers , finon ils jouiront dans
l'inftant même de leur liberté . Mais fi Penſacola
n'eft pas attaqué , on leur accordera également la
même liberté dans huit mois , mais toujours fous
le ferment de ne point prendre les armes pendant
la guerre , & fous les autres conditions d'uſage &
qui conviennent. Les habitans qui n'auront point
pris les armes , jouiront des mêmes avantages accordés
dans la capitulation de Bâton - Rouge & de
Natches , aux habitans de ces places.
4. Les malades & les bleffés qui ne pourroient
être transportés , le feront auffi-tôt que leur état le
permettra. Ils feront foignés par nos Médecins &
Chirurgiens ; on leur procurera gratis le logement,
les provifions & autres fecours , de la même manière
qu'aux autres foldats & habitans . "I
R. Accordé. Et lorsqu'ils feront rétablis , ils refteront
prifonniers de guerre comme les autres , &
feront tranfportés pour être incorporés dans leurs
Compagnies refpectives.
3. Les habitans qui , pour leur fûreté , auront
dépofé leurs effets dans le Fort , pourront les reprendre
& en difpofer comme bon leur femblera,
Réponse. Tout ce qui fera trouvé dans le Fort
appartiendra à S. M. C..
6. Les habitans qui ont contribué à la défenſe
( 113 )
du Fort , feront traités comme de vertueux pas
triores.
R. Répondu par l'article 3 .
7. Tous les biens quelconques des habitans ,
dont pendant le fiége fe font faifies les troupes de
S. M. C. , feront reftitués ou payés fur les preuves
juftificatives qui feront préfentées .
Réponse . Le bétail pris pour le fervice & la fubfiftance
de S. M. C. fera payé fur des preuves fuffifantes
aux habitans qui n'auront point pris les
armes , ou qui ne fe trouveront pas dans le cas
d'être traités comme ennemis.
8°. S'il le trouve dans le Fort quelques déferteurs
, de quelque nation qu'ils foient , ils feront
traités comme les autres troupes , & ne feront
point regardés comme ennemis de l'Etat.
Réponse . Accordé .
9. On donnera aux prifonniers la ration jour
nalière jufqu'à leur échange.
Réponse. Ils auront la ration ordinaire aux frais
de S. M. B. , felon qu'il conftera par les états du
Commiffaire Espagnol ...
10. On ne permettra pas aux foldats de quitter
leur troupe & la compagnie dans laquelle ils font
enrôlés , pour s'engager dans un autre fervice.
Réponse . On ne les obligera point à quitter leur
ancien fervice , mais ils feront maîtres de s'enga
ger à celui de l'Eſpagne s'ils le demandent de leur
plein gré.
11 °. Le Fort fera livré aux troupes de S. M. C.
demain à dix heures du matin . Accordé.
Les affiégés livreront de bonne foi toutes les
munitions , armes , artillerie , poudre , vivres &
autres effets qui fe feront trouvés dans le Fort lors
de la capitulation aux Commiffaires nommés
pour cet effet , fans gâter ni détruire aucune chofe.
?
Signés , BERNARD DE GALVEZ , ELLAS
DURNFOR D.
( 114 )
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 2 Juillet.
Le bruit d'une nouvelle action entre M.
de Guichen & l'Amiral Rodney répandu
depuis le 25 du mois dernier , a été confirmé
le 27 par l'arrivée du paquebot le Duc de
Cumberland , parti de St Chriftophe le 25
Mai . Toutes les Gazettes Miniftérielles fe
font empreffées d'annoncer une nouvelle
victoire , quelques- unes en ont donné des
détails ; mais la Gazette de la Cour a gardé
le filence qu'elle n'a rompu qu'hier , &
tout ce qu'elle a publié ſe réduit aux détails
fuivans , tirés d'une lettre de l'Amiral Rodney
, en date du 16 Mai , à bord du Sandwich
, en mer à 10 lieues de Sainte-Lucie
oueft quart nord - oueft , adreffée à M.
John la Forey , Commiflaire au départ de
la Marine à Antigoa , qui l'a envoyée à l'Amirauté
.
M. , je viens à l'inftant de recevoir les deux let
tres que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire ,
en date du 9 du courant , elles me font parvenues
à environ dix lieues au vent de Sainte -Lucie , au
moment où , donnant chaſſe à l'efcadre ennemie ,
je cherchois à l'engager au combat. Depuis le famedi
6 , j'avois fait voile de Gros- Iflet pour le
chercher , & depuis une femaine je la tenois en
vue près , qu'un combat paroiffoit inévitable ;
mais les ennemis ayant l'avantage du vent , & leurs
vaiffeaux ayant la marche fupérieure , ils l'ont
évité jufqu'à hier au foir , que notre avant-garde
& leur arrière garde en vinrent aux mains en couIIs
)
-
rant fur différens bords. Si le vent ne fût pas
tombé de plufieurs points , après que j'eus viré
la dernière manoeuvre que j'ai faite m'eût donné fur
F'ennemi l'avantage du vent , fans lequel je ne vois
pas qu'il foit poffible de le forcer au combat.-
L'Albion , qui étoit en tête, étant attaqué par plu
fieurs vaiffeaux à la fois , a eu beaucoup d'hommes
tués & bleffés , fans être cependant eflentiellement
endommagé , non plus que l'Amiral Rowley , ni
les trois ou quatre vaiffeaux de fa divifion qui fe
font trouvés engagés . Plufieurs des vaiffeaux ennemis
ont été fi maltraités , qu'ils fe font retirés
fort loin au vent , & le trouvent actuellement à
quelque diftance , par notre bofſoir , du vent .
Il réfulte de ces détails que cette affaire
eft plutôt une efcarmouche qu'un combat ;
l'Amiral n'a pas jugé qu'elle valoit la peine
de l'annoncer à l'Amirauté , puiſqu'elle
n'en a reçu la nouvelle que du Commiffaire
de la Marine à Antigoa . Cette relation
officielle a fait tomber toutes celles
qu'on avoit publiées auparavant , & qui
annonçoient un grand avantage ; l'ufage de
la Cour eft plutôt d'exagérer que de diminuer
ceux que nous avons eus . On prétend
à préfent que cette action a été fuivie d'une
autre plus importante , .& dans laquelle
s'il faut en croire le London evening - poft
d'hier , l'Amiral Anglois a remporté une
victoire fignalée. Si cela eft vrai , nous ne
pouvons tarder de recevoir fes dépêches ;
mais on craint bien que ce nouveau combat
, s'il a eu réellement lieu , n'ait pas éré
plus décifif que les deux précédens ; nous
voici au tems de l'hivernage dans les Antil-
{
( 116 )
les , & la campagne eft manquée ; notre
unique confolation eft qu'elle l'eft également
pour les François , & de part &
d'autre c'eſt à recommencer .
Nous n'avons point de nouvelles ulté
rieures du Général Clinton ; à leur défaut
on revient à celles que l'on a publiées trop
tôt après l'arrivée de la relation de la prife
de Charles-Town , pour qu'elles foient
bien conftatées . On débite entr'autres chofes
qu'il y avoit eu des réjouillances générales
parmi les habitans même de la Caroline
Méridionale , à Poccafion du Gouvernement
modéré de la Mère Patrie ; que
notre armée avoit fait des progrès ultérieurs
dans la réduction des Colonies actuellement
en rebellion , & enfin que les
principaux habitans de Philadelphie s'étoient
foulevés en faveur du Gouvernement
de S. M. contre le pouvoir ufurpé
& tyrannique du Congrès qu'ils ne peu
vent plus fupporter.
» Tous ces évènemens , dit un de nos papiers ,
ne font point hors de la fphère des poffibilités ,
& méritent quelque attention . Cependant on ne
peut difconvenir qu'ils paroiffent plutôt de fimples
conjectures , ou fi l'on veut , des inductions vraifemblables
que des faits pofitifs & conftatés par
des nouvelles authentiques , fur- tout relativement
à ce qu'on dit de Philadelphie. Il a fallu un certain
tems pour que la prife de Charles- Town fût
connue dans cette Ville , qui en eft très- éloignée.
Il en a fallu davantage pour la confirmation d'un
pareil évènement , pour prendre au moins quelque
délibération , telle légère qu'on la fuppoſe , pour
( 117 )
arrêter & pour exécuter le plan de réſiſtance au
pouvoir exiftant du Congrès ; & après tout cela ,
il en a fallu encore pour que ces nouvelles arrivaflent
d'Amérique en Angleterre, Maintenant fi
nous confidérons que les évènemens en queſtion
ont dû s'être paffés depuis le 12 Mai dernier ,
nous ferons portés à croire que tout cela ne peut
s'être fait au tems indiqué par ces nouvelles. Il eſt
feulement poffible que cette révolution ſe faſſe
actuellement «,
Le malheur qu'a éprouvé la flotte de
Québec femble fe confirmer tous les jours.
Les détails apportés par le Howden , Capitaine
Cheſter , & par la Nancy , Capitaine
Smith ont répandu l'alarme générale ; une
lettre de Plimouth y ajoute encore : on y
lit qu'un des deux bâtimens armés qui convoyoient
la flotte de Québec , rapporte qu'elle
a été attaquée le 3 par quelques vaiffeaux de
guerre François qui en ont pris la majeure
partie. Il ne fe trouve à préfent perfonne
qui veuille aflurer ou réaffurer les vaiffeaux
de cette flotte. Cet évènement donne de plus
vives inquiétudes encore fur le fort du convoi
nombreux parti fous l'eſcorte du Commodore
Walfingham. Il eft compofé de s
vaiffeaux de guerre & de 350 navires marchands
; & on fait que fon départ a été précédé
de celui de 33 vaiffeaux de ligne François
ou Eſpagnols ; fortis de différens ports ; favoir
: 12 de Cadix , le 28 Avril , fous les
ordres de D. Solano & de D. Thomafeo ; 8 le
2 Mai de Breft , fous ceux de M. de Ternay ;
8 du Ferrol , le 13 , & 5 de Cadix , le 15 ,
( 118 )
fous ceux de M. de Beauffet. Pour diffiper tout
ce que ces preffentimens ont de fombre , on
s'eft empreffé , le 30 du mois dernier , d'annoncer
la priſe de 30 navires marchands de
St-Domingue , par ce même Commodore
Walfingham que nous croyons menacé.
Cette nouvelle , dit un de nos papiers , a été
confirmée hier prefqu'avec une certitude morale.
M. Robinſon , Secrétaire de la Tréforerie , en a
reçu divers détails dans plufieurs lettres de différens
endroits , & M. Maine le Banquier a reçu
une lettre d'un Lieutenant appellé Fox , fervant à
bord de l'efcadre commandée par l'Amiral Geary,
qui parle de cette bonne nouvelle , comme lui ayant
été donnée par certains bâtimens de commerce
qui avoient rencontré l'efcadre . M. Fox , dans fa
lettre à M. Maine , ajoute le P. S. fuivant : » Dans
le moment où j'allois fermer cette lettre , une perfonne
eft venue à bord de ce vaiffeau , laquelle
été à bord de la frégate la Prudente , mouillée
devant Falmouth , avec une prife du convoi de
Saint Domingue , qui confiftoit en 40 voiles ;
je puis vous affurer maintenant , d'après le témoi
gnage de l'équipage de cette prife , que trente
bâtimens ont été pris par le Commodore Walfingham
, de forte que de 40 bâtimens François
venant des Indes Occidentales , il n'en eſt échappé
que neuf. L'Amirauté n'a pas reçu de détail officiel
de cette priſe , mais on l'attend à tout moment
«.
S'il faut en croire un papier d'aujour
d'hui cette nouvelle importante peut tout
au plus rentrer dans la claffe des poffibilités;
& fi l'on y réfléchit bien on n'y aura pas
grande confiance.
» Voici , dit- il , ce qui y a donné lieu. M.
( 119 )
Bell , Agent à Falmouth , a informé un particulier de
Londres que le Prudent , vaiffeau de l'efcadre de
l'Amiral Geary , a pris un des vaiſſeaux de la flotte
de St-Domingue allant des Ifles en France ; que le
Capitaine de ce vaiſſeau a déclaré que le Commodore
Valfingham avoit rencontré le refte de la
flotte & en avoit pris plufieurs vaiſſeaux . Il en étoit
parti en effet une que M. de la Motte-Piquet avoit
efcorté jufqu'au débouquement , & on a vîte imaginé
qu'elle s'étoit trouvée fur le paffage de l'Amiral.
Mais malheureuſement on fe reffouvient que
les lettres de France ont annoncé déja que cerre
flotte étoit arrivée , à l'exception de 4 ou 5 vaiffeaux
dont on étoit inquiet , & dont l'un a été
pris par le Prudent ; les autres pourroient l'être
par nos corfaires ; mais cela diminue bien le nom.
bre de 30 dont on dit que Walfingham s'eſt emparé.
On peut mettre auffi au nombre des
nouvelles probables , celle- ci de nos avantages
dans les Indes Orientales. Nous
apprenons , écrit - on de d'Edimbourg en
date du 26 Juin , que Manille eft en la
poffeffion de la Grande - Bretagne . Cette
nouvelle a été apportée par une flotte de
la Compagnie des Indes Hollandoiſe , qui
eft arrivée à Shetland le 29 Mai , & qui
en eft repartie le 8 Juin pour aller en
Hollande. Le Capitaine d'un de ces vaif
feaux en a affuré la vérité fous ferment «
Ce qu'il y a de fingulier , c'eft qu'on ne
nomme ni le vaiffeau , ni le Capitaine
dont on a pris le ferment , & à qui il femble
qu'on auroit dû demander des détails.
Selon des lettres de Falmouth , la frégate
( 120 )
發
la Prudente y eft arrivée le 26 du mois dernier
, avec les malades de l'efcadre de l'Amiral
Geary qu'elle a débarqués , après quoi
elle a remis à la voile pour rejoindre l'armée.
La grande affaire du bill des Catholiques ,
qui s'eft terminée dans la Chambre des Communes
le 20 du mois dernier , fut le 21 l'objet de quel
ques difcuffions dans celle des Pairs. Le Duc de
Grafton qui ouvrit la féance , commença par obferver
qu'il étoit important de tranquillifer le peuple
, en prenant en confidération l'acte qui avoit
donné lieu à l'émeute. Il trouva fingulier que les
Communes s'en fuffent occupées les premières ,
& que la Haute , où fiégeoit un corps de Prélats ,
eût eu befoin de cet exemple. Il ne manqua pas
de le permettre quelques réflexions très-vives fur
le Corps Epifcopal qu'un Ecrivain appelle ici le
Caput mortuum du Sénat Britannique , épigramme
qui manque de jufteffe & de fel & qui n'eft, que
méchante. Les Prélats , ou du moins la pluralité ,
s'élevèrent dans cette féance contre l'intolérance.
Comme l'acte n'autorifoit pas la propagation dés
dogmes de l'Eglife Catholique , qu'il le bornoit
uniquement à adoucir des rigueurs juftes peut - être
lorfqu'elles furent établies mais peu convenables
aujourd'hui à l'égard de citoyens paifibles &
foumis aux loix , ils jugèrent qu'on ne devoit pas
le révoquer , d'après les cris féditieux d'une populace
effrénée ; ce feroit faire penfer aux factieux que
d'abord que le Parlement auroit paffé un acte peu
agréable au peuple , il n'auroit qu'à l'affaillir &
l'affiéger dans le lieu même où il s'affemble pour
le faire révoquer.
Dans la féance du 23 le Duc de Richmont
revint à ce qui s'étoit paffé pendant l'émeute ; on
avoit arrêté dans la Chapelle de l'Ambaſſadeur de
Sardaigne un Officier Rulle qui s'y étoit trouvé
au
( 121 )
au moment du pillage ; il avoit enfuite été élargi
par ordre du Lord Stormont. Il vouloit qu'on
examinât quelques perfonnes fur ce fujet ; mais il
a été reconnu que cet Officier , arrivé depuis peu ,
chargé de dépêches pour le Miniftre Ruffe , &
réclamé par lui , n'avoit été conduit dans la Chapelle
que par fa curiofité , qui en effet étoit un
peu fingulière au milieu de ces défordres dont il
fut le témoin , fans y prendre part «<,
Dans la féance des Communes du 27 Mai
on revint encore à l'objet favori du parti de
l'oppofition , la paix avec l'Amérique.
M. David Hartley prononça un long difcours
dont l'objet étoit de mettre légalement S. M. en
état de publier une proclamation pour une ceffa.
tion d'armes avec l'Amérique Septentrionale pendant
un certain tems & fous certaines reſtrictions
& conditions . Durant cet armiſtice , il fereit nommé
par le Roi des perfonnes convenables pour
ratifier les différens articles de la pacification , qui
auroient force pendant dix ans. Ces articles ainfi
ratifiés feroient enfuite mis fous les yeux du Parlement
pour fervir de baſe à une réconciliation définitive
; & lorsqu'ils auroient été confirmés par
cette affemblée ils auroient force de loi pour
toujours. M. Hartley termina fon difcours par la
motion » aux fins d'inveftir la Couronne du pou-
» voir fuffifant pour traiter , conſulter & arrêter
» définitivement les moyens de rétablir la paix
» avec les provinces de l'Amérique Septentrio-
» nale «.
Il y a eu à cette occafion des débats très - animés.
Les Membres qui parlèrent à l'appui de la
motion , dirent que nos derniers fuccès ne devoient
nullement nous rendre trop vains , puifque
ce n'étoit plus l'Amérique feule , mais le monde
entier que nous avions à combattre. Selon eux ,
Is Juillet 1780.
f
( 122 )
nos derniers fuccès dans la Caroline étoient une
occafion favorable pour offrir des conditions de
paix , d'autant qu'on ne pouvoit pas les attribuer à
la crainte ; & comme les Américains éprouvoient
de jour en jour les funeftes effets de leurs nouvelles
alliances , on avoit tout lieu de croire qu'ils
Le prêteroient très volontiers à des ouvertures pour
une réconciliation .
Les Miniftres & leurs partifans s'opposèrent à
la motion , d'après leur ancien principe , que cette
démarche ne ferviroit qu'à prolonger la guerre &
à contrarier l'objet défirable que l'on avoit en
vuc. Ce n'eft point de notre part , dirent- ils , que
doivent venir les conceffions : » nous fommes fürs
" que le rems n'eft pas éloigné où les Américains
» feront les premiers à folliciter le rétablitlement
» d'un ordre de chofes qui a fait autrefois leur
» félicité ; & cette heureufe conciliation feroit
» même déja confommée depuis long-tems , fans
» les manoeuvres de quelques Membres factieux du
» Congrès «.
ןכ
La queftion ayant été mife aux voix , la motion
de M. Hartley fut rejettée par une pluralité de 93 .
contre 28.
&
Le Chevalier George Saville fe leva enfuite ,
après la fortie la plus vigoureufe contre les auteurs
des troubles actuels en Amérique , il fit la motion
fuivante , favoit , » que c'eft l'opinion de la Cham-
» bre que la gguerre actuelle avec l'Amérique eſt
» abfolument contraire à la conſtitution , qu'elle
» coûre des fommes immenfes à l'Angleterre , &
qu'elle finira par confommer la ruine de cette
Puiffance . Après un débat très- vif , & qui dura
près d'une heure , cette motion fut autli rejettée à
Ja pluralité de 93 voix contre 28.
ל כ
On continue de garder le filence fur le
Lord Gordon . On fait feulement qu'il lui eft
permis de recevoir la vifite de quelques - uns
de fes plus proches parens , tels que les Lords
( 123 )
Guillaume Gordon & Aberdeen ; cependant
avant d'entrer chez le prifonnier , ils doivent
fe foumettre à une vifite rigoureufe ; ils ne
peuvent l'entretenir qu'en préfence d'un
des Officiers de cette prifon , qui couche
d'ailleurs dans la chambre du prifonnier.
L'ufage du eft
terdit , ainfi que la lecture des papiers publics.
Les lettres qui lui font adreffées ne lui font
remifes qu'après avoir été ouvertes , lues &
examinées. On ne peut encore prévoir fon
fort ; bien des perfonnes craignent qu'il ne
foit finiftre. 4. GES094
papier & des plumes lui
e
Les troubles malheureux que nous avons
éprouvés ont amené la réconciliation du
Roi avec les deux Princes fes frères . Elle a
éré déclarée publiquement ; & dès le 20 du
mois dernier , la gazette de la Cour annonça.
que le Marquis de Cordon , Envoyé extraor
dinaire de Sardaigne , le Chevalier de Pinto ,
Envoyé extraordinaire de Portugal , M. de
Dreyer Envoyé extraordinaire de Danemarck,
M. de Simolin , Miniftre Plénipotentiaire de
Ruffie , M. de Cavalli , Réfident de Venife ,
& le Baron de Kutzleben , Miniſtre du Landgrave
de Helle - Caffel , avoient eu chacun
une audience particulière du Duc de Cumberland
, à laquelle ils avoient été conduits
par M. Cothell , Aide- Maître des Cérémonies.
La querelle qui s'étoit élevée entre le
Général Amherft & le Corps Municipal:
paroît terminée ; ce dernier n'a pas l'avantage
; le Parlement a décidé le différend en
f 2
( 124 )
rejettant le 28 à la pluralité de 100 voix contre
19 , la motion fuivante faite par l'Alderman
Sawbridge : » Que c'eſt le droit inconteftable
des fujets Proteftans de S. M. d'être
armés pour leur propre défenſe fans aucune
commiffion de la couronne pour cet objet «.
On dit que le 6 ou le 7 de ce mois , le Roi.
fe rendra à la Chambre Haute pour y donner
fon confentement Royal aux bills qui font en
état , & faire la clôture du Parlement.
邋
Le 13 de ce mois, écrit-on de Dublin, plufieurs milliers
d'ouvriers s'ailemblèrent dans le parc Phoenix ,
réfolus de fe rendre de là en proceffion au Parlement
avec une pétition pour prévenir l'effet d'un bill que l'on
fe propofoit de paſſer pour empêcher les complots
d'affociation entre gens de métiers , &c. Après ce qui
vient de fe paffer dans la métropole de la Grande-
Bretagne , nous devions être alarmés. Les Volontaires.
de la Cité s'affemblèrent à la bourfe , & 1000 hommes
fe trouvèrent dans l'inftant fous les armes pour
feconder le pouvoir civil. Le Lord Maire envoyafur
le champ notifier à la populace affemblée dans le
parc , qu'il ne permettoit pas à plus de fix ouvriers
d'entrer à la fois dans la Cité avec leur pétition ,
confeillant au refte de fe difperfer. Cet avis , donné
par le premier Magiftrat , qui pouvoit faire reſpecter
fon autorité , eur tout l'effet qu'on s'en promettoit ;
la multitude fe fépata. Néanmoins crainte de furprife
, un détachement des Volontaires paffa la nuit fous
les armes autour de la Bourfe ; la précaution étoit
fage , mais elle devint inutile , tout s'étant paffé
dans la plus grande tranquillité . On s'entretient
de nouveau du rappel de notre Lord- Lieutenant , que
nos fpéculateurs fixent à la prochaine prorogation
de notre Parlement. Quelles que foient les obligations
que peut avoir ce Royaume aux vertus négatives
de ce Seigneur , l'homme de génie , les ames
-
( 125 )
généreufes , ceux qui font quelque cas de l'hofpitalité
ou qui admirent un coeur vraiment noble , diront
du jour qui leur procurera tout autre Gouverneur ,
Albo dies notanda lapillo ! Nous ne tarderons
pas à éprouver les bons effets que va produire parmi
nous la liberté du commerce ; il fe forme des compagnies
d'ouvriers Anglois à Athlone & à Banagher ,
au centre du Royaume , à l'effet d'y établir des manyfactures
pour y porter nos laines au plus haut degré
de perfection. L'exhortation fuivante a été fue
hier dans chacune des chapelles Catholiques ; elle
fervira de monument à la fidélité des ſujets qui font
de cette religion , & de l'injuftice criante qu'il y
auroit à les perfécuter , fur- cout fi l'on confidère
combien ils auroient ici beau jeu , les deux tiers de
nos concitoyens étant de cette religion « .
C
r
Les Catholiques de ce Royaume font tenus par
les liens de l'intérêt & de la reconnoiffance , de donner
dans toutes les occafions des preuves non équivoques
de leur ferme attachement envers ceux qui
les gouvernent. Quoique nous vous ayions fouvent
averti de ce devoir , nous croyons qu'il nous convient
de le répérer dans les circonftances préfentes , crainte
que le moindre écart que vous feriez hors du chemin
de la paix & de la régularité ne vous rende indignes
des bienfaits déja reçus ou de ceux qui attendent
. En redonnant de l'activité a votierce ,
on a ouvert le champ le plus vaſte à votre induftrie
& multiplié les moyens d'augmenter vos fortunes.
-Nous vous exhortons donc par les entrailles de
Jefus-Chrift à vous rappeller les devoirs de votre état.
Cleft en rejettant avec horreur ces affemblées tumulrueufes
de fainéans ; c'est en pratiquant la tempérance
& la fobriété ; c'est enfin en vous adonnant tout
entiers aux différentes branches de votre commerce
respectif , que vous vous allurerez à vous & à vos
familles un fort tranquille & un droit à l'eftime géné
rale. Votre gracieux Souverain & ceux qui font en
( ( 126 )
1
autorité fous lui , vous regarderont comme de bons
& fidèles fujets , & vos concitoyens ne verront en
vous que des compatriotes affectionnés. Les bénédictions
temporelles ajouteront une nouvelle vigueur à
vos efforts ; la poftérité s'inftruira par votre exem .
ple ; & l'Univers applaudira le pouvoir législatif qui
Vous aura fourni les moyens d'ajouter à votre bien-
-être. Enfin , n'oubliez jamais que vous travaillez à
votre falut éternel , lorfque guidés par la prudence
Chrétienne vous vous occupez des devoirs de vos
profeffions refpectives ; & que l'approbation du pouvoirtemporel
qui vous gouverne , eft le fceau de celle
de la Puiffance fuprême qui règne dans les Cieux .
» Ce petit difcours fait un honneur infini au Clergé
Catholique , & nous fouhaitons , fans cependant
beaucoup l'efpérer , que les forcenés fanx frères du
Proteftantifme , les Presbytériens & les Méthodiftes
fe pénètrent des préceptes de cette religion que leur
fanatifme a fi fouvent réprouvée « .
De
FRANCE
VERSAILLES , 11 le 11 Juillet
LA Ducheffe de Leſparre , Dame d'Atours
de Madame , ayant prié cette Princeffe d'ar
la démiffion de cette place , Madame
en a difpofé en faveur de la Comtelle de
Balby , Dame pour l'accompagner.iginat
Le femeftre de la Compagnie des Chevaux-
Légers de la garde ordinaire du Roi , commandé
par le Marquis de la Roche-du- Maine,
Sous- Lieutenant de ladite Compagnie , qui
avoit pris les ordres de S. M. , s'eft rendu le
premier de ce mois dans la place d'armes à
-5S heures du foir , où S.. M. étant montée à
cheval , a reçu à leur tête le Comte d'Agenois
en qualité de Lieutenant de ladite compagnie
(( 127 )
én furvivance du Duc d'Aiguillon . Il a prêté
ferment entre les mains du Maréchal de Richelieu
, nommé par le Roi à cet effet.
Le 2 LL. MM. & la Famille Royale ont
figné le contrat de Mariage du Duc de Guiche,
Capitaine des Gardes du Corps du Roi en
forvivance , avec Mademoiſelle de Polignac.
Le même jour M. de la Foffe a eu l'honneur
de remettre à LL. MM. & à la Famille
Royale , la 14ª livraifon du Voyage Pittoref
que de l'Italie . MM. Née & Mafquelier ont
eu auffi l'honneur de leur remettre la prémière
livraiſon de la defcription générale &
particulière de la France.
De PARIS , le 11 Juillet.
LE Gouvernement a reçu & fait publier
aujourd'hui les nouvelles fuivantes de la
Martinique , en date du 28 Mai dernier.
L'efcadre du Roi , aux ordres du Comte de Guichen
, Lieutenant-Général des armées navales , étoit
arrivée le 22 Mars au Fort - Royal de la Martinique
quelques jours furent employés à débarquer
les troupes
les effets & les munitions deftinés
pour cette Colonie , à remplacer l'eau des vailleaux
& à difpofer un convoi pour faire paffer avec fûreté
à Saint-Domingue les fubfiftances & les autres approvifionnemens
deftinés pour les lles fous le Vent.
-
>
Le 12 Avril , les Troupes qui devoient être employées
dans les expéditions que l'armée navale
pourroit entreprendre , furent embarquées avec les
Chefs des Corps , & réparties fur les vaiffeaux &
frégates de S. M.; elles furent tirées des Régimens
de Viennois , Champagne Dillon , Touraine ,
Walch , Auxerrois & Enghien , des Volontaires-
Etrangers de la Marine , du Régiment de la Martif
4
( 128 )
nique , des Volontaires de Bouillé , & des Compagnies
d'Artillerie. Les Officiers fupérieurs fous les
ardres du Marquis de Bouillé , étoient le Marquis
de Saint -Simon , le Marquis du Chilleau le Vi.
comte de Damas , le Marquis de Livarot , le Comte
de Canillac & le Comte de Tilly.- L'Armée mit à
la voile le 13 , de la baie du Fort-Royal , pour couvrir
le pallage de la flotte confidérable deftinée pour
le paffage de Saint-Domingue , que le Comte de
Guichen avoit fait appareiller le 12 au foir , fous
l'efcorte du vaiffeau le Fier , de so canons , commandé
par le Chevalier de Turpin du Breuil , Capitaine
de Vailleau , & de la frégate la Boudeufe.
70
L'armée navale étoit compofée de 22 vaiffeaux ;
celle des ennemis , mouillée à Sainte-Lucie , étoit à
peu-près égale en nombre ; mais deux vaiffeaux à
trois ponts , & une grande quantité de vaiffeaux de
74 , donnoient à l'armée Angloiſe une fupériorité
de force décidée , qui ne parut pas au Comte de
Guichen une raifon fuffifante pour ne pas tenter de
former des attaques contre les poffeffions des ennemis
L'armée Angloife commandée par l'Amirál
Rodney , n'ayant fait aucun mouvement pour s'oppofer
au paffage du convoi de Saint-Domingue , le
Comte de Guichen dirigea fa route pour remonter
au yent de la Martinique , en paffant par le canal
de la Dominique ; mais les courans contraires
étoient fi rapides , que deux jours fe paffèrent avant
que l'armée du Roi eût pu gagner le Canal . Plufieurs
vailleaux cependant étoient parvenus à s'y éle
ver , lorfque le 16 , à 7 heures du matin , la frégate
l'Iphigénie , commandée par le Comte de Kerfaint
, Capitaine de Vaiffeau , qui étoit de l'arrière
de l'armée en obfervation , fignala la vue de l'efcadre
Angloife , Le Comte de Guichen fit auffi - tôt à
fes vailleaux le fignal de ralliement & celui d'ordre
de bataille : il employa toutes les manoeuvres
qui lui ppaarruurreenntt lleess ppllus avantageules pour appro
cher les ennemis , qui avoient l'avantage du Vent
129
)
"
:
ce qui ne permettoit pas au Comte de Guichen de
les attaquer auffi - tôt qu'il l'eût defiré. Il prit le parti
de faire forcer de voiles à l'armée du Roi , dans
l'espérance de gagner le vent fur celle des ennemis
:ce ne fut que le 17 , que l'Amiral Rodney fe
décida enfin à accepter le combat , en portant fur
notre ligne à une heure un quart après midi . L'ačtion
s'engagea à l'avant-garde & à l'arrière- garde :
le corps de bataille des ennemis fe tenoit encore
éloigné ; & ce ne fut qu'à une heure trois quarts ,
que le vaiffeau le Matelot de l'avant de l'Amiral
Rodney, canonna la Couronne , monté par le Comte
de Guichen , qui s'étoit flatté que l'Amiral Anglois
le chercheroit dans la ligne ; mais il fe tint toujours
de l'arrière de la Couronne , ce qui fit juger
que fon projet étoit de couper & d'attaquer l'arrière-
garde Françoife. En effet , il ne tarda pas à
manoeuvrer de manière à exécuter ce projet il
avoit déja doublé un de nos vailleaux , lorfque le Comte de Guichen , qui jugea la
ennemis , fit fignal de revirer de bord , vent arrière
, & artiva dans l'inftant pour couper lui- même
la ligne Angloife ; l'Amiral Rodney ne lui en laiffa
pas le tems & reprit fes amures : en voyant le
Comte de Guichen arriver pour le combattre , celuici
reprit auffi -tôt les fiennes , & annulla le fignal
de faire revirer de bord. Les deux armées étant
alors fur les mêmes amures , le Comte de Guichen
, efpéroit que l'Amiral Anglois voudroit enfin
le combattre ; mais le Sandwich , de 98 canons,
monté par cet Amiral , refta conftamment un peu
de l'avant du Palmier de 74 , commandé par M.
de Monteil , Matelot de l'arrière du Comte de Guichen
; & la Couronne ne pouvoit faire feu fur le
vaiffeau Amiral que d'une partie de fes canons. Le
Sphinx & l'Artéfien , de 64 , commandés par MM.
de Soulanges & de Peynier , combattus par les plus
gros vaiffeaux ennemis , & la Princeff- Royal , de
·
manoeuvre
fs
des
( 130 )
1
98 , à trois ponts , foutinrent un feu fi fupérieur
pendant plus d'une heure , jufqu'à ce que le Robufte
, de 74 , monté par le Comte de Graffe ,
Commandant de l'efcadre bleue , dont ces deux
vaiffeaux faifoient partie , vint à leur fecours & les
dégagea. Le Comte de Guichen fe flattoit que le
combat s'engageroit d'une manière plus décifive : fa
pofition de fous le vent ne lui laifoit aucune reffource
pour y forcer l'ennemi , maître de poufler
l'action avec vigueur , ou de la rallentir : fa furprife
fut très-grande , lorfqu'à 4 heures & demie , il-
4
vit l'Amiral Rodney amurer fa grande voile , ferrer
le vent , & le faire ferrer à toute la ligne Angloife
. Une demi- heure après , on vit tomber le
petit mât de hune du Sandwich , qui parut trèsmaltraité
on crut même s'appercevoir que l'Amiral
avoit porté fon pavillon fur un autre vaiffeau .
L'armée du Roi conferva fes feux allumés pendant
toute la nuit , & fit fes fignaux à coups de canon ' ;
mais le 18 , au point du jour , elle n'eut point
connoiffance de l'armée ennemie ; on ne la découvrit
que le 19 fous le vent. Le Comte de Guichen
fe décida alors à dépofer ſes bleffés à la Gua
deloupe , ce qui fut exécuté pendant que l'armée
continua de fe tenir fous voiles. L'armée Angloife
fut apperçue le 20 fous le vent de la Guadeloupe' ;
celle du Roi manoeuvra le 21 & le 22
gager à un nouveau combat ; & comme elle parut
décidée à ne pas l'accepter , le Comte de Guichen
fe détermina , de concert avec le Marquis de Bouillé
, à remonter au vent des Inles par le nord de la
"Guadeloupe , pour tenter les expéditions qui paroîtroient
praticables . Les ennemis avoient renvoyé
à Saint Chriftophe & à Antigues , les garnifons
qu'ils en avoient tirées pour l'entreprife qu'ils projettoient
contre la Grenade. L'égalité de forces
entre les deux armées navales , ne permettoit pas
des fiéges en règle , qu'il eût fallu faire pour s'emparer
de ces ffles . On fe détermina en conféquence
·
, pour l'en(
131 )
Le
àremonter au vent de la Martinique , & après avoir
pallé Par le canal de Sainte- Lucie , à tenter de prendre
pofte au Gros - Iflet. On fe trouva les Mai
à la vue des terres de la Martinique au vent,
7, le Marquis de Bouillé s'embarqua fur la frégate
la Courageufe ; on répartit 600 grenadiers fur 4
frégates , qui firent route fur Sainte- Lucie dans la
partie du vent. L'armée les fuivoit pour fe trouver
à la pointe du jour à l'ouvert du canal. Le 8 au
matin , le lougre le Chaffeur , commandé par le
Chevalier de St- Georges , qui formoit l'avant garde
de la petite efcadre , découvrit l'armée ennemie
mouillée au Gros- Iflet , & l'on fe difpofa à combattre
. On louvoya en préfence de l'armée Angloife
pour l'engager à fortir du canal & lui livter combat
lorfqu'elle en feroit dehors , elle ne s'y décida
pas. Le Général François ne pouvant l'y déterminer
, fit arriver l'armée du Roi fur les ennemis , &
les pourfuivit ventarrière pendant trois jours. Les
armées étoient alors dans le Sud de Sainte -Lucie. Le
Comte de Guichen prit la bordée du N. avec les
vents à l'E.; mais ils tombèrent les jours fuivans
au S. E. & S. S. E. Ce changement donna à l'ennemi
l'avantage du vent , fans lequel il paroiffoit bien
déterminé à ne pas accepter le combat , qui devoit
être décifif fi l'armée du Roi avoit eu le vent . Cette
pofition ayant porté le 15 , l'avant-garde ennemie,
au vent de l'avant - garde Françoife , le Comte de
Guichen la laiffa s'engager ; & quoique la nuit s'ap
prochât , il fit reviter de bord à l'armée , dans la
vue de couper l'avant - garde ennemie , ou au moins
de la faire plier. Cette mauuvre réuffit , & une
partie des deux armées , combattit à bord oppofé.
L'action commença à 7 heures du foir , mais
étoit trop tard , lorfque les vaiffeaux qui étoient
engagés ne furent plus à portée de combattre ,
pour faire revirer l'armée : la proximité des deux
lignes rendoit cette manoeuvre trop délicate par la
confufion qui pouvoit en être la fuite , pour que
Б
l'une ni l'autre des deux armées dût s'y expofer.
Le Comte de Guichen continua la bordée du
Nord pour s'élever au vent de la Martinique , &
s'entretint fur ce bord jufqu'au 19. Si , dans cet intervalle
, les ennemis euffent voulu faire dé la voile
& profiter des changemens de vent , ils auroient pu
tenter de le gagner fur l'armée du Roi il parut
que leur projet étoit de fe tenir en obfervation.-
Le 19 au matin , l'armée reftoit au S. O. quart
d'O. & à environ 4 à 5 lieues de diftance dans les
eaux de l'armée Françoife ; elle parut vouloir ga.
gner le vent & vint à toutes voiles : l'armée du
Roi n'en augmenta pas , pour donner aux Anglois
l'efpoir de paffer au vent , & les laiffer s'engager ,
puifqu'ils évitoient conftamment de combattre fous
le vent. A 2 heures & demie , le Comte de Guichen
voyant que les ennemis ne pouvoient plus refufer le
combat qu'en pliant tout-à- fait , ordonna aux vaïffeaux
de la tête de gouverner de manière à paffer
de l'avant du chef de la ligne Angloife ; de porter
leurs efforts fur l'avant - garde , & d'engager le
combat. A trois heures & demie , le feu commença
entre les deux chefs de file , les Anglois étant forcés
d'arriver & de paffer fous le vent : l'action devint
fuccellivement générale entre les deux lignes ,
à bords oppofés ; mais à 4 heures & demie , les
vaiffeaux de la tête de la ligne Françoiſe ayant beaucoup
largué pour combattre de plus près , & les
autres ayant fuivi dans les eaux des premiers , fe'
Général fit fignal de fe rallier en tenant le vent ,
afin qu'en revirant tous enfemble , la ligne fe trouvât
formée au vent des ennemis , s'ils avoient le
projet de revirer fur notre arrière- garde. A quatre
heures trois quarts , plufieurs vailleaux Anglois
ayant reviré , & venant à toutes voiles fur les derniers
vaiffeaux de la ligne Françoife , qui combattoient
encore , le Comte de Guichen fit revirer l'efcadre
blanche tout à la fois , vent devant , enfuite
l'efcadre bleue , & il laiffa continuer la route à l'ef(
133 )
?
$
comm
cadre bleue-blanche , dont les derniers vaiffeaux
étoient encore engagés dans l'action . Ce mouvement
fut à peine exécuté par Fefcadre blanche ,
que les Anglois qui venoient au nombre de neuf ,
revirèrent auffi- tôt de bord , & fe rallièrent à leurs
efcadres. As heures & demie , l'armée du Roi
Le préfenta de nouveau dans le meilleur ordre ; &
les ennemis , en fe repliant fur leurs vaiffeaux de
deffous le vent , fe remirent à la fin en bataille .
A 6 heures un quart , les deux armées étoient rangées
fur deux lignes à peu près parallèles , à la
diftance de deux portées de canon ; mais pendant
la nuit les Anglois , fuivant leur ufage , coururent
largue ; & le 20 au point du jour , ils étoient à
deux lieues fous le vent . Ils contingèrent à courir
largue , & à trois heures & demie après midi , on
ne les appercevoit que du haut des mâts. Le 21 ,
on n'en eut aucune connoiffance , & le Comte de
Guichen jugeant qu'ils s'étoient retirés à la Barbade
ou à Sainte-Lucie fit route pour la Martinique.
Il a paru que l'avant- garde des ennemis a été fort
maltraitée : les avis venus de Sainte - Lucie font men
tion de 4 vaiffeaux qui y font arrivés dans un délabrement
complet , & d'un cinquième qui eft abfo .
lument hors de fervice. Le refte de l'armée Angloi
fe s'eft retiré à la Barbade.- L'Armée du Roi , a
qui il ne reftoit plus que fix jours d'eau , eft venue
mouiller le 22 au Fort-Royal Le Comte de Gui
chen fe loue infiniment de la manière dont tous les
vaiffeaux ont combattu , & chaque Capitaine en par
ticulier , donne les plus grands éloges à la conduite
& à la valeur de tous les Officiers des Eta Majors'
des vaiffeaux & de ceux des troupes qui fe trouvoient
à bord ,, ainfi qu'à la fermeté des équipages , qui ne
peut être comparée qu'à celle que les foldats des régi
mens embarqués ont montrée dans les trois actions.
Officiers de la Marine tués. MM. Guichen & de
Coëtivy , Lieutenans de vaiffeaux . De Cheffontaine
& de Ramatuelle , Enfeignes. De Vaffal & de Gaza ,
Officiers Auxiliaires .
( ( 134))
Bleffés. MM. de Cohars , Dumaiez de Goimpy,
d'Aymar , Dumas , Capitaines de vaiffeaux ; de Lambour
, de Rieux , de Chambely , de Gantès , de Blois ,
Hurault , Enfeignes ; Bernard de Vigier , Dombret ,
de Berulle , de Chaumarey, Gardes de la Marine ; de
Bromer, Officier Suédois ; de Dienne , Ogier , du
Sellier , Officiers Auxiliaires ; de Cré , Chirurgien-
Major ; Vaillant , Officier Auxiliaire..
Officiers d'Infanterie , tués . Le Comte de Séguin ,
Colonel du régiment de la Martinique ; de Moncourier
& de Sarazin , Capitaines au régiment de la Sarre
& au régiment de Touraine ; Daiguify & de Douville
, Lieutenans au régiment d'Enghien & au régiment
d'Armagnac.
Bleffés, MM. de la Balme , Aide de Camp du Marquis
de Bouillé ; de la Folie , Cap. au régim. de Poitou ;
de Kerné , Capitaine au régiment de Viennois ;
de Voffelle , idem ; de Malleville , Capitaine au régiment
d'Enghien ; de Querhouant , Lieutenant au
régiment d'Auxerrois ; de Beaulieu , Officier au régiment
de la Martinique ; de Grandefaigne , Sous-
Lieutenant au régiment d'Enghien ; d'Audifredy ,
Sous- Lieutenant au régiment de la Martinique.
Total. ir Officiers tués & 28 bleffés . Dans les bas
Officiers & Soldats , il y a eu 59 hommes tués & 196
bleffés . Et dans les Equipages , &8 hommes tués &
1596 de bleffés. Total, 158 tués , & 820 bleflés.
> » Le vaiffeau le Comte d'Artois , de 64 canons
commandé par le Chevalier de Clofnard , Lieutenant
des vaiffeaux du Roi , écrit - on de l'Orient , vieat
de mouiller à l'Ifle de Groix , avec 4 prifes cftimées
60,000 liv . fterling. Ce vaiffean , qui étoit parti
pour une expédition particulière , ayant appris qu'il
venoit de fortir une riche flotte de Corke , fut à fa
rencontre , & s'empara aifément de 4 navires. Un
petit lui échappa, au moment où il donnoit challe
aux deux derniers dont il s'empara. Ce fut le 23
Juin qu'il eut cette heureufe rencontre . Le lende
niain , jour de S. Jean , & fête du Capitaine , l'équipage
fe livra à toute lajoie que lui infpiroient ce jour
t
6135 )
& la bonne fortune, de la veille ; & ce que
J'on
n'imagineroit pas , c'eft qu'il y eut bal mafqué à
bord. Affurément les Capitaines & les Paffagers des
prifes Angloifes ne fe feroient pas doutés , en fortant
de Corke , que le lendemain ils verfoient un
bal maſqué. Le Chevalier de Clofnard , au milieu
de certe fête , veilla à la confervation de fon vaif-
&
feau & de fes prifes. Sachant que l'Amiral Geary
étoit dehors , il s'éleva à 30 lieues à l'Ouest des
Sorlingues pour l'éviter , & il eft arrivé fans être
obligé de tirer un coup de canon. Cet Officier ,
dans le compte qu'il rend de cette capture , fe fert
de ces expretlions qui font honneur à fon coeur ,
aux fentimens du corps refpectable dans lequel il
fert. Mon premier foin a été de veiller an bon
traitement des prifonniers Anglois ; & j'ai une
fatisfaction intérieure en me vengeant de cette
forte des mauvais procédés que j'ai efluyés de
la part de leurs compatriotes qui m'ont pris
» l'année dernière. Tous les Officiers & les Paffagers
» mangent à ma table , & leurs matelots out les
» mêmes rations que les miens «. Ces quatre navires
s'appellent la Catherine , la Vénus , le London
& la Margaret. Ils étoient chargés de toiles fines
& groffes , de quincailleries , foieries , batiftes ,
mouflelines , bijouteries , & c .
Une autre prife encore plus précieufe a
été conduite à la Corogne par la frégate
la Bellone , Capitaine M. de Chambertrand.
C'eft un navire qui alloit à la Jamaïque
chargé de mouffeline , de toiles , bijoux
principalement de montres , &c. Il eſt eftimédeux
millions , il y a apparence qu'il avoit
été féparé de la flotte de l'Amiral Graves.
Ces riches navires ne font pas les feuls
qui aient été enlevés à l'ennemi , on fait
> que la flotte de Québec & un fecond con(
136 )
voi parti de Corke ont été attaqués & difperfés
par quelques-uns dé nos vaiffeaux ;
nous ne tarderons pas à recevoir les détails
de ces différentes rencontres. Nous favons
déjà , par un vaiffeau Hollandois arrivé
à Lisbonne le 12 Juin , que fur le Cap
la Roque , il y avoit deux vaiffeaux de ligne
François qui avoient avec eux une fré
gate Angloife de 36 canons , un cutter &
un brigantin de la même nation. On croit
que la frégate eft l'Eolus qui accompagnoit
un des convois de Corke.
ג כ » L'Actif, commandé par M. de la Cardonie
écrit - on de Breft , a mis à la voile le 26 Juin
avec fon convoi confiftant en 16 voiles ; les frégates
la Belle- Poule & l'Andromaque étoient forties
deux jours avant lui ; elles paffent auffi aux Antilles .
Sur la première font embarqués quelques Officiers
de la feconde divifion de l'armée de M. le Comte
de Rochambeau , qui ont la permiffion de paffer en
Amérique.- L'armée Angloife a quitté nos parages ;
elle étoit à l'entrée de la Manche , au N. O.
d'Oueffant , le 27 du mois dernier ; il faut qu'elle
ait envoyé quelques vaiffeaux fur d'autres parages ;
car on n'a compté que 22 vaiffeaux de ligne.
- L'activité est toujours la même dans notre port.
Le Minotaure eft prêt ; & les vailleaux qui font
en rade auront bientôt tout leur monde. Le 27
Juin , le corfaire de Guerneley le Tartare , de 8
canons , 6 pierriers & 31 hommes d'équipage eft
entré. Il a été pris par la Concorde «.
2.
Les lettres de Cadix
-
nous apprennent que " date du 16 Juin ,
Cour a nommé un
Commandant de la Marine pour veiller fur
lé Pott en l'abfence de D. Louis de Cotdova
; ce qui donne lieu de croire que ce
( 137 )
Lieutenant- Général prendra le commandement
de la flotte , qui doit bientôt mettre
en mer. On dit auffi que l'Ambaffadeur
d'Efpagne a appris qu'au départ du dernier
Courier de Madrid , la Cour avoit été inf
truite que l'efcadre de M. de Beauffet venoit
de rentrer à Cadix mais on ne dit
point fi elle y a ramené les bâtimens dont
elle s'eft emparé dans la croiſière.
"
·
,
Depuis 12 jours , écrit - on de Marseille en date
du 24 du mois dernier , il eft entré ici 85 bâtimens
au nombre defquels font les corvettes du
Roi le Slin Castle , commandé par M. le Chevalier
de la Tour du Pin , & le Tigre , commandé par
M. de Pierrevert , ainfi que la frégate Hollandoife le
Caftor , montée de 36 canons , & de 130 hommes ,
venant de Toulon . Il ne refte plus aucun vaiffeau
de guerre dans la rade de ce dernier Port . Ils partirent
il y a quatre jours pour Cadix ; ils ont eu
un fort beau tems ; & il continue de leur être favorable
«.
La difpute entre le fieur Landois & Paul
Jones eft heureufement terminée. Le premier
n'avoit pas affez de vivres pour s'éloigner
lorfqu'il eft forti du Port - Louis ; il
s'étoit arrêté fous l'Ifle de Groix . Paul-Jones
ayant donné depuis fon défiftement , le.
fieur Landois á eu la liberté de rentrer pour
fe fournir des rafraîchiffemens & des vivres
qui lui étoient néceffaires , & a dû remettre
à la voile. On donne l'Ariel à Paul - Jones
, & cela a terminé toutes les conteftations.
4 Le Guerrier , écrit on de Bordeaux , a remis
à la voile le 17 Juin , avec le convoi qu'il avoit
rveb
(( 138 ))
conduit à la Corogne. La Concorde , qui fuivoit le
Protecteur, s'eft emparé de quelques bâtimens vivriers
partis de Corke pour Québec. Ce convoi à
été totalement difperfé , s'il eft vrai que le Protecteur
ait pris , comme on l'affure , la Danaé ,
F'une des fregates qui l'efcortoient . Cette prife ne
dédommage peut-être pas de la perte que nous avons
- faite des deux vaiffeaux le Fortuné & le Victorieux ,
du convoi de Saint-Domingue. Ils avoient relâché
à la Corogne ; la Tourterelle avoit été les prendre ,
lorfqu'elle fut attaquée par 3 corfaires , dont deux
de grande force. Tandis qu'elle fe battoit contre
ceux- ci , le troisième enleva les navires. La Tourterelle
eft rentrée avec le plus petit des corfaires ,
montant 14 canons , 8
Le Miniftre de la Marine ayant envoyé
à Marſeille , comme dans les autres Ports
du Royaume , les ordres du Roi pour faire
refpecter le pavillon des Puiffances neutres ,
la Chambre du commerce de cette Ville a
fait publier les deux Ordonnances fuivantes
I.» MM. les Négocians & Armateurs font avertis
qu'ils doivent enjoindre aux Capitaines de leurs
navires armés en courſe ou autres de fe conformer
avec plus d'attention que jamais aux règlemens con.
cernant les navires neutres , & en particulier à l'égard
des bâtimens Ruffes , dufer de la plus grande circonfpection
envers eux , de leur donner fuivant : les
circonftances , les fecours qui pourront dépendre
d'eux, de n'apporter aucun trouble à leur navigation ,
quoique la deftination de leurs chargemens foit pour
des Ports ennemis , & de n'arrêter les bâtimens , que
dans le cas où ils auront les plus fortes raiſons de
croire que ce feroient des navires appartenans à des
Sujets du Roi d'Angleterre , qui mafqueroient leurs
pavillons & arboreroient celui de quelques Puiflances
( 139 )
1
neutres dans l'efpérance de fe fouftraire aux recherches,
& dans le cas où ces bâtimens porteroient à
l'ennemi des Marchandifes de contrebande , telles
que des armes & munitions de guerre. MM. les
Echevins & Députés de la Chambre du Commerce
font donner à MM. les Négocians & Armateurs le
préfent avis , en conformité de l'ordre qu'ils en ont
reçu de M. de Sartine , Miniftre de la Marine «.
II. » les Négocians & Armateurs font avertis ,
qu'il a été rendu un Arrêt du Confeil du Roi , en
date du 22 Avril , qui révoque ceux des 14 Janvier ,
25 Avril , 15 Juin & 18 Septembre de l'année dernière
, relatifs à la navigation & au Commerce dans
les Ports du Royaume des Sujets des Etats - Généraux
- des Provinces Unies des Pays - Bas , & qui confirme
en leur faveur, les difpofitions du règlement du 26
Juillet. MM . les Négocians & Armateurs font prévenus
qu'ils doivent en inftruire les Capitaines de
leurs corfaites , afin qu'ils fachent la conduite qu'ils
auront à tenir vis-à vis les navires Hollandois , &
que c'eft le règlement du 26 Juillet 1780 fur lequel
ils doivent fe régler & non celui de 1744 qui fe
trouve abrogé par ce dernier. MM . les Echevins
& Députés de la Chambre du Commerce font donner
cet avis à MM. les Négocians & Armateurs conformément
à l'ordre qu'ils en ont reçu de M. de Sartine ,
Miniftre de la Marine « .
D 39 On apprend d'Orléans que l'Intendant
de cette Généralité a écrit au mois d'Avril
dernier une lettre circulaire aux Officiers
municipaux & Syndics des Communautés
de fon Département , pour les informer
que les intérêts des Communautés , fouvent
peu à portée d'être inftruites de leurs droits,
ou mal défendues , ont excité l'attention du
Confeil , & qu'il vient d'être établi à Or(
140 )
-
léans une Commiffion d'Avocats pour exa
miner & difcuter gratuitement les droits
des Communautés , & les guider dans les
procès qu'elles pourront avoir à intenter.
ou à foutenir. En conféquence de cet établiffement
dû aux bontés du Roi & à la
bienfaifance de l'Adminiſtration , on adreffera
, avant d'entamer aucunes difcuffions
les titres , pièces , ou leurs copies , avec
les renfeignemens & les détails des faits relatifs
aux demandes à former ou aux défenfes
à fournir , à M. l'Intendant , qui
fera enfuite paffer à la Communauté le réfultat
de la délibération des Confeils
>
avec les inftructions fur la marche à fuivre
pour la procédure , ou fur les voies de
conciliation à prendre pour ne compromettre
en aucun cas les intérêts des Communautés.
puissant age it né
Nous venons de recevoir la lettre fuivante
que nous nous empreffons de tranf
crire.
› On rend trop de juftice Monfieur , à votre
exactitude & à votre impartialité , pour ne pas croire
que vous voudrez bien réformer un article que
vous avez inféré dans le Mercure du premier de ce
mois , concernant la Marquife de Gouy. )
On lit dans cet article » que la Marquife de Gouy
» a été déboutée , par Sentence du Châtelet , de
» fon oppofition au mariage de fon fils , qui lui
avoit fait une fommation refpectueufe.
» On ajoute que l'on ne croit pas que
ment lui foit favorable «.
le Parle-
La Marquife de Gouy n'a pas été déboutée ; on
a feulement fait main-levée de fon oppofition d'après
l'intervention du Marquis Darry , ce qui eft
( 141 )
très- différent. Le fils ne lui a point fait de fommauons
refpectueules ; il s'en faut plus de trois ans
qu'il foit dans l'âge où un fils peut faire des fom-.
mations refpectueufes à fon pere ou à fa mere
puifqu'il n'a pas encore 27 ans . 2
Quant à ce que l'on ne croit pas que le
» Parlement foit favorable à la Marquife d
Gouy , cette conjecture n'a aucun fondement «
puifque la Marquife de Gouy n'a jamais interjetté
appel d'une Sentence qui la conferve dans tous fes
droits , qui a déclaré qu'il n'y avoit lieu à la fup,
preffion de fon Mémoire , & a compenſé les dé
pens.
Le Sr. le Grand , demeurant ci - devant rue des
Prêtres St- Paul , & maintenant rue Cloche Perche ,
la première porte çochère à droite par la rue St ,
Antoine , a feul l'Entrepôt des Sucre & Syrop d'orge
qui fe font dans ladite Abbaye de Ville - Chaffon
Moret.
1976 19
De BRUXELLES , le 11 Juillet.
On dit que l'acceffion de la Reine de
Portugal à la neutralité armée , proposée
par les Puiflances du Nord , eft à préſent
déclarée ; & qu'elle armera 4 vaiffeaux de
ligne pour fe joindre aux efcadres de ces
Puiffances .
» Le navire Suédois le Patriote , aux ordres
du Capitaine J. Paulfen , parti de ce Port vendredi
dernier , avec une cargaifon deftinée pour Gênes ,
13 hommes d'équipage , 8 paffagers , rencontra , a
peu de diftance des côtes , à la hauteur du Cap
Spiegel , cinq barques , vraisemblablement de pêcheurs
, & en fut incontinent entouré . Ces gens
étant montés fur le navire , affaffinèrent , de la manière
la plus barbare , le Capitaine & les paffagers.
Ces fcélérats ayant enfuite forcé les matelots a les
aider à tranfporter , hors du bâtiment , une partie
( 142 )
des marchandifes dont il étoit chargé , les pendireno
à la vergue au haut du mât , à la réserve de trois
qui s'étoient jettés à l'eau , & dont deux le noyè ,
rent ; le troifième , après avoir nagé pendant près
de quatre heures , fut recueilli , au moment où les
forces lui manquoient , par une autre barque de
pêcheurs. Les pirates avoient abandonné le navire,
Suédois , après avoir enfermé les morts dans la
cahute , dont ils clouèrent la porte , afin que lorfqué;
le bâtiment qu'ils percèrent auroit, coulé à fonds
aucun cadavre ne pût furnager. Cependant le Contre-,
Maître & un jeune garçon ( le fils du Capitaine )
avoient échappé aux meurtriers , & s'étoient cachés
fous des cuirs ; lorfqu'ils n'entendirent plus aucun
bruit dans le navire , ils montèrent fur le pont. Le
Contre-Maître , ne croyant pas avoir de meilleur
parti à prendre que celui de chercher à fe faire
échouer en quelque endroit de la côte , eut le bonheur
d'y réuilir. Comme les Pirates en queftion ne
peuvent pas tenir long-tems la mer avec leurs barques
, & qu'on a ufe de la plus grande diligence
pour les arrêter , lorsqu'ils paroîtront fur les côtes
on efpère qu'on ne tardera pas à les faifir , & l'on
dit même dans ce moment qu'on en a déja découvert
quelques uns c
+
>
Des lettres poftérieures confirment que
quelques-uns des brigands ont été arrêtés ,
& qu'on efpère découvrir par eux tous
leurs complices.
Les lettres de la Haye portent que les
Etats - Généraux ont fait publier un placard
conformément à la réſolution des Provinces
, fur la fourniture du troisième matelor.
à faire par les navires marchands de la République.
La Province de Zélande & de
Frife avoit apporté quelque reftriction dans
fa réfolution fur ce fujet , en obfervant
( 143 )
que chaque Province a le droit de donner
dans des cas pareils les ordres qu'elle juge
à propos , & qu'il lui appartient en conféquence
de faire les arrangemens qu'elle
croit convenir à la néceffité des circonftances
; mais fon avis dans lequel elle a
perfifté n'a point empêché LL . HH . PP.
de rendre Ordonnance qui a pour elle
la pluralité des voeux des Provinces.
d
" La réponſe , ajoutent ces lettres , que le Lord
Stormont a faite au Comte de Welderen , Envoyé `
de LL. HH. PP. à Londres , fur les plaintes relatives
à la violation du territoire de la République,
par l'attaque & la prife du corfaire François
le Printems , près de Goerée , porte en ſubſtance
que le Roi fon Maître donnera aux Etats Généraux
toute la fatisfaction qu'ils ont droit de prétendre ,
& que même on s'occupe déja très - férieuſement
de cet objet. · On avoit cru que LL. HH . PP.
en acceptant le plan de neutralité armée propofé
par la Ruffie , auroient nommé des Plénipotentiaires
qui fe rendroient à Pétersbourg pour mettre
la dernière main à ce plan. Comme on n'apprend
pas que cette nomination foit faite ou près de fe
faire , cela donne plus de poids au bruit qui s'eft
répandu il y a quelque tems qu'il fe tiendra pour
cet effet un Congrès à la Haye ; on ajoute actuel
lement que la Cour de Danemarck a nommé
pour y affifter le Comte de Haxthauſen , & que le
Prince Orlow que l'on fait actuellement en voyage,
y viendra de la Grande Ruffie ; on ne dit pas quel
eft le Miniftre qui fera nommé par la Suède
On lit dans une lettre de France.
» M. le Comte d'Estaing'n'eft point encore parti ;
cependant le bruit général eft toujours qu'il prendra
le commandement de l'armée , ou du moins
d'une grande flotte deftinée à quelque expédition
importante ; & s'il faut en juger par l'embargo
qui vient d'être mis fur tous nos corfaires , par
( 144 )
tous les navires qu'on frète pour le compte du
Roi , par les Régimens qui s'approchent des Ports ,
& par les munitions de toute efpèce qu'on y charrie,
il y aura un gros corps de troupes d'embar
qué avant la fin de l'été « .
·
» Les diffenfions politiques , qui fe font élevées
il y a environ quinze ans dans la République de
Genève , continuent d'agiter ce petit Etat. La méfintelligence
entre le Parti des Citoyens Représentans
& celui des Négatifs , s'eft fur tout manifefté à
l'occafion du Projet de Rédaction d'un Code de
Loix , dans lequel les deux Partis étoient empreffés
de faire valoir les principes fur la Conftitution,
Quatre des principaux Membres des deux Partis le
font rendus à Verſailles , & ont été admis plufieurs
fois à l'Audience du Comte de Vergennes , Miniſtre
& Secrétaire d'Etat ; la Cour de Verfailles & les
Cantons de Zurich & de Berne étant , conformement
aux Traités , Médiateurs & Garans de la
Conftitution de cette République «.
» Il vient de fe paffer à Zurich une ſcène des
plus touchantes. Un très - habile Savant, J. H. Wafer,
ci- devant Pasteur ou Prédicateur de l'Eglife de la
Ville , y a été décapité le 27 de ce mois . On l'avoit
jugé coupable de crime d'Etat , pour avoir fait
inférer dans la Correfpondance Politique de M.
Schlofler , Profeffeur à Gottingue , quelques Pièces
relatives à l'Adminiftration de ce Canton , avec des
Notes , qu'on a déclaré être léfives pour le Gouvernement,
tendantes à lafédition, &c. On a ajouté à
cette accufation , celle de s'être approprié un Document
du quinzième fiècle , appartenant aux Archives publiques
, & auquel on attachoit un grand prix , le
Secrétaire de la Ville , qui le lui avoit confié , en
ayant demandé vainement la reftitution . Le Sieur
Wafer a montré , pendant tout le tems de fon emprifonnement
, fur- tout le dernier jour de fa vie ,
& jufques fur l'échafaud une férénité d'efprit ,
une tranquillité d'ame un calme de conſcience
qui a caufé l'admiration , l'étonnement , peut-être
les regrets fincères de fes Concitoyens
"
( 1 )
Supplément aux Nouvelles de Londres , du 5 au 8 Juillet.
UNE Gazette extraordinaire de la Cour , du 5 de ce mois , contient
l'extrait fuivant , d'une Lettre de l'Amiral Rodney à M. Stephens ,
en date de la Baye de Carleifle de la Barbade , le 31 Mai , apportée
par le Capitaine Man , du Cerbère.
Du Bureau de l'Amirauté , le 5 Juillet 1780.
Vous voudrez bien , Monfieur , informer Leurs Seigneuries de te
qui s'eſt paſſé ici depuis ma Dépêche du 26 Avtil , expédiée de la
Baye du Fort Royal , par le Pegaſus. Les habitans de la Martinique ,
i qui on avoit fait entendre que l'Efcadre de S. M. avoit été défaite
furent détrompés en la voyant paroître devant leur Port. L'Efcadre
uroit confervé plus long-temps cette pofition , qui avoit vivement
alarmé cette Ifle , fi l'état où se trouvoient plufieurs des Vaiffeaux
à mes ordres , & les courans fous le vent , ne m'euffent point obligé
de venir mouiller à Sainte- Lucie , dans la Baye de Choeque , tant
pour mettre à terre les bleffés & les malades , que pour faire de l'eau
& réparer l'Escadre. Des Frégates avoient été détachées pour croifer
au vent & fous le vent de chaque Ifle , afin de prendre connoiffance
des mouvemens de l'Ennemi , & de me donner avis de fon approche
vers la Martinique , le feul endroit où il peut fe réparer dans ces
parages .
Le 6 Mai , ayant débarqué les malades & les bleffés , ayant fait de
P'eau & réparé l'Efcadre , & l'avis étant venu que l'Ennemi s'étoit
pproché au vent de la Martinique , je mis en mer avec 19 Vaiſſeaux
de Ligne , 2 Vaiſſeaux de 50 & plufieurs Frégates.
Du 6 Mai jufqu'au 10 , l'Eſcadre louvoya entre la Martinique &
Sainte -Lucie. Enfin , on eut connoiffance de l'Efcadre Françoife à
Frois lieues environ au vent à nous , la pointe faline de la Martinique
Teftant alors au N. N. E. à la diftance de cinq lieues. Le Capitaine
Aflek , du Triumph , me joignit le même jour.
- Les forces des Ennemis confiftoient en 22 Vaiffeaux de Ligne ,
Frégates , 2 Sloops , Cutter & Lougre. Rien ne put les en-
Bager å hafarder une Action générale , quoique cela fut chaque jour
En leur pouvoir. Ils firent à différentes reprifes des mouvemens qui
annonçoient le defir de combattre ; mais leur réſolution les aban
donnoit lorfqu'ils s'étoient approchés , & comme leurs Vaiffeaux
voient une marche fupérieure à celle de l'Eſcadre de S. M. , il leur
fut aifé de ſe tenir au vent à la diſtance qu'ils voulurent.
La connoiffance que les Ennemis avoient de la fupériorité de leur
marche , leur infpira le courage de fe hafarder davantage , & ils s'approchèrent
beaucoup plus qu'ils n'euffent fait fans cela. En conféquence
, pendant plufieurs jours , fur les deux heures de l'aprèsnidi
, ils arrivèrent vent arrière formés en ligne de bataille par le
ravers , & ils ferroient le vent lorsqu'ils étoient à un peu plus que la
ortée d'un boulet perdu .
Comme j'épiois toutes les occafions de gagner de vent , & de les
orcer au combat , ils eurent la vanité de s'imaginer , d'après l'ordre
( Sam. 15 Juillet 1780. )
( 2 )
que je donnai , le 15 , à l'Efcadre , de porter beaucoup de voiles au plu
près , que nous faifions retraite , & ils s'approchèrent de nous bet
coup plus que d'ordinaire , en forçant de voiles ; je les laiffai jouir de
cette illufion , & je fouffris que le premier Vaiffeau de leur avantgarde
s'avançat & fe mît par le travers de mon centre , lorsqu'un beareux
changement de vent étant furvenu , & voyant que je pouvoisi
gagner le deffus du vent , je fis fignal au troifième en commandement,
qui conduifoit alors l'avant-garde, de virer de bord avec fa Divifion , &
de gagner le vent à l'Ennemi ; l'Eſcadre Françoiſe vira auffi-tôt vent
arrière , & s'enfuit à force de voiles ,
L'Efcadre de S. M. avoit , par cette manoeuvre , pris le deffus da
vent , & auroit forcé l'Ennemi au combat , fi le vent n'eût tout-à- coup
changé de fiz pointes , lorfque nous étions près de l'Ennemi , & ne
l'eût mis en état de reprendre l'avantage du vent ; mais il ne lui fut
pourtant pas poffible de gagner affez le deffus du vent pour empêcher
notre avant-garde , qui étoit conduite par ce brave & excellent Officier
le Capitaine Bowyer, d'atteindre leur centre à environ 7 heures du foir,
il fut fuivi par la Divifion du contre - Amiral Rowley , qui conduifcit
alors l'avant-garde ; le centre & l'arrière - garde de l'Efcadre de S. M.
wenant après en ordre.
Comme l'Ennerni forçoit de voiles , il n'y eut que les Vaiffeaux de
notre avant-garde qui puffent prendre part à l'action , les autres auroient
perdu leur poudre & leurs boulets ; mais l'Ennemi en conforma foilement
une grande quantité , étant trop éloigné pour que cela produisit
quelque effet.
L'Albion , Capitaine Bowyer , & le Conqueror , contre- Amirat
Rowley , furent les Vaiffeaux qui fouffrirent le plus dans ce fecond
choc; mais je fuis sûr , d'après la molleffe du feu de l'Ennemi , comparé
à celui de l'avant - garde de S. M. , que l'arrière - garde ennemie
doit avoir fouffert confidérablement ,
L'Ennemi ſe tint à une diſtance impofante juſqu'au 19 ; j'eſpérois ce
jour-là lui gagner le vent ; mais j'eus la mortification d'être déçu dans
cet efpoir. Cependant l'Ennemi voyant bien que fon arrière - garde ne
pouvoit éviter le combat , parut avoir pris la réfolution de hafarder
une action générale; & lorfque fon avant-garde nous eut gagné le vent,
il arriva vent arrière le long de notre ligne au vent , & commença une
rude canonade , mais à une telle diftance , qu'elle fut prefque fans ,
effet, Cependant l'arrière- garde ennemie ne put éviter de s'engager,
ayant été attaquée de près par les Vaiffeaux de notre avant-garde , que
conduifoit alors le Commodore Hotham ; & je puis dire avec fatis-!
faction , que le feu des Vaiffeaux de S , M. étoit beaucoup fupérieur
à celui de l'Ennemi , qui doit avoir reçu de grands dommages dans ce
combat.
L'Albion & le Conqueror fouffrirent beaucoup dans cette dernière
action , & plufieurs autres Vaiffeaux ont été très-endommagés . J'ai
l'honneur de vous en envoyer ci - joint une liſte , ainfi que des tués &
bleffés,
La chaffe que nous donnâmes à l'Ennemi , nous avoit menés à 49
lieues en droiture au vent de la Martinique ; & comme l'Ennem
avoit porté au Nord en forçant de voiles autant qu'il pouvoit ,
qu'il étoit hors de vue le 21 , l'état où fe trouvoit les Vaiffeaux de
M., nepermettant pas une plus longue chaffe, j'ai envoyé le Conqueror
( 3 )
le Cornwall & le Boyne à Sainte - Lucie , & je me fuis porté avec le
refte des Vaiffeaux vers la Barbade, afin de mettre les malales & bleffes
à terre , & de réparer l'Efcadre,
>
Nous avons mouillé dans la Baye de Carleifle le 22 du courant
& on travaille avec toute l'activité poffible , jour & nuit , à réparer ,
pourvoir d'eau & approvifionner l'Eſcadre . J'espère que tout fera prêt
pour mettre en mer demain , & que je pourrai aller à la rencontre de
P'Efcadre Espagnole , qui a appareillé de Cadix le 28 du mois dernier .
L'avis m'en a eté apporté par le Cerbère , Capitaine Man , qui s'eſt ſéparé
de cette Efcadre le 4 du courant , par les latitudes 21 & demi ,
& l'a laiffée faifant route à l'O. S. O.
•
Le Brillant & le Sloop le Battleſnake m'ont joint depuis , & m'ont
apporté la même nouvelle ; le dernier m'étoit envoyé par le Commodore
Johnstone . Je les renverrai à leur ftation ; mais je ne puis
m'empêcher d'exprimer à Leurs Seigneuries combien j'approuve
la conduite des Officiers qui ont jugé qu'il étoit de leur devoir de
quitter leur ftation , & de ine communiquer en diligence un avis auffi
important,
Je vous prie d'informer Leurs Seigneuries que M. de Guichen &
I'Efcadre Françoiſe font entrés en très mauvais état à la Martinique ,
où leurs Seigneuries peuvent être affurées que j'ai les yeux attachés fur
eux ; & j'espère pouvoir rendre un bon compte de l'Eſcadre Efpagnole
avant que les François foient en état de mettre en mer.
Officiers tués & bleffes . Le Cap. Walton , du Conqueror , a perdu un
bras , & eft mort depuis ; le Lieut . Twicroff, du Triumph , bleffé ; le
Lieut. Flight , du 87e Régiment , bleffé ; l'Enfeigne Curry , du
4e Régiment , tué ; M. Paren , Pilote de l'Albion , bleffé ; le Lieut.
Douglas , du Cornwal , a perdu une jambe,
On lit dans la même Gazette deux Lettres du Général Clinton .
La première , en date du 4 Juin , au Quartier Général de Charles-
Town , offre une lifte exacte des prifonniers faits à la réduction de
cette Place , qui , fans compter près de 1000 Matelots armés , montent
à 5,618 hommes. Savoir , 2 Généraux Majors , 5 Brigadiers - Géné •
raux , 3 Majors de Brigade , 16 Colonels , 9 Lieutenans Colonels ,
11 Majors , 145 Capitaines , 162 Lieutenans , 41 Cornettes ou Enfeignes
, Tréforier , 7 Adjudans , 6 Quartier- Maîtres , 18 Chirurgiens
, 6 Aides , 329 Sergens , 137 Tambours , & 4710 Soldats. Le
Général y annonce auffi les fuccès du Lord Cornwallis , & du Lieutenant
Colonel Tarleton , qui ont complettement détruit tout ce qui
reftoit en armes dans cette Province , la foumiffion générale de fes
Habitans , qui ſe rendent de tous les quartiers aux détachemens de
l'Armée , ou à Charles - Town , pour déclarer leur allégeance au Roi ,
ini offrir leurs fervices pour le maintien de fon autorité , & amènent
prifonniers leurs oppreffeurs ou Chefs . » Je ne hafarde rien , dit-il ,
en affurant qu'il y a actuellement peu d'hommes dans la Caroline Méridionale
, qui ne foient ou nos Prifonniers , ou en armes pour nous....
Je quitte , ajoute- t-il , avec les Troupes que je puis prendre , le Pot
de Charles -Town , pour me rendre à New-Yorck ; & j'espère qu'aucun
Armement érranger ne peut encore avoir atteint la Côte , ou
avoir été à même de rien tenter pendant notre abfence contre cette
Place . >>
( 4 )
La feconde Lettre eft du S5 Juin , à bord du Romulus , devant la Barve
de Charles Town . Le Général fe borne à en annoncer une du Colonel
Tarleton , qui , détaché par le Lord Cornwallis contre les Rébelles ,
rend compte ainfi de fon expédition :
-
>> J'ai l'honneur de vous informer qu'hier 29 Mai , à 3 heures après
midi , après une marche de 105 milles en 54 heures , avec le Corps
de Cavaleric , l'Infanterie de la Légion montée & un canon de
3 liv , nous livrâmes combat aux forces rébelles , à Walfan , près
de la ligne qui fépare la Caroline Septentrionale de la Méridionale.
Elles étoient commandées par le Colonel Buford , & compofées du
11e Régiment de la Virginie , des Détachemens du Régiment de la
même Province , avec de l'Artillerie & quelque Cavalerie . Après
la fommation par laquelle on offroit des conditions femblables à
celles qui avoient été acceptées à Charles-Town , & qui furent rejetées
, l'action commença dans le bois ; les attaques furent dirigées
vers les deux flancs , le front & le corps de réferve , par 270 hommes
de Cavalerie & d'Infanterie , & au même inftant la victoire fe déclara
de toutes parts en notre faveur : peu d'ennemis fe font échappés ,
à l'exception de l'Officier- Commandant , qui ſe ſauva à cheval par
une fuite précipitée . :
"
Le nombre des prifonniers , des morts & des bleffés à cette occafion
, furpaffe celui des vainqueurs.
Le 8 de ce mois , le Roi s'eft rendu au Parlement , où , après
avoir prononcé un Difcours , il l'a prorogé au 24 Août prochain.
Dans les dernières Séances de la Seffion le Bill portant amendment
à celui en faveur des Catholiques Romains a été rejetté ; & il
paroît que généralement on en fait un gré infini au Chancelier
& à l'Archevêque de Cantorbéry , qui ont foutenu chez les Pairs
cet Acte de Tolérance avec la plus noble chaleur .
à
Extrait d'une Lettre de Lisbonne , reçue de Londres.
« Un de nos Vaiffeaux arrivé ici du Bréfil , nous apprend, que le 27
Mai , à fon paffage , il a vu une Flotte de Vaiffeaux de guerre , environ
30 lieues à l'Eft des Ifles Occidentales , faifant route au Sud- Eft , &
dans la latitude 38. Un de ces Vaiffeaux qui lui a parlé , lui a dit qu'il
s'appeloit l'Amérique , & qu'il faifoit partie de la Flotte Angloife qu'il
voyoit : c'étoit vraisemblablement celle de l'Amiral Grave , puifqu'un
de fes Vaiffeaux a le nom de l'Amérique. Sa courſe fe dirigeoit vers le
Continent Américain. »
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQUIE.
De CONSTANTINOPLE , le 1er. Juin.
LA cherté des comeftibles de tout genre ,
& fur- tout de la viande, augmente de jour en
jour ; cependant elle n'a point altéré la tranquillité
qui règne dans cette capitale , ni le
crédit du Grand- Vifir qui jouit toujours de
toute la confiance du Grand-Seigneur , dont
il fait écarter adroitement tous ceux qui
peuvent lui faire ombrage ; il a fait renvoyer
le premier Ecuyer & le premier Chambellan.
de S. H. à la place defquels il a mis des perfonnes
qui lui font dévouées.
La frégate la Mignone , commandée par
M. le Chevalier d'Entrecafteaux avoit fait entrer
dans le port de Millo une flotte de 24
voiles marchandes , pour la mettre à l'abri
des entrepriſes des corfaires Anglois. L'Ambaffadeur
de France , inftruit qu'ils la bloquoient
dans ce port , a porté des plaintes
à la Porte qui a fait prier le Miniftre Anglois
d'enjoindre aux corfaires de fa Nation de
fe conforiner à l'accord fait entre S. H. &
les Puiffances belligérantes , de ne pas violer
22 Juillet 1780. 80
( 146 )`
le territoire Ottoman & d'exercer leurs
hoftilités en pleine mer. L'Ambaſſadeur
François a envoyé en même tems le Conful
de fa Nation réfident aux Dardanelles au
Capitan-Bacha qui fur fa réquifition a expé--
dié quelques caravelles pour aller couvrir
cette flotte. Des lettres de Smyrne nous apprennent
que ce fecours fera inutile. M. d'Entrecafteau
s'étoit placé avec fa frégate à l'entrée
du port pour le fermer aux corfaires
qui entreprendroient quelque chofe contre
fon convoi. Ils fe font préfentés en effet
& il les a fi bien reçus & tellement maltraités
qu'ils ont été obligés de prendre la
fuite , & de fe retirer à Paros pour s'y réparer.
L'Officier François a profité de leur éloignement
pour quitter Millo & fe rendre à
Candie , où il eft arrivé heureuſement fans
avoir perdu un feul bâtiment.
RUSSIE.
>
>
De PETERSBOURG , le 15 Juin.
L'ABSENCE de l'Impératrice ne fera pas
auffi longue qu'on l'avoit cru . Elle a dû
partir , le 13 , de Mohilow pour revenir par
Smolensko & Novogorod à Czarsko - Zélo ,
où elle arrivera le 29. L'Empereur y arri
vera à peu près à la même époque après
avoir été faire un tour à Mofcou. On s'occupe
déja des préparatifs des fêtes brillantes ,
qui auront lieu à l'occafion de fon féjour
dans cette Capitale.
( 147 )
On parle beaucoup de celles qu'on doit
donner à l'Impératrice pendant fon voyage.
Une des plus intéreffantes eft celle qui l'attend
à Toſchna. On y a élevé un arc de triomphe
, à l'entrée duquel elle fera reçue par
le Sénat en Corps , le Gouverneur & les
Membres de la Régence de la Province ; ils
la féliciteront de fon heureux retour , lui
témoigneront leur reconnoiffance au fujer de
la nouvelle forme de Gouvernement ; on
ajoute que le Sénat & les Membres du Gouvernement
, repréfentant toute la Nation
Ruffe , lui offriront le titre de Grande.
Il vient d'être adreffé au Collège Impérial de
Commerce , une Ordonnance donnée à Czarsko-
Zélo , le 19 Mai , & compofée de 12 articles , par
laquelle S. M. I. prefcrit aux Négocians les devoirs
qu'ils ont à remplir pour l'obfervation d'une neutralité
exacte dans la préfente guerre entre la France
& l'Espagne d'un côté , & la Grande- Bretagne de
l'autre. Elle fixe en même-tems les droits qui appartiennent
à fes fujets dans cette conjoncture ,
conformément aux principes de la Déclaration
qu'elle a faite aux Puiffances belligérantes. Elle
enjoint par le premier article , à fes fujets , de ne
prendre ni directement , ni indirectement , fous
quelque prétexte que ce puiffe être , la moindre
part à la guerre , & de n'affifter aucune des Puiffances
belligérantes , en lui portant , fous pavillon
Ruffe , des effets de contrebande ; favoir , » canons
mortiers , fufils , piftolets , bombes , grenades
boulets de toute efpèce , pierres à fufil , moufquets ,
mèches , poudre , falpêtre , foufre , cuiralles
piques , épées , porte - épées , gibernes , felles &
brides . Les Négocians devant obferver fcrupuleufement
que fur chaque navire , il ne ſe trouve
>
g 2
( 148 )
que
aucune des munitions de guerre ci - deffus fpécifiées ,
celles dont l'équipage pourroit avoir besoin pour
fon ufage , & autant qu'il convient qu'il y en ait pour
chaque marin ou paflager. Par le fecond article
toutes les autres marchandifes fans aucune exception ,
quand même elles appartiendroient aux fujets des
Parties belligérantes , peuvent être transportées.
librement à bord des navires Ruffes , fur lefquels
elles jouiront , comme les effets des fujets de l'Em .
pire , de la protection du pavillon Ruffe. On n'excepte
que les marchandifes (pécifiées dans l'article
précédent , fous la dénomination de contrebande
& reconnues pour telles dans l'article II du Traité
de commerce de la Ruffie avec la Grande-Bretagne.
Les Ruffes , en profitant de cette liberté aſſurée aux
marchandifes innocentes , chargées fur les navires
Ruffes , s'abftiendront de faire tranfporter les effets
à eux appartenans fur des bâtimens des nations '
actuellement en guerre , pour obvier aux inconvéniens
, & autres accidens qui pourroient en réfulter.
SUÈDE.
De STOCKHOLM , le 18 Juin.
LES troupes campées dans la plaine de Ladugaard
, font rentrées le 14 de ce mois dans
cette Ville. Le lendemain , à 2 heures après
midi , le Roi s'eft mis en route pour aller prendre
les eaux en Pays étranger. Les principales
perfonnes qui l'accompagnent dans fon
voyage ,font le Comte de Lowenhaupt.Grand-
Ecuyer ,leComte Memer,Lieutenant -Général,
& M. Frank , fon Secrétaire. On espère que
ce voyage ne fera pas long , & l'on fait des
voeux pour fon prompt retour , & le rétabliffement
de fa fanté , qui n'eft pas auffi
( 149 )
bonne que le défireroient ceux qui s'intéref
au bonheur de la Nation .
S. M. , avant fon départ , a remis la direction
des affaires du Royaume au Sénat ,
qui cependant n'en conclura aucune de conféquence
fans avoir pris auparavant l'attache
de S. M. Le Comte Ulrich de Scheffer , premier
Miniftre , eft chargé du département des
affaires étrangères ; mais comme il est allé
prendre les eaux de Medewi , le Baron de
Sparre , Chancelier de la Cour , en fera les
fonctions pendant fon abſence.
POLOGNE.
De VARSOVIE , le 24 Juin.
On parle d'un voyage que le Roi ſe propofe
de faire inceffamment dans la Staroftie
de Templin , où fe trouve l'épouſe du
Palatin de Podolie , & on croit qu'il pourra
donner lieu au mariage de la Comtelle Zamoyska
avec le Comte de Mnifzeck , actuel
lement grand Secrétaire de la Couronne.
On affure que les Haydamaques recom ,
mencent leurs incurfions dans l'Ukraine
Polonoife , & que déja même ils tiennent
bloquée la place de Granow , où se trouvent
la fuite & les équipages du Prince
Czartorisky , Général de Podolie . Ce Prince
qui étoit abfent , parce qu'il s'étoit rendu à
Polonna pour y faire fa Cour à l'Empereur
à fon paffage , & qui en a été reçu de la
manière la plus gracieuſe , inftruit de cette
g 3
( 150 )
entrepriſe des Haydamaques , eft occupé à
raffembler du monde pour les chaffer de
devant Granow. On ne doute pas que la
Commiffion de Guerre ne donne les ordres
néceffaires à un corps de troupes de la
Couronne , dont la deftination fera d'aller
donner la chaffe à ces vagabonds.
Les dernières nouvelles de Mohilow
nous apprennent que l'Impératrice de Ruffie
en eft partie pour retourner à Péterfbourg
, & que l'Empereur a pris la route
de Mofcou.
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 25 Juin.
LES troupes campées à Minkendorff , où
elles étoient au nombre de 11,000 hommes ,
fe font féparées le 13 & le 14 de ce mois
& font rentrées dans leurs quartiers. Le
mauvais tems a un peu dérangé leurs exercices
; le 29 du mois dernier une pluie exceffive
innonda le camp & gâta beaucoup
de tentes , d'uniformes & d'équipages ; on
évalue le dégât à 40,000 florins . Heureufement
le beau tems revint le 31 & les troupes
n'ont plus été incommodées jufqu'à ce
qu'elles l'ont quitté.
Un fecond courier , dépêché de Mohilow
, & arrivé ici le 19 de ce mois , nous
a appris que l'Empereur avoit réfolu de
continuer fon voyage jufqu'à Pétersbourg ;
il vifitera les Ports de Riga & de Revel
( 151 )
& à fon retour il paffera par la Tranfylvanie
, où il examinera les nouveaux arrangemens
qu'on y a introduits . On dit
auffi que S. M. I. pourroit bien faire un'
tour dans les Pays-Bas , s'il y arrivoit des
changemens , comme l'état de la fanté du'
Duc Charles de Lorraine donne lieu de le
craindre.
Selon les mêmes avis , l'Empereur a élevé
au rang de Prince du St. Empire Romain
le Feld-Maréchal Comte de Romanzow.
De HAMBOURG , le 28 Juin.
་
ON mande de Berlin que le départ du
Prince de Pruffe , pour Pétersbourg , refte
fixé au premier Août prochain . Il n'y a
encore que le Comte de Goertz , Adjudant
du Roi , qui eft défigné pour accompagner
S. A. R. S. M. Pruffienne a ', dit- on , accordé
50,000 écus pour les frais du voyage de
ce Prince , & 50,000 autres pour fa depenſé
pendant fon féjour à Pétersbourg ,
qui ne fera que de 14 jours.
» Le Roi , ajoutent les mêmes lettres , pendant
le tems qu'il a paffé aux camps de Graudenz &
de Moquereau , a reçu & expédié plufieurs couriers
en différens pays. On fait beaucoup de conjectures
fur l'activité de cette correfpondance. S. M.
n'a , dit-on , pas été également contente de l'état
où elle a trouvé fes troupes de la Pruffe Occidentale
, non plus que de l'Adminiſtration de la
Province. On affure qu'elle a donné leurs démiſſions
à quelques Officiers-Généraux & autres , ainfi qu'à
différens Employés de la régence de Marienwerder
8 4
( 152 )
}
C'eft le 13 de ce mois que l'Impératrice
de Ruffie eft partie de Mohilow. L'Empereur
avoit quitté cette Ville dès le 11 &
pris la route de Mofcou . On dit que S. M. I.
lorfqu'elle fera arrivée à Pétersbourg , pourra
bien faire de- là une incurfion à Stockholm
& à Copenhague .
On a eu des inquiétudes fur la fanté du
Roi de Suède : il arriva le 21 de bon matin
à Stralfund , dans la Poméranie ; arrivé
enfuite à Damgarten , ville à peu de diſtance
fur les confins du Mecklembourg , il a été
furpris d'un crachement de fang , qui l'a
obligé de s'arrêter. Cet accident , qu'on ne
peut attribuer qu'à la trop grande fatigue
que S. M. a effuyée dans fa route de Stockholm
à Yftadt , qu'elle a faite en 3 jours ,
n'a pas heureuſement eu de fuites , puifque
nous apprenons déja qu'elle a continué fon
voyage.
ITALIE.
De LivOURNE , le 25 Juin.
LES nouvelles de Rome portent que le
Pape tint un Confiftoire fecret dans lequel
il ne fit que propofer divers Prélats pour
des Eglifes vacantes. Il annonça la naiffance
de l'Infant D. Raphael , dont la princeffe
des Afturies eft accouchée.
On mande de Naples qu'on y a publié la
Déclaration fuivante au fujet des biens qui
appartenoient ci- devant à la Société fupprimée
des Jéfuites .
( 153 )
» Conformément au fentiment unanime des Membres
de la Chambre royale , préfenté au Roi après
un mûr examen avec des repréfentations raiſonnées ,
S. M. a réfolu & déclaré que depuis l'expulfion des
Membres de ladite Société hors de fes états , & d'a-,
près la fuppreflion qui s'en eft fuivie ; de tous les
biens que cette Société poffédoit dans les domaines
du Roi , les féodaux ont été dévolus de plein droit
au Fifc de S. M. à la domination de laquelle ils font
réunis fans aucune charge. Les allodiaux font auffi
déclarés vacans au profit du Fife , mais en payant
les charges impofées par les teftateurs , de la poffeffion
defquels ils font paffés à la Société fupprimée.
En conféquence de cette déclaration S. M. veut &
ordonne que tous les biens fufdits , tant féodaux
qu'allodiaux , paffent comme biens fifcaux à l'adminiftration
de la Chambre royale , pour les féodaux
1 être vendus ou affermés , & fur les allodiaux être
acquittées les charges de la manière qu'il ſera réglé
par Sa Majefté. Plus bas étoit : Je donne part de
tout ceci au nom du Roi à vos Seigneuries illuftriffimes
& à la Chambre royale pour en faire l'uſage
qu'il conviendra «.
La détention du noble Pifani & de ceux
qui ont été enfuite arrêtés à Venife , fait
beaucoup de bruit ; on en ignore le motif.
Quelques- uns penfent qu'il s'agit d'une confpiration
pour renverser la conftitution , d'autres
qu'il n'eft queftion que d'une fraude ,
qu'on croit avoir été commife à l'égard des
boules , lors de l'élection du noble Pifani.
» Le Grand- Confeil , lit-on dans quelques lettres
de Veniſe , a jugé néceſſaire de nommer fix
perfonnes d'entre les premiers Patriciens , pour
examiner quelques propofitions utiles au bien de
la République , & les remettre enfuite au Confeil.
Leur fonction durera une année ; le noble
g S
( 154 )
Barbarino les préfidera ; les points fur lefquels ils
doivent délibérer font ceux-ci : 1 °. Quels font les
meilleurs moyens de prévenir la cherté des vivres ,
de les établir à un bas prix , & d'en avoir en tout
tems une affez grande proviſion ? 2º. Comment
peut-on diminuer le luxe porté à un fi haut degré
dans cette République , & n'y auroit-il aucun moyen
de le retrancher tout-à-fait ? 3. De quelle manière
pourroit-on réduire le nombre des Magiftrats
à un moindre , & en ufer de même pour les Employés
? 4°. Ne feroit - il pas poffible que ceux d'entre
les Juges qui compofent le Confeil des Quarante
, lorfqu'ils quittent leurs places , obtinffent
quelque Gouvernement , fur-tout en leur impofant
la condition de fervir quelques années en qualité
de Juges avant de quitter leurs Offices ? 5 ° . Quelle
marche faut-il tenir pour rédiger un nouveau plan
à l'effet de perfectionner l'éducation de la Jeu
nelle ? «
ESPAGNE,
De CADIX , le 24 Juin.
L'ESCADRE de M. de Beauffet , compofée
de 7 vaiffeaux de ligne , mouilla le 18 dans
cette baie. Ses frégates amenoient 2 petits
navires dont elles s'étoient emparées , ainfi
qu'un cutter de 12 canons. Les 2 navires
font chargés de bled & de farine. La croifière
de cette efcadre a beaucoup fervi à
éloigner les corfaires ennemis ; & les neutres
ne craignant point d'être inquiétés fe
font rendus ici en grand nombre.
Le 19 le Protecteur , commandé par M.
d'Achon , eft arrivé ici ; il étoit tombé au
milieu de la flotte de Québec ; mais comme
( ~155 )
il marche mal , & qu'il n'avoit point de
frégates , la Galathée ayant été féparée de
lui , il n'a pu s'emparer que de 2 vaiffeaux
dont la cargaifon eft affez riche , & qui
ont dû entrer à Lisbonne .
Il y a actuellement 21 vaiffeaux Eſpagnols
dans cette baie , prêts à mettre à la voile ;
ils n'attendent plus que l'efcadre de Toulon
, qui apporte aux François des munitions
& des vivres , & qui ne peut tarder
; il eſt décidé que D. Louis de Cordova
prendra le commandement de l'armée combinée.
L'efcadre & le convoi, partis de ce Port le
28 Avril , aux ordres de D. Joſeph Solano ,
doivent être rendus depuis long- tems à leur
deſtination. Le chébec qui les avoit accompagnés
jufqu'aux Canaries , pour revenir en
apporter des nouvelles , les avoit fuivis
jufqu'à Sainte-Croix de Ténériffe , où ils
arrivèrent le 7 Mai. Le vent ayant beaucoup
fraîchi , ils ont continué leur route
fans attendre le gros bétail , les beftiaux &
la volaille , qu'ils avoient envoyé chercher
dans ce Port , & le 8 on les avoit
entièrement perdus de vue. ,
>
« La balandre le Douvres , corfaire Anglois ,
écrit-on de Ste- Croix de Téneriffe , une de celles
qui croifoient dans ces parages depuis le commencement
de la guerre & qui avoit la coutume
barbare de mettre le feu aux bâtimens dont elle
s'emparoit , à été conduite ici le 15 Avril par une
partie de l'équipage confiftant en Américains qui
fe foulevèrent tandis qu'elle mouilloit à l'Ile de
8 69
( 156 )
Madère pour y prendre des vivres . Nos Habitans
confidérant l'avantage dont ce bâtiment , monté
de 16 canons , 4 pierriers & 4 obufiers , pouvoit
être pour le fervice du Roi , ont d'abord pris la
réfolution de l'armer , en le nommant le St-Joachin.
Les Marins de l'Ifle fe font offerts pour en
former l'équipage . Le Chapitre & le Gouvernement
de Fe de Lugana ont fourni chacun 2000
piaftres pour les frais de l'armement ; le Marquis
de la Cannada , Commandant-Général des Canaries
, plufieurs Officiers Militaires & Civils , des
Commerçans , des Particuliers , ont fait une fomme
de sooo. Cette balandre , commandée par D.
Francifco Ripoly Barcelo , mit à la voile le 20 Avril,
pour aller chercher une autre balandre Angloife
plus petite , & rentra le 24 fans l'avoir trouvée ,
mais après avoir combatta une frégate Angloife
de:36 canons , qu'elle obligea de fe retirer avec
perte de fon mat de milaine , & beaucoup de
dommages dans le corps du bâtiment ; elle a remis
quelque jours après en mer «.
Il ne s'eft rien paffé d'intéreffant à Gibraltar.
Les troupes du camp de St-Roch continuent
de s'exercer ; il faut efpérer qu'il
viendra un jour , & on ne le croit pas éloigné,
où tous ces fimulacres de combats feront
place à des attaques réelles & plus profitables.
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 10 Juillet.
La dernière Gazette extraordinaire de la
Cour , du 5 de ce mois , a relevé les efpérances
de la Nation ; les papiers miniftériels
ne manquent pas d'affurer que l'Amé--
rique entière ne fauroit tarder à fubir le
(( 137 )
•
fort de la Caroline Méridionale , où, comme
le dit le Général Clinton , nous n'avons plus
d'ennemis. Les papiers de l'Oppofition ne
renoncent pas à cette efpérance flatteufe ,
mais ne la jugent pas fi près de fe réaliſer .
» Il s'en faut bien , difent-ils , que cette conquête
foit une opération décifive pour nous , à moins qu'on
ne profite du moment du fuccès pour entamer une
négociation de paix . En effet , on ne peut pas fuppoler
que les forces nombreufes du Continent , dans
les autres parties de l'Amérique Septentrionale , ne
s'efforcent de réparer leurs pertes en attaquant nos
troupes , que la conquête de Charles-Town nous
obligera de divifer encore plus que par le paffé. - Si
nous comparons notre perte à Saratoga avec notre
gain à Charles-Town , nous trouverons à peine que
l'un puiffe compenfer l'autre. C'est ce qu'il eft aifé
de démontrer en jettant les yeux fur les états ſuivans
de débit & de crédit .
Grande- Bretagne , Débitrice à Saratoga en
hommes le 17 Octobre 1777.
Pour les troupes Angloifes qui ont mis bas
leurs armes
Pour les Allemands , ditto
Pour les Canadiens & Volontaires , dito
Pour Etat -Major , ditto
· 2442
• 2198
• • 1100
Pour les tués , bleffés , prifonniers & déferteurs
, depuis le 6 Juillet jusqu'au 16 Octobre
•
12
2933
Pour les bleffés ; laiffés dans le camp & pris. 588
Perte totale en hommes. 9273
. ا ل ا ة
Grande-Bretagne , Créancière de Charles-Town
en hommes , le 12 Mai 1780.
Pour les troupes Françoiſes & Continentales
qui out mis bas les armes. 66000
( 158 )
Pour ditto , au fort Moultrie
Perte totale en hommes.
218
· 6218
Balance d'hommes contre la Grande - Bretagne.
• 3055
Quelques perfonnes s'imagineront peut- être que
quoique la balance foit contre nous par rapport aux
hommes , il peut fe faire que les chofes foient compenfées
par la quantité d'armes & d'artillerie , c'eſt
ce dont on pourra juger par l'état fuivant.
Grande - Bretagne , Débitrice à Saratoga en
armes , &c.
Pour l'artillerie livrée au Général Gates ,
啤
Canons de fonte,
Obufiers
royaux.
Mortiers de fonte.
28
14
35
Pour des affortimens complets d'armes .
Pour des habits , pour les Provinciaux.
Pour des tentes.
• 7000
•• 7000
Pour une grande quantité de munitions d'artillerie,
Pour la caiffe Militaire.
Grande-Bretagne , Créancière de Charles-Town
en armes
Canons de fonte.
Mortiers de fonte.
Canons de fer.
Obufier.
Moufquets.
&c.
21
10
360
I
392
• 5416
( 159 )
Une grande quantité de munitions.
La Ville de Charles - Town.
―
A préfent nous n'avons qu'à comparer les deux
états & nous verrons que le profit n'eft pas bien
grand. Car quoiqu'il y ait une balance de 357
canons de fer en notre faveur , il fe trouve cependant
contre nous 1584 affortimens d'armes , avec
7000 habits complets & les tentes d'une armée ; &
il feroit bien fingulier que leur valeur n'équivalût
pas 357 canons de fer , fans compter mème la caifle
Militaire ou l'argent qu'elle renfermoit , car c'eft
un fecret qui n'eft jamais parvenu à la connoiffance
du Public. Il paroît done que tout ce que nous
avons gagné eſt Charles-Town , mais lorsque nous
portons en compte ce qu'il nous en a coûté pour
prendre certe Ville , & le rifque que nous courons
de la perdre ; peut- être fa conquête ne nous deviendra-
t- elle pas auffi avantageufe que nous l'avons
crû d'abord. On me dira peut-être : mais comptez-
vous pour rien la gloire que nous avons acquife ?
A cela je réponds , que nous n'avons pas acquis
de gloire , mais que nous avons feulement recouvré
la gloire que nous avions perdue à Saratoga. Ainfi
la balance étant égale , c'eſt le cas d'ouvrir un nouveau
compte «.
D'autres papiers obfervent qu'on s'eft un
peu trop hâté d'annoncer le découragement
du Congrès & celui des Américains en géné
ral , qu'on a repréſentés révoltés contre
cette Affemblée qu'ils avoient forcée de
quitter Philadelphie. On a cité en preuve
de ces faits des lettres de New-Yorck , en
date du 23 Avril ; & on a été un peu
étonné de voir que le Général Clinton n'en
fait aucune mention dans fes lettres qui
font du 4 & du 5s Juin. Il eft à préfumer
( 160 )
que fi ces faits étoient réels , il en autoit
eu quelque nouvelle & il fe feroit empreffé
d'en faire part à la Cour , qui , à fon tour ,
fe feroit bien donnée de garde de ne pas
les publier. On a remarqué au contraire
qu'en annonçant fon départ pour New-
Yorck , il craint pour le fort de cette place ,
& qu'il eft inftruit de l'approche de quelque
armement étranger ; il n'étoit pas sûr
qu'il eût abordé la côte , ou que du moins
il eût encore fait aucune entrepriſe , il l'efpéroit
feulement ; la précipitation avec laquelle
il part , emmenant le plus de troupes
qu'il peut , fait connoître fes inquiétudes
& eft propre à en donner ,
On ne doute pas ici que M. de Ternay
ne foit arrivé fur les côtes de l'Amérique
Septentrionale dans les premiers jours du
mois dernier. Plufieurs vailleaux neutres
s'accordent à rapporter qu'ils l'ont rencontré
le 27 Mai à 3 ou 400 lieues de ces côtes
& voguant avec le vent le plus favorable.
On fait que l'Amiral Graves l'a fuivi de
près ; mais M. de Ternay avoit au moins
13 jours d'avance fur lui ; & fi un Navire
Portugais a rencontré , comme on le dit
notre Amiral le 27 Mai à 20 lieues à l'eft
des Açores , gouvernant au fud- oueft , il
eft bien éloigné d'arriver auffi - tôt que nos ennemis
, qui , à cette époque étoient à la fin
de leur traversée , & moins exposés aux
retards que peuvent oppofer les vents &
les tempêtes.
( 161 )
Si cet état des chofes donne des inquiétudes
& de l'impatience pour les nouvelles
qui peuvent les confirmer ou les détruire ,
il paroît qu'on en a moins du côté des
Ifles. Si les derniers combats du 15 & du
19 Mai n'ont pas été auffi décififs qu'on le
publioit & qu'on le defiroit , on fe félicite
du moins de n'avoir pas fait une perte
confidérable : fi les états de l'Amiral Rodney
font exacts , le premier ne nous a coûté
qu'un Officier & 21 hommes tués & 100
bleffés ; le fecond , 2 Officiers & 47 hommes
tués , & le dernier 4 Officiers & 193 hommes
bleflés : en difant qu'il mettroit à la voile
le 1er Juin , il annonçoit qu'il avoit eu peu
de dommages , puifqu'ils ont été fi - tôt réparés
, & qu'il fe trouve en état d'aller
chercher les Efpagnols. On attend ici avec
la plus vive impatience des nouvelles de
cette expédition ; on a jugé d'abord qu'elle
ne pouvoit qu'avoir le plus heureux fuccès
: on fe fondoit fur ce que l'Amiral affuroit
que les François avoient été fi maltrai
tés , qu'il leur étoit impoffible de fortir
avant qu'il eût joint & battu les Espagnols ;
mais ces belles efpérances ont bientôt fait
place à des réflexions qui les ont affoiblies
.
1
On a relu la lettre de l'Amiral Rodney : on
a remarqué qu'il n'y dit pas affirmativement
qu'il mettra à la voile le 1er. Juin ; mais qu'il
efpéroit que tout feroit prêt. Sa lettre eft du 31
Mai ; à la veille du jour qu'on fe propoſe
( 162 )
de partir , on devroit être fûr de l'heure
même à laquelle on partira. Son départ n'eſt
donc pas encore prochain . Et s'il a exagéré
comme on a lieu de le préfumer le défavantage
des François , il pourra les trouver
fur fon chemin lorfqu'il marchera aux Eſpagnols
; car fi leur deftination eft pour ces
parages , M. de Guichen en doit être inftruit
& a dû prendre des mefures pour affurer
leur arrivée s'ils viennent à la Martinique. Il
n'eft pas fi aifé qu'on l'imagine d'intercepter
une efcadre ; c'eft aux attérages qu'il faut
l'attendre ; & fi cet attérage eft la Martinique
même , il y a des forces pour la favorifer
; fi c'eft Porto- Rico , ces forces prévenues
d'avance , feront prêtes en même tems
que Rodney , ou le fuivront de bien près.
Une lettre de St - Chriftophe en date du 23
Mai donne quelque poids à ces réflexions.
Nous nous trouvons ici , y lit-on , à peu -près
dans les mêmes alarmes où nous étions l'année
dernière après la perte de la Grenade . Le 21 Avril
dernier on nous apporta la nouvelle d'une victoire
remportée fur la flotte Françoife. Comme elle étoit
fondée fur une lettre de l'Amiral Rodney , nous
n'en doutâmes point. Nous ne fûmes pas peu
furpris peu de jours après de découvrir une grande
flotte gouvernant fans oppofition vers le Nord ,
& de la reconnoître pour cette flotte Françoiſe
que nous croyions battue. Nous avons fu depuis
qu'elle avoit été devant Antigoa , qu'elle avoit
reconnu comme fi fon intention eût été d'y débarquer
des troupes , & qu'elle a paffé un jour
entier à peu de diftance du fort Saint-John. Ses
obfervations pe l'ayant pas fatisfaite , elle s'éloi(
163 )
gna & fit route vers le Sud: Nous ignorons fi fon
intention étoit de fe meſurer une feconde fois ,
ou d'aller chercher un renfort de troupes à la
Martinique. On nous apprend qu'il y a eu un fecond
& un troisième combat ; mais on ne nous
dit point de quel côté eft l'avantage . Tout ce que
nous favons avec certitude , c'eſt que l'Amiral
Rodney a envoyé prendre dans l'Arſenal d'Antigoa ,
des mats & d'autres munitions navales . Cette
circonftance jointe au filence que l'on garde concernant
cette affaire , nous fait craindre que les
chofes ne foient peut- être pires qu'elles ne le font
en effet. Cependant comme il paroît certain en
général que l'Amiral n'a perdu aucun vaiſſeau , &
qu'il faut fuppofer que les François ont auffi
fouffert de leur côté , nous ne doutons pas que
les renforts que nous attendons à chaque inftant
d'Europe ne nous rendent notre fupériorité ; on die
il eft vrai , que l'ennemi en attend aufli de France
& d'Espagne «.
D'après ces détails , la partie faine de la
nation juge qu'il faut attendre les nouvelles
dépêches que l'on recevra de ces parages ;
elles nous apprendront d'une manière plus
préciſe la véritable poſition de l'Amiral
Rodney & du Comte de Guichen , la nature
du dommage qu'ils fe font faits , l'état
de leurs forces ; & il eft à préfumer que
s'ils fortent en même- tems , de part & d'autre
, on n'a pas encore fujet de chanter victoire.
La grande nouvelle de la prife des trois
quarts d'un convoi de S. Domingue & de
la difperfion du refte par le Commodore
Walfingham ne s'eft pas confirmée. Il s'eft ré
23 mayal e..
( 164 )
duit à la prife de quelques petits bâtimens
non par Walfingham que le convoi n'avoit
pas vu , mais par la flotte de l'Amiral Geary
dans laquelle il eft tombé. On a lieu d'ef
pérer que nos corfaires en prendront quelques
autres s'ils ne fe font pas réfugiés dans
les ports de France & d'Efpagne dont ils
n'étoient pas éloignés. Il fe confirme en
revanche que la flotte de Québec a été difperfée
mais nous ignorons encore combien
nous pouvons avoir perdu de vaiffeaux
à cette occafion. La rapport fuivant du Patron
Boréel , coinmandant le navire marchand
la Juffrouw - Catharina arrivé à Penzance
, eft alarmant .
:
Après avoir mis à la voile de Surinam le 20
Avril , il a rencontré à la latitude Nord 32
& demie , longitude 30 Oueft de Téneriffe , une
flotte de 200 navires marchands & de transport
François & Espagnols , fous l'efcorte de 4 vaiffeaux
de guerre & frégates. Le 6 Juin fuivant , il
vit encore une grande flotte de vaiffeaux François
& Efpagnols , qui , fuivant fon eftime , ſe trou .
voit à environ 80 milles S. O. de l'Ifle Flores ; il
lui parut que cette dernière flotte , fans tenir un
cours réglé , reſtoit à la même hauteur en croiſière ,
peut-être pour y intercepter les flottes Angloifes
deftinées pour les deux Indes «.
L'Amiral Geary eft toujours en mer ;
mais fa croiſière ne fera pas bien intéreſ
fante , puifque les François font encore dans
Breft ; & qu'il n'eft pas vraisemblable qu'il
attende la flotte combinée qui eft probablement
maintenant fortie de Cadix
( 165 )
& qu'on affure forte de 36 à 362 37 vaiffeaux
de ligne auxquels il fera contraint de laiffer
libres les mers qu'il n'occupe actuellement
que parce qu'il n'y a point d'ennemis. On
dit que cette croiſière a exceffivement fatigué
nos matelots & qu'il y a beaucoup de ma
lades des fuites de l'extrême chaleur. On a
expédié de Plimouth , ajoute- t - on , un vaiffeau
qui va ponter des provifions fraîches
à cette flotte fe charger des malades qui
ont befoin de venir refpirer dans nos ports .
Le 8 de ce mois , le Roi s'eft rendu au
Parlement où il a prononcé le diſcours
fuivant :
Mylords & MM. » C'eft pour moi une grande fatisfaction
de voir qu'il m'eft poffible de mettre fin.
à cette longue feffion du Parlement , pour que vous
ayez la liberté de retourner dans vos Provinces
respectives & vaquer à vos affaires particulières ,
après toutes les peines que vous avez prifes pour
remplir votre devoir dans le fervice public ; & je
faifis cette occafion pour vous exprimer ma fincère
reconnoiffance des nouvelles preuves que vous m'avez
données de votre zèle & de votre affection pour le
foutien de mon Gouvernement , ainfi que de la jufte
opinion que vous vous êtes faite des intérêts réels
& permanents de votre pays .
Votre magnanimité & votre perfévérance dans la
pourfuite de cette guerre fi jufte & fi néceffaire ,
im'ont mis en état de faire des efforts tels , que j'ole
efpérer avec l'aide de la Providence divine , de déconcerter
les projets violents & injuftes de mes
ennemis , & de les amener à écouter des termes de
paix équitables & honorables.
Ces efforts ont déja été fuivis de fuccès tant par
mer que par terre , & l'heureuſe & importante tour
( 166 )
nure que les affaires ont prife depuis peu dans
l'Amérique Septentrionale , me fait concevoir l'efpoir
le mieux fondé du retour de l'affection & de
la loyauté de mes fujets des Colonies , & de leur
heureuſe réunion avec leur mère- patrie « .
Meffieurs de la Chambre des Communes . » Je
me crois particulièrement obligé de vous remercier
des amples & abondants fubfides que vous m'avez
donnés de fi bonne grace , & de la confiance que
vous avez miſe en moi. De mon côté , j'apporterai
la plus grande attention à les rendre efficaces , & à
les faire appliquer fidèlement aux objets pour lefquels
ils ont été accordés «,
Mylords & MM. » Je vous recommanderai trèsinftament
de m'aider de votre influence & de votre autorité
dans vos diverfes Provinces, ainfi que vous l'avez
fait par le foutien unanime que vous m'avez donné
dans le Parlement , en préfervant la paix du Royaume,
en la mettant à l'abri du danger de nouveaux troubles
& en veillant fur le maintien de la fûreté publique.
Faites comprendre à mes Peuples tout le bonheur dont
ils jouiffent , & les éminents avantages qu'ils tirent de
notre excellente conftitution dans l'Eglife & dans
l'Etat. Mettez- les en garde contre les hazards de
l'innovation : faites-leur remarquer les conféquences
fatales de commotions femblables à celles qui
ont été dernièrement excitées , & appliquez vous à
leur bien inculquer cette importante vérité , que
des infurrections rébelles pour réfiſter aux Loix ou
pour les réformer , ne peuvent manquer de finir par
la perte de ceux qui en ont fait la tentative ou par
la fubverfion de notre heureufe & libre conftitution
«.
Le Lord Chancelier a enfuite prorogé le
Parlement au Jeudi 24 Août prochain.
Avant de fe féparer , il a paffé le bill pour
indemnifer ceux qui ont fouffert en voulant
( 167 )
calmer les derniers troubles ; celui pour
approprier au fubfide plufieurs fommes à
tirer du fond d'amortiffement , & un autre
qui accorde au Roi un million de fubfide
extraordinaire .
On fait que la propofition de M. Sawbridge
pour affurer aux Citoyens le droit de s'armer
, pour leur propre défenſe , fans être
autorifés par une commiffion de la Couronne
, a été rejettée ; celle que M. Hartley
a faite enfuite pour fupplier le Roi , par une
humble adreffe , de faire retirer les troupes
campées dans les parcs de Hyde & de St-James
a eu le même fort. Ces troupes reſtent toujours
dans ces environs , & l'aveu du Parlement
n'empêche pas la nation de les voir
avec humeur , & de regarder les repréfentans
comme fort imprudens.
Suivant un calcul des dépenfes qu'exige
la réparation des dommages occafionnés par
la dernière révolte , il en coûtera pour la
prifon de Newgate 65,000 liv. fterl.; pour
celle de Fleet 33,000 , & pour la Banque
royale 42,000.
C'eft le 28 du mois dernier qu'on a fait
l'ouverture des Seffions du Tribunal du
Old Bailey ; trente féditieux y ont comparu
d'abord , & onze des plus coupables ont
été condamnés à mort & les autres à une
moindre punition . On continue le procès
du refte qui monte à environ 80 , & on
en juge tous les jours quelques - uns . Parmi
ces malheureux , on compte le bourreau de
( 168 )
Londres , qui n'a pas été un des moins
ardens boute-feux dans l'émeute. Douze
témoins ont dépofé l'avoir vu non-feulement
piller , mais mettre le feu à l'Eglife
Catholique dans Lincolns - inn -Fields.
C'eft aujourd'hui qu'on doit communiquer
au Lord George Gordon les chefs d'accufation
auxquels il fera fommé de répondre.
S'il faut en croire quelques papiers , le Duc
de Gordon , fon frère , qui arrive d'Ecoffe ,
rapporte qu'il a eu toutes les peines du
monde à prévenir les troubles & les foulèvemens
parmi la populace lorfqu'elle a
appris que le Lord avoit été envoyé à la
Tour. On ajoute que le Duc a eu ces jours
derniers une conférence avec S. M. relativement
à fon malheureux frère . Le Roi lui
a témoigné combien il étoit fâché qu'un
membre d'une famille fi attachée à la Maifon
de Brunſwick fe fût mis par fon imprudence
dans une fituation auffi dangereufe.
Au furplus , continua S. M. , le Lord
fera jugé avec toute l'impartialité de la Loi ,
& j'aime à me perfuader qu'il ſe juſtifiera
car ce feroit une vraie peine pour moi s'il
étoit trouvé coupable.
» Ce Lord , dit un de nos papiers , s'occupe
dans fa prifon de la lecture du Recueil très- volu→
mineux des procès de tous les Prifonniers d'Etat.
On ne fait pas trop quel peut être le motif de
cette curiofité ; mais ce qui paffe pour conftant ,
c'est que quoiqu'il y ait 24 volumes in-fol. de ces
procès , il fe flatroit de les avoir tous lus , ou
du moins exactement parcourus avant le tems auquel
( 169 )
quel doit commencer fon interrogatoire. En ce
cas il doit être à la fin de ſa tâche , car cet interrogatoire
doit , dit-on , commencer demain «.
Parmi les plaifanteries bonnes & mauvaifes
que l'on ne ceffe de publier contre cet
homme plus malheureux que coupable , dontla
conduite a d'abord révolté , & ne fait aujourd'hui
que pitié , en voici une fingulière.
» Il y a quelques jours que le Lord Gordon
a fait prier le Ministère de lui envoyer quatre
Eccléfiaftiques pour l'affifter pendant fa détention.
Le choix qu'il a fait de ces Eccléfiaftiques eſt aſſez
étrange. Il en a demandé un de l'Eglife d'Angleterre
, un indépendant , un méthodiſte & un Prefbytérien.
Sa requête a été rejettée ; alors il a demandé
un violon qui lui a été accordé. London
courant «.
On lit dans plufieurs de nos papiers les
obfervations fuivantes fur le Lord George
Gordon *, & fur l'affaire malheureuſe dans laquelle
il fe trouve compromis fi cruellement.
* Le Lord George Gordon eft un des frères du Duc
Alexandre de Gordon , quatrième Duc. Le fieur de Gordon
qui fut décapité à Breft il y a quelques années
étoit fon coufin. Il y a en France , en la perfonne
d'Alexandre-Jofeph Comte de Gordon , élevé à l'Ecole
Militaire, & actuellement Sous- Lieutenant au régiment
de Neuftrie , un rejetton d'une branche cadette de Gordon
& établie en France depuis François premier , à qui
Alexandre de Gordon amena quatre mille Ecoffois .
George de Gordon , fecond Comte de Huntley , pere
commun , avoit époufé Jeanne Stuart , fille de Jacques
premier , Roi d'Ecoffe , dont la foeur Marguerite fut la
première femme de Louis XI , Roi de France , & dont
une autre four époufa l'Empereur Maximilien. Le fils
& le petit fils de George , épousèrent des filles de
Jacques II & Jacques IV d'Ecoffe , d'où font provenues
la branche aînée des Ducs de Gordon en Ecoffe ,
22 Juillet 1789. h
( 170 ) ,
» S'il ne falloit écouter que les préjugés populaires
& les clameurs des ignorans , le Lord George
Gordon feroit très-certainement coupable de haute
trahifon ; cependant nous doutons fort qu'on puiffe
trouver dans nos loix le moindre fondement à une
pareille accufation. - Qu'il ait affemblé päiſiblement
dans la plaine de St-George, les perfonnes qu'il croyoit
être celles qui avoient figné la pétition qu'il s'étoit
chargé de préſenter à la Chambre des Communes ;
qu'il ait préfenté cette pétition , ou que les pétitionnaires
fe foient rendus à la Chambre , leur
nombre eût - il été de cent mille tour cela ne
forme point matière à une accufation de haute
trahifon . Il ne faut rien moins qu'une preuve bien
claire & bien évidente que le Lord George étoit
confédéré avec les féditieux , & qu'il connoiffoit l'intention
où ils étoient d'incendier les édifices publics ,
pour fonder une accufation de cette nature. Or
il n'y a pas un feul homme raiſonnable qui puiffe le
foupçonner coupable de cette complicité ou intelligence
avec les féditieux. En effet , dans ce cas
fa marche naturelle eût été de fe joindre aux féditieux
dans tous les défordres qu'ils ont commis ;
mais on ne dit point qu'il l'ait fait , ni même qu'il
ait eu connoiffance de leurs excès . On a dit , à la
vérité , qu'un jour la populace le voyant dans fa
voiture , a dételé les chevaux , & que les féditieux
ont traîné eux- mêmes le carroffe. Et on veut transformer
en crime de haute trahiſon à fa charge cette
extravagance de la populace, foit qu'il s'y foit prêté vo
lontairement , foit qu'il n'ait fait que céder à la force ,
parce qu'il a confenti à fe rendre à l'affemblée du peuple
dans la Plaine de St. George , & qu'il avoit la
cocarde bleue. Mais il y a tout lieu de croire que
>
& celle qui eft repréſentée par Alexandre Jofeph
Comte de Gordon , Sous - Lieutenant au Régiment de
Neuftrie.
( 171 )
toutes les ames honnêtes & fenfibles frémiront
d'horreur à cette nouvelle eſpèce de délit dont la
preuve n'eft fondée que fur des inductions , des
fuppofitions ou des préfomptions , & qui répugne
également aux principes de la raifon & à ceux de
la loi.
P. S. On affure dans ce moment que le
Gouvernement a reçu la nouvelle que l'efcadre
de Cadix a effectué fa jonction avec
celle de M. de Guichen , le 4 Juin à 15
lieues au vent de la Martinique. C'eft le
cotter le Rattlesnake qui l'a apportée. Si
cela eft , comme on n'en doute pas , le
Comte de Guichen s'eft levé plus matin
que l'Amiral Rodney.
FRANC E.
De VERSAILLES , le 18 Juillet.
LA Marquife de Saiffeval a eu l'honneur
d'être préfentée à LL. MM. par Madame ,
en qualité de Dame pour l'accompagner.
La Comteffe de Balby , qui le 6 de ce
mois a prêté ferment entre les mains de
Madame pour la place de fa Dame d'Atours
, a eu l'honneur d'être préfentée le 9
à LL. MM. par cette Princeffe en cette
qualité.
M. de Claris fils , a eu l'honneur d'être
préſenté au Roi par M. le Garde des Sceaux ,
& de lui faire fes remerciemens pour la
place de premier Préſident de la Cour des
h 2
( 172 )
Comptes , Aides & Finances de Montpellier.
Le 9 LL. MM. & la Famille Royale
fignèrent le contrat de Mariage du Prince
Charles de Rohan-Rochefort avec Mademoiſelle
de Rohan-Guémené. Les Fiançailles
furent enfuite faites dans le Cabinet du
Roi , par le Cardinal de Rohan-Guémené
Grand Aumônier de France , en préfence
de S. M. , de la Reine , de Monfieur , de
Madame , de Monfeigneur le Comte d'Ar
tois , de Madame la Comteffe d'Artois , de
Madame Elifabeth de France , de Meſdames
Adélaïde , Victoire & Sophie de France
, & des Princes & Princeffes du Sang.
Cette cérémonie fut faite avec tout l'appa
reil & la magnificence dont elle eft fufcep
tible ,
Le Roi a élevé au grade de Sous - Lieutenant
de fes Gardes du Corps , dans la
Compagnie de Beauvau , le Baron de Thomaffin
de Juilly , premier Maréchal - des-
Logis de cette Compagnie.
$
M. Bartholi , Antiquaire de S. M. le Roi
de Sardaigne , de l'Académie Royale des
Infcriptions & Belles- Lettres , a eu l'honneur
de préfenter le 9 de ce mois à Monfieur
, Madame , à Monfeigneur & à Madame
la Comteffe d'Artois , le Tome I de
fon Ouvrage , intitulé Réflexions impartiales
fur le progrès réel ou apparent que les
Sciences & les Arts ont fait dans le dixhuitième
fiècle en Europe,
( 173 )
De PARIS , le 18 Juillet.
Les lettres particulières arrivées en mê
me tems que les dépêches de M. de Guichen
, & dont la diſtribution a été fufpendue
jufqu'après la publication de celles- ci ,
s'accordent toutes à dire que les Anglois
ont beaucoup fouffert dans le dernier combat
du 19. Nos canonniers n'ont pas cherché
à les dégréer , mais à en bien ajuſter
les corps & fur- tout la deuxième batterie ;
il eft certain quoi qu'en dife l'Amiral Rodney
, dans fa relation , qu'il a envoyé 4
vaiffeaux au lieu de 2 très- maltraités à Ste Lu
cie, dont l'un , que l'on croit être le Sandwih,
couloit bas en entrant au carénage , & a été,
échoué. L'Amiral Anglois avoit été forcé de
tranfporter fon pavillon fur l'Elifabeth. On
ne croit pas qu'il ait été prêt comme il le
dit à fortir le premier Juin de la baye de
Carlifle ; & s'il a pu en effet mettre à la
voile dans les commencemens de ce mois
il n'a pu précéder de long- tems M. de Guichen
que toutes ces lettres s'accordent à
préfenter comme faifant toutes les difpofitions
pour être en mer le 10 & peut- être
plutôt . L'activité de l'Amiral Rodney devoit
fans doute être excitée encore par l'avis qu'il
avoit reçu de l'approche des Eſpagnols ; mais.
il est très- vraisemblable qu'ils ont dû arriver
, au moment où il aura pu partir , au
lieu de leur deftination . Les lettres de Londres
annoncent leur arrivée à la Martini-
1
h 3
( 174 )
que , & leur jonction à M. de Guichen ,
qui a dû fe faire le 4 Juin. Si cette nouvelle
fe confirme , comme on a lieu de l'eſpérer ,
notre fupériorité eft décidée ; les 4 vaiffeaux
que conduit l'Amiral Walfingham ne peuvent
nous l'ôter. Le tems ne tardera pas à
fixer toutes les incertitudes , en attendant
nous tranfcrirons l'extrait d'une lettre écrite.
par un Officier du Diademe , vaiffeau de
ligne commandé par M. de Dampierre , en
date du Port-au-Prince , ifle S. Domingue
, le 13 Mai.
>>> Nous fommes ici depuis quelques jours , ou
nous avons été chargés d'amener 39 bâtimens faifant
partie du convoi de 60 voiles qui étoit venu
à la Martinique , fous l'efcorte du Fier & de la
Boudeufe. Nous avions été au-devant de lui , &
nous cûmes le bonheur de délivrer un bâtiment
chargé pour le compte du Roi , vivement pourfuivi
par deux corfaires. Ce font les feuls navires
ennemis armés qui ofent paroître dans ces parages.
Les corfaires Anglois fortent presque tous de la
Providence , & font plus de mal aux neutres qu'à
nous. L'Amiral Parker garde conftamment le Port ;
il n'a pas jugé à propos de venir une feconde fois
fe melurer avec nous ; enforte que notre petite eſ
cadre a toujours été maitreffe de la mer. Nous
avons laiffé notre Général , ( M. de la Motte-
Piquet tourmenté de la goutte , avec quelque
petit reffentiment de fa bleffure. Mais tous les maux
difparoiffent lorfqu'il eft queftion du fervice du
Roi , de la défenfe de l'approvifionnement de cette
Colonie , dont il eft adoré. Nous vous envoyons
le Fier avec 19 vaiffeaux ; nous gardons la Boudeufe.
Il vous apprendra que les Eſpagnols font
( 175 )
fortis de la Havanne le 27 Mars , & ils ne cachoient,
point qu'ils alloient attaquer Penſacola. Nous ignorons
tout ce qui s'eft paflé à la Martinique depuis
un mois <<.
Une lettre de Rochefort du 8 de ce mois
nous apprend le fort de ce convoi.
» Avant hier , le Fier , de so canons , commandé
par M. le Chevalier de Turpin , entra dans la rivière
avec une tartane , le feul batiment qui l'ait fuivi
depuis le de ce mois , qu'il rencontra la flotte
Angloife. Il vient de Saint-Domingue , où il avoit
conduit 60 navires qu'il avoit pris à la Martinique ;
il en amenoit 21 en Europe ( la lettre du Port-
Louis n'en annonce que 19 ; vraisemblablement il
s'y en eft joint deux autres ). Sa traversée avoit été
on ne peut plus heureuſe & plus tranquille ; lorfque
le 3 de ce mois , étant par les 46 degrés , & pour
ainfi dire , dans nos ports , il reconnut une flotte
nombreufe , qu'il n'eut pas de peine à juger enne.
mie ; il avertit fur-le-champ fon convoi du danger
qui le menaçoit ; chaque navire fit fes difpofitions
pour éviter l'ennemi , qui cherchoit à envelopper
le convoi. Le Fier le trompa en changeant de route ,
la brume & la nuit , fecondant fa bonne manoeuvre ,
il échappa avec la tartane qu'il a amenée. Nous
efpérons que plufieurs des antres bâtimens auront
été auffi heureux ; le Fier n'en ayant vu que 3 qui
fuffent dans le danger imminent d'être pris.l
On ne s'eft pas trompé à Rochefort. Le
plus grand nombre de ces navires a fu
échapper à l'ennemi. Nous apprenons qu'il
en eſt entré fix à la Rochelle , trois à Nantes
, deux à Bordeaux , ce qui en fait douze
en y comprenant la Tartane entrée avec le
Fier à Rochefort ; dè forte qu'il n'en refte
plus que neuf dont on ignore le fort. C'eſt
h4
( 176 )
cet évènement qui a donné lieu au bruit
qui a couru à Londres de la prife entière d'un
convoi de St-Domingue par le Comodore
Walfingham que ce convoi n'a point vu ; c'eſt
la flotte de Geary qui l'a rencontré,& en a occafionné
la difperfion . Au refte cette flotte , diton,
n'étoit pas fort riche : les plus gros vaiffeaux
étoient de 3 à 400 cents tonneaux >
& il n'y en avoit que 2. Les autres étoient
du port de 80 , 100 & 150. La plupart
avoient été chargés à la Martinique & appartiennent
au port de Marſeille. On croit
que quelques-uns ont pu fe réfugier à la
côte d'Efpagne dont ils n'étoient pas fort
éloignés lorfqu'ils ont eu le malheur de
donner dans la flotte ennemie.
כ כ
L'apparition de la flotte Angloife , écrit- on de
Breft , n'a fait aucun tort à ce Port ; elle nous a
Leulement enlevé le lougre le Huffard, de 12 canons ,
commandé par M. le Chevalier de Langle , qui
dans un tems brumeux , fe trouva enveloppé par
les frégates ennemies. Il fuivoit la flotte Angloife
depuis quelques jours . Deux frégates , qui étoient
forties pour le même objet , l'ont vue le premier
de ce mois au N. N. O. de l'Ile de Rhé. Nous
arions quelque inquiétude fur le fort de l'Invincible
, forti de Rochefort le 29 Juin , fi nous ne
favions pas qu'il fe fera éloigné avant que les
ennemis aient paru fur la côte d'Aunis «.
» Les vaiffeaux qui font ici en rade , ajoute une
lettre poftérieure du même Port , forment feuls
une affez belle flotte. On croit que cette divifion
fe joindra à la flotte de Cadix , de la même manière
que Dom Louis de Cordova s'unit au Comte d'Orvilliers.
On s'attend à voir bientôt paroître la
( 177 ) १
Hotte de Cadix ; celle de Toulon a dû, arriver à
la fin du mois dernier ; les vaiffeaux le Céfar , le
Guerrier & l'Actif doivent s'y rendre , après avoir
efcorté , jufqu'à une certaine hauteur , les convois
dont ils étoient chargés. Par ce moyen , il fe
trouvera à Cadix 14 15 vaiffeaux François ,
qui , joints aux 23 Efpagnols , formeront une flotte ,
refpectable , dont la jonction à la divifion de Breft ,
ne pourra être empêchée par l'Amiral Geary , fi
le plan des Miniftres eft qu'elle le faſſe « .
On écrit de Nantes qu'il y a un embargo
fur tous les ports marchands , & qu'on
a frèté dans celui de Nantes feul 42 bâtimens
pour le compte du Roi.
Il est beaucoup queftion d'un nouveau
ventilateur pour renouveller l'air des vaiffeaux
& d'un moyen fort fimple de deffaler
l'eau de la mer & de la rendre propre , en
y mettant deux tiers à trois quarts d'eau
douce , à faire le pain , à cuire les alimens ,
& à abreuver les beftiaux qu'on embarque ;
& enfin d'un autre moyen de purifier l'eau
corrompue. Si ces découvertes ont réellement
lieu , & fi leur fuccès répond à ce
que l'on s'en promet , elles feront bien
précieufes aux Navigateurs.
·
MM. Laurent & Bernard Coppens , frères , ſous
la raifon de M. Coppens , fils , de Dunkerque , ont
entrepris l'armement de la frégate corfaire la
Charlotte. Ses dimenfions principales font de 72
pieds de quille , 80 pieds de rêre en tête , 22 de
bay . Elle eft conſtruite per M. Riva , ancien Conftracteur
de corfaires , percée de 18 fabords pour
porter 18 canons de 6 livres de balle , mènues
armes , munitions & autres objets relatifs . Elle
bs
( 178 )
aura 120 hommes d'équipage , & fera une courſe
de 3 mois effectifs , lous les ordres du célèbre
Pierre Denis du Caffou , dont les actions de valeur
font bien connues , & lui ont mérité des récompenfes
Aatteufes de la part du Roi. Ce brave Officier devoit
commander , comme nous l'avons annoncé , la frégate
la Louife , armée par MM. le Sefne & Compagnie
; il leur en a remis le commandement pour
prendre celui de la Charlotte. MM . Coppens eftiment
que l'armement & la mife hors de leur Frégate
, pourront monter à 100,000 livres . Ils s'obligent
, tant pour l'armement que pour le défarmement
, de fe conformer en tout point à ce qui eft
prefcrit par les Ordonnances du Roi concernant
la courfe , & notamment à la Déclaration du 24
Juin 1778
excepté pour ce qui concerne les .
gages des équipages , qui recevront fix femaines
d'avances.
,
Le Mariage du Prince de Rohan - Rochefort
avec Mademoiſelle de Rohan Guémené
a été célébré le 12 de ce mois dans la
Chapelle de l'Hôtel de Soubife. La Bénédiction
nuptiale a été donnée en préſence
du Curé de St -Jean en Grève par le Cardinal
de Rohan , Grand - Aumônier de France.
Il y a eu ce jour- là de très- belles fêtes à
l'Hôtel de Soubife , & feu d'artifice dans
le Jardin où s'étoient raffemblées plus de
5000 perfonnes. Les illuminations étaient
très belles & ont fait honneur au goût
de l'Artiste qui les avoit difpofées .
-
Nous nous empreffons de tranfcrire la lettre
fuivante que nous venons de recevoir ; un
avis auffi intéreffant pour l'humanité ne doit
pas être retardé.
( 179 )
» M. je croirois trahir les intérêts de mes femblables
fi je tardois à les inftruire qu'il exifte dans la
Capitale , un remède vérifié contre l'Epylepfie :
comme il est très- fur que le motif qui m'anime vous
anime auffi , M. j'ai lieu de croire que vous voudrez
bien faire paffer cette annonce dans votre ouvrage .
J'indiquerai la fource de ce remède à ceux qui
prendront la peine de venir chez moi.
J'ai l'honneur d'être , & c . Signé BERNIER
Confeiller à la Chambre des Comptes de Bretagne ,
rue Sainte- Catherine , Porte Saint- Michel «.
L'Avis fuivant n'intéreffe pas moins l'humanité.
·
Le fieur Jacques Faynard , François d'origne ,
inventeur d'une poudre vulnéraire qui a la vertu
d'arrêter toutes fortes d'hémorragies , tant internes ,
qu'externes , & dont l'Auteur , fuivant le Courier
de l'Europe , du 22 Janvier 1779 , a fait une infinité
d'épreuves heureufes en Angleterre , est venu en
France , la Patrie , du confentement de M. le Comte
de Vergennes , Miniftre & Secrétaire d'Etat des
affaires Etrangères , où il apporte cette découverte,
qu'il cherche à rendre utile au foulagement de fes
compatriotes. Les épreuves en ont été faites en préfence
des Commiffaires de la Société Royale de
Médecine , & conftatées par des procès - verbaux.
Plufieurs perfonnes attaquées de vomiffements &
crachements de fang , tant à Paris , qu'à Versailles ,
ont été guéries par cette poudre : ces faits font attef
tés par des Médecins & des Chirurgiens célèbres . -
Ces fuccès ont produit l'effet défiré par le fieur
Faynard ; ils ont infpiré de la confiance en ce remède
à MM. Lieutaud , Confeiller - d'Etat , & Premier
Médecin du Roi ; Poiffonnier , Confeiller - d'Etat ,
Premier Médecin & Infpecteur-Général des Hopitaux
de la Marine ; & Leclerc , Chevalier de l'Ordre.
de S. M. , ancien Médecin de fes Armées , fon
Commiffaire particulier pour l'inſpection générale
( 180 )
des Hopitaux du Royaume , &c. Le fuffrage de ces
trois Médecins qui ont figné l'avis dont nous don
nons ici l'extrait , a déterminé M. le Prince de
Montbarrey , Miniftre de la guerre , & M. de Sartine
, Miniftre de la Marine , à faire employer cette
poudre dans les Hopitaux de terre & de mer.
Elle fe vend chez le fieur la Vallée , au Pavillon-
Luce , rue Royale , à Verfailles. Chez M. du
Fetel , rue des Vertes - Aulnois , à Amiens , en Picardie.
Et chez l'Inventeur , Nº. 41 , Windmill
Street , Rathbone , Place à Londres ; dans les principales
Villes & Ports de Mer d'Angleterre . Il y
a des boëtes de trois prix différents , de 6 liv. , de
12 & de 24 livres . -Le fieur Faynard croit devoir
avertir le Public , que toutes les boëtes qui ne feront
pas fcellées de fon cachet , & fignées de fa main ,
Jacques Faynard , feront des boëtes de poudre
contrefaite «.
La Séance publique que l'Académie d'Arras
a tenue les Avril dernier , a été remplie
par la lecture de plufieurs Mémoires ,
la plupart très- piquans ; forcés par les bornes
de ce Journal de nous reftreindre , nous
indiquerons ici deux articles.
47
M. Buiffart , Confeiller- Affeffeur de la Maréchauffée
, Directeur en exercice , ouvrit la féance
par la lecture d'un Mémoire contenant la deſcription
de quelques trombes terreftres . La première fur
obfervée le 9 Avril 1770 , vers 5 heures après midi ,
à Pomonien , village fitué entre Arras & le bourg
de Pas ; la deuxième le fut le 21 Juillet 1777 , fur
les 2 heures de l'après midi , à Billy - Berclau près la
Baffée ; & la troisième , le 22 Juillet 1779 , entre
5 & 6 heures du foir , au village de Néville , au
hameau de Thun , à Château- l'Abbaye , & autres
endroits voifins de Saint- Amand en Flandres. M.
Buiffard donna enfuite l'explication de ces météores ,
( 181 )
d'après le fentiment de plufieurs Phyficiens , qui
penfent que les trombes doivent être , comme les
autres Phénomènes météoriques , attribués à l'élec
tricité ; & il conclut delà que les conducteurs élec .
triques , placés en plus grand nombre , tant dans
les villes que dans les campagnes , s'oppoferoient
probablement à la formation de ces météores .
M. Goffe , Prieur de l'Abbaye d'Arrouaife , lut
une Pièce d'environ , 300 vers , intitulée : Mon
Rêve ou les Immortels. Les Voyages de Gulliver
du Docteur Swift , lui en ont fourni l'idée. Il feint
d'être transporté , en fonge dans une ifle , où parmi
des hommes ordinaires , il s'en trouve d'autres qui
naiffent immortels. Le Poète s'imagine d'abord que
çes derniers font les plus heureux ; mais un Sage
du pays le détrompe , en lui apprenant que ceux
qui naiffent avec cet avantage , n'en fouffrent pas
moins tous les maux attachés à l'humanité ; & que.
leur immortalité n'eft qu'un malheur de plus ; il
y a même une loi particulière qui déclare morts civilement
ceux qui paffent les 80 ans ; ce qui fournit
au Poète ces vers que nous citerons.
A l'âge où dans votre Iſle un décret abhorré ,
Aux immortels ôte leur exiſtence ,
Près du Trône , appellé par un Prince adoré ,
Un Miniftre fameux , un Vieillard révéré ,
Des feux de fon génie éclaire encor la France.
Dieux , pour notre bonheur , vous qui l'avez fait
naître ,
Couronnez les travaux des plus brillans fuccès }
Confervez long- tems aux François ,
L'ami du peuple & de fon Maître .
( 182 )
Il y a eu tant de corfaires pris ou détruits
depuis quelques jours , qu'il n'en refte
pas beaucoup dans nos parages. Celui
de Liverpool à la jambe de bois n'a point
été pris ; ce n'eft point ce Capitaine qui
commandoit la Pallas. On écrit de la Rochelle
qu'il continue d'infefter la côte d'Aunis
, & qu'on a envoyé à fa pourſuite une
frégate & une chaloupe canonnière. Tous
ces convois , tous ces corfaires étoient fortis
à l'abri de la grande flotte ; ils croyoient
que nos vaiffeaux & nos frégates n'oferoient
pas tenir la mer , lorfque l'Amiral
Geary étoit dehors ; & les navires de Corke
n'ont pas été peu furpris de rencontrer
fi près de leurs côtes un vailfeau François
de 64 canons ; ils ont appris à leurs
dépens qu'il ne dépendra que de nous
quand nous le voudrons. de défoler le
commerce de l'Angleterre.
On écrit d'Avalon en Bourgogne que le
4 du mois dernier , un gros nuage creva
fur les villages de Sermizelle , Givri &
Blannai ; il vomit pendant près d'une demilieue
une grêle sèche d'une groffeur étonnante
qui a dévasté toutes les récoltes
à faire , & qui , frappant les bois des vignes ,
les a mis hors d'état d'être taillés l'année prochaine
, & de porter du fruit pendant plufieurs
années. A l'égard des Laboureurs ,
on ne croit pas qu'ils puiffent recueillir
affez de grains pour les femences de Septembre
& d'Octobre. Les perfonnes fenfi(
183 )
•
bles & charitables font invitées de faire
paffer leurs fecours à M. Houdaille , Notaire-
Royal à Avalon . Ils feront diftribués
avec la plus grande équité .
Selon des lettres de Clermont en Bauvoifis
, Généralité de Soiffons , le 19 Juin
vers les fix heures du foir , un orage épouvantable
, en moins d'une demi- heure , a
détruit toutes les récoltes de plus de vingt
Paroiffes. Cet ouragan qui a renverfé un
clocher en pierre , une quantité d'arbres
de toutes groffeurs , dont quelques - uns par
leur chûte ont écrafé une Chapelle , avoit
une étendue d'une lieue & demie de large &
de fix en longueur , dans la même Election
qui, l'année dernière , avoit déja éprouvé un
pareil défaftre. C'eft aux hommes qui font
au-deflus des beſoins , qu'on recommande la
multitude des malheureux à qui ce fléau
les fait éprouver tous.
*
Il paroît deux Edits du Roi ; l'un donné à Verfailles
au mois d'Août dernier , & enregistré au
Parlement le 17 Mars , fupprime le Baillage Royal
de la Terre de Château- Renard . L'autre donné au
mois de Février , & enregistré le 17 Mars dernier ,
porte prorogation du fecond Vingtième des droits
réfervés , & des fols pour livre , en- fus de différens
droits dans la Province d'Artois .
Il paroît auffi plufieurs Arrêts du Conseil d'Etat
du Roi. Le premier en date du 27 Février , porte
un nouveau Règlement pour les impofitions des
Corps & Communautés . Le fecond , en date du
25 Avril , ordonne l'exécution d'une Ordonnance
de l'Intendant d'Orléans , du 10 Septembre 1777 ,
( 184 )
par laquelle Marie Allaire , veuve de Jean - Jofeph
& Jacques - Jofeph fon fils ont été condamnés à
payer le droit de Franc- Fief du Domaine Noble de
la Borde- Gerard , régi par la Coutume d'Orléans ,
aliéné à la charge d'une redevance qualifiée cens ,
avec rétention de la foi , & moyennant des deniers
d'entrée. Le troifième , en date du 28 Mai ,
nomme les 12 Receveurs - Généraux des Finances ,
créés - Le l'Edit du mois d'Avril précédent.
quatrième , en date du 10 Juin , ordonne que toutes
par
les Pêcheries actuellement fubfiftantes dans le reffort
de l'Amirauté de S. Brieuc , autres que celles mentionnées
audit Arrêt , feront démolies & détruites.
- Le cinquième , en date du 24 Mai , ordonne ,
qu'à compter du 10 Octobre 1780 , dans les Provinces
fujettes aux droits d'Aides , & du premier Janvier
1781 dans les autres Provinces du Royaume , il
ne pourra être employé d'autre papier & parchemin
timbrés que ceux qui feront marqués des nouveaux
timbres de Jean Vincent René , chargé de la future
adminiftration des Domaines , lequel ne fera point
tenu de contre - timbrer gratis , de reprendre ou
échanger les papiers & parchemins marqués des
anciens timbres qui pourroient lui être rapportés.
Marie-Jofephe Brogniard , femme de Jean-
Baptifte Prauvot , eft accouchée à Lille , en
Flandres , le 26 du mois dernier , après 7 mois
de groffeffe de 4 enfans , dont 2 garçons & 2
filles , qui tous quatre ont été baptifés . Un des
garçons eft mort le lendemain , & les 3 autres
enfans fe portent aflez bien ainfi que
leur mere. Cette femme , âgée de 40 ans ,
avoit eu précédemment 9 enfans en 9 différentes
couches. Son mari , ouvrier en
fil , gagne 12 fols & demi par jour , quand
il eft occupé. La furcharge que vient de
そ
( 185 )
lui donner la fécondité de fa femme , eft
bien faite pour lui attirer quelques fecours
de la part des amnes bienfaifantes.
Jean-Louis Gouyon de Vaudurant , ancien
Evêque & Comte de Saint-Pol- de- Léon ,
Abbé Commendataire des Abbayes Royales
de Saint-Mahé de Fimeterre , Ordre de
Saint Benoît , Congrégation de Saint Maur,
Diocèfe de Léon , & de la Cour-Dieu
Ordre de Cîteaux , Diocèfe d'Orléans , eft
mort le 18 du mois dernier en fon Château
de Madis , en Bretagne , dans la 78e
année de fon âge.
.Les numéros fortis au tirage de la Lotterie
Royale de France , font : 82 , 18 , 5,
89,87.
De BRUXELLES , le 18 Juillet.
CHARLES-ALEXANDRE , Duc de Lorraine
& de Bar , Grand-Maître de l'Ordre Teutonique
, Lieutenant , Gouverneur & Capitaine
- Général des Pays- Bas , eft mort au
Château royal de Tervueren le 4 de ce
mois à 10 heures du foir , dans la 58e année
de fon âge , après avoir gouverné ces
Provinces pendant plus de 36 ans avec
autant de fageffe que de modération . Les
Etats de Brabant lui érigèrent , il y a quelques
années , une Statue , & fa mémoire
fera toujours chère aux peuples qui l'ont
perdu. Son corps fut amené ici les de ce
>
( 186 )
mois à minuit , dans un carroffe eſcorté par
un détachement de cavalerie , & fuivi d'une
feconde voiture dans laquelle fe trouvoient
le Grand Ecuyer & les deux Exécuteurs
teftamentaires nommés par S. A. R. & qui
font le Baron de Radener , Commandeur
de l'Ordre Teutonique & le Baron de Gottini
, Chambellan. Le corps fut reçu à la
grille du Jardin par toute la Cour. Il fut
embaumé la même nuit , & on l'a expofé
pendant trois jours en uniforme de l'Ordre
Teutonique , habit noir , manteau blanc ,
botté & éperonné.
On dit que felon le teftament de S. A. R.
fait il y a quelques années , S. M. l'Impératrice-
Reine eft fon héritière univerſelle , &
eft priée de faire des penfions à tous fes
gens. S. A. R. trois jours avant la mort ,
qu'elle regardoit comme affurée , & qu'elle
envifageoit avec la fermeté & la tranquillité
d'un héros chrétien , ayant mandé fon
Secrétaire intime , lui fit fceller en fa préfence
la caffette qui contenoit fes papiers ,
& lui dicta enfuite deux lettres , l'une pour
l'Impératrice Reine , & l'autre pour l'Archiducheffe
Marie- Anne. Il les fit cacheter
de noir , & ordonna de les envoyer à Vienne
auffi-tôt qu'il feroir mort. Elles ont été en
effet expédiées à leur deſtination auffi-tôt
après fon décès .
Le Prince de Stahremberg a été nommé
par interim , Lieutenant , Gouverneur &
( 187 )
Capitaine Général des Pays-Bas . On dit que
ce fera le Duc de Saxe-Tefchen qui fuccédera
ici au Prince Charles de Lorraine ; cette
efpérance n'eſt pas fans fondement , s'il y a
quelque authenticité dans une lettre de
Vienne reçue il y a 15 jours , où l'on lit
que l'on y efpéroit apprendre le rétabliſſement
de S. A. R. par ce que S. M. I. & R.
feroit vivement touchée en recevant la nouvelle
de fa mort , & de fe voir par- là privée
de la compagnie de l'Archiducheffe de Saxe-
Tefchen.
>
Selon quelques avis d'Italie , on a vu
paller à Mantoue un courier venant de
Munfter & dirige ant fa route vers Rome ,
où il va chercher les bulles néceffaires
pour l'Archiduc Maximilien en qualité
de Coadjuteur de Cologne & de Munſter..
Des lettres d'Allemagne portent que ces
bulles y font attendues à chaque inftant
& que l'on fe flatte que cet arrangement
s'exécutera fans apporter aucun trouble à
la tranquillité des Etats- Germaniques.
On avoit parlé d'un Congrès qui devoit
fe tenir à la Haye , pour mettre la dernière
main au plan d'une neutralité armée par
mer , proposé par la Cour de Ruffie ; on
dit aujourd'hui que cette négociation fe
fera à Pétersbourg ; & que l'Impératrice
ayant témoigné qu'elle le défiroit , les Etats-
Généraux ont nommé fur la propofition du
Stadhouder , les Barons de Waffenaar , de
( 188 )
Starrenbourg & de Herkeren de Brantzen?
bourg , députés de l'Affemblée de LL.
HH. PP. , de la part des Provinces de
Hollande & d'Utrecht Miniftres Pléni
potentiares à Pétersbourg. On affure qu'ils
le mettront en route au mois prochain .
» En attendant l'effet encore éloigné de ces conférences
, écrit- on de la Haye , notre commerce eft
toujours troublé par les Anglois . Plufieurs proprié
taires d'Amfterdam , ont préfenté une nouvelle requête
aux Etats - Généraux à l'effet de reclamer quelques
vailleaux pris par les Anglois & conduits à
Lisbonne. On craint fort que ces navires ne foient
confifqués , parce qu'ils fe trouvent munis de paffeports
dont ils devoient faire ufage, s'ils arrivoient dans
quelques Ports de France , afin de ne payer aucuns
droits d'entrée extraordinaires . On affure qu'il a été
expédié à M. Smiffaert, nouveau Miniftre Plénipotentiaire
de LL. HH . PP. à la Cour de Lisbonne , parti
d'ici le 30 Juin pour Londres , d'où il doit fe rendre
à fa deftination , l'ordre d'y reclamer ces vaiffeaux à
fon arrivée .
On écrit de Morlaix que le 7 Juillet ,
le Bâtiment Anglois la Pandore , allant
de Cheſter à Londres , avec un chargement
de 28 canons de fer du calibre de
24, de la nouvelle fabrique Angloife , a
été conduit dans ce port. Cette prife a
été faite par le Corfaire Américain la
Princeffe Noire , Capitaine Edward Macatter.
On a dit que les François avoient menacé
S. Chriftophe qui peut l'être encore ; ce bruit
a donné lieu à la publication d'un petit dé(
189 )
tail hiſtorique fur cette colonie , & il trouve
naturellement fa place ici ,
» La Religion de Malte acquit en 1653 non-feulement
la propriété & la Seigneurie de l'Ile de Saint
Chriſtophe & des Ifles voilines , comme Saint- Bar,
thelemi , Sainte-Croix & quelques autres , mais en
core toutes les habitations , terres , eſclaves noirs ,
marchandiſes , munitions & provifions. Cette acqui,
fition faite fous le Grand - Maître Paul Lafcaris
Caftellard , par les Baillis de Poincy & de Souvré,
ne coûta à l'Ordre que le payement de ce que la
Compagnie des marchands pouvoit devoir aux habi
tans de l'Ifle , & une fomme de 120 milles livres
tournois par contrat paflé à Paris , ratifié à Malte ,
confirmé peu après par les Lettres . Patentes de Louis
XIV, expédiées à Paris au mois de Mars 1653 .
Néanmois en 1665 , c'est-à-dire , 12 ans après , fous
le Grand-Maître Nicolas Cotoner , la Religion de
Malte revendit l'Ifle de Saint-Chriftophe à une Com
pagnie de marchands François , qui s'y établirent
fous la protection du Roi, Depuis ce tems l'Angleterre
a conquis cette Ifle , qui eft devenue entre fes
mains une Colonie affez importante «.
PRÉCIS DES GAZETETES ANGL, du 10 au 11 Juillet,
Le Parlement d'Irlande a été prorogé jufqu'au 8
de ce mois , pour avoir le tems de recevoir les
Bills qui font à préfent en Angleterre. Peu de jours
après leur arrivée , on fera la clôture d'une feffion
à jamais remarquable dans les annales de l'Irlande
par l'extenfion fubite de fon commerce & de fa
liberté .
Le 8 , fur les trois heures après midi , le Sr.
George Bayne , Capitaine du vaiffeau armé le
Lirne , eft arrivé à l'Amirauté , avec des dépêches
de l'Amiral Gambier . Elles étoient fi importantes
que cet Officier a été retenu à l'Amirauté jufqu'à
( 190 )
ce que le Lord Sandwich les eût communiquées
au Roi. Ce Lord n'a quitté S. M. qu'à dix heures
du foir ; & le 10 , à deux du matin , le Capitaine
Bayne eft reparti avec des ordres pour la grande
efcadre , fous le commandement de l'Amiral Geary.
Le 10 de ce mois , il eft arrivé à l'Amirauté
des dépêches , par lefquelles l'Amiral Geary donne
avis que n'ayant vu aucune efcadre ennemie pendant
toute la croifière , il a deffein de retourner
le plutôt poffible , avec la flotte , à Torbay , pour y
faire de l'eau , & y prendre des vivres.
Le 8 de ce mois , il y a eu une Preffe très - vive ·
für la Tamife & fur les deux bords de ce fleuve ,
parce qu'on avoit befoin de 2000 hommes pour
un fervice immédiat On en a pris un grand nombre
qui ont été mis à bord d'une allège.
Un paffager , qui étoit à bord d'un vaiſſeau
Hollandois , venant de St- Euftache , écrit - on de
Portsmouth , rapporte qu'il y a trois femaines que ce
bâtiment a rencontré par
l'eft 35 les frégates
la Danaé & la Pandora , avec dix bâtimens marchands
pour Québec. Le refte de la flotte avoit
été difperfée par trois vaiffeaux de guerre François.
Le départ des flottes pour les deux Indes , eſt
fixé au 12 ou au 13 de ce mois.
Il y a à Spithéad un grand nombre de vaiffeaux
marchands chargés pour différentes deſtinations ,
telles la Caroline Méridionale que , New Yorck
& les Illes de l'Amérique , indépendamment de
ceux qui doivent partir pour l'Inde .
-
On attend bien- tôt une très - forte flotte marchande
, qui doit arriver en Angleterre , venant
des Ifles du Vent. Elle confiftera en plus de 300
voiles de toute eſpèce , elle aura à bord une trèsgrande
quantité de fucre & de rum , du produit
de nos propres Ifles , & outre cela , beaucoup de
fucres & autres marchandiſes prifes fur les Fran(
191 )
-
•
çois , les Espagnols & les Américains , pour la
valeur de 3 millions . - Son rendez vous étoit à
la baye de Carliſle dans l'Ifle des Barbades , d'où
elle a dû partir au milieu du mois de Juin , &
quitter , fuivant la convention d'affurance , ce Port
avant les Juillet au plus tard , faute de quoi
l'affurance deviendra de nul effet. Il faudra un fort
convoi pour une flotte auffi confidérable . l'Amiral
Parker eft destiné pour cette opération avec 5 ou 6
vaiffeaux de ligne , fans compter les frégates , &
on choifira pour ce fervice les vaiffeaux qui pe
pourroient pas être réparés fuffifamment en Amétique.
Un Particulier a fait une recherche exacte du
nombre des maifons , chapelles & autres édifices
détruits entièrement ou feulement endommagés
par les féditieux , & il les porte à 83 .
•
Les fonds ont hauffé confidérablement depuis la
prife de Charles-Town.
Il doit partir un convoi le 25
de ce mois pour
eſcorter les vaiſſeaux marchands deſtinés pour la
Caroline. Plufieurs de 250 à 350 tonneaux font
déja chargés , ou prennent leurs chargemens. Ily
en a dix autres de frètés , dans le nombre defquels
fe trouve un ancien vaiffeau de la Compagnie des
Indes de 700 tonneaux , quoique à la baſſe- marée ,
il n'y ait pas , à la barre de Charles- Town , plus
de 19 pieds d'eau. On embarque des marchandifes
de toute espèce pour une fomme très - conſidérable.
Elles trouveront probablement du débit dans le
pays ; mais il fera impoffible de trouver des cargaifons
de retour pour un fi grand nombre de
vaiffeaux. Les récoltes de 1779 , tant en bled qu'en
riz , ont été prefque entièrement détruites par les
infectes & le mauvais tems. La Province s'eft trouvée
envahie dans les mois des femailles du printems
dernier ; il eft conftant qu'on ne trouvera
pas de productions à embarquer pour l'Angleterre
"
嘴
--
ཀ
cette année. On a calculé au départ du dernier
vaiffeau de Charles-Town ; que fi les productions
entières de la Province , tant en bled qu'en indigo ,
étoient réunies enfemble , il n'y auroit pas de
quoi charger trois petits vaiffeaux . L'état dé
plorable on fe trouvoit la Province , a bien rabattu
la joie des Miniftres & de leurs amis , de la réduc
tion de Charles- Town. Ce pays fi beau , fi abondant
en volailles , en viandes fraîches de toute ef
pèce , a été épuifé par les armées. La difette étoit
fi - grande , que la paire de poulets fe vendoit une
guinée. Il n'y avoit ni fromage , ni beurre , ni
fait , ni bifcuits . Les Nègres , fans lefquels on ne
peut cultiver les terres , & qui étoient au nombre
de dix ou onze contre un blanc , ſe font évadés
après la prife de Charles -Town , en corps de 80
hommes , pillant & dévaftant tout ce qui fe trous
voir fous leurs mains. Ils fe font portés vers le Sud.
Queft de la Colonie , & avec le fecours même des
troupes on parviendra difficilement à les en re
tirer. Il faudra 20 a la Province pour
mettre dans l'état où elle étoit en 1779.
12
fe re
Pendant que notre armée affiégeoit Charles -Town,
& que le fuccès étoit incertain , plufieurs émillai
res & entr'autres le fucceffeur de M. Stewart
fur-Intendant des affaires de l'Inde , & deux Amér
ricains caffés dans le camp de Washington , par
lâcheté , ont été envoyés chez les Cheroquis &
autres tribus fauvages , pour les exciter à prendre'
la hache & à recommencer à dévaſter la fron .
tière occidentale des deux, Carolines & de la Géor
gie. Comme ces fauvages fe laiffent facilement
entraîner à faire le mal , il eft vraisemblable que
Pleque
les mois de Juillet & d'Août feront plus funeftes
encore à la Province que ne l'a été le mois de
Mai ; les vieillards , les femmes & les enfans feront
les victimes de la férocité des barbares qu'on a
armés.
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
RUSSI E..
De PETERSBOURG , le 23 Juillet.
L'IMPERATRICE eft arrivé ce matin à Czarsko-
Zelo , après avoir employé près de cinq
femaines à fon voyage dans la Ruffie - Blanche.
L'Empereur eft attendu lundi prochain
dans cette capitale ; on a préparé des fêtes
brillantes qu'on fe propoſe de lui donner
pendant fon féjour. La noblefle des deux
fexes y paroîtra avec la plus grande pompe.
La dépenſe qu'elle fait en habillemens , équipages
& livrées eft d'autant plus confidérable
, parce que la circonftance a augmenté
le prix des étoffes qu'elle employe & qu'elle
paye le quadruple du prix ordinaire .
L'efcadre raflemblée à Cronstadt , & compofée
de 15 vaiffeaux de ligne , 4 frégates ,
a mis à la voile le 19 de ce mois. Comme
le fervice auquel elle eft deftinée ne lui
permettra pas de revenir l'hiver prochain
dans nos ports , le Gouvernement a expédié
des Couriers à fes Miniftres réfidans près
les Cours de Verfailles , Madrid , Londres ,
Lisbonne, Copenhague, Stockholm & la République
des Provinces - Unies , pour leur
29 Juillet 1780 . i
( 194 )
enjoindre de demander à ces Cours l'admiffion
dans leurs ports des vaiffeaux de cette
efcadre qui pourront y entrer , foit pour y
hiverner ou pour s'y réparer , & la permiffion
de s'y pourvoir de tout ce dont ils
auront befoin.
Cette efcadre eft partagée en 3 divifions
aux ordres des contre - Amiraux Boriffow ,
Crufe & Polibin .
M. Harris , Envoyé de S. M. B. , expédia
, le 26 du mois dernier , un Courier à
fa Cour ; depuis ce tems le bruit s'eſt répandu
qu'il a demandé fon rappel , & il
paroît fe foutenir encore.
DANEMAR CK.
De COPENHAGUE , le 3 Juillet.
LES vaiffeaux de guerre qui doivent protéger
notre commerce font actuellement en
rade ; le 6 de ce mois , le pavillon Amiral
fera hiflé à bord du vaiffeau la Justice de
74 canons. Notre efcadre fera composée cette
année de ro vaiffeaux de guerre dont 2 de
74 canons , 2 de 70 , 2 de 64 , 2 de 60 & 2
so ; & de 6 frégates , dont 2 de 36 , une de
34, une de 32 , une de 24 & une de 20. Il s'eft
déja détaché un vaiffeau de 60 canons pour
la côte de Guinée , un de so eft dans la mer
du Nord ; il en reftera un autre à la radę
d'Elfeneur pour fervir de vaiffeau de garde.
La flotte Ruffe, compofée de 15 vaiffeaux de
ligne & 4 frégates eft arrivée dans cette rade ,
( 195 )
partie hier , & le refte aujourd'hui . On dit
qu'elle va être fuivie du vaiffeau Amiral ,.
monté par l'Amiral Greigh qui aura le commandement
de la flotte combinée. Nous y
joindrons 7 vaiffeaux ; on attend inceffamment
ceux qui doivent venir de Suède ; on
en a apperçu 4 il y a 2 jours à la hauteur de
Bornholm , & ils ne peuvent tarder .
POLOGNE.
De VARSOVIE , le 15 Juillet.
LES différends furvenus entre le Comte
de Tyszenhaus , Tréforier de Lithuanie , &
plufieurs autres Grands de ce Duché, ont enfin
attiré au premier des défagrémens , dont
jufqu'à préfent on ignore la véritable caufe
& les circonstances. Deux de fes Secrétaires ,
arrêtés à Bialiſtock , ont été conduits ici avec
les papiers dont ils étoient chargés . Le Roi .
qui honoroit M. de Tyfzenhaus de fes bonnes
graces particulières , a envoyé à Grodno,
le Comte de Kinsky fon Ecuyer , pour examiner
l'affaire & lui en rendre compte. On
parle auffi de l'établiſſement d'une Commiffion
pour le même effet.
Le Général Baron de Cocceji , Commandant
du régiment d'infanterie des Gardes
de la Couronne , que le Roi avoit envoyé
à Mohilow , avec le Lieutenant - Général
Prince Staniflas Poniatowski , pour y complimenter
, en fon nom , l'Impératrice de
Ruffie & l'Empereur des Romains , y eft
i 2
( 196 )
و
mort des fuites d'un accident bien étrange.
Il avoit caffé un flacon en voulant l'ouvrir ;
un morceau de verre entra dans fa main ; là
bleffure ayant paru peu de chofe & le
Chirurgien n'ayant pas jugé qu'elle pût avoir
aucune fuite dangereufe , M. de Cocceji
continua fon voyage. La plaie s'échauffa´; à
fon arrivée à Mohilow la main étoit devenue
toute noire ; le bras étoit enflé ; les gens de
l'Art affemblés à cette occafion , reconnurent
que la gangrène s'y étoit mife & avoit fait de
tels progrès que l'amputation qui eût été
néceflaire la veille étoit alors abſolument inutile
, parce qu'il étoit trop tard : M. de Cocceji
s'eſt réſigné avec beaucoup de fermeté
à fon fort ; il envoya à l'Empereur pour lui
témoigner que fon feul regret étoit de ne
pouvoir exécuter la commiffion dont il ércit
honoré , & de fe voir privé par -là de l'honneur
de lui préſenter lui- même fes reſpects.
L'Empereur , dit- on , a bien voulu lui donner
la feule confolation qu'il pouvoit defirer ;
il a daigné aller voir le Baron mourant &
lui témoigner l'intérêt qu'il prenoit au malheureux
évènement dont il étoit la victime.
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 7 Juillet.
LES nouvelles qu'on reçoit fucceffivement
de l'Empereur , ne fauroient être plus
fatisfaifantes. S. M. jouit de la meilleure
fanté ; elle eft arrivée le 27 Juin à Péters(-
197 )
bourg ; elle paroît très - contente du féjour
qu'elle a fait à Mofcou ; la première fête
qu'on lui a donnée dans cette dernière ville
étoit un feu d'artifice , où l'on remarquoit
cette devife , amitié & droiture . L'Empereur
ayant diftribué fur la route tous les
préfens qu'il avoit pris avec lui , il a été
donné ordre d'en préparer d'autres qu'il fe
propofe de diftribuer à Pétersbourg. L'Impératrice
de Ruffie en a fait auffi de trèsriches
aux perfonnes de la fuite de l'Empereur.
Le Général Brown a reçu des tablettes
à écrire garnies de brillans , enrichies
du portrait de cette Princeffe , & le Comte
de Cobentzel , une tabatière ; on eftime l'un
& l'autre préfent à plus de 15,000 florins
chacun.
L'Archiduc Maximilien eft depuis quelques
jours à Baade , à 8 lieues de cette
Capitale , où S. A. R. fe propofe de prendre
les bains.
Il étoit furvenu quelques nouveaux troubles
parmi les payfans de quelques Seigneuries
en Bohême au fujet des corvées ;
mais ils ont été promptement diffipés. Un
détachement de cavalerie qu'on y a fait paffer
a fur-le- champ rétabli l'ordre.
De HAMBOURG , le 9 Juillet.
LE Voyage de l'Empereur , fon entrevue à
Mohilow avec l'Impératrice de Ruffie , la
réfolution qu'il a prife de faire une tournée
dans ce vafte empire , & le féjour qu'il fera
i 3
( .198 )
à Pétersbourg , fixent toujours l'attention
des fpéculatifs qui cherchent du myſtère
dans tout , & qui peu accoutumés à voir
les Souverains voyager , fuppofent abſolument
toutes les fois qu'ils fe déplacent d'autres
motifs que celui de la curiofité. Jufqu'à
préfent aucune de leurs conjectures
fur ces motifs fecrets , n'en ont dévoilé
aucun ; & s'il y en a réellement , on peut
attendre qu'ils fe dévoilent fans chercher
à les pénétrer d'avance.
Nous en dirons autant de ceux qu'ils attachent
aux Couriers fréquens qu'ils fuppofent
être relatifs à l'élection de l'Archiduc
Maximilien à la coadjutorerie de
Cologne & de Munſter . Nous ne nous arrêterons
pas non plus fur les fpéculations
qu'ils font fur l'ordre donné , dit- on , à la
garnifon de Minden & aux autres régimens
Pruffiens répartis dans la Weftphalie , de
fe tenir prêts à fe mettre en marche auſſi -tôt
que le befoin l'exigera . La plupart des papiers
Allemands affurent que cet ordre a été en effet
donné , & font remplis de conjectures fur
le chemin que ces troupes pourront prendre
fi elles fe déplacent ; mais ils n'obfervent
peut - être pas affez que ces ordres font fréquens
dans les garnifons Pruffiennes , & que
leur but eft fouvent de tenir les troupes en
haleine , & dans une activité dont elles prennent
l'habitude & dont on profite lorfqu'elle
eft néceffaire.
( 199 )`
Selon des lettres de la Moldaviè , les Turcs
font conftruire à Choczim & à Bender de
grands bâtimens , dont ils formeront des
magaſins remplis de vivres & de munitions
de toute eſpèce , afin qu'à l'exemple des autres
nations ils puiffent en tems de guerre
pourvoir plus facilement leurs armées , de
toutes les chofes dont elles peuvent avoir
befoin .
Des lettres d'Aftracan ont annoncé que
les troubles de la Perfe approchent de leur
fin ; on lit dans une en date du 14 Avril
dernier les détails fuivans .
» Un bâtiment arrivé de Baku , nous apprend
que le gouvernement de Schiras eft dans la même
fituation que l'année dernière . Albufat- Kan , fils de
Kerim- Kan , foutient fes droits au trône , foutenu
des confeils & des forces de Sadug- Kan , fon oncle ,
qui paffe pour un homme fage & expérimenté ,
tandis que la nation reproche à Albufat-Kan fa vie
déréglée & fon peu de talent pour régner. La rebellion
eft prefque entièrement appailée dans les
provinces ou n'y caufe que peu de dommage ; -
Vers la fin de l'année dernière , Albufat envoya
contre les rebelles du voifinage une armée de 40,000
hommes qui les diffipa . Sulfura - Kan , le chef de
ces rebelles , avoit été fous Kerim -Kan , Commandant
de Zingan , ville peu éloignée de Kasbin , &
s'étoit fait un parti de plus de 20,000 hommes ,
avec lefquels il ravageoit ce diftrict & fes environs.
Mais il fut vaincu , fes troupes diſperſées &
il perdit la vie en cette occafion. Sa tête fut envoyée
à Schiras , avec une de fes mains , portée &
montrée dans tour le pays pour prouver qu'il n'étoit
plus à craindre. Ce même Sulfura s'étoit
auffi emparé du pays de Gilan , & avoit retenu pri
-
i 4
( 200 )
fonnier auprès de lui le Prince Hadant , Kan de ce
pays. Il fut envoyé à Ifpahan après la mort de Sulfura
, & a été remis en poffeffion de Gilan , où fon
Harem qui s'étoit réfugié à Baku pendant fa prifon
eft venu le rejoindre. La deftruction de Tauris
& de plufieurs villages voifins par le tremblement
de terre du mois de Décembre dernier , fe confirme
avec toutes fes circonftances terribles. Sur
250,000 habitans , il n'y en a que 700 qui ont
échappé à la mort « .
ITALI E.
De RO ME , le 30 Juin.
LE 28 de ce mois la cérémonie de la
préſentation de la Haquenée à S. S. au nom
de S. M. Sicilienne , a été exécutée par le
Grand Conétable Colonna ; le foir il y a
eu une fuperbe illumination devant le Palais
du Connétable & un feu d'artifice dont
la décoration repréfentoit un Temple dédié
à Romulus.
Le Comte Clément Augufte de Plettemberg
Henkaufen , ayant réſigné un Canonicat
de la Cathédrale de Munfter en faveur
de S. A. R. l'Archiduc Maximilien d'Autriche
, Grand - Maître Coadjuteur de l'Ordre
Teutonique , le Pape a figné la Bulle
de cette réfignation , avec faculté au Réfignataire
de conferver la coadjutorerie de
la grande maîtrife de l'Ordre.
On mande de Naples que les deux vaiffeaux
de guerre de 60 canons chacun , dont
le Grand-Maître de Malte a fait préſent au
( 201 )
*
Roi , y font arrivés , & que S. M. en reconnoiffance
de ce don , a accordé au Grand-
Maître la liberté de faire couper dans les
forêts de la Calabre , des bois propres à la
conſtruction des navires .
Les lettres d'Aquapendente font mention
du fait fuivant arrivé dans le village d'Onano
, qui en eft peu éloigné.
» Un Payfan très eftimé , & regardé comme un
Saint , étant mort , le peuple fe
porta en foule pour
le voir expofé dans fon appartement au deuxième
étage ; le concours fut fi grand , que les planchers
s'effondrèrent ; de forte que les curieux & le défunt
furent enſemble enfévelis fous les décombres. Tous
les habitans du village accoururent alors pour déblayer
, & on retira de deffous les ruines 24 perfonnes
mortes , dont enfans & plufieurs femmes.
Le nombre des perfonnes bleffées dangereufement ,
eft beaucoup plus confidérable c
ESPAGNE.
De CADIX , le 1er. Juillet.
Il étoit arrivé ici coup fur coup 3 ou 4
Couriers de Madrid , avec ordre à la flotte
de fe tenir prête à partir. Elle eſt actuellement
composée de 24 vaiffeaux Eſpagnols
& de 8 François ; l'efcadre de Toulon &
les vaiffeaux fortis de Rochefort la porteà
40; & l'on ne croit pas que les
Anglois fe hafardent alors à vouloir empêcher
fa jonction avec celle de Breft ; cette
flotte eft dans le meilleur état & prête à
partir au premier fignal.
ront
i s
( 202 )
Ce fignal a été donné hier fur l'avis qu'on
a reçu de l'Océan qu'on venoit d'appercevoir
un convoi & quelques grandes voiles
vis-à- vis Larrache , dirigeant leur route
vers le Détroit. Notre flotte a voulu mettre
en mer , mais elle a été retenue dans la
baie par un vent violent qui dure encore.
On a été d'abord fort fâché de ce contretems.
Cependant comme on ne dit point
que cette flotte foit compofée de gros vaiffeaux
, & qu'il n'y a pas d'apparence que
l'armée Angloife vienne dans ces parages ,
on compte fur D. Barcello pour recevoir
ce convoi & l'arrêter s'il eft ennemi. Le
vent qui nous eft contraire fert l'eſcadre de
Toulon ; & s'il eft vrai qu'elle eft en mer,
elle doit faire beaucoup de chemin avec ce
vent là. Nous fommes certains que l'armée
n'a point reçu les derniers ordres pour fon
départ , & il eft à croire que la Cour attend
la jonction des vaiffeaux de Toulon
pour faire connoître fes dernières réfolutions.
Voici l'état des vaiffeaux Eſpagnols : un
de 120 canons , un de 90 , quatre de 80 ,
douze de 74 , quatre de 70 , un de 64 &
un de 56. Les frégates font au nombre de
fept , dont trois de 36 , une de 28 , deux
de 26 & une de 22. Les chébecs au nombre
de quatre , font , deux de 36 , un de
24 & un de 18 .
On attend avec impatience des nouvelles
des opérations ultérieures de D. Bernard de
( 203 )
> 4
Galvez. Suivant les dernières dépêches de
ce Gouverneur c'eſt le Avril que le
convoi de la Havanne l'a joint. Ce dernier
étoit compofé de trois vaiffeaux de ligne ,
cinq frégates & 3000 hommes de troupes
de débarquement. Les preuves étonnantes
de prudence , d'activité & de persévérance
qu'a donné le Général dans fon expédition
de la Louifiane , ne permettent pas de
douter qu'après la conquête de la Mobile ,
il a marché d'abord à Penfacola dont il
n'étoit éloigné qué de huit lieues. Cette
capitale de la Floride Occidentale ne peut
tenir long-tems contre des forces auffi fupérieures
que les fiennes , & fa prife cou--
pera une des principales avenues de la
Jamaïque , & pourra , avec le tems , intercepter
le commerce & les vivres de cette
Ifle , d'où les Anglois nous incommodent
fouvent jufqu'au Mexique ; ce peuple qui
ne cherche qu'à s'étendre , avoit , dit-on
fait tant de progrès depuis la paix dans
cette partie du monde , que la guerre étoit
devenue prefque indifpenfable pour les
arrêter.
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 15 Juillet.
>
LES belles espérances que l'Amiral Rodney
avoit données à la fin de fa dernière dépêchde
rendre bon compte des Eſpagnols , qui
venoient fe joindre à M. de Guichen , n
i 6
( 204 ):
paroiffent plus être qu'une fanfaronnade ; le
bruit de cette jonction effectuée le 4 Juin,
fe foutient ; & le filence du Gouvernement
qui ne le dément pas , lui donne beaucoup
de confiftance. S'il en faut croire des avis
particuliers , notre Amiral , loin d'être en
état de quitter la Barbade le 1er. Juin , y
étoit encore lorfque les Eſpagnols fe font
joints aux François qui , prévenus de leur
prochaine arrivée , étoient fortis eux mêmes
quelques jours auparavant ; ce qui prouve
qu'ils ont été bien moins maltraités que
l'Amiral Rodney ne l'affuroit , ou que le
Gouvernement , qui peut avoir corrigé fes
dépêches , ne l'a voula faire entendre .
"2
Que nous a appris la Gazette extraor
dinaire qui a publié ces dépêches , dit un
de nos papiers ? que malgré les dommages
avoués que notre flotte a elluyés dans trois
combats fucceffifs , il n'a pas été poffible
de faire mention d'un feul vaiffeau François
qui ait été vifiblement défemparé , ou
laiffé dans quelque port hors d'état de fuivre ;
que le 31 Mai la flotte Françoife étoit à la
Martinique , que la nôtre n'étoit plus à
Sainte Lucie , mais à la Barbade , c'eſt àdire
, à 140 milles de la Martinique , 320
milles d'Antigoa , de Saint- Christophe & de
toutes nos Iles précieufes . L'année dernière
nous avions perdu deux de ces Ifles ; &
l'on ne nous dit pas que l'on ait pris aucune
mefure pour tâcher de les recouvrer.
Tout ce que l'on dit pour pallier ces rela(
205 )
1.
tions lugubres , c'eft que les vaiffeaux de l'ennemi
font beaucoup meilleurs voiliers que les
nôtres , & que fi notre marche eût été ſupérieure
à la leur , le contraire fût arrivé ;
c'est-à-dire , que nous devons nous confoler
de nos revers , parce que nous ne favons
pas conftruire de vailleaux auffi bien
que les François ! Ces relations contiennent
d'ailleurs une multitude de chofes plus inquiétantes
les unes que les autres. Pourquoi
, par exemple , après le combat du 19
Mai , Sir George Rodney a - t - il envoyé 3
vailleaux à Sainte- Lucie ? de deux chofes
l'une , ou ces trois vaiffeaux avoient été coupés
par l'ennemi & détachés du corps de
notre flotte , ou Sir George voyant qu'il ne
pouvoit pas fans danger regagner Sainte-
Lucie , & forcé d'aller relâcher à la Barbade ,
a effectivement détaché ces 3 vaiffeaux pour
protéger cette première Ifle contre toute
attaque que pourroient tenter les François
en fon abfence ".
On dit auffi que lorfque l'Amiral fut arrivé
à la Barbade , la Chambre d'affemblée de cette
Ifle lui adreffa une lettre de remerciement où
l'on lit cette phraſe au moins fingulière en
parlant à un Général qu'on croit en Europe
avoir été victorieux : Perfuades que
des fuites infiniment plus importantes & plus
glorieufes euffent réfulté de l'activité de vos
manoeuvres , fi vos fuccès euffent répondu à
votre courage & à votre mérite perfonnels.
1
( 206 )
--
>> Il fe trouve une différence bien remarquable
dans les trois dernières relations de nos victoires
aux Ifles , par rapport aux endroits d'où elles ont
été datées. La première relation qui finiffoit par affirmer
que la flotte Françoife avoit tellement fouffert
qu'elle étoit dans la néceffité abfolue de fe réfugier à
la Martinique pour le réparer , & que notre flottelui
fermoit le chemin de ce port , eft datée à la
hauteur de la Martinique. La feconde relation eft
datée de 10 lieues à l'E. S. E. de Sainte - Lucie , c'eſtà-
dire à 15 lieues de la Martinique , & la dernière
eft datée de la Barbade qui eft beaucoup plus loin.
La Baie de Carliſle , dans l'Iſle de la Barbade , où
nos vaiffeaux fe réparoient lorſque le Cerberus a mis
à la voile , n'eft point un Port mais feulement une
Baie ouverte , dans laquelle une flotte peut être fub.
mergée par une tempête en deux heures de tems , où
chaflée en pleine mer fans un feul niât debout. La
Barbade , la plus précieufe de nos Ifles du vent ,
grand défavantage de n'avoir point de Port , & c'eft
la dernière Place où une flotte doit entrer lorſqu'elle
peut aller ailleurs. Pourquoi donc notre flotte après
les deux derniers combats , n'a t elle pas été à Ste-
Lucie pour le réparer ? Les vents alifès qui règnent
toute l'année aux environs de cette Ifle l'y portoient
plutôt qu'à la Barbade , & il y avoit moitié moins de
chemin à faire.
a le
Si les François fe vantent d'avoir interdit à notre
flotte l'entrée de Sainte-Lucie , ils ont plus de raifon
que notre Gazette Ministérielle qui fe vantoit d'avoir
coupé à leur flotte le chemin de la Martinique «.
Si lorfque l'Amiral a eu affaire à M. de
Guichen feul , il n'a pu remporter aucun
avantage , quel eft celui dont il peut fe
flatter , s'il eft vrai qu'à préfent il ait contre
lui les François & les Efpagnols réunis ?
( 207 )
Quelques- uns de nos papiers cherchent à
calmer nos inquiétudes à cet égard en
annonçant qu'il a dû être joint à fon tour
par le Triumph, le Culloden , le Prudent partis
d'Europe ; le Robufte & le Ruffel envoyés
par l'Amiral Arbuthnot , ainfi que par l'Amiral
Walfingham ; mais tous ces vaiffeaux
réunis ne font pas le nombre de ceux que
conduit D. Solano ; tous n'ont pu arriver
auffi -tôt qu'il auroit été néceflaire ; Walfingham
fur- tout eft parti long-tems après les
Espagnols ; & il eft à craindre que nos ennemis
n'aient eu le tems d'avoir exécuté
quelque chofe lorfqu'il arrivera dans ces
parages.
On a défapprouvé dans le tems l'expé
dition tentée par le Gouverneur de la Jamaïque
, contre les poffeffions Eſpagnoles ;
il avoit envoyé fur le Continent de l'Amé
rique 3000 hommes , & l'on avoit trouvé
extraordinaire qu'il eût détaché un corps
auffi confidérable & auffi précieux dans un
tems où il pouvoit en avoir befain pour
la défenfe de cette Ifle ; fa miffion étoit
de faccager la ville de Léon , fituée für le
lac Nicaragua , dans le Mexique. On dit
aujourd'hui que ce projet eft manqué &
que les troupes ont été faites prifonnières
de guerre. Si cette nouvelle fe confirme ,
le Gouverneur qui les a expofées doit s'attendre
à de grands reproches ; on fait qu'elles
étoient parties le 3 Février dernier fous le
convoi de la frégate l'Hinchinbroke , à bord
( 208 )
de huit brigantins armés & de quelques
tranfports ; depuis ce tems on n'en a plus
entendu parler. Cet évènement & tout
ce qui fe paffe aux Antilles , ne préfentent
pas un fpectacle fi intéreſſant que
le tableau qu'on nous préfente de la foumiffion
de la Caroline Méridionale. Nos
papiers ministériaux fe, plaiſent à exalter ce
triomphe , & fur-tout fon importance .
On peut , difent - ils , regarder Charles Town ,
comme une des plus belles & des plus grandes de
nos poffeffions en Amérique , tant par fon étendue
que par fa beauté & fon commerce. Elle est avantageulement
fituée fur le confluent des deux rivières de
Ashley & le Cooper. La première de ces deux riviè.
res eft navigable pour les vailleaux jufqu'à 20 milles
au-deffus de la ville , & pour les bateaux & grands
canots jufqu'à 40. Son Port feroit très bon fans une
barre qui empêche les vaiffeaux d'au - delà de 200
tonneaux d'y entrer. Le paffage qui conduit à la Ville
eft défendu par le fort Johnfon , autrement dit James-
Inland. La Ville eft régulièrement fortifiée , & également
défendue par la nature & par l'art. Ses rues
font bien coupées , les maifons grandes & bien bâties ,
quelques unes en brique , d'autres en bois , mais
toutes font belles , élégantes , & les loyers en font
fort chers ; les rues font larges & droites . Elles
s'entrecoupent à angles droits ; celles qui vont de
l'eft - à - l'oueft , s'étendent un mille d'une rivière à
l'autre. il y a dans la Ville 1400 maiſons. Le
Gouverneur y réfide & les affemblées de la Province
s'y tiennent. Les environs en font extrêmement
agréables , & il y a même des équipages élégans.-
Savannah , Capitale de la Géorgie , a été bâtie depuis
peu par les Commiffaires de la Géorgie ; elle eft
fituée fur la rivière de fon nom qui eft navigable
( 209 )
jufqu'à 600 milles pour les canots , & 300 pour
les bateaux Européens . L'embouchure de la rivière
forme un Port commode , & il y en a un autre au
fud de la Ville nommé Téky- Sound , où une grande
flotte pourroit mouiller en toute fûreté avec 14
braffes d'eau. En 1773 la Douane de Charles-
Town a expédié jufqu'à 507 vaiffeaux. Dans cette
même année la milice de Charles-Town fe montoit à
1,400 hommes , & fes habitans à 14,000 . La Province
fourniffoit auffi 14,000 miliciens , les blancs
fe montoient à 65,000 , & les nègres & mulâtres
à 100,000 .
Pendant que quelques Gazettes s'attachent
à nous donner une grande idée de cette
conquête , celle de la Cour , contre l'intention
fans doute de ceux fous l'influence
defquels elle s'écrit , femble la diminuer ;
elle a publié quelques papiers que le Général
Clinton avoit joint à fes lettres ; le
plus confidérable eft l'avis fuivant que ce
Général avoit fait diftribuer à la main après
la reddition de Charles Town.
Lorsque l'Armée Royale arriva dans la Caroline
- Méridionale , le Commandant en Chef évita
toutes les mesures qui auroient pu engager les fidèles
Habitans à fe déclarer ouvertement en faveur du ,
Gouvernement , & s'expofer par- là à un danger &
à des troubles inévitables , dans un tems où l'Armée
du Roi , occupée au Siege n'étoit point à portée d'ap.
puyer leurs efforts . - L'émotion opérée préce
demment , mais lorsqu'il n'en étoit pas encore tems ,
par le petit nombre des bien- intentionnés dans le
fonds des Deux - Carolines , a déjà malheureuſement
fait couler le fang des fidèles Sujets du Roi , &
leur a fait effuyer des infultes de la part des rebelles.
S. M. en a reffenti la plus vive douleur , & tous
( 210 )
Sund
--
les Habitans de la G. B. ont partagé les regrets ;
fon intention n'eft point d'expofer à de nouveaux
rifques la vie & la fortune de ceux qui ont fi bien
mérité de leur Patrie. Mais la ville & le port
de Charles -Town avec le fort Moultrie étant actuellement
foumis , & la garniſon au nombre de 6,000
hommes , étant tombée au pouvoir de l'armée de
S. M. avec armes , provifions , artillerie , & vaiffeaux
de guerre , le moment eft venu où il eſt de
l'intérêt & du devoir de tout bon Sujet de fe tenir
prêt à joindre les troupes Royales , dès qu'elles fe
mettront en marche contre les rebelles qui font encore
répandus dans cette province , afin de rétablir
la juftice & la liberté , de rendre & d'affurer aux
Habitans la propriété de leurs biens. Tant de
défordres , de violences , & d'oppreffions exigent
que chacun concoure au rétabliſſement de la paix &
du bon ordre. Le Général Commandant eſt trèséloigné
d'engager les amis du Roi dans des entreprifes
hafardeufes , tant que le fuccès feroit encore
douteux ; mais le péril étant entiérement paffé , il
efpère que tous les Habitans confentiront volontiers
à s'unir pour la bonne caufe , & à effectuer les mefures
qui leur feront prefcrites felon les circonftances.
Ils peuvent être affurés qu'on n'aura recours
à d'autres moyens qu'à ceux qui paroîtront indif.
penfablement néceffaires pour leur procurer la paix ,
la liberté , & le bonheur. Pour parvenir à cette
heureufe fin , il eft du devoir de tous les Sujets
qui cherchent le bien de la Patrie & le leur propre ,
de fe tenir prêts à prendre les armes à la première
formation , afin de recouvrer , leurs priviléges &
de maintenir la libre conftitution de leurs ancêtres ,
fous laquelle nous avons tous vécu dans un état
floriffant & profpère. Les peres de famille formeront
un corps de milice deftiné à défendre la fûreté
dans l'intérieur des villes. Ils s'affembleront en cas
de befoin dans leurs diftricts fous des Officiers de
-
---
( 211 )
leur choix , & contribueront ainfi an maintien de la
paix & du bon ordre. Les jeunes gens non- mariés ,
dont les fecours deviennent néceffaires pour un tems
ne manqueront probablement pas de bonne volonté
pour travailler de concert avec l'armée de S. M.
à pourfuivre les rebelles & à délivrer cette Province
des calamités de la guerre. Pour cet effet il
faudra que les jeunes gens fe tiennent prêts à s'affembler
lorfqu'ils en feront avertis , pour faire le fervice
en règle avec l'armée du Roi , pendant fix
mois des douze qui vont fuivre. Ils pourront choisir
les Officiers pour commander leurs Compagnies ;
& ils feront traités fur le même pied que les troupes
Royales , rélativement au fervice , à la paie , aux
munitions & aux provifions. En ioignant l'armée ,
chaque homme recevra un certificat portant , qu'il
n'eft engagé que comme milicien , pour le tems
fpécifié ; qu'il ne fortira point des frontières de la
Caroline Septentrionale & de la Georgie ; & qu'au
moment où fon tems fera expiré , il fera libre de
tout fervice Militaire , excepté de celui qui lui eft
impofé à vie par les Règlemens de fa Province.
-De cette manière il aura acquitté ce qu'il doit à
fa Patrie , & il aura acquis le droit de jouir pai
fiblement des avantages de la paix , de la liberté
& de la propriété domeftique , qu'il aura contribué
à affurer. ce
Cet écrit fut fuivi d'une proclamation
par laquelle le Général fommoit les habitans
de s'armer & de fe joindre aux troupes.
Le 3 Juin il rendit une feconde proclama
tion conçue ainfi :
» Attendu qu'au mois de Février dernier , lors de
l'arrivée des troupes à mon commandement dans
cette Province , nombre de Perfonnes qui ont été
faites prifonnieres de guerre , ou qui fe font rendues
par une foumiffion volontaire , ont été congédiées
( 212 )
,
far leur parole , & attendu que depuis la reddition
de Charles-Town, la défaite & la difperfion des forces
rebelles , il n'eft pas néceffaire d'être plus long- tems
tenu à obferver de tels engagemens , & qu'il convient
plutôt aujourd'hui que chacun concoure d'une
maniere efficace à établir & à affermir le Gouver
nement de S. M & à déliver la Province de l'anarchie
qui y a prévalu depuis quelque tems à ces
caufes , nous avons rendu la préfente proclamation ,
par laquelle nous déclarons que tous les habitans
de cette province qui font actuellement prifonniers
fur leur parole , en feront dégagés à compter du
20 Juin prochain & feront confidérés comme rentrés
dans tous les droits & obligations dont jouif
fent leurs Concitoyens ; bien entendu pourtant que
la préfente exemption ne s'étend point à ceux qui
fe trouvoient dans le fort de Moultrie & dans la Ville
de Charles - Town , lors de la capitulation des ces
places , ni aux perfonnes ci-deffus exprimées , &
qui négligeront de retourner à leur devoir ; ils feront
regardés comme ennemis & rebelles à leur Roi , &
doivent s'attendre d'être traités en conféquence. «
On ajoute à ces pièces une adreffe fignée ,
dit- on , par 210 habitans qui demandent à rentrer
en grace ; & le Gouvernement qui a jugé
cette adreffe propre à prouver les difpofitions
de la Province , paroît s'être trompé ; elle a
donné au public une opinion fort différente
de celle qu'on cherchoit à lui donner. Il a vu
avec étonnement qu'un mois après la reddition
de Charles Town , il n'y a au
cune corporation quelque peu confidérable ,
qui , dans les deux Carolines , ait jugé à
propos de donner une pareille adreffe ; &
que dans Charles- Town même , il ne s'eft
-
( 213 )
trouvé que 200 individus qui s'en foient
avifés . Cette obfervation qui n'échappe à
perfonne , fait rabattre beaucoup de ce que
l'on a dit de l'empreffement des habitans.
de la Province à fe foumettre , & à fecouer
ce qu'on appelle ici le joug du Congrès.
» Cette adrefle , dit -on , eft a l'inftar de celle
qui fut faite l'année dernière par des Américains
réfugiés à Londres ; les noms de ces principaux
habitans font fupprimés , & dans les deux cas les
motifs de cette fuppreflion ne font pas difficiles à
deviner. L'adreffe au Général Clinton n'a point été
fignée par les principaux habitans de la Caroline
Méridionale , mais par des gens qui dépendent du
commerce de cette place , quelques marchands Ecoffois
& autres , dont la propriété le trouvoit à la
merci de l'Armée Britannique. Certainement fi la
Colonie eft totalement fubjuguée , & fi toute l'Amérique
demande à rentrer fous la domination de la
Métropole , comme l'affurent fi pofitivement les
Miniftres & les réfugiés leurs trompettes ; il n'y a
point de rique à publier les noms de ces principaux
habitans de la Caroline Méridionale , parce qu'à
l'avenir leurs perfonnes & leurs biens ( s'il en ont )
ne peuvent être expofés à ce que les Miniftres appellent
la tyrannie du Congrès. Les réfugiés qui
l'année dernière ont demandé , dans une adreſſe , de
prendre les armes pour la défenſe de S. M. , avoient
de meilleures ou plutôt de bien plus fages raifons
pour ne pas le faire connoître, car quelques- uns
d'eux trahifoient tout à la fois l'Angleterre & l'Amérique
, & la déclaration de leurs noms pouvoit par
la fuite devenir fatale tant à leurs perfonnes qu'à
leurs propriétés «.
Loin de croire actuellement à l'efpoir de
voir rentrer bientôt l'Amérique entière fous,
T'obéiffance , on défefpère que la Virginie
( 214 )
foit foumife de fi-tôt ; il y a des paris de 40
guinées contre cent que le Roi n'en fera
pas maître dans le cours de cet été . Ceux
même qui penfent ici que la conquête de
Charles-Town eft plus due à nos guinées
qu'à nos armes , doutent qu'elles nous procurent
encore celle de la Virginie. On s'eft
toujours défié de ce que l'on a publié avec
affectation dans les Gazettes royales de
New-Yorck fur l'état de détreffe & de découragement
des Américains ; on n'a pas
eu tort , s'il faut s'en rapporter aux détails
fuivans qu'on lit dans nos papiers.
» Il est arrivé en Hollande trois vaiffeaux de la
Virginie , & un de Choptauk dans le Maryland , tous
quatre chargés de tabac. Celui de Choptauk a apporté
de Philadelphie des nouvelles très- fraîches ,
quelques-unes defquelles contredifent abfolument les
dernières relations publiées dans les gazettes de
New-York & accréditées ici avec tant d'adreffe par les
réfugiés trompettes de l'Adminiſtration , relativement
à la difpofition du Congrès , au miſérable état de ſes
affaires , à la détreffe & aux befoins de l'armée
Américaine , à la retraite du Général Washington ,
&c. &c. Ce vaiffeau n'a appareillé de la Baie de Chéfapéak
, que quinze jours après que le Congrès cut
appris la prife de Charles -Town , évènement auquel
on s'attendoit quelques jours avant qu'il eût lieu ,
parce que M. Laurens , M. Bée & plufieurs autres
perfonnes de diftinction étoient fortis de Charles-
Town' , & avoient traverfé la Virginie & le Maryland
pour fe rendre au Congrès , & qu'ils avoient annoncé
que la place feroit obligée de fe rendre fi elle ne
recevoit pas un fecours naval de la part de la France
& quelques nouvelles provifions . Le peuple de la
Virginie & du Maryland, craignoient que les habitans
( 215 )
des derrières de la Caroline Septentrionale , ( compofés
principalement d'Ecoffois , d'Irlandois & d'Allemans
émigrans ) , ne fe joigniffent à l'Armé Britannique
dans le cas où Clinton y en enverroit une
mais la perte de Charles Town a femblé leur donner
un nouvel efprit de réfiſtance contre les Anglois ,
& les déterminer à répandre jufqu'à la dernière
goutte de leur fang pour chaffer l'ennemi de New-
York & à ne plus fe flatter de l'espoir d'une paix
avec l'Angleterre , ce qui jufqu'à préfent les avoit
empêchés de s'armer contre leurs tyrans. Les troupes
de la Virginie , avec un régiment du Maryland ,
devoient s'affembler , vers la frontière de la Virginie ,
& border la Caroline Septentrionale du côté de
Norfolk , d'Hampton , &c. Toutes les troupes du
Maryland , fur- tout celles levées à l'eft de la Baie
de Chéfapéak , étoient en marche & fe préparoient
à joindre le quartier général de Washington , &
1'Affemblée de Maryland avoit pasé un bill , pour
lever & équiper une nouvelle armée de 3000
hommes «.
Le Marquis de la Fayette eſt arrivé à Boſton au
mois d'Avril. Il a refté une femaine dans le Camp
du Général Washington , où il a repris fon rang
Militaire. Il aura le commandement en troisième
dans les opérations contre New-York. Il étoit au
Congrès à Philadelphie , lorfque ce vaiffeau a appareille
de Choptauk , & ſon arrivé a donné la plus
vive fatisfaction aux Américains , tant à cauſe de
l'affiftance qu'ils attendent de fa perfonne comme
Militaire , que parce qu'il leur a apporté la nouvelle
qu'une armée & une flotte confidérable approchoient
pour les fecourir , que le Roi fon Maître étoit déterminé
à foutenir la caufe Américaine , en faisant cet
été une guerre vigoureuſe tant fur les côtes que dans
les Ifles , & que fur la flotte en route pour l'Amé.
rique , il y avoit une grande quantité de munitions ,
d'habits & d'argent pour l'armée Américaine «.
( 2167)
On affure que M. de Ternay eft entré
heureufement avec fon efcadre dans le port
de Boſton. On ne dit pas d'où eft venue
cette nouvelle ; mais s'il a été vu en effet
à 3 ou 400 lieues des côtes , il a dû y ar
river à peu près à la même époque où l'on
affure toujours que les Efpagnols fe font
joints à M. de Guichen.
On continue de dire que l'Amiral Geary
revient à Torbay ; qu'il a pris trois vaiffeaux
d'une flotte Françoife de St-Domingue , &
qu'il a laiffé le Monarch & Alfred à
pourfuite du refte . On ajouté auffi que le
Prince William a été très- indifpofé en mer ;
que même la rougeole s'étoit déclarée le
troifième jour , mais que cet accident n'a
voit eu aucune fuite fâcheufe.
3. On lit l'article fuivant dans prefque tous
nos papiers publics .
1
a
Le bruit le répand qu'un Eccléfiaftique Irlan
aois , qui a été Secrétaire de M. le Marquis d'Al
modovar pendant fon ambaffade à la Cour de Lon
dres , étoit arrivé ici , il y a quelques femaines ,
bord de la frégate la Milford , venant d'Opporto ;
qu'après un féjour de huit jours , cette fregate
eu ordre de le transporter à Lisbonne avec M.
Cumberland , Secrétaire de Lord George Germaine ,
dont les inftructions portent , que fi au bout de 20
jours , il n'eft pas appellé à Madrid , il devra sch
retourner immédiatement. Auff -tôt que le Secré
taire de l'Ambaffadeur Espagnol arriva à Lisbonne ,
il partit pour Madrid , où is jours après M. Cumber
lard fut invité de fe rendre , & où il eſt à préfent ",
On part de là pour former beaucoup de
conjectures
( 217 )
conjectures pour la paix prochaine , qui
vraisemblablement ne fera pas traitée par le.
fieur Cumberland. Des fpéculatifs plus hardis
imaginent auſſi une paix féparée avec l'Eſpagne
, &c. &c. De pareilles conjectures n'ont
befoin que d'être expofées ; il n'eft pas néceffaire
d'en obſerver l'abfurdité.
Les Communes avant de fe féparer ont
arrêté de fupplier le Roi , par une humble
adreffe , de faire faire le relevé des pertes &
des dommages qu'ont foufferts les ſujets de
S.M. dans les 2 derniers foulèvemens , afin
que cet état foit remis à la Chambre à l'ouverture
de la prochaine féance , & de faire
réparer & rebâtir les priſons qui ont été démolies
par la populace ameutée , avec affurance
que cette Chambre en remboursera
les frais . Elles ont auffi fupplié S. M. de donner
au Docteur Smith quelques marques de
fon approbation royale des foins qu'il s'eft
donné pour guérir les prifonniers de guerre
Efpagnols , détenus à Wincheſter , où ils ont
été affligés d'une fièvre maligne dont ils
étoient déja attaqués en y arrivant , & qui
en a enlevé un grand nombre , mais qu'il a
empêché de fe communiquer ailleurs en faifant
même ceffer entièrement la contagion
parmi lesdits prifonniers.
On a remarqué à la fin de la féance du
Parlement , que la plupart des Membres attendoient
avec impatience le moment de la clôture
pour aller jouir des agrémens de la faifon
à la campagne ; lorfque M. Hartley propoſa
29 Juillet 1780.
k
( 218 )
de fupplier le Roi de renvoyer les troupes ,
un d'eux s'écria , & moi je propoſe que la
Chambre fe fépare fur- le- champ.
Suivant un état des moyens trouvés par
la Chambre des Communes , pour remplir
les fubfides de cette année 1780 , ces moyens
forment un objet de 20,907,249 livres
fterling 11. fchelins 8 d. Les fubfides
ne montent qu'à 20,245,492 liv . fterling
7 fchelins 7 den. , l'excédent des moyens
eft de 661,757 liv. fterling 4 fchelinst
I den.. On ne comprend pas dans ce
calcul le million de fubfide extraordinaire
que les Communes ont accordé à S. M.
!
» La foufcription actuelle , dit un de nos papiers
, étant entre les mains des banquiers & des
gens riches qui paffent des marchés avec le Gouvernement
, ils peuvent faire des fonds tout ce
qu'ils veulent. Lorfque fur de mauvaiſes nouvelles
ou d'après une terreur panique , les porteurs
d'effets
font déterminés à vendre , les riches actionnaires
font tout prêts à acheter pour prévenir une
baille ; & à la première nouvelle qui paroît favorable
, ils font hauffer les fonds parce qu'ils com
mencent par acheter ; & comme leur exemple eft
fuivi par un grand nombre d'amis & de chalands
qui ne font point dans le fecret , ils ſe débarraſſent
d'une grande partie de leur fardeau. Il eſt à croire
qu'ils fe feront défaits du tout avant l'emprunt
prochain , & qu'ils feront prêts à favorifer le Miniftre
, moyennant un intérêt modéré de dix pour
cent « .
Les Lords de l'Amirauté ont enfin accordé
un convoi pour les ifles de l'Amérique. Le
Southampton & la Thetis de 3 2 canons chacun
( 219 )
font , dit-on , arrivés pour faire ce ſervice ; ils
croifoient fur les côtes de France , mais ils
ont dû rentrer à Portfmouth. Cette flotte
fera compofée de 30 vaiffeaux marchands
& de 20 bâtimens vivriers , dont une partie
eft à Portſmouth & l'autre aux Dunes. Ils
appareilleront au premier bon vent pour aller
joindre les vaiffeaux de guerre.
Un paquebot du Bengale , venu en 89
jours , a apporté des nouvelles de l'Inde ;
mais elles ne font aucune mention de la
prife de Manille.
On exécute tous les jours quelques-uns
des malheureux arrêtés à l'occafion de la
dernière émeute ; on continue le procès des
autres , dont plufieurs font condamnés &
quelques-uns recommandés à la clémence du
Roi. Ces exemples févères n'ont pas empê
ché la populace de s'affembler , après une
de ces exécutions , devant la boutique d'un
Apothicaire dont la dépofition avoit fait
condamner au dernier fupplice un de ces
brigands. Il a fallu des troupes pour les diffiper
; les bons citoyens fe félicitent de ce
qu'on les a confervées affemblées dans cette
Ćapitale ; cela n'empêche pas le gros de la nation
de les voir de mauvais oeil ; il y a eu même
des Membres du Corps Municipal de la ville
qui fe font oppofé à une adreſſe de remerciement
au Roi pour les fecours militaires
qu'il a donnés pendant l'émeute , jufqu'à ce
que les troupes euffent évacué la Capitale.
Il y a apparence qu'elles y refteront jufqu'à
k 2
( 220 )
ce que tous les coupables aient été jugés &
punis.
On a déja donné au Lord George Gordon
les chefs d'acufation formés contre lui ,
& la lifte des Jurés qui doivent l'entendre
afin qu'il puiffe récufer ceux qu'il ne vou
dra pas parmi les Juges. On ignore encore
devant quel Tribunal il fera traduit ; ſi c'eſt
celui de la Cour du Banc du Roi , fes féances
ne font pas prochaines , & fon Procès fera
renvoyé au 6 Novembre prochain ,
C'eft le Old- Baily qui a commencé le
Procès des féditieux. Comme il a fini fes
féances , on a établi , pour le continuer ,
une commiffion fpéciale. Elle a ouvert fes
féances le 10 de ce mois.
Parmi les malheureux exécutés avanthier
, il y en a quelques-uns qui ont offert
un fpectacle attendriffant. Un jeune homme
de 22 ans, nommé William Brown fut pendu
fur le lieu même où il avoit commis le crime :
fon pere , homme âgé , l'avoit accompagné
depuis la prifon jufqu'au lieu du fupplice ; il
ne le quitta qu'au moment de l'exécution ; &
après l'avoir embraffé tendrement , il eut la
conftance de refter fur le lieu pendant une
heure entière , au bout de laquelle on lui
remit le corps de fon fils qu'il emporta dans
un fiacre , & fit enfuite enterrer.
;
Parmi les autres exécutions faites le même
jour en divers lieux , celle de Richard Roberts
âgé de 14 ans & 7 mois , excita la compaffion
la plus vive ; ce malheureux enfant
( 221 )
fut accompagné par fon pere , fa mere , fes
deux freres qui paroiffoient plongés dans la
douleur. Les fpectateurs la partagèrent bientôt
en voyant fon repentir & fa fermeté. Il
adreffa un difcours aux jeunes gens préfens
pour les exhorter à profiter de fon exemple ,
à fuir les occafions qui pouvoient les porter
au mal , à demeurer foumis à leurs parens . II
leur recommanda que s'il arrivoit jamais une
émeute femblable à celle qui venoit d'avoir
lieu , ils fe fouvinffent de celle qui avoit été
la caufe de fon malheur , & s'abſtinſſent d'y
prendre part.
FRANCE
De VERSAILLES , le 11 Juillet.
LE 29 du mois dernier le Vicomte de Levis
& le Chevalier de Gain de Montagnac , prétèrent
ferment entre les mains de Monfieur ,
le premier en qualité de Capitaine des Gardes-
du-Corps de ce Prince , en ſurvivance
du Marquis de Levis , fon pere , & le fecond
en celle de fon premier Chambellan auffi en
furvivance. Ils eurent le même jour l'honneur
d'être préfentés en ces qualités au Roi
& à la Reine par Monfieur. Le Marquis de
Sienctys eut auffi celui d'être préfenté le
même jour à LL. MM. par Monfieur , en
qualité de fon premier Maître d'Hôtel .
Le 9 Dom Rocourt , élu Coadjuteur de
l'Abbaye de Clairvaux , eut l'honneur d'être
préfenté au Roi par le Cardinal de Rohan-
Guémenée , Grand Aumônier de France.
·
k 3;
( 222 )
Le 12 M. Dupleffis , que le Roi a nommé
Commandant à l'Ile de S. Vincent , eut l'honneur
d'être préfenté à S. M. & de lui faire
fes remerciemens , il eut enfuite l'honneur
de faire fa révérence à la Reine.
Le Roi a nominé à l'Abbaye de S. Vaaſt ,
Diocèle d'Arras , Ordre de S. Benoît , le
Cardinal de Rohan-Guémenée , Evêque de
Strasbourg , Grand- Aumônier de France , &
à celle de Vaucelle , Ordre de Câteaux , Diocèle
de Cambray , Dom Peurion , Prieur de
la même Abbaye.
Le 16 LL. MM. & la Famille Royale fignèrent
le contrat de mariage du Marquis de
Spinola , Miniftre plénipotentiaire de la République
de Gênes , près le Roi , avec Mademoiſelle
de Levis.
Le même jour , la Princeffe Charlotte de
Rohan-Rochefort , eut l'honneur d'être préfentée
à LL. MM. & à la Famille Royale
par la Princeffe de Rohan-Rochefort ; elle
eut en même-tems l'honneur de prendre le
tabouret .
De PARIS , le 25. Juillet.
LES lettres de Londres , en date du 11
de ce mois , ont annoncé la jonction de
D. Solano avec M. de Guichen , on a craint
d'abord que cette intéreffante nouvelle n'eût
été inventée par les agioteurs & par le parti
de l'Oppofition ; mais alors il y auroit eu
beaucoup de mal-adreffe à citer le Rattlef
nake comme le bâtiment qui en étoit le por
( 223 )
reur ; la non-arrivée de ce bâtiment ou le défaveu
du Capitaine auroit bientôt détruit
le menfonge. Cette obfervation & la poffibilité
d'ailleurs de la navigation de Ténériffe
à la Martinique en 28 jours , fans rien forcer
, même en grand convoi , puifque ce
n'eft que 35 à 36 lieues par jour dans de belles
mers , où naviguant à l'Oueft , on a conftamment
les vents ou N-E ou E-N- E , ont appuyé
cette nouvelle qui vient , dit-on , d'être confirmée.
Un courier de Madrid , arrivé le 19
de ce mois , a rapporté que le Brillant , autre
vaiffeau de Johnftone , eft entré à Lif
bonne ; & l'on a fu par lui que l'armée Eſpagnole
a fait la jonctionl e 4 Juin , ainfi
que le Rattlefnake l'avoit annoncé , fans être
inquiétée. Ce qui achève de prouver combien
l'Amiral Rodney a été maltraité dans les 3
combats , c'eſt que cet Amiral étoit encore
à la Barbade le 4 Juin , tandis que M. de
Guichen tenoit la mer le 1er du même mois .
Maintenant on a lieu d'efpérer que les flottes
combinées auront le tems de porter quelques
grands coups avant l'hivernage qui , dans
ces parages , commence à la fin de Juillet
ou au commencement d'Août.
Selon plufieurs lettres de nos ports , on
n'y a plus de nouvelles de la flotte Angloiſe ;
on ne la croit pas retournée à l'entrée de la
Manche , puifqu'il en eft arrivé un convci
à Breft qui ne l'a point vu , & n'en a pas
été inquiété. Un feul bâtiment ennemi ayant
voulu le ferrer de trop près , s'eft fait enlever
K4
( 224 )
lui même. Les 14 cotters conftruits à S. Malo
pour le Roi d'Eſpagne font arrivés avec ce
convoi.
Le 13 , écrit - on de Breft , l'Alexandre & le
Bien- Aimé , aux ordres de M. de Beaumont & de M.
de Kermadec , qui étoient déja fortis , & rentrés le 11,
remirent à la voile avec les frégates la Magicienne
& l'Inconftance. Les difpofitions que l'on remarque,
font penfer que ce ne font pas les feuls vaiffeaux qui
doivent fortir ; il y en a quelques- uns qui paroiffent
devoir les fuivre. Il n'en refte plus que 7 à la rades
on en compte encore 2 à l'Orient , & un à Rochefort.
-
Nous ignorons dans quels parages s'eft portée
l'armée Angloife. Nos découvertes n'ont point paru
depuis quelques jours , & on n'a rien fignalé .
faut que l'Amiral Geary foit encore fur les côtes
d'Espagne , car nous aurions été inftruits de fon
approche , s'il étoit retourné à Torbay, I eft
encore forti de ce Port , le 14 , un convoi deftiné
pour Nantes efcorté par les frégates la Bellone
& l'Etourdie , & par la flûte la Guyanne.
n'eft pas fans inquiétudes fur l'Invincible , qui fortit
de Rochefort il y a 15 jours. S'il eft vrai que le
Fier ait été chaffé par l'armée Angloife , l'Invincible
pourroit bien auffi l'avoir rencontrée «<.
"
Оп
Ces inquiétudes paroiffoient bien fondées ;
car le Miniftre de la Marine a , dit- on ,
appris le 20 de ce mois que l'Invincible
a vu la flotte Angloife formée en deux divifions.
Les vaiffeaux les plus avancés l'ont
chaffé pendant long - tems , & il ne leur
2 échappé que par la fupériorité de fa marche.
Ce beau vaiſleau s'eſt réfugié à Saint-
Auder , où il eft en fûreté. Il lui fera facile
lorfque cette mer fera libre de gagner la
( 225 )
Corogne , d'où il n'eft pas fort éloigné
& où l'on croit qu'il avoit ordre de tou
cher.
Le même Courier a apporté en mêmetems
des lettres de Bayonne qui annoncent
que le convoi de Bordeaux eft toujours à
la Corogne où il eft retenu par les vents .
Le Guerrier qui l'efcortoit en eft fortifans lui .
M. Fabre , commandant la frégate les Etats
d'Artois , a mis de même à la voile le 19
Juin , après avoir raccourci encore fa mâture ;
peut-être qu'alors il pourra marcher. Il feroit
malheureux que cette belle frégate &
fon brave Capitaine paffaffent toute la campagne
à courir des bordées à la vue des
Ports , fans pouvoir s'élever dans l'Océan.
གམངོན་ ནོར
On écrit de l'Orient que le vaiffeau le
Comte d'Artois de 64 canons , la Frégate
du Roi la Friponne , & l'Alliance , frégate
du Congrès , commandée par M. Landais ,
ont mis à la voile chacun pour des deſtinations
particulières .
Le convoi de St- Malo , arrivé à Brest
confifte en 30 voiles. Il étoit fous l'efcorte
de la corvette le Jeune Henri , commandée
par M. d'Abet , Officier auxiliaire. Cet
Officier qui , pendant trois fois 24 heures ,
a été entouré & pourfuivi par plufieurs
Anglois , s'eft conduit avec une intelligence
& une connoiffance de la côte fupérieures.
Il n'a pas craint de s'engager dans le paffage
du Four , & de doubler la pointe de
St -Martin , & il eft arrivé fans avoir perdu
un feul bâtiment.
ks
( 226 )
―
» Parmi 17 bâtimens , écrit - on de Marſeille ;
qui font entrés ici depuis le 20 jufqu'au 26 du
mois dernier , on compte la corvette du Roi la
Flèche , & le chébec le Caméléon , venant l'un &
l'autre de Toulon. Depuis le 26 jufqu'au 4 de ce
mois , il eft arrivé 28 bâtimens , au nombre defquels
font la frégate du Roi la Notre- Dame , & le chébec
le Tigre , venant de croiſière . Le Chevalier de la
Tour- du- Pin , commandant la corvette du Roi la
Flint-Caftle , s'eft emparé d'une felouque Mahonoiſe
de 32 hommes d'équipage , qu'elle a envoyée
à Cette. On mande de ce Port que le Patron
Jofeph Finol , Génois , qui commande le pinque la
Vierge du Rofaire , venant d'Efpagne , chargé d'huile
pour Marſeille & Nice , a déclaré qu'un corfaire
Anglois de 14 canons & de 70 hommes d'équipage ,
l'avoit vifité le 17 Juin fur la plage de Bagur en
Catalogne , & lui avoit enlevé des nippes , de la
poudre & des boulets ; qu'ayant paffé à bord du
corfaire pour réclamer ces effets il s'étoit inutilement
fait connoître au Capitaine Anglois , qui
n'avoit fait aucune attention à fa demande ; & qu'enfin
jetté rudement dans fa chaloupe par les gens de ce
Capitaine , il lui avoit fallu retourner promptement
fur fon bord , après avoir été fort maltraité. Il fe
propofe d'en porter des plaintes à Gênes «.
›
Il est encore entré à la Rochelle un navire
du convoi de St -Domingue : il y en a
maintenant 16 à 17 en fûreté , ce qui réduit
à 4 ou`s ceux dont le fort eſt inconnu
& donne quelques inquiétudes. La frégate
le Roffignol , armée à Rochefort & commandée
par M. le Chevalier d'Orléans
a envoyé dans le même port de la Rochelle
un corfaire de Liverpool de 8 canons , dont
elle s'étoit emparé à la vue de la Tour des
Baleines.
( 227 )
&
Le port de Vendre , fitué en Rouſſillon, à 20 lieues
de Barcelone , & à 4 de Rofes , fur la côte de la
Méditerranée , s'étant comblé depuis long - tems ,
ayant été abandonné , le Roi en a ordonné le rétabliſſement
, & il eft aujourd'hui en état de recevoir
non - feulement les bâtimens marchands , quelque
forts qu'ils puiffent être , mais encore les frégates ,
& dans peu les vaiffeaux du Roi. Sa pofition ne fauroit
être plus avantageufe ; il reçoit par la droite
tout ce qui fort du Détroit , & par fa gauche ce
qui vient du Levant & de la côte d'Italie , au paffage
du Golphe de Lyon . Il préfente à toutes les Nations
commerçantes , non-feulement un point de réunion
très avantageux pour le commerce réciproque ,
mais en même-tems un entrepôt de rafraîchiffement ,
& un afyle d'autant plus sûr , qu'il eft à l'abri de
tous les vents , par les montagnes qui l'environnent ,
-& les bâtimens y font aufli tranquilles que dans
un canal. Comme il n'eft encore connu que de ceux
qui depuis un an s'y font réfugiés dans de gros
tems , & lui ont dû leur falut , plufieurs ayant péri
faute de le connoître , on vient de lui donner deux
points de reconnoiffance , en faisant mettre en blanc
le fort St-Elme & la tour de la Maffane , placés fur
les plus hautes montagnes des Pyrénées , qui font
vues de 15 à 20 lieues en mer ; & on a mis , à
l'entrée du Port , un fanal qui porte la lumiète,
plus des lieues dans la nuit . Le Rouffillon , d'ailleurs
, peut fournir par lui- même des vivres de la
première qualité , des huiles , du fer , des foies ,
des laines prefque auffi belles que celles d'Eſpagne ,
& plufieurs autres productions «,
Une lettre de Boulai , en date du premier
de ce mois , contient les détails fuivans :
Au village de l'Hôpital , près de St- Avold ,
un Manoeuvre ayant fait une provifion affez confidérable
de branchages propres à faire des balais ,
k 6
2
( 228 ) 8 )
les ayant effeuillés , én laiffa les feuilles entaffées
dans fa grange. Au bout de quelques jours , cer
amas entra en fermentation , & s'échauffa infenfiblement
il
au point
que
dans
la
nuit
du
20
au
21 ,
s'enflamina
de
lui- même
. Bien
- tôt
la
grange
& la
maiſon
, couvertes
en
paille
, furent
la
proie
des
flammes
, qui
gagnèrent
à l'inftant
les
bâtimens
voifins
qui
étoient
malheureufement
auffi
couverts
de
chaume
; de
manière
qu'avant
la fin
du
jour
,
il Y eut
32
maifons
réduites
en
cendres
, fans
qu'il
fût
poffible
d'y
porter
du
fecours
faute
d'eau
, qui
manquait
par
la
léchereffe
. Cinq
perfonnes
ont
péri
dans
cet
incendie
. On
compte
qu'il
y a le tiers
du
village
de
brûlé
«.
» Le 29 du mois dernier , écrit-on d'Avignon , le
Courier de Rome a été arrêté & volé au bois des
Taillades , auprès de Lambeſc , à 6 heures du foir. Les
affaffins qui étoient marqués avec des mouchoirs fur
le vifage, ont faifi le jour que les ouvriers, qui élaguent
ce bois pour la sûreté du chemin , ne travailloient
pas. Ils ont tiré d'abord un coup de fufil qui a
abattu le cheval du brancard de la voiture , &
bleffé le Poftillon à la main gauche ; enfuite ils font
arrivés , & ont enlevé précipitamment au Courier
fon argent & fa montre ; enfin ils fe font éloignés.
Le Courier , homme âgé , a été obligé de faire mettre
dans la voiture le Poftillon bleffe , & après avoir
zelevé le cheval , il l'a conduite lui-même à Malemort
, où il a dreffé procès - verbal de cet évènement,
On prétend que les affaffins fe tiennent fur une hauteur
, d'où ils découvrent les voitures qui partent
de Lambefc , & ils vont enfuite les arrêter , felon le
nombre de gens qui courent avec elles . Il a été
donné des ordres pour prévenir déformais de pareils
affaffinats «.
Dans les cérémonies des fiançailles du
Prince Charles - Louis Gafpard de Rohanb
( 2299
Rochefort & de la Princeffe Marie Jofes
phine de Rohan- Guémenée , faites le de
ce mois dans le Cabinet du Roi à Verſailles
la Mante de la fiancée fut portée par la Prin
ceffe Charlote- Louife Dorothée de Rohan-
Rochefort , dite Mademoiſelle de Rohan. On
obferva le cérémonial qui eft d'ufage dans le
Cabinet du Roi pour les fiançailles des Princes
étrangers.
On a plaide pendant près de deux mois au Châtelet
, le Procès entre M. l'Abbé Beaudouin , Grand-
Maître du Collège du Cardinal le Moyne , & Main
l'Abbé Sabathier , Auteur du Dictionnaire des trois
fiècles de la Littérature. Les audiences ont été fort
fuivies. Une lettre , imprimée dans le Journal de
Paris , a donné lieu à ce fingulier Procès. M. l'Abbé
Sabathier y maltraitait M. l'Abbé Beaudouin , qu'il
accufoit de publier par- tout que lui M. Sabathier
avoit efcamoté à un de leurs amis communs ( l'Abbé
Martin , mort depuis peu ) , le Manufcrit des Trois
Siècles , & faifoit tort par - là du produit de cet
Ouvrage à une foeur de leur ami , à laquelle il
auroit dû appartenir. M. l'Abbé Beaudouin a demandé
une réparation d'honneur pour cette infulte
foutenant que quand même il auroit dit ce qu'il
penfoit & favoit du Manufcrit des Trois Siècles ,
fon adverfaire n'étoit pas moins coupable de l'avoir
dénoncé au Public , & d'avoir diffamé un homme de
fon état ; il a rapporté , par occafion , des lettres &
d'autres papiers qui rendent vraisemblables les foupçons
répandus dans le Public fur le véritable Auteur
de l'Ouvrage , en difant cependant que ce fait lui
étoit étranger. Leurs Avocats ont tiré tout le parti
poffible de cette caùfe. L'un . M. de la Malle , attaquoit
avec la légèreté , l'adreife , la fine ironie que
comportoit le fujet. L'autre , M. Tronçon du Cousi
1
( 230 )
dray , moins plaifant , mais plus nerveux , ripoftoit
avec une éloquence mâle. M. Hérault , Avocat du
Roi , a parlé à fon tour ; il a difcuté l'affaire pendant
2 heures , avec tout l'efprit , toute la gaité &
la grace poffibles . Conformément à fes conclufions ,
la Sentence a fupprimé tous les écrits relatifs à
cette affaire ; & attendu la gravité de l'injure faite
à M. l'Abbé Beaudouin , fon Adverſaire a été condamné
à remettre au Greffe Criminel un écrit , par
lequel il reconnoît l'Abbé Baudouin pour homme
de probité & d'honneur ; à l'égard des dommages
& intérêts , demandés de part & d'autre , les Parties
mifes hors de cour , les dépens compenfés , fauf
la Sentence , dont le coût fera aux frais de l'Abbé
Sabathier.
Parmi les procès qui doivent leur exiftence
au fanatifme & à l'hipocrifie , il y en
a peu qui foient auffi bifarres que celui qui
vient d'être jugé par le Parlement de Paris
en faveur de M. de Portelance .
Le fieur de Silvecanne Américain , entraîné par
le goût des armes & ne refpirant que les plaifirs
bruyants de la Capitale , quitta très - jeune Saint-
Domingue , où il poffédoit une habitation . Arrivé
à Paris il fe livra au tourbillon du monde , & en
fit les délices . Il joignoit à une figure féduifante ,
cette politeffe aifée qui diftingue les perfonnes bien
nées , des talens , une valeur reconnue , & fur-tout
la plus grande fenfibilité . Une paffion s'empara de
fon ame , & les obftacles qu'il rencontra ne fervirent
qu'à l'augmenter. Il éprouva un des plus grands
malheurs pour une ame fenfible & paffionnée , la
perte de l'objet qu'il adoroit. Cet évènement le
plongea dans la plus fombre mélancolie. Au goûr
pour les plaifirs celui de la retraite fuccéda auffi- tôt
dans le coeur du fieur Silvecanne. Cette révolution
fubite préfenta à fes amis un autre homme ; au lieu
( 231 )
A
d'un militaire efclave des modes & livré aux plaifirs ,
ils n'apperçurent plus qu'un hypocondriaque livré
à des fanatiques. On aura peine à croire que le même
homme qu'on avoit vû fi brillant dans la Capitale ,
ait porté pendant 10 ans l'habit le plus groffier , que
fa Chambre ait été tapiffée d'images effrayantes de
l'enfer , & qu'il fe foit abandonné aux pratiques les
plus fuperftitieufes . Cependant il n'eft que trop vrai
que des fanatiques font parvenus a opérer cet étrange
changement. On imaginera aifément que les auteurs
de cette trame criminelle , avoient pour objet de
s'emparer de la fortune de la malheureufe victime
qu'ils avoient féduite. Ils lui avoient en effet arraché
une donation univerfelle. M. de Portelance , héritier
du fieur de Silvecanne , fon beau- frère , a dévoilé
les manoeuvres de ces particuliers , & a fait annéantir
le teftament qui contenoit cette donation. Cette
caufe qu'on trouve dans le Journal des Cauſes Célèbres
de M. Defeffarts , contient les détails les plus
finguliers ( * ).
Gerard Binet , Baron de Marchais , Gouverneur
du Louvre , & de la Tour de
Cordouan , Chevalier de l'Ordre Royal &
Militaire de Saint Louis , premier Valet de
Chambre du Roi , eft mort à Verſailles le
8 de ce mois dans la 69e année de fon
âge.
Charles Batteux , Chanoine Honoraire
de l'Eglife Métropolitaine de Reims , Membre
de l'Académie Françoiſe & de celle des
Infcriptions & Belles-Lettres , Profeſſeur-
Vétéran du Collège Royal , eft mort ici le
14 de ce mois .
( *) On foufcrit pour ce Journal chez Mérigot le
jeune , Quai des Auguftins.
( 232 )
Guillaume Maunory , Abbé de Prémontré
, Chef & Général de fon Ordre , Aumônier
& Confeiller du Roi , eft mort en
fon Hôtel , rue Haute-Feuille , le 18 de ce
mois , âgé de 68 ans. Son corps a été tranfporté
à Prémontré , d'après le voeu des Chanoines
Réguliers de cette Abbaye.
» MM. le Sefne & Compagnie , Armateurs de la
frégate la Louife de 44 canons , à Granville , ont
remarqué qu'il s'eft gliffé une erreur dans l'annonce
des dimenfions principales de cette frégate , dans le
N°. 18 page 91 , du famedi 8 Juillet 1780 , de ce
Journal. Cette frégate a 138 pieds de longueur de
quille , portant fur grève , 153 pieds de l'étrave à
l'étambor ( & non pas 143 pieds ) , 37 pieds de bau ,
13 pieds de creux : portant trente 30 canons de 18
livres de balles en batterie , & 14 de 8 fur fes gaillards.
Ils annoncent qu'ils n'admettront déformais ,
pour le commandement de cette frégate , que les
propofitions de Capitaines qui en auront déja cu
d'important & d'heureux à la mer , afin d'obvier à
l'inconvénient de remercier , fuivant le vocu général
de MM. les Actionnaires , ceux qui par légèreté
ou autrement , pourroient offrir leurs fervices à
l'avenir , fans avoir les talens requis pour captiver la
confiance & les facultés fuffifantes réalisées pour
garantir la prudence & la fageffe de leur conduite
dans un commandement de cette force ; & encore ,
afin d'éviter d'autres frais à la charge de l'armement
dont ces Officiers ne feroient plus admis à former la
répétition par emprunts ou autrement & dont il ne
fera plus tenu aucun compte. Signé , le SESNE &
Compagnie ".
Ordonnance du Roidu iz Juin , concernant
le claffement , pour le fervice de la Marine , des
Bateliers & Pêcheurs de la rivière de Loire , & autres
( 233 )
affluentes.--
Autre du 4 Juillet , concernant le fervice
des Bureaux de la Pofte maritime.
Ordonnance du Bureau des Finances de la Géné
ralité de Paris , pour prévenir les délits & malverfations
dans les comptes des pavés fabriqués pour
le fervice des chemins , ponts & chauffées à l'entretien
du Roi. a
--
-
Lettres-Patentes du 12 Décembre 1779 , & enregiftrées
au Parlement le 14 de ce mois , portant
fuppreffion de l'Office de Confeiller- Honoraire en
la Sénéchauffée de la Rochelle. Autres du 11
Mars dernier , enregistrées le 14 de ce mois , portant
abolition du droit de Parcours dans les Paroiffes de
Villers & Noyon.
Autres du premier Juin , enre
giftrées auffi le 14 Juillet , portant établiſſement
de Bureau de vifite & de marque fur les différens .
ouvrages des Manufactures de laine , toile , toilerie ,
foierie & bonneterie , & qui fixent les règles de la
manutention defdits Bureaux . Autres du 4 Juin
enregistrées pareillement au Parlement le 14 Juillet ,
portant détermination des règles de police générale
pour les étoffes de laine.
-
Edit du Roi , donné à Verfailles en Mars , &
enregistré le 14 de ce mois au Parlement , portant rétabliſſement
des Baillages de Couci & Villers -Cotte
rets ; fuppreffion des Prévôtés établies efdites Villes ,
& fixation du reffort defdits Baillages .
De BRUXELLES , le as Juillet.
La cérémonie de l'enterrement de feue
S. A. R. le Duc Charles de Lorraine , s'eft
faite le 10 de ce mois à 9 heures du foir
dans l'Eglife de S. Michel & de S. Gudule ;
les obfèques ont été célébrées le 14.
>
On apprend de Munfter que le 9 de ce
( 234 )
mois , fur le foir , il y arriva un Courier apportant
les armes de l'Archiduc Maximilien ,
& la confirmation donnée par le Pape à la
réfignation que le Comte de Plettenberg a
faite de fon canonicat en faveur de S. A. R.
Cette bulle & les armés furent préſentées au
Chapitre le 10 au matin , pour qu'il fît expofer
les dernières. Cette expofition qui doit
avoir lieu , a été fufpendue de l'avis prefqu'unanime
du Chapitre , puifqu'il n'y a eu
que deux voix qui fuffent contraires à cette
réfolution.
On a appris l'arrivée de 15 vaiffeaux de
ligne Ruffes & 4 frégates dans la rade de Copenhague
; 8 vaiffeaux Danois & 6 frégates
doivent les joindre. Il n'y avoit encore que
2 vaiffeaux Suédois de partis à la date de
ces lettres ; & l'un d'eux faifoit de l'eau &
a été renvoyé. De cette flotte combinée , on
formera 3 efcadres ; l'une reftera dans la mer
Baltique , la feconde ira dans la Méditerranée ,
& la troifième fe tiendra dans les parages de
Lisbonne. Elles protégeront indiſtinctement
tous les neutres. La déclaration de la Ruffie
à cefujet eft un chef-d'oeuvre & fera bientôt
publique. On fait que la Maifon de Bourbon
a promis toute protection & toute affiſtance
aux vaiffeaux de ces Puiffances qui feront
obligés de relâcher dans les ports d'Eſpagne
& de France.
Les armemens de la Hollande ne paroiffent
pas aller avec la célérité que les cir(
235 )
conftances & l'intérêt du commerce de la
République fembleroient exiger ; les Matelots
manquent ; le tiers des équipages marchands
à fournir , offre des difficultés dont
le commerce fouffre . Selon les lettres de
la Haye , plufieurs Négocians & Propriétaires
de Navires d'Amfterdam fe font rendus
chez le Préſident de l'Aflemblée des
Etats - Généraux & chez le Grand Penfionnaire
, pour conférer avec eux fur cet objet.
On dit que depuis le placard de LL. HH .
PP. l'engagement des matelots a beaucoup
augmenté & eft déja porté à 1 so florins.
" On n'entend point encore dire , ajoutent ces
mêmes lettres , que la Cour de Londres ait offert
la moindre fatisfaction concernant la violation du
territoire de la République , exercée par les bâtimens
Charbonniers Anglois. Quant aux plaintes
portées à la même Cour , fur les navires Hollandois
faifis par les Anglois & conduits à Lisbonne , la
réponse du Comte de Stormont , faite à ce fujet
au Comte de Welderen , notre Ambaſſadeur , porte
en fubftance. Que le Roi s'en tient à fa déclaration
du 17 Avril dernier , qu'en conféquence il eft inutile
de réclamer comme fubfiftans des traités que .
S. M. regarde comme annullés , ce qui doit difpenfer
S. E. de remettre à l'avenir des mémoires
rélatifs à de pareils objets , par ce qu'ils ne feront
pas reçus ".
Il n'y a guère que la neutralité armée
qui puiffe rétablir les traités & forcer les
Anglois à les reſpecter. On avoit dit que
la Cour de Lisbonne n'attendoit que l'arrivée
du Miniftre Ruffe pour y accéder ellemême
; on dit aujourd'hui , d'après quel(
236 )
ques lettres , qu'elle a refufé d'y entrer.
Ce qui fait croire qu'en effet elle a pris
ce parti , c'eft qu'avant fa déclaration , fes
Forts n'ont ceffé d'être ouverts à tous les
corfaires Anglois & à leurs prifes , lors
même qu'elles confiftoient en navires neutres.
» M. le Comte d'Estaing , écrit-on de Paris , eſt
parti la nuit du 15 au 16 de ce mois . Comme il
ne recevoit perfonne depuis plus de huit jours , fon
départ a été caché jufqu'au 18 , que des voyageurs
l'ont rencontré. On ne s'accorde point fur les roures
où ils difent l'avoir vu ; les uns difent celle
du Perche qui le conduiroit à Breft ; les autres
celle de Bordeaux qui le conduiroit en Eſpagne. Le
fentiment le plus général eft qu'il a pris cette dernière,
& qu'il aura le commandement de l'armée
combinée , dont le grand âge de D. Louis de Cor
dova ne lui
permet pas de fe charger. Toutes ces
incertitudes ne peuvent tarder à être fixées « .
On écrit de Boulogne- fur- mer, que le 4 de ce
mois , à trois heures du matin , le corfaire le
Comte-de-Maurepas , Capitaine Leclercq , fe trouvant
fur les côtes de l'Angleterre , à environ deux
lieues du Tief, eut connoiſſance de trois navires
Anglois armés de canons placés dans leurs entreponts
& dans les chambres. Le corfaire attaqua le
plus fort , & tous trois tirèrent continuellement ,
tant pour le défendre , que pour attirer quelques
bâtimens armés dont ils pourroient fe faire entendre
: en effet , une heure après une frégate Angloife
de 36 canons fut apperçue , doublant une pointe de
terre ; de forte que le corfaire fe trouva bientôt entre
la côte & elle . Le Capitaine du Comte-de-Maurepas
ne voyant de reffource pour lui qu'en paffant fous le
feu de la frégate & en échappant par la marche , manoeuvra
en conféquence. Dès qu'il fut à portée du
( 237 )
canon , l'ennemi tira fur lui & fit un feu continuel
en forçant de voiles. Le Capitaine Leclercq s'apperçut
que la frégate marchoit mieux que lui fur l'aire
de vent qu'il fuivoit : il ventoit bon frais , les deux
navires couroient grand largue. Il étoit alors fix
heures du matin ; la frégate flee trouvoit à portée de
fufil du corfaire , & tiroir deffus à boulets , balles
ramées & mitraille. Dans une pofition auffi dangereufe
, ayant déjà reçu plufieurs coups de canon dans
fa voilure , le fieur Leclercq , pour fortir plus vîte du
péril , fe détermina à l'augmenter encore : il fait
mettre au plus près du vent , paffe fous le beaupré
de la frégate à portée du piftolet , tire fa bordée , en
effuie plufieurs qui criblent les voiles & fon gréement,
& fait jetter à la mer huit de ſes canons , les pierriers,
fon baftinguage , la plus grande partie de les vivres
& de fes voiles de rechange , & alors il commença à
avoir l'avantage de la marche. La frégate le fuivit
toutes voiles dehors , tirant toujours fur lui jufqu'à
dix heures du matin , que fes boulets ne portoient
plus : alors le Capitaine Leclercq fe trouvant à end
viron trois quarts de lieue de fon ennemi , fit tirer
Les quatre canons qui lui reftoient en forme d'adieu.
Plus de 300 coups tirés fur lui , ne lui avoient ni
tué ni bleffé perfonne ; & ayant toujours foutenu
fon équipage , en lui cachant une partie du danger
qu'il avoit couru , il arriva à la rade de Boulogne le s
à quatre heures du matin.
Ce corfaire a fait quinze jours de courſe , pendant
lefquels il a pris cinq bâtimens Anglois , dont deux
ont été repris à fon retour. Il fe feroit certainement
emparé des trois navires qu'il attaqua le 4 , fans l'arrivée
de la frégate à laquelle il a échappé. On répare
maintenant le dommage qu'il a fouffert , après
quoi il continuera ſa croiſière.
PRÉCIS DES GAZETTES ANGL . du 15 au 16 Juillet.
Rien ne prouve mieux combien le Ministère
appréhende le blocus de New-York , que le retar
( 238 )
dement du départ de la flotte pour cette Place , qui
felon l'ufage auroit dû appareiller vers la fin d'Avril.
40 à 50 vaiffeaux de cette flotte font chargés depuis.
plufieurs mois , & attendent toujours un convoi à
Portſmouth , ce qui n'eft qu'une excufe , car ils ne
partiront point que le miniſtère ne fache fi l'Efcadre.
de M. de Ternay va ou ne va pas affiéger New-
York , au quel cas il pourra bien s'écouler encore.
trois ou quatre autres mois avant que ces vaiffeaux
aient la permiffion d'aller foit à New -York , foit à
Halifax ou à la Caroline Méridionale . Il y a plus
de trois mois que M. Eden déclara dans la Chambre
des Communes que le prompt départ de cette flotte
intéreffoit 50,000 perfonnes à New York , qui
rifquoient d'être ruinées ou de mourir de fain , fi
elle ne mettoit à la voile fans délai , & qu'elle avoit
à bord pour un million & demi d'effets. M. Eden
a voulu dire fans doute un demi-million. Quoi qu'il
en ſoit , la flotte n'eft point partie & il y a apparence
qu'elle reftera long-tems dans le Port au grand préjudice
des vaiffeaux , & de leurs propriétaires ,
de tous les habitans de New-York.
» Sur le dernier pacquebot de Charles-Town , qui
a apporté les dépêches de Clinton au Lord Germaine ,
il n'y avoit pas une feule lettre pour un particulier.
Ce fait eft bien extraordinaire , & il démontre clairement
que les affaires de cette Colonie ne font
pas dans un état auffi favorable qu'on les repréfente
«.
» It eft affez fingulier que la gazette qui annonce
la latitude précife où le Cerberus a vû la flotte Efpagnole
évite avec tant de foin de donner la longitude
qui felon toutes les apparences auroit fait voir que
cette flotte étoit hors de la portée de Rodney ; en
marquant la lat. à 31 d. 30 minutes , fans rien dire
de la long. , on nous laiffe dans le doute fi les Efpagnoles
ne faifoient que croifer à la hauteur des
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Canaries , s'ils alloient à l'Inde , aux Ifles ou au
Continent de l'Amérique «.
» Malgré l'engouement général des Négocians &
de prefque tous les Habitans de cette Ville , relativement
aux derniers avantages du Chevalier Clinton ,
nous doutons fort que ces magnifiques & glorieuses
nouvelles (pour nous fervir des expreffions à la mode)
rétabliffent la bonne intelligence entre l'Amérique
& nous , & par conféquent terminent la guerre
ruineufe que nous lui faifons . Les perfonnes éclairées
penfent au contraire que tous ces fuccès n'empêcheront
point les Etats - Unis de perfifter dans leur
indépendance , & que leur feul effet fera de remplir
les deffeins de la France , en prolongeant jufqu'à
l'année prochaine une guerre , qui en épuisant tous
les jours davantage l'Angleterre & l'Amérique mettra
ces deux Puiffances dans l'impoffibilité de faire jamais
aucun mal à la Maifon de Bourbon , en fuppofant
qu'elles fe réuniffent un jour contr'elle «<.
» Au lieu de chercher à fe concilier par la modé
ration & par la douceur , les efprits des Américains ,
déja ébranlés par nos fuccès , on commence à reprendre
le langage infolent de 1776 & 1777 ; les
- Miniftres & leurs partifans foutenus de cette canaille
de réfugiés , qui ont perdu tous efpoir de
retourner dans leur Patrie , ne parlent plus que de
foumiſſion indéfinie. Selon eux , il faut détruire fans
miféricorde toutes les Places fur les côtes de la mer ,
#paffer les jeunes gens au fil de l'épée , & tranſporter
en Afrique les vieillards , les enfans & les femmes.
Les réfugiés vont même jufqu'à le partager les dépouilles
des principaux perfonnages qu'ils dévouent
à la deftruction. M. Galloway , pour prix des grands
fervices qu'il a rendus au Miniftre , doit avoir les
Domaines du Général Washington , M. Allen , ceux
de M. Lloyds. Les biens de M. Laurens pafferont
entre les mains du Gouverneur Bull. M. Nutt aura
ceux de M. Yzard , & c . &c. &c. «.
» Au mois d'Avril dernier , l'Affemblée du Mary.
( 240 )
*
land , s'eft occupée d'un Bill , pour la confifcation
de toutes les propriétés Angloiſes indiſtinctement ,
il s'étendroit auffi fur celles des naturels du pays
qui en étoient abfens & ne s'y étoient point rendus
avant le mois de Décembre 1779 , conformément à
la fommation publiée , à cet effet par l'Etat de Mary.
land. Ce Bill a paffé unanimement à la Chambre
baffe de l'Affemblée , mais le Sénat & le Gouverneur
l'ont remis au mois de Novembre prochain. Leur
objet eft d'attendre l'iffue d'une démarche qui a été
faite pour retirer des fonds d'Angleterre , une fommé
d'argent que la Colonie y a placée anciennement , &
pour laquelle le Tréforier de cet Etat , a depuis peu
tiré différentes lettres de changes fur les cautions de
cet emprunt à Londres , M. Gambury , M. Grove
& M. Ruffell. On préfume que l'Etat de Maryland
n'attend que le proteft de ces lettres , pour paffer
un acte à l'effet de confifquer toutes les Propriétés
Angloifes mobiliaires & immobiliaires « .
L'Etat de la Virgine n'a pas eu autant de ménagement
, il a confifqué indiftinctement toutes les
créances Britanniques , obligeant les perfonnes débitrices
des Anglois , de porter au Trésor de l'Etat
le montant de ce qu'elles leur doivent. La confifcation
des biens des abfens , qui n'ont pas comparu
au mois de Septembre dernier , terme indiqué par la
Proclamation , a été remiſe à la future décifion du
Sénat. Quant à ceux qui ont pris les armes contre
' Amérique , ou qui fe font montrés ouvertement fes
ennemis en Angleterre , foit en préfentant , des
adreffes au Roi , pour l'engager à continuer la guerre rà
ou de toute autre manière quelconque , leurs biens
font déja confifqués & vendus , & l'on croit que les
fonds qui en proviendront ferviront à indemnifer
des dépenfes de la guerre & de toutes les pertes ,
tant en efclaves qu'en beftiaux , occafionnées par
les brigandages du Lord Dunmore , ancien Gouverneur
de cette Colonie & du Général , Mathews
.
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