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1780, 06, n. 23-26 (3, 10, 17, 24 juin)
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MERCURE
DE FRANCE
DÉDIÉ AU ROI,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES ,
CONTENANT
Le Journal Politique des principaux événemens de
toutes les Cours; les Pièces fugitives nouvelles en
vers & en profe ; Annonce & Analyse des
Ouvrages nouveaux ; les Inventions & Découvertes
dans les Sciences & les Arts; les Spectacles ;
les Caufes célèbres ; les Académies de Paris & des
Provinces ; la Notice des Édits , Arrêts ; les Avis
particuliers , &c. &c.
·
DI
SAMEDI 3
RATES
JUIN 1780.
PALATS
QUE
BIBLIOTH
DEU
ROYALE
A PARIS
Chez PANCKOUCKE , Hôtel de Thou ;
rue des Poitevins .
Avec Approbation & Breveté du Roi
-TOR LIBR
OR
TABLE
Des Matières du mois de Mai.
PIÈCES EU IÈCES FUGITIVES.
Mes Ages ,
Vers
& Moderne ,
3
14
Nouvelles Lettres d'un Voyageur
Anglois ,
Alem- Eloge de Voltaire ,
Portrettre
au bas du
bert
2
de M.
L'Amour crée par la Beauté ,
Confeil aux Amans quittés ,
36
67
Hiftoire générale de Provence,
110
118
ibid. Plan d'Etabliſſement tendant
à l'extincion de la Mendicité
,
Euvres de M. l'Abbé Méraftafe
49
S ! Chanfon Provençale ,
L'Heritier Malheureux, Anec
dote 57
98
A ma première Maitreffe , 97
4 Mde Devardon
Mlle DE... de Genève , ib.
La Tourterelle & le Pingon ,
Fable 9,9
122
125
La Difcipline de l'Eglife de
France
Eloge de Voltaire ,
Le Chanfonnier François , 166
Mes Loifers,
SPECTACLES.
474
Obfervationsfur les Connoif- Académie Roy, de Mufiq. 89.
fances humaines , 100 127 , 1779
Vers à Male Comte de Comédie Françoife , 91 , 135,
141 Comédie tal. 23, 134, 179%
VARIÉTÉS.
Treffan ,
A Lesbie, imitation de l'Ita-
147 Lettre fur le Code des Genlien
,
Eft- ce un Rêve , Conte , 150
AS. A. S. Mgr le Prince de
Condé ,
Fable
toux , 136
Eclairciffemens fur le Chauf
155 fage économique
2
138
La Chèvre & les Moutons Lettre au fujet du nouveau
ibid. Théâtre de Bordeaux , 181
Enigmes & Logogryphes , 11 , Gravures ,
66 , 109 , 157. Mufique ,
46 , 190
199
NOUVELLES LITTER. Annonces Littéraires, 47, 94.
Effai fur la Mufique Ancienne 443 , 194
De l'Imprimerie de MICHEL LAMBERT,
rue de la Harpe , près Saint-Côme.
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI
3 JUIN 1780.
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VER S
Sur la mort d'une très -jolie Femme.
UN noir cyprès s'élève où fleuriſſoit la roſe ;
A
La couche nuptiale eft un trifte tombeau ;
Et l'Amour achevant cette métamorphofe ,
En lampe fépulcrale a changé fon flambeau.
d
M. DE LA TOURAILLE , à qui on montroit
le Tombeau d'un Cenobite , dont la vocation
s'étoit un peu démentie avant fa mort,
lui fit fur le champ cette Épitaphe,
PASSAN
ASSANT , je mourus à la Trappe ,
un dépit d'amour.
mit Ou me m
Si jamais je revois le jour
Te ne crois pas qu'on m'y ratrappe.
A ij
4
MERCURE
CHARLOT , Anecdote Hiftorique ,
Mythologique & Galante , en forme de
Romance , par un Marguillier de B... **.
AIR: Du Mineur du Vaudeville du Tableau-Parlant .
MOMUus rentrant aux cieux
Un beau foir de Novembre ,
Un enfant radieux
Frappe fes yeux; ;
Il fent doux comme l'ambre !,
» Portons-le dans ma chambre ,
(Dit-il ) & l'on faura
Qui l'engendra. »
LE lendemain matin
La gentille figure
Du petit orphelin ,
L'occupe en vain.
Piqué de l'aventure ,
Tandis que le Dieu jure ,
Il lit fur le maillot :
JeSuis Charlot.
ARRIVE fur cela
La célefte cohorte ;
* Cette plaifanterie a été faite pour la Fête de M. le
P.... de L...., le jour de S. Charles.
Superbe Terre appartenant au P……ce
DE FRANCE
( Car c'étoit ce jour-là
Jour de gala. )
Dès le feuil de la porte ,
En montrant ce qu'il porte ,
Momus s'en va criant ;
A qui l'Enfant ?
TOUT l'Olympe agité ,
Sur le Poupard attache
Un regard enchanté
De fá beauté ;
Puis , chacun fe l'arrache :
Mais Junon , qu'un rien fâche ,
Lance un coup-d'oeil jaloux
Sur fon Époux.
LE Dieu , qui connoît trop
L'humeur de la Commère ,
Dans fes bras auflitôt
Prenant Charlot :
Sachons quel eft fon Père ,
Ou tout au moins ſa Mère ,
( Dit-il , en fouriant :)
A qui l'Enfant ?
VENUS , en rougiffant
Prefque comme pucelle ,
De Jupin s'approchant ,
Et l'embraffant :
A iij
MERCURE
Mars ( dit-elle ) eft fon Père....
Ofe nommer fa mère ;
( Dit le maître des Dieux )
Il a tes yeux.
A quoi le bon Jupin
Ajouta d'un air tendre :
J'adopte le Bambin ;
Mais crains Vulcain !...
Pour fauver tout eſclandre ,
Fais qu'il renaiffe en Flandre:
En lui déjà je voi
Son père & toi.
Jupin ne mentit pas;
Digne Fils de fon Père ,
Charlot , dans les combats ,
Suivit fes pas.
S'il tient du caractère
De Madame fa Mère ,
Charlot, à tous les yeux ,
N'en plaît que mieux.
( Par M. D. L. Place. )
DE FRANCE. 7
3
LETTRE au Rédacteur du Mercure.
Paftores hederâ crefcentem ornate Poeram
Arcades , invidiâ rumpantur ut ilia codro :
Aut , fi ultrà placitum laudarit , baccare frontem
Cingite , ne vati noceat mala lingua futuro.
MONSIEUR ,
VIRG. Buc. VII.
UN homme de Lettres , qui a quelque droit de
juger les talens , puifqu'il a prouvé qu'il en avoit
lui-même en plus d'un genre , a rendu compte dans
le Mercure de l'Ouvrage de M. Roucher. Il l'a
loué avec enthouſiaſme ; il l'a critiqué avec févérité.
M. Imbert a fenti que l'amitié même ne devoit avoir
de l'indulgence que pour les Ouvrages médiocres ,
& que c'étoit de la critique que les éloges recevoient
leur plus grande autorité. S'il étoit question de ju
ger l'Ouvrage , je me garderois bien de vouloir
ajouter quelque chofe à ce que l'Auteur du Jugement
de Pâris a imprimé du Poëme des Mois. Mais
vous ne l'ignorez pas , fans doute , Monfieur ,
jamais Ouvrage n'a excité un déchaînement plus
univerfel ; jamais le talent , méconnu ou envié ,
n'a été traité avec un mépris plus abfurde & plus
infultant. Il ne s'agit plus de juger le Poëme de M.
Roucher , qui ne le fera pas de long- tems encore :
il s'agit de défendre M. Roucher lui - même. Sans
vouloir indiquer la place que deit obtenir un jour
le Poëme , il eft poffible de faire voir combien ils
font injuftes , ceux qui refufent un très grand talent
au Poëte. Si quelqu'un n'élevoit la voix en ſa faveur,
il faudroit croire qu'il y a dans les Lettres bien peu
d'hommes que l'injuftice irrite : on pourroit même
A iv
8 MERCURE
foupçonner que chacun d'eux en particulier cfpère
tire un grand profit de ces injuftices , dont ils font
cependant tour à tour la victime.
Un autre motif m'engage à vous écrire cette
Lettre , que je prévois devoir être beaucoup trop
Jongue. C'eft au moment qu'elle prononce fes Arrêts
, qu'il eft intéreffant d'obſerver l'opinion publique.
On voit comment fe forment les Jugemens
, comment ils fe répandent , & de quel poids
ils doivent être pour décider le mérite des Ouvrages
on peut juger du goût , de l'efprit & du caractère
d'une Nation , au moment où elle juge ellemême
les productions d'un ordre diftingué. C'eft
alors qu'on apperçoit clairement quel eft le degré
de fa fenfibilité pour les Arts , & jufqu'à quel point
T'habitude de vivre au milieu de leurs Ouvrages a
épuré les principes de fon goût , & les a rendus
fixes & conftans. C'eft alors que , dirigée par le
caractère que fes ufages & fes moeurs ont donné
à fon goût , on la voit préférer , ou les images majeftueules
& touchantes de la Nature , ou les peintures
maniérées des ſpectacles & des ridicules d'une
fociété corrompue ; ou les fentimens qui élèvent
& aggrandiffent l'ame , ou ceux qui l'amolliffent
pour la préparer & l'ouvrir à l'impreffion de tous
les vices ; ou ces Ouvrages plus frivoles que légers
qui perdent l'efprit en lui donnant l'habitude de fe
jouer de tout , ou ces productions du vrai talent ,
qui font fervir les graces de l'imagination & les
charmes de la fenfibilité à faire faire des progrès
à la raiſon en la rendant plus aimable. C'eſt encore
alors qu'on apperçoit fi un Peuple a véritablement
de l'amour , de la reconnoiffance & du refpect
pour les talens qui lui créent tant de plaifir .
Si avant de connoître l'Ouvrage , le voeu fecret des
coeurs eft de le trouver bon ou mauvais , eft pour
la chûre ou pour les fuccès ; fi l'on eft difficile par
DE FRANCE. 9
malignité d'efprit , ou délicat par fenfibilité de
goût ; en un mot , toutes les fois qu'un grand
Ouvrage paroît , on a un Auteur & une Nation
à juger.
Que dis -je , Monfieur , une Nation ? Dois je
appeler ainfi ce petit nombre d'hommes à qui
leurs lumières peuvent donner le droit de décerner
ou de refufer la gloire ? Quoi ! la multitude des
Lecteurs feroit en état de juger ce que fi peu de
génies privilégiés font en état de produire ! Que ces
arrêts préfomptueux , qu'avec tant de légèreté nous
prononçons tous les jours far les Ouvrages de tous
les genres , prouvent bien que nous ignorons encore
combien il faut avoir de talent pour juger le
génie , & de goût pour juger le talent ! Quelle
feroit en effet la partie d'un Ouvrage dont i
für fi aifé d'apprécier le mérite ? Seroit - ce le plan?:
Mais , qui de nous peut fe flatter de pénétrer d'un
coup-d'oeil rapide , mieux que l'Auteur , avec le:
fecours de la méditation , le genre , le nombre &
l'ordre des idées qui devoient naître du fujet ? Qui
--ofera dire à un Ecrivain : Vous avez amené de force
dans votre fujet des chofes qui lui étoient étrangères,
qui l'embarraffent , au lieu de l'étendre & de l'embellir
; & tandis que vous cherchiez au loin des
défauts , vous n'avez pas apperçu auprès de vous
les points de vue qui auroient répandu le plus de
-lumière , d'intérêt & de nouveauté fur votre Ouvrage
? Qui ofera lui dire : Je vois mieux que
yous-même l'ordre & la liaiſon que vous deviez
donner à vos idées. Vous favez créer des richeffes,
mais vous ne favez pas les difpenfer je vous ap-~
prendrai à vous fervir de votre génie ? Voilà
pourtant le langage qu'il faut avoir le droit de
tenir , pour être en état de juger le plan d'ua
Ouvrage. Eft- ce le ftyle , fur lequel il feroir plus
facile de prononcer ? C'eft fur cette partie que le
:
Av
10 MERCURE
·
grand nombre des Lecteurs fe montre aujourd'hui
le plus févère. Depuis qu'on a établi comme une
maxime inconteftable que c'eft le ftyle fur tour
qui fait les grands Ecrivains , tout le monde s'eft
établi juge du ftyle ; comme fi le talent , qu'il eft
le plus difficile & le plus råre d'avoir , étoit celui
qu'il fût le plus facile & le plus commun de bien
juger ! Mais , qu'est- ce que le ſtyle ? L'Abbé d'Olivet
a-t-il jugé le ftyle de Britannicus & d'Athalie ,
lorfqu'il a pris toutes les expreffions de génie pour
des fautes de grammaire ; & l'Auteur des Obfervations
fur la Traduction des Géorgiques , a-t-il
fait voir que M. l'Abbé Délille n'eft pas Poëte ,
lorfqu'il a prouvé rigoureuſement que verdoyante.
fe dit d'une chofe qui verdit , mais non pas d'une
chofe qui eft verte ? L'homme de talent refpecte les
principes de la grammaire , mais non pas les règles
des Grammairiens : & tel eft à cet égard le malheur
de la plupart des Critiques , que les lumières
mêmes qu'i lspoffèdent en ce genre, doivent leur faire
confondre très-fouvent l'Écrivain qui enrichit fa
langue , & l'Écrivain qui la corrompt & la dénature.
Oh combien les connoiffances même
les plus sûres dans cette partie méchanique de l'art
d'écrire , font encore loin de ce fens exquis, de ce
goût fin , étendu , pénétrant , fans lesquels il eft
impoflible de juger le talent du ftyle ! Ici les beautés
font à côté des défauts ; les limites qui les féparent
font très-fonvent imperceptibles ; ce font des
nuances , & des nuances de l'efprit ; rien de fi fugitif
& de fi difficile à faifir. A chaque inftant on
peut prendre les beautés pour des défauts , & les
défauts pour des beautés. Le véritable talent même
s'y méprend quelquefois ; le goût du plus grand
nombre des hommes les confond prefque toujours ;
& pour peu que la mauvaiſe- foi ait d'adreffe , elle
peut fe fervir, d'une manière infaillible , de cette
و
[
DE FRANCE. II
efpèce de reffemblance, pour infpirer à l'ignorance ,
& à la multitude un mépris injufte , ou une admi
ration ridicule. Eft -il en effet beaucoup de Lecteurs
qui puiffent diftinguer & ces alliances heureufes de
mots qui , en rendant par la même expreffion deux
fenfations que l'ame a reçues à la fois , enrichiffent
les langues & fécondent la fenfibilité de ceux qui
les parlent; & ces affociations de mots , pé-,
* Il eft d'autres alliances de mots , ce font celles qu'on
ne crée pas , mais qu'on rajeûnit . Chez les peuples quí
cultivent les Lettres depuis pluſieurs fiécles , les plus belles
images de la langue font effacées très-fouvent par la longue
habitude de fe fervir des alliances de mots qui les ont pro- :
duites. Un homme de talent fépare ces mots , dont l'union
ne produit plus aucun tableau ; fubftitue à l'un d'eux un
mot dont la fignification eſt à peu-près la même ; & par
ce feul changement il rend à l'image toute fa vivacité &
tout fon premier éclat . Ce procédé eſt très- près d'un
grand abus , & il eft très-commun de le voir blâmer
lors même qu'il a été employé le plus heureuſement ;
ceci va s'éclaircir par un exemple tiré du Poëme même
de M. Roucher. Le poids de la chaleur , expreffion belle
& hardie dans fon origine , ne produit plus aucun effet
dans notre langue , parce qu'elle y eft devenue très-commune.
M. Roucher a voulu la rajeûnir , & il a dit :
L'homme libre aujourd'hui du færdeau des chaleurs ,
Se relève , & déjà renaît avec les fleurs.
Ce changement eft-il heureux ? Je l'ai entendu blâmer
par des hommes d'un grand mérite , & mon deffein n'eft
pas de le juftifier : je dis feulement que , foit qu'on le
critique, foit qu'on l'approuve , l'impreffion qu'il produit
tient à un fentiment très-délicat , dont peu de
gens pourroient rendre compte , & qui ne fe trouve
même que dans des ames très-exercées. M. Roucher a
voulu rajeunir encore la même image d'une autre ma-
Avj
112 MERCURE
nibles & forcées , qui uniffent enfemble des idées
que les efprits juftes ne pourront jamais rapprocher,
& des impreffions que le coeur n'éprouva jamais dans
le même tems ? On fait , en général , qu'il faut va
rier les tons & les couleurs ; mais fait - on aufli
bien dans quelles circonftances on doit être obligé
d'avoir recours à ces couleurs empruntées &
réfléchies qui donnent aux objets des beautés que
leur a refufées la nature ? reffource fouvent néceffaire
, mais dangereufe , fi on ne cache pas
l'idée toujours peu agréable des artifices de la
compofition , en faisant prédominer avec éclat l'impreflion
heureufe du pouvoir & de la magie du tafent.
Sait-on auffi bien dans quelles occafions , au
contraire , il faut préférer ces couleurs naturelles
que tout le monde a vues dans les objets , & qui ;
tranfportées dans le ftyle , produifent fouvent une
illufion fi complette , qu'elles font oublier toute
idée de Poëme & de Poëte , pour ne voir & pour en
fentir que la nature ? Illufion délicieufe , qui fait peutêtre
qu'on admire moins l'Auteus , mais qu'on
aime beaucoup plus l'Ouvrage. Qui peut être sûr de
ne jamais confondre un Poëte qui manque d'har
monic , avec un Poëte dont l'oreille très - délinière
; il a dit , le faix des chaleurs
, & j'ai entendu
biâr
mer encore
ce facond
changement
Je ne prononcerai
pas plus fur celui-ci que fur l'autre
: j'obferverai
feulement
que Boileau voulant
renouveler
l'expreffion
ufée du
poids des années
, a dit : le faix des années
, & a fait un
vers dont ce changement
augmente
beaucoup
la beauté
:
Mon corps n'eft point co ré so sdefaix des années.
3-
Y a-t-il une différence notable dans les circonftances où i
ont fait le même changement? Si l'on dit lepoids & le faix
des années , pourquoi ne diroit- on pas le poids & le faix
des chaleurs ? l'analogic. n'eft- elle pas la même dans les
deux cas ?.
DE FRANCE.
T3
eate aura fenti que la Mufique de la parole s'ufe
auffi promptement que celle des inftrumens & de
la voix , & qui aura porté dans fa Poéfie des
mefures nouvelles & des accens inconnus , pour
donner un charme nouveau à cette mélodie des fons
qui prépare & qui augmente fi puiffamment l'effet.
des idées , des images & des fentimens qu'elle accompagne
? On s'écrie avec un fuperbe dédain :
Ses vers bleffent mon oreille . Mais les oreilles rem
plies des vers de Lucile & d'Ennius , ne furent- elles
pas bleffées d'entendre fur la Lyre Romaine les modes
qu'Horace emprunta de la lyre de Sapho & d'Alcée ?
Eft-ce à Virgile que vous faites un crime d'avoir
ajouté de nouvelles richeffes à l'harmonie de Lu-
Grèce, ou puniffez - vous l'orgueil de Claudien qui
croit triompher de Virgile avec fon harmonie retentiſſante
? Il feroit un peu fâcheux de s'y méprendre
; êtes - vous sur des moyens que vous avez
d'éviter la méprife ? Un Auteur commence un difcours
par une phrafe très -courte , d'une ligne : un
Critique vient , & dit cette phrafe d'une ligne.
eft sèche dans un exorde ; le début d'un Ouvrage
demande plus de nombre & de période .. Mais l'in
tention du difcours eft de fixer un inftant . le Lecteur
fur cette première idée : l'Auteur l'a ifolée & féparée
à deffein , de toutes celles qui la fuivent
pour que les efprits s'y arrêtent , & la confidèrent
plus long-tems : eft-ce l'Auteur ou le Critique qui
a tort ? Quand les moeurs & le goût le font perfec
tionné ou dépravé dans le progrès des lumières & de la
civilifation , tout le monde exige de la nobleffe & de
Télégance dans le choix des mots ; mais au milieu de
tant d'Elprits qui fe piquent d'une extrême délicateffe,
qui ofera décider jufqu'à quel point il faut permettre,
à un homme de génie l'ufage de ces expreffions fami
lières qu'il emploie fouvent de préférence , parce
qu'il eft. sûr de produire un bien plus grand effer
3
14
MERCURE
par ce contraite même de la penſée & de l'expreffion
; parce qu'il ne veut point donner à un mot
le droit d'ennoblir ſon idée , & qu'il aime mieux
communiquer à une expreflion populaire quelque
chofe de la nobleffe de fon génie ; parce qu'enfin
du point de vue où l'a porté l'élévation de fes idées,
les rangs & les divers degrés de nobleſſe des mots
fe confondent à fes yeux , à peu près comme
toutes les diftinctions des hommes dans la fociété
s'évanouiffent aux yeux de celui que le pouvoir
abfolu met à une grande diftance des hommes les
plus élevés en dignités.
Quelle fineffe & quelle jufteffe d'efprit , quelle
fenfibilité d'ame & d'imagination il faut donc avoit
pour jouir feulement de tout ce que le génie fait
produire ! Non , celui qui a pénétré dans tous ces
fecrets des voluptés de l'efprit & de l'ame , n'eſt
pas loin de rendre aux autres les jouiffances qu'il
a reçues lui-même : & c'eft , ce qui prouve qu'en
littérature , comme dans tous les genres , on ne
peut être bien jugé que par fes Pairs. 1
ou
Cependant il n'eft performe qui ne veuil e tout lire
& rout juger. Dans le monde , par exemple ,
les Gens de Lettres rencontrent aujourd'hui des
perfonnes dont le goût les étonne & les éclaire ,,
on ne prend guères un intérêt véritable qu'aux Romans
, aux ouvrages de Théâtre & aux Hiftoires
qui tiennent à la fois des Ouvrages Dramatiques.
& des Romans. Il faut au plus grand nombre des
Lecteurs une action qui attache indépendamment
du talent de l'Auteur Une faite de penfées fines
ou fortes , exprimées avec nobleffe ou avec élégance,
ne peuvent les intéreffer beaucoup par elles mêmes.
On lit cependant , parce qu'il faut pouvoir dire fon
avis dans un fouper. On fait un effort ; cet effort
eft une espèce de travail , & voilà une difpofition
bien prochaine à trouver l'Auteur, pénible & forcé;
DE FRANCE.
IS
Pennui que donne le genre , on croit le recevoir
de l'Ouvrage on eft déjà déterminé à le décla→
rer mauvais. Mais parmi tous ces mots qui fervent
de formules aux jugemens , il n'a point de goût ,
il manque de chaleur , il ne penfe point , il eft fans
couleur & fans imagination , quel mot cheifira -ton
? On héfite ; on voudroit bien que le haſard
fit trouver celui qui a le plus de rapport aux défauts
réels de l'Ouvrage. Ce mot , ce font les gens
de Lettres qui le donnent aux gens du monde : &
l'on peur croire que ceux-là ne s'en font pas rap- .
portés au hafard dans le choix qu'ils en ont fait.
Ils n'imiteront point la mal - adreffe de ces critiques
qui s'attachent toujours aux beautés d'un Ouvrage ;
ils trouvent qu'il eft un peu plus facile de perdre
un écrit par les défauts , & fayent qu'une injufticé
ne fait jamais plus de mal , ne réuffit jamais mieux
que lorfqu'elle n'eft que l'exagération d'une vérité.
Si le mérite eft dans le plan , & les défauts dans
l'exécution , on ne parlera que de l'exécution ; fi
le talent eft dans le ftyle , & les défauts dans le
plan , on ne parlera que du plan ; & toujours les
principes fur ce qui caractériſe effentiellement un
grand Ecrivain , chargeront avec les circonstances.
A celui qui aura laiffé échapper quelques fautes dans
-l'exécution d'un plan conçu avec force & avec étendue
, diftribué avec ordre & avec intelligence , on
dira que fans la perfection du ftyle il n'eft point
d'Ecrivain , & que c'eft par les détails que vir un
Ouvrage . Coft la conception d'un plan vafte &
hardi qui annonce le génie ; une foule d'Auteurs
écrivent bien des morceaux , dira-t- on au contraire
celui qui aura répandu les charmes d'une Profe
ou d'une Poénie élégante fur un Ouvrage dont le
premier deffin eft foible & fans caractère. Il en eft
de même pour les beautés de détail ; on exige de
l'énergie de celui qui a de la grâce , & de la grâce
16 MERCURE
de celui qui a de l'énergie . Si Corneille & Qui
nault paroiffoient aujourd'hui , on jugeroit Qui
nault fur ce qu'il n'a pas de vigueur , & Corneille
fur ce qu'il manque de molleife *.
Voilà cependant , me direz -vous peut-être , les
hommes de Lettres jugés par des hommes de Lettres
; voilà ce jugement des Pairs que vous demandiez.
Oui , mais les Pairs ici font des rivaux :-
ils font ceux qui peuvent voir le mieux la vérité ,
mais ils font auffi ceux qui ont le plus d'intérêt à
la cacher. Ils fe difputent la gloire qu'ils doivent
J'ai toujours vu que cette méthode , dont il me paroît
difficile de démêler l'artifice , avoit pourtant un plein
fuccès auprès du plus grand nombre. Les meilleurs Ouvrages
n'y réfiftent pas pendant quelque temps. On ſe
fouvient du moment où parut le Poëme des Saifons
quel déchaînement ! quel mépris beaucoup de Gens de
Lettres & beaucoup de Gens du monde affectoient pour
un des plus beaux monumens de notre Poéfie ! M. Thọ-
mas & Mi de la Harpe ont mérité l'un & l'autre plufieurs
couronnes à l'Académie Françoife , en répandant des
beautés d'un caractère différent dans le même genre
Eloquence. Que de gens qui ne diftinguent encore cesdeux
Orateurs que par la différence des défauts qu'on
leur fuppofe ! Le parallèle de leur talent , je ne l'ai vu
mulle part encore. Ce parallèle feroit pourtant très - intéreffant
à faire ; & il pourroit être utile à ceux qui veulent
s'exercer dans le genre dont ces deux Écrivains ont
enrichi notre Littérature . J'ai regret , en écrivant certe
note , de : ne pouvoir pas y mettre quelques-uns dés vers
que je crois avoir recueillis de la lecture & de l'étude de
leurs ouvrages . On me demandera , peut - être , fi cleft au
Difciple à faire le parallèle de fes modèles , & fi des
études font des jugemens . Je répondrai que des études
ne peuvent être que des jugemens ; & que fi on ne juge
pas ce qu'on lit , on n'étudie pas,
DE FRANCE. 17
fe difpenfer les uns aux autres. Dans la plupart
des jugeniens , if fuffit de n'être pas un mal-honnête
homme pour être jufte. Ici , pout être jufte , il
faut une espèce de facrifice de foi- même , il faut
une vertu généreuse ; & malheur à ceux qui n'attendent
jnftice que de la vertu ! Mais ne fe rendt
on pas juſtice au moins d'un genre à l'autre , &
l'Orateur & le Poëte , jaloux l'un de l'autre , portent-
ils envie dans le Philofophe à un ennemi de
leur gloire ? Oui ; il y a une rivalité entre les
genres divers , comme entre les talens du même
genre. Le Poëte & l'Orateur , avides de gloire , voudroient
que toute celle que peuvent donner les
hommes appartint à l'Eloquence & à la Poésie , &
le Philofophe eft perfuadé que fi les hommes raifonnoient
jufte , la Philofophie feule obtiendroit
leur admiration & leur reconnoiffance . Il a été un
tems parmi nous où le feul nom de Géomètre
mettoit en fureur toute cette multitude d'Ecrivains
enorgueillis de leur déraison , qui penfent que le
génie eft perdu i l'on fait quelque cas du bonfens.
Quelle étoit cette époque ? Celle précisément
où les Fontenelle , les d'Alembert & les Clairault
commençoient à donner à la gloire de la Géométrie
une étendue & un éclat qui n'avoient appartenus
jufqu'alors qu'à la gloire des beaux - Arts. Quel
Poëte dramatique ne feroit pas enchanté de perfuader
à tous les hommes qu'il ne faut du génie que pour
des Ouvrages de Théâtre , & que le fimple bon-
Lens, aidé du travail , fuffit pour découvrir le fyftême
du Monde , comme Newton , ou pour faire l'Esprit
des loix , comme Montesquieu 2
Mais , que fais je , Monfieur , & pourquoi déve-
Lopper avec tant de détails des foiblefles & des vices
dont il eſt fi trifte & fi douloureux d'apperçe
voir les taches dans la gloire des hommes de ta-
Lent 2 Je ne fais trop moi-même quel eft le fenti18
MERCURE
ment qui m'arrête fur ce tableau , dont j'ai tant de
befoin de détourner mes regards. Je reffemble à
ces perfonnes qui recherchent & qui reproduifent
en frémiffant les longs dérails d'une hiftoire qui
les épouvante . Sans doute , il me fuffit de regarder
autour de moi pour voir des hommes de Lettres
qui out dans leurs coeurs plus de vertus encore qu'ils
n'en peignent dans leurs écrits. J'en connois dont
la vie entière eft une fuite d'actions nobles , géné
feufes & bienfaifantes , qu'ils font avec tant de naturel
& de facilité, qu'elles ne paroiffent être que les
graces d'un homme aimable. Je fais qu'il en eit
qui , toujours prêts à prodiguer leur admiration au
grand talent , n'ont jamais pu entendre fa voix fans
éprouver ce frémiffement intérieur qui porte aux
yeux de douces larmes ; qui , par la plus heureufe
de toutes les illufions , croient toujours produire
quelque chofe des beaurés qui les enchantent , & ne
fe trouvent jamais plus sûrs de leur talent que dans
les momens ou celui d'un autre les remplit d'enthoufiafme.
Mais plus leurs vertus font digues d'eftime
& d'admiration , plus on eſt étonné de voir
des fentimens fi oppoles dans ceux qui ont les mêmes
lumières ; plus on eft bleffé de ce contrafte
où l'on voit d'un côté ce qu'il y a de plus grand
& de plus aimable , & de l'autre ce qu'il y a de
plus vil & de plus dangereux . Ne pourroit-on pas
en découvrir la caufe ?
On ne peut guères s'empêcher de l'attribuer à
T'habitude qu'ils ont prife de vivre dans le monde,
& d'y rechercher des fuccès de tous les momens.
C'eft en fe rencontrant dans la Société , où on les
oppofe fans ceffe les uns aux autres , que , de rivaux
, les gens de Lettres deviennent ennemis . S'ils
ne defiroient & n'efpéroient pour prix de leurs travaux
que cette gloire que décerne la poftérité ,
leur ame s'éleveroit & s'aggrandiroit , comme leur
DE FRANCE. 19
imagination doit s'étendre pour faifir ce brillant
fantôme à une fi grande diſtance. Comment ne
fe difputeroient-ils pas avec fureur les applaudiffemens
d'un cercle , cette gloriole qui n'eft plus
rien dès qu'elle eft partagée ? Mais la gloire , mais
cette renommée que la voix de toutes les Nations
éclairées doit répandre dans tous les fiècles , un
homme ne conçoit pas l'ambition de la pofféder
fans partage , & l'on fouffre volontiers des frères
dans cet immenfe héritage du génie.
>
il
Si c'eft dans le monde que les gens de Lettres
deviennent ennemis les uns des autres , c'eft encore
là qu'ils rencontrent des ennemis de leurs fuccès
, même parmi ceux qui n'ont pas l'ambition de
Jeur talent. Il existe aujourd'hui une rivalité bien
établie entre les gens du monde & les gens de
Lettres ; & c'est à ces derniers qu'il faut s'en pren
dre. L'homme de Lettres n'attendoit autrefois de
fes talens que, de la gloire ; il en attend aujour
d'hui des places , de la fortune , & les careffes de
la Société. Tout ce que les gens du monde fe difputent
entr'eux , l'homme de Lettres le difpute
aux gens du monde. Et , il faut en convenir
peut y avoir une grande inégalité dans ces combars
trop fouvent l'avantage peut être du côté de
celui qui a puifé dans la culture de l'efprit & des Arts
ce tact fin , sûr & prompt , cette habitude de donner
à l'ame des mouvemens qui embelliffent toute
la perfonne, cette facilité de réveiller en lui-même
des fentimens dont l'expreffion doit avoir un grand
charme pour tous ceux qui l'écoutent. Auffi , comme
on attend l'occafion de lui faire expier tous ces
avantages ! Comme on voudroit couvrir toutes les
grâces de fon efprit de la honte d'une chûte ! Pourquoi
cet homme qui n'a jamais fait que des Factum
d'Avocat , ou des Calculs de Finance , formeail
·les voeux les plus ardens pour voir tomber une
1
20 MERCURE
Tragédie ou un Poëme ? Son efprit borné pour
roit- il s'élever juſqu'à la jaloufie de la gloire ? Hé
las ! non ; mais il a vu que le talent du jeune Poëte
recevoit quelquefois plus d'honneur dans le monde
que tout l'éclat de fa fortune ; & fi un fuccès nou
veau vient augmenter encore cette gloire qui obf
curcit fon or , il n'ofera plus paroître avec lui dans
les mêmes foupers.
Comment donc concevoir cet attrait , ce charme
qui attire les gens de Lettres dans le monde , où
ils prennent tant de vices , où ils trouvent tant
d'ennemis & de chagrins ? On le conçoit fans
peine : ils y font plus entraînés encore que les autres
, par ce luxe ingénieux qui a fait fervir les
arts de l'imagination à la parure de la Société ; ils
font plus touchés de cette politefle & de cette élégan
ce de mours que leurs ouvrages ont perfectionnées.
Dans leur jeuneffe ils y font appelés fur-tout par une
paffion qui fe féconde elle-même par les talens qu'elle
infpire , & qu'ils nourriffent fans ceffe de tous les
feuxde leurimagination . Au milieu de tout cet enchan
tement, une inquiétude fourde de leur ame les avertit
qu'ils ont en eux- mêmes une fource plus iné
puifable de jouiffances ; le talent qu'ils laient périr
fe venge par les remords qu'il leur inſpire. La vie
entière fe paffe dans ces combats ; & lorfque l'illur
fion eft enfin diffipée , il n'eft plus tems , le génie
& la gloire fe font retirés d'eux. C'est donc pour
eux que le monde a le plus de féduction à la fois
& le moins de bonheur . Oh ! que de biens , que
de momens de pures délices l'homme de talent a
perdus lorfqu'il a ceffé de préférer à tout fa foli
tude ! Eh ! quel eft celui dont le coeur n'a pas
treffailli de joie lorfque fermant à tout le monde
lafyle écarté de fés méditations , il touche au mo
ment de fe voir environné de tous les fantôines
qui doivent l'inſpirer ? Le talent eſt une grande
DE FRANCE.. 21
paffion , & il n'en eft point qui donne des voluptés
plus profondes & plus vives . L'inftant où l'hom
me eft le plus heureux fur la terre , eft celui où des
penfées de génie fortent de fon ame. Son bonheur
Félève alors au - deffus de l'humanité comme fon
talent.
→
propre
Un des plus grands inconvéniens pour les
gens de Lettres , de l'ufage de vivre dans le
monde , font ces lectures de Société , par lesquelles
prefque tous les talens aujourd'hui jettent leur premier
éclat. On a penfé que c'étoit un moyen de
preffentir le goût du Public , de juger d'avance de
l'effet que doit produire un Ouvrage , de ne le donner
à l'impreffion , que lorfque jugé & corrigé déjà par
les Critiques d'une partie de la Nation , il ne
lui manqueroit plus rien pour faire les délices
de la Nation entière. Ces illufions font trèsbelles
; l'amour dans fes illufions eft
toujours près de la magnificence ; mais pour
ne point s'en laiffer éblouir , & pour les apprécier
au jufte , il fuffit d'avoir affifté à quelquesunes
de ces lectures , & d'avoir fuivi d'un oeil un
peu obfervateur , tous les refforts , tous les mouvemens
& toutes les révolutions de ces petits fpectacles
. Elles fe font communément après des dîners '
ou des foupers annoncées d'avance à tous les
Convives , tout le monde les regarde comme un
bal , ou comme un concert qui doit ajouter à la
beauté de la fête . J'obferverai d'abord que le moment
eft on ne peut pas plus mal choifi. Les premières
heures qui fuivent les grands repas , font ,
pour la plupart des hommes , fuivant la diverfité
de leurs tempéramens , ou des momens où tout fe'
peint en beau à leur imagination , ou des momens
dans lefquels ils répandroient les dégoûts de leur
ame fur les objets les plus dignes dadmiration. Les
uns , comme Sterne après le repas de Calais , fen '
22 MERCURE
tent toutes les artères exécuter leurs mouvemens
avec un concert admirable ; ils fe dreffent & ſe balancent
fur leurs pieds ; ils élèvent la tête avec un
doux orgueil , & voudroient faire partager à tous
les hommes cette grande & belle exiſtence dont
ils jouiffent. Alors la tête du père Laurent paroît
une de ces têtes forties du pinceau du Guide , &
l'on ne peut voir fans paffion le bout des doigts.
d'une femme fortir de l'extrémité de les gants noirs;
alors toutes les femmes font charmantes , & tous
les vers font beaux. Les autres , au contraire , font
des PROCOCURRENTÉS dont il eft impoffible de
réveiller la fenfibilité fatiguée , épuifée dans les
plaifirs de la table. Homère leur paroîtroit auffi
barbare que fes héros , auffi abfurde que les Dieux.
La lyre d'Horace fe feroit entendre à leurs oreilles,
ils la trouveroient dure & fans harmonie ; ils lui
ordonneroient de fe taire : pour eux , le quatrième
Acte d'Armide feroit fans grace & fans volupté ;
Iphigénie en Tauride & Alcefte feroient pauvres
d'idées. Leur tête -appefantie trouve le fomineil au
premier appui qu'elle rencontre. Tels font les Juges
que l'on raffemble pour entendre des lectures.
Si les opinions étoient abandonnées à la liberté
des impreffions que chacun reçoit , vous concevez ,
Monfieur, que tous les jugemens feroient dictés par
un excès d'indulgence ou de févérité qui ne prouveroit
abfolument rien ni pour , ni contre l'Ouvrage.
4
Mais d'autres caufes plus puiffantes influent fur
les jugemens que l'on porte dans ces lectures de
Société; & celles- ci peuvent avoir des effets pernicieux.
1
Prefque toujours , dans ces cercles , il y a une ou
deax perfonnes qui font profeffion publique d'admirer
tout ce que produit le Poëte qui va le faire
entendre. La réputation de leur goût s'eſt attachée '
DE FRANCE. 235
à la gloire de fon génie. Dès que fa voix a cadencé
les premiers vers , leurs regards , remplis de
plaifir , fe promènent autour de l'Affemblée , pour
y répandre & pour y chercher l'impreffion qu'ils
ont déjà reçue. Ceux qui , moins enchantés , n'éprouvent
pas encore de raviffement , craignent que
leurs regards & leur corps immobile ne les accufent
d'un goût moins vif pour la Poéfie , d'une
fenfibilité plus lente à s'émouvoir. Tout ce qu'ils
peuvent faire encore , c'eft d'écouter avec des yeux
fixés fur le poëte , avec ce filence d'étonnement qui
précède l'admiration. Le Poëte qui les voit tous fufpendus
à fa bouche , s'anime fon accent devient
plus flexible & plus paffionné : fes geftes , plus rapides
& plus variés. L'émotion fe communique , &
on l'exagère chacun croit montrer d'autant plus de
goût qu'il applaudit davantage. Oh ! combien le
jeune infpiré va recevoir d'encens & d'éloges ! Ils
lui font prodigués par l'amour-propre de ſes admirateurs
à chaque inftant il eft interrompu par les
tranfports qu'il excite. Il a ceffé de chanter : on fo
lève en défordre Dans l'impuiffance de rendre
un compte exact & fenti de ce qu'on admire
on jette des cris d'admiration qui fe croifent , fe
confondent , & donnent à l'Aſſemblée un air d'i
vreffe & de tumulte. Ah , voilà l'effet du génie fur les
hommes affemblés ! Son foufle puifiant les trouble &
les émeut, comme un vent impétueux agite & boule
verfe des flots mobiles. Enfin , après s'être mis
prefqu'aux genoux du nouveau Dieu , on ofe fe
familiarifer on revoit en lui un jeune homme aimable
& modefte encore fous tant de rayons de
gloire. Ses amis s'élancent dans les bras les yeux
baignés de larmes , tous les hommes l'embraffent ;
les femmes , qui n'ignorent pas que c'eft à elles à
diftribuer les plus doux prix du talent , préfentent
aufli à ſes baiſers, ou leur front ou leur cou ; & c'eſt i
24 MERCURE
alors fur- tout que le jeune homme fe croit an
Dieu. L'Apothéole eft achevée ; il fort , & fes
amis le fuivent ; ik defcendent avec lui de la
montagne,
il
Il eft forti , tout- à - coup la Scène change . Dans
la foule qui compofe l'affemblée , il s'eft trouvé un
homme qui a applaudi deux ou trois fois d'un mouvement
de tête & d'un fourire protecteur , mais qui
prefque toujours avoit l'air d'écouter le Poëte avec
la moitié de fon attention , & de regarder l'enchantement
dont il étoit témoin avec un étonnement dont
il ne pourroit revenir de fa vie. Au moment où tout
le monde fe preffoit autour du Poëte , lui , les deux
coudes appuyés far les rebords de la cheminée ,
parcouroit des mains & des yeux les formes d'unperit
bafte de marbre. Il fe retourne , & de cet air
froid & tranquille , qui montre fi bien l'infaillibilité
qu'on fuppofe à fes opinions , il déclare à cette
foule d'adorateurs que les vers que l'on vient d'admirer
font tous mauvais & même déteftables fi on
en excepte deux ou trois expreffions où il y a encore
plus d'audace que de talent. On croiroit qu'ils
vont s'écrier tous au blafphême , & que tous enfemble
ils vont défendre la couronne qu'ils ont pofée ;
point du tout chacun prévoit que cet audacieux va
fe faire un grand honneur en méprifant ce que tout le
monde admire on ne fonge plus qu'à fe ranger
doucement de fon patti , mais affez vite pour avoir
l'air de le précéder , & non de le fuivre dans fes critiques
.Hélas ! c'eft l'amour-propre qui a prodigué tant
de louanges au Poëte ; c'eit l'amour - propre encore
qui va lui prodiguer les mépris & les injures. L'un
attaque le ftyle , l'autre les idées ; celui - ci prétend
les couleurs ne font fondues ,
que pas
& que l'Auteur
ne connoît pas les nuances qui font le charme
des efprits délicats ; cet autre qu'au bout de vingt
vers fon harmonie affourdit l'oreille qu'elle flatte
d'abord :
DE FRANCE.
25
d'abord: tous enfemble concluent que le jeune homme
eft perdu s'il imprime l'ouvrage tel qu'il eft , & qu'un
feul jour verra s'évanouir toute cette gloire ufurpée
par des lectures.
En fe féparant tous proteftent qu'il leur tarde de
revoir ce pauvre jeune homme pour l'avertir de tout
le danger que court fon imprudence : aucun ne le
revoit que pour le féliciter du brillant fuccès de cette
lecture.
Cet Article eft de M. Garat. )
La fuite au Mercure prochain .
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
LE
E mot de l'Enigme eft les Notes de
Mufique ; celui du Logogryphe eft Maifon ,
où fe trouvent Sion , Sina , fon , foi , fa ,
nos , ma , moi , mon , on , Mons , ains , mi,
fi , Mai , Simon , moins , mis , main , mais ,
ami.
Qu
ÉNIGM E.
U n'ofant dire mot , le Sage , fans chagrins ,
Végère , fequeftré loin de tous les humains ,
Dans une froide indifférence ,
C'eſt bien fait : quant à moi , j'aime à voir du pays ;
Et fi je gardois le filence ,
Je cefferois foudain d'être ce que je fuis.
Oai , fans ceffe , Lecteur , je jafe , je babille ,
Cent fois plus encor…...
Sam. 3 Juin 1780.
qu'une fille :
B
26 MERCURE
Difpute entre les grands , fête , combat naval ,
Projets de paix ou de bataille ,
Je raifonne de tout , de tout tant bien
J'ai beau ne rien dire qui vaille ,
que mal ;
Toujours objet nouveau de curiofité parowth and
Se Pour les fainéans , dont j'amuſe
Et le loifir & l'inutilité , MAX M
Loin de s'en prendre à moi , par excès de bonté
Leur petit tribunal m'excufe :
Le feul tort qu'il me donne , & vraiment mérité,
&
( Car avec toi, Lecteur , je veux être fincère )
C'eft que , tel que les gens qui ne peuvent ſe taire ,
Je ne dis pas toujours l'exacte vérité.
( Par M. Houllier de Saint-Remi. )
LOGOGRYP HE.
།། ་
Av se cinq pieds ma ftructure eft entière.
De deux Mufes , Lecteur , je fais l'enfant bâtard.
Le fou , le fage , le vieillard ,
Le jeune homme, la tendre mère ,
En me voyant, verſent des pleurs ,
Et me quittent fouvent pénétrés de douleurs.
Sans chef, un bras nerveux me tient à la galère.
Rends-moi mon chef, coupe mon fecond pié ,
Je me métamorphofe en Dame.
Supprime-les tous deux , ô douleur , ô pitié !
Il ne me reste plus qu'une ame.
( Par M. le Bailly )
DE FRANCE.
27:
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
ÉCLAIRCISSEMENS hiftoriques & critiques
fur l'invention des Cartes à jouer , par
M. l'Abbé Rive. A Paris , chez l'Auteur ,
Hôtel de la Valière , rue du Bacq, & chez
Didot le Jeune , Imprimeur - Libraire ,
Quai des Auguftins , brochure in - 12.
Prix , 1 liv. 4 fols.
UNE differtation fur les cartes a fon
mérite comme une autre , & tout s'annoblit
fous une plume favante. Il eft peu de nations
à qui une autre ne contefte la gloire
d'une découverte. L'invention des cartes
attribuée à la France , étoit compriſe dans
cette claffe , quoiqu'on crût depuis longtemps
que fon époque étoit entièrement
éclaircie , M. l'Abbé Rive eft venu nous enlever
l'honneur de cette déplorable décou
verte .
On prétendoit que cette invention fingulière
, qui , affervillant pendant des heures
entières la penfee de plufieurs individus aux
combinaiſons de l'inventeur d'un jeu , &
qui , à l'aide de l'épithète de beau joueur, fait
admettre dans nos cercles tant de froids
originaux , d'ennuyeux perfonnages , ne
remontoit pas plus haut qu'à Charles VI , qui ,
dans fes momens lucides , jouoit aux cartes
pour s'étourdir fur les maux que faifoient à
Bij
28 MERCURE
la France deux factions puiffantes & ennemies.
M. l'Abbé Rive vient d'en reculer
l'époque jufqu'en 1330. Il a été plus loin
encore ; il a prouvé qu'elles n'ont point été
inventées en France , & que les inductions
qu'on a tirées des fleurs de lys qu'on voit
peintes fur les figures , font très - fauffes .
C'eft à l'Espagne qu'il en attribue l'invention.
Il prouve qu'elles y étoient connues en
1330, conféquemment avant qu'elles fuffent
en ufage chez les autres nations . Les Italiens
les reçurent des Eſpagnols , & les nommèrent
naibi ou naïbes , nom qui leur eſt donné
dans une Vie Latine de S. Bernardin de
Sienne en 1444. Les cartes avoient été prohibées
en Efpagne vers l'an 1332 , par les
ftatuts de l'ordre de la bande , ordre de Chevalerie
qui n'existe plus. De l'Eſpagne , les
cartés pafsèrent en France , où elles ne furent
pas mieux accueillies . Lepetit Jéhan de Saintré
ne fut honoré des faveurs de Charles V
que parce qu'il ne jouoit ni aux dez ni aux
cartes, On les décria dans diverfes Provinces
de France , " On y donna à quelques- unes de
» leurs figures des noms faits pour inspirer
de l'horreur. En Provence on appelle les
valets tuchim . Ce nom défignoit une race
de voleurs , qui , en 1361 , avoient caufé
» dans ce pays & dans le Comtat Vénailfin
un ravage fi horrible , que les Papes furent
obligés de faire prêcher une Cróifade pour
les exterminer. » C'eft à l'époque de l'invention
du jeu de piquet fous Charles VII , qu'il
و د
2
99
DE FRANCE. 19
faut borner l'ufage commun des cartes . Les
Lecteurs qui cherchent à s'inftruire , & ceux
qui font très-frivoles , ne peuvent que favoir
bon gré à M. l'Abbé Rive d'avoir difcuté
avec tant de clarté & de préciſion une époque
qu'il eft d'ailleurs important de connoître
, comme tout ce qui concerne les
origines.
HISTOIRE Naturelle , des Oifeaux. Volume
in-4°.Tome VI. A Paris , chez Panckoucke,
Libraire , à l'Hôtel de Thou , rue des
Poitevins.
Nous avons déjà inféré dans ce Journal
un fragment du difcours qui commencé
'Hiftoire des Perroquets ; le Public a dû y
reconnoître l'éloquence & la philofophie
qu'on a tant de fois admirées dans l'Hiftoire
de l'Homme & des Quadrupèdes. Les dé
tails fur les différentes claffes de Perroquets
méritent également d'être lus ; ils offrent une
multitude d'obſervations neuves , & même
des anecdotes fort plaifantes. ·
Une femme diftinguée par fes talens &
par les grâces de fon efprit , Madame Nador ,
foeur de M. de Buffon , lui a communiqué
les obfervations fuivantes fur un Perroquet
nourri chez elle.
"
• Il aimoit avec fureur une fille de
» Cuifine , il la fuivoit par-tout , la cher
" choit dans les lieux où elle pouvoit être ,
» & prefque jamais en vain s'il y avoit
quelque temps qu'il ne l'eût vue ,
"
" il
B iij.
39
MERCURE
grimpoit avec le bec & les pattes jufques
fur fes épaules , lui faifoit mille carreffes ,
→ & ne la quittoit plus , quelqu'effort qu'elle
fît pour s'en débarraffer.... Cette fille eut
un mal au doigt confidérable & très- long,
douloureux à lui arracher des cris ; tour
» le temps qu'elle fe plaignit le Perroquer
t
22.
»
20
و د
و د
ne fortit point de fa chambre ; il avoit
» l'air de la plaindre en fe plaignant luimême,
mais auffi douloureufement que
» s'il avoit fouffert en effet : chaque jour fa
première démarche étoit de lui aller rendre
vifite ; fon tendre intérêt le foutint
» pour elle tant que dura fon mal ; & dès
» qu'elle en fut quitte il devint tranquille ,
avec la même affection qui jamais n'a
changé. Cependant fon goût exceflif pour
» cette fille paroiffoit infpiré par quelques
circonftances relatives à fon fervice à la
cuifine , plutôt que par la perfonne ; car
» cette fille ayant été remplacée par une
autre , l'affection du Perroquet ne fit que
changer d'objet , & parut être au même
degré , dès le premier jour , pour cette nou
yelle fille de cuiline , & par conféquent
avant que les foins n'euffent pu inſpirer
" & fonder cet attachement. "
و د
*
Les Lecteurs trouveront des chofes auffi
curieufes dans l'Hiftoire des Colibris & des
Oifeaux-Mouches. Ces derniers ont fourni à
l'Auteur une occafion nouvelle de déployer la
fraîcheur de fon coloris , & la douce chaleur
de fon ame. A la vue de cette charmante
miniature , on partage le fentiment dont le
DE FRANCE. 31
Peintre étoit lui - même affecté lorfqu'il en
méditoit la compofition.
2
"De tous les êtres animés , voici le plus
élégant pour la forme , & le plus brillant
pour les couleurs. Les pierres & les métaux
polis par notre Art ne font pas comparables
à ce bijou de la Nature ; elle l'a placé dans
l'ordre des oifeaux au dernier degré de l'échelle
de grandeur , maximè miranda in minimis
: fon petit chef- d'oeuvre eft le petit
Oifeau-Monche ; elle l'a comblé de tous les
dons qu'elle n'a fait que partager aux autres
oiſeaux : légèreté , rapidité , preſteffe , grâce
& riche parure , tout appartient à ce pétit
favori. L'émeraude , le rubis , la topaze
brillent fur fes habits , il ne les fouille jamais
de la pouffière de la terre , & dans fa
vie toute aërienne , on le voit à peine toucher
le gazon par inftans : il eſt toujours en
l'air , volant de fleurs en fleurs ; il a leur
fraîcheur comme leur éclat ; il vit de leur
nectar, & n'habite que les climats où fans
ceffe elles le renouvellent. C'eft dans les
contrées les plus chaudes du nouveau monde
que fe trouvent toutes les efpèces d'Oifeaux-
Mouches ; elles font affez nombreufes , &
paroiffent confinées entre les deux tropiques ;
car ceux qui s'avancent en été dans les zones
tempérées n'y font qu'un court féjour ; ils
femblent fuivre le foleil , s'avancer , ſe retirer
avec lui , & voler fur l'aile des zéphirs
à la fuite d'un printemps éternel. Les Indiens
, frappés de l'éclat & du feu que ren32
MERCURE
dent les couleurs de ces brillans oifeaux ,
leur avoient donné le nom de cheveux du
Soleil.... Leur bec eft une aiguille fine , &
leur langue un fil délié ; leurs plumes & leurs
ailes font fi délicates qu'elles en paroiffent
tranfparentes à peine apperçoit - on : leurs
pieds , tant ils font courts & menus ; ils en
font peu d'ufage , ils ne fe pofent que pour
paffer la nuit , & fe laiffent pendant le jour
emporter dans les airs... Le battement de
leurs aîles eft fi rapide & fi continu, que
Poifeau s'arrêtant dans les airs paroît nonfeulement
immobile , mais tout- à - fait fans
action. On le voit s'arrêter ainfi quelques
inftans devant une fleur , & partir comme
un trait pour aller à une autre ; il les vifite
toutes , plongeant fa petite langue dans leur
fein , les flattant de fes aîles fans jamais s'y
fixer , mais auffi fans les quitter jamais ; il
ne preffe fes inconftances que pour mieux
fuivre fes amours , & multiplier fes jouif
fances innocentes ; car cet amant léger des
fleurs vit à leurs dépens fans les flétrir. »
Ce volume , ainli que les précédens , n'eft
pas tout entier de la main de M. de Buffon.
L'Hiftoire des Coucous , celle des Huppes ,
celle des Promérops , celle des Guépiers , des
Engoulevents , des Martinets & des Hirondelles
ont été faites par M. de Montbeillard.
Dans tous fes articles on reconnoît un Écrivain
d'une imagination féconde , d'un jugement
folide , d'une fagacité rare , qui nonfeulement
raffemble tout ce qu'ont écrit les
Naturaliftes fur fon objet , mais s'attache
DE FRANCE.
$33
tantôt à les concilier , tantôt à détruire leur
témoignage par des recherches plus exactes
& par fes propres expériences. Auffi courageux
qu'Aldrovande & Réaumur quand il
s'agit d'obferver , il a fur eux l'avantage de
a raifonner en Philofophe & de peindre en
homme de goût. Les Naturaliftes , comme
les gens du monde , applaudiront à l'Hiſtoire
des Hirondelles & des Coucous . Ces derniers
fur-tout avoient donné naiffance à une
foule d'erreurs le Coucou étoit un petit
Épervier qui fe métamorphofoit tous les
ans à une époque fixe . Les Coucous revenoient
chaque année dans nos climats fur le
dos du Milan , qui vouloit bien leur fervir
de monture à caufe de la foibleffe de leurs
aîles . Les Fauvettes les Linottes & les
Rouges-gorges tuoient leurs petits pour en
nourrir l'oifeau étranger qu'elles venoient de
; couver ; & ce petit monftre finiffoit luimême
par avaler fa, nourrice . Toutes ces
fables , & un grand nombre d'autres , difparoiffent
devant la critique judicieufe de
M. de Montbeillard . Il affigne les raifons
phyfiques de toutes les fingularités qu'on ob
ferve dans l'inftinct & les moeurs du Coucou.
En général ces oifeaux entrent en mue
fort tard , par conféquent ils refont leurs
plumes fort tard : à peine font - elles refaites'
à la renaiffance du printemps ; alors ils fe
traînent , pour ainfi dire , de buiffons en
bouiffons , & fe pofent même quelquefois à
terre , où ils vont fautillans comme des Gri-
M
> *
BM
J
34,
MERCURE C
ves. On peut donc dire que dans la faifon
de l'amour , le fuperflu de la nourriture
étant prefqu'entièrement abforbé par l'ac
croiffement des plumes , ne peut fournir que
très peu à la réproduction de l'efpèce ; que
c'eft par cette raifon que la femelle Coucou
ne pond ordinairement qu'un oeuf , ou tout
au plus deux ; que cet oifeau , ayant moins
de reffources en lui -même par l'acte principal
de la génération , il a aufli moins d'ardeur
pour tous les actes acceffoires , tendans
à la confervation de l'efpèce , tels que
la nidification , l'incubation , l'éducation des
petits &c. tous actes qui partent du même
principe , & gardent entre- eux une forte.de
proportion. D'ailleurs , de cela feul que les
mâles de cette efpèce ont l'inftinct de manger
les oeufs des oifeaux , la femelle doit
cacher foigneufement le fien ; elle ne doit
pas retourner à l'endroit où elle l'a déposé
de peur de l'indiquer à fon mâle : elle doit
donc choifir le nid le mieux caché , le plus
éloigné des lieux qu'il fréquente ; elle doit
même , fi elle a deux oeufs , les diftribuer en
différens nids ; elle doit les confier à des
nourrices étrangères , & fe repofer fur ces
nourrices de tous les foins néceffaires à leur
entier développement... Confidéré fous ce
point de vue , les procédés du Coucou rentreroient
dans la règle générale , & fuppoferoient
l'amour de la mère pour les petits,
& même un amour bien entendu qui préfère
Fintérêt de l'objet aimé , à la douce fatisfac
tion de lui prodiguer fes foins.... Au refte ,
DE FRANCE.
35
le Coucou n'eft pas le feul parmi les oifeaux
connus qui ne faffe point de nid ; plufieurs
efpèces de Mélanges , les Pies , les Martinpêcheurs
, &c. n'en font point non plus ; il
n'eft pas le feul qui ponde dans des nids
étrangers ; il n'eft pas même le feul qui ne
couve point fes oeufs : l'Autruche , dans la
Zône Torride , dépofe les fiens fur le fable ,
où la feule chaleur du foleil fuffit pour les
faire éclore... La conduite du Coucou n'eft
donc point une irrégularité abfurde , une
anomalie monftrueufe , une exception aux
lois de la Nature , comme l'appelle Willughby
; mais c'eſt un effet néceffaire de ces
mêmes lois , une nuance qui appartient à
l'ordre de leurs réfultats , & qui ne pourroit
y manquer fans laiffer un vuide dans le fyfte
me général , fans caufer une interruption
dans la chaîne des phénomènes . »
M. de Montbeillard démontre d'ailleurs ,
par différentes expériences vérifiées avec beaucoup
d'exactitude , 1 ° . que les femelles de
plufieurs efpèces de petits oifeaux qui fe
chargent de couver l'oeuf du Coucou , fe
chargent auffi de couver d'autres oeufs étran
gers avec les leurs propres ; 2 °. qu'elles couvent
quelquefois ces oeufs étrangers par préférence
aux leurs propres , & qu'elles dé- '
truifent quelquefois ceux-ci fans en garder
un feul ; . qu'elles couvent & font éclore
un oeuf unique autre que celui du Coucou ;
4°. qu'elles repouffent avec courage la femelle
Coucou lorfqu'elles la surprennent
3
B vj
36 MERCURE
venant dépofer fon oeuf dans leur nid
enfin , qu'elles mangent quelquefois cet oeuf
privilégié , même dans le cas où il eft unique.
Mais un réſultat plus général & plus
important , c'eft que la paffion de couver,
qui paroît fi forte dans les oiſeaux , femble
n'être point déterminée à tels ou tels oeufs ,
ni à des oeufs féconds , puifque fouvent ils
les mangent ou les caffent , & que plus fouvent
ils en couvent de clairs ; ni à des oeufs
réels , puifqu'ils couvent des oeufs de craie &
de bois ; ni même à ces vains fimulacres , puifqu'ils
couvent quelquefois à vuide : que par
conféquent une couveufe qui fait éclore, foit
un ceuf de Coucou , foit tout autre oeuf étranger
fubftitué aux fiens , ne fait en cela que
fuivre un inftinct commun à tous les oifeaux ,
& par une dernière conféquence qu'il eft au
moins inutile de recourir à un décret particulier
de l'Auteur de la Nature , pour expliquer
le décret de la femelle Coucou. »
L'Hiftoire des Hirondelles préſente des
tableaux d'un autre genre , & fuppofe en
core un plus grand nombre d'expériences.
La vue perçante , la force & l'étendue des
aîl s de cet oifean lui rendent une agilité
prodigieufe ; toujours errant à travers les
régions aëriennes , il mange & boit en volant
, fe baigne , & quelquefois donne à
manger à fes petits en volant. " Sa marche
eft peut-être moins rapide que celle du
Faucon , mais elle eft plus facile & plus
libre ; l'un fe précipite avec effort , l'autie
DE FRANCE. 37
coule dans l'air avec aifance ; l'Hirondelle
fent que l'air eft fon domaine , elle en parcourt
toutes les dimenſions & dans tous les
fens , comme pour en jouir dans tous les
détails ; & le plaifir de cette jouillance fe
marque par de petits cris de gaité : tantôt
elle donne la chaffe aux infectes voltigeans ,
& fuit avec agilité leur trace oblique & tortueufe
, ou bien quitte l'un pour courir à
l'autre , & happe en paffant un troisième ;
tantôt elle rafe légèrement la furface de la
terre & des eaux pour faifir ceux que la
pluie ou la fraîcheur y raffemble ; tantôt elle
échappe elle-même à l'impétuofité de l'oi
feau de proie , par la flexibilité prefte de
fes mouvemens : toujours maîtretle de fon
vol dans fa plus grande viteffe , elle en change
à tout inftant la direction ; elle femble de
crire au milieu des airs un dédale mobile &
fugitif, dont les routes fe croiffent , s'entrelacent
, fe fuient , fe rapprochent , fe heur
rent , fe brouillent , montent , defcendent ,
le perdent & reparoiffent pour fe croifer,
fe rebrouillent encore en mille manières , &
dont le plan , trop compliqué pour être repréſenté
aux yeux par l'art du deflin , peur à
peine être indiqué à l'imagination par le
pinceau de la parole .
""
Dans certain pays , les enfans prennent
ces oifeaux à la ligne ; on fe met aux fenêtres
d'une tour élevée : une plume fuffit pour .
toute amorce l'Hirondelle veut la faifir
afin de la porter à fon nid ; une feule pert
38 %
MERCURE
fonne en prend de cette manière cinq ou fix
douzaines parjour.
' ' Les Hirondelles habitent le nouveau
comme l'ancien monde ; on en trouve dans
tous les pays ; mais leurs émigrations an¬
nuelles ont été la fource de plufieurs erreurs .
Un Évêque d'Upfal , le Jéfuite Kirker , &
différens Naturaliftes , parmi lefquels fe
trouve Linnæus , ont cru qu'aux approches
de l'hiver ces oiſeaux vont en foule fe jeter
dans les puits , les rivières & les lacs , qu'ils
s'enfeveliffent dans la vafe , & y reſtent engourdis
& fans refpirer jufqu'à la renaiffance
du printemps. On affuroit que les
Pêcheurs avoient fouvent tirés dans leurs
filets avec le poiffon , des grouppes d'Hirondelles
peletonnées , fe tenant accrochées les
unes aux autres , bec contre bec, aîles contre
aîles , pieds contre pieds ; que tranſportées
dans des poêles elles fe ranimoient affez
vite , mais expiroient bientôt après ; & que
celles- là feules confervent la vie après leur
réveil , qui , éprouvant dans fon temps l'influence
de la belle faifon , fe dégourdiffent
infenfiblement , quittent peu-à-peu le fond
des lacs , reviennent fur l'eau , & font enfin
rendues par la Nature même , après diffé- ·
rentes gradations , à leur véritable élément.
M. de Montbeillard détruit ces erreurs par
des faits inconteſtables , par une foule d'ob
fervations & d'autorités contre lefquelles il eft
inpoffible de rien oppofer de raisonnable.
L'immerfion de ces oiſeaux lui paroît même
DE FRANCE.
39:
d'autant plus abfurde , qu'il a vérifié , par,,
une fuite d'expériences , qu'aucun amphibie!
ne peut fubfifterfans refpirer l'air , au moins
par intervalle, & que les poiffons eux mêmes ,
ne peuvent s'en paſſer.
La principale caufe de l'émigration des
Hirondelles eft la difette de vivres , celle de
leur retour eft préfentée dans l'Ouvrage
d'une manière ingénieuſe & touchante : « Si
un oiſeau n'a point de climat , du moins il ·
a une patrie ; comme tout autre animal il
reconnoît , il affectionne les lieux où il a
commencé de voir la lumière , de jouir de
fes facultés , où il a éprouvé les premières
fenfations , goûté les prémices de l'exiſtence;
il ne les quitte qu'avec regret ; & lorsqu'il
y eft forcé par la difette , un penchant irréfiftible
l'y rappelle fans ceffe ; & ce penchant
, joint à la connoiffance d'une route
qu'il a déjà faite , & à la force de fes aîles ,
le met en état de revenir dans le pays natal
toutes les fois qu'il peut efpérer d'y trouver
le bien-être & la fubfiftance. »>
Ce Volume de l'Hiftoire des Oifeaux ,
eft le dernier où l'on trouvera des Articles
de M, de Montbeillard ; il vient d'abandonmer
cette partie , afin de fe livrer tout en
tier à l'Hiftoire des Infectes , qu'il traitera
feul , & qui doit fervir à compléter l'Ouvrage
de fon illuftre Collégue. Les preuves
defavoir & de talent que nous a données juf
qu'ici M. de Montbeillard , font un heureux
préfage des fuccès qu'il obtiendra dans cette
nouvelle carrière .
T
3
40
MERCURE
SPECTACLES.
CONCERT SPIRITUEL
LE Concert qu'on a donné au Château des
Tuileries le jour de la Fête-Dieu , n'a pas
attiré un grand nombre de Spectateurs ; il
eft vraisemblable que M. Legros s'y attendoit
, puifqu'il a diſpenſé les Choeurs d'y
venir figurer. Dans ce Concert , qu'on appelle
Spirituel, on a entendu deux airs bouffons
de Sacchini ; il Signor Rovedini a chanté
l'un & l'autre ; fa voix , qui eſt une baſſetaille
d'un beau timbre , & d'une heureuſe .
flexibilité , a fait beaucoup de plaifir à ceux
qui préfèrent les voix mâles à celles des
hautes-contes & des caftrats .
M. Kreutzer , âgé de 13 ans , a exécuté
fur le Violon un Concerto d'Antoine Stamitz
, dont il est l'Élève ; ce jeune Virtuofe
annonce les plus rares talens pour l'exécution
; il a fait entendre des difficultés étonnantes
pour fon âge , étonnantes même chez
les plus habiles Maîtres , & à cet égard il
na rien laiffe à defirer , fi ce n'eft que ces
difficultés prodigieufes deviennent enfin impoffibles.
M. Bruni , autre Virtuoſe , a joué fur le
même inftrument un Concerto de fa comDE
FRANCE. 141
pofition , & qui n'a pas été moins juſtement
applaudi un bel à-plomb , une manière
décidée , une vigueur de doigts & d'archet
peu commune , une mélodie très- variée , &
fur-tout phrafée avec un art infini : voilà
ee qui le diftingue.
M. Rathé a joué pour la feconde fois fur
la clarinette , un Concerto de fa compofition
, qui a obtenu les mêmes applaudiffemens
qu'à fon début. Cet Artifte paroît avoir
une vive chaleur de tête & une grande force
de poitrine. Il parcourt avec une agilité
merveilleúfe toutes les dimenfions poflibles
de fon inftrument , il en tire des fons fort
agréables dans l'aigu & le médium ; mais le
volume & la qualité des fons graves font
une telle difparate avec le refte , qu'on les
croiroit fortis d'une autre efpèce d'inftrument
: au lieu de les renforcer , M. Rathé
devroit s'attacher à les adoucir , ou du moins
à les fondre dans l'orchestre. On pourroit
auffi lui reprocher de n'avoir pas rendu fon
dernier morceau avec affez de fimplicité , &
d'y avoir joint plufieurs variations trop dénuées
de grâces & de fens.
Deux Motets , l'un de M. Candeille , l'autre
de M. Goffec , ont été bien accueillis ;
he Public a témoigné à ce dernier une bienveillance
toure particulière , & qui fans doute
eft due à l'heureux accord de fes talens & de
fes qualités morales.
MERCURE
ACADÉMIE.
1
4. 12.
SEANCE Publique de l'Académie Royale
de Chirurgie , du Jeudi 6 Avril 1780.
L'ACADE
' ACADÉMIE avoit propofé pour la feconde fois ,
avec promeffe d'un prix double , le fujet qui fuit
Expofer les effets du mouvement & du repos , &
les indications fuivant leſquelles on doit en preferire
l'ufage dans la cure des Maladies Chirurgicales.
La perfection de l'art ( dit M. Louis , Secrétaireperpétuel
) étant l'objet effentiel de l'Académie , on
demandoit que les connoiffances acquifes fur cette
matière , laquelle n'avoit été traitée jufqu'ici que
par rapport à la confervation de la fanté , fuffent
confidérées fous un point de vue thérapeutique,
& qu'on défignât le fecours à obtenir du mouvement
& du repos dans le traitement des maladies
du reffort de la Chirurgie.
De quatorze Mémoires envoyés fur ce fujet , cinq,
après une première lecture , ont été retenus au con→
sours. Un mûr examen a fait donner la préférence
à deux ; & leurs Auteurs , en partageant le prix double
, ont reçu chacun 'une médaille de soo livres.
La plupart de ceux qui ont traité ce ſujet n'en
avoient apperçu ni les bornes , ni l'étendue. Une
courte analyfe des Mémoires couronnés pourra
mettre fur la voie pour travailler par la fuite avec
plus de fuccès .
Le Mémoire N°. 11 a pour épigraphe un vers
d'Ovide dont le fens eft qu'il y a plus d'honneur
à entrer en lice, qu'il n'y a de honte à n'en pas
fortir victorieux .
Non tam
Turpe fuit vinci , quàm contendiffé decorum.
DE FRANCE.
43
par
La néceffité du mouvement dans l'univers & dans
Féconomie animale étant démontrée , l'Auteur ,
une introduction auffi précife que favante , fait l'hiftoire
de la Gymnaftique depuis Hérodicus fon inventeur,
jufqu'à Mercurialis , le dernier qui ait traité
au long cette matière exprofeffo.
Ce début curieux & intéreffant ne doit être regardé
que comme un difcours préliminaire : l'omiffion
de cet expofé hiftorique n'a pas été jugée
un défaut dans le Mémoire No. 10.
L'énoncé de la propofition fembloit preſcrire
la divifion des Mémoires en deux parties :
telle eft celle du No. 11. La première , ou il
eft queſtion des effets du mouvement & du
repos , fournit deux fections relatives à ce double
objet. Dans l'une , l'Auteur expofe les effets
de l'exercice , fon utilité , les précautions qu'il
faut prendre avant , pendant & après ; il établit les
règles générales & les différences qu'apportent dans
le choix & l'ufage des exercices , le lieu , le cli
mat , la faifon , l'âge , le fexe , le tempérament ,
T'habitude , la force du fujet, la nature de la maladie
& la partie qu'elle occupe. Des détails fur toutes
ces différences , fans perdre de vue les confidérations
thérapeutiques Chirurgicales , amènent des
préceptes dictés par la raifon , & étayés de l'autorité
de ceux qui ont le mieux écrit fur ces
objets.
ནི་
Il y aun grand chapitre fur les frictions, fi utiles
pour fuppléer au défaut des exercices que l'Auteur:
divife en actifs & en paffifs. Il fixe les idées
fur le genre d'utilité de chacun d'eux , avec l'indication
fommaire de leur application aux Maladies
Chirurgicales. Un point des mieux traités eft
l'équitation , recommandée par plufieurs Auteurs
célèbres comme un excellent moyen curatif dans
certaines maladies , pendant que des Praticiens dont
44
MERCURE
l'autorité n'eft pas moins recommandable , ont
trouvé ce genre d'exercice très - nuifible dans les
mêmes maladies. L'Auteur du N° . 11 , établit avec
beaucoup de difcernement la diverfité des cas où
l'exercice du cheval peut être falutaire , & où il ne
produiroit que de mauvais effets . Les Écrivains en
contradiction foufcriroient à un prononcé fi judicieux
.
す靠
Après avoir expofé les inconvéniens des exercices
forcés , on traite des avantages du repos qui
en eft le remède ; on fait connoître les cas où il
eft indifpenfable , quels en font les inconvéniens
& comment on peut les prévenir , ou y remédier .
Toute cette première partie, longue par la multiplicité
des objets qui , en particulier , font traités avec
affez de précifion , n'eft que l'expofé des principes.
dont il convient de faire l'application dans la cure
des Maladies Chirurgicales.
Elles font divifées ici en Aigues & en Chroniques.
Le repos eft néceffaire & indifpenfable au commencement
des Maladies aiguës : les raifons en font
fenfibles. On indique les cas & le tems où l'exercice
eft convenable. Il y a des plaies qui exigent les plus
grandes précautions pour éloigner toute agitation &
tout bruit extérieur. Les premiers accidens paffés , il
faut avoir recours aux exercices partiels , par le
mouvement des membres fains , & faire des frictions
féches fur les parties auxquelles le mouvement
eft interdit.
Chaque Maladie dans laquelle on peut faire un
ufage particulier du mouvement & du repos fuivant
des indications raiſonnées , eft traitée en autant d'articles
différens telles font le fquirrhe , l'adême
la goutte , le thumatifme , les hernies , les ulcères,
la carie , les fractures , les luxations , l'anchylofe ,
le rachitis.
L'Auteur a fait un chapitre à part fur les mala-
31C7-4E34RS33E2
Co
2
C
DE FRANCE.
45
dies des femmes , relativement à l'adminiftration
thérapeutique du mouvement & du repos , avant
l'âge de puberté , à l'époque de cet âge , pendant
la groffeffe , &c.
Des faits de pratique tirés des Auteurs accrédités ,
confirment les notions théoriques ; cet Ouvrage, fruit
de l'étude la plus approfondie , a mérité des éloges , &
la première couronne que l'Académie avoit à donner.
Le Mémoire N°. 10 eft beaucoup moins étendu .
Les fources où la bonne doctrine pouvoit être puifée
ne font point inconnues à l'Auteur , & l'on voit
que s'il n'a pas expofé les règles générales , c'eſt
qu'il n'a pas cru devoir en furcharger fa differtation ,
il l'a divifée en quatre fections. Le mouvement
eft l'objet des deux premières : il parle d'abord de
fes effets ; dans la feconde , il traite des indications
fuivant lefquelles le mouvement doit être
preferit. Les effets du repos font exposés dans la
troifième fection ; & il examine dans la qua
trième l'application qu'on peut en faire à la cure
des Maladies Chirurgicales , fuivant diverfes indications.
Ce plan très-fimple ', méthodiquement
fuivi , a fourni un Mémoire digne de l'attention de
l'Académie , & fufceptible de récompenſe.
L'Auteur du No. 11 eft M. Reyne , Maître-ès-Arts
en l'Univerfité de Paris , Elève en Chirurgie , qui
a obtenu , il y a trois ans , une médaille d'or à l'Ecole
Pratique.
L'Auteur du Nº . 10 eft M. Lombard , Correfpondant
de l'Académie , Maître en Chirurgie à
Dôle en Franche-Comté , Chirurgien - Major de
l'Hôpital- Militaire de cette ville , employé l'année
dernière en cette qualité à l'Armée fur les côtes
de Normandie , & qui vient d'être nommé , par
la Cour , Chfrurgien - Major - Adjoint de l'Hôpital-
Royal-Militaire de Strasbourg.
Le Prix d'émulation a été adjugé à M. Icart ,
1
46
MERCURE
Lieutenant de M. le premier Chirurgien du Roi , &
Correfpondant de l'Académie à Caftres , en Languedoc.
Des Mémoires remplis d'obſervations utiles
fur les Maladies cancéreufes , un inftrument ingénieufement
inventé pour la ligature prompte
facile & sûre des amygdales , ont mérité à l'Au
teur la récompenfe due à fon zèle & à fes travaux.
Parmi les Chirurgiens regnicoles qui , dans le
Cours de l'année précédente , ont envoyé des Mé→
moires & des Obfervations à l'Académie , on a furtout
diftingué M. Thomaffin , Maître en Chirurgie
de la ville de Dôle en Franche-Comté , Chirurgien-
Major du premier Régiment des Chaffeurs à cheval ,
en garnifon à Besançon ; & M. Févre , Maître en
Chirurgie à Mont-Réal , près Avalon en Bourgogne .
Des circonftances particulières obligent de rappeler
que les Obfervations de M. Févre ont pour objet la
puftule maligne , maladie affez commune dans la
haute Bourgogne , fuivie de la mort , quelquefois
dans l'espace de vingt - quatre heures , fi elle n'eft
traitée avec autant de promptitude que de méthode.
Ce fujet a paru fi important à PAcadémie des
Sciences de Dijon , qu'elle l'avoit propofé , l'année
dernière, pour un Prix diftribué le 14 Février de
cette année. Il étoit double ; & ce qui intéreffe
particulièrement l'Académie de Chirurgie , c'eft
qu'il a été obtenu par deur Chirurgiens. L'un des
Ouvrages couronnés a pour Auteur M. Chambon
Affocié de l'Académic Royale de Chirurgie à
Brévane. L'autre Mémoire jugé digne du Prix par
l'Académie de Dijon , eft du même M. Thomaflin ,
couronné par celle de Chirurgic : il a fair imprimer
fa Differtation fur le Charbon-malin , ou
Puftule-maligne de la Bourgogne.
L'Académie , en fuivant fon plan ſur l'Hygiène
DE FRANCE.
47
Chirurgicale , a propofé pour le Prix de l'année
prochaine 1781 , le fujet qui fuit : Å29 TEMA
Expofer les effets du Sommeil & de la Veille, &
les indications fuivant lefquelles on doit en preferire
l'ufage dans la cure des Maladies Chirurgicales.
Le prix eft une médaille d'or de la valeur de fook)
fuivant la fondation de M. dela Peyronie.
GRAVURES.
Las fleurs NIE & MASQUELIER , Graveurs , ont
eu l'honneur de préfenter au Roi , à la Reine , & à
toute la Famille Royale , la première Livraiſon de
la Deſcription Générale & Particulière de la France ,
Ouvrage dont le Roi a bien voulu agréer la Dédicace
, & que Leurs Majeftés , ainfi que la Famille
Royale , ont honoré de leurs Soufcriptions , en
témoignant à ces deux Artiftes leur fatisfaction fur
le plan de cet Ouvrage non moins utile qu'agréable.
La première Livraiſon eft compoſée de huit Ef
tampes de Vues & de Monumens , accompagnées
d'une Notice générale fur la Bourgogne , de l'explication
des Planches , & d'éclairciflemens qui laiffent
entrevoir, à travers l'immenfité de l'entrepriſe,
un efprit d'ordre & de précifion qui garantit la
poffibilité de l'exécution .
1
On fouferit à Paris , chez les fieurs Née & Mafquelier
, Graveurs , rue des Francs-Bourgeois , place
S. Michel. :
Nous rendrons compte de cette grande entrepriſe.
La Fille Grondée , Eftampe de treize pouces &
demi de haut fur huit & demi de large , gravée
d'après Greuze , par Letellier , rue de Grenelle Saint-
Honoré , la porte- cochère à côté du Marchand de
Mufique.
48
MERCURE
ANNONCES LITTER AIRES.
ON vient de mettre en vente à l'Hôtel de Thou ,
rue des Poitevins , le Tome VII des Oiseaux in-4° .
Prix , 15 liv. en blanc ; 15 liv. 10 fols broché ;
17 liv. 10 fols relié.
Le XVI Cahier , Quadrupèdes , enluminé. Prix ,
7 liv. 4 fols.
Traité de l'Education des Femmes , & Cours
complet d'Inftruction . Tome 4. A Paris , chez Moutard
, Imprimeur-Libraire , rue des Mathurins , &
chez Efprit , au Palais- Royal.
1
La France Illuftre , ou le Plutarque François ,
par M. Turpin , N. I , troifième Soufcription . A
Paris , chez Deslauriers , Marchand de papier , ruc
S. Honoré , à côté de celle des Prouvaires.
1
TA B L E.
V
ERB fur la mort d'une
très joliefemme ,
l'invention des Cartes , 29
Hiftoire Naturelle des Oi-
Epitaphe d'un Cenobite , ib. Jeaux ,
29
40 Charlot, Anecdote hiftorique, 4 Concert Spirituel
Lettre au Rédacteur du Mer- Séance Publique de l'Acadécure,
7 mie Royale deChirurgie, 42
Enigme & Logogryphe , 25 Gravures
Eclairciemens Hiftoriques fur Annonces Littéraires ,
J'
APPROBATION.
47
48
A lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 3 Juin. Je n'y ai
rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreflion. A Paris ,
le à Juin 1780. DE SANCY. 2
schland
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI O JUIN 1780.
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LISETTE , oules Amours des Bonnes-Gens.
SUR la toilette
De må Lifette ,
Vous trouverez
Simples fleurettes ,
Point n'y verrez
De fard, d'aigrettes.
Léger jupon ,
Bas de
coton ,
Coëffe à dentelle ,
Mais pas bien belle,
Sont les atours
De tous les jours.
C'EST le Dimanche
Qu'il faut la voir
Sam. 10 Juin 1780.
C
C
MERCURE
Près du miroir ,
Quandla main blanche
Sur les cheveux
Pas trop poudreux ,
Ajuste , arrête ,
Ruban brillant ,
Dont fon amant
Lui fit préfent
Un jour de fête.
Puis elle met
Son beau corfet ;
( Qu'elle a de grâce ¦ }
Elle permet
Que je le lâce ;
Quand tout eft fait ,
Elle m'embraffe.
BIENTOT fa main
Met fur fon fein
Voile de lin :
Mais moi foudain
Je l'ouvre & j'ofe
Orner ce lieu
Fait pour un Dieu , "
De quelque rofe
Bien fraîche éclofe
Ou d'un bouquet
De blanc muguet
2
DE FRANCE. SL
Son corps la gêne ,
Elle auroit peine
A fe baiffer ;
Elle me prie
De lui chauffer
Mule jolie ,
Qu'elle broda
De compagnie
Avec Lida ,
Sa bonne amie.
PENDANT ce tems ,
Lifette chante
Ou met fes
gants ,
Qu'on lui préfente ;.
Puis nous fortons
Et nous allons
Droit à l'Églife.
Et dans ce lieu
Avec franchiſe ,
Faifons à Dieu
Courte prière ,
Mais bien fincère,
De prefque rien
N'avons affaire.
Un peu de bien ,
Le néceffaire ,
Mêmes loisirs ,
Mêmes plaifirs
Ch
$2
MERCURE
Point de tapage
Dans le ménage ;
Petit ragoût ,
Car c'eft mon goût ;
Cave un peu grande ,
Et voilà tout
Ce que demande ,
Pour fon amant
Ma toute belle ;
Et moi
pour
elle
J'en fais autant,
AVANT Lifette ,
Une coquette
M'eut quelque tems.
Chez Cidalyfe ,
Meubles brillans ,
(Vains ornemens
Qu'Amour mépriſe )
Frappent les yeux
Des curieux.
Là , l'on repofe
Sur un beau lit
De fatin rofe,
Dans un réduit
D'où le jour n'ofe
Chaffer la nuit.
Etre en mon lit,
Avant minuit ,
DE FRANCE.
13
Eft ma méthode :
La nuit , courir ,
Le jour , dormir ,
Voilà fa mode.
Point ne priois ,
Quand me levois ,
Le tant bon maître
Qui nous fit naître ;
Je l'oubliois
Ou j'en riois •
Ou je feignois
Le méconnoître.
Он, nous menons
Une autre vie,
Ma douce amie!
Point nous n'avons
Dans notre chambre
De grands trumeaux ,
De longs rideaux
Parfumés d'ambre :
Point de fophas
Chez toi, Lifette ;
Mais ta couchette
De vieux damas ,
Ta chaife à bras ,
Sont nos fophas.
Entre des draps
Cii
54
MERCURE
A grande laife ,
Eh ! n'eft-on pas
Bien à fon aife ?
Nous ne faifons
Point de lecture ,
Mais nous t'aimons ,
Nous t'admirons
Bonne Nature .
Cela vaut bien
Une lecture
Qui n'apprend rien.
L'HOMME du monde
Raille & me fronde
On dit par- touta
Quelle folie !
Paffer fa vie ,
Près de fa mie ,
Le trifte goût !
Je laiffe rire
Les envieux ;
Je fuis heureux ,
Je puis le dire :
Quand je foupire,
C'eft de plaifir;
Je ne defire
Rien que mourir
Dans ma retraite ,
DE FRANCE.
55
Entre les bras
De ma Lifette ,
Sur la couchette
De vieux damas ,
Loin de nos fats ,
De nos grifettes ,
Loin des appas
De nos coquettes
En falbalas.
(Par M. D..., Avocat au Parlement ,
de Rennes. )
Fin de la Lettre au Rédacteur du Mercure
inférée dans leprécédent Numéro.
ΟΝ ON voit affez quel doit être le réſultat
de ces lectures de Société : l'amour - propre peut
en attendre beaucoup d'avantages , parce qu'il
y trouve quelque plaifir ; l'amour de la gloire doit
les faire craindre & éviter ; car rien n'eft plus funefte
au talent. L'illufion qu'elles produifent fe diffipe
en un moment dans ceux qui l'ont éprouvée ;
mais l'Auteur l'emporte avec lui : elle fe conferve
dans fon imagination , où elle énerve toute l'énergie
naturelle du talent. Les défauts , que la pareffe
feule ne cachoit que trop bien , feront mieux couverts
encore par les applaudiffemens qu'il a reçus.
Quel befoin auroit-il de perfectionner ce qui a excité
tant de tranfports ? On abaiffe fon orgueil devant
la févérité d'une amitié éclairée , lorfque les bleffures
paffagères qu'elle fait à l'amour-propre doivent
rendre la gloire qu'on efpère plus sûre & plus bril
Civ
56
MERCURE
lante ; mais , eft-ce avec toutes les couronnes du ge
nie fur la tête que l'on peut fe foumettre à entendre
les vérités dures de la critique ? On produira
encore , on produira même davantage ; on ne travaillera
plus du tout ; on prendra pour une preuve
du progrès du talent cette facilité qui achevera de
te perdre : enfin , le jeune infortuné n'entendra plus.
la vérité que lorfqu'elle lui apprendra la chûte de
fon ouvrage. A fuppofer même que { comme M.
Roucher, encouragé plutôt qu'aveuglé par les fuccès
des Lectures , il donnât a fon talent une partie
de la perfection qu'il peut recevoir , fes vers imprimés
n'auront jamais les effets qu'ils ont produits
dans fa bouche. Combien d'hommes qui trouvent
dans tous les livres le froid mortel qui glace leurs
fens & leur ame ! Les images des Poëtes ne vont
fe peindre d'elles -mêmes que dans des imaginations
un peu poétiques : l'enthousiamme he palle d'un livre
muet que dans des ames fenfibles & ardentes ; pref
que tous les hommes ne reçoivent de vives impref
fions dans ce genre , que lorfque le gefte du Poëre
parle à leurs yeux ; que lorsque les accens de fa
voix retentiffent dans leurs oreilles. Ils compareront
toujours le Poème qu'ils comprennent à peine , an
Poëte qui les a touchés ; & il eft facile de juger
combien cette comparaifon doit être terrible pour
le Poëme.
Quelques perfonnes , qui condamment en général
les lectures , en exceptent cependant celles des Ou
vrages Dramatiques. Mais un Cercle n'eft pas une
Salle de Spectacle ; une vingtaine de perfonnes ne
forment pas le Parterre de la Comédie Françoife :
on ne peut bien juger une Pièce de théâtre que fur
le théâtre même ; & il n'eft aucune Société , quel
que nombreufe qu'elle foit , qui puiffe en preffen
sir les effets , comme deux ou trois amis vrais &
DE FRANCE. 17
fincères , & qui cultivent le même genre avec fuccès
. Ce font eux qui , dans leur cabinet même , porteront
tour-à- tour leur imagination à toutes les dif
tances du Théâtre , pour juger de l'effet du tableau
dans tous les points de vue : ce font eux qui fauront
prendre un moment l'ame d'une multitude entière ,
pour fentir d'avance toutes les impreffions que doivent
recevoir les deux ou trois mille perfonnes
qui affiftent à une première Repréfentation .
Comme je me fuis égaré long-tems , Monfieur ,
avant d'en venir à M. Roucher , pour qui feul j'ai
commencé à vous écrire cette Lettre ! Mais la manière
dont le Fublic a reçu fon Poëme a été un grand
événement dans la Littérature , & les grands événemens
font naître les longues réflexions. Rien n'eft
fi fécond que le malheur en vérités utiles . Rien ne
donne à penfer comme les injuftices des hommes :
& les vérités mêmes les plus connues font alors une
impreffion nouvelle .
De tous les jeunes Poëtes qui ont acquis de la
célébrité avant l'impreffion de leurs Ouvrages , M.
Roucher eft celui fur lequel le Public a le plus fignalé
l'inconftance de fes opinions . On l'a mis toura-
tour au deffus & au- deffous de tout. S'il étoit permis
de comparer des deftinées & des chofes fi différentes
, comme on a dit d'un ancien , que la fortune
avoit voulu faire voir , dans fa deſtinée , à quel
excès de grandeur & d'abaiffement elle peut porter
un homme , il femble auffi qu'on pouvoit dire que
l'opinion publique à Paris a voulu faire voir fur M.
Roucher à quel excès elle peut porter tour -à -tour
le dénigrement & l'enthoufiafme. Mais la fortune
à Rome , & l'opinion publique à Paris , ont bien
plus montré leur puiffance dans l'abaiffement que
dans l'élévation de ces deux hommes. Elles fe font
montrées bien plus habiles à nuire qu'à favorifer.
Elles les ont abaiffés malgré leurs talens , & en les
Cv
S MERCURE
élevant elle n'ont fait que les porter où leurs talens
pouvoient les faire monter un jour .
Oui , Monfieur , je crois au grand talent de M.
Roucher , malgré les Jugemens des Cafés & des
Journaux , malgré les défauts réels de l'Ouvrage :
je fuis períuadé que l'Auteur du Poëme des Mois
eft un de ces hommes à qui Horace vouloit que
l'on décernât la gloire du nom de Poëte. Des nominis
hujus honorem.
Je crois qu'en général , il a porté plus d'élévation
& de fierté dans l'accent de notre Poéfie ;
que , dans plufieurs morceaux , il donne l'idée de cette
ivreffe Poétique , que refpire le génie de quelques
Anciens & que l'on ne trouve prefque jamais
parmi les modernes. Il n'eft guères d'homine de talent
qui ne l'ait fenti en écoutant , & même en lifant
M. Roucher ; & l'impreffion qu'ils en ont reçue
a inſpiré déjà plus d'un beau vers à quelquesuns,
d'entre eux. Celui qui ajoute à l'infpiration des
Poëtes , doit être un peu Poëte lui-même : il faudroit
beaucoup de critiques pour effacer entièrement
une telle gloire.
L'imagination de M. Roucher , également fenfible
aux grands tableaux & aux tableaux touchans de la
Nature , fait trouver des couleurs fortes & des
couleurs douces pour les reproduire ; & c'est encore
un des premiers fignes du Poëte , d'avoir autant de
genres de fenfibilité , & autant de formes de talent
que la rature a de genres de beautés. Car s'il eft douteux
qu'un homme puiffe pofféder un génie univerſel,
il eft certain du moins que le Poëte doit avoir
une fenfibilité univerfelle.
Le Chantre des Mois me paroît pofféder à un
haut degré un autre don qui caractériſe plus effentiellement
peut- être la Poéfic : c'est le mouvement.
Enée , fuivi du feul Achante , ere au hafard dans
les fables de la Lybie.Une femme paroît à leurs
DE FRANCE
59
yeux : ils font prêts à l'adorer , parce qu'elle eft
belle , & qu'elle fe montre fenfible à leurs maux ;
mais ils ne favent encore fi c'eft une Nymphe , ou
une Mortelle . elle marche ; à fes mouvemens ils
reconnoiffent une Déeffe : & vera inceffu patuit Dea.
Voilà l'image de la Poéfie ; & cette comparaifon
charmante eft d'un Poëte : elle eft de M. l'Abbé
Delille . Par-tout la Poéfie de M. Roucher eft en
mouvement , & ce mouvement , auſſi varié que les
fentimens qui le produifent , eft tantôt le pas lent
& rêveur d'un Amant qui fe promène en des lieux
où chaque objet eft marqué d'un fouvenir tendre ;
tantôt , c'eft un vol impétueux qui le porte rapide
ment dans tout l'univers , par-tout où la Nature a
des beautés , c'eft le vol immenfe de ces oifeaux
des hautes régions , qui femblent changer de climat
à chaque battement de leurs aîles .
Mais , qu'importent des beau:és qu'on ne peut trouver
qu'au milieu des plus grands défauts , diſent des
Critiques févères ?
Eh ! laiffez-là les défauts lorsque vous voulez juger
fi un homme a du talent , & un grand talent.
Souvenez-vous toujours que la médiocrité peut évi♣
ter les défauts , & que le talent feul peut produire
les beautés. Vitavi culpam , non merui laudem :
prenez - garde que c'eft Horace qui l'a dit. Le génie
donne au goût des plaifirs que le goût ne lui rend
guères , a dit encore un homme de beaucoup d'efprit
& de talent . Je ne fais s'il ne lui rend pas des
plaifirs ; je fais au moins qu'il lui rend de grands
fervices. Mais que celui -là auroit un goût foible &
borné, qui pourroit ignorer que c'est une choſe bien
différente de juger l'Auteur , & de juger l'Ouvrage.
Eh quoi ! faut-il donc que le Soleil brille toujours
dans un ciel pur , pour vous faire avouer que l'aftre
du jour cft fur nos têtes ? Ne reconnoillez - vous
point fa préſence à ces longues bandes de pourpre
C vj
60 MERCURE
à ces couleurs fi richement variées dont il peint le
contour des nuages qui le couvrent ? Le premier fou
fle des vents va diffiper ces nuages ; il a fallu la
fouffle de Dieu pour créer le Soleil.
45.3
Je lis vingt fois quelques livres de l'Énéide , pour
une fois que je lis quelques livres de la Pharfale
mais je n'oublierai jamais que Lucain avoit fait la
Pharfale à l'âge où Virgile faifoit le Culex.
-
I
On nous crie : « il faut pardonner les fautes à ceux
qui ouvrent la carrière des Arts ; mais après que
deux fiècles de lumière ont éclairé une nation , it
ne faut plus admirer des beautés mêlées de défauts.
Ileft trop facile alors d'avoir de ces talens remplis
d'inégalités. » Non ; les fiècles de lumière ne rendent
pas les beautés neuves & fublimes plus faciles à
trouver : ils apprennent feulement à éviter les fau→
tes ; ils rendent la connoiffance & la pratique de
l'art plus faciles. Les Campiftron naiffent en foule
à ces époques ; & les Crébillon , malgré leur bar
barie , font des hommes très rares. Dans quels
momens un Ecrivain reçoit-il de fon goût les avertiffemens
les plus prompts & les plus sûrs ? C'eft
lorfque fon talent ne fait qu'imiter , plus ou moins
heureufement , des beautés déjà connues. Mais
trouve- t - il des idées & des images nouvelles ; une
expreffion ou une forme , dont le modèle n'eft pas
dans fa Langue , fe préfente-t- elle à lui ; fon
goût eft étonné de ces choſes nouvelles & incon→
nues : il héfire ; il peut fe tromper ; il peut manquer
de goût en devenant original & créateur , & ce
malheur n'eft pourtant pas le plus grand qui puifle jui
arriver. Dans tous les tems & dans tous les fiècles , il faut
avoir le même refpect & la même indulgence pour les
efprits créateurs. Les uns ' ouvrent la carrière des
Arts ; les autres ouvrent de nouvelles carrières dans
les Arts. Quel mérite pourriez-vous avoir de ne
point vous égarer dans ces vieux empires , ouverts de
DE FRANCE. 61
tous côtés par des chemins fur lefquels des pierres
numéraires
vous diſent par-tout la route que vous devez tenir? Celui qui a découvert
un nouveau Monde peut s'égarer facilement
, & s'égare encore avec gloire dans ce monde qu'il a trouvé. {
Je me furprends encore dans un écart , Monfieur
; mais pour celui- ci , je ne vous en demande
point d'excuſes ; je ne crois pas m'être éloigné
beaucoup de M. Roucher.
Son Poëme me fourniroit abondamment de quoi
juftifier l'opinion que j'ai de fon talent ; mais il eft
fous les yeux du Public , qui l'a beaucoup acheté,
malgré un certain monde qui l'a beaucoup décrié
& je puis borner mes citations. On m'a dit que les
vers qui fuivent les huit ou dix premiers avoient
effuyé beaucoup de critiques ; les voici :
Sur la roche fauvage ; où le chêne a vieilli ,
J'irai m'affeoir; & là , dans l'ombre recueilli ,
A l'aſpect de ces morts fufpendus en arcades ,
Et du Fleuve tombant par bruyantes cafcades ,
Et de la fombre horreur qui noircit les forêts ,
Et de l'or des épis flottans fur les guérêts ,
A la douce clarté de ces globes fans nombre ,
Qui , flambeaux de la nuit , rayonnent dans fon ombres
Ala voix du tonnerre , au fracas des Autans ,
Au bruit lointain des flots fe croifans , fe henrtans
De l'inſpiration le délire extatique
Verfera dans mon fein la flamme poétique ;'
Et parcourant les Mers , & la Terre & les Cieux , "
Mcs Chants reproduiront tout l'ouvrage des Dieux.
que
fen-
On peut reprendre des fautes dans ces vers ; mais
celui à qui la nature a donné des organes
fibles à la Poéfie des entende , ou qu'il, les récite
lui-même à haute voix , & qu'il dife fi la première
impreffion qu'il enregoi n'elt pas ccile de la lan
62 MERCURE
gue du Poëte ? S'il n'entend pas réfonner à fon
oreille cette harmonic impofante qui feule peut
donner à un homme le droit de prendre & de tou
cher la lyre ? S'il examine enfuite plus particuliè
rement les détails , qu'il dife fi , dans les deux premiers
vers qui mettent le Poëte dans une attitude
fi pittorefque , la coupe du fecond , j'irai m'affeoir ,
n'eft pas un coup de pinceau qui rend cette attitude
fi gulièrement frappante ? Si ce beau vers
Et de la fombre horreur qui noircit les forêts ,
"
n'eft pas l'imitation la plus hardie & la plus heureufe
de ce fuperbe vers de Virgile ,
Et caligantem nigrâ formidine lucum.
1
je le demande à M. l'Abbé Delille , qui doit fi bien
favoir comment il faut traduire Virgile ?
Le chant du Roffignol , qui femble deftiné à
célébrer les graces du printems , auxquelles il ajoute
tant d'intérêt & de charmes , eft une des chofes qui
ont le plus frappé les hommes , & què les Poëtes de
tous les frècles ont été le plus jaloux de peindre.
Dans prefque toutes les Poéfies , il étoit queftion du
Roflignol & de fon chant. Eh bien ! que dans toutes
les Langues on cherche , fur le chant de
cet oiſeau , des vers que l'on puiffe comparer avec
avantage à ces vers de M. Roucher
Mais frappé tout-à - coup d'une éclatante voix ,
J'écoute, & reconnois l'Orphée ami des beis ;
Le tendre Oiſcan caché fous un taillis fauvage ,
De fes tons variés animant le rivage ,
Traine tantôt fa voix en foupirs languiffans ,
Tantôt la précipite en rapides accens ,
La coupe quelquefois d'un gracieux filence ,
Et plus brillante encore , la roule & la balance.
Vingt↑ fois renaît le jour - dans l'Oricht vermeil ,
DE FRANCE, 63
Tandis que cet oifeau , refufant le fommeil ,
S'obftine à célébrer fon amoureufe hiftoire :
Hélas ! il ne fait pas que fes chants de victoire
Avancent à la fois & préfagent fa mort.
•
Il n'y a pas un mot qui ne foit de la vérité la plus
fidelle , & qui ne fafle cependant une beauté de Poé
fie. Qu'il eft rare d'être à la fois fi exact & fi poétique
! On doit comprendre que je ne compare point
à ces vers ce morceau de Virgile , Qualis populea,&c.
l'objet , le deffin & les beautés de ce morceau font
d'un genre abfolument différent , & ne permettent
aucune efpèce de comparaison.
Je voudrois que l'on tendît justice au talent de
M. Roucher ; mais mon deffein n'eft pas de diffimuler
que fon talent eft refté quelquefois au-defous
de lui - même , des fujets qu'il a traités ,
des modèles , ou des rivaux qu'il devoit avoir l'ambition
d'égaler ou de furpaffer. Par exemple , quatre
ou cinq Poëtes parmi les anciens & les modernes
, Lucrèce & Virgile chez les anciens ; Thompfon
, M. de S. Lambert & Malfilatre chez les modernes
, ont peint ce moment où les feux de la Nature
renouvellée , verfent les flammes de l'amour
dans le fein de l'homme & de tous les animaux ;
& c'eft - là , fans doute , un des tableaux les plus
magnifiques & les plus intéreflans que la Nature
puiffe offrir au génie du Poëte. J'en conviens ; dans le
tableau entier M. Roucher eft refté au deffous de
tous ces Poëtes contre lefquels il devoir lutter. Je
ne fais fi l'on en conviendra , mais il me femble
auffi qu'il les a tous furpaffés dans le morceau des
amours du Cheval. Peut- être cet avantage a- t- il
de quoi le confoler ; car on peut avoir encore du
talent , en reftant même au- deffous de ces Poëtes 3
& il faut en avoir finiment pour leur être quel
quefois fupérieur. Ce morceau a été cité uès-fouvent
64
MERCURE
mais ce qui me difpenfe encore mieux de le citer ici ,
c'eft qu'il eft déjà dans la mémoire de tous ceux
qui aiment beaucoup la Poéfie.
M. Imbert a été frappé , Monfieur , de la defcription
du voyage de la Pefte noire autour du
Globe. Que cette idée eft belle en effet , de donner
le mouvement de vol d'un monftre à toutes les
images de ce fléau deftructeur ! & quels traits de
Poéfie !
Le Monftre déployant fes alles ténébreuſes ,
Vole au Calthai , s'abbat ſur fes villes nombreuſes ,
Les comble de mourans entaffés fous des morts ;
Reprend fon vol , du Gange atteint les riches bords ,
Les transforme en paſſant en vaſtes cimetières .
Une feconde fois fait expirer Carthage.
Entr'eus [ les Espagnols ] & les François quelque tems en
balance ,
Des Monts Pyrénéens fur les Alpes s'élance.
N'eft-ce point-là , Monfieur , la marche de ces chevaux
des Dieux d'Homère , qui , dans trois pas ,
ont atteint les bornes du Monde ?
Touche au Pôle , & foudain , &c .
Ce dernier trait , fi beau par lui-même , a le mérite
d'en rappeler un autre de Monteſquieu , qui m'a
toujours paru d'une grande beauté. Montefquicu
peint les Barbares pouffés fucceffivement vers le
Nord , & ADOSSÉS CONTRE LES BORNES DU
MONDE , ne pouvant reculer , fe précipitant de
tout leur poids fur l'Empire Romain. J'obferverai
ici , Monfieur , que dans ce morceau de la pefte , on
trouve un difcours d'une éloquence très -noble &
très-touchante ; c'eſt celui que Philamandre adreffe
à Dieu , dans le Temple où il fe renferme avec
DE FRANCE. 60
fes enfans. C'est bien ainſi que doit parler à Dieu
la vertu malheureuſe par les fléaux de la Nature
& ceux qui le reliront , conviendront peut-être que
M Roucher ne manque pas , comme on l'a dit ,
du talent de l'éloquence.
Mais fi l'on veut prendre une idée de la variété
des tons & des couleurs de la Poéfie de M. Rou
cher , que l'on rapproche fur- tout de ce morceau
de la Pefte , le morceau fur les regrets des Fables de
la Mythologie.
Heureux jours , où les Dieux habitoient les campagnes ,
Où Pan , Flore & Cérès , Diane & fes compagues ,
De menfonges rians fafcinoient les Mortels ,
Et voyoient l'allégreffe encenſer les autels ;
Qu'êtes-vous devenus , beaux jours que je regrette !
Qu'il étoit doux alors d'habiter la retraite
D'une grotte , d'un bois ; & dans les champs voifins ,
De voir l'or des épis , & l'azur des raifins !
Alors l'illufion , pour confoler la terre ,
Offroit des Dieux amis à l'homme folitaire ;
Des Dieux qui , comme lui , citoyens des hameaux,
Avoient connu long- tems fes plaifirs & fes maux.
Ces pins religieux , ces vénérables hêtres ,
Étoient l'afyle aimé des Déités champêtres ;
Chacun d'eux , jufqu'au jour marqué par fon trépas ,
D'une jeune Dryade enfermoit les appas :
Elle le défendoit des fureurs de l'orage
Et pour l'homme Berger en nourriffoit l'ombrage.
Le raiſin n'étoit pas un fruit inanimé ;
C'étoit Bacchus lui-même en grappe transformé ,
Sur la jeune Erigone étendant fon feuillage.
L'Amant que trahiffoit une Amante volage ,
Couché languiffamment fur un lit de roſeaux ,
Contoit fon infortune à la Nymphe des eaux :
Et le bruiffement de la vague tremblante
Étoit alors pour lui cette voix confolante
66 MERCURE
Dont l'amitiéfidelle affoupit nos douleurs ,
Et l'Amant foulagé laiffoit tomber des pleurs.
Il eft difficile de ne pas fentir dans ce morceau
cette grâce & cette molleffe qui charmoient Horace
dans les vers de Virgile.
Qu'êtes-vous devenus , beaux jours que je regrette !
Que ce mouvement eſt touchant & vrai !
Alors l'illufion , pour confoler la terre ,
Offroit des Dieux amis à l'homme folitaire ,
Des Dieux qui , comme lui , citoyens des hameaux ,
Avoient connu long - tems fes plaifirs & les maux.
Il ne faut pas beaucoup de beautés de ce genre &
de cet effet , pour faire preuve d'un talent très- rare
& très-heureux .
Je finis , Monfieur ; mais je ne puis m'empêcher
de vous citer encore un morceau , un de ceux du
Poëme que j'aime le mieux . C'eſt le tableau d'une
veillée de Village.
C'eft-là qu'au jour obfcur d'une lampe enfumée ,
Près d'un brafier nourri d'un faiſceau de ramée
Chacun s'aflied ; les jeux fe mêlant aux travaux , '
L'un d'une dent nouvelle arme fes vieux rateaux ;
L'autre arrondit le van , dont la fageffe antique
Fit d'un culte épuré le fymbôle mystique ;
Lycas taille fans art le fceptre des Bergers ;
Nice , avec plus d'adreffe , entre fes doigts légers
Roule l'ofier pliant , le façonne en corbeilles ,
Ou l'élève en panier pour fes jeunes abeilles,
Et cependant Baucis , en tournant fon fuſeau ,
Raconte dans un coin l'hiftoire du hameau ;
Dit qu'elle a vu le bled regorger dans les granges
Que l'Automne donnoit de plus riches vendanges ;
Que tout eft bien changé , les hommes & les tems
DE FRANCE.
67
Et que l'on n'aime plus comme dans fon printems.
Life , à ces derniers mots , fourit , & fur Clitandre ,
En lui ferrant la main , jette un regard plus tendre ;
Les autres tour-à-tour occupés & diftraits ,
Demeurent fans oreille à tous ces longs regrets.
Mais fitôt que Baucis , d'un ton de voix plus fombre ,
Commence à leur parler d'efprits errans dans l'ombre ,
De fantômes , de morts , qui du fond des tombeaux ,
S'allongent dans les airs , traînant d'affreux lambeaux ,
Agitent une torche , & de longs cris funèbres ,
Et du bruit de leurs fers rempliffent les ténèbres ›
Croifent le voyageur dans fa route perdu ;
Le travail à l'inſtant demeure ſuſpendu
Le folâtre tumulte expire , & l'auditoire
Frémit, preffe les rangs , & de l'eil fuit l'hiftoire,
On peut bien dire ici du Poëte qu'il peint ce qu'il
voit , & qu'il fait voir ce qu'il peint. Tout ce morceau
eft plein de ces fenfations neuves qui feules
peuvent rajeûnir le ftyle , & faire réalifer par l'expreffion
les images qu'on a conçues . Un homme de
goût a critiqué cettte expreffion , & des yeux fuit
l'histoire ; j'en fuis étonné : il me semble qu'on ne
pouvoit trouver un mot plus heureux pour peindre
cette attitude de tous les Affiftans , qui , les regards
fixés fur le Conteur , femblent écouter des
yeux fon récit.
Dans toute cette longue Lettre , Monfieur , mon
objet n'a point été d'impofer mes fentimens à perfonne
: je demande feulement que l'on me pardonne
d'avoir énoncé les miens avec cette étendue.
J'ai parlé de ce que je fentois ; j'ai cru que je mériterois
quelque indulgence. Je defire d'avoir apporté
quelques confolations dans le ceeur de M. Roucher,
qui a dû être cruellement bleffé de toutes ces injuftices.
Je me féliciterois fur-tout d'avoir écrit cette
Lettre , fi elle ajoutoit quelque chofe au courage
68
MERCURE
qu'il doit porter dans le Poëme Epique qu'il commence.
L'expérience de fes erreurs & des injuftices
des hommes , portera fans doute de nouveaux tréfors
dans fon talent. Il fentira que la plus forte méditation
doit jeter les fondemens de ces grands Ouvrages de
Poéfie , avant que l'imagination y répande toutes
fes richeffes ; que les tableaux phyfiques de la Nature
apperçus par les yeux , font bien plus faciles à
peindre que ces paffions dont les mouvemens fe cachent
fouvent au fond de nos ames , & que l'oeil
de l'imagination peut feul y découvrir ; qu'un des
plus grands hommes & des plus aimables de l'Hiftoire
moderne , que Guftave , qui réuniffoit tous les
dons du héros , doit être chanté par un Poëte qui
réuniffe tous les dons du génie ; & qu'enfin , dans
le cours de fon travail , il vaut mieux recueillir les
critiques de fes amis , que les louanges menſongè
res ou exagérées des Sociétés de Paris.
( Cet Article eft de M. Garat. )
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercureprécédent.
LE mot de l'Enigme eft Gazette ; celui
du Logogryphe eft Drame , où le trouvent
1ame , Dame & ame.
ÉNIGM E.
Aux Saints Ordres , Leêteur , je prépare la voie.
Qui veut y parvenir , qu'il examine & voie
Si fa vocation eft telle qu'il le faut.
On ne veut point d'un fat , d'un for , ni d'un bégault ;
On veut un homme vrai , pieux , favant , fincère ,
DE FRANCE. ༦༠ ་
Et qui , riche une fois , des pauvres foit le père.
J'habite & la campagne , & la ville & la Cour.
Le nombre de mes foeurs augmente chaque jour ;
Chaque jour quelquefois peut- être il diminue.
Tantôt je fuis couverte , & tantôt je fuis nue.
Sufceptible de barbe , on me la fait fouvent ;
Ainfi que dans le monde on me voit au Couvent.
Grande ou petite , il faut que je fois toujours ronde ;
Et qui me prend , renonce aux vanités du monde.
J'élève un grand génie , & ſouvent un butor .
( Je ne te difois pas qu'on me trouve à la Trape. )
Tu dois me deviner ; me tiens - tu ? Pas encor ; -
Eh bien , vas me chercher fur la tête du Pape.
(Par le Curé de la Chapelle Filtsmeen, en Bretagne. )
LOGOGRYPH E.
SANS ufage le jour , ce n'eſt qu'à la lumière
Que tu pourrois juger de mon utilité.
Lecteur , à celle qui t'éclaire ,
Peut-être ai-je déjà redonné la clarté.
Si tu ne me tiens pas , pourfuivons à loifir.
Monté fur mes huit pieds , d'abord je vais t'offrir
Un infecte volant ; un terme de filence ;
Un
port de mer connu fur les côtes de France ;
Une pièce d'argent ; ce qui donna le jour
A celle qu'on nomma la mère de l'Amour.:
La Nymphe qui jamais ne fe tait la première ;
Ce qui dans une lampe eſt toujours néceſſaire.
70 MERCURE
Peut-être en dis -je trop ; car fans ce dernier point
Je ferois inutile , & n'exiſterois point.
( Par M. C. de G. , Officier au Régimene
de Boulonnois. )
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
PENSÉES fur plufieurs points importans de
Littérature , de Politique & de Religion
recueillies de l'Hiftoire Ancienne & du
Traité des Études de M. Rollin , par
l'Abbé Lucet , avec cette Épigraphe : Les
jeunes gens ne puiferont jamais des lecons
d'une morale plus faine & d'un goût plus
épuré que dans les Ouvrages de M. Rollin.
Tant que ceux qui préfident à l'éducation
publique ne donneront eux- mêmes d'autre
guide à leurs Élèves , on ne doit pas craindre
pour les Beaux- Arts une entière décadence..
PALISSOT,
ON a blâmé plus d'une fois , avec raiſon ,
ces compilations , ou , pour mieux dire , ces
mutilations de nos meilleurs Écrivains , que
des gens , la plupart fans elprit , ont la
manié de publier fous le titre d'efprit. On a
dû juger néanmoins , par l'accueil que le
Public fait d'ordinaire à ces fortes de compilations
, de quelle utilité quelques-unes
d'entre-elles pouroient être , fi elles offroient
DE FRANCE. 71
en effet ce que leur titre femble promettre.
Il eſt agréable fans doute de voir réuni , dans
un efpace peu volumineux , les fentimens &
les pensées de nos célèbres Auteurs , placées
dans un ordre qui les rende en quelque forte
moins étrangères les unes aux autres. Le Rédacteur
de la Poétique de M. de Voltaire a
très-bien fait , par exemple , de raffembler
avec beaucoup d'ordre & de goût , & de
ranger , fous des titres généraux , les pensées
éparfes dans les Euvres de cet illuftre Écrivain
, fur divers point de Littérature & de
Poéfie : il en a formé en quelque forte un
corps d'Ouvrage complet , & c'eft un fervice
qu'il a rendu aux Lettres . L'Éditeur du
choix que nous annonçons s'eft propoſe le
même but à l'égard des uvres de M. Rollin ,
& l'a très-bien rempli. Ce Recueil peut être
regardé comme un corps de morale , de politique
& de Littérature à l'ufage des jeunes
gens . Si le fentiment peut paffer pour un
» bon juge , écrivoit Rouffeau au célèbre
Profeffeur , je puis dire qu'il n'y eut ja-
» mais de difficulté plus mal fondée que
» celle que vous dites vous avoir été ob-
» jectée fur la prétendue longueur des ré-
ود
"
cc
flexions dont votre narration eft quelquefois
accompagnée , ni de plus mauvais
" confeil que celui qu'on vous a donné de
les abréger. C'est vouloir ôter de votre
" Livre ce qui le diftingue le plus utilement ,
» & même le plus agréablement , de tant
» d'autres Hiftoires dont le Public fe trouve
723
MERCURE
""
inondé , & qui , dépouillées de l'inftruction
qui doit être le but de l'Écrivain &
le fruit de la lecture , méritent plutôt le
> nom de Gazettes favantes que celui d'Hif
toires. Quelque néceffaires que ces ré
flexions foient aux jeunes gens , vous con
noiffez trop bien les hommes pour ne pas
» fentir combien elles le font aux per
» fonnes avancées en âge , & qui paffent
même pour les plus raifonnables. »
-03
A
N
29
Et encore dans une autre Lettre. « Cette
partie de votre ouvrage , qui eft la plus
utile , eft en même-temps la plus agréable
» & celle qui fatisfait le plus l'efprit. » Or ,
ce font ces réflexions que l'Éditeur a recueillies
& rangées dans un ordre où elles fe prêtent
un mutuel fecours pour faire mieux
entendre les divers points de morale ou de
littérature qui y font traités . Son travail a
cu fans doute pour objet particulier les
Élèves de l'Univerfité , qui trouveront raffemblées
dans un feul Volume , les réflexions.
les plus propres à former leur coeur , leur
efprit & leur goût ; & c'eft en cela fur - tout
qu'il femble digne de M. Rollin. O bon , გა
refpectable Rollin ! toutes tes penſées , toutes
tes intentions ont été pures ; tous tes fentimens
ont toujours été ceux d'un parfait
Citoyen. L'amour du bien public , l'enthoufiafime
de la vertu , le refpect pour les
moeurs ont toujours animé ton coeur & ta
plume. Tu ne bornas point ton travail &
tes études à ta propre fatisfaction & ta
gloire ,
DE FRANCE. 73
pu- gloire , tu n'eus pour but que l'utilité
blique. Cette noble inclination t'a inſpiré
pendant tout le cours de ta laborieufe carcière
, & t'a dicté ces Ouvrages recommandables
pour tous ceux qui ont du goût & de
la probité. Ton nom fera béni dans l'intérieur
des familles vertueuses. Il fera cher aux bons
pères , & respecté des enfans que tu as choiſis
de préférence pour tes Lecteurs & pour tes
juges , & qui ne te liront jamais fans fe fentir
portés à devenir meilleurs . Si tous les Gens de
Lettres te reflembloient , chacun d'eux feroit
content de fa place , nul ne porteroit envie
aux talens de fes Collègues, il n'y auroit point
parmi eux de ces ufurpateurs de la renommée
Littéraire , qui , pour s'élever eux feuls ,
oppriment tous les autres. Ils ne connoîtroient
point cette tyrannie de l'efprit , qui
confifte à voir d'un oeil jaloux les fuccès de
ceux qui ne penfent pas comme eux , à être
bleffé de leur réputation , à rabaiſſer leur
mérite , à n'eftimer que fon propre goût &
fes propres opinions , & à dominer feul
dans l'empire des Lettres.
Sam. 10 Juin 1780.
D
74
MERCURE
DICTIONNAIRE univerfel des Sciences
morale , économique , politique & diplomatique
, ou Bibliothèque de l'Homme d'État
& du Citoyen , mis en ordre & publié par
M. Robinet , Cenfeur Royal , tomes X
& XI , in-quarto .A Paris , chez l'Éditeur ,
rue de la Harpe , à l'ancien Collège de
Bayeux , 1779.
LA réputation de ce grand Ouvrage eſt
faite. Les différens Journaux qui en ont
parlé , lui ont donné des louanges juſtement
méritées. Ceux même qui avoient paru
d'abord prévenus contre ce Livre , en ont
reconnu le mérite ; & , revenus de leur prévention
, ils ont. eu lieu de fe convaincre
que cerre collection de mémoires , d'obfervations
& de traités fur les différentes
branches de la fcience du Gouvernement ,
étoit judicieufement faite , & d'autant plus
précieufe , que nous manquions d'un corps
de fciences politiques ; qu'elle rempliffoit
exactement fon titre , pouvant fervir de
Bibliothèque à l'Homme d'État & au Citoyen
, affez affectionné à la chofe publique
pour defirer de connoître ce qui la fait
profpérer. Nous nous contenterons donc
d'ajouter ici que l'on trouverà dans ces deux
nouveaux volumes , comme dans les précédens
, des vues profondes & réfléchies ,
d'excellens principes d'adminiftration ,
des
maximes d'une faine politique , propres à
DE FRANCE. 75
و
accroître la gloire extérieure & la félicité
intérieure des États. On lira avec plaifir , &.
nous ofons dire avec fruit , les articles
Cabinet d'État , Cabinet Politique , Cadrafie ,
Calomnies de parti , Cambray , Congrès de
Cambray, Police des Campagnes , Canada
Canal de Navigation , Droit Canon , Capitation
, Capitulation Impériale , Caractère
National , Carleton , Extrait de fes Négociations
, Paix de Carlowitz , Caftel de
S. Pierre , Catilina , Caton , Cécill , Secrétaire
d'État & grand Tréforier d'Angleterre,
Célibat , Cens , Cenfeur Royal , Cenfure
publique , Cérémonial , Cercles de l'Empire ,
Cefar , Champ de Mars , Change , Changemens
politiques , Chartre , Adminiſtration.
des Chemins , Chine , & plufieurs autres ,
car nous pourrions les citer preſque tous.
Il n'y en a pas un feul , même des moins
confidérables , & de ceux qui paroiffent les
moins importans , qui ne contienne quelque
inftruction & quelque vue d'utilité publique.
A mesure que les Auteurs avancent
dans la carrière , leurs forces femblent s'accroître
, leur marche eft plus ferme , plus
sûre ; les queftions les plus délicates , celles
où il eft le plus difficile d'accorder les droits
refpectifs des différentes claffes de la fociété
civile , font difcutées avec fagacité , & la
fcience politique fe développe fous leur
plume également fage , correcte & féconde..
Dij
76
MERCURE
SPECTACLES.
ACADEMIE ROYALE De musique.
M.
d'Auvergne , Sur Intendant
de la
Mufique du Roi , a été nommé pour fuccéder
à M. Berton , dans la place de Directeur
de l'Opéra ; il eft entré dans l'exercice
de fes fonctions le Samedi 27 du mois
dernier ; M. Goffec lui eft Adjoint en qualité
de Sous-Directeur,
Avant de faire aucune obfervation fur les
difficultés qui font , aujourd'hui plus que
jamais , attachées à cette place , nous dirons
deux mots de la fituation actuelle de l'Académie
Royale de Mufique.
Ce Spectacle eft refté fous les ordres immédiats
du Secrétaire d'État , ayant le département
de la Ville de Paris ; mais il n'eft
plus régi intérieurement , comme autrefois ,
par la volonté d'un Directeur , qui étoit alors
l'ame de la machine , & qui n'en eft plus que
le premier membre. Un Comité , compofé
de fix perfonnes , délibère , conjointement
avec le Directeur , fur les opérations à faire ;
& dans ce Comité , comme dans tous les
autres de la même efpèce , la pluralité des
voix fait pencher la balance , mais la voix
du Directeur eft comptée pour deux . Les
perfonnes qui compofent le Comité font
DE FRANCE. 27
MM. Legros , Durand , Veftris , Gardel ,
Dauberval & Noverre. Chacun d'eux eſt
chargé de veiller fur un objet relatif ou au
fervice du Public ou à l'Adminiftration de
la machine. Le premier a l'inſpection du
luminaire ; le fecond , celui des machines ;
le troisième veille à ce que les poftes foient
bien tenus & bien gardés ; le quatrième a
le diftrict des décorations & peintures ; le
cinquième , celui du magaſin des habits ; le
dernier enfin , eft nommé pour préfider à la
rentrée des contributions que les danfes des
autres Spectacles doivent à celui- ci. Il fe
tient de temps à autre des affemblées générales
où le Comité rend compte de fes opérations;
les principaux fujets y font confultés
& invités à faire les réflexions qu'ils croyent
utiles.
Tout ce qui tient à la mufique regarde
effentiellement le Directeur. Mais que l'on
jette un coup - d'oeil fur les divifions qui
naiffent aujourd'hui des différens fyftêmes de
mufique, & l'on fera forcé de fentir que la
place dont nous parlons , quoique dégagée
d'une foule d'objets qui ne lui appartiennent
plus qu'en partie , eft néanmoins entourée
des difficultés les moins faciles à furmonter.
En effet , rien de plus embarraffant
que de puifer en même- temps dans un vieux
répertoire , où il exifte à peine quelques Ouvrages
faits pour être goûtés par le Public
actuel , & de faire exécuter les productions
des nouveaux Muficiens au milieu des cris
Diij
778 "MERCURE
1.
d'enthousiasme ou de haine que pouffent
quelques centaines d'extravagans , dont les
mots de ralliement font Germaniam ou Italiam.
En vain la juftice , la fageffe & l'intérêt
de l'Opéra engageront le Directeur à choisir
tantôt un Ouvrage d'un genre , tantôt un
Ouvrage d'un autre ; il s'entendra reprocher
la faveur qu'il accordera , dira-t'on , à tel
Compofiteur préférablement à tel autre ; il
entendra un parti entier répéter fcandaleufement
ces clameurs , auxquelles le Public,
d'ailleurs très facile à féduire comme à entraîner
, ne prêtera que trop fouvent l'oreille.
Nous ne faifons point ces obfervations
pour effrayer M. d'Auvergne , mais au contraire
pour l'engager à examiner attentivement
les devoirs que fa place lui impofe ,
dans un temps où tout eft efprit de parti.
L'Opéra n'a jamais eu plus de befoin d'un
Directeur qui fache joindre l'intelligence au
goût , & la fageffe au courage ; nous aimons
à penfer que M. d'Auvergne eft doué de
toutes ces qualités , & qu'en conféquence il
ne peut manquer de répondre aux espérances
qu'ont fondées fur lui les Amateurs du
Théâtre de Polymnie.
COMÉDIE ITALIENNE.
Nous ne dirons rien de Mademoiſelle
Defchablon & de M. Defplaces , qui ont
débuté dans la Fauffe Magie le Dimanche
DE FRANCE. 79
1
21 Mai , finon qu'avec quelques moyens de
-plaire à une certaine portion de Spectateurs ,
ils n'ont eu qu'un fuccès médiocre .
Le Mardi 23 , on a repréfenté pour la
première fois la Demande Imprévue , Comédie
en trois actes & en profe.
Cet Ouvrage , qui a une reffemblance
affez remarquable avec le Souper mal apprêté
du Comédien Hauteroche , a été fort ap-
-plaudi dans le premier acte , & reçu trèsfroidement
dans le cours des deux derniers.
On affure que l'Auteur s'occupe d'y faire
des coupures & des changemens capables
de réchauffer l'intérêt ; nous attendrons
donc , pour en rendre compte , qu'on en ait
repris les repréſentations ; ou bien quand
la Pièce fera imprimée , nous en parlerons à
l'article des Nouvelles Littéraires .
Le Mardi 30 Mai , on a remis la Fauffe
Suivante , ou le Fourbe Puni , Comédie en
profe & en trois actes , par Marivaux &
Parfait l'aîné.
Nous ne donnerons point d'analyſe de
cette Pièce , une des plus médiocres du
Théâtre Italien. La décence , la vérité , la
vraisemblance y font bleffées à chaque
inftant , fans qu'il s'y trouve rien de plus
pour la gaieté & l'intérêt. Elle eut autrefois
un affez grand fuccès , mais elle le dût
au rôle de Trivelin , que repréfentoit alors le
Comédien de Heffe , Acteur d'un grand mérite
, mort en 1778 , & qui méritoit plus de
regrets qu'il n'en a excités.
Div
80 MERCURE
Le même jour on a donné pour la première
fois Caffandre Oculifte , Comédie-
Parade en un acte & en Vaudevilles.
Tout le monde connoît le Conte du
Chevalier de B. , qui a pour titre l'Oculifte
dupe defon art ; c'eft-là que les Auteurs de
la Pièce dont nous parlons ont puiſé le fond
de leur Ouvrage , qui , pour cette raiſon ,
n'a pas befoin d'être analyfé. On y trouve
beaucoup d'efprit , de la gaieté , & de la facilité
à bien tourner un Vaudeville.
VARIÉTÉ
S.
DU PARTERRE DEBOUT ET DU
PARTERRE ASSIS .
Réponse à un Article d'une Brochure
nouvelle , intitulée : Obſervations fur la
néceffité d'un fecond Théâtre François.
L'A 'AUTEUR termine cette Brochure par une
obfervation fur la fuppreffion du parterre
debout , dont nous fommes menacés à la nouvelle
Salle du Fauxbourg S. Germain , & il
affure que cette nouveauté fera la perte de la
Comédie...
Loin de penfer comme lui fur cet objet ,
je fuis très - perfuadé que fi l'on étoit affis
aux trois Spectacles de la Capitale , je n'en
excepte pas même l'Opéra , ils feroient
prefque toujours pleins ; & les recettes , à la
fin de l'année , feroient beaucoup plus con
DE FRANCE. 81:
fidérables à chacun de ces Spectacles qu'elles
ne le font aujourd'hui.
1º. Par la feule raifon qu'on eft debout au
parterre , beaucoup de perfonnes renoncent
de bonne heure aux Spectacles.
2º. Elles y renoncent , parce qu'on ne peut
plus fupporter à un certain âge d'être deux
& trois heures debout fur fes jambes ; la
peine paffe le plaiſir.
3. A aucun âge même , on n'aime à
prendre du plaifir quand on eft preffé , foulé ,
& qu'on court rifque de périr , ou au moins
de gagner une maladie.
4°. Il eft incroyable que chez une nation
qui aime fes aiſes , qui donne l'exemple du
luxe, des fuperfluités & des commodités à
toutes les autres nations , on fouffre depuis
fi long- temps un ufage barbare , ridicule
dangereux , qui expofe la vie des Citoyens ,
& qui a été la caufe de la mort de plufieurs
au fein des plaifirs.
5. On a vu nombre de fois des Citoyens
tranfportés du milieu du parterre , prefque
morts , pénétrés de fueur à un point que
tous leurs vêtemens en étoient mouillés.
6°. Qui n'a point été témoin de ces flux &
reflux de parterre , où les Citoyens preffés
couroient riſque à chaque inftant de perdre lá
vie , & demandoient grâce les uns aux autres ,
en faifant effort de toutes parts pour le débarraffer
de la foule , fans pouvoir y parvenir ?
7°. Peut-on douter que , dans les grands
froids de l'hiver , ceux qui ne prennent
Dv
82 MERCURE
point de précautions au fortir de ces par
terres tumultueux , ne rentrent chez eux avec
le germe de plufieurs maladies , fruit de leur
imprudence, de la chaleur exceffive qu'ils ont
éprouvée , & du mal- aife où ils ont été ?
8° . Ceux qui fe font trouvés dans ce qu'on
appelle un parterre rempli , favent trop
combien on y éprouve de preffions , de
fecouffes , de chocs en tout fens ; il n'y a pas
un de ces malheureux Spectateurs debout
qui , dans ces jours de repréfentations tumultueufes
, ne donnât le double & le triple
de fon argent, pour ne s'y être pas expoſé.
Comment en effet ne fouffriroit - t'on pas au
parterre, puifque quand la chambrée eft bien
complette , on éprouve même du mal - aiſe
à l'orcheftre , à l'amphithéâtre , dans les
Joges , foit par l'exceffive chaleur , foit parce
qu'on y eft trop preffé ; car l'affluence des
Spectateurs eft alors fi confidérable , que les
bancs des balcons , de l'amphithéâtre & de
Porcheftre , font prefque toujours plus remplis
qu'ils ne devroient l'être , malgré l'ordre
& la police qu'on s'efforce d'y mettre.
9. Ces raifons feroient fuffifantes pour
détruire un ufage auffipernicieux . L'État, qui
veille fur la confervation des Citoyens , doit
le profcrire ; un intérêt mal entendu ne l'a
que trop long- temps foutenu .
10°. On eft affis aux parterres de tous les
Spectacles des Boulevards , & ' on ne croit
pas qu'il foit convenable de l'être aux Spectackes
décens de la Capitale.
DE FRANCE. 83
11º . On a bien trouvé à ces petits Spectacles
les combinaiſons du prix du parterre
aux premières , fecondes & troifièmes loges :
qu'on ne nous objecte donc pas que fi l'on
étoit affis aux parterres des grands Spectacles,
les loges feroient défertes , & que les Comédiens
n'auroient plus de recette.
12.J'ai cité les Spectacles des Boulevards ;
mais dans toute l'Europe , à Rome , à Naples
, à Venife , à Gènes , à Londres , & c.
F'on eft affis aux parterres , & l'on n'a jamais
entendu dire que , par cette raifon , les loges
fuffent abandonnées . Les Directeurs de ces
Spectacles ont bien fu trouver la proportion
du prix des loges & du parterre ; on la trou-
- vera de même à Paris , quand on aura jugé
qu'il eft convenable , néceffaire que le Public
enfin ne prenne plus fon plaifir debout aux
Spectacles.
13. S'il m'eft permis de dire mon avis fur
le prix des places au parterre aflis , je crois
qu'il doit être à tous les Spectacles du prix
des fecondes loges , en fupprimant l'amphi
théâtre, mais il faut laiffer fubfifter l'orchestre,
parce que le parterre étant de toutes les places
la meilleure pour voir & pour entendre;
l'orchestre , qui n'eft compofé que des 5 ou 6
premiers bancs , fera toujours préféré par les
grands , les gens riches , & les veritables amateurs
, qui , étant en état de payer , ne veulent
point fe confondre avec une trop grande multitude.
Il faut même en conftruire un à l'Opéra,
en fupprimant l'amphithéâtre ; car les fens
D vj
$4
MERCURE
étant plus de la partie à ce fuperbe Spectacle,
que l'ame ou le coeur, on leur procure d'autant
plus de plaifir , qu'on les met à portée de
jouir de plus près . Je ferois donc bien fondé
à croire que l'amphithéâtre actuel de l'Opéra
étant converti en orchestre , feroit toujours
rempli ; & la cherté du prix des petites loges ,
voifines du théâtre & de l'orchestre , ne me
permet pas d'en douter. Cependant , fi l'on
trouve des inconvéniens par rapport à l'Opéra,
on peut , à l'égard de ce Spectacle ſeul , prendre
un tempérament : ce feroit de changer
l'amphithéâtre en orcheftre ou parquet , en
augmentant ce dernier d'un tiers , & en
abandonnant le reste à un parterre debout ;
car il y a des gens qui prétendent qu'on ne
veut point être à pofte fixe à l'Opéra , &
l'on apporte cette mauvaiſe raison pour
foutenir qu'un parterre debout eft néceffaire
au moins à ce Spectacle , parce qu'on aime
à s'y déplacer. Cependant , les gens qui obfervent
, remarquent que les perſonnes à
l'Opéra qui aiment ainfi à changer de place
font en petit nombre ; que ces perfonnes
en général fe tiennent aux entrées du par
terre , préfèrent les corridors ; & d'ailleurs
on pourroit encore faire à l'Opéra une ga
lerie à l'entour du parterre affis , qui feroit
un fecond corridor , du prix du parterre
actuel , & où les gens qui aiment à voltiger
pourroient le faire fans gêner perfon
ne .
14° . Mais il faut défendre , & l'arrange-
>
DE FRANCE. 85
ment d'un parterre affis exige, que les femmes
ne prennent aucune place à ce parterre
( J'en excepte l'amphithéâtre ou le parquet
de l'Opéra. ) Les loges leur font deſtinées ;
c'est depuis peu qu'on les a vues s'emparer
de l'orchestre des Comédies Françoiſe & Italienne
, & on a eu tort de le fouffrir.
15°. Si l'on eft affis au parterre , les loges
feront toujours remplies ; la raiſon en eft
fimple. Beaucoup d'hommes du moyen âge
ne vont point aujourd'hui aux Spectacles ,
parce que ne pouvant fe tenir debout au
parterre , & trouvant difficilement place
dans les loges , ils s'arrangent de bonne
heure pour le procurer des plaifirs ailleurs ,
qu'ils préféreroient de prendre aux Spectacles
, fi en étoit affis au parterre & à un
prix modéré.
16. Beaucoup de femmes y renoncent
auffi de fort bonne heure , & la raifon
en eft encore fort fimple. Les hommes
qui n'ont point encore renoncé aux Spectacles
, s'emparent des fecondes & des troi
fièmes loges ; les femmes font donc preſque
toujours sûres de trouver les places prifes ,
& dès- lors elles aiment mieux arranger
leurs journées pour fe paffer de fpectacles ,
que de s'expofer à des courfes qui leur font
prefque toujours inutiles.
17°. Si l'on étoit affis au parterre , ces
deux inconvéniens ne fubfifteroient plus.
Les hommes qui actuellement occupent les
deuxièmes & troifièmes loges , préféreroient
"
86 MERCURE
le parterre affis , & laifferoient la place de
ces loges aux Dames & à leur fociété. Les
femmes qui ont renoncé aux fpectacles par
la trop grande difficulté d'y trouver des
places à un prix modéré , le réconcilieroient
avec eux : le parterre feroit donc toujours
rempli , ainfi que les loges.
18. Il ne faut pas qu'on allègue que les
premières loges feroient fouvent vuides ,
car les femmes n'étant point admifes aux
parterres affis 'ni aux orcheftres , il n'y auroit
aucune raifon pour qu'il y eût le
moindre changement à cet égard ; elles feroient
même plus garnies , puifque les Demoifelles
qui actuellement occupent les
orcheftres des Comédies Italienne & Françoife
, iroient néceffairement aux premières
loges , le prix étant le même que celui de
l'orchestre , & tout le monde y gagneroit.
Il faut auffi efpérer qu'on fe défera de la
très-mauvaise habitude qu'on a encore au
jourd'hui d'éclairer très- peu les Salles de
fpectacles , fous prétexte que c'eſt le
moyen de mieux voir la fcène ; mais il feroit
plus fimple de doubler les lumières du
théâtre , en éclairant la Salle d'une manière
plus convenable.
19°. L'Auteur des Obfervations convient
que le parterre n'eft pas aujourd'hui trop
bien compofé ; & croit- il qu'il le fera mieux
en le confervant ? S'il eft devenu mauvaiſe
compagnie , penfe- t- il que la bonne ira s'y
confondre ? Le parterre n'eft mal compofé
DE FRANCE. 87
aujourd'hui , que parce que le goût des fpectacles
ayant fingulièrement fait des progrès
depuis quelques années , une partie du peuple
, qui ne connoiffoit point ce plaifir ,
aime à le prendre aujourd'hui ; & ce qu'il y
a de fingulier , c'est qu'une partie de la
bonne fociété , que fa préfence a banni du
parterre , va le remplacer fur les boulevards ,
& applaudir des hiftrions qui ne méritent
que l'attention de la populace.
:
20°. Ce mauvais goût , sûrement momentané
, d'une portion du Public inftruit &
éclairé , n'a fans doute d'autres cauſes que
la difficulté d'aborder aux fpectacles , & de
pouvoir en jouir affis & à un prix modéré..
Je le répète , qu'on faffe affeoir au parterre,
toute cette portion du Public qui fe confond
aujourd'hui fur les tréteaux des boulevards
avec la plus mauvaife compagnie de
Paris , reviendra avec plaifir jouif des fpectacles
honnêtes & décens de la capitale .
>
21 ° . Il y a cependant des perfonnes
même de l'art , qui prétendent que la fcène
deviendra froide , fi le Public n'eft pas dans
une grande preffe au parterre ; ils affurent
que le fuccès d'une Pièce peut même dépendre
de cette grande preffe ; que le Public affis
eft froid , tranquille ; que dans tout le refte
du fpectacle , hors le parterre , il n'y a que
des femmelettes , des petits maîtres , des
dormeurs , des braillards , des gens blajés &
dénigrans ; de forte que , felon l'Auteur des
Obfervations , le parterre , qu'il affure lui88
MERCURE
même être aujourd'hui fort mal compofé ,
feroit cependant le feul juge compétent ,
raifonnable , tranquille , des Pièces & des
Acteurs. J'avoue que ces raiſons m'ont
paru fi étranges , que je ne conçois pas
comment des hommes qui , d'ailleurs
ont infiniment d'efprit , ont pu férieuſement
les avancer , s'ils n'ont point eu l'intention
de fe moquer du Public & des Adminiſtrateurs.
22 ° . Si le Parterre eft mal compoſé , il
ne peut être un bon juge des Pièces de
théâtre ; c'eft une quarantaine de perfonnes
inftruites & éclairées , répandues dans le
parterre, & dans la Salle, dont les applaudiffemens
& les déciſions entraînent à la fin ceux
de la multitude.
23 °. Quand on donne une Pièce nouvelle
, il a de ces applaudiffeurs répandus.
dans tous les coins du parterre , qui hâtent ,
preffent , excitent les battemens de mains, &
qui fouvent nuiſent à l'Auteur & à ſa Pièce
par un zèle trop indifcret.
24°. Si l'Auteur d'une Pièce nouvelle a des
ennemis nombreux & violens , ce qui n'eft
pas rare , le parterre a plufieurs fois favorifé
leurs deffeins . La cabale n'a que trop
fouvent prévalu & privé le Public , pendant
des années entières , de Pièces de théâtre
auxquelles on a enfuite rendu juſtice ,
mais que l'on avoit trouvé le moyen de
faire tomber aux premières repréfen
tations.
DE FRANCE 89
15. Le parterre debout , quoiqu'on en
dife , nuit bien plus aux fuccès dramatiques
qu'il ne leur fert. Les jeunes Auteurs fe tromipent
à cet égard , & on les abufe quand on
veut leur faire accroire qu'il peut fervir
au fuccès de leurs Pièces ; quand tout le
fpectacle eft plein , quand la Pièce agit fur
les fpectateurs , les applaudiffemens viennent
de tous les points de la Salle. Les balcons
, l'orchestre , l'amphithéâtre , les loges ,
tout eſt ému , tout eft attendri , & répand
des larmes. Pourquoi donc faire l'injure à
la portion la plus éclairée de la nation qui
occupe les premières places aux fpectacles ,
de croire qu'elle eft indifférente à l'effet de
nos Ouvrages dramatiques , lors même
que dans ce moment-ci la reprife & le fuccès
de la Veuve du Malabar démentent ces
affertions ?
26°. L'Auteur des Obfervations convient
que le parterre n'eft guères cabaleur qu'aux
premières repréſentations ; & c'eſt cependant
aux premières repréſentations qu'il
feroit de l'intérêt des Auteurs qu'il ne le fût
pas ; il feroit même de l'intérêt du Public
qu'il ne le fût jamais . Les bons Ouvrages y
perdent , les mauvais n'y gagnent que pour
un moment : les vrais connoiffeurs font
bientôt la loi au Public , & remettent l'Auteur
& fa Pièce à fa véritable place. Les
réputations ufurpées ne font jamais dè
durée.
27°. L'Auteur des Obſervations voudroit
+90
MERCURE
qu'on épurât le parterre les jours de premières
repréſentations , en le réduiſant aux
deux tiers de fes fpectateurs , & en mettant
les billets à quarante fols. Je doute que le
Public fe contentât de cet arrangement , &
que le gros des fpectateurs du parterre confentît
volontiers à payer le double pour
être debout à ces premières repréſentations ;
d'ailleurs , cela fût- il vrai , l'Auteur contredit
formellement dans cet endroit ce qu'il a
dit fur la néceffité de refter debout au parterre
; car fi aux premières repréſentations
le parterre
eft
diminué
d'un
tiers
, le prix
étant
doublé
, le parterre
ne peut
plus
alors
être
confidéré
de
la
manière
dont
on
l'envifage
aujourd'hui
, ce
n'eft
plus
qu'une
grande
enceinte
, où
deux
cent
- cinquante
à
trois
cent
perfonnes
font
debout
à l'aife
,
& où il feroit
beaucoup
plus
agréable
pour
elles
qu'elles
fuffent
affifes
, car
fi elles
font
à l'aife
& debout
, pourquoi
ne pas
les faire
affeoir
? L'Auteur
affureroit
-il de bonne
-foi
qu'on
juge
plus
mal
lorfqu'on
eft
à fon
aiſe
affis
, que
lorfqu'on
eft
à fon
aife
debout
?
Je ne me
fuis
jamais
apperçu
, lorfque
l'Acteur
jouoit
bien
& que
la fcène
étoit
intéreffante
, qu'on
fût
moins
attentif
dans
les
loges
qu'au
parterre
. Les
applaudiffemens
y font
fans
doute
plus
décens
qu'au
parterre
, mais
c'eft
que
la bonne
compagnie
exprime
fa
fenfibilité
, fes
affections
, fa
joie
, fes
plaiſirs
, d'une
toute
autre
manière
que
la mauvaife
, dont
on
prétend
que
les
DE FRANCE. 91
parterres des Comédies Italienne & Françoife
font aujourd'hui compofés.
28°. On ne m'accufera d'aucune vue
perfonnelle dans la caufe que je defends ;
c'eft l'intérêt du Public , qu'on néglige
toujours trop , que j'ai cru devoir prendre ,
dans un moment où l'on affure qu'on eft
encore en doute fi l'on fera affis à la nouvelle
Salle de la Comédie Françoiſe , &
où l'on prétend que les Comédiens Italiens
font déterminés à conferver leur parterre
debout dans celle qu'on projette en leur
faveur. Il eft à préfumer que l'Adminif
tration ne laiffera point à des intérêts particuliers
, mal entendus , la décision d'un
objet auffi intéreffant ; & que l'Auteur
des Obfervations , que je n'ai pas l'honneur
de connoître , ne trouvera pas mauvais que
je diffère de fon avis fur cet objet de fa
Brochure.
N. B. Le parterre affis ne peut avoir lieu
que pour les nouvelles Salles des Comédies
Françoife & Italienne ; car cet arrangement
blefferoit les convenances d'une partie du
Public dans les Salles actuelles , parce qu'il
faut , comme à l'Opéra , un paradis d'une
étendue convenable , & du prix actuel des
parterres debout , pour les perfonnes qui ne
font pas en état de payer le prix d'un parterre
affis.
( Par le Breveté du Mercure. )
32 MERCURE
L'Allian
GRAVURES.
' Alliance de la France avec les Etats-Unis. Louis
XVI defcend d'un Temple , conduit par Henri IV ,
qui lui montre des Ifles où l'on voit les Drapeaux de
France groupés avec ceux du Congrès , un bonner
fur une pique , fymbole de la Liberté ; à la porte
du Temple , on apperçoit un bouclier, fur lequel font
gravées les armes de M. d'Eftaing. On lit au bas ces
deux vers :
Tes premiers pas , mon fils , te mènent à la gloire ,
Et graveront ton nom au temple de Mémoire.
Cette Gravure peut être mife fur une tabatière
on en trouvera rue S. Louis du Palais , chez M. de
Monchanin.
Carte réduité de la partie occidentale de la Méditerrannée
, dreffée d'après les Cartes Marines levées
par ordre du Roi ; par L. Denis , Auteur du Conducteur
François. A Paris , chez Baffet , rue Saint-
Jacques , au coin de la rue des Mathurins. On trouve
chez le même une Carte de la Manche , dreffée d'après
les originaux tirés de France & d'Angleterre ,
par L. Denis.
Trois Arcs de Triomphe projetés à la gloire du
Roi , par le fieur Panferon , Profeffeur d'Architec
ture. Deux de ces Gravures fe vendent 1 liv. 12 fols
chacune , & l'autre 12 f. A Paris , chez l'Auteur,
maifon de M. le Vaſſeur.
DE FRANCE. 93
ANNONCES LITTÉRAIRES,
COLLECTION choisie des plus célèbres Auteurs
Anglois, Italiens , Efpagnols & Allemands. A
Paris , chez Piffor & Théophile Barrois , Libraires ,
quai des Auguftins,
Imprimer à Paris tous les bons Ouvrages étrangers
avec une élégance & une correction qui lurpalfent
celles des Éditions originales elles - mêmes ;
donner les uns à un quart , les autres à la moitié ,
& un très-grand nombre à près des deux - tiers audeffous
du prix qu'ils coûtent en les tirant de chez
nos voisins ; les faire parvenir , par la voie de la
pofte , dans toute l'étendue du Royaume , fans
aucuns frais de port , & au même prix qu'ils fe
vendent à Paris ; voilà certainement les trois plus,
grands avantages qu'on puiffe offrir à ceux qui s'occupent
de l'étude des principales Langues vivantes
de l'Europe.
On a ciu ne pouvoir ouvrir cette Collection par
un Ouvrage plus agréable à toutes les claffes des
Lecteurs , que par l'Hiftoire de Tom-Jones .
L'Édition de Londres la moins coûteuſe eſt en 4
volumes in- 12 , qui fe vendent 14 livres brochés à
Paris.
Celle que l'on annonce en 4 volumes du même
format , du même caractère , & fur le même papier.
les Auteurs Italiens de Prault , eft de 10 liv . br.
rendus francs de port par la Pofte dans toutes les parties
du Royaume.
que
Il y a quelques Exemplaires en papier d'Hollande,
qui fe vendent 20 liv, les 4 vol. brochés , rendus également
francs de
port.
On en propofe en même tems par ſouſcription une
fuperbe édition en 4 volumes in- 88 . imprimés par
94
MERCURE
Didot l'aîné , en caractère de Cicéro , fur du papier
fin d'Angoulême , au prix de 18 liv. brochés , port
franc jufqu'à la frontière. On reçoit actuellement
le premier , le fecond & le troifième volume ; le
quatrième paroîtra à la fin de Juin . La Soufcription
fera rigoureufement fermée à la fin de Juin pour Paris
, & à la fin de Juillet pour l'étranger & pour la
Province ; le prix des 4 volumes fera alors de 24 l.
brochés .
On a tiré un petit nombre d'Exemplaires de l'Edition
in- 8 ° . en grand papier , d'une grande beauté.
Le prix de la Soufcription, pour les quatre volumes,
eft de 60 liv. La Soufcription fera ouverte jufqu'à
la fin de Juin pour Paris , & jufqu'à la fin de Juillet
pour la province & pour l'étranger. S'il en refte
alors quelques exemplaires , le prix fera de 84 liv.
Une fingularité remarquable dans l'exécution de
cet Ouvrage ( in- 8 ". ) & qui prouve les foins qu'on
y a apportés , c'eft que par la difpofition bien ménagée
des efpaces qui feparent les mots , fans que
les lignes foient plus inégales entre- elles que dans
les Editions ordinaires , il n'y a pas un feul mot
coupé d'une ligne à l'autre dans tout le cours de
l'Ouvrage , ce qui le rend unique à cet égard.
Cette Edition a été faite fur les deux meilleures
Editions Angloifes comparées entre elles ; favoir ,
celle de Murphy , Londres 1766 , chez Millar , &
celle des Libraires affociés , Londres 1773. Quoique
l'une & l'autre Edition foient très -eftimées en Angleterre
, on ne craint point d'avancer que celle de
Paris l'emporte de beaucoup fur elles pour la correction
: & pour détruire toute eſpèce de prévention
contraire à ce fujet , on s'engage formellement ici
à donner un exemplaire de la magnifique Edition ,
dont le prix eft de 60 livres , à toute perfonne qui
pourra découvrir , foit dans l'in - 8 ° . , foit même dans
le petit in- 12 , la moitié des fautes qu'on eft en étae
DE FRANCE. 95
de produire dans les deux meilleures Editions
de Londres citées ci - deffus , & qui font celles qui
ſe vendent habituellement à Paris. MM. les Maîtres
de Langue Angloife en particulier , font invités à
tenter cet examen .
On ne recevra ni Lettres , ni argent dont le port
ne foit affranchi .
Mémoires de Chymie Médicinale , couronnés dans
différentes Académies , par M. Thouvenel , Doc
teur en Médecine de la Faculté de Montpellier , &
Médecin des Eaux minérales de Contrexeville en
Lorraine.
Ces Mémoires , au nombre de trois , font le
commencement d'une précieufe Collection , dont
l'Auteur nous fait efpérer la fuite. 11 fe propofe de
publier dans le courant de l'année prochaine , trois
autres Mémoires également relatifs à la Chymie
Médicinale, & couronnés de même par des Académies
regnicoles & étrangères.
Ceux que nous annonçons aujourd'hui préfentent
des objets très-importans.
Le premier , imprimé à Pétersbourg , en 1777 ,
eft fur le méchanifme & les produits de la fanguification.
Le deuxième , imprimé à Bordeaux en 1778 , fur
les fubftances médicamenteufes, ou réputées telles , du
règne animal.
Le troifième , imprimé à Paris en 1780 , fur la
nature , les ufages & les effets de l'air & des airs ,
des alimens & des médicamens , relativement à l'économie
animale.
7
Ces Mémoires fe vendent féparément chez Didot
le jeune , quai des Auguftins .
On trouve chez le même Libraire , le Mémoire
Chymique & Médicinal , fur les principes & les
96
MERCURE
vertus des Eaux Minérales de Contrexeville , auſſi
par M. Thouvenel,
Nous donnerons une notice de ces différens Mémoires
L'Efprit des Croifades , ou Hiftoire Politique &
Militaire des Guerres entrepriſes par les Chrétiens.
contre les Mahometans , pour le recouvrement de la
Terre- Sainte pendant les XIe, XIIe & XIIIefiècles.
4 Vol. in- 12. A Paris , chez Moutard , rue des Mathurins.
Entretiens avec Jésus- Chrift dans le Très - Sainte
Sacrement de l'Autel , par un R. P. Bénédictin .
Nouv. Edit. Vol . in - 12 . Prix , 2 liv. 10 f. A Paris ,
chez Onfroy , rue du Hurepoix.
TABLE.
LISETTE . ou les Amours Dictionnaire univerfel des
des Bonnes- Gens , 49 Sciences morale , &c. 74
Fin de la Lettre au Rédac- Académie Roy, de Mufiq. 76
55 Comédie Italienne , teur du Mercure , 78
Enigme & Logogryphe , 68 Du Parterre debout & du Par-
Penfeesfur plufieurs pointsim
portans de Littérature , &c . Gravures ,
terré affis , 80
92
70 Annonces Littéraires , 93
ΑΙ
APPROBATION.
le
J'ai lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux ,
Mercure de France , pour le Samedi 10 Juin. Je n'y ai
rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion. A Paris,
Je Juin 1780. DE SANCY.
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 17 JUIN 1780 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
JETE
A ZIRP H É.
ET É dans un monde trompeur
Qui n'offre rien à la tendreſſe ,
Je n'ai point perdu ma jeuneffe ,
Puifqu'il me reste encore un coeur ;
Les preſtiges de l'impofture
N'avoient pas droit de l'enivrer :
Ce coeur eft né pour t'adorer ;
Il n'appartient qu'à la Nature.
Ah ! dans mes jours d'égaremens ,
Aux pieds de trompeufes idoles ,
Mes goûts volages & frivoles
N'étoient jamais des fentimens :
Cette rapide & vive flamme
Que font naître les voluptés,
Entraînant mes fens agités ,
Ne defcendoit point dans mon ame.
Sam. 17 Juin 1780.
E
98
MERCURE
Loin de toi je formois des voeux ;
Même au fein de la jouiffance ,
J'étois puni par ton abſence ;
Hélas , je n'étois point heureux.
Mon coeur abjure ce délire ,
Cette félicité d'un jour :
Te voir , t'aimer & te le dire ,
C'eft le vrai culte de l'Amour.
J'ai cherché des beautés nouvelles ,
J'en fais l'aveu , pardonne-moi ;
Toujours conftant , c'eft auprès d'elles .
Que j'appris à n'aimer que toi.
A LA
POURQUOI ,
MÊME.
OURQUOI , me dites- vous , votre lyre amoureuſe
Qui célébroit l'empire des Plaifirs ,
Maintenant fous vos doigts , timide & pareſſeuſe ,
N'eft-elle plus que l'écho des Soupirs ?
Eh ! comment voulez-vous que , flexible & fonore ,
Ma lyre , qui toujours fut la voix de mon coeur ,
Soit infidelle à ma douleur ,
Quand vous ne m'aimez plus , quand je vous aime
encore ?
J'ai perdu mon talent en perdant cette erreur ,
Qui , fur vos pas , nous trompe & nous enchante.
Hélas ! rendez -moi le bonheur
Si vous voulez que je le chante.
( Par M. d'Oigni,
DE FRANCE. 99
ÉPITAPHE DE M. DORAT.
De nos Papillons enchanteurs ,
Émule trop fidèle ,
Il careffa toutes les fleurs
Excepté l'Immortelle,
LA LEÇON UTILE , Anecdote.
EULALIE tomba dans la pauvreté après
avoir vécu dans l'aifance. Il eft difficile de
favoir être pauvre quand on ne l'a pas toujours
été. Eulalie avoit feize ans lorfque
par l'inconduite de fon père , elle vit fa fortune
renversée fans retour. Elle fentit ce
malheur ; mais fa douleur ne la rendit ni
foible ni injufte. Loin de reprocher fon infortune
à fon père , elle ne lui en parla que
pour le confoler ; & ce fut fans regret qu'elle
alla s'enterrer avec lui dans une campagne ,
dont le Seigneur charitable leur avoit donné
un petit terrein à défricher. Le vieillard avoit
un fils prefque aufli jeune. Tous deux fe
mirent à travailler à leur champ , tandis
qu'Eulalie , qui avoit dû compter fur une
maiſon ſervie avec autant d'abondance que
de luxe , prenoit foin de leur ménage ruftique.
En peu de temps on eût dit qu'elle étoit
née dans le genre de vie qu'elle menoit , tant
elle paroilloit familiarifée avec des foins qui
E ij
100 MERCURE
devoient lui être fi étrangers. Bientôt même
elle trouva du plaifir à les remplir. Son emploi
n'intéreffoit point fa vanité ; mais il
Hattoit fon coeur. C'eft moi , difoit - elle
quelquefois , qui apprête les alimens dont
mon père fe nourrit ; c'eft moi qui prépare la
couche où il fe délaffe de fes travaux ; fa
fanté , fon repos font mon ouvrage ; c'eft un
plaifir que je n'aurois pas connu dans l'opulence.
C'est ainsi que le tendre coeur d'Eulalie
favoit trouver fes plaifirs dans fon malheur
même. Auffi quand elle pleura la mort
de fon père , qui ne tarda pas à arriver , on
eût dit que c'étoit- là le premier malheur
qu'elle eût fouffert. Eulalie devenue orpheline
, ne s'attacha que plus fortement à ſon
frère. Mais ce tendre coeur avoit encore un
vuide à remplir , & l'Amour vint s'en emparer,
Elle avoit trop de raifon & de fageffe
pour ne pas mettre les projets d'hyménée au
niveau de fon état actuel ; ce fut pour un
habitant du même hameau qu'elle devint
fenfible. La feule ambition que lui laiffa le
fouvenir de fa naiſſance , ce fut de ne vou
loir donner fon coeur qu'à un amant qui
fût au moins , comme elle , au-deffus de fon
état par fes fentimens. La fortune ne
trompa point fes projets ; & Georges, qu'elle
avoit choifi , étoit digne en tout de fon
amour .
Le coeur d'Eulalie étoit d'autant plus fatisfait
, qu'elle avoit acquis l'amitié de toutes
fes compagnes. La crainte d'être accufée de
DE FRANCE. ΙΟΙ
fierté l'avoit rendue plus modette qu'elles
mêmes. Ayant perdu toute efpérance de fortune
, & regardant le hameau qu'elle habitoit
comme l'endroit où fes jours devoient
finir , elle voulut au moins y être confolée
par l'amitié. Elle avoit fenti que l'orgueil
ifoloit tout ; elle favoit en éviter jufqu'au
foupçon ; & l'éducation qu'on lui avoit
donnée ne lui fervoit qu'à mettre dans fes
foins ces attentions , ces prévenances , ces
rufes innocentes du coeur , qui rendent l'amitié
plus aimable. C'est ainsi qu'Eulalie
couloit des jours heureux entre l'amitié , la
nature & l'amour. Le fouvenir d'un père
tendrement aimé n'étoit pas effacé de fa mémoire
; mais la nature , dont l'intérêt s'oppofe
aux douleurs éternelles , verſe toujours
un baume fur les bleffures du coeur. Après
avoir pleuré douloureufement la mort d'un
ami , d'un père , il arrive un temps où queiqe
douceur fe mêle à l'amertume de ce
fouvenir ; & fi l'on pleure encore, ce. font
plutôt des larmes d'attendriffement que de
douleur.
Tandis qu'Eulalie , fatisfaite de fon fort ,
ne regrettoit plus une fortune qui auroit pu
la rendre plus malheureuſe , un événement
défaftreux vint renouveler toutes fes douleurs.
Son frère , pour qui elle avoit l'amitié
la plus vive & la plus tendre , en fur
l'auteur , & faillit en être la victime. Le fils
du Seigneur de ce hameau venoit d'hériter
de fon père ; il avoit nom Sainrive . Vif,
E iij
102 MERCURE
étourdi , encore plus jeune que fon âge , il
avoit vécu à Paris dans l'indépendance , pour
ne rien dire de pis. Sans êrre méchant , il
étoit capable d'actions de méchanceté , parce
qu'il ne raifonnoit point fa conduite. Comme
il n'etoit guide par aucun principe de morale,
il s'égaroit fort fouvent , non par amour
pour le vice , mais faute d'avoir réfléchi fur
la vertu. Vivant toujours avec des jeunesgens
inconfidérés , il les imitoit mieux qu'il
ne les jugeoit ; & comme il voyoit faire
beaucoup plus de fottifes que d'actions
hennêtes , il faifoit beaucoup plus fouvent
le mal que le bien.
Tracer le portrait du Maître , c'eſt faire
connoître les gens qui le fervoient. L'un
d'eux ayant pris querelle avec René , ( c'étoit
le frère d'Eulalie ) celui- ci ufa des armes
qu'il avoit dans ce moment- là , & le frappa fi
rudement d'une canne qu'il tenoit en main ,
qu'on le jugea bleffé mortellement. Ce matin-
là , René , en déjeûnant avec des amis ,
avoit oublié la tempérance dont il ne s'étoit
jamais écarté moins encore par principe
que par caractère. Ce premier trouble de fa
raifon eut une fuite bien funefte . Leçon
cruelle & effrayante ! D'un jeune - homme
fage & modefte , d'une ame tendre & humaine
, l'oubli d'un moment en avoit fait un
homicide. La Juftice du Seigneur verbalifa
, fit des écritures ; & , plus difpofée à
empoifonner le mal qu'à le pallier , on donna
bien vîte à une rencontre malheureuſe , à un
DE FRANCE. 103
mouvement de colère , l'apparence d'un projet
& d'un affaflinat de fang- froid.
Qu'on le repréfente les alarmes de la plus
tendre foeur , de la fenfible Eulalie. Elle
ne perd pas un moment : Sainrive étoit ce
jour- là dans fon Château ; elle y vole , & demande
à fe jeter aux genoux de Monfeigneur.
Sainrive , ayant appris que c'étoit une
fille jeune & jolie , veut bien la recevoir à ſes
pieds , & elle y tombe avec tout le défordre
de la douleur & du défeſpoir . Ses beaux yeux
étoient inondés de larmes , & fes fanglots
étouffoient fa voix. Grace , Monseigneur ,
s'écrioit-elle ! Rendez - moi mon frère. Eulalie
crut voir un air d'intérêt dans les regards
de Sainrive. En effet , il commençoit à s'attendrir
, mais plus fur fa beauté que fur l'objet
de fon défefpoir. Plus attentif à la regarder
qu'à l'écouter , il fembloit s'intéreffer au
frère , tandis qu'il n'étoit occupé que des
charmes de la four . Allez , mon enfant , lui
dit-il enfin , je me ferai inftruire de cette affaire
; revenez demam , & croyez que je vous
rendrai juftice. Juftice tout au moins, ajoutat-
il , en lui paffant la main fous le menton ;
& Eulalie fortit avec l'eſpoir de fauver fon
fère .
Ayant paffé la nuit à le confoler , le lendemain
elle revint au château. Sainrive lui
fourit en la voyant , & elle en conçut un
heureux augure. Eulalie , lui dit - il , après
l'avoir fait affeoir , je me fuis informé de
tous les détails ; l'action de votre frère eſt
E iv
104 MERCURE
très -criminelle ; mais avec d'aufli beaux yeux
que vous en avez , on peut fe flatter de faire
abfoudre de plus grands coupables encore.
Eulalie ne foupçonnant rien des fentimens
de Sainrive , ne réfléchit pas même fur le
fens de ces paroles ; & naïvement elle s'applaudiffoit
d'avoir de beaux yeux , puifqu'ils
pouvoient fervir au falur de fon frère . Sainrive
, en lui parlant ainsi , s'étoit approché
d'elle. Depuis qu'il avoit quitté Eulalie , il
n'avoit pas ceffé d'y fonger ; & le fentiment
qu'il avoit éprouvé en la voyant , n'avoit
fait que s'accroître par la réflexion . Il mit
plus de galanterie dans fes difcours , plus
d'expreflion dans fes regards ; bientôt même
l'éloquence du gefte vint fe joindre à celle de
la bouche & des yeux , Eulalie ne pouvant
plus douter de fes projets , le repouffa doucement.
Elle trembla pour fon frère en fongeant
au prix qu'on alloit mettre à fa grace.
Elle retomba aux pieds de Sainrive , redemanda
la vie de René ; fes larmes couloient
plus abondamment ; fa voix étoit plus touchante
, fes regards plus tendres ; & tout
cela ne fervoit qu'à rallumer les defirs de
Sainrive. Enfin , il s'expliqua fi clairement ,
que la pauvre Eulalie vit bien qu'elle ne
pouvoit rien obtenir qu'aux dépens de fon
propre honneur. Allez , lui dit-il enfin , je
vous laiffe y penfer ; fongez à fauver votre
frère ; & Eulalie fortit en difant : Hélas ! je
n'ai plus de frère.
Sainrive , trop étourdi pour ſe contraindre,
DE FRANCE 105
laiffa deviner fon projet , & bientôt tout le
village en fut inftruit : l'amant lui -même fut
informé de ce nouveau malheur. Qu'on
jette un coup d'oeil rapide fur ces trois coeurs
infortunés. René apprend qu'il ne peut fe
fauver que par l'infamie , & il eftime trop
fa foeur pour craindre qu'elle veuille le délivrer
à ce prix. Eulalie , douloureuſement
combattue entre ſon honneur,fon frère &ſon
amant , voit bien que , quand elle pourroit
fermer l'oreille à la voix de l'honneur , René
maudiroit fa foeur & fa propre vie , fi elle
étoit le prix de fa honte. A ce crime fe joindroit
encore celui d'avoir outragé l'amour.
Elle fent enfin qu'elle eft dans la cruelle néceflité
de trahir fon amant ou fon frère ; &
le pauvre Georges , martyr tout - à - la -fois de
fa délicateffe & de fon amour , tandis qu'il
eft en proie à toutes les terreurs de la jaloufie
, n'ofe encore la laiffer voir à fon amante,
parce qu'il ne peut la prier d'être fidelle à
l'amour , fans la pr. ffer de trahir la nature.
·
Le même jour Eulalie promenant fes
noires penſées autour du village , fut rencontrée
par Sainrive , qui l'aborda . Eh bien,
lui dit-il , rêvez vous au parti que vous
prendrez ? Songez- y bien ; fi je fais beau
coup pour vous , il eft bien jufte au moins
que vous faffiez quelque chofe pour moi.
Non , Monfeigneur , répondit Eulalie , e
ne peux croire que vous ayez formé ſur moi
des projets. Vous aviez réfolu fans doute de
facrifier mon frère ; & vous n'avez mis des
E v
106 MERCURE
conditions à fa grace , que pour la rendre
impoffible. Petite incrédule , lui répondit
Sainrive ! il enfila aufli -tôt quelques douceurs
impertinentes , & il la quitta en lui
difant : Je vous prie , ma belle enfant , de
venir paffer feulement quinze jours à Paris
avec moi ; voilà mon dernier mot. Il ajouta,
en s'en allant pour éviter l'éclat , je vien-
'drai demain matin dans ce même endroit
chercher votre dernière réponſe .
Eulalie , en le voyant partir , fe promit
bien de ne pas s'y rendre ; cependant , ayant
rêvé toute la nuit à la fituation où le fe
trouvoit , une idée vint la frapper fubitement
le matin comme un trait de lumière.
Elle fe lève & fe difpofe à fe trouver au
rendez- vous. Le projet qu'elle a formé eft
hardi ; nous allons voir quelle en fera l'iffue.
Sainrive , un moment après , en arrivant au
même endroit , fit agréablement furpris d'y
trouver déjà Eulalie . Eh bien, ma Reine,lui ditil
en s'approchant , venez- vous m'annoncer
mon bonheur : Eulalie, fidelle à fon plan, lui
répondit auffi-tôt : je viens obéir à la néceffité.
Sainrive , enchanté , épuifa tous les lieuxcommuns
de la galanterie. Eulalie le pria de
vouloir bien envoyer à fon frère une lettre
qu'elle lui écrivoit , & de le faire élargir
auffitôt. Je ne vous demande , ajouta- t - elle ,
pour vous fuivre , que le tems de lui dire
adicu. Sainrive appela fur l'heure un de fes
gens qui étoit à l'écart , pour aller porter la
lettre d'Eulalie à fon frère , & pour le faire
DE FRANCE. 107
élargir en même-tems. Dans la lettre qu'elle
avoit écrite , elle lui marquoit que , pour le
fauver , elle avoit confenti à tout avant
d'arriver , elle avoit écrit la même nouvelle
à Georges , & averti une de fes amies , qui en
fit bientôt confidence à toutes les autres.Enfin ,
prefque tout le monde ſe rendit à la fois au
lieu où Sainrive étoit avec Eulalie . Dès qu'elle
s'apperçut qu'on arivoit , elle pria Sainrive ,
pour dernière grace avant de partir avec lui ,
de fe cacher derrière une efpèce de buiffon,
d'où il pouvoit tout entendre fans être vu .
Georges arrive le premier ; & croyant
n'avoir plus rien à craindre après le coup
affreux dont il étoit averti , il laiffe éclater
fes tranfports contre l'ingrate Eulalie . Parjure
, s'ecria-t-il , tu as donc abjuré ton
amour & tes fermens ? Je te remercie au
moins de te déshonorer en m'abandonnant.
Je me guérirai de mon amour par le mépris.
Tu as donc promis ton déshonneur ?
Oui , répond Eulalie froidement , j'ai confenti
à mon déshonneur. Le frère furvient à
ces mots. Soeur lâche & perfide , lui criat-
il , en m'annonçant ma grâce, tu m'annonces
ton infâmie ? Eft- il bien vrai ? Tu veux
donc , pour reconnoiffance de ton bienfait ,
emporter ma haine & ma malédiction ?
Oui , répond Eulalie toujours froidement ,
c'eft votre malédiction que je mérite & que
je veux mériter. Pluficurs de fes compagnes
arrivent à- la-fois pour l'accabler des reproches
les plus humilians. Quoi ! lui difent-
Evj
108 MERCURE
elles , tu renonces à ton innocence ! renonce
donc auffi à notre amitié. Nous rougiffons
de t'avoir accordé le titre d'amie. Nous
te méprifons autant que nous t'avons
aimée.
Sainrive caché ne perdoit pas un feul
mot de tout cet entretien. Les amies , le
frère & l'amant parlent tous à- la-fois , &
accumulent les reproches les plus injuricux.
Oui , s'écrie- t- elle , oui , je fuis indigne de
l'amitié de mes compagnes , de l'amour d'un
frère , de la tendreffe d'un amant . Je ſuis
un objet de mépris . Je fuis vile , & je le fuis
par mon choix . Auffi - tôt s'élançant vers
Sainrive : voilà , s'écria- t- elle , voilà ce que .
j'ai dû devenir pour être à vous. Après cela ,
partons.
Sainrive vaincu par ce fpectacle , demeura
honteux de fes procédés ; il demanda pardon
à Eulalie de fes honteufes pourfuites , lui
rendit fon frère fans conditions , & la pria
d'accepter une dot en l'uniffant à Georges.
Il offrit de fe charger de leur fortune , s'ils
vouloient aller habiter Paris ; mais Eulalie
qui ne vouloit plus s'expofer fur cette mer
où elle avoit déjà fait naufrage , & qui ne
vouloit pas renoncer à un bonheur déjà
trouvé pour courir après un bonheur incertain
, le pria de les laiffer dans leur champêtre
habitation. Par bonheur pour René ,
qui n'auroit jamais été heureux fans cela ,
le domeftique obtint une parfaite guérifon.
Sainrive les combla tous de bienfaits. Tous
DE FRANCE. 109
trois reftèrent au village , & tous trois vécurent
heureux .
( Par M. Imbert. )
BOUQUET à Mademoiselle DE B....
Du
le 21 Mars.
U beau Printemps c'eft aujourd'hui la fête ;
Je l'ai vu radieux monter fur l'horizon :
De fes plus belles fleurs pour vous il m'a fait don ,
Jeune Life , & j'en viens couronner votre tête ,
De la part de votre Patron.
( Par M. G. D. M. )
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
LE mot de l'Enigme eft Tonfure de Clerc;
celui du Logogryphe eft Mouchette , où le
trouvent mouche , chut , Cète , écu , écume,
Echo & mèche.
ENIGM E.
Soir chez gros Jean , foit chez un Prince ,
Soit à Paris , foit en Province ,
J'ai même fort en tous pays.
Corps décharné fur quatre pattes ,
J'ai queue & jambes affez plattes ,
Encor tout jeune on me dit gris
ΤΙΘ MERCURE
Gris fans barbe , fans chevelure ,
C'eſt une erreur de la Nature.
Noirci , difforme , eftropié ,
Au feu , pour un goût , un caprice ,
On me condamne fans pitié.
Eft-on t-on content de mon fervice ?
Je fuis pendu , partant payé.
Du fort , Lecteur , vois l'injuftice.
( Par unjeune Homme de Domfront. )
LOGOGRYPHE.
HABITE le palais des Princes de la terre ,
Et je prononce entre- eux la paix comme la guerre,
Je fuis utile à tous , mais entre - autres , de moi
Le beau fexe , dit-on , fait un très -grand emploi.
Ami Lecteur , fi tu me décompofes ,
Dans mes fix pieds tu trouveras fept choſes :
Ce qui te garde en tout temps , en tous lieux ;
Ce que tu prends quand tu veux fauter mieux ;
Ce que tu fus quand tu parus au monde ;
Ce que tu vois quand le tonnerre gronde ;
Ce qui la nuit peut éclairer tes pas ;
Ce que fouvent tu grattes quand tu l'as.
Si dans ces fix branches décrites ,
Lecteur , tu ne me trouves pas ,
La feptième fera le nom que tu mérites .
( Par M. Parthon, )
DE FRANCE. in
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
PROCES -VERBAL des Séances & de
l'Allemblée Provinciale de Haute Guienne ,
tenue à Villefranche dans les mois de Septembre
& d'Octobre 1779 , avec la permiffion
du Roi. Vol. in -4°. Prix , 3 l . 12 f.
AVillefranche , chez Védeilhie, Imprimeur
du Roi ; & à Paris , chez Moutard , rue
des Mathurins .
PARMI les moyens qui peuvent rallumer
en nous l'amour de la Patrie , il n'en eft peutêtre
aucun d'auffi efficace , de mieux aſſorti
à l'état actuel de la France , que l'étabiiffement
des Adminiftrations Provinciales. Annoblis
par la confiance du Souverain , affociés
pour ainfi dire à fes travaux , nous cefferons
de regarder la chofe publique avec indifférence
; chaque Province , chargée de
l'examen de fes befoins & de fes reffources ,
de la répartition & du recouvrement des
impôts , de l'adminiftration des routes , des
canaux navigables & de plufieurs autres objets
d'utilité commune , acquerra fur l'intérêt
général des idées plus juftes & des fentimens
plus élevés ; on aura honte de n'être
qu'un Sujet foumis lorſqu'on pourroit devenir
un Citoyen recommandable ; un grand
nombre de particuliers furveillés par l'opi112
MERCURE
nion , n'oferont plus deformais fe fouftraire
à des taxes confacrées à leur bien-être comme
à celui des autres ; chacun s'inftruira , foit
pour figurer dans ces petites Allemblees Nationales
, foit pour en difcuter les opérations
foumiſes au jugement du Public ; & fi le
Monarque veut connoître le véritable état
de fes peuples , fi le peuple lui-même a befoin
d'organes auprès du Trône, des Citoyens
choifis parmi les trois Ordres de l'État pourront
remplir ce double objet , d'autant mieux
qu'aucun efprit de corps ne fera fufpecter
les mouvemens de leur zèle. Qui fait même
fi ces Affemblées ne ferviront pas un jour à
former des hommes pour l'Adminiſtration ?
Nous avons des écoles pour tous les Arts , il
n'en exifte aucune en faveur de la fcience la
plus difficile , celle de l'Homme d'État ; car
le favoir & le genre de talent qu'elle exige
ne s'acquièrent , ni à la tête d'un régiment ,
ni au fein d'une ville de garnifon , ni même
dans un tribunal de judicature , où l'ame ,
prefque toujours paffive , n'eft jamais occupée
qu'à réfoudre des problêmes de chicane.
Au refte , quelle que foit à cet égard
l'influence de ces établiffemens , ils n'en font
pas moins juſqu'ici la plus belle des opérations
du Ministère de M. Necker ; ils
fuffiroient feuls pour rendre Louis XVI à
jamais cher à la France , & placer fon nom
à côté des Henri IV & des Charles V.
Un fpectacle bien intéreffant , un ſpectacle
unique peut-être dans nos annales , c'eft de
DE FRANCE. 113
voir les repréfentans de deux Provinces &
des trois Ordres prefque toujours ennemis ,
fufpendre tour-à- tour leur vanité , leurs
jaloufies , leurs prétentions héréditaires , fe
réunir au nom de la Patrie pour le bien
commun, & pendant un travail de plufieurs
mois , ne montrer dans tous leurs deffeins
qu'un même efprit , dans toutes leurs délibérations
, qu'une parfaite unanimité de
fuffrages : tel eft l'exemple que vient d'offrir
l'Affemblée Provinciale dont nous allons
rendre compte.
" On fait que cette Généralité eft composée
du Rouergue & du Querci. Pour écarter une
première fource de tracafferies , on a d'abord
aboli ces deux dénominations , auxquelles
on a fubftitué celle de Haute- Guienne : ovération
qui ne paroîtra point indifférente à
ceux qui connoiffent combien les mots ont
fait faire de fottifes aux peuples. L'Adminiftration
Provinciale de Haute- Guienne eft
compofée de 52 Membres favoir , 10
Eccléfiaftiques , 16 Gentilhommes , 26 Propriétaires
du Tiers - État , dont 13 font
repréfentans des villes , & les 13 autres
repréfentans des campagnes , indépendamment
de deux Syndics & d'un Secrétaire Archivifte.
Parmi les repréfentans du Clergé
fe trouvent les quatre Évêques de la Province
, deux Eccléfiaftiques Bénéficiers du
Diocèfe de Cahors , deux de Rhodez , deux
de Montauban , & un de Vabres.
Pour devenir Membres de l'Adminiſtra
114
MERCURE
tion , les Gentilhommes doivent être Pro
priétaires de Fief, payer au moins co liv.
d'impofitions royales , avoir fait preuve de
quatre générations nobles, & d'au moins 100
ans de nobleffe ; ils font tenus de remettre
les titres juftificatifs de leur qualité entre les
mains des Syndics , qui les vérifient fous l'infpection
d'un Commiffaire du Clergé , de
deux Gentilhommes & de deux Membres
du Tiers-État. Les titres une fois reçus font
infcrits fur un regiftre particulier , & déposés
dans les archives de l'Adminiftration. Ce re
giftre pourra dans la fuite fervir de nobiliaire
à la Province.
L'Affemblée fe tiendra tous les deux ans
pendant un mois ; chaque repréſentant ne
peur y être ca exercice que pendant fix années
confécutives , après cette époque l'Adminiftration
choiftra elle-même un nouveau
Député.
Voici les motifs qui ont déterminé l'Adminiftration
fur ce dernier point. » On fent
» combien la brigue , le crédit & la fortune
» ont d'influence dans les élections popu-
" laires ; combien la multitude eft peu pro-
" pre à difcuter le genre de mérite néceffaire
pour défendre fes intérêts. Les difficultés
prefque infurmontables que préfente
le projet de raffembler , foit les Gen-
» tilshommes , foit les habitans des campa-
" gnes , pour les faire jouir du droit de nom-
» mer leurs Repréfentans , a dû faire aban-
و د
33
و د
donner la forme des élections pour ces
DE FRANCE. 114
"
ود
ود
ود
>
deux claffes ; elle auroit pu paroître prati
» cable pour ceux des villes , fi l'on n'avoit
obfervé que celles de la Province , à l'ex-
» ception de Montauban & de quelques au
» tres , n'avoient point de Confeil politique ;
» que , par cette raifon , les affemblées publiques
y étoient habituellement ou peu
nombreuſes ou fort tumultueufes ;
» que , dans le premier cas , elles n'expri-
» meroient pas fuffifamment le voeu de la
» communauté ; que , dans le fecond , le
choix feroit le plus fou ent le fruit de
la cabale & de l'intrigue . D'ailleurs , l'Af
» femblée n'auroit pu adopter la voie des
» élections pour la claffe des Repréſentans
» des villes , & l'abandonner pour les au-
» tres , fans donner lieu à un défaut d'uni-
» formité peu favorable aux principes d'u-
» nion & d'égalité qu'il eft fi intéreffant de
» conferver parmi des Adminiftrateurs. Le
» facrifice unanime qu'ont fait à l'Affemblée
» les quatre claffes quila compofent, du droit
» de nommer leurs Repréfentans , ne peut
» donc être regardé que comme une preuve
» de la confiance qu'elles ont dans fes prin-
و ر
ور
cipes , & comme un témoignage éclatant
» du defir qu'elles ont de les y perpétuer. »
C'eft aux Provinces qui n'ont point encore
d'Adminiſtration , à juger fi , malgré les inconvéniens
des élections en forme Démocra
tique , cette forte d'Ariftocratie mérite la
préférence .
L'Adminiſtration de haute Guienne ne
.
116
MERCURE
pouvant s'affembler que pendant un mois
tous les deux ans , a cru devoir créer une
Commiffion permanente , un Bureau intermédiaire
, pour veiller à l'exécution de fes
délibérations , & à tous les objets relatifs au
bien de la Province . Les Membres de ce Bureau
font choifis parmi ceux de l'Adminif
tration où ils confervent tous leurs droits.
Dans les différentes parties de la Province
qui n'ont point de Repréſentans , on a jugé
à propos d'établir des correfpondans parti
culiers : choifis fans diftinction dans les trois
ordres , deftinés à fournir des lumières
à l'Adminiftration , ils doivent feconder
les efforts du Bureau intermédiaire , &
partager avec lui l'honneur de fervir leurs
concitoyens. La création de ces correfpondans
nous femble d'ailleurs fort utile ,
foit pour exercer aux affaires ceux qui doi
vent un jour parvenir au fang d'Adminiftra
teurs , foit pour dédommager ceux qui n'étant
point Adminiftrateurs , & le jugeant.
plus dignes de l'être que tout autre , auroient
pu troubler leurs cantons pour fe venger
d'une préférence humiliante aux yeux de l'amour-
propre.
Ces premières opérations , comme on
le voit , n'ont de rapport qu'à l'ordre , à
l'état conftitutif de l'Adminiſtration l'objet
qu'elle doit remplir eft d'une nature bien
différente ; il s'agit des Vingtièmes , de
la Capitation , de la Taille , des Voies pur
bliques , &c.
DE FRANCE. 117
y
1º . A l'égard des Vingtièmes , tout le monde
fait combien la verification des biens qui
font affujétis a fait naitre de craintes , de
méfiance & de mauvaiſe-foi parmi les propriétaires
. L'Arrêt de 1777 , qui fembloit
devoir remedier aux abus , a rencontré dans
l'exécution plufieurs obftacles infurmontables.
Une foule de tracafferies fe font élevées
entre le Seigneurs & les Communautés
admifes à difcuter les déclarations des biens
& des rentes nobles poffédées par les Seigneurs
; chacun a réuni fes efforts pour le dérober
au voeu de la loi ; & quiconque a fu
l'éluder , loin d'encourir le déshonneur attaché
à la fraude , a rendu fa fraude & fon fort
dignes d'envie. Touchée de ces défordres
mais incapable d'y remédier dans l'état actuel
des chofes , l'Adminiſtration a ſtatué
qu'on fupplieroit le Monarque d'accorder
à la Province un abonnement pour fes
vingtièmes. Il eft à préfumer que les dé→
clarations des particuliers furveillés par l'opinion
générale, feroient déformais moins vicieufes
, & que le feul déshonneur attaché à
une augmentation quelconque de la part des
Adminiftrateurs,deviendroit un frein fuffifant
pour contenir les propriétaires frauduleux ;
on autoit enfin quelque honte d'être infidèle
envers l'Etat , comme on rougit maintenant
de tromper un fimple particulier,
ג
2º. A l'égard de la capitation , les Adminiftrateurs
avoient befoin de toute l'activité
du zěle & des lumières. Le nom feul de cet
118
MERCURE
impôt fut toujours un objet de terreur pour
le peuple , fa répartition , livrée à l'arbitraire,
fujette à mille eſpèces d'injuftices , renouvelle
chaque année dans nos provinces tout
ce que la haîne , la vengeance , la faveur ,
les préventions , les jaloulies peuvent caufer
de défordres , lorfqu'elles font miſes en action
par l'erreur & l'intérêt . Deux moyens
adoptés par l'Adminiſtration , promettent
d'heureux changemens dans cette partie. Le
premier eft de folliciter un abonnement pour
la capitation , & d'obtenir que la maile totale
de ce fubfide reſte fixée d'une manière
invariable. Le deuxième , de claffer les cotifations
, & d'en former un rôle à colonnes
proportionnelles , où feront rangés les individus
taxés à la même cote , enforte que
les plus fortes fe trouvent réunies dans un
des extrêmes , & les plus foibles dans l'autre.
Ce rapprochement des taxes femblables , &
des nuances qui les féparent , fimplifie le tra
vail des Adminiſtrateurs obligés de connoître
les forces refpectives des contribuables ;
il facilite en même tems les réclamations des
individus lézés , en leur offrant fous un
point de vue la lifte de tous les particuliers
qu'on leur affimile , & celles des colonnes
voifines où ils prétendent être transférés.
Des projets de rôle ainſi rédigés , font remis
aux Communautés pour les faire examiner
par des affeffeurs de toutes les claffes, & procéder
à leur réforme ; après cette opération,
DE FRANCE. 119
ils paffent au Bureau intermédiaire deſtiné à
compléter l'ouvrage.
Le même Bureau eft chargé d'exclure du
rôle de la Nobleffe & des privilégiés tous
ceux qui n'ont aucun droit d'y être compris ,
fans toutefois que ces diftractions puiſſent diminuer
le montant actuel des rôles de la Nobleffe
& des privilégiés ; & dans le cas où de
nouveaux privilégiés feroient admis dans le
rôle de la Nobleſſe , ils y porteront la cote à
laquelle ils étoient précédemment impofés , &
cette cote fera diminuée de la contribution de
la Communauté dont ils fortent. Kéglemens
pleins de fageffe , qui tendent à foulager les
claffes induftrieufes de la Province.
3°. La Taille méritoit une égale attention
de la part des Adminiftrateurs ; ils l'ont particulièrement
dirigée fur la forme du cadaftre
le plus propre à établir une jufte balance
dans la répartition ; & fur les moyens de
procéder au recouvrement de l'impôt , avec
le moins de frais poffible.
Un cadaftre Topographique & général , tel
qu'on l'a propofé dans différens Ouvrages économiques,
fuppofe un fiécle de travaux , & une
dépenfe de plufieurs millions ; encore entraî
neroit-il des erreurs inévitables , des procès
ruineux , une inquifition barbare : aujourd'hui
jufte , il cefferoit de l'être après 40 ou
fo ans. L'Adminiſtration a donc ftatué qu'on
ne forceroit les Communautés à aucune déclaration
ni à l'arpentement des terres ; » mais
» que , pour parvenir à une préfomption
120 MERCURE
ود
equitable fur le taux des allivremens ref-
" pectifs des Communautés , le Bureau intermédiaire
feroit préliminairement la vé-
" rification des differens fols & des diffé-
"
وم
ور
">
rentes natures de biens de la Province
» des frais de culture , & des produits des
» récoltes , du prix commun des ventes &
» des loyers , pour être , les différentes divifions
, partagées en autant de divifions
qu'il fera néceffaire , de manière que la
première divifion contienne le fol de meil
» leur produit , & la dernière , le fol du
» plus mauvais , les divifions intermediaires
» étant remplies par les fols des qualités in-
» termédiaires , &c. » C'eft dans l'ouvrage
même qu'il faut examiner ce nouveau plan
de cadaftre ; il fe trouve déjà fait en grande
partie à l'égard des individus confidérés par
rapport à leur communauté ; mais la réunion
comparée de ces objets n'existe pas encore
; elle feule peut mettre les Adminiftrateurs
en état d'etablir enfin un fecond ordre
d'équilibre entre les contributions des Communautés
, prifes comme autant d'individus..
Si l'injuftice eft réfugiée quelque part, ce doit
être à cette hauteur,où l'oeil d'un particulier ne
fauroit atteindre. Nous croyons que des cadaftres
formés d'après ce modèle , par- toutes
nos Provinces , deviendroient d'une grande
utilité pour le Gouvernement . La répartition
générale de l'impôt , qui n'a d'autre bafe au
jourd'hui que le fimple apperçu des Intendans
, celleloit d'etre vague & arbitraire ; le
Miniftre
DE FRANCE. 121
Miniftre des Finances opérant fur le Royaume
entier comme on auroit d'abord opéré
fur chacune de fes parties , l'impôt ſe trouveroit
réparti d'une manière proportionnelle ,
enforte que l'oppreffion même auroit une
balance exacte.
Mais ce n'eft pas affez d'avoir trouvé la
méthode la plus jufte de répartir un impôt ,
il faut y joindre encore les moyens de le
percevoir avec douceur ; & c'eft ici que fe
préfentent en foule les obftacles nés du malheur
& de l'impuiffance des contribuables ;
ici l'Adminiftrateur fenfible qui veut fuivre
la marche d'un fyftême de perception , fe
trouve arrêté par des cris & par des larmes;
il recule d'horreur au feul fouvenir de la
Contrainte & de fes impitoyables fatellites.
Au centre de la Capitale , où l'or abonde ,
où viennent s'engloutir les productions de
l'agriculture , où les citoyens , affranchis de
la Taille , en connoiffent à peine le nom
tout autre recouvrement le fait en filence &
fans efforts ; mais au fein des campagnes ,
il faut des huiffiers , il faut des records , des
foldats , une garnifon ; croira -t-on jamais
que pour les feuls frais de Contrainte , il en
coûte annuellement cinquante mille écus aux
malheureux habitans des chétives contrées
du Rouergue & du Quercy ? Croira-t-on
qu'en une année , le feul Receveur des Tailles
de Villefranche ait tenu en exercice dix pór
teurs de contrainte , trente-neuf Brigadiers ,
cinquante -fept Sous - Brigadiers , indépen
Sam. 17 Juin 1780. F
122 M
damment des Archers & des Recors ? Ca
fait a été vérifié fur le Regiftre d'une Election
, par un des Adminiſtrateurs : puiffentils
en effacer la trace , à l'aide des moyens
que la fageffe & l'humanité viennent de leur
infpirer !
4. Le travail de l'Adminiſtration relatif
aux chemins , eft peut-être le mieux entendu
& le plus avancé. Dans cette partie ,
comme dans les autres , fe trouvoient beaucoup
d'abus , & une dette confidérable. La
Province paye environ 160,000 liv . pour fes
routes ; le recouvrement feul coûte 12,500l.
des devis pleins d'erreurs l'ont endettée de
100,000 écus envers différens Entrepreneurs;
tous les travaux font fufpendus , elle manque
de communications au dedans & au de-
Hots. Le Roi ayant laiffé le choix de rétablir
la corvée , ou de la fupprimer entièrement,
on a reconnu que » de tous les moyens de :
» faire les routes , la corvée eft le plus long
» & le plus coûteux ; qu'il eft la charge la
» plus inégale, la plus pefante , la plus fujette
aux abus , & la plus injufte , puifque le
poids en tombe plus directement fur le
❞ pauvre , à qui les chemins font inutiles. »
En conféquence , l'Adminiftration s'est déterminée
pour la voie de l'impofition, comme
plus équitable & moins onéreufe... » Le
» manoeuvre, l'artiſan , le fermier pouvant
" gagner fur le premier travail au moins de
quoi payer leur quote part de l'impofition
de l'année fuivante, & ce qui les accabloit
DE FRANCE. 123
» devenant pour eux , dans le tems où ils
» manquent d'occupation , une véritable
reffource. » ور
Après avoir mis fous les yeux de l'Affem
blée le tableau des routes dont la Province a
befoin , foit pour faciliter les mouvemens
du commerce entre fes villes & fes campa
gnes , foit pour établir des communications
avec l'Auvergne , avec le Languedoc , avec
la Capitale , on a divifé ces objets en quatre
claffes : 1 °. les routes de Poftes ; 2 ° . celles
où la poſte n'eft pas encore établie ; 3 °, celles
d'une Election ou d'une ville à une autre ;
4. celles des Communautés., Les routes de
la première & de la feconde claffe , feront
aux frais de la Province ; les routes de la
troifième , aux dépens des Elections pour un
quart , & le refte à la charge de la Province;/
quant aux routes de la dernière claffe , un ,
quart eft aux frais des Elections , un autre
aux frais des Communautés , & le refte à .
ceux de la Province. Les Administrateurs
voulant garder un milieu entre les fommes :
que payoit le peuple pour cet objet en 1772
& 1779 , ont fixé fon impofition au onzième..
de la taille.
་
Il faut rendre hommage à la Nobleffe , qui ,
dans cette circonftance , oubliant fes ancien
nes prétentions , eft venue librement au ſe-..
cours du peuple , & a offert le quinzième de
fon impofition au vingtième .
Voulant fe fignaler à fon tour , le Clergé a
de même offert le quinzième de fon impo-
Fij
124
MERCURE
fiation au don gratuit . Il ne reste plus que
les Commandeurs de Malthe , qui fe feront
fans doute un devoir de fuivre un auffi bel
exemple. Poffeffeurs en France d'un grand
nombre de riches domaines , libres de toute
eſpèce de charges publiques , & jouiffant
parmi nous de tous les avantages des citoyens ,
fe refuferoient-ils à un acte de patriotisme de
cette nature ; eux , dont l'inftitution devient
chaque jour moins importante, à mesure que
nos liaifons politiques avec les Mahometans
s'affermiffent & fe multiplient ?
Nous n'avons fait qu'indiquer très fommairement
les objets principaux dont s'eft occupée
l'Adminiftration Provinciale de haute-
Guienne; obligés de garder le fience fur beau
coup d'autres qu'elle a pris en confideration ,
tels que la mendicité, les octrois, les manufactures
, la navigation , le don gratuit des villes,
&c. &c.; nous renvoyons à l'Ouvrage même,
Les motifs qui ont déterminé l'Adminiſtration
à le rendre public, fe trouvent confignés dans
un difcours du Préfident : » Quoique la Province
connoille la puretéde nos intentions,
(obferve ce fage Prélat) & que vous ne puif-
H fiez pas douter à cet égard de l'opinion pu
blique , je crois qu'il eft néceffaire de la
fixer d'une manière invariable , en donnant
à vos travaux la plus grande publicité.
En écartant jufqu'à l'ombre du myf
" tère, vous éloignerez le foupçon ; & le
peuple inftruit de vos délibérations & des
» motifs qui les auront dictées , ne pourra
22
DE FRANCE 2125
» les combattre qu'en les difcutant' , & s'ac
" coutumera malgré lui à juger avec circonfpection
la conduite des Administrateurs.
» D'ailleurs , la publicité de nos opérations
99
foutiendra notre zèle , notre courage &
» notre impartialité. Elle établira entre la
» Province & nous , une forte de corref
» pondance qui , en éclairant nos conci-
» toyens fur nos principes , ainſi quefur nos
» vues , & les rendant , pour ainfi dice , té
» moins de nos travaux , les mettra à
por-
» tée de nous communiquer leurs lumières ,
» & de nous garantir contre les furpriſes
» inévitables dans une Adminiſtration aufli
» compliquée. »
ود
Tel eft le langage d'un ciroyen qui , dans
cette Affemblée , comme dans plufieurs autres
non moins délicates , s'eft montré digne
de la confiance du Monarque & du peuple
; auffi recommandable par les talens de
l'homme d'Etat , que par les qualités éminentes
de Miniftre de la Religion ; qui , placé
entre les Repréſentans des trois Ordres d'une
Province , eft parvenu à les animer tous d'un
même efprit & d'une même volonté ; qui ,
bien convaincu qu'un édifice tel que la
conftitution Françoife , n'eft réparable qu'en
fous- oeuvre , s'eft fur - tout attaché aux réformes
compatibles avec l'intérêt de la génération
préfente ; laiffant à fes Succeffeurs
l'exemple de fon amour pour la patrie , dé
fon ardeur pour acquérir des lumières , dé
Fiij
126 MERCURE
fa prudence pour attaquer les abus , de fon
courage pour triompher des obftacles , de fa
modeftie pour faire honneur à fes collègues
des deffeins & des entrepriſes qu'on n'eût
peut-être jamais exécutés fans lui.
»
Nous oublions d'obferver qu'un des ftatuts
de l'Adminiftration, porte que fes membres
nejouiront d'aucuns honoraires pour af
fiftance à ladite Affemblée , ni pour frais de
voyages , ni d'aucunspriviléges ou exemptions,
à raifon des charges publiques & impofitions
royales. Elle a penfé que la gloire de fervir
fa patrie étoit le feul falaire & le plus
flatteur qu'on puiffe offrir à des citoyens;....
» qu'une Adminiftration qui ne doit fon
établiffement qu'à des vues de bienfaifance
& d'économie , ne devoit pas commencer
par donner lieu à des dépenfes
» onéreuses , avant même d'avoir procuré
» à la Province un foulagement réel . »
و ر
23
LE CID , Tragédie en cinq Actes de Pierre
Corneille , changée fur les obfervations
de l'Académie Françoife. Brochure in- 8° .
A Lauſanne.
" IL eft vraisemblable que fi une Pièce de
Théâtre eft bien corrigée , elle donnera plus
de plaifir au Public qu'elle n'en donnoit
» précédemment avec tous fes défauts ; &
» dans cette idée on lui rend le fervice de le
و و
DE FRANCE. 127
59
» tenter; de plus , on donne ici au Public
l'amufement de la comparaifon. » C'eſt
avec cette modeftie & cette élégance que
l'Auteur du Cid corrigé s'explique dans fa
Préface. Nous ajouterons volontiers qu'il y
a plus que de la vraifemblance dans fon affertion
, qu'elle eft d'une inconteftable vérité
; une Pièce bien corrigée plaira sûrement
davantage qu'avec tous les défauts. Le
réformateur du Cid en a t'il corrigé les défauts
, ou les a-t'il multipliés ? En a- t'il fait
reffortir les grands traits , les a- t'il affoiblis
ou mutilés ? Avant que de l'examiner avec
la févère franchiſe qu'il nous demande , nous
dirons un mot de fa Préface . Elle renferme
apparemment toutes les raifons qui l'ont
autorifé dans fes changemens , les principes
vrais ou faux qu'il a cru les plus convenables
à fon opération . C'eft une efpèce de traité
fur l'Art dramatique, qui renferme une foule
d'erreurs fi vieilles & fi rebattues , qu'on les
croiroit renouvelées , non des Grecs , mais
des Welches.
L'ennuyeufe difpute fur les unités eft décidée
depuis long- temps . Le grand Corneille
lui -même a démontré l'importance & la néceffité
de ces règles . Racine les a toujours obfervées
avec un refpect qui doit fermer la
bouche aux barbares qui les regardent comme
lés entraves du génie. L'Auteur de Mérope
les a long- temps défendues , par des raiſons
victorieuſes , contre les fophifmes de La
Motte . L'Auteur du Cid corrigé , pour qui
Fiv
128
MERCURE
l'autorité de ces grands Maîtres n'existe pas ,
veut encore agiter cette queftion , ou plutôt
la réfoudre en faveur de La Motte. Il fe plaint
du refpect outré que nous portons , à nos
modèles & aux préceptes qu'ils nous ont
laiffes. De ce que l'Académie a judicieuſement
remarqué que les événemens accumulés
dans le Cid font de la plus grande invraisemblance
, en fuppofant qu'ils aient eu
lieu le même jour , il tire la jufte conféquence
de l'inutilité des règles . L'unité de temps ,
réduite à un jour , felon lui , choque l'efprit
& ôte toute vraisemblance. L'unité de lieu la
bleffe encore plus , ajoute-t'il , fans qu'on
fache , ni pour celle- ci ni pour la précédente.
cui bono , elle a été établie. Quel langage !
quelle logique ! plaint le malheur des Écrivains
; il le perfuade que les anciens Auteurs
des règles ont rallenti l'effor du génie en
les établiffant, Le projet d'une confpira-
و و
tion , les affemblées des conjurés, le confeil
» du Prince , les courtifans , l'entrevue des
» amans ; quoi , toutes ces Scènes ignorées
les unes des autres , ( des Scènes qui
s'ignorent ; expreffion neuve ! ) doivent fe
paffer en même lieu ! quelle apparence !
quelle poffibilité ! » Il lui femble qu'à
moins d'un prodige , on ne peut obferver ces
unités fans faire ceffer l'illufion. Corneille ,
Racine & Voltaire ont donc fait des miracles?
Augufte & Cinna fe rendent au même
palais , & l'intérêt croît , & l'illufion augmente
, & la vraisemblance eft parfaite.
"
.!
DE FRANCE. 129
Burrhus & Néron fe parlent en beaux vers
dans le même appartement où Britannicus &
Junie viennent gémir fur leur deſtin. Soit
qu'il n'ait pas lu ou qu'il n'ait pas entendu
ces chef- d'oeuvres , l'Auteur qui corrige le
Cid n'entrevoit point encore la poffibilité
de faire arriver des confpirateurs , des Prin
ces & des amans dans le même lieu . C'eft
une adreffe miraculeufe qu'il ne connoît
point encore à Racine ; & il entreprend de
corriger Corneille ! Il n'a point encore appris
que les trois unités font les règles fondamentales
du Théâtre ; que ces lois obfervées fervent
non- feulement à écarter des défauts ,
mais à amener de vraies beautés , de mêine
que les règles de la belle Architecture exactement
fuivies , compoſent néceffairement un
bâtiment qui plaît à la vue : c'eſt ce que M.
de Voltaire a vainement répété pour lui. Il
ne fait point qu'une Pièce de Théâtre eft la
repréſentation d'une action , d'une feule , &
non de deux ou trois , parce que l'efprit humain
ne peut embraffer plufieurs objets à la
fois , parce que l'intérêt qui fe partage
s'anéantit bientôt ; parce qu'enfin la Nature
nous a indiqué ce précepte , qui doit être invariable
comme elle.
Ce que l'Auteur du Cid corrigé trouve de
plus furprenant dans la Tragedie de Corneille
, c'eft le nombre des événemens. H
trouve que chaque Acte eft marqué par un
fait nouveau ; il prend plaifir à les conter.
ACTE I , querelle de Dom Diègue & du
Fv
130 MERCURE
Comte. ACTE II , combat & mort du Comte.
ACTE III , combat de Rodrigue & de Dom
Sanche. Acte V , jugement du Roi. Le plusgrand
défaut de cette Tragedie eft ce qu'il y
trouve de plus admirable. Voltaire , à fon
avis s'eft trompé certainement , quand il a
dit que le Cid méritoit fon fuccès malgré la
multiplicité des événemens , & non pas à
caufe de cette multiplicité. Nous renvoyons
cependant à la Préface de fon dipe l'Auteur
de ce code fingulier , & nous en revenons
toujours à notre première obfervation
: avec de tels principes on ne peut que
mutiler Corneille.
L'Anonyme avoue ingénument qu'il entendra
dire fans doute qu'il y a de la témé
rité dans fon entreprife : faire ufage des
juftes obfervations de l'Académie , pour
rendre parfaite une Tragédie pleine de .
beautés & de défauts , ne nous paroîtroit
point une témérité. L'entreprendre avec
des principes faux & bizarres , qui contrarient
ceux de l'Académie & de Corneille
lui-même , eft d'une audace impardonnable ,
de la part du Réformateur.
Il nous avertit prudemment qu'il a obfer
vé de mettre moins de fuite , moins d'arrange
ment dans les exclamations , d'étendre moins
une même penfée , de faire des fens plus cou
pés , enfin de mettre plus de naturel & moins
d'art dans l'expreffion des fentimens , de né
pas tant vifer à l'élégance des tours.... trop
de tours, une perfectionfi exacle tient plus de
DE FRANCE. 13.1
:
و
Fart que de la véhémence de la paffion
Toute l'Europe admire Corneille , mais per
fonne ne s'étoit douté jufqu'ici que fon ſtyle
eût trop de tours & de précifion. Voltaire
commentant ce grand homme , n'obſerve
nulle part que pour embellir fes Tragédies ,
il faille en retrancher ce qu'elles peuvent
avoir d'élégance & de pureté. Le Réforma
teur du Cid ne fait guères cas que de la
véhémence. Ce que nous avons extrait de
fa Préface annonce affez que les vers
fubftitués à ceux de Corneille ne feront pas
plus véhémens que fa profe n'eft Françoife.
Nous citerons d'abord les vers de Corneille .
qu'il a cru devoir corriger. Chimène demande
vengeance an Roi..
Sire, mon père eft mort; mes yeux on vu fon fang
Couler à gros bouillons de fon généreux flanc 3,
Ce fang, qui tant de fois garantit vos murailles
Ce fang , qui tant de fois vous gagna des batailles
Ce fang qui , tout forti , fume encor de courroux
De s'être répandu pour d'autres que pour vous.
Ce dernier mouvement n'eft peut - être
point affez fimple & affez naturel dans la
fituation affligeante de Chimène ; mais la
violence de la douleur fuggère quelquefois
des traits auffi hardis.. Voyons les change
mens :
Sire, un père chéri.... Grands Dieux !.... Son corps
fanglant
S'offre encor à mes yeux.... Son coeur tout palpitant,
Fvj
132 MERCURE
Ce grand coeur qui, pour vous, gagna tant de bataillés,
Ce coeur verfantfon fang , cé ſemble , avec douleur
De le répandre ailleurs que pour fon Roi vainqueur.
Sire , mon père eft mort ; mes yeux ont vu
fonfang , &c. cette expreflion de la douleur
& de la vérité a paru trop commune à notre
Cenfeur ; il aime beaucoup mieux faire des
fens plus coupés ; il l'a promis ; il tient parole
:
Sire, un père chéri.... Grands Dieux ! .... Son corps .
fanglant , &c.
Que cette fufpenfion eft fublime !
Ce coeur verfant fon fang , ce femble , avec douleur
De le répandre ailleurs que pour fon Roi vainqueur.
Chapelain , Pradon , Dubartas , ont - ils
jamais parlé ce jargon ?
Le Prince à mes côtés feroit dans les combats
L'effai de fon courage à l'ombre de mon bras
Il apprendroit à vaincre en me regardant faire .
CORNEILLE.
CORRECTION S.
Le Prince fous mes yeux verroit ce qui fe fait ,
Et non par le récit en apprendroit l'effet.
Le difcours noble & rapide de Dom
Diègue à fon fils , pour l'exciter à la vengeance
, finit aux trois vers fuivans , dont
l'Anonyme n'a pas cru devoir faire ufage.
Il n'en laiffe fubfifter qu'un.
DE FRANCE.
133
Je ne te dis plus rien : venge-moi ; venge-toi ;
Accablé des malheurs où le deftin me range ,
Je vais les déplorer ; va , cours , vole & nous venge.
Corneille a jugé à propos de faire retirer
Dom Diègue après ce mouvement. Son
Cenfeur veut prolonger la scène , & la traîne
en ces vers :
Accablé des malheurs où le fort me deftine
Je pars ; fais ton devoir : Rodrigue , en es-tu digné ?
Et j'ai le doux espoir de voir punir l'outrage ,
Puifque l'on voit en lui le plus noble courage.
(Ici unfilence. )
Je pourrai donc fouffrir la lumière du jour !
Le Réformateur nous a prévenu qu'il ne
viſeroit point à l'élégance des tours , qu'il
feroit des fens coupes , des fufpenfions ,
des filences , des répétitions ; ne voulant
point manquer à fa promeffe , il s'efforce
de fouiller , par des vers pitoyables , la fin
d'une fcène intéreffante. Defline & digne ne
riment pas ; c'eft-là le moindre défaut de
fes changemens : l'Auteur ne connoît ni
notre verfification , ni notre Théâtre , ni
même notre Langue. On va s'en convaincre
par les vers fuivans :
Ilspeuvent en difpofer fans que rien les arrête.
Qu'à la pointe des armes il lave cette injura..
134
MERCURE 1
Elle m'attaque ! moi ! par la déſobéiſſance.
Tour-à-tour agitée de vengeance & d'amour.
Tu offres à mon efprit en déchirant mon coeur....
Mon coeur fans restriction tout entier à Chimène....
Ils abordent hardiment , ils anerent , ils defcendent
&c. &c. & c. & c.
Nous avons été révoltés de voir prefque
tous les grands traits du Cid en butte aux
bizarres pinceaux du Réformateur. Il faut
qu'il obfcurciffe le tableau le plus noble &
le plus touchant de la Tragédie . C'eft Dom
Diègue vengé qui rend grâce à fon fils.
Appui de ma vieilleffe ,
Touche ces cheveux blancs à qui tu rends l'honneur 3.
Viens bailer cette joue , & reconnois la place
Où fut empreint l'affront que ton courage efface. 2
Voici ce que l'Auteur a ofé fubftituer à ces
vers :
C'est à ces cheveux blancs....
Viens preffer cette joue , & reconnois la place
Du plus mortel affront....
Ce que l'Auteur a corrigé dans le plan de
P'Ouvrage , ne vaut guères mieux que fes
vers.
Il fupprime l'Infante , perfonnage étranger
& froid dans la pièce ; mais le rôle qu'il
fubftitue à celui- là , n'eſt guères plus animé..
DE FRANCE. 135
C'eſt une Reine qui a pour l'Amante de Rodrigue
une tendreffe fondée fur la reffemblance
avec la Princeffe fa fille qu'elle a perdue.
Ce moyen nous paroît infuffifant &
vague , ou plutôt l'intérêt que prend la Reine
au fort de Chimène , n'eft point motivé ,
& l'on gémit de voir qu'il fafle prefque toujours
parler cette Reine en vers de fa façon.
ACTE II. L'Auteur a fupprimé ces rodo
montades que le caractère Efpagnol avoit
mis en vogue autrefois. En le retranchant ,
il falloit fubftituer le langage fimple & noble
qui eft d'ufage entre les gens d'honneur,
Cette correction eft manquée.
ACTE IV. Il a trouvé la fupercherie du
Roi , à l'égard de Chimène , puérile & peu
convenable à fon rang. Le difcours eft tourné
en équivoque. La remarque est juste ; mais
l'exécution eft encore manquée.
Dans les dernières Scènes du Cid , le Roi
conclut le mariage de Chimène avec Rodri
gue , en préfence de Chimène elle - même.
Ici on la fait retirer , & le Roi prononce,
Ainfi on fupprime l'acquiefcement de cette
Amante , à qui l'on donne le Meurtrier de
fon père. L'Auteur des changemens la fait
fortir avant la décifion , & laiffe appercevoir
dans l'éloignement , au Spectateur , une union
qui le bleffe , étant fcellée fous fes yeux. Ce
changement , qui paroît jufte & raifonnable,
eft encore fait d'une manière fi défectueufe
que la Scène de Corneille , telle qu'elle eft
236 MERCURE
dans le Cid , fera toujours plus de plaifir &
d'effet que ces corrections triviales ne caufent
d'ennui. L'Anonyme attend le jugement du
Public pour le déterminer à corriger d'autres
Ouvrages : il lui demande s'il a réuffi , il eft
aifé de deviner la réponſe du Publi .
ÉPITRES , par M. *** . A Lauſanne ; &
fe trouvent à Paris , chez L. Cellot , Imprimeur
Libraire , rue Dauphine.
RIEN de plus difficile en tout temps & en
tout genre que de faire de bons vers ; mais
aujourd'hui rien de plus commun qu'une
malheureufe facilité à faire ce qu'on appelle
des vers de fociété. On dit que fous Henri III
le Duc de Joyeuſe donna dix mille écus pour
un Sonnet. On ne donneroit pas autant au→
jourd'hui pour dix bons Poëmes épiques .
Ce n'eft plus le temps où le mauvais Sonnet
de Job & celui d'Uranie partageoient la
cour & la ville entre Benferade & Voiture,
Ce n'eft plus même celui où une forte de
talent à rimer correctement des bagatelles
médiocres fuffifoit pour faire la réputation
des la Farre , des Pavillon , des Ducerceau .
L'Almanach des Muſes offre tous les ans une
lifte de vingt Auteurs à peu - près de cette
force , qui n'en font pas pour cela plus célèbres.
Ce petit mérite eft devenu fi commun
, que ce n'en eft plus un , à moins qu'on
n'y excelle.
DE FRANCE. 137
Le nombre des Élus au Parnaffe eft complet.
Nous n'avons qu'à jouir : nos pères ont tout fait.
Quand l'oeillet , le narciffe & les roſes vermeilles
Ont prodigué leurs fucs aux trompes des abeilles ,
Les bourdons fur le foir y vont chercher en vain
Ces parfums épuifés qui plaifoient au matin.
Les Amateurs de vers , accoutumés à cette
imagination douce & brillante , à cette fleur
de poéfie que refpirent les aimables pro
ductions de Chaulieu , de Greffet & de Voltaire
, ne fe contentent plus que difficilement
; & c'eft fur - tout en ce genre qu'il eft
vrai de dire ,
Il n'eſt point de degré du médiocre au pire.
Ce n'eft pas qu'il foit défendu de compofer
quelques bagatelles faites pour l'oreille
de l'indulgence & de l'amitié ; mais il femble
que le Public ne devroit pas être dans la
confidence. On a beau dire qu'on a cédé
aux follicitations de fes amis , le Lecteur
n'en croit ni plus ni moins. En effet , il faut
être de bonne-foi . Le feul deur d'obtenir les
fuffrages du Public peut obliger un Auteur
à lui préfenter fes amuſemens. On peut parier
que l'Auteur de la Brochure qui fait le
fujet de cet article , en affichant fon mépris
pour la gloire , ne s'eft pas attendu à être
pris au mot. Quoi qu'il en foit , nous allons
tranfcrire en partie fa première Épître , iptitulée
mes Aveux.
738 MERCURE
Je n'ai point la fotte manie
D'annoncer , la trompette en main ,
Des prétentions au génie.
Je fuis un bon diable d'humain
Qui fais des vers par fantaiſie.
Je fais que j'ai peu de talent ,
Que mes vers font fans harmonie ,
Et j'en conviens tout bonnement.
Jouir eft mon unique envie.
Loin des charmes de ma Ninon ,
Quand mon coeur amoureux foupire ,
de ma lyre Pour calmer fes maux ,
J'effaye à tirer quelque fon.
Si le Dieu du goût d'un fourire
Daigne encourager mes travaux ,
Mieux qu'Apollon elle m'infpire ,
Je lui dois le peu que je vaux .
Je voudrois vivre en fa mémoire ,
Ce feroit le voeu de mon coeur :
La gloire eft douce , mais la gloire
Souvent coûte cher au bonheur.
Pour l'obtenir , que l'on s'agite ,
Que l'on recherche fes douceurs !
Plus de repos & moins d'honneurs ,
C'est ma devife favorite.
Coure après elle qui voudra ,
Pour moi j'y renonce au plus vite.
Je n'en veux point à ce prix-là.
Quej'ensaffe tome fur tome ,
DE FRANCE. 139
Que je me confume à grands frais
Pour voler après un fantôme
Que je n'attraperai jamais !
Non , je veux dans l'inſouciance ,
Libre de foins , couler mes jours.
Je fuis né pour l'indépendance ,
Je ne fuivrai que les amours.
Si par hafard dans mon aſyle
La gloire un jour porte fes pas ,
Sans ceffer de vivre tranquile
Je pourrai lui tendre les bras.
J'accueillerai l'enchantereffe
Ainfi qu'un convive amuſant.
Elle ne marchera pourtant
Qu'à la fuite de ma maîtreffe.
Si cela ne lui convient pas ,
Bon foir , Madame la Déeffe ,
Nous n'aurons jamais de débats.
Nous avons cité cette Épître comme la
moins foible du Recueil , & néanmoins on
n'y reconnoît que trop la facilité lâche &
profaïque de Ducerceau. Elle péche du côté
de ce ton noble , que la délicateffe Françoife
admet pour un des premiers principes
du bon goût. Tout ce qu'on en peut dire ,
c'eft qu'elle n'a pas les défauts ordinaires
aux faifeurs de vers de ce fiécle. C'est trèsbien
fait fans doute d'éviter le précieux
néologifme , l'affectation du ftyle , la ridicule
recherche des idées fingulières , la bir
140 MERCURE
>
zarre alliance des mots étonnés de fe voir
enfemble, la tournure fophiftique des penfées
triviales ; en un mot , de ne pas fubftituer un
vernis factice aux couleurs de la Nature ;
mais il ne faut pas confondre avec le naturel
une familiarité profaïque. La Fontaine a
beaucoup de naturel ; mais voyez comme
fes vers font pleins de penſées , d'images
de faillies , & même d'invention de ftyle.
Nous le répétons , il n'y a plus aucun mérite
à entaffer rimes fur rimes , même avec
une forte de facilité. Il en eft de la Poéfie qui
n'a que des piés , comme de certains reptiles
qui ont plus de pattes que les oiſeaux n'ont
de plumes à leurs alles . Avec toute cette
multitude de piés fi juftes & en fi bel ordre ,
ils ne peuvent que ramper , & ce ne font
après tout que des chenilles.
VARIÉTÉ S.
LETTRE au Rédacteur du Mercure.
Des Savansje fuis les débats ,
Dans mon fens rarement j'abondes
Ce que je fais le mieux au monde ,
C'eft de dire je ne fais pas.
Il y a pourtant des chofes , Monfieur , que je ne
puis m'empêcher d'affurer. Je fus bien tenté de vous
écrire il y a quelque tems , & de vous certifier que
cette Marion de Lorme qu'on affirmoit fi pofitivement
avoir vécu juſqu'en 1752 , & avoir atteint fa
13 année, étoit morte au contraire encore jeune.
DE FRANCE. 141
J'avots fon Extrait mortuaire fait en vers par fes
contemporains . Je vous l'ai montré ; maisà l'appui des
Poëtes & des Hiftoriens , je voulois ajouter quelques
recherches faites fur les Regiftres de la Paroiffe de :
Saint-Paul , où l'on n'a rien trouvé qui concernât cette
femme célèbre . Il n'eft point queftion d'elle à l'année
indiquée. Dix ans plus tôt , on trouve une vieille
femme , qui ne s'appelle ni Marion , ni de Lorme ,
& qui paroît avoir été centenaire. Or , tandis que je
m'occupois de ces recherches , des gens plus expédi
tifs que moi ont fi puiſſamment réfuté cette fable ,
que j'ai cru inutile d'en parler davantage.
Si cependant je me fuis tû fur la Courtifane ,
je ne puis garder le filence fur un perfonnage plus
célèbre , qu'on fait vivre aujourd'hui foixante ans
de plus qu'il n'a vécu ; c'eſt l'Empereur de la Chine,
le fage Cam-hi,
Vous avez dit vous-même , d'après le Courier de
l'Europe , & je ne fais combien d'autres papiers d'une
femblable authenticité , que le fage Cam-hi venoit
de defcendre au tombeau. Se peut-il que les rédacteurs
de tant d'écrits qui font les monumens fondamentaux
de l'Histoire du fiècle , ne fachent pas que ce
vertueux Cam-hi eft mort en 1724 ; que le quatrième
de fes fils , Yong-Tcheng , lui a fuccédé &
a régné onze ans , qu'en 1735 il a laiffé fon Empire
à Ton fils , le favant Kien-long , qui fut Conquérant
& Poëte , & qui régnoit encore au commencement
de l'année dernière ?
Cette erreur de nom affez grave ne peut - elle pas
faire douter de la mort de ce Prince ? Pourquoi ne
nous dit-on ni le lieu , ni la date de fa mort , ni le
nom du fils qu'il a défigné pour lui fuccéder ? On
nous parle il eft vrai de fa maladie ; c'étoit le chagrin
de voir le peuple de fes Provinces moins heureux
qu'il ne l'avoit cru . C'eft un mal dont je ne fache
pas qu'aucun Souverain ſoit mort en Europe ,
:
142 MERCURE
ni dans l'Afie-Mineure , ni dans la Perfe , ni dans
l'Inde , encore moins en Afrique. On ne le connoît
qu'à la Chine , & cela eft heureux ; car fi ce mal
gagnoit , il pourroit arriver de tems en tems quelque
mortalité parmi les têtes couronnées,
Vous nous dites encore qu'une Société de Curés
vient de propofer à tous les autres de fe cotifer pour
armer une Frégate contre les Anglois. J'ignore fi
cette nouvelle eft plus sûre que celle de la Chine ;
j'admire le zèle héroïque & patriotique de ces bons ,
Curés, &je vois ce que peut faire une Frégate de plus . ;
Mais moi , qui ne fuis qu'un pauvre Hermite
j'aurois defiré que ces bons Curés , au lieu d'armer
des Soldats , euffent renouvelé , puifqu'ils ont de
l'argent , l'exemple qu'a donné le Régent de l'Audience
Royale de Majorque , le refpectable Dom .
Jofeph de Cregenfan , en ouvrant une foufcription
pour foulager les veuves & les orphelins que la
guerre multiplie prodigieufement.
Pour moi , Monfieur , qui n'ai jamais en aucune
manière concouru à la mort de perfonne , je defire .
bien fincèrement qu'aucun homme déſormais n'abrége
les jours de ceux qui vivent; & que nos graves
Hiftoriens ne prolongent pas les jours de ceux qui
font morts. Je fuis , & c.
Le Frère PAUL
Hermite de Paris.
P. S. Je viens de lire à l'inſtant , dans la Gazette
de France du 2 Juin , qu'Aider - Ali -Kan inquiette les
Anglois fur la Côte de Coromandel. Cependant ,
cette même Gazette nous avoit aſſuré l'année paſſée,
à la date du 14 Septembre 1779 , que des Vaiffeaux
Anglois venoient d'apporter à Londres la nouvelle
de la mort de ce terrible Aider- Ali-Kan ; en effet ,
1
#
DE FRANCE. 143
depuis , dans aucune nouvelle apportée de l'Inde ,
fon nom n'a été prononcé.
Comment la correfpondance perpétuelle qu'il y a
entre l'Inde & la Grande-Bretagne ; comment le re
tour de tant de François qui arrivent du Bengale
où de la Côte de Coromandel , permettent-ils qu'il
y ait des doutes fur l'exiſtence d'un homme qui a
conquis tant d'Etats ? Eft-ce encore un troisième
perfonnage qu'on fait agir après fa mort ?
GRAVURES.
HENRI IV chez Michau , Eftampe d'environ 18
pouces de large für 14 de haut , deffinée & gravée
par Ph. L. Parifeau . Prix , 8 liv. A Paris , chez l'Auteur
, rue de Savoie , la quatrième porte cochère à
droite en entrant par la rue des Grands Auguſtins.
Treizième Livraifon du Voyage pittorefque de
l'Italie Royaume de Naples. On foufcrit à Paris ,
chez M. de la Foffe , au Carouſel.
•
Figures de l'Histoire de France , cinquième Livrai--
fon . Prix , 18 liv. On foufcrit à Paris , chez le fieur
Le Bas , Graveur - Penfionnaire du Cabinet du Roi ,
rue de la Harpe , vis - à- vis la rue Percée ( Voyez
Avis qui eftfur la couverture. }
ERRATA. Dans le dernier Numéro du Mercure-
Art. VERSAILLES , page 79 , on lit : l'Adminiftration
Provinciale du Berry eut l'honneur , &c. lifez :
Adminiftration Provinciale de Haute - Guienne
eut , &c.
3
144
MERCURE
ANNONCES LITTÉRAIRES.
LETTRE ETTRE à M. de Bellifle , pour fervir de réponſe
aux Obfervations d'un Sourd & Muet , par M. l'Abbé
Defchamps , Vol. in- 11. A Paris , chez les Marchands
de Nouveautés.
Le Génie de l'Architecture , ou Analogie de cet
Art avec nos fenfations , par M. le Camus de Mezières
, Architecte. Vol. in - 8 ° . Prix , 3 liv . A Paris ,
chez l'Auteur , rue du Foin S. Jacques , au Collége
de Maître Gervais ; & chez Morin , Imprimeur-
Libraire , rue S. Jacques.
Fragment fur Shakeſpear , par M. 'Sherlock ; traduit
de l'Italien , par M. D. R. in- 8 °. Chez la veuve
Duchefne, Libraire, rue S. Jacques ; & chez Efprit ,
Libraire , au Palais-Royal. Prix , is f..
A ZIRPHE,
A la même
TABLE.
Epitaphe de M. Dórat ,
971 de Haute- Guienne ,
98 Le Cid , Tragédie ,
99 Epitres ,
111
126
136
La Leçon utile, Anecdote , ib . Lettre au Rédacteur du Mer-
Bouquet à Mlle de B.... 109
cure ,
Enigme & Logogryphe , ib Gravures ,
Procès Verbal des Séances & Annonces Littéraires ,
de l'Aſſemblée Provinciale
Ji
APPROBATIONC
140
143
144
A1 lu , par ordre de Mgr le Garde des Seeaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 17 Juin. Je´n'y ai
rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreflion. A Paris ,
le 16 Juin 1789. DE SANCY .
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 24 JUIN 1780.
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LE NORMAND VINDICATIF.
CERTAIN plaifant , natif de Normandie ,
Qui faifoit rire & qui ne rioit point ;
Avec douceur fouffrant la raillerie ,
Mais à la rendre exact au dernier point ,
Arrive un jour dans une hôtellerie.
La foifle tourmentoit , fans parler de la faim.
Triftement à l'écart il tenoit dans la main
Sa bourfe de cuir entr'ouverte
Légère , hélas ! folitaire prifon !
ww Il venoit de jouer , avoit fait grøffe perte ;
Une pièce d'argent , petite encor , dit- on ,
Tout à fon aife & fans rendre aucun fon ,
Rouloit au ventre creux de la bourſe déſeite .
Suivant fon fit , on fe couche. A l'écart
Il mène l'Hôte ; & modefte en fon dire ,
Demande un vin....paffable ; on lui donne du pire :
San. 24 Juin 1780. G
146 MERCURE
De la bouteille il ne veut qu'un feul quaré.
L'Hôte à ce mot jugeant fur l'apparence
Que l'étranger eft léger de finance ,
Pour le fervir prend un air de dédain ,
Négligemment lui tranſvaſe ſon vin ,
En perd moitié , puis d'un air d'infolence :
L'ami , dit-il avec un ton railleur , CC
20 Vous allez à coup sûr nager dans l'abondance ;
» Vin répandu porte bonheur, »
Que faire ? Se fàcher ? L'Hôte n'eût fait que rire.
Le Normand fit mieux, Sans mot dire
Il l'écoute parler ; puis l'argent à la main ,
Il lui demande un quartier de gros pain.
Tandis que l'Hôte a gagné fa cuiſine ,
Vers le tonnneau tout droit il s'achemine ,
Tourne le robinet ; ſoudain
Bacchus fuit à longs flots , coule & roule à ſon aife ;
Tant que bientôt, comptoir, bancs, table & chaiſe,
Tout nage dans des flots de vin.
L'Hôte arrivé , jure , s'écrie ;
Au robinet il court d'abord ;
Puis fond fur le Normand avec tant de furie ,
Que ce dernier fur l'heure en feroit mort ,
S'il en cût cu la moindre envie.
Mais , quoique pauvre , il tenoit à la vie ;
Il défendit fes jours. L'aventure courut ;
La fcène étoit dans un village ;
Chez le Seigneur l'Hôte parut,
Youlant fur l'étranger gagner frais & dommage,
DE FRANCE. 147
Le Seigneur mande le Normand ;
Puis de lui demander le pourquoi , le comment.
Mais celui-ci , fans changer de viſage ,
Répond auffitôt : « Monfeigneur ,
» L'Hôte m'avoit appris , n'aguères , qu'en ménage ,
• Vin répandu portoit bonheur.
» Pour répondre à ſa bienfaiſance ,
» Envers lui je me ſuis rendu
Prodigue par reconnoiſſance.
Puifqu'un verre de vin perdu
"
33
» M'eft garant d'un bonheur extrême ,
» Pour l'enrichir plus que moi-même ,
» De bon coeur j'en ai répandu
» Près d'un tonneau »». Je n'ai besoin de dire
Qu'au Seigneur il prit un fourire..
L'Hôte enfin ſe vit renvoyer
Sans tuer le Normand , le Normand fans payer.
MADRIGAL
Fait à la Campagne de Mlle DE C....
au fujet d'une piqûre que lui avoit faite
une Abeille.
CONSOLEZ - VOUS , trop féduifante Iris ,
Du mal que vous a fait cette innocente Abeille ;
Car en piquant votre bouche vermeille,
Elle a cru favourer & la Rofe & les Lys.
( Par M. Crefp. * )
Gij
*48 MERCURE
ROMANCE.
チュ
LI- CAS adoroit Oria - ne ;
Mais
E
la Nimphe a-voit fait fer-
口
蛋
ment De n'é- cou - ter au cun A- mant ,
Et s'é- toit vou - ée à Di - a ne .
DE FRANCE. 149
ER
Fidel- le à ce fer- ment au fte · re ,
Long- tems la bel- le ré - fi- fta ;
Mais Li cas fi fort in fi- -
ſta , Qu'en- fin e'- le fut moins fé
ve- - re.
Gij
150
MERCURE
Un jour , qu'enſemble dans la plaine ,
Leurs Troupeaux paiffoient réunis ,
Le beau Licas fe crut permis
D'entretenir fon inhumaine,
Après avoir à la Bergère
Parlé d'abord de fes moutons ,
Il conte fi bien fes raifons
Qu'un aveu tendre eft fon falaire.
Our , Licas , dit-elle , je t'aime.
A l'inftant un tonnerre affreux
Sillonnant les airs de fes feux ,
Leur caufe une frayeur extrême.
Dans une caverne écartée
La terreur a guidé leurs pas ;
Ah ! contre moi , mon cher Licas ,
Diane eft fans doute irritée.
Je t'avois , dit-elle , â Déeffe !
Promis de fuir tous les amans ,
Mon coeur viole mes femens ,
Tu te venges de ma foibleffe.
Ah ! plains le fort de ta Bergère ,
Licas ; qu'allons - nous devenir ?
Diane , hélas ! pour me punir
S'arme des foudres de fon père.
MAIS l'éclair perce leur retraite,
La terre tremble fous leurs pas ;
DE FRANCE. 151
Licas vers elle étend les bras ,
Et la Nymphe en pleurant s'y jette.
Craignant moins l'amant que l'orage ,
La belle embraffe fon Berger:
On devient doux dans le danger ;
La peur la rendit moins fauvage.
Le bruit croft , leur frayeur redouble :
Hélas ! vont-ils perdre le jour ?
L'orage eft paffé fans retour ,
Et le calme fuccède au trouble.
De Latone la fille auſtère
N'avoit point cauſé leur terreur :
C'eft l'Amour qui , pour leur bonheur .
Avoit feul lancé le tonnerre.
( Cette Romance eft tirée de l'Hiftoire du Chevalier
du Soleil , & la Mufique eft de M. Philidor. )
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercureprécédent.
LE mot de l'Enigme eft Gril ; celui du
Logogryphe eft Langue , où fe trouvent
Ange, élan , nu , nüe , lune , gale , âne.
ÉNIGM E.
JE pris naiffance en même- temps que l'homme ,
En même-temps , ou peu s'en faut :
Ce fut.... O la maudite pomme !
Giv
152 MERCURE
Je n'ai ni vice ni défaut ,
Mais je les porte tous en fomme.
Je fuis du fage le ſoutien ;
Par fes foins je deviens féconde ,
Et dois mon exiſtence au malheur de ce monde ,
Quoique je fois fille de bien .
Utile à tous , & fur-tout néceffaire
Au fouffrant valétudinaire ,
A l'indigent dans fa chaumière ,
A l'efclave dans fa priſon ,
A tout forçat dans fa galère ,
Au maître qui donne leçon.
L'infolent , le brutal , ( prudence vous en garde )
Le railleur , pis cent fois , la femme babillarde ;
Viennent me livrer mille affauts :
Et fans armes & fans défenſe .
Tranquille au fein de mon indifférence ,
Je peux combattre tous les maux.
Il n'eft rien avec moi ( jugez mon importance )
Dont on ne vienne à bout ; & le monde fans moi
Deviendroit un théâtre & d'horreur & d'effroi.
A me chercher , Lecteur , plus on met de conſtance,
Et plus ainfi vers moi pas à pas on s'avance.
Mais tu me tiens , dis - tu , l'on ne peut s'y tromper 3
For: bien ; mais fi je fuis long-temps fans t'échapper ,
Ce fera grand miracle en France.
( Par M. L. Demaferie. )
DE FRANCE. 153
LOGOGRYPH E.
LA nef qui s'arrêta fur les Monts d'Arménie ,
Etoit mon prototype , & j'en fuis la copie :
Ce qui doit étonner , c'eſt que non loin des Cours ,
L'étranger curieux me trouvera toujours.
Mais pour répandre fur mon être
Un jour tant foit peu lumineux ,
Mes pieds inégaux , pareſſeux ,
Des doctes foeurs , que vous devez connoître ,
Ont le nombre mystérieux.
Lecteur , fi vous voulez en faire l'analyſe ,
Ce rayon émané des cieux ,
Et qui vous fpiritualiſe ,
Doit s'y présenter à vos yeux ;
Le nom d'un Érudit , un animal ftupide ,
Un citoyen des airs , un élément perfide
S'y trouveront pêle-mêle entaffés ;
Vous y verrez encor une ville de France ;
Un fage des fiécles paffés ;
Une branche de la Finance ;
Un Prêtre , un grand Seigneur au pays Muſulman
Le plus tendre des noms pour une ame bien née ;
Un habitant des côtes de Guinée ;
:
Un mot Hébreu ; plus , maint autre Allemand ;
Ce qu'enfin Defpréaux à table craignoit tant.
( Par M. l'Abbé Dourneau. )
Gy
154
MERCURE
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
COLLECTION complette des OEuvres de
Charles Bonnet. Tomes I , II & III . in-4° .
A Neufchâtel , chez Fauche ; & à Paris ,
chez Hardouin , Libraire , rue des Prêtres
S. Germain - l'Auxerrois. 1779.
L'AUTEUR a féparé ſes OEuvres en deux
claffes , l'Hiftoire- Naturelle , & la Philofophie
fpéculative. La fcène s'ouvre par l'Hiftoire
-Naturelle : M. Bonnet nous apprend
qu'il s'eft déterminé fort difficilement à
donner cette Édition complette ; ce n'eft
qu'après avoir lutté affez long- tems contre
les follicitations de fon Libraire , l'empreffement
de fes amis , l'indulgence ( c'est-àdire,
les voeux ) du Public , qu'il a enfin cédé,
pour le plus grand avantage de ce même Public.
Il ne diffimule point que la Phyfique
fut fa première inclination , qu'il la regarde,
& avec grande raiſon , comme la mère de
la métaphyfique ; que les liens d'une parenté
fi proche forment de fes divers écrits un
enfemble , établiffent entre-eux cette unité
fi précieufe aux gens de goût : il ajoute que
la fille ne commença à devenir auprès de lui
la rivale de la mère , à attirer fes-regards , que
lorfque , pour lui plaire , elle eut emprunté
DE FRANCE. Iss
les brillantes couleurs de la nature , & qu'elle
fe fut rendue palpable en revêtant un corps.
Il avoue , en faifant une efpèce d'excufe à
ceux qui ont pris fes premières Éditions,
qu'il a enrichi celle- ci de corrections ; ce
font des droits qu'il s'eft faits à la reconnoiffance
publique , & il ne peut trop les
multiplier. Enfin , pour ne rien laiffer ignorer
aux Lecteurs de ce qu'il leur importe de
favoir , il nomme les perfonnes à qui l'on
doit la belle exécution de l'Édition nouvelle
; correction & propreté , au Paſteur
Meuron de Neufchâtel ; vignettes & culsde-
lampe , à M. Bradt , Danois ; portrait de
l'Auteur méditant profondément fur le perfectionnement
futur des êtres , à M. Juel ,
du même pays ; enfin , belle gravure de ce
beau Portrait , à M. Clémens , compatriote
du Peintre , fon ami & celui de l'Auteur.
Après ces détails intéreffans , car tout l'eft
dans une grande entreprife , M. Bonnet entre
en matière par les obfervations fuivies
qu'il a faites fur la réproduction des pucerons
: il eft venu à bout d'elever dans la folitude
la plus exacte neuf générations de
pucerons du plantain , tous pris au moment
de leur naiffance , & qui tous ont été féconds
fans avoir été fecondés , fans avoir pu l'être,
ils ont produit 8 , 13 , 39 , & jufqu'à So
petits vivans ; d'où il réfulte , ou que la
multiplication des pucerons s'opère fans aucun
accouplement , ou qu'un premier accouplement
fert , de mère en fille , au moins
G vj
156 MERCURE
pour neuf générations confécutives ; ou enfin
, comme difoit M. de Réaumur , que
ces infectes s'accouplent dans le ventre de
leur mère. Ce preinier fuccès a encouragé
l'Auteur : il a entrepris de nouvelles expériences
, & il ne défefpère pas de parvenir
à élever de même en parfaite folitude jufqu'à
la trentième génération de ces finguliers
hermaphrodites. Mais ce n'eft pas cu
ce feul point qu'ils font finguliers : on en
connoît des espèces où la diftinction de mâle
& femelle a lieu , ainfi que l'accouplement
à la manière vulgaire , & qui toutefois
peuvent aufli fe perpétuer fans accou
plement , & produire tantôt des foetus reffemblans
à des oeufs , & tantôt des infectes
vivans. Voilà de petits animalcules bien
bizarres , & qui femblent faits exprès pour
dérouter les grands Philofophes , fur- tout
ceux qui ofent renfermer les moyens de la
Nature dans le cercle de leurs préjugés ; car
la Philofophie a auffi les fiens , même la
Philofophie obfervatrice. Par exemple ,
n'est- ce pas un préjugé bien étrange que celui
de notre Philofophe Genevois fur la multiplication
fans accouplement ? A force d'obferver
& de méditer , il eft parvenu à fe
perfuader que cette voie de génération étoit
la plus fimple , la plus naturelle ; que l'autre,
au contraire , étoit compliquée,fingulière,
étonnante même , & que fi la Sageffe fuprême
l'a preférée , c'eft feulement , dit M.
Bonnet , pour donner lieu à la diverfité qui,
DE FRANCE. 157
jointe à l'unité , conftitue le beau phyfique ;
& encore pour prévenir la dégénération des
efpèces par le choc , par la compenfation
des défauts contraires des deux individus
concourans à la génération . Sans cela , il eft
probable que l'homme auroit eu le bonheur
de fe multiplier de la façon la plus
fimple , la plus naturelle , la plus pure , en
un mot , comme les pucerons , les polypes
& les tilleuls.
→
Mais nous ne fommes pas au bout des
merveilles. On connoît les découvertes de
M. Trembley fur la propriété qu'ont les
polypes de fe multiplier pour ainfi dire de
bouture ; il nous a appris qu'il ne falloit
que couper un polype en trois pour avoir
trois polypes ; on a obfervé ou foupçonné,
avec plus ou moins de fondement , la même
propriété dans les orties & les étoiles de
mer , dans les falamandres , les limaçons.
les fcolopendres , &c. M. Bonnet l'a rétrouvée
dans une efpèce de vers aquatiques vivipares
, & il en rend compte dans la feconde
partie de ce premier volume. Ayant partagé
un de ces vers en deux , il a eu le plaifir de
voir chaque tronçon conferver le mouvement
progreffif, reproduire fous fes yeux
toutes les parties qui lui avoient été retranchécs
, & devenir un ver bien complet , &
capable de fe reproduire de la mêine manière.
Ces mêmes vers coupés en quatre
, huit , dix , douze , & juſqu'à vingt-fix
portions , fe font multipliés quatre , huit ,
158
MERCURE
dix , douze , ving - fix fois ; multiplication
prodigieufe , & qui , fur le pied de douze
fections feulement , faites chaque année à
chaque individu , donneroit , au bout de la
fixième année , près de trois millions de polypes
provenans d'un feul.
On fent quelle riche moiffon de détails un
pareil phénomène préſente à l'obſervateur :
M. Bonnet a remarqué qu'une portion quelconque
du corps du ver comprife entre deux
fections ne s'étendoit , ni ne croiffoit , mais
feulement les parties qui repouffoient à chaque
extrémité de cette portion ; que l'accroiffement
de ces parties fe faifoit felon
les mêmes loix obfervées dans les végétaux
par M. Hales , mais plus lentement dans
les tronçons plus voifins de la queue ; que
des tronçons qui n'avoient que deux ou trois
lignes après l'opération , avoient deux pouces
au bout de fix mois , & ne prenoient pas
moins d'accroiffement total que des portions
beaucoup plus longues. Au refte , certe
propriété de fe reproduire ainfi par la fection
, la nature la devoit en quelque forte
à ces vers , puifqu'elle les a faits caffans ,
pour ainsi dire , & fujets à fe partager d'euxmêmes
, comme certaines espèces de polypes
, foit lorfqu'ils s'enfoncent un peu trop
avant dans la terre , ou qu'ils rencontrent une
terre trop ferme , ou par l'effet de caufes
intérieures & moins connues. Mais tout a
fes bornes ; & fans pouvoir affigner préci
fément celles de cette étrange multiplicaDE
FRANCE. 159
tion , fans avoir remarqué que les parties
nouvellement produites fuffent moins bien
conformées , l'Auteur avoue qu'il n'a point
eu de vers qui fe foient complétés plus de
douze fois , & qu'après les dernières opérations
, l'accroiffement étoit moindre qu'il n'avoit
été après les premières . Il a obfervé, dans
le cours de fes expériences , que le principe
de réproduction ne réfide pas également
dans tout le corps de ces vers , & que Gi
l'on fait la fection à moins d'une ligne &
demie de diftance de l'une ou l'autre extrémité
, la partie coupée périt fans fe reproduire
; tandis que des tronçons d'une demiligne
de longueur , pris entre les deux points
ci-deffus déterminés , croiffent , fe prolongent
de part & d'autre , & deviennent avec
le tems des vers complets . De quelques- uns
de ces tronçons on a vu fortir de petites anguilles
vivantes qui fe partageoient en deux
naturellement , & avoient éminemment la
vertu de fe multiplier par ces divifions. En
général, la circulation des humeurs n'éprou
ve aucun dérangement dans ces vers mutilés
, & ils femblent conferver les mêmes inclinations
on les a vus , peu de tems après
qu'on leur avoit coupé la tête , tantôt s'enfoncer
dans la boue , la partie antérieure
& tronquée la première , tantôt ramper le
long des parois du vafe , & faire effort
comme pour en fortir. M. Trembley avoit
fu donner fix à fept têtes à fes polypes , par
l'art de les divifer ; M. Bonnet n'a pu en don160
MERCURE
"
ner que deux à fes vers aquatiques , lefquels ,
par leur mobilité, & même par leur molleffe ,
le dérobent aux expériences ; les deux têtes
étoient l'une à côté de l'autre , & fembloient
produire dans le ver deux volontés : heureu- •
Tement l'ancienne tête paroiffoit être mieux
organifée , plus forte , & prévaloit fur l'autre.
Parmi les diverfes efpèces de vers aquatiques
, il s'en eft trouvé plufieurs qui avoient
la même faculté de fe reproduire etant cou
pés par morceaux ; mais dans une de ces cfpèces
, au lieu de repouffer une tête & une
queue , la plupart de leurs tronçons ont
pouffe deux queucs dans un feul cas
une tête unique nouvellement produite
s'eft trouvée inclinée à l'axe du corps ;
dans tous les autres cas les parties reproduites
ont eu leur direction & conformation
régulières. Il n'y a pas jufqu'aux
vers de terre qui n'aient cette faculté de fe
multiplier ainfi par fection : feulement l'opération
eft plus longue , mais aufli ils font
capables de fupporter de très- longs jeûnes .
A propos de tous ces vers qui fe multiplient
en fe divifant , & qui ont quelquefois
plufieurs têtes , notre Auteur élève des
queftions très - fubtiles , & comme on le
penfe bien , très - intéreffantes fur le moi des
polypes, fur ce que devient le moi du polype
divifé , fur la formation du moi des polypes
nouvellement produits par cette même
divifion ; mais tout en raiſonnant ainfi
fur le moi des infectes , il s'en faut bien qu'il
DE FRANCE. 161
perde le fien de vue , & qu'il nous le laiffe
oublier. Il paroît s'en occuper fans ceffe ;
fans ceffe il va réclamant fes droits fur la
découverte qu'il aura faite d'un mamelon
de chenille , de la manoeuvre d'une chryfalide
, de la conftruction d'une coque , de la
manière dont un puceron vient au monde ;
il ne perd pas non plus l'occafion de citer
lés lettres de fes correfpondans où l'on rend
juftice à fon mérite ; enforte qu'il met le
Lecteur à portée d'obferver auffi le moi du
Philofophe , & d'en démêler le reffort principal.
La troifième partie du premier volume ,
confacrée de même aux infectes , renferme.
des obfervations de détail , parmi lesquelles
il y en a de neuves , fur les chenilles , leurs
coques & leurs chryfalides ; fur les papillóns
& leurs oeufs ; fur une fauffe chenille
& le ver qui la mange ; fur les fourmis &
les fourmis - lions ; fur les mouches ichneumones
& les mouchés des galles ; enfin , fur
les araignées & le ver-mangeur de la jufquiame.
Encore trois Mémoires fur les chenilles
au commencement du fecond volume , fuivis
d'une bonne differtation fur le tania ,
ou ver-folitaire , fa ftructure , fon origine
fa réproduction , & le fpécifique de M.
Herrenfchevands ; fur fa tête nouvellement
découverte par l'Auteur , & jadis entrevue
par M. Andry ; les quatre fuçoirs dont elle
eft munie ; les corps floriformes , ou efta162
MERCUREA
macs , les ftigmates , le vaiffeau continu qui
parcourt toute la longueur du ver , & qui
fut autrefois injecté par M. Winflow ; enfin
, fur les petites ouvertures qui ſe trouvent
fur les côtés ou fur la convexité de
chaque anneau , & qui ont été priſes pour
des bouches par les uns , pour des anus par
les autres.
Le refte de ce fecond volume roule fur les
plantes , fur la végétation dans des matières
autres que la terre ; l'ufage des feuilles , leur
retournement , avec les exceptions , leur
arrangement & ſes cauſes finales , objet favori
des fpéculations de M. Bonnet , fur le
Redreffement des tiges , l'étiolement des
plantes , leurs fingularités , l'art de les colorer
, les découvertes auxquelles cet art a
donné lieu , & la prétendue converfion des
efpèces ; enfin, fur la rofée & les influences
de la lumière & de la chaleur à l'égard de
la végétation .
Le troifième volume nous préfente les
Confiderations fur les êtres organifés. L'opinion
chérie de l'Auteur , & qui , felon lui ,
a été imaginée par la Philofophie elle même
, c'est que que les de tous les corps
germes
organifés d'une même eſpèce font renfermés
les uns dans les autres, & fe développent fucceffivement
, fuivant les circonftances. Rien
de plus philofophique en effet , & en mêmetems
rien de plus commode pour expliquer
la formation des êtres organiques , que de
les fuppofer tous formés dès l'origine des
DE FRANCE. 163
chofes : mais auffi rien de plus modefte &
tout à la fois de plus inconféquent , que
d'annoncer , après avoir ainfi réſolu ce grand
problême , après avoir expreffément affirmé
qu'il n'y a point dans la nature de véritable
génération , que d'annoncer , dis- je , qu'on
arrachera un jour à la Nature ce grand fecret
qu'elle femble s'être réfervé . L'Auteur
Philofophe fe fert de toutes les reffources
de fon génie pour appuyer fa belle découverte
; il n'oublie pas , comme on s'en doute
bien , la divifibilité indéfinie de la matière ;
& fi l'imagination fe révolte contre l'énorme
petiteffe des germes de cette férie décroiffante
à grands pas , dont chaque terme
eft à celui qui le fuit immédiatement , dans
la raifon du corps organifé ( 200 liv. ) par
ex. au germe qui en doit éclore (
de grain ) , & où la raifon du trentième
terme au premier ne pourroit s'exprimer
dans l'hypothèfe , que par une fraction dont
le numérateur feroit l'unité , & le dénominateur
un nombre compofé de deux cent
quarante- fix chiffres ; l'Auteur impofe filence
à cette imagination raifonneufe , en lui difant
Le foleil , un million de fois plus
gros que la terre , a pour terme extrême un
globule de lumière dont plufieurs milliards
entrent à-la- fois dans l'oeil de l'animal vingtfept
millions de fois plus petit qu'un ciron ; »
& fi cela ne fuffit pas pour faire taire l'imagination
, & la rendre plus traitable , il fau
ra tirer de ce même globule de lumière , un
er
164 MEK CURE
autre Univers qui aura fon foleil , fes planettes
, fes végétaux , fes animaux , & parmi
ces derniers , un animalcule qui fera à
ce nouveau monde ce que l'animalcule
vingt-fept millions de fois plus petit qu'un
ciron, eft au monde que nous habitons . Comment
douter après cela des germes innombrables
renfermés , emboîtes les uns dans
les autres ? Ne croit- on pas les voir intuitivement
, les meſurer , les compter , les fuivre
jufques dans les abymes de l'infini , &
devenir fpectateur de leurs admirables évolutions
? ou plutôt , ne voit- on pas que ces
fuppofitions n'expliquent rien ; qu'elles font
le roman de la métaphyfique , & que ce
qu'elles ont de romanefque & de faux fe
répand fur toutes les conféquences que l'on
en veut tirer. Il fuffit de dire que le germe
de la trentième génération feroit plus petit
par rapport au premier corps organifé , repréfentant
ici la première génération , que
le plus imperceptible animalcule du monde
créé par M. Bonnet , ne l'eft par rapport à
la maffe entière de cet Univers réel , de ce
monde planétaire où nous vivons & raifonnons
bien ou mal.
L'Auteur n'eft pas moins heureux à réfoudre
les objections qu'à imaginer des hypothèſes
: fi on lui demande comment ,
dans fon hypothèſe des germes préexiftans ,
il explique les monftres , les mulets , & c.
il fe tirera des monftres en difant qu'ils font
auffi préexiftans , & que parmi les germes
DE FRANCE. 165
il y en a de monftrueux : c'est-à- dire que,
fidèle à l'efprit de fon fyftême , au lieu de
nous dire comment fe font les monftres ,
il fe contente de nous attefter fur fon honneur
qu'ils font faits depuis long - tems ; &
voici fon dilemme victorieux : ou il faut
entreprendre d'expliquer méchaniquement
la formation des organes , ce que la bonne
Philofophie reconnoît être au - deffus de fes
forces ; ou il faut admettre que le germe
contient actuellement en raccourci toutes
les parties effentielles à la plante ou à l'anımal.
Comme fi M. Bonnet avoitle droit d'interdire
à la nature tout moyen de former
fucceffivement de nouveaux êtres organifés ,
par la feule raifon que ce moyen feroit audeffus
de l'humaine intelligence !
A l'égard des mulets , de ces produits métis
dus à l'union peu naturelle de deux efpèces
différentes , plus ou moins éloignées ,
il explique leur forme équivoque & mipartie
par l'influence de la nourriture fur la
conformation de l'animal , bien entendu
qu'il regarde la liqueur féminale comme la
première nourriture de l'embrion , ou , fi
l'on veut , du germe paffant à l'état d'embrion.
Or , il eft démontré par le fait que
cette fingulière nourriture a la force d'imprimer
la reffemblance du père au germe
contenu dans les ovaires de la mère ; je
parle ici le langage de M. Bonnet. Or , comme
cette force & fa manière d'agir eft probablement
au - deffus des explications de
166 MERCURE
l'Auteur , pourquoi ne s'eft - il pas déterminé
, en Logicien auffi intrépide que con
féquent , à admettre auffi des germes de
mulet préexiftans dans chaque feinelle ?
Mais pourquoi les mulets n'engendrentils
point? C'est une autre queftion que l'Auteur
s'étoit faite à lui-même dans un tems
où il croyoit en effet les mulets ſtériles ; &
il avoit répondu fans héfiter , que l'Auteur
de la Nature ayant voulu limiter les eſpèces,
avoit établi un tel rapport entre la liqueur
féminale & le germe , que les organes de la
génération de ce germe ne fauroient, être développés
en entier que par le fluide féminal
propre à fon efpèce , &c. Mais toute cette
explication tombe d'elle-même par une note
que l'Auteur a mife dans cette dernière édition
, & où il avoue que les mulets engendrent.
Or , je vous prie , finalifles téméraires
, quelle confiance peut-on avoir , pouvez-
vous avoir vous mêines dans vos affertions
fur les fins de la Nature & de fon
Auteur , vous qui croyez voir ces fins auſſi
clairement dans les phénomènes imaginaires
& chimériques , que dans ceux qui ont une
exiftence réelle ?
* Tome III , page 442 .
DE FRANCE. 167
NOUVELLE Topographie , ou Defcription
détaillée de la France , par M. Robert
de Heffeln , Cenfeur Royal .
DEUX Obfervations très-fimples font la
bafe de ce travail abfolument neuf , dont
le tems & la réflexion découvriront de plus
en plus l'extrême utilité.
Première Obfervation. Tout quarré quelconque
peut fe divifer en 9 quarrés égaux ,
en prenant le tiers des côtés. Par exemple ,
dans un quarré de 24 pieds de longueur fur
autant de largeur , vous en trouverez 9 de
8 pieds fur 8 , comme le démontre la figure
ci -jointe,
8 4 6
3
2
9
༢S
7
Seconde Obfervation. De ces 9 quarrés
contenus dans le plus grand , l'un eſt toujours
au centre. ( N° . 1 de la Figure. ) Les
8 autres toujours aux 8 points Cardinaux.
Eft ( 2 ) , Oueſt ( 3 ) , Nord (4) , Sud ( s ) . Nord-
Eft (6) , Sud - Eft (7 ) , Nord- Ouest (8 ) , Sud-
Oueſt (9 ).
Rien de plus fimple & de plus évident
1.GS MERCURE
que ces deux Remarques ; en voici l'appli +
cation.
Le Royaume de France & fes frontières
forment un premier quarré qui fe divife
en 9 Régions , chaque Région en 9 Contrées
, chaque Contrée en 9 Diftricts , chaque
District en 9 Territoires , chaque Territoire
en Bans , chaque Ban en 9 Cantons
, chaque Canton en 9 Ténemens , chaque
Tenement en 9 Carreaux , chaque
Carreau en 9 Pièces , chaque Pièce en 9
Mefures.
Ét la Meſure eft un quarré de 8 toifes
fur 8 , ou 48 pieds de longueur fur autant
de largeur.
L'Atlas Topographique renfermera donc
les Cartes fuivantes premièrement , celle
de la France entière divifée en fes 9 Régions. ୨
Elle fe diftribue chez l'Auteur , rue du
Jardinet , vis -à -vis celle du Paon , & fe
vend 3 liv. F2 f. à ceux qui n'ont pas foufcrit.
Elle eft accompagnée d'un Précis de Defcription
générale en 4 pages in folio . Ce
Difcours offre une méthode abfolument
neuve , de claffer tous les objets qui còmpofent
un État aufli vafte que la France;
tous les hommes , tous les arts , tous les
travaux , tous les biens , tous les êtres quelconques
s'y trouvent diftingués avec préci
fion , & placés dans le rang que leur afligné
la Nature .
Secondement , l'Atlas comprendra les 9
Cartes
DE FRANCE. 169
Cartes des Régions principales , en commençant
par celle du Nord - Eft , qui paroîtra
bientôt.
A chacune de ces 9 Cartes fera jointe
une Defcription plus détaillée des pays
qu'elle renfermera , fuivant la méthode expliquée
dans le premier Difcours.
Troisièmement enfin , l'Atlas fera completté
par les Cartes & Plans Topographiques
des Districts , fubdivifés en Territoires
& Bans ; ces Plans ne feront qu'au nombre
de 54 ; les pays frontières trop éloignés
& les mers environnantes qui rempliroient
les autres , n'exigeant pas de Cartes
particulières.
Le total fera donc de 64 Cartes ou Plans.
On peut foufcrire à raifon de 25 liv. pour
les 10 premières , accompagnées du Difcours
explicatif, ou de 160 livres pour les 64.
Dans les Plans des Diſtricts , chaque
ligne de la Carte vaut 72 toifes ; chaque
point , 6 toifes feulement. On n'a jamais
publié de Topographie fi complette & fi
détaillée .
Mais en fuivant toujours la méthode
uniforme & générale de cet Ouvrage , l'Auteur
promet de fournir par la fuite les Plans
particuliers des Ténemens , des Carreaux &
des Pièces qui lui feront demandés. Dans
ces Plans détaillés , une ligne ne vaudra
que 3 toifes de fol pour les Cantons , une
toile pour les Ténemens , & un tiers de
toife ou 2 pieds pour les Pièces.
Sam. 24 Juin 1780.
H
170 MERCURE
1
On ne peut rien de plus commode pour
les Arpentemens , lleess Terriers , Terriers , les partages
& autres opérations rurales. >
Obfervez que , fans rien changer aux dénominations
actuelles , qui font toutes arbitraires
, mobiles & variées à l'infini , la
nouvelle Topographie ajoute des caractères
certains , invariables & uniformes , tant
fur le terrein même que fur les Plans.
au
Ainfi , dans mille ans & à mille lieues
d'ici , l'on reconnoîtroit avec évidence la
place qu'occupe aujourd'hui la plus petite
maifon , par les caractères fuivans :
Royaume de France , Région ( du Centre,
par exemple , ) Contrée du ..... ( Nord ,
par exemple ; ) District du ... Territoire
du ... Ban du ... Canton du ... Ténement
du ... Carreau du ... Pièce du …… .
Mefure du .... Ces dix mots réduisent à
l'impoflibilité phyfique de fe méprendre
fur l'emplacement.
Mais comment les Auteurs de la nouvelle
Topographie pourront - ils reconnoître
& affigner les limites des Régions , Contrées
, Diftricts , Territoires , &c. ? C'eſt
la queftion qu'on a droit de leur faire : ils
y répondent au commencement de leur
Profpectus.
Depuis cent douze ans , les plus illuftres
Aftronomes & Géographes de l'Académie
des Sciences ont travaillé par les ordres &
aux frais de Louis XIV , de Louis XV & de
Sa Majefté régnante , d'abord à mesurer le
DE FRANCE. 171
Méridien qui paffe par l'Obfervatoire de
Paris , plufieurs parallèles à ce Méridien ,
& plufieurs perpendiculaires : Secondement,
à renfermer la fuperficie du Royaume dans
une fuite de triangles exactement mefurés
& liés entre- eux : Troisièmement enfin , à
conftater la diftance des clochers de chaque
Paroiffe principale à la Méridienne de Paris
, & leur latitude préciſe..
C'est en vérifiant les points conftatés par
ce travail , digne de l'immortalité , en les
rapportant , par une méthode fimple & infaillible
, à leur plan général ou à leurs
quarrés fubdivifés de 9 en 9 , que les Directeurs
de la nouvelle Topographie donneront
à leurs Cartes & à leurs Plans l'exactitude
la plus indubitable & l'utilité la plus
permanente.
Jufqu'à préfent tout eft vague , incertain
& changeant dans le mefurage & dans la
defcription fur le papier ; déformais tout
fera clair , fixe , uniforme & proportionnel
; les Arpenteurs auront les mêmes bafes,
le même langage , les mêmes échelles . Dix
mots feront toute la nomenclature du nouvel
Art , la démonftration des calculs ,, la
perpétuité des plans , qu'il ne faudra plus
recommencer , & que le moins habile
pourra vérifier , tant fur le papier que fur
le Terrein.
L'Auteur a donc raifon d'annoncer que
fon travail doit être utile à tous les Citoyens
, principalement aux Seigneurs , aux
Hij
172 MERCURE
Propriétaires Fonciers & aux Cultivateurs.
Ceux qui foufcriront pour fon Atlas complet
, auront les Plans détaillés des Bans,
des Ténemens , Cantons & Pièces qu'ils
defireront , pour leur utilité particulière ,
à beaucoup meilleur marché que les autres.
La gravure du nouvel Atlas fera parfaitement
exécutée ; la Carte de France , qui
paroît avec le Profpectus & le Précis de
Defcription générale , indépendamment du
mérite qu'elle tire de la nouvelle méthode ,
eft en outre de la plus belle exécution.
MÊLANGES Hiftoriques , Politiques ,
Critiques , Philofophiques , &c. , ou Précis
des Événemens les plus intéreffans de
l'Hiftoire Ancienne & Moderne , &principalement
de ceux qui concernent l'Hiftoire
de France , avec le détail abrégé de tout ce
qui s'eft paffé depuis le commencement du
règne de Louis XV juſqu'en 1766 inclufivement,
1 vol. in - 8° . d'environ 700 pages.
Prix , 6 liv, relié. Par M. Ducrot.
I
Qui ne croiroit trouver dans cet Ouvrage
, à la lecture du titre , quelques traits
au moins qui rappelleroient l'exiſtence des
Grecs , des Romains , des Carthaginois ?
Çes Peuples , fi célèbres dans les annales du
nonde, n'y font pas même nommés : Caligula
& Néron font les époques les plus re
DE FRANCE.
1-3
-
culées que l'Auteur donne à ce qu'il appelle
Précis de l'Hiftoire Ancienne; & cependant
le Libraire , fans doute fur la parole , promet
que tous les fiècles précédens s'y déve
loppent en peu d'heures deyant nous ,
& nous
amènent jufqu'à celui que nous voyons illuftré.
Le Lecteur , attrifté par la defcription
des atrocités des Caligula , des Néron , efpère
en vain le récit des vertus des Marc-
Aurèle , des Titus , des Louis XII ; il ne
trouve au lieu d'eux , dans toute la première
partie , que de nouvelles fcènes d'horreurs ;
il ne voit qu'échafauds dreffes , ou poignards
aiguifés. Enguerrand de Marigny , le Cardinal
de la Balue , les Connétables S. Paul , de
Montmorency , Jacques d'Armagnac , le
Comte de Chalais , le Maréchal de Marillac
, Cinq-Mars , de Thou , viennent fuc -
ceffivement déchirer l'ame du Lecteur fenfible
par leurs différens fupplices. Jacques
Clément , Barrière , Châtel , Ravaillac ,
Damien , ne manquent pas de figurer dans
cette hideufe gallerie. Quelle impreflion
doivent faire de tels objets fur les jeunesgens
, pour qui l'Ouvrage , dit - on , eft fpecialement
deſtiné ?
"
M. Ducrot n'a point puifé fes recherches
dans les fources primitives : il s'eft borné
aux Auteurs les plus modernes & les plus
célèbres; il en a confervé jufqu'au ftyle. On
ne peut lui en faire un reproche , puifqu'il
l'avoue. C'eſt une variété de plus , qui, peut
être, ne déplaira pas au Lecteur; mais il au-
Hij
174 MERCURE
roit dû ne choiſir que des faits bien conftatés.
Pourquoi dit- il , en parlant de l'attentat
fur Henri IV par Jean Châtel , que
ce fcélérat avoit avoué l'avoir commis par
les confeils & les ordres des Jéfuites ; tandis
que les Ecrits les plus authentiques du tems,
& particulièrement le Journal de Henri IV,
difent qu'il foutint à la queftion ordinaire
& extraordinaire , & jufqu'à la mort , n'avoir
communiqué fon deſſein à perfonne , &
qu'il avoit entrepris ce coup de fon propre
mouvement ?
و
Dans la feconde partie , où l'Auteur quitte
les grands traits de l'hiftoire pour fe livrer
à des détails plus faits pour des mémoires
que pour des élémens , il avance , en parlant
de l'Edit de Louis XV , qui annobliffoit
les Capitaines dont les pères & les
aïeux auroient eu les mêmes grades , que ,
fous les Règnes de Charlemagne , de Henri
IV un Officier de fortune qui avoit vieilli
dans le fervice , rentroit dans la foule des
Roturiers , tandis qu'un Partifan pouvoit
acquérir la nobleſſe à prix d'argent. Un
jeune homme , à la lecture de ce paffage ,
ne croira-t-il pas que fous le premier Empereur
François , la Nobleffe étoit déjà fixe,
héréditaire , & formoit un Corps dans l'Etat
? Un Gentilhomme entêté de fes aïeux ,
ne fe tourmentera- t-il pas pour reculer fon
illuftration jufqu'à cette époque ? Il termine
cette feconde Partie par un Mémoire fur
l'Artillerie ; c'eft aux gens du métier à le
DE FRANCE. 175
>
3
juger. Sa dernière Partie renferme des delcriptions
géographiques du Royaume de
Siam , de l'Abyllinie , de Tripoli de.
Tunis , d'Alger , de la Chine , avec quelques
particularités fur le Gouvernement ,
les moeurs les ufages des Peuples de
ces contrées. On y trouve une Anecdote
Chinoife qui fait regretter de n'en pas
trouver un plus grand nombre de ce genre.
Trop de perfonnnes font intéreffées à la
favoir , pour ne la pas rapporter. Un riche
infpecteur des Manufactures de ce pays,
donna un Gouverneur à fes deux fils : ils
annonçoient d'heureufes difpofitions . Ce
Gouverneur négligea , pendant un long
voyage que fit le père , de les cultiver ; pour
que fa conduite ne fût point éclairée , il
éloigna les amis de la maifon , renvoya les
Domestiques les plus affidés. On fe plaignit
au père , qui ne voulut rien croire.
A fon retour , il reconnut que ce Gouverneur
l'avoit trompé : il le renvoya. Ce
Gouverneur eut l'imprudence de le citer
au tribunal d'un Mandarin , pour obtenir la
penſion qu'on lui avoit promife. Le Manda--
rin examina les enfans , & prononça cette
Sentence : Je condamne cet éducateur à .
la mort , comme homicide de fes élè-
" ves , & leur père à l'amende de trois :
livres de poudre d'or , non pour l'a-
" voir choifi mauvais , car on peut
❞ tromper , mais pour avoir eu la foi-
» bleffe de le conferver fi long rems .. Il
33
fe
Hiv
176 MERCURE
» faut qu'un homme ait la force d'en per-
» dre un autre quand il le mérite , & fur-
» tout fi le bien de plufieurs l'exige.
"
BIBLIOTHÈQUE du Nord , Ouvrage
deftiné à faire connoître en France tout
ce que le Nord & l'Allemagne produisent
d'intéreffant , d'agréable & d'utile dans '
tous les genres de Sciences , de Littérature
& d'Arts , avec des fpéculations morales ,
légiflatives & littéraires de plufieurs Obfervateurs
des Contrées Septentrionales ,
fur des fujets fort importans aux Méridionales.
Tomes I & II , année 1780.
LA manie des Ouvrages Périodiques femble
être particulière à notre fiècle . Ils fe
font multipliés à l'infini. Les bons efprits
murmurent avec raifon contre cette quantité
prodigieufe
D'innombrables Journaux , dont le fécond progrès
Changea les ignorans en Savans par Extraits.
Il est très-difpendieux de les réunir tous,
& prefque impoffible de lire en un mois un
fi grand nombre de Volumes. Un autre motif
de plainte & de difcrédit à l'égard de ce genre
d'Ouvrages , c'eſt que l'humeur , la paffion ,
& même l'acharnement animent la plumede
la plupart des Journalistes , & que les
plus modérés diftinguent un peu trop leurs
amis de leurs ennemis. La Bibliothèque du
Nord eft exempte de tous ces abus & de tous
r
DE FRANCE.
177
›
ces inconvéniens ; nous ofons affurer que fi
elle étoit plus connue , on conviendroit
généralement qu'elle mérite l'accueil le plus
favorable , & qu'elle manquoit à notre
Littérature. Elle fait parler notre langue aux
meilleurs Écrivains du Nord , & fur-tout
de l'Allemagne , elle nous met à portee de
juger de leur efprit & de leurs idées par des
extraits ou par des morceaux entièrement
traduits , & peut être règardée comme une
fuite du Journal Étranger , qui n'a exifté que
quelques années , & qui néanmoins étoit
comme celui-ci , un des Ouvrages Périodiques
les plus inftructifs & les plus agréables.
Nous avions déjà parlé avantageufement de
ce Journal dans un des Numéros de l'année
dernière. Il a recommencé avec l'année 1780 :
il en paroît tous les mois un Volume de
huit feuilles. Le prix de l'abonnement eſt
de vingt- quatre livres pour Paris & pour la
Province , l'Ouvrage rendu franc de port.
On foufcrit chez Ballard , Imprimeur , rue
des Mathurins , ou chez M. Roffel , Rédacteur
, rue des Écouffes , au Marais . Les matières
contenues dans les deux Tomes que
nous annonçons , font très variées & trèsintéreffantes.
TOME I. Littérature , Lettres fur l'Amour
de la Patrie , ou Correfpondance d'Anapif
témon & de Philopatros. « Ces Lettres , dit
le Rédacteur , font le fruit du délaffement
d'un grand Roi & d'un Roi Philofophe dans
toute la vérité & la beauté de ce terme,
Hv
178 MERCURE
•
prodigué de nos jours à tant de gens qui le
déshonorent par la témérité de leurs opi-.
nions. Le ftyle familier , aifé & noble dont
elles font écrites , les principes fages & lumineux
qui y font développés , fuffiroient
feuls pour faire reconnoître l'augufte plume,
qui les a tracées. Qu'il eft heureux pour,
l'humanité , que parmi ceux qui font deſtinés
à en faire le bonheur , il s'en trouve qui
s'occupent auffi efficacement des moyens de
le lui procurer ! » Ces Lettres font au nombre
de dix. Remarques fur l'Hiftoire Univerfelle
de M. Weguelin. Mufique , Réflexions.
fur l'Art du Chant. Beaux- Arts , de la bienféance
néceffaire dans les Beaux - Arts.
Biographie , Mémoire hiftorique fur le Maréchal
de Fabert. Morale Politique , de la
difficulté de juger les Hommes Supérieurs..
Cette differtation mérite d'être lue avec attention
. Médecine , Mémoire fur le Magnétifme
animal.
ТOME II . Philofophie , Difcours fur l'origine
des Hommes. Littérature , Suite des.
Lettres fur l'Amour de la Patrie. Hiſtoire ,
Notices intéreffantesfur l'Empereur Jofeph 11.
Cet écrit avoit été fait dans le temps même
que Sa Majefté Impériale étoit à Paris , &
étoit prêt à paroître quinze jours avant qu'elle
ne quittât cette Capitale. Des circonstances
particulières en ont empêché l'impreffion à
cette époque. On va juger du ftyle par une
anecdote déjà connue , mais qui n'a jamais
été préfentée d'une manière plus intéreffante..
DE FRANCE. 179
ود
و د
22
ود
23
ور
" Ce Prince , dans une de ces promenades
» où il fe plaît à cacher fa grandeur , vit.
» une jeune perfonne qui portoit un paquet
» dans fon tablier , & qui paroiffoit plongée
» dans la douleur la plus amère. Sa jeuneffe
" & fon affliction l'intérefsèrent . Il l'aborda
» avec cet air d'honnêteté touchante qui
peint l'intérêt & le 1efpect que les ames
» fenfibles ont toujours pour l'infortune . Il
» lui demanda fi on pouvoit , fans indifcrétion
, favoir ce qu'elle portoit . La jeune
perfonne , dont le coeur gonflé de chagrin
éprouvoit ce befoin , que tous les infortunés
ont fenti quelquefois , de le répandre
» au- dehors , ne put réfifter long-temps aux
» inftances de l'inconnu qui l'interrogecit.
Elle lui dit que le paquet qu'elle portoit
renfermoir quelques hardes de fa mère ,
» & qu'elle alloit les vendre . Elle ajouta en
pleurant que c'étoit la foible & dernière
reffource qui lui reftoit pour fubfifter
» toutes deux ; qu'elle n'auroit jamais dû
s'attendre à un pareil fort ; qu'elle étoit
» fille & fa mère veuve d'un Officier qui
" ' avoit fervi avec honneur & diflinction
dans les troupes de l'Empereur , fans avoir
» obtenu cependant les récompenfes qu'il
» étoit en droit d'en attendre . Il auroit faliu ,
» lui répondit le Monarque , préſenter un
» mémoire à l'Empereur. N'êtes - vons con-
ور
ود
ود
ود
وو
ود
nue de perfonne qui puiffe lui recom-
» mander votre affaire ? Elle lui nomma un
» de ces courtifans qui promettent & qui
H vj
180 MERCURE
و و
ور
ود
outblient avec la même facilité , qui depuis
long-temps s'étoit chargé de la recommander
, fans avoir pu , difoit- il , rien
obtenir. L'inutilité de fes démarches avoit
» même infpiré à la jeune perfonne des idées
» défavantageufes de la générofité de l'Em-
» pereur , & elle ne les diffimula point. On
» vous a trompée , lui répliqua le Prince en
و ر
33
و ر
و د
"
cachant fon émotion , je fuis comme sûr
» que fi l'Empereur avoit fu votre ſituation ,
» il y auroit apporté remède. Il n'eft point
» tel qu'on vous l'a dépeint. Je le connois ,
» il m'aime , & il aime encore plus la juftice.
» Il faut abfolument avoir recours à lui.
» Faites un mémoire , venez demain me
l'apporter au château , à tel endroit & à
telle heure ; fi les chofes font telles que
» vous me les avez dites , je préfenterai moi-
» même le mémoire à l'Empereur , j'appuirai
votre demande , & j'ofe croire que
» ce ne fera pas en vain. La jeune perfonne
effuyoit fes larmes , & fe répandoit en
proteftations de reconnoiffance pour le
Seigneur inconnu , quand il ajoute en
attendant , il ne faut pas vendre vos hardes.
» Combien comptiez-vous en avoir ? Six
ducats , répondit- elle . Permettez- moi que
» je vous en prêre douze , jufqu'à ce que
" nous ayens vu le fuccès de nos foins. A
» ces mots ils fe féparèrent. La jeune per-
» fonne court porter à fa mère les douze
» ducats , les hardes & les efpérances qu'un
» inconnu , qu'un Ange de Dieu , qu'un
"
"
و ر
→
22
"
DE FRANCE. 181
ور
"
و د
ور
"
"
» Seigneur de la Cour , qu'un ami de l'Em-
» pereur vient de lui donner. A la defcrip-
» tion qu'elle fait , à la phyſionomie qu'elle
peint , aux difcours qu'elle rapporte , la
mère , ou quelqu'un qui étoit prefent ,
» reconnoît l'Empereur. Heureux le Prince
qui , en pareil cas , ne peut être méconnu !
La jeune perfonne alors demeure épou-
» vantée de la liberté avec laquelle elle a
parlé à l'Empereur de lui - même. Elle
n'ofe plus aller le lendemain au château ;
fes parens ne peuvent parvenir à l'y
» mener qu'après l'heure indiquée. Elle
» arrive enfin comme l'Empereur , impa-
» tient de la voir , donnoit des ordres pour
envoyer chez elle. Elle ne put alors méconnoître
fon Souverain . Elle s'évanouit.
Lorfqu'elle fut revenue à elle-
» même , l'Empereur la fit entrer dans fon
» cabinet avec les parens qui l'avoient accompagnée
, il lui remit pour fa mère le
brevet d'une penfion égale aux appointe-
» mens dont fon père avoit joui , & dont
» la moitié étoit réverfible fur elle , dans le
» cas où elle perdroit ſa mère . Mademoiselle ,
» lui dit ce bon Prince , je prie Madame
» votre mère & vous de me pardonner le
» retardement qui vous a mifes dans l'em→
» barras. Vous êtes convaincues qu'il étoit
» involontaire dé ma part ; & fi quelqu'un
» à l'avenir vous dit du mal de moi , ję
» vous demande feulement de prendre mon
parti ». Académies , Notice fur la Société
و د
.وو
"
ל כ
33
ร ว
• •
182 MERCURE
des Antiquités de Heffe- Caffel. Hiſtoire Naturelle
, Effaisfur la Minéralogie. Médecine ,
Lettre du Docteur Efferding. Gloffologie ,
Défenfe de la langue Celte-gomérite. Biogra
phie , Mémoire hiftorique fur M. Lançon ,
Maitre Échevin de Metz. Poésie , le Temple
des Meffins. Phylique , Mémoirefur l'affinité
des Corps. Commerce , Réflexions fur le
Commerce de la France avec fes Colonies.
Ces divers Ouvrages font en entier , & ne
font point préfentés feulement par extrait ;
en un mot , c'eft moins un Journal qu'une
Collection Périodique.
SPECTACLES.
ACADEMIE ROYALE DE MUSIQUE.
LE Mardi 6 Juin , on a repréſenté pour
la première fois Andromaque , Tragedie-
Lyrique , en trois Actes, mufique de M.
Grétry.
Cette Tragédie Lyrique eft tout fimplement
l'ouvrage de Racine , élagué , refferré ,
changé autant que l'exige la marche d'un
Opéra . Nous nous garderons de faire aucun
reproche à l'Auteur des retranchemens. Que
pourrions- nous ajouter à ce qu'il fe dir à luimême
dans l'Avertiffement qu'il a fait imprimer
en tête de fon Andromaque ? « L'on
n'a eu , dit - il, d'autre prétention que de feryir
le génie d'un Artifte , dont les talens
ל כ
1
DE FRANCE. 183
» ont fait fi fouvent nos delices.... On efpère
que le Public pardonnera cette eſpèce
» defacrilège , en faveur du motifqui l'a fait
و د
faire ". Mais , fi d'un côté cet Avertiffement
, qui annonce le plus profond reſpect
pour Racine , nous engage à ne pas relever
les erreurs dans lesquelles il étoit preſqu'impoffible
de ne pas tomber en coupant l'Ou
vrage de ce grand Homme ; d'un autre , la
modeftie qui y règne nous invite à rendreà
certaines parties du nouveau Poëme le
tribut d'éloges qui leur eft dû. C'eft , par
exemple , une idée très heureufe que cellede
n'avoir point donné de Confidens à Her
mione , à Orefte , ni à Andromaque , & de
leur avoir fubftitué des choeurs.. L'intérêt s'en.
augmente , & l'effet des fituations en devient
plus impofant. Nous ne pouvons cependant
approuver celui de la feconde Scène du premier
Acte. Eft- il naturel qu'Orefte ait befoin
d'un choeur d'Ambaffadeurs pour foutenir
auprès de Pyrrhus la demande qu'il lui fait
d'Aftyanax au nom de toute la Grèce ? C'eft
abufer des libertés que donne la Scène lyrique
que de les étendre à ce point. Orefte doit
parler feul , puifqu'il eft le Chef de l'Ambaffade
; & en fuppofant que le choeur des
autres Ambaffadeurs puiffe être toléré , il
ne peut l'être qu'après le refus de Pyrrhus ;
car alors l'emportement , nous oferons dire
indécent , de la fuite d'Orefte , peut ceffer de
le paroître , & devenir motivé par Findignation
qu'elle éprouve , en apprenant de la
184 MERCURE
bouche même du fils d'Achille , qu'il veur
défendre la veuve & le fils d'Hector. La Scène
où Aftyanax eft fur le point d'être livré aux
Grecs fous les yeux mêmes de fa mère , eft de
l'intérêt le plus touchant. L'idée de mettre fur
la Scène le couronnement d'Andromaque &.
le meurtre de Pyrrhus , en conſervant la Scène
des reproches d'Hermione & celle des fureurs
d'Orefte , préfentoit de grandes difficultés . Il
y a d'autres changemens heureux qui méritent
des éloges.
Avant de parler de la mufique de cet Opéra ,
nous allons tâcher d'oppofer quelques principes
à une opinion qu'on s'efforce d'accréditer,
que tous les fujets tragiques peuvent être
portés avecfuccès fur le Theatre de Polymnie.
Nous obferverons d'abord que rien n'eft
plus dangereux pour les Arts que la confufion
des genres , & que c'eft peut- être à
cet abus qu'il faut attribuer la première
caufe de leur décadence . Nous avons un
Théâtre confacré à la Tragédie proprement
dite , & ce Théâtre , compofé des chefd'oeuvres
des Corneille , des Racine , des
Voltaire , des Crébillon & de quelques autres,
n'a point eu befoin du fecours de la mufique
pour acquérir ni l'éclat dont il jouit , ni fa
fupériorité fur les Théâtres de toutes les
natious connues . Nos Maîtres ont fenti que
de l'expofition au noeud , du noeud au dénouement
, les refforts qui font mouvoir un
Drame Tragique , les caractères qu'on y met
en oppofition , exigeoient des développemens
DE FRANCE. 185
fans lefquels il n'y avoit plus ni ordre , ni
clarté. Ils ont vu que les deux grands mobiles
de la Tragédie étant la terreur & la
pitié , il falloit conduire le Spectateur par
les larmes , les fanglots , l'efpoir , l'incertitude
& l'horreur juſqu'à la catastrophe , &
que les développemens étoient encore indifpenfablement
attachés à cette marche ,
dont réfulte non-feulement la plus grande
perfection poflible de l'Art , mais meme le
véritable intérêt . Après ce coup- d'oeil rapidement
jeté fur les moyens propres aux
grands fujers de la Tragédie , que l'on exa-.
mine ceux qui tiennent à l'Opéra , on s'appercevra
premièrement que tous les objets
de chant , de danfe & de pompe theâtrale ,
donnent aux repréſentations une étendue
confidérable ; fecondement , que , comme
le dit M. de Voltaire , une Tragédie ne
pouvant être par-tout paffionnée , parce qu'il
y faut du raifonnement , du détail , des évé
nemens preparés , & la Mufique n'étant pas
capable de rendre heureuſement tout ce qui
n'eft pas animé, & ce qui ne va pas´au coeur ,
le fyftême des développemens , par conféquent
celui de la grande Tragédie, eft inadmiffible
fur une fcène qui ne demande que
deux coups de pinceau pour la peinture d'un
caractère , & deux mots pour la prépara
tion d'un incident ; d'une fcène où les fituations
ne peuvent être qu'indiquees ;
d'une fcène enfin où les acceffoires feuls
ont le droit d'être prolongés. Si nos ré186
MERCURE
,
flexions font vraies , nous demandons , non
pas aux partiſans enthoufiaftes de l'opinion
que nous voulons combattre , mais aux
gens de goût qui favent diftinguer les genres
, comment tous les fujets tragiques pourront
être portés avec fuccès à l'Opéra ? Nous
leur demandons , pour ne parler que
d'Andromaque , fi l'objet de comparaifon
qui exifte au Théâtre François , ne fera pas
fatal au Drame Lyrique ? Et nous les prions
de prononcer fur le fort qui attend l'Académie
Royale , de Mufique , dans le cas où
le genre qu'on vient d'y introduire parvien- .
droit à s'y établir comme un genre dominant
& exclufif. Nous favons bien qu'on
peut nous oppofer l'exemple d'Iphigénie .
en Aulide ; ce moyen de nous répondre ſe- ,
roit très foible , 1 °. parce que de tous les
fujets Dramatiques , c'eft le plus intéreffant,
le plus attachant , le plus parfait peut- être
qui ait été imaginé depuis l'existence des
Théâtres. 2º . Parce qu'il eft de nature à
plaire dans tous les tems , comme à tous
les efprits. 3 ° Parce que la pantomime feule
de fon action fuffiroit pour arracher des
larmes aux Spectateurs les moins fenfibles .:
4º . Enfin , parce qu'il femble exiger les acceffoires
qui font du reffort de l'Opéra , &
que fon dénouement eft analogue à la ma-,
nière dont il convient qu'un Drame fe termine
fur la fcène lyrique. Qu'on cherche.
à corriger les abus de ce Théâtre , rien de
plus louable ; qu'on rapproche fon illufion
DE FRANCE.
187
de la plus grande vraiſemblance poffible ,
à la bonne heure ; mais qu'on ne dénature
point le genre qui lui eft propre , & que ,
dans les tentatives que l'on fera pour le varier
& le rendre plus intéreffant , on n'oublie
pas ce mot fi vrai : le mieux eft l'ennemi
du bien.
Il y a loin du ſtyle de Silvain & de Lucile
à celui que demande un Opéra -Tragédie.
Andromaque eft le premier Ouvrage de
ce genre que M. Grétry ait tenté ; & , fi
l'on en juge par les beautés qui s'y font remarquer
, on peut concevoir de grandes
efpérances fur les autres compofitions de la
même eſpèce , dont ce Mulicien va s'occuper.
>
Les Chours font en général d'un grand
effet ; ils font bien conçus , & quoiqu'un
peu nombreux , n'ont rien de fatigant
parce qu'ils font variés & écrits d'un ftyle
convenable à leur fituation . La fixième Scène
du fecond Acte mérite une attention particulière
; les oppofitions entre le caractère
d'Andromaque & celui de Pyrrhus y font
apperçues avec une grande intelligence ;
elle fe termine par l'expreffion pathétique
la plus intéreffante. Les airs des Ballets ont
été goûtés & applaudis.
Nous ferons peu de remarques critiques
fur cette nouvelle production de M. Grétry
: il a dû juger de l'effet de fon ouvrage ;
& s'il s'eft examiné lui-même avec la bonnefoi
qui doit être le partage d'un homme d'un
talent auffi diftingué, nos remarques font inu
188 MERCURE
tiles ; s'il n'a point eu ce courage , elles font
inutiles encore. Nous lui demanderons néanmoins,
1 °. pourquoi dans la feconde Scène du
premier Acte , Orefte , en adreffant ce vers à
Pyrrhus, Ne vous fouvient - il plus , Seigneur,
quelfut Hector? le prononce à demi -voix , &
avecune expreflion qui convient à un refte de
terreur ? Cette expreffion eft fauffe ; car outre
qu'un héros tel que le fils d'Agamemnon
doit être incapable d'éprouver du trouble au
fouvenir d'un ennemi mort , quelque redoutable
qu'il ait été , Orefte n'ayant pu fe trouver
au fiège de Trcie , n'a point vu les hauts
faits d'Hector , il n'en doit parler devant le
fils de fon vainqueur que comme d'un Guerrier
qui fur à craindre , & non comme
d'un homme dont la mémoire glace encore
de frayeur la Grèce confternée. 2 °. Pourquoi
, dans le vers qui fuit , & qui eft dit par
le choeur des Ambaffadeurs , Nos Peuples
affoiblis s'en fouviennent encor , le premier
hemiftiche eft exécuté piano , & le fecond
fortiffimo ? Est - ce pour faire une oppofition?
Il n'en eft pas befoin , le débit de ce
vers eft fimple , & n'exige dans les accens
qui lui conviennent , ni tranfition , ni contraſte.
3ª . Enfin , nous lui ferons remarquer
que dans les fureurs d'Orefte , il ne s'eft pas
aflez occupé des tems néceffaires à la vérité
& à l'illufion. Orefte voit tour-à tour Pyrrhus
, Hermione , les démons , les ferpens
qu'elle traîne après elle , les Euménides, &c.
Il eft tout fimple qu'à chaque objet que
DE FRANCE.
189
fon imagination égarée lui préfente , il fe
donne le tems de regarder & de le reconnoître
avant d'en parler ; quelques traits d'Orcheftre
un peu plus étendus qu'ils ne le font,
auroient fuffi pour amener ces tems ; l'Acteur
auroit quelques fecondes de repos ; fa
voix & fon jeu y gagneroient , & l'effet de
la fituation en feroit mieux fenti . Que M.
Grétry n'a -t-il vu notre fublime Le Kain dans
ce moment de la dernière Scène d'Andromaque
! Cet exemple lui auroit paru bien
plus convaincant que notre obfervation .
·
Mlle Duplan chante Hermione. On a
imprimé que M. Legros faifit parfaitement
le caractère de Pyrrhus , tel que Racine nous
l'a tracé. Nous prierons nos Lecteurs d'obferver
que , depuis Baron , aucun Comédien
du Théâtre François n'a mérité cet
éloge. On a imprimé encore que M. Larrivée,
familiarifé depuis long- tems avec la
famille d'Agamemnon , rend avec la plus
grande vérité le rôle , & furtout les fureurs
d'Orefle. Eft il étonnant qu'après
des louanges auffi ridiculement exagérées
, nos Acteurs accufent de malignité les
Journalistes qu'on appelle févères , parce
qu'ils font juftes , & que rien ne les engage
à ceffer de l'être : Nous ne mériterions
pas d'afpirer à ce titre , fi nous négligions
de parler de Mlle Levaffeur . Elle joue le rôle
d'Andromaque avec une intelligence digne
des plus grands éloges . Il y a long- tems que
nous n'avons vu fur le Théâtre de l'Opéra
190 MERCURE
quelque chofe d'auffi attachant , d'auffi intéreffant
que fon jeu dans la Scène où ,
après avoir baigné de fes larmes fon fils
qu'on eft prêt à lui arracher , elle fe rend
aux voeux de Pyrrhus , pour conferver les
jours de cette image adorée du grand Hector.
Les Ballets font de M. Dauberval ; ils
font très - bien exécutés par les principaux
fujets de la Danfe.
Au N°. prochain les Articles de la Comédie
Italienne.
ANNONCES LITTÉRAIRES.
TRAITÉ de Mufique , concernant les tons , les harmonies
& les accords , & le difcours mufical , par
M. Bametzrider. Seconde Édition. Vol . in - 8 ° . A
Paris , chez l'Auteur , rue Neuve S. Roch , près celle
des Moineaux , & chez Gueffier , Imprimeur-Libraire,
rue de la Harpe.
Mélanges tirés d'une grande Bibliothèque , No. E,
feconde partie. Vol. in - 8 ° . A Paris , chez Moutard,
rue des Mathurins.
Mémoire fur les effets falutaires de l'Eau-de- vie
de Genièvre , par M. Daiguan , Docteur en Médecine.
Vol. in- 8 ° . A Paris , chez Lamy , Libraire ,
quai des Auguftins.
Differtation Chimique fur les Eaux Minérales de
S. Diez , par M. Nicolas , Démonftrateur de Chymie
, à Nancy. Vol . in - 8 °. A Nancy , chez
Bachot , Imprimeur- Libraire.
Réflexions fur la Hollande , où l'on confidère
DE FRANCE. 191
principalement les Etabliffemens de Charité , par
M. Daignan , Docteur en Médecine. A Paris ,
chez Lamy , Libraire , quai des Auguſtins.
Effai fur le Jugement qu'on peut porter de M.de
Voltaire. Vol. in- 8 ° . A Paris , chez Mérigot le
jeune , Libraire , quai des Auguſtins.
La nuit de Janot , ou le Triomphe de mon Frère,
Comédie- parade , in - 8 ° . A Paris , chez Eſprit , Libraire
, au Palais - Royal.
Table Tachygraphique , ou moyen d'apprendre
foi-même cet Art , avec des modèles d'abréviations
en François , Italien , Eſpagnol , Anglois , Latin ;
utile aux perfonnes qui fuivent les Cours ou les
Tribunaux , & qui font curieux d'écrire auffi vite
que la parole ; par M. Coulon de Thevenot , Juré-
Expert Vérificateur , & Membre de l'ancienne Académie
d'Écriture . A Paris , hôtel de Brégny , ruc
des Mauvais -Garçons , Cimetière S. Jean.
Cette Carte , qui peut le mettre fous cadre , offre
toutes les abréviations néceffaires pour remplir le
but de l'Auteur. On y voit 187 caractères placés dans`
un ordre fi méthodique , que toute perfonne en peut
foi- même apprendre l'ufage. A l'aide de ces caractères
, on fupprime les deux tiers des lettres ordinaires.
On vient de mettre en vente chez Moutard , Imprimeur-
Libraire , rue des Mathurins , les Tomes
XV & XVI de l'Hiftoire Univerfelle , nouvellement
traduite de l'Anglois.
Lettres Phyfiques & Morales fur l'Hiftoire de la
Terre & de l'Homme , par M. J. R. de Luc , Citoyen
de Genève. 6 vol. in- 8 ° . A Paris , chez la
veuve Duchefne , Libraire , rue S. Jacques.
192 MERCURE
Hymne au Soleil , fuivi de plufieurs morceaux
du même genre , par M. l'Abbé de Reyrac. Cinquième
Edition. Vol. in- 12 . A Orléans , chez la
veuve Rouzeau-Monteau ; & à Paris , chez Debure ,
Efprit , Moutard , Onfroi & Valade , Libraires.
L'Origine du Monde & de la Terre en particulier
, par Wallerius , traduit en François par M. J.
B. D. Vol . in- 12 . Prix , 3 liv . A Paris , chez Baltien
, Libraire , rue du Petit Lion.
La vraie manière d'apprendre une Langue quelconque
, vivante ou morte ; Ouvrage divifé en plufieurs
parties ; GRAMMAIRE LATINE . Seconde Partie.
Vol. in- 12. Prix , 1 l. 10 f. A Paris , chez Morin ,
rue S. Jacques.
La Nature confidérée fous fes différens afpects ,
ou Journal des trois Règnes de la Nature , par M.
Buchoz . In - 12 . Tome premier. A Paris , chez l'Aurue
de la Harpe , près la Sorbonne ; & chez
Lamy & Saugrain , Libraires , quai des Auguftins. reur ,
TABLE.
LE Normand vindicarif, 146 | Nouvelle Topographie de la
Madrigal ,
Romance ,
167 147 France ,
148 Mélanges Hiftoriques , &c. 172
Enigme & Logogryphe , 151 Bibliothèque du Nord , $176
Collection complette des Eu- Académie Roy, de Mufiq. 182
vres de Charles Bonnet , 154 | Annonces Littéraires ,
AP PROBATION.
190
J'ai lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 24 Juin. Je n'y ai
rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion. A Pasis ,
le 23 Juin 1780. DESANCY.
د ی ر
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES..
RUSSIE.
"De PETERSBOURG , le 25 Avril.
LEs de ce mois , le régiment des Gardes
à cheval a célébré fa Fête felon l'uſage ;
l'Impératrice a dîné en public avec les Officiers
de ce Corps , auquel elle a accordé quelques
nouvelles graces à cette occafion . Son
départ eft toujours fixé au 10 du mois prochain
; elle arrivera à Mohilow le 27 , où l'on
croit que l'Empereur fe trouvera le lendemain.
Quoique l'intention de ce Prince foit
de garder l'incognito fous le nom de Comte
Falkenftein , il fe confirme que il fe confirme que le Feld - Maréchal
Comte de Romanzow eft défigné pour
l'aller recevoir fur les frontières .
La débacle des glaces a rendu notre rivière
navigable depuis vendredi dernier .
Mais le paffage entre Cronstadt & Oranieboom
eft encore fermé par les glaces.
DANEMAR C K.
De COPENHAGUE , les Mai.
OUTRE les 4 vaiffeaux de ligne & les 4
frégates que l'on équipoit , la Cour vient
de mettre encore en commiffion deux autres
vaiffeaux de ligne le Jylland de 70 ca-
3 Juin 1780.
a
( 2 )
nons , & le Mars de 60; & l'on recrute ,
tant dans ce Royaume , qu'en Norwége , le
nombre d'hommes néceffaires à ces armemens.
Les vaiffeaux de guerre le Wagrie & le
Droit d'Indigenat , commandés le premier
par le Capitaine Bille , & le fecond par le Capitaine
Gerner viennent d'entrer en rade. Le
Capitaine Ziervogel a mis à la voile avec une
frégate fur laquelle font les Officiers & les
équipages néceffaires pour ramener ici les 21
frégates qui fe trouvent à Frédériksham en
Norwége.
Le vaiffeau de guerre Ruffe , Capitaine
Spendof qui a hiverné ici , & une frégate de
la même Nation qui étoit de retour de Norwége
où elle avoit été envoyée , ont mis hier
à la voile pour fe rendre à Pétersbourg.
Les dernières lettres d'Helfingbourg portent
que le Général Major de Platen , commandant
de cette Ville , a été gratifié par le
Duc Ferdinand de Brunſwick du Portrait de
S. A. S. accompagné d'une lettre gracieuſe .
SUÈDE.
De STOKOLME , ie s Mai,
LE 28 du mois dernier le Roi tint le
Chapitre annuel de fes Ordres ; il créa Chevalier
de l'épée M. de Celfing , fon Envoyé à
la Porte.
Le Duc de Sudermanie ayant été nommé
Commandant du Corps à cheval , prêta , le
25 , ferment en cette qualité entre les mains
de S. M. en préfence des Sénateurs & des
principaux Seigneurs de la Cour.
༣ )
S. M. vient de déclarer au chargé d'affaires
de la Cour de Ruffie, qu'elle acceptoit les propofitions
que cette dernière lui a faites , relativement
à la neutralié armée ; qu'en conféquence
, elle fera armer encore 6 vaiffeaux de
ligne ; de forte que nous aurons cet été 10
vaiffeaux de ligne & 6 frégates. 6 des premiers
refteront dans le port de Carlfcrone , où
ils fe tiendront prêts à partir au premier ordre.
On fe flatte que le parti que prennent les
Cours du Nord , de concert avec les autres
Puiffances neutres , réprimera les excès des
navires armés & des corfaires des Puiffances
belligérantes ; excès dont la rencontre de la
frégate l'Illerim avec un corfaire Mahonois ,
fournit un nouvel exemple , ainfi qu'on l'a'
remarqué dans la relation que la Cour vient
de publier de cet évènement,
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 10 Mai.
L'IMPERATRICE - REINE fe propoſe de fe
rendre avec toute fa Cour au Château de
Schombrun vers le 15 ou le 16 de ce mois.
C'eft vers ce tems que l'Archiduc Maximilien
fe mettra en route pour le voyage qu'il
doit faire dans les Pays-Bas.
Outre la promotion des Chambellans faite
depuis quelque tems , on en a annoncé une
autre de Généraux qui eft fecrette encore &
qui fera publiée inceffamment.
Le 4 de ce mois S. M. I. & R. fe rendit à
Neudorf dans le Château du Cardinal Ara
2
( 4 )
b
chevêque de Vienne , pour affifter à la dédicace
d'une nouvelle Eglife ; Elle revint ici
le lendemain.
L'Empereur n'eft attendu de retour dans
cette Capitale que vers la fin du mois d'Août
prochain.
» M. Charles - Guillaume Teufel de Parkenfée ,
écrit - on de Ratisbonne , précédemment Envoyé de
Mecklenbourg & de plufieurs autres Cours , retiré
depuis quelques années fur fes biens à Teublitz , s'elt
tué d'un coup de piſtolet dans un âge fort avancé. Ily
avoit déja long-tems qu'on remarquoit en lui des fignes
de mélancholie «,
De HAMBOURG , le 27 Avril.
DANS la difette actuelle des nouvelles , on
ne s'entretient ici que du plan de la neutralité
armée propofé par l'Impératrice de Ruffie ,
& dont l'exécution ne peut que procurer les
plus grands avantages , tant pour le préfent
que pour l'avenir.
On lit dans un papier imprimé à Philadelphie
l'Extrait fuivant d'une Pièce intitulée , la Crife ,
adreffée au peuple d'Angleterre par l'Auteur du
Common-fenfe.
و د
>
Cinq ans fe font écoulés depuis le commencement
des hoftilités , & dans chaque campagne
par un affoibliffement progreflif , vous vous êtes
trouvés fucceffivement moins capables de conquérir
l'Amérique . Vous avez changé de Généraux fans
changer de fortune , & cependant vos revers ne
vous ont pas rendus plus prudens , au contraire ils
vous ont rendus plus cruels. Vous avez cru que la
gloire d'une Nation , comme celle d'un Indien féroce
, confiftoit dans le nombre des chevelures enlevées
, & dans les tourmens qu'on fait fouffrir à fes
Ennemis.
( 5)
Pendant qu'éloignés du théâtre de la guerre vons
n'aviez rien à perdre & pen à craindre , le récit des
maux que vous commandiez , affectoit au peu
votre fenfibilité que la lecture de ces Hiftoires de
l'An iquité , dont la diftance des tems & des lieux
afforblir l'impreffion & change les plus terribles fcènes
en fujets de paifible converfation .
Le tems de trembler pour vous - mêmes eſt enfin
arrivé , & les floties combinées ont porté l'effroi fur
vos côtes . Jufqu'ici vous n'aviez fupporté que les
dépenfes de la guerre fans en connoître les misères
& les dangers , Voyez combien les Américains ont
maintenant d'avantages fur vous. L'habitude de la
dérreffe a fortifié leurs ames contre tous les évè
nemens . Ils fe font déterminés à abandonner leurs
maifons & leurs villes aux flammes de leurs cruels
dévastateurs , & à chercher au milieu des déferts de
nouveaux afyles à la liberté opprimée , plutôt que
de fubir le joug que vous vouliez leur impofer.
Ainfi familiarifés avec l'infortune & les malheurs
de la guerre , ils ont appris à les fupporter avec
courage. La juftice de leur caufe a été pour eux une
fource intariffable de confolation , & l'efpérance
de la voir triompher , leur a rendu leur pofition
plus fupportable , mais votre fituation eft le revers
de la leur. Vous êtes les artifans de tous vos maux ,
vous avez été fans pitié pour les autres , & vous
n'en exciterez point pour vous-mêmes. C'eft en
vain que vous implorez le fecours des Nations
étrangères , jamais elles ne s'uniront à vous pour
perfécuter l'Amérique. La vraie , la faine politi jue
des Puiffances Européennes eft d'humilier l'ambition
ufurpatrice , & de réduire à une égalité plus
légitime le fier tyran des mers . Aveuglés par vos
paffions vous rapportez tout à elles . Vous vous
étonnez que les Etats du Sud ne vous aident pas
conquérir un pays que vous armeriez bientôt contre
cux ; que ceux du Nord ne s'efforcent pas de vous
à
23.
( (-6 )
faire rendre un Commerce de productions qu'ils
vous fourniffent déjà eux-x- mêmes , & que la Hollande
fi long-tems victime de votre acte de naviga
tion , ne fe facrifie pas pour vous conferver l'empire
des mers.
Quand une nation ne peut perdre par la guerre
que ce qu'elle perdroit en ne prenant pas les armes
le parti de la guerre eft le feul qui convienne à
fes vrais intérêts , & telle étoit la fituation de l'Amérique
au commencement des hoftilités ; mais il
n'en eft pas de même lorfqu'une nation ne peut
gagner par la guerre que ce qu'elle pourroit obte
nir par la paix , & telle eft la pofition préfente de
l'Angleterre.
Il vous eft impoffible de conquérir l'Amérique ,
c'est une propofition que l'expérience & la raifon
démontrent ; quel peut donc être votre objet en
continuant la guerre fi ce n'est l'épuisement de vos
finances , de vos refources & enfin votre propre
deftruction ? & quand ferez-vous convaincus de
l'erreur ou de la mauvaiſe foi de ceux qui vous
ont trompés ? Il faut encore renoncer aux faulles
notions dont vous êtes préoccupés qui ne peuvent
qu'accroître vos défaftres & combler votre perte.
Ceux d'entre vous qui forment la minorité ou
le parti de l'oppofition fe plaifent à croire que fous
leur Adminiftration l'Amérique accepteroit des
offres qu'elle refufera toujours du Miniſtère actuel ;
mais ils font dans l'erreur , & lord Chatam luimême
, eût il tenu le gouvernail , auroit échoué fur
cet écueil. Au commencement de nos conteftations ,
ces espérances pouvoient n'être pas deftituées de
fondement , mais puifque vous nous avez vousmêmes
forcés à choifir l'indépendance , que nous
avons reconnu la néceffité & fenti les avantages
de la révolution qui s'eft opérée , elles ne fervent
qu'à prolonger une guerre dont l'évènement déjà
fixé par le fort des armes & garanti par des Trai
( 7 )
tés ne peut pas être changé ou altéré par d'auffi
foibles confidérations.
1
Les deux partis dont vous êtes le jouet perdent
le tems en vaines diſputes de mots ; ſavoir , fi l'Amérique
fera indépendante ou non , tandis que la
feule chofe qui foit en votre pouvoir , eft de reconnoître
ou non fon indépendance . Ils confondent
une queftion militaire avec une queftion po
litique , & ils prétendent conquérir par des fuffra
ges ce qu'ils ont perdu dans des batailles . Diré que
l'Amérique ne fera pas indépendante , c'est voter
contre le décret des deſtinées , ou c'eft foutenir que
fe trouvant indépendante elle ne voudra pas
l'être ;
queftions oifeufes qui ne fervent qu'à montrer la
folie des difputes & la foibleffe des difputans .
D'après la longue habitude de regarder l'Amérique
comme votre domaine , vous lui attribuez
toujours les mêmes préjugés qui vous gouvernent.
Parce que vous avez adopté une religion dominante
à l'exclufion des autres , vous pensez qu'elle
le doit faire auffi , & parce que par une infociable
petiteffe d'efprit , vous nourrillez d'éternelles animofités
contre la France & l'Espagne , vous fuppofe
que l'Amérique ne peut contracter une amitié folide
avec ces Puiffances ; en effet , tant qu'elle a pris vos
jugemens pour modèles des fiens , elle a penſé comme
vous ; mais maintenant qu'elle a fecoué avec le
joug de votre domination celui de vos opinions ,
elle penfe & elle agit fur des principes bien différens ,
& guidée par des lumières plus sûres , elle croît
devoir un jufte retour d'amitié aux Puiffances bienfaifantes
& défintéreflées , contre lefquelles vous
ui aviez infpiré les plus injuftes préventions .
Quoiqu'il en foit, on apprend que les Puiffances
neutres ne tarderont pas à mettre de
fortes efcadres en mer , afin de protéger leur
commerce , & l'on prétend même que fi les
2 4
( 8 )
Anglois continuent à moleſter les navires neutres
, il pourroit bien arriyer dans, peu que
l'on formât quelqu'entreprife de conféquence.
On affure que les Villes Anféatiques ont
accédé à la neutralité armée ; & le bruit
court qu'il doit fe tenir à la Haye des conférences
entre les Puiffances maritimes. Elles
s'ouvriront , ajoute- t- on , auffi - tôt que le
Baron d'Erenswerth , nouveau Miniftre du
Roi de Suède auprès de LL. HH. PP. y fera
arrivé.
On dit que le Prince de Pruffe doit faire
au mois de Septembre prochain un voyage à
Pétersbourg , où il compte féjourner quelque
tems.
On mande des frontières de Pologne qu'il
s'aflemble à Mohilow une foule incroyable
pour y voir l'entrevue de l'Impératrice de
Ruffie & de l'Empereur ; ce dernier y arrivera
à cheval ; il y a quelques milliers de Ruffes
aux environs de la Ville , pour qu'il ne s'y
commette point de défordres.
ITALI E.
De NAPLES , le 2 Mai.
L'HEUREUX accouchement de la Reine a
été célébré ici par des fêtes qui durent encore.
Le Roi a fait remettre à fon augufte épouf
le préfent de s0,000 ducats qu'il eft d'ufage
dans ce Royaume de faire à la Reine , lorfqu'elle
donne la naiffance à un Prince.
On mande de Rome que l'Archiduc Ferdinand
& l'Archiducheffe fon épouſe en font
•
( و )
partis le 22 du mois dernier pour retourner
à Milan par Lorette & Florence . Le Pape
leur a fait de magnifiques préfens ainfi qu'à
leur fuite; la veille de leur départ , il envoya
à Madame l'Archiducheffe ; la rofe d'or que
les Souverains Pontifes font dans l'ufage de
bénir le 4º Dimanche de Carême. M. Manciforte
, Majordôme du Sacré Palais , qui fut
chargé de la lui porter , reçut de S. A. R. une.
tabatière d'Or , garnie de diamans & dans
laquelle étoit une bague de 7 gros brillans .
Les mêmes lettres ajoutent qu'il vient de
vaquer un cinquième chapeau dans le Sacré
College par la mort du Cardinal Guidi ,
élevé à la pourpre le premier Juin 1778 ,
Diacre de la Sainte-Eglife , & Titulaire de
St-Céfaire. Il eft mort d'une fièvre inflammatoire
le 23 du mois dernier , âgé de 58 ans!
Selon des lettres de Conftantinople , il y
eft arrivé d'Ifpahan un député des Antago
niftes du nouveau Souverain de Perfe , &
preſque en même-tems un autre du Prince
Héraclius de la Georgie. Cet Antagoniſte fé
nomme Zadic Chan . Il prétend , ainfi que le
Prince Héraclius , difputer par les armes le
Gouvernement de la Perfe au nouveau Souverain.
On ne croit pas que la Porte ait in
tention de foutenir ni l'uh ni l'autre.
ESPAGNE.
De CADIX , les Mai.
LA flotte fortie de ce port le 28 du mois
dernier , a été rencontrée à la hauteur de
( 10 )
Lagos par un bâtiment arrivé hier . Depuis ce
tems-là fa marche n'a plus été retardée , le
vent a changé , & il lui eft favorable. Elle eſt
compofée de 12 vaiffeaux de ligne , 5 frégates,
Corfaires armés par le commerce , 64 bâtimens
de tranfport chargés de 12,000 hommes
de troupes , d'artillerie & de munitions
de guerre , & 59 bâtimens de commerce
dont 3 François & 3 Américains ,
Il refte dans ce port 15 vaiffeaux de ligne ,
dont 10 font tous prêts à mettre en rade , &
les 5 autres le feront inceffamment. Il y en a
8 à la Corogne , s frégates & une corvette ,
en état de mettre à la voile au premier ordre.
Le convoi parti de Breft le 14 y eft arrivé avec
la frégate la Santa-Leocadia.
Nous venons de voir mouiller dans cette
baie le vaiffeau Parlementaire le Sartine qui
'ramène de l'Inde M. de Bellecombe , ci- devant
Gouverneur de Pondichéri & les autres Officiers
François. Ce bâtiment étant fur le cap
Saint-Vincent , a eu le malheur de rencontrer
l'efcadre de Johnſtone. Il faifoit les fignaux
Parlementaires , ne cherchant pas à fuir
lorfqu'au mépris du droit des gens le Commodore
Johnstone qui montoit le Romney
Tui a envoyé 2 bordées qui ont tué ou bleffé
25 perfonnes à bord du Sartine. Le Capitaine
& deux Officiers font au nombre des morts.
On s'attendoit fi peu à un attentat pareil ,
que tout le monde étoit fur le tillac , & un
boulet eft venu mourir aux pieds de M. de
Bellecombe . Jonhstone connoiffant fon ert
ou du moins faifant femblant de s'être
( II )
mépris , a ceffé fon feu , & il a écrit une lettre
d'excufe. Il faut croire qu'il n'en fera pas
quitte à fi bon marché , & que fa Nation ne
fe contentera pas de le défavouer.
7
M. de Beauffer a mis à la voile hier avec
fes cinq vaiffeaux ; il va croifer à la hauteur
de Lisbonne , & il pourra bien fe réunir à
yaiffeaux qui ont dû fortir du Ferrol . On croit
qu'il reviendra ici dès que l'efcadre de Toulon
fera arrivée.
Suite du règlement concernant la navigation des
vaiffeaux neutres.
t
» 8°. Dans le cas où les bâtimens , arrêtés par les
vaiffeaux de Roi ou Corfaires , jetteront leurs papiers
à la mer , & que ce fait fera juridiquement
prouvé , ils feront , pour cette raifon feule , décla
rés de bonne prife ; conformément au ſeizième article
du Règlement pour la courfe.
要
9°. S'il étoit prouvé que dans la cargaifon des
vaiffeaux arrêtés , il fe trouvât quelques effets de
propriété ennemie , pour- lors , toutes les fois que
le Capitaine l'aura déclaré librement , les fufdits
effets feront déchargés feuls , on en payera le frêt ,
fans retenir plus long tems les Patrons , ni empê
cher aucunement leur navigation , bien entendu
toutes fois , qu'autant que faire fe pourra , on në
mettra lefdits bâtimens dans le cas de courir aucun
danger , par le déchargement des effets fulmention
nés : on donnera en outre aux Capitaines un reçu
des effets déchargés , de l'état où ils le font trouvés ,
ainfi que du montant de leur frêt jufqu'au lieu de
leur deftination ; ce qui fera conftaté par leurs
Charte Parties ou Connoiffemens , afin de pouvoir
être fatisfaits de ce qui leur fera dû par le Commiffaire
de Marine du premier port où ils aborderont
; ce dont ils donneront avis par la voie du
ministère , afin que fi le reçu dont ils font porteurs ,
á 6
( 12 )
leur a été donné par un Corfaire , le montant leurs
en foit payé par les propriétaires , & s'il leur a étéfourni
par un vaiffeau du Roi , on prenne à cet
égard les mefures les plus convenables , pour qu'en
cas qu'il fut jugé abfolument néceffaire de conduire
les fufdits bâtimens dans quelque port pour
les y décharger , ils foient indemnités de ce qui
leur fera dû à raifon de leur frêt , pour autant de
journées qu'il fera jugé indifpenfablement néceffaire
qu'ils emploient , tant pour aller aux fufdits ports ,
que pour en revenir : mais néanmoins , le cas arri
vant où ces Capitaines cacheroient des effets de
propriété ennemie , ou nieroient qu'ils appartiennent
à ces mêmes ennemis , ils feront poursuivis juridiquement
, les Juges de la Marine examineront le
cas & décideront avec liberté d'appel au Confeil
de Guerre , qui , conformément à l'ufage des Tribunaux
Anglois , déclarera de bonne prife tous ces
effers , qui paroîtront légalement appartenir aux
ennemis , au moyen de quoi , attendu le recellement
& la dénégation des fufdits effets , on ne tiendra
aucun compte ni du frêt , ni des journées perdues
aux Patrons des navires , puifqu'ils auront été
caufe eux -mêmes du retard apporté à leur navigation.
10. Lorfque dans les cas fufdits ou d'autres
femblables , les navires des amis on des neutres
feront arrêtés & amenés dans des ports , autres
que ceux de leur deftination , contre les formes
prefcrites , ou fans y avoir donné lieu par des raifons
bien fondées , foit par la direction de leur
cours , foit par l'état de leurs papiers , par quelque
réfiftance de leur part , la nature de leur cargaifon ,
ou d'autres caufes légales , fondées , ou fur les
Traités ou fur l'ufage des nations univerſellement
adopté , les Armateurs , qui auront faifi lefdits
vaiffeaux , feront condamnés à bonifier les journées
perdues , ainfi que les dommages & préjudices
caufés au navire faifi : cette condamnation ou
juftification fera mentionnée dans la même Sen(
13 )
,
rence , qui contiendra les déclarations de bonne ou
de mauvaiſe priſe , & à cette fin , on procédera
avec la plus grande célérité , en ne portant aucune
atteinte , tant aux priviléges qu'aux points princi
paux , dont la nature des chofes exigerá l'obfervation
& les décifions , foit qu'elles portent condamnation
ou élargiffement , devront être exécutées
fous caution , ainfi qu'il eft réglé pour l'avantage
des Armateurs ; & s'il arrivoit que les vaif
feaux qui auroient caufé le dommage , appartinf
fent au Roi , dans ce cas , les Tribunaux ou Juges
de la Marine en donneront connoiffance au Sécretaire
de V. E. , en lui envoyant en même-tems les
pièces justificatives & leurs avis , afin que S. M.
puille ordonner les dédommagemens convenables ,
& ce qui fera jugé néceffaire pour prévenir out
remédier à des cas femblables ; & c'eft dans ce
fens que doivent être entendus le quarantième &
autres articles du Règlement pour la courfe.
La fuite à l'ordinaire prochain.
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 20 Mai.
Nous n'avons point encore de nouvelles
de l'Amérique Septentrionale ; tout ce qu'on
a débité depuis l'arrivée des dernières dépê
ches du Général Clinton eft fort vague &
fort contradictoire ;' on a affuré tour à tour
qu'il avoit pris Charles -Town & qu'il avoit
effuyé un échec qui rendoit cette conquête
impoffible ; ni l'une ni l'autre de ces nouvelles
ne mérite de la confiance. Les avis les
plus sûrs font qu'il avoit demandé à New→
Yorck un renfort de 4000 hommes ; ce qui
fuppofe qu'il a befoin d'un fecours auffi confidérable
, & qui eft de plus de la moitié de
fon arinée actuelle , dans ce cas , il n'a pa
(114 )
*
dû fonger à brufquer une attaque qui , fielle
ne réuffiffoit pas , l'expoferoit lui -même à
fubir le fort du Général Burgoyne. On prétend
qu'il s'eſt borné à prendre une pofition
forte à James-Ifland , à 15 milles de Charles-
Town , & qu'il prend le parti d'y attendre
le renfort qu'il a demandé. Ces avis qui font
au moins probables , nous laiffent dans
l'anxiété ; elle ne pourroit qu'augmenter ,
s'il eft vrai , comme on l'affure d'après quelques
lettres particulières de Hampton en
Virginie , que plus de 6000 hommes , tant
de troupes réglées que de milices , ont été
introduits dans Charles-Town depuis que
le Général Clinton a paru fur fes côtes. Le
Général Moultries commande dans la place
dont la garniſon eft nombreuſe ; & l'armée
continentale qui garnit fes lignes eft fous les
ordres des Généraux Gates & Lincoln . Dans
ce cas , il eft douteux que le fecours attendu
de New-Yorck foit fuffifant pour réduire
une place fi bien défendue . On a lieu de
craindre d'ailleurs que ce fecours n'arrive
pas fi-tôt , & qu'il ne foit pas proportionné
aux befoins. L'armée de Washington permettra-
t-elle au Gouverneur de New Yorck de
s'affoiblir ? ce Général eft campé auprès dè
Kingsbridge , on ne doute point qu'il n'ait
des vues fur cette place ; on parle même
d'un choc qui a déja eu lieu , & dans lequel
90 gardes ont été tués , ainfi que deux de
leurs Capitaines dont l'un s'appelle Watfen.
Le corps des gardes , depuis qu'on l'a envoyé
en Amérique , a fait , foit dans cette
7:15 )
action , foit dans d'autres , une perte confidérable
qui l'a diminué au moins d'un cinquième
. Comme on ne parle pas de ce qu'a
pû perdre le Général Américain , on fuppofe
que cette affaire a été une furpriſe dans
laquelle il a eu l'avantage,
La poffeffion de New-Yorck ne nous a
pas donné la province ; l'Affemblée a paffé
l'acte fuivant dans le inois de Février.
» Attendu que plufieurs citoyens & natifs de
New-Yorck ont non - feulement prêté de l'affiftance
aux ennemis de leur pays , mais ont pris encore les
armes pour les feconder , & par-là fe font rendus
coupables de haute- trahifon envers les Etats- Unis ;
il a déclaré que tous les ennemis de leur patrie
feroient déclarés indignes de l'habiter ; que leurs
perfonnes pourroient être arrêtées par tous les Offi
ciers civils & militaires quelque part qu'on puiffe
les trouver , & que leurs biens quelconques feront
faifis & confifqués au profit des Etats «.
:
En attendant que le Ministère ait reçu des
nouvelles & qu'elle les publie , il en eft
arrivé des Ifles. La gazette de la Cour du 16
de ce mois , a donné l'extrait fuivant d'une
- lettre du Vice-Amiral Parker en date du 7
Avril dernier.
Le 15 du mois dernier , la Pallas a envoyé
ici un vaiffeau Eſpagnol armé en flûte , montant 20
canons , chargé de 2100 quintaux de poudre , & de
quelques approvifionnemens d'artillerie , le tout
deftiné pour les garnifons du Continent Espagnol.
Le 25 du même mois , le Janus eft arrivé fort
endommagé dans fes agrès & dans fon corps ; il
nous a informé , de la part du Capitaine Cornwallis ,
que le 20 , à la hauteur de Monte - Chrifti , il a rencontré
4 vaiffeaux de ligne François , & une frégate
, ayant fous leur eſcorte plufieurs vaiffeaux
"( 16 )
marchands. Nos yaiffeaux le Lion , de 64 , le Bristol,
de so , & le Janus , de 64 , formèrent la ligne en
avant , & furent chaffés par les François , qui , à
fix heures du foir , arrivèrent à la portée du canon.
Le combat de retraite fe foutint pendant toute la
nuit ; l'ennemi ne jugeant pas à propos d'approcher
nos vaiffeaux bord à bord , quoiqu'il fût en fan
pouvoir de le faire. La matinée du 21 fut calme;
comme le Janus étoit à portée , le Commodore
François fit fur lui un feu foutenu & bien dirigé
qui l'obligea de profiter d'un peu de vent qui s'éleva
pour s'éloigner , après avoir perdu fon mât de
hune , d'artimon & fon mât petit perroquet. Le
Lion & le Bristol le firent tirer par leurs bateaux
pour porter du fecours au Janus ; cette manoeuvre
engagea un feu général qui dura 2 ou 3 heures.
L'ennemi employa le reste du jour à réparer fes
dommages , & au coucher du foleil , fe remit à la
pourfuite de nos vaiffeaux ; mais n'en approcha pas à
la portée du canon pendant toute la nuit . Le 22
immédiatement après le point du jour, le Capitaine
Cornwallis découvrit , du côté de deffus le vent
3 voiles qu'il crut érre , & qui étoient effectivement
le Ruby , & les frégates le Niger & la
Pomona ; fur- le - champ les François ferrèrent le
vent , le Capitaine Cornwallis leur donna chaſſe
pendant heures ; mais ils refusèrent le combat ,
quoique le Janus fùr défemparé , & que le Capitaine
Cornwallis n'eût que 2 vaiffeaux de 64 , & un
de so à oppofer à 4 vaiffeaux de ligne de 74 ,
commandés , à ce que j'ai appris depuis , par M. de
la Motte- Piquet . Les noms des vaiffeaux François
font l'Annibal , le Héros , le Vainqueur , le Diadême
& la frégate l'Amphitrite. Les François firent
feu avec fi peu de jugement , que fur nos 3 vaiffeaux ,
nous n'avons eu que 12 hommes tant tués que bleffés « .
Suivant cette lettre , tout l'avantage paroît
avoir été de notre côté ; mais des avis particuliers
, & arrivés en affez grand nombre , fe
( 17 )
réuniffent tous pour prouver , ou que l'Amiral
Parker n'eft pas exact dans fon récit , ou
que fa lettre a fubi de furieufes altérations
dans le bureau de l'Amirauté. Ils affurent.
que loin de chaffer M. de la Mothe- Piquet ,
le Capitaine Cornwallis a toujours été chaffé
lui- même , & que fi le calme ne l'avoit pas
favorifé , en arrêtant M. de la Mothe- Piquet ,
fa petite efcadre tomboit infailliblement
entre les mains de l'ennemi. On fent bien.
que de pareilles nouvelles ne pouvoient pas
être publiées par le Gouvernement. Nos
papiers encouragés par fon exemple , s'empreffent
d'en débiter de plus flatteufes
encore. On lifoit hier matin dans la plupart
le paragraphe fuivant.
» On a reçu hier 18 , à l'Amirauté , des dépêches ›
de Sir George Rodney , datées de Sainte- Lucie , par
lefquelles l'Amaral l'informe qu'il y eft arrivé fans
accident , & qu'il a pris le commandement de la
flotte. Sir George eft parfaitement rétabli de la
maladie qui l'a malheureuſement détenu à la Barbade.
Il ajoute qu'au moment où il écrit , il fe
transporte , avec fa flotte , de Sainte - Lucie à la
Martinique , où il fe propofe de forcer le Comte
de Guichen au combat ; deffein dans lequel il fe
Aatte de réullir , parce qu'il mettra le Com.
mandant François dans l'alternative délicate d'accepter
le combat , ou de refter bloqué dans fon
port ; parti dangereux qui laifferoit les autres Ifles &
le commerce de la France fans aucune protection « .
Ce paragraphe qui tourne ici bien des têtes
a paru exceffivement ridicule à toutes les perfonnes
un peu inftruites , & qui favent qu'on
ne bloque pas un port comme une ville ; que
le vent quand il fouffle de terre , force les vaif(
18 )
feaux bloquans de gagner le large , & que
quand au contraire il fouffle vers la terre , il les
contraint auffi de regagner bien vîte la haute
iner. D'ailleurs on ne voit pas pourquoi l'on
fuppofe qu'il eft néceffaire de forcer M. de
Guichen au combat , lorſqu'on fait qu'il n'a
été aux Ifles que pour combattre , & que perfonne
n'ignore fa fupériorité. Dans le cas où
M. de la Mothe- Piquet ne feroit pas de retour
à la Martinique , M. de Guichen y a
trouvé 8 vaiffeaux qui joints aux 16 qu'il y a
conduit , en forment 24 en bon état fans la
divifion qui a été à St-Domingue. Nous favons
que l'Amiral Parker n'en avoit que 17
& que Rodney n'en a mené avec lui que 4.
Notre infériorité eft plus grande encore, parce
que dans le nombre des vaiffeaux il y en a au
moins 9 peu en état de fervir . Cela fuffit pour
faire juger que ce paragraphe n'eft qu'une
fanfaronnade. II feroit très-malheureux pour
nous que Rodney entreprît en effet de la réalifer;
il pourroit flétrir tous les lauriers qu'il
a cueillis à Gibraltar & qu'il doit à fa prodigieufe
fupériorité. Un combat rendroit notre
pofition aux Antilles abfolument défefpérée .
Cet état des chofes fait regretter le retard que
le départ du Général Walfingham a elluyé , il
ne peut à préfent arriver à tems en Amérique
pour arrêter les progrès des François , & il eft
à craindre qu'ils n'ayent déja porté de grands
coups avant qu'il foit dans ces parages . On
affure qu'enfin il eft parti le 14 ou le 15 de ce
mois. L'Amiral Graves qui s'étoit , dit - on
réuni à lui dans la rade de Torbay , a mis à
( 19 )
la voile avec lui ; mais on ignore s'il a la
même deſtination. On prétend que le Gouvernement
inftruit de quelques projets , dont
1 exécution eft confiée à l'efcadre partie de
Breft le 2 de ce mois , a expédié des inftructions
à Walfingham & à Graves ; mais on ne
dit pas où ils ont dû le recevoir. ›
Les nouvelles reçues des Indes Orien
tales annoncent qu'il y a eu dans les magafins
de la Compagnie au Bengale un incendie
qui a confumé beaucoup de marchandifes
& d'effets précieux. Le Capitaine
Gowland eft arrivé de Calcutta avec des
dépêches. Il avoit pris la voie de terre ,
& dans la route de Balfora à Alep , n'étant
accompagné que de fix Gardes , un
Interprête & un Domeftique , il a été attaqué
& dépouillé par une troupe de brigands
auxquels il a cependant eu le bonheur
de cacher fes dépêches . On dit qu'elles contiennent
des plaintes des habitans du Bengale
contre la Cour de Juſtice ; ces plaintes
font fignées de 600 habitans & de beaucoup
de Gentoux. Ces derniers fe plaignent
fur- tout de quelques- unes de nos Loix , qui ,
étant abfolument contraires aux idées des
naturels du Pays , expofent notre nation à
la haine de ces Afiatiques , fi elles ne font
pas promptement abolies.
On travaille avec beaucoup d'activité à
l'équipement de la flotte d'obfervation ,
qui , dit-on , commence déja à fe raffembler
à Spithéad. On difoit dernièrement
qu'elle feroit compofée de trente- cinq vaif(
20 )
feaux de ligne ; on n'en compte plus aujour
d'hui que vingt , qui font trois de 100 canons
, quatre de 98 , deux de 90 , un de 80 ,
huit de 74 , un de 64 , un de 60 , un de
so , deux de 32 & trois de 28. On affure
généralement que le Prince William- Henri
continuera fon apprentiffage fous l'Amiral
Digby à bord du Royal- George. Cette flotte
n'a plus de Commandant ; Sir Charles Hardy
vient de mourir. Arrivé le 16 à Portsmouth
pour en prendre le commandement ,
il hiffa le 17 fon pavillon à bord du Victory ,
& fut falué par la flotte . Cet honneur étoit
le dernier réfervé à fes longs fervices. Le
foir du même jour il fe trouva très indifpofé,
& le lendemain il mourut d'une inflammnation
d'entrailles , âgé d'environ 67 ans . Il
laiffe vaquant le commandement de la flotte ,
qu'on croit deftiné à l'Amiral Mann qui
l'avoit refufé avant que Sir Charles Hardi
l'acceptât. On ignore qui lui fuccédera dans
le Gouvernement de l'Hopital de Green ?
wich , & dans la place de repréfentant pour
Plimouth.
Le Parlement depuis plufieurs jours n'à
été occupé que des moyens d'affurer les
emprunts en établillant de nouveaux droits
fur plufieurs objets , qui agravent les charges
de la nation , & font encore bien loin
de produire les fommes dont on a befoin.
La difcuffion des affaires de l'Amérique
propofée le 11 de ce mois , fut remife à
quinzaine , parce que l'on fe flattoir de
recevoir dans l'intervalle des dépêches du
( 21 )
Général Clinton , & la nouvelle du fuccès
de fon entrepriſe fur Charles- Town . On
continue de concevoir l'efpérance d'un
accommodement avec l'Amérique ; le Lord
George Germaine avoit déclaré dans la
féance du 6 de ce mois qu'il fe flattoit que
fon accompliffement n'étoit pas éloigné ;
que ce n'étoit point une fpéculation , mais
une opinion fondée fur des avis récens.
On n'a pas manqué de commenter cette
affertion & d'en tirer les augures les plus
favorables ; on a dit qu'il falloit que le
Ministère eût reçu des propofitions ; mais
quelles font elles qui les a faites ? Pourquoi
tous les avis de l'Amérique montrentils
dans tous les Etats-Unis une oppofition
infurmontable à tout accommodement dont
l'indépendance ne fera pas la bafe. On regarde
ici ce que le Miniftre déclare à cet
égard fous le même point de vue qué ce
qu'il a déclaré tant de fois ; ou il cherche
à tromper la nation en lui donnant de
fauffes efpérances , ou il croit que la prife
de Charles-Town décidera les Américains
à céder. Mais il avoit conçu le même
efpoir lorfqu'on s'empara de New- Yorck
& enfuite de Philadelphie ; & on fait quel
en a été l'effet . Au refte la conquête de
Charles-Town n'eft pas encore certaine.
On parle beaucoup ici d'une lettre ſecrette
écrite par le Général Clinton au Miniſtre ,
interceptée par un corfaire Américain qui
s'eft emparé du vaiffeau qui en étoit chargé ,
( 22 )
& qui ne tardera pas à être publique fi
cela eft vrai. Le Général , affure - t- on , y
confie au Ministère , qui ſe gardera bien de
le publier , qu'il n'a aucun efpoir de réuffir
dans fon expédition ; il peint au jufte l'état
de la place , celui de fes défenſes. Il lui
déclare qu'il a tort de fe flatter d'un parti
dans la Province ; on voit dans toutes celles
des Etats- Unis où les Anglois defcendent
' en foule , ce qui eft arrivé à New-Yorck ;
la crainte fait prêter le ferment qu'on exige ,
mais on ne cede qu'à la force , & les troupes
ne fe font pas plutôt éloignées que ce
ferment eft abjuré. Si cette lettre exiſte réellement
, fi elle n'eft pas fuppofée , on peut
juger de la folidité de nos efpérances. Au
refte il eft difficile qu'elles trompent la
partie faine de la nation ; il y a long- tems
qu'elle fait que l'Amérique eft perdue pour
nous , & que des efforts qu'on a faits pout
la conquérir , il ne reftera que l'accroiflement
d'une dette immenfe que nous ne
pouvons pas nous flatter de payer jamais.
Le Général Conway , écrit un Américain , a affuré
dans fon difcours à la Chambre des Com:
munes le 6 Mai l'alliance entre la France
que
& les Etats- Unis , n'eft pas naturelle. C'eft fans
doute une grande queftion que de favoir fi elle l'eft
ou non. Avant de la réfoudre , il convient d'examiner
ce qu'on entend par une alliance naturelle , &
voici , je crois , ce qu'il y a de mieux à dire : lorfque
deux Nations ont les mêmes intérêts en général
, elles font alliées naturelles . Le Général Conway
oblerve , 1º . que la nature a élevé une barrière
entre la France & l'Amérique ; mais la nature n'a
›
( 23 )
élevé d'autre barrière que l'Océan & la distance
& cette barrière est également grande entre l'Angleterre
& l'Amérique , car le Général Conway re
foutiendra pas que la Nature ait pofé dans la conf
titution des efprits ou des corps Américains , quelques
principes d'amitié ou d'inimitié pour une Nation
plutôt que pour une autre.
Le Général obſerve enſuite que l'habitude a éle.
vé une autre barrière entre la France & l'Amérique
, mais il auroit dû remarquer que l'habitude
de, l'affection ou de la haine entre les Nations , fe
changent aisément à mesure que changent les circonftances
& les intérêts effentiels. D'ailleurs , le
fait eft que la cruauté des Anglois envers les Américains
( cruauté qu'ils ont eu foin d'étendre fur
toutes les parties de l'Amérique depuis une longue
fuite d'années ) , a détaché de l'Angleterre leurs efprits
& leurs coeurs , & je ne fais aujourd'hui il
exifte en Europe une Nation au généralement &
auffi cordialement déteftée que l'Angleterre l'eft
par l'Amérique. Tout au contraire , la plupart des
autres Nations d'Europe ont traité les Américains
avec honnêteté ; la France & l'Efpagne leur ont
témoigné de l'eftime , de la confiance & de l'affection
; & ces procédés ont prodigieufement changé
l'habitude des Américains à cet égard.
La troisième barrière de l'invention du Général
Conway , eft l'idiôme. Il n'eft pas douteux que
la différence d'idiôme n'occafionne quelques difficultés
entre la communication des alliés , mais ces
difficultés diminuent chaque jour. Il n'y a peut-être
pas de langue qui jamais ait été étudiée en mêmetems
par tant de perfonnes , que l'eft actuellement
la langue Françoife en Amérique , & il eft certain
que la langue que parlent les Américains , n'a jamais
été autant étudiée en France que depuis la
révolution préfente , de forte que l'embarras de
S'entendre diminue fenfiblement de jour en jour.
( 24 )
La Religion fait la quatrième partie de la barrière.
Mais obfervons d'abord qu'il n'y a pas allez
de religion d'aucune espèce parmi les Grands
en Angleterre , pour rendre les Américains
bien pallionnés pour ces Grands ; enfuite , que
quelque religion qu'il y ait en Angleterre , elle
eft auffi bien loin d'être la religion de l'Améri
que que l'eft celle de la France. La Hiérarchie
d'Angleterre n'eft pas moins défagréable à l'Amé
rique que celle de tout autre pays . D'ailleurs les
Américains favent très bien que le defir d'étendre
une religion par les conquêtes , & de faire des
profélytes par la force & par l'intrigue , a
difparu parmi toutes les autres nations du
monde en grande partie , & qu'il refte plus de
cet efprit en Angleterre que par-tout ailleurs . Les
Américains ont eu & ont toujours plus de raifon
de craindre qu'une liaison avec l'Angleterre ne foit
plus propre qu'une liaison avec toute autre nationa
de l'Europe , à introduire chez eux une religion
qui leur et défagréable , du moins quant aux Evêques
& à la Hierarchie. L'alliance avec la France
ne comporte aucun article concernant la religion .
La France ne réclame ni ne defire aucune autorité
ou influence fur l'Amérique à cet égard , au lieu
que l'Angleterre réclamoit & fe propofoit d'exercer
une autorité , & de forcer l'Amérique du moins
jufqu'à introduire des Evêques ; & les Miffionnai .
res Anglois , afin de chercher à propager l'Evangile
dans les parties éloignées , ont envoyé depuis
un fiècle de grandes fommes d'argent en Amérique ,
pour y foutenir leur religion . Cet or a réellement
produit l'effet qu'on en attendoit ; il a corrompu
beaucoup d'efprits , & il a été la principale fource
du Toryfme. Il en résulte donc que tant que la
Religion fera confervée , l'alliance de l'Amérique
avec la France eft dans le fait plus naturelle que
les anciennes liaiſons de l'Amérique avec la Grande-
Bretagne
( 25 )
de-Bretagne , ou que toute autre liaiſon qu'elle pour.
roit former.
En effet , tout homme qui examinera férieuſement
cette affaire , verra que ces trois circonftances
d'habitude , d'idiôme & de religion , opéreront à
l'avenir , comme caufes naturelles d'animofité entre
l'Angleterre & l'Amérique , parce qu'elles faciliteront
l'émigration , la perte de la liberté , la décadence
de la religion , l'énormité de la dette nationale
, la diminution du commerce , de l'importance
politique en Europe & du pouvoir maritime ;
се font autant de malheurs qui ne peuvent manquer
d'arriver en Angleterre , & qui engageront beaude
fes meilleurs fujets à paffer en Amérique ;
& ainfi l'habitude , l'idiôme & la religion contribueront
à cette émigration . Pour l'empêcher , le
Gouvernement Anglois le verra donc obligé d'employer
toutes fortes de moyens , & il ne croira
pouvoir mieux réuffir qu'en nourriffant la haine du
peuple Anglois pour les Américains .
» Le mauvais naturel des Anglois s'eft déja aſſez
manifefté , & tout le monde voit que depuis nombre
d'années leur Gouvernement non- feulement s'eft
livré aux paffions les plus révoltantes contre les
Américains , mais même qu'il a pris pour fyftême de
fomenter ces paffions dans l'efprit du peuple Anglois
«.
» Enfin l'habitude, l'idiôme & la religion ont
beaucoup moins de force que d'autres intérêts plus
effentiels , pour déterminer l'amitié & la haine des
Nations. C'eft principalement le commerce qui influe
fur l'affection ou l'animofité Nationale . Aujourd'hui
il eft aifé de voir que les intérêts mercantiles d'Angleterre
& d'Amérique feront déformais incompatibles.
L'Amérique enlevera ou du moins diminuera
le commerce d'Angleterre en conſtruction de vaiffeaux,
en frêt , en pêche de baleine & de morue &
de toute eſpèce de poiffons , en pelleteries & fourrures,
3 Juin 1780.
b
( 26 )`
enfin en une infinité d'articles qu'il feroit trop long
de détailler. A ces égards , l'Amérique n'ira point fur
les brifées de la France , & au contraire elle donnera
prodigieufement de facilités & d'avantages au commerce
& à la marine de cette Puiſſance. Alors il y
aura une rivalité & une concurrence perpétuelles
entre l'Angleterre & l'Amérique , ainfi qu'une fource
éternelle de haine & de guerre. L'Amérique aura
befoin de l'alliance de la France pour la défendre
contre les mauvaiſes intentions de l'Angleterre , de
même que la France aura befoin de celle de l'Amérique
pour l'affifter contre la jaloufie & les hoftilités
naturelles & perpétuelles de la Grande - Bretagne «<.
» Les limites de territoire feront auffi une autre
fource conftante de difputes . Si malheureuſement on
fait une paix qui mette les Anglois en poffeffion du
Canada , de la Nouvelle Ecoffe & des Florides ou de
quelque morceau de terre en Amérique, ils empiéteront
fans ceffe fur l'Etat des Provinces - Unies , au lieu que
la France ayant renoncé à toute Jurifdiction territoriale
en Amérique , il n'y aura lieu à aucune difpute
«.
» C'est pourquoi les peuples d'Amérique , chezqui
les fermiers même paroiffent avoir examiné plus férieuſement
les intérêts des Nations que le Général
Conway , croient généralement que depuis qu'ils ſe
font déclarés indépendans , l'Angleterre eft devenue
leur ennemie naturelle , & que comme depuis des
fiècles elle a été & qu'elle fera toujours l'ennemie naturelle
de la France & l'alliée naturelle des autres ennemis
naturels de la France , l'Amérique eft devenue
l'amie naturelle de la France , & la France l'amie naturelle
des Etats - Unis : Puiffances naturellement
unies contre un ennemi commun , & dont les intérêts
continueront long-tems d'être réciproquement affurés
& favorifés par une amitié mutuelle «.
» Il est bien fingulier que les Anglois jugent auffi
dogmatiquement des intérêts de toutes les autres
( 27 )
Nations . S'il faut les en croire , les Américains tiennent
& ont tenu depuis plufieurs années une conduite
tout- à -fait contraire à leurs intérêts ; la France &
l'Espagne ont agi contre leurs intérêts ; la Hollande
agit contre les intérêts ; la Ruffie & les Puiffances
du Nord agiffent toutes contre leurs intérêts ; l'Irlande
agit contre les intérêts &c. , de forte que fur toute
la furface du globe , il n'y a que cette petite Ifle
d'Angleterre qui conoiffe fes intérêts , & encore parmi
fes habitans , les Comités , les Affociations & les
Affemblées font tous dans la même erreur que le
refte du monde . Ainfi chez toutes les Nations de la
terre , il n'y a que le Ministère Anglois & fa majorité
incertaine & flottante qui agiffent naturellement ,
& conformément à leurs intérêts.
Le refte du monde croit pourtant avoir raiſon , &
que c'est la majorité Angloiſe ou Ecoffoife qui eft
dans l'erreur «c.
Les Dépêches que la Cour a reçues de fes
Miniftres dans les Cours du nord , confir- .
ment toutes le plan de confédération des
Puiflances de cette partie de l'Europe , pour
protéger le commerce de leurs fujets contre
les attaques des Puiffances belligérantes
; & nous ne pouvons nous diffimuler
que plus de modération de notre part auroit
empêché cet évènement qui va porter
coup à notre ſuprématie maritime , & nous
arracher pour jamais l'empire des mers qui
vont redevenir libres comme elles doivent
l'être.
On prétend que le Chevalier Yorke , notre
Ambaffadeur à la Haye , a encore l'efpérance
d'adoucir les Hollandois ; mais il
faut pour cela que nous nous y prêtions ,
b 2
( 28 )
& que nous refpections nos traités . Si nous
prenons enfin ce parti , il feroit poffible de
terminer à l'amiable nos différends avec la
République ; & cet accommodement conclu ,
pourroit en amener infenfiblement un autre
avec les Puiffances avec lefquelles nous
fommes en guerre.
Le Baron de Nolken , Envoyé Extraordinaire
du Roi de Suède , a préfenté dernièrement
un Mémoire à notre Cour pour fe
plaindre de l'Armateur Anglois , qui a attaqué
fi indignement , comme l'on fait , la
Frégate Suedoife l'Illerim. On eft curieux
de favoir quelle réponſe on lui fera. La
feule raisonnable , & qui eft de juſtice , eſt
une fatisfaction éclatante , & la punition
du corfaire. Mais c'est peut - être parce
qu'elle feroit jufte , qu'on la fera attendre.
Le Miniftre Suédois a en même-temps déclaré
l'acceffion du Roi fon Maître à la
neutralité armée propofée par la Ruffie , &
fa réfolution de protéger le commerce de
Les ſujets.
Malgré la fupériorité que le Gouvernement
Britannique a de nouveau acquife parmi les Repréfentans
de la Nation , écrit- on de Dublin , en date
dus de ce mois , il s'en faut de beaucoup que les
efprits foient rentrés dans leur ancienne inactivité
& leur foumiffion paffive & confiante à l'Adminif
tration Angloife. M. Martin , Membre pour le
Bourg de James-Town , annonça avant hier dans
les Communes , qu'il propoferoit le lendemain :
» 1 °. D'établir un Comité pour faire des re.
cherches fur l'accroiffement des dépenfes publi-
» ques , & fur les réformes qu'il y auroit à faire
·
( 29 )
"
ג כ
» à cet égard : 2°. D'établir pareillement un Comité
» pour faire des recherches fur les caufes de l'aug
mentation de l'établiffement civil , ainfi que pour
rédiger & arranger un plan tendant à opérer une
» réduction en cette partie. « Malheureuſement hier
la Chambre fut trop peu nombreuse pour y agiter
une matière de cette importance ; & par cette raifon
on fut obligé de différer à un autre tems.
Hier , il y eut auffi une Affemblée des Citoyens &
Bourgeois de cette Capitale au Tholfel ( ou Hôtel
Municipal , convoquée fur la requifition des Shérifs
le Jurifconfulte Prefton y notifia , » qu'il
avoit à propofer une matière du plus grand
» intérêt pour le peuple & de nature à mériter
» l'attention de tout citoyen « . En conféquence il
» a été indiqué une autre Affemblée au 11 Mai.
:
» Si l'altération que le Duc de Leinſter a cru
devoir apporter à fon plan de conduite , a caufé
la défection d'une portion du parti Patriotique , &
fi fon crédit influe beaucoup fur une partie de nos
Volontaires , d'autre part cette variation lui attire
des défagrémens . Ceux de la Liberté de Dublin
commandés par Sir Edouard Newenham , prirent ,
le 28 Avril , les réfolutions fuivantes .
3
Arrêté unanimement , que nous jugeons qu'il
n'eft pas expédient que ce Corps refte plus longtems
fous les ordres de Sa Grace le Duc Leinfter
qu'une copie de cette Réfolution , fignée par le Secrétaire
, foit envoyée au Duc de Leinfter ; que les
remerciemens de ce Corps foient préfentés au Lieutenant
- Colonel Graydon & au Major Andrews ,
pour leur attention en faveur de ce Corps ; que
les fufdites Réfolutions & la Réponſe de M. Grattan
(à l'Adreffe de ces Volontaires ) foient imprimées
dans les Papiers publics de Dublin : Ordonné unanimement
, que le Préfident fignera çes Réſolutions
au nom du Corps.
( Signé ) ALEX. GRAYDON , Lieut.-Colonel .
b 3
·( 30 )
FRANC E.
De VERSAILLES , le 30 Mai.
M. d'Agoty , fils aîné , Peintre de la Reine
& de Madame , a eu l'honneur de préfenter
au Roi , le 16 de ce mois , divers bouquets
de fleurs , fervant aux ameublemens ,
& imprimés fur velours de coton & fur foie
felon les procédés dont il eft l'inventeur ,
& pour lesquels S. M. a bien voulu lui accorder
un privilége excluſif.
De PARIS , le 30 Mai.
Les nouvelles reçues des Ifles par le vaiffeau
qui à apporté la nouvelle de l'arrivée
de M. le Comte de Guichen à la Martinique ,
portent que le 30 Mars , ce Général fit partir
l'Iphigénie , ( dont les papiers Anglois avoient
annoncé la priſe , ) avec la Courageuse & la
Médée , pour conduire des renforts à S. Vincent
& à la Grenade. Comme les ' Anglois,
méditoient des entrepriſes , on regrette que
M. de Guichen ne foit pas arrivé 4 jours plus
tard ;il les auroit trouvés occupés de leurs expéditions
& il en auroit eu fort bon marché.
La bleffure de M. de la Mothe - Piquet
n'eft pas dangereufe , & toutes les relations
confirment que fans le calme il fe feroit
emparé des vaiſſeaux ennemis .
M. le Marquis de Vaudreuil , Chef- d'Efcadre
, a été nommé Gouverneur Général de
St - Domingue & des autres Ifles fous-le-Vent.
( 31 )
M de Bongards a l'Intendance de cette Ifle ,
que la mort de M. Taffard a fait vaquer . M.
de Bongards a déja rempli cette place avec
diftinction , & fa nomination ne caufera pas
moins de joie à la Colonie que celle de M. de
Vaudreuil.
On écrit de Breft , qu'on continue de travailler
à l'armement des vaiffeaux deftinés à
former l'armée ; il y en a déjà plufieurs en
rade : l'Actif, de 74 canons , y eft entré le 17
de ce mois.
On attendoit dans ce Port des flottes de
Bordeaux , chargées de munitions , de vivres.
& fur-tout de vin. Leur arrivée eft néceffaire
pour équipper complettement l'Eſcadre def
tinée à tranfporter une feconde divifion de
troupes de 4 à 5000 hommes .
Le convoi parti de St- Malo , le Jeudi-
Saint , étoit toujours à Cherbourg ; il eft
d'autant plus précieux qu'il confifte en partie
en canons de fonte , & autres pièces d'artillerie
, voiturées des arfenaux pour la defcente
qui auroit dû s'effectuer l'année dernière.
Les Anglois , qui connoiffent fa valeur , ne
le perdent , dit- on , pas de vue ; & on dit que
s'ils n'étoient pas ariêtés par le calcul de la
dépenſe à faire , ils bombarderoient Cherbourg
, s'ils ne pouvoient parvenir à brûler
les bâtimens du Port. On croit que quelques
vaiffeaux de ligne pourront ne pas tarder à
fortir de Breft , pour donner la chaffe aux
Anglois & les écarter de Cherbourg.
» Les vaiffeaux le Marfeillois & le Zélé , écrit,
b 4
( 32 )
on de Toulon , en date du 16 , ont mis à la voile.
On croit qu'ils iront à Cadix ; mais qu'avant de s'y
rendre , ils rempliront une commiffion particulière.
Le Terrible de 110 canons , le Hardi & le Lion
de 64 , le Sagitaire de so , font en rade , d'où ils
partiront à la fin du mois , pour fe rendre , à ce
qu'on croit , à Cadix . On frète des bâtimens marchands
qui doivent porter des vivres aux vaiſſeaux
qui fe trouvent dans ce Port d'Eſpagne. On
attend du Levant un convoi de bâtimens de commerce
richement chargés ; il eſt eſcorté par les
frégates la Sérieufe , la Lutine & la Sultane.- On
travaille à la conſtruction de 2 frégates ; on ne fait
pas encore le nom qu'elles porteront. On mettra
inceffamment fur le chantier un vaiffeau de 110
pièces de canons « .
-
On apprend par des lettres du Ferrol , que
l'Intendant de la Marine dans ce port avoit
reçu ordre de faire partir fans délai 8 vaiſfeaux
de ligne & 4 frégates , & de leur remettre
des paquets qu'on lui envoyoit , &
qui ne doivent être ouverts qu'à une certaine
hauteur.
- Selon les lettres de l'Orient , il y eft arrivé
un bâtiment Américain portant des Dépêches
qui , fur le champ , ont été expédiées
à la Cour.
Nous nous fommes empreffé de rapporter
plufieurs traits de zèle , d'ardeur & de
bonne volonté de la part de nos troupes. On
ne finiroit pas fi l'on vouloit les citer tous ;
mais en voici un qui mérite d'être diftingué
, & que nos Lecteurs ne verront pas
fans intérêt.
33
Lorfque M. de Ternay voulut mettre à la
voile le is Avril dernier , il fit précéder les vaif(
33 )
feaux de ligne par les vaiffeaux de transport ; un
de ces derniers , portant 250 hommes d'un des
deux régimens étrangers , partis avec M. de
Rochambeau , heurta contre un autre navire , &
reçut des dommages fi confidérables , qu'il fut
obligé de rentrer , & de paffer fur le chantier pour
y être réparé. Le vent changea dans la journée ;
mais on ne perdit pas l'efpérance de pouvoir
mettre à la voile le lendemain 16. Comine on
ne crut pas que le bâtiment endommagé pût être
réparé affez tôt , il fut décidé qu'il ne feroit point
de l'efcadre de M. de Ternay , & qu'il ne partiroit
qu'avec la divifion & le convoi qui doivent la fuivre .
Le Colonel du régiment dont ces 250 hommes
faifoient partie & devoient refter en arrière ,désespéré
de le voir féparé de cette portion de fa troupe , & d'avoir
par-là moins de moyens de rendre fon régiment
utile , alla au chantier , pria , conjura les Ouvriers
d'accélérer leur ouvrage , & les anima tellement
que le vaiffeau , qui demandoit trois jours de travaux
fut réparé en 24 heures , & en état de
partir le 16 , fi le départ avoit eu lieu . Le jeune
Colonel , enchanté , s'empreffa de récompenfer les
Ouvriers de leur activité , & fit diftribuer un louis
à chacun de ceux qui avoient été employés à ce
travail ; ils étoient au nombre de 16 «.
›
La plupart des avis que l'on reçoit de
Hollande , confirment que depuis la décla
ration faite par la Grande - Bretagne aux
Etats - Généraux des Provinces- Unies , les
Anglois ont arrêté plufieurs vaiſſeaux Hollandois
, chargés de marchandiſes innocentes
, & dont le tranſport n'a jamais été défendu
aux neutres. Ce procédé arbitraire paroî
tra fans doute étrange aux Puiffances maritimes
du nord ; elles peuvent le comparer
avec la conduite de la France. Le Roi , toubs
( 34 )
jours guidé par des principes de fageffe &
d'équité , a envoyé les ordres les plus précis
à tous les Commandans & Capitaines de
fes vaiffeaux de guerre & Armateurs de
fon Royaume , de laiffer paffer librement
& fans empêchemens tous les vailleaux neutres
quelconques indiſtinctement , fuffent-ils
même deftinés pour des ports ennemis ,
pourvu qu'ils ne fe trouvent chargés d'aucunes
armes ou munitions de guerre , dont
le tranfport eft interdit par les traités.
Une lettre de M. de Sartine , au Commiffaire
Général des Ports & Arfenaux de la
Marine du Roi , & Ordonnateur au Port du
Havre , qui contient ces difpofitions , eft
conçue ainfi.
» Vous favez , M. , que la guerre entrepriſe par
le Roi , n'a d'autre but que le défir dont S. M.
fe fent animée pour le maintien de la liberté de
la navigation ; en conféquence , ellé a vu avec
beaucoup de plaifir que la plupart des Puiffances
du Nord inclinent , & ont pris la réfolution d'y
coopérer. Déja par des Règlemens y relatifs , S. M.
a fait connoître , aux Commandans de fes efcadres ,
fon intention , relativement aux mefures & aux
précautions que doivent obſerver les Capitaines de
fes vaiffeaux de guerre & autres bâtimens , envers
les navires appartenans aux fujets des Puiffances
neutres , & que les premiers pourroient rencontrer
fur mer. S. M. m'a donc chargé de réitérer encore
fes ordres donnés à cet égard , & de vous ordonner
d'exhorter les Capitaines & autres Officiers des
vaiffeaux armés en courſe , de fe conformer avec
plus d'attention que jamais à la teneur des Règlemens
relatifs aux bâtimens neutres , & en particulier à
ceux appartenans aux Ruffes. A cet effet , S. M.
ordonne aux Capitaines des vaiffeaux armés en
( 35 )
›
courfe & autres , d'ufer de la plus grande circonf
pection envers tous les navires neutres , & , felon
l'exigence des cas , de leur prêter toute l'affiftance
dont ils pourroient avoir befoin , de ne pas apporter
le moindre empêchement à leur navigation ,
quoique leurs cargaifons puffent être deſtinées pour
les Ports ennemis , ni de les arrêter , finon dans le
cas où les Capitaines des Armateurs François auroient
des raifons bien fondées pour croire que
les fufdits bâtimens navigaffent pour les fujets du
Roi d'Angleterre , à l'abri du pavillon d'une Puiffance
neutre afin d'éviter par cette voie d'être
vifités , fuivant les ufages établis en pareils cas
ou lorsqu'ils tenteroient de tranfporter à l'ennemi
des effets de contrebande , tels que des armes de
toute eſpèce & autres munitions de guerre. L'intention
du Roi eft , que vous donniez connoif,
fance de la Préfente aux Commiffaires du Département
du Havre de Grace ; leur ordonnant en
même-tems d'en remettre copie à tous les Capitaines
des vaiffeaux armés en courſe , & autres
navires , prêts à fortir ou qui rentrent , afin qu'ils
fe conforment avec la plus grande circonfpection
à ce qui leur y eft prefcrit à l'égard des bâtimens.
neutres , & en particulier de ceux appartenans à
la Ruffie «.
- -
M. Bertin fe retire avec 40,000 liv . de
penfion , dont 20,000 liv. font réversibles à
Madame la Comteffe de Mélé fa nièce. La
Charge de Secrétaire- d'Etat qu'il poſsède eft
éteinte , & fon département partagé entre
les autres Secrétaires d'Etat . M. le Comte
de Vergennes , Miniftre d'Etat au département
des affaires étrangères , a l'Adminif
tration de Provinces. Le diftrict des haras du
b6 b 6
( 36 )
Royaume ayant été donné au Secrétaire d'Etat
de la Guerre , M. le Prince de Montbarey
charge de ce détail M. le Prince de
Saint-Mauris fon fils.
» M. Guillaumot , Architecte du Roi , Contrôleur
& Inspecteur- Général des travaux relatifs aux
carrières , &c. a opéré le 23 de ce mois , l'affailfement
du ciel d'une vafte carrière à plâtre exploitée
par cavage , en préſence de M. le Noir , Lieutenant
Général de Police , & de M. Perronnet , Premier
Ingénieur des Ponts & Chauffées de France , de
MM. Moreau & Deſmaiſons , Architectes du Roi ,
& de M. de Chezy , Infpecteur - Général du pavé
de Paris. Le vuide de cette carrière faiſant partie
de la butte Chaumont , près Belleville , étoit de so
àss pieds de hauteur , préfentant vers le chemin
de Paris à Pantin , un front de 90 toifes de longueur,
fur environ 36 de profondeur , réduite ; le
ciel en étoit foutenu par 30 piliers , dans lefquels
on avoit pratiqué 255 trous de mines qui ont été
chargés d'environ trois mille livres de poudre à
canon. Quelques perfonnes ont été admifes à par
courir l'intérieur de la carrière & à juger de l'im.
portance de ce travail , un beaucoup plus grand
nombre ne s'eft pas foucié de faire ce voyage fouterrein
; quelques milliers de poudre diſtribués dans
cette enceinte , des mèches de communication qui
pendoient au- deffus des têtes , & qu'une feule étincelle
pouvoit mettre en action , avoient quelque
chofe d'impofant. On a mis le feu fur les 7 heures
du foir ; deux minures & demie ont fuffi pour opérer
le renversement des pilliers & occafionner l'affaiffement
du ciel . Des coups fucceffifs qui annonçoient
le jeu de la mine dans les maffes , un bruit fourd
& profond , de fuperbes effets de lumière qu'on
appercevoir par les bouches de la carrière , l'ébran(
37 )
&
lement d'une maffe de terre d'environ 80 pieds
d'épaiffeur & de plufieurs arpens de fuperficie , un
nuage confidérable de fumée & de pouffière , offroient
en quelque forte l'image des terribles effets
d'un volcan fuivi de tremblement de terre ,
d'autant plus intéreffante , qu'on pouvoit en jouir
avec la plus grande fécurité. M. Guillaumot , à
qui on doit le fuccès d'une opération auffi intéreffante
à la fûreté publique , a reçu des Spectateurs
des applaudiffemens qu'il s'eft empreffé de faire
partager à M. Vandermark qui le feconde dans
les travaux de ce genre , en qualité d'Inspecteur
des fouilles , & qui a mis le feu à la mine. Le
Magiftrat lui a donné, les éloges que méritent fon
intelligence & fon courage «.
Les établiffemens falutaires fe multiplient
depuis quelque tems ; parmi ceux qui intérellent
le plus l'humanité , on doit diftinguer
la maifon de fanté ou infirmerie
générale établie rue du petit - Vaugirard , par
feu M. de Caubotte , ancien Directeur des
deux maiſons de fanté établies par le Gouvernement
& actuellement foutenue par fa
veuve.
Cette maifon , qui fubfifte depuis plufieurs années
, a mérité la confiance publique . Plufieurs
Princes & autres grands Seigneurs l'ont adoptée
pour leur infirmerie , & y envoient tous leurs gens
malades. On y reçoit ceux des deux fexes pour tou
tes fortes de maladies , à raifon de 4 liv. par jour
en commun , ou de 6 liv. dans des chambres par
ticulières. Le prix de ceux qui voudront avoir un
appartement complet , fera fuivant ce qu'ils exigeront.
Les foins du Médecin , du Chirurgien , les médicamens
, la nourriture , le bois , la lumière , les
gardes , & généralement tout ce qui eſt néceſſaire ,
( 38 )
aux maladies , eft compris dans le prix . Il y a des
appartemens où l'on peut avoir fon domestique &
fa femme de chambre , & un corps de bâtiment
féparé pour les perfonnes de diftinction . On prend
auffi des femmes en couches , & chaque femme a
la liberté d'y appelier fon Accoucheur , fi elle veut.
Les femmes ont des appartemens féparés , & font
fervies par des femmes. On eft libre de faire appeller
tout autre Médecin ou Chirurgien que ceux
de la maifon , mais à fes propres dépens . Il y a un
joli jardin pour la promenade des convalefcens ,
ainfi qu'une Chapelle où fe dit la Meſſe les Fêtes &
Dimanches. Les malades font, vifités tous les jours
par un Docteur-Régent de la Faculté de Médecine
de Paris , & un Maître en Chirurgie , Membre du
Collége. Un Chirurgien qui réfide dans la maifon ,
les vifite plufieurs fois par jour , & même la nuit ,
veille à ce que les ordonnances du Médecin foient
exécutées , tant pour les médicamens , que pour le
régime , ce qui eft de la dernière conféquence pour
les malades , & une affurance pour les Médecins
du fuccès de leurs ordonnances , qui , adminiſtrées
à
propos , & par des gens de l'Art , ne caufent jamais
des accidens graves & fouvent mortels ,
comme cela arrive , lorfque ces mêmes remèdes
font pris , foit dans un redoublement de fièvre ,
foit dans une crife qui furvient , & qu'il feroit dangereux
de troubler, &c . accidens qui arrivent quel
quefois dans les intervalles des vifites du Médecin ,
& qu'il ne peut prévoir.
On reçoit des abonnemens pour les grandes maifons
qui defireroient un ou plufieurs lits fondés ,
moyennant 800 livres par an pour chaque lit ; &
moyennant une fomme convenue par année , à proportion
du nombre des domeftiques , foit qu'il y
ait peu ou beaucoup de malades , comme différens
Princes & Seigneurs l'ont déja fait , pour fixer
( 39 )
l'ordre de dépense à ce fujet , & pour le bien de
leurs gens .
On prend auffi des infirmes ou incurables
moyennant 800 livres par an , pour tous frais.
9
On trouve dans cette maifon tous les ſecours
pollibles , & même une machine électrique , pour
ceux à qui ce fecours pourra convenir , tels que les
paralytiques , &c.
On y donne auffi tous les lundis matin de chaque
femaine , des confultations gratuites aux pauvres
, ainfi que les panfemens & autres foins analo..
gues à leurs maladies . Enfin Madame de Caubotte
ne néglige rien de tout ce qui peut être utile aux
malades pour leur prompt rétabliffement. Elle efpère
, par fon exactitude & fes foins , mériter la
même confiance que le public daignoit accorder à
feu M. de Caubotte.
奥
La Société royale de Médecine dans fa
féance du 7 Avril dernier , a entendu le
rapport des Commiffaires nommés pour
adminiftrer le rob du fieur Lafecteur. Il
réfulte de ce rapport que le rob ne contient
point de mercure ; qu'il guérir les
maladies vénériennes confirmées ; qu'il n'exclud
point les traitemens particuliers néceffaires
, les précautions & les modifications
relatives aux circonftances qu'il eft
impoffible de défigner , & qui doivent être
laiffées à la prudence du Médecin . En conféquence
la Société a confirmé l'approbation
qu'elle a déja donnée à ce remède , que
fur fa parole on paroit pouvoir prendre
avec confiance. Le fieur Laffecteur demeure
rue de Bondi.
La Société Royale d'Agriculture de Lyon a ren(
40 ) -
voyé le prix qu'elle devoit donner cette année , à
l'année prochaine ; elle propofe les fujets fuivans :
1º. Chaque Paroifle ne pourroit elle pas , pour prévenir
la mendicité , occuper fes pauvres ? Quel
en feroit le moyen ? 2 ° . Quel feroit celui de donner
aux mendians valides & invalides de l'un & de
l'autre fexe , renfermés dans les dépôts , des occupations
qui puffent les rendre utiles à la fociété ,
lorfqu'ils y rentrent ? Le prix devenant double , fera
d'une médaille d'or de 600 livres . Les Auteurs
adrefferont leurs ouvrages francs de port , à M. de
Jais , Secrétaire perpétuel de la Société Royale
d'Agriculture de Lyon, ou les enverront fous l'enveloppe
de M. de Fleffelles , Intendant de cette ville .
Aucun mémoire ne fera reçu paffé le 1 Février
1781. •
Le 16 de ce mois D. Bery , Bénédictin
de l'Abbaye royale de St - Germain- des - Prés,
Congrégation de St - Maur , Hiſtoriographe
du Roi pour les Provinces de Haynault
& de Flandres , allant de l'Abbaye d'Aumont
au village de Mondoulers , à quatre
lieues de Bavay , rejoindre l'Arpenteur &
les Ouvriers qu'il avoit pris pour tirer le
plan de l'acqueduc de Flourfies à Bavay ,
conftruit par l'Empereur Augufte , apperçut
un fouterrein entre le bois d'Eclebes & le
bois- le- Roi ; ce Religieux portant le pied
fur la feconde marche , qui s'écroula toutà-
coup , tomba dans une cavité de dix pieds
de profondeur , où il fe trouva enseveli
fous fix pieds de terre. Deux Bûcherons
ayant été heureuſement témoins de cet accident
, le retirèrent de cet abîme après 4
heures de travail. Ce Religieux enfeveli
( 41 )
n'eut cependant que deux fortes contufions
à la cuiffe , & une ftupeur générale , caufée
par la vapeur méphitique , qu'on parvint à
diffiper avec de l'eau fraîche.
Charles Céfar du Mefnildot , Comte de
Tourville , arrière- neveu du Maréchal de ce
nom , ancien Capitaine de Dragons de M.
le Duc d'Orléans , Seigneur de St- Germain ,
Nay , Ruids , St - Sebaſtien & autres lieux ,
eft mort le 15 Avril en fon Château de
St - Germain- le - Vicomte , âgé de 38 ans.
Marie Roux , fille de feu Jacques Roux ,
Notaire à Châlons- fur- Saône , née & baptifée
à Châlons le 17 Avril 1680 , mariée &
veuve du fieur Guillaume Betaud , eft morte
le 17 de ce mois , âgée de 100 ans & un mois.
Thérèfe- Elifabeth de Gaudechau , veuve
du Vicomte d'Efpiés , Meftre-de- Camp de
Cavalerie , eft morte au Château d'Omecourt
en Picardie le 10 de ce mois , âgée
de 33 ans.
De BRUXELLES , le 30 Mai.
L'ARRIVÉE des Couriers extraordinaires
qui ne ceffent de fe rendre de Verſailles
& de Madrid à Lisbonne , fait conjecturer
que la bonne intelligence qui règne
entre cette Cour & celle de Londres ,
pourroit bien s'altérer en partie , & que
du moins S. M. T. F. n'eft pas éloignée
d'adopter le fyftême de la Hollande & des
Puillances du Nord , dont l'effet doit être
de maintenir la liberté de la navigation & du
( 42 )
commerce de leurs fujets refpectifs contre les
déprédations continuelles des corfaires.
La réponſe de la Cour de Madrid à la
déclaration de la Cour de Ruffie n'a point
encore été rendue publique ; on dit qu'elle
porte en fubftance.
ร
Que le Roi a reçu avec plaifir les ouvertures qui
lui ont été faites de la part de S. M. l'Impératrice de
Ruffie , relativement aux mesures que cette Princeffe
fe propofe de fuivre , tant à l'égard des Cours actuellement
en guerre , que des Puiffances neutres : que ces
principes font précisément les mêmes qui ont guidé
le Roi antérieurement , & qu'il s'eft efforcé de faire
goûter à la Grande- Bretagne ; que depuis le commencement
des troubles , S. M. C. ne s'eft point écartée
da fyftême d'équité & de modération , qu'elle a fait
éprouver à toutes les Puiffances de l'Europe , & que
c'eft uniquement fur les procédés arbitraires de l'Angleterre
, qu'elle a dû fe décider pour des voies plus
rigoureufes ; que puifque les Anglois , loin de refpetter
les pavillons neutres , fe font même permis
d'attaquer les vaiffeaux dont la cargaison étoit autorifée
par les traités , il a bien fallu que l'Espagne veillât
de fon côté au maintien de fes intérêts ; que le
Roi , non content de fe borner aux marques fréquentes
qu'il a données de fon équité , déclare encore qu'il eft
prêt à témoigner toute la déférence poffible pour celles
des Puiffances neutres qui fe détermineront à protéger
leur pavillon , & qu'il demeurera fidèle à cet enga
gement, jufqu'à ce que l'Angleterre mette un frein aux
exactions que ne ceffent de commettre fes navires ,
qu'au refte , S. M. C. accède aux autres articles de la
Déclaration remife le 15 Avril , par le fieur de Sinovief;
mais qu'elle fe flatte en même tems , que pour
ce qui concerne le blocus de Gilbraltar , S. M. I.
voudra prefcrire à fes fujets de fe conformer aux
reftrictions propofées par l'Ordonnance , émanée à
Madrid , en date du 13 Mars dernier « .
( 43 )
Le Comte de Florida Bianca écrivit lè
premier de ce mois la lettre fuivante au Comte
de Rechteren, Miniftre de Hollande à la Cour
de Madrid .
» M. , S. M. a appris que la chaloupe d'un
chébec , commandé par Don Barthelemi Roffello ,
s'étant faifi d'un bâtiment Hollandois , nommé le
Spaar , Capitaine Jean Tierds Waagenaar , fortant
de Gibraltar , où il avoit débarqué un chargement
de farine , qu'il conduifoit du Ferrol à Cadix pour
le compte des Pourvoyeurs de notre Marine , ledit
bâtiment a été mis en liberté fur la déclaration qu'il
a faite , favoir , qu'il avoit été pris fous le Cap
Efpartel par le Corfaire Anglois le Maidſtone , qui
l'avoit conduit à cette Place. Cependant on a des
preuves que le bâtiment a été rencontré à l'entrée du
Port de Cadix ayant encore fon chargement ; que par
conféquent la prétendue faifie par le corfaire Anglois
eft une pure fiction , & l'introduction à
Gibraltar du chargement de 5162 un quart quintaux
Caftillans de farine , un vol manifefte fait à
la provifion de la Marine du Roi , & afin que de
pareilles friponneries foient punies & prévenues
par la fuite , S. M. a ordonné qu'on fît le procès
audit Waagenaar
, & que je vous en prévienne ,
afin que vous en donniez connoiffance à L. H. P. ,
auxquelles fon Miniftre à la Haye a ordre de fe
plaindre hautement d'un vol qui ne devoit pas être
le fruit des ménagemens dont le Roi a ufé envers
le pavillon de la République ; j'ajouterai que S. M.
efpère que L. H. P. , par le remède qu'elles y ap-:
porteront , & par la punition févète des coupables ,
lui épargneront de prendre par elle- même les précautions
nécellaires pour réprimer des excès aufli
crians «.
J'ai l'honneur d'être , &c.
Le Miniftre Efpagnol à la Haye a reçu
( 44 )
copie de cette lettre , & a porté , conformément
à fes ordres , des plaintes aux Etats-
Généraux d'une conduite auffi condamnable.
» Le bruit court , écrit- on de la Haye , que le
Comte de Welderen , Ambaſſadeur de LL. HH. PP .
à la Cour de Londres , a écrit à M. le Greffier
Fagel , pour lui demander comment il devoit fe
conduire à l'égard des vaiffeaux pris par les Anglois
depuis la dernière proclamation du Roi de
la Grande- Bretagne. On affure qu'il a été réfolu
de lui répondre qu'il devoit s'en tenir ftrictement
à la teneur du Traité de 1674 , & réclamer en
conféquence les vaiffeaux & leurs cargaifons «.
Selon des lettres d'Amfterdam , on y en a
reçu une du Capitaine Vander Wind , écrite
de la Nouvelle-Yorck , dans laquelle il rend
compte d'un nouvel excès commis par les
Anglois à fon égard , & qui l'ont exposé à
une fuite de défagrémens . Pendant fon voyage
aux Iles Canaries , il rencontra plufieurs
corfaires Anglois qui lui prirent beaucoup
d'effets de fa cargaifon , & maltraitèrent fon
équipage. Enfin le corfaire la Diane , commandé
par un certain Paul Sappie , s'empara
de fon vaiffeau , le conduifit lui-même à
bord avec s hommes , & mit 8 Anglois à
bord de fon navire pour le conduire à New-
Yorck. Un corfaire Américain a repris enfuite
ce navire & l'a conduit à Philadelphie . Vander
Wind a paffé 3 mois à New-Yorck & n'a
obtenu fa liberté qu'avec beaucoup de peine.
Il n'en a pas eu moins à obtenir qu'on lui
permît d'aller à Philadelphie cù il va réclamer
fon vaiffeau , mais avec beaucoup d'incertitude
fi on lui en accordera la reftitution.
(45 >
» Nous avons été , le 20 de ce mois , écrit- on
d'Amfterdam , dans la plus grande confternation ;
elle fut occafionnée par deux bruits violens &
fucceffifs que l'on entendit tout-à- coup au - deffus
du poids de la Ville fur le Dam , & dont on
ignoroit la cauſe. On apprit bientôt que les
foldats , qui y ont la grand'-garde , étant occupés
à faire des cartouches pour les manoeuvres qu'ils
font annuellement , le feu prit , par accident , aux
poudres , & enfuite aux cartouches . L'effroi fut
général parmi les foldats , & occafionna une fi
grande confufion , qu'ils prirent la fuite , les uns
par la porte , les autres par la fenêtre. Cinq de
ceux qui avoient pris ce dernier parti fe blefsèrent
très grièvement , & le lendemain il en mourut
deux . Les prompts fecours que l'on apporta
empêchèrent que l'incendie ne fît des progrès , &
le bâtiment a été peu endommagé « .
S'il faut en croire quelques lettres de
Londres , on y a reçu avis de la côte d'Or ,
qu'une frégate Françoife de 40 pièces de
canons , a attaqué un fort Anglois nommé
Succondée , dont elle s'eft emparé ; & qu'après
avoir encloué le canon qui s'y trouvoit ,
enlevé ce qu'il y avoit de mieux dans le fort ,
elle avoit remis à la voile , fans rien entreprendre
contre les autres établiſſemens.
Il eſt arrivé le 11 , écrit - on de Londres , un
Courier expédié de la Haye , par le Chevalier Jofeph
Yorke , avec la nouvelle fuivante : » En conféquence
de la permiffion accordée par les Etats - Généraux
pour le paffage des Recrues de Brunswick ,
de Heffe , d'Hanau , &c . à la folde de la Grande-
Bretagne , par les terres de la République & pour
leur embarquement
dans un de fes ports , un
vaiffeau de guerre & des tranfports ont appareillé
d'Angletre pour prendre à bord ces recrues defti(
46 )
·
nées pour l'armée du Canada. Mais à peine les troupes,
les bagages , &c. étoient embarqués , qu'il eft
arrivé un ordre des Etats Généraux pour arrêter
leur départ. On attribue cetre conduite des Etats-
Généraux à la demande formelle qu'ils ont faite à
la Grande- Bretagne de la reftitution des vaiffeaux
Hollandois pris par le Commodore Fielding . En conféquence
les tranfports & les recrues refteroient en
Hollande jufqu'à ce qu'on eût donné une fatisfaction
entière aux Etats Généraux fur cet objet.
>
Le difcours que prononça M. Grattan à
la Chambre des Communes de Londres
lorfqu'il fit la motion pour la déclaration de
l'indépendance de ce Royaume, mérite d'être
connu.
» Jamais la Chambre ne s'affembla pourprononcer
fur un objet plus important , plus décifif ; il ne s'agit
de rien moins que de protefter aujourd'hui contre
l'ufurpation du Parlement de la Grande- Bretagne ,
que de fe joindre à moi , & d'élever de concert & nos
mains & nos voix contre cette ufurpation : il s'agit
de répondre au cri de trois millions d'habitans qui
nous demandent juſtice ! Dans ce moment folemnel ,
fi le Ciel m'eût donné un fils , on me verroit comme
le pere d'Annibal , le conduire à l'autel pour y faire
ferment de protéger les droits facrés du peuple ! Ne
nous le diffimulons pas , ce peuple a fes droits , il a
entr'autres celui de nous fommer de les lui conferver ,
de lui en rendre compte en tout tems : un cri qui
part de plufieurs millions de bouches , eft un cri
puiffant : c'eft la voix du tonnerre , on a beau chercher
à ne pas l'entendre , elle frappe l'oreille la plus
dure :: cette voix vous dit que quoique l'on ait fait
quelque chofe pour l'Irlande , il refte encore plus à
faire , que les efprits ne font pas tranquilles , qu'il
ne font pas fatisfaits : que fi quelque chofe peut en
calmer l'effervefcence , c'eft la confiance qu'il eft
naturel de placer en vous , en vous confidérant com(
47 )
me lesgardiens nés de la liberté qu'ils reclament e
Cette idée confolante fixe fur vous les yeux de la
multitude qui vous parle ainfi : rappellez la Grande-
Bretagne aux notions fimples de la juſtice : engagezla
, forcez - la à reftaurer votre liberté politique , en
même- tems qu'elle reftaure la liberté de votre commerce
dites - lui que la manière dont elle vous a
difpenfé cette dernière faveur , eft alarmante ; que
le Miniftre Britannique en vous l'annonçant n'a pas
dit qu'il étoit jufte , inais ſeulement qu'il étoit expédient
de vous accorder certains avantages ! Obfervezlui
que ce mot expédient annonce une réferve inquiétante
; qu'il eft fatal dans la bouche de la Grande-
Bretagne ; que c'eft ce mot funefte qui lui a coûté
l'Amérique , qui l'a plongée dans des fleuves de fang ,
dans des abîmes de mifere & d'horreur ! Dites-lui
enfin avec force , que ce mot expédient annonce de
l'infincérité , des réſerves tacites ; que tant que ces
réſerves exiſteront ou feront fuppofées exifter , nous
ne pouvons regarder les avantages récens , accordés
ànotre commerce , que comme paffagers , infiniment
précaires , parce qu'étant fans ceffe à la difpofition
de la Grande-Bretagne , elle peut nous les retirer dès
qu'elle le jugera expédient : ajoutez , que nous ne
pouvons nous regarder dans ce moment-ci que comme
des efclaves à qui l'on permet de refpirer un
moment , mais qui voyent encore les fers dont ils
étoient chargés dans la main qui les leur a ôtés
& paroît toujours prête à les accabler de leur poids !
En parlant ainfi à la Grande- Bretagne , vous fixerez
d'autant plus fûrement fon attention , que le moment
eft favorable ; c'eft un Dieu , c'eft Dieu lui- même
qui a créé pour vous ce moment de vous émanciper
vous & votre poftérité : ne permettez - pas qu'il
s'écoule en vain gardez-vous fur- tout d'attendre
l'époque dangereufe de la paix ; hélas ! ce qui feroit
paix pour les autres , feroit guerre pour vous : la
Grande-Bretagne ne croiroit pas en jouir , fi elle ne
voyoit pas votre Ifle humiliée , rentrée dans l'efcla
( 48 )
vage ! C'eſt au nom de tout ce qui vous eft cher ,
c'eft pour l'honneur de votre Patrie , pour l'honneur
de la nature humaine , par le fouvenir de tout ce que
vous avez fouffert , par le fentiment que vous confervez
des injuftices que vous avez effuyées , par
l'amour que vous portez à votre poftérité , par la
dignité , la noble générosité qui règnent dans des
coeurs Irlandois , que je vous conjure , vous ſupplie
de faifir cette occafion fortunée , de marquer ce mo
ment pour celui de votre liberté ! Croyez - moi , la
Grande- Bretagne fait parfaitement bien actuellement
que la Doctrine tendante à établir fa fuprématie univerfelle
eft une chimère , une abfurdité. Des légions
d'ennemis l'environnent , la preffent , fondent fur
elle de toutes parts : fa fuprématie s'éclipfe par-touti;
la mer n'eft plus fon Domaine , l'honneur de fes
Confeils eft flétri , ainfi que celui de fes armes : elle
n'a plus d'armées , elle n'a plus de flottes , point
d'Amiraux , point de Généraux ; l'engourdiſſement
de l'indolence caractériſe toutes les mesures , ladivifion
aigrie par les revers préfide à fes Confeils . I
n'en eft pas ainfi parmi nous : ce monient eft l'aurore
de nos beaux jours , jamais l'Irlande , jamais aucun
peuple de la terre ne put fe flatter d'avoir un Sénat
auffi bien compofé que le nôtre , un Sénat qui a tant
de droits à la confiance du peuple. Jamais peuple ne
fut mieux difpofé à feconder les grandes vûes de fon
Sénat. Un feu divin embrafe tous les coeurs : un-enthouſiaſme
facré , dont l'antiquité même ne nous
fournit point d'exemple, a converti une multitude languiffante
en un peuple fier : portez les yeux de l'imagination
au delà de cette enceinte , vous verrez 40
mille hommes fous les armes fixant les yeux
fur vous , attendant dans le filence le réfultat des
Délibérations de ce jour : leur voeu eft uniforme ,
ils foupirent tous après la Liberté : La Providence
femble leur fourire : Oui la main de Dieu eſt vifible,
je la vois , c'eft elle qui a tout préparé , c'eſt
elle qui va tout confommer !
"
La fuite à l'ordinaire prochain.
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TUR QUI E.
De CONSTANTINOPLE , le 17 Avril.
LE 13 de ce mois le Capitan Bacha cut
l'honneur de prendre congé du Grand-
Seigneur ; il fe rendit le lendemain à bord de
fon efcadre qui eft encore en rade, n'attendant
qu'un vent favorable pour mettre à la voile.
On dit que 3 vaiffeaux , 5 frégates & 6 galères
de cette flotte refteront fous le commandement
de fon Lieutenant qui lui -même ſe
trouve chargé d'une expédition fecrette.
L'intention de S. H. eft de faire réparer les
Châteaux des Dardanelles qui font dans le
plus grand délabrement. Elle fe propoſe auffi
de former un camp de 80,000 hommes dans
les environs d'Andrinople.
On affure qu'on a trouvé dans les Archives
de la Porte , une ancienne Ordonnance
qui règle les limites en- delà defquelles les
vaiffeaux de guerre ni les corfaires des Nations
en guerre ne doivent point pénétrer ;
on s'attend à la voir remettre en vigueur , &
les Puiffances neutres font des voeux pour fa
prompte exécution.
10 Juin 1780 .
( 50 )
% Le Tefterdar , ou Tréforier de la Porte
en Crimée , rappellé de cette Province &
arrivé ici , fe rendit vendredi dernier en
grand appareil chez le Grand - Vifir , conformément
à l'ordre qu'il en avoit reçu . Cette
viſite a eu pour lui les fuites les plus funeftes.
Le Miniftre Ottoman lui déclara qu'il étoit
accufé d'avoir communiqué à Gianikli Pacha ,
l'ordre qui lui avoit été envoyé par la Porte
de l'arrêter , & d'avoir facilité par là fa fuite &
fa retraite en Crimée auprès du Khan des Tartares
; & lui ordonna , malgré tout ce qu'il
put dire pour fe juftifier , de fe rendre auprès
du Grand-Seigneur. Le Tefterdar prit le che
min du ferrail ; il trouva à la Porte un Bourreau
qui l'attendoit & qui s'étant emparé de .
lui , lui coupa la tête fans autre forme de
procès . Son corps a été expofé pendant trois
jours devant le ferrail felon l'uſage ordinaire.
Le Député de Zadi , Chan d'Ifpahan , & celui
du Prince Héraclius de Georgie qui font venus
ici pour engager la Porte à les foutenir
dans les efforts qu'ils le propofent de faire
contre la famille de Kerim- Chan , ne paroiffent
pas jufqu'à préſent devoir réuffir dans
leur miffion . Ils n'ont été admis ni à l'Audience
du Grand - Seigneur ni à celle du
Grand-Vifir ; on paroît les regarder avec
beaucoup d'indifférence .
RUSSIE
De PETERSBOURG , le 1er. Mai.
Le départ de l'impératrice de Ruffie pour
fa Lithuanie , eft à préſent fixé au 20 ou au
21 de ce mois. Le Corps de Ville de Nerwa
qui fe propofe de lui donner une fête , a envoyé
ici des Députés pour la fupplier d'honorer
la ville de fa préfence , ce qu'elle at
promis de la manière la plus gracieuſe.
Le Prince Wolkonski , Général en chef
& Gouverneur général de Mofcou , a demandé
la démiffion de fes charges. L'Impératrice
a bien voulu la lui accorder , en lui
confervant en récompenfe de fes longs &
fidèles fervices , fes appointemens pendant
fa vie , & une gratification confidérable.
Elle a difpofé du Gouvernement général de
Mofcou en faveur du Prince Kremskoy ,
Général en chef de fes armées .
SUÈDE.
De STOCKHOLM , le 10 Mai.
Le Roi a ordonné au Collége de Commerce
de faire publier qu'il défend juſqu'à
nouvel ordre l'exportation du fel de ce
Royaume dans les pays étrangers.
Les fabriques de ce Royaume profpèrent de
jour en jour. La lifte des étoffes qui y ont été
manufacturées pendant l'année dernière ,
préfente les réſultats fuivans. On en a fabriqué
de foie pour la valeur de 296,718 rixdalers
; de draps de différentes eſpèces pour
237,954 ; étoffes de laines de diverfes fortes,
pour 132,182 ; d'écorce d'arbre pour 93,372 ;
rubans de foie & de laine pour 42,449 ; bas
C 2
( 52 )
tant de foie que de laine pour 19,200 ; en
tout 821,895 rixdalers.
Pendant le courant de la même année on
avoit importé ici pour 250,000 rixdalers
d'étoffes de foie étrangères , dont les Marchands
n'ont pu vendre la moitié ; quant aux
bas & aux rubans étrangers , qui font de contrebande
, il n'eſt pas poffible de favoir ce qui
en a été introduit en fraude.
POLOGNE.
De VARSOVIE , le 13 Mai.
LE Prince Poniatowski , Lieutenant- Général
de l'armée de la Couronne & le
Baron de Cocceji , Colonnel du régiment
des Gardes à pied , doivent partir aujourd'hui
pour Polocz . L'objet de leur voyage
eft d'y aller complimenter l'Impératrice dé
Ruffie de la part du Roi ; quantité de Magnars
ont pris le chemin de la Ruffie Blanche
, où ils ont été précédés par le Comte
de Branicki , Grand- Général de la Couronne.
Les troupes Ruffes qui traverfent journellement
le grand Duché de Lithuanie
y obfervent la plus rigide difcipline . Ils
marchent par pelottons de 250 hommes
afin d'être moins à charge dans les lieux
par où ils paffent. Toutes ces troupes ont
ordre , dit- on , de fe raffeinbler à Mohilow
au nombre de sooo hommes , pour empêcher
les défordres que pourroit y occafionner
l'affluence du monde qui y fera attiré
( 53 )
par la curiofité d'être le témoin de la grande
entrevue indiquée au 15 du mois prochain .
Le 17 du mois dernier , l'Impératrice de
Ruffie fit remettre au Roi un préfent précieux
par fa rareté. C'eft un parchemin
très - fin , d'environ 5 pieds de long fur
une largeur proportionnée , où le fameux
Tamerlan , Empereur d'Afie , qui fe faifoit
appeller le fils de Dieu , a écrit de
fa main , en langue Arabe , l'hiftoire de
fa vie.
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 18 Mai.
L'ABSENCE de l'Empereur n'empêchera
point l'affemblée des camps ordinaires dans
les environs de Laxembourg ; il y en aura
un à Schonbrunn & à Minckendorf ; les
troupes y feront leurs manoeuvres pendant
15 jours. On affure que l'Impératrice- Reine
s'y rendra pour voir les exercices.
S. M. I. & R. partira dans le mois prochain
pour Prague , où elle affiftera à la
Bénédiction de Madame l'Archiducheffe
Marie Anne , en qualité d'Abbeffe du Chapitre
noble que l'Impératrice y a fondé en
faveur de cette Princeffe . On croit que
l'Empereur , à fon retour de Galicie , palfera
à Prague pour affifter à cette cérémonie.
De HAMBOURG , le 20 Mai.
Le projet d'une confédération armée pour
c 3
( 54 )
le maintien de la navigation des Puiffances
neutres , paroît prendre tous les jours plus
de confiftance. La flotte armée en Ruffie ,
pour la protection de fa neutralité & de
fon commerce eft compofée de 15 vaiffeaux
de ligne , de 4 frégates , & d'un grand nombre
de bâtimens inférieurs . Ses ordres font
de balayer non- feulement la mer Baltique ,
mais encore la mer de Suède & les environs
d'Archangel de tous les corfaires des
nations belligérantes . On affure qu'en mêmes
tems les ordres font donnés d'équiper à
Revel & à Archangel , une feconde Hotte
de 20 vaiffeaux de ligne.
La Suède en arme dix & fix frégates.
Elle ne fera d'abord fortir que 4 des premiers
; les 6 autres refteront à Carlfcron ,
mais en état de mettre à la voile , au premier
fignal.
On eft occupé en Danemark à en armer
un pareil nombre ; on affure même
qu'il y a des ordres de l'augmenter.
L'opinion la plus générale eft que les
Puiflances qui doivent entrer dans la neutralité
armée , fe borneront d'abord à faire
refpecter leur navigation , & ne paroîtront
comme médiatrices que lorfqu'elles verront
que le fort des armes fera trop pencher la
balance d'un côté au défavantage de l'autre .
Ce fera alors qu'elles interviendront pour
rétablir l'équilibre , en modérant les prétentions
trop excelfives des uns , & en téparant
les pertes que le malheur , la né(
55 )
gligence ou la mal - adreffe auront occafionnées
aux autres.
On ne fait pas , dit un de nos papiers ce
qu'on doit le plus admirer , ou de l'immobilité des
Anglois , au milieu de tous les mouvemens qu'ils
excitent ou de ces mouvemens qu'ils font fans
doute étonnés eux- mêmes d'exciter. Cela rappelle le
bon mot de cet Anglois , qui , voyant en Espagne
une magnifique Chapelle , pour l'accompliſſement
d'un vecu fait dans une bataille qu'il gagna en
effet , s'écria Quand l'Empereur fit ce grand
il avoit une grande peur. N'eft il pas étonnant
en effet que les Puiffances maritimes les plus
formidables de l'Europe aient cru leurs droits affez
en danger pour devoir fe confédérer contre les prétentions
arbitraires de l'Angleterre Il feroit bien
plus étonnant que celle - ci parvint à les réaliſer ,
mais c'eft ce qui n'eft pas à préfumer «.
voeu ,
:
>
L'entrevue prochaine de l'Empereur &
de l'Impératrice de Ruffie à Mohilow , fixe
toujours la curiofité ; on affure que le Roi
de Pologne fe rendra auffi dans la même
ville fous le nom de Comte de Poniatowski ;
on a dit auffi que le Roi de Prufle avoit
eu le deffein de faire le même voyage &
dans le même tems , mais quelques accès de
goutte n'ont pas permis à S. M. de fonger
à fe trouver à cette entrevue fi intéreflante
pour les principaux Souverains de l'Allemagne
, & fur-tout pour les Puiffances copartageantes.
On continue d'aflurer que
le Prince Henti , fon frère , fe difpofe à
partir pour Mohilow à la fin de ce mois.
C 4
( 56 )
ITALI E.
De GENES , le 10 Mai.
DEPUIS quelque tems il s'eft répandu dans
cette ville des pièces de faulle monnoie fous
la forme des nouveaux écus de France. Elles
font compofées de marcaffite , avec un mêlange
d'étain , de plomb & autres métaux .
Pour mettre tout le monde en état de les
diftinguer des véritables écus , on avertit
que les faux font en grande partie datés
de 1767 , & quelques uns de 1768 , avec
l'empreinte de Louis XV , Roi de France
ayant la tête & le col nuds. De l'autre côté
fous l'écuffon ou les armes de France , &
fous le lien qui joint les branches d'olivier
qui l'environnent , entre le mot Domine
& le mot Benedictum , on voit la lettre
L, & dans le contour au lieu des paroles
Domine falvum fac Regem , il y a une petite
ligne plus noire , indiquant l'union des
deux parties de la forme dans laquelle on
a jetté la compofition pour faire la monnoie.
Dans quelques- uns de ces écus on voit une
ligne limée. Leur fuperficie eft d'une couleur
plus fombre que celle des vrais écus ,
& elle eft remplie de petites cavités & élévations
qui indiquent des grains de fable
dont la forme eft compofée ; & fi on jette
ces pièces avec force fur un corps dur ,
elles fe rompent en plufieurs morceaux.
On s'ocupe vivement à armer ici , écrit on de
Triefle , une Compagnie de commerce pour les In(
57 )
des Orientales. L'octroi doit bientôt en paroître
imprimé , pour que chacun puifle y prendre des
actions , & avoir part à l'avantage qui en réfultera.
Comme il importe à notre Cour que les productions
du pays foient tranfportées à l'étranger
cette Compagnie obtiendra tous les priviléges né
ceffaires pour la mettre fur un pied floriffant , on
va prendre toutes les mefures poflibles pour que les
fonds avancés produifent aux Actionnaires des intérêts
confidérables. L'Autriche fe propofe d'obferver
la plus exacte neutralité avec toutes les Puif
fances maritimes , & de former des alliances avec
les Barbarefques. En attendant , pour n'avoir rien
à craindre de ces derniers , nos vaiffeaux feront ar
més moitié en guerre , moitié en marchandifes
".
ESPAGNE.
€
De CADIX , le 12 Mai.
LES vents ayant changé le jour que l'ef
cadre Françoife avoit appareillé , elle eſt
revenue dans la baie , où elle est encore.
Cependant comme il eft effentiel qu'elle
foit entre les caps pour agir avec les huit
vaiffeaux du Ferrol , M. de Beauflet eft
décidé à mettre à la voile demain , quand
même le vent ne feroit pas favorable. Son
efcadre confifte en 's vaiffeaux de ligne &
une frégate ; elle a des vivres pour fix mois.
Nous attendons à chaque inftant des nouvelles
de notre convoi ; elles doivent nous
venir des Canaries où il a dû débarquer
en paffant 7 à 8000 hommes.
Il ne fe paffe rien d'intéreffant au Détroit.
D. Barcelo arrête de tems en tems quelques
( 58 )
bâtimens qui , à la faveur de la nuit , cherchent
à fe gliffer dans Gibraltar ; mais il
lui en eft échappé quelques- uns qui font arri
vés à leur destination .
Un bâtiment Boſtonien arrivé ici il y a
deux jours , n'a pu nous donner aucune
nouvelle de Charles - Town ; il a fu feulement
par un brig des Bermudes que 3 des
plus gros vailleaux de guerre du convoi de
Clinton ont totalement péri dans leur traverfée
à Savanah ; comme la Cour de Lon--
dres a eu foin de fupprimer la relation de
l'Amiral Arbuthnot , il y a apparence qu'elle.
a voulu cacher cette grande perte , de même
que celle de la Défiance dont on a appris
la trifte fin par des lettres particulières.
Ainfi il feroit très-poffible que le Robufte
de 74 , le Raifonnable & l'Europa de 64
euffent auffi péri , car on ignore ce qu'ils
font devenus. Ils n'ont point paru à Savanah
, & on n'a pas appris qu'ils foient
retournés à New - York avec le Ruffel.
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 27 Mai.
Le 24 de ce mois , la Cour a reçu des
dépêches de l'Amiral Rodney , apportées par
les Capitaines Uvedale & Bazely ; elles ont
donné lieu à une gazette extraordinaire publiée
le 25 pendant la nuit , dans laquelle on
lit l'extrait fuivant de la lettre de l'Amiral
à bord du Sandwich , devant la baie de Fort-
Royal de la Martinique , le 26 Avril .
,
Depuis que j'ai informé L. S. que j'étois arrivé à
La Barbade & à Sainte-Lucie , & que j'avois pris le
( $ 9 )
dans
commandement des vaiffeaux de S. M. dans cette
ftation , l'ennemi qui , avec 25 vaiſleaux de ligne &
8 frégates remplies de troupes , avoit fait parade
pendant plufieurs jours devant Sainte - Lucie ,
Tefpoir de furprendre cette Ifle , fut trompé dans
fon attente par la bonne difpofition que firent le
Général Vaughan , Commandant des troupes , &
le Contr'Amiral Parker, Commandant des vaiffeaux .
Le 27 Mars , peu de jours avant que j'arrivaffe
dans la baie du Gros- Iflet , l'ennemi fe retira dans la
baie du Fort-Royal.
Auffi-tôt que mon efcadre put être en état , je
me mis en devoir de rendre aux François leur vifite
, & de leur offrir le combat ; en conféquence je
me portai , le 2 Avril , avec toute mon efcadre ,
devant la Baie du Fort- Royal ; pendant deux jours
j'offris le combat à l'ennemi , mon efcadre l'ayant
affez approché pour compter tous les canons , &
quelquefois même à portée de celui de quelquesuns
de fes forts ; quoiqu'ayant la fupériorité du
nombre , M. de Guichen préféra de refter dans le
port. Je crus que , pour le bien du fervice de S. M.
il étoit convenable de laiffer une efcadre de vaiſſeaux
doublés en cuivre pour obferver les mouvemens de
l'ennemi , & m'avertir à tems , dans le cas où il
tenteroit de mettre à la voile ; & avec les autres
vaiffeaux , je mouillai dans la baie du Gros - Iflet ;
prêt au premier avis de couper les cables , ou de
lever l'ancre , pour pourfuivre l'ennemi ou lui livrer
combat s'il quittoit la baie du Fort- Royal.
Les deux efcadres reftèrent dans cette fituation
jufqu'au 15 du courant, que l'ennemi , avec toutes les
forces , mit en mer au milieu de la nuit ; comme
j'en fus averti fur le champ , je le fuivis , & ayant
reconnu la baie du Fort - Royal & la rade de Saint-
Pierre , nous découvrîmes l'ennemi le 16 , à environ
8 lienes fous le roc la Perle. Une chaffe générale
fe fit auffi -tôt au N. O. , & à 5 heures du foir ,
C6
( 60 ).
nous diftinguâmes clairement que les forces confif
toient en 23 vaiffeaux de ligne ; un vaiſleau de so
canons , 3 frégates , un lougre & un cutter ; la nuit
étant furvenue , je formai l'eſcadre en ligne de ba
taille de l'avant , & j'ordonnai aux frégates la Vénus
& le Greyhound de fe tenir entre l'efcadre de
S. M. & celle de l'ennemi , pour obferver ſes mouvemens
, ce qui fut admirablement bien exécuté
par
cet excellent Officier vétérant, le Capitaine Ferguffon .
Les manoeuvres que fit l'ennemi pendant la nuit
indiquoient qu'il defiroit d'éviter le combat ; j'étois .
dans une réfolution contraire , & en conféquence
je contrariai tous les mouvemens.
Le 17 au point du jour , nous vîmes diſtinctement
que l'ennemi formoit fa ligne de l'avant , je
fis le fignal pour que l'efcadre fe formât de même
à la diftance de deux encablures. A 6 heures 45
minutes , je notifiai , par un fignal public , que mon
intention étoit d'attaquer l'arrière - garde ennemie
avec toutes mes forces ; chacun des vaiffeaux de
mon efcadre répondit à ce fignal . A 7 heures du
matin , remarquant que l'efcadre étoit trop étendue
, je fis le fignal pour que l'on formât la ligne
de bataille à la diftance d'une encablute feulement.
A 8 heures & demie , je fis le fignal pour la ligne
de bataille par le travers ; chaque vailleau reftant
à l'égard de l'autre N. quart N. E. & S. quart
S. E. Les François ayant pénétré mon fignal , devinèrent
mon intention ; ils virèrent vent arrière &
formèrent la ligne de bataille de l'autre bord . Je
fis fur le champ le fignal de ferrer le vent & de
former la ligne de bataille de l'avant. Je fis , à 9
heures du matin , le fignal pour que l'on formât la
Ligne de bataille de l'avant à la longueur de deux
cables babord amure.
Les différens mouvemens de l'ennemi exigeoient
de moi beaucoup d'attention , & me forçoient à
épier toutes les occafions qui fe préſentoient de
f'attaquer avec avantage.
( 61 )
L. S. connoîtront les manoeuvres de l'efcadre de
S. M. par les minutes des fignaux faits pendant
l'action & avant ; je fis , à 11 heures du matin
le figual pour que l'on fe préparât au combat , afin
de convaincre l'efcadre entière que j'étois réfolu à
en venir aux ´mains avec l'ennemi . Je fis , à 11 heu
res so minutes , le fignal pour que chaque vailleau
portât fur celui des vaiffeaux de la ligue ennemie
qui fe trouvoit vis -à- vis de lui , conformément à
l'article 21 des additions faites aux inftructions
pour le combat. Je fis , à 11 heures 55 minutes ,
le fignal du combat ; quelques minutes après , je
fis connoître par un autre fignal que mon inten
tion étoit de combattre de près , & que par conféquent
le vailleau an.iral en donneroit l'exemples
à une heure moins quelques minutes , l'un des vaif
feaux de la tête commença le combat ; à une heure,
le Sandwich au centre ayant effuyé le feu de plufieurs
vaiffeaux ennemis , entra en action ; remarquant
que plufieurs de nos vaiffeaux combattoient à
. trop de diftance , je répétai le fignal pour que l'on
combattit de près. Le combat le foutint au centre
jufqu'à quatre heures un quart , à ce moment M. de
Guichen , à bord de la Couronne , fur lequel on
ayoit monté 90 canons , le Triomphant & le Fendant
, après avoir combattu le Sandwich pendant
une heure & demie , fe retirèrent . La fupériorité du
feu du Sandwich , la bravoure de fes Officiers &
de fon équipage le mirent en état de foutenir un
combat fi inégal , quoiqu'avant que ces trois vaiffeaux
l'attaquaffent , il en cût forcé trois autres à
fortir de la ligne de bataille qu'il avoit entièrement
rompue , & quoiqu'il fût fous le vent des eaux de
l'Amiral François.
A la fin du combat , on pouvoit dire que l'ennemi
étoit complettement battu , mais l'avant & l'arrière-
garde étoient à une fi grande diftance du centre
, plufieurs vaiffeaux étoient fi maltraités , parti
culièrement le Sandwich, car il a été difficile
( 62
de le tenir à flot pendant 24 heures ] qu'il auroit
été impoffible de le pourfuivie dans la foirée même
fans le faire avec le plus grand délavantage ce
pendant on fit tous les efforts imaginables pour
mettre l'eſcadre en état , & j'ai la ſatisfaction d'infor
mer L. S. que le 20 nous découvrîmes encore celle
de l'ennemi , & que nous la pourfuivîmes pendant
trois jours confécutifs , mais inutilement , parce
qu'il fit tout ce qui étoit en fon pouvoir pour
éviter un fecond combat & pour gagner le Fort-
Royal de la Martinique. Nous le coupâmes , &
pour ne pas courir le rifque d'une autre action ,
il fe réfugia a la Guadeloupe.
Jugeant que ce feroit en vain qu'on s'obſtinėroit
à fa pourfuite , vu l'état dans lequel le trouvoit
l'efcadre de S. M. , & tous les mouvemens
de l'ennemi indiquant d'ailleurs que fon intention
étoit de gagner la baie du Fort-Royal de la Martinique
, feul endroit où il pût réparer fon efcadre
défemparée , je penfai que la feule chance qui
nous reftât pour l'engager dans un nouveau combat
, étoit de nous porter avant lui devant Fort-
Royal où l'efcadre à mes ordres attend journellement
fon arrivée. J'ai expédié des frégates au vent
& fous le vent de chaque Ifle pour me donneravis
de fon approche.
L'Amiral Parker m'informe que plufieurs vaiffeaux
de l'avant-garde ennemie ont été confidéra .
blement défemparés & obligés de fe retirer ; fon
propre vaiffeau a été endommagé , & ſon grand
mât a couru beaucoup de danger.
Je ne puis finir fans informer L. S. que l'Amiral
François qui m'a paru être un brave &
excellent Officier a eu l'honneur d'être noblement
foutenu pendant toute l'action.
Le Capitaine Uvédale du vaiſſeau S. M. l'Ajax ,
dont la fanté ne permet pas qu'il refte dans ce
pays , & le Capitaine Bazely du Pegafus , font
chargés de mes dépêches & inftruiront L. S. de(
63 )
tous les détails qu'elles peuvent defirer de connoî
tre ; je joins ici un état des morts & bleffés
Ligne de bataille , le jour du combat 17 Avril 1780.
Le Sterling- Caftle en tête tribord amure , & le
Magnificent babord amure.
Divifion du contre- Amiral Hyde Parker.
Sterling Castle.
• ·
Ajax..
Cap. Carkerte,
Cap. Uvedale .
cann. homm.
64 500
74
600
Elifabeth.
Princeffe Royale
Albion..
Terrible.
·
•
Trident.
Frégate.
Le Greyhound
Grafton.
·
Yarmouth..
•
H. C. Maitland.
C Am. Parker.
74 700
}94
Cap. Harmood
. 94 770
Cap. Bowyer. 74 . 500
. Cap . Douglas. 74 600
Cap . Molloy. 64 500
Divifion de l'Amiral Rodney, Cammandant en chef.
Cornwall.
Sandwich..
Suffolk..
Boyne..
Vigilant.
Frégates.
•
. C. Collingwood.
Cap. Neun ham.
74 176
Cap. Bateman. 64 500
· Cap. Edwards . 74
600
Chev . Rodney.
Cap . -Young. } 90
732
•
Cap. Crefpin.
Cap. Cotton .
600
74
68 520
• Cap. G. Home .
64 500
•
Le Pégafe..
La Venus chargée de répéter les fignaux.
Le Déal Caftle.
Divifion du Contre- Amiral Rowley.
Vengeance.
Com. Hotham ,
Cap. Holloway
. 74
617
Medway. Cap. Affleck. 6.0 420
Montagu. • Capt Houlton.
Conqueror.. C. A. Rowley.
Cap. Watfon.
Intrépide. : ·
༢༡༣
H. C. H. S. John . 64
74
600
74 617
500
( 64 )
Magnificent.
Frégate.
Andromeda.
•
Cap. Elphinston . 74 600
Le Centurion , vaiffeau de so canons , deftiné à
affifter l'arrière- garde , en cas de befoin .
Lifte des tués & bleffés dans le Combat naval
du 17 Avril
Vaiffeaux .
Stirling - Caftle.
Ajax.
Elifabeth .
Princeffe Royale.
Albion.
Terrible .
Trident . •
Grafton.
Yarmouth.
Cornwall.
Sandwich.
Suffolk.
Boyne. •
• Vigilant.
Vengeance.
•
Tués. Bleffés.
34
• 13
15
14
3
25
30.
• IS
21 • • 49
18
6
Medway.
Montagu .
Conqueror.
Intrépide.
Magnificent.
•
13
7
·
·
2
26
36
9
• 10
Total.
Officiers tués.
120
· 353.
S. John, Capitaine Deacon , 1er . Lieutenant ; Hooper
, 2e. Lieutenant , & M. Dam , Danois , Lieutenant
de l'Intrépide ; Mackton , Lieutenant du Sandwich
; & Wigmor , Lieutenant du Medway.
Officiers bleffés.
Houlton , Capicaine , & Alexandre Cochrane, 4º,
Lieutenant du Montagu ; Carey , Capitaine des Soldats
de la Marine ; Ogle, Capitaine du 87c. régiment
( 65 )
faifant fon fervice à bord ; Newnham , Capitaine ;
Stewart , 3e. Lieutenant ; James Smith , se. Lieutenant
du Grafton ; Edward Smith , Lieutenant du
Sandwich ; Harriot , Lieutenant des foldats de ma
rine de l'Elifabeth , & le Canonnier de l'Intrépide.
figné , G. B. RODNEY.
L'extrait fuivant d'une lettre du Major-
Général Waughan , Commandant en chef
des troupes de S. M. aux Iiles du Vent &
Caraïbes , termine la gazette extraordinaire
de la Cour , en date de Ste Lucie du 25 Avril.
» Le Chevalier George Rodney ayant appris que
l'efcadre Françoile fortoit de Port - Royal , mit furle-
champ à la mer ; & comme l'occafion pouvoit
s'offrir de reconnoître les Ifles ennemies , de procurer
aux troupes les fecours dont elles pourroient avoir
befoin , ou de contribuer en quelqu'autre manière
au bien du fervice , je me fuis embarqué avec
l'Antiral Rodney fur le Sandwich , qui a eu la
part la plus diftinguée dans l'affaire du 17 de ce
mois. Aucun vaifleau n'a combattu avec plus de
bravoure , & les anuales de la Marine ne fourniffent
point d'exemples d'une conduite plus couragenfe
que celle de l'Amiral , qui a donné le plus fuperbe
exemple. Entreprendre de le louer , ce feroit diminuer
fon mérite qui furpaſſe tout ce qu'on peut en
dire.
Le mauvais état de la fanté du Lieutenant - Colonel
Mulgrave l'a engagé à demander la permiffion de
repafler en Europe pour le rétablir ; comme il eft
refté fort long temps dans ce pays- ci , qu'il eſt trèsinftruit
de tout ce qui s'eft paflè , & qu'il peut donner
à V. S. les détails les plus étendus , je me réfère à lui
pour d'autres particularités dont vous voudriez avoir
connoiffance ; il a été employé comme Quartier-
Maître Général , & il s'eft toujours fi fort diftingué
dans les différens objets de fervice que je regrette
beaucoup de le voir quitter cette Ile. V. S. voudra
( 66 )
bien me permettre d'ajouter que mon unique ambition
eft de trouver l'occafion de fervir S. M. , &
que je ferai , pour y parvenir , les plus grands
efforts «.
S'il faut en croire ces dépêches , l'Amiral
Rodney a remporté une victoire complette ;
mais on ne conçoit pas qu'on ait donné une
relation auffi controuvée & aufli vague d'un
évènement auffi intéreffant. Dans une action
dont nous fommes fortis victorieux , où tous
nos vaiffeaux doivent avoir donné & avoir
parfaitement fecondé le Commandant
puifqu'on avoue que le Général ennemi eſt
un brave &fort habile homme qui a été noblementfoutenu
, il eft bien fingulier qu'on ne
nomme pas un de nos vaiffeaux , & qu'il ne foit
queftion que de celui de l'Amiral . On a trouvé
un peu étrange qu'aucun Officier ne foit nommé
avec éloge ; que Sir George Rodney n'ait
pas terminé fa lettre , felon l'ufage, par des com
plimens à ceux qui ont eu part au combat ,
& qu'il n'en ait eu à faire qu'à fes ennemis .
On croit que s'il eût employé cette formule
à laquelle aucun de nos Généraux n'a manqué
jufqu'à préfent , la Cour ne l'auroit pas
fupprimée. On conclut de cet oubli qu'il n'a
à fe louer de perfonne , qu'il a été inal fecondé
, que fes Officiers n'ont pas entendu
fes fignaux que les François ont pénétré. On
remarque dans fa relation une multitude de
lacunes qui y jettent le plus grand louche ;
ceux qui fe font chargés d'y faire des coupures
s'en font acquittés avec beaucoup de
maladreffe ; ils n'ont pas fenti qu'en tron(
67 )
quant la lettre d'un habile Marin , on lui
faifoit dire des abfurdités . Le Lord North eſt
convenu lui -même hier dans la Chambre des
Communes des mutilations qu'a fubi la
lettre de l'Amiral avant fa publication ; il
déclara même à la Chambre , curieufe de
la voir dans fon intégrité originale , qu'il la
lui montreroit volontiers , s'il étoit poffible
que ce qu'on en a retranché ou changé ne
perçât pas dans le public , ou que s'il y
pénétroit , ce ne fût point avec le caractère
de l'authenticité. Ce qu'on ne veut pas que
l'on fache , à coup sûr ne fauroit nous être
avantageux ; c'eft la réflexion que l'on a faite ,
& l'on attend en conféquence la relation que
M. de Guichen enverra à fon tour en France ,
& qui rétablita les faits & nous inftruira de
ce que l'on ne veut pas nous apprendre
encore.
Les avis particuliers qui ont tranſpiré , &
qui ont acquis beaucoup de confiftance de
la déclaration même du Lord North aux
Communes , de ce que l'on n'a point chanté
de Te Deum , ni fait aucunes réjouiffances ,
pas même tiré un feul coup de canon de la
Tour , nous prouvent que ce n'eft pas nou's
qui avons eu l'avantage. La feule confolation
qu'ils nous laiffent , c'eft que nous n'avons
perdu aucun vaiffeau , que l'action n'a point
été décifive , & que nous avons l'espoir d'une
revanche , quoique nous ne puiffions nous
diffimuler que nous fommes fort affoiblis ,
que nos vaiffeaux maltraités ne trouveront
pas aux Ifles tout ce qui feroit néceffaire
( 68 )
pour les réparer entièrement. On fait que
l'Amiral qui date fa lettre de devant la baie
de Fort- Royal , étoit déja à Ste - Lucie lorfqu'il
l'a écrite ; que le foir du jour même où
il prétend avoir vaincu les François , ceuxci
lui ont offert de nouveau le combat , fans
que le prétendu vainqueur l'ait accepté , &
qu'ils ne pouvoient pas l'y forcer parce qu'ils
étoient fous le vent. On le répète , la relation
de M. de Guichen qui ne fauroit tarder ,
diffipera toutes ces obfcurités , toutes ces
contradictions , & elle eft attendue ici avec
autant d'impatience qu'elle peut l'être en
France .
Une lettre d'un Officier de plume , à bord
de l'Efcadre du Chevalier Rodney , contient
les détails fuivans , qui peuvent donner une
idée des retranchemens qu'a dû fubir celle
de l'Amiral Rodney.
» Le 13 Avril , l'Efcadre Françoife compofée de
24 vailleaux à deux ponts , de 4 frégates , 6 cha-
Joupes & d'autres petits bâtimens , mit à la voile du
Fort-Royal de la Martinique. Nous n'en eûmes
connoiffance que le lendemain , & le 15 l'Amiral
Rodney appareilla du Gros- Iflet , pour lui donner
chaffe avec 20 vaiffeaux de ligne , le Centurion de
so canons , & sfrégates. Le Fame de 74 canons ,
ne fortit point , étant hors de fervice . Dans la foirée ,
on apperçut l'ennemi fous le vent , rangeant les côtes
de la Martinique. L'Efcadre Angloife louvoya toute
la nuit pour fe tenir entre l'ennemi & le Fort- Royal.
Le 16 an matin , ayant perdu l'ennemi de vûe , l'efcadre
longea la côte , farfant route vers St - Pierre . A
midi , on apperçut de nouveau l'ennemi fous le vent.
L'armé Angloife fe hâta de fortir de la Baye de Saint-
Pierre , & les frégates ' eurent ordre d'obferver les
( 69 )
mouvemens de l'ennemi & d'en donner connoiſſance.
Pendant la nuit , la Venus remarqua qu'il ſe diſpoſoir
à s'éloigner , & le communiqua à l'Amiral . Les François
voyant qu'on avoit découvert leurs intentions
& craignant apparemment de perdre leurs mauvais
marcheurs , pafsèrent la nuit à manoeuvrer & à ſe
mettre en état de foutenir l'attaque « .
» Le 17 au matin , l'Amiral fit les préparatifs
d'attaque ; mais les Capitaines étoient fi peu accoutumés
aux évolutions d'une efcadre qu'il étoit midi ,
avant qu'ils euffent pû fe former dans un ordre paffable.
Voyant l'ennemi forcer de voile au plus près ,
ce qui mettoit les mauvais marcheurs dans la néceffité
de faire fervir toute leur voilure ordinaire , il
donna à entendre par un figual que fon intention étoit
d'attaquer l'arrière garde. En conféquence il fit le
fignal d'arriere fur l'ennemi , & de l'engager de près.
Le premier vaiffeau de la tête s'efforça de joindre le
vaiffeau de la tête de l'ennemi , & autfi-tôt qu'il eur
vû fon fea il commença le combat , mais fans le ferrer
de près. l'ennemi , dans ce genre de combat eut
tout l'avantage. Il pouvoir pointer comme il vouloit
Les canons du vent , qui étant d'un gros calibre &
bien dirigés , défemparoient nos vaiffeaux & détruifoient
nos hommes tandis que nos boulets ne portoient
pas. Notre avant-garde ,
s'étendant trop ,
affoiblit le centre. Le fignal pour engager de près ne
fut obéi que par quelques vaiffeaux , & niême plu→
fieurs s'élevèrent au vent pour fortir de la ligne « .
Le feu ayant été bien-tôt communiqué par l'ennemi
, depuis l'avant- garde , jufqu'à l'arrière- garde ,
PAmiral porta fur le vaifleau oppofé au fien . Le
Cornwal , l'un de fes Matelots , ayant été attaqué
avant d'être arrivé fur l'ennemi , reçut & renvoya
le feu à cette diſtance , & perdit plus de monde
qu'aucun autre vaiffeau . Le Yarmouth ne ceffa de
tirer au vent de ce vaiifeau par fon boffoir de
tribord , fans jugement & fans effet. Le Suffolk fit
un tiatamare auffi inutile fous la poupe de l'Amiral.
( 70 )
Le Montague & l'Intrépide furent prefque les feuls
vaiffeaux à l'arrière de l'Amiral , qui combattirent
en règle. L'Elifabeth , fortit de la ligne , & laiffa
l'Ajax expofé au feu de 2 vaiffeaux de 74 , qui
l'obligèrent de refter de l'arrière pour fe fauver.
Les efforts que firent l'Ajax , le Terrible , la Princeff
Royal , le Grafton & le Trident mitent l'avantgarde
ennemie en défordre , l'obligèrent de rompre
fa ligne , & de prendre une nouvelle pofition.
»
Le Capitaine , les Officiers & l'équipage du
Sandwich ont combattu avec bravoure & habileté
& ils ont forcé fucceffivement trois vaifleaux François
de rompre leur ligne. M. de Guichen s'en étant
apperçu , & voyant que les vaiffeaux qui lui étoient
oppofés s'éloignoient , arriva fur le Sandwich avec
fes deux Matelots , & il dirigea le feu de trois gros
vaiffeaux fur lui feul . Le Sandwich foutint , pendant
plus d'une heure cette attaque inégale , n'ayant d'autre
appui que fa vigueur & fon adreffe à tirer ; & c'eft
ce qui en grande partie fit fon falut. A la fin la
Princeff Royal , de 94 canons , étant venue à fon
fecours , les vaiffeaux François fe retirèrent après
lui avoir fait tout le mal imaginable , au point que
pendant 24 heures , il fut difficile de le tenir à flot.
Le combat dura depuis une heure , moins quelques
minutes , jufqu'à 4 heures. La Grande- Bretagne n'a
jamais pu avoir une plus belle occafion de
une victoire plus glorieufe & importante que dans
cette journée. Aucun Général ne fit des difpofitions
plus judicieufes , ne montra plus d'habileté ni plus
de fang froid & d'intrépidité dans l'action que
l'Amiral Rodney. Plusieurs vieux Officiers ont
avoué qu'ils n'avoient jamais vu un Général faire
une répartition plus exacte & plus favante de fes
forces. Ceux qui combattirent à ſes côtés , admi .
rèrent fon fang - froid & fon courage intrépide.
Enfin , n'est-il pas fingulier que dans une action où
tant d'Officiers ont mérité d'être cenfurés , l'Amiral
Rodney ait , au contraire , mérité les plus grands
remporter
( 71 )
éloges. C'est le fentiment unanime de toute l'el
cadre qu'il s'eft fupérieurement bien conduit , & a
foutenu l'honneur de fon rang dans le fervice .
Le feu terrible & continuel du Sandwich , &
l'abandon où on l'a laiffé , font le fujet continuel
de l'étonnement de tous les Matelots & Officiers
de l'efcadre .
Qu'eft donc devenue l'ardeur de la marine Angloite
, puifque les coupables font en trop grand
nombre & trop puiffans pour qu'on puiffe les punir ?
Nous fommes devenus trop honnêtes dans la marine ,
& les égards perfonnels l'emportent fur ce que nous
devons a notre patrie. Certain Officiers qui le font
mal conduits dans cette dernière affaire , avoient
déja donné prife fur eux dans celle du 6 Juillet
devant la Grenade ; mais alors les plaintes furent
étouffées , & la Nation réduite à fouffrir en filence les
pertes & fa honte. Cependant les Miniftres font refponfables
envers la Patrie de ne les avoir pas fait punir
de cette première faute , puifque cette indulgence
leur a fourni une feconde occafion de déshonorer leur
Nation. Un brave homme qui avoue qu'il a eu le foible
de fe laiffer perfuader par fes Officiers de ne point
ferrer de près jufqu'à ce que fa confcience lui en eût
fait un reproche & l'eût preffé d'obéir au fignal & de
porter fur l'ennemi , trouve qu'il mérite ainfi que la
plus grande partie des Capitaines d'avoir la tête caffée
pour avoir délobéi . La Nation doit être indignée dè
leur conduite & s'en venger. Quoique nous n'ayons
pas obtenu le fuccès qu'une fi heureufe occafion nous
offroit , que la conduite de l'Amiral méritoit , & que
le public avoit droit d'atendre ; cependant fi on prend
delà occafion de faire revivre la difcipline prefque
expirante de la marine , le mal au moins aura fervi à
quelque chofe. Mais il faut renoncer pour toujours à
la difcipline , fi cette inconduite eft paffée fous
filence.
Si tous nos vaiſſeaux , à l'exemple du Sandwich ,
étoient arrivés fur l'ennemi & l'avoient combattu
( 72 )
de près , ils auroient beaucoup moins fouffert , &
les François n'auroient pas pu réſiſter à l'attaque ;
mais tant de vaiffeaux fe tenant lâchement éloignés ,
ceux qui étoient près fe virent obligés d'agir comme
s'ils le voyoient trahis & abandonnés . Il fera donc
néceffaire d'établir une diftinction entre ceux qui
ont refufé de faire leur devoir , & ceux qu'ils ont
empêché de le faire en les abandonnant. En effet
le pavillon Anglois a été déferté fi ouvertement ,
fi honteuſement & fi inutilement , que les Officiers
à bord des frégates , témoins du combat , n'ont
pu s'empêcher d'en verfer des larmes de rage.
Tout le combat , fi l'on en excepte la part qu'y
eut l'Amiral & quelques Capitaires , n'a été qu'un
compofé de froideur , d'inaction , d'engourdiffement ,
d'ignorance & de baffeffe qui ne font point naturels
à la réputation de la Marine Angloiſe , & qui
la couvrent d'oppobre.
Après avoir dit ce qui auroit pu être fait , il eſt
jufte de dire ce qui a été fait. A la fin du combat
il ne fe trouvoit que neuf vaiffeaux ennemis
dans la ligne . Le Sandwich qui avoit été fi maitraité
qu'on avoit peine à l'empêcher de couler bas
en faifant jouer toutes les pompes , a été en 24
heures remis en état de combattre. Le 19 nous
découvrîmes l'ennemi au nord , & nous nous effor
çâmes de l'atteindre , mais les brifes & notre pofition
fous le vent nous en empêchèrent.
Le 10
& le 21 il étoit au pouvoir de l'ennemi de combattre
, mais il eut la précaution de ferrer le vent
& de ranger les côtes de la Guadeloupe , tandis
que nos efforts continuèrent d'avorter par les calmes
; nous étions alors fous la pointe du Prince
Rupert de la Dominique. Le Samedi 22 , l'ennemi
s'éloigna davantage , de forte qu'il fut jugé inutile
de lui donner chaffe . Notre efcadre fit route vers
le Fort- Royal de la Martinique , pour fe placer
entre l'ennemi & fes magaſins . Nous arrivâmes le
devant cette Ife & nous reconnûmes que nous
l'avions 25
( 73 )
l'avions empêché d'y entrer. Les François nous
ayant laiffé le champ de bataille & nous ayant
évité , nous pouvons conclure qu'ils ont beaucoup
fouffert du feu de ceux de nos vailleaux qui les
ont approchés , & qu'ils ne font pas fort empreffés
de fe mefurer une feconde fois avec nous ;
c'est ce que nous font également juger les nouvelles
voiles que l'ennemi avoit enverguées le 20 ,
& le mauvais état dans lequel ont paru être plufieurs
de fes vaiffeaux. Le vaifleau de M. de
Guichen a pris feu, au commencement de l'action .
Nous avons fu par un mouffe qui a été environ
deux heures dans l'eau & que le Centurion a retiré
, que plufieurs gens de l'équipage à bord de ce
vaiffeau François s'étoient jettés à la mer.
On ignore encore ce qui fe paffe fur le
Continent de l'Amérique. On parioit le 13
de ce mois que Charles-Town ne feroit pas
pris le 1er Mai. Ces paris augmentent de jour
en jour. On eft perfuadé ici que la conquête de
cette Place , quelque importante qu'elle foit ,
ne mettra pas fin à la guerre d'Amérique ,
& ne réduira point les Etats-Unis à renoncer
à leur indépendance . Cet avantage fe
bornera , pour nous , à la poffeffion d'un
nouveau poste dans cette contrée , & fa
confervation nous en coûtera quelques autres
, de manière que nous n'en ferons pas
mieux , que la guerre ira fon train , qu'on
continuera de lever & de perdre de l'argent
& des hommes , & d'expofer inutilement
l'Etat aux plus grands rifques.
L'Amiral Wallingham , qu'on difoit parti
le 14 de ce mois , eft encore dans nos Ports ;
le convoi qu'il doit eſcorter eft déja de plus
10 Juin 1780.
d
1
( 74 ) -
de 400 voiles ; il doit s'y joindre encore
une flotte pour Québec & une autre pour
l'Inde , qu'il laiffera à une certaine hauteur ,
& il partira à préfent quand il pourra.
L'Amiral Graves l'a précédé , il a mis à la
voile le 19 ; mais au lieu de 8 vaiſleaux qu'il
devoit conduire avec lui , il n'en a que 4 &
2 frégates ; les autres ont tellement fouffert
du coup de vent qui les a démâtés , qu'on
n'a pas pu les réparer , & il a été impoffi
ble de lui en donner d'autres. Les tranſports
partis fous fon eſcorte portent 3000 hom-"
mes de troupes ; ce font celles qui doivent
remplacer l'armement qu'on préparoit à la
Jamaïque , pour une expédition ; elles y
étoient attendues dès le 6 Avril dernier , &
il est difficile qu'elles arrivent avant la fin
de Juillet. Il paroît que cet Amiral fe rend
directement à la Jamaïque '; 'il devoit d'abord
paffer à Gibraltar , pour y porter des fecours,
& tenter fi la fortune lui feroit aufli favorable
qu'à Rodney ; mais il a trop peu de
forces pour l'efpérer ; & le plan de la marche
a été changé au grand regret , fans doute,
de la garnifon de Gibraltar , qui a befoin de
fecours de toute efpèce , & qu'il faut abandonner
à elle même pour fe renforcer aux
Ifles , où cependant 4 vaiffeaux de plus ne
fuffifent pas pour nous rendre la fupériorité.
Le Comte de Sandwich eft à Plimouth ouù
il a été preffer l'armement de la flotte d'obfervation.
Le commandement en a été offert
à l'Amiral Barington & au Vice- Amiral
( 75 )
Mann , qui l'ont refufé ; & on l'a donné à
l'Amiral George Geary , fous lequel ils ferviront
: il étoit prefque auffi ancien que l'Amiral
Hardy ; ceux qui le fuivent immédiament
font l'Amiral Pye , & après celui- ci Rodney ;
il eft âgé de 70 ans , & il y en a 20 qu'il n'a
fervi , & qu'il vit dans les terres .
Le Roi a accordé une penfion à la veuve
& aux filles de l'Amiral Hardy , qui leur a
laiffé cependant une fortune confidérable ;
car , outre fes biens fonds , on lui a trouvé
140,000 liv. fterl. en argent comptant.
Les dernières lettres de la côte d'or d'Afrique
contiennent les détails fuivans :
Un de nos Forts extérieurs , appellé Succondée ,
a été attaqué , il y a quelque temps , par une frégate
Françoife de 40 canons ; elle a jetté l'ancre
dans la Baie à la portée du canon du Fort , qui
tomboit en ruine , défendu feulement par quelques
pièces d'artillerie , prefque hors d'état de fervir , &
où il fe trouvoit une garnifon de 4 hommes , favoir
un Commandant , un Sergent & deux foldats , qui
dans une pareille pofition ne pouvoient pas faire
une longue réfiftance ; néanmoins avant de fe rendre,
ils ont tué fix François , & en ont bleſſé douze,
Le Sergent du Fort a été tué , & le Commandant
voyant que l'ennemi avoit effectué fon débarquement
avec deux cens hommes , s'eft fauvé dans l'intérieur
du pays. Les François n'ont retiré ni honneur ni profic
de cette expédition ; ils n'ont trouvé que les effets
du Commandant , évalués à 800 livres , qu'ils ont
détruits. Le Fort ne renfermoit rien de précieux.
Ils ont encloué le peu de canons qui s'y trouvoient
& qui étoient rouillés , & ont fait fauter les tou
rillons , après quoi ils ſe ſont retirés fans rien entreprendre
contre aucun des autres Forts.
d2 •
( 76 )
Les mêmes lettres ajoutent que le Gouverneur de
Cape Coart- Caftle , & ceux des autres Forts fe dif
pofoient à quitter un fervice dans lequel ils ne pouvoient
pas refter long temps ; la Compagnie ayant
arrêté les arrérages qui leur étoient dûs , ainfi qu'aux
Employés en général depuis le mois de Décembre
1778 ; & ayant refufé de leur rembourfer les fommes
qu'ils avoient avancées de leurs poches pour l'entretien
des Forts du Gouvernement , & qui fe montoient
alors à plus de moitié de leur propre for
tune. Par une conduite auffi injufte , jufqu'alors fans.
exemple , les principaux Officiers fe trouvoient ruinés
, & les Officiers inférieurs , ainfi que les foldats ,
mouroient de faim ; à peine y avoit - il un vaiffeau
Anglois fur la côte , & le prix de toutes les néceffités
de la vie étoit hauffé de plus de 100 pour
100. Quelle défenfe préfume-t-on que puiffent faire
des hommes qui fe trouvent dans une pareille pofition
, s'ils font attaqués par les François , qui brûleng
d'envie de former une établiſſement fur la côté «.
1
Les pertes en Afrique font confidérables ;
nous fommes menacés d'en faire de plus confidérables
encore dans l'Inde , où les naturels
commencent à fe laffer des vexations des
Etrangers , qui font venus d'Europe pour les
foumettre à leur joug. L'Empereur du Mo
gol nous menace dans le Bengalè , les Marates
à Bombay , & le fameux Hyder-Aly fur
la Côte de Coromandel ; & les troubles particuliers
qui fe font élevés dans le fein de
nos établiffemens même , peuvent nous
mettre hors d'état de nous défendre.
1
Il n'eft pas vrai que les Anglois réfidens au
Bengale , aient adreffé une pétition à S. M. pour
( 77 )
abolir le Tribunal de Juftice qui y eft établi. C'eft
au Parlement que la pétition eft adreffée , & elle
Tui fera bientôt préfentée. Ils ne demandent pas cette
abolition ; ils défirent feulement que le pouvoir
anti-conftitutionel de ce Tribunal foit reftraint ;
& fur- tout que le jugement par Jurés leur foit accordé
pour tous les cas où il l'eft par la loi en
Angleterre. Ils le regardent comme un des droits
inhérens & inaliénables dont le tems ni les cir-
Conftances ne doivent jamais priver un Anglois ;
& cependant les Juges du Bengale ont décidé que
les Anglois ne pourroient jouir de ce droit que
dans les procès criminels . A l'égard des pétitions
en langue Perfane , préſentées par les habitans du
Bengale , de Bahar & d'Orixa , leur objet eft d'être
affranchis de l'oppreffion à laquelle ils fe trouvent
réduits par ce Tribunal Anglois , dont les règlemens
font tout- à - fait contraires à leurs ufages , à
leurs loix & à leur religion «.
La neutralité armée fixe toujours l'attention
de notre Cour. On ne laiffe pas de craindre
ici qu'elle n'ait des fuites fâcheufes ; fi
quelques perfonnes fe flattent qu'elle pourra
amener la paix , il y en a d'autres qui penfent
que nous ne pouvons la faire avantageufe :
la France & Efpagne paroiffent décidées à
ne quitter les armes que lorfqu'elles nous
auront enlevé l'empire des mers & rendu le
commerce & la navigation libres ; nous n'ignorons
pas que le voeu de l'Europe eft pour
elles , & la neutralité armée l'a fuffisamment
démontré. Notre Ministère bien convaincu
que c'eft de fa fupériorité fur mer que
dépend la fûreté de fes poffeffions dans
d
3
( 78 )
les quatre parties du monde , ne négligera
rien pour la conferver ; mais du moins faudroit-
il que par des ménagemens pour les
Puiffances neutres , nous les engageaffions à
nous la laiffer ; le parti que nous prenons ne
peut que les aliéner. Loin de revenir fur nos
pas nous allons fans ceffe en avant : le Juge
de la Cour d'Amirauté , James Matrin , a
rendu dernièrement l'Ordonnance fuivante.
&
Auprès de chaque Déclaration , qui fera préfentée
par un Réclamant neutre pour preave ultérieure
de fa propriété , il fera fait un ferment
par le Réclamant pour affirmer que les divers
effets réclamés , appartenoient au Réclamant au
tems de l'embarquement , comme aufli au tems
qu'ils ont été pris , & encore actuellement
qu'ils lui auroient de même appartenus , en cas
que ces effets n'euffent point été arrêtés & pris
& qu'ils appartiendront encore au Réclamant , lorf
qu'étant rendus , ils arriveront & feront déchargés
dans le vrai Port de leur deſtination ; & qu'au tems
& lieu que lesdits effets feront vendus , ou qu'on
en difpofera autrement , ils font feulement pour le
compte & le profit dudit Réclamant , & que ni le
Roi François , ni le Roi d'Espagne , ou quelque
perfonne domiciliée dans leurs pays & poffeffions ,
ni quelque habitant des Colonies Angloifes de
l'Amérique en rebellion , ni leurs Facteurs ou Agens ,
ni aucune autre perfonne quelconque , autre que
ledit Réclamant , n'a ou n'a eu au tems fufdit aucun
droit , propriété ou intérêt auxdits effets , ou
n'en aura jufqu'à ce qu'ils auront été vendus ou
qu'il en fera difpofé autrement ; & qu'ainfi elles
font uniquement pour le véritable compte du
Réclamant ".
( 79 )
FRANCE
De VERSAILLES , le 6 Juin.
M. O-Dune , Ambaffadeur du Roi en Portugal
, eut l'honneur d'être préfenté le 25 à
S. M. & d'en prendre congé pour ſe rendre
à fa deftination. Le 28 le Comte de Châlon
Miniftre Plénipotentiaire de S. M. près
l'Electeur de Cologne , prit également congé
du Roi . Le même jour le Maréchal Duc de
Mouchy prit auffi congé de S. M. pour
retourner àfon Commandement de Guyenne .
L'Adminiſtration Provinciale du Berry eut
l'honneur d'être admife le même jour à l'Audience
de S. M. , à qui elle fut préſentée par
le Maréchal Duc de Richelieu , Gouverneur
& Lieutenant- Général de la Haute & Baffe-
Guyenne , & par M. Amelot, Secrétaire d'Etat
ayant le département de la Province . La Députation
, conduite par le Marquis de Dreux ,
Grand Maître des Cérémonies , & MM . de
Nantouillet & de Watronville , Maître &
Aide des Cérémonies , étoit compofée pour
le Clergé , de l'Evêque de Rhodes qui porta
la parole ; pour la noblefle , du Comte de
Durfort ; pour les villes de M. de Marquera
& pour les campagnes de M. Pons du Caylus.
La Comteffe de Serans & la Comteffe de
Chataigné eurent l'honneur d'être préſentées
à LL. MM & à la Famille Royale , la première
par la Marquife de Serans , Dame pour
d
4
( 80 )
accompagner Madame Elifabeth de France ,
& la feconde par la Comteffe d'Efcars .
Le Roi a permis à Demoiſelle d'Avarey ,
l'aînée , Dame pour accompagner Madame
la Comteffe d'Artois de fe qualifier du titre
de Dame , fous le nom de Comteffe Henriette
d'Avarey .
De PARIS , le 6 Juin.
ON attend avec impatience des nouvelles
de M. de Guichen ; elles ne peuvent tarder
; leur arrivée diffipera toutes les obfcurités
que laiffe la relation de l'Amiral Rodney
, publiée à Londres après avoir été
tronquée. Comme il n'y a point eu de réjouiffances
ni de canons tirés en Angleterre ,
on eft fondé à croire que Rodney a été
très-maltraité , & les lettres particulières
le confirment ; il faut que l'avantage nous
foit demeuré , puifque les Anglois refusèrent
le combat le foir même du jour de l'action
dont leur Amiral fe glorifie. Une armée
n'eft pas vaincue & a eu bien peu de dommages
dans une bataille , lorfqu'elle eft prête
à recommencer le même jour ; & celle qui
n'eft pas en état de le faire , n'a certainement
pas pu être victorieufe.
En attendant les dépêches de M. le Comte
de Guichen , on a reçu à l'Orient des lettres
arrivées par la goëlette les Bons-Amis ; dans
l'une du Comte d'Arbaud , Gouverneur de
la Guadeloupe , en date du 20 Avril , on lit
ce paragraphe.
( 81 )
» L'Eſcadre du Roi , qui depuis hier eft devant la
rade de Baffe - terre,eft actuellement occupée à envoyer
fes bleffés à terre ; elle a rendu Lundi 17 , un combat
contre l'efcadre ennemie , commandée par l'Amiral
Rodney , fur lequel je n'entrerai dans aucuns détails :
ils feront envoyés par le Comte de Guichen , ainfi
que le Marquis de Bouillé qui étoit embarqué fur
lefcadre. On ne connoît pas encore bien exactement
le nombre des morts & des bleffés. Tous mes ordres
font donnés , & mes difpofitions faites pour qu'ils
foient logés & bien foignés dans les Hopitaux «<,
M. Joubert , Officier fupérieur de la Martinique
, a écrit de St- Pierre le 28 Avril.
» Notre efcadre a mis à la voile le 13 de ce mois ,
ayant à bord 3000 hommes de débarquement , com .
mandés par le Marquis de Bouillé. Elle ne put doubler
la Martinique par le canal de la Dominique . L'escadre
ennemie en eut connoiffance ; elle parut le 16 devant
Saint-Pierre , & a livré le combat le 17 , fous le vent
de la Dominique. L'action' a commencé à une heute
après- midi , & à 5 heures les ennemis ont ferré lę
vent : la nuit les a fouftraits à la vue & à la
pourfuite
de l'efcadre du Comte de Guichen , qui eft resté
maître du champ de bataille . L'efcadre ennemie
n'ayant point été découverte au point du jour , notre
Général a porté fur la Guadeloupe pour y dépofer,
fes bleffés , fans laiffer tomber l'ancre , & en s'entretenant
fous voile ; nous n'avons pas encore de détail
de notre perte en hommes. Les Anglois ont été
vus de Saint - Pierre , les 26 & 27 , faiſant route pour
Sainte-Lucie. Un Caboteur de la Guadeloupe , vient
de me rapporter que notre eſcadre eft fous le vent de
cette Ifle , & qu'il l'a laiffée par le travers de
Deftrayes , dirigeant fa route vers le Nord «.
Il est toujours question à Breft du départ
prochain de la feconde divifion de l'armée
de M. de Rochambeau ; elle fera eſcortée
as
( 82 )
par quelques vaiffeaux de ligne qui forment
la feconde divifion de l'efcadre de M. de
Ternay; on ne dit pas en quoi elle confifte ;
on dit feulement qu'elle fera fous les ordres
de M. de Bougainville.
Un courier extraordinaire expédié de
Madrid , nous apprend qu'il eft entré à la
Corogne une corvette Françoife avec l'avis
que le convoi de M. de Ternay avoit doublé
le Cap Finifterre le 15 Mai ; il avoit effuyé
quelque gros tems , mais il étoit' reſté intact
ainfi que les vaiffeaux de guerre , &
M. de Ternay pourfuivoit fa route par un
très-bon vent.
Cette agréable nouvelle a détruit le
bruit qui s'étoit répandu , d'après quelques
lettres de Londres , que l'Ardent , féparé
par un coup de vent du refte de l'efcadre ,
étoit tombé au pouvoir des ennemis.
Le même courier nous apprend qu'il venoit
d'entrer au Ferrol un corfaire de
Bayonne , amenant un paquebot forti de
New-Yorck , le 7 Avril , dont il s'étoit
emparé à l'abordage , & avant que le Capitaine
eût fongé de jetter à la mer les
dépêches dont il étoit chargé. Elles ont été
envoyées fur le champ à l'Ambaffadeur
du Roi à Madrid.
Selon des lettres de Toulon , le Terrible
a dû être en état d'appareiller à la fin du
mois dernier pour aller joindre le Zélé &
le Marfeillois qui croifent vers Minorque.
Cette petite efcadre , dont doit être le Sa(
83 )
gittaire , entrera dans l'Océan & eft attendue
à Cadix. L'Expériment a été rencontré
avec le convoi des Ifles , près du Détroit.
par le Sartine , vailleau Parlementaire qui
eft entré dans le port de Marſeille . On fait
que ce bâtiment a été maltraité par le vaiffeau
Anglois le Romney , commandé par le Capitaine
Jonh. Voici une relation exacte de cette
rencontre dans laquelle a péri un brave marin.
Le vaiffeau François le Sartine , commandé
par le Capitaine Jean Dallés , frété par le Gouvernement
de Madras pour porter en France , en qualité
de vaiffeau de cartel , M. & Mde . de Bellecombe
, partie de l'Etat - Maior & de la garniſon de
Pondichery , étant le 1 Mai dernier à 5 heures du
foir , à lieues dans le Sud du Cap Saint- Vin
cent , faiſant route au Détroit de Gibraltar , pour
fe rendre à Marſeille , a eu connoiffance d'un gros
vaiſſeau portant fur lui. A 6 heures , fe trouvant à
peu de diftance , il s'eft préparé à lui parler
ayant pavillon de cartel , avec un guidon au grand
mât ( le Capitaine Dallés vouloit faire connoître
par cette diftinction , qu'il avoit à bord un Officier
de marque ) . L'autre vaiffeau , qui avoit pavillon
blanc , s'étant mis par le travers , hiffa tout-à- coup
pavillon Anglois , & commença à faire feu. Le
premier coup qu'il tira ayant paru être pour affurer
fon pavillon , l'équipage & les pafiagers du
Sartine , qui étoient tous fur le pont , dans l'impatience
naturelle à des gens partis de l'Inde depuis
dix mois , de l'entendre raifonner , ne fe dérangèrent
point ; mais ce premier coup fut fuivi de
toute la volée chargée à boulers & à mitrailles ,
& d'une moufqueterie confidérable, Le Capitaine.
Dallés fut tué , ainfi que deux hommes du Régiment
de Pondichery , & il y eut 12 bleffés . Plufie
urs boulets portèrent à fleur d'eau dans les manoeuds
( 84 )
vres , dans les bois , & causèrent un grand dommage
au vaiffeau , dont l'équipage ne pouvoit concevoir
la caufe d'un procédé aufli contraire au droit
des gens. Le Sartine amena fon pavillon & fes voiles
dans le deffein de faire ceffer le feu ; mais le
Capitaine Anglois ne le fit difcontinuer que lorsque
toute fa bordée fut tirée . Se trouvant enfuite à
tribord , il ordonna au Sartine de mettre ſon canot
à la mer , & voyant qu'on ne le faifoit pas auſſi
promptement qu'il le defiroit , il y mit le fien , &
envoya plufieurs Officiers , qui témoignèrent , en
arrivant à bord , le plus grand étonnement de fe
trouver fur un vaiſſeau de cartel , & dirent qu'ils
avoient crú venir amariner un vaiffeau de guerre ,
alléguant des raifons auffi vagues que foibles , pour
excufer le procédé indigne de leur Capitaine ,
d'attaquer un vaiffeau avec pavillon de cartel
n'ayant que deux canons pour fignaux , & une
quantité prodigieufe d'hommes placés dans les endroits
les plus apparens , fans aucune espèce d'armes.
On apprit de ces Officiers que leur vaiffeau
eft le Romney , de so canons , Capitaine John.
M. Defchamps , embarqué à Madras fur le Sartine,
en qualité de Commiffaire Anglois , fe rendit auffi
tôt à bord du vaiſſeau de ſa Nation , pour communiquer
au Capitaine la commiffion de cartel du
Sartine. Un inftant après , il fut envoyé un Chirurgien
Anglois avec les chofes néceffaires pour le
panfement des bleffés . L'état du Sartine ne pouvant
être vérifié d'une manière certaine à cauſe de la nuit,
M. Roubaud , Capitaine en fecond , fit prier le Capitaine
Anglois de lui dormer fa conferve jufqu'au
jour , ce qu'il promit , en envoyant une lettre d'excufe
à M. de Bellecombe , qui lui fit dire qu'il y
répondroit dans deux heures ; mais vers le milieu
de la nuit , le Capitaine Anglois envoya fon canot
pour prévenir qu'il ne pouvoit plus continuer la
conferve , & que le Sartine lui fit connoître par des
( 85 )
fignaux, les befoins qu'il pourroit avoir, après cela il
fir route. M. de Bellecombe , à qui on rendit compre
que le vaiffeau faifoit quatre pouces d'eau par heure de
pius qu'à l'ordinaire , ordonna à M. Roubaud de
tâcher de fe regréer , & de faire route pour Cadix
ce qui fut exécuté avec les précautions qu'exigeoit
l'état du vaiffeau »>.
Selon les rapports des Officiers arrivés avec
le Sartine , l'efcadre de l'Amiral Hughes ,
dans fon trajet d'Europe au Cap de Bonne-
Efpérance , a éprouvé des pertes confidérables
qui l'ont fort diminuée. On eft perfuadé
qu'elle n'en a pas moins fait dans fa route
jufqu'aux Indes , pendant laquelle elle a
toujours eu les vents contraires , & qu'elle a
pu à peine débarquer en Afie un nombre
de troupes fuffifant pour y mettre les forces
Angloifes dans l'état où elles étoient avant la
guerre. L'Amiral Hughes avoit dit au Gouverneur
du Cap que fes ordres étoient d'aller
attaquer Manille ; mais il eſt vraiſemblable
qu'en arrivant à Madras , il s'eft trouve
dans l'impoffibilité de rien entreprendre de
cette année. Il n'a pas un nombre fuffifant de
troupes avec lui ; & loin de pouvoir en
prendre dans l'Inde , celles qui y font déja
font fuffifamment occupées avec les Chefs du
pays , & ont befoin de renforts. Nadgiskan ,"
Général de l'Empereur du Mogol , les me-,
nace dans le Bengale ; les Marates les inquiètent
à Bombay , & Hyder- Aly-Kan fur la
côte de Commandel. Les Anglois troublés
dans leurs propres poffeffions , ont plus d'intérêt
de fonger à les conferver , qu'à tenter
( 86 )
ailleurs des expéditions qui les affoibliroient.
» Le bean tems , écrit -on de Breft , va nous amener
tous les bâtimens viviers qui s'étoient réfugiés à
l'Orient , & les vaiffeaux de ligne de Rochefort que
nous favons avoir defcendu la rivière . On preffe toujours
l'armement de la grande flotte. Les principaux
vaiffeaux , tels que la Bretagne , &c . ont été carénés.
On croit que cette armée fera prête à appareiller
dans un mois. Il n'y a rien encore de décidé
fur les vaiffeaux qui eſcorteront la feconde divifion
de l'armée de M. de Rochambeau ; il n'eft queſtion
aujourd'hui que du Confeil de guerre ordonné par
Sa Majefté , pour examiner la conduite de M. du
Chilleau , Capitaine de vaiffeau , commandant cidevant
le Prothée. Les Officiers qui le compofent font
le Comte du Chaffault , Lieutenant Général , Préfident;
le Comte de Breugnon , Lieutenant - Géné
ral ; le Marquis des Hayes de Cry , le Vicomte de
Rochechouart , le Comte d'Hector , Chefs d'efcadre
; M. Beauffier de Châteauverd , le Baron d'Arros
M. de Briqueville , le Chevalier de la Biochaye , le
Chevalier de Monteclerc , le Comte de Begue , le
Chevalier de Saint - Rivçul , le Chevalier de Sillans_ ,
le Chevalier de Fautras , Capitaines de vaiffeau ; ce
dernier , Major de la Marine , fait les fonctions de
Procureur du Roi « .
Les mêmes lettres portent que la frégate
l'Andromaque , qui étoit fortie pour une
croiſière , ayant touché fur les pierres noires ,
eft rentrée , & a été remplacée par la Bellone.
» M. Ganne , Lieutenant de frégate pour la campagne
, & en fecond fur la corvette du Roi le Pilotedes-
Indes , s'eft emparé , le 21 Mai , fur les Ifles
de Chaufey , d'un Corfaire de Jerfey , ayant &
pierriers & 13 hommes d'équipage. Trois jours
après , M. le Tourneur , Capitaine de brûlot pour la
campagne , qui commande le Pilote - des- Indes ,
envoya encore fur ces Ifles M. Ganne , avec le
( 87 )
&
corfaire qu'il avoit pris , & un canot commandé
par M. Vallée , Officier de la corvette. Le 25 , ils
eurent connoiffance de deux corfaires ennemis , un
de 4 canons & 6 pierriers , & l'autre de 12 pierriers.
M. Ganne & M. Vallée , ayant délibéré fur le parti
qu'ils avoient à prendre , décidèrent de porter fur
ces deux corfaires , malgré leur infériorité , & de
fauter à l'abordage. Le canot de M. Vallée , marchant
mieux , attaqua le corfaire de 4 canons ,
l'enleva , avec perte feulement d'un matelot , &
M. Ganne s'empara de l'autre bâtiment. Tous les
deux ont été conduits à Grandville , ayant chacun
30 hommes d'équipage , tandis que MM. Ganne &
Vallée , n'avoient enfemble que 34 hommes. Ces
deux Officiers , ainfi que leurs équipages , le font
conduits dans cette occafion , avec beaucoup de
bravoure & d'intelligence.
Toute l'Europe fait des voeux pour la
liberté des mers , & on attend avec impatience
les effets de l'union des Fuiffances
maritimes , qui doivent mettre un frein
aux procédés violens & arbitraires des corfaires
& de la marine d'Angleterre. Voici un
attentat encore plus infultant que ceux
dont ils fe font rendus coupables. Le Capitaine
d'un bâtiment Hollandois , arrivé à
Bordeaux , dépofe qu'à 60 lieues de ce Port
il a été hélé par un corfaire Anglois qui , furle
champ , a envoyé un canot à fon bord :
il a montré fes provifions ; il étoit fur fon
left les Anglois fâchés , fans doute , de ne
trouver aucunes marchandiſes qu'il leur auroit
été facile de faire paífer pour contre-.
bande , ont pillé ce qui étoit à leur bienféance
, & font retournés à leur bord. Le Capi(
88 )
taine Hollandois fe croyoit délivré d'eux ,
lorfqu'il fe vit fommé de venir parler au
Capitaine -Corfaire avec la perfonne la plus
diftinguée de fon bord ; c'étoit un paffager.
Ils fe rendirent fur le corfaire ; ils n'y fu
rent pas plutôt montés qu'on les dépouilla ,
on les lia fur un canon , & on leur donna
so coups de garfell ( fouet de corde ) ; après
cette exécution on les renvoya. Le corfaire
eft de Liverpool , & le Capitaine a une
jambe de bois.
Louis-Michel Potelle , de Rouen , matelot du
vaiffeau le Languedoc , ayant eu le malheur d'avoir
la mâchoire inférieure emportée par un boulet de
canon , à l'affaire de Sainte- Lucie , la guérifon de
cette bleffure avoit laiffé une ouverture par laquelle
la falive fe perdoit. Dans cet état dangereux , le
Matelot âgé de 26 ans , à fon retour en France ,
s'adreffa à M. Merklein , Méchanicien de la Reine ,
pour le fauver du prompt defsèchement dont il étoit
menacé. Après nombre d'effais , M. Merklein eft
parvenu à compofer au jeune infortuné , une mentonnière
d'or , & d'argent fin doré d'or moulu ,
dont la méchanique , felon l'atteftation de l'Aca
démie Royale de Chirurgie , eft très ingénieufe , &
au moyen de laquelle Louis Potelle peut parler affez
diftinctement , & avaler la plus grande partie de la
falive qu'il perdoit ; la fufabondance de cette humeur
étant abforbée par une éponge fine fur une
lame d'or , percée de trous de différens diamètres
qui laiffent paffer la falive dans la bafe du menton
artificiel , d'où elle eft évacuée fans peine , par la
fimple compreffion fur un bouton extérieur qui
foulève une foupape ..... invention qui mérite à
l'Auteur les plus grands éloges , & que pour l'utilité
publique , on placera dans le premier Volume
des Mémoires de l'Académie.
1
( 89 )
Le Comte de Lally Tolendal , craignant
de bleffer le Parlement de Rouen , n'a pas
voulu préfenter en fon nom , au Confeild'Etat
, une Requête en caffation de l Arrêt ,
qui déclare M. de Prémefnil recevable dans
fon intervention : elle a été préfentée par
M. Allen , l'un des impliqués dans le procèscriminel
du Comte de Lally. M. Bertrand ,
Maître des Requêtes , eft chargé de la rapporter
au Bureau des Caffations .
» On croit , écrit- on de Rennes , que cet Arrêt nè
peut manquer d'être caflé . Ce n'eft pas qu'il n'y ait
des exemples où l'intervention a été admiſe en matière
criminelle , telle que celle de M. de la Motte ,
dans le procès de Defrues , empoisonneur de ſa
femme ; mais notre procédure devant être fecrète ,
les Juges ne la reçoivent que pour faire droit en
jugeant , & ils ne peuvent faire venir à l'Audience,
comme l'Arrêt dont fe plaint M. de Lally. A la
vérité , le voeu général et de voir abroger ce
point de l'Ordonnance , & que l'inftruction criminelle
fe fafle publiquement. Le Parlement de Rouen
ne pouvoit déroger à cette Loi , dans une cauſe
plus capable d'exiter la curiofité, auffi n'a- t - il jamais
eu tant de monde à fes Audiences . M. de Lally Tolendal
ne fe montrant point ailleurs , il y recevoit de grands
applaudiffemens ; tous les Auditeurs étoient ravis de
voir la manière dont , à ſon âge , il favoit répondre
à un Magiſtrar éloquent & habile. On eft fur- tour
très-content de celle dont il repouffa le reproche de
s'être fait un parti acharné contre les Loix & la
Magiftrature ; quant à l'énumération des dangers que
fon adverfaire voyoit pour la France , l'Europe &
l'Afie , fi la mémoire du Comte de Lally étoit réha
bilitée , il rappella tous les innocens qui ont été juſ(
90 )
tifiés fans qu'aucun Empire ait péri : Calas , le Maréchal
de Marillac , l'Amiral Chabot & tant d'autres .
» Non , non , ajouta le jeune Officier , ce ne font
jamais des actes de Juftice qui perdent les Empires ;
» les peuples voyent avec confolation que comme il
n'eft pas un feul homme à l'abri d'une erreur ,
» n'eft pas un feul arrêt à l'abri d'une réforme ; ils admirent
des Souverains , des Magiftrats affez géné
59 reux pour faire à l'équité celui de tous les facrifices
qui coûte le plus à la vanité «.
و د
il
» M. le Prince de Montbarey , Miniftre de la
Guerre , eft venu au Louvre le 24 Mai à l'Attelier
de M. Caffieri , Sculpteur du Roi , pour y voir la
ftatue en marbre de St. Satyre ; cette figure a environ
8 pieds de proportion , & eft destinée à décorer
la Chapelle de St. Ambroife de l'Eglife Royale des
Invalides. Il en a paru fi fatisfait , qu'il en a commandé
une autre pour le même lieu à cet Artifte .
Ce Miniftre , par un zèle qui fait honneur à fon
goût pour les Arts , a marqué le défir que fous
fon Ministère ce fuperbe édifice fût entièrement
décoré.
St. Satyre étoit frère aîné de St. Ambroife , &
célèbre Orateur ; il fe diftingua aux tribunes de
Rome , où il plaida plufieurs caufes dans l'Auditoire
du Préfet Symmaque.
St. Satyre eft repréſenté , dans le moment qu'il
harangue le Peuple , à une tribune .
Chrétien le Roi , Prêtre , Profeffeur Emérite
d'Eloquence en l'Univerfité de Paris ,
au Collège du Cardinal le Moine , eft mort
le 11 du mois dernier , âgé de 69 ans , il s'étoit
acquis la réputation d'un excellent Citoyen.
Les établiffemens utiles qu'il a faits
dans fa patrie honorent fa mémoire , & le
( 91 )
mettent au nombre des bienfaiteurs de l'hu.
manité. Il étoit né à Sedan.
Louis Chavel , Docteur en Théologie de
la Faculté de Paris , ancien Evêque d'Orange
, Doyen des Evêques de France , Abbé ,
Commendataire de l'Abbaye Royale de
Chaumont en Portien ou la Piſcine
Ordre de Prémontrés Réformés , Diocèle
de Reims , eft mort à Paris,
›
Les numéros fortis au tirage de la Lotterie
Royale, de France , du 1er de ce mois ,
font : 88 , 47 , 32 , 87 , 35.
De BRUXELLES , le 6 Juin.
LA curiofité générale eft fixée fur les évè
nemens de la campagne qui va s'ouvrir ; il
paroît que le principal théâtre de la guerre
fera fur le Continent de l'Amérique & dans
les Ifles . Les opérations ont commencé
dans ces parages , & on eft dans l'attente des
nouvelles les plus intéreffantes . Les premières
qui arriveront fixeront les incertitudes
fur le véritable état du Général Clinton
& de l'Amiral Rodney ; quoique dife ce
dernier , ou peut- être quoique lui faffe dire
la gazette de la Cour de Londres , il paroît
que la fortune qui l'avoit fi bien favorifé en
Europe , ne l'a pas auffi bien traité en Amérique
; on devoit s'y attendre , elle paroiffoit
attachée à la fupériorité , & celle des François
dans les mers des Indes - Occidentales , a
dû l'attirer de leur côté.
( 92 )
Les préparatifs fe continuent dans les ports
de France , d'Efpagne & d'Angleterre , mais
les flottes d'obfervation ne font encore
prêtes nulle part. Les vaiffeaux Espagnols
qui doivent fe rendre à Breft , font toujours
dans leurs rades ; on ne croit pas qu'il fe
frappe de grands coups en Europe ; la campagnee
du moins ne peut qu'être commencée
tard ; on peut avoir formé des plans d'une
nature abfolument différente de ceux des
années dernières ; ils font un fecret pour le
public , & ils offrent un champ vaſte aux
conjectures de ceux qui cherchent à les pénétrer.
S'il faut en croire quelques- uns qui
ne font fans doute que rêver , le myſtère de
la deſtination du Żélé & du Marfeilloiss
partis de Toulon , & qui doivent avoir été
joints par d'autres vaiffeaux , eft plus importante
qu'on ne le croit ; ils ne vont pas feulement
croiſer devant Mahon , pour contenir
les corfaires de cette Ifle , & enfuite paffer
à Cadix pour faire voile de là avec les vaiffeaux
François & Efpagnols vers Breft, On
médite quelque grande entrepriſe dans la
Méditerranée. Les vaiffeaux qu'on a frétés à
Toulon pour le compte du Roi , font plus
que fuffifans pour embarquer 12,000 hommes
de troupes ; on a armé à Mayorque 40
barque montées chacune d'un canon de
gros calibre ; il n'eft pas difficile , difent- ils ,
en rapprochant ces deux faits , de démêler le
but de cet armement. Les premiers fuccès de
la dernière guerre flattent beaucoup leur
693
imagination. Les Anglois , ajoutent- ils , affez
occupés de divers côtés , n'ont pas approvifionné
Minorque autant qu'ils l'auroient
pû, & le Détroit de Gibraltar , gardé foi-'
gneufement par les Efpagnols , n'exigera pas
de grandes forces dans la Méditerranée pour
affurer le fuccès d'une expédition.
Tous ces beaux plans ne font vraiſemblablement
que des rêves qui n'existent que
dans l'imagination de nos politiques , mais
leur effet eft d'inquiéter les Anglois , de fixer
leur attention fur une multitude de points '
qui peuvent être menacés , & de la détourner
de celui fur lequel on veut porter le
principal coup.
Le 8 du mois dernier , écrit-on de Londres ,
deux particuliers dont l'un eft Marchand & l'autre
Officier du Schérif , furent conduits à la Cour du
Banc du Roi , accufés d'avoir fait arrêter depuis
peu un Domestique du Comte de Welderen , Ambaffadeur
de Hollande à Londres . Le Juge fit
obferver combien il étoit important d'empêcher la
violation du droit des gens , & de punir févèrement
ceux qui y portoient atteinte. La Cour jugea
conféquemment que le Maréchal du Tribunal prendroit
avec lui les deux accufés , & les conduiroit
le lendemain à l'Hôtel de l'Ambaffadeur , avec un
écriteau fur leur poitrine où feroit écrit en gros
caractères le genre de leur délit que là'ils de
manderoient pardon à S. E. de l'offenfe commife
envers lui ; que le Marchand garderoit prifon pendant
trois mois , & Officier du Schérif paterbit
39 liv. fter . d'amende , & feroit mis en prifon
jufqu'à ce qu'il la payâr. On a applaudia'ce jugement
; mais on a été étonné de voir une Cour
de Juftice punir fi févérement une infraction au
}
( 94 ) ·
droit des gens ; tandis que les Cours d'Amirautés
s'empreffent
de les juftifier. Il paroît que l'on juge
en Angleterre
que ce qui eft tort fur terre n'en eft
pas un fur mer. Le Marchand
& le Schérif
condamnés
étoient- ils plus coupables
que nos corfaires
? «
Les lettres de Hollande offrent journellement
de nouveaux fujets de plaintes de la
part du commerce contre la marine Angloife
qui continue d'enlever tous les vaiffeaux
de la République , lors même qu'ils
font chargés de marchandiſes innocentes ;
elles ceffent de l'être dès qu'elles font pour le
compte des François. Le voeu général eſt
que la neutralité armée ait promptement fon
effet , les Négocians ont adreffé un nouveau
Mémoire aux Etats-Généraux pour les fupplier
de preffer l'armement des vaiffeaux qui
doivent protéger le commerce qui , de fon
côté , eft prêt à coopérer efficacement à ce
qui peut completter le plus promptement les
équipages , & à toutes les mesures que LL.
HH. PP. jugeront néceflaires.
PRÉCIS DES GAZETTES ANGLOISES , du 31 Mai.
Nous avons eu le 17 , écrit-on de Sainte- Lucie
à bord du Cornwall le 23 Avril , un rude combat ,
qui a commencé à une heure & demie après-midi
& a duré jufqu'à quatre heures. Notre vaiffeau a
fouffert plus qu'aucun autre , fur -tout dans fes mâts
& vergues ; notre perte eft de 21 tués & 49 bleffés .
Les François ne manqueront pas de prétendre à
l'honneur de cette journée ; mais je crois qu'ils n'ont
que peu de fujet de fe vanter. Il n'y a eu de pare
& d'autre aucun vaiffeau pris ou détruit. Mais fi
tous les nôtres fe fuffent battus comme le Sandwich
( 95 )
& le Cornwall , je crois que la queftion auroit été
décidée. Le Capitaine de l'Intrépide eft mort de fes
bleffures. Les places des deux autres font remplies ,
mais elles n'ont pas vaqué par un excès de courage
de leur part. Gen. Even Poft da 30 Mai.
Vous apprendrez , écrivoit le 26 un Officier du
Sandwich, par l'Exprès qui va être dépêché , la nouvelle
de notre combat du 17 de ce mois . Ce n'eſt
point une action décifive : c'eût été une journée
gloricufe fi chaque vaiſeau eût fait fon devoir
comme le nôtre. Mais je fuis fâché de vous dire que
plufieurs des Capitaines de S. M. foit incapacité , foit
manque de courage , fe font mal conduits dans cette
occafion critique. Idem .
Le 17 de ce mois à deux heures après midi , écrit
le 23 un Officier du Montague , nous avons eu une
action avec 25 vaiffeaux de ligne François . Le Montague
a été pendant deux heures & demie dans la
chaleur de l'action . Cinq vaiffeaux François font
tombés fur lui enfemble. Si leur feu eût continué
avec la même vivacité nous aurions été coulés bas
avant qu'on eût compté dix minutes. Il nous étoit
impoffible de nous éloigner , toutes nos manoeuvres
étant hachées . Au moment où nous étions réduits
à cette trifte extrémité , le reste de l'efcadre commença
à entrer vivement en action. Il y a plufieurs
de nos vailleaux qui n'ont pas reçu un boulet. Nous
en avons eu 30 dans la Ĥottaifon à tribord , 21 à
bas-bord ; notre Capitaine qui s'eft admirablement
conduit , a été bleffé ainfi que le troiſième Lieute
nant , le Capitaine des Troupes de Marine , & un
Capitaine du quatre- vingt feptième Règiment qui a.
perdu le bras gauche. Kentish Gazette du 31 Mai,
Un autre Officier s'exprime ainfi dans une lettre :
» Le Chevalier George Rodney & fon Capitaine
fe font comportés en Héros , & fi nous avions été
foutenus , nous aurions pu rendre un meilleur
compre de l'ennemi «,
7.
( 96 )
On lit dans la lettre d'un autre , que le Chevalier
Rodney a reçu 14 boukts dans la flottaifon , &
qu'un de fes vaiffeaux a été obligé de l'accompagner
pendant 24 heures pour recevoir l'Amiral &
l'équipage fi fon valeau couloit bas . Son pavillon
a été emporté fucceffivement du grand mat de hune ,
du petit mât de bune & du mât de perroquet de fougue
Un Gazetier s eft permis cette obfervation :
Comment eft-il poffible qu'un Officier de vaiffeau
craigne d'approcher l'ennemi & oublie entièrement
fon honneur qui fait tout le bien de fon
exiftence , pour un rifque auffi foible que celui
qu'on court communément à la mer , où , fuivant la
plus rigoureufe probabilité, il y a toujours deux cents
contre un à parier qu'on ne fera pas tué , & foixante
contre un qu'on ne fera pas bleffé , tandis qu'on
s'expofe dans une proportion beaucoup plus effrayante
au danger d'être déshonoré «<,
2
On a vu des lettres écrites par des François fur
l'affaire du 17 Avril. Ils prétendent avoir remporté
une victoire complette ; ils difent pour foutenir cette
affertion , qu'après l'action & étant toujours fous le
vent , ils ont formé leur ligne & offert le combat
que l'Amiral Rodney n'a point voulu accepter. Ils
donnent comme une autre preuve de leur fupériorité,
qu'ils ont tenu la mer pendant trois jours après
l'action , ne ceffant d'offrir le combat , & que l'Amiral
Rodney l'a évité quoiqu'il eût l'avantage du
vent. M. de Guichen , qui montoit la Couronne ,
avoit après l'action neuf pieds d'eau dans fa cale . Il
a été obligé de le faire remorquer par le Triomphant
& le Fendant. Plufieurs des gens de fon équipage
ont été noyés dans la cale . Kentish Gazette du z 1
Mai
La flotte pour les Indes Occidentales aux ordres
du Commodore Walfingham fe préparoit le 28 Mai
à appareiller de Torbay , le vent foufflant bon frais
du S. E.
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
2 or tubRUSSIE
.
C
De PÉTERSBOURG , le's Mai.
L'ANNIVERSAIRE de la naiffance de l'Impératrice
qui eft entrée dans la cinquantedeuxieme
année de fon âge , a été célébré
le 2 de ce mois , felon l'ufage , & hier S.
M. I. accompagnée du Grand - Duc & de
la Grande-Ducheffe eft partie pour Czarsko-
Zelo.
La femaine dernière le Miniftre de la
Cour de Vienne a reçu un courier qui lui
a apporté des dépêches de l'Empereur ; elles
font uniquement relatives au voyage de ce
Prince à Mohilow , où il defire , dit-on ,
qu'il n'y ait aucune cérémonie à cette occafion.
La flotte que l'Impératrice a fait équiper
à Cromstadt pour maintenir fa neutralité
fur mer eft prête à appareiller au premier
ordre. On affure qu'elle paffera le
Sund , & qu'elle écartera tous les corfaires
, non-feulement de la mer Baltique ,
mais encore des mers qui baignent la Norvège
jufqu'à Archangel. On affure qu'il
17 Juin 1780.
( 98 )
fera équipé en outre une feconde efcadre
deftinée à renforcer la première s'il en eft
befoin.
{
Le célèbre Cook dans le cours de fon
dernier voyage avoir recueilli des curiofités
de différentes efpèces dont fon fuccefleur ,
le Capitaine Clarke , a fait préfent au Major
Boin , en reconnoiffance des fervices
utiles qu'il lui a rendus pendant que fes
vaifleaux ont été fur la côte de Kamchatka.
Le Major qui a augmenté cette collection
de tout ce qui peut contribuer à faire connoître
les habitans des Ifles fituées du côté
de l'Amérique , a fupplié S. M. I. d'agréer
toutes ces raretés ; elle vient de les deftiner
au Cabinet de l'Académie Impérialer des
Sciences de cette Ville. Kies al i
DANEMAR C. K..
De COPENHAGUE , le Is Mai.
Nos armemens fe continuent avec berucoup
d'activité . Le Comte de Schimmel
mann , grand Tréforier de la Couronné
a fait remettre à l'Amirauté pour les faci
liter 200,000 rixdahlers. Les vaiffeatix de
guerre , la Princeffe Sophie - Frédériqué
le Danebrog , ont été ce matin en rade.
SUÈDE.
De STOCKHOLM , le 15 Mai
?
&
It eſt toujours queftion du voyage que
S. Majefté doit faire dans les pays étran
( 99 )
gers. Dans quelques femaines elle partira
pour Wilmar , d'où elle continuera fa route
par Hambourg pour Spa , fous le nom de
Comte de Gothie.
On prépare les convois néceffaires pour la
protection du commerce. Le 29 de ce mois ,
il y aura dans le Sund une frégate prête à
prendre fous fon efcorte les navires Marchands
deſtinés pour les Ports du Canal
jufqu'au Cap Finisterre. Deux autres con
vois compofés également chacun d'une fré
gate , fe trouveront prêts , l'un le 14 Juillet ,
& l'autre le 31 Août ; un quatrième convoi
le fera auffi le 30 Septembre pour la
Méditerranée jufqu'à Livourne.
POLOGNE.
De VARSOVIE , le 20 Mai.
3
ON affure que la Diète ne s'affemblera
qu'au mois de Septembre prochain , & qu'elle
fe tiendra fous le lien d'une confédération.
Les univerfaux pour les Diétines font déja
expédiés.
Selon les nouvelles que l'on a de l'Empereur
, il eft déja arrivé dans la Galicie , qu'il
parcourt & qu'il examine foigneufement, La
Pocutie & cette partie de la Moldavie , qui,
s'étend jufqu'au fleuve Sereth , & qui a été
cédée à la Maifon d'Autriche , ont principalement
attiré fon attention ; ce voyage ,icelui
de l'Impératrice de Ruffie , l'entrevue
annoncée à Mohilow caufent , dit on , des
e 2
( 100 )
mouvemens parmi les Princes de la Walachie
& de la Moldavie ; les Hofpodars ont envoyé
des Emiffaires au-delà des frontières & jufqu'en
Pologne pour être inftruits fûrement de
toutes les particularités qu'il leur feroit intéreffant
de ne pas ignorer. Un de ces Emiffaires
eft venu jufqu'ici où il paffera plufieurs
mois . La Porte auffi curieufe que les autres
Puiffances de favoir les fuites de cette entrevue
a ordonné à ces Princes de l'inſtruire
de tout ce qu'ils auront appris.
Le Comte Ogrodzki , Grand- Secrétaire de
la Couronne , Chevalier des Ordres de l'Aigle
blanc , & de St- Stanillas , Chef de la
Chancellerie Royale du Cabinet , & Secrétaire
du département des affaires étrangères
dans le Confeil Permanent , eft mort dernièrement
d'une attaque d'apoplexie , âgé de
69 ans . Comme il n'a jamais été marié , fes
biens paſſent aux enfans de la Comteffe fa
foeur.
3
A LLE MAGNE.
De VIENNE le 22 Mai.
›
L'IMPERATRICE REINE eft partie hier pour
Neuftade où Elle fe propoſe de paffer deux ou
Trois jours. Elle fe rendra enfuite à Menkendorf
où il va fe former un camp ; partie de
la garnifon de dette Ville , à laquelle on a
joint rood hommes de recrues , s'y est déja 1000
rendue de 19. 27
1
On reçoit fréquemment des nouvelles de
Empereur. On a appris que le 27 Avril après
( 101 )
avoirpaffé la nuit dans le Château de Dubritz
appartenantau Comte d'Illefchkazi , il continua
fa route & traverfa à cheval le Comté de
Zips, quoiqu'il fît alors un tems très- orageux .
L'intention de S. M. I. eft de gratifier de diplô
mes de Princes ou de Comtes de l'Empire Romain
, quelques- uns des principaux Magnats
des Provinces acquifes en Pologne. On ajoute
qu'en quittant Mohilow , elle prendra la
route de Bukowine.
L'année dernière , le jour du Jeudi-Saint
on vola ici le grand Dais dans l'Eglife des Au
guftins. Ce vol fut fait en plein jour , & ceux
qui le commirent eurent l'audace de fortir
le Dais de l'Eglife en préſence de tout le
monde pour l'emporter avec moins d'embarras.
Le 18 de ce mois , on a volé dans la même
Eglife la bannière des boulangers , richement
brodée en argent , toute neuve & évaluée à
plus de 2000 florins.
ITALIE.
De
LIVOURNE , le 17 Mai.
ON mande de Naples que le Reis Tripolitain
pris par les chébecs du Roi l'année
dernière, & mis en liberté par la bienfaisance
de la Reine , eft revenu dans cette Ville pour
préfenter à S. M. comme un hommage de fa
reconnoiffance , des animaux rares de l'Afrique
& quelques tapis d'un travail précieux .
Un paquebot venant de Malte , rapporte
que la petite vérole y fait les plus grands rae
3
( 102 )
vages , & que le nombre des morts , tant enfans
qu'adultes eft de plus de 3000.
Le 7 de ce mois le tems étant favorable ,
le Doge de Veniſe a fait la cérémonie d'époufer
la mer Adriatique avec la pompe d'ufage ;
le concours des étrangers qui étoient venus
pour la voir , a été des plus confidérables.
Les mêmes lettres ajoutent que le Grand
Confeil de la République a élu cinq Correcteurs
qui doivent propofer après le terme
d'un an ; les loix les plus convenables
pour diminuer le prix des articles de première
néceffité , réprimer le luxe , & prefcrire
des inftructions aux Magiftrats prépofés
à l'exécution des loix.
On apprend de Bologne que la nuit du 9
de ce mois on y a reffenti une violente fecouffe
de tremblement de terre , accompagnée
d'un bruit fouterrain , de chocs & d'ondulations
; elle a été fuivie une heure après
d'une autre petite fecouffe avec ondulation ;
mais l'une & l'autre n'ont caufé aucun
dommage. Il s'éleva de la terre , après le
tremblement , un brouillard qui a paru être
un effet des vapeurs & des exhalaifons produites
par le bitume , le foufre & autres
matières qui brûlent dans fon fein.
On lit dans une lettre du Vice Conful de
France à Meffine , en date du 23 Avril , les
détails fuivans .
35
Après les différentes fecouffes de tremblement
de terre que nous avions éprouvées , la tranquillité
renaiſſoit , chacun s'étoit retiré chez foi , & les maifons
avoient moins fouffert qu'on n'avoit cru , lorfque
( 103 )
.ވ
dans la nuit du' 8'au de ce mois les fecouffes rés
commencerent ; on en ' compta jufqu'à huit toutes
Tenfibles & effrayantes . Celle qu'on reffentit à onze
heures & demie avant minuit fut des plus vives , &
fit abandonner les domiciles. On fe refugia dans
les places de Saint- Jean , de la Cathédrale & fur
I'Efflanade les femmes , les enfans , les malades
dans des carroffes , & prefque tout le refte des
habitans fut fur pied & en prières. A trois heures
un quart du matin , j'étois debout , je fentis l'air de
la chambre s'agiter avec violence , comme fi une
fenêtre fe fût ouverte ; l'inftant d'après , les murailles
s'ébranlèrent avec un bruit , dont l'ondulation
fut affez longue ; j'ai compté , après la première
fecouffe , onze battemens de poulx jufqu'à l'entière
aflierte du fol , en forte que fl'on fuppute la motion
de l'air & l'ébranlemeut , le tout a duré plus de 20
fecondes , mais heureufement fans aucun mouvement
vertical. Comme la crainte de voir ma
maifon s'écrouler portoit machinalement ma vue
fur les murailles , j'ai obfervé fort exactement que
ce tremblement de terre a eu la même direction que
celui du 28 Mars dernier , c'est-à - dire du Nord au
-Sud. Ma mailon s'eft ouverte en quatre endroits ,
prefque toutes celles de la Marine ont plus ou moins
fouffert. Le palais de Villa di cane , celui de Befco,
celui du Conful d'Espagne , la belle Eglife de
T'Annunciata , le Monaftère de Monte- Vergine,
Ja belle Fabrique Delle Verginelle , font ouvertes
du haut en bas : l'Hôtel de- Ville a aufli fouffett
quelques dommages , ainfi que tous les grands
édifices , & en général il y a peu de maiſons qui
n'aient befoin des plus grandes réparations. Le
Gouvernement les fait exactement vifiter toutes ; il
fait démolir celles qui menacent ruine , & étayer
celles qui font fufceptibles d'être réparées. On a
envoyé à Catania & à Melazzo pour y être informé
de ce qui fe paffe aux volcans : l'Etna eft tranquille ,
€ 4
( 104 )
Stromboli jette beaucoup de feu, nous entendons,
depuis plufieurs jours , un bruit fouterrain affez
fréquent , & pareil à celui qui précéda en 1767
l'éruption du Véfuve. Il paroît venir de Monte-
Scudero , à dix-huit milles de cette ville , & les
habitans de la Scaletta & des environs difent
que
la cime de cette montagne paroît enflammée . On
prétend qu'autrefois, il y a eu un volcan qui pourroit
fe rouvrir «.
ESPAGNE.
De CADIX , le 16 Mai.
L'ESCADRE Françoife , compofée de s vaif.
feaux de ligne & de 2 frégates , eft fortie hier
de la baie. On avoit ceffé de l'approvisionner
fur l'avis que les vaiffeaux de Toulon lui apportoient
des munitions ; elle n'a de vivres
que pour 4 mois. Elle doit revenir ici dans
25 ou 30 jours avec la flotte du Ferrol , qui
a ordre de venir mouiller dans notre baie
après fa croifière.
La pofition des ennemis à Gibraltar devient
de jour en jour plus fâcheufe : ils manquent
de vivres & fur- tout de charbon ;
bientôt la difette d'eau , qu'ils éprouvent
fera naître parmi eux beaucoup de maladies :
tous les transfuges s'accordent fur ce point ;
ce qui eft très- croyable , puifque D. Barcelo
ferme exactement la place , & que 3 ou 4
petits bâtimens de la côte d'Afrique , les feuls
qui y foient entrés depuis deux mois , n'ont
pu apporter beaucoup de rafraîchiffemens.
Le to de ce mois avoit été choisi pour
détruire les bâtimens qui font dans la baie ; -
( 105 )
D. Barcelo fit fortir fes brûlots ; toutes les
batteries devoient les feconder ; mais le vent
ayant changé tout- à -coup les brûlots revinrent
à Algéfiras ; les ennemis ont cherché
depuis un mouillage moins expofé ; mais
notre brave Chef- d'Efcadre ne les laiffera
pas tranquilles.
Nous n'avons nulles nouvelles de l'armée
partie dernièrement. La deſtination des troupes
& des vaiffeaux de guerre eſt toujours
un myſtère. Bien des gens ne font pas perfuadés
que ces forces vont tomber fur la Jamaïque
, comme toute l'Efpagne paroît le
defirer.n
Il eſt arrivé une goëlette Américaine de
Boſton, en 23 jours de traverfée : elle a apporté
les nouvelles fuivantes.be
30
..
་་ན་ ་
L'Armée Angloife , lit- on , dans une lettre de
Charles Town du 25 Février , fous le comman→
dement du Général Clinton , a pris des quartiers dans
les Ifles de Port-Royal , de John , de James & de
Stony-point, On n'eft pas parfaitement au fait du
nombre de fes troupes , on fair feulement que cetre
armée eft confidérablement diminuée depuis fon
départ de New-Yorck. Quelques déferteurs ont rapla
a effuye porté que depuis cette époqmens
furentjettés
fur les écueils des Bermudes & y périrent ainfi que
les troupes qu'ils portoient ; qu'il fallut , pour en alléger
d'autres , jetter à la mer tous les chevaux dont
ils étoient chargés , ainfi que beaucoup d'autres munitions
de guerre , &c . On ne peut douter , à la len
teur des mouvemens de cette armée , depuis qu'elle
eft abordée , qu'elle n'éprouve de grands obftacles
pour pouffer fon attaque , & que les renforts qu'elle
es
( 106 )
a demandés , foit à New- Yorck , foit en Europe , ne
lui foient de la plus grande néceffité .... Nous avons
ici quarre frégates & deux navires marchands François
, avec fix autres bâtimens plus petits ; nos lignes
font bien fortifiées ; nous attendons auffi des fecours,
& dans peu notre garniſon ſera affez forte pour n'avoir
rien à redouter de l'ennemi «.
Les nouvelles de Bofton du 27 Mars
ajoutent :
>> On dit que les Anglois ont démantelé plufieurs
forts & poftes avances de New-Yorck , & qu'on
y a fait embarquer prefque toutes les troupes qui
s'y trouvoient , vraisemblablement pour aller au
fecours du Général Clinton . Ce qui refte de la garnifon
ufe de la plus grande modération envers les
habitans de cette ville qui n'ont pas été employés à
l'expédition. On ajoute qu'on a détruit aufli les cafernes
de Long-Iland & de Kings'bridge « .
Selon d'autres nouvelles du 10 Avril.
Le Capitaine Emerton , du bâtiment le Saratoga,
arrivé à Salem le 4 du courant , de retour de
Port- au - Prince & de la Havane , d'où il eft parti
le to de Mai , rapporte qu'étant entré dans ce
dernier port pour le réparer , il y avoit été retenu
quelques femaines , en conféquence d'un embargo
général qu'on venoit d'y mettre , pour le préparer
une expédition , dont on parloit diverſement. La
flotte devoit être compofée de plufieurs vaiffeaux
de guerre de différens ports , d'un nombre confidérable
de navires de transport & d'un gros corps de
troupes qui avoient mis à la voile le 7 du même
mois ".
Fin du Règlement concernant la navigation des
vaiffeaux neutres.
11. La vente des prifes & de leurs cargaifons
mentionnée par les articles 37 , 44 & autres de
l'Ordonnance pour la Courfe , fe fera , non - feulement
après en avoir dreffé inventaire & en préfence
( 107 )
du Patron , des Intéreffés , ou de ceux qui y font
légalement autorifés , mais auffi après qu'au préala
ble , des Experts en auront fait une cftimation for
melle , où les caufes d'avarie , ou d'autres , influant
plus ou moins fur le prix des effets , feront examinées
& juridiquement prouvées , de manière qu'en
tout tems on puiffe notoirement conftater tant le
prix des marchandifes taxées avant la vente ,
conféquemment , les fraudes qui pourroient le commettre
durant ladite vente , ainfi que le préjudice
qui pourroit en réfulter,
que ,
12. L'intention de S. M. étant , que cette déclaration
royale foit obfervée , comme faifant une
partie de fes Ordonnances , imprimée & publiée
dans tous fes ports & places maritimes , le Roi
m'ordonne de la faire parvenir à V. E. , pour la
faire publier & que vous veilliez à fa ponctuelle
exécution , tandis que de mon côté , je la communiquerai
à tous les Ambaffadeurs & Miniftres étran
gers , refidans en cette Cour , afin que chacun en
donne connoiffance à fa nation refpective.
13. En attendant ' , ' S. M. ordonne à V. E. , de
donner auffi les ordies néceffaires aux Tribunaux
& Confeillers de la Marine , pour qu'ils aient à
expédier avec la plus grande diligence , les procès
entamés & relatifs aux navires arrêtés ,conformément
à l'efprit de cette Déclaration royale , qui ,
quant à l'effentiel , s'accorde avec les précédentes
fucceffivement publiées «.
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 4 Juin...
ON ne s'occupoit ici depuis les dernières
dépêchés de l'Amiral Rodney que de fon
combat , fur l'iffue duquel on difputoit encore
, & que la Nation , malgré l'allertion de
e6
( 108 )
l'Amital ou des Miniftres , penfe nous avoir
été défavorable . Un autre évènement vient
de mettre fin à ces débats ; il les a du moins
fufpendus.
" On fe rappelle la tentative que le zélé Lord
George Gordon a faite à plufieurs repriſes pour
faire révoquer le Bill en faveur des Catholiques ;
il avoit déclaré que les Proteftans qui le défiroient
étoient en fi grand nombre, qu'ils tiendroient à peine
dans l'efpace qui fe trouve entre le Palais de la
Reine & Whitehall ; en effet , le 2 de ce mois , il
elt venu au Parlement porter une Pétition , fignée ,
dit-on , par 160,000 Proteftans ; il étoit accompagné
d'une foule immenfe de peuple , animé par le fanariſme
, & qui ne s'eft fignalé que par des excès . Cette
populace imbécille & farouche a affiégé le Parle
ment ; la cocarde bleue étoit le fignal de l'anti-
Papifme; tous ceux qui ne la portoient pas , ou ne
l'acceptoient point , ont été infultés ou maltraités «.
Tous Milords , tous Meffieurs , dit un papier
qui rend un compte affez plaifant de cette fcène
fcandaleufe , entrent dans leurs Chambres comme
on entre au parterre de la Comédie les jours de
cabale. Le Lord Mansfield , tout arraché ; le Lord
Germaine , inondé de bière ; le Lord Préfident ,
les jambes noires de coups de pied , & qu'il fait
voir à l'augufte Affemblée ; les Lords Hillsborough
& Townshend , les cheveux épars & tous
couverts de pouffière , le Lord Hertford , fans
chapeau ; les Lords Denbigh & Dudley , fans perruque
; le Duc de Northumberland , cherchant fa
montres le Lord Fitzwilliam , comptant fes breloques.
On entend des vîtres fe cafler : c'eft Mijord
Ashburnham qui entre par une croisée. Il
avoit reçu plus de cent fouflets : ilea laiffé , dir,
il , le lord Bofton aux prifes , & il en eft très-inquiet.
On vent délibérer : mais où eft le Lord
Stormont: Hélas ! » répond piteufement l'Huiffier
t
( 109 ))
Molineux , le pauvre Lord eft plus mort que
vif dans fon carrolle à quelque diftance de la porte,
Il s'eft tapi dans le fond , voyant que cette indigne
canaille de féditieux ouvroit les portières
des deux côtés . Ils ont fait de fon carroffe une
allée , & chacun lui donne fa chiquenaude en paffant.
Rumeur dans la Chambre. Est- ce que les
Juges de paix n'ont point été prévenus ? Pourquoi
n'a-t-on pas affemblé les troupes ? » C'eft que ce
» n'eft pas une affaire perfonnelle aux Miniftres
» comme l'étoit celle du 6 Avril « , répond aigrement
Milord Shelburne. » Mais c'étoit vous que
» cela regardoit , Milord Hillsborough » . Celuici
allure qu'il en avoit laillé le foin à Milord North.
Oni , réplique un autre , mais il a dormi là - deffus:
:
Daus la Chambre des Communes le Lord George
Gordon a le courage de fortir plufieurs fois pour
annoncer avec humeur à fes conjurés » que la
» Pétition eft mal accueillie , mais que fûrement
» le Roi fera entendre raiſon à fes Miniftres er.
Le Général Grant , fon ami , vient lui crier aux
oreilles Ah ! Milord George , que faites- vous ?
» Voyez combien d'innocens vous allez perdre !
Sans répondre à fon ami , le Lord continue ainfi
eu s'adreffant au Peuple : Vous entendez comme
non me blâme de faire mon devoir. Voilà comme
» penfent les Sages du fiècle contre lefquels je
» foutiens inutilement les intérêts de notre fainte
Religion . Charles Turner veut haranguer.
Quelqu'un s'écrie : » C'eſt lui qui contredit tou
» jours dans les débats le Lord George Gordon a
Turner hué , s'enfuit. Enfin , voilà d'un côté le
Chapelain de la Chambre des Communes qui vient
prêcher le peuple , & fix Officiers de Police qui
fe difperfent parmi cinquante à foixante mille home
mes pour les engager à fe retirer. Le Prédicateur
n'eft pas entendu , & les fix Conſtables rentrent
dans la Chambre , l'un éreinté , l'autre éborgné
32.
( 110 )
les autres faignant des dents. La Cavalerie arrive
le fabre au poing. Le Juge Addington , homme
de fens , fupplie le peuple dans les termes les
plus humbles & les plus honnêtes de fe difperfer
& jure fa parole qu'il fera retirer les troupes .
On l'applaudit : aufli tôt par fon ordre la Cavalerie
fait volte face. Mais le calme ne fe rétabliſ
foit aux portes du Parlement que parce que l'orage
fe portoit aux différentes Chapelles Romaines. Če
ne font plus ici des coups de pieds & des fouflets ,
c'eft une populace effrénée pour laquelle il n'y a
rien de facré. Elle eft armée de pieux & de torches.
Le premier objet de leurs fureurs , eft lat
Chapelle de l'Ambaffadeur de Sardaigne . Aucune
confidération ne l'arrête ; pas même les rifques ou
on va expofer les Chapelles Angloifes dans les Pays
étrangers ? L'édifice tombe ; les ornéméns facrés
font arrachés des Autels & brûlés en pile au mi
lieu de la rue & aux portes. Le fuperbe tableau
du Chevalier Cazali , qui lui a été payé 2500 liv.
fterl. eft la proie des flammes. A minuit toute la
Chapelle n'eft plus qu'un amas de cendres . Envain
les Pompiers ont voulu la fauver. Ces furieux ont
à peine fouffert que les pompes fauvaflent une
longue rangée de maifons voifines , monument du
talent du fameux Inigo Jones . La Chapelle Ro
maine de Warwick-Street éprouve le même fort.
La Garde du Roi avoit envain fait les plus grands
efforts pour arrêter ces furieux . Elle n'eft parve.
nue qu'à prendre en divers endroits une douzaine
d'hommes que peut - être il vaudroit mieux qu'elle
n'eût pas pris , & dont la punition peut renouveller
l'émeute. Il y a eu des Membres dans la Chambre
des Lords qui ont ofé dite que ce défordre pourroit
être l'ouvrage des Miniftres eux-mêmes ; Milord
Shelburne en a cité un exemple.
Cet évènement qui occupe encore tous
les efprits , a opéré du moins une diverfion
( 111 )
favorable pour les Miniftres. On les fatigue
moins à leur demander des nouvelles de ce
qui fe paffe au-delà des mers , les raifons des
fuppreffions qu'ils avouent avoir faites aux
dépêches de Rodney ; on les preffe moins de
nommer les Capitaines qui ont mérité l'animadverfion
de leur chef , & que l'on ne ca
che au public que parce que ce font vrailemblablement
de leurs créatures & qu'ils craignent
avec raifon que la honte dont ils fe font ,
couverts , ne rejailliffe fur ceux qui les ont
choifis.Les bruits publics qui ne percent peutêtre
pas dans ce mystère , en défignent déja
plufieurs ; s'il faut les en croire , le Capi
taine de l'Yarmouth , M. Bateman , fe conduifit
fi mal au commencement de l'action ,
que fon premier Lieutenant prit fur lui de le
mettre aux arrêts & de prendre le commandement
du vaiffeau qui a fait enfuite des
merveilles , comme on peut le voir fur la
lifte des tués & des bleffés .
Les inquiétudes fur le Chevalier Clinton
augmentent de jour en jour. Son expédition
traîne trop en longueur pour ne pas alarmer;
& fon filence n'eft pas propre à raffurer.
Lorfque fes dernières dépêches arrivèrent ,
le Lord Germaine déclara dans la Chambre
des Communes , que quelles que fuffent les .
mefures que prendroit le Général , il fau
droit quelles fuffent mifes en exécution avec
la plus grande vivacité , puifqué cet Officier
lui avoit marqué dans une lettre particulière
que le lendemain il pafferoit la rivière
( 112 )
·
d'Ashley; que les renforts qu'il avoit demandés
à New Yorck ne pourroient fervir à
leur arrivée que de corps de réferve , parce
quefa pofition actuelle exigeoit qu'il marchât
en avant , ne pouvant plus ni reculer ni
attendre. Il feroit très -fâcheux que Clinton
fût obligé de camper ; car la maladie fe mettroit
dans fon armée , & le mois d'Avril eft
fi fatal dans ce pays-là , qu'il ne réchapperoit
pas la moitié des malades. On remarque déja
dans quelques papiers Miniſtériels des réflexions
défavantageufes au Général Clinton ;
bien des perfonnes ne les croient pas jettées
fans deffein ; elles en infèrent que l'on commence
à défeſpérer de fon expédition , & on
fe rappelle que les Généraux , vantés d'abord
avec emphafe , font enfuite déchirés & honnis
impitoyablement parce qu'ils n'ont pas
exécuté l'impoffible.
On croit avoir vu le 31 Mai l'efcadre de
Wallingham & tout fon convoi paffer devant
Falmouth , avec un bon vent ; en ce cas
il eft enfin parti ; l'Amiral Graves l'a précédé
de plufieurs jours puifqu'il eſt parti
le 19. On ne manque pas de crier qu'il fuit à
la pifte l'efcadre de M. de Ternay , & que
s'il la rencontre il en rendra bon compre ;
mais on oublie qu'il n'a que 4 vaiffeaux , que
fon adverfaire lui eft trop fupérieur pour le
craindre , & qu'il eft à préfumer qu'il ne
le cherchera pas.
On travaille tant qu'on peut à équiper l'ef
cadre de Spithéad ; elle ne peut être prête de
( 113 )
long-tems , & cela eft d'autant plus fâcheux
qu'on croit ici que celle de Breft l'eft ou ne
tardera pas à l'être. L'Amiral Geary qui doit la
commander, s'eft très -diftingué , tant dans la
dernière guerre que dans les précédentes . Il
étoit membre du Confeil de guerre affemblé
pour juger l'Amiral Byng . Son jugement , fon
habileté , fon expérience & fa bravoure femblent
nous promettre tous les fuccès que l'on
attendoit de l'Amiral Hardy.
On dit que le Commodore Johnſtone
qui commande la ftation de Lisbonne , a informé
les Lords de l'Amirauté qu'il a dépêché
le Capitaine Maclaurin à l'Amiral Rodney
, pour l'avertir que 14 vaiffeaux de ligne
& un grand nombre de tranfports , ayant à
bord 12000 hommes de troupes , ont fait
voile de Cadix pour l'oueft le 28 Avril dernier
, pour aller attaquer la Jamaïque , ou
felon d'autres pour appaifer une rébellion
dans l'Amérique Méridionale. Quelle que
foit la deftination de ce convoi , il ne nous
importe pas moins d'envoyer de nouvelles
troupes & des vaiffeaux à nos Ifles , qui courent
le plus grand danger , qui ne fait qu'aug
menter depuis le combat du 17 & notre prétendue
victoire.
Le Lord North , après avoir , fans doute
négocié avec la Compagnie des Indes , propofa
le 22 de ce mois , un Bill , dont le but eft de re
nouveller la Charte de cette Compagnie . Les Actionnaires
, alarmés , s'affemblèrent le 25. M. Fitz Gerald
propofa de préfenter une Pétition à la Chambre des
Communes , pour qu'elle confentît d'appeller à fa
( 114 )
Barre des Avocats qui plaideroient pour la Compagnie
contre le Bill. Cette propofition ne fut pas
foutenue ; mais les difcours de ceux qui l'appuyèrent
& de ceux qui la combattirent , ne montrent pas que
le Lord North air réuffi à regagner leur confiance.
Quelques - uns affurèrent qu'ils favoient de bonne
part que la France avoit envoyé dans l'Indes ou 6
vailleaux de ligne , à bord defquels on a embarqué
des troupes , pour épargner des frais de tranfport ,
& pour donner à l'éxpédition auffi peu d'apparence
qu'il feroit poffible. Ils proposèrent de requérir le
Gouvernement de faire paffer fur- le- champ un renfort
au Chevalier Hughes. Après bien des débats ,
la Chambre prit les réfolutions fuivantes .
33
Réfolu que le Bill préfenté au Parlement par le
Miniftre , eft contraire aux intérêts & aux droits de
la Compagnie , qui ne regarde pas le moment actuel
comme propre à fa difcuffion . - Qu'il fera recommandé
à ceux des Actionnaires & des Directeurs ,
qui font Membres du Parlement , de demander une
indemnité pour le paiement des 3 vaiffeaux de guerre
votés par la Compagnie pour le fervice public.
Le Sr. Jones annonça enfuite qu'à la première
affemblée qui auroit lieu , il feroit une motion aux
fins de déterminer les Actionnaires à donner pour
inftruction aux Directeurs de n'entrer ni directement
, ni indirectement dans aucune négociation
avec le Gouvernement fans confulter les Actionnaires
«.
On parloit beaucoup , il y a quelque tems ,
de la diffolution prochaine du Parlement ;
on dit aujourd'hui qu'il a été décidé unanimement
dans le Cabinet , qu'il ne fera dif
fous que l'année prochaine au printems
qui eft le terme de la période complette de
fon exiſtence naturelle .
» Pendant que la conteftation politique au fujet
( 115 )
de nos droits , écrit -on de Dublin , étoit agitée avec
beaucoup de feu dans la Chambre des Communes
la Chambre haute a été dans un état d'inactivité
prefque abfolue. Le feul objet d'importance qui y
a été difcuté , eft le Bill qui accorde une tolérance
plus étendue aux Proteftans diffidens de ce Royaume.
Ce Bill n'avoit effuyé que peu d'obſtacles dans la
Chambre des Commanes. Il en a éprouvé dans celle
des Pairs , où les Archevêques de Cashell & de
Tuare , & les Evêques de Kildare & de Limerick ,
ont protefté contre l'avis de la pluralité , par la
raifon , difent-ils , que ce Bill apporte une altération
effentielle à la conftitution du Royaume , & que
les fuites qu'on ne paroiffoit pas prévoir dans toute
leur étendue , pouvoient être très - dangereufes . Heureufement
pour l'Irlande , l'efprit d'intolérance y a
perdu de fa force , comme dans tout le refte de
l'Europe ; & on y regarde l'oppofition des quatre
Prélats , avec la même froideur que les efforts de
Lord Gordon en Angleterre contre les Catholiques.
Le triomphe de l'Adminiſtration , ici , n'eft pas auffi
complet qu'on fe le repréfente à Londres ; tous les
Corps n'ont qu'un principe auquel ils reftent conftamment
attachés ; union avec la Grande - Bretagne ,
mais liberté abfolue de commerce , & indépendance
du Parlement. On ne fouffrira pas volontiers les
entraves que l'on cherchera à nous donner indirectement.
Le Parlement a réfolu , le 22 du mois
dernier , de paffer un Bill , aux fins de punir la
murinerie & la déſertion , & d'établir de meilleurs
règlemens pour les troupes de terre. En confé;
quence de ce Bill , ce ne fera plus une loi Angloife
qui fera obfervée & exécutée dans ce Royaume २
mais une loi du Parlement d'Irlande . Cette motion
a cu 140 voix pour , & il n'y en a eu que 18
contre ".
On affure ici que le Général Paoli a propofé
au Miniflère un plan , tendant à rendre
( 116 )
plus sûr le commerce de la Grande-Bretagne
dans la Méditerranée. On ajoute que ce plan .
été approuvé , & que Paoli fera employé
dans fon exécution ; mais on ne dit point en
quoi il confifte.
a
Le 24 du mois dernier Lord Howe s'eft
trouvé au lever du Roi & a eu à la fin une
audience particulière avec S. M. Cette circonftance
donne lieu à une foule de conjectures
: 2 jours après le Vice- Amiral Pallifer
& le Capitaine Bazely , ont affiſté auſſi au
lever de S. M. , qui leur a fait l'honneur de
s'entretenir avec eux.
On parle moins aujourd'hui d'une espérance
de réconciliation avec les Américains ; fi
quelqu'un , fur la foi des Miniftres , s'y livroit
encore , la lettre fuivante d'un Américain
fuffiroit pour le détromper.
33 Lorfque chez une nation ancienne , autrefois
célèbre par fa fageffe , fa vertu & fa puiffance , au
milieu d'une Affemblée refpectable , un grand Miniftre
prend la parole & déclare & avec un air de réfléxion ,
de délibération & de folemnité quelles font les opi
Aions fur la vérité des faits & fur la probabilité des
évènemens futurs , perfonne ne peut révoquer en
doute la bonne foi , quoiqu'on foit certain qu'il a été
mal informé & que fon jugement porte à faux «.
» Le Lord G. , a déclaré le 6 Mai , dans la Chambre
des Communes , » qu'il fe flattoit que la paix
» avec l'Amérique n'étoit pas éloignée , que c'étoit la
chofe qu'il defiroit le plus & qu'il croyoit qu'elle
» pourroit le faire à des conditions avantageufes &
honorables pour la Grande - Bretagne . Qu'il étoit
intimement perfuadé que le moment approchoit ,
» & que ſon eſpérance n'étoit pas purement (pécu-
» lative mais fondée fur des avis récens . Il s'étendit
-
( 117 )
33
ל כ
ל כ
fur la mifère dans laquelle les Américains font
plongés aujourd hui , & il affura que la plupart
» étoient difpofés à rentrer dans leur devoir , mais
qu'ils en étoient empêchés par la tyrannie de ceux
qui jouiffoient de l'autorité. Il ajouta qu'il ne
croyoit pas que le Congrès voulût jamais entendre
» parler de paix ; mais que d'après la poſition des
» affaires en Amérique , le décri de fon papier mo-
» noie , la pauvreté & la détreffe du pays , fa dette
» énorme , le mécontentement de toutes les clafles
» du peuple au fujet de l'alliance avec la France ; la
» peu de bénéfice que l'Amérique avoit retiré de cette
alliance ; il étoit perfuadé que le peuple d'Amérique ,
» c'eſt-à-dire les Affemblées d'Amérique ne tarderoient
» pas à écouter des propofitions de paix « .
Il peut y avoir quelqu'ambiguité dans cette
phrafe à des conditions avantageufes & honorables.
pour la Grande-Bretagne ; fans doute le Lord Germaine
a voulu dire, ou pour rentrer fous l'obéiffance
de la Grande-Bretagne , ou du moins , pourfaire la
paix avec elle féparément de la France «.
» Les Américains accepteront-ils ou non ces conditions
? Cette queftion dépendant d'un évènement
futur ne peut être décidée par des témoignages , ni
autrement que par des raifonnemens de probablité .
Un argument que le Lord Germaine ne paroît pas
avoir prévu , eft de quelque poids . Pour rentrer dans
leur foumiffion au Roi d'Angleterre , ou pour faire
la paix avec lui ſéparément de la France , il faut que
les Américains s'engagent dans une guerre certaine
au moins avec la France & l'Espagne , & peut-être
fuivant les apparences actuelles , avec la Ruffie , la
Siede , le Danemark , la Hollande & le Portugal ; car
il paroît que chacune de ces Puiffances eft toute auffi
oppofée que la France & l'Espagne aux prétentions
de la G. B. fur mer. Il n'y a pas parmi les Américains
un Marchand , un Paylan , un Commerçant , un
( 118 )
Matelot qui ne fache cela ou qui ne doive le favoir
bientôt. Il faudroit donc qu'ils fuflent deftitués de la
dofe de bon fens que Dieu a donné aux hommes
pour échanger l'amitié de toutes les nations du monde
contre leur inimitié , uniquement dans l'intention de
renouer , avec l'Angleterre qui ne les protégeroit
pas , une liafon qu'ils ont toute forte de raifon de
craindre comme le pire des maux qui puiffe leur
arriver , d'après les cruautés inouies qu'ils ont déja
éprouvées de la part de l'Angleterre « ,
M
» On foumet ces réflexions à la confidération du
Lord , & on lui demandera , fi , dans le cas où il
feroit Américain , il defireroit ſe précipiter fous les
débris d'un Empire , & commencer une nouvelle
guerre contre une ligue de toutes les nations du
monde , qui aujourd'hui manifeftent affez d'eſtime
& d'égards pour l'Amérique. Si les Américains font
auffi miférables qu'il les repréfente , voudront- ils
augmenter encore leur mifère &la rendre indéfinie ou
perpétuelle , en époufant la querelle d'un Empire
rainé & en faifant la guerre à une demi - douzaine
d'Etats , qui ne le font pas. Si nous nous en rap-
Fortons au témoignage de ceux qui arrivent de toutes
les parties de l'Amérique , nous ne pourrons plus dou
ter que le Lord ne fe foit trompé. Tous les gens de
cette partie du monde qui connoiffent les principes &
les opinions du peuple, déclarent qu'il eft fermement,
& avec une unanimité fans exemple , dans la réfolution
, de maintenir fa fouveraineté & fes alliances
qu'il n'en veut prendre aucune autre , & qu'il n'y a
perfonne en Amérique qui montre le plus léger defir
de rentrer fous le Gouvernement de la G. B. ou de
faire une paix féparée . Mais fi le Lord cherchoit bien
fincèrement la vérité ,il pourroit revenir de fon erreur.
Il y a de certaines marques auxquelles on peut décou
vrir infailliblenient les opinions , les inclinations &
les defirs d'un peuple,fans recourir à des témoignages
ou à des argumens.
( 119 )
La Preffe , les Diftricts , les Jurés & les Affem ,
blées , font quatre fources d'où , indépendamment
de beaucoup d'autres , on peut tirer une démonf.
tration certaine des véritables fentimens du peuple
Américain.
Il n'y a point de nation au monde qui jouiſſe
d'une liberté auffi illimitée de la Preffe que celle
qui eft aujourd'hui établie dans chaque Etat d'Amérique
, & par la loi , & par l'ufage. Tout Européen
qui les lit Gazettes Américaines , ne révoquera
point en doute cette affertion . Il n'y a rien que le
peuple ne prenne la liberté de cenfurer ou d'attaquer.
11. attaque les Gouverneurs & les Magiftrats de toute
dénomination , les Officiers & les Généraux de l'ar
mée , de tout rang , les Affemblées & les Confeils ,
les Membres du Congrès , & le Congrès lui - même ,
toutes les fois qu'il défapprouve leur conduite. Y
a - t-on jamais vu un feul article où il foit queſtion
d'un defir ou d'une velléité de rentrer fous le Gou
yernement de la Grande- Bretagne , ou de faire une
paix féparée, clamer n ་ སྒོ་ 『: :1
Les Districts , en Amérique , lont de petits terri
toires d'environ deux lieues . quarrées l'un portant
l'autre. En vertu des anciennes loix du Pays , qui
font toujours en vigueur , il ne faut que le nombre
de,fept habitans d'un de ces Districts pour avoir le
droit de demander aux Magiftrats une Affemblée
publique de tous les habitans Il y a néceffairement
, chaque années, plufieurs de ces Affemblées
de Districts , & en général , il y en a un grand
nombre. Dans ces Aſſemblées , fe trouvent tous les
habitans de quelque claffe qu'ils foient ; tour Payfan ,
Marchand , & même Journalier , auffi - bien que tour
Gentilhomme & Magiftrat public , a le droit de
toter, & de dire fon. fentiment fur les affaires publiques
de propofer des melures , de donner des
inftructions à fes Repréfentans dans la légiſlature ,
&c. On a ufé conftamment & fréquemment de ce
( 120 )
droit fous l'ancien Gouvernement , & on en uſe
aujourd'hui encore plus fréquemment fous le nouveau
. On a vu des milliers de ces inftructions aux
Repréfentans fous l'ancien Gouvernement , dans
lefquelles on leur enjoignoit de s'oppofer ouver
tement aux Juges , aux Gouverneurs , aux Actes du
Parlement , au Roi , aux Lords & aux Communes
de la Grande-Bretagne. Qui empêcheroit aujourd'hui
ce même peuple de s'oppofer au Congrès ? At on
lu un feul vote d'un de ces Diftricts , a-t- on entendu
un feul difcours pour propoſer ou pour manifefter
le defir de rentrer fous le Gouvernement de la Gran.
de- Bretagne ? N'eft-ce pas là une manifeftation du fentiment
du peuple ?
Les Jurés , en Amérique , étoient anciennement un
autre organe par lequel les fentimens des peuples parvenoient
au public. Les grands & les petits Jurés ont
exprimé , expofé avec affez de hardieffe &e de liberté
leur manière de penfer contre les actes du Parlement
& contre la conduite de la G. B. ; mais aucun s'eft- il
jamais permis un feul mot contre le Congrès ou con
tre les Jugesdans leurs nouveaux Gouvernemens , ontils
jamais enfin témoigné la moindre velléité de retourner
fous l'obéiffance de l'Angleterre ? Non trèscertainement.
Mais , dit-on , le papier monnoie jette le Congrès
dans de grands embarras. He bien ! qu'en veut- on
conclure ? Se difpofe-t- il pour cela à rompre Punion
, à violer fes alliances ? Le papier monnoie
embarrafferoit- il moins le Congrès s'il avoit une
guerre à foutenir contre la France & l'Espagne ?
Cet embarras même ne feroit -il pas beaucoup plus
confidérable ? Le papier monnoie empêche t-il l'accroiffement
& la population des Etats - Unis ? Non.
-La guerre actuelle y met-elle obftacle ? Non . Depuis
le commencement de la guerre la population
& les propriétés ont reçu tous les ans de nou
veaux accroiſſemens ; & tous les efforts de la G. B.
ne
( 121 )
ne peuvent arrêter ces progrès ? Au contraire ,
les richeffes & la population de la G. B. ont- elles
augmenté ? Son commerce s'eft il étendu ? La confidération
politique de la nation a- t elle acquis plus de
prépondérance dans la balance du pouvoir en Europe
? L'abattement & la confternation des Anglois
font aflez connoître ce que l'on doit répondre
à cette question .
Le Lord G. parle beaucoup de la mifère des
peuples en Amérique qu'il le borne à regarder
autour de lui ; qu'il confidère l'état de la G. B.
& s'il eft de bonne foi , il dira de quel côté eft
la mifère, de quel côté la perfpective affreuse d'une
guerre civile eft ajoutée à une guerre avec tout
f'univers . La vérité eft que l'Agriculture & les
Manufactures , non de luxe , mais de premier befoin
, ort fait de tels progrès en Amérique par
l'effet même de cette guerre , que c'eft un point
fort équivoque de favoir fi les fubfiftances & l'habillement
y ont été jamais plus faciles à fe procurer
& de meilleure qualité . En outre le butin immenſe
fait par les corfaires Américains fur le commerce
Britannique a introduit dans ce pays une quantité
prodigieufe de marchandifes de toute eſpèce. Et
malgré tous les efforts de la Marine Britannique ,
le commerce des Etats - Unis s'étend & s'ouvre tous
les ans de nouvelles communications avec différens
pays : la G. B. elle-même eft forcée de concourir
à fon accroiffement ; & elle le fera de plus en plus
par la fuite , comme on en a eu une preuve récente
dans la permiffion d'importer fur des bâtimens
neutres du tabac d'Amérique de quelque partie
du monde que ce puiffe être.
On parle auffi de l'énormité de la dette des
Etats - Unis. Mais les Américains payent-ils un
intérêt pour cette dette ? Toutes les chofes de premier
befoin ou de convenance font- elles taxées à
perpétuité pour payer cet intérêt ? La dette en-
17 Juin 1780. f
( 122 )
tière eft- elle , en raifon de leurs facultés , égale à
celle de l'Angleterre ? Cette dette en feroit- elle
moins forte fi l'Amérique fe joignoir à la G. B.
contre la France & l'Espagne ? La guerre contre
la France & l'Espagne feroit- elle plus courte , coûteroit-
elle moins de fang & moins de tréfors que
la guerre contre la G. B. ? Les Américains en rentrant
fous la domination Angloife ne rendroient .
ils pas leur dette dix fois plus onéreufe ? La paix
faite , cette dette n'eft plus rien pour l'Amérique.
Que le commerce des Américains foit libre entre
leurs divers Etats & avec toutes les autres Nations ,
& cette dette ne vaudra pas la peine d'en parler.
Mais fi au contraire les Américains retournent fous
la domination Angloife , & fi la communication
d'une Colonie à l'autre eft fermée comme autrefois ,
& fi la G. B. conferve le monopole de leur commerce
, cette dette deviendra pour eux un fardeau
plus pefant & plus infupportable que celle de la
G. B. ne l'eft pour fes propres habitans .
On parle d'une répugnance générale pour une
alliance avec la France . Cette affertion eft en vérité
le comble de l'abſurdité : toutes les opérations
du Congrès , tous les arrêtés des Affemblées
du Continent , les fpéculations des papiers publics
démontrent la perfuafion intime où font les Américains
de l'importance extrême de cette alliance . -
On ajoute qu'elle a été pour eux d'une très- médiocre
utilité. Mais n'a-t-elle pas occupé l'armée Britannique
? N'a-t- elle pas donné affez d'ouvrage à fa
Marine ? N'a- t-elle pas fait dépenser à l'Angleterre
une fomme annuelle de 20 millions fterl. ? N'a .
t-elle pas empêché que tout cela ne fût employé
contre l'Amérique ? N'a- t- elle pas ouvert une mine
de tréfors aux corfaires Américains ? N'a-t- elle
pas protégé le commerce d'Amérique & porté un
coup terrible à celui d'Angleterre ? N'a- t-elle pas
engagé la Ruffie , la Hollande , la Suède, le Da(
123 )
----
-
nemarck & le Portugal au moins à la neutralité ?
N'a-t-elle pas au moins contribué pour beaucoup
aux avantages confidérables qui en ont réfulté pour
l'Amérique ? N'a- t- elle pas enlevé à la G. B. la
domination des mers ? L'alliance auroit pu être
plus utile avec les mêmes dépenfes , fi la France
& l'Espagne euffent adopté plutôt le fyftême d'envoyer
en Amérique un plus grand nombre de leurs
forces, Mais elles font actuellement fi bien convaincues
de cette vérité , qu'il eft impoffible , à
moins d'un miracle , que l'Amérique & la G. B.
elle-même ne voient inceffamment de nouveaux effets
de cette alliance. Le moment eft venu où ceileči
doit expier ſon extravagance & fes crimes.
Le Lord Germaine affirme que les Peuples d'Amérique
rentreroient dans ce qu'il lui plaît d'appeller
leur devoir , s'ils n'étoient arrêtés par la tyrannie
de ceux qui fe font emparé de l'autorité .
Cette aflertion eft fi ridicule qu'on à peine à y
répondre férieufement. Mais de quelle autorité ces
prétendus tyrans ont-ils pû s'emparer ? Dans un
pays où tout homme depuis l'âge de 16 ans jufqu'à
60, appartient à une milice établie par la loi & a
par conféquent des armes à la main ; dans un pays
où cette milice n'obéit qu'à des officiers de fon
propre choix , & qui font élus tous les ans ; où
les affemblées , les fénats & les Gouverneurs font
auffi élus tous les ans par cette même milice ; où
le Congrès eft pareillement élu tous les ans par les
affemblées & peut être révoqué par elles au premier
moment aucun corps peut-il s'emparer d'un
pouvoir quelconque qui lui foit conféré par cette
milice ? Dira-t-on que le Congrès fe foutient par
l'armée Continentale. Mais , felon le Lord G.,
cette armée eft fi foible qu'il lui eft impoffible de
fe meſurer avec l'armée Britannique. Que deviendroit-
elle donc fi la majeure partie de la milice ,
qui n'eft autre chofe que le Peuple , fe joignoit à
›
-
f2
( 124 )
F'armée Britannique Mais fans cette réunion , la
milice futfit feule pour écrafer l'armée Continentale.
D'ailleurs cette armée n'occupe que quelques efpaces
de terreins très - bornés dans deux ou trois états
pour cerner l'armée Britannique dans les points
qu'elle y occupe , & pour protéger les vailleaux
de guerre Américains , & il lui eft impoffible d'avoir
la moindre influence fur neuf ou dix grands Erats
qui n'ont pas dans leur territoire une feule compagnie
de l'armée Continentale.
Ce Lord conclud par une diſtinction qui , s'il
eft poffible , a encore moins de fondement que fes
affertions.
Il dit que le Congrès refufera toujours de traiter
mais que les affemblées y confentiront. Ou ce
Lord a-t-il trouvé le principe de cette différence
entre le Congrès & les affemblées ? Les membres du
Congrès ne fortent - ils pas de la même fabrique ?
Ne font- ils pas eux-mêmes Membres des affemblées ?
Ne font -ils pas les créatures des affemblées ? Ne
font-ils pas élus tous les ans ? Leur existence polici.
que n'eft- elle pas à tout moment fous la main des
affemblées ? Les affemblées n'ont - elles pas le droit
légal de les rappeller lorfqu'elles le jugent à propos
& d'en nommer d'autres ? N'ont- elles pas le droit
conftitutionel de leur donner des inftructions fur
la manière dont ils doivent fe conduire i S'ils n'o..
béiffent pas à ces inftructions , ne peuvent- ils pas les
révoquer & en nommer d'autres qui feront plus
obéiffans ? Si les affemblées défiroient une réconciliation
avec la G. B. ne peuvent - elles pas nommer
un Congrès qui la défireroit auffi ? Si le Peuple
défiroit une telle réconciliation ne peut- il pas nommer
des affemblées qui feroient tous leurs efforts
pour l'effectuer ?
Mais je me fuis trop étendu à ce fujet , Milord
Germaine décèle une telle ignorance des faits ,
une telle inattention aux fignes les plus frappans
( 125
des fentimens des Peuples , & qui font les indices
infaillibles de leurs intentions , une telle impéritie
des loix & de la conftitution des Etats - Unis
d'Amérique , qu'un obfervateur impartial ne peut
voir tant de bévues & d'extravagances fans étonné
ment & fans commifération pour la Nation infortunée
qui doit en être la victime .
FRANCE
7
De VERSAILLES , le 13 Juin.
L'ASSEMBLÉE générale du Clergé de France,
ayant à la tête le Cardinal de la Rochefou
cault , eut le 4 de ce mois audience du Roi ,
à laquelle elle fut conduite par le Marquis
or de Wade
Dreux , MM. de Nantouiller &
tronville , Grand- Maître , Maître & Aide
des Cérémonies. M. Amelot , Secrétaire
d'Etat , Chargé des Affaires du Clergé , préfenta
à S. M. les Députés des Provinces du
premier & du fecond ordre ; le Cardinal de
la Rochefoucault porta la parole ; cette affemblée
fut conduite enfuite & préfentée de
la même manière à l'Audience de la Reine.'
Le même jour LL. MM. & la Famille
Royale fignèrent le contrat de mariage du
Comte François d'Efcars , Gentilhomme
d'honneur de Monfeign. le Comte d'Artois ,
avec Mademoiſelle de Ligny ; celui du Comte
Doilliamſon , Meftre- de-Camp de Cavalerie ,
Sous- Lieutenant des Gardes du Corps du
Roi , avec Mademoiſelle d'Oilliamfon ; celui
du Marquis d'Arfy , Colonel en fécond ,
Lieutenant en furvivance du Gouvernement
f 3
( 126 )
de l'Ile de France , avec Mademoiſelle Hux
de Bayeux , & celui du Vicomte de Polaftron ,
Capitaine de Cavalerie au régiment du
Roi , avec Mademoiſelle d'Efparbès de
Luffan.
La Comteffe Delphine de Sorans , Dame
de Remiremont , a eu l'honneur d'être préfentée
à LL . MM. & à la Famille Royale par
Madame Elifabeth de France , en qualité de
Dame pour accompagner cette Princeffe . La
Comteffe Henriette d'Avarey l'a été le 4 par
la Marquise d'Avarey , & le lendemain elle
le fut encore par Madame la Comteffe d'Artois
, en qualité de Dame pour accompagner
cette Princeffe
0941
M. Edouard d'Agoty , de l'Académie des
Sciences de Toulouſe , a eu l'honneur de
préfenter au Roi , à Monfieur & à Monfeigneur
le Comte d'Artois , les deux premiers
morceaux de fa galerie des tableaux d'hiſtoire ,
gravés en couleur.
De PARIS , le 13 Juin.
ON attend toujours les dépêches de M. le
Comte de Guichen . On craint que le bâtiment
, qui en a été chargé , n'ait été enlevé ,
puifque parti dix jours avant la goëlette
expédiée par le Gouverneur de la Guadeloupe
, il n'a point encore paru . On croyoit
que le duplicata de ces dépêches feroit arri
vé fur cette goëlette ; le Miniftre a reçu
tous fes paquets à l'exception du plus intéreffant
: il a expédié un courier à l'Orient ,
( 127 )
pour favoir ce qu'eft devenu celui - là ; s'il
y a été oublié on l'auroit bientôt : il feroit
cruel qu'il l'eût été à la Guadeloupe .
La plupart des lettres particulières n'ont
point été diftribuées , de forte qu'on ne fair
que peu de détails du combat du 17 : voici
ce qui paroît le mieux conftaté.
ל כ
A
Rodney n'a dû fon falut qu'à l'avantage du
vent , & à ce que plufieurs de nos vaiffeaux n'ont
pucombattre faute de pouvoir s'élever affez au vent.
Celui qui s'eft le plus diftingué , de l'aveu de toute
la flotte , eft l'Artéfien , de 64 , commandé par M.
Peynier. Il n'a pas craint de fe mefurer avec la
Princeffe Royale , de 90 , que montoit Parker ; &
il l'a défemparée , au point qu'ène à fait les fignaux
de détreffe , & qu'on a été obligé de la remorquer
hors de la ligne. Le Vengeur , de 64 , Capitaine
M. de Retz , s'eft acquis auffi beaucoup de gloire ;
c'eft lui qui a achevé de ruiner la Princeffe Royale.
M. Daymar , Commandant le Saint-Michel , a eu
le bras caffé ; il y a eu en tout 10 Officiers bleffés .
M. de Guichen ayant pourfuivi l'ennemi pendant
quelques jours , & le voyant trop près de Sainte-
Lucie pour pouvoir le forcer à un fecond combat ,
étant bien sûr de n'être plus inquiété dans l'expédition
qu'il avoit en vue , dépofa fes malades &
fes bleflés à la Guadeloupe. L'Iphigénie feule a
mouillé à Baffe - Terre , la flotte étant toujours fous
voile. M. de Graffe deſcendit à terre avec M. de St.-
Simon ; & M. de Bouillé lui - même vifita le lendemain
les hopitaux. Les Officiers ne reftèrent qu'une
heure à terre. M. de Guichen ayant été vu au Nord
de l'Ifle , on eft perfuadé ici qu'il va attaquer Saint-
Chriſtophe ; & on ne croit pas que cette poffeffion
importante puiffe fe défendre contre 23 vaiffeaux
de ligne , & 3 ou 4000 hommes de nos meilleures
troupes , auxquels on n'a à oppofer que des bateaux ,
un feul régiment & quelques milices «<.
( 128 )
Les vaiffeaux armés à Breft entrent fucceffivement
en rade ; on va y conftruire le
Soleil Royal, de 74 canons , dans le baffin
couvert où étoit le Royal- Louis. Le Northumberland
, de 68 , ayant été inis au baffin
pour y être vilité , le fond du bâtiment s'eft
trouvé bon , & les bordages en vont être
réparés. 450 hommes du Régiment de Royal-
Italien ont été embarqués fur la Ville de
Paris pour y faire le fervice de Marine , &
d'autres foldats fuppléeront aux matelots dans
les poftes peu importans. On travaille fans relâche
à l'armement de tout ce qui refte dans
le port , confiftant en 12 vaiffeaux de ligne.
Cette flotte fera prête à la fin du mois . Les
bâtimens vivriers de la côte de Bordeaux arri
vent , & l'on attendoit les convois de la
Manche.
On compte toujours que l'efcadre de Toulon
, qui eft à préfent en rade , appareillera
avant la fin du mois . Le Zélé & le Marfeil-
Lois font déja partis ; on croyoit qu'ils croiferoient
quelque tems dans la Méditerranée
pour amariner leurs équipages , dans lefquels
il fe trouve des élèves & des matelots
de rivière. Une lettre de Cadix , en date du
20 du mois dernier , parle d'une manière
plus pofitive de leur marche.
Nous venons d'apprendre que les vaiffeaux
François le Zélé , le Marfeillois , l'Expériment &
2 frégates , efcortant un convoi de 30 voiles , deftiné
pour les Ifles , ont débouqué le Détroit ; l'Expériment
& les frégates accompagneront ce convoi
en Amérique ; le Zélé & le Murfeillois ayant
( 129 )
ordre de le quitter à une certaine hauteur , pour
fe réunir à l'efcadre de M. de Beauffer. Les autres
vaffeaux de Toulon ne tarderont pas de même
à paroître dans nos parages. On croyoit que l'ef
cadre du Ferrol fe joindroit à la Françoife ; mais elle
eft arrivée avant hier dans cette baie ; elle eft com
pofée de 8 vaiffeaux de ligne & de 2 frégates . Nous
doutons que les ennemis foient en état de mettre
fur pied des forces affez fupérieures pour tenter
à préfent de jetter de nouveaux fecours dans Gibraltar
; D. Gafton eft trop près du Détroit pour
ne pas être à tems de pouvoir leur en difputer
l'entrée « .
Le Terrible & le Sagittaire ont auffi appareillé
de Toulon . La frégate l'Artois a dû
mettre à la voile de l'Orient fur les ordres de
M. Fabre. Le vaiffeau ci- devant le Bordelois,
à préfent le Comte d'Artois , de 50 canons,
de
36 & de 18 , commandé par M. de Cléonard ;
Lieutenant de vaiffeau , appareillera au premier
bon vent. Ce vailleau a à bord 400
hommes formant une troupe commandée
par les deux frères de M. Cléonard ; l'un en
qualité de Colonel en premier , l'autre en
celle de Colonel en fecond. On ignore la
deftination de cet armement .
» On attend à l'Orient le célèbre Paul Jones ,
qui eft parti de Paris les ou le 6 de ce mois
il va commander une frégate & 3 gros corfaires.
Il ramènera en Amérique 21 Officiers Boſtoniens
qui font arrivés de Danemarck. Cet intrépide
Commodore ne peut qu'être flatté de la manière
dont il a été accueilli . Les démonftrations d'eftime
pour fa bravoure qu'il a reçues aux Spectacles
aux promenades , font le prix de la gloire qu'il s'eft
acquife fur les côtes d'Irlande , & par fon furieux
$ $
( 130 )
combat dans la mer d'Allemagne. On peut prendre
une idée de fon efprit , qui eft très - cultivé , par fes
réparties au Maréchal de Byron . Ce dernier lui
parloit du Capitaine Pearfon , fon adverfaire , que
le Roi d'Angleterre vient de créer Chevalier. Puiffai
-je , M. le Maréchal , répondit Paul Jones ,
avoir une autre occafion de le faire créer Lord. Le
Maréchal lui ayant demandé , après la Revue du
Roi , s'il y avoit été , s'il avoit fait attention aux
manoeuvres du Régiment des Gardes , & fi ce fpectacle
lui avoit fait plaifir , j'aurois bien mieux aimé ,
repliqua-t-il , le voir manoeuvrer dans le Parc de
St. -James ".
On fe rappelle le difcours du Lord George
Germaine dans la féance de la Chambre des
Communes du 6 Mai dernier , relativement
à l'Amérique , & qui donna lieu aux partifans
du Ministère Britannique d'annoncer un
accommodement prochain avec les Etats-
Unis ,& leur difpofition à ſe prêter à toutes les
conditions. On fait que ni en Angleterre ni
dans le refte de l'Europe on n'a pas eu beaucoup
de confiance à ces promeffes ; la réfolution
fuivante du Congrès , prife le 31 Janvier
dernier , & remife au Miniftre Plénipotentiaire
de France , montre quel eft le fondement
des efpérances de Lord G. Germaine.
ɔɔ
Que le Congrès eft bien- aiſe que S. M. T. C.
n'ajoute aucune foi aux fuggeftions du Cabinet
Britannique , touchant les difpofitions des Etats-
Unis en général , ou d'aucun Etat en particulier ,
à l'égard d'un traité de réconciliation avec la
Grande- Bretagne , & qu'il fouhaite que S. M. &
toutes les Puiffances de l'Europe foient perfuadées
que ces fuggeftions font infidieuſes & deftituées
de fondement ; qu'on fera convaincu par les conf(
131 )
,
titutions & autres actes publics des différens Etats ,
que les Citoyens des Etats Unis ayant des armes ,
jouiffant de la liberté & du pouvoir politique de
créer & diriger leurs Magiftrats de la manière qu'ils
jugent la plus convenable , font unanimement déterminés
de s'affurer à eux & à leur postérité les
avantages de la liberté , en maintenant l'indépendance
de leur Gouvernement & en obfervant leurs
traités & leurs engagements avec une fermeté &
une fidélité invariables ; & le Congrès affure S. M.
que s'il le trouvoit en Amérique un individu affez
vil pour montrer la moindre difpofition à infpirer
au peuple des fentiments contraires , cet individu
perdroit dès ce moment même tout moyen d'atteindre
au but , en perdant l'eftime & la confiance
du peuple ".
On étoit mal inftruit lorfqu'on a dit que partie du
trairement de retraite accordé à M. Bertin , étoit réverfible
à Madame la Comteffe de Mellet fa nièce.
On vient de nous faire paffer une lettre de
M. W.à M. Sherlock, Auteur des Lettres d'un
Voyageur Anglois . Les détails intéreffans
qu'elle contient ne peuvent que faire plaiſir
à nos Lecteurs , & nous nous empreffons
de la tranfcrire.
و د
Quel dommage , Monfieur , que vous , qui d'un
trait favez faire un tableau , qui dans une feule fraſe
raſſemblez ſouvent un grand nombre d'idées , quel
dommage, en venant dans notre Suiffe, que vous n'ayez
pas confacré un moment à décrire la Franche - Comté.
J'arrive de cette belle Province ; elle m'a donné une
notion de l'intelligence , de l'activité , de la conftance
même des François. J'ai jugé que pour les rendre
capables de tout , il fuffit à ceux qui les gouvernent
de leur marquer de la bienveillance & de l'eftime.
Il y avingt ans que je n'avois été à Besançon. Je
n'ai plus reconnu cette ville. Je l'ai trouvée confidé
f 6
( 132 )
rablement étendue , embellie , & digne de l'admiration
des étrangers ; mais ce qui m'a le plus étonné ,
c'eft un
marais fale & dégoûtant , devenu un
Jardin enchanté . Des eaux limpides y coulent , les
gazons frais y ont cette verdure vive ſi juſtement
aimée des Anglois , des arbres vigoureux y étendent
déja leurs jeunes rameaux . Des bains en forme de
Temples , des moulins pittorefques , des cafés conftruits
avec élégance animent & décorent cette promenade
délicieufe , à qui les Champs - Elizées de
Virgile femblent avoir fervi de modèle. En jouiffant
des charmes de ce lieu , j'avoue qu'une réflexion
pénible eft venue me tourmenter. Pour orner cette
capitale , pour ajouter au plaifir de fes habitans , il en
coûte , ai -je penfé , des fommes confidérables aux
Citoyens du refte de la Province , qui ne jouiffent
pas de fes beautés. C'est ainsi que pour fournir à
l'énorme dépense qu'il a fallu faire pour élever aux
Intendans un Palais immenfe & fuperbe , quoique
rempli des défauts les plus choquants , & conftruit
fans goût , on a été forcé d'écrafer tout le pays .
Quel abus ! me difois - je , avec une forte d'indignation
naturelle à un Républicain qui juge trop
vite ; mais je n'ai pas long tems refté dans l'erreur.
Un Préfident très - aimable & qui réunit à une raiſon
fupérieure un grand amour pour les Arts , eft
venu me joindre. Nous nous étions connus à Genève
en cherchant l'un & l'autre la fanté auprès du Médecin
le plus éclairé de l'Europe. Nous jouimes avec
tranfport du plaifir de nous retrouver , & il fentit .
vivement celui de me voir admirer la patrie.
-
*
fi
Convenez , me dit-il , que vous êtes bien content
de ce lieu ? Je le ferois bien davantage encore ,
je ne fongeois pas à l'argent qu'il a coûté. L'argent;
croyez-vous qu'il foit bien confidérable , bien énorme?
-
* Le logement de l'Intendant coûtoit à la Ville 4000
franes. On a voulu lui bâtir une maiſon . La dépenſe de
cet édifice eft monté à 650,000 liv . C'est donc 610,000
francs en pure perte pour la Province.
( 133 )
-
Sans doute : cent mille écus ne me femblent pas
une fomme exceflive pour payer les immenfes travaux
qu'on a faits ici. En Suiffe ne feroit-on pas
un pareil ouvrage à moins de frais ?
Oui , mais
en France a-t- on notre économie , notre conftance
& cette intelligence qui fupplée à la richeffe en raffemblant
les plus petits moyens ? Nous aurions
tout cela , fi on nous laifloit un peu plus faire. La
preuve en eft fous vos yeux . Ces travaux qui vous
étonnent , cette création que vous admirez a été faite
à moins de trente mille francs , qui n'ont été que
des contributions volontaires des Citoyens. Les uns
ont donné quelques louis , d'autres avec un feu d'argent
ont fourni des voitures , deux hommes intelligens ont
conduit les ouvriers , les femmes ont applaudi &
foutenu le zèle , & dans moins de trois ans l'ouvrage
a été achevé . ** Dites-moi, demandé- je au Préfident,
d'où naiffent cette joie douce & pare que je vois
briller fur la plupart des fronts , ce mouvement , cet
intérêt vif qui animent la converfation de tous ces
grouppes épars ? Ils fe livrent à la plus flatteufe
efpérance. On a laiffé entrevoir à cette Province ,
que la bonté du Roi auffi éclairée que paternelie le fera
jouir d'une Adminiſtration ſemblable à celles du Berri ,
de la Haute Guienne & du Bourbonnois , & l'on s'ocè
cupe déja des moyens d'éternifer par un monument
patriotique la reconnoiffance tendre & vive dont les
coeurs font pénétrés . Le fentiment chez nous a de
l'énergie & il eft prompt à fe manifefter. Les idées
cependant ne font pas encore fixées , on en préfente
mille , oh en rejette autant. On voudroit écarter lev
fafte , réunir l'élégance à la fimplicité , & fur-tour
exprimer avec force le fentiment dont les ames font b
enflammées . Cela n'eſt
-
-
aifé.
pas
Du moins on
** A fon paffage à Besançon , M. le Prince de Condé
admira, comme l'Auteur de cette lettre, la promenade de
Chamart , & fut dans le plus grand étonnement, lorsqu'il
fut le peu d'argent qu'elle a coûté .
1
iJ
( 134 )
fe propofe de le tenter . Peut- être on ſe contentera
d'élever fur ce vafte tapis de verdure , un Obélifque
de marbre blanc , fimbole du pouvoir Monarchique.
Chacun de fes pans fera orné d'un bas - relief. Sur
le côté qui fait face au pont qui réunit la promenade
à la ville , fera repréfentée la Province de Franche-
Comté, aux pieds de fon Roi . La plus vive expreffion
du fentiment animera la figure ; des larmes d'attendriffement
couleront de fes yeux , & le tendre fourire
de l'amour fera fur fes lèvres . D'une main le
Monarque la relèvera avec bonté , & de l'autre lui
remettra un nouveau plan d'Adminiſtration qu'elle
recevra avec tranfport. Ces mots feront écrits au
bas ":
、
Le bonheur de fon peuple eft celui d'un bon Roi.
Sur le côté oppofé , au milieu des Arts utiles
ranimés , des Vertus qui renaiffent & fuivies de
l'Abondance caractériſée par la corne & par les épis
qui la couronnent ; la Sageffe fous les traits de M.
le Comte de Maurepas conduira Louis XVI au
temple de l'Immortalité. Au bas fera ce vers :
Il ne peut s'égarer , la Sageffe eft fon guide.
Du côté du levant la Sagefle , toujours fous la
figure de M. le Comte de Maurepas , de concert
avec un Homme dont tous les traits caractériſeront
le génie , arrachera d'une main les voiles dont la
Finance fe tenoit envelopée . Son embonpoint extrême,
& les facs d'argent & d'or fur lesquels elle fera
affife la feront affez reconnoître. De l'autre main la
Sageſſe remettra à la France un Code éclairé par un
jour lumineux. La France qui femblera fe relever , ſe
ranimer , & prendre une force nouvelle , tiendra
deux couronnes ; l'une deſtinée au front de la Sageffe
fera formée de feuillage de chêne & de rofes ( 1) &
*** On fait que les Couronnes civiques étoient de
feuilles de chêne. Les rofes font l'emblême des Graces
qui embéliffent la Vertu.
( 135 )
l'autre , la feule récompente digne du Grand homme
qui feconde la Sageffe , unira au feuillage du chéne
des raifins & des épis. Au bas fera écrit :
Bienfaiteurs des humains , ils font au rang
des Dieux.
Le quatrième côté n'offrira qu'un Table rafe & qui
reftera vuide jufqu'à ce que quelque nouveau bienfaiteur
de la Province, foit jugé digne d'un hom
mage éclatant de fa reconnoiflance. les honneurs
prodigués , fans être glorieux pour ceux qui les
obtiennent , montrent l'aviliffement de ceux qui les
accordent.
L'idée de ce Monument , dis- je au Préfident , me
paroît fimple , noble & touchante ; mais j'en reviens
toujours à mon éternelle économie. Vous voulez ,
fans doute , que l'exécution de votre Obélifque &
fur-tout celle des bas- reliefs dont elle fera décorée
foit auffi parfaite qu'elle pourra l'être. Vous ferez
donc obligé de faire venir l'un des meilleurs Artiſtes
de la Capitale , & de tirer de loin les marbres qui
vous feront néceſſaires . La dépenſe deviendia trèsconfidérable
, & ce ne fera pas fans peine qu'elle fera
vue par le bon Roi , & par les vertueux Miniftres
à qui vous voulez donner un témoignage de votre
amour. Ils ne font occupés qu'à le mériter tous les
jours davantage , & tous les jours ils s'en rendent
plus dignes en faiſant refpecter notre nation dans
toute l'Europe , en foutenant avec gloire une guerre
difficile & prodigieufement coûteuſe , fans employer
d'autres reffources que celles qu'ils trouvent dans
la fageffe de leurs plans & dans la fupériorité de
leurs combinaiſons. Ce qu'ils redoutent le plus ,
c'eſt de ſe voir forcés à impofer de nouvelles charges
au peuple ; ainfi jugez s'ils approuveront que
même par zèle & amour pour eux , on le faffe
contribuer pour élever ce Monument de la reconnoiffance.
Que notre Roi , que nos Miniftres fe
raffurent, me répondit le Préfident , nous ne ferons
( 146 )
point venir d'Artifte de Paris. Il en eft un qui s'eft
formé à Rome , qui s'y eft pénétré du génie antique,
& qui après avoir travaillé avec les plus grands
maîtres , elt devenu leur égal. Rapellé par l'amour
de la Patrie , il eft maintenant établi dans cette
Ville. Animé par la gloire , enflammé comme nous
par le Patriotifme , qu'on lui donne les marbres
que notre Province même nous offrira , qu'on paye
des ouvriers pour les dégroffir , & l'honorable
emploi qu'il fera de fon talent fera fon unique
falaire ; les Citoyens fe difputeront le plaifir de
fournir aux frais peu confidérables d'un Monu
ment élevé pour éternifer leur bonheur & leur
fenfibilité.
Je n'eus rien à répliquer as Préfident ; je fus
attendri , & je penfai comin tui , que la meilleure
Nation du monde c'eft la Françoife ; mais que pour
lui accorder toute l'eftime qu'elle mérite c'est
moins à Paris que dans les Provinces qu'il faut
la voir ".
>
On lit dans les Affiches de Bretagne une
anecdote fingulière que nous tranfcrivons :
>
» Tout le monde fait comment fe diftribuent
les volières , & comment nos petits ovipares , devenus
domeftiques , fe reproduifent à 6 fois l'an
depuis le mois d'Avril , jufqu'au mois de Septembre .
Dans chacune des divifions de ma volière , occupées
par des ferins aménagés , je mets ordinairement
deux petits paniers garnis de peau d'agneau , afin
que la femelle , tour en couvant les petits dans
l'un , puiffe , fans retard , pondre les oeufs dans
l'autre. Dans l'un des ménages , au moment que les
oeufs venoient d'éclore , une fouris eft entrée , &
a dépofé fes petits dans le panier vacant. Je ne me
fuis apperçu de l'augmentation de ma ménagerie ,
que lorfqu'à mon grand étonnement , j'ai vu que
mon ferin portoit alternativement la gorgée dans
( 137 )
P'un & l'autre panier. M'érant placé de manière à
examiner ce que ce pouvoit être , j'ai vu la fouris
qui tendoit la gueule en l'air pour recevoir la nourriture
que le ferin lui portoit auffi régulièrement
qu'à fa femelle , & de la même manière , en inférant
fon bec dans la gueule de la fouris. - Je ne crois
pas qu'on ait jamais rien vu de femblable entre les
volatiles & les quadrupèdes, fouvent antagonistes. Les
perfonnes auxquelles j'ai procuré le plaifir de cette
bifarrerie naturelle , en ont fait part à leurs amis ;
tous ont été auffi ravis qu'étonnés. La fouris , au
bout de 15 jours , a abandonné les petits , déja
forts , au moment où j'allois les renfermer dans le
panier avec un fil de fer. Cette mère craintive par
les vifites fréquentes qu'on lui rendoit , ayant pallé
deux jours fans revenir , j'ai détruit fes fix petits.
- Ma narration pourra paroître fufpecte à quelques.
uns , mais le fait eft à la connoiffance d'un trèsgrand
nombre de perfonnes Les Naturaliftes en
tireront le parti qu'ils jugeront à propos , fi la chofe
peut fixer leur attention «.
On mande de Notre Dame-de-l'Epine près
de Châlons en Champagne , une cérémonie
que plufieurs circonftances rendent intéreffante.
» Le 22 Mai dernier , Pierre Pain- d'Avoire &
Marguerite Galichet , ont renouvellé leur mariage.
Cette cérémonie , annoncée la veille au fon des
cloches , a été célébrée avec folemnité . Le vénérable:
couple a été accompagné à l'Eglife par fes 7
enfans & les 7 petits enfans , & par fes gen.
dres & fes brus . On remarque que dans le
même fiècle , c'eſt le troisième renouvellement dans
la même famille ; l'aïeul & le beau - père avoient
célébré leur cinquantaine. Pour rendre cette dernière
plus mémorable , le fils aîné y a attiré un
grand nombre de fpectateurs , en annonçant deux
( 138 )
courfes, dont le prix étoit une paire de gants ; l'uſage
du pays eft d'en donner une aux garçons , lors des
premières noces. Celles - ci ont été faites par 4
Vieillards , dont les âges réunis faifoient 301 ans.
Celui qui a gagné le premier prix , eft le même qui
dans fa jeunefle l'avoit gagné aux premières noces
du vieux couple. On a fauté auffi les aiguillettes ,
confiſtant en un paquet de faveur ; après cette cérémonie
, le couple , en l'honneur de qui elle fe faifoit ,
a ouvert le bal par un menuet ; tous les fpectateurs
y ont pris part enfuite jufqu'au fouper , où ont été
invitées 4 femmes âgées ; les 4 Vieillards avoient
affifté au dîner. Le repas a été très - gai ; le fils aîné
a chanté des couplets analogues à la Fête , qui a été
terminée par un nouveau menuer daníé par le couple
vénérable «.
» Le Sr. Wolff , de Soleure en Suiffe , Peintre en
Payfage , qui a fait les Vues les plus intéreffantes
des Montagnes de la Suiffe , actuellement à Paris ,
a chez lui plufieurs de fes Ouvrages qui méritent
la curiofité des Amateurs ; il demeure rue du Four
St. Germain , chez un Boiffelier , près de la porte
de la Foire ".
De BRUXELLES , le 13 Juin.
ON affure que la Reine de Portugal a fait
publier une défenfe de conduire dans les
ports de fon Royaume aucunes des prifes
que les navires des Puiffances en guerre
pourront faire dans les mers voifines , &
qu'elle a déclaré fa réfolution d'obferver
une parfaite neutralité.
Les Etats - Généraux des Provinces - Unies ,
déterminés à faire refpecter la leur , & excités
encore par les repréfentations que n'a cellé
de leur faire le commerce , vient d'arrêter de
prendre pour faciliter l'équipement des vaif(
139 )
feaux de guerre mis en commiffion , un certain
nombre de matelots des navires marchands.
Le nombre d'hommes à fournir par
chaque vaiffeau eft d'un fur 3. Cette espèce
de livraiſon n'aura lieu que 2 fois dans le
cours de 12 mois ; & dans les deux premiers
voyages que fera le navire. Aucun n'entreprendra
de voyage avant d'avoir fatisfait à
la loi ; on n'excepte que ceux employés aux
différentes pêches , ceux de la Compagnie
des Indes-Orientales , & ceux de la Compagnie
des Indes- Occidentales , ainfi que les
bâtimens montés feulement du patron & de
2 matelots , ou du patron , d'un matelot &
d'un mouffe .
LL. HH. PP. ont chargé auffi leut Ambaffadeur
à la Cour de Londres , de faire à
celle-ci les plus férieufes repréſentations fur
les violences commifes le 21 Avril dernier
par des bâtimens charbonniers , Ecoflois ,
armés , contre le petit armateur François le
Printems qu'ils ont attaqué fous le fanal
d'Hellevoetsluis , & chaffé fur l'ifle de Gorée ,
d'où ils ont enfuite retiré le bâtiment à la
haute marée , après que les François l'eurent
abandonné , & l'ont emmené avec eux. C'eft
une violation de territoire dont la Républi- ·
que exige une fatisfaction éclatante.
Le Courier que le Prince de Gallitzin avoit
envoyé à Pétersbourg avec la réponſe de LL. HH .
PP. à la Déclaration de l'Impératrice de Ruffie ,
écrit- on de la Haye , eft de retour depuis le premier
de ce mois . Le lendemain le Prince de Gallitzin
eut une conférence avec le Préfident de
( 140 )
Affemblée des Etats- Généraux , à qui il fit part
du contenu des dépêches qu'il avoit reçues la
veille. Quoiqu'on ignore au jufte ce qu'elles contiennent
, on aflure cependant qu'elles font trèsfavorables
& qu'elles portent fur la demande faite
à l'Impératrice , fi elle garantiroit les trai és fubfiftans
entre la République & la Grande-Bretagne.
Il a été répondu que LL. HH. PP. devoient don
ner à leur Réfident à Pétersbourg des inftructions
pour entrer dans une négociation plus détaillée fur
ce futet au retour de S. M. I. On affure auffi
qu'on va nommer des Députés pour entrer en négociation
ici avec le Prince de Gallitzin « .
Toutes les Provinces ont été d'accord fur
le projet d'accorder des convois illimités , à
l'exception de celle de Zélande ; elle demande
qu'avant de les effectuer on tente la voie
des conférences amicales & des négociations,
Le Mai dernier elle a encore pris une réfolution
conforme à cet efprit de modéra
tion , qu'on n'auroit pas cru devoir fubfifter
après les procédés arbitraires & infultans de
l'Angleterre ; mais il paroît que fes repréſen
tations n'empêcheront pas l'exécution du
voeu unanime des Provinces , & qu'elle finira
par y accéder , ou par reſter neutre
dans ces grands démêlés , comme la conftitution
de la République le lui permet ; mais
on doute que ce parti lui obtienne des ménagemens
de la part des Anglois , qui ne
cefferont d'être injuftes que lorsqu'ils n'auront
plus le pouvoir de l'être impunément.
Selon quelques lettres de Londres , la
Compagnie des Indes Orientales a été informée
que vers la fin du mois de Décem
( 141 )
bre dernier , on effuya fur les côtes de Malabar
un ouragan affreux , dans lequel un
vaifleau de la Compagnie eut le malheur
de périr avec tout fon équipage. On ajoute
que le défordre eft dans la plupart de fes
établiífemens , que les Marates font occupés
à faire le fiége de Tillichery , & que l'on
craignoit fort que cette Place ne fût réduite
à la néceffité de fe rendre aux Indiens . Le
fameux Hyder-Aly , dont on avoit annoncé
la mort , il y a quelque tems , & qui en effet
n'avoit plus fait parler de lui , parce qu'il
avoit porté fes pas dans des parties éloignées
des Côtes , où il a amaffé des trésors immen
fes , a démenti ce bruit & reparu tout àcoup
; il a plus de richeffes , plus de puiffance
que jamais , & on craint fort qu'il ne
les emploie contre nous.
» Le Roi de Pruſſe , écrit - on de Berlin en
date du 27 Mai , avant de partir pour les revues
ordinaires dans cette faifon , a ordonné que le
30 Mai , jour anniverfaire de la mort de M. de
Voltaire , on célébrât dans l'Eglife Catholique de
Berlin un Service folemnel pour ce grand homme ,
anx frais de Sa Majesté , & que tous les Membres
Catholiques de l'Académie de Berlin y affiltaffent.
On ajoute , que ce Prince , voulant rendre
tous les honneurs poffibles à la mémoire de M.
de Voltaire , qu'il a déja célébré par un éloge
public , fait faire à Paris un Bufte en marbre de
cet illaftre Ecrivain pour en décorer fon Cabinet ;
& on prétend qu'il deftine à l'Académie un autre
Bufte de M. de Voltaire. On écrit en mêmetems
que le Roi , qui a donné à M. d'Alembert
de fréquentes marques de fon eftime , l'a invité
à venir paffer quelque tems auprès de lui ; mais
"
( 142 )
on ignore fi M. d'Alembert pourra fe rendre à
cette invitation .
PRÉCIS DES GAZETTES ANGL. du 4 au 6 Juin.
Le feu Roi voulant remeubler le grand appartement
de l'ancien Palais , donna fes ordres au
feu Duc de Montagu , qui étoit pour lors chargé
de cette partie , de faire tapiffer cet appartement
en velours , ce qui ne coûta pas plus de 4002
liv. fterl. Lorsque le bon Prince voulut exprimer
au Duc fa furprife de voir monter cette dépenfe à une
fomme auffi exceffive , le Duc répondit qu'il n'étoit
pas Tapiffier , voulant faire entendre par là
qu'il n'avoit retiré fur cette affaire que les droits
ordinaires , & que le profit du Tapiflier ne valoit
pas la peine qu'on y prît garde. Il eft cependant
de fait que pour moins de mille livres , on auroit
tapiffé le plus grand appartement du Palais.
Le feu Roi avoit coutume d'aller tous les Samedis
de l'été à Kenfington , & fon voyage coûtoit
la modique fomme de mille livres fterling
chaque fois. La Princeffe Amélie dans un de ces
voyages s'étant donné une entorfe , & ayant eu
befoin d'un peu d'eau-de- vie pour compreffe , on
vit dans le compte de la fin de l'année un article
de 365 bouteilles d'eau-de- vie pour l'ufage de la
Princeffe Amélie.
La Princeffe Amélie ayant eu beſoin d'aller
il y a quelques années , à Bath , pour le rétabliſ
fement de fa fanté , il fallut ouvrir une nouvelle
fenêtre dans fon appartement pour le rendre plus
logeable. On envoya chercher à cet effet un Maçon
ordinaire de la Ville qui fe mit auſſi- tôt à travailler.
Mais comme on lui fit fentir qu'il rifqueroit peutêtre
beaucoup à faire un travail qui concernoit
directement le Département des Bâtimens du Roi ,
auffi- tôt il cella ; & Meffieurs de ce Département
firent cet ouvrage , dont la dépenſe ſe monta à 150
guinées.
Dans la Séance des Pairs , le 3 , le Lord Shelburne ,
י ד ל
--
&
& divers autres de fon parti , ayant dit que le foulèvement
du 2 avoit pour principal objet le Bill qui
a établi un Evêque Catholique dans le Canada ,
la motion ayant été faite pour la révocation de ce
Bill ,le Marquis de Rockingham a déclaré qu'il croyoit
cette révocation inutile , parce qu'il étoit bien sûr
que le Canada ne feroit plus au nombre des poffeflions
Angloifes , quand la nouvelle de cette révocation
pourroit'y arriver. Il informa la Chambre
qu'il avoit appris qu'on fongeoit à rappeller l'Amiral
Rodney , & à lui donner Pallifer pour fucceffeur .
Il dit qu'il favoit de bonne part que M. de
Guichen étoit parti de la Guadeloupe le 26 Avril ,
à -peu-près dans le tems où les Eſpagnols étoient
fortis de Cadix : qu'ils pouvoient le réunir avant
qu'il fût poffible aux efcadres Angloifes de partirpour
les en empêcher , parce que les frégates Angloifes
qui ont fuivi, l'efcadre Eſpagnole , auront
le vent contr'elles pour revenir ; que l'armée com .
binée pourra tomber fur Rodney , qui n'a pas eu les
moyens de fe rétablir , & détruire toute fon efcadre.
Enfin , il fit fes adieux à la Chambre , après
avoir déclaré hautement que celle des Communes
étoit une prostituée , que Mylord North méritoir
qu'on lui fît fon procès , & qu'on le mît à la Tour.
Le famedi 3 Juin , le Commodore Walfingham
a été rencontré à quelque diftance de l'ouvert de
la Manche avec toute fa flotte en bon état .
L'ordre d'aller au plutôt croifer devant Breſt , a
été expédié les à l'Amiral Geary ; & à l'Amiral
Gambier , celui de faire partir au plutôt de Pli
mouth les vaiffeaux qui doivent renforcer la grande
efcadre.
Il a été publié une proclamation du Roi , les , qui
promet une récompenfe de 500 liv . fterl. , à ceux qui
découvriront les auteurs ou fauteurs des excès commis
le 2 , aux Chapelles de Sardaigne & de Bavière.
Cela n'a pas empêché que les féditieux n'en commif1477
fent de nouveaux les au foir , dans la maiſon d'un
marchand Catholique .
Le 6 au matin , la populace attroupée devant
l'Hôtel du Chevalier George Saville , qui a été le
moteur du Bill en faveur des Papiſtes , a caffé
toutes les vîtres , enfoncé les portes , enlevé les
plus riches meubles , & en a fait un feu de joie
devant la porte. Il eft arrivé des troupes devant
lefquelles cette canaille s'eft difper ée.
-
Pour prévenir de nouveaux attioupemens , attendus
dans les champs de St - George ; il a été cantonné
dans les environs , des détachemens de
Dragons.
Le Lord George Gordon , en fa qualité de Préfident
de l'Affociation Proteftante , faifoit répandre
des billets le 5 , pour exhorter fes Affociés à fe con .
duire avec plus de régularité .
Dans l'émeute du 2. Le Lord Ashburnham voyant
Ja populace le jetter fur fon carroffe dont elle avoit
ouvert les portières , fautoit dedans en criant de
toutes les forces , brûlés le Pape, brûlés les Papiſtes :
& fon laquais difoit de derrière le carroffe aux féditieux
: » Eh ! Meffieurs , mon maître n'eft point le
Pape je puis vous dire fon nom : ce n'eſt point le
» Pape : laiffez - le tranquille «.
53
Trois des féditieux ariêtés le 2 , feront jugés inceffamment.
Dans une des lettres que le M. de Leiceſtre écrivoit
de Paris à Charles Premier , ( cette lettre eft
rapportée par Sydney , dans fon fecond volume )
il apprend à ce Monarque que M. de Rohan ve
noit de mourir , & qu'il avoit laiflé un manufcrit curieux
où l'on voyoit ce qu'il penfoit des différentes
Puitfances de l'Europe. Voici comme ce Seigneur
François s'y exprimoit fur notre Nation » l'Anë
gleterre eft un grand Animal qui ne peut mourir
, s'il ne fe tue lui-même «. Hélas ! il étoit
Prophête.
}
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQUI E.
De CONSTANTINOPLE , le 2 Mai .
LE 20 du mois dernier , le Capitan Bacha
mit à la voile avec 3 vaiffeaux de ligne ,
6 frégates & 4 galères . On dit qu'il a ordre
de relâcher à Smyrne ; mais on ne croit pas
qu'il s'approche de cette place , où la peſte
comme on vient de l'apprendre , s'eſt manifeftée
depuis quelques jours ; il feroit à craindre
qu'elle ne fe communiquât à fes équipages
, qui pourroient l'apporter ici à leur retour.
›
Nous attendons ici au premier moment
36 vaiffeaux marchands François qui fe trouvent
aux Dardanelles , fous l'escorte de trois
frégates de leur nation . Comme plufieurs
font chargés de comeftibles , on eſpère que
léur arrivée fera tomber le prix des vivres ,
qui a fort augmenté .
" On s'entretient beaucoup ici d'un fait trèsfingulier.
Il y avoit depuis quelque tems dans
cetre Capitale un Particulier dont on ignore le
nom , la patrie & la religion ; il ne s'occupoit
des fecours & des foins à donner aux pauvres
& fur-tout aux efclaves . Il ne faifoit point d'autre
métier que de demander l'aumône à toutes les
que
,24 Juin 1780. g
( 146 )
Nations , & il en partageoit le produit aux Turcs ,
aux Grecs , aux Arméniens , aux Juifs , &c. fans
diftinction. Il parloit très-bien les langues Turque
& Greque ; on le croyoit Mahometan. Les
maifons de la plupart des Grands de cet Empire
lui étoient ouvertes ; les gens de Loi fur tout le
voyoient avec plaisir , parce qu'il étoit fort inftruit ,
s'énonçoit avec grace & paroiffoit particulièrement
très-verfé dans la controverfe. Le Grand - Vifir ayant
entendu parler fréquemment de cet homme , l'envoya
chercher il y a quelques jours pour favoir
de lui s'il étoit Turc & Mahométan. Il répondit
fur le champ qu'il étoit Tarc & fe retira. Mais
cinq jours après , il reparut devant le Miniftre fans
avoir été mandé ; il lui déclara qu'il avoit trahi
la vérité en lui laiffant foupçonner qu'il étoit Mahométan
; & qu'il étoit en effet Chrétien . Le Grand-
Vifir , fur cette déclaration , l'envoya incontinent
dans la place publique , où on lui trancha la tête
fans qu'on ait pu apprendre rien de plus de cet
homme extraordinaire «.
Les dernières lettres d'Alexandrie font
mention d'un différend furvenu dans la mer
Rouge entre un navire Anglois & un navire
Portugais. Il y avoit fur celui - ci un François
qui a vécu long- tems parmi les Marattes ,
où l'on prétend qu'il a rendu de mauvais
offices aux Anglois. On a voulu forcer le
Capitaine Portugais à le livrer ; celui- ci l'a
refufé ; il s'eft enfuivi un combat dans lequel
les deux navires ont effuyé des dommages ;
le Portugais s'eft retiré à Mocca.
SUÈDE.
De STOCKHOLM , le 23. Mai.
LE Régiment des Gardes deftiné à camper.
( 147 )
cette année comme à l'ordinaire , devoit fé
rendre le 20 de ce mois fur le terrein ; mais
il est tombé ce jour - là & le fuivant , une fi
grande quantité de neige , qu'il a été impoffible
de le faire manoeuvrer fur le terrein .
Le tems continue d'être très - mauvais &
très -froid ; on a peu d'exemples d'un
hiver auffi long dans ce Royaume. On
apprend que les rivières fe font débordées
dans plufieurs provinces , où l'on ne pourra
pas enfemencer les terres .
Les abus de la liberté de la Preſſe , accordée
par l'Edit du Roi de 1774 , ont attiré
l'attention de S. M.; elle vient de rendre une
Ordonnance dont l'objet eft de les réprimer.
Elle détermine les cas dans lefquels l'Auteur
d'un ouvrage fera puniffable lorsqu'il le publiera.
Les Imprimeurs feront toujours pris
à partie , & punis , pour avoir contrevenu à
la loi . Ils perdront leurs priviléges , & ſeront
enfermés dans des fortereffes pendant dix ans
& plus , felon le délit.
POLOGNE.
De VARSOVIE , le 27 Mai.
Le Roi eft , depuis quelques jours , au parc
d'Ujardow , avec le Prince-Evêque d'Ermeland
. On croit qu'il y reftera jufqu'au tems
de la prochaine Diète , pour laquelle les Univerfaux
feront inceffamment publiés.
Plufieurs de nos Magnats qui s'étoient rendus
à Zamofc pour y préfenter leurs refpects
g 2
( 148 )
à l'Empereur , en font revenus fans avoir eu
cet honneur ; ce Prince n'étoit pas entré dans
cette ville. Ceux qui fe rendent à Mohilow
fe propofent d'y déployer le plus grand fafte ;
ils auront une fuite nombreuſe , des équipages
fuperbes , des livrées très-riches. Le Prince
Radziwil , Waiwode de Wilna , s'eſt mis en
route avec ſeize voitures à fix chevaux.
Le 23 de ce mois , le Confeil Permanent
a pris une réfolution définitive fur l'établif
fement de la Commiffion chargée de régler
les différends qui ſubſiſtoient avec la Ruffie
depuis plufieurs années , au fujet d'un Diftrict
le long du Dnieper , dont la propriété
n'avoit pas été précisément fixée jufqu'ici.
Les Députés de la part de la Pologne font le
Général Malcrowski & le Colonel de Witt ,
fils aîné de ce Général , & Commandant de
Kaminieck ; ils font déja partis pour s'acquitter
de leur commiffion.
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 31 Mai.
LA Cour vient d'acheter du Comte de
Paar, pour la fomme de 600,000 florins , la Seigneurie
de Schminifts , où l'on doit élever de
nouvelles fortifications.
Le Duc de Saxe Tefchen a auffi acheté ,
dit- on , pour la fomme de 700,0co florins
plufieurs terres fituées en Hongrie. On affure
que l'Archiducheffe fon époufe a fait une
nouvelle difpofition en faveur de ce Prince ,
( 149 )
qui jouira en conféquence , après fa mort ,
de l'ufufruit de ceux de fes biens les plus confidérables
qui lui font tombés en partage depuis
fon mariage , fous condition néanmoins
qu'après le décès du Duc , ils pafferont à la
branche cadette de Florence.
- L'Impératrice a difpofé auffi de la penfion
annuelle de 80,000 florins , que le feu Duc
de Modène recevoit en qualité de Gouverneur
de Milan ; l'Archiduc Maximilien, chacune
des Archiducheffes Marie- Anne & Elizabeth
, en recevront une fomme annuelle
de 12,000 florins ; & les 44,000 reftans font
donnés à l'Archiduc Ferdinand .
De HAMBOURG , le 2Juin.
LA négociation entamée depuis quelque
tems pour faire élire l'Archiduc Maximilien
à la Coadjutorerie de l'Electorat & Archeyêché
de Cologne & de l'Evêché de Munf
ter, a , dit-on , été heureufement terminée . Le
Comte de Metternich , qui a été chargé de la
part de la Cour de Vienne de conduire cette
grande affaire , a , ajoute-t-on , affuré les Miniftres
des Puiffances étrangères à Bonn , que
cette élection n'apportera aucun changement
dans le fyftême politique actuel de l'Europe.
On affure auffi que S. A. R. pourroit bien être
encore élu coadjuteur d'un autre Evêché.
6
Les lettres du Sund portent que les frégates
de guerre Angloifes l'Alfred & le
Scourge , croifent dans la mer du Nord ;
on foupçonne qu'elles ne font parties que
g 3
( 150 )
pour vifiter plufieurs navires , parmi lesquels
fe trouvent quelques bâtimens Hollandois ,
qui ont mis depuis peu à la voile , & on craint
qu'elles ne s'emparent de ceux qui font deftinés
pour les ports de France. D'autre part , on
eft fort étonné qu'il fe trouve dans le Sund tant
de vaiffeaux de guerre Anglois , qui y font arrivés
fans avoir fous leur convoi aucun navire
marchand , & quoiqu'ils affurent qu'ils
n'ont d'autre deffein que de chaffer les corfaires
François qui croifent dans ces parages ,
on craint cependant fort que leur but ne
foit d'attaquer les navires marchands des
Puiffances neutres .
Le Roi de Pruffe , mande- t- on de Berlin ,
eft parti pour Magdebourg ; il a écrit la lettre
fuivante au Général de Ziéten.
» Mon cher Général de Ziéten , ce fera , fans
doute , un grand plaifir pour moi que de voir
à la prochaine revue un Général qui s'eft fi bien
diftingué dans mon fervice , à la tête du régiment
qui lui eft confié. Je confens volontiers que vous
paroiffez en fimple peliffe , fans couverture de tygre
& fans aigles. Mais s'il faifoit un tems trop froid ,
je vous conjure de ménager votre fanté , & de ne
point venir à la place d'armes ; je ne veux point
qu'un excès de zèle vous attire quelque incommodité
, ou vous foit nuifible. Quand on a fervi comme
vous auffi long-tems , & avec autant de gloire , il
eft permis d'ufer des prérogatives que les Romains
accordoient autrefois à leuis vétérans . C'eſt
le confeil de votre ami & très - affectionné Roi ,
FRÉDÉRIC «c.
On lit dans un de nos papiers l'anecdote
fuivante , qui paroîtra bien atroce & bien
étrange.
( isi )
Un Marchand de cochons étant arrivé , lè
foir , dans un village de Bavière , fe rendit chez un
Cabaretier qu'il connoiffoit. Après avoir ſoupé avec
le maître , il le tira à part , & le pria de lui garder
jufqu'au lendemain une fomme de 1000 florins qu'il
avoit fur lui ; le cabaretier le conduifit enfuite dans
une chambre reculée de ſa maiſon , ou couchoit ordinairement
fon fils , alors abfent , & qu'il n'attendoit
pas. Ce fils arriva cependant au milieu de la nuit , &
trouvant tout le monde couché , entra dans la maifon
par un paffage fecret dont il faifoit fouvent ufage , &
fe rendit dans fa chambre , où il ſe coucha auprès du
Marchand. Comme il étoit ivre , fon eftomach ne
tarda pas à fe débarraſſer du vin qu'il avoit bu. Le
Marchand , incommodé & dégoûté , ſe leva , pafla dans
la chambre où mangent les étrangers , & s'endormit
fur un banc. Le Cabaretier , peu de momens après ,
tourmenté de l'envie de s'approprier le dépôt qu'on
lui avoit confié , courut dans la chambre où il avoit
placé fon hôte , & ne foupçonnant rien de ce qui
s'étoit paffé , porta deux coups de hache fur le malheureux
qui y étoit couché , & qu'il ignoroit être
fon fils. Le lendemain matin , en entrant dans la
chambre à manger , le premier objet qu'il apperçut ,
fut le Marchand , qu'il croyoit avoir tué , & qui lui
porta des plaintes contre fon fils , qui l'avoit forcé de
quitter fon lit pour fe repofer ailleurs. Le Cabaretier
, inftruit auffi tôt de fa méprife , fe trouva mal ;
il déclara lui même fon crime , & fut arrêté fur- lechamp
«<.
ITALIE.
De LIVOURNE , le 2 Mai.
SELON les lettres de Florence , la nuit du
4 au 5 de ce inois , le feu prit à la maiſon
du Chevalier Jules Mozzi. L'incendie , qui
dura près de heures ୭ , a fait quelques dom
% 4
( 152 )
mages aux quartiers voiſins ; mais les foins
qu'on prit pour l'éteindre , & qui furent
furveillés par la préſence du Grand-Duc , en
arrêtèrent les progrès. Un particulier a eu la
jambe callée dans cette occafion ; un autre
prêt à tomber dans les flammes , fut heureufement
retenu.
» On craint fort , écrit - on de Naples , que les
différentes fecouffes de tremblement de terre qu'on
a éprouvées , n'aient mis en mouvement les matières
volcaniques du Véluve . Depuis 6 jours , il s'élève
du cratère de ce volcan , une fumée noire & épaiffe ,
à travers laquelle il vomit des rochers ; cependant
le feu ne s'eft point encore manifefté ; mais une
quantité de cendre , mêlée à la fumée , a été portée
par un tourbillon , à une élévation & à un éloignement
extraordinaires . Ces cendres fines & noires
font retombées non- feulement à Portici , mais jufqu'en
cette Ville , & même au - delà , & l'on a ob
fervé que la maffe de fumée décrivant un arc , alloit à
plus de 80 milles avant d'être entièrement diffipée «<
La conteftation qui s'étoit élevée entre les
Cardinaux Jean- François Albani , Marefof
chi & Conti , au fujet des trois protectoreries
vacantes par la mort du Cardinal Alexandre
Albani , & auxquelles tous trois prétendoient
, a été terminée par le Pape en faveur
du Cardinal Marefoſchi.
>
» Il nous eft arrivé de France , écrit - on de Baſtia ,
un grand nombre de canons , qui vont être répartis
dans nos différens poftes pour en rendre l'approche
encore plus difficile. En attendant on vient d'en
envoyer 12 de 32 livres de balle , à l'Iſola- Roſſa ,
où l'on a élevé des fortifications . Un bâtiment
jetté par la tempête , s'eft brifé contre un rocher de
la plage de Lumio. Il fe trouve que c'eſt un gros
-
( 153 )
navire de la rivière de Gênes , qui portoit , en Sardaigne
, 500 facs de grain. Tout l'équipage a été
Lauvé , à l'exception d'un matelot qui s'étoit jetté à
la mer quelques minutes auparavant . On dit que
le Gouvernement a reçu ordre de faire couper les
anciennes forêts qui fe trouvent fur les montagnes ,
& dont les arbres font deſtinés à fournir de bois de
conftruction les Chantiers de France «.
Selon les lettres de Tripoli , la guerre civile
trouble toujours cet Etat . Le Prétendant
qui cherche à enlever l'autorité au Bacha , a
difperfé les troupes qu'on avoit envoyées
contre lui , & s'eſt rapproché de la ville dont
il ravage les environs .
» Au milieu de ces défordres , ajoutent ces lettres ,
nos corfaires ne laiffent pas de mettre en mer , & de
porter à la courfe des forces dont nous aurions
befoin pour nous défendre. Il y a quelque tems
qu'un de nos chébecs s'eft emparé , près du Cap
Spartel , de 2 vaiffeaux Impériaux , chargés de fel ;
& quoiqu'ils fuffent munis d'un Firman du Grand-
Seigneur , on n'a pas craint ici de les déclarer de
bonne prife , & de faire tous leurs équipages efclaves.
Les Capitaines de ces bâtimens fe font adreffés au
Conful Hollandois, qui a écrit en leur faveur au Conful
de fa Nation à Smyrne , lequel a auffi- tôt inftruit
l'Internonce de la Cour de Vienne à Conftantinople
de cette conduite odieufe. On a lieu de croire que la
Porte témoignera à cette Régence , fon indignation
d'un procédé auffi indigne , & l'obligera à reftituer
les vailleaux pris avec leurs cargaifons ,
ESPAGNE.
De CADIX , les Mai.
Le lendemain de la fortie de l'efcadre Françoife
, les deux chébecs Efpagnols qui l'a-
8 S
( 154 )
voient fuivie , découvrirent deux gros vaiffeaux
, qu'ils furent attaquer conjointement
avec la frégate la Néreide. C'étoient deux
corfaires Anglois . L'un parvint à s'échapper,
mais l'autre fut pris par les chébecs qui l'ont
amené ici ; il s'appelle l'Empereur. C'eſt une
très belle frégate toute neuve , de 36 canons,
dont 24 de 12 ; elle fortoit de Briſtol , & n'avoit
fait encore aucune prife.
L'efcadre du Ferrol , compofée de 8 vaiffeaux
de ligne , & 2 frégates , ne s'eft pas
réunie à M. de Beauffer , comme on avoit
lieu de le croire , elle eft rentrée avant-hier
dans cette baie. Les vaiffeaux qui la compo
fent , font la Conception , le Septentrion , le
Saint-Pafcal , le Ferme , le Saint- Vincent
le Brillant , le Saint- Charles , la Galice
avec les frégates la Notre-Dame du Mont-
Carmel & la Sainte - Perpétue. Lorfque l'efcadre
Françoiſe fera revenue de fa croiſière,
& que les vaiffeaux de Toulon s'y feront réunis
, la flotte qui partira d'ici fera des plus
refpectables.
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 9 Juin.
ON attend toujours des nouvelles du Général
Clinton . Son long filence , après fes
dernières dépêches , rappelle celui qui fut
gardé après la conquête annoncée fi faſtueufement
de Ticonderago , & qui ne fut enfin
rompu qu'après la malheureufe conven(
155 )
tion de Saratoga . On craint que les premiers
avis ne nous annoncent un évènement pareil
. On difoit à la fin du mois dernier que
le Général avoit été obligé de lever le fiége
de Charles-Town , après une action dans
laquelle il avoit été repouffé avec une perte
confidérable ; on prétend que le 6 de ce
mois le Ministère a reçu des dépêches de
New-York , & comme il n'en a publié aucune
, on conjecture qu'elles ne font pas
favorables : on n'en attend pas en effet qui
le foient. On prétend que dans une lettre
écrite le 10 Mars , par Sir Henri Clinton
au Duc de Newcaſtle , il y a une multitude .
de circonftances que les Miniftres ne fe
foucient pas de rendre publiques : il y dit
entr'autres qu'il ignore fi Charles Town
fera bientôt pris où s'il le fera jamais. Plufieurs
lettres particulières montrent les mêmes
incertitudes , & nous apprennent que ,
l'attaque de la Ville n'a été différée qu'à
caufe des renforts confidérables arrivés de
l'armée du Nord. Toutes les nouvelles
affurent que les Américains font très - bien
fortifiés & que la place eft prefque imprenable.
Le filence du Général Clinton donne
beaucoup de poids à ces nouvelles . Il étonne
d'autant plus que la traverfée de la Caroline
Méridionale & de beaucoup d'autres endroits
de l'Amérique Septentrionale eft ſouvent en
cette faifon de 21 jours & quelquefois de 18
ou 19. Cette circonftance contribue à faire
lire & à accréditer une lettre confidentielle du
( 156 )
Général au Lord G. Germaine , qui circule
depuis quelque tems. Elle a été , dit- on , interceptée
par les Américains & publiée dans
leurs gazettes ; elle porte bien des marques de
fuppofition ; & la nouvelle de la levée du
fiége de Charles-Town , peut feule lui donner
de l'authenticité. Nous en tranfcrirons
quelques paffages remarquables .
>
L'apparition du Comte d'Eftaing dans ces contrées
a produit le plus mauvais effet , en ce qu'elle
a perfuadé aux Américains que l'empire des mers
ne nous appartient plus exclufivement .... Conformément
à vos inftructions , je n'ai rien négligé pour
corrompre à prix d'argent , mais avec économie ,
un certain nombre d'habitans pour foulever les
Nègres contre leurs Maîtres , & pour avilir le papier-
monnoie du Congrès , en le faiſant contrefaire
avec autant de profufion que d'exactitude .... Ces
malheureux Rebelles ont fans doute des efpions en
Europe , qui leur ont appris à éluder tous les piéges
que j'ai tendus à leur bonne foi , avec un zèle
que je peux , à jufte titre , vraiment appeller miniftériel.....
Ils ont armé leurs Nègres contre nous ;
j'ai vu leur papier reprendre fon crédit , & je crains
bien que l'argent perdu pour faire des traîtres ,
n'ait été employé à augmenter le crédit de ce même
papier.... Il eft difficile d'être plus malheureux que
je l'ai été dans ces différens projets ..... Le long elpace
de tems qui s'eſt écoulé entre la menace du
coup & le coup lui même que je devois porter à
Charles-Town , a permis aux Rebelles de raſſembler
dans les environs de cette place , 8000 hommes de
troupes , de forte que n'en ayant moi - même que
sooo , qui font encore harraffés par la fatigue , la
maladie & la chaleur , j'ai cru devoir me retirer à
Savanah , d'où je vous écris le lamentable détail
de cette expédition. Au refte , en confidérant la
( 157 )
conquête de Charles-Town fous fon véritable point
de vue , je remarque que la feule utilité réelle dont
elle pourroit être pour nous , fe borneroit à donner
à mon armée un quartier d'été plus falubre que
celui de Savanah , où les maladies exercent de viclens
ravages.... Si je ne reçois inceffamment le renfort
que j'ai demandé au Général Paterſon à New.
Yorck, il faudra abfolument renoncer au projet de
percer dans la Caroline Septentrionale , où les Rebelles
font en force .... Certains avis que je reçois de
toutes parts ,
me font craindre que la fituation de
New-Yorck ne permette pas au Commandant de
cette place de fe dégarnir de troupes ; & je penfe
qu'un détachement quelconque ne feroit que nous
affamer fans avancer nos affaires , à moins qu'après
avoir détruit les établiſſemens François dans
les Antilles , l'Amiral Parker ne vînt avec ſa flotte
triomphante nous apporter des fecours & des
vivres «.
Cette fituation de nos troupes dans la ,
Caroline peut être en quelque forte réelle ;
mais il n'eft pas vraisemblable que , même
dans une lettre confidentielle , le Général en
eût ainfi rembruni le tableau ; il l'auroit fans
doute éclairci autant qu'il l'auroit pu.
On n'a reçu aucune nouvelle de l'Amiral,
Rodney; ainfi le bruit d'une nouvelle action
dans laquelle , comme on s'y attend bien , on
nous donnoit l'avantage , ne s'eft pas foutenu
. On a lieu au contraire de juger , d'après
toutes les lettres particulières , que nous n'avons
guères fujet de nous réjouir du combat
du 17. La perte que nous avons foufferte en
morts & en bleſſés , qui font en bien plus .
grand nombre qu'on ne l'avoit publié ,
l'état de nos vaiffeaux qui font prefque
( 158 )
tout défemparés , font penfer que nous
aurions commis une grande imprudence en
nous expofant à un fecond combat. On
trouve très- extraordinaire ici que l'Amiral
Rodney ait gagné Sainte- Lucie où il ne peut
rien trouver de ce dont il a befoin pour fe
réparer , au lieu de gagner Antigoa , où du
moins il y a quelques magaſins. Quelques lettres
particulières éclairciffent fa conduite , &
ce qu'on doit juger de fa prétendue victoire .
M. de Guichen ne lui a pas permis d'aller à
Antigoa. Ainfi lorſqu'il ſe vantoit d'avoir empêché
les François de regagner la Martinique,
il étoit de fait que ceux- ci l'ont contraint de
s'éloigner du feul endroit où il pouvoit trouver
des reſſources.
L'expédition qui devoit partir de la Jamaïque
, fous les ordres du Général Dalling ,
a dû être différée ; les forces dont on avoit
befoin pour cet effet n'ont pas été expédiées
d'ici à tems ; & celles qui fe trouvent dans
l'Ifle y font devenues néceffaires . Le Géné
ral Waugham , favori du Lord Germaine
a écrit ici une lettre , où il fe plaint de cequ'on
lui a donné le commandement de
4000 hommes hors d'état de fervir , attendu
qu'ils manquent d'habits & qu'il y a deux`
Régimens qui , depuis 2 ans , n'ont pas de
drogues pour le médicamenter.
On affure ici que le Pegafus , chargé des
dépêches de l'Amiral Rodney pour le Gouvernement
, a vu le Chevalier de Ternay
>
( 159 )
avec 7 vaiſſeaux de ligne & 21 tranſports
par lat, nord 39-27 , long . oueſt 62-18`, faifant
route au nord- oueft ; cela prouve clairement
que cette flotte va à Terre- Neuve
on à Halifax , & probablement à ces deux
endroits. Comme nous n'avons dans cette
partie du Monde aucunes forces en état de
réfifter aux François , ils n'auront pas de
peine à s'emparer de nos établiffemens ; &
vraisemblablement ils en feront les maîtres
avant que l'Amiral Grave ou l'Amiral Walfingham
y arrive.
y
L'efcadre de la Manche , dit un de nos papiers ,
ne pourra pas être prête à appareiller avant le 10 de
ce mois ; & c'eft tout au plus fi elle peut fortir du
canal vers la fin du mois. Elle fera , dit- on , compofée
de 36 vaiffeaux de ligne , de 4 vaiſſeaux de
so canons , & de 12 frégates , avec s vaiffeaux mu
nitionnaires & hopitaux. Il y aura dans cette efcadre
3 vaiffeaux du premier rang , 8 du fecond
I de 80 canons , 16 de 74 , 6 de 64 & 2 de 60..
Toute l'efcadre Françoife qu'on équipe ou qui eft
déjà équipée à Breft , ne confifte qu'en 28 vaiffeaux
de ligne , qui doivent être joints par 21 vaiffeaux
Efpagnols à la hauteur du Cap Finifterre. Quoi
qu'il en foit , fi nous ne fommes pas auffi malheurreux
cette année que l'année dernière , nous pouvons
non feulement empêcher la jonction des efcadres
Françoife & Efpagnole , mais même bloquer
l'efcadre Françoife dans le port de Breft , au moyen
de quoi nous ferons maîtres de l'embouchure du
Golfe de Gascogne , & nous nous verrons en état
d'intercepter les flottes marchandes des ennemis
pendant tout l'été . L'efcadre de Breft ne pourra
mettre à la voile qu'au milieu de ce mois tout au
·
( 160 )
plutôt . Le Lord Sandwich doit donc obferver que
20 vaiffeaux de ligne Anglois devant Breft à préfent ,
nous rendront plus de fervice que s'il faifoit partir
40 vaiffeaux à la fin du mois «.
» Onze vaiffeaux de la Compagnie des Indes ont
appareillé de Portſmouth avec le convoi ; l'Amiral-
Royal porte 34 canons , il y en a 4 de 30 , les autres
montent chacun 26 canons , de manière qu'on
ne doit avoir aucune inquiétude pour leur cargaison.
En effet , il eft impoffible qu'aucune petite divifion
ofe attaquer 12 bâtimens tous bien armés , & parmi
lefquels il y a un vaiffeau de ligne. Le Prothée qui
efcorte cette flotte eft prefque comme un vaiſſeau
neuf. Il a été doublé en cuivre & monte 68 canons y
compris ceux de chaffe. Il a ordre de les accompagner
jufqu'à Ste-Hélène , où il prendra tous les
vaiffeaux qui fe trouveront à cette ſtation pour
les ramener en Angleterre «.
Les excès que le fanatifme du peuple, excité
par celui du Lord Gordon , a commis depuis
le 2 de ce mois ,ont répandu l'alarme par- tout.
Le Lord ne croyoit pas vraisemblablement
que l'affociation Proteftante produiroit de fi
funeftes effets ; mais fa bonne-foi n'eft pas
une excufe ; il ne fera pas juftifié non plus par
l'avis qu'il a fait publier les de ce mois à
fes affociés ; quand on a excité le zèle & caufé
fes écarts , on n'eft pas lavé quand on le
défapprouve. Jamais on n'a préfenté une Requête
avec une fuite comme la fienne. Lorfqu'on
raffemble une foule auffi nombreuſe ,
il est difficile qu'elle ne foit pas mal compofée
, & qu'elle ne fe livre à des excès . Ceux
qui ont lu les réfolutions fuivantes de l'aſſociation
Proteftante , prifes le 29 du mois
( 161 )
dernier , ne font point étonnés de ce qui eft
arrivé.
» D'autant qu'il n'y a point à Londres de falle
qui puiffe contenir 40,000 perfonnes. Arrêté : que
cette affociation s'affemblera le Vendredi prochain
2 Juin , dans la plaine de Saint- George ( Saint-
George-Fields ) à dix heures du matin , pour délibérer
fur la manière la plus prudente & la plus
refpectueufe , d'accompagner la pétition qui fera
préſentée le même jour à la Chambre des Communes.
Arrêté pour le bon ordre & pour la
régularité , que cette affociation en arrivant au lieu
du rendez-vous fe formera en quatre divifions diftinctes
, favoir la divifion de Londres , la divifion
de Weſtminſter , la divifion de Southwark & la
divifion Ecoffoife. Arrêté : que la divifion de Londres
, occupera la droite du terrein du côté de
Southwark , que la divifion de Weſtminſter fera
la feconde , celle de Southwark , la troiſième , &
la divifion Ecoffoife fur la gauche , tous les affociés
portant à leurs chapeaux des cocardes bleues , pour
fe diftinguer des Papiftes & de ceux qui approuvent
les derniers actes en faveur du Papiſme . Arrêté :
que les Magiftrats de Londres , de Weſtminſter ,
& de Southwark font requis d'accompagner l'affociation
pour contenir par leur préfence & réprimer
tous féditieux & mal intentionnés , qui pourroient
vouloir troubler la conduite légale & paifible des
Sujets Proteftans de S. M. « .
Cet acte au moins fingulier . , défigne les
auteurs de l'émeute. Le mal qu'elle a fait , les
indignités qu'elle a commifes , ont plongé
cette Capitale dans la confternation . Les
Puiffances Etrangères ne manqueront pas
de fe plaindre. Le droit des gens a été violé à
P'égard des Ambaffadeurs dont on a détruit les
Chapelles ; l'Ambaffadrice de Sardaigne , qui
( 162 )
étoit fur le point d'accoucher , effrayée de
ce tumulte , a été très -affectée , & fa vie eft
en danger. Dimanche dernier tous les Miniftres
étrangers fe font affemblés , & ont en
voyé des Couriers à leurs Cours. Cet évènement
inconcevable dans ce fiècle , & qui
doit faire frémir en montrant ce que peur
encore le fanatifine , malgré les lumières &
l'efprit de tolérance qu'elles ont répandu
mérite des détails ; nous extrairons de
papiers de la Nation tous les faits qui fe font
paffés depuis le 5 de ce mois jufqu'à
ce jour , & nous en formérons le Journal ,
fuivi de ce funefte évènement.
Le lundi , le Lord Maire & les Aldermans délibérèrent
fur les moyens d'arrêter la fureur des féditieux
, qui continuoient à démolir & à brûler les
Chapelles & les Maifons des Catholiques . Pendant
ce tems- là , on danfoit à la Cour , ce jour - là étant
l'anniverfaire de la naiifance du Roi ; mais le bal
n'étoit ni fi nombreux , ni fi gai que les années précedentes.
Deux perfonnages de diftinction , le Comte
de Surry & le Chevalier Thomas Gafcoigne , avoient
fait , la veille , abjuration de l'Eglife Romaine.
Le même jour , trois des féditieux furent mis à la
Prifon de Newgate . Plufieurs maifons de Catho
Jiques furent brulées dans divers quartiers . Les meu
bles de plufieurs hôtels & maiſons , & entr'autres
de celui du Chevalier George Savile , en furent
enlevés & brûlés.
Le 6 , fur la motion du Général Conway , ka
Chambre des Communes , attendu qu'étant affiégée
par les mutins , & environnée de troupes , ne pouvoit
prendre aucune délibéracion , arrêta de s'ajourner
au 2. Elle arrêta , avant de ſe ſéparer , de prendre
en confidération la pétition des Affociés Proteftans ,
( 163 )
mais pas avant la fin du tumulte. Les maifons furent
illuminées , le foir , en figne de réjouiffance ; mais
c'étoit par l'ordre des foulevés . ·Dans cette féance ,
--
on força le Lord Gordon à ôter fa cocarde bleue de
fon chapeau . Comme il s'y refufoit , fes amis la lui
ôrèrent , & il la mit dans fa poche. On l'empêcha
de fortir de la Chambre , quoiqu'il offrit d'aller
parler aux ſéditieux , pour les exhorter à faire moins
de tumulte. Le Colonel Campbell , fon parent , qui
étoit affis près de lui , entendant dite que le peuple
alloit enfoncer les portes , lui dit , d'un ton tranquille
& affuré : » N'imaginez point , mon cher
Lord , que vous vous tirerez de tout ceci mieux
» qu'un autre. Au moment où le premier féditieux
entrera ici , je vous paffe mon épée au travers
Ceux qui entendirent ce propos
remarquèrent que le Lord Gordon commençoit à
être déconcerté . Il fur auffi arrêté de demander
au Roi de faire indemnifer les Miniftres étrangers ;
& autres perfonnes qui ont fouffert de l'émeute , &
d'affurer S. M. que la Chambre y pourvoiroit.
→ du
corps
-
MM. Burke & Fox parlèrent avec beaucoup de
véhémence contre les moteurs du tumulte , ainfi
que contre les Minifties qui avoicu -négligé tous
les moyens de le prévenir & de l'arrêter. Ils
dirent que cet évènement alloit déshonorer l'Angleterre
aux yeux de toute l'Europe ; ils obſervèrent
que cette émeute avoit quelque chofe de très fingulier ,
en ce que le peuple déployoit fa rage tout - à - la - fois
contre les amis & contre fes ennemis , qu'il ne
diftinguoit point un Savile d'un Sandwich . — Le
vacarme augmentant devant la porte des Communes
, le Chevalier Osborne prit fur lui de fortir ,
& de menacer le peuple du feu des troupes . On lui
répondit qu'on repoufferoit la force par la force.
--
Le Lord Sandwich , venant à la Chambre Haute ,
fut attaqué , infulté , bleffé & mis en danger de la
vie . La populace alloit le mettre en pièces , fi le
Colonel Smith , à la tête de la Cavalerie , n'eût pas
( 164 )
pris fa défenfe avec la plus vigoureufe réfolution .
Il ne parut point à la Chambre , mais il l'informa
par écrit de ce qui lui étoit arrivé . Le Juge Hyde
fit avancer la Cavalerie fur le peuple , qu'on ne fit
plier qu'avec peine. Bien- tôt il reparut armé de
bâtons , & la maifon du Juge fut dévaſtée comme
les autres , fans que la garde pût la fauver.
Juge Willes fut arraché de fon carroffe , & roulé
dans la boue.
-
Le
La Priſon de Newgate fut détruite ce même jour ,
(6) , & 300 Prifonniers mis en liberté , au nombre
defquels s'eft trouvé le Libraire Parker. La populace
s'y étoit portée pour demander les trois féditieux
qui devoient être jugés le lendemain. Le Concierge
& fa famille fe fauvèrent par les combles . Sa maifon
, fes meubles & fa collection de tableaux furent
la proie des flammes. Le Concierge tomba & fe
bleffa en fauvant fa femme & fa nièce. Ce même
foir , treize hôtels ou maifons confidérables furent
dévastés & brûlés. Le peuple ne fe retira de devant
Newgate , qu'après qu'un matelot eut paru
fur les combles tenant un paquet de clefs , &
criant qu'il ne reftoit pas un feul priſonnier dans
les cachots. Un moment après , il rappella le peuple ,
& il lui cria qu'il voyoit quatre brûlots. C'étoit ainfi
qu'il défignoit quatre grands hôtels qui étoient en
Hammes. Cette Prifon de Newgate étoit à peine
achevée. On a été 14 ans à la bâtir . Elle a coûté
140,000 liv. fterl . Le dommage eft eftimé 70,000
liv. fterling.
..1.
>
Le même foir , les foulevés coururent à la rue
où demeure le Lord North ; mais une forte garde
les écarta de fa maifon ; ils ſe préfentèrent devant
la Banque , furent repouffés , & quelques uns tués.
Pour
Il s'étoit tenu , ce jour ( 6 ) , une affemblée de
Ville , où il fut arrêté que la Bourgeoifie s'armeroit ,
& le militaire feroit reçu dans la ville. que
fauver un hôtel très intéreffant pour la Police , le
Lord Maire ordonna qu'on en ouvrît les portes aux
-
( 165 )
prifonniers , & cet acte de prudence fut très - bien
accueilli du peuple.
Dans la nuit du 6 au 7 , un grand nombre d'hôtels-
& d'édifices furent démeublés par les féditieux , qui ,
après avoir brûlé les meubles devant les portes ,mirent
le feu aux maiſons. De ce nombre , eft celle du Lord
Mansfield. On n'a épargné ni fes tableaux , ni fa
précieufe bibliothèque. Les foulevés ne fouffrirent
point que les pompes jouaffent fur fon hôtel , parce
que la garde avoit tué fix hommes & une femme.
Ils confentirent feulement qu'elles jouaffent fur celle
du Baron Hotham . Mylord Mansfield étoit malade
le 7 au matin , de la frayeur qu'il avoit eue. Il
ne put paroître à la Chambre des Pairs , où Lord
Bathurft fut choifi Directeur par interim. On regrette
, fur-tout , la perte de plus de 200 volumes
de notes de fa main , fur la Jurifprudence.
Le 7 au matin , les Prifonniers du Fleet furent
avertis de faire enlever leurs effets & meubles , la
Prifon devant être brûlée le foir. On mit le feu
à celle du Banc du Roi , que les Priſonniers avoient
déja vuidée. - Il y eut ce jour-là , 34 maiſons
pillées & brûlées & plus de 2000 Prifonniers
pour dettes , élargis.
•
Le bruit commençoit à fe répandre que le Lord
Gordon n'étoit qu'un homme de paille dans toute
cette affaire , & que les vrais moteurs de l'émeute
étoient les Mininiftres de France , qui faifoient répandre
de l'argent parmi les foulevés Le Lord
Gordon fe rendit , le même jour , dans un carroffe
de place , dont les portières étoient levées , au
Palais où étoit le Roi ; l'entrée lui en fut refufée ,
mais le Lord Stormont defcendit lui parler , & leur
entretien dura quelque tems.
Le même jour , les rues fe remplirent de troupes ,
d'habitans de Londres , armés & formés en aflociations
militaires . Cela n'empêcha pas qu'on arrêtât
les carroffes qui paffoient dans certaines rues ;
féditieux demandoient de l'argent , pour ce qu'ils
les
( 166 )
appelloient leur troupe ; ils en demandoient aux
portes des maifons , & perfonne ne leur en refufoit .
On entendoit le feu de la mouſqueterie dans toutes
les parties de la ville. Il y avoit quantité de maifons
où les balles entroient par les fenêtres , & dans lefquelles
on ne favoit où fe réfugier.
Le 7 au foir , les liqueurs d'une grande distillerie
brûlée couloient dans les ruiffeaux , d'où le peuple
les buvoit par fceaux. Le nombre d'hommes & de
femmes qui en font reftés morts , eft inconcevable.
L'ivreffe défarma plus de féditieux que le feu
des foldats . Les uns fe fatiguèrent en courant les
rues & en traînant par- tout les pefantes chaînes qui
avoient été arrachées à Newgate. Une infinité de
maifons & d'édifices publics furent préfervés de
danger par les troupes. Le Bureau du Juge Wilmot
& fa maifon furent réduits en cendre. Pendant ce
tems-là , les troupes garniffoient l'Eglife St. Paul ,
où l'on retiroit les prifonniers , ainfi que le Palais
du Lord-Maire , l'Hôtel- de - Ville , la Tour , la
Banque , la Monnoie , le Palais de Saint James ,
Whithéhall , le Palais de la Reine , &c. Le Peuple
s'y préfentoit de tems en-tems , mais étoit toujours
repouffé par le feu & par les bayonnettes , & le
Lang ruiffeloit de toutes parts,
·
Ce fut le 7 au foir que les prifons du banc du Roi
& de Fleet furent brûlées , ainfi que diverfes maifons
appartenantes à M. Langdale , Diſtillateur Catholique.
Divers corps de milice étoient déjà arrivés
des Provinces voifines , & on comptoit 24,000
hommes de troupes dans Londres. Il arriva le
même ſoir à la Banque , du canon des arſenaux de
la Marine à Woolwich. On voyoit de deffus le
pont de Black Friars , la ville de Londres brûler
en fept endroits. La maifon où l'on reçoit un droit
fur ce pont , a été démolie , le peuple ayant déclaré
qu'il ne vouloit plus qu'on payât pour le
paffer.
Plufieurs preffes en activité , les unes pour le
( 167 )
Gouvernement , d'où il fortoit d'heure en heure des
bulletins , à l'effet d'engager le peuple à fe difperfer
, les maîtres à rappeller leurs apprentifs , & les
gens tranquilles à ne point porter de cocarde bleue.
Les autres qui fourniffoient des billets incendiaires
fous le titre defléau , de tonnerre , où on indiquoit
de nouveaux rendez - vous . L'Alderman Wilkes entra
à la tête d'un corps de troupes dans une de ces
dernières Imprimeries , d'où on le fauva à fon approche.
Parmi ces bulletins , il y en avoit où l'on
affuroit que l'émeute étoit l'ouvrage des François.
Publication d'une proclamation du Roi , qui ordonne
à tous les fujets bien intentionnés de refter
dans leurs maifons , & aux Officiers des troupes de
fe fervir de toutes leurs forces pour réprimer les
défordres . Nouvelle affemblée du Corps de Ville ,
fur les mesures à prendre pour arrêter les progrès
de l'émeute .
Le 8 au matin , on comptoit ;; perfonnes tuées
dans différens quartiers . Les deux Chambres s'ajournèrent
au lundi 19 , & les Communes n'enten- ,
dirent point le rapport du comité de l'émeute, Le
Chevalier Philipp Jennings Clerke , fit fa confeffion
à la Chambre des Communes de ce qui lui étoit
arrivé le 6. Dans un moment où la populace s'ameutoit
au tour de lui , il avoir vu paffer le Lord
Gordon en carroffe , & l'avoit prié de lui donner
afyle. A peine étoit - il affis à côté de lui , que les
féditieux ôtèrent les chevaux & traînèrent le Lord
dans plufieurs rues. Le Chevalier Clerke défefpéré ,
de participer à ce dangereux triomphe , levoit
les bras , pleuroit , conjuroit qu'on le laiffât
defcendre ; mais le peuple fe moquoit de fes cris ,
& il ne put mettre pied à terre qu'à la fin de la pronenade.
La Chambre devant qui il s'en accufa ,
parut trouver fon aventure fort divertiffante.
La populace s'étoit portée à la fuperbe maifon
du Lord Mansfield , qui s'y étoit retiré avec My
( 168 )
Jadi. La garde la préferva ; l'émeute ne fut un peu
vive que dans le bourg de Southwark, féparé de
Londres par la Tamiſe.
On ne peut pas compter la quantité d'hôtels & de
maifons de Lords , de Magiftrats , de Députés &
de Marchands qui ont été pillées , brûlées & démolies
depuis le 6 jufqu'au 8. La perte du Lord
Mansfield eft eftimée 30,000 liv. fterl. ainfi que
celle du Diftillateur Landsdale. On compte. 60 mai .
fons brûlées , is rafées , & on évalue le dégât à
1,200,000 liv. fterl. On affure que les féditieux
n'étoient pas en auffi grand nombre qu'ils paroiffoient
l'être, & qu'il n'y a jamais eu plus d'une
centaine de bandits en action dans les lieux où il
s'eft fait le plus de dégât . Le 8 au foir , ils étoient
beaucoup moins furieux & moins nombreux . Les
forces militaires & les affociations bourgeoifes
avoient rétabli le calme prefque par- tout.
Le 9 au matin il s'eft tenu un comité chez
Milord Stormont. On s'eft féparé à une heure. Les
Miniftres ont monté chez le Roi , où il s'eft tenu
un confeil du cabinet . L'ordre y a été expédié à
deux Meffagers , d'arrêter le Lord George Gordon.
Ces Meffagers fe font rendus auffi-tôt à l'Hôtel de
ce Lord , chez qui ils entrèrent fans difficulté . Celui
- ci informé de l'ordre qui les amenoit , leur dit
feulement » Si vous êtes certains que c'eft moi
» que votre ordre regarde , je fuis prêt à vous
» fuivre «.
Il monta avec eux dans un carroffe de place , efcorté
de cavalerie légère ; il étoit alors fix heures
du foir. On le conduifit à l'Hôtel des Gardes à
cheval. Le peuple , fur fon chemin , l'accabla d'injures
, comme l'auteur de tout le défordre qui étoit
arrivé. Il pria les Meflagers d'Etat de fermer les
portières , ce qu'ils firent. Il fubit un examen trèslong
du comité des Miniftres , ou fe trouvèrent
plufieurs des Confeillers privés même de l'Oppofition
,
( 169 )
tion ; & à neuf heures & demie du foir , il fat
conduit fous une forte garde à la Tour , où il eft
au fecret. La populace qui fuivoit fut fort tranquille
, & il montra en defcendant de voiture
beaucoup de fécurité & d'affurance . On dit que le
Secrétaire de l'Affociation eft auffi à la Tour.
.
>
Les Meffagers d'Etat ont pris tous les papiers du
Lord , qui n'étoient point fous clef , & ils ont appofé
des fcellés fur tous les tiroirs fermés de fes
bureaux. Les gardes font doublées dans tous les
poftes. Lorfque le Parlement rentrera , le lundi 19 ,
Mylord North remettra à la Chambre un Meſſage
du Roi , par lequel S. M. l'informera de l'empri
fonnement d'un de fes Membres & des griefs à
fa charge , après quoi il fera donné une Commiffion
fpéciale , pour que le procès foit fait aux prifonniers
d'Etat. Il y en a une de paffée au fceau pour le
jugement des féditieux dont on s'eft faifi. Le
ci -devant Avocat - Général Wedderburne en eſt le
Préfident.
>
Nouvelle proclamation pour ordonner de pourfuivre
, fuivant le cours des loix , le jugement des
auteurs , fauteurs & complices des excès & incendies
commis aux diverfes prifons , & autres lieux , avec
promeffe de soo livres fterl. de récompenfe pour
ceux qui les découvriront .
La loi martiale n'a point été publiée , comme le
bruit en avoit couru. Il en a été queſtion , mais le
Juge Gould a infifté avec fuccès auprès du Confeil-
Privé , pour qu'on s'abftînt de recourir à un
moyen auffi violent.
Le Ministère fera obligé de faire paffer au Parlement
un acte d'autorisation pour l'ordre donné aux
troupes d'agir à leur difcrétion : fi la loi martiale
eût été mise en activité , il Y auroit eu une preclumation
à cet effet , tous les Tribunaux fe feroient
fermés , & un Prévot Maréchal auroit été nommé
pour juger fans aucunes formes , & faire exécu-
24 Juin 1780.
h
( 170 )
ter ; mais les féditieux arrêtés feront jugés fuivant
le cours ordinaire des loix,
La Reine qui eft dans fon fixième mois de grof.
feffe , a été fi vivement affectée de ce tumulte ,
que l'état de fa fanté donne de l'inquiétude.
Dans les deux Chambres du Parlement
toutes les affaires ont ceffé pour ne s'occuper
que de celle- là, qui a fufpendu un des débats
les plus intéreffans.
כ כ »LeLordShelburneavoitpropofé,le1er.dece
mois , une adreffe au Roi , pour le fupplier de faire remettre
à la Chambre , 19. copie de la déclaration
qui fufpend les ftipulations particulières concernant
la liberté de la navigation & du commerce dont
les Hollandois jouiffoient en tems de guerre ; 2°.
celle des ordres donnés au Commodore Fielding ,
qui a faifi le convoi efcorté par le Comte de Byland
; 3 ° . du mémoire préſenté aux Etats -Généraux
en conféquence de cette faifie ; 4°. leur réponse ;
5°. copie des deux Mémoires des Etats - Généraux }
6. celle des réfolutions prifes en conféquence ;
7°. du Mémoire de la Cour de Rutfie ; 8o . de la
réponse ; 9° . du fecond mémoire de l'impératrice
de Ruffie ; 10 °. de la réponſe qui y a été faite ;
11. de celle de la Cour de France ; 129. de celle
de la Cour d'Eſpagne ; 13º . de celle des Etats- Généraux.
A cette occafion , Lord Shelburne ne manqua
pas de tomber févérement fur la conduite du miniftère
; il défapprouva la manière dont on en avoit
agi avec la Hollande ; il fit voir que c'eft delà qu'eſt
partie la Ruffie pour faire fa déclaration.
» Qui a donné lieu à cette étonnante meſure ? l'infraction
des Traités de la G. B.: par ceux de 1673
74 , la Hollande étoit en droit de tranfporter
tout ce qui n'étoit pas expreffément déclaré de contrebande
; malgré ces traités , le Commodore
Fielding a reçu l'ordre extravagant de faifir un
( 171 )
convoi Hollandois : cet acte de démence a alarmé
la Ruffie , qui , fur le champ , a publié fon manifefte
, que la Hollande , la France & l'Espagne ont
accueilli avec toutes les marques de la plus parfaite
fatisfaction. La France n'a pas manqué de faifir
cette occafion de preffer la confection du code maritime
annoncé par l'Impératrice , promettant de
T'adopter & de s'unir à elle pour l'appuyer telle eſt
la fituation dans laquelle nous nous trouvons , pas
un allié ; il nous reftoit un feul ami , l'Adminif
tration a trouvé le fecret de rompre avec lui !
N'eft-il pas de la démence la plus confommée de
n'avoir pas cherché à s'affurer quelque alliance ?
L'occafion s'en eft préfentée plus d'une fois , plus
de deux fi à la fin de la dernière guerre l'Admi
niftration étoit laffe de fa connexion avec le Roi
de Pruffe ; fi elle eût préféré l'amitié , l'alliance
même de la Maiſon d'Autriche , l'occaſion de s'en
affurer s'eft préfentée il y a peu d'années . En 1774.
époque des troubles de la Pologne , la G. B. fe für
fait une amie de cette Maiſon , en interpofant fon
autorité ; cette démarche eût été agréable à plus
d'une Puiffance européenne : fi l'on cût préféré
l'alliance du Roi de Pruffe , il s'eft préfenté plus
récemment encore une occafion de fe la procurer ,
celle de la mort de l'Electeur de Bavière : quelque
tems avant cet évènement , la France le prévoyoit ,
elle fentoit combien il pourroit tourner à l'avan
tage de la G. B. , combien la guerre qu'il occafionneroit
infailliblement entre les Cours de Vienne &
de Berlin , feroit contraire à fes intérêts . Quel parti
ont tiré nos Miniftres de cette circonftance ? Ils
l'ont laiffé échapper comme la première au lieu
de fe concilier l'amitié de l'Autriche ou de renouer
avec la Pruffe , ils ont trouvé le ſecret de dégoû
ter ces deux Puiffances , ainfi que prefque toutes
celles de l'Europe ; ils ont fouffert que la France
fût médiatrice entr'elles & fit leur paix. Leur conh2
( 172 )
duite à l'égard de la Cour de Pétersbourg a été
également coupable de négligence , ils ont laiffé
échapper une ou deux occafions de fe concilier
l'amitié de cette Cour , lors de fa rupture avec la
Porte. Quel rôle ont-ils joué ? Ils ne font point
entrés dans les négociations ; mais , ce dont ils
auront peut- être lieu de fe repentir , ils ont envoyé
des vaiffeaux aux Ruffes , pour leur apprendre
comment on obtient & conferve cette domination
des mers , à laquelle ils prétendent aujourd'hui :
tels font les fruits de la prudence & de la fageffe
de nos Miniftres , ils ont perdu l'Amérique , la
plus belle moitié de l'Empire ; & contre la moitié
qui nous refte , ils ont fufcité toutes les Puiffances
de l'Europe. Je dis décidément qu'ils ont
perdu l'Amérique , parce qu'après ce qui vient
de fe paffer en Hollande & en Ruffie , il faudroit
être bien borné pour ne pas voir qu'enfin à préfent
l'indépendance de l'Amérique eft confommée.
Le nouveau code maritime le confirme de refte : là
France & les autres Puiffances maritimes dont il
eft de l'intérêt que l'Amérique ne rentre jamais
fous la domination de l'Angleterre , auront foin
de la faire comprendre dans le code. Or , je préviens
l'Adminiſtration que ce code ne tardera pas
à être en force ; que fi elle ne prend pas promptement
quelques arrangemens avec la Hollande , il
fe tiendra bientôt à la Haye un Congrès , à l'effet
de donner la fanction de l'Europe maritime à la loi
qui établit que les vaiffeaux libres rendent libres
les effets qu'ils ont à bord.
Le Lord Stormont effaya de répondre ; il entreprit
de juftifier tout ce qu'on avoit fait à l'égard
de la Hollande ; il prétendit qu'elle même avoit
tort . Tout ce qu'il prouva , c'eft que l'intérêt de
l'Angleterre étoit d'empêcher les Hollandois d'approvisionner
les François , & que pour cela on avoit
enfieint le traité de 1674. On lui fit voir que l'ar(
173 )
ticle fecret fur lequel il avoit fondé tous les raifonnemens
qu'il avoit employés , avoit été annulé
par un article poftérieur inféré dans le Traité de
Décembre de la même année .
FRANCE.
De VERSAILLES , le 20 Juin.
Le Roi a nommé Coadjuteur de l'Evêché
d'Aix , l'Abbé de Caux , Vicaire- Général du
Diocèfe de Châlons - fur - Marne .
Le 11 , de ce mois , Mademoiſelle de Rohan
de Rochefort a eu l'honneur d'être préfentée
à LL. MM. & à la Famille Royale, par
la Princeffe de Rohan Rochefort , fa mère ,
& de prendre en même- tems le tabouret.
Le même jour , la Marquife de Coigny a
auffi pris le tabouret , étant préfentée par la
Ducheffe de Fitz-James .
De PARIS , le 20 Juin.
L'ESPÉRANCE qu'on avoit de recevoir
promptement les duplicata des dépêches de
M. de Guichen , s'eft évanouie ; ils n'ont pas
été remis au Capitaine des Bons Amis ; il
y a lieu de croire que le premier bâtiment
qui aura été expédié après lui de la Guadeloupe
, en fera chargé. On ne compte plus
fur la corvette dépêchée par M. de Guichen ,
il faut qu'elle ait été prife ; ayant mis en mer
huit jours avant les Bons -Amis , elle auroit
dû arriver. Cet oubli n'a pu qu'être fort fenfible
au Miniftre de la Marine & à toutes les
h 3
( 174 )
perfonnes qui ont des parens ou des amis fur
la flotte de M. de Guichen.
En attendant des nouvelles plus détaillées
, on lit avidement toutes celles que l'on
reçoit des Ifles. Nous en avons de la Martinique
en date du 5 SMai ; elles conviennent
toutes que Rodney a été fort maltraité , &
qu'il eft dans Sainte-Lucie , occupé à ſe réparer
comme il peut-, M. de Guichen l'ayant
empêché d'entrer à Antigoa , où il auroit
trouvé des magafins & plus de reffources.
Quant au Commandant François , il fuit fes
projets ; & à cette époque on croyoit qu'il
attaqueroit ou Antigoa , ou Saint- Chriftophe.
Selon les lettres de Bordeaux , il y entra à
la fin du mois dernier un bâtiment venant
de Saint-Domingue , parti le 18 Avril , fous
l'efcorte de la Tourterelle , avec un convoi
d'environ 20 voiles. Ce convoi fut accompagné
jufqu'au débouquement par M. de
la Mothe Piquet. Aux Bermudes , il effuya
un coup de vent qui fépara plufieurs vaiffeaux
, & alors un fecond orage a commencé
à les difperfer. Sept font entrés au port du
pallage avec le Breton , vaiffeau armé en
guerre & en marchandiſes , montant 40 canons
; deux autres font arrivés à Nantes .
Des lettres poftérieures annoncent l'arrirée
de la Tourterelle , commandée par M,
de la Bretonniere , avec cinq navires. Deux
autres font entrés à Bayonne , de forte qu'il
n'en manque plus que quatre. M. de la Bre(
175 )
1
tonniere a confirmé les rapports des Marchands
qui nous avoient annoncé que M. de
la Mothe Piquet les avoit convoyés avec fon
efcadre juſqu'au débouquement ; & qu'ayant
eu avis par une corvette que M. de Guichen
lui expédioit , du convoi de la Martinique ,
fous l'efcorte du Fier , il avoit été le chercher
pour l'accompagner lui - même au
Cap.
Ön mande de Breft que , fans compter le con
voi bloqué à Cherbourg , il fe trouve à préſent de
quoi continuer les armemens , les flottes de Bordeaux
& de Nantes ayant apporté au commencement de ce
mois beaucoup d'approvisionnemens & de munitions.
Le bruit fe répand qu'il vient d'arriver à
Nantes unbâtiment nommé la Négreffe , parti
de Philadelphie dans les premiers jours de
Mai ; ila apporté, dit- on , des paquets de M. de
la Luzerne pour la Cour,& une nouvelle bien
importante , fi elle fe confirme. C'eft celle de
la levée du fiége de Charles-Town, de la mort
du Général Clinton & de la déroute de l'armée
Angloife.
Cette nouvelle a été auffi répandue à Londres par
des bâtimens neutres qui ont arraifonné la Négreffe
& on l'a auffi appriſe à Lisbonne par un bâtiment forti
de la baie de Chéfapéak , & entré dans le Tage ; le
Général Clinton avoit attaqué les lignes de Charles-
Town & avoit été repouffée avec perte de 3000 hommes
, le chagrin autant que la maladie avoit cauſé fa
mort; & Lord Cornwallis s'apprêtoit à faire la retraite
& à rembarquer les troupes. On le répète , fi
cette nouvelle eſt vraie la confirmation n'en peut
tarder.
» Le Céfar, écrit- on de Breft , commandé par M.
de l'Efpinoufe , appareilla le 7 de ce Port avec
+
h 4
( 176 )
la frégate l'Atalante & un cuter conduifant huit
gros bâtimens chargés de munitions de guerre &
de bouche , & principalement de biſcuits , dont
les deux navires le Pondichery & le Dauphin ,
portent plus de 2 mille quintaux. On croit qu'ils
vont approvifionner les Antilles. Nous avions
le 8 dix vaiffeaux en rade ; le 10 le Royal- Louis
ya paffé . On ne peut pas dire encore quand la
feconde divifion de l'armée de Rochambeau partita.
-
Le confeil de guerre qui doit juger le Capitaine
du Prothée , s'eft affemblé plufieurs fois , & l'inf
truction étoit fort avancée lorsqu'elle a été fufpendue
par la maladie du Greffier de l'Amirauté .
Il ne nous vient rien de la Manche , quoique nous
ayons beaucoup de frégates dehors , & d'autres
bâtimens pour examiner ce qui s'y paffe .
Un autre convoi non moins précieux que
celui de Breft , eft parti le 9 de ce mois de
l'ile d'Aix pour les Antilles ; il eft compofé
de plus de 40 bâtimens. Le Guerrier ,
de 74 , Capitaine M. du Pavillon , eſt for
ti de Rochefort pour l'eſcorter , avec les
frégates la Railleufe & la Cérès , & un
lougre.
Le Comte d'Artois , de 64 , commandé
par M. de Clofnard , a mis à la voile de l'Orient
à - peu - près dans le même- tems , il fe
rend , dit-on , aux Indes Orientales. On ne
fait point quelle eft la deftination du Protecteur
, de 74 , Capitaine M. d'Achon , qui
appareilla de Rochefort avec la Galathée ,
vers les premiers jours de ce mois ; peutêtre
a-t- il été au- devant des bâtimens du
convoi de St-Domingue ; en ce cas il pourra
1
( 177 )
ramener ceux qui ont été féparés de la Tourterelle
vers les Açores .
M. le Comte de Vaux , commandant l'armée
de Bretagne, a pris congé il y a quelques
jours du Roi , pour aller vifiter les cantonnemens
des troupes qui font à fes ordres.
On ne croit pas qu'elles s'affemblent cette
année à St-Malo , encore moins au Havre ;
fi l'armée s'embarque ce fera à Breft & fur
des vaiffeaux de ligne : il n'y aura de bâtimens
de tranfport que pour les chevaux &
les vivres.
» Le courier de l'Europe du 6 de ce mois , écriton
de Saint -Malo , fait brûler dans ce Port un
corfaire Efpagnol de 28 canons ; il fait fauter le
Capitaine , les Officiers & 118 hommes. Nous
n'avons rien vu de tout cela. Les corfaires Elpagnols
ne viennent point à Saint- Malo , & rien n'a
brûlé dans ce Port. Cet article eft pris fans doute
des registres du café des Lloyds , & peut donner
une idée de leur exactitude. Au reste il n'eft pas
étonnant que dans ce moment les triftes Anglois
ne rêvent & ne voient que feu & flammes ".
» Le 8 l'Amiral Geary mit à la voile avec 23
vaifleaux ; il devoit en prendre 4 à Plimouth ,
ce qui auroit porté fon efcadre à 27 ; mais le
vent ayant changé le lendemain , on le croit rentré
dans Portsmouth , d'où il n'étoit forti que pour
éviter que la révolte ne gagnât à bord.
M. de Marville , Commiffaire du Roi , qui porta
la parole Jeudi à l'Affemblée du Clergé , lui rappella
les foins paternels du Roi pour les Sujets ,
fon attention à mettre de l'ordre dans fes Finances
, & à les améliorer , afin de ne pas furcharger
Les peuples d'impôts. Il obferva qu'une guerre fur
( 178 )
mer dans toutes les parties du monde , & une
Marine formidable à entretenir, obligeant le Roi à des
dépenfes extraordinaires , jufqu'à ce qu'il puiffe
parvenir à une paix honorable , l'unique objet de
fes voeux ; il comptoit que le Clergé lui donneroit
une nouvelle preuve de zèle , en lui accordant
30 millions fur fon crédit , & S. M.
viendroit à fon fecours en faifant verfer à fon
Receveur un million chaque année pendant 14 ans ,
à compter de 1781 .
M. le Cardinal de la Rochefoucault répondit à
peu-près , que le Clergé ne cefferoit de faire les
plus grands efforts pour prouver au Roi fon amour
refpectueux , & contribuer aux charges de l'Etat ;
mais que la demande plus forte qu'elle ne l'avoit
jamais été , faifoit jetter un regard fur les anciens
engagemens , & la difficulté d'en prendre de nouveaux
; que l'Affemblée en conféquence alloir examiner
ce qu'il y avoit à répondre à cette demande.
Les Commiffaires fe retirèrent dans une Salle
pour attendre le réſultat de la délibération qui
dura près de deux heures. La réponſe qu'ils reçurent
enfuite eft qu'il avoit été arrêté de faire des
repréfentations . On ne doute pas cependant que
l'Allemblée ne fe prête aux befoins de l'Etat «.
Nous venons de recevoir la lettre fuivante
de Dunkerque :
Je fuis bien étonné , Monfieur , qu'aucun de nos
papiers publics n'ait rendu compte du courage
& de la bonne conduite de M. d'Efcagrac de
Laiture , tué le 30 Avril dernier à la hauteur du
Cap Flamhoroug. Ce jeune Officier , d'une des plas
anciennes maisons du Quercy , commandoit le détachement
du régiment de Rouergue , à bord du
Rohan-Soubife , lorfqu'après un long combat le
Capitaine Royer fut bleffé ; il embraffa M. de
Lauture , & lui dit puifque vous êtes ici , je
fuis fûr que mon vaiffeau ne fera point pris , &
( 179 )
que vous le défendrez jufqu'au dernier moment :
auffi fic- il , & quoiqu'il fut couvert de bleffures , il
refta fur le pont , & ne ceffa d'encourager les fol
dats & les matelots par fon exemple & fon intré
pidité , jufqu'au moment où il fut tué fur la
place.
Il me femble , Monfieur , que l'opinion du brave
Royer méritoir bien d'être connue du public , &
qu'un homme de qualité mort fi courageufement
pour fa patrie , avoit des droits à fon eftime & à les
regrets . J'ai l'honneur d'être.
M. le Vicomte de Rohan , fils de M. le
Prince de Rochefort , époufera le 26 Mademoiſelle
de Rohan , fille du Prince de Guéméné.
Par la diftinction due à leur Maiſon ,
les Fiançailles fe feront dans le Cabinet du
Roi , & Mademoifelle de Rocheforrt y portera
la Mante de la Future. Le feu Cardinal
de Rohan avoit laiffé 100 mille écus à fon
petit-neveu ; M. le Maréchal de Soubise en
donne autant , & Madame la Comteffe de
Marfan 200 mille francs , à l'occafion de ce
mariage.
-
>
» M. fi l'intérêt qu'infpirent les malheureuſes
victimes d'évènemens défaftreux invite à rendre
publics ces évènemens , écrit - on de Saint - Cheron ,
vous ne refuferez pas une place dans votre Journal
aux détails fuivans : Dimanche dernier , 4 Juin
à heures après midi , un orage extraordinaire
s'éleva dans la partie de la Beauce voifine de
Dourdan ; la pluie & la grêle furent fi abondantes
qu'en très -peu de tems les Habitans de cette contrée
fe virent enlever l'efpérance d'une récolte qui
Le préfentoit avantageufement , & qui , à l'égard de
certaines Paroiffes , fembloit devoir réparer les
malheurs des années précédentes. Le Village de
-
>
h 6
( 180 )
Sermaize , dépendant de la terre de Bâville , dont
M. le Préfident de Lamoignon eft Seigneur , a furtout
éprouvé un défaftre peu commun; la fituation
dans une Vallée que dominent les plaines de Mondétour
& de Blancheface femble y avoir donné lieu ;
les eaux qui dans ces plaines couvroient la furface
de la terre , fe répandirent avec une telle impétuofité
par les ruiffeaux de Villeneuve & de Mondétour ,
qu'une grande partie du Village de Sermaize fut
inondée ; on a vu le volume d'eau monter en moins
d'un quart - d'heure à la hauteur de 12 à 14 pieds:
des vagues qui s'élevoient & retomboient avec force
préfentoient l'image effrayante d'une mer en courroux.
Sept maifons entières , beaucoup d'effets &
de marchandifes furent entraînés par la violence du
torrent avec un fracas épouvantable , & à de telles
diftances , qu'après la retraite des eaux on eût prefque
douté de l'emplacement des bâtimens rafés . Mais
ce qu'il y a de plus déplorable , c'eft qu'une femme
enceinte de 8 mois & demi , périt dans ce défaſtre
avec deux jeunes enfans ; le nommé Coquet , mari
& père de ces infortunés qui n'avoit pû les fouftraire
à ce funefte fort , ne dut lui-même fa vie qu'au
bonheur qu'il eut de rencontrer une branche d'arbre
à laquelle il fe fufpendit après avoir été pendant
quelques inftans le jouer des flots. D'autres perfonnes
également emportées par les eaux avec leurs
bâtimens & leurs ménages n'ont été fauvées du péril
qu'en s'arrêtant à des bois & à des arbres qui fe
trouvoient dans leur paffage & où on leur porta
de prompts fecours ; plufieurs ont été bleffées , mais
fans danger. La Providence femble avoir veillé
particulièrement à la confervation de la femme &
de trois enfans du nommé Poncet ; ces pauvres gens
fe voyant fur le point d'être engloutis ou entraînés
par les eaux qui pénétroient dans leur maison ,
s'étoient réfugiés au haut de l'efcalier du grenier ,
& par un bonheur inattendu cet afyle dangere
( 181 )
refta feul au milieu des débris de la maifon dont la
couverture & les principaux murs furent emportés
en un inftant : un jeune enfant de deux ans , qui
étoit fur un lit dans cette maiſon , a été noyé & jetté
par les flots à un quart de lieue du Village , où il
ne fut trouvé que 24 heures après la retraite des
eaux , dans le limon qu'elles avoient dépofé
-
Le nommé Chevalier , homme de foible tempéra
ment & de ftature médiocre dont la femme étoit
malade au lit depuis deux mois & demi , preflé
par le danger, prit cette femme fur les épaules &
la tranfporta par une lucarne dans une chambre
haute de leur maiſon ; deux minutes plus tard il
périffoit avec elle & leur fils unique , par l'engorgement
fubit des eaux dans la chambre balle
qu'ils abandonnoient. Indépendamment des édifices
détruits , il en eft d'autres ( an nombre defquels
cft le Presbytère ) où le paffage de l'eau
a fait un tort notable , par la dégradation des
meubles & effets qui ont été couverts de fable &
de terre. Tout ce dégât s'eft fait dans l'efpace
d'une demi-heure au plus. M. l'Intendant d'Orléans
qui étoit dans le voisinage , eft venu le lendemain
à Sermaize , Paroiffe de la Généralité , il pourvut
aux premiers befoins de fes malheureux habitans
& donna des ordres pour la prompte réparation de
leurs chemins ; il a fait efpérer que le rétabliſſement
des bâtimens fuivroit de près . Madame la Préfi
dente de Lamoignon dont la bienfaifance & le'
zèle pour les pauvres font connus , a répandu auffi
fur le champ quelques largeffes en attendant qu'une
connoiffance plus détaillée des pertes , la mît à
portée de procurer des fecours efficaces . Ceux des
Habirans de Sermaize que l'inondation a épargnés ,
ont aidé leurs concitoyens malheureux autant qu'il
a été en leur pouvoir. C'eft ici l'occafion de rendre
juſtice au courage & à l'intrépidité du nommé
Pierre Blot , Journalier à Sermaize ; ce particulier
âgé d'environ 22 ans , a bravé les dangers les plus
( 182 )
évidens pour voler au fecours de quelques Habitans
qu'il voyoit périr , & fon empreffement a été juftifié
par
des fuccès glorieux qui ont excité l'émulation
de fes camarades , ils font tous actuellement
occupés à la recherche des marchandifes & effets
difperfés par les eaux. Je fuis , & c. BRIERE DE
MONDÉTOUR , Lieutenant-Général de Bâville «.
P. S. Les Perfonnes dont ce récit aura excité
la compaffion , & qui défireront contribuer au
foulagement des malheureux que l'inondation réduit
fans afyle & à une mifère certaine , pourront adreſſer
leurs fecours à M. l'Homme , deffervant la cure
de Sermaize. Ce digne eccléfiaftique a montré dans
cette circonstance funefte un zèle vraiment paftoral ,
& une attention très - fcrupuleufe dans la répartition
des aumônes dont il a été le dépofitaire.
Nous avons annoncé que le département
des Haras du Royaume , qu'avoit M. Bertin,
avoit été réuni au département de la Guerre ,
& que le Miniftre avoit chargé de ce détail
M. le Prince de St-Maurice , fon fils , ce
dernier article n'eft pas exact. Le Roi en a
accordé l'exercice à M. le Marquis de Polignac
, Chevalier des Ordres du Roi ; premier
Ecuyer de Mgr le Comte d'Artois ,
avec 15,000 liv . d'appointemens , la prérogative
de travailler avec S. M. pour ce qui
concerne ce département , conjointement
avec le Miniftre de la Guerre.
M. de Lacroix vient de faire paroître le troifième
cahier de fon Ouvrage fur la Civilisation , & fur
les moyens de remédier aux abus qu'elle entraîne.
Entr'autres fujets intéreffans qui y font traités , tels
que le Vol domestique , on y trouve un chapitre
fur les Prifons d'Etat , bien digne de l'attention de
tous ceux qui gouvernent.
( 183 )
» Comme il ne nous appartient pas , dit-il , de
» fonder les motifs particuliers de ces ordres fecrets
» devenus infiniment plus rares , à mesure que
> nous avons eu des Rois moins impérieux & des
» Miniftres plus juftes , nous ne nous arrêterous
31
"
לכ
ככ
>> quer
39
qu'à faire fentir combien les longues détentions
» font affreufes , combien elles font nuifibles à
» ceux qui y languiffent , & combien , par cette
raifon , il eft jufte de faire précéder ces condamnations
rigoureufes d'un examen auffi attentif
» que celui qui doit éclairer les jugemens que la
» Juftice ordinaire prononce. Eh ! qui peut , continue-
t-il , refufer fa pitié à un étre que la nature
avoit rendu libre , auquel elle a donné le
" befoin de fe tranfporter d'un lieu à un autre
» de promener les regards fur des objets divers ,
à qui elle a accordé un doux penchant à fe
rapprocher de fes femblables , à leur communifes
penfées , & qui fe voit condamné à ne
plus parcourir qu'un efpace rétreci ; pour le
quel le fol immenfe qu'il habitoit fe trouve toutà-
coup réduit à quelques pieds ; dont le coeur
» ne peut plus produire que de ftériles fentimens ;
» qui n'a plus que les mêmes objets à voir , les
» mêmes voix à entendre , les mêmes actions à
répéter , enfin dont tous les jours font enveloppés
de la plus accablante uniformité ! fon
imagination ne lui rappelle que des jouiffances
perdues pour jamais , ne lui ramène que des re-
» grets accumulés & des privations éternelles. Si
» l'on pouvoit calculer , où réunir fous un même
point tous les inftans de fouffrances phyfiques
» & morales qui agitent ce captif ifolé , abandonné
» à lui- même , on verroit que la vie qu'on lui
laiffe , eft - fouvent convertie en une douloureufe
fenfibilité , cruellement prolongée , & peut-
» être pire que le fupplice dont on a cru lui faire
» grace «,
כ כ
55
ל כ
39
( 184 )
•
>
Le même Auteur , après avoir obfervé qu'il
règne en général plus de modération & d'équité
dans les prifons d'Etat qui font fous l'empire d'un
Gouverneur militaire que dans celles qui font
fous l'infpection des Religieux , cherche la raifon
de cette différence . » Peut- être , dit - il , ces der
niers ont- ils befoin , pour le faire refpecter
» des prifonniers , d'ufer envers eux de plus de
» févérité ; peut être auffi , féparés des autres
» hommes , ne regardent- ils plus ceux qu'on met
fous leur garde comme leurs femblables , & fc
vengent- ils fur eux du mépris qu'ils leur ont
» montré dans le monde «. Il cite , pour preuve
de ce qu'il avance un exemple d'abus révoltant
exercé dans une prifon d'Etat fur les limites de la
France , qui ne peut être trop hautement dénoncé
aux Miniftres , & fur- tout aux Intendans des Provinces
, chargés fpécialement de les prévenir.
D
›
On lit dans les Affiches de la Rochelle
un trait bien intéreffant ; c'eft la requête
d'une femme laborieufe , à l'Intendant.
33 Monfeigneur vous êtes aimé du pauvre , & ce
fentiment fait votre éloge & le fien. Vous permettez
qu'il vous aborde avec confiance , & jamais
il ne fort de votre préfence fans reconnoiſſance ,
ou fan's confolation . 3 ! $
Voilà , Mgr. , ce que j'ai appris des infortunés
qui ont eu recours à votre protection , ou à vos
bontés , &c. Ils m'enhardiffent à vous préfenter
mon humble demande.
Dès que les mères n'allaitent pas leur enfans ,
& qu'on les confic à une nourrice étrangère , il eft
bien défirable pour leur confervation que cette
nouvelle mère ait pour eux les foins & la furveillance
qu'exige leur foibleffe , & fi les Ordonnances
& des Règlemens particuliers ont févi contre
des nourrices marâtres , ou dépravées , on doit
diftinguer celle qui s'acquitte de ce devoir pénible
avec la follicitude de la mère qu'elle remplace.
(-185 )
Je fuis , Mgr. , cette femme là ; avec une conf
titution robufte , infenfiblement épuifée , j'ai nourri
vingt- huit enfans , dix de mes nourriffons font nés
de moi , les dix-huit autres m'ont été confiés , &
tous n'ont quitté mon fein qu'avec la fanté & la
joie de la première enfance .
J'ai rempli , Mgr. , avec le voeu de la nature les
devoirs de mon état ; mais mon mari & moi vieil .
liffons dans la pauvreté , & ce n'est plus de mon
lait que je peux nourrir nos enfans . Je ne demande
pas , Mgr. , de grandes récompenfes , mais un léger
fecours qui apprenne à celles qui fe confacrent au
foin des nourriffons , que leur état n'eſt point fans
diftinction dans votre généralité , & que la femme
honnête & utile peut furement implorer vos bontés ,
fur- tout forfqu'il arrivera rarement qu'avec les
mêmes titres on follicite les mêmes graces «.
#
J'ai l'honneur d'être , &c.
L'Intendant a bien voulu s'intéreffer au
fort de cette Nourrice ; M. le Marquis de
Voyer a follicité pour elle , & M. Necker
lui a fait accorder une gratification de 100 l.
avec promeffe de la renouveller pendant
quelques années.
» Le St. Blanchard vient d'exécuter , à Grenoble ,
chez M. le Marquis de Marcieu , Gouverneur de
cette Ville , la nouvelle machine Hydraulique de
fon invention , dont on a annoncé les expériences
en petit ; elle a eu en grand tout le ſuccès poffible ;
elle eft adaptée au fervice d'une Forge à fer , & fert
à remonter une partie de l'eau qui a déja fervi à
l'ufage de ladite Forge ; au moyen de cette Machine
, les manquemens d'eau dans les grandes
féchereffes n'arrêteront plus le cours des travaux.
Par cette fimple méchanique l'on peut élever
au fommet des plus hautes montagnes toutes les
eaux courantes , même celle des rivières , fans gêner
la navigation. On pourra , en affranchiffant les
>
( 186 )
lettres , s'adreffer à l'Auteur , chez M. Attenhoffre ,
Négociant en Pelleterie , rue Michel- le- Comte , au 1
Marais , à Paris c .
Feu M. l'Abbé Omelane , Secrétaire des
Commandemens de Mgr. le Duc d'Orléans ,
Abbé Commendataire de l'Abbaye Royale de
Corbigny lès St. Léonard , Ordre de St. Benoît
, Congrégation de St. Maur , & prédéceffeur
immédiat de M. de Bonneval , Abbé
actuel , avoit fait , en mourant , les pauvres
de fon Abbaye fes légataires univerfels . Son
legs a été réduit à 2400 liv.: le Prieur & le
Bailli de cette Abbaye , chargés par le teftament
de faire la diftrubution de cette aumône,
ont cru ne pouvoir mieux remplir les intentions
bienfaifantes du reftateur , qu'en faifant
diftribuer du bled. Cette diftribution à
laquelle tous les pauvres dépendans des terres
de l'Abbaye ont participé , s'eft faite dans la
femaine Sainte de cette année . C'étoit un
fpectacle bien attendriffant , que celui des
témoignages de reconnoiffance que tous ces
malheureux n'ont ceffé de rendre à la mémoire
de ce vertueux Abbé. La veuye Colage,
habitante du village de Chandehir en Nivernois
, Jultice de l'Infirmier de ladite Abbaye
âgée de 111 ans , s'eft trouvée à la diftribution
de cette aumône. M. l'Abbé de Fremont
Grand - Vicaire d'Autun & aujourd'hui
Secrétaire de la feuille des bénéfices a confacré
la première année d'une penfion de 2000
1. queRoi lui a accordée ſur ladite Abbaye au
foulagement de ces mêmes pauvres .
Les numéros fortis au Tirage de la Lote(
187 )
·
rie Royale de France , le 16 de ce mois ,
font : 84 , 32 , 5 , 32 , 3 .
כ כ
De BRUXELLES , le 20 Juin.
LES Etas de Hollande & de Weft Frife en
faifant part aux Etats Généraux des violences
commifes par des Charbonniers Ecoffois
contre le petit corfaire le Printems , qu'ils
enlevèrent le 21 Avril dernier fous le fanal
de Goré , ont fait ajouter dans leur rapport :
Qu'ils regardent cette audace exceflive des navires
charbonniers Anglois & Ecoffois , comme une
violation manifefte & volontaire du territoire de
la République , accompagnée de circonftances fort
aggravantes , comme s'étant commiſe à la fortie
d'un havre de ce pays , & dans un endroit où il
ne pouvoit être douteux qu'ils fe trouvaffent à la
portée du canon du rivage , puifque le leur por
toit fur terre , fans la moindre provocation du
corfaire François , qui n'a pas tiré un feul coup.
Cette action des bâtimens charbonniers n'a eu pour
caufe unique qu'une hoftilité préméditée , tandis
qu'il n'y avoit aucune raifon de craindre que le corfaire
, après être parvenu en pleine mer , intercep
tât l'un d'eux , vu que l'attaque a été commencée
de leur part , au moment que ce corfaire avoit
viré de bord pour quitter le large & entrer dans
le port, Outre cela il été pourfuivi durant deux
heures après qu'il étoit échoué fur le rivage , & il
a été emmené du rivage Hollandois , malgré les
repréfentations & les avis des Pilotes côtiers.
L. N. & G. P. jugent que les Etats - Généraux font
non-feulement en droit de fe plaindre de ces excès
infolens de la part des Patrons Anglois & Ecoffois
qu'on admet dans les ports de la République ;
mais qu'elles ne peuvent les fouffrir fans bleffer la
neutralité qu'elles ont embraflée dans les troubles actuels
, & fans préjudicier à la dignité , à la fou(
188 )
véraineté & à l'indépendance de l'Etat . Qu'ayant
été dans l'obligation de s'y oppofer efficacement ,
& de les empêcher par les voies de fait , fi on avoit
pu en être informé à tems , on ne pouvoit fe difpenfer
de réclamer de la manière la plus férieuſe ,
le bâtiment enlevé , & de demander à S. M. B.
une fatisfaction convenable de la conduite de fes
fujets.
Les ordres à ce fujet ont été expédiés au
Comte de Rechteren ; on eft fort curieux
d'apprendre la réponſe que fera le Miniftre
Britannique ; fi l'on peut en juger par fa
conduite actuelle , on ne doit pas fe flatter
qu'elle foit fatisfaifante. Il fe paffe peu de
jours qu'on n'enlève des bâtimens Hollandois
; on en a conduit dernièrement 4 à Plimouth
, enlevés par la frégate l'Ambufcade
dans la baie de Biſcaye. Ils fe font défendus
de forte qu'il y a eu quelques hommes tués
de part & d'autre ; on compte au nombre
des morts l'un des Capitaines. Pour empêcher
de pareils excès , quelques vaiffeaux
arment , dit - on , moitié guerre moitié marchandife
, & les équipages font réfolus de
fe défendre & de repouffer la force par la
force. S'il y en a beaucoup qui prennent ce
parti , la neutralité de la Hollande fera mieux
respectée .
L'efcadre du Commodore Johnſtone à
Lisbonne , y a conduit plufieurs bâtimens
Hollandois. Le bruit qui s'y étoit répandu
que le Roi d'Angleterre avoit déclaré que
tous les effets chargés fur des vaiffeaux neutres,
pour le compte de fes ennemis , feroient
confifqués , y avoit répandu la plus grande
,
( 189 )
1.
confternation. Ils ne peuvent être raffurés
qu'en voyant les effets de la neutralité armée
, propofée par la Ruffie.
Selon quelques lettres de Portugal , le
Marquis de Pombal a été remis en liberté ; il
réfulte des déclarations qu'il a faites aux
Commiffaires chargés de l'interroger , qu'il
a juftifié fa conduite pendant fon miniſtère.
On ne manque pas de répandre beaucoup
de bruits à ce fujet ; nous ne les répéterons
pas ; s'ils font fondés , on ne tardera pas
à en être inftuit par ce que la Cour en fera
publier.
» Il vient d'entrer au Texel , écrit-on d'Amfterdam
, un bâtiment Américain part de Bolton le
Mai dernier , par lequel on a été informé que le
Marquis de la Fayette eft heureufement arrivé dans
cette dernière place le 28 Avril . Les gens de l'équipage
rapportent auffi que M. de Ternay étoit at
tendu inceffamment à Boſton. Si cela eft vrai , il
n'y auroit plus de doute fur la véritable deſtination
de cette efcadre. Il ajoute qu'au départ du bâtiment
, les nouvelles de la fituation de Charles-
Town étoient on ne peut pas plus fatisfaifantes ;
que non-Leulement cette place étoit abondamment
pourvue de tout ce qui lui étoit néceſſaire pour une
longue réfiftance , mais auffi qu'à cette époque le
Général Clinton n'en avoit encore ni commencé le
fiége , ni même fait les approches «.
PRÉCIS DES GAZETETES ANGL . du 9 au 13 Juin.
Le Gouvernement fait préfenter comme un évènement
de pur hafard , une émeute toute femblable
à celle de Londres , qui a éclaté à Bath
le Vendredi 9 , & dans laquelle une Chapelle Romaine
a été entiérement démolie & brûlée avec
tout ce qu'elle contenoit , ainsi que lept ou huit
maifons voifines appartenant à des Catholiques.
( 190 )
Le nombre des foulevés y étoit de près de 10,000.
Les Volontaires de Bath ont tiré fur le peuple , &
on ne parle que d'un homme tué. Tout cela feroit
venu , s'il faut en croire certaines Gazettes ,
pour une pierre qu'un enfant a jettée dans les vîtres
de la Chapelle. Dans le même-tems on a été
menacé à Briftol d'un pareil foulèvement qui heureufement
a été prévenu.
-
Le 9 au foir le Conſeil privé a mandé le Lord
Maire de Londres , qui eft convenu d'avoir pris
fur lui de faire relâcher des féditieux , & d'avoir
enfuite fait afficher des placards pour demander
aux foulevés s'ils n'étoient pas fatisfaits . Il a été réprimandé
pour cette conduite & renvoyé. M. Fisher ,
Secrétaire de l'Affociation Proteftante , qui avoit
été arrêté , a été entendu pareillement ; comme on
ne peut le convaincre d'aucun tort dans toute cette
affaire , il a été remis honorablement en liberté.
Le Lord Gordon n'a mis en avant pour fa défenfe
, devant le Comité du ୨ au foir , que l'é.
tonnement où il avoit été lui-même de l'excès de
fureur où les amis s'étoient abandonnés , ajoutant
efpéroit qu'il n'en feroit point rendu refponfable.
Il eſt arrivé le 12 chez le Lord Stormont des
dépêches du Réfident à Bruxelles , & chez le Lord
Hilsborough un pacquet de Paris par Oftende ,
qui a été porté au Roi fur le champ. Le même
jour il s'eft tenu un Confeil privé auquel ont afſiſté
tous les Grands de l'Etat.
-
Le Lord George Gordon eft toujours au fecret,
Le Lord George William fon frère n'a pu le voir
qu'à fa fenêtre & recevoir de loin fon falut.
On n'admet plus perfonne dans l'intérieur de la
Tour que les gens qui y habitent.
Les Secrétaires d'Etat de leur côté & la ville
du fien s'occuppent encore de diverfes mefures
pour prévenir de nouveaux défordres & des moyens
de garder fûrement les prifonniers. Il y a un
--
( 191 )
camp formé auprès du Parc St-James , & on retient
des corps de, troupes dans tous les environs de
Londres.
A en juger par la multitude d'articles de Gazettes,
fur tout de celles des Miniftres qui imputent l'é ,
meute aux Confeils de France , & qui donnent divers
détails à ce sujet , il eft très- vraiſemblable
que le Gouvernement voit avec plaifir cette opi,
nion s'accréditer.
-
Mylord & Mylady Mansfield occupent un appar.
tement dans le Palais de St-James , où ils refte
ront , par le defir du Roi , jufqu'à l'entière ceffation
des troubles , fur lefquels il fembleroit qu'on
n'eft pas très- raffuré, Des Américains qui font
à Londres n'ont pas laiffé échapper cette occafion
de rappeller le fouvenir de leurs villes & leurs
maiſons mifes en cendres par les ordres cruels du
Confeil du Roi & du Parlement , ordres dans lefquels
Milord Mansfield a eu la principale influence ;
& il y a des papiers publics où on lui demande
comment il fe trouve du feu à fon tour ?
Le 10 on a appris à Portsmouth que l'efcadre
aux ordres de l'Amiral Geary avoit paru le 9 à
fix lieues S. S. O. de la pointe de St. Albans
qui n'eft qu'à une petite diftance de l'Ile de Wight,
On apprend de Lisbonne que le Commodore
Johnfon a loué une maison à Bellona , & qu'il
doit paffer à terre tout le tems que fon efcadre
fera en croifière . Trois de fes vaiffeaux étoient
déja à la mer lorfque le bâtiment porteur de ces
nouvelles a appareillé de Lisbonne , mais le Huffar
n'a pu fortir faute d'hommes ; les trois quarts de
Les équipages étant dans les hopitaux . L'escadre
du Commodore a été on ne peut plus malheureuſe ;
elle n'a fait que deux prifes , favoir , un petit
corfaire & une polacre côtière Eſpagnole. Le Com
modore a extrêmement mécontenté le Capitaine &
l'équipage du Huffard pour avoir prétendu qu'il devoit
avoir la part du vaiffeau le Manille , pris aux
( 192 )
attérages de Ténériffe par le Huffard. Il est vrai
que , quoique cet évènement ait eu lieu avant l'atrivée
du Huffard à Lisbonne , ce vaiffeau étoit
néanmoins déja nommé pour faire partie de l'elcadre
du Commodore.
Peu d'inftans avant la mort le Lord Chatam
avoit donné en Parlement le Confeil de rappeller
d'Amérique notre armée. Hélas ! fi cette malheureufe
guerre dure encore un an , nous n'y aurons
plus d'armée à rappeller ; elle fera toute entière
paffée dans cet autre empire d'où on ne revient
point ; & le Lord Chatam qui fouhaitoit la voir
plus près de lui , eſt déja en grande partie fatis.
fait.
»Nos papiers rapportent une Anecdote , qu'ils
eftiment propre à faire connoître le caractère & les
difpofitions de deux des fils du Roi. - Un Artiſte
ingénieux , avoit montré au Prince de Galles & au
Prince William Henri fon frère , un procédé de fon
invention , pour faire de toute efpèce d'écriture une
copie parfaitement femblable à l'original. Après
en avoir fait deux ou trois épreuves , qui réuffirent
parfaitement, il pria les Princes de vouloir bien écrire
eux-mêmes quelques mots qu'il pût copier felon fa
'méthode ; voici la phrafe qu'écrivit le Prince de
Galles. » Je crois que cette découverte fait honneur
» à fon inventeur : « voici celle du Prince Guillaume
Henri , » Etant par la latitude de .... Nous eumes
» connoiffance de neuf vaiffeaux de guerre Eſpa-
»gnols «<.
Dans la dernière Affemblée ( le 18 Mai , )
des Citoyens de Londres , il fut queſtion d'établir
un Comité de Correfpondance , quelqu'un du
parti Minifteriel , motiva fon oppofition en difant ,
» qu'une réfolution pareille pouvoit avoir les plus
» dangereufes conféquences , & que c'étoit ainfi que
» l'indépendance de l'Amérique avoit commencé .
Eh bien ! s'écria quelqu'un , eſt- ce là une raiſon qui
doit nous arrêter ?
DE FRANCE
DÉDIÉ AU ROI,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES ,
CONTENANT
Le Journal Politique des principaux événemens de
toutes les Cours; les Pièces fugitives nouvelles en
vers & en profe ; Annonce & Analyse des
Ouvrages nouveaux ; les Inventions & Découvertes
dans les Sciences & les Arts; les Spectacles ;
les Caufes célèbres ; les Académies de Paris & des
Provinces ; la Notice des Édits , Arrêts ; les Avis
particuliers , &c. &c.
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JUIN 1780.
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Avec Approbation & Breveté du Roi
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OR
TABLE
Des Matières du mois de Mai.
PIÈCES EU IÈCES FUGITIVES.
Mes Ages ,
Vers
& Moderne ,
3
14
Nouvelles Lettres d'un Voyageur
Anglois ,
Alem- Eloge de Voltaire ,
Portrettre
au bas du
bert
2
de M.
L'Amour crée par la Beauté ,
Confeil aux Amans quittés ,
36
67
Hiftoire générale de Provence,
110
118
ibid. Plan d'Etabliſſement tendant
à l'extincion de la Mendicité
,
Euvres de M. l'Abbé Méraftafe
49
S ! Chanfon Provençale ,
L'Heritier Malheureux, Anec
dote 57
98
A ma première Maitreffe , 97
4 Mde Devardon
Mlle DE... de Genève , ib.
La Tourterelle & le Pingon ,
Fable 9,9
122
125
La Difcipline de l'Eglife de
France
Eloge de Voltaire ,
Le Chanfonnier François , 166
Mes Loifers,
SPECTACLES.
474
Obfervationsfur les Connoif- Académie Roy, de Mufiq. 89.
fances humaines , 100 127 , 1779
Vers à Male Comte de Comédie Françoife , 91 , 135,
141 Comédie tal. 23, 134, 179%
VARIÉTÉS.
Treffan ,
A Lesbie, imitation de l'Ita-
147 Lettre fur le Code des Genlien
,
Eft- ce un Rêve , Conte , 150
AS. A. S. Mgr le Prince de
Condé ,
Fable
toux , 136
Eclairciffemens fur le Chauf
155 fage économique
2
138
La Chèvre & les Moutons Lettre au fujet du nouveau
ibid. Théâtre de Bordeaux , 181
Enigmes & Logogryphes , 11 , Gravures ,
66 , 109 , 157. Mufique ,
46 , 190
199
NOUVELLES LITTER. Annonces Littéraires, 47, 94.
Effai fur la Mufique Ancienne 443 , 194
De l'Imprimerie de MICHEL LAMBERT,
rue de la Harpe , près Saint-Côme.
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI
3 JUIN 1780.
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VER S
Sur la mort d'une très -jolie Femme.
UN noir cyprès s'élève où fleuriſſoit la roſe ;
A
La couche nuptiale eft un trifte tombeau ;
Et l'Amour achevant cette métamorphofe ,
En lampe fépulcrale a changé fon flambeau.
d
M. DE LA TOURAILLE , à qui on montroit
le Tombeau d'un Cenobite , dont la vocation
s'étoit un peu démentie avant fa mort,
lui fit fur le champ cette Épitaphe,
PASSAN
ASSANT , je mourus à la Trappe ,
un dépit d'amour.
mit Ou me m
Si jamais je revois le jour
Te ne crois pas qu'on m'y ratrappe.
A ij
4
MERCURE
CHARLOT , Anecdote Hiftorique ,
Mythologique & Galante , en forme de
Romance , par un Marguillier de B... **.
AIR: Du Mineur du Vaudeville du Tableau-Parlant .
MOMUus rentrant aux cieux
Un beau foir de Novembre ,
Un enfant radieux
Frappe fes yeux; ;
Il fent doux comme l'ambre !,
» Portons-le dans ma chambre ,
(Dit-il ) & l'on faura
Qui l'engendra. »
LE lendemain matin
La gentille figure
Du petit orphelin ,
L'occupe en vain.
Piqué de l'aventure ,
Tandis que le Dieu jure ,
Il lit fur le maillot :
JeSuis Charlot.
ARRIVE fur cela
La célefte cohorte ;
* Cette plaifanterie a été faite pour la Fête de M. le
P.... de L...., le jour de S. Charles.
Superbe Terre appartenant au P……ce
DE FRANCE
( Car c'étoit ce jour-là
Jour de gala. )
Dès le feuil de la porte ,
En montrant ce qu'il porte ,
Momus s'en va criant ;
A qui l'Enfant ?
TOUT l'Olympe agité ,
Sur le Poupard attache
Un regard enchanté
De fá beauté ;
Puis , chacun fe l'arrache :
Mais Junon , qu'un rien fâche ,
Lance un coup-d'oeil jaloux
Sur fon Époux.
LE Dieu , qui connoît trop
L'humeur de la Commère ,
Dans fes bras auflitôt
Prenant Charlot :
Sachons quel eft fon Père ,
Ou tout au moins ſa Mère ,
( Dit-il , en fouriant :)
A qui l'Enfant ?
VENUS , en rougiffant
Prefque comme pucelle ,
De Jupin s'approchant ,
Et l'embraffant :
A iij
MERCURE
Mars ( dit-elle ) eft fon Père....
Ofe nommer fa mère ;
( Dit le maître des Dieux )
Il a tes yeux.
A quoi le bon Jupin
Ajouta d'un air tendre :
J'adopte le Bambin ;
Mais crains Vulcain !...
Pour fauver tout eſclandre ,
Fais qu'il renaiffe en Flandre:
En lui déjà je voi
Son père & toi.
Jupin ne mentit pas;
Digne Fils de fon Père ,
Charlot , dans les combats ,
Suivit fes pas.
S'il tient du caractère
De Madame fa Mère ,
Charlot, à tous les yeux ,
N'en plaît que mieux.
( Par M. D. L. Place. )
DE FRANCE. 7
3
LETTRE au Rédacteur du Mercure.
Paftores hederâ crefcentem ornate Poeram
Arcades , invidiâ rumpantur ut ilia codro :
Aut , fi ultrà placitum laudarit , baccare frontem
Cingite , ne vati noceat mala lingua futuro.
MONSIEUR ,
VIRG. Buc. VII.
UN homme de Lettres , qui a quelque droit de
juger les talens , puifqu'il a prouvé qu'il en avoit
lui-même en plus d'un genre , a rendu compte dans
le Mercure de l'Ouvrage de M. Roucher. Il l'a
loué avec enthouſiaſme ; il l'a critiqué avec févérité.
M. Imbert a fenti que l'amitié même ne devoit avoir
de l'indulgence que pour les Ouvrages médiocres ,
& que c'étoit de la critique que les éloges recevoient
leur plus grande autorité. S'il étoit question de ju
ger l'Ouvrage , je me garderois bien de vouloir
ajouter quelque chofe à ce que l'Auteur du Jugement
de Pâris a imprimé du Poëme des Mois. Mais
vous ne l'ignorez pas , fans doute , Monfieur ,
jamais Ouvrage n'a excité un déchaînement plus
univerfel ; jamais le talent , méconnu ou envié ,
n'a été traité avec un mépris plus abfurde & plus
infultant. Il ne s'agit plus de juger le Poëme de M.
Roucher , qui ne le fera pas de long- tems encore :
il s'agit de défendre M. Roucher lui - même. Sans
vouloir indiquer la place que deit obtenir un jour
le Poëme , il eft poffible de faire voir combien ils
font injuftes , ceux qui refufent un très grand talent
au Poëte. Si quelqu'un n'élevoit la voix en ſa faveur,
il faudroit croire qu'il y a dans les Lettres bien peu
d'hommes que l'injuftice irrite : on pourroit même
A iv
8 MERCURE
foupçonner que chacun d'eux en particulier cfpère
tire un grand profit de ces injuftices , dont ils font
cependant tour à tour la victime.
Un autre motif m'engage à vous écrire cette
Lettre , que je prévois devoir être beaucoup trop
Jongue. C'eft au moment qu'elle prononce fes Arrêts
, qu'il eft intéreffant d'obſerver l'opinion publique.
On voit comment fe forment les Jugemens
, comment ils fe répandent , & de quel poids
ils doivent être pour décider le mérite des Ouvrages
on peut juger du goût , de l'efprit & du caractère
d'une Nation , au moment où elle juge ellemême
les productions d'un ordre diftingué. C'eft
alors qu'on apperçoit clairement quel eft le degré
de fa fenfibilité pour les Arts , & jufqu'à quel point
T'habitude de vivre au milieu de leurs Ouvrages a
épuré les principes de fon goût , & les a rendus
fixes & conftans. C'eft alors que , dirigée par le
caractère que fes ufages & fes moeurs ont donné
à fon goût , on la voit préférer , ou les images majeftueules
& touchantes de la Nature , ou les peintures
maniérées des ſpectacles & des ridicules d'une
fociété corrompue ; ou les fentimens qui élèvent
& aggrandiffent l'ame , ou ceux qui l'amolliffent
pour la préparer & l'ouvrir à l'impreffion de tous
les vices ; ou ces Ouvrages plus frivoles que légers
qui perdent l'efprit en lui donnant l'habitude de fe
jouer de tout , ou ces productions du vrai talent ,
qui font fervir les graces de l'imagination & les
charmes de la fenfibilité à faire faire des progrès
à la raiſon en la rendant plus aimable. C'eſt encore
alors qu'on apperçoit fi un Peuple a véritablement
de l'amour , de la reconnoiffance & du refpect
pour les talens qui lui créent tant de plaifir .
Si avant de connoître l'Ouvrage , le voeu fecret des
coeurs eft de le trouver bon ou mauvais , eft pour
la chûre ou pour les fuccès ; fi l'on eft difficile par
DE FRANCE. 9
malignité d'efprit , ou délicat par fenfibilité de
goût ; en un mot , toutes les fois qu'un grand
Ouvrage paroît , on a un Auteur & une Nation
à juger.
Que dis -je , Monfieur , une Nation ? Dois je
appeler ainfi ce petit nombre d'hommes à qui
leurs lumières peuvent donner le droit de décerner
ou de refufer la gloire ? Quoi ! la multitude des
Lecteurs feroit en état de juger ce que fi peu de
génies privilégiés font en état de produire ! Que ces
arrêts préfomptueux , qu'avec tant de légèreté nous
prononçons tous les jours far les Ouvrages de tous
les genres , prouvent bien que nous ignorons encore
combien il faut avoir de talent pour juger le
génie , & de goût pour juger le talent ! Quelle
feroit en effet la partie d'un Ouvrage dont i
für fi aifé d'apprécier le mérite ? Seroit - ce le plan?:
Mais , qui de nous peut fe flatter de pénétrer d'un
coup-d'oeil rapide , mieux que l'Auteur , avec le:
fecours de la méditation , le genre , le nombre &
l'ordre des idées qui devoient naître du fujet ? Qui
--ofera dire à un Ecrivain : Vous avez amené de force
dans votre fujet des chofes qui lui étoient étrangères,
qui l'embarraffent , au lieu de l'étendre & de l'embellir
; & tandis que vous cherchiez au loin des
défauts , vous n'avez pas apperçu auprès de vous
les points de vue qui auroient répandu le plus de
-lumière , d'intérêt & de nouveauté fur votre Ouvrage
? Qui ofera lui dire : Je vois mieux que
yous-même l'ordre & la liaiſon que vous deviez
donner à vos idées. Vous favez créer des richeffes,
mais vous ne favez pas les difpenfer je vous ap-~
prendrai à vous fervir de votre génie ? Voilà
pourtant le langage qu'il faut avoir le droit de
tenir , pour être en état de juger le plan d'ua
Ouvrage. Eft- ce le ftyle , fur lequel il feroir plus
facile de prononcer ? C'eft fur cette partie que le
:
Av
10 MERCURE
·
grand nombre des Lecteurs fe montre aujourd'hui
le plus févère. Depuis qu'on a établi comme une
maxime inconteftable que c'eft le ftyle fur tour
qui fait les grands Ecrivains , tout le monde s'eft
établi juge du ftyle ; comme fi le talent , qu'il eft
le plus difficile & le plus råre d'avoir , étoit celui
qu'il fût le plus facile & le plus commun de bien
juger ! Mais , qu'est- ce que le ſtyle ? L'Abbé d'Olivet
a-t-il jugé le ftyle de Britannicus & d'Athalie ,
lorfqu'il a pris toutes les expreffions de génie pour
des fautes de grammaire ; & l'Auteur des Obfervations
fur la Traduction des Géorgiques , a-t-il
fait voir que M. l'Abbé Délille n'eft pas Poëte ,
lorfqu'il a prouvé rigoureuſement que verdoyante.
fe dit d'une chofe qui verdit , mais non pas d'une
chofe qui eft verte ? L'homme de talent refpecte les
principes de la grammaire , mais non pas les règles
des Grammairiens : & tel eft à cet égard le malheur
de la plupart des Critiques , que les lumières
mêmes qu'i lspoffèdent en ce genre, doivent leur faire
confondre très-fouvent l'Écrivain qui enrichit fa
langue , & l'Écrivain qui la corrompt & la dénature.
Oh combien les connoiffances même
les plus sûres dans cette partie méchanique de l'art
d'écrire , font encore loin de ce fens exquis, de ce
goût fin , étendu , pénétrant , fans lesquels il eft
impoflible de juger le talent du ftyle ! Ici les beautés
font à côté des défauts ; les limites qui les féparent
font très-fonvent imperceptibles ; ce font des
nuances , & des nuances de l'efprit ; rien de fi fugitif
& de fi difficile à faifir. A chaque inftant on
peut prendre les beautés pour des défauts , & les
défauts pour des beautés. Le véritable talent même
s'y méprend quelquefois ; le goût du plus grand
nombre des hommes les confond prefque toujours ;
& pour peu que la mauvaiſe- foi ait d'adreffe , elle
peut fe fervir, d'une manière infaillible , de cette
و
[
DE FRANCE. II
efpèce de reffemblance, pour infpirer à l'ignorance ,
& à la multitude un mépris injufte , ou une admi
ration ridicule. Eft -il en effet beaucoup de Lecteurs
qui puiffent diftinguer & ces alliances heureufes de
mots qui , en rendant par la même expreffion deux
fenfations que l'ame a reçues à la fois , enrichiffent
les langues & fécondent la fenfibilité de ceux qui
les parlent; & ces affociations de mots , pé-,
* Il eft d'autres alliances de mots , ce font celles qu'on
ne crée pas , mais qu'on rajeûnit . Chez les peuples quí
cultivent les Lettres depuis pluſieurs fiécles , les plus belles
images de la langue font effacées très-fouvent par la longue
habitude de fe fervir des alliances de mots qui les ont pro- :
duites. Un homme de talent fépare ces mots , dont l'union
ne produit plus aucun tableau ; fubftitue à l'un d'eux un
mot dont la fignification eſt à peu-près la même ; & par
ce feul changement il rend à l'image toute fa vivacité &
tout fon premier éclat . Ce procédé eſt très- près d'un
grand abus , & il eft très-commun de le voir blâmer
lors même qu'il a été employé le plus heureuſement ;
ceci va s'éclaircir par un exemple tiré du Poëme même
de M. Roucher. Le poids de la chaleur , expreffion belle
& hardie dans fon origine , ne produit plus aucun effet
dans notre langue , parce qu'elle y eft devenue très-commune.
M. Roucher a voulu la rajeûnir , & il a dit :
L'homme libre aujourd'hui du færdeau des chaleurs ,
Se relève , & déjà renaît avec les fleurs.
Ce changement eft-il heureux ? Je l'ai entendu blâmer
par des hommes d'un grand mérite , & mon deffein n'eft
pas de le juftifier : je dis feulement que , foit qu'on le
critique, foit qu'on l'approuve , l'impreffion qu'il produit
tient à un fentiment très-délicat , dont peu de
gens pourroient rendre compte , & qui ne fe trouve
même que dans des ames très-exercées. M. Roucher a
voulu rajeunir encore la même image d'une autre ma-
Avj
112 MERCURE
nibles & forcées , qui uniffent enfemble des idées
que les efprits juftes ne pourront jamais rapprocher,
& des impreffions que le coeur n'éprouva jamais dans
le même tems ? On fait , en général , qu'il faut va
rier les tons & les couleurs ; mais fait - on aufli
bien dans quelles circonftances on doit être obligé
d'avoir recours à ces couleurs empruntées &
réfléchies qui donnent aux objets des beautés que
leur a refufées la nature ? reffource fouvent néceffaire
, mais dangereufe , fi on ne cache pas
l'idée toujours peu agréable des artifices de la
compofition , en faisant prédominer avec éclat l'impreflion
heureufe du pouvoir & de la magie du tafent.
Sait-on auffi bien dans quelles occafions , au
contraire , il faut préférer ces couleurs naturelles
que tout le monde a vues dans les objets , & qui ;
tranfportées dans le ftyle , produifent fouvent une
illufion fi complette , qu'elles font oublier toute
idée de Poëme & de Poëte , pour ne voir & pour en
fentir que la nature ? Illufion délicieufe , qui fait peutêtre
qu'on admire moins l'Auteus , mais qu'on
aime beaucoup plus l'Ouvrage. Qui peut être sûr de
ne jamais confondre un Poëte qui manque d'har
monic , avec un Poëte dont l'oreille très - délinière
; il a dit , le faix des chaleurs
, & j'ai entendu
biâr
mer encore
ce facond
changement
Je ne prononcerai
pas plus fur celui-ci que fur l'autre
: j'obferverai
feulement
que Boileau voulant
renouveler
l'expreffion
ufée du
poids des années
, a dit : le faix des années
, & a fait un
vers dont ce changement
augmente
beaucoup
la beauté
:
Mon corps n'eft point co ré so sdefaix des années.
3-
Y a-t-il une différence notable dans les circonftances où i
ont fait le même changement? Si l'on dit lepoids & le faix
des années , pourquoi ne diroit- on pas le poids & le faix
des chaleurs ? l'analogic. n'eft- elle pas la même dans les
deux cas ?.
DE FRANCE.
T3
eate aura fenti que la Mufique de la parole s'ufe
auffi promptement que celle des inftrumens & de
la voix , & qui aura porté dans fa Poéfie des
mefures nouvelles & des accens inconnus , pour
donner un charme nouveau à cette mélodie des fons
qui prépare & qui augmente fi puiffamment l'effet.
des idées , des images & des fentimens qu'elle accompagne
? On s'écrie avec un fuperbe dédain :
Ses vers bleffent mon oreille . Mais les oreilles rem
plies des vers de Lucile & d'Ennius , ne furent- elles
pas bleffées d'entendre fur la Lyre Romaine les modes
qu'Horace emprunta de la lyre de Sapho & d'Alcée ?
Eft-ce à Virgile que vous faites un crime d'avoir
ajouté de nouvelles richeffes à l'harmonie de Lu-
Grèce, ou puniffez - vous l'orgueil de Claudien qui
croit triompher de Virgile avec fon harmonie retentiſſante
? Il feroit un peu fâcheux de s'y méprendre
; êtes - vous sur des moyens que vous avez
d'éviter la méprife ? Un Auteur commence un difcours
par une phrafe très -courte , d'une ligne : un
Critique vient , & dit cette phrafe d'une ligne.
eft sèche dans un exorde ; le début d'un Ouvrage
demande plus de nombre & de période .. Mais l'in
tention du difcours eft de fixer un inftant . le Lecteur
fur cette première idée : l'Auteur l'a ifolée & féparée
à deffein , de toutes celles qui la fuivent
pour que les efprits s'y arrêtent , & la confidèrent
plus long-tems : eft-ce l'Auteur ou le Critique qui
a tort ? Quand les moeurs & le goût le font perfec
tionné ou dépravé dans le progrès des lumières & de la
civilifation , tout le monde exige de la nobleffe & de
Télégance dans le choix des mots ; mais au milieu de
tant d'Elprits qui fe piquent d'une extrême délicateffe,
qui ofera décider jufqu'à quel point il faut permettre,
à un homme de génie l'ufage de ces expreffions fami
lières qu'il emploie fouvent de préférence , parce
qu'il eft. sûr de produire un bien plus grand effer
3
14
MERCURE
par ce contraite même de la penſée & de l'expreffion
; parce qu'il ne veut point donner à un mot
le droit d'ennoblir ſon idée , & qu'il aime mieux
communiquer à une expreflion populaire quelque
chofe de la nobleffe de fon génie ; parce qu'enfin
du point de vue où l'a porté l'élévation de fes idées,
les rangs & les divers degrés de nobleſſe des mots
fe confondent à fes yeux , à peu près comme
toutes les diftinctions des hommes dans la fociété
s'évanouiffent aux yeux de celui que le pouvoir
abfolu met à une grande diftance des hommes les
plus élevés en dignités.
Quelle fineffe & quelle jufteffe d'efprit , quelle
fenfibilité d'ame & d'imagination il faut donc avoit
pour jouir feulement de tout ce que le génie fait
produire ! Non , celui qui a pénétré dans tous ces
fecrets des voluptés de l'efprit & de l'ame , n'eſt
pas loin de rendre aux autres les jouiffances qu'il
a reçues lui-même : & c'eft , ce qui prouve qu'en
littérature , comme dans tous les genres , on ne
peut être bien jugé que par fes Pairs. 1
ou
Cependant il n'eft performe qui ne veuil e tout lire
& rout juger. Dans le monde , par exemple ,
les Gens de Lettres rencontrent aujourd'hui des
perfonnes dont le goût les étonne & les éclaire ,,
on ne prend guères un intérêt véritable qu'aux Romans
, aux ouvrages de Théâtre & aux Hiftoires
qui tiennent à la fois des Ouvrages Dramatiques.
& des Romans. Il faut au plus grand nombre des
Lecteurs une action qui attache indépendamment
du talent de l'Auteur Une faite de penfées fines
ou fortes , exprimées avec nobleffe ou avec élégance,
ne peuvent les intéreffer beaucoup par elles mêmes.
On lit cependant , parce qu'il faut pouvoir dire fon
avis dans un fouper. On fait un effort ; cet effort
eft une espèce de travail , & voilà une difpofition
bien prochaine à trouver l'Auteur, pénible & forcé;
DE FRANCE.
IS
Pennui que donne le genre , on croit le recevoir
de l'Ouvrage on eft déjà déterminé à le décla→
rer mauvais. Mais parmi tous ces mots qui fervent
de formules aux jugemens , il n'a point de goût ,
il manque de chaleur , il ne penfe point , il eft fans
couleur & fans imagination , quel mot cheifira -ton
? On héfite ; on voudroit bien que le haſard
fit trouver celui qui a le plus de rapport aux défauts
réels de l'Ouvrage. Ce mot , ce font les gens
de Lettres qui le donnent aux gens du monde : &
l'on peur croire que ceux-là ne s'en font pas rap- .
portés au hafard dans le choix qu'ils en ont fait.
Ils n'imiteront point la mal - adreffe de ces critiques
qui s'attachent toujours aux beautés d'un Ouvrage ;
ils trouvent qu'il eft un peu plus facile de perdre
un écrit par les défauts , & fayent qu'une injufticé
ne fait jamais plus de mal , ne réuffit jamais mieux
que lorfqu'elle n'eft que l'exagération d'une vérité.
Si le mérite eft dans le plan , & les défauts dans
l'exécution , on ne parlera que de l'exécution ; fi
le talent eft dans le ftyle , & les défauts dans le
plan , on ne parlera que du plan ; & toujours les
principes fur ce qui caractériſe effentiellement un
grand Ecrivain , chargeront avec les circonstances.
A celui qui aura laiffé échapper quelques fautes dans
-l'exécution d'un plan conçu avec force & avec étendue
, diftribué avec ordre & avec intelligence , on
dira que fans la perfection du ftyle il n'eft point
d'Ecrivain , & que c'eft par les détails que vir un
Ouvrage . Coft la conception d'un plan vafte &
hardi qui annonce le génie ; une foule d'Auteurs
écrivent bien des morceaux , dira-t- on au contraire
celui qui aura répandu les charmes d'une Profe
ou d'une Poénie élégante fur un Ouvrage dont le
premier deffin eft foible & fans caractère. Il en eft
de même pour les beautés de détail ; on exige de
l'énergie de celui qui a de la grâce , & de la grâce
16 MERCURE
de celui qui a de l'énergie . Si Corneille & Qui
nault paroiffoient aujourd'hui , on jugeroit Qui
nault fur ce qu'il n'a pas de vigueur , & Corneille
fur ce qu'il manque de molleife *.
Voilà cependant , me direz -vous peut-être , les
hommes de Lettres jugés par des hommes de Lettres
; voilà ce jugement des Pairs que vous demandiez.
Oui , mais les Pairs ici font des rivaux :-
ils font ceux qui peuvent voir le mieux la vérité ,
mais ils font auffi ceux qui ont le plus d'intérêt à
la cacher. Ils fe difputent la gloire qu'ils doivent
J'ai toujours vu que cette méthode , dont il me paroît
difficile de démêler l'artifice , avoit pourtant un plein
fuccès auprès du plus grand nombre. Les meilleurs Ouvrages
n'y réfiftent pas pendant quelque temps. On ſe
fouvient du moment où parut le Poëme des Saifons
quel déchaînement ! quel mépris beaucoup de Gens de
Lettres & beaucoup de Gens du monde affectoient pour
un des plus beaux monumens de notre Poéfie ! M. Thọ-
mas & Mi de la Harpe ont mérité l'un & l'autre plufieurs
couronnes à l'Académie Françoife , en répandant des
beautés d'un caractère différent dans le même genre
Eloquence. Que de gens qui ne diftinguent encore cesdeux
Orateurs que par la différence des défauts qu'on
leur fuppofe ! Le parallèle de leur talent , je ne l'ai vu
mulle part encore. Ce parallèle feroit pourtant très - intéreffant
à faire ; & il pourroit être utile à ceux qui veulent
s'exercer dans le genre dont ces deux Écrivains ont
enrichi notre Littérature . J'ai regret , en écrivant certe
note , de : ne pouvoir pas y mettre quelques-uns dés vers
que je crois avoir recueillis de la lecture & de l'étude de
leurs ouvrages . On me demandera , peut - être , fi cleft au
Difciple à faire le parallèle de fes modèles , & fi des
études font des jugemens . Je répondrai que des études
ne peuvent être que des jugemens ; & que fi on ne juge
pas ce qu'on lit , on n'étudie pas,
DE FRANCE. 17
fe difpenfer les uns aux autres. Dans la plupart
des jugeniens , if fuffit de n'être pas un mal-honnête
homme pour être jufte. Ici , pout être jufte , il
faut une espèce de facrifice de foi- même , il faut
une vertu généreuse ; & malheur à ceux qui n'attendent
jnftice que de la vertu ! Mais ne fe rendt
on pas juſtice au moins d'un genre à l'autre , &
l'Orateur & le Poëte , jaloux l'un de l'autre , portent-
ils envie dans le Philofophe à un ennemi de
leur gloire ? Oui ; il y a une rivalité entre les
genres divers , comme entre les talens du même
genre. Le Poëte & l'Orateur , avides de gloire , voudroient
que toute celle que peuvent donner les
hommes appartint à l'Eloquence & à la Poésie , &
le Philofophe eft perfuadé que fi les hommes raifonnoient
jufte , la Philofophie feule obtiendroit
leur admiration & leur reconnoiffance . Il a été un
tems parmi nous où le feul nom de Géomètre
mettoit en fureur toute cette multitude d'Ecrivains
enorgueillis de leur déraison , qui penfent que le
génie eft perdu i l'on fait quelque cas du bonfens.
Quelle étoit cette époque ? Celle précisément
où les Fontenelle , les d'Alembert & les Clairault
commençoient à donner à la gloire de la Géométrie
une étendue & un éclat qui n'avoient appartenus
jufqu'alors qu'à la gloire des beaux - Arts. Quel
Poëte dramatique ne feroit pas enchanté de perfuader
à tous les hommes qu'il ne faut du génie que pour
des Ouvrages de Théâtre , & que le fimple bon-
Lens, aidé du travail , fuffit pour découvrir le fyftême
du Monde , comme Newton , ou pour faire l'Esprit
des loix , comme Montesquieu 2
Mais , que fais je , Monfieur , & pourquoi déve-
Lopper avec tant de détails des foiblefles & des vices
dont il eſt fi trifte & fi douloureux d'apperçe
voir les taches dans la gloire des hommes de ta-
Lent 2 Je ne fais trop moi-même quel eft le fenti18
MERCURE
ment qui m'arrête fur ce tableau , dont j'ai tant de
befoin de détourner mes regards. Je reffemble à
ces perfonnes qui recherchent & qui reproduifent
en frémiffant les longs dérails d'une hiftoire qui
les épouvante . Sans doute , il me fuffit de regarder
autour de moi pour voir des hommes de Lettres
qui out dans leurs coeurs plus de vertus encore qu'ils
n'en peignent dans leurs écrits. J'en connois dont
la vie entière eft une fuite d'actions nobles , géné
feufes & bienfaifantes , qu'ils font avec tant de naturel
& de facilité, qu'elles ne paroiffent être que les
graces d'un homme aimable. Je fais qu'il en eit
qui , toujours prêts à prodiguer leur admiration au
grand talent , n'ont jamais pu entendre fa voix fans
éprouver ce frémiffement intérieur qui porte aux
yeux de douces larmes ; qui , par la plus heureufe
de toutes les illufions , croient toujours produire
quelque chofe des beaurés qui les enchantent , & ne
fe trouvent jamais plus sûrs de leur talent que dans
les momens ou celui d'un autre les remplit d'enthoufiafme.
Mais plus leurs vertus font digues d'eftime
& d'admiration , plus on eſt étonné de voir
des fentimens fi oppoles dans ceux qui ont les mêmes
lumières ; plus on eft bleffé de ce contrafte
où l'on voit d'un côté ce qu'il y a de plus grand
& de plus aimable , & de l'autre ce qu'il y a de
plus vil & de plus dangereux . Ne pourroit-on pas
en découvrir la caufe ?
On ne peut guères s'empêcher de l'attribuer à
T'habitude qu'ils ont prife de vivre dans le monde,
& d'y rechercher des fuccès de tous les momens.
C'eft en fe rencontrant dans la Société , où on les
oppofe fans ceffe les uns aux autres , que , de rivaux
, les gens de Lettres deviennent ennemis . S'ils
ne defiroient & n'efpéroient pour prix de leurs travaux
que cette gloire que décerne la poftérité ,
leur ame s'éleveroit & s'aggrandiroit , comme leur
DE FRANCE. 19
imagination doit s'étendre pour faifir ce brillant
fantôme à une fi grande diſtance. Comment ne
fe difputeroient-ils pas avec fureur les applaudiffemens
d'un cercle , cette gloriole qui n'eft plus
rien dès qu'elle eft partagée ? Mais la gloire , mais
cette renommée que la voix de toutes les Nations
éclairées doit répandre dans tous les fiècles , un
homme ne conçoit pas l'ambition de la pofféder
fans partage , & l'on fouffre volontiers des frères
dans cet immenfe héritage du génie.
>
il
Si c'eft dans le monde que les gens de Lettres
deviennent ennemis les uns des autres , c'eft encore
là qu'ils rencontrent des ennemis de leurs fuccès
, même parmi ceux qui n'ont pas l'ambition de
Jeur talent. Il existe aujourd'hui une rivalité bien
établie entre les gens du monde & les gens de
Lettres ; & c'est à ces derniers qu'il faut s'en pren
dre. L'homme de Lettres n'attendoit autrefois de
fes talens que, de la gloire ; il en attend aujour
d'hui des places , de la fortune , & les careffes de
la Société. Tout ce que les gens du monde fe difputent
entr'eux , l'homme de Lettres le difpute
aux gens du monde. Et , il faut en convenir
peut y avoir une grande inégalité dans ces combars
trop fouvent l'avantage peut être du côté de
celui qui a puifé dans la culture de l'efprit & des Arts
ce tact fin , sûr & prompt , cette habitude de donner
à l'ame des mouvemens qui embelliffent toute
la perfonne, cette facilité de réveiller en lui-même
des fentimens dont l'expreffion doit avoir un grand
charme pour tous ceux qui l'écoutent. Auffi , comme
on attend l'occafion de lui faire expier tous ces
avantages ! Comme on voudroit couvrir toutes les
grâces de fon efprit de la honte d'une chûte ! Pourquoi
cet homme qui n'a jamais fait que des Factum
d'Avocat , ou des Calculs de Finance , formeail
·les voeux les plus ardens pour voir tomber une
1
20 MERCURE
Tragédie ou un Poëme ? Son efprit borné pour
roit- il s'élever juſqu'à la jaloufie de la gloire ? Hé
las ! non ; mais il a vu que le talent du jeune Poëte
recevoit quelquefois plus d'honneur dans le monde
que tout l'éclat de fa fortune ; & fi un fuccès nou
veau vient augmenter encore cette gloire qui obf
curcit fon or , il n'ofera plus paroître avec lui dans
les mêmes foupers.
Comment donc concevoir cet attrait , ce charme
qui attire les gens de Lettres dans le monde , où
ils prennent tant de vices , où ils trouvent tant
d'ennemis & de chagrins ? On le conçoit fans
peine : ils y font plus entraînés encore que les autres
, par ce luxe ingénieux qui a fait fervir les
arts de l'imagination à la parure de la Société ; ils
font plus touchés de cette politefle & de cette élégan
ce de mours que leurs ouvrages ont perfectionnées.
Dans leur jeuneffe ils y font appelés fur-tout par une
paffion qui fe féconde elle-même par les talens qu'elle
infpire , & qu'ils nourriffent fans ceffe de tous les
feuxde leurimagination . Au milieu de tout cet enchan
tement, une inquiétude fourde de leur ame les avertit
qu'ils ont en eux- mêmes une fource plus iné
puifable de jouiffances ; le talent qu'ils laient périr
fe venge par les remords qu'il leur inſpire. La vie
entière fe paffe dans ces combats ; & lorfque l'illur
fion eft enfin diffipée , il n'eft plus tems , le génie
& la gloire fe font retirés d'eux. C'est donc pour
eux que le monde a le plus de féduction à la fois
& le moins de bonheur . Oh ! que de biens , que
de momens de pures délices l'homme de talent a
perdus lorfqu'il a ceffé de préférer à tout fa foli
tude ! Eh ! quel eft celui dont le coeur n'a pas
treffailli de joie lorfque fermant à tout le monde
lafyle écarté de fés méditations , il touche au mo
ment de fe voir environné de tous les fantôines
qui doivent l'inſpirer ? Le talent eſt une grande
DE FRANCE.. 21
paffion , & il n'en eft point qui donne des voluptés
plus profondes & plus vives . L'inftant où l'hom
me eft le plus heureux fur la terre , eft celui où des
penfées de génie fortent de fon ame. Son bonheur
Félève alors au - deffus de l'humanité comme fon
talent.
→
propre
Un des plus grands inconvéniens pour les
gens de Lettres , de l'ufage de vivre dans le
monde , font ces lectures de Société , par lesquelles
prefque tous les talens aujourd'hui jettent leur premier
éclat. On a penfé que c'étoit un moyen de
preffentir le goût du Public , de juger d'avance de
l'effet que doit produire un Ouvrage , de ne le donner
à l'impreffion , que lorfque jugé & corrigé déjà par
les Critiques d'une partie de la Nation , il ne
lui manqueroit plus rien pour faire les délices
de la Nation entière. Ces illufions font trèsbelles
; l'amour dans fes illufions eft
toujours près de la magnificence ; mais pour
ne point s'en laiffer éblouir , & pour les apprécier
au jufte , il fuffit d'avoir affifté à quelquesunes
de ces lectures , & d'avoir fuivi d'un oeil un
peu obfervateur , tous les refforts , tous les mouvemens
& toutes les révolutions de ces petits fpectacles
. Elles fe font communément après des dîners '
ou des foupers annoncées d'avance à tous les
Convives , tout le monde les regarde comme un
bal , ou comme un concert qui doit ajouter à la
beauté de la fête . J'obferverai d'abord que le moment
eft on ne peut pas plus mal choifi. Les premières
heures qui fuivent les grands repas , font ,
pour la plupart des hommes , fuivant la diverfité
de leurs tempéramens , ou des momens où tout fe'
peint en beau à leur imagination , ou des momens
dans lefquels ils répandroient les dégoûts de leur
ame fur les objets les plus dignes dadmiration. Les
uns , comme Sterne après le repas de Calais , fen '
22 MERCURE
tent toutes les artères exécuter leurs mouvemens
avec un concert admirable ; ils fe dreffent & ſe balancent
fur leurs pieds ; ils élèvent la tête avec un
doux orgueil , & voudroient faire partager à tous
les hommes cette grande & belle exiſtence dont
ils jouiffent. Alors la tête du père Laurent paroît
une de ces têtes forties du pinceau du Guide , &
l'on ne peut voir fans paffion le bout des doigts.
d'une femme fortir de l'extrémité de les gants noirs;
alors toutes les femmes font charmantes , & tous
les vers font beaux. Les autres , au contraire , font
des PROCOCURRENTÉS dont il eft impoffible de
réveiller la fenfibilité fatiguée , épuifée dans les
plaifirs de la table. Homère leur paroîtroit auffi
barbare que fes héros , auffi abfurde que les Dieux.
La lyre d'Horace fe feroit entendre à leurs oreilles,
ils la trouveroient dure & fans harmonie ; ils lui
ordonneroient de fe taire : pour eux , le quatrième
Acte d'Armide feroit fans grace & fans volupté ;
Iphigénie en Tauride & Alcefte feroient pauvres
d'idées. Leur tête -appefantie trouve le fomineil au
premier appui qu'elle rencontre. Tels font les Juges
que l'on raffemble pour entendre des lectures.
Si les opinions étoient abandonnées à la liberté
des impreffions que chacun reçoit , vous concevez ,
Monfieur, que tous les jugemens feroient dictés par
un excès d'indulgence ou de févérité qui ne prouveroit
abfolument rien ni pour , ni contre l'Ouvrage.
4
Mais d'autres caufes plus puiffantes influent fur
les jugemens que l'on porte dans ces lectures de
Société; & celles- ci peuvent avoir des effets pernicieux.
1
Prefque toujours , dans ces cercles , il y a une ou
deax perfonnes qui font profeffion publique d'admirer
tout ce que produit le Poëte qui va le faire
entendre. La réputation de leur goût s'eſt attachée '
DE FRANCE. 235
à la gloire de fon génie. Dès que fa voix a cadencé
les premiers vers , leurs regards , remplis de
plaifir , fe promènent autour de l'Affemblée , pour
y répandre & pour y chercher l'impreffion qu'ils
ont déjà reçue. Ceux qui , moins enchantés , n'éprouvent
pas encore de raviffement , craignent que
leurs regards & leur corps immobile ne les accufent
d'un goût moins vif pour la Poéfie , d'une
fenfibilité plus lente à s'émouvoir. Tout ce qu'ils
peuvent faire encore , c'eft d'écouter avec des yeux
fixés fur le poëte , avec ce filence d'étonnement qui
précède l'admiration. Le Poëte qui les voit tous fufpendus
à fa bouche , s'anime fon accent devient
plus flexible & plus paffionné : fes geftes , plus rapides
& plus variés. L'émotion fe communique , &
on l'exagère chacun croit montrer d'autant plus de
goût qu'il applaudit davantage. Oh ! combien le
jeune infpiré va recevoir d'encens & d'éloges ! Ils
lui font prodigués par l'amour-propre de ſes admirateurs
à chaque inftant il eft interrompu par les
tranfports qu'il excite. Il a ceffé de chanter : on fo
lève en défordre Dans l'impuiffance de rendre
un compte exact & fenti de ce qu'on admire
on jette des cris d'admiration qui fe croifent , fe
confondent , & donnent à l'Aſſemblée un air d'i
vreffe & de tumulte. Ah , voilà l'effet du génie fur les
hommes affemblés ! Son foufle puifiant les trouble &
les émeut, comme un vent impétueux agite & boule
verfe des flots mobiles. Enfin , après s'être mis
prefqu'aux genoux du nouveau Dieu , on ofe fe
familiarifer on revoit en lui un jeune homme aimable
& modefte encore fous tant de rayons de
gloire. Ses amis s'élancent dans les bras les yeux
baignés de larmes , tous les hommes l'embraffent ;
les femmes , qui n'ignorent pas que c'eft à elles à
diftribuer les plus doux prix du talent , préfentent
aufli à ſes baiſers, ou leur front ou leur cou ; & c'eſt i
24 MERCURE
alors fur- tout que le jeune homme fe croit an
Dieu. L'Apothéole eft achevée ; il fort , & fes
amis le fuivent ; ik defcendent avec lui de la
montagne,
il
Il eft forti , tout- à - coup la Scène change . Dans
la foule qui compofe l'affemblée , il s'eft trouvé un
homme qui a applaudi deux ou trois fois d'un mouvement
de tête & d'un fourire protecteur , mais qui
prefque toujours avoit l'air d'écouter le Poëte avec
la moitié de fon attention , & de regarder l'enchantement
dont il étoit témoin avec un étonnement dont
il ne pourroit revenir de fa vie. Au moment où tout
le monde fe preffoit autour du Poëte , lui , les deux
coudes appuyés far les rebords de la cheminée ,
parcouroit des mains & des yeux les formes d'unperit
bafte de marbre. Il fe retourne , & de cet air
froid & tranquille , qui montre fi bien l'infaillibilité
qu'on fuppofe à fes opinions , il déclare à cette
foule d'adorateurs que les vers que l'on vient d'admirer
font tous mauvais & même déteftables fi on
en excepte deux ou trois expreffions où il y a encore
plus d'audace que de talent. On croiroit qu'ils
vont s'écrier tous au blafphême , & que tous enfemble
ils vont défendre la couronne qu'ils ont pofée ;
point du tout chacun prévoit que cet audacieux va
fe faire un grand honneur en méprifant ce que tout le
monde admire on ne fonge plus qu'à fe ranger
doucement de fon patti , mais affez vite pour avoir
l'air de le précéder , & non de le fuivre dans fes critiques
.Hélas ! c'eft l'amour-propre qui a prodigué tant
de louanges au Poëte ; c'eit l'amour - propre encore
qui va lui prodiguer les mépris & les injures. L'un
attaque le ftyle , l'autre les idées ; celui - ci prétend
les couleurs ne font fondues ,
que pas
& que l'Auteur
ne connoît pas les nuances qui font le charme
des efprits délicats ; cet autre qu'au bout de vingt
vers fon harmonie affourdit l'oreille qu'elle flatte
d'abord :
DE FRANCE.
25
d'abord: tous enfemble concluent que le jeune homme
eft perdu s'il imprime l'ouvrage tel qu'il eft , & qu'un
feul jour verra s'évanouir toute cette gloire ufurpée
par des lectures.
En fe féparant tous proteftent qu'il leur tarde de
revoir ce pauvre jeune homme pour l'avertir de tout
le danger que court fon imprudence : aucun ne le
revoit que pour le féliciter du brillant fuccès de cette
lecture.
Cet Article eft de M. Garat. )
La fuite au Mercure prochain .
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
LE
E mot de l'Enigme eft les Notes de
Mufique ; celui du Logogryphe eft Maifon ,
où fe trouvent Sion , Sina , fon , foi , fa ,
nos , ma , moi , mon , on , Mons , ains , mi,
fi , Mai , Simon , moins , mis , main , mais ,
ami.
Qu
ÉNIGM E.
U n'ofant dire mot , le Sage , fans chagrins ,
Végère , fequeftré loin de tous les humains ,
Dans une froide indifférence ,
C'eſt bien fait : quant à moi , j'aime à voir du pays ;
Et fi je gardois le filence ,
Je cefferois foudain d'être ce que je fuis.
Oai , fans ceffe , Lecteur , je jafe , je babille ,
Cent fois plus encor…...
Sam. 3 Juin 1780.
qu'une fille :
B
26 MERCURE
Difpute entre les grands , fête , combat naval ,
Projets de paix ou de bataille ,
Je raifonne de tout , de tout tant bien
J'ai beau ne rien dire qui vaille ,
que mal ;
Toujours objet nouveau de curiofité parowth and
Se Pour les fainéans , dont j'amuſe
Et le loifir & l'inutilité , MAX M
Loin de s'en prendre à moi , par excès de bonté
Leur petit tribunal m'excufe :
Le feul tort qu'il me donne , & vraiment mérité,
&
( Car avec toi, Lecteur , je veux être fincère )
C'eft que , tel que les gens qui ne peuvent ſe taire ,
Je ne dis pas toujours l'exacte vérité.
( Par M. Houllier de Saint-Remi. )
LOGOGRYP HE.
།། ་
Av se cinq pieds ma ftructure eft entière.
De deux Mufes , Lecteur , je fais l'enfant bâtard.
Le fou , le fage , le vieillard ,
Le jeune homme, la tendre mère ,
En me voyant, verſent des pleurs ,
Et me quittent fouvent pénétrés de douleurs.
Sans chef, un bras nerveux me tient à la galère.
Rends-moi mon chef, coupe mon fecond pié ,
Je me métamorphofe en Dame.
Supprime-les tous deux , ô douleur , ô pitié !
Il ne me reste plus qu'une ame.
( Par M. le Bailly )
DE FRANCE.
27:
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
ÉCLAIRCISSEMENS hiftoriques & critiques
fur l'invention des Cartes à jouer , par
M. l'Abbé Rive. A Paris , chez l'Auteur ,
Hôtel de la Valière , rue du Bacq, & chez
Didot le Jeune , Imprimeur - Libraire ,
Quai des Auguftins , brochure in - 12.
Prix , 1 liv. 4 fols.
UNE differtation fur les cartes a fon
mérite comme une autre , & tout s'annoblit
fous une plume favante. Il eft peu de nations
à qui une autre ne contefte la gloire
d'une découverte. L'invention des cartes
attribuée à la France , étoit compriſe dans
cette claffe , quoiqu'on crût depuis longtemps
que fon époque étoit entièrement
éclaircie , M. l'Abbé Rive eft venu nous enlever
l'honneur de cette déplorable décou
verte .
On prétendoit que cette invention fingulière
, qui , affervillant pendant des heures
entières la penfee de plufieurs individus aux
combinaiſons de l'inventeur d'un jeu , &
qui , à l'aide de l'épithète de beau joueur, fait
admettre dans nos cercles tant de froids
originaux , d'ennuyeux perfonnages , ne
remontoit pas plus haut qu'à Charles VI , qui ,
dans fes momens lucides , jouoit aux cartes
pour s'étourdir fur les maux que faifoient à
Bij
28 MERCURE
la France deux factions puiffantes & ennemies.
M. l'Abbé Rive vient d'en reculer
l'époque jufqu'en 1330. Il a été plus loin
encore ; il a prouvé qu'elles n'ont point été
inventées en France , & que les inductions
qu'on a tirées des fleurs de lys qu'on voit
peintes fur les figures , font très - fauffes .
C'eft à l'Espagne qu'il en attribue l'invention.
Il prouve qu'elles y étoient connues en
1330, conféquemment avant qu'elles fuffent
en ufage chez les autres nations . Les Italiens
les reçurent des Eſpagnols , & les nommèrent
naibi ou naïbes , nom qui leur eſt donné
dans une Vie Latine de S. Bernardin de
Sienne en 1444. Les cartes avoient été prohibées
en Efpagne vers l'an 1332 , par les
ftatuts de l'ordre de la bande , ordre de Chevalerie
qui n'existe plus. De l'Eſpagne , les
cartés pafsèrent en France , où elles ne furent
pas mieux accueillies . Lepetit Jéhan de Saintré
ne fut honoré des faveurs de Charles V
que parce qu'il ne jouoit ni aux dez ni aux
cartes, On les décria dans diverfes Provinces
de France , " On y donna à quelques- unes de
» leurs figures des noms faits pour inspirer
de l'horreur. En Provence on appelle les
valets tuchim . Ce nom défignoit une race
de voleurs , qui , en 1361 , avoient caufé
» dans ce pays & dans le Comtat Vénailfin
un ravage fi horrible , que les Papes furent
obligés de faire prêcher une Cróifade pour
les exterminer. » C'eft à l'époque de l'invention
du jeu de piquet fous Charles VII , qu'il
و د
2
99
DE FRANCE. 19
faut borner l'ufage commun des cartes . Les
Lecteurs qui cherchent à s'inftruire , & ceux
qui font très-frivoles , ne peuvent que favoir
bon gré à M. l'Abbé Rive d'avoir difcuté
avec tant de clarté & de préciſion une époque
qu'il eft d'ailleurs important de connoître
, comme tout ce qui concerne les
origines.
HISTOIRE Naturelle , des Oifeaux. Volume
in-4°.Tome VI. A Paris , chez Panckoucke,
Libraire , à l'Hôtel de Thou , rue des
Poitevins.
Nous avons déjà inféré dans ce Journal
un fragment du difcours qui commencé
'Hiftoire des Perroquets ; le Public a dû y
reconnoître l'éloquence & la philofophie
qu'on a tant de fois admirées dans l'Hiftoire
de l'Homme & des Quadrupèdes. Les dé
tails fur les différentes claffes de Perroquets
méritent également d'être lus ; ils offrent une
multitude d'obſervations neuves , & même
des anecdotes fort plaifantes. ·
Une femme diftinguée par fes talens &
par les grâces de fon efprit , Madame Nador ,
foeur de M. de Buffon , lui a communiqué
les obfervations fuivantes fur un Perroquet
nourri chez elle.
"
• Il aimoit avec fureur une fille de
» Cuifine , il la fuivoit par-tout , la cher
" choit dans les lieux où elle pouvoit être ,
» & prefque jamais en vain s'il y avoit
quelque temps qu'il ne l'eût vue ,
"
" il
B iij.
39
MERCURE
grimpoit avec le bec & les pattes jufques
fur fes épaules , lui faifoit mille carreffes ,
→ & ne la quittoit plus , quelqu'effort qu'elle
fît pour s'en débarraffer.... Cette fille eut
un mal au doigt confidérable & très- long,
douloureux à lui arracher des cris ; tour
» le temps qu'elle fe plaignit le Perroquer
t
22.
»
20
و د
و د
ne fortit point de fa chambre ; il avoit
» l'air de la plaindre en fe plaignant luimême,
mais auffi douloureufement que
» s'il avoit fouffert en effet : chaque jour fa
première démarche étoit de lui aller rendre
vifite ; fon tendre intérêt le foutint
» pour elle tant que dura fon mal ; & dès
» qu'elle en fut quitte il devint tranquille ,
avec la même affection qui jamais n'a
changé. Cependant fon goût exceflif pour
» cette fille paroiffoit infpiré par quelques
circonftances relatives à fon fervice à la
cuifine , plutôt que par la perfonne ; car
» cette fille ayant été remplacée par une
autre , l'affection du Perroquet ne fit que
changer d'objet , & parut être au même
degré , dès le premier jour , pour cette nou
yelle fille de cuiline , & par conféquent
avant que les foins n'euffent pu inſpirer
" & fonder cet attachement. "
و د
*
Les Lecteurs trouveront des chofes auffi
curieufes dans l'Hiftoire des Colibris & des
Oifeaux-Mouches. Ces derniers ont fourni à
l'Auteur une occafion nouvelle de déployer la
fraîcheur de fon coloris , & la douce chaleur
de fon ame. A la vue de cette charmante
miniature , on partage le fentiment dont le
DE FRANCE. 31
Peintre étoit lui - même affecté lorfqu'il en
méditoit la compofition.
2
"De tous les êtres animés , voici le plus
élégant pour la forme , & le plus brillant
pour les couleurs. Les pierres & les métaux
polis par notre Art ne font pas comparables
à ce bijou de la Nature ; elle l'a placé dans
l'ordre des oifeaux au dernier degré de l'échelle
de grandeur , maximè miranda in minimis
: fon petit chef- d'oeuvre eft le petit
Oifeau-Monche ; elle l'a comblé de tous les
dons qu'elle n'a fait que partager aux autres
oiſeaux : légèreté , rapidité , preſteffe , grâce
& riche parure , tout appartient à ce pétit
favori. L'émeraude , le rubis , la topaze
brillent fur fes habits , il ne les fouille jamais
de la pouffière de la terre , & dans fa
vie toute aërienne , on le voit à peine toucher
le gazon par inftans : il eſt toujours en
l'air , volant de fleurs en fleurs ; il a leur
fraîcheur comme leur éclat ; il vit de leur
nectar, & n'habite que les climats où fans
ceffe elles le renouvellent. C'eft dans les
contrées les plus chaudes du nouveau monde
que fe trouvent toutes les efpèces d'Oifeaux-
Mouches ; elles font affez nombreufes , &
paroiffent confinées entre les deux tropiques ;
car ceux qui s'avancent en été dans les zones
tempérées n'y font qu'un court féjour ; ils
femblent fuivre le foleil , s'avancer , ſe retirer
avec lui , & voler fur l'aile des zéphirs
à la fuite d'un printemps éternel. Les Indiens
, frappés de l'éclat & du feu que ren32
MERCURE
dent les couleurs de ces brillans oifeaux ,
leur avoient donné le nom de cheveux du
Soleil.... Leur bec eft une aiguille fine , &
leur langue un fil délié ; leurs plumes & leurs
ailes font fi délicates qu'elles en paroiffent
tranfparentes à peine apperçoit - on : leurs
pieds , tant ils font courts & menus ; ils en
font peu d'ufage , ils ne fe pofent que pour
paffer la nuit , & fe laiffent pendant le jour
emporter dans les airs... Le battement de
leurs aîles eft fi rapide & fi continu, que
Poifeau s'arrêtant dans les airs paroît nonfeulement
immobile , mais tout- à - fait fans
action. On le voit s'arrêter ainfi quelques
inftans devant une fleur , & partir comme
un trait pour aller à une autre ; il les vifite
toutes , plongeant fa petite langue dans leur
fein , les flattant de fes aîles fans jamais s'y
fixer , mais auffi fans les quitter jamais ; il
ne preffe fes inconftances que pour mieux
fuivre fes amours , & multiplier fes jouif
fances innocentes ; car cet amant léger des
fleurs vit à leurs dépens fans les flétrir. »
Ce volume , ainli que les précédens , n'eft
pas tout entier de la main de M. de Buffon.
L'Hiftoire des Coucous , celle des Huppes ,
celle des Promérops , celle des Guépiers , des
Engoulevents , des Martinets & des Hirondelles
ont été faites par M. de Montbeillard.
Dans tous fes articles on reconnoît un Écrivain
d'une imagination féconde , d'un jugement
folide , d'une fagacité rare , qui nonfeulement
raffemble tout ce qu'ont écrit les
Naturaliftes fur fon objet , mais s'attache
DE FRANCE.
$33
tantôt à les concilier , tantôt à détruire leur
témoignage par des recherches plus exactes
& par fes propres expériences. Auffi courageux
qu'Aldrovande & Réaumur quand il
s'agit d'obferver , il a fur eux l'avantage de
a raifonner en Philofophe & de peindre en
homme de goût. Les Naturaliftes , comme
les gens du monde , applaudiront à l'Hiſtoire
des Hirondelles & des Coucous . Ces derniers
fur-tout avoient donné naiffance à une
foule d'erreurs le Coucou étoit un petit
Épervier qui fe métamorphofoit tous les
ans à une époque fixe . Les Coucous revenoient
chaque année dans nos climats fur le
dos du Milan , qui vouloit bien leur fervir
de monture à caufe de la foibleffe de leurs
aîles . Les Fauvettes les Linottes & les
Rouges-gorges tuoient leurs petits pour en
nourrir l'oifeau étranger qu'elles venoient de
; couver ; & ce petit monftre finiffoit luimême
par avaler fa, nourrice . Toutes ces
fables , & un grand nombre d'autres , difparoiffent
devant la critique judicieufe de
M. de Montbeillard . Il affigne les raifons
phyfiques de toutes les fingularités qu'on ob
ferve dans l'inftinct & les moeurs du Coucou.
En général ces oifeaux entrent en mue
fort tard , par conféquent ils refont leurs
plumes fort tard : à peine font - elles refaites'
à la renaiffance du printemps ; alors ils fe
traînent , pour ainfi dire , de buiffons en
bouiffons , & fe pofent même quelquefois à
terre , où ils vont fautillans comme des Gri-
M
> *
BM
J
34,
MERCURE C
ves. On peut donc dire que dans la faifon
de l'amour , le fuperflu de la nourriture
étant prefqu'entièrement abforbé par l'ac
croiffement des plumes , ne peut fournir que
très peu à la réproduction de l'efpèce ; que
c'eft par cette raifon que la femelle Coucou
ne pond ordinairement qu'un oeuf , ou tout
au plus deux ; que cet oifeau , ayant moins
de reffources en lui -même par l'acte principal
de la génération , il a aufli moins d'ardeur
pour tous les actes acceffoires , tendans
à la confervation de l'efpèce , tels que
la nidification , l'incubation , l'éducation des
petits &c. tous actes qui partent du même
principe , & gardent entre- eux une forte.de
proportion. D'ailleurs , de cela feul que les
mâles de cette efpèce ont l'inftinct de manger
les oeufs des oifeaux , la femelle doit
cacher foigneufement le fien ; elle ne doit
pas retourner à l'endroit où elle l'a déposé
de peur de l'indiquer à fon mâle : elle doit
donc choifir le nid le mieux caché , le plus
éloigné des lieux qu'il fréquente ; elle doit
même , fi elle a deux oeufs , les diftribuer en
différens nids ; elle doit les confier à des
nourrices étrangères , & fe repofer fur ces
nourrices de tous les foins néceffaires à leur
entier développement... Confidéré fous ce
point de vue , les procédés du Coucou rentreroient
dans la règle générale , & fuppoferoient
l'amour de la mère pour les petits,
& même un amour bien entendu qui préfère
Fintérêt de l'objet aimé , à la douce fatisfac
tion de lui prodiguer fes foins.... Au refte ,
DE FRANCE.
35
le Coucou n'eft pas le feul parmi les oifeaux
connus qui ne faffe point de nid ; plufieurs
efpèces de Mélanges , les Pies , les Martinpêcheurs
, &c. n'en font point non plus ; il
n'eft pas le feul qui ponde dans des nids
étrangers ; il n'eft pas même le feul qui ne
couve point fes oeufs : l'Autruche , dans la
Zône Torride , dépofe les fiens fur le fable ,
où la feule chaleur du foleil fuffit pour les
faire éclore... La conduite du Coucou n'eft
donc point une irrégularité abfurde , une
anomalie monftrueufe , une exception aux
lois de la Nature , comme l'appelle Willughby
; mais c'eſt un effet néceffaire de ces
mêmes lois , une nuance qui appartient à
l'ordre de leurs réfultats , & qui ne pourroit
y manquer fans laiffer un vuide dans le fyfte
me général , fans caufer une interruption
dans la chaîne des phénomènes . »
M. de Montbeillard démontre d'ailleurs ,
par différentes expériences vérifiées avec beaucoup
d'exactitude , 1 ° . que les femelles de
plufieurs efpèces de petits oifeaux qui fe
chargent de couver l'oeuf du Coucou , fe
chargent auffi de couver d'autres oeufs étran
gers avec les leurs propres ; 2 °. qu'elles couvent
quelquefois ces oeufs étrangers par préférence
aux leurs propres , & qu'elles dé- '
truifent quelquefois ceux-ci fans en garder
un feul ; . qu'elles couvent & font éclore
un oeuf unique autre que celui du Coucou ;
4°. qu'elles repouffent avec courage la femelle
Coucou lorfqu'elles la surprennent
3
B vj
36 MERCURE
venant dépofer fon oeuf dans leur nid
enfin , qu'elles mangent quelquefois cet oeuf
privilégié , même dans le cas où il eft unique.
Mais un réſultat plus général & plus
important , c'eft que la paffion de couver,
qui paroît fi forte dans les oiſeaux , femble
n'être point déterminée à tels ou tels oeufs ,
ni à des oeufs féconds , puifque fouvent ils
les mangent ou les caffent , & que plus fouvent
ils en couvent de clairs ; ni à des oeufs
réels , puifqu'ils couvent des oeufs de craie &
de bois ; ni même à ces vains fimulacres , puifqu'ils
couvent quelquefois à vuide : que par
conféquent une couveufe qui fait éclore, foit
un ceuf de Coucou , foit tout autre oeuf étranger
fubftitué aux fiens , ne fait en cela que
fuivre un inftinct commun à tous les oifeaux ,
& par une dernière conféquence qu'il eft au
moins inutile de recourir à un décret particulier
de l'Auteur de la Nature , pour expliquer
le décret de la femelle Coucou. »
L'Hiftoire des Hirondelles préſente des
tableaux d'un autre genre , & fuppofe en
core un plus grand nombre d'expériences.
La vue perçante , la force & l'étendue des
aîl s de cet oifean lui rendent une agilité
prodigieufe ; toujours errant à travers les
régions aëriennes , il mange & boit en volant
, fe baigne , & quelquefois donne à
manger à fes petits en volant. " Sa marche
eft peut-être moins rapide que celle du
Faucon , mais elle eft plus facile & plus
libre ; l'un fe précipite avec effort , l'autie
DE FRANCE. 37
coule dans l'air avec aifance ; l'Hirondelle
fent que l'air eft fon domaine , elle en parcourt
toutes les dimenſions & dans tous les
fens , comme pour en jouir dans tous les
détails ; & le plaifir de cette jouillance fe
marque par de petits cris de gaité : tantôt
elle donne la chaffe aux infectes voltigeans ,
& fuit avec agilité leur trace oblique & tortueufe
, ou bien quitte l'un pour courir à
l'autre , & happe en paffant un troisième ;
tantôt elle rafe légèrement la furface de la
terre & des eaux pour faifir ceux que la
pluie ou la fraîcheur y raffemble ; tantôt elle
échappe elle-même à l'impétuofité de l'oi
feau de proie , par la flexibilité prefte de
fes mouvemens : toujours maîtretle de fon
vol dans fa plus grande viteffe , elle en change
à tout inftant la direction ; elle femble de
crire au milieu des airs un dédale mobile &
fugitif, dont les routes fe croiffent , s'entrelacent
, fe fuient , fe rapprochent , fe heur
rent , fe brouillent , montent , defcendent ,
le perdent & reparoiffent pour fe croifer,
fe rebrouillent encore en mille manières , &
dont le plan , trop compliqué pour être repréſenté
aux yeux par l'art du deflin , peur à
peine être indiqué à l'imagination par le
pinceau de la parole .
""
Dans certain pays , les enfans prennent
ces oifeaux à la ligne ; on fe met aux fenêtres
d'une tour élevée : une plume fuffit pour .
toute amorce l'Hirondelle veut la faifir
afin de la porter à fon nid ; une feule pert
38 %
MERCURE
fonne en prend de cette manière cinq ou fix
douzaines parjour.
' ' Les Hirondelles habitent le nouveau
comme l'ancien monde ; on en trouve dans
tous les pays ; mais leurs émigrations an¬
nuelles ont été la fource de plufieurs erreurs .
Un Évêque d'Upfal , le Jéfuite Kirker , &
différens Naturaliftes , parmi lefquels fe
trouve Linnæus , ont cru qu'aux approches
de l'hiver ces oiſeaux vont en foule fe jeter
dans les puits , les rivières & les lacs , qu'ils
s'enfeveliffent dans la vafe , & y reſtent engourdis
& fans refpirer jufqu'à la renaiffance
du printemps. On affuroit que les
Pêcheurs avoient fouvent tirés dans leurs
filets avec le poiffon , des grouppes d'Hirondelles
peletonnées , fe tenant accrochées les
unes aux autres , bec contre bec, aîles contre
aîles , pieds contre pieds ; que tranſportées
dans des poêles elles fe ranimoient affez
vite , mais expiroient bientôt après ; & que
celles- là feules confervent la vie après leur
réveil , qui , éprouvant dans fon temps l'influence
de la belle faifon , fe dégourdiffent
infenfiblement , quittent peu-à-peu le fond
des lacs , reviennent fur l'eau , & font enfin
rendues par la Nature même , après diffé- ·
rentes gradations , à leur véritable élément.
M. de Montbeillard détruit ces erreurs par
des faits inconteſtables , par une foule d'ob
fervations & d'autorités contre lefquelles il eft
inpoffible de rien oppofer de raisonnable.
L'immerfion de ces oiſeaux lui paroît même
DE FRANCE.
39:
d'autant plus abfurde , qu'il a vérifié , par,,
une fuite d'expériences , qu'aucun amphibie!
ne peut fubfifterfans refpirer l'air , au moins
par intervalle, & que les poiffons eux mêmes ,
ne peuvent s'en paſſer.
La principale caufe de l'émigration des
Hirondelles eft la difette de vivres , celle de
leur retour eft préfentée dans l'Ouvrage
d'une manière ingénieuſe & touchante : « Si
un oiſeau n'a point de climat , du moins il ·
a une patrie ; comme tout autre animal il
reconnoît , il affectionne les lieux où il a
commencé de voir la lumière , de jouir de
fes facultés , où il a éprouvé les premières
fenfations , goûté les prémices de l'exiſtence;
il ne les quitte qu'avec regret ; & lorsqu'il
y eft forcé par la difette , un penchant irréfiftible
l'y rappelle fans ceffe ; & ce penchant
, joint à la connoiffance d'une route
qu'il a déjà faite , & à la force de fes aîles ,
le met en état de revenir dans le pays natal
toutes les fois qu'il peut efpérer d'y trouver
le bien-être & la fubfiftance. »>
Ce Volume de l'Hiftoire des Oifeaux ,
eft le dernier où l'on trouvera des Articles
de M, de Montbeillard ; il vient d'abandonmer
cette partie , afin de fe livrer tout en
tier à l'Hiftoire des Infectes , qu'il traitera
feul , & qui doit fervir à compléter l'Ouvrage
de fon illuftre Collégue. Les preuves
defavoir & de talent que nous a données juf
qu'ici M. de Montbeillard , font un heureux
préfage des fuccès qu'il obtiendra dans cette
nouvelle carrière .
T
3
40
MERCURE
SPECTACLES.
CONCERT SPIRITUEL
LE Concert qu'on a donné au Château des
Tuileries le jour de la Fête-Dieu , n'a pas
attiré un grand nombre de Spectateurs ; il
eft vraisemblable que M. Legros s'y attendoit
, puifqu'il a diſpenſé les Choeurs d'y
venir figurer. Dans ce Concert , qu'on appelle
Spirituel, on a entendu deux airs bouffons
de Sacchini ; il Signor Rovedini a chanté
l'un & l'autre ; fa voix , qui eſt une baſſetaille
d'un beau timbre , & d'une heureuſe .
flexibilité , a fait beaucoup de plaifir à ceux
qui préfèrent les voix mâles à celles des
hautes-contes & des caftrats .
M. Kreutzer , âgé de 13 ans , a exécuté
fur le Violon un Concerto d'Antoine Stamitz
, dont il est l'Élève ; ce jeune Virtuofe
annonce les plus rares talens pour l'exécution
; il a fait entendre des difficultés étonnantes
pour fon âge , étonnantes même chez
les plus habiles Maîtres , & à cet égard il
na rien laiffe à defirer , fi ce n'eft que ces
difficultés prodigieufes deviennent enfin impoffibles.
M. Bruni , autre Virtuoſe , a joué fur le
même inftrument un Concerto de fa comDE
FRANCE. 141
pofition , & qui n'a pas été moins juſtement
applaudi un bel à-plomb , une manière
décidée , une vigueur de doigts & d'archet
peu commune , une mélodie très- variée , &
fur-tout phrafée avec un art infini : voilà
ee qui le diftingue.
M. Rathé a joué pour la feconde fois fur
la clarinette , un Concerto de fa compofition
, qui a obtenu les mêmes applaudiffemens
qu'à fon début. Cet Artifte paroît avoir
une vive chaleur de tête & une grande force
de poitrine. Il parcourt avec une agilité
merveilleúfe toutes les dimenfions poflibles
de fon inftrument , il en tire des fons fort
agréables dans l'aigu & le médium ; mais le
volume & la qualité des fons graves font
une telle difparate avec le refte , qu'on les
croiroit fortis d'une autre efpèce d'inftrument
: au lieu de les renforcer , M. Rathé
devroit s'attacher à les adoucir , ou du moins
à les fondre dans l'orchestre. On pourroit
auffi lui reprocher de n'avoir pas rendu fon
dernier morceau avec affez de fimplicité , &
d'y avoir joint plufieurs variations trop dénuées
de grâces & de fens.
Deux Motets , l'un de M. Candeille , l'autre
de M. Goffec , ont été bien accueillis ;
he Public a témoigné à ce dernier une bienveillance
toure particulière , & qui fans doute
eft due à l'heureux accord de fes talens & de
fes qualités morales.
MERCURE
ACADÉMIE.
1
4. 12.
SEANCE Publique de l'Académie Royale
de Chirurgie , du Jeudi 6 Avril 1780.
L'ACADE
' ACADÉMIE avoit propofé pour la feconde fois ,
avec promeffe d'un prix double , le fujet qui fuit
Expofer les effets du mouvement & du repos , &
les indications fuivant leſquelles on doit en preferire
l'ufage dans la cure des Maladies Chirurgicales.
La perfection de l'art ( dit M. Louis , Secrétaireperpétuel
) étant l'objet effentiel de l'Académie , on
demandoit que les connoiffances acquifes fur cette
matière , laquelle n'avoit été traitée jufqu'ici que
par rapport à la confervation de la fanté , fuffent
confidérées fous un point de vue thérapeutique,
& qu'on défignât le fecours à obtenir du mouvement
& du repos dans le traitement des maladies
du reffort de la Chirurgie.
De quatorze Mémoires envoyés fur ce fujet , cinq,
après une première lecture , ont été retenus au con→
sours. Un mûr examen a fait donner la préférence
à deux ; & leurs Auteurs , en partageant le prix double
, ont reçu chacun 'une médaille de soo livres.
La plupart de ceux qui ont traité ce ſujet n'en
avoient apperçu ni les bornes , ni l'étendue. Une
courte analyfe des Mémoires couronnés pourra
mettre fur la voie pour travailler par la fuite avec
plus de fuccès .
Le Mémoire N°. 11 a pour épigraphe un vers
d'Ovide dont le fens eft qu'il y a plus d'honneur
à entrer en lice, qu'il n'y a de honte à n'en pas
fortir victorieux .
Non tam
Turpe fuit vinci , quàm contendiffé decorum.
DE FRANCE.
43
par
La néceffité du mouvement dans l'univers & dans
Féconomie animale étant démontrée , l'Auteur ,
une introduction auffi précife que favante , fait l'hiftoire
de la Gymnaftique depuis Hérodicus fon inventeur,
jufqu'à Mercurialis , le dernier qui ait traité
au long cette matière exprofeffo.
Ce début curieux & intéreffant ne doit être regardé
que comme un difcours préliminaire : l'omiffion
de cet expofé hiftorique n'a pas été jugée
un défaut dans le Mémoire No. 10.
L'énoncé de la propofition fembloit preſcrire
la divifion des Mémoires en deux parties :
telle eft celle du No. 11. La première , ou il
eft queſtion des effets du mouvement & du
repos , fournit deux fections relatives à ce double
objet. Dans l'une , l'Auteur expofe les effets
de l'exercice , fon utilité , les précautions qu'il
faut prendre avant , pendant & après ; il établit les
règles générales & les différences qu'apportent dans
le choix & l'ufage des exercices , le lieu , le cli
mat , la faifon , l'âge , le fexe , le tempérament ,
T'habitude , la force du fujet, la nature de la maladie
& la partie qu'elle occupe. Des détails fur toutes
ces différences , fans perdre de vue les confidérations
thérapeutiques Chirurgicales , amènent des
préceptes dictés par la raifon , & étayés de l'autorité
de ceux qui ont le mieux écrit fur ces
objets.
ནི་
Il y aun grand chapitre fur les frictions, fi utiles
pour fuppléer au défaut des exercices que l'Auteur:
divife en actifs & en paffifs. Il fixe les idées
fur le genre d'utilité de chacun d'eux , avec l'indication
fommaire de leur application aux Maladies
Chirurgicales. Un point des mieux traités eft
l'équitation , recommandée par plufieurs Auteurs
célèbres comme un excellent moyen curatif dans
certaines maladies , pendant que des Praticiens dont
44
MERCURE
l'autorité n'eft pas moins recommandable , ont
trouvé ce genre d'exercice très - nuifible dans les
mêmes maladies. L'Auteur du N° . 11 , établit avec
beaucoup de difcernement la diverfité des cas où
l'exercice du cheval peut être falutaire , & où il ne
produiroit que de mauvais effets . Les Écrivains en
contradiction foufcriroient à un prononcé fi judicieux
.
す靠
Après avoir expofé les inconvéniens des exercices
forcés , on traite des avantages du repos qui
en eft le remède ; on fait connoître les cas où il
eft indifpenfable , quels en font les inconvéniens
& comment on peut les prévenir , ou y remédier .
Toute cette première partie, longue par la multiplicité
des objets qui , en particulier , font traités avec
affez de précifion , n'eft que l'expofé des principes.
dont il convient de faire l'application dans la cure
des Maladies Chirurgicales.
Elles font divifées ici en Aigues & en Chroniques.
Le repos eft néceffaire & indifpenfable au commencement
des Maladies aiguës : les raifons en font
fenfibles. On indique les cas & le tems où l'exercice
eft convenable. Il y a des plaies qui exigent les plus
grandes précautions pour éloigner toute agitation &
tout bruit extérieur. Les premiers accidens paffés , il
faut avoir recours aux exercices partiels , par le
mouvement des membres fains , & faire des frictions
féches fur les parties auxquelles le mouvement
eft interdit.
Chaque Maladie dans laquelle on peut faire un
ufage particulier du mouvement & du repos fuivant
des indications raiſonnées , eft traitée en autant d'articles
différens telles font le fquirrhe , l'adême
la goutte , le thumatifme , les hernies , les ulcères,
la carie , les fractures , les luxations , l'anchylofe ,
le rachitis.
L'Auteur a fait un chapitre à part fur les mala-
31C7-4E34RS33E2
Co
2
C
DE FRANCE.
45
dies des femmes , relativement à l'adminiftration
thérapeutique du mouvement & du repos , avant
l'âge de puberté , à l'époque de cet âge , pendant
la groffeffe , &c.
Des faits de pratique tirés des Auteurs accrédités ,
confirment les notions théoriques ; cet Ouvrage, fruit
de l'étude la plus approfondie , a mérité des éloges , &
la première couronne que l'Académie avoit à donner.
Le Mémoire N°. 10 eft beaucoup moins étendu .
Les fources où la bonne doctrine pouvoit être puifée
ne font point inconnues à l'Auteur , & l'on voit
que s'il n'a pas expofé les règles générales , c'eſt
qu'il n'a pas cru devoir en furcharger fa differtation ,
il l'a divifée en quatre fections. Le mouvement
eft l'objet des deux premières : il parle d'abord de
fes effets ; dans la feconde , il traite des indications
fuivant lefquelles le mouvement doit être
preferit. Les effets du repos font exposés dans la
troifième fection ; & il examine dans la qua
trième l'application qu'on peut en faire à la cure
des Maladies Chirurgicales , fuivant diverfes indications.
Ce plan très-fimple ', méthodiquement
fuivi , a fourni un Mémoire digne de l'attention de
l'Académie , & fufceptible de récompenſe.
L'Auteur du No. 11 eft M. Reyne , Maître-ès-Arts
en l'Univerfité de Paris , Elève en Chirurgie , qui
a obtenu , il y a trois ans , une médaille d'or à l'Ecole
Pratique.
L'Auteur du Nº . 10 eft M. Lombard , Correfpondant
de l'Académie , Maître en Chirurgie à
Dôle en Franche-Comté , Chirurgien - Major de
l'Hôpital- Militaire de cette ville , employé l'année
dernière en cette qualité à l'Armée fur les côtes
de Normandie , & qui vient d'être nommé , par
la Cour , Chfrurgien - Major - Adjoint de l'Hôpital-
Royal-Militaire de Strasbourg.
Le Prix d'émulation a été adjugé à M. Icart ,
1
46
MERCURE
Lieutenant de M. le premier Chirurgien du Roi , &
Correfpondant de l'Académie à Caftres , en Languedoc.
Des Mémoires remplis d'obſervations utiles
fur les Maladies cancéreufes , un inftrument ingénieufement
inventé pour la ligature prompte
facile & sûre des amygdales , ont mérité à l'Au
teur la récompenfe due à fon zèle & à fes travaux.
Parmi les Chirurgiens regnicoles qui , dans le
Cours de l'année précédente , ont envoyé des Mé→
moires & des Obfervations à l'Académie , on a furtout
diftingué M. Thomaffin , Maître en Chirurgie
de la ville de Dôle en Franche-Comté , Chirurgien-
Major du premier Régiment des Chaffeurs à cheval ,
en garnifon à Besançon ; & M. Févre , Maître en
Chirurgie à Mont-Réal , près Avalon en Bourgogne .
Des circonftances particulières obligent de rappeler
que les Obfervations de M. Févre ont pour objet la
puftule maligne , maladie affez commune dans la
haute Bourgogne , fuivie de la mort , quelquefois
dans l'espace de vingt - quatre heures , fi elle n'eft
traitée avec autant de promptitude que de méthode.
Ce fujet a paru fi important à PAcadémie des
Sciences de Dijon , qu'elle l'avoit propofé , l'année
dernière, pour un Prix diftribué le 14 Février de
cette année. Il étoit double ; & ce qui intéreffe
particulièrement l'Académie de Chirurgie , c'eft
qu'il a été obtenu par deur Chirurgiens. L'un des
Ouvrages couronnés a pour Auteur M. Chambon
Affocié de l'Académic Royale de Chirurgie à
Brévane. L'autre Mémoire jugé digne du Prix par
l'Académie de Dijon , eft du même M. Thomaflin ,
couronné par celle de Chirurgic : il a fair imprimer
fa Differtation fur le Charbon-malin , ou
Puftule-maligne de la Bourgogne.
L'Académie , en fuivant fon plan ſur l'Hygiène
DE FRANCE.
47
Chirurgicale , a propofé pour le Prix de l'année
prochaine 1781 , le fujet qui fuit : Å29 TEMA
Expofer les effets du Sommeil & de la Veille, &
les indications fuivant lefquelles on doit en preferire
l'ufage dans la cure des Maladies Chirurgicales.
Le prix eft une médaille d'or de la valeur de fook)
fuivant la fondation de M. dela Peyronie.
GRAVURES.
Las fleurs NIE & MASQUELIER , Graveurs , ont
eu l'honneur de préfenter au Roi , à la Reine , & à
toute la Famille Royale , la première Livraiſon de
la Deſcription Générale & Particulière de la France ,
Ouvrage dont le Roi a bien voulu agréer la Dédicace
, & que Leurs Majeftés , ainfi que la Famille
Royale , ont honoré de leurs Soufcriptions , en
témoignant à ces deux Artiftes leur fatisfaction fur
le plan de cet Ouvrage non moins utile qu'agréable.
La première Livraiſon eft compoſée de huit Ef
tampes de Vues & de Monumens , accompagnées
d'une Notice générale fur la Bourgogne , de l'explication
des Planches , & d'éclairciflemens qui laiffent
entrevoir, à travers l'immenfité de l'entrepriſe,
un efprit d'ordre & de précifion qui garantit la
poffibilité de l'exécution .
1
On fouferit à Paris , chez les fieurs Née & Mafquelier
, Graveurs , rue des Francs-Bourgeois , place
S. Michel. :
Nous rendrons compte de cette grande entrepriſe.
La Fille Grondée , Eftampe de treize pouces &
demi de haut fur huit & demi de large , gravée
d'après Greuze , par Letellier , rue de Grenelle Saint-
Honoré , la porte- cochère à côté du Marchand de
Mufique.
48
MERCURE
ANNONCES LITTER AIRES.
ON vient de mettre en vente à l'Hôtel de Thou ,
rue des Poitevins , le Tome VII des Oiseaux in-4° .
Prix , 15 liv. en blanc ; 15 liv. 10 fols broché ;
17 liv. 10 fols relié.
Le XVI Cahier , Quadrupèdes , enluminé. Prix ,
7 liv. 4 fols.
Traité de l'Education des Femmes , & Cours
complet d'Inftruction . Tome 4. A Paris , chez Moutard
, Imprimeur-Libraire , rue des Mathurins , &
chez Efprit , au Palais- Royal.
1
La France Illuftre , ou le Plutarque François ,
par M. Turpin , N. I , troifième Soufcription . A
Paris , chez Deslauriers , Marchand de papier , ruc
S. Honoré , à côté de celle des Prouvaires.
1
TA B L E.
V
ERB fur la mort d'une
très joliefemme ,
l'invention des Cartes , 29
Hiftoire Naturelle des Oi-
Epitaphe d'un Cenobite , ib. Jeaux ,
29
40 Charlot, Anecdote hiftorique, 4 Concert Spirituel
Lettre au Rédacteur du Mer- Séance Publique de l'Acadécure,
7 mie Royale deChirurgie, 42
Enigme & Logogryphe , 25 Gravures
Eclairciemens Hiftoriques fur Annonces Littéraires ,
J'
APPROBATION.
47
48
A lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 3 Juin. Je n'y ai
rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreflion. A Paris ,
le à Juin 1780. DE SANCY. 2
schland
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI O JUIN 1780.
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LISETTE , oules Amours des Bonnes-Gens.
SUR la toilette
De må Lifette ,
Vous trouverez
Simples fleurettes ,
Point n'y verrez
De fard, d'aigrettes.
Léger jupon ,
Bas de
coton ,
Coëffe à dentelle ,
Mais pas bien belle,
Sont les atours
De tous les jours.
C'EST le Dimanche
Qu'il faut la voir
Sam. 10 Juin 1780.
C
C
MERCURE
Près du miroir ,
Quandla main blanche
Sur les cheveux
Pas trop poudreux ,
Ajuste , arrête ,
Ruban brillant ,
Dont fon amant
Lui fit préfent
Un jour de fête.
Puis elle met
Son beau corfet ;
( Qu'elle a de grâce ¦ }
Elle permet
Que je le lâce ;
Quand tout eft fait ,
Elle m'embraffe.
BIENTOT fa main
Met fur fon fein
Voile de lin :
Mais moi foudain
Je l'ouvre & j'ofe
Orner ce lieu
Fait pour un Dieu , "
De quelque rofe
Bien fraîche éclofe
Ou d'un bouquet
De blanc muguet
2
DE FRANCE. SL
Son corps la gêne ,
Elle auroit peine
A fe baiffer ;
Elle me prie
De lui chauffer
Mule jolie ,
Qu'elle broda
De compagnie
Avec Lida ,
Sa bonne amie.
PENDANT ce tems ,
Lifette chante
Ou met fes
gants ,
Qu'on lui préfente ;.
Puis nous fortons
Et nous allons
Droit à l'Églife.
Et dans ce lieu
Avec franchiſe ,
Faifons à Dieu
Courte prière ,
Mais bien fincère,
De prefque rien
N'avons affaire.
Un peu de bien ,
Le néceffaire ,
Mêmes loisirs ,
Mêmes plaifirs
Ch
$2
MERCURE
Point de tapage
Dans le ménage ;
Petit ragoût ,
Car c'eft mon goût ;
Cave un peu grande ,
Et voilà tout
Ce que demande ,
Pour fon amant
Ma toute belle ;
Et moi
pour
elle
J'en fais autant,
AVANT Lifette ,
Une coquette
M'eut quelque tems.
Chez Cidalyfe ,
Meubles brillans ,
(Vains ornemens
Qu'Amour mépriſe )
Frappent les yeux
Des curieux.
Là , l'on repofe
Sur un beau lit
De fatin rofe,
Dans un réduit
D'où le jour n'ofe
Chaffer la nuit.
Etre en mon lit,
Avant minuit ,
DE FRANCE.
13
Eft ma méthode :
La nuit , courir ,
Le jour , dormir ,
Voilà fa mode.
Point ne priois ,
Quand me levois ,
Le tant bon maître
Qui nous fit naître ;
Je l'oubliois
Ou j'en riois •
Ou je feignois
Le méconnoître.
Он, nous menons
Une autre vie,
Ma douce amie!
Point nous n'avons
Dans notre chambre
De grands trumeaux ,
De longs rideaux
Parfumés d'ambre :
Point de fophas
Chez toi, Lifette ;
Mais ta couchette
De vieux damas ,
Ta chaife à bras ,
Sont nos fophas.
Entre des draps
Cii
54
MERCURE
A grande laife ,
Eh ! n'eft-on pas
Bien à fon aife ?
Nous ne faifons
Point de lecture ,
Mais nous t'aimons ,
Nous t'admirons
Bonne Nature .
Cela vaut bien
Une lecture
Qui n'apprend rien.
L'HOMME du monde
Raille & me fronde
On dit par- touta
Quelle folie !
Paffer fa vie ,
Près de fa mie ,
Le trifte goût !
Je laiffe rire
Les envieux ;
Je fuis heureux ,
Je puis le dire :
Quand je foupire,
C'eft de plaifir;
Je ne defire
Rien que mourir
Dans ma retraite ,
DE FRANCE.
55
Entre les bras
De ma Lifette ,
Sur la couchette
De vieux damas ,
Loin de nos fats ,
De nos grifettes ,
Loin des appas
De nos coquettes
En falbalas.
(Par M. D..., Avocat au Parlement ,
de Rennes. )
Fin de la Lettre au Rédacteur du Mercure
inférée dans leprécédent Numéro.
ΟΝ ON voit affez quel doit être le réſultat
de ces lectures de Société : l'amour - propre peut
en attendre beaucoup d'avantages , parce qu'il
y trouve quelque plaifir ; l'amour de la gloire doit
les faire craindre & éviter ; car rien n'eft plus funefte
au talent. L'illufion qu'elles produifent fe diffipe
en un moment dans ceux qui l'ont éprouvée ;
mais l'Auteur l'emporte avec lui : elle fe conferve
dans fon imagination , où elle énerve toute l'énergie
naturelle du talent. Les défauts , que la pareffe
feule ne cachoit que trop bien , feront mieux couverts
encore par les applaudiffemens qu'il a reçus.
Quel befoin auroit-il de perfectionner ce qui a excité
tant de tranfports ? On abaiffe fon orgueil devant
la févérité d'une amitié éclairée , lorfque les bleffures
paffagères qu'elle fait à l'amour-propre doivent
rendre la gloire qu'on efpère plus sûre & plus bril
Civ
56
MERCURE
lante ; mais , eft-ce avec toutes les couronnes du ge
nie fur la tête que l'on peut fe foumettre à entendre
les vérités dures de la critique ? On produira
encore , on produira même davantage ; on ne travaillera
plus du tout ; on prendra pour une preuve
du progrès du talent cette facilité qui achevera de
te perdre : enfin , le jeune infortuné n'entendra plus.
la vérité que lorfqu'elle lui apprendra la chûte de
fon ouvrage. A fuppofer même que { comme M.
Roucher, encouragé plutôt qu'aveuglé par les fuccès
des Lectures , il donnât a fon talent une partie
de la perfection qu'il peut recevoir , fes vers imprimés
n'auront jamais les effets qu'ils ont produits
dans fa bouche. Combien d'hommes qui trouvent
dans tous les livres le froid mortel qui glace leurs
fens & leur ame ! Les images des Poëtes ne vont
fe peindre d'elles -mêmes que dans des imaginations
un peu poétiques : l'enthousiamme he palle d'un livre
muet que dans des ames fenfibles & ardentes ; pref
que tous les hommes ne reçoivent de vives impref
fions dans ce genre , que lorfque le gefte du Poëre
parle à leurs yeux ; que lorsque les accens de fa
voix retentiffent dans leurs oreilles. Ils compareront
toujours le Poème qu'ils comprennent à peine , an
Poëte qui les a touchés ; & il eft facile de juger
combien cette comparaifon doit être terrible pour
le Poëme.
Quelques perfonnes , qui condamment en général
les lectures , en exceptent cependant celles des Ou
vrages Dramatiques. Mais un Cercle n'eft pas une
Salle de Spectacle ; une vingtaine de perfonnes ne
forment pas le Parterre de la Comédie Françoife :
on ne peut bien juger une Pièce de théâtre que fur
le théâtre même ; & il n'eft aucune Société , quel
que nombreufe qu'elle foit , qui puiffe en preffen
sir les effets , comme deux ou trois amis vrais &
DE FRANCE. 17
fincères , & qui cultivent le même genre avec fuccès
. Ce font eux qui , dans leur cabinet même , porteront
tour-à- tour leur imagination à toutes les dif
tances du Théâtre , pour juger de l'effet du tableau
dans tous les points de vue : ce font eux qui fauront
prendre un moment l'ame d'une multitude entière ,
pour fentir d'avance toutes les impreffions que doivent
recevoir les deux ou trois mille perfonnes
qui affiftent à une première Repréfentation .
Comme je me fuis égaré long-tems , Monfieur ,
avant d'en venir à M. Roucher , pour qui feul j'ai
commencé à vous écrire cette Lettre ! Mais la manière
dont le Fublic a reçu fon Poëme a été un grand
événement dans la Littérature , & les grands événemens
font naître les longues réflexions. Rien n'eft
fi fécond que le malheur en vérités utiles . Rien ne
donne à penfer comme les injuftices des hommes :
& les vérités mêmes les plus connues font alors une
impreffion nouvelle .
De tous les jeunes Poëtes qui ont acquis de la
célébrité avant l'impreffion de leurs Ouvrages , M.
Roucher eft celui fur lequel le Public a le plus fignalé
l'inconftance de fes opinions . On l'a mis toura-
tour au deffus & au- deffous de tout. S'il étoit permis
de comparer des deftinées & des chofes fi différentes
, comme on a dit d'un ancien , que la fortune
avoit voulu faire voir , dans fa deſtinée , à quel
excès de grandeur & d'abaiffement elle peut porter
un homme , il femble auffi qu'on pouvoit dire que
l'opinion publique à Paris a voulu faire voir fur M.
Roucher à quel excès elle peut porter tour -à -tour
le dénigrement & l'enthoufiafme. Mais la fortune
à Rome , & l'opinion publique à Paris , ont bien
plus montré leur puiffance dans l'abaiffement que
dans l'élévation de ces deux hommes. Elles fe font
montrées bien plus habiles à nuire qu'à favorifer.
Elles les ont abaiffés malgré leurs talens , & en les
Cv
S MERCURE
élevant elle n'ont fait que les porter où leurs talens
pouvoient les faire monter un jour .
Oui , Monfieur , je crois au grand talent de M.
Roucher , malgré les Jugemens des Cafés & des
Journaux , malgré les défauts réels de l'Ouvrage :
je fuis períuadé que l'Auteur du Poëme des Mois
eft un de ces hommes à qui Horace vouloit que
l'on décernât la gloire du nom de Poëte. Des nominis
hujus honorem.
Je crois qu'en général , il a porté plus d'élévation
& de fierté dans l'accent de notre Poéfie ;
que , dans plufieurs morceaux , il donne l'idée de cette
ivreffe Poétique , que refpire le génie de quelques
Anciens & que l'on ne trouve prefque jamais
parmi les modernes. Il n'eft guères d'homine de talent
qui ne l'ait fenti en écoutant , & même en lifant
M. Roucher ; & l'impreffion qu'ils en ont reçue
a inſpiré déjà plus d'un beau vers à quelquesuns,
d'entre eux. Celui qui ajoute à l'infpiration des
Poëtes , doit être un peu Poëte lui-même : il faudroit
beaucoup de critiques pour effacer entièrement
une telle gloire.
L'imagination de M. Roucher , également fenfible
aux grands tableaux & aux tableaux touchans de la
Nature , fait trouver des couleurs fortes & des
couleurs douces pour les reproduire ; & c'est encore
un des premiers fignes du Poëte , d'avoir autant de
genres de fenfibilité , & autant de formes de talent
que la rature a de genres de beautés. Car s'il eft douteux
qu'un homme puiffe pofféder un génie univerſel,
il eft certain du moins que le Poëte doit avoir
une fenfibilité univerfelle.
Le Chantre des Mois me paroît pofféder à un
haut degré un autre don qui caractériſe plus effentiellement
peut- être la Poéfic : c'est le mouvement.
Enée , fuivi du feul Achante , ere au hafard dans
les fables de la Lybie.Une femme paroît à leurs
DE FRANCE
59
yeux : ils font prêts à l'adorer , parce qu'elle eft
belle , & qu'elle fe montre fenfible à leurs maux ;
mais ils ne favent encore fi c'eft une Nymphe , ou
une Mortelle . elle marche ; à fes mouvemens ils
reconnoiffent une Déeffe : & vera inceffu patuit Dea.
Voilà l'image de la Poéfie ; & cette comparaifon
charmante eft d'un Poëte : elle eft de M. l'Abbé
Delille . Par-tout la Poéfie de M. Roucher eft en
mouvement , & ce mouvement , auſſi varié que les
fentimens qui le produifent , eft tantôt le pas lent
& rêveur d'un Amant qui fe promène en des lieux
où chaque objet eft marqué d'un fouvenir tendre ;
tantôt , c'eft un vol impétueux qui le porte rapide
ment dans tout l'univers , par-tout où la Nature a
des beautés , c'eft le vol immenfe de ces oifeaux
des hautes régions , qui femblent changer de climat
à chaque battement de leurs aîles .
Mais , qu'importent des beau:és qu'on ne peut trouver
qu'au milieu des plus grands défauts , diſent des
Critiques févères ?
Eh ! laiffez-là les défauts lorsque vous voulez juger
fi un homme a du talent , & un grand talent.
Souvenez-vous toujours que la médiocrité peut évi♣
ter les défauts , & que le talent feul peut produire
les beautés. Vitavi culpam , non merui laudem :
prenez - garde que c'eft Horace qui l'a dit. Le génie
donne au goût des plaifirs que le goût ne lui rend
guères , a dit encore un homme de beaucoup d'efprit
& de talent . Je ne fais s'il ne lui rend pas des
plaifirs ; je fais au moins qu'il lui rend de grands
fervices. Mais que celui -là auroit un goût foible &
borné, qui pourroit ignorer que c'est une choſe bien
différente de juger l'Auteur , & de juger l'Ouvrage.
Eh quoi ! faut-il donc que le Soleil brille toujours
dans un ciel pur , pour vous faire avouer que l'aftre
du jour cft fur nos têtes ? Ne reconnoillez - vous
point fa préſence à ces longues bandes de pourpre
C vj
60 MERCURE
à ces couleurs fi richement variées dont il peint le
contour des nuages qui le couvrent ? Le premier fou
fle des vents va diffiper ces nuages ; il a fallu la
fouffle de Dieu pour créer le Soleil.
45.3
Je lis vingt fois quelques livres de l'Énéide , pour
une fois que je lis quelques livres de la Pharfale
mais je n'oublierai jamais que Lucain avoit fait la
Pharfale à l'âge où Virgile faifoit le Culex.
-
I
On nous crie : « il faut pardonner les fautes à ceux
qui ouvrent la carrière des Arts ; mais après que
deux fiècles de lumière ont éclairé une nation , it
ne faut plus admirer des beautés mêlées de défauts.
Ileft trop facile alors d'avoir de ces talens remplis
d'inégalités. » Non ; les fiècles de lumière ne rendent
pas les beautés neuves & fublimes plus faciles à
trouver : ils apprennent feulement à éviter les fau→
tes ; ils rendent la connoiffance & la pratique de
l'art plus faciles. Les Campiftron naiffent en foule
à ces époques ; & les Crébillon , malgré leur bar
barie , font des hommes très rares. Dans quels
momens un Ecrivain reçoit-il de fon goût les avertiffemens
les plus prompts & les plus sûrs ? C'eft
lorfque fon talent ne fait qu'imiter , plus ou moins
heureufement , des beautés déjà connues. Mais
trouve- t - il des idées & des images nouvelles ; une
expreffion ou une forme , dont le modèle n'eft pas
dans fa Langue , fe préfente-t- elle à lui ; fon
goût eft étonné de ces choſes nouvelles & incon→
nues : il héfire ; il peut fe tromper ; il peut manquer
de goût en devenant original & créateur , & ce
malheur n'eft pourtant pas le plus grand qui puifle jui
arriver. Dans tous les tems & dans tous les fiècles , il faut
avoir le même refpect & la même indulgence pour les
efprits créateurs. Les uns ' ouvrent la carrière des
Arts ; les autres ouvrent de nouvelles carrières dans
les Arts. Quel mérite pourriez-vous avoir de ne
point vous égarer dans ces vieux empires , ouverts de
DE FRANCE. 61
tous côtés par des chemins fur lefquels des pierres
numéraires
vous diſent par-tout la route que vous devez tenir? Celui qui a découvert
un nouveau Monde peut s'égarer facilement
, & s'égare encore avec gloire dans ce monde qu'il a trouvé. {
Je me furprends encore dans un écart , Monfieur
; mais pour celui- ci , je ne vous en demande
point d'excuſes ; je ne crois pas m'être éloigné
beaucoup de M. Roucher.
Son Poëme me fourniroit abondamment de quoi
juftifier l'opinion que j'ai de fon talent ; mais il eft
fous les yeux du Public , qui l'a beaucoup acheté,
malgré un certain monde qui l'a beaucoup décrié
& je puis borner mes citations. On m'a dit que les
vers qui fuivent les huit ou dix premiers avoient
effuyé beaucoup de critiques ; les voici :
Sur la roche fauvage ; où le chêne a vieilli ,
J'irai m'affeoir; & là , dans l'ombre recueilli ,
A l'aſpect de ces morts fufpendus en arcades ,
Et du Fleuve tombant par bruyantes cafcades ,
Et de la fombre horreur qui noircit les forêts ,
Et de l'or des épis flottans fur les guérêts ,
A la douce clarté de ces globes fans nombre ,
Qui , flambeaux de la nuit , rayonnent dans fon ombres
Ala voix du tonnerre , au fracas des Autans ,
Au bruit lointain des flots fe croifans , fe henrtans
De l'inſpiration le délire extatique
Verfera dans mon fein la flamme poétique ;'
Et parcourant les Mers , & la Terre & les Cieux , "
Mcs Chants reproduiront tout l'ouvrage des Dieux.
que
fen-
On peut reprendre des fautes dans ces vers ; mais
celui à qui la nature a donné des organes
fibles à la Poéfie des entende , ou qu'il, les récite
lui-même à haute voix , & qu'il dife fi la première
impreffion qu'il enregoi n'elt pas ccile de la lan
62 MERCURE
gue du Poëte ? S'il n'entend pas réfonner à fon
oreille cette harmonic impofante qui feule peut
donner à un homme le droit de prendre & de tou
cher la lyre ? S'il examine enfuite plus particuliè
rement les détails , qu'il dife fi , dans les deux premiers
vers qui mettent le Poëte dans une attitude
fi pittorefque , la coupe du fecond , j'irai m'affeoir ,
n'eft pas un coup de pinceau qui rend cette attitude
fi gulièrement frappante ? Si ce beau vers
Et de la fombre horreur qui noircit les forêts ,
"
n'eft pas l'imitation la plus hardie & la plus heureufe
de ce fuperbe vers de Virgile ,
Et caligantem nigrâ formidine lucum.
1
je le demande à M. l'Abbé Delille , qui doit fi bien
favoir comment il faut traduire Virgile ?
Le chant du Roffignol , qui femble deftiné à
célébrer les graces du printems , auxquelles il ajoute
tant d'intérêt & de charmes , eft une des chofes qui
ont le plus frappé les hommes , & què les Poëtes de
tous les frècles ont été le plus jaloux de peindre.
Dans prefque toutes les Poéfies , il étoit queftion du
Roflignol & de fon chant. Eh bien ! que dans toutes
les Langues on cherche , fur le chant de
cet oiſeau , des vers que l'on puiffe comparer avec
avantage à ces vers de M. Roucher
Mais frappé tout-à - coup d'une éclatante voix ,
J'écoute, & reconnois l'Orphée ami des beis ;
Le tendre Oiſcan caché fous un taillis fauvage ,
De fes tons variés animant le rivage ,
Traine tantôt fa voix en foupirs languiffans ,
Tantôt la précipite en rapides accens ,
La coupe quelquefois d'un gracieux filence ,
Et plus brillante encore , la roule & la balance.
Vingt↑ fois renaît le jour - dans l'Oricht vermeil ,
DE FRANCE, 63
Tandis que cet oifeau , refufant le fommeil ,
S'obftine à célébrer fon amoureufe hiftoire :
Hélas ! il ne fait pas que fes chants de victoire
Avancent à la fois & préfagent fa mort.
•
Il n'y a pas un mot qui ne foit de la vérité la plus
fidelle , & qui ne fafle cependant une beauté de Poé
fie. Qu'il eft rare d'être à la fois fi exact & fi poétique
! On doit comprendre que je ne compare point
à ces vers ce morceau de Virgile , Qualis populea,&c.
l'objet , le deffin & les beautés de ce morceau font
d'un genre abfolument différent , & ne permettent
aucune efpèce de comparaison.
Je voudrois que l'on tendît justice au talent de
M. Roucher ; mais mon deffein n'eft pas de diffimuler
que fon talent eft refté quelquefois au-defous
de lui - même , des fujets qu'il a traités ,
des modèles , ou des rivaux qu'il devoit avoir l'ambition
d'égaler ou de furpaffer. Par exemple , quatre
ou cinq Poëtes parmi les anciens & les modernes
, Lucrèce & Virgile chez les anciens ; Thompfon
, M. de S. Lambert & Malfilatre chez les modernes
, ont peint ce moment où les feux de la Nature
renouvellée , verfent les flammes de l'amour
dans le fein de l'homme & de tous les animaux ;
& c'eft - là , fans doute , un des tableaux les plus
magnifiques & les plus intéreflans que la Nature
puiffe offrir au génie du Poëte. J'en conviens ; dans le
tableau entier M. Roucher eft refté au deffous de
tous ces Poëtes contre lefquels il devoir lutter. Je
ne fais fi l'on en conviendra , mais il me femble
auffi qu'il les a tous furpaffés dans le morceau des
amours du Cheval. Peut- être cet avantage a- t- il
de quoi le confoler ; car on peut avoir encore du
talent , en reftant même au- deffous de ces Poëtes 3
& il faut en avoir finiment pour leur être quel
quefois fupérieur. Ce morceau a été cité uès-fouvent
64
MERCURE
mais ce qui me difpenfe encore mieux de le citer ici ,
c'eft qu'il eft déjà dans la mémoire de tous ceux
qui aiment beaucoup la Poéfie.
M. Imbert a été frappé , Monfieur , de la defcription
du voyage de la Pefte noire autour du
Globe. Que cette idée eft belle en effet , de donner
le mouvement de vol d'un monftre à toutes les
images de ce fléau deftructeur ! & quels traits de
Poéfie !
Le Monftre déployant fes alles ténébreuſes ,
Vole au Calthai , s'abbat ſur fes villes nombreuſes ,
Les comble de mourans entaffés fous des morts ;
Reprend fon vol , du Gange atteint les riches bords ,
Les transforme en paſſant en vaſtes cimetières .
Une feconde fois fait expirer Carthage.
Entr'eus [ les Espagnols ] & les François quelque tems en
balance ,
Des Monts Pyrénéens fur les Alpes s'élance.
N'eft-ce point-là , Monfieur , la marche de ces chevaux
des Dieux d'Homère , qui , dans trois pas ,
ont atteint les bornes du Monde ?
Touche au Pôle , & foudain , &c .
Ce dernier trait , fi beau par lui-même , a le mérite
d'en rappeler un autre de Monteſquieu , qui m'a
toujours paru d'une grande beauté. Montefquicu
peint les Barbares pouffés fucceffivement vers le
Nord , & ADOSSÉS CONTRE LES BORNES DU
MONDE , ne pouvant reculer , fe précipitant de
tout leur poids fur l'Empire Romain. J'obferverai
ici , Monfieur , que dans ce morceau de la pefte , on
trouve un difcours d'une éloquence très -noble &
très-touchante ; c'eſt celui que Philamandre adreffe
à Dieu , dans le Temple où il fe renferme avec
DE FRANCE. 60
fes enfans. C'est bien ainſi que doit parler à Dieu
la vertu malheureuſe par les fléaux de la Nature
& ceux qui le reliront , conviendront peut-être que
M Roucher ne manque pas , comme on l'a dit ,
du talent de l'éloquence.
Mais fi l'on veut prendre une idée de la variété
des tons & des couleurs de la Poéfie de M. Rou
cher , que l'on rapproche fur- tout de ce morceau
de la Pefte , le morceau fur les regrets des Fables de
la Mythologie.
Heureux jours , où les Dieux habitoient les campagnes ,
Où Pan , Flore & Cérès , Diane & fes compagues ,
De menfonges rians fafcinoient les Mortels ,
Et voyoient l'allégreffe encenſer les autels ;
Qu'êtes-vous devenus , beaux jours que je regrette !
Qu'il étoit doux alors d'habiter la retraite
D'une grotte , d'un bois ; & dans les champs voifins ,
De voir l'or des épis , & l'azur des raifins !
Alors l'illufion , pour confoler la terre ,
Offroit des Dieux amis à l'homme folitaire ;
Des Dieux qui , comme lui , citoyens des hameaux,
Avoient connu long- tems fes plaifirs & fes maux.
Ces pins religieux , ces vénérables hêtres ,
Étoient l'afyle aimé des Déités champêtres ;
Chacun d'eux , jufqu'au jour marqué par fon trépas ,
D'une jeune Dryade enfermoit les appas :
Elle le défendoit des fureurs de l'orage
Et pour l'homme Berger en nourriffoit l'ombrage.
Le raiſin n'étoit pas un fruit inanimé ;
C'étoit Bacchus lui-même en grappe transformé ,
Sur la jeune Erigone étendant fon feuillage.
L'Amant que trahiffoit une Amante volage ,
Couché languiffamment fur un lit de roſeaux ,
Contoit fon infortune à la Nymphe des eaux :
Et le bruiffement de la vague tremblante
Étoit alors pour lui cette voix confolante
66 MERCURE
Dont l'amitiéfidelle affoupit nos douleurs ,
Et l'Amant foulagé laiffoit tomber des pleurs.
Il eft difficile de ne pas fentir dans ce morceau
cette grâce & cette molleffe qui charmoient Horace
dans les vers de Virgile.
Qu'êtes-vous devenus , beaux jours que je regrette !
Que ce mouvement eſt touchant & vrai !
Alors l'illufion , pour confoler la terre ,
Offroit des Dieux amis à l'homme folitaire ,
Des Dieux qui , comme lui , citoyens des hameaux ,
Avoient connu long - tems fes plaifirs & les maux.
Il ne faut pas beaucoup de beautés de ce genre &
de cet effet , pour faire preuve d'un talent très- rare
& très-heureux .
Je finis , Monfieur ; mais je ne puis m'empêcher
de vous citer encore un morceau , un de ceux du
Poëme que j'aime le mieux . C'eſt le tableau d'une
veillée de Village.
C'eft-là qu'au jour obfcur d'une lampe enfumée ,
Près d'un brafier nourri d'un faiſceau de ramée
Chacun s'aflied ; les jeux fe mêlant aux travaux , '
L'un d'une dent nouvelle arme fes vieux rateaux ;
L'autre arrondit le van , dont la fageffe antique
Fit d'un culte épuré le fymbôle mystique ;
Lycas taille fans art le fceptre des Bergers ;
Nice , avec plus d'adreffe , entre fes doigts légers
Roule l'ofier pliant , le façonne en corbeilles ,
Ou l'élève en panier pour fes jeunes abeilles,
Et cependant Baucis , en tournant fon fuſeau ,
Raconte dans un coin l'hiftoire du hameau ;
Dit qu'elle a vu le bled regorger dans les granges
Que l'Automne donnoit de plus riches vendanges ;
Que tout eft bien changé , les hommes & les tems
DE FRANCE.
67
Et que l'on n'aime plus comme dans fon printems.
Life , à ces derniers mots , fourit , & fur Clitandre ,
En lui ferrant la main , jette un regard plus tendre ;
Les autres tour-à-tour occupés & diftraits ,
Demeurent fans oreille à tous ces longs regrets.
Mais fitôt que Baucis , d'un ton de voix plus fombre ,
Commence à leur parler d'efprits errans dans l'ombre ,
De fantômes , de morts , qui du fond des tombeaux ,
S'allongent dans les airs , traînant d'affreux lambeaux ,
Agitent une torche , & de longs cris funèbres ,
Et du bruit de leurs fers rempliffent les ténèbres ›
Croifent le voyageur dans fa route perdu ;
Le travail à l'inſtant demeure ſuſpendu
Le folâtre tumulte expire , & l'auditoire
Frémit, preffe les rangs , & de l'eil fuit l'hiftoire,
On peut bien dire ici du Poëte qu'il peint ce qu'il
voit , & qu'il fait voir ce qu'il peint. Tout ce morceau
eft plein de ces fenfations neuves qui feules
peuvent rajeûnir le ftyle , & faire réalifer par l'expreffion
les images qu'on a conçues . Un homme de
goût a critiqué cettte expreffion , & des yeux fuit
l'histoire ; j'en fuis étonné : il me semble qu'on ne
pouvoit trouver un mot plus heureux pour peindre
cette attitude de tous les Affiftans , qui , les regards
fixés fur le Conteur , femblent écouter des
yeux fon récit.
Dans toute cette longue Lettre , Monfieur , mon
objet n'a point été d'impofer mes fentimens à perfonne
: je demande feulement que l'on me pardonne
d'avoir énoncé les miens avec cette étendue.
J'ai parlé de ce que je fentois ; j'ai cru que je mériterois
quelque indulgence. Je defire d'avoir apporté
quelques confolations dans le ceeur de M. Roucher,
qui a dû être cruellement bleffé de toutes ces injuftices.
Je me féliciterois fur-tout d'avoir écrit cette
Lettre , fi elle ajoutoit quelque chofe au courage
68
MERCURE
qu'il doit porter dans le Poëme Epique qu'il commence.
L'expérience de fes erreurs & des injuftices
des hommes , portera fans doute de nouveaux tréfors
dans fon talent. Il fentira que la plus forte méditation
doit jeter les fondemens de ces grands Ouvrages de
Poéfie , avant que l'imagination y répande toutes
fes richeffes ; que les tableaux phyfiques de la Nature
apperçus par les yeux , font bien plus faciles à
peindre que ces paffions dont les mouvemens fe cachent
fouvent au fond de nos ames , & que l'oeil
de l'imagination peut feul y découvrir ; qu'un des
plus grands hommes & des plus aimables de l'Hiftoire
moderne , que Guftave , qui réuniffoit tous les
dons du héros , doit être chanté par un Poëte qui
réuniffe tous les dons du génie ; & qu'enfin , dans
le cours de fon travail , il vaut mieux recueillir les
critiques de fes amis , que les louanges menſongè
res ou exagérées des Sociétés de Paris.
( Cet Article eft de M. Garat. )
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercureprécédent.
LE mot de l'Enigme eft Gazette ; celui
du Logogryphe eft Drame , où le trouvent
1ame , Dame & ame.
ÉNIGM E.
Aux Saints Ordres , Leêteur , je prépare la voie.
Qui veut y parvenir , qu'il examine & voie
Si fa vocation eft telle qu'il le faut.
On ne veut point d'un fat , d'un for , ni d'un bégault ;
On veut un homme vrai , pieux , favant , fincère ,
DE FRANCE. ༦༠ ་
Et qui , riche une fois , des pauvres foit le père.
J'habite & la campagne , & la ville & la Cour.
Le nombre de mes foeurs augmente chaque jour ;
Chaque jour quelquefois peut- être il diminue.
Tantôt je fuis couverte , & tantôt je fuis nue.
Sufceptible de barbe , on me la fait fouvent ;
Ainfi que dans le monde on me voit au Couvent.
Grande ou petite , il faut que je fois toujours ronde ;
Et qui me prend , renonce aux vanités du monde.
J'élève un grand génie , & ſouvent un butor .
( Je ne te difois pas qu'on me trouve à la Trape. )
Tu dois me deviner ; me tiens - tu ? Pas encor ; -
Eh bien , vas me chercher fur la tête du Pape.
(Par le Curé de la Chapelle Filtsmeen, en Bretagne. )
LOGOGRYPH E.
SANS ufage le jour , ce n'eſt qu'à la lumière
Que tu pourrois juger de mon utilité.
Lecteur , à celle qui t'éclaire ,
Peut-être ai-je déjà redonné la clarté.
Si tu ne me tiens pas , pourfuivons à loifir.
Monté fur mes huit pieds , d'abord je vais t'offrir
Un infecte volant ; un terme de filence ;
Un
port de mer connu fur les côtes de France ;
Une pièce d'argent ; ce qui donna le jour
A celle qu'on nomma la mère de l'Amour.:
La Nymphe qui jamais ne fe tait la première ;
Ce qui dans une lampe eſt toujours néceſſaire.
70 MERCURE
Peut-être en dis -je trop ; car fans ce dernier point
Je ferois inutile , & n'exiſterois point.
( Par M. C. de G. , Officier au Régimene
de Boulonnois. )
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
PENSÉES fur plufieurs points importans de
Littérature , de Politique & de Religion
recueillies de l'Hiftoire Ancienne & du
Traité des Études de M. Rollin , par
l'Abbé Lucet , avec cette Épigraphe : Les
jeunes gens ne puiferont jamais des lecons
d'une morale plus faine & d'un goût plus
épuré que dans les Ouvrages de M. Rollin.
Tant que ceux qui préfident à l'éducation
publique ne donneront eux- mêmes d'autre
guide à leurs Élèves , on ne doit pas craindre
pour les Beaux- Arts une entière décadence..
PALISSOT,
ON a blâmé plus d'une fois , avec raiſon ,
ces compilations , ou , pour mieux dire , ces
mutilations de nos meilleurs Écrivains , que
des gens , la plupart fans elprit , ont la
manié de publier fous le titre d'efprit. On a
dû juger néanmoins , par l'accueil que le
Public fait d'ordinaire à ces fortes de compilations
, de quelle utilité quelques-unes
d'entre-elles pouroient être , fi elles offroient
DE FRANCE. 71
en effet ce que leur titre femble promettre.
Il eſt agréable fans doute de voir réuni , dans
un efpace peu volumineux , les fentimens &
les pensées de nos célèbres Auteurs , placées
dans un ordre qui les rende en quelque forte
moins étrangères les unes aux autres. Le Rédacteur
de la Poétique de M. de Voltaire a
très-bien fait , par exemple , de raffembler
avec beaucoup d'ordre & de goût , & de
ranger , fous des titres généraux , les pensées
éparfes dans les Euvres de cet illuftre Écrivain
, fur divers point de Littérature & de
Poéfie : il en a formé en quelque forte un
corps d'Ouvrage complet , & c'eft un fervice
qu'il a rendu aux Lettres . L'Éditeur du
choix que nous annonçons s'eft propoſe le
même but à l'égard des uvres de M. Rollin ,
& l'a très-bien rempli. Ce Recueil peut être
regardé comme un corps de morale , de politique
& de Littérature à l'ufage des jeunes
gens . Si le fentiment peut paffer pour un
» bon juge , écrivoit Rouffeau au célèbre
Profeffeur , je puis dire qu'il n'y eut ja-
» mais de difficulté plus mal fondée que
» celle que vous dites vous avoir été ob-
» jectée fur la prétendue longueur des ré-
ود
"
cc
flexions dont votre narration eft quelquefois
accompagnée , ni de plus mauvais
" confeil que celui qu'on vous a donné de
les abréger. C'est vouloir ôter de votre
" Livre ce qui le diftingue le plus utilement ,
» & même le plus agréablement , de tant
» d'autres Hiftoires dont le Public fe trouve
723
MERCURE
""
inondé , & qui , dépouillées de l'inftruction
qui doit être le but de l'Écrivain &
le fruit de la lecture , méritent plutôt le
> nom de Gazettes favantes que celui d'Hif
toires. Quelque néceffaires que ces ré
flexions foient aux jeunes gens , vous con
noiffez trop bien les hommes pour ne pas
» fentir combien elles le font aux per
» fonnes avancées en âge , & qui paffent
même pour les plus raifonnables. »
-03
A
N
29
Et encore dans une autre Lettre. « Cette
partie de votre ouvrage , qui eft la plus
utile , eft en même-temps la plus agréable
» & celle qui fatisfait le plus l'efprit. » Or ,
ce font ces réflexions que l'Éditeur a recueillies
& rangées dans un ordre où elles fe prêtent
un mutuel fecours pour faire mieux
entendre les divers points de morale ou de
littérature qui y font traités . Son travail a
cu fans doute pour objet particulier les
Élèves de l'Univerfité , qui trouveront raffemblées
dans un feul Volume , les réflexions.
les plus propres à former leur coeur , leur
efprit & leur goût ; & c'eft en cela fur - tout
qu'il femble digne de M. Rollin. O bon , გა
refpectable Rollin ! toutes tes penſées , toutes
tes intentions ont été pures ; tous tes fentimens
ont toujours été ceux d'un parfait
Citoyen. L'amour du bien public , l'enthoufiafime
de la vertu , le refpect pour les
moeurs ont toujours animé ton coeur & ta
plume. Tu ne bornas point ton travail &
tes études à ta propre fatisfaction & ta
gloire ,
DE FRANCE. 73
pu- gloire , tu n'eus pour but que l'utilité
blique. Cette noble inclination t'a inſpiré
pendant tout le cours de ta laborieufe carcière
, & t'a dicté ces Ouvrages recommandables
pour tous ceux qui ont du goût & de
la probité. Ton nom fera béni dans l'intérieur
des familles vertueuses. Il fera cher aux bons
pères , & respecté des enfans que tu as choiſis
de préférence pour tes Lecteurs & pour tes
juges , & qui ne te liront jamais fans fe fentir
portés à devenir meilleurs . Si tous les Gens de
Lettres te reflembloient , chacun d'eux feroit
content de fa place , nul ne porteroit envie
aux talens de fes Collègues, il n'y auroit point
parmi eux de ces ufurpateurs de la renommée
Littéraire , qui , pour s'élever eux feuls ,
oppriment tous les autres. Ils ne connoîtroient
point cette tyrannie de l'efprit , qui
confifte à voir d'un oeil jaloux les fuccès de
ceux qui ne penfent pas comme eux , à être
bleffé de leur réputation , à rabaiſſer leur
mérite , à n'eftimer que fon propre goût &
fes propres opinions , & à dominer feul
dans l'empire des Lettres.
Sam. 10 Juin 1780.
D
74
MERCURE
DICTIONNAIRE univerfel des Sciences
morale , économique , politique & diplomatique
, ou Bibliothèque de l'Homme d'État
& du Citoyen , mis en ordre & publié par
M. Robinet , Cenfeur Royal , tomes X
& XI , in-quarto .A Paris , chez l'Éditeur ,
rue de la Harpe , à l'ancien Collège de
Bayeux , 1779.
LA réputation de ce grand Ouvrage eſt
faite. Les différens Journaux qui en ont
parlé , lui ont donné des louanges juſtement
méritées. Ceux même qui avoient paru
d'abord prévenus contre ce Livre , en ont
reconnu le mérite ; & , revenus de leur prévention
, ils ont. eu lieu de fe convaincre
que cerre collection de mémoires , d'obfervations
& de traités fur les différentes
branches de la fcience du Gouvernement ,
étoit judicieufement faite , & d'autant plus
précieufe , que nous manquions d'un corps
de fciences politiques ; qu'elle rempliffoit
exactement fon titre , pouvant fervir de
Bibliothèque à l'Homme d'État & au Citoyen
, affez affectionné à la chofe publique
pour defirer de connoître ce qui la fait
profpérer. Nous nous contenterons donc
d'ajouter ici que l'on trouverà dans ces deux
nouveaux volumes , comme dans les précédens
, des vues profondes & réfléchies ,
d'excellens principes d'adminiftration ,
des
maximes d'une faine politique , propres à
DE FRANCE. 75
و
accroître la gloire extérieure & la félicité
intérieure des États. On lira avec plaifir , &.
nous ofons dire avec fruit , les articles
Cabinet d'État , Cabinet Politique , Cadrafie ,
Calomnies de parti , Cambray , Congrès de
Cambray, Police des Campagnes , Canada
Canal de Navigation , Droit Canon , Capitation
, Capitulation Impériale , Caractère
National , Carleton , Extrait de fes Négociations
, Paix de Carlowitz , Caftel de
S. Pierre , Catilina , Caton , Cécill , Secrétaire
d'État & grand Tréforier d'Angleterre,
Célibat , Cens , Cenfeur Royal , Cenfure
publique , Cérémonial , Cercles de l'Empire ,
Cefar , Champ de Mars , Change , Changemens
politiques , Chartre , Adminiſtration.
des Chemins , Chine , & plufieurs autres ,
car nous pourrions les citer preſque tous.
Il n'y en a pas un feul , même des moins
confidérables , & de ceux qui paroiffent les
moins importans , qui ne contienne quelque
inftruction & quelque vue d'utilité publique.
A mesure que les Auteurs avancent
dans la carrière , leurs forces femblent s'accroître
, leur marche eft plus ferme , plus
sûre ; les queftions les plus délicates , celles
où il eft le plus difficile d'accorder les droits
refpectifs des différentes claffes de la fociété
civile , font difcutées avec fagacité , & la
fcience politique fe développe fous leur
plume également fage , correcte & féconde..
Dij
76
MERCURE
SPECTACLES.
ACADEMIE ROYALE De musique.
M.
d'Auvergne , Sur Intendant
de la
Mufique du Roi , a été nommé pour fuccéder
à M. Berton , dans la place de Directeur
de l'Opéra ; il eft entré dans l'exercice
de fes fonctions le Samedi 27 du mois
dernier ; M. Goffec lui eft Adjoint en qualité
de Sous-Directeur,
Avant de faire aucune obfervation fur les
difficultés qui font , aujourd'hui plus que
jamais , attachées à cette place , nous dirons
deux mots de la fituation actuelle de l'Académie
Royale de Mufique.
Ce Spectacle eft refté fous les ordres immédiats
du Secrétaire d'État , ayant le département
de la Ville de Paris ; mais il n'eft
plus régi intérieurement , comme autrefois ,
par la volonté d'un Directeur , qui étoit alors
l'ame de la machine , & qui n'en eft plus que
le premier membre. Un Comité , compofé
de fix perfonnes , délibère , conjointement
avec le Directeur , fur les opérations à faire ;
& dans ce Comité , comme dans tous les
autres de la même efpèce , la pluralité des
voix fait pencher la balance , mais la voix
du Directeur eft comptée pour deux . Les
perfonnes qui compofent le Comité font
DE FRANCE. 27
MM. Legros , Durand , Veftris , Gardel ,
Dauberval & Noverre. Chacun d'eux eſt
chargé de veiller fur un objet relatif ou au
fervice du Public ou à l'Adminiftration de
la machine. Le premier a l'inſpection du
luminaire ; le fecond , celui des machines ;
le troisième veille à ce que les poftes foient
bien tenus & bien gardés ; le quatrième a
le diftrict des décorations & peintures ; le
cinquième , celui du magaſin des habits ; le
dernier enfin , eft nommé pour préfider à la
rentrée des contributions que les danfes des
autres Spectacles doivent à celui- ci. Il fe
tient de temps à autre des affemblées générales
où le Comité rend compte de fes opérations;
les principaux fujets y font confultés
& invités à faire les réflexions qu'ils croyent
utiles.
Tout ce qui tient à la mufique regarde
effentiellement le Directeur. Mais que l'on
jette un coup - d'oeil fur les divifions qui
naiffent aujourd'hui des différens fyftêmes de
mufique, & l'on fera forcé de fentir que la
place dont nous parlons , quoique dégagée
d'une foule d'objets qui ne lui appartiennent
plus qu'en partie , eft néanmoins entourée
des difficultés les moins faciles à furmonter.
En effet , rien de plus embarraffant
que de puifer en même- temps dans un vieux
répertoire , où il exifte à peine quelques Ouvrages
faits pour être goûtés par le Public
actuel , & de faire exécuter les productions
des nouveaux Muficiens au milieu des cris
Diij
778 "MERCURE
1.
d'enthousiasme ou de haine que pouffent
quelques centaines d'extravagans , dont les
mots de ralliement font Germaniam ou Italiam.
En vain la juftice , la fageffe & l'intérêt
de l'Opéra engageront le Directeur à choisir
tantôt un Ouvrage d'un genre , tantôt un
Ouvrage d'un autre ; il s'entendra reprocher
la faveur qu'il accordera , dira-t'on , à tel
Compofiteur préférablement à tel autre ; il
entendra un parti entier répéter fcandaleufement
ces clameurs , auxquelles le Public,
d'ailleurs très facile à féduire comme à entraîner
, ne prêtera que trop fouvent l'oreille.
Nous ne faifons point ces obfervations
pour effrayer M. d'Auvergne , mais au contraire
pour l'engager à examiner attentivement
les devoirs que fa place lui impofe ,
dans un temps où tout eft efprit de parti.
L'Opéra n'a jamais eu plus de befoin d'un
Directeur qui fache joindre l'intelligence au
goût , & la fageffe au courage ; nous aimons
à penfer que M. d'Auvergne eft doué de
toutes ces qualités , & qu'en conféquence il
ne peut manquer de répondre aux espérances
qu'ont fondées fur lui les Amateurs du
Théâtre de Polymnie.
COMÉDIE ITALIENNE.
Nous ne dirons rien de Mademoiſelle
Defchablon & de M. Defplaces , qui ont
débuté dans la Fauffe Magie le Dimanche
DE FRANCE. 79
1
21 Mai , finon qu'avec quelques moyens de
-plaire à une certaine portion de Spectateurs ,
ils n'ont eu qu'un fuccès médiocre .
Le Mardi 23 , on a repréfenté pour la
première fois la Demande Imprévue , Comédie
en trois actes & en profe.
Cet Ouvrage , qui a une reffemblance
affez remarquable avec le Souper mal apprêté
du Comédien Hauteroche , a été fort ap-
-plaudi dans le premier acte , & reçu trèsfroidement
dans le cours des deux derniers.
On affure que l'Auteur s'occupe d'y faire
des coupures & des changemens capables
de réchauffer l'intérêt ; nous attendrons
donc , pour en rendre compte , qu'on en ait
repris les repréſentations ; ou bien quand
la Pièce fera imprimée , nous en parlerons à
l'article des Nouvelles Littéraires .
Le Mardi 30 Mai , on a remis la Fauffe
Suivante , ou le Fourbe Puni , Comédie en
profe & en trois actes , par Marivaux &
Parfait l'aîné.
Nous ne donnerons point d'analyſe de
cette Pièce , une des plus médiocres du
Théâtre Italien. La décence , la vérité , la
vraisemblance y font bleffées à chaque
inftant , fans qu'il s'y trouve rien de plus
pour la gaieté & l'intérêt. Elle eut autrefois
un affez grand fuccès , mais elle le dût
au rôle de Trivelin , que repréfentoit alors le
Comédien de Heffe , Acteur d'un grand mérite
, mort en 1778 , & qui méritoit plus de
regrets qu'il n'en a excités.
Div
80 MERCURE
Le même jour on a donné pour la première
fois Caffandre Oculifte , Comédie-
Parade en un acte & en Vaudevilles.
Tout le monde connoît le Conte du
Chevalier de B. , qui a pour titre l'Oculifte
dupe defon art ; c'eft-là que les Auteurs de
la Pièce dont nous parlons ont puiſé le fond
de leur Ouvrage , qui , pour cette raiſon ,
n'a pas befoin d'être analyfé. On y trouve
beaucoup d'efprit , de la gaieté , & de la facilité
à bien tourner un Vaudeville.
VARIÉTÉ
S.
DU PARTERRE DEBOUT ET DU
PARTERRE ASSIS .
Réponse à un Article d'une Brochure
nouvelle , intitulée : Obſervations fur la
néceffité d'un fecond Théâtre François.
L'A 'AUTEUR termine cette Brochure par une
obfervation fur la fuppreffion du parterre
debout , dont nous fommes menacés à la nouvelle
Salle du Fauxbourg S. Germain , & il
affure que cette nouveauté fera la perte de la
Comédie...
Loin de penfer comme lui fur cet objet ,
je fuis très - perfuadé que fi l'on étoit affis
aux trois Spectacles de la Capitale , je n'en
excepte pas même l'Opéra , ils feroient
prefque toujours pleins ; & les recettes , à la
fin de l'année , feroient beaucoup plus con
DE FRANCE. 81:
fidérables à chacun de ces Spectacles qu'elles
ne le font aujourd'hui.
1º. Par la feule raifon qu'on eft debout au
parterre , beaucoup de perfonnes renoncent
de bonne heure aux Spectacles.
2º. Elles y renoncent , parce qu'on ne peut
plus fupporter à un certain âge d'être deux
& trois heures debout fur fes jambes ; la
peine paffe le plaiſir.
3. A aucun âge même , on n'aime à
prendre du plaifir quand on eft preffé , foulé ,
& qu'on court rifque de périr , ou au moins
de gagner une maladie.
4°. Il eft incroyable que chez une nation
qui aime fes aiſes , qui donne l'exemple du
luxe, des fuperfluités & des commodités à
toutes les autres nations , on fouffre depuis
fi long- temps un ufage barbare , ridicule
dangereux , qui expofe la vie des Citoyens ,
& qui a été la caufe de la mort de plufieurs
au fein des plaifirs.
5. On a vu nombre de fois des Citoyens
tranfportés du milieu du parterre , prefque
morts , pénétrés de fueur à un point que
tous leurs vêtemens en étoient mouillés.
6°. Qui n'a point été témoin de ces flux &
reflux de parterre , où les Citoyens preffés
couroient riſque à chaque inftant de perdre lá
vie , & demandoient grâce les uns aux autres ,
en faifant effort de toutes parts pour le débarraffer
de la foule , fans pouvoir y parvenir ?
7°. Peut-on douter que , dans les grands
froids de l'hiver , ceux qui ne prennent
Dv
82 MERCURE
point de précautions au fortir de ces par
terres tumultueux , ne rentrent chez eux avec
le germe de plufieurs maladies , fruit de leur
imprudence, de la chaleur exceffive qu'ils ont
éprouvée , & du mal- aife où ils ont été ?
8° . Ceux qui fe font trouvés dans ce qu'on
appelle un parterre rempli , favent trop
combien on y éprouve de preffions , de
fecouffes , de chocs en tout fens ; il n'y a pas
un de ces malheureux Spectateurs debout
qui , dans ces jours de repréfentations tumultueufes
, ne donnât le double & le triple
de fon argent, pour ne s'y être pas expoſé.
Comment en effet ne fouffriroit - t'on pas au
parterre, puifque quand la chambrée eft bien
complette , on éprouve même du mal - aiſe
à l'orcheftre , à l'amphithéâtre , dans les
Joges , foit par l'exceffive chaleur , foit parce
qu'on y eft trop preffé ; car l'affluence des
Spectateurs eft alors fi confidérable , que les
bancs des balcons , de l'amphithéâtre & de
Porcheftre , font prefque toujours plus remplis
qu'ils ne devroient l'être , malgré l'ordre
& la police qu'on s'efforce d'y mettre.
9. Ces raifons feroient fuffifantes pour
détruire un ufage auffipernicieux . L'État, qui
veille fur la confervation des Citoyens , doit
le profcrire ; un intérêt mal entendu ne l'a
que trop long- temps foutenu .
10°. On eft affis aux parterres de tous les
Spectacles des Boulevards , & ' on ne croit
pas qu'il foit convenable de l'être aux Spectackes
décens de la Capitale.
DE FRANCE. 83
11º . On a bien trouvé à ces petits Spectacles
les combinaiſons du prix du parterre
aux premières , fecondes & troifièmes loges :
qu'on ne nous objecte donc pas que fi l'on
étoit affis aux parterres des grands Spectacles,
les loges feroient défertes , & que les Comédiens
n'auroient plus de recette.
12.J'ai cité les Spectacles des Boulevards ;
mais dans toute l'Europe , à Rome , à Naples
, à Venife , à Gènes , à Londres , & c.
F'on eft affis aux parterres , & l'on n'a jamais
entendu dire que , par cette raifon , les loges
fuffent abandonnées . Les Directeurs de ces
Spectacles ont bien fu trouver la proportion
du prix des loges & du parterre ; on la trou-
- vera de même à Paris , quand on aura jugé
qu'il eft convenable , néceffaire que le Public
enfin ne prenne plus fon plaifir debout aux
Spectacles.
13. S'il m'eft permis de dire mon avis fur
le prix des places au parterre aflis , je crois
qu'il doit être à tous les Spectacles du prix
des fecondes loges , en fupprimant l'amphi
théâtre, mais il faut laiffer fubfifter l'orchestre,
parce que le parterre étant de toutes les places
la meilleure pour voir & pour entendre;
l'orchestre , qui n'eft compofé que des 5 ou 6
premiers bancs , fera toujours préféré par les
grands , les gens riches , & les veritables amateurs
, qui , étant en état de payer , ne veulent
point fe confondre avec une trop grande multitude.
Il faut même en conftruire un à l'Opéra,
en fupprimant l'amphithéâtre ; car les fens
D vj
$4
MERCURE
étant plus de la partie à ce fuperbe Spectacle,
que l'ame ou le coeur, on leur procure d'autant
plus de plaifir , qu'on les met à portée de
jouir de plus près . Je ferois donc bien fondé
à croire que l'amphithéâtre actuel de l'Opéra
étant converti en orchestre , feroit toujours
rempli ; & la cherté du prix des petites loges ,
voifines du théâtre & de l'orchestre , ne me
permet pas d'en douter. Cependant , fi l'on
trouve des inconvéniens par rapport à l'Opéra,
on peut , à l'égard de ce Spectacle ſeul , prendre
un tempérament : ce feroit de changer
l'amphithéâtre en orcheftre ou parquet , en
augmentant ce dernier d'un tiers , & en
abandonnant le reste à un parterre debout ;
car il y a des gens qui prétendent qu'on ne
veut point être à pofte fixe à l'Opéra , &
l'on apporte cette mauvaiſe raison pour
foutenir qu'un parterre debout eft néceffaire
au moins à ce Spectacle , parce qu'on aime
à s'y déplacer. Cependant , les gens qui obfervent
, remarquent que les perſonnes à
l'Opéra qui aiment ainfi à changer de place
font en petit nombre ; que ces perfonnes
en général fe tiennent aux entrées du par
terre , préfèrent les corridors ; & d'ailleurs
on pourroit encore faire à l'Opéra une ga
lerie à l'entour du parterre affis , qui feroit
un fecond corridor , du prix du parterre
actuel , & où les gens qui aiment à voltiger
pourroient le faire fans gêner perfon
ne .
14° . Mais il faut défendre , & l'arrange-
>
DE FRANCE. 85
ment d'un parterre affis exige, que les femmes
ne prennent aucune place à ce parterre
( J'en excepte l'amphithéâtre ou le parquet
de l'Opéra. ) Les loges leur font deſtinées ;
c'est depuis peu qu'on les a vues s'emparer
de l'orchestre des Comédies Françoiſe & Italienne
, & on a eu tort de le fouffrir.
15°. Si l'on eft affis au parterre , les loges
feront toujours remplies ; la raiſon en eft
fimple. Beaucoup d'hommes du moyen âge
ne vont point aujourd'hui aux Spectacles ,
parce que ne pouvant fe tenir debout au
parterre , & trouvant difficilement place
dans les loges , ils s'arrangent de bonne
heure pour le procurer des plaifirs ailleurs ,
qu'ils préféreroient de prendre aux Spectacles
, fi en étoit affis au parterre & à un
prix modéré.
16. Beaucoup de femmes y renoncent
auffi de fort bonne heure , & la raifon
en eft encore fort fimple. Les hommes
qui n'ont point encore renoncé aux Spectacles
, s'emparent des fecondes & des troi
fièmes loges ; les femmes font donc preſque
toujours sûres de trouver les places prifes ,
& dès- lors elles aiment mieux arranger
leurs journées pour fe paffer de fpectacles ,
que de s'expofer à des courfes qui leur font
prefque toujours inutiles.
17°. Si l'on étoit affis au parterre , ces
deux inconvéniens ne fubfifteroient plus.
Les hommes qui actuellement occupent les
deuxièmes & troifièmes loges , préféreroient
"
86 MERCURE
le parterre affis , & laifferoient la place de
ces loges aux Dames & à leur fociété. Les
femmes qui ont renoncé aux fpectacles par
la trop grande difficulté d'y trouver des
places à un prix modéré , le réconcilieroient
avec eux : le parterre feroit donc toujours
rempli , ainfi que les loges.
18. Il ne faut pas qu'on allègue que les
premières loges feroient fouvent vuides ,
car les femmes n'étant point admifes aux
parterres affis 'ni aux orcheftres , il n'y auroit
aucune raifon pour qu'il y eût le
moindre changement à cet égard ; elles feroient
même plus garnies , puifque les Demoifelles
qui actuellement occupent les
orcheftres des Comédies Italienne & Françoife
, iroient néceffairement aux premières
loges , le prix étant le même que celui de
l'orchestre , & tout le monde y gagneroit.
Il faut auffi efpérer qu'on fe défera de la
très-mauvaise habitude qu'on a encore au
jourd'hui d'éclairer très- peu les Salles de
fpectacles , fous prétexte que c'eſt le
moyen de mieux voir la fcène ; mais il feroit
plus fimple de doubler les lumières du
théâtre , en éclairant la Salle d'une manière
plus convenable.
19°. L'Auteur des Obfervations convient
que le parterre n'eft pas aujourd'hui trop
bien compofé ; & croit- il qu'il le fera mieux
en le confervant ? S'il eft devenu mauvaiſe
compagnie , penfe- t- il que la bonne ira s'y
confondre ? Le parterre n'eft mal compofé
DE FRANCE. 87
aujourd'hui , que parce que le goût des fpectacles
ayant fingulièrement fait des progrès
depuis quelques années , une partie du peuple
, qui ne connoiffoit point ce plaifir ,
aime à le prendre aujourd'hui ; & ce qu'il y
a de fingulier , c'est qu'une partie de la
bonne fociété , que fa préfence a banni du
parterre , va le remplacer fur les boulevards ,
& applaudir des hiftrions qui ne méritent
que l'attention de la populace.
:
20°. Ce mauvais goût , sûrement momentané
, d'une portion du Public inftruit &
éclairé , n'a fans doute d'autres cauſes que
la difficulté d'aborder aux fpectacles , & de
pouvoir en jouir affis & à un prix modéré..
Je le répète , qu'on faffe affeoir au parterre,
toute cette portion du Public qui fe confond
aujourd'hui fur les tréteaux des boulevards
avec la plus mauvaife compagnie de
Paris , reviendra avec plaifir jouif des fpectacles
honnêtes & décens de la capitale .
>
21 ° . Il y a cependant des perfonnes
même de l'art , qui prétendent que la fcène
deviendra froide , fi le Public n'eft pas dans
une grande preffe au parterre ; ils affurent
que le fuccès d'une Pièce peut même dépendre
de cette grande preffe ; que le Public affis
eft froid , tranquille ; que dans tout le refte
du fpectacle , hors le parterre , il n'y a que
des femmelettes , des petits maîtres , des
dormeurs , des braillards , des gens blajés &
dénigrans ; de forte que , felon l'Auteur des
Obfervations , le parterre , qu'il affure lui88
MERCURE
même être aujourd'hui fort mal compofé ,
feroit cependant le feul juge compétent ,
raifonnable , tranquille , des Pièces & des
Acteurs. J'avoue que ces raiſons m'ont
paru fi étranges , que je ne conçois pas
comment des hommes qui , d'ailleurs
ont infiniment d'efprit , ont pu férieuſement
les avancer , s'ils n'ont point eu l'intention
de fe moquer du Public & des Adminiſtrateurs.
22 ° . Si le Parterre eft mal compoſé , il
ne peut être un bon juge des Pièces de
théâtre ; c'eft une quarantaine de perfonnes
inftruites & éclairées , répandues dans le
parterre, & dans la Salle, dont les applaudiffemens
& les déciſions entraînent à la fin ceux
de la multitude.
23 °. Quand on donne une Pièce nouvelle
, il a de ces applaudiffeurs répandus.
dans tous les coins du parterre , qui hâtent ,
preffent , excitent les battemens de mains, &
qui fouvent nuiſent à l'Auteur & à ſa Pièce
par un zèle trop indifcret.
24°. Si l'Auteur d'une Pièce nouvelle a des
ennemis nombreux & violens , ce qui n'eft
pas rare , le parterre a plufieurs fois favorifé
leurs deffeins . La cabale n'a que trop
fouvent prévalu & privé le Public , pendant
des années entières , de Pièces de théâtre
auxquelles on a enfuite rendu juſtice ,
mais que l'on avoit trouvé le moyen de
faire tomber aux premières repréfen
tations.
DE FRANCE 89
15. Le parterre debout , quoiqu'on en
dife , nuit bien plus aux fuccès dramatiques
qu'il ne leur fert. Les jeunes Auteurs fe tromipent
à cet égard , & on les abufe quand on
veut leur faire accroire qu'il peut fervir
au fuccès de leurs Pièces ; quand tout le
fpectacle eft plein , quand la Pièce agit fur
les fpectateurs , les applaudiffemens viennent
de tous les points de la Salle. Les balcons
, l'orchestre , l'amphithéâtre , les loges ,
tout eſt ému , tout eft attendri , & répand
des larmes. Pourquoi donc faire l'injure à
la portion la plus éclairée de la nation qui
occupe les premières places aux fpectacles ,
de croire qu'elle eft indifférente à l'effet de
nos Ouvrages dramatiques , lors même
que dans ce moment-ci la reprife & le fuccès
de la Veuve du Malabar démentent ces
affertions ?
26°. L'Auteur des Obfervations convient
que le parterre n'eft guères cabaleur qu'aux
premières repréſentations ; & c'eſt cependant
aux premières repréſentations qu'il
feroit de l'intérêt des Auteurs qu'il ne le fût
pas ; il feroit même de l'intérêt du Public
qu'il ne le fût jamais . Les bons Ouvrages y
perdent , les mauvais n'y gagnent que pour
un moment : les vrais connoiffeurs font
bientôt la loi au Public , & remettent l'Auteur
& fa Pièce à fa véritable place. Les
réputations ufurpées ne font jamais dè
durée.
27°. L'Auteur des Obſervations voudroit
+90
MERCURE
qu'on épurât le parterre les jours de premières
repréſentations , en le réduiſant aux
deux tiers de fes fpectateurs , & en mettant
les billets à quarante fols. Je doute que le
Public fe contentât de cet arrangement , &
que le gros des fpectateurs du parterre confentît
volontiers à payer le double pour
être debout à ces premières repréſentations ;
d'ailleurs , cela fût- il vrai , l'Auteur contredit
formellement dans cet endroit ce qu'il a
dit fur la néceffité de refter debout au parterre
; car fi aux premières repréſentations
le parterre
eft
diminué
d'un
tiers
, le prix
étant
doublé
, le parterre
ne peut
plus
alors
être
confidéré
de
la
manière
dont
on
l'envifage
aujourd'hui
, ce
n'eft
plus
qu'une
grande
enceinte
, où
deux
cent
- cinquante
à
trois
cent
perfonnes
font
debout
à l'aife
,
& où il feroit
beaucoup
plus
agréable
pour
elles
qu'elles
fuffent
affifes
, car
fi elles
font
à l'aife
& debout
, pourquoi
ne pas
les faire
affeoir
? L'Auteur
affureroit
-il de bonne
-foi
qu'on
juge
plus
mal
lorfqu'on
eft
à fon
aiſe
affis
, que
lorfqu'on
eft
à fon
aife
debout
?
Je ne me
fuis
jamais
apperçu
, lorfque
l'Acteur
jouoit
bien
& que
la fcène
étoit
intéreffante
, qu'on
fût
moins
attentif
dans
les
loges
qu'au
parterre
. Les
applaudiffemens
y font
fans
doute
plus
décens
qu'au
parterre
, mais
c'eft
que
la bonne
compagnie
exprime
fa
fenfibilité
, fes
affections
, fa
joie
, fes
plaiſirs
, d'une
toute
autre
manière
que
la mauvaife
, dont
on
prétend
que
les
DE FRANCE. 91
parterres des Comédies Italienne & Françoife
font aujourd'hui compofés.
28°. On ne m'accufera d'aucune vue
perfonnelle dans la caufe que je defends ;
c'eft l'intérêt du Public , qu'on néglige
toujours trop , que j'ai cru devoir prendre ,
dans un moment où l'on affure qu'on eft
encore en doute fi l'on fera affis à la nouvelle
Salle de la Comédie Françoiſe , &
où l'on prétend que les Comédiens Italiens
font déterminés à conferver leur parterre
debout dans celle qu'on projette en leur
faveur. Il eft à préfumer que l'Adminif
tration ne laiffera point à des intérêts particuliers
, mal entendus , la décision d'un
objet auffi intéreffant ; & que l'Auteur
des Obfervations , que je n'ai pas l'honneur
de connoître , ne trouvera pas mauvais que
je diffère de fon avis fur cet objet de fa
Brochure.
N. B. Le parterre affis ne peut avoir lieu
que pour les nouvelles Salles des Comédies
Françoife & Italienne ; car cet arrangement
blefferoit les convenances d'une partie du
Public dans les Salles actuelles , parce qu'il
faut , comme à l'Opéra , un paradis d'une
étendue convenable , & du prix actuel des
parterres debout , pour les perfonnes qui ne
font pas en état de payer le prix d'un parterre
affis.
( Par le Breveté du Mercure. )
32 MERCURE
L'Allian
GRAVURES.
' Alliance de la France avec les Etats-Unis. Louis
XVI defcend d'un Temple , conduit par Henri IV ,
qui lui montre des Ifles où l'on voit les Drapeaux de
France groupés avec ceux du Congrès , un bonner
fur une pique , fymbole de la Liberté ; à la porte
du Temple , on apperçoit un bouclier, fur lequel font
gravées les armes de M. d'Eftaing. On lit au bas ces
deux vers :
Tes premiers pas , mon fils , te mènent à la gloire ,
Et graveront ton nom au temple de Mémoire.
Cette Gravure peut être mife fur une tabatière
on en trouvera rue S. Louis du Palais , chez M. de
Monchanin.
Carte réduité de la partie occidentale de la Méditerrannée
, dreffée d'après les Cartes Marines levées
par ordre du Roi ; par L. Denis , Auteur du Conducteur
François. A Paris , chez Baffet , rue Saint-
Jacques , au coin de la rue des Mathurins. On trouve
chez le même une Carte de la Manche , dreffée d'après
les originaux tirés de France & d'Angleterre ,
par L. Denis.
Trois Arcs de Triomphe projetés à la gloire du
Roi , par le fieur Panferon , Profeffeur d'Architec
ture. Deux de ces Gravures fe vendent 1 liv. 12 fols
chacune , & l'autre 12 f. A Paris , chez l'Auteur,
maifon de M. le Vaſſeur.
DE FRANCE. 93
ANNONCES LITTÉRAIRES,
COLLECTION choisie des plus célèbres Auteurs
Anglois, Italiens , Efpagnols & Allemands. A
Paris , chez Piffor & Théophile Barrois , Libraires ,
quai des Auguftins,
Imprimer à Paris tous les bons Ouvrages étrangers
avec une élégance & une correction qui lurpalfent
celles des Éditions originales elles - mêmes ;
donner les uns à un quart , les autres à la moitié ,
& un très-grand nombre à près des deux - tiers audeffous
du prix qu'ils coûtent en les tirant de chez
nos voisins ; les faire parvenir , par la voie de la
pofte , dans toute l'étendue du Royaume , fans
aucuns frais de port , & au même prix qu'ils fe
vendent à Paris ; voilà certainement les trois plus,
grands avantages qu'on puiffe offrir à ceux qui s'occupent
de l'étude des principales Langues vivantes
de l'Europe.
On a ciu ne pouvoir ouvrir cette Collection par
un Ouvrage plus agréable à toutes les claffes des
Lecteurs , que par l'Hiftoire de Tom-Jones .
L'Édition de Londres la moins coûteuſe eſt en 4
volumes in- 12 , qui fe vendent 14 livres brochés à
Paris.
Celle que l'on annonce en 4 volumes du même
format , du même caractère , & fur le même papier.
les Auteurs Italiens de Prault , eft de 10 liv . br.
rendus francs de port par la Pofte dans toutes les parties
du Royaume.
que
Il y a quelques Exemplaires en papier d'Hollande,
qui fe vendent 20 liv, les 4 vol. brochés , rendus également
francs de
port.
On en propofe en même tems par ſouſcription une
fuperbe édition en 4 volumes in- 88 . imprimés par
94
MERCURE
Didot l'aîné , en caractère de Cicéro , fur du papier
fin d'Angoulême , au prix de 18 liv. brochés , port
franc jufqu'à la frontière. On reçoit actuellement
le premier , le fecond & le troifième volume ; le
quatrième paroîtra à la fin de Juin . La Soufcription
fera rigoureufement fermée à la fin de Juin pour Paris
, & à la fin de Juillet pour l'étranger & pour la
Province ; le prix des 4 volumes fera alors de 24 l.
brochés .
On a tiré un petit nombre d'Exemplaires de l'Edition
in- 8 ° . en grand papier , d'une grande beauté.
Le prix de la Soufcription, pour les quatre volumes,
eft de 60 liv. La Soufcription fera ouverte jufqu'à
la fin de Juin pour Paris , & jufqu'à la fin de Juillet
pour la province & pour l'étranger. S'il en refte
alors quelques exemplaires , le prix fera de 84 liv.
Une fingularité remarquable dans l'exécution de
cet Ouvrage ( in- 8 ". ) & qui prouve les foins qu'on
y a apportés , c'eft que par la difpofition bien ménagée
des efpaces qui feparent les mots , fans que
les lignes foient plus inégales entre- elles que dans
les Editions ordinaires , il n'y a pas un feul mot
coupé d'une ligne à l'autre dans tout le cours de
l'Ouvrage , ce qui le rend unique à cet égard.
Cette Edition a été faite fur les deux meilleures
Editions Angloifes comparées entre elles ; favoir ,
celle de Murphy , Londres 1766 , chez Millar , &
celle des Libraires affociés , Londres 1773. Quoique
l'une & l'autre Edition foient très -eftimées en Angleterre
, on ne craint point d'avancer que celle de
Paris l'emporte de beaucoup fur elles pour la correction
: & pour détruire toute eſpèce de prévention
contraire à ce fujet , on s'engage formellement ici
à donner un exemplaire de la magnifique Edition ,
dont le prix eft de 60 livres , à toute perfonne qui
pourra découvrir , foit dans l'in - 8 ° . , foit même dans
le petit in- 12 , la moitié des fautes qu'on eft en étae
DE FRANCE. 95
de produire dans les deux meilleures Editions
de Londres citées ci - deffus , & qui font celles qui
ſe vendent habituellement à Paris. MM. les Maîtres
de Langue Angloife en particulier , font invités à
tenter cet examen .
On ne recevra ni Lettres , ni argent dont le port
ne foit affranchi .
Mémoires de Chymie Médicinale , couronnés dans
différentes Académies , par M. Thouvenel , Doc
teur en Médecine de la Faculté de Montpellier , &
Médecin des Eaux minérales de Contrexeville en
Lorraine.
Ces Mémoires , au nombre de trois , font le
commencement d'une précieufe Collection , dont
l'Auteur nous fait efpérer la fuite. 11 fe propofe de
publier dans le courant de l'année prochaine , trois
autres Mémoires également relatifs à la Chymie
Médicinale, & couronnés de même par des Académies
regnicoles & étrangères.
Ceux que nous annonçons aujourd'hui préfentent
des objets très-importans.
Le premier , imprimé à Pétersbourg , en 1777 ,
eft fur le méchanifme & les produits de la fanguification.
Le deuxième , imprimé à Bordeaux en 1778 , fur
les fubftances médicamenteufes, ou réputées telles , du
règne animal.
Le troifième , imprimé à Paris en 1780 , fur la
nature , les ufages & les effets de l'air & des airs ,
des alimens & des médicamens , relativement à l'économie
animale.
7
Ces Mémoires fe vendent féparément chez Didot
le jeune , quai des Auguftins .
On trouve chez le même Libraire , le Mémoire
Chymique & Médicinal , fur les principes & les
96
MERCURE
vertus des Eaux Minérales de Contrexeville , auſſi
par M. Thouvenel,
Nous donnerons une notice de ces différens Mémoires
L'Efprit des Croifades , ou Hiftoire Politique &
Militaire des Guerres entrepriſes par les Chrétiens.
contre les Mahometans , pour le recouvrement de la
Terre- Sainte pendant les XIe, XIIe & XIIIefiècles.
4 Vol. in- 12. A Paris , chez Moutard , rue des Mathurins.
Entretiens avec Jésus- Chrift dans le Très - Sainte
Sacrement de l'Autel , par un R. P. Bénédictin .
Nouv. Edit. Vol . in - 12 . Prix , 2 liv. 10 f. A Paris ,
chez Onfroy , rue du Hurepoix.
TABLE.
LISETTE . ou les Amours Dictionnaire univerfel des
des Bonnes- Gens , 49 Sciences morale , &c. 74
Fin de la Lettre au Rédac- Académie Roy, de Mufiq. 76
55 Comédie Italienne , teur du Mercure , 78
Enigme & Logogryphe , 68 Du Parterre debout & du Par-
Penfeesfur plufieurs pointsim
portans de Littérature , &c . Gravures ,
terré affis , 80
92
70 Annonces Littéraires , 93
ΑΙ
APPROBATION.
le
J'ai lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux ,
Mercure de France , pour le Samedi 10 Juin. Je n'y ai
rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion. A Paris,
Je Juin 1780. DE SANCY.
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 17 JUIN 1780 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
JETE
A ZIRP H É.
ET É dans un monde trompeur
Qui n'offre rien à la tendreſſe ,
Je n'ai point perdu ma jeuneffe ,
Puifqu'il me reste encore un coeur ;
Les preſtiges de l'impofture
N'avoient pas droit de l'enivrer :
Ce coeur eft né pour t'adorer ;
Il n'appartient qu'à la Nature.
Ah ! dans mes jours d'égaremens ,
Aux pieds de trompeufes idoles ,
Mes goûts volages & frivoles
N'étoient jamais des fentimens :
Cette rapide & vive flamme
Que font naître les voluptés,
Entraînant mes fens agités ,
Ne defcendoit point dans mon ame.
Sam. 17 Juin 1780.
E
98
MERCURE
Loin de toi je formois des voeux ;
Même au fein de la jouiffance ,
J'étois puni par ton abſence ;
Hélas , je n'étois point heureux.
Mon coeur abjure ce délire ,
Cette félicité d'un jour :
Te voir , t'aimer & te le dire ,
C'eft le vrai culte de l'Amour.
J'ai cherché des beautés nouvelles ,
J'en fais l'aveu , pardonne-moi ;
Toujours conftant , c'eft auprès d'elles .
Que j'appris à n'aimer que toi.
A LA
POURQUOI ,
MÊME.
OURQUOI , me dites- vous , votre lyre amoureuſe
Qui célébroit l'empire des Plaifirs ,
Maintenant fous vos doigts , timide & pareſſeuſe ,
N'eft-elle plus que l'écho des Soupirs ?
Eh ! comment voulez-vous que , flexible & fonore ,
Ma lyre , qui toujours fut la voix de mon coeur ,
Soit infidelle à ma douleur ,
Quand vous ne m'aimez plus , quand je vous aime
encore ?
J'ai perdu mon talent en perdant cette erreur ,
Qui , fur vos pas , nous trompe & nous enchante.
Hélas ! rendez -moi le bonheur
Si vous voulez que je le chante.
( Par M. d'Oigni,
DE FRANCE. 99
ÉPITAPHE DE M. DORAT.
De nos Papillons enchanteurs ,
Émule trop fidèle ,
Il careffa toutes les fleurs
Excepté l'Immortelle,
LA LEÇON UTILE , Anecdote.
EULALIE tomba dans la pauvreté après
avoir vécu dans l'aifance. Il eft difficile de
favoir être pauvre quand on ne l'a pas toujours
été. Eulalie avoit feize ans lorfque
par l'inconduite de fon père , elle vit fa fortune
renversée fans retour. Elle fentit ce
malheur ; mais fa douleur ne la rendit ni
foible ni injufte. Loin de reprocher fon infortune
à fon père , elle ne lui en parla que
pour le confoler ; & ce fut fans regret qu'elle
alla s'enterrer avec lui dans une campagne ,
dont le Seigneur charitable leur avoit donné
un petit terrein à défricher. Le vieillard avoit
un fils prefque aufli jeune. Tous deux fe
mirent à travailler à leur champ , tandis
qu'Eulalie , qui avoit dû compter fur une
maiſon ſervie avec autant d'abondance que
de luxe , prenoit foin de leur ménage ruftique.
En peu de temps on eût dit qu'elle étoit
née dans le genre de vie qu'elle menoit , tant
elle paroilloit familiarifée avec des foins qui
E ij
100 MERCURE
devoient lui être fi étrangers. Bientôt même
elle trouva du plaifir à les remplir. Son emploi
n'intéreffoit point fa vanité ; mais il
Hattoit fon coeur. C'eft moi , difoit - elle
quelquefois , qui apprête les alimens dont
mon père fe nourrit ; c'eft moi qui prépare la
couche où il fe délaffe de fes travaux ; fa
fanté , fon repos font mon ouvrage ; c'eft un
plaifir que je n'aurois pas connu dans l'opulence.
C'est ainsi que le tendre coeur d'Eulalie
favoit trouver fes plaifirs dans fon malheur
même. Auffi quand elle pleura la mort
de fon père , qui ne tarda pas à arriver , on
eût dit que c'étoit- là le premier malheur
qu'elle eût fouffert. Eulalie devenue orpheline
, ne s'attacha que plus fortement à ſon
frère. Mais ce tendre coeur avoit encore un
vuide à remplir , & l'Amour vint s'en emparer,
Elle avoit trop de raifon & de fageffe
pour ne pas mettre les projets d'hyménée au
niveau de fon état actuel ; ce fut pour un
habitant du même hameau qu'elle devint
fenfible. La feule ambition que lui laiffa le
fouvenir de fa naiſſance , ce fut de ne vou
loir donner fon coeur qu'à un amant qui
fût au moins , comme elle , au-deffus de fon
état par fes fentimens. La fortune ne
trompa point fes projets ; & Georges, qu'elle
avoit choifi , étoit digne en tout de fon
amour .
Le coeur d'Eulalie étoit d'autant plus fatisfait
, qu'elle avoit acquis l'amitié de toutes
fes compagnes. La crainte d'être accufée de
DE FRANCE. ΙΟΙ
fierté l'avoit rendue plus modette qu'elles
mêmes. Ayant perdu toute efpérance de fortune
, & regardant le hameau qu'elle habitoit
comme l'endroit où fes jours devoient
finir , elle voulut au moins y être confolée
par l'amitié. Elle avoit fenti que l'orgueil
ifoloit tout ; elle favoit en éviter jufqu'au
foupçon ; & l'éducation qu'on lui avoit
donnée ne lui fervoit qu'à mettre dans fes
foins ces attentions , ces prévenances , ces
rufes innocentes du coeur , qui rendent l'amitié
plus aimable. C'est ainsi qu'Eulalie
couloit des jours heureux entre l'amitié , la
nature & l'amour. Le fouvenir d'un père
tendrement aimé n'étoit pas effacé de fa mémoire
; mais la nature , dont l'intérêt s'oppofe
aux douleurs éternelles , verſe toujours
un baume fur les bleffures du coeur. Après
avoir pleuré douloureufement la mort d'un
ami , d'un père , il arrive un temps où queiqe
douceur fe mêle à l'amertume de ce
fouvenir ; & fi l'on pleure encore, ce. font
plutôt des larmes d'attendriffement que de
douleur.
Tandis qu'Eulalie , fatisfaite de fon fort ,
ne regrettoit plus une fortune qui auroit pu
la rendre plus malheureuſe , un événement
défaftreux vint renouveler toutes fes douleurs.
Son frère , pour qui elle avoit l'amitié
la plus vive & la plus tendre , en fur
l'auteur , & faillit en être la victime. Le fils
du Seigneur de ce hameau venoit d'hériter
de fon père ; il avoit nom Sainrive . Vif,
E iij
102 MERCURE
étourdi , encore plus jeune que fon âge , il
avoit vécu à Paris dans l'indépendance , pour
ne rien dire de pis. Sans êrre méchant , il
étoit capable d'actions de méchanceté , parce
qu'il ne raifonnoit point fa conduite. Comme
il n'etoit guide par aucun principe de morale,
il s'égaroit fort fouvent , non par amour
pour le vice , mais faute d'avoir réfléchi fur
la vertu. Vivant toujours avec des jeunesgens
inconfidérés , il les imitoit mieux qu'il
ne les jugeoit ; & comme il voyoit faire
beaucoup plus de fottifes que d'actions
hennêtes , il faifoit beaucoup plus fouvent
le mal que le bien.
Tracer le portrait du Maître , c'eſt faire
connoître les gens qui le fervoient. L'un
d'eux ayant pris querelle avec René , ( c'étoit
le frère d'Eulalie ) celui- ci ufa des armes
qu'il avoit dans ce moment- là , & le frappa fi
rudement d'une canne qu'il tenoit en main ,
qu'on le jugea bleffé mortellement. Ce matin-
là , René , en déjeûnant avec des amis ,
avoit oublié la tempérance dont il ne s'étoit
jamais écarté moins encore par principe
que par caractère. Ce premier trouble de fa
raifon eut une fuite bien funefte . Leçon
cruelle & effrayante ! D'un jeune - homme
fage & modefte , d'une ame tendre & humaine
, l'oubli d'un moment en avoit fait un
homicide. La Juftice du Seigneur verbalifa
, fit des écritures ; & , plus difpofée à
empoifonner le mal qu'à le pallier , on donna
bien vîte à une rencontre malheureuſe , à un
DE FRANCE. 103
mouvement de colère , l'apparence d'un projet
& d'un affaflinat de fang- froid.
Qu'on le repréfente les alarmes de la plus
tendre foeur , de la fenfible Eulalie. Elle
ne perd pas un moment : Sainrive étoit ce
jour- là dans fon Château ; elle y vole , & demande
à fe jeter aux genoux de Monfeigneur.
Sainrive , ayant appris que c'étoit une
fille jeune & jolie , veut bien la recevoir à ſes
pieds , & elle y tombe avec tout le défordre
de la douleur & du défeſpoir . Ses beaux yeux
étoient inondés de larmes , & fes fanglots
étouffoient fa voix. Grace , Monseigneur ,
s'écrioit-elle ! Rendez - moi mon frère. Eulalie
crut voir un air d'intérêt dans les regards
de Sainrive. En effet , il commençoit à s'attendrir
, mais plus fur fa beauté que fur l'objet
de fon défefpoir. Plus attentif à la regarder
qu'à l'écouter , il fembloit s'intéreffer au
frère , tandis qu'il n'étoit occupé que des
charmes de la four . Allez , mon enfant , lui
dit-il enfin , je me ferai inftruire de cette affaire
; revenez demam , & croyez que je vous
rendrai juftice. Juftice tout au moins, ajoutat-
il , en lui paffant la main fous le menton ;
& Eulalie fortit avec l'eſpoir de fauver fon
fère .
Ayant paffé la nuit à le confoler , le lendemain
elle revint au château. Sainrive lui
fourit en la voyant , & elle en conçut un
heureux augure. Eulalie , lui dit - il , après
l'avoir fait affeoir , je me fuis informé de
tous les détails ; l'action de votre frère eſt
E iv
104 MERCURE
très -criminelle ; mais avec d'aufli beaux yeux
que vous en avez , on peut fe flatter de faire
abfoudre de plus grands coupables encore.
Eulalie ne foupçonnant rien des fentimens
de Sainrive , ne réfléchit pas même fur le
fens de ces paroles ; & naïvement elle s'applaudiffoit
d'avoir de beaux yeux , puifqu'ils
pouvoient fervir au falur de fon frère . Sainrive
, en lui parlant ainsi , s'étoit approché
d'elle. Depuis qu'il avoit quitté Eulalie , il
n'avoit pas ceffé d'y fonger ; & le fentiment
qu'il avoit éprouvé en la voyant , n'avoit
fait que s'accroître par la réflexion . Il mit
plus de galanterie dans fes difcours , plus
d'expreflion dans fes regards ; bientôt même
l'éloquence du gefte vint fe joindre à celle de
la bouche & des yeux , Eulalie ne pouvant
plus douter de fes projets , le repouffa doucement.
Elle trembla pour fon frère en fongeant
au prix qu'on alloit mettre à fa grace.
Elle retomba aux pieds de Sainrive , redemanda
la vie de René ; fes larmes couloient
plus abondamment ; fa voix étoit plus touchante
, fes regards plus tendres ; & tout
cela ne fervoit qu'à rallumer les defirs de
Sainrive. Enfin , il s'expliqua fi clairement ,
que la pauvre Eulalie vit bien qu'elle ne
pouvoit rien obtenir qu'aux dépens de fon
propre honneur. Allez , lui dit-il enfin , je
vous laiffe y penfer ; fongez à fauver votre
frère ; & Eulalie fortit en difant : Hélas ! je
n'ai plus de frère.
Sainrive , trop étourdi pour ſe contraindre,
DE FRANCE 105
laiffa deviner fon projet , & bientôt tout le
village en fut inftruit : l'amant lui -même fut
informé de ce nouveau malheur. Qu'on
jette un coup d'oeil rapide fur ces trois coeurs
infortunés. René apprend qu'il ne peut fe
fauver que par l'infamie , & il eftime trop
fa foeur pour craindre qu'elle veuille le délivrer
à ce prix. Eulalie , douloureuſement
combattue entre ſon honneur,fon frère &ſon
amant , voit bien que , quand elle pourroit
fermer l'oreille à la voix de l'honneur , René
maudiroit fa foeur & fa propre vie , fi elle
étoit le prix de fa honte. A ce crime fe joindroit
encore celui d'avoir outragé l'amour.
Elle fent enfin qu'elle eft dans la cruelle néceflité
de trahir fon amant ou fon frère ; &
le pauvre Georges , martyr tout - à - la -fois de
fa délicateffe & de fon amour , tandis qu'il
eft en proie à toutes les terreurs de la jaloufie
, n'ofe encore la laiffer voir à fon amante,
parce qu'il ne peut la prier d'être fidelle à
l'amour , fans la pr. ffer de trahir la nature.
·
Le même jour Eulalie promenant fes
noires penſées autour du village , fut rencontrée
par Sainrive , qui l'aborda . Eh bien,
lui dit-il , rêvez vous au parti que vous
prendrez ? Songez- y bien ; fi je fais beau
coup pour vous , il eft bien jufte au moins
que vous faffiez quelque chofe pour moi.
Non , Monfeigneur , répondit Eulalie , e
ne peux croire que vous ayez formé ſur moi
des projets. Vous aviez réfolu fans doute de
facrifier mon frère ; & vous n'avez mis des
E v
106 MERCURE
conditions à fa grace , que pour la rendre
impoffible. Petite incrédule , lui répondit
Sainrive ! il enfila aufli -tôt quelques douceurs
impertinentes , & il la quitta en lui
difant : Je vous prie , ma belle enfant , de
venir paffer feulement quinze jours à Paris
avec moi ; voilà mon dernier mot. Il ajouta,
en s'en allant pour éviter l'éclat , je vien-
'drai demain matin dans ce même endroit
chercher votre dernière réponſe .
Eulalie , en le voyant partir , fe promit
bien de ne pas s'y rendre ; cependant , ayant
rêvé toute la nuit à la fituation où le fe
trouvoit , une idée vint la frapper fubitement
le matin comme un trait de lumière.
Elle fe lève & fe difpofe à fe trouver au
rendez- vous. Le projet qu'elle a formé eft
hardi ; nous allons voir quelle en fera l'iffue.
Sainrive , un moment après , en arrivant au
même endroit , fit agréablement furpris d'y
trouver déjà Eulalie . Eh bien, ma Reine,lui ditil
en s'approchant , venez- vous m'annoncer
mon bonheur : Eulalie, fidelle à fon plan, lui
répondit auffi-tôt : je viens obéir à la néceffité.
Sainrive , enchanté , épuifa tous les lieuxcommuns
de la galanterie. Eulalie le pria de
vouloir bien envoyer à fon frère une lettre
qu'elle lui écrivoit , & de le faire élargir
auffitôt. Je ne vous demande , ajouta- t - elle ,
pour vous fuivre , que le tems de lui dire
adicu. Sainrive appela fur l'heure un de fes
gens qui étoit à l'écart , pour aller porter la
lettre d'Eulalie à fon frère , & pour le faire
DE FRANCE. 107
élargir en même-tems. Dans la lettre qu'elle
avoit écrite , elle lui marquoit que , pour le
fauver , elle avoit confenti à tout avant
d'arriver , elle avoit écrit la même nouvelle
à Georges , & averti une de fes amies , qui en
fit bientôt confidence à toutes les autres.Enfin ,
prefque tout le monde ſe rendit à la fois au
lieu où Sainrive étoit avec Eulalie . Dès qu'elle
s'apperçut qu'on arivoit , elle pria Sainrive ,
pour dernière grace avant de partir avec lui ,
de fe cacher derrière une efpèce de buiffon,
d'où il pouvoit tout entendre fans être vu .
Georges arrive le premier ; & croyant
n'avoir plus rien à craindre après le coup
affreux dont il étoit averti , il laiffe éclater
fes tranfports contre l'ingrate Eulalie . Parjure
, s'ecria-t-il , tu as donc abjuré ton
amour & tes fermens ? Je te remercie au
moins de te déshonorer en m'abandonnant.
Je me guérirai de mon amour par le mépris.
Tu as donc promis ton déshonneur ?
Oui , répond Eulalie froidement , j'ai confenti
à mon déshonneur. Le frère furvient à
ces mots. Soeur lâche & perfide , lui criat-
il , en m'annonçant ma grâce, tu m'annonces
ton infâmie ? Eft- il bien vrai ? Tu veux
donc , pour reconnoiffance de ton bienfait ,
emporter ma haine & ma malédiction ?
Oui , répond Eulalie toujours froidement ,
c'eft votre malédiction que je mérite & que
je veux mériter. Pluficurs de fes compagnes
arrivent à- la-fois pour l'accabler des reproches
les plus humilians. Quoi ! lui difent-
Evj
108 MERCURE
elles , tu renonces à ton innocence ! renonce
donc auffi à notre amitié. Nous rougiffons
de t'avoir accordé le titre d'amie. Nous
te méprifons autant que nous t'avons
aimée.
Sainrive caché ne perdoit pas un feul
mot de tout cet entretien. Les amies , le
frère & l'amant parlent tous à- la-fois , &
accumulent les reproches les plus injuricux.
Oui , s'écrie- t- elle , oui , je fuis indigne de
l'amitié de mes compagnes , de l'amour d'un
frère , de la tendreffe d'un amant . Je ſuis
un objet de mépris . Je fuis vile , & je le fuis
par mon choix . Auffi - tôt s'élançant vers
Sainrive : voilà , s'écria- t- elle , voilà ce que .
j'ai dû devenir pour être à vous. Après cela ,
partons.
Sainrive vaincu par ce fpectacle , demeura
honteux de fes procédés ; il demanda pardon
à Eulalie de fes honteufes pourfuites , lui
rendit fon frère fans conditions , & la pria
d'accepter une dot en l'uniffant à Georges.
Il offrit de fe charger de leur fortune , s'ils
vouloient aller habiter Paris ; mais Eulalie
qui ne vouloit plus s'expofer fur cette mer
où elle avoit déjà fait naufrage , & qui ne
vouloit pas renoncer à un bonheur déjà
trouvé pour courir après un bonheur incertain
, le pria de les laiffer dans leur champêtre
habitation. Par bonheur pour René ,
qui n'auroit jamais été heureux fans cela ,
le domeftique obtint une parfaite guérifon.
Sainrive les combla tous de bienfaits. Tous
DE FRANCE. 109
trois reftèrent au village , & tous trois vécurent
heureux .
( Par M. Imbert. )
BOUQUET à Mademoiselle DE B....
Du
le 21 Mars.
U beau Printemps c'eft aujourd'hui la fête ;
Je l'ai vu radieux monter fur l'horizon :
De fes plus belles fleurs pour vous il m'a fait don ,
Jeune Life , & j'en viens couronner votre tête ,
De la part de votre Patron.
( Par M. G. D. M. )
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
LE mot de l'Enigme eft Tonfure de Clerc;
celui du Logogryphe eft Mouchette , où le
trouvent mouche , chut , Cète , écu , écume,
Echo & mèche.
ENIGM E.
Soir chez gros Jean , foit chez un Prince ,
Soit à Paris , foit en Province ,
J'ai même fort en tous pays.
Corps décharné fur quatre pattes ,
J'ai queue & jambes affez plattes ,
Encor tout jeune on me dit gris
ΤΙΘ MERCURE
Gris fans barbe , fans chevelure ,
C'eſt une erreur de la Nature.
Noirci , difforme , eftropié ,
Au feu , pour un goût , un caprice ,
On me condamne fans pitié.
Eft-on t-on content de mon fervice ?
Je fuis pendu , partant payé.
Du fort , Lecteur , vois l'injuftice.
( Par unjeune Homme de Domfront. )
LOGOGRYPHE.
HABITE le palais des Princes de la terre ,
Et je prononce entre- eux la paix comme la guerre,
Je fuis utile à tous , mais entre - autres , de moi
Le beau fexe , dit-on , fait un très -grand emploi.
Ami Lecteur , fi tu me décompofes ,
Dans mes fix pieds tu trouveras fept choſes :
Ce qui te garde en tout temps , en tous lieux ;
Ce que tu prends quand tu veux fauter mieux ;
Ce que tu fus quand tu parus au monde ;
Ce que tu vois quand le tonnerre gronde ;
Ce qui la nuit peut éclairer tes pas ;
Ce que fouvent tu grattes quand tu l'as.
Si dans ces fix branches décrites ,
Lecteur , tu ne me trouves pas ,
La feptième fera le nom que tu mérites .
( Par M. Parthon, )
DE FRANCE. in
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
PROCES -VERBAL des Séances & de
l'Allemblée Provinciale de Haute Guienne ,
tenue à Villefranche dans les mois de Septembre
& d'Octobre 1779 , avec la permiffion
du Roi. Vol. in -4°. Prix , 3 l . 12 f.
AVillefranche , chez Védeilhie, Imprimeur
du Roi ; & à Paris , chez Moutard , rue
des Mathurins .
PARMI les moyens qui peuvent rallumer
en nous l'amour de la Patrie , il n'en eft peutêtre
aucun d'auffi efficace , de mieux aſſorti
à l'état actuel de la France , que l'étabiiffement
des Adminiftrations Provinciales. Annoblis
par la confiance du Souverain , affociés
pour ainfi dire à fes travaux , nous cefferons
de regarder la chofe publique avec indifférence
; chaque Province , chargée de
l'examen de fes befoins & de fes reffources ,
de la répartition & du recouvrement des
impôts , de l'adminiftration des routes , des
canaux navigables & de plufieurs autres objets
d'utilité commune , acquerra fur l'intérêt
général des idées plus juftes & des fentimens
plus élevés ; on aura honte de n'être
qu'un Sujet foumis lorſqu'on pourroit devenir
un Citoyen recommandable ; un grand
nombre de particuliers furveillés par l'opi112
MERCURE
nion , n'oferont plus deformais fe fouftraire
à des taxes confacrées à leur bien-être comme
à celui des autres ; chacun s'inftruira , foit
pour figurer dans ces petites Allemblees Nationales
, foit pour en difcuter les opérations
foumiſes au jugement du Public ; & fi le
Monarque veut connoître le véritable état
de fes peuples , fi le peuple lui-même a befoin
d'organes auprès du Trône, des Citoyens
choifis parmi les trois Ordres de l'État pourront
remplir ce double objet , d'autant mieux
qu'aucun efprit de corps ne fera fufpecter
les mouvemens de leur zèle. Qui fait même
fi ces Affemblées ne ferviront pas un jour à
former des hommes pour l'Adminiſtration ?
Nous avons des écoles pour tous les Arts , il
n'en exifte aucune en faveur de la fcience la
plus difficile , celle de l'Homme d'État ; car
le favoir & le genre de talent qu'elle exige
ne s'acquièrent , ni à la tête d'un régiment ,
ni au fein d'une ville de garnifon , ni même
dans un tribunal de judicature , où l'ame ,
prefque toujours paffive , n'eft jamais occupée
qu'à réfoudre des problêmes de chicane.
Au refte , quelle que foit à cet égard
l'influence de ces établiffemens , ils n'en font
pas moins juſqu'ici la plus belle des opérations
du Ministère de M. Necker ; ils
fuffiroient feuls pour rendre Louis XVI à
jamais cher à la France , & placer fon nom
à côté des Henri IV & des Charles V.
Un fpectacle bien intéreffant , un ſpectacle
unique peut-être dans nos annales , c'eft de
DE FRANCE. 113
voir les repréfentans de deux Provinces &
des trois Ordres prefque toujours ennemis ,
fufpendre tour-à- tour leur vanité , leurs
jaloufies , leurs prétentions héréditaires , fe
réunir au nom de la Patrie pour le bien
commun, & pendant un travail de plufieurs
mois , ne montrer dans tous leurs deffeins
qu'un même efprit , dans toutes leurs délibérations
, qu'une parfaite unanimité de
fuffrages : tel eft l'exemple que vient d'offrir
l'Affemblée Provinciale dont nous allons
rendre compte.
" On fait que cette Généralité eft composée
du Rouergue & du Querci. Pour écarter une
première fource de tracafferies , on a d'abord
aboli ces deux dénominations , auxquelles
on a fubftitué celle de Haute- Guienne : ovération
qui ne paroîtra point indifférente à
ceux qui connoiffent combien les mots ont
fait faire de fottifes aux peuples. L'Adminiftration
Provinciale de Haute- Guienne eft
compofée de 52 Membres favoir , 10
Eccléfiaftiques , 16 Gentilhommes , 26 Propriétaires
du Tiers - État , dont 13 font
repréfentans des villes , & les 13 autres
repréfentans des campagnes , indépendamment
de deux Syndics & d'un Secrétaire Archivifte.
Parmi les repréfentans du Clergé
fe trouvent les quatre Évêques de la Province
, deux Eccléfiaftiques Bénéficiers du
Diocèfe de Cahors , deux de Rhodez , deux
de Montauban , & un de Vabres.
Pour devenir Membres de l'Adminiſtra
114
MERCURE
tion , les Gentilhommes doivent être Pro
priétaires de Fief, payer au moins co liv.
d'impofitions royales , avoir fait preuve de
quatre générations nobles, & d'au moins 100
ans de nobleffe ; ils font tenus de remettre
les titres juftificatifs de leur qualité entre les
mains des Syndics , qui les vérifient fous l'infpection
d'un Commiffaire du Clergé , de
deux Gentilhommes & de deux Membres
du Tiers-État. Les titres une fois reçus font
infcrits fur un regiftre particulier , & déposés
dans les archives de l'Adminiftration. Ce re
giftre pourra dans la fuite fervir de nobiliaire
à la Province.
L'Affemblée fe tiendra tous les deux ans
pendant un mois ; chaque repréſentant ne
peur y être ca exercice que pendant fix années
confécutives , après cette époque l'Adminiftration
choiftra elle-même un nouveau
Député.
Voici les motifs qui ont déterminé l'Adminiftration
fur ce dernier point. » On fent
» combien la brigue , le crédit & la fortune
» ont d'influence dans les élections popu-
" laires ; combien la multitude eft peu pro-
" pre à difcuter le genre de mérite néceffaire
pour défendre fes intérêts. Les difficultés
prefque infurmontables que préfente
le projet de raffembler , foit les Gen-
» tilshommes , foit les habitans des campa-
" gnes , pour les faire jouir du droit de nom-
» mer leurs Repréfentans , a dû faire aban-
و د
33
و د
donner la forme des élections pour ces
DE FRANCE. 114
"
ود
ود
ود
>
deux claffes ; elle auroit pu paroître prati
» cable pour ceux des villes , fi l'on n'avoit
obfervé que celles de la Province , à l'ex-
» ception de Montauban & de quelques au
» tres , n'avoient point de Confeil politique ;
» que , par cette raifon , les affemblées publiques
y étoient habituellement ou peu
nombreuſes ou fort tumultueufes ;
» que , dans le premier cas , elles n'expri-
» meroient pas fuffifamment le voeu de la
» communauté ; que , dans le fecond , le
choix feroit le plus fou ent le fruit de
la cabale & de l'intrigue . D'ailleurs , l'Af
» femblée n'auroit pu adopter la voie des
» élections pour la claffe des Repréſentans
» des villes , & l'abandonner pour les au-
» tres , fans donner lieu à un défaut d'uni-
» formité peu favorable aux principes d'u-
» nion & d'égalité qu'il eft fi intéreffant de
» conferver parmi des Adminiftrateurs. Le
» facrifice unanime qu'ont fait à l'Affemblée
» les quatre claffes quila compofent, du droit
» de nommer leurs Repréfentans , ne peut
» donc être regardé que comme une preuve
» de la confiance qu'elles ont dans fes prin-
و ر
ور
cipes , & comme un témoignage éclatant
» du defir qu'elles ont de les y perpétuer. »
C'eft aux Provinces qui n'ont point encore
d'Adminiſtration , à juger fi , malgré les inconvéniens
des élections en forme Démocra
tique , cette forte d'Ariftocratie mérite la
préférence .
L'Adminiſtration de haute Guienne ne
.
116
MERCURE
pouvant s'affembler que pendant un mois
tous les deux ans , a cru devoir créer une
Commiffion permanente , un Bureau intermédiaire
, pour veiller à l'exécution de fes
délibérations , & à tous les objets relatifs au
bien de la Province . Les Membres de ce Bureau
font choifis parmi ceux de l'Adminif
tration où ils confervent tous leurs droits.
Dans les différentes parties de la Province
qui n'ont point de Repréſentans , on a jugé
à propos d'établir des correfpondans parti
culiers : choifis fans diftinction dans les trois
ordres , deftinés à fournir des lumières
à l'Adminiftration , ils doivent feconder
les efforts du Bureau intermédiaire , &
partager avec lui l'honneur de fervir leurs
concitoyens. La création de ces correfpondans
nous femble d'ailleurs fort utile ,
foit pour exercer aux affaires ceux qui doi
vent un jour parvenir au fang d'Adminiftra
teurs , foit pour dédommager ceux qui n'étant
point Adminiftrateurs , & le jugeant.
plus dignes de l'être que tout autre , auroient
pu troubler leurs cantons pour fe venger
d'une préférence humiliante aux yeux de l'amour-
propre.
Ces premières opérations , comme on
le voit , n'ont de rapport qu'à l'ordre , à
l'état conftitutif de l'Adminiſtration l'objet
qu'elle doit remplir eft d'une nature bien
différente ; il s'agit des Vingtièmes , de
la Capitation , de la Taille , des Voies pur
bliques , &c.
DE FRANCE. 117
y
1º . A l'égard des Vingtièmes , tout le monde
fait combien la verification des biens qui
font affujétis a fait naitre de craintes , de
méfiance & de mauvaiſe-foi parmi les propriétaires
. L'Arrêt de 1777 , qui fembloit
devoir remedier aux abus , a rencontré dans
l'exécution plufieurs obftacles infurmontables.
Une foule de tracafferies fe font élevées
entre le Seigneurs & les Communautés
admifes à difcuter les déclarations des biens
& des rentes nobles poffédées par les Seigneurs
; chacun a réuni fes efforts pour le dérober
au voeu de la loi ; & quiconque a fu
l'éluder , loin d'encourir le déshonneur attaché
à la fraude , a rendu fa fraude & fon fort
dignes d'envie. Touchée de ces défordres
mais incapable d'y remédier dans l'état actuel
des chofes , l'Adminiſtration a ſtatué
qu'on fupplieroit le Monarque d'accorder
à la Province un abonnement pour fes
vingtièmes. Il eft à préfumer que les dé→
clarations des particuliers furveillés par l'opinion
générale, feroient déformais moins vicieufes
, & que le feul déshonneur attaché à
une augmentation quelconque de la part des
Adminiftrateurs,deviendroit un frein fuffifant
pour contenir les propriétaires frauduleux ;
on autoit enfin quelque honte d'être infidèle
envers l'Etat , comme on rougit maintenant
de tromper un fimple particulier,
ג
2º. A l'égard de la capitation , les Adminiftrateurs
avoient befoin de toute l'activité
du zěle & des lumières. Le nom feul de cet
118
MERCURE
impôt fut toujours un objet de terreur pour
le peuple , fa répartition , livrée à l'arbitraire,
fujette à mille eſpèces d'injuftices , renouvelle
chaque année dans nos provinces tout
ce que la haîne , la vengeance , la faveur ,
les préventions , les jaloulies peuvent caufer
de défordres , lorfqu'elles font miſes en action
par l'erreur & l'intérêt . Deux moyens
adoptés par l'Adminiſtration , promettent
d'heureux changemens dans cette partie. Le
premier eft de folliciter un abonnement pour
la capitation , & d'obtenir que la maile totale
de ce fubfide reſte fixée d'une manière
invariable. Le deuxième , de claffer les cotifations
, & d'en former un rôle à colonnes
proportionnelles , où feront rangés les individus
taxés à la même cote , enforte que
les plus fortes fe trouvent réunies dans un
des extrêmes , & les plus foibles dans l'autre.
Ce rapprochement des taxes femblables , &
des nuances qui les féparent , fimplifie le tra
vail des Adminiſtrateurs obligés de connoître
les forces refpectives des contribuables ;
il facilite en même tems les réclamations des
individus lézés , en leur offrant fous un
point de vue la lifte de tous les particuliers
qu'on leur affimile , & celles des colonnes
voifines où ils prétendent être transférés.
Des projets de rôle ainſi rédigés , font remis
aux Communautés pour les faire examiner
par des affeffeurs de toutes les claffes, & procéder
à leur réforme ; après cette opération,
DE FRANCE. 119
ils paffent au Bureau intermédiaire deſtiné à
compléter l'ouvrage.
Le même Bureau eft chargé d'exclure du
rôle de la Nobleffe & des privilégiés tous
ceux qui n'ont aucun droit d'y être compris ,
fans toutefois que ces diftractions puiſſent diminuer
le montant actuel des rôles de la Nobleffe
& des privilégiés ; & dans le cas où de
nouveaux privilégiés feroient admis dans le
rôle de la Nobleſſe , ils y porteront la cote à
laquelle ils étoient précédemment impofés , &
cette cote fera diminuée de la contribution de
la Communauté dont ils fortent. Kéglemens
pleins de fageffe , qui tendent à foulager les
claffes induftrieufes de la Province.
3°. La Taille méritoit une égale attention
de la part des Adminiftrateurs ; ils l'ont particulièrement
dirigée fur la forme du cadaftre
le plus propre à établir une jufte balance
dans la répartition ; & fur les moyens de
procéder au recouvrement de l'impôt , avec
le moins de frais poffible.
Un cadaftre Topographique & général , tel
qu'on l'a propofé dans différens Ouvrages économiques,
fuppofe un fiécle de travaux , & une
dépenfe de plufieurs millions ; encore entraî
neroit-il des erreurs inévitables , des procès
ruineux , une inquifition barbare : aujourd'hui
jufte , il cefferoit de l'être après 40 ou
fo ans. L'Adminiſtration a donc ftatué qu'on
ne forceroit les Communautés à aucune déclaration
ni à l'arpentement des terres ; » mais
» que , pour parvenir à une préfomption
120 MERCURE
ود
equitable fur le taux des allivremens ref-
" pectifs des Communautés , le Bureau intermédiaire
feroit préliminairement la vé-
" rification des differens fols & des diffé-
"
وم
ور
">
rentes natures de biens de la Province
» des frais de culture , & des produits des
» récoltes , du prix commun des ventes &
» des loyers , pour être , les différentes divifions
, partagées en autant de divifions
qu'il fera néceffaire , de manière que la
première divifion contienne le fol de meil
» leur produit , & la dernière , le fol du
» plus mauvais , les divifions intermediaires
» étant remplies par les fols des qualités in-
» termédiaires , &c. » C'eft dans l'ouvrage
même qu'il faut examiner ce nouveau plan
de cadaftre ; il fe trouve déjà fait en grande
partie à l'égard des individus confidérés par
rapport à leur communauté ; mais la réunion
comparée de ces objets n'existe pas encore
; elle feule peut mettre les Adminiftrateurs
en état d'etablir enfin un fecond ordre
d'équilibre entre les contributions des Communautés
, prifes comme autant d'individus..
Si l'injuftice eft réfugiée quelque part, ce doit
être à cette hauteur,où l'oeil d'un particulier ne
fauroit atteindre. Nous croyons que des cadaftres
formés d'après ce modèle , par- toutes
nos Provinces , deviendroient d'une grande
utilité pour le Gouvernement . La répartition
générale de l'impôt , qui n'a d'autre bafe au
jourd'hui que le fimple apperçu des Intendans
, celleloit d'etre vague & arbitraire ; le
Miniftre
DE FRANCE. 121
Miniftre des Finances opérant fur le Royaume
entier comme on auroit d'abord opéré
fur chacune de fes parties , l'impôt ſe trouveroit
réparti d'une manière proportionnelle ,
enforte que l'oppreffion même auroit une
balance exacte.
Mais ce n'eft pas affez d'avoir trouvé la
méthode la plus jufte de répartir un impôt ,
il faut y joindre encore les moyens de le
percevoir avec douceur ; & c'eft ici que fe
préfentent en foule les obftacles nés du malheur
& de l'impuiffance des contribuables ;
ici l'Adminiftrateur fenfible qui veut fuivre
la marche d'un fyftême de perception , fe
trouve arrêté par des cris & par des larmes;
il recule d'horreur au feul fouvenir de la
Contrainte & de fes impitoyables fatellites.
Au centre de la Capitale , où l'or abonde ,
où viennent s'engloutir les productions de
l'agriculture , où les citoyens , affranchis de
la Taille , en connoiffent à peine le nom
tout autre recouvrement le fait en filence &
fans efforts ; mais au fein des campagnes ,
il faut des huiffiers , il faut des records , des
foldats , une garnifon ; croira -t-on jamais
que pour les feuls frais de Contrainte , il en
coûte annuellement cinquante mille écus aux
malheureux habitans des chétives contrées
du Rouergue & du Quercy ? Croira-t-on
qu'en une année , le feul Receveur des Tailles
de Villefranche ait tenu en exercice dix pór
teurs de contrainte , trente-neuf Brigadiers ,
cinquante -fept Sous - Brigadiers , indépen
Sam. 17 Juin 1780. F
122 M
damment des Archers & des Recors ? Ca
fait a été vérifié fur le Regiftre d'une Election
, par un des Adminiſtrateurs : puiffentils
en effacer la trace , à l'aide des moyens
que la fageffe & l'humanité viennent de leur
infpirer !
4. Le travail de l'Adminiſtration relatif
aux chemins , eft peut-être le mieux entendu
& le plus avancé. Dans cette partie ,
comme dans les autres , fe trouvoient beaucoup
d'abus , & une dette confidérable. La
Province paye environ 160,000 liv . pour fes
routes ; le recouvrement feul coûte 12,500l.
des devis pleins d'erreurs l'ont endettée de
100,000 écus envers différens Entrepreneurs;
tous les travaux font fufpendus , elle manque
de communications au dedans & au de-
Hots. Le Roi ayant laiffé le choix de rétablir
la corvée , ou de la fupprimer entièrement,
on a reconnu que » de tous les moyens de :
» faire les routes , la corvée eft le plus long
» & le plus coûteux ; qu'il eft la charge la
» plus inégale, la plus pefante , la plus fujette
aux abus , & la plus injufte , puifque le
poids en tombe plus directement fur le
❞ pauvre , à qui les chemins font inutiles. »
En conféquence , l'Adminiftration s'est déterminée
pour la voie de l'impofition, comme
plus équitable & moins onéreufe... » Le
» manoeuvre, l'artiſan , le fermier pouvant
" gagner fur le premier travail au moins de
quoi payer leur quote part de l'impofition
de l'année fuivante, & ce qui les accabloit
DE FRANCE. 123
» devenant pour eux , dans le tems où ils
» manquent d'occupation , une véritable
reffource. » ور
Après avoir mis fous les yeux de l'Affem
blée le tableau des routes dont la Province a
befoin , foit pour faciliter les mouvemens
du commerce entre fes villes & fes campa
gnes , foit pour établir des communications
avec l'Auvergne , avec le Languedoc , avec
la Capitale , on a divifé ces objets en quatre
claffes : 1 °. les routes de Poftes ; 2 ° . celles
où la poſte n'eft pas encore établie ; 3 °, celles
d'une Election ou d'une ville à une autre ;
4. celles des Communautés., Les routes de
la première & de la feconde claffe , feront
aux frais de la Province ; les routes de la
troifième , aux dépens des Elections pour un
quart , & le refte à la charge de la Province;/
quant aux routes de la dernière claffe , un ,
quart eft aux frais des Elections , un autre
aux frais des Communautés , & le refte à .
ceux de la Province. Les Administrateurs
voulant garder un milieu entre les fommes :
que payoit le peuple pour cet objet en 1772
& 1779 , ont fixé fon impofition au onzième..
de la taille.
་
Il faut rendre hommage à la Nobleffe , qui ,
dans cette circonftance , oubliant fes ancien
nes prétentions , eft venue librement au ſe-..
cours du peuple , & a offert le quinzième de
fon impofition au vingtième .
Voulant fe fignaler à fon tour , le Clergé a
de même offert le quinzième de fon impo-
Fij
124
MERCURE
fiation au don gratuit . Il ne reste plus que
les Commandeurs de Malthe , qui fe feront
fans doute un devoir de fuivre un auffi bel
exemple. Poffeffeurs en France d'un grand
nombre de riches domaines , libres de toute
eſpèce de charges publiques , & jouiffant
parmi nous de tous les avantages des citoyens ,
fe refuferoient-ils à un acte de patriotisme de
cette nature ; eux , dont l'inftitution devient
chaque jour moins importante, à mesure que
nos liaifons politiques avec les Mahometans
s'affermiffent & fe multiplient ?
Nous n'avons fait qu'indiquer très fommairement
les objets principaux dont s'eft occupée
l'Adminiftration Provinciale de haute-
Guienne; obligés de garder le fience fur beau
coup d'autres qu'elle a pris en confideration ,
tels que la mendicité, les octrois, les manufactures
, la navigation , le don gratuit des villes,
&c. &c.; nous renvoyons à l'Ouvrage même,
Les motifs qui ont déterminé l'Adminiſtration
à le rendre public, fe trouvent confignés dans
un difcours du Préfident : » Quoique la Province
connoille la puretéde nos intentions,
(obferve ce fage Prélat) & que vous ne puif-
H fiez pas douter à cet égard de l'opinion pu
blique , je crois qu'il eft néceffaire de la
fixer d'une manière invariable , en donnant
à vos travaux la plus grande publicité.
En écartant jufqu'à l'ombre du myf
" tère, vous éloignerez le foupçon ; & le
peuple inftruit de vos délibérations & des
» motifs qui les auront dictées , ne pourra
22
DE FRANCE 2125
» les combattre qu'en les difcutant' , & s'ac
" coutumera malgré lui à juger avec circonfpection
la conduite des Administrateurs.
» D'ailleurs , la publicité de nos opérations
99
foutiendra notre zèle , notre courage &
» notre impartialité. Elle établira entre la
» Province & nous , une forte de corref
» pondance qui , en éclairant nos conci-
» toyens fur nos principes , ainſi quefur nos
» vues , & les rendant , pour ainfi dice , té
» moins de nos travaux , les mettra à
por-
» tée de nous communiquer leurs lumières ,
» & de nous garantir contre les furpriſes
» inévitables dans une Adminiſtration aufli
» compliquée. »
ود
Tel eft le langage d'un ciroyen qui , dans
cette Affemblée , comme dans plufieurs autres
non moins délicates , s'eft montré digne
de la confiance du Monarque & du peuple
; auffi recommandable par les talens de
l'homme d'Etat , que par les qualités éminentes
de Miniftre de la Religion ; qui , placé
entre les Repréſentans des trois Ordres d'une
Province , eft parvenu à les animer tous d'un
même efprit & d'une même volonté ; qui ,
bien convaincu qu'un édifice tel que la
conftitution Françoife , n'eft réparable qu'en
fous- oeuvre , s'eft fur - tout attaché aux réformes
compatibles avec l'intérêt de la génération
préfente ; laiffant à fes Succeffeurs
l'exemple de fon amour pour la patrie , dé
fon ardeur pour acquérir des lumières , dé
Fiij
126 MERCURE
fa prudence pour attaquer les abus , de fon
courage pour triompher des obftacles , de fa
modeftie pour faire honneur à fes collègues
des deffeins & des entrepriſes qu'on n'eût
peut-être jamais exécutés fans lui.
»
Nous oublions d'obferver qu'un des ftatuts
de l'Adminiftration, porte que fes membres
nejouiront d'aucuns honoraires pour af
fiftance à ladite Affemblée , ni pour frais de
voyages , ni d'aucunspriviléges ou exemptions,
à raifon des charges publiques & impofitions
royales. Elle a penfé que la gloire de fervir
fa patrie étoit le feul falaire & le plus
flatteur qu'on puiffe offrir à des citoyens;....
» qu'une Adminiftration qui ne doit fon
établiffement qu'à des vues de bienfaifance
& d'économie , ne devoit pas commencer
par donner lieu à des dépenfes
» onéreuses , avant même d'avoir procuré
» à la Province un foulagement réel . »
و ر
23
LE CID , Tragédie en cinq Actes de Pierre
Corneille , changée fur les obfervations
de l'Académie Françoife. Brochure in- 8° .
A Lauſanne.
" IL eft vraisemblable que fi une Pièce de
Théâtre eft bien corrigée , elle donnera plus
de plaifir au Public qu'elle n'en donnoit
» précédemment avec tous fes défauts ; &
» dans cette idée on lui rend le fervice de le
و و
DE FRANCE. 127
59
» tenter; de plus , on donne ici au Public
l'amufement de la comparaifon. » C'eſt
avec cette modeftie & cette élégance que
l'Auteur du Cid corrigé s'explique dans fa
Préface. Nous ajouterons volontiers qu'il y
a plus que de la vraifemblance dans fon affertion
, qu'elle eft d'une inconteftable vérité
; une Pièce bien corrigée plaira sûrement
davantage qu'avec tous les défauts. Le
réformateur du Cid en a t'il corrigé les défauts
, ou les a-t'il multipliés ? En a- t'il fait
reffortir les grands traits , les a- t'il affoiblis
ou mutilés ? Avant que de l'examiner avec
la févère franchiſe qu'il nous demande , nous
dirons un mot de fa Préface . Elle renferme
apparemment toutes les raifons qui l'ont
autorifé dans fes changemens , les principes
vrais ou faux qu'il a cru les plus convenables
à fon opération . C'eft une efpèce de traité
fur l'Art dramatique, qui renferme une foule
d'erreurs fi vieilles & fi rebattues , qu'on les
croiroit renouvelées , non des Grecs , mais
des Welches.
L'ennuyeufe difpute fur les unités eft décidée
depuis long- temps . Le grand Corneille
lui -même a démontré l'importance & la néceffité
de ces règles . Racine les a toujours obfervées
avec un refpect qui doit fermer la
bouche aux barbares qui les regardent comme
lés entraves du génie. L'Auteur de Mérope
les a long- temps défendues , par des raiſons
victorieuſes , contre les fophifmes de La
Motte . L'Auteur du Cid corrigé , pour qui
Fiv
128
MERCURE
l'autorité de ces grands Maîtres n'existe pas ,
veut encore agiter cette queftion , ou plutôt
la réfoudre en faveur de La Motte. Il fe plaint
du refpect outré que nous portons , à nos
modèles & aux préceptes qu'ils nous ont
laiffes. De ce que l'Académie a judicieuſement
remarqué que les événemens accumulés
dans le Cid font de la plus grande invraisemblance
, en fuppofant qu'ils aient eu
lieu le même jour , il tire la jufte conféquence
de l'inutilité des règles . L'unité de temps ,
réduite à un jour , felon lui , choque l'efprit
& ôte toute vraisemblance. L'unité de lieu la
bleffe encore plus , ajoute-t'il , fans qu'on
fache , ni pour celle- ci ni pour la précédente.
cui bono , elle a été établie. Quel langage !
quelle logique ! plaint le malheur des Écrivains
; il le perfuade que les anciens Auteurs
des règles ont rallenti l'effor du génie en
les établiffant, Le projet d'une confpira-
و و
tion , les affemblées des conjurés, le confeil
» du Prince , les courtifans , l'entrevue des
» amans ; quoi , toutes ces Scènes ignorées
les unes des autres , ( des Scènes qui
s'ignorent ; expreffion neuve ! ) doivent fe
paffer en même lieu ! quelle apparence !
quelle poffibilité ! » Il lui femble qu'à
moins d'un prodige , on ne peut obferver ces
unités fans faire ceffer l'illufion. Corneille ,
Racine & Voltaire ont donc fait des miracles?
Augufte & Cinna fe rendent au même
palais , & l'intérêt croît , & l'illufion augmente
, & la vraisemblance eft parfaite.
"
.!
DE FRANCE. 129
Burrhus & Néron fe parlent en beaux vers
dans le même appartement où Britannicus &
Junie viennent gémir fur leur deſtin. Soit
qu'il n'ait pas lu ou qu'il n'ait pas entendu
ces chef- d'oeuvres , l'Auteur qui corrige le
Cid n'entrevoit point encore la poffibilité
de faire arriver des confpirateurs , des Prin
ces & des amans dans le même lieu . C'eft
une adreffe miraculeufe qu'il ne connoît
point encore à Racine ; & il entreprend de
corriger Corneille ! Il n'a point encore appris
que les trois unités font les règles fondamentales
du Théâtre ; que ces lois obfervées fervent
non- feulement à écarter des défauts ,
mais à amener de vraies beautés , de mêine
que les règles de la belle Architecture exactement
fuivies , compoſent néceffairement un
bâtiment qui plaît à la vue : c'eſt ce que M.
de Voltaire a vainement répété pour lui. Il
ne fait point qu'une Pièce de Théâtre eft la
repréſentation d'une action , d'une feule , &
non de deux ou trois , parce que l'efprit humain
ne peut embraffer plufieurs objets à la
fois , parce que l'intérêt qui fe partage
s'anéantit bientôt ; parce qu'enfin la Nature
nous a indiqué ce précepte , qui doit être invariable
comme elle.
Ce que l'Auteur du Cid corrigé trouve de
plus furprenant dans la Tragedie de Corneille
, c'eft le nombre des événemens. H
trouve que chaque Acte eft marqué par un
fait nouveau ; il prend plaifir à les conter.
ACTE I , querelle de Dom Diègue & du
Fv
130 MERCURE
Comte. ACTE II , combat & mort du Comte.
ACTE III , combat de Rodrigue & de Dom
Sanche. Acte V , jugement du Roi. Le plusgrand
défaut de cette Tragedie eft ce qu'il y
trouve de plus admirable. Voltaire , à fon
avis s'eft trompé certainement , quand il a
dit que le Cid méritoit fon fuccès malgré la
multiplicité des événemens , & non pas à
caufe de cette multiplicité. Nous renvoyons
cependant à la Préface de fon dipe l'Auteur
de ce code fingulier , & nous en revenons
toujours à notre première obfervation
: avec de tels principes on ne peut que
mutiler Corneille.
L'Anonyme avoue ingénument qu'il entendra
dire fans doute qu'il y a de la témé
rité dans fon entreprife : faire ufage des
juftes obfervations de l'Académie , pour
rendre parfaite une Tragédie pleine de .
beautés & de défauts , ne nous paroîtroit
point une témérité. L'entreprendre avec
des principes faux & bizarres , qui contrarient
ceux de l'Académie & de Corneille
lui-même , eft d'une audace impardonnable ,
de la part du Réformateur.
Il nous avertit prudemment qu'il a obfer
vé de mettre moins de fuite , moins d'arrange
ment dans les exclamations , d'étendre moins
une même penfée , de faire des fens plus cou
pés , enfin de mettre plus de naturel & moins
d'art dans l'expreffion des fentimens , de né
pas tant vifer à l'élégance des tours.... trop
de tours, une perfectionfi exacle tient plus de
DE FRANCE. 13.1
:
و
Fart que de la véhémence de la paffion
Toute l'Europe admire Corneille , mais per
fonne ne s'étoit douté jufqu'ici que fon ſtyle
eût trop de tours & de précifion. Voltaire
commentant ce grand homme , n'obſerve
nulle part que pour embellir fes Tragédies ,
il faille en retrancher ce qu'elles peuvent
avoir d'élégance & de pureté. Le Réforma
teur du Cid ne fait guères cas que de la
véhémence. Ce que nous avons extrait de
fa Préface annonce affez que les vers
fubftitués à ceux de Corneille ne feront pas
plus véhémens que fa profe n'eft Françoife.
Nous citerons d'abord les vers de Corneille .
qu'il a cru devoir corriger. Chimène demande
vengeance an Roi..
Sire, mon père eft mort; mes yeux on vu fon fang
Couler à gros bouillons de fon généreux flanc 3,
Ce fang, qui tant de fois garantit vos murailles
Ce fang , qui tant de fois vous gagna des batailles
Ce fang qui , tout forti , fume encor de courroux
De s'être répandu pour d'autres que pour vous.
Ce dernier mouvement n'eft peut - être
point affez fimple & affez naturel dans la
fituation affligeante de Chimène ; mais la
violence de la douleur fuggère quelquefois
des traits auffi hardis.. Voyons les change
mens :
Sire, un père chéri.... Grands Dieux !.... Son corps
fanglant
S'offre encor à mes yeux.... Son coeur tout palpitant,
Fvj
132 MERCURE
Ce grand coeur qui, pour vous, gagna tant de bataillés,
Ce coeur verfantfon fang , cé ſemble , avec douleur
De le répandre ailleurs que pour fon Roi vainqueur.
Sire , mon père eft mort ; mes yeux ont vu
fonfang , &c. cette expreflion de la douleur
& de la vérité a paru trop commune à notre
Cenfeur ; il aime beaucoup mieux faire des
fens plus coupés ; il l'a promis ; il tient parole
:
Sire, un père chéri.... Grands Dieux ! .... Son corps .
fanglant , &c.
Que cette fufpenfion eft fublime !
Ce coeur verfant fon fang , ce femble , avec douleur
De le répandre ailleurs que pour fon Roi vainqueur.
Chapelain , Pradon , Dubartas , ont - ils
jamais parlé ce jargon ?
Le Prince à mes côtés feroit dans les combats
L'effai de fon courage à l'ombre de mon bras
Il apprendroit à vaincre en me regardant faire .
CORNEILLE.
CORRECTION S.
Le Prince fous mes yeux verroit ce qui fe fait ,
Et non par le récit en apprendroit l'effet.
Le difcours noble & rapide de Dom
Diègue à fon fils , pour l'exciter à la vengeance
, finit aux trois vers fuivans , dont
l'Anonyme n'a pas cru devoir faire ufage.
Il n'en laiffe fubfifter qu'un.
DE FRANCE.
133
Je ne te dis plus rien : venge-moi ; venge-toi ;
Accablé des malheurs où le deftin me range ,
Je vais les déplorer ; va , cours , vole & nous venge.
Corneille a jugé à propos de faire retirer
Dom Diègue après ce mouvement. Son
Cenfeur veut prolonger la scène , & la traîne
en ces vers :
Accablé des malheurs où le fort me deftine
Je pars ; fais ton devoir : Rodrigue , en es-tu digné ?
Et j'ai le doux espoir de voir punir l'outrage ,
Puifque l'on voit en lui le plus noble courage.
(Ici unfilence. )
Je pourrai donc fouffrir la lumière du jour !
Le Réformateur nous a prévenu qu'il ne
viſeroit point à l'élégance des tours , qu'il
feroit des fens coupes , des fufpenfions ,
des filences , des répétitions ; ne voulant
point manquer à fa promeffe , il s'efforce
de fouiller , par des vers pitoyables , la fin
d'une fcène intéreffante. Defline & digne ne
riment pas ; c'eft-là le moindre défaut de
fes changemens : l'Auteur ne connoît ni
notre verfification , ni notre Théâtre , ni
même notre Langue. On va s'en convaincre
par les vers fuivans :
Ilspeuvent en difpofer fans que rien les arrête.
Qu'à la pointe des armes il lave cette injura..
134
MERCURE 1
Elle m'attaque ! moi ! par la déſobéiſſance.
Tour-à-tour agitée de vengeance & d'amour.
Tu offres à mon efprit en déchirant mon coeur....
Mon coeur fans restriction tout entier à Chimène....
Ils abordent hardiment , ils anerent , ils defcendent
&c. &c. & c. & c.
Nous avons été révoltés de voir prefque
tous les grands traits du Cid en butte aux
bizarres pinceaux du Réformateur. Il faut
qu'il obfcurciffe le tableau le plus noble &
le plus touchant de la Tragédie . C'eft Dom
Diègue vengé qui rend grâce à fon fils.
Appui de ma vieilleffe ,
Touche ces cheveux blancs à qui tu rends l'honneur 3.
Viens bailer cette joue , & reconnois la place
Où fut empreint l'affront que ton courage efface. 2
Voici ce que l'Auteur a ofé fubftituer à ces
vers :
C'est à ces cheveux blancs....
Viens preffer cette joue , & reconnois la place
Du plus mortel affront....
Ce que l'Auteur a corrigé dans le plan de
P'Ouvrage , ne vaut guères mieux que fes
vers.
Il fupprime l'Infante , perfonnage étranger
& froid dans la pièce ; mais le rôle qu'il
fubftitue à celui- là , n'eſt guères plus animé..
DE FRANCE. 135
C'eſt une Reine qui a pour l'Amante de Rodrigue
une tendreffe fondée fur la reffemblance
avec la Princeffe fa fille qu'elle a perdue.
Ce moyen nous paroît infuffifant &
vague , ou plutôt l'intérêt que prend la Reine
au fort de Chimène , n'eft point motivé ,
& l'on gémit de voir qu'il fafle prefque toujours
parler cette Reine en vers de fa façon.
ACTE II. L'Auteur a fupprimé ces rodo
montades que le caractère Efpagnol avoit
mis en vogue autrefois. En le retranchant ,
il falloit fubftituer le langage fimple & noble
qui eft d'ufage entre les gens d'honneur,
Cette correction eft manquée.
ACTE IV. Il a trouvé la fupercherie du
Roi , à l'égard de Chimène , puérile & peu
convenable à fon rang. Le difcours eft tourné
en équivoque. La remarque est juste ; mais
l'exécution eft encore manquée.
Dans les dernières Scènes du Cid , le Roi
conclut le mariage de Chimène avec Rodri
gue , en préfence de Chimène elle - même.
Ici on la fait retirer , & le Roi prononce,
Ainfi on fupprime l'acquiefcement de cette
Amante , à qui l'on donne le Meurtrier de
fon père. L'Auteur des changemens la fait
fortir avant la décifion , & laiffe appercevoir
dans l'éloignement , au Spectateur , une union
qui le bleffe , étant fcellée fous fes yeux. Ce
changement , qui paroît jufte & raifonnable,
eft encore fait d'une manière fi défectueufe
que la Scène de Corneille , telle qu'elle eft
236 MERCURE
dans le Cid , fera toujours plus de plaifir &
d'effet que ces corrections triviales ne caufent
d'ennui. L'Anonyme attend le jugement du
Public pour le déterminer à corriger d'autres
Ouvrages : il lui demande s'il a réuffi , il eft
aifé de deviner la réponſe du Publi .
ÉPITRES , par M. *** . A Lauſanne ; &
fe trouvent à Paris , chez L. Cellot , Imprimeur
Libraire , rue Dauphine.
RIEN de plus difficile en tout temps & en
tout genre que de faire de bons vers ; mais
aujourd'hui rien de plus commun qu'une
malheureufe facilité à faire ce qu'on appelle
des vers de fociété. On dit que fous Henri III
le Duc de Joyeuſe donna dix mille écus pour
un Sonnet. On ne donneroit pas autant au→
jourd'hui pour dix bons Poëmes épiques .
Ce n'eft plus le temps où le mauvais Sonnet
de Job & celui d'Uranie partageoient la
cour & la ville entre Benferade & Voiture,
Ce n'eft plus même celui où une forte de
talent à rimer correctement des bagatelles
médiocres fuffifoit pour faire la réputation
des la Farre , des Pavillon , des Ducerceau .
L'Almanach des Muſes offre tous les ans une
lifte de vingt Auteurs à peu - près de cette
force , qui n'en font pas pour cela plus célèbres.
Ce petit mérite eft devenu fi commun
, que ce n'en eft plus un , à moins qu'on
n'y excelle.
DE FRANCE. 137
Le nombre des Élus au Parnaffe eft complet.
Nous n'avons qu'à jouir : nos pères ont tout fait.
Quand l'oeillet , le narciffe & les roſes vermeilles
Ont prodigué leurs fucs aux trompes des abeilles ,
Les bourdons fur le foir y vont chercher en vain
Ces parfums épuifés qui plaifoient au matin.
Les Amateurs de vers , accoutumés à cette
imagination douce & brillante , à cette fleur
de poéfie que refpirent les aimables pro
ductions de Chaulieu , de Greffet & de Voltaire
, ne fe contentent plus que difficilement
; & c'eft fur - tout en ce genre qu'il eft
vrai de dire ,
Il n'eſt point de degré du médiocre au pire.
Ce n'eft pas qu'il foit défendu de compofer
quelques bagatelles faites pour l'oreille
de l'indulgence & de l'amitié ; mais il femble
que le Public ne devroit pas être dans la
confidence. On a beau dire qu'on a cédé
aux follicitations de fes amis , le Lecteur
n'en croit ni plus ni moins. En effet , il faut
être de bonne-foi . Le feul deur d'obtenir les
fuffrages du Public peut obliger un Auteur
à lui préfenter fes amuſemens. On peut parier
que l'Auteur de la Brochure qui fait le
fujet de cet article , en affichant fon mépris
pour la gloire , ne s'eft pas attendu à être
pris au mot. Quoi qu'il en foit , nous allons
tranfcrire en partie fa première Épître , iptitulée
mes Aveux.
738 MERCURE
Je n'ai point la fotte manie
D'annoncer , la trompette en main ,
Des prétentions au génie.
Je fuis un bon diable d'humain
Qui fais des vers par fantaiſie.
Je fais que j'ai peu de talent ,
Que mes vers font fans harmonie ,
Et j'en conviens tout bonnement.
Jouir eft mon unique envie.
Loin des charmes de ma Ninon ,
Quand mon coeur amoureux foupire ,
de ma lyre Pour calmer fes maux ,
J'effaye à tirer quelque fon.
Si le Dieu du goût d'un fourire
Daigne encourager mes travaux ,
Mieux qu'Apollon elle m'infpire ,
Je lui dois le peu que je vaux .
Je voudrois vivre en fa mémoire ,
Ce feroit le voeu de mon coeur :
La gloire eft douce , mais la gloire
Souvent coûte cher au bonheur.
Pour l'obtenir , que l'on s'agite ,
Que l'on recherche fes douceurs !
Plus de repos & moins d'honneurs ,
C'est ma devife favorite.
Coure après elle qui voudra ,
Pour moi j'y renonce au plus vite.
Je n'en veux point à ce prix-là.
Quej'ensaffe tome fur tome ,
DE FRANCE. 139
Que je me confume à grands frais
Pour voler après un fantôme
Que je n'attraperai jamais !
Non , je veux dans l'inſouciance ,
Libre de foins , couler mes jours.
Je fuis né pour l'indépendance ,
Je ne fuivrai que les amours.
Si par hafard dans mon aſyle
La gloire un jour porte fes pas ,
Sans ceffer de vivre tranquile
Je pourrai lui tendre les bras.
J'accueillerai l'enchantereffe
Ainfi qu'un convive amuſant.
Elle ne marchera pourtant
Qu'à la fuite de ma maîtreffe.
Si cela ne lui convient pas ,
Bon foir , Madame la Déeffe ,
Nous n'aurons jamais de débats.
Nous avons cité cette Épître comme la
moins foible du Recueil , & néanmoins on
n'y reconnoît que trop la facilité lâche &
profaïque de Ducerceau. Elle péche du côté
de ce ton noble , que la délicateffe Françoife
admet pour un des premiers principes
du bon goût. Tout ce qu'on en peut dire ,
c'eft qu'elle n'a pas les défauts ordinaires
aux faifeurs de vers de ce fiécle. C'est trèsbien
fait fans doute d'éviter le précieux
néologifme , l'affectation du ftyle , la ridicule
recherche des idées fingulières , la bir
140 MERCURE
>
zarre alliance des mots étonnés de fe voir
enfemble, la tournure fophiftique des penfées
triviales ; en un mot , de ne pas fubftituer un
vernis factice aux couleurs de la Nature ;
mais il ne faut pas confondre avec le naturel
une familiarité profaïque. La Fontaine a
beaucoup de naturel ; mais voyez comme
fes vers font pleins de penſées , d'images
de faillies , & même d'invention de ftyle.
Nous le répétons , il n'y a plus aucun mérite
à entaffer rimes fur rimes , même avec
une forte de facilité. Il en eft de la Poéfie qui
n'a que des piés , comme de certains reptiles
qui ont plus de pattes que les oiſeaux n'ont
de plumes à leurs alles . Avec toute cette
multitude de piés fi juftes & en fi bel ordre ,
ils ne peuvent que ramper , & ce ne font
après tout que des chenilles.
VARIÉTÉ S.
LETTRE au Rédacteur du Mercure.
Des Savansje fuis les débats ,
Dans mon fens rarement j'abondes
Ce que je fais le mieux au monde ,
C'eft de dire je ne fais pas.
Il y a pourtant des chofes , Monfieur , que je ne
puis m'empêcher d'affurer. Je fus bien tenté de vous
écrire il y a quelque tems , & de vous certifier que
cette Marion de Lorme qu'on affirmoit fi pofitivement
avoir vécu juſqu'en 1752 , & avoir atteint fa
13 année, étoit morte au contraire encore jeune.
DE FRANCE. 141
J'avots fon Extrait mortuaire fait en vers par fes
contemporains . Je vous l'ai montré ; maisà l'appui des
Poëtes & des Hiftoriens , je voulois ajouter quelques
recherches faites fur les Regiftres de la Paroiffe de :
Saint-Paul , où l'on n'a rien trouvé qui concernât cette
femme célèbre . Il n'eft point queftion d'elle à l'année
indiquée. Dix ans plus tôt , on trouve une vieille
femme , qui ne s'appelle ni Marion , ni de Lorme ,
& qui paroît avoir été centenaire. Or , tandis que je
m'occupois de ces recherches , des gens plus expédi
tifs que moi ont fi puiſſamment réfuté cette fable ,
que j'ai cru inutile d'en parler davantage.
Si cependant je me fuis tû fur la Courtifane ,
je ne puis garder le filence fur un perfonnage plus
célèbre , qu'on fait vivre aujourd'hui foixante ans
de plus qu'il n'a vécu ; c'eſt l'Empereur de la Chine,
le fage Cam-hi,
Vous avez dit vous-même , d'après le Courier de
l'Europe , & je ne fais combien d'autres papiers d'une
femblable authenticité , que le fage Cam-hi venoit
de defcendre au tombeau. Se peut-il que les rédacteurs
de tant d'écrits qui font les monumens fondamentaux
de l'Histoire du fiècle , ne fachent pas que ce
vertueux Cam-hi eft mort en 1724 ; que le quatrième
de fes fils , Yong-Tcheng , lui a fuccédé &
a régné onze ans , qu'en 1735 il a laiffé fon Empire
à Ton fils , le favant Kien-long , qui fut Conquérant
& Poëte , & qui régnoit encore au commencement
de l'année dernière ?
Cette erreur de nom affez grave ne peut - elle pas
faire douter de la mort de ce Prince ? Pourquoi ne
nous dit-on ni le lieu , ni la date de fa mort , ni le
nom du fils qu'il a défigné pour lui fuccéder ? On
nous parle il eft vrai de fa maladie ; c'étoit le chagrin
de voir le peuple de fes Provinces moins heureux
qu'il ne l'avoit cru . C'eft un mal dont je ne fache
pas qu'aucun Souverain ſoit mort en Europe ,
:
142 MERCURE
ni dans l'Afie-Mineure , ni dans la Perfe , ni dans
l'Inde , encore moins en Afrique. On ne le connoît
qu'à la Chine , & cela eft heureux ; car fi ce mal
gagnoit , il pourroit arriver de tems en tems quelque
mortalité parmi les têtes couronnées,
Vous nous dites encore qu'une Société de Curés
vient de propofer à tous les autres de fe cotifer pour
armer une Frégate contre les Anglois. J'ignore fi
cette nouvelle eft plus sûre que celle de la Chine ;
j'admire le zèle héroïque & patriotique de ces bons ,
Curés, &je vois ce que peut faire une Frégate de plus . ;
Mais moi , qui ne fuis qu'un pauvre Hermite
j'aurois defiré que ces bons Curés , au lieu d'armer
des Soldats , euffent renouvelé , puifqu'ils ont de
l'argent , l'exemple qu'a donné le Régent de l'Audience
Royale de Majorque , le refpectable Dom .
Jofeph de Cregenfan , en ouvrant une foufcription
pour foulager les veuves & les orphelins que la
guerre multiplie prodigieufement.
Pour moi , Monfieur , qui n'ai jamais en aucune
manière concouru à la mort de perfonne , je defire .
bien fincèrement qu'aucun homme déſormais n'abrége
les jours de ceux qui vivent; & que nos graves
Hiftoriens ne prolongent pas les jours de ceux qui
font morts. Je fuis , & c.
Le Frère PAUL
Hermite de Paris.
P. S. Je viens de lire à l'inſtant , dans la Gazette
de France du 2 Juin , qu'Aider - Ali -Kan inquiette les
Anglois fur la Côte de Coromandel. Cependant ,
cette même Gazette nous avoit aſſuré l'année paſſée,
à la date du 14 Septembre 1779 , que des Vaiffeaux
Anglois venoient d'apporter à Londres la nouvelle
de la mort de ce terrible Aider- Ali-Kan ; en effet ,
1
#
DE FRANCE. 143
depuis , dans aucune nouvelle apportée de l'Inde ,
fon nom n'a été prononcé.
Comment la correfpondance perpétuelle qu'il y a
entre l'Inde & la Grande-Bretagne ; comment le re
tour de tant de François qui arrivent du Bengale
où de la Côte de Coromandel , permettent-ils qu'il
y ait des doutes fur l'exiſtence d'un homme qui a
conquis tant d'Etats ? Eft-ce encore un troisième
perfonnage qu'on fait agir après fa mort ?
GRAVURES.
HENRI IV chez Michau , Eftampe d'environ 18
pouces de large für 14 de haut , deffinée & gravée
par Ph. L. Parifeau . Prix , 8 liv. A Paris , chez l'Auteur
, rue de Savoie , la quatrième porte cochère à
droite en entrant par la rue des Grands Auguſtins.
Treizième Livraifon du Voyage pittorefque de
l'Italie Royaume de Naples. On foufcrit à Paris ,
chez M. de la Foffe , au Carouſel.
•
Figures de l'Histoire de France , cinquième Livrai--
fon . Prix , 18 liv. On foufcrit à Paris , chez le fieur
Le Bas , Graveur - Penfionnaire du Cabinet du Roi ,
rue de la Harpe , vis - à- vis la rue Percée ( Voyez
Avis qui eftfur la couverture. }
ERRATA. Dans le dernier Numéro du Mercure-
Art. VERSAILLES , page 79 , on lit : l'Adminiftration
Provinciale du Berry eut l'honneur , &c. lifez :
Adminiftration Provinciale de Haute - Guienne
eut , &c.
3
144
MERCURE
ANNONCES LITTÉRAIRES.
LETTRE ETTRE à M. de Bellifle , pour fervir de réponſe
aux Obfervations d'un Sourd & Muet , par M. l'Abbé
Defchamps , Vol. in- 11. A Paris , chez les Marchands
de Nouveautés.
Le Génie de l'Architecture , ou Analogie de cet
Art avec nos fenfations , par M. le Camus de Mezières
, Architecte. Vol. in - 8 ° . Prix , 3 liv . A Paris ,
chez l'Auteur , rue du Foin S. Jacques , au Collége
de Maître Gervais ; & chez Morin , Imprimeur-
Libraire , rue S. Jacques.
Fragment fur Shakeſpear , par M. 'Sherlock ; traduit
de l'Italien , par M. D. R. in- 8 °. Chez la veuve
Duchefne, Libraire, rue S. Jacques ; & chez Efprit ,
Libraire , au Palais-Royal. Prix , is f..
A ZIRPHE,
A la même
TABLE.
Epitaphe de M. Dórat ,
971 de Haute- Guienne ,
98 Le Cid , Tragédie ,
99 Epitres ,
111
126
136
La Leçon utile, Anecdote , ib . Lettre au Rédacteur du Mer-
Bouquet à Mlle de B.... 109
cure ,
Enigme & Logogryphe , ib Gravures ,
Procès Verbal des Séances & Annonces Littéraires ,
de l'Aſſemblée Provinciale
Ji
APPROBATIONC
140
143
144
A1 lu , par ordre de Mgr le Garde des Seeaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 17 Juin. Je´n'y ai
rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreflion. A Paris ,
le 16 Juin 1789. DE SANCY .
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 24 JUIN 1780.
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LE NORMAND VINDICATIF.
CERTAIN plaifant , natif de Normandie ,
Qui faifoit rire & qui ne rioit point ;
Avec douceur fouffrant la raillerie ,
Mais à la rendre exact au dernier point ,
Arrive un jour dans une hôtellerie.
La foifle tourmentoit , fans parler de la faim.
Triftement à l'écart il tenoit dans la main
Sa bourfe de cuir entr'ouverte
Légère , hélas ! folitaire prifon !
ww Il venoit de jouer , avoit fait grøffe perte ;
Une pièce d'argent , petite encor , dit- on ,
Tout à fon aife & fans rendre aucun fon ,
Rouloit au ventre creux de la bourſe déſeite .
Suivant fon fit , on fe couche. A l'écart
Il mène l'Hôte ; & modefte en fon dire ,
Demande un vin....paffable ; on lui donne du pire :
San. 24 Juin 1780. G
146 MERCURE
De la bouteille il ne veut qu'un feul quaré.
L'Hôte à ce mot jugeant fur l'apparence
Que l'étranger eft léger de finance ,
Pour le fervir prend un air de dédain ,
Négligemment lui tranſvaſe ſon vin ,
En perd moitié , puis d'un air d'infolence :
L'ami , dit-il avec un ton railleur , CC
20 Vous allez à coup sûr nager dans l'abondance ;
» Vin répandu porte bonheur, »
Que faire ? Se fàcher ? L'Hôte n'eût fait que rire.
Le Normand fit mieux, Sans mot dire
Il l'écoute parler ; puis l'argent à la main ,
Il lui demande un quartier de gros pain.
Tandis que l'Hôte a gagné fa cuiſine ,
Vers le tonnneau tout droit il s'achemine ,
Tourne le robinet ; ſoudain
Bacchus fuit à longs flots , coule & roule à ſon aife ;
Tant que bientôt, comptoir, bancs, table & chaiſe,
Tout nage dans des flots de vin.
L'Hôte arrivé , jure , s'écrie ;
Au robinet il court d'abord ;
Puis fond fur le Normand avec tant de furie ,
Que ce dernier fur l'heure en feroit mort ,
S'il en cût cu la moindre envie.
Mais , quoique pauvre , il tenoit à la vie ;
Il défendit fes jours. L'aventure courut ;
La fcène étoit dans un village ;
Chez le Seigneur l'Hôte parut,
Youlant fur l'étranger gagner frais & dommage,
DE FRANCE. 147
Le Seigneur mande le Normand ;
Puis de lui demander le pourquoi , le comment.
Mais celui-ci , fans changer de viſage ,
Répond auffitôt : « Monfeigneur ,
» L'Hôte m'avoit appris , n'aguères , qu'en ménage ,
• Vin répandu portoit bonheur.
» Pour répondre à ſa bienfaiſance ,
» Envers lui je me ſuis rendu
Prodigue par reconnoiſſance.
Puifqu'un verre de vin perdu
"
33
» M'eft garant d'un bonheur extrême ,
» Pour l'enrichir plus que moi-même ,
» De bon coeur j'en ai répandu
» Près d'un tonneau »». Je n'ai besoin de dire
Qu'au Seigneur il prit un fourire..
L'Hôte enfin ſe vit renvoyer
Sans tuer le Normand , le Normand fans payer.
MADRIGAL
Fait à la Campagne de Mlle DE C....
au fujet d'une piqûre que lui avoit faite
une Abeille.
CONSOLEZ - VOUS , trop féduifante Iris ,
Du mal que vous a fait cette innocente Abeille ;
Car en piquant votre bouche vermeille,
Elle a cru favourer & la Rofe & les Lys.
( Par M. Crefp. * )
Gij
*48 MERCURE
ROMANCE.
チュ
LI- CAS adoroit Oria - ne ;
Mais
E
la Nimphe a-voit fait fer-
口
蛋
ment De n'é- cou - ter au cun A- mant ,
Et s'é- toit vou - ée à Di - a ne .
DE FRANCE. 149
ER
Fidel- le à ce fer- ment au fte · re ,
Long- tems la bel- le ré - fi- fta ;
Mais Li cas fi fort in fi- -
ſta , Qu'en- fin e'- le fut moins fé
ve- - re.
Gij
150
MERCURE
Un jour , qu'enſemble dans la plaine ,
Leurs Troupeaux paiffoient réunis ,
Le beau Licas fe crut permis
D'entretenir fon inhumaine,
Après avoir à la Bergère
Parlé d'abord de fes moutons ,
Il conte fi bien fes raifons
Qu'un aveu tendre eft fon falaire.
Our , Licas , dit-elle , je t'aime.
A l'inftant un tonnerre affreux
Sillonnant les airs de fes feux ,
Leur caufe une frayeur extrême.
Dans une caverne écartée
La terreur a guidé leurs pas ;
Ah ! contre moi , mon cher Licas ,
Diane eft fans doute irritée.
Je t'avois , dit-elle , â Déeffe !
Promis de fuir tous les amans ,
Mon coeur viole mes femens ,
Tu te venges de ma foibleffe.
Ah ! plains le fort de ta Bergère ,
Licas ; qu'allons - nous devenir ?
Diane , hélas ! pour me punir
S'arme des foudres de fon père.
MAIS l'éclair perce leur retraite,
La terre tremble fous leurs pas ;
DE FRANCE. 151
Licas vers elle étend les bras ,
Et la Nymphe en pleurant s'y jette.
Craignant moins l'amant que l'orage ,
La belle embraffe fon Berger:
On devient doux dans le danger ;
La peur la rendit moins fauvage.
Le bruit croft , leur frayeur redouble :
Hélas ! vont-ils perdre le jour ?
L'orage eft paffé fans retour ,
Et le calme fuccède au trouble.
De Latone la fille auſtère
N'avoit point cauſé leur terreur :
C'eft l'Amour qui , pour leur bonheur .
Avoit feul lancé le tonnerre.
( Cette Romance eft tirée de l'Hiftoire du Chevalier
du Soleil , & la Mufique eft de M. Philidor. )
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercureprécédent.
LE mot de l'Enigme eft Gril ; celui du
Logogryphe eft Langue , où fe trouvent
Ange, élan , nu , nüe , lune , gale , âne.
ÉNIGM E.
JE pris naiffance en même- temps que l'homme ,
En même-temps , ou peu s'en faut :
Ce fut.... O la maudite pomme !
Giv
152 MERCURE
Je n'ai ni vice ni défaut ,
Mais je les porte tous en fomme.
Je fuis du fage le ſoutien ;
Par fes foins je deviens féconde ,
Et dois mon exiſtence au malheur de ce monde ,
Quoique je fois fille de bien .
Utile à tous , & fur-tout néceffaire
Au fouffrant valétudinaire ,
A l'indigent dans fa chaumière ,
A l'efclave dans fa priſon ,
A tout forçat dans fa galère ,
Au maître qui donne leçon.
L'infolent , le brutal , ( prudence vous en garde )
Le railleur , pis cent fois , la femme babillarde ;
Viennent me livrer mille affauts :
Et fans armes & fans défenſe .
Tranquille au fein de mon indifférence ,
Je peux combattre tous les maux.
Il n'eft rien avec moi ( jugez mon importance )
Dont on ne vienne à bout ; & le monde fans moi
Deviendroit un théâtre & d'horreur & d'effroi.
A me chercher , Lecteur , plus on met de conſtance,
Et plus ainfi vers moi pas à pas on s'avance.
Mais tu me tiens , dis - tu , l'on ne peut s'y tromper 3
For: bien ; mais fi je fuis long-temps fans t'échapper ,
Ce fera grand miracle en France.
( Par M. L. Demaferie. )
DE FRANCE. 153
LOGOGRYPH E.
LA nef qui s'arrêta fur les Monts d'Arménie ,
Etoit mon prototype , & j'en fuis la copie :
Ce qui doit étonner , c'eſt que non loin des Cours ,
L'étranger curieux me trouvera toujours.
Mais pour répandre fur mon être
Un jour tant foit peu lumineux ,
Mes pieds inégaux , pareſſeux ,
Des doctes foeurs , que vous devez connoître ,
Ont le nombre mystérieux.
Lecteur , fi vous voulez en faire l'analyſe ,
Ce rayon émané des cieux ,
Et qui vous fpiritualiſe ,
Doit s'y présenter à vos yeux ;
Le nom d'un Érudit , un animal ftupide ,
Un citoyen des airs , un élément perfide
S'y trouveront pêle-mêle entaffés ;
Vous y verrez encor une ville de France ;
Un fage des fiécles paffés ;
Une branche de la Finance ;
Un Prêtre , un grand Seigneur au pays Muſulman
Le plus tendre des noms pour une ame bien née ;
Un habitant des côtes de Guinée ;
:
Un mot Hébreu ; plus , maint autre Allemand ;
Ce qu'enfin Defpréaux à table craignoit tant.
( Par M. l'Abbé Dourneau. )
Gy
154
MERCURE
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
COLLECTION complette des OEuvres de
Charles Bonnet. Tomes I , II & III . in-4° .
A Neufchâtel , chez Fauche ; & à Paris ,
chez Hardouin , Libraire , rue des Prêtres
S. Germain - l'Auxerrois. 1779.
L'AUTEUR a féparé ſes OEuvres en deux
claffes , l'Hiftoire- Naturelle , & la Philofophie
fpéculative. La fcène s'ouvre par l'Hiftoire
-Naturelle : M. Bonnet nous apprend
qu'il s'eft déterminé fort difficilement à
donner cette Édition complette ; ce n'eft
qu'après avoir lutté affez long- tems contre
les follicitations de fon Libraire , l'empreffement
de fes amis , l'indulgence ( c'est-àdire,
les voeux ) du Public , qu'il a enfin cédé,
pour le plus grand avantage de ce même Public.
Il ne diffimule point que la Phyfique
fut fa première inclination , qu'il la regarde,
& avec grande raiſon , comme la mère de
la métaphyfique ; que les liens d'une parenté
fi proche forment de fes divers écrits un
enfemble , établiffent entre-eux cette unité
fi précieufe aux gens de goût : il ajoute que
la fille ne commença à devenir auprès de lui
la rivale de la mère , à attirer fes-regards , que
lorfque , pour lui plaire , elle eut emprunté
DE FRANCE. Iss
les brillantes couleurs de la nature , & qu'elle
fe fut rendue palpable en revêtant un corps.
Il avoue , en faifant une efpèce d'excufe à
ceux qui ont pris fes premières Éditions,
qu'il a enrichi celle- ci de corrections ; ce
font des droits qu'il s'eft faits à la reconnoiffance
publique , & il ne peut trop les
multiplier. Enfin , pour ne rien laiffer ignorer
aux Lecteurs de ce qu'il leur importe de
favoir , il nomme les perfonnes à qui l'on
doit la belle exécution de l'Édition nouvelle
; correction & propreté , au Paſteur
Meuron de Neufchâtel ; vignettes & culsde-
lampe , à M. Bradt , Danois ; portrait de
l'Auteur méditant profondément fur le perfectionnement
futur des êtres , à M. Juel ,
du même pays ; enfin , belle gravure de ce
beau Portrait , à M. Clémens , compatriote
du Peintre , fon ami & celui de l'Auteur.
Après ces détails intéreffans , car tout l'eft
dans une grande entreprife , M. Bonnet entre
en matière par les obfervations fuivies
qu'il a faites fur la réproduction des pucerons
: il eft venu à bout d'elever dans la folitude
la plus exacte neuf générations de
pucerons du plantain , tous pris au moment
de leur naiffance , & qui tous ont été féconds
fans avoir été fecondés , fans avoir pu l'être,
ils ont produit 8 , 13 , 39 , & jufqu'à So
petits vivans ; d'où il réfulte , ou que la
multiplication des pucerons s'opère fans aucun
accouplement , ou qu'un premier accouplement
fert , de mère en fille , au moins
G vj
156 MERCURE
pour neuf générations confécutives ; ou enfin
, comme difoit M. de Réaumur , que
ces infectes s'accouplent dans le ventre de
leur mère. Ce preinier fuccès a encouragé
l'Auteur : il a entrepris de nouvelles expériences
, & il ne défefpère pas de parvenir
à élever de même en parfaite folitude jufqu'à
la trentième génération de ces finguliers
hermaphrodites. Mais ce n'eft pas cu
ce feul point qu'ils font finguliers : on en
connoît des espèces où la diftinction de mâle
& femelle a lieu , ainfi que l'accouplement
à la manière vulgaire , & qui toutefois
peuvent aufli fe perpétuer fans accou
plement , & produire tantôt des foetus reffemblans
à des oeufs , & tantôt des infectes
vivans. Voilà de petits animalcules bien
bizarres , & qui femblent faits exprès pour
dérouter les grands Philofophes , fur- tout
ceux qui ofent renfermer les moyens de la
Nature dans le cercle de leurs préjugés ; car
la Philofophie a auffi les fiens , même la
Philofophie obfervatrice. Par exemple ,
n'est- ce pas un préjugé bien étrange que celui
de notre Philofophe Genevois fur la multiplication
fans accouplement ? A force d'obferver
& de méditer , il eft parvenu à fe
perfuader que cette voie de génération étoit
la plus fimple , la plus naturelle ; que l'autre,
au contraire , étoit compliquée,fingulière,
étonnante même , & que fi la Sageffe fuprême
l'a preférée , c'eft feulement , dit M.
Bonnet , pour donner lieu à la diverfité qui,
DE FRANCE. 157
jointe à l'unité , conftitue le beau phyfique ;
& encore pour prévenir la dégénération des
efpèces par le choc , par la compenfation
des défauts contraires des deux individus
concourans à la génération . Sans cela , il eft
probable que l'homme auroit eu le bonheur
de fe multiplier de la façon la plus
fimple , la plus naturelle , la plus pure , en
un mot , comme les pucerons , les polypes
& les tilleuls.
→
Mais nous ne fommes pas au bout des
merveilles. On connoît les découvertes de
M. Trembley fur la propriété qu'ont les
polypes de fe multiplier pour ainfi dire de
bouture ; il nous a appris qu'il ne falloit
que couper un polype en trois pour avoir
trois polypes ; on a obfervé ou foupçonné,
avec plus ou moins de fondement , la même
propriété dans les orties & les étoiles de
mer , dans les falamandres , les limaçons.
les fcolopendres , &c. M. Bonnet l'a rétrouvée
dans une efpèce de vers aquatiques vivipares
, & il en rend compte dans la feconde
partie de ce premier volume. Ayant partagé
un de ces vers en deux , il a eu le plaifir de
voir chaque tronçon conferver le mouvement
progreffif, reproduire fous fes yeux
toutes les parties qui lui avoient été retranchécs
, & devenir un ver bien complet , &
capable de fe reproduire de la mêine manière.
Ces mêmes vers coupés en quatre
, huit , dix , douze , & juſqu'à vingt-fix
portions , fe font multipliés quatre , huit ,
158
MERCURE
dix , douze , ving - fix fois ; multiplication
prodigieufe , & qui , fur le pied de douze
fections feulement , faites chaque année à
chaque individu , donneroit , au bout de la
fixième année , près de trois millions de polypes
provenans d'un feul.
On fent quelle riche moiffon de détails un
pareil phénomène préſente à l'obſervateur :
M. Bonnet a remarqué qu'une portion quelconque
du corps du ver comprife entre deux
fections ne s'étendoit , ni ne croiffoit , mais
feulement les parties qui repouffoient à chaque
extrémité de cette portion ; que l'accroiffement
de ces parties fe faifoit felon
les mêmes loix obfervées dans les végétaux
par M. Hales , mais plus lentement dans
les tronçons plus voifins de la queue ; que
des tronçons qui n'avoient que deux ou trois
lignes après l'opération , avoient deux pouces
au bout de fix mois , & ne prenoient pas
moins d'accroiffement total que des portions
beaucoup plus longues. Au refte , certe
propriété de fe reproduire ainfi par la fection
, la nature la devoit en quelque forte
à ces vers , puifqu'elle les a faits caffans ,
pour ainsi dire , & fujets à fe partager d'euxmêmes
, comme certaines espèces de polypes
, foit lorfqu'ils s'enfoncent un peu trop
avant dans la terre , ou qu'ils rencontrent une
terre trop ferme , ou par l'effet de caufes
intérieures & moins connues. Mais tout a
fes bornes ; & fans pouvoir affigner préci
fément celles de cette étrange multiplicaDE
FRANCE. 159
tion , fans avoir remarqué que les parties
nouvellement produites fuffent moins bien
conformées , l'Auteur avoue qu'il n'a point
eu de vers qui fe foient complétés plus de
douze fois , & qu'après les dernières opérations
, l'accroiffement étoit moindre qu'il n'avoit
été après les premières . Il a obfervé, dans
le cours de fes expériences , que le principe
de réproduction ne réfide pas également
dans tout le corps de ces vers , & que Gi
l'on fait la fection à moins d'une ligne &
demie de diftance de l'une ou l'autre extrémité
, la partie coupée périt fans fe reproduire
; tandis que des tronçons d'une demiligne
de longueur , pris entre les deux points
ci-deffus déterminés , croiffent , fe prolongent
de part & d'autre , & deviennent avec
le tems des vers complets . De quelques- uns
de ces tronçons on a vu fortir de petites anguilles
vivantes qui fe partageoient en deux
naturellement , & avoient éminemment la
vertu de fe multiplier par ces divifions. En
général, la circulation des humeurs n'éprou
ve aucun dérangement dans ces vers mutilés
, & ils femblent conferver les mêmes inclinations
on les a vus , peu de tems après
qu'on leur avoit coupé la tête , tantôt s'enfoncer
dans la boue , la partie antérieure
& tronquée la première , tantôt ramper le
long des parois du vafe , & faire effort
comme pour en fortir. M. Trembley avoit
fu donner fix à fept têtes à fes polypes , par
l'art de les divifer ; M. Bonnet n'a pu en don160
MERCURE
"
ner que deux à fes vers aquatiques , lefquels ,
par leur mobilité, & même par leur molleffe ,
le dérobent aux expériences ; les deux têtes
étoient l'une à côté de l'autre , & fembloient
produire dans le ver deux volontés : heureu- •
Tement l'ancienne tête paroiffoit être mieux
organifée , plus forte , & prévaloit fur l'autre.
Parmi les diverfes efpèces de vers aquatiques
, il s'en eft trouvé plufieurs qui avoient
la même faculté de fe reproduire etant cou
pés par morceaux ; mais dans une de ces cfpèces
, au lieu de repouffer une tête & une
queue , la plupart de leurs tronçons ont
pouffe deux queucs dans un feul cas
une tête unique nouvellement produite
s'eft trouvée inclinée à l'axe du corps ;
dans tous les autres cas les parties reproduites
ont eu leur direction & conformation
régulières. Il n'y a pas jufqu'aux
vers de terre qui n'aient cette faculté de fe
multiplier ainfi par fection : feulement l'opération
eft plus longue , mais aufli ils font
capables de fupporter de très- longs jeûnes .
A propos de tous ces vers qui fe multiplient
en fe divifant , & qui ont quelquefois
plufieurs têtes , notre Auteur élève des
queftions très - fubtiles , & comme on le
penfe bien , très - intéreffantes fur le moi des
polypes, fur ce que devient le moi du polype
divifé , fur la formation du moi des polypes
nouvellement produits par cette même
divifion ; mais tout en raiſonnant ainfi
fur le moi des infectes , il s'en faut bien qu'il
DE FRANCE. 161
perde le fien de vue , & qu'il nous le laiffe
oublier. Il paroît s'en occuper fans ceffe ;
fans ceffe il va réclamant fes droits fur la
découverte qu'il aura faite d'un mamelon
de chenille , de la manoeuvre d'une chryfalide
, de la conftruction d'une coque , de la
manière dont un puceron vient au monde ;
il ne perd pas non plus l'occafion de citer
lés lettres de fes correfpondans où l'on rend
juftice à fon mérite ; enforte qu'il met le
Lecteur à portée d'obferver auffi le moi du
Philofophe , & d'en démêler le reffort principal.
La troifième partie du premier volume ,
confacrée de même aux infectes , renferme.
des obfervations de détail , parmi lesquelles
il y en a de neuves , fur les chenilles , leurs
coques & leurs chryfalides ; fur les papillóns
& leurs oeufs ; fur une fauffe chenille
& le ver qui la mange ; fur les fourmis &
les fourmis - lions ; fur les mouches ichneumones
& les mouchés des galles ; enfin , fur
les araignées & le ver-mangeur de la jufquiame.
Encore trois Mémoires fur les chenilles
au commencement du fecond volume , fuivis
d'une bonne differtation fur le tania ,
ou ver-folitaire , fa ftructure , fon origine
fa réproduction , & le fpécifique de M.
Herrenfchevands ; fur fa tête nouvellement
découverte par l'Auteur , & jadis entrevue
par M. Andry ; les quatre fuçoirs dont elle
eft munie ; les corps floriformes , ou efta162
MERCUREA
macs , les ftigmates , le vaiffeau continu qui
parcourt toute la longueur du ver , & qui
fut autrefois injecté par M. Winflow ; enfin
, fur les petites ouvertures qui ſe trouvent
fur les côtés ou fur la convexité de
chaque anneau , & qui ont été priſes pour
des bouches par les uns , pour des anus par
les autres.
Le refte de ce fecond volume roule fur les
plantes , fur la végétation dans des matières
autres que la terre ; l'ufage des feuilles , leur
retournement , avec les exceptions , leur
arrangement & ſes cauſes finales , objet favori
des fpéculations de M. Bonnet , fur le
Redreffement des tiges , l'étiolement des
plantes , leurs fingularités , l'art de les colorer
, les découvertes auxquelles cet art a
donné lieu , & la prétendue converfion des
efpèces ; enfin, fur la rofée & les influences
de la lumière & de la chaleur à l'égard de
la végétation .
Le troifième volume nous préfente les
Confiderations fur les êtres organifés. L'opinion
chérie de l'Auteur , & qui , felon lui ,
a été imaginée par la Philofophie elle même
, c'est que que les de tous les corps
germes
organifés d'une même eſpèce font renfermés
les uns dans les autres, & fe développent fucceffivement
, fuivant les circonftances. Rien
de plus philofophique en effet , & en mêmetems
rien de plus commode pour expliquer
la formation des êtres organiques , que de
les fuppofer tous formés dès l'origine des
DE FRANCE. 163
chofes : mais auffi rien de plus modefte &
tout à la fois de plus inconféquent , que
d'annoncer , après avoir ainfi réſolu ce grand
problême , après avoir expreffément affirmé
qu'il n'y a point dans la nature de véritable
génération , que d'annoncer , dis- je , qu'on
arrachera un jour à la Nature ce grand fecret
qu'elle femble s'être réfervé . L'Auteur
Philofophe fe fert de toutes les reffources
de fon génie pour appuyer fa belle découverte
; il n'oublie pas , comme on s'en doute
bien , la divifibilité indéfinie de la matière ;
& fi l'imagination fe révolte contre l'énorme
petiteffe des germes de cette férie décroiffante
à grands pas , dont chaque terme
eft à celui qui le fuit immédiatement , dans
la raifon du corps organifé ( 200 liv. ) par
ex. au germe qui en doit éclore (
de grain ) , & où la raifon du trentième
terme au premier ne pourroit s'exprimer
dans l'hypothèfe , que par une fraction dont
le numérateur feroit l'unité , & le dénominateur
un nombre compofé de deux cent
quarante- fix chiffres ; l'Auteur impofe filence
à cette imagination raifonneufe , en lui difant
Le foleil , un million de fois plus
gros que la terre , a pour terme extrême un
globule de lumière dont plufieurs milliards
entrent à-la- fois dans l'oeil de l'animal vingtfept
millions de fois plus petit qu'un ciron ; »
& fi cela ne fuffit pas pour faire taire l'imagination
, & la rendre plus traitable , il fau
ra tirer de ce même globule de lumière , un
er
164 MEK CURE
autre Univers qui aura fon foleil , fes planettes
, fes végétaux , fes animaux , & parmi
ces derniers , un animalcule qui fera à
ce nouveau monde ce que l'animalcule
vingt-fept millions de fois plus petit qu'un
ciron, eft au monde que nous habitons . Comment
douter après cela des germes innombrables
renfermés , emboîtes les uns dans
les autres ? Ne croit- on pas les voir intuitivement
, les meſurer , les compter , les fuivre
jufques dans les abymes de l'infini , &
devenir fpectateur de leurs admirables évolutions
? ou plutôt , ne voit- on pas que ces
fuppofitions n'expliquent rien ; qu'elles font
le roman de la métaphyfique , & que ce
qu'elles ont de romanefque & de faux fe
répand fur toutes les conféquences que l'on
en veut tirer. Il fuffit de dire que le germe
de la trentième génération feroit plus petit
par rapport au premier corps organifé , repréfentant
ici la première génération , que
le plus imperceptible animalcule du monde
créé par M. Bonnet , ne l'eft par rapport à
la maffe entière de cet Univers réel , de ce
monde planétaire où nous vivons & raifonnons
bien ou mal.
L'Auteur n'eft pas moins heureux à réfoudre
les objections qu'à imaginer des hypothèſes
: fi on lui demande comment ,
dans fon hypothèſe des germes préexiftans ,
il explique les monftres , les mulets , & c.
il fe tirera des monftres en difant qu'ils font
auffi préexiftans , & que parmi les germes
DE FRANCE. 165
il y en a de monftrueux : c'est-à- dire que,
fidèle à l'efprit de fon fyftême , au lieu de
nous dire comment fe font les monftres ,
il fe contente de nous attefter fur fon honneur
qu'ils font faits depuis long - tems ; &
voici fon dilemme victorieux : ou il faut
entreprendre d'expliquer méchaniquement
la formation des organes , ce que la bonne
Philofophie reconnoît être au - deffus de fes
forces ; ou il faut admettre que le germe
contient actuellement en raccourci toutes
les parties effentielles à la plante ou à l'anımal.
Comme fi M. Bonnet avoitle droit d'interdire
à la nature tout moyen de former
fucceffivement de nouveaux êtres organifés ,
par la feule raifon que ce moyen feroit audeffus
de l'humaine intelligence !
A l'égard des mulets , de ces produits métis
dus à l'union peu naturelle de deux efpèces
différentes , plus ou moins éloignées ,
il explique leur forme équivoque & mipartie
par l'influence de la nourriture fur la
conformation de l'animal , bien entendu
qu'il regarde la liqueur féminale comme la
première nourriture de l'embrion , ou , fi
l'on veut , du germe paffant à l'état d'embrion.
Or , il eft démontré par le fait que
cette fingulière nourriture a la force d'imprimer
la reffemblance du père au germe
contenu dans les ovaires de la mère ; je
parle ici le langage de M. Bonnet. Or , comme
cette force & fa manière d'agir eft probablement
au - deffus des explications de
166 MERCURE
l'Auteur , pourquoi ne s'eft - il pas déterminé
, en Logicien auffi intrépide que con
féquent , à admettre auffi des germes de
mulet préexiftans dans chaque feinelle ?
Mais pourquoi les mulets n'engendrentils
point? C'est une autre queftion que l'Auteur
s'étoit faite à lui-même dans un tems
où il croyoit en effet les mulets ſtériles ; &
il avoit répondu fans héfiter , que l'Auteur
de la Nature ayant voulu limiter les eſpèces,
avoit établi un tel rapport entre la liqueur
féminale & le germe , que les organes de la
génération de ce germe ne fauroient, être développés
en entier que par le fluide féminal
propre à fon efpèce , &c. Mais toute cette
explication tombe d'elle-même par une note
que l'Auteur a mife dans cette dernière édition
, & où il avoue que les mulets engendrent.
Or , je vous prie , finalifles téméraires
, quelle confiance peut-on avoir , pouvez-
vous avoir vous mêines dans vos affertions
fur les fins de la Nature & de fon
Auteur , vous qui croyez voir ces fins auſſi
clairement dans les phénomènes imaginaires
& chimériques , que dans ceux qui ont une
exiftence réelle ?
* Tome III , page 442 .
DE FRANCE. 167
NOUVELLE Topographie , ou Defcription
détaillée de la France , par M. Robert
de Heffeln , Cenfeur Royal .
DEUX Obfervations très-fimples font la
bafe de ce travail abfolument neuf , dont
le tems & la réflexion découvriront de plus
en plus l'extrême utilité.
Première Obfervation. Tout quarré quelconque
peut fe divifer en 9 quarrés égaux ,
en prenant le tiers des côtés. Par exemple ,
dans un quarré de 24 pieds de longueur fur
autant de largeur , vous en trouverez 9 de
8 pieds fur 8 , comme le démontre la figure
ci -jointe,
8 4 6
3
2
9
༢S
7
Seconde Obfervation. De ces 9 quarrés
contenus dans le plus grand , l'un eſt toujours
au centre. ( N° . 1 de la Figure. ) Les
8 autres toujours aux 8 points Cardinaux.
Eft ( 2 ) , Oueſt ( 3 ) , Nord (4) , Sud ( s ) . Nord-
Eft (6) , Sud - Eft (7 ) , Nord- Ouest (8 ) , Sud-
Oueſt (9 ).
Rien de plus fimple & de plus évident
1.GS MERCURE
que ces deux Remarques ; en voici l'appli +
cation.
Le Royaume de France & fes frontières
forment un premier quarré qui fe divife
en 9 Régions , chaque Région en 9 Contrées
, chaque Contrée en 9 Diftricts , chaque
District en 9 Territoires , chaque Territoire
en Bans , chaque Ban en 9 Cantons
, chaque Canton en 9 Ténemens , chaque
Tenement en 9 Carreaux , chaque
Carreau en 9 Pièces , chaque Pièce en 9
Mefures.
Ét la Meſure eft un quarré de 8 toifes
fur 8 , ou 48 pieds de longueur fur autant
de largeur.
L'Atlas Topographique renfermera donc
les Cartes fuivantes premièrement , celle
de la France entière divifée en fes 9 Régions. ୨
Elle fe diftribue chez l'Auteur , rue du
Jardinet , vis -à -vis celle du Paon , & fe
vend 3 liv. F2 f. à ceux qui n'ont pas foufcrit.
Elle eft accompagnée d'un Précis de Defcription
générale en 4 pages in folio . Ce
Difcours offre une méthode abfolument
neuve , de claffer tous les objets qui còmpofent
un État aufli vafte que la France;
tous les hommes , tous les arts , tous les
travaux , tous les biens , tous les êtres quelconques
s'y trouvent diftingués avec préci
fion , & placés dans le rang que leur afligné
la Nature .
Secondement , l'Atlas comprendra les 9
Cartes
DE FRANCE. 169
Cartes des Régions principales , en commençant
par celle du Nord - Eft , qui paroîtra
bientôt.
A chacune de ces 9 Cartes fera jointe
une Defcription plus détaillée des pays
qu'elle renfermera , fuivant la méthode expliquée
dans le premier Difcours.
Troisièmement enfin , l'Atlas fera completté
par les Cartes & Plans Topographiques
des Districts , fubdivifés en Territoires
& Bans ; ces Plans ne feront qu'au nombre
de 54 ; les pays frontières trop éloignés
& les mers environnantes qui rempliroient
les autres , n'exigeant pas de Cartes
particulières.
Le total fera donc de 64 Cartes ou Plans.
On peut foufcrire à raifon de 25 liv. pour
les 10 premières , accompagnées du Difcours
explicatif, ou de 160 livres pour les 64.
Dans les Plans des Diſtricts , chaque
ligne de la Carte vaut 72 toifes ; chaque
point , 6 toifes feulement. On n'a jamais
publié de Topographie fi complette & fi
détaillée .
Mais en fuivant toujours la méthode
uniforme & générale de cet Ouvrage , l'Auteur
promet de fournir par la fuite les Plans
particuliers des Ténemens , des Carreaux &
des Pièces qui lui feront demandés. Dans
ces Plans détaillés , une ligne ne vaudra
que 3 toifes de fol pour les Cantons , une
toile pour les Ténemens , & un tiers de
toife ou 2 pieds pour les Pièces.
Sam. 24 Juin 1780.
H
170 MERCURE
1
On ne peut rien de plus commode pour
les Arpentemens , lleess Terriers , Terriers , les partages
& autres opérations rurales. >
Obfervez que , fans rien changer aux dénominations
actuelles , qui font toutes arbitraires
, mobiles & variées à l'infini , la
nouvelle Topographie ajoute des caractères
certains , invariables & uniformes , tant
fur le terrein même que fur les Plans.
au
Ainfi , dans mille ans & à mille lieues
d'ici , l'on reconnoîtroit avec évidence la
place qu'occupe aujourd'hui la plus petite
maifon , par les caractères fuivans :
Royaume de France , Région ( du Centre,
par exemple , ) Contrée du ..... ( Nord ,
par exemple ; ) District du ... Territoire
du ... Ban du ... Canton du ... Ténement
du ... Carreau du ... Pièce du …… .
Mefure du .... Ces dix mots réduisent à
l'impoflibilité phyfique de fe méprendre
fur l'emplacement.
Mais comment les Auteurs de la nouvelle
Topographie pourront - ils reconnoître
& affigner les limites des Régions , Contrées
, Diftricts , Territoires , &c. ? C'eſt
la queftion qu'on a droit de leur faire : ils
y répondent au commencement de leur
Profpectus.
Depuis cent douze ans , les plus illuftres
Aftronomes & Géographes de l'Académie
des Sciences ont travaillé par les ordres &
aux frais de Louis XIV , de Louis XV & de
Sa Majefté régnante , d'abord à mesurer le
DE FRANCE. 171
Méridien qui paffe par l'Obfervatoire de
Paris , plufieurs parallèles à ce Méridien ,
& plufieurs perpendiculaires : Secondement,
à renfermer la fuperficie du Royaume dans
une fuite de triangles exactement mefurés
& liés entre- eux : Troisièmement enfin , à
conftater la diftance des clochers de chaque
Paroiffe principale à la Méridienne de Paris
, & leur latitude préciſe..
C'est en vérifiant les points conftatés par
ce travail , digne de l'immortalité , en les
rapportant , par une méthode fimple & infaillible
, à leur plan général ou à leurs
quarrés fubdivifés de 9 en 9 , que les Directeurs
de la nouvelle Topographie donneront
à leurs Cartes & à leurs Plans l'exactitude
la plus indubitable & l'utilité la plus
permanente.
Jufqu'à préfent tout eft vague , incertain
& changeant dans le mefurage & dans la
defcription fur le papier ; déformais tout
fera clair , fixe , uniforme & proportionnel
; les Arpenteurs auront les mêmes bafes,
le même langage , les mêmes échelles . Dix
mots feront toute la nomenclature du nouvel
Art , la démonftration des calculs ,, la
perpétuité des plans , qu'il ne faudra plus
recommencer , & que le moins habile
pourra vérifier , tant fur le papier que fur
le Terrein.
L'Auteur a donc raifon d'annoncer que
fon travail doit être utile à tous les Citoyens
, principalement aux Seigneurs , aux
Hij
172 MERCURE
Propriétaires Fonciers & aux Cultivateurs.
Ceux qui foufcriront pour fon Atlas complet
, auront les Plans détaillés des Bans,
des Ténemens , Cantons & Pièces qu'ils
defireront , pour leur utilité particulière ,
à beaucoup meilleur marché que les autres.
La gravure du nouvel Atlas fera parfaitement
exécutée ; la Carte de France , qui
paroît avec le Profpectus & le Précis de
Defcription générale , indépendamment du
mérite qu'elle tire de la nouvelle méthode ,
eft en outre de la plus belle exécution.
MÊLANGES Hiftoriques , Politiques ,
Critiques , Philofophiques , &c. , ou Précis
des Événemens les plus intéreffans de
l'Hiftoire Ancienne & Moderne , &principalement
de ceux qui concernent l'Hiftoire
de France , avec le détail abrégé de tout ce
qui s'eft paffé depuis le commencement du
règne de Louis XV juſqu'en 1766 inclufivement,
1 vol. in - 8° . d'environ 700 pages.
Prix , 6 liv, relié. Par M. Ducrot.
I
Qui ne croiroit trouver dans cet Ouvrage
, à la lecture du titre , quelques traits
au moins qui rappelleroient l'exiſtence des
Grecs , des Romains , des Carthaginois ?
Çes Peuples , fi célèbres dans les annales du
nonde, n'y font pas même nommés : Caligula
& Néron font les époques les plus re
DE FRANCE.
1-3
-
culées que l'Auteur donne à ce qu'il appelle
Précis de l'Hiftoire Ancienne; & cependant
le Libraire , fans doute fur la parole , promet
que tous les fiècles précédens s'y déve
loppent en peu d'heures deyant nous ,
& nous
amènent jufqu'à celui que nous voyons illuftré.
Le Lecteur , attrifté par la defcription
des atrocités des Caligula , des Néron , efpère
en vain le récit des vertus des Marc-
Aurèle , des Titus , des Louis XII ; il ne
trouve au lieu d'eux , dans toute la première
partie , que de nouvelles fcènes d'horreurs ;
il ne voit qu'échafauds dreffes , ou poignards
aiguifés. Enguerrand de Marigny , le Cardinal
de la Balue , les Connétables S. Paul , de
Montmorency , Jacques d'Armagnac , le
Comte de Chalais , le Maréchal de Marillac
, Cinq-Mars , de Thou , viennent fuc -
ceffivement déchirer l'ame du Lecteur fenfible
par leurs différens fupplices. Jacques
Clément , Barrière , Châtel , Ravaillac ,
Damien , ne manquent pas de figurer dans
cette hideufe gallerie. Quelle impreflion
doivent faire de tels objets fur les jeunesgens
, pour qui l'Ouvrage , dit - on , eft fpecialement
deſtiné ?
"
M. Ducrot n'a point puifé fes recherches
dans les fources primitives : il s'eft borné
aux Auteurs les plus modernes & les plus
célèbres; il en a confervé jufqu'au ftyle. On
ne peut lui en faire un reproche , puifqu'il
l'avoue. C'eſt une variété de plus , qui, peut
être, ne déplaira pas au Lecteur; mais il au-
Hij
174 MERCURE
roit dû ne choiſir que des faits bien conftatés.
Pourquoi dit- il , en parlant de l'attentat
fur Henri IV par Jean Châtel , que
ce fcélérat avoit avoué l'avoir commis par
les confeils & les ordres des Jéfuites ; tandis
que les Ecrits les plus authentiques du tems,
& particulièrement le Journal de Henri IV,
difent qu'il foutint à la queftion ordinaire
& extraordinaire , & jufqu'à la mort , n'avoir
communiqué fon deſſein à perfonne , &
qu'il avoit entrepris ce coup de fon propre
mouvement ?
و
Dans la feconde partie , où l'Auteur quitte
les grands traits de l'hiftoire pour fe livrer
à des détails plus faits pour des mémoires
que pour des élémens , il avance , en parlant
de l'Edit de Louis XV , qui annobliffoit
les Capitaines dont les pères & les
aïeux auroient eu les mêmes grades , que ,
fous les Règnes de Charlemagne , de Henri
IV un Officier de fortune qui avoit vieilli
dans le fervice , rentroit dans la foule des
Roturiers , tandis qu'un Partifan pouvoit
acquérir la nobleſſe à prix d'argent. Un
jeune homme , à la lecture de ce paffage ,
ne croira-t-il pas que fous le premier Empereur
François , la Nobleffe étoit déjà fixe,
héréditaire , & formoit un Corps dans l'Etat
? Un Gentilhomme entêté de fes aïeux ,
ne fe tourmentera- t-il pas pour reculer fon
illuftration jufqu'à cette époque ? Il termine
cette feconde Partie par un Mémoire fur
l'Artillerie ; c'eft aux gens du métier à le
DE FRANCE. 175
>
3
juger. Sa dernière Partie renferme des delcriptions
géographiques du Royaume de
Siam , de l'Abyllinie , de Tripoli de.
Tunis , d'Alger , de la Chine , avec quelques
particularités fur le Gouvernement ,
les moeurs les ufages des Peuples de
ces contrées. On y trouve une Anecdote
Chinoife qui fait regretter de n'en pas
trouver un plus grand nombre de ce genre.
Trop de perfonnnes font intéreffées à la
favoir , pour ne la pas rapporter. Un riche
infpecteur des Manufactures de ce pays,
donna un Gouverneur à fes deux fils : ils
annonçoient d'heureufes difpofitions . Ce
Gouverneur négligea , pendant un long
voyage que fit le père , de les cultiver ; pour
que fa conduite ne fût point éclairée , il
éloigna les amis de la maifon , renvoya les
Domestiques les plus affidés. On fe plaignit
au père , qui ne voulut rien croire.
A fon retour , il reconnut que ce Gouverneur
l'avoit trompé : il le renvoya. Ce
Gouverneur eut l'imprudence de le citer
au tribunal d'un Mandarin , pour obtenir la
penſion qu'on lui avoit promife. Le Manda--
rin examina les enfans , & prononça cette
Sentence : Je condamne cet éducateur à .
la mort , comme homicide de fes élè-
" ves , & leur père à l'amende de trois :
livres de poudre d'or , non pour l'a-
" voir choifi mauvais , car on peut
❞ tromper , mais pour avoir eu la foi-
» bleffe de le conferver fi long rems .. Il
33
fe
Hiv
176 MERCURE
» faut qu'un homme ait la force d'en per-
» dre un autre quand il le mérite , & fur-
» tout fi le bien de plufieurs l'exige.
"
BIBLIOTHÈQUE du Nord , Ouvrage
deftiné à faire connoître en France tout
ce que le Nord & l'Allemagne produisent
d'intéreffant , d'agréable & d'utile dans '
tous les genres de Sciences , de Littérature
& d'Arts , avec des fpéculations morales ,
légiflatives & littéraires de plufieurs Obfervateurs
des Contrées Septentrionales ,
fur des fujets fort importans aux Méridionales.
Tomes I & II , année 1780.
LA manie des Ouvrages Périodiques femble
être particulière à notre fiècle . Ils fe
font multipliés à l'infini. Les bons efprits
murmurent avec raifon contre cette quantité
prodigieufe
D'innombrables Journaux , dont le fécond progrès
Changea les ignorans en Savans par Extraits.
Il est très-difpendieux de les réunir tous,
& prefque impoffible de lire en un mois un
fi grand nombre de Volumes. Un autre motif
de plainte & de difcrédit à l'égard de ce genre
d'Ouvrages , c'eſt que l'humeur , la paffion ,
& même l'acharnement animent la plumede
la plupart des Journalistes , & que les
plus modérés diftinguent un peu trop leurs
amis de leurs ennemis. La Bibliothèque du
Nord eft exempte de tous ces abus & de tous
r
DE FRANCE.
177
›
ces inconvéniens ; nous ofons affurer que fi
elle étoit plus connue , on conviendroit
généralement qu'elle mérite l'accueil le plus
favorable , & qu'elle manquoit à notre
Littérature. Elle fait parler notre langue aux
meilleurs Écrivains du Nord , & fur-tout
de l'Allemagne , elle nous met à portee de
juger de leur efprit & de leurs idées par des
extraits ou par des morceaux entièrement
traduits , & peut être règardée comme une
fuite du Journal Étranger , qui n'a exifté que
quelques années , & qui néanmoins étoit
comme celui-ci , un des Ouvrages Périodiques
les plus inftructifs & les plus agréables.
Nous avions déjà parlé avantageufement de
ce Journal dans un des Numéros de l'année
dernière. Il a recommencé avec l'année 1780 :
il en paroît tous les mois un Volume de
huit feuilles. Le prix de l'abonnement eſt
de vingt- quatre livres pour Paris & pour la
Province , l'Ouvrage rendu franc de port.
On foufcrit chez Ballard , Imprimeur , rue
des Mathurins , ou chez M. Roffel , Rédacteur
, rue des Écouffes , au Marais . Les matières
contenues dans les deux Tomes que
nous annonçons , font très variées & trèsintéreffantes.
TOME I. Littérature , Lettres fur l'Amour
de la Patrie , ou Correfpondance d'Anapif
témon & de Philopatros. « Ces Lettres , dit
le Rédacteur , font le fruit du délaffement
d'un grand Roi & d'un Roi Philofophe dans
toute la vérité & la beauté de ce terme,
Hv
178 MERCURE
•
prodigué de nos jours à tant de gens qui le
déshonorent par la témérité de leurs opi-.
nions. Le ftyle familier , aifé & noble dont
elles font écrites , les principes fages & lumineux
qui y font développés , fuffiroient
feuls pour faire reconnoître l'augufte plume,
qui les a tracées. Qu'il eft heureux pour,
l'humanité , que parmi ceux qui font deſtinés
à en faire le bonheur , il s'en trouve qui
s'occupent auffi efficacement des moyens de
le lui procurer ! » Ces Lettres font au nombre
de dix. Remarques fur l'Hiftoire Univerfelle
de M. Weguelin. Mufique , Réflexions.
fur l'Art du Chant. Beaux- Arts , de la bienféance
néceffaire dans les Beaux - Arts.
Biographie , Mémoire hiftorique fur le Maréchal
de Fabert. Morale Politique , de la
difficulté de juger les Hommes Supérieurs..
Cette differtation mérite d'être lue avec attention
. Médecine , Mémoire fur le Magnétifme
animal.
ТOME II . Philofophie , Difcours fur l'origine
des Hommes. Littérature , Suite des.
Lettres fur l'Amour de la Patrie. Hiſtoire ,
Notices intéreffantesfur l'Empereur Jofeph 11.
Cet écrit avoit été fait dans le temps même
que Sa Majefté Impériale étoit à Paris , &
étoit prêt à paroître quinze jours avant qu'elle
ne quittât cette Capitale. Des circonstances
particulières en ont empêché l'impreffion à
cette époque. On va juger du ftyle par une
anecdote déjà connue , mais qui n'a jamais
été préfentée d'une manière plus intéreffante..
DE FRANCE. 179
ود
و د
22
ود
23
ور
" Ce Prince , dans une de ces promenades
» où il fe plaît à cacher fa grandeur , vit.
» une jeune perfonne qui portoit un paquet
» dans fon tablier , & qui paroiffoit plongée
» dans la douleur la plus amère. Sa jeuneffe
" & fon affliction l'intérefsèrent . Il l'aborda
» avec cet air d'honnêteté touchante qui
peint l'intérêt & le 1efpect que les ames
» fenfibles ont toujours pour l'infortune . Il
» lui demanda fi on pouvoit , fans indifcrétion
, favoir ce qu'elle portoit . La jeune
perfonne , dont le coeur gonflé de chagrin
éprouvoit ce befoin , que tous les infortunés
ont fenti quelquefois , de le répandre
» au- dehors , ne put réfifter long-temps aux
» inftances de l'inconnu qui l'interrogecit.
Elle lui dit que le paquet qu'elle portoit
renfermoir quelques hardes de fa mère ,
» & qu'elle alloit les vendre . Elle ajouta en
pleurant que c'étoit la foible & dernière
reffource qui lui reftoit pour fubfifter
» toutes deux ; qu'elle n'auroit jamais dû
s'attendre à un pareil fort ; qu'elle étoit
» fille & fa mère veuve d'un Officier qui
" ' avoit fervi avec honneur & diflinction
dans les troupes de l'Empereur , fans avoir
» obtenu cependant les récompenfes qu'il
» étoit en droit d'en attendre . Il auroit faliu ,
» lui répondit le Monarque , préſenter un
» mémoire à l'Empereur. N'êtes - vons con-
ور
ود
ود
ود
وو
ود
nue de perfonne qui puiffe lui recom-
» mander votre affaire ? Elle lui nomma un
» de ces courtifans qui promettent & qui
H vj
180 MERCURE
و و
ور
ود
outblient avec la même facilité , qui depuis
long-temps s'étoit chargé de la recommander
, fans avoir pu , difoit- il , rien
obtenir. L'inutilité de fes démarches avoit
» même infpiré à la jeune perfonne des idées
» défavantageufes de la générofité de l'Em-
» pereur , & elle ne les diffimula point. On
» vous a trompée , lui répliqua le Prince en
و ر
33
و ر
و د
"
cachant fon émotion , je fuis comme sûr
» que fi l'Empereur avoit fu votre ſituation ,
» il y auroit apporté remède. Il n'eft point
» tel qu'on vous l'a dépeint. Je le connois ,
» il m'aime , & il aime encore plus la juftice.
» Il faut abfolument avoir recours à lui.
» Faites un mémoire , venez demain me
l'apporter au château , à tel endroit & à
telle heure ; fi les chofes font telles que
» vous me les avez dites , je préfenterai moi-
» même le mémoire à l'Empereur , j'appuirai
votre demande , & j'ofe croire que
» ce ne fera pas en vain. La jeune perfonne
effuyoit fes larmes , & fe répandoit en
proteftations de reconnoiffance pour le
Seigneur inconnu , quand il ajoute en
attendant , il ne faut pas vendre vos hardes.
» Combien comptiez-vous en avoir ? Six
ducats , répondit- elle . Permettez- moi que
» je vous en prêre douze , jufqu'à ce que
" nous ayens vu le fuccès de nos foins. A
» ces mots ils fe féparèrent. La jeune per-
» fonne court porter à fa mère les douze
» ducats , les hardes & les efpérances qu'un
» inconnu , qu'un Ange de Dieu , qu'un
"
"
و ر
→
22
"
DE FRANCE. 181
ور
"
و د
ور
"
"
» Seigneur de la Cour , qu'un ami de l'Em-
» pereur vient de lui donner. A la defcrip-
» tion qu'elle fait , à la phyſionomie qu'elle
peint , aux difcours qu'elle rapporte , la
mère , ou quelqu'un qui étoit prefent ,
» reconnoît l'Empereur. Heureux le Prince
qui , en pareil cas , ne peut être méconnu !
La jeune perfonne alors demeure épou-
» vantée de la liberté avec laquelle elle a
parlé à l'Empereur de lui - même. Elle
n'ofe plus aller le lendemain au château ;
fes parens ne peuvent parvenir à l'y
» mener qu'après l'heure indiquée. Elle
» arrive enfin comme l'Empereur , impa-
» tient de la voir , donnoit des ordres pour
envoyer chez elle. Elle ne put alors méconnoître
fon Souverain . Elle s'évanouit.
Lorfqu'elle fut revenue à elle-
» même , l'Empereur la fit entrer dans fon
» cabinet avec les parens qui l'avoient accompagnée
, il lui remit pour fa mère le
brevet d'une penfion égale aux appointe-
» mens dont fon père avoit joui , & dont
» la moitié étoit réverfible fur elle , dans le
» cas où elle perdroit ſa mère . Mademoiselle ,
» lui dit ce bon Prince , je prie Madame
» votre mère & vous de me pardonner le
» retardement qui vous a mifes dans l'em→
» barras. Vous êtes convaincues qu'il étoit
» involontaire dé ma part ; & fi quelqu'un
» à l'avenir vous dit du mal de moi , ję
» vous demande feulement de prendre mon
parti ». Académies , Notice fur la Société
و د
.وو
"
ל כ
33
ร ว
• •
182 MERCURE
des Antiquités de Heffe- Caffel. Hiſtoire Naturelle
, Effaisfur la Minéralogie. Médecine ,
Lettre du Docteur Efferding. Gloffologie ,
Défenfe de la langue Celte-gomérite. Biogra
phie , Mémoire hiftorique fur M. Lançon ,
Maitre Échevin de Metz. Poésie , le Temple
des Meffins. Phylique , Mémoirefur l'affinité
des Corps. Commerce , Réflexions fur le
Commerce de la France avec fes Colonies.
Ces divers Ouvrages font en entier , & ne
font point préfentés feulement par extrait ;
en un mot , c'eft moins un Journal qu'une
Collection Périodique.
SPECTACLES.
ACADEMIE ROYALE DE MUSIQUE.
LE Mardi 6 Juin , on a repréſenté pour
la première fois Andromaque , Tragedie-
Lyrique , en trois Actes, mufique de M.
Grétry.
Cette Tragédie Lyrique eft tout fimplement
l'ouvrage de Racine , élagué , refferré ,
changé autant que l'exige la marche d'un
Opéra . Nous nous garderons de faire aucun
reproche à l'Auteur des retranchemens. Que
pourrions- nous ajouter à ce qu'il fe dir à luimême
dans l'Avertiffement qu'il a fait imprimer
en tête de fon Andromaque ? « L'on
n'a eu , dit - il, d'autre prétention que de feryir
le génie d'un Artifte , dont les talens
ל כ
1
DE FRANCE. 183
» ont fait fi fouvent nos delices.... On efpère
que le Public pardonnera cette eſpèce
» defacrilège , en faveur du motifqui l'a fait
و د
faire ". Mais , fi d'un côté cet Avertiffement
, qui annonce le plus profond reſpect
pour Racine , nous engage à ne pas relever
les erreurs dans lesquelles il étoit preſqu'impoffible
de ne pas tomber en coupant l'Ou
vrage de ce grand Homme ; d'un autre , la
modeftie qui y règne nous invite à rendreà
certaines parties du nouveau Poëme le
tribut d'éloges qui leur eft dû. C'eft , par
exemple , une idée très heureufe que cellede
n'avoir point donné de Confidens à Her
mione , à Orefte , ni à Andromaque , & de
leur avoir fubftitué des choeurs.. L'intérêt s'en.
augmente , & l'effet des fituations en devient
plus impofant. Nous ne pouvons cependant
approuver celui de la feconde Scène du premier
Acte. Eft- il naturel qu'Orefte ait befoin
d'un choeur d'Ambaffadeurs pour foutenir
auprès de Pyrrhus la demande qu'il lui fait
d'Aftyanax au nom de toute la Grèce ? C'eft
abufer des libertés que donne la Scène lyrique
que de les étendre à ce point. Orefte doit
parler feul , puifqu'il eft le Chef de l'Ambaffade
; & en fuppofant que le choeur des
autres Ambaffadeurs puiffe être toléré , il
ne peut l'être qu'après le refus de Pyrrhus ;
car alors l'emportement , nous oferons dire
indécent , de la fuite d'Orefte , peut ceffer de
le paroître , & devenir motivé par Findignation
qu'elle éprouve , en apprenant de la
184 MERCURE
bouche même du fils d'Achille , qu'il veur
défendre la veuve & le fils d'Hector. La Scène
où Aftyanax eft fur le point d'être livré aux
Grecs fous les yeux mêmes de fa mère , eft de
l'intérêt le plus touchant. L'idée de mettre fur
la Scène le couronnement d'Andromaque &.
le meurtre de Pyrrhus , en conſervant la Scène
des reproches d'Hermione & celle des fureurs
d'Orefte , préfentoit de grandes difficultés . Il
y a d'autres changemens heureux qui méritent
des éloges.
Avant de parler de la mufique de cet Opéra ,
nous allons tâcher d'oppofer quelques principes
à une opinion qu'on s'efforce d'accréditer,
que tous les fujets tragiques peuvent être
portés avecfuccès fur le Theatre de Polymnie.
Nous obferverons d'abord que rien n'eft
plus dangereux pour les Arts que la confufion
des genres , & que c'eft peut- être à
cet abus qu'il faut attribuer la première
caufe de leur décadence . Nous avons un
Théâtre confacré à la Tragédie proprement
dite , & ce Théâtre , compofé des chefd'oeuvres
des Corneille , des Racine , des
Voltaire , des Crébillon & de quelques autres,
n'a point eu befoin du fecours de la mufique
pour acquérir ni l'éclat dont il jouit , ni fa
fupériorité fur les Théâtres de toutes les
natious connues . Nos Maîtres ont fenti que
de l'expofition au noeud , du noeud au dénouement
, les refforts qui font mouvoir un
Drame Tragique , les caractères qu'on y met
en oppofition , exigeoient des développemens
DE FRANCE. 185
fans lefquels il n'y avoit plus ni ordre , ni
clarté. Ils ont vu que les deux grands mobiles
de la Tragédie étant la terreur & la
pitié , il falloit conduire le Spectateur par
les larmes , les fanglots , l'efpoir , l'incertitude
& l'horreur juſqu'à la catastrophe , &
que les développemens étoient encore indifpenfablement
attachés à cette marche ,
dont réfulte non-feulement la plus grande
perfection poflible de l'Art , mais meme le
véritable intérêt . Après ce coup- d'oeil rapidement
jeté fur les moyens propres aux
grands fujers de la Tragédie , que l'on exa-.
mine ceux qui tiennent à l'Opéra , on s'appercevra
premièrement que tous les objets
de chant , de danfe & de pompe theâtrale ,
donnent aux repréſentations une étendue
confidérable ; fecondement , que , comme
le dit M. de Voltaire , une Tragédie ne
pouvant être par-tout paffionnée , parce qu'il
y faut du raifonnement , du détail , des évé
nemens preparés , & la Mufique n'étant pas
capable de rendre heureuſement tout ce qui
n'eft pas animé, & ce qui ne va pas´au coeur ,
le fyftême des développemens , par conféquent
celui de la grande Tragédie, eft inadmiffible
fur une fcène qui ne demande que
deux coups de pinceau pour la peinture d'un
caractère , & deux mots pour la prépara
tion d'un incident ; d'une fcène où les fituations
ne peuvent être qu'indiquees ;
d'une fcène enfin où les acceffoires feuls
ont le droit d'être prolongés. Si nos ré186
MERCURE
,
flexions font vraies , nous demandons , non
pas aux partiſans enthoufiaftes de l'opinion
que nous voulons combattre , mais aux
gens de goût qui favent diftinguer les genres
, comment tous les fujets tragiques pourront
être portés avec fuccès à l'Opéra ? Nous
leur demandons , pour ne parler que
d'Andromaque , fi l'objet de comparaifon
qui exifte au Théâtre François , ne fera pas
fatal au Drame Lyrique ? Et nous les prions
de prononcer fur le fort qui attend l'Académie
Royale , de Mufique , dans le cas où
le genre qu'on vient d'y introduire parvien- .
droit à s'y établir comme un genre dominant
& exclufif. Nous favons bien qu'on
peut nous oppofer l'exemple d'Iphigénie .
en Aulide ; ce moyen de nous répondre ſe- ,
roit très foible , 1 °. parce que de tous les
fujets Dramatiques , c'eft le plus intéreffant,
le plus attachant , le plus parfait peut- être
qui ait été imaginé depuis l'existence des
Théâtres. 2º . Parce qu'il eft de nature à
plaire dans tous les tems , comme à tous
les efprits. 3 ° Parce que la pantomime feule
de fon action fuffiroit pour arracher des
larmes aux Spectateurs les moins fenfibles .:
4º . Enfin , parce qu'il femble exiger les acceffoires
qui font du reffort de l'Opéra , &
que fon dénouement eft analogue à la ma-,
nière dont il convient qu'un Drame fe termine
fur la fcène lyrique. Qu'on cherche.
à corriger les abus de ce Théâtre , rien de
plus louable ; qu'on rapproche fon illufion
DE FRANCE.
187
de la plus grande vraiſemblance poffible ,
à la bonne heure ; mais qu'on ne dénature
point le genre qui lui eft propre , & que ,
dans les tentatives que l'on fera pour le varier
& le rendre plus intéreffant , on n'oublie
pas ce mot fi vrai : le mieux eft l'ennemi
du bien.
Il y a loin du ſtyle de Silvain & de Lucile
à celui que demande un Opéra -Tragédie.
Andromaque eft le premier Ouvrage de
ce genre que M. Grétry ait tenté ; & , fi
l'on en juge par les beautés qui s'y font remarquer
, on peut concevoir de grandes
efpérances fur les autres compofitions de la
même eſpèce , dont ce Mulicien va s'occuper.
>
Les Chours font en général d'un grand
effet ; ils font bien conçus , & quoiqu'un
peu nombreux , n'ont rien de fatigant
parce qu'ils font variés & écrits d'un ftyle
convenable à leur fituation . La fixième Scène
du fecond Acte mérite une attention particulière
; les oppofitions entre le caractère
d'Andromaque & celui de Pyrrhus y font
apperçues avec une grande intelligence ;
elle fe termine par l'expreffion pathétique
la plus intéreffante. Les airs des Ballets ont
été goûtés & applaudis.
Nous ferons peu de remarques critiques
fur cette nouvelle production de M. Grétry
: il a dû juger de l'effet de fon ouvrage ;
& s'il s'eft examiné lui-même avec la bonnefoi
qui doit être le partage d'un homme d'un
talent auffi diftingué, nos remarques font inu
188 MERCURE
tiles ; s'il n'a point eu ce courage , elles font
inutiles encore. Nous lui demanderons néanmoins,
1 °. pourquoi dans la feconde Scène du
premier Acte , Orefte , en adreffant ce vers à
Pyrrhus, Ne vous fouvient - il plus , Seigneur,
quelfut Hector? le prononce à demi -voix , &
avecune expreflion qui convient à un refte de
terreur ? Cette expreffion eft fauffe ; car outre
qu'un héros tel que le fils d'Agamemnon
doit être incapable d'éprouver du trouble au
fouvenir d'un ennemi mort , quelque redoutable
qu'il ait été , Orefte n'ayant pu fe trouver
au fiège de Trcie , n'a point vu les hauts
faits d'Hector , il n'en doit parler devant le
fils de fon vainqueur que comme d'un Guerrier
qui fur à craindre , & non comme
d'un homme dont la mémoire glace encore
de frayeur la Grèce confternée. 2 °. Pourquoi
, dans le vers qui fuit , & qui eft dit par
le choeur des Ambaffadeurs , Nos Peuples
affoiblis s'en fouviennent encor , le premier
hemiftiche eft exécuté piano , & le fecond
fortiffimo ? Est - ce pour faire une oppofition?
Il n'en eft pas befoin , le débit de ce
vers eft fimple , & n'exige dans les accens
qui lui conviennent , ni tranfition , ni contraſte.
3ª . Enfin , nous lui ferons remarquer
que dans les fureurs d'Orefte , il ne s'eft pas
aflez occupé des tems néceffaires à la vérité
& à l'illufion. Orefte voit tour-à tour Pyrrhus
, Hermione , les démons , les ferpens
qu'elle traîne après elle , les Euménides, &c.
Il eft tout fimple qu'à chaque objet que
DE FRANCE.
189
fon imagination égarée lui préfente , il fe
donne le tems de regarder & de le reconnoître
avant d'en parler ; quelques traits d'Orcheftre
un peu plus étendus qu'ils ne le font,
auroient fuffi pour amener ces tems ; l'Acteur
auroit quelques fecondes de repos ; fa
voix & fon jeu y gagneroient , & l'effet de
la fituation en feroit mieux fenti . Que M.
Grétry n'a -t-il vu notre fublime Le Kain dans
ce moment de la dernière Scène d'Andromaque
! Cet exemple lui auroit paru bien
plus convaincant que notre obfervation .
·
Mlle Duplan chante Hermione. On a
imprimé que M. Legros faifit parfaitement
le caractère de Pyrrhus , tel que Racine nous
l'a tracé. Nous prierons nos Lecteurs d'obferver
que , depuis Baron , aucun Comédien
du Théâtre François n'a mérité cet
éloge. On a imprimé encore que M. Larrivée,
familiarifé depuis long- tems avec la
famille d'Agamemnon , rend avec la plus
grande vérité le rôle , & furtout les fureurs
d'Orefle. Eft il étonnant qu'après
des louanges auffi ridiculement exagérées
, nos Acteurs accufent de malignité les
Journalistes qu'on appelle févères , parce
qu'ils font juftes , & que rien ne les engage
à ceffer de l'être : Nous ne mériterions
pas d'afpirer à ce titre , fi nous négligions
de parler de Mlle Levaffeur . Elle joue le rôle
d'Andromaque avec une intelligence digne
des plus grands éloges . Il y a long- tems que
nous n'avons vu fur le Théâtre de l'Opéra
190 MERCURE
quelque chofe d'auffi attachant , d'auffi intéreffant
que fon jeu dans la Scène où ,
après avoir baigné de fes larmes fon fils
qu'on eft prêt à lui arracher , elle fe rend
aux voeux de Pyrrhus , pour conferver les
jours de cette image adorée du grand Hector.
Les Ballets font de M. Dauberval ; ils
font très - bien exécutés par les principaux
fujets de la Danfe.
Au N°. prochain les Articles de la Comédie
Italienne.
ANNONCES LITTÉRAIRES.
TRAITÉ de Mufique , concernant les tons , les harmonies
& les accords , & le difcours mufical , par
M. Bametzrider. Seconde Édition. Vol . in - 8 ° . A
Paris , chez l'Auteur , rue Neuve S. Roch , près celle
des Moineaux , & chez Gueffier , Imprimeur-Libraire,
rue de la Harpe.
Mélanges tirés d'une grande Bibliothèque , No. E,
feconde partie. Vol. in - 8 ° . A Paris , chez Moutard,
rue des Mathurins.
Mémoire fur les effets falutaires de l'Eau-de- vie
de Genièvre , par M. Daiguan , Docteur en Médecine.
Vol. in- 8 ° . A Paris , chez Lamy , Libraire ,
quai des Auguftins.
Differtation Chimique fur les Eaux Minérales de
S. Diez , par M. Nicolas , Démonftrateur de Chymie
, à Nancy. Vol . in - 8 °. A Nancy , chez
Bachot , Imprimeur- Libraire.
Réflexions fur la Hollande , où l'on confidère
DE FRANCE. 191
principalement les Etabliffemens de Charité , par
M. Daignan , Docteur en Médecine. A Paris ,
chez Lamy , Libraire , quai des Auguſtins.
Effai fur le Jugement qu'on peut porter de M.de
Voltaire. Vol. in- 8 ° . A Paris , chez Mérigot le
jeune , Libraire , quai des Auguſtins.
La nuit de Janot , ou le Triomphe de mon Frère,
Comédie- parade , in - 8 ° . A Paris , chez Eſprit , Libraire
, au Palais - Royal.
Table Tachygraphique , ou moyen d'apprendre
foi-même cet Art , avec des modèles d'abréviations
en François , Italien , Eſpagnol , Anglois , Latin ;
utile aux perfonnes qui fuivent les Cours ou les
Tribunaux , & qui font curieux d'écrire auffi vite
que la parole ; par M. Coulon de Thevenot , Juré-
Expert Vérificateur , & Membre de l'ancienne Académie
d'Écriture . A Paris , hôtel de Brégny , ruc
des Mauvais -Garçons , Cimetière S. Jean.
Cette Carte , qui peut le mettre fous cadre , offre
toutes les abréviations néceffaires pour remplir le
but de l'Auteur. On y voit 187 caractères placés dans`
un ordre fi méthodique , que toute perfonne en peut
foi- même apprendre l'ufage. A l'aide de ces caractères
, on fupprime les deux tiers des lettres ordinaires.
On vient de mettre en vente chez Moutard , Imprimeur-
Libraire , rue des Mathurins , les Tomes
XV & XVI de l'Hiftoire Univerfelle , nouvellement
traduite de l'Anglois.
Lettres Phyfiques & Morales fur l'Hiftoire de la
Terre & de l'Homme , par M. J. R. de Luc , Citoyen
de Genève. 6 vol. in- 8 ° . A Paris , chez la
veuve Duchefne , Libraire , rue S. Jacques.
192 MERCURE
Hymne au Soleil , fuivi de plufieurs morceaux
du même genre , par M. l'Abbé de Reyrac. Cinquième
Edition. Vol. in- 12 . A Orléans , chez la
veuve Rouzeau-Monteau ; & à Paris , chez Debure ,
Efprit , Moutard , Onfroi & Valade , Libraires.
L'Origine du Monde & de la Terre en particulier
, par Wallerius , traduit en François par M. J.
B. D. Vol . in- 12 . Prix , 3 liv . A Paris , chez Baltien
, Libraire , rue du Petit Lion.
La vraie manière d'apprendre une Langue quelconque
, vivante ou morte ; Ouvrage divifé en plufieurs
parties ; GRAMMAIRE LATINE . Seconde Partie.
Vol. in- 12. Prix , 1 l. 10 f. A Paris , chez Morin ,
rue S. Jacques.
La Nature confidérée fous fes différens afpects ,
ou Journal des trois Règnes de la Nature , par M.
Buchoz . In - 12 . Tome premier. A Paris , chez l'Aurue
de la Harpe , près la Sorbonne ; & chez
Lamy & Saugrain , Libraires , quai des Auguftins. reur ,
TABLE.
LE Normand vindicarif, 146 | Nouvelle Topographie de la
Madrigal ,
Romance ,
167 147 France ,
148 Mélanges Hiftoriques , &c. 172
Enigme & Logogryphe , 151 Bibliothèque du Nord , $176
Collection complette des Eu- Académie Roy, de Mufiq. 182
vres de Charles Bonnet , 154 | Annonces Littéraires ,
AP PROBATION.
190
J'ai lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 24 Juin. Je n'y ai
rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion. A Pasis ,
le 23 Juin 1780. DESANCY.
د ی ر
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES..
RUSSIE.
"De PETERSBOURG , le 25 Avril.
LEs de ce mois , le régiment des Gardes
à cheval a célébré fa Fête felon l'uſage ;
l'Impératrice a dîné en public avec les Officiers
de ce Corps , auquel elle a accordé quelques
nouvelles graces à cette occafion . Son
départ eft toujours fixé au 10 du mois prochain
; elle arrivera à Mohilow le 27 , où l'on
croit que l'Empereur fe trouvera le lendemain.
Quoique l'intention de ce Prince foit
de garder l'incognito fous le nom de Comte
Falkenftein , il fe confirme que il fe confirme que le Feld - Maréchal
Comte de Romanzow eft défigné pour
l'aller recevoir fur les frontières .
La débacle des glaces a rendu notre rivière
navigable depuis vendredi dernier .
Mais le paffage entre Cronstadt & Oranieboom
eft encore fermé par les glaces.
DANEMAR C K.
De COPENHAGUE , les Mai.
OUTRE les 4 vaiffeaux de ligne & les 4
frégates que l'on équipoit , la Cour vient
de mettre encore en commiffion deux autres
vaiffeaux de ligne le Jylland de 70 ca-
3 Juin 1780.
a
( 2 )
nons , & le Mars de 60; & l'on recrute ,
tant dans ce Royaume , qu'en Norwége , le
nombre d'hommes néceffaires à ces armemens.
Les vaiffeaux de guerre le Wagrie & le
Droit d'Indigenat , commandés le premier
par le Capitaine Bille , & le fecond par le Capitaine
Gerner viennent d'entrer en rade. Le
Capitaine Ziervogel a mis à la voile avec une
frégate fur laquelle font les Officiers & les
équipages néceffaires pour ramener ici les 21
frégates qui fe trouvent à Frédériksham en
Norwége.
Le vaiffeau de guerre Ruffe , Capitaine
Spendof qui a hiverné ici , & une frégate de
la même Nation qui étoit de retour de Norwége
où elle avoit été envoyée , ont mis hier
à la voile pour fe rendre à Pétersbourg.
Les dernières lettres d'Helfingbourg portent
que le Général Major de Platen , commandant
de cette Ville , a été gratifié par le
Duc Ferdinand de Brunſwick du Portrait de
S. A. S. accompagné d'une lettre gracieuſe .
SUÈDE.
De STOKOLME , ie s Mai,
LE 28 du mois dernier le Roi tint le
Chapitre annuel de fes Ordres ; il créa Chevalier
de l'épée M. de Celfing , fon Envoyé à
la Porte.
Le Duc de Sudermanie ayant été nommé
Commandant du Corps à cheval , prêta , le
25 , ferment en cette qualité entre les mains
de S. M. en préfence des Sénateurs & des
principaux Seigneurs de la Cour.
༣ )
S. M. vient de déclarer au chargé d'affaires
de la Cour de Ruffie, qu'elle acceptoit les propofitions
que cette dernière lui a faites , relativement
à la neutralié armée ; qu'en conféquence
, elle fera armer encore 6 vaiffeaux de
ligne ; de forte que nous aurons cet été 10
vaiffeaux de ligne & 6 frégates. 6 des premiers
refteront dans le port de Carlfcrone , où
ils fe tiendront prêts à partir au premier ordre.
On fe flatte que le parti que prennent les
Cours du Nord , de concert avec les autres
Puiffances neutres , réprimera les excès des
navires armés & des corfaires des Puiffances
belligérantes ; excès dont la rencontre de la
frégate l'Illerim avec un corfaire Mahonois ,
fournit un nouvel exemple , ainfi qu'on l'a'
remarqué dans la relation que la Cour vient
de publier de cet évènement,
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 10 Mai.
L'IMPERATRICE - REINE fe propoſe de fe
rendre avec toute fa Cour au Château de
Schombrun vers le 15 ou le 16 de ce mois.
C'eft vers ce tems que l'Archiduc Maximilien
fe mettra en route pour le voyage qu'il
doit faire dans les Pays-Bas.
Outre la promotion des Chambellans faite
depuis quelque tems , on en a annoncé une
autre de Généraux qui eft fecrette encore &
qui fera publiée inceffamment.
Le 4 de ce mois S. M. I. & R. fe rendit à
Neudorf dans le Château du Cardinal Ara
2
( 4 )
b
chevêque de Vienne , pour affifter à la dédicace
d'une nouvelle Eglife ; Elle revint ici
le lendemain.
L'Empereur n'eft attendu de retour dans
cette Capitale que vers la fin du mois d'Août
prochain.
» M. Charles - Guillaume Teufel de Parkenfée ,
écrit - on de Ratisbonne , précédemment Envoyé de
Mecklenbourg & de plufieurs autres Cours , retiré
depuis quelques années fur fes biens à Teublitz , s'elt
tué d'un coup de piſtolet dans un âge fort avancé. Ily
avoit déja long-tems qu'on remarquoit en lui des fignes
de mélancholie «,
De HAMBOURG , le 27 Avril.
DANS la difette actuelle des nouvelles , on
ne s'entretient ici que du plan de la neutralité
armée propofé par l'Impératrice de Ruffie ,
& dont l'exécution ne peut que procurer les
plus grands avantages , tant pour le préfent
que pour l'avenir.
On lit dans un papier imprimé à Philadelphie
l'Extrait fuivant d'une Pièce intitulée , la Crife ,
adreffée au peuple d'Angleterre par l'Auteur du
Common-fenfe.
و د
>
Cinq ans fe font écoulés depuis le commencement
des hoftilités , & dans chaque campagne
par un affoibliffement progreflif , vous vous êtes
trouvés fucceffivement moins capables de conquérir
l'Amérique . Vous avez changé de Généraux fans
changer de fortune , & cependant vos revers ne
vous ont pas rendus plus prudens , au contraire ils
vous ont rendus plus cruels. Vous avez cru que la
gloire d'une Nation , comme celle d'un Indien féroce
, confiftoit dans le nombre des chevelures enlevées
, & dans les tourmens qu'on fait fouffrir à fes
Ennemis.
( 5)
Pendant qu'éloignés du théâtre de la guerre vons
n'aviez rien à perdre & pen à craindre , le récit des
maux que vous commandiez , affectoit au peu
votre fenfibilité que la lecture de ces Hiftoires de
l'An iquité , dont la diftance des tems & des lieux
afforblir l'impreffion & change les plus terribles fcènes
en fujets de paifible converfation .
Le tems de trembler pour vous - mêmes eſt enfin
arrivé , & les floties combinées ont porté l'effroi fur
vos côtes . Jufqu'ici vous n'aviez fupporté que les
dépenfes de la guerre fans en connoître les misères
& les dangers , Voyez combien les Américains ont
maintenant d'avantages fur vous. L'habitude de la
dérreffe a fortifié leurs ames contre tous les évè
nemens . Ils fe font déterminés à abandonner leurs
maifons & leurs villes aux flammes de leurs cruels
dévastateurs , & à chercher au milieu des déferts de
nouveaux afyles à la liberté opprimée , plutôt que
de fubir le joug que vous vouliez leur impofer.
Ainfi familiarifés avec l'infortune & les malheurs
de la guerre , ils ont appris à les fupporter avec
courage. La juftice de leur caufe a été pour eux une
fource intariffable de confolation , & l'efpérance
de la voir triompher , leur a rendu leur pofition
plus fupportable , mais votre fituation eft le revers
de la leur. Vous êtes les artifans de tous vos maux ,
vous avez été fans pitié pour les autres , & vous
n'en exciterez point pour vous-mêmes. C'eft en
vain que vous implorez le fecours des Nations
étrangères , jamais elles ne s'uniront à vous pour
perfécuter l'Amérique. La vraie , la faine politi jue
des Puiffances Européennes eft d'humilier l'ambition
ufurpatrice , & de réduire à une égalité plus
légitime le fier tyran des mers . Aveuglés par vos
paffions vous rapportez tout à elles . Vous vous
étonnez que les Etats du Sud ne vous aident pas
conquérir un pays que vous armeriez bientôt contre
cux ; que ceux du Nord ne s'efforcent pas de vous
à
23.
( (-6 )
faire rendre un Commerce de productions qu'ils
vous fourniffent déjà eux-x- mêmes , & que la Hollande
fi long-tems victime de votre acte de naviga
tion , ne fe facrifie pas pour vous conferver l'empire
des mers.
Quand une nation ne peut perdre par la guerre
que ce qu'elle perdroit en ne prenant pas les armes
le parti de la guerre eft le feul qui convienne à
fes vrais intérêts , & telle étoit la fituation de l'Amérique
au commencement des hoftilités ; mais il
n'en eft pas de même lorfqu'une nation ne peut
gagner par la guerre que ce qu'elle pourroit obte
nir par la paix , & telle eft la pofition préfente de
l'Angleterre.
Il vous eft impoffible de conquérir l'Amérique ,
c'est une propofition que l'expérience & la raifon
démontrent ; quel peut donc être votre objet en
continuant la guerre fi ce n'est l'épuisement de vos
finances , de vos refources & enfin votre propre
deftruction ? & quand ferez-vous convaincus de
l'erreur ou de la mauvaiſe foi de ceux qui vous
ont trompés ? Il faut encore renoncer aux faulles
notions dont vous êtes préoccupés qui ne peuvent
qu'accroître vos défaftres & combler votre perte.
Ceux d'entre vous qui forment la minorité ou
le parti de l'oppofition fe plaifent à croire que fous
leur Adminiftration l'Amérique accepteroit des
offres qu'elle refufera toujours du Miniſtère actuel ;
mais ils font dans l'erreur , & lord Chatam luimême
, eût il tenu le gouvernail , auroit échoué fur
cet écueil. Au commencement de nos conteftations ,
ces espérances pouvoient n'être pas deftituées de
fondement , mais puifque vous nous avez vousmêmes
forcés à choifir l'indépendance , que nous
avons reconnu la néceffité & fenti les avantages
de la révolution qui s'eft opérée , elles ne fervent
qu'à prolonger une guerre dont l'évènement déjà
fixé par le fort des armes & garanti par des Trai
( 7 )
tés ne peut pas être changé ou altéré par d'auffi
foibles confidérations.
1
Les deux partis dont vous êtes le jouet perdent
le tems en vaines diſputes de mots ; ſavoir , fi l'Amérique
fera indépendante ou non , tandis que la
feule chofe qui foit en votre pouvoir , eft de reconnoître
ou non fon indépendance . Ils confondent
une queftion militaire avec une queftion po
litique , & ils prétendent conquérir par des fuffra
ges ce qu'ils ont perdu dans des batailles . Diré que
l'Amérique ne fera pas indépendante , c'est voter
contre le décret des deſtinées , ou c'eft foutenir que
fe trouvant indépendante elle ne voudra pas
l'être ;
queftions oifeufes qui ne fervent qu'à montrer la
folie des difputes & la foibleffe des difputans .
D'après la longue habitude de regarder l'Amérique
comme votre domaine , vous lui attribuez
toujours les mêmes préjugés qui vous gouvernent.
Parce que vous avez adopté une religion dominante
à l'exclufion des autres , vous pensez qu'elle
le doit faire auffi , & parce que par une infociable
petiteffe d'efprit , vous nourrillez d'éternelles animofités
contre la France & l'Espagne , vous fuppofe
que l'Amérique ne peut contracter une amitié folide
avec ces Puiffances ; en effet , tant qu'elle a pris vos
jugemens pour modèles des fiens , elle a penſé comme
vous ; mais maintenant qu'elle a fecoué avec le
joug de votre domination celui de vos opinions ,
elle penfe & elle agit fur des principes bien différens ,
& guidée par des lumières plus sûres , elle croît
devoir un jufte retour d'amitié aux Puiffances bienfaifantes
& défintéreflées , contre lefquelles vous
ui aviez infpiré les plus injuftes préventions .
Quoiqu'il en foit, on apprend que les Puiffances
neutres ne tarderont pas à mettre de
fortes efcadres en mer , afin de protéger leur
commerce , & l'on prétend même que fi les
2 4
( 8 )
Anglois continuent à moleſter les navires neutres
, il pourroit bien arriyer dans, peu que
l'on formât quelqu'entreprife de conféquence.
On affure que les Villes Anféatiques ont
accédé à la neutralité armée ; & le bruit
court qu'il doit fe tenir à la Haye des conférences
entre les Puiffances maritimes. Elles
s'ouvriront , ajoute- t- on , auffi - tôt que le
Baron d'Erenswerth , nouveau Miniftre du
Roi de Suède auprès de LL. HH. PP. y fera
arrivé.
On dit que le Prince de Pruffe doit faire
au mois de Septembre prochain un voyage à
Pétersbourg , où il compte féjourner quelque
tems.
On mande des frontières de Pologne qu'il
s'aflemble à Mohilow une foule incroyable
pour y voir l'entrevue de l'Impératrice de
Ruffie & de l'Empereur ; ce dernier y arrivera
à cheval ; il y a quelques milliers de Ruffes
aux environs de la Ville , pour qu'il ne s'y
commette point de défordres.
ITALI E.
De NAPLES , le 2 Mai.
L'HEUREUX accouchement de la Reine a
été célébré ici par des fêtes qui durent encore.
Le Roi a fait remettre à fon augufte épouf
le préfent de s0,000 ducats qu'il eft d'ufage
dans ce Royaume de faire à la Reine , lorfqu'elle
donne la naiffance à un Prince.
On mande de Rome que l'Archiduc Ferdinand
& l'Archiducheffe fon épouſe en font
•
( و )
partis le 22 du mois dernier pour retourner
à Milan par Lorette & Florence . Le Pape
leur a fait de magnifiques préfens ainfi qu'à
leur fuite; la veille de leur départ , il envoya
à Madame l'Archiducheffe ; la rofe d'or que
les Souverains Pontifes font dans l'ufage de
bénir le 4º Dimanche de Carême. M. Manciforte
, Majordôme du Sacré Palais , qui fut
chargé de la lui porter , reçut de S. A. R. une.
tabatière d'Or , garnie de diamans & dans
laquelle étoit une bague de 7 gros brillans .
Les mêmes lettres ajoutent qu'il vient de
vaquer un cinquième chapeau dans le Sacré
College par la mort du Cardinal Guidi ,
élevé à la pourpre le premier Juin 1778 ,
Diacre de la Sainte-Eglife , & Titulaire de
St-Céfaire. Il eft mort d'une fièvre inflammatoire
le 23 du mois dernier , âgé de 58 ans!
Selon des lettres de Conftantinople , il y
eft arrivé d'Ifpahan un député des Antago
niftes du nouveau Souverain de Perfe , &
preſque en même-tems un autre du Prince
Héraclius de la Georgie. Cet Antagoniſte fé
nomme Zadic Chan . Il prétend , ainfi que le
Prince Héraclius , difputer par les armes le
Gouvernement de la Perfe au nouveau Souverain.
On ne croit pas que la Porte ait in
tention de foutenir ni l'uh ni l'autre.
ESPAGNE.
De CADIX , les Mai.
LA flotte fortie de ce port le 28 du mois
dernier , a été rencontrée à la hauteur de
( 10 )
Lagos par un bâtiment arrivé hier . Depuis ce
tems-là fa marche n'a plus été retardée , le
vent a changé , & il lui eft favorable. Elle eſt
compofée de 12 vaiffeaux de ligne , 5 frégates,
Corfaires armés par le commerce , 64 bâtimens
de tranfport chargés de 12,000 hommes
de troupes , d'artillerie & de munitions
de guerre , & 59 bâtimens de commerce
dont 3 François & 3 Américains ,
Il refte dans ce port 15 vaiffeaux de ligne ,
dont 10 font tous prêts à mettre en rade , &
les 5 autres le feront inceffamment. Il y en a
8 à la Corogne , s frégates & une corvette ,
en état de mettre à la voile au premier ordre.
Le convoi parti de Breft le 14 y eft arrivé avec
la frégate la Santa-Leocadia.
Nous venons de voir mouiller dans cette
baie le vaiffeau Parlementaire le Sartine qui
'ramène de l'Inde M. de Bellecombe , ci- devant
Gouverneur de Pondichéri & les autres Officiers
François. Ce bâtiment étant fur le cap
Saint-Vincent , a eu le malheur de rencontrer
l'efcadre de Johnſtone. Il faifoit les fignaux
Parlementaires , ne cherchant pas à fuir
lorfqu'au mépris du droit des gens le Commodore
Johnstone qui montoit le Romney
Tui a envoyé 2 bordées qui ont tué ou bleffé
25 perfonnes à bord du Sartine. Le Capitaine
& deux Officiers font au nombre des morts.
On s'attendoit fi peu à un attentat pareil ,
que tout le monde étoit fur le tillac , & un
boulet eft venu mourir aux pieds de M. de
Bellecombe . Jonhstone connoiffant fon ert
ou du moins faifant femblant de s'être
( II )
mépris , a ceffé fon feu , & il a écrit une lettre
d'excufe. Il faut croire qu'il n'en fera pas
quitte à fi bon marché , & que fa Nation ne
fe contentera pas de le défavouer.
7
M. de Beauffer a mis à la voile hier avec
fes cinq vaiffeaux ; il va croifer à la hauteur
de Lisbonne , & il pourra bien fe réunir à
yaiffeaux qui ont dû fortir du Ferrol . On croit
qu'il reviendra ici dès que l'efcadre de Toulon
fera arrivée.
Suite du règlement concernant la navigation des
vaiffeaux neutres.
t
» 8°. Dans le cas où les bâtimens , arrêtés par les
vaiffeaux de Roi ou Corfaires , jetteront leurs papiers
à la mer , & que ce fait fera juridiquement
prouvé , ils feront , pour cette raifon feule , décla
rés de bonne prife ; conformément au ſeizième article
du Règlement pour la courfe.
要
9°. S'il étoit prouvé que dans la cargaifon des
vaiffeaux arrêtés , il fe trouvât quelques effets de
propriété ennemie , pour- lors , toutes les fois que
le Capitaine l'aura déclaré librement , les fufdits
effets feront déchargés feuls , on en payera le frêt ,
fans retenir plus long tems les Patrons , ni empê
cher aucunement leur navigation , bien entendu
toutes fois , qu'autant que faire fe pourra , on në
mettra lefdits bâtimens dans le cas de courir aucun
danger , par le déchargement des effets fulmention
nés : on donnera en outre aux Capitaines un reçu
des effets déchargés , de l'état où ils le font trouvés ,
ainfi que du montant de leur frêt jufqu'au lieu de
leur deftination ; ce qui fera conftaté par leurs
Charte Parties ou Connoiffemens , afin de pouvoir
être fatisfaits de ce qui leur fera dû par le Commiffaire
de Marine du premier port où ils aborderont
; ce dont ils donneront avis par la voie du
ministère , afin que fi le reçu dont ils font porteurs ,
á 6
( 12 )
leur a été donné par un Corfaire , le montant leurs
en foit payé par les propriétaires , & s'il leur a étéfourni
par un vaiffeau du Roi , on prenne à cet
égard les mefures les plus convenables , pour qu'en
cas qu'il fut jugé abfolument néceffaire de conduire
les fufdits bâtimens dans quelque port pour
les y décharger , ils foient indemnités de ce qui
leur fera dû à raifon de leur frêt , pour autant de
journées qu'il fera jugé indifpenfablement néceffaire
qu'ils emploient , tant pour aller aux fufdits ports ,
que pour en revenir : mais néanmoins , le cas arri
vant où ces Capitaines cacheroient des effets de
propriété ennemie , ou nieroient qu'ils appartiennent
à ces mêmes ennemis , ils feront poursuivis juridiquement
, les Juges de la Marine examineront le
cas & décideront avec liberté d'appel au Confeil
de Guerre , qui , conformément à l'ufage des Tribunaux
Anglois , déclarera de bonne prife tous ces
effers , qui paroîtront légalement appartenir aux
ennemis , au moyen de quoi , attendu le recellement
& la dénégation des fufdits effets , on ne tiendra
aucun compte ni du frêt , ni des journées perdues
aux Patrons des navires , puifqu'ils auront été
caufe eux -mêmes du retard apporté à leur navigation.
10. Lorfque dans les cas fufdits ou d'autres
femblables , les navires des amis on des neutres
feront arrêtés & amenés dans des ports , autres
que ceux de leur deftination , contre les formes
prefcrites , ou fans y avoir donné lieu par des raifons
bien fondées , foit par la direction de leur
cours , foit par l'état de leurs papiers , par quelque
réfiftance de leur part , la nature de leur cargaifon ,
ou d'autres caufes légales , fondées , ou fur les
Traités ou fur l'ufage des nations univerſellement
adopté , les Armateurs , qui auront faifi lefdits
vaiffeaux , feront condamnés à bonifier les journées
perdues , ainfi que les dommages & préjudices
caufés au navire faifi : cette condamnation ou
juftification fera mentionnée dans la même Sen(
13 )
,
rence , qui contiendra les déclarations de bonne ou
de mauvaiſe priſe , & à cette fin , on procédera
avec la plus grande célérité , en ne portant aucune
atteinte , tant aux priviléges qu'aux points princi
paux , dont la nature des chofes exigerá l'obfervation
& les décifions , foit qu'elles portent condamnation
ou élargiffement , devront être exécutées
fous caution , ainfi qu'il eft réglé pour l'avantage
des Armateurs ; & s'il arrivoit que les vaif
feaux qui auroient caufé le dommage , appartinf
fent au Roi , dans ce cas , les Tribunaux ou Juges
de la Marine en donneront connoiffance au Sécretaire
de V. E. , en lui envoyant en même-tems les
pièces justificatives & leurs avis , afin que S. M.
puille ordonner les dédommagemens convenables ,
& ce qui fera jugé néceffaire pour prévenir out
remédier à des cas femblables ; & c'eft dans ce
fens que doivent être entendus le quarantième &
autres articles du Règlement pour la courfe.
La fuite à l'ordinaire prochain.
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 20 Mai.
Nous n'avons point encore de nouvelles
de l'Amérique Septentrionale ; tout ce qu'on
a débité depuis l'arrivée des dernières dépê
ches du Général Clinton eft fort vague &
fort contradictoire ;' on a affuré tour à tour
qu'il avoit pris Charles -Town & qu'il avoit
effuyé un échec qui rendoit cette conquête
impoffible ; ni l'une ni l'autre de ces nouvelles
ne mérite de la confiance. Les avis les
plus sûrs font qu'il avoit demandé à New→
Yorck un renfort de 4000 hommes ; ce qui
fuppofe qu'il a befoin d'un fecours auffi confidérable
, & qui eft de plus de la moitié de
fon arinée actuelle , dans ce cas , il n'a pa
(114 )
*
dû fonger à brufquer une attaque qui , fielle
ne réuffiffoit pas , l'expoferoit lui -même à
fubir le fort du Général Burgoyne. On prétend
qu'il s'eſt borné à prendre une pofition
forte à James-Ifland , à 15 milles de Charles-
Town , & qu'il prend le parti d'y attendre
le renfort qu'il a demandé. Ces avis qui font
au moins probables , nous laiffent dans
l'anxiété ; elle ne pourroit qu'augmenter ,
s'il eft vrai , comme on l'affure d'après quelques
lettres particulières de Hampton en
Virginie , que plus de 6000 hommes , tant
de troupes réglées que de milices , ont été
introduits dans Charles-Town depuis que
le Général Clinton a paru fur fes côtes. Le
Général Moultries commande dans la place
dont la garniſon eft nombreuſe ; & l'armée
continentale qui garnit fes lignes eft fous les
ordres des Généraux Gates & Lincoln . Dans
ce cas , il eft douteux que le fecours attendu
de New-Yorck foit fuffifant pour réduire
une place fi bien défendue . On a lieu de
craindre d'ailleurs que ce fecours n'arrive
pas fi-tôt , & qu'il ne foit pas proportionné
aux befoins. L'armée de Washington permettra-
t-elle au Gouverneur de New Yorck de
s'affoiblir ? ce Général eft campé auprès dè
Kingsbridge , on ne doute point qu'il n'ait
des vues fur cette place ; on parle même
d'un choc qui a déja eu lieu , & dans lequel
90 gardes ont été tués , ainfi que deux de
leurs Capitaines dont l'un s'appelle Watfen.
Le corps des gardes , depuis qu'on l'a envoyé
en Amérique , a fait , foit dans cette
7:15 )
action , foit dans d'autres , une perte confidérable
qui l'a diminué au moins d'un cinquième
. Comme on ne parle pas de ce qu'a
pû perdre le Général Américain , on fuppofe
que cette affaire a été une furpriſe dans
laquelle il a eu l'avantage,
La poffeffion de New-Yorck ne nous a
pas donné la province ; l'Affemblée a paffé
l'acte fuivant dans le inois de Février.
» Attendu que plufieurs citoyens & natifs de
New-Yorck ont non - feulement prêté de l'affiftance
aux ennemis de leur pays , mais ont pris encore les
armes pour les feconder , & par-là fe font rendus
coupables de haute- trahifon envers les Etats- Unis ;
il a déclaré que tous les ennemis de leur patrie
feroient déclarés indignes de l'habiter ; que leurs
perfonnes pourroient être arrêtées par tous les Offi
ciers civils & militaires quelque part qu'on puiffe
les trouver , & que leurs biens quelconques feront
faifis & confifqués au profit des Etats «.
:
En attendant que le Ministère ait reçu des
nouvelles & qu'elle les publie , il en eft
arrivé des Ifles. La gazette de la Cour du 16
de ce mois , a donné l'extrait fuivant d'une
- lettre du Vice-Amiral Parker en date du 7
Avril dernier.
Le 15 du mois dernier , la Pallas a envoyé
ici un vaiffeau Eſpagnol armé en flûte , montant 20
canons , chargé de 2100 quintaux de poudre , & de
quelques approvifionnemens d'artillerie , le tout
deftiné pour les garnifons du Continent Espagnol.
Le 25 du même mois , le Janus eft arrivé fort
endommagé dans fes agrès & dans fon corps ; il
nous a informé , de la part du Capitaine Cornwallis ,
que le 20 , à la hauteur de Monte - Chrifti , il a rencontré
4 vaiffeaux de ligne François , & une frégate
, ayant fous leur eſcorte plufieurs vaiffeaux
"( 16 )
marchands. Nos yaiffeaux le Lion , de 64 , le Bristol,
de so , & le Janus , de 64 , formèrent la ligne en
avant , & furent chaffés par les François , qui , à
fix heures du foir , arrivèrent à la portée du canon.
Le combat de retraite fe foutint pendant toute la
nuit ; l'ennemi ne jugeant pas à propos d'approcher
nos vaiffeaux bord à bord , quoiqu'il fût en fan
pouvoir de le faire. La matinée du 21 fut calme;
comme le Janus étoit à portée , le Commodore
François fit fur lui un feu foutenu & bien dirigé
qui l'obligea de profiter d'un peu de vent qui s'éleva
pour s'éloigner , après avoir perdu fon mât de
hune , d'artimon & fon mât petit perroquet. Le
Lion & le Bristol le firent tirer par leurs bateaux
pour porter du fecours au Janus ; cette manoeuvre
engagea un feu général qui dura 2 ou 3 heures.
L'ennemi employa le reste du jour à réparer fes
dommages , & au coucher du foleil , fe remit à la
pourfuite de nos vaiffeaux ; mais n'en approcha pas à
la portée du canon pendant toute la nuit . Le 22
immédiatement après le point du jour, le Capitaine
Cornwallis découvrit , du côté de deffus le vent
3 voiles qu'il crut érre , & qui étoient effectivement
le Ruby , & les frégates le Niger & la
Pomona ; fur- le - champ les François ferrèrent le
vent , le Capitaine Cornwallis leur donna chaſſe
pendant heures ; mais ils refusèrent le combat ,
quoique le Janus fùr défemparé , & que le Capitaine
Cornwallis n'eût que 2 vaiffeaux de 64 , & un
de so à oppofer à 4 vaiffeaux de ligne de 74 ,
commandés , à ce que j'ai appris depuis , par M. de
la Motte- Piquet . Les noms des vaiffeaux François
font l'Annibal , le Héros , le Vainqueur , le Diadême
& la frégate l'Amphitrite. Les François firent
feu avec fi peu de jugement , que fur nos 3 vaiffeaux ,
nous n'avons eu que 12 hommes tant tués que bleffés « .
Suivant cette lettre , tout l'avantage paroît
avoir été de notre côté ; mais des avis particuliers
, & arrivés en affez grand nombre , fe
( 17 )
réuniffent tous pour prouver , ou que l'Amiral
Parker n'eft pas exact dans fon récit , ou
que fa lettre a fubi de furieufes altérations
dans le bureau de l'Amirauté. Ils affurent.
que loin de chaffer M. de la Mothe- Piquet ,
le Capitaine Cornwallis a toujours été chaffé
lui- même , & que fi le calme ne l'avoit pas
favorifé , en arrêtant M. de la Mothe- Piquet ,
fa petite efcadre tomboit infailliblement
entre les mains de l'ennemi. On fent bien.
que de pareilles nouvelles ne pouvoient pas
être publiées par le Gouvernement. Nos
papiers encouragés par fon exemple , s'empreffent
d'en débiter de plus flatteufes
encore. On lifoit hier matin dans la plupart
le paragraphe fuivant.
» On a reçu hier 18 , à l'Amirauté , des dépêches ›
de Sir George Rodney , datées de Sainte- Lucie , par
lefquelles l'Amaral l'informe qu'il y eft arrivé fans
accident , & qu'il a pris le commandement de la
flotte. Sir George eft parfaitement rétabli de la
maladie qui l'a malheureuſement détenu à la Barbade.
Il ajoute qu'au moment où il écrit , il fe
transporte , avec fa flotte , de Sainte - Lucie à la
Martinique , où il fe propofe de forcer le Comte
de Guichen au combat ; deffein dans lequel il fe
Aatte de réullir , parce qu'il mettra le Com.
mandant François dans l'alternative délicate d'accepter
le combat , ou de refter bloqué dans fon
port ; parti dangereux qui laifferoit les autres Ifles &
le commerce de la France fans aucune protection « .
Ce paragraphe qui tourne ici bien des têtes
a paru exceffivement ridicule à toutes les perfonnes
un peu inftruites , & qui favent qu'on
ne bloque pas un port comme une ville ; que
le vent quand il fouffle de terre , force les vaif(
18 )
feaux bloquans de gagner le large , & que
quand au contraire il fouffle vers la terre , il les
contraint auffi de regagner bien vîte la haute
iner. D'ailleurs on ne voit pas pourquoi l'on
fuppofe qu'il eft néceffaire de forcer M. de
Guichen au combat , lorſqu'on fait qu'il n'a
été aux Ifles que pour combattre , & que perfonne
n'ignore fa fupériorité. Dans le cas où
M. de la Mothe- Piquet ne feroit pas de retour
à la Martinique , M. de Guichen y a
trouvé 8 vaiffeaux qui joints aux 16 qu'il y a
conduit , en forment 24 en bon état fans la
divifion qui a été à St-Domingue. Nous favons
que l'Amiral Parker n'en avoit que 17
& que Rodney n'en a mené avec lui que 4.
Notre infériorité eft plus grande encore, parce
que dans le nombre des vaiffeaux il y en a au
moins 9 peu en état de fervir . Cela fuffit pour
faire juger que ce paragraphe n'eft qu'une
fanfaronnade. II feroit très-malheureux pour
nous que Rodney entreprît en effet de la réalifer;
il pourroit flétrir tous les lauriers qu'il
a cueillis à Gibraltar & qu'il doit à fa prodigieufe
fupériorité. Un combat rendroit notre
pofition aux Antilles abfolument défefpérée .
Cet état des chofes fait regretter le retard que
le départ du Général Walfingham a elluyé , il
ne peut à préfent arriver à tems en Amérique
pour arrêter les progrès des François , & il eft
à craindre qu'ils n'ayent déja porté de grands
coups avant qu'il foit dans ces parages . On
affure qu'enfin il eft parti le 14 ou le 15 de ce
mois. L'Amiral Graves qui s'étoit , dit - on
réuni à lui dans la rade de Torbay , a mis à
( 19 )
la voile avec lui ; mais on ignore s'il a la
même deſtination. On prétend que le Gouvernement
inftruit de quelques projets , dont
1 exécution eft confiée à l'efcadre partie de
Breft le 2 de ce mois , a expédié des inftructions
à Walfingham & à Graves ; mais on ne
dit pas où ils ont dû le recevoir. ›
Les nouvelles reçues des Indes Orien
tales annoncent qu'il y a eu dans les magafins
de la Compagnie au Bengale un incendie
qui a confumé beaucoup de marchandifes
& d'effets précieux. Le Capitaine
Gowland eft arrivé de Calcutta avec des
dépêches. Il avoit pris la voie de terre ,
& dans la route de Balfora à Alep , n'étant
accompagné que de fix Gardes , un
Interprête & un Domeftique , il a été attaqué
& dépouillé par une troupe de brigands
auxquels il a cependant eu le bonheur
de cacher fes dépêches . On dit qu'elles contiennent
des plaintes des habitans du Bengale
contre la Cour de Juſtice ; ces plaintes
font fignées de 600 habitans & de beaucoup
de Gentoux. Ces derniers fe plaignent
fur- tout de quelques- unes de nos Loix , qui ,
étant abfolument contraires aux idées des
naturels du Pays , expofent notre nation à
la haine de ces Afiatiques , fi elles ne font
pas promptement abolies.
On travaille avec beaucoup d'activité à
l'équipement de la flotte d'obfervation ,
qui , dit-on , commence déja à fe raffembler
à Spithéad. On difoit dernièrement
qu'elle feroit compofée de trente- cinq vaif(
20 )
feaux de ligne ; on n'en compte plus aujour
d'hui que vingt , qui font trois de 100 canons
, quatre de 98 , deux de 90 , un de 80 ,
huit de 74 , un de 64 , un de 60 , un de
so , deux de 32 & trois de 28. On affure
généralement que le Prince William- Henri
continuera fon apprentiffage fous l'Amiral
Digby à bord du Royal- George. Cette flotte
n'a plus de Commandant ; Sir Charles Hardy
vient de mourir. Arrivé le 16 à Portsmouth
pour en prendre le commandement ,
il hiffa le 17 fon pavillon à bord du Victory ,
& fut falué par la flotte . Cet honneur étoit
le dernier réfervé à fes longs fervices. Le
foir du même jour il fe trouva très indifpofé,
& le lendemain il mourut d'une inflammnation
d'entrailles , âgé d'environ 67 ans . Il
laiffe vaquant le commandement de la flotte ,
qu'on croit deftiné à l'Amiral Mann qui
l'avoit refufé avant que Sir Charles Hardi
l'acceptât. On ignore qui lui fuccédera dans
le Gouvernement de l'Hopital de Green ?
wich , & dans la place de repréfentant pour
Plimouth.
Le Parlement depuis plufieurs jours n'à
été occupé que des moyens d'affurer les
emprunts en établillant de nouveaux droits
fur plufieurs objets , qui agravent les charges
de la nation , & font encore bien loin
de produire les fommes dont on a befoin.
La difcuffion des affaires de l'Amérique
propofée le 11 de ce mois , fut remife à
quinzaine , parce que l'on fe flattoir de
recevoir dans l'intervalle des dépêches du
( 21 )
Général Clinton , & la nouvelle du fuccès
de fon entrepriſe fur Charles- Town . On
continue de concevoir l'efpérance d'un
accommodement avec l'Amérique ; le Lord
George Germaine avoit déclaré dans la
féance du 6 de ce mois qu'il fe flattoit que
fon accompliffement n'étoit pas éloigné ;
que ce n'étoit point une fpéculation , mais
une opinion fondée fur des avis récens.
On n'a pas manqué de commenter cette
affertion & d'en tirer les augures les plus
favorables ; on a dit qu'il falloit que le
Ministère eût reçu des propofitions ; mais
quelles font elles qui les a faites ? Pourquoi
tous les avis de l'Amérique montrentils
dans tous les Etats-Unis une oppofition
infurmontable à tout accommodement dont
l'indépendance ne fera pas la bafe. On regarde
ici ce que le Miniftre déclare à cet
égard fous le même point de vue qué ce
qu'il a déclaré tant de fois ; ou il cherche
à tromper la nation en lui donnant de
fauffes efpérances , ou il croit que la prife
de Charles-Town décidera les Américains
à céder. Mais il avoit conçu le même
efpoir lorfqu'on s'empara de New- Yorck
& enfuite de Philadelphie ; & on fait quel
en a été l'effet . Au refte la conquête de
Charles-Town n'eft pas encore certaine.
On parle beaucoup ici d'une lettre ſecrette
écrite par le Général Clinton au Miniſtre ,
interceptée par un corfaire Américain qui
s'eft emparé du vaiffeau qui en étoit chargé ,
( 22 )
& qui ne tardera pas à être publique fi
cela eft vrai. Le Général , affure - t- on , y
confie au Ministère , qui ſe gardera bien de
le publier , qu'il n'a aucun efpoir de réuffir
dans fon expédition ; il peint au jufte l'état
de la place , celui de fes défenſes. Il lui
déclare qu'il a tort de fe flatter d'un parti
dans la Province ; on voit dans toutes celles
des Etats- Unis où les Anglois defcendent
' en foule , ce qui eft arrivé à New-Yorck ;
la crainte fait prêter le ferment qu'on exige ,
mais on ne cede qu'à la force , & les troupes
ne fe font pas plutôt éloignées que ce
ferment eft abjuré. Si cette lettre exiſte réellement
, fi elle n'eft pas fuppofée , on peut
juger de la folidité de nos efpérances. Au
refte il eft difficile qu'elles trompent la
partie faine de la nation ; il y a long- tems
qu'elle fait que l'Amérique eft perdue pour
nous , & que des efforts qu'on a faits pout
la conquérir , il ne reftera que l'accroiflement
d'une dette immenfe que nous ne
pouvons pas nous flatter de payer jamais.
Le Général Conway , écrit un Américain , a affuré
dans fon difcours à la Chambre des Com:
munes le 6 Mai l'alliance entre la France
que
& les Etats- Unis , n'eft pas naturelle. C'eft fans
doute une grande queftion que de favoir fi elle l'eft
ou non. Avant de la réfoudre , il convient d'examiner
ce qu'on entend par une alliance naturelle , &
voici , je crois , ce qu'il y a de mieux à dire : lorfque
deux Nations ont les mêmes intérêts en général
, elles font alliées naturelles . Le Général Conway
oblerve , 1º . que la nature a élevé une barrière
entre la France & l'Amérique ; mais la nature n'a
›
( 23 )
élevé d'autre barrière que l'Océan & la distance
& cette barrière est également grande entre l'Angleterre
& l'Amérique , car le Général Conway re
foutiendra pas que la Nature ait pofé dans la conf
titution des efprits ou des corps Américains , quelques
principes d'amitié ou d'inimitié pour une Nation
plutôt que pour une autre.
Le Général obſerve enſuite que l'habitude a éle.
vé une autre barrière entre la France & l'Amérique
, mais il auroit dû remarquer que l'habitude
de, l'affection ou de la haine entre les Nations , fe
changent aisément à mesure que changent les circonftances
& les intérêts effentiels. D'ailleurs , le
fait eft que la cruauté des Anglois envers les Américains
( cruauté qu'ils ont eu foin d'étendre fur
toutes les parties de l'Amérique depuis une longue
fuite d'années ) , a détaché de l'Angleterre leurs efprits
& leurs coeurs , & je ne fais aujourd'hui il
exifte en Europe une Nation au généralement &
auffi cordialement déteftée que l'Angleterre l'eft
par l'Amérique. Tout au contraire , la plupart des
autres Nations d'Europe ont traité les Américains
avec honnêteté ; la France & l'Efpagne leur ont
témoigné de l'eftime , de la confiance & de l'affection
; & ces procédés ont prodigieufement changé
l'habitude des Américains à cet égard.
La troisième barrière de l'invention du Général
Conway , eft l'idiôme. Il n'eft pas douteux que
la différence d'idiôme n'occafionne quelques difficultés
entre la communication des alliés , mais ces
difficultés diminuent chaque jour. Il n'y a peut-être
pas de langue qui jamais ait été étudiée en mêmetems
par tant de perfonnes , que l'eft actuellement
la langue Françoife en Amérique , & il eft certain
que la langue que parlent les Américains , n'a jamais
été autant étudiée en France que depuis la
révolution préfente , de forte que l'embarras de
S'entendre diminue fenfiblement de jour en jour.
( 24 )
La Religion fait la quatrième partie de la barrière.
Mais obfervons d'abord qu'il n'y a pas allez
de religion d'aucune espèce parmi les Grands
en Angleterre , pour rendre les Américains
bien pallionnés pour ces Grands ; enfuite , que
quelque religion qu'il y ait en Angleterre , elle
eft auffi bien loin d'être la religion de l'Améri
que que l'eft celle de la France. La Hiérarchie
d'Angleterre n'eft pas moins défagréable à l'Amé
rique que celle de tout autre pays . D'ailleurs les
Américains favent très bien que le defir d'étendre
une religion par les conquêtes , & de faire des
profélytes par la force & par l'intrigue , a
difparu parmi toutes les autres nations du
monde en grande partie , & qu'il refte plus de
cet efprit en Angleterre que par-tout ailleurs . Les
Américains ont eu & ont toujours plus de raifon
de craindre qu'une liaison avec l'Angleterre ne foit
plus propre qu'une liaison avec toute autre nationa
de l'Europe , à introduire chez eux une religion
qui leur et défagréable , du moins quant aux Evêques
& à la Hierarchie. L'alliance avec la France
ne comporte aucun article concernant la religion .
La France ne réclame ni ne defire aucune autorité
ou influence fur l'Amérique à cet égard , au lieu
que l'Angleterre réclamoit & fe propofoit d'exercer
une autorité , & de forcer l'Amérique du moins
jufqu'à introduire des Evêques ; & les Miffionnai .
res Anglois , afin de chercher à propager l'Evangile
dans les parties éloignées , ont envoyé depuis
un fiècle de grandes fommes d'argent en Amérique ,
pour y foutenir leur religion . Cet or a réellement
produit l'effet qu'on en attendoit ; il a corrompu
beaucoup d'efprits , & il a été la principale fource
du Toryfme. Il en résulte donc que tant que la
Religion fera confervée , l'alliance de l'Amérique
avec la France eft dans le fait plus naturelle que
les anciennes liaiſons de l'Amérique avec la Grande-
Bretagne
( 25 )
de-Bretagne , ou que toute autre liaiſon qu'elle pour.
roit former.
En effet , tout homme qui examinera férieuſement
cette affaire , verra que ces trois circonftances
d'habitude , d'idiôme & de religion , opéreront à
l'avenir , comme caufes naturelles d'animofité entre
l'Angleterre & l'Amérique , parce qu'elles faciliteront
l'émigration , la perte de la liberté , la décadence
de la religion , l'énormité de la dette nationale
, la diminution du commerce , de l'importance
politique en Europe & du pouvoir maritime ;
се font autant de malheurs qui ne peuvent manquer
d'arriver en Angleterre , & qui engageront beaude
fes meilleurs fujets à paffer en Amérique ;
& ainfi l'habitude , l'idiôme & la religion contribueront
à cette émigration . Pour l'empêcher , le
Gouvernement Anglois le verra donc obligé d'employer
toutes fortes de moyens , & il ne croira
pouvoir mieux réuffir qu'en nourriffant la haine du
peuple Anglois pour les Américains .
» Le mauvais naturel des Anglois s'eft déja aſſez
manifefté , & tout le monde voit que depuis nombre
d'années leur Gouvernement non- feulement s'eft
livré aux paffions les plus révoltantes contre les
Américains , mais même qu'il a pris pour fyftême de
fomenter ces paffions dans l'efprit du peuple Anglois
«.
» Enfin l'habitude, l'idiôme & la religion ont
beaucoup moins de force que d'autres intérêts plus
effentiels , pour déterminer l'amitié & la haine des
Nations. C'eft principalement le commerce qui influe
fur l'affection ou l'animofité Nationale . Aujourd'hui
il eft aifé de voir que les intérêts mercantiles d'Angleterre
& d'Amérique feront déformais incompatibles.
L'Amérique enlevera ou du moins diminuera
le commerce d'Angleterre en conſtruction de vaiffeaux,
en frêt , en pêche de baleine & de morue &
de toute eſpèce de poiffons , en pelleteries & fourrures,
3 Juin 1780.
b
( 26 )`
enfin en une infinité d'articles qu'il feroit trop long
de détailler. A ces égards , l'Amérique n'ira point fur
les brifées de la France , & au contraire elle donnera
prodigieufement de facilités & d'avantages au commerce
& à la marine de cette Puiſſance. Alors il y
aura une rivalité & une concurrence perpétuelles
entre l'Angleterre & l'Amérique , ainfi qu'une fource
éternelle de haine & de guerre. L'Amérique aura
befoin de l'alliance de la France pour la défendre
contre les mauvaiſes intentions de l'Angleterre , de
même que la France aura befoin de celle de l'Amérique
pour l'affifter contre la jaloufie & les hoftilités
naturelles & perpétuelles de la Grande - Bretagne «<.
» Les limites de territoire feront auffi une autre
fource conftante de difputes . Si malheureuſement on
fait une paix qui mette les Anglois en poffeffion du
Canada , de la Nouvelle Ecoffe & des Florides ou de
quelque morceau de terre en Amérique, ils empiéteront
fans ceffe fur l'Etat des Provinces - Unies , au lieu que
la France ayant renoncé à toute Jurifdiction territoriale
en Amérique , il n'y aura lieu à aucune difpute
«.
» C'est pourquoi les peuples d'Amérique , chezqui
les fermiers même paroiffent avoir examiné plus férieuſement
les intérêts des Nations que le Général
Conway , croient généralement que depuis qu'ils ſe
font déclarés indépendans , l'Angleterre eft devenue
leur ennemie naturelle , & que comme depuis des
fiècles elle a été & qu'elle fera toujours l'ennemie naturelle
de la France & l'alliée naturelle des autres ennemis
naturels de la France , l'Amérique eft devenue
l'amie naturelle de la France , & la France l'amie naturelle
des Etats - Unis : Puiffances naturellement
unies contre un ennemi commun , & dont les intérêts
continueront long-tems d'être réciproquement affurés
& favorifés par une amitié mutuelle «.
» Il est bien fingulier que les Anglois jugent auffi
dogmatiquement des intérêts de toutes les autres
( 27 )
Nations . S'il faut les en croire , les Américains tiennent
& ont tenu depuis plufieurs années une conduite
tout- à -fait contraire à leurs intérêts ; la France &
l'Espagne ont agi contre leurs intérêts ; la Hollande
agit contre les intérêts ; la Ruffie & les Puiffances
du Nord agiffent toutes contre leurs intérêts ; l'Irlande
agit contre les intérêts &c. , de forte que fur toute
la furface du globe , il n'y a que cette petite Ifle
d'Angleterre qui conoiffe fes intérêts , & encore parmi
fes habitans , les Comités , les Affociations & les
Affemblées font tous dans la même erreur que le
refte du monde . Ainfi chez toutes les Nations de la
terre , il n'y a que le Ministère Anglois & fa majorité
incertaine & flottante qui agiffent naturellement ,
& conformément à leurs intérêts.
Le refte du monde croit pourtant avoir raiſon , &
que c'est la majorité Angloiſe ou Ecoffoife qui eft
dans l'erreur «c.
Les Dépêches que la Cour a reçues de fes
Miniftres dans les Cours du nord , confir- .
ment toutes le plan de confédération des
Puiflances de cette partie de l'Europe , pour
protéger le commerce de leurs fujets contre
les attaques des Puiffances belligérantes
; & nous ne pouvons nous diffimuler
que plus de modération de notre part auroit
empêché cet évènement qui va porter
coup à notre ſuprématie maritime , & nous
arracher pour jamais l'empire des mers qui
vont redevenir libres comme elles doivent
l'être.
On prétend que le Chevalier Yorke , notre
Ambaffadeur à la Haye , a encore l'efpérance
d'adoucir les Hollandois ; mais il
faut pour cela que nous nous y prêtions ,
b 2
( 28 )
& que nous refpections nos traités . Si nous
prenons enfin ce parti , il feroit poffible de
terminer à l'amiable nos différends avec la
République ; & cet accommodement conclu ,
pourroit en amener infenfiblement un autre
avec les Puiffances avec lefquelles nous
fommes en guerre.
Le Baron de Nolken , Envoyé Extraordinaire
du Roi de Suède , a préfenté dernièrement
un Mémoire à notre Cour pour fe
plaindre de l'Armateur Anglois , qui a attaqué
fi indignement , comme l'on fait , la
Frégate Suedoife l'Illerim. On eft curieux
de favoir quelle réponſe on lui fera. La
feule raisonnable , & qui eft de juſtice , eſt
une fatisfaction éclatante , & la punition
du corfaire. Mais c'est peut - être parce
qu'elle feroit jufte , qu'on la fera attendre.
Le Miniftre Suédois a en même-temps déclaré
l'acceffion du Roi fon Maître à la
neutralité armée propofée par la Ruffie , &
fa réfolution de protéger le commerce de
Les ſujets.
Malgré la fupériorité que le Gouvernement
Britannique a de nouveau acquife parmi les Repréfentans
de la Nation , écrit- on de Dublin , en date
dus de ce mois , il s'en faut de beaucoup que les
efprits foient rentrés dans leur ancienne inactivité
& leur foumiffion paffive & confiante à l'Adminif
tration Angloife. M. Martin , Membre pour le
Bourg de James-Town , annonça avant hier dans
les Communes , qu'il propoferoit le lendemain :
» 1 °. D'établir un Comité pour faire des re.
cherches fur l'accroiffement des dépenfes publi-
» ques , & fur les réformes qu'il y auroit à faire
·
( 29 )
"
ג כ
» à cet égard : 2°. D'établir pareillement un Comité
» pour faire des recherches fur les caufes de l'aug
mentation de l'établiffement civil , ainfi que pour
rédiger & arranger un plan tendant à opérer une
» réduction en cette partie. « Malheureuſement hier
la Chambre fut trop peu nombreuse pour y agiter
une matière de cette importance ; & par cette raifon
on fut obligé de différer à un autre tems.
Hier , il y eut auffi une Affemblée des Citoyens &
Bourgeois de cette Capitale au Tholfel ( ou Hôtel
Municipal , convoquée fur la requifition des Shérifs
le Jurifconfulte Prefton y notifia , » qu'il
avoit à propofer une matière du plus grand
» intérêt pour le peuple & de nature à mériter
» l'attention de tout citoyen « . En conféquence il
» a été indiqué une autre Affemblée au 11 Mai.
:
» Si l'altération que le Duc de Leinſter a cru
devoir apporter à fon plan de conduite , a caufé
la défection d'une portion du parti Patriotique , &
fi fon crédit influe beaucoup fur une partie de nos
Volontaires , d'autre part cette variation lui attire
des défagrémens . Ceux de la Liberté de Dublin
commandés par Sir Edouard Newenham , prirent ,
le 28 Avril , les réfolutions fuivantes .
3
Arrêté unanimement , que nous jugeons qu'il
n'eft pas expédient que ce Corps refte plus longtems
fous les ordres de Sa Grace le Duc Leinfter
qu'une copie de cette Réfolution , fignée par le Secrétaire
, foit envoyée au Duc de Leinfter ; que les
remerciemens de ce Corps foient préfentés au Lieutenant
- Colonel Graydon & au Major Andrews ,
pour leur attention en faveur de ce Corps ; que
les fufdites Réfolutions & la Réponſe de M. Grattan
(à l'Adreffe de ces Volontaires ) foient imprimées
dans les Papiers publics de Dublin : Ordonné unanimement
, que le Préfident fignera çes Réſolutions
au nom du Corps.
( Signé ) ALEX. GRAYDON , Lieut.-Colonel .
b 3
·( 30 )
FRANC E.
De VERSAILLES , le 30 Mai.
M. d'Agoty , fils aîné , Peintre de la Reine
& de Madame , a eu l'honneur de préfenter
au Roi , le 16 de ce mois , divers bouquets
de fleurs , fervant aux ameublemens ,
& imprimés fur velours de coton & fur foie
felon les procédés dont il eft l'inventeur ,
& pour lesquels S. M. a bien voulu lui accorder
un privilége excluſif.
De PARIS , le 30 Mai.
Les nouvelles reçues des Ifles par le vaiffeau
qui à apporté la nouvelle de l'arrivée
de M. le Comte de Guichen à la Martinique ,
portent que le 30 Mars , ce Général fit partir
l'Iphigénie , ( dont les papiers Anglois avoient
annoncé la priſe , ) avec la Courageuse & la
Médée , pour conduire des renforts à S. Vincent
& à la Grenade. Comme les ' Anglois,
méditoient des entrepriſes , on regrette que
M. de Guichen ne foit pas arrivé 4 jours plus
tard ;il les auroit trouvés occupés de leurs expéditions
& il en auroit eu fort bon marché.
La bleffure de M. de la Mothe - Piquet
n'eft pas dangereufe , & toutes les relations
confirment que fans le calme il fe feroit
emparé des vaiſſeaux ennemis .
M. le Marquis de Vaudreuil , Chef- d'Efcadre
, a été nommé Gouverneur Général de
St - Domingue & des autres Ifles fous-le-Vent.
( 31 )
M de Bongards a l'Intendance de cette Ifle ,
que la mort de M. Taffard a fait vaquer . M.
de Bongards a déja rempli cette place avec
diftinction , & fa nomination ne caufera pas
moins de joie à la Colonie que celle de M. de
Vaudreuil.
On écrit de Breft , qu'on continue de travailler
à l'armement des vaiffeaux deftinés à
former l'armée ; il y en a déjà plufieurs en
rade : l'Actif, de 74 canons , y eft entré le 17
de ce mois.
On attendoit dans ce Port des flottes de
Bordeaux , chargées de munitions , de vivres.
& fur-tout de vin. Leur arrivée eft néceffaire
pour équipper complettement l'Eſcadre def
tinée à tranfporter une feconde divifion de
troupes de 4 à 5000 hommes .
Le convoi parti de St- Malo , le Jeudi-
Saint , étoit toujours à Cherbourg ; il eft
d'autant plus précieux qu'il confifte en partie
en canons de fonte , & autres pièces d'artillerie
, voiturées des arfenaux pour la defcente
qui auroit dû s'effectuer l'année dernière.
Les Anglois , qui connoiffent fa valeur , ne
le perdent , dit- on , pas de vue ; & on dit que
s'ils n'étoient pas ariêtés par le calcul de la
dépenſe à faire , ils bombarderoient Cherbourg
, s'ils ne pouvoient parvenir à brûler
les bâtimens du Port. On croit que quelques
vaiffeaux de ligne pourront ne pas tarder à
fortir de Breft , pour donner la chaffe aux
Anglois & les écarter de Cherbourg.
» Les vaiffeaux le Marfeillois & le Zélé , écrit,
b 4
( 32 )
on de Toulon , en date du 16 , ont mis à la voile.
On croit qu'ils iront à Cadix ; mais qu'avant de s'y
rendre , ils rempliront une commiffion particulière.
Le Terrible de 110 canons , le Hardi & le Lion
de 64 , le Sagitaire de so , font en rade , d'où ils
partiront à la fin du mois , pour fe rendre , à ce
qu'on croit , à Cadix . On frète des bâtimens marchands
qui doivent porter des vivres aux vaiſſeaux
qui fe trouvent dans ce Port d'Eſpagne. On
attend du Levant un convoi de bâtimens de commerce
richement chargés ; il eſt eſcorté par les
frégates la Sérieufe , la Lutine & la Sultane.- On
travaille à la conſtruction de 2 frégates ; on ne fait
pas encore le nom qu'elles porteront. On mettra
inceffamment fur le chantier un vaiffeau de 110
pièces de canons « .
-
On apprend par des lettres du Ferrol , que
l'Intendant de la Marine dans ce port avoit
reçu ordre de faire partir fans délai 8 vaiſfeaux
de ligne & 4 frégates , & de leur remettre
des paquets qu'on lui envoyoit , &
qui ne doivent être ouverts qu'à une certaine
hauteur.
- Selon les lettres de l'Orient , il y eft arrivé
un bâtiment Américain portant des Dépêches
qui , fur le champ , ont été expédiées
à la Cour.
Nous nous fommes empreffé de rapporter
plufieurs traits de zèle , d'ardeur & de
bonne volonté de la part de nos troupes. On
ne finiroit pas fi l'on vouloit les citer tous ;
mais en voici un qui mérite d'être diftingué
, & que nos Lecteurs ne verront pas
fans intérêt.
33
Lorfque M. de Ternay voulut mettre à la
voile le is Avril dernier , il fit précéder les vaif(
33 )
feaux de ligne par les vaiffeaux de transport ; un
de ces derniers , portant 250 hommes d'un des
deux régimens étrangers , partis avec M. de
Rochambeau , heurta contre un autre navire , &
reçut des dommages fi confidérables , qu'il fut
obligé de rentrer , & de paffer fur le chantier pour
y être réparé. Le vent changea dans la journée ;
mais on ne perdit pas l'efpérance de pouvoir
mettre à la voile le lendemain 16. Comine on
ne crut pas que le bâtiment endommagé pût être
réparé affez tôt , il fut décidé qu'il ne feroit point
de l'efcadre de M. de Ternay , & qu'il ne partiroit
qu'avec la divifion & le convoi qui doivent la fuivre .
Le Colonel du régiment dont ces 250 hommes
faifoient partie & devoient refter en arrière ,désespéré
de le voir féparé de cette portion de fa troupe , & d'avoir
par-là moins de moyens de rendre fon régiment
utile , alla au chantier , pria , conjura les Ouvriers
d'accélérer leur ouvrage , & les anima tellement
que le vaiffeau , qui demandoit trois jours de travaux
fut réparé en 24 heures , & en état de
partir le 16 , fi le départ avoit eu lieu . Le jeune
Colonel , enchanté , s'empreffa de récompenfer les
Ouvriers de leur activité , & fit diftribuer un louis
à chacun de ceux qui avoient été employés à ce
travail ; ils étoient au nombre de 16 «.
›
La plupart des avis que l'on reçoit de
Hollande , confirment que depuis la décla
ration faite par la Grande - Bretagne aux
Etats - Généraux des Provinces- Unies , les
Anglois ont arrêté plufieurs vaiſſeaux Hollandois
, chargés de marchandiſes innocentes
, & dont le tranſport n'a jamais été défendu
aux neutres. Ce procédé arbitraire paroî
tra fans doute étrange aux Puiffances maritimes
du nord ; elles peuvent le comparer
avec la conduite de la France. Le Roi , toubs
( 34 )
jours guidé par des principes de fageffe &
d'équité , a envoyé les ordres les plus précis
à tous les Commandans & Capitaines de
fes vaiffeaux de guerre & Armateurs de
fon Royaume , de laiffer paffer librement
& fans empêchemens tous les vailleaux neutres
quelconques indiſtinctement , fuffent-ils
même deftinés pour des ports ennemis ,
pourvu qu'ils ne fe trouvent chargés d'aucunes
armes ou munitions de guerre , dont
le tranfport eft interdit par les traités.
Une lettre de M. de Sartine , au Commiffaire
Général des Ports & Arfenaux de la
Marine du Roi , & Ordonnateur au Port du
Havre , qui contient ces difpofitions , eft
conçue ainfi.
» Vous favez , M. , que la guerre entrepriſe par
le Roi , n'a d'autre but que le défir dont S. M.
fe fent animée pour le maintien de la liberté de
la navigation ; en conféquence , ellé a vu avec
beaucoup de plaifir que la plupart des Puiffances
du Nord inclinent , & ont pris la réfolution d'y
coopérer. Déja par des Règlemens y relatifs , S. M.
a fait connoître , aux Commandans de fes efcadres ,
fon intention , relativement aux mefures & aux
précautions que doivent obſerver les Capitaines de
fes vaiffeaux de guerre & autres bâtimens , envers
les navires appartenans aux fujets des Puiffances
neutres , & que les premiers pourroient rencontrer
fur mer. S. M. m'a donc chargé de réitérer encore
fes ordres donnés à cet égard , & de vous ordonner
d'exhorter les Capitaines & autres Officiers des
vaiffeaux armés en courſe , de fe conformer avec
plus d'attention que jamais à la teneur des Règlemens
relatifs aux bâtimens neutres , & en particulier à
ceux appartenans aux Ruffes. A cet effet , S. M.
ordonne aux Capitaines des vaiffeaux armés en
( 35 )
›
courfe & autres , d'ufer de la plus grande circonf
pection envers tous les navires neutres , & , felon
l'exigence des cas , de leur prêter toute l'affiftance
dont ils pourroient avoir befoin , de ne pas apporter
le moindre empêchement à leur navigation ,
quoique leurs cargaifons puffent être deſtinées pour
les Ports ennemis , ni de les arrêter , finon dans le
cas où les Capitaines des Armateurs François auroient
des raifons bien fondées pour croire que
les fufdits bâtimens navigaffent pour les fujets du
Roi d'Angleterre , à l'abri du pavillon d'une Puiffance
neutre afin d'éviter par cette voie d'être
vifités , fuivant les ufages établis en pareils cas
ou lorsqu'ils tenteroient de tranfporter à l'ennemi
des effets de contrebande , tels que des armes de
toute eſpèce & autres munitions de guerre. L'intention
du Roi eft , que vous donniez connoif,
fance de la Préfente aux Commiffaires du Département
du Havre de Grace ; leur ordonnant en
même-tems d'en remettre copie à tous les Capitaines
des vaiffeaux armés en courſe , & autres
navires , prêts à fortir ou qui rentrent , afin qu'ils
fe conforment avec la plus grande circonfpection
à ce qui leur y eft prefcrit à l'égard des bâtimens.
neutres , & en particulier de ceux appartenans à
la Ruffie «.
- -
M. Bertin fe retire avec 40,000 liv . de
penfion , dont 20,000 liv. font réversibles à
Madame la Comteffe de Mélé fa nièce. La
Charge de Secrétaire- d'Etat qu'il poſsède eft
éteinte , & fon département partagé entre
les autres Secrétaires d'Etat . M. le Comte
de Vergennes , Miniftre d'Etat au département
des affaires étrangères , a l'Adminif
tration de Provinces. Le diftrict des haras du
b6 b 6
( 36 )
Royaume ayant été donné au Secrétaire d'Etat
de la Guerre , M. le Prince de Montbarey
charge de ce détail M. le Prince de
Saint-Mauris fon fils.
» M. Guillaumot , Architecte du Roi , Contrôleur
& Inspecteur- Général des travaux relatifs aux
carrières , &c. a opéré le 23 de ce mois , l'affailfement
du ciel d'une vafte carrière à plâtre exploitée
par cavage , en préſence de M. le Noir , Lieutenant
Général de Police , & de M. Perronnet , Premier
Ingénieur des Ponts & Chauffées de France , de
MM. Moreau & Deſmaiſons , Architectes du Roi ,
& de M. de Chezy , Infpecteur - Général du pavé
de Paris. Le vuide de cette carrière faiſant partie
de la butte Chaumont , près Belleville , étoit de so
àss pieds de hauteur , préfentant vers le chemin
de Paris à Pantin , un front de 90 toifes de longueur,
fur environ 36 de profondeur , réduite ; le
ciel en étoit foutenu par 30 piliers , dans lefquels
on avoit pratiqué 255 trous de mines qui ont été
chargés d'environ trois mille livres de poudre à
canon. Quelques perfonnes ont été admifes à par
courir l'intérieur de la carrière & à juger de l'im.
portance de ce travail , un beaucoup plus grand
nombre ne s'eft pas foucié de faire ce voyage fouterrein
; quelques milliers de poudre diſtribués dans
cette enceinte , des mèches de communication qui
pendoient au- deffus des têtes , & qu'une feule étincelle
pouvoit mettre en action , avoient quelque
chofe d'impofant. On a mis le feu fur les 7 heures
du foir ; deux minures & demie ont fuffi pour opérer
le renversement des pilliers & occafionner l'affaiffement
du ciel . Des coups fucceffifs qui annonçoient
le jeu de la mine dans les maffes , un bruit fourd
& profond , de fuperbes effets de lumière qu'on
appercevoir par les bouches de la carrière , l'ébran(
37 )
&
lement d'une maffe de terre d'environ 80 pieds
d'épaiffeur & de plufieurs arpens de fuperficie , un
nuage confidérable de fumée & de pouffière , offroient
en quelque forte l'image des terribles effets
d'un volcan fuivi de tremblement de terre ,
d'autant plus intéreffante , qu'on pouvoit en jouir
avec la plus grande fécurité. M. Guillaumot , à
qui on doit le fuccès d'une opération auffi intéreffante
à la fûreté publique , a reçu des Spectateurs
des applaudiffemens qu'il s'eft empreffé de faire
partager à M. Vandermark qui le feconde dans
les travaux de ce genre , en qualité d'Inspecteur
des fouilles , & qui a mis le feu à la mine. Le
Magiftrat lui a donné, les éloges que méritent fon
intelligence & fon courage «.
Les établiffemens falutaires fe multiplient
depuis quelque tems ; parmi ceux qui intérellent
le plus l'humanité , on doit diftinguer
la maifon de fanté ou infirmerie
générale établie rue du petit - Vaugirard , par
feu M. de Caubotte , ancien Directeur des
deux maiſons de fanté établies par le Gouvernement
& actuellement foutenue par fa
veuve.
Cette maifon , qui fubfifte depuis plufieurs années
, a mérité la confiance publique . Plufieurs
Princes & autres grands Seigneurs l'ont adoptée
pour leur infirmerie , & y envoient tous leurs gens
malades. On y reçoit ceux des deux fexes pour tou
tes fortes de maladies , à raifon de 4 liv. par jour
en commun , ou de 6 liv. dans des chambres par
ticulières. Le prix de ceux qui voudront avoir un
appartement complet , fera fuivant ce qu'ils exigeront.
Les foins du Médecin , du Chirurgien , les médicamens
, la nourriture , le bois , la lumière , les
gardes , & généralement tout ce qui eſt néceſſaire ,
( 38 )
aux maladies , eft compris dans le prix . Il y a des
appartemens où l'on peut avoir fon domestique &
fa femme de chambre , & un corps de bâtiment
féparé pour les perfonnes de diftinction . On prend
auffi des femmes en couches , & chaque femme a
la liberté d'y appelier fon Accoucheur , fi elle veut.
Les femmes ont des appartemens féparés , & font
fervies par des femmes. On eft libre de faire appeller
tout autre Médecin ou Chirurgien que ceux
de la maifon , mais à fes propres dépens . Il y a un
joli jardin pour la promenade des convalefcens ,
ainfi qu'une Chapelle où fe dit la Meſſe les Fêtes &
Dimanches. Les malades font, vifités tous les jours
par un Docteur-Régent de la Faculté de Médecine
de Paris , & un Maître en Chirurgie , Membre du
Collége. Un Chirurgien qui réfide dans la maifon ,
les vifite plufieurs fois par jour , & même la nuit ,
veille à ce que les ordonnances du Médecin foient
exécutées , tant pour les médicamens , que pour le
régime , ce qui eft de la dernière conféquence pour
les malades , & une affurance pour les Médecins
du fuccès de leurs ordonnances , qui , adminiſtrées
à
propos , & par des gens de l'Art , ne caufent jamais
des accidens graves & fouvent mortels ,
comme cela arrive , lorfque ces mêmes remèdes
font pris , foit dans un redoublement de fièvre ,
foit dans une crife qui furvient , & qu'il feroit dangereux
de troubler, &c . accidens qui arrivent quel
quefois dans les intervalles des vifites du Médecin ,
& qu'il ne peut prévoir.
On reçoit des abonnemens pour les grandes maifons
qui defireroient un ou plufieurs lits fondés ,
moyennant 800 livres par an pour chaque lit ; &
moyennant une fomme convenue par année , à proportion
du nombre des domeftiques , foit qu'il y
ait peu ou beaucoup de malades , comme différens
Princes & Seigneurs l'ont déja fait , pour fixer
( 39 )
l'ordre de dépense à ce fujet , & pour le bien de
leurs gens .
On prend auffi des infirmes ou incurables
moyennant 800 livres par an , pour tous frais.
9
On trouve dans cette maifon tous les ſecours
pollibles , & même une machine électrique , pour
ceux à qui ce fecours pourra convenir , tels que les
paralytiques , &c.
On y donne auffi tous les lundis matin de chaque
femaine , des confultations gratuites aux pauvres
, ainfi que les panfemens & autres foins analo..
gues à leurs maladies . Enfin Madame de Caubotte
ne néglige rien de tout ce qui peut être utile aux
malades pour leur prompt rétabliffement. Elle efpère
, par fon exactitude & fes foins , mériter la
même confiance que le public daignoit accorder à
feu M. de Caubotte.
奥
La Société royale de Médecine dans fa
féance du 7 Avril dernier , a entendu le
rapport des Commiffaires nommés pour
adminiftrer le rob du fieur Lafecteur. Il
réfulte de ce rapport que le rob ne contient
point de mercure ; qu'il guérir les
maladies vénériennes confirmées ; qu'il n'exclud
point les traitemens particuliers néceffaires
, les précautions & les modifications
relatives aux circonftances qu'il eft
impoffible de défigner , & qui doivent être
laiffées à la prudence du Médecin . En conféquence
la Société a confirmé l'approbation
qu'elle a déja donnée à ce remède , que
fur fa parole on paroit pouvoir prendre
avec confiance. Le fieur Laffecteur demeure
rue de Bondi.
La Société Royale d'Agriculture de Lyon a ren(
40 ) -
voyé le prix qu'elle devoit donner cette année , à
l'année prochaine ; elle propofe les fujets fuivans :
1º. Chaque Paroifle ne pourroit elle pas , pour prévenir
la mendicité , occuper fes pauvres ? Quel
en feroit le moyen ? 2 ° . Quel feroit celui de donner
aux mendians valides & invalides de l'un & de
l'autre fexe , renfermés dans les dépôts , des occupations
qui puffent les rendre utiles à la fociété ,
lorfqu'ils y rentrent ? Le prix devenant double , fera
d'une médaille d'or de 600 livres . Les Auteurs
adrefferont leurs ouvrages francs de port , à M. de
Jais , Secrétaire perpétuel de la Société Royale
d'Agriculture de Lyon, ou les enverront fous l'enveloppe
de M. de Fleffelles , Intendant de cette ville .
Aucun mémoire ne fera reçu paffé le 1 Février
1781. •
Le 16 de ce mois D. Bery , Bénédictin
de l'Abbaye royale de St - Germain- des - Prés,
Congrégation de St - Maur , Hiſtoriographe
du Roi pour les Provinces de Haynault
& de Flandres , allant de l'Abbaye d'Aumont
au village de Mondoulers , à quatre
lieues de Bavay , rejoindre l'Arpenteur &
les Ouvriers qu'il avoit pris pour tirer le
plan de l'acqueduc de Flourfies à Bavay ,
conftruit par l'Empereur Augufte , apperçut
un fouterrein entre le bois d'Eclebes & le
bois- le- Roi ; ce Religieux portant le pied
fur la feconde marche , qui s'écroula toutà-
coup , tomba dans une cavité de dix pieds
de profondeur , où il fe trouva enseveli
fous fix pieds de terre. Deux Bûcherons
ayant été heureuſement témoins de cet accident
, le retirèrent de cet abîme après 4
heures de travail. Ce Religieux enfeveli
( 41 )
n'eut cependant que deux fortes contufions
à la cuiffe , & une ftupeur générale , caufée
par la vapeur méphitique , qu'on parvint à
diffiper avec de l'eau fraîche.
Charles Céfar du Mefnildot , Comte de
Tourville , arrière- neveu du Maréchal de ce
nom , ancien Capitaine de Dragons de M.
le Duc d'Orléans , Seigneur de St- Germain ,
Nay , Ruids , St - Sebaſtien & autres lieux ,
eft mort le 15 Avril en fon Château de
St - Germain- le - Vicomte , âgé de 38 ans.
Marie Roux , fille de feu Jacques Roux ,
Notaire à Châlons- fur- Saône , née & baptifée
à Châlons le 17 Avril 1680 , mariée &
veuve du fieur Guillaume Betaud , eft morte
le 17 de ce mois , âgée de 100 ans & un mois.
Thérèfe- Elifabeth de Gaudechau , veuve
du Vicomte d'Efpiés , Meftre-de- Camp de
Cavalerie , eft morte au Château d'Omecourt
en Picardie le 10 de ce mois , âgée
de 33 ans.
De BRUXELLES , le 30 Mai.
L'ARRIVÉE des Couriers extraordinaires
qui ne ceffent de fe rendre de Verſailles
& de Madrid à Lisbonne , fait conjecturer
que la bonne intelligence qui règne
entre cette Cour & celle de Londres ,
pourroit bien s'altérer en partie , & que
du moins S. M. T. F. n'eft pas éloignée
d'adopter le fyftême de la Hollande & des
Puillances du Nord , dont l'effet doit être
de maintenir la liberté de la navigation & du
( 42 )
commerce de leurs fujets refpectifs contre les
déprédations continuelles des corfaires.
La réponſe de la Cour de Madrid à la
déclaration de la Cour de Ruffie n'a point
encore été rendue publique ; on dit qu'elle
porte en fubftance.
ร
Que le Roi a reçu avec plaifir les ouvertures qui
lui ont été faites de la part de S. M. l'Impératrice de
Ruffie , relativement aux mesures que cette Princeffe
fe propofe de fuivre , tant à l'égard des Cours actuellement
en guerre , que des Puiffances neutres : que ces
principes font précisément les mêmes qui ont guidé
le Roi antérieurement , & qu'il s'eft efforcé de faire
goûter à la Grande- Bretagne ; que depuis le commencement
des troubles , S. M. C. ne s'eft point écartée
da fyftême d'équité & de modération , qu'elle a fait
éprouver à toutes les Puiffances de l'Europe , & que
c'eft uniquement fur les procédés arbitraires de l'Angleterre
, qu'elle a dû fe décider pour des voies plus
rigoureufes ; que puifque les Anglois , loin de refpetter
les pavillons neutres , fe font même permis
d'attaquer les vaiffeaux dont la cargaison étoit autorifée
par les traités , il a bien fallu que l'Espagne veillât
de fon côté au maintien de fes intérêts ; que le
Roi , non content de fe borner aux marques fréquentes
qu'il a données de fon équité , déclare encore qu'il eft
prêt à témoigner toute la déférence poffible pour celles
des Puiffances neutres qui fe détermineront à protéger
leur pavillon , & qu'il demeurera fidèle à cet enga
gement, jufqu'à ce que l'Angleterre mette un frein aux
exactions que ne ceffent de commettre fes navires ,
qu'au refte , S. M. C. accède aux autres articles de la
Déclaration remife le 15 Avril , par le fieur de Sinovief;
mais qu'elle fe flatte en même tems , que pour
ce qui concerne le blocus de Gilbraltar , S. M. I.
voudra prefcrire à fes fujets de fe conformer aux
reftrictions propofées par l'Ordonnance , émanée à
Madrid , en date du 13 Mars dernier « .
( 43 )
Le Comte de Florida Bianca écrivit lè
premier de ce mois la lettre fuivante au Comte
de Rechteren, Miniftre de Hollande à la Cour
de Madrid .
» M. , S. M. a appris que la chaloupe d'un
chébec , commandé par Don Barthelemi Roffello ,
s'étant faifi d'un bâtiment Hollandois , nommé le
Spaar , Capitaine Jean Tierds Waagenaar , fortant
de Gibraltar , où il avoit débarqué un chargement
de farine , qu'il conduifoit du Ferrol à Cadix pour
le compte des Pourvoyeurs de notre Marine , ledit
bâtiment a été mis en liberté fur la déclaration qu'il
a faite , favoir , qu'il avoit été pris fous le Cap
Efpartel par le Corfaire Anglois le Maidſtone , qui
l'avoit conduit à cette Place. Cependant on a des
preuves que le bâtiment a été rencontré à l'entrée du
Port de Cadix ayant encore fon chargement ; que par
conféquent la prétendue faifie par le corfaire Anglois
eft une pure fiction , & l'introduction à
Gibraltar du chargement de 5162 un quart quintaux
Caftillans de farine , un vol manifefte fait à
la provifion de la Marine du Roi , & afin que de
pareilles friponneries foient punies & prévenues
par la fuite , S. M. a ordonné qu'on fît le procès
audit Waagenaar
, & que je vous en prévienne ,
afin que vous en donniez connoiffance à L. H. P. ,
auxquelles fon Miniftre à la Haye a ordre de fe
plaindre hautement d'un vol qui ne devoit pas être
le fruit des ménagemens dont le Roi a ufé envers
le pavillon de la République ; j'ajouterai que S. M.
efpère que L. H. P. , par le remède qu'elles y ap-:
porteront , & par la punition févète des coupables ,
lui épargneront de prendre par elle- même les précautions
nécellaires pour réprimer des excès aufli
crians «.
J'ai l'honneur d'être , &c.
Le Miniftre Efpagnol à la Haye a reçu
( 44 )
copie de cette lettre , & a porté , conformément
à fes ordres , des plaintes aux Etats-
Généraux d'une conduite auffi condamnable.
» Le bruit court , écrit- on de la Haye , que le
Comte de Welderen , Ambaſſadeur de LL. HH. PP .
à la Cour de Londres , a écrit à M. le Greffier
Fagel , pour lui demander comment il devoit fe
conduire à l'égard des vaiffeaux pris par les Anglois
depuis la dernière proclamation du Roi de
la Grande- Bretagne. On affure qu'il a été réfolu
de lui répondre qu'il devoit s'en tenir ftrictement
à la teneur du Traité de 1674 , & réclamer en
conféquence les vaiffeaux & leurs cargaifons «.
Selon des lettres d'Amfterdam , on y en a
reçu une du Capitaine Vander Wind , écrite
de la Nouvelle-Yorck , dans laquelle il rend
compte d'un nouvel excès commis par les
Anglois à fon égard , & qui l'ont exposé à
une fuite de défagrémens . Pendant fon voyage
aux Iles Canaries , il rencontra plufieurs
corfaires Anglois qui lui prirent beaucoup
d'effets de fa cargaifon , & maltraitèrent fon
équipage. Enfin le corfaire la Diane , commandé
par un certain Paul Sappie , s'empara
de fon vaiffeau , le conduifit lui-même à
bord avec s hommes , & mit 8 Anglois à
bord de fon navire pour le conduire à New-
Yorck. Un corfaire Américain a repris enfuite
ce navire & l'a conduit à Philadelphie . Vander
Wind a paffé 3 mois à New-Yorck & n'a
obtenu fa liberté qu'avec beaucoup de peine.
Il n'en a pas eu moins à obtenir qu'on lui
permît d'aller à Philadelphie cù il va réclamer
fon vaiffeau , mais avec beaucoup d'incertitude
fi on lui en accordera la reftitution.
(45 >
» Nous avons été , le 20 de ce mois , écrit- on
d'Amfterdam , dans la plus grande confternation ;
elle fut occafionnée par deux bruits violens &
fucceffifs que l'on entendit tout-à- coup au - deffus
du poids de la Ville fur le Dam , & dont on
ignoroit la cauſe. On apprit bientôt que les
foldats , qui y ont la grand'-garde , étant occupés
à faire des cartouches pour les manoeuvres qu'ils
font annuellement , le feu prit , par accident , aux
poudres , & enfuite aux cartouches . L'effroi fut
général parmi les foldats , & occafionna une fi
grande confufion , qu'ils prirent la fuite , les uns
par la porte , les autres par la fenêtre. Cinq de
ceux qui avoient pris ce dernier parti fe blefsèrent
très grièvement , & le lendemain il en mourut
deux . Les prompts fecours que l'on apporta
empêchèrent que l'incendie ne fît des progrès , &
le bâtiment a été peu endommagé « .
S'il faut en croire quelques lettres de
Londres , on y a reçu avis de la côte d'Or ,
qu'une frégate Françoife de 40 pièces de
canons , a attaqué un fort Anglois nommé
Succondée , dont elle s'eft emparé ; & qu'après
avoir encloué le canon qui s'y trouvoit ,
enlevé ce qu'il y avoit de mieux dans le fort ,
elle avoit remis à la voile , fans rien entreprendre
contre les autres établiſſemens.
Il eſt arrivé le 11 , écrit - on de Londres , un
Courier expédié de la Haye , par le Chevalier Jofeph
Yorke , avec la nouvelle fuivante : » En conféquence
de la permiffion accordée par les Etats - Généraux
pour le paffage des Recrues de Brunswick ,
de Heffe , d'Hanau , &c . à la folde de la Grande-
Bretagne , par les terres de la République & pour
leur embarquement
dans un de fes ports , un
vaiffeau de guerre & des tranfports ont appareillé
d'Angletre pour prendre à bord ces recrues defti(
46 )
·
nées pour l'armée du Canada. Mais à peine les troupes,
les bagages , &c. étoient embarqués , qu'il eft
arrivé un ordre des Etats Généraux pour arrêter
leur départ. On attribue cetre conduite des Etats-
Généraux à la demande formelle qu'ils ont faite à
la Grande- Bretagne de la reftitution des vaiffeaux
Hollandois pris par le Commodore Fielding . En conféquence
les tranfports & les recrues refteroient en
Hollande jufqu'à ce qu'on eût donné une fatisfaction
entière aux Etats Généraux fur cet objet.
>
Le difcours que prononça M. Grattan à
la Chambre des Communes de Londres
lorfqu'il fit la motion pour la déclaration de
l'indépendance de ce Royaume, mérite d'être
connu.
» Jamais la Chambre ne s'affembla pourprononcer
fur un objet plus important , plus décifif ; il ne s'agit
de rien moins que de protefter aujourd'hui contre
l'ufurpation du Parlement de la Grande- Bretagne ,
que de fe joindre à moi , & d'élever de concert & nos
mains & nos voix contre cette ufurpation : il s'agit
de répondre au cri de trois millions d'habitans qui
nous demandent juſtice ! Dans ce moment folemnel ,
fi le Ciel m'eût donné un fils , on me verroit comme
le pere d'Annibal , le conduire à l'autel pour y faire
ferment de protéger les droits facrés du peuple ! Ne
nous le diffimulons pas , ce peuple a fes droits , il a
entr'autres celui de nous fommer de les lui conferver ,
de lui en rendre compte en tout tems : un cri qui
part de plufieurs millions de bouches , eft un cri
puiffant : c'eft la voix du tonnerre , on a beau chercher
à ne pas l'entendre , elle frappe l'oreille la plus
dure :: cette voix vous dit que quoique l'on ait fait
quelque chofe pour l'Irlande , il refte encore plus à
faire , que les efprits ne font pas tranquilles , qu'il
ne font pas fatisfaits : que fi quelque chofe peut en
calmer l'effervefcence , c'eft la confiance qu'il eft
naturel de placer en vous , en vous confidérant com(
47 )
me lesgardiens nés de la liberté qu'ils reclament e
Cette idée confolante fixe fur vous les yeux de la
multitude qui vous parle ainfi : rappellez la Grande-
Bretagne aux notions fimples de la juſtice : engagezla
, forcez - la à reftaurer votre liberté politique , en
même- tems qu'elle reftaure la liberté de votre commerce
dites - lui que la manière dont elle vous a
difpenfé cette dernière faveur , eft alarmante ; que
le Miniftre Britannique en vous l'annonçant n'a pas
dit qu'il étoit jufte , inais ſeulement qu'il étoit expédient
de vous accorder certains avantages ! Obfervezlui
que ce mot expédient annonce une réferve inquiétante
; qu'il eft fatal dans la bouche de la Grande-
Bretagne ; que c'eft ce mot funefte qui lui a coûté
l'Amérique , qui l'a plongée dans des fleuves de fang ,
dans des abîmes de mifere & d'horreur ! Dites-lui
enfin avec force , que ce mot expédient annonce de
l'infincérité , des réſerves tacites ; que tant que ces
réſerves exiſteront ou feront fuppofées exifter , nous
ne pouvons regarder les avantages récens , accordés
ànotre commerce , que comme paffagers , infiniment
précaires , parce qu'étant fans ceffe à la difpofition
de la Grande-Bretagne , elle peut nous les retirer dès
qu'elle le jugera expédient : ajoutez , que nous ne
pouvons nous regarder dans ce moment-ci que comme
des efclaves à qui l'on permet de refpirer un
moment , mais qui voyent encore les fers dont ils
étoient chargés dans la main qui les leur a ôtés
& paroît toujours prête à les accabler de leur poids !
En parlant ainfi à la Grande- Bretagne , vous fixerez
d'autant plus fûrement fon attention , que le moment
eft favorable ; c'eft un Dieu , c'eft Dieu lui- même
qui a créé pour vous ce moment de vous émanciper
vous & votre poftérité : ne permettez - pas qu'il
s'écoule en vain gardez-vous fur- tout d'attendre
l'époque dangereufe de la paix ; hélas ! ce qui feroit
paix pour les autres , feroit guerre pour vous : la
Grande-Bretagne ne croiroit pas en jouir , fi elle ne
voyoit pas votre Ifle humiliée , rentrée dans l'efcla
( 48 )
vage ! C'eſt au nom de tout ce qui vous eft cher ,
c'eft pour l'honneur de votre Patrie , pour l'honneur
de la nature humaine , par le fouvenir de tout ce que
vous avez fouffert , par le fentiment que vous confervez
des injuftices que vous avez effuyées , par
l'amour que vous portez à votre poftérité , par la
dignité , la noble générosité qui règnent dans des
coeurs Irlandois , que je vous conjure , vous ſupplie
de faifir cette occafion fortunée , de marquer ce mo
ment pour celui de votre liberté ! Croyez - moi , la
Grande- Bretagne fait parfaitement bien actuellement
que la Doctrine tendante à établir fa fuprématie univerfelle
eft une chimère , une abfurdité. Des légions
d'ennemis l'environnent , la preffent , fondent fur
elle de toutes parts : fa fuprématie s'éclipfe par-touti;
la mer n'eft plus fon Domaine , l'honneur de fes
Confeils eft flétri , ainfi que celui de fes armes : elle
n'a plus d'armées , elle n'a plus de flottes , point
d'Amiraux , point de Généraux ; l'engourdiſſement
de l'indolence caractériſe toutes les mesures , ladivifion
aigrie par les revers préfide à fes Confeils . I
n'en eft pas ainfi parmi nous : ce monient eft l'aurore
de nos beaux jours , jamais l'Irlande , jamais aucun
peuple de la terre ne put fe flatter d'avoir un Sénat
auffi bien compofé que le nôtre , un Sénat qui a tant
de droits à la confiance du peuple. Jamais peuple ne
fut mieux difpofé à feconder les grandes vûes de fon
Sénat. Un feu divin embrafe tous les coeurs : un-enthouſiaſme
facré , dont l'antiquité même ne nous
fournit point d'exemple, a converti une multitude languiffante
en un peuple fier : portez les yeux de l'imagination
au delà de cette enceinte , vous verrez 40
mille hommes fous les armes fixant les yeux
fur vous , attendant dans le filence le réfultat des
Délibérations de ce jour : leur voeu eft uniforme ,
ils foupirent tous après la Liberté : La Providence
femble leur fourire : Oui la main de Dieu eſt vifible,
je la vois , c'eft elle qui a tout préparé , c'eſt
elle qui va tout confommer !
"
La fuite à l'ordinaire prochain.
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TUR QUI E.
De CONSTANTINOPLE , le 17 Avril.
LE 13 de ce mois le Capitan Bacha cut
l'honneur de prendre congé du Grand-
Seigneur ; il fe rendit le lendemain à bord de
fon efcadre qui eft encore en rade, n'attendant
qu'un vent favorable pour mettre à la voile.
On dit que 3 vaiffeaux , 5 frégates & 6 galères
de cette flotte refteront fous le commandement
de fon Lieutenant qui lui -même ſe
trouve chargé d'une expédition fecrette.
L'intention de S. H. eft de faire réparer les
Châteaux des Dardanelles qui font dans le
plus grand délabrement. Elle fe propoſe auffi
de former un camp de 80,000 hommes dans
les environs d'Andrinople.
On affure qu'on a trouvé dans les Archives
de la Porte , une ancienne Ordonnance
qui règle les limites en- delà defquelles les
vaiffeaux de guerre ni les corfaires des Nations
en guerre ne doivent point pénétrer ;
on s'attend à la voir remettre en vigueur , &
les Puiffances neutres font des voeux pour fa
prompte exécution.
10 Juin 1780 .
( 50 )
% Le Tefterdar , ou Tréforier de la Porte
en Crimée , rappellé de cette Province &
arrivé ici , fe rendit vendredi dernier en
grand appareil chez le Grand - Vifir , conformément
à l'ordre qu'il en avoit reçu . Cette
viſite a eu pour lui les fuites les plus funeftes.
Le Miniftre Ottoman lui déclara qu'il étoit
accufé d'avoir communiqué à Gianikli Pacha ,
l'ordre qui lui avoit été envoyé par la Porte
de l'arrêter , & d'avoir facilité par là fa fuite &
fa retraite en Crimée auprès du Khan des Tartares
; & lui ordonna , malgré tout ce qu'il
put dire pour fe juftifier , de fe rendre auprès
du Grand-Seigneur. Le Tefterdar prit le che
min du ferrail ; il trouva à la Porte un Bourreau
qui l'attendoit & qui s'étant emparé de .
lui , lui coupa la tête fans autre forme de
procès . Son corps a été expofé pendant trois
jours devant le ferrail felon l'uſage ordinaire.
Le Député de Zadi , Chan d'Ifpahan , & celui
du Prince Héraclius de Georgie qui font venus
ici pour engager la Porte à les foutenir
dans les efforts qu'ils le propofent de faire
contre la famille de Kerim- Chan , ne paroiffent
pas jufqu'à préſent devoir réuffir dans
leur miffion . Ils n'ont été admis ni à l'Audience
du Grand - Seigneur ni à celle du
Grand-Vifir ; on paroît les regarder avec
beaucoup d'indifférence .
RUSSIE
De PETERSBOURG , le 1er. Mai.
Le départ de l'impératrice de Ruffie pour
fa Lithuanie , eft à préſent fixé au 20 ou au
21 de ce mois. Le Corps de Ville de Nerwa
qui fe propofe de lui donner une fête , a envoyé
ici des Députés pour la fupplier d'honorer
la ville de fa préfence , ce qu'elle at
promis de la manière la plus gracieuſe.
Le Prince Wolkonski , Général en chef
& Gouverneur général de Mofcou , a demandé
la démiffion de fes charges. L'Impératrice
a bien voulu la lui accorder , en lui
confervant en récompenfe de fes longs &
fidèles fervices , fes appointemens pendant
fa vie , & une gratification confidérable.
Elle a difpofé du Gouvernement général de
Mofcou en faveur du Prince Kremskoy ,
Général en chef de fes armées .
SUÈDE.
De STOCKHOLM , le 10 Mai.
Le Roi a ordonné au Collége de Commerce
de faire publier qu'il défend juſqu'à
nouvel ordre l'exportation du fel de ce
Royaume dans les pays étrangers.
Les fabriques de ce Royaume profpèrent de
jour en jour. La lifte des étoffes qui y ont été
manufacturées pendant l'année dernière ,
préfente les réſultats fuivans. On en a fabriqué
de foie pour la valeur de 296,718 rixdalers
; de draps de différentes eſpèces pour
237,954 ; étoffes de laines de diverfes fortes,
pour 132,182 ; d'écorce d'arbre pour 93,372 ;
rubans de foie & de laine pour 42,449 ; bas
C 2
( 52 )
tant de foie que de laine pour 19,200 ; en
tout 821,895 rixdalers.
Pendant le courant de la même année on
avoit importé ici pour 250,000 rixdalers
d'étoffes de foie étrangères , dont les Marchands
n'ont pu vendre la moitié ; quant aux
bas & aux rubans étrangers , qui font de contrebande
, il n'eſt pas poffible de favoir ce qui
en a été introduit en fraude.
POLOGNE.
De VARSOVIE , le 13 Mai.
LE Prince Poniatowski , Lieutenant- Général
de l'armée de la Couronne & le
Baron de Cocceji , Colonnel du régiment
des Gardes à pied , doivent partir aujourd'hui
pour Polocz . L'objet de leur voyage
eft d'y aller complimenter l'Impératrice dé
Ruffie de la part du Roi ; quantité de Magnars
ont pris le chemin de la Ruffie Blanche
, où ils ont été précédés par le Comte
de Branicki , Grand- Général de la Couronne.
Les troupes Ruffes qui traverfent journellement
le grand Duché de Lithuanie
y obfervent la plus rigide difcipline . Ils
marchent par pelottons de 250 hommes
afin d'être moins à charge dans les lieux
par où ils paffent. Toutes ces troupes ont
ordre , dit- on , de fe raffeinbler à Mohilow
au nombre de sooo hommes , pour empêcher
les défordres que pourroit y occafionner
l'affluence du monde qui y fera attiré
( 53 )
par la curiofité d'être le témoin de la grande
entrevue indiquée au 15 du mois prochain .
Le 17 du mois dernier , l'Impératrice de
Ruffie fit remettre au Roi un préfent précieux
par fa rareté. C'eft un parchemin
très - fin , d'environ 5 pieds de long fur
une largeur proportionnée , où le fameux
Tamerlan , Empereur d'Afie , qui fe faifoit
appeller le fils de Dieu , a écrit de
fa main , en langue Arabe , l'hiftoire de
fa vie.
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 18 Mai.
L'ABSENCE de l'Empereur n'empêchera
point l'affemblée des camps ordinaires dans
les environs de Laxembourg ; il y en aura
un à Schonbrunn & à Minckendorf ; les
troupes y feront leurs manoeuvres pendant
15 jours. On affure que l'Impératrice- Reine
s'y rendra pour voir les exercices.
S. M. I. & R. partira dans le mois prochain
pour Prague , où elle affiftera à la
Bénédiction de Madame l'Archiducheffe
Marie Anne , en qualité d'Abbeffe du Chapitre
noble que l'Impératrice y a fondé en
faveur de cette Princeffe . On croit que
l'Empereur , à fon retour de Galicie , palfera
à Prague pour affifter à cette cérémonie.
De HAMBOURG , le 20 Mai.
Le projet d'une confédération armée pour
c 3
( 54 )
le maintien de la navigation des Puiffances
neutres , paroît prendre tous les jours plus
de confiftance. La flotte armée en Ruffie ,
pour la protection de fa neutralité & de
fon commerce eft compofée de 15 vaiffeaux
de ligne , de 4 frégates , & d'un grand nombre
de bâtimens inférieurs . Ses ordres font
de balayer non- feulement la mer Baltique ,
mais encore la mer de Suède & les environs
d'Archangel de tous les corfaires des
nations belligérantes . On affure qu'en mêmes
tems les ordres font donnés d'équiper à
Revel & à Archangel , une feconde Hotte
de 20 vaiffeaux de ligne.
La Suède en arme dix & fix frégates.
Elle ne fera d'abord fortir que 4 des premiers
; les 6 autres refteront à Carlfcron ,
mais en état de mettre à la voile , au premier
fignal.
On eft occupé en Danemark à en armer
un pareil nombre ; on affure même
qu'il y a des ordres de l'augmenter.
L'opinion la plus générale eft que les
Puiflances qui doivent entrer dans la neutralité
armée , fe borneront d'abord à faire
refpecter leur navigation , & ne paroîtront
comme médiatrices que lorfqu'elles verront
que le fort des armes fera trop pencher la
balance d'un côté au défavantage de l'autre .
Ce fera alors qu'elles interviendront pour
rétablir l'équilibre , en modérant les prétentions
trop excelfives des uns , & en téparant
les pertes que le malheur , la né(
55 )
gligence ou la mal - adreffe auront occafionnées
aux autres.
On ne fait pas , dit un de nos papiers ce
qu'on doit le plus admirer , ou de l'immobilité des
Anglois , au milieu de tous les mouvemens qu'ils
excitent ou de ces mouvemens qu'ils font fans
doute étonnés eux- mêmes d'exciter. Cela rappelle le
bon mot de cet Anglois , qui , voyant en Espagne
une magnifique Chapelle , pour l'accompliſſement
d'un vecu fait dans une bataille qu'il gagna en
effet , s'écria Quand l'Empereur fit ce grand
il avoit une grande peur. N'eft il pas étonnant
en effet que les Puiffances maritimes les plus
formidables de l'Europe aient cru leurs droits affez
en danger pour devoir fe confédérer contre les prétentions
arbitraires de l'Angleterre Il feroit bien
plus étonnant que celle - ci parvint à les réaliſer ,
mais c'eft ce qui n'eft pas à préfumer «.
voeu ,
:
>
L'entrevue prochaine de l'Empereur &
de l'Impératrice de Ruffie à Mohilow , fixe
toujours la curiofité ; on affure que le Roi
de Pologne fe rendra auffi dans la même
ville fous le nom de Comte de Poniatowski ;
on a dit auffi que le Roi de Prufle avoit
eu le deffein de faire le même voyage &
dans le même tems , mais quelques accès de
goutte n'ont pas permis à S. M. de fonger
à fe trouver à cette entrevue fi intéreflante
pour les principaux Souverains de l'Allemagne
, & fur-tout pour les Puiffances copartageantes.
On continue d'aflurer que
le Prince Henti , fon frère , fe difpofe à
partir pour Mohilow à la fin de ce mois.
C 4
( 56 )
ITALI E.
De GENES , le 10 Mai.
DEPUIS quelque tems il s'eft répandu dans
cette ville des pièces de faulle monnoie fous
la forme des nouveaux écus de France. Elles
font compofées de marcaffite , avec un mêlange
d'étain , de plomb & autres métaux .
Pour mettre tout le monde en état de les
diftinguer des véritables écus , on avertit
que les faux font en grande partie datés
de 1767 , & quelques uns de 1768 , avec
l'empreinte de Louis XV , Roi de France
ayant la tête & le col nuds. De l'autre côté
fous l'écuffon ou les armes de France , &
fous le lien qui joint les branches d'olivier
qui l'environnent , entre le mot Domine
& le mot Benedictum , on voit la lettre
L, & dans le contour au lieu des paroles
Domine falvum fac Regem , il y a une petite
ligne plus noire , indiquant l'union des
deux parties de la forme dans laquelle on
a jetté la compofition pour faire la monnoie.
Dans quelques- uns de ces écus on voit une
ligne limée. Leur fuperficie eft d'une couleur
plus fombre que celle des vrais écus ,
& elle eft remplie de petites cavités & élévations
qui indiquent des grains de fable
dont la forme eft compofée ; & fi on jette
ces pièces avec force fur un corps dur ,
elles fe rompent en plufieurs morceaux.
On s'ocupe vivement à armer ici , écrit on de
Triefle , une Compagnie de commerce pour les In(
57 )
des Orientales. L'octroi doit bientôt en paroître
imprimé , pour que chacun puifle y prendre des
actions , & avoir part à l'avantage qui en réfultera.
Comme il importe à notre Cour que les productions
du pays foient tranfportées à l'étranger
cette Compagnie obtiendra tous les priviléges né
ceffaires pour la mettre fur un pied floriffant , on
va prendre toutes les mefures poflibles pour que les
fonds avancés produifent aux Actionnaires des intérêts
confidérables. L'Autriche fe propofe d'obferver
la plus exacte neutralité avec toutes les Puif
fances maritimes , & de former des alliances avec
les Barbarefques. En attendant , pour n'avoir rien
à craindre de ces derniers , nos vaiffeaux feront ar
més moitié en guerre , moitié en marchandifes
".
ESPAGNE.
€
De CADIX , le 12 Mai.
LES vents ayant changé le jour que l'ef
cadre Françoife avoit appareillé , elle eſt
revenue dans la baie , où elle est encore.
Cependant comme il eft effentiel qu'elle
foit entre les caps pour agir avec les huit
vaiffeaux du Ferrol , M. de Beauflet eft
décidé à mettre à la voile demain , quand
même le vent ne feroit pas favorable. Son
efcadre confifte en 's vaiffeaux de ligne &
une frégate ; elle a des vivres pour fix mois.
Nous attendons à chaque inftant des nouvelles
de notre convoi ; elles doivent nous
venir des Canaries où il a dû débarquer
en paffant 7 à 8000 hommes.
Il ne fe paffe rien d'intéreffant au Détroit.
D. Barcelo arrête de tems en tems quelques
( 58 )
bâtimens qui , à la faveur de la nuit , cherchent
à fe gliffer dans Gibraltar ; mais il
lui en eft échappé quelques- uns qui font arri
vés à leur destination .
Un bâtiment Boſtonien arrivé ici il y a
deux jours , n'a pu nous donner aucune
nouvelle de Charles - Town ; il a fu feulement
par un brig des Bermudes que 3 des
plus gros vailleaux de guerre du convoi de
Clinton ont totalement péri dans leur traverfée
à Savanah ; comme la Cour de Lon--
dres a eu foin de fupprimer la relation de
l'Amiral Arbuthnot , il y a apparence qu'elle.
a voulu cacher cette grande perte , de même
que celle de la Défiance dont on a appris
la trifte fin par des lettres particulières.
Ainfi il feroit très-poffible que le Robufte
de 74 , le Raifonnable & l'Europa de 64
euffent auffi péri , car on ignore ce qu'ils
font devenus. Ils n'ont point paru à Savanah
, & on n'a pas appris qu'ils foient
retournés à New - York avec le Ruffel.
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 27 Mai.
Le 24 de ce mois , la Cour a reçu des
dépêches de l'Amiral Rodney , apportées par
les Capitaines Uvedale & Bazely ; elles ont
donné lieu à une gazette extraordinaire publiée
le 25 pendant la nuit , dans laquelle on
lit l'extrait fuivant de la lettre de l'Amiral
à bord du Sandwich , devant la baie de Fort-
Royal de la Martinique , le 26 Avril .
,
Depuis que j'ai informé L. S. que j'étois arrivé à
La Barbade & à Sainte-Lucie , & que j'avois pris le
( $ 9 )
dans
commandement des vaiffeaux de S. M. dans cette
ftation , l'ennemi qui , avec 25 vaiſleaux de ligne &
8 frégates remplies de troupes , avoit fait parade
pendant plufieurs jours devant Sainte - Lucie ,
Tefpoir de furprendre cette Ifle , fut trompé dans
fon attente par la bonne difpofition que firent le
Général Vaughan , Commandant des troupes , &
le Contr'Amiral Parker, Commandant des vaiffeaux .
Le 27 Mars , peu de jours avant que j'arrivaffe
dans la baie du Gros- Iflet , l'ennemi fe retira dans la
baie du Fort-Royal.
Auffi-tôt que mon efcadre put être en état , je
me mis en devoir de rendre aux François leur vifite
, & de leur offrir le combat ; en conféquence je
me portai , le 2 Avril , avec toute mon efcadre ,
devant la Baie du Fort- Royal ; pendant deux jours
j'offris le combat à l'ennemi , mon efcadre l'ayant
affez approché pour compter tous les canons , &
quelquefois même à portée de celui de quelquesuns
de fes forts ; quoiqu'ayant la fupériorité du
nombre , M. de Guichen préféra de refter dans le
port. Je crus que , pour le bien du fervice de S. M.
il étoit convenable de laiffer une efcadre de vaiſſeaux
doublés en cuivre pour obferver les mouvemens de
l'ennemi , & m'avertir à tems , dans le cas où il
tenteroit de mettre à la voile ; & avec les autres
vaiffeaux , je mouillai dans la baie du Gros - Iflet ;
prêt au premier avis de couper les cables , ou de
lever l'ancre , pour pourfuivre l'ennemi ou lui livrer
combat s'il quittoit la baie du Fort- Royal.
Les deux efcadres reftèrent dans cette fituation
jufqu'au 15 du courant, que l'ennemi , avec toutes les
forces , mit en mer au milieu de la nuit ; comme
j'en fus averti fur le champ , je le fuivis , & ayant
reconnu la baie du Fort - Royal & la rade de Saint-
Pierre , nous découvrîmes l'ennemi le 16 , à environ
8 lienes fous le roc la Perle. Une chaffe générale
fe fit auffi -tôt au N. O. , & à 5 heures du foir ,
C6
( 60 ).
nous diftinguâmes clairement que les forces confif
toient en 23 vaiffeaux de ligne ; un vaiſleau de so
canons , 3 frégates , un lougre & un cutter ; la nuit
étant furvenue , je formai l'eſcadre en ligne de ba
taille de l'avant , & j'ordonnai aux frégates la Vénus
& le Greyhound de fe tenir entre l'efcadre de
S. M. & celle de l'ennemi , pour obferver ſes mouvemens
, ce qui fut admirablement bien exécuté
par
cet excellent Officier vétérant, le Capitaine Ferguffon .
Les manoeuvres que fit l'ennemi pendant la nuit
indiquoient qu'il defiroit d'éviter le combat ; j'étois .
dans une réfolution contraire , & en conféquence
je contrariai tous les mouvemens.
Le 17 au point du jour , nous vîmes diſtinctement
que l'ennemi formoit fa ligne de l'avant , je
fis le fignal pour que l'efcadre fe formât de même
à la diftance de deux encablures. A 6 heures 45
minutes , je notifiai , par un fignal public , que mon
intention étoit d'attaquer l'arrière - garde ennemie
avec toutes mes forces ; chacun des vaiffeaux de
mon efcadre répondit à ce fignal . A 7 heures du
matin , remarquant que l'efcadre étoit trop étendue
, je fis le fignal pour que l'on formât la ligne
de bataille à la diftance d'une encablute feulement.
A 8 heures & demie , je fis le fignal pour la ligne
de bataille par le travers ; chaque vailleau reftant
à l'égard de l'autre N. quart N. E. & S. quart
S. E. Les François ayant pénétré mon fignal , devinèrent
mon intention ; ils virèrent vent arrière &
formèrent la ligne de bataille de l'autre bord . Je
fis fur le champ le fignal de ferrer le vent & de
former la ligne de bataille de l'avant. Je fis , à 9
heures du matin , le fignal pour que l'on formât la
Ligne de bataille de l'avant à la longueur de deux
cables babord amure.
Les différens mouvemens de l'ennemi exigeoient
de moi beaucoup d'attention , & me forçoient à
épier toutes les occafions qui fe préſentoient de
f'attaquer avec avantage.
( 61 )
L. S. connoîtront les manoeuvres de l'efcadre de
S. M. par les minutes des fignaux faits pendant
l'action & avant ; je fis , à 11 heures du matin
le figual pour que l'on fe préparât au combat , afin
de convaincre l'efcadre entière que j'étois réfolu à
en venir aux ´mains avec l'ennemi . Je fis , à 11 heu
res so minutes , le fignal pour que chaque vailleau
portât fur celui des vaiffeaux de la ligue ennemie
qui fe trouvoit vis -à- vis de lui , conformément à
l'article 21 des additions faites aux inftructions
pour le combat. Je fis , à 11 heures 55 minutes ,
le fignal du combat ; quelques minutes après , je
fis connoître par un autre fignal que mon inten
tion étoit de combattre de près , & que par conféquent
le vailleau an.iral en donneroit l'exemples
à une heure moins quelques minutes , l'un des vaif
feaux de la tête commença le combat ; à une heure,
le Sandwich au centre ayant effuyé le feu de plufieurs
vaiffeaux ennemis , entra en action ; remarquant
que plufieurs de nos vaiffeaux combattoient à
. trop de diftance , je répétai le fignal pour que l'on
combattit de près. Le combat le foutint au centre
jufqu'à quatre heures un quart , à ce moment M. de
Guichen , à bord de la Couronne , fur lequel on
ayoit monté 90 canons , le Triomphant & le Fendant
, après avoir combattu le Sandwich pendant
une heure & demie , fe retirèrent . La fupériorité du
feu du Sandwich , la bravoure de fes Officiers &
de fon équipage le mirent en état de foutenir un
combat fi inégal , quoiqu'avant que ces trois vaiffeaux
l'attaquaffent , il en cût forcé trois autres à
fortir de la ligne de bataille qu'il avoit entièrement
rompue , & quoiqu'il fût fous le vent des eaux de
l'Amiral François.
A la fin du combat , on pouvoit dire que l'ennemi
étoit complettement battu , mais l'avant & l'arrière-
garde étoient à une fi grande diftance du centre
, plufieurs vaiffeaux étoient fi maltraités , parti
culièrement le Sandwich, car il a été difficile
( 62
de le tenir à flot pendant 24 heures ] qu'il auroit
été impoffible de le pourfuivie dans la foirée même
fans le faire avec le plus grand délavantage ce
pendant on fit tous les efforts imaginables pour
mettre l'eſcadre en état , & j'ai la ſatisfaction d'infor
mer L. S. que le 20 nous découvrîmes encore celle
de l'ennemi , & que nous la pourfuivîmes pendant
trois jours confécutifs , mais inutilement , parce
qu'il fit tout ce qui étoit en fon pouvoir pour
éviter un fecond combat & pour gagner le Fort-
Royal de la Martinique. Nous le coupâmes , &
pour ne pas courir le rifque d'une autre action ,
il fe réfugia a la Guadeloupe.
Jugeant que ce feroit en vain qu'on s'obſtinėroit
à fa pourfuite , vu l'état dans lequel le trouvoit
l'efcadre de S. M. , & tous les mouvemens
de l'ennemi indiquant d'ailleurs que fon intention
étoit de gagner la baie du Fort-Royal de la Martinique
, feul endroit où il pût réparer fon efcadre
défemparée , je penfai que la feule chance qui
nous reftât pour l'engager dans un nouveau combat
, étoit de nous porter avant lui devant Fort-
Royal où l'efcadre à mes ordres attend journellement
fon arrivée. J'ai expédié des frégates au vent
& fous le vent de chaque Ifle pour me donneravis
de fon approche.
L'Amiral Parker m'informe que plufieurs vaiffeaux
de l'avant-garde ennemie ont été confidéra .
blement défemparés & obligés de fe retirer ; fon
propre vaiffeau a été endommagé , & ſon grand
mât a couru beaucoup de danger.
Je ne puis finir fans informer L. S. que l'Amiral
François qui m'a paru être un brave &
excellent Officier a eu l'honneur d'être noblement
foutenu pendant toute l'action.
Le Capitaine Uvédale du vaiſſeau S. M. l'Ajax ,
dont la fanté ne permet pas qu'il refte dans ce
pays , & le Capitaine Bazely du Pegafus , font
chargés de mes dépêches & inftruiront L. S. de(
63 )
tous les détails qu'elles peuvent defirer de connoî
tre ; je joins ici un état des morts & bleffés
Ligne de bataille , le jour du combat 17 Avril 1780.
Le Sterling- Caftle en tête tribord amure , & le
Magnificent babord amure.
Divifion du contre- Amiral Hyde Parker.
Sterling Castle.
• ·
Ajax..
Cap. Carkerte,
Cap. Uvedale .
cann. homm.
64 500
74
600
Elifabeth.
Princeffe Royale
Albion..
Terrible.
·
•
Trident.
Frégate.
Le Greyhound
Grafton.
·
Yarmouth..
•
H. C. Maitland.
C Am. Parker.
74 700
}94
Cap. Harmood
. 94 770
Cap. Bowyer. 74 . 500
. Cap . Douglas. 74 600
Cap . Molloy. 64 500
Divifion de l'Amiral Rodney, Cammandant en chef.
Cornwall.
Sandwich..
Suffolk..
Boyne..
Vigilant.
Frégates.
•
. C. Collingwood.
Cap. Neun ham.
74 176
Cap. Bateman. 64 500
· Cap. Edwards . 74
600
Chev . Rodney.
Cap . -Young. } 90
732
•
Cap. Crefpin.
Cap. Cotton .
600
74
68 520
• Cap. G. Home .
64 500
•
Le Pégafe..
La Venus chargée de répéter les fignaux.
Le Déal Caftle.
Divifion du Contre- Amiral Rowley.
Vengeance.
Com. Hotham ,
Cap. Holloway
. 74
617
Medway. Cap. Affleck. 6.0 420
Montagu. • Capt Houlton.
Conqueror.. C. A. Rowley.
Cap. Watfon.
Intrépide. : ·
༢༡༣
H. C. H. S. John . 64
74
600
74 617
500
( 64 )
Magnificent.
Frégate.
Andromeda.
•
Cap. Elphinston . 74 600
Le Centurion , vaiffeau de so canons , deftiné à
affifter l'arrière- garde , en cas de befoin .
Lifte des tués & bleffés dans le Combat naval
du 17 Avril
Vaiffeaux .
Stirling - Caftle.
Ajax.
Elifabeth .
Princeffe Royale.
Albion.
Terrible .
Trident . •
Grafton.
Yarmouth.
Cornwall.
Sandwich.
Suffolk.
Boyne. •
• Vigilant.
Vengeance.
•
Tués. Bleffés.
34
• 13
15
14
3
25
30.
• IS
21 • • 49
18
6
Medway.
Montagu .
Conqueror.
Intrépide.
Magnificent.
•
13
7
·
·
2
26
36
9
• 10
Total.
Officiers tués.
120
· 353.
S. John, Capitaine Deacon , 1er . Lieutenant ; Hooper
, 2e. Lieutenant , & M. Dam , Danois , Lieutenant
de l'Intrépide ; Mackton , Lieutenant du Sandwich
; & Wigmor , Lieutenant du Medway.
Officiers bleffés.
Houlton , Capicaine , & Alexandre Cochrane, 4º,
Lieutenant du Montagu ; Carey , Capitaine des Soldats
de la Marine ; Ogle, Capitaine du 87c. régiment
( 65 )
faifant fon fervice à bord ; Newnham , Capitaine ;
Stewart , 3e. Lieutenant ; James Smith , se. Lieutenant
du Grafton ; Edward Smith , Lieutenant du
Sandwich ; Harriot , Lieutenant des foldats de ma
rine de l'Elifabeth , & le Canonnier de l'Intrépide.
figné , G. B. RODNEY.
L'extrait fuivant d'une lettre du Major-
Général Waughan , Commandant en chef
des troupes de S. M. aux Iiles du Vent &
Caraïbes , termine la gazette extraordinaire
de la Cour , en date de Ste Lucie du 25 Avril.
» Le Chevalier George Rodney ayant appris que
l'efcadre Françoile fortoit de Port - Royal , mit furle-
champ à la mer ; & comme l'occafion pouvoit
s'offrir de reconnoître les Ifles ennemies , de procurer
aux troupes les fecours dont elles pourroient avoir
befoin , ou de contribuer en quelqu'autre manière
au bien du fervice , je me fuis embarqué avec
l'Antiral Rodney fur le Sandwich , qui a eu la
part la plus diftinguée dans l'affaire du 17 de ce
mois. Aucun vaifleau n'a combattu avec plus de
bravoure , & les anuales de la Marine ne fourniffent
point d'exemples d'une conduite plus couragenfe
que celle de l'Amiral , qui a donné le plus fuperbe
exemple. Entreprendre de le louer , ce feroit diminuer
fon mérite qui furpaſſe tout ce qu'on peut en
dire.
Le mauvais état de la fanté du Lieutenant - Colonel
Mulgrave l'a engagé à demander la permiffion de
repafler en Europe pour le rétablir ; comme il eft
refté fort long temps dans ce pays- ci , qu'il eſt trèsinftruit
de tout ce qui s'eft paflè , & qu'il peut donner
à V. S. les détails les plus étendus , je me réfère à lui
pour d'autres particularités dont vous voudriez avoir
connoiffance ; il a été employé comme Quartier-
Maître Général , & il s'eft toujours fi fort diftingué
dans les différens objets de fervice que je regrette
beaucoup de le voir quitter cette Ile. V. S. voudra
( 66 )
bien me permettre d'ajouter que mon unique ambition
eft de trouver l'occafion de fervir S. M. , &
que je ferai , pour y parvenir , les plus grands
efforts «.
S'il faut en croire ces dépêches , l'Amiral
Rodney a remporté une victoire complette ;
mais on ne conçoit pas qu'on ait donné une
relation auffi controuvée & aufli vague d'un
évènement auffi intéreffant. Dans une action
dont nous fommes fortis victorieux , où tous
nos vaiffeaux doivent avoir donné & avoir
parfaitement fecondé le Commandant
puifqu'on avoue que le Général ennemi eſt
un brave &fort habile homme qui a été noblementfoutenu
, il eft bien fingulier qu'on ne
nomme pas un de nos vaiffeaux , & qu'il ne foit
queftion que de celui de l'Amiral . On a trouvé
un peu étrange qu'aucun Officier ne foit nommé
avec éloge ; que Sir George Rodney n'ait
pas terminé fa lettre , felon l'ufage, par des com
plimens à ceux qui ont eu part au combat ,
& qu'il n'en ait eu à faire qu'à fes ennemis .
On croit que s'il eût employé cette formule
à laquelle aucun de nos Généraux n'a manqué
jufqu'à préfent , la Cour ne l'auroit pas
fupprimée. On conclut de cet oubli qu'il n'a
à fe louer de perfonne , qu'il a été inal fecondé
, que fes Officiers n'ont pas entendu
fes fignaux que les François ont pénétré. On
remarque dans fa relation une multitude de
lacunes qui y jettent le plus grand louche ;
ceux qui fe font chargés d'y faire des coupures
s'en font acquittés avec beaucoup de
maladreffe ; ils n'ont pas fenti qu'en tron(
67 )
quant la lettre d'un habile Marin , on lui
faifoit dire des abfurdités . Le Lord North eſt
convenu lui -même hier dans la Chambre des
Communes des mutilations qu'a fubi la
lettre de l'Amiral avant fa publication ; il
déclara même à la Chambre , curieufe de
la voir dans fon intégrité originale , qu'il la
lui montreroit volontiers , s'il étoit poffible
que ce qu'on en a retranché ou changé ne
perçât pas dans le public , ou que s'il y
pénétroit , ce ne fût point avec le caractère
de l'authenticité. Ce qu'on ne veut pas que
l'on fache , à coup sûr ne fauroit nous être
avantageux ; c'eft la réflexion que l'on a faite ,
& l'on attend en conféquence la relation que
M. de Guichen enverra à fon tour en France ,
& qui rétablita les faits & nous inftruira de
ce que l'on ne veut pas nous apprendre
encore.
Les avis particuliers qui ont tranſpiré , &
qui ont acquis beaucoup de confiftance de
la déclaration même du Lord North aux
Communes , de ce que l'on n'a point chanté
de Te Deum , ni fait aucunes réjouiffances ,
pas même tiré un feul coup de canon de la
Tour , nous prouvent que ce n'eft pas nou's
qui avons eu l'avantage. La feule confolation
qu'ils nous laiffent , c'eft que nous n'avons
perdu aucun vaiffeau , que l'action n'a point
été décifive , & que nous avons l'espoir d'une
revanche , quoique nous ne puiffions nous
diffimuler que nous fommes fort affoiblis ,
que nos vaiffeaux maltraités ne trouveront
pas aux Ifles tout ce qui feroit néceffaire
( 68 )
pour les réparer entièrement. On fait que
l'Amiral qui date fa lettre de devant la baie
de Fort- Royal , étoit déja à Ste - Lucie lorfqu'il
l'a écrite ; que le foir du jour même où
il prétend avoir vaincu les François , ceuxci
lui ont offert de nouveau le combat , fans
que le prétendu vainqueur l'ait accepté , &
qu'ils ne pouvoient pas l'y forcer parce qu'ils
étoient fous le vent. On le répète , la relation
de M. de Guichen qui ne fauroit tarder ,
diffipera toutes ces obfcurités , toutes ces
contradictions , & elle eft attendue ici avec
autant d'impatience qu'elle peut l'être en
France .
Une lettre d'un Officier de plume , à bord
de l'Efcadre du Chevalier Rodney , contient
les détails fuivans , qui peuvent donner une
idée des retranchemens qu'a dû fubir celle
de l'Amiral Rodney.
» Le 13 Avril , l'Efcadre Françoife compofée de
24 vailleaux à deux ponts , de 4 frégates , 6 cha-
Joupes & d'autres petits bâtimens , mit à la voile du
Fort-Royal de la Martinique. Nous n'en eûmes
connoiffance que le lendemain , & le 15 l'Amiral
Rodney appareilla du Gros- Iflet , pour lui donner
chaffe avec 20 vaiffeaux de ligne , le Centurion de
so canons , & sfrégates. Le Fame de 74 canons ,
ne fortit point , étant hors de fervice . Dans la foirée ,
on apperçut l'ennemi fous le vent , rangeant les côtes
de la Martinique. L'Efcadre Angloife louvoya toute
la nuit pour fe tenir entre l'ennemi & le Fort- Royal.
Le 16 an matin , ayant perdu l'ennemi de vûe , l'efcadre
longea la côte , farfant route vers St - Pierre . A
midi , on apperçut de nouveau l'ennemi fous le vent.
L'armé Angloife fe hâta de fortir de la Baye de Saint-
Pierre , & les frégates ' eurent ordre d'obferver les
( 69 )
mouvemens de l'ennemi & d'en donner connoiſſance.
Pendant la nuit , la Venus remarqua qu'il ſe diſpoſoir
à s'éloigner , & le communiqua à l'Amiral . Les François
voyant qu'on avoit découvert leurs intentions
& craignant apparemment de perdre leurs mauvais
marcheurs , pafsèrent la nuit à manoeuvrer & à ſe
mettre en état de foutenir l'attaque « .
» Le 17 au matin , l'Amiral fit les préparatifs
d'attaque ; mais les Capitaines étoient fi peu accoutumés
aux évolutions d'une efcadre qu'il étoit midi ,
avant qu'ils euffent pû fe former dans un ordre paffable.
Voyant l'ennemi forcer de voile au plus près ,
ce qui mettoit les mauvais marcheurs dans la néceffité
de faire fervir toute leur voilure ordinaire , il
donna à entendre par un figual que fon intention étoit
d'attaquer l'arrière garde. En conféquence il fit le
fignal d'arriere fur l'ennemi , & de l'engager de près.
Le premier vaiffeau de la tête s'efforça de joindre le
vaiffeau de la tête de l'ennemi , & autfi-tôt qu'il eur
vû fon fea il commença le combat , mais fans le ferrer
de près. l'ennemi , dans ce genre de combat eut
tout l'avantage. Il pouvoir pointer comme il vouloit
Les canons du vent , qui étant d'un gros calibre &
bien dirigés , défemparoient nos vaiffeaux & détruifoient
nos hommes tandis que nos boulets ne portoient
pas. Notre avant-garde ,
s'étendant trop ,
affoiblit le centre. Le fignal pour engager de près ne
fut obéi que par quelques vaiffeaux , & niême plu→
fieurs s'élevèrent au vent pour fortir de la ligne « .
Le feu ayant été bien-tôt communiqué par l'ennemi
, depuis l'avant- garde , jufqu'à l'arrière- garde ,
PAmiral porta fur le vaifleau oppofé au fien . Le
Cornwal , l'un de fes Matelots , ayant été attaqué
avant d'être arrivé fur l'ennemi , reçut & renvoya
le feu à cette diſtance , & perdit plus de monde
qu'aucun autre vaiffeau . Le Yarmouth ne ceffa de
tirer au vent de ce vaiifeau par fon boffoir de
tribord , fans jugement & fans effet. Le Suffolk fit
un tiatamare auffi inutile fous la poupe de l'Amiral.
( 70 )
Le Montague & l'Intrépide furent prefque les feuls
vaiffeaux à l'arrière de l'Amiral , qui combattirent
en règle. L'Elifabeth , fortit de la ligne , & laiffa
l'Ajax expofé au feu de 2 vaiffeaux de 74 , qui
l'obligèrent de refter de l'arrière pour fe fauver.
Les efforts que firent l'Ajax , le Terrible , la Princeff
Royal , le Grafton & le Trident mitent l'avantgarde
ennemie en défordre , l'obligèrent de rompre
fa ligne , & de prendre une nouvelle pofition.
»
Le Capitaine , les Officiers & l'équipage du
Sandwich ont combattu avec bravoure & habileté
& ils ont forcé fucceffivement trois vaifleaux François
de rompre leur ligne. M. de Guichen s'en étant
apperçu , & voyant que les vaiffeaux qui lui étoient
oppofés s'éloignoient , arriva fur le Sandwich avec
fes deux Matelots , & il dirigea le feu de trois gros
vaiffeaux fur lui feul . Le Sandwich foutint , pendant
plus d'une heure cette attaque inégale , n'ayant d'autre
appui que fa vigueur & fon adreffe à tirer ; & c'eft
ce qui en grande partie fit fon falut. A la fin la
Princeff Royal , de 94 canons , étant venue à fon
fecours , les vaiffeaux François fe retirèrent après
lui avoir fait tout le mal imaginable , au point que
pendant 24 heures , il fut difficile de le tenir à flot.
Le combat dura depuis une heure , moins quelques
minutes , jufqu'à 4 heures. La Grande- Bretagne n'a
jamais pu avoir une plus belle occafion de
une victoire plus glorieufe & importante que dans
cette journée. Aucun Général ne fit des difpofitions
plus judicieufes , ne montra plus d'habileté ni plus
de fang froid & d'intrépidité dans l'action que
l'Amiral Rodney. Plusieurs vieux Officiers ont
avoué qu'ils n'avoient jamais vu un Général faire
une répartition plus exacte & plus favante de fes
forces. Ceux qui combattirent à ſes côtés , admi .
rèrent fon fang - froid & fon courage intrépide.
Enfin , n'est-il pas fingulier que dans une action où
tant d'Officiers ont mérité d'être cenfurés , l'Amiral
Rodney ait , au contraire , mérité les plus grands
remporter
( 71 )
éloges. C'est le fentiment unanime de toute l'el
cadre qu'il s'eft fupérieurement bien conduit , & a
foutenu l'honneur de fon rang dans le fervice .
Le feu terrible & continuel du Sandwich , &
l'abandon où on l'a laiffé , font le fujet continuel
de l'étonnement de tous les Matelots & Officiers
de l'efcadre .
Qu'eft donc devenue l'ardeur de la marine Angloite
, puifque les coupables font en trop grand
nombre & trop puiffans pour qu'on puiffe les punir ?
Nous fommes devenus trop honnêtes dans la marine ,
& les égards perfonnels l'emportent fur ce que nous
devons a notre patrie. Certain Officiers qui le font
mal conduits dans cette dernière affaire , avoient
déja donné prife fur eux dans celle du 6 Juillet
devant la Grenade ; mais alors les plaintes furent
étouffées , & la Nation réduite à fouffrir en filence les
pertes & fa honte. Cependant les Miniftres font refponfables
envers la Patrie de ne les avoir pas fait punir
de cette première faute , puifque cette indulgence
leur a fourni une feconde occafion de déshonorer leur
Nation. Un brave homme qui avoue qu'il a eu le foible
de fe laiffer perfuader par fes Officiers de ne point
ferrer de près jufqu'à ce que fa confcience lui en eût
fait un reproche & l'eût preffé d'obéir au fignal & de
porter fur l'ennemi , trouve qu'il mérite ainfi que la
plus grande partie des Capitaines d'avoir la tête caffée
pour avoir délobéi . La Nation doit être indignée dè
leur conduite & s'en venger. Quoique nous n'ayons
pas obtenu le fuccès qu'une fi heureufe occafion nous
offroit , que la conduite de l'Amiral méritoit , & que
le public avoit droit d'atendre ; cependant fi on prend
delà occafion de faire revivre la difcipline prefque
expirante de la marine , le mal au moins aura fervi à
quelque chofe. Mais il faut renoncer pour toujours à
la difcipline , fi cette inconduite eft paffée fous
filence.
Si tous nos vaiſſeaux , à l'exemple du Sandwich ,
étoient arrivés fur l'ennemi & l'avoient combattu
( 72 )
de près , ils auroient beaucoup moins fouffert , &
les François n'auroient pas pu réſiſter à l'attaque ;
mais tant de vaiffeaux fe tenant lâchement éloignés ,
ceux qui étoient près fe virent obligés d'agir comme
s'ils le voyoient trahis & abandonnés . Il fera donc
néceffaire d'établir une diftinction entre ceux qui
ont refufé de faire leur devoir , & ceux qu'ils ont
empêché de le faire en les abandonnant. En effet
le pavillon Anglois a été déferté fi ouvertement ,
fi honteuſement & fi inutilement , que les Officiers
à bord des frégates , témoins du combat , n'ont
pu s'empêcher d'en verfer des larmes de rage.
Tout le combat , fi l'on en excepte la part qu'y
eut l'Amiral & quelques Capitaires , n'a été qu'un
compofé de froideur , d'inaction , d'engourdiffement ,
d'ignorance & de baffeffe qui ne font point naturels
à la réputation de la Marine Angloiſe , & qui
la couvrent d'oppobre.
Après avoir dit ce qui auroit pu être fait , il eſt
jufte de dire ce qui a été fait. A la fin du combat
il ne fe trouvoit que neuf vaiffeaux ennemis
dans la ligne . Le Sandwich qui avoit été fi maitraité
qu'on avoit peine à l'empêcher de couler bas
en faifant jouer toutes les pompes , a été en 24
heures remis en état de combattre. Le 19 nous
découvrîmes l'ennemi au nord , & nous nous effor
çâmes de l'atteindre , mais les brifes & notre pofition
fous le vent nous en empêchèrent.
Le 10
& le 21 il étoit au pouvoir de l'ennemi de combattre
, mais il eut la précaution de ferrer le vent
& de ranger les côtes de la Guadeloupe , tandis
que nos efforts continuèrent d'avorter par les calmes
; nous étions alors fous la pointe du Prince
Rupert de la Dominique. Le Samedi 22 , l'ennemi
s'éloigna davantage , de forte qu'il fut jugé inutile
de lui donner chaffe . Notre efcadre fit route vers
le Fort- Royal de la Martinique , pour fe placer
entre l'ennemi & fes magaſins . Nous arrivâmes le
devant cette Ife & nous reconnûmes que nous
l'avions 25
( 73 )
l'avions empêché d'y entrer. Les François nous
ayant laiffé le champ de bataille & nous ayant
évité , nous pouvons conclure qu'ils ont beaucoup
fouffert du feu de ceux de nos vailleaux qui les
ont approchés , & qu'ils ne font pas fort empreffés
de fe mefurer une feconde fois avec nous ;
c'est ce que nous font également juger les nouvelles
voiles que l'ennemi avoit enverguées le 20 ,
& le mauvais état dans lequel ont paru être plufieurs
de fes vaiffeaux. Le vaifleau de M. de
Guichen a pris feu, au commencement de l'action .
Nous avons fu par un mouffe qui a été environ
deux heures dans l'eau & que le Centurion a retiré
, que plufieurs gens de l'équipage à bord de ce
vaiffeau François s'étoient jettés à la mer.
On ignore encore ce qui fe paffe fur le
Continent de l'Amérique. On parioit le 13
de ce mois que Charles-Town ne feroit pas
pris le 1er Mai. Ces paris augmentent de jour
en jour. On eft perfuadé ici que la conquête de
cette Place , quelque importante qu'elle foit ,
ne mettra pas fin à la guerre d'Amérique ,
& ne réduira point les Etats-Unis à renoncer
à leur indépendance . Cet avantage fe
bornera , pour nous , à la poffeffion d'un
nouveau poste dans cette contrée , & fa
confervation nous en coûtera quelques autres
, de manière que nous n'en ferons pas
mieux , que la guerre ira fon train , qu'on
continuera de lever & de perdre de l'argent
& des hommes , & d'expofer inutilement
l'Etat aux plus grands rifques.
L'Amiral Wallingham , qu'on difoit parti
le 14 de ce mois , eft encore dans nos Ports ;
le convoi qu'il doit eſcorter eft déja de plus
10 Juin 1780.
d
1
( 74 ) -
de 400 voiles ; il doit s'y joindre encore
une flotte pour Québec & une autre pour
l'Inde , qu'il laiffera à une certaine hauteur ,
& il partira à préfent quand il pourra.
L'Amiral Graves l'a précédé , il a mis à la
voile le 19 ; mais au lieu de 8 vaiſleaux qu'il
devoit conduire avec lui , il n'en a que 4 &
2 frégates ; les autres ont tellement fouffert
du coup de vent qui les a démâtés , qu'on
n'a pas pu les réparer , & il a été impoffi
ble de lui en donner d'autres. Les tranſports
partis fous fon eſcorte portent 3000 hom-"
mes de troupes ; ce font celles qui doivent
remplacer l'armement qu'on préparoit à la
Jamaïque , pour une expédition ; elles y
étoient attendues dès le 6 Avril dernier , &
il est difficile qu'elles arrivent avant la fin
de Juillet. Il paroît que cet Amiral fe rend
directement à la Jamaïque '; 'il devoit d'abord
paffer à Gibraltar , pour y porter des fecours,
& tenter fi la fortune lui feroit aufli favorable
qu'à Rodney ; mais il a trop peu de
forces pour l'efpérer ; & le plan de la marche
a été changé au grand regret , fans doute,
de la garnifon de Gibraltar , qui a befoin de
fecours de toute efpèce , & qu'il faut abandonner
à elle même pour fe renforcer aux
Ifles , où cependant 4 vaiffeaux de plus ne
fuffifent pas pour nous rendre la fupériorité.
Le Comte de Sandwich eft à Plimouth ouù
il a été preffer l'armement de la flotte d'obfervation.
Le commandement en a été offert
à l'Amiral Barington & au Vice- Amiral
( 75 )
Mann , qui l'ont refufé ; & on l'a donné à
l'Amiral George Geary , fous lequel ils ferviront
: il étoit prefque auffi ancien que l'Amiral
Hardy ; ceux qui le fuivent immédiament
font l'Amiral Pye , & après celui- ci Rodney ;
il eft âgé de 70 ans , & il y en a 20 qu'il n'a
fervi , & qu'il vit dans les terres .
Le Roi a accordé une penfion à la veuve
& aux filles de l'Amiral Hardy , qui leur a
laiffé cependant une fortune confidérable ;
car , outre fes biens fonds , on lui a trouvé
140,000 liv. fterl. en argent comptant.
Les dernières lettres de la côte d'or d'Afrique
contiennent les détails fuivans :
Un de nos Forts extérieurs , appellé Succondée ,
a été attaqué , il y a quelque temps , par une frégate
Françoife de 40 canons ; elle a jetté l'ancre
dans la Baie à la portée du canon du Fort , qui
tomboit en ruine , défendu feulement par quelques
pièces d'artillerie , prefque hors d'état de fervir , &
où il fe trouvoit une garnifon de 4 hommes , favoir
un Commandant , un Sergent & deux foldats , qui
dans une pareille pofition ne pouvoient pas faire
une longue réfiftance ; néanmoins avant de fe rendre,
ils ont tué fix François , & en ont bleſſé douze,
Le Sergent du Fort a été tué , & le Commandant
voyant que l'ennemi avoit effectué fon débarquement
avec deux cens hommes , s'eft fauvé dans l'intérieur
du pays. Les François n'ont retiré ni honneur ni profic
de cette expédition ; ils n'ont trouvé que les effets
du Commandant , évalués à 800 livres , qu'ils ont
détruits. Le Fort ne renfermoit rien de précieux.
Ils ont encloué le peu de canons qui s'y trouvoient
& qui étoient rouillés , & ont fait fauter les tou
rillons , après quoi ils ſe ſont retirés fans rien entreprendre
contre aucun des autres Forts.
d2 •
( 76 )
Les mêmes lettres ajoutent que le Gouverneur de
Cape Coart- Caftle , & ceux des autres Forts fe dif
pofoient à quitter un fervice dans lequel ils ne pouvoient
pas refter long temps ; la Compagnie ayant
arrêté les arrérages qui leur étoient dûs , ainfi qu'aux
Employés en général depuis le mois de Décembre
1778 ; & ayant refufé de leur rembourfer les fommes
qu'ils avoient avancées de leurs poches pour l'entretien
des Forts du Gouvernement , & qui fe montoient
alors à plus de moitié de leur propre for
tune. Par une conduite auffi injufte , jufqu'alors fans.
exemple , les principaux Officiers fe trouvoient ruinés
, & les Officiers inférieurs , ainfi que les foldats ,
mouroient de faim ; à peine y avoit - il un vaiffeau
Anglois fur la côte , & le prix de toutes les néceffités
de la vie étoit hauffé de plus de 100 pour
100. Quelle défenfe préfume-t-on que puiffent faire
des hommes qui fe trouvent dans une pareille pofition
, s'ils font attaqués par les François , qui brûleng
d'envie de former une établiſſement fur la côté «.
1
Les pertes en Afrique font confidérables ;
nous fommes menacés d'en faire de plus confidérables
encore dans l'Inde , où les naturels
commencent à fe laffer des vexations des
Etrangers , qui font venus d'Europe pour les
foumettre à leur joug. L'Empereur du Mo
gol nous menace dans le Bengalè , les Marates
à Bombay , & le fameux Hyder-Aly fur
la Côte de Coromandel ; & les troubles particuliers
qui fe font élevés dans le fein de
nos établiffemens même , peuvent nous
mettre hors d'état de nous défendre.
1
Il n'eft pas vrai que les Anglois réfidens au
Bengale , aient adreffé une pétition à S. M. pour
( 77 )
abolir le Tribunal de Juftice qui y eft établi. C'eft
au Parlement que la pétition eft adreffée , & elle
Tui fera bientôt préfentée. Ils ne demandent pas cette
abolition ; ils défirent feulement que le pouvoir
anti-conftitutionel de ce Tribunal foit reftraint ;
& fur- tout que le jugement par Jurés leur foit accordé
pour tous les cas où il l'eft par la loi en
Angleterre. Ils le regardent comme un des droits
inhérens & inaliénables dont le tems ni les cir-
Conftances ne doivent jamais priver un Anglois ;
& cependant les Juges du Bengale ont décidé que
les Anglois ne pourroient jouir de ce droit que
dans les procès criminels . A l'égard des pétitions
en langue Perfane , préſentées par les habitans du
Bengale , de Bahar & d'Orixa , leur objet eft d'être
affranchis de l'oppreffion à laquelle ils fe trouvent
réduits par ce Tribunal Anglois , dont les règlemens
font tout- à - fait contraires à leurs ufages , à
leurs loix & à leur religion «.
La neutralité armée fixe toujours l'attention
de notre Cour. On ne laiffe pas de craindre
ici qu'elle n'ait des fuites fâcheufes ; fi
quelques perfonnes fe flattent qu'elle pourra
amener la paix , il y en a d'autres qui penfent
que nous ne pouvons la faire avantageufe :
la France & Efpagne paroiffent décidées à
ne quitter les armes que lorfqu'elles nous
auront enlevé l'empire des mers & rendu le
commerce & la navigation libres ; nous n'ignorons
pas que le voeu de l'Europe eft pour
elles , & la neutralité armée l'a fuffisamment
démontré. Notre Ministère bien convaincu
que c'eft de fa fupériorité fur mer que
dépend la fûreté de fes poffeffions dans
d
3
( 78 )
les quatre parties du monde , ne négligera
rien pour la conferver ; mais du moins faudroit-
il que par des ménagemens pour les
Puiffances neutres , nous les engageaffions à
nous la laiffer ; le parti que nous prenons ne
peut que les aliéner. Loin de revenir fur nos
pas nous allons fans ceffe en avant : le Juge
de la Cour d'Amirauté , James Matrin , a
rendu dernièrement l'Ordonnance fuivante.
&
Auprès de chaque Déclaration , qui fera préfentée
par un Réclamant neutre pour preave ultérieure
de fa propriété , il fera fait un ferment
par le Réclamant pour affirmer que les divers
effets réclamés , appartenoient au Réclamant au
tems de l'embarquement , comme aufli au tems
qu'ils ont été pris , & encore actuellement
qu'ils lui auroient de même appartenus , en cas
que ces effets n'euffent point été arrêtés & pris
& qu'ils appartiendront encore au Réclamant , lorf
qu'étant rendus , ils arriveront & feront déchargés
dans le vrai Port de leur deſtination ; & qu'au tems
& lieu que lesdits effets feront vendus , ou qu'on
en difpofera autrement , ils font feulement pour le
compte & le profit dudit Réclamant , & que ni le
Roi François , ni le Roi d'Espagne , ou quelque
perfonne domiciliée dans leurs pays & poffeffions ,
ni quelque habitant des Colonies Angloifes de
l'Amérique en rebellion , ni leurs Facteurs ou Agens ,
ni aucune autre perfonne quelconque , autre que
ledit Réclamant , n'a ou n'a eu au tems fufdit aucun
droit , propriété ou intérêt auxdits effets , ou
n'en aura jufqu'à ce qu'ils auront été vendus ou
qu'il en fera difpofé autrement ; & qu'ainfi elles
font uniquement pour le véritable compte du
Réclamant ".
( 79 )
FRANCE
De VERSAILLES , le 6 Juin.
M. O-Dune , Ambaffadeur du Roi en Portugal
, eut l'honneur d'être préfenté le 25 à
S. M. & d'en prendre congé pour ſe rendre
à fa deftination. Le 28 le Comte de Châlon
Miniftre Plénipotentiaire de S. M. près
l'Electeur de Cologne , prit également congé
du Roi . Le même jour le Maréchal Duc de
Mouchy prit auffi congé de S. M. pour
retourner àfon Commandement de Guyenne .
L'Adminiſtration Provinciale du Berry eut
l'honneur d'être admife le même jour à l'Audience
de S. M. , à qui elle fut préſentée par
le Maréchal Duc de Richelieu , Gouverneur
& Lieutenant- Général de la Haute & Baffe-
Guyenne , & par M. Amelot, Secrétaire d'Etat
ayant le département de la Province . La Députation
, conduite par le Marquis de Dreux ,
Grand Maître des Cérémonies , & MM . de
Nantouillet & de Watronville , Maître &
Aide des Cérémonies , étoit compofée pour
le Clergé , de l'Evêque de Rhodes qui porta
la parole ; pour la noblefle , du Comte de
Durfort ; pour les villes de M. de Marquera
& pour les campagnes de M. Pons du Caylus.
La Comteffe de Serans & la Comteffe de
Chataigné eurent l'honneur d'être préſentées
à LL. MM & à la Famille Royale , la première
par la Marquife de Serans , Dame pour
d
4
( 80 )
accompagner Madame Elifabeth de France ,
& la feconde par la Comteffe d'Efcars .
Le Roi a permis à Demoiſelle d'Avarey ,
l'aînée , Dame pour accompagner Madame
la Comteffe d'Artois de fe qualifier du titre
de Dame , fous le nom de Comteffe Henriette
d'Avarey .
De PARIS , le 6 Juin.
ON attend avec impatience des nouvelles
de M. de Guichen ; elles ne peuvent tarder
; leur arrivée diffipera toutes les obfcurités
que laiffe la relation de l'Amiral Rodney
, publiée à Londres après avoir été
tronquée. Comme il n'y a point eu de réjouiffances
ni de canons tirés en Angleterre ,
on eft fondé à croire que Rodney a été
très-maltraité , & les lettres particulières
le confirment ; il faut que l'avantage nous
foit demeuré , puifque les Anglois refusèrent
le combat le foir même du jour de l'action
dont leur Amiral fe glorifie. Une armée
n'eft pas vaincue & a eu bien peu de dommages
dans une bataille , lorfqu'elle eft prête
à recommencer le même jour ; & celle qui
n'eft pas en état de le faire , n'a certainement
pas pu être victorieufe.
En attendant les dépêches de M. le Comte
de Guichen , on a reçu à l'Orient des lettres
arrivées par la goëlette les Bons-Amis ; dans
l'une du Comte d'Arbaud , Gouverneur de
la Guadeloupe , en date du 20 Avril , on lit
ce paragraphe.
( 81 )
» L'Eſcadre du Roi , qui depuis hier eft devant la
rade de Baffe - terre,eft actuellement occupée à envoyer
fes bleffés à terre ; elle a rendu Lundi 17 , un combat
contre l'efcadre ennemie , commandée par l'Amiral
Rodney , fur lequel je n'entrerai dans aucuns détails :
ils feront envoyés par le Comte de Guichen , ainfi
que le Marquis de Bouillé qui étoit embarqué fur
lefcadre. On ne connoît pas encore bien exactement
le nombre des morts & des bleffés. Tous mes ordres
font donnés , & mes difpofitions faites pour qu'ils
foient logés & bien foignés dans les Hopitaux «<,
M. Joubert , Officier fupérieur de la Martinique
, a écrit de St- Pierre le 28 Avril.
» Notre efcadre a mis à la voile le 13 de ce mois ,
ayant à bord 3000 hommes de débarquement , com .
mandés par le Marquis de Bouillé. Elle ne put doubler
la Martinique par le canal de la Dominique . L'escadre
ennemie en eut connoiffance ; elle parut le 16 devant
Saint-Pierre , & a livré le combat le 17 , fous le vent
de la Dominique. L'action' a commencé à une heute
après- midi , & à 5 heures les ennemis ont ferré lę
vent : la nuit les a fouftraits à la vue & à la
pourfuite
de l'efcadre du Comte de Guichen , qui eft resté
maître du champ de bataille . L'efcadre ennemie
n'ayant point été découverte au point du jour , notre
Général a porté fur la Guadeloupe pour y dépofer,
fes bleffés , fans laiffer tomber l'ancre , & en s'entretenant
fous voile ; nous n'avons pas encore de détail
de notre perte en hommes. Les Anglois ont été
vus de Saint - Pierre , les 26 & 27 , faiſant route pour
Sainte-Lucie. Un Caboteur de la Guadeloupe , vient
de me rapporter que notre eſcadre eft fous le vent de
cette Ifle , & qu'il l'a laiffée par le travers de
Deftrayes , dirigeant fa route vers le Nord «.
Il est toujours question à Breft du départ
prochain de la feconde divifion de l'armée
de M. de Rochambeau ; elle fera eſcortée
as
( 82 )
par quelques vaiffeaux de ligne qui forment
la feconde divifion de l'efcadre de M. de
Ternay; on ne dit pas en quoi elle confifte ;
on dit feulement qu'elle fera fous les ordres
de M. de Bougainville.
Un courier extraordinaire expédié de
Madrid , nous apprend qu'il eft entré à la
Corogne une corvette Françoife avec l'avis
que le convoi de M. de Ternay avoit doublé
le Cap Finifterre le 15 Mai ; il avoit effuyé
quelque gros tems , mais il étoit' reſté intact
ainfi que les vaiffeaux de guerre , &
M. de Ternay pourfuivoit fa route par un
très-bon vent.
Cette agréable nouvelle a détruit le
bruit qui s'étoit répandu , d'après quelques
lettres de Londres , que l'Ardent , féparé
par un coup de vent du refte de l'efcadre ,
étoit tombé au pouvoir des ennemis.
Le même courier nous apprend qu'il venoit
d'entrer au Ferrol un corfaire de
Bayonne , amenant un paquebot forti de
New-Yorck , le 7 Avril , dont il s'étoit
emparé à l'abordage , & avant que le Capitaine
eût fongé de jetter à la mer les
dépêches dont il étoit chargé. Elles ont été
envoyées fur le champ à l'Ambaffadeur
du Roi à Madrid.
Selon des lettres de Toulon , le Terrible
a dû être en état d'appareiller à la fin du
mois dernier pour aller joindre le Zélé &
le Marfeillois qui croifent vers Minorque.
Cette petite efcadre , dont doit être le Sa(
83 )
gittaire , entrera dans l'Océan & eft attendue
à Cadix. L'Expériment a été rencontré
avec le convoi des Ifles , près du Détroit.
par le Sartine , vailleau Parlementaire qui
eft entré dans le port de Marſeille . On fait
que ce bâtiment a été maltraité par le vaiffeau
Anglois le Romney , commandé par le Capitaine
Jonh. Voici une relation exacte de cette
rencontre dans laquelle a péri un brave marin.
Le vaiffeau François le Sartine , commandé
par le Capitaine Jean Dallés , frété par le Gouvernement
de Madras pour porter en France , en qualité
de vaiffeau de cartel , M. & Mde . de Bellecombe
, partie de l'Etat - Maior & de la garniſon de
Pondichery , étant le 1 Mai dernier à 5 heures du
foir , à lieues dans le Sud du Cap Saint- Vin
cent , faiſant route au Détroit de Gibraltar , pour
fe rendre à Marſeille , a eu connoiffance d'un gros
vaiſſeau portant fur lui. A 6 heures , fe trouvant à
peu de diftance , il s'eft préparé à lui parler
ayant pavillon de cartel , avec un guidon au grand
mât ( le Capitaine Dallés vouloit faire connoître
par cette diftinction , qu'il avoit à bord un Officier
de marque ) . L'autre vaiffeau , qui avoit pavillon
blanc , s'étant mis par le travers , hiffa tout-à- coup
pavillon Anglois , & commença à faire feu. Le
premier coup qu'il tira ayant paru être pour affurer
fon pavillon , l'équipage & les pafiagers du
Sartine , qui étoient tous fur le pont , dans l'impatience
naturelle à des gens partis de l'Inde depuis
dix mois , de l'entendre raifonner , ne fe dérangèrent
point ; mais ce premier coup fut fuivi de
toute la volée chargée à boulers & à mitrailles ,
& d'une moufqueterie confidérable, Le Capitaine.
Dallés fut tué , ainfi que deux hommes du Régiment
de Pondichery , & il y eut 12 bleffés . Plufie
urs boulets portèrent à fleur d'eau dans les manoeuds
( 84 )
vres , dans les bois , & causèrent un grand dommage
au vaiffeau , dont l'équipage ne pouvoit concevoir
la caufe d'un procédé aufli contraire au droit
des gens. Le Sartine amena fon pavillon & fes voiles
dans le deffein de faire ceffer le feu ; mais le
Capitaine Anglois ne le fit difcontinuer que lorsque
toute fa bordée fut tirée . Se trouvant enfuite à
tribord , il ordonna au Sartine de mettre ſon canot
à la mer , & voyant qu'on ne le faifoit pas auſſi
promptement qu'il le defiroit , il y mit le fien , &
envoya plufieurs Officiers , qui témoignèrent , en
arrivant à bord , le plus grand étonnement de fe
trouver fur un vaiſſeau de cartel , & dirent qu'ils
avoient crú venir amariner un vaiffeau de guerre ,
alléguant des raifons auffi vagues que foibles , pour
excufer le procédé indigne de leur Capitaine ,
d'attaquer un vaiffeau avec pavillon de cartel
n'ayant que deux canons pour fignaux , & une
quantité prodigieufe d'hommes placés dans les endroits
les plus apparens , fans aucune espèce d'armes.
On apprit de ces Officiers que leur vaiffeau
eft le Romney , de so canons , Capitaine John.
M. Defchamps , embarqué à Madras fur le Sartine,
en qualité de Commiffaire Anglois , fe rendit auffi
tôt à bord du vaiſſeau de ſa Nation , pour communiquer
au Capitaine la commiffion de cartel du
Sartine. Un inftant après , il fut envoyé un Chirurgien
Anglois avec les chofes néceffaires pour le
panfement des bleffés . L'état du Sartine ne pouvant
être vérifié d'une manière certaine à cauſe de la nuit,
M. Roubaud , Capitaine en fecond , fit prier le Capitaine
Anglois de lui dormer fa conferve jufqu'au
jour , ce qu'il promit , en envoyant une lettre d'excufe
à M. de Bellecombe , qui lui fit dire qu'il y
répondroit dans deux heures ; mais vers le milieu
de la nuit , le Capitaine Anglois envoya fon canot
pour prévenir qu'il ne pouvoit plus continuer la
conferve , & que le Sartine lui fit connoître par des
( 85 )
fignaux, les befoins qu'il pourroit avoir, après cela il
fir route. M. de Bellecombe , à qui on rendit compre
que le vaiffeau faifoit quatre pouces d'eau par heure de
pius qu'à l'ordinaire , ordonna à M. Roubaud de
tâcher de fe regréer , & de faire route pour Cadix
ce qui fut exécuté avec les précautions qu'exigeoit
l'état du vaiffeau »>.
Selon les rapports des Officiers arrivés avec
le Sartine , l'efcadre de l'Amiral Hughes ,
dans fon trajet d'Europe au Cap de Bonne-
Efpérance , a éprouvé des pertes confidérables
qui l'ont fort diminuée. On eft perfuadé
qu'elle n'en a pas moins fait dans fa route
jufqu'aux Indes , pendant laquelle elle a
toujours eu les vents contraires , & qu'elle a
pu à peine débarquer en Afie un nombre
de troupes fuffifant pour y mettre les forces
Angloifes dans l'état où elles étoient avant la
guerre. L'Amiral Hughes avoit dit au Gouverneur
du Cap que fes ordres étoient d'aller
attaquer Manille ; mais il eſt vraiſemblable
qu'en arrivant à Madras , il s'eft trouve
dans l'impoffibilité de rien entreprendre de
cette année. Il n'a pas un nombre fuffifant de
troupes avec lui ; & loin de pouvoir en
prendre dans l'Inde , celles qui y font déja
font fuffifamment occupées avec les Chefs du
pays , & ont befoin de renforts. Nadgiskan ,"
Général de l'Empereur du Mogol , les me-,
nace dans le Bengale ; les Marates les inquiètent
à Bombay , & Hyder- Aly-Kan fur la
côte de Commandel. Les Anglois troublés
dans leurs propres poffeffions , ont plus d'intérêt
de fonger à les conferver , qu'à tenter
( 86 )
ailleurs des expéditions qui les affoibliroient.
» Le bean tems , écrit -on de Breft , va nous amener
tous les bâtimens viviers qui s'étoient réfugiés à
l'Orient , & les vaiffeaux de ligne de Rochefort que
nous favons avoir defcendu la rivière . On preffe toujours
l'armement de la grande flotte. Les principaux
vaiffeaux , tels que la Bretagne , &c . ont été carénés.
On croit que cette armée fera prête à appareiller
dans un mois. Il n'y a rien encore de décidé
fur les vaiffeaux qui eſcorteront la feconde divifion
de l'armée de M. de Rochambeau ; il n'eft queſtion
aujourd'hui que du Confeil de guerre ordonné par
Sa Majefté , pour examiner la conduite de M. du
Chilleau , Capitaine de vaiffeau , commandant cidevant
le Prothée. Les Officiers qui le compofent font
le Comte du Chaffault , Lieutenant Général , Préfident;
le Comte de Breugnon , Lieutenant - Géné
ral ; le Marquis des Hayes de Cry , le Vicomte de
Rochechouart , le Comte d'Hector , Chefs d'efcadre
; M. Beauffier de Châteauverd , le Baron d'Arros
M. de Briqueville , le Chevalier de la Biochaye , le
Chevalier de Monteclerc , le Comte de Begue , le
Chevalier de Saint - Rivçul , le Chevalier de Sillans_ ,
le Chevalier de Fautras , Capitaines de vaiffeau ; ce
dernier , Major de la Marine , fait les fonctions de
Procureur du Roi « .
Les mêmes lettres portent que la frégate
l'Andromaque , qui étoit fortie pour une
croiſière , ayant touché fur les pierres noires ,
eft rentrée , & a été remplacée par la Bellone.
» M. Ganne , Lieutenant de frégate pour la campagne
, & en fecond fur la corvette du Roi le Pilotedes-
Indes , s'eft emparé , le 21 Mai , fur les Ifles
de Chaufey , d'un Corfaire de Jerfey , ayant &
pierriers & 13 hommes d'équipage. Trois jours
après , M. le Tourneur , Capitaine de brûlot pour la
campagne , qui commande le Pilote - des- Indes ,
envoya encore fur ces Ifles M. Ganne , avec le
( 87 )
&
corfaire qu'il avoit pris , & un canot commandé
par M. Vallée , Officier de la corvette. Le 25 , ils
eurent connoiffance de deux corfaires ennemis , un
de 4 canons & 6 pierriers , & l'autre de 12 pierriers.
M. Ganne & M. Vallée , ayant délibéré fur le parti
qu'ils avoient à prendre , décidèrent de porter fur
ces deux corfaires , malgré leur infériorité , & de
fauter à l'abordage. Le canot de M. Vallée , marchant
mieux , attaqua le corfaire de 4 canons ,
l'enleva , avec perte feulement d'un matelot , &
M. Ganne s'empara de l'autre bâtiment. Tous les
deux ont été conduits à Grandville , ayant chacun
30 hommes d'équipage , tandis que MM. Ganne &
Vallée , n'avoient enfemble que 34 hommes. Ces
deux Officiers , ainfi que leurs équipages , le font
conduits dans cette occafion , avec beaucoup de
bravoure & d'intelligence.
Toute l'Europe fait des voeux pour la
liberté des mers , & on attend avec impatience
les effets de l'union des Fuiffances
maritimes , qui doivent mettre un frein
aux procédés violens & arbitraires des corfaires
& de la marine d'Angleterre. Voici un
attentat encore plus infultant que ceux
dont ils fe font rendus coupables. Le Capitaine
d'un bâtiment Hollandois , arrivé à
Bordeaux , dépofe qu'à 60 lieues de ce Port
il a été hélé par un corfaire Anglois qui , furle
champ , a envoyé un canot à fon bord :
il a montré fes provifions ; il étoit fur fon
left les Anglois fâchés , fans doute , de ne
trouver aucunes marchandiſes qu'il leur auroit
été facile de faire paífer pour contre-.
bande , ont pillé ce qui étoit à leur bienféance
, & font retournés à leur bord. Le Capi(
88 )
taine Hollandois fe croyoit délivré d'eux ,
lorfqu'il fe vit fommé de venir parler au
Capitaine -Corfaire avec la perfonne la plus
diftinguée de fon bord ; c'étoit un paffager.
Ils fe rendirent fur le corfaire ; ils n'y fu
rent pas plutôt montés qu'on les dépouilla ,
on les lia fur un canon , & on leur donna
so coups de garfell ( fouet de corde ) ; après
cette exécution on les renvoya. Le corfaire
eft de Liverpool , & le Capitaine a une
jambe de bois.
Louis-Michel Potelle , de Rouen , matelot du
vaiffeau le Languedoc , ayant eu le malheur d'avoir
la mâchoire inférieure emportée par un boulet de
canon , à l'affaire de Sainte- Lucie , la guérifon de
cette bleffure avoit laiffé une ouverture par laquelle
la falive fe perdoit. Dans cet état dangereux , le
Matelot âgé de 26 ans , à fon retour en France ,
s'adreffa à M. Merklein , Méchanicien de la Reine ,
pour le fauver du prompt defsèchement dont il étoit
menacé. Après nombre d'effais , M. Merklein eft
parvenu à compofer au jeune infortuné , une mentonnière
d'or , & d'argent fin doré d'or moulu ,
dont la méchanique , felon l'atteftation de l'Aca
démie Royale de Chirurgie , eft très ingénieufe , &
au moyen de laquelle Louis Potelle peut parler affez
diftinctement , & avaler la plus grande partie de la
falive qu'il perdoit ; la fufabondance de cette humeur
étant abforbée par une éponge fine fur une
lame d'or , percée de trous de différens diamètres
qui laiffent paffer la falive dans la bafe du menton
artificiel , d'où elle eft évacuée fans peine , par la
fimple compreffion fur un bouton extérieur qui
foulève une foupape ..... invention qui mérite à
l'Auteur les plus grands éloges , & que pour l'utilité
publique , on placera dans le premier Volume
des Mémoires de l'Académie.
1
( 89 )
Le Comte de Lally Tolendal , craignant
de bleffer le Parlement de Rouen , n'a pas
voulu préfenter en fon nom , au Confeild'Etat
, une Requête en caffation de l Arrêt ,
qui déclare M. de Prémefnil recevable dans
fon intervention : elle a été préfentée par
M. Allen , l'un des impliqués dans le procèscriminel
du Comte de Lally. M. Bertrand ,
Maître des Requêtes , eft chargé de la rapporter
au Bureau des Caffations .
» On croit , écrit- on de Rennes , que cet Arrêt nè
peut manquer d'être caflé . Ce n'eft pas qu'il n'y ait
des exemples où l'intervention a été admiſe en matière
criminelle , telle que celle de M. de la Motte ,
dans le procès de Defrues , empoisonneur de ſa
femme ; mais notre procédure devant être fecrète ,
les Juges ne la reçoivent que pour faire droit en
jugeant , & ils ne peuvent faire venir à l'Audience,
comme l'Arrêt dont fe plaint M. de Lally. A la
vérité , le voeu général et de voir abroger ce
point de l'Ordonnance , & que l'inftruction criminelle
fe fafle publiquement. Le Parlement de Rouen
ne pouvoit déroger à cette Loi , dans une cauſe
plus capable d'exiter la curiofité, auffi n'a- t - il jamais
eu tant de monde à fes Audiences . M. de Lally Tolendal
ne fe montrant point ailleurs , il y recevoit de grands
applaudiffemens ; tous les Auditeurs étoient ravis de
voir la manière dont , à ſon âge , il favoit répondre
à un Magiſtrar éloquent & habile. On eft fur- tour
très-content de celle dont il repouffa le reproche de
s'être fait un parti acharné contre les Loix & la
Magiftrature ; quant à l'énumération des dangers que
fon adverfaire voyoit pour la France , l'Europe &
l'Afie , fi la mémoire du Comte de Lally étoit réha
bilitée , il rappella tous les innocens qui ont été juſ(
90 )
tifiés fans qu'aucun Empire ait péri : Calas , le Maréchal
de Marillac , l'Amiral Chabot & tant d'autres .
» Non , non , ajouta le jeune Officier , ce ne font
jamais des actes de Juftice qui perdent les Empires ;
» les peuples voyent avec confolation que comme il
n'eft pas un feul homme à l'abri d'une erreur ,
» n'eft pas un feul arrêt à l'abri d'une réforme ; ils admirent
des Souverains , des Magiftrats affez géné
59 reux pour faire à l'équité celui de tous les facrifices
qui coûte le plus à la vanité «.
و د
il
» M. le Prince de Montbarey , Miniftre de la
Guerre , eft venu au Louvre le 24 Mai à l'Attelier
de M. Caffieri , Sculpteur du Roi , pour y voir la
ftatue en marbre de St. Satyre ; cette figure a environ
8 pieds de proportion , & eft destinée à décorer
la Chapelle de St. Ambroife de l'Eglife Royale des
Invalides. Il en a paru fi fatisfait , qu'il en a commandé
une autre pour le même lieu à cet Artifte .
Ce Miniftre , par un zèle qui fait honneur à fon
goût pour les Arts , a marqué le défir que fous
fon Ministère ce fuperbe édifice fût entièrement
décoré.
St. Satyre étoit frère aîné de St. Ambroife , &
célèbre Orateur ; il fe diftingua aux tribunes de
Rome , où il plaida plufieurs caufes dans l'Auditoire
du Préfet Symmaque.
St. Satyre eft repréſenté , dans le moment qu'il
harangue le Peuple , à une tribune .
Chrétien le Roi , Prêtre , Profeffeur Emérite
d'Eloquence en l'Univerfité de Paris ,
au Collège du Cardinal le Moine , eft mort
le 11 du mois dernier , âgé de 69 ans , il s'étoit
acquis la réputation d'un excellent Citoyen.
Les établiffemens utiles qu'il a faits
dans fa patrie honorent fa mémoire , & le
( 91 )
mettent au nombre des bienfaiteurs de l'hu.
manité. Il étoit né à Sedan.
Louis Chavel , Docteur en Théologie de
la Faculté de Paris , ancien Evêque d'Orange
, Doyen des Evêques de France , Abbé ,
Commendataire de l'Abbaye Royale de
Chaumont en Portien ou la Piſcine
Ordre de Prémontrés Réformés , Diocèle
de Reims , eft mort à Paris,
›
Les numéros fortis au tirage de la Lotterie
Royale, de France , du 1er de ce mois ,
font : 88 , 47 , 32 , 87 , 35.
De BRUXELLES , le 6 Juin.
LA curiofité générale eft fixée fur les évè
nemens de la campagne qui va s'ouvrir ; il
paroît que le principal théâtre de la guerre
fera fur le Continent de l'Amérique & dans
les Ifles . Les opérations ont commencé
dans ces parages , & on eft dans l'attente des
nouvelles les plus intéreffantes . Les premières
qui arriveront fixeront les incertitudes
fur le véritable état du Général Clinton
& de l'Amiral Rodney ; quoique dife ce
dernier , ou peut- être quoique lui faffe dire
la gazette de la Cour de Londres , il paroît
que la fortune qui l'avoit fi bien favorifé en
Europe , ne l'a pas auffi bien traité en Amérique
; on devoit s'y attendre , elle paroiffoit
attachée à la fupériorité , & celle des François
dans les mers des Indes - Occidentales , a
dû l'attirer de leur côté.
( 92 )
Les préparatifs fe continuent dans les ports
de France , d'Efpagne & d'Angleterre , mais
les flottes d'obfervation ne font encore
prêtes nulle part. Les vaiffeaux Espagnols
qui doivent fe rendre à Breft , font toujours
dans leurs rades ; on ne croit pas qu'il fe
frappe de grands coups en Europe ; la campagnee
du moins ne peut qu'être commencée
tard ; on peut avoir formé des plans d'une
nature abfolument différente de ceux des
années dernières ; ils font un fecret pour le
public , & ils offrent un champ vaſte aux
conjectures de ceux qui cherchent à les pénétrer.
S'il faut en croire quelques- uns qui
ne font fans doute que rêver , le myſtère de
la deſtination du Żélé & du Marfeilloiss
partis de Toulon , & qui doivent avoir été
joints par d'autres vaiffeaux , eft plus importante
qu'on ne le croit ; ils ne vont pas feulement
croiſer devant Mahon , pour contenir
les corfaires de cette Ifle , & enfuite paffer
à Cadix pour faire voile de là avec les vaiffeaux
François & Efpagnols vers Breft, On
médite quelque grande entrepriſe dans la
Méditerranée. Les vaiffeaux qu'on a frétés à
Toulon pour le compte du Roi , font plus
que fuffifans pour embarquer 12,000 hommes
de troupes ; on a armé à Mayorque 40
barque montées chacune d'un canon de
gros calibre ; il n'eft pas difficile , difent- ils ,
en rapprochant ces deux faits , de démêler le
but de cet armement. Les premiers fuccès de
la dernière guerre flattent beaucoup leur
693
imagination. Les Anglois , ajoutent- ils , affez
occupés de divers côtés , n'ont pas approvifionné
Minorque autant qu'ils l'auroient
pû, & le Détroit de Gibraltar , gardé foi-'
gneufement par les Efpagnols , n'exigera pas
de grandes forces dans la Méditerranée pour
affurer le fuccès d'une expédition.
Tous ces beaux plans ne font vraiſemblablement
que des rêves qui n'existent que
dans l'imagination de nos politiques , mais
leur effet eft d'inquiéter les Anglois , de fixer
leur attention fur une multitude de points '
qui peuvent être menacés , & de la détourner
de celui fur lequel on veut porter le
principal coup.
Le 8 du mois dernier , écrit-on de Londres ,
deux particuliers dont l'un eft Marchand & l'autre
Officier du Schérif , furent conduits à la Cour du
Banc du Roi , accufés d'avoir fait arrêter depuis
peu un Domestique du Comte de Welderen , Ambaffadeur
de Hollande à Londres . Le Juge fit
obferver combien il étoit important d'empêcher la
violation du droit des gens , & de punir févèrement
ceux qui y portoient atteinte. La Cour jugea
conféquemment que le Maréchal du Tribunal prendroit
avec lui les deux accufés , & les conduiroit
le lendemain à l'Hôtel de l'Ambaffadeur , avec un
écriteau fur leur poitrine où feroit écrit en gros
caractères le genre de leur délit que là'ils de
manderoient pardon à S. E. de l'offenfe commife
envers lui ; que le Marchand garderoit prifon pendant
trois mois , & Officier du Schérif paterbit
39 liv. fter . d'amende , & feroit mis en prifon
jufqu'à ce qu'il la payâr. On a applaudia'ce jugement
; mais on a été étonné de voir une Cour
de Juftice punir fi févérement une infraction au
}
( 94 ) ·
droit des gens ; tandis que les Cours d'Amirautés
s'empreffent
de les juftifier. Il paroît que l'on juge
en Angleterre
que ce qui eft tort fur terre n'en eft
pas un fur mer. Le Marchand
& le Schérif
condamnés
étoient- ils plus coupables
que nos corfaires
? «
Les lettres de Hollande offrent journellement
de nouveaux fujets de plaintes de la
part du commerce contre la marine Angloife
qui continue d'enlever tous les vaiffeaux
de la République , lors même qu'ils
font chargés de marchandiſes innocentes ;
elles ceffent de l'être dès qu'elles font pour le
compte des François. Le voeu général eſt
que la neutralité armée ait promptement fon
effet , les Négocians ont adreffé un nouveau
Mémoire aux Etats-Généraux pour les fupplier
de preffer l'armement des vaiffeaux qui
doivent protéger le commerce qui , de fon
côté , eft prêt à coopérer efficacement à ce
qui peut completter le plus promptement les
équipages , & à toutes les mesures que LL.
HH. PP. jugeront néceflaires.
PRÉCIS DES GAZETTES ANGLOISES , du 31 Mai.
Nous avons eu le 17 , écrit-on de Sainte- Lucie
à bord du Cornwall le 23 Avril , un rude combat ,
qui a commencé à une heure & demie après-midi
& a duré jufqu'à quatre heures. Notre vaiffeau a
fouffert plus qu'aucun autre , fur -tout dans fes mâts
& vergues ; notre perte eft de 21 tués & 49 bleffés .
Les François ne manqueront pas de prétendre à
l'honneur de cette journée ; mais je crois qu'ils n'ont
que peu de fujet de fe vanter. Il n'y a eu de pare
& d'autre aucun vaiffeau pris ou détruit. Mais fi
tous les nôtres fe fuffent battus comme le Sandwich
( 95 )
& le Cornwall , je crois que la queftion auroit été
décidée. Le Capitaine de l'Intrépide eft mort de fes
bleffures. Les places des deux autres font remplies ,
mais elles n'ont pas vaqué par un excès de courage
de leur part. Gen. Even Poft da 30 Mai.
Vous apprendrez , écrivoit le 26 un Officier du
Sandwich, par l'Exprès qui va être dépêché , la nouvelle
de notre combat du 17 de ce mois . Ce n'eſt
point une action décifive : c'eût été une journée
gloricufe fi chaque vaiſeau eût fait fon devoir
comme le nôtre. Mais je fuis fâché de vous dire que
plufieurs des Capitaines de S. M. foit incapacité , foit
manque de courage , fe font mal conduits dans cette
occafion critique. Idem .
Le 17 de ce mois à deux heures après midi , écrit
le 23 un Officier du Montague , nous avons eu une
action avec 25 vaiffeaux de ligne François . Le Montague
a été pendant deux heures & demie dans la
chaleur de l'action . Cinq vaiffeaux François font
tombés fur lui enfemble. Si leur feu eût continué
avec la même vivacité nous aurions été coulés bas
avant qu'on eût compté dix minutes. Il nous étoit
impoffible de nous éloigner , toutes nos manoeuvres
étant hachées . Au moment où nous étions réduits
à cette trifte extrémité , le reste de l'efcadre commença
à entrer vivement en action. Il y a plufieurs
de nos vailleaux qui n'ont pas reçu un boulet. Nous
en avons eu 30 dans la Ĥottaifon à tribord , 21 à
bas-bord ; notre Capitaine qui s'eft admirablement
conduit , a été bleffé ainfi que le troiſième Lieute
nant , le Capitaine des Troupes de Marine , & un
Capitaine du quatre- vingt feptième Règiment qui a.
perdu le bras gauche. Kentish Gazette du 31 Mai,
Un autre Officier s'exprime ainfi dans une lettre :
» Le Chevalier George Rodney & fon Capitaine
fe font comportés en Héros , & fi nous avions été
foutenus , nous aurions pu rendre un meilleur
compre de l'ennemi «,
7.
( 96 )
On lit dans la lettre d'un autre , que le Chevalier
Rodney a reçu 14 boukts dans la flottaifon , &
qu'un de fes vaiffeaux a été obligé de l'accompagner
pendant 24 heures pour recevoir l'Amiral &
l'équipage fi fon valeau couloit bas . Son pavillon
a été emporté fucceffivement du grand mat de hune ,
du petit mât de bune & du mât de perroquet de fougue
Un Gazetier s eft permis cette obfervation :
Comment eft-il poffible qu'un Officier de vaiffeau
craigne d'approcher l'ennemi & oublie entièrement
fon honneur qui fait tout le bien de fon
exiftence , pour un rifque auffi foible que celui
qu'on court communément à la mer , où , fuivant la
plus rigoureufe probabilité, il y a toujours deux cents
contre un à parier qu'on ne fera pas tué , & foixante
contre un qu'on ne fera pas bleffé , tandis qu'on
s'expofe dans une proportion beaucoup plus effrayante
au danger d'être déshonoré «<,
2
On a vu des lettres écrites par des François fur
l'affaire du 17 Avril. Ils prétendent avoir remporté
une victoire complette ; ils difent pour foutenir cette
affertion , qu'après l'action & étant toujours fous le
vent , ils ont formé leur ligne & offert le combat
que l'Amiral Rodney n'a point voulu accepter. Ils
donnent comme une autre preuve de leur fupériorité,
qu'ils ont tenu la mer pendant trois jours après
l'action , ne ceffant d'offrir le combat , & que l'Amiral
Rodney l'a évité quoiqu'il eût l'avantage du
vent. M. de Guichen , qui montoit la Couronne ,
avoit après l'action neuf pieds d'eau dans fa cale . Il
a été obligé de le faire remorquer par le Triomphant
& le Fendant. Plufieurs des gens de fon équipage
ont été noyés dans la cale . Kentish Gazette du z 1
Mai
La flotte pour les Indes Occidentales aux ordres
du Commodore Walfingham fe préparoit le 28 Mai
à appareiller de Torbay , le vent foufflant bon frais
du S. E.
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
2 or tubRUSSIE
.
C
De PÉTERSBOURG , le's Mai.
L'ANNIVERSAIRE de la naiffance de l'Impératrice
qui eft entrée dans la cinquantedeuxieme
année de fon âge , a été célébré
le 2 de ce mois , felon l'ufage , & hier S.
M. I. accompagnée du Grand - Duc & de
la Grande-Ducheffe eft partie pour Czarsko-
Zelo.
La femaine dernière le Miniftre de la
Cour de Vienne a reçu un courier qui lui
a apporté des dépêches de l'Empereur ; elles
font uniquement relatives au voyage de ce
Prince à Mohilow , où il defire , dit-on ,
qu'il n'y ait aucune cérémonie à cette occafion.
La flotte que l'Impératrice a fait équiper
à Cromstadt pour maintenir fa neutralité
fur mer eft prête à appareiller au premier
ordre. On affure qu'elle paffera le
Sund , & qu'elle écartera tous les corfaires
, non-feulement de la mer Baltique ,
mais encore des mers qui baignent la Norvège
jufqu'à Archangel. On affure qu'il
17 Juin 1780.
( 98 )
fera équipé en outre une feconde efcadre
deftinée à renforcer la première s'il en eft
befoin.
{
Le célèbre Cook dans le cours de fon
dernier voyage avoir recueilli des curiofités
de différentes efpèces dont fon fuccefleur ,
le Capitaine Clarke , a fait préfent au Major
Boin , en reconnoiffance des fervices
utiles qu'il lui a rendus pendant que fes
vaifleaux ont été fur la côte de Kamchatka.
Le Major qui a augmenté cette collection
de tout ce qui peut contribuer à faire connoître
les habitans des Ifles fituées du côté
de l'Amérique , a fupplié S. M. I. d'agréer
toutes ces raretés ; elle vient de les deftiner
au Cabinet de l'Académie Impérialer des
Sciences de cette Ville. Kies al i
DANEMAR C. K..
De COPENHAGUE , le Is Mai.
Nos armemens fe continuent avec berucoup
d'activité . Le Comte de Schimmel
mann , grand Tréforier de la Couronné
a fait remettre à l'Amirauté pour les faci
liter 200,000 rixdahlers. Les vaiffeatix de
guerre , la Princeffe Sophie - Frédériqué
le Danebrog , ont été ce matin en rade.
SUÈDE.
De STOCKHOLM , le 15 Mai
?
&
It eſt toujours queftion du voyage que
S. Majefté doit faire dans les pays étran
( 99 )
gers. Dans quelques femaines elle partira
pour Wilmar , d'où elle continuera fa route
par Hambourg pour Spa , fous le nom de
Comte de Gothie.
On prépare les convois néceffaires pour la
protection du commerce. Le 29 de ce mois ,
il y aura dans le Sund une frégate prête à
prendre fous fon efcorte les navires Marchands
deſtinés pour les Ports du Canal
jufqu'au Cap Finisterre. Deux autres con
vois compofés également chacun d'une fré
gate , fe trouveront prêts , l'un le 14 Juillet ,
& l'autre le 31 Août ; un quatrième convoi
le fera auffi le 30 Septembre pour la
Méditerranée jufqu'à Livourne.
POLOGNE.
De VARSOVIE , le 20 Mai.
3
ON affure que la Diète ne s'affemblera
qu'au mois de Septembre prochain , & qu'elle
fe tiendra fous le lien d'une confédération.
Les univerfaux pour les Diétines font déja
expédiés.
Selon les nouvelles que l'on a de l'Empereur
, il eft déja arrivé dans la Galicie , qu'il
parcourt & qu'il examine foigneufement, La
Pocutie & cette partie de la Moldavie , qui,
s'étend jufqu'au fleuve Sereth , & qui a été
cédée à la Maifon d'Autriche , ont principalement
attiré fon attention ; ce voyage ,icelui
de l'Impératrice de Ruffie , l'entrevue
annoncée à Mohilow caufent , dit on , des
e 2
( 100 )
mouvemens parmi les Princes de la Walachie
& de la Moldavie ; les Hofpodars ont envoyé
des Emiffaires au-delà des frontières & jufqu'en
Pologne pour être inftruits fûrement de
toutes les particularités qu'il leur feroit intéreffant
de ne pas ignorer. Un de ces Emiffaires
eft venu jufqu'ici où il paffera plufieurs
mois . La Porte auffi curieufe que les autres
Puiffances de favoir les fuites de cette entrevue
a ordonné à ces Princes de l'inſtruire
de tout ce qu'ils auront appris.
Le Comte Ogrodzki , Grand- Secrétaire de
la Couronne , Chevalier des Ordres de l'Aigle
blanc , & de St- Stanillas , Chef de la
Chancellerie Royale du Cabinet , & Secrétaire
du département des affaires étrangères
dans le Confeil Permanent , eft mort dernièrement
d'une attaque d'apoplexie , âgé de
69 ans . Comme il n'a jamais été marié , fes
biens paſſent aux enfans de la Comteffe fa
foeur.
3
A LLE MAGNE.
De VIENNE le 22 Mai.
›
L'IMPERATRICE REINE eft partie hier pour
Neuftade où Elle fe propoſe de paffer deux ou
Trois jours. Elle fe rendra enfuite à Menkendorf
où il va fe former un camp ; partie de
la garnifon de dette Ville , à laquelle on a
joint rood hommes de recrues , s'y est déja 1000
rendue de 19. 27
1
On reçoit fréquemment des nouvelles de
Empereur. On a appris que le 27 Avril après
( 101 )
avoirpaffé la nuit dans le Château de Dubritz
appartenantau Comte d'Illefchkazi , il continua
fa route & traverfa à cheval le Comté de
Zips, quoiqu'il fît alors un tems très- orageux .
L'intention de S. M. I. eft de gratifier de diplô
mes de Princes ou de Comtes de l'Empire Romain
, quelques- uns des principaux Magnats
des Provinces acquifes en Pologne. On ajoute
qu'en quittant Mohilow , elle prendra la
route de Bukowine.
L'année dernière , le jour du Jeudi-Saint
on vola ici le grand Dais dans l'Eglife des Au
guftins. Ce vol fut fait en plein jour , & ceux
qui le commirent eurent l'audace de fortir
le Dais de l'Eglife en préſence de tout le
monde pour l'emporter avec moins d'embarras.
Le 18 de ce mois , on a volé dans la même
Eglife la bannière des boulangers , richement
brodée en argent , toute neuve & évaluée à
plus de 2000 florins.
ITALIE.
De
LIVOURNE , le 17 Mai.
ON mande de Naples que le Reis Tripolitain
pris par les chébecs du Roi l'année
dernière, & mis en liberté par la bienfaisance
de la Reine , eft revenu dans cette Ville pour
préfenter à S. M. comme un hommage de fa
reconnoiffance , des animaux rares de l'Afrique
& quelques tapis d'un travail précieux .
Un paquebot venant de Malte , rapporte
que la petite vérole y fait les plus grands rae
3
( 102 )
vages , & que le nombre des morts , tant enfans
qu'adultes eft de plus de 3000.
Le 7 de ce mois le tems étant favorable ,
le Doge de Veniſe a fait la cérémonie d'époufer
la mer Adriatique avec la pompe d'ufage ;
le concours des étrangers qui étoient venus
pour la voir , a été des plus confidérables.
Les mêmes lettres ajoutent que le Grand
Confeil de la République a élu cinq Correcteurs
qui doivent propofer après le terme
d'un an ; les loix les plus convenables
pour diminuer le prix des articles de première
néceffité , réprimer le luxe , & prefcrire
des inftructions aux Magiftrats prépofés
à l'exécution des loix.
On apprend de Bologne que la nuit du 9
de ce mois on y a reffenti une violente fecouffe
de tremblement de terre , accompagnée
d'un bruit fouterrain , de chocs & d'ondulations
; elle a été fuivie une heure après
d'une autre petite fecouffe avec ondulation ;
mais l'une & l'autre n'ont caufé aucun
dommage. Il s'éleva de la terre , après le
tremblement , un brouillard qui a paru être
un effet des vapeurs & des exhalaifons produites
par le bitume , le foufre & autres
matières qui brûlent dans fon fein.
On lit dans une lettre du Vice Conful de
France à Meffine , en date du 23 Avril , les
détails fuivans .
35
Après les différentes fecouffes de tremblement
de terre que nous avions éprouvées , la tranquillité
renaiſſoit , chacun s'étoit retiré chez foi , & les maifons
avoient moins fouffert qu'on n'avoit cru , lorfque
( 103 )
.ވ
dans la nuit du' 8'au de ce mois les fecouffes rés
commencerent ; on en ' compta jufqu'à huit toutes
Tenfibles & effrayantes . Celle qu'on reffentit à onze
heures & demie avant minuit fut des plus vives , &
fit abandonner les domiciles. On fe refugia dans
les places de Saint- Jean , de la Cathédrale & fur
I'Efflanade les femmes , les enfans , les malades
dans des carroffes , & prefque tout le refte des
habitans fut fur pied & en prières. A trois heures
un quart du matin , j'étois debout , je fentis l'air de
la chambre s'agiter avec violence , comme fi une
fenêtre fe fût ouverte ; l'inftant d'après , les murailles
s'ébranlèrent avec un bruit , dont l'ondulation
fut affez longue ; j'ai compté , après la première
fecouffe , onze battemens de poulx jufqu'à l'entière
aflierte du fol , en forte que fl'on fuppute la motion
de l'air & l'ébranlemeut , le tout a duré plus de 20
fecondes , mais heureufement fans aucun mouvement
vertical. Comme la crainte de voir ma
maifon s'écrouler portoit machinalement ma vue
fur les murailles , j'ai obfervé fort exactement que
ce tremblement de terre a eu la même direction que
celui du 28 Mars dernier , c'est-à - dire du Nord au
-Sud. Ma mailon s'eft ouverte en quatre endroits ,
prefque toutes celles de la Marine ont plus ou moins
fouffert. Le palais de Villa di cane , celui de Befco,
celui du Conful d'Espagne , la belle Eglife de
T'Annunciata , le Monaftère de Monte- Vergine,
Ja belle Fabrique Delle Verginelle , font ouvertes
du haut en bas : l'Hôtel de- Ville a aufli fouffett
quelques dommages , ainfi que tous les grands
édifices , & en général il y a peu de maiſons qui
n'aient befoin des plus grandes réparations. Le
Gouvernement les fait exactement vifiter toutes ; il
fait démolir celles qui menacent ruine , & étayer
celles qui font fufceptibles d'être réparées. On a
envoyé à Catania & à Melazzo pour y être informé
de ce qui fe paffe aux volcans : l'Etna eft tranquille ,
€ 4
( 104 )
Stromboli jette beaucoup de feu, nous entendons,
depuis plufieurs jours , un bruit fouterrain affez
fréquent , & pareil à celui qui précéda en 1767
l'éruption du Véfuve. Il paroît venir de Monte-
Scudero , à dix-huit milles de cette ville , & les
habitans de la Scaletta & des environs difent
que
la cime de cette montagne paroît enflammée . On
prétend qu'autrefois, il y a eu un volcan qui pourroit
fe rouvrir «.
ESPAGNE.
De CADIX , le 16 Mai.
L'ESCADRE Françoife , compofée de s vaif.
feaux de ligne & de 2 frégates , eft fortie hier
de la baie. On avoit ceffé de l'approvisionner
fur l'avis que les vaiffeaux de Toulon lui apportoient
des munitions ; elle n'a de vivres
que pour 4 mois. Elle doit revenir ici dans
25 ou 30 jours avec la flotte du Ferrol , qui
a ordre de venir mouiller dans notre baie
après fa croifière.
La pofition des ennemis à Gibraltar devient
de jour en jour plus fâcheufe : ils manquent
de vivres & fur- tout de charbon ;
bientôt la difette d'eau , qu'ils éprouvent
fera naître parmi eux beaucoup de maladies :
tous les transfuges s'accordent fur ce point ;
ce qui eft très- croyable , puifque D. Barcelo
ferme exactement la place , & que 3 ou 4
petits bâtimens de la côte d'Afrique , les feuls
qui y foient entrés depuis deux mois , n'ont
pu apporter beaucoup de rafraîchiffemens.
Le to de ce mois avoit été choisi pour
détruire les bâtimens qui font dans la baie ; -
( 105 )
D. Barcelo fit fortir fes brûlots ; toutes les
batteries devoient les feconder ; mais le vent
ayant changé tout- à -coup les brûlots revinrent
à Algéfiras ; les ennemis ont cherché
depuis un mouillage moins expofé ; mais
notre brave Chef- d'Efcadre ne les laiffera
pas tranquilles.
Nous n'avons nulles nouvelles de l'armée
partie dernièrement. La deſtination des troupes
& des vaiffeaux de guerre eſt toujours
un myſtère. Bien des gens ne font pas perfuadés
que ces forces vont tomber fur la Jamaïque
, comme toute l'Efpagne paroît le
defirer.n
Il eſt arrivé une goëlette Américaine de
Boſton, en 23 jours de traverfée : elle a apporté
les nouvelles fuivantes.be
30
..
་་ན་ ་
L'Armée Angloife , lit- on , dans une lettre de
Charles Town du 25 Février , fous le comman→
dement du Général Clinton , a pris des quartiers dans
les Ifles de Port-Royal , de John , de James & de
Stony-point, On n'eft pas parfaitement au fait du
nombre de fes troupes , on fair feulement que cetre
armée eft confidérablement diminuée depuis fon
départ de New-Yorck. Quelques déferteurs ont rapla
a effuye porté que depuis cette époqmens
furentjettés
fur les écueils des Bermudes & y périrent ainfi que
les troupes qu'ils portoient ; qu'il fallut , pour en alléger
d'autres , jetter à la mer tous les chevaux dont
ils étoient chargés , ainfi que beaucoup d'autres munitions
de guerre , &c . On ne peut douter , à la len
teur des mouvemens de cette armée , depuis qu'elle
eft abordée , qu'elle n'éprouve de grands obftacles
pour pouffer fon attaque , & que les renforts qu'elle
es
( 106 )
a demandés , foit à New- Yorck , foit en Europe , ne
lui foient de la plus grande néceffité .... Nous avons
ici quarre frégates & deux navires marchands François
, avec fix autres bâtimens plus petits ; nos lignes
font bien fortifiées ; nous attendons auffi des fecours,
& dans peu notre garniſon ſera affez forte pour n'avoir
rien à redouter de l'ennemi «.
Les nouvelles de Bofton du 27 Mars
ajoutent :
>> On dit que les Anglois ont démantelé plufieurs
forts & poftes avances de New-Yorck , & qu'on
y a fait embarquer prefque toutes les troupes qui
s'y trouvoient , vraisemblablement pour aller au
fecours du Général Clinton . Ce qui refte de la garnifon
ufe de la plus grande modération envers les
habitans de cette ville qui n'ont pas été employés à
l'expédition. On ajoute qu'on a détruit aufli les cafernes
de Long-Iland & de Kings'bridge « .
Selon d'autres nouvelles du 10 Avril.
Le Capitaine Emerton , du bâtiment le Saratoga,
arrivé à Salem le 4 du courant , de retour de
Port- au - Prince & de la Havane , d'où il eft parti
le to de Mai , rapporte qu'étant entré dans ce
dernier port pour le réparer , il y avoit été retenu
quelques femaines , en conféquence d'un embargo
général qu'on venoit d'y mettre , pour le préparer
une expédition , dont on parloit diverſement. La
flotte devoit être compofée de plufieurs vaiffeaux
de guerre de différens ports , d'un nombre confidérable
de navires de transport & d'un gros corps de
troupes qui avoient mis à la voile le 7 du même
mois ".
Fin du Règlement concernant la navigation des
vaiffeaux neutres.
11. La vente des prifes & de leurs cargaifons
mentionnée par les articles 37 , 44 & autres de
l'Ordonnance pour la Courfe , fe fera , non - feulement
après en avoir dreffé inventaire & en préfence
( 107 )
du Patron , des Intéreffés , ou de ceux qui y font
légalement autorifés , mais auffi après qu'au préala
ble , des Experts en auront fait une cftimation for
melle , où les caufes d'avarie , ou d'autres , influant
plus ou moins fur le prix des effets , feront examinées
& juridiquement prouvées , de manière qu'en
tout tems on puiffe notoirement conftater tant le
prix des marchandifes taxées avant la vente ,
conféquemment , les fraudes qui pourroient le commettre
durant ladite vente , ainfi que le préjudice
qui pourroit en réfulter,
que ,
12. L'intention de S. M. étant , que cette déclaration
royale foit obfervée , comme faifant une
partie de fes Ordonnances , imprimée & publiée
dans tous fes ports & places maritimes , le Roi
m'ordonne de la faire parvenir à V. E. , pour la
faire publier & que vous veilliez à fa ponctuelle
exécution , tandis que de mon côté , je la communiquerai
à tous les Ambaffadeurs & Miniftres étran
gers , refidans en cette Cour , afin que chacun en
donne connoiffance à fa nation refpective.
13. En attendant ' , ' S. M. ordonne à V. E. , de
donner auffi les ordies néceffaires aux Tribunaux
& Confeillers de la Marine , pour qu'ils aient à
expédier avec la plus grande diligence , les procès
entamés & relatifs aux navires arrêtés ,conformément
à l'efprit de cette Déclaration royale , qui ,
quant à l'effentiel , s'accorde avec les précédentes
fucceffivement publiées «.
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 4 Juin...
ON ne s'occupoit ici depuis les dernières
dépêchés de l'Amiral Rodney que de fon
combat , fur l'iffue duquel on difputoit encore
, & que la Nation , malgré l'allertion de
e6
( 108 )
l'Amital ou des Miniftres , penfe nous avoir
été défavorable . Un autre évènement vient
de mettre fin à ces débats ; il les a du moins
fufpendus.
" On fe rappelle la tentative que le zélé Lord
George Gordon a faite à plufieurs repriſes pour
faire révoquer le Bill en faveur des Catholiques ;
il avoit déclaré que les Proteftans qui le défiroient
étoient en fi grand nombre, qu'ils tiendroient à peine
dans l'efpace qui fe trouve entre le Palais de la
Reine & Whitehall ; en effet , le 2 de ce mois , il
elt venu au Parlement porter une Pétition , fignée ,
dit-on , par 160,000 Proteftans ; il étoit accompagné
d'une foule immenfe de peuple , animé par le fanariſme
, & qui ne s'eft fignalé que par des excès . Cette
populace imbécille & farouche a affiégé le Parle
ment ; la cocarde bleue étoit le fignal de l'anti-
Papifme; tous ceux qui ne la portoient pas , ou ne
l'acceptoient point , ont été infultés ou maltraités «.
Tous Milords , tous Meffieurs , dit un papier
qui rend un compte affez plaifant de cette fcène
fcandaleufe , entrent dans leurs Chambres comme
on entre au parterre de la Comédie les jours de
cabale. Le Lord Mansfield , tout arraché ; le Lord
Germaine , inondé de bière ; le Lord Préfident ,
les jambes noires de coups de pied , & qu'il fait
voir à l'augufte Affemblée ; les Lords Hillsborough
& Townshend , les cheveux épars & tous
couverts de pouffière , le Lord Hertford , fans
chapeau ; les Lords Denbigh & Dudley , fans perruque
; le Duc de Northumberland , cherchant fa
montres le Lord Fitzwilliam , comptant fes breloques.
On entend des vîtres fe cafler : c'eft Mijord
Ashburnham qui entre par une croisée. Il
avoit reçu plus de cent fouflets : ilea laiffé , dir,
il , le lord Bofton aux prifes , & il en eft très-inquiet.
On vent délibérer : mais où eft le Lord
Stormont: Hélas ! » répond piteufement l'Huiffier
t
( 109 ))
Molineux , le pauvre Lord eft plus mort que
vif dans fon carrolle à quelque diftance de la porte,
Il s'eft tapi dans le fond , voyant que cette indigne
canaille de féditieux ouvroit les portières
des deux côtés . Ils ont fait de fon carroffe une
allée , & chacun lui donne fa chiquenaude en paffant.
Rumeur dans la Chambre. Est- ce que les
Juges de paix n'ont point été prévenus ? Pourquoi
n'a-t-on pas affemblé les troupes ? » C'eft que ce
» n'eft pas une affaire perfonnelle aux Miniftres
» comme l'étoit celle du 6 Avril « , répond aigrement
Milord Shelburne. » Mais c'étoit vous que
» cela regardoit , Milord Hillsborough » . Celuici
allure qu'il en avoit laillé le foin à Milord North.
Oni , réplique un autre , mais il a dormi là - deffus:
:
Daus la Chambre des Communes le Lord George
Gordon a le courage de fortir plufieurs fois pour
annoncer avec humeur à fes conjurés » que la
» Pétition eft mal accueillie , mais que fûrement
» le Roi fera entendre raiſon à fes Miniftres er.
Le Général Grant , fon ami , vient lui crier aux
oreilles Ah ! Milord George , que faites- vous ?
» Voyez combien d'innocens vous allez perdre !
Sans répondre à fon ami , le Lord continue ainfi
eu s'adreffant au Peuple : Vous entendez comme
non me blâme de faire mon devoir. Voilà comme
» penfent les Sages du fiècle contre lefquels je
» foutiens inutilement les intérêts de notre fainte
Religion . Charles Turner veut haranguer.
Quelqu'un s'écrie : » C'eſt lui qui contredit tou
» jours dans les débats le Lord George Gordon a
Turner hué , s'enfuit. Enfin , voilà d'un côté le
Chapelain de la Chambre des Communes qui vient
prêcher le peuple , & fix Officiers de Police qui
fe difperfent parmi cinquante à foixante mille home
mes pour les engager à fe retirer. Le Prédicateur
n'eft pas entendu , & les fix Conſtables rentrent
dans la Chambre , l'un éreinté , l'autre éborgné
32.
( 110 )
les autres faignant des dents. La Cavalerie arrive
le fabre au poing. Le Juge Addington , homme
de fens , fupplie le peuple dans les termes les
plus humbles & les plus honnêtes de fe difperfer
& jure fa parole qu'il fera retirer les troupes .
On l'applaudit : aufli tôt par fon ordre la Cavalerie
fait volte face. Mais le calme ne fe rétabliſ
foit aux portes du Parlement que parce que l'orage
fe portoit aux différentes Chapelles Romaines. Če
ne font plus ici des coups de pieds & des fouflets ,
c'eft une populace effrénée pour laquelle il n'y a
rien de facré. Elle eft armée de pieux & de torches.
Le premier objet de leurs fureurs , eft lat
Chapelle de l'Ambaffadeur de Sardaigne . Aucune
confidération ne l'arrête ; pas même les rifques ou
on va expofer les Chapelles Angloifes dans les Pays
étrangers ? L'édifice tombe ; les ornéméns facrés
font arrachés des Autels & brûlés en pile au mi
lieu de la rue & aux portes. Le fuperbe tableau
du Chevalier Cazali , qui lui a été payé 2500 liv.
fterl. eft la proie des flammes. A minuit toute la
Chapelle n'eft plus qu'un amas de cendres . Envain
les Pompiers ont voulu la fauver. Ces furieux ont
à peine fouffert que les pompes fauvaflent une
longue rangée de maifons voifines , monument du
talent du fameux Inigo Jones . La Chapelle Ro
maine de Warwick-Street éprouve le même fort.
La Garde du Roi avoit envain fait les plus grands
efforts pour arrêter ces furieux . Elle n'eft parve.
nue qu'à prendre en divers endroits une douzaine
d'hommes que peut - être il vaudroit mieux qu'elle
n'eût pas pris , & dont la punition peut renouveller
l'émeute. Il y a eu des Membres dans la Chambre
des Lords qui ont ofé dite que ce défordre pourroit
être l'ouvrage des Miniftres eux-mêmes ; Milord
Shelburne en a cité un exemple.
Cet évènement qui occupe encore tous
les efprits , a opéré du moins une diverfion
( 111 )
favorable pour les Miniftres. On les fatigue
moins à leur demander des nouvelles de ce
qui fe paffe au-delà des mers , les raifons des
fuppreffions qu'ils avouent avoir faites aux
dépêches de Rodney ; on les preffe moins de
nommer les Capitaines qui ont mérité l'animadverfion
de leur chef , & que l'on ne ca
che au public que parce que ce font vrailemblablement
de leurs créatures & qu'ils craignent
avec raifon que la honte dont ils fe font ,
couverts , ne rejailliffe fur ceux qui les ont
choifis.Les bruits publics qui ne percent peutêtre
pas dans ce mystère , en défignent déja
plufieurs ; s'il faut les en croire , le Capi
taine de l'Yarmouth , M. Bateman , fe conduifit
fi mal au commencement de l'action ,
que fon premier Lieutenant prit fur lui de le
mettre aux arrêts & de prendre le commandement
du vaiffeau qui a fait enfuite des
merveilles , comme on peut le voir fur la
lifte des tués & des bleffés .
Les inquiétudes fur le Chevalier Clinton
augmentent de jour en jour. Son expédition
traîne trop en longueur pour ne pas alarmer;
& fon filence n'eft pas propre à raffurer.
Lorfque fes dernières dépêches arrivèrent ,
le Lord Germaine déclara dans la Chambre
des Communes , que quelles que fuffent les .
mefures que prendroit le Général , il fau
droit quelles fuffent mifes en exécution avec
la plus grande vivacité , puifqué cet Officier
lui avoit marqué dans une lettre particulière
que le lendemain il pafferoit la rivière
( 112 )
·
d'Ashley; que les renforts qu'il avoit demandés
à New Yorck ne pourroient fervir à
leur arrivée que de corps de réferve , parce
quefa pofition actuelle exigeoit qu'il marchât
en avant , ne pouvant plus ni reculer ni
attendre. Il feroit très -fâcheux que Clinton
fût obligé de camper ; car la maladie fe mettroit
dans fon armée , & le mois d'Avril eft
fi fatal dans ce pays-là , qu'il ne réchapperoit
pas la moitié des malades. On remarque déja
dans quelques papiers Miniſtériels des réflexions
défavantageufes au Général Clinton ;
bien des perfonnes ne les croient pas jettées
fans deffein ; elles en infèrent que l'on commence
à défeſpérer de fon expédition , & on
fe rappelle que les Généraux , vantés d'abord
avec emphafe , font enfuite déchirés & honnis
impitoyablement parce qu'ils n'ont pas
exécuté l'impoffible.
On croit avoir vu le 31 Mai l'efcadre de
Wallingham & tout fon convoi paffer devant
Falmouth , avec un bon vent ; en ce cas
il eft enfin parti ; l'Amiral Graves l'a précédé
de plufieurs jours puifqu'il eſt parti
le 19. On ne manque pas de crier qu'il fuit à
la pifte l'efcadre de M. de Ternay , & que
s'il la rencontre il en rendra bon compre ;
mais on oublie qu'il n'a que 4 vaiffeaux , que
fon adverfaire lui eft trop fupérieur pour le
craindre , & qu'il eft à préfumer qu'il ne
le cherchera pas.
On travaille tant qu'on peut à équiper l'ef
cadre de Spithéad ; elle ne peut être prête de
( 113 )
long-tems , & cela eft d'autant plus fâcheux
qu'on croit ici que celle de Breft l'eft ou ne
tardera pas à l'être. L'Amiral Geary qui doit la
commander, s'eft très -diftingué , tant dans la
dernière guerre que dans les précédentes . Il
étoit membre du Confeil de guerre affemblé
pour juger l'Amiral Byng . Son jugement , fon
habileté , fon expérience & fa bravoure femblent
nous promettre tous les fuccès que l'on
attendoit de l'Amiral Hardy.
On dit que le Commodore Johnſtone
qui commande la ftation de Lisbonne , a informé
les Lords de l'Amirauté qu'il a dépêché
le Capitaine Maclaurin à l'Amiral Rodney
, pour l'avertir que 14 vaiffeaux de ligne
& un grand nombre de tranfports , ayant à
bord 12000 hommes de troupes , ont fait
voile de Cadix pour l'oueft le 28 Avril dernier
, pour aller attaquer la Jamaïque , ou
felon d'autres pour appaifer une rébellion
dans l'Amérique Méridionale. Quelle que
foit la deftination de ce convoi , il ne nous
importe pas moins d'envoyer de nouvelles
troupes & des vaiffeaux à nos Ifles , qui courent
le plus grand danger , qui ne fait qu'aug
menter depuis le combat du 17 & notre prétendue
victoire.
Le Lord North , après avoir , fans doute
négocié avec la Compagnie des Indes , propofa
le 22 de ce mois , un Bill , dont le but eft de re
nouveller la Charte de cette Compagnie . Les Actionnaires
, alarmés , s'affemblèrent le 25. M. Fitz Gerald
propofa de préfenter une Pétition à la Chambre des
Communes , pour qu'elle confentît d'appeller à fa
( 114 )
Barre des Avocats qui plaideroient pour la Compagnie
contre le Bill. Cette propofition ne fut pas
foutenue ; mais les difcours de ceux qui l'appuyèrent
& de ceux qui la combattirent , ne montrent pas que
le Lord North air réuffi à regagner leur confiance.
Quelques - uns affurèrent qu'ils favoient de bonne
part que la France avoit envoyé dans l'Indes ou 6
vailleaux de ligne , à bord defquels on a embarqué
des troupes , pour épargner des frais de tranfport ,
& pour donner à l'éxpédition auffi peu d'apparence
qu'il feroit poffible. Ils proposèrent de requérir le
Gouvernement de faire paffer fur- le- champ un renfort
au Chevalier Hughes. Après bien des débats ,
la Chambre prit les réfolutions fuivantes .
33
Réfolu que le Bill préfenté au Parlement par le
Miniftre , eft contraire aux intérêts & aux droits de
la Compagnie , qui ne regarde pas le moment actuel
comme propre à fa difcuffion . - Qu'il fera recommandé
à ceux des Actionnaires & des Directeurs ,
qui font Membres du Parlement , de demander une
indemnité pour le paiement des 3 vaiffeaux de guerre
votés par la Compagnie pour le fervice public.
Le Sr. Jones annonça enfuite qu'à la première
affemblée qui auroit lieu , il feroit une motion aux
fins de déterminer les Actionnaires à donner pour
inftruction aux Directeurs de n'entrer ni directement
, ni indirectement dans aucune négociation
avec le Gouvernement fans confulter les Actionnaires
«.
On parloit beaucoup , il y a quelque tems ,
de la diffolution prochaine du Parlement ;
on dit aujourd'hui qu'il a été décidé unanimement
dans le Cabinet , qu'il ne fera dif
fous que l'année prochaine au printems
qui eft le terme de la période complette de
fon exiſtence naturelle .
» Pendant que la conteftation politique au fujet
( 115 )
de nos droits , écrit -on de Dublin , étoit agitée avec
beaucoup de feu dans la Chambre des Communes
la Chambre haute a été dans un état d'inactivité
prefque abfolue. Le feul objet d'importance qui y
a été difcuté , eft le Bill qui accorde une tolérance
plus étendue aux Proteftans diffidens de ce Royaume.
Ce Bill n'avoit effuyé que peu d'obſtacles dans la
Chambre des Commanes. Il en a éprouvé dans celle
des Pairs , où les Archevêques de Cashell & de
Tuare , & les Evêques de Kildare & de Limerick ,
ont protefté contre l'avis de la pluralité , par la
raifon , difent-ils , que ce Bill apporte une altération
effentielle à la conftitution du Royaume , & que
les fuites qu'on ne paroiffoit pas prévoir dans toute
leur étendue , pouvoient être très - dangereufes . Heureufement
pour l'Irlande , l'efprit d'intolérance y a
perdu de fa force , comme dans tout le refte de
l'Europe ; & on y regarde l'oppofition des quatre
Prélats , avec la même froideur que les efforts de
Lord Gordon en Angleterre contre les Catholiques.
Le triomphe de l'Adminiſtration , ici , n'eft pas auffi
complet qu'on fe le repréfente à Londres ; tous les
Corps n'ont qu'un principe auquel ils reftent conftamment
attachés ; union avec la Grande - Bretagne ,
mais liberté abfolue de commerce , & indépendance
du Parlement. On ne fouffrira pas volontiers les
entraves que l'on cherchera à nous donner indirectement.
Le Parlement a réfolu , le 22 du mois
dernier , de paffer un Bill , aux fins de punir la
murinerie & la déſertion , & d'établir de meilleurs
règlemens pour les troupes de terre. En confé;
quence de ce Bill , ce ne fera plus une loi Angloife
qui fera obfervée & exécutée dans ce Royaume २
mais une loi du Parlement d'Irlande . Cette motion
a cu 140 voix pour , & il n'y en a eu que 18
contre ".
On affure ici que le Général Paoli a propofé
au Miniflère un plan , tendant à rendre
( 116 )
plus sûr le commerce de la Grande-Bretagne
dans la Méditerranée. On ajoute que ce plan .
été approuvé , & que Paoli fera employé
dans fon exécution ; mais on ne dit point en
quoi il confifte.
a
Le 24 du mois dernier Lord Howe s'eft
trouvé au lever du Roi & a eu à la fin une
audience particulière avec S. M. Cette circonftance
donne lieu à une foule de conjectures
: 2 jours après le Vice- Amiral Pallifer
& le Capitaine Bazely , ont affiſté auſſi au
lever de S. M. , qui leur a fait l'honneur de
s'entretenir avec eux.
On parle moins aujourd'hui d'une espérance
de réconciliation avec les Américains ; fi
quelqu'un , fur la foi des Miniftres , s'y livroit
encore , la lettre fuivante d'un Américain
fuffiroit pour le détromper.
33 Lorfque chez une nation ancienne , autrefois
célèbre par fa fageffe , fa vertu & fa puiffance , au
milieu d'une Affemblée refpectable , un grand Miniftre
prend la parole & déclare & avec un air de réfléxion ,
de délibération & de folemnité quelles font les opi
Aions fur la vérité des faits & fur la probabilité des
évènemens futurs , perfonne ne peut révoquer en
doute la bonne foi , quoiqu'on foit certain qu'il a été
mal informé & que fon jugement porte à faux «.
» Le Lord G. , a déclaré le 6 Mai , dans la Chambre
des Communes , » qu'il fe flattoit que la paix
» avec l'Amérique n'étoit pas éloignée , que c'étoit la
chofe qu'il defiroit le plus & qu'il croyoit qu'elle
» pourroit le faire à des conditions avantageufes &
honorables pour la Grande - Bretagne . Qu'il étoit
intimement perfuadé que le moment approchoit ,
» & que ſon eſpérance n'étoit pas purement (pécu-
» lative mais fondée fur des avis récens . Il s'étendit
-
( 117 )
33
ל כ
ל כ
fur la mifère dans laquelle les Américains font
plongés aujourd hui , & il affura que la plupart
» étoient difpofés à rentrer dans leur devoir , mais
qu'ils en étoient empêchés par la tyrannie de ceux
qui jouiffoient de l'autorité. Il ajouta qu'il ne
croyoit pas que le Congrès voulût jamais entendre
» parler de paix ; mais que d'après la poſition des
» affaires en Amérique , le décri de fon papier mo-
» noie , la pauvreté & la détreffe du pays , fa dette
» énorme , le mécontentement de toutes les clafles
» du peuple au fujet de l'alliance avec la France ; la
» peu de bénéfice que l'Amérique avoit retiré de cette
alliance ; il étoit perfuadé que le peuple d'Amérique ,
» c'eſt-à-dire les Affemblées d'Amérique ne tarderoient
» pas à écouter des propofitions de paix « .
Il peut y avoir quelqu'ambiguité dans cette
phrafe à des conditions avantageufes & honorables.
pour la Grande-Bretagne ; fans doute le Lord Germaine
a voulu dire, ou pour rentrer fous l'obéiffance
de la Grande-Bretagne , ou du moins , pourfaire la
paix avec elle féparément de la France «.
» Les Américains accepteront-ils ou non ces conditions
? Cette queftion dépendant d'un évènement
futur ne peut être décidée par des témoignages , ni
autrement que par des raifonnemens de probablité .
Un argument que le Lord Germaine ne paroît pas
avoir prévu , eft de quelque poids . Pour rentrer dans
leur foumiffion au Roi d'Angleterre , ou pour faire
la paix avec lui ſéparément de la France , il faut que
les Américains s'engagent dans une guerre certaine
au moins avec la France & l'Espagne , & peut-être
fuivant les apparences actuelles , avec la Ruffie , la
Siede , le Danemark , la Hollande & le Portugal ; car
il paroît que chacune de ces Puiffances eft toute auffi
oppofée que la France & l'Espagne aux prétentions
de la G. B. fur mer. Il n'y a pas parmi les Américains
un Marchand , un Paylan , un Commerçant , un
( 118 )
Matelot qui ne fache cela ou qui ne doive le favoir
bientôt. Il faudroit donc qu'ils fuflent deftitués de la
dofe de bon fens que Dieu a donné aux hommes
pour échanger l'amitié de toutes les nations du monde
contre leur inimitié , uniquement dans l'intention de
renouer , avec l'Angleterre qui ne les protégeroit
pas , une liafon qu'ils ont toute forte de raifon de
craindre comme le pire des maux qui puiffe leur
arriver , d'après les cruautés inouies qu'ils ont déja
éprouvées de la part de l'Angleterre « ,
M
» On foumet ces réflexions à la confidération du
Lord , & on lui demandera , fi , dans le cas où il
feroit Américain , il defireroit ſe précipiter fous les
débris d'un Empire , & commencer une nouvelle
guerre contre une ligue de toutes les nations du
monde , qui aujourd'hui manifeftent affez d'eſtime
& d'égards pour l'Amérique. Si les Américains font
auffi miférables qu'il les repréfente , voudront- ils
augmenter encore leur mifère &la rendre indéfinie ou
perpétuelle , en époufant la querelle d'un Empire
rainé & en faifant la guerre à une demi - douzaine
d'Etats , qui ne le font pas. Si nous nous en rap-
Fortons au témoignage de ceux qui arrivent de toutes
les parties de l'Amérique , nous ne pourrons plus dou
ter que le Lord ne fe foit trompé. Tous les gens de
cette partie du monde qui connoiffent les principes &
les opinions du peuple, déclarent qu'il eft fermement,
& avec une unanimité fans exemple , dans la réfolution
, de maintenir fa fouveraineté & fes alliances
qu'il n'en veut prendre aucune autre , & qu'il n'y a
perfonne en Amérique qui montre le plus léger defir
de rentrer fous le Gouvernement de la G. B. ou de
faire une paix féparée . Mais fi le Lord cherchoit bien
fincèrement la vérité ,il pourroit revenir de fon erreur.
Il y a de certaines marques auxquelles on peut décou
vrir infailliblenient les opinions , les inclinations &
les defirs d'un peuple,fans recourir à des témoignages
ou à des argumens.
( 119 )
La Preffe , les Diftricts , les Jurés & les Affem ,
blées , font quatre fources d'où , indépendamment
de beaucoup d'autres , on peut tirer une démonf.
tration certaine des véritables fentimens du peuple
Américain.
Il n'y a point de nation au monde qui jouiſſe
d'une liberté auffi illimitée de la Preffe que celle
qui eft aujourd'hui établie dans chaque Etat d'Amérique
, & par la loi , & par l'ufage. Tout Européen
qui les lit Gazettes Américaines , ne révoquera
point en doute cette affertion . Il n'y a rien que le
peuple ne prenne la liberté de cenfurer ou d'attaquer.
11. attaque les Gouverneurs & les Magiftrats de toute
dénomination , les Officiers & les Généraux de l'ar
mée , de tout rang , les Affemblées & les Confeils ,
les Membres du Congrès , & le Congrès lui - même ,
toutes les fois qu'il défapprouve leur conduite. Y
a - t-on jamais vu un feul article où il foit queſtion
d'un defir ou d'une velléité de rentrer fous le Gou
yernement de la Grande- Bretagne , ou de faire une
paix féparée, clamer n ་ སྒོ་ 『: :1
Les Districts , en Amérique , lont de petits terri
toires d'environ deux lieues . quarrées l'un portant
l'autre. En vertu des anciennes loix du Pays , qui
font toujours en vigueur , il ne faut que le nombre
de,fept habitans d'un de ces Districts pour avoir le
droit de demander aux Magiftrats une Affemblée
publique de tous les habitans Il y a néceffairement
, chaque années, plufieurs de ces Affemblées
de Districts , & en général , il y en a un grand
nombre. Dans ces Aſſemblées , fe trouvent tous les
habitans de quelque claffe qu'ils foient ; tour Payfan ,
Marchand , & même Journalier , auffi - bien que tour
Gentilhomme & Magiftrat public , a le droit de
toter, & de dire fon. fentiment fur les affaires publiques
de propofer des melures , de donner des
inftructions à fes Repréfentans dans la légiſlature ,
&c. On a ufé conftamment & fréquemment de ce
( 120 )
droit fous l'ancien Gouvernement , & on en uſe
aujourd'hui encore plus fréquemment fous le nouveau
. On a vu des milliers de ces inftructions aux
Repréfentans fous l'ancien Gouvernement , dans
lefquelles on leur enjoignoit de s'oppofer ouver
tement aux Juges , aux Gouverneurs , aux Actes du
Parlement , au Roi , aux Lords & aux Communes
de la Grande-Bretagne. Qui empêcheroit aujourd'hui
ce même peuple de s'oppofer au Congrès ? At on
lu un feul vote d'un de ces Diftricts , a-t- on entendu
un feul difcours pour propoſer ou pour manifefter
le defir de rentrer fous le Gouvernement de la Gran.
de- Bretagne ? N'eft-ce pas là une manifeftation du fentiment
du peuple ?
Les Jurés , en Amérique , étoient anciennement un
autre organe par lequel les fentimens des peuples parvenoient
au public. Les grands & les petits Jurés ont
exprimé , expofé avec affez de hardieffe &e de liberté
leur manière de penfer contre les actes du Parlement
& contre la conduite de la G. B. ; mais aucun s'eft- il
jamais permis un feul mot contre le Congrès ou con
tre les Jugesdans leurs nouveaux Gouvernemens , ontils
jamais enfin témoigné la moindre velléité de retourner
fous l'obéiffance de l'Angleterre ? Non trèscertainement.
Mais , dit-on , le papier monnoie jette le Congrès
dans de grands embarras. He bien ! qu'en veut- on
conclure ? Se difpofe-t- il pour cela à rompre Punion
, à violer fes alliances ? Le papier monnoie
embarrafferoit- il moins le Congrès s'il avoit une
guerre à foutenir contre la France & l'Espagne ?
Cet embarras même ne feroit -il pas beaucoup plus
confidérable ? Le papier monnoie empêche t-il l'accroiffement
& la population des Etats - Unis ? Non.
-La guerre actuelle y met-elle obftacle ? Non . Depuis
le commencement de la guerre la population
& les propriétés ont reçu tous les ans de nou
veaux accroiſſemens ; & tous les efforts de la G. B.
ne
( 121 )
ne peuvent arrêter ces progrès ? Au contraire ,
les richeffes & la population de la G. B. ont- elles
augmenté ? Son commerce s'eft il étendu ? La confidération
politique de la nation a- t elle acquis plus de
prépondérance dans la balance du pouvoir en Europe
? L'abattement & la confternation des Anglois
font aflez connoître ce que l'on doit répondre
à cette question .
Le Lord G. parle beaucoup de la mifère des
peuples en Amérique qu'il le borne à regarder
autour de lui ; qu'il confidère l'état de la G. B.
& s'il eft de bonne foi , il dira de quel côté eft
la mifère, de quel côté la perfpective affreuse d'une
guerre civile eft ajoutée à une guerre avec tout
f'univers . La vérité eft que l'Agriculture & les
Manufactures , non de luxe , mais de premier befoin
, ort fait de tels progrès en Amérique par
l'effet même de cette guerre , que c'eft un point
fort équivoque de favoir fi les fubfiftances & l'habillement
y ont été jamais plus faciles à fe procurer
& de meilleure qualité . En outre le butin immenſe
fait par les corfaires Américains fur le commerce
Britannique a introduit dans ce pays une quantité
prodigieufe de marchandifes de toute eſpèce. Et
malgré tous les efforts de la Marine Britannique ,
le commerce des Etats - Unis s'étend & s'ouvre tous
les ans de nouvelles communications avec différens
pays : la G. B. elle-même eft forcée de concourir
à fon accroiffement ; & elle le fera de plus en plus
par la fuite , comme on en a eu une preuve récente
dans la permiffion d'importer fur des bâtimens
neutres du tabac d'Amérique de quelque partie
du monde que ce puiffe être.
On parle auffi de l'énormité de la dette des
Etats - Unis. Mais les Américains payent-ils un
intérêt pour cette dette ? Toutes les chofes de premier
befoin ou de convenance font- elles taxées à
perpétuité pour payer cet intérêt ? La dette en-
17 Juin 1780. f
( 122 )
tière eft- elle , en raifon de leurs facultés , égale à
celle de l'Angleterre ? Cette dette en feroit- elle
moins forte fi l'Amérique fe joignoir à la G. B.
contre la France & l'Espagne ? La guerre contre
la France & l'Espagne feroit- elle plus courte , coûteroit-
elle moins de fang & moins de tréfors que
la guerre contre la G. B. ? Les Américains en rentrant
fous la domination Angloife ne rendroient .
ils pas leur dette dix fois plus onéreufe ? La paix
faite , cette dette n'eft plus rien pour l'Amérique.
Que le commerce des Américains foit libre entre
leurs divers Etats & avec toutes les autres Nations ,
& cette dette ne vaudra pas la peine d'en parler.
Mais fi au contraire les Américains retournent fous
la domination Angloife , & fi la communication
d'une Colonie à l'autre eft fermée comme autrefois ,
& fi la G. B. conferve le monopole de leur commerce
, cette dette deviendra pour eux un fardeau
plus pefant & plus infupportable que celle de la
G. B. ne l'eft pour fes propres habitans .
On parle d'une répugnance générale pour une
alliance avec la France . Cette affertion eft en vérité
le comble de l'abſurdité : toutes les opérations
du Congrès , tous les arrêtés des Affemblées
du Continent , les fpéculations des papiers publics
démontrent la perfuafion intime où font les Américains
de l'importance extrême de cette alliance . -
On ajoute qu'elle a été pour eux d'une très- médiocre
utilité. Mais n'a-t-elle pas occupé l'armée Britannique
? N'a-t- elle pas donné affez d'ouvrage à fa
Marine ? N'a- t-elle pas fait dépenser à l'Angleterre
une fomme annuelle de 20 millions fterl. ? N'a .
t-elle pas empêché que tout cela ne fût employé
contre l'Amérique ? N'a- t- elle pas ouvert une mine
de tréfors aux corfaires Américains ? N'a-t- elle
pas protégé le commerce d'Amérique & porté un
coup terrible à celui d'Angleterre ? N'a- t-elle pas
engagé la Ruffie , la Hollande , la Suède, le Da(
123 )
----
-
nemarck & le Portugal au moins à la neutralité ?
N'a-t-elle pas au moins contribué pour beaucoup
aux avantages confidérables qui en ont réfulté pour
l'Amérique ? N'a- t- elle pas enlevé à la G. B. la
domination des mers ? L'alliance auroit pu être
plus utile avec les mêmes dépenfes , fi la France
& l'Espagne euffent adopté plutôt le fyftême d'envoyer
en Amérique un plus grand nombre de leurs
forces, Mais elles font actuellement fi bien convaincues
de cette vérité , qu'il eft impoffible , à
moins d'un miracle , que l'Amérique & la G. B.
elle-même ne voient inceffamment de nouveaux effets
de cette alliance. Le moment eft venu où ceileči
doit expier ſon extravagance & fes crimes.
Le Lord Germaine affirme que les Peuples d'Amérique
rentreroient dans ce qu'il lui plaît d'appeller
leur devoir , s'ils n'étoient arrêtés par la tyrannie
de ceux qui fe font emparé de l'autorité .
Cette aflertion eft fi ridicule qu'on à peine à y
répondre férieufement. Mais de quelle autorité ces
prétendus tyrans ont-ils pû s'emparer ? Dans un
pays où tout homme depuis l'âge de 16 ans jufqu'à
60, appartient à une milice établie par la loi & a
par conféquent des armes à la main ; dans un pays
où cette milice n'obéit qu'à des officiers de fon
propre choix , & qui font élus tous les ans ; où
les affemblées , les fénats & les Gouverneurs font
auffi élus tous les ans par cette même milice ; où
le Congrès eft pareillement élu tous les ans par les
affemblées & peut être révoqué par elles au premier
moment aucun corps peut-il s'emparer d'un
pouvoir quelconque qui lui foit conféré par cette
milice ? Dira-t-on que le Congrès fe foutient par
l'armée Continentale. Mais , felon le Lord G.,
cette armée eft fi foible qu'il lui eft impoffible de
fe meſurer avec l'armée Britannique. Que deviendroit-
elle donc fi la majeure partie de la milice ,
qui n'eft autre chofe que le Peuple , fe joignoit à
›
-
f2
( 124 )
F'armée Britannique Mais fans cette réunion , la
milice futfit feule pour écrafer l'armée Continentale.
D'ailleurs cette armée n'occupe que quelques efpaces
de terreins très - bornés dans deux ou trois états
pour cerner l'armée Britannique dans les points
qu'elle y occupe , & pour protéger les vailleaux
de guerre Américains , & il lui eft impoffible d'avoir
la moindre influence fur neuf ou dix grands Erats
qui n'ont pas dans leur territoire une feule compagnie
de l'armée Continentale.
Ce Lord conclud par une diſtinction qui , s'il
eft poffible , a encore moins de fondement que fes
affertions.
Il dit que le Congrès refufera toujours de traiter
mais que les affemblées y confentiront. Ou ce
Lord a-t-il trouvé le principe de cette différence
entre le Congrès & les affemblées ? Les membres du
Congrès ne fortent - ils pas de la même fabrique ?
Ne font- ils pas eux-mêmes Membres des affemblées ?
Ne font -ils pas les créatures des affemblées ? Ne
font-ils pas élus tous les ans ? Leur existence polici.
que n'eft- elle pas à tout moment fous la main des
affemblées ? Les affemblées n'ont - elles pas le droit
légal de les rappeller lorfqu'elles le jugent à propos
& d'en nommer d'autres ? N'ont- elles pas le droit
conftitutionel de leur donner des inftructions fur
la manière dont ils doivent fe conduire i S'ils n'o..
béiffent pas à ces inftructions , ne peuvent- ils pas les
révoquer & en nommer d'autres qui feront plus
obéiffans ? Si les affemblées défiroient une réconciliation
avec la G. B. ne peuvent - elles pas nommer
un Congrès qui la défireroit auffi ? Si le Peuple
défiroit une telle réconciliation ne peut- il pas nommer
des affemblées qui feroient tous leurs efforts
pour l'effectuer ?
Mais je me fuis trop étendu à ce fujet , Milord
Germaine décèle une telle ignorance des faits ,
une telle inattention aux fignes les plus frappans
( 125
des fentimens des Peuples , & qui font les indices
infaillibles de leurs intentions , une telle impéritie
des loix & de la conftitution des Etats - Unis
d'Amérique , qu'un obfervateur impartial ne peut
voir tant de bévues & d'extravagances fans étonné
ment & fans commifération pour la Nation infortunée
qui doit en être la victime .
FRANCE
7
De VERSAILLES , le 13 Juin.
L'ASSEMBLÉE générale du Clergé de France,
ayant à la tête le Cardinal de la Rochefou
cault , eut le 4 de ce mois audience du Roi ,
à laquelle elle fut conduite par le Marquis
or de Wade
Dreux , MM. de Nantouiller &
tronville , Grand- Maître , Maître & Aide
des Cérémonies. M. Amelot , Secrétaire
d'Etat , Chargé des Affaires du Clergé , préfenta
à S. M. les Députés des Provinces du
premier & du fecond ordre ; le Cardinal de
la Rochefoucault porta la parole ; cette affemblée
fut conduite enfuite & préfentée de
la même manière à l'Audience de la Reine.'
Le même jour LL. MM. & la Famille
Royale fignèrent le contrat de mariage du
Comte François d'Efcars , Gentilhomme
d'honneur de Monfeign. le Comte d'Artois ,
avec Mademoiſelle de Ligny ; celui du Comte
Doilliamſon , Meftre- de-Camp de Cavalerie ,
Sous- Lieutenant des Gardes du Corps du
Roi , avec Mademoiſelle d'Oilliamfon ; celui
du Marquis d'Arfy , Colonel en fécond ,
Lieutenant en furvivance du Gouvernement
f 3
( 126 )
de l'Ile de France , avec Mademoiſelle Hux
de Bayeux , & celui du Vicomte de Polaftron ,
Capitaine de Cavalerie au régiment du
Roi , avec Mademoiſelle d'Efparbès de
Luffan.
La Comteffe Delphine de Sorans , Dame
de Remiremont , a eu l'honneur d'être préfentée
à LL . MM. & à la Famille Royale par
Madame Elifabeth de France , en qualité de
Dame pour accompagner cette Princeffe . La
Comteffe Henriette d'Avarey l'a été le 4 par
la Marquise d'Avarey , & le lendemain elle
le fut encore par Madame la Comteffe d'Artois
, en qualité de Dame pour accompagner
cette Princeffe
0941
M. Edouard d'Agoty , de l'Académie des
Sciences de Toulouſe , a eu l'honneur de
préfenter au Roi , à Monfieur & à Monfeigneur
le Comte d'Artois , les deux premiers
morceaux de fa galerie des tableaux d'hiſtoire ,
gravés en couleur.
De PARIS , le 13 Juin.
ON attend toujours les dépêches de M. le
Comte de Guichen . On craint que le bâtiment
, qui en a été chargé , n'ait été enlevé ,
puifque parti dix jours avant la goëlette
expédiée par le Gouverneur de la Guadeloupe
, il n'a point encore paru . On croyoit
que le duplicata de ces dépêches feroit arri
vé fur cette goëlette ; le Miniftre a reçu
tous fes paquets à l'exception du plus intéreffant
: il a expédié un courier à l'Orient ,
( 127 )
pour favoir ce qu'eft devenu celui - là ; s'il
y a été oublié on l'auroit bientôt : il feroit
cruel qu'il l'eût été à la Guadeloupe .
La plupart des lettres particulières n'ont
point été diftribuées , de forte qu'on ne fair
que peu de détails du combat du 17 : voici
ce qui paroît le mieux conftaté.
ל כ
A
Rodney n'a dû fon falut qu'à l'avantage du
vent , & à ce que plufieurs de nos vaiffeaux n'ont
pucombattre faute de pouvoir s'élever affez au vent.
Celui qui s'eft le plus diftingué , de l'aveu de toute
la flotte , eft l'Artéfien , de 64 , commandé par M.
Peynier. Il n'a pas craint de fe mefurer avec la
Princeffe Royale , de 90 , que montoit Parker ; &
il l'a défemparée , au point qu'ène à fait les fignaux
de détreffe , & qu'on a été obligé de la remorquer
hors de la ligne. Le Vengeur , de 64 , Capitaine
M. de Retz , s'eft acquis auffi beaucoup de gloire ;
c'eft lui qui a achevé de ruiner la Princeffe Royale.
M. Daymar , Commandant le Saint-Michel , a eu
le bras caffé ; il y a eu en tout 10 Officiers bleffés .
M. de Guichen ayant pourfuivi l'ennemi pendant
quelques jours , & le voyant trop près de Sainte-
Lucie pour pouvoir le forcer à un fecond combat ,
étant bien sûr de n'être plus inquiété dans l'expédition
qu'il avoit en vue , dépofa fes malades &
fes bleflés à la Guadeloupe. L'Iphigénie feule a
mouillé à Baffe - Terre , la flotte étant toujours fous
voile. M. de Graffe deſcendit à terre avec M. de St.-
Simon ; & M. de Bouillé lui - même vifita le lendemain
les hopitaux. Les Officiers ne reftèrent qu'une
heure à terre. M. de Guichen ayant été vu au Nord
de l'Ifle , on eft perfuadé ici qu'il va attaquer Saint-
Chriſtophe ; & on ne croit pas que cette poffeffion
importante puiffe fe défendre contre 23 vaiffeaux
de ligne , & 3 ou 4000 hommes de nos meilleures
troupes , auxquels on n'a à oppofer que des bateaux ,
un feul régiment & quelques milices «<.
( 128 )
Les vaiffeaux armés à Breft entrent fucceffivement
en rade ; on va y conftruire le
Soleil Royal, de 74 canons , dans le baffin
couvert où étoit le Royal- Louis. Le Northumberland
, de 68 , ayant été inis au baffin
pour y être vilité , le fond du bâtiment s'eft
trouvé bon , & les bordages en vont être
réparés. 450 hommes du Régiment de Royal-
Italien ont été embarqués fur la Ville de
Paris pour y faire le fervice de Marine , &
d'autres foldats fuppléeront aux matelots dans
les poftes peu importans. On travaille fans relâche
à l'armement de tout ce qui refte dans
le port , confiftant en 12 vaiffeaux de ligne.
Cette flotte fera prête à la fin du mois . Les
bâtimens vivriers de la côte de Bordeaux arri
vent , & l'on attendoit les convois de la
Manche.
On compte toujours que l'efcadre de Toulon
, qui eft à préfent en rade , appareillera
avant la fin du mois . Le Zélé & le Marfeil-
Lois font déja partis ; on croyoit qu'ils croiferoient
quelque tems dans la Méditerranée
pour amariner leurs équipages , dans lefquels
il fe trouve des élèves & des matelots
de rivière. Une lettre de Cadix , en date du
20 du mois dernier , parle d'une manière
plus pofitive de leur marche.
Nous venons d'apprendre que les vaiffeaux
François le Zélé , le Marfeillois , l'Expériment &
2 frégates , efcortant un convoi de 30 voiles , deftiné
pour les Ifles , ont débouqué le Détroit ; l'Expériment
& les frégates accompagneront ce convoi
en Amérique ; le Zélé & le Murfeillois ayant
( 129 )
ordre de le quitter à une certaine hauteur , pour
fe réunir à l'efcadre de M. de Beauffer. Les autres
vaffeaux de Toulon ne tarderont pas de même
à paroître dans nos parages. On croyoit que l'ef
cadre du Ferrol fe joindroit à la Françoife ; mais elle
eft arrivée avant hier dans cette baie ; elle eft com
pofée de 8 vaiffeaux de ligne & de 2 frégates . Nous
doutons que les ennemis foient en état de mettre
fur pied des forces affez fupérieures pour tenter
à préfent de jetter de nouveaux fecours dans Gibraltar
; D. Gafton eft trop près du Détroit pour
ne pas être à tems de pouvoir leur en difputer
l'entrée « .
Le Terrible & le Sagittaire ont auffi appareillé
de Toulon . La frégate l'Artois a dû
mettre à la voile de l'Orient fur les ordres de
M. Fabre. Le vaiffeau ci- devant le Bordelois,
à préfent le Comte d'Artois , de 50 canons,
de
36 & de 18 , commandé par M. de Cléonard ;
Lieutenant de vaiffeau , appareillera au premier
bon vent. Ce vailleau a à bord 400
hommes formant une troupe commandée
par les deux frères de M. Cléonard ; l'un en
qualité de Colonel en premier , l'autre en
celle de Colonel en fecond. On ignore la
deftination de cet armement .
» On attend à l'Orient le célèbre Paul Jones ,
qui eft parti de Paris les ou le 6 de ce mois
il va commander une frégate & 3 gros corfaires.
Il ramènera en Amérique 21 Officiers Boſtoniens
qui font arrivés de Danemarck. Cet intrépide
Commodore ne peut qu'être flatté de la manière
dont il a été accueilli . Les démonftrations d'eftime
pour fa bravoure qu'il a reçues aux Spectacles
aux promenades , font le prix de la gloire qu'il s'eft
acquife fur les côtes d'Irlande , & par fon furieux
$ $
( 130 )
combat dans la mer d'Allemagne. On peut prendre
une idée de fon efprit , qui eft très - cultivé , par fes
réparties au Maréchal de Byron . Ce dernier lui
parloit du Capitaine Pearfon , fon adverfaire , que
le Roi d'Angleterre vient de créer Chevalier. Puiffai
-je , M. le Maréchal , répondit Paul Jones ,
avoir une autre occafion de le faire créer Lord. Le
Maréchal lui ayant demandé , après la Revue du
Roi , s'il y avoit été , s'il avoit fait attention aux
manoeuvres du Régiment des Gardes , & fi ce fpectacle
lui avoit fait plaifir , j'aurois bien mieux aimé ,
repliqua-t-il , le voir manoeuvrer dans le Parc de
St. -James ".
On fe rappelle le difcours du Lord George
Germaine dans la féance de la Chambre des
Communes du 6 Mai dernier , relativement
à l'Amérique , & qui donna lieu aux partifans
du Ministère Britannique d'annoncer un
accommodement prochain avec les Etats-
Unis ,& leur difpofition à ſe prêter à toutes les
conditions. On fait que ni en Angleterre ni
dans le refte de l'Europe on n'a pas eu beaucoup
de confiance à ces promeffes ; la réfolution
fuivante du Congrès , prife le 31 Janvier
dernier , & remife au Miniftre Plénipotentiaire
de France , montre quel eft le fondement
des efpérances de Lord G. Germaine.
ɔɔ
Que le Congrès eft bien- aiſe que S. M. T. C.
n'ajoute aucune foi aux fuggeftions du Cabinet
Britannique , touchant les difpofitions des Etats-
Unis en général , ou d'aucun Etat en particulier ,
à l'égard d'un traité de réconciliation avec la
Grande- Bretagne , & qu'il fouhaite que S. M. &
toutes les Puiffances de l'Europe foient perfuadées
que ces fuggeftions font infidieuſes & deftituées
de fondement ; qu'on fera convaincu par les conf(
131 )
,
titutions & autres actes publics des différens Etats ,
que les Citoyens des Etats Unis ayant des armes ,
jouiffant de la liberté & du pouvoir politique de
créer & diriger leurs Magiftrats de la manière qu'ils
jugent la plus convenable , font unanimement déterminés
de s'affurer à eux & à leur postérité les
avantages de la liberté , en maintenant l'indépendance
de leur Gouvernement & en obfervant leurs
traités & leurs engagements avec une fermeté &
une fidélité invariables ; & le Congrès affure S. M.
que s'il le trouvoit en Amérique un individu affez
vil pour montrer la moindre difpofition à infpirer
au peuple des fentiments contraires , cet individu
perdroit dès ce moment même tout moyen d'atteindre
au but , en perdant l'eftime & la confiance
du peuple ".
On étoit mal inftruit lorfqu'on a dit que partie du
trairement de retraite accordé à M. Bertin , étoit réverfible
à Madame la Comteffe de Mellet fa nièce.
On vient de nous faire paffer une lettre de
M. W.à M. Sherlock, Auteur des Lettres d'un
Voyageur Anglois . Les détails intéreffans
qu'elle contient ne peuvent que faire plaiſir
à nos Lecteurs , & nous nous empreffons
de la tranfcrire.
و د
Quel dommage , Monfieur , que vous , qui d'un
trait favez faire un tableau , qui dans une feule fraſe
raſſemblez ſouvent un grand nombre d'idées , quel
dommage, en venant dans notre Suiffe, que vous n'ayez
pas confacré un moment à décrire la Franche - Comté.
J'arrive de cette belle Province ; elle m'a donné une
notion de l'intelligence , de l'activité , de la conftance
même des François. J'ai jugé que pour les rendre
capables de tout , il fuffit à ceux qui les gouvernent
de leur marquer de la bienveillance & de l'eftime.
Il y avingt ans que je n'avois été à Besançon. Je
n'ai plus reconnu cette ville. Je l'ai trouvée confidé
f 6
( 132 )
rablement étendue , embellie , & digne de l'admiration
des étrangers ; mais ce qui m'a le plus étonné ,
c'eft un
marais fale & dégoûtant , devenu un
Jardin enchanté . Des eaux limpides y coulent , les
gazons frais y ont cette verdure vive ſi juſtement
aimée des Anglois , des arbres vigoureux y étendent
déja leurs jeunes rameaux . Des bains en forme de
Temples , des moulins pittorefques , des cafés conftruits
avec élégance animent & décorent cette promenade
délicieufe , à qui les Champs - Elizées de
Virgile femblent avoir fervi de modèle. En jouiffant
des charmes de ce lieu , j'avoue qu'une réflexion
pénible eft venue me tourmenter. Pour orner cette
capitale , pour ajouter au plaifir de fes habitans , il en
coûte , ai -je penfé , des fommes confidérables aux
Citoyens du refte de la Province , qui ne jouiffent
pas de fes beautés. C'est ainsi que pour fournir à
l'énorme dépense qu'il a fallu faire pour élever aux
Intendans un Palais immenfe & fuperbe , quoique
rempli des défauts les plus choquants , & conftruit
fans goût , on a été forcé d'écrafer tout le pays .
Quel abus ! me difois - je , avec une forte d'indignation
naturelle à un Républicain qui juge trop
vite ; mais je n'ai pas long tems refté dans l'erreur.
Un Préfident très - aimable & qui réunit à une raiſon
fupérieure un grand amour pour les Arts , eft
venu me joindre. Nous nous étions connus à Genève
en cherchant l'un & l'autre la fanté auprès du Médecin
le plus éclairé de l'Europe. Nous jouimes avec
tranfport du plaifir de nous retrouver , & il fentit .
vivement celui de me voir admirer la patrie.
-
*
fi
Convenez , me dit-il , que vous êtes bien content
de ce lieu ? Je le ferois bien davantage encore ,
je ne fongeois pas à l'argent qu'il a coûté. L'argent;
croyez-vous qu'il foit bien confidérable , bien énorme?
-
* Le logement de l'Intendant coûtoit à la Ville 4000
franes. On a voulu lui bâtir une maiſon . La dépenſe de
cet édifice eft monté à 650,000 liv . C'est donc 610,000
francs en pure perte pour la Province.
( 133 )
-
Sans doute : cent mille écus ne me femblent pas
une fomme exceflive pour payer les immenfes travaux
qu'on a faits ici. En Suiffe ne feroit-on pas
un pareil ouvrage à moins de frais ?
Oui , mais
en France a-t- on notre économie , notre conftance
& cette intelligence qui fupplée à la richeffe en raffemblant
les plus petits moyens ? Nous aurions
tout cela , fi on nous laifloit un peu plus faire. La
preuve en eft fous vos yeux . Ces travaux qui vous
étonnent , cette création que vous admirez a été faite
à moins de trente mille francs , qui n'ont été que
des contributions volontaires des Citoyens. Les uns
ont donné quelques louis , d'autres avec un feu d'argent
ont fourni des voitures , deux hommes intelligens ont
conduit les ouvriers , les femmes ont applaudi &
foutenu le zèle , & dans moins de trois ans l'ouvrage
a été achevé . ** Dites-moi, demandé- je au Préfident,
d'où naiffent cette joie douce & pare que je vois
briller fur la plupart des fronts , ce mouvement , cet
intérêt vif qui animent la converfation de tous ces
grouppes épars ? Ils fe livrent à la plus flatteufe
efpérance. On a laiffé entrevoir à cette Province ,
que la bonté du Roi auffi éclairée que paternelie le fera
jouir d'une Adminiſtration ſemblable à celles du Berri ,
de la Haute Guienne & du Bourbonnois , & l'on s'ocè
cupe déja des moyens d'éternifer par un monument
patriotique la reconnoiffance tendre & vive dont les
coeurs font pénétrés . Le fentiment chez nous a de
l'énergie & il eft prompt à fe manifefter. Les idées
cependant ne font pas encore fixées , on en préfente
mille , oh en rejette autant. On voudroit écarter lev
fafte , réunir l'élégance à la fimplicité , & fur-tour
exprimer avec force le fentiment dont les ames font b
enflammées . Cela n'eſt
-
-
aifé.
pas
Du moins on
** A fon paffage à Besançon , M. le Prince de Condé
admira, comme l'Auteur de cette lettre, la promenade de
Chamart , & fut dans le plus grand étonnement, lorsqu'il
fut le peu d'argent qu'elle a coûté .
1
iJ
( 134 )
fe propofe de le tenter . Peut- être on ſe contentera
d'élever fur ce vafte tapis de verdure , un Obélifque
de marbre blanc , fimbole du pouvoir Monarchique.
Chacun de fes pans fera orné d'un bas - relief. Sur
le côté qui fait face au pont qui réunit la promenade
à la ville , fera repréfentée la Province de Franche-
Comté, aux pieds de fon Roi . La plus vive expreffion
du fentiment animera la figure ; des larmes d'attendriffement
couleront de fes yeux , & le tendre fourire
de l'amour fera fur fes lèvres . D'une main le
Monarque la relèvera avec bonté , & de l'autre lui
remettra un nouveau plan d'Adminiſtration qu'elle
recevra avec tranfport. Ces mots feront écrits au
bas ":
、
Le bonheur de fon peuple eft celui d'un bon Roi.
Sur le côté oppofé , au milieu des Arts utiles
ranimés , des Vertus qui renaiffent & fuivies de
l'Abondance caractériſée par la corne & par les épis
qui la couronnent ; la Sageffe fous les traits de M.
le Comte de Maurepas conduira Louis XVI au
temple de l'Immortalité. Au bas fera ce vers :
Il ne peut s'égarer , la Sageffe eft fon guide.
Du côté du levant la Sagefle , toujours fous la
figure de M. le Comte de Maurepas , de concert
avec un Homme dont tous les traits caractériſeront
le génie , arrachera d'une main les voiles dont la
Finance fe tenoit envelopée . Son embonpoint extrême,
& les facs d'argent & d'or fur lesquels elle fera
affife la feront affez reconnoître. De l'autre main la
Sageſſe remettra à la France un Code éclairé par un
jour lumineux. La France qui femblera fe relever , ſe
ranimer , & prendre une force nouvelle , tiendra
deux couronnes ; l'une deſtinée au front de la Sageffe
fera formée de feuillage de chêne & de rofes ( 1) &
*** On fait que les Couronnes civiques étoient de
feuilles de chêne. Les rofes font l'emblême des Graces
qui embéliffent la Vertu.
( 135 )
l'autre , la feule récompente digne du Grand homme
qui feconde la Sageffe , unira au feuillage du chéne
des raifins & des épis. Au bas fera écrit :
Bienfaiteurs des humains , ils font au rang
des Dieux.
Le quatrième côté n'offrira qu'un Table rafe & qui
reftera vuide jufqu'à ce que quelque nouveau bienfaiteur
de la Province, foit jugé digne d'un hom
mage éclatant de fa reconnoiflance. les honneurs
prodigués , fans être glorieux pour ceux qui les
obtiennent , montrent l'aviliffement de ceux qui les
accordent.
L'idée de ce Monument , dis- je au Préfident , me
paroît fimple , noble & touchante ; mais j'en reviens
toujours à mon éternelle économie. Vous voulez ,
fans doute , que l'exécution de votre Obélifque &
fur-tout celle des bas- reliefs dont elle fera décorée
foit auffi parfaite qu'elle pourra l'être. Vous ferez
donc obligé de faire venir l'un des meilleurs Artiſtes
de la Capitale , & de tirer de loin les marbres qui
vous feront néceſſaires . La dépenſe deviendia trèsconfidérable
, & ce ne fera pas fans peine qu'elle fera
vue par le bon Roi , & par les vertueux Miniftres
à qui vous voulez donner un témoignage de votre
amour. Ils ne font occupés qu'à le mériter tous les
jours davantage , & tous les jours ils s'en rendent
plus dignes en faiſant refpecter notre nation dans
toute l'Europe , en foutenant avec gloire une guerre
difficile & prodigieufement coûteuſe , fans employer
d'autres reffources que celles qu'ils trouvent dans
la fageffe de leurs plans & dans la fupériorité de
leurs combinaiſons. Ce qu'ils redoutent le plus ,
c'eſt de ſe voir forcés à impofer de nouvelles charges
au peuple ; ainfi jugez s'ils approuveront que
même par zèle & amour pour eux , on le faffe
contribuer pour élever ce Monument de la reconnoiffance.
Que notre Roi , que nos Miniftres fe
raffurent, me répondit le Préfident , nous ne ferons
( 146 )
point venir d'Artifte de Paris. Il en eft un qui s'eft
formé à Rome , qui s'y eft pénétré du génie antique,
& qui après avoir travaillé avec les plus grands
maîtres , elt devenu leur égal. Rapellé par l'amour
de la Patrie , il eft maintenant établi dans cette
Ville. Animé par la gloire , enflammé comme nous
par le Patriotifme , qu'on lui donne les marbres
que notre Province même nous offrira , qu'on paye
des ouvriers pour les dégroffir , & l'honorable
emploi qu'il fera de fon talent fera fon unique
falaire ; les Citoyens fe difputeront le plaifir de
fournir aux frais peu confidérables d'un Monu
ment élevé pour éternifer leur bonheur & leur
fenfibilité.
Je n'eus rien à répliquer as Préfident ; je fus
attendri , & je penfai comin tui , que la meilleure
Nation du monde c'eft la Françoife ; mais que pour
lui accorder toute l'eftime qu'elle mérite c'est
moins à Paris que dans les Provinces qu'il faut
la voir ".
>
On lit dans les Affiches de Bretagne une
anecdote fingulière que nous tranfcrivons :
>
» Tout le monde fait comment fe diftribuent
les volières , & comment nos petits ovipares , devenus
domeftiques , fe reproduifent à 6 fois l'an
depuis le mois d'Avril , jufqu'au mois de Septembre .
Dans chacune des divifions de ma volière , occupées
par des ferins aménagés , je mets ordinairement
deux petits paniers garnis de peau d'agneau , afin
que la femelle , tour en couvant les petits dans
l'un , puiffe , fans retard , pondre les oeufs dans
l'autre. Dans l'un des ménages , au moment que les
oeufs venoient d'éclore , une fouris eft entrée , &
a dépofé fes petits dans le panier vacant. Je ne me
fuis apperçu de l'augmentation de ma ménagerie ,
que lorfqu'à mon grand étonnement , j'ai vu que
mon ferin portoit alternativement la gorgée dans
( 137 )
P'un & l'autre panier. M'érant placé de manière à
examiner ce que ce pouvoit être , j'ai vu la fouris
qui tendoit la gueule en l'air pour recevoir la nourriture
que le ferin lui portoit auffi régulièrement
qu'à fa femelle , & de la même manière , en inférant
fon bec dans la gueule de la fouris. - Je ne crois
pas qu'on ait jamais rien vu de femblable entre les
volatiles & les quadrupèdes, fouvent antagonistes. Les
perfonnes auxquelles j'ai procuré le plaifir de cette
bifarrerie naturelle , en ont fait part à leurs amis ;
tous ont été auffi ravis qu'étonnés. La fouris , au
bout de 15 jours , a abandonné les petits , déja
forts , au moment où j'allois les renfermer dans le
panier avec un fil de fer. Cette mère craintive par
les vifites fréquentes qu'on lui rendoit , ayant pallé
deux jours fans revenir , j'ai détruit fes fix petits.
- Ma narration pourra paroître fufpecte à quelques.
uns , mais le fait eft à la connoiffance d'un trèsgrand
nombre de perfonnes Les Naturaliftes en
tireront le parti qu'ils jugeront à propos , fi la chofe
peut fixer leur attention «.
On mande de Notre Dame-de-l'Epine près
de Châlons en Champagne , une cérémonie
que plufieurs circonftances rendent intéreffante.
» Le 22 Mai dernier , Pierre Pain- d'Avoire &
Marguerite Galichet , ont renouvellé leur mariage.
Cette cérémonie , annoncée la veille au fon des
cloches , a été célébrée avec folemnité . Le vénérable:
couple a été accompagné à l'Eglife par fes 7
enfans & les 7 petits enfans , & par fes gen.
dres & fes brus . On remarque que dans le
même fiècle , c'eſt le troisième renouvellement dans
la même famille ; l'aïeul & le beau - père avoient
célébré leur cinquantaine. Pour rendre cette dernière
plus mémorable , le fils aîné y a attiré un
grand nombre de fpectateurs , en annonçant deux
( 138 )
courfes, dont le prix étoit une paire de gants ; l'uſage
du pays eft d'en donner une aux garçons , lors des
premières noces. Celles - ci ont été faites par 4
Vieillards , dont les âges réunis faifoient 301 ans.
Celui qui a gagné le premier prix , eft le même qui
dans fa jeunefle l'avoit gagné aux premières noces
du vieux couple. On a fauté auffi les aiguillettes ,
confiſtant en un paquet de faveur ; après cette cérémonie
, le couple , en l'honneur de qui elle fe faifoit ,
a ouvert le bal par un menuet ; tous les fpectateurs
y ont pris part enfuite jufqu'au fouper , où ont été
invitées 4 femmes âgées ; les 4 Vieillards avoient
affifté au dîner. Le repas a été très - gai ; le fils aîné
a chanté des couplets analogues à la Fête , qui a été
terminée par un nouveau menuer daníé par le couple
vénérable «.
» Le Sr. Wolff , de Soleure en Suiffe , Peintre en
Payfage , qui a fait les Vues les plus intéreffantes
des Montagnes de la Suiffe , actuellement à Paris ,
a chez lui plufieurs de fes Ouvrages qui méritent
la curiofité des Amateurs ; il demeure rue du Four
St. Germain , chez un Boiffelier , près de la porte
de la Foire ".
De BRUXELLES , le 13 Juin.
ON affure que la Reine de Portugal a fait
publier une défenfe de conduire dans les
ports de fon Royaume aucunes des prifes
que les navires des Puiffances en guerre
pourront faire dans les mers voifines , &
qu'elle a déclaré fa réfolution d'obferver
une parfaite neutralité.
Les Etats - Généraux des Provinces - Unies ,
déterminés à faire refpecter la leur , & excités
encore par les repréfentations que n'a cellé
de leur faire le commerce , vient d'arrêter de
prendre pour faciliter l'équipement des vaif(
139 )
feaux de guerre mis en commiffion , un certain
nombre de matelots des navires marchands.
Le nombre d'hommes à fournir par
chaque vaiffeau eft d'un fur 3. Cette espèce
de livraiſon n'aura lieu que 2 fois dans le
cours de 12 mois ; & dans les deux premiers
voyages que fera le navire. Aucun n'entreprendra
de voyage avant d'avoir fatisfait à
la loi ; on n'excepte que ceux employés aux
différentes pêches , ceux de la Compagnie
des Indes-Orientales , & ceux de la Compagnie
des Indes- Occidentales , ainfi que les
bâtimens montés feulement du patron & de
2 matelots , ou du patron , d'un matelot &
d'un mouffe .
LL. HH. PP. ont chargé auffi leut Ambaffadeur
à la Cour de Londres , de faire à
celle-ci les plus férieufes repréſentations fur
les violences commifes le 21 Avril dernier
par des bâtimens charbonniers , Ecoflois ,
armés , contre le petit armateur François le
Printems qu'ils ont attaqué fous le fanal
d'Hellevoetsluis , & chaffé fur l'ifle de Gorée ,
d'où ils ont enfuite retiré le bâtiment à la
haute marée , après que les François l'eurent
abandonné , & l'ont emmené avec eux. C'eft
une violation de territoire dont la Républi- ·
que exige une fatisfaction éclatante.
Le Courier que le Prince de Gallitzin avoit
envoyé à Pétersbourg avec la réponſe de LL. HH .
PP. à la Déclaration de l'Impératrice de Ruffie ,
écrit- on de la Haye , eft de retour depuis le premier
de ce mois . Le lendemain le Prince de Gallitzin
eut une conférence avec le Préfident de
( 140 )
Affemblée des Etats- Généraux , à qui il fit part
du contenu des dépêches qu'il avoit reçues la
veille. Quoiqu'on ignore au jufte ce qu'elles contiennent
, on aflure cependant qu'elles font trèsfavorables
& qu'elles portent fur la demande faite
à l'Impératrice , fi elle garantiroit les trai és fubfiftans
entre la République & la Grande-Bretagne.
Il a été répondu que LL. HH. PP. devoient don
ner à leur Réfident à Pétersbourg des inftructions
pour entrer dans une négociation plus détaillée fur
ce futet au retour de S. M. I. On affure auffi
qu'on va nommer des Députés pour entrer en négociation
ici avec le Prince de Gallitzin « .
Toutes les Provinces ont été d'accord fur
le projet d'accorder des convois illimités , à
l'exception de celle de Zélande ; elle demande
qu'avant de les effectuer on tente la voie
des conférences amicales & des négociations,
Le Mai dernier elle a encore pris une réfolution
conforme à cet efprit de modéra
tion , qu'on n'auroit pas cru devoir fubfifter
après les procédés arbitraires & infultans de
l'Angleterre ; mais il paroît que fes repréſen
tations n'empêcheront pas l'exécution du
voeu unanime des Provinces , & qu'elle finira
par y accéder , ou par reſter neutre
dans ces grands démêlés , comme la conftitution
de la République le lui permet ; mais
on doute que ce parti lui obtienne des ménagemens
de la part des Anglois , qui ne
cefferont d'être injuftes que lorsqu'ils n'auront
plus le pouvoir de l'être impunément.
Selon quelques lettres de Londres , la
Compagnie des Indes Orientales a été informée
que vers la fin du mois de Décem
( 141 )
bre dernier , on effuya fur les côtes de Malabar
un ouragan affreux , dans lequel un
vaifleau de la Compagnie eut le malheur
de périr avec tout fon équipage. On ajoute
que le défordre eft dans la plupart de fes
établiífemens , que les Marates font occupés
à faire le fiége de Tillichery , & que l'on
craignoit fort que cette Place ne fût réduite
à la néceffité de fe rendre aux Indiens . Le
fameux Hyder-Aly , dont on avoit annoncé
la mort , il y a quelque tems , & qui en effet
n'avoit plus fait parler de lui , parce qu'il
avoit porté fes pas dans des parties éloignées
des Côtes , où il a amaffé des trésors immen
fes , a démenti ce bruit & reparu tout àcoup
; il a plus de richeffes , plus de puiffance
que jamais , & on craint fort qu'il ne
les emploie contre nous.
» Le Roi de Pruſſe , écrit - on de Berlin en
date du 27 Mai , avant de partir pour les revues
ordinaires dans cette faifon , a ordonné que le
30 Mai , jour anniverfaire de la mort de M. de
Voltaire , on célébrât dans l'Eglife Catholique de
Berlin un Service folemnel pour ce grand homme ,
anx frais de Sa Majesté , & que tous les Membres
Catholiques de l'Académie de Berlin y affiltaffent.
On ajoute , que ce Prince , voulant rendre
tous les honneurs poffibles à la mémoire de M.
de Voltaire , qu'il a déja célébré par un éloge
public , fait faire à Paris un Bufte en marbre de
cet illaftre Ecrivain pour en décorer fon Cabinet ;
& on prétend qu'il deftine à l'Académie un autre
Bufte de M. de Voltaire. On écrit en mêmetems
que le Roi , qui a donné à M. d'Alembert
de fréquentes marques de fon eftime , l'a invité
à venir paffer quelque tems auprès de lui ; mais
"
( 142 )
on ignore fi M. d'Alembert pourra fe rendre à
cette invitation .
PRÉCIS DES GAZETTES ANGL. du 4 au 6 Juin.
Le feu Roi voulant remeubler le grand appartement
de l'ancien Palais , donna fes ordres au
feu Duc de Montagu , qui étoit pour lors chargé
de cette partie , de faire tapiffer cet appartement
en velours , ce qui ne coûta pas plus de 4002
liv. fterl. Lorsque le bon Prince voulut exprimer
au Duc fa furprife de voir monter cette dépenfe à une
fomme auffi exceffive , le Duc répondit qu'il n'étoit
pas Tapiffier , voulant faire entendre par là
qu'il n'avoit retiré fur cette affaire que les droits
ordinaires , & que le profit du Tapiflier ne valoit
pas la peine qu'on y prît garde. Il eft cependant
de fait que pour moins de mille livres , on auroit
tapiffé le plus grand appartement du Palais.
Le feu Roi avoit coutume d'aller tous les Samedis
de l'été à Kenfington , & fon voyage coûtoit
la modique fomme de mille livres fterling
chaque fois. La Princeffe Amélie dans un de ces
voyages s'étant donné une entorfe , & ayant eu
befoin d'un peu d'eau-de- vie pour compreffe , on
vit dans le compte de la fin de l'année un article
de 365 bouteilles d'eau-de- vie pour l'ufage de la
Princeffe Amélie.
La Princeffe Amélie ayant eu beſoin d'aller
il y a quelques années , à Bath , pour le rétabliſ
fement de fa fanté , il fallut ouvrir une nouvelle
fenêtre dans fon appartement pour le rendre plus
logeable. On envoya chercher à cet effet un Maçon
ordinaire de la Ville qui fe mit auſſi- tôt à travailler.
Mais comme on lui fit fentir qu'il rifqueroit peutêtre
beaucoup à faire un travail qui concernoit
directement le Département des Bâtimens du Roi ,
auffi- tôt il cella ; & Meffieurs de ce Département
firent cet ouvrage , dont la dépenſe ſe monta à 150
guinées.
Dans la Séance des Pairs , le 3 , le Lord Shelburne ,
י ד ל
--
&
& divers autres de fon parti , ayant dit que le foulèvement
du 2 avoit pour principal objet le Bill qui
a établi un Evêque Catholique dans le Canada ,
la motion ayant été faite pour la révocation de ce
Bill ,le Marquis de Rockingham a déclaré qu'il croyoit
cette révocation inutile , parce qu'il étoit bien sûr
que le Canada ne feroit plus au nombre des poffeflions
Angloifes , quand la nouvelle de cette révocation
pourroit'y arriver. Il informa la Chambre
qu'il avoit appris qu'on fongeoit à rappeller l'Amiral
Rodney , & à lui donner Pallifer pour fucceffeur .
Il dit qu'il favoit de bonne part que M. de
Guichen étoit parti de la Guadeloupe le 26 Avril ,
à -peu-près dans le tems où les Eſpagnols étoient
fortis de Cadix : qu'ils pouvoient le réunir avant
qu'il fût poffible aux efcadres Angloifes de partirpour
les en empêcher , parce que les frégates Angloifes
qui ont fuivi, l'efcadre Eſpagnole , auront
le vent contr'elles pour revenir ; que l'armée com .
binée pourra tomber fur Rodney , qui n'a pas eu les
moyens de fe rétablir , & détruire toute fon efcadre.
Enfin , il fit fes adieux à la Chambre , après
avoir déclaré hautement que celle des Communes
étoit une prostituée , que Mylord North méritoir
qu'on lui fît fon procès , & qu'on le mît à la Tour.
Le famedi 3 Juin , le Commodore Walfingham
a été rencontré à quelque diftance de l'ouvert de
la Manche avec toute fa flotte en bon état .
L'ordre d'aller au plutôt croifer devant Breſt , a
été expédié les à l'Amiral Geary ; & à l'Amiral
Gambier , celui de faire partir au plutôt de Pli
mouth les vaiffeaux qui doivent renforcer la grande
efcadre.
Il a été publié une proclamation du Roi , les , qui
promet une récompenfe de 500 liv . fterl. , à ceux qui
découvriront les auteurs ou fauteurs des excès commis
le 2 , aux Chapelles de Sardaigne & de Bavière.
Cela n'a pas empêché que les féditieux n'en commif1477
fent de nouveaux les au foir , dans la maiſon d'un
marchand Catholique .
Le 6 au matin , la populace attroupée devant
l'Hôtel du Chevalier George Saville , qui a été le
moteur du Bill en faveur des Papiſtes , a caffé
toutes les vîtres , enfoncé les portes , enlevé les
plus riches meubles , & en a fait un feu de joie
devant la porte. Il eft arrivé des troupes devant
lefquelles cette canaille s'eft difper ée.
-
Pour prévenir de nouveaux attioupemens , attendus
dans les champs de St - George ; il a été cantonné
dans les environs , des détachemens de
Dragons.
Le Lord George Gordon , en fa qualité de Préfident
de l'Affociation Proteftante , faifoit répandre
des billets le 5 , pour exhorter fes Affociés à fe con .
duire avec plus de régularité .
Dans l'émeute du 2. Le Lord Ashburnham voyant
Ja populace le jetter fur fon carroffe dont elle avoit
ouvert les portières , fautoit dedans en criant de
toutes les forces , brûlés le Pape, brûlés les Papiſtes :
& fon laquais difoit de derrière le carroffe aux féditieux
: » Eh ! Meffieurs , mon maître n'eft point le
Pape je puis vous dire fon nom : ce n'eſt point le
» Pape : laiffez - le tranquille «.
53
Trois des féditieux ariêtés le 2 , feront jugés inceffamment.
Dans une des lettres que le M. de Leiceſtre écrivoit
de Paris à Charles Premier , ( cette lettre eft
rapportée par Sydney , dans fon fecond volume )
il apprend à ce Monarque que M. de Rohan ve
noit de mourir , & qu'il avoit laiflé un manufcrit curieux
où l'on voyoit ce qu'il penfoit des différentes
Puitfances de l'Europe. Voici comme ce Seigneur
François s'y exprimoit fur notre Nation » l'Anë
gleterre eft un grand Animal qui ne peut mourir
, s'il ne fe tue lui-même «. Hélas ! il étoit
Prophête.
}
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQUI E.
De CONSTANTINOPLE , le 2 Mai .
LE 20 du mois dernier , le Capitan Bacha
mit à la voile avec 3 vaiffeaux de ligne ,
6 frégates & 4 galères . On dit qu'il a ordre
de relâcher à Smyrne ; mais on ne croit pas
qu'il s'approche de cette place , où la peſte
comme on vient de l'apprendre , s'eſt manifeftée
depuis quelques jours ; il feroit à craindre
qu'elle ne fe communiquât à fes équipages
, qui pourroient l'apporter ici à leur retour.
›
Nous attendons ici au premier moment
36 vaiffeaux marchands François qui fe trouvent
aux Dardanelles , fous l'escorte de trois
frégates de leur nation . Comme plufieurs
font chargés de comeftibles , on eſpère que
léur arrivée fera tomber le prix des vivres ,
qui a fort augmenté .
" On s'entretient beaucoup ici d'un fait trèsfingulier.
Il y avoit depuis quelque tems dans
cetre Capitale un Particulier dont on ignore le
nom , la patrie & la religion ; il ne s'occupoit
des fecours & des foins à donner aux pauvres
& fur-tout aux efclaves . Il ne faifoit point d'autre
métier que de demander l'aumône à toutes les
que
,24 Juin 1780. g
( 146 )
Nations , & il en partageoit le produit aux Turcs ,
aux Grecs , aux Arméniens , aux Juifs , &c. fans
diftinction. Il parloit très-bien les langues Turque
& Greque ; on le croyoit Mahometan. Les
maifons de la plupart des Grands de cet Empire
lui étoient ouvertes ; les gens de Loi fur tout le
voyoient avec plaisir , parce qu'il étoit fort inftruit ,
s'énonçoit avec grace & paroiffoit particulièrement
très-verfé dans la controverfe. Le Grand - Vifir ayant
entendu parler fréquemment de cet homme , l'envoya
chercher il y a quelques jours pour favoir
de lui s'il étoit Turc & Mahométan. Il répondit
fur le champ qu'il étoit Tarc & fe retira. Mais
cinq jours après , il reparut devant le Miniftre fans
avoir été mandé ; il lui déclara qu'il avoit trahi
la vérité en lui laiffant foupçonner qu'il étoit Mahométan
; & qu'il étoit en effet Chrétien . Le Grand-
Vifir , fur cette déclaration , l'envoya incontinent
dans la place publique , où on lui trancha la tête
fans qu'on ait pu apprendre rien de plus de cet
homme extraordinaire «.
Les dernières lettres d'Alexandrie font
mention d'un différend furvenu dans la mer
Rouge entre un navire Anglois & un navire
Portugais. Il y avoit fur celui - ci un François
qui a vécu long- tems parmi les Marattes ,
où l'on prétend qu'il a rendu de mauvais
offices aux Anglois. On a voulu forcer le
Capitaine Portugais à le livrer ; celui- ci l'a
refufé ; il s'eft enfuivi un combat dans lequel
les deux navires ont effuyé des dommages ;
le Portugais s'eft retiré à Mocca.
SUÈDE.
De STOCKHOLM , le 23. Mai.
LE Régiment des Gardes deftiné à camper.
( 147 )
cette année comme à l'ordinaire , devoit fé
rendre le 20 de ce mois fur le terrein ; mais
il est tombé ce jour - là & le fuivant , une fi
grande quantité de neige , qu'il a été impoffible
de le faire manoeuvrer fur le terrein .
Le tems continue d'être très - mauvais &
très -froid ; on a peu d'exemples d'un
hiver auffi long dans ce Royaume. On
apprend que les rivières fe font débordées
dans plufieurs provinces , où l'on ne pourra
pas enfemencer les terres .
Les abus de la liberté de la Preſſe , accordée
par l'Edit du Roi de 1774 , ont attiré
l'attention de S. M.; elle vient de rendre une
Ordonnance dont l'objet eft de les réprimer.
Elle détermine les cas dans lefquels l'Auteur
d'un ouvrage fera puniffable lorsqu'il le publiera.
Les Imprimeurs feront toujours pris
à partie , & punis , pour avoir contrevenu à
la loi . Ils perdront leurs priviléges , & ſeront
enfermés dans des fortereffes pendant dix ans
& plus , felon le délit.
POLOGNE.
De VARSOVIE , le 27 Mai.
Le Roi eft , depuis quelques jours , au parc
d'Ujardow , avec le Prince-Evêque d'Ermeland
. On croit qu'il y reftera jufqu'au tems
de la prochaine Diète , pour laquelle les Univerfaux
feront inceffamment publiés.
Plufieurs de nos Magnats qui s'étoient rendus
à Zamofc pour y préfenter leurs refpects
g 2
( 148 )
à l'Empereur , en font revenus fans avoir eu
cet honneur ; ce Prince n'étoit pas entré dans
cette ville. Ceux qui fe rendent à Mohilow
fe propofent d'y déployer le plus grand fafte ;
ils auront une fuite nombreuſe , des équipages
fuperbes , des livrées très-riches. Le Prince
Radziwil , Waiwode de Wilna , s'eſt mis en
route avec ſeize voitures à fix chevaux.
Le 23 de ce mois , le Confeil Permanent
a pris une réfolution définitive fur l'établif
fement de la Commiffion chargée de régler
les différends qui ſubſiſtoient avec la Ruffie
depuis plufieurs années , au fujet d'un Diftrict
le long du Dnieper , dont la propriété
n'avoit pas été précisément fixée jufqu'ici.
Les Députés de la part de la Pologne font le
Général Malcrowski & le Colonel de Witt ,
fils aîné de ce Général , & Commandant de
Kaminieck ; ils font déja partis pour s'acquitter
de leur commiffion.
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 31 Mai.
LA Cour vient d'acheter du Comte de
Paar, pour la fomme de 600,000 florins , la Seigneurie
de Schminifts , où l'on doit élever de
nouvelles fortifications.
Le Duc de Saxe Tefchen a auffi acheté ,
dit- on , pour la fomme de 700,0co florins
plufieurs terres fituées en Hongrie. On affure
que l'Archiducheffe fon époufe a fait une
nouvelle difpofition en faveur de ce Prince ,
( 149 )
qui jouira en conféquence , après fa mort ,
de l'ufufruit de ceux de fes biens les plus confidérables
qui lui font tombés en partage depuis
fon mariage , fous condition néanmoins
qu'après le décès du Duc , ils pafferont à la
branche cadette de Florence.
- L'Impératrice a difpofé auffi de la penfion
annuelle de 80,000 florins , que le feu Duc
de Modène recevoit en qualité de Gouverneur
de Milan ; l'Archiduc Maximilien, chacune
des Archiducheffes Marie- Anne & Elizabeth
, en recevront une fomme annuelle
de 12,000 florins ; & les 44,000 reftans font
donnés à l'Archiduc Ferdinand .
De HAMBOURG , le 2Juin.
LA négociation entamée depuis quelque
tems pour faire élire l'Archiduc Maximilien
à la Coadjutorerie de l'Electorat & Archeyêché
de Cologne & de l'Evêché de Munf
ter, a , dit-on , été heureufement terminée . Le
Comte de Metternich , qui a été chargé de la
part de la Cour de Vienne de conduire cette
grande affaire , a , ajoute-t-on , affuré les Miniftres
des Puiffances étrangères à Bonn , que
cette élection n'apportera aucun changement
dans le fyftême politique actuel de l'Europe.
On affure auffi que S. A. R. pourroit bien être
encore élu coadjuteur d'un autre Evêché.
6
Les lettres du Sund portent que les frégates
de guerre Angloifes l'Alfred & le
Scourge , croifent dans la mer du Nord ;
on foupçonne qu'elles ne font parties que
g 3
( 150 )
pour vifiter plufieurs navires , parmi lesquels
fe trouvent quelques bâtimens Hollandois ,
qui ont mis depuis peu à la voile , & on craint
qu'elles ne s'emparent de ceux qui font deftinés
pour les ports de France. D'autre part , on
eft fort étonné qu'il fe trouve dans le Sund tant
de vaiffeaux de guerre Anglois , qui y font arrivés
fans avoir fous leur convoi aucun navire
marchand , & quoiqu'ils affurent qu'ils
n'ont d'autre deffein que de chaffer les corfaires
François qui croifent dans ces parages ,
on craint cependant fort que leur but ne
foit d'attaquer les navires marchands des
Puiffances neutres .
Le Roi de Pruffe , mande- t- on de Berlin ,
eft parti pour Magdebourg ; il a écrit la lettre
fuivante au Général de Ziéten.
» Mon cher Général de Ziéten , ce fera , fans
doute , un grand plaifir pour moi que de voir
à la prochaine revue un Général qui s'eft fi bien
diftingué dans mon fervice , à la tête du régiment
qui lui eft confié. Je confens volontiers que vous
paroiffez en fimple peliffe , fans couverture de tygre
& fans aigles. Mais s'il faifoit un tems trop froid ,
je vous conjure de ménager votre fanté , & de ne
point venir à la place d'armes ; je ne veux point
qu'un excès de zèle vous attire quelque incommodité
, ou vous foit nuifible. Quand on a fervi comme
vous auffi long-tems , & avec autant de gloire , il
eft permis d'ufer des prérogatives que les Romains
accordoient autrefois à leuis vétérans . C'eſt
le confeil de votre ami & très - affectionné Roi ,
FRÉDÉRIC «c.
On lit dans un de nos papiers l'anecdote
fuivante , qui paroîtra bien atroce & bien
étrange.
( isi )
Un Marchand de cochons étant arrivé , lè
foir , dans un village de Bavière , fe rendit chez un
Cabaretier qu'il connoiffoit. Après avoir ſoupé avec
le maître , il le tira à part , & le pria de lui garder
jufqu'au lendemain une fomme de 1000 florins qu'il
avoit fur lui ; le cabaretier le conduifit enfuite dans
une chambre reculée de ſa maiſon , ou couchoit ordinairement
fon fils , alors abfent , & qu'il n'attendoit
pas. Ce fils arriva cependant au milieu de la nuit , &
trouvant tout le monde couché , entra dans la maifon
par un paffage fecret dont il faifoit fouvent ufage , &
fe rendit dans fa chambre , où il ſe coucha auprès du
Marchand. Comme il étoit ivre , fon eftomach ne
tarda pas à fe débarraſſer du vin qu'il avoit bu. Le
Marchand , incommodé & dégoûté , ſe leva , pafla dans
la chambre où mangent les étrangers , & s'endormit
fur un banc. Le Cabaretier , peu de momens après ,
tourmenté de l'envie de s'approprier le dépôt qu'on
lui avoit confié , courut dans la chambre où il avoit
placé fon hôte , & ne foupçonnant rien de ce qui
s'étoit paffé , porta deux coups de hache fur le malheureux
qui y étoit couché , & qu'il ignoroit être
fon fils. Le lendemain matin , en entrant dans la
chambre à manger , le premier objet qu'il apperçut ,
fut le Marchand , qu'il croyoit avoir tué , & qui lui
porta des plaintes contre fon fils , qui l'avoit forcé de
quitter fon lit pour fe repofer ailleurs. Le Cabaretier
, inftruit auffi tôt de fa méprife , fe trouva mal ;
il déclara lui même fon crime , & fut arrêté fur- lechamp
«<.
ITALIE.
De LIVOURNE , le 2 Mai.
SELON les lettres de Florence , la nuit du
4 au 5 de ce inois , le feu prit à la maiſon
du Chevalier Jules Mozzi. L'incendie , qui
dura près de heures ୭ , a fait quelques dom
% 4
( 152 )
mages aux quartiers voiſins ; mais les foins
qu'on prit pour l'éteindre , & qui furent
furveillés par la préſence du Grand-Duc , en
arrêtèrent les progrès. Un particulier a eu la
jambe callée dans cette occafion ; un autre
prêt à tomber dans les flammes , fut heureufement
retenu.
» On craint fort , écrit - on de Naples , que les
différentes fecouffes de tremblement de terre qu'on
a éprouvées , n'aient mis en mouvement les matières
volcaniques du Véluve . Depuis 6 jours , il s'élève
du cratère de ce volcan , une fumée noire & épaiffe ,
à travers laquelle il vomit des rochers ; cependant
le feu ne s'eft point encore manifefté ; mais une
quantité de cendre , mêlée à la fumée , a été portée
par un tourbillon , à une élévation & à un éloignement
extraordinaires . Ces cendres fines & noires
font retombées non- feulement à Portici , mais jufqu'en
cette Ville , & même au - delà , & l'on a ob
fervé que la maffe de fumée décrivant un arc , alloit à
plus de 80 milles avant d'être entièrement diffipée «<
La conteftation qui s'étoit élevée entre les
Cardinaux Jean- François Albani , Marefof
chi & Conti , au fujet des trois protectoreries
vacantes par la mort du Cardinal Alexandre
Albani , & auxquelles tous trois prétendoient
, a été terminée par le Pape en faveur
du Cardinal Marefoſchi.
>
» Il nous eft arrivé de France , écrit - on de Baſtia ,
un grand nombre de canons , qui vont être répartis
dans nos différens poftes pour en rendre l'approche
encore plus difficile. En attendant on vient d'en
envoyer 12 de 32 livres de balle , à l'Iſola- Roſſa ,
où l'on a élevé des fortifications . Un bâtiment
jetté par la tempête , s'eft brifé contre un rocher de
la plage de Lumio. Il fe trouve que c'eſt un gros
-
( 153 )
navire de la rivière de Gênes , qui portoit , en Sardaigne
, 500 facs de grain. Tout l'équipage a été
Lauvé , à l'exception d'un matelot qui s'étoit jetté à
la mer quelques minutes auparavant . On dit que
le Gouvernement a reçu ordre de faire couper les
anciennes forêts qui fe trouvent fur les montagnes ,
& dont les arbres font deſtinés à fournir de bois de
conftruction les Chantiers de France «.
Selon les lettres de Tripoli , la guerre civile
trouble toujours cet Etat . Le Prétendant
qui cherche à enlever l'autorité au Bacha , a
difperfé les troupes qu'on avoit envoyées
contre lui , & s'eſt rapproché de la ville dont
il ravage les environs .
» Au milieu de ces défordres , ajoutent ces lettres ,
nos corfaires ne laiffent pas de mettre en mer , & de
porter à la courfe des forces dont nous aurions
befoin pour nous défendre. Il y a quelque tems
qu'un de nos chébecs s'eft emparé , près du Cap
Spartel , de 2 vaiffeaux Impériaux , chargés de fel ;
& quoiqu'ils fuffent munis d'un Firman du Grand-
Seigneur , on n'a pas craint ici de les déclarer de
bonne prife , & de faire tous leurs équipages efclaves.
Les Capitaines de ces bâtimens fe font adreffés au
Conful Hollandois, qui a écrit en leur faveur au Conful
de fa Nation à Smyrne , lequel a auffi- tôt inftruit
l'Internonce de la Cour de Vienne à Conftantinople
de cette conduite odieufe. On a lieu de croire que la
Porte témoignera à cette Régence , fon indignation
d'un procédé auffi indigne , & l'obligera à reftituer
les vailleaux pris avec leurs cargaifons ,
ESPAGNE.
De CADIX , les Mai.
Le lendemain de la fortie de l'efcadre Françoife
, les deux chébecs Efpagnols qui l'a-
8 S
( 154 )
voient fuivie , découvrirent deux gros vaiffeaux
, qu'ils furent attaquer conjointement
avec la frégate la Néreide. C'étoient deux
corfaires Anglois . L'un parvint à s'échapper,
mais l'autre fut pris par les chébecs qui l'ont
amené ici ; il s'appelle l'Empereur. C'eſt une
très belle frégate toute neuve , de 36 canons,
dont 24 de 12 ; elle fortoit de Briſtol , & n'avoit
fait encore aucune prife.
L'efcadre du Ferrol , compofée de 8 vaiffeaux
de ligne , & 2 frégates , ne s'eft pas
réunie à M. de Beauffer , comme on avoit
lieu de le croire , elle eft rentrée avant-hier
dans cette baie. Les vaiffeaux qui la compo
fent , font la Conception , le Septentrion , le
Saint-Pafcal , le Ferme , le Saint- Vincent
le Brillant , le Saint- Charles , la Galice
avec les frégates la Notre-Dame du Mont-
Carmel & la Sainte - Perpétue. Lorfque l'efcadre
Françoiſe fera revenue de fa croiſière,
& que les vaiffeaux de Toulon s'y feront réunis
, la flotte qui partira d'ici fera des plus
refpectables.
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 9 Juin.
ON attend toujours des nouvelles du Général
Clinton . Son long filence , après fes
dernières dépêches , rappelle celui qui fut
gardé après la conquête annoncée fi faſtueufement
de Ticonderago , & qui ne fut enfin
rompu qu'après la malheureufe conven(
155 )
tion de Saratoga . On craint que les premiers
avis ne nous annoncent un évènement pareil
. On difoit à la fin du mois dernier que
le Général avoit été obligé de lever le fiége
de Charles-Town , après une action dans
laquelle il avoit été repouffé avec une perte
confidérable ; on prétend que le 6 de ce
mois le Ministère a reçu des dépêches de
New-York , & comme il n'en a publié aucune
, on conjecture qu'elles ne font pas
favorables : on n'en attend pas en effet qui
le foient. On prétend que dans une lettre
écrite le 10 Mars , par Sir Henri Clinton
au Duc de Newcaſtle , il y a une multitude .
de circonftances que les Miniftres ne fe
foucient pas de rendre publiques : il y dit
entr'autres qu'il ignore fi Charles Town
fera bientôt pris où s'il le fera jamais. Plufieurs
lettres particulières montrent les mêmes
incertitudes , & nous apprennent que ,
l'attaque de la Ville n'a été différée qu'à
caufe des renforts confidérables arrivés de
l'armée du Nord. Toutes les nouvelles
affurent que les Américains font très - bien
fortifiés & que la place eft prefque imprenable.
Le filence du Général Clinton donne
beaucoup de poids à ces nouvelles . Il étonne
d'autant plus que la traverfée de la Caroline
Méridionale & de beaucoup d'autres endroits
de l'Amérique Septentrionale eft ſouvent en
cette faifon de 21 jours & quelquefois de 18
ou 19. Cette circonftance contribue à faire
lire & à accréditer une lettre confidentielle du
( 156 )
Général au Lord G. Germaine , qui circule
depuis quelque tems. Elle a été , dit- on , interceptée
par les Américains & publiée dans
leurs gazettes ; elle porte bien des marques de
fuppofition ; & la nouvelle de la levée du
fiége de Charles-Town , peut feule lui donner
de l'authenticité. Nous en tranfcrirons
quelques paffages remarquables .
>
L'apparition du Comte d'Eftaing dans ces contrées
a produit le plus mauvais effet , en ce qu'elle
a perfuadé aux Américains que l'empire des mers
ne nous appartient plus exclufivement .... Conformément
à vos inftructions , je n'ai rien négligé pour
corrompre à prix d'argent , mais avec économie ,
un certain nombre d'habitans pour foulever les
Nègres contre leurs Maîtres , & pour avilir le papier-
monnoie du Congrès , en le faiſant contrefaire
avec autant de profufion que d'exactitude .... Ces
malheureux Rebelles ont fans doute des efpions en
Europe , qui leur ont appris à éluder tous les piéges
que j'ai tendus à leur bonne foi , avec un zèle
que je peux , à jufte titre , vraiment appeller miniftériel.....
Ils ont armé leurs Nègres contre nous ;
j'ai vu leur papier reprendre fon crédit , & je crains
bien que l'argent perdu pour faire des traîtres ,
n'ait été employé à augmenter le crédit de ce même
papier.... Il eft difficile d'être plus malheureux que
je l'ai été dans ces différens projets ..... Le long elpace
de tems qui s'eſt écoulé entre la menace du
coup & le coup lui même que je devois porter à
Charles-Town , a permis aux Rebelles de raſſembler
dans les environs de cette place , 8000 hommes de
troupes , de forte que n'en ayant moi - même que
sooo , qui font encore harraffés par la fatigue , la
maladie & la chaleur , j'ai cru devoir me retirer à
Savanah , d'où je vous écris le lamentable détail
de cette expédition. Au refte , en confidérant la
( 157 )
conquête de Charles-Town fous fon véritable point
de vue , je remarque que la feule utilité réelle dont
elle pourroit être pour nous , fe borneroit à donner
à mon armée un quartier d'été plus falubre que
celui de Savanah , où les maladies exercent de viclens
ravages.... Si je ne reçois inceffamment le renfort
que j'ai demandé au Général Paterſon à New.
Yorck, il faudra abfolument renoncer au projet de
percer dans la Caroline Septentrionale , où les Rebelles
font en force .... Certains avis que je reçois de
toutes parts ,
me font craindre que la fituation de
New-Yorck ne permette pas au Commandant de
cette place de fe dégarnir de troupes ; & je penfe
qu'un détachement quelconque ne feroit que nous
affamer fans avancer nos affaires , à moins qu'après
avoir détruit les établiſſemens François dans
les Antilles , l'Amiral Parker ne vînt avec ſa flotte
triomphante nous apporter des fecours & des
vivres «.
Cette fituation de nos troupes dans la ,
Caroline peut être en quelque forte réelle ;
mais il n'eft pas vraisemblable que , même
dans une lettre confidentielle , le Général en
eût ainfi rembruni le tableau ; il l'auroit fans
doute éclairci autant qu'il l'auroit pu.
On n'a reçu aucune nouvelle de l'Amiral,
Rodney; ainfi le bruit d'une nouvelle action
dans laquelle , comme on s'y attend bien , on
nous donnoit l'avantage , ne s'eft pas foutenu
. On a lieu au contraire de juger , d'après
toutes les lettres particulières , que nous n'avons
guères fujet de nous réjouir du combat
du 17. La perte que nous avons foufferte en
morts & en bleſſés , qui font en bien plus .
grand nombre qu'on ne l'avoit publié ,
l'état de nos vaiffeaux qui font prefque
( 158 )
tout défemparés , font penfer que nous
aurions commis une grande imprudence en
nous expofant à un fecond combat. On
trouve très- extraordinaire ici que l'Amiral
Rodney ait gagné Sainte- Lucie où il ne peut
rien trouver de ce dont il a befoin pour fe
réparer , au lieu de gagner Antigoa , où du
moins il y a quelques magaſins. Quelques lettres
particulières éclairciffent fa conduite , &
ce qu'on doit juger de fa prétendue victoire .
M. de Guichen ne lui a pas permis d'aller à
Antigoa. Ainfi lorſqu'il ſe vantoit d'avoir empêché
les François de regagner la Martinique,
il étoit de fait que ceux- ci l'ont contraint de
s'éloigner du feul endroit où il pouvoit trouver
des reſſources.
L'expédition qui devoit partir de la Jamaïque
, fous les ordres du Général Dalling ,
a dû être différée ; les forces dont on avoit
befoin pour cet effet n'ont pas été expédiées
d'ici à tems ; & celles qui fe trouvent dans
l'Ifle y font devenues néceffaires . Le Géné
ral Waugham , favori du Lord Germaine
a écrit ici une lettre , où il fe plaint de cequ'on
lui a donné le commandement de
4000 hommes hors d'état de fervir , attendu
qu'ils manquent d'habits & qu'il y a deux`
Régimens qui , depuis 2 ans , n'ont pas de
drogues pour le médicamenter.
On affure ici que le Pegafus , chargé des
dépêches de l'Amiral Rodney pour le Gouvernement
, a vu le Chevalier de Ternay
>
( 159 )
avec 7 vaiſſeaux de ligne & 21 tranſports
par lat, nord 39-27 , long . oueſt 62-18`, faifant
route au nord- oueft ; cela prouve clairement
que cette flotte va à Terre- Neuve
on à Halifax , & probablement à ces deux
endroits. Comme nous n'avons dans cette
partie du Monde aucunes forces en état de
réfifter aux François , ils n'auront pas de
peine à s'emparer de nos établiffemens ; &
vraisemblablement ils en feront les maîtres
avant que l'Amiral Grave ou l'Amiral Walfingham
y arrive.
y
L'efcadre de la Manche , dit un de nos papiers ,
ne pourra pas être prête à appareiller avant le 10 de
ce mois ; & c'eft tout au plus fi elle peut fortir du
canal vers la fin du mois. Elle fera , dit- on , compofée
de 36 vaiffeaux de ligne , de 4 vaiſſeaux de
so canons , & de 12 frégates , avec s vaiffeaux mu
nitionnaires & hopitaux. Il y aura dans cette efcadre
3 vaiffeaux du premier rang , 8 du fecond
I de 80 canons , 16 de 74 , 6 de 64 & 2 de 60..
Toute l'efcadre Françoife qu'on équipe ou qui eft
déjà équipée à Breft , ne confifte qu'en 28 vaiffeaux
de ligne , qui doivent être joints par 21 vaiffeaux
Efpagnols à la hauteur du Cap Finifterre. Quoi
qu'il en foit , fi nous ne fommes pas auffi malheurreux
cette année que l'année dernière , nous pouvons
non feulement empêcher la jonction des efcadres
Françoife & Efpagnole , mais même bloquer
l'efcadre Françoife dans le port de Breft , au moyen
de quoi nous ferons maîtres de l'embouchure du
Golfe de Gascogne , & nous nous verrons en état
d'intercepter les flottes marchandes des ennemis
pendant tout l'été . L'efcadre de Breft ne pourra
mettre à la voile qu'au milieu de ce mois tout au
·
( 160 )
plutôt . Le Lord Sandwich doit donc obferver que
20 vaiffeaux de ligne Anglois devant Breft à préfent ,
nous rendront plus de fervice que s'il faifoit partir
40 vaiffeaux à la fin du mois «.
» Onze vaiffeaux de la Compagnie des Indes ont
appareillé de Portſmouth avec le convoi ; l'Amiral-
Royal porte 34 canons , il y en a 4 de 30 , les autres
montent chacun 26 canons , de manière qu'on
ne doit avoir aucune inquiétude pour leur cargaison.
En effet , il eft impoffible qu'aucune petite divifion
ofe attaquer 12 bâtimens tous bien armés , & parmi
lefquels il y a un vaiffeau de ligne. Le Prothée qui
efcorte cette flotte eft prefque comme un vaiſſeau
neuf. Il a été doublé en cuivre & monte 68 canons y
compris ceux de chaffe. Il a ordre de les accompagner
jufqu'à Ste-Hélène , où il prendra tous les
vaiffeaux qui fe trouveront à cette ſtation pour
les ramener en Angleterre «.
Les excès que le fanatifme du peuple, excité
par celui du Lord Gordon , a commis depuis
le 2 de ce mois ,ont répandu l'alarme par- tout.
Le Lord ne croyoit pas vraisemblablement
que l'affociation Proteftante produiroit de fi
funeftes effets ; mais fa bonne-foi n'eft pas
une excufe ; il ne fera pas juftifié non plus par
l'avis qu'il a fait publier les de ce mois à
fes affociés ; quand on a excité le zèle & caufé
fes écarts , on n'eft pas lavé quand on le
défapprouve. Jamais on n'a préfenté une Requête
avec une fuite comme la fienne. Lorfqu'on
raffemble une foule auffi nombreuſe ,
il est difficile qu'elle ne foit pas mal compofée
, & qu'elle ne fe livre à des excès . Ceux
qui ont lu les réfolutions fuivantes de l'aſſociation
Proteftante , prifes le 29 du mois
( 161 )
dernier , ne font point étonnés de ce qui eft
arrivé.
» D'autant qu'il n'y a point à Londres de falle
qui puiffe contenir 40,000 perfonnes. Arrêté : que
cette affociation s'affemblera le Vendredi prochain
2 Juin , dans la plaine de Saint- George ( Saint-
George-Fields ) à dix heures du matin , pour délibérer
fur la manière la plus prudente & la plus
refpectueufe , d'accompagner la pétition qui fera
préſentée le même jour à la Chambre des Communes.
Arrêté pour le bon ordre & pour la
régularité , que cette affociation en arrivant au lieu
du rendez-vous fe formera en quatre divifions diftinctes
, favoir la divifion de Londres , la divifion
de Weſtminſter , la divifion de Southwark & la
divifion Ecoffoife. Arrêté : que la divifion de Londres
, occupera la droite du terrein du côté de
Southwark , que la divifion de Weſtminſter fera
la feconde , celle de Southwark , la troiſième , &
la divifion Ecoffoife fur la gauche , tous les affociés
portant à leurs chapeaux des cocardes bleues , pour
fe diftinguer des Papiftes & de ceux qui approuvent
les derniers actes en faveur du Papiſme . Arrêté :
que les Magiftrats de Londres , de Weſtminſter ,
& de Southwark font requis d'accompagner l'affociation
pour contenir par leur préfence & réprimer
tous féditieux & mal intentionnés , qui pourroient
vouloir troubler la conduite légale & paifible des
Sujets Proteftans de S. M. « .
Cet acte au moins fingulier . , défigne les
auteurs de l'émeute. Le mal qu'elle a fait , les
indignités qu'elle a commifes , ont plongé
cette Capitale dans la confternation . Les
Puiffances Etrangères ne manqueront pas
de fe plaindre. Le droit des gens a été violé à
P'égard des Ambaffadeurs dont on a détruit les
Chapelles ; l'Ambaffadrice de Sardaigne , qui
( 162 )
étoit fur le point d'accoucher , effrayée de
ce tumulte , a été très -affectée , & fa vie eft
en danger. Dimanche dernier tous les Miniftres
étrangers fe font affemblés , & ont en
voyé des Couriers à leurs Cours. Cet évènement
inconcevable dans ce fiècle , & qui
doit faire frémir en montrant ce que peur
encore le fanatifine , malgré les lumières &
l'efprit de tolérance qu'elles ont répandu
mérite des détails ; nous extrairons de
papiers de la Nation tous les faits qui fe font
paffés depuis le 5 de ce mois jufqu'à
ce jour , & nous en formérons le Journal ,
fuivi de ce funefte évènement.
Le lundi , le Lord Maire & les Aldermans délibérèrent
fur les moyens d'arrêter la fureur des féditieux
, qui continuoient à démolir & à brûler les
Chapelles & les Maifons des Catholiques . Pendant
ce tems- là , on danfoit à la Cour , ce jour - là étant
l'anniverfaire de la naiifance du Roi ; mais le bal
n'étoit ni fi nombreux , ni fi gai que les années précedentes.
Deux perfonnages de diftinction , le Comte
de Surry & le Chevalier Thomas Gafcoigne , avoient
fait , la veille , abjuration de l'Eglife Romaine.
Le même jour , trois des féditieux furent mis à la
Prifon de Newgate . Plufieurs maifons de Catho
Jiques furent brulées dans divers quartiers . Les meu
bles de plufieurs hôtels & maiſons , & entr'autres
de celui du Chevalier George Savile , en furent
enlevés & brûlés.
Le 6 , fur la motion du Général Conway , ka
Chambre des Communes , attendu qu'étant affiégée
par les mutins , & environnée de troupes , ne pouvoit
prendre aucune délibéracion , arrêta de s'ajourner
au 2. Elle arrêta , avant de ſe ſéparer , de prendre
en confidération la pétition des Affociés Proteftans ,
( 163 )
mais pas avant la fin du tumulte. Les maifons furent
illuminées , le foir , en figne de réjouiffance ; mais
c'étoit par l'ordre des foulevés . ·Dans cette féance ,
--
on força le Lord Gordon à ôter fa cocarde bleue de
fon chapeau . Comme il s'y refufoit , fes amis la lui
ôrèrent , & il la mit dans fa poche. On l'empêcha
de fortir de la Chambre , quoiqu'il offrit d'aller
parler aux ſéditieux , pour les exhorter à faire moins
de tumulte. Le Colonel Campbell , fon parent , qui
étoit affis près de lui , entendant dite que le peuple
alloit enfoncer les portes , lui dit , d'un ton tranquille
& affuré : » N'imaginez point , mon cher
Lord , que vous vous tirerez de tout ceci mieux
» qu'un autre. Au moment où le premier féditieux
entrera ici , je vous paffe mon épée au travers
Ceux qui entendirent ce propos
remarquèrent que le Lord Gordon commençoit à
être déconcerté . Il fur auffi arrêté de demander
au Roi de faire indemnifer les Miniftres étrangers ;
& autres perfonnes qui ont fouffert de l'émeute , &
d'affurer S. M. que la Chambre y pourvoiroit.
→ du
corps
-
MM. Burke & Fox parlèrent avec beaucoup de
véhémence contre les moteurs du tumulte , ainfi
que contre les Minifties qui avoicu -négligé tous
les moyens de le prévenir & de l'arrêter. Ils
dirent que cet évènement alloit déshonorer l'Angleterre
aux yeux de toute l'Europe ; ils obſervèrent
que cette émeute avoit quelque chofe de très fingulier ,
en ce que le peuple déployoit fa rage tout - à - la - fois
contre les amis & contre fes ennemis , qu'il ne
diftinguoit point un Savile d'un Sandwich . — Le
vacarme augmentant devant la porte des Communes
, le Chevalier Osborne prit fur lui de fortir ,
& de menacer le peuple du feu des troupes . On lui
répondit qu'on repoufferoit la force par la force.
--
Le Lord Sandwich , venant à la Chambre Haute ,
fut attaqué , infulté , bleffé & mis en danger de la
vie . La populace alloit le mettre en pièces , fi le
Colonel Smith , à la tête de la Cavalerie , n'eût pas
( 164 )
pris fa défenfe avec la plus vigoureufe réfolution .
Il ne parut point à la Chambre , mais il l'informa
par écrit de ce qui lui étoit arrivé . Le Juge Hyde
fit avancer la Cavalerie fur le peuple , qu'on ne fit
plier qu'avec peine. Bien- tôt il reparut armé de
bâtons , & la maifon du Juge fut dévaſtée comme
les autres , fans que la garde pût la fauver.
Juge Willes fut arraché de fon carroffe , & roulé
dans la boue.
-
Le
La Priſon de Newgate fut détruite ce même jour ,
(6) , & 300 Prifonniers mis en liberté , au nombre
defquels s'eft trouvé le Libraire Parker. La populace
s'y étoit portée pour demander les trois féditieux
qui devoient être jugés le lendemain. Le Concierge
& fa famille fe fauvèrent par les combles . Sa maifon
, fes meubles & fa collection de tableaux furent
la proie des flammes. Le Concierge tomba & fe
bleffa en fauvant fa femme & fa nièce. Ce même
foir , treize hôtels ou maifons confidérables furent
dévastés & brûlés. Le peuple ne fe retira de devant
Newgate , qu'après qu'un matelot eut paru
fur les combles tenant un paquet de clefs , &
criant qu'il ne reftoit pas un feul priſonnier dans
les cachots. Un moment après , il rappella le peuple ,
& il lui cria qu'il voyoit quatre brûlots. C'étoit ainfi
qu'il défignoit quatre grands hôtels qui étoient en
Hammes. Cette Prifon de Newgate étoit à peine
achevée. On a été 14 ans à la bâtir . Elle a coûté
140,000 liv. fterl . Le dommage eft eftimé 70,000
liv. fterling.
..1.
>
Le même foir , les foulevés coururent à la rue
où demeure le Lord North ; mais une forte garde
les écarta de fa maifon ; ils ſe préfentèrent devant
la Banque , furent repouffés , & quelques uns tués.
Pour
Il s'étoit tenu , ce jour ( 6 ) , une affemblée de
Ville , où il fut arrêté que la Bourgeoifie s'armeroit ,
& le militaire feroit reçu dans la ville. que
fauver un hôtel très intéreffant pour la Police , le
Lord Maire ordonna qu'on en ouvrît les portes aux
-
( 165 )
prifonniers , & cet acte de prudence fut très - bien
accueilli du peuple.
Dans la nuit du 6 au 7 , un grand nombre d'hôtels-
& d'édifices furent démeublés par les féditieux , qui ,
après avoir brûlé les meubles devant les portes ,mirent
le feu aux maiſons. De ce nombre , eft celle du Lord
Mansfield. On n'a épargné ni fes tableaux , ni fa
précieufe bibliothèque. Les foulevés ne fouffrirent
point que les pompes jouaffent fur fon hôtel , parce
que la garde avoit tué fix hommes & une femme.
Ils confentirent feulement qu'elles jouaffent fur celle
du Baron Hotham . Mylord Mansfield étoit malade
le 7 au matin , de la frayeur qu'il avoit eue. Il
ne put paroître à la Chambre des Pairs , où Lord
Bathurft fut choifi Directeur par interim. On regrette
, fur-tout , la perte de plus de 200 volumes
de notes de fa main , fur la Jurifprudence.
Le 7 au matin , les Prifonniers du Fleet furent
avertis de faire enlever leurs effets & meubles , la
Prifon devant être brûlée le foir. On mit le feu
à celle du Banc du Roi , que les Priſonniers avoient
déja vuidée. - Il y eut ce jour-là , 34 maiſons
pillées & brûlées & plus de 2000 Prifonniers
pour dettes , élargis.
•
Le bruit commençoit à fe répandre que le Lord
Gordon n'étoit qu'un homme de paille dans toute
cette affaire , & que les vrais moteurs de l'émeute
étoient les Mininiftres de France , qui faifoient répandre
de l'argent parmi les foulevés Le Lord
Gordon fe rendit , le même jour , dans un carroffe
de place , dont les portières étoient levées , au
Palais où étoit le Roi ; l'entrée lui en fut refufée ,
mais le Lord Stormont defcendit lui parler , & leur
entretien dura quelque tems.
Le même jour , les rues fe remplirent de troupes ,
d'habitans de Londres , armés & formés en aflociations
militaires . Cela n'empêcha pas qu'on arrêtât
les carroffes qui paffoient dans certaines rues ;
féditieux demandoient de l'argent , pour ce qu'ils
les
( 166 )
appelloient leur troupe ; ils en demandoient aux
portes des maifons , & perfonne ne leur en refufoit .
On entendoit le feu de la mouſqueterie dans toutes
les parties de la ville. Il y avoit quantité de maifons
où les balles entroient par les fenêtres , & dans lefquelles
on ne favoit où fe réfugier.
Le 7 au foir , les liqueurs d'une grande distillerie
brûlée couloient dans les ruiffeaux , d'où le peuple
les buvoit par fceaux. Le nombre d'hommes & de
femmes qui en font reftés morts , eft inconcevable.
L'ivreffe défarma plus de féditieux que le feu
des foldats . Les uns fe fatiguèrent en courant les
rues & en traînant par- tout les pefantes chaînes qui
avoient été arrachées à Newgate. Une infinité de
maifons & d'édifices publics furent préfervés de
danger par les troupes. Le Bureau du Juge Wilmot
& fa maifon furent réduits en cendre. Pendant ce
tems-là , les troupes garniffoient l'Eglife St. Paul ,
où l'on retiroit les prifonniers , ainfi que le Palais
du Lord-Maire , l'Hôtel- de - Ville , la Tour , la
Banque , la Monnoie , le Palais de Saint James ,
Whithéhall , le Palais de la Reine , &c. Le Peuple
s'y préfentoit de tems en-tems , mais étoit toujours
repouffé par le feu & par les bayonnettes , & le
Lang ruiffeloit de toutes parts,
·
Ce fut le 7 au foir que les prifons du banc du Roi
& de Fleet furent brûlées , ainfi que diverfes maifons
appartenantes à M. Langdale , Diſtillateur Catholique.
Divers corps de milice étoient déjà arrivés
des Provinces voifines , & on comptoit 24,000
hommes de troupes dans Londres. Il arriva le
même ſoir à la Banque , du canon des arſenaux de
la Marine à Woolwich. On voyoit de deffus le
pont de Black Friars , la ville de Londres brûler
en fept endroits. La maifon où l'on reçoit un droit
fur ce pont , a été démolie , le peuple ayant déclaré
qu'il ne vouloit plus qu'on payât pour le
paffer.
Plufieurs preffes en activité , les unes pour le
( 167 )
Gouvernement , d'où il fortoit d'heure en heure des
bulletins , à l'effet d'engager le peuple à fe difperfer
, les maîtres à rappeller leurs apprentifs , & les
gens tranquilles à ne point porter de cocarde bleue.
Les autres qui fourniffoient des billets incendiaires
fous le titre defléau , de tonnerre , où on indiquoit
de nouveaux rendez - vous . L'Alderman Wilkes entra
à la tête d'un corps de troupes dans une de ces
dernières Imprimeries , d'où on le fauva à fon approche.
Parmi ces bulletins , il y en avoit où l'on
affuroit que l'émeute étoit l'ouvrage des François.
Publication d'une proclamation du Roi , qui ordonne
à tous les fujets bien intentionnés de refter
dans leurs maifons , & aux Officiers des troupes de
fe fervir de toutes leurs forces pour réprimer les
défordres . Nouvelle affemblée du Corps de Ville ,
fur les mesures à prendre pour arrêter les progrès
de l'émeute .
Le 8 au matin , on comptoit ;; perfonnes tuées
dans différens quartiers . Les deux Chambres s'ajournèrent
au lundi 19 , & les Communes n'enten- ,
dirent point le rapport du comité de l'émeute, Le
Chevalier Philipp Jennings Clerke , fit fa confeffion
à la Chambre des Communes de ce qui lui étoit
arrivé le 6. Dans un moment où la populace s'ameutoit
au tour de lui , il avoir vu paffer le Lord
Gordon en carroffe , & l'avoit prié de lui donner
afyle. A peine étoit - il affis à côté de lui , que les
féditieux ôtèrent les chevaux & traînèrent le Lord
dans plufieurs rues. Le Chevalier Clerke défefpéré ,
de participer à ce dangereux triomphe , levoit
les bras , pleuroit , conjuroit qu'on le laiffât
defcendre ; mais le peuple fe moquoit de fes cris ,
& il ne put mettre pied à terre qu'à la fin de la pronenade.
La Chambre devant qui il s'en accufa ,
parut trouver fon aventure fort divertiffante.
La populace s'étoit portée à la fuperbe maifon
du Lord Mansfield , qui s'y étoit retiré avec My
( 168 )
Jadi. La garde la préferva ; l'émeute ne fut un peu
vive que dans le bourg de Southwark, féparé de
Londres par la Tamiſe.
On ne peut pas compter la quantité d'hôtels & de
maifons de Lords , de Magiftrats , de Députés &
de Marchands qui ont été pillées , brûlées & démolies
depuis le 6 jufqu'au 8. La perte du Lord
Mansfield eft eftimée 30,000 liv. fterl. ainfi que
celle du Diftillateur Landsdale. On compte. 60 mai .
fons brûlées , is rafées , & on évalue le dégât à
1,200,000 liv. fterl. On affure que les féditieux
n'étoient pas en auffi grand nombre qu'ils paroiffoient
l'être, & qu'il n'y a jamais eu plus d'une
centaine de bandits en action dans les lieux où il
s'eft fait le plus de dégât . Le 8 au foir , ils étoient
beaucoup moins furieux & moins nombreux . Les
forces militaires & les affociations bourgeoifes
avoient rétabli le calme prefque par- tout.
Le 9 au matin il s'eft tenu un comité chez
Milord Stormont. On s'eft féparé à une heure. Les
Miniftres ont monté chez le Roi , où il s'eft tenu
un confeil du cabinet . L'ordre y a été expédié à
deux Meffagers , d'arrêter le Lord George Gordon.
Ces Meffagers fe font rendus auffi-tôt à l'Hôtel de
ce Lord , chez qui ils entrèrent fans difficulté . Celui
- ci informé de l'ordre qui les amenoit , leur dit
feulement » Si vous êtes certains que c'eft moi
» que votre ordre regarde , je fuis prêt à vous
» fuivre «.
Il monta avec eux dans un carroffe de place , efcorté
de cavalerie légère ; il étoit alors fix heures
du foir. On le conduifit à l'Hôtel des Gardes à
cheval. Le peuple , fur fon chemin , l'accabla d'injures
, comme l'auteur de tout le défordre qui étoit
arrivé. Il pria les Meflagers d'Etat de fermer les
portières , ce qu'ils firent. Il fubit un examen trèslong
du comité des Miniftres , ou fe trouvèrent
plufieurs des Confeillers privés même de l'Oppofition
,
( 169 )
tion ; & à neuf heures & demie du foir , il fat
conduit fous une forte garde à la Tour , où il eft
au fecret. La populace qui fuivoit fut fort tranquille
, & il montra en defcendant de voiture
beaucoup de fécurité & d'affurance . On dit que le
Secrétaire de l'Affociation eft auffi à la Tour.
.
>
Les Meffagers d'Etat ont pris tous les papiers du
Lord , qui n'étoient point fous clef , & ils ont appofé
des fcellés fur tous les tiroirs fermés de fes
bureaux. Les gardes font doublées dans tous les
poftes. Lorfque le Parlement rentrera , le lundi 19 ,
Mylord North remettra à la Chambre un Meſſage
du Roi , par lequel S. M. l'informera de l'empri
fonnement d'un de fes Membres & des griefs à
fa charge , après quoi il fera donné une Commiffion
fpéciale , pour que le procès foit fait aux prifonniers
d'Etat. Il y en a une de paffée au fceau pour le
jugement des féditieux dont on s'eft faifi. Le
ci -devant Avocat - Général Wedderburne en eſt le
Préfident.
>
Nouvelle proclamation pour ordonner de pourfuivre
, fuivant le cours des loix , le jugement des
auteurs , fauteurs & complices des excès & incendies
commis aux diverfes prifons , & autres lieux , avec
promeffe de soo livres fterl. de récompenfe pour
ceux qui les découvriront .
La loi martiale n'a point été publiée , comme le
bruit en avoit couru. Il en a été queſtion , mais le
Juge Gould a infifté avec fuccès auprès du Confeil-
Privé , pour qu'on s'abftînt de recourir à un
moyen auffi violent.
Le Ministère fera obligé de faire paffer au Parlement
un acte d'autorisation pour l'ordre donné aux
troupes d'agir à leur difcrétion : fi la loi martiale
eût été mise en activité , il Y auroit eu une preclumation
à cet effet , tous les Tribunaux fe feroient
fermés , & un Prévot Maréchal auroit été nommé
pour juger fans aucunes formes , & faire exécu-
24 Juin 1780.
h
( 170 )
ter ; mais les féditieux arrêtés feront jugés fuivant
le cours ordinaire des loix,
La Reine qui eft dans fon fixième mois de grof.
feffe , a été fi vivement affectée de ce tumulte ,
que l'état de fa fanté donne de l'inquiétude.
Dans les deux Chambres du Parlement
toutes les affaires ont ceffé pour ne s'occuper
que de celle- là, qui a fufpendu un des débats
les plus intéreffans.
כ כ »LeLordShelburneavoitpropofé,le1er.dece
mois , une adreffe au Roi , pour le fupplier de faire remettre
à la Chambre , 19. copie de la déclaration
qui fufpend les ftipulations particulières concernant
la liberté de la navigation & du commerce dont
les Hollandois jouiffoient en tems de guerre ; 2°.
celle des ordres donnés au Commodore Fielding ,
qui a faifi le convoi efcorté par le Comte de Byland
; 3 ° . du mémoire préſenté aux Etats -Généraux
en conféquence de cette faifie ; 4°. leur réponse ;
5°. copie des deux Mémoires des Etats - Généraux }
6. celle des réfolutions prifes en conféquence ;
7°. du Mémoire de la Cour de Rutfie ; 8o . de la
réponse ; 9° . du fecond mémoire de l'impératrice
de Ruffie ; 10 °. de la réponſe qui y a été faite ;
11. de celle de la Cour de France ; 129. de celle
de la Cour d'Eſpagne ; 13º . de celle des Etats- Généraux.
A cette occafion , Lord Shelburne ne manqua
pas de tomber févérement fur la conduite du miniftère
; il défapprouva la manière dont on en avoit
agi avec la Hollande ; il fit voir que c'eft delà qu'eſt
partie la Ruffie pour faire fa déclaration.
» Qui a donné lieu à cette étonnante meſure ? l'infraction
des Traités de la G. B.: par ceux de 1673
74 , la Hollande étoit en droit de tranfporter
tout ce qui n'étoit pas expreffément déclaré de contrebande
; malgré ces traités , le Commodore
Fielding a reçu l'ordre extravagant de faifir un
( 171 )
convoi Hollandois : cet acte de démence a alarmé
la Ruffie , qui , fur le champ , a publié fon manifefte
, que la Hollande , la France & l'Espagne ont
accueilli avec toutes les marques de la plus parfaite
fatisfaction. La France n'a pas manqué de faifir
cette occafion de preffer la confection du code maritime
annoncé par l'Impératrice , promettant de
T'adopter & de s'unir à elle pour l'appuyer telle eſt
la fituation dans laquelle nous nous trouvons , pas
un allié ; il nous reftoit un feul ami , l'Adminif
tration a trouvé le fecret de rompre avec lui !
N'eft-il pas de la démence la plus confommée de
n'avoir pas cherché à s'affurer quelque alliance ?
L'occafion s'en eft préfentée plus d'une fois , plus
de deux fi à la fin de la dernière guerre l'Admi
niftration étoit laffe de fa connexion avec le Roi
de Pruffe ; fi elle eût préféré l'amitié , l'alliance
même de la Maiſon d'Autriche , l'occaſion de s'en
affurer s'eft préfentée il y a peu d'années . En 1774.
époque des troubles de la Pologne , la G. B. fe für
fait une amie de cette Maiſon , en interpofant fon
autorité ; cette démarche eût été agréable à plus
d'une Puiffance européenne : fi l'on cût préféré
l'alliance du Roi de Pruffe , il s'eft préfenté plus
récemment encore une occafion de fe la procurer ,
celle de la mort de l'Electeur de Bavière : quelque
tems avant cet évènement , la France le prévoyoit ,
elle fentoit combien il pourroit tourner à l'avan
tage de la G. B. , combien la guerre qu'il occafionneroit
infailliblement entre les Cours de Vienne &
de Berlin , feroit contraire à fes intérêts . Quel parti
ont tiré nos Miniftres de cette circonftance ? Ils
l'ont laiffé échapper comme la première au lieu
de fe concilier l'amitié de l'Autriche ou de renouer
avec la Pruffe , ils ont trouvé le ſecret de dégoû
ter ces deux Puiffances , ainfi que prefque toutes
celles de l'Europe ; ils ont fouffert que la France
fût médiatrice entr'elles & fit leur paix. Leur conh2
( 172 )
duite à l'égard de la Cour de Pétersbourg a été
également coupable de négligence , ils ont laiffé
échapper une ou deux occafions de fe concilier
l'amitié de cette Cour , lors de fa rupture avec la
Porte. Quel rôle ont-ils joué ? Ils ne font point
entrés dans les négociations ; mais , ce dont ils
auront peut- être lieu de fe repentir , ils ont envoyé
des vaiffeaux aux Ruffes , pour leur apprendre
comment on obtient & conferve cette domination
des mers , à laquelle ils prétendent aujourd'hui :
tels font les fruits de la prudence & de la fageffe
de nos Miniftres , ils ont perdu l'Amérique , la
plus belle moitié de l'Empire ; & contre la moitié
qui nous refte , ils ont fufcité toutes les Puiffances
de l'Europe. Je dis décidément qu'ils ont
perdu l'Amérique , parce qu'après ce qui vient
de fe paffer en Hollande & en Ruffie , il faudroit
être bien borné pour ne pas voir qu'enfin à préfent
l'indépendance de l'Amérique eft confommée.
Le nouveau code maritime le confirme de refte : là
France & les autres Puiffances maritimes dont il
eft de l'intérêt que l'Amérique ne rentre jamais
fous la domination de l'Angleterre , auront foin
de la faire comprendre dans le code. Or , je préviens
l'Adminiſtration que ce code ne tardera pas
à être en force ; que fi elle ne prend pas promptement
quelques arrangemens avec la Hollande , il
fe tiendra bientôt à la Haye un Congrès , à l'effet
de donner la fanction de l'Europe maritime à la loi
qui établit que les vaiffeaux libres rendent libres
les effets qu'ils ont à bord.
Le Lord Stormont effaya de répondre ; il entreprit
de juftifier tout ce qu'on avoit fait à l'égard
de la Hollande ; il prétendit qu'elle même avoit
tort . Tout ce qu'il prouva , c'eft que l'intérêt de
l'Angleterre étoit d'empêcher les Hollandois d'approvisionner
les François , & que pour cela on avoit
enfieint le traité de 1674. On lui fit voir que l'ar(
173 )
ticle fecret fur lequel il avoit fondé tous les raifonnemens
qu'il avoit employés , avoit été annulé
par un article poftérieur inféré dans le Traité de
Décembre de la même année .
FRANCE.
De VERSAILLES , le 20 Juin.
Le Roi a nommé Coadjuteur de l'Evêché
d'Aix , l'Abbé de Caux , Vicaire- Général du
Diocèfe de Châlons - fur - Marne .
Le 11 , de ce mois , Mademoiſelle de Rohan
de Rochefort a eu l'honneur d'être préfentée
à LL. MM. & à la Famille Royale, par
la Princeffe de Rohan Rochefort , fa mère ,
& de prendre en même- tems le tabouret.
Le même jour , la Marquife de Coigny a
auffi pris le tabouret , étant préfentée par la
Ducheffe de Fitz-James .
De PARIS , le 20 Juin.
L'ESPÉRANCE qu'on avoit de recevoir
promptement les duplicata des dépêches de
M. de Guichen , s'eft évanouie ; ils n'ont pas
été remis au Capitaine des Bons Amis ; il
y a lieu de croire que le premier bâtiment
qui aura été expédié après lui de la Guadeloupe
, en fera chargé. On ne compte plus
fur la corvette dépêchée par M. de Guichen ,
il faut qu'elle ait été prife ; ayant mis en mer
huit jours avant les Bons -Amis , elle auroit
dû arriver. Cet oubli n'a pu qu'être fort fenfible
au Miniftre de la Marine & à toutes les
h 3
( 174 )
perfonnes qui ont des parens ou des amis fur
la flotte de M. de Guichen.
En attendant des nouvelles plus détaillées
, on lit avidement toutes celles que l'on
reçoit des Ifles. Nous en avons de la Martinique
en date du 5 SMai ; elles conviennent
toutes que Rodney a été fort maltraité , &
qu'il eft dans Sainte-Lucie , occupé à ſe réparer
comme il peut-, M. de Guichen l'ayant
empêché d'entrer à Antigoa , où il auroit
trouvé des magafins & plus de reffources.
Quant au Commandant François , il fuit fes
projets ; & à cette époque on croyoit qu'il
attaqueroit ou Antigoa , ou Saint- Chriftophe.
Selon les lettres de Bordeaux , il y entra à
la fin du mois dernier un bâtiment venant
de Saint-Domingue , parti le 18 Avril , fous
l'efcorte de la Tourterelle , avec un convoi
d'environ 20 voiles. Ce convoi fut accompagné
jufqu'au débouquement par M. de
la Mothe Piquet. Aux Bermudes , il effuya
un coup de vent qui fépara plufieurs vaiffeaux
, & alors un fecond orage a commencé
à les difperfer. Sept font entrés au port du
pallage avec le Breton , vaiffeau armé en
guerre & en marchandiſes , montant 40 canons
; deux autres font arrivés à Nantes .
Des lettres poftérieures annoncent l'arrirée
de la Tourterelle , commandée par M,
de la Bretonniere , avec cinq navires. Deux
autres font entrés à Bayonne , de forte qu'il
n'en manque plus que quatre. M. de la Bre(
175 )
1
tonniere a confirmé les rapports des Marchands
qui nous avoient annoncé que M. de
la Mothe Piquet les avoit convoyés avec fon
efcadre juſqu'au débouquement ; & qu'ayant
eu avis par une corvette que M. de Guichen
lui expédioit , du convoi de la Martinique ,
fous l'efcorte du Fier , il avoit été le chercher
pour l'accompagner lui - même au
Cap.
Ön mande de Breft que , fans compter le con
voi bloqué à Cherbourg , il fe trouve à préſent de
quoi continuer les armemens , les flottes de Bordeaux
& de Nantes ayant apporté au commencement de ce
mois beaucoup d'approvisionnemens & de munitions.
Le bruit fe répand qu'il vient d'arriver à
Nantes unbâtiment nommé la Négreffe , parti
de Philadelphie dans les premiers jours de
Mai ; ila apporté, dit- on , des paquets de M. de
la Luzerne pour la Cour,& une nouvelle bien
importante , fi elle fe confirme. C'eft celle de
la levée du fiége de Charles-Town, de la mort
du Général Clinton & de la déroute de l'armée
Angloife.
Cette nouvelle a été auffi répandue à Londres par
des bâtimens neutres qui ont arraifonné la Négreffe
& on l'a auffi appriſe à Lisbonne par un bâtiment forti
de la baie de Chéfapéak , & entré dans le Tage ; le
Général Clinton avoit attaqué les lignes de Charles-
Town & avoit été repouffée avec perte de 3000 hommes
, le chagrin autant que la maladie avoit cauſé fa
mort; & Lord Cornwallis s'apprêtoit à faire la retraite
& à rembarquer les troupes. On le répète , fi
cette nouvelle eſt vraie la confirmation n'en peut
tarder.
» Le Céfar, écrit- on de Breft , commandé par M.
de l'Efpinoufe , appareilla le 7 de ce Port avec
+
h 4
( 176 )
la frégate l'Atalante & un cuter conduifant huit
gros bâtimens chargés de munitions de guerre &
de bouche , & principalement de biſcuits , dont
les deux navires le Pondichery & le Dauphin ,
portent plus de 2 mille quintaux. On croit qu'ils
vont approvifionner les Antilles. Nous avions
le 8 dix vaiffeaux en rade ; le 10 le Royal- Louis
ya paffé . On ne peut pas dire encore quand la
feconde divifion de l'armée de Rochambeau partita.
-
Le confeil de guerre qui doit juger le Capitaine
du Prothée , s'eft affemblé plufieurs fois , & l'inf
truction étoit fort avancée lorsqu'elle a été fufpendue
par la maladie du Greffier de l'Amirauté .
Il ne nous vient rien de la Manche , quoique nous
ayons beaucoup de frégates dehors , & d'autres
bâtimens pour examiner ce qui s'y paffe .
Un autre convoi non moins précieux que
celui de Breft , eft parti le 9 de ce mois de
l'ile d'Aix pour les Antilles ; il eft compofé
de plus de 40 bâtimens. Le Guerrier ,
de 74 , Capitaine M. du Pavillon , eſt for
ti de Rochefort pour l'eſcorter , avec les
frégates la Railleufe & la Cérès , & un
lougre.
Le Comte d'Artois , de 64 , commandé
par M. de Clofnard , a mis à la voile de l'Orient
à - peu - près dans le même- tems , il fe
rend , dit-on , aux Indes Orientales. On ne
fait point quelle eft la deftination du Protecteur
, de 74 , Capitaine M. d'Achon , qui
appareilla de Rochefort avec la Galathée ,
vers les premiers jours de ce mois ; peutêtre
a-t- il été au- devant des bâtimens du
convoi de St-Domingue ; en ce cas il pourra
1
( 177 )
ramener ceux qui ont été féparés de la Tourterelle
vers les Açores .
M. le Comte de Vaux , commandant l'armée
de Bretagne, a pris congé il y a quelques
jours du Roi , pour aller vifiter les cantonnemens
des troupes qui font à fes ordres.
On ne croit pas qu'elles s'affemblent cette
année à St-Malo , encore moins au Havre ;
fi l'armée s'embarque ce fera à Breft & fur
des vaiffeaux de ligne : il n'y aura de bâtimens
de tranfport que pour les chevaux &
les vivres.
» Le courier de l'Europe du 6 de ce mois , écriton
de Saint -Malo , fait brûler dans ce Port un
corfaire Efpagnol de 28 canons ; il fait fauter le
Capitaine , les Officiers & 118 hommes. Nous
n'avons rien vu de tout cela. Les corfaires Elpagnols
ne viennent point à Saint- Malo , & rien n'a
brûlé dans ce Port. Cet article eft pris fans doute
des registres du café des Lloyds , & peut donner
une idée de leur exactitude. Au reste il n'eft pas
étonnant que dans ce moment les triftes Anglois
ne rêvent & ne voient que feu & flammes ".
» Le 8 l'Amiral Geary mit à la voile avec 23
vaifleaux ; il devoit en prendre 4 à Plimouth ,
ce qui auroit porté fon efcadre à 27 ; mais le
vent ayant changé le lendemain , on le croit rentré
dans Portsmouth , d'où il n'étoit forti que pour
éviter que la révolte ne gagnât à bord.
M. de Marville , Commiffaire du Roi , qui porta
la parole Jeudi à l'Affemblée du Clergé , lui rappella
les foins paternels du Roi pour les Sujets ,
fon attention à mettre de l'ordre dans fes Finances
, & à les améliorer , afin de ne pas furcharger
Les peuples d'impôts. Il obferva qu'une guerre fur
( 178 )
mer dans toutes les parties du monde , & une
Marine formidable à entretenir, obligeant le Roi à des
dépenfes extraordinaires , jufqu'à ce qu'il puiffe
parvenir à une paix honorable , l'unique objet de
fes voeux ; il comptoit que le Clergé lui donneroit
une nouvelle preuve de zèle , en lui accordant
30 millions fur fon crédit , & S. M.
viendroit à fon fecours en faifant verfer à fon
Receveur un million chaque année pendant 14 ans ,
à compter de 1781 .
M. le Cardinal de la Rochefoucault répondit à
peu-près , que le Clergé ne cefferoit de faire les
plus grands efforts pour prouver au Roi fon amour
refpectueux , & contribuer aux charges de l'Etat ;
mais que la demande plus forte qu'elle ne l'avoit
jamais été , faifoit jetter un regard fur les anciens
engagemens , & la difficulté d'en prendre de nouveaux
; que l'Affemblée en conféquence alloir examiner
ce qu'il y avoit à répondre à cette demande.
Les Commiffaires fe retirèrent dans une Salle
pour attendre le réſultat de la délibération qui
dura près de deux heures. La réponſe qu'ils reçurent
enfuite eft qu'il avoit été arrêté de faire des
repréfentations . On ne doute pas cependant que
l'Allemblée ne fe prête aux befoins de l'Etat «.
Nous venons de recevoir la lettre fuivante
de Dunkerque :
Je fuis bien étonné , Monfieur , qu'aucun de nos
papiers publics n'ait rendu compte du courage
& de la bonne conduite de M. d'Efcagrac de
Laiture , tué le 30 Avril dernier à la hauteur du
Cap Flamhoroug. Ce jeune Officier , d'une des plas
anciennes maisons du Quercy , commandoit le détachement
du régiment de Rouergue , à bord du
Rohan-Soubife , lorfqu'après un long combat le
Capitaine Royer fut bleffé ; il embraffa M. de
Lauture , & lui dit puifque vous êtes ici , je
fuis fûr que mon vaiffeau ne fera point pris , &
( 179 )
que vous le défendrez jufqu'au dernier moment :
auffi fic- il , & quoiqu'il fut couvert de bleffures , il
refta fur le pont , & ne ceffa d'encourager les fol
dats & les matelots par fon exemple & fon intré
pidité , jufqu'au moment où il fut tué fur la
place.
Il me femble , Monfieur , que l'opinion du brave
Royer méritoir bien d'être connue du public , &
qu'un homme de qualité mort fi courageufement
pour fa patrie , avoit des droits à fon eftime & à les
regrets . J'ai l'honneur d'être.
M. le Vicomte de Rohan , fils de M. le
Prince de Rochefort , époufera le 26 Mademoiſelle
de Rohan , fille du Prince de Guéméné.
Par la diftinction due à leur Maiſon ,
les Fiançailles fe feront dans le Cabinet du
Roi , & Mademoifelle de Rocheforrt y portera
la Mante de la Future. Le feu Cardinal
de Rohan avoit laiffé 100 mille écus à fon
petit-neveu ; M. le Maréchal de Soubise en
donne autant , & Madame la Comteffe de
Marfan 200 mille francs , à l'occafion de ce
mariage.
-
>
» M. fi l'intérêt qu'infpirent les malheureuſes
victimes d'évènemens défaftreux invite à rendre
publics ces évènemens , écrit - on de Saint - Cheron ,
vous ne refuferez pas une place dans votre Journal
aux détails fuivans : Dimanche dernier , 4 Juin
à heures après midi , un orage extraordinaire
s'éleva dans la partie de la Beauce voifine de
Dourdan ; la pluie & la grêle furent fi abondantes
qu'en très -peu de tems les Habitans de cette contrée
fe virent enlever l'efpérance d'une récolte qui
Le préfentoit avantageufement , & qui , à l'égard de
certaines Paroiffes , fembloit devoir réparer les
malheurs des années précédentes. Le Village de
-
>
h 6
( 180 )
Sermaize , dépendant de la terre de Bâville , dont
M. le Préfident de Lamoignon eft Seigneur , a furtout
éprouvé un défaftre peu commun; la fituation
dans une Vallée que dominent les plaines de Mondétour
& de Blancheface femble y avoir donné lieu ;
les eaux qui dans ces plaines couvroient la furface
de la terre , fe répandirent avec une telle impétuofité
par les ruiffeaux de Villeneuve & de Mondétour ,
qu'une grande partie du Village de Sermaize fut
inondée ; on a vu le volume d'eau monter en moins
d'un quart - d'heure à la hauteur de 12 à 14 pieds:
des vagues qui s'élevoient & retomboient avec force
préfentoient l'image effrayante d'une mer en courroux.
Sept maifons entières , beaucoup d'effets &
de marchandifes furent entraînés par la violence du
torrent avec un fracas épouvantable , & à de telles
diftances , qu'après la retraite des eaux on eût prefque
douté de l'emplacement des bâtimens rafés . Mais
ce qu'il y a de plus déplorable , c'eft qu'une femme
enceinte de 8 mois & demi , périt dans ce défaſtre
avec deux jeunes enfans ; le nommé Coquet , mari
& père de ces infortunés qui n'avoit pû les fouftraire
à ce funefte fort , ne dut lui-même fa vie qu'au
bonheur qu'il eut de rencontrer une branche d'arbre
à laquelle il fe fufpendit après avoir été pendant
quelques inftans le jouer des flots. D'autres perfonnes
également emportées par les eaux avec leurs
bâtimens & leurs ménages n'ont été fauvées du péril
qu'en s'arrêtant à des bois & à des arbres qui fe
trouvoient dans leur paffage & où on leur porta
de prompts fecours ; plufieurs ont été bleffées , mais
fans danger. La Providence femble avoir veillé
particulièrement à la confervation de la femme &
de trois enfans du nommé Poncet ; ces pauvres gens
fe voyant fur le point d'être engloutis ou entraînés
par les eaux qui pénétroient dans leur maison ,
s'étoient réfugiés au haut de l'efcalier du grenier ,
& par un bonheur inattendu cet afyle dangere
( 181 )
refta feul au milieu des débris de la maifon dont la
couverture & les principaux murs furent emportés
en un inftant : un jeune enfant de deux ans , qui
étoit fur un lit dans cette maiſon , a été noyé & jetté
par les flots à un quart de lieue du Village , où il
ne fut trouvé que 24 heures après la retraite des
eaux , dans le limon qu'elles avoient dépofé
-
Le nommé Chevalier , homme de foible tempéra
ment & de ftature médiocre dont la femme étoit
malade au lit depuis deux mois & demi , preflé
par le danger, prit cette femme fur les épaules &
la tranfporta par une lucarne dans une chambre
haute de leur maiſon ; deux minutes plus tard il
périffoit avec elle & leur fils unique , par l'engorgement
fubit des eaux dans la chambre balle
qu'ils abandonnoient. Indépendamment des édifices
détruits , il en eft d'autres ( an nombre defquels
cft le Presbytère ) où le paffage de l'eau
a fait un tort notable , par la dégradation des
meubles & effets qui ont été couverts de fable &
de terre. Tout ce dégât s'eft fait dans l'efpace
d'une demi-heure au plus. M. l'Intendant d'Orléans
qui étoit dans le voisinage , eft venu le lendemain
à Sermaize , Paroiffe de la Généralité , il pourvut
aux premiers befoins de fes malheureux habitans
& donna des ordres pour la prompte réparation de
leurs chemins ; il a fait efpérer que le rétabliſſement
des bâtimens fuivroit de près . Madame la Préfi
dente de Lamoignon dont la bienfaifance & le'
zèle pour les pauvres font connus , a répandu auffi
fur le champ quelques largeffes en attendant qu'une
connoiffance plus détaillée des pertes , la mît à
portée de procurer des fecours efficaces . Ceux des
Habirans de Sermaize que l'inondation a épargnés ,
ont aidé leurs concitoyens malheureux autant qu'il
a été en leur pouvoir. C'eft ici l'occafion de rendre
juſtice au courage & à l'intrépidité du nommé
Pierre Blot , Journalier à Sermaize ; ce particulier
âgé d'environ 22 ans , a bravé les dangers les plus
( 182 )
évidens pour voler au fecours de quelques Habitans
qu'il voyoit périr , & fon empreffement a été juftifié
par
des fuccès glorieux qui ont excité l'émulation
de fes camarades , ils font tous actuellement
occupés à la recherche des marchandifes & effets
difperfés par les eaux. Je fuis , & c. BRIERE DE
MONDÉTOUR , Lieutenant-Général de Bâville «.
P. S. Les Perfonnes dont ce récit aura excité
la compaffion , & qui défireront contribuer au
foulagement des malheureux que l'inondation réduit
fans afyle & à une mifère certaine , pourront adreſſer
leurs fecours à M. l'Homme , deffervant la cure
de Sermaize. Ce digne eccléfiaftique a montré dans
cette circonstance funefte un zèle vraiment paftoral ,
& une attention très - fcrupuleufe dans la répartition
des aumônes dont il a été le dépofitaire.
Nous avons annoncé que le département
des Haras du Royaume , qu'avoit M. Bertin,
avoit été réuni au département de la Guerre ,
& que le Miniftre avoit chargé de ce détail
M. le Prince de St-Maurice , fon fils , ce
dernier article n'eft pas exact. Le Roi en a
accordé l'exercice à M. le Marquis de Polignac
, Chevalier des Ordres du Roi ; premier
Ecuyer de Mgr le Comte d'Artois ,
avec 15,000 liv . d'appointemens , la prérogative
de travailler avec S. M. pour ce qui
concerne ce département , conjointement
avec le Miniftre de la Guerre.
M. de Lacroix vient de faire paroître le troifième
cahier de fon Ouvrage fur la Civilisation , & fur
les moyens de remédier aux abus qu'elle entraîne.
Entr'autres fujets intéreffans qui y font traités , tels
que le Vol domestique , on y trouve un chapitre
fur les Prifons d'Etat , bien digne de l'attention de
tous ceux qui gouvernent.
( 183 )
» Comme il ne nous appartient pas , dit-il , de
» fonder les motifs particuliers de ces ordres fecrets
» devenus infiniment plus rares , à mesure que
> nous avons eu des Rois moins impérieux & des
» Miniftres plus juftes , nous ne nous arrêterous
31
"
לכ
ככ
>> quer
39
qu'à faire fentir combien les longues détentions
» font affreufes , combien elles font nuifibles à
» ceux qui y languiffent , & combien , par cette
raifon , il eft jufte de faire précéder ces condamnations
rigoureufes d'un examen auffi attentif
» que celui qui doit éclairer les jugemens que la
» Juftice ordinaire prononce. Eh ! qui peut , continue-
t-il , refufer fa pitié à un étre que la nature
avoit rendu libre , auquel elle a donné le
" befoin de fe tranfporter d'un lieu à un autre
» de promener les regards fur des objets divers ,
à qui elle a accordé un doux penchant à fe
rapprocher de fes femblables , à leur communifes
penfées , & qui fe voit condamné à ne
plus parcourir qu'un efpace rétreci ; pour le
quel le fol immenfe qu'il habitoit fe trouve toutà-
coup réduit à quelques pieds ; dont le coeur
» ne peut plus produire que de ftériles fentimens ;
» qui n'a plus que les mêmes objets à voir , les
» mêmes voix à entendre , les mêmes actions à
répéter , enfin dont tous les jours font enveloppés
de la plus accablante uniformité ! fon
imagination ne lui rappelle que des jouiffances
perdues pour jamais , ne lui ramène que des re-
» grets accumulés & des privations éternelles. Si
» l'on pouvoit calculer , où réunir fous un même
point tous les inftans de fouffrances phyfiques
» & morales qui agitent ce captif ifolé , abandonné
» à lui- même , on verroit que la vie qu'on lui
laiffe , eft - fouvent convertie en une douloureufe
fenfibilité , cruellement prolongée , & peut-
» être pire que le fupplice dont on a cru lui faire
» grace «,
כ כ
55
ל כ
39
( 184 )
•
>
Le même Auteur , après avoir obfervé qu'il
règne en général plus de modération & d'équité
dans les prifons d'Etat qui font fous l'empire d'un
Gouverneur militaire que dans celles qui font
fous l'infpection des Religieux , cherche la raifon
de cette différence . » Peut- être , dit - il , ces der
niers ont- ils befoin , pour le faire refpecter
» des prifonniers , d'ufer envers eux de plus de
» févérité ; peut être auffi , féparés des autres
» hommes , ne regardent- ils plus ceux qu'on met
fous leur garde comme leurs femblables , & fc
vengent- ils fur eux du mépris qu'ils leur ont
» montré dans le monde «. Il cite , pour preuve
de ce qu'il avance un exemple d'abus révoltant
exercé dans une prifon d'Etat fur les limites de la
France , qui ne peut être trop hautement dénoncé
aux Miniftres , & fur- tout aux Intendans des Provinces
, chargés fpécialement de les prévenir.
D
›
On lit dans les Affiches de la Rochelle
un trait bien intéreffant ; c'eft la requête
d'une femme laborieufe , à l'Intendant.
33 Monfeigneur vous êtes aimé du pauvre , & ce
fentiment fait votre éloge & le fien. Vous permettez
qu'il vous aborde avec confiance , & jamais
il ne fort de votre préfence fans reconnoiſſance ,
ou fan's confolation . 3 ! $
Voilà , Mgr. , ce que j'ai appris des infortunés
qui ont eu recours à votre protection , ou à vos
bontés , &c. Ils m'enhardiffent à vous préfenter
mon humble demande.
Dès que les mères n'allaitent pas leur enfans ,
& qu'on les confic à une nourrice étrangère , il eft
bien défirable pour leur confervation que cette
nouvelle mère ait pour eux les foins & la furveillance
qu'exige leur foibleffe , & fi les Ordonnances
& des Règlemens particuliers ont févi contre
des nourrices marâtres , ou dépravées , on doit
diftinguer celle qui s'acquitte de ce devoir pénible
avec la follicitude de la mère qu'elle remplace.
(-185 )
Je fuis , Mgr. , cette femme là ; avec une conf
titution robufte , infenfiblement épuifée , j'ai nourri
vingt- huit enfans , dix de mes nourriffons font nés
de moi , les dix-huit autres m'ont été confiés , &
tous n'ont quitté mon fein qu'avec la fanté & la
joie de la première enfance .
J'ai rempli , Mgr. , avec le voeu de la nature les
devoirs de mon état ; mais mon mari & moi vieil .
liffons dans la pauvreté , & ce n'est plus de mon
lait que je peux nourrir nos enfans . Je ne demande
pas , Mgr. , de grandes récompenfes , mais un léger
fecours qui apprenne à celles qui fe confacrent au
foin des nourriffons , que leur état n'eſt point fans
diftinction dans votre généralité , & que la femme
honnête & utile peut furement implorer vos bontés ,
fur- tout forfqu'il arrivera rarement qu'avec les
mêmes titres on follicite les mêmes graces «.
#
J'ai l'honneur d'être , &c.
L'Intendant a bien voulu s'intéreffer au
fort de cette Nourrice ; M. le Marquis de
Voyer a follicité pour elle , & M. Necker
lui a fait accorder une gratification de 100 l.
avec promeffe de la renouveller pendant
quelques années.
» Le St. Blanchard vient d'exécuter , à Grenoble ,
chez M. le Marquis de Marcieu , Gouverneur de
cette Ville , la nouvelle machine Hydraulique de
fon invention , dont on a annoncé les expériences
en petit ; elle a eu en grand tout le ſuccès poffible ;
elle eft adaptée au fervice d'une Forge à fer , & fert
à remonter une partie de l'eau qui a déja fervi à
l'ufage de ladite Forge ; au moyen de cette Machine
, les manquemens d'eau dans les grandes
féchereffes n'arrêteront plus le cours des travaux.
Par cette fimple méchanique l'on peut élever
au fommet des plus hautes montagnes toutes les
eaux courantes , même celle des rivières , fans gêner
la navigation. On pourra , en affranchiffant les
>
( 186 )
lettres , s'adreffer à l'Auteur , chez M. Attenhoffre ,
Négociant en Pelleterie , rue Michel- le- Comte , au 1
Marais , à Paris c .
Feu M. l'Abbé Omelane , Secrétaire des
Commandemens de Mgr. le Duc d'Orléans ,
Abbé Commendataire de l'Abbaye Royale de
Corbigny lès St. Léonard , Ordre de St. Benoît
, Congrégation de St. Maur , & prédéceffeur
immédiat de M. de Bonneval , Abbé
actuel , avoit fait , en mourant , les pauvres
de fon Abbaye fes légataires univerfels . Son
legs a été réduit à 2400 liv.: le Prieur & le
Bailli de cette Abbaye , chargés par le teftament
de faire la diftrubution de cette aumône,
ont cru ne pouvoir mieux remplir les intentions
bienfaifantes du reftateur , qu'en faifant
diftribuer du bled. Cette diftribution à
laquelle tous les pauvres dépendans des terres
de l'Abbaye ont participé , s'eft faite dans la
femaine Sainte de cette année . C'étoit un
fpectacle bien attendriffant , que celui des
témoignages de reconnoiffance que tous ces
malheureux n'ont ceffé de rendre à la mémoire
de ce vertueux Abbé. La veuye Colage,
habitante du village de Chandehir en Nivernois
, Jultice de l'Infirmier de ladite Abbaye
âgée de 111 ans , s'eft trouvée à la diftribution
de cette aumône. M. l'Abbé de Fremont
Grand - Vicaire d'Autun & aujourd'hui
Secrétaire de la feuille des bénéfices a confacré
la première année d'une penfion de 2000
1. queRoi lui a accordée ſur ladite Abbaye au
foulagement de ces mêmes pauvres .
Les numéros fortis au Tirage de la Lote(
187 )
·
rie Royale de France , le 16 de ce mois ,
font : 84 , 32 , 5 , 32 , 3 .
כ כ
De BRUXELLES , le 20 Juin.
LES Etas de Hollande & de Weft Frife en
faifant part aux Etats Généraux des violences
commifes par des Charbonniers Ecoffois
contre le petit corfaire le Printems , qu'ils
enlevèrent le 21 Avril dernier fous le fanal
de Goré , ont fait ajouter dans leur rapport :
Qu'ils regardent cette audace exceflive des navires
charbonniers Anglois & Ecoffois , comme une
violation manifefte & volontaire du territoire de
la République , accompagnée de circonftances fort
aggravantes , comme s'étant commiſe à la fortie
d'un havre de ce pays , & dans un endroit où il
ne pouvoit être douteux qu'ils fe trouvaffent à la
portée du canon du rivage , puifque le leur por
toit fur terre , fans la moindre provocation du
corfaire François , qui n'a pas tiré un feul coup.
Cette action des bâtimens charbonniers n'a eu pour
caufe unique qu'une hoftilité préméditée , tandis
qu'il n'y avoit aucune raifon de craindre que le corfaire
, après être parvenu en pleine mer , intercep
tât l'un d'eux , vu que l'attaque a été commencée
de leur part , au moment que ce corfaire avoit
viré de bord pour quitter le large & entrer dans
le port, Outre cela il été pourfuivi durant deux
heures après qu'il étoit échoué fur le rivage , & il
a été emmené du rivage Hollandois , malgré les
repréfentations & les avis des Pilotes côtiers.
L. N. & G. P. jugent que les Etats - Généraux font
non-feulement en droit de fe plaindre de ces excès
infolens de la part des Patrons Anglois & Ecoffois
qu'on admet dans les ports de la République ;
mais qu'elles ne peuvent les fouffrir fans bleffer la
neutralité qu'elles ont embraflée dans les troubles actuels
, & fans préjudicier à la dignité , à la fou(
188 )
véraineté & à l'indépendance de l'Etat . Qu'ayant
été dans l'obligation de s'y oppofer efficacement ,
& de les empêcher par les voies de fait , fi on avoit
pu en être informé à tems , on ne pouvoit fe difpenfer
de réclamer de la manière la plus férieuſe ,
le bâtiment enlevé , & de demander à S. M. B.
une fatisfaction convenable de la conduite de fes
fujets.
Les ordres à ce fujet ont été expédiés au
Comte de Rechteren ; on eft fort curieux
d'apprendre la réponſe que fera le Miniftre
Britannique ; fi l'on peut en juger par fa
conduite actuelle , on ne doit pas fe flatter
qu'elle foit fatisfaifante. Il fe paffe peu de
jours qu'on n'enlève des bâtimens Hollandois
; on en a conduit dernièrement 4 à Plimouth
, enlevés par la frégate l'Ambufcade
dans la baie de Biſcaye. Ils fe font défendus
de forte qu'il y a eu quelques hommes tués
de part & d'autre ; on compte au nombre
des morts l'un des Capitaines. Pour empêcher
de pareils excès , quelques vaiffeaux
arment , dit - on , moitié guerre moitié marchandife
, & les équipages font réfolus de
fe défendre & de repouffer la force par la
force. S'il y en a beaucoup qui prennent ce
parti , la neutralité de la Hollande fera mieux
respectée .
L'efcadre du Commodore Johnſtone à
Lisbonne , y a conduit plufieurs bâtimens
Hollandois. Le bruit qui s'y étoit répandu
que le Roi d'Angleterre avoit déclaré que
tous les effets chargés fur des vaiffeaux neutres,
pour le compte de fes ennemis , feroient
confifqués , y avoit répandu la plus grande
,
( 189 )
1.
confternation. Ils ne peuvent être raffurés
qu'en voyant les effets de la neutralité armée
, propofée par la Ruffie.
Selon quelques lettres de Portugal , le
Marquis de Pombal a été remis en liberté ; il
réfulte des déclarations qu'il a faites aux
Commiffaires chargés de l'interroger , qu'il
a juftifié fa conduite pendant fon miniſtère.
On ne manque pas de répandre beaucoup
de bruits à ce fujet ; nous ne les répéterons
pas ; s'ils font fondés , on ne tardera pas
à en être inftuit par ce que la Cour en fera
publier.
» Il vient d'entrer au Texel , écrit-on d'Amfterdam
, un bâtiment Américain part de Bolton le
Mai dernier , par lequel on a été informé que le
Marquis de la Fayette eft heureufement arrivé dans
cette dernière place le 28 Avril . Les gens de l'équipage
rapportent auffi que M. de Ternay étoit at
tendu inceffamment à Boſton. Si cela eft vrai , il
n'y auroit plus de doute fur la véritable deſtination
de cette efcadre. Il ajoute qu'au départ du bâtiment
, les nouvelles de la fituation de Charles-
Town étoient on ne peut pas plus fatisfaifantes ;
que non-Leulement cette place étoit abondamment
pourvue de tout ce qui lui étoit néceſſaire pour une
longue réfiftance , mais auffi qu'à cette époque le
Général Clinton n'en avoit encore ni commencé le
fiége , ni même fait les approches «.
PRÉCIS DES GAZETETES ANGL . du 9 au 13 Juin.
Le Gouvernement fait préfenter comme un évènement
de pur hafard , une émeute toute femblable
à celle de Londres , qui a éclaté à Bath
le Vendredi 9 , & dans laquelle une Chapelle Romaine
a été entiérement démolie & brûlée avec
tout ce qu'elle contenoit , ainsi que lept ou huit
maifons voifines appartenant à des Catholiques.
( 190 )
Le nombre des foulevés y étoit de près de 10,000.
Les Volontaires de Bath ont tiré fur le peuple , &
on ne parle que d'un homme tué. Tout cela feroit
venu , s'il faut en croire certaines Gazettes ,
pour une pierre qu'un enfant a jettée dans les vîtres
de la Chapelle. Dans le même-tems on a été
menacé à Briftol d'un pareil foulèvement qui heureufement
a été prévenu.
-
Le 9 au foir le Conſeil privé a mandé le Lord
Maire de Londres , qui eft convenu d'avoir pris
fur lui de faire relâcher des féditieux , & d'avoir
enfuite fait afficher des placards pour demander
aux foulevés s'ils n'étoient pas fatisfaits . Il a été réprimandé
pour cette conduite & renvoyé. M. Fisher ,
Secrétaire de l'Affociation Proteftante , qui avoit
été arrêté , a été entendu pareillement ; comme on
ne peut le convaincre d'aucun tort dans toute cette
affaire , il a été remis honorablement en liberté.
Le Lord Gordon n'a mis en avant pour fa défenfe
, devant le Comité du ୨ au foir , que l'é.
tonnement où il avoit été lui-même de l'excès de
fureur où les amis s'étoient abandonnés , ajoutant
efpéroit qu'il n'en feroit point rendu refponfable.
Il eſt arrivé le 12 chez le Lord Stormont des
dépêches du Réfident à Bruxelles , & chez le Lord
Hilsborough un pacquet de Paris par Oftende ,
qui a été porté au Roi fur le champ. Le même
jour il s'eft tenu un Confeil privé auquel ont afſiſté
tous les Grands de l'Etat.
-
Le Lord George Gordon eft toujours au fecret,
Le Lord George William fon frère n'a pu le voir
qu'à fa fenêtre & recevoir de loin fon falut.
On n'admet plus perfonne dans l'intérieur de la
Tour que les gens qui y habitent.
Les Secrétaires d'Etat de leur côté & la ville
du fien s'occuppent encore de diverfes mefures
pour prévenir de nouveaux défordres & des moyens
de garder fûrement les prifonniers. Il y a un
--
( 191 )
camp formé auprès du Parc St-James , & on retient
des corps de, troupes dans tous les environs de
Londres.
A en juger par la multitude d'articles de Gazettes,
fur tout de celles des Miniftres qui imputent l'é ,
meute aux Confeils de France , & qui donnent divers
détails à ce sujet , il eft très- vraiſemblable
que le Gouvernement voit avec plaifir cette opi,
nion s'accréditer.
-
Mylord & Mylady Mansfield occupent un appar.
tement dans le Palais de St-James , où ils refte
ront , par le defir du Roi , jufqu'à l'entière ceffation
des troubles , fur lefquels il fembleroit qu'on
n'eft pas très- raffuré, Des Américains qui font
à Londres n'ont pas laiffé échapper cette occafion
de rappeller le fouvenir de leurs villes & leurs
maiſons mifes en cendres par les ordres cruels du
Confeil du Roi & du Parlement , ordres dans lefquels
Milord Mansfield a eu la principale influence ;
& il y a des papiers publics où on lui demande
comment il fe trouve du feu à fon tour ?
Le 10 on a appris à Portsmouth que l'efcadre
aux ordres de l'Amiral Geary avoit paru le 9 à
fix lieues S. S. O. de la pointe de St. Albans
qui n'eft qu'à une petite diftance de l'Ile de Wight,
On apprend de Lisbonne que le Commodore
Johnfon a loué une maison à Bellona , & qu'il
doit paffer à terre tout le tems que fon efcadre
fera en croifière . Trois de fes vaiffeaux étoient
déja à la mer lorfque le bâtiment porteur de ces
nouvelles a appareillé de Lisbonne , mais le Huffar
n'a pu fortir faute d'hommes ; les trois quarts de
Les équipages étant dans les hopitaux . L'escadre
du Commodore a été on ne peut plus malheureuſe ;
elle n'a fait que deux prifes , favoir , un petit
corfaire & une polacre côtière Eſpagnole. Le Com
modore a extrêmement mécontenté le Capitaine &
l'équipage du Huffard pour avoir prétendu qu'il devoit
avoir la part du vaiffeau le Manille , pris aux
( 192 )
attérages de Ténériffe par le Huffard. Il est vrai
que , quoique cet évènement ait eu lieu avant l'atrivée
du Huffard à Lisbonne , ce vaiffeau étoit
néanmoins déja nommé pour faire partie de l'elcadre
du Commodore.
Peu d'inftans avant la mort le Lord Chatam
avoit donné en Parlement le Confeil de rappeller
d'Amérique notre armée. Hélas ! fi cette malheureufe
guerre dure encore un an , nous n'y aurons
plus d'armée à rappeller ; elle fera toute entière
paffée dans cet autre empire d'où on ne revient
point ; & le Lord Chatam qui fouhaitoit la voir
plus près de lui , eſt déja en grande partie fatis.
fait.
»Nos papiers rapportent une Anecdote , qu'ils
eftiment propre à faire connoître le caractère & les
difpofitions de deux des fils du Roi. - Un Artiſte
ingénieux , avoit montré au Prince de Galles & au
Prince William Henri fon frère , un procédé de fon
invention , pour faire de toute efpèce d'écriture une
copie parfaitement femblable à l'original. Après
en avoir fait deux ou trois épreuves , qui réuffirent
parfaitement, il pria les Princes de vouloir bien écrire
eux-mêmes quelques mots qu'il pût copier felon fa
'méthode ; voici la phrafe qu'écrivit le Prince de
Galles. » Je crois que cette découverte fait honneur
» à fon inventeur : « voici celle du Prince Guillaume
Henri , » Etant par la latitude de .... Nous eumes
» connoiffance de neuf vaiffeaux de guerre Eſpa-
»gnols «<.
Dans la dernière Affemblée ( le 18 Mai , )
des Citoyens de Londres , il fut queſtion d'établir
un Comité de Correfpondance , quelqu'un du
parti Minifteriel , motiva fon oppofition en difant ,
» qu'une réfolution pareille pouvoit avoir les plus
» dangereufes conféquences , & que c'étoit ainfi que
» l'indépendance de l'Amérique avoit commencé .
Eh bien ! s'écria quelqu'un , eſt- ce là une raiſon qui
doit nous arrêter ?
Qualité de la reconnaissance optique de caractères