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1780, 04, n. 14-18 (1, 8, 15, 22, 29 avril)
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483
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Texte
MERCURE
DE FRANCE
DÉDIÉ AU ROI ,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES,
CONTENANT 4
Le Journal Politique des principaux événemens de
toutes les Cours; les Pièces fugitives nouvelles en
vers & en profe ; l'Annonce & l'Analyse des
Ouvrages nouveaux ; les Inventions & Découvertes
dans les Sciences lesArts ; les Spectacles ;
les Causes célebres ; les Académies de Paris & des
Provinces ; la Notice des Édits , Arrêts ; les Avis
particuliers , & c. &c.
SAMEDI Ier AVRIL 1780 .
A PARIS ,
Chez PANCKOUCKE , Hôtel de Thou ,
rue des Poitevins .
Avec Approbation & Breveté du Roi
P
TABLE
Des Matières du mois de Mars.
IECES FUGITIVES . Lettres d'un Voyageur Am
Vers à Milede L.....
-AJulie ,
glois ,
3 L'Abailard Supposé ,
53
106
150
-Sur la Mort de M. du Discoursqui a remporté leprix
Couëdic , 148
Remerciement en vers à M. de
L***
,
Epître à l'Enfance ,
de la Société Royale d'Agriculturede
Soiffons , 159
Observations sur la Rage ,168
7 Amusemens variés ,
49
Le Beau Idéal , Ode à M. SPECTACLES .
Houdon ,
170
97 Académie Roy. de Musiq. 33 .
Odefur la Parfaite Indifférence
,
Romance ,
137 , 177 .
145 Comédie Françoise , 90 , 140
53 Comédie Italienne , 38,93 ,
Enigmes & Logogryphes , 9 ,
56 , 104, 149
142.
ACADÉMIES .
NOUVELLES LITTER. Séance de l'Académie de Bori
Effai fur les Elégies de Ti- deaux ,
bulle, 10 VARIÉTÉS.
Les Mois, Poëme en douze Découvertes ,
Chants , premier Extr. 21 Gravures ,
-Second Extrait , 73 Muſique ,
184
48
46 , 94 , 191 ,
24
-Troisième Extrait , 122 Annonces Littéraires , 47, 95,
Exanen du Poëme de l'Opéra
d'Atys,
191.
$8
APPROBATION.
JAI lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , lo
Mercure de France , pour le Samedi premier Avril. Je n'y
rien trouvé qui puiſſe en empêcher l'impreſſion. A Paris
le 31 Mars 1789. DE SANCY.
De l'Imprimerie de MICHEL LAMBERT.
rue de la Harpe , près Saint-Côme,
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI IC AVRIL 1780.
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LE RUISSE A U.
Ο
TOI , qui repoſais ſur ton urne tranquille ,
Toi , que mille rochers couvroient de leurs remparts ,
Ruiſſeau , pourquoi ſortir du fond de ton aſyle ?
Ah ! crains le bruit & les regards ;
Un foleil impoſant, des campagnes riantes ,
Des jours étincelans & des nuits plus touchantes ,
Tout promet le bonheur , mais tout a des haſards ,
Tu t'échappes , tu fuis , guidé par l'eſpérance ;
Mais ce bonheur , dont l'apparence
Fait frémir tes flots agités ,
Ce bonheur que tu ſuis n'eſt qu'une ombre infidelle
En vain ton murmure l'appelle ,
Il fuira déſormais à pas précipités.
Loin de ces amoureux ombrages ,
A
4
MERCURE
Hélas ! ne crois pas que toujours
Les cieux , d'un rayon pur éclairent tes rivages ;
Il s'élève de noirs orages ,
Même au milieu des plus beaux jours.
Je parle en vain: tu ſuis le penchant qui t'entraîne
Vers la rive inconnue où tu dois repoſer :
Tuvas chercher la région lointaine ,
Qui pourra te déſabuſer.
En cet inſtant , la Nature eſt parée
Des plus éclatantes couleurs ;
Le ſoleil plane ſeul dans la voûte azurée ;
Tout fourit, Amuſé de préſages trompeurs ,
Tu fuis ce vallon folitaire ;
Et dans ton cours , ô Ruiſſeau téméraire ,
Tu ne prévois que d'aimables erreurs .
Hé bien , obéis-donc à ta pente invincible ,
Et quitte de ces bords les conſtantes douceurs.
:
Puiſſe ton onde , en ſa courſe paiſible ,
Ne voir , n'arroſer que des fleurs !
Puiffent les Dryades charmantes ,
Sous un feuillage toujours frais ,
Confier à tes eaux errantes
Le doux tréſor de leurs attraits !
Que ta fource heureuſe & facrée
Frémiffe, en les touchant , d'amour & de plaifir!
Qu'à tes flots careſſans la Bergère livrée ,
Trouve dans ſon ame enivrée
Le premier ſentiment ou le premier defir !
DE FRANCE.
* Et fi jamais , traverſant ma Patrie,
Tu viens baigner , après quelques détours ,
Cette terre , hélas ! fi chérie ,
Où j'ai vu fuir mes premiers jours
Entre les bras de ma Sophie ....
ORuiſſeau fortuné ! rallentis un moment
Le cours impatient de ton onde incertaine ;
Vas foupirer aux pieds de celle qui m'enchaîne ,
Et porte-lui les voeux du plus fidèle amant !
Heureux Ruiſſeau , quand ſur ta rive
Elle ira rêver en ſecret ,
Si fur ton onde fugitive
Ellejette un regard diſtrait :
Ah! qu'un trouble enchanteur , une joie inquiète ,
Lui diſe que tu viens du fond de ma retraite ! ...
Avec le plus beau de nos jours
Que mon image retracée
Occupe un moment ſa penſée
Du ſouvenir de nos amours !
Anij
8 MERCURE
AIR D'ATYS , chanté par M. LEGROS.
ANDANTE.
2
4
BRU- LÉ d'u- ne flam -me Qui fait
mon mal-heur , Il faut dans mon
a- me Ca-cher ma douleur ; ILA
faut que j'ex - pi - re Viti- me du
fort , vi Eti- me du fort, Sans
même o fer di re Qui cau- ſe ma
mort , ſans même o-fer di-re qui
L
DE FRANCE.
cau - fe ma mort , qui cau ſe ma
mort. Par- mi l'al - le-gref- ſe D'un peuple
af ſemblé , Con-fus & trou- blé , De
quel le triſteſſe Je ſuis ас- са-
blé! de quel-le tri ſteſſe je ſuis
ac- ca-blé ! Brû-lé d'u - ne flam-meQui
fait mon mal - heur , Il faut dans mon ame
Cacher ma dou - leur ; Il faut
Aiv
MERCURE
que j'ex- pi- re Vi Eti -me du
fort , Sans mê-me o. fer di re
Qui cau ſema - mort , qui cau - fe
ma mort; fans mê-me o- fer
di re qui cau - fe
ma mort,
qui cau ſe ma mort , qui
cauſe ma mort.
DE FRANCE.

Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
Le mot de l'énigme eſt la Pie ; celui
du Logogryphe eſt Peignoir , où ſe trouvent
ire , pin , pigeon , Pô , Ger , bourg de Normandie
, poire , orge , région , Roi & orne.
ÉNIGME.
JE fus cocher dès le berceau ,
Habile fur mer & ſur terre ,
Et de plus , contre l'ordinaire ,
Je ne bus jamais que de l'eau.
De mes ſoins voici le ſalaire :
On m'a , par un revers falot ,
Oté mes chevaux , ma voiture ;
Il m'a fallu , ſimple fallot ,
Courir le monde à l'aventure .
Mais , écoutez encore un mot :
Des méchans , dignes du fagot ,
Pouffés ſans doute par le diable ,
M'ont à la fin rendu perclus ,
Et l'on tient mon mal incurable.
Cependant fi je n'étois plus ,
Auſſi-tôt cette race ingrate
Ne remueroit ni pied ni patte ,
Et ſes beaux jours feroient perdusa
( ParM. C. d'H. , Avocat. )
:
:
Av
10 MERCURE
LOGOGRYPHE
LIS
Es cendres , effet du trépas ,
Sont le ſignal de ma naiſſance ;
L'austérité , la tempérance ,
Accompagnent toujours mes pas.
Six pieds forment mon tout , dérivé de quarante,
Leur tranſpoſition préſente un élément
{
Vaſte miroir du firmament ,
Mobile champ d'honneur , de gain & de tourmente;
L'inſtrument dans la guerre autrefois uſité
Avant qu'on eût le fufil inventé ;
L'aîle d'une barque légère .
Je ſuis.... J'allois , Lecteur , dévoiler le myſtère ,
Je me tais par refpect pour ta fagacité.
( Par B. A. D. S. C. )
NOUVELLES LITTÉRAIRES .
ALMANACH des Muses , ou choix des
Poéfies Fugitives de 1779. A Paris , chez
Delalain , Libraire , rue S. Jacques.
QUOUIOIQQUU''OONN at pu dire de
Ces Almanachs du Pinde , où la preffe indignée
Entaffe en gémiſſant tous les vers de l'année ,
c'étoit une heureuſe idée de préſenter aux gens de
goût, le premier jour de chaque nouvel an , les
DE FRANCE. II
Vers heureux que l'année précédente avoit produits.
Les tréſors du talent méritoient d'avoir dans
l'année un jour de récolte , comme les tréſors de la
Nature. Mais ceux qui ont paru exiger qu'on leur
donnât tous les douze mois un Volume de bons vers ,
connoiſſent bien peu le prix & la nature des productions
de l'eſprit. Le génie même ne doit faire
que peu de vers pour en faire toujours de bons ; il
faut qu'il choiſiſſe entre la perfection & l'abondance,
On a pu juger que la Poésie des Boileau & des Racine
étoit perdue , du moment qu'on a vu imprimer
des volumes de vers comme des volumes de proſe.
Le génie qui dicte de beaux vers aux Poëtes leur apparoît
quelquefois , il ne vit jamais avec eux : on
l'a dit mille fois ; Horace n'a fait dans toute ſa vie
qu'un très-petit volume de vers ; mais on fait par
coeur tous les vers d'Horace.
C'eſt le nom& les vers de Voltaire que tous les
Lecteurs cherchoient d'abord dans cet Almanach ;
ce n'eſt point ſans attendriſſement que nous y avons
trouvé encore deux petites Pièces charmantes de ce
grand Homme. La première eft adreſſée ſous le nom
de Madame du Ch.... à M. de Forcalquier , qui
lui avoit envoyé une pagode tenant un hemif
1
phère.
CE gros Chinois en tout diffère
Du François qui me l'a donné ;
Son ventre en tonne eſt façonné ,
Et votre taille eft bien légère .
IL a l'air de s'ex afier
En admirant notre hémisphère.
Vous aimez à vous égayer
Pour le moins fur la race entière
Que Dieu s'aviſa d'y créer.
Le col penché , clignant les yeux ,
Avj
12 MERCURE
Il rit aux Anges d'un fot rire ;
Vous avez de l'eſprit comme eux ,
Je le crois , & je l'entends dire .
La ſeconde eſt une réponſe à Madame du Bocage,
qui avoit adreſſé des vers à l'Auteur , le jour de S.
François , la fête.
QUI parle ici de Saint François ?
Je crois reconnoître la Sainte ,
Qui de ma retraite autrefois
Viſita la petite enceinte .
Je crus avoir Sainte Vénus ,
Sainte Pallas dans mon village ;
Aifément je les reconnus ,
Car c'étoit Sainte du Bocage .
L'Amour même aujourd'hui ſe plaint ,
Quedans mon coeur étant fêtée ,
Elle ne fut que reſpectée .....
Ah ! que je ſuis un pauvre Saint !
Voilà ces grâces naturelles du bon eſprit , que
tant d'Auteurs ont cru égaler par le ton précieux &
maniéré du faux bel- eſprit. Qu'il faudroit avoir peu
de goût pour ne pas diftinguer le ton de ces vers , de
ces prétendus vers charmans , où les Auteurs croient
peindre le beau monde en ne peignant que leurs
propres ridicules !
Tout le monde a donné des larmes à la mort de
Voltaire ; mais on aime fur - tout à voir conſacrer ſa
mémoire par ceux qui ont partagé avec lui les honneurs
qu'on accorde au génie. Sa gloire paroît encore
plus affurée dans la poſtérité , lorſque des hommes
, tels que M. Thomas , ſe rendent les organes
DE FRANCE.
13
deshommages de ſon ſiècle. Voici des vers que cet
Académicien a gravés au bas d'un monument érigé
par Madame de * * à l'Auteur de la Henriade.
Le plus grand de ſon fiécle en fut le plus aimable;
Sur ſes écrits , ſur ſes difcours ,
Lagrâce répandit ce charme inexprimable
Qui , ſans nous fatiguer , nous attache toujours.
Il épuiſa la gloire , il tourmenta Penvie ,
Chacun de ſes travaux éterniſa ſa vie ,
Et ſes bienfaits encor ont embelli ſes jours .
Les Beaux-Arts éperdus , l'Amitié déſolée
Voudroient lui dreſſer un autel ;
Cherchant un jour ſon mauſolée ,
L'Univers doutera s'il eût rien de mortel.
On ſe ſouvient encore des applaudiſſemens que
reçut à une Séance de l'Académie Françoiſe le Difcours
en vers de M. Marmontel , ſur l'Espérance de
fe Survivre. On retrouve ici ce Diſcours ; & s'il
n'avoit pas été imprimé tout entier dans le Mercure
, nous nous croirions obligés d'en citer pluſieurs
morceaux. C'eſt un des ouvrages où l'on voit le
mieux combien cette Philoſophie , que la raifon
puiſe dans les ſentimens du coeur humain , reçoit facilement
les mouvemens & les couleurs de l'éloquence.
Qui pourroit n'être pas touché de ces vers ?
Et fi rien n'eſt ému dans cette urne glacée ,
Pourquoi fi tendrement la tiendrois -je embraſſée ?
Je ne ſens point un coeur ſous le mienpalpitant :
Onne me répond point, mais peut- être on m'entend.
La Nature a mêlé ce charme involontaire ,
Aux regrets d'un époux errant & folitaire ,
Aux regrets d'un amant que conſume l'ennui ;
Une ombre ſeule au monde est encor tout pour lui.
14
MERCURE
On a remarqué quatre Elégies dont l'Auteur ne
s'eſt point nommé ; & beaucoup de jeunes Ecri- vains cuſſent ſouffert ſans doute impatiemment le voile de l'anonyme , en faiſant imprimer des morceaux
qui annoncent autant de talent dans un genre
qui n'appartient encore à perſonne dans la Poéfie
Françoiſe . La première eſt le portrait d'Eucharis ; & c'eſt auſſi celle qui nous paroit la meilleure.
Regardez Eucharis , vous qui craignez d'aimer ,
Et vous voudrez mourir du feu qui me dévore ;
Vous , dont le coeur éteint ne peut plus s'enflammer.
Regardez Eucharis , vous aimerez encore.
Il faut brûler quand de ſes flots mouvans
La plume ombrage , en dais , ſa têre enorgueillie ;
Il faut brûler quand l'haleine des vents
Diſperſe ſes cheveux ſur ſa gorge embellie.
Un air de négligence , un air de volupté ,
Le fourire ingénu , la pudeur rougiſſante ,
Les diamans en feu , l'hermine éblouiſſante ,
Et la pourpre & l'azur , tout fied à ſabeauté.
L'Amour même a poli ſa main enchantereſſe ,
Ses bras ſemblent formés pour enlacer les Dieux ;
Soit qu'elle ferme ou qu'elle ouvre les yeux ,
Il faut mourirde langueur ou d'ivreſſe ;
Il faut mourir , lorſqu'au milieu de nous
Eucharis , vers le foir , nouvelle Therpficore ,
Prend la harpe dans ſes genoux , Et mê e aux doux conceres ſa voix plus douce encore .
Que de légèreté dans ſes doigts délicats !
Tout l'inſtrument frémit ſous fes deux mains errantes ,
Et le voile incertain des cordes transparentes ,
Même en les dérobant , embellit ſes appas,
1
DE FRANCE. I
Une critique ſévère peut reprendre quelques fautes
dans ces vers. Les cordes de la harpe ne font pas
transparentes . A quels doux concerts Euca aris melet'elle
ſa voix ? Mais tout ce morceau reſpire la grâce
& l'amour. L'Auteur a ſaiſi & a rendu heureuſe-
'ment des effets nouveaux dans la parure des femmes
&dans les talens qu'elles cultivent ; c'eſt un moyen
de rajeûnir & de varier la poéſie. Pourquoi n'en
fait- on pas plus ſouvent uſage ? Parce qu'il exige des
expreffions nouvelles , & qu'il eſt bien plus facile de
rendre d'une manière commune des effets qui ont été
mille fois rendus ; parce que les faiſeurs de vers , qui
parlent toujours de leur génie , nefont preſquejamais
inſpirés que par le génie des autres ; & que pour celui
qui réſerve ſon admiration aux choſes vraiment
neuves & originales , toute la poéfie du monde fe
réduit aux ouvrages d'une vingtaine de Poëtes.
Il y a quelques mouvemens d'une ame paffionnée
dans la ſeconde Élégie , les Voyages.
Que'n'ai- je point tenté ? Dieux ! qu'il eſt difficile
D'abjurer promptement de ſi longues amours !
Tant que le même mur nous ſervira d'aſyle ,
Tant que le même ciel éclairera nos jours ,
Hélas! je le ſens bien, je l'aimerai toujours,
Si vous voulez que je l'oublie ,
O mes amis , partons , ôtez-moi deſes yeux:
Pourde lointains climats abandonnons ces lieux;
Courons interroger les champs de l'Italie ,
Et lui redemander ſes Héros & fes Dieux ,
Fuyons.
Nos vaiſſeaux font- ils prêts ? Pouſſez-nous loin du bord,
1. Compagnons , courbez - vous ſur des rames pareilles ,
Fendez légèrement le dos des ficts amers ,
Abandonnez la voile au fouffle qui l'entraîne,
16 MERCURE
Onferoit dabord porté à croire qu'un amant fi pal.
fionné netrouvera pointdans ſa fuite le remède qu'il en
eſpère ; qu'arrivé dans cette ſuperbe Italie , les prodiges
des Arts & de la Nature , tout ce qui frappera
ſes ſens , reveillera & nourrira ſon amour ; que du
haut du Panthéon & du Capitole qu'en vain il
s'efforcera d'adınirer, ſes yeux pleins de larmes ſe
tourneront vers les lieux qu'il abandonne. Mais on
eſt ſurpris de voir que chaque objet qu'il rencontre
s'empare de toute ſon imagination ; qu'il en décrit
les beautés en Poëte , ſans jeter un ſeul de ces cris de
l'ame qui , dans un ſimple reſſouvenir qu'on étouffe ,
montrent une paſſion toute entière ; & alors on
eſt tenté de croire qu'il n'avoit pas un ſi grand beſoin
de fuir. Puiſque l'Auteur , dans cette Elégie ,
s'eſt montré Poëte beaucoup plus qu'amant , on
peut lui reprocher encore de n'avoir point trouvé des
traits affez nouveaux pour peindre Rome & l'Italie.
Je découvre déjà la ville des Céfars ,
Rome , en Guerriers fameux autrefois ſi féconde ,
Rome , à la fois ſépulcre & berceau des Beaux-Arts ,
Rome, dans tous les temps Souveraine du monde.
Ces vers en rappellent beaucoup d'autres , ils en
rappellent même de meilleurs. Le dernier , par
exemple , n'a pas dû coûter beaucoup après ces deux
vers de la Henriade.
Rome,dont le deſtin dans la paix , dans la guerre ,
Eſt d'être en tous les temps maîtreſſe de la terre.
OBacchus ! ton nectar divin
S'aigriffoit fur mon coeur , &ſe tournoit en larmes.
Ces deux vers ſont de bien mauvais goût: ce
n'eſt point même une de ces fautes qui échappent à
la négligence; elle tient à quelque choſe de bien
plus dangereux pour le talent.
DE FRANCE. 17
Là , peut- être , l'étude , & l'abfence &le temps,
Pourront bannir de ma mémoire
Un amour inſenſé qui terniroit ma gloire ,
Et dont le vain délire abrégea mes instans.
Ce dernier vers ſeroit bien placé , ſi l'Auteur , ſe
tranſportant dans un avenir où il ne ſera plus , parloit
de la paſſion qui l'auroit conduit au tombeau ;
mais il manque de ſens lorſque l'Auteur parle du
moment où il vit encore , & où il montre même l'efpérancede
vaincre ſon amour. 1
Ily ades beautés de poéſie deſcriptive dans les
Jardins de Trianon , autre Élégie du même Auteur.
Celle qu'il adreſſe à ſa Muſe , rappelle les Poëtes
anciensdans quelques détails : & c'eſt- là , aux yeux
des véritables juges , un mérite d'autant plus précieux
, que tous les jours ildevient plus rare. En parcourant
les vers de ce Recueil, les meilleurs même
ne paroiſſent guère faits que par des hommes du
monde qui ont de l'eſprit; preſque jamais on n'y
reconnoît l'Homme de Lettres. Malheureuſement
l'Auteur a imité quelques anciens , même dans l'objet
général de ſon Élégie. Elle eſt deſtinée à féliciter ſa
maîtreffe d'avoir un amant dont le génie & la gloire
vont rendre ſa beauté immortelle ; & cette imitation
ne nous paroît pas également heureuſe. Enivré
d'amour-propre & d'amour , un Poëte a pu dire une
fois : « O l'objet de tous mes voeux , ton amour & ta
১১ beauté font le charme de ma vie ; mais c'eſt mon
>> génie & mon amour qui rendront ta beauté im-
>>>mortelle. >> Horace a pu s'écrier une fois , « je ne
>>>mourrai pointtout entier : j'ai érigé un monument
>>>que les fiécles ne pourront détruire ; » & on a pu
applaudir à cet orgueil naif , lorſqu'on l'a cru
échappé de l'ame dans un de ces momens d'ivreſſe
&d'enthouſiaſine , qui montrent l'ame toute entière.
Mais on n'eſt point diſpoſé à la même indul
18 MERCURE
gence pour un orgueil imité des anciens. On ne
peut aimer dans ce ſentiment que la naïveté qui le
laiſſe échapper. Combien on aimeroit mieux le Poëte
qui croiroit devoir ſon immortalité aux charmes de
ſa maîtreſſe ! mais ces deux ſentimens ſont également
ufés l'un & l'autre , & chaque Lecteur dit à
peu-près comme La Fontaine ,
Ilme faut du nouveau, n'en fût-il plus,aumonde.
Onnous annonce un Recueil d'Elégies du même
Auteur , & il nous ſemble que ceux qui aiment en
core la poéſie doivent l'attendre avec impatience. Ce
ne fera point , fans doute, la Muſe de Tibulle ; ce
ne ſera point cette poéſie qui s'embellit par la langueur
même que l'amoury répand ; ce ne ſera point
ce Tibulle qui , dans le bonheur ne fait entendre que
la voix affoiblie de la volupté , & dans l'infortune ,
n'accuſe le fort ou ſa maîtreſſe que par ces gémiſſemens
d'une ame douce qui a tout perdu dans la vie
lorſqu'on a ceffé de l'aimer. L'Auteur annonceroit
plutôt, à ce qu'il nous ſemble , le caractère & le
talent de Properce ; de ce Properce , qui paroiſſoit
né pour un autre genre que I Élégie ; qui célèbre ſon
bonheur avec éclat, ſe plaint de fes maux avec refſentiment;
ne peut jamais parler de ſes amours, ſans
rappeler les amours de tous les Dieux de la Mythologie
; & chez lequel même on a peine à diftinguer
la polion de l'amour , de la verve d'une imagination
poétique.
Une Pièce qui a pour titre , aux hommes de tous
les temps , commande l'attention à tous les Lecteurs
de l'Almanach des Muſes. C'est comme qui diroit
que l'Univers fe taiſe , & m'écoute parler. On doit
avoir de grandes choses à dire , & l'on doit être sûr
de les dire d'une grande manière lorſqu'on prend de
pareils ti res. La Pièce commence ainſi ;
Mafoi , mes amis , plus on penſe
DE FRANCE. I
Moins on ſe retrouve éclairé ;
200
Moi , je vous parle en confcience ,
Ce globe aux abus eft livré.
On peut être un peu ſurpris de ce ton leſte que
prend l'Auteur avec les hommes de tous les temps.
-:
24
Et ſouvent la loi d'un climat
Eft le ridicule de l'autre .
Prouvez , me diront quelques fots ,
Soit ; :
Nous ne ſavons pas pourquoi l'Auteur ſe fait demander
des preuves précisément par des ſots ; les
fots communément ſont affez portés à croire ſans
preuves : les gens d'eſprit ſont un peu plus difficiless
mais ſa démonstration, eſt ſans réplique ; car pour
faluer les gens nous nous découvrons la tête , & les
Japonois tirent leurs pieds des ſandales ; car nous
portons le deuil en noir , & les Japonois en blanc ;
car les Tartares portent l'épée à leur manière , ( ce
qui est bien ſurprenant ! ) & cette manière eſt d'avoir
la pointe par devant & la poignée par derrière.
Voilà , il faut en convenir , des abus bien affreux
auxquels ce pauvre globe eſt livré.
L'Auteur , qui ſe connoît ſi bien en abus , en cite
d'autres qui font d'un autre genre ; l'uſage , par
exemple , des Caffres , qui font tomber leur vieux
père d'un arbre , & le dévorent comme un fruit mûr ;
l'uſage encore de ces Moluques maudits qui , pour
régaler leurs amis , empruntent le père d'un voiſin.
Pour ces uſages- là , nous convenons que ce ne font
pas de legers abus ; mais on pourroit dire auſſi que
s'ils exiſtent en effet quelque part , ils ne font la loi
ni le ridicule d'aucun climat. Il faudroit que l'Auteur
eût un grand fonds de gaîté pour être tenté d'en
rire ; &'on peut l'aſſurer que jamais il n'y a eu de
peuples qui ſe ſoient affemblés pour délibérer
20 MERCURE
arrêter qu'ils mangeroient leurs pères dans les beaux
jours de fêre. Enfin , lorſqu'après avoir rappelé ces
atrocités , l'Auteur finit par dire ,
,
Il faut de tout
Remercier la Providence.
1
ce ton léger , que, l'Auteur veut prendre abſolument
ne paroît pas de très - bon ton; & on ne
trouve point là ce bon ſens de Matthieu Garo , qui
remercie Dieu de toute choſe , lorſque c'eſt un gland
qui lui tombe ſur le nez du haut d'un chêne , où il
ſe plaignoit de ne pas voir des citrouilles. Nous
prions l'Auteur de croire que nous n'avons pas été
chercher dans l'antre de Tophronius l'opinion que
nous devions avoir des grandes vérités qu'il a révélées
aux hommes de tous les temps ; qu'il ne faut pas être
un grand forcier pour voir que ſes vers manquent
trop quelquefois de ce bon fens , auquel Boileau
diſoitque tout devoit tendre ; & que malgré les obſervations
que nous venons de faire , nous demeurons
perfuadés qu'il auroit pu être un homme de
tous les temps , fi de très-bonne heure des amis
fincères lui avoient ſouvent répété ,
Ma foi , mon ami , plus on penſe,
Plus on ſe retrouve éclairé .
1.
:
Tous ceux qui connoiſſent les Poéfies de M. le
Chevalier de Parny , & qui ſont ſenſibles au naturel
, la première des graces , s'arrêteront ſur une
pièce qui porte ſon nom , & qui eſt intitulée les
Fleurs. C'est une Epitre dont l'objet eſt de donner
àune femme des leçons ſur la culture des fleurs . Cer
jobjet eſt même annoncé , peut- être , avec un peu
trop d'importance.
C'eſt à Delille à peindre la Nature;
De Saint- Lambert la voix brillante & pure
i
:
DE FRANCE. 2
Nous fit connoître & chérir ſes tréſors :
Ma foible voix va chanter ſa parure ,
Prêtez l'oreille à fes nouveaux accords.
Ce ton eft ici d'autant plus déplacé , que les préceptes
que donne M. le Chevalier de Parny font trèsfimples
& fi répandus , qu'ils ne peuvent être ignorés
de quiconque a ſeulement le projet de cultiver des
fleurs ; & ce défaut devient encore plus ſenſible , lorfqu'on
voit que l'Auteur écrit de la ville à une femme
qui vit à la Campagne , où elle s'occupe du ſoin
desfleurs uniquement. Il eût été moins choquant , fi
l'Auteur , occupé lui-même , à la Campagne , de
cette culture , eût écrit à une femme de la ville qui
en eût ignoré les plus ſimples détails. Avec un changement
fi facile à faire , M. le Chevalier de Parny
corrigeroit un défaut conſidérable de ſon Ouvrage.
Onpeut faire à M. de Parny un reproche plus
grave , c'eſt de n'avoir pas affez travaillé des vers
didactiques , pour leur ôter, par toutes les refſources
du talent & de l'art , la ſéchereſſe que des vers dia
dactiques ont naturellement. Des préceptes ſur la
culture des fleurs ſembloient pourtant pouvoir être
relevés & embellis , même ſans beaucoup de peine s
ce n'est pas ici qu'on étoit obligé de changer de
Secs chardons en oeillets & en rofes :
De leurs fachots tirez enfin les graines...
Mais une épreuve eft alors néceſſaire ,
De leur bonté l'eau doit vous aſſurer......
Etfans tarder arrosez-la d'une eau
Par le foleil constamment échauffée.
L'oignon demande un fol épais & gras..
Que la houlette enlève leurs oignons.
5
Preſquetous ces vers ſontdes lignes de profe & d'une
proſe sèche & aride. Peut-êtreM.le Chevalier deParny
a-t-iltropcompté ſur l'élégance même de ſon ſujet :
22 MERCURE
peut-être auffi faut-il s'en prendre à ce que, dans les ſu
jets qu'il a traités juſqu'à préſent , le mot qui ſe préfente
d'abord a toujours aſſez d'élégance & de cou
leur. En peignant les douceurs & les voluptés de l'amour
, l'expreffion la plus naïve & la plas ſimple eſt
auſſi preſque toujours celle qui a le plus de charmes.
M. de Parny péche quelquefois contre la juſteſſe ,
comme contre l'élégance.
Si leurs parfums répondoient à leurs charmes ,
Bientôt la roſe , objet de nos dédains ,
Pour fon empire auroit quelques alarmes .
L'empire de la roſe ſeroit aſſurément détruit ſi elle
étoit devenue l'objet de nos dédains , & la roſe devroit
avoir alors un peu plus que des alarmes.
Ces nouveaux foins partagés avec yous .
Amuferont mon oifive pareſſe.
Une pareſſe qui prend des ſoins n'eſt pas tout-àfait
oifive ; & puis , quelle idée de plus le mot oiſive
ajoute-t'il au mot pareffe ? On retrouve tout de ſuite
le talent heureux de M. le Chevalier de Parny , dès
qu'il retrouve lui - même des objets ſemblables à ceux
où il a mérité ſes premiers ſuccès.
N'oſez jamais , d'une indiſcrete main ,
Toucher la fleur & profaner le fein
Que chaque aurore humecte de ſes larmes ;
Le doigt ternit la fraîcheur de ſes charmes ,
Et leur fait perdre un tendre velouté ,
Signe chéri de la virginité.
Au foufle heureux du jeune époux de Flore,
Le bouton frais s'empreſſera d'éclore
Et d'exhaler ſes plus douces odeurs .
Zéphire feal doit careſſer les fleurs .
DE FRANCE.
23
Les vers où il peint les beautés & le caractère de
chaque fleur font encore très- agréables.
Des feux du jour évitant la chaleur,
Ici fleurit l'infortuné Narciſſe ;
Il a toujours confervé la pâleur
Que ſur ſes traits répandit la douleur;
Il aime l'ombre à ſes ennuis propice ,
Mais il craint l'eau qui cauſa ſon malheur.
Les deux vers de M. de Saint Lambert ſur la même
Aeur , nous semblent pourtant bien plus heureux &
bien plus poétiques.
Le Narciſſe courbé ſur ſa tige flottante ,
Et qui ſemble chercher ſon image inconſtante.
Parmi les pièces dont il ſeroit trop long de parler
en détail , voici ceux que nous avons diftingués :
les vers d'un homme qui se retire à la campagne,
par M. Ducis. On ſavoit déjà , que ce Poëte , dont
l'ame reſpire le tragique , fait quelquefois des vers
pleins de douceur & de naïveté.
Ovous , prez enchanteurs ! ô vous , boccages ſombres ,
Prêtez- moi vos tapis , cachez -moi ſous vos ombres ,
Que je puiſſe en mourant dire à ce beau ſéjour :
: <<Tu fus mon premier charme & mon dernier amour !
2
:
On croit lire La Fontaine. Deux Epîtres de M. de
Grouvelle. Il y a beaucoup d'eſprit dans toutes
les deux , & une préciſion heureuſe dans le ſtyle.
Une Epitre à Zéphyrine , dont l'Auteur ne s'eſt
point nommé. Du naturel avec de l'eſprit , & des
plaiſanteries ſur les grands ſentimens de l'amour ,
fans perfifflage. C'eſt une des Pièces du Recueil
qu'on lit avec le plus de plaifir. Une Fable
de M. Imbert , où l'on voit des détails defcriptifsal
24 MERCURE
ſez bienrendus pour rappeler le Poëme du Jugement
de Pâris.
Ceux qui achettent tous les ansce Recueil, auront
eu , ſans doute , du regret de n'y trouver aucune
Pièce de M. le Chevalier de Bo..... ni aucune
Romance de M. Berquin. On a dit ſur les
hommes, ilfaut en revenir toujours aux bonnes gens :
dans les productions de l'eſprit , il faut en revenir auſſi
toujours à ce qui eſt ſimple , à ce qui eſt naturel
, à ce qui est touchant : & ce ſont-là les caractères
heureux de ce qu'on connoît de MM. Berquin
& Bo....
La Forêt de Navarre , Poëme de M. de Fontanes,
termine ce Recueil. Ce nouvel eſſai d'un jeune Poëte
qui a donné de ſi belles eſpérances , a été vivement
critiqué par les gens du monde. On en a
vu tous les défauts , qui ſont aſſez nombreux; on
ne s'eſt pas autant ſouciéde remarquer les beautés,
qui font pourtant aſſez frappantes.
On ne peut diſconvenir que la compoſition générale
du Poëme ne ſoit très défectueuse. Le
plus ſouvent on ne voit point du tout la marche
du Poëte , & lorſqu'on l'apperçoit , c'eſt pour être
bieffé par un défaut d'ordre & de liaiſon entre toutes
les parties de l'Ouvrage. On fait bien que l'ordre
& la méthode rigoureuſe d'un Ouvrage philoſophique
feroient un défaut , & non un mérite dans
un Poëme. L'imagination , cette faculté de l'homme
ſi active & fi mobile , qui parcourt & reproduit
en un inſtant les tableaux les plus divers de la nature
: la ſenſibilité , cette ſource de toutes les pafſions,
qui réveille ſouvent à la fois les paſſions les
plus terribles & les plus douces lorſque l'ame
*eft profondément émue : voilà les guides du Poëte
dont elles inſpirent le talent. Mais la rapidité de
leurs mouvemens a beau nous en cacher l'ordre &
la fuite, cette fuite & cet ordre n'en exiftent pas
,
moins
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES .
TURQUIE.
De CONSTANTINOPLE , le 3 Février.
Les tempêtes qui ont régné pendant tout
le mois de Janvier , ont cauſe beaucoup de
dommages dans l'Archipel &dans la Méditerranée
; le commerce & la navigation des
François en ont ſurtout éprouvé les effets.
De 9 bâtimens qui retournoient de Smyrne
àMarseille , 2 ont péri près de Ténédos , 4
ont été démâtés. 14 vaiſſeaux Turcs ont fait
naufrage à l'entrée des Dardanelles. Une
autre flotte Françoiſe de so à 60 voiles marchandes
, aété plus heureuſe ; après avoir été
diſperſée par les vents , elle s'eſt réunie dans
l'Archipel , & eſt arrivée à bon port. 11 de
ces bâtimens étoient deſtinés pour Smyrne ,
7 pour cette capitale , & le reſte pour Salonique
, la Syrie & l'Egypte ; on évalue la
cargaiſon du tout à 15 millions : parmi les
marchandiſes qui la compoſent , il y a près
de 3000 balles de draps. On ne compte pas
moins de 70 bâtimens qui ont paffé depuis
le mois de Décembre dernier de Marseille
dans le Levant. Le commerce Anglois eſt
zer. Avril 1780 . a
( 2 )
bien loinde jouir de ces avantages ; auſſi les
négocians de cette nation defirent que le
Gouvernement envoye quelques vaiſſeaux
de guerre pour le protéger.
On mande de Boſnie que depuis que la
tranquillité a été rétablie dans ces contrées
par la foumiſſion des Albanois , le commerce
ſuſpendu a repris ſon cours & une nouvelle
vigueur. On aſſure entr'autres que celui du
faffran qui en eſt une branche importante ,
eſt parfaitement rétabli.
La peſte inſpire de nouvelles allarmes ;
elle s'eſt manifeſtée de nouveau depuis une
quinzaine de jours. Comme il en eſt mort
quelques perſonnes dans le faubourg de
Galata , la plupart des Miniſtres étrangers
ont tenu leurs hôtels fermés la ſemaine
dernière.
RUSSIE
De PÉTERSBOURG , le Is Février.
Le Général Feld- Maréchal Prince de Gallitzin
, eſt chargé par l'Impératrice d'établir
le Gouvernement de Pétersbourg ſur le pied
preſcrit par les Ordonnances rendues précédemment
; il ſera partagé en ſept cercles qui
ſont ceux de Pétersbourg , Schluflelbourg ,
Sophie , Roſcheſtwensko , Oranienbaum ,
Jamburg & Narwſsh . Cet arrangement doit
cominencer à avoir ſon exécution à la fin du
mois de Mai prochain. On conftruira àquelque
diſtance de Czarsko Zelo , à droite du
nouveau cheminde Novogorod , & à gauche
( 3 )
de celui qui conduit à Porchow , une nouvelle
ville qui portera le nom de Sophie. Les
villages de Roſcheſtwenſtko & d'Oranienbaum
ſeront élevés au rang de villes. La fortereffe
de Cronſtadt n'éprouvera aucun changement
; la police y ſera miſe ſur le pied de
la nouvelle ordonnance.
DANEMARCK.
De COPENHAGUE , le 29 Février.
IL y aura cette année dans le mois de Juin
prochain , un camp compoſé de deux régimens
de cavalerie , de quatre d'infanterie ,
de trois de huſſards , & d'une partie du
régiment d'artillerie de Holſtein. C'eſt auprès
de Rendsbourg qu'il doit s'affembler.
Avant - hier au foir , entre 10 & 11
heures , le feu prit au vaiſſeau de la Compagnie
Aſiatique , la Bonne- Intention , de 36
canons , percé pour 60. Ce bâtiment pris
par les glaces , avoit ſa cargaiſon complette
& étoit deſtiné pour Tranquebar. Le feu
avoit pris dans l'endroit où étoient les marchandiſes
, & étoit ſi violent , qu'il fut impoſſible
de l'éteindre ; comme on ſavoit
qu'outre le ruın , l'arrack & le brandevin ,
il y avoit encore à bord 30 tonneaux de
poudre , on chercha à prévenir les accidens
qu'on craignoit de l'exploſion en le coulant à
fondà coups de canon. Un autre vaiſſeau de la
Compagnie , & la frégate le Bornholm , ne
ceſsèrent de tirer deſſus dans ce deſſein ; le
a 2
( 4 )
:
canon du château joua auſſi , mais inuti
lement. Le bâtiment tirant quinze pieds
d'eau , & la profondeur de la rade n'étant
que de dix ſept , il ne pouvoit s'enfoncer
beaucoup ; le lendemain on répandit le
bruit que l'eau avoit gagné les poudres , &
ce faux bruit attira ſur la glace une foule de
curieux qui s'en approchèrent, d'auſſi près
que le leur permit la portée des boulets.
Vers les dix heures du matin au moment
où l'on s'y attendoit le moins , le feu pénétra
juſqu'à la ſainte-barbe,& le bâtiment ſauta
avec un fracas horrible. Les débris portés
au loin écrasèrent pluſieurs curieux & en
bleſsèrent un plus grand nombre. On a déja
tranſporté à l'Hopital dix bleſſés qui le font
preſque tous mortellement. La violence de
l'exploſion ayant rompu la glace , il eſt
tombé un plus grand nombre de perſonnes
dans l'eau où elles ont été ſuffoquées. Jufqu'à
préſent on ne peut évaluer le nombre
de ceux à qui leur curioſité a été fatale. La
perte du bâtiment eſt eſtimée 300,000 rixdalers
( 1,400,000 liv. ). Le tiers de ſa valeur
avoit été affure , & les Hollandois en
doivent 300,000 rixdalers. Le même jour
que ce bâtiment ſauta , on devoit faire la
revue de fon équipage. Heureuſement aucun
des vaiſſeaux qui étoient à la rade ou
dans le port n'a été endommagé. Ce bâtiment
avoit éré conſtruit l'année dernière fur
les chantiers du Roi , qui l'avoit accordé à la
Compagnie,
(5 )
:
יד
ALLEMAGNE.
De VIENNE , les Mars .
:
La Cour prend aujourd'hui le deuil pour 12
jours , à l'occaſion de la mort du, Duc de
Modène.
S. M. I. & R. a fait publier à Prague une
Ordonnance , portant que tous les Sujets
qui ont des chevaux propres à la cavalerie ,
& qui veulent les vendre , n'ont qu'à les
conduire à Prague dans le mois d'Avril prochain.
On donnera 1 so florins pour un cheval
propre à un cuiraffier , & 105 pour celui
qui pourra ſervir à un dragon.
La Compagnie de Trieſte qui , ſans être
encore formellement avouée , entreprend le
commerce des Indes , ſous la conduite d'un
Anglois , M. Morza , encouragée par le ſuc .
cès du premier vaiſſeau le Prince de Kaunitz,
qu'elley avoit envoyé , s'eſt déterminée à en
expédier quelques autres. Elle engage actuellement
les gens dont elle a beſoin , pour en
former les équipages. Outre la priſe de poffeffion
faite dans les Indes par le vaiffeau le
Prince de Kaunitz, de l'Iſle de Nicobar,quela
Cour de Danemarck réclame , on aſſure qu'il
a auſſi fait un traité avec le Roi Nègre de
Mahumo , petit Etat ſur la côte d'Afrique ,
vis- à- vis l'fle de Madagascar , où la Compagnie
ſe propoſe de former un établiſſement.
» Il y a quelques mois , écrit- on de Brunn , que le
payſanDittmarde Laina en Boſnie , alla au boisavec
fon fils , âgé de 3 ans , qu'il fit aſſeoir ſous un arbre
pendantqu'il s'écarta pour choiſir celui qu'il voua
3
( 6 )
loit abattre, Peu de momens après , il entendit crier
l'enfant , & apperçut un ours d'une grandeur énorme
qui le tenoit déja dans ſa gueule. Le payſan courut
all''aanniinmal , qui laiſſa tomber, ſa priſe , & s'élevant
fur les pieds de derrière , s'avança la gueule ouverte
au-devantdu payſan. Celui ci comptant ſur ſa coignée,
lui enportaun coup de toutes les forces ; malheureuſement
la coignée ſe démancha ; il ne lui reſta pour
toute arme que le manche dans la main ; il n'hésita
pas à l'enfoncer dans le gofier de l'ours , qu'il tua
de 12 coups de couteau , non ſans être très-bleſſé luimême
« .
De FRANCFORT , le 10 Mars.
LES camps ſeront très - nombreux cette
année. On a parlé des cinq qui doivent avoir
'lieu dans les Etats de la Maiſon d'Autriche.
Il y en aura 6 dans ceux du Roi de Pruffe ;
ſavoir , près de Potsdam , de Berlin , de
Magdebourg , de Stettin, deBielefeld& dans
la Siléſie. Les troupes Electorales de Saxe en
formeront auſſi , l'un près de Groffenhayn ,
& l'autre près de Leipſick. Les trois Souverains
ſe rendront , dit- on , dans ces camps
pour voir manoeuvrer & exercer eux-mêmes
leurs foldats .
Des lettres de Munich portent que l'Electeur
Palatin fait lever dans la Baviere & le
Haut- Palatinat , un nouveau corps de troupes
deſtiné ſpécialement à veiller à la ſûreté
des Etats qu'il vient d'acquérir. Chaque foldat
, indépendamment de l'uniforme & de
la chauſſure , recevra 9 florins de folde par
mois.
On écrit de Hanau , que le Général Fau
( 7 )
citt y eſt arrivé pour recevoir les recrues deftinées
pour le Corps des chaſſeurs de Hanau
, qui eft en Amérique . Ces recrues s'embarqueront
, dit-on , ſur le Rhin dans le
courant de ce mois , & pafferont par le Duché
de Clèves , en conféquence de la permiffion
qui en a été accordée par S. M.
Pruffienne
>>On a beaucoup parlé, lit- on dans un papier public,
des filamens d'or dont les ſeps de vigne de Hongrie
ſe trouvent quelquefois garnis abondamment. De
ſavans Obſervateurs ont découvert que ces filamens
n'étoient autre choſe que des traînées d'oeufs de punaiſes
champêtres ; & en effet , vus au microſcope ,
ils n'ont offert que des veſſies en forme d'oeufs ,
tranſparentes , & à l'extrémité pointue deſquelles, il y
avoit pour l'ordinaire une ouverture. Les oeufs produiſoient
des inſectes dont les chryfalides offroient
encore une couleur d'or plus brillante. Cela reffem.
ble affez à la dent d'or de l'enfant de Siléfie ".
ITALI E.
De LIVOURNE , te 10 Mars .
On écrit de Vareſe , que François-Marie
d'Eſte , Duc de Modène & de Mirandole ,
Général Feld - Maréchal des Armées Impériales
, y eſt mort dans la nuitdu 22 au 23 du
mois dernier , âgé 81 ans & 8 mois. Aufſitôt
que cette nouvelle eut été portée à Milan
, le Comte Antoine Grepi , muni d'un
plein pouvoirdu Prince héréditaire Hercule-
René d'Eſte , ſe rendit à Vareſe , & prit , au
nom de ce Prince , poffeffion des Etats du
feu Duc , & mit les ſcellés ſur ſes papiers.
24
( 8 )
Le nouveau Souverain a changé tout l'ancien
Ministère. Le Marquis Rangoni ett premier
Miniſtre ; le Marquis Marchiſio , qui avoit
été Miniſtre du feu Duc à la Cour de Vienne ,
a été mis à la tête du Département des Affaires
Etrangères & de la Police. Le Marquis
Montecucoli a été fait Capitaine Général , &
le Comte Vallotti eſt Sur- Intendant des Economies
Ducales & Préſident du Tribunal .
Le Prince a fait publier qu'il donneroit audience
à tous ſes ſujets pendant trois jours de
chaque ſemaine. Les Tribunaux ont été également
changés , & une partie des Gardes
fupprimée , de forte qu'il n'y a actuellement
à Modène qu'une Légion de 2000 hommes.
Le Duc a fait inviter la Ducheſſe à ſe rendre
à Modène , en l'affurant qu'elle y trouvera
faCour toute formée. Le teſtament de fon
pere a été envoyé ſcellé à Vienne : l'Empereur
eft nommé Exécuteur teſtamentaire.
On ignore les diſpoſitions qu'il contient ;
on prétend que la Principauté de Vareſe eſt
échue à la Chambre de Milan. Par un codicile
le feu Duc a ordonné que ſon corps
ſoit inhumé dans l'Egliſe des Capucins de
Vareſe.
ESPAGNE.
De MADRID , le 8 Mars.
La Princeſſe des Aſturies eſt accouchée ,
les de ce mois , d'un Prince qui a été baptifé
le même jour : il a reçu les noms de
Carlos ,Domingo , Eusebio, Rafael , Jofeph ,
) ) و9
Antonio , Juan - Nepomuceno , Gabriel, Julian
, Vicente - Ferrier , Andres - Avelino
Luis , Fernando , Angel , Francisco , Pafchal
, Joachim, Cayetano , Ignacio , Manuel,
Ramon-Ganoroy Francifco de Paula. Le Roi
a été ſon parrain.
Les dernières lettres que nous avons da
camp de St-Roch ſont du 21 du mois dernier.
Elles portent que des pluies continuelles
& des coups de vent ont détruit
pluſieurs bâtimens mouillés à Algéfire ; qu'on
adonné tous les ſecours poffibles aux équipages&
tous les ſoins aux effets jettés ſur la
côte. Nos félouques & chébecs corſaires ont
pris divers vaiſſeaux qui vouloient paffer
le Détroit . On a conduit à Algéſire deux paquebots
Anglois , & à Ceuta un autre paquebot
& un lougre dont on n'a pu diſtinguer
les pavillons. La place depuis quelque
tems n'avoit fait aucun feu. On obſervoit
que les affiégés travailloient toujours à leurs
fortifications à la pointe d'Europe &y plaçoient
du canon . .:
>> Des Vaiſſeaux de guerre Eſpagnols qui compoſoient
l'Eſcadre de D. Gaston , partie de Brest
Je 13 Janvier dernier , & à laquelle étoient joints
4 Vaiſſeaux de guerre François & une Frégate , il
n'en eſt entré en cette baie , juſqu'à préfent , que
15 Eſpagnols , les 4 Vaiſſeaux François & la Frégate.
Dessautres Vaiſſeaux Eſpagnols , 4 étoient
allés au Férol. Le cinquième avoit relâché à Breſt ,
démâté de pluſieurs de ſes mâts.
Les mauvais temps qui ont régné , dès le lendemain
du jour que cette Eſcadre eſt partie de Brest ,
ont cauſe la féparation de pluſieurs des Vaiſſeaux
as
( 10 )
qui la compoſoient; des Is Eſpagnols arrivés ici,
2 y entrèrent le 31 Janvier. Le 3 Février , il en
arriva 11 autres , y compris la diviſion Françoiſe ,
aux ordres du Chevalier de Bauſſet , à l'exception
du Scipion , commandé par le Baron de Durfort ,
qui n'est arrivé qu'hier , & qui a croiſé dix à douze
jours ſur le Cap Saint - Vincent , déſigné pour
point de ralliement & de réunion en cas de ſéparation.
Le Vaiſſeau de guerre , l'Ange- de- la-Garde ,
de 70, qui faiſoit partie de l'Eſcadre de D. Gafton,
s'en étoit auſſi ſéparé , & n'eſt arrivé en cette
baie que quelques jours après l'Eſcadre , dont
preſque tous les Vaiſſeaux ont fouffert dans leur
mâture & leur gréement par le mauvais temps ,
&fur tout par le coup de vent très-violent qu'ils
ont eſſuyé le rer. de ce mois , à la hauteur à peuprès
du Cap Saint-Vincent.
La néceſité où ces Vaiſſeaux ſe ſont trouvés de
ſe radouber , le temps qu'il a fallu pour ces répa
rations, dontquelques-unes ne ſont pas même encore
achevées , ont laiſſé la liberté à l'Eſcadre Angloiſe ,
aux ordres de l'Amiral Rodney, de ſe mettre en
état d'appareiller de la baie de Gibraltar , & de
rentrer dans l'Océan le 13 , au nombre de 22 Vaifſeaux
de ligne , y compris ceux des Amiraux Rodney
, Digby & Lockart Roſs , & les 4 Vaiſſeaux
pris ſur les Eſpagnols , le Phenix , le Diligent ,
le Monarque , & la Princeffe , & 3 Frégates , ayant
fous leur eſcorte 12 Bâtimens marchands de la
même Nation allégés : en forte qu'il n'eſt resté à
Gibraltar que 3 Vaiſſeaux de guerre Anglois ,
l'Edgar, de 78 , la Panthère, de 60 , qui y ſéjourne
depuis long-temps , & le Guipuscoa , de 64 ,
pris ſur les Eſpagnols le 8 Janvier , avec 24 Navires
marchands auxquels ce dernier Vaiſſeau fervoitd'eſcorte
«.
Le régiment de Naples , en garniſon à
1
( II )
Carthagène , a completté le régiment de
Flandres , infanterie au ſervice de S. M. ,
qui eſt parti le 1er. & le 4 de ce mois
pour ſe rendre à Cadix , où ce régiment
doit s'embarquer avec quelques autres tirés
de différentes garnisons , on dit que leur
deſtination eſt pour l'Amérique.
ANGLETERR E.
De LONDRES , les Mars .
CEUX qui , dans le moment où l'on apprit
la priſe d'Omoa , avoient vanté l'importance
de cette conquête , le Gouvernement même
qui avoit voulu en donner cette idée , en faifant
tirer le canon de la Tour à cette occafion
, changent maintenant de langage. Depuis
que l'on fait que les Eſpagnols s'en font
remis en poffeffion , on dit que ce Fort ne
valoit pas la peine d'être confervé , qu'il n'y
avoit en effet pour le défendre que la compagnie
du brigantin le Porcupine , avec une
vingtaine de blancs & so ou 60 hommes de
couleur. On ajoute que cette garniſon a emporté
en ſe retirant tous les effets qu'elle
avoit dans la place , & qu'elle ne l'a quittée
qu'après avoir encloué tous les canons. On
demande cependant , puiſqu'on ne jugeoit
pas à propos de la garder , pourquoi on y
avoit laiffé du monde , pourquoi on n'avoit
pas préféré d'en détruire les fortifications ?
En ne la gardant pas il falloit au moins la
rendre inutile aux Ennemis .
a 6
( 12 )
Nous n'avons point de nouvelles des Iſles;
une lettre particulière, venue en même- tems
que celles de l'Amiral Parker , ne contient
que ces détails.
>> Nous avons perdu la plus belle occafion de
reprendre les Iſles de la Grenade & de St-Vincent.
Les François n'avoient pas dans ces deux Places
500hommes en état de faire le ſervice lorſqu'ils
ont reçu les renforts que les trois frégates leur
ont amenés , & qui ont été priſes enſuite. Il eſt
vrai que nous manquions abſolument de troupes
de terre pour rendre viſite à nos ennemis ; & nous
en aurions à préſent , que nous ne pourrions le
tenter avec quelque eſpérance de ſuccès ; nous ne
pouvons bien employer celles que nous avons qu'à
nous défendre. Les sooo hommes de vieilles troupes
amenées de New-Yorck par le Général Grant
ont eu la plus malheureuſe deſtinée. La flotte a
éprouvé la même diminution. Les matelots & les
foldats ſemblent être les plus tendres plantes de la
nature ; car par-tout où ils ont agi dans cette partie
du globe , ils font morts le plus ſouvent , &
Dieu fait de quelle manière & pour quelle raifon
c.
On n'eſt pas mieux inſtruit de ce qui ſe
paffe à New-Yorck & de ce que ſont devenus
le Général Clinton , l'armée qui s'eft
embarquée à ſes ordres , ni de ce que fait
le Général Prevoſt en Géorgie ; on fait ſeulement
que dans toutes ces parties du théâtre
de la guerre on a beſoin de renforts : on travaille
à en faire paſſer ; mais les armemens
ſe font avec lenteur. On n'a point fait def.
cendre à terre les Heſſois arrivés ſur le vaifſeau,
qu'un coup de vent a forcé de relâcher
en Angleterre , après avoir appareillé de
( 13 )
New-Yorck. Ces malheureux , fatigués par
la mer & par les tempêtes , auroient fûrement
beſoin de ſe repoſer ; mais nos loix
s'y oppoſent ; en qualité de troupes étrangères
, on ne peut pas les débarquer fans
un acte du Parlement ; & elles doivent refter
à bord du même tranſport , juſqu'à ce
qu'un convoi parte pour New- Yorck .
Le plan de finances du Lord North occaſionne
beaucoup de plaintes ; mais la Nation
n'a pas d'autre moyen de faire face à ſes dépenſes;
le Miniſtre s'eſt attaché à prouver
qu'elles font néceſſaires; les circonstances ne
permettent pas d'en douter; mais ceux qui
ont caufé cette néceſſité ne feront pas à l'abri
du reproche de la cenſure.
,
Ce qui occaſionne ces charges , dit - il dans la
Chambre des Communes , le 10 de ce mois , c'eſt
la ſituationde la Grande-Bretagne , relativement à
la France , à l'Eſpagne & à une troiſieme Puiſlance
qui actuellement n'eſt pas moins ſon ennemie que
les deux autres. C'eſt pour une guerre juſte & indiſpenſable
que la Nation doit ſupporter cette dépenſe;
&je me flatte du moins qu'elle n'eſt pas
au deſſus de ſes forces. Il eſt très -vrai que j'ai conſeillé
la guerre , ou plutôt que j'ai pensé avec la
majeure partie des Membres de cette Chambre , que
l'Angleterre ne devoit point ſe déſiſter lachement
de ſes juſtes prétentions à la ſouveraineté des Colonies
qu'elle a formées à ſes dépens , qui lui ont
coûté tant de ſang & de tréſors pour les protéger
& les défendre. Si les évènemens de la guerre ,
toujours ſujets aux viciffitudes du fort , ont prolongé
les hoftilités & les charges néceſſaires pour
les foutenir , j'oſe croire que ceux des Membres
de la Chambre qui juſqu'à préſent ont été du même
( 14 )
avis que moi , ne m'en feront pas un crime. J'ai
rempli mon devoir ; & lorſque l'importante affaire
des taxes ſera terminée , & elle ne peut pas être
différée , loin de vouloir me ſouſtraire au procès
dont je ſuis menacé , j'en ſubirai les informations
non-ſeulement ſans crainte , mais avec confiance.
Mais ce n'eſt pas de cela qu'il s'agit actuellement ,
&jeme hâte de paſſer aux taxes.
Pour faire face aux dépenſes des annuités de
douze millions empruntés pour le ſervice de l'année
courante , mon projet eſt de lever 697,500 liv.
par des taxes que je tâcherai de rendre auſſi légères
qu'il fera poſſible pour le Peuple. Je propoſe
donc :
1º. Une taxe additionnelle ſur le porter ou la
biere forte. Mais cette taxe ſera telle qu'elle ne
renchérira point d'une obole , cet article de premier
beſoin pour le journalier. Je mettrai un droit
de huit ſchellings par quarter , ou de fix deniers
par boiſſeau ſur la drêche ; & afin que cette charge
ne tombe point ſur le conſommateur qui achète ſa
boiſſon , les braſſeries publiques dans la banlieue de
Londres recevront une remiſe d'un ſchelling quatre
deniers par boiſſeau ; & tous ceux qui font hors de
cette banlieue ( c'est-à-dire , dans toutes les autres
parties de l'Angleterre ) auront une remiſe d'un
ſchelling huit deniers par baril. Par ce moyen ,
la taxe ne tombera point ſur le braſſeur public ou
fur ſes conſommateurs ; mais ſur lebraſſeur particulier
, c'est-à-dire , l'homme riche qui fait faire ſa
boiſſon chez lui , qui eſt en état de ſupporter
cette charge, ce qui doit , ſelon toutes les apparences,
augmenter le débit du braſſeur public , & par con
tre-coup le revenu public. Je mettrai auſſi une
taxe de quatre deniers par baril ſur la petite biere
en Angleterre , & de deux deniers par barils ſur la
petite biere en Ecoſſe. J'eſpere que cette taxe produira
310 liv.
1º. Une taxe d'un denier par gallon ſur les pe-
1
( 15 )
tits vins , &de trois deniers ſur chaque gallond
eſprits diſtillés dans la Grande Bretagne.
3°. Un ſchelling par gallon ſur l'eau- de-vie & le
rum. La taxe ſur l'eau- de- vie doit produire
35,310 liv. ; & celle ſur le rum , environ le
double.
4°. Un denier ſur chaque quart ( bouteille de
pinte ) de vin. On importe tous les ans dans la
Grande- Bretage 18,000 tonneaux de vin dont
14,000 de Portugal , & ſeulement 4000 de France.
On ne peut préſumer que ce commerce qui ſe
fait, pour la plus grande partie , avec un ancien
ami & allié , ſoit arrêté pour un objet aufli
mince.
5 °. Unetaxe ſur l'exportation du charbon , quatre
ſchellings pour le chaldron ( 1 ) de Newcastle , &
deux ſchellings pour le chaldron de Londres. Cette
taxe doit produire 12,800 liv. ſterl.
6°. Un droit additionnel de dix deniers par boifſeau
ſur le ſel. Cette taxe doit produire 69,000 1. ft.
7°. Une taxe additionnelle de fix deniers ſur chaque
avertiſſement dans les papiers publics , laquelle
doit produire 8000 liv. ſterl.
Le Lord North fit enſuite mention d'une taxe qui
a lieu en Hollande,& qu'il croit très - juſte. Elle
porte ſur tous les legs de quelque nature qu'ils
foient , terres , maiſons , biens , argent ; mais il
ſeroit difficile , même impoſſible , d'aligner précifément
le quantum ou le montant des legs. On a
fouvent ſpécifié des ſommes particulières pour être
données àtelle ou telle perſonne , mais il n'eſt pas
poſſible de ſpécifier le réſidu qui conſtitue la plus
forte part des ſucceſſions : ainfi il propoſe de mettre
un droit de timbre ſur toutes les quittances de
legs donnés par les Adminiſtrateurs des dernieres
volontés ou exécuteurs teftamentaires , ſavoir , de
(1)Meſure contenant 36 boiſſeaux d'Angleterre.-
Celui de Newcastle eſt de 72 .
( 16 )
deux ſchellings & fix deniers pour tous legs audeſſous
de 20 liv. fterl. ; 5 ſchellings pour tout
legs entre 20 & 100 liv. ft. ; & 20 ſchellings pour
tout legs au-deſſus de 100 liv. ſterl. , bien entendu
que pluſieurs legs d'une même perſonne à une même
perfonne, dont la valeur collective monte à 100
liv. fterl. ſont ſujets à une taxe de 20 ſchellings ,
&ainſi en proportion à l'égard des ſommes moindres.
Le Lord prétendit que cette taxe convenoit
parfaitement , & qu'on la paieroit volontiers , puifqu'elle
ne ſeroit exigée que des gens qui shériteroient
d'une ſomme d'argent qu'ils n'attendroient
pas. Il convint que quelqu'un lui avoit donné la
premiere idée de cette taxe , & avoit infifté ſur
ſa convenance en ce que perſonne ne feroit obligé
de la payer avant ſa mort. Mon correſpondant ,
ajouta le Lord North , raiſonne avec eſprit , mais
il manque de juſteſſe , car certainement ce n'eft
point le mort qui , en conféquence de la loi , payera
la taxe fur le legs , mais la perſonne vivante à
qui le legs eſt laiſſé , & qui , ſans contredit
payera avec plaifir. La taxe eſt juſte ſous un autre
point de vue , car l'argent donné par legs eſt
forti du- canal où il auroit dû continuer de couler
, ſuivant les droits naturels de deſcendance ou
deconfanguinité. :
Enfin une petite taxe de cinq ſchellings pour
chaque permiſſion de vendre ou de détailler du
thé. Le Lord North termina ſon diſcours en obfervant
que le Royaume offroit les plus grandes
reffources , & des fonds de taxes ou propres à être
taxés , non- ſeulement pour l'année préſente , mais
encore pour la prochaine. Il compte pour la pro
chaine , fur ce qu'on pourra obtenir d'un arrangement
relatif à la Compagnie des Indes , fur
un revenu de 200,000 liv. fterl. de certaines annuités
dont l'intérêt doit être réduit à cette époque,&
for divers autres objets qu'il n'a point
voulu toucher dans l'année préſente.
( 17 )
Voici le tableau des Taxes nouvelles :
La drèche , à 6 den. par boiſſeau , 310,000 1. ft.
Petits vins , à I den. par gallon ( 4
pintes) • 20,617
Les eſprits , à 3 den par gallon , • 34,557
L'eau de-vie , àà 1 f. par gallon ,
35,310
Le rum , à 1 f. par gallon , 9 0,958
Vins étrangers-de Portugal , à 4
liv. par tonne.
De France , à 8 liv. } 72,000
Charbon exporté, 4 f. par chaldron
De celui de Newcastle , & 2 f. de
: 12,899
celui de Londres . •
Cinq pour 100 de tous les droits cideſſus
46,193
$
Sel , à ro den. par boiffeau. 69,000
Timbre fur les avertiſſemens dans
.
les gazettes & les quittances de legs . 21,000
Licences pour le débit du thé. • . 9,082
• 701,616 Total.
On a calculé à l'occaſion de ces taxes furadditionnelles
, que le nombre des boiſſeaux
dedrèche, confommés dans les deux années
dernières en Angleterre , a étéde 34,249,189,
&le droit fur cette denrée 1,356,229 , ce qui
fait que la recette moyenne pour une année
eſt de 678,114 liv .
La quantité de rum importé annéemoyenne
ſur less dernières années a été de 1,409,185
gallons ( de 4 pintes ), Celle d'eau-de-vie importée
de même , année moyenne , a été
de la moitié. - On importe actuellement
18,000 tonnes ou bariques de vin , dont
14,482 en vin de Portugal , 2,900 & tant
d'Eſpagne ; environ 600 de France
d'Allemagne.
15 د
( 18 )
MylordNorth ne craint point que l'impôt
nouveau ſur les vins porte les Marchands à
les falfifier. Il a aſſuré la Chambre qu'il étoit
impotlible qu'il entre moins de jus de la vigne
dans ce qui ſe vend actuellement en Angleterre
pour vin étranger.
Le gros produit de la taxe ſur le ſel , eſt de
900,000 liv. dont il n'entre de net dans l'échiquier
que 240,000. Les frais de perception
ne montent pourtant qu'à 26,000 ; mais
cette prodigieuſe réduction vient des remiſes
pour la fortie des ſalaiſons , les allouances
pour le prompt payement , &c .
On trouve auſſi que malgré les précautions
du Miniſtre , la taxe ſur additionnelle ſur
la biere forte deviendra très- onéreuse. On
craint que le débitant , qui eſt épargné par
la Loi , n'épargne point le conſommateur.
Lord North s'en rapporte trop à l'honnêteté
du premier , & l'on auroit deſiré qu'il eût
donné des entraves à ſa cupidité.
Le plan économique de M. Burke , qui
eſt à preſent ſous les yeux du Parlement ,
mérite quelques détails : nous en donnerons
ici l'idée.
Plans.
12Gentils hommes de la Chambre
réduits à 8 .
à6.
• •
II Valets de Chambre réduits
Auditeur de l'Echiquier . • •
Greffier des Pells ( Parchemins
). •
4Calculateurs.

• • •
Emolum. Emol.
préfens. proposés.
12,000 1.8,000 1.
5,000 3,000
20,000 4,000
6,000 2,000
16,000 4,000
( 19 )

7 Commiſſaires du Bureau des
Taxes , réduits à 3. 3,000 1,500
و Commiſſaires des Douanes ,
réduits à ſ.. 9,000 5,000
Receveur-Généraldes Douanes . 2,500 1,000
9 Commiſſaires de l'Acciſe réduits
à s . • 9,000 5,000
Abolir le Bureau du Sel & le
réunir à l'Accife . • 13,000 3,000
Tréſorier de la Marine.
Sous - Tréſorier.
24,000 3,000
3,000 1,000
Secrétaire de la Guerre. 3,000 1,000
Payeur des Troupes. 50,000 3,000
Sous - Payeur. , 4,000 1,000
Maître Général de l'Artillerie. 3,000 1,000
Lieutenant - Général de l'Artillerie.
2,000 1,000
Inſpecteur Général de l'Artillerie.
2,000 500
Commis de l'Artillerie . 1,500 500
Garde des Munitions de l'Artillerie.
• 8,000 500
Commis délivreur de l'Artil- 2
lerie. • 1,000 500
Etat Major de la Grande-Bretagne.
• • 44,000 1.25,000 1.
236,000 74,500
74,500
Economie. .. 161,500
>>Voilà la première partie du projet , la ſeconde eft
de nommer un Comité de 21 Membres de la Chambre
des Communes , qui ne tiennent de la Couronne
aucune eſpèce de place , penſion , charge ou commiſſion
, pour examiner l'emploi de l'argent du
public , à commencer de l'année précédente , attendu
que les premières Enquêtes ont échoué parce
( 20 )
qu'on ne remontoit pas affez haut. On n'accordera
aucun argent dans l'année courante , juſqu'à ce que
les comptes de l'année précédente , ſans en excepter
un ſeul , foient approuvés , c'est - à- dire qu'en 1780 ,
il ne ſera paflé aucun bill d'argent juſqu'à ce que
les comptes de 1778 , ſoient rendus . Ce projet eſt
fi bien rédigé , que M. Burke n'a beſoin que de trois
heures de tems pour le préſenter « .
Lorſque le 8 de ce mois les Communes
alloient ſe former en comité ſur le bill de
M. Burke , le Lord George Gordon demanda
qu'il fût recommandé au comité d'examiner
ſi les Offices d'Auditeur de l'Echiquier
ne pourroient pas être compris dans la réſerve.
Il confentit à retirer cette motion fur
ce qu'on lui repréſenta qu'elle nevenoit point
en tems opportun. Le débat , à cette occafion
, fut long & très-vif : le Lord ſe permit
les réflexions les plus hardies , & entr'autres ,
celle- ci : „ que les ſermens ne ſont que
des mots , & les mots du vent ; qu'il avoit
160,000 hommes à ſes ordres en Ecoffe ; &
que fi le Roi violoit les engagemens de fon
Sacre , cette armée feroit plus que lui ôter
fon revenu de la liſte civile ". M. Rigby ,
Tréſorier de l'armée , prétendit enſuite qu'avant
d'entrer en comité ſur le bill , il convenoit
de faire décider ſi ſon objet , c'est-àdire,
un retranchement des revenus aſſignés
au Roi par le Parlement , étoit de la compétence
de laChambre. Cette attaque inatten-
-due donna beaucoup d'humeur au parti de
M. Burke : M. Fox déclara que ſi la motion
paſſoit , il ſe retireroit du Parlement. Elle
ne paſſa pas en effet ; mais peut- être infłua t
( 21 )
elle ſur le fort de la propoſition de fupprimer
la troiſième Charge de Sécretaire d'Etat.
Dans la plus nombreuſe & la plus reſpectable affem.
blée qui ſe ſoit jamais tenue à l'Hôtel-de-Ville , écriton
deDublin , en date du 23 Février, conformément
à la requifition qui leur en avoit été faite , l'Alderman
Horan , après avoir rendu compte de l'objet de
cette convocation , propoſa qu'il fût préſenté une
adreſſe , & des inſtructions aux repréſentans de cette
Ville , au Parlement , à l'effet de leur conduite yertueuſe
, & d'exprimer le voeu de tous les Citoyens ,
pour que la Chambre des Communes ( actuellemenr
ſi occupée du bien général de la Nation ), joignît fa
voix à celle du Peuple , qui demande une émancipation
abfolue . Cette motion fut fortement ſecondée
par l'Alderman Green. » Le projet d'adreſſe , rédigé
par l'Aderman Horan , ayant été lu article par article,
fut généralement applaudi & adopté avec très-peu
de modification . Tels font en ſubſtance les objets
principaux de cette adreſſe ".
>> De remercier nos repréſentans de leur conduite
au Parlement, à laquelle l'Irlande doit une extenfion
de commerce , & qui a jetté les fondemens de ſa liberté
& de ſa proſpérité : d'attribuer les avantages
que nous avons obtenus , à la vertu de notre
Parlement , foutenu & ſecondé par le courage de la
Nation, en obſervant néanmoins que ces avantages
étant bornés à notre Commerce (qui n'eſt pas même .
encore entièrement rétabli dans toute la plénitude
de fes jouiſſances ) , notre approbation & notre ſatisfaction
devoient ſe renfermer pareillement dans cer,
taines bornes , de peur que nos droits & nos priviléges
ne paruſſent abſorbés dans l'enthouſiaſme de
notre reconnoiffance pour un évènement qui ne les
rétablit qu'en partie D'aſſurer le Parlement & la
Nation que nous ſommes entièrement convaincus
qu'aucun, Parlement n'a eu , n'a ou ne doit avoir
aucun pouvoir ou autorité quelconques dans ce
Royaume , à l'exception du Parlement d'Irlande ;
( 22 )
qu'aucun ſtatut n'a force de loi dans ce Royaume ,
àmoins qu'il ne ſoit enregiſtré par le Roi , du conſentement
du Parlement d'Irlande, & que ce principe
étoit effentiellement & abfolument néceſſaire pour
maintenir la connexion entre la Grande-Bretagne &
l'Irlande . D'exprimer notre eſpérance que ce qui a
été fait n'est qu'un grand acheminement vers ce
qui reſte à faire , & que nous n'avons pas le moindredoute
que la fin de cette importante ſeſſion ne
foit aufli avantageuſe à notre Conſtitution , que ſon
commencement a été ſalutaire pour notre commerce ,
de leur recommander de profiter de la circonſtance
actuelle pour affurer la liberté de l'Irlande , en travaillant
de tous leurs efforts pour obtenir un acte
déclaratoire qui aſſure entièrement les droits conftitutionnels
de cette Nation libre & indépendante
contre toute législation étrangère quelconque , &
d'inſiſter fermement ſur le rappel , ou du moins fur
une modification de l'acte de Poyning , de manière
àprévenir efficacement toute interpofition ufurpée ,
impropre & anticonftitutionelle entre le Roi , les
Lords & les Communes d'Irlande «.
* " Dans le cours de cette affaire , les Conſeillers
Sheridan , Preſton & Fitzgerald , ainſi que les
ſieurs Henri Howiſon & James Napper Tandy ,
ont déployé tout le zèle , toute l'énergie & tour
le jugement poſſibles ; ils ſe ſont étendus ſur les
ufurpations d'une légiſlation externe , ſur les nombreuſes
innovations apportées dans notre conftitution
, & fur la néceſſité évidente d'aſſurer , par
la voix générale du peuple , nos droits naturels ,
& d'établir , avec une réunion de vigueur digne
des Irlandois , la liberté & l'indépendance de notre
pays cc.
D'après la lettre qu'on vient de lire , dit un de
nos papiers , il ſembleroit que le peup'e d'Irlande
ne reſpire que ce qu'il appelle une libre conftitution
, c'eſt a-dire une indépendance totale de la
législation Britannique; le premier pas, le pas le

:
1
( 23 )
plus eſſentiel pour arriver à cette indépendance ,
eſt la révocation de la Loi Poyning , & d'autres
Loix greffées ſur celle-là , en vertu deſquelles le
pouvoir ſuprême du Parlement Britannique ſur
'Irlande & fur la législation ſurbordonnée eſt aſſuré
&établi.
L'Irlande reconnoît le même Roi que nous reconnoiſſons
, mais il eſt viſible que ce n'eſt que
ſuivant l'étendue de ſa convenance. Si une fois
elle voit qu'elle peut ſe ſouſtraire à l'autorité ſupérieure
de notre législation conſiſtant dans le
Roi , les Lords & les Communes ; bientôt elle ſe
révoltera contre le pouvoir exécuteur de notre
commun Souverain. Qu'on ne s'étonne pas de
cette Doctrine qui n'eſt autre choſe que ce qu'on
vient de ſe voir réaliſer tout récemment. Les Américains
ont commencé par conteſter à notre Parlement
le pouvoir de les taxer. Ayant gagné ce
point eſſentiel par la révocation de l'acte du timbre
, ils ont prétendu tout auſſi-tôt que le pouvoir
qui n'avoit pas le droit de les taxer , n'étoit
pas plus autoriſé à faire des Loix qui les liaſſent
en route choſe ou dans quelque choſe. Ils ne cefſoient
cependant de vanter leur obéiſſance envers
le même Roi , que nous regardons comme le nôtre
, ce qu'ils regardoient comme une grande con .
deſcendance de leur part. Néanmoins on s'apperçut
bientôt qu'un Roi d'Angleterre ne feroit qu'une
bien pauvre figure , comme Roi d'Amérique , ſans
l'appui du Parlement Il eſt réſulté de tout cela
que la rebellion contre une partie de la légiflation
Britannique , ne pouvoit manquer de ſe terminer
par une rebellion générale contre le tout.
Cela démontre l'indiviſibilité de l'Empire Britannique
& des parties qui compol nt fa fuprême
légiflarion. Le pouvoir exécuteur de la
Couronne ne peut s'étendre ou faire un pas plus
loin que la ligne de la Jurisdiction légale de toute
la législation. Le Royaume , l'Ifle , la Province ,
ou le Diſtrict , qui peut avec ſuccès diſputer une
( 24 )
partie , méconnoîtra ou abandonnera bientôt le
tour. Il ne faut pas qu'il y ait de ſéparation .
Faute d'entendre ces élémens , ces premiers
principes de notre conſtitution , nos Miniitres , par
leur ignorance & leur irréſolution , ont dégradé le
Gouvernement , on relâché ſes rênes , & ont mis
en pièces le royaume qui aujourd'hui eſt ébranlé
juſques dans ſes fondemens. Si les rêpes de l'Etat
reſtent encore quelques tems dans les mêmes
mains , l'Irlande ſera certainement détachée dans
peu de la Grande Bretagne , à l'instar des treize
Provinces de l'Amérique Septentrionale ; elle ſera
une bien meilleure proie pour la France & pour
l'Eſpagne , & le coup en ſera bien plus ſenſible
pour l'Empire Britannique. Qui ofera révéler ces
grandes & terribles vérités à notre Souverain ?
Qui ofera l'informer des intérêts eſſentiels & de la
véritable ſituation du Royaume ? Ceux-là ſeuls
qui aiment vraiment & fincèrement le Roi & la
Nation.
Ne finiſſons point fans donner un avis au Parlement
d'Irlande & aux Proteftans . L'Irlande par
fa fituation ne peut jamais être indépendante. Il
faut qu'elle dépende ou de la Grande Bretagne, ou de
la France. Si elle ſe ſouſtrait à la protection de l'Angleterre
, elle devient néceſſairement la proie de
la France , & alors l'Irlande ſera le théâtre de la
guerre , où les deux nations ennemies combattront
à toute outrance , & déploieront des ſcènes de
fang , d'horreur & de carnage. Ainfi , pendant
qu'il en eſt tems , que les Irlandois réfléchiffent
fur tout ce qui peut les maintenir en paix & en
proſpérité , avant que ces biens inestimables leur
foient ravis , fans eſpoir de les jamais recouvrer.
Il paroît que ces réflexions qu'on préſente
aux Irlandois , ont fait peu d'impreſſion ſur
eux.
>> Ce que l'on avoit prévu , lit-on dans une lettre
poftérieure
DE FRANCE. 25
moins dans la nature ; & fi le Poëte les intervertit ,
l'ame & l'imagination bien plus délicates que l'efprit
& la raiſon , bien plus ſenſibles à ce qui
les bleſſe , condamneront ſon ouvrage avec plus
de ſévérité & de rigueur.
Si nous nous permettons de prononcer que la
compoſition de ce Poëme est très-défectueuſe , c'eſt
parce que nous nous flattons de le démontrer à M.
de Fontanes lui même : nous ne voudrions pas courir
le riſque de le bleſſer , ſi nous n'avions pas l'efpérance
de lui être utiles.
Au moment qu'il entre dans la forêt , il s'écrie :
Forêt de la Neuſtrie , un Poëte étranger
Va te chanter; écoute, & frémis d'allégreſſe.
A ces vers , on croiroit que le Poëte eſt déjà ſaiſh
d'enthouſiaſme ; mais ſuivent huit vers philoſophiques
deſtinés à caractériſer & à définir le talent &
les ouvrages de Pope. Ce n'eſt plus-là le ton de l'enthouſiaſme.
M. de Fontanes l'a ſenti , & il a voulu
le reprendre.
Quede tableaux divers ! A pas lents je m'égare ,
Je m'aſſieds , viens , m'arrête & reviens tour-à-tour.
Mais , eſt-ce au moment même qu'il eſt dans
l'enthouſiaſme , que le Poëte peut s'obſerver aſſez
bien lui-même pour dire ,je m'affieds ,je viens , je
m'arrête ? Et cette exclamation, que de tableaux divers
! ne paroît-elle pas un peu froide , lorſqu'elle
n'a été précédée par la deſcription d'aucune desbeautés
de la Forêt ? Tout cela montre peut -être affez
clairement que M. de Fontanes n'a point vu dans la
méditation de ſon ſujet , quelle étoit la première
image qu'il devoit peindre , quel étoit le premien
ſentiment qu'il devoit exprimer. Il a voulu montrer
de l'enthouſiaſme lorſque rien ne l'animoit encore,
Sam. 1 Ayril 1780 . B
4
26 MERCURE
1.
&rienne bleſſe plus vivement que cette fauſſe chaleur
qui fait les déclamateurs en vers & en proſe,
enmultipliant le nombre des inſpirés qui prétendent
au génie , & qui ſeroient honteux de n'avoir
qu'un bon eſprit & un beau talent.
Un moment après , M. de Fontanes veut peindre
les effets du calme univerſel & de l'ombre immenſe
de la Forêt ſur ſon imagination ; il ajoute :
Etmon coeur dans l'extaſe ſe plonge
Comme ſi je perçais l'auguſte obſcurité
Qui voile le ſéjour de la Divinité ,
Jemédite. ....
Quand ſon ame eft affaillie de fi grandes impref
fions , le Poëte ne dit point froidementje médite ,
il ne médite pas même ; il parcourt rapidement la
foule des ſenſations qui le frappent & l'agitent , &
ſa voix les a exprimées avant qu'il lui ſoit même
poſſible de méditer ſur ce qu'il éprouve. Le Poëte
n'eſt plus alors qu'un inſtrument qui fait entendre
des ſons harmonieux dès qu'on le touche.
Et moi qui , jeune amant , ſous leur ombre ai chanté ,
Moi-même dans la tombe ils me verront deſcendre ,
Leurs rameaux élargis s'étendront fur ma cendre ;
Et, touchés de ces vers , quelques amans en deuil
Les rediront peut- être aſſez ſur mon cercueil.
M. de Fontanes n'a chanté juſqu'à préſent dans
fon Poëme que ces objets majeſtacux ou terribles
de la Nature , qui font méditer ſur la Divinité , fur
la courte durée de la vie humaine, Eft-co-là des
wers que des amans en deuil puiſſent être tentés de
zedire ? M. de Fontanes a vu que cette eſpérance
douce & mélancolique des Poëtes , produiſoit de
F'effet dans quelques Ouvrages connus ,& il a voulu
wanſporter cet effer dans fon Poëme. Mais il eſt
DE FRANCE. 27
bien étonnant qu'un eſprit tel que le fien , n'ait pas
apperçu que des vers ſemblables ſeroient étrangement
déplacés par-tout ailleurs que dans un morceau
où le Poëte viendroit de chanter les jouiſſances &
les peines de l'amour .
Ainſidans les forêts tout émeut un Poëte .
Ce vers ſuit immédiatement ceux que nous venons
de citer; & il juſtifie parfaitement ce que nous venons
de dire. Il prouveroit ſeul que c'eſt pour imiter
quelques Poëtes que M. de Fontanes a parl,é
comme un amant. Il eſt impoſſible de trahir fon fecret
avec plus d'imprudence. C'eſt après ce moiceau
qu'il s'écrie :
Je ne m'étonne plus qu'en leurs fombres retraites
Ces mortels inſpirés , qui ,Pontifes & Rois ,
Aux ſauvages humains apportèrent des lois ,
Vinffent chanter les Dieux. ...
Quelle tranfition ! & qu'on a de peine à concevoir
comment il arrive que ce ſoit avec un mouvement
de ſon ame qu'un Poëte paſſe à des idées & à des
objets qui ont auſſi peu de rapports enſemble ! La
place de ces vers étoit au moment où , pénétrant
dans l'ombre immenſe de la Forêt , il a cru percer
L'auguſte obſcurité
Qui voile le ſéjour de la Divinité.
Voilà comme on détruit à la fois l'effet de deux
morceaux en les ſéparant l'un de l'autre ; & c'eſt-là
cette eſpècededéfordre dont l'ame & l'imagination
font plus choquées encore que l'eſprit & la raiſon.
M. de Fontanes , qui parcourt fur tout le globe ,
les Forêts les plus célèbres par les noms des grands
homines&des Dieux qui s'y ſont fait entendre,craint
qu'on ne reproche des écarts à ſa Muſe,& il luidit:
Muſe , reviens chanter les forêts de la France.
Bij
28 MERCURE
Il parle en effet un inſtant des Ardennes , & de
l'Oracle vain que les Druides faiſoient rendre au
chêne ſacré.
Mais c'en est fait , le chêne oublia ſes Oracles ,
Les bois désenchantés ont perdu leurs miracles .
Ils ne font plus ces jours , où chaque arbre divin
Enfermoit ſa Dryade & fon jeune Sylvain .
M. de Fontanes ne s'eſt pas ſouvenu qu'il n'y avoit
ni Dryades , ni Sylvains dans la Religion des Druides;
il en étoit de la Forêt des Ardennes comme de
celle de Marſeille , dont on voit une ſi belle deſcription
dans Lucain :
Hunc non ruricola pænes , nemorumque potentes ,
Sylvani , nimphæque tenent.
Une faute plus grave encore , c'eſt qu'au moment
même qu'il nous dit que l'oracle du Chêne des
Druides étoit un Oracle vain , un menſonge , M.
de Fontanes paroît avoir regret à la perte de ces
impoſtures qui ſoutenoient l'empire tyrannique &
ſanguinaire des Prêtres des Ardennes.On ſe ſent plus
diſpoſé à partager ſes regrets , lorſqu'en rappelant
les fictions charmantes de la Mythologie , il s'écrie
avec douleur :
Pourquoi n'êtes-vous plus , rêves attendriſſans !
Mais on eſt ſingulièrement étonné lorſqu'une vingtaine
de vers après , on l'entend dire :
J'ai des Fables du Pinde abjuré la chimère ,
EtBuffon me tient lieu de Virgile & d'Homère :
Sans ces Dieux impoſteurs par la Grèce inventés .
Il est bien clair que les Fables de la Mythologie ne
peuvent pas être à la fois des rêves attendrifſſans
qu'il faut gémir d'avoir perdus , & des chimères ,
des impostures qu'il faut être fier d'avoir abjurées,
DE FRANCE. 29
Il n'eſt pas difficile de deviner quelle eſt la
fource de ces contradictions & de ces liaiſons dif
parates , dans l'Ouvrage de M. de Fontanes. Elles
tiennent sûrement à ſa manière de travailler , beaucoup
plus qu'à la nature de ſon eſprit. Il aura fait
les vers de fon Poëme fans en avoir arrêté le plan;
il ſera entré au hafard dans tous les détails qui lui
auront promis quelques vers heureux. Il n'eſt peutêtre
qu'un ſeul moyen d'éviter ce défaut , pour
peu que l'ouvrage ſoit conſidérable , c'eſt d'eń
écrire d'abord le plan en proſe , ainſi que les détails
les plus importans ; on a beau dire que c'eſt
s'accoutumer à concevoir ſa penſée en proſe , au
lieu que le Poëte doit la concevoir en vers. L'exemple
de Racine & de Boileau qui ſuivoient cette méthode
, a peut- être affez d'autorité pour raſſurer
pleinement ceux qu'elle effraie.
Le ſtyle de M. de Fontanes ne préſente guères de
défauts auffi choquans que ſa compofition : Il en
a cependant de conſidérables , & nous croyons encore
pouvoir en faire convenir M. de Fontanes
lui même.
Quel calme univerſel ! je marche; l'ombre immenfe,
L'ombre de ces ormeaux , dont les bras étendus .
Se courbent ſur ma tête en voûte ſuſpendus ,
S'entaffe à chaque pas , s'élargit , ſe prolonge ,
Croît toujours ; & mon coeur dans l'exiaſeſe plonge ,
Comme ſi je perçois l'auguſte obſcurité
Qui voile le ſéjour de la Divinité.
Les quatre premiers vers & le commencement du
cinquième ont été produits , on le voit par une
grande intention de ſtyle ; mais on ſent plutôt l'intentionque
ſon effet. Croît toujours , eſt bien ſec
après s'élargit , ſe prolonge. L'obſcurité des Forêts
Biij
MERCURE
30
imprime à l'ame une forte de terreur religieufe
qu'elle aime à éprouver ; mais jamais elle n'a pu
plonger perſonne dans l'extafe. Nous ne dirons pas
que cette manière de ſentir eft fauſſe : nous dirons,
ce qui eſt plus vraiſemblable , que l'Auteur a exprimé
un autre ſentiment que celui qu'il a éprouvé.
Une ombre immense , qui croît toujours , ne peut
donner à notre ame une impreſſion ſemblable à
celle qu'elle éprouveroit enperçant l'obſcurité qui
voile le ſéjour de l'Étre ſuprême : c'eſt tout le contraire
; c'eſt plutôt en paſſant de cette ombre immenſe
à un jour pur & éclatant , qu'on recevroit
une impreffion ſemblable. Que M. de Fontanes
compare lui-même ſes vers à ceux de M. de Saint-
Lambert ſur le même ſujet :
Et vous , forêt immenfe , eſpaces frais & fombres ,
Séjour majestueux du filence & des ombres ,
Temples où le Druïde égaroit nos ayeux ,
Sanctuaire où Dodone alloit chercher ſes Dieux ,
Qu'il m'eſt doux d'échapper ſous vos vaſtes ombrages
Ala Zône de feu qui brûle ces rivages !
Vous m'inſpirez d'abord une douce terreur ,
Du reſpect, du plaifir , une agréable horreur.
Je ne sais quoi de grand s'imprime à mes pensées ;
Ce dôme ténébreux , ces ombres entaffées ,
Ce tranquille défert , ce calme univerſel ,
Leurdonne un caractère &c grave & folennel ,
Tout ſemble autour de moi plein de l'Etre Suprême ,
Là , je viens ſous ſes yeux m'interroger moi-même.
Voilà des vers qui produiſent de l'effet , & ne
montrent pas une grande ambition : voilàdes vers
qui ont un des plus grands mérites que la Poéfie
puiffe avoir , de préſenter une hiſtoire fidelle de
leurs ſenſations aux hommes qui ont de l'imagination
& de l'ame.
i
1
1
DE FRANCE.
31
:
Alors pour mieux cacher leurs oracles fecrets ,
Les Dieux plaçoient leur temple au milieu des forêt.s
Ce n'étoit pas pour cacher , c'étoit au contraire
pour mieux répandre les Oracles dans le monde ,
que les Dieux, ou ceuxqui faisoient parler les Dieux,
•plaçoient leurs Temples dans les forêts. On cachoit
les Dieux pour qu'on allât chercher les Oracles.
Tantum terroribus addit
...
4
Quos timeant non noſſedeos.
Malheureux le climat du ſoleil dévoré ,
Qui de l'horreur des bois n'eſt jamais décoré.
Ces idées d'horreur & de décoration n'étoient pas
ici les idées acceſſoires dont il falloit enrichir le
ſtyle. Il valoit mieux fans doute ne réveiller que
les impreffions ſimples & naturelles d'ombrage &
de fraîcheur , pour les mettre en oppofition avec un
climat dévoré du Soleil. Boileau a dit :
LesLivres fur Evrard tombent comme la grêle
Qui, dans un grand jardin , à coups impétueux ,
Abat l'honneur naiſſant des rameaux fructueux.
!
Et cette expreffion , dont celle de M. de Fontanes
eſt empruntée , eſt ſi juſte ici , que fa hardieſſe
même n'étonne pas : les fruits peuvent être confidérés
très - naturellement comme l'honneur des rameaux
qui les produiſent; & la deſcription d'un
combat amène auffi très- naturellement ces idées acceſſoires
de gloire & d'honneur. C'eſt peut- être le
lieu d'obferver combien il est néceſſaire qu'une
grazide juſteffe d'eſprit & de goût préſide à l'emploi
de ces expreſſions hardics qui font la beauté
&la richeſſedu ſtyle poétique.
M.de Fontanes en général a beaucoup d'harmonie
Biv
32
MERCURE
1
dans ſes vers,& il cherche des périodes qui ſcules peuvent
rendre le ſtyle harmonieux ; mais les diverſes
parties de ſes phrases s'entrelacent ſouvent avee
confufion , & le nombre deſtiné à flatter l'oreille ,
ne fait plus alors que jeter du trouble & de
l'embarras dans l'eſprit. Plus ſouvent encore , ſon
idée eſt complette lorſque la période continue encore;
Ici le ſens finit , & plus loin c'eſt la phrase.
En voici des exemples :
Souvent dans ton enceinte un barbare Chaffeur,
Réjoui par la voix des meutes aboyantes ,
Qu'excitent les accords des trompettes bruyantes ,
Immole à ſes plaiſirs le cerf infortuné ,
D'un panache royal tous les ans couronné.
1
C'eſt - là que devroit finir la phraſe; mais elle
continue encore dans les deux vers ſuivans :
Hôte innocent des bois qui , ſans inquiétude ,
Loin de l'homme habitoit leur vaſte ſolitude.
Nous avons annoncé qu'il y avoit des beautés
dans ce Poëme : il y en a de frappantes , au
milieu même de tous les défauts que nous avons
été forcés de relever : & il y a des morceaux entiers
où l'on trouve des beautés du premier ordre dans
la verfification , fans aucun mélange de ces défauts.
Tempé, ſéjour célèbre ! ô magique vallon ,
Où l'eau de Sperchènes , d'Amphriſe & de Penée ,
D'ombrages immortels rouloit environnée;
L'Olympe , en tes bofquets , vit errer tous ſes Dieux:
Pan , qui fut animer des joncs mélodieux ;
Diane au carquois d'or , Déeſſe bocagère,
Qui, la flèche à la main , de ſa robe légère
DE
33
FRANCE.
Nouoir fur le genou les replis ondoyans ;
Les Sylvains couronnés de rameaux verdoyans ;
Les Nymphes qui , ſans art , les mains entrelacées ,
Danſoient aux ſons joyeux de leurs voix cadencées ,
Et l'heureux Jupiter qui , cachant ſa grandeur,
Aimoit à triompher de leur jeune pudeur.
Cérès aux blonds cheveux , & le Dieu des Orgies ,
Bacchus au front vermeil , ceint de grappes rougies ,
Et cette Déïté , charme de l'Univers ,
Vénus , qui de Lucrèce inſpiroit les beaux vers.
Les vers ſuivans nous paroiſſent encore préfé
rables :
Mais c'en eſt fait , le chêne oublia ſes Oracles ;
Les bois déſenchantés ont perdu leurs miracles.
Ils ne font plus ces jours , où chaque arbre divin
Enfermoit fa Dryade &fon jeune Sylvain ,
Qui verſoient en filence , à la tige altérée ,
La sève à longs replis ſous l'écorce égarée.
Pourquoi n'êtes-vous plus , rêves attendriſſans ?
Dès que l'amour des vers charma mes premiers ans ,
J'appris avec tranſport ceux de l'aimable Ovide ,
Poëte menfonger , dont l'enfance eſt avide.
Y
Devant le laurier verd tendrement incliné ,
Triſte , je ſaluois les mânes de Daphné ;
Et, touché de ſon ſort , je paſfois en filence
Près de cet arbre en deuil , qu'un vent léger balance,
Qui monte en pyramide élancé dans les airs ,
Et croît , ami des morts , ſur les tombeaux déſerts ;
Je pleurois le trépas du jeune Cypariffe.
Lorſqu'un chêne m'offroit ſon ombre protectrice ,
Lorſque je repoſois ſous un tilleul affis ,
Nommant avec reſpect Philémon & Baucis :
Si j'obtiens , me diſois-je , une amante fidelle ,
Je veux que Philemon ſoit_un jour mon modèle ,
By
34 MERCURE
Qu'elle imite Baucis ! & tous deux puiſſions-nous
Mourir au même inſtant comme ces deux époux !
I
Peut-être trouvera-t-on les vers fur Daphné un
peu triſtes : on peut être ſurpris au moins que cette
fable charmante n'ait pas inſpiré à un jeano
Poëte des ſentimens plus aimables & des images
plus gracieuſes. Nous croyons devoir faire obferver
ici à M. de Fontanes que ces deux morceaux ,
il les doit à ces chimères du Pinde qu'il veut abjurer.
Il est beau , fans doute , de vouloir tranſporterdans
la Poćfie les grandes vérités de l'Hiftoire-
Naturelle , du ſyſtême du Monde , de la Légiflation
; mais cela est extrêmement difficile. Les méditations
que ces objets exigent , arrachent à chaque
inftant le Poëte au ſpectacle de la nature fenfi--
ble qu'il doit avoir ſans ceſſe ſous les yeux , & it
perd les couleurs en cherchant la lumière. Ilparoîtra
moins Poëte avec un génie même plus poétique.
Tout le monde fait par coeur quelques morceaux
de Lucrèce : les Philofophes ſeuls lifent fon
Poëme : & cependant qui a été plus Poëte que Lucrèce
lorſqu'il a voulu l'être ? Virgile même ne lui
eſt ſupérieur que par le goût.
Les derniers vers que nous allons citer ſont
ceux qui nous ont paru réunir le plus de ſuffrages
:
Moi-même en ces beaux lieux je ſoupire éperdu ,
Mes doigts ont vacillé ſur mon luch détendu;
Apeine il retentit , ſes ſons qui s'affoibliffent ,
Enfons voluptueux par degrés s'amolliffent.
Je ne puis élever ma timide chanfon
Aux fublimes accords du moderneThompson.
Roucher , digne rival des Poëtes antiques ,
Comme eux à la Nature adieſſant ſes cantiques;
DE FRANCE. 35
Du même enthouſiaſime auprès d'elle inſpiré ,
Sur les champs , ſur les mers , dans les cieux égaré,
Instruitpar l'Angleterre &par la Germanie ,
De la lyre Françoiſe agrandit l'harmonie.
Plus ſimple , je ne veux que ton doux chalumeau ,
Berquin, toi qui , célèbre aux faites du hameau ,
As fu reffufciter la romance vieillie.
Et toi , filled'amour , tendre mélancolie ,
Vienspénétrer mon coeur .
,
En voilà fans doute affez pour prouver que M.
de Fontanes ne dément point les efpérances qu'il
nous a données. Son ſtyle , quand il est bon , a
de l'élévation & de la ſoupleffe , de l'harmonie &
de la fermeré. Il paroît deſtiné ſur-tout à bien pofſéder
l'art & le talent de ces combinaiſons neuves
de mots , fi néceſſaires à l'Ecrivain qui ne veut
pas que ſon ſtyle reſſemble à tous les ſtyles. Il
faitſouvent de mauvaiſes phrafes avec de beaux vers .
La plupart de ces défauts font du nombre de ceux
que des Ecrivains médiocres peuvent éviter
& qu'un homme de talent évite infailliblement toujours
dès qu'il y porte ſon attention. Qu'il nous
permette cependant de le lui dire ; ſon ſtyle a dans
l'expreffion le caractère d'un penſeur ; & il nous a
ſemblé que dans ſon Ouvrage il y avoit très-peu
d'idées & de ſenſations nouvelles. Au reſte , toute
ſa compoſition annonce encore ce travail incertain
d'un homme qui cherche à s'affurer de tout
fon talent. Et , on le fait; plus le talent doit avoir
d'étendue &de grandeur , plus il eſt lent à établis
entre tous les dons qu'il a reçus de la Nature , cer
accord heureux & régulier qui fait les bons Our
vrages.
Dans toutes ces obſervations, nous avons énen-
Bj
36 MERCURE
cé notre avis , non comme la règle du goût , mais
comme l'expreffion de notre ſentiment: nous avons
tâché d'éviter ce ton ſi commun aux Critiques qui
parlent toujours comme des gens bien perfuadés
qu'il leur est très-facile & d'éviter les fautes qu'ils
ont le génie d'appercevoir ; & de ſurpaffer les beautés
qu'ils veulent bien conſentir à trouver estimables
, louables. Quand il ſeroit poſſible qu'ils eufſent
quelque raiſon de ſe croire infaillibles , les
Critiques , pour ſe mettre à leur véritable place ,
devroient toujours ſe rappeler ce que Voltaire a
dit à propos de S. Evremont : » On peut être to-
>> talement dépourvu de génie , & avoir beaucoup
d'eſprit & de goût. >>
(Cet Article est de M. Garat.)
ALMANACH DE MONSIEUR , pour l'artnée
biſſextile 1780. A Paris , chez Didot
le jeune , Directeur de l'Imprimerie de
MONSIEUR , quai des Auguſtins.
CET Almanach , outre les détails qui re
gardent les Maiſons de MONSIE
& de MADAME , renferme un Tableau
d'hiſtoire qu'on ne s'attendroit pas à trouver
à la fuite de ces Calendriers de Cour ,
où l'on ſe contente ordinairement d'inféref
quelques fragmens hiſtoriques qui fourmillent
de fautes de chronologie , de ſtyle ,
&c. &c. Ce Précis très -bien fait de l'hictoire
de la Province d'Anjou & des Princes
qui l'ont possédée , joint au mérite
de l'exactitude des faits &de leur date , là
rapidité d'un ſtyle facile & correct, Ce Ta-
1
:
DE FRANCE. 37
bleau hiſtorique ſera ſuivi, tous les ans ,
d'un femblable pour chaque Province de
l'Apanage de MONSIEUR , & doit faire defirer
la ſuite qu'on annonce. L'Auteur de
cet Ouvrage eſt M. Aubin , attaché au fervice
de MONSILUR , & Membre de pluſieurs
Académies. Il ne peut qu'acquérir , par-là,
de nouveaux droits à la faveur du Prince
qu'il a l'honneur de ſervir.
Nous nous contenterons de donner une
idée de ce Tableau hiſtorique de l'Anjou ,
qui suppose une parfaite connoiffance de
notre Hiſtoire dans celui qui l'a trace. Il
préſente ſon ſujet ſous des points de vue inintéreſfans
, & fait répandre beaucoup de
vivacité dans ſon récit, en conſervant toujours
l'ordredes faits. Leur diviſion naturelle
offrefix époques, où l'on confidère 1º. l'Anjou
Gaulois; 29. l'Anjou ſous les Romains;
3º. l'Anjou ſous la première race de nos
Rois , & le commencement de la ſeconde ;
4°. les Comtes héréditaires d'Anjou ; s
fes
5.
Ducs ; 6°. l'Anjou Apanage. Ces diverſes
époques fourniffent matière à des recherches
qui prouvent que l'Autear a puiſé
avec beaucoup de sagacité dans les anciennes
ſources. Il parcourt des ſentiers peu fré
quentés de la plupart de ceux qui ne cherchent
que l'amuſement dans leurs lectures ,
&fait ſerendre encore agréable à cette claffe
de lecteurs qu'il faut au moins intéreffer pas
le choix des faits qu'on leur préſente.
38 MERCURE
i
:
DESCRIPTION Historique de la Lorraine
& du Barrois , par M. Durival l'aîné.
Vol. in-4 . Tomie III . Prix , 6 liv. A
Paris, chez Gogué & Née de la Rochelle ,
Libraires , quai des Auguſtins ; & àNancy,
chez la Veuve Leclerc.
4
Le premier Volume de cet Ouvrage ,
dont nous rendîmes compte l'année dernière
, contient un Précis hiſtorique de la
Lorraine & du Barrois. On trouve dans le
fecond un détail géographique de ces deux
Provinces , diviſees en bailliages Royaux.
On peut le regarder comme un fupplement
aux omiffions des Géographes qui ont fait
la defcription de ce pays , tels que Mercator ,
Orthillius , &c. Le troisième & dernier
Volume qui vient de paroître , offre une
table générale des Villes , Bourgs & Villages
Lorrains , avec l'indication des Bailliages
dont ils reffortiffent. Cette Histoire ne laiffera
rien à defirer à ceux qui veulent avoir
des notions exactes ſur l'état actuel d'une
Province , digne à tous égards d'être connue,
foit par les grands Princes qui l'ont gouvernée,
foit par les Hommes célèbres qu'elle
aproduits dans tous les genres , foit par les
monumens qui la décorent, foit par les productions
variées que la Nature a répandues
dans l'on fein , & par l'induftrie de tes habitans
infatigables. M. Durival eſt lui-même
un exemple de cette activité précieuſe , en
DE FRANCE. 39
confacrant les derniers jours de ſavie à l'inte
truction de ſes Concitoyens ,après avoir
confumé les premiers dans les travaux péni
bles de laMagiftrature.
SPECTACLES.
CONCERT SPIRITUEL. 1
TANDIS que Melpomene , Thalie , Terpficore
font muettes & captives dans leurs
temples , les Concerts deviennent les ſeuls
Spectacles dont le Public puiſſe jouir ; on
ſe raffemble au Château des Tuileries pour
yadmirer les chef- d'oeuvres d'un Art qui ne
peut être bien apprécié que par les ames
d'une trempe route particulière. Les Virtuoſes
de l'Iralie , de l'Allemagne & de la
France y viennent figurer enſemble & tourà-
tour; & chacun les juge avec fes principes
ou ſes préventions , rarement avec la fenfibilité
qu'il a reçue de la Nature.
Depuis la clôture de nos Théâtres juſqu'au
jour de Pâques , on y a exécuté pluſieurs
ſymphonies de Goffee , de Sterkel , de
Toiſchi, de Mozarız ,le Duc , Dittersdorff
&Hayden; les plus beaux airs d'Anfoffi , de
Iomelli, de Bach, de Lingonis , Paefillo',
Piccini , &c . différens motets de Sacchini ,
Deshayes, Candeille, Petit,& de l'Abbé le
Preux; un Regina cali , nouveau motet à
40 MERCURE
grand choeur, par Rigel; les Machabées ,
nouvel Oratorio , par Deshayes ; le Sacrifice
d'Abraham , autre compoſition muſicale de
Cambini , & l'inimitable Stabat de Pergolèze.
La plupart de ces ouvrages étoient dejà
fort connus ; mais 1habileté des Muficiens
les a, pour ainſi dire , rajeunis. Le premier
morceau du Regina cæli a paru d'un
ſtyle charmant; & l'on a ſu rendre juftiçe
au goût de l'Auteur. On a moins favorablement
accueilli l'Oratorio de M. Defhayes;
ceux qui s'intéreſſent à ſes ſuccès doivent
lui conſeiller de chercher des chants &
des accompagnemens dans ſon coeur , au lieu
de les recueillir dans les rues &dans les ouvrages
médiores de ſes Confrères.
Parmi les Joueurs d'Inſtrumens , on a entendu
Mlle Duverge ſur la harpe ; M. Caravogli
ſur le hautbois ; MM. Ozi & Destouches
ſur le baffon ; MM. Rhein & Windling
fur la flûte ; MM. Palfa & Tierschmieds fur
le cor ; MM. Jannfon , Duport & Bréval
fur le violoncelle; & fur le violon , MM.
Fodor, Henry , Kéru , Haijenchink , le
Noble& Pieltain , qui chaque jour acquiert
de l'aplomb , de la juſteſſe & des grâces. On
a fur-tout remarqué dans le jeu de Mlle
Duverge une qualité de ſon vigoureuſe &
peu commune; dans celui de M. Windling ,
de la douceur , de l'expreſſion & de l'enſemble
; & dans M. Rhein , des diſpoſitions
heureuſes, mais point de méthode; il a précipité
le mouvement du vaudeville , Jeſuis
DE FRANCE.
41
Lindor , & les variations qu'il y a jointes
offroient l'image du défordre & de l'effervefcencede
ſon âge.
' .
Parmi les grandes compoſitions des Orphées
modernes , celle qui a le plus fixé
L'attention des Amateurs eſt le Poëme Séculaire
d'Horace , mis en muſique par le célèbre
Philidor. Il l'avoit déjà fait exécuter
à Londres avec un fuccès d'autant plus flatteur
qu'il partoit de nos ennemis. Les Italiens
eux-mêmes , &les autres étrangers qui
ſe trouvoient alors en Angleterre, en avoient
jugé auſſi favorablement ; Paris a confirmé
leurs fuffrages , après avoir entendu quatre
fois ce Poëme. Les ſtrophes qu'on a le plus
applaudies font 1º. Cateris major tibi miles
impar ; 2°. Sedpalàm captis gravis , heu !
nefas! heu ! 3. Dianam tenera , difcite ,
virgines ; 4. Hic bellum lacrimofum ; &
fur-tout , Aime Sol , & Fertilis frugum ;
ces deux morceaux ont toujours été redemandés
avec les plus vifs tranſports. La
ſeule choſe qu'on ait regrettée , c'eſt le
Spectacle des choeurs de vierges & de jeunes
garçons; au lieu d'être mis en Scène , ils
étoient repréſentés par des chantres mal vêtus,&
par de vieilles choriſtesd'opéra , entaf
ſées & immobiles ſur les gradins d'un orcheſtre
enfumé , ce qui détruiſoit entiérement
l'illufion.
1
42 MERCURE
SUITE du Coup- d'oeilfur les Spectacles , &c .
COMÉDIE FRANÇOISE..
C'EST principalement contre ce Spectacle
que les eſprits s'échauffent le plus ſouvent
& avec le plus de vivacité; ſoit qu'en effet
il ait des torts plus répétés que les autres ,
foit que le titre de Théâtre de la Nation
rende plus févère à ſon égard. Le tableau de
ſes opérations va mettre nos Lecteurs à
portée de prononcer. Ses nouveautés , pendant
l'année dernière , ont conſiſté en deux
Tragédies en cinq Actes , Agathocle , ouvrage
pofthume de Voltaire , & Pierre-le-Grand ,
parM. Dorat *. Une Comédie en cing Actes ,
Roſéïde , par le même ; une en trois Actes ,
Laurette ; & trois Comédies de circonftance
, l'Amour François , en un Acte , par
M. Rochon de Chabannes ; les Étrennes ,
en un Acte , & les Noces Houſardes , en
quatre Actes , l'une & l'autre par M. d'Orvigny
** . On a remis trois Tragédies , Rome
*Nous rendrons compre très - inceffſamment de
cette Tragédie , à l'Anticle des Nouvelles Littéraires.
** On a mis en queſtion, dans un ouvrage Périodique
, ſi ce n'étoit pas en qualité de Comédien
de Province que M. d'Orvigny avoit obtenu l'avantage
de faire repréſenter deux de ſes Pièces avant
celles des autres Auteurs, qui ont été reçues anté-
1
DE FRANCE.
1
Sauvée , les Illinois & Atrée; deux Come
dies en cinq Actes , Jodelet Maître & Valet ,
& l'Homme Singulier ; une en trois Actes ,
les Rufes d'Amour ; deux en une Acte , le
Moulin de Javelle ', & l'Avare amoureux ;
àquoi nous joindrons l'Impatient , Comédie
en vers& en un Acte , qui n'avoit.eu qu'une
repréſentation en 1778 , & qui a été repriſe
avec ſuccès en 1779. En tout ſept Ouvrages
nouveaux , & neuf replacés au courant du
répertoire. Il eſt évident qu'au milieu des
troubles qui ont diviſé la Comédie Françoiſe
, il lui étoit preſqu'impoſſible de faire
davantage pour le ſervice du Public & des
Auteurs. Mais , dira-r'on , ces troubles &
cette diviſion ne ſont-ils pas des torts graves
& réels ? A cela nous répondrons que nous
n'avons rien à répondre ; nous reviendrons
feulement fur le travail des Comédiens , &
nous dirons que parmi ceux d'entre eux qui
ont redoublé de foins &de zèle , il faut
rieurement aux fiennes. Quel que foit le motif de
cette queſtion , il faut y répondre. La Comédie dos
Etrennes eft de nature àn'être repréſentée que dans
les premiers jours de l'année ; celle des Noces Hou
fardes eſt une folie qui n'eſt propre qu'au semps de
carnaval. Elles rentrent donc l'une & l'autre dans
l'ordre des Ouvrages qu'au Théâtre on appelle
Pieces -Vaudevilles; & perſonne n'a le droit de ſe
plaindre de la préférence qu'on leur a donnée , ainfi
qu'à l'Amour François , Comédie d'un genre bien
fupérieur , mais ouvrage de circonstance comme
ceuxdont nous venons de parler.
44 MERCURE
diftinguer M. Molé, qui , tant dans les rôles
de l'emploi de feu Bellecour , dont il eſt
maintenant chargé , que dans la plupart des
Pièces nouvelles & remiſes , a ſu , par une
ardeur infatigable , acquérir de nouveaux
titres à la reconnoiſſance des Amateurs du
Spectacle.
COMÉDIE ITALIENNE.
:
Nous diviſons en trois claſſes les Ouvrages
nouveaux ou remis à ce Théâtre pendant le
cours de l'année dernière. La première contient
les Pièces à Ariettes ; Rofe & Carloman,
en trois Actes ; le Petit Edipe , en un
Acte; les Rêveries renouvelées des Grecs ,
Parodie en trois Actes ; les Événemens Im
prévus , en trois Actes ; l'École de la Jeuneſſe
, remiſe en muſique par M. Prati ;
Aucaffin &Nicolette, en quatre Actes ; Mina,
en trois Actes , & Cécile , auſſi en trois
Actes. Huit Pièces. La ſeconde comprend
les Ouvrages François , dont on lui a rendu
le privilége ; le Jeu de l'Amour & du Haſard,
en trois Actes; les Fauſſes Confidences ,
en trois Ades ; l'épreuve , en un Acte; la
Mère Confidente , en trois Actes ; l'École
des Mères , en un Acte ; le Rival Favorable ,
en trois Actes ; l'Amant Auteur & Valet , en
un Acte ; la **** , & la Coquette Fixée ,
toutes deux en trois Actes. Neuf Comédies .
La troiſième eſt formée des Comédies qu'on
i
!
1
DE FRANCE. 45
y a reçues & jouées depuis le renouvellement
du privilége ; Lamentine , Pièce Comitragique
en deux Actes ; les Bourgeois du
Jour , Comédie en cinq Actes , réduite à
quatre * ; l'Abbé de Platre , en un Acte ;
Arlequin Roi , Dame & Valet , en trois
Actes; le Lord Anglois & le Chevalier François
, en un Acte. Cinq Ouvrages ; en tout
vingt-deux Pièces , auxquelles on pourroit
ajouter les Trois Jumeaux Vénitiens , ſi on
les avoit repréſentés d'après la Comédie que
Colalto a fait imprimer , & non comme un
ćanevas Italien. Če tableau fait infiniment
d'honneur à MM, les Comédiens Italiens ;
il prouve beaucoup de zèle, de travail , &
un grand defir de plaire au Public en variant
ſes plaiſirs . Nous ne pouvons que les engager
à ſuivre la même route; & nous ſommes
perfuadés qu'en la ſuivant , ils trouveront
de quoi ſe dédommager amplement de leurs
peines , dans la double ſatisfaction de leur
intérêt & de leur amour-propre.
* Nous avons promis de rendre compte de cette
Comédie , nous remplirons notre promeſſe quand
elle paroîtra imprimée en quatre Actes.
46
MERCURE
MUSIQUE.
DEUXIEME Recueil, composé d'Airs de l'Amant
Jaloux , d'Iphigénie en Tauride , des Evénemens
Imprévus , de Roland , & autres , avec accompagnement
de harpe. Prix , 7 liv. 4 fols. AParis , chez
M. de Corbelin , place S. Michel , maiſon du Chandelier
, à côté de la Fontaine ; & aux Adreſſes
ordinaires.
Quatrième Recueil de 36 Ariettes d'Opéra par
année, avec premier , ſecond violon, & la baffe continue
sous le chant , gravé à Bruxelles chez MM.
Ypen& Mechtler , où l'on ſouſcrit pour cet ouvrage.
, Symphonie pour le Clavecin avec orchestre ,
deux violons , alto & baffe , par M. Tapray. OEuvre
XII. Prix , 6 liv. A Paris , chez l'Auteur , rue des
Deux- Portes S. Sauveur ; & aux Adreſſes ordinaires .
Trois Sonates pour le Clavecin ou le Piano-forté,
par M. Tapray. Opéra XI. Prix , 4 liv. 16 fols. A
Paris , aux Adreſſes ci-deſſus.
د
Six Quatuor pour deux Violons, Alto- viola &
Violoncelle par J. Paiſiello , Auteur de la
Frascatana. Prix , 9 liv. A Paris , chez M. Bouin
Marchand de Muſique , rue S. Honorc , près S. Roch ,
au Gagne-Petit; & en Province, aux Adreffes ordinaires.
Six Duos pour deux Flûtes traverſières , compoſés
par Helbert. OEuvre V. Frix , 7 liv. 4 fols. A
Paris , chez l'Auteur , rue S. Anne S. Honoré , vis-àvis
l'hôtel de Ste Anne ; & aux Adreſſes ordinaires de
Muſique.
Quatre Sonates pour la Harpe , avec accompa
DE FRANCE.
47
gnement de Violon , par M. Catdon , fils , Maître
de Harpe , OEuvre VII . Prix , 7 liv. 4 C. A Paris,
chez l'Auteur , rue des Foſſés -Saint-Germain l'Auxerrois
, à l'Étoile;& chez Couſineau , Luthier de la
Reine , rue des Poulies. Ces Sonates , d'un chant
très- agréable , préſentent de beaux effets de l'harmonie,
&méritent une place à côté de celles qu'on
eſtime leplus,
ANNONCES LITTÉRAIRES.
ELO
LOGE de Voltaire , par M. de la Harpe , de
l'Académie Françoiſe. Broch, in-8 ". de 112 pages.
Prix , 1 liv. 16 fols. AParis , chez Piſſot , Libraire ,
Quai des Auguſtins,
Médecine Domestique , ou Traité complet des
moyens deſe conſerver en Santé, & de prévenir les
Maladies par lerégime & les remèdes ſimples , par
Guillaume Buchan , Médecin d'Édimbourg , traduit
de l'Anglois par J. D. Duplanil , Docteur en Médecine.
Cing Vol. in- 8°. ſeconde Édition , revue &
augmentée ſur la ſixième Édition de Londres. Prix
25 liv. AParis , chez Deſprez , Imprimeur- Libraire
rue S. Jacques.
Les Hommes Illustres de la Marine Françoise ,
par M. Graincourt. in-4° . Nº. premier. Ouvrage
propoſé par Souſcription. A Paris , chez l'Auteur , rue
dela Juffienne , maiſon d'un Parfumeur ; & chez
Jorry & Baftien , Libraires.
و
Traité du Nivellement , par M. l'Abbé Picard,
nouvelle édition , enrichie d'un nouveau Traité fur
le même objet , par M. l'Abbé Parat. Vol. in- 12.
AParis , chez Cellot & Jombert , Libraires , rue
Dauphine.
MERCURE
Cécile , Comédie en trois Actes , & en profe ,
mêlée d'Ariettes , repréſentée à Verſailles & à Paris
en 1780. Par M. *** Muſique de Dézede. Prix ,
30 f. A Paris , chez Ballard , fils , Imprimeur-Libraire
, rue des Mathurins .
Lestre à Madame la Baronne de ...fur la chalear
du Globe , démontrée par M. de Mairan , & le
Comte de Buffon , foutenue parM. Bailly , & encore
existante , malgré les affertions de M. D. R. D. L.
In-8°. AParis , chez Didot , le jeune , Imprimeur
Libraire , quai des Auguſtins.
Eloge Historique de Suger , avec cette épigra
phe : Non omnis moriar. In 8. A Liége.
Nouvel Eſſai fur l'Harmonie , ſuite du Traité de
Musique , par M. Bemetzrieder , in-8 °. A Paris ,
chez l'Auteur , rue Neuve S. Roch , près celle des
Moineaux , & chez Onfroi , Libraire , Quai des
Auguſtins.
THEATRE D'EDUCATION à l'usage des jeunes
Perſonnes , par Mad. la C. de *** ; nouvelle
édition in- 12 , 4 vol. prix 10 liv. brochés, A Paris ,
chez LAMBERT & BAUDOUIN , Imp. Lib. rue de la
Harpe , près S. Côme .
Il y a encore quelques Exemplaires de la première
édition en 4 vol. in-89 du prix de 20 liv. brochés.
TABLE.
Lorraine&LERuiſſeau , duBarrois , 38 3
Aird'Atys, ConcertSpirituel,
Enigme&Logogryphe , ComédieFrançoise ,
39
42
Almanach des Muses , 10 Comédie Italienne ,
Almanachde MONSIEUR, 36 Musique ,
44
46
Description Historique de laAnnonces Littéraires , 47
( 25 )
poſtérieure de Dublin , arrive aujourd'hui. Tout le
Royaume ſe déclare pour l'indépendance. Trois
Comtés & deux Villes ſe ſont expliqués dans les
termes les plus forts. Cinq autres Comtés ont fixé
les affemblées qu'ils doivent tenir pour faire de
même. Les Shérifs de la Ville , ſuivis de 300 Citoyens
& 240 Volontaires , ſe ſont rendus chez
nos Repréſentans avec une adreſſe & des inſtructions
pour abroger la Loi de Poyning , & paffer un acte
contradictoire à cette Loi. On n'avoit jamais vu ici ,
au moins pour une pareille circonstance , un cortège
fi nombreux , & compoſé d'Habitans auffi confiderables.
Ils inſiſtent encore plus vigoureuſement
pour obtenir une conſtitution libre , qu'ils ne faifoient
pour la liberté du commerce. En un mot ,
la Nation est déterminée à faire revivre la conftitution
de nos ancêtres.
>> La Chambre des Communes , ajoute la même
lettre , a arrêté , le 2 de ce mois , ( Mars ) de préſenter
une Adreſſe de remerciement au Roi , au ſujet
du Bill pour la liberté du commerce. Mais il ne
faut pas regarder cette démarche comme une preuve
de la fatisfaction générale de l'Irlande ; car rien
n'eſt plus faux , & cette affertion ne peut être
avancée que par des gens vendus aux Miniftres
pour tromper l'Angleterre. Les Gazettes Miniftézielles
contribuent à entretenir cette illuſion en
Angleterre ; elles nous prêtent des opinions que
nous n'avons jamais eues , & des principes oppofés
aux nôtres. Toutes les fois que le Parlement Bri.
tannique voudra exercer ſur nous ſa prétendue
autorité , il doit s'attendre à la plus rigoureuſe
réſiſtance. Nous connoiſſons nos droits , & nous
verferons juſqu'à la dernière goutte de notre ſang
pour les défendre. Quoique ce Royaume ſoit beaucoup
plus près de l'Angleterre que l'Amérique , il
n'en eſt pas moins vrai que les Anglois en général ,
&fur-tout leurs Miniſtres ne connoiffent pas mieux
Ier. Avril 1780 . b
A
( 26 )
l'Irlande , qu'ils ne connoiffoient la Nouvelle - Angleterre
avant la guerre avec les Colonies «.
L'amiral Duff qui commandoit dans la
Méditerranée , revient comme paſſager en
Angleterre ſur le vaiſſeau le Chatham ; il laiſſe
ſon pavillon à Gibraltar. On dit que peu de
tems avant que l'Amiral Rodney y arrivât ,
l'Amiral Duff étoit dans cette baie avec le
vaiſſeau le Chatham de so canons & 2 ou 3
frégates , lorſqu'on reçut avis que 2 vaifſeaux
de ligne Eſpagnols croiſoient à l'entrée
du Goulet pour intercepter nos vaiſſeaux
marchands . A cette nouvelle , la Garniſon
ſe trouva très-bien diſpoſée; les corfaires &
les vaiſſeaux marchands offrirent de prêter
tous leurs équipages , fi le Panther & le
Chatham avoient occaſion de les employer,
Le Général offrit de faire embarquer , s'il le
falloit , 300 hommes d'un régiment d'infanterie
, qui entendoit parfaitement bien l'exercice
du canon & de la mouſqueterie. Enfin
tout le monde crut que le Panther & le
Chatham avec les frégates auroient bon
marché des deux vaiſſeaux de guerre Eſpagnols
; mais l'Amiral Duff ne penſa pas de
même ; & malgré les ſollicitations des Capitaines
, il refuſa de les mener à l'ennemi.
On a fait l'apperçu ſuivant de l'état politique
de l'Angleterre au 14 Mars 1780.
>>La face des affaires vient de changer , du moins
felonl'opinion des meilleurs Politiques. Nous avons
appris par une gazette extraordinaire , que notre
Eſcadre après avoir conſervé pendant quelques jours
l'appareil du triomphe , & après avoir débarqué à
1
( 27 )
Gibraltar toutes les provifions néceſſaires à la garniſon
& un petit renfort d'hommes , eſt ſortie de
cette Place , toujours aſſiégée par terre , & qui ſelon
toutes les apparences va être bloquée par mer plus
étroitement que jamais. N'est- ce pas abandonner
de nouveau cette précieuſe poffeffion, au hazard
des évènemens & à la fureur d'un ennemi , irrité
par ſes défaites ? Il n'y avoit point de meilleur
emploi à faire d'une forte Eſcadre , que de la laiſſer
àcette ſtation pour garder la fortereſſe du côté de
la mer, entretenir la communication libre avec la
côte de Barbarie , fermer le paſſage aux Eſcadres
Françoiſes & Eſpagnoles qui des Ports de la Méditerrannée
, auroient voulu ſe joindre à celles de
l'Océan , obſerver les mouvemens de la flotte de
Cadix , & l'empêcher de ſe réunir à la grande flotte
Françoiſe , pour inſulter nos côtes , tenter l'invaſion
de la Grande-Bretagne , & peut-être attaquer notre
flotte avec des forces ſupérieures ,& plus de ſuccès
que dans le cours des deux années précédentes,
Ce parti qu'on a pris d'abandonner Gibraltarà
ſon fort, eft accompagné d'une autre circonftance
peut- être auſſi fâcheuſe , c'eſt l'envoi de l'Amiral
Rodney aux Iſles de l'Amérique , avec 4 vaiſſeaux
de ligne ſeulement & une fregate. On a eu grand
ſoin de ne pas dire un mot de cela dans la Ga .
zette , probablement parce que les Miniſtres ſentent
eux-mêmes la ſottiſe de leurs ordres à ce ſujet ,
mais le fait n'en eſt pas moins conftant . N'a-t- on
pas tout lieu de craindre que le brave Rodney , avant
d'arriver à ſa deſtination , ne rencontre des forces
ennemies trop ſupérieures aux fiennes , pour qu'il
puiſſe leur réſiſter ? Quel triomphe ne ſeroit-ce
pas pour les ennemis de le prendre lui & ſes vaifſeaux
, après tout le mal qu'il leur a fait. Il eût
mieux valu pour cet Amiral de paſſer comme un
ſimple particulier, ſur une petite frégate fine voilière
que d'aller ainſi avec un cortège qui honore
moins fon grade qu'il ne compromet ſa ſûreté.
bz
( 28 )
Ilparoît auſſi que la Gazette a conſidérablement
tronqué la lettre de Digby ; ou du moins le compte
qu'il rend de la manière dont il a ſuivi une chaſſe
auſſi précieuſe que celle des bâtimens qu'il avoit
en vue , n'eſt ni intelligible ni fatisfaiſant. Il ne
marque ni la longitude & la latitude , ni la côte
où il les a rencontrés , ni le tems qu'il les a chaſſés ,
ni l'heure à laquelle il a donné le ſignal d'abandonner
la chaſſe , ni les raiſons pour donner ce ſignal.
Les Miniſtres ſemblent prendre à tâche d'atténuer
les plus brillans ſuccès de nos braves Généraux
, & de leur jouer ſous main tous les mauvais
tours dont ils ſont capables. Nous avons de vail.
lans ſoldats , de vaillans matelots , mais de quoi
nous fervent nos victoires , ſi les Miniſtres détruiſent
de tous les côtés ce qu'ils font ; témoin , l'évacuation
pitoyable du fort d'omoa , conquis depuis
ſi peu de tems.
Nous ne recevons aucunes nouvelles authentiques
de l'Amérique Septentrionale ; mais il ſe répand
les bruits les plus finiftres ſur l'expédition partie de
New-York dans le cours de l'hyver. Il y a matière
à cenfure pour nos ennemis ſecrets. Il eſt certain
du moins que nos meilleurs amis ne peuvent que
déplorer l'extravagance d'un pareil projet dont
l'exécution offroit de tous côtés des dangers & des
malheurs , fans préſenter aucune perſpective raiſonnable
de ſuccès &d'utilité . Si le Ministre du Département
de l'Amérique eſt l'auteur de ce plan d'opérations
, ſon inutilité n'eſt que trop conftatée ,& le Parlement
n'a pas beſoin d'autres preuves. Mais inutilitén'est
pas le mot propre , relativement à ce Miniftre.
En effet , un pareil Officier eſt plus qu'inutile,
c'eſt un être malfaiſant , très -malfaifant pour fon
pays. Il faut fupprimer ſa place , & le plutôt ſera le
micux.
Le Miniſtre des finances ſe donne une peine infinie
pour mettre au jour ſa production annuelle , le

( 29 )
Budget, & pour me ſervir de l'expreſſion technique
fon accouchement eſt très - pénible & très- laborieux.
Le fruit de ce travail eſt un monſtre dans ſon eſpèce ;
&fi on ne l'étrangle au moment de ſa naiſſance , il
coûtera un jour des larmes de ſang à ſes parens , &
fera le malheur de ſon pays.
On dit tout bas que le lord North va quitter ſa
place au premier moment. Il eſt en effet bien tems
pour lui de ſe retirer s'il ne peut continuer la guerre
ſans des moyens auſſi exhorbitans & levés d'une
manière auſſi déſavantageuſe pour la Nation , que
ceux qui conſtituent ſon dernier Bugdet.
Quoique les adreſſes des deux Chambres du Parlement
d'Irlande ſoient on ne peut pas plus agréables
&plus flatteuſes pour le Roi & ſes Miniſtres , les
Irlandois en général font toujours dans un état de
fermentation, ils infiftent toujours ſur l'augmentation
ou l'extenſion indéfinie de leurs libertés ,&ils
parlent ſi haut qu'ils ſe feront entendre. D'ailleurs on
obſerve dans quelques endroits de l'adreſſe des Communes
, une roideur qui indique un retentum pour
quelques prétentions ultérieures.
P. S. Du 18 Mars. La Gazette de la Cour de ce
jour contient l'article ſuivant d'une lettre du Lord
Longford , Capitaine du vaiſſeau de S. M. l'Alexander,
àM.Stephens , datée de Spithéad le 16Mars.
>> Le 12 de ce mois , étant à l'Ouest des Sorlingues
, nous donnâmes chaſſe à une groſſe frégate
que nous apperçûmes dans la partie du Sud-Est ,
& après dix-huit heures de chaſſe , nous nous trouvâmes
à demi - portée de canon de ce bâtiment.
Le 13 , à la pointe du jour , il hiſſa pavillon François
, & nous nous tirâmes quelques coups de canons
de chaſſe pendant près de deux heures. Lorſque
nous étions preſque bord à bord , mon petit mât
de hune conſentit ſans avoir été atteint d'aucun
boulet , ſans qu'aucune partie de nos agrès fût
coupée , & fans coup de vent. Je m'apperçus qu'il
b3
( 30 )
étoit entièrement pourri . Le Courageux continua
la chaffe , & vers midi , après un feu très - long ,
il atteignit le vaiſſeau chafié , & s'en empara. C'étoit
leMonfieur , Corſaire de Granville , de 40 canons
de 12 & de 6 , & 372 hommes d'équipage , commandé
par Jean de Bochet. Il y avoit huit jours
qu'il étoit parti de l'Orient , & il n'avoit encore
fait aucune priſe ; c'eſt une frégate preſque neuve
dont le pont a 134 pieds de long , & j'eſpère qu'on
la jugera propre au ſervice de S. M. «.
FRANCE
De VERSAILLES , le 28 Mars.
LL. MM. & la Famille Royale ont figné, le
12 de ce mois , le contrat de mariage du Marquis
de Mauleon , avec demoiſelle de Bérulle
, Chanoineffe & Comteſſe de Neuville ;
&le 19 , celui du Duc de la Rochefoucault ,
Colonel du Régiment de la Sarre , avec demoiſelle
de Rohan-Chabot.
Le 15 , le Comte d'Aubigny , que le Roi
avoit nommé précédeminent à la place de
Vice-Amiral de France , a prêté ferment entre
les mains de S. M.
Le Roi anommé à l'Abbaye de la Chalade ,
Ordre de Cîteaux , diocèſe de Verdun , l'Abbé
de Lupcourt , Doyen de l'Egliſe Cathédrale
& Primatiale de Nancy , Vicaire général
du même diocèſe ; à celle d'Ebrueil , Ordre
de Saint-Benoît , diocèſe de Clermont ,
l'Abbé Hemey , Vicaire général du diocèſe
d'Autun ; & a l'Abbaye régulière de Phalempein
, Ordre de Saint-Augustin , diocèſe de
Tournai , D. Charlet , Prieur de ladite
Abbaye.
( 31 ).
M. Duflos eut l'honneur de préſenter , le
12, au Roi , le Recueil des Costumes , Rangs
& Dignités , que S. M. a daigné accueillir
favorablement
De PARIS , le 28 Mars.
T
M. le Comte de Rochambeau , qui a pris
congé du Roi le 18 de ce mois , eſt parti ces
jours derniers pour ſe rendre à Breſt , où il
doitprendrele ccoommmandement des troupes
qui vont s'embarquer. Des Officiers de tous
grades ont follicité avec ardeur la permiffion
de ſervir ſous lui ; on nomme dans leur
nombre , M. le Comte de Cuſtine , qui a
offert de quitter le Régiment de Dragons de
fon nom,dont il eſt Mestre de - Camp ,
pour le Régiment de Saintonge , Infanterie ,
qui eſt un de ceux qui doivent s'embarquer ,
& on dit que l'échange s'eſt fait..
>> Les travaux du Port , écrit- on de Breft , continuent
avec la même activité . On a retiré de la batterie
royale plufieurs canons de bronze de 48 livres
de balles , qui forment la premiere batterie du
Royal-Louis. Ce beau vaiſſeau armé de cette maniere
, eſt une citadelle qui repouſſera tout ce qui
ofera ſe préſenter devant lui. Le Conquérant avoit
femis à la voile le 10. On dépêcha dans la journée
un canot après lui , & il rentra ce même jour dans
le port. Il nous eſt arrivé pluſieurs bâtimens tant
neutres que nationaux , & il en eſt ſorti auſſi pluſieurs
pour les rivieres de Bordeaux & de Nantes ,
convoyés par l'Inconstante , & pluſieurs cutters ",
On ne ceſſe de ſe plaindre des pertes
qu'eſſuie journellement le commerce ; il en
a fenti fans doute ; mais on les exagère. Un
b4
( 32 )
tableau exact de celles que nous avons faites
, & de celles de nos ennemis , ne peut
qu'être à ſa place ici. La perſonne qui nous
l'a fait pafler , a des droits à notre reconnoiſſance.
د
>>Un Abonné à votre Journal , Monfieur, a pris la
peine de relever aſſez exactement toutes les priſes
faites ſur mer par les François & les Anglois ,
depuis le commencement des hoftilités , ſuivant la
Gazette de France & le Courier de l'Europe ; &
il a cru que vos Lecteurs ne feroient pas fâchés
d'en voir le réſultat.
La Gazette de France , depuis le mois de Juillet
1778 , juſqu'au dernier Décembre 1779 , annonce
que les François ont pris aux Anglois , détruit ou
rançonné , deux vaiſſeaux de guerre , l'Ardent de
64 canons , & l'Expériment de fo. Quinze frégates
de la marine Royale , ſavoir , Minerva ,
Fox , Flora , Juno , Orpheus , Québec , Montréal ,
Arethusa , de 32. Cerberus , l'Active , de 28. La
Rofe , Ariel , de 26. Lively , de 24. L'Areck ,
Sénégal , de 20 , pluſieurs autres bâtimens armés ,
beaucoup de corfaires & de navires marchands ,
en tout 407 bâtimens , portant enſemble plus de
1600 canons & nombre d'obuſiers. On peut aſſurer
qu'on eft demeuré , dans cette liſte , au-deſſous de
la vérité. L'Auteur de la Gazette de France ne
peut donner que l'extrait des lettres que les Armateurs
& les Capitaines lui envoient de nos ports ,
&plufieurs ne prennent pas cette peine ; ſouvent
il n'eſt pas informé des priſes qui ſe font dans des
parages éloignés , & l'on n'a peut être pas toujours
le temps de lui faire paſſer l'extrait des dépêches
qu'on reçoit à ce ſujet dans les Bureaux de la Marine.
D'ailleurs , il peut négliger , avec raiſon
quantité de petites priſes de peu d'importance ,
qui occuperoient inutilement beaucoup de place
dans ſa Gazette. On doit lui ſavoir gré d'être
1
( 33 )
très - réſervé ſur cet article , & fur tout de ne
rapporter que des faits conſtatés.
,
Le Courier de l'Europe adopte , peut- être , avec
trop de confiance les avis qu'on lui fait parvenir.
Il annonce , dans cette même année & demie
tant à l'article Commerce , Priſes , &c . qu'à celui
de Londres , que les Anglois ont pris aux François
1569 bâtimens , nombre évidemment exagéré. Nous
y avons reconnu quantité de doubles & triples em
plois , placés quelquefois à 4 & 5 mois de dif
tance les uns des autres , & de plus beaucoup de
noms de navires qui n'ont jamais exifté , comme
on le voit par la liſte qu'un Politique du Palais
Royal en a adreſſée au Courier de l'Europe , qui
l'a imprimée dans ſon N°. 30 , Ier. Vol . 1779 .
Il faut avouer que celui-ci ne peut pas vérifier les
avis qu'on lui envoie ; il s'en rapporte principalement
à la liſte affichée dans le Café de Lloyds
à Londres , laquelle jouit , je ne fais pourquoi , de
quelque authencité ; car c'eſt ſur- tout parce qu'on
y ajoute foi aveuglément , que des agioteurs y
ont cent fois gliſſe des avis favorables à leurs
deſſeins , & qui ſe ſont enſuite trouvés dénués de
toute vérité .
Une choſe digne de remarque , c'eſt qu'il ne
paroît pas que les Anglois aient rançonné un ſeul
des navires dont ils ſe ſont emparés , tandis que
nous avons rançonné plus du tiers de ceux que
nous leur avons pris. D'où cela peut-il venir ? II
eſt à croire qu'une des deux Nations entend beaucoup
mieux ſes intérêts que l'autre . Rien n'eſt
plus eſſentiel dans la guerre & le commerce maritimes
, que des bâtimens & des matelots exercés .
Ceux qu'on enlève à l'ennemi lui cauſent un préjudice
beaucoup plus conſidérable que ſi l'on exigeoit
de fortes ſommes à titre de rançon . Ceci
eſt ſur-tout très-vrai à l'égard de l'Angleterre , où
les hommes ſont plus rares que l'or. C'eſt laiflex
bs
( 34 )
!
aux Anglois des moyens de nous nuire encore ,
de prolonger la guerre , & de ſe procurer , par
l'activité du commerce , les richeſſes néceſſaires pour
la foutenir , que de leur rendre leurs bâtimens &
d'excellens matelots , dont ils ont grand beſoin .
Sommes-nous dédommagés par des rançons qui
peuvent nous paroître confidérables , mais qui ne
font rien pour les riches Négocians ou Armateurs
qui les paient , & qui d'ailleurs les regagneront
bien- tôt par les objets mêmes qu'on leur reftitue ?
Ceci paroît bien digne de toute l'attention du Gouvernement.
Peut-être trouveroit - il un très - grand
avantage à payer à nos Armateurs par forme de
gratification ou autrement une ſomme quelconque
pour chaque bâtiment ennemi & chaque prifonnier
qu'ils rameneroient dans nos ports . Nous achetons
bien 100 liv. chaque homme qui nous eft rendu par
l'ennemi , lorſque nous ne pouvons lui en fournir
un autre en échange. Il vaudroit mieux donner
cet argent à nos Armateurs qu'aux ennemis. Enfin ,
ſans les y contraindre , il y auroit peut- être encore
d'autres moyens d'engager nos corſaires à ne plus
rançonner leurs priſes , & de concilier leur propre
intérêt avec celui de leur patrie. Mais ce n'est pas
l'objet que nous nous ſommes propoſé d'examiner
ici.
Nous préſenterons la tableau des pertes reſpectives
des Puiſſances belligérantes dont il eſt fait
mention dans le Courier de l'Europe , depuis Juillet
1778 , juſqu'à la fin de 1779 .
Les Anglois ont pris aux François. 1569 bâtim.
Aux Américains
Aux Eſpagnols.
398
• • • 205
2172
perdu
bât.} SI
6
Les François ont encore
par acci lent
Et les Américains ...
:
(
( 35 )
--Pertes des trois Nations , ſuivant le
Courier •
De leur côté les François ont pris
aux Anglois.
Les Américains •
Lés Eſpagnols. •
. 2223
.1776 bâtim .
739
40
2555
Les Anglois ont encore perdu par
accident
Perte totale des Anglois , fuivant
le Courier. •

307
2862
Les bâtimens neutres , de part & d'autre , font
compris dans ces calculs.
,
Quoique tout cela ne ſoit sûrement point exact ,
parles raiſons que nous avons apportées , & qu'il
faille peut-être rabattre un quart , un tiers ou plus
de tous côtés , on peut néanmoins conclure de
cette récapitulation , que les Particuliers de ces
divers peuples pourroient, encore ſe nuire nombre
d'années les uns aux autres , fans avancer le grand
ouvrage de la Paix. Ce ſont les victoires ſeules
ou les conquêtes importantes qui peuvent la donner.
Les pertes réitérées des marines Royales peuvent
auffi contribuer à terminer la guerre en diminuant
peu à peu le principal moyen de la faire. A ce
dernier égard , le déſavantage des Anglois eft plus
marqué , & nous le croyons auffi plus authentique.
La Marine Royale Britannique a perdu depuis le
commencement de la guerre actuelle juſqu'à la fin
de 1779 .
Vaiffeaux de guerre ; l'Auguſta , Sommerfet ,
l'Ardent de 64 canons , l'Expériment de so. Le
Sérapis de 44 , ci •
Frégates; Répulſe , Minerva , Flora , Juno ,
Orpheus , Fox , Québec , Montréal , Aréthafa 2
r Apollo', de 32. Pomona , Acteon , Cerberus ,
S
b 6
( 36 )
De l'autrepart.
Mermaid , Liverpol , Syren , active , de 28 ;
Suply , Ariel , la Roſe , de 26. Lively , Mercury ,
de 24. Veſtal , Savage , Larck , Sénégal , Comteffe
Scarboroug , Glaſcow , de 20 , en tout 28
Cutters corvettes , &c. Pegafus , Merlin ,
Kingsfishes , Trial , Drake, Cérès , Zebra , Swift ,
de 18 à 16 canons ; Ferret, Cruiſer, Otter, Zéphir ,
Weaz-le, Thunderbomb , de 14 à 8 , enſemble 15
Bâtimens inférieurs , armés ; au moins.
2
:
• 20
Total . 68
Pertes de la Marine Royale de France.
Frégates. La Prudente , de 36 canons ; la
Danaë , la Licorne , la Pallas , de 32; ( ces deux
dernières avoient été ſurpriſes avec le Coureur ,
de 14 canons , avant les hoftilités ) ; le Sartine ,
l'Oiseau , l'Alemène , de 26 , enſemble , y compris
le cutter le Coureur , ci . •
& fré-
Pertes de la Marine Royale d'Eſpagne.
Vaiffeau. Le Puiſſant de 74 canons ,
gate Santa Ammonica , ci. •
Pertes de la Marine des Etats-Unis.
Frégates. Le bon Homme Richard de 40
canons ; Randolph de 36 ; Hancock , Delaware ,
Raleigh de 32 ; Warren de 26. Bâtimens armés ,
caviron 20 enſemble.
:
8
26
13:6
La perte des Anglois ſurpaſſe donc de beaucoup
celles des trois autres Puiſſances enſemble. La
perte du Commerce Britannique , ſuivant l'évaluation
d'un Anglois , montoit , juſqu'au 15 Mai
1779 , à 3,070,500 ſterl.; & avant la fin de l'année
elle devoit monter au-delà de 4 millions ſterl, par
la priſe de la Grenade , &c. En 1769 ; il occupoit
9763 bâtimens qui étoient réduits en 1779 à 5882 ,
tandis que ſelon le Chevalier William Mildmay ,
le Commerce de France , qui n'avoit , il y a 30
( 37 )
:
ans,que 2301 bâtimens, en employoit 2911 en 1779.
Vous pardonnerez , fans doute , Monfieur , la
longueur de cette lettre , en faveur de quelques
obſervations qui pourraient intéreſſer , peut- être ,
les Politiques , les Négocians , & même les Philoſophes.
Ceux- ci , à la vue de ces tableaux , pourront
ſe confirmer de plus en plus dans l'idée que
le malheur des Particuliers eſt l'effet le plus certain
des guerres, & que les avantages paſſagers , obtenus
par quelques nations , font toujours trop chérement
achetés par les pleurs de tant d'individus & des
torrens de ſang humain. Je ſuis , &c .
Nos dernières lettres de Cadix font du 29
du mois dernier : elles portent que l'on n'a
envoyé au Détroit que 4 vaiſſeaux' ; cette
petite eſcadre , avec celle de D. Barcelo ,
ſuffit pour bloquer Gibraltar. On y attendoit
10 bataillons de troupes qui devoient s'embarquer
à Cadix. La célérité qu'on mettoir
dans l'approviſionnement des navires néceſſaires
, & des 12 vaiſſeaux de ligne qui
doivent les eſcorter , faiſoit juger qu'ils
partiroient le 20 de ce mois : l'ordre reçu
à ce ſujet fixe en effet ce jour pour leur
départ.
On a reçu les détails ſuivans de la rencontre
que l'Amiral Rodney a faite du convoi de
l'Inde.
Le 23 Février dernier , dans la matinée , à 40
degrés de lat. N. & S de l'Ifle de Madère , la frégate
la Charmante ſignala une eſcadre ſupérieure
qui chaſſoit le convoi: le Vicomte du Chilleau fit
fignal aux bâtimens ſous ſes ordres , qui faisoient
alors la route du S. quart S. O. avec les vents E.
S. E. , de prendre la route du N. N. O , & fucceffivement
le figual de ſe rallier & de forcer de voiles.
Le Baron de la Hage avoit eu connoiſſance de 20
( 38 )
bâtimens , dont 6 paroiſſoient plus gros que les au
tres. La Charmante reçut ordre d'obſerver de nouveau
les bâtimens découverts , pour s'aſſurer ſi c'étoit
une eſcadre ou un convoi. Et comme , quelques
jours auparavant , un des Navires de la flotte Françoite
avoit été ſéparé , qu'il étoit poſſible qu'il eût
été pris ,&que les ennemis euſſent trouvé les fignaux
du convoi , le Vicomte du Chilleau , pour éviter
que l'ennemi ne connût ſes projets par ſes ſignaux ,
détacha la Corvette l'Argus , qui fut chargée de
preſcrire verbalement au convoi la route que les bâtimens
devoient tenir. Il paſſa à portée de l'Ajax , &
donna à M. Bouvet , commandant l'Ajax , laroute
pour la nuit. Le Prothée & la Charmante
fuivis dedeux petits bâtimens , continuèrent à tenir
la même route en avant de l'eſcadre découverte ,
pour lui donner le change , en faiſant ainsi un faux
convoi , & l'engager à ne pas changer de route ,
ce qui pouvoit donner au gros de la flotte Françoiſe
le tems d'échapper à l'ennemi.
Aune heure après minuit , le Vicomte du Chilleau
jugeant que le reſte du convoi étoit en ſfüreté,
revint au plus près du vent , qui étoit Fallure
la plus avantageuſe pour la marche du Prothée.
Juſqu'alors il avoit couru largue pour attirer
l'eſcadre ennemie le plus loin poſſible du convoi
François . Peu de tems après qu'il eut fait ce mouvement
, il démâta de ſon petit mât de hune , qui ,
dans ſa chûte , déchira la voile de miſaine & em..
barraffa tout l'avant du vaiſſeau ; cet accident ayant
conſidérablement rallenti la marche du Prothée ,
par la ſouſtraction de toutes les voiles de l'avant,
ce vaiſſeau fut bientôt atteint par les ennemis ; à
deux heures , il fut atraqué par le vaiſſeau la Ré-
Solution , de 74 , contre lequel il combattit ; quelque
tems après , le Bedford joignit & le canonna
de l'arrière ainſi que le Malborough l'un &
l'autre de 74 ; le feu de ce dernier étoit géné
par les vaiſſeaux de fa Nation. Toutes les manoeu-
,
( 39 )
vres de l'arrière du Prothée furent bientôt cou
pées , ſes voiles criblées ; & celles de l'avant étant
devenues nulles dès avant le combat , le vaiſſeau
dans cet état , ne gouvernoit plus , ne marchoir
plus : les vaiſſeaux l'Invincible & le Raifonnable ,
de 74 , s'étant d'ailleurs joints aux trois premiers,
&ſe trouvant de l'arrière du Prothée à la portée
du canon , le Vicomte du Chilleau rendit le vai
ſeau aux ennemis à trois heures un quart. Il avoit
eu connoiffance pendant le combat , de 32 hommes
tués , dans le nombre deſquels ſe ſont trouvés
MM. Cabanne , Lieutenant du Régiment d'Auftra
,
fie & Pingré & le Gentil , Lieutenans de fré
gate, auxiliaires. On ignoroit encore le nombre des
bletſés. Les ennemis ont été occupés pendant deux
jours à réparer le Prothée , qu'ils ont été obligés
de conduire à la remorque juſqu'au 3 de Mars . La
frégate la Charmante continua ſa route quand le
le vaiſſeau eut été dématé de fon petit mât de
hune : elle fut chatſée les jours ſuivans , à pluſieurs
repriſes , par des vaiſſeaux ennemis , & elle arriva
au port de l'Orient .
L'adminiſtration de l'Opéra va changer.
La ville renonce à fon droit fur cette adminiftration
, & fe charge ſeulement de payer
les penſions qui montent à 112,000 1. Le Roi
donne 50,000 écus par an , les habits & les
décorations des menus , à condition que
l'Opéra donnera à Versailles & à Fontainebleau
12 fois chaque année. Les Acteurs
partageront les profits au marc la livre de
leurs appointemens. Le Miniſtre de Paris
conſerve la grande police de ce Spectacle ;
M. de la Ferté , ancien Intendant des Menus
, ſerale Commiſſaire du Roi en cette
partie , & M. le Berton reprend l'exercice
de la place de Directeur qu'il a occupée
(40 )
long-temps. Cet arrangement doit comment
cer à avoir lieu le lendemain de la quinzaine
de Pâque.
Une perfonne qui ne s'eſt pas fait connoître
, a ci-devant envoyé à l'un des Membres
de l'Académie d'Amiens , une fomme deſtinée
pour le Prix d'un ſujet que l'Anonyme
déſignoit. Ce ſujet n'ayant point été propoſé
par l'Académie , elle a fait dépoſer la fomme
entre les mains du ſieur de Larue , Notaire
à Paris , rue du Four Saint- Germain , pour
être remiſe à la perſonne qui la réclamera ,
avec des indications ſuffiſantes.
Nous avons extrait , en 1778 , d'un ouvrage in
titulé : Réflexions fur la Civiliſation , par M. de
la Croix , Avocat , un morceau ſur les priſons qui ,
comme il le dit lui-même en réveillant des idées
>> de bienfaiſance & d'humanité dans une ame ſen-
>> fible & généreuſe , a fait naître un projet dont
>> l'exécution n'eſt pas éloignée «. Et en effet déjà
l'Architecte de la Ville s'eſt occupé , d'après les ordres
précis de M. le Directeur-Général des Finances ,
du plan des nouvelles priſons qui doivent s'élever
fur le terrein des Cordeliers , & entraîner la démolition
de ces obſcures fortereſſes appellées le petit &
le grand Châtelet , édifices gothiques qui déparent
la Capitale & rétreciſſent la voie publique dans les
lieux les plus fréquentés .
M. de la Croix , encouragé par ce premier fuccès
, vient de publier un ſecond cahier du même
ouvrage (* ) , qui renfermefur la Queſtion des ré-
(1)Cet Ouvrage intéreſſant & que des occupations im
périeuſes ont ſuſpendu, eſt repris à la fatisfaction du pu
blic,& ne fera p'us interrompu . On le trouve chez le Sr.
Belin , Libraire , rue St-Jacques , près celle du Plâtre
le prix de chaque volume, compofé defix cahiers fera
de 6 liv. franc de Port ,& celui de chaque cahier, pris
ſéparément , de 24 f. auffi franc de port par-tout le
Royaume.
( 41 )
Hexions capables d'achever de bannir des Tribu
naux un moyen de découvrir la vérité très - incertain
, & qui , comme le dit l'Ecrivain qui le combat
>> expoſe l'innocence à d'affreux tourmens , les
>> Juges à de fatales erreurs , & ne fait ſouvent qu'a-
>> jouter d'inutiles ſouffrances à celles au milieu
>> deſquelles doit expirer un accuſé qui , malgré
>> qu'il foit jugé criminel , a encore des droits à
>> la pitié des hommes ".
M. de la Croix termine ce Chapitre par cette exclamation
échappée à ſa ſenſibilité. » O hommes ,
>> s'écrie-t-il ! il n'y avoit donc déjà pas aſſez de
>>> ſouffrances attachées à votre malheureuſe con-
>> dition , vos corps ſi ſenſibles n'étoient donc pas
déjà livrés par la nature à des douleurs aflez
>>>aiguës , vous avez voulu en inventer de nou-
* velles ; vous avez mis plus d'art & de recher
ככ ches pour créer des maux étrangers à votre exif.
>> tence , que pour la foulager de ceux qui en font
>> inséparables ; vous avez calculé les degrés de
> la ſenſibilité humaine avec un fang - froid barbare
; vous avez recueilli fes cris , vous les avez
>> comparés , afin de pouvoir marquer précifé
>> ment le terme où votre férocité devoit s'arrêter ,
>> pour ne pas perdreſa victime.
Nous nous empreſſons de rectifier ici la
note que nous avons inférée dans le Numéro
12 de ce Journal , page 134 , fur le
nombre des perſonnes mordues à Senlis par
un chien enragé , & fur leur traitement.
Nous devons un remerciement à l'Abonné
qui nous en a donné des détails exacts , nous
le prions de l'aggréer : nous tranſcrirons les
faits comme il nous les a adreſſés .
>> Iln'eſt que trop vrai , que le 27 Janvier dernier
, un chien enragé a mordu à ſang , tant à Senlis
qu'au Pleffis- Saint-Prieft , & Villers- Saint Fram(
42 )
bourg (villages de la banlieue de Senlis ) , ſeize
perſonnes , les unes à nud , les autres à travers
leurs vêtemens , & qu'auſſi -tôt MM. les Officiers
Municipaux ſe ſont tranſportés à Paris pour rendre
compte à M. l'Intendant de cet évènement. Ce Magiſtrat
envoya à Senlis MM. Poiffonnier des Perrieres
, Andry , Vicq d'Azir , Thouret & l'Alouette
tous Médecins de la Faculté de Paris , qui , après
avoir viſité les malades , décidèrent d'adopter la
méthode de M. Laffonne , avec des augmentations
ou modifications , ſuivant les circonstances. M. l'A
louette a été chargé de la ſuite du traitement ; &
ce Médecin , excellent Obſervateur , s'eſt rendu
digne de la confiance du Gouvernement & de celle
de ſes malades. Le ſieur Théodoſe Buiſſon , Prieur
de la Maiſon de Charité de Senlis , très- habile
Chirurgien , a bien voulu ſe charger des panfe.
mens , & a augmenté par cette conduite les obligations
que la ville de Senlis lui avoit déjà ; ces
panſemens ont été faits journellement , en préfence
de M. le Blanc , Maire de ville , & de M. Def
landes , Lieutenant-Général. Quatre perſonnes font
mortes pendant le traitement , dont deux de l'acci
dent , & deux autres de maladie compliquée , & le
reſte ſe porte au mieux. Je ſuis pere d'un enfant
mordu & guéri , ne me refuſez pas , MM. , la douce
fatisfaction de donner un témoignage public de ma
reconnoiffance à ceux qui m'ont rendu mon fils
unique. Je le dois aux remèdes adoptés par la Société
Royale , fondés fur la méthode de M. Laffonne
, & aux ſoins de M. l'Alouette , du Prieur de
la Charité de Senlis , du fieur Laforêt , notre Apotiquaire.
Je ſuis fâché , MM. , de ne pouvoir en dire
autant de M. Portal , mais ce n'eſt que par votre dernier
Journal que j'en ai entendu parler, je lui de
mande pardon de mon ignorance , mais fa méthode
n'anullement influé dans notre pays , & je vous le
dis parce que c'eſt la vérité. :

J'eſpere , MM. , que vous voudrez bien faire men
( 43 )
tion de ces faits , en attendant que la Société Royale
faffe connoître le réſultat de ſes procédés , qu'elle
doit à l'humanité.
Dame Louiſe Merlet , Dame de Montaillié-
la-Merie & Sénéchauffée de Saint-
Calais , Epouſe de Jean- François Coup-de-
Lance , Seigneur de la Rouverelle & de
Montaillié , Gouverneur de Saint-Calais ,
Conſervateur des Chaſſes de Monfieur , Préfident
, Tréſorier de France Honoraire de
Tours , eſt décédée en ſon Château de la
Gautterie , le 17 de ce mois , âgée de 74 ans.
Les numéros fortis au Tirage de la Lotterie
Royale de France , du 16 de ce mois ,
font: 36,63,9 , 18 & 47 .
De BRUXELLES , le 28 Mars.
SELON des lettres de Hollande , c'eſt le
6 de ce mois que le Comte de Welderen
Ambaſſadeur des Etats-Généraux à Londres ,
a préſenté au Vicomte de Stormont , Secrétaire
d'Etat , un Mémoire contenant les
plaintes de la République ſur la priſe d'un
convoi attaqué ſous ſon pavillon. On dit
que le Miniſtre a promis de prendre les
ordres du Roi ſur la réponſe qu'il avoit à
faire à ſes plaintes , & qu'il a ajouté qu'il ne
pouvoit s'empêcher d'obſerver que la République
n'avoit pas encore pris en confidération
la demande que la Grande- Bretagne
avoit faite du ſecours ſtipulé par les
Traités , quoique le Chevalier Yorck eût
fait à cet effet des inſtances itératives ; deforte
que la Cour de Londres ne ſavoit pas
( 44 )
fi elle devoit conſidérer la Hollande comme
une Puiffance amie & alliée , ou fimple
ment comine une Nation amie & neutre.
>> S'il faut s'en tenir au jugement de l'Amirauté
Angloiſe qui a condamné les bâtimens enlevés ,
ajoutent les mêmes lettres , la République a tort
de ſe plaindre , puiſque c'eſt le Pavillon Anglois
qui a été inſulté , & non celui des Provinces-
Unies. On appuie cette idée fingulière en diſant
que l'eſcadre Hollandoiſe s'eſt oppoſée de force à
une viſite autoriſée par les traités. Cette diſpoſition
des traités qui n'eſt autre que l'uſage général
obſervé fur mer , n'avoit été appliquée jufqu'ici
qu'aux navires marchands naviguans ſeuls ,
& fans que le Pavillon de leur Souverain ſervit
de garant de la nature de leur chargement. Au
reſte les circonstances relatives à ces évènemens
ſe vérifieront fans doute dans le Conſeil de Guerre
qui doit s'affembler pour juger le Contre-Amiral
Comte de Byland .
En attendant , les mêmes lettres affurent
que le plan propoſé pour l'augmentation de
la Marine de la République , a été communiqué
par LL. HH. PP. au Conſeil d'Etat ,
pour que ce Collége prépare une pétition
particulière ſur ce ſujet , en inſiſtant fur la
néceſſité de cette augmentation. Cette pétition
a été envoyée enſuite aux Provinces
reſpectives , avec inſtance que chacune
d'elles fourniſſe au plutôt ſa quote-part dans
les frais que le nouvel armenent exige , &
qui ſont évalués à 5,250,000 florins , dont
la moitié fera fournie par l'impôt dit Last
& Veil Geld , & le reſte par chacune des
Provinces.
1
( 45)
Le Parlement , ſelon ce qu'on mande de
Paris , en enregiſtrant l'Edit pour la prorogation
des deux vingtièmes , arrêta le
même jour les repréſentations ſuivantes qui
furent préſentées au Roi le 4, par M. le
Premier Préſident accompagné de deux Pré-
Adens .
SIRE. Votre Parlement , en ſe portant à en.
regiſtrer d'une voix unanime , l'Edit qu'il vous a
plu de lui adreſſer , a cédé au zèle dont il eſt
animé pour la gloire de vos armes & aux ſentimens
de reſpect & de ſoumiſſion dont il eſt pé
nétré pour votre perſonne ſacrée.
Votre Parlement entraîné par la confiance la plus
entière dans les vues de juſtice & de bonté , dont
vousdonnez tant de preuavveess àvos Peuples , ne s'eſt
pas permis de faire aucunes repréſentations fur la
multiplicité , la nature , la durée & la forme de
la perception des Impoſitions , dont la prorogation
a été ordonnée.
La fidélité que votre Parlement doit à V. Majeſté
, exige qu'il lui repréſente très-humblement
combien il eſt juſte & digne de ſa bonté paternelle
de ranimer & de foutenir les efforts de ſes
Peuples.
Sans doute les circonstances actuelles , la fidélité
à remplir les anciens & nouveaux engage
mens , l'exactitude à acquitter les detres de l'Etat ,
n'ont pas permis à V. Majesté de ſatisfaire le defir
que vous avez annoncé dès l'inſtant que vous êtes
monté au Trône , d'alléger le poids des Impoſitions
, & vous ont forcé de ſuſpendre les effets
de votre bienfaiſance .
Mais au moins , SIRE , il eſt de la justice de
V. Majesté d'adoucir en ce moment la forme de
la levée des vingtièmes , de ne pas permettre que ,
fous le prétexte d'établir un meilleur ordre dans
La perception , les Propriétaires ſoient expoſés à
( 46 )
des recherches réitérées , contraires à leur tran.
quillité.
Il eſt également de votre justice d'abréger la
durée de cette Impoſition , qui ne peut jamais être
regardée que comme un fecours extraordinaire ,
qui ne peut être demandé qu'autant qu'il eſt
indiſpenſable.
L'économie , SIRE , eſt un fond riche & inépuiſable
, dont les reſſources fécondes peuvent fournir
les moyens d'abréger la durée des Impoſitions.
L'économie ſeule peut rétablir entre la recette
& la dépenſe cette ſage proportion , qui fait le
fondement de toute bonne Adminiſtration.
L'économie ſeule dont V. Majeſté a déja tracé
fi heureuſement les plans , peut lui procurer la
ſatisfaction de voir ſon Royaume floriſſant , & ce
qui touche encore plus votre coeur paternel , de
rendre ſes peuples heureux.
Le Roi fit à ce diſcours la Réponſe ſuivante
:
* Je vois avec ſatisfaction le zèle de mon Parle-
• ment & ſa confiance dans la ſageſſe des meſures
que je prends pour éviter , autant qu'il eſt poſſible
, d'augmenter les charges de mes Peuples.
Je compte ſur ſa ſoumiſſion & ſur ſa fidélité ; il
peut compter ſur ma protection.
PRÉCIS DES GAZETTES ANGLOISES , du 16 Mars.
>> IL ya , dit- on , pluſieurs couriers en l'air qui ont
été expédiés de St-James , pour trouver quelqu'un
qui veuille être premier Miniſtre. Le Duc de Richemond
refuſe , ainſi que le Marquis de Rockingham.
Deux lettres confécutives du Roi , n'ont pas
pu gagner le Comte de Gower ; maistous ces bruits
pourroient bien n'être qu'un artifice de Mylord
North , qui les feroit répandre pour ſoutenir le crédit
de ſon emprunt , s'étant apperçu que les premières
rumeurs ſur la retraite avoient fait monterde 8 pour
( 47 )
100 la ſouſcription. On ne peut pas refuſer une forte
d'admiration à la hardieſſe & à la dextérité de ce
Miniſtre. Il enlève à ſes ennemis leurs propres armes
pour ſe défendre contr'eux. Le Colonel Barré avoit
demandé qu'il fût établi un Comité pour examiner
les comptes des dépenſes. Mylord North lui eſcamote
ce projet , ſe l'attribue , & fait décider que le
Comité en queſtion ſera compoſé de gens qui ne
feront point Membres du Parlement. Par ce moyen ,
les Juges qu'on vouloit lui donner étant à ſa nomination
& à ſes gages , pour ainfi- dire , il eſt bien
sûr que leur rapport ſera parfaitement conforme à ſes
ques cr.
>>> Si c'eſt ſérieuſement que Mylord North eſt ſur
le point de quitter le Ministère , il faut , dit un Ecrivain
, que le parti qui a triomphé de lui dans la
Chambre des Communes , lui faſſe demander raiſon
du plan de conduite compliqué , incohérent & contradictoire
qu'il a ſuivi ſans interruption depuis quelques
années. Il eſt viſible que dans toutes ſes actions
il a été mu pardeux pouvoirs oppoſés ſur leſquels
ſon opinion particulière , s'il en a une à lui , n'a
jamais prévalu. Il faut que ces deux Agens foient
produits au grand jour & qu'on les tire de derrière
le Thrône ou de deſſous le Thrône , ſi c'eſt là qu'ils
font cachés ; car il eſt du plus grand intérêt pour la
Nation d'apprendre à diftinguer ſes amis d'avec ſes
ennemis. Si Mylord North s'y refuſe , c'eſt lui qui
eſt le coupable. Un de ces deux Miniſtres doit être
comptable à la Nation , le viſible ou l'inviſible. Si
ce dernier lui échappe , c'eſt à l'autre à payer l'écot " .
>> Le Jugement rigoureux rendu contre le fieur
Boteler , Capitaine de l'Ardentt , a donné lieu à la
publication de quelques écrits où l'on lit qu'il étoit
forti de Torbay où il avoit relâché ſans ſe douter le
moins du monde que l'Armée combinée fût dans la
Manche , & devant un des principaux Ports Anglois :
qu'il étoit dans la pleine perfuafion , ainſi que tout
ſon monde , que c'étoit l'eſcadre du Chevalier
( 48 )
Hardy qui s'offroit à ſa vue: que la confufion& le
défordre ſur ſon vaiſſeau avoient été extrêmes quand
on avoit reconnu l'Armée combinée , & qu'il lui
avoit été impoſſible de ranger & de diſcipliner ſon
équipage dans lequel il y avoit plus de 400 hommes
qui n'avoientjamais été à la mer , ni manié un fufil
de leur vie : qu'enfin après avoir fait ſur les frégates
un feu très-vif , pour l'honneur du pavillon Anglois ,
il lui avoit été impoſſible de réſiſter à une ſi prodigieuſe
ſupériorité de forces. Il falloit que le Conſeil
de Guerre trouvât un coupable ou en la perſonnedu
Capitaine Boteler ſur ſon bord , ou en celte des Miniftres
à terre. Son choix a été bientôt fait , & il ne
peut pas être inculpé de partialité , car on fait que le
Ministère Anglois ignore l'uſage de dicter aux Conſeils
de Guerre les Arrêts qu'ils ont à rendre ,
>> Suivant un relevé des ſuffrages donnés dans la
Chambre des Pairs depuis le commencement de la
guerre d'Amérique , le nombre des voix qui ont été
pour le Gouvernement ſe ſeroit réduit à 58 , ſi les
Lords favoriſés de places , de penſions , ou de préférences
de la Cour euſſent été contraints de s'abſtenir
de voter, tandis que la minorité qui a été toujours de
89 , auroit fait décider les queſtions par une
pluralité de 31 voix. La Chambre est compoſée de
230 Membres «.
>> Ce qui s'eſt paſſé à Omoa , entre le Gouverneur
Eſpagnol &le Capitaine Inglis , Capitaine du Salifbury,
mérited'être rapporté. Lorſque celui- là approchadu
Fort , il ne ſavoit pas que la garniſon Angloife
n'y étoit plus , & voyant flotter le pavillon Eſpagnol
, il fe retira bien promptement , mais le Gouvernement
Eſpagnol dépêcha au Salisbury un bateau
avec un pavillon Parlementaire pour inviter le
Capitaine & ſes Officiers à venir dîner avec lui au
Fort , & à accepter les rafraîchiſſemens qu'il pouroit
leur donner. Le Capitaine Inglis refuſa dabord ,
mais il e rendit àune ſeconde invitation , & il fut
traité ſplendidement par le Gouverneur,
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 8 AVRIL 1780 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
CHANSON.
UN VIEILLARD A SON AMI.
AIR: La Lumière la plus pure.
Sous le faix de la vieilleffe
Depuis long-temps accablé ,
Tendre ami! c'eſt ta ſageſſe
Qui ſeule m'a conſole.
C'eſt toi qui m'as fait connoître
L'erreur qui me ſéduiſoit ,
C'eſt toi qui m'as rendu maître
De mon coeur qui s'égaroit.
Dans nos riantes prairies ,
Quand je voyois des amans ,
Aleurs Bergères chéries
Faire agréer leur encens;
Sam. 8 Avril 1780. C
MERCURE
50
1
Accablé de jaloufie ,
Malheureux par ſon poiſon ,
Je regrettois leur folie ,
Je maudiffois la raiſon.
Essavant encor de plaire,
Et brûlant de mille feux ,
A l'inhumaine Glicère
J'oſois adreffer des voeux ;
Les rigueurs & les caprices
Payoient ma ſincère ardeur ,
Je vivois dans les ſupplices
Croyant toucher au bonheur.
GRACE à tes ſoins , plus paiſible
J'abandonne les amours ;
Mais , par malheur trop ſenſible ,
Je les regrette toujours :
Tel un Guerrier dont la vie
Eſt au pouvoir des vainqueurs ,
Tourne encor vers ſa Patrie
Des yeux inondés de pleurs.
Tor ! le ſeul bien qui me reſte ,
Et qu'on ne peut me ravir ;
Amitié ! préſent céleſte ,
Volupté ſans repentir.
Si l'Amour a dans mon ame
Souvent porté le bonheur ,
Encore heureux par ta flamme,
Je chéris en toi ſa ſoeur,
DE FRANCE.
51
LES MUSES RÉUNIES.
PROLOGUE pour l'Inauguration du nouveau
Théâtre de Trianon *.
SCÈNE PREMIÈRE.
APOLLON , Trois PLAISIRS.
:
Premier PLAISIR.
QUUOOII !! c'eſt vous, Seigneur Apollon!
Vous ici-bas , en ſi ſimple équipage !
Vous, l'un des plus grands Dieux , ſeul ainſi !
APOLLLLOON.
Pourquoi non?
Nous dérogeons à cet antique uſage.
De la céleste Cour , aujourd'hui ſans façon ,
Depuis plus de fix ans l'étiquette eſt bannie,
Deuxième PLAISIR.
Bon!
APOLLON.
Maintenant les Dieux ont de l'humanité;
On les voit ſans cérémonie
Troiſième PLAISIR.
Fréquenter les mortels.
3
Pour vous , en vérité ,
* Des circonstances ont empêché l'exécution de cette
Fête
Cij
52 MERCURE
J'ai craint encore un exil ſur la terre ,
Tel qu'autrefois , quand le Dien du Tomerre,
Chaſſant le Dieu des Arts comme un triſte bouffon ,
Vous condamna , pour vivre , au métier de Maçon,
:
APOLLON.
Mais vous, Plaiſirs , quel ſoin vous fait ici vous rendre ?
Je ne vois plus ſur vos fronts l'enjoûment :
Voirles plaiſirs chagrins , cela peut bien ſurprendre.
Premier PLAISIR.
Si , ſans venir rêver ici nonchalamment ,
Sur votre doublemont vos ſoins daignoient s'étendre ,
Vous ſauriez nos ennuis.
:
APOLLON.
Comment?
Deuxième PLAISIR.
Nous avons vu partir les Muſes Dramatiques ;
L'humeur loin de Paris leur fait courir les champs.
Voilà ce qui nous rend triftes , mélancoliques ,
Et nous pleurons la douceur de leurs chants .
APOLLON.
Oh! comme vous , je ſais cette nouvelle;
Comme vous , j'en ai de l'ennui ;
Mais je n'oſe blâmer leur retraite aujourd'hui ;
CarParis eſt déſert & la campagne eſt belle *.
Sur leurs Théâtres , ſavez-vous
* Ce Prologue devoit être repréſenté l'été dernier,
DE FRANCE. 53
!
Que les Ennuis ſont devenus leurs guides ?
Eft- ce un grand plaifir , entre nous ,
De parler à des loges vuides ?
Or tout quitte la ville , ou feint de la quitter ;
Et qui n'en peut fortir rougit de l'habiter.
Voyez ce merveilleux qu'à pied nul n'accompagne ;
En triſte frac , en botte , & cætera ;
Vite , abordez-le , il vous dira ,
Au milieu du pont- neuf; je ſuis à la campagne.
Troiſième PLAISIR.
Fort bien; mais que deviendrons-nous
Si vos foeurs nous font infidelles ?
Ah! cher Apollon , croyez-vous
Que nous puiſſions vivre ſans elles?
APOLLON.
Allons , Plaiſirs , ne pleurez pas.
Je neveux pointcauſer votre trépas ;
Vous allez voir bientôt leur Troupe réunie.
Elles ont beau ſe diſperſer au loin ,
Je fais courir après ; d'ailleurs j'en ai beſoin
Pour certaine cérémonie.....
Premier PLAISIR.
Eh! quels font donc les Meſſagers
Que vous avez choifis ?
APOLLON.
Pan, le Dieu des Bergers;
Ses Faunes font tous en campagne.
Ciij
54
MERCURE
Le voici juſtement. Bon, quelqu'un l'accompagne.
Il a pris l'Opéra , ma foi.
SCÈNE II.
APOLLON , PAN , LES PLAISIRS , L'OPÉRA,
PAN.
PLACE , c'eſt l'Opéra!
Deuxième PLA ISIR.
Qu'il a l'air trifte & blême
- APOLLON , à part.
Vous a t'il donné , dites-moi ,
De la peine ?
PAN.
Une peine extrême ;
Et je courrois encor , je croi ,
S'il ne ſe fût trahi lui-même ,
Caché dans une grange , il pouvoit y reſter ;
Mais comme il parle haut, ou qu'il rie, ou qu'il pleure ,
Il n'a pu demander à boire fans chanter ,
Et ſes cris m'ont ſoudain conduit vers ſa demeure.
Et nos foeurs ?
APOLLON.
PAN.
On faura les ratraper ſur l'heure.
Troiſième PLAISIR.
C'est donc la chaſſe aux Muſes ?
:
1
DE FRANCE. یرب
APOLLON.
Oui , ma foi.
En voulez -vous courir une avec moi ?
Volontiers.
LES PLAISIRS.
APOLLON , les arrêtant.
Unmoment. Avant d'aller vers elles ,
Entendons-nous. N'allez pas , s'il vous plaît ,
Pour attirer l'eſſaim de ces Nymphes rebelles ,
Acette chaſſe employer le ſiflet.
Premier PLAISIR.
Nous ſavons ſur ce point le ſecret de ces belles.
APOLLON.
Allons. J'attends de vous un triomphe complet.
Vous êtes des chaſſeurs mal-aiſés à ſurprendre.
Quand les Plaiſirs ont tendu leur filet ,
Il eſt peu de mortels qui ne s'y laiſſent prendre.
Premier PLAISIR.
Allons ; tayaut ! bien fin qui nous attrapera !
:
SCÈNE III.
PAN , L'OPÉRA
Он!
PAN.
H! comme vous couriez , mon frère !
Vous avoir , c'eſt un Opéra .
L'OPÉRA.
Parlez , Pan. Qui vous inſpira
Un projet auſſi téméraire ?
Civ
36
MERCURE
PAN.
Oh! ce projet eſt un myſtère.
L'OPÉRA , en récitatif.
Me rendra-t'on ma liberté ?
Ou pour finir mon eſclavage ,
Me faudra-t'il fur les flancs d'un nuage
Faire deſcendre ici quelque Divinité ?
PAN.
Oh! ce n'eſt pas la peine en vérité !
Apollon n'a rien dit ; attendons qu'il s'explique.
En attendant, vous aimez la muſique ,
Je vais vous faire entendre un air de mes pipeaux
T
L'OPÉRA.
Va , va , de ta mufique endormir tes troupeaux.
PAN.
Quelqu'un nous vient.
SCÈNE IV.
PAN , L'OPÉRA , Premier PLAISIR,
L'OPÉRA - COMIQUE.
L'OPÉRA.
OCIEL ! c'eſtl'Opéra- Comique.
Premier PLAISIR.
Oui, cette jeune Muſe à grands pas s'évadoit
Sous l'habit de fumpleBergère.
DE FRANCE
57
L'OPÉRA - COMIQUE .
C'eſt mon premier habit ; il a droit de me plaire.
PAN.
Il vous fied à merveille .
L'OPÉRA.
Oui , mon frère cadet.
L'OPÉRA - COMIQUE .
Mon frère aîné , je le confeſſe ,
Je ſuis votre cadet , & ce titre m'eſt doux.
Mais dès long-temps vous favez , entre nous ,
Vous prévaloir un peu de votre droit d'aîneſſe.
Mais , de quoi s'agit-il ? Pourquoi
Me ramener ici , m'y traîner malgré moi ?
ARIETTE parodiée de la Fauſſe - Magie ,
par M. Grétry.
HÉLAS ! je n'ai qu'un frère ;
Si j'avois une mère ,
J'irois à ſes genoux ,
Et ſa juſte colère
Me fauveroit de vous.
Mais, las ! je n'ai qu'un frère ,
Et malgré ma prière
Il me livre à vos coups.
Mon air timide
Rend plus rigide
Celui qui m'enlève aujourd'hui.
Eſt- ce ici mon heure ſuprême ?
Cv
58 MERCURE
D'où me vient cet ennui ?
J'ai ( quelle peine extrême ! )
Un frère , & n'ai pas un appui.
SCÈNE V.
PAN , L'OPÉRA , LES PLAISIRS , L'OPÉRA -
COMIQUE , APOLLON , LA TRAGÉDIE , LA
COMÉDIE.
Deuxième & Troiſième PLAISIRS.
VIVAT! voici la Comédie.
APOLLON.
Ma foi , je tiens la Tragédie.
LA COMÉDIE.
Quoi! malgré nous , on nous mène en ces lieux ?
Il eſt plaiſant , Monfieur mon frère.
LA TRAGÉDIE.
O ciel ! quel projet odieux !
Il offenſe à la fois les hommes & les Dieux.
Frère cruel ! qu'oſes- tu faire ?
Réponds -moi , tyran !
LA COMÉDIE.
Dis, faquin !
LA TRAGÉDIE .
Si tu crois m'aſſervir , va , ton orgueil t'abuſe.
Ce poignard fera mon deſtin ,
DE FRANCE. 59
LA COMÉDIE.
Va , pour m'échapper , fois certain
Que je trouverai quelque ruſe
Sous la calote de Criſpin .
LA TRAGÉDIE.
Tu ne dis rien , tyran ?
APOLLON , du même ton.
Non , Reine. Enfin
Je vois , ma chère ſoeur , ton poignard ſans alarmes ;
Et contre tes hauts cris j'ai trop ſu m'aguerrir ;
C'eſt de moi que tu tiens cet Art ſi plein de charmes ,
De pleurer ſans verſer des larmes ,
De tuer ſans faire mourir.
SCÈNE VI.
VULCAIN , PAN , APOLLON , L'OPÉRA ,
LES PLAISIRS , L'OPÉRA - COMIQUE , LA
TRAGÉDIE , LA COMÉDIE.
APOLLON , regardant dans la couliffe.
VIENNE IENNE la Danſe enfin , nous avons notre affaire,
VULCAIN , arrivant en clopinant *.
Me voilà , me voilà. C'eſt moi .
* Ce rôle devoit être joué par M. Préville. Quelquetemps
auparavant , en danſant devant Leurs Majestés dans
la Partie de Chaſſe , il s'étoit fait à la jambe une foulure ,
qui avoit privé pluſieurs mois le Théâtre François de ce
célèbre& profond Comédien.
Cvj
60 MERCURE
i
AN.
Bon! c'eſt Vulcain.
APOLLON.
Bon jour , mon frère.
VULCAIN.
Je viens , parce qu'ici je croi
Pouvoir vous être utile , néceſſaire..
1
APOLLON.
Mais il ne nous manque plus rien ,
Sinon la Muſe de la Danſe.
VULCAΑΙΝ.
Ah ! bon. Je cours après.
APOLLON.
Fortbien.
Premier PLAISIR.
Elle a déjà pris de l'avance :
Mais vous avez bon pied.
VULCAIN.
Nous allons voir.
La COMÉDIE.
Si vous l'appercevez , priez-la de s'affcoir ;
Vous irez auffi vite qu'elle.
ULCAIN.
Je ſuis, comme vous pouvez voir ,
Un peu boiteux.
DE FRANCE.
i
LA COMÉDIE.
C'eſt une bagatelle.
VULCAIN.
L'autre jour , danſant & ſautant
Pour amufer la Cour céleste ,
A tomber je fus aſſez preſte ,
Mais à me relever je ne le fus pas tant.
La cauſe m'a rendu l'effet moins attriſtant .
Même aujourd'hui , je le parie ,
Ma jambe ſe redreſſera ;
Le zèle avoit cauſe ma maladie ,
Et le plaifir la guérira.
APOLLON , l'arrêtant.
Votre voyage eſt fait. La Muſe d'elle -même
Vient ici.
SCÈNE VII ET DERNIÈRE.
LA DANSE ET LES PRÉCÉDENS.
APOLLON , à la Danse.
DEbon gré? ma ſurpriſe eſt extrême.
LA DANSE.
L'Opéra s'eft rendu ; mon coeur l'imitera ;
Son fort a décidé le nôtre.
Qui prendl'un adéjà pris l'autre ;
Car la Danſe toujours marche avec l'Opéra.
62 MERCURE
VULCAIN.
Voilà d'affez beaux facrifices !
Ma foi , le trait ſera cité.
Je n'aurois jamais cru que la fidélité
Devint la vertu des couliſſes.
APOLLON.
Amerveille. Apréſent , mes foeurs , arrangeons-nous-
LA COMÉDIE.
4
Après l'affront que l'on vient de nous faire !
Oh ! rien du tout, s'il vous plaît , mon cher frère,
L'OPÉRA , chantant .
Jejure , par les Dieux , d'être ſourd comme vous.
L'OPÉRA - COMIQUE.
Pour moi , je ſuis trop en colère.
LA TRAGÉDIE.
Moi ,je fais le ferment d'un éternel courroux.
LA DANSE.
Ce que fait l'Opéra , dit ce que je dois faire.
APOLLON.
Ce Théâtre nouveau doit être inauguré.
Qu'il ſoit par nous au plaifir conſacré ;
Jurons que les talens viendront dans leur coftume
Du bon goût y donner la loi .
L'OPÉRA.
Moi , je ne chante plus une note.
DE FRANCE. 63
LA TRAGÉDIE .
Ni moi.
La COMÉDIE.
Je ne dis plus un mot.
L'OPÉRA - COMIQUE .
Moi , je m'enrhume.
La DANSE.
Et moi , je vais m'aſſcoir.
APOLLON.
Et moi , foi d'Apollon.
Je vais avec un mot vous mettre à la raiſon .
LA COMÉDIE .
Les loups & les agneaux vivront plutôt enſemble.
APOLLON.
Apprenez-donc quel eſt l'objet qui vous raſſemble.
Il ſuffira de prononcer ſon nom.
Je vais vous le dire à l'oreille.
( Il leur parle tout bas. )
TOUS ENSEMBLE , avec transport.
O ciel ! me voilà , me voilà .
LA DANSE.
Vite ! des violons ! holà !
Mabaguette.
L'OPÉRA.
LA TRAGÉDIE.
Un poignard.
64 MERCURE
LA COMÉDIE .
Mon maſque !
L'OPÉRA - COMIQUE .
APOLLON.
Ma corbeille!
Avois-je mal deviné ?
VULCAΙΝ.
Non.
Oh, comme un ſeul mot les réveille!
C'eſt....
APOLLON.
Chut! défenſe à nous de prononcer ce nom.
De part la modeftie.
TOUS ENSEMBLE.
Ah! chut ! chut ! chut! chut!
APOLLON.
Quenul de nous à ce point ne déroge ;
Notre Divinité , mes foeurs, le veut ainfi.
Elle nous a permis ici
De faire ſes plaifirs , & non pas ſon éloge.
LA TRAGÉDIE .
Bon..
Jurons-donc qu'aux Beaux-Arts nous conſacrons ces
lieux.
Que des talens ils ſoient le ſanctuaire.
Premier PLAISIR.
Sous les yeux du Dieu votre frère ,
Devos fermens nous rendons grâce aux cieux.
DE FRANCE 65
APOLLON.
Abrégeons les inftans. Le devoir nous rappelle.
Nul de nous n'eſt ici maître de ſes loiſirs ;
Et puis , le temps perdu pour notre zèle ,
Nous le volons à nos plaiſirs.
( Par M. Imbert. )
Explication de l'énigme & du Logogryphe
duMercure précédent.
Le mot de l'énigme eſt le Soleil. (Galilée ,
qui , le premier , jugea le Soleil immobile,
penſa être brûlé comme Sorcier ; ) celui du
Logogryphe eſt Carême , où se trouvent
mer arcrame
QUOIQUI
ÉNIGM E.
UOIQUE capricieuſe , inconftante &volage,
Mes amanstrès-nombreux aiment leur eſclavage.
Je commande en deſpote,& foumets àmes lois
Maints peuples policés , les Héros & les Rois.
Malgré tous mes défauts , on m'aime à la folie,
Je m'attire l'encens de tous les vains mortels .
La coquette fur-tout m'érige des autels ;
J'augmente ſes attraits ,je la rends plus jolie.
Mais vieilliffant bientôt,je ſerois en mépris
Si je n'avois dans ma nature
L'art d'enchanter tous les eſprits
Comme un autre Protée , en changeant de figure.
(ParM. F. de Montferrand. )
66 MERCURE
J
LOGOGRYPHE.
E fuis ami , Lecteur , à l'Artiſan utile.
Mon uſage eſt connu , mon emploi très-facile.
En comptant les momens je règle ton deſtin ,
Et letempsqui s'enfuit ,un horloge à la main.
Je fus connu des Dieux : mais c'eſt un foible titre ,
Et l'homme de mon fort eſt devenu l'arbitre :
De mes ſoins généreux le cruel peu flatté,
Triſtement à ſa porte il me laiſſe enchaîné.
Combine mes ſept pieds ,&tu verras ſans peine
Cet amas étendu de la liquide plaine ;
Deux notes de muſique ; un chétif animal ;
De la Nature enfin le ſuperbe rival.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
LETTRES choifies de M. de Voiture. Vol.
in 12.A Madrid : & ſe trouve à Paris ,
chez la Veuve Duchefne , Libraire , rue
S. Jacques , au Temple du Goût.
TOUTES les Éditions de Voiture étoient
depuis long- tems épuiſees , & ſes Ouvrages
étoient devenus ſi rares , qu'on ne pouvoit
ſe les procurer que difficilement. Mais en
rendant Voiture au Public , il falloit , pour
qu'il fût relu , faire un choix dans ſes Let
DE FRANCE. 67
tres & dans ſes Poéſies ; & Voiture ainfi
réduit , ne forme plus qu'un Volume in - 12,
qui ne ſauroit manquer d'être favorablement
reçu . Il gagne beaucoup à perdre les
deux tiers de ſes Ouvrages , & ce n'eſt pas
une deſtinée qui lui ſoit tout-à- fait particulière.
Nous regrettons que l'Editeur n'ait
pas été encore plus ſévère , & fans doute il
s'eſt quelquefois lui même reproché ſon indulgence.
Ce n'étoit point affez d'avoir fupprimé
cinquante ou foixante Lettres d'amour
ou de galanterie , dans leſquelles on
ne trouve pas un ſeul mot de ſentiment ;
il falloit encore refufer l'entrée de ce recueil
à pluſieurs Lettres qui n'offrent rien de piquant
ni d'agréable , foit pour le fond , foit
pour la forme. A quoi bon réimprimer
cette Lettre à Mademoiſelle de Bourbon, où
Voiture raconte comment il fut berné ſur
une couverture par quatre hommes robuſtes,
ajoutant queperfonne nefutjamaisfi hautque
lui , & qu'il ne croyoit pas que lafortune dût
tant l'elever ? De cette hauteur, il avu lesmontagnes
abaiffées , les nuées cheminer ſous lui ,
des grues qui vinrent fondre ſur ſa perſonne
à coups de bec , & autres merveilles de cette
force , après leſquelles on eſt tenté de fermer
le livre. Pourquoi ne pas retrancher ,
même dans les Lettres qu'on a confervées
desplaifanteries trop infipides , &d'un genre
fi mauvais , qu'on l'a vu ſe renouveller de
nos jours , & devenir l'eſprit d'une foule de
ſociétés ? Quel Lecteur debon ſens n'aimeroit
68 MERCURE
mieux être arrêté par une lacune, ou par
un défaut de liaiſon dans les idées , que de
lire , même dans une Lettre de plaifanterie,
je vais paffer en Afrique dans un vaiſſeau
qui neporte que moi & huit cent caiffes de
fucre. Sije viens à bonport ,j'arriverai confit;
fijefais naufrage,j'aurai du moins la confolation
de mourir en eau douce. Qui peut lire
ſans dégoût que des pierres ( des diamans )
qu'une femme lui envoie , pouvant donner
lieu à de mauvais diſcours , font des pierres
defcandale ? Dans une Lettredatée d'Afrique,
il menace Mlle Paulet de la traiter de Turc à
Maure; il lui dit qu'au reſte elle doit être
fort aiſe de recevoir des Poulets de Barbarie.
Il mande d'une ville où ils'ennuie , queplus
il s'y repose , plus il y est las. Il s'eft fait
honneur d'une Lettre qu'on lui a écrite ,&
où on le plaiſantoit fur la petiteſſe de ſa
taille. Avec une feuille de papier on l'afait
le plus grand homme du monde.
D'après ces citations , qu'on pourroit
multiplier à l'infini , ceux qui n'ont point
Iu Voiture , ( & combien de gens de Lettres
même ne l'ont pas lu ! ) s'étonneront fans
doute de ſa grande réputation. Il y a une
choſe plus étonnante , c'eſt qu'à quelques
égards elle fut méritée. On conçoit en effer,
'en ſe reportant vers cette époque , combien
, dans une Nation telle qu'étoit alors .
la nôtre , le ton de pluſieurs de ſes Lettres
dut paroître neuf&piquant; combien l'on
dut être frappé de ce mélange d'eſprit ,
DE FRANCE. 69
d'imagination , de grâces & de plaiſanteries.
On dut admirer cet art de rapprocher les
grandes & les petites choſes ; de mêler le
badınage aux événemens les plus confidérables
; & on lui paſſa , en faveur de cette
nouveauté , ſes pointes , ſesjeux de mots ,
ſes équivoques. Les Princes , qui exigent
le reſpect , & les Grands , qui le deſirent ,
furent étonnés de ne plus voir à ſa ſuite la
contrainte & l'ennui , ſon cortège ordinaire,
& de trouver à leur place la grâce , l'agrément
& la gaîté. Ils gagnèrent d'un côté ,
ſans perdre de l'autre , & cet arrangement
leur convenoit. Perſonne n'eſt mort de votre
abfence , hors moi , écrit - il de Madrid à
Mlle de Rambouillet; & Mde de Sévigné
cite plus d'une fois ce mot , qui étoit devenu
, en naiſſant , une eſpèce de proverbe.
Quoi de plus ingénieux que ce qu'il écrit d'Amiensà
la même perſonne , pour lui prouver
le chagrin qu'il a d'être loin d'elle ? » Il m'ar-
وو rive quelquefois de m'ennuyer d'être trois
>> heures de ſuite dans la Chambre du Roi,
» J'ai vu aujourd'hui ſa Majesté jouer au
>>hoc toute l'après-dînée , & je n'en ſuis pas
» plus gai . La converfarion de M. le Duc de
» C. n'a rien de charmant pour moi. Je n'ai
>> point de plaiſir à m'entretenir avec quan-
» tité d'honnêtes-gens que je ne connois
» point , qui m'aſſurent que j'ai un bel ef
>> prit , & qu'ils ont vu de mes oeuvres. »
Il craint enfuite que Mlle de Rambouil
70
MERCURE
ود
ler n'ait pas le même regret de fon abfence.
Defiant comme je ſuis , j'ai peur
» que vous ne preniez quelquefois plaifir
> avec Madame la Princeſſe & Mademoi-
ود ود ſelle de Bourbon. » Enfin, pour ſe raffurer
, il n'aſpire qu'à quitter un lieu où
il voit deux fois tous les jours le Roi &
M. le Cardinal ; car ces deux noms font
preſque inséparables dans Voiture & dans
la plupart des écrivains de ce tems. Voiture
l'Africain , ( c'eſt ainſi qu'il ſignoit ſes
lettres d'Afrique ) montroit un eſprit bien
François , & une galanterie bien Eſpagnole,
quand il écrivoit : » Je remercie Mde de
ود Clermont de ce que les extrêmes chaleurs
» d'Andalouſie ne m'ont point rendu ma-
>> lade , & de ce que j'ai eu le tems favo-
ود rable les deux fois quej'ai paſſe le Dé-
→→ troit. Je la ſupplie de me continuer ſes
bontés , & de croire que je ne faurois ود
ود oublier de fi folides obligations." Pluſieurs
de ſes Lettres au Cardinal de la Valette
ſont ſemées de traits charmans. Il ſe plaint
de n'avoir point reçu de réponſe à ſes dernières
Lettres. Je vois bien , Monfei-
>> gneur , lui dit-il , que les anciens Cardi-
> naux prennent une grande autorité ſur les
ود
derniers reçus , puisque vous ayant écrit
>> pluſieurs fois ſans avoir reçu de vos Lettres
, vous vous plaignez de ma pareſſe. >>
Toutefois il veut bien écrire en négligeant
de foutenir ſes droits , & il paſſe à la defcription
d'une fête préparée à la Campa
DE FRANCE. 71
gne pourMadame la Princeſſe &Mademoi-
Lelle de Bourbon ; deſcription dont pluſieurs
traits appartiennent à une imagination
riante , & plus poétique qu'on ne le
croiroit d'après les vers. Ony eut un grand
chagrin de l'absence du Cardinal de la Valette
, & ce chagrin eût duré trop longtems
, » fi les violons n'euffent vîtement
>> ſonné une ſarabande , ſi gaie que tout le
>> monde ſe leva auſſi joyeux que ſi de rien
n'eût été. » Vient la deſcription du repas.
>> Cela y fut particulièrement remarquable,
quen'y ayantque desDéeſſes àtable&deux
» demi-Dieux , M. de Chaudebonne & moi,
>> tout le monde y mangea ni plus ni
ود
ود moins que ſi c'eût été des perſonnes
» mortelles. Au commencement du fouper,
» on ne but point à votre ſanté , parce
>> qu'on fut fort diverti ; & à la fin on
» n'en fit rien , parce qu'à mon avis
» on ne s'en aviſa pas. Il eſt vrai que du-
>> rant le ſouper on parla fort de vous ; les
ود Dames vous y ſouhaitèrent ,&quelques-
» unes de bon coeur , ou je ne m'y connois
pas.>> Il paffe enfuite au récit du
bal. La plus magnifique choſe qui y fut,
>> c'eſt , Monſeigneur , que j'y danſai . Mlle
» de Bourbon jugea qu'à la vérité je dan-
ود
ود
fois mal , mais que je tirois bien des ar-
» mes , parce qu'à la fin de toutes les ca-
>> dences , il ſembloit que je me miſſe en
>> garde, &c. » Autems où Voiture écrivoit,
c'étoit créer que de badiner ainſi . Dans une
72 MERCURE
autre Lettre à ce même Cardinal de la Valette
, voici le tour qu'il prend pour confoler
d'une diſgrace ce Cardinal guerrier.
>> Monſeigneur , êtes-vous encore faché de
>> ce que vous n'avez pas deviné que ceux
» de Verceil manquoient de poudre , ou
» de ce que n'en ayant point , ils n'ont pas
>> ſu ſe défendre , ou de ce qu'avec huit
هد mille hommes , vous n'en avez pas forcé
>> vingt mille dans de fort bons retranchemens
? » Il rappelle enſuite & relève tous
les traits de courage & de bonne conduite
du Cardinal. Il ajoute : » C'eſt vous qui
» avez travaillé juſques-là , la fortune a fait
ود le reſte. Ne vous accoutumez pas , je vous
» ſupplie , à être en communauté avec eile.
» Diftinguez ce qui fera d'elle , & ce qui
ود fera de vous, " C'eſt Voiture qui a dit
de la fortune ce mot que La Fontaine n'a
fait que rimer : La Fortune nous vend ce
qu'on croit qu'elle donne. Ce n'est pas la feule
imitation de cet Ecrivain qu'on remarque
chez lui ; & Boileau lui-même qui a loué
Voiture , & beaucoup trop d'abord , quoiqu'enfuite
il l'ait mis à ſa place , ne faiſoit
, par ſes éloges , que lui payer un tribut
de reconnoiffance : car on trouve , dans
les Lettres de Voiture au Cardinal de la
Valette & au Grand Condé , quelques-uns
de ces tours ingénieux dont Boileau s'eft
ſervi depuis dans ſes Epitres au Roi. On
a déjà remarqué que M. de Voltaire lui
avoit emprunté pluſieurs idées heureuſes ,
mifes
DE FRANCE.
-
miſes en oeuvre habilement dans l'Epitre au
Maréchal de Villars , & dans ſes Lettres au Roi
de Pruffe. Mais ce qu'il faut encore plus
obſerver , c'eſt qu'en énéral la manière
de M. de Voltaire dans ſa correſpondance
avec les Rois & les Princes , n'eſt que celle
de Voiture , perfectionnée par le goût le
plus délicat , revêtue d'un coloris plus brillant
, parée des richeſſes d'une imagination
incomparablement plus vive , plus feconde,
plus poétique , & à qui de prodigieux ſuccès
permettoient une liberté plus grande ,
quoique non moins décente. Tous deux
excellèrent fur tout à prendre le ton qui
convenoit aux tems , aux lieux , aux perfonnes.
C'eſt ce qu'on croira moinscaifément
de Voiture , & qui pourtant, n'eſt
pas moins vrai. Sa Lettre au Duc d'Oliyarès
en partant de Madrid , tient en quelque
forte de la gravité Eſpagnole. Dans ſes
Lettres à M. d'Avaux , homme célèbre occupé
de grandes affaires , cultivant les Lettres
, aimant l'Antiquité , Voiture multiplie
les citations , & devient preſque un
Érudit. C'eſt pour les perſonnes de l'hôtel
de Rambouilllet qu'il réſerve principalement
ſes équivoques , ſes pointes , ſes jeux
demots. A peine en trouve-t-on dans ſes
Lettres au Grand Condé , qui , jeune encore,
mais né ſupérieur à ces petiteſſes ,
mépriſoit ce genre d'eſprit , & s'en étoit
expliqué hautement , au grand ſcandale de
T'hôtel de Rambouillet. Voiture ne ſe le
Sam. 8 Avril 1780 .
D
74 MERCURE
:
permit avec lui que dans la Lettre de la
Carpe au Brochet , qui n'est qu'une plaiterie
de ſociété , & de la ſociéré même de
cet hôtel. Il fait , quand il le faut , parler
des plus grandes affaires , des plus grands
Perſonnages , en homme inſtruit & éclairé.
C'eſt ce qu'on peut voir par le ton de l'éloge
qu'il fait du Cardinal de Richelieu dans
une de ſes Lettres au Cardinal de la Valette
, éloge dans lequel il développe rapidement
la conduite du Miniſtre depuis
quinze ans. Cette Lettre finit par des voeux
& des prédictions qui peuvent paffer pour
des avis courageux , & il s'y trouve des
traits qui paroiſſent ſupérieurs à l'idée
qu'en général Voiture donne de fon caractere,
» Il s'aviſera ( dit-il , en parlant de Ri-
>> chelieu ) d'une ambition plus belle que
>> toutes les autres de ſe faire le meilleur
> & le plus aimé du Royaume , & non
>> pas le plus grand & le plus craint. Il
>> verra qu'il n'y a pas tant de ſujet de
louange à étendre de cent lieues les bor +
nes du Royaume , qu'à diminuer un fol
>> de taille ; qu'il y a moins de véritable
gloire à défaire cent mille hommes , qu'à
en mettre vingt millions à leur aiſe &
en sûreté. Alors les ennemis de M. le
>> Cardinal ne fauront plus que dire , com-
>> me ils n'ont ſu que faire juſqu'à préfent.
Alors les bourgeois de Paris feront
fes Gardes , & alors il connoitra com
bien il eſt plus doux d'entendre ſes lquatt
د
DE FRANCE. 75
" ges dans la bouche du Peuple que dans
celle des Poëtes. On peut être ſurpris
d'une pareille Lettre , écrite par un homme
attaché au ſervice perſonnel de Monfieur ,
en 1636 , année où Monfieur s'étoit retiré
à Blois après avoir publié une eſpèce de
manifeſte contre le Cardinal , qu'il accuſoit
des crimes les plus affreux ; mais la furpriſe
ceſſe quand on fait que la maiſon de
Monfieur étoit remplie de perſonnes vouées
au Miniſtre , & hautement déclarées pour
lui , hardieſſe peu décente , dont l'excès
n'eſt un peu justifié que par l'inconcevable
foiblelſe de Gaſton , qui laiſſoit opprimer
ſes plus zélés ſerviteurs. Pour Voiture,
il échappa à tous ces écueils , en ſe tenant
à l'écart dans l'occaſion , en louant
Monfieur , fans oublier le Roi & M. le
Cardinal , en reſtant attaché au Cardinal
de la Valette , ami de Richelieu , & que
le Duc d'Epernon , ſon père , ennemi mortel
du Miniſtre , appeloit le Cardinal Valet
, par un jeu de mots plus pardonnable
que tous ceux de Voiture , puiſqu'il tenoit
du moins à un ſentiment nob'e. Il paroît
que Voiture , à l'exception de ſon goût pour
lejeu & pour les femmes , poſſedoit fupérieurement
cette qualité qu'on appelte efprit
de conduite , & qu'il excella fur-tout
dans l'art de vivre avec les Grands , art
fouvent décrié par pluſieurs de ceux qui n'y
peuvent arreindre , facile & mépriſable en
eifer , lorſqu'on lui facrifie ou même qu'on
Dij
76 MERCURE
!
lui fubordonne le reſpect qu'on ſe doit
à ſoi - même , mais qui ſuppoſe pluſieurs
qualités aimables de l'eſprit & du caractere
, lorſqu'on s'impoſe la loi de ne plaire
qu'en ſe reſpectant. Voiture ne paroît
pas avoir manqué à cette règle. Son ton
avec les Grands , avec ſes bienfaiteurs ,
autre eſpèce de ſupérieurs plus reſpectables
, eſt celui d'une ame honnête qui
n'eſt point humiliée de l'infériorité de fon
rang , & pour qui la reconnoiffance n'a
rien de pénible. Mais ſoit qu'il remercie ,
ſoit qu'il demande , il revient toujours à
la plaifanterie. M. d'Avaux lui avoit fait
avoir les appointemens de premier Commis
avec diſpenſe de tout travail , fi ce
n'eſt celui de ſes Lettres , car il y prenoit
beaucoup de peine , & c'étoit un vrai travail
pour lui. M. d'Avaux n'étoit pas fort
exact à lui répondre ; Voiture lui en fait
des reproches agréables , & lui dit : "
ود
Je
ſavois bien que qui répond paie , mais
> je ne ſavois pas que qui paie répond. >>
Et dans une autre Lettre , ayant eu quelque
peine à être payé du Tréſorier de l'Epargne
, il le mande à M. d'Avaux. ود Je
vous ſupplie ( dit- il ) de lui en toucher
>> un mot quand vous lui écrirez ; » & il
ajoute plaiſamment : » auffi bien , peut-être,
ne ſavez -vous quelquefois que lui dire. »
Il paroît avoir été lui-même obligeant , &
avoir ſu l'être avec grace : tout le monde
connoît fon billet à Balzac. » Je reconnois
DE FRANCE: 79
devoir à M. de Balzac la ſomme de huic
» cent écus pour le plaifir qu'il m'a bien
ود voulu faire de m'en emprunter quatre
» cent. » Malgré ſon defir conſtant de plaire,
il ne paroît pas s'être contrefait ni maſqué.
Il écrit à l'Évêque de Liſieux , Prélat connu
par ſa piété : » N'étant pas devenu plus hom-
ود mede bien à Rome , ,jevoudrois voir fi
>> je ne profiterois pas à Liſieux , & fi vous
>> ne m'apprendrez pas comment il faut
» que je gagne les pardons que j'ai reçus
ود
,
du Pape. " Il a trop loué ſans doute , &
fur tout trop latté le Cardinal de Richelieu
; mais à quel écrivain de ce tems n'a-ton
point le même reproche à faire ? Du
moins il ne l'a jamais appelé mon Maître
foiblefle qu'on a reprochée trop durement
à Corneille. De nos jours , où tout particulier
libre ne connoît que le Roi , on ne
fonge point affez à quel point le pouvoir
du Cardinal avoit accablé les eſprits ; &
c'eſt pourtant ce qui eſt arteſté par des anecdotes
bien curieuſes. Le Comte de Guiche ,
Député de la Cour à Blois pour engager
Monfieur à revenir à Paris , eut l'impradence
de déclarer à table , devant Gafton
lui -même , & en préſence de dix ou douze
témoins , qu'il étoit le ſerviteur de M. le
Cardinal contre Monfieur & toute la famille-
Royale , audace inouie , qui , loin d'être
déſavouée par le Miniſtre , n'attira au Comte
de G ** que des graces & des diſtinctions
nouvelles. C'eſt ce même Comte de G **
د
Dij
78 MERCURE
:
depuis Maréchal de Grammont , qui , après
avoir été l'eſclave d'un Prêtre dans ſa jeuneſſe
, prit depuis , ſous Louis XIV , un ton
tout différent , même à l'égard du Maître ,
&mêla à l'adreſſe d'un Courtiſan ſpirituel
&délié , les faillies libres d'une humeur brufque
, artifice connu & même uſé dans les
Cours , qui a le double avantage de rehauffer
le prix de la flatterie , & de ne point
dégrader le flatteur.
Pour revenir à Voiture , ( carnous nous
enſommes écartés , en nous rappelant quelques
anecdotes de cette époque intéreſſante,
c'eſt l'effet que ſes lettres feront à pluſieurs
de ſes Lecteurs , & ce ne fera peut- être
qu'un intérêt de plus , ) ſon genre d'efprit
lui fuffit de fon tems pour mettre fon nom
à la tête de la Littérature. Il fut vingt ans
l'oracle du Parnaſſe , l'organe des réputations
, fans concurrens , fans rivaux , car
Balzac ne paſſoit que pour plus ſavant. On
le vit juſqu'au dernier moment en correfpondance
ou en liaiſon avec les premiers
hommes de l'Etat , les perfonnes les plus
diftinguées à la ville & à la Cour , riche ,
honoré de trois places conſidérables dans
l'ordre civil , Maître-d'Hôtel chez le Roi ,
Introducteur des Ambaſſadeurs chez Monfieur
, & premier Commis ; reçu conftamment
dans les ſociétés les plus brillantes ,
c'est-à-dire , recherché ; car pour un homme
né de lui-même , tel que Voiture , il
falloit en être recherché pour y être admis.
DE FRANCE. 79
ود
Sa vie fut plus active que ne l'eſt ordinairement
celle des gens de Lettres. Il voyagea à
Rome, en Portugal , & même en Afrique ;
il y paſſa , après un affez long ſéjour en
Eſpagne , où il avoit été envoye avec une
commiffion ſecrette. Il s'ennuya beaucoup
dans un pays » où l'on ne voir ( dit- il ) ni
» robes de-chambre , ni cheminées , & où
» l'on ne fait jamais de feu , ſinon pour le
» gain d'une bataille , ou la naiſſance d'un
» Prince. » Mais ce qui le confola un peu
de fon ſéjour à Madrid , ( où tout fon plaifir
étoit , dit-il , de faire des Châteaux en
Espagne , car il faut bien retrouver Voiture
par tout ) c'eſt qu'on y prit ſes vers Elpagnols
pour des vers de Lopez , comme on
avoit attribué à Pétrarque les vers Italiens
qu'il fit à Rome. Ces deux traits , qui annoncent
au moins la facilité& la foupleffe
de fon eſprit , prouvent que fon mérite ſe
fût fait jour dans tous les tems , & que dans
ſa réputation , ainſi que dans ſa fortune ,
très - extraordinaires l'une & l'autre , il ne
faut pas tout attribuer à fon bonheur. Nous
dirions àfon étoile , ſi Gaston , ſon Maître
n'avoit déclaré qu'il n'y avoit d'étoile que
pour les Princes. On ſeroit tenté toutefois
de croire que le ſerviteur avoit participé à
l'honneur de cette diſtinction , quand on
fonge à la deſtinée de Voiture , à l'éclat dans
lequel il a vécu , & aux regrets univerſels
dont fa mort fut honorée. Cen'eſt pas un
des moindres effets de cette étoile , d'avoir
د
i
DAV
80 MERCURE
placé ſa naiſſance dans l'époque unpeu anté
rieure à celle des Retz , des la Rochefoucauld,
des Sévigné , des Boileau , des La Fontaine ,
qui , trouvant ſa réputation établie , & à
quelques égards fondée , la refpectèrent , la
confacrèrentmême par des éloges. Plus heureux
que Ronſard , qui , né avec plus de génie
, ayant joui d'une réputation non moins
grande& non moins exagérée , honoré comme
lui de la pompe funèbre la plus brillante,
fut oublié le lendemain. La réputation de
Voiture au contraire lui ſurvécut pluſieurs
annces , & quoique fort déchue aujourd'hui
, puiſqu'il eſt & fera toujours moins
lu, elle ne fera point anéantie , & fon nom
ne paroîtra point indigne d'ouvrir ce ſiècle
d'eſprit , de goût & de génie.
-
1
Nous neparlons pas de ſes Poéſies , dont
on n'a confervé qu'un petit nombre dans ce
Recueil , & qui font fort au-deſſous de fa
Profe , quoiqu'elles aient eu à leur naillance
autant de réputation , quoique l'on répétat
le vers de Sarrazin :
Voiture eſt mort , adieu la Muſe antique.
& que dans le Poëme intitulé la Pompefunèbre
de Voiture , Apollon fatfe ordonner
par les Dieux que déſormais les Poëtes invoqueront
Voiture au commencement de leurs
Poëmes. Invoquer Voiture ! & Corneille vivoit
, Corneille qui avoit donné ſes plus
beaux Ouvrages , depuis le Cid juſqu'àHéraclius
, qui n'étoit de l'Académie Françoife
1
DE FRANCE. 81
que depuis deux ans , & qui , comme Membre
de ce Corps , portoit le deuil de Voiture ;
car l'Académie lui décerna cet honneur ,
qu'elle n'a renouvelé depuis pour aucun de
fes Membres les plus illuſtres. Les Amateurs
d'anecdotes littéraires ſavent que , dixannées
auparavant, Voiture avoit été choiſi par l'Hôtel
de Rambouillet pour aller engager l'Auteur
de Polyeuste à fupprimer la Tragédie
qu'il avoit lue dans cette Maiſon , & lui
faire entendre adroitement que la Pièce
n'avoit pas eu autant de ſuccès qu'on pouvoit
le croire ; que les applaudiſſemens avoient
été accordés , & à la réputation & à la complaiſance
de l'Auteur , plutôt qu'au mérite
de l'Ouvrage. Voiture s'aquitta de cette
commiffion avec beaucoup d'eſprit , &
P'Hôtel de Rambouillet dut être fort content
de ſon Dépuré , puiſque Corneille prit l'alarme
, & voulut retirer ſa Pièce . La Pofté
rité rit de ces jugemens & de ces mépriſes ;
rien n'eſt plus juſte. Mais quel contraſte
dans la deſtinée perfonnelle des deux Contemporains
! d'un côté, Voiture réuniffant
tous les avantages de la ſociété , tous les
agrémens de la vie; & de l'autre , Corneille ,
dont la perſonne étoit auſſi inconnue que
fon nom étoit célèbre , ne fortant de fa re
traite que dans les intervalles où fa gloire
'en arrachoit pour quelques momens , pauvre
toute la vie ; & dans ſa vieilleſſe , pau
vre juſqu'à l'indigence. L'indigence ! le grandi
Corneille!
Dv
82 MERCURE
:
1
MEDECINE Domestique , ou Traité complet
des moyens de se conferver en ſanté, de
guérir & de prévenir les Maladies par le
régime & les remèdes fimples ; Ouvrage
utile aux perſonnes de tout état , & mis à la
portée de tout le monde , par Guillaume
Buchan , M. D. du College Royal des
Médecins d'Édimbourg , traduit de l'Anglois
par J. D. Duplanil , Docteur en
Médecine de la Faculté de Montpellier ,
& Médecin ordinaire de Son Altefle
Royale Mgr le Comte d'Artois. Seconde
Édition , revue , corrigée & confiderablement
augmentée ſur la ſixième Édition de
Londres . Cinq volumes in- 8°. A Paris ,
chez G. Defprez , Imprimeur-Libraire du
Roi & du Clergé de France , rue Saint-
Jacques. Prix , 30 liv. reliés ; 25 liv. 10 1.
brochés ; & 24 liv. en feuilles.
CETTE Édition eſt , comme le porte le
titre , la feconde de la traduction d'un ouvrage
, qui en a eu fix en Angleterre dans
l'eſpace de fix années. Ce ſuccès ne paroîtra
pas étonnant , pour peu qu'on jette les yeux
*ſur le plan de la Médecine Domestique , &
fur la manière dont il eſt exécuté. En effet ,
dans la première Partie , qui eft renfermée
toute entière dans le premier volume , l'Hygiène
& la Médecine prophilactique , c'est-àdire
, ces deux branches de l'Artqui donnent
les moyens de conſerver la ſanté & de pré-
1
(
1
1
DE FRANCE 83
venir les cauſes des maladies , ſont traitées
avec une préciſion & une clarté qu'on chercheroit
en vain dans la plupart des Livres
écrits ex profeſſo ſur ces matières ; & les
'préceptes qui y ſont expoſes , ſont ſi ſages &
fi faciles à mettre en pratique , que ce premier
volume devient un manuel indifpenfable
pour quiconque eſt jaloux de ſa propre
confervation. La ſeconde Partie , qui compoſe
les Tomes II , III & IV de cet ouvrage ,
traite de toutes les maladies , même des
chroniques , qu'on avoit toujours paffees
Tous filence dans les Livres de Médecine populaire
, ſans qu'on puiffe trop en ſentir la
raiſon ; puiſque , comme l'obſerve très-bien
l'Auteur , ſi l'on peut quelquefois devenir
fon propre Médecin dans une maladie aigüe
, la cure d'une maladie chronique dépend
toujours des propres efforts du malade.
Nous n'entrerons pas dans le détail de toutes
ces maladies , il nous meneroit trop loin.
Nous nous contenterons de dire que , relativement
à chacune d'elles , l'Auteur de la
Médecine Domeſtique commence par en
indiquer le caractère , qu'enfuite il en expoſe
les cauſes , les ſymptômes , le régime &
le traitement ou les remèdes , par des titres
diſtincts & ſéparés les uns des autres , precédés
d'articles ou de paragraphes; ce qui
établit
un ordre qui ne permet pas de confondre
ces objets les uns avec les autres.
Mais outre les Maladies , on traite encore
dans cet Ouvrage des accidens mortels , aux
Dvj
84 MERCURE
quels on n'eſt que trop ſouvent expofé , tels
que les empoiſonnemens , la fubmerfion ,
l'aſphyxie , les diverſes eſpèces d'évanouiffemens
& de fyncopes , les morts ſubites ,
&c. On a donné à ces Chapitres toute l'étendue
dont ils ſont ſuſceptibles , parce que
c'eſt ſur- tout dans ces circonstances imprévues,
qu'il eſt à defirer que tout homme
foit inſtruit des ſecours que l'on peut adminiſtrer
aux malheureux qui en font les vice
times.
Le Tome Ve de la Médecine Domeſtique
eſt compofé tout entier d'une table générale
des matières , qui comprend non-feulement
les titres de tous les objets traités dans l'ou
vrage , avec l'indication des pages de chaque
Volume où il en eſt queſtion , mais encore
la définition de tous les termes de Médecine ,,
& la deſcription des parties &des viſcères;
du corps humain. Elle contient de plus la
deſcription de toutes les plantes , de tous
les médicamens ſimples , & la recette de:
tous les remèdes compoſés qui font preſcrits:
dans le texte.
D'après ce fimple expoſé , il eſt évident
que cet Ouvrage, eſt le traité de Médecine
populaire le plus complet de tous ceux qui
ont paru juſqu'ici. Aufli doit-il être regardé
comme néceſſaire dans toutes les campagnes..
C'eſt fur-tout entre les mains des Curés &
des Chirurgiens qu'il peut produire les plus
grands avantages. Les connoiffances qu'ils:
ont déjà, lesmettront à portée de faifir avec
DE FRANCE. 85
facilité les caractères des maladies , ainſi que
les indications des remèdes . Il feroit bien à
defirer qu'il fût dans tous les châteaux , &
que les Seigneurs & les Dames de Paroiffe
en fiffent l'acquifition en faveur des Curés
&des Chirurgiens qui ne font pas en état
de l'acheter.
و
Dans la première Édition de cette Traduction
, le Traducteur avoit déjà fait beaucoup
d'augmentations & cette ſeconde
Édition en offre encore de nouvelles . Il ne
s'eſt pas contenté d'y traiter pluſieurs maladies
qui avoient été omiſes , il s'eft de plus
attaché à y introduire de la méthode , au
moyen d'une nouvelle diviſion dans les Chapitres
, & d'un grand nombre d'additions
qu'il a placées en marge & à côté des alinéas:
les plus importans. Il a réuni toutes ces additions
à la fin de chaque Volume , fous le
titre de ſommaire ; de forte que , dans le
texte , elles indiquent les objets qui méritent
de fixer l'attention ; & à la fin de chaque Volume
elles donnent un tableau précis du
caractère & du traitement de chaque Ma
ladie.
Au reſte, cette ſeconde Édition eſt précédée
d'un Avertiſſement du Traducteur ,
dans lequel il donne les plus grands détails
fur fon travail , qui eſt toujours diftingué de
celui de l'Auteur , de manière à ne pas les
confondre. Dans un autre Avertiſſement qui
précède la ſeconde Partie , il expoſe les rai
fons qui l'ont porté à compoſer le tableau
86 MERCURE
des ſymptômes des maladies,fur-tout internes ;
tableau qui nous paroit très-propre à en
faciliter la connoiflance Enfin , dans l'introdustion
à la table générale , qui commence
le Tome Ve , il explique les motifs
qui l'ont engagé à donner la deſcription des
médicamens limples , avec les caractères propres
à faire reconnoître s'ils font falfifiés ;
l'on peut enviſager ce travail comme un des
moyens les plus propres à dévoiler la fraude
&le charlataniſme de la plupart de ceux
qui font commerce de drogues.
:
CONTES DE J. BOCACE , Traduction
Nouvelle. Edition in-8 ° . ornée de
Gravures , en 10 vol. ſe vend 54 liv.
Édition in - 12 , petit format , avec 111
Gravures , en 10 vol. 25 liv. Le même ,
fans figures , en 10 vol. 15 liv. A Paris ,
chez Laporte, Libraire , rue des Noyers .
Il exiſte dans notre langue , deux Traductions
du Décameron de Jean Bocace ;
l'une , très - fidelle , mais fi gothique & fi
barbare , qu'elle feroit parfaitement ignorée
aujourd'hui , fi en 177 on n'en eût
donné une nouvelle Edition enrichie de
Gravures magnifiques qui la font rechercher
des curieux : l'autre , plus moderne & moins
mal écrite , mais fi infidelle & fi imparfaite ,
que le plan même de l'Ouvrage n'y eſt pas
confervé.
DE FRANCE. 87
La première parut ſous le règne de François
I ; & quand on en compare le ſtyle avec
celui d'Amiot , on a de la peine à ſe perfuader
qu'elle ne ſoit pas plus ancienne , tant le
langage en eſt différent & inintelligible .
L'Auteur , Antoine le Mâçon , étoit du Dauphiné
, où la langue Françoiſe avoit fait moins
de progrès que dans la Capitale. Il l'entreprit
pour plaire à Marguerite de Valois ,
Reine de Navarre , qui , comme on fait
aimoit beaucoup les Contes & les Romans,
&qui , pour le récompenſer de ſon travail ,
l'attacha à ſon ſervice en qualité de Secrétaire
particulier.
On ignore le nom du ſecond Traducteur.
On fait feulement que cette ſeconde Traduction
parut pour la première fois à Amfterdam
, en 1697 , accompagnée de mauvaifes
Figures , dont Romain de Hooge avoit ,
dit-on , compoſé les deſſins. L'Auteur avoue
dans la Préface, qu'il ne s'eſt point afſujeti
à l'Original , qu'il n'a pris quel'effentiel des
Nouvelles ; & que , dans la vue d'être court,
il a changé même le plan général de l'Ouvrage
, & retranché la diftinction des journées
, pour n'être point obligé de nommer
les Interlocuteurs. Il a fait plus encore : il
a cru devoir accommoder à nos moeurs
celles des perſonnages qui figurent dans les
Contes.
D'après cela , il eſt aiſe de juger qu'il
manquoit encore à notre Littérature , unc
$8 MERCURE
Traduction du DÉCAMERON. Cet Ouvrage ,
conſacré par l'eſtime de quatre fiècles , &
qui , malgré fon ancienneté , n'a pas ceílé
de faire partie des Livres Clafliques Italiens,
méritoit un Interprête plus exact. M. de
C***, connu par ſon amour pour les Sciences
& les Lettres , a bien voulu ſe charger
de ce ſoin. Nous croyons que le Public applaudira
à ſon entrepriſe.
VARIÉTÉS.
LETTRE de M. MARC - THÉODORE
BOURRIT , Citoyen de Genève , à M. le
Comte DE BUFFON.
MONSIEUR,
COMBIEN l'étude de la nature me devient plus
chère , depuis que je lui dois l'avantage de voir mes
obſervations confirmées par les vues de votre génie, &
mes pénibles voyages payés par l'honneur que vous
leurfaites de les citer,honneur plus flatteur,à mon gré,
que celui qu'on leur a faitde les traduire ! mais, permettez-
moi , Monfieur , de vous apprendre quej'ai beaucoup
à ajouter aux faits déjà connus fur l'accroiſſement
général des Glaciers dans les hautes Alpes : toutes mes
obſervations tendent à démontrer que cet accroiffement
n'eſt point une hypothèſe : en voici de nouvelles
preuves affez frappantes pour mériter d'être
recueillies.
ro. La fameuſe mer de glace du Montanvert à
Chamouni , borne la Savoye&le Piémont; ſes glaDE
FRANCE.
ses font immenfes ; on ne les parcourt pas fans danger;
d'un côté elles vont aboutir au Mont-Blanc ,
&de l'autre au grand glacier du Taléfre ; àdes extré
mités l'on ne voit que des horreurs , que les guides
de Chamouni nomment avec raiſon un enfer deglace.
Cependant , quel que foit l'état actuel de cette
vallée , il eſt certain que c'étoit par-là que les habitans
de Chamouni communiquoient , il y a quelques
fiècles , avec ceux du Val-d'Aoft , & qu'en partant à
quatre heures du matin , ils arrivoient à Cormayeur
pour l'heure de la Meſſe. Je tiens même du ſieur
Faccar , âgé de près de quatre -vingt ans , Notaire
de la Communauté de Chamouni, entre les mains duquel
font les plus anciens documens du pays , que
cette vallée étoit anciennement du reffort de Cormayeur
même , dénomination qui dérive de Courmajeure
, parce que c'étoit-là que ſe tenoient les
Aflifes des Juges , & que les procès des Chamounards
ſe terminoient : or , ils ne s'y rendoient
qu'au travers du Montanvert ; aujourd'hui la communication
avec Cormayeur est interrompue ; nonſeulement
elle eſt devenue impratiquable aux hommes
les plus hardis, mais encore aux Bouquetins, qui,
depuis que les glaces l'ont fermée , ne pénètrent plus
au Montanvert ; les Chamounards qui ont affaire
à Cormayeur , ne peuvent y aller qu'en paffant par le
Bon-homme qui entame la Tarentaiſe , ou par le
Valais, ce qui prend deux journées d'été ; enfin
cette même vallée du Montanvert , étoit , il ya
tout au plus 30 ans , un Pérou pour les chercheurs
de cryſtaux ; aujourd'hui cette branche d'un commerce
alors lucratif , eſt tombée par l'accroiffement
& l'accumulation des neiges & des glaces qui couvrent
preſque par-tout les rochers.
2 ° . Quand j'ai décrit dans mon premier ouvrage
les divers Glaciers qui pendent le long de la belle
MERCURE
valléedeChamouni,je n'en ai compté que quattre, ceux
des Boffons , des Bois , d'Argentière & du Tourd ;
mais depuis ce temps le théâtre a chargé de décoration
; il s'en trouve un nouveau qu'on a nommé
Tacona , c'eſt à préſent le premier qu'on rencontre
; il eſt même déja ſi bas , qu'il fait craindre aux
habitans qu'il ne s'empare bientôt des poſſeſſions
qui en font voiſines.
3º . Le Sr Paccard queje viensde nommer, m'a confirmé
ce que j'avois appris depluſieurs Chamounards,
que ne pouvant plus pénétrer dans le Val-d'Aoſt par
le Montanvert , ils y arrivoient encore , il y a quelques
années, par le ſommet du Tourd , de cette montagne
ils tomboient dans une gorge nommée le
col-Féret , ce qui leur faifoit 12 heures de marche.
Aujourd'hui ce paſſage eſt entièrement
bouché.
,
4° . Vous verrez , Monfieur , dans mes defcriptions
des montagnes du Valais & de la Suiffe , qu'il
exiſte une Vallée de glace iminenſe ſituée au midi du
Valais ; que cette Vallée , que je nomme Chermotane ,
eft un lieu d'horreur , qu'elle n'eſt point connue
&c ... Cependant , j'ai vu une ancienne carte de ce
Pays ſauvage où pluſieurs routes ſe trouvent tracées
précisément par le travers de cette mer de glace &
de ces précipices : cette carte eſt entre les mains de
M. le Capitaine Mikeli Theluſſon , de Genève , qui
poffède une collection de Cartes Géographiques intéreffantes.
5º . Si des Glacières de la Savoye & du Valais , je
paſſe à celles du Canton de Berne , les preuves s'accumulent
, deviennent plus fortes , & acquièrentune
authenticité toujours plus grande.
A l'extrémité de la vallée de Lauterbroun , il exiſtoit il
a40 ans pluſieurs habitations ſituées plus avant dans
lesAlpes,que ne font celles de Myrre & de Ghimmel ;
DE FRANCE.
91
ces habitations ſont à préſent englouties par les glaces.
Il exiſtoit encore dans leurs environs un paſſage
pour pénétrer dans le haut Valais , qui eſt aujourd'hui
perdu : je regarde auſſi comme perdu un paffage
par lequel M. Polier de Bottens , Doyen de l'Égliſe
de Lausanne , pénétra du Kandelſteig à Lauterbroun
je ſuisdu moins certain, par ce que m'en ont
appris les habitans du Kandelſteig , que les glaces
ont prodigieuſement augmenté dans ces montagnes.
6°. Mais c'eſt ſurtout dans la vallée du Grindelvald
qu'on a une preuve exiſtante de l'augmentation
des Glaciers qui y deſcendent; ils étoient , il n'y a que
quelques ſiècles , relégués encore ſur les ſommets , &
la place qu'ils occupent aujourd'hui étoit cultivée
fort avant ; cela eſt ſi vrai , que la Société économique
de Berne a propoté un prix pour l'année prochaine
à celui qui affigneroit les époques des envahiffemens
des glaces dans ce Pays ſur les terreins fertiles.
Acette autorité joindrai celle de M. Grouner , qui
dit , que d'anciens titres atteſtent que la vallée de
l'Aar au mont-Grimfel , qui est aujourdhui comblée
de g'ace, étoit anciennement cultivée ; cependant cette
vallée eſt une des plus élevées des Alpes ; je l'ai parcourue
toute une journée , le Soleil y darde fes
rayons pendant pluſieurs heures , & ne parvient pas
àdiminuer le inaſſif de glace qui la couvre en entier.
7º. Ce n'est pas ſeulement dans quelques parties
c'eſt en- desAlpes que les glaces ont augmenté
core dans toute leur étendue ; j'en pourrois citer un
grand nombre d'exemples ; mais pour me refferrer je
me bornerai à deux.
A l'Orient de St Gothard commence un affemblagede
ſommets fort élevés , conrus ſous le nom de
Monts Adula. Ces ſommets ſont diviſés en pluſieurs
branches , dont les intervalles ſont autant de
1
2 MERCURE
vallées immenfes de glace d'un aſpect effrayant; nul
homme n'oſe ypénétrer, les chamois même s'en tiennent
éloignés , & le Soleil ſemble craindre d'éclairer
ces vallons affreux ; cependant on a des notices que
ces Pays perdus pour les hommes , n'ont pas été autrefois
ce qu'ils préſentent aujourd'hui : la vallée du
Rhinvald , par exemple , d'où deſcend le Rhin ſupérieur
, portoit dans des tems reculés,le nom de Vallée
du Paradis , parce qu'elle étoit un Pays de délices ,
tradition qui eſt paſſée au travers de pluſieurs générations
chez les habitans de ces montagnes ; aujourd'hui
la partie ſupérieure de cette vallée eſt le paradis
des chamois , parce qu'elle eſt pour eux un aſyle
inviolable .
,
8 °. Un fait certain un fait encore ſubſiſtant ,
c'eſt qu'il n'eſt point de Pays dans l'Europe cù l'on
trouve autant de décombres d'édifices & de Chateaux
que chez les Grifons ; & ces édifices ruinés
ſevoyent à préſent parmi les débris des montagnes ,
dans des vallons désolés & bien éloignés des Pays
actuellement habités. Or il n'y a pas d'apparence
que les hommes euſſent été choiſir pour leur demeure
un Pays auffi horrible & éloigné de tout ſecours humain
; d'ailleurs , ce n'eſt pas ces édifices ſeulement
qui préſentent des ruines , ce ſont les montagnes
même qui les environnent ; & leur dévaſtation , les
neiges & les glaces qui les couvrent en grande partie ,
atteſtent que les hommes en ont été repouffés par le
changement de climat qu'elles ont ſubi.
9°. Je ne prétends pas dire qu'il n'arrive ſouvent
que des amas de neige & de glaces ne viennent à
diminuer dans certaines ſaiſons , & même pendant
plufieurs étés , cela arrive par des chaleurs continues
& de grands vents ; mais je ne regarde ces diminutions
que comme des retardemens à l'accroiffement
général des glaces ; j'enviſage leur augmentation
DE FRANCE. 93
dans un laps de tems conſidérable , même de plufieurs
fiècles . D'ailleurs il arrive ſouvent que ſi la
diminution des glases eſt ſenſible dans quelques endroits
des Alpes , l'augmentation s'opère dans d'autres
, & c'eſt ce qui vient d'arriver. Les grands vents
du Midi de l'année dernière ont fait diminuer le
Glacier des Boffons , mais jamais le Buet n'a été ſi
chargé de neige que dans cette même époque. M.
Berenger & mon fils , qui y font montés cette année
, n'ont pu ſe repoſer à la Table du Chantre ,
qu'ils ont trouvée enſevelie ſous les neiges , de même
que les autres rochers ; ils ont eu à marcher près
de 4heures ſur la neige , avant que d'atteindre le
fommet de cette montagne ; enfin je dirai avec M.
de Luc , & qu'on ne peut douter de l'accroiffement
>>>de tous les Glaciers des Alpes ; que puiſqu'ils
>> exiftent , c'eſt une preuve que dans les ſiècles pré-
১১ cédens la quantité de neige qui est tombée pen-
>>>dant les hivers , l'a emporté ſur laquantité fondue
>> pendant les érés , &c. » Vous verrez , Monfieur ,
quelques tableaux que j'ai faits , intéreſſans par leur
rapport avec l'Histoire Naturelle , de ces lieux extraordinaires
dont l'aſpect eſt ſi impoſant ,& dont les
beautés ſauvages ſont ſi fières.
J'ai l'honneur d'être avec les ſentimens de l'ad
miration&d'un profond reſpect , Monfieur ,
Votretrès-humble & obéiſſant ſerviteur ,
MARC-THEDORE BOURRIT,
24 MERCURE
GRAVURE.
1.
LE Bufte de Henry IV, accompagné de Figures
i
Allégoriques à ſa louange , formant un groupe
propre à être exécuté en ſculpture , compoſé par le
fieur P. Lélu , Peintre , & gravé par lui dans la manière
du lavis au biſtre ; Eſtampe de 14 pouces de
haut ſur 10 pouces de large ; ſe trouve à Paris , chez
l'Auteur , rue du faubourg Montmartre , Nº . 17,
Prix , 1 liv. 16 .
ANNONCES LITTÉRAIRES.
ONN
a mis en vente à l'Hôtel de Thou , rue des
Poitevins , à Paris , le Tome II & dernier de la
Table Analytique & raisonnée de l'Encyclopédie.
in-folio. blanc ou broché , 27 liv
Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages , par
M. de la Harpe. in-8 ° . 21 vol. Prix , 105 liv . en
feuilles ; 111 liv. brochés ; 131 liv , reliés.
Voyage aux Moluques & à la Nouvelle Guinée ,
Volume in - 4 °. orné de Planches & de Cartes . Prix ,
Is liv. en feuilles ; 15 liv. 10 fols broché , & 17 liv.
to fols relié.
>
Le Quarante - deuxième & dernier Cahier des
Oiseaux Enluminés. in-fol. grand pap. Prix , 24 liv. -
Le même , petit papier , 15 liv.
L'Intrigue du Cabinet , ſous Henri IV & fous
Louis XIII , terminée par la Fronde 4 Vol. in- 12 .
Prix 9 liv . , par M. Anquetil. A Paris , chez Moutard
, Imprimeur-Libraire , rue des Mathurins.
DE FRANCE.
95
*Mélanges tirés d'une grande Bibliothèque , Nº. D ,
Vol. in-8 ° . traitant de la lecture des Livres François
, confidérée comme amusement. Première Partie.
AParis , chez le même Libraires.
Effai fur l'histoire générale des Tribunaux des
peuples , tant anciens que modernes , par M. des
Effarts , fixième &dernier Volume. Prixx 44 liv. A
Paris , chez l'Auteur , rue Dauphine , à l'Hôtel de
Mouy ; & chez Durand , Nyon & Mérigot le jeune ,
Libraires.
Inftitutiones Philosophica , ad usum Scholarum
accommodata . Phyſica. T. III & IV , in- 12 . Prix ,
liv. A Paris , chez Morin , Imprimeur-Libraire ,
rue S. Jacques,
Moyens propres àgarantir leshommes du Suicide ,
V. in- 12. Prix , 1 liv. 4 fols. A Paris , chez le méme,
Hiftoires choisies de l' Ancien & du Nouveau Teftament
, avec des réflexions morales , par M. Lam
bert. Nouv. Edit Vol. in- 12 . Prix I liv. , relié en
parchemin. A Paris , chez le même .
On trouve à Paris , chez Valade , Imprimeur,
rue des Noyers , les Livres ſuivans : 1º. Le Tuteur
Trompé , Comédie en un Acte , en vers libres , par
M. de la R. Prix 12 ſols. 2º . Aquelque chose malheur
est bon , Comédie-Proverbe , par le même Auteur.
3 °. Abrégé de toutes les Sciences à l'usage des
enfans de l'un & l'autre sexe. Nouv. Edit. , corrigée
& augmentée. Vol. in- 12 . Prix I liv. 4 ſols.
Observations d'un fourd & muet ,fur un Cours
élémentaire d'éducation des fourds & muets , publié
en 1779 par M. l'Abbé Deſchamps. in- 12-
Prix , 1 liv. 4 fols. A Paris chez Morin . Imprimeur-
Libraire , rue S. Jacques.
96 MERCURE
Hiftoire Philofophique de la Religion , 2 vol.
in- 8 . A Paris , chez Delalain le jeune , Libraire ,
rue S. Jacques.
:
L'Ambigu Tragique , Parodie en un Ate & en
vers , in- 8 ° . A Paris , chez Mérigot le jeune , Libraire
, Quai des Auguftins.
Conſtitutions des Trésorier , Chanoines & Collége
de la Ste Chapelle Royale du Palais , in - 8°. Prix ,
4liv. A Paris , chez Clouſier , Imprimeur-Libraire ,
rue S. Jacques.
Histoire Médicale des Maladies Dyſſenteriques
qui affligent la Province du Maine , en 1779 , par
M. Velillard , Docteur en Médecine, in- 12. Au
Mans , chez Monnoyer , Imprimeur- Libraire.
Anecdotes de Louis XVI , depuis 1778 jusqu'en
1779 , par M. Nougaret. Vol. in - 12 . A Paris , chez
Gueftier , Imprimeur- Libraire , rue de la Harpe.
TABLE.
CHANSON , 86
Les Muses Réunies , Prolo- Lettre de M. Bourrit à M. le
gue ,
49 Contes de J. Bocace ,
51 Comte de Buffon ,
Enigme & Logogryphe , 65 Gravure ,
Lettres choifes de Voiture , 66 Annonces Littéraires ,
Médecine Domestique , 82
APPROBATION.
!
88
94
ibid.
J'AI lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 8 Avril. Je n'y ai
rie . Jouvé qui puiſſe en empêcher l'impreſſion. A Paris,
dey Avril 1780. DESANCY.

L
:
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
DANEMARCK.
De COPENHAGUE , le 6 Mars.
L'OUVERTURE annuelle du ſuprême Tribunal
de Juſtice s'eſt faite le 2 de ce mois ;
le Roi , ſelon l'uſage , y a préſidé ; l'affaire
qui a été plaidée devant lui & fur laquelle
il a prononcé l'Arrêt , de l'avis des Affeſſeurs
qui ſont actuellement au nombre de trente ,
& parmi leſquels ſe trouvent les Miniſtres
d'Etat , a été diſcutée par deuxConſeillers de
Juftice.
On vient d'apprendre que deux de nos
bâtimens venant des Indes-Occidentales , &
partis enſemble à la fin du mois de Septembre
dernier de l'Iſle de Saint-Thomas , font
arrivés , l'un en Iſlande ,& l'autre à Stavanger
, en Norvège. Leur voyage ne ſauroit
avoir été plus long ni plus malheureux. Les
Capitaines , les premiers pilotes & pluſieurs
hommes des équipages font morts en route.
Il eſt parti d'ici 8 fénauts pour Helſingor ,
d'où ils ſe rendront dans le Groenland , où
ils feront la pêche de la baleine.
>> Le 25 Janvier , écrit-on de Stockolm , il arriva
àAlzingor , village de Suède , un accident fort ſin-
8 Avril 1780 . C
(50 )
gulier.Un payfanmalade en fit venir un autre pour
lui ouvrir la veine. A peine celui-ci fut - il entré ,
que la porte , qu'il n'avoit pas bien fermée , s'ouvrit
tout-à-coup , & qu'il entra un loup d'une grandeur
prodigieuſe dont le malade & ſon Chirurgien
furent fort effrayés. Ils étoient ſeuls dans la maifon.
Ce dernier chercha un inſtrument pour
chaſſer le loup , qui le mordit au bras , & letraina
vers une table ſur laquelle il le renverſa , & le
contint , dans cette attitude , avec ſes pattes de devant;
ce fut alors au payſan malade à agir ; il
ſe leva , prit une hache & le tua. Le Chirurgien
mordu l'a été dangereuſement , mais à préſent il eſt
hors dedanger «.
POLOGNE.
1.
De VARSOVIE , le 6 Mars.
Le Roi vient de donner au Comte Iwan-
Pétrowicz de Goryczmenſzoi , un régiment
de Cavalerie dans l'armée du Grand-Duché
de Lithuanie. Ce Comte , Circaffien de
naiſſance , tirant ſon origine d'une ancienne
maiſon de ce pays , & allié au Bey qui gouverneune
province de Perfe , a tué en duel ,
à St-Pétersbourg , un Officier Ruffe.Comme
le duel eſt ſévèrement défendu , il s'eſt
réfugié en Pologne , où S. M. veut bien inzerpoſer
ſa médiation pour obtenir en ſa faveur
, de l'Impératrice de Ruſſie , quelqu'adouciſſement
aux loix de l'Empire.
Le Prince Joſeph , frère du Roi , eſt parti
pour Vienne. Le Comte de Branicki , grand
Général de la Couronne , eſt revenu en
cette capitale où il reſtora juſqu'au mois de
( 51 )
Mai. Le Comte Mlodziejowski , Evêque de
Pofnanie,&Grand-Chancelierdu Royaume,
eſt à l'extrémité.
La Diétine qui s'eſt tenue en Lithuanie
pour l'élection des nobles qui doivent former
le Tribunal de ce grand Duché , a été
très-orageuſe. La nobleſſe de Wilna , du
Duché de Samogitie , & du District de
Kowno , s'eſt partagée en deux partis qui ont
élu chacun ceux qu'ils protégeoient. LeConfeil
Permanent , préſidé par le Roi , ſera
obligé d'intervenir dans cette affaire , & de
prononcer fur la légitimité de cette élection .
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 10 Mars.
On affure que les camps qui devoient
avoir, lieu en Bohême , en Moravie , à
Laxembourg & en Stirie , ont été contremandés.
Il n'y en aura point cette année.
S. M. I. ſe propoſe de faire un voyage pour
lequel elle partira au commencement du
mois prochain; elle viſitera toutes les places
& les frontières des Royaumes de Galicie ,
de Lodomerie & du Diſtrict de Bukowine ;
après cela elle ſe rendra en Bohême , où elle
faitélever deux nouvelles fortereſſes. On dit
auſſi qu'elle pourroit bien ſe rendre dans les
Pays-Bas.
L'Archiduc Maximilien doit voyager aufli
cette année ; on fait les préparatifs néceffaires;
il n'aura qu'une ſuite peu nombreuſe.
C2
52 ) ن )
C'eſt du côté de l'Italie qu'il doit porter ſes
pas.
Dans la nuit du 29 du mois dernier au
premier de celui - ci , on vit ici une trèsbelle
autore boréale qui dura preſque toute
la nuit. La variété des couleurs & des figures
offroit le ſpectacle le plus brillant qu'on
puiſſe voir dans le ciel. Depuis pluſieursjours
nous avons un très-beau tems ; mais il ſemble
qu'il n'en eſt pas de même dans les pays circonvoiſins
, car preſque toutes les poſtes
nous manquent. Nous en attendons 2 d'Italie
, & 3 de Siléfie. Les lettres de Hollande
qu'on devoit avoir avant- hier , ne font arrivées
qu'aujourd'hui.
De RATISBONNE , le Is Mars.
Le récès de la Diète ſur l'acceſſion de
l'Empire au Traité de Teſchen , & à la
conceffion des fiefs de l'Empire vacans par
la mort de l'Electeur de Bavière , dont nous
avons donné la ſubſtance , eſt conçue ainſi:
Les trois Collèges de l'empire ayant délibété
fur le Décret Commiſſarial & fur les Pièces anne.
xées , portés publiquement , le 9 Août de l'année
précédente , au Protocole des Electeurs , Princes
&Etats de l'Empire , dont , d'un côté, le but eft
de requérir le conſentement & l'acceffion au Traité
de Paix conclu le 13 Mai de l'année ſuſdite , à
Teſchen , ſigné de tous les Plénipotentiaires des
Hautes-Puiſſances miſes d'accord ſur la Succeffion
à l'héritage de feu Mgr. l'Electeur Maximilien-
Joſeph de Bavière; & de l'autre côté , de communiquer
pluſieurs Ecrits & Mémoires relatifs au
même objet , portés à la Dictature les 9 & 11
( 53 )
Aoûr, ainſi que le 20 Décembre de la même année;
l'amour de la justice &de l'équité , dont on ſaic
que font animées les Hautes - Puiſſances , faiſant
d'ailleurs pleinement eſpérer , que par ce Traité
conclu & porté au Protocole de la Diète , afin d'y
être approuvé, leur intention n'eſt & ne peut même
être de léſer par-là l'empire Germanique , en la
moindre chofe , ainſi que ſa Conftitution , aucun
de ſes Membres , ni qui que ce puiſſe être ; étant
auſſi non moins conſtant que les Electeurs , Princes
&Etats de l'Empire, au moyen de leur acceſſion
prévoyante , font connoître qu'ils ne penſent nullement
, ni maintenant ni pour l'avenir , à énerver
la force ou la teneur du Traité dé Paix ſus mentionné
, non plus que les obligations réciproques
qu'il impoſe aux Puiſſances réconciliées , qui à cet
effet s'affurent mutuellement & de nouveau une
garantie inviolable.
A ces Cauſes , après avoir mûrement examiné
le point en queſtion & toutes les circonstances qui
y font relatives , il a été réſolu : qu'à l'exception
>> de l'Article XIII. , dont la diſcuſſion eft renvoyée
>>à une Délibération ultérieure, l'empire foit tenu
de conſentir & d'accéder au ſuſdit Traité de
>>P>aix , ainſi qu'aux Actes & Conventions y an-
>> nexés , communiqués aufi en leur tems à la
Diete ; toutes fois avec la réſerve formelle , &
>>comme il eſt toujours ſous-entendu , que ni à
>> préſent , ni à l'avenir , ni dans aucun cas quel-
> conque , ce Traité ne puiſſe préjudicier aux
> Droits de l'Empire , à ceux des deux Religions ,
>> dont l'égalité réciproque eſt appuyée ſur la Paix
de Westphalice , aux autres Loix fondamentales
>> de l'Empire , ni enfin aux Droits de ceux qui ,
>> par la ſuite en pourroient alléguer de légitimes
>> en tems & lieu « .
,
Sur quoi , & au moyen du préſent Recès de
Empire , l'explication néceſſaire à ce ſujet doit
C3
( 54 )
être envoyée à S. M. Imp. , laquelle recevra en
méme - tems les remercimens reſpectueux de la
Diète , pour la ſollicitude paternelle qu'a témoignée
S. M. Imp. pour le rétabliſſement & l'affer .
miſſement de latranquillité publique. A cette fin ,
le principal Commiſſaire Impérial , les Conſeil.
lers , Miniſtres & Envoyés des Electeurs , Princes
& Etats , ſe recommandent , &c. Fait à Ratifbonne
le 29 Février 1780 « .
Ce fut le 16 de ce mois que les déerets
de commiffion Impériale fur cette grande
affaire furent publiés à la dictature. Le
Prince Charles-Anſelme de laTour & Taxis ,
principal Commiſſaire Impérial , fit connoître
de la part du Chef de l'Empire aux
trois Colléges , que S. M. I. a agréé le récès
du 28 Février ; qu'elle étoit réſolue d'accorder
l'inveſtiture des fiefs vacans , & qu'elle
alloit tout diſpoſer à cet effet.
LePaſteur Gortz de Hambourg , dont l'affaire
a fait tant de bruit , a enfin donné une
déclaration folemnelle ſur les calomnies &
les injures qu'il s'étoit permiſes en chaire
& qu'il avoit même fait imprimer contre
les Catholiques; le Magiſtrat de Hambourg
a préſenté cette déclaration au Conſeil Aulique
en intercédant pour le coupable.
S. M. I. a daigné agréer la déclaration &
l'interceffion , en recommandant au Magiftrat
de veiller ſur la conduite de ce
Pasteur , & dans le cas où il ſe rendroit
encore coupable , de le priver de ſon emploi
, punition qu'il avoit déja méritéę..
i
:
( ss )
De FRANCFORT , le Is Mars.
Le bruit s'étoit répandu qu'il ſe riendroit
cette année une Diète en Pologne , dans
laquelle on devoit diſcuter quantité d'objets
de la plus grande importance ; comme
les Ruſſes ſont en affez grand nombre dans
le Royaume pour en impoſer aux eſprits
inquiets , on ajoutoit qu'il ne ſeroit pas
néceſſaire de la faire tenir ſous le lien d'une
confédération. On parloit même des Diètines
qui commençoient à ſe tenir , & d'un
tumulte arrivé à Brzesk , où les Polonois
ſe trouvant plus nombreux que les troupes
Ruſſes , les avoient attaquées; ces dernières
ayant reçu renfort , attaquèrent à leur tour
les Polonois qu'elles diſſipèrent avec perte
de vingt des leurs. Mais il paroît que ces
nouvelles n'ont aucun fondement ; rien du
moins juſqu'à préſent ne les a confirmées.
Des lettres de Varſovie regardent comme
très - douteuſe la tenue d'une prochaine
Diète. Elles repréſentent les Ruſſes occupés
à établir des Colonies dans les Provinces
qui leur appartiennent le long du
Nieper.
Si les camps Autrichiens ſont contremandés
, ceux qui doivent ſe tenir en Prufſe
& en Saxe auront lieu. Celui qui s'affemblera
près de Stade durera dix jours ; il ſera
commandé par le Lieutenant-Général de
Welshein , & compoſé de quatre bataillons
d'infanterie , ſavoir , deux de Bock & deux
C4
(56 )
de Charnhorst , dont l'un eſt déja à Stade ;
& l'autre à Harbourg ; il y aura auſſi les
deux régimens de cavalerie de Breucer &
de Weltheim. Les mêmes lettres ajoutent
qu'on eſt occupé à démolir les ouvrages de
la fortereffe de Stade ; on a commencé par
les ouvrages extérieurs , & déja la porte la
plus avancée eſt abbattue. On y emploie
au moins 1 ſo ouvriers par jour.
" Vers le commencement de ce mois , écriton
d'Autriche , il arriva dans une ville Impériale ,
un Courier avec une lettre d'un Ambaſſadeur Anglois
, & qui diſoit avoir une commiffion très-preffée.
Cette lettre étoit adreſſée au Réſident Anglois ,
dans cette ville , à qui il la remir . Celui - ci l'ayant
lue , lui demanda s'il avoit beſoin d'argent ; non ,
répondit le Courier , mais ſi j'avois une cinquan
caine de louis encore , cela avanceroit mes affaires.
J'ai ordre de vous en donner autant qu'il vous
en faut , répliqua le Réſident. Le Courier alors
tira ſa bourſe , qui étoit affez pleine , compta , &
après avoir réfléchi un moment , trouva que cinquante
louis lui ſuffiroient. Cette ſomme lui fut
comptée; il dîna chez le Réſident , chercha auffi à
parler au Réſident Electoral Hanovrien , qu'il ne
trouva point , & partit. Le Réſident Britannique en
répondant à l'Ambaſſadeur , lui donna avis de fon
débourſement ; il apprit en réponſe que le Courier
étoit un frippon qui l'avoit abuſé par une
fauſſe lettre «.
ITALIE.
De LIVOURNE , le 18 Mars.
LE Conſiſtoire qui devoit ſe tenir à Rome
le 13 de ce mois a été reculé à un autre
( 57 )
Jour. L'Archiduc Ferdinand & l'Archiducheſſe
ſon épouſe y ſont arrivés ; à la nouvelle
de la mort du Duc de Modène , qu ils
y ont reçue , ils ont ceſſé de paroître en public;
ce n'est qu'après les premiers jours
du deuil qu'ils commenceront à prendre
part aux fêtes qui leur ont été préparées.
Les lettres de Corſe portent que le Comte
de Marbeuf , qui y commande , a reçu ordre
d'y lever des recrues pour le ſervice de la
Marine de S. M. T. C.
ON apprend de Malthe que la nuit du
26 Janvier dernier , on y a reſſenti une
ſecoufle de tremblement de terre qui a renverſé
pluſieurs cheminées , des murailles
&des maiſons entières. La coupole de la
Cathédrale a été abattue , & l'Hopital des
femmes conſidérablement endommagé. La
frayeur fit fortir de la ville les habitans qui
allèrent camper dans la campagne. Le Grand-
Maftre fit fur le champ fermer le théâtre ,
& ordonna des prières publiques. Heureuſement
perſonne n'a péri , & comme les
ſecouſſes ne ſe ſont point renouvellées ,
le calme eſt rétabli.
» On éprouve encore dans ce Royaume , écriton
de Salé, en date du 8 Janvier dernier , tous
les malheurs de la diſette. Le bled , en Novembre
&en Décembre , eſt monté dans les marchés juſ
qu'à 120 liv. la meſure , équivalente au ſeptier de
Paris , & l'orge à 80 ; mais les pluies ayant heureuſement
favoriſé les ſemailles , le prix de ces
denrées vient de diminuer. Le bled roule de 80 à
90 , & l'orge de40 à 50 ; le beurre & l'huile font
CS
( 58 )
également hors de prix ; les peuples de ces climats
qui étant plus à portée de ſe procurer des ſubſiſtances
, ſe reſſentoient moins du poids de la mifere
, ont recours aujourd'hui , pour leur nourriture
, à des racines qu'ils cherchent dans les campagnes.
Le ſud & le nord de cet Empire éprouvent
auffi le beſoin des comeſtibles , mais avec moins
de rigueur qu'ici.
On apprend de Tanger , ajoutent les mêmes
lettres , qu'une corvette de notre port (de Salé ) ,
qui devoit paſſer à Tunis , a péri dans cette rade;
on fait par la même voie que deux navires An
glois ſortis de Tanger par un vent de nordoueft
forcé , chargés de proviſions pour Gibraltar ,
ſont tombés au pouvoir des Eſpagnols ; il y avoit
àbord des Maures qui alloient eux - mêmes vendre
des boeufs dans cette place. Sans doute ils ne
ſeront pas appuyés dans la réclamation de leurs
propriétés , ſi on en juge par l'ordre de notre Souverain
, de les lui renvoyer chargés de fers
enjoignant à tous les Gouverneurs de Tanger à
Tétuan , d'empêcher qu'aucun de ſes ſujets ne
s'embarque ſur les navires des nations belligérantes
cc.
ESPAGNE.
De CADIX , le 4 Mars.
,
en
Les quatre vaiſſeaux qui ſont ſortis de
ce Port pour aller croiſer dans le Détroit
font le St-Laurent , le St- Michel , le St-
Juste , de 70 canons , & le St- Ifidore de
60 , avec les frégates le Rofaire & la Ste-
Gertrude; les chebecs le St-Louis ,le St-
Antoine &le St-Martin de 34. Ils doivent
ſe joindre au St- Jean- Baptiste de 70 , &
au St-Léandre de 56 , qui y font depuis
( 59 )
long-tems ſous les ordres du Chef-d'eſcadre
D. Barcelo .
Les vaiſſeaux qui reſtent dans ce Port au
nombre de 27 , ſe réparent avec beaucoup
d'activité. On travaille à l'armement des
douze qu'on a reçu ordre d'équiper. Ils
doivent être diviſes en deux eſcadres de
fix vaiſſeaux de ligne & deux frégates chacune
, l'une ſous les ordres du Chef-d'efcadre
D. Solano , & l'autre ſous ceux de
D. Thomaffeo, auffi Chef-d'eſcadre. Une de
ces deux divifions paroît décidément deftinée
pour l'Amérique , où elle doit eſcorter
pluſieurs bâtimens marchands , & un corps
de troupes conſidérable.
Nos lettres du camp de Saint-Roch font
en date du 2 de ce mois. A cette époque
les ennemis n'avoient pas encore recommencé
leur feu qu'ils avoient ſuſpendu ;
la garniſon continuoit de s'exercer & de
poursuivre les ouvrages qu'elle a commencés.
On s'attend à apprendre inceſſamment
que nos troupes vont ouvrir le ſiége par
le feu le plus terrible & le plus foutenu .
Tout eſt prêt. La place du côté de la mer
eſt parfaitement bloquée. Les vaiſſeaux fortis
de ce Port ſe ſont joints à D. Barcelo ,
auquel ſe ſont encore réunis les chébecs
leMurciano & le St-Antoine , qui pour ſe
tenir ſous le vent , s'étoient retirés à Ceuta.
Un noble Caftillan , qui a voulu cacher
fon nom , a offert au Roi tous ſes biens
pour le ſoutien de la guerre actuelle ; il a
c6
( 60 )
i
1
fupplié S. M. d'accepter dans ce moment
pour le ſervice de l'armée 100,000 arrobes
de vin , 20,000 de paille , 1000 bêtes à
cornes & 30,000 piaſtres fortes en argent
comptant.
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 28 Mars.
ON eſt toujours dans l'attente des nouvelles
de l'Amérique Septentrionale , & on
n'eſt pas fans inquiétude ſur le fort des
vaiſſeaux & des troupes embarquées au
nombre de 9000 hommes , & parties de
New Yorck le premier Janvier. Le projet
du Général Clinton & de l'Amiral Arbuthnot
étoit de détruire d'abord les vaiſſeaux
François qui ſont reſtés dans la baie de
Chesapeak , & de marcher enſuite vers la
Caroline Occidentale. Leur filence ſemble
à quelques perſonnes annoncer des déſaftres
plus grands que celui d'avoir manqué
leur expédition. En attendant on s'empreffe
de publier que la Géorgie eſt ſoumiſe ;
qu'elle a rappellé ſes délégués au Congrès ,
& qu'ainſi un anneau de la chaîne qui
uniffoit les Etats de l'Amérique Septentrionale
eſt déja rompu. Mais malheureuſement
perfonne ne croit à cette nouvelle ,
parce qu'on en a trop ſouvent publié de
pareilles qui ne ſe ſont pas confirmées.
On fait que les frégates Françoiſes parties
de Charles- Town le 24Janvier, n'ont rien
( 61 )
rapporté qui reſſemble à ces bruits ; elles
ont laiſſé cette Ville dans le meilleur étar
de défenſe & avec de nouvelles fortifications
qui la mettent à l'abri de toute entrepriſe
, & ne permettent pas de la réduire
ſans un ſiége en règle & très- long.
En voulant faire des conquêtes , nous
devons' fonger à garder ce que nous pofſédons
; les Eſpagnols arnient ; le Général
Campbell a reçu avis à Penfacola que
D. Galvez , Gouverneur de la Louifiane
, a reçu un renfort de la Havanne ,
& qu'il fait embarquer des troupes pour
quelque expédition deſtinée , dit- on , pour
cette place ou pour Mobile. La garnifon
de Penſacola conſiſte , dit-on , en 800
hommes , & fi le renfort que l'on y attend
arrive bientôt , elle ſera en état de ſe défendre.
Il y a , à ce que l'on affure , so
pièces de canons de 32 à 9 livres de balles ,
montées ſur les ouvrages , outre un fort à
trois quarts de milles de la ville où il ya
32 canons , un train d'artillerie confidérable
, &c .
Le deſſein des François de faire paſſer
des troupes en Amérique , va ſans doute
nous forcer d'évacuer entièrement le continent
L'eſcadre qui s'équipe à Breſt pour
cette expédition eſt ſur ſon départ. On dit
qu'auſſi-tôt que la Cour en a reçu avis ,
il a été ordonné à l'Amiral Graves de .
ſe préparer à ſuivre M. de Ternay pour
obſerver ſes mouvemens ; mais l'exécution
( 62 )
de cet ordre n'eſt pas encore prochaine ,
il faut des vaiſteaux , & ils ne peuvent être
prêts de fi-tôt. On peut juger des retards
qui empêcheront l'Amiral Graves de partir
de quelque tems , par ceux qu'a éprouvés
le Commodore Walfingham ; le 26 , il
étoit encore à attendre le vent. Quelques
perſonnes ſont prêtes à parier que le Comte
deGuichen ſera arrivé aux Iſles avant qu'il
ait quitté le Port ; & les François auront ,
pendant huit grandes ſemaines au moins ,
une ſupériorité conſidérable ſur l'Amiral
Rodney.
La gazette de la Cour nous a donné hier
les nouvelles ſuivantes :
>> Le Capitaine Byron , Cominandant la Frégate
de Sa Majesté, la Proferpine , eſt arrivé le 21 de
ce mois au foir , avec des dépêches du Contre-
Amiral Hyde Parker , qu'il a quitté le 24 du mois
dernier, à la hauteur d'Antigoa.
L'Amiral donne avis de l'heureuſe arrivée du
Chevalier Hyde Parker , ſur le Phænix , à la
Barbade , avec le Général Vaughan , les troupes
& les vaiſſeaux marchands ſous ſon convoi . Il
marque en même tems que c'eſt ſon intention
d'accompagner le Chevalier Hyde , avec les troupes
& les bâtimens marchands deſtinés pour la
Jamaïque , juſqu'à l'iſſe d'Antigoa , qui eſt ſur
leur route.
L'Amiral ajoute que M. de la Mothe-Piquet ,
s'étant échappé de la Baie du Fort -Royal de la
Martinique avec ſept vaiſſeaux de ligne & une
frégate , il avoit diviſé fon eſcadre , donnant neuf
des vaiſſeaux au Commodore Colingwood , & en
réſervant pour lui un nombre égal , avec lequel
il s'étoit mis auſſi - tôt à la pourſuite de l'ennemi.
( 63 )
La Division du Commodore en eut connoif
fance le 8 Février , & elle ne différa point à lui
donner chaffe , mais elle eut le chagrin de le
voir s'échapper , à la faveur d'une briſe qui régnoit
le long de la côte , & entrer dans la rade
de la Baſſe-Terre de la Guadaloupe , où il s'eſt
mis à l'abri ſous le canon du Fort. Le Commodore
a continué à croiſer , entre cette Iſle & la Martinique
dans la vue d'intercepter M. de la Mothe-
Piquet s'il tentoit de retourner au Fort- Royal.
L'Amirauté annonce auſſi une Lettre de l'Amiral
Peter Parker , datée de la Jamaïque le deux
Décembre par laquelle il envoie une liste des
21 priſes du 25 Mai au 14 Novembre.
Nos papiers ne manquent pas d'annoncer
que les troupes amenées par le Général
Vaugham vont tenter la repriſe de Saint-
Vincent & de la Grenade. D'autres leur
font attaquer la Guadaloupe ; ils ne manquent
pas d'obſerver que l'Amiral Rodney
avoit pris cette Ifle pendant la guerre dernière;
ils ne doutent pas qu'ils ne la reprenne
encore une fois , & qu'il ne ſoit
actuellement arrivé ; mais s'il eſt arrivé ,
le Comte de Guichen doit l'être auffi ; il
avoit de l'avance , & la ſupériorité eft
pour les François ; on n'ignore pas que
Rodney n'a conduit que quatre vaiſſeaux ;
que l'état de ceux de l'Amiral Parker doit
être fort mauvais , puiſque de fon aveu ,
il n'en a mené que neufà la pourſuite de
M. de la Mothe-Piquet , qui lui a échappé ;
on eft perfuadé que fi les autres avoient
été en état de le ſuivre , il les auroit pris
avec lui car enfin ce n'eſt pas avec neuf
( 64)
vaiſſeaux qu'on peut ſe flatter d'en intercepter
& d'en prendre à 8 ; il faut s'affurer
au moins une ſupériorité plus décidée.
Ce que des lettres particulières difent , &
que la Cour ne dit point , c'eſt que M. de
la Mothe-Piquet eſt entré à la Guadaloupe ,
en eſt ſorti , y eſt rentré , ſans que Parker
ait pu l'en empêcher.
Nos Miniſtres commencent à parler de la
ſtotre de la Manche ; felon les apparences
elle ſera composée de 35 vaiſſeaux de ligne ,
le Chevalier Hardy en aura, dit-on, le commandement
, & l'Amiral Barington , qui
montera le Barfleur, de 90 , la commandera
en ſecond. On a fait un magnifique tableau
de l'état de notre marine ; nous aurons , dit-
011 99 vaiſſeaux de ligne au commencement
du mois prochain. On oppoſe à ce
tableau celui qui offre les vaiſſeaux que nous
avons eus à deux époques différentes.
Vaisseaux en Commif- Vaiſſeaux en Commiffion
en Juin 1759 . fion en Juin 1779 .
Vaiſſeauxdu premier
&da ſecond rang pour
recevoir les matelots
preffés.
Vaiſſeaux propres
au ſervice de 60 c. &
au-deſſus .
Vaiſſeaux du 2e. , du
4e.&du se. rang pour
recevoir les matelots
4 preffés.
Vaiſſeaux propres
au ſervice de 60 c. &
au-deſſus.
Ditto de jo & au-
. 86
:
21 deffus.
Ditto de jo & audeffus.

Frégates du se. rang 37
Frégates du 6e. rang. 37
Corvettes.. 47 •
6
76
• 1
Frégates du se. rang. 35
Ditto du 6e, rang...so
Corvettes. • . • 19
!
( 65 )
Bombardes.
Brûlots.
14 Bombardes. ... ,
8 Brûlots.
'Total en 1779 .. 268 Total en 1779. . . ..
10
241
Le Roi a donné à l'Amiral Rodney la
charge de Lieutenant-Général des troupes
de la Marine , vacante depuis long-tems
par la démiſſion de l'Amiral Palliſer .
>>>Cette faveur , dit un de nos papiers , n'a pas été
accordée volontiers ; mais les Miniſtres n'ont pas
ofé ſe refuſerà un acte de juſtice ſollicité par la reconnoiſſance
de la Nation. Ils voient avec peine les
ſuccès de cet Amiral , & ils cherchent à les atténuer ;
il ne tiendra pas à eux qu'il n'ait la deſtinée des
Howes , des Keppel , &c.; ils diſent que les Eſpagnols
n'avoient , dans la Baie de Gibraltar , que 2
vaiſſeaux dont il auroit pu s'emparer aifément. L'Amirautén'ignore
cependant pas que cela étoit impof.
fible, parce que les Eſpagnols les avoient rapprochés
du rivage& avoient élevé des ouvrages autour d'eux .
L'Amiral Digby a laiſſé échapper la plusgrande partiedu
convoi François deſtiné pour l'Inde; & les Miniſtres
nedifent rien. La raiſon eſt que l'AmiralDigby
eſt ami du Chevalier Hugues Palliſer. Si Rodney cût
fait une pareille faute, ils n'auroient ceffé de crier
contre lui.
Les ſéances du Parlement , juſqu'au 24
de ce mois qu'il s'eſt ajourné au 10 Avril ,
à cauſe des vacances de Pâques , ont été
très-actives. L'accuſation que M. Luttrell
avoit portée contre le Lord North , au ſujet
de l'élection d'un Membre du Parlement
pour le Bourg de Milborn , dans laquelle
il l'accuſoit de corruption & de menées
illicites , a occupé deux ſéances , au bout
deſquelles le Lord North a été blanchi ; il
( 66 )
2
y avoit fûrement eu quelques menées; mais
il n'étoit pas clair que le Miniſtre en fût
l'auteur : en Juſtice il faut des preuves évidentes
; les probabilités étoient bien contre
lui , mais elle ne ſuffifoient pas.
Dans la ſéance du 20 M. Burke fit lecture
de fon bill , dont quelques clauſes paſsèrent
; mais celles de la ſuppreſſion des Tréſoriers
de la Chambre & de la Maiſon du
Roi furent rejettées , malgré les efforts qu'il
fit pour les faire admettre. Un de nos papiers
contient à ce ſujet les réflexions ſuivantes.
>>>Le Lord North a fait ſon profit de l'affection
dont les coeurs ſont plus ou moins remplis pour
la perſonne du Roi , & ſous le prétexte qu'en
ſupprimant la charge de Tréſorier de ſa maiſon,
ce feroit manquer d'égard envers le Roi , & l'expoſer
à une trop grande gêne dans ſes moyens ,
il a obtenu de la Chambre de faire rejetter cet
article du bill de M. Burke ; mais il n'a pas ofé
riſquer de faire compter les voix pour le bill ,
tendant à faire exclure de la Chambre les Entrepreneurs
qui prennent des marchés ſecrets du
Gouvernement.
Quelques perſonnes craignent que la Chambre
des Pairs ne rejette le bill pour la ſuppreſſion du
Bureau du Commerce ; mais il eſt douteux , quelque
portée que puiſſe y être la majorité de cette
Chambre, qu'elle oſe toucher à ce bill , qui ayant
un objet burſal eſt abſolument du reffort exclufif
des Communes.-Un des plus forts indices qu'on
puiſſe avoir , que l'Amérique est généralement
regardée en Angleterre comme perdue pour la
Métropole & détachée d'elle ſans retour , c'eſti
le ſuccès qu'a eu dans la Chambre cette abolition
d'un Bureau qui avoit l'Adminiſtration des Colonies
.
( 67 )
L'affaire de la Compagnie des Indes a été
miſe ſous les yeux de la Chambre des Communes
le 21 de ce mois.
>>>Le Lord North propoſa qu'il fût donné avis que
le principal ou la dette de 4,200,000 liv. ft. & tous
les arrérages dûs & payables en conféquence par la
Nation à la Compagnie unie des Marchands faiſant
le commerce des Indes Orientales , ſera payé le s
Avril 1783 , conformément à la faculté de rachat
ſtipulée dans ledit acte «.
,
M. Fox s'éleva le premier contre cette motion.
>> N'eſt - ce donc pas aſſez pour le Lord North
s'écria - t-il , de nous avoir fait perdre l'Amérique ?
Eſt-il déterminé à ne quitter ſa place que lorſqu'il
aura réduit les poſſeſſions de la Couronne à l'Ifle
ſeule de la Grande - Bretagne ? Quel bien peut - il
réſulter de la préſente motion , ou plutôt quel mal
ne doit- elle pas produire ? Cette motion eſt la
menace la plus vaine & la plus puérile , faite dans
un moment où ce Miniſtre ſait qu'il ne peut ou
ne veut la mettre à exécution. Pourquoi donc la
fait- il ? Il ne peut avoir qu'un objet , celui d'anéantir
les poffeſſions de la Compagnie dans l'Inde , & de
priver ſon pays des revenus immenfes qu'il tire de
ces poffeffions au moyen du commerce & de la
marine de la Compagnie. Lorſque l'on n'oſe pas
exécuter une menace ,il eſt non-feulement ridicule ,
mais dangereux de la haſarder. Que le Lord North ,
que la Chambre jettent un inſtant les yeux ſur la
ſcène d'anarchie , de confufion , de détreſſe & de
ruine qu'occaſionne infailliblement l'exécution d'une
menace pareille. Suppoſons pour un inſtant ce projet
ſérieux ; la Nation , dont il compromet fi cruellement
les intérêts , doit- elle être comptée pour rien ?
Comment cet argent ſera-il remboursé ? Le Lord
Nord ne fait- il pas qu'il fera obligé de payer la
dette au pair. Enconféquence , comme les 4,200,000
liv, ſterl. rendent un intérêt de trois pour cent , &
( 68 )
que trois pour cent ne fontque l'intérêt de ſoixante ,
il eft clair que la Nation perdra quarante pour cent
fur chaque cent livres qu'elle rembourſera. Quels
ſont ſes moyens pour affurer à la Nation les re
venus qu'elle devoit tirer des acquiſitions territo.
riales de la Compagnie ? Comment les fera -t- il
aſſurer en Angleterre ?Ne fait-il pas que la Compagnie
étoit le canal le plus propre à leur tranf
mifion ? a - t - il quelque plan pour une nouvelle
Compagnie ? a -t- il le deſſein de l'établir ſur les
ruines de celle qui exiſte actuellement ? Eſt - ce
ainſi qu'il marque ſa reconnoiſſance à des citoyens
qui ont auſſi bien mérité de leur patrie ? Il doit
ſavoir que la loi ne lui permet pas de donner
un privilége de commerce exclufifà une nouvelle
Compagnie ; où cette nouvelle Compagnie , s'il en
a une en vue , prendra-t-elle ſes fonds ? Il ne peut
ignorer que cette vaine menace fera rire l'ancienne,
Que deviendroit-il , ſi , prenant la choſe au ſérieux ,
elle vouloit ſe faire rembourſer de4,200,000 liv. ft. ?
Si elle l'exigeoit , le revenu , les acquiſitions dans
l'Inde , la Nation elle - même , tout ſeroit perdu. Si
elle s'attend à une diſſolution , elle peut mettre en
danger toutes les poſſeſſions de l'Inde , pour rapporter
en Angleterre le plus d'argent qu'il ſera
poſſible , afin de renfiler ſon dernier dividende. C'eſt
ainſi que ſon induſtrie & ſon activité , auſſi utiles
à la Nation qu'à elle-même , ſortant de leur direction
naturelle , tourneroient au préjudice & à la ruine
de la Grande - Bretagne. J'ai vu , dans les papiers
publics , les propoſitions arrêtées par l'Aſſemblée
générale des Actionnaires , & rejettées par le Lord
North. Elles n'étoient ſans doute pas toute de nature
à avoir l'approbation du Miniſtre; mais comparées
àladifſolution de la Compagnie , elles étoient auffi
avantageuſes que deſirables. Si on la détruit , la
Nation eſt ruinée ſans reſſource. Les propoſitions ,
malgré la dureté de quelques- unes , étoient , an
-
( 69 )
contraire , une ſource intariſſable de richeffes & de
proſpérité. La méſintelligence entre le Lord North
& la Compagnie , vient de ce qu'il a voulu mettre
celle- ci dans la dépendance,&je ne ſerois pas furpris
que la Compagnie ne voulût plus entrer dans aucune
négociation ſur cet objet avec le Lord North «.
Le Lord North nia formellement qu'il eût jamais
eu deſſein de ſe rendre maître de la Compagnie.
>> Je n'ai point , dit- il , deſſein de menacer ; mon
objet eſt de rendre à la Nation un bien qui lui appartient
incontestablement. M. Fox ſuppoſe à tort
que de la diſſolution de la Compagnie actuelle , &
du partagede ſes fonds , réſulteroit néceffairement
la perte pour la Nation des revenus territoriaux dans
l'Inde. Je conviens que la Compagnie , telle qu'elle'
eſt établie aujourd'hui , eſt le canal le plus sûr pour
apporter ces revenus dans le Royaume ; mais fielle eſt
atlez déraisonnable pour refufer un marché honnête
avec la nation , il eſt poſſible d'en créer une nouvelle
, & d'adopter un plan qui puiſſe prévenir les
dangers dont le revenu public eft menacé.
M. Burke s'éleva fortement contre le petit projet
de marchander avec la Compagnie , comme ſi nous
traitions avec un ennemi. Il blama l'idée de faire
notifier ſon remboursement , & la ſpéculation d'une
Compagnie nouvelle . Ce projet , dit - il , reſſemble
àcelui duMiſſiſlipi , & eſt digne d'un M. Law. Tous
ceux qui oſeroient y mettre des fonds , finiroient
par être ruinés. Je fais bien que dans ce projet
on trouve toujours des gens affez diſpoſés à être
la dupe de tout ſyſtème nouveau ; mais je ſuis bien
sûr que ceux qui feront affez foibles ou affez imprudens
pour s'aſſocier à un projet aufli fou , y perdront
leur avoir. On m'objectera que tout ce que
je dis n'eſt qu'une ſpéculation , mais l'idée d'une
Compagnie nouvelle n'eſt également qu'une ſpéculation
de Lord North , & juſqu'à ce que le tems
nous en apprenne davantage , ma ſpéculation eſt
( 70 )
i
aufli bonne que celle de ce Miniftre. Le Parlement
n'eſt pas affez au fait de l'état des choſes pour
décider un point auſſi important que de notifier à
la Compagniedes Indes que le Parlement lui rembourſera
4,200,000 livres. Avant que la Chambre
ſe détermine à une démarche auſſi téméraire , avant
que le Lord North haſarde ſa ſpéculation d'une
Compagnie nouvelle , il faut mettre ſous les yeux
de la Chambre , l'état des comptes de la Compagnie
, l'état des acquiſitions dans l'Inde , l'état des
revenus & tous les autres papiers & documens
propres àà faciliter à la Chambre les moyens de ſe
former une opinion & de ſe décider; c'eſt la rapacité
du Miniſtre qui cauſe tous nos malheurs ; en voulant
tirer un gros revenu de l'Amérique , il nous
a perdu treize Colonies. Que ceci ſerye d'avertifſement
à la Chambre , pour qu'elle ne ſe laiſſe pas
ſéduire de nouveau par l'appas d'un autre revenu.
Les efforts de l'Oppoſition eurent leur effer ordinaire
; la motion du Lord North paſſa.
Les adreſſes des deux Cambres du Parlement
d'Irlande ont fait ici beaucoup de fenfation
: la Cour en tire un eſpèce de triomphe
; mais on croit qu'elle n'a négligé aucun
moyen de ſe les procurer. Le Duc de Leinſter
, que ſon rang mettoit à la tête d'un
parti nombreux , & qui s'étoit fignalé dans
l'Oppoſition , n'a pas tenu , dit- on , contre
la promeffedequelques nouveaux honneurs ,
tels que le cordon bleu & la Charge de
Grand-Maître de l'Artillerie en Irlande.
M. Huſſey Burg , qui avoit abandonné le
parti patriotique après avoir été nommé
premier Avocat du Roi ,& qui s'y étoit jetté
de nouveau pendant cette ſéance , en a été
détaché une ſeconde fois par une penſion
( 71 )
:
de 3000 liv. fterl. , & l'expectative de la
place de Lord Juſticier en chefdu Banc du
Roi.
>> On craint bien que la ſatisfaction que la G. B.
nous a donnée , écrit- on d'Irlande , ne ſoit pas de
longue durée. Nous nous défions du moins de fa
bonne foi . M. Hely Hutchinson , Prévolt du Collége
de la Trinité à Dublin , & Membre pour la ville de
Corke , a fait part à la Chambre des Communes de
l'avis qu'il avoit reçu , que le Miniſtre du Roi à Lifbonne
avoit préſenté à S. M. T. F. un Mémoire dans
lequel elle étoit requiſe de ne pas permettre dans ſes
ports l'importation des laines ou fabriques de laines
d'Irlande , à moins qu'on n'établît dans ce dernier
Royaume , la même différence entre l'importation
des vins dePortugal & de vins de France , qui fubſiſte
dans la G. B. L'affaire n'a eu pour le moment
d'autres ſuites que quelques diſcuſſions ſur le traité de
Lisbonne. Mais elle ſera repriſe après les vacances
qui finiront le 11 Avril «.
Les apperçus politiques ſuivans peuvent
donner une idée de la ſituation de l'Angleterre
: le premier eſt du 18 de ce mois.
ود >>L'attention dupublic s'eſt portée principalement
fur les opérations Parlementaires , qui peuvent faire
le mieux connoître au peuple le caractère & les
diſpoſitions de ſes repréſentans. Dans les aſſemblées
& afſociations des Comtés , avec quelle activité
n'a-t-on pas dreffé des pétitions pour ſupplier la
Chambre des Communes , de diminuer la diſſipation
del'argent de la Nation , & de former un plan d'économie
avant d'octroyer aucune nouvelle taxe , ou
de rien ajouter au fardeau dont le peuple eſt déja
furchargé ? Avec quel empreſſement les Membres
de chaque Comté ne ſe ſont-ils pas engagés à préſenter
ces pétitions &à leur donner tout l'appui poffible
? Ils les ont à la vérité préſentées , mais ils les
( 72.)
ont laiſſées tranquillement ſur le bureau , tandis qu'ils ont expédié l'affaire du Miniſtre avec une célérité
inconcevable , ce qui étoit le moyen le plus für de nejamais finir l'affaire du peuple. Le lundi 13 , on ſe débat toute la nuit pour ſupprimer un Bureau de Commerce , ce qui n'eſt pour la Nation qu'un objet
dequelques millions de 1. ſt. par an;ſurcettepropoſi- tion , il ſe trouve dans la Chambre plus de 400 Membres , & à trois heures du matin, la queſtion
paſſeà l'affirmative. Le mercredi 20, M. Wilkes à cinqheures après- midi , gagne ſur laChambre qu'elle
aille aux voix , & il en a pour lui 101 contre 113 ; mais le même ſoir àonze heures lorſqu'il s'agit de voter 12 millions ſterl. , & d'impoſer de nouvelles
taxes ſur le peuple déja ſurchargé du poids d'une
infinité d'autres charges , il ne ſe trouve que 144 Membres pour voter , & il n'y en a que neufou dix qui élèvent la voix pour demander l'effet de leurs pétitions, c'est-à-dire, qu'il ne ſoit queſtion des taxes qu'après que les demandes du peuple auront été entendues & effectuées. Le jeune Lord ( Gordon ) qui inſiſta pour qu'on allât aux voix en faveur du peuple, fut découragé & baffoué par les inſtigateurs mêmes de ces pétitions & aſſociations. Juſques à quand le peuple ſe laiſſera-t-il mener comme une bêtede ſommepardes courtiſans & de faux patriotes ? Si jamais il y eût un emprunt énorme & un impôt onéreux qui méritaſſent d'être examinés &diſcutés
bien ſcrupuleuſement & bien folemnellement , ce ſont ſans contredit ceux dont il eſt queſtion ; car preſque tous les articles de cet impôt ſont déja fur- chargés de droits. Cependant une motion eſt faite &agrééeunanimement pour prendre en conſidération
les plaintes du peuple après les Fêtes. Quant à la beſogne du Miniſtre , il faut qu'elle ſoit faite avant les Fêtes. C'eſt une différence prodigieuſe au déſa- vantage du peuple. Le Parlement ne pourra peut-être plus redreffer un ſeul grief après que les ſubſides
auront
( 73 )
Curont été octroyés. Il ne doit pas s'y attendre. Les
patriotes oferont- ils foutenir les regards de leurs
pétitionnaires& de leurs aſſociés ; pourront- ils s'excuſer
vis-à-vis d'eux d'avoir abandonné la Chambre ,
au moment même , à l'heure préciſe où l'on
attendoit qu'on allât aux voix fur la motion du Chevalier
George Yonge , pour faire le rapport du progrès
du Comité cc.
>> Les accuſations & les récriminations vont leur
train entre les Députés & le Miniſtre relativement à
1a corruption d'un Bourg. Les Bourgs proſtitués ,
feront achetés & vendus juſqu'à ce que la conſtitution
foit rétablie par des Parlemens annuels ou triennaux.
Ces Parlemens remédieroient bientôt à ce
mal & à beaucoup d'autres « .
>>Quoi qu'on ait beaucoup parlé de la retraite du
Miniftre , ceux qui ſe prétendent bien inftruits , aſſurent
qu'il n'en eſt rien & qu'il tient dans ſa place
plus fermement que jamais . Il a trop de crédit à la
Cour& il s'entend trop bien avec les Chefs de l'Oppoſition
pour quitter ſon pofte. Dès qu'il a le deſſous ,
ou qu'il eſt pourſuivi de trop près , ils envoient à
ſon ſecours un détachement de troupes légères , ou
bien ſes adverſaires quittent le champ de bataille
pour lui laiſſer la victoire. Le bruit de ſa retraite ſem.
ble être une fineſſe de Cour , dont on uſe vis- à- vis
de la minorité , pour l'engager doucement à approuver
le Budget. Si cela eſt ainfi , il a réuffi « .
>>>En attendant , toute affaire Nationale reſte ſuſpendue.
La ſaiſon avance ſans qu'il paroiſſe aucun
préparatif pour la campagne prochaine Point de
grande flotte qui s'aſſemble à Spithéad . Point de
Commandant en chef de nommé . Point de flotte
d'obſervation dans la Manche ou dans la Baie , pour
bloquer la flotte de Brest , pour empêcher la jonctiondes
Eſpagnols & des François , pour diviſer leurs
forces& les battre ſéparément. Rien de tout cela.
Les choſes iront auſſi mal cet été que l'éré dernier.
& Avril 1780 . d
( 74)
Nous laiſicrons auxEſpagnols la liberté de joindre
tranquillement leurs Alliés; nous permettrons aux
uns & aux autres de s'exercer & d'adopter une meilleure
diſcipline qu'auparavant ; de revenir ſur nos
côtes , de pouffer nos petites eſcadres fugitives dans
des coins &dans des trous , d'interrompre notre
commerce , de balayer la Manche , d'enlever tout
ce qui ſe rencontrera ſur leur route , & de s'arroger
encore une fois l'empire de la mer. Le tout , parce
qu'il n'y a ni conduite , ni vigueur , ni courage chez
nos Miniſtres d'Etat , qui ſe contentent de faire paradede
leur habileté dans les Finances , quoi qu'il foit
de la plus grande notoriété , qu'ils font les plus mauvais
Financiers de l'Europe". :
>> L'Amérique Septentrionale ne ſera ni renforcée
ni abandonnée , elle reſtera dans ſon même état de
langueur , de guerre , de rébellion , de dévaſtation ,
d'anarchie &de confufion.On ne ſonge point à faire
connoître à ſes habitans leurs propres intérêts , &
leurs devoirs envers la métropole , & on ne ſe dé
cide point à les laiſſer choiſir la forme de Gouver.
nement qu'ils doivent prendre. Certes l'une ou l'autre
de ces réſolutions ſeroit infiniment préférable à ce
fimulacre deguerre que nous faiſons ſi ridiculement
depuis cinq années : l'époque du lunatiſme Britannique
cc.
L'autre apperçu eſt du 24.
>> La flotte de la Jamaïque a éprouvé pendant
La traverſée , un très-gros tems qui a diſperſé tous
les vaiſſeaux. On eſpère cependant que lorſque les
traîneurs feront tous arrivés , le mal ne ſera pas
auſſi grand qu'on l'avoit d'abord appréhendé. Il
eft déjà rentré quelques-uns des bâtimens que l'on
avoit dit pris. La ſemaine prochaine nous aurons
vraiſemblablement des nouvelles plus fatisfaiſantes
de cette flotte précieuſe. La perte occaſionnée par
le naufrage du Leviathan eſt énorme, mais heu
reuſement on a ſauvé beaucoup de grains de l'E
( 75 )
quipage. Au ſurplus la fotte partie pour les Ifies
de l'Amérique , le 25 Décembre , n'a pas été aufir
contrariée. On vient d'apprendre qu'elle est arri
vée ſans accident à ſa deſtination.
Nous recevons du dehors peu de nouvelles ſur
leſquelles on puiſſe compter. Il circule à la vérité
certainsbruits ſur des évènemens dont les uns font
poſſibles & les autres très-improbables , pour ne
pas dire même deſtitués de tout fondement.
,
Les affaires parlementaires continuent d'être fur
lemême pied que la ſemaine dernière. Les Patriotes
ayant déſerté l'étendart du peuple au moment
où la victoire alloit ſe déclarer pour eux , n'ont
pû parvenir depuis à ſe rallier. Le Miniſtre a re
pris ſon aſcendant & il a tout emporté de haute
Lutte, Sa manière de traiter la Chambre des Communes
est vraiment curieuſe & fingulière aux yeux
d'un obſervateur attentif. Il commence par annoncer
un grand emprunt de douze millions qu'il
a négociés ſecrètement à un très -gros intérêt. On
vote l'argent & les conditions faannss ſavoir un mot
des taxes deſtinées à y faire face, ſans même jetter les
yeux ſur les chiffres , car fi la Chambre eût eu
cette attention , jamais elle n'auroit pû faire un
pareil vote. Dix jours après le Miniſtre propoſe
des taxes qui ſont votées avec auſſi peu de cérémonie.
Seulement lorſqu'on va aux voix il ſe trouve
en tout dix amis de la Nation , contre un nombre
treize fois plus conſidérable de Partiſans du Miniſtre.
Quelque-tems après il préſente le rapport
du Comité , les Patriotes s'y oppoſent
demandent que ce rapport ſoit différé juſqu'à ce
qu'on ait entendu les pétitions du Peuple «.
,
&
Le Miniſtre leur dit qu'il eſttrop tard : >> Qu'après
avoir voté un emprunt de douze millions , la
Chambre ne peut ſe diſpenſer de voter les taxes
arrêtées dans le Comité , ou des taxes productrices
dz ..
( 76 )
les
qui rendent la même ſomme ". Il ajouta : » Si la
Chambre approuve actuellement le rapport
taxes ne pourront etre impofées qu'après que les
pétitions auront été difcutées , parce qu'il eſt poffible
que le Bill paſſe avant ce tems , & la Chambre
pourra s'y oppoſer dans toutes les ſéances où il
ſera queſtion du Bill «. Mais ces oppofitions ferontelles
efficaces , feront - elles même plus praticabies
avec les nouvelles entraves données a la Chambre ?
C'eſt un problême dont je laiſſe la ſolution au Lord
North . On trouvera certainement plus de ſophif.
mes que de raiſons dans un pareil diſcours. Telle
eſt cependant la logique Miniſtérielle qui détermine
les ſfuffrages de la Chambre des Communes. C'eſt
ainſi que les Repréſentans de la Nation ſe laiſſent
engager à donner leur fanction à l'octroi de ſommes
immenfes , diffipées avec une profuſion ſcandaleuſe ,
& aux charges énormes dont on accable leurs Con
tituans , fans raiſon & fans fruit.
Jamais un Dictateur Romain , jamais Céfar luimême
n'a ſignifié avec plus de hauteur , que le Lord
North , ſes volontés ſuprêmes à un Sénat ſoumis &
obéiſſant. Mais de tous ces actes de deſpotiſme , le
plus extraordinaire , le plus inoui , le plus impolitique
& le plus injuste , c'eſt , ſans contredit , la
motion de ce Miniſtre ſur la diſſolution prochaine
de la Compagnie des Indes. Une grande ſociété
de commerce , qui poſsède une branche précieuſe
de l'Empire , & fournit au Gouvernement un revenu
conſidérable , en même tems qu'elle lui prête
un appui ſolide , eſt condamnée ſans être entendue ,
ſans qu'on lui ait fait ſon procès , & fans qu'on ſache
ſon crime ! Et pourquoi cela ? >> Parce que moi , le
Miniftre , j'ai offert à la Compagnie , pour lui renouveller
ſa Charte , des conditions qu'elle n'a pas
reçues humblement à genoux. Il eſt vrai que vous ,
Membres de la Chambre , vous ne connoiffez rien
du tout de l'affaire que ce que les papiers publics
(77 )
vous en ont appris ; mais moi, j'ai connoiſſance de
toute la convention , tant publique que particulière ,
avec les Directeurs & avec les Actionnaires. Ceux- ci
ont ofé avoir un ſentiment & maintenir ce qu'ils appellent
leurs juftes priviléges ,&ils ont propoſé un
plan différent du mien. Vous n'avez donc beſoin ni
de délibérer , ni de vous débattre ſur cette affaire ;
(car comment le pourriez -vous ſans renſeignement ? )
vous n'avez ſeulement qu'à concourir avec moi
dans mes meſures pour appuyer mon projet ; laiſſezmoi
juger & agir pour vous & pour la Nation.
Bien-tôt je réduirai ces puiſſans Nababs de l'Inde à
une ſoumiſſion ſans bornes vous les verrez humblement
proſternés à mes pieds & aux genoux de
la Chambre , accepter toutes les conditions qu'il me
plaira de leur accorder. C'eſt pour cela que je fais
la préſente motion , afin de les terraſſer d'abord
&enfuite de leur commander de ſe relever. Ils ſe
lèveront & tomberont , ſuivant mon bon plaiſir , &
à ma volonté. Ils accepteront mes propoſitions ,
ou ils ſeront caffés , & il ſera établi une autre
Compagnie , ſur un plan tout neuf , & de ma
façon".
,
Sous quelque couleur que le Lord North préſente
les choſes , telle eſt certainement la teneur de fon
langage& de ſa conduite ; & en dépit des meſures
que les Actionnaires vont ſe preſſer de prendre pour
donner à l'Univers une connoiſſance exacte de l'affaire
, il va ſe répandre chez les François , les
Eſpagnols , les Américains & les Puiſſances Afiatiques
ennemies , que le Gouvernement Britannique
a menacé la Compagnie d'une diſſolution , & ils
tâcheront d'en tirer avantage Bien plus , les Puiffancės
amies dans l'Inde ſeront allarmées de l'orage
qui ſe prépare , & abandonneront l'édifice prêt à
s'écrouler , de peur d'être écraſées ſous ſes ruines ;
& les Employés de la Compagnie , qui s'attendent
à ſa deſtruction , & qui eſpèrent qu'elle ne pourra
d3
(78)
pas leur faire rendre compte de leur adminiſtration.
ſe croiront tout permis pour s'enrichir & pour élever
lear proſpérité ſur la ruine de leur pays.
Sans contredit, le Lord North eſt le plus grand
Miniſtre que nous ayons eu jamais ....... pour
nourrir une rebellion , pour ſuſciter des révolutions,
& pour démembrer l'Empire. Il ne lui a fallu que
cinq ans pour nous faire perdre I Amérique , &
quelques Ifles. Il n'en demande que trois pour
détacher & abattre la Compagnie des Indes
avec toutes ſes liaiſons & dépendances. Encore
quelques années , & il réduira ce vaſte Empire au
petit Royaume de la Grande-Bretagne. Et qui ne
mettroit pas une confiance ſans bornes dans un
Miniftre auffi accompli , dans un Politique auffi
consommé , dans un homme d'Etat auſſi profond !
ÉTATS -UNIS DE L'AMÉRIQUE SEPT .
De Philadelphie le premier Janvier. Les
nouvelles diſpoſitions du Congrès , aidées
du ſuccès des négociations faites en Europe ,
pour faire paſſer ſur le Continentdeseſpèces
quiy font heureuſement arrivées , ont relevé
le crédit du papier monnoie qui devient
dejour en jour plus rare.
Il a été expédié au Gouverneur de la
Virginie pluſieurs exprès pour l'informer de
l'armement qui ſe fait à New-Yorck , où
l'on embarque 3000 hommes dont la moitié ,
ſous les ordres du Général Clinton , peut ſe
porter dans cette province , & l'autre agir
contre la Georgie. En exhortant le Gouverneur
à ſe préparer à une vigoureuſe défenſe ,
on l'a informé que 4000 Américains , ſous
les ordres du Lord Stirling , ſe rendront à la
(79)
fource de l'Elk , d'où ils pourront être tranf
portés par eau en Virginie.
On envoie auffi des troupes dans la Caroline
vers laquelle un renfort de 3000
hommes eſt en marche. Nous attendons auffi
des ſecours efficaces d'Europe ; nous ſavons
que la France & l'Eſpagne porteront fur
divers point des forces redoutables qui forceront
nos ennemis à ſe partager , tandis que
quelques corps viendront nous joindre &
nous feconder. Jamais nous n'avons eu d'efpérance
mieux fondée qu'à préſent de voir
mettre promptement fin à cette guerre ; la
campagne prochaine ſera vraiſemblablement
ladernière.
De Willamsboroug en Virginie le 12
Janvier. On vient de lever ici les I s millions
dedollars que le Congrès avoit ordonné de
lever dans notre province pour ſa part de
la fomme qu'il a fixée pour réduire la dette
Américaine , &pour régler le cours du papier.
Ce dernier paiement a paru d'abord un
peu lourd aux habitans ; mais ils commencent
déja à reſſentir l'effet de cette meſure ; le papier
qui perdoit abeaucoup hauffé ; & il y a
grande apparence que ſi nous faiſons quelqu'emprunt
au - dehors , notre dette ſera
bientôtéteinte.
FRANCE.
De VERSAILLES , le 4 Avril.
LES cérémonies de la Semaine- Sainte
1
d4
(80 )
ont eu lieu à l'ordinaire , à la Cour; il n'y
eut point de Sermon le Jeudi Saint chez le
Roi , parce que l'Abbé d'Eſpagnac , Chanoine
de l'Egliſe de Paris & Grand-Vicaire
de Sens , qui devoit prêcher la Cène devant
S. M. , ſe trouva mal au moment de monter
en chaire & hors d'état de prononcer ſon
diſcours. S. M. lava les pieds à 12 pauvres
& les fervit à table. Le Prince de Condé ,
Grand- Maître de France , à la tête des Maîtres-
d'Hôtel de S. M. , précéda le ſervice ,
dont les plats furent portés par Monfieur ,
Monſeigneur le Comte d'Artois , le Duc
d'Orléans , le Duc de Chartres , le Duc de
Bourbon , le Prince de Conti & le Duc de
Penthievre , & par les principaux Officiers
de S. M.
4
Les mêmes cérémonies eurent lieu chez
la Reine , où l'Abbé Rouſſeau , Prédicateur
ordinaire du Roi , Vicaire-Genéral d'Alby
& Chanoine de Chartres , prononça le Ser
mon de la Cène. S. M. lava les pieds à 12
pauvres filles , qu'elle ſervit enſuite à table.
LeMarquis deTalaru , premier Maître-d'Hô
tel de la Reine , précéda le ſervice , dont les
plats furent portés par Madame , Madame
la Comteſſe d'Artois , Madame Elifabeth de
France , Madame la Ducheſſe de Chartres ,
Mademoiſelle de Bourbon , ainſi que par les
Dames du Palais de la Reine .
Le 27 , le Roi revêtu de l'habit de l'Ordre
du Saint-Eſprit ſe rendit en cérémonie à l'Egliſe
de la Paroiſſe de Notre-Dame , où il
1
. (81 )
communia par les mains du Cardinal de
Rohan. Le lendemain la Reine s'y rendit
auſſi en cérémonie , où elle communia des
mains de l'Evêque de Laon , ſon Grand-
Aumônier.
De PARIS , le 4 Avril.
SELON les lettres de Breſt , on travaille
ſans interruption à l'armement de l'eſcadre
de M. de Ternay ; dès le 18 du mois dernier
le Neptune , l'un des vaiſſeaux de cette expédition
, étoit déja en rade ; d'autres l'ont ſuivi
de près : la groſle artillerie qu'on y attendoit
de St-Malo & du Havre , arrivoit ſucceſſivement.
Le jour de l'arrivée de M. de Rochainbeau
, portent quelques lettres , il entra avec
lui , dans Breſt , 400 chariots chargés de canons
, boulets , &c. & de tous les autres
uſtemfiles néceſſaires à une grande armée...
On apprend du Havre que la nuit du 24
au 25 , le convoi deſtiné pour Breft , & conſiſtant
en 15 voiles , appareilla avec un vent
favorable ſous l'eſcorte de la corvette le Serin
, de deux gabarres & d'une caiche ; cela
fait préſumer qu'on eſt inſtruit que la petite
efcadre ennemie qui a paru ſur nos côtes a
été forcée de s'en éloigner. Les frégates & les
corvettes qui croiſent à l'entrée de la Manche
& qui reviennent fréquemment faire
leur rapport à Breſt , ne diſent point en effet
que l'ennemi ait de grandes forces dans ces
parages ; & on a raiſon de croire que nos
convois ne feront point inquiettés.
ds
1
( 82 )
:
On ne frete pas moins de mille tonneaux
ici , écrit- on de Saint-Malo , & l'on ne peut mettre
plus d'activité dans l'équipement des navires.
Nous apprenons que le convoi de Cherbourg ,
a été forcé de relâcher à Cancale ; il y eſt en fûreté
, car cette rade vient d'être fortifiée depuis la
dernière apparition des Anglois , de manière qu'elle
eſt à l'abri d'un coup de main : on a placé 18 canons
& quelques mortiers ſur la pointe la plus
avancée , ce qui eſt ſuffisant pour arrêter les efforts
de l'eſcadre la plus nombreuſe «.
Les derniers avis que l'on a reçus de l'Amérique
Septentrionale , portent que les ennemis
ont été attaquerM.de Vaudreuil dans
la baie de Chesapeak avec 3 vaiſſeaux de
ligne. Le Fendant & le Fier Rodrigue , s'emboſsèrent
ainſi qu'une frégate , de manière
qu'il ne fut pas poffible de les entamer.
Arbuthnot ſe retira avec un vaiſſeau dématé
de fon grand mât; ſans doute que la relation
de cette affaire ne tardera pas à paroître.
> Nous apprenons , écrit- on de Nantes , par les
lettres arrivées de Saint-Domingue , en date du 28
Décembre, que la diviſion, commandée par M. le
Comte de Graffe , composée des vaiſſeaux le Robuste
, le Sphynx & l'Amphion , ont fait voile du
Cap-François pour aller à la Martinique. Les mêmes
lettres annoncent que la frégate la Tourterelle
, commandée par M. de la Bretonniere ,
Lieutenant de vaiſſeaux , eſt enfin arrivée au Cap
François avec un convoi de 14 bâtimens chargés
de vivres & un corfaire de 20 canons , dont elle
s'eſt emparée pendant la traverſée. Les ennemis ,
au nombre de 3 vaiſſeaux de ligne & 2 frégates ,
l'ont obligée de relâcher avec ſon convoi au Port-
Plare , où ils l'ont bloquée pendant près d'un mois.
Les ſages diſpoſitions de M. de la Bretonniere leur
د
2
( 83 )
ont ôté tout eſpoir de s'emparer d'un convoi ſi precieux
pour la colonie. La Baie du Port - Plate
n'eſt défendue que par quelques canons de petits
calibres ;mais au moyen des batteries tirées de la
frégate & des bâtimens du convoi , qu'on a établies
à terre , & d'une chaîne de cables qui fermoit
l'entrée de la Baie , les ennemis n'ont ofé faire
aucune tentative , quoiqu'ils aient paru en avoirtoujours
eu le projet. Le Gouverneur du Cap a témoigné
à cet Officier la ſatisfaction qu'il avoit de
ſa conduite dans cette occafion ,& la Colonie l'en
a remercié publiquement «.
La frégate la Charmante de 26 canons
de 12 livres en batterie , doublée en cuivre
, & commandée par M. de Mengaud ,
a péri , dit- on , fur la pointe des Saints.
Cette frégate , partie avec le convoi pour
l'Inde , étoit revenue , comme l'on fait ,
à l'Orient , après la rencontre de la flotte
de Digby. Elle avoit été chargée depuis de
conduire quelques bâtimens à Breft , lorfqu'elle
a eu le malheur de ſe briſer en
paffant le Raz. On n'a ſauvé de l'équipage
que trente-neufperſonnes , parmi leſquelles
il n'ya , dit-on , pas un Officier. Cette
nouvelle a été apportée par un courier
extraordinaire ; on attend des lettres de
Breſt qui inſtruiront pleinement ſur les cauſes
& les ſuites de ce triſte accident , qui
ne peut être imputé qu'à l'ignorance du
Pilote- côtier , chargé de conduire la frégate.
On mande de Toulon qu'il y est arrivé
une flotte Hollandoiſe chargée de mârures ,
&pluſieurs bâtimens qui portent des bois
droits. Cet approviſionnement eſt deſtiné
( 84 )
à la conſtruction d'un vaiſſeau de 80 caanons
& de deux nouvelles corvettes. On
ſe mettra à l'ouvrage après l'armement de
l'efcadre . Le Terrible devoit être à la mâture
à la fin du mois dernier.
Suivant les lettres les plus récentes de
la Havanne , il s'y trouvoit 14 bâtimens
de guerre & 4000 hommes prêts à s'embarquer
; on ignoroit quel coup on vouloit
porter. Les Anglois ont parlé de la priſe
de Pensacola , mais il paroît que le Gouvernement
n'en fait rien , puiſqu'il n'en a
rien fait publier.
L'arrêt du Parlement de Paris , intervenu
dans l'affaire fingulière du double mariage
du Marquis de Beauveau , Enſeigne de
Vaiſſeau , vient d'être imprimé .
ככ Par fonMémoire figné d'un Avocat d'Angers,
& dont tous les papiers publics parlèrent , on a
vu que M. de B. s'étoit marié à Saint- Domingue ;
quoiqu'il le fût en France avec ſa coufine germaine ,
dont il a des enfans. Il prétendoit juftifier ce ſecond
mariage & faire déclarer légitime l'enfant
qui en étoit le fruit , fur ce qu'il avoit contracté
de bonne- foi , & après avoir reçu un extrait mortuaire
de ſa premiere femme. Il s'agiſſoit , fans
pourſuivre l'Auteur de la fabrication du faux
extrait mortuaire , de prononcer ſur le ſort de ſa
femme & de ſa fille , à laquelle il avoit été nommé
pour tuteur un Procureur en la Cour. L'Arrêt
déclare qu'il y a abus dans le mariage célébré
à Léoganne , & nul & de nul effet le contrat du
IS Mai 1777 qui l'avoit précédé , condamne le
tuteur onéraire du Marquis abſent à rendre & ref
tituer les biens & ſommes qui feront juſtifiées
=
( 85 )
avoir été reçues par lui ſur ſa dot , & en 40,000 liv.
de dommages & intérêts envers la prétendue épouſée;
& attendu la bonne - foi de celle - ci , déclare
l'enfant légitime dudit Marquis , l'autoriſe à en
prendre les noms , qualités & armes , & oblige le
pere à lui payer une penſion de 1200 liv. fauf les
droits qu'elle pourra avoir ſur ſa fucceffion «.
Les Fermiers-Généraux du Comité chargé
d'arrêter & de figner le nouveau bail , ne
pouvant témoigner leur reconnoiffance à
M. Necker par le préſent de 100,000 écus
d'uſage au renouvellement d'un bail , ont
voulu cependant lui donner une marque
de leur extrême fatisfaction ; & il a été convenu
dans l'Affemblée , lorſqu'il a été rendu
compte de ſes procédés , que puiſqu'il n'y
avoit aucun moyen de lui faire rien accepter
, il ſeroit ſupplié d'agréer du moins que
la Compagnie , cherchant à ſeconder Madame
Necker dans l'entrepriſe de toutes
ſes bonnes oeuvres lui fit l'offre d'une
fomme de 24,000 liv. par an , dont Madame
Necker diſpoſeroit en faveur de ſes Hoſpices
, ou de toute autre manière qu'elle jugeroit
à propos. Cette propofition a été
accueillie par le Miniſtre des Finances , &
il a remercié la Compagnie de ce qu'elle
a bien voulu concourir à des oeuvres de
charité.
د
>>>On a obſervéici , écrit-on de Lille, le mardi 29 Fé
vrier , à 8 heures & demie du ſoir , une Aurore
boréale des plus conſidérables , du genre de celles
qu'on nomme Tranquilles. Je n'en fus averti par
mes Domestiques qu'après 9 heures , lorſque je
foupois. Le Ciel étoit alors dans toute ſa capacité ,
1
(86 )
--
:
même dans la partie auſtrale , d'un rouge éclatant
&de pluſieurs nuances. On remarquoit ſur tout , a
une petite diſtance au midi du Zénith de notre Ville ,
un eſpace ovale d'environ dix degrés , beaucoup
plus clair & pius lumineux que le reſte du Ciel &
d'où partoient en tous ſens des rayons on faiſceaux
de lumière très- étendus & de diverſes couleurs comme
rouges , jaunes , blancs , verdâtres &c. , &
tout- à-fait diftincts du fond rouge qui coloroit tout
le Ciel & qui étoir plus foncé ſur-tout dans la
partie boréale & au couchant. Ces faisceaux lumineux
étoient fixes & fans aucun mouvement apparent,
en quoi ils différoient de ceux des Aurores
boréales ordinaires , qui naiſſent , s'éteignent ou
changent ſubitement de place par un mouvement
convulfifaffez ſemblable à celui des éclairs , & qui
d'ailleurs partent toujours du pôle Septentrional ; à
neuf heures & demie tout l'horiſon offroit le ſpectacle
le plus magnifique. La clarté étoit ſi grande
qu'on pouvoir y lire de très - petits caractères &
que beaucoup de perſonnes crurent que la Ville
étoit en feu. La matière lumineuse étoit par-tout
fi tenue qu'elle laiſſoit appercevoir le diſque des
étoiles , mais elle en abſorboit les rayons. Bien-tôt
après le foyer reſplendiſſant qui nous dominoit
preſque perpendiculairement , commença à s'éteindre
d'une manière inſenſible. On ne vit plus que
le beau rouge qui occupoit tout le Nord & le
Couchant ; à 10 heures il fut couvert à ſon tour
par des nuages qui bordoient l'horiſon de ces côtés
&qui étoient pouffés par le vent d'ouest qui avoit
foufflé aſſez fort toute la journée. Le Ciel depuis
le matin avoit été très-ſerein , le temps doux. Le
Thermomètre de Réaumur étoit à 7 & 8 degrés
au-deſſus de zéro à midi , & le Barometre à 27
pouces. Il y avoit eu les jours précédens beaucoup
de neiges & de froidure «.
En annonçant dernièrement que le Vi(
87 )
comte de Beaumont a été opéré de la pierre,
nous avons oublié de nommer le Chirurgien
habile qui a fait cette opération ; c'eſt
M. Baſeilhac , Maître en Chirurgie à Paris ,
neveu & élève du célèbre frère Coſme.
On a beaucoup parlé de cette bande de
voleurs connus ſous le nom d'endormeurs ,
dont la plupart ont été arrêtés & punis ;
nous liſons dans quelques papiers publics
le fait ſuivant à cette occafion.
>> Le Docteur.... ſe promenoit dans un jardin
public; un homme très-bien vêtu l'aborde & lui
prend- la main : - Vous ne me reconnoiffez pas ?
-Non , Monfieur , votre nom m'eſt auſſi étranger
que votre figure.-Je ſuis Négociant à Lille ,
où j'ai eu l'honneur de vous voir dans le voyage
que vous y fites il y a ſept ans.-J'ai fait un
voyage à Lille , cela est vrai ; mais je ne crois pas
vous y avoir vu. ( Ici l'inconnu tire ſa tabatière. )
-Vous offrirai-je du tabac ? - Je vous rends
graces, je n'en prends point.- Il me ſemble que
vous en preniez autrefois .-J'y ai renoncé.- Soit.
Comment pouvez - vous ne pas me reconnoître ,
moi qui ai étudié avec vous au Collège d'Harcourt
? Je vous quitte dans l'eſpérance pourtant
que vous vous rappellerez bientôt un de vos anciens
amis. L'Inconnu prend congé du Docteur qui
continue ſa promenade. Un demi-quart d'heure
après il revient . Même diſcours de ſa part ; même
réponſe de celle du Doſteur. Nouvelles offres de
tabac; nouveaux refus plus marqués que les premiers.-
Je vous ai dit que je n'en prenois plus !
-Je l'avois oublié. Mais vous êtes un terrible homme,
& votre défaut de mémoire m'affecte fingulièrement
! Je voulois vous donner un ſouper d'ami
dans l'Hôtel où je loge. Je vous remercie , je
ne ſoupe jamais . Enfin le Docteur impatienté quitte
( 88 )
la partie. Il apperçoit à quelques pas des Dames
de ſa connoiſſance, & vîte il va leur raconter ſon
aventure , en ſe louant beaucoup d'avoir refuſé le
tabac qui lui étoit offert par une main ſuſpecte.
Mon ami , ajoute-t-il en riant , à qui j'ai dit que
je ne prenois plus de tabac , ne fait pas qu'avant
hier j'ai fait emplette d'une boîte de so louis. De
so louis ! dit une des Dames , cela doit étre beau !
Je ſuis curieuſe de la voir ? Le Docteur fouille
dans ſa poche. Quelle eſt ſa ſurpriſe ! Au lieu du
bijou qu'il cherchoit , il n'y trouve qu'un morceau
de papier plié en quatre, ſur lequel étoient écrits
ces mots : Puiſque M. le Docteur ne prend plus
de tabac , il n'a plus besoin de tabatière .... "
M. Adams , que le Congrès des Etats-
Unis de l'Amérique a déſigné pour affifter
aux conférences pour la paix , lorſqu'il y
aura lieu , eſt arrivé depuis quelque tems
ici , & a eu l'honneur d'être préſenté au-
Roi & à la Famille Royale.
Maximilien de Boſredon , veuf depuis
1748 de Dame Louiſe d'Aubuffon , mere
de Philippe de Beaufort-Montboiffier , Marquis
de Canillac , eſt mort en Auvergne le
8 de ce mois , dans la centième année de
fon âge.
Marie-Judith de Vienne , veuve de Joſeph-
François Damas , eſt morte en fon
Château de Corneran en Bourgogne , dans
la quatre-vingt-unième année de ſon âge.
Jean Baptifte- Nicolas - Denis d'Après de
Blangy , Ecuyer , ſieur de Mannevillettte ,
Chevalier de l'Ordre du Roi , Capitaine
des Vaiſſeaux de la Compagnie des Indes ,
Inſpecteur Général pour le Roi , & Garde
du Dépôt des Cartes, Plans & Journaux de
:
1
1891
laNavigation des Indes orientales& de la
Chine , Affocié de l'Académie Royale de la
Marine , Correſpondant de celle des Sciences
de Paris , né au Havre le 11 Février
1707 , Auteur du Neptune Oriental & autres
Ouvrages ; le premier Navigateur qui
ait réduit en pratique l'obſervation des longitudes
à la mer par la diſtance de la Lune
au Soleil & aux Etoiles , eſt mort à l'Orient
le premier de ce mois .
Jeanne-Marie de la Tour d'Auvergne ,
veuve du Marquis de la Roche- Aymon ,
eſt morte à Clermont le 29 Février , âgée de
84 ans.
Claudine-Thérèſe de VilleneuvedeVence,
veuve du Marquis d'Arcy de la Varenne ,
Capitaine de vaiſſeau , eſt morte le 2 de ce
mois dans la 79º année deſon âge .
Arrêt du Conſeil d'Etat du Roi , du 19 Mars ,
portant établiſſement d'une Administration provinciale
dans la généralité de Moulins. >> Le Roi
s'étant fait rendre compte des premiers travaux
des Adminiſtrations provinciales du Berry & de
la haute Guyenne , & concevant toujours l'eſpé
rance que ces établiſſemens contribueront au bonheur
de fes peuples , a bien voulu étendre encore
ce bienfait à la généralité de Moulins ; en conféquence,
Elle a jugé à propos d'ordonner qu'il ſe
tiendroit à Moulins , le rer. Mai , une Aflemblée
de ſeize Propriétaires , pris dans différens Ordres ,
pour procéder au choix de trente - fix autres , &
former en tout une Affemblée provinciale de cin
quante-deux , dont dix devront être pris dans l'Ordre
du Clergé, ſeize dans celui de la Nobleffe ,
&vingt fix dans le Tiers-état , tant Députés des
( 90 )
1
villes , que Propriétaires habitans des campagnes.
Aquoi voulant pourvoir : Oui le rapport ; Le Roi
étant en fon Confeil , a ordonné & ordonne, &c.
CetArrêt est composé de neuf articles.
De BRUXELLES , le 4 Avril.
5
Au milieu des préparatifs qui ſe font partout
pour la campagne prochaine , les bruits
depaix ſe renouvellent ,&on ne manque pas
de parler de négociations ſecrettes les unes
directes à Londres , les autres indirectes dans
des Pays neutres. Quoiqu'on en dife , il ne
paroît pas qu'on puiſle former aucune eſpérance
avant l'iſſue de la campagne prochaine.
Tous les papiers publics ont répétéquel'Ambaffadeur
de la Cour de Sardaigne à la Haye
étoit chargé de négocier une réconciliation
entre les Puiſſances belligérantes . Un de ces
papiers publics , qui avoit annoncé cette
nouvelle vientde la rétracter d'une manière ſi
poſitive , qu'on a lieu de croire que cette
rétractation a été demandée par des perfonnes
à qui on ne pouvoit la refuſer. Il ajoute
immédiatement après.
>>Une nouvelle ſur laquelle nous pouvons mieux
compter , relativement au projet d'une réconciliation
entre la Maiſon de Bourbon & l'Angleterre ,
&dont les Négociations auroient leur centre à La
Haye , c'eſt que le Miniſtre d'une des Puiſſances maritimes
qui réſide dans cette dernière Ville, ya faitdes
démarches tendant à engager la République à faire à
fa Cour des ouvertures pour une médiation armée,
&de lui demander qu'elle ſe charge du rôle de médiatrice
dans cette complication de griefs & d'inté(
91 )
dets.On eft curieux de ſavoir quel ſera le ſuccèsde
cette démarche « .
Le Conſeil de Guerre tenu à la Haye pour
examiner la conduite du Comte de Byland ,
continue ſes ſéances ; mais il ne tranſpire
rien de ce qui s'y paſſe ; tout ce qu'on fait en
attendant , c'eſt que le voeu paroît général
pour les convois illimités . Les Etats de Friſe
ont pris à cet égard la réſolution d'ordonner
à leurs Députés à la Généralité , de voter afin
que l'on accorde un convoi illimité à tous les
navires qui nefont point chargés d'effets déclarés
poſitivement de contrebande par les
traités. Les Députés de cette Province , à
l'aſſemblée de LL. HH. PP. , ont remis cette
réſolution à l'allemblée . On croit que les autres
Députés en recevront de pareilles de
leurs commettans.
Les Etats-Généraux , qui ſe ſont ſéparés le
16 du mois dernier pour reprendre le 29 la
ſuite de leurs délibérations , ont , dit- on ,
arrêté une réponſe déclinatoire aux demandes
de l'Angleterre. Le Chevalier Yorke qui
la prévoit , & qui travaille à en obtenir une
plus fatisfaiſante , a préſenté le 21 le mémoire
ſuivant.
>> Le Roi mon Maître a toujours cultivé l'amitié
de V. H. P. , a toujours regardé l'Alliance qui
fubſiſte depuis ſi long-tems entre les deux Nations
comme fondée ſur les principes les plus ſages , &
eſſentielle à leur bonheur mutuel. Les principaux
objets de cette Alliance , qui porte ſur la baſe immuable
d'un intérêt commun, ſont la ſûreté & la
proſpérité des deux Etats , le maintiende la tranquillité
publique , & la conſervation de ce juſte équi1
792
libre fi fouvent troublé par la politique ambitieufe
de la Maifon de Bourbon <«,
>>Lorſque la Cour de Versailles , en violation
directe de la foi publique , & des droits communs
de tous les Souverains , eut rompu la Paix , par une
ligue faite avec les Sujets rébelles de S. M. , avouée
& déclarée formellement par M. le Marquis de
Noailles , lorſque par des préparatifs immenfes , la
France manifeſta ſon deſſein d'anéantir la Puiſſance
Maritime de l'Angleterre , le Roi devoit s'attendre
que V. H. P,, trop éclairées pour ne pas voir que le
falut de la République eſt étroitement lié avec celui
de la Grande Bretagne , s'empreſſeroient à venir à
ſon ſecours . Un des premiers ſoins de S. M. a été
d'informer V. H. P. de toutes les circonstances de
cette guerre injuſte ; & dans la ſituation critique dans
laquelle le Roi s'eſt trouvé, il n'a pas oublié les
intérêts de ſes anciens Alliés , mais au contraire a
montré le défir le plus fincèrede favoriſer le Commerce
& la Ibre Navigation de la République ,
autant que le ſalut de ſon Peuple pouvoit le permettre:
il s'eſt même abſtenu long-tems de reclamer
les ſecours ſtipulés par les traités , rempliſſant ain
ſes engagemens , fans demander l'accompliſſement
de ceux de V. H. P. La réclamation n'a été faite
qu'après que les forces réunies de la France & de
PEſpagne ſe ſont montrées prêtes à fondre ſur l'Angleterre
, & à y tenter une defcente à l'aide d'une
Rotre formidable. Quoique fruſtrés dans cette entrepriſe
, les ennemis du Roi méditent encore le même
projet; & c'eſt par ordre exprès de S. M. , que le
ſouſſigné renouvelle ici , de la manière la plus formelle,
la demande des ſecours ſtipulés par différens
traités , & nommément par celui de l'année 1716 " .
>> Juſqu'ici V. H. P. ont gardé le filence ſur un
article ſi eſſentiel , tandis qu'elles ont inſiſté ſur une
interprétation forcée du traité de commerce de
l'année 1674 , contre l'abus duquel la Grande-Breta
(93 )
gne a proteſté en tout tems. Cette interprétation ne
fauroit ſe concilier avec les ſtipulations claires &
préciſes de l'article ſecrer du traité de paix de la
même année. Un article d'un traité de commerce ne
fauroit annuller un article auſſi eſſentiel d'un traité
de paix ; & tous les deux ſont expreſſement compris
dans le traité principal d'alliance de 1678 , par lequel
V. H. P. font obligées de fournir a S. M. les ſecours
qu'Elle reclame. Elles ſont trop juſtes & trop ſages
pour ne pas fentir que tous les engagemens entre
les Puiſſances doivent être obſervés mutuellement &
réciproquement , & quoique contractés dans des
périodes différens , lient également les parties contractantes
. Ce principe incontestable s'applique ici
avec d'autant plus de force , que le traité de 1716 ,
renouvelle tous les engagemens antérieurs entre la
Couronne d'Angleterre & la République , & les in
corpore , pour ainſi dire , enſemble «.
>>D'ailleurs le ſouſſigé eut ordre de déclarer à
V. H. P. qu'il étoit prêt à entrer en conférence avec
Elles,pour régler à l'amiable tout ce qui pourroit
être néceſſaire pour éviter des méſentendus , &
prévenir tout incident désagréable , en concertant
des mefores équitables & avantageuſes pour les fujets
reſpectifs . Cette ouverture amiable a été refuſée
d'une manière auſſi inattendue qu'extraordinaire &
inuſitée entre deux Puiſſance amies. Et ſans faire
attention aux repréſentations réitérées tant publiques
que ſecrettes , au ſujet des convois, non-feulement
V. H. P, ont accordé ces convois à différentes eſpèces
de munitions navales ; mais Elles ont de plus
expreſſément arrêté , qu'un certain nombre de vaifſeaux
deguerre euſſent à ſe tenir prêts pour convoyer
dans la ſuite des munitions navales de toute eſpèce ,
deſtinées pour les Ports de France , & cela dans le
tems même que les ſujets de la République jouiffoient
, à l'aide des traités , d'une liberté & d'une
Etendue de commerce & navigation bien au-delà de
( 94)
2
ce que le droit des gens accorde au Puiſſancer
neutres ce.
>> Cette réſolution , & les ordres donnés au
Contre-Amiral , le Comte de Byland , de s'oppoſer
par la force à la viſite des vaiſſeaux marchands ,
ont donné lien à l'incident que l'amitié du Roi auroit
deſiréde prévenir ; mais il eſt notoire quecet Amiral ,
en conféquence de ſes inſtructions , a tiré le pre.
mierſur des chaloupes portant pavillon Anglois , &
envoyées pour faire la viſite de la manière preſ
crite par le Traité de 1664. C'eſt donc une ag
greſſion manifeſte , une violation directe de ce même
Traité , que V. H. P. ſemblent enviſager comme le
plus facré de tous. S M. a fait d'avance des repréſentations
réitérées ſur la néceſſité & la justice de
cette viſite , pratiquée dans toutes les circonstances
analogues , & pleinement autoriſfée par le Traité.
On étoit inftruit à Londres , qu'il y avoit au Texel
beaucoup de bâtimens chargés de munitions , &
nommément des matures & gros bois de conf
truction , prêts à mettre à la voile pour la France ,
à la ſuite , ou ſous convoi Hollandois . L'évènement
n'a que trop prouvé la vérité de ces informations ,
puiſqu'il s'eſt trouvé de ces bâtimens ſous le convoi
même ; le plus grand nombre ont échappé , & ont
porté à la France des ſecours bien efficaces , & dont
elle avoit le plus grand beſoin. Tandis que V. H. P.
aidoient ainſi les ennemis du Roi , en favoriſant le
tranſport de ces ſecours , elles ont impoſé une forte
amende aux ſujets de la République , pour les détourner
de porter des vivres à Gibraltar , quoique
cette Place ſoit compriſe dans la Garantie générale
de toutes les poſſeſſions Britanniques en Europe , &
quoique dans ce même moment , l'Eſpagne ait vexé
le Commerce de la République d'une manière outra
geante & fans exemple.
>> Ce n'eſt pas ſeulement dans ces occafions quela
conduite de V. H. P. envers le Roi , & envers les
(95 )
ennemis de S. M. contraſte d'une manière bien frappante
aux yeux de tout le monde impartial. Perſonne
n'ignore ce qui s'eſt paſſé dans l'affaire trop connue
dePaul Jones : l'aſyle accordé à ce Pirate étoit directement
contraire au traité de Bréda de 1667 , & au
placard même de V. H. P. de 1756. De plus , quoi
que V. H. P. aient gardé & gardent encore un filence
abſolu ſur les juſtes reclamations de S. M. , Elles ſe
font empreſſées , à la ſimple demande des ennemis du
Roi , de les aſſurer d'une neutralité abſolue & illimitée,
ſans aucune exception des anciens engagemens
de la République , fondés ſur les traités les plus
folemnels. Cependant leRoi veut encore ſe perfuader
que tout ce qui s'eſt paſſé , doit moins s'attribuer aux
diſpoſitions de V. H. P. , qu'aux artifices de ſes ennemis
; qui après avoir jetté la difcorde entre les
Membres de l'Etat , cherchent tour-à-tour , par des
menaces & par des promeſſes , à les animer contre
leur allié naturel«.
>> S. M. ne peut pas croire , queV. H. P. aient pris
la réſolution d'abandonner un ſyſtême que la Répu
blique a ſuivi depuis plus d'un ſiècle , avec tant de ſuccès
& tant de gloire «.
>> Mais fi telle étoit la réſolution de V. H. P. , G
elles étoient déterminées à quitter l'alliance avec la
Grande-Bretagne , en refuſant d'en remplir les engagemens
, il naîtroit de cette réſolution un nouvel
état de choſes. Le Roi verroit ce changement avec
un regret ſenſible ; mais les conféquences qui en dérivent
, ſeroient néceſſaires & inévitables. Si par un
acte de V. H. P. la République ceſſe d'être alliée de
S. M. , les relations entre les deux Nations ſont totalement
changées , & elles n'ont plus d'autres rapports
, d'autres liens , que ceux qui ſubſiſtent entre
Puiſſances amies & neutres . Tout traité étant réciproque
, ſi V. H. P. ne veulent pas remplir leurs
engagemens , la conféquence eſt que ceux du Roi
seffent d'être obligatoires. C'eſt en partant de ces
( 96 )
E
Principes incontestables , que S. M. a ordonneau fouffigné
de déclarer à V. H P. , de la manière la plus
amicale, mais en même-tems la plus ſérieuſe , que fa
contre ſa juſte attente , V. H. P. ne lui donnent pas ,
dans le terme de trois ſemaines , à compter du jour
de la préſentation de ce mémoire , une réponſe ſariffaiſante
touchant les ſecours reclamés depuis huic
mois , S. M. regardant cette conduite , comme un
abandon de l'alliance de la part de V. H. P. , n'envifagera
plus les Provinces - Unies , que ſur le pied des
Puiſſances neutres non privilégiées par des traités ,&
par conféquent fera fans autre délai ſuſpendre proviſionnellement
, & juſqu'à nouvel ordre , à l'égard
de leurs ſujets , toutes les ſtipulations particulières
des traités entre les deux Nations , nommément
celle du traité de 1674 , & s'en tiendra uniquement
aux principes généraux du droit des gens,qui doit
ſervir de règle entre les Puiſſances neutres non pri.
vilégiées co.
Il paroît que la réponſe à ce Mémoire
ſera conforme aux avis de la Province de
Frife & de celle de Hollande.
>> Cette dernière ayant conſidéré que la garantie
& les fecours ſtipulés & promis , ſe bornent
de la manière la plus claire aux limites de l'Europe
ſeulement , ainſi que le porte le ſecond article du
traité de 1678 , confirmé par l'article ſéparé de
celui de 1717 ; que la ſource des troubles actuels
eſt en Amérique ; que leur extenſion ultérieure &
la communication de la guerre en Europe ne fauroient
être regardées que comme des ſuites acceffoires
des démêlés primitifs , a réſolu d'effectuer
près des Erats Généraux que LL. HH. PP. s'excuſent
d'accorder la réquisition faite par M. l'Ambaſſadeur
de la Grande-Bretagne , par la raiſon qu'on
he peut en aucune manière appliquer à la guerre
préſente le cas de l'alliance Casus Foederis.

MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI IS AVRIL 1780 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VERS
A M. DE LA HARPE , après avoir lu
fon Éloge de M. DE VOLTAIRE.
PLus grand qu'Homère LUS & qu'Euripide
Plus grand que l'Auteur de Cinna' ,
Colui que ta main deſſina
Fut long-temps ton maître & ton guide.
Mais héritier de ſes crayons ,
Tu l'es auſſi de ſon génie. S
$ Sa gloire a déſarmé l'Envie ,
Et t'a couvert de ſes rayons.
D'une touche brillante & fière ,.
Tu fais le peindre & l'égaler.
Tu conſolerois de Voltaire ,
Si l'on pouvoit s'en conſoler.
(ParM. le Marquis de Villette. )
Sam. 15 Avril 1780, E
98 MERCURE
:
A ZILIA.
MA Zilia , quelle injuſte puiſſance
De notre amour a condamné l'eſpoir ,
Et te preſcrit comme un devoir
Le crime affreux de l'inconſtance ?
Quoi ! ton amant , qu'on éloigne de toi ,
Ne peut tromper les douleurs de l'abſence
En t'écrivant pour réclamer ta foi ?
Et ta vertu m'ordonne le filence ?
L'AMOUR , dit- on , dicta les premiers vers ;
C'eſt lui qui , le premier , inſpira le Génie ,
Et modula les premiers airs
De la touchante Poéfie .
Je ne veux point, rival ambitieux,
Et d'Anacréon & d'Ovide ,
Devenir immortel en te peignant mes feux :
Aladouleurfaut-il un nom fameux ?
De mon deſtin ma Zilia décide ;
Et de mes premiers vers le ſort eſt trop heureux ,
S'ils trompent des jaloux les regards ſoupçonneux ;
OZilia ! fi de tes yeux ,
En les lifant , s'échappe une larme timide !
Oui, fi ton coeur m'eſt fidèle toujours ,
Il ſaura t'avertir de mon heureuſe adreffe ;
D'autres pourroient te peindre leur amour ,
Moi ſeul je puis parler de ta tendreſſe.
DE FRANCE.
L'année ,hélas ! ramène dans ſon cours
Le temps où de ton coeur Aza ſe rendit maître.
C'eſt dans la ſaiſon des amours ,
C'eſtau printemps que j'ai dû te connoître.
Le printemps refleurit , mais fans faire renaître
Notre premier bonheur & nos premiers beaux jours.
J'abandonnois Paris , cette Cité brillante ,
D'où l'Amour s'eſt enfui , chaſſé par les Plaiſirs ,
Et je portois aux lieux que ta préſence enchante ,
Des regrets infenfes & d'aveugles defirs.
Admis comme étranger en un cercle où la danſe
Raſſembloit cent amans ſoumis à cent beautés ,
Mes yeux erroient avec indifférence ,
Ma voix diſtraite indiquoit la cadence
Aleurs pas tantôt doux , tantôt précipités.
Tu parus , un long cri te dédia la fête :
Cette Reine du bal à peine avoit ſeize ans.
Les fleurs qui couronnoient ſa tête
Avoient moins de fraîcheur que ſes charmes naiſſans.
Aumême inſtant une même puiſſance
Se fit ſentir à nos coeurs éperdus ;
Mes yeux de tes attraits ne ſe détachoient plus ,
Tes regards ne pouvoient foutenir ma préſence.
Autour de nous , oubliant leurs amours ,
Et pénétrant d'un regard infaillible
De nos deſtins le préſage invincible ,
Tes compagnes tout bas diſoient dans leurs difcours:
Ils fontfaits pour s'aimer , & pour s'aimer toujours.
Ej
100 MERCURE
L'Amour étoit encore ignoré de ton ame.
Odoux raviſſement , ô momens trop heureux!
Ent'inſpirant ſes premiers feux ,
Pour la première fois je crus ſentir ſa flamme.
De nos ardeurs interprête éloquent ,
L'art heureux , dont l'Amour fit préſent au génie,
A fait connoître à notre ame ravio
Tous les charmes du ſentiment.
Ojours heureux ! un plus heureux inſtant
Vous a preſque effacés de mon ame attendrie :
Rappelle-toi ce fortuné moment
Que ton coeur n'oſa pas refuſer à mes larmes ,
Où de ton ſexe éloignant les alarmes ,
Traverſant dans la nuit les cloîtres d'un couvent ,
Sans flambeau , ſans compagne , aux voeux de ton
Amant ,
Tu te rendis ſecrettement.
.
Delongsbarreaux defer m'éloignoientde tes charmes;
Mais ta main , Zilia , pouvoit preſſer ma main ,
Mais j'entendois de ta bouche charmante
Tous ces aveux d'amour qu'une Lettre éloquente
Comme ta voix , veut exprimer en vain,
Ah ! je n'ai point à ma tendreſſe ,
En cet inſtant , permis d'autres defirs.
L'Amour alors , ſans tranſports , ſans ivreſſe,
Étoit heureux , même ſans les plaiſirs.
Oui , Zilia , ta préſence adorée
Rendroit à la vertu le plus vil des mortels ;
DE FRANCE. ΙΘΙ
Elle peut réprimer des deſirs criminels ,
Comme la Vierge ſainte aux Autels conſacrée.
Et c'eſt- là cependant cet amour épuré
Qu'un injuſte pouvoir veut transformer en crime :
Il reſpecta tes moeurs , il eſt donc légitime ;
L'Hymen & les Autels vont le rendre ſacré....
Que dis-je ? C'en est fait. De ton obéiſſance ,
Ce pouvoir qui m'opprime a donc tout obtenu ?
O Zília ! déſormais ta vertu
De ton Amant doit punir la conſtance.
Pourras-tu l'oublier , Zilia , ce moment
Où , par foibleſſe , un ſeul inſtant cruelle ,
Ta bouche à ton Amant
Prononça de ſon ſort la ſentence mortelle ?
Sous les toits révérés où Zilia gémit ,
Comme un vil ennemi je me vois introduit.
Hélas, j'y devois voir ma maiſon paternelle!
De ſévères regards ordonnoient à ta voix
La perfidie & le parjure ;
Et toi , trop jeune encor pour connoître tes droits
Et les droits ſaints de la Nature ,
Levant ſur moi des yeux pleins de langueur ,
De mon coeur , me dis-tu , j'ai vaincu la foibleſſe;
Et , d'une voix qu'étouffoit la douleur ,
Tu m'ordonnas , au nom de ton bonheur ,
D'abjurer pour jamais ma fatale tendreſſe .
En condamnant pour jamais mes Amours ,
Zilia , ton arrêt eût condamné mes jours ;
Mais dans mon coeur l'eſpérance eſt rentrée.
Enij
102 MERCURE
Par d'importunes mains légalement parée ,
Et tes beaux yeux obfcurcis dans les pleurs ,
Tu vins , un jour , interdite , égarée ,
Dans un bal dont la joie augmentoit nosdouleurs.
Pour tromper des tyrans l'adroite vigilance ,
Ma main , en la preffant , interrogeoit ta main;
Mais ta main immobile , en gardant le filence ,
Me montroit Zilia ſoumiſe à ſon deſtin.
Je m'écriai , cédant à ma douleur affreuſe ,
De notre fortmoi ſeul j'ai donc ſenti les coups?
Ah ! Zilia , vous ferez donc heureuſe !
-Heureuſe , hélas ! puis-je l'être ſans vous ?-
Aton Amant , ces mots ont rendu l'existence ;
Et dans Paris , dont les plaiſirs bruyans
Ne peuvent de mon coeur diſtraire les tourmens ,
Ils nourriffent mon eſpérance ;
J'entends encor ces doux accens.
Des fecrets de ton coeur interprête indulgente ,
La fidelle amitié s'offre à moi chaque jour
Plus amoureuſe & plus conftante ;
Mais , qui peut comme toi me peindre ton amour ?
Abjure , Zilia , ce ſcrupule coupable :
C'eſt à moi que ton coeur fit le premier ferment ;
Quand ta main adorable
Aura peint de nouveau tes feux à ton Amant
En feras-tu moins eſtimable ?
Ah ! J'en ſerai plus heureux ſeulement ! 1
( Par M. F... de V. )
i
L
DE FRANCE. 103
LETTRE aux Rédacteurs du Mercure.
MESSIEURS ,
LORSQUE le Journal de Paris , dans le
Nº. Is de cette année , nous a donné un
premier Extrait des Fabliaux & des Contes
du Douzième & du Treizième Siècle , Ouvrage
précieux , publié , il y a quelques mois,
chez Onfroi , Libraire , Quai des Auguſtins ,
on n'a point paſſe ſous filence une opinion
particulière à l'Auteur , & à laquelle , diton,
il donne tous les degrés de vraisemblance
imaginables ; c'est que notre anciennePoéfie
n'a que très-peu d'obligations à la Provence
& àfes Troubadours.
Vous croyez peut-être que monprojet eſt de
combattre cette opinion. Point du tout ,
Meſſieurs ; je n'ai ni affez de tems , ni affez
de courage pour me livrer à la recherche des
Monumens qui pourroient faire triompher
le fentiment contraire , déjà ſuffisamment
appuyé ſur la croyance de pluſieurs ſiècles ,
&fur le témoignage des Italiens , qui avouent
ſans détour les nombreux ſervices dont leur
Poéfie , dans les Ouvrages de Pétrarque &
de l'Arioſte , eſt redevable à la Poéſie Provençale.
Je paſſe condamnation ſur ce qu'il
plaît à MM. les Journaliſtes de Paris d'appeler
tous les degrés de vraisemblance : j'examinerai
ſeulement ici la conféquence que le
E iv
104 MERCURE
favant Traducteur ſemble vouloir tirer contre
nos Provinces Méridionales , d'un fait
qui ne conclud rien.
Après avoir obſervé que les Romanciers
&les Fabliers au douzième & au treizième
ſiècle , fortis des mêmes Provinces qui , au
dix-ſeptième & au dix-huitième , ont produit
Molière , Boileau , Racine , La Fontaine
, Boſſuet , Voltaire , J. B. Rouffeau ,
Corneille , Buffon , Le Brun , Deſcartes
Vauban , &c , il ajoute : La Nature , en
mettant dans le partage defesfaveurs , tant
d'inégalité entre les différens Cantons du
Royaume se feroit - elle donc plû à départirſpécialement
au Nord de la Loire ,
les talens éminens de l'efprit ? Le Traducteur
, après avoir ainſi diſtribué les places ,
a beau dire , par forme d'adouciſſement ,
qu'il ignore la cauſe de ce Phénomène ; il
eſt évident qu'il penſe l'avoir indiquée , &
en avoir dit aſſez pour faire foupçonner,
du moins à qui l'entendra bien , que nos
Provinces Septentrionales ſont ſeules douées
de la vigueur qui enfante , nourrit & développe
les talens fublimes. C'eſt contre
cette affertion que je m'élève , Meſſieurs ;
tout le fiècle de Louis XIV milite en fa faveur;
je le fais. Les grands noms déjà cités
la défendroient fans doute d'une manière
victorieuſe , s'il n'exiſtoit pas une cauſe de
cette inégalité des eſprits , différente de celle
que le Traducteur propoſe avec adreſſe à
notre crédulité.
DE FRA NC E. 105
Qui ne connoît la puiſſance de l'éducation?
Je ne dirai pas , avec le vertueux
Helvétius : l'éducation crée tout l'homme ;
mais je dirai avec l'Univers entier : l'éducation
crée la plus grande partie de l'homme.
Et par le mot d'Education , j'entends , avec
l'Auteur du Livre de l'Esprit , tout ce qui
entre dans la compoſition de nos idées , dans
le développement de nos facultés intellectuelles
; j'entends enfin la foule des objets
phyſiques & moraux qui environnent notre
enfance , & fervent de moule à notre
ame. Or , en partant du principe univerſellement
convenu , voyons ce que l'Education
fait pour le génie au midi & au nord de la
France.
Ici , depuis le règne de Louis IX , la puiffance
de nos Rois a raſſemblé autour du
Trône tout ce qui lui prête de l'éclat , &
en relève la majeſté ; ici , ont commencé
les établiſſemens utiles , les inſtitutions honorables
; ici , le deſir de s'illustrer , aiguillonné
par la préſence plus prochaine du
Souverain par l'appât des faveurs qu'il
diſpenſe , & par la vue de ceux qui , les
premiers , les ont recueillies , a développé
des talens dont le germe eſt par-tout , mais
qui ne peuvent éclore que ſous une influence
favorable. Le génie eſt une plante
qui naît où on la priſe , & reſte enfouie
où on la méconnoît. Rappelez -
Meſſieurs , que les priviléges accordés à
l'Univerſité de Paris , attiroient à elle toute
vous ,
Ev
106 MERCURE
la jeuneſſe des Provinces circonvoiſines ;
tandis que la Provence & le Languedoc ,
placés à une trop grande diſtance de la Capitale
, ne ſoupçonnoient pas même le jour
qui commençoit à luire ſur le nord du
Royaume. Si , de l'époque de la renaiſſance
des Lettres parmi nous , vous paſſez au
ſiècle de Louis XIV , c'eſt alors que vous
verrez ſe rallier dans la Capitale & autour
d'elle , tout ce qui parle fortement à l'imagination
, l'ébranle , & fait naître le génie.
Quel fut le berceau des guerres civiles , à
qui nous ſommes redevables , dit-on , d'une
foule de Grands Hommes ? Le nord de la
France. Sur quelle partie de ſon Royaume
Louis , affis en paix au trône de fes Pères ,
épancha-t-il ſes bienfaits avec une magnificence
Royale ? Sur le nord de la France.
Je ne demande point au Traducteur des
Fabliaux , où naquirent , mais ou furent
élevés , mais où paſsèrent du moins leur
jeuneſſe ceux de nos François qui , bientôt
amoureux de tous les genres de gloire ,
formèrent au Roi le plus brillant de la Monarchie
, une Cour digne de lui ; il me répondroit
: au nord de la France. Je ne demande
pas non plus dans quel canton du
Royaume la puiſſance de ce Roi & de fon
fucceſſeur , la grandeur de nos Princes &
l'opulence des particuliers ont commandé
aux Arts d'élever des Monumens & de
créer des merveilles : ces merveilles , ces
Monumens, nous les voyons raſſemblés dans
DE FRANCE. 107
le Nord de la France. Seulement je le prierai
de nous dire s'il eſt poſſible que le génie,
dans un tel ſéjour, ſoit rébelle à cette éducation
de gloire que tout conſpire à lui
donner. Non , fans doute. Maintenant , que
le Traducteur s'étonne tant qu'il voudra
que nos Provinces Septentrionales ayent
produit une foule d'Hommes célèbres ; moi,
je m'étonnerai avec plus de raiſon qu'elles
n'en ayent pas enfanté un plus grand.
nombre.
Et ma ſurpriſe vous paroîtra bien légitime
, Meſſieurs , lorſque vous connoîtrez
à quelle privation de toute eſpèce de ſecours
l'enfance & la jeuneſſe ſont condamnées
dans le Midi de la France. Là , prefque
nul Monument public qui arrête les
yeux & frappe l'imagination. Là , l'eſprit,
abandonné à lui-même , languit ſans objet
d'émulation. Quelques prix chétifs , décernés
obſcurément ſur les bancs des Colléges
&dans l'enceinte ignorée des Academies ,
font les ſeules récompenfes des travaux littéraires
. M. de Voltaire a dit : On en vaut
mieux lorſqu'on est regardé : croyez-vous
qu'il ne feroit pas aufli vrai de dire : on
vaut bien peu fi l'on n'est regardé ? Or , dans
nos Provinces Méridionales , l'homme né
pour les Arts qu'il cultive , n'attire point
les regards publics. Cet enthouſiaſme qui ,
dans la Capitale , eſt à la fois & la récompenſe
& l'aiguillon du génie , anime raremen
nos Méridionaux.. C'eſt aſſez pour eux
E vj
138 MERCURE
qu'ils ne verſent point le mépris ſur le
petit nombre de leurs Concitoyens qui aiment
les Lettres , les Sciences & les Arts.
Savez -vous comment ils nomment les Peintres
& les Poëtes ? Des Maniaques , dignes
tout au moins de pitié. Savez vous comment
ſe juge le père d'un jeune homme
qu'un inſtinct , plus fort que la mauvaiſe
education , a pouſſe vers la culture des Arts ?
Il s'eſtime un père malheureux.
Pour rendre tout ceci plus croyable , au
tant que pour égayer un ſujet auſſi grave
que celui que je traite , il faut , Meſſieurs ,
que je vous raconte une petite anecdote dont
je puis vous certifier la vérité. Dans une
des villes principales du Languedoc , un
jeune Militaite rendoit viſite à une femme
qui, par ſa naiſſance & fon état , y occupe
un rang diftingué. Il la trouve feule , nonchalamment
étendue ſur un lit de repos ,
& tenant un livre à la main. Après les
premiers complimens d'uſage : Y auroit - il,
Madame de l'indiscrétion à vous demander
quel livre rempliſſoit votre loiſir ? Est- ce de
laprofe ? Sont-ce des vers ? Des vers ,
répond vivement la Dame , qui ſe croit
outragée ! des vers , Monfieur ! Eh , pour qui
me prenez vous ? Ai-je la réputation d'une
femme déshonorée ? Ce fait particulier fuffu
pour faire juger de l'opinion générale. Ab
uno difce omnes. Or , dans cet abandon univerſel
d'eſtime & d'émulation , où le trouve,
dans le Midi de la France , l'homme qui ,
-
1
DE FRANCE.
109
-
dans la Capitale & les Provinces circonvoifines
, ne voit & n'entend que les honneurs
qu'on y décerne au génie , peut il de
bonne - foi s'élever au rang d'eſprit créateur
? Il aura peut-être la confcience de luimême
; il ſe ſentira né pour de grandes
choſes; mais il remplira rarement ſa deſtinée.
A peine dans la carrière , il ſe livrera
au découragement , & retournera bientôt
fur ſes pas pour rentrer dans la foule. Suppoſons
Monteſquieu né dans une condition
obfcure , & contraint , par une fortune audeſſous
de la médiocrité, de végéter dans ſa
Province , & joſe aſſurer que l'Eſprit des
Loix manqueroit encore à la France & à
l'Humanité entière. On fait que ce grand
homme ſe plaignoit que dans ſa Province ,
dans ſa ville , dans ſa Compagnie , il ne ſe
trouvoit perfonne qui l'entendît. Il répétoit
ſouvent ce vers d'Ovide :
Barbarus his ego ſum quia non intelligor illis.
que je traduis ainſi :
Ne me comprenant pas , ils m'appellent Barbare.
Je réfume en deux mots. L'efprit d'invention
reffemble à l'Art de la déclamation.
Ayez des Spectateurs , vous aurez bientôt
des Acteurs. Créez des regards qui les admirent
, & les hommes de génie vont naître.
Voilà ce que le Traducteur des Fabliaux devoit
dire , & ce qu'il n'a pas dit. Mais peutêtre
n'a-t- il jamais vécu dans nos climats
110 MERCURE
Méridionaux. En ce cas , je l'excuſe. Il raiſonne
trop bien ſur ce qu'il connoît , pour
qu'on lui fache mauvais gré de moins bien
raiſonner fur ce qu'il ne connoît pas.
J'ai l'honneur d'être , &c .
Explication de l'énigme & du Logogryphe
duMercureprécédent.
Le mot de l'énigme eſt la Mode ; celui
du Logogryphe eſt Marteau , où ſe trouvent
merre utrat, art.
JE
ÉNIGME.
E date , cher Lecteur , d'auſſi loin que le monde.
Je régne dans le feu de même que dans l'onde.
Où ne régné-je point ? Ces aſtres que tu vois ,
Ceux que tu ne vois pas , reſpectent tous mes lois;
Sans moi leurs feux, brûlant l'un & l'autre hémiſ
phère,
Dans le chaos ſoudain replongeroient la terre ;
Eux-mêmes , diſſipés avec le firmament ,
Seroient bientôt réduits à leur premier néant......
Avant moi le chaos , & je ſuis une choſe
Dont on voit les effets ſans connoître leur cauſe.
( Par M. F. de Montferrant.)
DE FRANCE. ni
LOGOGRYPHE
JE franchis l'intervalle immenſe
Qui ſépare toujours le Prince & les Sujets..
Je ſollicite ſes bienfaits ,
Et fers à repouſſer la cruelle indigence .
Tranche mon chef, ami Lecteur ,
Et je deviens meuble très -néceſſaire
D'un ſexe , hélas ! trop ſéducteur ,
Qui ſait bien moins aimer que plaire.
(ParM... d'Argentan , en Baffe-Normandie.)
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
POEME fur les Eclipfes , par M. l'Abbé
Boſcovish , en fix chants , avec une traduction
Françoiſe. Vol. in-4°. A Paris ,
chez Valade , rue des Noyers.
IL y a peu de Savans en Europe qui
foient auſſi connus que M. l'Abbé Bofcovish.
Enveloppé dans la proſcription générale de
l'Ordre des Jéſuites , il a trouvé un afyle en
France. Vers 1773 , on lui donna deux bre
vets , ( voyez les Préface , notes , &c. du
Poëme des Eclipſes. ) Le premier l'attachoit
aux affaires étrangères , afin qu'il pût ſe li
vrer aux méditations fublimes ; & le fe
112 MERCURE
cond l'attachoit à la Marine , pour qu'il
s'appliquât àperfectionnerla Théorie des Lunettes.
On fait qu'il a toujours cultivé avec
un égal ſuccès les Mathématiques& la Poéſie.
C'est Newtonparlant le langage de Virgile ,
dit l'Editeur du Poëme ſur les Eclipſes. Ce
Poëme , en fix livres , eſt , dans cette nouvelle
édition , accompagné d'une Traduction
Françoiſe. On trouve à la tête une
Dédicace au Roi de France , & à la fin ,
une deuxième Dédicace à M. Ageno , Envoyé
de Gènes en Angleterre ; il y en a une
troiſième à la Société Royale de Londres ,
au commencement du premier Livre.
L'Ouvrage renferme une expoſition complette
du ſyſtême du Monde , des phénomènes
Aſtronomiques & de la théorie de la
lumière. L'Auteur l'a embelli par des épiſodes
tirés de la Fable , pa'élo ge de plufieurs
fayans Jéſuites , &c.
Des Notes faites par l'Auteur éclaircifſent
le Poëme; il y entre dans de grands
détails ſur ſes découvertes , ſur ſes voyages
& ſur les dangers qu'il a courus. Il indique
dans pluſieurs endroits le lieu où il
étoit lorſqu'il a fait ſes vers , les circonftances
où il ſe trouvoit , s'il étoit appelé
par des Souverains pour quelque opération
favante , s'il voyageoit à cheval , &c.
Ces différentes circonſtances lui fourniffoient
de nouvelles idées , & , par le moyen
de ces remarques , le Lecteur Philofophe
DE FRANCE. 113.
eſt plus à portée de ſaiſir la marche de l'efprit
du Poëte.
Il avoit écrit ſes notes en latin , & elles
paroiffent ici en François , apparemment
traduites de la même main que le Poëme.
Ce Traducteur n'eſt pas toujours exact. Nous
allons citer quelques exemples qui ſuffiront
pour juger du mérite de ſa Traduction.
Quant au Poëme , il eſt connu depuis plus
de 20 ans , & nous ne pouvons que ſoufcrire
au jugement que le Public en a porté.
Nous dirons ſeulement que la Poéſie du
Père Boſcovish n'eſt pas celle de Virgile ou
de Lucrèce : auſſi n'a-t- il pas cherché à ſe
calquer ſur ces grands modèles , mais à ſe
placer près d'eux ; & s'il nous étoit permis
d'avoiruneopinion ſur ſon mérite en mathématiques
& en poéſie , nous oferions dire
qu'il ne s'eſt pas moins approché de Lucrèce
comme Poëte , que de Newton comme
Géomètre ou comme Phyſicien.
Paſſons à la Traduction. Epitre dédicátoire.
Des flottes Françoiſes attaquent les
Anglois fur toutes les mers.
Fulgurat omne
Igne novo Cælum , & repetita tonitrua reddit.
TRADUCTION.
Le ciel ne brilla jamais d'un feu plus vif ,
& jamais la foudre ne retentit àcoupsfire
doublés.
Les canons ne font pas briller le ciel d'un
114 MERCURE
feu bien vif. Comment le Poëte fait- il que
dans aucune guerre , on n'a tiré autant de
coups de canon ? On voit donc que le Traducteur
fait dire au Poëte des choſes ridicules
auxquelles il n'a point penſé.
Quique auri pondera folers
Eruit illafis Populis ; nervosque potentes
Suggerit , arcendi belli , pacesque fovende.
TRADUCTION.
Cet hommeprécieux , dont l'heureux talent
nourrit tes tréſors , fans bleſſer la fortune de
tessujets. Solers , un homme précieux , dont
l'heureux talent , eruere auri pondera, nourrir
des tréſors , illafis populis , fans bleſſer la
fortune de tes ſujets. Le reſte eſt ſupprimé
dans la traduction .
Atque
Luderet auguftâ ridens Delphinus in auld.
TRADUCTION.
Et que ( la France ) montrât ( à la Reine )
dans un Dauphin , l'héritier de ta Couronne
&de tes vertus.
Il y a dans le Latin une image agréable ;
au lieu de cela on nous apprend dans le
François qu'un Dauphin eſt l'héritier de la
Couronne.
L'Auteur parle de la tache ronde que
produit le paſſage de Vénus ou de Mercure
fur le Soleil , & qui n'obſcurcit point
DE FRANCE. 119
la lumière de cet Aftre ; & il dit de Vénus
&de Mercure :
Fulgida sex vix
Ora Dei poffunt tenui diftinguere navo.
TRADUCTION.
Apeine pourront-ils nous faire diftinguer
une tache légèrefur lefront de Titan.
Nousfaire diftinguer une tache pour dire
marquer d'une tache. Le Traducteur ignore
apparemment que diftinguere ſignific marquer;
nous avons même dit long- tems dif
tinguerdans ce ſens. Viens , maraud , que
je te diftingue , dit Dieu à Caïn , dans un
ancien Auteur Provençal.
Le Père Boſcovish , célèbre un jeune Seigneur
Italien, le Comte Garampi. Il dit que
le choeur des Graces
Oris
Dulce decus , rofeasque genas , blandumque micantes
Fronte oculos , flavasque comasfufpexit , & imo
Infigens animo ,fufpenfus inhafit.
Ce tableau fi piquant , qu'Horace n'eût
pas mieux rendu , l'etatis breve ver dont
parle Ovide , eft abſolument manqué par le
Traducteur.
Les rofes de ton teint , l'or de ta chevelure,
la douceur de tes charmes , fixèrentfur toi
leur attention ( des Graces ) : leurs yeux se
nourriſſoient de tes regards , & ton imagese
ravoit dans leur coeur.
116 MERCURE
Il eſt bien queſtion dans le Latin defixer
l'attention , de graver une image dans un
coeur : & pourquoi ne pas rendre blandumque
micantes fronte oculi , ces yeux brillans
adoucis par la Volupté ?
L'Auteur parle du Père le Maire , ſon
compagnon de travail , & dit :
Mærius ,Aftrorum cultor , quem prima receptum
Diva finu , mille Urania dans ofeula , fovit
Atque altum erudiit , perque arduafidera vexit.
Le Traducteur rend Aftrorum cultor, par
cet homme si fameux dans la connoiſſance
des feux célestes , c'est- à- dire , des météocar
jamais feux célestes res , n'a ſignifié les
Aftres.
Il continue.
Heureux mortel ! Uranie le reçut dansſes
bras dès les premiers inſtans defå naiſſance ;
elle le réchauffa dans ſonſein , elle conduifitsajeuneſſe,
& le porta elle-même au milieudesAftres.
On ne voit ici aucune trace des baiſers
donnés par Uranie au Père le Maire.
Quelques vers après , le Poëte dit , en parlant
de Benoît XIV.
Rectoremquefibi & toti ter maxima mundo
ImpofuitRoma.
LE TRADUCTEUR.
Toi que Rome a choisipourfon père & ce
lui de l'Univers.
DE FRANCE. 117
:
Il a oublié qu'être chef des Chrétiens eſt
une dignité que Rome confère à celui
qu'elle élit Pape ; au lieu qu'être père des
Chrétiens eſt un titre qu'un Pape peut mériter
par ſes vertus.
On diroit : La Pologne avoit choiſi Staniflas
pour Roi , & il eût été le père de ſon
Peuple. Mais il ſeroit ridicule de dire :
La Pologne avoit choiſi Staniſlas pour ſon
père.
Le Poëte dit , en parlant des Emeraudes :
Molliafeu tenera ludantper colla puella,
LE TRADUCTEUR.
Tellefur lefein d'unejeune Nymphe elle
faitjouerfa couleur charmante.
C'eſt une plaiſante idée que de rendre
mollia colla par le ſein. L'épithète ſeule auroit
dû épargner cette bévue au Traducteur.
Le Poëte avoit préſenté une image à la
fois modeſte & voluptueuſe ; il n'y a ni
modeſtie ni agrément dans le Traducteur.
Un collier qui brille ſur le cou d'une jeune
fille offre une image agréable : un ſein orné
de pierreries ne donne plus que l'idée de
la magnificence d'une Courtiſane.
Si le Traducteur a ſi mal traduit le texte,
il n'a pas été plus heureux dans les notes ,
& malheureuſement l'Original Latin n'y eſt
pas joint.
Quand on lit , par exemple , dans ces
notes que le Père Boſcovish a trouvé,par
118 MERCURE
laſeule Géométrie , infinitéfimale les formules
néceſſaires pour calculer les aberrations
de Saturne & de Jupiter ; quand on
lit que Newton a déduit la préceſſion des
équinoxes par le calcul , telle que la donnent
les Obfervations ; que M. d'Alembert
a trouvé bien des choses à reprendre dans le
calcul de Newton , pour lequel il a pris une
route très- differente , &c , on voit clairement
que l'homme qui a écrit ces notes n'avo taucune
idée des chofes dont il parloit.
A la fin de l'Ouvrage ſe trouve une liſte
des découvertes & des Ouvrages que M.
l'Abbé Boſcovish ſe propoſe de faire & de
publier.
L'Auteur y annonce , entre autres , un
Micromètre objectif different de celui de
M. l'Abbé Rochon , parce qu'il estfait par
-le verre commun , &fonde fur un autre
principe. La première raiſon n'est pas fuffi-
Tante : car il y a long tems que M. l'Abbé
Rochon a trouvé un micromètre fait avec
de verre commun; & il falloit dire en quoi
le principe de M. Boſcovish étoit nouveau.
Il annonce enſuite un grand ouvrage ſur
les Comètes , & il remarque , à ce ſujet ,
que dans la préface d'un volume de l'Académie
des Sciences , où ſont inférés deux
de ſes mémoires ſur les Comères on afait
les obfervations les plus mal fondées fur fa
méthode. Cela n'eſt pas poli pour l'Auteur
de la Préface; mais aufli , dans une autre
note , l'Auteur dit que lorſque M. l'Abbé
,
DE FRANCE.
19
G. deviendra cardinal , il ſera un des mem-
-bres du Sacré Collége les plus dignes de la
thiare , ce qui n'eſt pas poli non plus pour
les Cardinaux actuels. Il eſt ſingulier que
l'Auteur ou l'Editeur d'un Poëme ſur les
Eclipſes , donne ainſi d'avance ſa voix pour
l'élection d'un Pape. Tout cela montre dans
celui qui a rédigé ce qui eſt écrit en François
d'après le Latin de M. Boſcovish , bien peu
de connoiſſance de la langue Latine , des
Mathématiques & des convenances. Il ſeroit
donc bien à deſirer que M. Boſcovish
eût trouvé un coopérateur plus digne de ſes
talens comme Mathématicien & comme
Poëte. On ne peut s'empêcher d'obſerver ,
en lifant ce volume , que peu d'hommes
ont été auſſi laborieux que M. L. Boſcovish.
Il remarque , dans l'expoſe de ſes découvertes
nouvelles , qu'en 1762 la liſte de ſes
ouvrages formoit déjà 16 pages. D'après ce
qu'il promet , elle ſera preſque doublée. La
liſte des ouvrages de Newton ne tiendroit
pas une demi-page. A la vérité , parmi ſes
ſucceſſeurs , les Euler , les d'Alembert ont
publié un grand nombre d'Ouvrages ; mais
comme ils ont négligé juſqu'ici d'en faire
imprimer la liſte , nous ignorons juſqu'à
quel point ils ont approché de notre ſavant
Auteur,
J
120 MERCURE
VOYAGE Pittoresque de l'Italie , premier
Volume , Royaume de Naples , dixième
& onzième Livraiſons. A Paris , chez
M. de Lafoſſe , Graveur , place du Carrouſel
; & chez les principaux Libraires
de l'Europe. Format grand in-folio.
CET Ouvrage nous paroît acquérir chaque
jour un nouveau degré d'intérêt ; les deux
Livraiſons qu'on vient de publier offrent des
monumens que la Gravure n'avoit pas encore
fait connoître ; ce ſont les ruines de
Pompeii , l'une des villes englouties par
cette fameuſe éruption du Véſuve , dont on
nous trace ainſi le tableau d'après Pline le
jeune. Le 23 Août de l'année 79 , vers
une heure après-midi , on apperçut à Misène ,
où ſe trouvoit Pline le Philofophe , un nuage
d'une grandeur & d'une forme extraordinaires;
tel qu'un grand pin , il ſembloit
couvrir le ciel entier de ſes branches ; des
vapeurs tantôt noirâtres , tantot diverſement
colorées s'exhaloient en tourbillons dans l'atmoſphère.
Entraîné par le defir d'obſerver ,
& par le devoir de ſa charge , Pline monte
fur les galères qu'il commandoit , ſe rend
d'abord à Retine , afin d'y porter du ſecours ;
vole enſuite à Stabie , à travers les pierres
calcinées & les morceaux de laves brûlantes
qui pleuvent de toute part ; pendant ce
trajet , il dicte ſes obſervations, ſans être
ému par le danger qui augmente. Arrivé chez
fon
DE FRANCE. 121
fon ami Pomponianus , il le raffure , & fe
fait porter au bain pour calmer la terreur
dont il le voit agité. Déjà l'on diftingue
l'embraſement ſur pluſieurs parties du Véſuve
; les ténèbres qui obfcurciſſent toute
autre lumière que celle de ces brâfiers , en
augmentent l'horreur ; la ville ſe remplit de
cendres à une telle hauteur , que ſi l'on n'eût
éveillé Pline , alors endormi profondément ,
il n'eût plus été poſſible d'en ſortir. Le Philoſophe
de Misène , accompagné de ſon ami ,
s'éloigne dans la campagne , où les commotions
ſouterraines paroiſſoient moins dangereuſes.
Une obſcurité abſolue ne laiſſe plus
appercevoir qu'on eſt en plein jour , les
flammes ſeules offrent par élans une lueur
menaçante ; la mer , trop agitée , ne leur
permet point de s'embarquer ; une exhalaiſon
fulphureuſe qui ſe condenſe de plus en plus ,
annonce l'accroiſſement de l'incendie ; les
vapeurs deviennent enfin ſi épaiſſes , fi corroſives
, que Pline en eſt ſuffoqué, & tombe
-mort. Ce n'est que trois jours après qu'on
commence à revoir la lumière , & qu'on retrouve
le corps de ce grand Homme , dont
le viſage conſervoit encore l'expreffion d'une
ame tranquille , qu'un péril inévitable n'avoit
point ébranlé.
Dans une ſeconde Lettre, Pline ajoute les
détails ſuivans. La terre étoit dans une telle
tourmente , qu'on ne pouvoit même , à l'aide
degroffes pierres , fixer les voitures en pleine
campagne. La mer ſe roulant ſur elle-même,
Sam. 15 Avril 1780. F
122 MERCURE
étoit chaſſée du rivage , & le laiſſoit à fee
couvert de poiffons. A chaque inſtant d'immenſes
éclairs entrouvroient le nuage de
fumée qui couvroit la terre & les eaux , &
s'étendoit juſqu'au promontoire de Misène
& à l'Ifle de Caprée *. La mère du jeune
Orateur l'oblige enfin de quitter la lecture ,
& d'employer les forces de ſon âge pour
échapper au danger qu'elle-même croit ne
pouvoir éviter à cauſe des infirmités de ſa
vieilleffe.
En obeiſſant , Pline entraîne ſa mère avec
lui ; des torrens de fumée ſemblent les pourſuivre;
ils quittent le grand chemin pour
n'être pas écraſes par la multitude. Le cri des
hommes , les gémiſſemens des enfans & des
mères retentiſſent de toutes parts ; ils s'appellent
mutuellement , ne ſe reconnoiffent
qu'à la voix , & la crainte de la mort leur
fait invoquer la mort même. La maſſe de feu
devenue plus étincelante , chaſſe enfin les
ténèbres ; la pluie de cendres & de laves
diminue , le ſoleil répand une lumière jaunâtre
, telle qu'on l'obſerve pendant une
éclipſe , & ce lugubre jour n'eclaire plus que
des ruines & des cadavres.
La plupart de ces détails nous paroîtroient
hyperboliques , ſi tout récemment encore ,
une exploſion de la même montagne n'en
* L'une eſt à dix lieues du Véſuve , & l'autre a
en traverſant le fept golfe de Naples en ligne
droite,
DE FRANCE.
123
1
2
avoit démontré au moins la vraiſemblance;
mais tout devient croyable depuis que l'Italie
a vu cette colonne de feu , d'un contour immenſe
ſe ſoutenir à dix- huit mille pieds
d'elévation pendant un affez long intervalle.
Aux faits hiſtoriques que l'antiquité nous
a tranſmis touchant la fameuſe éruption du
Véſuve ſous le règne de Trajan , les Auteurs
du Voyage Pittoreſque de l'Italie en joignent
un grand nombre de nouveaux également
inſtructifs pour les Artiſtes , les gens du
monde & les Amateurs des monumens antiques
. D'habiles Architectes ont été envoyés
fur les lieux mêmes , pour lever les plans &
deſſiner les principales ruines de Pompeii ;
independamment des frais qu'a dû coûter
cette entrepriſe , il a fallu tromper la vigilance
de ceux à qui l'on a confié la garde
de ces precieux monumens ; des ordres les
plus ſevères empêchent ( on ne fait pourquoi )
d'en tirer aucune copie. On en eſt cependant
venu à bout , grace au zèle de MM.
Renard & Deſprez. On admirera fur-tout
dans les ouvrages de ce dernier , un goût
exquis & les plus rares talens pour le deſſin.
Parmi les objets que renferment les deux
cahiers qu'on vient de publier , on remarque
un Temple d'Iſis , d'un ſtyle d'Architecture
plus agréable que sévère ; une vue générale
de l'entrée &. de la principale rue de Pompeii
; celle d'un grand édifice militaire , appelé
le Camp des Soldats ; un tombeau de
L
1
Fij
124 MERCURE
la Prêtreſſe Mammia; un temple Grec qui
paroît être de la plus haute antiquité , & une
maiſon de campagne d'une ordonnance &
d'une diſtribution fort fingulières. On a
trouvé dans cette maiſon deux ſquelettes ,
l'un tenant encore une clef d'une main , &
de l'autre un ſac rempli d'argent , de médailles
& de camées ; le ſecond ſquelette
portoit un coffre également rempli d'effets
précieux. Au bas d'un eſcalier , on a découvert
vingt- ſept femmes qui , vraiſemblablement
au milieu de l'effroi général , s'étoient
réfugiées les unes auprès des autres derrière
la porte d'entrée; les formes de leur corps
étoient moulées ſur la cendre endurcie par
le temps , & l'on conſerve à Portici l'empreinte
de la gorge de l'une de ces femmes ,
avec leurs bracelets , leurs anneaux , leurs
chaînes & leurs boucles d'oreilles .
Le Camp des Soldats a fourni de même
ungrand nombre d'objets curieux , tels que
le ſquelette d'un cheval chargé d'habits &
d'autres étoffes ; celui d'un homme étendu
près d'un fourneau , dans une ſalle de bain ;
seux de pluſieurs Soldats rangés dans une
prifon les uns près des autres , ayant des
chaînes aux pieds , & retenus par une pièce
de bois recouverte de fer , &c. &c. M. Defprez
, après avoir repréſenté dans une eftampe
le Camp des Soldats tel qu'il eſt aujourd'hui
, l'a enſuite offert dans une autre ,
tel qu'il devoit être avant ſa deſtruction.
Cette gravure eſt d'un très-bel effet; on y
DE FRANCE. 125
découvre une place d'armes longue de 23
toiſes , & large de 17 , environnée d'une
colonnade d'ordre dorique , & formant une
galerie qui ſervoit d'entrée à toutes les cafes
des Soldats; enſuite la cour de deux théâtres ,
ſéparée de la place d'armes par un périſtile
de colonnes ; enfin , le derrière de l'avantſcène
du théâtre principal , avec ſes trois
ouvertures & l'emphithéâtre rempli de Spectateurs.
A la gauche de cette maſſe s'élève le
ſecond théâtre , & à la droite , un temple
Grec bâti ſur la partie la plus élevée de la
ville : en face & dans l'éloignement on découvre
un petit temple d'Iſis , & le Mont-
Véſuve au -delà. Pour animer cette riche
compoſition , le Deſſinateur a choiſi le moment
où le Préteur , dans le plus grand appareil,
traverſe la place d'armes pour aller
au théâtre , où le peuple eſt déjà raſſemblé.
Ce Chef eft environné de Licteurs , les troupes
ſont ſous les armes , & lui rendent les
honneurs dûs à ſa dignité.
Les Auteurs de cet Ouvrage ont joint à la
ſuite des ſeize eſtampes relatives à Pompeii ,
un tableau raisonné des Chapitres & des
Articles qui doivent compoſer le premier &
le ſecond volume de leur Collection. Le
travail des Graveurs n'ayant pas permis de
publier les eſtampes ſuivant l'ordre fixé par
le plan de l'Ouvrage , on l'a rétabli fur ce
rableau ; de forte qu'un ſimple coup-d'oeil
ſuffira pour ſaiſir ce qui eſt fait & ce qui
reſte à faire fur le Royaume de Naples .. II
Fiij
126 MERCURE
H
comprendra la Calabre , la Sicile & l'ifle de
Malte , & ne formera que deux Volumes ,
compoſes chacun de ſeize Livraiſons.
LETTRE à Madame la Baronne de ** ,
fur la chaleur du Globe , démontrée par
MM. de Mairan & le Comte de Buffon ,
foutenueparM. Bailly , & encore exiſtante
malgré les Affertions de M. R. de L.
par M. L. S. ***. in- 8 . A Paris , chez
Didot le jeune , Imprimer - Libraire de
MONSIEUR , Quai des Auguſtins.
L'AUTEUR de cette Lettre ſemble avoir
pour but d'établir que la chaleur , imprimée
par le ſoleil fur la ſurface de la terre , n'eſt
point unique ni excluſive; qu'elle eſt même
en quelque forte dépendante de la chaleur
du globe , démontrée par MM. de Mairan ,
de Buffon & Bailly , ou du moins des effets
qui en réſultent. Pour y parvenir , il examine
comment ſe forme la chaleur que le
foleil nous envoie ; il ſe fait à cet égard un
ſyſtême particulier , fondé ſur les principes
de la Chimie ; il commence par difcuter la
nature du fluide à travers lequel paffent les
rayons folaires ; l'air atmoſphérique, fufcepa
tible d'être compoſé & décompoſé , n'eſt
plus un élément , mais une ſubſtance compoſée
d'eau, d'acide & de phlogiſtique ; cette
ſubſtance , émanée de la terre , eſt un produit
de ſes évaporations; ainſi l'air ſe détruit
& ſe renouvelle tour-à- tour , & delà vien
DE FRANCE. 117
3
1
T
nent les différens phénomènes que nous remarquons.
Delà l'Auteur paſſe à l'examen des cauſes
de la chaleur. Après avoir montré que le
mouvement eſt plutôt l'effet que le principe
primitif de la chaleur , attendu que le
mouvement n'eſt pas toujours accompagné
de chaleur , il prouve que celle qui nous
vient du ſoleil n'eſt point un effet de l'action
directe de cet aſtre , puiſque , de l'aveu
de tout le monde , & d'après le témoignage
des neiges dépoſees ſur les hautes montagnes ,
cette chaleur n'exiſte point avant le paſſage
des rayons folaires dans l'atmosphère ; cependant
comme elle fe forme dans le paſlage ,
ſi elle n'eſt pas produite , comme l'Auteur le
démontre , par le frottement des rayons contre
les parties denſes de l'air , il faut qu'elle
foit l'effet de quelque combinaiſon particulière
; & il eſtime que cette combinaiſon
ſe fait par l'union de l'acide coneentré , contenu
dans les rayons ſolaires avec les parties
aqueuſes de l'air , parce que telle eſt la propriété
des acides , qu'étant unis à une certaine
quantité d'eau, ils produiſent à l'inſtant
une chaleur très-vive. L'Auteur s'eſt affuré
d'avance de l'exiſtence de cet acide , ſoit dans
le feu , foit dans les rayons ſolaires ; c'eſt
même du ſoleil qu'il fait deſcendre tous
les acides qui ſont ſur la terre , & qui fervent
aux combinaiſons ſalines; il explique ,
par le moyen de cette théorie nouvelle
comment le forme la chaleur , comment
,
Fiv
128 MERCURE
elle devient exceſſive ſous la zône torride ; il
explique de même la raréfaction de l'air , &
dans cette raréfaction il découvre la cauſe
des vents , des orages & des trombes.
L'Auteur examine dans la dernière Partie
de cet Ouvrage , fi les évaporations & émanarions
de la terre , qui forment notre atmofphère,
ſont un produit de la chaleur du ſoleil
déposée pendant le jour ſur la ſurface du
globe ; & il prouve que l'action du ſoleil ,
loin d'être favorable à leur émiſſion , n'eſt
au contraire capable que de les arrêter &
de les repouffer. Les évaporations beaucoup
plus abondantes le ſoir, la nuit & l'hiver ,
témoignent elles - mêmes qu'elles ne font
-point altérées par le ſoleil , & qu'elles font
uniquement dûes à la chaleur du globe ,
puiſqu'elles ne s'exercent librement que dans
l'abſence du ſoleil : la préſence de cet aftre
femble n'être contraire à ces évaporations ,
qu'à cauſe de la peſanteur réelle de ſes
rayons , pefanteur occaſionnée par l'acide
qui y eſt contenu. Cette peſanteur des rayons
folaires lui donne lieu de rechercher quelles
font les cauſes de la peſanteur de l'air , &
par conféquent celles de l'aſcenſion du mercure
dans le baromètre : les cauſes y font
préſentées d'une manière affez ſenſible , &
l'on peut, par leur moyyeenn ,, expliquer ailé-
-ment les variations du barometre ; mais il
feroit à defirer que l'Auteur y eût ajouté des
détails propres à éclaircir une matière aufli
importante à la Phyſique.
DE FRANCE.
F19
Après avoir réfuté quelques points de la
Critique de M. de R. de L. contre le ſyſtême
de MM. de Mairan , de Buffon & Bailly , il
termine ſon Ouvrage ppaarr l'explication du
ſerein , de la roſée &du refroidiſſement des
pôles ; il donne toujours , à l'aide de ſa
théorie , la raiſon des glaces qui s'y accumulent
malgré la chaleur de dix degrés qui
s'y trouve comme par-tout ailleurs , & cela
vient de ce que les vapeurs de la terre ne
trouvent point , au fortir de ſon ſein , matière
à des combinaiſons capables de produire
la chaleur ; ainſi les évaporations de
la terre ne peuvent , ſans le ſoleil, dépoſer
que des glaces à la furface du globe , de
même que ſans l'air , ſans l'atmosphère , ſans
les évaporations terreſtres , le ſoleil lui-même
n'y produiroit aucune chaleur ; & c'eſt du
concours de ces deux cauſes , dont l'une appartient
au foleil , & l'autre à la terre , que
naît la chaleur que nous éprouvons à fa
furface.
Telles font les idées de M. L. S. Il n'appartient
qu'aux grands Chimiſtes de les apprécier.
Le ton de ſa Critique nous a paru
digne de ſervir de modèle aux Ecrivains
honnêtes.
Fy
130 MERCURE
ATLAS Portatif, à l'usage des Colléges
pour fervir à l'intelligence des Auteurs
Claſſiques,adoptéparMM.les Profeffeurs
de la Faculté des Arts , & dédié à l'Univerſité
de Paris , par M. l'Abbé Grenet,
Profeſſeur au Collège de Liſieux.
CONVAINCU de la néceſſité d'apprendre
la Géographie dans les Claſſes , & de l'impoffibilité
d'y réuſſir avec les Cartes que
nous avons , M. l'Abbé Grenet vient d'imaginer
un plan propre à lever tous les obſtacles
qui ſe ſont oppofés juſqu'ici à l'enſeignement
de cette fcience. Afin de mettre
les Profeſſeurs à portée de juger par euxmêmes
de l'utilité de cet Ouvrage , nous
allons donner un Extrait du Profpectus dans
lequel l'Auteur expofe fon projet.
Il bannit les grandes Cartes , qu'il juge
infuffiſantes ; 1º. parce que , quelque grandes
qu'elles foient , il eſt impoſſible que ,
dans une Claſſe nombreuſe , tous les écoliers
diftinguent les objets fans ſortir de leurs
places , & , par conféquent , fans que le
bon ordre en ſouffre. 2°. Parce que ceux
qui ont la vue foible ne peuvent en profiter.
3 °. Parce qu'alors les jeunes gens ne
voyant de Géographie qu'en claſſe , ils n'y
feroient aucuns progrès , vu fur-tout qu'on
ne peut y donner beaucoup de tems fans
négliger les autres parties des études. Il veut
donc que chaque écolier ait fes Cartes qui
!
DE FRANCE. 121
le ſuivent par-tout , comme un livre Claffique.
Par ce moyen l'Ecolier apprend
preſque tout de lui même. Le Profeſſeur
exige que les jeunes-gens préparent chez eux
leurs Cartes comme les Auteurs qu'ils expliquent
; il ſe borne à leur enſeigner les
premiers principes , qui ſont en petit nombre
, & à leur demander dans quels pays
font les villes qui ſe rencontrent dans les
Auteurs. Pour cela , M. Grenet n'emploic
qu'une demi-heure par ſemaine.
Il prétend que nous n'avons point de
Cartes qui puiſlent remplir ſon objet : » les
>> unes , dit- il , font trop petites , & n'ap-
>> prennent rien ; les autres font encore
>> trop grandes , ou trop chères pour la plu-
" part des Ecoliers. » Il faut des Cartes
anciennes pour l'intelligence des Auteurs Latins
, qui ſont ſouvent obfcurs , & quelquefois
inintelligibles , faute de connoiffances
Géographiques. Il faut des Cartes
modernes pour pouvoir lire l'Hiſtoire moderne
avec fruit. Toutes ces raiſons l'ont
déterminé à en faire graver exprès. Il ſe
propoſe de donner toute la Géographie ancienne
en 12 ou 13 Cartes. Pour la Géographie
moderne, il ſe borne à la Mappemonde
, l'Europe , l'Aſie , l'Afrique &
l'Amérique , ( cette dernière en deux ) la
France , l'Italie , l'Eſpagne , l'Allemagne
& l'Angleterre. Il en ajoutera d'autres s'il
eſt néceſſaire . Toutes ces Cartes , dreſſées
par M. Bonne , premier Hydrographe de la
Ev
132
MERCURE
Marine , & l'un des plus habiles Géographes
, feront reliées en un petit Atlas
in-4°.
Afin d'en faciliter l'acquiſition , chaque
Carte ſe vendra ſéparément , & l'Atlas
ne ſe complettera que par degrés. En
fixième , il ne contiendra que la Mappe-
Monde , l'Europe , l'Aſie & la France ,
qu'il eſt important de connoître de bonne
heure. On laiſſera des onglets pour y coller
tous les ans les Cartes dont on aura beſoin ;
enſorte qu'il ne ſera complet qu'en Réthorique.
Chaque Profeſſeur , en indiquant au
commencement de l'année les livres qu'il
expliquera , indiquera en même-tems les
Cartes qu'il fera voir. Mais il ſera bon qu'il
n'exige pas plus de quatre Cartes , ni moins
que trois , afin que la dépenſe ſoit modique
chaque année. Elle n'excédera pas celle des
Livres Claſſiques ordinaires ; chaque Carte
ne coûtera que 12 fols.
Il paroît déjà fix Cartes de cet Ouvrage , la
Gaule , la France , l'Italie ancienne & moderne
, la Grèce & l'Aſie Mineure. Elles
nous ont paru très-bien exécutées ; l'Afie
Mineure eft fur-tout remarquable en ce
qu'on donne à la Mer Noire beaucoup plus
d'étendue qu'elle n'en a dans les autres Cartes
du même pays. M. Bonne a eu fans
doute de bonnes raiſons pour faire ce changement.
L'Auteur travaille à un Abrégé de GéoDE
FRANCE.
133
21
S
t
-
graphie Ancienne & Moderne , pour gui
der les jeunes-gens dans l'étude qu'ils feront
de l'une & de l'autre.
Cet Ouvrage ſe vend à Paris : chez l'Auteur
, rue S. Jean-de-Beauvais.
ACADÉMIES.
L'A'ACCAADDÉÉMMIIEE des Sciences a fait ſarentrée publique
-le Mercredi s Avril.
Le Secrétaire a ouvert la Séance en annonçantque
l'Académie a décerné un Prix double , ſur le Calcul
des perturbations des Comètes , à une Pièce de M.
de la Grange , Aſſocié de l'Académie.
Elle a propoſé pour ſujet du Prix , les Queſtions
fuivantes.
1
1º . Vérifier & réduire aux distances véritables ,
les distances apparentes de la Comete de 1661 aux
Etoiles , en ne négligeant pas même d'entrer dans la
critique des poſitions de ces Etoiles données par les
Catalogues.
2º. Vérifier & discuter , autant qu'ilfera poſſible ,
les différentes périodes anciennes des retours de cette
Comete, dont les Historiens ont pu faire mention.
3°. Corriger, par l'effet connu des réfractions &
desparallaxes , les obfervations relatives à cette Comete,
faites par Appian à Ingolstad en 1932 .
49. Examiner l'influence que les mouvemens propres
des Etoiles fixes & la préceſſion des Equinoxes
ont dû avoir fur ces différentes obſervations.
Le Prix ſera de deux mille livres . Les Pièces
doivent être remiſes au Secrétaire de l'Académie
avant le premier Septembre 1781 .
L'Académie a propoſé en même tems pour ſujet
134 MERCURE
i
d'un Prix de Phyſique les Queſtions ſuivantes.
1º . Déterminerpar des caractères conftans , faciles
à faifir , même par ceux qui n'ont pas fait une
étude particulière de la Botanique , les différences
qui existent entre les divers Cotoniers d'Afie , dAfrique&
d'Amérique.
2º . Indiquer l'état naturel du Coton dansſa coque
après la maturité , ſon adhérence à la graine , la manière
dont ſes brins enveloppent les graines , afin
d'en deduire le meilleur procédé pour les enséparer
dans leur plus grande longueur.
3º . Etablir , d'après des épreuvesſuffifantes , les
rapports des degrès de fineſſe , de longueur , & de tenacité
qui font propres aux brins de chaque eſpèce de
Cotonier , ainsi que le rapport de ces qualités avec
la perfection des filatures.
Le Prix eſt de 1,500 liv. Les Pièces doivent être
remiſes avant le premier Janvier 1782 .
Les fonds de ce Prix de Phyfique , qui eſt le ſecond
de ce genre que l'Académie ait propoſe , ſont formés
des honoraires que , par fon teftament , M.
Rouillé de Meſlai avoit deſtinés aux Commiſſaires
chargés de juger les Prix de Mathématiques qu'il
avoit fondés .
Les Académiciens ont renoncé à ces honoraires
que l'Académie a cru devoir employer à former un
Prix de Phyſique qui doit être propoſé tous les deux
ans. Cet abandon a été fait en 1777 , & c'eſt deux
ans après , qu'on s'eſt avisé d'accuſer l'Académie
dedétourner à ſon profit le legs qu'elle a reçu de M.
deeflai
M. de Condorcet , Secrétaire Perpétuel , a lu
l'Eloge de M. Joſeph de Juffieu , frère de MM. And
toine & Bernard de Juffieu.
Cet Eloge d'un Savant que ſon zèle pour les
progrès des connoiſſances a conduit dans le nou
DE FRANCE. 135
veau Monde ; qui a mille fois expoſé ſa vie pour
ajouter à nos lumières ; qui , doué d'une grande
variété de talens , a été tour à tour Ingénieur &
Médecin , a conſtruit des ponts & a guéri des malades
; qui , au moment de répandre toutes ſes connoiſſancesdans
quelque ouvrage, aperdu entièrement
lamémoire où il les avoit miſes en dépôt , & eft devenu
imbécille lorſqu'il alloit obtenir de la gloire ;
cet éloge a été écouté avec beaucoup d'intérêt par
l'aſſemblée qui étoit nombreuſe. On a été touché
fur-tout au moment où M. de Condorcet a tracé
le tableau des ſoins pleins de tendreſſe que recevoit
de ſa famille ce Savant réduit à un état ſi déplorable.
Retombé dans l'enfance , chacun de ſes neveux
veilloit ſur ſes beſoins , comme des pères tendres
veillent fur les beſoins de leurs enfans : lorſqu'il ne
lui reſtoit plus qu'une exiſtence purement phyſique,
on vouloit au moins que toutes ſes ſenſations fuffent
agréables ;&lui , toujours careffant & doux , dans
la perte de tous les ſentimens & de toutes les idées
morales , ſembloit avoir conſervé la reconnoiſſance
pour répondre à des ſoins ſi touchans. Des Peuples
ſenſibles ont penſé que l'eſprit divin animoit les infortunés
qui perdoient la raiſon. On en faiſoit des
Dieux lorſqu'ils ceſſoient d'être des hommes. C'eſt
avec cette eſpèce de reſpect religieux que M. de Juffieu
a été traité par ſa famille.
En écoutant la lecture publique de cet éloge,
nous n'avons pu nous empêcher de faire une obſervation.
Le ſtyle de M. de Condorcet eft preſque toujours
calme &tranquille : les plus grandes idées ne
lui donnent point d'agitation ; il paroît ſe défendre
avec ſoin tous ces mouvemens qui montrent le deſſein
de parler à l'ame; & cependant , lorſqu'on l'a écouté
quelque tems pour peu que le ſujet qu'il traite
ait d'intérêt , on ſe ſent ému & touché on
د
136 MERCURE
1
!
ne voit point d'où eſt venue l'émotion qu'on
éprouve , mais on la ſent : on n'a point remarqué
de ſenſibilité dans une expreffion , ou dans un morceau
en particulier ; mais l'Ouvrage entier en eft
rempli.
M. Le Gentil a lu un Mémoire fur des obſervations
faites par les Hollandois à la Nouvelle Zemble
en 1597 & 1598. On fait qu'ils ont rapporté qu'ils
avoient vu le Soleil onze jours plus tôt qu'il ne devoit
être viſible , ce qui ne peut s'expliquer qu'en
ſuppoſant à l'atmosphère condenſé par le froid où
ils ſe trouvoient, une réfraction extraordinaire.
M. Le Gentil examine la ſuite de leurs obfervations
, & montre qu'il s'y trouve un grand nombre
d'erreurs , ce qui , ſelon lui , doit jeter des doutes
fur la vérité du fait fingulier qu'ils rapportent. L'opinion
de M. Le Gentil ſur cet objet, eſt conteſtée
parde célèbres Aftronomes.
M. de Bori a lu un Mémoire ſur une méthode
de purifier l'air des Vaiſſeaux. Les entre ponts des
"Vaiſſeaux , le fond de cale renferment un air trèscorrompu;
celui de la ſentine eſt même très-ſouvent
abſolumentméphyſitique. Le célèbre Hales propoſa le
premier d'employer des ventilateurs , inftrumens
dont on lui doit la première idée. Mais juſqu'ici
l'établiſſement des ventilateurs méchaniques a trouvé
beaucoup d'obstacles. Ceux où l'on emploie le
feu font préférables.
Celui que propoſeM. de Bori eſt de cegenre , &la
connoiffance qu'il a de la diftribution des Vaifſfeaux,
ainſi que de la police qui y eſt établie , le met à
portée de donner les moyens d'éviter les inconvéniens
qui juſqu'ici ont empêché l'uſage des ventilateurs
de s'établir. Il faut en effet que ces inconvéniens
ſoient réels. Comment expliquer autrement
*que ce moyen ſi ſouvent eſſaye, n'ait été adopté
!
1
DE FRANCE. 137
d'une manière ſuivie ni par aucune Nation , ni
⚫par aucun même des Navigateurs célèbres que l'on
ne peut accuſerd'avoir été eſclaves des préjugés ou
dellaarrooutine.
Le Secrétaire a lu enſuite l'Eloge de M. le Comte
d'Arcy, Maréchal de camp , & Penſionnaire de l'Académie
, qui jouiſloit d'une célébrité méritée , comme
Militaire , comme Géomètre & comme Phy-
: ficien.
:
:
:
Ce ſecond Eloge a été plus applaudi encore que
lepremier. Les événemens de la vie de M. leComte
d'Arcy ont été mêlés à de grands événemens de
ce fiècle; fon caractère avoit des fingularités trèsremarquables
: ſon goût pour les Sciences exactes
& pour les plaiſirs : fon amour pour les Anglois
auxquels il a fait la guerre toute ſa vie : tout cela
a fait naître des détails qui ont amuſé & intéreſſé
le Public dans l'éloge d'un Géomètre. Lorſque M.
de Condorcet parle des loix & des moeurs des Peuples
, des conſtitutions & des Gouvernemens , on
ſent que ces objets appartiennent à ſon talent ,
comme les hautes ſpéculations de la Géométrie ;
&que ſi ſon génie le porte aux ſciences exactes ,
ſon ame le ramene ſouvent à celles dontdépendla félicitédes
peuples.
En rendant compte de ſes travaux , le Secrétaire a
étéconduit naturellement à parler de deux découvertes
importantes que la Géométrie doit au génie de
M. d'Alembert L'une eſt un principe de méchanique
général , direct , le ſeul des principes connus qui
fuffiſe pour réſoudre tous les problêmes. L'autre
eſt la ſolution du problême de la préciſion des
équinoxes , problême dans la ſolution duquel
Newton a échoué , que les plus grands Géomètres
avoient tenté vainement de résoudre , & fur la
ſolution duquel cinq ou fax ſavans Mathémati
138 MERCURE
ciens ſe ſont trompés , même après que M. d'Alembert
a publié la fienne. Ce probleme eſt l'an
des plus importans du ſyſteme du monde , puiſque
toute l'Aftronomie pratique , la Chronologie , l'explication
de l'antiquité , tiennent à ce grand phénomène.
Le Public a vu avec plaiſir cette juſtice rendue à
unhomme de génie , dans le moment où il eſt déchiré
dans tant de Libelles : on ne peut attribuer
cette juſtice à l'amitié ; M. d'Alembert n'eſt pas loué ,
on ſe borne à rappeler des faits connus de l'Europe
ſavante; d'ailleuis l'amitié ne dicte point de louanges
dans un genre où la fauſſeté peut en être
démontrée.
M. Sage a lu un Mémoire ſur la ductilité du zinc.
Cedemi-métal ſe briſe ſous le marteau ; & M. Sage
atrouvé qu'en le ſoumettant à l'action graduée d'un
laminoir , le zinc pouvoit s'étendre & ſe réduire
en lames très minces & très-flexibles. Aucun autre
demi-métal n'a cette propriété. Le zinc ainſi réduit
en lames, brûle & donne une flamme verte , circonſtance
qui pourroit faire ſoupçonner un mélange
de cuivre dans ce zinc laminé , ſi l'exactitude du
Savant Chimiste étoit moins connue.
La Séance a été terminée par la lecture d'un Mémoire
de M. l'Abbé Rochon ſur la lumière. Lorſqu'un
faifceau de rayons traverſe un priſme , non- feulement
la direction de chacun des rayons eſt changée ,
mais ils font décompoſés en un nombre indéfini de
rayons différemment réfrangibles , qui préſentent
ſept couleurs principales très- diſtinctes . Les différens
milieux font différemment réfractifs , c'est-à- dire ,
qu'ils déplacent plus ou moins le centre du faiſceau
de rayons qui les traverſe ; mais ils font encore
diverſement diſperſifs , c'est-à-dire , que le faiſceau
de rayonsdécompoſé s'allonge plus ou moins; fi cet
DE FRANCE. 139
allongement étoit proportionnel au déplacement ,
il eſt aiſé de voir qu'un priſme d'un certain angle
d'une matière , répondroit précisément , quant à
tous fes effets , à un priſme d'un autre angle d'une
autre matière quelconque : qu'ainfi , en combinant
des priſmes de différentes matières , on n'auroit jamais
réellement que l'effet d'un priſme d'une ſeule
matière , & qu'il feroit impoſſible de détruire la dif
perſion ſans détruire la réfraction. Aucune combinaiſon
de priſmes ne détruiroit donc les couleurs
qu'en ſe réduisant à un verre plan. Heureuſement il
n'en eſt pas ainſi ; la force diſpertive ne ſuit pas les
mêmes loix que la force réfractive , comme l'avoit
cru Newton , trompé par des expériences incomplettes.
On peut donc trouver une combinaiſon de
priſmes qui détruiſe les couleurs , & qui change cependant
la direction des rayons . C'eſt fur cetre obſervation
qu'eſt fondée la Théorie des lunettes
acromatiques , dont la première idée eſt due à l'illuſtre
Léonard Euler.
On ſent qu'il est très -important pour la perfection
de l'optique , de ſavoir meſurer avec exactitude le
rapport des forces diſperſives & réfractives des différens
métaux. Tel eft lobjet du Mémoire de M.
l'Abbé Rochon. Il forme d'abord avec deux priſmes
égaux de verre commun qui tournent l'un ſur l'autre,
un priſme à angle variable , idée ingénieufe qui
lui eſt due ; plaçant devant ce prifme un autre prifme
d'une matière quelconque d'un angle donné , il
fait prendre au premier l'inclinaiſon néceffaire pour
ne pas déplacer l'image d'un objet , & il en déduit le
rapport des forces réfractives des deux matières : il
fait enſuite tourner ſon premier priſme juſqu'à ce
que toutes les couleurs foient détruites : il a alors le
rapport des forces diſperſives ; mais cette méthode
ne feroit appercevoir que des différences très- fortes ;
140
MERCURE
H
pour en faifir de plus petites , M. l'Abbé Rochon a
imaginé de placer ſon appareil devant un Téleſcope;
c'eſt par ce même moyen qu'il eſt parvenu , il y a
quelques années , à décompoſer la lumière des étoiles
fixes , & à enrichir la dioptrique de pluſieurs vérités
importantes qu'il eût été impoſſible de découvrir en
employant de ſimples priſmes.
Il ya des corps qui ont une double réfraction , &
-M. l'Abbé Rochon a fait cette obſervation fingulière,
que la force diſperſive n'eſt pas la même dans les
deux réfractions ; enforte que ſi on regarde à travers
ſon appareil armé d'un priſme de criſtal d'Iſlande un
objet qui paroît double , & qu'on cherche à détruire
les couleurs , une des images eſt rendue acromatique
long-tems avant l'autre.
Si l'on joint à ces inventions l'idée ſi heureuſe
d'employer la double réfraction à meſurer le diamètre
des objets , idée qui a donné naiſſance à des inftrumens
fufceptibles d'une foule d'uſages très- importans
, on ne pourra s'empêcher de conclure que M.
l'Abbé Rochon eſt l'homme qui , depuis Newton , a
contribué le plus à la perfection de l'optique .
Il eſt doux de rendre juſtice à un Savant modeſte ,
plus occupé de ſuivre ſes découvertes que de les publier
, & dont pluſieurs Savans ont mieux aimés'approprier
les découvertes ou les contefter , que de lui
en faire honneur.
DE FRANCE.
141
GRAVURE .
LE Mari Dupe & Content ; la Prudence en défaut
: Deux Eltampes gravées d'après les deſſins
de M. Le Barbier , par Patas. A Paris , chez Hémery
, Graveur , rue & porte S. Jacques , maiſon
neuve entre la nouvelle Egliſe Sainte-Geneviève
& l'Eſtrapade ; & en Province , chez les Marchands
d'Eſtampes. Prix , 1 liv. 16 f. la pièce.
Ces deux Eſtainpes , chacune de 11 pouces de
largeur ſur 10 de hauteur , repréſentent la coupe
d'un logement villageois où ſe paſſe la Scène. Le
caractère , l'expreſſion, la grace & l'intérêt que M.
Le Barbier a mis dans la compoſition de ſes deſſins ,
annoncent un talent diſtingué : le Graveur nous
paroît avoir heureuſement ſecondé ſon modèle.
Première & feconde Carte de la Nouvelle Topographie
, ou Description détaillée de la France ,
diviſée par carrés uniformes avec le rapport des mefures
locales à la toiſe du Châtelet de Paris ; Ouvrage
utile à tous les Citoyens , & principalement
aux Seigneurs , aux Propriétaires fonciers & aux
Cultivateurs ; propoſé par Souſcription , & dirigé
par M. Robert de Heſſeln, Cenſeur-Royal. Chaque
Carte coûtera aux Souſcripteurs 2 liv. 10 ſols ;
& à ceux qui n'auront pas ſouſcrit , 3 liv. 12 ſols.
Il faut s'adreſſer au ſieur Robert , à Paris , rue du
Jardinet.
:
142 MERCURE
MUSIQUE.
TROISTEME Recueil &Airs avec accompagnement
de Guittare , par M. Boyer , Maître de Chant &
de Guittare. Prix , 7 liv. 4 f. A Paris , chez l'Auteur
, rue des Prouvers , vis-à-vis le S. Eſprit ; &
chez Coufineau , Luthier de la Reine , rue des Poulies.
On voit , par ce nouveau Recueil , que l'Auteur
ſait varier ſes accompagnemens. Celui- ci eſt
plus fimple , & d'une exécution moins dificile que
le précédent.
Recueil d'Ariettes , avec accompagnement de
Harpe , par M. H. Petrini. OEuvre V , Prix , 7 liv.
4 fols. A Paris , chez l'Auteur , rue S. Eustache , à
l'hôtel de Lambeſc ; & aux Adreſſes ordinaires de
Muſique.
Recueil d'Ariettes choisies dans les Opéras-Comiques
, arrangers en duo pour deux Clarinettes ,
par A. V. D. Hagen. Prix , 4 liv. 15 ſols. A Paris ,
chez M. Boüin , Marchand de Muſique , rue Saint-
Honoré, près S. Roch , au Gagne- Petit , & aux
Adreſſes ordinaires.
Trois Symphonies pour deux Violons , Alto-
Baſſo , deux Flûtes & deux Cors , par F. I. Kaa.
Prix 7 liv. 4 fols. A Paris , chez Cornouaille ,
Montagne Sainte-Geneviève.
,
DE FRANCE. 143
ANNONCES LITTÉR AIRES.
ONN trouve chez Durand neveu , Libraire , rue
Galande , 19. Abrégé d'Histoire Générale , ſeconde
Partie ; Hiftoire Moderne , faiſant fuite au Cours
dEducation de M. Wandelincourt. Vol. in- 12,
Prix , broché en carton , 2 liv. 10 f. 2° . Confidérations
fur l'admiſſion des Navires Neutres.
Vol. in - 12 . Prix , 15 6. 3 ° . Code du Grand-Duc
de Toscane. In- 12 . Prix , I liv. 10 f.
Eſſaifurla Muſique Ancienne & Moderne , 4Vol.
in-4 °, Prix , 48 liv. A Paris , chez Onfroy , Libraire
, rue du Hurepoix. Nous rendrons compte
de cet Ouvrage , qui renferme des choſes très-précieuſes,
Amusemens Arithmétiques & Mathématiques
de la Campagne , à l'uſage des jeunes-gens de l'un
& de l'autre ſexe , dans lesquels on conduit depuis
les premiers Elémens du Calcul juſqu'à la ſolution
des Problêmes élevés à la huitième puiſſance ; par
M. 1. Luya , Négociant à Genève. 2 Vol. in-4°.
Prix , 12 liv. A Paris , chez Gogué & Née de la
Rochelle , Libraires , quai des Auguſtins. On trouve
à la même adreſſe , le Traité Pratique de l'inoculation
, par M. Grandoger , Volume in - 8 ° . Prix
4livres.
Almanach du Comestible , qui indique générale
ment toutes les bonnes choſes qu'on peut trouver à
la Halle & chez les Débitans ; quatre Parties qui ſo
vendent 3 liv. 12 ſols brochées. A Paris , chez Def
nos , Libraire , rue S. Jacques.
144
MERCURE
Le Trésorier de France ramené à ſon état véri
table. In-4 ° . Prix , 15 f. A Paris , chez Cellot , Imprimeur-
Libraire , rue Dauphine. On trouve à la
même adreſſe un Traité de la Diſpoſition forcée
des Bénéfices , par M. l'Abbé Rathier , Avocat au
Parlement. 3 vol. in-12.
Traité des Bienfaits de Sénéque , précédé d'un
Diſcours ſur la Traduction , par M. Dureau de la
Malle. Vol. in - 12 . Prix , I liv. 16 f. A Paris , chez
Knapen , père & fils , Imp. Libraires , au bas du
Pont S. Michel.
Isaac & Rebecca , ou les Noces Patriarchales ,
Poëme en proſe , en cinq Chants. Nouvelle Edition
in- 12 . A Paris , chez la Veuve Ducheſne ,
Tillard , Quillau & Eſprit , Libraires.
TABLE.
VERS àM. de laHarpe , 97 de ** , fur la chaleur du
A Zilia ,
aux
98 Globe, 126
Rédacteurs du Atlas Lettre portatif, à l'usage des
Mercure , Collèges, 103
Enigme & Logogryphe , 110 Académies ,
Poëmefur les Eclipses , 111 Gravures ,
VoyagePittor.de l'Italie, 120 Muſique ,
Lettre àMadame la Baronne Annonces Littéraires ,
APPROBATION.
130
133
141
142
143
J'AI lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 15 Avril. Je n'y ai
rientrouvé quipuiſſe en empêcher l'impreſſion. AParis ,
le 14 Avril 1780. DESANCY.
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLE S.
TURQUIE.
De CONSTANTINOPLE , le 19 Février.
L'INTERPRÈTE de la Porte , en conféquence
d'un ordre exprès du Reis-Effendi , a déclaré
à tous les Miniſtres Etrangers qui réſident
ici , que le Sultan & ſes Miniftres avoient
tout lieu d'être ſatisfaits de l'accommodement
fait avec l'Impératrice de Ruſſie ; que S. H.
étoit fermement réſolue d'en maintenir religieuſement
tous les articles ; & que ſi quelqu'un
pouvoit douter encore de ſes diſpoſitions
, il n'avoit qu'à s'adreſſer au Reis-
Effendi qu'il trouveroit toujours prêt à confirmer
cette vérité , même par ferment. Cette
déclaration a fait tomber tous les bruits des
mécontentemens ſecrets qui diviſoient les
Membres du Gouvernement ſur ce point important.
Les derniers avis reçus de la Morée , parlent
de nouveauxtroubles qui s'y ſont élevés ;
s'il faut les en croire , Gianikli- Ali- Bacha eſt
rentré dans cette péninſule , où il a fait conftruire
différens forts dans leſquels ſe réfugient
les rebelles. On croit que dans ce cas, le
15 Avril 1780. ' e
( 98 )
Capitan-Bachay retournera au printems. Ce
n'eſt qu'après avoir entièrement pacifié la
Morée qu'il ſe rendra en Egypte où ſa préfence
n'eſt pas moins néceſſaire , & où il doit
conduire des forces conſidérables , & réunir
dans ſa perſonne la double autorité de Chef
des troupes de terre & de Commandant de la
Marine.
Le Baron d'Herbert , Internonce de laCour
de Vienne , a porté des plaintes ſur la perfécution
que le Patriarche d'Arménie exerce
contre les parens des Arméniens Catholiques
qui ſe ſont retirés à Trieſte. Ce Patriarche
veut leur faire payer les droits pécuniaires
que leurs parens auroient payés s'ils étoient
reſtés dans leur patrie. Le Reis -Effendi
rendu compte de ce ſujet de plainteauGrand-
Viſir qui a promis de le faire ceſſer.
a
Il paroît que S. H. eſt déterminée à conſerver
la neutralité dans les mers qui baignent
ſes Etats. L'Ambaſladeur de Hollande ne
ceſſede la folliciter de prendre au plutôt les
meſures néceſſaires pour rendre la liberté au
commerce. Le Reis- Effendi l'a aſſuré que dès
que la grande affaire d'un Règlement de neutralité
dans les mers Ottomanes ſera réglé ,
il ſera ordonné aux Capitaines des caravelles
& aux Commandans des ports & fortereſſes
le long des côtes , de veiller exactement à ce
qu'aucun bâtiment neutre ne ſoit molefté par
des Corſaires des Puiſſances belligérantes. Il
a fait remettre en même tems aux Ambalfadeurs
de France & d'Angleterre , ainſi qu'à
( 99 )
tous les Miniſtres Etrangers , un Mémoire
qui contient l'expoſé des vues de la Porte , les
inſtances qu'elle a faites aux deux Ambaſſadeurs
de prendre à ce ſujet & le plutôt poffible
les ordres de leurs Cours. On fait que ce
n'eſt pas l'Ambaſſadeur de France qui oppoſe
des obſtacles à cette neutralité. Celui de la
Grande-Bretagne ne paroît s'y oppoſer , que
parce qu'en effet elle ſeroit plus favorable
aux François qu'aux Anglois , dont le commerce
ici eſt réduit à bien peu de choſe depuis
le blocus de Gibraltar.
RUSSIE
De PÉTERSBOURG , le rer. Mars.
On apprendde Cronſtadt que l'on y équipe
avec beaucoup de diligence 15 vaiſſeaux de
ligne & quelques frégates. Comme les ordres
pour cet armement ont été donnés au moment
où l'on s'y attendoit le moins , ils ont
✔ donné lieu à beaucoup de conjectures ; leur
✓ véritable motif n'eſt & ne peut être que la
néceſſité de protéger le commerce & la
navigation des Sujets de cet Empire pendant
la guerre actuelle entre la France &
l'Angleterre.
>>L'Impératrice par un ordre daté du 3 Décembre
dernier , a chargé le Sénat dirigeant de tenir la
main à ce que dans les Gouvernemens formés depuis
quelque tems , ainſi que dans ceux ſubſiſtant anciennement
, les Manufactures & Fabriques appartenant
àdes particuliers , foient regardées comme des biens
propres , dont ils ont la liberté de faire telles diſpo
: C2
( 100 )
fitions qu'ils jugeront convenables à leur fituation
& conformes à l'ordre établi par les loix , ſans être
obligés de réclamer des Magiſtrats ſupérieurs ou inférieurs,
quelque permiffion ou autoriſation ultérieure
à cet effet. Le tout conformément à l'article XI du
Manifeſte , publié le 28 Mars 1775 ; quant à ce qui
concerne le maintien de la Juſtice , concernant les Fabricans&
les Ouvriers travaillans dans leurs atteliers ,
on ſe conformera ſur cet article aux loix , & c .
POLOGNE.
De VARSOVIE , le 12 Mars.
La maladie du Comte Mlodziejowski ,
Grand Chancelier du Royaume , devient
de jour en jour plus grave ; on déſeſpere
même de ſon rétabliſſement ;& il ſe préſente
déja pluſieurs candidats pour remplir ce
pofte important. On nomme parmi eux le
Comte Malachowski , Grand Référendaire
de la Couronne , qui prétend avoir droit
à ce poſte depuis que le Sous-Chancelier
Comte de Borch , s'eſt déſiſté de ſes prétentions
à cette place dans le cas où elle viendroit
à vaquer , parce que ſa ſanté ne lui
permettoit pas d'en remplir les fonctions.
On recommence à parler d'une Diète
prochaine ; on fait ici des préparatifs qui
l'annoncent ; & dans quelques endroits on
a déja tenu des Diétines. Il y a éu à Brzeſc
une rixe entre quelques gentilshommes Polonois
& des ſoldats Ruſſes ; on en a beaucoup
exagéré les ſuites. Il paroît que ce démêlé
n'en a pas eu de conſidérables. Au
( toi )
reſte , il doit d'autant moins nous alar
mer que nous ſavons qu'il n'y a guère d'afſemblée
nationale qui n'ait été précédée par
des diviſions beaucoup plus graves encore.
Le bruit court , & ce n'est peut être
qu'un bruit , que l'Impératrice de Ruſſie ,
dans la viſite qu'elle fera ce printems des
Provinces qui lui font échues en partage
dans le démembrement de ce royaume , ſe
propoſe d'avoir ſur les confins de la Lithu
nie une entrevue avec l'Empereur.
>>On publia , il y a quelques mois , écrit- on de
Mohilow , dans les nouvelles Provinces de l'Empire
Ruſſe , un ordre exprès de l'Impératrice , à tous les
Libraires & Imprimeurs qui vendront ou imprimeront
des livres où il ſera queſtion du pape , de n'y
laiſſer aucune expreſſion contraire au reſpect & aux
égards qui lui font dûs , &qui font les mêmes qu'on
doit aux Souverains " .
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 20 Mars.
Le voyage que l'Empereur ſe propoſe de
faire cette année , eſt fixé à la fin du mois
prochain ou au commencement de Mai ;
fon intention eſt de viſiter la Galicie & la
Lodomerie ; comme il y a apparence qu'il
pouffera fa tournée jufques dans le Diſtrict
de Bucowin , pour voir par lui - même l'état
de cette contrée , frontiere de l'Empire
Ottoman , on compte que ſon abſence durera
au moins deux mois .
Les camps , comme nous l'avons dit ,
e3
( 102 )
ont été contremandés. Les exercices que
devoient faire les troupes raſſemblées , ſe
feront ſéparément dans les garniſons reſpectives.
On dit que le Comte Pedſzazki- Lichtenſtein
ſera nommé Vice- Gouverneur de
cette Réſidence , & que le Comte de Herberſtein
ſera déclaré Préſident du Commerce.
La fonte des neiges a fait augmenter confidérablement
les eaux ; on apprend que les
inondations ont cauſe pluſieurs déſaſtres
dans divers endroits , entr'autres trente bucherons
ont , dit- on , péri du côté de Marie-
Zell .
>> Dans la nuit du 2 au 3 Février, écrit-on d'Oberndorff,
trois voleurs forcèrent la maiſon du Curé de ce
lieu. Les deux Servantes qui s'étoient réveillées au
bruit , leur tombèrent d'abord ſous la main ; ils
les garrottèrent& les traînèrent dans la cave où ils
les renfermèrent. Après cela , ils ouvrirent la porte
de la chambre du Curé , qu'ils obligèrent de leur
remettre une ſommede 5000 florins qu'il avoit reçue
quelques jours auparavant. En comprant cette fomme
, ils lui dirent : n'ayez pas peur M. le Paſteur ,
nous ne vous ferons point de mal. Nous ſavons que
vous recevez les dixmes de tout ; vous les recevrez
auſſi de cet argent. En effet , en en faiſant le partage
entr'eux , ils lui rendirent le 10e. denier. L'attention
des voleurs à l'égard du Curé alla encore plus loin.
Perſuadés que l'épouvante que lui avoit cauſé cette
viſite nocturne pouvoit avoir des ſuires dangereuſes
pour lui , ils décidèrent qu'il falloit lui tirer du ſang.
Il fut obligé de céder. L'un d'eux tira une lancette de
ſa poche , lui ouvrit la veine , la banda , & après cela ,
les trois voleurs ſe retirèrent en lui ſouhaitant une
bonne nuit. Le lendemain étoit un Dimanche ; le Curé
1
( 103 )
ne venant point au Service , on alla le chercher , &
on le trouva à demi- mort dans ſon lit. Vers les
10 heures on trouva pareillement les deux Servantes
enfermées dans la cave , & tranfies de frayeur. Q
eut bien de la peine à les remettre « .
De HAMBOURG , le 20 Mars .
Le Général Major Faucitt raſſemble avec
beaucoup d'activité les recrues deſtinées à
completter les corps de troupes Allemandes
au ſervice de l'Angleterre en Amérique. Les
Souverains qui ſe ſont engagés à les fournir
, ne ſont pas à s'appercevoir du tort que
fait à la population de leurs Etats un traité
dans lequel ils ont cru voir des avantages ,
& qui leur est réellement onéreux. L'Amérique
eſt un gouffre où vont s'enſevelir les
Allemands pour ne plus reparoître dans leur
patrie ; les recrues qu'il faut envoyer tous
les ans montrent quelles font les pertes que
l'on fait en hommes Cela n'empêche pas
qu'on ne publie aujourd'hui qu'un Prince
de l'Empire , en vertu d'un nouveau traité
doit fournir encore 40,000 hommes ; cette
nouvelle qui n'a peut- être aucun fondement,
parce qu'une pareille levée eſt difficile , ne
laiſſe pas d'effrayer les agriculteurs qui n'ont
pas plus de bras qu'il ne leur en faut.
La neutralité des Puiſſances du nord eſt
décidée ; elles ont profité des diviſions élevées
entre l'Angleterre & l'Amérique Septentrionnale
, en vendant à cette dernière les
bois , les cordages , les chanvres , les goudrons
qu'elle tiroit auparavant de ſes Coloe
4
( 104 )
A
1
1
nies. Les beſoins que les ennemis de la
Grande Bretagne ont auſſi eu de ces articles ,
ont établi une concurrence qui a procuré
de grands avantages au commerce du nord.
On a pris par-tout des meſures pour le
protéger. Envain l'Angleterre a cherché des
fecours de ces côtés; ſa conduite l'en a irrévocablement
privée. La lettre ſuivante écrite
de Pétersbourg donnera une idée du ſentiment
que ſes procédés ont inſpiré généralement
dans cet Empire.
>> La rencontre que le convoi Hollandois , ſorti
du Texel à la fin de l'année , a eue avec l'eſcadre
Angloiſe , & la manière violente & hoftile dont en
a enlevé ce convoi , ont caufé ici le plus grand
étonnement. On est fort curieux d'apprendre quelles
feront les ſuites d'une démarche qu'on regarde ici
comme très - offenſante pour la République des
Provinces-Unies , dérogatoire aux Traités ſubſiſtans
entre les deux Nations , au droit des gens & aux
égards qui doivent avoir lieu entre des Puiſſances
libres & indépendantes. Ce que l'on trouve de plus
extraordinaire en ceci , c'eſt que la Cour de Londres
ait ordonné cette violence dans un moment où ayant
peine à foutenir une guerre auffi dangereuſe , ſa
poſition doit paroître au moins inquiétante . Elle
l'avoue elle - même en ne ceffant de repréſenter
que ne ſe trouvant pas en état de réſiſter aux efforts
de la Maiſon de Bourbon , qui , à l'entendre , menace
la sûreté de l'Europe entière , elle ſe croit fondée à
réclamer ici des ſecours , comme elle en reclame
de la part des Provinces - Unies. Ses follicitations
n'ont produit , chez nous , aucun effet ; les deſſeins
que cette Puiſſance a manifeſtés dans ſa conduite
depuis le commencement de la guerre actuelle en
troublant la liberté du commerce & la navigation
( 105 )
des Puiſſances libres & indépendantes , ont donné
lieu à la réſolution priſe par l'Impératrice , tant ſur
ces ſollicitations , que ſur le ſyſteme de neutralité
qu'elle a adopté. On est perfuadé que fans une
meſure auſſi ſage, la Grande-Bretagne auroit pouífé
encore plus loin l'irrégularité de tes procédés. Les
Anglois ont donc tort de chercher à faire croire
qu'ils ont l'approbation de cette Cour. Si la leur
s'en eſt flattée , elle doit être bien détrompée , puilque
le Miniſtre de S. M. I. à Londres a eu ordre
de faire des repréſentations ſérieuſes , & de porter
des plaintes fur cette violence , qui , tombant fur
une Puiſſance neutre , les intéreſſe toutes également ,
& les oblige à faire cauſe commune contre celle
qui ſe l'eſt permiſe «.
Les lettres de la Siléſie nous apprennent
que les débordemens des rivières y ont caufé
beaucoup de ravages. L'Oder eſt ſorti de
fon lit avec tant d'impétuofité , qu'elle a
rompu les digues en deux endroits différens .
Des villages entiers ont été ſubmergés , &
il a péri beaucoup d'hommes. Comine le
cours des poftes ſe trouve entiérement interrompu
, on n'eſt pas encore inſtruit des
détails de ces déſaſtres .
>>La charge de Commiſſaire Impérial des livres
'de l'Empire , dont la réſidence eſt à Francfort
vacante par la mort de M. de Scheben , vient d'être
conférée par S. M. I. à M. Teinet , Conſeiller Aulique
, Rédacteur des Gazettes littéraires à Francfort .
Comme il eſt Proteftant , le Chancelier de l'Empire.
a fait des repréſentations ſur cette nomination , à
S. M. I. , qui , pour toute réponſe , a écrit ſur la
Note de la Chancellerie , que la parité de Religion
étant ordonnée dans la Paix de Westphalie , elle
confirmoit ſa réſolution , & ordonnoit d'en faire la
es
( 106 )
publication. C'eſt la première fois qu'une charge ,
regardée comme de l'appanage des Catholiques , a
été conférée à un Proteſtant ; & cet évènement
prouve que ceux de cette Religion ſont en droit
de former de grandes eſpérances ſur la bonté &
la justice impartiale de l'auguſte Chef de l'Empire
.
De RATISBON NE , le 25 Mars.
Les Envoyés du Palatinat & de la Bavière
ont fait diftribuer ici , il y a quelques jours ,
un Mémoire en Réponſe à celui de S. A S.
le Duc régnant de Wurtemberg. Ils y déclarent
que le principe du droit de regrédience
fur lequel la maiſon de Wurtemberg fonde
ſes prétentions à la ſucceſſion de Bavière ,
n'a pas lieu ſelon la pratique générale de
l'Empire , puiſqu'il troubleroit l'ordre de
fucceſſion à l'infini ; qu'en conféquence toutes
les prétentions en vertu de ce droit de
regrédience , ayant été annullées conformément
au dernier traité de paix , on inſiſtoit
de la part de S. A. S. E. P. fur la proteftation
portée au protocole par la ratification
du traité de paix de Teſchen
tout ce qu'on pourroit jamais exiger par le
droit de regrédience .
,
contre
» La Fortereſſe de Marchebourg , écrit - on de
Braunbach , dans le pays de Darmstadt , fituée dans
notre voiſinage , a eſſuyé un dommage conſidérable
àla fuite d'untremblement deterre , qu'on y a reſſenti
les 26 & 27 du mois paſſé . La grande tour aux
poudres s'eſt ſéparée du bâtiment principal , depuis
le haut juſqu'au bas . La ſéparation eſt d'un pied
vers le ſommet, Le bas eſt crevaffé en pluſieurs
( 107 )
endroits , ainſi que la muraille du grand bâtiment
qui donne fur le Rhin. Le rocher même ſur lequel eſt
bâtie cette tour , eſt crevaſſé du haut en bas. Le mur
qui ſoutient la grande batterie du côté du Rhin ,
ainſi que la muraille qui eſt ſous le Corps -de-Garde
eſt fort endommagé; pluſieurs cheminées ſe ſont
écroulées «.
On apprend de Goflar que cette ville
a eſſuyé dans la nuit du 22 de ce mois
un incendie dans lequel 250 maiſons ont
éré réduites en cendres . La Factorerie
Hanovrienne , la Maiſon-de- Ville & quelques
Magaſins ont été fort endommagés.
ITALIE.
De LIVOURNE , le 22 Mars .
,
Pour que les lieux de ſanté répondent
à l'étendue du commerce de ce Grand-Duché
, S. A. R. a ordonné la conſtruction d'un
3. Lazareth , qui par ſa ſituation, ſa ſtructure,
ſon étendue , la ſéparation même des quartiers
, pût contribuer à la ſanté des individus ,
& purger les Marchandiſes de tout ce
qu'elles pourroient avoir d'infect. Ce Lazareth
magnifique eſt dédié à S. Léopold .
Le Conſiſtoire qui devoit ſe tenir le 13 de ce
mois a éré renvoyé au 20 ; l'examen des Evêques
qui devoient y être propoſés a dû être
fait le 17.
On apprend de Naples que le Roi vientd'acheter
de l'Ordre de Malthe 2 vaiſſeaux dont
il augmentera la marine de ce Royaume .
S. M. s'occupe eſſentiellement du ſoin de
c 6
( 105 )
former des Officiers de ce département. Les
jeunes gens qu'on a envoyé ſervir ſur les
eſcadres des Puiſſances belligérantes , ſe ſont
tous diſtingués ; & ceux qui font reſtés à Naples
ſous la direction du Chevalier Acton
ont montré autant de zèle que d'intelligence
&de bonne volonté pour le ſervice de la marine.
Le Duc de Modène a accordé un pardon général
à tous les déſerteurs de ſes troupes , à l'exception
de ceux qui étoient dans la Compagnie des Gardesdu-
Corps ; à ceux qui s'étoient enfuis comme pourſuivis
pour s'être trouvés dans des querelles , pourvu
que le fugitif n'en ait pas été l'auteur , qu'il ne ſe ſoit
point ſervi d'armes défendues , qu'il n'ait pas tué
ou mutilé dangereuſement ſon adverfaire; enfin aux
contrevenans qui n'auroient dû ſubir d'autre peine
que celle de 3 ans de galères. Tout leur fera remis ,
pourvu qu'ils rentrent dans le Modenois pendant le
cours de l'année , à compter du jour de la publication
de ce Pardon .
,
Le feu Duc de Modène a laiſlé à la Princeſſe
Melzi une penfion de 6000 ſequins ſa vie durant
, l'ufufruit de ſes biens de Varèſe , & l'uſage
tant du magnifique Palais de cet endroit , que de
ſes bijoux , argenterie , &c .
ESPAGNE.
De MADRID , le_25 Mars.
Les bruits qu'on s'eſt plu à répandre dans
les Pays étrangers au ſujet du retard apporté
par la Cour de Lisbonne à la nomination
d'un Ambaſſadeur en celle- ci , n'ont aucun
fondement. Il y a trois ſujets déſignés pour
1
( 109 )
ce poſte important , & on dit que LL. MM.
TT. F. en ont laiſſé le choix à S. M. C.
>> Nos eſcadres , écrit - on de Cadix , en date
du 16 de ce mois , ne tarderont pas à mettre en
mer. L'affrettement des vaiſſeaux de tranſport ſe
fait avec activité ; & toutes les troupes ſont arrivées.
Voici l'état exact de l'armement.
Régimens qui s'embarqueront au complet. Régiment
du Roi , Guadajara , Aragon , Soria , & le
deuxième de Catalogne , en tout 10 bataillons
faiſant 6600 hommes.
Escadre de D. Solano. Le S. Louis , de 80
canons ; le S. Augustin , l'Orient , le Gaillard ,
l'Arrogant , tous de 70 , & le Rufé , de 60.
Escadre de D. Tomaſeo . Le S. Nicolas , de 80
canons ; S. Eugène , Damafe , S. Janvier , S.
François d' Aſſiſe & Ic Guerrier , tous de 70 .
La première eſcadre prend des vivres pour s
mois , & la deuxième pour 4 mois & demi. On
remplace les ſoldats qui manquent dans les régimens
nommés pour l'expédition avec ceux du
régiment d'Iberne " .
LeBailli de Malthe D. Antonio Bucherelli,
fils du Vice Roi du Mexique , vient de mourir
, & laiſſe une ſucceſſion d'un million de
piaſtres fortes ,dont il a diſpoſé enfaveurde la
Religion . S. M.en a fait part auGrand-Maître
de l'Ordre , & s'eſt chargée de faire conduire
cette riche dépouille dans l'un de ſes ports de
la Méditerranée , où les vaiſſeaux de Malthe
viendront la recueillır.
Une lettre de Malaga du 10 Mars , contient
les détails ſuivans :
» Le 7 de ce mois , la Frégate de guerre Suédoiſe
l'Illerim , de 34 pièces de canon , aux ordres
de M. Ankarloo , venant de Livourne, eſt entrée
( 110 )
dans ce port. Cet Officier ayant rencontré, le 18
du mois dernier , àhuit heures & demie du foir ,
un Corſaire Mahonnois , monté de 28. canons , qui
croiſoit à la hauteur de l'île de Minorque , le héla ,
lui laiſſa enſuite continuer ſa route, & ſuivoit
tranquillement la ſienne , lorſqu'environ une demiheure
après , le Corfaire retournant ſur ſes pas ,
rangea la Frégate Suédoiſe par la poupe , & lui
lâcha inopinément ſes deux bordées chargées à
mitraille , qui tuèrent trois matelots , fracaſsèrent
la cuiſſe & la jambe droite du Commandant , blefsèrent
ſon Lieutenant , & quelques gens de ſon
Equipage : M. Ankarloo , qui la veille avoit été
obligé par un ouragan affreux qu'il avoit eſſuyé
dans le golfe de Lyon , de retirer ſes canons , &
de fermer ſes ſabords , ne ſe trouvoit pas préparé
au combat; ſes Officiers prirent ſur le champ les
meſures les plus promptes pour repouffer le Cor
faire qui recut effectivement une bordée de la Frégate,
mais qui parvint à s'échapper pendant la nuit
àforce de voiles & de rames. Après cette perfidie ,
M. Ankarloo vouloit ſe rendre à Marseille pour s'y
faire panſer de ſes bleffures , mais ayant été contrarié
pendant trois jours par les vents & les gros temps ,
il eſt venu relâcher dans notre port , où il a été
débarqué pour être tranſporté dans la maiſon du
Conſul de ſa Nation , chez lequel il eſt mort de
ſes bleſſures « .
Les belles laines de Ségovie n'étoient pas
toujours employées dans le Royaume , parce
que le goût du travail n'y étoit pas dominant ;
mais depuis l'établiſſement de la Société
Royale patriotique , l'induſtrie a repris de
l'activité. D. Laurent Ortiz de Paz a établi
des filatures de laine dans cette Ville , à St-
Ildephonſe & dans d'autres endroits. S. M. a
affigné des prix pour les hommes & les fem-
-
( 1 )
-
mes qui ſe diſtingueront dans cette eſpèce de
travail. Ce moyen ne peut que ſervir à rétablir
la Manufacture Royale de draps fins que
le Marquis de la Enſenada avoit déja élevée
à Ségovie , & qui étoit tombée avec la fayeur
de ce Miniſtre.
ANGLETERRE.
De LONDRES , les Avril.
Nous ignorons toujours ce qui ſe paſſe ſur
le continent de l'Amérique Septentrionale ;
toutes les nouvelles que l'on en débite ne
fauroient être plus vagues ni plus contradictoires.
On diſoit , le 1er. de ce mois ,que le Général
Clinton avoit éré jetté avec partie des
troupes qu'il avoit embarquées ſur la côte
des Moſquites , où il avoit fait beaucoup de
priſes ſur les Eſpagnols , & d'où il devoit
retomber fur la nouvelle Orléans ; fi cela
-étoit les Américains reſpireroient , & pendant
qu'il s'éloigneroit d'eux , il eſt vraiſemblable
que nous ſerions bientôt chaffés
du peu d'endroits où nous tenons encore.
Les Miniſtres qui voient l'eſpèce de découragement
qu'occaſionne le défaut de
nouvelles poſitives , ne manquent pas de
faire débiter que ce n'eſt qu'à la fin de ce
mois qu'on peut en avoir du Général Clinton
; il lui aura fallu au moins trente jours
pour conduire l'embarquement de New-
Yorck dans la Caroline , fix ſemaines pour
débarquer l'artillerie , raſſembler les provi(
112 )
i
fions , & attaquer Charles-Town , & cinq
ſemaines pour le voyage de l'Aviſo , qui apportera
en Angleterre la relation de l'expédition.
La Gazette de la Cour du premier de
ce mois contient les extraits ſuivans de deux
lettres du Gouverneur de Penfacola , la premiere
eſt du is Décembre.
Quelle affligeante mortification pour moi ,
d'avoir à vous apprendre , pour l'information de mon
Souverain , que la partie Occidentale de cette Province
a été conquiſe par les armes des Eſpagnols ,
en conféquence de l'avis qu'ils ont reçu de bonne
heure du commencement des hoftilités. Dans mes
dépêches du 14 Septembre , ayant préparé V. S. aux
évènemens poſtérieurs , je me référe pour leurs détails
à la lettre que le Lieutenant -Colonel Dickſon
m'a écrite de la Nouvelle Orléans le 20 Octobre ;
aux articles de capitulation paſſés à Bâton-Rouge
le 21 Septembre , entre lui & S. E. D. Bernardo de
Galvez ,Gouverneur de la Louiſiane ; aux états qu'il
a fait dreſſer des morts , bleſſés & priſonniers ,& à
un écrit contenant les raiſons qui lui ont fait préférer
le poſte de Bâton-Rouge , pour tenir ferme ; tous ces
papiers contiennent les éclairciſſemens qui paroiſſent
néceſſaires relativement à ce malheureux évènément
«.
>>>Je ne puis me diſpenſer d'obſerver qu'il est démontré
par les faits , que long tems avant la déclaration
faite le 16 Juin dernier , par ſon Ambaſſadeur
à la Cour de Londres , l'Eſpagne avoit prémédité
une rupture avec la Grande- Bretagne , avoit formé
ſes plans & préparé , dans ſes poſleſſions éloignées ,
tous les Gouverneurs à cet évènement. Il paroîtroit
même qu'elle avoit fixé le jour ou du moins à peu
près le tems auquel il auroit lieu , car nous favons
ici , que peu de jours après le 16 Juin , la guerre
1
i
i
( 113 )
fut déclarée à Porto-Rico. On fait qu'au commencement
d'Août des navires Anglois ont été conduits
comme priſes à la Havanne , & j'ai une déclaration
duGouverneur même de la Nouvelle-Orléans , qui
prouve que le 9 du mois d'Août dernier il a sû que
les hoſtilités étoient commencées . L'a-t- il sû beaucoup
plutôt , c'eſt ce qui eſt incertain ? Quoi qu'il
en ſoit , il eſt aujourd'hui incontestable qu'il y avoit
long tems qu'il ſe préparoit ſecrètement pour la
guerre , qu'ayant raſſemblé toutes les forces de la
Province de la Louiſiane le 19 Août , l'indépendance
de l'Amérique fut publiquement reconnue au ſon du
tambour , à la Nouvelle- Orléans , & que tout étant
prêt à ſeconder ſes deſſeins , il marcha immédiatement
contre les forces que nous avions ſur le Miffiffipi . En
s'emparant par stratageme fur le lac Pontchartrain,
d'un floop du Roi : dans la rivière de Miffiffipi ,
d'une goëlette chargé de rum &de provifions pour
Manchack : dans les lacs & dans la rivière d'Amir ,
de 6 autres petits navires , dont l'un avoit à bord
une partie du régiment de Waldeck , un autre étoit
chargé de provifions : en prenant d'ailleurs. toutes
les précautions poſſibles pour intercepter la communication
, & empêcher que nous ne fuffions informés
ici de ſes mouvemens il réuflit fi efficacement
qu'il avoit preſque complété la réduction
de la partie Occidentale de cette Province , avant
que nous ſuſſions à Penſacola , qu'il avoit commencé
les hoftilités , avant que nous y en euſſions reçu le
moindre avis . Le premier qui me parvint n'arriva que
le 14 Septembre , ainſi que j'en ai informé V. S.
par ma lettre de cette date , & il paroît que le 21 du
même mois le Lieutenant-Colonel Dickſon , fut forcé
de capituler «.
,
La lettre du Colonel Dikſon eſt datée de
la Nouvelle-Orléans le 20 Octobre .
>> Je vous envoie par le Lieutenant Millon une
copie du Journal que j'ai tenu depuis le commence(
114 )
ment des hoftilités avec les Eſpagnols. Il vous inf
truira pleinement de la ſituation dangereuſe & défagréable
dans laquelle je me ſuis trouvé depuis cette
époque , & j'eſpère que dans tous ſes détails il me
juſtifiera en vous convainquant que juſqu'au dernier
moment , j'ai oppoſé tous les efforts qui étoient en
mon pouvoir à un ennemi , qui , à une grande ſupériorité
de forces , uniſſoit tous les avantages qu'il
pouvoit defirer. Je vous envoie par le Lieutenant
Wilſon , la capitulation en Anglois , telle qu'elle a
été propoſée par moi , à S. E. D. Bernardo de Galvez ,
& l'original en François , tel qu'il a été arrêté entre
nous. Les termes en ſont honorables pour les troupes ,
favorables pour les habitans, &j'eſpère qu'ils obtiendront
pleinement votre approbation. L'Ingénieur
Graham , qui a obtenu de S. E. D. Bernardo deGalvez
la permifſion d'aller à Penſacola pour ſes affaires ,
particulières , vû ſa connoiſſance parfaite de la langue
Françoiſe , m'a été très- utile dans la rédaction des
termes de la capitulation , & en beaucoup d'autres
occaſions depuis notre arrivée ici. C'eſt avec plaifir
que je vous affure que tous les Officiers & Soldats
que j'avois ſous mes ordres , ſe ſont extrémement
bien comportés , & ſe ſont prêtés avec zèle & exactitude
à tous les ſervices auxquels ils ont été employés.
Le Lieutenant Wilſon , le détachement de l'Artillerie
royale & les canonniers qu'on y avoit ajoutés ,
ſe ſont particulièrement diftingués le jour que l'ennemi
ouvrit ſes batteries contre la redoute.
justice due à S. E. D. Bernardo de Galvez , exige
que j'ajoute que les Officiers & Soldats , qui ſont
ici prifoniers de guerre , ſont traités avec tous les
égards , toute la généroſité poſſibles , non-feulement
par les Officiers , mais même par les ſoldats Eſpagnols
, qui ſemblent prendre plaiſir à marquer de
la civilité& de la bienveillance aux priſonniers en
général.
- La
Suivent les raiſons qui ont déterminé le
1
1
( 115 )
F
Lieutenant - Colonel Dickſon , à chercher
à défendre le poſte de Bâton-Rouge.
35 Les rapports divers (& très - fondés en apparence
) qui annonçoient que les Rebelles étoient
en force au - deſſus de nous , & méditoient l'invafion
prochaine de cette partie du pays , exigèrent que
l'on ſe déterminât ſans délai ſur le choix de quelque
terrein où l'on pût conſtruire des ouvrages , &
élever quelques fortifications , afin d'empêcher ,
s'il étoit poſſible , que les troupes à mes ordres ,
& le pays dont on m'avoit confié la protection ,
ne tombaſſent entre les mains de l'ennemi : on
condamna unanimement la ſituation de Manchac ,
& ſon Fort fut regardé comme ne pouvant tenir
contre le canon : en conféquence , le 30 Juillet 1777 ,
d'après mon avis , ſecondé de celui de l'Ingénieur
& des autres Officiers que je confultois en cette
occafion , on ſe détermina à prendre poſte à Bâton-
Rouge, fur la plantation de MM. Watts & Flowers :
ſa ſituation & l'étendue de terrein découvert qui
l'environnoit , indiquoit que ce poſte était le ſeul
où je puſſe raiſonnablement eſpérer de remplir
l'objet de ma miſſion : je chargeai en conféquence
l'Ingénieur Graham d'une lettre adreſſée aux habitans
, par laquelle je les priois de coopérer avec
moi à l'élévation d'une redoute fur ce terrein : ils
s'y prêtèrent avec empreſſement.
Le 3 Septembre , ayant reçu l'avis certain que
S. E. Dom Bernardo de Galvez s'approchoit en force
pour m'attaquer , & que la redoute , à laquelie on
travailloit ici , étoit affez avancée , il fut déterminé ,
en Conſeil de guerre , que l'on y feroit tranſporter
le plutôt poſſible les troupes , l'artillerie & les munitions
de guerre , ce qui fut exécuté .
Le 12 Septembre , la redoute fut inveſtie : le 21
de grand matin l'ennemi ouvrit ſur elle une batterie
de gros calibre , & après un feu très - vif , qui ſe
ſoutint ſans interruption de part & d'autre pendant
( 116 )
plus de 3 heures , je me vis forcé de céder à la
grande fupériorité de ſon artillerie & de livrer la
redoute à S. E. Dom Bernardo de Galvez , qui comman
doit les troupes de S M. C.
Je fuis certain que je n'eufſe pu faire une ſi bonne
défen e à Manchac , que par conféquent , je n'y euſſe
pas obtenu des termes ſi favorables , ſoit pour les
troupes à mes ordres , ſoit pour le pays dont on
m'avoit confié la protection.
Comme la redoute étoit élevée ſur la plantation
de MM. Watts & Flowers , le Gouverneur Galvez ,
confiderant ce terrein comme appartenant au Roi ,
en prit poffeſſion , enſorte que , à moins que le Gouvernement
ne dédommage ces Meſſieurs , à raiſon
de leur loyauté & de l'empreſſement avec lequel ils
ont contribué à la protection du pays , ils perdront
une propriété d'un très grand prix : je les recommande
donc fortement à la généroſité du Gouvernement
« . Signé , A. DICKSON.
Le Certificat de l'Ingénieur.
Je certifie par les préſentes , lorſqu'il ſe répandie
que les Rebelles deſcendoient pour attaquer les
poſſeſſions de S. M. B. fur le Miſſiſlipi , ayant été
confulté par le Lieutenant- Colonel Dickſon , il me
parut que dans les circonstances où nous nous trouvions
, ce que l'on pouvoit faire de mieux , étoit
d'élever une redoute ſur le terrein découvert de
MM. Watts & Flowers , qui avoient eu la générofité
d'offrir proviſionnellement , à ce effet , l'uſage
dudit terrein ; & qu'apprenant que les forces Eſpagnoles
, aux ordres de Dom Bernardo de Galvez ,
s'approchoient pour nous attaquer , il me parut qu'il
ne nous reftoit de reſſource que celle de tenir ferme
dans ladite redoute , le Fort de Manchac ne pouvant
tenir contre le canon.
Nous ſommes forcés de renvoyer à l'Ordinaire prochainles
articles de la Capitulation , pour le Fort &
district de Bâton - Rouge , & l'état des différens
( 117 )
Σ

5
détachemens des troupes Angloiſes prifonnières à
la Nouvelle-Orléans , & des différens poſtes où ils
ont été pris.
On n'a pas été ſatisfait de ne voir dans
cette Gazetre aucun détail de l'expédition
entrepriſe par le Gouverneur Dalling de la
Jamaique ; on prétend qu'elle avoit pour
objet la Vera Crux dans le golfe du Mexique
, & que les troupes embarquées ſe
montoient à 800 hommes. L'embarquement
s'eft fait le 3 Février , & on dit que ce
moment a été choiſi , parce que c'étoit celui
d'une des foires annuelles de la Vera-Crux. On
appréhende que l'entrepriſe n'ait échouée ;
& l'on ne manque pas d'obſerver ici que
ſi pendant l'abſence du Gouverneur Dalling,
la Jamaique qui étoit reſtée ſans défenſe a
été attaquée par quelque force ennemie
le Gouverneur aura commis une grande
imprudence.
,
"Cette Iſle a eſſuyé , le 6 Décembre dernier , un
déſaltre conſidérable ; le feu prit à Savanah- la-Mar ,
un des principaux Bourgs , qui fut preſque toutentier
réduit en cendres. Les flammes étoient ſi violentes
qu'elles ſe communiquèrent à une barque de la rade ,
où 60 bâtimens de différente grandeur furent détruits .
On évalue le dommage à plus de 50,000 liv. ſterl.
L'aſſemblée de l'Iſle en a accordé sooo pour aider à
relever ceux qui ont le plus ſouffert , & il a été ouvert
différentes ſouſcriptions pour cet effet " ,
On attend avec beaucoup d'inquiétude
des nouvelles de ces parages. On ne doute
pas qu'actuellement le Comte de Guichen
ne ſoit arrivé à ſa deſtination , & qu'il
n'ait commencé quelque opération impor
( 118 )
tante. Les forces Françoiſes doivent être
depuis ſon arrivée , ſans compter celles des
Eſpagnols & les trois vaiſſeaux du Comte
d'Eſtaing qui ont été envoyés à Chefapeak
pour y être réparés , de 35 vailleaux de
ligne , 2 de so , 12 frégates & s petits
vaiſſeaux. Les Eſpagnols en onts actuellement
en route pour les Ifles ou pour l'Amérique
Septentrionale , 7 à la Havane ,
3 à Cartagêne , outres à 6 frégates & bâtimens
armés de 20 canons ; & nous qu'avons-
nous à leur oppoſer ? Nous ignorons
ſi le Commodore Walſingham eſt parti.
Tous nos papiers d'hier annonçoient ſeulement
qu'il étoit ſur ſon départ ; que le 2
il avoit fait le ſignal d'appareiller , & que
tout le convoi marchand s'étoit rendu à Ste-
Hélène , mais que le vent ayant changé ,
il y étoit encore le 2 au foir. Cette lenteur
va laiſſer à nos ennemis le tems de faire
tout ce qu'ils voudront; & il ſe peut qu'à
fon arrivée , il tombe lui-même entre leurs
mains ; s'il trouve nos vaiſſeaux battus
pris ou diſperſés , que fera-t-il avec ceux
qu'il conduit ? Et que feront ceux qui doivent
le ſuivre & qui ne font pas encore
prêts , lorſqu'ils arriveront à leur tour ; il
ſe pourroit que nos armemens faits avec
tant de dépenſes , pour avoir été faits en
même tems avec trop de lenteur , ne fuffent
détruits en détail.
On dit qu'on commence enfin à travailler
à l'équipement de la grande eſcadre , &
:
( 119 )
qu'on y met toute la célérité poſſible. Le
rendez -vous des vaiſſeaux eſt à Spithéad.
On prétend qu'elle ſera de 36 vaiſſeaux de
ligne. Selon une liſte de notre marine , le
nombre de nos vaiſſeaux de ligne qui font
en commiſſion eſt de 102 , qui joints à 8
qui feront lancés cette année , les portera
à 110 , dont 12 ſeulement font hors d'état
de ſervir.
Le Prince Guillaume doit ſervir encore
fur notre grande eſcadre ; il montera le
vaiſſeau de l'Amiral Digby , qui en aura
le commandement en ſecond. On obſerve
à cette occaſion que nous avons preſqu'autant
d'Amiraux que de vaiſſeaux. Autrefois
onn'avoit que 12 des premiers ; il y en avoit
4 pour chaque pavillon blanc , bleu &
rouge ; c'eſt vers le milieu du règne de
George II qu'on a commencé à en augmenter
le nombre. A préſent nous avons 53
Amiraux fur la liſte de la Marine , ſans
compter 18 ſurnuméraires.
Dimanche dernier , écrit - on de Swansea , en
date du 18 Mars , eft entré dans les Manilles
( endroit à environ 4 milles de cette ville ) la
frégate le Mackworth , avec convoi , venant de
Falmouth , dans lequel ſe trouvoit un brigantin
repris ſur le Prince Noir , à bord duquel étoient
cinq François , qu'on envoie à Bristol .
Mercredi dernier au foir , eſt arrivé , dans le
même endroit , un Parlementaire venant de Nantes ,
avec 350 priſonniers ; tandis qu'ils débarquoient ,
quelques hommes de l'équipage du Mackworth
qui deſiroient de les avoir par la preſſe , firent feu
fur ces pauvres gens qui ſe rendoient à terre dans
د
( 120 )
des chaloupes , & en bleſsèrent pluſieurs , quelquesuns
dangereuſement , & un en particulier qu'on déſeſpère
de ſauver. Le Capitaine & le Lieutenant
n'étoient pas à bord ; le principal reproche tombe
furune perſonne qui a ouvert le coffre aux armes , &
qui a laiflé à chacun la liberté de prendre celles qu'il
vouloit. Environ 170 de ces priſonniers ſont venus ici
le foir , réſolus de ſe ſoutenir l'un l'autre , & de
mourir plutôt que d'être enlevés par la preſſe. Un
petit mouſſe d'entr'eux , qui a environ II ans , s'eſt
écrié : >> Nous avons été 22 mois dans une prifon
françoiſe , & nous avons refuſé de ſervir fur les
armateurs Américains , qui nous ont offert tout ce
que nous aurions voulu , & maintenant nous ſommes
venus ici pour être aſſaſſinés par nos compatriotes cc.
Ils ne voulurent pas prendre de logement dans la
ville , parce qu'ils craignoient de ſe ſéparer ; ils
allèrent paſſer cette nuit aux Mines de Cuivre ,
qui ſe trouvent près de cet endroit & ilsfurent
pourvus de vivres & de boiſſon par quelques Employés
de ces Mines. D'autres hommes de cet
équipage ſont tombés entre les mains des gens de
la preffe.
,
La Chambre des Commune eſt rentrée
hier ; celle des Lords ne rentrera que le 7.
L'affemblée tenue à Yorck le 28 du mois dernier
, a été très-nombreuſe. Le Chevalier George
Saville y fit le tableau le plus frappant de la ſitua
tion malheureuſe de la Grande Bretagne , à l'appui
duquel il produiſit un état des dettes nationales,
aggravées par les abus énormes & évidens qui ſe
font introduits dans l'emploi de l'argent national ,
avec une liſte des graces , penfions &c. Il prouva
de plus par les aſſertions des Miniſtres eux-mêmes
&de leurs partiſans , qu'il y avoit à craindre que la
guerre actuelle n'entraînât la ruine de la Grande-
Bretagne. D'après ſon diſcours & ceux de pluſieurs
autres Membres , il fut unanimement arrêté que
felon
( 121 )
ſelon le ſentiment de cette aſſemblée , la continuation
d'une guerre offenſive en Amérique , en diri
geant contre les habitans de cette partie du Monde
nos opérations militaires ſi conſidérables & fi
diſpendieuſes , empéche la Grande - Bretagne de
déployer toute la vigueur de nos efforts réunis
contre la Puiſſance de la France & de l'Eſpagne , &
qu'elle n'a d'autre effet , relativement à l'Amérique ,
que deprolonger& d'aigrir de plus enplus l'animofité
qui ſubſiſte depuis ſi long-tems entre la Métropole
& ſes anciennes colonies de l'Amérique Septen.
trionale ; qu'il n'en peut réſulter aucune eſpèce
de bien quelconque , mais qu'au contraire en détruiſant
tous moyens de conciliation , elle tend à
accélérer le moment fatal qui doit conſommer la
ruine de l'Empire Britannique.
Parmi les plans propoſés pour obtenir
&conſerver la paix à des conditions avantageuſes
& honorables , voici celui du parti
de Rockingham.
Ceſlons de nous aveugler. C'eſt une chimère que
d'eſpérer de ſoumettre l'Amérique. Il n'y a que la
douceur qui puiſſe nous frayer un chemin àune ré.
conciliation avec ſes habitans. Pour faire voir que
nous la ſouhaitons bien ſincèrement , je defirerois
qu'on abandonnât la Nouvelle-Ecoſſe , cette colonie
aride , inhabitable , languiſſante & qui ne produit
rien. Je voudrois auſſi qu'on permît aux Canadiens
de prendre une forme de gouvernement
qui leur convienne , & que l'indépendance de tout
le continent de l'Amérique Septentrionale devînt
l'objet de notre appui. Tôt ou tard il falloit que
l'Amérique ſe ſéparât de nous , & je ſerois bien
aiſe qu'un ſyſteme permanent d'alliance eût lieu
entr'elle & ſa mere- patrie , avant que nos anciennes
Colonies ſoient unies à la France par des noeuds
trop reſſerrés. Je ſuis sûr que ni la Nouvelle-Ecoffe
Is Avril 1780 .
f
( 122 )
ni le Canada ne reſteront long-tems à l'Angleterre,
& il eſt à craindae qu'en bataillant pour ces deux
pays , on n'embrouille encore plus les affaires. La
Nouvelle - Ecoſſe ne vaut pas la peine qu'on la
conſerve , & demandera des ſecours continuels ; le
Canada ſera plus à charge qu'il n'apportera de
profit , & ne deviendra jamais floriſſant ſous un
Gouvernement Européen , à moins que tout le
pays ne ſoit recouvré. C'eſt ſe tromper que d'imaginer
qu'en émancipant les Américains , nous
puiſſions perdre nos Iſſes d'Amérique ; nous tenons
celles-ci par le moyen le plus fort , c'est-à-dire ,
par celui de leur intérêt. L'Amérique Septentrio.
nale ne cherchera pas à faire des conquétes tant
qu'elle ſera diviſée en Etats diſtincts & ſous une
forme républicaine , & il eſt probable qu'il s'écou
lera pluſieurs ſiècles avant qu'elle change de forme
& d'adminiſtration. Le commerce reflueroit en Angleterre&
dans nos Iſles ſans aucun autre motif
que celui qui fait agir tous les peuples commerçans
de la terre. Si nous étions une fois débarraflés
des objets de diſpute ſur leſquels l'Eſpagne
témoigne tant de prétentions ,& fi nous nous contentions
d'une ſupériorité à la mer , tout ce qu'il en
réſulteroit , c'eſt que notre commerce du Levant
s'accroîtroit , nous en deviendrions plus reſpectables
, & nous nous verrions plus en état de ſoutenir
nos querelles & de protéger nos riches poffefſions
ſans hazarder une banqueroute par des dépenſes
auxquelles nous ne pouvons faire face. Ce
ſont ces dépenſes qui tôt ou tard nous ruineront
infailliblement , & il n'eſt d'autre moyen de nous
fauver qu'en mettant promptement de la réforme
dans nos finances , qu'en renfermant dans de certaines
bornes la guerre que nous faiſons , & en
nous réduiſant uniquement à notre pouvoir mari.
time. Ce pouvoir maritime ſuffira toujours pour
garder nos Ifles ; nos forces navales ne manque
( 123 )
ront jamais de rien tant que nous aurons divers
marchés où nos vaiſſeaux ppuuiſſent ſe rendre. Les
Puiſſances ſeptentrionales de l'Europe & les Etats
ſeptentrionaux de l'Amérique nous ſerviront à l'envi
tant que nous conſerverons la ſupériorité ſur
mer , & qu'au moyen de nos manufactures nous
pourrons les payer ou faire un échange avantageux
avec les uns & les autres. Nous avons autant
de droit aux choſes que nous pouvons acheter
dans divers marchés étrangers , que ſi ces chofes
étoient des productions de nos propres établiſſemens.
G
La France & l'Eſpagne manquent- elles de munitions
de mer ? N'en ſont elles pas auſſi bien fournies
que nous - mêmes ? Et ne feroient - elles pas
plutôt pencher la Suède de leur côté à cauſe de
leur commerce avec ce pays pour ces articles ?
Eſt-il probable qu'elles puiſſent jamais nous fermer
les ports de l'Amérique , de la Ruſſie , du Danemarck
& de la Suède , tandis qu'il eſt de l'intérêt
de chacun de ces Etats de nous fournir : il
faut donc nous réſoudre à demander la paix par
les moyens qui s'offrent d'eux-mêmes & qui nonſeulement
peuvent s'obtenir , mais encore être maintenus
, &dans leſquels il n'y a point d'apparence que
nous ſoyons troublés , fur-tout fi en tout tems
nous conſervons notre marine ſur un pied reſpectable
, & fi nous ne nous foumettons jamais à être
restraints ſur l'article du nombre des vaiſſeaux &
du lieu où nous voudrons les employer. Alors nous
ne nous appercevrons point que Gibraltar ou que
Minorque nous manque , & nous ferons toujours
prêts à rencontrer nos ennemis dans les parages
qui doivent conſtituer notre sûreté , notre ſécurité
&nos richeſſes , & que la nature nous indique
comme notre propre élément. Entourés de tous
côtés par la mer , il y a une bonne moitié de la
Nation dont les habitans connoiſſent la navigation
f2
( 124 )
dès leur enfance , & ils fons portés à devenir marins
, parce qu'ils ſont preſqu'élevés avec la mer ;
mais quand nous nous engagerons dans des guerres
continentales , nous n'en retirerons jamais des
avantages folides . Où ſont les trophées ſi chérement
achetés du Roi Guillaume & de Marlborough ,
& où eſt le produit des deux dernières guerres ?
La balance du pouvoir ne reſtera pas long tems
entre nos mains , quoique nous ayons engagé les
produits annuels d'une quantité innombrable de
taxes.
En Amérique nous avons détruit la balance qui
tenoit nos Colonies dans la dépendance. Il ne faut
donc pas perdre l'occaſion de lier les intérêts des
Erats - Unis avec les nôtres par quelque conven .
tion amicale qui nous aſſure leur attachement , &
nous délivre de la cruelle néceſſité de continuer la
guerre avec nos propres enfans . C'eſt par-là que
nous pouvons conferver long-tems notre proprié.
té infulaire , & jouir toujours d'une ſupériorité
fur la mer.
Nos papiers du premier de ce mois nous
préſentent l'apperçu politique ſuivant.
>> Les vacations de Pâques ont donné quelque relâche
aux politiques tant parlementaires que belligérants
. Les dernières nouvelles des Iſſes de l'Amérique
ont métamorphofé notre victoire en une
retraite de la part de l'ennemi ; mais cette retraite
eſt un chef-d'oeuvre & elle lui fait infiniment plus
d'honneur que notre vive & infructueuſe pourſuite.
Quoi qu'il en ſoit , voilà les François à la Guadeloupe
: on prétend qu'ils font étroitement bloqués.
Si le vent , fi la mer & d'autres circonstances permettent
à notre eſcadre de les tenir ainſi cernés julqu'à
l'arrivée de l'Amiral Rodney , il pourra lui
prendre fantaiſie d'enlever le nid avec les oiſeaux ,
c'eſt à dire, de s'emparer de l'iſfle , des vaiſſeaux &
detout le reſte ; ce qui ſeroit , ſans contredit , un
( 125 )
aſſez bon coup. Cette Iſle revenue une ſeconde fois
en notre poffeffion , le Ministre d'Angleterre , qui ,
pour obliger les François , leur rendroit de nouveau
une Colonie fi précaire , mériteroit bien d'aller recevoir
àTowers- hill ou à Tyburn le prix de ſon urbanité
Françoiſe.
Point de nouvelle encore de l'Amérique ſeptentrionale
: c'eſt bien actuellement qu'on peut l'appeller
terra feptentrionalis incognita ; car le Miniftère
nous tient dans une ignorance abſolue ſur tour
ce qui ſe paſſe dans ce pays. A peine même , depuis
quelques mois , la Gazette de la Cour nous inftruite
elle fi nous y avons une armée ou non , ſi les Américains
ſont redevenus fidèles ſujets de Sa Majeſté ,
s'ils continuent d'être rebelles , ou enfin ſi le grand
ouvrage de la révolution eſt entièrement conſommé&
établi ſur une baſe ſolide. Tout est incertitude
&obfcurité comme l'opinion du Miniſtre ſur cet
objet , opinion qu'il ſe vante de n'avoir jamais changée
& que par conféquent il n'a point encore révélée;
car ſes diſcours qui paroiſſent n'avoir rien de
commun avec ſes ſentimens intérieurs , ont tant de
variations qu'il ſeroit impoſſible de les énumérer.
Les Hollandois continuent de temporifer comme
àleur ordinaire , pour faire tout le bénéfice du commerce&
du fret ſur toutes les Puiſſances belligérantes.
Mais la Cour de Londres eſt enfin parvenue
à mettre des bornes à leur ſyſtême de duplicité. Notre
Ambaſſadeur a infiſté en termes formels auprès
de L. H. P. pour qu'elles ſe conformaſſent ſtrictement
aux ftipulations des différens traités exiſtans
entre les deux Puiſſances , & il a déclaré qu'en cas
de refus ou de négligence , après un terme limité ,
tout traité d'alliance deviendra nul & fans effet , &
les Hollandois ſeront traités ſur le même pied que
les autres nations non privilégiées. Cette formule
doit forcer les Etats-Généraux de prendre quelque
parti déciſif& de faire voir à tout l'Univers de quel
côté ils ſe rangent,
( 126 )
(
Ce ſeroit un étrange phénomène en politique de
voir la G.-B. ſeule engagée dans une guerre contre
la France , l'Eſpagne , la Hollande & ſes propres
Colonies. Ce ſeroit un prodige encore plus étonnant
de la voir foutenir vigoureuſement ſa cauſe contre
une ligue auſſi injufte , mais auſſi redoutable , de
toutes ces Puiſſances combinées. Dans ce cas , que
les Hollandois prennent garde au Roi de Pruſſe. Ce
Monarque a quelque petite affaire à régler avec eux ,
& ce n'eſt que par complaiſance pour nous qu'il a
bienvoulu ſe déſiſter de ſes juſtes prétentions. Il eſt
d'ailleurs probable qu'alors la Ruſſie & le Danemarck
ſe joindroient à nous , afin de détruire une ligue
auſſi puiſſante & aufſfi dangereuſe pour la liberté de
l'Europe & pour l'équilibre du pouvoir ſi néceffaire
à ſa conſervation. La Suède règle ſes mouvemens
fur la politique Françoiſe qui dirige conftamment
toutes ſes opérations . L'Empereur n'a pas les mêmes
motifs pour ſuivre les impulfions du Cabinet de Verfailles
, & à moins que les alliances de famille ne
T'aveuglent ſur ſes vrais intérêts , il doit voir le dangerdont
cette confédération réprouvée par la nature
& par la politique , menace le corps entier de
l'Empire.
Le Roi de Sardaigne ne peut refter long-tems
ſpectateur indifférent de la formation d'un torrent
politique qui l'engloutira , s'il ne ſe hâte d'en prévenir
l'impétuoſité avant qu'elle ait acquis une force
irréſiſtible. -En attendant , c'eſt le devoir de nos
Miniſtres de recueillir toutes les forces de laGrande-
Bretagne pour les oppoſer à ſes nombreux ennemis
de la manière la plus directe & la plus efficace , & de
détruire les leur ſéparément & en détail. Sinous ne
prenons pas fans délai les meſures néceſſaires pour
empêcher la jonction des armées navales Françoiſe
&Eſpagnole : fi nous ne faiſons pas enforte de les
attaquer ſéparément , ce ſera de notre part une négligence
volontaire , honteuſe , impardonnable &
( 127 )
peut-être ſans remède. Leur jonction & leur conduite
ſubſéquente ſoutiendroient le couragedes Hollandois
& peut- être les entraîneroient dans leur parti
comme le plus fort ; & fi ces trois Puiſſances ſe réuniſſoient
, que n'aurions-nous pas à craindre ? Nous
ne pourrions pas alléguer notre ignorance . Chaque
moment qui s'écoule , nous remet notre danger ſous
les yeux &doit réveiller l'attention de nos Miniſtres
&les preſſer de prendre les plus sûres meſures , ne
quid Refpublica detrimenti capiat.
Il y a eu cette ſemaine une aſſemblée des Actionnairesde
la Compagnie des Indes; mais il paroît qu'il
ne s'y eſt paſſé rien d'intéreſſant. Les Directeurs , à
l'instar du Miniſtre , ſe ſont entourés d'une infinité
d'opinions de Juriſconſultes qui leur ſervent de rempart.
Mais ces opinions peuvent être bonnes oumauvaiſes
, felon la tournure que prendra l'affaire.
Il eſt certainque l'incertitude glorieuſe de ce qu'on
appelle loi , n'ajamais eu un plus beau champ pour
s'exercer . -Le pauvre M. Chrichton s'eſt chargé
d'une terrible tâche , en oſant affronter le Miniſtre
de la Nation , le Miniſtre de la Compagnie & toute
la phalange des Juriſconſultes de la Cour. On peut
direqu'avec un pareil courage , au moins il mérite la
victoire , s'il n'eſt pas aſſez heureux pour la remporter
".
Le 17 Mars , la Cour de l'Amirauté tint une
ſeſſion à Juftice Hall , dans le Old- Bailey , devant
le Chevalier Famer Marriot , Juge de l'Amirauté ,
& le Lord Mansfield. John Williams & Famer
Stoneham furent interrogés pour avoir , traîtreuſement
& en pirates , ſuſcité une révolte à bord
d'un vaifleau de guerre appellé le Eagle, en pleine
mer , délit qui eſt du reſſort de l'Amirauté Angloiſe.
Les priſonniers furent jugés coupables , & reçurent
auſſi-tôt la ſentence de mort. Ilparut dans le procès
que le Capitaine de l'Eagle avoit arrêté un bâtiment
de commerce Danois , un Portugais , & un
f4
( 128 )
Danois , & qu'il les avoit tous pillés ; & qu'avant
de les faire amener , il avoit hiflé le pavillon Américain
, avoit couvert l'aigle qui était à l'avant du
vaiſſeau d'un prélarz , & avoit ordonné à ceux de
fon équipage qui aſſiſtoient lorſqu'il abordoit les
bâtimens neutres de faire paſſer l'Eagle pour le
Prince Noir , Capitaine Mackenzie , Corſaire de
Boſton. Les condamnés ont été recommandés par
le Juré à la miféricorde de Sa Majeſté. Tous les
aſſiſtans ont été touchés de leur malheureux ſort ,
après leur avoir entendu prouver dans leurs défenſes
qu'ils avoient été portés à ſe révolter par l'indignation
que leur inſpiroit l'atroce barbarie de leur
Capitaine envers les vaiſſeaux neutres & l'abominable
ſtratagême dont il les forçoit d'uſer pour
mettre ſes infames pirateries ſur le compte d'un
corſaire Américain.
La Compagnie des Indes dans ſon affemblée
ordinaire & wimeſtrale du 22 du mois
dernier , examina les états de ſes poffeffions
& de ſes dettes tant actives que paffives.
Il paroît d'après la balance que lorſqu'elle
aura rempli tous ſes engagemens , elle aura
un furplus de 6 millions 491 liv . ſterl. On
ſent bien qu'on n'épargna pas le Lord North
ſur la manière dont il s'étoit exprimé la
veille dans la Chambre des Communes :
il fut propoſé une aſſemblée générale pour
le 30 , dont l'objet ſeroit de délibérer fur
une loi par laquelle toute perſonne qui aura
contracté avec le Gouvernement pour des
fournitures , ſera déclaré inhabile à être
Directeur , àmoins que le contrat n'ait été
fait par adjudication publique. On dit que
laCompagnie fera de nouvelles propofitions
au Gouvernement.
1
1
( 129 )
On affure qu'auſſi-tôt après les vacances
de Pâques les affociations d'Irlande demanderont
, d'un ton à être entendues , la révocation
de la loi Poyning & des autres
actes du Parlement Britannique qui affectent
les naturels de ce Royaume. Elles favent
qu'il y aura contre elles un puiſſant
parti dans le Parlement ; mais elles font
déterminées à l'emporter.
On a parlé du différend qui a eu lieu
à Dublin entre les volontaires & les troupes
réglées. Nous en donnerons ici le
précis.
2
>> Les volontaires de Dublin commandés par le
Colonel Jean Allen ceux de la liberté , par Sir
Edouard Newenham,& le Corps des Orfèvres , par M.
Taylor , s'aſſemblèrent à la bourſe le 23 Février, delà
ils ſe rendirent par un détour d'environ 4 milles , accompagnés
des volontaires à cheval , au parc du Phénix
, dontes autres corps de volontaires gardoient les
avenues.Quoique le tems fût peu favorable, ils y reſtèrent
pendant 7 h. & manoeuvrèrent tout ce tems avec
autant de préciſion & de célérité que des troupes réglées.
Le Duc de Leinſter en fit la revue en qualité de
Général en chef.Cette ſcènejuſques-là paiſible manqua
de finir par un incident funeſte. Les volontaires en
s'en retournant , rencontrèrent dans Barrek- Street
un détachement de troupes du Roi qui marchoit au
Château. Ces dernières exigèrent que les volontaires
leur cédaſſent le pavé , & tentèrent d'en percer les
rangs au galop. Mais les volontaires , bayonnettes
baiſſées , tinrent ferme & montrèrent tant de réſolution
, que le Commandant des troupes fit faire
halte ; on envoya chercher le Duc de Leinster ; on
entra en pourparler. Le corps réglé , comme troupes
du Roi , prétendit avoir le pavé ; les volontaires
fs
( 130 )
ſe crurent en droit de le conferver , comme ci
toyens libres , armés volontairement pour la défenſe
de leur patrie , & par-là ſupérieurs àdes mercénaires.
Ils ſoutinrent ces raiſons par des diſpofitions
pour ſe former en bataille; le peuple prit
parti pour eux ; il ſe préparoit à accabler les troupes
du Roi d'une grêle de pierres ; ces dernières
prirent le parti de céder. Le lendemain les volontaires
envoyèrent au Vice-Roi une eſpèce d'excuſe ,
mais conçue de manière à juſtifier leur conduite
par le motif de maintenir la dignité de l'indépendance
& de la liberté nationale , & offrant dans
les expreſſions le ſentiment de la ſupériorité d'un
corps libre ſur des corps ſondoyés & à gages qu'ils
ne pouvoient regarder que comme leurs inférieurs
FRANCE
De VERSAILLES , le 11 Avril.
LE 2 , LL. MM. & la Famille Royale ont
figné le contrat de mariage du Marquis de
Briges , premier Ecuyer de la grande Ecurie
du Roi , en ſurvivance , avec Demoiſelle
d'Oſmon ; de M. de la Live , Introducteur
des Ambaſladeurs , avec Demoiſelle Prevoſt ,
&du Marquis d'Abos , premier Chambellan
deMonfieur , Capitaine dans ſon Régiment ,
avec Demoiselle de Cherade de Montbron.
Le Roi a nommé à l'Abbaye de Saint-Jean,
Ordre de Prémontré , Diocèfe & Ville d'Amiens
, l'Evêque de Noyon ; à celle de la
Graffe , Diocèſe de Carcaflonne , Ordre de
Saint-Benoît , l'Evêque de Rhodès ; à celle
de Saint-Vincent , Ordre de Saint-Benoît ,
Diocèſe & Ville de Besançon , l'Evêque de
( 131 )
ل
Vannes ; à cellede Saint- Eloi-Fontaine , Ordre
de Saint-Auguſtin , Diocèſe de Noyon ,
l'Abbé de Choiſeuil , Vicaire - Général de
Rouen ; à celle de Chambre-Fontaine , Ordre
de Prémontré , Diocèse de Meaux ,
l'Abbéd'Albignac , Vicaire-Général dumême
Diocèſe; à celle de Chante - Merle , Ordre
de Saint - Auguſtin , Diocèse de Troyes ,
l'Abbé de Lattaignan , Conſeiller de Grand'-
Chambre au Parlement de Paris ; & à celle
de Charnoël , Ordre de Citeaux , Diocèſe de
Quimper , l'Abbé de Keroulas , Vicaire-Général
de Saint- Pol-de-Léon .
M. Robert de Heſſeln a eu l'honneur de préſenter
à LL. MM. & à la Famille Royale , le
plan figuré de la nouvelle Topographie ,
ou Deſcription détaillée de la France , diviſée
par carrés uniformes , avec une Carte
générale , accompagnée de ſon difcours , formant
le premier numéro de cet Ouvrage.
M. Edouard Dagoty , de l'Académie de
Toulouſe , eut l'honneur de préſenter à
Monſeigneur le Comte d'Artois , une Vénus
dormante , d'après le Titien , gravée en couleur
ſelon l'invention de ſon pere.
De PARIS , le 11 Avril.
Les lettres de Breſt , du 29 du mois dernier
, portent que les vaiſſeaux de l'eſcadre
de M. Ternay ſont prêts , & que ſi quelque
choſe peut retarder l'embarquement des
troupes , c'eſt qu'on voudra peut- être attendre
le convoi de Bordeaux& celui du Havre :
£6
( 132 )
oncroyoit cependant que M. de Rochambeau
pourroit partir avec 6000 hommes , en laiffant
la brigade complette des régimens Allemands
& de celui de Neuſtrie , qui s'embarqueront
enſuite. On ne parle que de l'activité
du Commandant. Les Officiers & les Soldats
de ſon arinée ont en lui la plus grande
confiance , & elle eſt du meilleur augure
pour le ſuccèsde ſon expédition.
S'il faut en croire des lettres de Londres ,
le Fort-Royal & le Fort Saint-Georges de la
Jamaïque ont été entièrement détruits par un
ouragan& un tremblement de terre ; de forte
que cette Iſle eſt actuellement ſans défenſe.
Quelques lettres portent que ce déſaſtre a été
occaſionné par l'exploſion d'un Magazin à
poudre , qui a pris feu , & qui a véritablement
détruit toutes les fortifications du Fort
Saint-Georges .
La malheureuſe rencontre qu'a eue le
Prothée , & la triſte fin de la Charmante ,
font le ſujet de l'entretien général. Sans doute
l'Amiral Digby ne ſouffrira pas que l'on ſe
ſerve de fon nom pour attaquer un brave
Officier ; & il avouera que ſa relation a été
tronquée. Toutes les lettres des Officiers du
Prothée atteſtent que M. du Chilleau s'eſt
facrifié pour ſauver ſon convoi , & qu'il n'a
pris ce parti que de l'avis de l'Etat-Major ,
qui l'a parfaitement ſecondé dans le combat.
Tout ce que l'on fait de la triſte fin de M.
Mengaud , c'eſt qu'il montra beaucoup de
fang-froid & une grande fermeté , quand ,
i
!
( 133 )
par l'ignorance & l'entêtement du Pilotecôtier
, il vit ſa frégate prête à être fubmergée.
Il refta conſtamment ſur ſon bord ; &
lorſque ſon navire fut englouti , un ſoldat
de ſa compagnie ſe trouva à côté de lui ſur
des ballots de foin. Ils furent renverſés tous
les deux par un coup de mer. M. Mengaud
ne reparut plus. Le ſoldat plus heureux revint
fur l'eau , & ſe trouva à portée d'une
vergue flottante , ſur laquelle ilſe mit à califourchon
,& en fut retiré par un des bateaux
qui vinrent à fon ſecours. Un Officier auxiliaire
échapé au naufrage , en a donné la
relation ſuivante.
>> Le 23 Mars , a 4 heures après- midi , nous fortîmes
de l'Orient avec un convoi chargé de vin
pour Breft. La frégate la Sibylle & la corvette le
Roi David , faifoient partie de cette flotte. Nous
dirigeâmes notre route pour paſſer au large de la
chauffée des Saints. A trois heures & un quart du
matin ſuivant , nous étions abſolument hors de
danger de la chauffée des Saints , lorſque nous fentimes
la frégate frapper trois violens coups ſur une
roche , elle reçut en même tems deux coups de mer
conſidérables . La vîteſſe avec laquelle elle marchoit
la tira affez promptement de deſſus cette roche ;
perfuadés qu'elle devoit être beaucoup endommagée
, nous fondâmes , & nous trouvâmes fix pieds
d'eau dans la calle ; nous fimes jouer ſur le champ
toutes nos pompes ; en moins de dix minutes
l'eau augmenta d'un pied ; nous n'eûmes alors que
de foibles eſpérances de ſauver la frégate , qui
étoit environ à heit lieues de terre . Il étoit alors
huit heures & demie , & nous nous trouvâmes
dans la poſition la plus embarraſſante ; l'eau augmentoit
confidérablement , nous tirâmes une infi-
,
( 134 )
nité de coups de canon , & nous jettâmesune partie
de notre artillerie dans la mer pour alléger la
frégate , qui s'enfonçoit de plus en plus. On donna
l'ordre de mettre à l'eau un de nos bateaux ; mais
faute de précautions il périt avec quatre hommes
qui s'étoient jettés dedans. Le ſecond qu'on mit à
la mer , & dans lequel je reçus ordre de m'embarquer
, fut plus heureux , quoiqu'extrêmement ſurchargé
par la quantité d'hommes qui s'y jettèrent.
Un autre bateau parut auſſi-tôt ſur l'eau; il s'éloigna
avec nous de la frégate , qui dans le même
inſtant diſparut à nos yeux. Je voyois pluſieurs
malheureux furdes débris , je ne pouvois leur porter
aucunſecours étant à chaque inſtant ſur le point
de périr par la peſanteur du bateau & la groffeur
de l'eau. Dans cette ſituation j'attendis un floop
que nous avions penſé couler à fond ; je l'abordai
heureuſement , & j'y mis 25 hommes. Je m'occupai
alors à retourner ſur les débris de notre frégate
; & après une heure de travail , j'eus le bonheur
de ſauver 32 de ces malheureux , dans lef
quels les trois quarts étoient expirans. M. de Couëdic
(neveu du brave Capitaine de la Surveillante ) ,
étoit du nombre. Je les débarquai tous au Conquêt
à fix heures du ſoir. En fortant de l'Orient ,
Péquipage étoit compoſé d'environ 290 hommes ;
un Officier Suédois , le frere du Capitaine , commandant
le détachement , un Officier auxiliaire ,
un Garde de la Marine & moi , ſommes les ſeuls
de l'Etat-Major qui ſe ſoient ſauvés , avec 80 Matelots
".
Les deux frégates & les deux corvettes qui
avoient été envoyées il y a huit jours dans le
Golphe de Gaſcogne pour protéger les convois
de Bordeaux , Nantes & autres Ports ,
entrèrent le 24 du mois dernier à Breſt ,
avec plus de So bâtimens Marchands , chari
i
i
1
!
!
1
i
i
1
( 135 )
gés de vivres de toute eſpèce,de munitionsde
guerre & de bois de conſtruction. Depuis
environ un mois , on comptoit à cette époqueplus
de 1 so barques qui avoient apporté
à Breft des marchandiſes ou des proviſions.
Le Capitaine en ſecond du corſaire la Marquiſe
d' Aubeterrey a conduit le Luk,bâtiment
qui alloit de Londres à Cork avec un
chargement de biere , houblon , fer , falpêtre
, the , ſucre , &c.; & celui du corfaire
le Monfieur, la Philis , autre priſe angloiſe
, venant de Liverpool , chargée de ſel
&de cuivre.
د
Il eſt faux que le Black- Prince ait été pris.
Comme il croiſoit dans les mêmes parages
que le corſaire le Monfieur , on a prétendu
qu'il avoit été enlevé de même que le dernier
; mais les nouvellesde Londres n'ont pas
confirmé l'avis du café de Lloyds. L
Les corſaires de Granville qui avoient appareillé
le 11 du mois dernier , ont fait déja
quelques priſes. L'Américaine a envoyé à
Granville un bâtiment venant de Lisbonne ,
eſtimé 40 à 50,000 liv. Le Duc de Coigny en
a enlevé un allant à Saint-Jean-de-Terre-
Neuve , de la valeur de 30,000 ; & le Duc
de Chartres a fait paſſer à Morlaix un navire
venant de la Jamaïque , avec un chargement
de ſucre , bois de campêche &c. , qu'on eftime
de 100,000 écus. Il eſt vraiſemblable qu'il
rencontrera encore quelques navires de cette
flotte qui , comme l'on fait , a été difperſée.
>Vendredi dernier , écrit-on de Saint-Gilles , en
( 136 )
date du 26 Mars , nous avons apperçu au S. O. un
corſaire Anglois de 16 canons & ſes chaſſes de
proue , courir à la rencontre d'une barque qui
venoit de ſortir de notre port ; celle- ci ſe trouvant
trop près de l'ennemi pour éviter la canonnade , ſe
rendit à la chaloupe , qui l'ayant amarinée , fut
ſans perte de tems au-devant d'un floop & d'un
brigantin qui ſe jettoient à la côte , & dont les
équipages ſe ſauvèrent à tems ſur les canots. Le
floop donna fur des rochers appellés les Melons ,
& le brigantin ſur le ſable. Le premier fut abordé
par la chaloupe , qui vouloit y mettre le feu ; mais
la bravoure de Penard , garçon de 16 à 17 ans , qui
ſeul étoit reſté près du ficop , malgré les coups
de fufil qui partoient de la chaloupe , & qui avoient
fait retirer derrière les dunes de ſable tous ceux
qui étoient accourus au ſecours des naufragés ,
ſauva les deux bâtimens. Accroupi ſur le banc de
roche , l'oeil fur la chaloupe , il attendit conftamment
que l'ennemi ne pût plus faire feu , & fûr
pour entrer dans le floop , pour tirer à coup für ;
il le fit très-à-propos ; & ſecondé par les Employés
du Corps-de garde de la Sauzaye , il contraignit
la chaloupe de ſe retirer. La garde- côte étant furvenue
, le corfaire mit pavillon en berne , & le
brigantin prêt à échouer , gagna la protection de
notre fort & entra. Le corſaire mit le cap au N. Ο .
avec ſa priſe. Nous comptions qu'il s'en alloit ;
mais il revira bientôt en S. O. , où nous découvrîmes
un lougre & un chaſſe-marée qui alloient
droit à lui. On mit des fignaux pour les avertir
du danger ; & ils longèrent la côte le plus près
poffible. Le chaſſe-marée s'eſt trouvé le premier
expoſé au canon du corſaire , mais comme il avoit
bon vent , qu'il voyoit beaucoup de monde ſur la
côté, & le fort près de lui , il eſt entré heureuſement
dans ce port. Le lougre dont la marche
.
1
1
1
1
paroiſſoit lente , craignant de trop approcher le
( 137 )
corfaire a cargué toutes ſes voiles & jetté l'ancre
fur les roches . Cette manoeuvre rendoit ſa perte
inévitable , ſoit par l'ennemi , ſoit par les vagues
qui le chaſſoient ſans ceſſe ſur les roches. Le Capitaine
du floop qui ne pouvoit tirer aucun parti
de ſon bâtiment échoué , s'eſt mis en devoir de
ſecourir le lougre. Il a mis & pouffé ſon canot à
l'eau ; mais ſes forces ne pouvant vaincre le courant
de la mer , il s'eſt vu contraint de s'en retourner.
Cependant le péril du lougre augmentoir.
Un nommé Grondin , Pêcheur , dont la force égale
le courage , s'eſt embarqué dans un autre canot ,
a furmonté les lames , & à la vue de l'ennemi dont
il n'étoit qu'à demi-portée de canon , il a abordé
le lougre , fait lever l'ancre , mis toutes les voiles
dehors , & au grand étonnement de tout le monde
& fur-tout de l'équipage à peine revenu de ſa
terreur , a piloté le lougre & l'a fait entrer dans
notre port aux acclamations d'un peuple nombreux.
Le corſaire touché , pénétré de ce ſpectacle , a donné
la liberté à l'équipage de la barque , & l'a renvoyé
dans ſon canor. Sur le ſoir le même corſaire s'eſt
emparé de deux autres bâtimens de 30 à 40 tonneaux
qui avoient pris le large «.
Nous attendions 2 vaiſſeaux de l'Inde; il en
eſt entré un le 31 du mois dernier à l'Orient.
C'est le Briffon , gros navire richement chargé
& portant 26 canons. Il a laiſſé les ifles
de France & de Bourbon en fort bon état.
Il a quitté cette dernière au mois de Décembre
dernier. Le Fargès avoit appareillé
avec lui ; mais à peine ſorti du port , il
reçut quelques dommages dans ſa mâture
qui l'obligèrent de retourner à l'ifle de
France pour ſe réparer.
La réforme s'eſt étendue ſur les Rece
( 138 )
veurs -Généraux des Finances. Ils ont été
dédoublés. Les anciens ſeuls doivent être
conſervés. Cet arrangement ayant , dit-on ,
fouffert quelques difficultés , on prétend
aujourd'hui qu'ils pourront bien être tous
fupprimés , & leur ſervice confié à une
nouvelle adminiſtration.
>> Le bruit ſi accrédité avant les vacances de
Pâques , de la tenue d'un Lit-de-Juſtice ſe renouvelle,
& n'a peut- être pas plus de fondement. On
ſuppoſe aujourd'hui qu'il ne s'agit plus du rappel
des Proteftans , mais d'une opération relative aux
Domaines du Roi ; & à cet égard on donne des
verſions fort contradictoires : les unes font rentrer
le Roi dans tous ſes Domaines engagés , moyennant
le rembourſement de la finance payée ain
que l'exige la justice. Les autres , au contraire , établiſſent
l'aliénation de ſes Domaines & ne tendent
pas moins qu'à l'aboliſſement de toutes les Ordonnances
fur leur inaliénabilité , & à redonner par
conféquent aux acquéreurs toute la ſûreté que la
culture des terres doit avoir ; ce qui procureroit ,
à ce que l'on affure , une reffource de plus de 400
millions à l'Etat. Mais tout cela n'exiſte encore
que dans les cerveaux creux de nos politiques &
de nos oififs. On fait à préſent que ce qui a donné
lieu à la première idée de la tenue d'un Lit-de-
Justice , fut une quantité de banquettes que l'on
tranſporta de Paris à Versailles pour la fête que
Madame la Comteſſe Diane de Polignac donna à
la Reine vers la mi- carême-
René François , Comte de Montbel , Maréchal
des Camps & Armées du Roi , cidevant
Sous-Gouverneur des Enfans de France
, premier Maître- d'Hôtel de Madame la
Comteſſe d'Artois , eſt mort le 27 Mai dernier
dans la 73e année de ſon âge.
( 139 )
Les numéros fortis au tirage de la loterie
royale de France du premier de ce mois ,
font : 65 , 33 , 41 , 68 & 78 .
De BRUXELLES , le II Avril.
La réponſe proviſoire que les Etats-Généraux
ont fait faire à l'Ambaſſadeur d'Angleterre
ſur le Mémoire qu'il leur a préſenté
le 21 du mois dernier , porte en ſubſtance
:
>>Que LL. HH. PP. avoient réſolu de faire repréſenter
à S. M. B. par le Comte de Welderen ,
leur Envoyé extraordinaire , qu'ayant vu par le
Mémoire de M. l'Ambaſſadeur , que S. M. fixoit
un terme de 3 ſemaines pour avoir une réponſe
farisfaiſante touchant les ſecours réclamés , elles
ſouhaitoient de fatisfaire le plutôt poffible S. M. В.
en lui donnant une réponſe poſitive ; mais qu'elles
prévoyoient que la forme de Gouvernement , inhé
rente à la conſtitution de la République , ne leur
permettroit pas de faire cette réponſe dans le terme
fixé . Ce Mémoire de M. l'Ambaſſadeur étant devenu
l'objet des délibérations des Provinces reſpectives ,
on devoit attendre les réſolutions des divers Etats
dont les aſſemblées ſe tenoient ou alloient ſe tenir
ſucceſſivement ; que LL. HH. PP. s'afſuroient que
S. M. B. ne s'en tiendroit pas ſi rigoureuſement au
tems fixé , afin qu'elles euſſent celui de former d'une
manière conforme à la conſtitution de la République
, àlaquelle elles n'avoient pas le droit de porter
aucune altération , la réponſe demandée ; LL. HH.
PP. promettant d'ailleurs de ne rien négliger pour
accélérer, autant qu'il ſeroit poſſible , les délibérations
à ce ſujetc . :
Le Chevalier Yorke prié d'appuyer ces
repréſentations , a répondu que quelque
defir qu'il eût de fatisfaire à cet égard
( 140 )
LL. HH. PP. , les ordres du Roi ſon Maî
tre ne le lui permettoient pas ; que d'ailleurs
il ne doutoit pas que leurs intentions ne
fuſſent également remplies par les repréſentations
dont elles avoient chargé leur envoyé
auprès de ſa Cour. Il paroît que l'Angleterre
ne doute pas que la réponſe qu'elle
attend ne doive contenir un refus ; les circonſtances
actuelles ſemblent lui ôter en
effet toute eſpérance. :
>> Jeudi dernier , écrit on de la Haye , en date
du 2 de ce mois , il eſt arrivé deux Couriers venans
de Pétersbourg ; ils font deſcendus tous deux à
l'Hôtel du Prince de Gallitzin , Envoyé extraordinaire
de l'Impératrice de Ruſſie. L'un eſt reparti
fur-le-champ pour ſe rendre à Londres auprès du
Minifire Ruffe qui y réſide. Le Prince de Gallitzin a
été les jours ſuivans en conférence avec le Préſident
des Etats-Généraux , après quoi il a fait repartir le
courier pour Pétersbourg. L'objet des dépêches qu'il
avoit reçues , étoit de faire part à la République des
meſures priſes par l'Impératrice de Ruffie avec les
Cours de Copenhague ,de Stockolm & de Lisbonne ,
pour affurer reſpectivement la navigation& le commerce
de leurs ſujets , & d'inviter les Etats-Généraux
à entrer dans les mêmes arrangemens «.
L'objet des dépêches que l'autre Courier
a porté à Londres , n'eſt pas difficile à ſaiſir
après avoir lu la lettre ſuivante de Paris.
Le Miniſtre de Ruflie a notifié ces jours derniers à
notre Cour, que l'intention de ſa Souveraine étoit que
le commerce des ſujets de ſon Empire ne fût pas
troublé , & que ſous aucun prétexte , ſes vaiſſeaux
ne fuſſent arrêtés , ni viſités , ni fouillés par ceux
des Puiſſances Belligérantes ; & qu'elle va armer
pour défendre ſon pavillon , & empêcher qu'il no
1
!
:
( 141 )
foit infulté. Cette déclaration a dû être faite en
même-tems aux Cours de Madrid & de Londies . On
affure qu'elle eſt le premier effet d'un traité de commerce
que la Ruffie vient de conclure avec nous &
d'une confédération qu'elle a faite avec les autres
Puiſſances du Nord , & dans laquelle on veut faire
entrer la Hollande & le Portugal. On eſt fort curieux
d'apprendre comment cette notification aura été reçue
par la Cour de St - James.
Nous recevons le Mémoire préſenté le 3 de ce
mois aux Etats-Généraux , & copie de la déclaration
que l'Impératrice de Ruffie a fait faire aux Cours de
Verſailles , Madrid & Londres. Le peu d'eſpace
nous force de remettre ces Pièces à l'Ordinaire
prochain.
PRÉCIS DES GAZETTES ANGLOISES , du 6 Avril.
>> Les ennemis du Lord Germaine , viennent de
faire mettre dans les papiers publics une anecdote
peu agréable pour ce Lord , ci- devant appellé le
Lord Sackville.>>> Un Officier-Général rendoit com-
>pte au Roi de la bataille de Minden : le Roi lui
>> demanda comment s'étoit comporté le Marquis de
>> Granby. Il s'eſt battu répondit l'Officier comme
>> un enragé. Hé , reprit le Roi , que n'a-t-il mordu
le Lord Sackville".
>>L>es plus petits ſoins en affaires ne font point à
négliger. Un Courtier de Londres vient de recevoir
une lettre d'un jeune homme de province , qui a
trouvé dans les papiers de ſon pere , un billet de
Loterie oublié de l'année 1757. Le Courtier a
fait la recherche demandée :Il ſe trouve que c'étoit
le lot de 10,000 liv. ſterl. , de la Loterie de cette
année , qui heureuſement a été conſtituée. L'héritier
va recevoir non- ſeulement un capital de 10,000 liv.
ſterl . , mais vingt-trois années d'arrérages. S'il eût ,
comme ſon pere , négligé ce billet , c'étoit autant de
perdu .
Les Latins & les Anglois ont un proverbe trèsconnu
, dont l'équivalent eſt en françois.>> La caque
/1.
( 142 )
ſant toujours le hareng «. Il eſt d'une grande
verité, & en voici une preuve récente faite pour
amuſer les lecteurs de tous les pays. Le Lord-
Maire actuel de Londres, M. Kennet, Marchand
très-honnête , Citoyen non moins eſtimable , a été
dans ſa jeuneſſe garçon d'une taverne renommée
dans lequartier de la Cour. Sa bonneconduite l'a aidé
àparveniraupoſte éminent de Lord-Maire de Londres.
Après les fêtes de Pâques, il en a eu une ſplendide
àdonner , & tous les gens les plus diftingués de la
Cour & de la Ville y ont aſſiſté. Dans un intervalle
des ſoins qu'il prenoit pour en faire les honneurs
, on l'a ſurpris , ſans doutedans unmomentde
rêverie , épouſſetant avec ſon mouchoir les vaſes
diſtribués pour ſervir d'ornement ſur divers buffets.
Unbadin, qui le voyoit aller ainſi épouſſetant , s'eſt
amuſé de ſa diſtraction , & pour l'en tirer , il eſt
venu lui crier à l'oreille : >> Garçon , une caraffe de
limonade". Ce digne Magiſtrat en a plaiſanté luimême
; & l'anecdote fera rendre hommage aux priacipes
d'un Gouvernement où la vertu & la bonne
conduite , peuvent eſpérer d'arriver preſque au faîte
des grandeurs. Ce garçon de taverne a ſervi biendes
gens qui n'avoientpas le mérite néceſſaire pour fournir
une carrière auffi brillante que la ſienne .
» Les Gazettes vouées au Miniſtère, ont fait courir
lebruit qu'il étoit venu en Europe un député du
Congrès , pour offrir la paix à laGrande-Bretagne.
Celles de l'Oppoſition aſſurent que ce député qui eſt
venu en effer , ne fera rien que de concert avec la
France , lorſqu'il plaira à l'Angleterre de propoſer:
une négociation de paix «.
Le Léviatan de so canons , perdu en convoyant
en Europe la dernière flotte de la Jamaïque , eſt le
ſeptième vaiſſeau de guerre qui a péri en revenant en
Europe , & le troiſième de ceux qui ramenoient des
Aottes des Indes Occidentales. Preſque tous étoient ,
ainſi que le Léviatan , de vieux vaiſſeaux de la Compagnie
des Indes , qui ne pouvoient pas faire un cinquième
voyage à l'Inde , & que Mylord Sandwich
7
( 143 )
eſt dans l'uſage d'acheter pour le ſervice de la
Nation «.
,
,
>>>Les matelots déſertent par centaines de deſſus
les vaiſſeaux en armement à Portsmouth & à Plimouth
. Il y a peu de jours que le Canada , de 94 ,
perdit preſque tous les ſiens. Cela n'empêche point
qu'environ trois mille matelots qui ont amené les
priſes Epagnoles avec Digby ne foient menacés
d'éprouver la plus grande injustice. On leur diſpute
& à leurs Officiers leur part dans la priſe du Prothée
par la raiſon qu'ils ne formoient qu'une partie défenſive
dans l'eſcadre , quoique cependant ils ayent été mis
en ligne , pour contribuer à la priſe qui ſans doute
n'eût pas été faite ſans eux. On objecte à leurs Officiers
, que les grades dans lesquels Rodney les avoit
conſtitués , en vertu du pouvoir & de l'autorité à
lui donnés , ne ſont pas reconnus du Gouvernement ,
&qu'ils n'étoient préposés qu'aux priſes Eſpagnoles ,
quoique Rodney ait bien entendu les prépoſer aux
vaiſſeaux du Roi. Cette chicane ſuſcitée par Mylord
Sandwich , pour contrarier Rodney , ne manquera
pasde faire beaucoup de mécontens & d'augmenter
les fatales diviſions que les Conſeils de Guerre ont
fait naître.-Cette affaire occupera pendant quelque
tems les Tribunaux , car les partiſans de Rodney
veulent que juſtice lui ſoit rendue , & pour ſa part
dans les priſes , & pour celle des Officiers & équipages
par lui conſtitués".
>>Mylord Sandwich & ſes partiſans prétendent
que ce n'eſt pas l'Oppoſition qui a fait donner pour
récompenſe àRodney , la place de Lieutenant -Général
des troupes de la Marine , remiſe l'année dernière
par l'Amiral Palliſer ; mais ſi le Roi en a eu
ridée, comme ils le prétendent , auſſi-tôt qu'il eut
appris l'affaire de Langara , pourquoi ne l'a-t-il pas
effectuée ſur le champ : donner promptement , c'eſt
donner deux fois. Pourquoi a-t-il été un grand mois
à ſe décider,& a-t il attendu que l'Oppoſition lui en
eût fait preſque une obligation «.
>>O>n aſſure qu'il ſe trouve ſeulement 600,000 liv.
ſterl. , de différence en moins , de la vente de la
Compagnie des Indes de cette année à celle de l'année
dernière «.
( 144 )
Voici un de ces articles que compoſent journellement
les Ecrivains mercénaires des Miniftres pour
fouleverla Nation contre l'Oppoſition. >>Si le Marquis
de Rockingham rentroit dans le Ministèrree,, fa
>>>première opération feroit très- probablement de
>> déclarer l'Amérique indépendante. Cependant ce
>> feroit une fatale réſolution , qui au lieu de nous
> donner la paix , la rejetteroit encore bien plus
>> loin. Une preuve autli frappante de notre pufilla-
>>>nimité , feroit remouter les eſpé ances & l'orgueil
>>de la Marton de Bourbon la France demanderoit
>> qu'on lui rendit le Canada , le Cap Breton & la
Nouvelle Ecoffe , ainſi que les Ifles qui lui ont été
priſes dans la dernière guerre. Il ne faudroit rien
>> de moins a l'Eſpagne que la reſtitution de Gibraltar
»& de la Jamaïque. Or , il faut croire que le Marquis
> de Rockingham eſt trop attaché à ſa tête , pour
l'expofer par un fi honteux démembrement de notre
>> Empire. Il nous feroit donc continuer la guerre
» avec le défavantage de ne pouvoir plus tenir en
bride les Américains , qui aideroient par tout leurs
>>>Alliés ſur terre & fur mer. Mais tout Anglois de
>>>bon fens , voit aiſément à quels déſaſtres nous mé
>>n>eroit ce plan de conduite.-L'ambition de ce
>>M>arquis&de ſon parti ,n'eſt pas de triompher des
>>>rébelles & des ennemis naturels de l'Angleterre :
>> c'eſt d'humilier ſon Roi , & de ruiner ſa Patrie .
>> Les mêmes papiers diſent que le 21 Mars il s'eſt
tenu chez le Duc Charbonnier , ( c'eſt ainfi qu'ils
nomment le Duc de Richemont ) , un Conciliabule
ou les trois Cromwells ( Burke , Barré & Fox ) , ont
pris des arrêtés qui , s'ils étoient connus , les meneroient
droit à l'échafaud.- Ils plaiſantent auſſi ſur
le plan économique de M. Burke , relativement à la
partie des cuiſines & tous leurs détails .- Il y en a
un qui indique à M. Burke une perte annuelle de 13
livres ſterling , pour les chapeaux du Roi & de la
Famille Royale , parce que le Braſſeur du Roj vend à
fon profit le marc de labiere qui ſe boit aux tables
de Sa Majesté , & qu'on pourroit le garder pour le
fouleur , qui met en teinture les chapeaux de Sa
Majesté & des Princes fes fils ".
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 22 AVRIL 1780 .
PIÈCES FUGITIVESI
EN VERS ET EN PROSE.
RÉPONSE de M. DE LA HARPE
2
:
:
aux Vers que M. le Marquis DE
VILLETTE lui a adreſſés dans le
dernier Mercure.
L'AMOUR- PROPRE AMOUR-PROPRE & votre Apollon

Sont deux grands enchanteurs dont le pouvoir .
m'alarme;
Sans doute on ſait flatter dans le ſacré vallon ,
Mais ce n'eſt pas toujours avec autant de charme.
Dans un piège ſi doux on ſe laiſſe attirer .
Votre ſtyle ſéduit l'oreille qu'il careſſe;
La louange eſt, dit-on , le nectar du Permeſſe ,
Etvous ſavez le préparer.
Ma raifon m'en défend' : ſeule , elle vous réſiſte :
Elle vous répond en deux mots :
Sam. 22 Avril 1780. G
C
146 MERCURE
Vous avez aimé le Héros ,
Vous flattez le Panégyriſte.
Mais le Héros n'eſt plus : pour dernière faveur ,
Le Ciel , qui de ſes dons le fit dépoſitaire ,
Le Ciel ne voulut à Voltaire
Refuſer rien , qu'un ſucceſſeur.
Ce grand Homme en vos mains mit ſon ſeul heritage
,
C'eſt l'objet adoré , digne de votre hommage ,
Dont les ſoins paternels commençoient le bonheur ,
Et vous jouiſſez de l'honneur
D'achever ſon plus cher Ouvrage *,
* Ces derniers vers nous rappellent un fragment de
Lettre écrite ſur la même perſonne , par M. de Voltaire ,
alors âgé de 84 ans .
« Les deux heureux , Madame , me permettent de vous
>> féliciter de leur bonheur. Mademoiselle de Varicour a
>> bien voulu être ma fille quelque temps; Madame de
>> Villette jouit d'un fort plus beau ; elle eſt votre nièce , &
>> j'oſe aſſurer qu'elle en eſt très-digne . Je vous rends votre
>> bien , la vertu , le bon eſprit& les grâces . Mon âge & mes
>> maladies m'empêcheront de vous faire ma cour ; mais
>> rien n'altérera la ſenſibilité & le reſpect avec leſquels
» j'ai l'honneur d'être , Madame ,
Votre très-humble &trèsobéiſſant
ſerviteur ,
VOLTAIRE.
DE FRANCE. 147
VERS fur Mademoiselle DE CONDE.
L'AAIIMMAABBLLEE Vertu ſur la terre
Jetant des regards maternels ,
Vit que les malheureux mortels
Laiſſoient ſon Temple ſolitaire ;
Elle quitta le Ciel , deſcendit ici-bas ,
Prit de Condé la taille & les appas :
Sous cette image on la révère.
(Par M. D ****. )
OBSERVATIONS Critiques fur les Fabliaux
ou Contes des douzième & treizièmefiécles.
JEE proteſte (& l'on peutm'en croire) que ſi je n'avois
d'autre motif que l'amour de la vérité , prétexte
le plus ſouvent ſpécieux : j'aurois laiffé M. L. G.
reſpirer en paix l'encens qu'on lui prodigue. Pourquoi
a-t- il eſſayé de ravir aux Troubadours le
fceptre littéraire que les ſiècles précédens ont vu
fans jalouſie dans leurs mains ? Pourquoi , moi qui
ne devois pas même être François , ſuis-je né en
Provence plutôt que dans le Nord , où le haſard
aplacé le berceau de preſque tous mes ancêtres ? ( 1 )
J'ai donc une Patrie à défendre ; je la défendrai
(1) L'Auteur de cet Extrait eſt d'une Famille Noble &
très-ancienne de la Pruſſe Ducale , où elle a rempli & remplit
encore les Grades ſupérieurs dans le Service Militaire.
Son ayeul n'eſt entré au ſervice de France qu'en 1697 ,
époque de ſon émigration.
Gij
143 MERCURE
avec dignité & modération. Je commence par un
Tableau Hiſtorique de l'ancienne Littérature Provençale
, la mère de la Littérature Françoiſe.
Il eſt conſtant que les Latins ont reçu le flambeau
des Sciences des mains des Grecs. Ceux - ci
aveient ſuccédé aux Egyptiens & aux Phéniciens . Les
Liguriens , les Saliens & les Celtes ont recueilli le
brillant héritage des Grecs & des Latins , qui
étoient venus ſe mêler avec les nationaux de Marſeille.
Les Francs , qui n'étoient que des Barbares
, confièrent aux Troubadours le ſoin pénible de
polir leur langue & leur génie. Attirés à leur
Cour , appelés auprès du Trône , principalement
parConftance , fille d'un Comte de Toulouſe , qui
venoit d'épouſer le Roi Robert, ils devinrent les
Précepteurs & les oracles des François. Telle eſt
l'origine de la tranſplantation du goût de la Poéſie
Provençale en France. On ne me citera point un
exemple du contraire ; on ne ſeroit pas plus fondé
ànier que la Romance Provençale étoit parlée
avant le fixième ſiècle. Le Dante & Pétrarque n'ont
ceffé de célébrer les Troubadours. Les Italiens
adoptèrent la Romance Provençale, de préférenceà la
Romance Françoiſe, parce que la première étoit plus
douce & plus harmonieuſe. Le Cardinal Pietro
Bembo , qui a perfectionné la Langue Italienne ,
a obfervé que la Romance Provençale étoit entendue
par toutes les Nations occidentales de l'Europe.
Si quelque beau génie , dit-il , fi quelque
Prince vouloit ſe diſtinguer dans la carrière poé
tique , il empruntoit auſſi-tôt cette langue-mère.
Dom Lancelot dit que les Troubadours ont été les
premiers à bien parler , depuis la décadence de
l'Empire , & à introduire dans les langues vulgaires
les vers & la rime. (1 ) Certainement on ne pour-
(+)Voyez la nouvelle méthode pour apprendre facilement
DE FRANCE.
149
roit pas citer à la même époque un éloge ſemblable
de la Romance Françoiſe. Bruneto Latini n'a
parlé avantageuſement de celle-ci que long - tems
après , & pour faire ſa cour à Louis IX , dans les
états duquel il écrivoit. M. L. G. ne pouvoit pas
conclure de cet Eloge tardif ( que Bruneto Latini
a inféré dans ſon livre intitulé le Tréfor ) que
la Romance Françoiſe étoit plus répandue que la
Romance Provençale , & n'en étoit pas la fille.
Nous n'avons point de Pièces de Poésie en Romance
Françoiſe avant le milieu du douzième ſiècle,
& nous en avons en Romance Provençale depuis
le commencement du onzième. Les Livres Techniques
étoient connus dans cette contrée , & avant
le douzième ſiècle , la Provence avoit des Grammaires
Provençales. Ce ne fut qu'environ deux cent
foixante ans après cette époque , que Bruneto Latini
publia fon Livre en François . ( 2)
Tandis que toutes les Nations dédaignoient la
Romance Françoiſe, & que Richard Premier appeloit
les François longouards, qui répond au mot Latin lin
guofus,bavards, charlatans. L'Europe entière donnoit
par acclamation, aux Poëtes Provençaux, la qualificationglorieuſede
trouve eur, ou Troubadour, qui étoit
lamême qu'on a donnée enfuite au S. Eſprit , ch. 1
des Statuts de l'Ordre du S. Efprit , au Droit Defir,
où il eſt appelé Trouve eur , fondeur ou fondateur.
& en peude temps la langue Italienne , troiſième Edition.
Paris , Denis Thierry , page 4.
(2) Bruneto Latini n'étoit , après tout , que le plagiaire
de Pierre de Corbi , Troubadour . Celui-ci avoit publié en
Romance Provençale un Livre ſous le même titre.& du
même genre ; c'eſt ce dont convient l'Auteur de l'Hif
toire Littéraire des Troubadours , d'après Crefcimbeni.
P. 232 , tome 3 .
1
Giij
150 MERCURE
Ce n'étoit point l'orgueil qui avoit inſpiré aux
Poëtes Provençaux le choix de cette qualification
diſtinctive ; ils l'avoient reçue des Peuples , & les
Peuples , par l'épithète de Troubadours , avoient
voulu diftinguer le vrai Poëte des verſificateurs.
J'ignore pourquoi M. L. G. ne veut trouver que
des rimailleurs chez une Nation qui produifit nos
premiers , & pendant un ſiècle , nos uniques Poëtes.
Il me diſpenſera ſans doute de lui nommer
ceux dont la naiſſance étoit très-illuſtre , pour lai
prouver que ces pères de la Poéſie n'étoient ni des
Ménétriers , ni des Jongleurs, mendiant de Châteaux
en Châteaux , aſyle & protection. Sans doute il y
avoit des Provençaux qui alloient chantans dans
les Provinces ; mais ceux-là étoient nommés Cantar;
on nommoit ceux qui jouoient des inftrumens
àvent, Jonglar , & ceux qui jouoient des inſtrumens
à cordes , Violar. C'eſt à cette troiſième
Claſſe de Muficiens Provençaux , dont M. L. G.
parle avec beaucoup de mépris , que nous devons
l'invention de l'archet. ( 1 ) Les Poëtes , les vrais
Troubadours étoient appelés Mufar , enfans des
Muſes. Leurs Poésies naïves & fentimentées , paſ
foient à l'inſtant dans toutes les bouches. L'Imprimerie
n'exiſtoit pas. Les guerres qui , durant trois
cents ans dévaſtèrent la Provence , ont dévoré
des manufcrits précieux , les ſeuls peut-être
d'après leſquels on eût pu juger du mérite des
Troubadours d'une manière irrefragable ; mais la
tradition en eſt reſtée. On retrouve même encore
dans la bouche des payfans de cette Province
,
,
(1) M. l'Abbé Rive va publier des éclairciſſemens hiſto
riques & critiques fur l'Archet , dans lesquels il relevera
tous ceux qui ont écrit ſur l'invention de cet Inſtrument.
Il ſeroit difficile d'appuyer une opinion par autant d'au
torités.
DE FRANCE. 151
5
د
qui ne ſavent ni lire , ni écrire , preſque tous les
Fabliaux des ſiècles les plus anciens . Les variantes
que M. L. G. dit avoir trouvées dans les éditions
des Fabliaux , viennent à l'appui de ce fait. Ces
Fabliaux des Troubadours perdus aujourd'hui
ſont reſtés gravés dans la mémoire des contemporains
, juſqu'à ce que les Fabliers en romance
Françoiſe , ſoient venus s'emparer de ce fonds.
Admis à la table , à l'intimité des Rois , les Troubadours
, agréables conteurs , convives charmans ,
& Poëtes gracieux , improviſoient preſque toujours
leurs Fabliaux , dont on ne pouvoit retenir tout au
plus que les canevas , que chacun brodoit à ſa manière.
De là , la cauſe des variantes ; de-là , la
preuve qu'on n'a pu retrouver tous les manufcrits ;
de-là, on peut conclure auſſi que M. L. G. n'eſt
pas fondé à avancer que les Troubadours ne ſont
pas les auteurs des Fabliaux. Il eſt ſi vrai que tous
les manufcrits des Troubadours ne font point connus
, que M. de Sainte- Palaye , & l'Auteur de leur
hiſtoire , ne font mention que de vingt-quatre manuſcrits.
Il n'eſt pas douteux que le nombre n'en
ſoit plus grand. M. de Sainte Palaye, ſur l'autorité
duquel M. L. G. ſemble ſe repoſer , comme
fur le bouclier d'Hector , ne croit pas aſſurément
que ſon autorité ſoit déterminante. M. l'Abbé
Rive , que j'ai conſulté , que M. L. G. a confulté
auſſi , & qui l'auroit préſervé des écueils dont cette
partie de l'ancienne Littérature eſt hériſſée , &
contre leſquels il eſt venu frapper , a découvert dans
le manufcrit de Madame d'Urfé , qui paſſe pour
le plus complet , de l'aveu même de M. de Sainte-
Palaye , & qui eſt dans la bibliothèque ſi renommée
de M. le Duc de la Valière , (1 ) quinze Trou-
(1) Il exiſte dans une Bibliothèque de Venise, appe
lée la Biblioteca Naniana , un manuscrit des Troubadours ,
Giv
152 MERCURE
:
badours parfaitement inconnus à M. de Sainte-Pa
laye , & conféquemment à M. L. G. Un autre Savant
peut être encore plus heureux dans ſes recherches
; ainſi un ſeul fait détruit toutes les hypothèſes
de M. L. G. , qui a le projet de réduire à vingtquatre
le nombre des manuſerits des créateurs de la
Poéſie Françoiſe. Ce n'eſt pas tout ; il dépouille ceuxlà
d'une partie de leur gloire : il leur refuſe le mérite
, quelque mince qu'il foit , d'avoir écrit des
contes. Le ſavant Quadrio affure cependant que
les Provençaux ont perfectionné les Contes. On
n'en a jamais attribué l'invention aux Italiens , ni
aux Provinces Septentrionales de la France. Ces
Conteurs , qu'on a depuis nommés Flabels dans
nos Pays Septentrionaux , avoient été connus ,
comme je l'ai déjà obſervé , en Provence : on les
nommeit Contar , ou Conteurs .
Des Tenſons , des Sirventes , des Lays , des
Chanſons , des Chanterelles ou Chanſons Anaéréontiques
, des Martingalles , des Contes , des
Tragédies & des Comédies ; tels ſont les divers
genres dans leſquels les Troubadours ſe ſont exerqui
eſt d'environ foo ans , ſur lequel on peut confulter
Moreli , qui a fait imprimer le catalogue des Manufcrits
de cette Bibliothèque.
La Bibliothèque de M. le Duc de la Valière paſſe pour
la plus riche de l'Europe en Editions du quinzième ſiècle,
en livres imprimés ſur vélin , en livres rares , de tous
gentes, en collections de Poéſies Narratives & Dramatiques
, collections de Romans de tout âge , manufcrits
& imprimés , & en autographes infiniment précieux. M.
le Duc de la Valière doit ce riche dépôt à l'érudition&
au zèle infatigable de M. l'Abbé Rive , qui , depuis
1768 , s'en eft occupé eſſentiellement.
DE FRANCE.
153
1
cés . On peut voir dans les cours d'Amour de M.
l'Abbé Rive , en quoi M. L. G. ſe trompe ſur les
Tenſons ; il n'eſt pas plus fidèle fur les Sirventes,
qui pouvoicnt être des Satyres ; mais qui embratfoient
d'autres genres. Quelques-uns n'avoient pour
objet que les Dogmes de la Religion. Je m'arrête
, & je prie M. L. G. de vouloir bien prouver
ce qu'il avance pag. so de ſa Préface. Où at-
il trouvé que les Provençaux ſont plus enclins à
la Satyre , & , s'il faut interpréter ſa penſée , plus
méchans que les peuples des autres Provinces ? Ici
M. L. G. étoit obligé de s'appuyer ſur des faits inconteftables.
Il devoit ſavoir qu'il n'eſt pas permis
de tracer un portrait infidèle d'une Nation. Sa qualité
de Traducteur lui impoſoit l'obligation d'être
circonſpect , parce que les gens de Lettres font par
état les Rois de l'opinion , & que l'Univers croir
religieuſement ce qu'ils croient oufeignent de croire.
D'ailleurs , M. L. G. prouve , par cette invective
contre les Poëtes Provençaux , qu'il n'est pas affez
verſé dans l'Hiſtoire de la Poéſie Françoife. Il
exiſtoit en France , fur la fin du douzième & dans
le treizième ſiècle , des Poëtes qu'on appeloit Satistes ,
dont les Ouvrages les plus ſatyriques étoient les
plus eſtimés. La Bible Guyot n'est qu'une ſatyre
_mordante envers tous les Etats du commencement
du douzième ſiècle. ( 1 ) Les Peuples étoient fi
vexés , ſoit par les Grands Vaſſaux , foit par quelques
Membres du Clergé , qu'il étoit heureux &
néceſſaire pour les François , qu'il s'élevât , dans ce
ſiècle, des Poëtes affez véhémens pour déclamer
contre tant d'abus.
:
Les Chanſons des Troubadours ne font pas fi
(1 ) L'Auteur de la Bible Guyor eſt Guyot de Provins ,
&non Hugues de Bercy , comme on l'a prétendu. M. l'Abbé
Rive m'a communiqué cette pote.
Gy
154 MERCURE
1
1
1
, ,
triftes que M. L. G. veut bien l'affirmer. Ils chantoient
, il est vrai , ſouvent le Printems : ſouvent
ils invoquoient ce jeune Dieu au front couronné de
violettes , qui venoit ranimer la nature , & parſemer
de roſes les premiers pas de l'année. Ils n'étoient
en cela que les imitateurs des Grecs & des
Latins. Lucrèce , Catulle Virgile Manilius
& Horace , ont chanté le doux Printems , confacré
à Vénus. On le voit célébré par les Muſes
Italiennes , dans le Pastor fido ; on le retrouve
encore dans les Chanſons Norvégiennes. Les François
ont marché fur les traces des Poëtes Provençaux
; Du Bellai , Ronſard , Remi Belleau , Pafferat
, &c . &c. &c. ont auffi chanté l'Amant de
Flore. Il est vrai que Thibaut , Comte de Champagne
, avoit fait aux Troubadours ce reproche
que M. L. G. vient de renouveler ; mais cet Auteur
, qui critiquoit l'exorde du Printems , a cependant
chanté le Printems. Doit - on la moindre
confiance à un Critique qui a tout-à-la-fois un ſyftême
& une habitude ?
Il n'eſt que trop vrai que les Drames des Tronbadours
n'exiftent plus : il eſt cependant bien plus
vrai qu'ils font les inventeurs du genre Dramatique.
Jean & Cefar Nostradamus , Baſtero ( dans
la Cruſca Provençale ) leur en attribuent l'invention.
Le premier Auteur connu du Drame , dit M.
L. G. , eſt Adam d'Arras , dont M. l'Abbé Rive
lui a communiqué le manufcrit. M. L. G. ſe trompe ;
Adam d'Arras n'eſt pas le premier Auteur connu du
Drame :&s'il l'étobiitt,, c'eſtaux Provençaux qu'il devroit
l'hommagede ſon talent Dramatique. Adam
d'Arras avoit voyagé en Palestine , étoit revenu de la
Syrie en France par la Sicile& la Provence. C'eſt dans
cette dernière Province , où il ſéjourna long-tems,
&dans laquelle il retourna après avoir fait le
voyage d'Egypte à la fuite de Robert, Comte de
Flandre, frère de Charles d'Anjou , qu'il prit l'idée
DEFRANCE
155
du Drame qui y étoit connu depuis long - tems.
Arnaud Daniel , Troubadour , avoit écrit des Tragédies
dès le douzième ſiècle. Anfelme Faydit ,
mort à peu-près vers le commencement du treizième,
avoit compoſé des Drames avant qu'Adam d'Arras
vînt en Provence. Les manuſcrits de ces deux
Auteurs n'ont po'nt été retrouvés ; en concluroit-on
qu'ils n'ont point exiſté ? Combien d'Auteurs Grecs
& Latins cités aujourd'hui , auxquels on croit , &
qui n'ont , comme les Troubadours , qu'une mémoire
conſervée par les annotations des Savans !
Pourroit -on avoir un garant plus ſacré de l'exiſtence
d'Arnaud Daniel , que le Dante ? Le Poëte Toſcan
parlede ce Troubadourdans le vingt-fixième Chant
du Purgatoire de ſa divine Comédie. Il rencontre
le Poëte Guido Guinicelli , & le loue d'avoir fait
OEuvres fi gentilles , & Rimes tant amoureuses. (1 )
(1) Guido étoit de Boulogne , & mourut au commencement
du douzième ſiècle. Il avoit imité & quelquefois
traduit en Italien les Provençaux. Le Dante s'approche de
l'ombre de Daniel , & lui demande gracieuſement fon
nom. L'Eſprit lui répond avec douceur :
Tan m'abbelis voſtre courtois deman ,
Chè yeu non puos ne veuil àvos cobrire :
Yeu fieu Arnaud , che plori e vai Cantan
Con ſi toſt vei , las paſſadās folor.
Poi s'aſcoſe nel foco che gli affina.
Votre prière m'eſt trop agréable pour que je veuille vous
cacher ma condition . Je ſuis Arnaud , & c'eſt au milieu de
ces flammes légères que j'expie , par des pleurs & des
cris , mes folies paſſées... L'ombre ſe tur ,
& ſe replia dans les feux où s'épure la vertu , &c .
Gvj
156 MERCURE
33
בכ
ככ
Guido ne ſe laiſſe pas éblouir des éloges du Dante ;
il lui montre avec la main une ombre qui étoit
devant eux ; ( c'étoit l'ombre d'Arnaud Daniel )
» celui-là , dit-il , fut bien un autre maître que moi
dans la langue maternelle : il a tout furpaffé :
laiffe dire un fot peuple qui lui préfère Gérault
Berneil. >> On trouve dans Pétrarque le même
jugement ſur Daniel : tra tutti ilprimo Arnaldo Daniell
, &c. &c . Dans le quatorzième ſiècle, Paraſſol,
Troubadour , écrivit des Comédies. Il voulut imiter
Ariftophane. Celui -ci n'avoit expoſé à la dérifion
des Grecs qu'un Sage : le Troubadour , plus té
méraire , oſa infulter la Reine Jeanne. Cette hardieſſe
fut funefte aux progrès de l'art. La Reine
défendit la Comédie. Les Troubadours déposèrent
à regret leur marotte dans les mains des François,
qui , fi l'on veut , ont perfectionné quelques genres
, je n'oſe dire qu'ils n'en ont point créé.
,
Mais déjà je touche à l'époque de la décadence
des Troubadours. La maiſon d'Anjou venant occuper
, au milieu du treizième fiècle , le Trône de
Provence y introduifit la langue Françoiſe.
Celle- ci , protégée par les Princes régnans , nourrie
de l'eſprit des Troubadours , & parée des richeſſes
de la Langue Provençale , la fit oublier.
Les Troubadours diſparoiffent inſenſiblement : l'Italie
& l'Allemagne recueillent leurs riches dépouil-
Jes. Dans le même tems auſſi , diſparoiſſent les
Poëtes François . Un filence preſque univerſek
dans le genre lyrique règne ſur notre Parnaffe
François depuis le quatorzième ſiècle juſqu'au
renouvellement des Lettres. Leur sève nourricière
, les Troubadours , n'étoient plus. La chûte
du Trône de Provence éloigne les Mécènes , la
contrée appauvrie , ne peut plus accueillir les beaux
Arts , enfans du luxe , & les beaux Arts aban
donnent un Royaume devenu déſormais une médiocre
Province de l'Empire François. Alors comDE
FRANCE. 157
mencent les jours de gloire des Provinces Septentrionales
de la France. Alors les Romans Bretons ( 1 )
diſparoiffent , le Nord offre une pâture nouvelle
à la curioſité des François ; l'eſprit remplace le
ſentiment , & l'on voit éclore , dans le dix-ſeptième
fiècle ces Romans de Féerie que M. L. G.
auroit voulu que les Provençaux , éteints dans le
quatorzième , euffent compoſés. Il eſt étonné qu'ils
n'aient pas imaginé un plus grand nombre de Romans.
S'il avoit lu Pétrarque , il fauroit que ce
genre futile , que le Poëte Italien mépriſoit , avoit
dû être dédaigné des Provençaux , accoutumés à
reſpecter l'opinion de Pétrarque , élevé & nourri
dans leur Province . Eh ! quelles ſont les Provinces
de France qui , depuis le douzième juſqu'au
quatorzième ſiècle , ayent compoſé des Romans ?
Entre ces deux époques , on ne voit que des traductions
de Romans Bretons , que la politique des
Rois d'Angleterre avoit accrédités & répandus en
Europe. Ils les faifoient traduire en Latin & en
François. Ce fut ainſi que Guillaume le Conqué
rant perpétua le ſouvenir de ſes conquêtes. Le
même motif engagea Henri I & Henri II , l'un
à faire traduire le Sangraal , l'autre , Lancelot ,
&c. &c. &c.
(1) Les Romans Bretons font bien antérieurs , quoi
qu'en dife M.. L. G. , à ceux qui parurent après les Croifades
, même à ceux de Charlemagne , des anciens Orien
taux , des Grecs & des Latins du fixième ſiècle. M. L. G.
a preſque toujours confondules époques , commis de nombreux
anachroniſmes , & parlé de tout d'une manière
vague & embarraſfée : je me propoſe de le relever , mals
toujours le plushonnêtement& le plus modérément qu'il
me ſera poñible. Il a attaqué légèrement une Nation entièrs;
jeferai enforte de lui prouver qu'on peut réfuser un ſyſteme
fans offen ferl'Auteur , ni une Nation.
158 MERCURE
}
Tel eſt l'Abrégé Hiſtorique de l'ancienne Littérature
Provençale , la mère de la Françoiſe incon
teſtablement. M. l'Abbé Rive m'a communiqué
l'Autographe du Roman de Gerard , Comte de Nevers
, dans l'Epitre Dédicatoire duquel on lit : écrit
en Provençal , quoique l'Ouvrage ſoit entièrement
en François ; (1 ) ce qui prouve qu'on donnoit indifféremment
le nom de la langue de la mère à
celle de la fille. Si M. L. G. ne peut être convaincu
que par des autorités , alors j'indiquerai toutes
les ſources , d'autant plus volontiers qu'il importe
de fixer irrévocablement l'opinion publique
fur la prééminence des Troubadours, qu'on n'avoit,
juſques aujourd'hui ,jamais oſé révoquer en doute.
M. L. G. doit ſavoir qu'à Rome même , quand
on vouloit un Réthoricien habile , c'eſt dans la
Provence , c'eſt à Marseille que les Romains venoient
le chercher , comme dans une nouvelle
Athènes. Cicéron diſoit , en parlant de cette dernière
ville : ( 2 ) Nonfolum Gracie , fed haud fcio
an cunctis Gentibus anteponendam jure dicam. En
ſe rapprochant des fiècles de la Littérature moderne
, de ces âges où , réunies enfin ſous un ſeul
maître toutes les Provinces ont reçu le mouve
ment qu'il a plu au Monarque de leur imprimer ,
&ont perdu ſans retour leur caractère diſtinctif,
pour n'avoir plus qu'un caractère uniforme ; dans
ces fiècles , on voit que les têtes de cette Province
n'ont point été frappées de ſtérilité. Elle n'a vu
naître dans ſon ſein, il eft vrai , ni Corneille , ni
(1) On ne trouve plus cette Epitre Dédicatoire dans
l'Edition qu'on a donnée de ce Roman dans le ſeizième
fiècle. M. Gueullette n'a pas été plus fidèledans celle qu'il
en adonnéeaprès.
(2) Voyez Baillet , page 15 , Tome I des Jugemens des
Savans , in-4°. Paris , 1622.
DE FRANCE. 159
2
نا
0
ملاس
1
-
Racine , ni ce Poëte immortel dont nous pleurons
encore la perte : il n'en faut attribuer la cauſe qu'à
la grande diſtance où elle ſe trouve du Trône.
L'Art Dramatique eſt , de tous les beaux Arts ,
celui qui demande le plus de grands modèles. La
Provence n'a point de théâtre , point de Mécène , &
le génie ne peut y faire de bonne heure des étu
des préliminaires. Eh ! combien de talens heureux
font forcés de prendre un autre cours. L'éloignement
de la Capitale , n'en doutons point , eſt le
ſeul obſtacle qui empêche les Provençaux de ſuivre
la carrière du Théâtre. Cet obſtacle eſt autant
invincible pour eux que le voiſinage en eft encourageant
pour les Provinces limitrophes ! Il n'en eſt
pas de même de la culture des Sciences , qui ne demandent
que du génie , des lectures , & le filence
du cabinet. Dans tous les genres , la Provence a
au moins un grand homme à nommer : je vais
en donner une ſimple nomenclature. Veut-on un
célèbre Théologien , c'eſt Tournelli ; un ſavant
Lithurgiſte , le père Lebrun ; un profond Canoniſte
, Pierre Gibert ; le plus fublime peut-être
des Jurifconfultes Romains ,Scipion du Perrier ; le
créateur de la Botanique , Tournefort ; le reſtaurateur
de la Philoſophie , Gaffendi ; un Rhéteur
parfait, Gibert ; un Orateur , Maſfillon ; le foudre
qui a écrasé Baronius , le père Pagi ; de grands
Antiquaires , Carri , Rigord , M. l'Abbé Barthélemi ;
un Muficien dont la Théorie ſoit devenue un guide
affuré , M. l'Abbé Rouſſier ; le plus habile des Grammairiens
, du Marſais ; un Bibliographe d'une érudition
étendue & rare , M. l'Abbé Rive ; ( 1 ) unAuteur
de Romans , Honoré d'Urfé ; un Auteurde Dictionnaire
, Moréri ; faut-il perfectionner Moréri , Dom
(1) Il doit publier un Syſteme Bibliographique qui jufti
fiera cette opinion.
160 MERCURE
Chaudon, ſon compatriote, prend la plume ; veut on
faire paſſer la Juriſprudence Impériale de la Grèce
dans nos Gaules , c'eſt Fabrot qui entreprend cet
Ouvrage immenſe ; Trabaud fait faire un pas de
plus aux Mathématiques ; enfin , faut-il un Génie
qui concentre dans ſa tête comme dans un ſanctuaire,
tous les Arts , toutes les Sciences , c'eſt le
célèbre Muffagère dont Gaſſendi a écrit la vie :
ai-je beſoin de le nommer ? l'Europe entière a déjà
dit Peireſc. L'éloge de cet homme unique fut écrit
en vingt-deux Langues différentes. Dans les Peintres,
on compte en Provence Vanloo , Paroſſel ;
dans les Sculpteurs , Puget; dans les Graveurs
Balechou. Dans la Provence , je ne comprends
que l'étendue de Pays renfermée entre le Var & le
Rhône. Si je ſuivois l'ancienne Carte , qui étendoit
la domination Provençale depuis le Var juſqu'à la
Loire , on verroit un monde de Savans qui s'y eſt
fuccédé ſans interruption depuis cinq centans; on
trouveroit Domat , Pascal , Montagne , Deſpeiſſe,
Fénelon , Bayle , Barbeyrac , Bourdaloue , Montesquieu
, &c . &c. &c. Je ne dirai point que
beaucoup d'autres Provinces n'en ont pas preduit
de ſemblables : ce ſeroit mériter le reproche
qu'on fera peut - être à M. L. G. , qui poſe au
génie d'une Province des bornes plus étroites
qu'à une autre. La nature , par - tout féconde
prépare par-tout des prodiges. Les Muſes font le tour
duGlobe. Lesgrands Hommes , après tout , n'ont
point de Patrie : ils appartiennent à la poſtérité
qui les honore.
Je me propoſe de publier , fur l'Ouvrage de
M. L. G. de nouvelles obſervations qui ne feront
pas d'une moindre importance que celles- ci. Je
ferai enforte de ne rien dire de trop , &de ne dire
que des vérités utiles. لا
( Cot Article est de M. Mayer.)
i
i
DE FRANCE. 161
1
3
Explication de l'Énigme & du Logogryphe
duMercure précédent.
Le mot de l'énigme eſt le Mouvement ;
celui du Logogryphe eſt Placet , dont en
orant lep , il reſte lacet.
ÉNIGME.
T
i
Nous ſommes pluſieurs ſcoeurs , dont l'unique partage
Eſt d'amuſer le genre humain.
Pour avoir nos faveurs , implorant le Deſtin ,
On nous bat ſouvent avec rage.
Mais pourun ſeul de nos amans
A qui nous ſommes favorables ,
Nousendétrouſſons vingt, qui , peſtans, blafphemans ,
Nous donneront à tous les Diables.
:
0
( Par M. F. de Montferrand. )
LOGOGRYPHE.
N célèbre affez ma naiſſance ,
Et mes Patrons me font honneur.
Par les effets je prouve ma puiſſance ,
J'appelle les Plaiſirs , je porte la terreur ;
Des plus grands coeurs j'éprouve la conſtance.
Jour& nuit je commande ; eſclave on obéit :
Les Peuples & les Rois , tout cède à mon crédit.
162 MERCURE
Du Nord vers le Midi , du Couchant à l'Aurore
Je prends ma courſe avec fracas ,
Et reviens toujours ſur mes pas,
Si tu ne me tiens pas encore ,
Voici , Lecteur , de quoi t'inſtruire mieux.
De mes fix piés cinq objets vont éclore ;
UneNymphe ſans corps qu'on trouve en divers lieux;
Un petit poiffon des rivières ;
Une voiture propre à former des ornières ;
Cequi ſe paſſe en notre coeur
Par les efforts des mouvemens contraires ,
Ou ce que font deux dignes adverſaires
Se rencontrant dans leur fureur ;
Enfin , ce qui lioit les plumes dont Icare
Se ſervit autrefois pour fuir un Roi barbare.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
MÉLANGES tirés d'une grande Bibliothèque
N° . C , contenant le Précis d'une Hiftoire
générale de la vie privée des François dans
tous les tems & dans toutes les Provinces
de la Monarchie. Volume in -8 °. de plus
de 400 pages. A Paris , chez Moutard ,
Imprimeur-Libraire , rue des Mathurins ,
Hôtel de Cluny.
Nous ous avons rendu compte des deux premiers
Volumes de cette utile collection ; ce
troiſième Volume quenous annonçons n'eſt
DEFRANCE.
1
163
pas moins intéreſſant , & ſemble plus digne
de l'attention des Philoſophes & des Citoyens.
C'eſt le plan raiſonné & fuffifamment
détaillé d'un grand Ouvrage dans lequel
, en remontant aux époques les plus
reculées , l'Auteur ſe propoſe de conſidérer
d'abord le peuple François pour ainſi dire
au berceau , & de le conduire juſqu'au tems
préſent , mais en s'attachant toujours à ſa
vie privée & à ſes occupations les plus
journalières. » Des Ecrivains modernes trèseftimables
ont bien tenté de donner l'Hiftoire
nationale , de peindre les moeurs &
les coutumes de nos Ancêtres ; & , re-
>> cherchant quels étoient leurs anciens uſa-
>> ges , d'y reconnoître la façon de penſer
» qui nous caractériſe encore aujourd'hui ;
>> mais c'eſt toujours la portion diftinguée
>> de la Nation qu'ils ont conſidérée dans
ود
ود
ود
ود les grandes occaſions. Il est vrai que
c'eſt au moyen de recherches extrêmement
laborieuſes qu'on peut déterrer & raffembler
les détails des uſages domeſtiques &
anciens des François ; & ce beau travail ,
qu'aucun Hiftorien n'avoit encore ofé en
treprendre , eſt expoſé dans ce Précis de la
manière la plus lumineuse & la plus fatisfaiſante.
Le caractère de la Nation , &
les traits en quelque ſorte de ſa phyſionomie
s'y trouvent peints dans toutes ſes habitudes
générales & particulières , accompagnées
d'Anecdotes curieuſes , & de recherches
inſtructives .
164 MERCURE
Le grand Ouvrage des moeurs privées des
François , doit être diviſé en quatre volumes
in-4° . avec Figures , & le Précis dont
il eft ici queſtion , eſt partagé en quatre
Livres. Dans le premier , on recherche
quelle a été dans tous les tems la nourriture
des François & des Gaulois : on y donne
l'hiſtoire de la nourriture , tirée du règne
végétal , nourriture qui a paflé par tant de
tentatives & des progrès ſi lents , depuis
l'aliment groflier du gland de chêne , juſqu'à
l'art fi perfectionné du pain. On y parle
des légumes & des fruits de toutes efpèces
qui ont été ſucceſſivement tranfplantés&
naturaliſés en France. La nourriture
tirée du règne animal , préſente aufli des
anecdotes & des fingularités remarquables.
Le chapitre des aſſaiſonnemens , celui de la
cuiſine Françoiſe , celui des boiſſons , font
remplis de petits faits piquans qui en rendent
la lecture auſſi agréable qu'inſtructive.
Il en faut dire autant de l'hiſtoire de l'office,
de celle des repas & des uſtenſiles de
table , où l'on trouve toujours quelques
traits finguliers de moeurs & de coutumes.
Le Livre ſecond traite des Habitations
des Francois dans tous les tems de la Monarchie.
Nous avons vu dans le Livre pré-
ور cédent les François commencer (s'il eſt
> permis de s'exprimer ainſi ) par dévorer
> en vrais Sauvages , les mets les plusgrof-
> fiers & les moins propres à flatter le
>> goût , & , quelques ſiècles après , donDE
FRANCE.
165
>> ner à toute l'Europe des leçons de bonne
chère. Nous allons d'abord les voir ſe
>>loger dans des chaumières ruſtiques , & à
>>peine capables de les garantir des excès
>> du froid & de la chaleur , & fucceſſi-
>> vement habiter des Palais , & devenir les
» maîtres des Italiens mêmes en fait de
>> conſtruction , mais fur-tout de commo-
>> dités& d'ameublemens. ود
Le Lecteur prendra dans ce ſecond Livre
une connoiffance ſuffiſante des ſimples habitations
de la campagne , de celles dupeuple
des villes , des belles maiſons des Riches,
des Palais des Rois & des Princes ,
des Édifices Publics , des Égliſes & Monaftères
, enfin , des ameublemens de toute efpèce
, & , par occafion , des Manufactures
où ils ſe fabriquent.
On apprend , dans le troiſième Livre ,
à connoître l'Habillement & la Parure des
François , de tous les tems , de toutes les
conditions , & de tous les ordres. Le cha
pitre des loix ſomptuaires , qui termine ce
Livre, eſt un des plus curieux, en ce qu'il
préſente à la fois le tableau des modes an
ciennes , l'hiſtoire du luxe , & les moyens
employés pour le prévenir , ou le réprimer.
L'Auteur y fait des obſervations dictées par
une ſage & ſaine politique. » Si la révo-
>> cation de l'Edit de Nantes , dit- il , a fait
>> depuis près de cent ans , quitter le Royau-
>> me à un grand nombre d'ouvriers & de
" Manufacturiers , ils n'ont point emporté
ود
166 MERCURE
1
le goût avec eux , & nous voyons que
> ceux de nos Artiſtes qui paſſent ſeulement
>> quelques années éloignés de la Capitale ,
>> perdent ce goût fin & délicat , dont le
>> centre eſt toujours à Paris & à la Cour.
» Aufli , depuis M. Colbert , toutes nos
• Loix ſomptuaires n'ont-elles été dirigées
» que contre les Ouvrages des Fabriques
>> étrangères. On lesa , à diverſes repriſes,
>>déclarés de contrebande , & ce moyen
>> de les interdire n'a pas toujours réulli ,
" mais celui qui s'eſt trouvé le meilleur &
le plus profitable à l'Etat , c'eſt d'avoir ſi
« bien imité toutes les fabriques étrangè-
>> res , qu'il ne reſte plus aux ouvrages qui
font faits en France que le nom des pays
dans leſquels ils ſe fabriquoient autre-
>> fois , &c. C'eſt une vérité à préſent bien
>> reconnue en France , qu'il faut y diri-
» ger le luxe , & non pas le réprimer. »
ود
ود
Le quatrième Livre eſt confacré à l'Hiftoire
des Amusemens que les François ont
pris dans tous les tems de la Monarchie,
ſoit dans les fêtes publiques , ſoit dans les
tournois , ou dans leurs ſpectacles , ou dans
les petites fêtes particulières à la ville & à
la campagne , ſoit dans les exercices de la
chaffe &de la pêche , ou dans les jeux de
fociété. L'Auteur a mis au nombre des amuſemens
la lecture des bons livres François ;
c'eſt un nouvel aſpect ſous lequel ce noble
& utile délaſſement a été conſidéré. » Il
» n'y a guères plus d'un ſiècle qu'on
DEE FRANCE. 167
1

» n'auroitpasofé compter la lecture au nom-
ود bre des amuſemens. Si on liſoit aupa-
» ravant , ce ne pouvoit être que des li-
>> vres d'un genre ſi frivole , qu'il n'en réſulte
preſque jamais rien d'intéreſſant
» pour l'inſtruction. Mais depuis que nous
» avons trouvé l'art de traiter les matières
les plus féches , les plus abſtraites & les
» plus ſublimes avec autant d'élégance que
» d'agrément , l'avantage de s'inſtruire mar-
» che d'un pas égal avec la douce habi-
ود tudedelire, qui entre pourbeaucoup dans
la claſſe des amuſemens honnêtes, »
ود Comme cette matière demande une
» certaine étendue pour être traitée avec
» fruit , nous en ferons l'objet d'un travail
» capable de remplir au moins le quatriè-
» me Volume de nos Mélanges , qui ne
>> tardera pas à paroître , & probablement
>> pluſieurs des ſuivans ». Ce Volume vient
de paroître , & nous en rendrons compte
lorſque l'Auteur aura completté cet objet
important.
ABRÉGÉ de l'Histoire générale des Voyages,
enrichie de cartes géographiques & de
figures ; par M. de la Harpe, de l'Académie
Françoiſe, 21 vol. in- octavo. Prix , 111 liv.
brochés, A Paris , à l'hôtel de Thou , rue
des Poitevins,
La grandeur de l'homme ne ſe montre
nulle part auſſi impoſante , auſſi merveil
-
168 MERCURE
,
leuſe que dans les voyages de mer : là, ſuſpendu
ſur des abymes , renfermé dans un
bâtiment que mille écueils peuvent entreouvrir
, qu'une étincelle peut embrâfer
l'homme ofe parcourir des régions immenſes,
où jamais ſes ſemblables n'ont pénétré :
rival des habitans de l'air , il vole aux extrémités
du monde , bravant les tempêtes , les
feux de l'équateur , les glaces des poles : ni
les naufrages , ni les maladies , ni les privations
, ni la famine , ni les travaux exceſſifs ,
rien n'a ralenti ſon ardeur : une entrepriſe
téméraire a été ſuivie de cent autres également
téméraires & déſaſtreuſes ; loin d'en
être rebuté , ſon audace augmentant avec
les revers , a triomphe de tous les obſtacles ,
& l'homme civiliſé eſt enfin parvenu à régner
ſur l'océan comme ſur la terre , à jouir
des richeſſes & des productions de tous les
climats.
Que ſont les voyages des plus célèbres
Navigateurs de l'antiquité , quand on les
compare aux nôtres ? Apeine connoiffoientils
quelques contrées de l'océan vers les côtes
del'Afrique; les environs de la Mer Rouge ,
de laMer Cafpienne & de la Mer Noire ,
le petit Archipel de la Méditerranée , voilà
toute la ſphère de leurs découvertes. Les
nôtres, s'étendent ſur la ſurface entière du
globe , & les ſeules bornes qu'il nous a été
impoſſible de franchir , ſe réduiſent aux glacières
des poles ; déſerts affreux , ſéjour de
mort ,
:
DE FRANCE. 169
لا
mort , d'où le régne animal & le régne végétal
font à jamais exclus.
Les relations de voyages entrepris depuis
deux ſiècle , étoient éparſes chez differens
peuples de l'Europe , lorſqu'en 1745 une
Socier de Gens-de- Lettres & Angleterre
forma le deſſein de les raſſembler &de les
traduire , pour en faire une collection com
plette. Il n'exiſtoit alors que les Recueils de
Purchaſſ , de Harris & d'Hackluit ; on y
ajouta les Voyageurs François , Hollandois ,
Allemands , Portugais , Eſpagnols , &c .
L'entrepriſe ayant été connue de l'Abbé
Prévoſt, ilréſolut de traduire l'Ouvrage Anglois
dans notre langue , & les fix premiers
volumes parurent dans l'eſpace de trois ans.
Mais rebutés par les frais d'impreffion &
par d'autres circonstances , les Anglois abandonnèrent
leur entrepriſe après la publicatión
du ſeptième volume.
Le Traducteur François qui s'étoit déjà
permis pluſieurs fois d'indiquer les vices de
leur méthode & les défauts de leur rédaction
, ne put s'empêcher de la continuer ſur
lemême plan; il arriva juſqu'au quatorzième
volume , où finit ſon travail, ſans donner à
ſes Lecteurs aucun fil qui pût les conduire
dans les ſentiers innombrables du labyrinthe
où ils ſe trouvoient engagés. Aventures
communes , deſcriptions prolixes , répétitions
inutiles , dates fautives , événemens
interrompus ſans néceſſité , détails nautiques
multipliés à l'infini , relations tantôt contras
Sam. 22 Avril 1780. H
170
MERCURE
dictoires , tantot abfolument ſemblables ;
entaffées péle-mêle , & dénuées de toute
obſervation , foit morale, foit critique : tels
font les défauts que le Public aujours remarqués
dans cerOuvrage. Après mort de
l'Abbé Prévoit , on publia trois volunes de
Supplemens , avec une Table générale des
natières qui terminoit cette vaſte Collection
.
Depuis cette époque ont paru d'autres
Voyages faits autour du monde par les Bank ,
les Solander , les Wallis , les Byron , les
Phipps, les Bougainville , Voyages pleins de
philofophie & de nouvelles découvertes. Le
propriétaire de ce riche fonds de Librairie a
cru devoir les réunir à ceux de l'Abbé Prévoſt,
en les dégageant tousde la partie nautique fort
importante pour les Marins , mais inintelligible
, ou du moins très-faftidieuſe pour les
autres claffes de Lecteurs.Mais l'exécution
d'une entrepriſe de cette nature exigeoit un
homme verſé dans l'art d'écrire , un homme
qui sût tracer un plan & rétablir chaque
objet dans fon vrai cadre , un homme affez
laborieux pour ſuivre pas à pas cette multitude
de Voyageurs , les entendre tour-a-tour ,
*balancer leurs témoignages , recueillir leurs
découvertes précieuſes , rejeter leurs fuperfluités
, leurs aventures vulgaires , les crconſtances
indifférentes , mettre dans les
parties deſcriptives un ordre facile à faifir ,
de manière que tout Lecteur , à l'aide d'une
fimple carte , pûr faire le tour du monde
DE FRANCE. 171
1-
1
fans fatigue , ſans ennui , fans écarts , & fans
jamais perdre le fil de la chronologie , quoiqu'on
exposât ſous ſes yeux des événemens
& des perſpectives variés à l'infini. Un travail
auſſi pénible étoit digne du courage &
des talens de M. de la Harpe ; après avoir
conſacré pluſieurs années à défricher ces
landes hériſfées d'épines , il eſt enfin parvenu à
nous donner un Ouvrage liſible.
Ce n'eſt pas une hiſtoire entièrement refondue;
l'Auteur a trop de goût & de raifon
pour avoir changé le ſtyle & la manière de
chaque Voyageur ; ç'eût été détruire le principal
intérêt d'une Collection telle que
celle-ci ; mais il faut l'entendre lui-même
fur cette partie de ſon travail. " Quand un
-> Voyageur , qui s'eſt vu dans des ſituations
> extraordinaires , raconte lui-même , on
s'eſt bien gardé de prendre ſa place , on
» l'a laiſſé parler fans rien changer , rien
>> ajouter à ſon récit. On ne remplace pas
> ce ton de vérité , cette expreffion naïve
>> que donne le ſouvenir d'un grand péril à
» l'homme qui s'y eſt trouvé , à celui dont
>> l'ame , après avoir été fortement ébran-
» lée , retentit , pour ainſi dire , encore long-
>> temps de l'impreſſion qu'elle a reçue. On
» n'a fait non plus que très-peu de chan-
» gemens dans les deſcriptions de lieux &
ود
ود
de moeurs , dans les détails phyſiques ;
d'abord pour n'en pas altérer la vérité ,
>> enſuite parce que la diction de l'Abbé
Prévoſt , toutes les fois que le ſujet ne de
Hij
172 MERCURE
>>mande pas d'élévation , a de la pureté&
>> de la clarté....
ود A l'égard des obſervations phyſiques
>>ſur les climats & les productions , on les
» a reſtreintes à ce qu'il y a de plus remar-
>> quable & de plus avéré... Dans la partie
>> purement hiftorique , dans le récit de ces
>> premières découvertes qui ont été de
>> grandes expéditions , telles que celles des
>> Portugais dans l'Aſie , celles des Cortès &
> des Pizarre en Amérique , il a fallu fouvent
prendre la plume , avec le regret de
>> ne pouvoir la donner à unTite- Live ou à
>> unTacite... Il n'y a point de touches trop
:> brillantes pour de pareils tableaux... Ces
>> époques fameuſes dans l'hiſtoire du mon-
>> de dont elles ont changé la face, ces mer
>> veilles de l'homme qui ont été ſes crimes,
» ces titres de ſa grandeur qui font fa hon
>> te , auront toujours un grand pouvoir fur
>> l'imagination , & feront l'entretien de la
>> dernière poſtérité. Sans ſe flatter d'être
> au niveau d'un tel ſujet , il a fallu du
moins fuppléer , dans cette partie , le
>> premier Rédacteur, qui en étoit reſté trop
>> loin. »
Telles ſont les vues de M. de la Harpe
ſur le ſtyle & les détails de ces Voyages;
voici ſon plan. L'Ouvrage eſt diviſé en quatre
parties ; les voyages d'Afrique , ceux d'Afie,
ceux d'Amérique , & les voyages vers les
poles& autourdu monde. Dans la première
partie diviſée en fix livres , on trouve ,
DE FRANCE. 173
1. un précis des découvertes & des conquêtes
des Portugais dans l'orient , juſqu'à
l'époque où ils furent dépouillés par les
autres Puiſſances de l'Europe . 20. Les premières
tentatives des Anglois ſur les côtes
d'Afrique , dans les Indes & la Mer Rouge.
30. La deſcription des premiers établiſſemens
des Européens depuis le Sénégal jufqu'à
Sierra-Léona. 4°. Les voyages ſur la côte
de Guinée , avec des détails très-curieux fur
la traite des Negres , ſur les victoires du
Roi de Dahomay , conquérant barbare , fameux
dans l'Afrique. 5 °. La deſcription de
la côte de Malaguette , de la côte d'ivoire ,
de la côte d'or , de la côte des eſelaves & du
Royaume de Benin. 6°. L'hiſtoire des établiſſemens
des Portugais à Congo , ceux des
Hollandois au Cap de Bonne- Eſpérance ,
avec le tableau des moeurs des Hottentots ,
terminé par des détails ſur le Monomotapa
& la côte orientale de l'Afrique , pays
moins connus des Européens que la côte
occidentale.
Dans la ſeconde partie , beaucoup plus
riche , & qui eſt diviſée en ſept livres , on a
réuni , 1 °. les finguliers voyages de Pyrard ,
de Pinto , de Bontékoé , & la deſcription de
routes les Ifles de la mer des Indes , depuis
les Maldives juſqu'aux Philippines. 2º. Ceux
de Rhoé & de Tavernier dans l'Indouſtan ,
& celui de Bernier à Cachemire. 30. Ceux
du P. Tachard à Siam , avec les obſervations
tirées des Mémoires de Forbin . 40. Ceux de
Hiij
174 MERCURE
la Chine par les Miſſionnaires , les Négo
cians Hollandois & autres. 5o . Tout ce
qu'on a pu raſſembler ſur les contrées immenſes
qui portent le nom de Tartares Chinois
, de Tartares Mancheous , de Mogols
noirs , Mogols jaunes , Tartares indépendans
ou Kalmouks , &c. 6 °. Les voyages de Sibérie
par M. Gemlin & l'Abbé Chappe.
7° . Enfin , celui de Kempfer au Japon.
Dans la troiſième partie , qui renferme
douze diviſions , on paffe en revue , 1o. les
découvertes de Colomb , celles de Vaſco-
Nugnez , celles de Pizares & d'Almagro .
20. La conquête du Mexique d'après Solis
& Herrera. 3 ° . L'hiſtoire de l'ancien Empire
du Mexique , & celle de l'état actuel de ce
pays ſous le gouvernement Eſpagnol.
40. L'hiſtoire du Pérou ancien & moderne ,
&le voyage des Mathématiciens François &
Eſpagnols aux montagnes de Quito , pour la
meſure du méridien. 5o . La deſcription de
l'Amérique méridionale depuis l'Ifthme de
Panama juſqu'au Bréſil, avec des détails curieux
fur la Guiane & le pays baigné par
l'Orénoque , où quelques voyageurs ont
placé la prétendue terre de l'or. 60. Tout ce
qui eft connu ſur le Bréfil. 70. Le tableau des
Colonies Angloiſes de l'Amérique feptentrionale
, Colonies devenues ſi intéreſfantes
par leur guerre actuelle contre l'Angleterre.
8°. Les anciens établiſſemens des François
depuis la Louiſiane juſqu'à la baie d'Hudſon.
9. Les uſages , les moeurs & la religion des
DE FRANCE. 175
hordes ſauvages qui habitent le nord de
P'Amérique. 110°. L'hiſtoire naturelle de ce
continent. I to Les voyages & les établiſſemens
des Européens aux Antilles. 120 .
L'hiſtoire naturelle de ces mêmes Ifles .
Dans la quatrième & dernière partie ,
font , 1. les plus anciens voyages autour
du Monde , tels que celui de Magellan ,
qui a donné fon nomau fameux paffage de la
mer du Nord à la mer du Sud ; & tous
ceux qu'on a faits depuis par la même route
juſqu'à l'Amiral Anſon & le Maire , qui ,
le premier , doubla le Cap de Horn. 2 °.
Tous les voyages entrepris pour la découverte
d'un paſſage de la mer du Nord à
celle des Indes Orientales , ſoit par l'Eſt,
foit par l'Ouest des deux Hémisphères. 3º .
La deſcription de l'Iſlande & de laNouvelle
Zemble. 4º . celte du Kamschatka. sº. celle
du Groënland. 6°. Les derniers voyages
entrepris vers le Pôle Auſtral & dans toutes
les mers du Sud , par MM. Byron , Cafteret
, Wallis , de Bougainville , & furtout
par le célèbre & malheureux Capitaine
Cook. On fait combien fon premier
voyage a été enrichi par MM. Banks &
Solander ; & le fecond , par MM. Forſter,
Naturaliftes Philofophes dont les Obſervations
inſpirent autant d'intérêt que
de confiance. Tous ces nouveaux voyages
ajoutés à la grande Collection de
Abbé Prevoſt , terminent le recueil de
M. de la Harpe.
د
1
Hiv
176 MERCURE
La feule efquiffe du plan de cet On
vrage ſuffit pour en démontrer l'importance
& l'utilité. Il tiendra ſans doute une place
diftinguée dans toutes nos Bibliothèques;
parce que les Lecteurs de toutes les claffes
y pouront trouver l'inſtruction jointe
l'agrément ; les faits les plus merveilleux
reunis à la plus grande authenticité; les différences
& les reſſemblances entre les uſages
, les opinions & les moeurs de cette
multitude d'hommes qui couvrent la furface
du Globe; toutes les gradations de la
perfectibilité de notre eſpèce , depuis le
Sauvage du Groenland & de la Terre de
feu , juſqu'aux Peuples naiſſans des Nouvelles
Hebrides, des Marquiſes , des Ifles des
Amis , des Ifles de la Société, &c.; & depuis
cesNationsjuſqu'ànous. En le lifant on partagera
l'admiration & l'effroi qui pénétrèrent
le Sauvage à l'afpect de l'Européen environné
de tous nos arts c'eft - là que
P'homme éclairé paroît tout- à- tour digne
d'horreur , lorſqu'armé de la foudre ,
& avide d'or , il veut enchaîner ſes ſemblables
au joug du deſpotiſime ; & digne
d'hommages , lorſqu'on le voit , émule
des premiers fondateurs des Sociétés , répandre
les merveilles de ſon génie dans les
deux Mondes ; transformer les déſerts en
Colonies floriſſantes ; enrichir la nouvelle
Zélande de nos légumes &de nos fruits; naturaliſer
nos animaux domeſtiques chez les
Infulaires des Régions Auſtrales , ou tranf
DE FRANCE. 177
mettre nos inſtrumens d'Agriculture à ces
familles errantes que la misère retient depuis
des ſiècles dans un état d'enfance &
d'abrutiſſement déplorable.
SPECTACLES.
ACADEMIE ROYALE DE MUSIQUE *.
DEPUIS le premier Avril , l'Adminiſtration
de ce Théâtre eſt entre les mains de M.
Berton. Ses talens pour la compoſition, ſes
lumières , ſon expérience , tout ſe réunit
pour faire eſpérer aux Amateurs que ce Spectacle
va devenir plus intéreſſant qu'il n'a
jamais été. Ses opérations , tandis qu'il a régi
cette Académie comme Directeur , ſont des
preuves convaincantes de ce que nous avancons;&
nous ne doutons pas que celles dont
il s'occupe ne foient capables d'appuyer encore
notre affertion .
L'ouverture en a été faite le Mardi 4 , par
la ſeptième repréſentation d'Atys.
Les changemens qu'on avoit annoncés
conſiſtent en un air ajouté au rôle de baſſetaille
, qui a été peu goûté,& en une nouvelle
décoration à la fin du premierActe. Jadis Cy-
F
* M. de Charnois , chargé dans ce Journal de
tout ce qui concerne les Théâtres , ne l'eſt point &
ne l'a jamais été du Concert Spirituel.
178 MERCURE
bèledeſcendoit du ciel dans un char. Le fond
du Théâtre repréſente aujourd'hui le Mont-
Ida; un nuage lumineux s'ouvre & laiffe
voir la Déeſſe qui deſcend , précédée d'une
foule immenfe de peuple , & foutenue
par le Roi Célénus , qui lui donne la
main pour affurer ſa marche. Le Spectacle
a été trouvé très- beau , & la politeſſe
de Célénus plaiſante. En général la
Muſique de cet ouvrage a plus de ſuccès que
le Poëme.
Le Jeudi 6 , on a remis Armide , avec
quelques changemens , tant dans la diſtribution
des rôles que dans les décorations.
Ceux des décorations conſiſtent en une toile
qui couvre la retraite d'Armide & de Renaud
, & qui répond très-bien à l'idée du
Poëte ,
Volez, (Zéphirs) conduiſez-nous auboutde l'Univers.
Le rôle d'Hidraot a été repréſenté par
M. Larrivée , ainſi que celui d'Ubalde ;
perſonnage qui , comme on fait , ne paroît
qu'au quatrième Acte. La réputation & le
zèle de cet Acteur lui ont fait prodiguer
de très-grands applaudiſſemens.
Mlle Duplan repréſentoit la Haine.Quand
ce rôle n'eſt pas joué par une Actrice douée
d'une ame énergique & d'une grande intelligence
, il ne produit qu'un très-petit effet.
Nous avons vu Mlle Levaſſeur dans Armide.
Nous lui avions reproché , Nº. 12 de
ce Journal , de donner une fauffe expreffion
DEFRANCE.
179
au ſecondvers du fameux monologue , enfin
il eft en ma puiſſance , & nous eſpérions ,
nous croyions même qu'elle étoit faite pour
fentir la juſteſſe de notre critique. Nous
avons été furpris de lui retrouver le même
défaut. Puiſqu'elle tient aux applaudiffemens
que lui donne une foule ignorante ſur undes
contre- fens les plus viſibles qu'on puiſſe faire
au Théâtre , nous reſpecterons ſon goût , &
nous avertirons les Actrices qui doivent , par
la fuite , jouer le rôle d'Armide , que Mlle
Levaffeur peut ſervir de modèle dans trois
Actes de cet Opéra , mais que , dans le ſecond,
il faut bien ſe garder d'imiter ſon jeu ,
abfolument faux & deſtructif de tout intérêt.
COMÉDIE FRANÇOISE.
DEUX Comédies de Molière , le Miſan
zrope , & le Médecin malgré lui , ont formé
le Spectacle, pour l'ouverture de ce
Théâtre, le Mardi 4 Avril. Avant la première
Pièce , M. Vanhove prononça le Dif
cours fuivant :
1.
MESSIEURS ,
Permettez-moi de vous offrir nos hommages. Je
remplis ce devoir avec la crainte qui doit accompagner
tout homme qui parle à ſes Juges , indulgens
il eft vrai , mais dont la juſte critique ſe fait ſentir ,
même quand elle n'eſt pas ſévère. Des deux claſſes
d'Acteurs qui ſe partagent ce Théâtre , & dont tous
Η vj
180 MERCURE
:
les inſtans ſont conſacrés à vos plaiſirs & à vos amu
ſemens , Acteurs Tragiques , Acteurs Comiques ,
duffé-je m'attirer de ceux- ci quelques reproches , ne
m'eſt-il pas permis de penfer que ceux d'entre nous
quife ivrent à la Tragédie, n'ontpas ,Meffieurs,les
moindres droits à votre indulgence , ni le moins de
titres pour la mériter ? Allier , dans tous ſes mouvemens,
la nobleſſe à la vérité, la grandeur à la fimplicité
, joindre dans ſon débit , à la ſenſibilité la
plus conftante , l'articulation la plus pure , même
dans les momens où, affaiſſe ſous le poids des malheurs
, le perſonnage ne doit exhaler ſon délire ou
ſes. fouffrances que par des accens étouffés ; conſerver
enfin la dignité du viſage , lorſque la haine ,
l'indignation , la colère , la terreur, l'horreur même
forcent ſes traits à ſe décompoſer. Ne ſemble-til pas
que dans la carrière de la Tragédie, l'art ſoit conzinuellement
aux priſes avec la Nature , & s'efforce
de la repouffer ?
Voilà , Meſſieurs , le ſurcroît des difficultés que
Melpomène impoſe à ceux qui , ſur ſes pas , ont
l'ambition d'obtenir vos fuffrages. Rival de ſes trávaux
, l'Acteur Comique a le même guide , le même
précepteur que l'Acteur Tragique , votre goût& vos
leçons; mais tous les rangs , toutes les claffes de la
fociété fourniffent à ſes études des modèles pour ſe
préſenter , pour parler , pour agir ; il reçoit dans
tous les inftans l'imitation des formes qu'il doit
prendre pour vous plaire. Mais où ſont les modèles
de Néron , de Policucte , d'Orofmane & de Cléopâtre
? Ils font éclos de l'imagination du Poëte qui
les a créés , & leur fantôme ne prend de confif
tence que dans l'exaltation de l'ame de l'Acteur qui
les repréſente ; & quelquefois ( j'oſe l'aſſurer
Meffieurs , d'après vos remarques ) quelquefois par
des vers qui ne rendent pas toujours le plus nettement
poſſible , les penſées qu'ils voudroient expri
DE FRANCE: 181
mer: il faut cependant que , tout entier à leur expreffion
, l'Acteur Tragique ſoutienne avec véhémence
ces parties foibles ou vagues; il faut qu'il
répande ſur elles la chaleur de la paffion dont il eſt
agité; il faut qu'il s'identifie tellement avec le noble
perſonnage qui lui eſt confié , qu'il vous attache
fortement , qu'il vous en impoſe, qu'il remue vos
coeurs & s'empare de vos ames. S'il ne réuffit pas ,
plus le perſonnage qu'il repréſente a fourni d'élévation
à ſes idées, d'exaltation à ſes tranſports , & plus
la diſgrâce qu'il éprouve l'afflige , le déconcerte &
J'anéantit. Il ſemble que dans ſa perſonne on couvre
d'opprobre ou Sertorius ou Pompée ; la grandeur
dont il s'eſt revêtu ne lui fait ſentir que plus vivement
le chagrin d'avoir fait de vains efforts , lemépris
de fon propre talent , & la honte de vous paroître
ridicule.
Je ne vous préſente cette image , Meſſieurs ,
qu'afin de vous rendre plus ſenſibles à nos peines ,
qu'afin d'implorer votre indulgence pour des Acteurs
Tragiques qui ont perdu celui qui pouvoit leur indiquer
dans chacun de ſes rôles les moyens de vous
fatisfaire ; malheureuſement pour nous ſon ſouvenir
eſt encore préſent à votre mémoire. Cruel ſouvenir !
ah! Meffieurs , que vos regrets pour ce talent fublime
me préparent d'amertume , à moi que mon
emploi deſtine à remplacer un jour un homme aimé
à ſi juſte titre, un Acteur qui , pendant un nombre
d'années , foit qu'il vous ait fait voir Don Diègue,
Horace, Joad ou Burthus , n'a point encore apréhendé
de rival dans la carrière qu'il a remplie.
Mais , Meffieurs , que le deſſein de vous toucher
en faveur des ſuivans de Melpomene ne me rende
point injufte envers les enfans de Thalie. S'ils faifoient
le tableau des difficultés qu'ils éprouvent ,
peut-être ne fourniroient-ils pas de moindres ſujets
d'être plaints , & qu'ils prouveroient aisément que ,
182 MERCURE
:
dignes émules des Acteurs Tragiques , ils font égaux
autant par les peines que par le conſtant defir de vous
plaire & de mériter vos bontés. I 1
Le Public a applaudi avec tranſport la
partie de ce Diſcours dans laquelle l'Orateur
parle des talens de M. Brizard , & de
ce fublime le Kain , dont nos regrets honorent
tous les jours la mémoire. Le reſte
a été écouté affez froidement. M. Vanhove
paroît etre perfuadé que les difficultés qui
entourent l'Acteur Tragique font plus épineuſes
, plus difficiles à furmonter que celles
que rencontre l'Acteur Comique. Peu de
gens adopteront fon opinion. On conviendra
fans peine de l'étude , des ſoins , du travail
qu'exige la Tragédie ; mais il eſt facile de ſentir
que comme dans cette partie de l'art , les
conventions & les vraiſemblances ſont plus
étendues que dans la Comédie ; comme les
Perſonnages qu'on y repréſente font prefque
tous des héros imaginaires ou éloignés
de nous par le laps de pluſieurs ſiècles
; comme ceux qui, par les tems , font
le plus rapprochés du moment qui les voit
renaître , font placés dans un rang dont la
dignité eſt impoſante , l'Acteur tragique
trouve dans l'exagération des ſentimens
qu'on a prêtés au rôle dont il s'eſt chargé ,
dans la pompe du débit, dans la nobleſſe
des formes qu'il doit prendre , des reffources
que n'a point l'Acteur Comique. Où
font ( demande M. Vanhove) les modèles de
Néron, de Polieucte ,d'Orofmane ,de CléoDE
FRANCE. 183
pâtre ? A la bonne heure. Mais où ſont
les objets de comparaifon qu'on voudroit
en faire avec le caractère qu'il plaît à l'Acteur
de leur donner ? L'Acteur Comique
trouve par-tout des modèles , dit encore
M. Vanhove ; oui , fans doute , mais c'eſt
d'après les formes mêmes de ces modèles,
qu'il lui eſt facile de s'égarer. Tous les hommes
dont il eſt entouré , ſont couverts d'un
maſque preſque exactement pareil. Quelle
profondeur d'obſervation ne faut-il pas pour
deviner le ſecret du coeur humain au travers
de ce maſque impoſteur ? Quelle fineffe
, quelle juſteſſe de tact ne lui font
pas néceffaires pour démêler le dédale des
moyens qu'emploie l'homme vicieux qui
cherche à voiler ſes vices , pour en obſerver
tous les rapports , en ſaiſir toutes les nuances
, & les mettre au grand jour ? La peinture
des ridicules eſt encore pour lui un
écueil redoutable. C'eſt beaucoup d'avoir
fu les appercevoir ; aux yeux du Spectateur
ce n'eſt rien , quand on ne les lui repréſente
pas avec goût , & revêtus de manières éloignées
de ce qu'ils peuvent avoir de rebutant.
Depuis l'hypocrifie juſqu'à l'ivreſſe , tout ,
dans la Comédie doit être rendu de façon
que l'obſervateur puiffe reconnoître le tableau
d'un objet déjà connu , & les couleurs
doivent y être fondues avec une telle intelligence
qu'on y trouve à la fois la vérité
& l'agrément ſans que l'un puiſſe nuire à
l'autre,
1
184 MERCURE
Les bornes de ce Journal ne nous per
mettent pas d'entrer dans de plus grands
details. D'ailleurs ceux dans leíquels nous
venons d'entrer fuffiſent pour convaincre
tout homme de bonne foi. Deſtiné à jouer
au Theatre François dans les deux genres ,
M. Vanhove a fans doutedonné ſes premiers
foins à la Tragédie; quand il aura fait fur la
Comédie le travail& les obſervations néceffaires,
nous ne doutons pas qu'il ne foit
de notre avis; & l'on doit beaucoup eſpérer
des talens d'un Comedien qui s'occupe
journellement d'approfondir un art dont il
eſt auſſi honteux de négliger les difficultés
qu'il eſt glorieux de les avoir vaincues.
Nous n'avons point appris qu'aucun Pen-
Honnaire ait été reçu cette année au nombre
des Comédiens du Roi; nous ſavons ſeulement
que quatre perſonnes ſe ſont retirées.
1°. Mde Drouin. Cette Actrice adébuté
en 1742. Après avoir rempli tour-à-tour
pluſieurs emplois , tant Tragiques que Comiques
,& toujours d'une manière agréable ,
elle s'eſt acquis dans les rôles , dits de Caractères
, une réputation diftinguée. Elle devoit
à la Nature des qualités dont la réunion eſt
rare. Beaucoup de gaîté, de fineſſe , d'eſprit,
de raiſon& d'intelligence. Le travail , l'étude
du monde , la fréquentation des ſociétés les
plus reſpectables les avoient encore perfectionnées
, & les regrets dont le Public &
les Comédiens honorent ſa retraite ſuffifent
pour faire fon éloge.
DE FRANCE. 185
29. Mlle Hus , qui , après avoir débuté
dans la Tragédie en 1753 , & avoir ſuivi ce
genre pendant quelque temps , s'en est tenue
aux Jeunes Amoureuſes de la Comédie ,
qu'elle a rendues juſqu'en 1780 , avec beaucoup
de grâces , d'adreſſe & d'eſprit. Peude
perſonnes poſsèdent , àun degréauſſimarqué,
la tradition de l'ancienne Comédie ; & dans
cette partie les jeunes Débutantes du Théâtre
François perdent un modèle , ſans eſpoir
d'en retrouver un autre.
3º. M. Dauberval. Cet Acteur étoit reçu
depuis 1762. Il a joué les Confidens & les
Raifonneurs. Mais il ne ſe bornoit point à
ces emplois; tous les rôles lui convenoient
dès qu'il étoit avantageux qu'il les remplît ,
ou pour le Public ou pour ſa Société. Nous
ne ſavons pas ſi , avant lui , il a exifté à la
Comédie Françoiſe des Comédiens doués
d'un zèle auſſi ardent , auſſi univerſel ; nous
n'en avons point vu depuis ſa réception ; &
il eſt à croire que ſon exemple ne ſera guères
fuivi.
4° . Enfin , M.Ponteuil , qui vient dequitter
cette ville pour ſe rendre à Marseille , où il
étoit defiré depuis long-temps.
186 MERCURE
COMÉDIE ITALIENNE.
AVANT'la repréſentation du Mari Garçon ,
Pièce remiſe au Théâtre , & de l'Épreuve,
Comédies choiſies pour l'Ouverture de ce
Spectacle , M. Reymond , l'un des Comédiens
du Roi nouvellement reçus , a prononcé
le Difcours fuivant.
MESSIEURS ,
Mes Camarades m'ont nommé pour vous rendre
Phommage annuel qu'ils vous doivent, & vous exprimer
les tranſports de leur reconnoiſſance ; mais
je n'entreprendrai pas de vous peindre la vivacité de
notre zèle ; c'eſt par des effets que nous eſpérons
yous en donner des preuves.
Un champ vaſte & fertile nous eſt ouvert, les
bornesdutalent font reculées , tous les genres nous
appartiennent; & depuis le Drame pathétique , fils
naturel de Melpomène , juſqu'au vaudeville , joyeux
enfant de la gaîté Françoiſe, chacun va contribuer à
lavariétéde vosplaifirs. Un ſecond Théâtre s'élève :
Delifle , Marivaux, Boiſſy , vous allez revivre ſur
la Scène. Thalie , qui n'oſoit reparoître en ces lieux
que ſous les aufpices de la Déeſſe de l'Harmonie ,
rentre aujourd'hui dans ſon domaine & reprend ſes
droits primitifs: fans brifer le lien qui l'unit à la
Muſe Lyrique , elle pourra régner encore par ellemême
. Venez , jeunes Auteurs qu'elle inſpire : venezlui
conſacrer ici les prémices de vos talens ; méritez
par d'heureux efſais qu'elle vous introduiſe bientôt
dans ſon temple , ſur le premier Théâtre de l'Europe ,
en vous approchant du trône de Molière.
Mais une réflexion nous alarme : ſommes-nous
DE FRANCE. 187
en état de ſeconder leurs efforts ? Les nouveaux
Sujets que Thalie vient de raſſembler ſont peutêtre
loin de la perfection; ne les jugez pas encore à
la rigueur. Daignez les encourager par votre indulgence
, je l'implore pour eux & pour moi-même ,
laiffez-nous le temps de nous rendre dignes de vos
fuffrages.
Nous n'imprimerons point les ſtances qui
terminent ce Diſcours. Le tour a été fort
applaudi. On attribue ce Compliment à M.
Favart le père.
Les Comédiens Italiens ſollicitent l'indulgence
du Public , & on la leur doit à bien
des égards ; mais faut-il les encourager à
porter ſur leur Théâtre leDramePathétique ,
fils natureldeMelpomène ? Cela eft au moins
douteux. Si ce genre peut être déplacé quelque
part , c'eſt dans un Spectacle qui , comme le
leur est le ſéjour principal de la gaîté; d'ailleurs
quelque reſpect qu'inſpire la terrible
Melpomène , dès que le Drame eft reconnu
pour fon fils naturel , le Drame n'eſt qu'un
bâtard que le goût ne doit légitimer jamais.
Le Mari Garçon eſt une Comédie de
Boiffy , en trois Actes & en vers libres. La
Scène eſt à Forges. Une Comteffe , jeune &
veuve , a épousé Léandre fecrettement.
Comme fa fortune dépend du gain d'un procès
qu'elle a au Parlement de Rennes ; que
Cléon , fon Rapporteur , homme dont la
faveur est puiſſante , lui a demandé ſa main
pour fon fils; non- feulement elle n'a point
confenti à rendre fon mariage public , mais
188. MERCURE
elle a voulu vivre avec ſon mari comme
avec un frère , juſqu'au jugement de ſon
procès. C'eſt donc ſous les titres de frère
&de ſoeur qu'on les connoît l'un & l'autre.
Le haſard a conduit à Forges le Marquis
de Florange , fils de Cléon , qui , ſans être
inſtruit des intentions de ſon père , eft
devenu amoureux de la fauſſe Veuve , &
a pris pour confident & protecteur de ſa
flamme , Léandre ſon ami , qu'il croit frère
de ſon amante. Une Cydaliſe , jeune folle ,
parlant de tout fans rien ſavoir , prompte à
aimer comme à courir au bal , eſt l'objet
dont ſe ſert la Comteſſe pour écarter les importunités
de ſon mari & la déclaration du
Marquis. C'eſt encore à elle que Léandre
adreſſe les tendres attentions de Florange ,
que cette conduite étre autant qu'elle le
déſeſpère. Enfin te denier reçoit un courier
de ſon père , qui lui mande que la Comteſſe
eſt l'objet qu'il lui deſtine , & qu'elle vient
de gagner ſon procès avec dépens. Ivre de
joie & d'amour , il laiſſe éclater tous ſes
tranſports , quand un ſeul mot de la prétendue
Veuve éclaircit le myſtère de fon
mariage , & jette le Marquis dans la confternation.
Léandre termine la Pièce par ces
vers , qui ne nous paroiſſent pas d'un trèsbon
goût.
Oh ! pour le coup , je pourrai tête-à-tête ,
En dépit des fâcheux , vous parler & vous voir ,
Madame; & votre époux va l'être enfin ce foir.
DE FRANCE. 189
:
Cette Pièce , écrite & dialoguée comme
toutes celles de Boiſſy, eſt remplie de traits
d'eſprit& de ſituations comiques. Les fauſſes
confidences du Marquis & de Léandre à
Cydalife , occafionnent des Scènes extrêmement
heureuſes. L'intérêt eſt gradué & foutenu
avec beaucoup d'adreſſe , & le dénouement
eſt ſimple , agréable & naturel. On
trouve dans cet ouvrage un rôle peu utile
& peu agréable , quoiqu'il ait été fait pour
ajouter au comique de la Pièce. C'eſt un
M. de la Joie , Médecin , homme de table
&de plaifir , ayant de grandes prétentions à
la gaîté , mais outré dans tout ,& déplaifant
à force de chercher à plaire. La dernière
Scène du premier Acte eſt la meilleure de
ce rôle , & pourroit faire honneur à un Co--
médien qui ſe donneroit la peine d'y voir ce
qu'il y a de piquant.
LeMari Garçon fut repréſenté pour lapremière
fois en 1742 , avec beaucoupdleefuccès.
Pendant neuf ans ſon ſuccès fut le même. En
175 l'Académie Françoiſe ayant choiſi
Boiffypour unde ſes Membres , & la Comédie
dont nous parlons ayant été remiſe au
Théâtre , le Public la reçut avec des huées
tellement redoublées , que depuis on n'eſa
plus la remettre. Cette anecdote pen connue
doit ſervir à prouver combien rencontrent
d'ennemis acharnés ceux qui parviennent aux
dignités littéraires , ainſi qu'à confoler les
Auteurs de nos jours , que les mêmes circonſtances
livrent aux mêmes perfécutions.
ةوه MERCURE
M. Reymond , M. Favart fils , M. Valleroy,
Mlles Leſcot , Adeline , Dufayel cadette , &
Mde Verteuil , dont les talens ont beaucoup
de célébrité , ont été reçus cette année au
nombre des Comédiens du Roi. M. Saint-
Preux a ,, dit-on , la promeſſe d'y être admis
l'année prochaine.
Ce Théâtre vient de perdre deux Sujets
dont la retraite ne peut qu'affliger le Public.
M. Nainville & Mde ſon épouſe (Mlle
Beaupré ) . Celle- ci a débuté en 1764 , dans
les Jeunes Amoureuſes de l'Opéra Comique ,
emploi qu'elle a conſervé juſqu'à ſa retraite
à la fatisfaction du Public. Une obſervation
qui parleroit ſeule en faveur des talens de
Mlle Beaupré , c'eſt qu'elle a rempli , avec
beaucoup de ſuccès , après la mort de Mde
Favart , pluſieurs rôles que cette excellente
Actrice avoir , pour ainſi dire , confacrés.
M. Nainville a débuté en 1767 , dans
l'emploi dit des Tabliers. Recommandable
d'abord par la qualité de ſa voix , une des
plus belles que l'on puiſſe entendre , c'eſt au
moment même qu'il devenoit plus cher aux
Connoiffeurs , comme Acteur intelligent ,
qu'il a renoncé à la gloire qui l'attendoit , &
abandonné les plaiſirs du Public , dont il
étoit adoré.
25
M. Julien, reçu en 1772 , & connu par
le fuccès diftingué qu'il fut obtenir dans le
rôle de Cliton , de l'Ami de la Maiſon , a
auſſi demandé & obtenu ſa retraite.
DE FRANCE. دوت
4
Nous rendrons compte dans notre prochain
Numéro de pluſieurs Nouveautés ,
dont les articles font trop étendus pour être
inférés dans cette feuille.
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pages. A Paris , chez la Veuve Duchefne , Quillau
l'aîné & Eſprit , au Palais Royal.
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par M. l'Abbé.... in-8°. Prix , I live4fols.A
192
MERCURE
Paris , chez Mérigot le jeune , Libraire , Quai des
Auguſtins.
Détail de l'accident funefte arrivé dans une Foffe
Aisance de la ville de Narbonne , le 16Avril 1779,
par M. de Marcorelle. in-49. A Narbonne , chez
Beffe.
:
Remarques Critiques fur ce Mémoire , par M.
Calmettes , in-4°.
L'Amant Loup-Garou , ou M. Rodomont , Pièce
Comique en quatre Actes & en proſe , imitée de
l'Anglois , par M. Collot d'Herbois , in-8 °. A Paris ,
chez les Marchands de Nouveautés.
Les François à la Grenade , Comédie-Divertiſſement
en deux Actes , mêlée de Chants , de Danfes
&de Vaudevilles , jouée à Lille & à Douai en 1779 ,
par M. C. d'H. in-89. Chez les mêmes Marchands
de Nouveautés.
TABLE.
RÉPONSE de M. de la bliothèque , 162
Harpeaux Vers que M. le Abrégé de l'Histoire générale
Marquis de Villette lui a
adresses,
VersfurMlledeCondé,
des Voyages , 167
145 AcadémieRoy. deMusiq.177
147 Comédie Françoise,
Obſervations Critiques fur les Comédie Italienne
Fabliaux, ibid. Gravures ,
179
186
191
Enigme & Logogryphe , 161 Annonces Littéraires , ibid.
Mélanges d'une grande Bi-
APPROBATION.
J'At lu, par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 22 Avril. Je n'y ai
<rien trouvé qui puiſſe en empêcher l'impreſſion. A Paris,
UcAvril 1980. DESANCY.
F
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQUIE.
De CONSTANTINOPLE , le rer. Mars.
ON vient d'apprendre que 3 chébecs Maltois
ſe ſont emparé d'un grand navire Turc
parti du Caire avec une riche cargaiſon ,
conſiſtant en café , riz , chanvre & autres
productions. Cet avis & ceux qu'on reçoit
journellement de la gêne qu'apportent au
commerce de cet Empire les Armateurs des
Puiſſances belligérantes , ont fait accélérer le
départ de deux vaiſſeaux de guerre & de 4
galères qui vont croiſer dans l'Archipel pour
protéger la navigation des Nations Européennes.
L'expédition dont le Capitan Bacha eſt
chargé dans la Morée , ne ſouffrira aucun
retard ; ſa flotte eſt preſqu'entièrement équipée;
les troupes qu'il doit mener avec lui ſe
raſſemblent ; & il partira inceſſamment.
RUSSIE.
De PÉTERSBOURG , le 10 Mars.
IL paſſe pour conſtant que le départ de
l'Impératrice pour le voyage qu'elle ſe pro-
22 Avril 1780 . g
(146 )
poſe de faire dans les Provinces nouvellement
acquiſes eft fixé au 21 Mai prochain.
Onſe flatre qu'elle pourra être de retour dans
cette capitale dans le mois de Juillet ſuivant.
On va commencer à creuſer le canal de
Fontaka deſtiné entr'autres à pourvoir d'eau
douce la ville de Moſcou ; ce grand ouvrage
s'exécutera ſous la direction du Lieutenant-
Général de Bauer.On fait monter à 3 millions
& demi de roubles , la ſomme que S. M.I. a
ordonné qu'on remît à cet Officier pour cet
objer. Elle deftine encore pluſieurs ſommes
conſidérables pour fournirà divers établiſſemens
utiles & à la conſtruction de quelques
nouvelles villes.
:
DANEMARCK.
De COPENHAGUE , le 20 Mars.
Le vaiſſeau de la Compagnie Aſiatique le
Roi de Danemarck , eſt parti d'icile 11 de ce
mois pour Canton, Le même jour 2 frégates
de guerre mirent auſſi à la voile; elles ſont
deſtinées , l'une pour la Méditerranée , &
l'autre pour les Ifles occidentales . Tous les
vaiſſeaux aſſemblés dans le Sund, & deſtinés
pour la mer du Nord , mirentà la voile le 12 ,
Le Comte de Luccheſi , Miniſtre du Roi
des Deux-Siciles , chargé en même-tems des
affaires de la Cour de Madrid , a reçu ordre
dedéclarer à la nôtre que l'intention du Roi
d'Eſpagne étoit de faire des arrangemens ,
relativement aux navires marchands des
( 47 )
Puiſſances neutres , & dont on auroit lieu
d'être fatisfait.
Il eſt arrivé ici un Courier venant de Pétersbourg
, qui a paflé par Stockholm où il a remis
des dépêches an Miniftrede l'Impératrice
de Ruffie.Après en avoir remis également à
celui qui refideici de la part de la même Souveraine
, il a pris la route de Hambourg.
UÈDE
De STOCKHOLM , lex21 Mars.
LE IS de ce mois a été un grand jour pour
les Francs-Maçons établis dans ce Royaume;
ilsont tenu ici une grande loge , que le Roi a
honorée de la préſence ,& dans laquelle ils ont
inſtalle le Duc de Sudermanie , frère de S. M. ,
Grand-Maître de toutes celles de ce pays , de
Pétersboug ,de Copenhague, de Brunswick,
de Hambourg &c. Celle de Pétersbourg
avoit envoyé ici un Député pour ſe trouver
à cette cérémonie , & les loges des autres
Villes avoient chargé des Maçons Suédois
de leurs pouvoirs. S. A. R. après la cérémonie
de fon inſtallation , revêtue des marques
de fa nouvelle dignité ; reçut les complimens
de tous les Frères , qui furent admis
chacun ſuivant fon rang à lui baifer la main.
S. M. daigna accorder ce jour-là à la loge un
diplome,dans lequel elle l'aſſure de ſa protection.
On prétend qu'elle accordera des revenus,
pour les Commanderies ; que cette loge
royale dereconnudi par les autres pour la
g2
( 148 )
mère-loge , recevra de chacune d'elles un
tribut annuel. Cette folemnité a tiré l'Ordre
de l'eſpèce d'oubli dans lequel il étoit tombé,
ALLEMAGN Ε.
De VIENNE , le 26 Mars.
L
MM. de Trautmanſdorff&Hartig , Minif
tres à la Diète & aux Cercles de Souabe & de
Franconie, ſe diſpoſent à partir pour ſe rendre
aux lieux de leur deſtination , l'un àRatisbonne
& l'autre à Ulm..
Les Trinitaires , de retour de leur voyage
en Barbarie , ont ramené 91 Eſclaves Chrétiens
, dont le rachat a coûté 45,390 florins
6 kreutzers. Pluſieurs doivent leur liberté à
S. A. S. le Duc de Savoye-Lichtenstein , dont
la bienfaiſance emploie tous les ans sooo fl.
pour cet objet. Ily en a 9 qui ont été rachetés
par la Porte , à la ſollicitation de LL. MM.
II. , & conduits à Pera , d'où ils ont été renvoyés
dans leur patrie.
» Il y a quelqus jours , écrit-on de Kaminieck ,
que le Bacha de Choczim , Soliman , fit jetter &
noyer dans le Nieſter , la plus chérie & la plus belle
de ſes so femmes ; il en avoit fait autant à deux
autres il y a quatre mois , parce qu'il les ſoupçonnoit
d'avoir des intelligences avec ſon Médecin
qu'il avoit challe ; il les accuſoit d'avoir voulu l'empoiſonner
«.
De HAMBOURG , le 31 Mars,
LES nouvelles de Pologne nous apprennent
lamortduComte Młodziejowski, Evê-
S
C
( 149 )
quede Poſen,&Grand-ChancelierduRoyaume
, arrivée le 20 de ce mois.
La conduite des Anglois , relativement
aux vaiſſeaux des Puiſſances neutres , excite
depuis long- tems le mécontentement général
; celle qu'ils ont tenue dernièrement à
l'égard du convoi Hollandois , a révolté tout
le monde; elle paroît en partie avoir décidé
l'Impératrice de Ruffie à propoſer le plan
de neutralité armée qu'elle a conçu , & qui
pourra ſervir de règle dans toutes les guerres
à venir. On dit que notre Ville , celle de
Dantzick , de Lubeck , de Brême &c. , ſe
joignent aux Puiſſances du nord. On ajoute
encore que ſi l'Angleterre perſiſte à vouloir
viſiter les bâtimens neutres , à les ſaiſir & à
les retenir , le Danemarck eſt réſolu de fermer
le Sund aux navires de cette Puiſſance.
On ne peut cependant garantir ces nouvelles
,qui ne font peut- être que des bruits ;
mais qui prouvent du moins quelles font
les diſpoſitions générales du nord , à l'égard
de la Grande-Bretagne.
:
On mande de Heſſe que l'on continue
à y lever beaucoup de recrues , & qu'il ſe
trouve à Ziegenhayn 680 volontaires prêts
àpartir pour l'Amérique, avec 1120 hommes.
L'armée de Saxe doit camper au premier
du moisde Mai prochain : une partie s'affemblera
à Stumbe , près de Groſſenhayn , ſous
le commandementdu Lieutenant-Général de
Beraingſen ; & l'autre près de Torgau. On
pe fait pas encore ſi cette dernière ſera ſous
1
83
( 150 )
les ordresdu Baron de Brenkendorff ou du
Comte d'Anhalt ; mais il eſt ſûr que S. A.
S. E. aſſiſtera en perſonne aux deux camps.
ESPAGNE.
le 25 Mars. De CADIX ,
--L'ARMÉE qui doit s'embarquer inceffamment
, eſt augmentée de 2 Régimens & de
400 hommes du Corps d'Artillerie. Cette
augmentation exige qu'on équipe en conféquence
de nouveaux bâtimens de tranſport.
Le tems que cela exige , retardera peutêtre
le départ de la flotte ; mais le délai ne ſauroit
être long , vu l'activité que l'on y met ,
&les ordres de la Cour , qui n'entend pas
qu'elle ſoit dans le port le 10 du mois prochain.
Elle a ordonné que les regiſtres du
commerce fuffent fermés le 29. On travaille
en conféquence les Dimanches & les Fêtes ,
& la Douane reſte ouverte. 2
- Preſque tous nos vaiſſeaux font réparés
& carénés : ce travail auroit été plus vîte ,
ſi ce port avoit eu des baſſins. La plupart de
nos navires n'avoient beſoin que d'une légère
carène , de quelques cordages ou voiles.
Ceux qui font entrés au Ferrol exigent de
plus grandes réparations.
Tout ce que nous apprenons du Camp
de Saint-Roch , c'eſt qu'il y eſt atrivé 2
bataillons des Gardes , & que les ennemis
travaillent fans ceſſe à ſe précautionner contre
lesattaques qu'on doit bientôt leur livrer.
:
( 151 )
* Parmi les démarches patriotiques auxquelles la
guerre actuelle a donné lieu , écrit- on de Palma
dans l'Ile de Mayorque , celle de D. Joſeph de
Cregenzan , Régent de l'Audience Royale de cette
Ifle , doit être diftinguée. Ce Magiſtrat a adreſſé à
tous les Citoyens aiſés une lettre circulaire , pour
les inviter à concourir avec lui à la formation d'un
fonds deſtiné à ſecourir ceux qui ſouffriront des
malheurs de la guerre , fur-tout les veuves & les
enfans des Majorquains qui feront tués
qui , par des bleſſures , feront mis hors d'état de
gagner leur vie par le travail. D. Jofeph Cregenzan
ayant propoſé ſon projet au Gouvernement ,
le premier Miniſtre , Comte de Florida Bianca ,
l'a aſſuré de l'approbation du Roi , & a donné
les plus grands éloges à fon zèle & à ſa générofité
a.
5
,
ou ceux
Les dernières lettres de la Havane portent
qu'il ſe trouve dans ce port 14 vaiſſeaux de
guerre & 4000 hommes prêts à s'embarquer
pour une expédition dont on ignore le
but juſqu'à préſent.
Deux de nos corſaires ſont entrés à Barcelone
avec s priſes très-riches , parmi lef
quelles il s'en trouve une qui avoit à bord
18,000 guinées deſtinées pour Mahon.
Le Comte de Florida Bianca a écrit le 17
de ce mois la lettre ſuivante à l'Ambaffadeur
de la République des Provinces-Unies.
>>M d'après l'infinuation de L. H. P. au Vicomte
de la Herreria , ce Miniſtre a recommandé à la
bonté du Roi , la prompte liberté du navire Holiandois
, nommé la Dame Elizabeth , Capitaine Henri
Bak , détenu à Cadix.
SM. qui ſaiſit avec empreſſement toutes les
occafions de marquer aux Etats-Généraux combien
84
( 152 )
1
elle defire leur complaire, & leur prouver la conftante
amitié , a donné les ordres néceſſaires pour
preſſer le procès de ce bâtiment , & lui donner la
liberté de continuer ſon voyage de Smyrne.
En même-tems le Roi a réſolu d'ordonner , qu'on
traite avec toute l'indulgence poſſible les bâtimens
Hollandois ; qu'on prévienne les Juntes & les Miniftres
de la Marine , que ſon intention Royale eſt ,
qu'ils aient à preſſer l'expédition des procès des
détenus; qu'autant qu'il ſe pourra , ils traitent les
bâtimens de la République avec toute condeſcendance
, qu'ils examinent avec promptitude & fans
retard leurs papiers de mer , & enfin qu'ils tâchent
d'éviter toute détention, à moins que pour de trèsjuſtes
raiſons ils ne ſe voient obligés de leurdéfendrela
ſortie de nos ports .
Ces ordres qui viennent d'être expédiés aujourd'hui
par un Courier extraordinaire , donnent évidemment
à connoître , M. , qu'ils font l'effet de la
conſidération particulière du Roi pour L. H. P.
Une Déclaration que j'aurai l'honneur de vous communiquer
, relativement à la façon dont S. M. veut
que ſes Eſcadres agiſſent à l'égard des bâtimens ,
qui , par leur conduite pourroient donner quelques
Coupçons particulièrement dans le Détroit de Gibraltar,
& dans laquelle ſera pareillement énoncée
la règle qu'on devra obſerver dans les Jugemens
des priſes , confignera & démontrera encore davan.
tage la ſcrupuleuſe équité du Roi envers toutes les
Puiſſances neutres ".
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 10 Avril.
On ignore toujours ce que ſont devenus
le Général Clinton & fon armée. Tout ce
qu'on a débité depuis près de 4 mois , n'eft
153 )
pas propre à rafſſurer ſur leur fort. Ce qu'il
y a de sûr , c'eſt qu'on n'en avoit pas encore
entendu parler à Baltimore le 20 Février
dernier.
Ily a quelque tems qu'on nous annonce que
Penſacola eſt menacé : on a cherché à nous
raffurer ſur le ſort de cette place , en nous
inftruiſant de ce qu'on a fait pour l'approviſionner
& la mettre en défenſe; la lettre
qui contient ces détails eſt du 10 Décembre ;
mais on en a du 19 du même mois où il eſt
queſtion des préparatifs que les Eſpagnols
avoient faits pour renter cette conquête; une
flotte reſpectable avoit mis à la voile pour
cet effet ,&n'y conduiſoit pas moins de4000
hommes.Onlitdans une lettredeBaltimore ,
en date du premier Février ,
2
>>Une perſonne de conſidération', qui arrive de
Charlestown , nous rapporte qu'au moment de fon
départ , le bruit étoit général que Penſacola , Capitale
de la Floride Occidentale , étoit entre les mains des
Eſpagnols , & que la garniſon , conſiſtant en 900
hommes de troupes , rant vieilles que de nouvelle
levée , avoit été faite priſonnière de guerre ; on y
difoir auſſi qu'il étoit parti de la Havanne des forces
conſidérables deſtinées à attaquer Saint - Auguſtin ,
Capitale de la Floride Orientale ".
Nous craignons bien de recevoir bientôt
de ces côtés des nouvelles auſli affligeantes
que cellesquenous avons reçuesdu Miffufipi.
Les avantages remportés par les Eſpagnols
dans cette partie , doivent être conſidérés
comme un coup terrible porté au ſuccès de
nos armes; la perte de soo vétérans eſtune
g5
( 154)
circonstance réellement alarmante ; comme
le Gazetier de la Cour qui en a donné les
détails , s'eſt évité , peut-être à deſſein, la
peine de donner les totaux à ſes lecteurs ,
nous les ſuppléerons ici.
Prifonniers à la nouvelle Orléans.
Tués à l'attaque de la redoute de Bâton-
Rouge.....
Bleffés.
Priſonniers des Eſpagnols , morts depuis
de leurs bleffures.
Total.
470
• 10:
2
31
522
Il falloit , obſerve un de nos papiers , que les 31
priſonniers fuffent tous bleffés mortellement; ſans
cela, il est vraiſemblable que les ſoins des Eſpagnols
hous les auroient conſervés. En effet, felon le rapport
du Général Campbell lui - même , les prifonniers
Anglois ont été traités avec toutes fortes
de loins, d'égards , de politeffe &d'attentions , nonſeulement
par les Officiers , mais par les foldats de
cetteNation.
Les lettres de la Jamaïque ne ſont pasplus
confolantes , tour y eſt dans la plus grande
confufion ; la conduite du Gouverneur a
rellement aliéné les eſprits , que ſa maiſon
eſt abſolument déſerte , qu'il n'a plus d'autre
fociété que ſes créatures. Il n'y a plus de communication
nide correſpondance entre lui&
l'Amiral , excepté pour les affaires qui concernent
le ſervice public ,& dans le cas ſeulement
de la plus urgente néceſſité.
>>Il a traité , ajoutent ces lettres , d'une manière
indigne , le Procureur-Général , qui vient de donner
ſa démiſſion. La diſgrace de ce dernier n'a d'autre
motif que d'avoir refuſé de donner un avis direc(
155 )
tement contraire à l'Acte du Parlement relatif à la
condamnation des effets pris ſur les vaiſſeaux de
regiſtre. Le Gouverneur inſiſtoit pour que les cargaiſons
des priſes Eſpagnoles fuſſent condamnées
à la Jamaïque ; mais ,felon la loi , elles devoient
être envoyées en Europe , & en conféquence elles
furent embarquées à bord du Leviathan & du
Charon , malgré le Gouverneur , dont l'oppoſition
n'avoit d'autre motif que ſon intérêt perſonnel.
Un autre ſujet de mécontentement , c'eſt l'expédition
contre le continent Eſpagnol , expédition auſſi
extravagante que celles de Dom Quichotte , & pour
laquelle , en dégarniſſant la Jamaïque de ſes meil
leures troupes réglées , on la laiſſe ſans défenſe
contre l'ennemi , qui peut y arriver au premier
moment. C'eſt par l'ordre du Gouverneur que deş
partis de Volontaires parcourent toute l'iſſe pour
piller les habitations. Les Colons manquent , nonſeulement
de Commis , mais de Charons , de Charpentiers
, de Serruriers & autres Ouvriers que l'on
enrôle comme Flibuſtiers , d'après l'eſpérance qu'on
leur donne de faire une grande fortune. Au moyen
de cette émigration , la Colonie ſe trouve hors d'état
de ſe défendre , & même de manufacturer les
fucres.
Tous les Officiers partis pour la chaſſe des oies
ſauvages à Panama ou à Guatimala , ont été forcés
de ſigner un écrit , par lequel ils conviennent de
partager avec le Gouverneur tout le butin qu'ils
pourront faire. C'eſt ainſi que la plus précieuſe
de nos Ifles à ſucre eſt ſacrifiée à la rapacité d'un
homme avide & impérieux «.
Cesdiviſions nepeuventqu'avoirdes ſuites
fâcheuſes dans des circonstances auſſi critiques
, au moment où les François peuvent
tenter quelque choſe contre cette Ifle , & où
ils ne peuvent tarder àexécuter leurs deſſeins,
86
( 156 )
maintenant que le Comte de Guichen doit
être arrivé à la Martinique; l'Amiral Parker
ne peut leur oppoſer aucun obſtacle ; le ſecours
que lui mène l'Amiral Rodney eſt
infuffiſant , & l'Amiral Walſingham vient
feulement de mettre à la voile ,où n'eſt peutêtre
pas parti encore. La Nation ne ceſſe de
ſe plaindre de ces retards ; & malgré tout ce
qu'on débite de l'activité que nous mettons
dans nos armemens , nous n'en voyons aucun
qui ſoit prêt à tems ,& la flotte d'obſervation
qui reſtera pour garder nos côtes , ne
paroît pas devoir l'être de ſi- tôt.
,
>>>On craint bien que tandis que nos Miniſtres
perdent leur temps à batailler dans le Parlement
ils ne faſſent aucuns préparatifs pour la campagne
de mer prochaine. Les Eſpagnols peuvent encore
rejoindre les François tout à leur aiſe , fondre avec
eux fur notre côte , nous inſulter , & nous menacer
d'une invaſion avant qu'Edmund Burke & les Miniſtres
puiſſent arranger définitivement , convenablement
& décemment la grande affaire de la Cuifine
du Roi , & des fix importantes places de Tour.
nebroches de Sa Majeſté.
Les Miniſtres croient que tant qu'ils pourrone
conſerver une majorité dans le Parlement , ils n'ont
rien à craindre ; mais qu'ils s'appliquent plutôt à ne
pas perdre une grande majorité ailleurs , c'est-à-dire
dans le corps du Peuple au dehors , la partie conf
tituante , & les créateurs d'une branche de notre
Légiflation. Si une fois se corps formidable ſe roidit
&ſe cabre contre les Miniſtres , s'il contracte des
afſociations guidées par la prudence & la raiſon
alors il diffipera le projet chimérique qu'ils ont
formé de fubjuguer le peuple en ſéduiſant , & en
corrompant les individus
,
( 157 )
1-
Il eſt certain qu'ils n'ont pris aucune meſure
pour empêcher lajonction des flottes Françoiſe &
Eſpagnole , en bloquant la première , ou en interceptant
l'autre , ou même toutes les deux. C'eſt pourtant
le grand objet que le Miniſtre devroit avoir
en vue , parce que le ſeul moyen qui nous puifle
faire eſpérer de triompher de ces flottes eſt de les
attaquer ſéparément , & de les battre l'une après
l'autre. Qu'auroit pu faire l'Amiral Rodney , fi
toutes les eſcadres détachées qu'il a attaquées , &
qu'il a cherchées , l'euſſent rencontré réuniestoutes
enſemble ? Ce n'a été qu'en tombant fur elles , à
l'improviſte & ſéparément , qu'il a remporté de ſi
glorieux avantages ſur elles. Pourquoi donc nos
Miniſtres renoncent-ils à un plan de conquête qui
paroît fi raiſonnable & fi sûr ? C'eſt qu'ils aiment
mieux ſubjuguer la minorité du Parlement d'Angleterre
, que toutes les forces navales de la France
& de l'Eſpagne.
On lit dans un de nos papiers les obſervations
ſuivantes ſur la guerre; on les ſoumet
à la conſidération des perſonnes de tout
rang& de toutes conditions qui ont des propriétés
ſoit en marchandiſes dans les fonds
publics , ou en terres , & qui ont en général
quelqu'intérêt dans la propriété de ce
Royaume.
La dette depuis le premier Janvier
1775 , juſqu'au 31 Décembre
1779 , eſt montée au-delà de l'établiſſement
de paix à .
La guerre continuant , la dépenſe
de l'année eſt évaluée à 14
millions de płus
Total. •
Relativement aux 36,860,000 ,
36,860,000 ft.
14,000,000
. 50,860,000
:
1
( 158 )
l'intérêt às pour 100 , ( & il ne
ſera probablement pas plus bas ) ,
montera par année à
En y joignant les 14,000,000 ,
la dette ſerade so millions & l'intérêt
de ..
1,834,000
2,543,000
Comme il s'en faut de 157,000 que la taxe des
terres à 4 ſchellings , rempliſſe l'intérêt de la dette
au 30 Décembre 1779 , il faudra , qu'en 1781 , on
mette pour toujours la taxe des terres às f. par
livre pour payer l'intérêt de l'accroiſſement de l'année
1780.
Pour préſenter cette affaire ſous un autre point de
vue ſuppoſons que les parties cultivées de nos Colonies
rendent 2 millions par année.
Dans ce cas , nous avions déja dépensé au 30Décembre
1779 , dix-huit années du produit de ces Colonies.
A la fin de l'année 1780 nous aurons conſommé
25 années de ce produit , & nous avons déja réduit
nos terres en Angleterre au denier quatre.
Les terres achetées à ce prix peuvent devenir ce
qu'elles voudront , il ne faut pas moins en payer
l'intérêt ; & il eſt certainement très - intéreſſant pour
tout anglois qui poffède une propriété , de confidérer
comment on pourra ſatisfaireà cet intérêt.
Le prix des terres en Angleterre avant la guerre ,
étoitde 32à 33 & 34 années du produit ; il ſe trouve
réduit aujourd'hui à 25 , enviſageons les choſes ſur
ce pied.
Le produit territorial de l'Angleterre à 20 millions
(car les grandes améliorations faites dans la plupart
des Provinces d'Angleterre , dans les années qui ont
précédé la guerre d'Amérique , permettent cette information
) évalué à 32 années de leur produit, montent
à 640,000,000 l. ft . . •
Vingt millions à 25 années ,
( 159 )
1
(valeur actuelle) montent ſeulementà
La différence , c'est - à-dire , la
perte eſtde
Ajoutez à cette ſomme les
so millions dont la Nation ſe
trouvera endettée au 31 Décembre
1780 . •
500,000,000
140,000,000
190,000,000
Par conséquent la ſomme dont eſt diminuée la valeur
foncière depuis le commencement de la préſente
guerre d'Amérique ſe monte à 190,000,000 , ce qui
fait près d'un tiers de cette valeur avant la guerre ,
&près de deux cinquièmes de la valeur actuelle def.
dites terres .
こSi l'on ajoute à cette ſomme la perte faite par les
priſes&les accidens , l'augmentation du prix de tous
les articles étrangers de conſommation ,& la diminu
tion de celui des articles de l'intérieur , avec l'effet
quedoivent produire les taxes levées & à lever ſur le
commerce, les manufactures& les rentes , le réſultat
de cette guerre , relativement au tort qu'elle fait aux
propriétésdecette Nation, ſeraincommenfurable.
Le Comte de Welderen , Ambaſſadeur de
la République de Hollande , a demandé à
notre Gouverneinent une prolongation du
terme fixé pour la réponſe qu'il attend des
Etats-Généraux; on affure que cette demande
a été refuſée , que le Roi inſiſte ſur une réponſe
préciſe & prompte dans le délai annoncé
, qui eſt pour le 11 de ce mois. Nous
craignons bien ici qu'elle ne ſoit de nature
ànous ôter toute eſpérance. Nous n'ignorons
pas les diſpoſitions des Provinces-Unies ,'&
elles doivent être bien fortifiées par la déclaration
de l'Impératrice de Ruffie.
( 160 )
» Nous devions nous attendre à cette déclaration,
dità ce ſujet unde nos papiers. Les agens du Minil
tère , & fes Ecrivains àgages, n'ont ceffé de nous
prédire & de nous affurer , depuis 16 mois , que
l'Impératrice de Ruffie avoit pris , ou alloit prendre ,
avec notre Ministère , des engagemens , en vertu
deſquels elle devoit envoyer is vaitſeaux de ligne
dans la Méditerranée , pour agir contre la Maiſon de
Bourbon dans cette mer ,& 40,000/hommes enAmérique
, pour remplacer le détachement parti deNew-
Yorck , aux ordres du Général Clinton , & destiné
pour les Carolines ou pour les Iſſes. Le Miniſtre
François , dans une Cour étrangère , ayant demandé
au Miniſtre Ruffſe , ſi ce bruit avoit quelque fondement
, celui ci répondit : >>>Vous pouvez vous-même
répondre à cette queſtion , lorſque vous faurez que
Impératrice , ma Maitreſſe , m'a fait ſavoir dernièrement
que depuis le commencement de la guerre
Américaine & étrangère , dans laquelle la Grande-
Bretagne eſt engagée , la balance du commerce a
augmenté de plus de 700,000 liv. ſterl. par année
moyenne. La neutralité de la Ruſſie nous eſt un
für garant de ce commerce lucratif , auffi longtemps
que la guerre continuera. Si S. M. I. ſe décide
àprendre parti dans la querelle entre la Grande-
Bretagne & la Maiſon de Bourbon , la paix s'en
fuivroit bientôt ; & cette ſource précieuſe de richefſes
ſeroit tarie «.
Si ce motif a contribué à nous priver des
fecours de cet Empire , notre conduite a
amené la déclaration qui va nous empêcher
de gêner le commerce de l'Europe , & d'abufer
de nos forces pour le troubler , &
pour faire du mal aux Puiffances neutres ,
dans le deſlein de diminuer les reſſources de
nos ennemis .
1
La Chambre des Communes eſt rentrée le s de
1
( 161 )
semois. Sir Watkins William Wyne préſentaune
pétition du Comté de Derby , & Sir James Lowther
une du Comté de Cumberland. Cette dernière avoit
été ſignée par 3000 des principaux Habitans. L'une
&l'autre reſtèrent ſur la table. Le reſte de la ſéance
ſe paſſa en diſcuſſions ſur les nouvelles levées , ſur
le ſoin avec lequel le Gouvernement créoit de nouveaux
régimens , ce qui ne faisoit que multiplier
les Etats - Majors , & doubler en conféquence les
frais , qu'on auroit épargnés , en ſe contentant de
completter les vieux corps , dont les compagnies
ne ſont que de 40 hommes,& pourroient être portées
plus haut. On obſerva que ces créations nouvelles
fourniſſent des places à donner ; & on ne manqua
pas d'annoncer des craintes pour les libertés du
peuple, contre leſquelles on ſoupçonnoit des complots
ſecrets.
La ſéance du 6 fut plus remarquable. L'ordre
du jour étoit que la Chambre ſe formeroit en
Comité pour prendre les pétitions du peuple en
conſidération. M. Dunning fit la motion ſuivante:
Que l'opinion du Comité est que l'influence de la
Couronne s'est accrue , & qu'elle doit être diminuée.
L'Orateur des Communes le ſeconda : » Nous
touchons , dit - il , au moment décifif; il faut ici dire
oui ou non ; il s'agit d'une queſtion de fait ; les
raiſonnemens ſont ſuperflus , les ſophifmes inutiles.
L'influence de la Couronne s'eſt accrue ou ne s'eſt
pas accrue ; dans le premier cas , il faut la diminuer.
S'il eſt quelques Membres qui , luttant contre
l'évidence , oſent le nier , ils ſeront connus ; le
peuple ſaura qui aura voté pour lui ou contre lui<«.
LeLordAvocat ne manqua pas de rejetter la motion ;
il propoſa , promit même de diſloudre le Comité ;M.
T. Pitt parla avec beaucoup de chaleur contre cette
propoſition, & entraîna, dans l'Oppoſition, les Membres
qui n'avoient encore pris aucun parti; il s'éleva
contre Lord North , qu'il accuſa de tous les maux
( 162 )
de la Nation; ce Miniſtre , malgré ſon ſang -froid
& l'apathie dont il a donné tant de preuves en
pareille circonſtance , ne put les conſerver dans ce
moment ; il s'écria qu'il étoit de ſon devoir de s'oppofer
, avec courage , aux efforts d'une Tourbe
qui ne ſe réuniſſoit que pour la ſubverſion de la
conftitution. Toute la Chambre partit d'un cri d'indignation
; on voulut que ces mots fuſſent conſignés
dans le Journal de la Chambre. On rappella le
Miniſtre à l'ordre ; il ſembloit avoir perdu la tête ;
& arrivé à la chambre , avec la pluralité des voix ,
il la perdit par ſa conduite. La motion de M. Dunning
fut remiſe avec ce correctif. Que l'opinion de ce
Comitté est , qu'il eſt néceſſaire de déclarer que
l'influence de la Couronne s'est accrue , s'accroit
& doit être diminuée. Elle paſſa à la pluralité de
233 voix , contre 215. La majorité contre le Mi
niſtre fut de 18 .
Immédiatement après , M. Dunning fit cette ſe.
conde motion , que l'opinion de ce Comité est qu'il
eftde la compétence de la Chambre de prendre connoiffance
, & de réformer les abus qui peuvent
exifter dans l'emploi des revenus de la liste civile ,
ainsi que de tout autre revenu public. Cette motion
paſſa ſans aller aux voix , quoique le Miniſtre ſuppliât
le Comité de ne pas s'y prêter.
M. Pitt fit enſuite cette ze motion , que l'opinion
du Comitté eſt , qu'il eſt du devoir de la Chambre
d'accorder un redreſſement efficace aux griefs divers
expoſés dans les pétitions préſentées à cette Chambre
par différens Comtés & Villes du Royaume.
Lord North s'y oppoſa encore , & n'empêcha pas
qu'elle paſſa unanimement. M. Fox obtint encore,
malgré le Miniſtre , que le rapport en fût reçu ;
il fut lu deux fois , & confirmé. La Chambre s'eſt
ajournée à aujourd'hui lundi. Les pétitions des
Comtés font au nombre de 40.
2
((163 :))
5
- L'Irlande cauſe toujours des inquiétudes ,
qu'augmentent toutes les lettres qu'on reçoit
de ce Royaume , qui n'eſt rien moins que
pacifié. Les bons Patriotes ne peuvent s'empêcher
de faire les réflexions ſuivantes , que
leparri de l'Oppoſition commente ſans doute
à ſa manière.
2
>> L'Administration tient, avec l'Irlande , la même
conduite qu'elle a tenue avec les Colonies dans le
commencement des troubles de l'Amérique. Son
feul but eſt de faire prendre le change au Roi & à
la Nation. Elle ſoudoye une troupe de malheureux
pour diſſiper les inquiétudes de S. M. , en préſentant
les choſes , non comme elles font réellement , mais
comme la Cour deſire qu'elles ſoient. De tels hommes
, parmi leſquels je comprends tous ceux qui
aſpirent à des dignités ou à des places lucratives ,
ne manquent pas d'écrire tout ce que l'on veut ;
& telles font les informations que les Miniftres
produiſent & répandent avec affectation dans le
Public , comme contenant les ſentimens de toute
laNation. Parce que les amis de Lord Hillsborough
promettent de ſe contenter des conceffions faites à
I'Irlande , ils voudroient faire croire que les aſſociations
en ſeront pareillement fatisfaites C'eſt ainſi
qu'on entretient les peuples de la Grande-Bretagne
dans la plus profonde ignorance fur la fituation
réelle de l'Irlande , & que l'on cherche à inſpirer
au Parlement Britannique l'inſouciance & l'inattention
les plus ſiniſtres , relativement à une affaire ,
qui , de quelque manière qu'elle ſe termine , menace
l'Angleterre des plus grands malheurs. 1
Tandis quetoute la phalange Miniſtérielle débite ,
avec ſon effronterie ordinaire, que les Irlandois ſont
très- contens du Miniſtre , & que ſon nom eſt idolâtré
parmi eux , la Ville de Dublin déclare , dans
fonConſeil commun , qu'elle ne peut encore expoſer
(164)
:
1
i
fon ſentiment ſur la conduite du Gouvernement relativement
à l'Irlande. Tel eſt l'arrêté qui a été pris
lorſque la lettre du Comte d'Hillsborough au Lord
Maire , a été préſentée à cette aſſemblée pour qu'elle
y fit une réponſe.
Pour détruire les fauſſes interprétations que l'on
a cherché à donner à la joie que le peuple d'Irlande
avoit fait paroître de l'acte qui rend la liberté à lon
commerce , différens Comtés , & la plupart des
Aſſociations, ſe ſont crus obligés d'expoſer au Public
les motifs de la conduite des peuples à cette occaſion.
Ils déclarent que la principale cauſe de leur allégrefle
vient de ce qu'ils ont regardé la liberté de leur
commerce commme un acheminement à l'indépendance
de leur conſtitution. L'Angleterre ne peut
infiſter ſur ſa prétention à la ſuprématie , après avoir
abandonné le ſeul intérêt qui lui en fit recueillir
quelque fruit. En renonçant aux avantages que lui
procuroit le monopole du commerce , elle a détruit
l'unique obſtacle qui pût s'oppoſer à l'indépendance
de l'Irlande. En conséquence les Aſſociations ont
envoyé à leurs Repréſentans des inſtructions , pour
leur recommander de ne point ſouffrir que la joie
générale , quoique juſte & bien fondée , à laquelle
Jes dernières conceffions ont donné lieu , leur fit
perdre de vue les priviléges qu'ils ont encore à
réclamer , & de ne point être contens qu'ils n'aient
obtenu une déclaration des droits de l'Irlande «.
Comme la révocation de la Loi de Poyning
doit, ſelon toutes les apparences , occafionner
de grandes diviſions en Irlande entre
le Parlement & le Peuple de ce Royaume,
nous croyons devoir rapporter ici quelques
extraits de l'hiſtoire du Parlement d'Irlande ,
qui prouvent qu'en plus d'une occafion la
fufpenfionde cette Loi a été jugée néceſſaire
même par le Gouvernement d'Angleterre ,
( 165 )
qui eſt actuellement ſi diſpoſé à la foutenir.
>> Sous la Vice-Royauté de Lord Léonard Grey ,
dans la 28e. année d'Henri VIII , foitqquueelesaffaires
d'Angleterre ne laiſſaſſent pas au Roi le tems de
donner toute fon attention aux Loix qu'il étoit néceſſaire
de paſſer dans cette aſſemblée, ſoit que la
crainte de quelques nouveaux déſordres en Irlande
au ſujet de la religion , l'eût déterminé à prevenir
tout ce qui pourroit occaſionner des délais , l'envoi
préalable des bills en Angleterre pour y être vérifiés ,
conformément à la loi de Poyning , fut omis à cette
occaſion & la lói fut déclarée ſuſpendue du conſentement
du Roi.
Et ailleurs : >> Sous la Vice-Royauté de Chevalier
Henri Sidney , dans la Ire. année d'Elizabeth , il
fut propoſé au Parlement d'Irlande , un bill pour la
fuppreffion de la loi de Poyning, autoriſant tous actes
àpaſſer dans le préſent Parlement , ſans avoir été
préalablement envoyés en Angleterre pour y être
vérifiés. La Cour éprouva dans cette occafion la
réſiſtance la plus vive; mais à la fin , après une courte
prorogation , le Vice-Roi l'emporta, & le bill fut
enregiſtré. Mais pour appaiſer les mécontentemens &
les inquiétudes que les Chefs de l'Oppoſition avoient
fomentéesparmi lleess Peuples , il fut enfuite ordonné
par un Statut particulier , qu'aucun bill pour la ſupprefſſionde
cette loi ne ſeroit envoyé en Angleterre
pour y être vérifié , qu'il n'eût été préalablement
confenti par une majorité des Lords & des Commu
nes dans le Parlement d'Irlande «.
Ces deux exemples prouvent que , quelqu'utile &
convenable qu'ait pu paroître , ſous le règne deHenri
VII , la loi de Poyning, à l'effet de mettre un frein
àla barbarie& aux diviſions des principaux chefs des
Irlandois , les tems ont tellement changé , même
ſous les deux Règnes ſuivans , qu'il eſt devenu néceſfairede
ſuſpendre cette loi dans certaines occaſions.
Mais combien n'eſt-il pas plus néceſſaire de la révo
( 166 )
quer entièrement aujourd'hui , qu'ilne ſubſiſte plus
aucune trace des circonstances qui l'avoient fait établir,
& qu'on ne peut dire autre choſe pour juſtifier
ſon exiſtence, finon que les Miniſtres Britanniques
s'en fervent comme de guides pour conduire à leur
gré les eſpritsdans le Parlement d'Irlande ".
On a fait le tableau ſuivant de comparai
ſon des taxes d'Angleterre & d'Irlande ,
qu'on dit très- exact.
Revenu: Anglois de 13
millions ſterl. payé par 9
millions d'habitans ..
Revenu Irlandois d'un
million payé par 3 millions
d'habitans.
11. f. d. par tétel
68
Revenu Anglois de 13
i
13. 6 paracre
millions payés par 72 millions
d'acres de terre,
: Revenu " Irlandois d'un
million payé par 25 millions
d'acresdeterre.ro par acre
Revenu Anglois de 13
millions payés par une maſſe
de rentes annuelles de 24
millions
Revenu Irlandois d'un
million payé par une maſſe
de rentes annuelles de 16
millions .
17 15501 17
:
10 10 par livre
1
חכונל ,
14 dito!
Revenu Anglois de 13
millions payés par une exportationde
16 millions. . 16 3 ditto
Revenu Irlandois d'un ,
million payé par une expor- 1
tation de3millons 80-demi"!
Reventp Anglois de 1350
ggi ditto
millions payés par une bat oboris
sil
91
2917 A
( 167 )
lance de commerce de s
millions :
Revenu Irlandois d'un
million payé par une balance
de commerce d'un
million. •
2 12 parlivre,
I ditto.
P. S. du 13 Avril. La diviſion de quatre vaifſeaux
aux ordres de Walfingham , a appareillé de
la rade de Sainte-Helène ,avec un gros convoi , le
8 au matin : elle a paſſé à midi , le 9 , devant Plimouth
. Le Torbay l'a jointe avec les bâtimens de
tranſport & les deux régimens de Stuart & de
Dundaw. L'Amiral Graves s'eſt rendu le 8 à la
rade de Sainte-Helène : on croyoit toujours que ſa
diviſion ſeroit forte de huit vaiſſeaux , mais il y
a eu révolte de Matelots ſur la plupart , de forte
que le 11 il n'étoit point parti , quoique les moyens
de rigueur employés pour réduire les Matelots
euſſent en quelque effet. On croit que Graves eſt
deſtiné à revenir croiſer devant Breſt , lorſqu'il
aura vu la flotte à une certaine hauteur. Suivant le
rapport d'un bâtiment parti de Saint-Chriftophe le
5 Mars , deux régimens en éroient partis le 3 pour
Antigoa , où il ſe formoit un embarquement &
une expédition. M. de Graſſe étoit à la Martinique ,
& il s'y trouvoit treize vaiſſeaux de ligne . Point
de nouvelles du Chevalier Clinton aux Iles , 6
ce n'est qu'un de ſes bâtimens chargés de troupes ,
s'étoit perdu aux Bermudes . 11.
L'Amiral Graves étoit , encore hier à Sainte
Helène. Il s'étoit joint de plus à ſa diviſion l'Invincible
, dont les Matelots s'étoient foumis à l'approche
du vaiſſeau l'Alexandre , qui avoit ordre
de lui lâcher une bordée,
Les actions réduites à 3 p. 100 à 59 ; celles conſolidées
à 3 p. 100 à 60; c'eſt l'état de ces fonds de
puis long-tems.
;
( 168 )
FRANCE.
De VERSAILLES , le 18 Avril.
LE 9 de ce mois le Prince de Condé a prêté
ſerment entre les mains du Roi pour la place
deColonel-Général de l'Infanterie Françoiſe
& Etrangère. Le Marquis d'Oſſun , Miniftre
d'Etat , a prêté ſerment le même jour pour la
place de Lieutenant-Général de la Province
d'Artois , vacante par la mort du Comte de
Chabot.
Le Roi a accordé le brevet de Conſeiller
d'Etat à M. de la Bordere , premier Médecin
de Monſeigneur le Comte d'Artois : il a eu
l'honneur d'être préſenté le 4de ce mois à
S. M. en cette qualité.
LL. MM. & la Famille Royale ont ſigné
le 9 de ce mois le contrat de mariage du
Comte de Choiſeul , Lieutenant-Colonel de
Cavalerie & Sous-Lieutenant des Gendarmes
de la Reine , avec Demoiſelle de Choiſeul.
La Comteffe d'Avene & la Comteſſe de
Runnelet eurent auſſi ce jour-là l'honneur
d'être prſentées à LL. MM. & à la Famille
Royale , la première par la Marquiſe de
Meſmes , & la ſeconde par la Princeſſe de
4
1
Chimay. Le même jour le Comte de Grais ,
Miniſtre Plénipotentiaire du Roi près le
Landgrave de Heſſe-Caffel , & M. Sabattier
de Cabre , auffi Miniſtre Plénipotentiaire du
Roi près le Prince -Evêque de Liége , qui
étoient
( 169 )
étoient ici par congé , ont eu l'honneur
d'être préſentés à S. M. par le Miniſtre des
Affaires Etrangères , & de prendre congé
pour retourner à leur deſtination.
De PARIS , le 18 Avril.
SELON les nouvelles de Breſt les troupes
ont commencé à s'embarquer le 4 , & devoient
l'être entièrement le 8 ainſi que les
munitions , les effets & les bagages. L'eſcadre
de M. de Ternay , le 7 de ce mois ,
conſiſtoit dans les vaiſſeaux ſuivans. Le Duc
de Bourgogne , de 80 canons , que monte le
Commandant ; le Conquérant & le Neptune ,
de 74 , commandés par MM. Reals & Deftouches
; la Provence , Eveillé , le Jafon ,
l'Ardent , de 64 , par MM. Le Lombard ,
de Tilly , de la Clocheterie & de Marigny.
Les frégates l'Amazone & la Surveillante , de
32 , par MM. de la Péreuſe & de Cillart , la
Guêpe , de 14 , par M. de Maulevrier ; on
y joint le Fantaſque , de 64 , armé en flûte ,
les flûtes l'Isle-de-France , de 28 , le Pluvier,
le Saumon , la Barbue & l'Ecureuil , de 20 .
Les bâtimens de tranſport qu'eſcortera cette
eſcadre font au nombre de 21 .
לכ Il n'eſt pas poſſible , écrit-on deBreſt , de voir
plus de zèle , plus d'ardeur , plus d'enthousiasme.
En voici une preuve très-éclatante Huit Grenadiers
du Régiment de Soiffonnois , qui étoient en ſemeſtre ,
apprennent que leur Régiment s'embarque ; ils ſe
raſſemblent , ſe confultent ſur le per temps qui
leur reſte , & calculent les frais de leur voyage.
22 Avril 1780 .
A
h
( 170 )
Ils ſe décident à prendre la poſte , & joignent leurs
drapeaux. A leur arrivée, il ne leur reſtoit que 12.
fols ; & malgré le facrifice de leurs épargnes , ils
étoient dans le raviſſement de n'être pas arrivés
trop tard. On doit être bien flatté , remarque un
Officier de faire la guerre avec de pareilles troupes.
>> M. de Ternay , ajoutent les mêmes lettres du
7 , comptoit partir le 10; mais les vents , qui étoient
bons depuis 4 jours , ont changé dans la nuit dernière
; ils font Sud , & très contraires , gros , frais ,
&vont paffer à l'Oueſt. S'ils tiennent là , comme
on le croit , pendant 8 jours , M. de Ternay aura
le temps de ſe diſpoſer abſolument à profiter du
premier beau temps.
L'arrivée du Brifſſon a fait d'autant plus
de plaiſir qu'il a parfaitement tranquilliſé
fur l'état des Ifles de France & de Bourbon.
Le Sartine , qui a dû appareiller dans le
même coup de vent , qui a démâté le Fargès
& l'a contraint de rentrer à l'Ifle-de- France,
donne quelques inquiétudes. Les lettres du
20 Novembre diſent que les vaiſſeaux de la
rade n'ont point eu de mal , qu'une heure
de plus c'en étoit fait de l'eſcadre ; mais
qu'elle avoit quitté les Illes de Bourbon ,
compoſée des vaiſſeaux l'Orient , le Brillant,
le Sévère , le Flamand& la Confolante , pour
une expédition inconnue.
Nous recevous , écrit- on de Bordeaux , des
nouvelles de Baltimore , dans l'Amérique Septemstrionate
par leſquelles nous apprenons que la flotte
Angloiſe , pantie de Shandy-Hook le 26 Décembre ,
a eſſuyé une tempête affreuſe qui a commencé le
zer de qui a continue 15 jours fans interruption.
' Le' 20, Février , on ne ſavoit point à
( 171)
ا
1
Baltimore ce qu'étoit devenue cette flotte. Dans
cette partie de l'Amérique , le commerce ſe fait
avec plus de sûreté que dans aucun tems depuis la
guerre actuelle ; il eſt protégé par les forces que
la France a dans ces mers. Les flottes Américaines
vont librement , & les corſaires Anglois , chaflés
détruits par ceux de Philadelphie , n'ofent plus ſe
montrer, Il paſſoit pour certain , à Baltimore , que
les Eſpagnols s'éteient emparés de Pensacola , &
qu'un armement , parti de la Havane , avoit fain
voilé pour attaquer Saint-Augustin dans la Floride
Orientale .
11
Selon des lettres d'Amſterdam on y avoit
reçu à la fin du mois dernier la nouvelle que
M. deGuichen avoit rencontré la flotte de la
Jamaïque , dont il avoit pris 34 navires &
coulé bas un vaiſſeau de guerre qui la convoyoit.
Les lettres de Hollande du ir par
loient encore de cette priſe ; la Cour n'en a
reçu aucune nouvelle .
Un petit bâtiment , arrivé à Lisbonne , a
vu M. de Guichen à so lieues à l'Oueſt des
Canariesle 24 de Février , naviguant par un
fort beau tems , d'après ce rapport , on ne
doute pas que ce Chef-d'Eſcadre n'ait touché
à la Martinique le 18 ou le 20 du mois
dernier.; & les nouvelles que nous devons
recevoir de ces parages ne peuvent qu'être
intéreſſantes : ſa ſupérioritéſera bien décidée
à fon arrivée ,& les 4 vaiſleaux qu'y conduit
l'Amiral Rodney ne ſuffiront pas pour la lui
ôter. Les vaiſſeaux de l'Amiral Parker quoi
qu'on en diſe , doivent n'être pas tous en
bon état , & s'il n'en a conduit que 9 après
:
h2
( 172 )
M. de la Mothe-Piquet , il faut que les autres
foient peu capables de ſervice. Ce n'eſt
pas avec vaiſſeaux qu'on peut ſe flatter
d'en intercepter 7 & de s'en emparer.
Le bon Citoyen qui aime ſa patrie , qui
ſuit les évènemens , qui les rapproche lesuns
des autres , & ne juge pas , comme on a la
manie de le faire trop ſouvent , d'après les
derniers , mérite des égards , & de n'être
accuſé ni de partialité , ni de voir mal , lorfqu'il
voit plus en beau que ceux qui trouvent
du plaiſir à ſe plaindre : on ne fauroit
lui faire un crime de chercher à les confoler;
le tableau ſuivant peut produire cet effet.
Les François ont perdu dans cette guerre ,
1º. Tous leurs Etabliſſemens dans les Indes
Orientales .
29. Les Iſſes de Saint-Pierre & de Miquelon , à
la côte de Terre-Neuve.
3°. L'Iſle de Sainte-Lucie , dans les Antilles.
Les Anglois ont perdu ,
1º. L'Amérique Septentrionale , au commerce
de laquelle ils employoient 800 vaiſſeaux.
2º. Le Sénégal , & leur commerce d'Afrique eſt
ruiné.
3º. Les Iſles de la Dominique , Saint-Vincent ,
la Grenade , les Grenadines , Saint- Martin & Saint-
Barthelemi.
4°. Leurs Etabliſſemens ſur le Miſſiſſipi.
5º. Le Commerce de la Méditerranée.
Ajoutez à tout cela l'accroiſſement immenſe de la
dette nationale , qui a été augmentée d'un milliard ,
la diminution journalière de toutes les productions
de la terre. 1
On apprend de Morlaix que quelques
hommes de l'équipage de la Charmante ont
( 173 )
:
réuſſi de ſe ſauver à la côte , ſur les débris
de cette frégate.
Le Terrible , écrit-on de Toulon , eſt
mâté depuis le 3 de ce mois ; tous les ouvriers
de la Ville font occupés à travailler aux boiſeries
intérieures : il ſera en état d'appareiller
dans le mois. Le Zèlé a paffé en rade le 3
le Marseillois , le Hardi , le Lion , le Sagittaire
& l'Expériment ne tarderont pas à le
fuivre. Le convoi pour le Levant , qu'on
attendoit de Marseille , entra en partie en
rade le même jour ; l'autre partie a relâché
aux Ifles d'Hières ; le tout ſera eſcorté par les
frégates la Mignone , la Précieuse & la Pleyade.
Ce convoi eſt compoſé de 40 voiles.
Lettre à l'Auteur de ce Journal.
Dans tous les Journaux , particulièrement confacrés
à la Littérature , on a fait , M. , une mention
honorable de la Deſcription de la Lorraine & du
Barrois , par M. Durival l'aîné ( 1 ) ; mais je n'ai pas
vuqu'on y ait aſſez inſiſté ſur l'utilité d'un pareil Ouvrage
pour les autres Provinces du Royaume. Cette
manière d'enviſager un livre étant de votre reffort ,
j'ai cru pouvoir vous engager à inférer dans votre
plus prochain Nº. , les Obſervations ſuivantes , qui
font d'un homme de Lettres très-connu & très - eftimé.
Vous les trouverez , M. , d'autant plus conformes
aux vuesqui me font defirer que vous les rendiez
publiques , qu'on y rend compte non- ſeulement du
dernier volume , qui vient de paroître, mais qu'on y
trace le plan entier de l'Ouvrage , aaffiin d'indiquer à
(1) Trois vol. in-4°. avec une Carte Géographique du
Pays, imprimés àNancy, chez la veuve Leclerc,&qui ſe
trouvent à Paris chezGogué & Née de la Rochelle , Libraires
, quai des Auguſtins.
h3
( 174 )
:
ceux qui , ſous la protection & l'encouragement du
Miniftere , s'occuperoient d'autres Deſcriptions pareilles
,la route qu'ils auroient à ſuivre pour les rendie
complettement utiles.
>>On ſe rappelle qu'en 1697 , Louis XIV demanda
-des Mémoires aux Intendans des Provinces de ſon
Royaume, pour l'inſtruction de M. le Ducde Bourgogne
, pere de Louis XV. Ces Mémoires ne furent
pas faits avec le ſoin & l'exactitude que demandoit
une opération de cette nature. Les lieux ne furent
point exactement reconnus , des noms furent altérés ,
les diſtances ſouvent mal meſurées &c. Cependant
ces Mémoires imparfaits furent imprimés : c'eſt
l'état de la France du Comte de Boulainvilliers . Il
feroit à defirer que le Ministère recommençât cetre
opération manquée. Il en chargeroit des perſonnes
dontl'intelligence, le zèle& l'activité lui répondroient
du ſuccès. Ladeſcription de la Lorraine & du Barrois ,
parM. Durival l'aîné , eſtdigne de ſervir de modèle
Hiftorique , Phyſique , Géographique & Politique;
elle comprend tous les objets ; & finous avions des
deſcriptions auffi bien faites des autres Provinces de
France , on pourroit preſque aſſurer qu'il n'y auroit
Pas un point du Royaume qui ne fut connu fous tous
Tes rapports 4.
>> Le tomepremier commence par une introduction
hiſtorique : c'eſt une notice abrégée ,mais complette,
de tous les Ducs de Lorraine &de Bar depuis Gerard
d'Alface , premier Duc Héréditaire & arrière petitfils
d'Eberard III , Chef de l'Auguſte Maiſon de
Lorraine, fi féconde en Héros & en grands hommes ,
juſqu'à Stanislas, Prince ſi célèbre dans l'Europe par
ſes malheurs , ſa conſtance& fa bienfaiſance. Cette
introduction eſt ſuivie de la Géographie du pays &
-contientfa diviſion, ſes avantagesnaturels , les différentes
productions du ſol , leclimat , la température ,
les habitans de toutes les claſſes , leurs Moeurs , la
Religion, les Diocèſes , les Loix , la Juſtice , le
.
( 175 )
Gouvernement , l'Adminiſtration , les Sciences , les
Arts , les Métiers , &c. &c. « .
>>>Le tome ſecond nous préſente la Lorraine & le
Barrois diviſés en Bailliages Royaux : l'Auteur y indique
la ſituation& l'étendue de chaque Bailliage , le
Diocèſe auquel il appartient , les coutumes qui le
régiſſent & les meſures qui y font en uſage ; la nature
&les productions du ſol ; les Villes , Bourgs , grands
Fiefs& autres lieux principaux & remarquables. Leur.
deſcription amène naturellement des traits honorables
auxMaiſons illuſtres & aux Hommes célébres : traits
heureuſement ménagés pour corriger la ſéchereſſe de
laGéographie. On trouveà la fin de chaque Bailliage
la liſte par Communautés , des lieux qui ſont de la
Jurisdiction , avec la note des Villages cédés depuis
peu , & de ceux qui ont été donnés en échange «.
>>Le tome troiſième eſt une Table générale,
Alphabétique & Topographique de toutes les Villes ,
Bourgs , Villages , Hameaux , Cenfes , Ufines ,
Châteaux , Fiefs , Colléges , Abbayes , Rivières ,
principaux Ruiſſeaux , Etangs de la Lorraine & du
Barrois".
>> Cet expoſe ſuccint ſuffit pour faire juger de
l'utilité de cette deſcription qui mérite autant d'éloges
qu'elle eſt riche en détails & exacte juſques dans les
moindres objets. Si l'on fait attention combien il a
fallu recueillir de faits , de dates , de meſures
combien il a fallu prendre de renſeignemens , faire de
recherches & de vérifications , pour parvenir à completter
une Topographie auſſi détaillée , on ne ſera
plus étonné que M. Durival ait mis vingt ans à
perfectionner ſon ouvrage. Il l'avoit commencé par
une Table alphabétique des Villes , Bourgs , Villages ,
&c. , qu'il avoit faite dabord pour ſon uſage & qu'il
fit imprimer pour l'utilité des autres en 1748 , &
réimprimer en 1749 , avec une colonne des Juriſdictions
dont chaque lieu dépendoit. L'Edit de Juin de
1751 , ayant fupprimé ces Jurisdictions & créé de
h4
( 176 )
nouveaux Tribunaux , la diviſion civile ſe trouva
toute chargée & plus compliquée qu'auparavant.
M. Durival en place d'obſerver ces changemens ,
compoſa dans l'eſpace de deux ans , une deſcription
fous le titre de Mémoire fur la Lorraine & fur le
Barrois , fuivi de la Table Alphabétique & Topographique
des lieux , vol. in-4°. de plus de 600
pages , qui fut imprimé en 1753. C'étoit un eſſai
dont l'utilité fit defirer la perfection . La Table Alphabétique
fut réimprimée de nouveau en 1766 ; &
PAuteur y ajouta enſuite des ſupplémens qui con.
tenoient des corrections & des changemens relatifs
aux échanges de 1766 , 67 & 70. En 1774 , une
Introduction Historique annonça au Public que
M. Durival ne perdoit pas de vue la deſcription en
grand qu'il avoit annoncée dès 1760. Enfin le pays
paroiffant avoir acquis une forme ſtable , l'Hiſtorien
deſcripteur a repris la plume & ne l'a quittée qu'après
avoir completté ſon ouvrage. Vingt ans d'un travail
pénible& peu agréable, ſoutenu aveczèle& affiduité
font untitreà la reconnciſſance de la Province , qui
en recueille les fruits , & cet exemple nous fair
eſpérer que le Ministère trouvera des Gens de Lettres ,
qui animés du même eſprit , feront pour les autres
Provinces de France , ce que M. Durival a fait pour
la Lorraine & le Barrois , MM. Beguillet &
Courtépée , ont déja rendu , au moins en partie , ce
ſervice important à la Bourgogne : ce qu'ils ont
publié de leur deſcription , fait ſouhaiter de la voir
achevée «. (par M.R.) Jai l'honneur d'être , &c. L.A.
L'Académie des Sciences , Arts & Belles-
Lettres de Dijon , a élu à ſa rentrée publique
après les fêtes de Pâques , pour Académicien
Honoraire , M. de Saint-Auban , Lieutenant-
Général des Armées du Roi , Commandeur
de l'Ordre de Saint- Louis &c. On a vu dans
les Journaux & écrits périodiques pluſieurs
(177 )
extraits des différens Ouvrages Militaires de
-cet Officier-Général qui ont eu le fuffrage &
l'approbation des plus habiles gens de l'art ,
tant François qu'Etrangers , & des plus célèbres
Académies de l'Europe ; de tous ces
fuffrages , le plus honorable & le plus flatteur
, fans doute , pour M. de Saint- Auban ,
adû être celui du Roi de Pruſſe: juge auguſte
& folide apréciateur des talens Militaires ,
ce Souverain a montré à M. de Saint-Auban ,
par une lettre dont il l'a honoré le 2 Août
1779 , toute l'eſtime qu'il a pour lui ; quoiqu'elle
ait déja paru dans quelques Journaux,
nous n'héſitons point à la tranſcrire , nous
croyons faire plaifir à ceux de nos Lecteurs
qui ne la connoiffent point.
>>M. le Maréchal de Camp, de St-Auban( 1 ), le mérite
de vos ouvrages militaires eſt trop bien établi
>>pour douter de l'attention que j'apporterai à la lec-
>> ture desdeux nouveaux volumes que vous avez re-
>> mis auBarondes Gols ,&qui fontun chemin pour
>> me parvenir : je les attends avec impatience ,
»& je ſuis perfuadé qu'ils me fourniront de nou-
>> velles occafions d'admirer le génie & les con-
>> noiffances d'un Général qui a déjà tant de titres
>>>diftingués ; la manière dont vous me les offrez
>> par votre lettre du 2 Juillet dernier , ajoute en-
>> core à la reconnoiſſance que je vous ai de votre
>> attention , & je m'empreſſe à vous la donner à
>> connoître par écrit , en attendant une époque fa-
(1 ) Lorſque cette lettre a été adreſſée à M. de Saint-
Auban, il étoit Maréchal de Camp , & il a depuis
été fait Lieutenant-Général des armées duRoi.
hs
( 178 )
>>> vorable à vous la prouver par des effers. Di-
-> gne diſciple de Belidor , mon fuffrage ne vous
manquera jamais , vous pouvez bien plutôt y
>> compter avec autant d'affurance que fur les ſen-
>> timens de cette eſtime diftinguée , dont je vous
>> offris les prémices en 1741 ,& que je vous con-
>> ſerverai pour toute ma vie ; ſur ce je prie Dieu
>> qu'il vous ait , M. le Maréchal-de-Camp , de Saint-
>> Auban , en ſa ſainte & digne garde. Signé ,
FREDERIC .
>> Potsdam , le 3 Août 1779.
>> A l'ancien Maréchal-de-Camp & Chefde l'Artillerie
de Saint-Auban , à Paris « .
Cette lettre eſt lebrevet le plusauthentique
des talens Militaires de M. de Saint-Auban ,
celles que nous ſavons qu'il a reçues de la
Cour de Turin & du Roi de Sardaigne luimême
ſur les mêmes objets , font un tribut
d'eſtime non ſuſpect& impartial , qui montre
que les Puiſſances Etrangères ont de cet Officier-
Général l'opinion qu'on aen France d'un
Militaire qui a blanchi dans les camps &
vieilli ſous le harnois , & pendant la paix
dans l'application & l'étude du cabinet , il a
des droits légitimes à la reconnoiffance de
la Nation par les ſervices ſignalés qu'il eſt
connu qu'il lui a rendus pendant plus de so
ans , tant en guerre qu'en paix.
L'Edit qui ſupprime les Receveurs Généraux
des Finances , eſt à la Chambre des
Comptes , qui a nommé des Commiſſaires
pour l'examiner ; une nouvelle Adminiſtration,
compoſée de 12 perſonnes , fera ce ſervice.
Ces Régitſeurs Fourniront un million
( 179 )
de fonds , dont l'intérêt leur ſera payé à raiſon
des pour 100 , & leurs émolumens ſeront
de 25,000 liv. par an .
mille
Il paroît un Mémoire dans une affaire qui intéreffe
tous les Agens de Change. Le ſieur Sépolino ,
Génois , qui étoit fixé dans cette ville depuis quelque
tems ſous le titre de Banquier , chargea le 15
Juillet 1779 , un Agent de Change de lui prendre
au cours de la Place un bordereau de trente mille
francs en rentes viagères dans l'emprunt de 1778 ;
c'étoit le dernier jour où ce bordereau pouvoit être
converti en contrats , pour avoir la jouiſſance des
intérêts échus depuis plus de neuf mois. LL'' Agent de
Change remplit la miflion dont il eſt chargé , fait
porter le bordereau au Banquier avec ordre de
recevoir l'argent. Le Banquier déclare qu'il n'a point
reçu les fonds des commerçans , prie l'Agent de
Change de recevoir 10,250 liv. à compte , confent
qu'il remporte le bordereau , qu'il fafle lui- même
expédier les contrats , & les laiſſe pour ſa sûreté
imparfaits , c'est-à-dire fans fignature du Notaire
ni des parties , juſqu'au paiement total , & lui donne
une reconroiſſance qui conſtate qu'il ne lui a compté
que 10,250 liv.
Quelques jours après le Banquier diſparoît , fait
une banqueroute conſidérable : des Génois réclament
les rentes viagères , ſoutiennent qu'ils en ont fait
paſſer les fonds au Banquier fugitif , & demandent
que les contrats ſoient expédiés en leur nom au
préjudice du ſieur Guerdon qui , malgré la reconnoiffance
de Sepolino & ſon caractère d'Agent intermédiaire
a perdu au Châtelet. Il a interjetté
appel au Parlement de la Sentence qui le condamne .
>> S'il eſt de la grandeur du Gouvernement , dit
>>>M. de la Croix , ſon nouveau défenſeur , de ren-
>> dre également juſtice aux hommes qui ne vivent
>> pas ſous l'empire de ſes loix , & à ceux qui y font
h6
( 180 )
>>>foumis , au moins eſt- il de ſon équité de ne pas
>>>ſouffrir que ſes véritables ſujets ſoient traités plus
>>>rigoureuſement que des étrangers. Voilà cepen-
>>d>ant le fort qu'éprouveroit le ſieur Guerdon, fi la
>>Sentencedont ileſt Appellant étoit confirmée.
>>L'Agent de Change eſt un homme avoué pat
>> le Gouvernement, placé entre l'acquéreur & le
vendeur pour ſervir de voile aux ſpéculateurs ,
>>fa>ciliter les opérations de finance ,& entretenir le
>>cours des effets publics. Il doit être à couvert de
>tous riſques, puiſque les négociations qu'il fait ne
>>font pas pour ſon compte.
-
>> Le grand point , continue- t-il , dans les affaires ,
celui duquel dépend une déciſion équitable , c'eſt
>>d'y porter le coup d'oeil qui leur eſt propre.
>Comme elles ont ſouvent un caractère particulier ,
>>il ne faut pas les voir par les mêmes principes.
>>Q>uandon apporteradans les affaires de commerce
>>les mêmes vues que dans les affaires de finances ,
dans les affaires d'honneur les mêmes maximes
>>que dans les obligations juridiques , on riſquera de
tout confondre& de mal juger “.
Ces diſtinctions eſſentielles exigent , comme on
le voit , de la part de ceux qui exercent la justice ,
pour être ſaiſies , autant de juſteſſe dans l'eſprit que
d'équité dans l'ame.
L'Abbé Defmarets , ancien Confefleur de
Louis XV , vient de mourir âgé de 79 ans ,
àArras , où il n'avoit rien perdu pendant un
ſéjour de 16 ans de la conſidération qu'il
avoit obtenue à la Cour.
Anne Daudier , veuve de François Billet ,
eſt morte le 15 Janvier dernier à Château-
Gontier dans le Maine , âgée de 100 ans & 3
mois , ayant confervé fa raiſon & ſa ſanté
juſqu'au dernier moment.
( 181 )
Pierre - Charles Félix , Chevalier , Confeiller
d'Etat , Contrôleur-Général de la Maiſon
du Roi , premier Secrétaire des Commandemens
du Grand- Maître de France , eſt
mort ici le 21 du mois dernier , âgé de 77
ans.
Les numéros fortis au tirage de la Loterie
Royale de France ſont : 1,58,48,88
& 30.
Il y a eu certainement de l'exagération ſur le
nombre de ſcélérats empoiſonneurs avec du tabac
ou des liqueurs aſſoupiſſantes , mais cette déteſtable
invention faiſoit trop de progrès pour que le Gouvernement
n'ait pas cherché à en arrêter le cours.
Une Déclaration du Roi du 14 Mars contre les
Empoisonneurs , porte que quoique les exemples
juſtement ſévères ordonnés contre pluſieurs conpables
par différens Arrêts de ſon Parlement , lui
donnent lieu de penſer qu'ils auront arrêté le cours
d'un tel crime , S. M. a néanmoins voulu manifefter
dans toute l'étendue de ſa domination , la ferme
réſolution où Elle eſt de faire exécuter la rigueur
des loix contre tous ceux qui ſe ſerviront de vénéfices
, de poiſons , ou d'aucunes plantes vénéneuſes ,
ſous quelque dénomination qu'elles ſoient connues ,
ſoit que la mort s'en ſoit enſuivie , ou non ; en
conféquence ordonne que l'Edit de Juillet 1682 ,
ſera exécuté dans toutes ſes diſpoſitions , notamment
l'Article VI : il eſt ainſi conçu. >>Seront réputés au
nombre des poiſons , non-ſeulement ceux qui peuvent
cauſer une mort prompte & violente , mais
auſſi ceux qui altèrent la ſanté , cauſent des maladies
, ſoit que leſdits poiſons foient fimples , ou
compoſés , & faits de la main de l'Artiſte ; & en
conféquence défendons à toutes ſortes de perſonnes ,
à peine de la vie , même aux Médecins , Apothicaires
( 182 )
& Chirurgiens , à peine de punition corporelle ,
d'avoir & de garder de tels poiſons ſimples ou
préparés , qui , retenant toujours leur qualité de
venin , & n'entrant en aucune compoſition ordinaire
, ne peuvent ſervir qu'à nuire ,& font de leur
nature pernicieux & inutiles : cet Edit de 1682 ,
eft attaché à la Déclaration .
,
On defireroit ſavoir la demeure actuelle de Demoiſelle
Urfule - Marie Gabrielle de Reuſſe , qui
demeuroit , en 1755 , à Loches , Paroiſſe de Loches ,
près la Ville de Loches , en Tourraine ; à Paris en
1757 , & à Tours en 1758 , & en cas de décès ,
quels ſont ſes héritiers ; on a à leur communiquer
quelque choſe d'intéreſſant. S'adreſſer à M. Pottier ,
Avocaten Parlement , à Loches , en Touraine .
:
Le ſieur Claude Rivey , originaire de Paris , &
Fabriquant à Lyon eut le 13 du mois dernier ,
l'honneur de préfenter au Roi la gravure du nouveau
métier qu'il a inventé pour la fabrication des
étoffes brochées du grand genre & autrement. Il
réſulte de ce métier qui a été examiné par MM. Jes
Intendans du commerce & approuvé par MM de
l'Académie des Sciences & par les fabriquans même
en ce genre , en préſence de M.le Noir , Lieutenant
Général de Police , que l'ouvrier ne ſera pas expofé
àſebleſſer comme avec les anciens , & qu'étant à
l'abri de e tromper de pédales , il ne ſe trouvera
pas la moindre défectuoſité dans les étoffes , &
outre que l'ouvrier pouvant ſe paſſer d'un tireur de
cordes , puiſqu'il travaillera ſeul , il pourra donner
ſon étoffe au terme fixé par ſon commettant. Ces
avantages qui ſont incontestablement de la plus
grande importance , ſont dus à deux objets de méchanique
qui font démontrés très-évidemment dans
le Tableau énoncé ci - deſſus,
(183 )
De BRUXELLES , le 18 Avril.
: Le Mémoire préſenté aux Etats- Généraux
par le Prince de Gallitzin , Envoyé extraordinaire
de l'Impératrice de Ruſſie , eft conçu
+
:
en ces termes .
HAUTS ET PUISSANS SEIGNEURS.
>> Le ſouſſigné, Envoyé Extraordinaire de S. M.
l'Impératrice de toutes les Ruffies , a l'honneur de
vous communiquer ici une copie de la Déclaration
que l'Impératrice , ſa Souveraine , a faite aux Puiffances
actuellement en guerre. V. H. P. peuvent
regarder cette communication comme une marque
particulière de l'attention de l'Impératrice pour la
République , également intéreſſée aux raiſons qui
ont donné lieu à cette Déclaration. Il a de plus
ordre de leur déclarer au nom de S. M. I. , qu'autant
que d'une part elle defire de maintenir pendant
la préſente guerre , la neutralité la plus ſtricte
, autant elle ſoutiendra , par les moyens les plus
efficaces , Thonneur du pavillon Ruffe & la fûreté
du commerce & de la navigation de ſes ſujets,
&ne ſouffrira point qu'il leur ſoit porté atteinte
de la part d'aucune Puiſſance belligérante. Que
pour éviter en cette occaſion tout méſentendu ou
interprétation fauſſe , elle a cru devoir ſpécifier dans
ſa Déclaration les bornes d'un commerce libre &
de ce qu'on appelle contrebande. Que fi la définition
de la première est fondée ſur les notions les
plus fimples , les plus claires & les plus déterminées
par le droit naturel , celle de la dernière eft priſe
par elle littéralement du traité de commerce de
la Ruffie avec la Grande Bretagne. Que par- là elle
prouve incontestablement ſa bonne foi & fon impartialité
envers l'une ou l'autre Partie. Qu'elle croit
par conséquent devoir s'attendre que les autres
( 184 )
Puiſſances commerçantes feront empreſſées d'accéder
à ſa façon de penſer relativement à la neutralité.
D'après ces vues , S. M. I. a chargé le Souffigné
d'inviter V. H. P. à faire cauſe commune avec elle ,
en tant que cette union pourra ſervir à protéger le
commerce & la navigation , en obſervant en même
tems la plus exacte neutralité , &de leur communiquer
les meſures qu'elle a priſes en conféquence.
Pareille invitation adéja été faite aux Cours de
Coppenhague , de Stockholm &de Lisbonne , afin
que par les ſoins communs de toutes les Puiſſances
maritimes neutres , on pût établir & légaliſer en
faveur de la navigation commerçante des Nations
neutres , un ſyſtême naturel & fondé ſur la justice ,
& qui par ſon avantage réel , ſervît de règle aux
fiècles à venir.
Le ſouſſigné ne doute point que V. H. P. ne
prennent en conſidération l'invitation de S. M. Ι ,
&n'y concourent en faiſant ſans délai une Déclaration
aux Puiſſances belligérantes , fondée ſur les
mêmes principes que celle de l'Impératrice ſa Souveraine,
en s'expliquant en même-tems , au ſujet
de la protection de leur commerce , de la navigation&
de la nature de la contrebande , conformé
ment aux termes de leurs traités particuliers avec
les autres Nations.
Au ſurplus , le Souſſigné a l'honneur d'affurer
V. H. P. que fi , pour établir ſolidement un ſyſtême
auſſi glorieux qu'avantageux au bien de la navigation
générale , elles vouloient entamer une nouvelle
négociation avec les Puiſſances neutres fufmentionnées
, afin d'établir une convention particulière
à ce ſujet , l'Impératrice ſa Souveraine ſera
prête à y intervenir.
( 185 )
V. H. P. ſentiront aisément la néceſſité d'accélérer
leurs réſolutions ſur des objets aufli importans
qu'avantageux à l'humanité en général. Le Souffigné
les prie en grace de vouloir bien le pourvoir d'une
prompte réponſe ".
Déclaration de l'Impératrice de toutes les Ruffies
aux Cours de Versailles , de Madrid &
Londres.
>> L'Impératrice de toutes les Ruſſies a fi bien
manifeſté les ſentimens de juſtice , d'équité & de
modération qui l'animent , & a donné des preuves
ſi évidentes , pendant le cours de la guerre qu'elle
avoit à ſoutenir contre la Porte Ottomane , des
égards qu'elle a pour les droits de la neutralité &
de la liberté du commerce général , qu'elle peut
s'en rapporter aux témoignages de toute l'Europe.
Cette conduire , ainſi que les principes d'impartialité
qu'elle a déployés pendant la guerre actuelle ,
ontdû lui inſpirer la juſte confiance , que ſes Sujets
jouiroient paiſiblement des fruits de leur induſtrie
& des avantages appartenans à toute Nation
neutre. L'expérience a cependant prouvé le
contraire : ni ces confidérations , ni ces égardsdûs
à ce que preſcrit le Droit des gens univerſel , n'ont
pu empêcher que les Sujets de S. M. I. n'aient été
ſouvent moleſtés dans leur navigation , & arrêtés
dans leurs opérations par celles des Puiſſances belligérantes.
Ces entraves miſes à la liberté du commerce
général , & de celui de la Ruſſie en particulier , ſont
de nature à exciter l'attention des Souverains & de
toutes les Nations neutres. L'Impératrice voit réſulter
pour elle l'obligation de s'en affranchir par
tous les moyens compatibles avec ſa dignité &
le bien- être de ſes Sujets ; mais avant d'en venir
à l'effet & dans l'intention fincère de prévenir de
nouvelles atteintes , elle a cru qu'il étoit de ſa
( 186 )
H
i
justice d'expoſer aux yeux de l'Europe , les principes
qu'elle va ſuivre & qui ſont propres à lever
tout mal- entendu & ce qui pourroitydonner lieu .
Elle le fait avec d'autant plus de confiance , qu'elle
trouve confignés ces principes dans le Droit primitif
des Peuples , que toute Nation eſt fondée àréclamer
, & que les Puiſſances belligérantes ne ſauroient
les invalider ſans violer les loix de la neutralité
& fans déſavoner les maximes qu'elles ont
adoptées nommément dans différens traités & engagemens
publics.
Ils ſe réduiſent aux points ſuivans :
1. Que les vaiſſeaux neutres puiſſent négocier
librement de port en port & ſur les côtes desNations
en guerre.
2 Que les effets appartenans aux Sujets deſdires
Puiffances en guerre , ſoient libres ſur les vaisseaux
neutres , à l'exception des marchandises de contrebande.
3. Que l'Impératrice ſe tient quant à l'affignation
de celles - ci , à ce qui eſt énoncé dans l'art,
ie & II de ſon Traité de commerce avec la
Grande-Bretagne , en étendant ſes obligations à
toutes les Puiffances en guerre.
4. Que pour déterminer ce qui caractériſe un
port bloqué , on n'accorde cette dénomination qu'à
celui où il y a par la diſpoſition de la Puiſſance
qui l'attaque avec des vaiſſeaux arrêtés & fuffilamment
proches , un danger évident d'entrer.
5. Que ces principes ſervent de règle dans les
procédures & les jugemens ſur la légalité des
priſes.
S. M. I. en les manifeſtant ne balance point de
déclarer que pour les maintenir , & afin de protéger
l'honneur de ſon pavillon , la ſûreté du commerce&
de la navigation de ſes ſujets contre qui
que ce foit , elle fait appareiller une partie confi.
dérablede ſes forces maritimes. Cette meſure n'in(
187 )
1
fuera cependant d'aucune manière ſur la ſtricte&
rigoureuſe neutralité qu'elle a ſaintement obſervée
&qu'elle obſervera tant qu'elle ne ſera provoquée
& forcée de ſortir des bornes de modération &
d'impartialité parfaite. Ce n'eſt que dans cette extrémité
que ſa flotte aura ordre de ſe porter partout
où l'honneur , l'intérêt & le beſoin l'appelleront.
En donnant cette afſurance formelle avec la franchiſe
propre à ſon caractère , l'Impératrice ne peut
que ſe promettre que les Puiſſances belligérantes ,
pénétrées des ſentimens de juſtice & d'équité dont
elle eſt animée , contribueront à l'accompliſſement
de ſes vues ſalutaires , qui tendent fi manifeſtement
à l'utilité de toutes les Nations , à l'avantage même
de celles en guerre ; qu'en conféquence elles
muniront leurs Amirautés & Officiers commandans
, d'inſtructions analogues & conformes aux
principes ci-deſſus énoncés , puiſés dans le Code
primitif des Peuples & adoptés ſi ſouvent dans
leurs conventions «.
,
Les marchandiſes que l'on peut réputer de
contrebande , ſe réduisent à la poudre ,
boulets , canons , armes &c., & ne doivent
l'être qu'autant qu'elles ſont portées dans une
place actuellement affiégée ou bloquée. Il
paroît que l'Impératrice de Ruſſie eſt bien
éloignée de regarder le chanvre , le goudron ,
le bois de conſtruction , le fer &c. , comme
marchandiſes prohibées. Ce ſyſtême de neutralité
qu'on ſe propoſe d'aſſurer d'une manière
inviolable , & qui a ſa baſe dans
le Règlement publié par la France le 26
Juillet 1778 , ne ſera pas un des monumens
les moins glorieux du règne de Catherine
II. Il eſt digne d'elle ; elle n'a eu en
( 188)
vue que l'intérêt géneral de l'Europe pour
le préſent & l'avenir; le ſien n'y peut être
entré que pour peu de choſe , car elle eſt
celle des Puiſſances commerçantes qui en a
moins , puiſque le nombre des vaiſſeaux
qu'occupe ſon commerce ſur l'Océan , n'eſt
pas conſidérable. On ignore encore la réſolution
des Etats-Généraux; mais il eſt facile
de la prévoir , ainſi que la réponſe qu'ils feront
à laCour de Londres qui paroît ne s'être
pas attendue à la tournure que prendroit
cette grande affaire , puiſqu'elle n'a ni voulu
changer de conduite , ni ſentir que le defpotiſme
qu'elle exerçoit ſur les mers devoit
enfin révolter toutesles Nations ,& les porter
à ſe réunir pour le réprimer.
ré-
On affure que les Etats-Généraux ont
folu proviſionnellement qu'après avoir pris
leMémoire de l'Ambaſſadeur Ruſſe en conſidération
, les Députés des Provinces refpectives
en ont envoyé copie à leurs commettans
, en les priant de leur faire paſſer le
plutôt poſſible leurs inſtructions.
Les avis des Provinces ne feront certainement
pas partagés dans cette occafion. On
fait que le plus grand nombre , ſur les Mémoires
du Chevalier Yorke , a opiné pour
la neutralité & pour la protection du commerce.
La démarche de la Ruſſie ne peut que
les fortifier dans cette opinion,&décider les
Provinces qui avoient pu montrer de l'indéciſion.
( 189 )
On apprend de Madrid que la Cour publiera
inceſſamment un nouveau règlement
concernant la navigation des vaiſſeaux neutres
& particulièrement de ceux des Hollandois.
Ce règlement ſervira à conſtater par
ſes diſpoſitions l'équité de l'Eſpagne. On a
méconnu ſes ſentimens à cet égard , lorſqu'on
adit dans quelques feuilles publiques, qu'elle
avoit déclaré que ſi les Provinces-Unies ſouffroient
que les Anglois ne reſpectaſſent pas.
leur pavillon , elle n'auroit à ſon tour aucun
égard pour elles. On fait qu'au contraire ,
lorſque le Roi d'Eſpagne fut informé qu'il
devoit paſſer une eſcadre Hollandoiſe dans
la Méditerranée , il fit expédier au Commandant
de ſes forces dans le détroit , l'ordre
le plus exprès & le plus précis d'avoir de
juſtes égards pour l'eſcadre Hollandoiſe , en
ſignifiant ſeulement à celui qui la commanderoit
de tâcher de faire rafer à ſon convoi .
les côtes d'Afrique autant qu'il ſeroit poſſible
, afin qu'on ne pût pas confondre les
bâtimens qui le compoſoient avec pluſieurs
autres qui tâchoient d'introduire des ſecours
dans la place bloquée de Gibraltar.
On fait en Hollande toutes les diſpoſitions
néceſſaires pour armer les vaiſſeaux qui
doivent protéger le commerce de la République.
Le Magiſtrat de Dordrecht a fait notifier
à tous les habitans de cette ville & de fa
jurisdiction , que ceux qui voudroient prondre
ſervice pour l'année courante en qualité
( 190 )
de matelots ou fſoldats , fur les vailleaux de
guerre , pourront recevoir chez le Tréforier
une ſomme de 10 florins , outre la prime
accordée.
On mande de Londres que les propriétaires
des actions de la Compagnie des Indes
ſont déterminés à faire fortir de leur direction
le Chevalier George Wombwell ; le
Lord Sandwich , auquel il eſt entièrement
dévoué , fait les plus grands efforts pour le
maintenir dans ſa place. Les Agens de la
Tréſorerie ne s'occupent pas moins à le faire
conſerver; mais il y a grande apparence que
les propriétaires qui , dans les dernières négociations
avec le Lord North , n'ont pas cu
àſe louer de ce Miniſtre &de ſes adherans ,
défendront autant qu'ils le pourront leur
indépendance & leur liberté dans les élections
des perſonnes attachées à leur adminiſtration.
Le bruit ſe répand qu'un courier extraordinaire.
arrivé de Breſt , a apporté la nouvelle que le vailſeau
de guerre Eſpagnol le Saint-Jofeph , de 70
canons , & une frégate de la même Nation , fortis
du port par un mauvais tems , ont péri entre
Bapaume & le Conquêt, & qu'on eſpéroit ſauverla
plus grande partie des équipages. Si ce bruit eft
fondé , & on eſpère qu'il ne l'eſt pas , ce ſeroit le
dixieme vaiſſeau que les Eſpagnols auroient perdu
depuis le commencement des hoftilités ; cinq pris
par Rodney ; un qui ſauta en l'air ; le Poderoso .
qui coula bas en pleine mer ; deux fracaflés par la
tempête dans la Baye de Cadix peu de jours après
lecombatde Rodney ; & ce dernier.
( 191 )
コー
Ón diſoit qu'on alloit vendre la Baſtille à une Com
pagnie qui en offroit trois millions, & qui auroit bâti
fur l'emplacement , ſelon les plans qu'on lui auroit
fournis ; on dit aujourd'hui que les offres out été
rejettées , & que ce Château ne ſera pas démoli «.
Selon le rapport d'un bâtiment venant de
la Manche , une frégate Angloiſe a été vue à
la hauteur d'Oucifant , coulant bas d'eau .
On eſtime qu'elle aura péri. 4 matelots de
cette frégate ſe ſont ſauvés , & on n'en a
pasd'autres nouvelles.
Les lettres de Cadix du 28 ne contiennent
rien de plus intéreſſant que les nouvelles
qu'on avoit reçues précédemment , finon
que des avis de Lisbonne ont confirmé que
l'Amiral Rodney a relâché à Madère , où il
a pris du vin & d'autres proviſions. Ainfi
M. de Guichen arrivera long-tems avant lui
aux Ifles du vent.
La lettre ſuivante ne peut qu'intéreſſernos
Lecteurs ; c'eſt une réponſe de M. le Comte
d'Estaing à un brave Officier qui lui avoit
demandé de l'emploi en qualité d'Officier
auxiliaire,
» Paris le 3 Avril 1780. La préférence ,
Monfieur , que vous avez donnée au ſervice
de mer , fur celui de terre , augmente à mes
yeux les droits que vous donnent ſur l'Etat&
furle peu que je puis , les ſervices diſtingués
de votre famille dans le régiment de laTourdu-
Pin. Votre zèle & l'expérience que vous
avez acquiſe dans les différentes campagnes
dont vous faites l'énumération , font bien
( 192 )
propres à inſpirer la confiance ; mais ſi quelque
choſe pouvoit la diminuer , ce ſeroit le
ſtyle trop flatteur. Les vrais marins n'aiment
pas les complimens , & quoique ſenſibles à
Phonneur , ils ne ſont ni prodigues , ni avides
de ces excès de louanges qui répugnent
toujours à la franchiſe de leur caractère. Il y
a cependant dans votre lettre une vérité qui
m'eſt infiniment agréable ; c'eſt l'amitié que
je fais & ferai toujours gloire d'avoir pour
MM. les Officiers auxiliaires. Ce ſeroit avec
le plus grand plaiſir que j'accepterois vos
offres ; mais il n'eſt pas probable que je fois
employé; je vous exhorte à ne pas perdre
un tems précieux à votre âge , & vous ferez
très bien de choiſir quelqu'un qui ſoit plus
en état de fatisfaire le deſir que vous avez
de ne pas reſter inutile. J'ai l'honneur
d'être , &c .
P. S. » Je vous ſupplie , Monfieur , de
ne m'appeller que Monfieur; ceux dont j'ai
Phonneur d'être le camarade , m'affligent
véritablement en proſtituant un titre que je
ne înérite pas ".
M. Gérard ci-devant Secrétaire du Con
ſeil d'Etat , & Miniſtre Plénipotentiaire
près les Etats-Unis de l'Amérique Septentrionale
, ayant obtenu des Lettres de Conſeiller
d'Etat , a prêté , le 18 de ce mois ,
le ferment accoutumé entre les mains de
M. le Garde des Sceaux.
1
0
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 29 AVRIL 1780 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
1 ÉPITRE
D'une Jeune Polonoiſe à une de ses
Concitoyennes ,fon amie , fur les dangers
de la Cour.
ΟΤΟΙ , qui de mon coeur es la chère moitié ,
Aimable & trop ſenſible Elvige ,
Écoute les conſeils de ma tendre amitié ;
Ce n'eſt point toi que l'on afflige ,
En te montrant la vérité;
Etje voudrois chaſſer le dangereux preſtige
Qu'à tes ſens éblouis offre la vanité.
Dans ces lieux féduiſans où règne le menfonge
Sous les dehors les plus flatteurs ,
Hélas ! je frémis quandje ſonge
Sam. 29 Avril 1780 . I
194
MERCURE
Aux périls imprévus qui menacent tes moeurs.
Combien d'écueils charmans , toujours couverts de
fleurs ,
Où la vertu vient faire enfin naufrage ,
Et ſe prépare , au déclin du bel âge ,
Ou des regrets , ou des malheurs !
Oui , jeune Elvige , l'innocence
Échoua cent fois à la Cour :
C'eſt-là que triomphe l'Amour
Sous le voile de la décence ;
C'eſt-là que le luxe impoſteur ,
De la mode inconſtante aſſurant la puiſſance,
Vient nous énerver l'ame & corrompre le coeur ;
C'eſt- là qu'une fauſſe opulence ,
Sous un perfide éclat , ſous des biens contrefaits ,
Maſquant l'orgueilleuſe indigence ,
Ote même à la bienfaiſance
Ces droits divins , ces plaiſirs ſi parfaits ,
Cette céleste jouiſſance ,
D'aider les malheureux par des ſecours ſecrets ;
Et c'eſt-là qu'une amante , enivrée à longs traits
Du poiſon de la flatterie ,
Inventa l'art de la coquetterie ,
Qui Aétrit la beauté ſans l'embellir jamais.
ELVIGE , ſouviens-toi qu'à ta naiſſante aurore
Ces guirlandes de fleurs te paroient mieux encore,
Sur ton beau ſein , dans tes flottans cheveux ,
Que ces atours ambitieux,
DE FRANCE.
195
Achetés à prix d'or aux rives de la Seine ,
Dont le peuple charmant , actif , ingénieux ,
Tient en jouant l'Univers à la chaîne ,
Et fait aux Nations adopter aujourd'hui
Tous ces riens fugitifs , aufli changeans que lui.
Aquoi te ſert encer cette pompe importune
Qui te fuit dans le char de l'aveugle fortune ,
T'immole à l'étiquette , & te livre à l'ennui ?
Vas , fuis de la grandeur la pénible impoſture ,
Et ces bruyans plaiſirs qui laiſſent dans le coeur
Un ennui dévorant, l'ennemi du bonheur ;
Le véritable eſt dans une ame pure ,
Sans préjugés , ſans vains defirs ,
Dont les Muſes font les plaiſirs ,
Dont l'innocence eſt la parure.
Ajamais transfuge des Cours ,
Il s'eſt fixé dans nos campagnes ,
Entre les Jeux , les Ris & les chaſtes Amours.
Là , ſes indulgentes compagnes
Sont la foi , la candeur , l'amitié ſans détours ,
La douce égalité , la tendre bienfaiſance ,
Et toutes les vertus qui filent ſes beaux jours ,
Que rend plus beaux encor la noble indépendance.
Hélas ! pour ne plus revenir ,
Tu ſais que la beauté fuit avec le bel âge.
En vain un art trompeur s'efforce à retenir
Ce dangereux & fragile avantage ;
Il paſſe ; c'eſt la fleur qu'un ſouffle peut flétrir ,
AV.
I j
دو MERCURE
Qu'un ſeul jour voit naître & mourir.
Mais les vertus font immortelles ,
Toujours jeunes & toujours belles :
De leur côté laiſſe pencher ton choix.
N'entends-tu pas les voeux de ces Vierges fidelles ?
Méconnois-tu leur éloquente voix ?
Dans leurs ſages leçons , toujours plus affermie ,
Viens les revoir , viens revoir ton amie:
Crains les piéges , fur-tout , de ce cruel Enfant,
Qui ſemble nous fourire , & bleſſe en careſſant.
Eſt-ce lui que l'on voit voltiger ſur tes traces ?
Hélas ! c'eſt un mortel plus dangereux encor ,
Il en a les attraits , le langage , les grâces ,
Il tromperoit Argus , il ſéduiroit Mentor :
Toujours brillant , toujours frivole ,
Captivant la Ville & la Cour ,
De cent beautés il eſt l'idole ,
Et les ſéduira tour-à-tour.
:
Il t'aime , chère Elvige , eh ! puis-je être tranquille?
Trop ſouvent notre ſexe eſt crédule& facile.
Mais je veux que ton coeur , conſtant dans la vertu ,
Même contre un defir n'ait jamais combattu;
Je veux que ces amans , orgueilleux & volages ,
Enchaînés à ton char , ſoupirent vainement :
Que tu t'amuſes ſeulement
De leurs préſomptueux hommages ;
Que tu ſaches enfin que leurs légers fermens ,
Prodigués à tes pieds par la folle eſpérance ,
DE FRANCE. 197
Sur les aîles de l'inconſtance
Seront emportés par les vents ;
Je veux .... Mais , réponds-moi , trop confiante Elvige,
Si tu voyois long-temps l'intéreſſant prodige
D'un Philoſophe , d'un Héros ,
En qui l'éclat du diadême
N'auroit rień ajouté à ſon charme ſuprême ,
Quele pouvoit d'accabler ſes rivaux....
Granidpar ſa fermeté, plus grand par ſa clémence ,
Si ce Roi Citoyen , des Citoyens l'amour ,
Etoit encor le plus beau de ſa Cour ;
Si ſon ame ſenſible adoroit la décence ,
-Et qu'il t'aimât , dis-moi , que ferois-tu
Pour garantir ton coeur & ſauver ta vertu ?
Dans notre ſexe en vain je cherche des modèles :
Bien rarement les Rois ont trouvé des cruelles .
Quel triomphe en effet de voir à nos genoux
Cent rivales qui voudroient être ,
Enblamant notre erreur , au même rang que nous !
Oui , le triomphe le plus doux ,
C'eſt de régner ſur notre maître.
Quedis -je? hélas ! ce bonheur éclatant ,
Si c'en eſt un , ne dure qu'un inſtant.
A peine heureux , tout amant eſt volage ;
Un amant Roi l'eſt encor davantage.
Que faire alors ? On offre à l'Éternel
Un coeur ufé que dédaigne un mortel.
Je le fais , tu diras : - « Votre amitié craintive
:
I nij
198 MERCURE
>> Prévoit des maux qui n'arriveront pas :
>> Aurois-je donc aſſez d'appas
Pour charmer, pour rendre captive
• Une ame indépendante , &de qui les vertus
> Doivent nous ramener ces temps où la justice
>> Rendit le monde heureux ſous le nomdeTitus ?
>> Titus idolâtré fit partir Bérénice...... i
Je t'entends: ton ſecret n'en eſt plus un pour moi.,
Ah ! ſauve, il en eſt temps , ta ſageſſe expirante;
Si le Titus Romain ſe ſoumit à la loi ,
Et s'il fit partir ſon amante ,
C'eſt qu'elle étoit moins jeune &moins belle que toi,
Explication de l'énigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
Le mot de l'énigme eft les Cartes ; celui
du Logogryphe eſt Cloche, où ſe trouvent
Écho, Loche, coche , choc, cole.
ÉNIGM E.
J'AI
'AI bien plus de dents qu'un Marſouin;
Aufſi j'en fais un autre uſage.
Souvent de moi l'on a beſoin;
Je ſers le fou comme le ſage.
Mais à la chaîne nuit & jour ,
Je ne marche point ſans tambour.
( Par M. F. , de Montferrand.).
DE FRANCE. 199
LOGOGRYPHE
UnDieu chez les Payens, maître de tous les Dieux
Un titre qu'à Socrate a décerné la Grèce ;
Un utile animal qu'on mépriſe en tous lieux ;
Un animal méchant qui plaît par ſon adreſſe ;
Ce qui peuple des cieux les demeures brillantes;
Un Saint dont nos aïeux ont écouté la voix ;
L'étoffe dont l'hiver pare nos élégantes ;
L'ornement faſtueux du trône de nos Rois ;
D'un peuple de muets la priſon tranſparente ;
D'induſtrieux palais élevés dans les airs ;
Ce qui ſoutient du lys la tête éblouiſſante ;
L'eſpoir du Négociant qui traverſe les mers ;
Ce qui du pot au lait reſte encore à Pérette ;
De la vive jeuneſſe un innocent plaiſir ;
Deux mutins qu'empriſonne une jeune fillette ,
Et même leur priſon que franchit le deſir :
Tels font , ami Lecteur , les différens objets
Qu'on trouve dans un nom que déjà la Victoire
A placé , pour jamais , au Temple de Mémoire :
Vous le devinerez ſi vous êtes François .
( Par un jeune François . ) (
I iv
200 MERCURE
:
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
MONDE PRIMITIF , analysé & comparé
avec le Monde Moderne , considéré dans
les origines Françoises ; ou Dictionnaire
Etymologique de la Langue Françoise,
parM. Court de Gebelin. Volume in 4
1778 .
JUSQUES ici , en parlant du cinquième &
du fixième Volume du Monde Primitif ,
nous n'en avons analyſé que les Diſcours
Préliminaires relatifs ,l'un aux origines Françoiſes
, &l'autre aux origines Latines ; mais
nous ne ſommes entrés dans aucun detail fur
le texte même de ces deux Volumes : nous
n'avons donné aucun exemple des Étymologies
qu'ils renferment , rien dit qui pût
faire connoître la marche que fuit M. de
G. & l'intérêt qu'on peut prendre à ſes origines.
Nous allonsy fuppléer, du moins pour
les origines Françoiſes. Celui - ci ſera ſans
doute d'autant mieux reçu du Public , que
depuis long-temps on deliroit , fur les Érymologies
Françoiſes , un Livre plus complet
que celui de Ménage.
Les Étymologies de M. de G. , différent
de toutes celles qu'on avoit vues juſqu'à préfent
, par leurs principes , par leur précifion
, par leur fimplicité , par leur utilité.
DE FRANCE. 201
Elles ne conſiſtent point à répéter ce qu'on
a dit , à diſcuter entre pluſieurs opinions
celle qu'on peut préférer , à ſe décider au
hafard. Il place tout de ſuite le mot dont il
veut donner l'étymologie , à côté de celui
dont il dérive .
Il poſe pour principe fondamental , qu'il
n'eſt aucun mot dans aucune langue qui
n'appartienne à une famille nombreuſe;
qu'ainſi l'art étymologique conſiſte ſimplement
à ramener un mot à ſa famille , parce
qu'auſſi- tôt que cette réunion eſt faite , on
apperçoit la raifon , l'origine de ce mot ,
qu'on reconnoît d'ailleurs très-sûrement la
famille & le primitif d'un mot par ſa
forme, & par ſa ſignification , d'autant plus
que ces familles ſont en ſi petit nombre ,
qu'il n'eſt preſque pas poffible de ſe méprendre
entre-elles: toutes font formées par
un monofyllabe primitif , d'où l'on voit
naître des dérivés & des compoſés plus ou
moins nombreux dans toutes les langues.
Quelquefois , à la vérité , il eſt des mots
qui ſemblent n'appartenir à aucune langue ,
à aucune famille; mais à l'aide d'un léger
changement l'Auteur rétablit ce mot dans
ſon état primitif, & fait diſparoître l'altération
qui empêchoit qu'on apperçût ſon
rapport avec la famille dont il dérive.
Si cette méthode a l'avantage d'abréger
prodigieuſement l'étude des langues en réduifant
leurs mots à un très-petit nombre
de claſſes , elle a encore un avantage non
Iv
202 MERCURE
moins précieux , celui de fatisfaire le jugement
& de flatter l'imagination par l'enchaînement
des idées qu'offre l'enſemble des
mots qui appartiennent a une même famille ,
&par le mélange agréable & pittoreſque
des fignifications phyſiques& figurées qu'elles
offrent continuellement , fur- tout par la
manière dont les ſens figurés & metaphyfiques
naiffent tous du ſens phyſique.
En effet , avant de déſigner les idees métaphyſiques
, on commença par nommer &
par claſſer les êtres phyſiques & les idées qui
en étoient la fuite ; & lorſqu'il fallut exprimer
les objets métaphyſiques , les idées
figurées , les êtres négatifs , on fut réduit à
reprendre les noms des objets phyſiques ,
des êtres exiftans , &d'y faire de legers changermens
pour les rendre propres à peindre
également , & les êtres métaphyſiques & la
non-exiſtence.
Ainſi les Dictionnaires Étymologiques de
M. de G. ne font pas ſeulement utiles à
ceux qui veulent étudier les mots , ils font
très-intéreſſans auſſi pour ceux qui aiment à
ſe rendre raiſon des choſes. On s'en affurera
aiſement par quelques exemples.
Valeur des Touches.
Dans le ſyſteme de M. de Gebelin , toutes
les conſonnes font ramenées à un petit nombre
de touches qui compofent l'inſtrument
vocal ; chacune d'elles rend un ſon foible
& un fon fort , d'où réſulte une ſérie de
DE FRANCE.
203
conſonnes foibles&de conſonnes fortes, qui
ont une valeur propre donnée par la Nature
, & à laquelle les hommes ont été
obligés de s'aſſujetir , lorſqu'ils ont voulu
employer ces touches pour exprimer leurs
idées. Avec ce principe l'Auteur rend raiſon
du plus grand nombre des mots d'une langue
quelconque.
LA TOUCHE DENTALE a un caractère qui
lui eſt propre , qu'elle ne partage avec aucune
autre. C'eſt d'avoir un ſon ferme , fonore,
étendu , élevé: aufli tous les mots primitifs
en T, qui eſt la conſonne forte de
cette touche , font relatifs à ces propriétés.
Ils déſignent , 1º . l'étendue , l'élévation ;
2. l'abri , la protection , au phyſique & au
figuré , effets des objets élevés ; 3. l'action
de lever , d'élever , de porter ; 4°. celle de
fupporter dans tous les ſens , &c. De-là une
multitude de familles , toutes liées par un
fonds commun de forme & d'idée , toutes
diſtinctes par des modifications particulières
; c'eſt ainſi que table , tableau , tablette
déſignent des objets étendus , faits pour
porter. Tapir,se tapir , ſont relatifs à l'idée
de cacher , de couvrir.
Тот , tectum ; TUILE , tegula ; étage
zoque , & c. Archi-tecture ,& c . Etoffe , stuf,
texo , faire des étoffes. Tiffu , Tifferand ,
texte , contexture , &c. font relatifs à l'idée
de mettre à couvert. Tillac , talon , talent
&c. le font aux idées d'élévation , de fupport.
Tolérer , à l'idée de ſupporter .
I vj
204 MERCURE
Tanière , tente , tonne, tonneau , tine,
tunique , &c. objets qui ont une grande capacire
pour contenir , pour renfermer , &c.
Tenuite , extenzer , tendre , &c. idees négatives,
ou qui expriment une moindre force,
moins de fubitance.
Mctaltéré qui appartient à ces Familles.
TARTUFE, nom que Molière a rendu fi
celebre , & qui deſigne un impoſteur , un
fourbe, est un mot qui appartient aux familes
dont nous venons de parler. Remontons
pour cet effet au Latin. TUBER deſigna
dans cette langue une boffe , une tumeur ;
&de plus , une trufe , parce que cette racine
eſt remplie de tubercules , de petites
beffes. Le mot tuber ſe prononça tubre ,
tuvre , tufre , & par la tranſpoſition trèscommune
de l'r, il forme le François trufe ,
qu'on ne croiroit pas tenir à tuber. Les Italiens
, de leur côté , faiſant diſparoître l'r
du mot tufre, tufro , en firent tufo. La trufe
eſt noire , on l'appela donc auli ater-tufo ,
puis ter-tufo, tar-tufo , c'est-à-dire , la racine
noire à boſſes: nos pères en firent tartufle ,
mot employé dans la traduction de Platine
imprimée à Paris en 1505 , & qui ne fignifioit
autre choſe qu'une trufe ; mais cette
racine eſt profondement cachée , difficile à
découvrir : de-là le fens figuré & le nom de
tartufe.
TYRAN , qui nous vient des Grecs , fignifoit
chez eux , dans l'origine , un Roi ; mais
DE FRANCE.
205
:
1
les Rois de ce temps- là n'étoient que les
Chefs d'une ville . Ce mot s'écrivoit turan ,
comme tyran ; mais c'eſt un dérivé du primitif
tyr, tur , tour, une tour , un château.
Tyran étoit mot à mot le Seigneur Chate
lain , le maître de la tour , de la citadelle.
C'eſt ainſi que Piſiſtrate, pour devenir Tyran
d'Athènes , n'eut qu'à ſe rendre maître de la
tour , de la citadelle ,Arcem Tyrannus occupat
Pisistratus , dit Phedre.
Expreſſions figurées.
Luxe , mot dont on a donné tant de définitions
, & qui tient au Latin luxus , ne pouvoit
être mieux choiſi ; il vient du primitif
lo , lw , luh , qui déſigna toujours élévation
, abondance , plénitude ; & au figuré ,
luxe.
De fuft , bâton , arme offensive , trait ,
vinrent :
Futaye, arbre de haute-futaye , m. à m.
haut , bien planté.
Futé, au phyfique pointu , bien apointé :
au fig. fin , rufe , qui a l'eſprit pénétrant.
A-fûter, au phyſique , rendre pointu.
Re-futer , au fig. repouffer un trait , une
objection , la réduire en pouſſière.
On peut voir dans ce genre les mots
Décider, col. 241. Calquer , 257. Difcerner
& difcret , 301. Conte , 323. Profcrire , 423 .
Joli 575. Ingénu , 590. Préliminaire , 637.
Précaire , 890. Quai , १०१ , comparé à Ef
quiver 426. Raison & Réel, 944 , &c.
206 MERCURE
:
Mots isolés en apparence,& qui appartiennent
à de nombreuſes familles.
GAUCHE, eſt un mot d'autant plus remarquable
, qu'il eſt iſolé dans notre langue ,
& qu'on ne le trouve dans aucune autre ,
ni chez les anciens , ni parmi nos voiſins,
&que fa famille ſe borne aux mots gaucher
& gauchir. Mais gauchir ſignifie ſedétourner;
dès-lors on retrouve la famille de ce
mot , famille très-nombreuſe , & d'après
laquelle ce mot est très-expreſſif. Gauchir eft
une altération du vieux François gaudir , qui
a la même ſignification , & qu'on peut voir
dans Ducange , Art. GAUDIOSÉ. Mais gaudir
n'eſt lui-même qu'une altération du vieux
vaudir, qui ſignifia exactement la même
choſe; & rien n'eſt plus commun en François
que le changement de v en g. Vaudir
n'étoit lui-même qu'une altérationde vauldir,
fe tourner , qui appartient à la même famille
que l'Italien volto , tourné , d'où nos
mots volte , volter , volte-face, ré-volte , &c.
Ainſi gauche appartient à une très-ancienne
famille , dont il ne s'étoit écarté que par des
changemens très-ordinaires dans la langue
Françoiſe. Se vautrer , anciennement se
voltrer eſt encore un mot qui appartient à
la même famille , & dont la lettre I a difparu.
Lenom dufanglier , en Italien zinghiale,
n'anul rapport en apparence à la nature de
l'animal qu'il déſigne ; mais qu'on rétabliſſe
DE FRANCE. 207
1
1
1
P'altération de l'ſou duz en d, on voit auffitôt
que ce nom vient des dents , ou defenfes
dont cet animal eft armé.
Chacun ſait que les noms des jours de la'
ſemaine viennent tous du Latin ; mais il en
eſt un qui ſe refuſe en apparence à toute
étymologie ; c'eſt le nom du DIMANCHE. IF
en vient cependant : on a dit Dimainge
Dimainche , Dominge : ce dernier eſt une
altération de Dominica dies , le jour du Seigneur.
On peut parcourir encore dans le même
genre les mots bizarre , bigarreau , caftilles
charivari , marguillier , mousquet , &c . &c .
Racines primitives. L'Auteur rétablit des
racines primitives dont on n'avoit aucune
idée ; on en a des exemples ſenſibles aux
mots califourchon , carnaval , carmin , chomer,
gueres, laquais.
Il montre dans le François des mots de
diverſes langues.
ALLEMANDS ou Theutons, tels que bouquin
, boulevard , ſcorbut , &c. ANGIOIS ,
boulingrin , piquenic , &c. ESPAGNOLS ,
l'hombre. ITALIENS , guillemets , arlequin ,
fvelte. ORIENTAUX , gaze , gueule ( couleur
du blafon ) hafard , labyrinthe , masque ,
finople,fimarre , thon , tirse , tulippe , zéro ,
Eft, Nord , Sud, &c.
On voit par cet Ouvrage que notre langue
eſt remplie de mots où le g a pris la place de
l'y ou w; l , celle del'h; I'm, celle de l'h,&
208 MERCURE
nombre d'autres changemens pareils ; que
diverſes conſonnes ſe ſont unies infenfiblement
à la tête des mots avec leſquels elles
n'avoient dans l'origine nul rapport , comme
il eſt arrivé à l'1 dans ceux-ci : laies , landit ,
lierre , loisir , laurier , &c.
Mots compofés de deux autres.
Une claſſe d'Étymologies brillantes , &
dont on ne ſe doutoit point , eſt celle des
mots à deux ſyllabes , dont chacune fut un
mot primitif. On en trouve un grand nombre
dans notre Auteur. On peut juger de
toutes par celles- ci.
NOMBRE , du Latin Numerus , prononcé
nom- re , puis nombre; mais le mot Latin eſt
compoſe de nu , no , connoiſſance , & de
mar , mer , portion , partie. La ſcience des
nombres n'eſt en effet autre choſe que la
connoiſſance des parties d'un tout. Si l'e de
numerus a diſparu dans nombre , il s'eft con.
ſervé dans numérateur , énumérer , &c .
MATHÉMATIQUES , eſt un mot formé par
la répétition du primitif math , grandeur ,
étendue , meſure , m. à m. meſure ou connoiffance
des grandeurs.
PALEFROI , d'où Palefrenier , & qui défigne
un cheval de bataille , ſe forma de pal,
grand , & de fred , vred , cheval.
Onomatopées.
A la tête de chaque lettre , M. de G.
réunit en un corps les mots qui en font for
DE FRANCE.
209
més par onomatopées. Par exemple , ſous
IO , ouais , ouf, ouailles , oule , orage ,
orfraye , oye . Sous l'R , rale , rainette , ris ,
rocouler , ronfler , roupiller , ronger , rugir ,
bruire. Sous le T , taffetas , tarin , tourde ,
tourterelle , tarare , tambour , tape , tauper ,
toupie , tac , toc , timbale , timpan , tinter ,
tintamare , le ton , détonner , toux , trembler
, tric- trac , trompe , trompette , &c .
Si on veut de plus fe former une idée de
l'effet que produiſent les familles de mots
que renferme ce volume , on peut parcourir
celle de al , bal , fal , mal , pal , deſignant
l'élévation ; ban , la ſupériorité , la prééminance
; bar , far , fer, l'action de porter , de
produire ; di , la lumière , le jour , mettre au
jour ; m, ma , mag , mar, la grandeur ; na ,
no, les fruits , les productions , la connoiffance
; ro , rai , re , le ſoleil , la vue , & une
multitude d'autres communes à toutes les
langues , dont on n'avoit aucune idée , &
qui rendent l'étude des Étymologies aufſi
agréable que facile.
Ce Volume du Monde Primitif doit
ajouter à la réputation que l'Auteur a déjà
ſi juſtement méritée par ſes recherches précédentes.
210 MERCURE
LESHommes illuftresdelaMarine Françoise,
leurs actions mémorables & leurs portraits;
par M. Graincourt , Peintre penſionnaire
de S. E. Monſeigneur le Cardinal de
Luynes ; ſe trouvent à Paris, chez l'Auteur,
rue de la Juſſienne ; Louis Jorry , Imprimeur-
Libraire , rue de la Huchette; Jean-
François Baſtien , Libraire , rue du Petit-
Lyon , Fauxbourg J. Germain .
CET Ouvrage ſe diſtribue par cahiers. Les
trois premiers qui paroiffent contiennent 96
pages d'impreſſion in-4º , ornés de 6 portraits.
L'Auteur ne paroît avoir adopté ni
plan ni méthode; le haſard ſemble préſider
à ſon travail. L'Introduction placée à la tête
du premier cahier , n'offre qu'un détail
aride & fuperficiel des manoeuvres de la
marine.
Les précis hiſtoriques ſur chaque homme
illuftre , prouvent que M. de Graincourt
poſsède beaucoup mieux l'art de deſſiner que
l'art d'écrire. Ses perſonnages , qui devroient
en quelque forte avoir la même ſaillie , le
même relief dans le diſcours que dans la
gravure , ſe trouvent confondus avec mille
autres objets qui les dérobent aux regards
du Lecteur. Il ſemble qu'on s'eſt borné à
tranſcrire des fragmens de différentes hiftoires
, dans leſquels ſe trouvent en ſous- ordre
les actions ou le nom des hommes que !
DE FRANCE 211
l'Auteur a choiſis pour ſes héros. Quand il
ceſſe de copier , fon ſtyle devient foible ,
incorrect , familier , quelquefois même
inintelligible.
Voilà ce que le bon goût réprouve dans
un Ouvrage , eftimable d'ailleurs à plus d'un
titre. Les portraits fidèles des Généraux qui
honorent la Marine Françoiſe , & le détail
d'un grand nombre de belles actions , plairont
ſans doute au Public , ajouteront ,
s'il eſt poſſible , à l'amour patriotique & à
la valeur guerrière de la Nation , dans un
tems où ſa gloire doit éclater ſur les mers ;
& l'on fera sûrement l'application heureuſe
de tant de noms célèbres , à des modèles
vivans , dignes émules des anciens défenſeurs
de la Patrie.
On ne verra point ſans admiration le
jeune Duc de Brézé paſſer rapidement d'un
grade à l'autre , &, devenu enfin général de
l'Armée Navale , commander la plus grande
Flotte que la France eût eue juſqu'alors ;
( en 1645 ) remporter deux victoires figna
lées dans l'eſpace de deux mois ; enchaîner
les ennemis dans leurs ports pendant une
année entière , par la ſeule terreur de fon
nom ; prendre enfuite pluſieurs forts pour
parvenir à Orbitello; ſe couvrir d'une nouvelle
gloire dans un combat ſanglant , &y
mourir âgé de 27 ans , au moment d'être
encore une fois vainqueur.
Le Portrait de François de Vendôme , Duc
212 MERCURE
de Beaufort , eſt le deuxième de ce Re
cueil.
ود
Ce Prince , Amiral de France , ſe mit en
mer en 1663 avec fix Vaiſſeaux ſeulement.
&fix Galères. Il n'a que des Matelots
» qui ont preſque oublié leur métier ; mais
>> le pliant à tout , par l'intelligence qu'il
>> acquit en peu de tems de la Marine , il
» va chercher les Corſaires d'Alger juſques
>> dans leurs ports; il prend plus de vingt
>> de leurs bâtimens qu'il coule à fond ,
ود & leur Amiral , amené dans nos ports ,
» met le comble à ſon triomphe. »
En 1664 , il prit Gigeri , fur la Côte
d'Afrique , & l'année ſuivante , il défit entièrement
l'Armée Navale des Algériens ,
à la hauteur de Tunis.
Le Duc de Beaufort fut tué au ſiége de
Candie. Déjà les François avoient forcé les
Infidèles à abandonner leurs retranchemens
&à chercher leur sûreté ſur des montagnes
voiſines ; mais le feu ayant pris à un magafin
de bombes & de grenades , l'explofion
remplit nos foldats de terreur ; ils crurent
être ſur un terrein miné , & prirent la
fuite. Les Turcs revinrent à la charge........
M. le Duc de Beaufort ſembloit être en
>> cent endroits différens ; il n'y avoit rien
* de dangereux pour lui....... Enfin , une
ور main inconnue lui tira de près un coup:
» de mouſquet qui le perca àjour , & qui,
» le mettant hors de combat , l'expoſa àla
1
DE FRANCE . 213
fureur des Barbares. Ils trempèrent à
» l'envi leurs mains dans le ſang de ce Prin-
» ce , & lui coupèrent la tête , qu'on porta
» quelque tems après en triomphe à Conf-
> tantinople. » ,
Le Duc de Beaufort étoit auſſi généreux
que vaillant ; & ſi ſes actions militaires
l'ont placé au rang de nos Grands -- Hommes
, ſa douceur & fon humanité doivent
-rendre ſa mémoire chère & précieuſe à
toutes les ames ſenſibles .
:
Le ſecond cahier de M. Graincourt renferme
les Portraits du Maréchal de Vivonne
& du Marquis du Queſne. Le préambule
hiſtorique & l'Abrégé de la vie de ce Maréchal
de France , préſentent des faits dignes
de paffer à la poſtérité.
Louis-Victor de Rochechouart , Duc de
Vivonne , &c. étoit neveu de la Marquiſe de
Monteſpan , fi connue par fon eſprit & fa
beauté. Il commença à porter les armes à
l'âge de 16 ans. En 1675 , il vainquit , avec
9Vaiſſeaux de Guerre , les Eſpagnols qui
lui étoient infiniment ſupérieurs en forces,
Le brave du Queſne fit paroître une valeur
étonnante dans ce combat , qui fut long &
meurtrier. La France n'y perdit que deux
cent Matelots ou Soldats.
:১ Le Duc de Vivonne entra le lendemain
dans Meſſine , où il fut proclamé Vice-
Roi-
1
:
Obligé de refter dans la Ville , en 1676,
214
MERCURE
pour contenir le peuple déjà mécontent de
ſes défenſeurs , il fit partir M. du Queſne,
qui battit une ſeconde fois la flotte Hol-
Handoiſe commandée par le fameux Amiral
Ruitter , unie à celle d'Eſpagne , 'près d'Agoufta,
dans le Golfe de Catane. Ruitter
reçut pluſieurs bleſſures dans ce combat ,
dont il mourut à Syracuſe , le 29 Avril
de la même année.
La victoire la plus glorieuſe au Maréchal
de Vivonne , & la plus complette qui
ait jamais été remportée ſur mer , eſt celle de
Palerme , du 2 Juin 1676. Les deux flottes
Hollandoiſe & Eſpagnole y furent entièrement
défaites , & après avoir perdu
ſept gros Vaiſſeaux de guerre , 1700 pièces
decanon ,&près de 5000 hommes, une partie
des ennemis alla échouer ſous Palerme ,
& l'autre chercha ſa sûreté dans ce port ,
où le feu acheva de conſumer ces malheureux
débris échappés à la valeur Françoiſe.
Le port même fut ravagé , & pluſieurs
édifices de Palerme furent ruinés par l'exploſion
des poudres. Cette victoire ne coûta
à la France que deux Enſeignes & très -peu
de Soldats.
Les Eſpagnols ne reparurent plus en mer
depuis cette défaite , & les Hollandois
ceſsèrent de s'oppoſer aux conquêtes du
Duc de Vivonne. Enfin , en 1678 , les uns
& les autres demandèrent la paix à Louis
Le-Grand.
DE FRANCE. 215
ود Dès qu'une fois , dit M. Graincourt ,
la Nation n'a plus rien à attendre des
» exploits d'un General , elle le juge com-
>> me s'il n'étoit déjà plus , & dès ce mo-
>> ment la poſtérité commence.
" M. le Maréchal de Vivonne fut dans
» ce cas , & jouit de ſon vivant de la
" haute réputation & de toute la gloire
» qu'il s'étoit acquiſe dans les brillantes
> expéditions dont nous venons de rendre
>> compte : de retour en France en 1678 ,
ود il ne quitta plus la Cour. »
Il eſt à remarquer qu'avant lui le grade de
Maréchal de France n'avoit été accordé à au
cun Général de mer.
Le Maréchal de Vivonne étoit un des
beaux-eſprits de la Cour ; il verſifioit agréablement
, & aimoit à dire des bons-mots,
Tout le monde connoît cette plaiſante apoftrophe
qu'il fit à ſon cheval au paſſage du
Rhin & au milieu du plus grand danger :
Jean - le- blanc , lui dit-il , ne souffre pas
qu'un Général de mer foit noyé dans l'eau
douce.
Pluſieurs anecdotes curieuſes embelliſſent
le Recueil de M. Graincourt , & le rendent
intéreſſant malgré les défauts dont
nous avons parlé. Nous ſouhaitons pour
ſa gloire , qu'il borne ſon travail à de ſimple
précis hiſtoriques , dans lesquels il fondra
tous les événemens de la vie de ſes
Hommes Illuftres : s'il ſuit cette méthode,
& fi d'ailleurs il s'applique à mettre plus
216 MERCURE
de clarté & de préciſion dans ſes récits ,
plus de force & de correction dans fon
ſtyle , il poura prétendre , avec raiſon , à
tous les fuffrages qui ſont dus aux produc .
tions agréables &utiles.
Les Portraits ſont d'une belle exécution:
le deſſin en eſt correct , & la gravure
agréable ; à la partie des cheveux près,
qui , pour nous ſervir du terme de l'art , eſt
un peu grife. Nous en exceptons néanmoins
le portrait du Duc de Beaufort , qui eft
exempt de ce défaut. Au ſurplus , ces Eftampes
font dignes de trouver place dans
les plus belles collections du même genre.
LES AMOURS , Élégies en trois Livres. A
Paris , chez la Veuve Ducheſne , Libraire ,
rue S, Jacques , au Temple du Goût,
DANS un temps où le néologiſme , l'afféterie
des expreſſions , le clinquant des idées ,
la fauſſe enluminure font i fort à la mode ,
& s'accréditent de plus enplus par la répuration
éphémère de quelques Écrivains foidiſans
gais , légers , jolis , où leurs nombreux
imitateurs ne travaillent qu'à ſe former un
je ne ſaís quel jargon précieux & coquet
qu'on appelle perfifflage , & à rimer faftidieuſement
le langage des couliffes ; dans
un temps où l'on ſubſtitue au naturel , au
fentiment , aux grâces , la manière , le petit
Seſprit , les faux agrémens ; combien tous
ceux qui aiment la belle poéſie , la poéfie
vraie ,
DE FRANCE. 217
vraie , naturelle , élégante , harmonieuſe ,
ne doivent- ils pas applaudir aux talens d'un
jeune Poëte qui , doué d'une imagination
nette & agréable , & nourri de la lecture de
Tibulle & d'Ovide , ſe montre digne , en
quelque forte , de les reſſuſciter dans notre
langue ; & , ce qui eſt remarquable , de qui
la diction , toujours poétique , toujours pittoreſque
, s'eſt conſervée pure , franche &
faine , au milieu de la contagion du mauvais
goût , du mauvais ſtyle , & du mauvais
exemple. Depuis long-temps il ne s'eft
rien fait dans le genre érotique de plus
agréable , de plus voluptueux & de plus
fpirituel. Nous en exceptons ſeulement
les poéfies de M. le Ch. de Parni , fi dignes
des éloges diftingués qu'elles obtinrent
dans la nouveauté. Il est bon d'oppofer
de tels exemples à ces Auteurs fans études &
fans idées , qui penſent qu'il n'y a qu'à écrire ,
perfuadés qu'ils feront toujours bien , pourvu
qu'ils faffent autrement que ceux qui ont
déjà bien fait , ſans ſonger que c'eſt-là le
principe de cette vague & rebutante uniformité
, qui rend ſi inſipides tant de productions
modernes en vers & en profe; &
que leur imagination revenant fans ceffe
fur le cercle étroit des mêmes idées , eſt
bientôt réduite à être la triſte copie d'ellemême.
Au reſte , nous ne donnons point
d'éloges à l'Auteur des nouvelles Élégies
pour diffimuler ſes négligences ou ſes imperfections.
Nous ferons vrais , & nous ne
Sam. 29 Avril 1780, K
218 MERCURE
craindrons ni de louer , ni même de blâmer.
La première Élégie eſt imitée d'Ovide. Voici
d'abord le Latin.
Armagravi numero violentaque bella parabam
Edere , materiâ conveniente modis.
Par erat inferior verfus : viſiſſe Cupido
Fertur , atque unumfubripuiſſe pedem.
Voyons maintenant le François.
Je chantois les combats : le Dieu de l'harmonie
Des Feux de Calliope échauffoit mon génie.
Côte-à-côte rangés , mes vers préſomptueux
Déployoient en deux temps fix piés majestueux.
De ces vers nombreux & fublimes
L'Amour ſe riant à l'écart ,
Sur mon papier mit la main au hafard ,
Retrancha quelques piés , brouilla toutes les rimes.
De ce déſordre heureux naquit un nouvel art,
Tous les juges éclairés&délicats qui liront
ces Élégies érotiques , conviendront qu'en
général le Poëte poſsède l'art de mettre
en oeuvre les endroits qu'il emprunte
d'Ovide, & plus ſouvent encore de Tibulle.
Mais il faut dire la vérité. Ici l'imitation
pouvoit être plus heureuſe. Ces vers ont le
défaut de rimer trop en épithètes , & n'ont
pas fur-tout l'admirable préciſion du Latin,
Ovide ne parle point d'Apollon ; & il y a
biendu goût à n'en rien dire dans cette rencontre.
D'ailleurs le Dieu de l'harmonie,
DE FRANCE
219
:
1
qui échauffe le génie des feux de Calliope ,
n'approche-t'il pas un peu trop du Phébus ?
Côte-à- côte rangés , eſt du ſtyle plus que
familier , & preſque bas. C'eſt une négliger.
ce impardonnable au commencement
d'un vers. Je n'ignore pas que M. de Voltaire
a employé avec ſuccès une expreſſion
preſque ſemblable , dans ſon Epître au Roi
de la Chine :
Ton peuple eſt-il ſoumis à cette loi fi dure,
Qui veut qu'avec fix pieds d'une égale meſure,
De deux Alexandrins côte-à-côte marchans ,
L'un ſerve pour la rime& l'autre pour le ſens ?
1
Mais plus l'expreſſion eſt heureuſement encadrée
dans cet endroit , plus il falloit ſe
garder de la déplacer, Sur deux lignes rangés
y pouvoit être ſubſtitué. Continuons.
Renonce , me dit- il , aux pénibles ouvrages :
Cadence des mètres plus courts ,
Jeune imprudent , fuis pour toujours
Cedoublemont , fi fertile en orages ,
Enfonce-toifous ces ombrages ,
Et chante les tendres amours.
:
Ici le jeune Poëte ne ſuit pas d'affez pres
fon modèle; & c'eſt un autre reproche que
nous avons à lui faire. Ce que dit l'Amour
eſt bien vague & bien rebattu , &le paroîtra
bien davantage ſi on le compare au Latin.
Voyez combien les idées d'Ovide font in
Kij
220 MERCURE
génieuſes , combien elles font neuves encore
après plus de dix-ſept cens ans.
Quis tibi , favepuer , dedit hoc in carminajuris?
Pieri dum vates non tua turbafumus.
Sunt tibi magna , puer , nimiumque potentia regna;
Cur opus affectas ambitioſe novum ?.
An, quodubique, tuum eft? TuafuntHeliconia Tempe?
Vix etiam Phabojam lyra tutaſua est?
Nec mihi materia eft numeris levioribus apta ,
Autpuer , aut longas compta puella comas.
Queſtus eram : pharetra cum protinus illefoluta
Legitin exitium ſpicula facta meum.
Limavitque genuſinuofum fortiter arcum ,
Quidque canas , vates , accipe , dixit , opus.
Voici comme on peut rendre à peu-près ,
finon le charme , du moins le ſens de ces
vers.
" Enfant terrible , quels droits as-tu ſur
>> l'art d'écrire ? Habitans de l'Hélicon ,
>> nous ne ſommes pas tes ſujets. Hélas ! ta
>> puiſſance ne s'étend déjà que trop loin ;
ود
ود
tu n'as que trop d'empire ſur les coeurs !
>> veux-tu tyranniſer encore l'eſprit ? N'est- il
rien dans l'Univers qui ne ſoit ton domaine
? Prétends - tu régner au Pinde
>> comme àPaphos ? Et la lyre d'Apollon , fi
>>tu le veux , fera-t'elle rébelle à ſes doigts ?
> Encore ſi quelque beauté m'étoit offerte
>> pour ſujet de mes vers ; mais nulle Amante
» aujourd'hui ne m'inſpire. Je me plaignois:
DE FRANCE. 221
ود
ود
foudain il détache ſon carquois ,y choiſit
le trait qui doit m'être fatal , courbe avec
effort ſur ſon genou fon arc flexible , &
» me perce le coeur. Bel eſprit , me dit- il ,
>> ne te plains plus ; mais écris ce que tu
fens. " ود
Nous invitons ſincèrement l'Auteur a retravailler
ſa Pièce ſur ces idées ; il eſt plus
capable qu'un autre de les faire valoir. Nous
ne ſommes entrés dans quelques détails critiques
fur cette première Élégie , que parce
qu'elle nous a paru inférieure à tout le reſte ,
& déparer , en quelque forte , le Recueil
qu'elle commence. Au furplus , la fin en eft
charmante; elle égale preſque le Latin.
Me miferum ! certas habuit puer illeſagittas :
Uror & in vacuo pectore regnat amor.
Je cède , Enfant terrible , àvotre ordre ſuprême.
Hélas ! d'un feu brûlant je me ſens confumer !
Mais de rigueurs n'allez pas vous armer ;
Faites que dès ce ſoir on m'aime ;
Ou, ſi c'eſt trop , du moins que l'on ſe laiſſe aimer.
Cette dernière penſée est encore imitée
d'un autre paffage d'Ovide ; l'Auteur , comme
on voit , a l'art de réunir ingénieuſement les
divers traits qu'il prend çà & là dans le
Poëte Latin , & d'en former un enſemble
qui lui appartient.
Rien de plus animé , de plus délicat que
la troiſième Elégie. Elle peut être regardée
comme l'élan rapide d'une ame voluptueuſe
Kijj
222 MERCURE
&paffionnée. Je vais en citer des fragmens.
Elle est à moi ! Divinités du Pinde *,
re
१९
De vos lauriers ceignez mon front vainqueur:
Elle eſt àmoi ! que les maîtres de l'Inde
1
Portent envie au maître de fon coeur.
1
Sous ſes rideaux j'ai ſurpris mon amante.
Quel fut mon trouble &mon raviſſement!
Elle dormoit , & ſa tête charmante
Surſes deux mains repoſoit mollement.
Pendant l'été vous,ſavez trop comment
Des feux d'amour le feu des nuits s'augmente
On cherche alors àreſpirer le frais :
La pudeur même , aux mouvemens difcrets ,
Entre deux draps s'agite, ſe tourmente ,
Et de leur voile affranchit ſes attraits.
A :
Etplus loin :
Ah! qu'as-tu fait , lui dis-je alors , mon ame ?
Je meurs d'amour ; cruelle , qu'as-tu fait ?
De tes beaux yeux , de ces yeux pleins de flame ,
Voilà pourtant l'inévitable effet !
Pourquoi poſer ta tête languiſſante
Contre ce coeur ému de tes accens ?
* Ite triumphales circum mea tempora lauri.
Vicimus, in nostro est ecce Corinna finu,
4
DE FRANCE. 223
Voilà de la Poéſie vraie & fentie. Ce n'eſt
point-là ce jargon myſtique & alembiqué
que Monteſquieu appelle le mensonge de
Amour. Malheur aux ames éteintes &
defféchées qui ne ſentiroient qu'à demi le
charme des vers ſuivans :
Oma chère Eucharis , les Dieux veillent ſur nous.
Ta beauté ſur la terre eſt leur plus digne ouvrage.
Songe , ſonge du moins à tromper les jaloux .
Il faut oſer : Vénus ſeconde le courage *.
Vénus inſtruit l'amante au milieu de la nuit ,
Adeſcendre en ſecret de ſa couche paiſible :
Vénus enſeigne encor l'art de poſer ſans bruit ,
Sur des parquets mouvans , un pié sûr & flexible.
Te ſouvient- il d'un ſoir , où dans des flots de vin
Tu pris Coin d'endormir ta vigilante eſcorte ?
La Déeſſe ſourit ; & fon pouvoir divin
Entr'ouvrit tout-à-coup un battant de la porte ,
Que ma juſte colère injurioit en vain.
Tu parus , Eucharis , le front couvert d'un voile ,
En ſimple jupon court , noué négligemment ;
Mais plus belle à mes yeux ſous la modeſte toile ,
Que ſous l'éclat trompeur du plus riche ornement.
* Tu quoque ne timidè cuſtodes , De'ia , falle.
Audendum eft. Fortes adjuvat ipsa Venus.
Illa docet furtim molli decedere lecto ,
Illapedem nullo ponere poſſeſono.
• •
Tibulle , Élég. , Liv. 1 .
Kiv
224
MERCURE
Tous ces détails font pleins de charme &
riches de Poéſie . On y voit une imagination
délicate , ornée de l'étude des Poëtes Latins.
Mais ſi l'Auteur profite ſouvent de leurs
idées , il ne les imite jamais ſervilement. Il
joint les richeſſes de ſon imagination aux richeſſes
antiques. Voici des vers , où ſans imiter
ni Tibulle , ni Ovide , il n'eſt inférieur ni
àl'un ni à l'autre.
O toît ruſtique & pauvre , attelier ſolitaire ,
Par les plus vils travaux long-temps déshonoré ,
Ade plus doux travaux aujourd'hui conſacré ,
Tu couvris nos plaiſirs des ombres du myſtère.
Eſt- il d'horribles lieux pour le coeur d'un amant ?
Le Lecteur partage l'illuſion du Poëte. On
voit qu'il n'a écrit que parce qu'il a ſenti.
Son eſprit part de l'ame. Sa penſée eft , ou
en fentiment ou en images qui , préſentées
fous les couleurs de la volupté , raviſſent à
la fois l'imagination , l'ame & les ſens ; mais
les grâces ne font pas les ſeuls caractères de
fa Poéfie . Sa touche eſt quelquefois ſavante
& énergique. Le tableau qu'il trace de la
moiffon , brille par une élégante correction .
Voyez-vous ces vieillards , ces filles , ces garçons ,
Tout ce peuple courbé qui s'empreſſe à l'ouvrage ,
Etdétonne gaîment de raſtiques chanfons :
Ils vont de rang en rang; ſous leur main diligente
DE FRANCE. 225
Déjà ces longs tuyaux , d'énormes grains chargés ,
Tombent ſur les fillons en faiſceaux partagés .
Le van chaſſe dans l'air une paille indigente.
La terre au loin gémit ſous l'effort des batteurs.
Vers le ſoir au château la troupe cantonnée ,
Se délafſfe en riant du poids de la journée ,
Et le plaiſir ſuccède à ces ſoins enchanteurs.
*Cette defcription , felon nous , peut être
miſe en parallèle avec les morceaux les plus
finis du Poëme des Saifons ; & rien ne peut
en faire mieux l'éloge. L'abondance & la
variété des matières qui entrent dans la compoſition
de ce Journal, ne nous permettent
pas d'offrir ànos Lecteurs d'autres citations.
Nous nous bornerons à dire , en finiffant ,
qu'il n'y a guères de pages dans ces trois
Livres des Amours, où l'on ne trouve ailément
des endroits auffi gracieux que ceux qu'on
vient de lire,&que nous avons pris au hafard.
L'Auteur eſt du très-petit nombre de ceux
qui parlent dans toute ſa pureté & avec fom
véritable accent , cette langue poétique que
tant de rimeurs corrompent en eſſayant de
la bégayer, &dont il y a fi peu de poffeffeurs
& fi peu de juges. Son ſtyle eſt plein d'images
& d'agrémens ; & l'on y remarque furtout
cette tournure de penſées vive, naturelle
& délicate , qui décèle à la fois l'homme
de plaifir & le Poëte. Quel eſt l'homme de
goût qui n'aimeroit pas mieux avoir fait ces
Pieces légères & érotiques , que tant d'ou
Kw
226 MERCURE
vrages médiocres de plus longue haleine ,
ou même que beaucoup de Tragédies , qui
ont eu le ſuccès éphémère de la nouveauté!
OBSERVATIONSfur Londres &ses environs
avecunPrécis de la Constitution de l'Angleterre
& defa décadence , par M. Lacombe
d'Avignon. Seconde Édition. Vol. in- 12.
Prix , 3 liv. broché. A Paris , au Palais
Royal.
L'AUTEUR , qui a paſſe pluſieurs années
en Angleterre , raſſemblé dans ce Livre un
grand nombre d'obſervations ſur les moeurs ,
les lois , les uſages , les arts , &c. Nous
rapporterons quelques paſſages pris au hafard
, ils en feront affez connoître le mérite.
Fauffe-Monnoie courante. " Malgré qu'on
pende fréquemment des Faux-Monnoyeurs,
les fauffes Guinées & demi-Guinées & les
Schellings font multipliés à un tel point ,
qu'on est obligé de les peſer. La plupart
des gens d'affaires ont un trebuchet en poche.
Dans les auberges & les autres endroits
publics, comme aux ſpectacles , on ne ſe
fait aucun fcrupule de donner des Schellings
faux, Les étrangers font les premiers dupés.
Les cochers de fiacres fur-tout font circuler
la Fauffe-Monnoie avec une adreſſe & une
effronterie qui étonnent, »
De la Nobleffe. « La Nobleſſe Angloiſe
eſt ſans contredit la plus inſtruite & la plus
DE FRANCE.
227
4
éclairée de toute l'Europe : c'eſt la ſeule qui
voyage par goût & par principes.
L'Anglois de qualité joue le magnifique
dans ſes voyages , économiſe chez lui ; mais
il eſt généreux & enthouſiaſte pour la gloire
& la proſpérité de ſa Patrie. ود
Des Modes. « Les Angloiſes outrent les
Modes de Paris juſqu'au ridicule. Leur
chapeau chargé de plumes & de pompons
, relève la beauté de leur teint , dont la
fraîcheur ſemble annoncer la ſanté. Le jeu de
ce chapeau , qui varie tous les jours , donne
un air animé qui n'eſt point naturel aux
Bretonnes. Toutes les couleurs leur conviennent
indiſtinctement , & elles les marient
avec art. Les Demoiselles de quatorze
à dix-huit ans s'étudient à ſe faire remarquer
par une taille mince , élégante. Elles
tourmentent la nature pour paroître plus
ſveltes. Cette mode barbare eſt pourtant
générale , & fait périr la plupart de ces
jeunes perſonnes lorſqu'elles deviennent
mères. >>
Des Patrouilles de nuit. " Londres eſt
gardé la nuit par plus de douze mille vieillards
, qui crient , d'heure en heure , le
tems qu'il fait. Ils portent un gros bâton ,
ou une pique. Ceux des fauxbourgs & des
environs ſont à préſent armés d'un moufquet.
Malgré ce nombre de patrouilleurs ,
on enfonce les portes , & l'on vole juſqu'aux
meubles , même en été , dans les rues un peu
écartées.>>
Kvj
228 MERCURE
Gouvernement de la Cité. " Le Lord Maire
eſt le premier Juge de Londres. Il eſt élu par
vingt-fix échevins , qui ſont eux-mêmes
élus par les Bourgeois. Le Lord-Maire tient
table ouverte. Il a une meute & chaſſe à
20 lieues à la ronde. Dans les cérémonies,
il fort en grand cortège ; il porte une robe
pourpre & une chaîne d'or.
Les deux Sherifs ſont des Magiſtrats qui
ont le droit de citer les Jurés , & par lefquels
ils font élus à la Saint-Jean.
Le Chamberland a le Tréfor de la Ville
fous ſa garde. Le grand Conſeil eſt compoſé
de 230 Bourgeois , qui repréſentent la
Cité en corps. Ce Conſeil , les Echevins
& le Maire font les Loix Municipales.
En Septembre 1776 , ces Meſſieurs firent
le coup de poing dans cette auguſte Aſſemblée.
Le Maire vit ce ſpectacle de ſangfroid.
Ce Corps eſt tout-à-fait dégénéré :
le Lord- Maire , autrefois ſi redoutable à
la Cour , ne ſera bientôt plus qu'un homme
de paille.>>
Du Charbon - de- Terre. " Plus de soo
Navires font employés journellement à l'approviſionnement
de Londres. Les poitrines
délicates fouffrent beaucoup de la fumée fulphureuſe
& grafſe qui ne peut s'élever audeffus
des cheminées que de douze à quinze
pieds. Elle retombe enfuite en bruine , falit
le linge , pénètre & noircit les Maiſons
&les meubles . Le Soleil perce rarement le
nuage noir qui couvre Londres depuis NoDE
FRANCE. 22
vembre juſqu'en Mars. Les Anglois d'une
fortune aifée ont donc raiſon de courir
à cheval juſqu'à vingt - cinq lieues à la
ronde. »
,
De la Triſteſſe naturelle. « On a remarqué
que le caractère des Anglois n'eſt devenu
triſte , mélancolique & taciturne
que depuis que le vin a été interdit au
peuple par fon extrême cherté. Henri V
défendit de boire du vin ſans eau , après
la Bataille d'Azincourt. Le ſuicide & la
confomption , fi communs de nos jours ,
fur-tout à Londres , n'étoient pas encore
connus du Peuple Anglois. »
Des Supplices. » La potence eſt le ſupplice
le plus ordinaire. Les voleurs de grand
chemin , les faux-monnoyeurs , les faufſaires
& les affafſins ſont pendus indiftinctement.
L'Anglois va au gibet avec indifférence.
Le 11 Décembre 1776 , huit criminels
furent pendus à la fois : aucun d'eux ,
jeunes ou vieux , ne témoigna le moindre
effroi. Ils conversèrent de fang - froid , à
haute voix , étant debout ſur la charrette,
la corde au cou , les mains jointes , pendant
une heure ; chantèrent enſuite tous
enſemble les prières avec fermeté. On
en voit ſouvent qui mangent des oranges
depuis la priſon juſqu'au gibet ; afſis
côte à côte , converfant, ſaluant leurs connoiffances
qui fuivent la charrette en
les exhortant amicalement à mourir avec
courage. »
د
230
MERCURE
SPECTACLES
.
ACADEMIE
ROYALE DE MUSIQUE.
LE Jeudi 13 Avril , on a remis Philemon
& Baucis , Ballet héroïque en un Acte ,
paroles de M.... Muſique de M. Goffec.
Cet Opéra , donné pour la première fois en 1775 , avoit eu un ſuccès médiocre ; il n'a pas éprouvé à ſa remiſe un fort plus heureux. Le Poëme eſt vuide d'intérêt & de ſituations ; la muſique , louable à beau- coup d'égards , vue comme compoſition. muſicale , ne mérite pas autant d'éloges comme compoſition dramatique. Elle a cela de particulier , qu'elle fixe d'abord avanta- geuſement l'attention du Spectateur ſur la première Scène de la Pièce , qui repréſente une Orgie , & que dans tout le cours de l'Acte on ne trouve rien d'auffi faillant que cette Scène ; ce qui , au Théâtre , eft un défaut très-condamnable
. La manière
dont l'Ouvrage eſt rendu choque d'ailleurs la vraiſemblance
. Tout le charme de la Fable de Philémon & Baucis conſiſte dans
l'âge de ces deux époux , qui , après avoir atteint le moment de la vieillefle , dans le voiſinage d'une ville où régnent la diffo- lution & la debauche , ſans s'écarter jamais
de la pratique des vertus, confervent encore,
DE FRANCE.
231
le defir d'être utiles , & d'exercer , autant
qu'il eft en eux , les devoirs de l'hoſpitalité.
M. Larrivée , dans le rôle de Philemon ,
Mile Levaſſeur , dans celui de Baucis ,
ne produifent point l'illuſion néceſſaire ;
le coftume d'une Duègne ne fauroit convenir
à la vieille épouſe du vieux Pafteur ,
que nous trouvons tout auffi mal coſtumé
avec un habit de jeune Berger. Ajoutons à
tout cela que l'habitude de chanter la haute
muſique , de jouer les rôles de grande expreſſion
, eſt vraiſemblablement nuiſible à
ceux qui exigent des fons plus doux & des
éclats moins vigoureux; car Mlle Levaffeur
n'a pas toujours chanté avec la jufteffe & le
goût qu'on a droit d'attendre à l'Opéra.
L'inondation laiſſe auffi beaucoup à defirer ;
dix ou douze rouleaux de gaze d'argent , qui
tournent par le moyen d'un cylindre , & qui
ne rempliffent que la moitié du Théâtre , ne
répondent pas à l'idée qu'on doit naturellement
s'en faire. Il faut encore remarquer
qu'il eſt ridicule de voir quelques Acteurs
paffer & repaffer avec précipitation fur la
partie de la Scène qui eſt abſolument à ſec ,
pour aller fe précipiter enſuite dans celle
qui eſt cenſée inondée. Tous ces petits
moyens , toutes ces fautes nous paroiffent
indignes d'un Théâtre comme celui de l'Académie
Royale de Muſique.
Le Ballet de Ninette a été revu avec plaiſir ;
l'Acte du bal eſt le plus agréable ; mais que
dire de la cavalcade du premier Acte : A PO
232
MERCURE
péra , la charge dont eſt revêtu Dom Japhet
d'Arménie ! Proh pudor !
Le Mardi 18 , on a ajouté à ce Ballet & à
l'Acte dont nous venons de parler , Bathile
& Chloé, Acte qui forme la première entrée
de l'Union de l'Amour & des Arts , Ballet
héroïque.
On ſe ſouvient du ſuccès qu'eut en
1773 cette première production de M.
Floquet. Théodore , remiſe l'année dernière ,
fut encore très-goûtée ; on n'a pas revu Bathile
ſans intérêt. On y trouve des morceaux
très-agréables ; il n'eſt pourtant pas vrai ,
comme on l'a dit quelque part , que cet
Acte ſoit le meilleur des trois qui compoſent
le Ballet. Les Muſiciens lui ont toujours préféré
Théodore , qui nous paroît effectivement
lui être très-ſupérieur.
Mlle Beaumeſnil avoit joué & chanté un
peu triſtement le rôle de Chloé à la première
repréſentation; elle s'eſt ranimée à la ſeconde,
& a mérité , par beaucoup d'intelligence &
d'ame , les applaudiſſemens qu'on lui a
donnés.
Qu'elle eſt agréable ! qu'elle eft flatteuſe la
voix de M. Legros , quand ce Chanteur dédaigne
les cris & les grands éclats ! elle a
enlevé tous les fuffrages ; & tous les Spectateurs
ſeſont réunis pour accorder à Bathile
le prix que Chloé lui deſtinoit.
1
!
1
DE FRANCE: 233
COMÉDIE ITALIENNE.
a LE Lundi 10 Avril, M. Démery débuté,
dans PEmploi des baffes-tailles , par le rôle
de Jacques , dans les Trois Fermiers ; le
Mercredi ſuivant , par celui du Déferteur.
C'eſt pour la ſeconde fois que cet Acteur
débute à Paris. Il avoit donné , lors de fon
premier début en 1775 , des eſpérances qu'il
n'a pas remplies , & que celui dont nous
rendons compte n'eſt pas propre à faire
renaître. Sa voix déſagréable dans les fons
aigus , n'eſt pas ferme dans les tons graves ;
elle a peu de flexibilité , & n'est pas toujours
très-juſte . Quant à ſon jeu , il annonce
peu d'intelligence , & fon défaut le plus
grand comme le plus difficile à vaincre , eſt
d'être froid & inanimé.
Le Vendredi 14 , Mde Verteuil , dont
nous avons annoncé la réception dans notre
dernier Nº. , a paru , pour la première
fois , dans le rôle de Silvia , du Jeu de l'Amour
& du Hafard.
Peu de Comédiens ont joui en Province
d'une auſſi grande célébrité que cette Actrice.
Ce qu'il y a de remarquable , c'eſt
que les deux débuts qu'elle a faits à la
Comédie Françoiſe ne lui ont point
été favorables , & que ſa réputation n'en
a point été altérée. Par-tout où elle s'eſt
préſentée , elle a ſu ſe faire des partiſans
234
MERCURE
enthouſiaſtes , & a rencontré des Cenſeurs
rigoureux. Nous n'en ſommes pas furpris.
Si Mde. Verteuil avoit fait un troifième
début au Theatre François , nous en
faifirions l'occafion pour examiner juſqu'à
quel point étoient fondés les critiques &
les éloges auxquels elle a donné lieu; mais
puiſqu'elle est fixée au Théâtre Italien ,
nous n'en parlerons que comme d'un ſujet
appartenant à ce Spectacle. Elle nous paroît
avoir ſaiſi le véritable eſprit de Marivaux.
Les Pièces de cet Auteur prennent ,
dans ſa manière de les jouer , un nouveau
degré d'intérêt. On doit fentir , d'après cette
remarque , qu'il eſt impoſſible de ne pas
lui reprocher de l'affectation & de la manière.
Nous ne parlerons pas de ſa voix ,
qui eſt un peu élevée , non plus que des
petits défauts de ſa prononciation. Nous
les avions apperçus en 1771 ; & puiſqu'elle
ne s'en eſt pas corrigée, il eſt à préſumer
qu'elle a fait , pour y parvenir , des efforts
inutiles. Sa diction eſt bien déraillée ,
bien ſentie. Sa démarche eſt noble , ſes
geſtes ſont vrais , ſon maintien décent , &
ſon intelligence eſt digne des plus grands
éloges. On peut deſirer qu'elle prenne garde
àquelques intonations quine font pas abſolument
juſtes , à ne pas précipiter quelquefois
la fin de ſes phrafes, comme, à ne
leur pas donner une terminaiſon trop uniforme.
Au reſte , dans le projet de rétablir
la Comédie Françoiſe au Théâtre Italien ,
DE FRANCE. 253
c'étoit , fans contredit , la meilleure Actrice
qu'on pût choiſir , & la plus capable de
fixer l'attention & le goût du Public.
Le Jeudi 20 , M. Dufresnoy a débuté par
les rôles de Blaiſe, dans leBûcheron &du
Charbonnier , dans la Belle Arsène , &c .
ر
Ce Chanteur est fort bon Muſicien; ſa
voix a du timbre & de l'étendue ; mais
nous croyons qu'il ne connoît pas encore
l'art d'en tirer un parti avantageux. Ses
ſons ſe ſuccèdent avec juſteſſe , mais brufquement
& fans goût. Du ſoin , du travail
, de l'étude peuvent corriger ce défaut.
Nous ne dirons rien de ſon talent d'Acteur.
La monotonie qui règne dans ſonjeu inſpire
peu àpeu un tel ennui , qu'elle rend abſolumentnulles
les facultésde l'obſervateur leplus
éveillé. Quand Caillot quitta le Théâtre , au
grand regret du Public dont il étoit juſtement
chéri , on étoit loin de croire que l'Acreur
qu'il laiſſoit après lui put être un jour
fi difficile à remplacer. O talens ! qu'êtesvousdevenus
?
JE
VARIÉTÉS.
LETTRE aux Rédacteurs du Mercure.
E lis peu les Journaux , Meſſieurs , parce que la
plupartne me paroiſſent que des répertoires d'éloges
ſouvent très-peu mérités , ou de ſatyres encore plus
révoltantes par leur indécence ; mais il m'eſt tombe
parhafard entre les mains deux Voulumes du Journal
236 MERCURE
des Savans , ( Mars & Avril 1780 ) dans lesquels
j'ai trouvé deux morceaux qui me paroiffent bien
dignes d'être connus de tous les Gens de Lettres;
c'eſt pour cette raiſon que j'ai cru devoir vous en
faire part , votre Journal étant le plus répandu & le
plus lu de tous les Ouvrages Périodiques. Ces deux
morceaux ont pour Auteur M. Gaillard , dont les
extraits me paroiffent un modèle de précition , d'élégance
, de justice & de meſure dans les éloges ,
d'honnêteté & d'impartialité dans les critiques. :
Après une analyſe très-bien faite des Pièces qui
ont concouru pour le Prix de l'Académie , & des réflexions
aufli judicieuſes que modérées ſur la manière
dont certains Critiques apprécient les jugemens
de l'Académie Françoiſe , preſque toujours
confirmés à la longue par le Public , M. Gaillard
ajoute: « par quel principe de morale oſe- t'on quel-
>> quefois effayer de noircir ce Corps par les impu-
>> tations les plus adieuſes& les infinuations les plus
>>>perfides ? Par quel principe d'équité affecte-t'on
>> de le charger des torts , ou réels ou ſuppoſés, d'un
>> petit nombre de ſes Membres , ſans ſonger com-
>>>bien de perſonnages , ſi différens les uns des autres
, cette Compagnie raſſemble ; fans fonger
>> que les Académies , compoſées de Sujets tous
choiſis par des hommes choifis eux-mêmes , &
>>>preſque tous déſignés d'avance par la voix publi-
>> que , ne font pas fans doute les Corps les moins
>> reſpectables ? Par quel principe de justice , de
`>> bienséance , de prudence même les abandonneroitt'on
aux traits de la ſatyre & aux attentats de la
>> licence ? Par quel principe , ou d'amour de l'ordre,
» ou d'intérêt des Lettres, les Cenfeurs Royaux ,
>> qui pourroient être dans la République Littéraire ,
>> ce que les Cenſeurs étoient dans la République
>> Romaine, c'est-à-dire, les défenſeurs des moeurs &
>> les gardiens de l'honnêteté publique, laiſſeroient
DEFRANCE. 237
" t'ils ſubſiſter ce déſordre , & entretiendroient-t'ils
>> ce ſoulèvement de gens au moins fans caractère
>> & fans miffion , contre les premiers Corps Litté-
>> raires du Royaume , ſoulèvement ſi ſemblable à
la guerre des eſclaves contre le peuple Romain ?
>> D'où viendroit aux Cenſeurs cette funeste indul-
>> gence , fi contraire à l'eſprit de leur état , & que
>* T'honneur & le devoir leur interdiroient , quelque
>> politique qui pût d'ailleurs la leur permettre ou
la leur preſcrire ? L'empire des Lettres doit être
>> celui de la paix , de la raiſon , de l'honnêteté ; cet
>> empire eſt une République , non une Anarchie ;
23 la liberté doit y régner , non la licence. Toute
>> République a un Sénat & des Corps de Magiſtrature
qui doivent être reſpectés pour le bien de la
>> République même. Plus les Académies diſſimulent
>> leurs injures & dédaignent de s'en plaindre , plus
>> les Cenſeurs doivent redoubler de vigilance pour
>> épargnér aux Lettres cet opprobre , à l'honnêteté
>> ces outrages; pour faire refuſer du moins aux ſa-
>> tyres & aux libelles tout caractère d'approbation ,
>> foit publique , ſoit tacite ; & peut-être convenoit-
>> t'il que le Journal des Savans , témoin des excès
>> où ſe livrent quelques-uns de ces innombrables
→ Journaux , nés de ſon ſein & formés à ſes dépens ,
élevât la voix contre un tel abus , & donnật
>> l'exemple du reſpect dû aux Compagnies Litté
>> raires >> . Et dans le Journal d'Avril le même Académicien
dit , en parlant de M. de Foncemagne :
« il s'étoit plû à fournir des armes au Journal des
>> Savans pour la défenſe de ſes droits contre cette
foule de Journaux parafites , nés de ſon ſein , &
>> formés à ſes dépens , dont pluſieurs pouffant la
>> frivolité juſqu'à l'indécence , la liberté juſqu'à la
>> licence , le faux zèle juſqu'à la calomnie , & fur-
>> tout l'âcreté des querelles Littéraires juſqu'au
ſcandale , ont plus d'une fois amusé la populace
238 MERCURE
>>>des Lecteurs par l'aviliſſement de la Littérature:
>> M. de Foncemagne penſoit, comme M. le Chan-
>> celier d'Agueſſeau , que le droit de juger ſes con-
>> temporains & ſes rivaux , étoit une forte de Ma
⚫ giftrature qui ne devoit pas être abandonnée à la
>> multitude , & qui ne pouvoit être légitimement
> exercée que par une Société d'hommes choiſis ,
> travaillans au nom &ſous les yeux du Chef de la
• Justice, du Magiſtrat ſuprême de la Littérature.
• On a quelquefois ſuivi d'autres principes , & nous
>> en avons vu les fruits. Souvent le mérite d'avoir
> fait un bon Livre , n'eſt qu'un titre pour être in-
>> fulté par l'ignorance envieuſe & inſolente; les
>grands noms de Fontenelle , de Voltaire , de Mon-
>> teſquieu ont été profanés par les grimauds Litté-
>>>raires; ſouvent tel qui , par ſa naiſſance , ſon rang,
> ſon état auroit toujours été reſpecté, a été outragé
>> pour s'être illuftré comme Écrivain . >>>
Votre Journal , Meſſieurs , étant au moins auffi
ancien que le Journal des Savans , & ne méritant
point (par le ton d'honnêteté qui le diftingue ) la
leçon que M. Gaillard fair ſi juſtement à pluſieurs
autres Journaliſtes , j'ai cru que vous vous feriez un
plaifir de contribuer à la répandre. Je n'ajouterai
d'aille urs aucune réflexion à ces deux excellens mor
ceaux , & je me borne à applaudir aux éloges que
vous avez donnés dans un de vos derniers Volumes ,
aux Hommes de Lettres diftingués , qui , accablés
d'outrages dans pluſieurs des Journaux dont parle ici
celui des Savans, dédaignent d'y répondre , & peutêtre
même de les lire. Ils ſuivent avec grande raifon
le conſeil que le Roi de Pruſſe donnoit autrefois à
M. de Voltaire , ſouvent trop ſenſible aux Critiques
& aux Satyres. Je vous exhorte , lui diſoit ce grand
Prince, à imiter le fage Fontenelle , qui a toujours
évitédeſecommettre avec les vipères dufacré vallou
Je ſuis , &c.
DE FRANCE. 239
4
1
3
ANNONCES LITTÉRAIRES.
N
OUVELLES Lettres d'un Voyageur Anglois , par
M. Sherlock. Vol. in- 8°. Prix , 2 liv. A Paris ,
chez la Veuve Ducheſne , & chez Eſprit , Libraire,
au Palais-Royal.
Histoire de l'Ordre Royal & Militaire de Saint
Louis , par M. d'Aſpect , Hiftcriographe dudit
Ordre. A Paris , chez la Veuve Ducheſne , rue S.
Jacques . 3 Vol. in-89 . brochés , 15 liv.
Mémoire Artificielle des principes relatifs à la
fidelle répréſentation des. Animaux , tant en peinture
qu'en ſculpture. Premiére partie , concernant le
Cheval , par feu M. Goeffon , & par M. Vincent ,
ci-devant ſon adjoint , l'un des élèves de l'École
Royale Vétérinaire de Paris , & Profeſſeur breveté
par le Roi , attaché à cette École. Ouvrage également
intéreſſant pour les perſonnes qui ſe deſtinent
à monter à cheval. Vol. in- fol. chez l'Auteur , à
l'École Vétérinaire ; à Paris , chez Valat-la-Chapelle
,Grande Salle du Palais ; & à Versailles , chez
Blaiſot , rue Satory.
Modèles de l'Héroïſme & des vertus Militaires ,
ou Histoire abrégée des plus célèbres Guerriers an
ciens & Modernes. 2 Vol. in- 12 . Prix , sliv. reliés.
A Paris , chez Nyon l'aîné , rue du Jardinet.
On trouve chez le même les Tomes XXXVII &
XXXVIII des Mémoires fecrets des Règnes de
Henri IV & de Louis XIII.
Instructions élémentaires & raisonnées sur la
Construction pratique des Vaiſſeaux , en forme de
Dictionnaire , par M. Duranti de Lironcourt ,
240
MERCURE
Enſeigne de Vaiſſeau. In- 8 °. Prix , 3 liv. A Paris ;
chez Mufier fils , quai des Auguſtins.
Recueil de Pièces concernant la compétence de
IAmirauté de France . Vol. in- 12. A Paris , chez
d'Houry , rue de la Vieille-Bouclerie.
.
Obfervations fur la Rage , ſuivies de Réflexions
Critiques fur les ſpécifiques de cette Maladie , par
M. Le Roux , Chirurgien - Major de l'Hôpital Général
de Dijon. In-8°. de 53 pages. ADijon , chez
Capel , Libraire.
Jugement d'un Citoyen ſur l'Appel à la Poſtérité,
de Simon-Henri-Nicolas Linguet. In- 8 ° . de 31 pag.
A Noyon , chez Devin , Libraire , & chez les
Marchands de nouveautés.
ERRATA. Mercure du 15 Avril. Epître à Zilia ,
par M. F. de Villars , Capitaine de Dragans.
: Page 101 , vers antepenul. mes amours , lifez nos
amours. Page 102 , vers 1 , légalement , lifez également.
Vers 2 , dans les pleurs , lifez par les pleurs .
Vers 19 , s'offre à moi , lifez t'offre àmoi.
TABLE.
EPITRE PITRE d'une Jeune Polo- Les Amours , Elégies , 216
noiseàune deſes Concitoyen Observationsfur Londres&fes
nes , 193 environs , 226
Enigme & Logogryphe , 198 AcadémieRoy. de Musiq. 230
MondePrimitif, 200 Comédie Italienne
Les Hommes illuftres de la Annonces Littéraires ,
Marine Françoise , 210
APPROBATION.
233
239
J'Arlu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 29 Avril. Je n'y ai
rientrouvé qui puiſſe en empêcher l'impreſſion. A Paris,
le 28 Avril 1780. DESANCY,
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
:
RUSSIE
De PÉTERSBOURG , le 20 Mars.
Les préparatifs du voyage de l'Impératrice
font très- conſidérables ; elle prendra fa route
par Narva , Pleskow & Mohilow , où elle
s'arrêtera 6 jours. 250 chevaux ſe trouveront
prêts à chaque ſtation ; on évalue les
frais de ce voyage à 800,000 roubles. Pendant
l'absence de S. M. I. , le Grand-Duc &
la Grande-Ducheſſe feront leur réſidence à
Czarsko-Zelo.
Les fêtes ſe ſuccèdent en attendant ſon
départ. Le Comte d'Oſtermann , Vice- Chancelier
de l'Empire , lui endonna une ſuperbe
il y a quelques jours dans ſon hôtel dont
l'entrée extérieure & l'architecture intérieure
de la Cour étoient illuminées avec goût ,
ornées de vaſes & de pots de fleurs , & du
chiffre de S. M. furmonté d'une couronne.
Après le jeu les portes d'une ſalle s'ouvrirent
, & offrirent le ſpectacle d'un tableau
allégorique illuminé , repréſentant Catherine
aſſiſe ſur des trophées , & l'Attachement , la
Reconnoiffance & la Fidélité perſonnifiés .
29Avril 1780 . i
(194)
Uneſymphonie agréable ſe fit alors entendre ,
&bientôt le tableau diſparut , & la falle repréſenta
un théâtre ſur lequel des Acteurs
Italiens exécutèrent un Opérabouffon. Après
le ſpectacle on ſervit une table de 20 couverts
pour l'Impératrice , LL. AA. II. &
pluſieurs Seigneurs & Dames de la Cour.
Autour étoient rangées 8 autres tables chacune
de 12 couverts. Le ſouper fut terminé
par un bal que S. M. I. quitta à minuit , &
qui dura encore deux heures.
>> La nuit du 26 au 27 du mois dernier , écriton
de Moſcou , a été pour cette Ville une nuit
d'épouvante & d'horreur. Une quantité incroyable
de monde étoit aſſemblée à l'Opéra pour voir le
ſpectacle & la maſcarade qui devoit s'ouvrir après
la pièce. Toutes les falles étoient remplies , & la
foule étoit d'autant plus grande , que le tems de
la Maslinitza ( carnaval Ruſſe ) avoit attiré beaucoup
de nobleſſe de la campagne. Le ſpectacle
fut interrompu par des voix qui crièrent au feu. A
peine les flammes avoient - elles éclaté qu'elles s'étendirent
d'un bout de l'Hôtel à l'autre. Heureuſement
l'intérieur du Théâtre n'étoit pas attaqué.
On ne peut ſe peindre la terreur & la confufion
générale. Le Prince Wolskonskoy , notre Gouverneur
, inftruit de cet accident , ſe jetta dans la
première voiture , & courut au lieu incendié . Sa
préſence ranima l'eſpérance & le courage. On courut
au ſecours des malheureux. Ses ordres furent fi
bien exécutés , qu'en moins d'une heure toute
cette foule renfermée dans le bâtiment qui brûloit
, ſe trouva dans les rues & hors de danger.
Quelqu'incroyable que cela puiſſe paroître , il n'y
a pas une ſeule perſonne qui ait péri , qui même
ait été bleſſée dangereuſement : oncompte un pied
( 195 )
foulé, un bras démis , deux Dames bleſſées par
des éclats de verre , l'une au bras & l'autre à la
jambe. On raconte des traits inouis de zèle , de
courage & de fidélité de la part des gens du peuple.
On a vu des domeſtiques s'expoſer à la mort
pour leurs maîtres , & refuſer des ſommes confidérables
de quelques étrangers qu'ils avoient ſauvés.
On offroit 1000 roubles à un cocher pour
ramener une Dame chez elle. Vous m'en offririez
10,000 , répondit-il , que je ne bougerois jusqu'à
ce que je Sache mon maître hors de danger. Un
autre qu'on avoit déterminé à conduire une Dame
très -riche , en avoit reçu une bague précieuſe , qu'il
rapporta le lendemain au mari , diſant qu'il ne vouloit
pas garder un bijou d'un ſi grand prix pour
une action toute ſimple & qui étoit un devoir.
Un fiacre , à qui l'on offroit une bourſe pleine d'or,
la prit en riant , en tira 2 pièces , & rendit le
reſte , en diſant que ce qu'il prenoit étoit encore
trop pour lui , mais qu'il l'acceptoit comme un
préſent. Il faudroit trop s'étendre ſi l'on vouloit rapporter
tous les faits de ce genre , & tous les exemples
d'intrépidité &de zèle qquu'' a fourni cette nuit
effrayante : il ſuffit de dire que nous ne concevons
pas nous-mêmes comment cet accident imprévu &
terrible n'a coûté la vie à perſonne. Graces aux
ſages meſures du Gouverneur , tout a été ſauvé ;
il n'y a eu ni déſordres ni vols. Toutes les Dames
étoient couvertes de diamans ; deux ſeulement ont
perdu les leurs & le lendemain on les leur a
rapportés ".
,
POLOGNE.
De VARSOVIE , le 23 Mars.
Le ſucceſſeur du Comte de Mlodziejowski
n'eſt point encore nommé; les afpirans à la
place de Grand - Chancelier du Royaume
i2
( 196 )
font nombreux; & on ignore quel eſt celui
ſur lequel s'arrêtera le choix de S. M.
Un dégel ſubit qui eſt ſurvenu , & la fonte
des neiges qui en a été la ſuite , ont caufé le
débordement de la plupart des rivières. Les
eaux de la Viftule ſont montées plus haut
qu'en 1775 , & les lettres de Cracovie portent
que depuis cent ans , on n'a pas vu des
inondations auſſi grandes dans tout le pays.
Les dommages qui en ſont la ſuite , ne peuvent
s'évaluer.
>> Le Prince Conſtantin Moroſi , Hoſpodar de
cette Province , écrit- on d'laſſy , a défendu , ſous
les peines les plus graves , dans toute l'étendue de
ſa domination , aux femmes des Boyards , de porter
des étoffes brodées en or ou en argent , afin de
mettre une distinction entre les Princeſſes & celles
qui ne le font pas : il attribue aux premières le
droit exclufif de paroître en public ſous de pareilles
éroffes. Cette défenſe ſage en elle - même , parce
qu'elle peut contribuer à retenir chacun dans les
bornes de fon état , a excité de grands murmures
parmi les Boyards ou la Nobleſſe du pays , qui
d'ailleurs ne ſont déjà pas trop contens de leur
Prince , parce qu'il paroit n'avoir d'autre but que
celui de les dépouiller de leurs priviléges , & d'anéantir
pluſieurs de leurs prérogatives «.
Le Comte de Stackelberg , Ambaſladeur
de Ruffie ici , doit , à l'arrivée de ſa Souveraine
dans ſes nouvelles provinces de Pologne
, ſe rendre à Polocz qui en eſt une des
principales villes , pour la recevoir.
( 197 )
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 5 Avril.
ON continue d'afſſurer que le départ de
l'Empereur eft fixé au 17 de ce mois , & que
l'Archiduc Maximilien ne tardera pas à ſe
mettre en route. Le Prince Charles de
Lichtenstein accompagnera S. M. I. qui ,
dit- on , pourroit bien avoir une entrevue
avec l'Impératrice de Ruffie à Mohilow .
Le Comte d'Oyenhauſen , au ſervice de la
Cour de Lisbonne ,& qui en épouſant la fille
du Marquis de Lorna , a embraffé la religion
Catholique , a été nommé Miniſtre de
LL. MM. T. F. à la Cour Impériale , où il eſt
attendu vers le milieu du mois prochain .
Depuis quelques jours il a été expédié
d'ici en différentes Cours , pluſieurs couriers
chargés d'y porter des dépêches dont on
ignore le véritable objet , & que quelques
perſonnes préſument être relatives aux affaires
de l'Amérique.
On mande de Ratisbonne que le Comte
de Hartig fera déſormais ſa réſidence à Augsbourg
, parce que les affaires du Cercle de
Suabe font plus conſidérables que celles du
Cercle de Franconie. Ce Miniſtre ya , diton
, déja loué un hôtel.
S. M. I. ayant appris qu'il y avoit dans un
de nos fauxbourgs , un habile Jardinier qui
élevoit toutes fortes de fleurs dans toutes les
ſaiſons de l'année , elle ſe rendit à ſamaiſon ,
13
( 198 )
6
& s'entretint avec lui des différens objets
relatifs au jardinage , elle lui a donné depuis
l'inſpection de ſon nouveau jardin .
De HAMBOURG , les Avril.
,
M. de Groff , Miniſtre de l'Impératrice de
Ruſſie , auprès du Cercle de la Bafle-Saxe ,
a communiqué à notre Magiſtrat la déclaration
que ſa Souveraine a fait faire aux Cours
de Verſailles , de Madrid & de Londres
pour la sûreté de la navigation des neutres.
On apprend que la même notification a été
faite aux Régences de Lubeck & de Brême.
Le but de l'Impératrice eſt de défendre le
droit des gens & d'employer la conſidération
dont elle jouit à ſi juſte titre en Europe
, à protéger la liberté du commerce , en
obſervant la neutralité la plus exacte entre
les Puiſſances belligérantes. On ne ſeroit pas
étonné de voir les trois Villes Anféatiques
& celle de Dantzick entrer dans une confédération
formée pour un but auſſi ſalutaire.
On ne doute pas du moins que la Hollande
&le Portugal ne ſe joignent aux Puiſſances
du nord ; l'Angleterre ne tardera pas à ſe reprocher
la conduite qu'elle a tenue ſur les
mers ; ſon deſpotiſme a révolté toutes les
Nations , & dans un moment où elle avoit
beſoin d'alliés & de ſecours , elle aliène tous
ceux ſur leſquels elle paroiſſoit compter , &
elle ne voit nulle part perſonne qui ne faffe
des voeux pour fon abaiſſement.
On fait que la Ruffie fait armer à Cronf(
199 )
tadt 15 vaiſſeaux de ligne pour protéger ſon
commerce. La Suède fait équiper aufli dans
le même deſſein à Carlſcron les vaiſſeaux le
Prince Charles Frédéric , les Etats de l'Empire,
le Frédéric Rex , le Prince Charles &
3 frégates ; on travaille à Gothenbourg aux
vaiſſeaux de guerre l'Upland , l'Aigle noir &
le Jarramas , qui , dit- on , feront bientôt en
état de mettre en mer.
2.
Suivant des lettres d'Elſeneur , il y eſt
arrivé un navire Dantzikois , venant d'Amfterdam
, chargé de 39 mâts 57 boutedehors
du nord , 52,800 boulets , sooo douves
à pipes & du fer en barre , deſtiné pour
Copenhague. C'eſt la première fois , ajoutent
les mêmes lettres , qu'une pareille
charge eſt arrivée de Hollande en Danemarck
; on aſſure qu'elle eſt deſtinée pour
les Indes Orientales. Le fret qu'on paye
d'Amſterdam à Copenhague monte à 35,000
Horins..
Les dernières lettres de Dantzick portent
que le commerce y eſt devenu extrêmement
languiffant depuis quelque tems ; il n'y a
que celui du bois de conſtruction qui y
procure encore de fortes commiſſions pour
le compte des Anglois , & que l'on tranfporte
tant fur leurs propres navires que fur
ceux de Dantzick .
La mort du Duc régnant de Brunswick ,
arrivée le 25 du mois dernier , après une
attaque d'apoplexie , retardera le mariage de
la petite -fille aînée de ce Prince avec le
14
( 200 )
Prince de Wurtemberg. Le Prince Charles-
Guillaume-Ferdinand lui ſuccède.; le Régiment
que ce dernier avoit au ſervice de
Prufſe change ſon nom de Régiment du
Prince héréditaire en celui du Duc régnant
de Brunswick , ce qui annonceque ce Prince
reſtera au ſervice de S. M.; on dit qu'il
fera élevé au rang de Feld-Maréchal.
ITALI Ε .
De ROME , le 2 Avril.
DANS la nuit du 28 au 29 du mois dernjer
le feu a pris , par la négligence d'un
valet , au buffet du Cardinal d'Etat , qui eft
logé actuellement au Vatican : il a perdu
tout fon linge de table , ſa porcelaine ; fon
argenterie a été fort endommagée . Sans l'activité
d'un Garde-Suiſſe , qui accourut à tems
& qui coupa le cours des flammes , le vaſte
Palais du Vatican eût pu en être la proie.
S. S. ſe propoſe de faire un voyage aux
Marais Pontins : elle partira le 6 de ce
mois avec un petit cortège. Elle ira coucher
ce jour-là à Velletri chez le Cardinal Albani ,
Evêque de cette Ville ; le lendemain elle
irá examiner les travaux & elle prendra ſon
logement à Terracine dans le Palais du
Gouvernement.
Le Sénat , écrit-on de Veniſe , toujours occupé
de ce qui peut être utile aux ſujets de la République
, vient de rendre un décret pour le defféchement
de 100,000 arpens de terre qui font inondés
1
A
( 201 )
depuis pluſieurs années , au point de ne pouvoir abfolument
pas être cultivés , même dans les plus
grandes fechereſſes ; mais dont les eaux ſtagnantes
rendent encore tous les environs malfains
par leurs exhalaiſons dangereuſes. La ſalubrité
de l'air ne ſera pas le ſeul avantage que procurera
cette entrepriſe : on aura en terre ferme un
plus grand nombre de prés. Les poffeffeurs de ces
biens ſe ſont engagés à les mettre en état de recevoir
des troupeaux qui y trouveront de bons
pâturages , ce qui préviendra la fortie annuelle de
plufieurs ſommes conſidérables qui paſſoient à l'étranger
pour y acheter la quantité néceſſaire de
beftiaux pour la conſommatics des habitans de
Veniſe & des environs. Le Sénateur Chevalier
Ange Emo eft nommé Préſident de cette entrepriſe.
Comme pluſieurs de nos bâtimens marchands ,
ajoutent les mêmes lettres , ſont ſur leur départ
pour Lisbonne & autres ports du Ponent , les Propriétaires
de ces navires ont pris chez le Conſul
d'Eſpagne des certificats par leſquels ils conſtatent
que les cargaiſons de ces bâtimens ne confiftent
qu'en manufactures & productions Vénitiennes , ou
du moins qu'elles ne font point Angloiſes. Nos
Négocians ſe flattent par ce moyen de prévenir la
ſaiſie de leurs navires , & les retards que leur commerce
& leur navigation peuvent éprouver de la
part des Puiſſances actuellement en guerre «.
>>Cette Régence , écrit- on de Tripoli de
Barbarie , eſt aujourd'hui dans la plus grande
confufion , & nous nous trouvons expoſés à
toutes les horreurs de la guerre civile. Un
nouveau Prétendant à la dignité de Bacha ,
s'étant formé un parti conſidérable , s'eſt
avancé juſqu'à un mille & demi de cette
ville , dans la vue de dépoſer le Bacha régnant
is
( 202 )
&de ſe mettre à ſa place. Il a failli d'abord à
réuffir d'emblée ; mais la réſiſtance qu'il a
trouvé , l'a obligé de ſe retirer plus loin. Les
deux armées ſont actuellement à une journée
de cette ville , & à la portée du fuſil l'une
de l'autre , de forte qu'on s'attend à apprendre
à chaque inſtant la nouvelle d'une bataille
qui vraiſemblablement décidera du
fort des deux rivaux . En attendant cet évènement
, l'épouvante & l'allarme font générales
ici. Quelle que foit l'iſſue du combat, il
ne peut qu'être ſuivi de grands déſordres. Les
Francs ont embarqué leurs effets à bord des
navires qui ſont à la rade; & les Confuls ont
armé toutes les perſonnes qui dépendent de
leur jurifdiction; mais ils font trop foibles
pour ſe défendre avec ſuccès ".
ESPAGNE.
De MADRID , le s Avril.
La Reine de Portugal vient de nommer
D. Miguel de Portugal , de l'illuſtre maiſon
de Valencia , Membre de l'Egliſe Patriarchale
de Lisbonne , ſon Ambaſſadeur en
cette Cour. Les nouvelles de ce Royaume
nous apprennent que l'Amiral Rodney avoit
mouillé à Madere avec 4 vaiſſeaux de guerre
le 22 Février dernier , & qu'il en étoit reparti
sjours après pour continuer fon voyage.
Les armemens ſe continuent à Cadix avec
beaucoup d'activité. Les vaiſſeaux de regiſtre
dettinés pour la Havane & pour la Vera-Crux 1
( 203 )
doivent partir inceſſamment , ſous l'eſcorte
de 12 vaiſſeaux de ligne & de 2 frégates ,
qui les convoieront juſqu'à la hauteur des
Canaries. On ne porte pas à moins de 1200
hommes les troupes qui doivent y être embarquées
ſous les ordres de D. Victor de
Navarre , Lieutenant-Général.
Selon les lettres de ce Port , il en eſt
appareillé depuis peu une frégate & 6 brûlots
, qu'on envoie à Algefires ; on prétend
qu'on veut faire l'eſſai de ces derniers fur
les vaiſſeaux & les tranſports Anglois qui
font dans la baie de Gibraltar.
On parle beaucoup ici de la fin funeſte du
Chevalier Ankarloo , Capitaine de la frégate
Suédoiſe l'Illerim. On fait à préſent que le
corſaire qui l'attaqua à l'improviſte , revint
trois fois à la charge. On a lieu de croire
qu'il a été lui-même conſidérablement endommagé
par le feu très-vif que la frégate fit
fur lui après s'être préparée au combat.
Comme il a néceſſairement beſoin de réparations
, il fera obligé de relâcher dans quelque
Port , & cela pourra conduire à découvrir
ſon nom , qu'on ignore juſqu'à préſent ;
s'il eſt une fois connu , il est bien difficile
que la Cour de Londres puiſſe refuſer à celle
de Suède une fatisfaction proportionnée à
l'indignité du procédé de ce corſaire.
On fait dans quelques- uns de nos Ports de
très-grands préparatifs pour une expédition
fecrette. M. Jean Jay , deſtiné à ſe rendre en
cette Cour , de la part du Congrès Améri
i 6
( 204 )
cain , n'eſt pas encore arrivé de Cadix ; mais
M. Carmichael , ancien Membre du Congrès
, qui l'a précédé ici , eſt toujours trèsbien
vu & accueilli à la Cour & à la Ville.
Les Miniſtres Etrangers lui témoignent auſſi
une attention particulière.
ANGLETERRE.
De LONDRES , le Is Avril.
LES jours , à meſure qu'ils s'écoulent
augmentent les inquiétudes que l'on a fur
le fort du Général Clinton , & de l'armée
à ſes ordres qu'il avoit embarquée. Il y a
maintenant plus de 3 mois qu'on n'en a
reçu des nouvelles. Il n'avoit jamais paffé
tant de tems ſans en envoyer. Il étoit parti
de New-York le 26 Décembre , avec 140
voiles , & n'avoit pas laiſſé un ſeul paquebot
derrière lui. Le 27 il effuya un gros
orage , & le 29 un ſecond encore plus violent.
Le Capitaine du bâtiment de tranſport
arrivé à Saint-Ives , raconte que ſe voyant
ſéparé du reſte des vaifſeaux , il avoit ouvert
ſes ordres ſecrets , où il avoit vu que
lepremier rendez - vous étoit à l'Iſle de Tybée
dans l'embouchure de la Savanah ; les vents
ne lui permirent pas d'en prendre la route ,
&le contraignirent de ſe ſauver en Europe .
Les ſeules nouvelles que nous avons des
Ifles ne font pas de nature à nous confoler.
>> Les sooo hommes de vieilles troupes , lit-on
dans une lettre de la Jamaïque , en date du 22
را
!
( 205 )
Février , que le Général Grant nous a amenées de
New - Yorck , ont été bien malheureuſes , puiſque
la tempête , les maladies & la difette les ont réduites
à la moitié ; de forte que nous ferons hors
d'état d'aller ſeconder les projets de l'Amiral Parker
contre les Ifles Françoiſes qui nous avoiſinent. II
a été impoſſible à cet Amiral d'entamer les 7 vaiſſeaux
François qui ſont aux ordres de M. de la Mothe-
Piquer. Ce Chef-d'Eſcadre ennemi eſt fi actif &
ſi habile dans l'art de la manoeuvre , qu'à la vue
de notre eſcadre , il a trouvé le ſecret de ravitailler
la Guadeloupe & les autres Colonies Françoiſes ,
&de paſſer ſucceſſivement de la Martinique dans
celles qui avoient beſoin de ſecours . Il a mouillé
le 13 de ce mois à la Bafſfe-Terre , avec 7 vaiſſeaux
& 3 frégates ; & M. de Graſſe eſt arrivé le lendemain
avec 3 vaiſſeaux & une frégate à la Pointe-à-
Pitié de la Martinique. Il eſt moins poſſible que
jamais à préſent à l'Amiral Parker de rien tenter
contre les forces Françoiſes . On dit ici qu'elles
vont être augmentées de 16 vaiſſeaux de ligne.
Nous avons tout lieu de craindre beaucoup pour
cette Ifle. Nous nous ſommes affoiblis par l'envoi
des troupes qui a été fait au commencement de ce
mois , & dont on n'a ſcu la deſtination qu'après
leur départ. Elles ont été au ſecours de Penſacola ,
menacé par le Gouverneur de la Louiſiane , ce même
D. Bernardo Galvez qui a détruit nos établiſſemens
fur le Golfe du Miffiffipi. Nous ignorons encore
ſi ce Port eſſentiel , pour maîtriſer le Golfe du
Mexique , eft tombé au pouvoir des ennemis «.
D'autres lettres ſemblent ajouter du poids
à ces avis alarmans. Le Nevis Planter ,
Capitaine Hunt , arrivé à Bristol de Saint-
Kitt , d'où il étoit parti les Mars , a , diton
apporté des dépêches à la Cour qui
n'en a point encore publié le contenu ;
د
( 206 )
1
!
!
,
elles annoncent , dit- on , que 13 bâtimens
chargés de proviſions deſtinées de Corke
pour la Virginie , étoient arrivés le 24 Février
à St-Kitt ſous l'eſcorte de l'Iſis , de l'Al- .
bemarle , & en étoient repartis peu de jours
après pour la Géorgie. Que deux Régimens
s'étoient embarqués à Saint-Kitt , le 3 Mars
pour Antigoa où l'on raſſemble un corps
de troupes pour une expédition inconnue.
On prétend que ces dépêches ajoutent nonſeulement
la confirmation de la réunion de
M. de Graffe & de M. de la Mothe-Piquer ;
mais encore la nouvelle de l'arrivée de M.
de Guichen. Cette dernière , ſielle étoit vraie,
feroit aſſurément un coup terrible , puifque
nos ennemis auroient alors 26 à 27
vaiſſeaux de ligne aux Ifles ; mais elle paroît
prématurée ; M. de Guichen parti de
Breſt , le 4 Février n'a pu arriver affez tôt
à la Martinique , pour qu'on en fût inſtruit
à Saint Kitt les Mars. Au reſte , il n'a
pu tarder long-tems ; & il eſt fâcheux que
l'Amiral Rodney n'ait pu partir qu'après lui
& n'ait conduit que 4 vaiſſeaux.
Ceux que conduit dans ces parages l'Amiral
Walſingham qui eſt enfin parti le 8 de ce
mois de la rade de Sainte-Hélène , ne ſuffiſent
pas pour nous donner la ſupériorité ; ils confiftent
dans le Thunderer , le Ramillies , le
Berwick & l'Egmont de 74 canons , le Scarboroug
de 20 , & les brûlots le Blast & la
Salamandre , en tout 4 vaiſſeaux de ligne.
Le 11 de ce mois , l'Amiral Graves l'a ſuivi
( 207 )
avec le London de 98 canons , le Bedford,
le Shrewsbury , le Royal Oak de 74 , le
Prudent , l'Amérique de 64 , & l'Amphitrite
de 24. Cela fait en tout 14 vaiſſeaux , y compris
les 4 de l'Amiral Rodney ; l'Amiral
Parker n'en a pas plus de 9 en état de ſervir ,
ce qui portera nos forces à 23 vaiſſeaux , en
ſuppoſant que l'Amiral Graves a la même
deſtination ; bien des gens croient qu'il va
en Canada , où il devancera la flotte prête à
partir de Breſt , à qui l'on ſuppoſe des vues
fur cette Province. Il ſeroit parti en mêmetems
que l'Amiral Walfingham , s'il ne s'étoit
élevé une révolte à bord des vaiſſeaux la
Résolution & l'Invincible qui devoit faire
partie de ſa diviſion. Les matelots ont refuſé
de faire le ſervice , à moins qu'on ne les
payât d'avance , & qu'on ne leur donnât la
portion qui leur revenoit de la priſe du
Prothée, Il a fallu faire avancer l'Alexandre ,
les menacer de tirer ſur eux pour les décider
à rentrer dans le devoir. On les a tirés des
vaiſſeauxqu'ils montoient , & qui manquent
à préſent d'équipages , pour les répartir fur
les autres qui n'avoient pas les leurs complets ;
& on a arrêté les quatre qu'on juge être les
chefs de l'émeute pour les faire juger par un
Conſeil de guerre. Cet évènement , au reſte ,
a retardé le départ de l'eſcadre ; il a forcé
de la diviſer , & a fait manquer le moment
intéreſſant de la faire fortir avec une apparence
impoſante.
Le ro de ce mois , le Miniſtre n'avoit pas encore
( 208 )
recouvré la majorité au Parlement. La Chambre
des Communes , formée en Comité , continua de
prendre en conſidération les pétitions du Peuple.
M. Dunning , après avoir félicité le Comité du
ſuccès de la ſéance du 6 , & établi , ainſi que cela
avoit été arrêté , qu'on reconnoiſſoit que l'influence
de la Cour s'étoit accrue , & devoit être diminuée
propoſa d'abord comme un moyen de parvenir à
ce but : >> Que l'intention du Comité eft , afin de
mieux conferver l'indépendance du Parlement , &
diffiper tout ſoupçon qui pourroit s'élever ſur ſa
pureté , que le premier jour de chaque ſeſſion il
ſoit préſenté à la Chambre un état exact des ſommes
qui auroient été payées dans le cours de l'année
précédente , des deniers de la liſte civile , ou de
toute autre partie des revenus publics à des Membres
du Parlement en perſonne , pour leur uſage , ou
confiées à des Tiers pour leur être remiſfeess , ou
de n'importe quelle autre manière; cet état ſpécifiant
quand& pourquoi les ſommes auroient été payées «.
Le Lord North. n'oppoſa aucune autre objection ,
finon celle qui ſe tire de l'embarras que cet état
cauſeroit annuellement ; on lui repliqua que la
Nation qui payoit , méritoit bien qu'on prît quelque
peine pour lui rendre les comptes qu'elle avoit droit
d'exiger ; le Comité fut de cet avis en donnant
ſeulement 8 jours pour donner cet état. Après cela ,
M. Dunning propoſa encore » que l'opinion da
Comité eſt , qu'il eſt incompatible avec l'indépendance
du Parlement , que les perſonnes exerçant les
fonctions de Tréſorier de la Chambre , Tréſorier
de la Maiſon , Caiſſier de la Maiſon , & ſon Commis ,
Contrôleur de la Maiſon , & ſon Commis , Maître
de la Maiſon , & les Commis du Bureau de Green-
Cloth , fiégent dans cette Chambre , en ſuppoſant
que l'on fouffre que ces diverſes places ſubſiſtent «.
Cettemotion donna lieu à des débats , dans leſquels
leMiniftre , malgré ſes efforts , n'eut point la ma-
,
( 209 )
jorité ; mais l'Oppoſition ne l'emporta pas de beaucoup
, car elle n'eut que 215 voix & le Miniftre
213 .
د
Ce fut le 13 qu'il recouvra la majorité. Il s'agifſoit
d'un Bill propoſé par M. Creve ; ſon but étoit ,
dit- il , de remplir le voeu de la Nation , pour la
diminution de l'influence de la Couronne , en déclarant
les Officiers - Collecteurs des revenus publics
incapables de donner leurs fuffrages lors des élections
des Membres du Parlement , tant qu'ils exerceroient
leurs emplois. Ce Bill fut rejetté à la pluralité
de 224 voix , contre 195. Le Miniſtre vit le
moment où les voix s'étoient partagées ; il alloit
encore perdre la majorité , lorſqu'il ſe hâta d'envoyer
de tous côtés chercher ſes adhérens , qui accoururent
, & ne vinrent que pour voter ſans être au fait
de ce dont il s'agiſſoit.
Les ſéances précédentes avoient offert quelques
difcuffions intéreſſantes . Dans celle du II , le Lord
G. Gordon préſenta une pétition ſignée par 2900
Habitans de Rochester , pour la révocation d'une
loi paſſée en faveur des Catholiques. Ce Lord ne
manqua pas d'appuyer cette pétition. On remarqua
dans fon fon difcours un paſſage au moins fingulier , &
auquel on ne ſe ſeroit pas attendu de nos jours. » En
ſa qualité de Membre du Parlement , dit- il , pluſieurs
Proteftans s'étoient adreſſés à lui , & lui avoient
affuré que quoiqu'ils n'euflent pas projetté de ſe
défaire du Roi , ils ſe regardoient en conféquence
de ſa lenité pour les Catholiques , comme abfous
de leur ferment de fidélité ; il aſſura qu'il
avoit été pluſieurs fois à la Cour , dans le deſſein
d'en inftruire le Roi , que dans ce moment il
en avertiſſoit les Miniſtres «. Les bons eſprits ne
manquèrent pas de répondre comme il convenoit ,
& M. Turner obſerva que la tête du Noble Lord
étoit organiſée de façon à ſe bouleverſer lorſqu'il
étoit queſtion de Religion , & qu'il ne faudroit
( 210 )
qu'un certain nombre de têtes qui lui reſſemblaſſent ,
pour occafionner des troubles , & peut - être des
atrocités. Après cela , la pétition reſta ſur la table ;
&il y a lieu de croire qu'elle y reſtera , & qu'il n'en
fera plus parlé.
Le bill des taxes.portant création de nouveaux
impôts ſur la drèche , les vins & liqueurs
fpiritueuſes faites dans le Pays , vins
étrangers , eau de-vie , rum , l'exportation
du charbon , les avis inférés dans les Gazettes
, les legs , les licences accordées aux
Débitans de thé , café & chocolat , fut
préſenté le 12 , & , malgré de fortes oppoſitions
fut lu & relu une ſeconde fois.
Chaque jour produit de nouveaux argumens &
de nouveaux voeux pour que l'on retire d'Amérique
les troupes Angloiſes , ou du moins qu'on y abandonne
le plan d'une guerre offruſive. On devoit
faire hier ( 14) dans la Chambre des Communes ,
une motion relativement à l'état de la guerre dans
cette partie du monde , & pour preſſer les Miniſtres
de renoncer à leur ſyſteme , & de penſer ſérieuſement
à un accommodement ; c'eſt le voeu
de la majeure partie de la Nation ; mais il n'y a
perſonne qui puiſſe dire comment on y parviendra.
Quoique la plupart des Membres du Parlement inclinent
pour que l'on reconnoiſſe l'indépendance des
Américains , il n'y en a pas un aſſez hardi pour ofer
en faire la propoſition dans la Chambre. Il eſt certain
que le moment n'eſt point encore venu où cette
affaire paſſera ſans difficulté ; mais on eſt perfuadé
qu'il ne peut être éloigné ; on oſe même affurer que
s'il en eût été queſtion aujourd'hui, on auroit trouvé
la Chambre très - diſpoſée à abandonner le ſyſteme
de la guerre d'Amérique , & il ſemble même que le
Miniſtre ne demandoit pas mieux que d'être un peu
preffé par la Chambre à ce ſujet.
Un incident imprévu a tout arrêté. L'Orateur ,
( 211 )
:
fans paroître bien malade , s'eſt levé , & a demandé
à ſe démettre de ſa place pour cauſe de maladie
qui ne lui permettoir point de continuer ſon ſervice
dans la Chambre. Cette maladie , au moins felon
l'opinion générale , eſt plus politique que réelle , &
on penſe qu'il en pourroit réſulter quelques nouveaux
mouvemens dans l'Adminiſtration. Quoiqu'il
en ſoit , il ne s'eſt point encore démis de ſa place , &
la Chambre , par égard pour ſa ſanté , s'eſt ajournée
à lundi prochain 17. Peut- être alors ſera - t - il trop
tard pour renouveller la motion projettée ſur l'Amérique
, ou fur l'état de la guerre dans cette partie
du Monde. La poſſeſſion de Charles-Town , ne ftce
que pendant une ſemaine , ou la priſe de deux ou
trois vaiſſeaux de guerre fur les Alliés , peut tourner
la tête à tous ces grands Politiques , & leur faire
croire que leurs armes font invincibles , & qu'ils
gagneront davantage à continuer la guerre encore
pendant quelque tems.
Il y a eu une ſeconde allarme de Paul Jones ſur
la côte de Hull. Un Courier vient d'arriver , avec
la nouvelle que quatre ou cinq vaiuleaux ennemis
ont paru dans ces parages , où ils ont fait trois
ou quatre priſes. On croit que ce font des frégates
Françoifes , & les Habitans de Hull ont vu trèsdiſtinctement
que la Comteſſe de Scarboroug , ( cidevant
du Port de Hull ) , faiſoit partie de cette
efcadre " .
>> Il paroît , dit un de nos papiers , que l'adminiſtration
du produit des taxes ſera un des
premiers effets des aſſociations , & que ſi elles
n'ont pu réuffir à faire réformer de bon gré les abus
dans l'adminiſtration des finances , elles l'obtiendront
de force , en faiſant tarir les ſources des revenus .
Le nouvel impôt ſur la drèche eſt ſi onéreux , qu'il
excite par-tout les plus inquiétantes rumeurs. Le 4
au foir , plus de 40 cabarets avoient retiré leur
enſeigne dans la Ville d'Ipſwich , & dans pluſieurs
autres du Comté de Suffolck « .
( 212 )
Le Diſcours de M. Turner , dans l'Afſemblée
tenue dans la ſalle de Weſtminster ,
les de ce mois , a fait beaucoup de bruit
par ſa hardieſſe & fa violence , il eſt conçu
ainfi:
>>Lorſque je m'adreſſe à une aſſemblée de compatriotes
auſſi nombreuſe & auffi reſpectable , j'éprouve
une fatisfaction qui ne peut être ſentie par
une ame ſervile. Je me ſuis toujours oppofé au
torrent de la corruption & aux invafions du pouvoir
arbitraire ; & quoique juſqu'ici je n'aie pas
réuffi à l'arrêter , je ne ceſſerai de combattre tant
que j'aurai votre appui , &je ſuis dans la plus ferme
confiance qu'à la fin je triompherai. La corruption
& la tyrannie ne peuvent pas éternellement
réſiſter aux vertueux efforts d'un peuple libre. Montrez
de la fermeté , de la réſolution & de l'unanimi.
té ; faites valoir le droit que vous avez apporté
en naiſſant. Les Parlemens annuels & une députation
également diftribuée , ſont des priviléges inhérens
àla conſtitution ; mais ſi même en obtenant ces
objets vous ne vous croyez pas libres , vous avez
le droit d'inſiſter pour obtenir la forme de Gouvernement
qui peut vous plaire le plus. Les loix
ont été faites pour le plus grand avantage des gouvernés
& non pas pour celui des gouverneurs , &
tout Gouvernement émane du peuple. Si vous voulez
vous foumettre à une monarchie illimitée ou à
une aristocratie oppreſſive ; fi vous voulez être libres
, vous avez droit de demander une démocratie
ou une république. Ne me parlez point du pouvoir
du Parlement ou du pouvoir de la Couronne.
Tout pouvoir vient de vous ; & fi la Couronne
ou le Parlement abuſent du pouvoir que vous leur
avez confié vous avez droit de le reprendre :
vous êtes les créatures , & non pas les eſclaves du
pouvoir : vous êtes nos maîtres , & nous ne ſommes
que vos ſerviteurs , délégués & employés par
,
( 213 )
,
vous pour faire vos affaires ; & tant que vous ne
payerez pas vos ſerviteurs , comme c'étoit autrefois
la coutume , ils ne travailleront jamais pour
votre profit. Vous ne les payez pas , & la Couronne
les paie; il faut donc qu'ils deviennent les
ſerviteurs de la Couronne & ceſſent d'être les ſerviteurs
du Peuple. Lorſqu'un honnête homme entre
dans le Parlement il ne peut avoir d'autre
intérêt que celui de ſon pays; & s'il facrifie fon
repos & ſa retraite à ſon devoir de Sénateur , il
faut qu'au moins ſes dépenſes lui ſoient rembourfées
par fon pays. Dans l'état actuel des choſes ,
vous payez &-fur-payez par les impôts vos Députés
qui vous jettent dans la ſervitude & qui fouillent
dans vos poches ; mais ſi une fois vous prenez
le parti de les payer vous - mêmes directement
, vous ne vous plaindrez pas long tems de
l'oppreffion. Agiſſez avec vigueur & réſolution
inſiſtez ſur vos priviléges , & je ſerai avec vous à
Runnimead (*) . J'aime les pauvres , je partage ma
fortune avec eux & je veux mourir avec eux. Le
travail du pauvre eſt la richeſſe de l'homme opulent
, & fans votre travail le Royaume ne ſeroit
plus rien. Tant que je ſerai libre , vous ne ſerez
jamais eſclaves «.
,
Ce diſcours fut reçu avec des applaudiſſemens
& des acclamations qui font , dit le Gazetier qui
le rapporte , le plus grand honneur aux ſentimens
d'un peuple libre .
Des quarante Comités que compoſent
l'Angleterre , il n'y en a que 13 qui n'ont
point encore préſenté de pétitions au Parlement
, ou formé une aſſociation , ce ſont
les moins conſidérables . Encore dans ce nom-
(*) Plaine du Comté de Suſſex , où l'armée des Barons
força le Roi Jean à donner la grande Charte des
Priviléges des Anglois .
( 214 )
P
bre , celui de Northampton a donné à ſes
repréſentans des inſtructions conformes aux
fentimens des Comtés aſſociés. La forme
d'aſſociation du Comté d'Yorck , préſentée
aux francs -tenanciers dans une affemblée
générale du 28 du mois dernier , eſt la fuivante
:
>> Attendu que , durant la préſente guerre auſſi
malheureuſe que coûteuſe , le commerce , les manufactures
, & les revenus des biens-fonds dans ce
Royaume ont conſidérablement diminué ; que les
charges publiques ont été augmentées d'une manière
fort onéreuſe par l'impoſition , qui s'eſt faite tous
les ans , de nouvelles taxes additionnelles ; que la
dette nationale s'eſt énormément accrue , & que l'in-
Auence illégale de la Couronne s'eſt étendue à un
degré alarmant par les circonstances mêmes , qui
menacent de réduire ce pays à l'appauvriſſement le
plus extrême : attendu que dans ces tems de difficulté
& de détreſſe nationale l'on ne ſçauroit attendre un
juſte redreſſement de griefs finon d'un Parlement
libre & non corrompu , & que des meſures , tendant
à rétablir la liberté du Parlement par des voies légales
& pacifiques , ne ſçauroient être appuyées avec ſuccès
que par une union générale de citoyens indépendans
par- tout le Royaume : nous ſouſſignés , conſidérant
une réforme économique dans la dépenſe de l'argent
public comme une meſure eſſentielle & néceſſaire
pour rétablir la liberté du Parlement : que la repréſentation
du Peuple en Parlement eſt devenue extrêmement
inégale , au point qu'une grande majorité
de Membres eſt élue & envoyée par des Bourgs
appauvris & tombés en décadence , qui font aux
ordres foit de la Couronne ſoit d'un petit nombre
de grandes familles , ou qui ſe livrent àune vénalité
générale , au moyen de quoi l'on ſe voit en état de
faire appuyer en Parlement les mesures d'une Admi
( 215 )
niſtration quelconque , quelque ruineuſes qu'elles
puiſſent être pour les grands intérêts de la partie
foncière & commerçante de ce Royaume , letout contre
la vraie intention & contre l'uſage de l'inftitution
des Parlements , de forte que cette diſtribution peu
équitable du droit de choiſir des repréſentans eſt
actuellement la principale cauſe du grand nombre de
nos maux publics , auxquels il paroît qu'on ne ſçauroit
guères appliquer de remède avant qu'une répréſentation
du Peuple mieux proportionnée ne ſoit
légalement établie: conſidérant enfin que , lorſque
la fource de la corruption aura été fermée a un degré
fuffisant , & qu'on aura obtenu une répréſentation
plus égale du Peuple , on pourra rétablir des Elections
plus fréquentes , non- ſeulement à la grande fatisfaction
du Peuple , mais auſſi avec un avantage certain
pour l'honneur & l'intégrité du Parlement lui-même ,
Tans laconféquence pernicieuſe d'expoſer des Citoyens
indépendans à des conteſtations vexatoires avec les
partiſans de quelque Adminiſtration que ce ſoit «
>> A ces cauſes nous déclarons conſentir : 1 ° . A la
réforme économique demandée par les pétitions du
Peuple ; à ce plan d'une frugalité exacte & rigide ,
devenue actuellement d'une néceſſité indiſpenſable
dans chaque Département de l'Etat ; à ce Règlement
très- important pour réduire l'influence inconftitutionnelle
de la Couronne : 29. A la propoſition pour
obtenir une répréſentation plus égale en Parlement ,
par l'addition au moins d'une centaine de repréſentans
de Comtés ( 1 ) , à être choiſis en proportion conve-
(1) Les repréſentans des Comtés ou Knights of the
Shire font appellés ainſi par diſtinction des Membres
députés pardes Villes ou Bourgs . Chacun des 40. Comtés
de l'Angleterre envoie à la Chambre des Communes
un certain nombre de Membres , dont deux le font pour
tout leComté en général &précèdent les autres. Comme
ces deux Membres font choiſis par les Francs-Tenanciers
Propriétaires de Terres dans le Comté , il s'enfuit que
l'influence dans leur élection est moindre que dans celle
(216 )
nable par les différents Comté du Royaume de la
Grande-Bretagne : 3 ° . A la propoſition pour que les
Membres. de la Chambre des Communes ne foient
élus à ſervir en Parlement que durant un terme ,
qui ne ſoit pas de plus de trois années.
,
>> Et , afin d'avancer plus efficacement ce plan
louable de réforme publique par une aſſiſtance réunie
d'une manière pacifique , nous nous afſocions exprefſément
dans ce deſſein , & nous le certifions par nos
fignatures reſpectives. Nous ſommes réſolus , conjointement&
ſéparément , de ſoutenir ces Règlemens
falutaires de tout notre pouvoir , par toute meſure
qui fera parfaitement conforme à la Loi & à la conftitution,
Nous ſommes particulièrement réſolus
&nousnous engageons mutuellement & de la manière
la plus folemnelle , que juſqu'à ce qu'on ait obtenu
une réforme raiſonnable dans la dépenſe de l'argent
public , & qu'il ait été établi par la Loi des Règlemens
pour envoyer en Parlement un nombre additionnel
au moins d'une centaine de repréſentans de
Comtés , & pour abréger la durée du Parlement à
un terme qui ne paſſe pas trois années , nous n'appuyerons
de notre ſuffrage ni de notre recommandation
aucun Candidat quelconque à la prochaine
Election générale ou à quelque Election future ,
desMembres pour les petites Villes ou Bourgs , dont les
Habitans , Artiſans ou autres gens de la plus baſſe claſſe
du Peuple , livrent affez ſouvent leur fuffrage à celui
quile paye avec le plus de libéralité. C'eſt auffi par cette
raifon que les Knights of the Shire ſont ordinairement de
richesterriens , qui ont beaucoup de Biens-fonds dans le
Comté qu'ils reprefentent , & qui , jouiſſant d'une fortune
indépendante , ſont regardés comme les organes les
plusdéſintéreſſés de la voix du Peuple. Ces mêmes Membres
, qu'ondiftingue auſſi par le nom de Country-Members
, votoient en général avec le Ministère au commencement
de la guerre Américaine. Dans ces dernières
ſéances la pluralité d'entr'eux s'eſt réunie à l'Oppofition .
Les 12 Comtés du Pays de Galles & les 30 d'Ecoffe n'envoient
chacun qu'un Knights of the Shire en Parlement.
pour
( 317 )
pourrepréſenter ce Comté ou quelque autre Comte
ou place en Parlement , à moins que d'après ſon
intégrité connue , ſon attachement à notre conſti.
tution libre , & fon confentement à ces améliorations
conſtitutionnelles , déclaré en fignant cette afſociatior
oude telle autre manière que chaque Candidat jugera
laplus convenable , nous ne ſoyons pleinement aſſurés
au préalable , qu'il donnera en Parlement tout l'appui
en ſon pouvoir aux propofitions ſuivantes ou à telle
partie de la réforme y propoſée , qui ne ſera pas
encore exécutée alors «.
>> 1º . Pour faire un ou pluſieurs bills , tendants à
réprimer la profuſion dans la dépenſe de l'argent
public , à régler la manière de faire tous contrats
publics , ainsi que celle de tenir & de paſſer les
comptes publics , à réduire les émolumens exorbitans
d'Office , & à réformer les abus des places fans
fonctions & des penſions non méritées par des
ſervices publics. 2°. Pour faire porter un bil , tendant
à établir une plus grande égalité dans la repréſentationdu
peuple en Parlement, en permettant aux
différents Comtés dans le Royaume de la Grande-
Bretagne , de choiſir dans une proportion convenable
, au moins une centaine de repréſentans de
Comtés , outre le nombre actuel . 3 ° . Pour faire
porter un bill tendant à abréger la durée des Parlements
à un terme qui ne pafſe pas trois années .
Des lettres de Corck en Irlande , portent
qu'on y a reçu la nouvelle que la frégate la
Pénélope , Capitaine Jones , ayant fait pluſieurs
priſes ſur les Eſpagnols , les prifonniers
qui étoient àbord s'en étoient emparés à leur
tour au moment que l'équipage Anglois
étoit occupé à ferrer les voiles à cauſe d'un
coup de vent. Ces prifonniers profitant de
l'occaſion , tombèrent ſur nos gens , en tuè-
29 Avril 1780 . k
( 218 )
1
rent une partie avec le Capitaine , & con
duiſirent enſuite le bâtiment à Cuba.
>> Nos lignes & nos autres fortifications , écrit - on
de Plimouth , avancent à vue d'oeil , & offriront
l'aſpect le plus formidable vers la fin de Juin prochain.
Nos Charpentiers & autres ouvriers travaillent
preſque nuit & jour dans cet Arſenal à
doubler de cuivre , & à mettre la dernière main
aux vaiſſeaux qui doivent être prêts à joindre la
grande flotte à Spithéad dans les premiers jours de
Mai. Ces vaiſſeaux ſont le Royal George , de 100
canons ; le Bienfaisant , de 64 ; le Canada , de 74 ;
le Foudroyant , de so. Ils font doublés & preſque
prêts à mettre à la mer. Ceux que l'on prépare à
recevoir la doublure , ſont le Gibraltar , ci- devant
le Phénix , pris ſur les Eſpagnols , vaiſſeau de sa
canons ; la Princeſſe Amélie , de 84 , l'Alfred , le
Cumberland & l'Alcide , de 74 «.
La nouvelle aſſociation nationale , formée
à Guildahl , eſt faite pour ajouter aux inquiétudes
du Gouvernement ; elles ſe multiplient
ſi fort , qu'il eſt à craindre qu'elles ne finiffent
par fe réunir. Les réſolutions priſes par celle
de Guildahl ſemblent y préparer. Elles ſont
conçues ainfi.
>> En Comité du Conſeil Commun , établi pour
entretenir la Correſpondance avec les Comités nommés
, ou qui ſeront nominés par les différens Comtés
, Villes & Bourgs du Royaume. Attendu que
l'Aſſemblée générale des Députés nommés par les
Comtés, Cités & Villes auroit fait paſſer à ce Cor
mité , Copie des Réſolutions de ladite Aſſemblée,
contenant le Proſpectus d'un Plan général d'Affociation
, enſemble un Mémoire juſtificatif à l'appui
dudit Proſpectus , avec une Lettre Circulaire de la
part du Préſident de ladite Aſſemblée ,
Résoluunanimement : >> Qu'il appert à ce Comité
( 219 )
que leſdites Réſolutions & la Lettre circulaire y
jointe, font formées ſur les meilleurs moyens d'unir
tous lesdits Comtés , Cités & Villes remontrans &
autres qui n'ont pas encore préſenté de Pétition au
Parlement pour obtenir le redreſſement des Griefs
Nationaux , par des liens qui ne fauroient manquer
d'aſſurer enfin aux ſuppliques du Peuple le ſuccès
déſiré , en réparant les torts que la Conſtitution a
foufferts , & en déracinant l'influence dangereuſe
de la Couronne , influence qui a preſque ſappé les
fondemens de cette Conſtitution ".
Résolu unanimement : » Que le préſent Comité
s'ajournera au Lundi 3 Avril, pour conſidérer en
détail les Propofitions qui lui ont été tranſiniſes par
ladite Aflemblée des Députés. Attendu , que ladite
Aſſemblée requiert ce Comité , ainſi que tous les
autres , de prendre les moyens les plus efficaces pour
faire circuler , leur dit Proſpectus , lequel convaincra
, à ce qu'on eſpère , tout bon Citoyen , de la
justice des meſures que cette Aſſemblée propoſe.
Résolu unanimement : » Que le préſent Comité
fera publier avec ſes propres Réſolutions ledit Profpectus
,& enſemble les Réſolutions & la Lettre circulaire
qui lui a été tranſmiſe c.
Résolu unanimement : >> Que Braſs Crosby ,
Jean Kirkman , Députés de la part de ce Comité à
1 Affemblée générale , recevront les remerciemens
du Comité , à raiſon de leur fidélité à exécuter
Fimportante Commiſſion qu'on leur a confiée , ainſi
que de la conduite ſenſée & modérée qu'ils ont tenue
en fupportant l'opinion de ce Comité «. Signé W.
RIX.
Apperçu des affaires du 15 Avril.
Peu de nouvelles authentiques de l'Amérique ,
tant Méridionale que Septentrionale. Le Général
Clinton& fon eſcadre ſont toujours inviſibles pour
nous , & le public n'en entend point parler ; quelles
que foient les nouvelles particulières que le Mik
2
( 220 )
niſtère en ait cues , il circule des bruits vagues
que le Général Lée & une grande partie de l'armée
Américaine marche vers la nôtre , mais ces bruits
méritent confirmation .
Comme le terme que le Chevalier Joſeph York
a preſcrit dans ſon Mémoire aux Etats Généraux
pour leur réponſe définitive eſt expiré depuis quelques
jours , nous devons nous attendre à recevoir
inceflamment des nouvelles de ce pays .
Le Mémoire de l'Impératrice de Ruffie aux
mêmes Etats Généraux & la copie qui y eſt jointe,
de ſa déclaration aux Cours de Londres , de Ma
drid & de Verſailles , par rapport à la ſtricte
neutralité qu'elle ſe propoſe d'obſerver & de main
tenir , ont démarqué nos Miniftres , & ont fait
connoître à quel point ils en impofoient au pu
blic en débitant qu'ils en attendoient de puiſſans
fecours tant ſur mer que ſur terre de la part de
cette Souveraine , en vertu d'un prétendu traité
conclu tout récemment entre Sa Majesté Impé
riale & Sa Majesté Britannique. L'Impératrice de
Ruffie eſt extrêmement attentive àne point donner
la plus légère marque d'amitié ou de faveur à
une des Puiſſances belligérantes plutôt qu'à une
aurre; & dans ſa déclaration elle place la Cour
de Londres après les Cours de Madrid & de Verfailles
, quoiqu'il ſoit évident qu'elle ait principalement
en vue laGrande-Bretagne dans cette extraordinaire
& menaçante déclaration ; car la France ,
par ſa ſituation& les circonstances où elle ſe trouve
n'eſt pas en érat de faire au commerce & à la
navigation de la Ruſſie la dixième partie du tort
que peut & que doit en quelque forre lui faire la
Grande-Bretagne , en empêchant ſeulement que
la Ruffie ne faſſe un commerce de contrebande &
ne fourniſſe à la France & à l'Eſpagne des munitions
de guerre & de mer.
Ainh nous nous trouvons fans un ſeul allié dans
( 221 )
با
le monde pour nous défendre contre une ligue
formidable d'ennemis héréditaires & de Sujets révoltés
; tout au contraire , les divers autres Etats
de l'Europe , ceux même que nous ſuppofions nos
amis & auxquels nous avions témoigné un atta
chement & une foi inébranlable dans le tems de
détreffe , non- feulement fomentent nos diviſions
& nous tournent le dos , mais encore ils nous
menacent ouvertement de ſe ranger du côté de
nos ennemis & de ſe joindre à la confédération
générale contre nous.
Juſte ciel ! qu'avons-nous fait ? qu'ont fait nos
Miniſtres pour nous attirer ce procédé ſans exemple
de la part de toutes les Puiſſances de l'Europe ?
Qu'ont fait nos Ambaſſadeurs dans les Cours étran
gères ? Quels conſeils nos Miniſtres ont- ils donnés
à leur Souverain pour tourner toute la terme contre
nous , ou pour que ceux qui ne font pas directement
contic nous, ne foient pas pour nous ?
C'eſt une Doctrine bien extravagante que celle
dont nous avons été imbus relativeinent à nos prétendus
devoirs envers preſque toutes les Nations
de l'Europe. Selon ces dogmes abfurdes , notre
honneur nous faiſoit un devoir de protéger certaines
Puiſſances uniquement parce qu'elles étoient opprimées.
D'autres avoient des droits à nos ſecours ,
parce que des liaiſons de commerce rendoient leurs
intérêts communs avec les nôtres. On nous a perfuadé
long-tems que notre exiſtence politique dépendoit
de l'appui que nous prêterions à la Reine
de Hongrie au Roi de Pruſſe , aux Etats de
Hollande , au Portugal & à l'Impératrice de Ruflie
lors de ſa dernière guerie avec la Porte. Et nous
avons en effet rompu des lances pour toutes ces
Puiſſances.
,
Cependant aucune d'elles ne montre à notre
égard le moindre ſymptôme d'honneur , d'affection
, d'intérêt , de liaiſons commerciales , de dék
3
( 222 )
pendance réciproque ou de gratitude. La pauvre bar
que de l'empire Britannique,anciennement leur appui
& leur fauve-garde , peut s'ouvrir & couler bas ,
ſans qu'elles en prennent d'autre ſoin que celui de
diſputer les débris du bâtiment & de ſa cargaifon
à la mer prête à l'engloutir.
Malheureuſe Bretagne! penſe-tu du moins profuer
d'une leçon qui t'a coûté ſi cher & n'être pas
entièrement perdue pour ton inſtruction ? La main
puiſſante de la nature t'a ſéparée de toutes les autres
Nations ; pourquoi veux-tu t'en rapprocher par
une ſenſibilité ridicule , ou une politique indiſcrette?
Penſe à toi déſormais , & commence enfin à être
toi-même : déploie à tems l'étendue inconcevable
de tes forces & ne porte point de coup au hafard :
attaque res nombreux ennemis les uns après les
autres ; ne leur donne point le tems de s'unir , de
ſe rallier , ou de revenir de leur terreur ; frappe
des coups vigoureux ; enfonce le trait dans toute
ſa longueur & vole à de nouvelles victoires :
diviſe , diſperſe tes ennemis tu triompheras de
tous leurs efforts & tu éléveras ſur leurs dépouilles
un trophée qui fera l'admiration de l'univers.
,
Mais ce n'eſt point en faiſant une campagne de
mer , comme celle de l'été dernier , qu'on peut
eſpérer un ſuccès ſi brillant. Il s'en eſt peu fallu
que la Grande-Bretagne n'expiat ſon imprudence
par ſa deſtruction ; elle a échappé au danger , mais
par un pur effet du haſard , par un miracle enfin
qui certainement n'arrive pas deux fois. Si les Efpagnols
effectuent de nouveau leur jonction avee
les François , tandis que les Hollandois ont déja
pris les armes & font en embuſcade ou ſe diſpoſent
peut-être à faire une diverſion en faveur de
nos ennemis , malheur à notre grande eſcadre ,
quel que puiſſe être ſon Commandant !
En attendant , il y a beaucoup de bruit & de
paroles entre les repréſentans de la nation. Pour
( 223 )
le moment les Patriotes remportent ſur leMinif
tre des triomphes ſpéculatifs ; mais cela n'empéche
pas qu'il ne remporte ſur eux des avantages effectifs,
c'est-à- dire , que tandis qu'ils ont la pluralité des
voix pour quelques motions affez indifférentes ,
il ſe diſpoſe à faire paſſer , même ſans aller aux
voix , les réſolutions néceſſaires pour tirer de la
poche des peuples tout l'argent dont il a beſoin.
Lorſqu'une fois il aura rempli ſon objet , il laifſera
aux Patriotes la plus grande liberté de confcience
ſur les dogmes politiques , & ils pourront
tout à leur aiſe , comme les Caméléons , ſe repaître
d'air , ou ſi l'on veut , des beaux & inutiles
discours dont ils font retentir la ſalle de Westminfter.
Mais le bon peuple d'Angleterre doit- il être
mis au même régime & n'avoir d'autres reſſources
pour prolonger ſon exiſtence que de vaines & ſtériles
déclamations ?
Tout le chamaillis à l'Hôtel des Indes ayant
abouti à la nomination d'un ſeul nouveau Directeur
ſur vingt-quatre , il eſt vraiſemblable que la
Compagnie ne tardera pas à renouveller ſon traité
avec l'adminiſtration , & que cette affaire ſera finie
dans le courant de l'année .
Les Francs-Tenanciers de Middlesex ont fait un
pas de plus que tous les autres Affociés , en recommandant
de décréter le Miniſtre (Impeachments).
Cet exemple ſera-t-il contagieux , ou non ? C'eſt
ce que l'on ſaura bientôt. Au ſurplus les Miniſtres
doivent ſe conduire avec la plus grande circonfpection
, car la Nation en général eſt de trèsmauvaiſe
humeur contr'eux , & il paroît qu'elle n'a
pas tout-à-fait tort .
FRANCE
De VERSAILLES , le 25 Avril.
La Cour a pris le 20 de ce mois le deuil
k 4
( 224 )
à l'occaſion de la mort du Duc de Brunswick
Wolfenbuttel , âgé de 67 ans ; elle le portera
II jours.
Le 11 l'Evêque de Chartres a prêté ſerment
de fidélité entre les mains du Roi. Le
1a la Comteſſe d'Oſmond a eu l'honneur
d'être préſentée à LL. MM. par Madame
Adélaïde de France en qualité de Dame
pour accompagner cette Princeſſe ; la Vicomteſſe
de Virieu eut l'honneur de l'être
aufli par Madame Sophie de France , en qualité
de Dame pour l'accompagner. La Vicomtelle
de Praflin & la Comteſſe de Briges
eurent l'honneur d'être préſentées le 16
à LL. MM. & à la famille Royale , la première
par la Comteſſe de Choiſeul , Dame
du Palais ,& la ſeconde par la Marquiſe de
Briges. La Vicomteſſe de Praflin prit le même
jour le tabouret.
Le Vicomte de Choiſeul , Ambaſſadeur
du Roi à la Cour de Turin , eut l'honneur
de prendre congé de S. M. le 16 , pour ſe
rendre à ſa deſtination . Le même jour le Roi
reçut les oiſeaux de Malthe que le Grand
Maître eſt dans l'ufage d'envoyer en préſent
à S. M. Ils furent reçus par le Marquis
d'Entragues , grand Fauconnier de France
en ſurvivance , & portés par le Marquis de
Forgez , Capitaine Général des Fauconneries
du Cabinet du Roi , & préſentés à S. M. par
le Chevalier de Forgez .
Le Roi a accordé à M. d'Arboulin de Richebourg
, l'un des Adminiſtrateurs dos
(225 )
F
poftes ,la ſurvivance de la charge de Secré
Taire de la Chambre & du Cabinet de S. M.
dont M. d'Arboulin eſt titulaire , ſur la démiſſion
de M. de Bougainville , Chef-d'Efcadre
des armées navales , & Maréchal des
Camps & Armées du Roi qui étoit pourvu
de cette ſurvivance. S. M. a bien voulu con
ſerver à M. de Bougainville les entrées de ſa
Chambre & de fon Cabinet .
Le Roi a accordé au Comte de Grammont
Capitaine de ſes Gardes du Corps , en furvivance
du Duc de Villeroy, le titre de Duc
de Guiche ; il a auſſi accordé les honneurs
du banc au Marquis de Coigny & au Comte
de Praflin , fils du VicomtedeChoiſeul . .
M. de Chiniac , Conſeiller du Roi , Lieutenant
-Général , Civil & de Police de la
Sénéchauffée d'Huſerche , a eu l'honneur
de préſenter le 16 de ce mois à S. M. un
Ouvrage qu'il vient de faire imprimer ſous
ce titre : Capitularia Regum Francorum ,
nova Editio auctior ac emendatior ad fidem
autographi Baluzii , qui de novo textum purgavit,
notaſque caftigavit & adjecit & c. 2 vol .
in-fol.
De PARIS , le 25 Avril.
La perte du vaiſſeau Eſpagnol le St-Jofeph
de so canons , eſt confirmée. Voici les détails
qu'on mande de Breſt de ce funeſte
évènement.
>> D. Oſorno , Chef-d'eſcadre , Commandant de
ce bâtiment , avoit voulu mettre dehors , pour protéger
à leur fortie quelques navires de fa Nation,
ks
A
( 226 )
La nuit du 7 au 8 de ce mois , étant mouillé às
lieues de la rade avec la frégate la Sainte-Rose ,
'le vent qui étoit contraire , devenu très-violent , le
jetta à la côte. Ils touchèrent malheureuſement
fur des roches a la pointe de Saint-Matthieu ; tout
l'équipage fut dans le plus grand danger. Les ſecours
qui furent portés de Breſt la nuit même &
le lendemain matin , ont ſauvé tous les équipages ,
à l'exception d'un homme. On travaille à en retirer
J'artillerie , les mâts & le gréement ; mais on ne
tirera aucun parti de la coque de ces deux bâti
mens. M. le Large , Capitaine de Port , & M. le
Roi , Ingénieur-Conſtructeur , ſe ſont rendus for
les lieux , & d'après leurs rapports , les deux bâtimens
ſont perdus ſans reſſource «.
D'autres lettres du 14 de ce moiss, annon
çent que l'eſcadre de M. de Ternay étoit fur
une ancre. De poſtérieures nous ont appris
que le 15 au ſoir les bâtimens de tranſports
étoient fortis de la rade , & que l'eſcadre
devoit partir le lendemain , ſi le tems le lui
permettoit. Les vents qui étoient variables
depuis 8 jours , étoient à l'Oueſt le 12 , &
s'y foutenoit encore le 15 .
On a eu la confirmation de l'arrivée de
M. de Graffe à la Martinique , & de ſa réunion
à M. de la Mothe- Piquet. Si l'Amiral
Parker eût reſté dans ces parages avec 9 vailſeaux
de ligne , les Généraux François n'au
roient pas tardé à le chercher pour le combattre
. L'Amiral Graves eſt parti de Sainte-
Hélène peu de jours après l'Amiral Walfingham
, on croit qu'il va au Canada. Il fera
difficile aux Anglois d'avoir des forces ſuffifantes
enAmérique pour empêcher les Eſpa
( 227 )
$
1
gnols & les François d'y faire des progrés
cette campagne. La flotte de Cadix devoit
appareiller avant le 15 de ce mois,& les
vaiſſeaux de ligne étoient préts depuis le 28
du mois dernier.
>> La frégate l'Aurore , écrit - on de Toulon ,
eſt arrivée le 10 de ce mois ſur le ſoir , avec un
convoi richement chargé , & deſtiné pour Marſeille
Dans ſa traverſée de Cadix ici elle a rencontré
un corſaire Mahonois dont elle s'eſt emparé.
Le Caméléon & la Nayade rentrèrent le méme
jour.
,
د
Le Zélé & le Marseillois ſont en rade , ainfi
que le Tigre , le Hardi & le Lion ; le Sagittaire
& l'Expériment , y feront le 16 ou le 17. Le
Terrible va aller à la Carene , & pourra être en
rade à la fin de ce mois «.
On mande de Breſt qu'on va tracer le
Sceptre de 74 canons ; on y radoube le Minotaure
& l'Union , avec la frégate l'Indif
crette pour les armer en flûte. La Bretagne eft
entrée en rade le 15 , la Ville de Paris le 16 ,
&le Saint-Esprit le 17. On dit qu'on prépare
un appartement à bord du Royal-Louis.
Un bâtiment avec commiffion Hollan
doiſe , arriva le 11 dans ce port ; le Capitaine
dit qu'il a éré arrêté dans la Manche par 9
vaiſſeaux de guerre , & un convoi de 15 à 20
navires. On l'a forcé de relâcher pendant 6
jours àGuerneſay , d'où il a continué la route.
400 matelots Eſpagnols font arrivés , diton
, à St-Mało pour équiper 4 cutters conftruits
pour cette nation dans ce port ; on
affure qu'on a tranſporté de cette ville à
Breſt , une quantité incroyable d'artillerie
( 228 )
de fiége & de campagne , d'hopitaux , de
vivres , & c.
Le cartel pour l'échange général des prifonniers
faits fur mer entre la France & l'Angleterre
, a été ſigné à Verſailles le 12 Mars
dernier , par M. le Hoc , l'un des chef des
Bureaux de la Marine , autoriſé à cet effetpar
S. M. , & à Londres le 28 du même mois
par MM. John Bell , Waller Farquharfon ,
Vin. Corbett , Robert Lulman , Commiſſaires
du Roi d'Angleterre. Ce traité , également
utile aux deux Nations , dicté par des
fentimens qui font honneur aux Puiſſances
ennemies & à l'humanité , ſera diftingué par
les vrais philoſophes qui préfèrent une opération
utile aux gros livres qui parlent la
morale& l'humanité. On y a établi la plus
parfaite égalité , & la réciprocité la plus
complette.
>> Les priſonniers feront échangés homme pour
homme , ſelon leurs rangs & qualités , ou pour un
certain nombre d'hommes comme équivalens , o
pour certaines ſommes en forme de rançon. Un
Vice-Amiral François fera échangé contre unAmiral
Anglois commandant; le Lieutenant -Général ,
contre un Amiral portant pavillon au grand mat
de hune; un Vice : Amiral , un Chef d'eſcadre ,
contre un Rear-Admiral; les Capitaines de vaiſſeau
commandans des diviſions , ou ayant le rang de
Brigadier , contre les Commodores ; les Capitaines
de vaiſſeau du rang de Colonel , contre les Poft.
Capitaines depuis trois ans , dont le rang répond
à celui de Colonels ; les Lieutenans de Vaiſſeau
commandans des frégates de so à 20 canons ,
& ayant rang de Lieutenant- Colonels , contretous
(229 )
۱
autres Poft-Capitaines qui ont le même rang; les
Lieutenans de Vaiſſeau du rang de Major , contre
les Master ad Commanders ou Capitaines de nopost
; tous les autres Lieutenans de Vaiſſeau , contre
des Lieutenans ſans diftinction ; les Capitaines
de brûlots du rang de Capitaines d'Infanterie , Enſeignes
de vaiſſeau du rang de Capitaines d'Infanterie
, Lieutenans de frégates ou Capitaines de flûtes
en pied , ou pour la campagne , & ayant le même
rang , contre des Lieutenans ;& à défaut de ceuxci
, pardes Midshipmen ; les Gardes du pavillon ,
par des Midshipmen ; les Officiers Mariniers & les
Officiers Subalternes , contre ceux de la même dénomination
ou d'un rang égal. L'équivalent refpectif
pour tous les grades en hommes & en argent
, eft depuis 60 hommes ou 60 liv. fterl. , en
deſcendant aux derniers , à 2 hommes ou 2 liv.
ſterl. ; les Matelots s'échangent homme pour homme
, & l'équivalent eſt d'une liv. ſterl. ; la même
gradation eft obſervée pour les Officiers de marine
& Officiers de troupes de terre ſervant comme
troupes de marine , & Officiers de terre ne ſervant
point fur les vaiſſeaux , mais pris en mer , ainſi
que les ſimples ſoldats. Tous les trois mois il ſera
arrêté des compres d'échange , conformément aux
règlemens ci - deſſus; on a fixé auffi le prix par tête
du tranſport des priſonniers , ainſi que de leur nourriture
; on a pareillement réglé les conditions de
l'échange des Officiers & autres prifonniers ſur des
bâtimens marchands , corſaires , ou autres , qui
ne font point vaiſſeaux de Roi. Les paffagers n'étant
point au ſervice de terre ou de mer , lorſqu'ils auront
été pris , n'importe ſur quel bâtiment , ne ſeront
point regardés comine priſonniers , & feront
mis en liberté , ſans étre portés dans les compres
des échanges , lorſqu'ils auront prouvé qu'ils font
dans le cas de l'exception. Toutes perſonnes , n'importe
de quelle dénomination , qui feront naufrage
( 230 )
fur quelque vaiſſeau que ce puiſſe être , à moins
que ce ne foit en voulant prendre terre , ou en
protégeant quelque déprédation ſur les côtes ou
dans les iſtes de l'un ou l'autre des deux Royaumes
, feront immédiatement remiſes en liberté; on
leur fournira les moyens de retourner dans leurs
pays reſpectifs , ainſi que des vêtemens , ſi elles en
ont beſoin , auffi-tôt que leur ſituation ſera connue
, & qu'on aura pu prendre les meſures convenables
pour cet effet.
La liſte des Colonels nouvellement pourvus
vient d'être rendue publique.
Infanterie , Régimens.
Picardie devenu Colonel-
Général:
Provence qui prend le
nom de Picardie, ४
Colonels Commandansi
мм.
deRabodange.
de Saudoas.
Piémont.
Blaifois .
Champagne.
Normandie.
Bearn..
Cambrefis.
Guyenne.
Dauphin.
Perche.
Aunis.
Tourraine.


Ile de France.
Limofin.
Hainault . •
Royal Rouſſillon.
Bourbon .
Beauvoifis.
Vermandois .
Beauce.
Médoc.


• •
Vivarais.

7



de la Fare.
Edouard Dillon,
Raftignac.
Ste-Hermine.
Bartillon.
Dangoffe.
de Pardieu.
la Suze.
Thémines .
d'Apchon.
Pondens.
d'Haute- Feuille.
de Chalabre.
Chevalier d'Hautefort
• Vauborel .
la Tour- du - Pin.
Monte Clerc.
Bernis.
d'Epinai - Saint-Luc.
d'Avaux.
Chevalierde Coffe,
( 231 )
Saintonge..
Rohan-Soubiſe .
Grenadiers-Royaux .
Provinciaux .
Cavalerie. Berri. .
Dauphine.. . •
Dragons. La Reine.
Cuſtine. •
Chevaux - Légers. •
Chaffeurs. •
.
Cuſtine
.
Caulincourt
de Joviac & Montchal.
Denos , de la Granville ,
Deffiat , Dugueſclin ,
Branceon , Guyon.
de Rieux.
de Toulongeon.
Chevalier de Coigny.
Lefcar.
Coulange , Chevalier de
Tourtain , de Viray .
laGaliſſonniere ,Baltafar,
Vicomte de Mailli ,
Klingling , Sarlabous.
L'arrivée du Briffon a fait connoître un
trait touchant de piété filiale , que nous nous
empreſſons de rapporter. Nous laiſſerons
parler M. de Bauſſay , qui a bien voulu nous
en faire part.
» M. de ..... Négociant de la Rochelle
chargé d'une famille nombreuſe , envoya dans
l'Inde un de ſes fils âgé de moins de 14 ans.
Bientôt après il éprouva dans les affaires des malheurs
qui les dérangèrent , & comme on ne pouvoit en
accuſer que la fortune, il fut plaint fans ceffer /
d'être eſtimé. Mais ce fils forti de la maiſon pal
termelle à l'âge où l'homme n'eſt encore qu'un
enfant , qui n'avoit point été témoin des larmes
de fa famille , & de cette douleur affreuſe qui oppreſſe
un Négociant , homme de bien , dans ces
momens déſaſtreux , avoit cependant formé le
deſlein généreux de réparer des maux dont il
avoit été informé , & dont ſon ame a dû , pendant
dix ans , être profondément pénétrée. On connoît
l'influence du climat de l'Inde , & l'on fait qu'il
invite à la molleſſe & conduit à la diffipation , On
fent quelle auroit pu être la conduite d'un jeune
( 232 )
:
homme dont les parens n'avoient pas fini l'éducation
, & qui , loin des yeux qui l'avoient vu naître,
étoit même affranchi de la contrainte de paroître
fage? Mais cette obſervation n'est ici qu'un éloge
de plus pour le jeune de ..... ; il a dû mener
la vie d'un Spartiate , & vivre de privations
pour remplir le voeu de fon coeur. L'opiniâtreté
de ſon travail & fon économie lui ont formé un
capital qu'il a chargé preſque en entier (80,000 liv.)
dans le navire le Briffon , & qui ſuffit pour payer
les dettes de fon père & lui donner quelque aifance
; la fortune n'a pas contrarié cette belle
action , & ce vaiſſeau vient d'arriver à 1 Orient
fans riſques & fans aſſurances.
A Rome on donnoit une couronne civique à
celui qui ſauvoit un citoyen; le Sénat félicitoit
un père d'avoir un fils vertueux ; nous ne manquons
ni de décorations , ni de fètes , mais aucune
ne ſert à l'exemple & à la récompenſe des
moeurs. Malheur aux pères , malheur ſur-tout aux
enfans qui feroient inſenſibles à cet acte généreux
de piété filiale , & qui , froids admirateurs , n'aimeroient
pas , ſans le connoître , le vertueux jeune
homme qui donne ce noble exemple de tendreſſe
&d'honneur ! «
Il y a des perſonnes qui prétendent que
M. de S. Julien , Receveur-Général du Clergé
, a déja ouvert l'emprunt du don gratuit ,
que le Roi exigera à la première Aſſemblée
du Clergé , MM. les Agens - Généraux ayant
été chargés de prévenir que S. M. ſe reftraindroitàne
demanderque 20 millions. En
tems de paix le plus fort don gratuit de
ce Corps de l'Etat avoit été de 16 millions
pourcinq ans.
>> Il y a long- temps , écrit-on de Nantes , qu'on
defire que l'eſpèce de réforme qui,ſous ce règne,
:
( 233 )
i
s'eſt montré dans les Finances , attaque de méme
les abus de la Procédure. En attendant des Seigneurs
établiſſent , dans leurs terres ,des Bureaux de Conciliation.
L'un des premiers a été établi par M. le
Duc & Madame la Ducheſſe de Roltan- Chabot , à
Blain. On court de tous les environs à ce Tribunal
de Paix ; il eſt compoſé de Gentilshommes, de Curés
& de Praticiens ; ces derniers font néceffaires pour
le rapport des affaires où les Parties ſont préſentes
fans miniſtère de Procureur. Là les Pairs des Parties
font Juges ; fi elles ne veulent pas appeller , ur
Notaire rédige fur- le-champ la tranſaction , qui
eſt ſignée ſans déplacer. Il n'en coûte aux Plaideurs
que le papier timbré. M. & Madame la Ducheſſe
de Rohan voyant les avantages de ce Bureau de
Paix , ont étendu leur humanité juſqu'à faire juger
&rapporter gratuitement les tranfactions des Plaideurs
étrangers à leur terre , ce qui comprend une
douzaine de Paroiſſes .
>> Le Jeudi 6 de ce mois , l'Académie royale de
Chirurgie a tenu ſa Séance publique , à laquelle a
préſidé M. de la Martinière , Conſeiller d'Etat , premier
Chirurgien du Roi. M. Louis , Secrétaire perpétuel
, a ouvert la Séance par une analyſe ſommaire
des Mémoires qui ont partagé le Prix double , ſur
le ſujet qui fuit : Exposer les effets du mouvement
& du repos , & les indications fuivant lesquelles
on doit en preſcrire l'ufage dans la cure des maladies
chirurgicales . Les deux Médailles , chacune
de la valeur de soo liv. ont été remportées , l'une
par M. Reyne , élève des Ecoles de Chirurgie , &
Maître- ès -Arts de l'Univerſité de Paris ; l'autre par
M. Lombard , Maître en Chirurgie de la ville de
Dôle en Franche-Comté , nommé Chirurgien-Major-
adjoint de l'Hopital - Militaire de Strasbourg.
On a accordé le Prix d'émulation à M. Icart , Lieutenant
du premier Chirurgien du Roi , à Caftres
en Languedoc ; & les cing petites Médailles ont été
adjugées à MM. Thomaſſin, Chirurgien-Major du
(234 )
premier régiment de Chaſſeurs à cheval , fils , Mat
tre en Chirurgie & Accoucheur , à Vitry-le - Fran
çois ; Doucet , Maître en Chirurgie , à Broſlois en
Bourgogne ; Lécoſſe , Chirurgien , à Doucey en
Champagne ; & Fêvre , Chirurgien , à Montréal ,
près Avalon en Bourgogne. Après la diſtribution
des Prix , M. Louis alu l'éloge de M. Fleurant ,
Aſſocié de l'Académie , à Lyon ; M. Maugras , un
Mémoire fur la puſtule maligne de la Bourgogne :
M. Louis , un court éloge de M. Williers, Alfocié
de l'Académie , à Mulhauſen en haute Alface;
M. Bordenave , une Obſervation ſur une maladie
très- ſingulière par un vice des organes de la circulation
; M. Pipelet , Directeur de l'Académie , un
Mémoire fur la réunion des plaies du bas-ventre;
M. Louis a terminé la Séance par la lecture de
l'éloge de M. Levret , Accoucheur de feue Madame
la Dauphine ".
Les numéros ſortis au tirage de la Loterie
Royale de France , du 16 de ce mois , font :
1,58,48,88 & 30 .
L'Editdu Roi , portant ſuppreſſion de quarante-huit
Receveurs-Généraux des Finances , & établiſſement
d'un nouvel ordre à cet égard , a été enregiſtré le
18 de ce mois , à la Chambre des Comptes. » Les
réformes ou les réductions que nous avons ordonnées
ſucceſſivement dans le nombre & les émolumens
des places de Finance , ont tellement avancé l'exécution
de nos plans dans cette partie , qu'il ne nous
reſteplus à nous occuper que des Receveurs-Généraux.
Nous avons vu qu'il y en avoit quarante-huit
établis à Paris , pour correſpondre avec les Receveurs
particuliers des Impoſitions , pour ſuivre leurs
recouvremens & verfer à notre Tréſor - Royal le
montant de la taille , des vingtièmes& de la capitation
des Provinces ; que cette trop grande diviſion
multiplioit inutilementles frais, les taxations & les
caiſſes; & que cette dépenſe augmentoit encore
lorſque nous étions forcés d'accroître , par de now.
1
(235 )
{
5
veaux impôts , le fardeau de nos Peuples. Nous
avons reconnu que nous trouverions une économie
importante , & beaucoup d'autres convenances en
réuniſſant les fonctions de ces quarante-huitTitu
laires à une ſeule Compagnie compoſée de douze
perſonnes que nous choiſirions parmi les Receveurs-
Généraux actuels , en leur accordant un traitement
fixe , & en intéreffant toujours leur activité & leur
vigilance par des ſoumiſſions que nous exigerions
de cette Compagnie à des termes fixes ,de la même
manière qu'on le pratique à préſent vis-à-vis de
chaque Receveur-Général en particulier : que nous
aurions d'autant plus de facilités pour l'exécution_
d'un pareil plan , qu'il exiſtoit déja un Caiſſier des
recettes générales & différens Bureaux ; mais que
cet établiſſement , dont nous ſupportions la dépenſe ,
n'avoit eu pour but qu'une confection d'états & ure
manutention d'enregiſtremens. Nous deſirons que
la nouvelle Compagnie de Receveurs - Généraux
forme un Corps deFinance digne de la plus grande
confiance ; & à cet effet , non feulement nous la
compoſerons avec beaucoup d'attention , mais nous
exigerons encore de chacun des Membres un cautionnement
d'un million. Nous avons remarqué avec
fatisfaction qu'en remettant à l'avenir à une Société
ainſi conftituée toute la geſtion de nos recettes
générales , on n'auroit plus à craindre l'impreſſion
momentanée qu'a fait quelquefois ſur le crédit de
tous les Receveurs-Généraux le dérangement d'un
ſeul , quoique étant diviſés d'intérêts , & dirigeant
leurs recettes ſéparément , il n'y eût aucune liaiſon
entre leurs opérations. Auſſi avons-nous encore apperçu
ungrandbien d'adminiſtration dans le nouvel
établiſtementque nous formons , c'eſt qu'en réuniſſant
ainſi à un même centre , & en faiſant dépendre d'une
ſeule délibération toutes les inftructions que les
Receveurs -Généraux ont àdonner dans les Provinces ,
nous nous affurons d'autant plus que le recouvrement
( 236 )
1
des Impoſitions ſera dirigé d'après des principes
uniformes , & conformément ànos intentions.
Par ces divers motifs , nous nous ſommes donc
déterminés à ſuprimer les quarante- huit Offices de
Receveurs-Généraux actuellement exiſtans . Nous
pourvoirons à leur rembourſement en argent comptant
auſſi tôt que les comptes feront rendus ;& cette
avance de notre part , qui n'aura lieu que fucceffivement
, ſera diminuée par les compenfations que
pourront nous propoſer les Receveurs - Généraux
que nous admettrons dans la nouvelle Compagnie.
Nous ferons connoître avant le premier Janvier
prochain , époque du commencement des exercices
de cette Compagnie , dans quelle forme devront être
les reſcriptions qu'elle ſeroit dans le cas de négocier ,
en attendant la plus entière confiance eſt également
due à celles qui font tirées par tous les Receveurs-
Généraux actuels ; cardès qu'elles ont parléà la caiſſe
commune , ce qui eſt juſtifié par la fignature du ſieur
Geoffroy , Tréſorierde ladite caiſſe , ces reſcriptions
ne repréſentent qu'une affignation fournie ſur une
rentrée certaine , & dont nous garantiffons , dans
tous les cas , le paiement.
Nous avons trouvé dans le nouvel ordre que nous
établiſſons différens avantages ; & nous avons encore
remarqué , avec ſatisfaction , que cette opération
complétoit la réforme dont les places & les émolumens
de finances nous avoient paru fufceptibles ,
& qu'ainſi nous achevions un ouvrage ſi conforme
à nos vues d'ordre & d'économie , ſi ſalutaire aux
moeurs , par les obſtacles qu'il apporte aux progrès
du luxe , & qui en détruiſant ces grands & nombreux
moyens de fortune auxquels l'eſpoir de la faveur
fuffifoit pour prétendre , encouragera davantage à
fuivre ces carrières pénibles , où les talens &
ne conduſſent que lentement àdes récompenfes modérées
, entrepriſe enfin , ſi ſouvent indiquée par
l'opinion publique , &jamais exécutée : nous croyons
J'avoir portéeà peu-près à ſaperfection , lenombre
l'étude
( 237 )
1-
des premières places de Finance que nous avons
conſervées , eſt preſque en entier néceſſaire , &
n'ayant afſuré à ceux qui les rempliront que des
bénéfices railonnables & proportionnés à leurs foins ,
nous ne verrons plus en eux que des perſonnes utiles
à notre ſervice , & dignes à tous égards de notre
protection .
,
Nous regrettons ſans doute les privations particulières
qui font l'effet inſéparable de cette
réforme , & de toutes celles qui l'ont précédée ;
mais nous avons ſenti qu'il étoit impoſſible d'aller
à notre but par une autre voie , & que ſi la Loi
impérieuſe du bien public eût dû nous y obliger
dans tous les tems , les circonstances actuelles nous
en faifoient un devoir encore plus indiſpenſable ,
puiſque le retranchement des abus & des gains
inutiles devoit néceſſairement précéder l'augmen
tation des Impôts , dontnous prenons tant de ſoin
de préſerver nos Peuples.
Nous chercherons d'ailleurs à adoucir le ſort
des Receveurs , Tréſoriers , Fermiers & Régiſſeurs-
Généraux ſupprimés , en leur donnant , ou à leurs
enfans , la préférence pour des places vacantes ,
toutes les fois qu'étant auſſi propres que leurs
concurrens aux occupations qu'ils folliciteront
cette préférence ne contrariera point le bien de
l'Etat & l'utilité de notre ſervice : à ces cauſes , &c.
De BRUXELLES , le 25 Avril.
L
,
Les nouvelles de Hollande ne parlent
que de la ſenſation qu'a produit la Déclaration
de la Ruſſie ; la plupart des Provinces
qui avoient déjà donné leur avis
fur les Mémoires du Chevalier Yorck pour
s'excuſer de fournir à l'Angleterre les ſecours
qu'elle demande , ſe ſont empreffés
de déclarer que la propoſition de la Cour
( 238 )
de Ruſſie ne ſauroit être plus avantageuſe
dans les circonstances préſentes , & qu'elle
doit être acceptée. Le parti Anglois eſt
très - déconcerté par cet évènement , qui
amène un nouvel ordre des choses ; il fait
craindre que la différence des principes
établis par les traités particuliers entre les
Puiſſances neutres reſpectivement , & avec
les Puiſſances belligérantes , ne forme un
obſtacle à l'exécution d'un plan ſalutaire qui
peut ſervir à jamais de règle en cette matière,
On fait que parmi les Puiſſances belligérantes
, la France a toujours penſé qu'il
étoit juſte de laiſſer la liberté de la navigation
aux Puiſſances neutres ; on n'ignore
pas qu'elle a reſpecté long-tems cette liberté
, & que ſi elle a fait enſuite des règlemens
qui gênent celle de la Hollande ,
c'eſt parce qu'elle y a été forcée , parce
qu'il étoit tout ſimple qu'elle cherchât à
arrêter les vaiſſeaux qui ſe rendoient dans
les Ports Anglois , puiſque cette Nation ne
ménageoit pas ceux qui ſe rendoient dans
les ſiens ; & on n'ignore pas qu'elle n'a pris
ce parti qu'après avoir employé la voie
de la repréſentation pour décider les Hollandois
à protéger leur commerce. L'Efpagne
paroît également décidée à n'uſer
plus des voies de rigueur & de ſévérité à
Pégard des bâtimens de la République. Il
n'y a que l'Angleterre qui paroît contrarier
le voeu général , & elle doit ſentir que c'eſt
fa conduite qui a amené les évènemens
( 239 )
1
dont elle ſe plaint ; fi elle avoit eu plus de
modération & de justice , le projet de la
neutralité armée n'auroit pas eu lieu.
>>N>ous nous flattons, écrit-on de la Holla nde, que
la neutralité armée pourra contribuer à accélérer
la paix. Il paroît juſqu'ici que c'eſt l'Angleterre
ſeule qui y met obſtacle; & il eſt difficile qu'elle
ne prenne ſon parti . On ne doute pas que l'indépendance
de l'Amérique , qui peut - être eſt déja
tacitement reconnue par toutes les Cours , ne ſoit
la baſe fondamentale d'un accommodement ; l'Angleterre
ſera forcée en mêmetems de renoncer à une
prétendue prééminence de pavillon , également con
traire au droit des gens & aux premières notions
du ſens commun. La liberté générale des mers , le
rétabliſſement des poſſeſſions reſpectives dans l'état
où elles étoient avant les hoftilités , peut - être la
reftitution de Gibraltar à ſes maîtres naturels , &
l'adoption du Code maritime propoſé par la Ruſſie ,
feront vraiſemblablement les ſuites néceſſaires de
ļa paix«.
On ne doutoit pas que le Comte de Byland
ne fût juſtifié. La Sentence du Confeil de
guerre porte en ſubſtance , que la conduite
que ce Contre-Amiral a tenue dans ſa rencontre
avec l'eſcadre Angloiſe , commandée
par le Commodore Fielding , a été conforme
aux règles de la prudence requiſe dans un
bon Officier de mer , qu'il n'a fait que ſuivre
ſes inſtructions , qu'en conféquence il eſt
déchargé & pleinement juſtifié de tous les
préjugésqu'on auroit pu concevoir contre lui,
On a appris de Rochefort que le Marquis
de la Fayette en étoit déja parti lorſque le
paquet qu'on lui avoit adreſſé y arriva. On
( 240 )
fait qu'il s'eſtembarqué à bord de l'Hermione,
&qu'il a fait voile de conſerve avec la Cérès .
On débite aujourd'hui qu'il a été joint en mer
par des vaiſſeaux Américains & que cette
petite eſcadre ayant rencontré à la hauteurde
Lisbonne 4 frégates Angloiſes qui , dans ce
cas , pourroient bien être celles du Commodore
Johnstone , les avoient attaquées ,
en avoit pris deux à l'abordage . Mais cette
nouvelle n'eſt pas confirmée
Les papiers Anglois du 18 Avril ne contiennent
aucunes nouvelles d'Angleterre
ou d'Amérique. On y voit des lettres de
Plimouth du 14 , où il eſt dit que l'Amiral
Graves a relâché le 12 à Plimouth avec
cinq vaiſſeaux , & que le Shrewsburg eſt
arrivé le 13 , ayant perdu ſes mâts.
: Le Commodore Walſingham , avec ſa
diviſion de cinq vaiſſeaux de ligne & fon
convoi de 300 voiles , étoit parti le 13 à
midi de Plimouth , ſans que l'Amiral Graves
ſe ſoit mis en devoir de le ſuivre ,
comme on s'y attendoit ; mais le Lieutenant
d'un paquebot arrivé à Falmouth ,
après avoir été chaſſé par une frégate Françoiſe
, a rapporté que Walſingham & toute
fa flotte ſe tenoit à la hauteur de Falmouth
, ſur le bruit qui couroit qu'une efcadre
ennemie de 17 vaiſſeaux de ligne
paroiffoit à l'ouvert de la Manche. Il n'y
a point eu de nouvelles de Plimouth depuis
le 14.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le