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1780, 01, n. 1-5 (1, 8, 15, 22, 29 janvier)
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MERCURE
DE FRANCE
DÉDIÉ AU ROI ,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES
CONTENANT
Le Journal Politique des principaux événemens de
toutes les Cours; les Pièces fugitives nouvelles en
vers & en profe ; Annonce & l'Analyse des
Ouvrages nouveaux ; les Inventions & Découvertes
dans les Sciences & les Arts ; les Spectacles;
Les Caufes célèbres ; les Académies de Paris & des
Provinces; la Notice des Édits , Arrêts ; les Avis
particuliers , &c. &c.
SAMEDI I JANVIER 1780 .
B
CH
APARI
Chez PANCKOUCKE , Hôte
rue des Poitevins .
MALAIS
ROYAL
Avec Approbation & Brevet du Ro
BRAR
STOR
TABLE
Des Matières du mois de Décembre.
PIÈCES
FUGITIVES.
Louis Dauphin
Louis XVI .
Les Adieux ,
Monde Primitif, 75
Père de Les Evénemens Imprévas , CoÓde
,
Les Papillons , Idylle ,
Vers d'un Vieillard
9
49
médie ,
84
Lettre au Rédacteur du Mercure
. 131
Mlle Obfervations d'un Sourd &
97
Muet
142
Mile Relation du grand Prix rendu
à Beaune,
157
175
***
L'Opéra
Gir. ***
• Vers à
Epitre ,
160 Hiftoire du Chevalier du So-
Romance, 64
leil , 184
Couplets pour Mlle D***. 163
150
11 Académie Roy. de Mufiq. 44
91
45
SPECTACLES,
Sur une Opinion attribuée à Concert Spirituel,
Socrate
Difcours fur le Langage des
Perroquets,
89 , 186.
51 Comédie Françoife
,
Difcours Philofophique fur le Comédie Italienne ,
Beau ,
L'Education
Conte ,
92 ACADÉMIES,
Pédantefque , Extrait du Mémoire de M.
164
Enigmes & Logogryphes , 21 ,
67 , 129 , 174.
NOUVELLES LITTER.
Obfervationsfur la Mufique, 23
Eabliaux , ou Contes du XIIe
& du XIIIe fiécle ,
Valmiers , Anecdote,
Gaillard,
VARIÉTÉ S.
353
Lettre au Rédacteur du Mercure
,
Cours Public ,
Mufique ,
198
96
33 Annonces Littéraires, 46, 959
355,2036
De l'Imprimerie de MICHEL LAMBERT,
rue de la Harpe , près Saint-Côme.
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI I JANVIER 1780...
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
ÉPITRE écrite de la Campagne , à
M. DE M...., Maître-des- Requêtes.
Mihj jam non Regia Roma
Sed vacuum Tibur placet , aut imbelle Tarentum,
A vous , l'enfant de la Sageffe ,
Salut , honneur , fanté , richeſſe ,
peu d'amour ne gâte rien . Un
PERMIS à vous , homme de bien ,
De travailler pour la Patrie ,
Tandis qu'au ſein de l'incurie,
Sans préjugés & fans lien ,
Nous commençons ici la vie.
On y favoure un doux loifir ;
A
MERCURE
Ou quand du foir l'ombre tardive
Commence à voiler l'horiſon ,
Je vais jouir dans le vallon
Du frais d'une onde fugitive.
Là j'écoute , Berger nouveau ,
Affis fur l'humble violette ,
Le lent murmure du ruiſſeau ,
Les fons plaintifs d'une mufette ,
Ou la naïve chanfonnette
De Rofine , amour du hameau ,
Qui , l'air riant & fatisfaite ,
Des champs ramène fon troupeau.
AINSI s'écoule avec vîteffe
Le fable d'or d'un jour ferein ,
Sans foins , au fein de la pareffe
Et fans fouci du lendemain.
TEL , un oiseau fimple & docile ,
Quand le Printemps & le Zéphir
Couvrent de fleurs fon doux afyle ,
Sans s'occuper de l'avenir
Laiffe couler le temps mobile ,
Et vit fous l'aîle du plaifir.
Amis , que la foule imperune
S'empreffe aux palais des Séjans !
Que le temple de la fortune
Soit fatigué de notre encens !
Pour moi , docile à la Nature ,
DE FRANCE. 7
Repouffant le joug des erreurs ,
demande pour faveurs
Je ne
Qu'un bois baigné d'une onde pare .
Une campagne & quelques fleurs.
HEUREUX cent fois fi ma Délie ,
Objet trop cher à mes rivaux ,
Daigne toujours parer ma vie
Des fleurs de Gnide & de Paphos ;
Si , toujours fidelle & fenfible ,
Elle fourit à mes defirs ,
Si dans fes bras l'aube paifible
Me trouve enivré de plaifirs !
MAIS du voile qui m'environne
Pourquoi percer l'obscurité ?
Sachons jouir, quand l'heure fonne ,
Du caprice de la beauté.
Adieu , je l'entends qui m'appelle :
Le jour penche vers ſon déclin :
Oui , oui , ma Délie eft fidelle ,
Et j'en réponds jufqu'à demain.
( Par l'Auteur de l'Impatient. )
LES
REGRETSر
Parodie de l'Air d'Iphigénie :
Les voeux dont ce peuple m'honore....
CE lieu n'eft- il donc plus le même ?
Je parcours en vain ce verger.
Aiv
S MERCURE
Son charme étoit donc paſſager ?
Et fur un rivage étranger
Le charme a fuivi ce que j'aime.
AMOUR, àce bois frais & fombre ,
Que d'attraits tu fus attacher !
En vain je reviens le chercher ;
J'avois des plaifirs à cacher ,
Je cache des pleurs fous fon ombre.
DANS les pleurs , quand il faut attendre
Celle qui nous pleure à fon tour;
Du moins , ne peut- on pas , Amour ,
Ne peut-on mourir juſqu'au jour ,
Jufqu'au jour qui doit nous la rendre !
L'AMOUR VOYAGEUR ,
Conte Allégorique.
ENNCCOORREE une allégorie ! .. Pourquoi non ?
Eft-ce ma faute , fi intempérans dans tous nos
plaifirs , nous tombons fitôt dans la fatiété?
Ce voile ingénieux me paroît très- propre à
envelopper quelques vérités utiles . Je commence.
Je rapproche affez volontiers le
temps paffé , le temps préfent & les fiècles
mythologiques : d'un faut me voilà dans la
Cour de Louis XIV ; & d'un autre faut à un
fouper d'une petite maîtreffe d'hier. Qu'importe
, la moralité n'en fera pas moins claire ,
ni le trait moins expreffif.
DE FRANCE.
2
.
"
L'Amour avoit enfin offenfé Vénus ; car il
offenfe quelquefois la beauté. Plus jeune ,
bien plus pudibond qu'il ne l'eft aujourd'hui
, il craignit le courroux de fa mère.
Heureufement pour lui , il avoit deux aîles.
Son premier vol lui fervit à fuir la beauté
courroucée. Voici ce qu'il chantoit en prenant
fon effor , & c'étoit une leçon pour les
belles à venir.
L'Amour n'aime point les querelles ;
Aux moindres cris il prend l'effor :
C'eft pour les fuir qu'il a des aîles,
Vénus , gronderez-vous encor ?
Voulez-vous qu'il fuive vos traces ?
N'ayez point ces yeux de courroux ,
Imitez la douceur des Grâces ,
Et ce Dieu tombe à vos genoux.
Il mit pied à terre dans un hameau. Oh ,
oh , dit- il , du chaume ! tant mieux. Les
: Romains ne furent jamais fi vertueux que
quand leurs maifons étoient de bois. Les
foupers fins d'Atticus préfageoient déjà la défaite
de Pharfale & l'aviliffement du Sénat ;
( il étoit philofophe , cet Amour- là ) il heurta
du bout de fon arc à la porte d'une cabane.
Je me trompe ! il pofa le doigt fur un loquet
; la porte s'ouvrit. Une douzaine de
jeunes Payfans & autant de Pâtres aux che→
› veux dorés , aux joues pommelées & rouges ,
étoient raffemblés autour d'un foyer. Le feu
ne pétilloit point . Ils avoient froid. Atten-
A v
10 MERCURE
dez , leur dit l'Amour , & il jette auffi-rôt
quelques flèches dans l'âtre. La flamme qui
en jaillit pénètre bientôt. Le Pâtre réchauffé,
ouvre deux grands yeux clairs , préfente , fans
favoir pourquoi , fa main à la Bergère , qui
la preffe fans le vouloir. L'Amour prie l'aneien
de fermer fon gros livre, & débite fonart
d'aimer , non pas le nôtre , mais celui qu'on
mettoit en pratique au fiècle d'or de l'amour.
La nuit parut bien longue aux Paftoureaux
qui avoient entendu le Dieu . Les Paftourelles
rêvèrent auffi toute la nuit. C'eft depuis
ce temps -là qu'on a connu les rêves
d'amour , mais nous y avons ajouté des rêves
d'intérêt , des rêves d'ambition , enfin mille
rêves. Dès le point du jour , des chanfons:
firent retentir les échos , l'air fut frappé le
foir des fons du flageolet & de la cornemufe.
Pendant le jour , un vent du midi
fembla ne s'élever que pour porter au gai
Berger les ardens foupirs de la Bergère. Afife
fur le bord d'un petit ruiffeau , fuivant
de l'oeil deux blanches géniffes , elle filoit &
ne cueilloir plus la violette& le thym .. Son
coeur lui difoit tout bas : une main plus chérie
doit cueillir déformais les fleurs dont je
parerai mon fein. Le Berger , pour étancher
la foif d'Annetre , ne courut plus remplis
fon chapeau de l'eau d'une fontaine . Il preffa.
les mamelles de fa brebis , & vint lui préfemter
une liqueur blanche & fucrée , dans
une taffe d'argent.. C'eft pour Louiſe que
Colin , pendant la nuit , préparoit dans une
DE FRANCE. 11
pannetiere d'ofier la crème & le fromage.
Que d'inventions nous devons à l'Amour !
Il devoit refter plus long- temps au village. Il
y faifoit des amans inventifs & heureux. II
voulut venir à la ville , il eut tort .
Il prit le chemin de la Cour. Un Monarque
couvert de gloire , ami des plaisirs &
des femmes , faifoit tourner toutes les têtes :
il fembloit fier de recevoir les Ambaffadeurs
de Siam & de Perfe dans une fuperbe galerie
qu'il avoit élevée par un pouvoir magique , &
que tous les arts avoient embellie . L'Amour
vit le Salon d'Hercule , celui de la Guerre ,
de la Victoire : j'aurai fans doute le mien
dit-il, car je fuis un Dieu comme un autre . Er
attendant le lever du Roi , il fut à l'audience
du grand Louvois ( car , par flatterie
fans doute , tout étoit grand fous Louis XIV ) ;
il y entendit former bien des voeux à l'Ambition
, pas un à l'Amour. Cependant , au
nombre des folliciteufes , il vit quantité
de minois qui avoient des projets fur le Miniftre
& fur le premier Commis. L'audience
du grand Colbert étoit moins brillante,
Plutus , ce Dieu écourté & mailif, en pc.
ruque quarrée , canne à bec à corbin , habi
de velours cramoifi , à large broderie , longues
manchettes , diamans aux doigts , tapoit
du pied en parlant au Miniftre , & les derniers
mots étoient impôt , impot! Le Ministre ,
qui étoit forcé de vendre les Gouvernemens
, les armoiries , les lanternes , pour
A vi
12 MERCURE
-
fournir aux befoins de l'Etat , répondit : ar
gent , argent ! Ce langage étoit étranger à
T'Amour. L'heure du lever fonne ; il fe rendit
dans l'appartement du Roi : qu'il eſt aimable
! dit le Dieu en le voyant. Le Monarque
fourioit avec bonté aux Dames qui
fe préfentoient qu'il eft galant , pour un
Roi ! Ah , fans doute l'Amour n'eft pas loin !
Ce Dieu attendoit la venue d'une jolie
femme pour être en pays de connoiffance.
Les belles ne manquèrent point ; mais le
Monarque n'aimoit pas ou n'étoit pas aimé ,
& cela parce qu'il étoit Roi . Où est donc
l'Amour , s'écria le Dieu ? Il vient de
partir en verfant des larmes , lui réponditon
la fière Montefpan a chaffé la tendre la
Valière un cilice , une haire , un cloître ,
c'eft-là fon partage : là , gémiffante , abandonnée
, elle foupire encore pour un ingrat
couronné. Je volai à fon couvent , dit l'Amour
, & je la fuivis jufqu'au pied des
autels où elle prononça les voeux .... Voeux
terribles ! Eh ! qui l'a remplacée ? Confoletoi
, tendre Ducheffe de Vaujour , la vieille
Maintenon va bientôt te venger ! Fontange ,
moins ambitieufe , auffi peu fenfible que
Montefpan , mais plus avare , mérita , dit
l'Amour , toute ma colère. Jufques à elle on
avoit toujours reconnu les Amans au bandeau
qu'ils portoient fur les yeux. Fontange
coupa le fien en bandes légères ; ce ne fut
plus qu'un ruban dont elle orna fa coëffure,
DE FRANCE. 13
& à qui elle a donné fon nom . Les femmes
ont fuivi cet exemple , elles ont été punies :
plus de bandeau , plus d'amour.
Le Dieu vint à la ville , & , frappé du
frontifpice impofant & du nom plus impofant
encore , qui étoit gravé en lettres d'or
fur la porte d'un hôtel , il s'arrêta , & s'introduifit
chez Artémife . Artémife étoit belle , &
l'étoit impunément ; l'encens qu'on brûloit
autour d'elle ne lui portoit point à la tête :
belle & infenfible , c'étoit un crime de lèzenature.
Je me gliffai dans fon coeur pour
éclaircir ce mystère , dit l'Amour ; je fus
étonné de voir que j'avois été prévenu : tout
étoit fi biendifpofé , qu'une légère étincelle y
caufa un embrâfement . Des Adorateurs fans
nombre fe préfentèrent ; mais ils étoient ref
pectueux : les femmes de qualité , difoientils
, font les avances ; il n'eft pas beſoin de
demander comme à des roturières ; nous
attendons . J'infirmai cette vieille maxime ,
& j'établis cette égalité fi néceffaire en aimant
; c'eft depuis ce temps- là que le Prince
devient Berger dès qu'il aime , & la Bergère
un Princeffe. Mais Artémife , plus
avide de réputation que de bonheur , mit à
fa porte un grand Suiffe , pour repouffer les
importuns & l'Amour ; mais ce Suiffe ....
ici l'Amour s'arrête , & ajoute : je pris la
fuite en la menaçant de dévoiler fa honte ,
& , pour prévenir déformais une femblable
confufion , je frappai de ftupidité toute cette
claffe de la poftérité Helyétique.
14 MERCURE
Aminte , continue l'Amour , rallentit me
courſe . Qui jamais connut mieux qu'elle
cet art charmant dont on n'avoit pas befoin
au fiècle d'or , & qui fait valoir les plus
petites chofes ! Laide à fon lever , Aminte
étoit jolie après deux heures de toilette , &
très-aimable quand elle avoit lu fes brochures
, parcouru les Papiers publics , caufé
avec fon Médecin , qui, au lieu de differter
fur le prognoftic ou diagnoftic , lui récitoit
l'hiftoire fecrète des Boudoirs , les anecdutes
des foupers , du lever , & la Chronolologie
de toutes les fantés délabrées . En peu
de temps , je lui fis une ample moiffon de
coeurs. J'imaginois qu'elle feroit un choix ,
& qu'un coeur, un feul.... Elle les gardoit
tous , & brûloit toujours d'en conquérir de
nouveaux. Quelle femme ! Ce fur-là que j'appris
toutes ces perfidies qu'on met fur le
compte de l'Amour : là , j'entendis tenir pour
la première fois des propos .... quels propos !
Aminte s'écrioit avec dignité: Finiffez, Mef
fieurs; je me fâcherai ; on n'avoit pas l'air de
Pentendre , & on poulfoit la témérité fi loin ,
mais fi loin.....Je me fáche , difoit-elle ; &
cependant elle ne fe fàchoit jamais.. Là je fus
convaincu que de toutes les métamorphofes.
de Jupiter , la pluie d'or paroiffoit même
plus ingénieufe que celle du Taureau. Je ne
pus diflimuler le mépris qu'Aminte m'infpira.
En partant , j'affichai fur fa porte un
grand placard où on lifoit en gros caractè
es : Point d'argent , point de Femmes.
DE FRANCE. 15
J'allois quitter la terre.... Le hafard me
conduifit dans un Jardin très- connu , dont un
Régent aimable a ouvert la porte aux Amours.
Il étoit nuit j'y vis des femmes , des femmes
charmantes. On les couroit , on, les
environnoit . Serois- je ici à ma place , dis-je ?
& je me plaçai fur la ceinture de la plus.
belle. On monta chez Théone. Sa maifon
étoit un temple dont les fondemens fembloient
pofer fur des nuages. Je crus qu'un
Amour complaifant avoit confié à l'Architecte
le plan de celui d'Amathonte. Des
Nymphes en plumets , treffes . tombantes ,
robes légères , avoient déjà pris place : je crus
voir les Grâces, mes foeurs, & une douzaine
de Plaifirs.. On chantoir en choeur ces an
ciennes paroles de Lully .
Snivons l'Amour , c'eft lui qui nous mène
Tout doit fentir fon aimable ardeur ;
Ce Dieu charmant fait moins de peine
Que l'embarras de garder notre coeur..
Ah ! m'écriai -je , je refpire. Voici . l'afyle
que je cherchois . J'animai tous les convives ,
& le choeur recommença ; le plafond réten
tit du nom d'Amour.: A ce nom une Pfiché ,
qui étoit peinte dans un tableau , parut treffaillir.
Déjà de tous les yeux jailliffoient des
étincelles auffi brillantes que les rayons qui
partoient de cent bougies allumées . Les
Plaifirs conduisirent les Grâces dans la falle
épulatoire , où je les fuivis : j'y rencontrai
16 MERCURE
Bacchus . Ce Dieu jeune & volage , y verfoit
lui- même , à petits flots , une liqueur
qu'il avoit apportée des Indes. Théone me
préfenta fa coupe : la coupe de Théone !
aurois-je pu refufer ? Je bus.... Liqueur perfide
! Je tournai auffi -tôt mes regards fur les
Plaifirs convives ; ils étoient difparus. Je ne
vis plus que des traits livides , & à la place
de Théone,une femme qui paroiffoit avoir été
belle , & que je reconnus pour la Débauche
: foudain , l'éclat de mes plumes fe
ternit , & mes aîles retomboient fans force.
Dans cet état , comment me préſenter à
Vénus ? comment remonter aux Cieux ? J'étois
sûr que l'innocente Volupté , ma foeur ,
me repoufferoit avec mépris. Ici finit l'allégorie
. On fent que j'aurois pu faire entrer
dans ce cadre ingénieux , bien d'autres tableaux
; rien ne m'empêche d'y revenir une
autre fois .
- -
(Par M. Mayer. )
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
LE mot de l'Enigme eſt le Bonheur ; celui
du Logogryphe eft Paris , où le trouvent
ris , graine , Paris , fils de Priam , ira , mot
latin , fi , note, rap ou vol , Sir , mot
Anglois .
DE FRANCE. 17
ÉNIGM E.
JE fuis , Lecteur , une matſon gentille ;
Avec plaifir l'Ouvrier m'arrondit ;
Légèrement fur un pivot me mit ,
Si que je tourne & même je frétille.
Une comère habite le premier ,
Qui de parler fait fon unique affaire :
Ange & Démon , nuifible & falutaire ,
Sage par fois , fouvent folle à lier.
A mon fecond demeure un locataire ,
Inceffamment d'un catharre affligé ,
Sale & bruyant ; mais le propriétaire
Point ne voudroit lui donner fon congé.
Mon troisième eft une double guérite ,
Où deux gémeaux font poftés pour tout voir ,
Et rien n'échappe à ce couple hypocrite ;
Mais il eft fourd : on ne peut tout avoir.
Deux pavillons fis à l'une & l'autre aîle ,
Servent d'afyle à deux autres gémeaux ,
Aveugles- nés , qui de leurs foupiraux
Écoutent tout ce que dit la femelle.
18 MERCURE
LOGOGRYPH E.
JE fuis un habitant du Cloître ;
Mon coftume eft bizarre en fa fimplicité ;
Mon état eft fameux par fon auftérité ;
Mais , ce qui paroîtra fort fingulier , peut être ,
C'eſt que , fans reffembler en rien aux Conquérans ,
Je fais la guerre au monde , & vis à les dépens.
D'après ces traits on peut me reconnoître.
Veut-on me difféquer ? L'on trouvera chez moi
Une petite ville où naquit un grand Roi ;
Une pointe où la terre eft unie à Neptune ;
Un mont dont la hauteur infpire de l'effroi ;
Un aliment commun ; une boiffon commune ;
Un inſtrument à nétoyer les grains ;
Un terme de tricetrac ; au moins fept mots Latins ;
Le côté d'un habit ; celui d'une muraille ;
Le Dieu qu'invoquent les Bergers ;
Ce qu'aucuns par décence appellent leur médaille ;
Enfin un arbre à pomme éloigné des vergers .
DE FRANCE. 19
·
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
LETTRES du Docteur Démefte , Correfpondant
de la Société Royale de Médecine , au
Docteur Bernard, Premier Profeffeur de la
Faculté de Médecine de Douay , de la Sor
ciété Royale de Londres , &c. fur la Chimie,
la Docimafie , la Crystallographie , la
Lithologie , la Minéralogie & la Phyfique
en général, avec cette Epigraphe :
Novus Rerum nafcitur ordo. Æneid. Lib . VII.
A Paris , chez Didot le jeune , Imprimeur
de Monfieur , quai des Auguftins ; &
chez Cloufier , Imprimeur -Libraire , rue
S. Jacques. 2 Vol. in- 12 . de plus de 600
pages chacun.
DES vingt -huit Lettres qui compofent le
premier volume de cet ouvrage , les trois
premières traitent des Elémens & des Affinités
Chimiques. Après avoir obfervé que
les Elémens primitifs font des êtres fimples ,
& qui par cette raifon ne peuvent tomber
fous nos fens , l'Auteur diftingue , avec M.
Sage , quatre Elémens fecondaires ou chimiques
, qui font l'Acide , ou le principe
de la cohésion des corps , le Phlogistique
ou principe inflammable , la terre abfor20
MERCURE
bante & le principe aqueux. Ces êtres , les
plus fimples que nous connoiffions dans la
Nature , ne fe trouvent jamais feuls , mais
combinés les uns avec les autres en différentes
proportions. Les procédés divers que
l'on emploie pour les défunir ou les combiner
, conftituent L'ART DE LA CHIMIE
, dont tous les travaux fe réduifent ,
d'une part , à l'analyſe ou décompofition des
mixtes ; de l'autre , à leur récompofition qui
s'appelle fynthèse.
On fera peut- être étonné de ne point
trouver ici l'air & le feu dans le nombre des
principes élémentaires ; mais on verra , dans
les huitième & neuvième Lettres , une fuite
d'expériences qui portent l'Auteur à regarder
ces deux élémens comme déjà compofés
d'acide , de phlogiſtique & d'eau .
Ainfi , de la combinaifon & des modifications
fans nombre de ces quatre élémens
fecondaires , réſultent les fubftances infiniment
variées , qui conftituent ce qu'on appelle
le REGNE MINERAL. Les moins
compofées de toutes ces fubftances , telles
que les foufres & les alkalis , n'admettent
que deux principes conftituans qui , venant
à fe combiner avec un troisième ou quatrième
principe , forment dès-lors un fel ,
ou , ce qui revient au même , une pierre ,
un métal , un minéral , &c.
On n'avoit jufqu'à préfent donné le nom
de SELS qu'à certaines fubftances folubles
dans l'eau, & douées d'une faveur plus ou
DE FRANCE. 21
moins marquée ; on nommoit PIERRES des
fubftances infolubles dans l'eau , & généralement
infufibles par elles-mêmes ; enfin l'on
appeloit MÉTAUX & MINÉRAUX celles qui ,
plus pefantes que les pierres , n'exigeoient
qu'un degré de feu plus ou moins actif pour
entrer en fufion ; M. Démefte croit ces diftinctions
vicieuſes , parce qu'il exifte des fels
fans faveur & infolubles dans l'eau , tandis
que certaines pierres , telles que le gypfe , s'y
diffolvent parfaitement , & que d'autres ,
telles que les fchorls , font fufibles par ellesmêmes
tout auffi bien que les ſubſtances
métalliques.
2
ور
On entend donc ici , par le mot SEL ,
" tout mixte , foit naturel foit artificiel ,
qui résulte de la combinaiſon d'un ou de
plufieurs acides , avec une ou plufieurs
» fubftances propres à les neutralifer. »
Ainfi , fous ce point de vue , le foufre eft
un fel , le gypfe eft un fel , les fpathes calcaires
, vitreux , féléniteux , font autant de
fels , le diamant même eſt un ſel .
ود
Outre les propriétés qui caractériſent
chacune de ces efpèces de fels en particulier
, il en eft une générale & commune à
tous , c'eft d'être fufceptible de cryftallifation ,
c'eft-à- dire, de prendre une figure régulière &
conftante , lorfqu'après avoir été diffous dans
un fluide quelconque , leurs principes viennent
à fe rapprocher par le refroidiffement
ou l'évaporation du fluide qui les tenoit
21 MERCURE
diffous. Il veut donc qu'on regarde comme
une vérité effentielle & fondamentale cette
propofition avancée d'après M. de Romé de
l'ile : Tout polyèdre angulaire ou toutefubf
sance cryftallifée est un fel , en prenant ce
mot fel dans l'acception la plus étendue
qu'il puiffe avoir.
Mais comme dans le règne minéral il n'eſt
aucune fubftance pierreufe ou métallique
qui ne cryftallife ou ne prenne la forme
polyèdre & déterminée qui lui eft propre ,
dès-lors il eft aifé de fentir combien l'étude
de ces formes eft néceffaire au Phyficien qui
veut connoître à fond les matières dont
notre globe eft compofé. M. Demeſte croit
que fans cette connoiffance on fera de vains
efforts pour donner une bonne théorie du
globe , tout ce qui ne fe reproduit point par
des organes à la manière des animaux & des
végétaux , étant foumis aux lois de la cryf
tallifation. Ignorer ces lois , c'eſt travailler
au hafard , & fe mettre dans le cas d'un
homme qui voudroit expliquer la ſtructure
du corps humain fans avoir fait une étude
particulière de l'Anatomie.
Après avoir parlé des élémens ou principes
conftitutifs des corps , & donné une
nouvelle théorie des affinités de ces principes,
fondée fur les loix générales de la pefanteur
il expofe les lois de la cryftalliſation de ces
mêmes corps, & paffe enfuite aux fels phofphoriques
, vitrioliques , nitreux , marins ,
méphitiques , &c.
DE FRANCE. 23
Les ingénieufes expériences du Docteur
Priestley fur les fluides aëriformes , font préfentées
, dans ces Lettres , fous un nouveau
point de vue : on y effaye de débarraffer
la Phyfique d'une multitude d'expreffions va
gues & obfcures , en donnant une idée plus
précife de la nature de certains fluides défignés
jufqu'alors fous les noms de gaz, d'air
gazeux, d'airfixe, d'air marin, d'air nitreux,
d'airfpatique , d'air déphlogistiqué , d'air inflammable,
d'air phlogistique , d'air alkalin ,
&c. On y démontre que le nom d'air ne
doit être appliqué qu'au feul & véritable
air atmosphérique ou refpirable , tous les autres
n'étant que des acides plus ou moins
volatils , ou des émanations particulières de
fubftances déjà connues.
Les foies de foufre font le fujet de la
XIIIe Lettre : on y examine leurs différentes
efpèces , & pour quelle raifon ces fubftances
font les diffolvans de toutes les matières métalliques
, même de l'or & de l'argent. On
fait voir dans la XIVe , que le borax & le
verre font des fels phofphoriques ; & , après
avoir employé la fin de cette Lettre & toute
la quinzième à l'examen des autres fels chimiques
, M. Démefte emploie les douze
Lettres fuivantes à décrire les fels -pierres ;
c'est-à-dire , 1º . les fpaths , les albâtres , les
terres & pierres calcaires ; 2 ° . les fpaths
fufibles ou vitreux ; 3. le gypfe , ou pierre
à plâtre , dont les cryftaux portent le nom de
félénite ; 4°. les fubftançes bafaltiques in
24
MERCURE
formes , produites par le feu , & les fubftances
bafaltiques non-volcaniques , tels que les
fchorls , la tourmaline , les grenats , les
Amiantes , les Asbeftes , &c.; 5. les cryftaux
gemmes ou pierres précieuſes ; 6 ° . les quartz
informes & cryftallifés ; claffe qui comprend
les agathes , les cailloux , les jafpes , les
grès , les fables , les felds fpathes , &c.;
7°. Les fpaths féléniteux connus fous le
nom vulgaire depierre de Bologne ; 8 ° . les
argilles , les fchiftes , les pierres ollaires
ferpentines & mica ; 9º . les pierres compofées
, telles que les granits , porphyres ,
brêches , poudingues , la zéolite , les gaften ,
la marne , la terre végétale & les tourbes.
Enfin , les fubftances bitumineufes lui fourniffent
la matière d'une vingt-huitième Lettre
, qui termine ce Volume.
Le fecond Tome ne renferme que vingt
Lettres , dont les feize premières embraffent
la Minéralogie proprement dite , ou la defcription
de toutes les fubftances métalliques
& femi- métalliques , dans leurs divers états
naturels ou artificiels. On y remarque une
foule de nouveaux rapports qui avoient
échappé aux Minéralogiftes. On y voit , par
exemple, "que les métaux & les demi- métaux
font des fur - compofés qui réfultent de
l'intime combinaifon d'une terre abforbante
métallique avec du phoſphore , qui
» eft le feul principe de la métalléité ; que
» ces fubftances opaques & plus pefantes
les pierres , font , de même que celle-
93
ود
» que
ci ,
DE FRANCE. 25
}
"
39
ci , des efpèces de produits falins , puifque
» toute ſubſtance métallique eft fufceptible
de cryftallifation : que le cube & l'octaèdre
font les deux formes cryftallines propres
& communes à tous les métaux &
» demi métaux qui font pourvus du principe
de la métalléité , & même à tous ceux
» dont la terre métallique contracte une.
» union très- intime avec fon minéralifa-
» teur ». En effet , le cube & l'octaèdre le
rencontrent non- feulement dans les régules
métalliques , les amalgames & les métaux
natifs; mais encore dans certaines mines fulphureuſes
, telles que la pyrite , la galène , la
mine d'argent vitreufe , &c.
13
Tous les Minéralogiftes ont dit juſqu'ici
qu'un métal réſultoit de la combinaiſon d'une
terre métallique particulière avec le phlogiftique
ou principe inflammable ; mais ce
dernier principe ne fuffit pas feul pour porter
une terre métallique à l'état de métal ;
car des Phyficiens ont obfervé que l'air inflammable
révivifioit les chaux métalliques :
or, ce prétendu air inflammable n'eſt autre
chofe que du phoſphore volatilisé par un
excès de phlogistique. Le phofphore , ou
foufre phofphorique , eft donc le principe de
la métalléité , de même que le foufre commun
ou vitriolique , eft un des principes minéralifans.
C'eft dans l'Ouvrage même qu'il faut
voir le développement de cetre théorie , que
nous ne pouvons qu'indiquer ici .
Après avoir parlé des chaux métalliques &
Sam. 1 Janvier 1779 . B
26 MERCURE
de leur réduction ou révivification , M. Dé
mefte expofe & modifie les idées de M. Sage
fur la minéralifation ; traite enfuite du mercure,
des préparations & combinaiſons mercurielles
, de l'amalgame & des mines de
cette fubftance métallique fingulière , qui
paroît tenir le milieu entre les métaux & les
demi-métaux. Il fuit le même ordre à l'égard
des fubftances femi - métalliques , telles que
l'arfenic , le cobalt , le bifmuth , le zinc &
l'antimoine ; ce qui lui fournit la matière
d'autant de Lettres , qui complettent l'Hiftoire
des demi-métaux,
Celle des métaux commence par le fer ,
que la Nature a répandu fur ce globe avec
tant de profufion , qu'à peine exifte -t - il un
minéral , une plante, un animal, qui en foient
totalement dépourvus trois longues Lettres
fuffifent à peine à la defcription des produits
de ce métal & de fes différentes mines . La
décompofition des pyrites & les phénomènes
terribles qui en réfultent , font dévelop
pés dans la trente-huitième Lettre & dans la
quarante - fixiéme fur les volcans. Après le
fer viennent les autres métaux , le cuivre , le
plomb , l'étain , l'argent , l'or & la platine,
Ils fourniffent autant d'articles remplis d'obfervations
neuves & fort-intéreffantes fur la
cryftallifation , la génération & la décom
pofition de ces matières métalliques,
Enfin , après avoir parlé fommairement de
l'eau & de fon analyfe , le Docteur Démefte
donne un précis des découvertes les plus réDE
FRANCE. 27
centes qu'on a faites fur les produits volcaniques
, avec quelques idées générales fur les
règnes végétal & animal.
La Table des matières qui termine ce fecond
Tome , eft faite avec beaucoup de
foin elle préfente une fuite de définitions
qui peut tenir lieu de Dictionnaire à ceux
qui voudront faire une étude particulière des
principes répandus dans cet Cuvrage. ,
CONSIDERATION fur la danfe du Menuet;
par M. Bacquoy Guedon , ancien Danſeur
du Théâtre Françios , Brochure in-8°. qui
fe vend à Paris , chez Valade , Imprimeur-
Libraire , rue des Noyers , & le donne
gratis chez l'Auteur , rue de la Poterie
la première porte - cochère en entrant à
main gauche par celle de la Tifferanderie.
QUE de chofes dans un Menuet ! Ce fut
la Géométrie elle -même , la fublime Géométrie
qui en traça le deflin ? L'oeil attensif
Y découvre encore la ligne droite
la ligne parallèle , la ligne circulaire , &
prefque toutes les parties de deux triangles
équilatéraux oppofés au fommet . Auffi , rien
de plus favorable au développement du
corps & de l'ame , que les pas , les mouvemens
& les attitudes de cette pantomime ; elle
fied au héros comme à la beauté timide : rien
dans l'antiquité ne lui eft comparable ,
fi ce
n'eft la danfe de l'hymen , en ufage à Rome,
& celle de l'innocence , à Lacédémone : inf-
Bij
28 MERCURE
pirées par des paffions honnêtes , elles expri
moient les grâces , la douceur & la décence.
Notre Menuet joint à ces avantages , celui de
peindre l'amour modéré & embelli par une
aimable dignité : bien différent de ces danfes
nouvelles , qui nefont compofées que defautillemens
& de trepignemens propres à faire
prendre au corps de mauvaifes habitudes , où
l'on ne conferve ni révérence , ni bienféance , il
donne aux jeunes gens une contenance noble ,
´une affurance honnête qui difpofe à l'eftime.
Cela pofé , M. Bacquoy-Guedon ayant fait
une étude approfondie du Menuet , y a découvert
deux grands défauts : 1º . Les phraſes
de cette danfe ne s'accordent pas toujours
avec les phraſes muſicales ; 2 ° . le nombre de
fes phrafes n'eft point reglé ; il varie fuivant
le goût du Danfeur. La méditation , dit-il , &
l'expérience m'ont fourni les moyens de détruire
ces deux vices.
Mais il faut favoir préliminairement que
la compofition muſicale du Menuet doit être
de 4 , 8 , 12 , 16 mefures ; c'est- à-dire , d'
multiple de quatre : il faut auffi que le Muficien
s'attache à faire fentir , d'une manière
bien marquée , ces divifions par quatre , afin
d'aider l'oreille du Danfeur François , & de le
foutenir en cadence . C'eft d'après ces principes
que furent compofés les excellens Me
nuets de Cupis , Exaudet , Collaffe, Aubert ,
Alexandre , Papavoine , Beneffe , enfin Gluk.
Mais, au milieu de ces grands Hommes s'eft éle
vée une fecte de novateurs , de Mufrciens Phi
DE FRANCE. 29
lofophes , qui , fe livrant au fougueux effor
du genie, ont répandu dans le monde une mul
titude de productions monstrueuſes , où l'on
n'apperçoit plus le nombre quatre ni fon mul
tiple : Menuets pleins de licences , qui ont 18 ,
22 , 26 , 30 , 34 & même juſqu'à trente- huit
mefures ; Menuets charmans en apparence,
mais radicalement abfurdes , puifqu'il eft impoffible
que leurs quantités partielles devien
nent jamais le multiple de quatre. Que faire
dans une telle conjoncture ? Est- il un moyen
de remédier à ce défordre ? Qui , & M.
Bacquoy-Guedon va nous l'apprendre. On
doit exclure à jamais de la danse tous ces
Menuets vicie ....
Mais ce n'eft point là tout fon fecret : « Jé
penfe , dit-il , que , pour établir un accord
parfait entre la mufique & la danfe , les
violons devroient commencer l'air du Me
nuet dans le moment que les Danfeurs font
en place ; qu'après avoir laillé paffer les quatre
premières mefures muficales , le Danfeur
devroit ôter fon chapeau , en y employant
quatre autres mefures ; que ce même nombre
de mefures fût obfervé pour la révérence ;
qu'il en fût de même pour prendre la 'main
de la Dame , pour gliffer le pied , fe faire
face & baiffer le bras ; & que la dernière
révérence fe fît également en quatre mefures.
Alors commenceroient l'espèce de
tour que fait la Dame , & l'efpèce de demitour
que fait l'homme en la conduisant par
Bij
MERCURE
10
la main , ce qui employeroit huit mefures
& les deux pas de côté qui fe font enfuite à
droite, occuperoient quatre autres mesures ;
au moyen de quoi les Danfeurs feroient toujours
alternativement à la fin de chaque
phrafe , à l'un des angles du Z , dont le Me-
Duet fait la figure. »وو
L'Auteur prétend , avec raifon , que les
Menuets compofés fuivant ces principes , &
exécutés fuivant cette méthode , concilieroient
au mieux la danfe & la mufique.
Et pour détruire la feule objection fenfée
qu'on puiffe lui faire , il nous dit : « J'ai
imaginé , pour completter les phraſes qui ne
feroient point terminées , d'ajouter l'équiva
lent d'un pas de Menuet par une pirouette
d'un quart de tour à gauche du pied droit ,
و د
&
par un coupé du pied gauche en avant ,
les deux Danfeurs fe faifant face. » Si cette pi
rouette fembloit trop dificile aux Commençans
, ils pourroient
y fubftituer deux coupés
en avant , chacun d'un quart de tour à gauche
, fur l'un & l'autre pied : à la fin de ces
tours , les Danfeurs fe feroient face de
même , ce qui formeroit
le parallèle du
balancé en uſage , lorſqu'on fiuit de donner
la main.
"Avec cette petite précaution & quelques
autres , que le goût & la politeffe peuvent
indiquer , comme de rétablir l'ufage du chapeau
fur la tête , la danfe du Menuet avanceroit
beaucoup vers la perfection . La bienDE
FRANCE 31
féance ne fauroit trop tôt rappeler cette dernière
coutume , malheureuſement paffec de
mode...
Le fecond vice que M. Bacquoy a découvert
dans notre Menuct , confifte dans
fon étendue indéterminée ; il propoſe de le
réduire à cinq tours de phrafes , de manière
qu'il n'ait en tout que 148 mefures . Ainfi réformée
, cette Pantomime ne dureroit plus dé
formais que trois minutes, fuivant les calculs
de l'Auteur ; alors on cefferoit de voir des
Danfeurs qui ignorant la quantité des tours
de Menuet, lefontfi long , que chacun s'ennuyant
, demande les Contredanfes. On eft
maintenant à portée de fentir combien ces
découvertes tendent à perfectionner le Menuet
; & comme il feroit plus honteux d'ignorer
les principes de cette danfe' , que ceux du
droit civil & naturel , M. Bacquoy-Guédon' ,
pour ces heureufes découvertes , mérite inconteftablement
une place diftinguée parmi
nos bons citoyens. Si l'on veut s'inftruire
plus à fond fur cette matière , l'Auteur ren-
-voie à d'autres ouvrages , tels que fa méthode
&les réflexions fur le Menuet & la Contre
danfe , qui fe trouvent auffi chez fon Libraire
à Paris , rue des Noyers.
Biv
-32 си MERCURE
SPECTACLES.
CONCERT SPIRITUEL.
DANS les deux Concerts qu'on a donnés
au Château des Tuileries , la veille & le
jour de Noël , M. le Gros s'eft fur-tout attaché
à réunir des Virtuofes qu'on n'y avoit
pas encore entendus. Le Public a honoré
de fon fuffrage Mde. Ponteuil , dont la
voix fraîche & légère n'a plus rien à acquérir
que l'expreflion Mile. Pokorny ,
qui a exécuté fur le cors-de -chaffe un Concerto
du célèbre Punto : Mlle . Mudrich >
qui a fait entendre fur la Hûte un Concerto
de Stamitz : Mlle. Cécile , élève de
M. Séjan qui , fur le forté-piano , a déployé
une précision , une aifance , un fini
qu'on croyoit d'abord incompatibles avec
fon extrême jeuneffe : enfin , Mlle. Steck-
Jer , élève de M. Krumpoltz , dont l'exécution
prodigieufe éclipfe celle du plus
grand nombre de nos Ma tres de Harpe .
MM. Le Jeune & Rouffeau , deux frères
pleins de talens , ont auffi exécuté
fur le violon plufieurs Noëls arrangés &
variés avec intelligence. M. Groffe , autre
Virtuofe , & premier Violon de S. A. R.
M. le Prince de Pruffe , a débuté dans
un Concerto de fa compofition. Ses grands
DE FRANCE. 33
tours de force ont obtenu le fuffrage unanime
des connoiffeurs , & les oreille's vulgaires
ont paru très -fenfibles à la beauté
des fons qu'il fait jaillir de fon inftrument.
Nous ne dirons rien de M. Jannfon ,
qui , depuis long- temps , a fu fixer l'opinion
genérale , en donnant au Violoncelle tout
l'intérêt dont il femble fufceptible . Nous
garderons le même filence à l'égard de
Mde. Todi , qu'on a continué d'admirer
dans l'un & l'autre de ces concerts.
&
- Mais nous ajouterons quelques remarques
touchant l'uniformité & la monotonie qu'on
obſerve aujourd'hui entre le plus grand
nombre des compofitions musicales. Quand
on rapproche nos aits , nos motets , nos
concertos , nos fymphonics , on eft tenté de
croire qu'il n'exifte en Europe qu'un feul
compofiteur pour les airs & les choeurs ,
un feul pour les fonates , les concertos ,
pour toute mufique inftrumentale . Un grand
Violon reffemble parfaitement à un autre
Violon de même force que lui, & un joueur
de Flûte , à toutes les Flûtes poffibles . Partout
, les mêmes formes , les mêmes cadences
, les mêmes batteries , les mêmes
finales , les mêmes rempliflages : par - tout,
d'érernelles variations fans variétés : le
même morceau de mufique offre l'image
de vingt fujets difparates ; & les deffeins
les plus beaux font enfevelis fous une
multitude de triples croches qui les déro-
B v
34
MERCURE
bent entièrement à l'oreille la mieux exer
cée. Dans un intervalle de quelques minutes
, on change dix fois le mode ; on
parcourt vingt modulations ; les rhythmes ,
les mefures , les mouvemens fe confondent
; l'Orcheſtre fait pleuvoir des torrens
de notes fur ceux qui l'environnent : on concentre
& l'on prodigue ainfi tous les moyens
de l'art , fans cbtenir aucun effet. Un fon
continu , difpofé avec intelligence , auroit
fouvent plus d'empire fur nos ames ,
que la fuite rapide & confufe de tous
nos fons chromatiques & diatoniques.
A cet abus des moyens , il en faut
joindre un autre également nuifible aux
progrès de l'art : c'eft la manie des virtuofes
qui mettent leur gloire à dénaturer
l'inftrument dont ils jouent ; de forte que
le cors- de- chaffe fe métamorphofe en flûte,
la flûte en violon , le violen en flageolet
, &c. Tous ces Artiftes d'ailleurs , plus
jaloux de plaire à leurs confrères qu'au
Public , veulent donner , ce qu'ils nomment
entr'eux , du métier , c'eft - à - dire , des
chofes extraordinaires & difficiles. Que ces
Meffieurs aillent faire leurs preuves les uns
chez les autres , le Public ne s'y oppofe
point ; mais quand ils font en fa préſence,
on leur demande du chant & non du métier:
Nous fommes très convaincus qu'une
des principales caufes de la monotonie
des compofitions muficales & de leur défaut
d'expreflion tient auffi à l'ignorance , ou,.
DE FRANCE.
35
fi l'on veut , à l'étude trop fuperficielle des
fons. Tout corps fonore a un caractère
qui lui eft propre : le Baffon eft lugubre ,
le hautbois tendre , le fifre gai , & c . Si le
mélange arbitraire des inftrumens nuit à
leur effet naturel , pourquoi les réunit - on
fans néceflité ? A l'égard des chanteurs ,
on fait qu'il exiſte un chant de tête & un
de poitrine ; que ce dernier peint mieux
que l'autre les affections profondes ; cependant
on les emploie indiftinctement
ainsi que le fauffet & la voix ordinaire.
Enfin , il n'eft pas jufqu'aux fimples voyelles
qui n'aient un caractère plus ou moins
analogue à chaque paffion ; le Poëte comme
le Muficien , ne devroient peut- être jamais
les employer indifféremment ; car ce font
des riens , des infiniment petits , qui conf→
tituent la magie de tous les arts.
De tous nos compofiteurs , M. Goffec eft
celui qui nous femble avoir le plus étudié
l'effet des inftrumens : on en a eu deux
-exemples bien fenfibles dans fon Oratorio
de la Nativité. Le double choeur entre les
Anges & les Bergers eft très- pittorefque ;
& tout l'auditoire friffonnoit à ce Crefcendo
terminé par un roulement de timbales
pour annoncer l'apparition foudaine des
habitans des Cieux.
B. vj
36 MERCURE
ACADEMIE ROYALE DE MUSIQUE.
DEE tous les fujets qui avoient donné ,
& dont on avoit accepté la démiflion au
mois de Mars dernier , il ne reftoit plus
quc Mademoiſelle Duplant , qui n'eût point
eté rappelée. La néceflité d'affurer le fervice
du Public & de l'Opéra , a engagé
l'Adminiftration à la reprendre . Une belle
figure , une taille majestueufe ne forment
pas feules le talent ; mais ces qualités font
maintenant fi rares fur nos Théâtres qu'elles
font devenues précieuſes. Mlle Duplant les
doit à la Nature , qui paroît avoir été plus
avare dans la diftribution qu'elle lui a faite
des autres moyens qui forment une Actrice.
Malgré cela , clle eft utile , & le Public l'a
revue avec plaifir dans l'Acte de Theodore ,
les Dimanche 19 & Jeudi 23 Décembre.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LE Samedi 18 Décembre , on a donné une
repréſentation de Tancrède , Tragédie de
Voltaire , dans laquelle M. la Rive & Mde
Veftris qui , depuis quelques temps n'avoient
point paru fur la Scène , ont joué le rôle
de Tancrède & celui d'Aménaïde .
Les fuffrages que M. la Rive a obtenus
doivent d'autant plus le flatter qu'il les a
DE FRANCE.
37
mérités tous , principalement dans le troifième
Acte. Senfible avec décence , tragique
fans emportement , il a produit des effets
qui ont été vivement applaudis , & qui doivent
l'engager à ne plus quitter le ton modéré
dont il a fait ufage , le feul capable de
donner aux moyens d'un Comédien toute la
valeur qu'ils peuvent avoir ; & bien préférable
fans doute à ces emportemens frénétiques
qui fatiguent & repcuffent les gens délicats .
COMÉDIE ITALIENNE.
LE Mardi 14 du même mois , M. Reymond
a debuté par le rôle de Dorante dans les
Jeux de l'Amour & du Hefard.
Nos Lecteurs doivent fe fouvenir que
ce jeune Acteur a fait deux débuts au Théâtre
François . Malgré les difpofitions qu'il
laiffoit appercevoir , le Public fut avec lui
très & même trop févère. Il fut obligé de
quitter la Capitale. Appelé aujourd'hui fur
une fcène moins importante , il y a déployé
un talent rrès-agréable , qui fait regretter
aux Connoiffeurs que fon travail en Province
n'ait pas éré foutenu par l'étude
des modèles qu'on trouve encore au Spec-.
tacle de la Nation , malgré l'état de foibleffe
auquel il eft réduit. Mais comme il
eft doué de beaucoup d'intelligence , nous
ne doutons pas qu'il ne faffe des progrès
rapides , & qu'il ne foit très - utile au Théâ
3 MERCURE
18
3
tre Italien , auquel on nous affure qu'il doit
être inceffamment fixé.
pour Le Mercredi 22 on a donné
>
la première fois le Lord Anglais &* le Chevalier
Français , Comédie en un acte &
en vers.
Mde de Merville , jeune veuve , eſt aimée,
d'un Lord plein d'enthouſiaſme pour
fa Patrie , & de haine pour la nation Françaife.
Un Français , homme de qualité ,
brûle auffi pour elle de l'amour le plus
tendre. Malheureuſe dans fon premier
hymen , elle ne veut s'engager que quand
elle aura trouvé un homme qui ait affez
de vertus pour devenir l'ami le plus vrai,
s'il ceffe un jour d'être amoureux : en conféquence
, elle veut éprouver les deux amans.
Elle les engage l'un & l'autre à fervir un vieux
foldat fans famille , fans fecours , & réduit
à la plus affreufe misère. Le Lord
croit que le foldat eft Anglois ; il confent
d'abord à le protéger , & y renonce tout- àcoup
, quand on lui fait foupçonner qu'il
peut être né en France . Le Chevalier Fran-,
çois au contraire , perfuadé que le vieillard
eft Anglois , ne balance pas à le fer
vir de fa bourfe & de fon crédit , parce
qu'il eft malheureux . Mde. de Merville ,
rebutée par la morgue infultante du Lord;
fenfible à la franchife , à la loyauté &
à la tendrelle du Chevalier › congédie
DE FRANCE. 39
le Lord & donne la main à fon rival:
Nous ne ferons aucune obſervation fur
cet Ouvrage , qui ne doit être regardé que
comme une de ces productions dont le
moment fait tout le prix. Le ftyle en eft
fort agréable , & annonce un Ecrivain déjà
très exercé.
VARIÉTÉS.
LETTRE aux Auteurs du Mercure.
L'AUTEUR du Dithyrambe , couronné par l'Asadémie
Françoife le 25 Août 1779 , a cu communication
de deux Lettres imprimées à ce fujet , l'une
dans un Journal intitulé : Lettres Hollandoifesj
l'autre , dans l'Année Littéraire . L'Auteur de la première
affirme que le Dithyrambe qui a remporté le
Prix eft de M. de Saint-Péravi , & qu'il le lui a vu
faire. La feconde Lettre eft de M. de Saint- Péravi
lui-même , & n'eſt pas tout- à - fait fi affirmative . Il
s'élève même contre cette affertion , & annonce feulement
qu'il a en effet envoyé un Dithyrambe à l'Académie
Françoife , & que la marche , le plan , les
idées font les mêmes que dans la Pièce couronnée. Ni
l'un ni l'autre de ces Meffieurs ne prend la peine de
prouver cette identité par la moindre citation .
L'Auteur du Dithyrambe couronné , qui n'avoit
jamals entendu parler du Dithyrambe de M. de
Saint- Péravi , ni d'aucun autre fur le même ſujet , a
cherché quel pouvoit être le prétexte de cette réclamation.
Il s'eft affuré qu'en effet il y avoit eu un
Poëme Dithyrambique autre que le fien , & envoyé
fous ce titre au Concours. Il a conclu de-là que
l'Auteur des Lettres Hollandoifes avoit cru apparem40
MERCURE
ment qu'il ne pouvoit y avoir qu'un Dithyrambe ad
morde , & que ce ne pouvoit être que celui de M. de
Saint-Péravi , quoique l'Académie n'en eût fait aucune
mention. Il n'y a pas la moindre réponſe àfaire
à cette manière de croire & de raiſonner .
Quant à M. de Saint- Péravi , qui aime mieux
croire que l'on s'eft rencontré avec lui ſur la marche ,
le plan & les idées de fon ouvrage , l'Auteur du Dithyrambe
couronné , très-empreflé de voir comment
on fe rencontre à ce point , ne peut que l'inviter de
la manière la plus preffante , à imprimer fon Poëme
tel qu'il a été envoyé à l'Académie , & qu'il eft resté
dans les dépôts de cette Compagnie. Le Public jugera
de cette curieuſe conformité.
21 Décembre 1779.
Signé , l'Auteur du Dithyrambe couronné.
LETTRE aux Auteurs du Mercure.
MEESSIEURS ,
URS M. le Moine , Archivifte de l'Abbaye de Corbie,
a fait imprimer une notice , pour prouver qu'il y
avoit autrefois des vignes en Picardie. Je n'ai point
la fon ouvrage ; je crois cependant que les preuves
font auffi folides qu'elles étoient faciles à trouver ;
mais il va , fur la foi d'Ecrivains célèbres , chercher
dans le Ciel & dans les volcans , la caufe du refroidiffement
du climat , refroidiffement qui a entraîné
fucceffivement la dégradation & la deftruction des
vignes en Picardie , & qui menace celles de Champagne
, & c. & c.
Je ferois fort indifférent fur l'erreur de M. le
Moine , fi elle ne tenoit à la pratique ; fi elle
n'entraînoit pas l'inconvénient de faire croire que
DE FRANCE. 41
le mal eft fans remède , & fi elle ne détournoit pas
les yeux de deffus les véritables caufes , auxquelles
il eft poffible de remédier. Ce font ces confidérations
qui me déterminent à prendre la plume pour vous
adreffer mes obfervations , & vous prier de les
foumettre au jugement du Public par la voie de
votre Journal.
Il eft vrai qu'il y a eu des vignes en Picardie &
dans plufieurs autres Provinces & cantons où il n'y
en a plus il eft vrai que nous fommes actuellement
expofés à des débordemens fubits , confidérables
& fréquens ; mais quelles font les caufes de ces
révolutions ? Je ne crois pas que M. le Moine l'ait
deviné , quoique fon opinion foit appuyée de grandes
autorités . Cherchons fur terre , & dans notre
manière d'ufer & de jouir de fes productions , des
caules plus fimples & plus intelligibles ; fi elles ont
là leurs fources , nous aurons l'espérance d'y apporter
quelques remèdes , & de rajeunir des climats que
M. le Moine nous repréfente comme frappés fans
retour d'un principe de ftérilité progreffif & inévi
table.
Le climat de la Picardie eft refroidi.
Ce fait paroît conftant , voici les cauſes que j'en
apperçois. Il y a quelques fiècles que prefque toutes
les collines de la Picardie étoient garnies de bois ,
ainfi que les régions voifines des côtes de la mer ;
ces bois défendoient le pays des vents du Nord &
de l'Oueft ; mais la mauvaiſe adminiſtration & l'indifcrétion
de la jouiffance , en ont occafionné la
ruine , au point qu'on ne fait même plus l'emplacement
de certaines forêts , dont l'exploitation fe faifoit
encore en 1430 , & même en 1470. Ces Bois.
faifoient une partie confidérable des revenus du Domaine
, ainfi qu'on le voit par les comptes de ces
époques ; ces bois n'exiftant plus , le pays trop dé42
MERCURE
Couvert a été en proie aux vents du Nord & de
l'Ouest , auxquels la vigne n'a pu réfifter.
Le bois manquant , il a fallu fe pourvoir d'un
autre chauffage ; on a eu recours à la tourbe ; le
tourbage a formé de grandes mares , étangs & marais
, dont les vapeurs & les eaux ont refroidi l'air
& le fol.
Ces cauſes auroient fuffi pour la deftruction des
vignes ; il s'en eft encore joint un autre qui n'a ceffé
de faire & fait encore journellement des progrès ; c'est
le défaut d'entretien des rivières ; c'eſt l'invention des
moulins à eau. Ils ont été conftruits d'abord fans inconvéniens
, mais les Meuniers ont hauffé fucceffivement
leurs digues , & par une forte d'émulation trop
facile , les hauffent encore journellement . Les eaux
des rivières ont été retenues ; elles ont formé des marais
ou plutôt des espèces d'étangs & des lacs qui ont
confidérablement influé fur la température des climats.
Ces remarques ont été faites par tous ceux qui ont
traité de la navigation.
M.Linguet qui a traité fpécialement de celle d'Artoist
& de la Picardie , M. de la Lande qui a traité de toute
celle du Royaume, fe font vivement élevés contre
cet abus ; ils ont démontré que la navigation , fi avantageufe
& autrefois fi facile , eft devenue impraticable
fur plufieurs de nos rivières : ajoutons que ces rivières
perdant par le grand nombre de digues leur rapidité,
ne peuvent plus balayer leurs embouchures qui
s'encombrent & deviennent impraticables .
£ * Ainfi , veut- on rendre à la Picardie & à plufieurs
autres Provinces qui font dans le même cas , la chaleur
de leurjeuneffe , défendons - les des vents du Nord
& de l'Ouest par de bonnes plantations * qui rempla-
R
* La Picardie n'eft pas la feule Province maritime où
l'exploitation indifcière des bois des côtes ait préjudicié
DE FRANCE. 43
cent les bois que l'imprudence a détruits ; travaillons
au defféchement des marais , rétabliſſons le cours des
rivières , défendons- en les bords & fupprimons l'excès
des obftacles mis à leur rapidité naturelle ; l'on
verra bientôt le climat fe radoucir , & des productions
plus délicates s'y naturalifer de nouveau , & une
grande quantité de marais malfaiſans devenir des prairies
falubres & abondantes .
Les dévaftations que nous éprouvons aujourd'hui
plus fréquemment qu'autrefois dans les pays fitués au
pied des montagnes , proviennent encore de la mauvaife
adminiftration & de l'imprudence qui ont concouru
à la deftruction des bois dont les montagnes
étoient peuplées.
Lorfque les montagnes étoient couvertes de forêts
, les pluies qui y tomboient s'engageoient d'abord
dans les feuillages , de- là dans le lit de feuilles
mortes & de terres végétales , d'où elles s'infinuoient
le long des racines dans les fentes des rochers
& à travers les graviers , & ne fortoient en grande
partie qu'en fources , après un très -long efpace de
temps.
+
à la température & aux prodactions du pays , la côte méridionale
de la Bretagne & tout le cap fouffrent beau
coup de cette deftruction : les plantations y fe oient trèseffentielles
mais une contrée où l'utilité les follicite le
plus , c'est la plage des landes de Bordeaux ; faute d'objet
vifible , les navigateurs viennent échouer fur une
plage où les fables , la mer & l'horifen fe confondent ;
des plantations avertiroient le navigateur , lui préfenteroient
des points de reconnoiffance ; ces plantations
interromperoient le vent , fixeroient les fables qui font
journellement emportés de plus en plus avant dans les
terres , & s'emparent de celles qui font cultivées. Ajoutons
à ces motifs puiffans la certitude du fuccès des
plantations qu'on y feroit.
44 MERCURE
· Aujourd'hui un très grand nombre de monta
gnes , abfolument dépouillées , font devenues chauves
; elles laiffent couler les eaux prefque auffi rapidement
qu'elles tombent du ciel : dés - lors elles
fe précipitent en torrent dans les vallons & dans les
plaines , qu'elles ravagent avec fureur pour les laiffer
enfuite déferts .
il
Lorfque les montagnes étoient garnies de bois ,
y avoit une multitude de fources à leur pied ou
fur leur pente ; aujourd'hui on ne voit plus que
la place trifte & aride de leurs anciennes iffues. Les
petites rivières qu'elles formoient ne font plus que
des ravins déferts ; le poiffon , autrefois abondant
dans cette multitude de petites rivières , n'exifte
plus , ne trouve pas même d'afyle dans les rivières
plus confidérables. Il y eft écrasé par les pierres
qu'entraînent les torrens ; ou porté dans la plaine ,
il y eft abandonné auffi précipitamment qu'il y avoit
été jeté.
Il feroit poffible de repeupler de bois les parties
fupérieures de quelques-unes de ces montagnes ; ce
feroit le moyen de remédier à quelques- uns de ces
maux ; mais puifque nous en connoiffons la fource ,
tâchons de ne point les auginenter ; confervons religieufement
& exploitons avec fageffe les forêts fituées
fur la montagne : les Druides qui les regardoient
comme des Temples , n'en connoiffoient - ils pas
mieux les avantages que nous ?
Le grand Duc de Tofcane , qui a aboli toutes les
Lois foreftières dans fes États , en abandonnant à la
prudence intéreffée de tous les propriétaires , l'exploitation
de ces bois , a cependant défendu de détruire
ceux qui font fur les montagnes , & au -deffus d'une
hauteur déterminée. Ce Souverain , dont la légiflation
eft, un monument éternel de la plus haute fageffe
, a fenti l'importance dés fonctions des forêts
DE FRANCE.
fur les montagnes , & a mis leur exiſtence fous la
garde de la loi .
Notre Ordonnance des Eaux & Forêts , qui a
prefcrit l'exploitation à tire & aire , n'a pas prévu
qu'elle laiffoit le fol fans défenſe , la régénération
fans moyen & fans abri , & mettoit le peu d'e terres
végétales qui s'y trouve exposé , à être inévitable
ment entraîné par les premières pluies , & la montagne
elle- même à devenir un noyau nud & défert.
C'eft une des nombreuſes erreurs de cette Ordonnance
, que l'Adminiſtration ne manquera fûrement
pas de corriger.
Voilà ma petite tâche remplie pour faire abfoudre
les planètes , les comètes , les tremblemens de
terre & les volcans , du mal qu'ils n'ont point fait
aux vignes de Picardie , & les moyens très -fimples
que je propofe aux bons Picards , pour boire encore
du vin de leur crû.
Je defirerois que ceux qui font exposés au ravage
des torrens , puffent encore ou puffent aufli facilement
créer des forêts fur les montagnes qui en font
dépouillées ; mais il faut convenir que plufieurs le
font pour toujours.
J'ai l'honneur , & c..
GRAVURES.
LA Bonne - Mère , Eftampe gravée d'après le
Tableau de Fragonard , par N. de Launay , Graveur
du Roi. A Paris , chez l'Auteur , rue de la Bucherie ,
la porte- cochère après la rue des Rats.
Le Petit-Jour , Eftampe deffinée par Frendeberg,
& grrvée par N. de Launay. Se vend à Paris à la
même Adreffe.
46
MERCURE
Recueil d'Estampes , repréfentant les Grades , les
Rangs & les Dignités , fuivant le coftume de toutes
Les Nations exiftantes , avec des explications hiftoriques
& la Vie abrégée des Grands Hommes qui ont
illuftré les dignités dsnt ils étoient décorés.
Cet ouvrage , dédié à la Nobleſſe , eft divifé en
cinq claffes ; la première renferme les Souverains ;
la deuxième , les gens d'Eglife ; la troifième , les Mihitaires
; la quatrième , les Magiftrats ; & la cinquième
, les Gens de Lettres & les Artiſtes. Dans la
première Livraiſon fe trouvent les Papes Léon III &
Clément XIV , Clovis I , Louis IX , Blanche de
Caftille & Isabeau de Bavière . Chaque cahier , qui
contient fix Planches , fe vend aux Soufcripteurs
9 1. lorfque les planches font enluminées , & 4 1. 10 f.
fans enluminûres. Ceux qui ne foufcrivent point
paient les unes 12 liv. & les autres 6 liv . Il faut
s'adreffer à Paris chez Duflos , le jeune , Graveur,
cloître S. Benoît , près la rue S. Jacques. Nous rendrons
compte dans un article particulier , du plan &
de l'exécution de cette entrepriſe , qui mérite d'être
favorablement accueillie.
ANNONCES LITTÉRAIRES.
THEATRE à l'usage des Jeunes Perfonnes , ou
Théâtre d'Éducation , par Madame la C. de **
Tomes II , III & IV in- 8 °. à Paris , chez Lambert
& Baudouin , Imp. - Libraires , rue de la Harpe ,
près S. Côme. Prix , as liv. brochés .
Ces trois Volumes qui complettent le Théâtre ,
contiennent dix- ſept Pièces , qui ne feront pas moins
de plaifir au Public que celles du premier vo
Jume.
DE FRANCE.
47
Almanach des Rendez- vous , prix , 12 f. broché.
A Paris , chez Lambert & Baudouin , rue de
la Harpe , près S. Côme. Ce petit Almanach convient
à tous les gens d'affaires , pour prendre note
de ce qui les intéreffe ; il y en a en couvertures de
différents prix.
Almanach de la Ville & du Diocèse de Troyes.
A Troyes , chez la Veuve Gobelet.
Numéro 22 de l'Hiftoire univerfelle . A Paris
chez Cloufiers , Imprimeur - Libraire , rue Saint-
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le Précis de la Conftitution de l'Angleterre , & de
fa Bécadence. Par M. Lacombe. Vol . in- 8 ° . A
Paris , chez Hardouin , Libraire , vis-à- vis¡l'Egliſe
6. Germain l'Auxerrois.
Calcul des Rentes viagères fur une & plufieurs
têtes. Par M. de S. Cyran . Vol. in- 4° . A Paris
chez Cellot & Jombert , Libraires , rue Dau
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Vers en l'honneur de M. de Voltaire , qui ont
concouru pour le Prix de l'Académie Françoife.
Par M. H. F. Pelletier. A Paris , chez la Veuve
Duchefne , & chez Efprit , Libraires , au Palais-
Royal,
Etrennes à la Nobleffe ; contenant l'état actuel
des Maifons des Princes Souverains de l'Europe ,
& des Familles Nobles de France, Par M. de la
Chenays Desbois. Vol. in- 12 . Prix . 3 liv. A Paris,
chez Valade , Imprimeur - Libraire rue des
Noyers,
>
·
48
MERCURE
-? Les trois Rofes , ou les Graces , Comédie en
3 Actes , en profe mêlée d'Ariettes , repréſentéedevant
Leurs Majeflés , à Versailles , le 10 Décembre
1779 ; paroles de M. Rozoi , Mufique de
M. Legrand. A Paris ; chez Ballard.
Les vrais Principes du Gouvernement François
démontrés par la raifon & les faits . Vol. in -8 ° .
Nouvelle edition corrigée & augmenté. A Paris ,
chez les Libraires qui vendent des nouveautés.
Epitre à M. de S... , Chevalier de S. Louis ,
par M. l'Abbé de S... fon frère. in - 8 ° . A Paris ,
chez Jorry, Imprimeur- Libraire , rue de la Huchette.
TABLE.
EPITRE écrite de la Campa-
3
27
32
Menuet ,
Concert Spirituel ,
Académie Roy. de Mufiq. 36
7 Comédie Françoise ,
gne à M. de M... ,
Les Bergers , Parodie de l'Air
re d'Iphigénie ,
L'Amour Voyageur , Conte Comédie Italienne ,
Allégorique ,
ibid.
37
8 Lettre aux Auteurs du Mer-
Enigme & Logogryphe , 17 cure ,
Lettres du Docteur Démefte , Idem .
19 Gravures ,
Confidérationfur la danſe du Annonces Littéraires ,
APPROBATION.
39
40
45
J'AT lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 25 Décemb. Je n'y ai
rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion. A Paris ,
Te 24 Décembre 1779. DE SANCY.
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 8 JANVIER 1780.
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
A Madame de .... , en lui envoyant un
Souvenir le premierjour de l'An.
ÉPITRE.
JE les reçois , vos porcelaines ,
Gages d'une tendre amitié,
Et ne fuis point humilié
Qu'on m'envoye encore mes étrennes.
Pour moi , ces dons , belle D.....
Font revivre les doux momens ,
Où chez mes bons & grands parens
Ma mémoire.courte , incertaine ,
Débitoit de longs complimens ,
Que j'avois alors le bon fens
De ne comprendre qu'avec peine ,
Et qu'ils trouvoient toujours charmans.
Sam. 8 Janvier 1780
C
So MERCURE
QU'EST devenu cet heureux temps !
Quelques fragiles bagatelles ,
( Elles tournent la tête aux belles
Comme aux enfans ) des ris , des jeux ,
Et quelques oranges nouvelles ,
Etoient tout l'objet de mes voeux.
Des baifers innocens comme eux
Payoient mes courſes éternelles ;
J'étois aimé , j'étois heureux.
Précipités par l'efpérance ,
Tels qu'un rapide & beau Printemps
Ils ont fui ces rapides ans !
Dieux ! déjà l'Automne s'avance !
Aux dépens de la jouiffance ,
Qu'enfantent les plaifirs préfens ,
Dans l'avenir l'eſpoir s'élance
Avec des defirs renaiffans .
Jours fortunés de mon enfance !
Jours écoulés fans retour ! purs
Le Plaifir , la Gloire , l'Amour ,
Ah! valent-ils votre innocence ?
J'APPERÇOIS le Sage, en courant
Vers tous les écueils de la vie ;
Le Talent qu'obfcurcit l'Envie ,
Et qu'elle enchaîne au dernier rang ;
La Vertu qui tombe en pleurant
Dans les rets de la Calomnic ;
DE FRANCE. Sx
Et la Sageffe & le Génie
Sous le malheur fe débattant.
MAIS d'où vient la lugubre teinte
Qui fe répand fur mes tableaux ?
Comblé de vos jolis cadeaux ,
J'y réponds par une complainte.
Près d'Aftolphe , je ne ſais où ,
L'effor du courfier de Pindare
Emportoit ma mufe bizarre
Auprès de cet illuftre fou.
Loin de vos yeux , fage Emilie,
J'éprouve , au milieu des dégoûts ,
Ces accès de milantropie
Si peu connus auprès de vous.
Revenons bien vîte aux calendes
Du mois où l'Amitié jadis ,
A des coeurs faits pour être amis .
Portoit tant d'aimables offrandes.
COMBIEN les vers & les bouquets.
De ces Romains , galans , affables ,
Etoient , de leur temps , préférables
A nos ridicules billets *.
Des tablettes , une Elégie
Qu'infpiroit le fenfible amour ,
Etoient les trélors qu'en ce jour
Tibulle offroit à la Délie ;
" Billets de vifite.
Cij
52
MERCURE
JE
Vous qui la paffez en attraits ,
Recevez auffi des tablettes.
L'Amitié, parmi les vignettes ,"
Cadres brillans de ces feuillets ,
Traça quelques -uns de vos traits ,
Et plaignit le fort des Poëtes ,
Qui ne font riches qu'en fouhaits ,...
Daignez fourire à fon langage.
Elle ne pouvoit vous offrir ,
( Vous l'ordonniez ) qu'unfouvenir
Agréez un fi foible hommage,
Las ! dans ce fiécle tant volage ,
Couronné des fleurs du Plaifir,
Amour, donne-t'il davantage ?
( Par M, Bérenger. )
DE LA GÉNÉROSITÉ.
E ne prends pas ce mot dans le fens populaire ,
pour une inclination & une habitude à répandre des
largeffes . La véritable Générofité eft bien autre
chofe ; c'eft la plus belle & la plue aimable qualité
dont l'homme puiffe orner fon ame ; c'eft ce befoin
d'eftime & d'amour , & cette paffion des beaux faits ,
qui font que nous mettons notre bonheur à nous
facrifier fouvent pour les autres , & à donner toujours
à nos bienfaits & à nos fervices un caractère
particulier de grandeur ou de délicateffe .
Il eft plufieurs vertus qui reffemblent beaucoup à
à la Générolité : ce font la bienfaifance , la clémence ,
l'amour de la patrie , & le fentiment de l'honneur ,
DE FRANCE. $3
Ces vertus ont bien des chofes qui leur font come
munes , & qu'elles fe prêtent l'une à l'autre ; mais elles
ont auffi un caractère particulier qui les diftingue.
La bienfaisance eft expliquée par ce mot même
dont un homme qui l'a toujours mife dans fes actions
, comme dans fes livres , a enrichi notre langue.
Vouloir & faire conftamment du bien , employer
à cela fa fortune , fon crédit & fes foins , y trouver
fon plaifir , & n'avoir pas befoin d'autre récompenfe
, c'eft être bienfaifant : en ceci l'homme bienfaifant
reffemble à l'homme généreux . Mais en quoi
ils diffèrent , c'eft que le premier ne fert les hommes
qu'avec les faveurs qu'il a reçues de la Fortune , &
que le fecond les fert de toutes les facultés de fon
ame. Son génie , fon courage , fes espérances , fes
plaifirs , fa vie même , il donne tout & ne regrette
rien. La bienfaiſance n'eft donc que la feconde des
vertus. Ne diminuons cependant ni fa gloire ni notre
reconnoiffance. Il y a plus de grandeur dans la générofité
; mais il y a une utilité plus continue dans la
bienfaifance. La Générosité ne vit que de faits fublimes
, & ne s'éveille que dans les grandes occafions
; la bienfaifance eft de tous les inftans , vifite
toutes les douleurs , & foulage au moins les plus
preffantes . La Générosité d'habitude & de caractère
ne s'entretient même que par la bienfaisance . On
peut faire une action géréreufe , fans être un homme
bienfaifant ; mais un homme conftamment généreux,
renferme néceffairement en lui l'homme bienfaisant.
9
La clémence eft le pardon d'un mal ou d'un ou- -
trage reçu , le facrifice du plaifir, & quelquefois
même du droit de fe venger; c'eft la vertu que les
hommes honorent le plus non pas feulement à
caufe du befoin qu'ils en ont , mais encore parce
qu'ils fentent que rendre le bien pour le mal a quelque
chofe de furnaturel , pour un être qui ne le foulage
dans fes douleurs que par l'efpérance de les faire
C iij
14
MERCURE
expier. La gloire de la clémence fe mefure fur la force
de la haine & de l'ardeur du defir de la vengeance qui
l'ont précédée. Ainfi rien de fi court que l'intervalle
qui fépare la vertu du crime car la vertu , qui
n'eft que la puiffance de vaincre fes paffions , les
fuppofe toujours. La clémence entre dans la Générofité
; elle en eft peut-être le plus noble attribut ; mais
elle n'en eft pas le tout.
L'amour de la patrie eſt une abdication abfolue
de l'intérêt perfonnel , ou plutôt une tranfpofition
entière de l'amour de foi dans la chofe publique :
car l'homme eft ainfi fait ; c'est toujours lui qu'il
retrouve au fond de fes affections . Pourquoi ce prodigieux
dévouement des Spartiates & des Romains
pour leur pays ? C'eft qu'ils aiment les hommes avec
qui ils le font trouvés au Sénat & à l'armée ,
le gouvernement dont ils font membres , le lieu
qui les a vus naître , croître , ſouffrir & jouir ; celui
où ils ont entendu proclamer les noms des bons
citoyens , & où les leurs doivent bientôt retentir ;
..c'eft pour ces objets qu'ils s'enflamment ; & ces objers
leur appartiennent. C'eft la perfection de l'homme
de porter aina hors de fa perfonne cet amour de foi
qui le domine néceffairement , de lui donner le bien
public pour objet & pour récompenfe , & de s'enchaîner
ainfi à la vertu par le befoin même du bonheur
; c'eft le plus digne ufage qu'il puiffe faire de fa
raifon & de fon courage.
L'amour de la Patrie dépouille donc l'homme de
toute cette préférence pour lui qui lui eſt naturelle ;
la Générosité fait donc l'effence de cette vertu. Mais
l'amour de la Patrie , dans tous fes voeux & fes facrifices
, ne voit jamais que des citoyens ; & il peut y
avoir une Générofité moins exclufive , qui ne fe
dévoue pas à toute la race humaine , mais qui s'émeuve
pour les malheureux de tous les pays qu'elle
vient à connoître ; car c'eſt-là le fentiment de l'huDE
FRANCE. Gene
manité, tel que nous l'éprouvons. Or , cette Géné
rofité plus univerfelle , eft la Générofité par excel
lence, & doit feule conferver ce nom.
Le fentiment de l'honneur eft le befoin de l'eftime
des hommes avec qui l'on vit. L'inftitution de l'honneur
eft née de l'infuffifance des loix pour remplir
le but de la Société. Les loix avoient prefcrit ce qui ·
étoit néceffaire au repos de la Société , & non pas ce
qui feroit utile à fon bonheur ; & elles ne pouvoient
punir que ce qu'elles avoient défendu. L'opinion
s'eft élevée , a proclamé des règles qu'on a jugées
précicules à tous , & a promis , pour le faire obéir ,
l'eftime ou le blâme univerfel. Mais la voix de l'opinion
n'eft pas celle de la fageffe ; elle parle d'après .
les idées & les moeurs des nations & des temps . Ses .
décrets font plus ou moins fenfés , plus ou moins
févères , & ne font ni univerfels ni invariables. Je
ne vois que l'infidélité à fa parole qu'ils ayent flétrie
dans tous les fiècles & dans tous les pays ; c'eft que
c'étoit-là par- tout le plus effentiel fupplément à donneraux
loix. Dans des époques de gloire & de fierté
( & ce font heureufement celles où l'honneur ſe plaît
à faire des loix ) dans ces époques , les hommes ne
confentent pas à s'eftimer pour peu de chofe ; & alors
l'honneur peut commander des actions généreuses;
cependant il n'en exigera jamais de bien grandes ,
ni un grand nombre. Il s'explique par des règles ; &
il eft de la nature des règles de porter plutôt fur des
chofes à ne pas faire , que fur des chofes à faire .
D'ailleurs impofant fes loix à tous les citoyens , il faut
qu'il les proportionne au degré de la nobleffe d'ame
qu'il peut efpérer de chacun d'eux . L'honneur ne
s'élève donc que rarement à la Générosité.
La Générofité a donc en elle les principes de
toutes les vertus que nous venons d'en rapprocher
; & elle s'élève au-deffus de ces vertus par je ne
fais quoi de plus fier , de plus utile & de plus
Civ
$6 MERCURE
grand. C'eft la dignité , c'eft la beauté fuprême de
Thomme ; on defireroit un culte pour elle ; & lorfque
l'idolâtrie a fait defcendre du ciel des hommes généreux
, elle a plutôt mis du délire , que de la profanation
dans fa reconnoiffance.
Cependant l'homme généreux eft plus grand que
parfait ; il peut avoir des foibleffes & même des vices ;
& alors fes foibleffes & fes vices pourront non-feulement
ternir , mais mêrae altérer fa Générofité ; car
il n'eft pas donné à l'homme d'être toujours fidèle à
fes principes , ni même à fou caractère.
Comment l'homme s'élève- t-il jufqu'à la Générofité
? Efl- ce la Nature qui le crée pour cette fublimedeftination
? Sont- ce les inftitutions fociales qui l'y
préparent , qui l'y amènent par degrés ? Ou quelle
part ont- elles dans ce bel ouvrage ?
Il me femble qu'une grande ame , ainfi qu'un beau
génie, eft effentiellement un don de la Nature . Il eft
poffible à tous les hommes de remplir leurs devoirs ,
mais non de faire de grandes actions . Il faut pour
celle- ci des facultés de l'ame , qui ne font pas données
à tous.
Il en eft une fur-tout fans laquelle la Générofité :
ne peut exifter , c'eft cette fenfibilité vive & profonde
qui attire & conferve en nous l'impreffion des
malheurs étrangers , qui fait qu'il nous eft infupportable
d'en être Tes témoins , & délicieux d'en être
les réparateurs.
Il faut encore pour nous rendre généreux , que la Nature
nous ait doués de cette conftance de l'ame ,par laquelle
nous favons réfifter à des craintes , à des menaces
, à des féductions , triompher des dangers &
des douleurs , nous roidir contre les difficultés , &*
ne défefpérer ni des chofes ni des hommes.
Il faut enfin que la Nature nous ait donné un ef
prit capable d'appercevoir , de faifir & de manier les
moyens du bien. Toute grande action ne peut fe
DE FRANCE. ST
faire fans difcernement. Auffi la Nature a-t-elle youlu
qu'une grande ame ne fut jamais dégradée par l'alliance
d'un efprit borné & malfait. C'eſt que la per-.
fection de l'ame eft elle-même la plus grande fource
de la perfection de l'efprit.
Mais en vain la Nature auroit- elle doué un homme
des facultés qui l'appellent à une deftinée généreufe ,
fi l'éducation qu'il recevra, & les inftitutions fociales
dont il vivra environné , ne concourent pour développer
& mûrir en lui les dons de la Nature.
C'eft dans l'examen des qualités dont fe compofe
la Générosité, qu'il faut chercher les moyens de for
Imer & de multiplier les hommes généreux .
Celle de ces qualités qui a été la moins remarquée ,
& qui me frappe d'abord , c'eft une certaine forcephyfique
, d'où réfuite la force morale , & qui fait
qu'un homme marche avec affurance dans la vie ,
qu'il n'eft point abforbé par le fentiment de fes be-,
foins , & qu'il lui refte des facultés & des pensées ,
pourles befoins des autres. Que l'éducation affermiffe
donc le tempérament , qu'elle donne de la vigueur &
de l'adreffe au corps , qu'elle l'arme contre les privations
& les douleurs , qu'elle le livre à l'ame comme
un inftrument fouple de fes volontés. Les Anciens
l'avoient bien compris ce grand principe d'une politique
qui veut mener les hommes à de grandes chofes
; & l'on fait quels prodigieux effets ils tiroient
d'une éducation mâle & robufte . Chezeux la force &
l'agilité avoient leurs jours de gloire , & leur prix en tout
temps. Le génie & la vertu n'étoient pas même difpenfés
de ce mérite, qui , en effet , les fert & les embellit.
Leurs Spectacles étoient des inftitutions de victoire ;
leurs Jeux faifoient des hommes , & leurs Fêtes étaloient
l'espérance de la Patrie. Chez eux au moins le
luxe - n'avoit pas encore tout avili ; le pauvre
encore honoré pour fa mâle nudité , ne baiffoit pas
un regard jaloux & ébloui devant le riche efféminé
Cv
58
MERCURE
que fon bras pouvoit écrafer ; & l'homme , au fein
de la civilifation , pouvoit être encore avoué de la
Nature.
CetteforcePhyfique & morale difpofe l'homme à la
Générofité ; inais ce qui la commence & l'entretient ,
c'eft le fentiment de l'humanité , c'eft cette bienveillance
pour nos femblables , dont la Nature fe fert
pour aider l'amour de nous-mêmes à fortir de notre
perfonne. Pour que ce fentiment agiffe dans toute la
bonté , il faut qu'il ne s'altère par aucun préjugé ,
& qu'il ne s'infecte d'aucune prédil &tion injufte.
C'eft à l'éducation à le faire naître & à le diriger ;
c'est aux inftitutions ſociales à lui fournir des alimens
, des objets & des modèles. Rien ne le développe
& ne le féconde mieux que les affections domeftiques.
En aimant nos parens , nous nous rempliffons
d'intérêt pour tous les hommes qui les aiment , &
qui en font aimés , pour tous ceux de qui ils ont reçu
du bien , & à qui ils en ont fait. Nous adoptons leurs
affections ; nous acquittons leur reconnoiffance en
même-temps que la nôtre. Ainfi croît & s'étend le
penchant à aimer , que nous avons reçu de leur
amour même , en fe répandant d'un objet fur un autre.
Ce qui exalte le fentiment de l'humanité , ce
font les cérémonies qui le confacrent & le récompenfent
; c'eft cette loi de Sparte qui ordonnoit à tout
citoyen de fe détourner devant une femme groffe ;
c'eft cette loi de Rome qui faifoit mutiler une ſtatue
qui , en tombant , avoit écrasé un citoyen ; c'eft
un temple élevé à la Concorde , à la Clémence.
Mais fi le fentiment de l'Humanité nous porte aux
actions généreufes , c'eft l'amour de la gloire qui nous
y entraîne.
Qu'eft-ce que la gloire ? Une-proclamation ſolennelle
du mérite , une juftice envers celui qui la reçoit ,
un plaifir pour ceux qui la donnent. Mais que cette
reconnoiffance publique fera bien payée ! elle crée
DE FRANCE. 19
le mérite auffi aifément qu'elle le récompenfe ; & un
trophée lui promet de nouvelles victoires . Miltiade
tes lauriers ne me laiffent pas dormir , difoit Témitocle;
& il faut qu'il devienne auffi un héros. Ne
permettez donc pas à la gloire de s'éloigner des homme
que vous gouvernez , de ne venir que lentement
& par une faveur capricieufe , fe repofer fur les fervices
de la vertu & du génie , & de garder les pompes
pour les tombeaux. Elle tomberoit dans le mépris
, comme ces divinités anciennes que l'on accufoit
d'indifférence fur le fort des mortels. Placez- la
donc au milieu de toutes vos inftitutions ; qu'elle fe
varie fous toutes les formes ; qu'elle fe promette à
tous les âges , à toutes les conditions ; qu'elle préfide
furtout à ces travaux qui épouvantent la foibleffe de
l'homme ; & repofez -vous fur elle : vous ferez étonnés
de ce qu'elle lui aura fait trouver de force , de
courage , d'induftrie ; que tout ce qui a été grand &
utile revive par elle & pour elle ; que tout ce qui
peut le devenir foit averti d'y fonger ; qu'elle rempliffe
les imaginations de toute la majefté des temps
anciens , & qu'elle les tourmente de l'attente d'un
avenir , qui faura comparer les hommes & les hommes
, les fiècles & les ules. Qu'elle s'entoure des
arts comme de fon cortège naturel ; qu'ils la peignent
, qu'ils la chantent , qu'ils l'infpirent ; qu'ils
mêlent leur ivreffe à fon exaltation , leurs féductions
à fes promeffes. Il eft bien jufte qu'ils la fervent ,
puifqu'elle les anime. Qu'elle faffe mieux encore ;
Par fe caractère augufte & prefque religieux de fes
récompenfes , qu'elle ouvre l'ame à de nouvelles
impreflions ; qu'elle annonce quelque chofe de plus
beau , de plus doux qu'elle même ; qu'elle faffe defiter
, au milieu des honneurs , la fainte joie de la vertu,
& qu'elle décrie elle- même fecrètement toute la vanité
d'un triomphe.
La qualité enfin qui complette , ou plutôt qui per
C vj
бо MERCURE
fectionne l'homme généreux , c'eft le defir de fe
plaire à foi-même , de pouvoir toujours rentrer dans
fon ame avec un fentiment de paix & de bonheur , &
de pouvoir l'ouvrir à l'Etre Suprême, comme un fanctuaire
où les dons n'ont pas étéprofanés. Avec ce goût
intime de la vertu , on va aux bonnes actions comme
à fes plaifirs ; mais pour concevoir véritablement cette
récompenfe , qui tient lieu de toutes les autres , &
pour la goûter toute entière , il faut l'avoir long-temps
méritée. Procurez donc de bonne heure aux hommes
la félicité des bonnes actions. Les bonnes actions de
la jeuneffe font des otages que l'homme donne à la
vertu.
Voilà les qualités qu'il faut cultiver pour former
des hommes généreux ; leur développement eft plus
ou moins favorifé par les lois & les moeurs ; auffi la
Générosité reçoit- elle des caractères différens dans les
diverfes époques de la fociété : elle prend, en quelque
forte , la couleur de chaque fiècle . Elle eft une vertu
née de la fociété & pour la fociété. Les Sauvages la
connoiffent peu. Bornés aux premiers befoins de la
nature vivant pour eux - mêmes , parce qu'ils ne
demandent leur bonheur qu'à eux - mêmes , ils chériffent
leur liberté comme leur bien propre , & non
comme un préfent de leur Patrie ; & ils n'éprouvent
pas pour leur Patrie ce dévouement qui eft le falut &.
la gloire des Nations civilifées , ou plutôt ils n'ont pas
même de Patrie . Ils ne voient dans leurs Concitoyens
que les compagnons de leur repos & de leurs dangers
, & non des êtres qui les regardent , & dont
feftime leur importe.
Les Nations qui ne font plus fauvages , mais qui
ne font pas encore policées , qui ne font que barbares
, connoiffent auffi d'autres vertus que la Générofité
; vous y trouverez une équité auftère, une bonnefoi
inviolable , de la fierté avec les ennemis , de la
bonté entre les citoyens , un patriotiſme ardent. Teks
DE. FRANCE. 61
1
furent les Romains de Romulus ; cependant la Générofité
commence alors , mais fous un autre nom ,
& fous une autre forme ; elle s'eft verfée toute entière
dans l'amour de la Patrie. La gloire même n'exifte
encore que relativement à la Parrie : on fera de grandes
chofes ; mais ce fera uniquement pour obtenir
une couronne au Capitole . L'eftime des nations &
des fiècles n'eft encore rien pour un Romain de ce
temps.
core
L'époque des Sociétés où la Générosité fe répand
dans les moeurs publiques , & où elle acquiert toute
fa dignité & fes grâces, c'eft celle où la fociabilité eft
déjà trop près peut- être de fa perfection , où elle tempère
les moeurs groffières , mais fans les avoir encore
amollies & dépravées ; c'eft celle où les hommes fe
raffemblent , fe demandent les uns aux autres le
bonheur , ou au moins des plaifirs , où ils ont furtout
le befoin de s'eftimer , & où leur cftime eft enà
un grand prix ; c'eft celle où les femmes fortent
de cet efclavage folitaire où elles font condam
nées pendant tout le temps de la rufticité de l'homme ,
où leur amour ſe mêle à la paffion de la gloire , où
la gloire commence à être diftribuée par leurs mains,
& en reçoit de nouveaux charmes , où elles infpirent
le mérite en même-temps que l'amour , parce que
le mérite eft encore le meilleur moyen de leur plaire ;
c'eft celle où la gloire protége , embellit & adoucit
une nation ; car pour en jouir , il faut la faire pardonner
, & la victoire ramène l'humanité que l'ambition
avoit étouffée ; c'eft celle enfin où les Arts ,
toujours tributaires de l'amour & de la gloire , viennent
les chanter , & fleurir à l'abri de la prospérité
publique ; c'eft le temps qui fuivit la défaite des
Perfes chez les Grecs , celui qui fuivit la deftruction
de Carthage à Rome , & celui de la Chevalerie ,
chez les Nations modernes , depuis que les Arts de
l'Italie , & les moeurs de l'Orient curent donné quel
62 MERCURE
que politeffe aux fentimens , & quelque décoration,
aux moeurs.
Ce temps de la Chevalerie me paroît le règne de
la Générofité. Comparez les effets & les temps . Vous
verrez que cette inftitution née de l'oppreflion des
peuples & de l'enthoufiafine guerrier , fut , par le fimple
empire des fermens , des cérémonies & des fêtes ,.
changer tout-à -coup des barbares en héros , polir les
moeurs fans les lumières , affocier les grâces aux
vertus , la galanterie au courage , fe fervir d'une
paffion qui enflamme les fens , & l'enchaîner par la
moralité la plus rafinée & la plus conftante. Jamais
une inftitution ne réunit tant de grandeur & tant
d'enchantement , & n'eut des effets auffi longs &
auffi étendus. Elle gouverna & confola l'Europe entière
pendant plus de deux fiècles. Une feule chofe
gâta tout ; c'eft qu'elle n'avoit ni plan , ni but politique.
Des prodiges de courage & de Générofité fe
font faits & répétés , fans avoir influé fur le fort de
Fhumanité. Ces braves Paladins étoient tout à l'amour
& à l'honneur ; & jamais l'amour n'eut tant de
folie , ni honneur tant de faux principes . Leurs
proueffes étoient toujours belles ; rarement elles
étoient bonnes . Si les principes qui dirigèrent toujours
les inftitutions des anciens fe trouvoient dans
celle-ci , elle effaceroit tout ; notre gloire guerrière
& morale n'auroit rien à envier à celle des Grecs &
des Romains.
Mais tout change , dès qu'une Nation en eft au
point où on abufe de la fociabilité . Tout paroît fervir
la Générofité à cette époque ; tout lui nuit en
effet. Un poifon fecret corrompt la fageffe & les.
vertus même de ces fiècles. Envain le commerce devenu
univerfel a rapproché les Nations , les a dépouillées
de leurs vicilles haines , & à porté au moins quel
que humanité dans leurs guerres ; envain la Philofophie
a réclamé les droits de l'homme & du Citoyen ,
DE FRANCE. 63
& les lui a rendus au moins dans les Livres ; envain
les Sciences, toujours plus fages dans leur marche , &
plus heureufes dans leurs travaux , femblent inviter
T'homme à ne pas dégénérer dans fes vertus de la
fublimité de fon génie ; envain les Arts étendent &
perfectionnent la fenfibilité , & promettent l'immortalité
aux belles actions ; envain la mifère & l'opulence
fe trouvent- elles fans ceffe en préfence , & pourroient-
ciles fi aifément faire un échange de bénédictions
& de bienfaits : tous ces principes de Générofé
resteront stériles ; des caufes contraires leur réfiftent
& agiffent plus puiflamment,

La Philofophie a tout pelé , tout apprécié , tout
remis à fa place ; elle a dit ce qui eft julle , ce qui eſt
bon , ce qui eft beau ; mais peu d'hommes ont compris
fes leçons ; & un bien plus petit nombre encore
les a adoptées. La plupart voient les vices de la fociété
avec ce refpect qu'on porte aux chofes antiques ; &
fouvent ces hommes trouvent leur bien propre dans
les abus . Voulez - vous qu'ils s'accufent , qu'ils fe
réforment eux- mêmes ? Ils aimeront mieux traiter
la Philofophie de vifionaire & d'ennemie publique.
Quelquefois cependant ils approuveront ce qu'elle
enfeigne , mais comme des points de doctrine , &
non comme des objets de pratique . Tel homme qui
s'enthouſiaſme au théâtre pour une vertu antique ,
la défendroit à fon fils comme la plus haute extravagance.
Et qui oferoit acheter une vertu par un
ridicule ? On n'a plus ce courage-là. D'ailleurs la
Philofophie réforme fi peu les moeurs du fiècle , &
les moeurs mêmes des Philofophes font fouvent fi
loin de leurs maxunes , qu'on ne fe figure pas qu'ils
nous les propofent férieufement. La Philofophie fera
cependant une révolution fenfible dans les chofes où
le goût du fiècle la fecondera. Elle décréditera . les
guerres, parce que les guerres fatiguent la molleffe.
des moeurs. Elle diffipera les animofités religieuſes ,
64 MERCURE
parce qu'elles portent du trouble dans le commerce
de la vie , & qu'elles lui ôtent des agrémens . Elle
étendra la culture & le goût des Sciences & des Arts ,
parce qu'ils fervent quelquefois à la fortune , & qu'au
moins ils embelliffent dans la fociété. Les Arts , qui
reçoivent une partie de leur gloire des objets auxquels
ils le font confacrés , ramperont autour de l'opulence ,
& dégraderont des chef - d'oeuvres par l'adulation. "
Les befoins de bienféance font devenus fi nombreux ,
qu'ils abforbent les fortunes honnêtes ; ceux du luxe
épuiferoient les fortunes les plus confidérables : malheur
à l'homme qui s'eft affervi au train & au ton
des gens de fa condition & de fa fortune ; il ne fe
trouvera jamais en état de rendre un fervice tant foit
peu important. On craint de tomber dans les privations
& les humiliations de la pauvreté ; on ne veut
pas non plus rifquer de perdre des protections utiles ,
des connoiffances flatteufes , & on porte cette crainte
jufqu'à la pufillanimité . Les fociétés riches & puiffan
tes promettent des plaifirs de tous côtés ; & on s eft
fait une habitude de les tous épuifer . Cependant pour
faire des actions généreufes , il faudroit favoir au
moins renoncer à quelques plaifirs . On apprend tous
les jours à s'eftimer moins les uns les autres , & om
fe reproche fouvent un fervice rendu comme une
duperie. A force de lumières , d'efprit & de Philofophie,
on fe détrompe fur la gloire , comme fur les
hommes. Le defpotifme , qui veille toujours , & qui
a fon art , comme les violences , profite de cet état
des chofes & des efprits ; il fe déguife & s'adoucit
pour mieux s'affermir ; & c'est toujours un moindre
mal. On veut de la magnificence ; il la prodigue. Les
riehes veulent jouir & briller ; il s'environne de leur
éclat , & il protége leurs jouiffances ; les pauvres ne
peuvent fonger qu'à leurs befoins ; ils les contient
par leurs befoins mêmes ; on confent bien à être efclavc
, mais on ne veut pas le paroître ; il s'impofe des
DE FRANCE. 65
formes , ils'enchaîne en apparence par des loix ; mais
es formes & ces loix font des précautions & des
moyens pour lui-même. On ne veut pas perdre l'enchantement
des arts , ni renoncer tout-à fait à la gloire ;
il permet les talens & les vertus dont il n'a rien à craindre.
Alors plus de patriotifine, plus de Générofité na-`
tionale , peu de grandes actions . Cependant , il y a
dans les moeurs une certaine douceur , & je ne fais
quelle heureufe foibleffe qui rend incapable des
grandes oppreffions , qui fait qu'on accorde fans
bonté , qu'on foulage fans commifération , qu'on
n'eft pas dur jufqu'à la barbaric. Une forte de fentiment
du beau & du grand , que les Sciences & les
Arts entretiennent , fauve d'une dégradation totale ,
infpire quelques grandes chofes , laiffe des reffources
à un adminiftratear habile , & promet au moins de
la reconnoiffance & de l'enthoufiafme pour les hommes
qui s'éleveront par la vertu ou par le génie .
Telles font les moeurs générales à cette époque ; mais .
aucun fiècle n'exclut les fentimens élevés & les belles
actions. J'efpère donc qu'on ne regardera pas le
portrait queje viens de faire de l'homme généreux , tel
que je l'ai conçu , comme un portrait fans modèle ,
fans vérité & fans vraisemblance.
Le Portrait de l'Homme Généreux paroîtra dans
le prochain Mercure.
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent .
LE mot de l'Énigme eſt la Tête ; celui
du Logogryphe cft Capucin , où se trouvent
Pau , cap , pic , pain , vin , van , Ion ; les
fept mots Latins font : ac , an , api , cani ,
in, paci , pani , pan d'habit , pan de mur ,
Pan ( Dicu ) , cu , Pin.
17
66 MERCURE
ÉNIGM E.
JE marche lentement lorfque mon corps eft vide ;
Quand il eft plein , mon pas eft plus rapide .
Je fuis pourvue affez communément ,
Ou d'une queue ou d'une crête ,
Dont le bout varié me prête
Ou plus ou moins de mouvement.
Tantôt je me montre iſolée ;
Tantôt avec mes (oeurs je me trouve accolée ;
On nous enchaîne alors par des liens divers 3.
Mais plus on nous charge de fers ,
Plus nous acquérons de viteffe.
Quoique nons infpirions très - fouvent l'allégreffe ,
Nos habits font d'une couleur
Qui paroît convenir bien mieux à la douleur .
( Par M. N... d'Arras. )
LOGO GRYPH E.
JE n'ai point de mes foeurs la beauté , la richeſſe 3
Mon fein brûlant , de monftres eft rempli :
Bien des peuples , pourtant d'un naturel poli ,
Loin de me fuir , me vifitent fans ceffe
Entre eux & moi , leur polinque adreffe
Afagement le commerce établi .
Un arbre toujours vert ; le moindre des reptiles ;
DE FRANCE. 67
Deux notes; un métal ; trois élémens ; trois villes ;
Cet époux malheureux que jadis un Saint Roi
Eut foin d'exterminer , vous favez bien pourquoi
Compofent mes fept pieds , à faifir trop faciles.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
OPUSCULES Poétiques , par M. le Chevalier
de Parny. A Amſterdam 1779 .
ON fe rappelle le fuccès qu'ont eu en 1778
les Poéfies Erotiques de M. le Ch . de P.; on
fe rappelle prefque autant , mais par une autre
raifon , les Eloges exagérés & emphatiques
donnés par un Journaliſte à ces Poénes vraiement
agréables : Eloges dont le motif étoit
connu du Public & apprécié fans doute par
M. de P. lui-même , qui a eu befoin de l'intérêt
qu'infpirent la jeuneffe & font talent ,
pour ne pas partager le ridicule attaché à des
louanges auffi faftueufes qu'immodérées.
Malgré le défavantage d'être vanté de la forte,
le recueil des Poélies de M. de Parny a eu
un fuccès mérité. Le Public & les Gens de
goût fe font réunis à accorder à l'Auteur de
la facilité , de l'élégance , de la grace , & furtout
ce naturel qui devient tous les jours
plus rare. On auroit défiré , il eft vrai , que
fa fenfibilité prefque toujours douce , fut
quelquefois plus forte & plus vivé , qu'il
mêlât plus fouvent l'expreffion de la ten68
MERCURE
dreffe à celle de la volupté ; que l'amour
animât davantage fon imagination , & prêtât
à fa Poétie plus de richeffe , de couleurs &
de variété. C'eft le charme d'Ovide , chez qui
l'imagination éveille quelquefois le fentiment,
& fur- tout de Tibulle, chez qui le fentiment
femble éveiller toujours l'imagination.
Mais ces qualités tiennent au fond de l'ame
& ne peuvent peut-être s'acquérir. Il eft des
places diftinguées au- deffous de ces talens
enchanteurs. Un goût vif & fenti pour la
volupté , une fimplicité mêlée de grâce font
relire , après deux mille ans , les Vers d'Anacréon;
& , de tous les Poëtes Erotiques ,
Anacréon eft celui avec qui M. de P. paroît
avoir le plus de reffemblance . Cette compa
raifon , que nous faifons avec plaifir , au rifque
d'encourir l'indignation des Admirateurs
exclufifs de l'antiquité , doit nous mettre à
couvert des reproches auxquels donneroit
lien , peut être , la critique a peu févère que
nous allons faire d'un des principaux Ouvrages
contenus dans cette feconde Edition.
Nulle prévention défavorable , nul motif
odieux ou même fufpect n'a pu nous dicter
nos obfervations , & nous nous en ferions
même refufé une partie , fi elles ne menoient
naturellement à d'autres plus générales
, & qui peuvent être de quelque utilité
dans ce moment ci , vu les préjugés & les
idées peu juftes qui fe répandent de jour en
jour dans la Littérature.
Les ouvrages nouveaux ajoutés aux PoéDE
FRANCE. 69
fies Erotiques de M. le Ch. de P. & raffem
blés fous le titre d'Opufcules Poëtiques
font quelques pièces fugitives , qui , en général
, à quelques taches près , ont droit aux
mêmes éloges que les premières : un Fragment
beaucoup trop long d'un voyage à l'Ine
de Bourbon , efpèce de Journal qui reffemble
trop à celui d'un navigateur , trop
furchargé de détails peu intéreffans , & même
de termes nautiques dont l'ennui n'eft point
racheté par les Vers dont il eft femé de loin
en loin. Le Lecteur cft quelquefois tenté de
croire que ce Journal n'a été inféré dans le
Recueil que pour groffir le volume , raiſon
qui maintenant fe compte pour quelque
chofe ; car plufieurs Ecrivains mefurent leur
confidération , & , pour ainfi- dire , leur importance
littéraire , à l'étendue , à la multiplicité
de leurs ouvrages , à la groffeur de
leurs tomes ; & cette idée fauffe fera fans
doute avorter plus d'un talent d'ailleurs
eftimable. Enfin , l'Ouvrage le plus confidérable
de ce Recueil eft un Poëme d'environ
mille Vers , intitulé la Journée Champêtre,
Nous allons en examiner la marche & les
détails , en indiquant non feulement les
principales fautes , mais la fource d'où vraifemblablement
elles font parties.
Quatre jeunes gens , unis d'une amitié
tendre , ayant lu en commun dans Ovide la
Peinture de l'Age d'Or , regrettent ce temps
fortuné. L'un d'eux fe lève & propofe de
réaliſer ce beau rêve, de fe faire Bergers pour
70
MERCURE
un feuljour , & d'amener avec eux leurs
Bergères. Ce projet eſt reçu avec tranſport.
On part , on arrive dans un château , (il eft
aifé de voir que ce château va d'abord contre
l'intention de l'Auteur , que dès qu'il y a un
château , il n'y a plus d'âge d'or , que ce château
repouffe les idées champêtres dont il
falloit environner l'imagination du Lecteur ,
& gâte , pour ainfi dire , le payfage dont
M. de P. fait d'ailleurs une defcription trop
longue. ) Arrivés à ce château , les amans &
leurs maîtreffes y quittent leurs habits de
ville , & prennent ceux des Bergers & des
Bergères . On chante enfuite une hymne à la
nuit : on fe couche ; le lendemain , les occupations
& les plaifirs de la campagne , la
promenade , le bain , le diner , des jeux , tels
que la main chaude & l'efcarpolette , interrompus
par des contes , voilà ce qui remplit
la journée des Bergers & des Bergères , qui
retournent au château , y reprennent leurs
habits de ville , & fe promettent bien de renouveler
tous les ans la journée champêtre.
Ce canevas , quoique affez favorable à la
poéfie , par la variété des détails dont il étoit
fufceptible , paroît d'abord défectueux. A
quoi bon certe lecture d'Ovide , ces regrets
fur l'âge d'or , pour amener une fimple partie
de campagne ? Un caprice de jeunes
gens , une fantaifie de vingt- quatre heures ,
peuvent- ils réaliſer l'âge d'or , même pour
ceux qui s'en donnent le plaifir ? Certe faute
que l'Auteur amène par un récit & par un
DE FRANCE. 71
dialogue trop long & trop peu agréable entre
fes perfonnages , fembleroit plus pardonnable
, s'il ne s'agiffoit pas d'une feule journée
. En prenant un terme moins limité , fes
perfonnages auroient eu le temps de devenir
plus champêtres , de développer avec intérêt
des fentimens qui auroient contrafté avec
ceux qu'ils éprouvoient à la ville , peut-être
même des nuances différentes de caractère
qui les auroient diftingués , & c'étoit de cette
double adreffe de compofition, que M. de P.
auroit pu tirer les principales beautés de fon
Poëme.
Une autre fource d'agrément , de variété ,
d'intérêt , peut-être , étoit le choix des contes
que chaque amant fait aux Bergères & à les
amis. Quels font ceux que M. de P. a préférés
? Le combat du baifer , pris du Paſtor
Fido , & connu par trop de traductions &
d'imitations. L'origine du couleur de roſe ,
ou la rofe de blanche devenue rouge . Celuici
eft moins ufé , & l'on retrouve dans quelques
détails le talent de M. de P. Mais pourquoi
choifir les amours de Syrinx & de Pan ,
ceux d'Hercule & d'Hylas ? Quel intérêt
peuvent avoir ces fables pour des jeunes
gens qui ont lu Ovide , & qui ont même
formé à fa lecture le projet de campagne
qu'ils exécutént ? Obfervons que ce conte de
Syrinx coupe un incident du Poëme qui
pourroit être intéreffant , s'il étoit traité
d'une manière plus vive & moins diffuſe ,
fans mais que le Lecteur laiffe interrompre
72 MERCURE
peine. Ce conte , fur-tout d'Hercule &
d'Hylas , devoit-il être rappelé dans un ou
vrage de ce genre confacré aux plaiſirs de la
fimple nature , aux voluptés de l'âge d'or ?
N'eft- il pas encore plus déplacé devant de
jeunes perfonnes ? L'Auteur n'en fait- il pas
lui-même la plus forte fatyre , lorfqu'il
ajoute :
Les naïves Bergères
Écoutoient bien , mais ne comprenoient guères.
Suit un morceau fur les amours odieux
de cette eſpèce qu'on reproche aux anciens
& qui
Dépare un peu leurs Ecrits enchanteurs ;
Mais s'il dépare leurs Ecrits , pourquoi en
retracer la Peinture dans les vôtres? Pourquoi,
après avoir choisi cette Hiftoriette d'Hercule
& d'Hylas , infifter fur ces idées défagréables ,
& perdre trente Vers à rappeler les noms
d'Anacréon , Catulle Tibulle , Virgile ,
Sapho , pourquoi ? C'eft que le morceau
étoit fait d'avance , & qu'il a fallu l'enchâffer.
Tout critique , d'un goût délicat & exercé
verra fans peine que telle eft la caufe de plu
fieurs défauts de ce Poëme , où les tranfitions
font pénibles & laborieuſes , où les
idées ne font unies que par des rapports
faux ; indécis , ou du moins arbitraires. C'eft
ce dont on peut fe convaincre encore par
la manière dont eft amené le dénombrement
des GrandsPoëtes dont les Amours ont été
malheureux.
DE FRANCE. 73

malheureux. C'eft après ce Conte des Amours
de Sirinx & de Pan. Le Dieu tient dans fes
-mains le rofeau dont il vient de former la
flûte.
"
?
Refte adoré de ce que j'aimois tant
S'écria-t'il , réfonne dans ces plaines ;
Soir & matin tu rediras mes peines ,
Et des Amours tu feras l'inftrument .
Je le vois trop , reprendlajeune Laure ,
On ne fauroit commander aux Amours :
Apollon même , & tous fes beaux difcours ,
Ne touchent point la Nymphe qu'il adore.
Non , dit Florval, & fur le Pinde encore
Ses nourriffons , de lauriers couronnés ,
Trouvent fouvent de nouvelles Daphnés .
Viennent enfuite les noms de Sapho ,
Gallus , Pétrarque, Waller , à chacun defquels
l'Auteur confacre une Strophe en vers
de huit fyllabes. On voit qu'avec cette manière
de compofer , un ouvrage ne peut jamais
avoir de marche & d'intérêt , & c'eſt
ce qui détruit abfolument l'effet de celui -ci .
Delà vient que la plupart des chanſons ou
couplets , qui s'y trouvent inférés font rarement
appropriés à la fituation préſente &
aux fentimens actuels des perfonnages . Pourquoi
donc n'avoir pas laiffé ces morceaux
ifolés , en foignant feulement leur ftyle &
leur diction ? C'eft qu'il falloit faire un ouvrage
confidérable , & qu'un Poëme de mille
Sam. 8 Janvier 1780 . D
.
74
MERCURE
vers eft plus confidérable que de petites
pièces fugitives
Tels font les défauts que ce Poëme préfente
dans fon enfemble. Paffons maintenant
aux détails ; il s'en trouve plufieurs de
très-heureux , & qui font fouvenir des Poéfies
érotiques. Tels font ceux-ci :
Mais revenons à nos premiers plaifirs ;
Tournons les yeux fur la troupe amoureuſe ,
Qui , dans un bois , refuge des Zéphirs ,
Et qu'arrofoit une onde pareffeufe ,
Vient d'apprêter le ruftique repas.
La propreté veilloit fur tous les plats.
La jeune Flore , avec fes doigts de rofe ,
Avoit de fleurs tapiffé le gazon.
Le Dieu du vin dans le ruiffeau dépofe
Ce doux nectar qui trouble la raiſon.
Afon afpect l'appétit fe réveille ;
Le fruit paroît ; de feuilles couronné ,
En pyramide il remplit la corbeille ,
Et dans l'ofier le lait emprisonné
Blanchit auprès de la rofe vermeille.
Nous avons choifi ce morceau pour faire
voir à M. de P. comment il pourra écrire
quand il le jugera à propos ; mais il s'en faut
bien que fon ouvrage offre par-tour cette
pureté élégante & gracieufe. Qu'il nous permette
d'en appeler à lui - même & à fon propre
goût fur le morceau fuivant , qui devroit
être un des plus agréables de fon Poëme, Il
DE FRANCE. 75
"
s'agit de quatre amans & de leurs maîtrelles
qui vont fe baigner enſemble.
Les feux du jour & le même deffein
?
Avoient conduit fur les bords d'un baffin
Tous nos Bergers étendus fous l'ombrage.
Je vois tomber les jaloux vêtemens ,
Qui , dénoués par la main des amans
Reftent épars fur l'herbe du rivage.
Un voile feul s'étend fur les appas ;
Mais il les couvre & ne les cache
L'ail entrevoit , l'efprit voit davantage.
L'Auteur n'exprime qu'à peu-près ce qu'il
veut dire .
pas.
De mille fleurs qui couvrent le gazon ,
Laure & Dacis vont faire la moiffon ,
Et du baſſin tapiffent la ſurface ;
L'onde gémit : tous les bras dépouillés
Gliffent déjà fur les flots émaillés ,
Et le nageur laiffe après lui fa trace.
Dépouillés paroît bien fec , & cette circonftance
ifolée du nageur qui laiffe après lui fa
trace , eſt bien froide dans un pareil tableau.
Ces traits cachés , ces charmes arrondis
Sous le mouchoir toujours enfevelis ,
L'onde à l'oifir les baigne & les arrofe .
Ces charmes arrondis , eft une expreffion qui
appartient à M. de Voltaire , & qu'il ne
faut plus prendre.
Dij
76 MERCURE
Nous ne releverons pas la multitude de
négligences , incorrections , impropriétés ,
que l'Auteur fe permet trop ailément , &
qui déparent les morceaux les plus agréables
de cette production nouvelle , telles
que celles-ci par exemple :
Ne mettons point dans la même balance
L'homme d'alors & l'homme d'aujourd'hui,
Mais un rocher barre fon onde pure.
Vous euffiez vu la cohorte amoureuſe
Baiffer les yeux , écouter & rougir ;
Mais , comme on fait , la rougeur eft doureuſe.
Pour dire équivoque , d'un fens douteux .
Et fon coeur trop
fenfible
Ne favoit point s'affecter à demi ;
Et Lachefis , pour former ce beau jour ,
Ne filapoint avec l'or & la foie.
Nous mettons au nombre des négligences
ces vieilles phrafes ufées , qui ne doivent
plus reparoître en vers fans être rajeunies
avec goût . On peut faire un reproche plus
grave aux vers fuivans :
Mais la Pareffe & le Dieu des erreurs
L'avoient filé de pampres & de fleurs.
L'affectation de cette métaphore , qui manque
abfolument de jufteffe , la fauve du danger
d'être jamais ni ufée , ni rebattue. Ce
défaut , l'affectation & la recherche , étoit
un de ceux dont M. de P, s'étoit en général
DE FRANCE.
préfervé dans fes premières Poéfies . On eft
étonné d'en trouver quelquefois dans la journée
champêtre : il s'agit d'exprimer la nuance
de rouge que le fang porte au bout des
ongles ou des doigts lorfque la main eſt inclinée
hors du lit :
Sur une main fa tête fe repofe ,
L'autre s'allonge , & pendant hors du lit ,
A chaque doigtfait defcendre une rofe:
Nous n'avons rien à ajouter à cette citatation
, finon d'inviter M. le Ch. de P. à
revenir bien vite à fa manière facile & naturelle.
Il nous femble qu'avec le talent
qu'il a montré , il ne devoit pas exprimer
ainfi les détails fuivans . Il s'agit d'une femme
fur une efcarpolette :
Sespetits pieds s'agitoient en pendant.
Voilà bien des fautes , bien des critiques ,
& celles - ci ne nous font guères moins de
peine que les autres . Mais il nous a paru
curieux d'examiner comment un jeune Ecrivain,
né avec un talent aimable & reconnu,
avoit pu hafarder un ouvrage fi défectueux.
Nous en avons trouvé les caufes dans les
idées reçues aujourd'hui , dans l'efprit du
temps , dans le defir de fe montrer plus
vîte & plus fouvent au Public ; de donner
im ouvrage de plus longue haleine , un recueil
plus important. Telles font les opi-
D iij
78
MERCURE
nions qui ont nui au talent de M. de Parny:
Mais le mal n'eſt point fans remède. Il lui
refte des effais applaudis , un fuccès mérité ,
fa jeuneffe , qui peut s'inftruire par fes fautes
mêmes , & revenir à des principes plus vrais .
Qu'il nous permette de les lui rappeler ;
qu'il fonge qu'en quelque genre qu'on travaille
, il faut au moins être dirigé par l'amour
de la perfection , à laquelle on ne
parvient jamais , mais dont on eft encore
plus loin quand on n'en a pas le goût &
l'idée ; que l'objet de tout homme qui écrit
eft de fe furvivre ; que la poftérité doit être
fon principal but , & pourquoi pas le feul ,
quand tous les principes de goût fe perdent
& s'oublient ? Que l'ouvrage le plus confidé
rable eft celui qui eft à la fois le meilleur,
le mieux conçu , le mieux écrit ; que quelques
bons vers font plus aifément perdus
dans un gros livre qué dans un petit , & que
les madrigaux de la Sablière valent mieux
que tout le théâtre de Boyer. La chanfon de
Bertrand :
Félicité paffée ,
s'eft fait jour à travers deux fiècles ; la femaine
de du Bartas eft anéantie , & , pour
ne pas fortir de l'exemple même de M. le
Chevalier de Parny , nous ofons lui annoncer
que d'ici à quelques années , fi même
nous n'avons point hâté ce terme , il préférera
fûrement à fa journée champêtre fa
jolie pièce adreffée à Eléonore :
DE FRANCE. 79
Oui, j'en attefte la nuit fombre ,
Confidente de mes plaifirs .
bagatelle charmante , que nous tranfcritions
toute entière , fi le mérite même, de cette
jolie pièce ne la rendoit préfente au fouvenir
de tous les gens de goût.
+
ALMANACH Littéraire ou Étrennes
d'Apollon. A Athènes , & fe trouve à
Paris ; chez la Veuve Duchefne , rue Saint
Jacques , chez Efprit , au Palais Royal , &
autres Marchands de Nouveautés .
Parmi les collections de ce genre qui nous
innondent au renouvellement de chaque
année , celle- ci mérite d'être diftinguée par
les Connoiffeurs. Elle eft remarquable furtout
par l'étonnante variété qui y règne ,
& l'abondance des matières ne nuit point
au goût qui les diftribue. A des anecdotes
intéreffantes , à une foule de bons
mots recueillis avec autant de choix que
d'exactitude , l'homme de lettres eftimable
qui dirige cet Ouvrage , a joint une notice
des Productions littéraires qui ont paru
dans le cours de l'année. Les jugemens
qu'il en porte font pleins de préciſion
d'impartialité : mais ce qui mérite encore
plus d'éloges , c'eft le ton d'honnêteté
de politeffe & de juftice dont l'Aureur ne
s'écarte jamais. Il eft fâcheux pour les
Lettres que l'on foit contraint de louer
Div
80 MERCURE
comme une fingularité ce qui devroit
être commun à tous les écrivains. En un
mot , cet Almanach , dont tous les ans le
fuccès eft plus marqué , peut former , à
la longue , un recueil piquant , & devenir
à la fois une fource d'agrément &
d'inftruction dans tout ce qui tient à cette
Littérature brillante & légère , à laquelle
du moins , un monde fuperficiel doit de
l'inftruction & des plaifirs.
Parmi les Anecdotes , il en eft de précieufes
que tous les efprits François doivent
conferver.
" Le Roi parcourt fouvent la galerie &
les Appartemens du Château de Versailles
fans fuite & fans gardes. Notre jeuné
Souverain a même coutume de fortir quel
quefois dans l'après -dînée , fuivi de fon premier
Valet-de- Chambre , & monte jufqu'à
des quatrièmes étages , chercher & découvrir
des familles infortunées , qui font biefi
foin de fe douter du rang fuprême de leur
bienfaiteur. Un Garde- du- Corps voyant
fortir un jour Louis XVI feul , le fuivit de
loin ; d'autres ſe joignirent à lui , ainſi que
plufieurs Seigneurs ; & dans la crainte qu'il
ne lui arrivât quelque accident , ils l'attendirent
à la porte de la maifon obfcure où
ils le virent entrer. Le Roi , en fortant , fut
entouré d'une partie de fa Cour : parbleu ,
Meffieurs , s'écria-t-il d'un ton enjoué, il eft
bien fingulier que je ne puiffe aller en bonne
fortune , fans que tout le monde lefache
DE FRANCE. 81
Le choix des bons mots ne nous a pas paru
fait avec moins d'intelligence. Nous en citerons
quelques - uns .
Il y a des gens d'efprit fi contraints , ſi
compaffés , fi empefés dans leurs airs , dans
leurs manières , dans leurs difcours , qu'une
femme très- fpirituelle difoit d'un homme
ainfi fait... « Je voudrois le chiffonner. Un
Homme-de -Lettres prétendoit que M. de
Buffon avoit dit & prouvé avant J. J. Rouffeau
, que les mères devoient nourrir leurs
enfans. » Oui , nous l'avons tous dit , répondit
M. de Buffon , mais M. Rouffeau
Teul le commande , & fe fait obéir.
Dans une fociété brillante , quelqu'un dit
à Voltaire: " Ah ! Monfieur , que vous devez
être content de vos Ouvrages ! Je
fuis , répondit-il, comme le mari d'une coquette
dont tout le monde jouit , excepté lui .
---
Le Régent de France demandoit à Fontenelle
quel jugement il falloit porter dés
Ouvrages en vers qu'on lui préfentoit en
foule. Monfeigneur , dites toujours qu'ils
font mauvais , & fur cent fois , vous ne vous
tromperez pas deux.
-
Le même bel-efprit difoit : le fage tient
peu de place , & en change peu. M. Duclos
difoit , en plaifantant à l'occafion du Chien
Enragé , conte en profe de Piron , il y a de
l'efprit , & point de raiſon , voilà ce qui
fait les bons Cuvrages.
Nous pourrions multiplier beaucoup ces
citations , & toutes prouveroient en faveur
D v
82 MERCURE
du goût de l'Auteur. Il ne fe fait pas moins
fentir dans le choix des vers qui ornent cet
agréable Recueil.
On y trouvera une Épître peu connue de
M. de Voltaire à Mademoiſelle Malcrais de
Lavigne , en lui envoyant la Henriade &
I'Hiftoire de Charles XII. On y lit ces vers :
J'entends déraifonner les plus profonds efprits ;
Maupertuis & Clairaut , calculante cabale ,
Je les vois qui des cieux franchiffent l'intervalle ,
Et je vois avec eux que je n'ai rien compris.
De ces obfcurités je paſſe à la morale ;
Je lis au coeur de l'homme , & fouvent j'en rougis.
J'examine avec foin les informes Ecrits ,
Les monumens épars , & le ftyle énergique
De ce fameux Pafchal , ce dévôt fatyrique ;
Je vois ce rare efprit , trop prompt à s'enflammer;
Je combats fes rigueurs extrêmes ;
Il enfeigne aux humains à fe haïr eux -mêmes :
Je voudrois , s'il fe peut , leur apprendre à s'aimer.
Il y a de beaux vers dans un Difcours en
vers fur l'Espérance de fe Survivre , par M,
Marmontel. L'Épître fur la mort de Garrik
préfente des détails très- agréables . Voici le
début :
Je n'aime par trop les Anglois ;
Leurs bravades républicaines
Souvent me choquent à l'excès:
Au fein des difcordes hautaines,
DE FRANCE. 83
Ils
Fiers oppreffeurs , au nom des lois ,
coupent la tête à leurs Rois ,
Ils fufillent leurs Capitaines ;
Mais ils ont , parmi leurs défauts
Des qualités que j'apprécie ;
Et ce font des originaux ,
Pleins par fois de Philofophie.
De la fervitude des fots
Ils ont affranchi leur génie ;
Ils font cas des nobles travaux ;
Chez eux enfin , malgré l'envie ,
Les talens ont leurs piédeftaux
Près de l'autel de la Patrie.
La fin n'eft pas moins piquante . Après la
defcription de la pompe funèbre de Garrik ,
l'Auteur ajoute :
"
Ces traits , infulaires brillans ;
Ne permettent pas qu'on vous fronde ;
On ne peut enterrer fon monde
Avec des égards plus touchans .
Quant à nous , c'eſt une autre affaire ;
Au fond , quoique très-bonnes gens ,
Qui ne fongeons point à mal faire,
Plus d'une fois , par paſſe-temps ,
Nous fîmes en riant la
guerre
Même à nos plus rares talens.
Nous ne les fêtons pas vivans ,
D vj
$4
MERCURE
Et morts , nous ne les pleurons guères;
Mais on fe forme avec le temps.
Les années 1777 , 1778 , 1779 , fe trouvent
chez la veuve Duchefne. Les perfonnes
qui voudront avoir ces Almanachs reliés ,
pourront fe les procurer chez Dupuis , Libraire
, rue de la Harpe.
SPECTACLES.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LEE
premier de ce mois , on a ' repréfenté
pour la première fois les Etrennes , Comédie
en un Acte & en vers libres , par M. d'Or
vigny.
M. & Mde de Saint-Franc font fur le point
d'unir , par les liens du mariage , Dinville
leur fils , & Sophie leur pupille , fille de
M. d'Herbain , leur ancien ami , dont ils
n'ont point entendu parler depuis quinze
ans. L'action fe paffe le premier jour de
l'année. Al'inftant où l'on fe prépare à figner
le contrat , Saint-Franc reçoit une lettre de
d'Herbain. Après de longs voyages qui l'ont
empêché de donner de fes nouvelles , il vient
d'arriver à Paris. Son premier foin a été de
s'informer de M. Van- Recq. Ce M. Van-
Recq eft Saint-Franc lui-même. Obligé de
*
DE FRANCE. 85
quitter l'Amérique pour fe fouftraire aux
fuites d'une affaire malheureuſe , il a cru devoir
changer de nom , & ce n'est qu'avec
bien de la peine que M. d'Herbain a pu dé
couvrir fa demeure. Il lui apprend que ,
poffeffeur d'une fortune immenfe , il fe prépare
à embraffer fa fille dans le jour , & à
fui donner un époux. Dinville eft accablé de
défeſpoir. L'ame de Sophie eft partagée entre
la crainte de perdre un amant qu'elle
adore , & le bonheur de retrouver un père .
Enfin M. d'Herbain paroît. Il annonce à
Saint -Franc qu'il a fait revoir le jugement
inique qui a caufé tous fes malheurs , qu'il
a eu le bonheur de le faire caffer , de recueillir
les débris de fa fortune , montant
à cent mille écus , & lui donne un portefeuille
qui en contient la valeur en effets.
Cefont , dit-il , les Etrennes de l'amitié. So
phie , jeune , belle , pleine de grâces & de
qualités aimables , a été formée à la vertu par
Fes foins & fous les yeux de Saint- Franc.
Celui- ci la préfente à fon ami. Je te la remets
, dit-il , fon coeur eft digne du tien ,
voilà les Etrennes de la Nature. Par les informations
que M. d'Herbain a prifes , il a fu
que Dinville & Sophie étoient attachés l'un
à l'autre par un amour auffi tendre que vertueux
, il les unit ; recevez- la de ma main ,
dit-il au fils de Saint - Franc , ce font les
Etrennes de l'Amour.
Nous n'examinerons pas avec l'oeil de la
févérité la conduite & la marche dé ce petit
86 MERCURE
>
Drame. L'Auteur n'a cherché qu'un cadre
qui pût renfermer des idées analogues au
temps pour lequel il compofoit fa Pièce ,
& ce cadre eft agréable , malgré les reproches
quon pourroit lui faire. La morale
de cet ouvrage n'eſt pas neuve mais
elle eſt toujours pure , intéreffante. C'eft
rendre aux honnêtes gens un véritable fervice
que de remettre ainfi de tems en tems
fous les yeux du Public les premiers devoirs
& les abus de la Société. Le ftyle eft facile ,
quelquefois foible , fouvent négligé. Nous
invitons M. d'Orvigny à fe méfier de cette
facilité , qu'on peut appeler malheureuſe
parce qu'elle n'a jamais fait que de médiocres
Ecrivains de ceux qui s'y font livrés avec
trop de complaifance.
Nous ne devons pas oublier de dire
quelque chofe de deux rôles épifodiques
qui ont été fort applaudis. Le premier eft
celui d'un Pédant , Précepteur d'un jeune
frère de Dinville , qui fait répéter par fon
élève , un compliment bizarre & ridicule ,
dans le genre de ceux dont on a encore la
fottife de furcharger la mémoire des enfans.
Le fecond eft celui d'une vieille fille , belle- .
foeur de M, de Saint-Franc , tenant exclu-,"
fivement aux anciens ufages , ne croyant à
l'amitié que par les démonftrations qu'on
lui en donne , & qui , malgré tout fon radotage
& fon ridicule , ne laiffe pas que de
faire de très- bonnes réflexions . Ces deux Perfonnages
ne font & ne pouvoient être qu'ef
DE FRANCE. 87
quiffés , mais ils prouvent la connoiffance
des effets comiques , & nous font croire que
M. d'Orvigny mérite d'être encouragé.
COMÉDIE ITALIENNE..
LE Mardi 28 Décembre , on a remis à
ce Théâtre la **** Comédie anonyme
de Boiffy , en trois Actes & en vers.
Cette Comédie fut , dans fa nouveauté,
précédée d'un prologue par lequel l'Auteur
invitoit le Public à donner un nom à
fa Piéce. Elle fut , dit -on , fort applaudie,
& n'en eft pas moins reftée anonyme.
Le Chevalier Damon & le Marquis
Léandre , tous deux épris des charmes
d'une jeune Veuve qui craint de former
une nouvelle chaîne , s'introduifent chez
elle déguifés en Suivantes , le premier par
l'entremife d'une Brodeufe , le fecond par
celle d'une Coëffeufe . Léandre , dont le
caractère eft plus liant , plus aimable ,
plus intéreffant que celui de l'emporté
Damon , gagne bientôt la confiance de fa
nouvelle Maîtreffe. Elle lui apprend que
de tous ceux qui lui ont offert leur hommage
, un feul a fait palpiter fon coeur ;
c'eft un jeune inconnu qu'elle a rencontré
au bal fous l'habit Efpagnol ; & cet heureux
inconnu c'eft Léandre lui -même. Les
deux Amans profitent avec empreffe -
ment d'une folie de la Marquife , qui veut
1
88 MERCURE
fe rendre au bal avec fes deux Suivantes
déguifées en hommes , & reprennent leurs
habits ; mais quel est l'étonnement de la
Veuve quand elle reconnoît dans l'un fon
charmant Efpagnol , & qu'on lui fait
connoître l'autre pour le Chevalier Damon.
Effrayée du danger qu'elle a couru , preffée
par un vieil Oncle qui n'afpire qu'au moment
de lui voir contracter un fecond mariage
, par la Comteffe fon amie , mère
de Léandre , déjà prévenue en faveur de ce
dernier , elle lui donne la préférence , &
congédie Damon.
La Scène quatorzième du fecond Acte
eft tout-à-la-fois intéreffante & comique ;
on trouve de tems en tems dans les autres
, des traits fort heureux , mais en général
l'ouvrage eft médiocre. Le ftyle
en eft lâche , diffus , fouvent dur , &
plein d'inverfions barbares. On fouffre
quelquefois qu'un auteur Dramatique emploie
des incidens peu vraisemblables ,
quand il en résulte des effets comiques ou
moraux ; mais lorfque de l'invraifemblante
il ne réfulte rien d'utile pour l'efprit
ni pour la raifon ; lorfque l'indécence
fe joint au premier vice , il faut repouffer
fans pitié ces petits moyens contraires aux
bonnes moeurs , & qui n'annoncent que
l'absence de l'imagination. Nous avouerons
qu'il nous paroîtra toujours furprenant
que le Public entende fans murmurer une
DE FRANCE. 89
femme jeune & belle , dire à deux Amans
déguifés en foubrettes :
Suivez-moi l'une & l'autre , & venez m'habiller.
Ces tolérances ne peuvent qu'entretenir
dans certaines ames l'idée qu'on s'eft fi
fauffement faite , à beaucoup d'égards , des
inconvéniens dangereux que les Spectacles
entraînent.
Nous parlerons du début que Mlle. Des
Lys a fait dans l'emploi des Soubrettes , le
Vendredi 31 Décembre , quand nous l'au
rons vue dans quelques autres rôles.
VARIÉTÉS .
EXTRAIT d'une Lettre écrite de Berlin , le
23 Décembre 1779, à un des Rédacteurs
du Mercure.
787878
-I
»
MONSIEUR STOSCH , qui a fourni à M. d'Alembert
les Faits concernant J. J. Rouſſeau , dans
l'Eloge de Milord Marechal * , affure que l'Auteur
» de cet Eloge a eu raifon d'en appeler à fon témoi
gnage. I fe prépare à publier ici la correfpondance
de Milord & de Rouffeau , par laquelle on
verra , dit -il , qu'il n'a rien avancé qui ne fût
vrai . Les lettres qu'il a entre les mains , fuffiront ,
à ce qu'il efpère , pour mettre les torts de Rouſſeau
5ɔ en évidence. M. du Peyron , cet ami fi chaud de
* Voyez les Mercures du 2'5 Septembre & du 27
Novembre 1779.
90 MERCURE
Rouffeau , a écrit une lettre dure & menaçante &
M. Stofch , qui lui a répondu comme il le devoit
» Il lui a demandé pourquoi il ne montroit pas le
» même zèle en faveur de la mémoire de Milord
» Marechal dont il avoit été l'ami , & que le fieur
Linguet déchire dans fes Feuilles. » 50
FAIT remarquable de Juftice de S. M. le
Roi de Pruffe. Extrait d'une Lettre de
Berlin , du 14 Décembre 1779.
Vous avez eu l'occafion d'admirer les grandes
qualités du Roi de Pruffe , ainfi je me perfuade que
je vous ferai plaifir en vous informant d'un événement
qui prouve fon équité , & combien il a à coeur
de faire le bien de fes fujets. Depuis environ huit
jours , le Roi eft à Berlin : ileft venu pour donner
audience à l'Envoyé d'Autriche . On étoit furpris qu'il
ne retournât point à Poftdam jufqu'au commencement
du Carnaval ; ce qui vient de fe paffer en a éclairci
le motif. Voici le fait : Un Meunier , propriétaire
d'un moulin à eau , ne pouvoit plus payer fes redevances
à fon Seigneur , parce que celui- ci ayant detourné
l'eau qui faifoit tourner le moulin dont il s'agit
, le Meunier avoit perdu par-là les moyens de gagner
fa vie . Cette bonne raifon n'a pas empêché le
Seigneur de demander fes redevances ; & fur le
refus que le Meunier a fait de les lui payer , il l'a actionné
pardevant la Régence de Cuftrin. La Sentence
a été favorable au Gentilhomme ; le Payfan en a
appelé le fecond Jugement a confirmé le premier ;
& après huit ans de procédure , on a envoyé l'exécution
chez le Meunier pour faifir fon moulin & tous
fes effets. Ce malheureux eft venu fe jeter aux pieds
DE FRANCE. 91
:
du Roi. Sa Majefté a été frappée des plaintes du
Payfan Elle a chargé an Officier Ingénieur de fe
rendre fur les lieux , & d'examiner fi fes allégations
étoient fondées. Le rapport de l'Officier s'eft trouvé
conforme à la plainte. Le Roi , indigné contre les
Juges qui avoient condamné le Meunier , a congédié
le Préſident de la Régence de Cuftrin & deux Confeillers
qui avoient jugé en première inftance . Il a
fait venir le Grand Chancelier & trois Confeillers
de la Chambre de Juftice de Berlin : ces derniers
avoient confirmé le premier Jugement. Après avoir
fait au Chef de la Juftice des reproches févères , il
lui a dit qu'il avoit choifi à fa place un autre Chancelier
, & il a ordonné à l'Officier de garde de conduire
dans la prifon où font enfermés tous les crimi
nels , les trois Confeillers dont il s'agit , & enfuite
S. M. a dicté le Protocole dont je vous envoie la
traduction , & qui a été inféré dans la Gazette Allemande
d'aujourd'hui ,
Traduction du Protocole dicté par S. M. le
11 Décembre 1779 , dans l'affaire con
cernant les Confeillers de la Chambre de
Juftice de Berlin.
Queſtions que le Roi leur a faites.
Lorfqu'il s'agit de dicter une Sentence contre un
Payfan auquel on afaififa charrue , fes charriots &
tout ce qui peut lui fervir à gagner fa vie , peut-il être
condamné à payer fes redevances ?
Ils répondirent négativement.
Doit- on faifir le moulin d'un Meûnier qui ne
peut point moudre faute d'eau? Peut-on le lui confif
quer parce qu'il n'a point payé fa redevance ? Cela
eft-iljufte ?
Leur réponſe fut auffi négative.
92 MERCURE
Ily a cependant un Gentilhomme , qui ayant u
étang , & voulant en augmenter l'eau , a fait creufer
un fofle , & par ce moyen , il a intercepté celle d'une
petite rivière qui fourniſſoit à un moulin : faute d'eau,
la mouture eft devenue impoffible ; cependant , on
veut que le Meûnier continue à acquitter les mêmes
redevances qu'il payoit lorfque fon moulin étoit en
activité. Que fait la Chambre de Juſtice de Cuftrin
pour que le Gentilhomme ne perde point fes droits ?
Elle ordonne que le moulin foit confifqué, & la
Chambre de Berlin a approuvé une Sentence auffi
injufte. S. M. l'a trouvée contraire à tout principe
d'équité & à fes intentions paternelles. Elle veut qu'il
foit rendu juftice promptement & impartialement à
tous fes fujets , fans avoir égard aux perlonnes ou à
leur caractère , qu'elles foient de haute ou de baffe
extraction , riches ou pauvres.
- Conformément à ces principes , S. M. fe propofe
de punir rigoureufement ceux qui ont rendu ou approuvé
la Sentence dictée contre le Meûnier Arnold,
afin que cet exemple de févérité contienne chaque Collége
de Juftice , & l'empêche de commettre des injuftices
auffi groffières. Le payfan le plus pauvre eft
homme auffi bien qu'un Roi ; .il lui eft dû une juftice
impartiale lorfqu'il la demande : devant le Tribunal
de la Justice un Prince & un Payfan font égaux ; &
fi l'un plaide contre l'autre , une égale juftice leur eft
dûte. Telles étant les intentions du Roi , les Colléges
de Juftice dans les provinces auront foin de s'y conformer;
& s'ils s'écartent de l'équité naturelle envers
qui que ce foit, S. M. faura les en punir. En effet ,
un Collège de Juftice qui rend des Jugemens iniques,
eft plus dangereux & plus à craindre qu'une bande
de voleurs. On peut fe défendre contre ces derniers ;
mais il n'eft pas poffible de fe garantir des malheurs
qui réfultent des Sentences injuftes rendues par de
DE FRANCE.. 93
mauvais Juges , qui fe fervent du manteau de la Juftice
pour exécuter leurs mauvais deſſeins .
I
Tous les Colléges de Juftice font avertis que S. M.
a nommé un autre Grand Chancelier , & que cependant
elle veillera attentivement fur tout ce qui fe
paffera dans les Provinces & Elle leur enjoint trèsexpreffément,
1 ° . de terminer promptement tous les
procès.
2º. De ne point profaner le nom de la Juſtice par
des Jugemens iniques..
3 °. De procéder avec impartialité envers tous ceux
qui s'adrefferont à la Juftice , qu'ils foient Princes ou
Payfans , les uns & les autres devant être traités également
.
Si les Colléges de Juftice agiffent contre les intentions
de S. M. Elle les prévient que les Préfidens &
les Confeillers qui auront rendu des Sentences injuftes
, feront rigoureuſement punis : Car telle eft l'expreffe
volonté du Roi.
A Berlin, ce 11 Décembre 1779 ,
Signé FRÉDÉRIC .
ANNONCES LITTÉRAIRES,
LA Soufcription pour la belle Édition , en 12 Vo-
Jumes , des OEuvres de M. l'Abbé Métaftafe , tant
de celles que l'on connoiffoit, que de celles qui étoient
-reftées dans le Porte - feuille de l'Auteur , vient d'être
fermée pour le format in - 4° . papier d'Hollande. Il
n'en refte que peu d'Exemplaires, qui fe vendront par
la fuite 3 3 6 livres. On pourra fe faire infcrire , quant
à cette partie , chez M. Martini , Graveur , rue de
Sorbonne , au paffage S. Benoît , chargé de la direction
des eftampes de cette Édition .
94
MERCURE
La Soufcription pour le format grand in- 89
même quantité de volumes , fera ouverte jufqu'à la
livraifon des trois premiers , qui aura lieu à la fin de
Février , ou au commencement de Mars 1780. On
foufcrit chez Durand Neveu , rue Galande ; chez
Molini , rue du Jardinet , & chez Eſprit , au Palais
Royal.
L'Impératrice de toutes les Ruffies vient de donner
une nouvelle marque de fon eftime pour les grands
hommes , & de fon amour pour les Arts , en foufcrivant
pour quarante Exemplaires du format in- 4°.
papier d'Hollande.
Nous avons eu fous les yeux quelques effais de
cette magnifique Édition . Papier , Caractères , Eftampes
, tout eft de la plus grande beauté. M. Martini ,
à qui l'on a confié la direction des Eftampes , s'eft
affocié , pour ce travail , les Graveurs les plus célèbres
, tant de France que des Pays étrangers ; tels
que MM. Bartolozzi , Volpato , Porporati , &c.
On fait à quel point M. de Voltaire eftimoit la
perfonne & les Ouvrages de M. l'Abbé Métaftafe.
Lorfqu'on lui annonça , quelque tems avant la mort,
la nouvelle Edition des OEuvres de cet illuftre Ecrivain
: » Je defirerois , dit- il à l'Éditeur
» nom pût être placé à la tête des Soufcripteurs , en
dépit de l'Alphabet.
ןכ
› que mon
Nouvelle Table des Articles contenus dans les Volumes
de l'Académie Royale des Sciences de Paris ,
depuis 1666 jufqu'en 1779 , dans ceux des Arts &
Métiers, & dans la Collection Académique , 4 volumes
in-4° . fous le Privilége de l'Académie , par M.
l'Abbé Rozier , au Bureau du Journal de Phyſique ,
rue des Mathurins , Cloître- St Benoît.
Rapprocher fous un même point de vue , & par
ordre alphabétique , chaque matière féparée dans
114 volumes in-4° . & dans 72 cahiers des Arts ,
DE FRANCE.
95
in-fol. ; fimplifier tellement la marche dans les Recherches
, que l'on puiffe , en fe reffouvenant d'un
fcul mot caractériſtique , trouver dans l'inftant l'objet
qu'on defire connoître ; tel eft le but de cette
Table , ou plutôt de cette véritable Concordance .
Elle eft indifpenfable pour les Poffeffeurs de la Collection
des Mémoires de l'Académie , & plus néceffaire
encore pour tous cenx qui fe livrent à l'étude ,
& qui , fans avoir les volumes de l'Académie , defirent
connoître les Tréfors qu'ils renferment. Le
folio qu'on a laiffé en blanc à chaque verfo de page ,
peut leur fervir à écrire chaque jour les articles qu'ils
auront lus , & qu'ils feront bien- aifes deretrouver au
befoin . Un des plus grands avantages de cette Concordance
, eft de renfermer dans un même corps
d'ouvrage , la Table la plus complette , la plus
étendue , la plus exacte qui ait parue , & qui contient
les articles les plus intéreffans de toutes les bran
ches des Sciences.
Almanach Hiftorique de la Ville , Bailliage &
Diocèfe de Sens. in- 24. Prix 12 fols . A Paris , chez
Gogué & Née de la Rochelle , Libraires , Quai des
Auguftins.
Tome LX du Journal des Caufes Célebres. A
Paris , chez Mérigot , Libraire , Quai des Auguftins.
Iconologie des Empires , Royaumes & Républiques
de l'Europe , & des autres États des quatreparties du
Monde , avec le coftume & les habillemens de cérémonie
fuivant le coftume de chaque Nation. A Paris ,
chez Defnos , Libraire , rue S. Jacques.
Lettres de M. D. B. fur la réfutation du Livre de
l'Esprit d'Helvétius , par J. J. Rouſſeau. in- 8 °. A
96
MERCURE
Paris , chez Barbou , Imprimeur-Libraire , rue des
Mathurins.
Recherches & Obfervations fur les Lois Féodales ;
par M. Doyen , Avocat. Vol. in - 8 °. Prix , 5 liv.
A Paris , chez Valade , Imprimeur- Libraire , rue des
Noyers.
Les trois Ouvrages fuivans fe trouvent chez
Cellot & Jombert , Libraires , rue Dauphine : 1º . la
Pyrothecnie pratique, ou Dialogue entre un Amateur
de Feux d'Artifices pour le Spectacle , & un jeune
homme curieux de s'en inftruire. Vol. in- 8 ° . Prix ,
5 liv. 2 ° . Réflexions fur les Préjugés Militaires ,
par M. le Marquis de Brezé. in - 8 ° . Prix , 3 liv.
12 fols: 3 ° . Réflexions Morales , relatives au Militaire
François. in- 8 ° . Prix , 3 liv.
TABL E.
A Madame de... , en lui en- Comédie Italienne ,
52
voyant un Souvenir le premierjour
de l'An , Epitre, 49
De la Générofité ,
Enigme & Logogryphe ,
Opufcules Poetiques ,
Almanach Littéraire ,
Comédie Françoise ,
66
67
87
89
Extrait d'une Lettre écrite de
Berlin ,
Fait remarquable de Justice
de S. M. le Roi de Prufe
79 Annonces Littéraires ,
84
APPROBATION.
୨୫
23
J'ai lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 8 Janvier. Je n'y ai
rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion. A Paris.
le 7 Janvier 1780. DE SANCY.
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 15 JANVIER 1780 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LE NOUVEL A N.
A Madame la Comteffe de P*. R***.
L'HOMMEC
' HOMMEсède au penchant qui le flatte & l'entraîne.
Corneille avec fuccès cultiva Melpomene.
Peintres de nos travers , Regnard & Poquelin
Ont dans leur fiécle heureux chauffé le brodequin.
"Sublime & naturel , le phénix La Fontaine ,
Par de fages leçons , inftruit la race humaine.
Elève ou Précepteur de l'enfant de Cypris ,
Bernard a célébré les Plaifirs & les Ris.
Lycidas conduifant fon troupeau dans la plaine ,
Fait redire aux échos le nom de fon Hélène.
Le frivole Damis eft fou des papillons.
Richard , de fes fueurs arrofe fes fillons.
Sam. 15 Janvier 1780. E
98
MERCURE
Prodigue de fon or qu'entaffa l'avarice ,
Philinte l'abandonne à l'avide Clarice ;
Dupe des faux fermens & d'un jeu ſéducteur ,
Il a l'honorifique , & Lifis a le coeur.
Efprit brillant , cauftique & vrai cofmopolite ,
Lagus pourfuit toujours fa courfe hétéroclite,
Sûre de triompher au Parnaffe Français ,
Sapho fait emprunter le nom de Beauharnais.
Le pathétique Auteur qui chanta Bélifaire ,
Honore ma patrie & fut cher à, Voltaire.
La Lande lit aux cieux tous les chiffres tracés ;
Les Lully , les Rameau par Gluck font effacés,
Grand Négociateur , vafte & profond génie ,
Breteuil entre deux Rois rétablit l'harmonie.
Marbeuf ( 1 ) jufte , éclairé , fait ce qu'il doit au fang;
Mais chez lui la Vertu l'emporte fur le rang.
Beauvais (2 ) nous mène au bien par une route sûre ;
De fes
propres couleurs Buffon peint la Nature.
Miniftre-Citoyen , fage dans fes projets ,
Neker foutient l'Etat , fans charger les fujets.
En grands Hommes fécond , l'illuftre fang de Noailles.
Sert la France à la fois & la Cour de Verſailles ,
Tantôt en Scipion , tantôt en Cinéas ,
L'un, chez les Souverains, l'autre, dans les combats,
Affrontant le trépas fur la terre & fur l'onde ,
D'Estaing vole en héros juſqu'aux bornes du monde ;
( 1 ) L'Evêque d'Autun,
(2 ) L'Evêque de Sénez,
DE FRANCE. 29
Il foumet à fon Roi de fuperbes rivaux ,
Et trouve dans fon coeur le prix de fes travaux.
Du Couëdic s'élançant au plus fort du carnage ,
Par cent traits généreux attefte fon courage.
Non moins hardi qu'Anfon , & plus inftruit encor ,
Coock franchit le pôle en fon rapide effør.
Franklin , nouveau Solon du nouvel hémisphère,
Sur un peuple tyran dirige le tonnerre …...
Ainfi divers objets , ainfi divers talens
Partagent des mortels les goûts & les inftans,
Vous confacrer mes voeux , adorable Emilie ,
C'eſt-là ma volupté , mon bonheur & ma vie ;
Mille autres chanteront vos vertus › vos attraits ;
Mon coeur reconnoiffant veut chanter vos bienfaits.
( Par M. l'Abbé Dourneau , Curé à S. Dizier. )
E ij
100 MERCURE
Le Droit de MaiN - MORTE ABOLI ,
O D E.
D'ou part cette voix gémiſſance ? OU
Un vieillard termine fon fort ;
Et fous fa chaumière innocente ,
Ses enfans implorent la mort :
Avec celui qui les fit naître ,
Ils perdent ce vallon champêtre
Qui voyoit bondir l'ears troupeaux ;
Leur père , confumé par l'âge ,
Me leur laiffe pour héritage
Que les larmes & les travaux.
GRANDS , dont le peuple eft la victime ,
Qui , fourds aux cris des malheureux ,
Croyez , par un droit légitime ,
Appefantir le joug fur eux ;
Prêtez une oreille attentive ,
Hélas ! l'humanité plaintive .
Gémit de ces horribles droits ;
Elle élève en vain fon murmure ;
Vous foulez aux pieds la Nature
Dont vous méconnoiffez la voix.
LORSQUE l'État eut plus d'un maître ,
Il fentit votre dureté ;
La tyrannie ofa paroître
Sous les dehors de l'équité ;
DE FRANCE. 101

Empruntant fa voix Souveraine ,
Elle fit refpecter la chaîne
Qui nous accabloit fous fon poids;
Et recourant à l'artifice ,
On vit s'élever l'injuftice
A l'ombrage facré des lois.
MAIS Louis porte la Couronne ,
L'homme reprend ſa liberté ;
Et je vois affis fur le trône
Un Roi qui fert l'humanité.
Vivra-t'il plus dans la mémoire ,
Si , pour m'éblouir de fa gloire ,
Ses efclaves font plus nombreux ;
Si tout tremble fous fa puiflance ,
Et fi d'un oeil d'indifférence
Il a pu voir des malheureux ?
DES Grands écoutons le langage :
« C'eſt pour nous que le peuple eft né ;
» C'eft pour un honteux efclavage
53
Que le vulgaire eft deſtiné.... »
Un Roi fait que le pauvre eft homme ;
Et par les bienfaits , fous le chaume ,
Veut faire habiter le bonheur :
Du peuple il reffent les alarmes ;
Henri le voit , verfe des larmes ,
Et reconnoît fon fucceffeur.
A CETTE Cour qui vous contemple ,
E ij
102 MERCURE
Princes , montrez-vous bienfaiſans ,
Sachez qu'un Roi par fon exemple ,
Doit entraîner les Courtifans :
Jaloux de leurs honneurs fuprêmes ,
Ces Grands , idolâtres d'eux- mêmes ,
Et nés avec un coeur d'airain ,
Seront forcés par la préfence ,
De contracter la bienfaifance
Et les vertus du Souverain.
CE globe roulant fur nos têtes ,
Qui des Rois peint la majeſté ,
Et dans fon cours voit les planètes
Emprunter de lui leur clarté,
Le foleil , bienfaiteur du monde ,
Etoit d'abord caché dans l'onde ;
Mais fi-tôt que cet aftre eut lui ,
Son afpect changea la Nature ;
Et de la clarté la plus pure
Tout s'embellit autour de lui.
96
J'ENTENDS chanter dans fon aſyle
Le pauvre qui nous enrichit :
EC
Puifque de ce tribut fervile
Le Monarque nous affranchit ,
» Montrons que nous en fommes dignes;
ן כ
Pour ce bon Roi taillons nos vignes,
Enfemençons pour lui nos champs ,
» Redoublons pour lui d'induftrie ,
DE 103 FRANCE.
C'eft le père de la Patrie ,
>> Et nous fommes tous les enfans . »
CES noms , que le peuple lui donne ,
Sont les tributs les plus flatteurs.
O lois ! vous ne forcez perfonne
Quand le Prince gagne les cours ;
Le François libre , & fait pour l'être
N'a rien qui ne foit à fon maître ,
Et nous étions trop avilis ;
Le joug feul dût paroître rude;
Et ce refte de fervitude
Souilloit la majefté des lys.
O France ! à jamais fois heureufe ,
Et bénis ton Libérateur.
Si dans une route trompeufe
Il cherchoit un jour le bonheur ,
Grand Dieu ! qui guidas fa jeuneffe ,
Daigne lui rappeler fans ceffe
Qu'il fit d'abord chérir fes lois ,
Que fur nous fon repos le fonde ,
Et qu'enfin du bonheur du monde ,
Naît la félicité des Rois.
( Par M. D *** , d'Aix. )
E iv
104
MERCURE
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
LE mot de l'énigme eft la Note deMuſique;
celui du Logogryphe eft Afrique , où fe
trouvent if, ver, ré , fa , fer , Urie , air ,
aire , eau , Eu , feu , ver , Vire.
ENIGM E.
A L'AMO
L'AMOUR je dois ma naiſſance ;
Il me donna ce ton perfuafif & doux ,
Qui fait de la beauté vaincre la réſiſtance ,
Et n'excite point de courroux .
Dans le coeur même qu'il offenfe.
Mon air difcret en apparence ,
Ma fimplicité , ma candeur ,
En écartant la défiance
Préparent de loin le bonheur
3
De l'amant dont ma voix fert en fecret l'ardeur.
Si d'une fillette ingénue
Je cherche à féduire le coeur ,
Sans alarmer fa craintive pudeur ,
Adroitement je m'infinue ,
Je flatte , & tout en moi reſpire la douceur.
Mais fi d'une habile coquette
Je veux fubjuguer la fierté ,
Pour mieux affurer ma conquête ,
DE FRANCE.
105
Je chatouille fa vanité.
Pour me chercher , prenez- bien de la peine ,
Réfléchiffez , fuez , tendres amans ,
Dins votre cabinet , auprès d'une fontaine ,
Rêvez , attendez-moi : conſumez vos momens
A tourmenter votre ftérile veine .
Peut-être votre efprit vous berce dans ces lieux
D'une efpérance menfongère ;
Peut-être en un inftant je ferai fous vos yeux :
Je fais par fois un peu capricieux.
Fils de l'Amour , je reſſembic à mon père.
( Par M.l'Emozy d'Aurel. ) ..
LOGOGRY P H E.
DANS l'Univers entier , dans toute la Nature ,
Rien n'exifte fans moi.
Pour juger fi je ſuis belle ou laide figure ,
Ami Lecteur , regarde- toi.
Je fuis tout ce qu'on veut , oblongue , prifmatique ,
Ronde , ovale , quarrée , angulaire ou conique.
Ce fut à moi qu'il eut recours,
Certain fripon que tu connois , je gage ,
Ce fripon de la fable , habile en fes détours.
Au Collège , au Palais on me met en ufage .
Je fuis de tous les temps , je fuis de tous les lieux.
Veux-tu me connoître encor mieux ?
Décomposes mon nom ; deux villes d'Italie
E v
106 MERCURE
S'offrent à tes regards ;
L'élément fur lequel , au milieu des hafards ,
`D'Estaing prit aux Anglois une Ifle fort jolie ;
Le métal dont on fait cri , clou , lime, perçoir ;
Un arbre des jardins dont l'ombre eft agréable.
Și , malgré tous mes foins , je fuis méconnoiſſable ,
Ami Lecteur , adieu , bon foir.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
LA LIBERTÉ protégée par les Armes & les
Edits du Roi , Poëme. A Nancy , de
l'Imprimerie de Claude le Seure.
SI l'abus des mots à occafionné plus d'une
erreur en Métaphyfique comme en Théologie
, la même chofe eft arrivée en Littérature.
C'eft par abus de mots qu'on a fouvent
impriméque la verfification n'eft qu'un
mérite fecondaire , au -deffous du génie qui
s'en paffe très-bien , & qui le dédaigne. Ôn
n'a pas fait attention que ce qu'on entendoit
par verfification , eft l'effence même de
la Poéfie. L'imagination , l'élévation des idées
font fans doute de grandes parties du talent;
mais , nous ofons le dire , & nous ne craignons
pas d'être contredits par nos véritables
juges , toutes ces belles qualités ne font rien
fans cette verfification que Defpréaux a fi
bien connue & fi bien enfeignée , C'eſt- là ,
DE FRANCE. 107
du moins , felon M. de Voltaire , ce qui diftingue
l'homme de génie de celui qui n'a
que de l'efprit , & le Poëte de celui qui veut
l'être. Non-feulement voilà pourquoi Racine
eft un fi grand Poëte , tandis que Pradon eft
un Écrivain méprifable ; mais encore pourquoi
Ovide , fi admirable à tant d'égards ,
eft néanmoins très inférieur à Virgile. L'Auteur
du Poëme que nous annonçons ne paroît
pas s'être convaincu d'alfez bonne
heure de la jufteffe de ces réflexions ; & il
s'en faut beaucoup que fes vers foient auffi
bien écrits qu'ils nous femblent en général
bien penfés. Il a des idées & des mouvemens
; mais la fûreté du goût , la Poéfie de
ftyle , l'harmonie imitative lui manquent
abfolument. Voici comme il débute.
Quel bruit s'eft fait entendre aux confins de la terre ?
Les Vaiffeaux de Louis , armés defon tonnerre ,
De l'Amérique en feu vengent l'embrasement ,
Et des mers aux Anglois enlèvent le trident.
Le généreux François , las d'une paix oifive
Qui fembloit comprimer fon ame trop active ,
Ne goûtant qu'à regret le fommeil des Héros ,
Au premier cri de Mars s'élance fur lesflots , &c.
On voit bien que les tours , les nombres
de ces vers font profaïques. On y remarque
plufieurs fautes. Confins n'eft pas poétique ,
& de plus eft impropre. On peut bien dire
les confins d'un Royaume , d'une Province ;
mais peut-on dire les confins du monde ?
E vj
..108 MERCURE
Comprimer eft encore une expreffion profcrite
en bonne Poefie ; le fommeil des Héros
péche contre la jufteffe de l'idée & la propriété
des termes ; l'Auteur a voulu dire
repos : & quant au dernier vers il préfente
une image manquée . Ce qu'on va lire eft
moins defectueux ; & l'idée en eft grande.
L'Auteur apoftrophe les Anglois , & leur
prédit qu'ils verront fuir ailleurs ces richelfes
qui corrompent aujourd'hui la fageile de
leurs lois.
Mais ces lois refteront : Anglois, c'eft par vos lois
Que vous faites long- temps & Citoyens & Rois :
Vous le ferez encor . Tout périt , tout s'altère ;
Les monumens des Arts meurent dans la pouffière ;
D'opulentes Cités ſont en proie aux volcans ;
Tout l'or des nations eft à leurs conquérans.
Courbé Lous la vieilleffe , un Empire fuccombe ;
De l'Atlas , du Taurus la mer creuſe la tombe :
Les lois , les bonnes lois peuvent furvivre à tout.
Tandis que tout s'écroule , elles reftent debout
Au milieu des débris des marbres & des bronzes.
On trouve encore dans ces vers plus d'une.
faute contre la jufteffe des métaphores ,
contre l'harmonie & l'élégance du ftyle ;
mais on en peut remarquer de fort beaux ;
celui - ci , par exemple :
Courbé fous fa vieilleffe un Empire fuccombe.
Il y a quelque chofe à redire au vers qui
DE FRANCE. 109
fuit , du moins pour l'harmonie ; & peutêtre
feroit il mieux de cette façon ?
Lentement du Taurus la mer creufe la tombe.
On a pu juger , par les vers précédens ,
malgré leurs incorrections, que l'Auteur de ce
Poëme a quelquefois des mouvemens heureux
, & une forte de profondeur dans les
idées; mais la tirade fuivante le prouve encore
mieux.
O révolution ! ô jour propice au monde !
O fublime raiſon ! ta lumière féconde
En approchant du trône en augmente l'éclat.
L'exemple du Monarque eft la loi de l'Etat .
Tous ces Nobles, ces Grands , dont la foule contemple
Les vertus de Louis , vont fuivre fon exemple.
De la propriété l'empire eft rétabli ,
Et le règne des Goths eſt enfin aboli.
Et ailleurs ,
Peuples , relevez -vous : relevez vos mâfures ;
Exercez dans les champs vos mains libres & pures.
Les Maîtres de la terre ont ceffé d'être ingrats.
Des liens de la glèbe ils dégagent vos bras .
Ils ne s'oppofent plus au cours de l'induftrie ;
Et la France par- tout fera votre Patrie.
On retrouve toujours les défauts d'un
Ecrivain dont le ftyle ne foutient pas les
idées. Tous ces nobles , & c , eft de la profe
ΓΙΟ MERCURE
fèche & fans harmonie. Pures eft un rempliffage
vuide de fens , & mis uniquement
pour la rime. Dégagent manque de propriété
& d'énergie. Obfervez encore que
nous ne relevons ici que les fautes groffières .
Auffi nous ne poufferions pas plus loin cet
examen , qui n'a déjà que trop d'étendue , fi
la citation que nous allons faire encore ne
venoit à l'appui de nos réflexions , & ne
prouvoit , par un exemple , que le ſtyle eft ce
qui diftingue le plus l'homme de talent du
Poëte médiocre . Il s'agit de l'esclavage actuel
de la Grèce , autrefois le pays des Arts & de
la liberté. L'Auteur emploie les mêmes idées
que M. de la Harpe avoit déjà mifes en vers
dans fon Épître fur les Grecs anciens & modernes.
Voyez le Gree rampant & le Turc hébété :
Leur patrie autrefois fi fertile en richeſſes ,
A de lâches mortels refufe fes largeffes .
A la voix des Spahis , à l'aſpect des Agas ,
Les Arts en foupirant ont fui de ces climats.
L'horrible defpotiſme a flétri ce rivage ,
Et le plus vafte Empire eft un défert fauvage.
Jugeons ces vers en les comparant à ceux
de M. de la Harpe.
Ah! de quel oeil vois-tu ces belles régions ,
Où du grand jour des Arts ont brilié les rayons ?
Peux-tu , fans que ton coeur foit frappé de trifteffe ,
Contempler cette terre où fut jadis la Grèce ?
DE FRANCE. III
Ta la cherches en vain , cette fameufe Athène ,
Ou gouverna Solon , où tonna Démosthène ;
La ville de Pallas eſt le bourg de Sétine.
Sous les arcs triomphaux du jour de Salamine ,
L'infolent Janiflaire , une pipe à la main,
Parmi ces monumens qu'il fouille avec dédain ,
Frappant de vils fujets que l'esclavage énerve ,
Courbe fous le bâton le peuple de Minerve.
L'auguſte Aréopage eft le camp des Spahis ;
La maison de Socrate eft celle d'un Dervis ;
Et le Turc ignorant , ivre des vins de Cnide ,
S'endort fur les tombeaux d'Alcée & d'Euripide.
On voit que ces deux morceaux difent
abfolument les mêmes chofes . Le détail
des penſées eft prefque le même ; & néanmoins
tous les véritables connoiffeurs jugeront
qu'il eft impoffible de différer davantage.
RECUEIL d'Inftructions Economiques , par
M. de Maffac , de l'Académie des Sciences ,
Infcriptions & Belles- Lettres de Toulouſe ,
& de la Société Royale d'Agriculture de
Limoges . Seconde Édition , corrigée &
augmentée. A Paris , chez M. de Maffac ,
frère de l'Auteur , rue des Noyers , au
coin de celle de S. Jean - de - Beauvais ,
1779. Vol. in- 8° . dé 218 pag.
LA Société Économique de Berne avoit publié
pendant quelques années de fuite , un Prix
112 MERCURE
pour le Mémoire qui auroit le mieux traité
la matière de la préparation & de l'emploi
de divers engrais . Les Mémoires qui lui furent
adreffés ne la fatisfirent point , & l'on
alloit retirer le Prix lorfque le Traité de M.
de Maffac parut , ou du moins fut connu de
la Société. Sur l'examen qu'elle en fit , elle
prit la réfolution d'offrir une médaille à l'Auteur
, & de l'inviter à reprendre cet objet
pour étendre les obfervations & fes inftructions.
C'eft cet excellent Traité corrigé , confidérablement
augmenté , & fuivi d'un Mémoire
fur la manière de gouverner les abeilles
dans de nouvelles ruches de bois , qui forme
le recueil dont nous rendons compte au
Public.
M. de Maffac n'eft point un Agriculteur
de cabinet qui laboure , sème & moiffonne
la plume à la main ; il a éprouvé lui- même ,
ou fait éprouver fous fes yeux les méthodes
qu'il indique ; ce n'eft point un enthouſiaſte
aveugle qui cherche à faire époque par des
innovations bizarres , ou qui attende des .
Livres feuls les progrès de l'Agriculture ; il
convient que les fpéculations fublimes & les
traités les plus complets feront moins favorables
à la perfection , de cette première
Science que les moeurs douces & les fimples
lois de la Nature. « La terre , dit - il , n'eft
» avare que pour les tyrans & les esclaves.
Elle prodigue des trefors au-delà de tout
efpoir , dès qu'elle eft cultivée par des
hommes que la liberté rend intelligens ,
>:
"
"
DE FRANCE. 113
» & que des lois fages & invariables protè-
" gent. Sûreté , propriété & liberté, tels font
» les vrais fondemens de l'Agriculture , &
» les feuls principes de l'abondance.
و
» La terre a befoin d'être fécondée &
» nourrie elle - même , pour nourrir les
plantes & les arbres qui naiffent dans fon
» fein. » Or les engrais augmentent non - feulement
la vertu des parties nutritives de la
terre , mais encore ils bonnifient les terres
ftériles & accélèrent l'accroiffement des
plantes. Le grand art confifte à proportionner
leur qualité & leur quantité aux terroirs
qu'on veut enfemencer. C'eft au défaut de
cette proportion qu'on doit attribuer la médiocrité
des récoltes dans certains pays où
elle n'eft point obfervée , foit parce qu'on
s'abandonne à la routine dans l'amélioration
des terres , foit parce qu'on ne connoît pas
les reffources de l'art lorfqu'on manque d'engrais
ordinaires.

Développer la nature , les qualités & l'emploi
de ces engrais artificiels , tel eſt le but
de M. de Maflac , dans les deux Parties de
fon Mémoire, La première développe la
nature & la qualité des engrais , la deuxième
fait connoître les différentes espèces de terre
& la manière d'y appliquer les engrais .
Dans un Difcours Préliminaire , l'Auteur
s'occupe de la conftruction des écuries &
des étables , relativement aux fumiers , des
rateliers & des crêches , de l'emplacement
des fumiers , des égoûts & de leur ufage ,
114
MERCURE
de la litière convenable aux animaux & aux
faifons , de la fermentation des litières dans
les étables , du point de maturité convenable
aux fumiers , fuivant la nature différente
des fols , de la différence des fumiers
d'hiver & d'été. Nous ne faifons qu'indiquer
ces obfervations importantes , pour
palfer au corps de l'Ouvrage.
On peut diftribuer les engrais en quatre
claffes , ceux du règne animal, ceux du règne
végétal , ceux du règne minéral , & ceux
qu'on ne peut attribuer à aucun de ces trois
règnes.
Les engrais animaux font en grand nombre.
L'Auteur traite de chaque eſpèce dans
un article féparé. La différence entre les fumiers
des animaux , provient en partie de
leur nourriture , & en partie de leur digeftion.
Plus la nourriture eft forte , toutes
chofes égales d'ailleurs , plus le fumier eft
riche & fpiritueux. « Les chevaux fe nour-
» riffent tous de végétaux , cependant il y
a bien de la différence entre leurs fumiers
lorfqu'ils mangent l'herbe verte & humide
dans les pâturages , & lorfque le
» foin , la paille & l'avoine leur fervent de
» nourriture dans l'écurie. Les premiers ont
و ر
"
beaucoup moins d'efficacité que les fe-
» conds. » Les fientes des boeufs , des vaches
, des veaux , font graffes & rafraîchiffantes
; elles contiennent beaucoup de fels
acides . La ftercoration des cochons eft trèsactive
, & s'évapore facilement . Des obferDE
FRANCE. 115
vateurs ont prétendu que le fumier de cochon
ne produit point d'herbe , & fait même
périr celle qui exifte. Cependant on dit que
les Anglois font paître les cochons dans leurs
prairies pour les améliorer. On a auffi ob-
Tervé que la paille mife fous ces animaux ne
donnoit qu'un tiers de fumier de fon poids,
tandis qu'en pourriffant fous d'autres beftiaux
, elle rend en fumier un poids triple de
celui qu'elle avoit auparavant. Pour rendre
le fumier des cochons moins actif & plus
abondant , on compofe leur litière de paille,
de coffes de fèves & de pois , d'herbes mortes
& defféchées , & on la remue de temps
. en temps .
Le fumier des brebis & des moutons eft
rempli d'une fi grande quantité d'huile &
de fels volatils , qu'on le préfère prefque à
tous les autres . Il abforbe l'humidité , diffout
les parties trop ramaffées de la terre argilleufe
, en ouvre les pores & donne paffage
à l'eau .
La fiente des pigeons donne le fumier le
plus fort ; il en faut moins que tout autre ,
& on l'emploie avec fuccès dans les terres
froides & gluantes. " Mais comme il eſt
» difficile & coûteux de s'en procurer une
grande quantité , on peut l'augmenter fans
altérer confidérablement fa vertu ; il ne
s'agit pour cela que de couvrir le fol du
colombier d'une fine terre noire , molle
» & bien réduite en poudre , à la profon-
» deur de deux ou trois pouces . Trois ou
32

"
116 MERCURE
t
"
» quatre mois après , on retire cette terre
qui , ayant été mêlée avec les crottes des
» pigeons & les baleyures des murs du colombier
, fait un engrais qui a une effica-
» cité étonnante . »
و ر
Les fientes des volailles ont , à peu de
chofe près , les mêmes qualités . Le fumier
de poule a prefque le même degré de chaleur
que celui de pigeon.
"
ود
ود
" Comme les hommes tirent une grande
partie de leur nourriture du règne animal ,
» leurs excrémens doivent être un riche engrais
.... Les Cultivateurs de la Flandre &
» du Languedoc font fort attentifs à s'en
» fervir.... Plufieurs expériences prouvent
» que le mélange de cet engrais avec de la
""
و و
""
20
paille ne réuffit guères , ou ne réuffit du
» moins qu'au bout de quelques années. La
» meilleure méthode de gouverner & d'employer
la ftercoration des hommes , feroit
peut- être de la faire éteindre à l'abri du
foleil & de la pluie , par un mélange de
fubftances fpongieufes , telles que la
moulle , la fougère , les balles de toutes
» fortes de grains , la chenevotte même , le
marc des raifins , ou autres réfidus , les
pailles des fèves de marais , les feuilles
» sèches de noyer , châtaignier , & c. & de
» ne l'employer que lorfque ce mélange
» bien éteint ne feroit plus qu'un terreau
» très-friable. Un tel engrais conviendroit
fur-tout au pied des arbres fruitiers ; &
j'ai entendu dire que c'eft le feul qu'on
و و
و ر
: 33
DE FRANCE. 117
وو
emploie à Auch au pied des poiriers de
› bon- chrétien , qui y donnent ces poires fi
» renommées dans & hors le Royaume.
و ر
L'urine des hommes & des animaux eft
très-active , elle a même cet avantage fur les
autres engrais chauds , qu'elle fermente facilement
, & qu'ainfi elle fe décompofe &
change , pour ainfi dire , de nature ; mais il
faut la combiner avec d'autres matières
parce qu'employée pure & fans mélange ,
elle feroit préjudiciable aux plantes. Les
Hollandois font grand ufage de l'urine fermentée.
Les corps morts des animaux & leurs
abattis forment auffi un engrais très puiffant.
Il en eft de même des rognures des cuirs,
des vieux fouliers , des crins , du poil , de la
bourre , des cheveux , des foies , des laines ,
&c. Les cornes quelconques des animaux
font auffi très bonnes , avec cette différence
que celles des jeunes animaux produiſent
plus promptement leur effet. Cet engrais a
l'avantage d'agir efficacement fur toute forte
de fols , pourvu qu'il foit employé, à propos.
Le tan & les écorces d'arbres , les balles
des grains , les pailles de fèves de marais &
la chenevotte , le marc de raitin & celui
des grains & fruits , les plantes à racines
pivotantes , les plantes enfouies dans
la terre avant leur maturité , les feuilles
& les branches d'arbres, les plantes marines
, les feuilles de citrouille ; tels font
118 MERCURE
les engrais végétaux que M. de Maſſac paſſe
en revue , & dont il détaille la préparation
& les propriétés.
Le tan brut a beaucoup moins de vertu
que le tan préparé . Celui- ci a une chaleur
très-forte ; on l'emploie pour faire des couches
dans les ferres chaudes , & il produiroit
fans doute un excellent effet dans les fols
froids & humides. Les écorces d'arbres , réduites
en poudre , font une eſpèce de terreau
naturel.
Les balles de grains amoncelées & à demi
confommées , forment un très -bon engrais
pour les prés & les vignes , mais non pour
les terres à bleds , à cauſe de la graine d'herbes
qui demeure mêlée à ces balles. La paille
des fêves de marais , liée en petites bottes ,
portée au pied des ceps languiffans , & recouverte
d'un peu de terre , y fait un effet
merveilleux , & qui dure plufieurs années.
La chenevotte , ou la partie ligneufe du
chanvre & du lin , n'eft pas en elle- même
un engrais , mais en la mêlant par les labours
dans les terres compactes ou fortes , elle facilite
l'accroiffement des plantes dont les
principales racines s'étendent horisontalement.
Le marc de raiſin amoncelé & fermenté,
eft excellent pour la vigne & pour toutes
les terres froides . Le marc des grains huileux
, réduit en poudre , produit de bons
effets , mais il faut le faire macérer dans
DE FRANCE. 119
l'eau ,ou le répandre dix à douze jours avant
que de femer.
Les plantes à racines pivotantes qui donnent
des grains , comme le bled , le feigle ,
&c. confolident la terre & la rendent compacte
, au lieu que les plantes à pivots , légumineufes
, l'atténuent. Celles- ci favorifent
donc la production de la nourriture végétale .
Ainfi il feroit peut-être avantageux de s'écarter
de l'ufage trop fuivi , de laiffer en jachère
un ou deux ans des terres qui pourroient
s'améliorer , en rapportant toutes les années
de petites récoltes , ou du moins en fervant
de pâturages.
Les plantes enfouies dans la terre avant
leur maturité , font un bon engrais , pourvu
qu'on ait foin de les bien couvrir par un
labour , dès que la fleur commence à pa- ,
roître. Les lupins fur-tout ainfi enfouis
agiffent merveilleufement fur les terres légères
& fablonneufes. Les gros navets appelés
turnips , amandent bien des terres maigres
& prefque ftériles .
Les feuilles & les branches d'arbres , foit
par elles-mêmes , foit par leur mélange avec
le fumier des animaux , font d'un très-grand
ufage. Il en eft de même des plantes marines
, comme le varech , auquel on peut fuppléer
en partie , en fe fervant de feuilles de
citrouille. Pour cela , on les met fur les fumiers
, on les couvre d'une couche de ces
mêmes fumiers , & en quinze jours elles font
pourries,
110 MERCURE
Les coquillages & les pierres calcaires , la
chaux , la marne , le fel , les cendres , la fuïe .
& le foufre , fourniffent les engrais minéraux
, pour lefquels l'Auteur fuit la même
marche que pour les précédens . Il paffe enfuite
aux engrais qui ne proviennent d'aucun
des trois règnes , à la tête defquels il
place le labour . La méthode de mélanger ou
de rapporter les terres , & l'incinération ,
l'occupent enfuite. Il développe les effets de
la rofée , de la pluie & de la neige , des
boues , des balayures , & c. de la vafe & du
limon , du terreau & de la terre des taupières
, enfin , des inondations & de l'eau
de fource.
Parvenu à la fin de ces détails, il paffe en revue
toutes les espèces de terre & les moyens
den perfectionner le produit ou de les fertilifer
. C'eſt par-tout le même ordre , la
même préciſion , la même clarté ; on retrouve
par - tout l'Obfervateur attentif, le
bon Phyfieien , & le véritable Agriculteur.
Les bornes de ce Journal ne nous permettent
point de donner une idée de fon Mémoire
fur les Abeilles , ouvrage où l'on reconnoît
la même fagacité & le même defir d'être utile
à fes Concitoyens.
HISTOIRE
DE FRANCE. 121
HISTOIRE DE MAHOMET , Législateur de
l'Arabie , par M. Turpin , 3 vol. in- 12 . A
Paris , chez la veuve Duchesne, rue S. Jacques
; Ballard , rue des Mathurins ; & chez
l'Auteur , rue des Foffes M. le Prince .
PRIDEAUX , Salle & Garnier , critiques judicieux
, ont les premiers refure les fables
que les Coifes avoient répandues en Europe
fur Mahomet & fa religion ; le Comte
de Boullainviliers , parmi nous , s'eft plus
attaché à développer le caractère & la politique
de cet homme prodigieux , qu'à nous
tranfinettre les détails de fa vie : mais entraîné
par un efprit fyftématique , il lui fuppofe
les vues & le plan qu'il eût adopté luimême
pour fonder un édifice tel que le Ma-.
hométifine .
сс
M. T. en prenant ces Savans pour gui -.-
des , a puifé dans les fources qu'ils ignoroient
ou qu'ils avoient dédaignées ; & fans.
favoir la langue Arabe , il s'eft enrichi des.
dépouilles des Auteurs Orientaux qui ont
inerité d'être traduits en Latin . Il débute
par une longue introduction , qu'on peut
regarder comme l'Hiftoire de l'Arabie. « Les
Arabes , dit-il , long- temps obfcurs &
fans confidération , ont jeté trop d'éclat
fous Mahomet , pour ne pas exciter la
» curiofité de découvrir leur origine : n'eft-
» il pas intéreffant de connoltre les ancêtres
» de cet homme extraordinaire , qui , né
Sam. 15 Janvier 1780.
"2
وو
"
F
122
MERCURE
» dans la pauvreté & nourri dans l'igno-
» rance , n'emprunta que le fecours de fon
» génie pour déférer à fon pays le fceptre
» des nations ....... On ne peut apprécier fa
» marche qu'en indiquant le lieu d'où il eſt
parti pour s'élever fi haut. Il faut con-
» noitre les moeurs d'un peuple , la fagetſe
» ou les vices de fa conftitution , pour ju-
» ger du mérite de celui qui en a caufe la
» révolution , "
و د
23
םכ
ود
"
ود
M. Turpin nous donne enfuite une idée
générale de Mahomet : « Minos , dit - il , Licurgue
, Solon & Numa , comparés au
Législateur de l'Arabie , n'ont été que des
hommes obfcurs, dont la gloire fut reffer-
» rée dans les limites étroites de leur Pays.
» Leurs inftitutions , conformes au caractère
de leurs concitoyens , & au befoin
» du climat , n'ont jamais fervi de règle aux
Nations étrangères. Mahomet , plus ex-
» traordinaire , a la gloire d'avoir affujéti à
» fa légiflation le Grec & le Barbare , les
Peuples de l'Inde & du Danube , l'Afri--
cain brûlé par le foleil , & le Tartare engourdi
par le froid. Il eft enfin le seul ,
dans les annales du monde , qui ait aſſocié
au titre de Légiflateur ceux de Pontife
» & de Conquérant,Ce n'eft point en éclai
» rant l'esprit , que cet homme fingulier ſubjugue
le coeur. A l'exemple de Numa , il
parle au nom de la Divinité qui l'inspire :
né fans fortune & fans pouvoir , il commande
, & trouve une obéiffance fans
"
»
"
99
و د
99
DE FRANCE. 123
99
و ر
»
réplique. D'une main tenant l'épée , & de
» l'autre l'Alcoran , il dit : crois ou meurs.
» Les fignes de fa miflion font fi groffiers ,
qu'ils n'ont pas niême le mérite du preftige
la multitude , effrayée ou feduite ,
» fe range en foule fous fes drapeaux. Les
» fondemens de l'édifice qu'il élève font fi
folides , qu'ils ne peuvent être ébranlés-
" par les armes des Céfars ; des hommes
vulgaires , formés par fes leçons , deviennent
, après la mort , autant de Conqué-.
» rans, & de l'obfcurité du tombeau , fon gé
» nie préfide encore aux deftinées du monde .
Après avoir expofé les divers fentimens
que l'on porte fur ce Prophète Législateur
& Conquérant l'Auteur nous expofe.
auffi le fien....« Plufieurs Écrivains , plus
» refpectables par leurs motifs que par la
juftelle de leur critique , l'ont peint avec
des couleurs rebutantes , en le repréfen-
» tant fans ceffe occupé dans la recherche .
» des voluptés , & quelquefois abruti pari
""
les plus fales débauches ; fans frein dans .
» fes penchans , fans pudeur & fans délica-
» teffe dans les moyens. M. T. réfute cesimputations
par un argument fans répliqué.
Est-il à préfumer , dit - il , qu'un impofteut
» auffi adroit , qui prenoit le titre d'Envoyé
» de Dieu , ait négligé la précaution de fe
» parer du mafque des vertus , pour offrir
» le fpectacle fcandaleux de la diffolution ?
» Tout invite à croire qu'il en déguifa la
و و
difformité par le fard des vertus. Le politi-
Fij
124
MERCURE
» que, que l'attrait du vice flatte & ſubjugue,
» s'affujétit fans effort aux bienfeances les
plus gênantes pour arriver à fon but ; ce n'eſt
qu'avec les livrées de la vertu qu'un im- .
" pofteur peut accréditer fes menfonges. »
32
و د
22
Tout en convenant que cet homme extraordinaire
poffedoit les talens qui conftituent
le grand homme , M. T. eft forcé d'a-.
vouer qu'il en abufa pour en impoſer à la
multitude ignorante , & qu'il montra trop
de condefcendance
& de ménagemens pour
les foibleffes & les anciens ufages de fes .
concitoyens.
Mais , pour le juftifier des reproches
d'ignorance
dont on a voulu fletrir fa
mémoire , l'Auteur obferve qu'étant né ,
de la plus noble Tribu de l'Arabie , Makomet
a dû avoir au moins une légère tein--
ture des arts & des fciences qui fleuriffoient
parmi fes Concitoyens. On fait que
c'étoit fur la contemplation
des aftres que .
Jes Sabéens avoient établi leur fyftême reli
gieux. Pithagore , qui voyagea pout s'inftruire
à l'école des nations , fe glorifioit d'as
voir eu les Arabes pour maîtres. M. T. ac-.
cumule les probabilités
qui femblent démontrer
que fi Mahomet n'avoit fu ni lire ni
écrire , il eût été abfurde de lui confier de .
grands intérêts de commerce. Le titre de
Conducteur
de Caravanes , dont on abuſe .
pour prouver qu'il étoit fans lettres & fans.
éducation , eft plutôt un témoignage de fon
intelligence
& de fes talens militaires. C'é
+
DE FRANCE. 125
-toit par le fecours de leurs chameaux que
les Arabes étendoient leur commerce avec
l'étranger. Cette profeffion , vile parmi nous,
étoit honorable en Arabie , & fuppofoit des
talens pour allurer les profpérités particulières
& publiques.:
Les Chretiens ont gratuitement qualifié
d'épileptie les mouvemens convulfifs auxquels
le faux Prophète étoit fujet. Ses fectareurs
ont mieux aimé croire que cette infirmité
rebutante étoit un enthoufiafme propherique
, qui le détachoit de la terre pour
converfer avec les intelligences céleftes . La
-Pithie , & tous les Prêtres du Paganifme ,
avant de débiter leurs menfonges , paroiffoient
agirés de fureurs convulfives , & ils
affuroient leurs fuccès par ces moyens qui
ont toujours réulli.
M. T. n'efe décider fi Mahomet, fut un
fanatique feduit par les preftiges de fon imagination
, ou un impofteur refléchi . Ce n'eft
point avec le fil de la logique qu'on fuit la
marche du fanatifme , & qu'on en expli-
-que les délires . Il eft poffible , dit - il , que
Mahomet , pur d'abord dans fes motifs ,
ne fe foit propofé que d'établir l'unité d'un
Dieu créateur , qui doit un jour punir
le crime & récompenfer les vertus . Peurêre
que , fcandalife des cérémonies hon--
teufes du Faganifme , il aura voulu rappeler
fes concitoyens à un culte avoué par
la raifon ; fes effais auront endammé fon
audice , & , feduit lui - même par l'éclat
Fij
126 MERCURE
» de fes conquêtes , il aura profité du penchant
du vulgaire pour le merveilleux ,
comme le feul moyen de favorifer fon
entrepriſe.
"}
L'habitude d'en impofer au peuple ,
» fon afcendant fur les efprits & fur les
» coeurs , purent lui faire croire qu'il étoit
» un être privilégié pour régler la police du
» monde : alors il fut faifi d'un délire qui
» lui perfuada qu'il étoit plus qu'un fage .
» Il paroît démontré que celui qui veur
" qu'on ajoute foi à fes vifions , eft lui-même
» un vifionnaire. Du moins ce ne feroit pas
la route que prendroit un fage pour accréditer
fes maximes ; mais ce ne font
» point les Philofophes qui ont créé les
faux Dieux , & réglé le culte infenfé de
» leurs adorateurs. »
ور
ود
M. T. après avoir étudié la marche de ce
Prophète impofteur, préfume , qu'affoibli par
des auftérités & des abftinences rigoureuſes ,
il rélifa des fonges enfantés dans l'horreur
d'une caverne , où il alloit méditer , & que
ce fut dans cette retraite qu'il fe rendit la
première victime de la féduction où il entraîna
les autres.
Il ne le confidère d'abord que comme un
efprit fort , qui , foutenu de fon génie , s'élève
au-deffus des préjugés de fa nation , &
qui veut fubftituer , à des fuperftitions aviliffantes
, un culte épuré par la raifón : étonné
lui-même de fa fupériorité fur fes concitoyens
, il crut devoir ennoblir fes opinions,
DE FRANCE. 117
'en leur imprimant le fceau de la Divinité .
C'eft ainfi que Lycurgue , Numa , & les .
-autres Législateurs , confacrèrent leurs lois.
Ses progrès furent rapides , & ne pouvant
en démêler lui-même la caufe , il fe dit &
peut- être il fe crut Prophète.
» Il eft probable , ajoute l'Hiftorien , que
» Mahomet en jetant les fondemens de fon
édifice , ne fe flatta point de l'élever íi
» haut : c'eft le fort de tous ceux qui
» ont exécuté de grandes chofes ; leurs
ود
ן כ
premiers fuccès étendent les vues de
» leur ambition : ' c'eft en marchant qu'ils
» trouvent les moyens d'applanir les obfta-
» cles qui étonnent les homines fédentaires ,
qui fans ceffe calculent les difficultés auprès
de leurs foyers . Alexandre , en par-
" tant des montagnes de Macédoine , ne
comptoit pas porter fes armes victorieu-
» fes fur les rives de l'Hydafpe & de l'Inde.
» Si Mahomet revenoit au monde , il feroit .
fans doute étonné de voir le Scythe & le
Numide gouvernés par une police inftituée
pour la feule Arabie.
ל כ
On attribue communément les progrès
de l'Islamifme aux attraits d'une morale qui
favorife la licence des penchans. M. Turpin
entreprend encore de rectifier ce préjugé .
» Peut- on , dit - il , trouver de la fenfualité
» dans une religion qui affujétit à prier cinq
» fois le jour ; qui prefcrit des abftinences
» meurtrières & des purifications rigoureu-
* fes ; qui autorife la circoncilion , auffi
ود
Fiv
128
MERCURE
ود
ود
و د
ود
ود
» douloureuſe pour le père qui préfide à
l'opération , que pour l'enfant qui la fouf-
» fre ? Après avoir alfervi les fens , le Législateur
exige de la raifon captive une obéiſ--
fance baffement fervile. L'Alcoran , qui
» commande de croire , défend de raifon-
» ner. On fait combien le facrifice de fes
fentimens eft pénible ; on réfifte plus ai-
» fément aux promeffes de la fortune qu'aux
» impreflions de l'enfance. Mahomet n'i-
" gnoroit pas que c'eft par l'austérité de fes
» maximes, qu'un fondateur de fecte multiplie
fes difciples ; c'eft à la verge dont il
frappe qu'on reconnoît la Divinité de la
» miffion : il feroit bientôt décrié & mis dans
» la clafle des hommes vulgaires , s'il fe-
» moit des Heurs fur fa route. »
و د
ود
ور
A l'égard de la Polygamie , M. T. ne con
çoit pas comment elle a pu s'établir fans feufever
la plus belle moitié de l'efpèce humaine
; ni par quel enchantement les femmes
, fi lézées dans un tel partage , le font
foumifes à une loi qui les réduit en mêmetemps
au plus trifte efclavage. L'Hiftoire dé--
pofe que ce fexe , fi maltraité dans l'Alcoran ,
eft le plus ardent à en fuivre les maximes .
Vouloir en développer le principe , c'eſt ,
dit l'Auteur , entreprendre d'expliquer cominent
les Romains étoient parvenus à croire
que l'Aigle qu'on lâchoit du bûcher , étoit
Fame d'un Empereur qui alloit prendre fa
place dans les demeures divines. On ne rend
point raifon des fottifes du peuple complice
DE FRANCE. 129
& victime de fa feduction , fur tout dans les
contrees meridionales , où les imaginations ,
promptes à s'enfiammer , ebranlent jufqu'à
celle de leurs voilins .
:
M. T. n'adopte qu'avec réferve . l'opinion
généralement reçue , de la violence employée
par Mahomet pour étendre fa religion . Il
foutient que fes premiers Difciples ne furent
fubjugués que par fa parole . L'ouvrage de la
force n'a qu'une exiftence paffagère , il ne
peut le foutenir qu'avec des legions toujours
armées le glaive ne peut affujétir ni l'efprit
ni la volonté , on peut s'en fervir avec
avantage pour faire des efclaves , & jamais
des difciples. Les premiers fectateurs de Mahomet
paroiffent avoir été convaincus de
la divinite de fa miffion , puifqu'après la mort
ils reftèrent embrafés du fanatifme qu'il leur
avoit infpiré , preuve que c'étoit des enfans
attachés par l'amour , & non des efclaves
abattus par la terreut.. ,
Notre Hiftorien croit appercevoir la caufe
de cette révolution prodigieufe dans les citconftances
où fe trouvoit alors l'Arabie : les
Tribus foupiroient après un médiateur promis
par leurs Prophètes ; il s'étoit êlevé de
fiècle en fiècle des Impofteurs qui avoient
entretenu cette agréable chimère ; la religion
n'étoit plus qu'un tiflu de fables groffières ,
& leurs abfurdités favorifoient l'introduction
des erreurs nouvelles . Les Chrétiens & les
Juifs avoient fait connoître la dignité de leur
origine ; l'Idolatrie , fans principes , étoit at-
Fv
130
MERCURE
achée à des cérémonies , & ne prefetivoit
point de dogmes. L'intolérance cruelle armoit
les fectes les unes contre les autres ,
& plus elles avoient d'affinité , plus elles fe
montroient ardentes à fe détruire ; les Juifs
'étoient , comme dans tous les temps , des
objets de haine & de mépris . Les Miniftres
de l'autel, trop ignorans pour inftruire , fcandalifoient
encore par leurs moeurs , & fiers
de la fainteté de leurs fonctions , ils exigeoient
le refpect des peuples dont ils avoient
perdu la confiance. La Philofophie n'étoit
point encore née ; & d'ailleurs ce n'eft point
fur elle que la multitude fe repofe pour défendre
les intérêts de fa religion.
8
Telle eft l'idée générale que l'on nous
donne de Mahomet. La longueur de cet article
ne permet pas d'examiner le ftyle de M. T.
ni fes principes , ni le plan & fa marche de
fon Hiftoire. On obfervera feulement qu'il
a raffemblé beaucoup de chofes qui étoient
éparfes dans nos Bibliothèques : mérite qui ,
fans doute , eft fuffifant pour intéreffer le
Public en fa faveur.
Y
DE FRANCE. TZI
SPECTAC L É S.
COMÉDIE FRANÇOIS E.
LE Mercredis de ce mois , Mlle d'Urfé
a débuté par le rôle d'Alzire dans la Tragedie
de ce nom.
Cette Actrice joint à une figure très- agréable
une taille fvelte & élégante, Son organe
eft doux , flexible , mais foible : cette forbleffe
paroit tenir en partie à l'inexperience.
Il est un art de foutenir la voix , de donner
à fes accens une valeur proportionnée à
l'étendue de la Salle dans laquelle on doit
fe faire entendre. L'étude , l'ufage , l'habitude
du Théâtre , donnent feuls la parfaite connoiffance
de cet art difficile à faifir , dont
peu de Comédiens ont eu le fecret , & fur
lequel le célèbre le Kain peut être cité
comme un modèle unique
chez lui, la force & la foupleffe des moyens ,
étoient égales à la profondeur & à Pintelligence.
Mademoiſelle d'Urfé paroît être
douée de cette dernière qualité . Cependant
, nous avons, cru appercevoir qu'enveloppée
, pour ainfi dire , d'une manière
étrangère , attentive à répéter des intonations
indiquées , à employer des geftes préparés ,
dés attitudes convenues , elle ne fe livroit
que rarement à l'ufage de fesmoyens naturels
, & fuiyoit pas à pas une route tracée par
› parce que ,
F vj
132
MERCURE
ur. Maître. Ce défaut eft commun à prefque
tous les Elèves. Soit defir de capter la
bienveillance de ceux qu'ils ont choilis pour
leurs guides , ou que l'imitation foit une des
foibleffes dont l'homme a le plus de peine
à fe defendre , on les voit adopter la manière
de dire , de phrafer , de moduler , la démarche
, le maintien , la gefticulation deleurs
Inftituteurs ; fans fonger que tel ton,
jufte dans un organe , eft néceffairement faux
ou difficile dans un autre ; qu'il en eft de
même des habitudes du corps , qu'il est tout
auffi ridicule de vouloir imiter de tel Comedien
, que fi l'on vouloit emprunter fa
phyfionomie.
Nous avons pefé fur ces obfervations ,
parce que nous préfumons qu'elles peuvent
-être utiles aux progrès de Mlle d'Urfé. Ses
effais tous foibles qu'ils font , laillent
entrevoir qu'elle a reçu de fort bons confeils.
De temps en temps on apperçoit dans
fon jeu des traits qui donnent des efpérances.
Il eft poffible qu'elle les rempliffe , fur- tout
s'il eft vrai , comine on nous l'affure , qu'elle
n'a jamais paru qu'une feule fois fur la Scène
avantle début qui fait l'objet de cet Article ,
& dans un rôle abfolument étranger au
gente de la Tragédie.
COMÉDIE ITALIENNE.
LE
£ Lundi 3 Janvier , on a repréſenté pour
la première fois Aucaffin & Nicolette , ou
DE FRANCE. 133
les Moeurs du bon vieux Temps , Comédie en
quatre Actes & en vers , par M. Sedaine ,
Mufique de M. Grétry.
Aucatlin , fils du Comte de Garins , aime
Nicolette , jeune fille élevée dans la maifon
du Vicomte de Beaucaire , & dont les
parens font inconnus. Il a demande à fon
père la main de fa bien - aimée ; un refus
l'a mis au défefpoir. Cependant le Comte
de Valence vient afliéger le château de
Beaucaire ; tout cède à fes efforts fans
qu'Aucaffin daigne prendre les armes , tant
la douleur a aliéné fon ame. Enfin il fe détermine
à remplir fon devoir , & demande
pour tout prix de fa victoire , s'il revient
victorieux , d'embraffer Nicolette , & de lui
dire adieu. Garins le lui promet , lui en
donne même fa foi, Aucaffin part & revient
bientôt couvert de gloire ; mais pendant le
combat fon père a fait enfermer Nicolette
dans une tour , & refufe de remplir fa promelle.
Ourré de ce parjure , le jeune Héros
rend la liberté au Comte de Valence , qu'il
avoit fait prifonnier , après avoir exigé de
lui le ferment d'accomplir ce qu'il lui ordonnera.
Cet ordre eft de venir reporter la
guerre & le carnage dans les champs & fous
les murs de Beaucaire aufli- tôt qu'il le pourra.
Garins furieux , fait traîner fon fils dans une
prifon , qui n'eft pas éloignée du donjon dans
lequel on a renfermé Nicolette. Pendant que
les deux Soldats qui font en fentinelle au
bas des tours , s'entretiennent des malheureux
amours du Damoifeau Aucaflin , Ni-
д
134
MERCURE
colette s'échappe de fa prifon en attachant
fes draps l'un à l'autre. Elle entend les plaintes
de fon amant , celui- ci reconnoît à fon
tour la voix de fa maîtreffe. Se parler , fe
voir eft un plaifir bien doux ! s'ils pouvoient
fe preffer mutuellement la main , quel nouveau
bonheur ! Une pierre fert la tendre Nicolette
, elle la roule au pied de la muraille ,
& fe hauffant fur les pointes , le corps appuyé
& roidi contre le mur , elle atteint la
main d'Aucaffin , qui a paffé fon bras à travers
les barreaux de la fenêtre. Tant d'amour
fait naître la pitié dans le coeur des Soldats ;.
l'un d'eux va même jufqu'à l'avertir en chantant
de fe retirer avant qu'on pofe ' une
nouvelle garde. Elle fuit & l'on appelle ;
mais on fe garde bien d'indiquer le chemin
qu'elle a pris. Les recherches font inutiles.
Le Comte furieux veut faire pendre fes gardes
; le Vicomte le ramène à des fentimens
plus doux; il lui fait entendre que Nicolette
ne peut avoir d'autre afyle que la forêt , que
bientôt les animaux ou la faim termineront
fa vie , & l'engage à ouvrir la prifon d'Aucaffin.
Le Comte y confent , fait excufe à
fon fils , & fe prépare à tenir cour - plénière
le lendemain , pour célébrer la victoire du
Damoifeau . L'ame toujours remplie de fa
Nicolette , Auçaffin s'occupe peu des fêtes
dont left l'objet. Tandis que fon père en
chanté rit plus fouvent & boit plus qu'à fon
ordinaire , il vient rêver en liberté aux
moyens de fuivre fa douce amie. Un Pâtre
envoyé par une belle Dame , lui apprend
DE FRANCE.
135
1
que s'il veut fe rendre dans la forêt, il y trouvera
une biche blanche , dont le feul afpect
guérira fon chagrin ; & pour garant de cette
promeffe , il lui remet une treffe des cheveux
de la Dame. Aucaflin tranfporté ,
reconnoît fa Nicolette dans la belle Dame
& dans la biche blanche ; il fe retire
après avoir écrit quelques mots fur
fon bouclier, qu'il charge le Vicomte de
préfenter à fon père. Sur ces entrefaites le
Comte de Valence a fait demander une audience
au Comte de Garins ; il vient redemander
fa fille Corifande. Il eft accompagné
d'Eudelinde , ancienne femme de la
feue Comtelle de Garins. Cette femme déclare
que la Comteffe a fait enlever Corifande
, dans l'intention d'affurer la fucceffion
du Comte de Valence à fon fils Aucaffin ,
héritier direct de ce Seigneur , dans le cas
où il mourroit fans poftérité. Cette fille à
été élevée chez le Vicomte , & c'eft Nicolette
elle-même. Le defir de retrouver cer
enfant avoit feul engagé le Conite à déclarer
la guerre à Garins . Quelle eft la douleur des
deux pères , quand l'un apprend que fa fille
eft perdue , & que l'autre lit ces mots , écrits
par fon fils fur le bord de fon bouclier :
Adieu mon père , & pour toujours. D'abord
ils fe menacent ; mais réunis par la néceffité
de chercher leurs enfans , ils s'embraffent
, & fe préparent à mettre tout en oeuvre
pour les retrouver. Retirée au fein de la
forêt , la trifte Nicolette gémit & fait une
couronne avec des fleurs champêtres , en
136 MERCURE
-attendant des nouvelles de fon amant. Elle
entend du bruit & prend la fuite. Ce bruit
eft occafionné par l'arrivée du Patre . Aucallin
-marche fur les pas , il appelle Nicolette ,
elle appelle Aucaffin ; celui- ci vole vers
l'endroit d'où la voix eft partie ; il y trouve
fa bien-aimée , & la ramène avec lui. En
vain cette genereufe amante veut l'engager
à l'oublier , le Damoifeau ne veut
qu'elle ou la mort. Cependant les gens de
-Valence & de Beaucaire ont rempli la forêt ,
les deux Comtes & le Vicomte ont decouvert
la retraite des amans. A la vue de fon père Aucaffin
menace de fe percer de fon épee s'il ordonne
la moindre violence . Garins veut raffurer
fon fils ; mais il a déjà trompé le Damoifeau
; celui - ci ne peut le croire. Le Comte
de Valence & le Vicomte s'avancent , après
avoir juré de ne rien entreprendre contré
lui ni contre Nicolette ; ils lui apprennent
alors le fecret de la naiffance de fa maîtreffe,
& les deux amans font unis.
Le fond de cet Ouvrage eft tiré d'un Fabliau
du XIIe fiècle , publié en 1756 par
M. de Ste. Palaye , fous le titre des Amours
du bon vieux temps , & qui fe trouve dans
le fecond Volume du Recueil des Fabliaux
que M. le Grand vient de donner au Public.
M. Sédaine en a fuivi la marche dans tout
ce qui n'eft pas trop romanefque . Cette Comédie
a eu un fuccès très- équivoque . D'abord
on a trouvé qu'un père parjure , & un fils
barbare au point d'exiger d'un prifonnier
auquel il rend la liberté , de ne profiter de ce
DE FRANCE. 137
bienfait , que pour ravager les poffeffions de
fon père , ne prefentoient pas les Maurs
du bon vieux temps fous un afpect bien
avantageux; & que le titre adopté par M.
de Ste. Palaye , étoit beaucoup plus raiſonnable.
On a obfervé , avec raifon , qu'il étoit
dangereux de porter au Théâtre de parcils
tableaux , quand il n'en réfultoit pas un but
effentiellement moral ; que le caractère du
-Comte de Garins étoit ridicule fans être
plaifant ; que fi les Seigneurs de Châteaux
des XII & XIIIe fiècles reflembloient à ce
portrait, ce n'étoit pas trop lapeine de les faire
conno tre; que le ftyle eroit negligé au point
qu'on pouvoit lui donner un autre nom ;
que le Comte de Valence, prenant les armes
pour enlever fa fille , n'en parlant pas au
premier Acte , & revenant au troisième
pour la demander , en avouant qu'il a tenu
une conduite indigne & criminelle , eft un inconféquent
& quelque chofe de pis . Enfin on
a remarqué que l'évation de Nicolette, la converfation
entr'elle & fon amant , l'attendriffement
des Gardes , le moyen que l'un d'eux
emploie pour l'engager à prendre la fuite ; on
a remarqué que tout cela fe trouve dans le
Fabliau ; nous ajouterons que M. Sedaine
a parfaitement faifi tous ces objets , &
qu'il faut lui favoir gré d'avoir jeté dans toutes
ces fituations autant d'intérêt que de comique
. Nous dirons encore que le dénouement
, quoique très - prévu , eft touchant &
agréable ; que par-tout on reconnoit , dans
+
138 MERCURE
cette pièce , un homme qui connoît bien la
Scène , mais qui a fait choix d'un fujet ingrat,
& peu fait pour la Comédie Italienne.
Cet Ouvrage eft le dix-huitième de ceux
que M. Grétry a mis au Théâtre Italien
depuis 1768 ; ce qui prouve que cet Auteur
eft auffi fécond qu'infatigable. Nous avons
retrouvé fouvent l'habile , l'agréable , l'intelligent
Compofiteur ; quelquefois aufli nous
avons cru remarquer un génie fatigué , cherchant
de nouveaux motifs, & ne faififfant que
des combinaifons de métier. Nous cirerons ,
à l'appui de cette obfervation , le morceau ,
Fils infenfe! cet autre , Aufond d'unefainte
retraite , &c. Nous donnerons néanmoins
beaucoup d'éloges au bruit de guerre fervant
d'ouverture ; à l'adreffe avec laquelle
le Muficien , après quelques mefures ,
a fu y faire entendre la voix du Comte de
Garins , appelant fon fils Aucaffin ; au duo
du fecond Acte entre les fentinelles , dont
la gaîté eft quelquefois interrompue par les
gémiffemens du Damoifeau prifonnier ; au
duo du quatrième Acte , Contente ton père ,
&c. tous morceaux diftingués , faits pour
honorer M. Grétry , dont les talens feront
toujours chers à ceux qui aiment la bonne
Mufique.
DE FRANCE. 139
4
VARIÉTÉS.
NOTICEfur les Écrits de l'Abbé de la Porte.
L'ARRE ' ABBÉ de la Porte , né à Béfort en 1718 ,
mort à Paris le 19 du mois dernier , débuta dans la
République des Lettres par une Paftorale héroïque
fur le mariage du Prince de Soubife. Ce début fe fit
à Strasbourg en 1741 , & fut applaudi par les Jéfuites
, dont l'Auteur étoit l'Élève. Quelques années
après il vint fe fixer dans la Capitale , où il publia
l'Antiquaire , Comédie en trois Actes & en vers :
-mais fa Pièce n'ayant pu franchir l'enceinte des Colléges
, il abandonna la Poéfie pour ſe livrer tout entier
à la Profe.
Admis dans l'attelier de Fréron , il coopéra au
travail des quarante premiers volumes de fes Feuilles ,
& ne quitta fon Maître , ou fon camarade , que pour
devenir lui - même chef d'un Ouvrage périodique ,
qu'il intitula l'Obfervateur Littéraire . On prétend qu'à
cette époque , ces deux Apôtres du Goût & de la
Vérité fe brouillèrent : autres affurent que , pour
donner de la vogue à leurs Feuilles , ils convinrent
de fe dire mutuellement des injures & de critiquer
chacun en fens contraire , de manière que tout Livre
décrié par l'un , feroit exalté par l'autre projet que
l'Abbé Desfontaines avoit déjà propofé à l'Abbé Prévôt
; mais que celui-ci rejeta avec mépris. Nous
ignorons s'il fut effayé par les dignes fucceffeurs de
Desfontaines ; mais le Public a fous les yeux des
exemples qui peuvent au moins le rendre vraifemblable
. Au refte , la ligue vraie ou fuppofée de ces
deux Rhadamantes Littéraires , ne dura pas toujours;
car une des dernières Feuilles de l'Abbé de la Porte
140
MERCURE
fut une Satyre contre Fréron , trop violente pour
n'être qu'un jeu , & affez bonne pour mériter d'être
d'une autre main : on y trouvoit , entr'autres , une
lifte plaifante des Auteurs inconnus que Fréron avoit
comblés d'éloges , oppofée à celle des Écrivains célèbres
qu'il avoit déchirés.
Tandis que l'Abbé de la Porte s'efcrimoit dans les
Journaux , fon génie , ou plutôt fon indufttic , enfanta
, 1 ° . La Bibliothèque des Fées ; 2 ° . Le Porte-
•feuille d'un Homme de goût ; 3 ° . Un Voyage en
l'autre Monde ; 4. Des Recueils de Contes Moraux ,
& un autre Livre qui , fans doute , devoit toujours
accompagner les précédens ; c'étoit les Reffources
! contre l'ennui.

Après avoir long - temps jugé les Poëtes , les Hifto.
- riens , les Philofophes , les Orateurs , les Jurifconful-
-tes , &c. il crut pouvoir stiger en Légifueur du
Parnaffe ; & le Public vit enfin paroître un Code de
↑ Littérature , où l'on enfeigne à faire des Oavrages de
génie dans tous les genres. Mais avant de répandre
un Livre fi précieux , l'Auteur crut devoir fubjuguer
la confiance & l'admiration , en mettant au jour une
: Brochure très - favante & très- lumineafe contre
l'Efprit des Lois là , chacun put fe convaincre que
l'Abbé de la Porte avoit fus de connoiffances & de
Philofophie , & qu'il poflédoit mieux le grand art de
raifonner & d'écrire , que le Présidentde Montefqu'es.
:
Dès lors , marchant à grands pas vers le Temple
de la Gloire, il nous donna fes Etrennes du mois de
Mai , fon Calendrier des Théâtres , fon Almanach
: Chinois , fon Almanach Turé , fon Choix des Journaux
, & fa belle édition des OEuvres de M.l'Abbé
de Lattaignant , enrichie de deux Préfaces , Pune
compofée par M. Giraud , l'autre par l'illuftre M.
Querlon.
Au milieu de ces brillans & penibles travaux , l'Abbé
-de la Porte conçut un deffein qui devoit anéantir une
DE FRANCE. 141

grande partie de la Librairie françoiſe. Raffemblant
les ouvrages de notre Littérature qu'il croyoit les plus
eftimés , il les remit à l'alembic pour en exprimer la
plus précieufe fubitance , & tout à coup on vit éclore
les Penfées de Maffillon , les Perfées de l'Abbé ›
Prévôt , l'Esprit de J. J. Rouſſeau , l'Esprit de l'Abbé
Desfontaines , l'Esprit du Père Caftel , l'Esprit de
Bourdaloue , l'Esprit des Monarques Philofophes
, &c. &c.
Ce qui étonne le plus dans l'exécution de ce
deffein , c'eft la fagacité de l'Auteur , qui parvint à
extraire quatre énormes volumes d'Efprits des Follicules
périodiques de l'Abbé Desfontaines , tandis que
les OEuvres de J. J. Rouleau lui produifirent à peine
- deux volumes médiocres. Un autre fujet d'étonnement
non moins étrange , c'eft que cet Abbé de la
Porte vint à bout de fe faire dix mille livres de rente
avec l'efprit d'autrui Il eft vrai que de temps en
temps il fut obligé d'avoir recours au fien pour accélérer
le débit de les éditions ; quand les Libraires venoient
le plaindre de l'indifférence du Public
quelques- uns de fes Livres , auffi - tót il imagincit des
titres plus piquans , les fabftituoit aux anciens , & ks
faifoit annoncer comme des Ouvrages nouveaux :
alors les Leteurs aiguillonnés reprenant courage
, s'empreffoient de vuider nos magalins de Librairie.
C'eft ainfi que le Tableau de l'Empire Ottoman
reparut fous le titre d'Almanach Turc , & que
le Voyage au féjour des Ombres fut métamorphofé
en Nouvelles Littéraires de ce monde-ci,
pour
De tous les Quvrages de ce Compilateur , nous ne
connoiffons que le Voyageur François qui ait confervé
quelque réputation : encore eft - ii fort douteux
qu'elle puiile long- temps fe foutenir , parce que cette
Hiftoire , indépendamment du rempliffage , offre
fans ceffe un ton de Roman qui affadit le Lecteur :
par - tout on y découvre un Écrivain fans vigueur ,
1 42 MERCURE
fans imagination , fans phifionomie ; un homme qui
n'étant jamais rempli de fa matière , défigure fes
perfonnages , tronque fes principaux objets , n'en
rapproche aucun , ne combine rien , fe hâte d'écrire ,
ou plutôt de tranfcrire , regarde la méditation conme
un temps perdu , & ne paroît avoir en vue que le
produit pécuniaire de fon travail.
Cet exemple ne peut avoir que de funeftes influences
: un tel fecret dè s'enrichir par les Ouvrages
les plus faciles à compofer , entraînera dans la carrière
des Lettres un grand nombre de jeunes gens ,
qui , dénués d'efprit & plus avides d'or que de gloire ,
multiplieront les Livres fans rien ajouter aux connoiffances
humaines . Leur principal talent confiftera furtout
à en impofer par les titres faftueux de leurs rapfodies
, par le charlatanifine de leurs Profpectus , &
par les éloges qu'ils obtiendront de quelques Journaliftes
affociés à leur brigandage , ou trop ignorans
pour diftinguer les compilations d'un Scribe d'avec
celles d'un Homme de Lettres .
GÉOGRAPHIE.
CARTE du Théâtre de la Guerre dans l'Amérique
Septentrionale ,pendant les années 1775,76,77 & 78 ,
où fe trouvent les principaux Camps avec les différentes
Places & époques des Batailles qui fe font
données pendant ces Campagnes , gravée d'après le
deffin original qui a été préfenté au Roi , fait par le
Sieur Capitaine du Chefnoy , Officier François , Aidede-
Camp de M. le Marquis de la Fayette , fervant
alors dans l'armée Américaine. Grande feuille d'aigle ,
prix , 3 liv. A Paris , chez Perrier , Graveur , rue des
Follés S. Germain - l'Auxerrois , près la Pofte aux
chevaux , aux trois Entonnoirs ; & chez Fortin ,
génieur Méchanicien du Roi , pour les Globes &
Sphères , rue de la Harpe , près celle du Foin.
-
InDE
FRANCE.
143
MUSIQUE.
RECUEIL & Airs , avec accompagnement de Guitarre,
par Mlle de Contamine. A Paris , chez Mlle de
Silly , rue du Temple , près la rue de Montmorenci ,
& aux Adreffes ordinaires .
Six Trios pour deux Violons & Baffe , par M.
Bernard Lorenziti . Prix , 7 liv . 4 fols. A Paris , chez
Mlle de Silly , & aux mêmes Adrelles.
Sei nocturno , per due Violini & Baffo da vari
autori . Prix , 7 liv. 4 fols. A Paris , chez Mlle de
Silly , & aux mêmes Adreffes.
N° . II du Recueil Périodique de Pièces & d'Airs
choifis pour la harpe , par François Pétrini . A Paris ,
chez l'Auteur , rue Montmartre , vis - à - vis celle des
Vieux Auguſtins.
ANNONCES LITTÉRAIRES.
ON trouve chez Saugrain & Lamy , Libraires ,
Quai des Auguftins , les Livres faivans : 1 ° . Manuel
du Chaffeur , vol. in - 12 . Prix , 2 liv. 8 fols broché,
rendu fianc de port par la pofte par - tout le Royaume.
On vend féparément les Fanfares de Chaffe en
mufique , gravées , 1 liv. 4 fols . 2 ° . L'Almanach de
Mathieu Laensberg , fuivi du Calendrier du Berger.
Prix . broché , 12 fols. Et en papier fin broché en
carton doré , 1 1. 16 f. Relié en veau , 2 liv . 8 fols .
En maroquin , 3 liv. Les Etrennes de la S. Jean ,
par M. le Comte de Caylus , Prix broché , 1 1. 16.f.
Mes Récréations Dramatiques , ou choix des
principales Tragédies du grand Corneille , 4 vol.
in- 3 A Paris , chez Moutard , Imprimeur- Libraire ,
rue des Mathurins,
144
MERCURE
La Beauté de la Nature , ou Fleurimanie rai
fonnée , contenant l'Art de cultiver les oeillets ainfi
que les fleurs du premier & du fecond ordre , avec
une differtation fur les arbriffeaux choifis , par le
Sieur Robert- Xavier Mallet. Vol . in- 12 , A Paris ,
chez Didot le jeune , Imprimeur-Libraire , Quai des
Auguftins .
Le Guide des Marſeillois , par M. Mazet. Vol.
in- 8 ° . Prix , ■ liv . to fols A Paris , chez Lottin
l'aîné , Imprimeur- Libraire , rue S. Jacques.
Numéro XXIII de l'Histoire Univerfelle. On
fouferit à Paris , chez Cloufier , Imprimeur - Libraire ,
rue S. Jacques. 1 7
Differtation fur la manière de cultiver les Plantes
choifies dins les chalis phyfiques du fieur Mallet ,
avec la defeription de ces chaffis , in- 4 ° . A Paris ,
chez Quillau , Imprimeur- Libraire , rue du Fouarre ,
& chez l'Auteur , au-deffus de la barrière de Reuilly.
LE Nouvel An ,
TABLE 7
97 Hiftoire de Mahomet ,
Le Droit de Main- morte abo- Comédie Françoife ,
li , Ode , 109 Comédie Italienne ,
121
337
132
Enigme & Logogryphe , 104 Notice fur les Ecrits de l'Abbé
La Liberté prorette par les de la Forte ,
Armes & les Edits du Roi , Géographie ,
Poëne, 106 Mufique ,
Recueil d'Inftructions Econo- Arnonces Littéraires ,
miques ,
111
APPROBATIO N.
139
142
143
ib.
J'Ar lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 15 Janviet. Je n'y ai
rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreiſion . A Patio,
le 14 Janvier 1780. DE SANCY.
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 22 JANVIER 1780.
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VERS
A Madame la Marquise de C…….., Étrennes .
L'USAGE en vain ordonne à mon ame attendrie
' De vous peindre mes fentimens :
Pour la reconnoiſſance il n'eſt point de momens ,
Elle est toujours également fentie.
Nous vous offrons nos coeurs nos hommages , nos
voeux ;

Un encens légitime a le droit de vous plaire ,
A vous , l'appui du malheureux ,
Et qui de l'orphelin vous déclarez la mère.
Minerve , fous vos traits , fe montre fur la terre 3
Pour cet emploi fublime elle a quitté les cieux?
Sam. 22Janvier 1780 . G
146 .....MERCURE
La modeftie envain la dérobę à nos yeux
Sous un jour plus brillant elle vous fait paroître ..
Eh! qui pourroit , vous méconnoître ?
C'est par les bienfaits feuls que l'on reffemble aux
Dieux .
(Par M. de Villeneuve lejeune ,
Imprimeur à Orléans..) .
LES RATS ET LE TABLEAU
UNPeintre
FABLE.
*
NPeintre avoit fait un Tableau ,
Dont il avoit foigné les détails & l'enſemble ;
Mais par malheur fon attelier raffemble
De Rats , grands connoiffeurs , un fort nombreux
troupeau ;
Ils y tenoient féance , y faifoient leur ménage ,
S'érigeoient même en juges délicats ;
Et de pareilles gens , exercés aux dégâts ,
La façon de juger eft de gruger l'ouvrage :
Si bien que notre Artifte , un jour , fort prudemment,
Mit le fien hors d'atteinte , il n'importe comment.
De la maligne engeance il peut braver la rage ,
La dent pointue & l'appétit gourmand.
Un certain Rat , à panfe ronde ,
Gras comme un moine , ignorant & malin ,
DE FRANCE. 147
Rat cabaleur , que Dieu confonde ,..
Convoitoit d'en -bas , mais envain ,
Le tiffu qu'il trouvoit le plus friand du monde.
Quant à giuger, néant , mon drôle eft débufqué.
Nous l'avons dit , le Peintre avoit pris les mesures ;
D'un mur voifin alors , qui le tenoit bloqué ,
Sort un autre efcogriffe , un lorgneur efflanqué ,
Clignotant , clopinant , connu dans les mâfures
Pour méchant s'il en fut , & bel -efprit manqué.
Il s'oriente , il va , dans tous les coins il flaire ,
Et voilà qu'il obferve , en brave maraudeur ,
S'il ne trouvera point quelque dommage à faire;
Car , entre nous , d'après fon caractère ,
Il eût dévoré de bon coeur
Et la toile & le bois , les crayons & l'Auteur.
Une Ratte à mouftache , & vive en fon allure ,
Tenant & magafin de lard ,
Et bureau de Littérature ,
Sur la trace du goguenard
Accourt , cherche , trotine ; une autre , fur le tard ,
Apparoît , fait le train , & grignotte & murmure.
Puis , quand le cercle eft bien complet,
Un peu honteux de leur déconfiture ,
Tous d'opiner , patte en arrêt ,
Que, pour leur honneur , il falloit,
Faute d'atteindre à la peinture,
Ronger au moins le chevalet, 100
Gij
148 7 MERCURE
On ne peut qu'approuver la claufe.
Qui termina leur entretien ;
Car encore , amis , faut- il bien
Que des Rats rongent quelque chofe.
(Par un Elève de l'Ecole de Deffin. )
COUPLETS à M. le Comte DE TROB ** ,
Capitaine de Vaiffeau , le jour de fon
Mariage.
Vous voi- là donc , ai- ma-ble Capitai
ne , Sur d'au- tres flots en - bar-qué
pour tou-jours, Cou- rez , vo- lez où l'Hy- men
Vous en -
trai- ne , Pour Ma-te-lots vous
au- rez les A- mours , pour Ma- te- lots
DE FRANCE. 149.
Vous au - rez les A-mours.
A
t
Sr quelquefois l'aquilon vous balotte
Intéreffez Vénus à votre fort.
Que le Plaifir vous ferve de Pilote ,
Et que l'Amour vous mène dans le port.
( Paroles de M. le Mer **, Air d'Albanèfe. )
Explication de l'Enigme & du Logogrypke
du Mercure précédent.
LE
E mot de l'Enigme eft Madrigal ; celui
du Logogryphe eft Forme , où fe trouvent.
Rome , Fermo , mer , fer , orme.
G iij
150
MERCURE
BÉNIGME
Au côté longue épée , en main la hallebarde,

Par-tout où vont les Rois j'y fers fouvent de garde.
J'ai trois frères , tous trois de même âge qué moi ,
Même taille & corfage , & de femblable emploi' ; "
Mais , grands Dieux , de leur fort combien le mien
differe !
Ils font toujours en paix , & moi toujours en guerre,
On me pourfuit de près ; pour éviter l'affaut ,
Les gens avec du coeur font les gens qu'il me faut.
Encor eft-il befoin qu'au moins nous foyons quatre ,
Et même quelquefois je n'ofe pas combattre .
Avec tant de prudence on me croiroit bien fort ;
Mais non... Il faut céder aux triftes coups du fort ;
On me force , je tombe : & puis mon adverſaire
Se fait des combattans payer certain falaire .
Bientôt renaît la lutte avec plus de vigueur ,
C'eft à qui dans ce coup montrera plus de coeur ;
Mais je réfifte enfin ; & , ne craignant perfonne ,
Des places que je vois , je vais choiſir la bonne.
LOGOGRYPHE.
J'AI toujours grand nombre de foeurs , A1
Toutes fortant du même père.
Lecteur , quel eft mon fort ! je ne baife ma mère
Qu'après le moment où je meurs.
DE FRANCE.
faire ;
Je possède lept pieds , dont je ne fais que
Car pendant mon vivant je ne puis faire un pas.
Il faut que , pour trotter , j'attende le trépas ;
Alors je cours , je vole & je rafe la terre.
12
En moi l'on trouve, étant adroit ,
L'équivalent du mot endroit ;
Un arbre filé comme un cierge i
Un nom qui peut à votre choix
Vous défigner tout à la fois
Une Lais comme une Vierge.
( Par une Dame de Verfailles. )
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
THEATRE à l'Ufage des Jeunes Perfonnes
Leçon commence , exemple achève . La Motte.
Tomes II , III & IV. A Paris , chez
Lambert & Baudouin , Impr.-Libraires ,
rue de la Harpe , près S. Côme. Avec
Approbation & Privilège du Roi. Prix ,
5 liv. chaque volume broché.
LE fuccès fi général & fi complet du premier
Volume de ce Théâtre, qui a paru l'été
dernier, étoit fans doute un encouragement,
bien flatteur , fi le defir d'être utile & la facilité
de produire , caractères de la vertu &
du talent , avoient befoin de motif d'émulation
; mais cet encouragement même >
Giv
152 MERCURE
quoique d'un préfage fi heureux pour la
fuite , n'étoit pas fans quelque danger , puif-:
qu'en effet rien n'eft fi rare & fi difficile
que
de foutenir une grande attente , & de n'être
pas au-deffous de fes premiers fuccès. A cet
égard l'amour- propre de l'Auteur ( fi pourtant
il eft permis de faire entrer l'amourpropre
pour quelque chofe dans des vues fi
pures & fi refpectables ) doit être encore
pleinement fatisfait. Mde. la Comteffe de
G*** pouvoit feule aller au-delà de ce qu'elle
avoit fait, & ouvrir de nouvelles fources
d'intérêt & d'inftruction non moins fécondes
que les premières. Six mois de travail luf
ont fuffi pour completter ce recueil , compofé
de vingt-quatre pièces , & pour remplir
la carrière qu'elle avoit ouverte ; elle y
marche de chef d'oeuvre en chef-d'oeuvre, &
ceux qui liront la Bonne Mère, la Rofière de
Salency , les Faux Amis , Vathek , le Magiftrat
, &c. &c. & c. ne trouveront pas cet
éloge exagéré ; ils avoueront que Mde la
Comteffe de G *** a obtenu un double
triomphe en créant un genre de Drame fi
utile à la fois aux moeurs & au bon goût,
& en le portant à fa perfection ; ils avoueront
qu'il y a bien peu de leçons importantes
à donner à la jeuneffe des deux fexes.
& aux enfans de tout état , qui ne ſe trouvent
dans cet intéreffant recueil. Nous
nous bornerons à en parcourir aujourd'hui
le fecond Volume. Nous donnerons , dans
les Numéros fuivans , une idée des deux
1
DE FRANCE.
153
autres , dont chacun mérite un article à
part .
La première de ces Pièces , intitulée
l'Aveugle de Spa , eft un tableau de bienfaifance
dont heureufement le fujet n'eft
point imaginé. « On a vu à Spa , il y a trois
» ans , ( dit l'Auteur dans un avertiffement )
» cette vertueufe Mde Aglebert , & l'on
» tient fon hiftoire de la pauvre aveugle
, elle même. Tous les détails de cette Co-
" médie , relatifs à Mde Aglebert & à fa famille
, font de la plus exacte vérité ; on a
» confervé jufqu'à fon nom , ceux de fes enfans
, leur nombre & la profeffion de fon
» mari. Il eft vrai auffi qu'une Dame Angloife
, qui étoit alors à Spa, fit beaucoup
» de bien à cette famille refpectable. »
99
ور
"
: Miladi Semur, qui eft venue prendre les
eaux à Spa , a deftiné une fomme de cinquante
louis pour le foulagement de la
famille la plus pauvre & la plus honnête
du lieu ; elle s'eft adreffée , dans cette intention
, au Père Antoine , Capucin , vieillard
refpectable , qui paffe fa vie à cultiver
toutes les vertus bienfaifantes & toutes les
efpèces de fleurs. On ne peut , du moins ,
le caractériſer mieux que par cet affemblage
qui revient à tout moment dans fon rôle.
Če bonhomme n'a qu'un feul plaifir & une
feule prétention , ' c'eft de faire tout le bien
qu'il peut , & d'avoir les plus beaux oeillets
de Spa , il faut que tous les étrangers viennent
les voir , ou qu'il leur en porte lui-
Gv
354
MERCURE
و د
même : comme nous voyons dans Paris des
Religieux porter dans les maifons certains
légumes qu'ils ont cultivés. Le Père Antoine
vient trouver Miladi Semur avec un bouquet
à la main. « Je n'ai pas voulu fortir
» fans apporter un petit bouquet à Miladi ,
& je n'avois pas une rofe. Enfin un
» de nos Frères m'en a donné deux, mais
ces oeillets font de mon jardin ». Miladi
5 les trouvefuperbes. " Oh ! en fait d'oeillets,
reprend le bon Père , je ne crains per-
» fonne : fans me vanter , j'ai les plus beaux
» oeillets ! .... Enfin , Miladi , vous n'êtes
» pas encore venue voir mon Jardin depuis
qu'il y a des oeillets.... J'ai trouvé....
ah Miladi , j'ai trouvé un tréfor . Une
femme , un mari , cinq enfans , & dans
» une misère ! ..... Le mot de trésor, quand
il est question d'une famille indigente à
foulager, n'est- il pas le cri d'un bon coeur ?
ور
"
גכ
Miladi SEM V R.,
Vous me comblez de joie , mon père ;
eh bien?...
,,
Le P. ANTOINE.
Oh , c'eft une longue hiftoire. D'abord
» le mari s'appelle Aglebert... Mais voulez-
» vous venir chez eux ? Il faut voir cela
>> le croire...
Miladi SE MÚ R.
pour
» Ecoutez , revenez-ici dans deux heures ,
» nous irons enfemble chez ces bonnes
DE FRANCE. iss
gens; mais , en attendant , dites - moi l'hif-
» toire en deux mots.
Le P. ANTOINE.
» En deux mots ! ... Il me faudroit plus de
» trois quarts d'heure pour le fimple préam-
» bule ; & puis d'ailleurs , je n'ai jamais
» rien fa dire en deux mots.
Miladi SE MUR.
» Je m'en apperçois. Eh bien , mon Père ,
à ce foir. J'entends du monde qui vient
» vers nous , & nous ferions interrompus.
ל כ
• Le P. ANTOIN E.
Et de mon côté , j'ai quelques petites
affaires ; mais à fept heures je ferai ici.
Miladi SE M U R.
» Et vous m'y trouverez . Adieu , Père
» Antoine.
Le P. ANTOINEfait quelques pas & revient .
و د » Miladi , vous viendrez voir mes oeillets,
» n'eft- ce pas ?
"
23
Miladi SEMUR.
Oui , Père Antoine , je vous le promets;
vous y pouvez compter.
Le P. ANTOINE.
Oh ! c'eft que ce font les plus honnêtes-
» gens !
"
Gvj
156 MERCURE
"
Miladi SE MUR.
Quoi , vos oeillets ? ...
Le P. ANTOINE.
>
Non , je parlois de ces bons Agleberts.
» C'eft une famille de Dieu. ( Il fait quel-
» ques pas , revient encore & dit d'un air
» de confidence :) J'en ai un panaché , rouge
» & blanc qui eft unique dans Spa.
Miladi SEM U R.
ور
و د
" J'irai le voir demain sûrement.
Le P. ANTOINE , en s'en allant.
« Adieu , Miladi ; quelle bonne action
yous ferez ce foir !.. ( Il fort. )
Miladi SE MUR.
Les Agleberts & les oeillets font une
fingulière confufion dans fa tête . Soulager
les pauvres & cultiver fes fleurs , voilà
" fon bonheur & fes plaifirs. Les goûts
fimples accompagnent prefque toujours
les grandes vertus. »
و د
Combien cette dernière réflexion eft jufte
& bien fentie ! Ce grand fens dans les idées-
& cette fimplicité d'expreffion , ne font affurément
ni de la morale , ni du ſtyle à ta
mode. Et ce caractère du Religieux , comme
il eft d'une bonhommiie intérellante !
Ce que le Père Antoine n'a fait qu'indiquer
dans fon récit , eft expofe en tableau
DE FRANCE. 157
dans la Scène fuivante , où l'on voit les trois
petites Agleberts , conduifant à la promenade
Goton , leur Aveugle, comme ils l'appellent.
Goton eft une vieille fille aveugle de
naiffance , qui logeoit chez une vieille tante
qu'elle perdit , & avec elle tour moyen
de fubfifter. Mde Aglebert , femme d'un
Cordonnier de Spa , pauvre elle même , &
chargée de cinq enfans à élever , retira cette
fille chez elle , & la regarda comme un
fixième enfant que la Providence lui donnoit
: c'eft fon expreffion. Elle a accoutumé
fes petites filles à en avoir tout le foin
poffible , & à la mener tous les jours à la
promenade. On ne peut voir fans attendriffement
ces enfans , qui ont déjà l'inſtinct
de la bienfaifance , s'empreffer autour de
Goton , & fe difputer entre- elles à qui la
foutiendra & la fervira le mieux ; & la
reconnoiffance de cette pauvre fille , & les
bénédictions qu'elle leur donne : c'est une
Scène de Greuze placée dans un paysage.
Donnez ce fujet à traiter à nos Dramatifies
déclamateurs , & vous verrez comme ils en
étoufferont l'intérêt fous le pathos & les
phrafes. Ici il n'y a pas un mot qui ne foit de
la plus parfaite naïveté ; aufli n'y en a - t- il
pas un qui n'aille au coeur & qui ne falle
venir les larmes aux yeux : c'eſt la nature
même. Les bornes d'un extrait interdiſent
les citations ; & d'ailleurs il faudroit tout
citer. Miladi Semur & une Dame Françoife,
fon amie, nommée Félicie , aimable & bien158
MERCURE
faifante comme elle , & qui a donné des
habits aux petites Agleberts , fe trouvent toutes
deux temoins de ce touchant fpectacle ,
& leurs questions preffantes artachent enfin
à Mde Aglebert l'aveu de la bonne action
qu'elle a faite , & dont elle femble craindre
de parler c'eft la vertu dans toute fa fimplicité
& fa modeftie. Les deux Dames reconnoiffent
aifément le tréfor que le Père
Antoine leur avoit annoncé , & l'on juge
bien que Miladi Semur n'eft pas embarraflee
de favoir où placer fon argent.
La Scène de la Colombe eft dans un jardin
, & l'on voit Amélie auprès d'un arbre,
& tenant une colombe contre fon fein ;
Rofine tient une corbeille de fleurs , &
confidère fa foeur en rêvant ; elle eft appuyée
fur un oranger : Colin , jeune garçon
Jardinier , arrofe l'oranger. L'on croit voir
un tableau de l'Albane , & le fujer & le
dialogue reffemblent à une Idylle de Geffner,
avec cette différence qu'il y a ici plus de
naturel ; car Geffner , dont la morale eft
intéreffante & douce , a pourtant quelquefois
l'affectation de l'honnêteté; au contraire,
dans les Comédies morales dont nous rendons
compte , il ne fe rencontre jamais la
moindre trace d'affectation. L'objet de cette :
Pièce , la feconde du Recueil , eft de préferver
les jeunes perfonnes de cette jaloufie
& de cette vivacité inquiète & ombrageuſe
qui fe décèlent fouvent dans leurs affections
naiffantes & dans leurs petits intérêts , & qu'il
DE FRANCE.
EST
eft bon de combattre de bonne heure. Amélie,
foeur de Rofine , élève une colombe , qu'elle
aime de préférence à tout , & dont elle s'occupe
avec le plaifir & l'empreffement que
cet âge met dans tous les goûts . Roline
en eft jaloufe, & croit Amélie plus attachée
à fa colombe qu'à fa foeur. Cela produit .
entr'elles des Scènes de dépit & de petites
altercations . Cependant Zélis, leur amie commune
, revient de Paris , où elle étoit allée
paffer fix mois fes deux compagnes la reçoivent
avec une grande joie; & c'eſt une
efpèce d'épifode très agréable & trèscomique
que la peinture des prétendus plaifirs
de la capitale , qui paroiffent bien triftes
quand on les compare aux jeux innocens
& aux joies pures de la première jeuneffe .
Nous citerons en entier ce morceau , que
l'on peut détacher plus aifement que tout
autre.
·
A. MÉLIE.
" D'abord vous nous conterez vos voyages.
ZÉL IS.
» Oh ! ce fera le fujer de plus d'un en-
» tretien. [
ود
2
ROSIN E.
Combien avez -vous fait de lieues ? ..
ZÉLI S.
J'en ai fait le calcul fur mon Journal...
» Je vais vous le dire , attendez.... Il y a
» d'ici à Paris quarante lieues. Quarante
160 MERCURE
» lieues pour aller , quarante lieues pour
» revenir , cela fait quatre - vingt lieues .
ROSINE & AMELIE ( enfemble. )
» Vous avez fait quatre- vingt lieues ?.
ZÉLIS.
» Tout autant.
ROSIN E.
Cela eft prodigieux !...
AMÉLIE.
Quatre-vingt lieues en fix mois ? Vous
» devez être bien fatiguée ? ...
ZÉLIS.
"> Non , pas trop.
ROSINE.
» Ah ça , parlez - nous donc un peu de
Paris. Comment l'avez- vous trouvé?
ZÉLIS.
» Oh! je l'ai trouvé... bien bruyant....
» c'eft un train ! ...
"
AMÉLIE.
» Vous avez vu les Tuileries , l'Opéra ? ...
ZÉLI S.
» Cui. Mais je n'aime pas l'Opéra , il y
fait trop chaud ; & puis l'on eft enfermé
» là comme dans une prifon. Il n'y a que
Demoifelles qui chantent & qui danfent,
ور
» qui foient aux bonnes places .
les
DE FRANCE. 161
ROSIN E.
» Et les Tuileries ! ... On dit que c'eft
une fi belle promenade.
»
ZÉLI S.
Pas trop. De grandes allées toutes droites
, un grand rond d'une eau fale! ... &
puis pas une fleur. Imaginez -vous que j'ai
cherché tout un jour de la violette fans
» en trouver un feul brin ...
ود
93
ROSINE..
" Oh ! j'aime mieux notre allée de faules
» fur le bord de la rivière .
ZÉLIS.
» Et moi auffi , je vous affure.
AMÉLIE.
Voyez un peu comme les voyageurs
» mentent , avec tous leurs beaux récits des
» Tuileries ! ...
ZÉLIS.
" Moi , qui fuis vraie , vous pouvez m'en
» croire , le féjour que nous habitons vaut
mille fois mieux que Paris. Ici l'air eft
» fi puc , fi parfumé... la campagne fi fleu
" rie , fi riante ! ... J'étois trifte à Paris ;
toujours des murs , des maiſons , point de
» verdure au mois de Juin ; fi vous faviez
» comme cela ferre le coeur ! ...
?>
RoOS IN E.
» Oh ! je l'imagine facilement.
162 MERCURE
AMÉLIE.
" Vous ferez donc bien-aife de revoir
» toutes nos anciennes promenades ? ...
23
ZÉLIS.
Oli , demain je me lève avec le jour...
» Mais par où commencerons -nous ?
ROSINE.
» Nous irons à la prairie.
• ZÉLIS.
Oh , la prairie ! ... Que j'y fauterai de
" bon coeur... Ah , foublicis de vous dire...
» Il eft défendu de fauter aux Tuileries.
AMÉLIE & ROSINE.
» Bon!...
ZÉLI S.
Qui , réellement défendu... Il faut s'y
» promener d'un pas bien grave , comme
» cela... ( Elle fe promène avec une gravité
ridicule. )
ROSINE.
» Ah , jufte cjel , quel pays ! j'espère que
» je n'y voyagerai jamais.
ZELIS,
Oh ! vous en verrez bien d'autres , quand
» je vous lirai mon Journal... Vous y trou
» verez le détail de tout ce que j'ai fouffert...
A MÉLI Ë.
Ah , mon Dieu !
DE FRANCE. 163
ZÉLIS.
» Et cela dès le lendemain de mon arrivée
à Paris.
ROSINE,
Comment donc ?
*
ZÉL IS. A
» Le premier jour on m'arracha deux
dents ; le lendemain on me mit deux
mille papillotes ; le troifième on m'effaya
» un corps qui m'étouffoit ; & le huitième...
Ah , ce fuc-là le vrai fupplice...
-AM -ELDI E.
Réellement vous m'inquiétez."
ZÉLIS.
a
» Le huitième on me mena au Bal.
ROSIN E.
&
>> Comment , ce n'eft que cela ; mais je
me faifois du bal une idée délicieufe...
ZELIS.
" Ah , jufte ciel dans quelle erreur vous
» étiez... La préparation feule en dégoû-
» teroit pour la vie... Si vous faviez ce que
c'eft qu'une toilerte pour le Bal , c'eft la
chofe la plus douloureufe & en même-
» temps la plus comique...
#
22
ROSINE..
Ah , contez-nous donc cela...
ZÉLIS.
Moi j'étois charmée d'aller au Bal...
164
MERCURE
" Hélas ! je ne le connoiffois pas. On m'
» voit parlé feulement de danfes & de co-
» lations , je n'en avois pas demandé davan-
» tage , & j'attendois le jour du bal avec impatience
; enfin il arrive , & l'on me dit
qu'on va m'habiller en Bergère.
AMÉLIE..
En Bergère ? l'habit du moins étoit bien
ม choifi; il doit être commode pour danfer...
ZÉL I S.
" Oui , commode , joliment. Ils ont à
» Paris une drôle d'idée des Bergères ; vous
allez voir. D'abord on commence par
m'établir fur la tête un énorme couffin...
"
ROSINE
" Un couffin ? ...
"
ZELIS.
Oui , ils appellent cela une tocque...
& puis on attache certe tocque avec de
grandes épingles longues comme le bras ;
enfuite on mer là-deffus je ne fais combien
de faux cheveux .
AMÉLI E.
» De faux cheveux ? Et vous en avez de fi
beaux !
ZÉLIS.
» N'importe , il faut des faux cheveux ;
» ils aiment tant l'art , qu'ils l'employent
» même quand il n'eft bon à rien , & trèsfouvent
quand il enlaidit : c'eft ainfi
DE FRANCE. 168
93
"9
qu'avec leur maudit hériffon ils me firent
» une tête monftrueufe... Et par - deffus
» cela on plaça un grand chapeau ; & pardeffus
le chapeau , de la gaze & des ru-
» bans ; & par-deffus les rubans , un boiſſeau
» de fleurs ; & par- deffus les fleurs , une
» demi-douzaine de plumes , dont la plus
» petite avoit au moins deux pieds de hauteur.
ROSIN E.
» Mais finiffez donc , vous exagérez , ma
chère Zélis ; coinment pouviez-vous avoir
la force de porter tout cela?
"}
1
ZÉLIS.

Auffi étois-je accablée fous le faix ; je
» ne pouvois ni remuer ni tourner la tête ;
» car le moindre mouvement me faifoit
» perdre l'équilibre & m'entraînoit... Enfuite
on m'habilla ; on me mit un corps neuf
qui me ferroit à m'ôter la refpiration ,
" on me paffa une confidération....
"
A MÉLTE,
Q'eft- ce que c'est que cela ?
ZÉLIS.
» C'eft une efpèce de pannier rempli de
crin & fait avec du fer , & exceffivement
» lourd on me para d'un habit tout cou-
» vert de guirlandes , & puis on me conduifit
au bal , & l'on me dit : Prenezgarde
d'ôter votre rouge , de vous décoeffer ,
66 MERCURE
& de chiffonner votre habit , & divertiffen
» vous bien. "
Amélie veut conduire Zélis à la vo
lière où eft la colombe chérie ; mais la
colombe eft difparue. Grande douleur. Rofine
commence par fe mocquer du chagrin
de fa four; & un moment après elle en
eft touchée. De ce fentiment au repentif
de fa faute , & du repentir à l'aveu , l'intervalle
n'eft pas long ; mais toutes les
gradations en font marquées. Zélis devine
tout. Rofine étoit jaloufe de la colombe ;
& elle a volé & enfermé fa rivale . Rófiné
l'avoue , mais elle tremble que fa foeur
ne l'aime plus. Celle - ci lui répond en
l'embrallant, & lui fait préfent de la colombe.
» Ahl ma foeur , s'écrie Roline ,
ces
que je vais l'aimer déformais ! » Amélie,
dont la raifon eft plus avancée que celle de
fa four , termine la Pièce par mots ":
Rofine a trop d'efprit pour ne pas ſenp
tir que la delicateffe qui va jufqu'à là
» défiance, eft un tourment pour celle qui
l'éprouve , & la plus mortelle injure
a pour l'objet qui la fait naître.
ود
"
con-
La troisième Pièce , qui a pour titre
Cécile , ou le Sacrifice de l'Amitié
tient à la fois un rare exemple de générofité,
& une leçon très-importante contre
les féductions employées trop fouvent dans
les Communautés religieufes pour détermi
ner des vocations précoces & menfongères
qui ne tardent pas à fe démentir. On y
DE FRANCE. 167
verra une peinture très-vraie de tous les
petits moyens mis en oeuvre pour s'affurer
des Novices , & les petits ridicules particuliers
à ces fortes de Maifons deftinées à
l'Education des jeunes perfonnes , & dont
l'Auteur attaque les abus & les dangers ,
fans affoiblir en rien le refpect dû à leur
inftitution . Cécile avoit été élevée dans un
Couvent de Province , & avoit marqué ,
dès l'enfance , beaucoup d'averfion pour le
cloître. Elle en étoit fortie dans ces difpofitions
, & tout d'un coup elle y eft revenue
à dix-fept ans pour y prendre le voile de
Novice. Elle eft à la veille de prononcer
fes voeux , & le mauvais état de fa fanté
décèle cette agitation intérieure , & donne
des inquiétudes à l'Abbeffe & à la Mère
dépofitaire , qui en parlent enfemble avec
une confiance réciproque , & laiffent voir
dans cet entretien la politique du couvent
& les petiteffes de la grille ; fur-tout la
prétendue gaîté de la mère Opportune ( c'eft
le nom de la Dépofitaire ) , qui eft en poffeflion
de faire rire à tout moment la Com
munauté par fes faillies & fes bons mots, don
ne l'idée d'un genre de plaifanterie qui ne peut
appartenir qu'au parloir. D'ailleurs , la mère
Opportune ne dit pas une parole fans en
rire elle-même ; & l'Abbeffe trouve tour
cela charmant. Cécile paroît trifte , abattue
, & ne répondant que par des foupirs
à tous les complimens que lui fait l'Abbelfe
, qui s'obtine toujours à ne voir dans
168 MERCURE
,
l'affliction & les combats de la jeune Novice,
que l'attendriffement & la joie. On
apporte à Cécile une Lettre de fa foeur ,
Mlle de S. Firmin , qu'elle aime tendrement
, & qui eft prête à fe marier. Mile
de S. Firmin eft adorée du jeune homme
qu'elle va époufer , & qui mérite toute la
tendrelle. Le mariage , refolu il y a quelque
temps , a éprouvé des obftacles : l'Amant
de Mlle de S. Firmin perdit fon père,
& alors fa mère , femme ambitieufe , forma
d'autres projets , & retira fa parole. Le
jeune homme fut obligé d'obéir , mais déclara
qu'il ne fe marieroit jamais. Cependant
Cécile en prenant le parti du couvent
, a doublé la fortune de fa foeur , &
le mariage s'eft renoué. Mlle de S. Firmin,
qui ne peut fupporter l'idée de perdre pour
toujours une foeur qui lui eft chère , &
de la perdre au moment où elle - même va
fe voir fi heureuſe , vient au couvent tenter
auprès de Cécile, les plus grands efforts pour
la détourner de fa funefte réfolution. Elle lui
apprend qu'un oncle qu'elles avoient vient
de mourir , & leur laiffe une fortune immenfe.
A cette nouvelle Cécile , qui
avoit paru jufques - là inébranlable , paroît
émue & attendrie , fon coeur s'ouvre; elle
fe facrifioit pour rendre Mlle de S. Firmin
à fon amant , & pour affurer leur félicité,
en levant les obftacles que l'avarice d'une
mère injufte leur oppofoit. On juge bien
qu'après cet éclairciffement , elle n'a plus
"

d'autre
DE FRANCE. 169
d'autre parti à prendre que de fuivre fa
foeur , malgré les reproches de l'Abbeffe
& de la Dépofitaire , qui tremblent encore
qu'une autre. Novice , nommée Califte , &
amie de Cécile , n'embraffe le même parti ;
mais Califte les raffure par ces mots qu'elle
adreffe à Cécile , & qui terminent la Pièce :
"
Je n'envie point votre fort; je fuis con-
» tente du mien , & rien ne peut le changer.
La vertu fera mon bonheur ici ; elle
fera le vôtre fur un théâtre plus brillant :
on ne peut être heureux que par elle ;
vous l'éprouverez dans le tumulte &
l'éclat , comme moi dans la folitude &
l'obscurité. »
-23
Les Ennemies Généreuses , font un modèle
bién noble de la conduite que doivent tenir
deux perfonnes qui ont rompu enfemble
après une longue amitié. C'est le cas
où le trouve Cidalie & la Baronne de Tra-
-zile. Elles ont été long-tems amies intimes ,
:& le font féparées à l'occafion d'un tort
très-grave attribué à Cidalie à l'égard de la
Baronne , & dont Cidalie a refufé de fe juftifier.
Le filence que celle-ci s'obftine à garder,
eft précisément le noeud de la pièce . Toutes
-deux fe regrettent , fe ménagent & e ref-
-pectent ; mais toutes deux s'obstinent à rejeter
la réconciliation que leur propofept
Mélite & la Marquife d'Elfigny , qui s'efforcent
de les rapprocher. Il est vrai que ,
d'un autre côté , Dorinde , belle - foeur de la
Sam. 22 Janvier 1780.
H
170
MERCURE
Baronne , s'efforce de l'en détourner. Cette
Dorinde eft artificieuſe , jaloufe & méchante.
Elle envenime fans ceffe le coeur de
la Baronne , & exagère les torts apparens
de Cidalie. La Baronne tombe dans une
infortune cruelle. Son mari , abfent depuis
quinze jours , lui mande qu'il eft abfolument
ruiné , & qu'il part pour les Indes , dans
le deffein d'y rétablir fa fortune. Sa femme
fe trouve abandonnée , n'entendant rien
aux affaires, affiégée par une foule de créan
ciers , obligée de vendre tout ce qu'elle
poffède , perdant tout à la fois.... C'eft alors
que Cidalie s'écrie , en apprenant ces affligeans
détails : Une amie lui refte : où eft
elle ... Mais une réflexion l'arrête; la fierté
de la Baronne ne lui permettra pas , dans
un pareil moment , de recevoir fon enne
mie. Elle prie Mélite , qui eft fort liée avec
elle , d'aller la chercher , de lui dire que
Cidalie a les chofes du monde les plus importantes
à lui communiquer
mener chez la Marquife , où fe paffe la
Scène. » Mais que lui dirai - je d'abord ?
& de la
Par où commencerai - je ? ... J'oſe croire
» que j'ai moi- même affez de délicateffe
" pour ne devoir jamais craindre en gé-
» néral de bleffer celle d'une autre... D'ail-
» leurs , les offres que je veux lui faire font
» fi fimples... Mais , je vous le répète , elle
» eft dans le malheur. Je la trouverai fufceptible
, exagérée , défiante : voilà les
DE FRANCE. 171
fuites amères de l'infortune ; voilà les
défauts qu'elle produit ; ils doivent ex-
» citer la plus tendre compaflion , & l'on
"
ne fauroit trop s'occuper des égards &
» des ménagemens qu'ils méritent. Ah !
» celui qui peut aborder un malheureux
» fans éprouver un fentiment mêlé de refpect
& de crainte , n'eft pas fait pour
le fecourir , ni digne de le confoler !... Il
» me vient une idée... Si , pour ménager
fa délicateffe , je commençois par lui de-
» mander un fervice ... fût- il chimérique ,
n'importe...
33
و د
Que l'on reconnoît bien ici les mouvemens
d'une belle ame , & que cette morale
, mife en action & en fentimens , eft
heureuſement exprimée ! Cidalie a un frère
qui aime paffionnément la fille de M. de
S. Val , fur lequel la Baronne a beaucoup
d'empire. Cidalie imagine de lui demander
Les bons offices auprès de lui ; & c'eft la
première chofe qu'elle fait dans l'intéref-
Lante entrevue que la Marquife lui ménage
avec la Baronne , qui a toutes les
peines du monde à fe réfoudre à la voir.
Cependant , non moins généreufe que fon
amie , elle l'avoit prévenue fur ce qu'elle
pouvoit fouhaiter ; & lorfque Cidalie lui
parle du mariage de fon frère , & lui
demande un mot en fa faveur , la Baronne
répond : Ce mot eft dit. J'ai vu ce matin
M. de S. Val , & j'ai reçu fa parole qu'il
"
Hij
172 MERCURE
donneroit fa fille à M. votre frère. Cida
lie , qui n'attendoit que le prétexte de la
reconnoiffance pour renouer une amitié dont
la Baronne a déſormais tant de befoin , cède
au tranſport qui l'entraîne vers une infortunée
, & s'approchant pour l'embraffer :
reprenez vos bienfaits , dit- elle , ou rendez-
moi votre amitié. La Baronne réfifte
à fes empreffemens. Cidalie la conjure de
l'écouter, Je ne fus jamais coupable , lui
dit -elle ; on vous trompoit , & ma ten-
» dreffe même pour vous m'empêchoit de
» vous défabufer... J'ai refpecté dans mes
» ennemis &mes calomniateurs , les liens qui
» les attachoient à vous, j'ai préféré votre repos
» au bonheur d'être eftimée de vous voilà
» tous mes crimes. Elle lui préfente en
même-tems une lettre de Dorinde , qui contient
l'entière juftification de Cidalie , mais
qui, en même - tems couvre de honte la bellefoeur
& le mari de la Baronne , en découvrant
leurs baffes manoeuvres contre
Cidalie. Celle-ci faifit ce moment qui lui
denne tant de pouvoir fur l'ame de fon
amie Je vais dit-elle , vous parler
» fans déguifement ; je me flatte que ren-
» due à vous-même , & dépouillée de toute
» faulle délicateffe , vous ne me ferez nulle
» objection. Je vous demande de quitter dès
» ce foir votre maifon , de venir dans la
mienne , qui , dès cet inſtant , vous appartiendra
comme à moi , ainfi que tout
» ce que je poffède , & de me charger de
ود
ور
39.
DE FRANCE. 173
.وو
vos affaires. Penfez bien à votre réponse;
fongez qu'elle peut rendre heureufe
» ou bleffer l'amitié ; fongez enfin que j'ai,
» fans héliter , accepte vos bienfaits ; que
» mes offres font fimples & communes , &
» que ce que vous avez fait pour moi eft
» héroï que. La Baronne conſent à tout.
Cette Pièce , qui peut être gagneroit à être
refferrée en un Acte , eft remarquable furtout
par la délicatelle des fentimens & par
lavérité des réflexions , telles , par exemple,
que celle - ci : Une imagination exaltée
» mène les hommes à l'héroïfme , & pré-
» cipite les femmes dans d'affreux égare-
» mens... Oui , nous fommes faites pour
» être fenfibles, & non paffionnées..» Quand
même ces idées pourroient fe contefter ,
car il y en a peu en morale qui ne
préfentent plufieurs faces ) elles auroient
au moins le mérite inconteftable de faire
penfer le Lecteur , & d'être très bien pla
cées dans un Livre d'Education.
·

De toutes les Pièces de ce Recueil , où
il n'y en a guère qu'on puiffe lire fans verfer
des larmes , la plus touchante eft , fans
' contredit , la Bonne - Mère , & cependant
l'intérêt tient au plus fimple de tous les
refforts. Une fille tendrement aimée de fa
mère , la quittera- t-elle pour fuivre en pays
étranger l'homme qu'elle va époufer , ou
lui fera-t-il permis de refter en France auprès
de cette mère chérie ? Voilà ce qui a fuffi
à l'Auteur pour faire pleurer pendant trois
"
Hij
174
MERCURE
""
Actes. Ce mérite fi rare & fi dramatique
ne tient pas feulement à l'art fingulier qu'elle
emploie à ménager le peu de moyens que
lui donnent des fujets circonfcrits dans des
bornes fi étroites , mais encore dans l'épanehement
le plus facile & le plus abondant
des féntimens les plus tendres de la nature.
Un autre mérite non moins digne d'attention
, c'eft le talent d'amener des contraftes
& de placer à propos le vrai comique
dont ce genre de Drame eft fufceptible.
Ainfi , parmi tous les Perfonnages de cette
Pièce qui font parfaitement caractériſes
on diftingue la Marquife Aurore , nièce de
Ja Comtelle d'Orfan , ( la bonne Mère )
femine mal- élevée , étourdie , coquette
envieufe , & le contraire en tout de fes
coufines. Celles - ci , qui font les trois filles
de la Comteffe , Emilie , Agathe , Henriette
, reçoivent une excellente éducation ,
dirigée par leur mère , & par une Gouver
nante très-fenfée , nommée Mde Dufraigne.
La Marquife Aurore affifte par hafard à
leurs leçons , en venant voir fa tante ; elle
eft déjà très - jaloufe des fuccès d'Emilie ,
l'aînée des filles de la Comteffe , remplie
de talens & de grâces , & prête à époufer
le Comte de Moncalde , jeune Portugais ,
dont la Marquife s'imagine , on ne fait
pourquoi , avoir fait la conquête. Le mariage
d'Emilie n'eft pas encore déclaré ; elle
a peu de fortune , & la Marquife la condamne
par avance à être mariée en Province.
DE FRANCE. 17)
Elle ne dit pas un mot à cette jeune perfonne
qui ne foit un trait de malice &
d'envie, & toujours avec cet air d'intérêt
& de fupériorité qui peut donner tant d'a
vantage à une femme mariée fur une fille
prête à l'être. Elle affecte fur -tout une grande
ignorance qu'elle croit de fort bon ton ;
elle regarde les livres d'Emilie en hauffant
·les épaules : » Emilie , vous favez tout cela
par coeur , n'eft- ce pas ? Je vous en fais
» mon compliment. Pour moi , je vous déclare
que j'ignore en quelle année Rome
» fut fondée ; que je ne pourrois pas deſſi →
» ner un oeil , que je ne fais pas une note
» de mufique , & que , malgré cette profonde
ignorance , j'ai dans la fociété affez
» de fuccès & d'envieux pour être en
état de voir fans envie les talens &
lexiftence des autres... Mais pourfuivez
»vos lectures ; c'est toujours bien fait fi
cela vous amufe. Adieu , je vous ſouhaite
» bien du plaifir... Ne vous dérangez pas
» Madame Dufraigne
"
30
33
Mais la Scène où fon perfonnage eft le
plus comique , c'eft celle où elle vient fe
plaindre à fa tante que tout le monde eft
envieux , ou jaloux , ou amoureux d'elle.
Elle fe plaint de la jaloufie de fon mari , qui
lui laiffe la plus entière liberté ; de la jaloufie
de fes belles-foeurs , qui font charmantes,
à ce que dit la Comteffe , & dont la Marquife
Aurore fait un portrait choquant &
ridicule ; elle fe plaint fur-tout des impor-
Hiv
176 MERCURE
1
amoureux
tunités du Comte de Moncalde , & veur
bien faire confidence de cette paffion
à la Comteffe , qui fait que le Comte eft
d'Emilie depuis trois ans
& à qui ce jour même il l'a demandée
en mariage. La Comteffe ne révèle point
fon fecret mais elle convient qu'elle
le fait & affure très pofitivement
à la Marquife Aurore qu'il n'eft point
amoureux d'elle . Cette affurance produit
un retour très - plaifant & très -fubit dans
les idees de la Marquife , qui venoir de
faire le plus grand éloge des qualités aimables
du Comte de Moncalde.
>
,
LA MARQUIS E.
» Ce qu'il y a de certain , c'eft qu'il a
» eu avec moi une étrange conduite ... Je ne
» lui pardonnerai jamais l'ennui mortel qu'il
» m'a caufé par toutes fes affiduités... Il eft
» un peu ennuyeux de fon naturel... & avec
» cela d'une pédanterie affommante , il ent
» faut convenir... On dit dans le monde
qu'il eft très - faux ... Et en effet je pourrois
" bien l'accufer de fauffeté... Oh, cette aven-
» ture eft véritablement comique . Elle me
» divertit beaucoup ... Et...oferois je vous de-
" mander , ma tante : connoiffez - vous l'ebjet
de fa paffion de trois ans ?
29
33
LA COMTES SE.
Oui , c'eft une perfonne digne d'en infpirer.
DE FRANCE. 177
و د
LA MARQUIS E.
Et cette perfonne accomplie aime t'elle
M. le Comte de Moncalde ?
LA COM TESS E.
» Je l'ignore.
LA MARQUISE.
" Il a une tournure à paffion malheu
reufe... J'ai peur que l'hiftoire de fes
» amours ne falle pas un roman fort gai...
» & ma tante confidente de cette intrigue ! ..
» rien n'y manque... Pardonnez - moi mes
plaifanteries , ma tante , j'ai le défaut d'être
rieufe... & je ne puis laiffer échapper une
" auffi bonne occation de rire ... Cela eft
» véritablement trop plaifant , trop plaiſant.
» ( Elle rit avec affectation. ) »
""
>>
Il réfulte encore de ce perfonnage une
autre leçon. Célie , mère de la Marquife
Aurore , ne peut voir la différence
qu'il y a entre celle- ci & fes coufines , fans
fe reprocher vivement d'avoir négligé l'édu
cation de fa fille autant que la Comteffe
a foigné celle de fes enfans , tant pour
les talens que pour le caractère. En effet
on les accoutume à la bienfaifance autant
qu'à l'amour de l'étude & l'on en voit
des traits dans le cours de la pièce . Mais
ce qui attache plus que tout le refte , c'est
la fituation de la Comteffe d'Orfan , parta-
Hv
178

MERCURE
gée entre la joie qu'elle goûte à trouver
pour fa fille un parti très-avantageux , & la
crainte mortelle d'en être féparée ; car le
Comte de Moncalde n'a rien voulu promettre
fur cet article , & d'après cette réponſe
, il paroît vraisemblable qu'il compte
emmener fa femme en Portugal . La Comteffe
adore Emilie , c'eft l'objet de fes plus
chères affections , & l'ouvrage accompli de
Tes foins maternels. Elle ne balance pas à
facrifier fon bonheur à celui d'Emilie , &
même elle fe fait le cruel effort d'exiger de
fa fille le même courage & la même réfignation.
Le pathétique eft porté au plus
haut degré dans les Scènes de la mère &
de la fille , fur-tout dans l'inftant que l'on
croit être celui de la dernière féparation
Pinftant de la fignature du contrat. Emilie
s'eft trouvée mal , fa mère n'a pu réfiſter à
ce fpectacle ; elle a été long-temps évanouie,
& on a été obligé de la tranfporter hors de
l'appartement où la famille eft raffemblée
avec le Notaire. En reprenant ſes ſens , elle
voit autour d'elle des mouvemens de joie
qu'elle n'ofe interprêter, & que l'on craint
de lui expliquer , de peur de produire en elle
une trop grande révolution . Mais ce myftère
s'explique bientôt par un cri qui eft celur
de la nature & de la tendreffe. Maman ,
» je ne vous quitterai jamais ! », s'écrie Emilie
, qui entre éperdue , & vient fe jeter aux
pieds de fa mère. Le Comte de Moncalde
DE FRANCE. 179
par un rafinement de délicateffe , a voulu
réferver pour les articles du contrat la promeffe
qu'il paroiffoit craindre de faire : il
vient de dénaturer tous fés biens pour les
poffeder en France , & de s'engager à ne
quitter jamais ce pays .. Le dénouement
forme un tableau d'allégreffe , d'attendrif
fement & de bonheur.
L'Intrigante étoit un fujer fufceptible de
beaucoup moins d'intérêt , & fur-tout elle
paroit en avoir moins après une pièce telle
que la Bonne Mère; mais c'eft toujours le
même art dans le dialogue & les caractères.
Les deux principaux de l'ouvrage font
la Baronne d'Arzèle qui eft l'Intrigante ,
& fa fille Laurette , qui eft babillarde &
menteufe. Toures deux trouvent leur punition
dans leur vice même. La Baronne
manque un mariage qu'elle defiroit pour
fon fils , & qui n'auroit trouvé aucune difficulté
fans les intrigues qu'elle a faites pour
le faciliter ; & fa fille Laurette , qui fe
trouve par hafard inftruire d'un fecret trèsimportant
pour fa mère , ne peut parvenir
à fe faire croire , ni même à fe faire écouter
, tant elle a fait de menfonges dans tout
le cours de la pièce. Nous fommes obligés
de ne pas nous arrêter davantage fur ce
Drame , de peur d'allonger encore un Extrait
déjà très - étendu par rapport aux limites
qui nous font impofées . C'eſt une efpèce
de tentation bien naturelle & bien
entraînante , que celle de parler long-tems
H vj
180 MERCURE
d'ouvrages qui nous ont fait un fi grand
plaifir !
( Cet Article a été envoyé par M. de la
Harpe. La fuite aux deux Numéros ſuivans. )
REPERTOIRE univerfel & raifonné de
Jurifprudence Civile , Criminelle , Canonique
& Bénéficiale , Ouvrage de plufieurs
Jurifconfultes , mis en ordre & publié par
M. Guyot , Ecuyer , ancien Magiſtrat .
Tomes 25 , 26, 27 , 28 , 29 & 30.
CE grand Ouvrage fe continue toujours
avec le même zèle dans ceux qui y coopèrent
, la même exactitude dans celui qui le
rédige , & la même confiance dans ceux qui
y ont foufcrit. Son fuccès feul prouveroit
combien il étoit néceffaire , & comme il
remplit tout ce qu'on en attendoit & tout
ce qu'on en exigeoit.
Les objets & les connoiffances qu'il renferme
, indifpenfables à tous ceux dont le
devoir eft d'interprêter les Lois , & de leur fer
vir d'organe , font dignes encore de la curiofité
, de l'intérêt des Citoyens & des méditations
du Philofophe. Toutes les Lois
qui décident du fort des homines en France ,
tout ce qui fixe leur etat & leur condition ,
leurs droits & leurs devoirs , tout ce qu'ils
doivent à la fociété , & tout ce qu'ils peuvent
exiger d'elle l'efprit de ces Lois ,
quelquefois fublimes , & plus fouvent
DE FRANCE. ' 181
vagues & abfurdes , que nous avons reçues
des Empereurs qui gouvernoient Rome &
Bizance; l'efprit de ces coutumes , qui ont
commencé à faire fortir nos pères de la
barbarie , & qui nous empêchent aujourd'hui
de faire des progrès rapides dans la
civilifation ; les principes de ces Lois Canoniques
, les premières qui , dans nos Tribunaux
, aient mis la raifon & la juftice à
la place du glaive & de la force ; toutes les
Ordonnances émanées du trône de nos Rois ,
pour étendre & fimplifier les formes ; les
opinions de ce petit nombre de Jurifconfultes
, qui ont répandu des lumières fur le
corps immenfe de notre légiflation ; en
un mot , tout ce qui , jufqu'à préfent , a
été épars & difperfé dans des bibliothèques
entières de jurifprudence , fe trouve raffemblé
& rédigé avec ordre dans ce Répertoire . Il n'eft
aucun Ouvrage de ce genre dans lequel on
puiffe trouver plus facilement & plus fûrement
toutes les connoiffances de détail &
de pratique dont on a befoin tous les jours.
Et lorfque le moment fera venu de faire
dans notre légiflation une réforme qu'on a
bien fait , peut- être , de ne pas entreprendre
tant que la Philofophie ' n'avoit pas encore
affez perfectionné l'inftrument de l'efprit
humain , alors ce recueil de jurifprudence
épargnera aux nouveaux Législateurs la peine
de parcourir des milliers de volumes , &
leur fauvera le malheur de commencer leur
ouvrage le génie fatigué de tant de lectures
182
MERCURE
inutiles ou faftidieufes. Plufieurs chameaux
auroient plié fous la charge de toutes les
Lois romaines faites avant Juftinien , nous
dit un ancien Jurifconfulte : Tribonien& fes
coopérateurs,ontfuccombé fous cette charge,
comme auroient fuccombé les chameaux ,
a dit un Jurifconfulte de l'Italie moderne. Il
eft certain qu'il feroit très - difficile & de
créer une bonne légiflation nouvelle , fans
connoître les défauts même & toutes les
erreurs de l'ancienne , & d'étudier ces détails
infinis de l'ancienne légiflation , fans épuifer
dans cette étude toutes les forces dont on
auroit befoin pour en créer une nouvelle.
Rien ne pouvoit être plus heureuſement
imaginé que de partager cette peine entre
un grand nombre de Jurifconfultes , dont
l'ouvrage finiroit où devroit commencer
celui des Légiflateurs ; & c'eft ce qu'on a
fait dans le Répertoire de Jurifprudence. On
y a toujours rapporté , avec la plus fcrupu
leufe exactitude , toutes les difpofitions du
droit actuel & politif; mais on y a répandu
en même- temps ces vues & ces lumières
nouvelles qui doivent être le germe de la
réforme qu'on demande & qu'on attend.
En un mot , on a fait à - peu - près ce que
M. d'Agueffeau , lui-même , vouloit faire en
demandant des Mémoires de Jurifprudence
à toutes les Cours Souveraines du Royaume.
Dans les fix Volumes que nous annonçons
aujourd'hui , nous avons diftingué entre une
foule d'articles faits avec beaucoup de far
LiDE
FRANCE. 183
geffe & de méthode , l'article Gradué, de
M. Piales , Avocat qui jouit de la plus
grande célebrité dans les matières bénéficiales
cet Article feul eft un Ouvrage.
L'Article Fief, de M. l'Abbé Remi , & les
Articles Fondation & Hans , de M, François
de Neufchâteau , deux Avocats très- connus ,
même comme hommes de Lettres. Il eft trèsintéreffant
de voir des efprits accoutumés à
rechercher dans les Ouvrages tout ce qui
peur flatter le goût & l'imagination , s'enfoncer
dans les recherches pénibles & obfcures
de l'érudition : on peut affurer qu'ils y
trouvent & qu'ils en rapportent communé
ment plus de lumières que les autres . Ceux
qui étudient les Lois & ceux qui cultivent
les Lettres , ont tous également perdu en féparant
leur gloire & leurs travaux. Er c'eſt
précifément les Littérateurs les plus dépourvus
de véritable talent , qui femblent craindre
le plus de flétrir les charmes & les graces de
leur imagination en s'approchant de ces
objets , pour lefquels ils affectent une forte
de frayeur. Auront- ils jamais un ftyle plus
élégant , une éloquence plus touchante que
Cicéron ? Cicéron connoiffoit toute la Jurif
prudence Romaine auffi bien qu'aucun Jurif
confulte de fon tems. Parmi les modernes ,
Gravina & Montefquieu ont écrit dans leurs
langues avec autant d'énergie & de grâce
qu'aucun des Écrivains qui ont embelli &
enrichi l'Italien & le François : ces deux grands
184
MERCURE
1
hommes , qui faifoient la gloire des Lettres
dans leur Nation , s'honoroient l'un & l'autre
d'être Jurifconfultes. L'Auteur de Mahomet
& de Zadig , des Tu & des Vous , & de
'Hiftoire univerfelle , a commenté le Traité
des Délits & des Peines . On conçoit bien que
je ne donne pas ces exemples comme faciles
à imiter je veux prouver feulement que
ces objets & ces études , que l'on croit fi dangereux
pour l'homme de Lettres & de talent
n'étouffent pas plus le talent dans ceux qui
en ont reçu de la Nature , que la lecture.continuelle
des Crateurs & des Poëtes n'en
donne à ceux à qui la Nature en a refufe.
On remarque encore , dans ces nouveaux
Volumes du Répertoire , quelques Articles
de MM. Truchon & de la Foreft , de Henry
& de Garran de Coulon : tous ces morceaux
, à ce qu'il nous femble , doivent faire
honneur aux connoiffances & à l'efprit de
leurs Auteurs.
On voit dans le dernier Volume l'Article
Impuillance , qui eft de M. Garat. Il examine
la nature des preuves qu'on a mis en ufage
dans les divers temps , pour conftater l'im
puiffance dans l'homme qui en eft accufé ;
& toutes ces preuves lui paroiffent auffi incertaines
qu'elles font fcandaleufes : il conclut
qu'il n'y en a & qu'il ne peut y en avoir
aucune de bonne.
Tout le monde peut obferver , en par-
Courant ee Recueil , que les Articles où
DE FRANCE. 185
l'Auteur de l'Efprit des Lois eft le plus fou
vent cité, font prefque toujours ceux où l'on
trouve le plus de lumière. Les Penfées de
Montefquieu , portées dans les deferts & les
obfcurités de la Jurifprudence , reflemblent
à ces fanaux allumés fur de hauts lieux pour
éclairer des deferts fans routes , ou des mers
couvertes d'écueils .
1
VARIÉTÉ S.
Nous avons parlé dans un des Mercures précéle
dens , d'un Recueil des Lois du Grand- Duc de Tofcane
, imprimé à Bruxelles . Depuis l'impreffion de cet
ouvrage , le même Prince a publié un grand nombre
d'autres Lois également fages , qui formeront un nou
veau Recueil peut-être plus intéreffant encore que
premier. Nous croyons, en attendant, que nos Lecteurs
verront avec plaifir la Proclamation fuivante ; nous
ne connoiffons , ni dans l'Hiftoire Ancienne ni dans
la Moderne , aucune Proclamation qui reffemble à
celle- ci.
Obfervons que les droits dont il s'agit dans le nouveau
projet ont pour unique objer la confervation
d'une partie des revenus publics , à laquelle les cir .
conftances ne permettent pas au Grand- Duc de re
noncer , que ces droits feront très-modiques. On ne
regarde plus en Tofcane les droits de ce genre que
comme des impôts ; autrefois les Anglois étoient
parvenus à perfuader à l'Europe que cette cfpèce
d'impôts fur le commerce & l'induftrie , étoient au
contraire des moyens très - adroits de les encou
rager.
Remarquons encore combien le ftyle de cette Proclamation
eft fimple. La Chambre de Commerce ,
186 MERCURE
A
quoiqu'elle ne parle pas au nom du Grand- Doc
mais au fien propre , ne s'eft permis aucun éloge des
vertus du Souverain. Heureux les Princes qui ne
font loués que par la voix libre de leur Peuple ou
par celle des étrangers , plus jufte & plus libre
encore.
PRO LAMATION.
Les Députés de la Chambre du Commerce des
Arts & Manufactures de Florence , en exécution des
ordres de S. A. R. , font favoir qu'il a été préſenté à
Son Alteffe Royale un nouveau tarif de droits pour
l'entrée , la fortie & le tranfit de toute espèce de
Marchandifes. Dans ce projet , on propofe de permeure
l'introduction des étoffes ,
ouvrages en laine
ou en foie, cuirs fabriqués , papiers , &c. & de
toute autredenrée manufacturée , prohibée jufqu'ici ,
moyennant un droit , dont le tarif eft dreffé dans le
projet.
On propoſe également la liberté de l'exportation
de, toutes les denrées manufacturées en Tolcane
dont la fortie étoit prohibée , en l'afſujétiſſant également
à un droit.
Son Alteffe Royale ayant voulu , avant de prononcerfur
ce projet , s'affurer , autant qu'il eft poffible,
qu'il n'en réſulteroit aucun préjudice , prin
cipalement pour les Manufactures les plus intéress
fantes qui font établies dans la Tofcane , en laine ,
foie , coton , fil , cuirs , pelleteries , & c. Elle a ore
donné qu'il feroit remis à la Chancellerie des Arts ,
réunie à la Chambre de Commerce , une copie
exacte des articles du projet & du tarif qui regardent
les fufdites manufactures ; & il fera permis
aux Fabricans & Manufacturiers , tant des villes
que des campagnes , de propofer fur ce projet leurs
.
DE FRANCE. 187
réflexions d'après leurs connoiffances & leur expérience.
En conféquence, il fera permis à chacun de lire &
de prendre copie des articles qui intéreffent l'Art
qu'il profeffe , & de préfenter , foit en corps foit en
particulier , dans l'espace de deux mois , à ladite
Chancellerie , par écrit & avec fignature de chacun
,les obfervations qu'il croira devoir faire fur ce
projet , pour les progrès & l'avantage des manufactures,
afin qu'après l'expiration de ce terme, il
en foit rendu compte à S. A. R. pour en faire l'ufage
qu'elle croira le plus utile au bien général de
fés Sujets.
UN joune Auteur qui vient de publier une groffe
brochure , & qui nous en promet autant qu'il y a
de lettres dans l'Alphabet , M. C.... d'O.... , nous a
paru juger quelques hommes célèbres avec un peu
trop de légèreté.
Par exemple , il confeille de ne lire les ouvrages
hiftoriques de M. de Voltaire , que pour s'amufer.
Ne pourroit-on pas oppofer à fon Jugement celui
de M. Robertfon , qui s'exprime ainfi dans fon Introduction
à l'Hiftoire de Charles- Quint :
ל כ
» Cethomme extraordinaire , ( M. de V. , ) d'un
» génie auffi hardi qu'univerſel , s'eſt eſſayé dans
prefque tous les genres de compofitions littéraires.
» Il a excellé dans la plupart; il eft agréable &
» inftructif dans tous . Je l'ai fuivi comme un guide
» dans mes recherches hiftoriques , & il m'a indi
qué non-feulement les faits fur lesquels il étoit
» important de s'arrêter , mais encore les confé-
→`quences qu'il falloit en tirer.
20
S'il avoit en même- temps cité les livres origi
188
MERCURE
20
» naux oùi les détails peuvent fe trouver, il m'auro
épargné une grande partie de mon travail ; &
plufieurs de fes Lecteurs , qui ne le regardent
» que comme un Écrivain agréable & intereffant ,
» verroient encore en lui un Hiftorien favant &
» profond. »
33
ל
Ne pourroit on pas ajouter que celui de nos
Ecrivains à qui nous devons les morceaux de notre
Hiftoire les plus inftructifs , les plus approfondis &
les plus dégagés de flatterie ou d'efprit de parti ,
regarde le Siècle de Louis XIV comme l'Ouvrage
le plus complet qu'il ait été poffible de faire , à moins
d'avoir pénétré dans des dépôts de pièces originales
que M. de Voltaire n'a pu confulter.
Les Mémoires de d'Allimpre & ceux du Maréchal
de Berwick , font les feuls Ouvrages imprimés d'après
lefquels on puiffe trouver quelques faits a rectifier
dans le Siècle de Louis XIV
L'Histoire de Charles XII a obtenu le fuffrage de
Staniflas I , l'ami , le compagnon d'armes du Roi
de Suède
Celle de Pierre le Grand a été composée furde s
Mémoires envoyés par la Cour de Ruffie.
Les dernières Editions des Annales de l'Empire
ont été corrigées d'après celles de Pfefel , dont M.
C. D. loue lui-mêmetexactitude . Le Savant & judicieux
Giannone & le fage Fleury ont été , prefque.
dans tout le refte , les guides de M. de Voltaire.
Quant aux Critiques de M. de V. , que M. C. D.
confeille aux Dames de lire , nous avons eſſayé de fuivre
fon confeil , & nous avons trouvé plus d'erreurs
dans quelques pages de ces Brochures que dans toutes
les Hiftoires de M. de Voltaire . Les Dames , en fui- -
vant l'avis de M. C. d'O. courroient donc rifque à la
fois de s'ennuyer & d'être trompées.
L'Hiftoire des Etabliffemens des Européens dans
Jos deux Indes , paroît auffi à M. C. D. un livre plus
DE FRANCE. 189
agréable qu'exact. On peut oppofer à cette opinion
celle du Parlement d'Angleterre , où plus d'une fois
on a cité ce Livre comme une autorité.
Agréable & frivole ne font pas plus fynonymes
qu'ennuyeux & inftructif. M. C. D. , par exemple,
eft à la fois agréable & inftructif; mais il faut encore
qu'il foit jufte , & que fur-tout il parle des
hommes célèbres , même après leur mort , avec ces
égards dont on ne feroit pas difpenfé , quand on les
auroit égalé ou même furpaffé.
Le Journal des Savans de Décembre , deuxième
Volume , paroît enchérir encore fur la févérité de
M. C. d'O.... , comme celui de Novembre avoit approuvé
les Critiques de M. S. P. fur l'attraction
& la réflection . Nous croyons qu'il eft utile de reclamer
contre de pareils Jugemens , qui , inférés dans
de grands Recueils que l'on conferve dans les Bibliothèques
, pourroient ou paffer , dans quelques fiècles ,
pour l'opinion générale des hommes éclairés du nôtre,
ou faire croire que l'Auteur de la Henriade & celui
de l'Hiftoire des Etabliffemens des Européens dans
fes deux Indes , n'ont éprouvé , dans leur Patric
que de l'injuftice & de l'ingratitude.
ANECDOTE AMÉRICAINE.
UN Colonel de l'armée des Infurgens ayant
fait défendre , fous peine de la vie , d'aller
dans les champs où la moiffon éroit encore
fur pied , un de fes Soldats fut malheurcufement
pris en contravention ; fon procès étoit
fait , on fe difpofoit à le defarmer , il donna
pour excufe qu'il ignoroit abfolument la
défenfe; on ne l'écoute pas : alors , ſe tour190
MERCURE
·
}
nant du côté du Colonel , s'il faut que je
meure, dit -il , que ce foit du moins pour
quelque chofe ; en même-temps il tire &
manque fon Officier. Celui- ci fait à l'inftant
furfeoir à l'exécution ; & s'étant convaincu ,
par de bonnes preuves , que le Soldat n'avoit
pu être inftruit de la défenfe , non-feulement
il lui fit grâce , mais il lui donna la
hallebarde.
MUSIQUE.
FRRAAGGMMEENNS de Daphnis & Chloé , composés du
premier Acte , de l'efquiffe du Prologue, & de différens
morceaux préparés pour le fecond Acte , paroles de
M *** , Muſique de J. J. Rouffeau. Prix , 12 liv.
A Paris , chez Elprit , Libraire , au Palais Royal.
Les fix nouveaux Airs du Devin du Village ,
J. J. Rouffeau. Prix , ƒ liv. A Paris , à la même
Adreffe.
par
Divertiffemens pour le Clavecin ou le Forte-piano,
contenant les échos de Bofton & la Victoire d'un
combat naval , par Michel Corrette , Organiſte de
S..A. Royale. Prix , ; liv . A Paris , aux Adreſſes ordinaires
de Mufique.
ANNONCES LITTÉRAIRES.
ALMANACH Néceſſaire , ou Porte -feuille de tous
les jours, pour l'année biffextile 1780 , contenant
un Calendrier très-étendu ; un Journal divifé par fcmaine
, en deux pages , pour toutes les affaires de
DE FRANCE. 191
S
L'année ; un Tableau des Souverains , des Républiques
de l'Europe , & de la Maiſon Royale de France ; un
Tableau d'Efcompte depuis 1 , & de demi en demi
jufqu'à 10 pour 100 ; celui des fommes quelconques
à recevoir , déduction faite des Impofitions royales ;
un Tarifpour les louis, les écus de 6 1. & ceux de 3 1.;
le Bordereau des facs de 1200 liv. 6 f. de 1002 liv.
5 f. & des facs de fous ; la proportion du poids des
corps de la groffeur d'un pied cube ; le Tarif du
marc d'or & d'argent , avec les fractions de l'once &
du gros , fuivant le prix des Hôtels des Monnoies ;
un Tableau des jours de grâce accordés aux. Billets
en marchandiſes , dans les principales Villes de
France ; les noms & demeures des Banquiers & Agens
de change des Villes principales du Royaume ; enfin
le Tableau des Poftes aux Lettres pour toute l'Europe,
les Provinces ou Royaumes de tous les endroits
cités , les départ , arrivée des Couriers , le temps qu'il
font en route , les noms des Villes , Bourgs ou Villages
, & leur diftance de Paris. Prix , relieure ordinaire,
3 liv. A Paris , chez Piffot père & fils , Libraires ; &
Didot le jeune , Imprimeur- Libraire , Quai des Auguſtins.
Cet Almanach mérite d'être diftingué de la foule ;
il est fait avec foin , & peut être utile à un grand
nombre de perfonnes.
Examen de l'effai fur l'Aménagement des Forêts ,
de M. Pannelier d'Annel , par M. de Seffevalle ,
Maître des Eaux & Forêts de Clermont en Beauvoifis.
in-8 °. A Paris , chez Lottin l'aîné , Imprimeur-
Libraire , rue S. Jacques.
La Difcipline de l'Eglife de France , d'après fes
maximes & fes décifions répandues dans la Collection
des Mémoires du Clergé , par l'Auteur du Dictionnaire
Théologique. Vol. in -4° . A Paris, chez Pierres ,
Imprimeur-Libraire , rae S. Jacques,
192 MERCURE
Mémoires concernant l'Hiftoire, les Sciences , les
Arts , les Meurs , les Ufages des Chinois , par
les
Miffionnaires de Pékin. Tomes V & VI in-4°. A
Paris , chez Nyon , Libraire , rue du Jardinet On
trouve chez le même Libraire , 1º . les Mémoires ſeerets
tirés des Archives des Souverains de l'Europe
part. 21 & 22 , ou 35 & 36 , règnes de Henri IV &
de Louis XIII . Prix brochées 3 liv. 29... l'Elève de la
Raifon & de la Religion , 4 vol. in- 12 . reliés , 10 l...
3 ° . Les OEuvres de Brantôme , 15 vol. in- 12. reliés ,
37 liv. I fols.
·
Mémoire fur lafaçon de fecourir les Gens qui fone
dans une maison enflammée , & d'aider au fervice
des pompes , in-4° . avec fig. Prix , liv. 4 fols. A
Paris , chez Cellot , Imprimeur - Libraire , ruc
Dauphine.
TABLE.
VERS à Madame la Mar - Théâtre à l'Ufage des Jeunes
quife de C....
Les Rats & le Tableau , Fa Répertoire Univerfel ,
ble ,
145 Perfonnes.
146 Variétés ,
148 Mufique ,
Couplets à M. le Comte de Anecdote Américaine ,
Trob...
Enigme & Logogryphe , 150 Annonces Littéraires ,
APPROBATION.
151
180
185
+ 1-89
190
J'ai lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 22 Janvier. Je n'y aż
rien trouvé qui puiffe en empêcher impreffion. A Paris ,
de 21 Janvier 1780. DE SANCY.
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 29 JANVIER 1780.
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LE CHENE, LES OISEAUX DE PROIE
ET L'ORAGE , Fable.
DANS un bois qu'eût jadis habité le Druïde ,
Partifan du myftère & de l'obfcurité,
« Un Chêne antique & reſpecté ,
Dont n'ofoir approcher la Driade timide ,
Déployoit avec majefté
De fes vaftes rameaux la fombre immenfité.
Vu la sûreté de l'afyle ,
Eperviers , Cormorans , Bufes , Corbeaux , Vautours ,
Avoient dans fon enceinte élu leur domicile.
Ce pe iple de brigands y féjournoit toujours.
La Colonie étoit paifible ,"
Et déchiroit à belles dents
Tout chantre harmonieux , agréable & fenfible ;
Sam. 29 Janvier 1780 .
I
194
MERCURE
Qui moduloit quelques tendres accens .....
La ferre étoit ouverte & le coeur inflexible :
Une feule couvée enfantoit vingt tyrans ;
A peine éclos , déjà les yeux ardens ,
La griffe en Hair & le regard terrible ,
De petits Emouchets naiffans
Promettoient une race encor plus irafcible
Que leurs très- colères parens.
Tour a fon terme enfin . Dans les flancs d'une nue,'
D'un déluge de feu menaçant les Paſteurs ,
S'achemine un Orage à travers l'étendue.
L'atmosphère immobile annonce fes fureurs .
Sur la cîme de l'arbre , à peine frémiffante ,
Il femble que le Ciel pèfe de tout fon poids ;
Mais bientôt amenant la foudre & l'épouvante ,
Un tourbillon lointain , qui par degrés s'augmente ,
Fait bruïre fourdement les profondeurs des bois.
L'air s'agite & mugit , l'éclair brille & ferpente ,
Le coup éclate , part , brife & fend les rameaux
Bouleverſe les nids ; le feu gagne , il dévore
Tous ces oeufs , d'où tant de fléaux
Dans la forêt devoient éclore.
>
AFFRANCHIS , raffurés , plus hardis dans leurs jeux
Déjà les Roffignols , après un long filence ,
Forment un choeur mélodieux
Et célèbrent leur délivrance
Dans un bosquet voifin , protégé par les Dieux.
DE FRANCE. 195
Lecteur , ceci pour toi n'eſt encor qu'un myſtère,
A deviner affez embarraſſant ;
Un mot de plus , la chofe eft claire.
Dans cet emblême intéreſſant ,
Si par hafard le Chêne étoit Voltaire ?...
Hem ? Tu conçois un peu mieux à préfent ;
T'y voilà , car je t'ai vu rire ;
De l'application tu faifis tous les traits,
Et je t'entends déjà me dire ,
Plaigne qui veut les Emouchets.
ÉPITAPHE de mon Grand-Père.
lex repofe , en attendant
CI
Que celui qui peut tout l'en tire,
Mon grand Père , mort en riaut ,
Et dont l'enterrement fit rire.
1j
196 MERCURE
LETTRE au Rédacteur du Mercure.
M ONSIEUR ,
M. Court de Gebelin & M. Dupuis ;
font deux Savans diftingués par leur fagacité
& leur favoir immenfe ; j'eftime leur
érudition , j'honore leurs perfonnes , & je
refpecte infiniment les moeurs pures qu'exige
une vie confacrée à des études auffi conftantes
que laborieuſes : ainfi ce n'eft point
d'eux dont il eft queftion dans la Lettre fuivante
; mais d'un de leurs Diſciples. Il m'a
dit des chofes fi étonnantes , que j'en fuis
encore tout pénétré, & que depuis l'entrerien
que j'ai eu avec lui , je fuis resté fous le
charme de l'enthoufiafme. w
.
Il m'a fait connoître l'origine de tous les
Peuples & de tous les ufages : il m'a démontré
qu'aucun des perfonnages de l'antiquité
n'avoit exifté ; qu'aucun des faits tranfmis
par l'Hiftoire n'étoit arrivé ; que tous les Livres
des Anciens n'étoient que des recueils
d'énigmes ; que tous les événemens qu'ils
ont rapportés n'étoient que des allégories ;
que Cecrops fignifie ail rond de la terre ; ce
qui prouve que ce Roi Athénien n'a jamais
exifté , que ce n'eft qu'un emblême du
Soleil que le Roi Menès , en Egypte ; le
Roi Minos , en Crète ; le Roi Mon , en
Phrygie ; le Roi Mannus en Germanie , fonɛ
:
DE FRANCE. 197
tous des perfonnages allégoriques , parce
que ,dans une langue qu'on n'a jamais parlée
dans aucun de ces pays-là , le mot de Man
veut direflambeau : ce qui démontre que tous
ces Rois ne font autres que le Soleil même.
J'ai voulu d'abord alléguer qu'en Germanie;
en Angleterre , dans tout le Nord , Man
fignifie homme , & non flambeau , que delà
Nor-man , Norman , homme du Nord ; il
m'a répondu que Janus étoit le Soleil ; qu'il
avoit époufé Carmenta , mot dérivé , non de
Carmen , comme on l'avoit cru ; mais de
Carna , qui vient de Car, Cornu , & de Men ,
flambeau ; qu'il étoit clair que le mariage
de Janus avec Flambeau cornu , n'étoit autre
chofe que le mariage du Soleil avec la
Lune.
Je lui dis que je trouvois l'étymologie auffi
vraie que le mariage : frappé de ma conception
, il ajouta qu'Enée étoit encore le Soleil
, tout auffi bien qu'Hercules que fes
douze travaux étoient les douze fignes du
zodiaque. Envain , Monfieur , j'ai voulu faire
quelques objections , l'étendue de fon favoir
m'a fait taire , & la profondeur de fonjugement
a confondu le mien.
Plein de ces grandes idées , admirant ce
travail prodigieux , méditant fans relâche fur
ce fyftême , j'en ai fenti toute l'importance ,
j'ai même fait quelques réflexions qui viennent
à l'appui de ces grandes découvertes ,
& qui achèvent d'en démontrer la vérité , au
I iij
198 MERCURE
(
point de ne pas laiffer le moindre doute à
l'incrédule le plus décidé.
Permettez- moi de vous en faire part ; je
ne remonterai pas bien haut.
,
Toute l'Hiftoire du dix - huitième fiècle
eft évidemment une allégorie ; l'antiquité
même n'en fournit point de plus fublime.
Pour la pénétrer , attachons - nous à la vérie
table fignification des mots & nous connoîtrons
bientôt la fineffe du génie des Savans
qui ont compofé cette allégorie fous le
nom d'Histoire , & qui ont défigné tous les
phénomènes de la nature fous des emblêmes
héroïques car les Savans de ce temps- là
youloient cacher aux peuples la fublimité de
leur doctrine , afin de le mieux éclairer & de
fe rendre plus utiles .
el Ils nous difent que la plupart des Rois de
l'Europe defcendoient de la Maifon de Bour
bon de celle d'Autriche ou de delle de
Holftein. Pour peu qu'on foit inftruit des
tangues de ce fiécle , on eft frappé de la reffemblance
de ces noms avec des objets
terreftres , & l'on voit bientôt ce qu'ils
fignifient
La plus célèbre de ces Maiſons , celle dont
la domination eft la plus étendue en Europe
& dans tout le globe , eft , difent - ils , celle
de Bourbon : mais ce n'eft point-là un nom
d'hommes , un nom de famille ; c'eft un
nom allégorique qui enfeigne que les plus
grands rois de la terre , comme le refte des
humains , font formés de limon , de fange ,
DE FRANCE. 199
d'argille détrempée avec un peu d'eau . Car ,
dans l'ancienne langue des Francs , c'est ce
que fignifie le vieux mot dont on a fait depuis
Bourbon. Je ne crois pas qu'il foit poffible
de trouver une allégorie plus morale
& plus conforme à la nature de l'homme.
Aufli les Savans de ce temps-là avoient- ils eu
le bon fens d'affirmer que tel étoit le nom
de la famille la plus ancienne & la plus nombreufe
des Rois de l'Europe , du Mexique ,
du Pérou , d'une partie de l'Afrique , des
Indes & des Iles de l'Afie .

C'eft avec la même évidence que je vous
démontrerai que les Rois des Ifles de l'Ouest ,
vulgairement nommées Ifles Britanniques ,
ne font point iffus originairement de la
Maifon d'Eft. Ce n'eft qu'ane allégorie
qu'on a imaginée pour montrer à ces fiers Infulaires
, fans bleffer leur orgueil , qu'ils
tirent leur origine de l'Eft , du Continent
qui eft à l'Eft de leurs les ; & cette allégorie
étoit d'autant plus néceffaire , que ces
Infulaires , enfans très-ingrats , n'ont jamais
pu fouffrir les peuples dont ils defcendent.
*
,
La Maifon qu'on appelle Autriche , ou
plutôt Auftria , s'étendoit , difent- ils , de la
mer noire à l'océan ; mais elle avoit régné en
Efpagne , en Italie en Sicile , elle avoit
penfé anéantir la Maifon de Bourbon. Voilà
encore une allégorie bien frappante au
n'eft qu'un article , une prépolition , qui
marque le lieu ou le tems , à telle époque ,
à tel endroit , au jour , au pays. Stria vient
I iv
200 MERCURE
plus évidemment encore du mot latinfriare,
firier , faire des raies , fendre , feparer ,
éparpiller. Aufiria, Autriche , fignifie done
au temps de l'éparpillage , de la feparation.
Toute la rivalité de cette Maison , toutes
fes guerres avec la Maifon de Bourbon , ne
fignifient rien , fi ce n'eft qu'après que les
hommes furent fortis de la fange dont ils
étoient formés , ils fe répandirent , ils s'épar
pillèrent dans toute l'Europe , & qu'ils fou
lèrent aux pieds ce limon dont ils étoient
formés.
Les railleurs ont beau contefter ; quand
on trouve tant de faits qui viennent à l'appui
les uns des autres , fur- tout lorſqu'ils fe
fuivent ainsi , & que l'allégorie eft jufte
dans toutes les parties , il faut finir par le
rendre à l'évidence , & par céder à la foule
de preuves dont on fe fent accabler,
Ce qui achève de porter ce que j'avance
jufqu'à la démonftration , c'eſt la place que
les Savans ont affignée à la Maiſon de Holſtein,
î
Il ne faut pas être bien inftruit pour la
voir que Hol vient de Houle, & que Stein
dérive ou de Stare en latin , ou de Stand en
Anglois , qui fe traduifent par arrêter , demeurer
; ou qu'il vient de Srand, rivage,
ou même de Stein , pierre en Allemand,
Holftein fignifie donc , Houles de la mer , are
rêtez-vous , comme Solfice fignifie Soleil,
arrête-toi. Aufli les Savans nous difent-ils
que cette Maifon régnoit vers le nord , dans
cet endroit où une invafion de l'Océan avoir
DE FRANCE.. 201
formé la mer baltique , les golphes de Fin
lande & de Bothnie , & peut-être les lacs
d'Onega & de Ladoga . Vous voyez bien que
dans le dix-huitième fiècle , les Savans ca
choient fous des emblêmes hiftoriques tous
les phénomènes de la Nature.
Ils avoient aufli l'ufage de défigner les talens
& les révolutions par des emblêmes.
Veulent ils faire entendre que la terre
fleurit par une bonne adminiftration , ils
difent que le Miniftre de la Maifon de Bour
bon s'appeloit Fleuri : veulent - ils défigner
l'attention qu'on doit apporter à choisir un
Miniftre dans des temps difficiles , ils difent
que ce Miniftre fe nommoit Choifeul.
Les Fables fe répandent comme l'eau fur
la terre ; ils ont appelé leur Fabulifte
Fontaine. Le génie du Théâtre tragique à été
repréſenté fous l'emblême d'un oifeau qui
parle lentement ; ils l'ont nommé Corneille,
Le goût ne vole point , il germe , il Heurit
ouand on le cultive ; ils ont marqué ces qua-,
lites tous le nom de Racine. Le mot de lieffe
ou de lierre , indique la joie , le génie de la
Comédie fera donc Molière. Une grande révolution
s'opère - t - elle dans les idées , ils
l'attribuent à Newton ; c'est-à- dire, nouveau
ton , nouvelle manière de s'énoncer. C'eft
ainfi que le temps où toutes les idées étoient
brouillées , où on les développoit mal , où
les erreurs philofophiques combattoient les
erreurs populaires , avoit été défigné par
1 IvI v
202 MERCURE
un emblême très - jufte , & s'étoit appelé
Defcartes.
Pour montrer qu'un Général doit être le
boulevard de fa nation , ils vous affurent que
leur plus grand Général s'appeloit Rocher ,
Saxum , Saxe, Voilà comme l'Hiftoire du
dix-huitième fiècle n'eft évidemment qu'une
allégorie pour tout homme qui connoît les
langues & qui pénètre la véritable fignifica
tion des mots.
Ce ne font pas quelques faits ifolés , c'eft
T'Hiftoire entière qui le prouve : plus on approfondira
cette matière , plus on en fera
convaincu, La Religion , la Prédication réforment
les moeurs & ouvrent le ciel ; c'eſt
le Père Neuville & le Père Elifée qui prêchent
vous voyez bien que ces gens - là
n'ont jamais exifté. C'eft ainfi que l'on nous
prouve que Romulus , en Italie , dérive du
mot grec Pan , robur , force , & que
ne Numa
vient de Nous , lex , loi , qu'ils ne font que
des mots allégoriques , & qu'ils ont trop de
rapport avec les vertus que l'on attribue à
ces deux Rois pour qu'ils foient effectivement
leurs noms. C'eft avec un tel argument
que je vous démontre qu'Ariftote , qui
vient du grec Apicos , optimus , très bon , n'eft
qu'un perfonnage idéal ; car , quel homme
s'eft jamais appelé Très-bon ?
>
Une preuve encore plus frappanté que
toutes celles que je vous ai données
c'eft la fublime allégorie du Roi & des douze
Pairs de France. Ils repréfent.nt plus éviDE
FRANCE. 203
demment le Soleil, & les douze fignes du
Zodiaque , que la fable d'Hercule accomplif
fant fes douze travaux , ou que celle d'Enée
pallant de Phrygie à Carthage , en Sicile , au
bord du Tybre. On trouve les fix caractères
du Soleil dans Enée : on nous prouve que la
fyllabe her veut dire Soleil ; mais dans le
nom de Louis , je trouve à la fois le nom &
le caractère de cet aftre. Lifez ce nom à
rebours , en fupprimant la troisième & la
quatrième Lettre , vous trouverez Sol : c'eft
bien le nom Latin dont nous avons fait
Soleil.
Non feulement , Monfieur , dans ce nom
de Louis , il y a ce grand caractère , mais on
y trouve auffi le mot de Lois , parce que le
Soleil , qui difpenfe au monde les jours &
les faifons , femble être le Législateur de l'Univers.
Ce n'eft donc point le hafard qui a
raffemblé toutes ces grandes idées dans un mot
qu'on nous donne pour un nom d'hommes ,
& qui eft l'emblême du Père de la Nature.
Les douze Pairs font les douze fignes du
Zodiaque la preuve en eft qu'il y en a fix
Laïques & Militaires , reprefentant les
fignes d'été , pendant lefquels les hommes
font la guerre & cultivent les champs ; &
fix Ecclefiaftiques & Célibataires , repréfentant
les fignes d'hiver , pendant lefquels la
Nature ceffe d'être productive & animée.
Peut-on voir rien de plus jufte ? Et que font ,
auprès de ces allégories , celles d'ail rond &
de flambeau cornu ?
I vj
204
MERCURE
!
Vous favez , Monfieur , qu'un Savant du
fiècle paffé avoit donné aux douze fignes du
Zodiaque le nom des douze Apôtres , & à
la conftellation d'Andromède , le nom de la
Vierge Marie. Tout fon planifphère étoit
tiré de la légende. Cette idée pieufe a été
rejetée par toutes les Académies de l'Europe
, & n'en eft pas moins bonne.
Ce mot de douze a toujours défigné les
fignes du Zodiaque : les Francs ont toujours
été fort attachés à cette idée. Ils ont dit aufli
que leur Louis , leur Soleil , avoit fes donze
Parlemens , où il faifoit infcrire tout ce qui
émanoit de lui : mais vous fentez bien l'allégorie
: la lumière qui émane du Soleil ſe réj
pand dans les douze fignes du Zodiaque.
Cela eft fi vrai , cet emblême eft fi jufte ,
qu'après avoir défigné le foleil & les douze
mois de l'année par le Roi & les douze
Pairs ou Parlemens , on a défigné les jours
du mois par trente & un grands Gouverne→
mens militaires , & les fept jours de la femaine
par fept petits Gouvernemens. Il eft
vrai qu'on a fait , depuis quelque tems , un
trente- deuxième Gouvernement de la Lorraine
, comme on ajoute un jour à une
année biffextile ; mais cela ne prouve que
mieux la jufteffe de l'allégorie : le hafard ne
raffemble point tant de chofes.
Que feroit- ce , Monfieur , fi au lieu de
me borner à ces allégories frappantes , je
voulois m'armer de toutes les reffources de
la grammaire ; décompofer les mots , les ré
DE FRANCE. 201
duire à la valeur des fyllabes primitives : je
vous démontrerois que Paris n'a jamais
exifté ; que ce n'eft que l'emblême de ce
que doit être la capitale d'un grand Empire.
Paris vient évidemment du latin Par, &
du grec a , qui n'ont point du tout la même
fignification ; mais c'eft en cela que l'allégorie
eft admirable ! Le premier fignifie
égal , & le fecond veut dire feu : ce qui fait
entendre clairement qu'une Capitale doit
être comme un feu toujours égal , qui , fitué
au centre de l'état , en éclaire & en échauffe
toutes les parties . C'eft ainfi , Monfieur ,
que Bordeaux ne fignifie que le bord des
eaux ; comme Rochefort , la Rochelle , le
Havre, Calais , caler , couler bas , font des
noms allégoriques. Ici , Monfieur , il s'offre
à ma vue un horifon fi vafte , une foule de
preuves fi prodigieufes , qu'il m'eft impoffible
de les indiquer dans une feule Lettre.
Je vous prie , Monfieur , d'inférer la
mienne dans votre Journal , parce que je
fuis bien aife d'apprendre à l'Univers que
c'est moi qui ai découvert toutes ces belles
chofes , après avoir étudié profondement les
écrits des Savans ci-deffus nommés , & leurs
admirables Difciples.
Je ne doute pas que fi ces Meffieurs
euffent pouffe leuts recherches jufqu'au dixhuitième
fiècle , ils n'euffent trouvé tout ce
que j'ai découvert , & beaucoup d'autres
chofes encore mais enfin , comme c'eſt
moi qui , le premier , en ai conçu l'idée , je
206 MERCURE
fuis bien aife que, votre Journal attefte la
date du jour où m'eft venue une , penfee fi
lumineufe & fi inconteftablement vraie.
Je fuis bien aife encore , Monfieur , que la
poftéritè apprenne , pour l'intérêt de notre
gloire , que le même fiècle qui a produit
l'Efprit des Lois , l'Hiftoire générale , l'Hif
toire Naturelle , l'Émile & l'Encyclopédie , a
produit l'Interprétation
de toutes les énigmes
de l'Antiquité.
1
Je ne dois pas non plus laiffer ignorer à
l'Univers que j'ai pénétré dans une feule matinée
toutes les allégories que renferme cette
Lettre , & même un grand nombre d'autres ,
afin qu'on foit bien convaincu que quand
j'aurai médité cette idée féconde pendant
vingt ou trente années , que j'aurai dépouillé
toutes les grammaires des langues du Nord ,
& les mots Celtiques ou Bas- Bretons , arrachés
par Bullet , en 1754 , à l'oubli total
où cette langue étoit tombée depuis vingt
fiècles ; que j'aurai épuifé ce que M. Anquetil
& quelques Savans Anglois nous ont appris
du Hanferit & du Pelhvi , & que j'aurai
comparé ce que j'en fais avec ce que je fais
de la langue Chinoife & de la langue Tartare
, & avec les figures hyérogliphiques
des pyramides d'Égypte , & avec les lettres
de l'alphabet Palmyrenien , que nous devons
aux travaux de M. l'Abbé Barthélemy , je
ferai en état de jeter du jour fur cet important
fujet , de compofer douze ou quinze
Volumes in-folio , & furtout que je ferai
DE FRANCE. 207
parvenu à croire moi -même tout ce que
j'aurai imaginé.
1 .
J'ai l'honneur d'être , Monfieur , avec un
très-profond refpect ,
197
Votre très-humble , &c.
Le Frère PAUL,
Hermite de Paris.
1
P. S. N'allez pas croire , Monfieur , que
ce nom n'eft qu'une allégorie , & que je n'ai
jamais exifté , parce que le mot grec xavλ
eft plus convenable à la tranquillité d'un
Hermite , qu'à l'activité d'un Apôtre : je puis
vous certifier que j'exifte très-réellement.
O rêves des Savans ! ô chimères profondes !
Comme dit notre grand & immortel
Voltaire, homme véritablement docte , dont
la vafte imagination n'égara jamais le jugement.
Les Erudits fe trompent quelquefois ;
il n'eft pas trop bien de s'en moquer il
n'eft pas donné à tout le monde de s'égarer
comme cux ; & moi , moi qui parle ici , je
ferois bien fier fi j'avois la fcience des hommes
dont j'ai emplifié le fyftême.
}
h
208 . MERCURE
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent ,
LE mot de l'Enigme eft Quinola , valet
de coeur au jeu de Reverfi ; celui du
Logogryphe eft Feuille d'arbre , où fe trouvent
lieu, if & fille.
JE
ENIGM E.
E fuis un bal mafqué , qui dès le jour commence ,
Mais auquel on ne danſe pas ;
Et c'eft la feule différence
Qu'entre moij'apperçois & ceux du Mardi-Gras.
Je n'en fuis pas moins d'importance 392BOT
Car auffi- tôt que je parois ,
Le monde , en ma faveur , prodigue fes richefies ,"
Ses complimens & fes careffes ;
Enfin je marche avant tous les Saints & les Rois.
( Par M. Joly , de Bagneux. )
LOGOGRYPHE.
LECTEUR , je fuis chéri des Rois , des Conquérans ,
Mon nom feul les anime , & règne fur leurs fens.
Pour mériter ma gloire , il n'eft aucun danger
Qui puiffe intimider l'ame d'un vrai Guerrier ;
Aufli ne vais je point , des illuftres Héros ,
DE FRANCE. 209
Les lanriers à la main , couronner les travaux ,
Mes préfens ne font pas le Sceptre ou la Thiare ,
Mais un Trône immortel aux vainqueurs je prépare.
Tu devines fans doute , & je ne penfe pas
Qu'encorpour me trouver , tu fois dans l'embarras ;
Si pourtant je me trompe , analyſe mon être ,
Confulte mes neuf pieds , tu pourras m'y connoître.
Dès le premier abord , je préfente à tes yeux
Un fleuve de l'Europe ; un mot injurieux;
Un arbriffeau commun au rivage Chinois ;
Un rebelle à fon maître , infidèle à fes lois ;
Certain bruit fouterrain ; un mot d'Arithmétique ;
Un bois ; un Evêché dans la Gaule Celtique
Enfin tu trouveras les débris odiev
Que le cruel Pelops ofa fervir aux Dieux .
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
CHANSONS & autres Pofies pofthumes
de M. l'Abbé de l'Attaignant ; fuivies des
Particularités fingulières de la Vie de
Mde de C** A Paris , chez la Veuvé
Duchefne , Libraire , rue Saint - Jacques ,
au Temple du Goût.
CE Poëte Chapfonnier fut un de ces aimables
oififs qui font les délices d'un repas
& l'amufement des fociétés , par leur facilité
à compofer des Couplets plus ou moins
agréables , mais toujours charmans pour les
210 MERCURE
perfonnes qui en font l'occaſion ou le fujer.
La Littérature , dont il ne prit que la Acur ,
fut pour lui un amufement plutôt qu'une
occupation. Il eût pu fe placer entre Panard
& Chapelle , s'il eût plus corrigé , s'il eut
moins cédé à fa facilité, en un mot s'il eût travaillé
pour le Public , Juge févère & difficile
qui ne comptepour rien les fuccès de cotterie.
Tous les Amateurs de jolis vers ont retenu
un Madrigal à Mde Roffignol , qui eft d'une
fimplicité ingénieufe , & que M. de Voltaire ;
le modèle de tous nos Écrivains pour ces bagatelles
brillantes & légères , n'eût peut- être
pas défavoué. Le voici :
Le nom de Roffignol vous convient à merveille ,
Jeune objet qui charmez mes yeux & mon oreille
Vous avez le gofier qu'il poſsède aujourd'hui ,
Et les charmes qu'avoit autrefois Philomèle.
Qui vous entend , croit que c'eft lui ;
Et qui vous voit , croit que c'eft elle.
Il feroit difficile de mieux faifir un à-propos
& d'en tirer un parti plus agréable . On
regrette que l'Auteur de ces vers n'ait pas
appris l'art d'en faire difficilement : il voulut
être Poëte fans travail, & ne fuit rien.Quelque
volumineufe que foit la Collectionde fes nombreux
Opufcules, on auroit bien de la peine
à y trouver une vingtaine de Pièces de ce
mérite. Nous avons fcrupuleufement feuilleté
le Recueil des Poéfies pofthumes que
nous annonçons , & nous avouons ingénueDE
FRANCE. #211
ment que nous n'avons trouvé qu'une feule
Pièce à conferver: au refte , elle .eft charmante
, & peut - être n'a - t- il rien fait de
mieux dans fa vie. Elle courut dans le
temps manufcrite , mais beaucoup de gens ,
qui ne l'ont pas ou qui l'ont oubliée , en
verront ici avec plaifir une partie.
ADIEUX AU MONDE.
J'AURAI bientôt quatre-vingt ans ,
Je crois qu'à cet âge il eſt temps
De dédaigner la vie.
Auf je la perds fans regret ,
Et je fais gaîment mon paquet :
site Bon foir la compagnie.
J'AI goûté de tous les plaifirs
15 3 960 10
J'ai perda jufques aux defirs :
A préfent je m'ennuie.
Lorfque l'on n'eft plus propre à rien,
On fe retire, & l'on fait bien.
Bon foir la compagnie.
DIEU nous fit fans nous confulter :
Rien ne fauroit lui réfifter.
Ma carrière eft remplie.
A force de devenir vieux ,
Peut-on fe flatter d'être mieux ?!
Bon foir la compagnie.
212 MERCURE
·LORSQUE l'on prétend tout ſavoir ,
Depuis le matin juſqu'au foir ,
On lit , on étudie.
On n'en devient pas plus favant ;
On n'en meurt pas moins ignorant ;
Bon foir la compagnie,
Cette jolie Chanfon excita la verve originale
d'un jeune Poëte * , doué d'un talent
rare en ce genre , & qui répondit à ces
Couplets par d'autres non moins ingénieux ,
& très- flatteurs pour M. l'Abbé de l'Attaignant
, qui y répliqua plus agréablement encore.
Nous regrettons de ne pouvoir ici les
tranfcrite , & nous invitons les Amateurs de
jolies Pièces fugitives , à en orner leurs
portefeuilles. Prefque toutes les autres
Poéfies de cette Collection pofthume
avoient été autrefois inférées dans le Mercure
de France; elles font , en général , mauvaiſes ,
ou du moins plus que médiocres , & ne
devoient pasêtre réimprimées : quelques-unes
même font avilies par une bigarrure bizarre
de termes nobles & bas , & par une familiarité
fouvent triviale. Voici , entre mille , un
exemple de ce mauvais goût , dans des vers à
Mademoiſelle de Bourbon .
** M. Augufte.
DE FRANCE. 213
Noble & joli caquet ,
D'un air badin & diſcret ,
Donnant à chacun fon paquet.
Et ailleurs , en parlant de lui-même :
Je fuis vieux
Et
goutteux ,
Mon viſage
Eft un affez laid mufeau.
En revanche , il faut obferver à fa louange,
qu'il s'eft toujours défendu de l'afféterie de
ftyle , du néologifme, du jargon précieux &
manièré , tous défauts diftinctifs de notre
Poéfie moderne , & qui font en même
temps un caractère certain de décadence.
Ce mérite fi rare des grâces naturelles &
de la galanterie naïve , fe remarque dans un
Quatrain qu'on lira ici avec d'autant plus
de plaifir , qu'il a rapport au Madrigal que
nous avons déja cité , & qu'il en eft , pourt
ainfi dire , la fuite. L'Auteur le compofa
pour Mde Roffignol , qu'il retrouva quelques
années après dans une fociété.
5
Je vous comparois autrefois
Au Roffignol , à Philomèle :
Je vous entends , je vous revois ;
C'est encore lui ; c'eft encore elle.
Au furplus, les Particularités fingulières de
la vie de Mde de C ** , font très-intéreffantes ;
les événemens , prefque auffi furprenans que
vraisemblables , le ftyle naturel , aifé à
208
MERCURE 214
Ex
L
de
Los
ven
JE
Qu
Le
Enf
L
Mo
Pot
Qu
Auf
lire , qualité peu commune depuis quelque
temps : point d'imagination dans les détails ;
mais je ne fais fi cette expreflion toute
fimple , ne fied pas mieux à une Hiftoriette
de ce gente , que tout l'appareil du ftyle le
plus figuré & le plus riche en images , en
idées & en réflexions. Il arrive de - là que la
lecture faite , il vous refte peu de chofe.
Mais que
voulez-vous qu'il vous refte d'une
efpèce de petit Roman fans intrigue , & que
l'on vous donné pour des Mémoires véridiques
? Vous ne relirez pas volontiers ;
mais vous avez lu avec plaifir : que voulezvous
davantage ?
L'ART de la Vigne , par M. Maupin. A
Paris , chez Mufier , Libraire , Quai des'
Auguftins. in-8° de 100 pages.
M. MAUPIN fe plaint , avec raiſon , dans
an Avis qui précède fon Difcours Préliminaire
, de l'indifférence avec laquelle fes confeils
, vraiment utiles , font accueillis du Public
depuis plufieurs années ; mais il doit fa
voir que c'eft le fort des leçons les plus raifonnables
& les plus avantageuſes.
*
Pour la culture des terres à grains , il a
confeillé de labourer beaucoup moins d'arpens
, mais de les engraiffer & de les travailler
beaucoup plus qu'on ne fait communé
* Dans la Brochure intitulée la Richeffe du
Peuple, chez Mufier , Libraire, CT & Lunes
DE FRANCE. 215
ment. Il a très-bien prouvé qu'il en résulteroit
une récolte plus abondante à beaucoup moins
de frais. Ce qui feroit encore plus certain &
plus profitable , fi les pièces qu'on voudroit
ceffer de labourer, étoient enfemencées avec
les derniers grains , en lufernes & fainfoins.
. Mais il ne faut pas attribuer uniquement
aux cultivateurs l'attachement à l'ancienne
routine. Les Fermiers & Métayers font prefque
tous forcés d'entretenir la méthode vulgaire
des trois fols , qui confifte à laiffer annuellement
un tiers des terres en friche , à
partager les deux autres toutes entières en
bleds d'hiver & grains de mars. Cet antique
& funefte abus eft ordonné par la formule
des actes , & regardé comme une loi facrée.
Pour le réformer , il faudroit un Édit, ou
tout au moins des Arrêts de réglement.
7
Ce qu'il y a de très - certain , c'eft que les
Cultivateurs Anglois , Flamands & autres ,
regardent la pratique des trois fols comme
une preuve d'ignorance & de barbarie , &
comme une fource de misère. Témoins MM.
Young & Arbuthnot , dont les Écrits , traduits
par M. de Fréville , ont été publiés
chez Panckoucke .
Quant à la manière de bonnifier les vins ,
publiée par M. Maupin * , elle confifte dans
les attentions fuivantes. Premièrement, il faut
rejeter les grappes trop vertes ou trop pour-
* Dans la Brochure intitulée l'Art de la Vigne
chez le même Libraire.
216 MERCURE
coS
Exp
e
Log
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E
Le i
Enf
L
Mo
Pot
Qu
Au
ries . Secondement , il faut égrapper les au
tres. Troifièmement , il faut bien écrâfer la
vendange. Quatrièmement , il faut en faire
bouillir , fuivant qu'elle eft plus ou moins
mûre , la cinquième ou la quatrième partie
dans un grand chaudron de fer , & la jeter
bouillante fur la cuve. Cinquièmement , il
faut bien braffer cette cuve , puis la cou
vrir d'un fond qui puiffe monter & def
cendre avec le marc. Sixièmement il
faut obferver le moment où le fond mobile
a ceffé de monter , où la cuve a cellé
d'augmenter fon bruit & fon odeur , afin
de tirer le vin avant qu'elle refroidiffe . Nous
fommes témoins que ces procédés commen
cent à être fuivis avec plein fuccès.
,
Pour la culture de la vigne , la méthode
particulière confeillée par M. Maupin , eſt
d'efpacer beaucoup les feps. Il veut qu'on
les plante par rangées bien droites . Que ces
rangées foient à deux pieds l'une de l'autre,
mais chaque fep à quatre pieds du fuivant
dans la même rangée ; enforte que dans un
elpace de feize pieds quarrés , ayant quatre
de longueur & quatre de largeur , il ne fe
trouve que fix feps en trois rangées de deux
chacune.
Cette méthode eft approuvée par l'Académie
des Sciences : elle eft confirmée par
l'expérience qu'un de nos vénérables Magif
trats en a fait faire , & nous fommes encore
témoins du fuccès.
Les autres préceptes fur le labour des
vignes ,
DE FRANCE. 217
vignes , fur la taille , fur les échalats & les
engrais , fans être nouveaux , font très -clairs
& très - bons , à ce qu'il nous femble.
Il faut remercier M. Maupin de fonzèle,
& l'exhorter à la patience , vertu néceffaire
à tous fes pareils .
THEATRE à l'Ufage des Jeunes Perfonnes.
Leçon commence , exemple achève. La Motte.
A Paris , chez Lambert & Baudouin ,
Impr .-Libraires , rue de la Harpe , près
S. Côme. Avec Approbation & Privilège
du Roi. Prix , s liv. chaque volume broc .
Second Extrait. Tome troifième.
QUOIQU'EN général le Théâtre de Mde la
Comtelle de G *** foit fait pour inftruire
& intéreffer tous les ordres de lecteurs
cependant l'Auteur paroît avoir confacré
plus particulièrement les deux premiers Volumes
à l'éducation des perfonnes de fon
fexe , & le troifième à celle du nôtre. Son
talent fe varie & s'élève avec les fujets qu'elle
traite ; & dans ceux dont nous allons rendre
compte , il paroît avoir pris plus de force
& d'élévation. Vathek & le Magiftrat font
des Drames du ton le plus noble , & auxquels
il ne manque , pour être du plus
grand effet théâtral , que ce développement
des paffions que l'Auteur s'eft interdit , dans
un genre où elle ne fe permet de les montrer
que pour les combattre. En effet , de même
Sam. 29 Janvier 1780.
K
T
218 MERCURE
que dans les Pièces précédentes les rôles
d'homme font abfolument fupprimés ; dans
celles - ci l'on ne voit paroître aucune femme ,
quoique fouvent l'Amour joue un rôle , &
même forme le noeud de l'intrigue . Les prétentions
, les faux airs , la fatuité , la flatterie
, la fureur du jeu , la corruption des
principes , l'emportement des paffions , voilà
les vices que l'Auteur attaque dans ce Volume
, où elle trace en même-temps des
modèles de toutes les vertus oppofées.
Le principal perfonnage du Bal d'Enfans ,
eft un jeune homme de douze ans , nommé
Théodore , amoureux , autant qu'on peut
l'être à fon âge , d'une Mademoiſelle Amélie ,
& déjà fort jaloux du Chevalier de Verville ,
avec qui elle paroît danfer plus volontiers
qu'avec lui. Il y a bal ce jour-là même chez
le père de Théodore ; & cette idée réveille fa
jaloufie. Il paroît qu'un des objets de cette
Pièce eft de faire voir quel parti l'on peut
tirer de ces premières impreffions quelquefois
très-vives , & comment on peut en
même-temps en prévenir le danger. Le père
& le Précepteur de Théodore profitent de
l'aveu qu'il leur fait de fa paffion , pour lui
donner des leçons de difcrétion, de bonnefoi
, d'honnêteté , de refpect pour ce qu'il
aime , & font fervir le defir qu'il a de plaire,
à l'encouragement & à l'émulation. Ils lui
font fentir en même-temps le ridicule &
l'injuftice de fon humeur contre Verville ,
& la petitefle de fes motifs. Vous prétenDE
FRANCE. 2.19
>>
» dez être jaloux ( lui dit fon père ) & vous
» n'êtes qu'envieux ; cette méprife arrive
fouvent. » Cette leçon eft remarquable
& peut s'appliquer à des hommes d'un âge
plus mûr que Théodore. Cependant cette
rivalité produit dès le foir même une Scène
très-fingulière entre Théodore & le Chevalier
de Verville , qui n'a qu'un an plus que
lui. Celui-ci danfe la Cofaque avec Mlle
Amélie , & c'étoit précifement la Cofaque
que Théodore avoit étudiée toute la journée
pour la danfer avec elle ; il ne peut fe confoler
de cette contrariété , & dans fa colère il
propofe au Chevalier de paffer dans une
pièce voifine , & de fe battre. Le Père.
& le Précepteur, cachés dans un cabinet prochain
, font témoins de cette querelle , de la
modération du Chevalier , de la vivacité de
Théodore , & de la nobleffe d'ame de tous
les deux dans la difcuffion qui s'élève fur le
choix & l'égalité des armes. Enfin ils fe montrent
au moment où tout cet enfantillage
peu devenir férieux. Le Père n'eft pas longtemps
à faire fentir à ſon fils tous les torts
qu'il vient d'avoir.
""
THÉODORE.
» Je reconnois ma faute , je vous fupplic
de me la pardonner , & de me dicter les
» excuſes que je dois à M. le Chevalier de
Verville.
ور
LE BAR ON.
» Non , je ne vous prefcris rien ; fouvenez-
Kij
220 MERCURE
" vous que vous l'avez offenfé , que vous
» l'aimiez autrefois , & dites-lui ce que votre
» çoeur vous infpirera.
THÉODORE.
» Si j'ofois , j'irois l'embraffer....
LE CHEVALIER , allant à lui.
» Viens , mon ami,
وو و د
Le Père profite de cette occafion pour
donner à fon fils des idées faines fur le principe
de l'honneur , & pour lui apprendre à
réprimerfes mouvemens.
Le ridicule que l'on attaque dans la feconde
Pièce , intitulée le Voyageur , eft
très-commun , & fort fufceptible de peintures
comiques : c'eft cette importance que
fe donnent de jeunes étourdis , qui , pour
avoir pallé quelques femaines en Angleterre
ou en Italie , penfent avoir acquis
toutes les connoiffances que peuvent donner
les voyages , lorfqu'on y joint l'obſervation
& l'expérience ; c'eft fur-tout . cette
affectation facile & rifible de prodiguer à
tout propos des mots tecniques , pour fe
donner l'air d'un connoiffeur , & pour en
impoſer aux ignorans par quelques expreffions
de la langue des Artiftes. Le rôle du .
Vicomte de Melville eft un modèle parfait
de ce ridicule , aujourd'hui fi fort à la mode.
Il vient pour époufer la fille du Baron de
Valcé , homme de moeurs fort fimples , &
DE FRANCE. 221
d'un efprit fort fage , ainfi que fon fils , &
nullement propre à fe laiffer éblouir par
l'étalage de la fauffe fcience du Vicomte.
Le père de celui - ci en eft pourtant la dupe
tout le premier , & regarde fon fils comme
une merveille ; mais la fimplicité & la
bonhommie des deux Valcé font bientôt
révoltées de la fatuité du Vicomte , de fa
converfation fcientifique , & de fon froid
enthoufiafine. Sa première converſation eft
avec le Chevalier de Valcé ; & après avoir
parlé de toutes les femmes Italiennes &
Anglaifes , à qui la tête a tourné pour lui ,
il propofe au Chevalier de voyager aufli ;
il veut l'emmener dans le Nord.
"™
LE VICOMTE.
« J'irai d'abord en Ruffie, parce que je
» médite un ouvrage très- piquant fur les
progrès rapides des Ruffes dans les Arts &
» dans la Politique. J'en ai fait le plan ....
& puis je veux connoître la Suède , le
Danemarck.... 23
LE
CHEVALIE R.
» Et fi vous vous mariez , emmenerez-
» vous votre femme ?
LE VICOMTE.
» Oh ! cela eft impoffible.... Je ne pren
" drai avec moi qu'un Deffinateur & un
" Botanifte. Aimez vous l'Hiftoire- Natu-
» relle Moi , elle me tourne la tête. Je
Kiij
222 MERCURE
">
"
fuis heureufement né! L'étude la plus
féche , la plus aride , n'eft pour moi
qu'un amuſement. J'apprends tout ce
» que je veux fans travail & fans peine.
» On peut fe vanter de cette facilité , elle
» n'a rien de commun avec l'efprit , elle
» ne vient que de la mémoire.... Il eft cer-
"
ور
ود
tain que j'ai une mémoire prodigieuſe....
» & puis j'aime toutes les fciences égale-
» ment.... Ma paffion de m'inftruire s'étend
» fur tous les objets .... On fit à ce ſujet , à
Rome , les derniers jours que j'y paſſai ,
» une remarque affez plaifante : on pré-
», tendit que , dans la même foirée , j'avois
donné la folution d'un problême , rempli
» douze bouts rimés , foutenu une difcuf-
» fion très -vive fur la Politique , traduit
» en Français un paffage du Dante , &
danfé dix contredanfes. Je ne m'en reffouviens
pas ; je ne puis répondre de
l'exactitude de cette récapitulation ; mais
" il eft très poffible qu'elle foit vraie....
très -poffible....
ور
»
"
-
LE CHEVALIER.
Quel paffage du Dante traduisîtes - vous ?
LE VICOMT E.
» Mais.... Ah ! cela eft excellent !.... il
» m'eft échappé.... Tout ce que je me rappelle
, c'eft que c'étoit le plus difficile du
Poëme , parce qu'on l'avoit choifi exprès
pour m'embarraffer .... Je dois avoir
و د
"
ور
DE FRANCE. 223
» dans mes papiers cette traduction ; je
» vous la montrerai . »
Le Chevalier de Valcé refte ' interdit de
tant de fottifes , & Melville , qui voit paroître
fon Beau- Père futur , fe dit à luimême
d'un air triomphant : Allons
"3
»
"
-
و د
>
après avoir pétrifié le fils , il faut fub-
» juguer le père. » Le Baron de Valcé parle
un moment à l'oreille de fon fils , pendant
que le Vicomte s'amufe à examiner les tableaux
du falon . » Cette tête , dit - il ,
n'eft elle pas d'après Raphaël ? Non ,
( dit le Baron ) c'eft d'après ma grand-
-mère. Le Vicomte , quoiqu'un peu
étourdi de la méprife , fe laiffe aller à fon
babil d'érudition , & débite pédantefquement
tout ce qu'il fait de lieux- communs
fur la Nature , les Arts. » J'ai fix volumes
» de mes griffonnages ; c'eft un ouvrage
informe , comme vous pouvez penfer ;
» je l'ai écrit avec tant de rapidité ! .... Cependant
il y a du feu & un tour affez
original. On m'a perfécuté à Londres
» pour le faire imprimer ; mais je fuis fi
» loin de toute eſpèce de prétentions ! .....
» J'ai rapporté auffi d'Italie des deffins
précieux , & d'un fini admirable . »
و ر
93
22
Il prend envie au Baron de montrer à
ce grand connoiffeur un portrait en mignature
de Mlle de Valcé , qui eft précisément
celle que le Vicomte doit époufer.
- Kiv
224 MERCURE
LE VICOMTE , après un moment d'examen.
» Je ne vous confeille pas d'acheter cela.
LE BARO N.
Pourquoi donc ? ... Le vifage me paroît
» joli...
LE VICOMTE regardant le portrait.
» Non .... point de caractère.... Mauvais
» tour de tête... Nulle expreffion... Un
" ouvrage déteftable , en vérité.
22
LE BARON , piqué.
» Cela eft bon à favoir....
LE VICOMTE regardant toujours le portrait.
» Déteftable !... Aucune entente du mélange
des couleurs ; un faire mefquin ...
» Une petite manière , de la fechereffe... Une
draperie pauvre.... ( lui rendant la boëte )
» cela ne vaut rien .... abfolument rien...
"
LE BARON avec colère.
» Eh bien , Monfieur le connoiffeur , daug
» tres feront moins difficiles..
Le Marquis de Melville paroît , & le
Baron lui avoue naïvement qu'il trouve le
Vicomte beaucoup trop merveilleux pour
lui. « Je ne comprends pas plus ( dit - il ) fes
longs difcours que s'il parloit Allemand .
» Son langage eft compofé d'une quantité de
""
DE FRANCE. 225
و د
» mots qui me font abfolument inconnus ,
» & il place ceux que je fais de manière à
» me derouter totalement fur leur fignifica-
» tion. Moi , je veux pouvoir caufer avec
» mon gendre ». Les paroles font rendues
de part & d'autre , & les deux Melville ne
peuvent s'empêcher de prendre en pitié
l'ineptie des deux Valcé.

Vathek eft la feule Pièce de ce Recueil
dont la Scène foit à la Cour ; auffi a - t-elle
pour objet de donner des leçons aux jeunes
Princes & à leurs Gouverneurs , aux Miniftres
aux Courtiſans & aux Souverains
même. Le fujet eft tiré de l'Hiftoire Orientale
, & plufieurs des beaux traits de la Pièce
font indiqués dans les Notes , comme empruntés
de la vie du Calife Motaffem , huitième
Prince Abbaffide ; mais il y en a une
foule d'autres que l'Auteur ne doit qu'à ellemême.
Almanzor , Gouverneur de Vathek ,
fils du Calife Motaffem , eft digne de la
place qu'il occupe par fa vertu incorruptible
& fon attachement inviolable pour le Ca- .
life ; il eft l'objet de la jaloufie fecrette du
Vifir , qui ne cherche qu'une occafion de le
perdre , afin de pofféder feul la confiance du
Souverain. Ofmin , le fils de ce Vifir , eft lié
avec le jeune Vathek ; & , par une fuite de
cette liaiſon , le Vifir eft informé que Vathek
eft amoureux de la fille d'Almanzor .
L'ambitieux Vifir , jugeant d'autrui par luimême,
ne doute pas que le Gouverneur ne
nourriffe cette paffion dans le coeur de fon
K v
226 MERCURE
Élève , & ne la faffe fervir à fon agrandiffement.
Il ne manque pas de fe rendre accufateur
d'Almanzor auprès du Calife ; & pour
le rendre plus fufpect , il fait demander la
fille du Gouverneur pour fon fils Ofmin , &
tire avantage de ce refus comme d'une preuve
évidente que le Gouverneur a fondé des efpérances
fur la paffion de Vathek , puifque loin
de la combattre , il rejette le feul moyen qui
pourroit la détruire. Le Calife lui -même ,
malgré toute la confiance qu'il a dans la vertu
d'Almanzor , eft ébranlé un moment ; &
pour éprouver le Gouverneur , il lui propofe
de choisir dans fa Cour l'époux de Zulica
( c'eft le nom de la fille d'Almanzor ) , &
de déclarer fon choix . Almanzor répond
qu'il lui eft impoffible d'obéir. Le Vifir
triomphe , & demande au Calife fi cet excès
d'audace ne lui ouvre pas les yeux. « Oui ,
( dit le Calife , après un moment de filence )
l'amitié m'éclaire. Almanzor a rempli fon
devoir : Zulica n'eft plus libre. » Le Calife
a deviné jufte . Zulica , depuis deux mois , eft
en fecret l'époufe de Nadir , fils de Giaffer ,
l'ami d'Almanzor.Celui-ci a caché cette union
par égard pour le jeune Prince , & attendoit le
moment de découvrir la vérité. Le Vifir fe
croit perdu ; mais Almanzor , qui fait rendre .
juftice aux grandes qualités de fon ennemi ,
& qui fait que fes fervices font utiles au
Calife , eft le premier à les rappeler & à le
juftifier auprès de Motaffem. Il repréfente
que le Vifir l'a cru coupable , & que fon ini :
ور
DE FRANCE. 227
mitié n'étoit fondée que fur une erreur. « Et
» qu'importe à la Patrie que le Vifir haïffe
Almanzor ? » Il obtient que ce Miniſtre ſoit
confervé dans fa place. Tel eft , dans tout le
cours de la pièce , le caractère d'Almanzor ,
celui de la vertu la plus pure , mais en mêmetemps
la plus indulgente. Il connoît les vices
& les foibleffes des Courtifans ; mais loin de
les exagérer avec aigreur , il en cherche les
excufes , & montre toujours les moyens de
tirer le bien du mal même , ce qui eſt le dernier
degré de la fageffe. Cette modération
éclairée contrafte avec l'austérité dure & inflexible
du mifantrope Giaffer , qui ne connoît
aucune eſpèce de ménagement. Toute
la Pièce , d'ailleurs , eft remplie des maximes
les plus faines fur les vertus les plus néceſfaires
à la Cour , & fur la manière de vivre
avec les Princes . Il n'y a pas un mot qui ne
foit fait pour infpirer à ceux-ci l'amour de
la vraie gloire & le fentiment de leurs devoirs.
C'eft alors que la morale de l'Auteur
s'élève quelquefois jufqu'au fublime. Tel eft ,
entr'autres , le trait fuivant fur la clémence
qui convient aux Rois : « Un Souverain eft
» au- deffus de toute réparation ; il doit donc
» être aufli fupérieur à l'offenſe ; & n'eft- il
» pas obligé d'apprendre à pardonner , lui
» qui pourroit offenfer impunément ?
Les fuites funeftes de la paffion du jeu ,
& le danger de fe lier avec des amis corrompus
qui peuvent nuire aux meilleurs
principes & aux plus louables réſolutions
Kivj
228
MERCURE
telle eft la morale de l'ouvrage qui a pour
titre les Faux Amis. Le Chevalier d'Anglure,
jeune homme d'un caractère honnête , mais
foible , & qui , pendant quelque temps , a
eu le défaut d'être un joueur , plutôt par
complaifance que par inclination , eft devenu
éperdument amoureux de la fille du Marquis
de Valville. Son amour est approuvé par
fon père , & celui de la jeune perfonne a
confenti à la lui donner en mariage , s'il
vouloit abfolument renoncer au jeu; mais
il a exigé une épreuve de dix-huit mois. Il
y a déjà un an que le Chevalier ne joue plus,
& le Marquis de Valville , touché de cette
fage conduite & de la paffion de ce jeune
homme , qui femble encore augmentée par
l'impatience & les délais , a réfolu d'abréger
le terme de fes épreuves , & de hâter le
moment de fon bonheur . Dans ce deffein ,
il a fait faire le portrait d'Eugénie , & fe
pofe de le donner au Chevalier pour préfent
de noces. Le Comte d'Anglure eft de
moitié dans ce projet , & tous deux fe font
une fête de la furprife charmante qu'ils ménagent
au Chevalier. C'eft précisément dans
cette même journée, qui doit être si heureuſe
pour lui , que Dorfain & Valmont , joueurs
& fats de profeffion , & que le Chevalier
croit fes amis , l'entraînent à une partie de
jeu , où il perd deux mille cinq cent louis.
Au moment où il rentre chez lui , plus accablé
de remords qu'affligé de fa perte , on lui
préfente le portrait d'Eugénie , fa maîtreffe ,
proDE
FRANCE. 229
& les deux pères , qui prennent fon trouble
& fa confufion pour l'effet d'une joie
imprévue , s'empreffent de lui apprendre le
bonheur qu'on lui prépare. Que l'on juge de
la fituation d'un homme fenfible & vrai ,
qui fe fent fi indigne de tout ce que l'on
veut faire pour lui. Il fe jette aux pieds du
père d'Eugénie , & lui avoue la faute qu'il
vient de commettre. Le Marquis d'Anglure
paroît défefpéré , & ne doute pas que le
mariage ne foit rompu ; mais le père d'Eugénie
reconnoît tant de candeur dans l'aveu
qu'a fait le jeune d'Anglure , & tant de vérité
dans fa douleur & fon repentir , qu'il
est perfuadé que cette dernière leçon achevera
de le corriger. Il confent à l'union
projetée , & le Chevalier va cherchet fa
grace aux pieds d'Eugénie .
Le Magiftrat, Drame en trois actes , est ,
au jugement de la plupart des lecteurs , le
plus bel ouvrage de Madame la Comteffe
de G.... Le fujèt en eft également beau, &
par les fituations & par les caractères ; & les
détails & le dialogue y répondent parfaitement.
M. de Balmont , Magiftrat de la plus
haute réputation & de l'intégrité la plus
éprouvée, eft Rapporteur d'unprocès qui doit
décider de l'honneur & de la fortune de M. de
St -Yves, & le fils de M. de Balmont aime
en fecret la fille de ce M. de Saint - Yves ,
avec toute l'impétuofité de fon âge & de fon
caractère naturellement violent , & fufceptible
des paffions les plus fougueufes. Le
230 MERCURE
procès doit fe juger le lendemain , & le
jeune homme eft dans les angoifles de l'inquiétude
& de la crainte , fur un événement
d'où dépend le fort de ce qu'il aime, Plus le
moment fatal approche , plus fes frayeurs le
tourmentent , & fon imagination ne lui préfente
rien que de finiftre. Il fouffre d'autant
plus , qu'il n'ofe pas même parler de ce procès
à fon père , dont il connoît , fur cet article
, la réferve & la févérité . Ce jeune
homme, fi fenfible & fi prompt , n'en a pas
moins d'admiration pour les grandes qua¬
lités de fon père , & n'est pas moins enflam
mé du defir de l'égaler . Il ſe propoſe d'em
braffer le même état , & d'en remplir tous
les devoirs. La nuit du jour qui précéde le
jugement , M. Durand , Secrétaire de M. de
Balmont , a eu ordre de veiller pour exami
ner une pièce importante apportée le foir
mêmepar l'Avocat de M. de St-Yves.Le jeune
Balmont , à qui fes agitations ne permettent
pas de goûter un moment le fommeil , vient
chercher M. Durand pour le queftionner ;
mais il rencontre , au lieu de lui , fon propre
père , M. de Balmont , réveillé par une autre
efpèce d'inquiétude , & qui s'eft cru obligé
de revoir encore lui - même les pièces du
procès , plutôt que de s'en rapporter à fon
Secrétaire. A la vue du Magiftrat , le fils fe
trouble , & l'état violent où il eft , ne lui
permettant plus de diffimuler rien , il avoue
tout à fon père. Cette fcène eft admirable
Qui pour l'intérêt & l'éloquence, Les reproches
E
font
our
DE FRANCE. 221
de M. de Balmont font pleins de la dignité
d'un père & d'un Juge. Il repréfente à fon
fils avec quelle imprudence il s'eft laiffé entraîner
à fa paffion pour la fille de M. de St-
Yves , fachant que celui-ci a un procès qui
peut lui faire perdre la fortune & l'honneur.
Il lui fait envifager toutes les fuites
de cette première faute ; cette démarche inconfidérée
& fi blâmable , de venir dans la
nuit interroger un Secrétaire qui peut fe
laiffer féduire ; le danger où lui - même ( M.
de Balmont ) eft expofé , fi , voyant l'état où
eft fon fils , il fe laiffoit aller aux foibleffes
paternelles ; quelle conduite dans un jeune
homme qui veut être Magiftrat ! Le jeune
Balmont promet à fon père d'être docile à
fes avis , & de fe laiffer entièrement conduire
par fes leçons. Il n'en eft pas moins
agité jufqu'à l'inftant de la décifion du procès
; enfin M. de Saint-Yves le gagne complettement
, & M. de Balmont annonce luimême
cette heureufe nouvelle à fon fils . Les
Juges ont prononcé fuivant fes conclufions.
Mais voici pour le fils le moment de la plus
grande épreuve. « Aujourd'hui , lui dit-il, la
» main de Mademoiſelle de Saint- Yves
» vous honoreroit ; mais cependant il faut y
» renoncer ; il le faut , fi ma réputation &
» ma gloire vous font chères. J'étois le Rap-
» porteur de M. de Saint -Yves , & j'avoue
» que j'ai beaucoup contribué au gain de
» fon procès ; fi vous époufez fa fille , fe-
" rai-je à l'abri de tout foupçon de partia232
MERCURE
1
و ر »lité?LejeuneBalmontfenttoutela.
force de ce motif. « C'en eft affez , mon
père ; vous ne me demandez que le facri-
» fice de mon bonheur , je ne balance point ;
""
ور
le repos de ce que j'aime eft affuré; Ma-
" demoiſelle de Saint - Yves eft heureuſe , il
» fuffit.... Què je ferois vil à mes yeux, fi
» je manquois de courage pour fupporter
un malheur qui ne doit faire fouffrir que
» moi ! .... Ah , je vous ferai connoître
» que ce coeur égaré , que vous avez vu fi
foible , du moins n'eft fans vertu ! ....
» Oui , mon père , j'arracherai de mon ame ›
» ce funefte amour. J'y renonce à ja-
» mais.... Je ne veux plus vivre que pour
» vous.... Heureux fi je puis à ce prix
» expier mes fautes & regagner votre ef-
ور
time ! .... 5
...
pas
Le dénouement remplit le but de l'Auteur
, qui eft de montrer la néceffité de fe
mettre au- deffus de toutes les paffions , lorfque
l'on veut remplir les fonctions de Juge.
Il termine dignement ce Drame intéreffant
& noble , qui a réuni tous les fuffrages.
( Cet Article a été envoyé par M. de la
Harpe. Le troifième & dernier Extrait fera
dans le Numéro fuivant.)
DE FRANCE. 233
MAXIMES & Réflexions Morales du Duc
de la Rochefoucauld. A Paris , de l'Imprimerie
de MONSIEUR .
Un Avertiffement qu'on trouve à la tête
de cette édition , & qui rend compte des
motifs qui ont porté à la faire , finit par
ces mots : » Enfin on n'a rien négligé pour
» rendre cette Édition plus complette , plus
» correcte , plus digne de la célébrité de
l'Ouvrage , & de l'attention du Public. »
On peut affurer que toutes ces intentions.
du nouvel Éditeur ont été parfaitement
remplies. Le Choix du papier , du format
& du caractère , tout concourt à faire de
cette édition une des plus agréables qui foient
forties de nos preffes. Le format eft in-24 ,
& nous devrions avoir peut-être fous, cette
forme tous les Ouvrages qu'on eft bien aiſe
de porter avec foi dans tous les lieux & dans
tous les momens . Les caractères ont cette netteté
& cette élégance qui, fans pouvoir ſéduire
les yeux , comme une lecture faite avec
adreffe féduit les oreilles , aident pourtant
l'ouvrage à produire tout l'effet qu'il doit
avoir par lui-même. Nous n'avons pàs apperçu
une feule faute d'impreffion dans tout....
le cours du volume , tant on y a porté d'attention
& de foin. Cette édition doit faire
honneur à M. Didot le jeune , qui montre
autant d'intelligence & de goût que de zèle
pour le progrès de fon art , & l'on doit
234 MERCURE
avoir quelque reconnoiffance fans doute
pour les Imprimeurs qui donnent une fi
grande perfection aux livres qui fortent de
leurs preffes ; dans un tems fur- tout où
l'on imprime les ouvrages avec plus de
fafte que de correction ; où le luxe qui environne
les livres , annonce très - clairement
qu'ils font deftinés à parer les bibliothèques,
plutôt qu'à orner les efprits .
Il n'eft perfonne qui ne connoiffe le livre
de M. de la Rochefoucauld. Ses penſées font
du nombre de ces ouvrages-fur lefquels tous
les efprits diftingués fentent le befoin d'exprimer
leur opinion , A peine ont- ils paru,
que tout ce qu'il y a de plus frappant , &
même de plus délicat dans les pensées &
dans le ftyle , eft caractériſé avec jufteffe
& avec précifion. Cela eft vrai fur - tout
du Livre de M. de la Rochefoucauld . Il a
envisagé & peint le coeur humain fous des
points de vue inattendus qui devoient frapper
quelques efprits , comme une lumière
qui révéloit tous les fecrets de nos coeurs,
& bleffer quelques ames , comme des paradoxes
qui les offenfoient dans ce qu'elles
ont de plus cher , dans l'élévation & dans
la délicateffe de leur fentiment. Il y a plus
d'un fiècle que fon Ouvrage eft livré aux
difputes de ces deux claffes d'hommes &
de Lecteurs. Il y a long -tems que les uns
& les autres ont épuisé tout ce qu'on en
pouvoit dire. Une chofe bien glorieufe pour
la mémoire de M. de la Rochefoucauld , c'eft
DE FRANCE. 235
que chaque découverte importante & nouvelle
qu'on fera dans le coeur humain, tendra
à confirmer ou à détruire fon opinion ,
& que fon nom eft à jamais attaché à l'hiftoire
de l'homme.
On trouve à la tête de cette édition une
Notice fur les caractères & les écrits du Duc
de la Rochefoucauld , qui a déjà été imprimée
dans le Mercure. Ce morceau eft d'un Académicien
connu par les grâces & la jufteffe
de fon efprit. Il est très propre à confoler
les ames délicates & fenfibles , de cette
trifteffe involontaire dont il leur eft fi difficile
de fe défendre , en admirant même le
talent & l'efprit de M. de la Rochefoucauld .
On y voit que fa vie entière a été une réfutation
de fes principes ; fes moeurs y font
toujours mifes en contrafte avec fes maximes
; & c'eſt par les vertus mêmes de M. de
la Rochefoucauld , que l'Auteur de la Notice
explique d'une manière très-naturelle les reproches
qu'on a pu faire à fa conduite & à
fon caractère.
ACADÉMIE.
SÉANCE Publique de l'Académie Françoife.
LE Jeudi 10 Janvier, l'Académie a tenu une ſéairce
publique pour la réception de M. de Chabanon , qui
fuccède à M. de Foncemagne. Le Récipiendaire a
parlé avec fenfibilité de la pe rte que l'Académie a
faite d'un Confrère auffi aimé & auffi confidéré que
1
236 MERCURE
·
M. de Foncemagne , & de celle qu'il avoit faite luimême
dans la perfonne d'un ancien ami. Il a tracé
l'éloge de fes vertus fociales , & de fes travaux Littéraires.
Cet éloge , mêlé de quelques digeffions fur la
Langue Françoife , a été fort bien reçu du Public , &
honoré des témoignages de fa fatisfaction. La réponſe
de M. le Maréchal de Duras, Directeur, au Récipiendaire,
a paru remarquable, fur- tout par le mérite rare
de la précifion & de la convenance. On y caractériſe
en peu de mots , mais avec beaucoup de jufteffe , les
qualités de M. de Foncemagne & les titres de fou
fucceffeur.
M.de Chabanon a lu enfuite un Dialogue en vers ,
fur l'accueil que l'on doit aux fripons dans la Société.
Ce Dialogue agréable offre des vers heureux , une
critique ingenieufe de quelques-uns de nos travers , il
eft écrit avec facilité , nous en citerons quelques
fragmens dans le Journal prochain .
La Séance a été terminée par la lecture qu'a faite
M. de la Harpe , de quelques morceaux d'un Eloge
de Voltaire , qui , malgré le défavantage de paroître
ainfi ifolés & hors de leur cadre , ont été écoutés avec
beaucoup d'intérêt & de plaifir , & dont la plupart
ont été fort applaudis ; par exemple , un parallèle de
Racine & de Voltaire , un portrait de Charles XII ,
l'accueil fait à l'Auteur d'Irène lorfqu'il vint pour la
première fois à la Comédie Françoife , un morceau
très-touchant fur les Calas, un autre fur l'Editen faveur
des Mains-Mortables , & qui amenoit l'éloge de M.
Necker. Le Public en cet endroit a témoigné par fes
acclamations combien il favoit gré à l'Auteur d'avoir
exprimé les fentimens de toute la France.
DE FRANCE. 15237
1
VARIÉTÉ S.
ON a vu dans le Numéro du 8 Janvier , p. 90 ,
la punition que le Roi de Pruffe a exercée contre
plufieurs Magiftrats , qui après huit ans de procé
dures , avoient rendu contre un pauvre Payfan un
jugement injufte. Des Lettres écrites de Berlin
nous apprennent que depuis ce Jugement , c'eft-àdire,
au bout de trois femaines , il s'eft terminé une
foule de procès qui étoient pendans depuis bien des
années . Tel eft le bien que fait en un moment l'oeil
du Maître , quand il eſt éclairé & guidé par l'amour
de fes peuples . Ce nouveau trait de la vie du Roi de
Pruffe , ajoute encore , s'il eft poffible , aux fentimens
de refpect & d'admiration qu'il a infpirés à
toute l'Allemagne , qui depuis la paix de Tefchen , le
regarde unanimement comme fon père & ſon bienfaiteur.
Les mêmes Lettres ajoutent que ce Prince , pendant
le féjour qu'il vient de faire à Berlin , a fucceffivement
appelé dans fon Cabinet les Savans &
les Littérateurs les plus diftingués de fon Académie ,
qu'il s'eft entretenu avec chacun d'eux en particulier
fur les objets de leurs travaux , leur en a parlé avec
beaucoup de bonté & d'intérêt , les a exhorté à publier
bientôt les ouvrages dont ils s'occupent , & même a
bien voulu promettre à quelques- uns de leur faire
part de fes obfervations , lorfque ces Ouvrages paroîtroient.
C'eft ainfi qu'un Monarque , qui , comme
lui fuffit à tout , emploie fes momens de loifir à
encourager les Lettres , & à favorifer dans les États
les progrès des lumières.
238 MERCURE
ANECDOTE
JEAN- EAN - PIERRE CAMUS , Évêque du Bellay ,
étoit un Prélat plein d'activité & de zèle
pour opérer tout le bien poffible . Il avoit
fur-tout à coeur de réformer l'oifiveté & les
fentimens relâchés de quelques Religieux.
Le Cardinal de Richelieu fe crut obligé de
modérer l'ardeur avec laquelle il les pourfuivoit
il lui dit même un jour , à cette
occafion : " Je ne connois en vous d'au-
» tre défaut que cet horrible acharnement
» que vous avez contre les Moines ; & ,
fans cela , je vous canoniferois . Plût à .
Dieu , lui répartit le pieux Évêque , que
cela pût arriver ! nous aurions l'un &
l'autre ce que nous fouhaitons : Vous
» feriez Pape , & je ferois Saint . »
"
ود
ود
و ر
MUSIQUE.
Six Trietti pour deux Altos ou Alto- violes avec
la Baffe , de différens Auteurs Italiens. Il 1 ° . del
Signor Salla , 2.è 3 ° . del Signor Chifa , 4°. è 5º.
del Signor Saffone , 6 °. del Signor Eterardi , ajuſtés
par M. N. G. Lendormy , OEuvre III . Prix , 4 liv.
16 fols. A Paris , aux Adreffes ordinaires de Mufique.
Six Duos pour deux Altos , ou Alto- violes de
différens Auteurs Italiens, 1 °. 3 °. del Signor Lucchino
, 2 °. 4. 6°. del Signor Verdone , s° . del
DE FRANCE. 239
Signor Drovio, ajuftés mis au jour par M. N. G.
Lendormy . OEuvre II . Prix , 4 liv . 16 fols, A Paris ,
aux Adreffes ordinaires de Mufique..
Petits Airs d'une difficulté graduelle , compofés
pour les Commençans , par M. J. Hüllmandel. OEuvre
Ve. Prix , 4 liv. 4 fols. A Paris , chez l'Auteur , rue
Poiffonnière ; & aux Adreffes ordinaires de Mufique.
ANNONCES LITTÉRAIRES.
AMUSEMENS variés , ou Mélanges de Littérature
en vers & en profe , avec une Lettre de J. J. Rouffeau
, par M. d'Offreville. Vol. in- 8 ° . A Paris ,
chez la Veuve Hériffant , la Veuve Duchefne &
Froullé , Libraires ; & à Verſailles , chez Blaifot , rue
Satory.
Hylas & Phila. vol in- 12. Prix 1 liv. 10 fols.
AParis , chez Knapen fils , Libraire , Pont S. Michel.
Choix d'Hiftoires tirées de Bandel , Italien ; de
Belleforêt , Commingeois ; de Boiſtuau, dit Launai ;
& de quelques autres Auteurs. Nouvelle Edition , par
M. Feutry. 2 V. in- 12 . A Paris , chez Baftien , Libraire
, rue du petit-Lion.
La France Eccléfiaftique , pour l'année 1780. V.
in- 12 . Prix 3 liv. 10 fols. A Paris , chez l'Auteur ,
rue S. André-des-Arts , vis - à -vis la rue Gît- le -Coeur .
Etrennes de la Marine , ou Connoiffances néceffaires
pour l'intelligence de la guerre Maritime , in-
24. A Paris , chez la Veuve Duchefne , Libraire ,
rue S. Jacques.
Contes nouveaux en vers & Poéfies fugitives , par
240 MERCURE
M. A. 2 V. in- 18. Prix 3. 10 fols. A Paris
chez les Marchands de Nouveautés.
()
Tome 61e du Journal des Caufes Célsbres. A
Paris , chez Mérigot , Libraire , quai des Auguftins.
Pierre-le-Grand, Tragédie en cinq Actes , repréfentée
pour la première fois par les Comédiens ordinaires
du Roi , le premier Décembre 1779 , par M.
Dorat. in-8 ° . A Paris , chez Monory , Libraire ,
rue de la Comédie Françoiſe.
Lettre fur J. J. Rouffeau , par M. Broch. in- 8 ° .
Prix 1 liv. 4. A Paris I , chez Brunet , Libraire
Mauconfeil , à côté de la Comédie Italienne.
TABL E.
› rue
Le Chêne , les Oiseaux de Théâtre à l'Ufage des Jeunes
Proie & l'Orage , Fable , Perfonnes , Second Extrait,
193
217.
Epitaphe de mon Grand -père , Maximes & Réflexions Mo-
195 rales du Duc de la Roche-
Lettre au Rédacteur du Mer- foucauld ,
cure , 196 Séance publique de l'Académie
Enigme & Logogryphe , 208 Françoife ,
Chanfons , & autres Poéfies Variétés
pofthumes de M. l'Abbé Anecdote ,
de l'Attaignant ,
L'Art de la Vigne ,
A 1
299 Muſique ,
214 Annonces Littéraires ,
APPROBATION.
2331
235
237
238
zbid.
239
J'ai lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 29 Janvier. Je n'y ai
rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion. A Parisa
le 28 Janvier 1780. DE SANCY.
TABLEAU POLITIQUE
DE L'EUROPE , 1779 .
Les mouvemens politiques des Cabinets de l'Europe
ont fuivi pendant cette année le cours qu'ils
avoient pris dans la précédente. Nous avons ellayé
d'en indiquer les caufes dans le dernier tableau que
nous avons donné de la fituation de cette partie du
monde : elles n'ont pas changé. Il ne nous refte
aujourd'hui qu'à rendre compte de leurs effets , qui
préparés & conduits par la fageffe , n'ontpu tromper
l'attente de l'Europe qui les avoit prévus.
-Le feu de la guerre qui l'embrafoit au commencement
de cette année , à diminué fes ravages. L'Orient
& le Nord reſpirent. C'eſt de l'Occident où
il brûle encore , que font partis les foins bienfaifans
qui l'ont éteint. De Pétersbourg à Vienne &
à Conftantinople , trois grands Empires béniſſent la
main d'un jeune Roi , qui préférant à vingt- cinq
ans le bonheur de l'humanité au vain preftige de la
gloire des armes , a ramené chez eux la paix &
Tunion.
L'Empire Turc avoit été armé par des intérêts
qui ne lui étoient pas perfonnels , contre la puiffance
prépondérante du Nord , dont le pouvoir qu'on
fuppofe devoir toujours faire naître l'ambition parce
qu'il la favoriſe , donnoit des inquiétudes à fes voifins
& des jaloufies aux autres. De nouveaux intérêts
ont donné lieu à de nouvelles négociations qui ont
croifé & renversé les premières. La guerre d'Allemagne
, celle de la France & de l'Angleterre ont fait
Ier. Janvier 1780. &
( 2 )
faire la paix de Conftantinople , qui à fon tour a
amené celle de l'Empire. Les difpofitions que manifeftoient
la Ruffie & la Porte ont facilité ces
négociations. La modération des deux Puiffances
jointe à l'entremise de la France , en a favorifé
l'iffue. La paix avec le Divan a permis à l'Impératrice
de Ruffie de porter fes regards fur l'Allemagne,
& de fe rappeller fes engagemens avec la Cour
de Berlin ; & cet état des chofes l'a conduite à
prendre part à la médiation .
La fucceffion de la Bavière qui en armant l'Autriche
& la Pruffe , avoit fait craindre une guerre longue
& fanglante , a été arrangée après une campagne .
La déclaration de la Rutlie , libre de fes démêlés
avec la Porte , & prête à joindre les efforts à ceux de
la Cour de Berlin , à qui la protection des Princes intéreflés
à certe fucceffion avoit mis les armes à la main ,
a contribué à accélérer cette paix , qui fembloit être
une condition tacite de celle qu'elle alloit faire avec les
Turcs . Elle a offert d'y travailler de concert avec la
France ; les contendans ont mieux aimé l'avoir pour
médiatrice que pour ennemie. Les grands intérêts
des parties ont été difcutés & réglés . L'Autriche a
évacué ce qu'elle avoit d'abord fait occuper par fes
troupes. Il lui eft refté une portion de la régence
de Bourghaufen , contenue dans la partie de la Ba--
vière , fituée entre le Danube , l'Inn , & la Salza.”
Les différens prétendans ont été fatisfaits ; & let
Roi de Pruffe n'a pas négligé de le faire affurer &
garantir le droit de réunir à la primogéniture de
fa maifon , les principautés de Bareuth , & d'Anf
pach , en cas d'extinction de la ligne qui les poffede
actuellement. Il a eu foin de faire confirmer
en même-tems , les divers traités conclus entre fa
maifon & la Cour de Vienne , depuis ceux de Veſt.
phalie jufqu'à nos jours.
Tous ces évènemens importans , préparés dès l'an.
( 3 )
née derniere , ont eu leur effet dans le cours de
celle-ci. La première impulfion que la politique leur
a donnée, le continue & fe prolongera julqu'à ce
que les circonftances en impriment une nouvelle ,
& peut-être oppofée. Les fpéculatifs croient déja
l'appercevoir dans un éloignement plus ou moins
rapproché. Il s'agit aujourd'hui de faire ratifier par
l'Empire le traité de Te chen. La Diète en a reçu
la notification , mais fon acceflion n'a point encore
été requise. On a remarqué que c'eft dans le moment
où devoient finir ces délais que font nées des oppofitions
dont le but paroit étre de les prolonger.
Le privilége illimité contre les appels , accordé au
Duc de Mecklembourg , pour unique dédommagement
de toutes les prétentions auxquelles il renonce,
excite les réclamations de la nobleffe du Duché.
Elle femble les avoir faites trop tard pour ne pas .
accréditer le foupçon qu'elles lui ont été infpirées.
Quelques autres les ont fuivies , &, elles peuvent .
retarder la décifion de l'Empire , qui finira vraifemblablement
par fe conformer au vou des Puiffances
, tel qu'il eft exprimé dans le traité de Tefchen.
Il femble en attendant que cette paix jugée
néceffaire pour pacifier l'Allemagne , la Ruffie & la
Turquie , & pour concentrer le feu de la guerre
entre les Puiffances de l'Occident , n'eft pas vue du
même oeil par tous les intéreflés. Quelques-uns de
ces prétendus politiques , qui fe trompent fouvent
en voulant juger des caufes par les effets , & dont
l'oeil borné n'entrevoit que la plus petite partie des
objets que le génie embraffe dans tout leur enfemble
, & dans tous leurs détails , croyent voir dans
cette paix un grand facrifice au moment préfent ,
trop d'indifférence pour l'avenir , & craignent qu'elle
n'attire un jour à les auteurs une guerre terrible
& meurtrière . Mais ce malheur incertain & du
moins éloigné , n'exifte que dans leur pré-
2 2
( 4)
voyance timide. Les évènemens font foumis au
tems qui les varie ; notre tâche n'eft point ici de
les prévoir ; elle ſe borne à en rendre compte
lorfqu'ils font arrivés.
L'Occident ne paroît pas encore près de jouir
des avantages qu'il a procurés à l'Orient & au Nord.
A la fin de la dernière campagne , la pofition de
l'Angleterre fembloit faire entrevoir le moment où
la néceffité la forceroit à la paix à des conditions
que l'Europe defire , & dont le but principal eft la
sûreté & la liberté générales du commerce . L'Eſpague
employoit fa médiation ; on auguroit d'autant
mieux de fes effets qu'elle les foutenoit de préparatifs
formidables. Le Gouvernement Britannique,
qui n'en pouvoit ignorer l'objet , ne cherchoit
qu'à gagner du tems . Incapable de réfifter en Europe
& en Amérique , où il fentoit fes défavantages
, il attendoit , dans l'efpérance d'en impoſer
au nouvel ennemi qu'il alloit s'attirer , la nouvelle
des fuccès sûrs mais peu délicats qu'il s'étoit préparés
dans l'Inde.
Le feu de la guerre ne peut s'allumer entre la
France & la Grande- Bretagne , fans étendre fon
embrâfement fur toutes les parties du monde où
les deux Puiffances ont des établiſſemens . On ne
doutoit pas au moment où les hoftilités commencèrent
en Europe , qu'elles n'euffent bientôt lieu
en Afie ; mais l'éloignement faifoit préfumer qu'il
s'écouleroit un intervalle de quelques mois avant
que la paix rompue ici pût l'être également dans
l'Inde . On n'imaginoit pas qu'une Puiffance qui ſe
refpecte oferoit y envoyer des ordres avant que
la rupture ne fût bien décidée. Dans le cas où
elle eût été prévenue , ces ordres prématurés auroient
pu avoir des fuites fâcheufes , & exciter un
cri général d'indignation . L'Angleterre n'avoit pas
craint de s'y expofer en faifant paffer au Bengale ,
dès avant la déclaration du Marquis de Noailles
( 5 )
l'avis d'y attaquer nos établiffemens. La précipitation
de fa conduite a dévoilé le deffein qu'elle avoit
formé de rompre ; & l'agreffeur fur lequel elle a
cherché d'abord à répandre des nuages , n'eft plus
douteux maintenant. Ses dépêches arrivèrent à Madras
le 28 Juillet 1768 , & dès le 3 Août , avant
qu'on eût tiré un coup de canon en Europe , Pondichery
fut invefti & forcé de fe rendre après deux
mois & dix jours de fiége. Les établiſſemens François
dans le Bengale , qui étoient fans défenſe , &
que l'intention du Gouvernement n'étoit pas de conferver
, fubirent le même fort avant la réception de
l'ordre qui avoit été expédié de les évacuer.
Ces conquêtes faciles , dont la nouvelle ne parvint
en Europe qu'à la fin de Mars de cette année ,
auroient ranimé la confiance du Ministère Anglois ,
s'il n'eût appris en même tems qu'il venoit de perdre
en Afrique le Sénégal , où les François , arrivés
le 28 Janvier , s'en étoient emparés le 31 , & s'il
n'eût vu augmenter les inquiétudes fur ce qui fe
paffoit en Amérique.
-
Le Comte d'Estaing avoit changé la face des af
faires dans cette partie du monde , où malgré les
obftacles réunis des ennemis & des élémens , il avoit
arrêté toutes les opérations des Anglois . Contrarié
par les vents qui l'avoient empêché d'arriver à tems
pour mettre fin à la guerre , fon apparition fur les
côtes les avoit du moins forcés d'évacuer Philadelphie.
Séparé par les tempêtes d'un ennemi qu'il
alloit écrafer , chaffer de Rhode- Ifland , & fucceffivement
de New-Yorck & de tout ce qu'il poffédoit fur
le Continent , où il l'avoit mis hors d'état d'agir ',
inftruit qu'il s'affoibliffoit encore pour menacer les
Antilles , en y faifant paffer des vaiffeaux & des
troupes , il partit de Bofton , prit la même route >
dans l'efpoir de les intercepter , certain d'entraîner
après lui tout ce qu'il y avoit de forces navales
fous les ordres de l'Amiral Byron , & de laiſſer aux
a 3
( 6 )
Etats -Unis la navigation libre fur tous leurs parages
. Arrivé à la Martinique , il apprend que l'ennemi
qu'il pourfuit a mouillé & débarqué à Ste- Lucie : on
a dit qu'il ne crut pas devoir laiffer enlever cette
poffeffion fous fes yeux . Ses vues plus vaftes ne fe
bornoient pas à la confervation d'une Iſle où la
France n'avoit qu'un établiſſement médiocre , &
dont le climat eft meurtrier.
Cette expédition dont on a d'abord fi mal jugé en
Europe , parce qu'elle n'a pas réuffi , étoit de la
plus grande importance par fes fuites . Le fuccès
eût rendu le Comte d'Estaing maître à fon arrivée
de 4000 hommes de troupes réglées , de l'Eſcadre
qui les avoit conduits , de la flotte de Byron qui
le fuivoit , & qui privée des fecours & des renforts
qu'elle n'eut plus trouvés à Ste-Lucie , lui cût of-
' fert une victoire aiſée . L'anéantiſlement des forces
navales Britanniques , les les Angloifes fans défenfe,
le Continent n'ayant plus à combattre qu'une armée
affoiblie , réduite à elle-même , & ne recevant aucun
appui du côté de la mer ; telles étoient les conféquences
de l'entrepriſe. Elles n'échappèrent point au
Vice-Amiral ; on lui eût reproché de ne l'avoir pas
tentée . L'impétuofité Françoife , fon courage ardent
fembloient en affurer le fuccès. Forcé d'y renoncer,
on l'a vu faire fuccéder la prudence à l'audace
tenir en échec la flotte Angloife , l'arrêter loin du
Continent où fon abfence réduifoit Clinton à l'inaction
, protéger le commerce François , épier pour
en profiter les premières fautes qu'il verroit faire
à l'ennemi , dont il cherchoir à prolonger le féjour
dans une ftation funefte , où les équipages & fes
troupes éprouvoient l'influence meurtrière du climat.
A peine Byron affoibli & forcé par le foin de
fa confervation , quitte cette Ifle qui lui eft fi fatale ,
que le Comte d'Eftaing fait enlever celle de Saint-
Vincent par fes frégates. Bientôt marchant luimême
à la Grenade , il y defcend & s'en empare.
( 7 )
Vainqueur fur terre , il vole fur la mer , où l'attend
un nouveau triomphe , où le pavillon Britan❤
nique fuit encore devant le François . En moins de
quatre jours la Grenade eft conquife , la flotte ennemie
battue , forcée de fe réfugier à St - Chriftophe
, où il la pourfuit encore & lui offre de nouveau
le combat , que l'état dans lequel elle eft
fortie du premier ne lui permet pas d'accepter.
Après avoir tenu l'efcadre Britannique dans l'inaction
pendant une partie de la campagne , I avoir battue
enfin & contrainte à perdre , pour fe réparer ,
un tems qui conduit jufqu'à celui de l'hivernage ;
tranquille fur le fort des Ifles Françoifes par l'état
où il l'a mife , & par la mer qui bientôt ne fera
plus tenable ; fon activité impatiente du repos a
befoin d'un nouvel aliment. Il profite de la faifon
qui fufpend toute navigation aux Antilles , pour
aller chercher l'ennemi fur le Continent. Les grandes
vues du génie militaire font indépendantes du
fuccès ; on fait combien fréquemment il fe préfente
fur les mers des obftacles qu'on peut prévoir ,
mais qu'on ne fauroit furmonter. Arrivé aux atterrages
de la Géorgie , le Vice-Amiral s'empare d'un
vailleau de so canons , de deux frégates , de quelques
bâtimens de tranfport , & en détruit plufieurs
autres. Les Anglois attaqués dans leur retranchement
à Savanah , réfiftent d'abord ; & les vents ›
que les efforts humains ne peuvent enchaîner ni
changer , forcent la flotte Françoife à s'éloigner ,
à renoncer à un triomphe que quelques jours de plus
auroient affuré.
Rappellé en Europe , où fes fervices vont devenir
utiles , le Comte d'Estaing y eft revenu ; mais
lorfque la campagne étoit finie en Amérique , où
il a laiffé des forces fuffifantes pour foutenir fes
avantages , que de nouveaux renforts vont mettre
en état de poursuivre. Cependant les Anglois vaincus
dans les Antilles , forcés à l'inaction fur le Con
a 4
( 8 ).
tinent , y ont perdu une campagne entière . Obligés
de renoncer à leurs projets de conquête en
Géorgie, à la veille d'en être chaffés , tenant à peine à
New-Yorck , hors d'état de rien entreprendre nulle
part , bornés par- tout à la défenſive , ou à ces expéditions
barbares qui ne prouvent que leur impuiffance
, & dans lesquelles ils cherchent à fe dédommager
de l'impoffibilité de conquérir , par le
plaifir affreux de détruire ; réduits à faire le mal
pour le mal , ils ont achevé d'aliéner les Américains
, ôté tout espoir de concilation entr'eux &
la mere-patrie , s'il étoit poffible que celle- ci en eût
confervé encore.
Leur pofition en Europe a influé fur leurs défaftres
en Amérique. L'Efpagne , dont les lenteurs ont
long-tems étonné , laffe de négocier avec un enne.
mi qui abufoit de fa bonne foi pour lui tendre des
piéges , a enfin déclaré la guerre. Ses forces maritimes
fe font réunies à celles de la France ; & les
deux flottes combinées couvrant les mers foumifes,
ont poursuivi & vu fuir devant elles le pavillon
qui les domina fi long-tems . Une armée formidable
, raffemblée fur les côtes de France , n'atten
doit , pour faire trembler ces fiers infulaires fur
leurs propres foyers , que l'iffue d'un combat naval
, qu'une fupériorité décidée ne rendoit pas
douteufe. Les voeux de l'Europe attentive à ces
grands mouvemens , étoient contre les tyrans du
commerce & des mers en faveur des Puillances -
armées pour leur liberté. L'Amiral Hardy , à qui
fa Nation n'a pas rendu peut- être affez de juftice,
a eu l'art d'éviter toute action & de retarder du
moins les projets d'invafion formés contre la pa
trie ; elle eût été perdue fans doute , s'il eût
remplacé la prudence par l'audace , & s'il fût forti
du lyftême de retraite qu'il avoit adopté & qui lui
a fi bien réuffi. Elle a maintenant l'hiver devant
elle , tems précieux qu'elle peut employer à augmenter
les défenſes .
(9) ୨
Si cette campagne n'a pas répondu à l'attente des
deux Puiffances alliées , & peut -être à celle de l'Europe
, elle a cependant produit de grands avantages
; elle a prouvé que le fceptre des mers s'étoit
brifé dans les mains Britanniques . Les armemens
de la Grande- Bretagne pour tous les climats éloignés
où s'eft étendu le théâtre de la guerre , ont
été fufpendus . Elle a été obligée de retenir toutes.
fes forces auprès d'elle , & de concentrer tous fes
foins pour fa propre défenſe. L'Amiral Arbuthnot
n'a pu partir que taid & avec trop peu de vaiffeaux
pour approvifionner , foutenir & renforcer
le Général Clinton réduit à l'inaction dans New-
Yorck , contraint d'abandonner le Général Prévost
dans la Géorgie , & d'évacuer Rhode - Iſland pour
rapprocher toutes les troupes & fe mettre au moins
en défenfe fur un feul point. L'Amiral Rodney
deſtiné à protéger les Ifles , retenu dans les ports
d'Europe par le manque de vaiffeaux & de matelots
, & qui n'a dû qu'à l'inaction de l'hiver ceux
qu'on a pu lui donner , eft expofé à y arriver trop
tard. L'Amiral Hughes , qui devoit porter l'effroi
dans les Indes , y menacer les établiſſemens de la
Maiſon de Bourbon. , après avoir paffé devant le
Sénégal fans ofer tenter de reprendre cette conquête
, n'avoit pas doublé le Cap de Bonne-Efpérance
au mois d'Août. Les Ifles de France & de
Bourbon n'ont point encore changé de maîtres , &
confervent un pied dans l'Inde à leurs poffeffeurs.
Gibraltar affiégé eft abandonné à lui - même par
l'impoffibilité où l'on eft de le fecourir ; & cette
clef de la Méditerranée ne peut que repaffer bientôt
à fes anciens maîtres , à la fatisfaction de
l'Europe , qui ne craint pas qu'ils en abuſent.
Epuifée par les efforts qu'elle a faits , effrayée de
ceux qu'elle doit faire encore , & qui font indifpenfables
pour la campagne prochaine , l'Angleterre
regarde autour d'elle & voit multiplier fes emas
( 10 )
barras. Accablée fous le poids d'une dette immenfe,
réduite à l'augmenter pour trouver les fonds dont
elle a befoin , privée des reffources que lui procuroit
le commerce du Nouveau- Monde , inquiettée
par l'Irlande qui fe foulève enfin contre l'oppreffion
, & dont les adreffes , les réclamations , les
armemens rappellent , inutilement , peut- être , ce
qui fe paffa dans les Colonies , lorfqu'elles demandèrent
le redreffement de leurs griefs , & qu'on
les irrita ; elle fe livre à tous les mouvemens de
l'impuiſſance & de la foibleſſe , & répand le fiel &
les injures contre l'ennemi qu'elle défeſpère de battre.
Elle cherche à effrayer l'Europe fur la prétendue
ambition de fa rivale . L'ufurpatrice de l'empire
des mers , luttant à la face de l'Univers pour le
conferver , accufant de vues de conquêtes & d'aggrandiffement
les Puiffances qui ne veulent l'en dépouiller
que pour le rendre commun a toutes
n'a pu en impofer à aucune. Elles applaudiffent à
une guerre jufte dont la Maifon de Bourbon fait
feule tous les frais , & dont elles partageront les
avantages.
La Grande- Bretagne ne l'ignore point , & fe taifant
prudemment fur cette fuprématie maritime, dont
la confervation lui a mis les armes à la main , &
dont elle fait qu'elles font révoltées , elle redemande
fes Colonies , & veut leur perfuader que leur intérêt
eft de l'aider à les faire rentrer fous le joug.
Peut-être en ont- elles un plus grand à détacher pour
jamais un peuple dont la dépendance entraîneroit
tôt ou tard le rétabliffement de cette fuprématie
révoltante. Déjà le Nord eft inftruit , par l'expérience
, des avantages que doit lui procurer la féparation
des Colonies . Ses bois , fes cordages fe vendent
mieux depuis que le Nouveau Monde n'en
fournit plus à l'Europe. Il defire conferver ce marché
, dont la proximité l'empêchera toujours de
craindre la concurrence de l'Amérique Septentrio
( 11 )
nale , lorfque celui de cette dernière fera libre , &
fes ports ouverts. Il a tout lieu de fe flatter que
la guerre actuelle le lui affurera ; & plein de confiance
en l'efprit de modération qui caractériſe la
conduite de la France , il ne regarde le mémoire
prêtendu juftificatif de fa rivale , que comme une
déclamation éloquente qui n'a détruit aucun des
griefs expofés avec tant de vérité par la France &
I'Efpagne. Si la publication de tant de manifeftes
femble avoir prouvé que les Souverains , dans leurs
grands démêlés , comptent aujourd hui pour quelque
chofe les fuffrages des peuples , ceux - ci qui
les lifent ont acquis le droit de les juger. Il n'y a
qu'une voix pour les Puiffances qui ont voulu les
inftruire contre celle qui n'a cherché à les féduire
que pour les tromper. Les Souverains paroiffent
penfer comme les Peuples ; jufqu'à ce moment du
moins , l'Angleterre n'a pas trouvé un feul allié ;
& cet éloignement univerfel eft un manifefte bien
éloquent contre l'injuftice de fes prétentions .
>
La Hollande , dont elle réclame inutilement les
fecours , n'a encore répondu à fes demandes que
par des plaintes trop bien fondées . Sollicitée par
la France de faire respecter fa neutralité , elle y eft
invitée encore par les Puiffances du Nord , empreffées
de profiter de fes fautes. La Suède & le Danemarck
appellent déjà la liberté qu'a paru dédaigner
ou négliger le pavillon Hollandois . Il feroit
dangereux pour les Provinces Unies de laiffer
prendre au commerce un cours qu'il eft quelquefois
impoffible de changer enfuite. Si la Grande- Bretagne
a ofé dire autrefois : qui n'eft pas pour moi ,
eft contre moi ; les tems font changés : elle eft entourée
de trop d'ennemis pour ne pas craindre de
les multiplier , & ne peut que folliciter un choix
qu'elle n'eft plus en état de preferire. C'eſt par fa
fermeté feule que la République fe fera refpecter.
Le Portugal éclairé par fes intérêts , ne paroît
a 6
( 12 )
pas devoir abandonner fon allié naturel dans un moment
où la Grande - Bretagne embarraſſée pour ellemême
, eft hors d'état de le défendre.
L'Italie , trop éloignée , ne peut prendre part à
ces démêlés . Ses principaux Etats penfent comme
le refte de l'Europe : les autres font chacun en
particulier trop foibles pour donner un fecours
utile , & leur réunion eft impoffible . Le pavillon
Britannique ne règne plus fur la Méditerranée , où
fes corfaires fe conduifant comme fur les autres
mers , aliénent toutes les Nations qui font des voeux
pour qu'on l'humilie .
La paix i prompte de l'Allemagne lui a ôté
l'efpoir de la diverfion dont elle s'étoit flattée .
per-
Ses espérances du côté de la Ruffie ne paroiffent
pas mieux fondées qu'elles l'étoient l'année dernière.
Si des Officiers Ruffes vont s'exercer fur fes
flottes , ce n'eft pas un fecours qu'elle reçoit : ce
font des élèves qu'on envoie à une école dont
fonne ne contefte la célébrité . Le Royaume des
Deux - Siciles en a donné , l'exemple . On voit de
jeunes Napolitains fervir également fur les flottes
de France , d'Efpagne & d'Angleterre , & fûrement
cette dernière ne compte pas que la Cour de Naples
ferá cauſe commune avec elle. La Ruffie , qui
n'a acquis que tard une existence politique en Europe
, & qui tient depuis ce tems un poids refpectable
dans la balance générale , eft trop éclairée
fur fes intérêts pour aider la Grande- Bretagne
à recouvrer l'empire des mers qu'elle a perdu . On
ne doit pas oublier qu'elle a été à la veille de faire
la guerre , pour conferver fur la mer Noire un droit
acquis par des triomphes. La reconnoiffance , la
juftice & fon intérêt l'attachent au voeu commun.
L'Empire Ottoman toujours agité peut s'armer de
nouveau. La paix n'a point étouffé les anciennes
animofités. Qui fait fi elles ne renaîtroient pas à
( 13 )
l'aspect d'un ennemi lorfqu'on le verroit occupe,
forcé dès-lors à partager les forces , dont la réunion
en impofoit , & que n'appuieroir plus un
médiateur puiffant ? Peu de chofe fuffiroit alors
pour rallumer l'étincelle que recouvre la cendre
fous laquelle elle n'eft peut- être pas tout - à - fait
éteinte.
,
Par-tout où elle cherche des alliés , l'Angleterre
retrouve , ou ce fentiment devenu général , ou des intérêts
opposés aux fiens. Ifolée par la Politique,comme
elle l'eft par la nature , réduite à fes propres forces
favorifée jufqu'ici par les vents , qui fans diminuer la
fupériorité de fes ennemis , ont reculé l'inftant où
elle doit en fentir tout le poids , elle fe prépare à
tenter le fort d'une nouvelle campagne. Ses embarras
au dehors & au dedans , les troubles de l'Irlande
, le mécontentement général , la défiance de
la Nation , l'épaifement de fes finances , le difcrédit
univerfel , femblent annoncer que l'effort qu'elle
va faire doit être le dernier. L'Eſpagne commence
à peine les fiens , & s'eft préparée d'avance à les
foutenir long tems . Ceux de la France prouvent
l'étendue de fes reffources & la fageffe de fon adminiftration
; en moins de quatre ans fa marine
anéantie a été créée tout-à coup & portée fur un
pied formidable où on ne l'avoit pas vue depuis un
fiècle. On a fourni aux dépenses exceffives que ce
rétabliſſement a exigées , à celles de deux campagnes
coûteufes :: on a trouvé de même tous les
fonds de celle qui va s'ouvrir , fans avoir befoin
de recourir à aucun impôt fur le Peuple. Si l'état
refpectable de la Marine & de l'armée fait fouvenir
des jours brillans de Lo is XIV , la Nation qui ne
fe reffent point des malheurs de la guerre , par une
furcharge qui , lorfqu'elle deviendra nécellaire , fera
portée avec joie , rappelle avec attendrillement
les noms d'Henri IV & de Sully , qui femblent re(
14 )
naître pour fon bonheur. Elle attend avec confiance
la campagne prochaine que conduira peut - être en
Europe le Vice-Amiral , qui en a fait une fi brillante
en Amérique. Elle fera fürement plus active ; tout
fait efpérer auffi qu'elle fera décifive. Les flottes
combinées partant des mêmes ports , à l'abri des
retards qu'elles ont effuyés dans la précédente , &
qui ont influé fur fes opérations , profiteront des
premiers jours du printems pour aller chercher l'ennemi
, & le trouveront plutôt.
Les évènemens qui fe préparent ne fauroient
être plus importans , ni d'un intérêt plus général .
La France & l'Espagne ont pour objet de venger
leurs injures , d'effacer le fouvenir de la dernière
guerre & de la paix qui l'a fuivie ; l'Amérique ,
de recouvrer les droits , d'affurer fon indépendance
; & l'Europe entière , de faire reprendre à la
Puiffance prépondérante fut mer , le rang que lui
affignent la nature & la politique dans le commerce
des deux Mondes .
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
RUSSI E.
De PÉTERS BOURG , le 21 Novembre.
'IMPERATRICE fe propofe de faire au printems
prochain un voyage dans quelques
provinces de fon Empire ; fon départ aura
( 15 )
4
lieu au commencement de Mai ; on s'oc
cupe déja à préparer fes équipages . Son
objet eft de voir par elle-même les effets des
nouveaux arrangemens qu'elle y a ordonnés .
Les habitans des environs du Dniefter font
des voeux pour jouir de fa préfence ; ils lui
offriront dans ces contrées , autrefois défertes ,
le fpectacle nouveau des progrès de l'Agriculture
& de l'induftrie. Ils travaillent avec
beaucoup d'affiduité & de fuccès à rendre le
fleuve navigable.
On craint ici que le troifième mariage du
Duc de Courlande ne foit pas plus durable
que les précédens. Il a fait part à l'Impératrice
de celui qu'il vient de contracter avec Mademoiſelle
de Medem . Il paroît qu'elle ne
le reconnoîtra point. Les noeuds qu'il avoit
formés précédemment avec une Demoiſelle
de la maifon de Jouffounow ne font pas
rompus. Lorfque , il y a 3 ans , on négocia
& on arrêta fous l'approbation & la garantie
de l'Impératrice l'acte par lequel le Duc & la
Ducheffe convinrent de fe féparer de table
& de lit , il ne fut point queftion d'un divorce
abfolu ; & quand le Duc voulut enſuite faire
regarder cette convention comme une féparation
, S. M. I. déclara qu'il falloit s'en tenir
à la lettre de l'acte , & chargea fon Ambaſſadeur
à Varfovie de demander en faveur de
la Princeffe de Jouffoupow l'approbation &
la garantie de la part du Roi & de la République
de Pologne.
• ( 16 )
POLOGNE.
De VARSOVIE , le 30 Novembre.
ON a célébré le 25 de ce mois l'anniverfaire
du couronnement de S. M. La Cour à
cette occafion fut aufli brillante que nombreufe.
Le Roi fe rendit à l'Eglife de St-Jean ,
où il affifta au fervice Divin. Le foir on
repréſenta fur le théâtre de la Cour une
Comédie nouvelle en langue Polonoife ; &
la fête fut terminée par un grand bal.
Le bruit qui avoit couru de la tenue d'une
Diète extraordinaire l'année prochaine
commence à fe diffiper.La pofition des affaires
actuelles de la République n'offre rien d'affez
important pour exiger une pareille affemblée ,
& d'ailleurs la Diète ordinaire eft déja indiquée
à l'époque accoutumée.
Suivant les lettres de la Moldavie , le
Prince de cette contrée ne néglige rien pour
la rendre floriffante . Il a établi plufieurs
manufactures qui ont du fuccès . Nous fourniffons
aux Moldaves tout le tabac qu'ils
confomment , & cette branche de commerce
nous est très- avantageuſe.
ALLEMAGNE.
De VIENNE , les Décembre.
LE Baron de Riedefel , Miniftre du Roi de
Pruffe , eft arrivé le 29 du mois dernier dans
cette Capitale ; le même jour il a notifié fon
( 17 )
arrivée au Prince de Kaunitz à qui il a fait
une vifite.
Le départ du Comte Cobentzel pour
Pétersbourg où il va réfider en qualité d'Envoyé
de LL. MM. II . & R. , eft fixé au 9 de
ce mois.
S. M. I. vient de permettre à M. de Mertzbourg
, Chargé des affaires de cette Cour
auprès de celle de Varfovie , de porter le
titre de Baron qui avoit été déja accordé en
1714 à fon grand père par l'Empereur
Charles VI . Elle a élevé au même rang les
Lieutenans- Généraux Charles & Venceflas
de Collot.
·
De RATISBONNE , le 9 Décembre.
Le Comte de Neiperg , Envoyé Electoral
de Bohême à la Diète de l'Empire , a déclaré
dernièrement qu'il étoit muni des inftructions
de l'Impératrice- Reine fur les décrets de commiffion
de l'Empereur, concernant l'acceffion
de l'Empire au Traité de Tefchen , & la
nouvelle inféodation des fiefs de l'Empire ,
vacans par la mort de feu l'Electeur de Bavière.
Depuis cette déclaration , on croit que
cette affaire importante fera mife avant les
vacances prochaines de Noël dans l'annonce
de l'Empire , & qu'elle fera enfin propofée
à la Diète dans les premières féances qu'elle
tiendra après les Rois. Les prétentions
d'Augsbourg fur le Comté de Mindelheim
regardent l'Evêché en général & non le Chapitre
en particulier ; ce dernier n'a point
( 18 )
d'Envoyé à la Diète , & n'y a ni voix ni
féance ; c'eft l'Electeur de Trève qui , en qualité
de Prince-Evêque d'Augsbourg , a fait
diftrib uer le Mémoire dont nous avons renda
compte.
S'il faut en croire quelques lettres de Saxe
tous les régimens de cet Electorat ont reçu
ordre de fe mettre fur le pied complet pendant
le cours de cet hiver , & de fe pourvoir
de toutes les munitions de guerre néceffaires.
Les fpéculatifs ne manquent pas de tirer
bien des conjectures de ces ordres qui peutêtre
n'ont pas été donnés ; ils n'en tirent pas
de moins grandes de plufieurs mouvemens
qu'on annonce du côté de la Turquie , & qui
peut-être n'ont pas plus de fondement.
Le bruit court , écrit-on de Pétersbourg , que
les Turcs recommencent à faire des préparatifs extraordinaires
de guerre , fur les frontières de la Valachie
& de la Moldavie , fans qu'on puiffe deviner
encore quelles font leurs intentions. Il eft auffi fort
queftion de bruit de guerre en Turquie ; mais on ne
dit pas quelle eft la Nation menacée. Il y a quel
ques perfonnes qui prétendent qu'il eft furvenu des
différends entre la Porte & une Puiffance voifine au
fujet du règlement des limites en Moldavie & en Valachie
".
Les eaux de l'Ifer fe font débordées le 30
du mois dernier , & ont fait autant de mal à
Munich que les débordemens qui ont eu lieu
à la fin d'Octobre ; Wolfrathṣhaufen , Treyfing
, Landshut & quelques autres endroits
n'ont pas moins foufferts que Munich.
( 19 )
ITALI E.
De LIVOURNE , les Décembre.
Nous venons d'apprendre que le vaiffeau
Autrichien le Jofeph & la Thérèſe
venant du Bengale avec une riche cargaifon
pour ce port , eft arrivé heureuſement à
Cadix , d'où nous l'attendons à préfent avec
impatience.
Les lettres Rome annoncent un Confiftoire
pour le 13 de ce mois ; on dit qu'il
y fera queftion de quelque promotion à
la Pourpre ; mais la promotion générale
n'aura lieu qu'en Mai prochain.
1 35
Depuis la dernière éruption du Véfuve , écrit- on
de Bologne , & quelque tems même avant qu'elle cût
lieu , cette Ville a effuyé diverfes fecouffes de tremblement
de terre. Les habitans commençoient à fe
raffurer , lorfque pendant la nuit du 24 du mois dernier
, une nouvelle fecouffe a fait renaître les allarmes
; prefque toutes les cheminées ont été renver
fées , & la plupart des habitans ont fui à la campagne.
Depuis ce tems les Théâtres ont été fermés « .
Un Edit de S. M. I. publié à Milan , vient
de fupprimer dans toute la Lombardie Autrichienne
, l'abus qui affuroit l'impunité
aux déferteurs & aux gens de guerre , qui
s'étant rendus coupables de quelques délits ,
fe réfugioient dans les Eglifes , où ils trouvoient
un afyle.
" Nous apprenons que le Duc de Modène n'a pas
réfifté à la maladie dont il étoit attaqué ; il eft mort
le 25 du mois dernier.
L'Empereur de Maroc , par un Edit , en date du
( 20 )
25 Septembre , a déclaré que tous les navires qui
porteront dans fes états du bled , de l'avoine , du
beurre & autres provifions de bouche , feront
exempts de tous droits & même de celui d'encrage.
Cette Ordonnance prouve qu'il y a une grande
difette dans cette partie de l'Afrique , & que quand
l'Empereur feroit difpofé à fournir des vivres aux
Anglois dans Gibraltar , il ne lui feroit pas poffible
de le faire , puifqu'il fe trouve lui - même dans la néceffité
d'en défendre l'exportation hors de fon Empire
«.
1 ESPAGNE.
De MADRID , le le 4 Décembre.
SELON les nouvelles de Cadix , D. Louis
de Cordova , après s'être réparé dans ce
port , a pris , avec fa divifion , le chemin
du Détroit , à l'entrée duquel il a établi la
ftation ; elle le met en état d'empêcher le
Commodore Johnſtone d'entreprendre de
faire paffer des vivres à Gibraltar. On affure
que D. Barcelo s'eft emparé d'un convoi de
26 navires Anglois , efcortés par 4 frégates
de la même nation . Ces dernières feules lui
ont échapé , mais tous les bâtimens muni- i
tionnaires font devenus fa proie.
Les dernières nouvelles reçues de l'Amérique
, portent qu'il eft arrivé dernièrement
à la Havane , 6 vaiffeaux de ligne , 2 frégates
& plufieurs bâtimens de tranfport
ayant à bord un corps de troupes de terre .
Elles nous ont appris en même- tems que
nos Colonies , toujours plus affectionnées
à la Métropole , venoient de donner des
( 21 )
preuves de leur zèle , en offrant des fommes
pour fournir aux frais de la guerre actuelle.
Ce concours unanime de tous les fujets de
S. M. , tant en Europe qu'en Amérique ,
prouve combien la nation partage , avec ſon
Souverain , le défir de rendre au commerce
national tous les avantages naturels , &
quels fuccès on doit attendre de cet accord
entre le Peuple & le Gouvernement.
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 14 Décembre.
LES dernières lettres qu'on a reçues de
New-Yorck font du 30 Octobre ; s'il faut
s'en rapporter à ce que l'on débite , les Américains
ontfurpris un pofte près de cette place
& y ont pris jufqu'à 1200 Royaliftes . Le
Général Clinton a abandonné l'ifle -Longue
où il n'a réſervé que le pofte de Brooklyne ;
fes troupes ont été chaffées de Paulus Hook ;
il n'en a plus aucune à Rhode -Ifland . Les
ennemis ont raffemblé des forces confidérables
dans les Jerfeys , d'où ils menacent
New-Yorck & le Connecticut . La flotte de
l'Amiral Arbuthnot qui a mis 16 ſemaines à
fon paffage , a eu beaucoup de malades ; le
feul vaiffeau le Ruffel a perdu jufqu'à 100
hommes , & les troupes de terre embarquées,
fur les bâtimens de tranfport , ont infiniment
fouffert de la difette d'eau qui en a fait périr
un grand nombre. Cette pofition funefte du
Général Clinton , ne lui permet pas de faire
( 221
aucun effort pour foutenir le Général Prévost:
en Géorgie . Ce dernier eft , dit- on , rappellé ,
& un Officier Général du régiment des gardes
le remplacera dans fon commandement. I1
vaudroit fans doute mieux rappeller toutes
les troupes qui font dans cette province ,
réunir nos forces fur quelque point , & fonger
à nous foutenir dans un endroit , au lieu
de nous expofer à les voir détruire en détail
dans différens coins où elles font trop féparées
& trop éloignées pour pouvoir fe
donner des fecours réciproques .
» Tout ce qui s'eft pallé jufqu'à préfent en Amérique
le point où en font nos affaires après tant de campagnes
, dit un de nos papiers , peut nous faire juger
de ce que nous devons attendre pour l'avenir. On
auroit dû penfer que le parti Royaliste qu'on s'eft
plu à repréfenter comme fort nombreux dans cette
partie du monde , s'affoibliroit infenfiblement & expireroit
à la fin . Les jeunes gens , peu au fait de ce
qui s'eft paffé avant eux , apprennent de bonne heure
à refpecter le pouvoir exiftant ; leurs fentimens
doivent fe régler fur ceux de leurs Concitoyens , &
les conduire à devenir les foutiens les plus ardens de
l'Indépendance. Les faits prouvent journellement la
vérité de cette obfervation. Ce qui s'eſt paílé fous
nos yeux en Ecofle , étoit bien propre à nous allarmer.
Il y a encore beaucoup de Jacobites parmi les
vieillards ; mais il n'y en a plas un feul parmi les jeunes
gens. L'envie de fympathifer avec tous ceux qui
les environment eft un principe plus puiffant que les
ennuyeufes hiftoires d'un père , d'une mère , d'un oncle
& d'un frère «<,
Jufqu'à ce moment l'Ainiral Rodney ,
dont on annonce fans ceffe le prochain
départ , eft encore à Spithéad. On s'étonne
( 23 )
de ces lenteurs , dans un moment où il auroit
fallu faire les plus grands efforts pour
preffer fon voyage , & le mettre en état de
faire quelque chofe pour la protection de
nos Ifles , ou pour agir offenfivement contre
celles des François , & fur-tout de profiter
de l'éloignement du Comte d'Efcaing. On
part de- là pour accufer l'Adminiftration de
négligence ; peut - être ce délai a - t - il des
motifs. La difette des matelots peut en être
un ; la rentrée des flottes n'a pas empêché
qu'on ait fait dernièrement une preffe trèsvive
fur la Tamife , & des deux côtés de la
rivière. On a arrêté toutes les perfonnes
qu'on foupçonnoit avoir été employées fur
l'eau.
Les planteurs de la Jamaïque préfentent
journellement des Requêtes pour folliciter
le Gouvernement de fe hâter de protéger
cette ifle.
"
Le Lord George Germaine , dit à cette occafion
un de nos papiers , eft le premier intéreffé à fa
confervation ; fi nos ennemis nous l'enlevoient , il
perdroit une des plus belles plumes de fon bonnet.
Le petit Georgy , fon fils , eft Receveur Géné.
ral de l'Ifle ; & cette place , qui eft un vrai béné
fice fans charge , rapporte annuellement 3000 l. ft.
Mais depuis que la loi martiale a été proclamée
dans l'Ifle , & qu'il y a un établiſſement de milices
réglées , entretenues par les fubfides de la
légiflation , Georgy a un shelling pour livre de
tout ce qui eft payé au tréfor public ; par conféquent
Lord George Germaine jouit pour fon fils de
40 liv. ft. par jour , ce qui en fait plus de so , oco.
par an. Voilà comment tôt ou tard les grands ta
( 24 )
fens le zèle patriotique , enfin toutes les vertus
morales font récompenfées «.
Un autre de nos papiers , en remarquant
la diminution fenfible du commerce de nos
Ifles , a fait le tableau fuivant de l'accroiffement
de celui des Ifles Françoiſes , & furtout
de Saint- Domingue . En voici le réfultat.
Les exportations de cette Ifle en France
ont été
En 1769 de
1770 •
1771 •
1772
1773
1774 •
1775 ·
1776
1777
1778
• 1,760,000 liv . ſterl.
1,900,000
• 1,960,000
• · 1,840,000
• 2,370,000
2,600,000
2,860,000
2,950,000
· 3,330,000
3,500,000

Les féances du Parlement , depuis le premier
de ce mois , ont été presque toutes
employées à des objets relatifs aux forces
de terre & de mer de ce Royaume ; elles
ne fauroient être , en effet , plus confidérables
. Le Duc de Richemont , le 7 de ce
mois , obferva qu'il y avoit 105,000 hommes
dans la Grande - Bretagne , 78,000 en Amérique
, qui joints à 85,000 matelots , aux
42,000 hommes armés en Irlande , aux
30,000 foudoyés par la Compagnie des
Indes , font un total monftrueux de 340,000
hommes , qui n'ont fervi , juſqu'à préſent ,
qu'à une guerre défenfive ; il remarqua que
les deux branches de la Maiſon de Bourbon
réunies n'en avoient pas autant à leur folde ;
cependant
( 25 )
cependant elles avoient fait une guerre of
fenfive à la Grande- Bretagne , dont la flotte
n'a fait autre chofe que fuir de Spithéad
à Scilly , & de Scilly à Spithéad . » J'ai entendu
dire , il eft vrai , ajouta- t- il qu'un
honorable Amiral a déclaré , dans la Chambre
baffe , qu'il avoit offert le combat à l'ennemi
; je ne contredirai pas une affertion
auffi pofitive ; mais je dirai que toutes les
perfonnes qui fe font trouvées à bord de
cette flotte qui offroit des combats , m'ont
affuré qu'elles avoient regardé toutes fes
opérations comme une fuite directe " . Ce
tableau amenoit naturellement celui des dépenfes
; la dette nationale qui , en 1775
étoit de 135 millions fterling , portée à la
fin de cette année à 155 , le fera au moins
à 198 à la fin de l'année prochaine . L'intérêt
qu'il faudra payer , fera alors de 8 millions
fterling , auxquels il faudra joindre 3 millions
371 mille liv. fterl . pour la marine , les
troupes de terre , l'artillerie , qui ne coûtent
pas moins en tems de paix , & 900,000 liv.
pour la lifte civile ; ce qui fait un total de
12,271,000 livres fterling que la nation
aura à payer annuellement en tems de paix .
Comment fera-t-elle face à ces dépenfes , fi
la totalité du produit annuel de fes terres
ne paffe pas 16 millions fterling ? Le Duc
recommanda l'économie. Il propofa de fupplier
le Roi de faire une réduction dans fa lifte
civile ; mais comme on s'y attend bien , cette
propofition fut rejettée .
10%
Ier. Janvier 1780 .
b
( 26 )
» Une pareille réduction cependant , obſerve un
de nos papiers , feroit une grande économie ; elle
forceroit à diminuer auffi les revenus de différentes
places , qui coûtent beaucoup à l'Etat , & dont il
ne tire aucun profit. On peut s'en faire une idée
par le tableau fuivant , du rapport de celle de tré-,
forier de la Marine , pendant les années fuivantes :
En 1775 elle rendit
1776
1777

• · 16,000 liv. fterl.
18,530
· 21,000
177 • • • 27,600
1779
• 31,000
Total . • 114,130 liv. ft. «.
La flotte , la principale défenfe de la na
tion , ne paroît pas devoir être l'année prochaine
fur un pied auffi refpectable. Lord
Mulgrave fe contenta de faire efpérer qu'elle
ne feroit pas au-deffous de ce qu'elle a été
cette année.
» Nous devons , s'écria le Chevalier Charles
Bunbury , mettre tous nos efforts à la fortifier ,
fi nous voulons avoir des fuccès . Nous ne combattons
pas nos ennemis avec les mêmes avanta
ges que dans la dernière guerre , qui fut fi glorieufe
pour nous. Par la fage politique d'un Minif
tre , le feu Lord Holland , dont je refpecterai toujours
la mémoire , les vailleaux François tomberent
entre nos mains ; plufieurs furent pris dans
le Port avant qu'ils puffent nous porter un feul
coup. Nous humiliâmes la France par de fages
mefures exécutées avec vigueur : l'Efpagne n'époufa
fes intérêts qu'après que nous l'eûmes terraffée
& nous offrit encore des victoires ailées . L'Amé
rique n'étoit pas alors notre ennemie ; elle combattoit
fous nos drapeaux . Que la différence de
notre pofition actuelle eft allarmante ! nous com(
27 )
-
battions dans la dernière guerre une feule Puiffance
à la fois nous avons au contraire trois grands
Etats four ennemis ; avons-nous les reffources né
ceffaires pour remplir une tâche fi pénible. La
Maifon de Bourbon feule a deux fois autant de
chantiers que nous ; fa marine eft d'autant plus confidérable
que la nôtre , que fa population va juſqu'au
triple de celle de la Grande-Bretagne. Pouvons nous
nous promettre quelques fuccès , fi ce n'eft des
puiffans préparatifs de la marine ? Nous fommes
capables de faire de plus grands efforts que ceux
que nous avons faits jufqu'à préfent . J'ai lu dans
l'hiftoire que Philippe II , lorſqu'il voulut former
une flotte pour faire une invafion dans ce pays , fir
venir des conftructeurs de tous les chantiers de
l'Europe il ordonna à toutes les Villes des Pays-
Bas d'envoyer un certain nombre de charpentiers ,
pour aider les conftructeurs . J'aimerois à profiter
des exemples , même de ceux d'un ennemi . Em
ployons des conftructeurs étrangers ; que nos charpentiers
foient comme apprentifs fous leurs yeux ;
ainfi fe formera une pépinière de conftructeurs , &
nous parviendrons à créer une marine qui étonnera
l'Univers «.
Ce fut le 8 que la Chambre des Communes
fe forma en comité fur le fubfide ;
le Secrétaire de la Guerre , M. Jenkinſon ,
mit fous les yeux le détail des forces de la
Grande - Bretagne. Cette année , elles ont
monté à 96,000 hommes. L'année prochaine
, elle confifteront en 111,000 de troupes
nationales , 24,500 d'auxiliaires ,total136,500,
dont 79,000 ferviront en Amérique ; la milice
fera de 24, 5oo hommes, & le tout , avec
15000 hommes de nouvelles levées , fera
un total de 192,500 hommes.
b 2
( 28 )
.
lins
La Chambre accorda 946,176 liv. fterl. 3 chefols
S > , pour l'entretien de ces Troupes.
44,875 l . ſt . 8 ch. 3 fols , pour les Officiers de
l'Etat-Major . 1,418,059 1. ft. 1 ch . 2 fols, pour les
Troupes en Amérique , en Afrique , aux Indes Orientales
, à Gibraltar , à Minorque , & c. & pour vivres
pour les Troupes dans l'Amérique & l'Afrique.
´56,288 l . ft . 11 ch. 11 fols & demi , pour les bataillons
Hanovriens fervant à Gibraltar & à Minorque.
367,892 1. ft. 19 ch. 4 fols , pour 13,472
hommes de Troupes Heffoifes , avec fubfide au
Landgrave , 85,510l. ft. 11 ch. 9 fols , pour deux
Régimens de Hanau. 17,529 l. ft. 11 ch . 9 fols ,
pour un Régiment de Waldeck . 94,173 l. ft . 12 ch.
4 fols & demi , pour 4300 hommes de Troupes de
Brunſwick. 39,718 l. ft. 18 ch . 1 fol & demi ,
pour 1447 hommes de Troupes de Brandebourg-
Anfpach. 16,661 1. ft. 6 ch . 4 fols & demi , pour
un corps de Troupes d'Anhalt- Zerbſt . 48,801 İ . ft.
6 fols , pour les provifions deftinées aux Troupes
Auxiliaires, 27,741 l . ft . 10 ch. pour l'Artillerie
des mêmes Troupes. 653,926 1. ft. 2 chelins , pour
la Milice en Angleterre , & 4 Régimens de Milices
en Ecofle . 96,183 1. ft. 13 ch. 8 fols , pour l'augmentation
de la Milice en Angleterre . 258,206 1 .
ft . 18 ch. pour les nouvelles levées à faire dans l'an
née 1780 .
Ces fubfides excèdent déja la fomme de
4 millions 10 mille livres fterling. Les
dépenses de la marine en exigeront une qui
ne fera pas moins confidérable ; il y a encore
bien d'autres dépenfes à faire. On eft inquiet
fur les moyens de trouver les fonds
néceffaires. Les emprunts , à force d'avoir
été multipliés , ne fe font plus facilement ;
( 29 )
1
le crédit eft tombé ; tous les objets fufceptibles
d'impôts en font furchargés. Celui
fur les domeftiques , les maiſons , les chaifes
de pofte , font très- onéreux , & ne rendent
pas la moitié de ce que l'on en attendoit.
La taxe de 4 fchelings par livre fterling fur
les terres , penfions , bien-fonds , &c. en
Angleterre & dans la Principauté de Galles ,
la contribution proportionnée que paie l'Ecoffe
, fuivant la convention , les droits fur
la drêche , le rum , le cidre & le poiré ;
ces objets réunis ne rendent que 2,750,000
livres fterling.
Le même jour 9 , le Lord North propoſa
enfuite fon plan pour remédier aux calamités
de l'Irlande. 1 ° . De révoquer un acte
qui défend l'exportation des fabriques de ce
Royaume ; 2 °. un acte de la 19 ° année du
règne du Roi George II , qui défend l'exportation
des fabriques de verre d'Irlande ,
à l'Europe , l'Amérique & l'Afrique ; 3º. de
permettre à ce Royaume de faire des exportations
& importations directes avec l'Amérique
Septentrionale , les Indes Occidentales
, l'Afrique , pourvu qu'elles foient foumifes
aux mêmes limitations , règlemens
reftrictions & impôts qui ont lieu en Angleterre
, & que le Parlement d'Irlande voudroit
établir.
>
La Chambre s'ajourna au 13 pour délibérer
fur ces propofitions. On ne manquoit
pas de s'attendre en conféquence à des déb
3
( 30 )
bats curieux dans la féance d'hier ; mais on
a été trompé ; l'Oppofition dans cet intervalle
avoit fait les réflexions ; elle a imaginé
qu'après tout ce qu'elle avoit dit en faveur
de l'Irlande , elle n'avoit plus rien à ajouter ;
qu'il convenoit de laiffer fur le dos du Miniftère
tout le fardeau tant de l'affaire que
des fuites qu'elle pourroit avoir. Ce parti
pris a été fidèlement fuivi. Le Lord North
a parlé tant qu'il a voulu fur fon plan , dont
il a donné des détails & des explications affez
étendues . Lorfqu'il eut fini , au moment où
il s'attendoit à des difcuffions , il vit , avec
furpriſe , M. Charles Fox fe lever , & dire
froidement qu'il n'avoit rien à dire ; qu'il
ne falloit cependant pas regarder ſon filence
& celui de l'Oppofition , commeune approbation
, que fa façon de penfer ; ainfi que
celle des Membres auxquels il étoit uni
étoit affez connue pour qu'on ne fe méprît
pas fur leurs difpofitions ; qu'elles étoient
fuffifamment manifeftées par le voeu de cenfure
qu'ils avoient propofé contre l'Adminiftration.
A ce mot , il fortit de la Chambre ;
la majeure partie des membres de l'Oppofition
le fuivit, & ce qui refta dans la Chambre
, approuva tout ce qu'avoit propofé le
Miniftre.
On fe flatte ici que les Irlandois feront
fatisfaits ; mais bien des gens doutent que
l'Angleterre le foit ; il fe peut faire auffi
qu'en Irlande on ne trouve pas qu'on ait
( 31 )
cédé affez , & qu'on ne demande fortement
que ce Royaume ne foit point foumis aux
droits & impôts qui pèfent fur l'Angleterre.
L'Aminiſtration le jugera peut - être néceffaire
pour établir l'égalité entre les charges ,
comme on la rétablira entre les priviléges ;
mais alors ce feroit annuller le bien qu'on
veut faire à l'Irlande , qui feroit hors d'état
d'en profiter. On attend avec impatience le
réfultat de cette grande difcuffion. Il feroit
à fouhaiter qu'elle finît bien- tôt , & qu'on
trouvât les moyens de pacifier les efprits
dans ce Royaume , que peut être nous
fommes à la veille de perdre par la faute
de ceux qui préfident à l'Adminiſtration .
-
Lorfque les Affociations de l'Irlande commencé
rent à s'étendre au point de faire enfin ouvrir les
yeux à l'Adminiftration Britannique , on jugea qu'il
étoit néceffaire de prendre quelques mefures pour
arrêter leurs progrès . Un de nos premiers home
mes d'état qui a fait fes preuves comme Guerrier
& comme Politique , ( le Lord Germaine ) après avoir
propofé différens moyens de contreforce , a imaginé
( vraisemblablement d'après l'exemple de Charles
1. ) d'armer les Papiftes de ce Royaume , claffe
de peuple qui n'aguères encore paroiffoit irréconciliable
avec les Proteftans : ce qui eût donné
à nos Miniftres une armée de Mercenaires que des
reffentimens particuliers devroient rendre encore
plus ardens à fervir les vues & les paflions de ceux
qu'ils auroient regardé comme leurs Libérateurs.
E
Pour mieux effectuer ce projet , un Prêtre Papiſte
qui jouit de la plus haute confidération en Irlande ,
fut chargé de la négociation. Cet homme , à l'inſtar
de Bernard ou de Hutchinfon , devoit jetter les fondemens
d'une guerre civile. Il y a quelques mois
b 4
( 32 )
que ce Prêtre le trouvoit en Angleterre pour les
ffaires de fon Ambaffade , & il a eu plufieurs fois
à ce fujet des conférences particulières & très-fecrettes
avec le Lord Germaine.
Heureufement pour ce grand Miniftre , qui auroit
bien pu payer de fa tête l'exécution d'un tel projer
, & plus heureufement pour la nation Irlandoife
, les Papiftes ne furent point affez vils pour fe
prêter à pareille infâmie. Il eft vrai qu'il y avoit
toujours eu beaucoup d'animofité entr'eux & les
Proteftans , mais la calamité & l'oppreffion générale
de l'Irlande affoupiffant ces haînes particulières
ont réuni tous les intérêts . En conféquence
les Catholiques ont rejetté avec dédain les propofitions
qui leur ont été faites. Un Membre de la
Chambre des Communes du Parlement d'Irlande
trouvant dans les Catholiques Romains un furcroît
de forces qu'il vouloit faire fervir à l'avantage
de ce Royaume feulement & fentant en même..
tems la néceffité d'enflammer leur zèle par un motif
au deffus de toute autre confidération , dreffa le
projet d'un Bill pour autorifer les Catholiques Romains
à porter les armes , Bill qui n'a été retiré
pour le moment que par rapport aux objets plus
importans dont le Parlement d'Irlande eft maintenant
occupé.
On affure que le Roi eft dans la ferme.
réfolution de laiffer en place les Miniftres
actuels pendant tout le tems que durera la
guerre. C'est encore un motif qui fait défirer
la paix à la nation ; elle fe flatte qu'elle .
fera prochaine ; & on croit remarquer , en
effet , que l'on fait tout ce qu'il eft poffible
pour l'accélérer ; il y a même déja des paris
les hoftilités ne fe continueront pas
l'année prochaine ; mais fi la paix fe fait
que
( 33 )
à quelles conditions pouvons - nous nous
flatter de l'avoir ?
La mort du Lord Lyttleton a produit un effet étonnant
fur fes amis & fur fes connoiffances . On a
déja raconté à ce fujet plufieurs hiftoires auffi - bien
atteftées qu'elle paroiffent étranges. Un grand nombre
de particuliers qui font connus pour n'etre ni
des impofteurs ni des efprits foibles , ont déclaré
publiquement que ce Lord leur avoit apparu plufieurs
fois depuis la mort. Les uns ont été réveillés
au milieu de la nuit par un bruit extraordinaire
qui s'eft fait entendre dans leur Chambre , d'autres
qui en fe couchant , avoient bien fermé les rideaux de
leur lit , les ont trouvés ouverts le lendemain à leur
réveil. On ne dit pas que le fpectre ait parlé à ceux
auxquels il a apparu , mais l'égarement de les yeux
& la violence de fes geftes annonçoient une grande
peine d'efprit , & quelques perfonnes ont dit qu'il
leur a femblé avoir un defir extrême de parler , mais
qu'il n'en avoit pas le pouvoir. Malgré les doutes
que l'on peut former fur la réalité de cette appa.
rition , il eft certain que plufieurs des plus intimes
amis du Lord Lyttleton font malades depuis fa
mort , & qu'ils racontent très - férieufement ces vifites
nocturnes.
On lit dans un de nos papiers le trait
fuivant , qui eft affurément plaifant. Immédiatement
après l'ouverture de la féance du
9 de ce mois , le bruit fe répandit dans l'anti-
Chambre des Communes , que Paul Jones
étoit dans la galerie de cette Chambre ; ce
rapport , ayant caufé quelque allarme , on
fit les recherches les plus ftrictes ; enfin on
trouva un Commodore qui n'avoit jamais
commandé d'autre pont que fon établi ;
c'étoit un Tailleur du nom de cet épouvantail.
b 5
( 34 )
ÉTATS - UNIS DE L'AMÉRIQUE SEPT.
De Philadelphie , le 16 Octobre 1779.
Le Général Sullivan , chargé d'une expédition
contre les cinq nations fauvages qui
exerçoient les plus grandes attrocités envers
les Américains , vient d'envoyer du campde
Téoga, le 30 Septembre , au Préfident du
Congrès , le détail fuivant .
·
30 ,
Depuis la victoire qu'il avoit obtenue à
New Town , le 29 Août , fur les cinq
nations confédérées , ce Général , auquel
il ne reftoit qu'environ vingt- deux livres de
farine & feize livres de boeuf par homme ,
crut devoir confulter fon armée , qui lui
marqua la plus vive ardeur de fuivre fes
ennemis. Il fe remit donc en marche le
après avoir renvoyé fa groffe artillerie , qui
ne pouvoit que l'embarraffer dans les routes
difficiles qu'il avoit à parcourir. Arrivé à
Caterins - Town , il détruifit cette ville &
tous les établiffemens des environs. Le Colonel
Dayton , avec fon régiment & les
chaffeurs remonta la Téoga , à 6 milles
plus haut , en dévafta tous les rivages
trouva toutes les places évacuées ; mit le
feu aux bâtimens , aux arbres , aux moiffons .
La ville de Kendaia éprouva le même fort.
Le Général traverfa le lendemain l'extrémité
du lac Senecca , & là il partagea fes forces en
trois divifions pour aller bloquer Kanadarega,
où il ne trouva de même perfonne à combattre
, tant les Indiens le redoutoient , mais
,
( 35 )
où la flamme dévora , comme dans les
aucres endroits , tout ce que les Indiens
n'avoient pu emporter. L'armée fe rendit
de -là , en deux jours , à Kanandaque , toujours
le flambeau à la main , la feule arme
dont elle pût faire ufage. On marcha enfuite
vers Hanayaga , où on laiffa une garnifon
& le bagage le plus difficile à tranfporter
, pour s'avancer vers Chinefée , qui
eft la capitale des Etats Indiens & leur
magafin ; ce qui détermina à pénétrer jufqu'à
cette ville. On arriva au bourg appellé
Ĥanegfaws , & l'on conftruifit un pont fur
une crique qui n'étoit pas guéable .
Le Général ne trouva dans cette expédition
aucune troupe qui lui réfifta ; mais
ayant chargé le Lieutenant Boid d'aller avec
quelques chaffeurs & un Chef des Oneydas
reconnoître le bourg de Chinefée , cet Offcier
, qui étoit parti avec un détachement
plus confidérable , s'égara dans la nuit , &
fe trouva à la vue d'un petit fort à 6 milles
de Chinefée , où bientôt il fut entouré de 4
ou soo Indiens , dans les mains defquels il
tomba avec fon détachement , après en avoir
tué un 'grand nombre . Avant que le fecours
qu'on lui envoya pût arriver , les Indiens
avoient déjà pris la fuite , après s'être vengés
de la manière la plus féroce fur le Lieurenant
Boid & un foldat , auxquels ils avoient
arraché les ongles , les fourcils & les paupières
, coupé le nez & la langue , comme
on le vit en trouvant leurs corps mutilés ,
b 6
( 36 )
déchirés de verges & percés de cent coups
de poignard . On croit que ces bourreaux
étoient commandés par Butler.
De Chinefée , l'armée fit encore d'autres
incurfions au-delà , & revint fur fes pas en
dévaftant toutes les poffeffions des Indiens
fugitifs . Le nombre des bourgs détruits , dit
le Général , fe monte à 40 , fans compter
les habitations difperfées , & il eft perfuadé
qu'à l'exception d'un feul bourg fitué auprès
d'Allegany , il n'eft pas refté une feule place
dans la contrée des cinq Nations. Il avoit au
furplus appris d'une femme que toutes les Indiennes
ne ceffoient de fupplier les Guerriers
de demander la paix,& qu'un d'entr'eux avoit
voulu tirer fur le Colonel Johnſon , pour
le punir des fauffetés qu'il avoit employées
à féduire ceux de fa Nation & à les conduire
à leur perte.
Tel eft en raccourci le tableau que le Gé
néral Sullivan fait de la campagne la plus pénible
dont on puiffe être chargé , & dans
laquelle il n'a pas laiffé fubfifter un feul
établiffement , ni une feule maifon dans le
pays des cinq Nations jufqu'au Niagara , fur
le bord du lac de Fontenac.
FRANCE.
De VERSAILLES , le 28 Décembre.
LE 8 de ce mois , le Baron de Monteſquiou
& le Comte d'Avarey , eurent l'honneur de
prêter ferment entre les mains de Monfieur ,
( 3.7 )
le premier en qualité de fon premier Ecuyer ,
& le fecond en qualité de Maître de fa Garde-
Robe , l'un & l'autre en furvivance du Marquis
de Montefquiou & du Marquis d'Avarey
leurs pères ; ils furent préfentés le même
jour à LL. MM. par Monfieur .
Le 19 , le Marquis d'Ourches eut l'honneur
d'être préſenté au Roi par Monfieur ,
en qualité de fon premier Chambellan , en
furvivance du Comte d'Ourches fon père.
Le Comte de Guichen , Lieutenant- Général
des armées navales , a été nommé par le
Roi au commandement de la marine à Breft ,
vacant par la retraite de M. de la Prevalay.
MM. Née & Mafquelier préfentèrent le
18 de ce mois à LL. MM. & à la Famille
Royale la 34 livraifon des Tableaux Pittorefques
, Phyfiques , Hiftoriques , Moraux ,
Politiques & Littéraires de la Suiffe.
M. Moreau eut l'honneur de leur préfenter
le 19 , les tomes 8 & 9 de fes Difcours fur
l'Hiftoire de France.
M. de Gaigne , ancien Officier d'Infanterie ,
Cenfeur Royal , leur préfenta aufli le tome
10 de l'Encyclopédie poétique.
De PARIS , le 28 Décembre.
M. le Comte d'Estaing eft parti de Breft
fans avoir la confolation de voir toute fa
flotte raffemblée . On y attendoit encore le
Marfeillois , le Zélé , le Sagittaire , l'Expériment
& 2 frégates. M. de Boves qui montoit
le Céfar arrivé le 9 , a dit les avoir laiffés
( 36 )
déchirés de verges & percés de cent coups
de poignard. On croit que ces bourreaux
étoient commandés par Butler.
De Chinefée , l'armée fit encore d'autres
incurfions au-delà , & revint fur fes pas en
dévaftant toutes les poffeffions des Indiens
fugitifs. Le nombre des bourgs détruits , dit
le Général , fe monte à 40 , fans compter
les habitations difperfées , & il eft perfuadé
qu'à l'exception d'un feul bourg fitué auprès
d'Allegany , il n'eſt pas refté une feule place
dans la contrée des cinq Nations. Il avoit au
furplus appris d'une femme que toutes les Indiennes
ne ceffoient de fupplier les Guerriers
de demander la paix, & qu'un d'entr'eux avoit
voulu tirer fur le Colonel Johnſon , pour
le punir des faulletés qu'il avoit employées
à féduire ceux de fa Nation & à les conduire
à leur perte.
Tel eft en raccourci le tableau que le Général
Sullivan fait de la campagne la plus pénible
dont on puiffe être chargé , & dans
laquelle il n'a pas laiffé fubfifter un feul
établiffement , ni une feule maifon dans le
pays des cinq Nations juſqu'au Niagara , fur
le bord du lac de Fontenac.
FRANCE.
De VERSAILLES , le 28 Décembre.
LE 8 de ce mois , le Baron de Montefquiou
& le Comte d'Avarey , eurent l'honneur de
prêter ferment entre les mains de Monfieur ?
(33.77 )
le premier en qualité de fon premier Ecuyer ,
& le fecond en qualité de Maître de fa Garde-
Robe , l'un & l'autre en furvivance du Marquis
de Montefquiou & du Marquis d'Avarey
leurs pères ; ils furent préfentés le même
jour à LL. MM. par Monfieur.
Le 19 , le Marquis d'Ourches eut l'honneur
d'être préfenté au Roi par Monfieur ,
en qualité de fon premier Chambellan , en
furvivance du Comte d'Ourches fon père.
Le Comte de Guichen , Lieutenant- Géné
ral des armées navales , a été nommé par le
Roi au commandement de la marine à Breft ,
vacant par la retraite de M. de la Prevalay.
е
MM. Née & Mafquelier préfentèrent le
18 de ce mois à LL. MM. & à la Famille
Royale la 34 livraiſon des Tableaux Pittorefques
, Phyfiques , Hiftoriques , Moraux ,
Politiques & Littéraires de la Suiffe.
M. Moreau eut l'honneur de leur préſenter
le 19 , les tomes 8 & 9 de fes Difcours fur
l'Hiftoire de France.
M. de Gaigne , ancien Officier d'Infanterie,
Cenfeur Royal , leur préfenta auffi le tome
10 de l'Encyclopédie poétique.
De PARIS , le 28 Décembre .
M. le Comte d'Estaing eft parti de Breft
fans avoir la confolation de voir toute fa
flotre raffemblée . On y attendoit encore le
Marfeillois , le Zélé , le Sagittaire , l'Expériment
& 2 frégates. M. de Boves qui montoit
le César arrivé le 9 , a dit les avoir laiffés
( 38 )
à l'entrée du golphe de Gascogne ; vraiſemblablement
ils font rentrés à préfent à Rochefort
ou à l'Orient . Leur marche a été
retardée par l'Expériment qui n'eſt mâté
qu'avec fes mâts de hune.
M. le Comte d'Estaing coucha Mardi
dernier à Pont-Chartrain ; le lendemain il
arriva à Verfailles vers les 10 heures du
matin. Il defcendit chez le Miniftre de la
Marine avec lequel il paffa près de 2 heures.
Il monta enfuite chez M. le Comte de Maurepas
, où l'on affure qu'il eut un entretien
avec le Roi. Il retourna chez M. de Sartine ,
où il dîna avec les Miniftres , le Maréchal de
Mouchy , & quelques autres Seigneurs. Le
foir à 6 heures , un peu avant le Confeil , il
fut préfenté à S. M. dans l'intérieur du cabinet
; il alla coucher le même jour à fa
maifon de Paffy , & Jeudi tout Paris alla fe
faire écrire à fa porte. Une foule innombrable
l'attendoit à Verfailles , & le fuivoit
chez les Miniftres , fa marche avoit
l'air d'un triomphe , & les fentimens du
peuple , hautement exprimés , ne permirent
pas à la jaloufie & l'envie d'élever leurs voix
ce jour-là. Sa plaie qui s'eft rouverte eft la
feule incommodité qu'il éprouve ; il marche
encore avec des béquilles. Ce brave
Général en quittant Breft , à abandonné à fes
équipages le cinquième du produit des prifes
qui lui appartenoit , en ajoutant qu'il ne
folliciteroit que pour eux les graces de S. M.
» Nous venons d'avoir , écrit on de Breft , une
( 39 )
fête remarquable par l'union de deux Nations . Le
12 de ce mois , à l'occaſion de la Sainte - Barbe , célèbre
parmi les Canonniers ; les Fourriers , Maîtres-
Canonniers & Sergens du Corps Royal de Marine
ont donné aux Maîtres Canonniers & Sergens Efpagnols
un repas de 300 couverts dans une Salle trèsbien
décorée du hangar des cafernes de la Marine ,
grande mufique pendant tout le repas qui s'eft paffé
avec une gaité & une cordialité admirées de tout le
monde ; après le repas il y a eu un grand bal qui a
duré toute la nuit , & où l'Affemblée s'eft foutenue
très-nombreuſe & très- brillante . Grand nombre de
Dames & de Demoiselles du Corps de la Marine s'y
font trouvées. Le Comte de Gafton , Lieutenant-
Général Commandant , a honoré le bal de fa préfence
pendant plufieurs heures , ainfi qué plufieurs Officiers
Généraux François & Efpagnols. Le Comte Hector ,
Chef- d'efcadre , commandant la divifion de Breft du
Corps Royal de la Marine , accompagné du Chevalier
de Fautras, Major de cette Divifion , & de nom .
bre d'Officiers du Corps de la Marine , ont fait les
honneurs , & fe font mêlés , ainfi que les Dames ,
dans les danfes avec les Fourriers & Sergens François
& Efpagnols & leurs femmes «.
Les lettres du Havre portent que la corvette
du Roi le Serin y eft rentrée le 1er de
ce mois ; elles contiennent les détails fuivans
des rifques qu'elle a courus à la mer .
Elle venoit de Saint - Malo , & étoit deftinée
pour Cherbourg. Elle fut accueillie dans la nuit du
28 au 29 , d'une tempête fubite , qui l'ayant furprife
fur les huniers , la jetta fur le côté. L'équipage
étoit confterné ; mais le Capitaine , très - habile
marin , le ranima par fon exemple & fes confeils
; il parvint , au moyen du travail le plus pénible
, à faire ferrer les huniers , & à mettre bas fa
mifaine ; alors le navire prenant le vent plus près
de foi , le releva. Le jour étant venu , le Capitaine
( 40 )
prit le parti de faire route par la déroute , c'est-àdire
, le long des côtes des terres de France , entre
Jerfey & Guernesey , où il a couru les plus grands
dangers. A l'eft de la feconde de ces ifles , il a paffé
au milieu de 11 bâtimens Anglois ; & plus loin , à
la hauteur de Cherbourg , il s'eft trouvé à la por
tée du canon de deux corfaires & d'un cutter enne
mi. Ce dernier bâtiment s'eft porté fur lui pour le
reconnoitre , mais le Capitaine du Serin a mis
alors toutes les voiles dehors , & a évité cet ennemi
par la vîteſſe de fa marche. Il rapporte que le
lendemain il a apperçu deux chaloupes canonniè
res qui paroiffoient dans le plus n.auvais état, mais
le gros tems l'a empêché d'aller à leur fecours «< .
Des lettres de Bordeaux portent qu'un
Corfaire Anglois étant entré de nuit dans la
Gironde , s'eft emparé d'un navire chargé
venant de la Guadeloupe , & de 8 barque's
de Bretagne avec lefquelles il a gagné le
large. Mais comme le trop grand nombre de
prifonniers l'auroit embarraffé fur fon bord ,
il en a mis 150 dans une barque , dont il a
retiré les voiles & les agrêts. Malgré cette
barbarie attroce , la barque a heureuſement
gagné la terre.
» Nous avons appris , écrit - on de Toulon , que
les vaiffeaux le Triomphant , de 80 canons , le
Souverain , de 74 , & le Jafon , de 64 , avoient
quitté la rade de Cadix , mais on ignore s'ils ont
fait voile pour Breft ou pour l'Amérique.
Le Hardy & le Lion , de 64 , font partis pour le
Levant ils eſcortent environ 40 bâtimens marchands
qui fe rendent dans toutes les échelles ; après
avoir conduit ce riche convoi , qui eft évalué à
16 millions , ils rameneront en France tous les.
bâtimens de commerce qui feront prêts à faire leur
retour.
( 41)
2
fortira du bal-
& fera armé
» Le Terrible , de 110 canons
fin au commencement de Janvier
pour la campagne prochaine. On fe prépare à mettre
fur les chantiers trois autres vaiffeaux , un de
80 canons , & deux de 64. Le 4 , on lança à l'eau
la corvette la Coquette , de 18 canons ; la Nayade,
de même force , fera lancée dans le courant de ce
mois. On a fait paffer dans ce port une provifion
immenfe de fil de carret pour faire des cordages.
Les frégates la Sérieufe & la Lutine , de 32 canons
, font partis le 4 , elles eſcortent des bâtimens
marchands qui vont à Bonne en Afrique ;"
elles doivent enfuite croifer fur la Méditerranée .
La corvette l'Eclair , de 20 canons , eft rentrée
ici ; elle a ordre de faire fix mois de vivres , & de
repartir. On attend plufieurs frégates & chébecs
qui font en croiſière .
On dit que le Héros , de 74 , & la Précieuse ,
de 32 , qui ont été au Sénégal , ont relâché aux
Canaries , d'où ils peuvent aller à Breft ou en Amérique
.
Les Gardes-Côtes font affemblés , on en a formé
trois divifions ; l'une eft à Antibes , la feconde ici ,
& la troifième à Marseille. Des foldats de l'Artillerie
les exercent tous les jours à la manoeuvre du
canon ce font de beaux hommes , forts & robuftes
. L'exercice qu'on leur fait faire en formera
des hommes très - utiles pour les nouveaux armemens
cc.
Les vaiffeaux que le fameux Paul Jones a
conduits dans le Texel y font toujours ; il y
a apparence que fi la faifon l'eût permis , on
auroit envoyé des forces fuffifantes pour le
dégager. On eft fiché de voir ce brave Corfaire
auffi long - tems dans l'inaction , confommer
tout le fruit de fes glorieux avan(
42 )
tages , & manquer les occafions d'en obtenir
de plus grands. Comme il est toujours_bloqué
de manière à ne pouvoir fortir du Texel
fans de grands rifques pour fa petite armée
il eft à préfumer qu'il auroit vendu fes prifes
aux Hollandois , s'ils avoient voulu lui en
donner un prix raifonnable ; alors il feroit
revenu tout de fuite en France , où il lui
auroit été aifé de trouver des vaiffeaux prêts
à entrer en courſe.
» On attend ici , écrit -on de l'Orient , trois vail.
feaux de Breft , qu'on croit deftinés pour l'Ile de
France , ils feront fous les ordres de M. le Chevalier
de Ternay. Ils prendront en ce port le vaiffeau
neuf l'Ajax , & plufieurs vaiffeaux de force &
marchands , qui doivent tranfporter dans l'Inde le
Régiment d'Auftrafie déjà arrivé ici , 15 piquets
de foldats de bonne volonté , & un détachement de
la Légion de Laufun . On dit que le commandement
de ces Troupes fera donné à M. Duchemin , Brigadier
des Armées du Roi «.
Plufieurs Seigneurs particuliers des terres
fe font empreffés d'imiter la bienfaiſance du
Roi qui a affranchi de la main-morte tots
les amphythéotes de fes Domaines. M. de
Quinfon , Procureur- Général Honoraire de
la Cour des Monnoies de Lyon , Seigneur
de Glarcins , la Pérouze , Chaeut , Giovier
& Gerland , a accordé à tous fes cenfitaires
l'affranchiffement de toute main- morte &
taille-réelle perfonnelle , & des corvées
qu'il a réduites à une feule par année pour
chacun de ceux qui en devoient un plus
grand nombre , le tout gratuitement & à
perpétuité. Cet acte d'affranchiffement a été
( 43 )
publié le 15 Novembre dernier , à la tenue
des affifes. Les habitans affemblés ont déclaré
qu'ils acceptoient avec reconnoiffance
le bienfait de leur Seigneur , en béniffant le
Ciel d'avoir donné à la France un Roi dont
les vertus ont une influence auffi heureuſe
fur le bonheur de fes fujets.
» Cette ville , écrit- on de Vabres en Rouergue ,
a effuyé le 21 Octobre , pendant la nuit , une inon
dation affreufe . La rivière de Dourdan , qui va fe
jetter dans le Tarn & qui paffe ici , groffit fi fubitement
& fi prodigieufement , qu'en moins de trois
quarts d'heure l'eau entra dans la plupart des maifons
jufqu'au premier étage. Dans les autres & dans
le Palais Epifcopal , il y a eu depuis 5 jufqu'à 9
pieds d'eau , & jufqu'à trois dans la Cathédrale ,
qui eft le fol le plus élevé de la ville ; de forte que
nous nous trouvâmes , pendant cette nuit défaftreufe
au milieu d'un torrent impétueux de 130 toifes
de largeur , qui charioit des arbres déracinés , dont
les chocs réitérés ébranloient nos maifons , qui nous
menaçoient de nous engloutir fous leurs décombrès.
Nos meubles , nos effets , nos provifions ,
ont été emportés , ainfi que la levée & les para
pets du Pont neuf ; enfin nos champs , qui venoient
d'être enfemencés , font entièrement dévaftés. La
confternation règne depuis ce jour dans notre Ville ,
& les pauvres auront beaucoup à fouffrir pendant
cet hiver , & c. «

Le Parlement de Provence vient de juger
une caufe qui intéreffe tout le commerce.
" Il s'agiffoit de primes d'affurances maritimes
que les Affurés refufcient de payer , parce que le
vaiffeau dont la prime devoit être augmentée de 25
pour cent , dans le cas de Déclaration de guerre ,
étant arrivé à Bordeaux le 28 Juillet 1778 , & l'état
de guerre n'ayant véritablement exifté fuivant eux ,
( 44 )
que le 29 du même mois , jour de la proclamation
du Roi d'Angleterre , l'augmentation de prime étoit
injuftement prétendue. Le Parlement a jugé en faveur
des Affureurs , fe fondant fur la lettre da Roi
du 5 Avril 1779 : en conféquence il a ordonné par
forme & manière de Règlement que les hoftilités
donnant lieu à l'augmentation des primes d'affu
rances convenue pour le cas de guerre , feront &
demeureront fixées au 17 Juin 1778 , & qu'au moyen
de ce , toute augmentation de prime d'affurance déterminée
dans le contrat & fubordonnée aux cas de
Déclarations de guerre , hoftilités o1 repréfailles ,
fera due depuis cette époque par tous les navires ,
fur lefquels lefdites affurances auront été faites «<.
Arrêt du Confeil d'Etat , du 8 Décembre . » Le
Roi ayant par fon Edit du mois de Novembre
1778 , fupprimé les Tréforiers de l'Ordinaire des
guerres , qui étoient ci- devant chargés du payement
des gages attribués par la Déclaration du 4 Mai
1766 , aux offices de Gouverneurs & Lieutenans de
Roi des villes clofes du Royaume : Et S. M. voulant
pourvoir au payement defdits gages , Elle aurcit
confidéré que ces Offices , qui ont été créés à vie
par ladite Déclaration , entroient naturellement dans
la claffe des rentes viagères , & que leur payement
devoit être affujetti aux formalités établies pou
cette nature de rentes ; S. M. fe feroit déterminée
en conféquence à porter ce payement à l'Hôtel-de-
Ville de Paris , & à en charger l'un des trente Payeurs
des rentes affignées fur ledit Hôtel- de- Ville . A quoi
voulant pourvoir.
1º. A compter de l'exercice 1778 , les fonds deftinés
au payement des gages attribués par la Dé
claration du 4 Mai 1766 , aux Gouverneurs &
Lieutenans de Roi des Villes clofes du Royaume ,
feront faits dans les états de diftribution qui s'arrêtent
annuellement au Confeil de S. M. , pour les
rentes de l'Hôtel de -Ville de Paris : & ils fetont
diftribués dans la vingt- quatrième partie defdites
( 45 )
• rentes dont le fieur Delplaffes eft payeur : Veut
en conféquence S. M. qu'il ne foit plus arrêté d'autre
état de diftribution des fonds deſtinés au pay ement
defdits gages , que celui qui fera compris dans
l'état des rentes de l'année 1778 , aux termes du
préfent arrêt .
20. Les Titulaires defdits Offices de Gouverneurs
& de Lieutenans de Roi , feront tenus de fournir
pour la première fois feulement , audit fieur Delplaffes
, copie collationnée de leurs provifions & de
leurs quittances de finance : Et les quittances qu'ils
fourniront pour toucher leurs arrérages , ainfi que
leurs certificats de vie , feront affujettis aux formes
prefcrites pour les rentes viagères dudit Hôtel- de-
Ville , par la Déclaration du 26 Juin 1763. Ordonne
S. M. que la dépenfe des gages appartenans
auxdits Offices , ainfi faite par ledit ficur Defplaffes ,
fera paffée & allouée fans difficuité dans fes comptes
des années 1778 & fuivantes , en vertu dudit
état de diftribution & du préfent arrêt , pour
l'exécution duquel toutes lettres néceflaires feront
expédiées.
De BRUXELLES , le 27 Décembre.
S'IL faut en croire quelques lettres de
Portugal , il fe fait de grandes levées dans
toutes les Provinces de ce Royaume. Ces
recrues font , dit - on , deftinées à bord des
vailleaux de S. M. à la Baye de tous les
Saints , celui des établiffemens de cette puiffance
, qui paroit en effet le plus exposé à
Finvafion des Puiffances belligérantes. Selon
Ies fpéculatifs ces précautions annoncent
quelque changement important dans le fyftème
de cette Cour. Ils vont plus loin ; ils cal
culent ce changement. Ils prétendent que
l'afyle donné dans les ports de Portugal aux
( 46 )
vaiffeaux & aux Corfaires Anglois eft infiniment
plus propre à prolonger la guerre
actuelle qu'une neutralité exacte. Les côtes
occidentales de l'Europe , depuis la mer
d'Allemagne jufqu'à Gibraltar ne font fatiguées
par les Anglois que par ce qu'en effer
les armateurs de cette Nation trouvent
des retraites dans les rades de Portugal.
S'ils ne les avoient pas , le commerce Portugais
comme celui de fes voifins acquerroit
beaucoup plus de sûreté.
Des lettres de Catalogne femblent ve
nir à l'appui de ces conjectures. » Le bruit
fe repand , difent- elles , que la Cour de Lifbonne
, mécontente des Anglois , demande
12,000 hommes pour garder les côtes , &
des vailleaux de guerre pour garantir fes
poffeffions des Indes ».
Les mêmes avis de Lisbonne contiennent
les détails fuivans.
» Les Commiffaires envoyés par S. M. au Marquis
de Pombal , ont rempli leur commiffion vis- à-vis de
cet Ex- Miniftre ; & ont envoyé à la Cour les Procès
verbaux de fon interrogatoire. En arrivant chez lui
ils le trouvèrent au lit ; & l'ayant fait prévenir de
leur arrivée , le Marquis demanda s'ils venoient feulement
le vifiter , ou par ordrelde S. M. Sur la réponſe
qui lui fut faite, il ſe leva fur le- champ , s'habilla &
parut devant les Commiffaires en épée , canne & chapeau
fous le bras. Il reçut alors à genoux les ordres
de S. M. & les lut avec beaucoup de tranquillité.
Cependant les Commiffaires ufèrent avec lui de la
plus grande politeffe ; & le croyant fatigué , remirent
au lendemain l'Enquête qu'ils étoient chargés de
faire. Le Marquis les en remercia & fit , dans l'aprèsmidi
, fa promenade ordinaire ; les 3 jours fuivans
( 47 )
l'examen fut continué , & M. de Pombal répondit
avec autant de jufteffe que de fang froid aux diverfes
queftions qui lui furent faites , enfuite il
figna les procès-verbaux qui fe continuent encore ,
& qui font envoyés ici jour par jour par des couriers
extraordinaires. Le public eft très impatient
d'apprendre le réſultat de cette affaire , dont il
ignore l'objet & les détails , mais fur laquelle
chacun fe fait un fyftême conforme à fes idées ".
·
Selon des lettres d'Espagne , D. Juan de
Langara a pris quatre frégates & une balandre
Angloife qui tentoient de s'introduire à
Gibraltar. D. Barcelo a intercepté un convoi
Hollandois de 15 navires chargés de vivres ,
efcortés par une frégate Angloife. On ajoute
que les Corfaires de Catalogne & de Majorque
bloquent , pour ainfi dire , le port
Mahon.
Depuis le 25 du mois dernier , écrit - on d'Amfterdam
, il règne des vents furieux qui ont occafionné
bien des naufrages dans nos mers. Les vaiffeaux
Anglois qui avoient établi leur ftation aux environs
du Texel , ont pris le parti de l'abandonner , & on
croit que ce moment eft celui qui permettra à la
divifion de Paul Jones de mettre à la mer..
Les avantages de la neutralité que la France nous
demande , commencent à fe faire fentir & à affecter
agréablement nos Armateurs. Libres d'apporter des
denrées de toute efpèce dans tous les ports , ils font
dans le cas de multiplier leurs bénéfices , & cette
confidération a fans doute influé dans les dernières
réfolutions qui viennent d'être prifes relati
vement aux convois.
Il a été décidé d'armer huit vaiffeaux de différentes
forces , pour fervir d'efcorte aux bâtimens
deftinés pour les ports de France . Huit autres vaiffeaux
efcorteront ceux de nos navires qui vont à
Saint-Eustache , à Curaçao , & à Surinam ; neuf autres
protégeront notre commerce fur les côtes d'Ef
( 48 )
Fagne , de Portugal & dans la Méditerranée. Ces
différentes efcortes fuffiront pour garantir nos navires
des infultes des navires Britanniques , & cette
protection ranimera notre commerce. Les corfaires
Anglois qui ne voient pas bien clair dans la
guerre actuelle , fe permettent affez volontiers
d'enlever des bâtimens neutres de force inférieure ;
& fi les Amirautés ont enfuite la condefcendance
de juger bonnes les prifes qu'ils font , les hoftilités
particulières n'ont point encore occafionné de rup
ture entre la République & l'Angleterre ; mais
quand nos convois auront mis ces corfaires dans
le cas de ne plus attaquer nos navires , ou qu'ils
les auront forcé de relâcher leurs prifes illégales
il paroît que fi l'Angleterre fe choque de cette dé
fenfe naturelle , elle fe verra forcée de déclarer
folemnellement qu'elle ne veut point de neutralité.
Or , pour foutenir une pareille prétention , il fau
dra qu'elle arme pour la faire valoir ; & on ne croit
pas que les circonstances actuelles favorifent chez
cette Puiffance le deflein prémédité de ſe faire unę
nouvelle ennemie.
Le réhabilitation de M. le Comte de Lally,
s'il faut en croire quelques lettres , rencontre
entre autres difficultés un redoutable adverfaire
dans M. d'Epremenil , Confeiller
Parlement de Paris. Il doit , dit -on , plaider
lui-même à celui de Rouen , en faveur de
M. de Leirit fon oncle , Gouverneur de
Pondicheri qui fe trouve inculpé dans ce qui
fert à la juftification du général . M. de Lally
fils , qui a infpiré le plus vif intérêt , doit
auffi , ajoute- t-on , plaider lui-même . Deux
pareils athlètes , fi ces nouvelles font vraies ,
font faits pour exciter la curiofité ; il n'eft
pas douteux qu'il ne fe trouve bien des per
fonnes qui s'empreffent de faire le voyage
de Rouen pour affifter aux Audiences.
( I )
Supplément aux Nouvelles de Londres , le Jeudi 25 Décembre.
IL fe débite que nos Vaiffeaux de guerre ont ordre de vifiter les bâtimens
Hollandois qui vont partir en Flotte pour les Ifles , & auxquels
les États-Généraux ont fait donner une puiſſante eſcorte de Vaiffeaux
de guerre.
ON parie deux contre un, que Paul- Jones fortira du Texel avec fon
Efcadre , fans être attaqué par les Vaiffeaux de guerre qui y font en
flation pour le prendre.
IL y a d'autres gageures un peu plus importantes , entr'autres celleci
, que l'Angleterre aura fait fa banqueroute avant la fin de l'année
1782 .
UN neveu de M. d'Eummond , l'un des plus fayorifés & des plus
riches de nos Entrepreneurs d'Armées , vient de faire dans le Canada ,
la tentative d'un monopole général de grains , aufli abominable que ce-
Ini du riz , par lequel le Lord Clève fit périr dans l'Inde , il y a dix ans,
jufqu'à trois millions d'hommes. Cette Compagnie ayant entre fes
mains tout l'argent du pays , avoit acaparé le grain dans toutes les
granges . Heureufement le Gouverneur Haldemand a empêché l'effet
de ce projet diabolique.
PENDANT que cette affaire l'occupoit , il en a négligé une autre
fort effentielle , car les Américains ont enlevé pour trente mille livres
fterling de pelleteries dans un pofte fur la rivière S. Laurent , an- deffus
de Montréal , où ce Général n'avoit pas envoyé un feul bateau armé
pour protéger les Traiteurs , & amener en sûreté les pelleteries
Québec.
ON prétend que le Chevalier Rodney a reçu fes derniers ordres , &
qu'il n'eft retenu que par le vent contraire , qui empêche auffi une
Flotte affemblée depuis trois femaines aux Dunes , de gagner Spithead
Les Vaiffeaux de guerre actuellement en rade , font , à ce que l'on affure
, le Namur , de 90 canons ; le Centaure, le Vaillant & le Thundera,
de 74 ; le Buffalo , de 60 ; le Portland , de 50 ; le Camel , de zo ; le
Hawke , de 10 ; le Wolf, de 8.
Nos Vaiffeaux pour l'Inde feront prêts à partir vers le co Janvier ;
ils formeront une Flotte de cinq à fix voiles.
LA maladie eft dans le corps de nouvelle levée qui paffe à la Jamaïque
, fous l'efcorte de l'Amiral Rodney : il manque même d'habits &
des chofes les plus néceffaires . Enfin , il n'y a ni Major , ni Quartier-
Maître , ni Chirurgien , ni Apothicaire embarqués avec ce Corps, qui
languit dans le befoin & la misère depuis deux mois qu'il eft à bord.
C'EST par hafard que le Colonel Dalrympli a rencontré dans la
baie d'Honduras le Capitaine Luttrel qui revenoit d'une expédition
nanquée pour prendre les galions. C'eft entre eux & fans aucun
ordre de l'Amirauté ni de l'Amiral Parker , que l'expédition par terre
& par mer, contre ce pofte , a été concertée . Son heureufe iffue eft une
nouvelle preuve du befoin où eft l'Angleterre d'un changement de
Miniftres. Jufqu'à préfent on avoit éprouvé qu'aucun des plans des
Miniftres actuels ne réuffiffoit ; mais ceci fait voir que quand nos
Officiers font hors de la portée de cette funefte influence , leur habileté
& leur courage font affurés d'un plein fuccès. - Milord Sandwich
, à qui la Gazette de la Cour femble vouloir attribuer le mérite
de cette expédition , ne favoit feulement pas que les Efpagnols cuf-
( Sam, 1 Janvier 1780. )
fent un Fort appelé Omoa : fon premier mot a été que ce nom étoit
ortugais .
Quoi qu'en difent les Officiers Anglois qui ont pris le Port Omoa ,
les deux galions ne valent pas trois millions de piaftres , ou cinq cent
mille livres sterling . Les Officiers ont écrit que le tréfor avoit été
emporté dans l'intérieur du Pays. Le fait paroîtêtre que ces vaiffeaux ,
qui font le S. Jofeph & le S. Domingo , n'ont gardé que les marchanatifes
qui ne pouvoient pas s'enlever , & que le montant cft beaucoup
au-deffous de ce qu'on veut faire croire.
Le nouvel Edit par lequel le Roi d'Eſpagne vient de défendre
qu'aucunes marchandifes Angloifes foient apportées dans fes Etats ,
même à bord des Vaiffeaux neutres , nous fera un mal infiniment
plus direct & plus confidérable que ne fera celui que nous pourrons
faire à l'Espagne en lui prenant quelques poftes & quelques vaiffeaux
dans fes poifefions éloignées.
On remarque , en lifant avec attention notre Gazette extraordi
naire du 20 Décembre , que fur la foi d'un Mulâtre & d'un pauvre
prifonnier , on a tiré pendant toute la journéee du 20 le canon du
Parc & de la Tour . Nous avions une grande démangeaifon de tirer
ce canon. Il eft vrai que c'eft la première fois de cette Guerre. Il eft
pourtant visible que le pauvre Baillie n'avoit pas fa tête , quand il a
rapporté que les Francois , dont il fortoit d'être priſonnier , avoient
fouffert une perte de 1500 hommes , & les Américains autant , dans
tout le blocus de Savannah , où nous prétendons n'avoir perdu en
Tout que 42 hommes. Nous fommes fans doute bienheureux que
les plus infurmontables contrariétés aient écarté de la Georgie le
Comte d'Estaing , & l'aient forcé de mettre fin à une campagne
dans laquelle fon courage & fa perfévérance ont déconcerté
Sous les plans de nos Miniftres , & démonté nos meilleurs
Généraux de terre & de mer mais craignons que ce ne foit un
avantage paffager , & que les fuites ne nous foient fatales. Nos ennemis
ont fait voir qu'ils connoiffoient le prix des hommes , qu'ils
les jugeoient moins par leur bonheur que par leur mérite , & qu'à
l'exemple des Romains , ils avoient des couronnes pour ceux qui
n'ont pas défeſpéré de la patrie. Nous avons tenu une conduite toute
oppofé , puifque chez nous les Officiers les plus expérimentés & les
plus renommés font réduits à envier le fort de fubalternes , qui , à la
faveur de leur obfcurité , peuvent librement donner l'effor à leur ardeur
militaire lorfque la fortune fe plaît à leur en offrir les occa
ons. Il éfultera de cette différence de fyftême , que nos ennemis
fe feront des Généraux qui , à leur tour , leur feront des troupes
avec lefquelles ils oferont tout tenter , & que le défaut de confiance
de la partdes nôtres , nous expofera aux derniers malheurs.
CLINTON a fait la guerre avec tant de fuccès dans cette campagne,
qu'il n'a pas un feul Américain prifonnier pour effectuer les échanges
convenus ; c'eft ce qu'on a droit de conjecturer de l'arrivée d'an
Vaiffeau de Cartel venu en droiture de Bofton en Angleterre . Ce
Vaiffeau , dit-on , a pris terre à Penzance , avec une centaine d'Anglois
qui débitent par-tout que le Général Gates s'eft remis en poffef
fions de Rhode-Ifland avec une armée de 1500 hommes , après que
l'Armée Augloife s'en fut retirée avec précipitation , fans rien endom-
Imager , & même en laiffant fa groffe artillerie , fes munitiops , &c.
Ils difent audi que les Boftoniens ont fait une prodigieufe quan
tité deprifes de Valleaux Arglois , des Iles & de la Jamaïque..
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
DANE MARCK.
De COPENHAGUE , le 10 Décembre..
Le Baron de la Houze , nouvel Envoyé
de S. M. T. C. , arrivé ici depuis quelques
jours , a eu aujourd'hui fes premières audiences
du Roi & dè la famille Royale .
Le Baron de Pleffen , Miniftre de S. M.
près le Roi des deux Siciles , qui a obtenu
dernièrement fon rappel , eft de retour de
Naples. Le Roi l'a nommé fon Chambellan.
La Société Royale des Sciences de cette
ville propofe pour fujet d'un prix confiftant
en une médaille d'or de la valeur de 100
rixdahlers , l'examen de la queſtion fuivante.
Peut-on prouverpar l'obfervation & par l'expérience
que la femence des vers en général ,
quife forment dans le corps animal vient du
dehors , & en ce cas quels en fontles remèdes ?
Les Mémoires en François , en Latin , en
Danois ou en Allemand doivent être adreffés,
franc de port , avant la fin d'Août 1780 , à M.
Hielmftiern , Préfident de la Société.
La diffenterie qui a régné dans plufieurs
endroits à la fin de l'automne , a fait des
8 Janvier 1780. -C
( 44 )
que le 29 du même mois , jour de la proclamation
du Roi d'Angleterre , l'augmentation de prime étoit
injuftement prétendue. Le Parlement a jugé en faveur
des Affureurs , fe fondant fur la lettre du Roi
dus Avril 1779 en conféquence il a ordonné par
forme & manière de Règlement que les hoftilités
donnant lieu à l'augmentation des primes d'aflu
rances convenue pour le cas de guerre , feront &
demeureront fixées au 17 Juin 1778 , & qu'au moyen
de ce , toute augmentation de prime d'affurance déterminée
dans le contrat & fubordonnée aux cas de
Déclarations de guerre , hoftilités ou repréfailles ,
fera due depuis cette époque par tous les navires
fur lefquels lefdites affurances auront été faites «<.
Arrêt du Confeil d'Etat , du 8 Décembre. » Le
Roi ayant par fon Edit du mois de Novembre
1778 , fupprimé les Tréforiers de l'Ordinaire des
guerres , qui étoient ci- devant chargés du payement
des gages attribués par la Déclaration du 4 Mai
1766 , aux offices de Gouverneurs & Lieutenans de
Roi des villes clofes du Royaume : Et S. M. voulant
pourvoir au payement defdits gages , Elle aurcit
confidéré que ces Offices , qui ont été créés à vie
par ladite Déclaration , entroient naturellement dans
la claffe des rentes viagères , & que leur payement
devoit être affujetti aux formalités établies pour
cette nature de rentes ; S. M. fe feroit déterminée
en conféquence à porter ce payement à l'Hôtel - de-
Ville de Paris , & à en charger l'un des trente Payeurs
des rentes affignées fur ledit Hôtel- de-Ville. A quoi
voulant pourvoir.
1. A compter de l'exercice 1778 , les fonds deftinés
au payement des gages attribués par la Dé
claration du 4 Mai 1766 , aux Gouverneurs &
Lieutenans de Roi des Villes clofes du Royaume ,
feront faits dans les états de diftribution qui s'ar
rêtent annuellement au Confeil de S. M. , pour les
rentes de l'Hôtel de-Ville de Paris : & ils fetont
diftribués dans la vingt- quatrième partie deſdites
( 45 )
rentes , dont le fieur Delplaffes eft payeur : Veur
en conféquence S. M. qu'il ne foit plus arrêté d'autre
état de diftribution des fonds deftinés au pay ement
que celui qui fera compris dans
l'état des rentes de l'année 1778 , aux termes du
préfent arrêt .
defdits gages
20. Les Titulaires defdits Offices de Gouverneurs
& de Lieutenans de Roi , feront tenus de fournir
pour la première fois feulement , audit fieur Delplaffes
, copie collationnée de leurs provifions & de
leurs quittances de finance : Et les quittances qu'ils
fourniront pour toucher leurs arréragès , ainfi que
leurs certificats de vie , feront affujettis aux formes
prefcrites pour les rentes viagères dudit Hôtel- de-
Ville , par la Déclaration du 26 Juin 1763. Ordonne
S. M. que la dépenfe des gages appartenans
auxdits Offices , ainfi faite par ledit ficur Defplaffes ,
fera paffée & allouée fans difficuité dans fes comptes
des années 1778 & fuivantes , en vertu dudit
état de diftribution & du préfent arrêt , pour
l'exécution duquel toutes lettres néceflaires feront
expédiées .
De BRUXELLES , le 27 Décembre.
S'IL faut en croire quelques lettres de
Portugal , il fe fait de grandes levées dans
toutes les Provinces de ce Royaume. Ces
recrues font , dit - on , deſtinées à bord des
vaiffeaux de S. M. à la Baye de tous les
Saints , celui des établiffemens de cette puiffance
, qui paroit en effet le plus expoſé à
l'invafion des Puiffances belligérantes . Selon
les fpéculatifs ces précautions annoncent
quelque changement important dans le fyftèmne
de cette Cour. Ils vont plus loin ; ils cal
culent ce changement. Ils prétendent que
l'afyle donné dans les ports de Portugal aux
( 46 )
vaiffeaux & aux Corfaires Anglois eft infiniment
plus propre à prolonger la guerre
actuelle qu'une neutralité exacte . Les côtes
occidentales de l'Europe , depuis la mer
d'Allemagne jufqu'à Gibraltar ne font fatiguées
par les Anglois que par ce qu'en effer
les armateurs de cette Nation trouvent
des retraites dans les rades de Portugal.
S'ils ne les avoient pas , le commerce Portugais
comme celui de fes voifins acquerroit
beaucoup plus de sûreté.
Des lettres de Catalogne femblent ve
nir à l'appui de ces conjectures. » Le bruit
fe repand , difent- elles , que la Cour de Lifbonne
, mécontente des Anglois , demande t
12,000 hommes pour garder les côtes , &
des vailleaux de guerre pour garantir fes
poffeffions des Indes ».
Les mêmes avis de Lisbonne contiennent
les détails fuivans.
» Les Commiffaires envoyés par S. M. au Marquis
de Pombal , ont rempli leur commiffion vis - à- vis de
cet Ex-Miniftre ; & ont envoyé à la Cour les Procèsverbaux
de fon interrogatoire. En arrivant chez lui
ils le trouvèrent au lit ; & l'ayant fait prévenir de
leur arrivée , le Marquis demanda s'ils venoient feulement
le vifiter , ou par ordreļde S. M. Sur la réponſe
qui lui fut faite , il fe leva fur le- champ , s'habilla &
parut devant les Commiffaires en épée , canne & chapeau
fous le bras . Il reçut alors à genoux les ordres
de S. M. & les lut avec beaucoup de tranquillité.
Cependant les Commiffaires ufèrent avec lui de la
plus grande politeffe ; & le croyant fatigué , remirent
au lendemain l'Enquête qu'ils étoient chargés de
faire. Le Marquis les en remercia & fit , dans l'aprèsmidi
, fa promenade ordinaire ; les 3 jours fuivans
( 47 )
l'examen fut continué , & M. de Pombal répondit
avec autant de jufteffe que de fang froid aux diverfes
queftions qui lui furent faites , enfuite il
figna les procès-verbaux qui fe continuent encore ,
& qui font envoyés ici jour par jour par des couriers
extraordinaires. Le public eft très impatient
d'apprendre le réſultat de cette affaire , dont il
ignore l'objet & les détails , mais fur laquelle
chacun fe fait un fyftême conforme à fes idées .
Selon des lettres d'Eſpagne , D. Juan de
Langara a pris quatre frégates & une balandre
Angloife qui tentoient de s'introduire à
Gibraltar. D. Barcelo a intercepté un convoi
Hollandois de 15 navires chargés de vivres ,
efcortés par une frégate Angloife . On ajoute
que les Corfaires de Catalogne & de Majorque
bloquent , pour ainfi dire , le port
Mahon.
Depuis le 25 du mois dernier , écrit- on d'Amfterdam
, il règne des vents furieux qui ont occafionné
bien des naufrages dans nos mers . Les vaiffeaux
Anglois qui avoient établi leur ftation aux environs
du Texel , ont pris le parti de l'abandonner , & on
croit que ce moment eft celui qui permettra à la
divifion de Paul Jones de mettre à la mer. 1
Les avantages de la neutralité que la France nous
demande , commencent à fe faire fentir & à affecter
agréablement nos Armateurs. Libres d'apporter des
denrées de toute efpèce dans tous les ports , ils font
dans le cas de multiplier leurs bénéfices , & cette
confidération a fans doute infué dans les der
nières réfolutions qui viennent d'être priſes relativement
aux convois.
Il a été décidé d'armer huit vaiffeaux de différentes
forces , pour fervir d'escorte aux bâtimens
deftinés pour les ports de France. Huit autres vaiffeaux
efcorteront ceux de nos navires qui vont à
Saint-Euftache , à Curaçao , & à Surinam ; neuf autres
protégeront notre commerce fur les côtes d'Ef
( 48 )
Fagne , de Portugal & dans la Méditerranée. Cès
différentes efcortes fuffiront pour garantir nos navires
des infultes des navires Britanniques , & cette
protection ranimera notre commerce . Les corfaires
Anglois qui ne voient pas bien clair dans la
guerre actuelle , fe permettent affez volontiers
d'enlever des bâtimens neutres de force inférieure ;
& fi les Amirautés ont enfuite la condefcendance
de juger bonnes les prifes qu'ils font , les hoftilités
particulières n'ont point encore occafionné de rup.
ture entre la République & l'Angleterre ; mais
quand nos convois auront mis ces corfaires dans
le cas de ne plus attaquer nos navires , ou qu'ils
les auront forcé de relâcher leurs prifes illégales
il paroît que fi l'Angleterre fe choque de cette dé
fenfe naturelle , elle fe verra forcée de déclarer
folemnellement qu'elle ne veut point de neutralité .
Or , pour foutenir une pareille prétention , il fau
dra qu'elle arme pour la faire valoir ; & on ne croit
pas que les circonftances actuelles favori fent chez ,
cette Puiffance le deflein prémédité de fe faire une
nouvelle ennemie.
Le réhabilitation de M. le Comte de Lally,
s'il faut en croire quelques lettres, rencontre
entre autres difficultés un redoutable adver
faire dans M. d'Epremenil , Confeiller
Parlement de Paris. Il doit , dit- on , plaider
lui- même à celui de Rouen , en faveur de
M. de Leirit fon oncle , Gouverneur de
Pondicheri qui fe trouve inculpé dans ce qui
fert à la juftification du général . M. de Lally
fils , qui a infpiré le plus vif intérêt , doit
auffi , ajoute-t-on , plaider lui-même . Deux
pareils athlètes , fi ces nouvelles font vraies
font faits pour exciter la curiofité ; il n'eft
pas douteux qu'il ne fe trouve bien des per
fonnes qui s'empreffent de faire le voyage
de Rouen pour affifter aux Audiences
( r)
Supplément aux Nouvelles de Londres , le Jeudi 25 Décembre.
IL fe débite que nos Vaiffeaux de guerre ont ordre de vifiter les bâtimens
Hollandois qui vont partir en Flotte pour les Ifles , & auxquels
les États-Généraux ont fait donner une puiffante eſcorte de Vaiffeaux
de guerre.
ON parie deux contre un , que Paul -Jones fortira du Texel avec fon
Efcadre, fans être attaqué par les Vaiffeaux de guerre qui y font en
ftation pour le prendre.
IL y a d'autres gageures un peu plus importantes , entr'autres celleci
, que l'Angleterre aura fait fa banqueroute avant la fin de l'année
1782 .
UN neveu de M. d'Euminond , l'un des plus favorifés & des plus
riches de nos Entrepreneurs d'Armées , vient de faire dans le Canada,
la tentative d'un monopole général de grains, aufli abominable que ce-
Ini du riz , par lequel le Lord Clève fit périr dans l'Inde , il y a dix ans,
jufqu'à trois millions d'hommes. Cette Compagnie ayant entre fes
mains tout l'argent du pays , avoit acaparé le grain dans toutes les
granges . Heureufement le Gouverneur Haldemand a empêché l'effet
de ce projet diabolique.
PENDANT que cette affaire l'occupoit , il en a négligé une autre
fort effentielle , car les Américains ont enlevé pour trente mille livres
fterling de pelleteries dans un pofte fur la rivière S. Laurent , au - deffus
de Montréal , où ce Général n'avoit pas envoyé un feul bateau armé
pour protéger les Traiteurs , & amener en sûreté les pelleteries à
Québec.
ON prétend que le Chevalier Rodney a reçu les derniers ordres , &
qu'il n'eft retenu que par le vent contraire , qui empêche auffi une
Flotte affemblée depuis trois femaines aux Dunes , de gagner Spithead
Les Vaiffeaux de guerre actuellement en rade , font , à ce que l'on affure
, le Namur , de 90 canons ; le Centaure, le Vaillant & le Thundera,
de 74 ; le Buffalo , de 60 ; le Portland , de 50 ; le Camel , de zo ; le
Hawke , de 10 ; le Wolf, de 8 .
Nos Vaiffeaux pour l'Inde feront prêts à partir vers le 20 Janvier
ils formeront une Flotte de cinq à fix voiles.
LA maladie eft dans le corps de nouvelle levée qui paffe à la Jamaïque
, fous l'escorte de l'Amiral Rodney : il manque même d'habits &
des chofes les plus néceffaires . Enfin , il n'y a ni Major , ni Quartier-
Maître , ni Chirurgien , ni Apothicaire embarqués avec ce Corps, qui
languit dans le befoin & la misère depuis deux mois qu'il eft à bord.
C'EST par hafard que le Colonel Dalrympli a rencontré dans la
baie d'Honduras le Capitaine Luttrel qui revenoit d'une expédition
nanquée pour prendre les galions . C'eft entre eux & fans aucun
ordre de l'Amirauté ni de l'Amiral Parker , que l'expédition par terre
& par mer, contre ce pofte , a été concertée . Son heureuſe iffue eft une
nouvelle preuve du befoin où eft l'Angleterre d'un changement de
Miniftres. Jufqu'à préfent on avoit éprouvé qu'aucun des plans des
Miniftres actuels ne réuffiffoit ; mais ceci fait voir que quand nos
Officiers font hors de la portée de cette funefte influence , leur habileté
& leur courage font affurés d'un plein fuccès. Milord Sandwich
, à qui la Gazette de la Cour femble vouloir attribuer le mérite
de cette expédition , ne favoit feulement pas que les Espagnols cuf-
( Sam. 1 Janvier 1780. )
2
fent un Fort appelé Omoa : fon premier mot a été que ce nom étoit
ortugais.
Quoi qu'en difent les Officiers Anglois qui ont pris le Port Omoa ,
les deux galions ne valent pas trois millions de piaftres , ou cinq cent
mille livres sterling . Les Officiers ont écrit que le tréfor avoit été
emporté dans l'intérieur du Pays. Le fait paroît être que ces vaiſſeaux ,
qui font le S. Jofeph & le S. Domingo , n'ont gardé que les marchan.
difes qui ne pouvoient pas s'enlever , & que le montant cft beaucoup
au-deffous de ce qu'on veut faire croire.
Le nouvel Edit par lequel le Roi d'Eſpagne vient de défendre
qu'aucunes marchandifes Angloifes foient apportées dans fes Etats ,
même à bord des Vaiffeaux neutres , nous fera un mal infiniment
plus direct & plus confidérable que ne fera celui que nous pourrons
faire à l'Espagne en lui prenant quelques poftes & quelques vaiffeaux
dans fes poffeffions éloignées.
On remarque , en lifant avec attention notre Gazette extraordi
naire du 20 Décembre , que fur la foi d'un Mulâtre & d'un pauvre
prifonnier , on a tiré pendant toute la journées du 20 le canon du
Parc & de la Tour. Nous avions une grande démangeaifon de tirer
ce canon. Il eft vrai que c'eſt la première fois de cette Guerre. Il eſt
pourtant visible que le pauvre Baillie n'avoit pas fa tête , quand il a
rapporté que les Francois , dont il fortoit d'être prifonnier , avoient
fouffert une perte de 1500 hommes , & les Américains autant , dans
tout le blocus de Savannah , où nous prétendons n'avoir perdu en
tout que 42 hommes. Nous fommes fans doute bienheureux que
les plus infurmontables contrariétés aient écarté de la Georgie le
Comte d'Eftaing , & l'aient forcé de mettre fin à une campagne
dans laquelle fon courage & fa perfévérance ont déconcerté
Sous les plans de nos Miniftres , & démonté nos meilleurs
Généraux de terre & de mer : mais craignons que ce ne foit un
avantage paffager , & que fes fuites ne nous foient fatales. Nos ennemis
ont fait voir qu'ils connoiffoient le prix des hommes , qu'ils
les jugeoient moins par leur bonheur que par leur mérite , & qu'à
l'exemple des Romains , ils avoient des couronnes pour ceux qui
n'ont pas défefpéré de la patrie. Nous avons tenu une conduite toute
oppofé , puifque chez nous les Officiers les plus expérimentés & les
plus renommés font réduits à envier le fort de fubalternes , qui , à la
faveur de leur obfcurité , peuvent librement donner l'effor à leur ardeur
militaire lorfque la fortune fe plaît à leur en offrir les occa
ons. Il réfultera de cette différence de fyftême , que nos ennemis
fe feront des Généraux qui , à leur tour , leur feront des troupes
avec lefquelles ils oferont tout tenter , & que le défaut de confiance
de la partdes nôtres nous expofera aux derniers malheurs.
CLINTON a fait la guerre avec tant de fuccès dans cette campagne ,
qu'il n'a pas un feul Américain prifonnier pour effectuer les échanges
convenus ; c'eft ce qu'on a droit de conjecturer de l'arrivée d'an
Vaiffeau de Cartel venu en droiture de Bofton en Angleterre . Ce
Vailleau , dit-on , a pris terre à Penzance , avec une centaine d'Anglois
qui débitent par- tout que le Général Gates s'eft remis en poffef
fions de Rhode - Ifland avec une armée de 1500 hommes , après que
' Armée Augloife s'en fut retirée avec précipitation , fans rien endommager
& même en laiffant fa groffe artillerie , fes munitiops , &c.
Ils difent aui que les Boftoniens ont fait une prodigieufe quan
tité de prifes de Vailleaux Anglois , des Iles & de la Jamaïque.
nom étek
: Omoa,
ng ce
Ort
eaux ,
JOURNAL
POLITIQUE
DE
BRUXELLES.
DANEMARCK.
De
COPENHAGUE ,
le
10
Décembre.
LE
E
Baron
de
la
Houze ,
nouvel
Envoyé
de
S.
M.
T.
C. ,
arrivé
ici
depuis
quelques
jours ,
a
eu
aujourd'hui
fes
premières
audiences
du
Roi
&
de
la
famille
Royale.
Le
Baron
de
Pleffen ,
Miniftre
de
S.
M
près
le
Roi
des
deux
Siciles ,
qui
a
obtenu
dernièrement
fon
rappel ,
eft
de
retour
de
Naples.
Le
Roi
l'a
nommé
fon
Chambelian
La
Société
Royale
des
Sciences
de
certe
ville
propofe
pour
fujet
d'un
prix
confiftunt
en
une
médaille
d'or
de
la
valeur
de
10
rixdahlers ,
l'examen
de
la
queftion
faivare
Peuton
prouver
par
l'obfervation
&
par
l'ex
périence
que
la
femence
des
vers
en
général
,
qui
fe
forment
dans
le
corps
animal
vient
du
dehors,
&
en ce
cas
quels
en
font
les
remèdes
?
Les
Mémoiresen
François
,
en
Latin
,
en
Danois
ouen
Allemand
doivent
être
adreffés
,
franc
de
port,
avantla
fin
d'Aour
1780
,
à
M.
Hielmftiern,
Préfidentde
la
Société.
La
diffenteriequia
régné
dans
plufiars
endroits à
la
fin
de
l'automne
, a
fait
des
8
Janvier
1780,
-C
( 50 )
11
l'A
mag
ravages affreux dans le Jutland ; près de jz
villages & 17 hameaux font déferts . Cette
maladie étoit fi violente au mois d'Octobre
qu'elle emporta 300 perfonnes en 36 heures.
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 12 Décembre.
LE Baron de Riedefel , Miniftre , & M.
Jacobi , Réfident du Roi de Pruffe en cette
Cour , eurent le cinq de ce mois leurs premières
audiences de LL. MM . II .
Le 8 , fête de la Conception , l'Empereur
en uniforme militaire , ayant la grande chaîne
de l'Ordre de la toifon d'or , fe rendit dans
une voiture de gala à la Métropole de Saint-
Etienne , où les Chevaliers de l'Ordre , la
haute Nobleffe & les Membres de l'Univerfité
fe trouvoient déja. S. M. I. , placée fous
un dais , entendit le fervice Divin , pendant
lequel M. Ferdinand François de Schrotter
Recteur magnifique , les Doyens des Facultés
& c. , renouvellèrent le ferment de défendre.
l'immaculée Conception de la Vierge.
Il paroît une Patente de l'Impératrice-
Reine en date du 21 Août dernier , & qui a
été publiée dans la ville de Lemberg ; elle
contient r articles dont le but eft de favorifer
le commerce dans les Royaumes de
Gallicie & de Lodomerie , en accordant à la
ville de Brody une liberté égale à celle dont
jouiffent les villes de Triefte & de Fiume.
» Le 3 Novembre , écrit- on de Presbourg , en
Hongrie , il s'éleva , pendant la nuit , fur le Danube ,
Ils di
tité
( 51 )
une fi violente tempête que dix moulins établis fur
cè fleuve aux environs de cette Ville furent emportés
& caufèrent un refoulement des eaux dont il pouvoit
réfulter les plus grands défaftres. Heureufement cet
accident n'a pas eu toutes les fuites défaſtreuſes qu'on
avoit lieu de craindre. De toutes les perfonnes qui habiroient
ces moulins 2 feulement ont eu le malheur
de perdre la vie ; toutes les autres fe font fauvées
nage cc. à la
De RATISBONNE , le 15 Décembre.
LES oppofitions des Etats du Duché de
Mecklembourg au privilége illimité contre
les appels accordé au Duc par le Traité de
Tefchen fe foutiennent encore ; le Mémoire
qu'ils ont préfenté à la Diète de l'Empire fur
ce fujet , a donné lieu à une réponse à laquelle
an vient de repliquer ; l'Auteur , foit qu'il
on
&
oué ou non par les Etats qu'il défend ,
un ton tranchant & décifif qui peut
pofer aux perfonnes peu inftruites ,
leurrfuader que la réclamation eft appuyée.
Ces difcuffions paroiffent avoir commencé
trop tard. La queſtion qu'on élève a été définitivement
décidée à Tefchen ; l'Empereur
y a accédé , & il n'eft guères raiſonnable
d'imaginer qu'on pourroit l'engager à détruire
en qualité d'Empereur ce que fa fageffe
& des intérêts politiques lui ont fait approuver
comme partie contractante. Cette grande
affaire qui excite la curiofité générale doit
être mife fur le bureau après les vacances de
Noël.
» Les tempêtes fréquentes que nous avons effuyées
C 2
·( 52 )
depuis le mois de Novembre , écrit-on de Hambourg
, ont caufé beaucoup de naufrages dans la mer
du nord , depuis les côtes de Flandres jufqu'au Sund.
La frégate de guerre Angloiſe la Bellone , de 20 canons
& de 120 hommes d'équipage , qui efcortoit
quelques navires de fa nation , parti's deHull & def.
tinés pour l'Elbe , a échoué à l'embouchure de cette
. rivière. Le bâtiment eft perdu ; on n'a ſauvé qu'une
partie de l'équipage «.
On apprend de Gotha que le Prince Héréditaire
, fils aîné du Duc régnant, eft mort
le 3 de ce mois après une maladie de trois
femaines. Il étoit né le 27 Février 1770.
» Il s'eft paffé dernièrement dans la Mark , écriton
d'Erlang , un évènement d'un genre bien extraordinaire
; c'elt un trait rare de démence & de barbarie.
Un pasteur de Village prêcha un jour fur la foi
d'Abraham , prouvée par le facrifice auquel il fe fou
mit. Ce Sermon donna lieu à une longue conférence,
entre le fonneur & le pâtre du Village ; le premier
prétendoit qu'il n'y avoit plus aujourd'hui de foi
femblable à celle d'Abraham ; le fecond n'en convint
pas & foutint qu'il feroit encore plus que le Patriarche
, & qu'il étoit prêt à immoler fes enfans fi
Dieu les lui demandoit : en raiſonnant ainfi il aidoit
fon compagnon à vuider quelques bouteilles . Sa têre
s'échauffa , & elle étoit fort malade lorfqu'il rentra
chez lui. Chemin faifant il s'imagina que Dieu lui
demandoit le facrifice qu'il avoit dit qu'il feroit , &
il l'exécuta en arrivant dans la maiſon ; après cela il
retourna à fon troupeau , penfant avoir fait une action
bien méritoire . Sa femme étoit abfente ; on peut
juger de fa furprife à la vue de fes trois enfans
égorgés. Elle courut en pouffant des cris appeller
fon mari , qui fe fit gloire de cette atrocité. On
l'arrêta , on le chargea de chaînes : il demanda avant
qu'on le conduisît en prifon , qu'on lui permît de
revoir fes enfans , qu'il embralla avec tendreffe ,
( 53 )
mais d'un oeil ferein , en fe réjouiffant du bonheur
qu'il leur avoit procuré . La Chambre de Juftice l'a
condamné comme un infenfé à être enfermé le refte
de fes jours ; mais loin d'être content de ce jugement
il ne ceffe de fupplier fes Juges de le tirer de cette
vallée de misère , & de le réunir à la compagnie des
Anges , où les enfans l'ont précédé : ce malheureux
excite à la fois l'horreur & la pitié «.-
IT ALI E.
De LIVOURNE , le 10. Décembre.
LES lettres de Modène , du 2 de ce mois ,
détruifent le bruit qui s'étoit répandu de la
mort du Duc. Son âge avancé rend fans.
doute fon état dangereux ; mais après une
crife violenţe il s'eft trouvé beaucoup mieux ,
l'efpérance de le voir fe rétablir fe réveille ,
& on fait des prières publiques pour fon
parfait rétabliffement.
Plufieurs particuliers de cette Ville qui
étoient à Bologne , l'ont quitté depuis que les
fecouffes de tremblement de terre y ont renouvellé
les allarmes . Celle du 24 du mois
dernier fut très vive ; elle endommagea
beaucoup le Théâtre , & fit écrouler la voûte
de la Chapelle de la Trinité. Heureuſement
il n'y avoit perfonne dans le moment de ce
défaftre.
-
» M. Chevalier , Brigadier des Armées du Roi
de France , & ci -devant Gouverneur de Chandernagor
, dans les Indes Orientales , écrit - on de Naples
, eft parti d'ici le 27 Novembre , accompagné
de plufieurs Officiers François , qui fervoient fous
lui dans cette place de l'Inde , à préfent entre les
c 3
2
fent un Fort appelé Omoa : ſon premier mot a été que ce nom étoit
ortugais .
Quoi qu'en difent les Officiers Anglois qui ont pris le Porɩ Omoa ,
les deux galions ne valent pas trois millions de piaftres , ou cinq cent
mille livres sterling . Les Officiers ont écrit que le tréfor avoit été
emporté dans l'intérieur du Pays. Le fait paroît être que ces vaiffeaux ,
qui font le S. Jofeph & le S. Domingo , n'ont gardé que les marchanaifes
qui ne pouvoient pas s'enlever , & que le montant cft beaucoup
au-deffous de ce qu'on veut faire croire.
Le nouvel Edit par lequel le Roi d'Efpagne vient de défendre
qu'aucunes marchandifes Angloifes foient apportées dans fes Etats ,
même à bord des Vaiffeaux neutres , nous fera un mal infiniment
plus dire&& plus confidérable que ne fera celui que nous pourrons
faire à l'Espagne en lui prenant quelques poftes & quelques vaiffeaux
dans fes poffeffions éloignées.
On remarque , en lifant avec attention notre Gazette extraordinaire
du 20 Décembre , que fur la foi d'un Mulâtre & d'un pauvre
prifonnier , on a tiré pendant toute la journéee du 20 le canon du
Parc & de la Tour. Nous avions une grande démangeaifon de tirer
ce canon. Il eft vrai que c'eft la première fois de cette Guerre. Il eft
pourtant viſible que le pauvre Baillie n'avoit pas ſa tète , quand il a
rapporté que les Francois , dont il fortoit d'être prifonnier , avoient
fouffert une perte de 1500 hommes , & les Américains autant , dans
tout le blocus de Savannah , où nous prétendons n'avoir perdu en
tout que 42 hommes. Nous fommes fans doute bienheureux que
les plus infurmontables contrariétés aient écarté de la Georgie le
Comte d'Eftaing , & l'aient forcé de mettre fin à une campagne
dans laquelle fon courage & fa perfévérance ont déconcerté
ous les plans de nos Miniftres , & démonté nos meilleurs
Généraux de terre & de mer : mais craignons que ce ne foit un
avantage paffager , & que fes fuites ne nous foient fatales. Nos ennemis
ont fait voir qu'ils connoiffoient le prix des hommes , qu'ils
les jugeoient moins par leur bonheur que par leur mérite , & qu'à
l'exemple des Romains , ils avoient des couronnes pour ceux qui
n'ont pas défeſpéré de la patrie. Nous avons tenu une conduite toute
oppofé , puifque chez nous les Officiers les plus expérimentés & les
plus renommés font réduits à envier le fort de fubalternes , qui , à la
faveur de leur obfcurité , peuvent librement donner l'effor à leur ardeur
militaire lorfque la fortune fe plaît à leur en offrir les occaons.
Il réfultera de cette différence de fyftême , que nos ennemis
fe feront des Généraux qui , à leur tour , leur feront des troupes
avec lefquelles ils oferont tout tenter , & que le défaut de confiance
de la partdes nôtres , nous expofera aux derniers malheurs.
CLINTON a fait la guerre avec tant de fuccès dans cette campagne ,
qu'il n'a pas un feul Américain priſonnier pour effectuer les échanges
convenus ; c'eft ce qu'on a droit de conjecturer de l'arrivée d'an
Vaiffeau de Cartel venu en droiture de Bofton en Angleterre. Ce
Vailleau , dit-on , a pris terre à Penzance , avec une centaine d'Anglois
qui débitent par - tout que le Général Gates s'eft remis en poffef
fions de Rhode- Ifland avec une armée de 1500 hommes , après que
'Armée Augloife s'en fut retirée avec précipitation , fans rien endommager
, & même en laiffant fa groffe artillerie , fes munitiops , &c.
Ils difent audi que les Boftoniens ont fait une prodigienfe quantité
de prifes de Valleaux Anglois , des Iles & de la Jamaïque.
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
DANEMARCK.
De COPENHAGUE , le 10 Décembre..
LE Baron de la Houze , nouvel Envoyé
de S. M. T. C. , arrivé ici depuis quelques
jours , a eu aujourd'hui fes premières audiences
du Roi & de la famille Royale.
Le Baron de Pleffen , Miniftre de S. M.
près le Roi des deux Siciles , qui a obtenu
dernièrement fon rappel , eft de retour de
Naples. Le Roi l'a nommé fon Chambellan.
La Société Royale des Sciences de cette
ville propofe pour fujet d'un prix conſiſtant
en une médaille d'or de la valeur de 100
rixdahiers , l'examen de la queſtion fuivante.
Peut-on prouverpar l'obfervation & par l'expérience
que la femence des vers en général ,
qui fe forment dans le corps animal vient du
dehors , &en ce cas quels en font les remèdes ?
Les Mémoires en François , en Latin , en
Danois ou en Allemand doivent être adreffés ,
franc de port, avant la fin d'Août 1780 , à M.
Hielmftiern , Préfident de la Société.
La diffenterie qui a régné dans plufieurs
endroits à la fin de l'automne , a fait des
8 Janvier 1780. *C
( 50 )
J'A.
mag
ravages affreux dans le Jutland ; près de jz
villages & 17 hameaux font déferts. Cette
maladie étoit fi violente au mois d'Octobre
qu'elle emporta 300 perfonnes en 36 heures.
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 12 Décembre.
LE Baron de Riedefel , Miniftre , & M.
Jacobi , Réfident du Roi de Pruffe en cette
Cour , eurent le cinq de ce mois leurs premières
audiences de LL . MM . II.
Le 8 , fête de la Conception , l'Empereur
en uniforme militaire , ayant la grande chaîne
de l'Ordre de la toifon d'or , ſe rendit dans
une voiture de gala à la Métropole de Saint-
Etienne , où les Chevaliers de l'Ordre , la
haute Nobleffe & les Membres de l'Univerfité
fe trouvoient déja . S. M. I. , placée fous
un dais , entendit le fervice Divin , pendant
lequel M. Ferdinand François de Schrotter
Recteur magnifique , les Doyens des Facultés
& c. , renouvellèrent le ferment de défendre
l'immaculée Conception de la Vierge.
Il paroît une Patente de l'Impératrice-
Reine en date du 21 Août dernier , & qui a
été publiée dans la ville de Lemberg ; elle
contient rý articles dont le but est de favorifer
le commerce dans les Royaumes de
Gallicie & de Lodomerie , en accordant à la
ville de Brody une liberté égale à celle dont
jouiffent les villes de Triefte & de Fiume.
» Le 3 Novembre , écrit- on de Presbourg , en
Hongrie , il s'éleva , pendant la nuit , fur le Danube ,
Ils di
tité n
( 51 )
une fi violente tempête que dix moulins établis fur
cè fleuve aux environs de cette Ville furent emportés
& caufèrent un refoulement des eaux dont il pouvoit
réfulter les plus grands défaftres . Heureufement cet
accident n'a pas eu toutes les fuites défaftreules qu'on
avoit lieu de craindre. De toutes les perfonnes qui habitoient
ces moulins 2 feulement ont eu le malheur
de perdre la vie ; toutes les autres fe font fauvées
à la nage « .
De RATISBONNE , le 15 Décembre.
LES oppofitions des Etats du Duché de
Mecklembourg au privilége illimité contre
les appels accordé au Duc par le Traité de
Tefchen fe foutiennent encore ; le Mémoire
qu'ils ont préfenté à la Diète de l'Empire fur
ce fujet , a donnélieu à une réponſe à laquelle
on vient de repliquer ; l'Auteur , foit qu'il
foit avoué ou non par les Etats qu'il défend ,
a pris un ton tranchant & décifif qui peut
en impofer aux perfonnes peu inftruites , &
leur perfuader que la réclamation eft appuyée .
es difcuffions paroiffent avoir commencé
trop tard. La question qu'on élève a été définitivement
décidée à Tefchen ; l'Empereur
y a accédé , & il n'eft guères raiſonnable
d'imaginer qu'on pourroit l'engager à détruire
en qualité d'Empereur ce que fa fageſſe
& des intérêts politiques lui ont fait approuver
comme partie contractante. Cette grande
affaire qui excite la curiofité générale doit
être mife fur le bureau après les vacances de
Noël.
» Les tempêtes fréquentes que nous avons effuyées
C 2
·( 52 )
depuis le mois de Novembre , écrit-on de Hambourg
, ont caufé beaucoup de naufrages dans la mer
du nord , depuis les côtes de Flandres jufqu'au Sund .
La frégate de guerre Angloiſe la Bellone , de 20 canons
& de 120 hommes d'équipage , qui efcortoit
quelques navires de fa nation , partis deHull & def.
tinés pour l'Elbe , a échoué à l'embouchure de cette
rivière . Le bâtiment eft perdu ; on n'a fauvé qu'une
partie de l'équipage «.
On apprend de Gotha que le Prince Héréditaire
, fils aîné du Duc régnant, eft mort
le 3 de ce mois après une maladie de trois
femaines. Il étoit né le 27 Février 1770.
» Il s'eft paffé dernièrement dans la Mark , écriton
d'Erlang , un évènement d'un genre bien extraordinaire
; c'est un trait rare de démence & de barbarie.
Un pasteur de Village prêcha un jour fur la foi
d'Abraham , prouvée par le facrifice auquel il fe foumit.
Ce Sermon donna lieu à une longue conférence.
entre le fonneur & le pâtre du Village ; le premier
prétendoit qu'il n'y avoit plus aujourd'hui de foi
femblable à celle d'Abraham ; le fecond n'en convint
pas & foutint qu'il feroit encore plus que le Patriarche
, & qu'il étoit prêt à immoler ſes enfans fi
Dieu les lui demandoit : en raiſonnant ainfi il aidoit
fon compagnon à vuider quelques bouteilles . Sa têre
s'échauffa , & elle étoit fort malade lorsqu'il rentra .
chez lui. Chemin faifant il s'imagina que Dieu lui
demandoit le facrifice qu'il avoit dit qu'il feroit , &
il l'exécuta en arrivant dans la maiſon ; après cela il
retourna à ſon troupeau , penfant avoir fait une action
bien méritoire. Sa femme étoit abfente ; on peut
juger de fa furpriſe à la vue de fes trois enfans
égorgés. Elle courut en pouffant des cris appeller
fon mari , qui fe fit gloire de cette atrocité. On
l'arrêta , on le chargea de chaînes : il demanda avant
qu'on le conduisît en prifon , qu'on lui permît de
revoir les enfans , qu'il embraila avec tendreffe ,
[
( 53 )
mais d'un oeil ferein , en fe réjouiffant du bonheur
qu'il leur avoit procuré. La Chambre de Juftice l'a
condamné comme un infenfé à être enfermé le refte
de fes jours ; mais loin d'être content de ce jugement
il ne ceffe de fupplier fes Juges de le tirer de cette
vallée de misère , & de le réunir à la compagnie des
Anges , où fes enfans l'ont précédé : ce malheureux
excite à la fois l'horreur & la pitié «.-
IT ALI E.
De LIVOURNE , le 10. Décembre.
LES lettres de Modène , du 2 de ce mois ,
détruifent le bruit qui s'étoit répandu de la
mort du Duc. Son âge avancé rend fans
doute fon état dangereux ; mais après une
crife violenţe il s'eft trouvé beaucoup mieux ,
l'efpérance de le voir fe rétablir fe réveille
& on fait des prières publiques pour fon
parfait rétabliffement.
>
Plufieurs particuliers de cette Ville qui
étoient à Bologne , l'ont quitté depuis que les
fecouffes de tremblement de terre y ont renouvellé
les allarmes. Celle du 24 du mois
dernier fut très vive ; elle endommagea
beaucoup le Théâtre , & fit écrouler la voûte
de la Chapelle de la Trinité. Heureuſement
il n'y avoit perfonne dans le moment de ce
défaftre.
M. Chevalier , Brigadier des Armées du Roi
de France , & ci- devant Gouverneur de Chandernagor
, dans les Indes Orientales , écrit - on de Naples
, eft parti d'ici le 27 Novembre , accompagné
de plufieurs Officiers François , qui fervoient fous
Jui dans cette place de l'Inde , à préfent entre les
c 3
54 $4 ).
mains des Anglois . Ils s'étoient rendus de l'Inde en
Afrique & avoient traverfé partie de l'Abyffinie
pour fe rendre au Caire ; leur voyage long a été
expofé à bien des dangers ; ils ont été attaqués par
les Arabes dans le défert , mais ils font parvenus à
les mettre en fuite . Au Caire ils s'embarquèrent pour
Malthe , d'où ils étoient venus ici . Ils retournent
maintenant en France
ESPAG NAE.
De MADRID , le 10 Décembre.
LA Cour a quitté le Château de l'Efcurial
pour revenir dans cette Capitale , où
elle eft depuis le premier de ce mois.
Selon les nouvelles du camp de St - Roch
devant Gibraltar , le feu des ennemis eft
toujours très - inégal , & ne caufe aucun
dommage ni dans nos travaux , ni dans nos
lignes. Autant qu'on peut obferver du camp
dans la place , il paroît que les affiégés fuivent
leurs travaux avec beaucoup d'activité ;
qu'ils forment des épaulemens pour mieux
couvrir leurs batteries , & fur-tout le magafin
de poudre fitué au château qu'ils appellent
des Maures. Ils élèvent auffi un
grand terre - plein du côté de la mer , &
on les voit également placer de nouvelles.
batteries fur la cime de la montagne.
Dès le 16 Novembre , il commença à
s'élever des bourafques affez violentes dans
le Détroit ; elles ont continué pendant plufieurs
jours. Les vents ont foufflé avec obſtination
de la partie de l'oueſt , & obligé nos
( 55 )
vaiffeaux de s'écarter de leur ftation. Mais
en profitant habilement de quelques moméns
moins orageux , les bâtimens qui faifoient
partie de l'efcadre de D. Antonio Barcelo ,
ont regagné leurs premiers ancrages , pour
y attendre le moment de revenir former le
blocus. En même tems les navires commandés
par D. Juan de Langara , font parvenus
à emboucher le Détroit , & font allés
à Carthagène prendre des rafraîchiflemens
& des vivres.
-
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 21 Décembre.
PENDANT que nous étions ici à attendre dans
une forte d'anxiété des nouvelles de l'Améri
que , une Gazette ordinaire de la Cour nous a
appris à notre grande furpriſe que nos troupes
avoient fait une conquête fur les Espagnols
dans la baie de Honduras . Le Lieutenant Carden
du 60e. Régiment avoit apporté la veille
cette nouvelle au Bureau de l'Ainirauté ; &
le lendemain on s'eft empreffé de publier la
lettre fuivante du Capitaine Dalrymple à qui
nous devons ce premier fuccès de nos armes.
3 De San Fernando d'Omoa , le 21 Octobre. Le
Général Dalling , qui commande à la Jamaïque ,
m'avoit détaché vers le pays des Moskites , ( petite
contrée de l'Amérique dans la Nouvelle- Efpagne
, entre le cap de Honduras & de Nicaragua, )
pour y raffembler quelques troupes avec des armes ,
de l'artillerie & des munitions pour le quai Saint-
George , principal établiſſement des Anglois de
C 4
( 56 ).
cette baie. Le 27 Septembre , à mon arrivée dans
la rivière Noire , j'appris que les Espagnols avoient
pris poffeffion de cet établissement le 15 Septembre,
avec un certain nombre de pirogues armées & 600
hommes. Auffi- tôt ayant raffemblé 60 Indiens du
pays des Moskites , enrôlé quelques volontaires ,
nous mîmes à la voile à bord du floop de guerre
le Porcupine , avec trois bâtimens de tranſport
pour aller au fecours des habitans de la baie &
les rétablir dans leur poffeffion. Le foir du jour
même où nous quittâmes la rivière Noire , nous
rencontrâmes le Commodore Lutrell à bord
du Charon , fuivi des frégates la Lowestoff & la
Pomona , qui nous apprirent que le quai St -George
avoit été repris par la goëlette de S. M. le Race
horfe , & que ce qui reftoit d'habitans s'étoient reti .
rés avec leurs efclaves à Truxillo & à Ruatan : nous'
sûmes des habitans de la baie que les vaiffeaux de
S. M. avoient vificé le golfe Dulce ; que n'y ayant
point trouvé les vaiffeaux de regiftre , ils avoient
fait voile pour San Fernando d'Onioa , où ils les
avoient découverts ; qu'étant entrés dans la baie ,
après avoir tiré fur le Fort & en avoir reçu quel
ques coups de canon , n'ayant point de forces de
terre fuffifantes pour pouffer l'attaque par terre , ils
s'étoient vus obligés d'y renoncer : jugeant cette
occafion propre à ajouter à l'éclat des armes de S. M.
j'offris au Commodore Lutrell d'attaquer du côté
de la terre , avec les Indiens & le détachement d'Irlandois
loyaux , s'il vouloit me donner les foldats de
marine & les fufiliers qu'il avoit à bord de fes
vaiffeaux l'attaque fut réfolue & Truxillo marqué
pour le rendez-vous où s'affembleroient les habitans
de la baie avec leurs efclaves : nous y rencontrâmes
des Moskites qui avoient été employés à une expé
dition contre les vaiffeaux de regiftre ; tous ceux des
habitans de la baie , qui étoient difperfés autour des
Inles de Ruatan & de Bonacçao fe railemblèrent . J'en
( $7 ).
formai quatre compagnies , en vertu de l'autorité
que j'en avois reçue du Général Dalling ; les Efcla-
-ves eurent leurs maîtres pour Officiers : ce renfort
de 250 hommes , joint aux Irlandois loyaux , aux
foldats de marine & fufiliers tirés des vaiffeaux , &
aux Indiens , porta nos forces à plus de soo hommes
munis d'échelles pour Fefcalade & d'affortimens
d'armes .
Le ro nous appareillâmes de la baie de Truxillo ,
& le 16 , à 8 heures du foir , nous prîmes terre à
Porto Cavallo : on nous dit que Porto Omao n'étoit
qu'à 3 lieues de diftance ; nous voulions marcher
fur le champ pendant la nuit pour furprendre & elcalader
le Fort , mais la diftance étoit plus confidérable
qu'on ne l'avoit cru , & les chemins fi mauvais
, que je puis hafarder d'affirmer que jamais
troupes Européennes n'en ont vu de pareils dans
ce climat. Des obftacles qui fe trouvoient fur le
rivage , forcèrent de tems à autre nos gens à
marcher dans la mer , ce qui endonimageoit leurs
cartouches ; quelquefois c'étoient des ravins , des
marais qu'ils avoient à paffer , des fentiers étroits
fur les montagnes , rendus prefqu'impraticables par
les pluies , bordés de précipices des deux côtés ; ils
graviffoient à la lueur de torches faites avec des branches
de l'arbre - chou . Au point du jour nous étions
encore à deux lieues du Fort , ayant perdu, notre
arrière -garde , dont une partie , épuifée de fatigue ,
avoit cherché du repos en s'étendant fur la terre ,
& le refte s'étoit égaré dans l'obſcurité de la nuit ,
rendue plus affreufe encore par la difficulté que
trouvoient nos gens dans des fentiers praticables
pour les Indiens feuls : dans la matinée , le Capitaine
Carden , du 60eme régiment d'Infanterie , ramena
notre arrière- garde ; après avoir donné aux
troupes deux heures de repos , nous continuâmes
notre marche à travers des défilés auffi difficiles
que ceux que nous avions rencontrés la nuit pré-
CS
( 58 )
cédente : à mesure que nous avancions , les Indiens
efcarmouchoient ; nous avions pris deux poftes
avancés , dont quelques foldats s'étoient échappés
& avoient averti les leurs de notre approche.
9
:
Les Espagnols ayant découvert notre efcadre la
veille , ainfi que les petits navires tirés du pays des
Moskites , crurent que les Indiens qu'ils avoient
vu débarquer , étoient les feuls ennemis qui euffent
pris terre , ne penfant pas que des Européens puffent
entreprendre un pareille marche pour les confirmer
dans cette erreur on fit marcher en front
les Indiens , qui les délogèrent de leurs poftes avancés
, ce qui les empêcha d'occuper les défilés à une
certaine diftance : arrivés près de la ville à un endroit
où ils avoient formé une embuſcade , les Indiens
employés à la découverte , & qui ont l'oeil
extrêmement fubtil , les découvrirent ; on fic fur le
champ les difpofitions pour l'attaque : les Irlandois
loyaux & les foldats de la marine formés en colonne ,
forcèrent le paffage , & avancèrent rapidement avec
les grenadiers , foutenus par la feconde ligne qui le
forma en même- tems , pendant que les fufiliers de
la frégate la Pomona furent détachés pour s'emparer
fur la gauche d'une éminence couverte de
bois , qui dominoit le paffage : so ou 60 Espagnols
firent fur nous un feu irrégulier & mal dirigé , qui
ne nous tua qu'un foldat des Irlandois loyaux , &
bleffa un foldat de la marine : la terreur qui les
Laifit fut fi grande , que de toutes parts ils s'enfuirent
, les uns vers le Fort , les autres du côté de
la ville & des bois : ils évacuèrent le château du
Gouverneur , entouré de créneaux & ayant une plateforme
, pofte qui eûr réfifté à tout ce que nous avions
de forces s'il eût été défendu par 20 hommes de nos
troupes réglées : la poffe hon de cette éminence , &
de celle dont les gens de la Pomona s'étoient emparés
, nous donna la vue complète du Fort fur
lequel el'e dominoit , ainfi que fur la ville , qui
étoit précisément au bas à un demi-mille du Fort 5
( 59 )
gacependant
le feu de la ville ne laiffoit pas
de nous
incommoder ; comme j'avois de la répugnance à la
réduire en cendres , je réfiftai pendant plus d'une
heure à la néceffité qui l'exigeoit ; enfin , confidé--
rant que je ne pouvois pas laiffer l'ennemi fur mon
Alanc , la ville formant un croifant au pied de l'éminence
, je donnai les ordres néceffaires pour qu'elle
fût confumée , ce qui fut exécuté : les habitans
gnèrent , les uns le Fort , d'autres les bois ; on
évalue à 100 mille piaftres ce qui a été détruit par
l'incendie. Tandis que la ville étoit en flammes ,
l'efcadre entra dans la baie ; & fuppofant ce moment
propre à battre le Fort , les vaifleaux fe placèrent
par le travers ; pour les favorifer , les troupes
de terre qui étoient fur l'éminence firent une
diverfion les fufiliers d'Honduras portoient les
échelles qu'ils laifferent tomber , parce qu'ils s'engagèrent
avec trop de feu dans une efcarmouche ,
en cherchant à gagner la tête de la colonne : cette
circonftance fut caufe que , ce jour- là , les troupes
de terre ne coopérèrent pas avec l'efcadre auffi efficacement
qu'on l'eût defiré .
:
Le Lowestof échoua , fut endommagé & remis
enfin à flot , les autres vaiffeaux ayant obfervé par
le fignal que les troupes de terre ne pouvoient pas
coopérer , difcontinuèrent leur feu ; le lendemain ſe
palla en efcarmouches , à s'affurer des chemins autour
du Fort , & à faire des approvifionnemens de
beftiaux. Le 18 , l'efcadre mit à terre quelques canons
; on fit monter dans la nuit même deux pieces
de quarre livres de balle , & l'on ouvrit une batterie
pour jouer fur l'ennemi , mais qui n'eût jamais
pu produire aucun effet fur les parapets , qui étoient
de 18 pieds d'épaiffeur . Dans la foirée du même jour,
les Espagnols pointèrent trois canons de plus du côté
de la terre , & dans la matinée du lendemain en démontèrent
un des nôtres. Obfervant près du Fort
quelques maifons qu'ils avoient négligé de brûler , je
les fis occuper par des partis de nos troupes . Les Ma
( 60 )
telots de la baie nous amenèrent fix canons ; nous
cuffions pu en avoir trois autres , qui malheureuſement
en arrivant fur le rivage furent embourbés dans
les marais . Le Capitaine Carden ouvrit une batterie
de 4 pieces de fix fur l'éminence , dont les gens
de la Pomona s'étoient emparés lors de la première
efcarmouche ; ce te batterie dominoit aufli fur le
Fort.
Prévoyant que dans un fiége de cette nature , avant
que les approches puffent être régulièrement faites ,
& que l'on pût ouvrir une brèche , on auroit befoin
d'un train d'artillerie confidérable , & qu'il s'écouleroit
beaucoup de temps , au bout duquel il faudroit
en venir à l'affaut , ayant de tous côtés l'ennemi far
nos derrières , on ſe détermina à eſcalader le Fort ,
dont le foffé étoit fec ; on forma les Européens fur
4 colonnes en ligne ; à la tête de chaque , 4 hommes
marchoient avec des guides , fuivis par huit hommes
portant les échelles ; ceux - ci l'étoient de quelques
autres portant des grenades ; deux des colonnes
étoient compofées de matelots ; les deux autres de
foldats de la marine avec quelques Irlandois loyaux :
à trois heures du matin , les difpofitions étant faites ,
& nos forces confiftant en 150 hommes , nous defcendîmes
la montagne , & nous attendîmes le fignal
du Charon , qui devoit indiquer que 20 minutes
après il commenceroit l'attaque : le 20 , un peu après
4 heures du matin , le fignal ayant été fait , nous
avançâmes fous le feu de nos batteries , & remarquâmes
que les Eſpagnols n'appercevoient pas notre
marche , parce qu'ils continuoient de tirer par-deffus
nos têtes contre les batteries que nous avions fur les
deux éminences : la Pomona & les autres vaiffeaux
fixoient auffi leur attention du côté de la mer ; au
moyen de cette heureuſe coopération , armes traînantes
, & dans un profond filence , ayant changé le
mot & contre-mot , nous avançâmes fans être décou
verts jufqu'aux pieds des fentinelles Efpagnoles , qui
toutes les deux ou trois minutes fe faifoient paffer
( 61 )
:
le mot Alerto . A l'entrée du foffé , deux canons,
étoient pointés fur le flanc du baftion
pour en déferdrede
paffage les fentinelles nous découvrirent , &
le tambour battit à leurs poftes d'alarmes : en ce
moment nos colonnes furent ébranlées & reculèrent ;
mais nos gens revenant à l'inftant à eux - mêmes ,
avancèrent près de la muraille , de 28 pieds de hauteur
, défendue par une batterie des canons ; y
appliquèrent une échelle , une feconde , une troiſième :
la première fut brifée d'un coup de canon , tiré d'un
autre baftion , qui tua un volontaire de la marine &
blefla dangereufement 5 hommes : les autres échelles
furent endommagées , mais pas brifées : 2 matelots
montèrent les premiers & obéirent à l'ordre qu'ils
avoient reçu de ne pas tirer ; ils trouvèrent 60 Efpagnols
formés en haie , mais ils réſervèrent leur
feu pour le moment où d'autres auroient gagné comme
eux le faîte de la muraille : la confternation
des ennemis fut telle qu'ils parurent avoir perdu l'ufage
de leurs bras , quoique leurs Officiers , fuffent
à leur tête & tâchaffent de les encourager : à meſure
que les matelots arrivoient au haut des échelles ils
defcendoient devant les parapets : leurs camarades
& les foldats de la marine les ayant renforcés , les
Efpagnols s'enfuirent dans les cafemates , où ils ne
purent revenir de leur terreur malgré tous les efforts
de leurs Officiers : environ une centaine d'entr'eux
s'échappa par deilus les murs : alors le Gouverneur
& les Officiers principaux vinrent me trouver, me
délivrèrent leurs épées , la garnifon , les vaiffeaux
de regiftre , les clefs du Fort , & demandèrent la
vie.
Je dois faire mention d'un trait d'ame élevée de
la part d'un matelot Anglois , qui a étonné les Efpagnols
& leur a donné une haute idée de la valeur
Angloife : un coutelas ne lui fuffifant pas , il s'étoit
muni de deux pour efcalader la muraille : rencon--
trant un Officier , qui , venant de s'éveiller au moment
même , étoit fans armes , il cut la générosité
( 62 )
de ne point tirer avantage de cette circonstance , &
lui préfentant un de les coutelas . Actuellement , lui
dit il , vous êtes au pair avec moi. L'ordre étoit de
ne point épargner quiconque réfifteroit & de faire
quartier à tous ceux qui le demanderoient ; il n'y a
eu que deux Elpagnols bleffés par la bayonnette , en
faifant réfiftance , & perfonne n'a été pillé Vous
jugerez de l'importance du Fort par la dépense
incroyable de fa conftruction ; on a tiré de la mer
les pierres avec lesquelles il eft bâti , & on les a
apportées de 20 lieues : les ouvrages extérieurs ne
font point finis , quoique depuis 20 ans on y ait
conftamment employé mille ouvriers : il eft la clef
de la baie d'Honduras ; c'eft - là qu'en temps de
guerre on envoie de Guatimala les vaiffeaux de
regiftre & les trésors . Dans ' a matinée du jour de
notre arrivée on avoit transporté le tréſor dans l'intérieur
du pays de forte que ce que nous avons
trouvé dans la caille militaire , & ce qui appartenoir
au public , n'excédoit pas 8 mille piaftres , mais les
vaiffeaux de registre doivent être d'une très-grande
valeur s'ils arrivent faufs en Angl terre. Nos pri
fonniers montent à 36 , fans les Officiers , il a été
fait une convention de les échanger pour les gens
de la baie , que les Efpagnols avoient inhumainement
emmenés à Merida avec leurs familles : nous
avons pris comme ôtages pour la sûreté de l'exécution
, deux Prêtres & le Lieutenant-Gouverneur ; je
les aí auffi obligés à échanger deux Indiens Moskites
, dont l'un a été condamné à plonger plufieurs
années à Carthagêne , chargé de fers & conduit
chaque foir dans un cachot : j'ai délivré en mêmetemps
quelques malheureux Anglois qui étoient con
finés ici , & que l'on faifoit travailler comme des
efclaves , &c.
A la fuite de cette lettre on a mis la convention
dont il y eft question , un état des
Officiers prifonniers qui font au nombre de
7 en y comprenant le Gouverneur & fon
( 63 )
Lieutenant ; on trouve ce nombre bien petit
pour 335 fufiliers que l'on place dans le
fort ; on n'eft pas accoutumé à voir s Officiers
conduire autant de foldats. Le nombre
des premiers n'eft pas fans doute exagéré ;
mais celui des autres pourroit bien l'être.
Les deux galions qu'on eftime à 3 millions
de piaftres , paroiffent auffi portés au deffus
de leur valeur réelle . Selon les lettres particulières
des Officiers , ces vaiſſeaux qui font
le St-Jofeph & le St -Domingo , arrivoient
d'Europe & n'étoient pas prêts à y retourner
; la plupart des marchandifes en avoient
été enlevées , il y avoit 250 quintaux de vifargent
qui fert à l'exploitation des mines
précieufes de cette Province ; le Capitaine
Lutrell , dont les dépêches fuivent celles du
Capitaine Dalrymple , & n'offrent qu'une
feconde verfion de la relation de celui ci ,'
dit que les Espagnols ont offert de racheter
cette cargaifon fi néceffaire , mais qu'il n'a
pas voulu les écouter.
Cet avantage n'a pas ranimé la confiance
de la Nation qui fait qu'elle ne le doit qu'au
hafard qui a fait rencontrer les deux Offi
ciers de terre & de mer qui l'ont obtenu , &
qui fent que cette conquête peut être enlevée
d'un moment à l'autre , & qui l'eft peut être
dans le moment où on l'annonce en Europe.
» Le 30 de ce mois , dit à cette occafion un de nos
papiers , il y a eu à Yorck une affemblée où affiftèrent
les perfonnages les plus diftingués de la Minorité pour
délibérer fur les moyens de fauver l'Etat dans ce moment
de crife devenu encore plus périlleux , par
( 64 )
l'ivreffe à laquelle s'abandonnent nos Miniftres fur
ce que nos Officiers fubalternes ont pris par ha
fard un petit Fort & 2 Galions fur les Espagnols
comme fi de pareils moyens étoient fuffifans pour
foutenir la triple guerre dans laquelle ils nous ont
engagés. Ils font bien fâchés de ce que les drapeaux
du Fort d'Omoa font encore en route , & de ce
qu'ils ne peuvent pas les faire promener dans les
rues de Londres avec les fifres & les tambours . Et en
effet c'eft un petit reconfort dont leur popularité auroit
grand befoin. Les Bureaux d'Affurance qui favent
un peu mieux calculer qu'eux , ne fe prêtent pas à la
circonftance autant qu'ils le fouhaiteroient . Ils s'obftinent
à demander des primes énormes pour garantir
l'heureufe arrivée des deux galions , des drapeaux
du Fort & des frégates qui ont fait l'expédition «.
La prife d'Omoa n'avoit fourni qu'une
gazette ordinaire à la Cour ; des dépêches
du Chevalier Clinton , apportées par le
Capitaine Lloyd , l'un de fes Aides - de- Camp,
arrivé hier , en a fourni une extraordinaire.
On fent combien fa publication a éveillé la
curiofité ; a-t - elle été bien fatisfaite ? Voici
la lettre du Chevalier Clinton.
les

New-Yorck , du 19 Novembre. » Hier au
moment où j'allois fermer mes dépêches pour
envoyer à bord du paquebot , un armateur arrivé
de Saint-Auguftin , m'a apporté des lettres du Gouverneur
Tonyn & du Lieutenant - Colonel Fufer , qui
commande les troupes de cette garniſon ; ils me
donnent l'important avis que les troupes Françoiſes ,
commandées par le Comte d'Estaing en perfonne ,
conjointement avec l'armée rebelle , aux ordres du
Général Lincoln , ont été repouffées avec une perte
très-confidèrable , en tentant d'emporter d'affaut les
lignes de Savanah en Géorgie , dans la matinée du
9 Octobre dernier .
( 65 )
3
J'ai l'honneur de vous faire paffer des copies deldites
lettres , & d'y joindre des copies & des extraits.
de lettres écrites par différentes perſonnes , confir
mant toutes ce très-agréable évènement.
L'armateur ayant pris dans fa traverſée une barque
d'avis , chargée de dépêches du Général Washington
, me fournit en même-tems l'occafion d'en
inclure des copies , par lefquelles vous verrez qué
leurs vues ne fe bornoient point aux parties méridionales
, mais qu'ils avoient fait des préparatifs
confidérables pour l'attaque des poftes que nous occupons
ici.
La lettre du Gouverneur Tonyn , eft du
30 Octobre.
:
Un exprès expédié par quelques Négocians de
Savannah , & parti le 24 courant , aux Correfpondans
qu'ils ont ici , nous apprend que les Rebelles &
l'armée Françoife ont été repouffés dans un affaut
général livré à cette garnifon le 9 que depuis les
premiers fe font retirés dans la Caroline , & les
François à bord de leurs vailleaux ; que cette expé
dition leur a coûté 1500 hommes , & autant aux
Rebelles que le Comte d'Eftaing commandoit en
chef, & fomma le Général , avec beaucoup de hau
teur , de fe rendre au Roi de France ; qu'il s'eft élevé
de grandes difputes entre les nouveaux Alliés , en.
conféquence des reproches réciproques qu'ils le font
faits depuis leur défaite , & qu'ils étoient fur le point
de tomber les uns fur les autres .
:
Quoique cet heureux évèneinent ne m'ait pas encore
été confirmé par autorité , il ne peut y avoir
le moindre doute fur le fait . Je fuis fàché d'avoir à
ajouter que le vaiffeau de S. M. l'Expériment , Capitaine
fir James Wallace , eft pris par la flotte d'Eftaing
, ainfi que l'Ariel , Capitaine Mackenzie.
Le Lieutenant Colonel Fufer préfente
plus de détails.
( 66 )
sa Permettez - moi de vous féliciter de la levée
du blocus de Savanah : quoique je n'aie point
reçu des lettres du Général Prévost depuis le 11 du
mois dernier , je fuis convaincu par celles de plufieurs
Négocians , en date du 22 courant , & reçues
hier par des exprès , que le Comte d'Estaing eft
rembarqué avec toutes les troupes. Je tâcherai de
vous faire le récit de ce qui s'eft paffé à Savanah
pendant le blocus , autant que j'en puis juger par
les letres diverfes qui en font arrivées , & par le
rapport de l'exprès , qui pendant tout ce tems- là
étoit à Savanah , & qui , quoique mulâtre , me paroît
être un homme très - intelligent .
:
Le Général Prévoft apprit en Septembre dernier
que M. d'Estaing étoit fur la côte avec fa flotte : le
8 , les François débarquèrent leurs troupes ; le 11,
les Rebelles les joignirent , & le blocus fut complet
les François campèrent entre la rivière de Savanah
& le chemin du Sunbury ; les Rebelles entre
ce chemin & celui qui conduit à Auguſta . Le 15 ,
le Comte fomma la Ville de fe rendre & reçut
une réponſe convenable : pendant ce tems-là le Capitaine
Moncrieffe mettoit la place en défenſe . Le
jour de la fommation , il n'y avoit pas plus de 8 ou
10 canons de montés ; mais en peu de jours il n'y
en eut pas moins de 80 ou 90 , empruntés des
vaiffeaux :
: peu de jours après , les François & les
Rebelles élevèrent des batteries fur les éminences
à gauche du Tatnall , à 400 verges de nos lignes ;
trois compagnies d'infanterie légère , commandées
par le Major Graham , firent une fortie dans l'ef.
poir d'engager une action générale ; mais n'ayant
pas été foutenues à tems , elles fe retirèrent avec
perte de 15 hommes. Le 17, à minui , le Lieurenant
-Colonel Maitland arriva par eau de Beaufort
à Savanah , ayant paffé au milien de l'ennemi : il
avoit laiffé le vailleau de guerre le Vigilant , on
ne fait ce qu'il eft devenu : il eft vrai qu'on en a
( 67 )
coulé bas plufieurs pour fermer l'entrée de la rivière
: nos troupes ne tentèrent pas d'interiompre
l'ennemi , qui travailloit avec activité pendant toutes
les nuits : le 3 Octobre , à une heure du matin
, il ouvrit fes batteries , confiftant en 30 pieces
de gros canons & 10 mortiers , qui jouèrent fans
difcontinuer fur la Ville ; le 9 , les forces unies de
France & d'Amérique , confiftant en plus de quatre
mille François & autant de Rebelles , tentèrent d'at
taquer nos lignes d'affaut l'attaque principale fut
faite par un corps formé fur trois colonnes , contre
les redoutes qui donnent fur le chemin d'Augufta
le Comte , en perfonne , commença l'attaque
avec beaucoup de vigueur , mais fut jetté en
confufion par le feu de nos batteries : un corps de
Grenadiers François s'avança avec tant d'ardeur pour
attaquer la vieille redoute fur le chemin d'Ebnezer ,
que fi le Capitaine Taw avec un nombre de fes
gens , & le Capitaine Wickham avec les grenadiers
du fixième Régiment , ne s'y fuffent pas jettés trèsà-
propos , elle eût été emportée. La chaleur de cette
action le foutint pendant environ 20 minutes , au
bout defquelles l'ennemi commença à fe retirer en
grande confufion : on dit qu'ils firent feu fur leurs
alliés nous avons perdu en cette occafion le Capitaine
Taw & 20 foldats tués ou bleffés : on ne
peut déterminer quelle eft la perte de l'ennemi ;
mais M. Robert Ballie , qui , pendant la durée du
blocus , étoit prifonnier des François , dit que leur
perte , tant en morts que bleffés & malades , monte
à près de 1500 hommes les Régimens avouent
qu'ils ont perdu 52 Officiers & des foldats en pro
portion : le Comte d'Estaing, a été bleffé au bras &
la cuiffe , & le Comte Polasky l'eft très - dangereufement
d'une charge en grappe. Le 20 , les
troupes Françoifes fe rembarquèrent ; & ce qui eft
très-extraordinaire , nos troupes ne tentèrent même
pas de les harraffer dans leur retraite : les Rebelles
:
( 68 )
#
:
exavoient
formé la leur avant les François depuis
que nous avons repoùffé les uns & les autres , il
s'eft allumé entr'eux des animofités fi vives
primées par des termes fi injurieux , qu'ils ont été
fur le point de s'entr'égorger . Il y a quelque tems
que le vaiffeau l'Ariel a été pris , ainfi que l'Expéqui
venoit de New-Yorck : le 22 , une frégate
françoife de 28 canons étoit encore en vue de
la Ville un peu au-deffous de la plantation de
Broughton , avec deux galères de la Caroline &
plufieurs petits navires : dix frégates étoient à Tybée,
& la grande flotte , confiſtant en 24 vaiſſeaux
de ligne , étoit en pleine mer.
ment >
Il eft furprenant qu'un homme de l'habileté & de
la réputation reconnues dans le Comte d'Estaing ,
ait différé fon attaque jufqu'au moment où nos outvrages
& nos batteries ont été en état , & où le
Lieutenant- Colonel Maitland eſt entré dans la ville ,
& qu'il n'ait pas tenté de prendre la place par le
moyen de la fappe . On a fu d'un rebelle que M. d'Ef
taing avoir été à Charles-Town avant qu'il prît terre
en Géorgie à l'effet d'y concerter fes mefures avec
les Rebelles , qui lui ont dit que nos troupes étoient
éparles dans le pays , qu'elles avoient beaucoup de
malades , qu'elles étoient fans difcipline , & commandées
par un homme de peu d'expérience que
très - certainement au moment où il fe montreroit ,
la ville fe rendroit : fi ce rapport eft vrai , il a été
trompé , & c'est ce qui probablement lui a fait négliger
les précautions d'ufage dans les fiéges : on
dit auffi que les Rebelles ont pris de l'ombrage , en
voyant qu'il fommoit la Ville au nom feul du Roi
de France.
Il réfulte de tous ces détails que l'expédition
du Comte d'Estaing dans la Géorgie
n'a pas réufli ; & c'eft fans doute un avantage
pour nous ; mais n'a- t-il été compenfé
par aucune perte. Nos troupes n'ont - elles
( 69 )
pas beaucoup fouffert ? Le Général Prévoft
eft-il refté en état de fe défendre contre une
nouvelle attaque que les Américains feuls
pourroient former avec plus de troupes ?
C'est ce qu'on ne dit point. Tout ce qu'on
publie eft fur la foi d'un Mulâtre , de quelques
Négocians qui ont vu , difent ils , mais
qui peuvent avoir quelquefois vu mal
& dont on s'eft donné bien de garde de conferver
les détails qui doivent néceffairement
dans cette affaire contrebalancer nos avantages.
La Cour avoit befoin de ne parlèr que
de ces derniers ; elle vouloit faire tirer le
canon de la Tour ; cela ne lui étoit
core arrivé depuis le commencement de la
guerre , & elle a faifi cette occafion , qui
ne fe préfentera peut - être plus . On ne fe
flatte pas du moins que l'Amérique Septentrionale
nous en préfente de long- tems. La pofition
du Général Clinton fur laquelle on fe
tait , car on n'a rien publié des dépêches
qu'il avoit préparées avant les détails qu'il
donne de Savanah , ne paroît pas heureufe
; l'évacuation de Rhode - Ifland fe confirme.
Un Négociant de New - Yorck en
parle ainfi à un de fes Correfpondans à
Londres.
pas en-
Rhode-Inland eft abandonné ; ce pofte important
dont les Américains fe font emparé fur le champ ,
leur offre une rade excellente dans notre voisinage.
Cet abandon ne peut que jetter le découragement
parmi les amis du Roi , & nous infpirer beaucoup
de défiance pour ceux des Américains qui le font
déclarés en faveur du Gouvernement , & qui ne
trouvant plus la même sûreté dans le parti qu'ils ont
( 70 )
pris , peuvent fe déterminer à nous abandonner.
New-Yorck va fans doute être encore infefté par
les armateurs Américains qui ont fi près de nous un
excellent afyle pour fe retirer en cas de pourſuite.
Il fera bien difficile auffi que nous recevions nos
bâtimens marchands & nos paquebots ; par conféquent
fi vous n'entendez plus parler de moi , imputez
ce filence à la malheureuſe ſituation où nous ont
réduits nos deux grands Généraux de terre & de
mer c
Selon plufieurs nouvelles des ifles , les
Efpagnols ont reçu à la Havanne des renforts
confidérables avec lefquels ils font en
état d'exécuter quelque entrepriſe importante
; les planteurs de la Jamaïque craignent
toujours qu'ils ne dirigent leurs vues de ce
côté; & ils gémiffent des délais qu'éprouve
le départ de l'Amiral Rodney qui n'étoit pas
parti avant-hier , & qui peut -être ne l'eft
point encore. On a remarqué que plufieurs
vaiffeaux de la Compagnie des Indes font
fortis de la Tamife avec la moitié de leur
cargaifon , dans la crainte de manquer le
convoi , quoiqu'il foit plus que probable
qu'ils pouvoient l'attendre une quinzaine
de jours & même plus , à en juger par l'indécifion
du Gouvernement par rapport au
tems du départ de l'Amiral. Ses forces confiftent
, dit- on , en un vaiffeau de 100 canons ,
un de 98 , un de 90 , dix de 74 , un de
44
& 6 frégates. On s'attend tous les jours à apprendre
que l'efcadre de Breft aura mis à la
voile , avant que la nôtre qu'on dit prête à
partir depuis long-tems foit fortie de Portf
mouth. Le Chevalier Roff appareillera en
( 71 )
même tems pour là Méditerranée. Les deux
efcadres marcheront enfemble jufqu'à une
certaine latitude , après quoi elles fe fépareront
pour fe rendre à leurs deftinations refpectives.
La difette des matelots fe fait encore fentir.
Le Roi a ordonné de continuer les gratifications
de 5 liv. fterl . pour chaque bort matelot
, de 2 liv. 10 f. pour chaque matelor ordinaire
, & de 30 fols pour chaque homme de
terre jufqu'au 31 Mars prochain.
Le Parlement entre en vacances aujourd'hui
jufqu'au 24 Janvier prochain . Cet intervale
nous laiffera le tems de rapporter les
faits les plus importans de chaque féance .
Le 15 de ce mois le Duc de Richemond fit
une motion pour demander que le Mémoire
juftificatif du Roi de la Grande -Bretagne , fût
mis fous les yeux de la Chambre . Auffi- tôt
qu'elle eut paffé , il en fit une pour demander
l'expofé des motifs de la France & le mani--
fefte de l'Espagne . Lord Hillsborough répondit
qu'ils n'étoient point dans fes bureaux &
qu'il ne croyoit pas qu'ils puffent être
donnés par aucun Officier de la Couronne.
Cette affertion caufa beaucoup de furpriſe ,
& le Duc de Richemond ayant obfervé que
ces pièces avoient été publiées dans l'Almons
Remembrancer , qu'il avoit dans fa poche ;
,, Comment-donc , pourſuivit-il , eft- il poffible
que le Lord Hillsborough , un des Secrétaires
d'Etat , ofe affirmer que le Gouvernement
n'a pas ces pièces , qui ont
été répandues dans toutes les Cours de l'Eu(
72 )
rope , avec l'intention déclaréé de les prévenir
contre nous , & à une defquelles le Gouvernement
Britannique a répondu ? Eft il poffible
que le Gouvernement foit affez mal fervi
pour qu'aucun de fes Miniftres , dans les
Cours étrangères , ne lui ait envoyé des pièces
auffi importantes . Une telle affertion fuffit
pourmotiver une adreffe au trône , à l'effet
de fupplier S. M. d'écarter de fes confeils
des Miniftres qui font fi mal leur devoir ,
elle pourroit même juftifier une enquête
pour faire le procès au coupable. Mais je veux
bien ne pas regarder l'affertion du Lord Hil-
Isborough comme une preuve du fait. Je
ne puis croire que le Gouvernement foit fi
dénué des informations indifpenfables . J'aime
mieux attribuer la réponſe du Miniftre
au peu de connoiffance qu'il a des détails
& des devoirs de fon département. Cette
condefcendance me paroît d'autant plus jufte,
que les Miniftres dans la Chambre des Communes
qui paroiffent beaucoup mieux entendre
leur befogne que ceux qui font dans
celle ci , font convenus de donner ces papiers.
Au furplus je n'exige point d'eux la
production des pièces originales , je fais parfaitement
qu'ils ne peuvent en avoir que
des copies duement atteſtées ".༦. ་
A peine cette motion eut elle paffé que
le Lord Shelburne fe leva pour propoſer celle
qu'il avoit annoncée.Elle portoit fur deux objers
qui , felon lui , étoient les moyens les plus.
efficaces pour attaquer le mal dans fa racine
& y appliquer le remède convenable.
1
( 73 )
Il s'agit d'abord , dit- il , d'arrêter qu'il eft indifpenfablement
néceffaire de mettre le plutôt poffible
un frein à la profufion révoltante avec laquelle
on défenfe , fous le titre d'Extraordinaires , des
fommes exorbitantes , qui vont toujours en augmentant
d'une année à l'autre ; cette prodigalité de
l'argent public étant un crime capital dans l'état de
détreffe & de pauvreté où font actuellement les
Négocians & les poffeffeurs des terres dans ce
Royaume «.
Cette propofition fut fuivie d'une autre , qui
n'eft pas une idée nouvelle , puifqu'elle ne fait que
rappeller une pratique fouvent mife en ufage. » Je
demande , continua- t-il , qu'il foit établi un comité
des deux Chambres , lequel ne fera composé que
d'hommes fans place & fans penfions , pour faire
une enquête , relativement à ces extraordinaires
pour rendre compte fucceffivement de leur travail
a la Chambre , & propofer les règlemens qui leur
paroîtront néceffaires pour fuppléer ces fervices «.
t
Il y eut de longs débats à ce fujet. Lord
Stormont, entr'autres , s'y oppofa, fous prétexte
que c'étoit renverfer totalement l'ordre.
des chofes ; que le feul exemple qu'on pût
citer d'une pareille conduite , remontoit à
l'an 1711 , & que c'étoit vouloir établir uncomité
defûreté , & par conféquent renverfer
de fond en comble la conftitution. Les
objections du Lord Chancelier & du Lord
Bathurst , furent encore plus frivoles & plus
ridicules en général , tous ces argumens miniftériels
furent facilement réfutés par
l'Oppofition. Cependant , lorfqu'on en vine
aux voies , la première notion du Lord Shel
burne fut rejettée à la pluralité de foixante-
8 Janvier 1780.
:
d
( 74 )
fept voix , contre trente- fept ; & la feconde
fut renvoyée au 2 Février.
L'affaire de l'Irlande n'eft pas encore finie.
Les bils qu'on a propofés pour calmer ce
Royaume , ont bien pallé , & reçu ici la
fanction Royale ; mais on ne fçait pas comment
ils feront accueillis à Dublin , où on
les a expédiés , & d'où l'on attend des
nouvelles avec impatience ; depuis le 24 du
mois dernier , qu'il a été arrêté dans le Parlement
d'Irlande , qu'il y auroit de l'inconvénient
à impoſer de nouvelles taxes dans le
moment actuel : chaque féance a fourni quelque
nouveau trait qui caractériſe l'efprit de
défiance & de mécontentement . Il paroît que
le parti eft pris , de rejetter toute taxe qui
fera d'origine Angloife , pour apprendre à la
légiflation Britannique à refpecter la puillance
du Parlement Irlandois . On prétend qu'il
a deja été expédié de divers ports du Royaume
des bâtimens chargés de toile , pour l'Amé
rique feptentrionale.
Ces jours-ci , écrit-on de Dublin , M. Jacques
Horan Alderman , Négociant de cette capitale , déclara
à la douane quelques ballots de laine d'Irlande
pour Rotterdam. L'Officier , furpris de cette nouveauté
, en informa les Commiffaires des revenus ,
qui notifièrent à M. Horan qu'ils ne pouvoient permettre
la décharge de cette laine dont la fortie étoit
défendue par un ftatut Anglois . M. Horan repliqua
qu'il efpéroit qu'ils réfléchiroient fur cette matière
avant de perfifter dans une réponse illégale à fa
demande légale , puifqu'en cas de refus il les attaqueroit
par la voie ordinaire de la juſtice. Ce n'eſt
pas la première fois que cet Alderman a montré un
zèle très-hardi pour les intérêts de fa patrie. Dans
( 75 )
le tems des dernières, levées , le Colonel de Saint-
Léger le préparoit à s'embarquer avec 500 recrues
levées en Irlande . M. Horan , à la tête de l'allociation
, l'arrêta & lui dit : Colonel ne paffez pas outre.
Cet Officier demanda de quelle autorité on lui faifoit
une pareille défenſe . De l'autorité de ces jeunes
gens armés , repliqua l'Alderman en montrant le
Corps affocié. Nous avons été affez long tems les
journaliers de la Grande - Bretagne , nous allons
travailler pour nous -mêmes , & il feroit très-peu
politique de nous en laiffer ôter les inftrumens.
M. de Saint-Leger fut forcé de céder à la circonf
tance ".
Ces détails , qui ne . font que trop vrais
montrent juſqu'où l'Irlande a pofé les prétentions
, & on craint bien qu'elle ne foit
pas fatisfaite de ce que nous confentons enfin
à faire pour elle. Notre pofition actuelle ,
vis - à- vis de ce Royaume , fe compare à celle
d'une femme dans un laborieux travail d'accouchement
; on demande à fon mari lequel
il préfère de fauver de la mère ou de l'enfant,
& pendant qu'il délibère fur cette cruelle
alternative , il a le malheur de perdre l'un
& l'autre.
» On a raifon de dire qu'un malheur ne va jamais
feul , lit-on dans nos papiers . Notre querelle avec
l'Amérique a été pour nous une fource de calamités .
Nous avons actuellement fur les bras l'affaire de
I'Irlande. Il faut que la pauvre Angleterre fupporte
tout cela ; & comme fi les humiliations dont nous
fommes abreuvés de toutes parts n'étoient pas fuffifantes
, voilà la Cour de Bruxelles qui fe met aufli
fur les rangs & qui menace notre commerce de
droits & même de prohibitions , fans autre motif
qu'un fimple règlemement que nous avons fait pour
l'intérêt d'une manufacture particulière. Mais ce
d 2
( 76 )
règlement qui d'ailleurs étoit déja compris dans
l'acte général contre la contrebande , a eu le malheur
de déplaire à la Cour de Bruxelles qui veut
abfolument obliger à le révoquer. C'eft ainfi que
notre ruine fe confomme & que nous fervons de
jouet à tous les Etats de l'Europe , parce que nos
Miniftres n'ont point de tête ou n'en ont qu'une
mauvaiſe «.
On n'eft pas fans inquiétude fur les Hollandois
; le filence qu'ils gardent fur le
nouveau Mémoire que leur a préſenté le
Chevalier Yorck , pour réclamer les fecours
ftipulés par les traités , n'eft pas . propre à
raffurer.
» Depuis une quinzaine de jours , on remarque
qu'ils prennent un ton très haut & très - péremptoire
, tout femble annoncer qu'ils inclinent à compre
avec nous . Eu conféquence nos Miniftres ont envoyé
ordre dans différens ports d'aller à la pourfuite de
tous leurs vaiffeaux , & d'en ufer à l'avenir fanscérémonie
avec eux. On fait que jufqu'à ce moment
nous n'en avons pas infiniment obfervé . On prétend
qu'ils équipent un grand nombre de vaifleaux marchands
chargés d'articles très-précieux pour la France
, & qui doivent être convoyés par quelques vailfeaux
de guerre ; & on affure que nous enverrons
une efcadre pour les intercepter «.
Selon une lettre de Déal , il y a un vaiffeau
de guerre Suédois , & fix navires marchands
de cette Nation , mouillés aux Dunes.
On dit qu'ils font chargés de munitions
maritimes pour la France , & que le vaiffeau
de guerre doit les protéger dans le cas où
l'on viendroit les arrêter ou les vifiter..
( 77 )
Il fe fait auffi des affociations dans toutes
les parties de l'Angleterre , comme en Irlande.
Leur but eft de fe promettre de n'élire pour le
prochain Parlement , aucun des Membres
du Parlement actuel , qui refteront attachés à
l'Adminiſtration. On peut donc s'attendre à
voir de grands changemens dans la féance du
mois de Février prochain. Les propriétaires
des terres commencent enfin à montrer de
la fermeté.
"
Le 15 de ce mois il s'eft tenu une aſſemblée
du Confeil commun où il a été arrêté : que la Chambre
étant parfaitement convaincue que le fyftême
deftructif qui a réduit nos propriétés foncières &
notre commerce à un état fi alarmant , n'auroit pas
eu d'auffi cruelles fuites fans l'abus que la couronne
a fait de fon énorme & exceffive autorité , eft dans
l'intention de faire fes remerciemens aux Ducs de
Richemond , de Devonshire , de Mancheſter , atı
Marquis de Rockingham , au Lord Canden & aux
autres Lords qui ont appuyé la motion du Duc de
Richemond , pour demander
dans ce temps de
que
détreffe générale , il foit fait des retranchemens à
la lifte civile , & qui ont fait leurs efforts pour
refferrer la prérogative dans des bornes convenables,
afia de l'empêcher de devenir dangereufe pour les
peuples de ce Royaume , lorfqu'elle feroit exercée
par des Miniftres pervers « .
L'état fuivant des Droits de Douane &
d'Accife perçus dans les différens Bureaux , a
étédonné , dit - on , au Capitaine de Carleffe
pour fon inftruction .
Produit général de l'Accife
, pour l'année 1778 , fifffant
les Juin ,
Dito , pour 1779.
• ·
·
1. f. d.
5,754,076 I
5,869,082 18 7
d 3
( 78 )
Recette générale des Douanes
pour toure l'année 1777.
Dito , pour l'année 1778.
Le paiement net des Douanes
à l'Echiquier , aux 25
Mars , 25 Juin & 1er Octobre
, s'eft monté à
Dito , pour 1779.

3,293,200
3,538,040


1,656,513 . 8 4
1,818,768 11 II
FRANCE.
De VERSAILLES , le 4 Janvier.
L'EVÊQUE de Metz , défigné par le Roi
pour être Cardinal de la nomination de S.
M. , lors de la future promotion aux chapeaux
des couronnes , a eu l'honneur d'en
faire fes remerciemens à S. M. , & de faire
enfuite fes révérences à la Reine & à la
Famille Royale .
Le 19 du mois dernier le Baron de Cadignan
prêta ferment entre les mains de Monfieur
en qualité de fon premier Fauconnier .
Le premier de ce mois , les Princes &
Princeffes ainfi que les Seigneurs & Dames
de la Cour rendirent leurs refpects à LL .
MM. à l'occafion de la nouvelle année . Le
Corps-de- Ville de Paris , ayant à ſa tête le
Duc de Coffé , Gouverneur de cette ville ,
s'acquitta du même devoir , & fut conduit
par M. de Vatronville , Aide des Cérémonies.
Vers les 11 heures du matin , les Chevaliers
, Commandeurs
Commandeurs & Officiers de
l'Ordre du St - Efprit , s'affemblèrent dans.
તેમ
( 79 )
Cabinet du Roi. S. M. fortit de fon appartement
pour le rendre à la Chapelle , où la
Mefle , chantée par la Mufique du Roi , fut
célébrée par l'Evêque de Chartres , Prélat
Commandeur de l'Ordre. Madame & Madame
Elifabeth de France y affiftèrent dans la
tribune ; la Marquife de Guichen fit la quête.
Après la Meffe , le Roi monta fur fon trône ,
& reçut Prélat Commandeur de l'Ordre
l'Evêque de Senlis fon premier Aumônier ,
& fut reconduit à fon appartement dans le
même ordre qu'il étoit venu .
Le Duc & le Vicomte de Laval ayant
prié Monfieur d'agréer leurs démiſſions de la
charge de premier Gentilhomme de fa Chambre
, Monfieur en a difpofé en faveur du
Comte de la Chatre qui avoit la furvivance
du Marquis de Noailles , & a agréé comme
furvivancier de ce dernier , le Chevalier de
Coffé , l'unde fes Gentilshommes d'honneur ,
qui a prêté ferment entre les mains de Monfieur
le 26 du mois dernier , & a été préſenté
le même jour au Roi & à la Reine , ainfi que
le Vicomte d'Autefort qui l'a remplacé en
qualité de Gentilhomme d'honneur de ce
Prince.
24 M. Moreau , Deffinateur & Graveur du Cabinet
du Roi , eut l'honneur de préfenter le Décembre
au Roi & à la Reine , une Eſtampe deffinée & gravée
par lui , repréfentant la Cérémonie du Sacre.
Lorfqu'il lui préfenta le deflin le 9 Avril 1776 , S. M,
ayant fait des obfervations effentielles à l'exactitude
de la cérémonie , M. Moreau a fait les changemens
néceffaires dans l'Eftampe exécutée. L'inf
d 4
( 80 )
tant qui a été choifi , eft le moment du ferment
prononcé par le Roi . S. M. eft affiſe le chapeau fur
la tête & environnée de trois Pairs Eccléfiaftiques.
L'effet de cette Eftampe eft d'autant plus remarquable,
que l'Artifte n'a employé d'autres moyens que de
s'approcher de la vérité en prenant feulement un
point de vue avantageux. Elle rend avec grace
tout le vafte de la Scène & tous les détails fans confufion
; les coftumes y font obfervés avec la plus
grande exactitude , & forment avec les différens
mouvemens des grouppes une variété très - agréable
& une compofition impofante & noble . Ces fortes
de cérémonies , où tout doit être bien ſtrictement
à fa place , offrent à l'Artifte beaucoup de difficultés
, elles femblent avoir difparu dans cette Eftampe
, qui fait fuite de la collection des Planches
exécutées par ordre de MM. les Gentilshommes de
la Chambre , & dépofées aux Menus-Plaifirs du
Roi (1).
De PARIS , le 4 Janvier.
On dit que le Miniftre de la marine eſt
venu , le 30 du mois dernier , voir M. le
Comte d'Eftaing à Paffy , & que ce Général
a travaillé avec lui toute la matinée. Il a dû
être préfenté le même foir à S. M. Sa bleffure
guérit à vue d'oeil , & on croit qu'il fera en
état de marcher dans 10 à 12 jours. Nous
avons parlé de la manière dont il a été reçu
à Breft , & des lauriers qui ont été attachés
(1 ) Cette Eftampe a caufé le retard des livraiſons de l'Hiftoire
de France , gravées fous la conduite de M. le Bas , & fur
deffins de M. Moreau : & M. le Bas nous a chargé d'annoncef
au public , que les livraifons vont actuellement fe fuivre
fans interruption,
( 81 )
à fa porte . Il eft échappé à cette occafion à
un Grenadier un mot fort naïf & fort heureux
qu'on a rendu fidèlement dans ces vers :
Pour la troisième fois , le Bayard de nos jours
Se plaignoit de trouver des lauriers à fa porte ;
Je les ôte fans ceffe , ou le diable m'emporte ,
Lui dit un Grenadier , ça repouffe toujours.
On n'a point encore publié de relation de
l'expédition de Savanah ; elle eft attendue
avec une impatience qu'a dû augmenter celle
qu'on en a donné en Angletere , où felon
l'ufage on a beaucoup exagéré les forces
employées à ce fiége , & la perte des alliés .
Tous les Officiers qui ont été à ce fiége , &
il y en a beaucoup ici , affurent que cette
dernière ne peut pas être portée à 700 hommes
, dont 165 ont été tués. Quelque malheureux
qu'ait pu être l'évènement , on ne
peutdifconvenir qu'on n'ait fait beaucoup de
mal aux Anglois , & que le féjour de la flotte
fur la côte de l'Amérique-Septentrionale n'ait
occafionné l'évacuation de Rhode- Ifland. Le
Général Lincoln a envoyé au Congrès une
relation de cette affaire , dans laquelle il
parle avec enthoufiafine de la valeur des
troupes Françoifes & de celle de leur Général.
Cette relation & le ton dont elle eft écrite
font l'unique réponſe qui doive être faite à
ce que difent les Anglois de la méfintelligence
qui s'eft élevée entre les François &
les Américains , qu'ils le font empreflés de
repréſenter difpofés à s'entr'égorger . Les der-
·d 5
( 82 )
niers fe difpofent à profiter du côté de New-
-Yorck des mouvemens que le Général Clinton
a cru devoir faire lorfqu'il a été allarmé
par l'approche de M. le Comte d'Estaing.
Une lettre du Chevalier de la Luzerne à M.
Franklin , offre les détails fuivans : elle eſt
datée de Bofton le premier Septembre.
» Les troupes Américaines continuent à défendre
leur pays avec un zèle bien refpectable & des ſuccès
dont vous avez été fans doute informé ; M. Clinton
retire en ce moment tous les poftes avancés , &
paroît craindre que M. d'Eftaing ne profite de fes
avantages pour détacher quelques vaiffeaux de fa
flotte contre New - Yorck. Le Général Anglois a
perdu 1200 hommes que les Américains ont fait
prifonniers en différentes affaires qui fe font paffées
depuis mon arrivée ici . Les Américains ne peuvent
fentir plus de joie que moi de ces fuccès . Le défavantage
de Penotfcott eft amplement compenfé
par la prife de dix vaiffeaux de la Jamaïque'; j'ai
eu le plaifir de les voir entrer dans votre port ,
& ce n'eft qu'une continuation de l'afcendant des ar
mateurs Américains fur les Anglois . On évalue à
3 millions fterling les prifes qu'ils ont faites depuis
trois ans « .
Selon les lettres de Toulon , le Marfeillois
& le Zélé , de l'efcadre de M. le Comte
d'Estaing, font entrés dans cette rade avec
200 prifonniers & quelques Officiers Anglois.
Les équipages paroiffent très-fatigués ,
& la plupart font attaqués du fcorbut ; ce
qui n'eft pas étonnant après une campagne
de 21 mois , & la campagne la plus active.
Le Tonnant qu'on difoit avoir été fignalé à
Rochefort n'y a pas encore paru ; ce gros
( 83 )
vaiffeau & le Sagittaire font les feuls qui
manquent avec l'Expériment & les frégates
l'Amazone , la Chimère , le Lively & l'Ariel.
La frégate la Renommée , écrit - on de Breft , a
mouillé dans cette rade le 22 au foir , venant de
l'Amérique. Sa traversée a été de 40 jours . Elle a
conduit un corfaire de 20 canons , de 12 en batterie
, dont elle s'eft emparée à fon attérage . Les
nouvelles qu'elle apporte de l'Amérique font la prife
de l'Alemène avec 5 à 6 bâtimens du convoi du
vaiffeau le Protecteur , qui , après le coup de vent,
fe trouvoient encore fous l'escorte de cette frégate ,
& que l'efcadre Angloife a interceptés à leur attérage
fur la Martinique où ces bâtimens venoient
relâcher. Le vaiffeau le Fier a été plus heureux ;
il est arrivé quoique démâté de tous fes mâts , & fi
délabré , qu'on le croit hors d'état de tenir la mer.
Au départ de la Renommée , l'efcadre de M. de
Graffe n'avoit pas encore paru devant la Martinique.
Les Anglois ont 4 vaiffeaux en ſtation au
Vent , & fous le vent. Le refte de leur efcadre
eft mouillé dans la rade de Ste Lucie : ils éprouvent
beaucoup de maladies fur leurs vaiffeaux dont
plufieurs font hors d'état de tenir une longue croifière.
M. de Bonneval qui commandoit la frégate
Alemène , a été échangé fur- le- champ en Améri
que «.
Les mêmes lettres ne parlent que de l'activité
avec laquelle on approvifionne lef
cadre pour nos Ifles , & dont le départ aura
lieu dans 8 à 10 jours. Elle fera fous les
ordres de M. le Chevalier de Monteil qui
aura fous fon eſcorte 8 à 10 bâtimens chargés
de troupes. La feule voile qui foit rentrée
dans ce port , eft la Réfolue , frégate qui
vient de la côte d'Afrique , où elle a
détruit les établiffemens Anglais..
( 84 )
En même tems que les lettres de Breft
nous inftruiſent de la route qu'a prife la
plus grande partie de la malheureufe flotte
de Saint- Domingue , nous avons fçu par
celles de la Corogne , où la frégate la Senfible
eft arrivée , que le Comte d'Artois de la
Rochelle , & deux autres bâtimens de ce
convoi ont eu le bonheur de gagner la Nouvelle
- Angleterre ; ils ont mouillé à New-
London le 12 Octobre , après avoir été
pendant 25 jours dans le danger imminent
de couler bas à chaque inftant , tant ils
avoient été maltraités par la tempête. On a
prétendu que la Confédération étoit entrée
au Ferrol peu de jours après la Senfible ; mais
cet avis n'a pas été confirmé. La divifion
de Toulon qui eſcortoit le convoi de Cadix ,
a eu beaucoup de peine à gagner le port ,
où les mêmes lettres annoncent qu'elle eft
rentrée fort fatiguée , mais en bon état.
" Une caiche Angloife de 22 canons , écrit-on
de Boulogne fur mer , vient d'échouer à une lieue
de ce port ; elle a été bientôt inveftie ; elle étoit
montée par 18 ou 20 hommes qu'on a fait prifonniers.
Le gros temps l'avoit déradée , & pendant la
nuit elle a donné fur notre côte dont elle fe croyoit
fort éloignée «.
Quatorze Anglois prifonniers de guerre.
ont , dit- on , été à Versailles il y a quelques
jours , conduits par un homme de qualité.
Tout , jufqu'aux petits appartemens , leur a
été ouvert. La Reine a même permis , ajoute-
t-on , qu'on les laifsât entrer au Bal de
la Cour , qui a été donné pour la première
fois la femaine dernière.
( 85 )
La diftribution des fix Maîtrifes , grands
Prix & Prix de quartier de l'Ecole royale gratuite
de Deffin , s'eft faite dans la Galerie de
la Reine , aux Tuileries , le 27 Décembre
1779. M. Lenoir , Confeiller d'Etat , Lieutenant
général de Police & Préſident de cette
Ecole , étant arrivé à 6 heures , accompagné
des Adminiſtrateurs , M. Bachelier ouvrit la
féance par un difcours : on procéda enfuite
à la diftribution des 210 Prix que le Magiftrat
délivra aux Elèves . Ceux qui ont remporté
les grands Prix , font MM . Houffeau ,
pour l'Architecture ; Guibet, pour la Perfpective
; Dutry , pour la coupe des pierres ;
Duteil, pour les Mathématiques ; Defcarrier,
pour la Figure & les Animaux ; & Glatou
l'aîné , pour l'Ornement & les Fleurs . Ils ont
eu l'honneur d'être embraffés par le Magif
trat , au bruit des fanfares & des acclamations
du Public .
» On parle fi diverfement , depuis un an , de M.
Parent , Président de la Cour des Monnoies , & ancien
premier Commis de M. Bertin , Miniftre d'Etat
, pourfuivi comme Banqueroutier frauduleux ,
qu'il a voulu inftruire le public par un Mémoire de
l'affaire qui lui ravit fa fortune & la liberté à l'âge de
64 ans , & fur laquelle fes Concitoyens & fes Juges
ont été prévenus contre lui . Il y prouve d'abord
combien il eft invraisemblable qu'après 40 ans de
travail & une vie irréprochable , pendant laquelle il
s'eft concilié l'eftime publique , & eft parvenu à
jouir de 45,000 liv . de rente tant par fes biens de
patrimoine , que par fes places , il fe foit expofé à
perdre un état auffi honnéte , & celui de fes enfans ,
en rifquant de faire une plus grande fortune , par une
voie auffi odieufe que celle d'une banqueroute ; mais
( 86 )
2.
en
ce que les Lecteurs trouveroient incroyable , s'il n'étoit
prouvé évidemment , c'eft que la ruine s'eft
opérée par la confiance aveugle qu'il a mile dans
une femme nommée Roger ; il l'avoit connue ,
1757 , lorsqu'il étoit Juge à la Confervation de Lyon.
Elle eft fille d'un Cabaretier banqueroutier , & avoit
épousé un Maître Fayancier de cette Ville. Cette
femme adroite étant venue à Paris dans ces derniers
tems , lui fit goûter le projet d'une grande fortune
à faire en achètant les biens des Jéluites de Lyon ;
afin de les avoir à meilleur marché , il falloit qu'elle
parût feule , & que l'adjudication fut faite en fon
nom. M. Parent confentit à tout il fe contenta
d'une affociation fous fignature privée , & d'après
cela il fournit tout l'argent dont cette femme avoit
befoin pour s'en rendre adjudicataite ; la voie de ce
prête-nom fut encore employée pour l'achat d'une
Terre près Paris , enfuite pour celle de l'Hôtel des
Chiens , & les fommes qu'il payoit à compte paroi
foientpar les actes n'être que des deniers de la Roger.
Cette femme devint fameufe fur ce qu'on l'accufa
d'être dépofitaire de l'argent des Jéfuites de Lyon ,
elle fut mife à la Baftille en 1777 ; mais elle eu
fortit quatre jours après , M. Parent ayant confié
au Miniftre qu'il étoit le véritable acquéreur des
biens qui l'avoient rendue fufpecte. La rentrée-de
fes fonds avancés ayant été retardée par les diffi
cultés qui ont empêché de revendre les terreins des
Jéfuites de Lyon qui , à un modique prix , lui auroicnt
produit un gain confidérable. Ses différens
emprunts , pour faire face à fes engagemens , l'ont
réduit à manquer à fes paiemens en 1778 ; il a été
pendant fix mois à la Baftille ; aujourd'hui cette
femme qui a abufé de fa confiance , foutient qu'il
n'a aucune part dans les biens qu'elle a acquis , &
ce qu'il y a de plus malheureux pour lui & fes
créanciers , c'eft qu'elle a emprunté plus de 600
mille livres pour tout ce qui a été payé à compte ,
& qui cependant n'a été fourni que par M. Parent,
( 87 )
Il finit par propofer à fes créanciers de pour
fuivre la Roger , qui , par fon opulence fcandaleufe
le brave encore ; il répond fur- tout aux foupçons
du commerce illicite , par la vie réglée qu'il
a toujours menée. Si cette femme étoit forcée de
lui reftituer ce qu'elle veut lui enlever par la fraude ,
on voit par le tableau qu'il donne de fon actif &
de fon paffif , d'environ un million , que fes créanciers
ne perdroient rien . On dit que la Roger a été décrétée
de prife de corps & conduite à la Conciergerie.
Les Habitans du village de Perol , fur la
route de Clermont à Limoges , faifant un
foffé au bord d'un chemin qui eft pavé ,
ont trouvé à un pied de profondeur dans la
terre plufieurs urnes remplies d'offemens &
de cendres ; ces urnes font d'une terre trèsfine
, & ne font pas endommagées. La plus
grande contenoit une médaille de cuivre que
les Payfans ont rompue pour favoir fi elle
étoit d'or. Auprès des mêmes urnes étoit un
vafe & une coupe qui paroiffent avoir ſervi
aux libations. On croit que le champ , qui
eft de 5 à 6 arpens , eft rempli d'antiquités ;
en effet , un Particulier qui a fait des fouilles
en plufieurs endroits dans cet efpace de terrein
, y en a trouvé par- tout.
Ceux qui ont lu dans dans ce Journal les
détails du crime horrible commis à la fin
de l'année dernière à Strasbourg , feront bien
aifes d'apprendre ici qu'il a été puni. La
coupable qui avoit empoifonné fon frère ,
& mis toute la famille en danger , fut condamnée
, le s du mois dernier , à être brûlée
, & exécutée le lendemain. Sa mère
qu'on croyoit fa complice , ayant été trouvée
( 88 )
innocente , a été remife en liberté. Un Chirurgien
qu'on foupçonnoit aufli , a été déchargé
de l'accufation , & a obtenu les frais
de fon voyage , & des dommages & intérêts.
La fervante empoifonnée avec fon
maître , & qui a furvécu , a obtenu 900 liv .
de dommages. La veuve de l'empoisonné
n'en a point eu , parce qu'elle n'en a point
demandé , & s'eft contentée de poursuivre
la vengeance de fon époux. Le Garçon Apothicaire
, convaincu d'avoir délivré le poifon
, eft banni à perpétuité ; fon maître a
été condamné à 100 écus d'amende , applicables
à la fervante empoifonnée.
L'objet de la lettre fuivante nous a paru
trop important pour ne pas nous empreffer
de la tranfcrire.
» On a vu tant d'honnêtes gens vouloir être utiles
à l'humanité , & ne produire que des chimères , que
j'ofe à peine vous annoncer une découverte vraiment
importante.
Tout le monde connoît les accidens qui résultent
de la rupture des effieux , des écrous , & c . des voitures
de toute eſpèce : les uns en ont été témoins
& en ont frémi ; les autres ont eu le malheur de
les éprouver. Le Riche comme le Pauvre , le Prince
comme le Sujet , le Maître dans fa voiture , les
Domestiques qu'elle porte , les Chevaux qui la traînent
, le Cocher qui les conduit , l'Homme de pied,
elt expofé ; il faut abfolument refter chez
foi pour en être à l'abri .
tout y
Ma propre confervation , celle de mes femblables
, & je ne le diffimulerai pas ) le defir de
me procurer quelq'aifance , m'ont porté à chercher
les moyens de préferver de ces accidens fi
fréquens dans la Capitale. Je m'en occupois déja
férieufement , il y a plus de quatre ans , & avant
( 89 )
:
que la Société des Arts fongeât à la nouvelle voiture
à matériaux , dont le plan n'a point encore paru , &
-pour lequel elle a offert un prix de 59 louis.
:
» On doit lui favoir gré de fon zèle ; mais dans
fon fyftême , le préfervatif ne pouvoit le trouver
que dans la conftruction de nouvelles voitures , &
encore étoit il reftreint aux feules voitures à matériaux.
Ainfi , deux inconvéniens d'abord il eût
fallu fupprimer toutes celles de cette eſpèce , qui
fubfiftent aujourd'hui , ce qui eût néceffité une perte
d'autant plus confidérable , qu'elle n'eût pas été
fupportée par la claffe de Citoyens la plus riche .
D'un autre côté , le Public , préfervé par rapport
aux feules voitures à matériaux , eûr toujours été
exposé aux mêmes accidens par rapport aux berlilines
, carroffes , chaifes de pofte , diligences & cabriolets
, &c.; les Maîtres euffent couru les mêmes
dangers , car enfin l'effieu de ces fortes de voitures
, leurs écrous , &c. manquent comme ceux
de la voiture à matériaux.
»En prévenant la Société des Arts , ( & j'ai continué
mes recherches , depuis ) j'avois porté mes
vues plus loin qu'elle : j'avois désiré le moyen de
préferver de tous accidens , & d'ôter jufqu'à la
crainte , par rapport à toutes fortes de voitures ,
& fans qu'il fût befoin d'en conftruire de nouvelles.
J'ai travaillé long-tems, & j'ai rempli mon objet.
J'ai imaginé une méchanique qui , n'ajoutant
que très-peu de chofe au poids de la voiture , dont
l'effieu où l'écrou viendroit à manquer , la fuppor
teroit , en maintiendroit les roues , & feroit continuer
la route , même pendant plufieurs poftes
comme fi l'effieu fubfiftoit . Cette méchanique , qui
peut s'adapter à toutes fortes de voitures , rendroit
infenfible ces accidens ; on ne s'en appercevroit
que par la vifite ; la rupture arrivant la voiture
he s'arrêteroit aucunement ; la machine qui remplaceroit
l'effieu , fans le fecours de perfonne , n'oc
cafionneroit pas plus de frottement , & n'ajoute(
90 )
·
roit par conféquent rien à la fatigue des chevaux ;
de cette manière la voiture feroit parfaitement
foutenue , & les roues ne s'en détacheroient jamais
d'elles-mêmes , à moins que leur vétufté
( paffez moi l'expreffion ) ne les réduisit en canelle
en un mot , le Maître , les Domestiques ,
les Chevaux & les Paffans ; enfin , tout feroit par
faitement en sûreté. Ajoutez à cela , Monfieur , que
ma méchanique ne pouvant être uíée par une voiture
, ni même par deux , ferviroit à d'autres de
la même eſpèce , & qu'il feroit auffi facile de l'y
adapter qu'à celle pour laquelle elle auroit été faite :
reffource qui réduiroit au plus au tiers la dépenfe
qu'occafionneroit cette méchanique pour une voiture.
» La rupture de la cheville ouvrière & de celle
qui tient le timon , expofant encore fouvent à des
dangers , à des frayeurs dont il eft intérellant de
garantir les perfonnes qui font dans les voitures , &
particulièrement le beau fexe , j'ai encore imaginé
un moyen d'y parvenir , & ce moyen eft auffi effi
cace que l'autre «.
» Voulez- vous bien , M. , faire part au Public , de
ces découvertes importantes , ( j'ofe le dire ; puif .
qu'elles doivent être utiles à tout le monde ) fi
j'étoit riche , je vous donnerois dès-à- préfent mon
fecret , pour que vous le révélafliez , je ferois de
bon coeur le facrifice de mes travaux & de mes
dépenses ; mais ma fortune eft aufli médiocre que
mes charges font confidérables . Le moyen que j'ai
imaginé , étant une reffource pour moi , je dois le
taire jufqu'à ce que je fois affuré d'une récompenfe
honnête & proportionnée à fon utilité générale.
» Pour obtenir cette récompenfe , je pourrois m'adreffer
au Gouvernement ; mais quand je fonge aux
dépenfes de la Guerre , j'y vois de l'impoflibilité.
La voie de la foufcription me paroît plus praticable
, je la fuivrai fi votre Journal m'apprend
que mes découvertes ont des partiſans ; & j'espère
qu'elles en auront. J'espère même que j'aurai un
( 91 )
ture ,
grand nombre de foufcripteurs. Le Prince , le Seigneur
, le Particulier riche , tous ceux qui ont voiles
Dames fur-tout , à qui le moindre cahot ,
la moindre frayeur , peuvent être fi faneftes , facrifieront
volontiers quelque chofe pour le mettre
l'abri de tous accidens , & en garantir leurs gens ,
leurs chevaux & les paffans.
J'ai l'honneur de vous prévenir , Monfieur , que
la foufcription fera ouverte chez Me . Garcerand ,
Notaire , rue & Croix des petits- Champs . Voici
quelles en feront les conditions.
On dépofera chez le Notaire , en foufcrivant ,
le tiers de la fomme à laquelle montera la Méchanide
la voiture dont on voudra s'affurer..
que
» Les deux autres tiers, me feront payés comptant
au moment où la Méchanique , adaptée à la voiture
, fera livrée.
"
Lorsqu'il y aura des foufcriptions pour un certatn
nombre de Voitures , je ferai mes épreuves en
préfence des foufcripteurs, & de qui l'on voudra . Si ,
comme je l'efpère , mes épreuves réuffiffent , le tiers
configné me fera remis fur -le champ par le Notaire.
Dans le cas contraire , ( mais il n'arrivera point)
ce tiers fera rendu aux fonfcripteurs , par le Notaire
qui l'aura reçu , & ils feront déchargés de leur obligation.
Je compte fur une foufcription , pour trois
mille Voitures de différentes espèces ; mais je n'atrendrai
pas que ce nombre foit complet , pour faire
mes épreuves .
Prix de la Méchanique , toute pofée.
Pour celles qui garantiffent les quatre roues d'un
Carroffe , & de tous accidens qui peuvent réfulter de
la rupture des effieux , de leurs écrous , &c. , de la
cheville & du timon , 1500 livres.
Pour ne garantir que les quatre roues , 1000 liv.
Pour ne garantir que les deux grandes , 600 1 .
» Pour les Chailes & autres Voitures à deux roues,
deltinées à courir la pofte , 600 liv.
( 92 )
» Pour les Cabriolets & autres Voitures de Ville
qui ne font point de fatigue , 400 liv.
,
» Pour garantir les roues de derrière ſeulement
des Fiacres Carroffes du Bureau des Voitures de
la Cour , Fourgons & autres Voitures de Campagnes
attendu que ces Voitures n'exigent que la folidité
de la Méchanique , & moins de fini , & par con
féquent de main-d'oeuvre , 400 livres .
Les Prix que je fixe ici font bien modiques , fi
l'on confidère l'utilité de ma Méchanique , & que la
même peut fervir fucceffivement à trois Voitures &
les ufer. D'ailleurs , cette Méchanique demande une
main-d'oeuvre coûteufe ; ajoutez à cela qu'elle fera
conftruite de manière qu'elle n'exigera point , ou
que très- peu de réparations .
» Je laiffe encore au Public la faculté de fe charger
de la conſtruction . Si l'on veut , on ne foufcrira que
pour les plans & développemens néceffaires ; & dans
ce cas , il me feroit accordé le quart de la fomme
fixée pour chaque Méchanique ; lequel fera de même
configné en foufcrivant , pour ne m'être délivré
qu'après le fuccès de mes épreuves ,
" Je ne vous parle point , M. du prix de la Méchanique
pour les groffes Voitures publiques , & pour
les Voitures qui tranfportent les matériaux & autres
marchandifes . Cette Méchanique diffère de l'autre ¿
elle fera même moins coûteufe. J'en donnerai les
modèles au Gouvernement quand j'aurai des Soufcripteurs
pour les autres Voitures. On pourra cependant
foufcrire pour celles à matériaux ,
mais jeferois extrêmement flatté de faire au Public un
préfent de ma découverte fur cet objet.
& c.3
Je répète que ma Méchanique pour les Voiture's
auxquelles j'ai fixé le Prix , n'ajoutera qu'un poids
bien léger à celui d'un train ordinaire ; & j'ajoute
que cette Méchanique eft fufceptible d'ornemens &
d'enrichiffement , comme de fimplicité ; que par
conféquent , elle peut s'adapter à la Voiture d'un
Prince , comme à un Carroffe de place.
( 93 )
» Si vous jugez , M. ma lettre digne d'être inférée
dans votre Journal , vous me ferez plaifir de l'y
faire entrer.
» Je vous prie cependant , M. de trouver bon que
je garde l'anonyme , au moins pendant quelques .
jours.
Q ******
Le Marquis de Rochambeau , Gouverneur
de Vendôme , Grand Bailli du Vendômois ,
Chevalier de l'Ordre de S. Louis , & Commandeur
de celui de S. Lazare , eft mort à
Vendôme , âgé de 28 ans .
Les numéros fortis au tirage de la
Loterie Royale de France , font : 73 , 44 ,
74 , 12 › 37.
De BRUXELLES , le 4--Janvier.
LES lettres de Paris portent qu'on y avoit
répandu il y a quelques jours , un bulletin
venant de Toulon , qui annonçoit la prife
de Gibraltar , on citoit M. de Vialis , Commandant
la Frégate le Mont- Réal , comme
ayant été témoin , le 12 , de la réduction de
cette place. Cette nouvelle avoit fait une
efpèce de fortune parmi les politiques de
café ; mais elle tomba le lendemain.
Les lettres de Cadix , du 10 , ne contiennent
rien qui annonçât cet évènement. Elles
marquent feulement que l'efcadre de D. Lau
gara , qui avoit été obligée de fe réfugier à
Cartagène , étoit revenue à fa ftation devant
Gibraltar , & qu'il ne s'eft rien paffé d'inté
( 94 )
reffant aux lignes de Saint-Roch . Elles ajoutoient
que le Zèlé & le Marfeillois , qui font
depuis arrivés à Toulon , avoient relâché
dans cette baie , où ils avoient mouillé deux
jours avant de continuer leur route.
" On affure , écrit- on d'Amfterdam , que
le fameux Paul Jones a reçu une commiflion
de la Cour de France ; auffi n'eft- il plus queftion
de preffer fon départ , qui aura lieu lorf
qu'il le jugera plus convenable . On ajoute
qu'il a été arrêté & figné un Cartel , pour
l'échange des prifonniers qui fe trouvent
à bord du Sérapis & de la Comteffe de
Scarborough . On dit n ême que ce Cartel à
été figné à la Haye par les Ambaffadeurs de
France & d'Angleterre , dans l'Hôtel du
Comte de Montagnini de Mirabel , Miniftre
de la Cour de Sardaigne , auprès de cette
République ".
Selon d'autres lettres , le Collége d'Amirauté
du département d'Amfterdam , a fait
notifier dernièrement qu'il doit partir du
Texel deux convois ; l'un par le premier bon
vent , deſtiné à protéger les vaiffeaux appartenant
aux fujets la République qui feront
prêts à faire voile pour les Colonies des Indes
occidentales ; l'autre doit aller dans la
Méditerranée.
Une lettre du Capitaine du Sturdy Beggar,
datée d'une des ifles Açores , le premier Novembre
, contient les détails des triftes effets
de la tempête qu'on a effuyé fur ces côtes à
la fin du mois d'Octobre .
( 95 )
92
pour
Le 29 , nous arrivâmes dans la rade de Fayal
faire
y eau. A peine y fûmes nous qu'il furvint
un coup de vent qui continua pendant 48 heures .
Nous y refiftâmes long- tems ; mais enfin nos deux
cables fe coupèrent , & notre vaiffeau toucha terre .
En moins de 10 minutes il fut brifé en pièces .
Nous avons 4 hommes noyés ; nous fommes tous
prefque nuds . Cinq autres vaiffeaux ont auffi fait
naufrage , favoir une frégate Espagnole , dont plu
Leurs hommes ont péri ; un fenaut & 2 brigantins
Portugais & un vaiffeau François de 700 tonneaux
qui ont tous été mis en pièces par la tempête « .
On lit dans quelques Papiers Anglois que
le Lord Mulgrave informa dernièrement la
Chambre balfe , qu'un des vaiffeaux de 74
canons , de la flotte de D. Louis de Cordova ,
avoit coulé bas dans le paffage de Breft à Cadix
, & que quelques autres vaiffeaux de cette
même flotte , déja en très mauvais état
avoient été mis hors de fervice par la tempête
. On feroit curieux de favoir d'où le Lord
a reçu ces informations. Toutes les nouvelles
ont appris l'heureufe arrivée de cette flotte à
Cadix. Quant au mauvais état des vaiſſeaux ,
on fait qu'il n'y en a aucun qui ne foient des
bâtimens neufs,
On mande d'Amfterdam qu'on y a reçu
des nouvelles de Surinam en date du 19 Octobre
, qui contiennent entre autres les détails
fuivans .
» Neuf voiles Angloifes , un gros vaiffeau , 4
brigantins , 2 fenaux , 8 goëlettes font détenus ici ;
on ne leur permettra d'en fortir qu'après que les
bâtimens Hollandois que les Anglois ont laiffé &
( 96 ) -
conduits à la Jamaïque & dans d'autres Ifles , auront
été relâchés. Nous avons aujourd'hui des forces nava
les très-puiffantes dans ces mers, & de fortes garnifons
dans nos Ifles . Nous fommes déterminés à délivret
notre commerce de tous abus , ufurpations & obfta,
cles quelconques quelles qu'en puiffent être les confée
quences; fi nous avions pris ce parti dès le commencement
, il auroit moins fouffert. Il ne falloit pas
mollir devant les Anglois , qui ont pris notre mo
dération pour de la foibleffe , & que des mesures
vigoureufes auroient rendu plus traitables.
Il paroît ici une Ordonnance de l'Impératrice
Reine , concernant les ſecours & les
remèdes à donner aux pauvres des petites
villes , bourgs , villages , &c. où régnoient
les fièvres putrides , la diffenterie , qui one
fait tant de ravages dans bien des endroits
vers la fin de l'automne. Cette bienfaifante
Souveraine a ordonné de les leur procurer
fans délai , & fans examiner fi les fonds
deftinés à cet ufage peuvent fupporter cette
libéralité ; dans le cas où ils ne le pourroient
pas , elle fe propofe d'y fuppléer.
Les lettres de Cadix du 14 Décembre nous
apprennent que le Sagittaire , l'Expériment
& la frégate l'Amazone , de la flotte de M. le
Comte d'Estaing mouillèrent dans la Baie le
13. M. le Comte de Noailles eft defcendu à
terre , & affifta le lendemain à une fête que
lui donna la Nation Françoife : il ſe propofe
de revenir par terre en France. Il s'arrêtera,
quelques jours au camp de S. Roch avant de
fe rendre à Madrid.
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
RUSSI E.
De CONSTANTINOPLE , le 20 Novembre.
LA fermeté du Grand - Vifir continue d'en
impofer aux mécontens qui n'ofent plus
cabaler contre lui ; & fon attention à foutenir
à un bas prix toutes les denrées de première
néceflité , l'a rendu cher à ce même peuple
qui le déteftoit lorſqu'il n'étoit que Sélictar
Aga ; fa conduite depuis qu'il eft revêtu de
la première charge de l'Empire , montre qu'il
en étoit digne . Son deffein eft d'engager les
fujets du Grand-Seigneur à s'appliquer au
commerce & à la navigation , que juſqu'à
préfent ils ont préfque toujours laiffé faire.
aux Etrangers. Il a venda en conféquence 4
navires de S. H. à quelques Turcs & quelques
Grecs qui fe rendent dans différens
ports de l'Archipel , pour y prendre des vivres
& les tranfporter ici , cet exemple peut influer
fur les autres fujets de l'Empire , & les
tirer de leur inertie ; les Nations commerçantes
craignent que leurs intérêts n'en
fouffrent ; pour arrêter l'effet de l'impulfion
que le Miniftre veut donner aux Turcs , il.
Is Janvier 1780 .
( 98 )
faudroit qu'elles pourvuffent abondamment
à leurs befoins ; elles n'en ont plus la même
facilité ; la guerre qui s'eft élevée entre la
France & l'Angleterre , empêche les marchands
de la première d'apporter ici autant
de denrées qu'ils le faifoient autrefois ; les
Ragufois ont tant fouffert dans la dernière
guerre , que leur marine marchande ne ſe
réparera que lentement ; les Vénitiens d'un
autre côté en envoyent peu , depuis fur-tout
que cette République a ftatué qu'à l'avenir
fes fujets ne commerceront qu'avec des bâtimens
conftruits dans les Etats .
Pendant que le Grand-Vifir s'occupe ici
de la profpérité de l'Empire , le Gouvernement
a la fatisfaction d'apprendre que la
tranquillité fe rétablit dans les provinces
éloignées . La Natolie paroiffoit devoir être a
le théâtre de la dévastation. Gianikli Ali
Bacha qui commandoit en Afie les troupes
Ottomanes qui devoient feconder les opérations
militaires du Capitan - Bacha dans la
dernière guerre , au fujet de la Crimée , inftruit
que la fublime Porte étoit mécontente.
de fa conduite , s'étoit réfugié dans la Natolie
où il paroiffoit difpofé à fe défendre ; on´a
appris tout - à-coup qu'il avoit pris la fuite à
l'approche de Zappan Oglou & de quelques
autres Bachas envoyés contre lui. Il s'eft retiré
à Abaffa avec quelques -uns de fes plus
fidèles partifans & fes tréfors. Avant for
départ il a détruit fon château , dans lequel
il a fait brûler toutes fes femmes , à l'excep(
99 )
tion de deux qui l'ont accompagné. La Porte
a fait paffer à tous les Bachas d'Afie l'ordre
de fe faifir de ce fugitif , s'il ſe préſente dans
leurs Gouvernemens.
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 16 Décembre.
LE Baron de Metzbourg , ci - devant Secré
taire de Légation de cette Cour à celle de
Danemarck , & qui avoit été nommé , il y
a peu de tems , chargé d'affaires à la Cour de
Varfovie , où il ne s'étoit point encore rendu ,
vient de changer de nouveau de deſtination ;
c'eft à Drefde qu'il doit aller réfider en la
même qualité qu'il devoit avoir en Pologne.
On dit que l'Adminiftration Militaire dans
les Etats héréditaires va fubir inceffamment
un changement confidérable . On compte 13
Gouvernemens généraux , l'Autriche , la
Hongrie , la Bohême , la Tranfylvanie , l'Autriche
intérieure qui comprend les Duchés
de Stirie , de Carinthie , de Carniole & les -
Comtés de Goertz & de Gradifca dans le
Tyrol , l'Autriche antérieure , la Moravie ,
la Siléfie Autrichienne , la Lombardie , les
Pays -Bas , l'Illyrie , la Galicie & la Lodomerie.
On prétend que de tous ces Gouvernemens
, le projet eft de n'en faire
trois , qui feront celui de la Hongrie , celui
de la Bohême & celui de l'Autriche. Parmi
les avantages qui doivent réfulter de ce
nouvel arrangement , celui de l'économie &
ez
que
( 100 )
celui de la plus grande célérité qu'auront
alors les expéditions militaires , ne font pas
les moindres.
De RATISBONNE , le 21 Décembre.
EN attendant que la Diète s'occupe de
l'acceffion de l'Empire au Traité de Tefchen ,
on lit ici avec beaucoup de curiofité la réponfe
faite par un Anonyme aux Réflexions
fur l'oppofition formée par les Etats Provinciaux
du Duché de Mecklenbourg au privilége
illimité contre les appels. Cette réponſe
eft courte & mérite d'être connue.
Sans difcuter la prétention formée par la Maiſon
Séréniflime de Mecklenbourg , fur la moitié du
Landgraviat de Leuchtenberg , & fans apprécier l'a-'
vantage qui a réfulté pour elle de la généreufe protection
dont elle a été appuyée , il femble que ce
n'étoit point aux dépens des Etats Provinciaux
qu'Elle devoit efpérer quelque dédommagement, En
effet , des prétentions de famille fur un pays étranger
, n'ont rien de commun avec les droits des Etats
du Duché d'un autre pays : la caufe d'un Prince de
l'Empire n'eft pas toujours celle de fes Sujets , &
quand cela feroit , encore faudroit-il que l'indemnité
due à l'un , ne nuisît point aux priviléges de l'autre.
On ne peut avec juftice le dédommager d'une perte
que fur ceux qui l'ont caufée ou qui en font refponfables
, & les Etats du Duché de Mecklenbourg ne
font pas tenus de payer la dette du Landgraviat de
Leuchtenberg.
Le privilege illimité contre les appels , propofé
dans le Traité de paix conclu à Tefchen , comme
un moyen de dédommagement pour les prétentions
de la Séréniffime Maifon de Mecklenbourg , ne peut
ni ne doit avoir lieu qu'autant qu'il eft conforme
( 101 )
aux loix fondamentales du Duché , aux conventions
particulières entre le Souverain & les Etats , & aux
principes de juftice reçus dans les Tribunaux de
l'Empire. Il ne tient pas à l'Auteur des Réflexions
für l'objet en queftion , que les Etats du Duché de
Mecklenbourg n'aient à fe féliciter de la perte de
leur droit d'Appel à la Cour impériale. Ce droit ,
felon lui , eft accompagné de tant d'inconvéniens ,
de frais , de retards , de chicanes , que c'eft un
avantage de n'en plus jouir ; il veut qu'on applaudiffe
à l'expédient qui les en prive ; il s'étonne qu'on
le défende ou qu'on le regrette , & il voudroit
perfuader aux Etats de ce Duché , qu'il connoît
mieux qu'eux-mêmes leurs véritables intérêts .
On pourroit répondre à tout cela en peu
de mots
que chacun eft cenfé connoître le prix de ce qu'il
possède , & qu'en bonne politique on fe défie toujours
de ceux qui prétendent rendre les peuples plus
heureux qu'ils ne veulent l'être. Mais pour mettre la
chofe dans toute fon évidence , je vais fuivre l'Auteur
d'un à linéa à l'autre , à commencer du troifième
, & détruire les affertions avec autant de rapidité
qu'il les établit.

Ce n'eft pas par la fuggeftion des Avocats , ni par
l'impulfion des Emiffaires connus ou inconnus
qu'un Corps refpectable fe laiffe féduire. Il cefferoit
d'être refpeétable en agiffant ainfi . Les Etats
du Duché de Mecklenbourg connoiffent parfaitement
le prix du droit qu'on veut leur ôter ; ils font
d'accord avec tous les grands Jurifconfultes d'Allemagne
, fur l'avantage réel du droit d'appel à la '
Cour Impériale , & ils n'ont rien à envier aux Pro.
vinces d'Allemagne qui l'ont perdu . S'il falloit des
citations pour le prouver , j'en ai de toutes prêtes
& de plus heureuſes que celles que l'Auteur
fait du Marquis de Mirabeau , qui parle des .
Etats provinciaux de France , & non de ceux de
l'Empire. C'eft faire de l'ami des hommes un ene
3
( 102 )
'nemi de la Juftice , que de vouloir établir fur les
bords de la Baltique , comme une vérité , ce qui
eft encore un problême fur ceux de la Seine.
On peut, en mettant les chofes au pis , regarder
l'oppofition que les Etats de Mecklenbourg fe croient
obligés de former à l'exécution du quinzième article
du Traité de Tefchen , comme inefficace par
les conjonctures politiques ; mais les Etats font convaincus
d'avoir démontré qu'elle n'eſt ni mal fon .
dée , ni imprudente , ni frivole , ni préjudiciable
aux intérêts de la Nobleſſe & de la Nation . Il n'y
a point de témérité à ne pas vouloir dédommager
un Souverain d un mal qu'on ne lui a pas fait , &
la bonté des Hautes Parties - Contractantes , ainfi
que la Juftice des Garans du Traité de Tefchen
n'exigeront jamais à la rigueur un tel facrifice . C'eft
à S. M. l'Empereur qu'il appartient de juger ; & les
Etats du Duché de Mecklenbourg ont tant de confiance
en fa juftice & en fa bonté , qu'ils efpèrent
toujours que fa décifion fera entièrement conforme
aux grands principes de l'une & de l'autre.
Que la conceffion du privilége illimité contre les
Appels , dépende uniquement du bon plaifir de
l'Empereur , & que le pouvoir de l'Empereur
à cet égard foit pourtant reftreint & borné ,
c'eft de toutes les réflexions de l'Auteur celle qui
paroît la mieux prouvée. Mais quand il ajoute que
cet intérêt , que les Etats Provinciaux ont d'empê
cher que ce privilége contre les Appels ne foit accordé
à leur Prince , fuppofe des engagemens exprès
que celui ci auroit pris avec eux de nejamais
foiliciter ni obtenir ce privilége , on ne fait plus
'ce qu'il veut dire. Ce feroit renverser le fondement
de toutes les conventions , que de fuppofer qu'une
des parties contractantes peut , au préjudice de
l'autre , fe libérer & s'exempter de l'engagement
qu'elle a contracté fous l'autorité de fon Juge compétent
. Comme une promeffe de ne jamais folliciter
ni tâcher d'obtenir un droit quelconque , auquel on
( 103 )
a folemnellement renoncé , eft auffi inutile que chimérique
, les Etats du Duché de Mecklenbourg fe
font difpenfés de l'exiger de leur Prince , & tout
ce que l'Auteur des Réflexions avance en conféquence
de ce principe erroné & inadmiffible , n'eft fufceptible
ni d'interprétation ni d'examen .
Les promeffes des Ducs de Mecklenbourg faites
à leurs Etats , font très-pofitives , & les paffages
que l'Auteur cite contre lui-même , font fi forts , fi
précis , fi convaincans , que les Etats pourroient , au
befoin, fe paffer de toute autre preuve pour établir le
droit de leur oppofition . Quelque préoccupé que l'on
foit , il faut convenir que , fi de deux Parties qui ont
conttracté enſemble fur un objet quelconque , fous
l'autorité & de l'aveu d'un Juge fuprême ; l'une veut
enfuite recourir à ce même Juge , pour demander
& impétrer l'abolition de fon engagement , cela ne
peut jamais fe faire au détriment & préjudice de
l'autre Partie , mais feulement par voie de compenfation
ou conciliation amiable , avec les modifications
& restrictions néceflaires pour éviter , autant
qu'il eft poffible , la léfion des intérêts convenus.
C'eft là le vrai point de vue , cù le bon fens & la
loi naturelle doivent envifager le cas préfent . D'ail
leurs , dans le cas du recours au pouvoir fuprême ,
fi l'Auteur fuppofe à l'une des Parties le droit de fe
faire relever de fon engagement , il ne peut refufer
à l'autre le droit de s'y faire confirmer , la juftice
étant égale pour tous les deux , ce qui feroit le
vrai moyen de mettre le Juge dans l'impoffibilité
morale de terminer jamais la querelle. Ceci fait
affez voir que la fuppofition hazardée par l'Auteur,
n'eft qu'une vaine fubtilité qui mène à l'abfurde &
qui choque les premières notions de la Jurifpru-
Adence Naturelle & Civile.
Quant au degré d'autorité que le Privilége contre
les appels donneroit aux Ducs de Mecklenbourg , il
eft à croire que les bornes par lefquelles leur poue
4
( 104 )

-
voir eft limité , ne feroient pas par là entièrement
détruites. Leur autorité n'en deviendroit pas arbitraire
& abfolue ; elle ne doit jamais l'être. Mais
un accroiffement de Jurifdiction entraîne toujours
an accroiffement de pouvoir , & celui qui cède une
partie de fes droits , devient plus foible dans la même
proportion que celui qui l'acquiert , devient
pius fort. De quelque côté qu'on confidère ce changement
dans la conftitution d'un Etat , la prudence
veut qu'on hafarde le moins qu'il eft poffible , &
qu'on le précautionne de loin contre un progrès de
pouvoir , qui par fes fuites ne devient que trop fouvent
oppreflif & funefte.
à cet
J'ai déjà répondu ci - deffus , à ce que l'Auteur
avance touchant les dangers & les abus de la liberté
, d'appeller aux Tribunaux de l'Empire. C'eft
aux Etats du Duché de Mecklenbourg à juger de ce
qui leur convient ou ne leur convient pas
égard , s'ils aiment mieux perdre une partie de leur
argent qu'une partie de leur liberté, s'expofer à quel
ques dérangemens dans les familles , plutôt qu'à la
crainte de l'oppreffion , éprouver des lenteurs dans
les procès , plutôt que de les voir juger fommairement
& fans appel . Tout ce que j'ai à ajouter ici ,
c'eft que la ruine de quelques plaideurs prévenus
& entêtés ne femble pas fuffifante pour renoncer à un
droit que le Corps de la Nobletle a toujours regardé
comme le plus effentiel & le plus précieux de fes
priviléges, Si quelquelque argent s'écoule du Pays ,
la liberté au moins y demeure , & avec elle on peur
fe refaire ; mais quand une fois la liberté s'y perd ,
on fait bien que l'argent ne s'y conferve pas longtems
& ne fe recouvre plus fans elle . Au refte , la
fortie de l'Auteur contre les procédures des Cours
judiciaires , les Agens & les Procureurs , eft auffi indécente
que déplacée , & dans ce cas dont il eft queftion
, décrier les Tribunaux de l'Empire , paroît un
moyen bien fingulier de mériter & d'obtenir une fa(
105 )
veur de l'Empereur. Tous les inconvéniens des appels
cefferont fans doute quand les appels ferout
abolis ; mais les avantages cefferont auffi en mêmetems.
Les inconvéniens feront remplacés par d'au
tres , & celui de l'innovation en matière de légiflation
& de conftitution politique , cn eft déjà un
aflez grand par lui-même , faus parler de ceux qui
peuvent naître des circonftances & des paflions des
hommes.
Dans le pénultième à linea , l'Auteur des Réflexions
s'évertue de perfuader aux Etats de Mecklenbourg
que les repréfentations qu'ils ont faires au
fujet de la conceffion du privilége contre les Appels ,
ont été regardés de mauvais ceil de la part de l'Empereur
; & dans ce dernier , il ne diffimule pas que
S. M. peut avoir de bonnes raifons pour ne pas accorder
ladite conceffion . C'eſt à l'Auteur à concilier
ces deux affertions qui le contredifent. J'obferverai
ſeulement en finiffant , que des trois exemples
qu'il cite , celui des Etats du Duché de Juliers &
de Berg eft totalement différent du cas des Etats du
Duché de Mecklenbourg ; celui pris du fait des
Etats en 1651 , au fujet de la fomme appellable ,
ne porte que fur une fimple modification du privi-
Tége ; & celui du grand Electeur de Brandebourg
fait voir que pour de très fortes raifons énoncées
dans Puffendorf , ce Prince ne put alors obtenir
de la Cour Impériale , ce que le Duc de Mecklenbourg
demande aujourd'hui à l'Empereur . Ainfi
à tout prendre , le premier exemple ne prouve rien ,
le fecond ne prouve pas affez , & le troisième
prouve trop , car il prouve contre celui qui l'allègue.
Selon des lettres de Drefde , on y a effuyé
le 6 de ce mois un orage extraordinaire pour
la faifon. Le tonnerre eft tombé deux fois
fur le Palais Electoral , & y a caufé quelque
es
( 106 )
dommage. Le foir il y eut une grande aurore
boréale , & l'Elbe a groffi depuis au point
que toute la plaine voiſine eft fous les eaux.
ITALIE.
De LIVOURNE , le 15 Décembre.
Le Grand-Duc de Toſcane vient de régler
par un refcrit , en date du 3 de ce mois ,
qu'après le carnaval prochain , toutes les
troupes de Comédiens étrangers , farceurs
ou autres , faiſant des tours de force &
d'adreffe , fortiront du Grand - Duché de
Tofcane , où ils ne feront plus reçus à l'avenir
; il n'y a qu'une exception en faveur
des troupes de Comédiens François , & des
Maîtres de mufique & de ballets.
Le 29 du mois dernier , écrit-on de Parme , S.
A. R. nomma Gouverneur de l'Infant D. Louis fon
fils , le Marquis Profper Manara , Confeiller, intime
actuel d'Etat , & gentilhomme de fa Chambre. Le
même jour on fit le matin , en préſence des premiers
dignitaires de la Cour , & des Miniftres étrangers , la
formalité de dépouiller le petit Prince de les vêtemens
, & conformement à l'uſage d'étiquette on le
remit ainfi entre les mains du Marquis qui le prit fous
fa garde. On lui deftine un Sous- Gouverneur François
qui doit venir de Paris. La Comteffe Ariani a
qui il avoit d'abord été confié , a reçu une magnifique
bague de brillans , & la 2e. Dame une penfion de
2000 liv . cc.
Selon des lettres de Trieſte , la nation
Arménienne établie dans cette ville , fous la
protection de l'Impératrice - Reine , a reçu
de Pétersbourg les nouvelles fuivantes.
( 107 )
"
16,000 Arméniens Catholiques qui fe trouvoient
à Conftantinople , également perfécutés par
les Turcs & par les Arméniens fchifmatiques , ont
reclamé la protection de l'Impératrice de Ruffie,qui la
leur a généreufement accordée. Elle leur a donné une
Ville , fituée dans le territoire voifin de la Crimée ,
qu'elle a conquis dans la dernière guerre , & où ils
fe font déja établis . S. M. I. a donné à cette Ville le
nom de Nakacewan , elle a exempté les habitans de
tout tribut pendant 30 ans. Leur Archevêque qui s'étoit
rendu à Pétersbourg , pour conférer fur les
moyens de rendre cet établiffement ftable, a reçu l'accueil
le plus flatteur ; il a été écouté & ſervi par les
carroffes de la Cour ; il a même eu l'honneur de dîner
avec l'Impératrice , & n'eft parti que chargé de préfens
& d'inftructions propres à rendre heureux les
Arméniens fixés dans la nouvelle Ville de Nakaciwan
".
ESPAGNE.
De CADIX, le is Décembre.
4
>
L'ESCADRE de D. Louis de Cordova ,
partie de Breft le 9 du mois dernier , &
confiftant en 15 vaiffeaux de ligne , eft
toujours en mer , à l'exception de 4 vailleaux
qui s'en font féparés fur le cap Finistère
& font allés à la Corogne ; les autres fe
font arrêtés fur le cap S. Vincent , où ils
doivent croifer jufqu'au 8 ou 10 du mois
prochain , époque à laquelle le Commandant
fe propofe de rentrer ici.
La vigilance de D. Barcelo ferme exactement
Gibraltar. Le nombre des navires arrêtés
depuis le mois d'Août , tant par les chébecs à
fes ordres que par l'efcadre deD. Juan de Lane
6
( 108 )
fe monte à 42. Le Tribunal de Marine
doit décider du fort des bâtimens neutres
faifis chargés de proviſions , après avoir
examiné leurs papiers.
Le Sagitaire , vaiffeau de guerre François
ayant fous fon efcorte l'Amazone , frégate
de 36 canons , l'Expériment , vailleau Anglois
de so , qu'il avoit pris à la vue de
la Géorgie , & le corfaire le Tygre , dont.
il s'eft emparé le 8 de ce mois près du
cap S. Vincent , eft ici depuis le 13. Il
reftera dans cette baie avec les bâtimens
qui ont beaucoup de malades , tout le tems
qui fera néceffaire pour les mettre en état
de partir.
Le Dragon de 64 canons , eft entré dans notre
rade le 24 du mois dernier. Il étoit parti le 28
Septembre , pour escorter trois paquebots couriers ,
& diriger enfuite fa route vers les Açores , pour
porter des inftructions à Dom Ulloa . S'il ne le rencontroit
point, il devoit aller prendre fous fon efcorte
le Bon - Confeil, riche vaiffeau venant du Pérou , &
réfugié alors à l'Ile de Fayal. Il fit route pour exéeuter
cet ordre ; le 23 Octobre , il fut affailli d'une
tempête qui l'obligea , le 24 , de mettre à la cape ;
le 30 , la mer devint plus orageufe , le vaiffeau
jetté de côté & d'autre , fut plufieurs fois couvert
par les vagues ; l'eau y entra en fi grande abondance ,
que les pompes ne pouvant fuffire , on fut obligé
de percer les chaloupes & le tillac pour lui donner
iffue ; fur le foir le vent changea brufquement &
courut au rumb oppofé ; il rompit le mât de mifaine
& défempara le vaiffeau , de façon qu'il ne
gouverna plus , & qu'il fut impoflible de le faire
arriver. Le Commandant fe difpofa à faire couper
le mát d'artimon , mais au moment qu'on s'y dif,
( 109 )
pofoit , le ciel s'étant un peu éclairci , on entendit
les gens qui étoient à l'avant courir à l'arrière ,
en criant terre. On la vit en effet à demi- portée
du canon ; dans cette extrémité la perte du navire
étoit certaine , s'il ne fût arrivé au moment même
qu'il étoit déjà , pour ainfi dire , fur les rochers
pour échouer , fur une pointe de terre à tribord;
de l'autre côté , on appercevoit un roc à la dif
tance d'une portée & demie du piftolet. Tous les ,
dangers étoient réunis ; ce n'eft qu'avec une peine
infinie que le vaiffeau eft parvenu à fe dégager. La
terre qu'on avoit vue fut reconnue pour l'lfle de
Flores . Le Capitaine , de l'avis de fes Officiers &
de les Pilotes , voyant les vivres avariés , une voie
confidérable au .corps de fon vaiſſeau , la mâture
& le gréement dans le plus fâcheux état , prit le
parti de gagner le premier port d'Espagne qu'il
pourroit atteindre ; on travaille à préfent a le
réparer.
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 28 Décembre.
LA levée du fiége de Savanah qui a déja
donné lieu à une gazette extraordinaire de la
Cour , en a fourni fucceffivement deux ordinaires
le 21. & le 25 de ce mois. La première
contenoit une lettre du Capitaine
Henri , Commandant les vaiffeaux du Roi
en Géorgie ; & la feconde les dépêches
du Général Prévost , arrivées en même tems
que la première ; ces dernières offrent le journal
de ce qui s'eft paffé à Savanah depuis la
première apparition de l'ennemi.
Le 4 Septembre. On reçut de Tybée avis que
5 vaiffeaux de guerre François , quelques Loops &
( 110 )
goelettes étoient devant la barre ; on ne pouvoie
déterminer s'ils faifoient la force totale de l'ennemi
, ou feulement partie d'une plus confidérable ;
s'il avoit débarqué des troupes dans la Caroline ,
ou s'il paroiffoit pour la première fois fur la côte;
on expédia à tous les poftes avancés l'ordre de fe
tenir prêts à fe replier fur la ville ; comme l'ennemi
pouvoit faire entrer les frégates dans la baie de
Port-Royal , & couper ainfi la communication avec
Beaufort , on envoya au Colonel Maitland , qui y
commandoit , l'ordre de l'évacuer fur le champ ,
de paffer l'eau & de fe porter à Hilton Head Island ,
d'où il devoit fe rendre ici , à moins qu'il ne
reçûr quelqu'ordre ultérieur. L'Officier chargé de
ce meffage fut pris par les Rebelles en traverfant
la crique de Skull ; on regarda cet accident comme
fans conféquence , parce que les François difparoilfant,
diverfes raifons concoururent à faire eſpérer
que leur apparition fur la côte avoit été une affaire
d'accident : le lendemain le Colonel reçut ordre
de refter à fon pofte , mais d'embarquer tous les
gros bagages , & de fe tenir prêt à évacuer au
premier avis , ajoutant que fi par quelqu'autre canal
il en recevoir qui parût rendre l'évacuation néceffaire
, il devoit partir fur le champ , & fans
attendre la formalité d'un ordre.
Le 9.54 navires devant la barre on forme
les poftes d'alarme hors de la ville , & l'on fait
les difpofitions néceffaires pour foutenir une attaque
on répare & fortifie l'abbatis - des forces
très -fupérieures s'approchant de la barre , nos vailfeaux
, le Fowey & la Rofe de 20 canons chacun ,
les navires armés le Keppel & le Germain font
obligés de fe retirer vers la ville : on détruit la
batterie de Tybée ; on encloue les canons qui la
formoient ; on emmene les obuziers & les approvifionnements
4 grandes frégates paffent la barre.
Le 10. Tous les poftes établis dans la Géorgie
( ii )
®
: fe replient fur la ville le Lieutenant - Colonel
Cruger arrive de Sunbury par terre avec tous ceux
de fes gens en état de marcher ; fes malades font
déchargés fur un navire armé qui doit gagner
l'intérieur des terres , les vents contraires l'arrêtent
jufqu'au moment où l'ennemi s'empare du
paffage ; le Capitaine French débarque fon monde
dans la rivière d'Ogecby , s'empare d'un pofte où
il fe défend pendant plufieurs jours , au bout defquels
, manquant de vivres , il fe rend à des forces
très-fupérieures -on commence de nouvelles redoutes
& de nouvelles batteries , on fortifie en
core l'abbatis : les troupes campent
$
Le & le 12. On tire les canons des vailfeaux
, on fait des fafcines , plufieurs navires.
François & Rebelles paffent la barre d'Offibeauà
10 heures du foir , les François débarquent à
Beaulieu .
Le 13. Ayant borné nos vues à la défenſe de
la Ville , nons continuâmes nos ouvrages avec
ardeur les Capitaines Henry , Brown & Fifter ,
offrent leur affittance pour la défenſe de la place
dont tout dépendoit ; ils font débarquer de leurs
vaiffeaux , toutes leurs forces , hommes , canons ,
&c. quelques maîtres de tranfports & un armateur
, avec leurs équipages , firent t'effre volontaire
de feurs fervices on leur affigna leurs poftes ,
les matelots furent mis aux batteries : les troupes
de la marine s'unirent aux Grenadiers du 60eme.
régiment. -On rapporte que les Rebelles venant
d'Augufta font au bac d'Hudfon , & que le Général
Lincoln venant de la Caroline , s'approche
de celui de Zubly.
-
-
Le 14 , on apprend que Lincoln paffe le bac de
Zubly , par des efpions adroits qui ont paffé l'eau
avec lui.. Il a environ 1500 hommes ; d'autres
font en chemin de toutes les parties de la Caroline
Polaski qui a déjà paífé l'eau , a été joint
( 112 )
par la cavalerie , & eft à environ 8 milles de la
Ville.
2 Le 1s , quelque cavalerie légère françoife &
de Polaski paroît en front , force un piquet commandé
par un Officier fubalterne à rentrer dans la
Ville & lui enlève fix hommes ; elle eft obligée de fe
retirer à fon tour , avec perte de quelques hommes
tués & d'un Officier fait prifonnier : point de perte
ultérieure de notre côté , parce qu'il n'eft pas permis
à nos gens d'aller au- delà de l'efpace que notre
canon peut couvrir.
Le 16 , fommation de la part du Comte d'Er
taing de nous rendre aux armes de la France : quoique
connoiffant l'opinion unanime de l'armée , j'affemble
pour la forme les Officiers de l'Etat Major
chez le Gouverneur. Nous défirons connoître
les termes qu'on nous propofe .
A midi le Colonel
Maitland arrive avec la 1ere. divifion , montant
à 400 hommes environ . Lettre de la part du
Comte , portant en fubftance que les affiégés doivent
propofer leurs termes , & qu'il accordera volontiers
tout ce qui eft en fon pouvoir.
demandons une trève de 24 heures pour délibérer ;
on accorde.
---
- Nous
Le 17 , à midi & dans la nuit précédente , tour
ce qu'il y avoit d'hommes à Beaufort arrive & prend
pofte dans la ligne : l'ennemi étant maître du canal
par où les vailleaux devoient paffer , le Colonel
Maitland avoit fait un circuit autour de Daw fuskie
& débarqué dans les marais ; faifant traîner fes
bateaux le long d'un foffé , il avoit gagné la Savannah
au-deflus de l'ennemi , & s'étoit rendu ici.-
J'affemble une feconde fois les Officiers Commandans
fur terre & fur mer , le Gouverneur & le Lieutenant
- Gouverneur : on fe détermine à fe défendre
jufqu'à la dernière extrémité ; cette réfolution eit
communiquée au Comte d'Eftaing. Une heure
avant le coucher du foleil le canon du ſoir est tiré ,
-
( 113 )
1
fignal qui annonce que les hoftilités recommen
cent . Revue des troupes fous les armes à leurs
poftes : tout eft dans les meilleures difpofitions poffibles
, & la confiance la plus agréable fe peint fur
tous les vifages. -On ne peut pas empêcher les
matelots de faire trois acclamations .
-
Le 18 , le 19 & le 20 , nous continuons de travailler
fans relâche aux redoutes & aux batteries.-
On ajoute encore à la force de l'abbatis . Une fré- ,
gate & des galères paroiffent à Four Mile- Point.-
Le Capitaine Moncrieffe prépare des brûlots , ( radeaux
à feu ). La Rofe & le Savannah font coulés
bas dans le canal.
-
Le 21 , mêmes travaux , le 22 & 23 , l'ennemi
paroît en force dans toute l'étendue de notre front.
-Prêts à combattre , nous continuons nos travaux.
Des bateaux & autres petits navires ennemis
remontent vers la crique Auguftin , chargés probablement
de canons & de munitions.
Le 24 , l'ennemi avoir travaillé toute la nuit : il
avoit pouffé le matin la fappe à 300 verges de notre
abbatis , à la gauche du centre : à 9 heures , 3 compagnies
d'infanterie légère , montant à 97 fufiliers ,
commandés par le Major Graham , du 16me. régiment
, fortirent pour reconnoître les forces de l'ennemi
, & chercher à l'attirer de manière à l'expofer
à notre. canon : la conduite du Major & de fon
petit corps , fut d'une habileté & d'une bravoure
au-delà de tout éloge . Il gagna en un inftant l'ou
vrage de l'ennemi le plus près de nous , s'y maintint
jufqu'à ce que deux colonnes folides fe trouvèrent
prefque fur fes flancs , & tout le camp françois
en mouvement ; alors il ordonna la retraite , qui
étant auffi rapide que l'avoit été la fortie , expofa
en un inftant la tête des colonnes ennemies au feu
de notre artillierie , qui les maltraita confidérablement
, & les força à fe retirer derrière leurs ouvrages
; notre perte , en cette occafion , confifte en un
( 114 )
Officier fubalterne , 2 fergens & 3 fufiliers tués ;
15 fufiliers bletlés : celle de l'ennemi , ( ainfi que
nous l'avons fu depuis ) en 14 Officiers & 145
hommes de fes meilleures troupes , tant tués que
bleflés ; la majeure partie , à beaucoup près , du
nombre des premiers.
Le 25 , Grand feu de nos canons & de nos pierriers
qui ne ceffèrent d'interrompre les ouvriers de
l'ennemi ; autre fortie propofée mais rejettée , vu
que nous n'avons pas trop de monde pour pouvoir
nous paffer d'une partie ; notre objet principal
eft d'ailleurs de gagner du tems , de diftraire
M. d'Estaing le plus qu'il étoit poffible , & de l'empêcher
ainfi de faire peut- être fur la côte des , ten .
tatives d'une conféquence plus férieufe . Fauffe
attaque fans effet de nos piquets fur la gauche.-
L'ennemi tire en barbette deux pieces de 18 livres ,
qu'il eft obligé d'abandonner.
--
Le 26 & le 27 , continuation des travaux de
part & d'autre , peu de feu de la côte : au déclin du
jour le Major M'Achur , du 7eme, régiment , avec
un parti tiré du piquet , s'avance & fait feu fur
les ouvrages de l'ennemi qu'il amufe pendant quelque
temps , au bout duquel il le retire , ayant 3
hommes bleffés : il eft caufe que les François & les
Américains tirent les uns fur les autres : ils reconpoiffent
que leur perte eft de plus de cinquante
hommes.
Le 28 , 29 , 30 & 1er Octobre , fuite des mêmes
travaux efcarmouches , batteries élevées . >
Le 2 , la frégate & les galères canonnent notre
gauche , fans produire d'autre effet que celui de nous
indiquer les parties de nos fortifications qui ont
befoin de traverſes : nous commençons une nouvelle
batterie pour 15 canons à la gauche des cafernes
; & nous fortifions nos ouvrages fur la gauche
, où il eft probable que les François donneront
l'affaut.
( 115 )
Le 3 , nous ouvrîmes notre batterie de 15 canons
; le lendemain les François ouvrent leur feu
avec 9 mortiers & 37 canons du côté de la terre ,
16 canons du côté de l'eau , & le foutiennent juf
qu'à 8 heures , fans autre effet que de tuer un petit
nombre de femmes , d'enfans fans défenſe , de Nè .
gres & de chevaux ; au commencement de la canonnade
, le Gouverneur & le Lieutenant- Gouverneur
nous joignent dans le camp , où ils font reſtés avec
nous jufqu'à la levée du fiége , déterminés à partager
notre fort à tous les égards,
----
Le 6 , l'ennemi lance des carcaffes dans la Ville
& brûle une maifon de bois . - A 11 heures du
matin , on envoie demander au Comte d'Estaing la
permiflion de faire fortir de la Ville , à bord des
vailleaux , les femmes & les enfans , de leur faire
defcendre la rivière , & de les mettre fous la protection
d'un vaiſſeau de guerrefrançois jufqu'à ce que
l'affaire foit décidée : après trois heures , pendant
lefquelles le canon & les mortiers ne fe ralentiffent
pas , on reçoit en réponſe un refus de la part de
MM. Lincoln & d'Estaing conjointement.
Le 7 & le 8. Le feu fe foutient avec vivacité : on
paſſe la nuit à travailler aux réparations , aux additions.
Le 9. Un peu avant le point du jour , après une
canonnade & un bombardement très- vifs , mais nous
faifant très-peu de mal , l'ennemi attaqua nos lignes
le feu commença fur la gauche de notre
centre , en front des François , & peu de tems après
notre gauche & notre droite ; l'obfcurité régnoit
encore un brouillard très épais la rendoit plus ,
profonde, ce qui rendit impoffible pour nous de déterminer
fur le champ en quel endroit l'ennemi fe propofoit
de faire la véritable attaque , ou en combien
d'endroits il attaqueroit : on ne fit donc aucun mouvement
, & les troupes attendirent froidement l'ennemi
dans leurs poftes ; celles qui étoient dans nos
( 116 )
---
lignes avoient ordre de charger au moment où il
tenteroit de pénétrer , tandis qu'il feroit arrêté dans
fes progrès par les redoutes avancées , qui fecondées
par le feu des batteries difpofées dans la
plaine , devoient probablement jetter l'ennemi
dans quelque confufion , & promettoient quelque
fuccès à notre corps de réſerve , lorfqu'il
le chargeroit dans cette pofition embarraffée. Malgré
tout ce qu'avoir pu faire un bon Ingénieur, le
terrein fur lequel nos deux flancs portoient , étoit
encore favorable à l'ennemi : fur la droite , un
terrein creux & marécageux le mit en état d'approcher
à couvert jufqu'à cinquante verges de dif
tance de nos ouvrages principaux , & même de plus
près à quelques endroits. Sur notre gauche ,
quoique les approches ne fuffent ni fi bien couvettes
, ni dans une fi grande étendue , elles ne laiffoient
pas que d'être favorables à l'ennemi : comme
le terrein en cet endroit étoit folide & découvert ,
nous jugeâmes que des troupes réglées le préféréroient
à tout autre pour agir ; ce fut donc là que
`nous nous attendîmes à recevoir les François , nous
n'attendions les Américains que fur notre droite ; on
s'étoit en effet propofé de faire la véritable attaque
fur notre gauche ; mais la principale , composée de
la fleur des troupes Françoifes & Rebelles , & conduites
par d'Estaing en perfonne , accompagné des
principaux Officiers des deux armées , fut faite fur
notre droite l'ennemi avança fur trois colonnes
couvert par le terrein creux ; mais ayant fait un
circuit plus long , & s'étant plus avancé dans le
marais qu'il n'étoit néceffaire , il n'arriva pas auffitôt
qu'il fe l'étoit propofé ; je crois même qu'il n'arriva
pas en bon ordre : cependant l'attaque fut vigourcufe
& foutenue pendant quelque tems avec
acharnement , particulièrement contre la redoute
fituée fur le chemin d'Ebenezer ; il y eut effeclivement
deux drapeaux plantés fur le parapet , où
( 117 )
:

plufieurs affaillans furent tués , mais ils trouvèrent
une réfiftance fi déterminée ; d'ailleurs le feu des
trois batteries , fervies par les matelots , celui des
pièces de campagne les enfilant dans tous les fens
fut fi terrible, qu'ils furent jettés dans une espèce
de défordre dans ce moment très - critique , le
Major Glafier , du foixantième Régiment , avec fes
grenadiers & les troupes de Marine , s'élançant rapidement
des lignes , chargea , l'on peut dire , avec
furie ; les foffés de la redoute & une batterie à fa
droite fur les derrières , furent éclaircis en un
inftant , les grenadiers chargeant tête baiffée dans
les foffés , l'ennemi fut pouffé en confufion par
deffous l'abbatis dans le marais : en cette occafion ,
le Capitaine Wickham , des grenadiers du fecond
Régiment , fe diftingua finguliérement. Lorfque les
grenadiers fondirent fur l'ennemi , on avoit ordonné
à trois compagnies du fecond bataillon du
foixante & onzième Régiment , de les foutenir ;
mais quoiqu'elles n'en fuffent pas à une diſtance
confidérable , & qu'elles marchaffent avec l'ardeur
ordinaire de ce corps , la retraite de l'ennemi étoit
fi précipitée , qu'elles ne purent l'atteindre un
corps confidérable , ou plutôt une autre colonne
ennemie qui fe trouvoit fur la gauche , fut repouffée
dans toutes les tentavives qu'elle fit pour
fe
déployer en fortant du chemin creux , par la vivacité
de la bonne direction du feu d'une redoute
défendue par la milice : le petit corps d'Hamilton ,
compofé de Caroliniens Septentrionaux , le trouvant
à la droite de cette redoute , s'y porta avec
une pièce de campagne pour enfiler l'ennemi obliquement
, tandis qu'une batterie de matelots , qui
étoit encore plus fur la droite , le prenoit directement
en flanc: il faifoit jour alors , mais le brouillard
n'étoit pas encore affez aillipé pour que nous
puiflions juger , avec quelque degré de certitude
du nombre de l'ennemi & des difpofitions qu'il fai-
:
( 118 )
foit de ce côté ; à la gauche & au centre , le brouil
lard , joint à la fumée , étoient impénétrables à l'oeil :
comme l'ennemi entretenoit encore dans ces parties
un feu affez vif , on ne crut pas convenable de
détacher un nombre de troupes affez confidérable
pour affurer le fuccès d'une fortie : fi alors nous
cuffions pu favoir ce que nous avons fu depuis
nous euffions pris ce parti & profité de la confufion
dans laquelle fe trouvoit l'ennemi : nous nous
bornâmes à le canonner , en portant quelques pièces
de campagne fur l'abatis , & à faire feu fur lui tout
le tems qu'il fut en vue , ou que
l'on put le croire
à la portée du canon : il s'étoit retiré de toutes parts,
on n'entendoit plus que la partie qui étoit fur la
gauche , mais l'épaiffeur du brouillard les déroboit
à la vue.
Notre perte , en cette occafion , monte à un Capitaine
& 15-fafiliers tués ; un Capitaine , 3 fubalternes
& 35 fufiliers bleſſés : nous n'exagérons point
en portant celle de l'ennemi à 1000 ou 1200 hommes
: les François avouent 44 Officiers & 700 hommes
nous n'en pouvons pas dire autant de celle des
Rebelles , parce qu'ils font moins francs ; mais le
rapport invariable des déferteurs & des prifonniers ,
( parmi ces derniers , de gens de diftinction échan- .
gés depuis ) la porte à plus de 400.
Au nombre des bleffés fe trouvent le Comte
d'Estaing , en deux endroits ) M. de Fontange
Major-Général , le Comte Polaski , mort depuis ,
& plufieurs autres Officiers de diftinction. A 10
heures environ l'ennemi demanda une trève , avec
la permiffion d'enterrer fes morts & d'enlever fes
bleffés. Accordé pour ceux qui étoient à une certaine
diſtance & hors de vue de nos lignes : nous
iohumâmes ceux qui fe trouvoient en dedans ou
près de l'abbatis : 203 fur la droite , 28 fur la
gauche , & nous délivrâmes 116 bleffés , la plupart
mortellement : T'ennemi en enterra un grand noms.
( 119 )
bre ; plufieurs fe trouvoient enfevelis dans la boue
du marais . De ce jour - là au 18 il ne le pafla rien
d'une certaine conféquence ; beaucoup de civilités
réciproques entre les François ; beaucoup d'apologies
relatives au refus de laiffer fortir les femmes
& les enfans de la Ville , en rejettant le blâme fur
Lincoln & les Américains .
On nous fait alors , d'une manière très -preffante ,
l'offre de faire recevoir Miſtreſs Prévost ,
fes enfants
& fa compagnie , par le Chevalier du Rumain ,
à bord de la Chimère ; on y répond que ce qui aété
refufé une fois avec quelque chofe d'infultant ,
ne mérite pas d'être accepté. Nous nous appercevons
que l'ennemi étoit occupé à emporter fon
canon , fes mortiers , &c . à embarquer fes malades
& fes bleflés , dont il avoit un grand nombre :
plufieurs déferteurs paffent de notre côté.
Le 18. Lorfque le brouillard fut diffipé , nous
ne fûmes pas très - furpris de trouver que l'ennemi
s'étoit éloigné.
Le Général Prévost a joint à fon journal
les lettres qu'il a reçues du Comte d'Estaing
& celles qu'il lui a répondu . Il paroît que le
16 , lorfqu'on lui remit celle par laquelle le
Général François le fommoit de rendre la
place , il étoit au moins fort indécis , puifqu'il
crut devoir confulter avant de répon
dre , & qu'au lieu de refuſer formellement ,
il demanda quels termes le Comte vouloit
lui faire ; il devoit s'attendre à la réponſe
qu'il en reçut , que c'étoit aux affiégés à dire
ce qu'ils defiroient. C'eût été le cas de déclarer
alors qu'il étoit réfolu de fe défendre ;
il demanda une trève de 24 heures , & ce
fur l'arrivée des troupes de Beaufort , les
rapports des transfuges qui le déterminèrent
à faire enfuite cette déclaration le lendemain .
( 120 )
.
3
On eft étonné qu'il n'ait pas joint à cette
correfpondance la copie de la lettre par
laquelle le Comte d'Estaing lui demanda
enfuite une trève pour retirer fés morts &
fes bleffés , on préfume ici que cette partie
de la correfpondance des deux Généraux
rabat un peu des exagérations que l'on s'eft
permifes dans le journal , & dont il n'eût
pas été adroit d'informer le public.
>
Le Général Prévoft évalue ainfi notreperte
: Capitaine , 2 Lieutenans I Enfeigne
, 4 Sergens , 32 Fufiliers morts ; 2
Capitaines , 2 Lieutenans , 2 Sergens , I
Tambour , 56 Fufiliers , bleffés. Egarés , 2
Tambours , 2 Fufiliers ; déferteurs , S5 Sergens
, 2 Tambours , 41 Fufiliers. Il paroît que
dans toute cette affaire , dont on a cherché à
faire tant de bruit , notre avantage fe borne
à avoir réuff à faire lever le fiége de Savanah
, & que nous ne ferions pas en état
d'en foutenir un nouveau. On ne peut fe
déguifer que ce fuccès , dont on a fait
tant de bruit , ne rend pas notre pofition
meilleure en Amérique ; l'épouvante que le
Comte d'Estaing a répandue en Géorgie
s'eft étendue jufqu'à New-Yorck ; le Général
Clinton n'a rien eu de plus preffé que
d'évacuer Rhode Ifland , dont le Général
Gates a pris fur-le-champ poffeffion . L'arinée
Angloife avoit mis tant de précipitation
dans fa retraite , qu'elle n'a pas pris le tems
d'endommager aucun ouvrage , aucunes
maifons , & d'emmener la graffe artillerie
·
&
( 121 )
& quantité de munitions de différente efpèce.
Les Américains font journellement
des prifes qu'ils conduisent à Bofton , d'où
l'on prépare une nouvelle expédition contre
Penobſcott. Ces nouvelles affligeantes , &
faites pour modérer notre joie fur l'affaire
de Savanah , font confirmées par toutes les
lettres de New Yorck , où l'on remarque
que nos Officiers n'ont aucune confiance
dans les Chefs qui les commandent.
·
» Nous fommes de jour en jour plus refferrés
écrit un Officier. Avec un corps de 12,000 hommes
effectifs nous fommes reftés dans l'inaction ; les
rébelles font les feuls qui fe donnent du mouvement.
Ils furprirent, comme l'on fait, le Fort dé Stoney - Point
en remontant la rivière d'Hudfon; ce Fort est conftruit
régulièrement, il y avoit environ 600 hommes, commandés
par le Colonel Jonfthon, du 17e. Régiment ,
ón en tua 40 , & le refte fut fait prifonnier. Ils le détruifirent
& l'évacuèrent à l'approche de l'armée de
Clinton ; peu de tems après ils furprirent Paulus
Hook , & enmenèrent environ 150 hommes. Voilà
les heureux fruits des trois campagnes fous les Howes.
Cependant nous fommes toujours oififs . Nous
avons changé de Chef, il eft vrai ; mais il ne paroît
pas que
les chofes en aillent mieux. Notre Général
dit -on , ne perfifte jamais dans le même deffein depuis
le déjeûner jufqu'au dîner , ou depuis le dîner jufqu'au
coucher. Il eſt auffi rétif aux confeils que fon
prédéceffeur ; il auroit pu détruire des magafins ,
intercepter des convois , furprendre des partis , mais
il s'en eft tenu à la phraſe ministérielle qui eft dans
toutes les circonftances : ce n'eft pas-là l'objet. Quel
eft donc fon objet ? C'eſt ce qu'il eft difficile de dire ,
& on peut douter qu'il le fache lui-même. Nous fommes
occupés à fortifier cette Ville & l'Ifle , & nous
15 Janvier 1780.
f
( 122 )
montrons toute la crainte d'une invaſion. Il y a peutêtre
de la prudence à nous de craindre ; car que pouvons-
nous faire de mieux ? Nous n'avons plus Rode-
Ifland , & je ne ferois pas étonné que bientôt nous
n'euffions plus New -Yorck «.
La preffe des Matelots fe continue ici avec
la plus grande vivacité ; les gratification's ne
peuvent fournir à la marine royale le nombre
dont elle a befoin. La rigueur la plus
exceffive eft employée par les gens chargés
de fuppléer à ce deficit d'hommes de mer ;
ils n'ont aucun égard pour les exemptions.
Chaque fois qu'elles font ainfi annullées par
le fait , il faut que les propriétaires des bâtimens
les faffent renouveller ; ce qui coûte
2 liv. 9 fols fterl. On évalue ce produit à
20,000 liv. fterl , qui , en plus grande partie
, entrent , dit - on , dans la poche du premier
Lord de l'Amirauté . S'il faut en croire
nos papiers , il y a une multitude d'articles
fur lefquels bien des Miniftres ont la facilité
de faire en peu de temps une fortune
confidérable.
» L'année dernière, lit-on dans un autre aà cette occafion
, Lord North avoit prefque attendri la Cham -
bre des communes , lorfque la larme à l'oeil , il l'affura
qu'il n'avoit pas plus de 1500 liv . fterl . de rente
propre à lui & aux fiens , & qu'il étoit plus pauvre
que lorfqu'il eft entré en place. Une perfonne qui a
imaginé que cette affertion pouvoit avoir le but d'écarter
les recherches , s'eft avifée d'en faire. Elle
compte an Lord & à fa famille , depuis fon pere &
fon frere l'Evêque , jufqu'au dernier des petits coufins
de fa femme , 70,000 liv. ft. annuels de bienfaits
de la Cour , dont aucun n'avoit un cheling avanc
qu'il fût appellé au Ministère «,
( 123 )
On revient fréquemment fur ces détails
depuis qu'on defire la réduction de la lifte
civile. L'affemblée du Comté de Middleſex
doit arrêter de coopérer avec la ville de
Londres & celle d'Yorck pour cet effet. Le
Comte de Norfolk & quelques autres paroiffent
décidés à entrer dans cette affociation.
On attend avec impatience le 8 Février
prochain pour voir la réfolation que prendra
la Chambre des Pairs encouragée par le
vou de la ville de Londres , en date du 16
Décembre , de faire des remerciemens aux.
37 Pairs de la minorité qui fe font fignalés,
fur cet objet dans la féance du 15 Décémbre
, & aux 33 qui avoient fait de même
dans celle du 7 où cette réforme fur propofée.
» Tout bon Anglois doit s'en féliciter , dit un de nos
papiers. Nous gemiflons actuellement fous le poids
d'une dette nationale qui approche de 200 millions.
La collection des taxes pour l'acquittement de cette
dette eft à la difpofition du Miniftre. Depuis trois
années une prodigue Chambre des Communes a
augmenté la lifte civile de 100,000 liv. fterl. par
an , fans compter les revenus héréditaires de l'Ir
lande , les Duchés de Lancaſtre & de Cornwall ,
Palatinats de Cheſter & de Durham , & qui ont porté
les revenus annuels de la Couronne à plus d'un million
200 mille liv . fterl. par an , indépendamment
de ce que le Roi , comme Electeur d'Hanovre ,
retire toute déduction faite , de fes domaines continentals
, comme Ofnabruck , & c.
les
» Tous ces nouveaux revenus , fans mettre en
ligne de compte le crédit que l'Armée , la Marine ,
' Eglife , la Magiftrature , &c. donnent à la Cou
f 2
( 124 )
ronne , multiplient les facultés de corruption à un
point qui fait trembler......
En effet , ce qu'a dit le Duc de Richmond avant
d'en venir à fa motion , a été regardé par tous les
véritables Anglois comme un tableau fidèle des opérations
ruineufes qui depuis vingt ans déshonorent
l'hiftoire & le Confeil du meilleur des Princes.
Après avoir mis dans tout leur jour ces vérités frappantes
, il a fait voir la néceffité de renoncer à cette
prodigalité peu digne de la Couronne , & de mettre
à l'avenir la plus grande économie dans les dépenfes
de la Nation ; d'éloigner d'auprès d'un trop
crédule Souverain les indignes Miniftres qui ont
avili , ruiné & démembré l'Empire Britannique ; de
mettre à la tête des affaires les vrais amis de la
Gonftitution ; enfin , il recommanda fur-tout l'activité
& la fidélité , qualités indifpenfables pour relever
la partie qui étoit prefque perdue.
» Si le difcours du Duc de Richmond , dans ce
débat , ne fuffit pas pour faire ouvrir les yeux à
l'Angleterre , puifle du moins la conduite magnanime
du jeune Roi de France , nous fervir d'exemple.
Lorsque ce Prince parvint au Trône , nos Miniftres
nous dirent que les Finances de la France étoient
dans le plus grand défordre , & que fa dette Narionale
étoit fi énorme qu'on croyoit cette Puiffance
hors d'état de foutenir une guerre contre la Grande.
Bretagne. Dans ce trifte état des chofes le Ministère
François appella le vertueux Necker , Etranger &
Proteftant , pour rétablir les fonds délabrés de
certe Nation très- opulente & encore plus diffipatrice.
Necker ne fe décida qu'avec bien de la.
peine à fe charger de cette pénible tâche ; mais
fecondé par le jeune Monarque lui-même qui ,
dit-on , occupé uniquement des moyens d'économie
& de la gloire de la France a fu communiquer
fon génie à Necker , ce Miniftre à déja furpaffé les
fpérances qu'il avoit fait naître ; le fuccès le plus
f
( 125 )
complét a couronné fes efforts défintéreffés ; danis
le cours d'une guerre entrepriſe contre l'Ennemi de
la France , le plus puiffant & le plus redoutable ,
il n'a point chargé la Nation d'un feul impôt nouveau
, & dans cette guerre Necker & Sartine ont
plus valu à la France que toutes les conquêtes ,
les
armées ou l'ambition de Louis XIV , fans compter
les milliers de fujets qu'ils ont rendus au Royaume.
» Il y a une autre anecdote fur ce jeune & vertueux
Monarque , qui mérite d'être citée pour l'inf
truction de l'Europe. Les Rois de France font dans
l'ufage de faire quelques voyages dans l'été avec leur
maifon. Au mois de Mai dernier , M. Necker s'en-
> tretenant avec le Roi fur fon voyage ordinaire de
Compiegne , S. M. lui demanda : Combien notre
voyage nous coûtera- t-il ? environ 4000 liv . fterl. ,
répondit le Miniftre. » Puifque cela eft ainfi , répartit
agréablement le jeune Monarque , avec cet
argent dépensé tous les ans fans néceffité , nous
pourrons , d'après le compte de Sartine , conftruire
un vaiffeau de ligne du premier rang.. ainfi il faut
l'employer à cet ufage , car je fuis abfolument décidé
à ne plus répéter ces dépenfes inutiles , tant
que mon féjour à Versailles foulagera mes fujets «.
Certe parole eft vraiment digne d'un bon , d'un
grand Roi. Il faut donc efpérer que fi un Necker ,
un Sartine , un Rockingham , ou un Richmond
Font pu fe faire entendre d'un autre Souverain , il
eft poffible d'infpirer de pareils fentimens à un Monarque.
Regis ad exemplum componitur totus orbis.
Si une fois la mode venoit à la Cour d'ufer d'une
ftricte économie , chaque Miniftre dans fon département
fuivroit un pareil exemple , & nous ne ferions
pas obligés de donner , comme nous faifons
aujourd'hui , 30 ou 40,000 liv. fterl , par an à des
Courtiſans ou à des Fourniffeurs.
La motion du Duc de Richmond n'eft autre chofe
qu'un acte folemnel des trente- fix Pairs qui compo-
£
3
( 126 )
foient cette minorité , par lequel ils déclarent que
dès qu'ils en auront le pouvoir , ils s'efforcerant de
couper la racine de corruption dans tous les départemens
de l'Etat , & d'arrêter la profufion fans bornes
qui a épuisé les finances du Royaume.
Les nouvelles d'Irlande qu'on attendoit
avec impatience font enfin arrivées . Elles
font un triomphe bien doux pour le Lord
North. Le 21 Décembre , le Lord Shannon
propofa les 2 réfolutions fuivantes , en forme
de motion à la Chambre des Pairs.
35
Réfolú que la liberté accordée à ce pays d'exporter
dans tous les pays étrangers le produit de
Les manufactures de laines & autres , tendra effentiellement
à foulager fes détreffes , augmenter fas
richeffes , établir fa profpérité en même temps
qu'elle contribuera au bien - être de la Grande-
Bretagne , à la force commune , à la richeffe &
au bien du commerce de l'Empire Britannique ".
·
Réfolu que la liberté qu'aura ce Royaume de
commercer avec les Colonies Britanniques en Amérique
, dans les Indes Occidentales & dans les établiffemens
Anglois fur la côte d'Afrique , de la
manière dont ledit commerce fe conduit entre la
Grande-Bretagne & lefdites Colonies , produira de
grands avantages , eft une marque très - affectueule
des égards de la Grande- Bretagne ; & de l'attention
qu'elle a donnée à nos détreffes , ajoutera une vigueur
nouvelle au zèle du brave & loyal peuple
de Sa Majesté en Irlande , pour prendre la défenfe
de la Perfonne & du Gouvernement de Sa Majefté ,
foutenir l'intérêt , l'honneur & la dignité de l'Empire
Britannique «<.
Cette motion fut fortement appuyée ,.
même par le Duc de Leinfter. Le Chancelièr
prononça un beau difcours qu'il conclut
ainfi :
Ce Royaume , dit - il , contracte aujourd'hui avec
( 127 )
la Grande - Bretagne une union qui doit néceffairement
produire les plus heureux effets :
10. En démontrant aux ennemis naturels des
deux peuples que ieur conquête eft déformais impoffible
, parce qu'ils font déformais unis par la
communauté d'intérêts.
20. En faisant fentir à nos frères au- delà de
l'Océan , que la Grande- Bretagne n'eft pas étrangère
à la magnanimité , à la générosité ; cette réflexion
feule , plus puiffante que la force des armes , ré
veillera dans leurs coeurs des fentimens trop longtemps
aliénés , & les ramenera enfin à leur devoir ..
trop long - temps oublié « .
Ces réfolutions paffèrent fans contradiction.
La veille elles avoient été portées à la
Chambre des Communes , où elles avoient
paffé de même. On prétend que le peuple n'a
pas reçu l'accommodement avec autant de
joie , que les volontaires ont empêché les réjouiffances
que le Gouvernement vouloit
faire faire . On attend des détails ultérieurs qui
feront fans doute intéreffans.
1
On apprend qu'enfin l'Amiral Rodney
eft parti le 24 avec la flotte deftinée pour
les Indes Occidentales; on porte le nombre
des voiles qu'il efcorte à 300 , & fon efcadre
à 22. On dit auffi que Sir John
Lockhart Roff va le fuivre de près pour
fe rendre à Gibraltar ; mais on ne die pas avec
combien de vaiffeaux ; il lui en faut un
certain nombre , puifque D. Louis de
Cordova y eft arrivé. On débite auffi que
le Prince William Henry fera de cette expédition
, mais il eft peu vraisemblable
qu'on l'expofe dans cette faifon & dans
ces circonftances.
( 128 )
FRANCE
De VERSAILLES , 12 Janvier.
LE Vicomte de Bourbon - Buffet , Capitaine
- Commandant au régiment Colonel-
Général , Cavalerie , prêta , le 19 du mois
dernier , ferment entre les mains de Monfeigneur
le Comte d'Artois pour la place
de Premier Gentilhomme de fa Chambre ,
en furvivance du Comte de Bourbon -Buffet
fon père , & fut préſenté le même jour ,
par ce Prince , à LL. MM.
Le 3 de ce mois , LL. MM. & la Famille
Royale fignèrent le contrat de mariage du
Baron de Montefquieu , Premier Ecuyer de
Monfieur , avec Demoiſelle de Montmirail
de Creufy.
Le même jour , M. d'Aligre , Premier
Préfident du Parlement de Paris , les Préfidens
à mortier & les autres Préfidens du
même Parlement eurent l'honneur de rendre
leurs refpects à LL. MM. & à la Famille
Royale , à l'occafion de la nouvelle année.
La Chambre des Comptes , la Cour des
Aides & la Cour des Monnoies eurent cet
honneur le même jour , ainfi que le Châtelet
de Paris , à la tête duquel étoit le Grand
Prévôt de cette Ville.
De PARIS , le 12 Janvier.
ON vient de publier le Précis des opérations
de l'Efcadre du Roi , commandée
( 129 )
par le Comte d'Estaing , Vice- Amiral de
France , après la prife de la Grenade , &
le combat naval rendu à la hauteur de
cette le contre l'efcadre aux ordres de l'Amiral
Byron.
» Un détachement de Vaiffeaux & de Frégates de
l'Escadre du Roi aux ordres du Commandeur de
Suffren , Capitaine de Vailleau , alla faire capituler
les îles de Cariacou & de l'Union , & reçut le ferment
de fidélité des habitans . M. du Montet , Gouverneur
de l'île de Saint-Vincent , fit la même opération
aux îles de Becouya ; la reddition des autres
petites îles Grenadines , fuivit de près celle des îles
principales.
Le 22 Juillet , l'Efcadre du Roi fe préſenta devant
Saint-Chriftophe , où l'Efcadre Angloife étoit mouillée
& emboffée fous les batteries de la rade . L'Amiral
Anglois ne crut pas devoir accepter le combat.
Après deux jours de ftation devant le port de St-
Chriftophe , l'Efcadre du Roi fit voile pour Saint-
Domingue avec les Navires du commerce des îles
Françoifes du Vent.
Le Comte d'Estaing expédia pour l'Europe tous
ces Navires , auxquels fe joignirent ceux des îles
deffous le Vent , fous la protection des Vaiffeaux
le Protecteur & le Fier, & des Frégates la Minerve
& l'Alcmène.
Il fe porta avec le refte de fes Vaiffeaux fur les
côtes du continent de l'Amétique. Un coup de vent
qu'il reçut le 22 Septembre étant au mouillage devant
l'embouchure de la Savannah , l'empêcha de
remonter plus au nord. La plupart de fes Vaiffeaux
furent défemparés , & cinq d'entr'eux eurent leur
gouvernail brifé.
Les réparations à faire aux Vaiffeaux du Roi ,
cxigedient un temps confidérable, dans un pays
fs
( 130 )
qui préfente très peu de reffources en munitions
navales . Cette circonftance décida le Comte d'Eftaing
à entreprendre le fiége de Savannah avec les
troupes qu'il avoit fur fes Vaiffeaux , auxquelles
fe joignirent 2000 hommes des Etats - unis de
l'Amérique feptentrionale fous le commandement
du Général Lincoln .
Les Troupes Françoifes confiftoient en 2823
Européens , tirés des régimens d'Armagnac , Champagne
, Auxerrois , Agénois , Gâtinois , Cambrefis ,
Haynault , Foix , Dillon , Walsh , le Cap , la Guadeloupe
, la Martinique & le Port - aux - Prince , y
compris un détachement du Corps - royal d'Artillerie
, un autre du Corps- royal d'Infanterie de la
Marine , les Volontaires de Valbelle , les Dragons
& 156 Grenadiers -volontaires , formés depuis peu
au Cap-François . Les Troupes de couleurs confiftoient
en 545 Chaffeurs -volontaires , Mulâtres
& Nègres , nouvellement levés à Saint -Domingue.
La totalité des Troupes des affiégeans , y compris
les 2000 hommes des Troupes Américaines
étoit de 5524 hommes.
Les Anglois avoient dans Savannah 3085 hommes
de Troupes Angloifes Européennes , 80 Satvages
Chiroquois , & 4000 Negres ; la totalité
des Troupes des affiégés étoit de 7155 hommes
fous le commandement du Général Prévoft .
Le 15 Septembre , le Général Anglois fut fommé
de rendre la place , & fur fon refus , le fiége
fur entrepris ; il fut pouffé avec toute la vigueur
que pouvoit comporter le petit nombre de Travailleurs.
L'ennemi fit une fortie le 24 Septembre ,
fut repouflé avec perte , & M. O- Dune les pourfuivit
jufques dans leurs retranchemens .
L'impoffibilité de continuer un fiége en règle ,
contre des forces fupérieures , décida le Comte
d'Estaing à ordonner le 6 Octobre l'attaque
des retranchemens . L'ennemi informé par des
transfuges du plan de l'attaque , avoit préparé la
( 131 )
1
défenfe du côté qu'on avoit deffein de furprendre.
Les Troupes Françoifes & Américaines attaquérent
avec la plus grande vigueur , & revinrent
jufqu'à trois fois à la charge : mais la fupériorité
du nombre les força de fe réplier.
La faifon étoit trop avancée pour que le Comte
d'Estaing eſpérât de pouvoir terminer les opérations
d'un fiége : il devoit craindre qu'un de ces
coups de vents , fi fréquens fur la côte de Georgie
ne fit dérader fon Efcadre , ou ne l'obligeât
mettre à la voile , pour fauver les Vaiffeaux , &
à abandonner ainfi les Troupes employées à l'expédition.
Il fe décida à lever le fiége ; la retraite
fut faite dans le meilleur ordre , & fans être inquiétée.
Les Troupes du Roi fe rembarquèrent le 20
Octobre ; il n'y avoit que deux jours que les
gouvernails des Vaiffeaux avoient pu êrre réparés
& remis en place .
La plus grande union a ſubſiſté entre les Trou
pes combinées .
Le Comte de Dillon , le Vicomte de Noailles ,
le Marquis de Pont de Vaux ; le Baron de Steding ,
le Vicomte de Fontanges , Colonels ; & M. ODune
, Lieutenant - colonel , fe font particulièrement
diftingués dans une opération auffi pénible par
les fatigues d'un fervice que le petit nombre rendoit
continuel , qu'elle a été glorieufe pour eux
par les dangers auxquels ils ont été perpétuellement
expofes , & par les différentes manoeuvres
dont ils ont été chargés .
*
Le Chevalier de Trolong du Rumain , & le
Comte de Chastenet de Puységur , ont prouvé , en
conduifant la Gabare du Roi la Truite , jufques
fous les batteries de la ville de Savannah , qu'une
fûre armée en guerre & furchargée par une artillerie
du calibre de 12 , trop forte pour fon
échantillon , pouvoit s'emboffer contre des batteties
de terre du plus gros calibre.
( 132 )
Officiers tués à l'attaque des retranchemens, MM.
de Browne, Major du régiment de Dillon ; Taaffe
& Lambert , Lieutenans , idem ; Guillaume Lieutenant
du régiment de la Guadeloupe ; Molard & Stanley,
Sous- lieutenant du régiment du Port- au-Prince ;
Joly, Sous - lieutenant de Dragons ; d'Eftimonville ,
Enfeigne de Vailleau , employé avec les 360 hommes
du Corps-royal d'Infanterie de la Marine ;
Batheon de Vertrieux , Garde de la Marine , faifant
fonction de Lieutenant avec les mêines Troypes
; Dupéron , Lieutenant de Volontaires .
A la fortie des Anglais , MM, Blandar , Lieutenant
d'Agenois ; de Juftamont , Lieutenant de
Gâtinois.
A la tranchée , MM. de Vermont , Aide-maréchal
général-des-logis ; de Sancé , Capaine d'Artillerie.
Total , 15 Officiers , & 168 bas Officiers
& Soldats tués .
Officiers bleffés à l'attaque des retranchemens.
Le Comte d'Estaing , Vice-Amiral de France , ble
fé dangereulement à la jambe droite d'un coup
de feu , & au bras droit par un bifcayen : le Vicomte
de Fontanges , Major-général , bleffé dan
gereufement par un coup de feu à la cuiffe gauche ;
le Vicomte de Béthizy , Colonel du régiment de
Gâtinois , bleffé dangereufement à l'estomac par
un bifcayen , & à la main gauche par un coup
de feu ; le Baron de Steding , Colonel , une forte
contufion à la jambe du régiment d'Armagnac ,
MM. Voular & Grillières , Capitaines du régi ,
ment d'Agénois , MM. du Barry , Capitaine ; Chauf
fepied , Saint-Sauveur & Maurigez , Sous- lieutenans :
du régiment de Cambrefis , MM. Tollon , Beherel
& Chambon , Lieutenans : du régiment de Haynault
, M. Horadou , Sous-lieutenant : du régiment
de Dillon , MM. O- Neil , Capitaine ; Doyer &
Offriel , Lieutenans du régiment du Cap , MM.
Dumouriez , Capitaine ; Defombrayes & Delbort ,
Lieutenans du régiment de la Guadeloupe , MM.
:
( 133 )
Defnoyers , Major ; de Montaigu , Roger , Def
noyettes , Capitaines ; d'Anglemont & Roufto ,
Lieutenans : du régiment du Port- au - Prince , M
de Mefnager , Lieutenant : des Dragons , M. Labarre,
Lieutenant : des Grenadiers -Volontaires, MM.
d'Erneville , Catitaine ; Colignon , Aide-major : des
Chaffcurs-Volontaires , M. Duclos , Sous- lieutenant.
A la fortie des Anglois. Du régiment de
Champagne , MM. de la Motte , Capitaine ; Petitot
, Sous-lieutenant du régiment d'Armagnac , M.
Bonnier , Capitaine ; des Lanes , Sous - lieutenant- :
du régiment de Gâtinois , MM . de Sireul : Capitaine
; de Varette , Lieutenant ; de Tourville , Souslieutenant
du régiment de Dillon , M. Omoran ,
Capitaine des Grenadiers-Volontaires , M. Dugrès ,
Capitaine.
:
A la tranchée. Du régiment du Port-au-Prince ,
M. de Grangié , Sous- lieutenant du régiment de
la Martinique , M. de Longuerue , Lieutenant :
du Corps-royal d'Artillerie , M. Roque , Lieutenant.
Total , 43 Officiers , & 411 bas Officiers & Sol-
.dats bleffés.
Cette relation , qu'on fera bien aife de
comparer à celles qu'on a publiées en Angleterre
, confirme quelques-uns des détails
que nous avions déja donnés ; & en rectifie
quelques autres. Il paroît que les vents ont
contrarié les projets de M. d'Estaing , qui
femblent avoir été de fe porter fur quel
qu'autre partie du Continent ; après l'avoir
conduit à Savanah , ils l'ont forcé d'abandonner
une conquête qui eût été sûre s'ils
lui en avoient laillé le tems. La trahifon de
quelques transfuges en a empêché le fuccès .
Plufieurs Officiers Anglois qui ont écrit de
la Géorgie à Londres , penfent de même.
» Jamais attaque , difent-ils , n'a été pouflée avec
134 )
plas d'intrépidité ; & il n'eft pas douteux qu'elle
n'eût réuſſi à l'ennemi , fi nous n'avions eu le bonheur
d'être inftruits des points vers lefquels il fe
dirigeoit , & où nous avons pu porter toutes nos for.
ces. Le Général François eft plus qu'un homme : ce
fut lui qui planta de fa main le drapeau de la France
en dedans de nos lignes . Ayant reçu une première
bleffure , il rallia fes Grenadiers & les conduifit -une
feconde fois à la charge de la redoute , fi vaillamment
défendue par le malheureux Taw. Bleffé de
nouveau à la cuiffe , & ne pouvant plus fe foutenir :
amis , cria-t il aux Grenadiers , attachez- moifur un
cheval & conduisez - moi dans les tranchées des
Anglois. Des Soldats conduits par un pareil Général
font bien redoutables : nous l'avons éprouvé ; & fi
leur retraite nous eft glorieufe , nous devons la régarder
auffi comme un grand bonheur «‹
Nous nous empreffons de recueillir ces
détails ; M. le Comte d'Estaing , qui a dit
lui-même en parlant des Officiers qui ont
fervi fous lui , qu'il étoit jufte qu'ils jouiffent
de leur première récompenfe dans la publication
des travaux & des peines qu'ils ont
elluyés pendant une campagne fi longue &
fi active , ne doit pas être oublié lorsqu'il
s'oublie lui-même.
» Nous nous faisons gloire , écrit on de Breft ,
de partager l'enthoufialme que ce brave Géné
ral a infpiré par-tout. On ne peut fe faire une idée de
celui qu'on éprouve dans toutes nos Provinces mariti
mes. Les matelots auxquels on a permis d'aller paffer
l'hiver dans leurs familles , ont demandé avant
leur départ, & font demander fréquemment depuis ,
s'ils ferviront fous lui l'année prochaine. On eft perfuadé
ici que fi en effet il a le commandement de
l'Armée navale , il fuffira de le faire publier dans
tous les villages 8 jours avant fon départ pour Breft ,
pour qu'il y trouve à fon arrivée plus de matelors
( 135 )
qu'on n'en aura befoin. Plufieurs , que leur âge met
dans le cas de fe retiter , ont déclaré qu'ils feroient
bien fâchés de manquer une campagne fous fes otdres
. Les troupes de terre partagent la confiance
qu'il a infpirée aux marins, & s'il étoit poffible qu'une
longue attente eût rallenti l'enthoufiafme des premiers
, il n'y auroit rien de plus efficace pour le
faire renaître. Aufli - tôt que M. le Comte d'Estaing fut
arrivé dans cette rade & eut arboré le pavillon Vice-
Amiral,M. le Comte du Chaffault fe rendit à fon bord,
& peu après D. Gaſton alla lui faire auffi une vifite .
La bleffure de ce Général ne caufe plus
d'inquiétudes ; elle n'a fait que retarder fa
préſentation au Roi , à la Reine & à la famille
Royale qui a eu lieu le 9 : on raconte
que lorfqu'il vit S. M. la première fois.
depuis fon arrivée , ce fut dans fon cabinet .
Elle daigna lui témoigner la fatisfaction .
qu'elle avoit de le voir. M. d'Estaing répondit
par une inclination , pendant laquelle fa
béquille gliffa. Le Roi , dit-on , s'avança en
lui difant avec cette bonté touchante & faite
pour payer les héros : prenez- donc garde
fongez à vous conferver , car j'ai befoin
de vos fervices.
Eu terminant les détails fur Savanah , nous ne devons
pas négliger de tranfcrire l'article fuivant
que nous fournit la Gazette de France , & qui
ne fauroit avoir trop de publicité.
"C'eft avec la plus grande indignation qu'on a lu,
dans une longue relation de l'affaire de Savanah
traduite dans le Num. LII du Courier de l'Europe ,
que dans un pour - parler avec le Général Prévost ,
un Officier de marque de l'armée Françoife auroit
jetté du blâme fur le Général Lincoln , en le qualifiant
de fcoundrel. De quelque part que vienne
cette affertion , elle eft fauffe ; la perfonne dé(
136 )

4

gnée , ni aucune autre de l'armée Françoife , n'ayant
pu , fous aucen prétexte , donner une épithète auffi
odicafe & auffi déplacée , à un Général qui au
rapport de tous les Officiers François , a montré
la plus grande intrépidité .
3

" Le Capitaine Antoine Gay , de Bandol , écriton
de Marseille , Commandant la petite tartane la
Marie - Fortunée , parti de Calvi en Corfe , avec
un chargement de bois à brûler pour ce port , fe
trouvant famedi dernier à la hauteur de l'Ile de
Jarre , apperçut dans le lointain un corfaire ; il
tâcha d'abord de l'éviter en s'approchant le plus
qu'il put de terre , mais bientôt voyant venir à
lui , à toutes rames , une chaloupe fur laquelle ce
corfaire avoit fait paffer 25 hommes , il tint confeil
avec fon équipage , compofé feulement de 3 matelots
& de jeunes mouiles , & quoique la tartane
ne montoit que 2 petits canons , ils réfolurent de
fe battre jufqu'à la dernière extrémité ; ils firent
en conféquence leurs difpofitions , & mirent fur le
pont toutes leurs armes. Dès que la chaloupe fut
à portée de leurs canons , ils tirèrent fur elle ; mais
ce bâtiment qui avoit 24 ramės , les eut bientôt
atteints , ils recoururent pour lors à leurs fufils &
lui tuèrent 4 hommes: puis fe voyant prêts d'être
abordés , & ne pouvant plus charger leurs armes ,
ils fe faifirent des boulets qui reftoient & les lancèrent
fur l'ennemi , en employant tout ce qui leur
tomboit fous la main pour l'empêcher de monter à
leur bord. Un des affailfans ayant laiffé échappér
fon fabre , le Capitaine s'en empara , & frappant
deftoc & de taille , il en fit un tel carnage , qu'il les
força de s'éloigner & de fur demander quartier , if
leur cria d'arriver ; & comme ils n'approchoieht
pas , il fit recommencer la moufqueterie avec tant
de fuccès , qu'ils perdirent encore plufieurs hommies
, & qu'ils demandèrent de nouveau à le rendre ,
il étoit déterminé alors à courir fur la chaloupe ,
mais fon équipage l'en empêcha dans la crainte que
( 137 )
il
le corfaire , à la vue duquel ils étoient , ne vint
au fecours ; il prit en conféquence le parti de fe
retirer dans une petite anfe , d'où il vit la chaloupe
voguer lentement , n'ayant plus que 6 rames ;
jugea qu'il lui avoit tué ou mis hors de combat
environ 15 ou 16 hommes. Ce brave Capitaine eft
entré dimanche dernier dans ce port , où tout le
monde l'a félicité fur fon courage. Quatre de fes
gens feulement avoient eu part à l'action , le cinquieme
étant occupé au gouvernail «.
On parle beaucoup & depuis long- tems
de la meilleure manière de percevoir les
impôts. Le fyftême de la dixme Royale de
Vauban a trouvé des approbateurs & des
contradicteurs. Il a paru dans plufieurs Journaux
des réflexions pour & contre. Elles ont
donné lieu à la lettre fuivante ; elle ne décide
fans doute pas la queftion ; mais elle porte
fur des faits que l'on fera bien aife de connoître
, & peut fournir de nouvelles idées
qui feroient utiles fi elles étoient rédigées ,
fuivies & adoptées.
» En 1719 le Village de Cogne , en Provence ,
dont M. le Marquis de Grimaldi eft Seigneur , étoit
réduit à la dernière mifère , & hors d'état de payer
la taille, La plupart des habitans avoient faute de
moyens laiffé des terres incultes , & ne vivoient
que des fardeaux de bois qu'ils portoient à Antibes
& à Nice. Mon père qui avoit quitté le: pays fort
jeune , y retourna pour s'y marier en 1730 ; la dot
de fa femme fut de 600 liv . , que le lendemain
il fut obligé de donner pour liquider fon bien des
frais de taille que les parens avoient laiffés amaffer.
- Le refle des habitans de la Paroifle ou s'étoit embarqué
pour fervir dans les vaiffeaux marchands ou
s'occupoit de la pêche. Un particulier , touché de
leur misère , fe propofa d'y remédier , & voici le
( 138 )
parti qu'il prit : il fit bon aux Confuls de la Communauté
de fe charger de payer annuellement la
taille de toute la Paroiffe , en argent comptant , par
quartier & en donnant bonne caution , fi les Confuls
& la Communauté vouloient lui céder un fixième des
fruits de toutes les terres mifes en valeur feulement ,
comme fur le bled , l'huile , le foin , les figues sèches
, le vin , le chanvre , le lin , &c. , fans tou .
cher aux vollailes , beftiaux & fruits non féchés d'aucune
espèce . On y confentit ; & lorfque les habitans
virent qu'ils ne feroient plus pourfuivis pour
les deniers du Roi , qu'ils ne donneroient qu'un
fixième de leur récolte , ils s'empreffèrent de cultiver
leurs terres : au bout de quelques années , on
vit fleurir les vignes , & toutes les campagnes. mifes
en valeur. Ce moyen réuffit au-delà de l'efpérance :
en 1740 , la Communauté fut en état d'exiger du
Fermier qu'il ne percevroit plus à l'avenir qu'un feptième
en 1750 , un huitième , & actuellement if
n'en perçoit plus qu'un neuvième. Depuis quelques
années que le vin fe tranfporte en pays étrangers ,
les beaux côreaux de bois qui donnoient partie fur le
village de la Gaude , fur St- Laurent - du - Var , & la
ville de Saint-Paul , qui entourent le village , ont
été mis en vignes; on a fait un commerce de vin affez
confidérable pour que l'on y voie des fortunes de
100 & de 200,000 liv . Dans legros de Cagne , qui
eft une plage où les vaiffeaux arrivent , & dont
le Marquis de Grimaldi a , comme Seigneur , le
centième de tout ce qui s'y charge , on n'affermoir
ce droit que 3 , 4 & 5oo liv. ; aujourd'hui il monteà
7 à 8000 liv. Les droits du Roi , qui n'alloient
pas à 3000 liv. , en paffent à préfent 50,000 . Oa
ne doit ces avantages qu'à la forme de l'impôt établi
fur les fruits , qui ne fe paie plus en argeur. Il ferait
pent-être utile de l'établir de même par-tout ; chacun
ne paie qu'au prorata de ce qu'il récolte , &
perfonne n'eft léfé. Il feroit aifé à des Compagnies
de fe charger de plufieurs Paroiffes , en ayant des
C
( 139 )
perfonnes pour percevoir les fruits , & des enttepôts
pour les dépofer dans les provinces de grands
débouchés , & fur- tout près de la Capitale ; elles
pourroient faire des fortunes confidérables «.
L'auteur de la méchanique pour remédier
aux accidens qui n'arrivent que trop
fréquemment aux voitures , avoit annoncé
dans fa lettre que nous avons inféré dans
le Journal précédent , que M. Garcerand ,
Notaire , recevroit les foufcriptions . Il nous
écrit dans ce moment que M. Garcerand eft
dangereufement malade , hors d'état de voir
perfonne , qu'il a été en conféquence obligé
de prier un autre Notaire de s'en charger
& l'on pourra s'adreffer à M. Dupré , Notaire
, rue St - Honoré , au coin du cul - defac
du Coq.
,
Anne-Thérèfe de l'Efpine , époufe du fieur
de Vaivre , Intendant des Ifles Françoifes de
l'Amérique fous le Vent , & Confeiller au
Parlement de Besançon , eft morte au Cap-
François le 25 Juin dernier , âgée de 29 ans.
Jean - Baptifte - Gabriel Collart , Comte
d'Efpiés , Lieutenant- Général des Armées
du Roi , Commandeur de l'Ordre Royal &
Militaite de St- Louis , Gouverneur de Ste-
Ménéhould , eft mort au château d'Omecourt
en Picardie , le 14 Décembre , dans
la 74e. année de fon âge.
De BRUXELLES , le 12 Janvier,
LES faveurs accordées par l'Arrêt du
Confeil du Roi de France , du 3 Juillet
dernier , à la Province entière de Hollande ,
pour fon commerce , ont été reftraintes
( 140 )
"
*
d'abord à cinq villes , enfuite à la ville
d'Amfterdam , & en dernier lieu à ceux
des Négocians auxquels M. le Duc de la
Vauguyon aura jugé convenable de délivrer
un certificat; les ſpéculatifs ont jugé de- là
que la politique Hollandoife avoit chancelé
quelquefois ; on affure cependant que ce
font des Habitans des Provinces- Unies qui
ont pris la plus grande partie du dernier Emprunt
viager , & que 30 vaiffeaux de bois
de conftruction pour Breft , font fortis du
Texel le 27 du mois dernier , eſcortés par
6 vaiffeaux de guerre. On dit que fur l'avis
qui en a été donné à Londres par le Chevalier
Yorck , le Gouvernement a fur- lechamp
envoyé ordre au Capitaine Fielding
de mettre à la mer avec 6 vaiffeaux de ligne'
& 3 frégates , & d'attaquer le convoi Hollandois
par- tout où il le trouvera. En ce
cas , la partie eft égale ; & fi les Hollandois
ne veulent pas être fouillés , ils ne le feront
pás ; l'évènement , s'il a lieu , décidera - s'ils
pourront refter dans la neutralité qu'ils
veulent conferver.
Les lettres d'Amfterdam nous apprennent
que le Capitaine Paul Jones eft parti de
la rade du Texel le 27 Décembre , en mêmetems
que le convoi Hollandois , eſcorté par
6 vaiffeaux de guerre de la République ,
fous les ordres du Contre- Amiral Louis
Comte de Byland. Et nous apprenons de
Dunkerque que ce brave Commodore Américain
y eft heureufement arrivé fain & fauf
avec la petite efcadre.
( 141 )
--
PRÉCIS DES GAZETTES ANGL. du 1er. Janvier.
Nos Gazettes font remplies de plaifanteries fur
le tapage qu'ont fait les canons de la Tour & du
Parc , pour apprendre à tout le monde que l'apparition
du Comte d'Estaing à la Géorgie nous a
contraint à brûler ou détruire des vaiffeaux de
guerre & de tranfport , eftimés deux cents cinquante
mille livres fterling , & que ce Général
nous a enlevé l'Expériment , qui avoit à bord 80
mille guinées ; tout cet argent fait une fomme
plus forte que la valeur des gallions d'Omoa
qui ne font pas encore arrivés. Au furplus , le
Lord Amherit s'en défend tant qu'il peut , & il
protefte qu'il n'a ordonné de tirer le canon , que
par la volonté expreffe du Roi. Dans une explication
qu'il a eue à ce fujet avec les autres Miniftres
, il a échappé au Chancelier de lui dire :
» Parbleu , fi c'eſt le Roi , j'en fuis fâché , car il
s'eft furieulement compromis , & vous auffi «.
Vers la fin de la dernière guerre , le Duc de
Bedford pleuroit fur nos victoires , qui nous coû
toient plus , difoit-il , qu'elles ne nous rapportoient
de profit. C'étoit pourtant de la Martinique , de
12 Guadeloupe , & c . &c . qu'il parloit ainfi . Que
diroit-il aujourd'hui que nos conquêtes nous coûtent
le double , & ne nous rapportent pas un fol ?
32
Voici en quels termes une Gazette Américaine
du Nouveau Jerſey , en date du 12 Novembre ,
s'eft expliquée fur l'affaire de Savanah . » Le Public
apprendra avec peine que nos troupes , jointes à
» celles de nos Alliés , ont fait , dans le mois d'Oc-
» tobre dernier , une attaque qui n'a pas réuffi ,
» contre les lignes de Savanah , & qu'on s'eft re-
» tiré avec perte de 200. Américains , & de 300
François. Mais nous nous confolons dans l'espoir
» que c'eft un mal d'où il naîtra quelque bien «.
Pendant toute la belle faifon , nos efcadres ont
fui devant l'ennemi . Actuellement , elles vont af
fronter la fureur des élémens , & lorfque les mers
( 142 )
fe couvriront des armées navales combinées , la
nôtre , fatiguée & détruite par des campagnes d'hiver
, fera obligée de garder le port.
Nos Miniftres parlent avec beaucoup d'emphaſe
de leurs préparatifs de mer pour la campagne prochaine
, & il eft cependant notoire que dans ce
moment, tandis que les François arment fept nouveaux
vaiffeaux de la première force , on ne peut
point travailler au Royal Souverain de 100 canons ,
actuellement fur le chantier à Plimouth , parce
que depuis plus d'un an on manque des bois néceffaires
pour l'achever.
On aflure que M. J. Adams , ci - devant un des
Collègues de M. Franklin , repaffe en Europe.
accompagné de M. Dana , Membre du Congrès
en qualité de Secrétaire de Légation , & qu'il eft
chargé des pleins pouvoirs du Congrès , pour coopérer
, au nom des Etats Indépendans & Unis , avec
la Maifonde Bourbon , aux négociations qui pourroient
avoir lieu pour le rétabliffement de la paix
lorfque l'Angleterre fe montrera difpofée à traiter
par l'entremife de quelques - unes des Puiffances de
qui elle a déja plus d'une fois follicité la mé
diation.
Cette nomination , poſtérieure d'un jour ou deux
à celle de M. J. Jay pour l'Espagne , étoit faite
dans le tems où l'on attendoit le Comte d'Eftaing
en Amérique , & où le Congrès , ainfi que le
Confeil d'Angleterre même , devoit regarder l'arrivée
de l'efcadre Françoife en Amérique , comme
un évènement décifif qui mettroit l'Angleterre dans
l'imponibilité immédiate d'y continuer la guerre.
Le Chevalier Clinton a demandé aux Miniftres
des renforts de troupes., Pour réponſe , on lui a
fait paffer un ordre pour une augmentation de
cinq mille livres fterling fur fon traitement annuel , &
de nouveaux pouvoirs pour ftatuer avec le Congrès
, afin , fans doute , qu'il en obtienne la permiffion
d'abandonner tranquillement New-Yorck
pour ramener fon armée en Angleterre .
>
( 1435)
On croit qu'à la rentrée du Parlement , après les
vacations , c'eſt à- dire , vers le 22 Janvier , les Miniftrès
débuteront par de nouvelles ouvertures de
paix avec la Maifon de Bourbon. Elles ne feront
point cependant de nature à pouvoir être acceptées ,
car ce n'eft point là ce qu'on veut ; mais l'intention
des Miniftres eft de fermer la bouche aux méconrens
,
de faire avorter les démarches des Propriétaires
des terres , & leurs pétitions au Parlement
pour obtenir une réforme dans la Finance .
Le parti ministériel a fait , dit-on , de vains efforts
à Dublin pour porter le peuple à fe livrer à des
réjouiffances publiques , fur la nouvelle que les
favorables propofitions de Mylord North , touchant
le commerce de l'Irlande , avoient été généralement
accueillies du Parlement Britannique. Les
principaux corps de Citoyens fe font oppofés , par
des délibérations en forme , à toute eſpèce de
démonſtration de joie , & notamment aux illuminations
recommandées par le Lord Maire , pour
le Lundi 27 , les jugeant impropres & prématu
rées , d'autant plus que par l'acte qui s'enfuivroit ,
l'Irlande n'obtiendroit point l'entier redreffement
de les griefs. Le grand objet n'eft pas feulement
la liberté du commerce ; mais c'eft autfi la liberté
de la conftitution. -- On parle d'une Députation.
tirée du Corps des Affociés Volontaires de Dublin ,
pour traiter avec le Ministère .
» Le Lord Vice- Roi eſt brouillé avec le Chevalier
John Iwin , pour avoir fait tirer le canon
du parc de Phoenix auffi-tôt qu'on a eu la nouvelle
de l'admiffion des propofitions , fans s'entendre
à ce fujet avec le Commandant en chef, On
eft fi peu accoutumé ici à faire tirer le canon
qu'il ne faut pas être étonné des bévues qui fe commettent
lorsqu'on veut s'en donner le plaisir. Les
Volontaires fe font oppofés fi efficacement aux illuminations
; que le Château même n'a pas été il-
Juminé.

(´144 ):
2
Il y a quelques jours que le Prince de Galles fe
promenant à cheval a rencontré M. Wilkes en .
facre. Le Prince porta fur le patriote un regaid
très gracieux , & en fouriant , il lui fit un falut
des plus honnêtes. On commence à augurer de là ,
que bientôt ce- Prince marchera fur les traces de fon
ayeul , qui vécut très-long-tems féparé de George II
fon pere , d'après le plan tracé par celui - ci , avec qui
George I affectoit de ne pouvoir pas vivre. En Angleterre
, quand l'héritier préfomptif atteint fa majorité
, la politique veut qu'il ait l'air de fe ranger
dans le parti contraire à la Cour. Le tems du Prince
eft près d'arriver. Il ne faudra pas être furpris de
le voir entrer en même-tems dans le Parlement &
dans l'Oppofition.
La Gazette de Londres , du 4 Janvier ,
contient l'article fuivant :
» Du Bureau de l'Amirauté le Janvier. Le
Sr. Marshael , Capitaine de vaiffeau de S. M. l'Emerald
de 32 canons , eft arrivé hier au foir , dépêché
par le Capitaine Fielding , commandant le Namur
de 90 canons , avec la nouvelle qu'il avoit rencontré
la flotte de vaifleaux marchands Hollandois ,
fous le convoi de l'Amiral Comte de Byland ,
commandant une efcadre de cinq vaiffeaux de
guerre & de plufieurs frégates. Le Capitaines
Fielding a demandé la permiffion de vifiter les
vaiffeaux ; elle lui a été refufée ; lorfqu'il a envoyé
fes chaloupes pour faire cette vifire , on a tiré fur
elles. Alors il a tiré un coup de canon à l'avant
de l'Amiral Hollandois , qui a ripofté de toute fa
bordée. Le Capitaine Fielding en a fait autant ; &
les Hollandois ont auffi - tôt amené. On s'est emparé
de tous ceux des vaiffeaux marchands qui
avoient à bord des maritions navales , & le Capitaine
Fielding a annoncé à l'Amiral Hollandois qu'il
pouvoit hiffer fon pavillon , & pourfuivre fa route.
Ha hiffé fon pavillon , & a falué ; mais il a refufé
de continuer fa route , & il a pris celle de Spithéad ,
avec les vaiffeaux qui font fous lon convoi «.
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQUIE,
De CONSTANTINOPLE , le 22 Novembre.
LEE Grand-Vifir ne néglige aucun moyen
pour encourager les fujets Turcs & Chrétiens
de cet Empire à entreprendre , pour
leur compte , le commerce maritime ; en
même tems qu'il leur a vendu quatre bâtimens
tirés des chantiers de S. H. , il en
a acheté quelques- uns des François. Jamais
les Miniftres Ottomans n'ont eu de plus
fagès vues ; les circonftances en rendroient
à préfent l'exécution très - utile . La dernière
loi publiée à Venife a rendu le fret des
bâtimens de cette Nation exceffivement cher.
Le Patriarche Arménien a été obligé , il y
a peu de tems , de payer 10,000 piaftres
pour faire tranfporter quelques Pélerins à
Jaffa , & il en a coûté 6000 au Muphti
pour le voyage de quelques - uns de fes
parens à Alexandrie..
,
Le commerce vexé journellement par les
corfaires des Nations en guerre , eft devenu
très-languiffant dans le Levant . Le change
eft monté à un prix exceffif ; le défaut de
22 Janvier 1780 . g
( 146 )

sûreté fur mer empêche les retours , &
oblige de faire en papiers le paiement des
envois. Les revers du commerce Anglois ,
par la voie de Baffora , ont engagé les Marchands
Arméniens à demander une grande
partie de mouffeline de Hollande´& d'Angleterre
, dont le prix montant à 600,000
piaftres , a dû fe remettre en lettres de
change. L'opération fi nuifible en finances
d'altérer les espèces , adoptée pour faire
face aux dépenfes de la dernière guerre , a
été répétée fi fouvent , que la piaſtre dont
la valeur intrinsèque devoit être de 32 à
33 paras , n'en vaut plus que r9 .
RUSSIE,
De PÉTERS BOURG , le 10 Décembre.
ON a célébré fucceffivement à la Cour
les fêtes du régiment des Gardes Semennowskoi
, & de l'anniverfaire de l'inoculation
de la petite vérole à l'Impératrice &
au Grand-Duc. Il y a eu à ces deux occafions
grande Cour le matin , & le foir
bal paré.
Le Courier que l'Ambaffadeur Anglois
avoit expédié à Londres le 20 Septembre
dernier , en eft arrivé le 4 de ce mois ;
mais on ignore parfaitement l'objet des dépêches
qu'il eft allé porter , & celui des
réponſes dont il a été chargé à fon retour ;
on prétend même que les membres de notre
Ministère ne font pas mieux inftruits.
( 147 )
--
>
L'Académie Impériale des Sciences vient de recevoir
une lettre de M. Hablizl , fon Correspondant à
Aftracan , en date du 24 Octobre dernier. Il l'in-
<forme que dans le courant de cette année le débordement
des eaux du Volga avoit été plus confidérable
que ceux des vingt années précédentes. L'eau
ayant commencé à croître vers le milieu d'Avril
parvint le 31 Mai à la plus grande élévation , & fut
jufqu'au 1 Juillet à defcendre à fa hauteur ordinaire.
M. Hablizl ajoute qu'une expérience heureufe
qu'on avoit faite à cette occafion , avoit été
de chercher à tirer de ce débordement le même
avantage qu'on retire en Egypte de celui du Nil ,
& qu'elle avoit parfaitement réuffi.
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 22 Décembre.
Le régiment d'infanterie vacant par la
mort du Général Ried , a été donné à l'Archiduc
Ferdinand , fecond fils du Grand-
Duc de Tofcane. Ce corps cependant ne
portera que le nom de ce Prince , & fera
commandé par le Général Comte Hogenfeld
qui jouira des émolumens qui y font
attachés , fur le même pied que le fils du
Maréchal de Lafcy a le régiment des Carabiniers
de Tofcane , & le Prince Charles
de Lichtenftein celui des Chevaux- Légers
de l'Empereur.
» Un nouveau trait de bienfaiſance vient de juftifier
& d'augmenter encore le reſpect & l'amour
des Sujets de l'Empire pour leur augufte Souverain.
Une barque avoit fait naufrage fur le Danube près
de cette Capitale. Les paffagers & les Mariniers
étoient dans le plus grand danger. L'Empereur acg
2
( 148 )
courut fur les bords du fleuve , engagea tout le
peuple qui l'entouroit à faire les plus grands efforts
pour fauver la vie à ces infortunés . L'humanité du
Prince paffa dans toutes les ames ; les fecours les
plus prompts furent donnés , & l'on fauva les hommes
& les marchandiſes .
On ne néglige rien pour affurer & augmenter
les nouvelles entreprifes de commerce
faites aux Indes orientales par les
Autrichiens. Il fe forme une fociété d'actionnaires
, dont le but est de remplir à cet
égard les vues de LL. MM . II . Les étrangers
empreffés de profiter des bénéfices de fon
commerce futur , offrent de fe charger d'une
grande partie des actions ; mais on ne fait
pas encore fi leurs propofitions feront acceptées.
Le vaiffeau Impérial le Prince de
Kaunitz , qui eft revenu de la Chine , &
dont la riche cargaiſon ſe vend à Livourne ,
doit repartir dans les premiers mois de l'année
prochaine; un fecond partira en même
temps de Triefte pour la côte de Malabar.
On a rapporté ici d'Angleterre une méchanique
extrêmement curieufe . Cette machine repréſente une
manufacture de draps . Toutes les opérations y font
exécutées par 33 figures qui font mifes en mouvement
par 3222 roues. Chaque figure a un demi- pied
de haut. Elles exécutent tout ce qui fe pratique dans
une fabrique , depuis la tonte jufqu'à l'entière perfection
d'une pièce de drap.
De RATISBONNE , le 25 Décembre.
LA Diète , dont les vacances commencent
ordinairement la femaine qui précède celle
des fêtes , les a reculées jufqu'à celle - ci ;
( 149 )
elle a voulu donner à la Dictature le tems
de recevoir & de communiquer aux Miniftres
les différens Mémoires relatifs à l'affaire
de la Bavière.
Le Directoire de Mayence a fait publier en confé- ,
quence , 10. une lettre de l'Electeur de Trèves , en
qualité d'Evêque d'Augsbourg , concernant les prétentions
fur Mindelheim. 29: Une lettre de l'Abbé
de Kempten , dans laquelle il demande une indemnifation
. 3. Une lettre des Comtes de Schombourg,
touchant leurs droits à quelques fiefs de Bohême
cédés à l'Electorat de Saxe , par la paix de Tefchen.
4° . Un précis des droits des Etats de Mecklenbourg,
5. Une repréſentation de la Nobleffe
de ce Duchê. 6 °. Une autre repréſentation de la
ville de Roftock , fur le privilége illimité contre
les appels où l'on foutient qu'ils feroient contraires
à leurs immunités acquifes , à grands frais , & confirmées
par S.M. I. ; & où l'on prouve, par beaucoup
d'exemples , que l'Empereur a toujours refufé en
pareil cas d'accorder ces priviléges .
Les Miniftres Palatins & Bavarois ont auffi diftribué
un Mémoire pour prouver, le peu de fondement
de toutes les prétentions que l'on forme à
la fucceffion de Bavière ; que la Maiſon de Bavière
n'eft pas éteinte en la perfonne du feu Electeur
Maximilien Jofeph , & qu'elle fubfifte tant qu'il
exifte des Comtes Palatins du Rhin & des Ducs de
Bavière ; que d'ailleurs toutes ces prétentions , toutes
ces expectatives, avoient été annullées par la paix
de Bade.
FRANCFORT , fur le Meyn , le 30 Déc.
Tous les papiers publics ont parlé du
fameux procès que le Roi de Pruffe a fait
revoir fous les yeux & qui fervira à jamais .
g 3*
( 150 )
de preuve que ce Prince n'eft pas moins
fenfible à la gloire qui s'acquiert par l'équité
& par l'humanité , qu'à celle dont il s'estcouvert
tant de fois par les lettres &
par les armes. Un gentilhomme des environs
de Cuftrin pour donner allez
d'eau à un vivier y avoit fait arriver celle
d'un ruiffeau qui faifoit tourner le moulin
de Pommertziger -Krebs- Mule dans la Nouvelle
Marche , qui dès lors reſta immobile
pendant toute l'année , à l'exception de 15
jours au printėms , & d'autant à l'automne.
Le Seigneur qui l'avoit réduit à l'inaction
n'en prétendit pas moins recevoir les mê
ines taxes qu'il percevoit lorfque le moulin
alloit toute l'année. Lajustice de Cuftrin décida
qu'elles lui étoient dûes , & que le moulin
feroit vendu pour les acquitter ; la Chambre
fupérieure de Juftice confirma cet Arrêt,
Le Roi qui en a été inftruit l'a fait réformer.
Le Grand-Chancelier a été renvoyé ; tous
les Confeillers qui ont contribué au premier
jugement ont été caffés. Le Fifcal qui a
affifté le Confeiller Provincial contre le
Meûnier a été arrêté & conduit à Berlin
où l'on doit examiner rigoureuſement fa
conduite. L'intention du Roi eft de faire
faire un grand exemple pour prévenir les
prévarications de ce genre .
» Il feroit à fouhaiter , dit- on dans un de nos
papiers , que l'on apportât par tout la même attention
à veiller fur les Juges. Il y a quelque tems que
dans une petite Ville de Franconie un foldat fe jetta
dans la rivière pour en retirer un enfant qu'il venoir
( 151 )
d'y voir tomber , & qu'il le ramena à bord. Quel-´
qu'un lui ayant dit que le Souverain avoit promis une
récompenfe à quiconque fauveroit une perfonne de
l'eau , il crut pouvoir la demander. Le Magiftrat auquel
il s'adreЛla , après une longue délibération fur
le cas & les circonftances décida que le foldat n'avoit
aucun droit à la récompenfe , parce que la loi
porte en termes exprès celui qui fauvera un noyé ,
& que l'enfant retiré de l'eau étoit encore plein de vie.
Il condamna en outre le foldat à quelques frais de
juftice que l'enquête avoit occafionnés . Ce jugement
n'eft pas une prévarication en forme ; mais il eft
une atteftation d'incapacité d'un Magiftrat qui prétend
nepayer les fecours accordés aux noyés , qu'autant
qu'il fera impoffible de les rappeller à la vie «.
Les papiers de Nuremberg contiennent
l'avis fuivant :
Le 17 Janvier prochain , on vendra ici dans la
maifon des fils de M. Leonard Pflugher , Prévôt des
Marchands de cette ville , trois figures automates
de l'invention de M. de Vaucaufon , qui font un
Flûteur , un Joueur de Tambourin & un Canard ,
tous trois grands comme nature , exécutés partie en
laiton , partie en fer ; on les adjugera avec leurs
rouages , leurs piédeftaux , leurs chars , & les autres
effets qui en dépendent «.
ITALI E. T
De RO ME , le 25 Décembre.
LE 13 de ce mois le Confiftoire annoncé
a eu lieu ; il n'y a point eu de promotion ;
S. S. s'eft contentée d'y propofer diverfes
Eglifes , tant en Italie qu'en France , en
Efpagne , en Allemagne . Parmi les premières
fe trouve l'Archiprêtrife de Carpi , érigée en
Evêché fur la demande du Duc de Modène.
8 4
( 152 )
Le Cardinal Alexandre Albani , né le 15
Octobre 1692 , élevé a la Pourpre , en 1721 ,
par le Pape Innocent XIII , eft mort ici le
11 de ce mois dans la 87e année de fon âge.
Il a ddiiffppoofféé , en faveur de fix Eccléfiaftiques
, qui lui étoient attachés , de
la penfion de 200 écus.romains dont il
jouiffoit fur, l'Evêché de Carpentras. Le
Prince Albani , fon neveu , eft fon légataire
univerfel. Il a légué fon Cabinet de tableaux
au Cardinal Jean-François Albani , fon autre
neveu , & a ordonné de vendre fes équipages
& fes chevaux , & de donner aux pauvres
la moitié du prix qu'on en retirera .
La Congrégation Criminelle , affemblée
le 10 de ce mois , condamna le nommé Cerrachi
, affaffin de fon propre frère , à être
décapité , ce qui fut exécuté le lendemain .
On écrit de Varèſe que la fanté du Duc
de Modène étant dans un état fort critique , ce
Prince a déclaré Vice-Régent de fes Etats ,
le Prince Héréditaire Hercule Renaud , fon
fils.
ESPAGNE.
De MADRID , le 31 Décembre.
LE Miniftre de Hollande en cette Cour ,
ne ceffe de préfenter des Mémoires relativement
aux vaiffeaux de fa Nation ' arrêtés
par nos chébecs au Détroit de Gibraltar. Il
vient de reclamer encore , entr'autres , celui
du Capitaine Jouke Reintico , arrêté à Malaga.
Le Comte de Florida Bianca lui a ré-.
pondu que le Capitaine en question eft
( 153 )
l'homme dont il auroit le moins prévu la
réclamation , puifque malgré l'avis qu'on
lui donna , les coups de canons qu'on lui
tira , il entra dans Gibraltar , & y vendit les
grains précieux dont il étoit chargé pour le
compte des Pourvoyeurs du Roi ; après trois
jours de féjour dans la place bloquée , craignant
de tomber entre les mains des Efpagnols
, il en fortit furtivement pendant une
nuit obfcure , ramenant avec lui plufieurs familles
qu'on faifoit fortir pour foulager la
place. Forcé par le mauvais tems de relâcher
à Malaga , il avoit prétexté une faifie faite
par les Anglois , pour éviter d'être déclaré de
bonne prife. On lui fait actuellement fon
procès , & on entend , avec la plus grande
impartialité , tout ce qu'on peut alléguer à
fa décharge.
Le même Miniftre a adreffé au Plénipotentiaire
Hollandois , la Lettre fuivante fur
d'autres plaintes touchant le navire l'Eſpérance.
» M. je fuis pleinement convaincu du contenu
de votre Mémoire du 4 de ce mois , dans lequel
vous demandez que le bâtiment Hollandois l'Espérance
foit relâché , & vos inftances font fondées fur
la coutume que vous croyez en ufage en pareil cas
auprès de l'Amirauté d'Angleterre . Malgré les exemples
que vous citez , le Roi n'ignore pas qu'il exifte
plufieurs cas réitérés , dans lefquels on a fuivi tout le
contraire , puifqu'on a déclaré bonne prife les navires
chargés de marchandifes Efpagnoles , qui n'étoient
pas de contrebande , lefquels malgré le pavillon
neutre avoient été arrêtés par les vaiffeaux , de
guerre ou des corfaires Anglois . Par cette railon
gs
( 154 )
auffi longtems qu'on n'aura pas prévenu , ou qu'on
ne s'allurera pas que les Anglois refpecteront les
bâtimens neutres , chargés des matchandifes Efpagnoles
, le Roi n'apportera aucun changement dans
la méthode adoptée ici relativement aux bâtimens
repris fur les Anglois , & qui fe trouveront dans le
cas du navire l'Espérance ; deforte qu'il ne me reſte
aucun moyen de vous fatisfaire «.
La Gazette de cette Ville , publiée aujourd'hui
, contient des détails intéreffans
dont voici le précis.
» Un Officier envoyé par le Brigadier D. Galvez ,
Gouverneur de la Louifiane , vient d'arriver ici avec
les drapeaux pris dans les vaftes établiſſemens Anglois
, fur la rivière de Miffiffipi , dont nos troupes
ont fait la conquête. Les détails que l'on donne de
cette expédition font , que le 7 Août dernier , D.
Galvez, parti avec 1427 foldats , tant blancs que
mulâtres , après avoir perdu plus du tiers de fon
monde par les maladies & le mauvais tems , attaqua
le 7 Septembre le fort Manchak qu'il prit d'affaut ,
celui de Bâton-Rouge réfifta quelque tems , mais la
garnifon fut enfin obligée de fe ren tre priſonnière de
guerre. Il ne reftoit plus que le fort de Fain- Moore
à foumettre ; il fubit le fort des autres . Par
La prise de ces trois forts , D. Galvez s'eſt rendu
maître d'une étendue de pays de 430 lieues ; il a
trouvé quantité de marchandifes & de munitions
dans les établiflemens Anglois ; il a fait 550 foldats
de troupes réglées prifonnières de guerre , y com
pris 28 Officiers , dont un Lieutenant- Colonel , s
Capitaines . Il n'a eu dans cette expédition qu'un homme
tué & 2 bleffés . S. M. n'a pas plutôt été informéc
de ces nouvelles , qu'elle a nommé D. Galvez Maréchal-
de-Camp. Ce Gouverneur ne s'eft preflé de
prévenir nos ennemis que , parce que des , lettres
qu'il avoit interceptées , lui avoient appris qu'ils fe
préparoient à attaquer les poffeffions de S. M. , avant 1
( 155 )
même que la déclaration de guerre entre les deux-
Puiflances fût parvenue dans ces régions éloignées. Il
s'occupe actuellement d'une autre expédition a .
Nos dernières lettres du Camp de St-
Roch font du 22 de ce mois.
» Il ne s'eft rien paffé de remarquable ici , portent-
elles. Le feu de l'ennemi diminue de jour en
jour , il s'eft apperçu fans doute qu'il ne nous caufoit
pas beaucoup de dommages. Il travaille fans relâche
aux nouvelles batteries qu'il a élevées fur la montagne.
Il paroît que c'eft d'elles qu'il attend la plus
forte protection en cas d'attaque ; il nous eft venu
plufieurs déferteurs , mais leurs dépofitions font fi
contradictoires , qu'on ne peut guères y ajouter foi.
ANGLETERRE.
De LONDRES , les Janvier.
MALGRÉ le fuccès du Général Prévost ,
en réfiftant, à Savanah, aux efforts réunis des
François & des Américains , on n'eft pas ici
fans inquiétude fur le fort de fa petite armée
, dont la pofition devient de jour en
jour plus fâcheufe. Plufieurs lettres particulières
nous apprennent que le Général
Lincoln va en avoir inceffamment une confidérable
fous fes ordres ; il y a un grand
nombre de corps actuellement en marche
pour le rejoindre ; & le Général Clinton
forcé à l'inaction dans New-Yorck , n'eft
pas en état de fonger à le fecourir ; il a
évacué New -Port comme Rhode- Ifland , &
le Général Washington a fait fortifier Weft-
Point , qui pourra prendre , lorfque les travaux
feront finis , le nom de Gibraltar
g
6
( 156. )
Américain. Ce Général fait raffembler tout
ce qu'on peut trouver de bateaux dans le
New Jerſey , New- Yorck & le Connecticut
, & a ordonné par tout la levée d'un
homme fur quatre , pour fervir deux mois,
feulément dans l'armée continentale ; il a
été joint par le Général Sullivan ; & leurs
troupes réunies marchent de Weft- Poinť
vers les Parties Balfes. Ces mouvemens ne
permettent pas au Général Clinton de s'occuper
de ce qui fe paffe en Géorgie , à
moins qu'il ne s'y porte avec toutes fes
forces , ce qu'il ne peut faire fans évacuer
New - Yorck ; & dans ce cas tous nos
efforts vont fe réduire , comme par le paffé ,
à faire promener nos troupes fur différens
points du Continent , à y faire des conquêtes
& à les abandonner ; car nous n'y
poffédons que ce que nous pouvons occuper.
Ces circonftances affoibliffent beaucoup
la prétendue importance que nous avons
voulu mettre à la confervation de Savanah ;
un étranger qui a été autrefois au fervice
du Roi d'Espagne , & qui connoît parfaitement
la plupart des établiſſemens de cette
puiffance en Amérique , vient de nous avertir
auffi que la conquête d'Omoa ne méritoit
pas le bruit qu'on vient d'en faire.
" En parcourant vos papiers , écrit- il , j'avois cru
que la moitié de l'Amérique Elpagnole venoit de
tomber entre les mains des Anglois . Jamais je n'ai
rien vù annoncer avec autant d'emphafe , que la
prife du petit fort Eſpagnol , St. Ferdinand d'O(
157 )
moa ; j'en ai été d'autant plus étonné que , connoiffant
le local de ce canton là , je ne pouvois pas
comprendre comment on avoit pu faire tirer le
canon de la Tour pour un fi mince avantage ; mais
enfuite j'ai réfléchi qu'apparemment on n'eft guères
accoutumé à recevoir des nouvelles auffi avantageufes
. Pour vous mettre au fait de ce qui regarde
ce petit fort , j'aurai l'honneur de vous dire en peu
de mors , que l'Angleterre n'avoit pas rempli l'Article
XVI du Traité de Paris , dans lequel il eft ftipulé:
Que les Anglois feroient démolir leur fort
dans la baye de Honduras & qu'ils ne conferveroient
plus que les cabanes , destinées à mettre à
couvert les coupeurs de bois de teinture & c . , la
Cour d'Espagne , convaincue de la mauvaiſe foi de
l'Angleterre , fit conftruire le fort de St. Ferdinand
d'Omoa , afin de veiller de près les démarches des
Anglois , dont elle ne pouvoit pas diffimuler les
ufurpations & dont les autres Nations de l'Europe
chacune à leur tour ont fait la trifte expérience , &
n'ont pas été exemptes . Près de ce petit fort , qui
eft peu de chofe en lui- même , fe trouve une Bourgade
, fous le nom d'Omoa. Le lieu n'eft pas des
plus propres pour un commerce fuivi ; mais pour
l'avantager & l'encourager , la Cour d'Espagne trouva
bon , dans fon Règlement du 12 Octobre 1778 ,
concernant le Commerce libre de plufieurs ports de
l'Amérique , d'y comprendre celui d'Omoa . Quant
aux 2 vaiffeaux de regiftre , dont on annonce la faifie
& la richeffe , je doute fort que cela fait vrai ;
on s'eft bien emparé de 2 bâtimens , mais ce ne
font pas des vaiffeaux de registre fi richement chargés
; je fuis au contraire fondé à croire que ces 2
bâtimens ne font que 2 barques Catalanes qui , parties
pour la Baye de Honduras, ont été les premières
à vouloir profiter des avantages que promettoit la
Fermiffion du commerce libre accordé par la Cour
d'Efpagne, D'où auroient-elles pu tirer les 3 millions
( 158 )
de piaftres ? Seroit- ce de Rio-Dulce ou du petit fort
St. Philippe L'amour de la vérité & ce que je dois
à l'Eſpagne , m'obligent de vous faire part de ces
remarques. Votre Cour fait très - bien de vous leurrer
par de pareilles nouvelles , qui , quoiqu'ampoulées ,
font toujours agréables & fervent du moins à diminuer
la douleur des pertes que vous éprouvez ailleurs
. Si je voulois me donner la peine de faire le
relevé des prifes Espagnoles , dont les papiers Anglois
font mention , à peine en trouverois - je une dixaine
dont la faifie foit bien conftatée ; il eft vrai
que dans ce petit nombre on a en fait quelques bonnes ,
mais elles ne font pourtant pas tout - à - fait auffi riches
qu'on l'annonce .
Pendant que nos papiers s'empreffent de
dire que nous avons fait partir de la Floride
occidentale des troupes qui doivent .
attaquer l'établiffement que les Efpagnols
ont à la Nouvelle Orléans , à l'embouchure
du Miffiffipi , que dans d'autres on annonce
qu'ils ne fongent ni à fe défendre , ni à agir
à la Nouvelle Orléans ; que des lettres de
Penſacola , en date du 12 Novembre , atteftent
cet état d'indifférence ; nous avons
appris que dès le 7 Août dernier ils avoient
préparé une expédition contré nos poffeffions
fur le Miffiffipi , & qu'à la fin de Septembre
nous n'y en avions plus une feule ; que
la plus grande partie de nos troupes réglées
de la Floride occidentale qu'on y avoit fait
palfer , a été faite prifonnière de guerre ;
& que nos ennemis empreflés de poursuivre
leurs avantages , fe font tournés d'un autre
côté , & comptent nous avoir bientôt entiè
rement chaffés de leur voiſinage. On dit auffi
( 159 )
que le Gouverneur d'Yucatan s'étant emparé
du Quay St George que nos troupes ont repris
parce qu'il l'avoit évacué ne pouvant
le défendre contre les vaiffeaux & les troupes
envoyées de la Jamaïque , s'eft porté
fur les établiffemens que nous avons fur le
Rio-Nuero , où il regagnera facilement tout
ce qui peut avoir été perdu à Omoa.
Cet état des chofes ramène la Nation à
fes plaintes fur la guerre d'Amérique , &
à fes reproches à ceux qu'elle en regarde
comme les auteurs . Le parti de l'Oppofition
qui étoit divifé , fe réunit , dit- on , dans le
deffein de la faire finir; le Ministère , ajoutet-
on , fent la néceffité de s'y prêter , & on
publie déjà qu'il y a eu des négociations entamées
pour cet objet ; on annonce l'arrivée
prochaine de Députés Américains pour traiter
de la paix ; & ce bruit qui n'a peut -être
aucun autre fondement que le voeu de la Nation
, fe foutient depuis plufieurs jours. On
prétend que les conditions qu'il s'agit de ftipuler
, font les fuivantes : l'Amérique fera
fur le pied où fe trouve l'Irlande d'après les
dernières conceffions ; elle aura un Parlement
& un Gouverneur- Général avec une
Chambre des Pairs , dont les membres n'excéderont
point un nombre limité . Les appoin
temens des Gouverneurs de Province & des
Commandans des forts feront au pouvoir de
la Couronne.
» Le Public , dit un de nos papiers , aura inceffamment
une relation exacte & impartiale de tout
( 160 )
ce qui a été fait par M. Pulteney , d'après les ordres
du Lord North , pour entamer une négociation avec
le Docteur Francklin , Miniftre des Etats - Unis d'Amérique
, à l'effet de rétablir la paix & l'union entre
ce Pays & la Grande- Bretagne. On y verra pareillement
tout ce qui s'eft paflé dans leurs différentes
entrevues à ce fujet , ainfi que les offres particulières
faites au nom du Miniftre par M. Pulteney , pour
engager le Docteur Francklin à foutenir les Commilaires
Anglois , alors en route pour l'Amérique.
M. Pulteney a fait à cette occafion deux voyages
inutiles à Paris dans les mois de Mars & d'Avril de
1778. A la prière de M. Pulteney le Minifire des
Etats-Unis avoit bien voulu confentir à tenir cette
négociation fecrette ; mais M. Pulteney , le Commif
faire , frere de celui ci , ayant en partie divulgué
cette affaire dans fes lettres à différens Membres
du Congrès , & M. Pulteney lui - même en ayant
parlé en Angleterre de la manière la plus infidieufe
& la moins conforme à la vérité des faits , il eft
abfolument néceffaire d'en donner une relation exacte
& fidèle «.
Bien des perfonnes font perfuadées que
tout ce qu'on publie à cet égard n'a aucun
fondement ; nous ne voyons pas en effet
comment l'Amérique qui a rejetté nos pro
pofitions lorfque nous n'avions qu'elle pour
ennemie , pourroit nous en faire aujourd'hui
qu'elle nous fait fi fortement occupés &
forcés de partager nos forces. Il est bien à
craindre que nous ne nous foyons fufcités de
nouveaux ennemis dans les Hollandois . On
n'a pas lu ici fans étonnement l'article de la
gazette de la Cour , d'hier. Les détails qu'elle
n'a point publiés , & que nous avons reçus
d'ailleurs , font faits pour infpirer de vives
( 161 )
"
inquiétudes. Le Capitaine Fielding avoit une
très-grande fupériorité fur le contre-Amiral
Hollandois , qui a été forcé de fouffrir ce
qu'il ne pouvoit empêcher ; mais pendant
que nous difputions pour fouiller les bâtimens
, plufieurs avoient pris le parti de s'éloigner
, & dans leur route jufqu'à Spithéad ,
il s'en eft échappé encore quelques- uns , de
manière que tous ceux qui font arrivés fe
font trouvés , après un examen attentif ,
n'avoir à bord aucun des articles défendus
par les traités. Il paroît que ceux qui ont
eu le bonheur de fe fauver , avoient des
chargemens différens ; on ne doute point
qu'ils ne foient arrivés à Breft ; il en résulte
que nous fommes privés des bois que nous
avions befoin de nous procurer , que nous
n'avons pas empêché qu'on ne les portât à
nos ennemis , & que nous avons infulté
inutilement le pavillon Hollandois ; que la
République mécontente peut nous offrir un
quatrième ennemi que nous nous ferons
attirés par notre faute , & qui nous privera
de l'argent que les Hollandois mettoient journellement
dans nos fonds. Le Comte de
Bylandt a fait paffer au Comte de Welderen ,
Ambaffadeur des Etats- Généraux ici , une
relation exacte de ce qui s'eft paffé , & on a
lieu de s'attendre à des plaintes graves . Ondit
qu'il a déjà préparé un mémoire auquel
le Ministère ici fera très - embarraffé à répondre
, & où il rapporte la clauſe du traité
du premier Septembre 1684 , où il eft dit
( 162 )
expreffément , que tout ce qui fera trouvé
à bord des vaiffeaux appartenans aux Seigneurs
les Etats , fera regardé comme libre ,
quand même la cargaifon appartiendroit entière
ou en partie aux ennemis de S. M.
B. , fauf les articles prohibés.
En attendant que cette affaire importante
fe décide , on attend avec impatience des
nouvelles de la flotte fortie dernièrement
fous les ordres des Amiraux Rodney , Digby
& Roff ; ils ont paffé , le 28 du mois dernier
, devant Torbay , ayant 21 vaiffeaux
de ligne , 11 frégates & une chaloupe de
guerre. On dit ici qu'ils doivent marcher
enfemble , effayer de donner du fecours à
Gibraltar , après quoi l'Amiral Rodney fe
féparera , & prendra la route des Indes
Occidentales. Mais en ce cas , on ne voit
pas pourquoi on a laiffé partir avec lui
environ 300 vaiffeaux qui vont en Améri
que ; ou il abandonnera fon convoi à luimême
, ou il le dépofera quelque part où il
pourra le reprendre après l'expédition ; &
on ne voit pas trop quel eft cet endroit où
il pourra le dépofer. Ce qui fait préfumer
qu'il ne quittera pas les Amiraux Roll &
Digby avant qu'il n'ait affuré leur expédition
c'est qu'on fait qu'ils feroient trop
foibles fans fon fecours , puifqu'on n'ignore
point quelles font les forces des Efpagnols
devant le Détroit de Gibraltar , fur tout.
depuis que D. Louis de Córdova y eft arrivé.
On s'attend à un combat de ces côtés , mais

-
( 163 )
tout le monde n'en augure pas favorablement
, & cette nouvelle entrepriſe du Miniftère
est fort loin d'avoir le fuffrage gé--
néral.
>> Toutes les forces maritimes d'Angleterre , dit à
cette occafion un de nos papiers , à l'exception de
quatre ou cinq vaiffeaux de ligne , font fur le point
de mettre à la mer , quoique nous foyons dans la
faifon la moins propre à la navigation . On annonce
tout bas , avec un air de conféquence , des expéditions
fecrettes & des entreprifes de la plus grande
importance. Les amis des Miniftres affectent de
publier que le Gouvernement ayant reconnu la
inauvaise politique & l'infériorité d'une guerre défenfive
a changé de fyftême. Il paroît que le Gouvernement
médite quelque coup d'éclat pour én
impofer à la Nation pendant les féances du Parlement.
Sans s'embarraffer des forces navales que
nous devons avoir dans la Manche l'année prochaine ,
nos Miniftres vont épuifer toutes les reffources de
la G. B. dans des campagnes d'hiver dont le fruit en
fuppofant qu'elles réuffiffent ne dédommagera pas de
leurs dépenfes , pour nous laiffer au printems prochain
avec une flotte beaucoup trop inférieure à
celle des Paiffances confédérées , & dont les vailfeaux
feront en réparation dans nos ports au moment
même où ils devroient être en mer pour empêcher la
jonction de l'ennemi . Il y a deux ans que nous n'avons
pas appareillé avant le mois de Juillet , quoique
nos elcadres fuffent rentrées dans les ports dès la fin
de l'automne. Dans la fituation où nous fommes ,
qu'elle railon avons-nous pour fuppofer que l'efcadre
Angloife , quelle qu'elle puiffe être , fera en état
de fortir affez tôt l'année prochaine pour une campagne
encore plus importante & certainement avec
des forces plus inégales. Nous ne favons point la
deftination de l'efcadre que l'on va faire partir, mais
( 164 )
l'utilité de cette expédition eft - elle proportionnée à
fes rifques , c'eft ce que les Miniftres devroient bien
confidérer.
Le bruit s'eft répandu , il y a quelques
jours , que l'Amiral Parker s'eft emparé de
13 bâtimens de tranfport François , & de s
frégates qui les efcortoient. Čes bâtimens
& ces frégates avoient été féparés par la
tempête des vaiffeaux de guerre commandés
par M. de Graffe ; ce bruit ne s'eft pas foutenu
long - tems ; il paroît n'avoir eu d'autre
fondement que la prife de l'Alcmène , commentée
enfuite par quelques Nouvelliftes
qui ont cherché à nous procurer un avantage
affurément précieux , & qui auroit été
le premier que nous aurions obtenu dans
+
cette guerre.
Les nouvelles particulières de Dublin
contredifent pleinement ce qui a été publié
ici par les partifans de la Cour , que
le Parlement avoit reçu , avec accla
mation , les conditions accordées à l'Irlande
; elles effuyèrent quelques vifs débats
à l'occafion des réfolutions qui furent prifes
en conféquence. M. Huffey Burgh , nommé
au nombre de ceux qui ont approuvé les
conceffions du Lord North , fe trouve , au
contraire , au nombre de ceux dont la fatisfaction
n'a pas été auffi entière qu'on l'a
dit. En attendant des détails plus étendus ,
voici les obfervations que font quelquesuns
des opinans. La reftriction qui fubfifte
fur le commerce des toiles , relativement à
( 165 )
celles où il entre du coton , doit caufer
beaucoup d'ombrage aux habitans. Si certe
liberté n'eft pas rendue , on ne peut fe flatter
de porter la manufacture des toiles à fon
dernier point de perfection , & il en réfultera
une perte, pour l'un & l'autre pays . Le
Statut de la fixième année de Georges , qui
met le Parlement d'Irlande fous la dépendance
de celui d'Angleterre , eft encore un
grief qu'on voit de mauvais coeil , & dont
la révocation eft vivement follicitée ; il en
eft de même du droit d'Oppofition dont le
Procureur Général peut ufer lorſqu'il eft
queftion d'actes du Parlement d'Irlande. Il
fut propofé de députer deux Officiers de chacun
des corps de Volontaires pour former à
Londres une forte de comité , chargé de
mettre en tout fon jour la néceffité de ces
révocations. Toutes les lettres s'accordent
auffi à dire que le peuple n'a pas vu de bon
cil les réjouiffances que le Gouvernement
auroit defiré qu'on eût faites à cette occafion ;
& les illuminations ordonnées par le Lord
Maire , pour le 27 , n'ont pas eu lieu même
âu château .
» On ne fauroit croire , dit un de nos papiers ,
les mouvemens que fe font donnés nos Miniftres ,
les dépenfes qu'ils ont faites pour obtenir quelque
tranquillité en Irlande ; leurs conceffions avoienr
été précédées de toutes fortes d'intrigues & de préfens
; ils n'avoient pas négligé la pratique de la
manoeuvre depuis fi long- tems en ufage & qui affure
quelquefois à la couronne un fuccès réellement
alarmant ; il eft de fait que peu de jours

( 166 )
avant la rentrée du Parlement , il étoit forti de la
Tour 60,000 guinées neuves ; il n'en paroît pas
une feule dans le public , & on répond aux curieux
qui demandent où elles font , qu'elles font en Irlande
«.
» M. Fox , lit-on dans un autre , difoit l'autre
jour au Parlement qu'il n'y avoit en Angleterre que
deux partis , les Miniftres foutenus par l'influence
de la Couronne , & la Nation . Le Procureur- Général
lui répondit qu'il n'étoit point vrai que toute
la Grande- Bretagne fût liguée contre les Miniftres .
Je fuis , dit - il , une preuve du contraire , & on
trouvera un grand nombre de perfonnes qui penfent
comme moi tant dans le Parlement que parini
les fujets de l'Empire. Je conviens , reprit alors M.
Fox , qu'il y a dans cette Chambre une clique de
gens qui fe, font voués au foutien des Miniftres ;
mais ce font des gens en place. Je n'ai jamais nié
qu'il y eût dans le Parlement des gens affez lâches
pour parler & voter en faveur des Miniftre ; mais
en eft- il un feul ici & dans tout le Royaume , qui
ofe déclarer fur fon honneur qu'il regarde les Miniftres
actuels comme des hommes dignes des places
qu'ils occupent. Cette réponſe inattendue ferma
la bouche à tout le parti de la Cour & à M. Wedderburne
lui- même «.
La Nobleffe , le Clergé & les francs- Tenanciers
de New- Yorck ont arrêté dans une
affemblée qu'ils ont tenu dernièrement la
pétition fuivante aux honorables Communès
de la Grande - Bretagne .
Expofent que cette Nation a été engagée pendant
plufieurs années dans une guerre également coûteufe
& malheureufe : que plufieurs de nos précieuſes
Colonies s'étant déclarées indépendantes , ont formé
une confédération étroite avec la France &
Efpagne , les ennemies invétérées de la Grande(
167 )
Bretagne ; que les conféquences de ces infortunes
combinées ont été une addition confidérable à la
dette nationale , une accumulation onéreufe de taxes
, un déclin rapide dans le commerce , les manufactures
& les rentes foncieres du Royaume.
Alarmés en voyant que les reffources de ce pays
diminuent en proportion de ce que fes fardeaux
deviennent plus pelants ; & convaincus qu'une frugalité
rigide eft devenue d'une néceffité indifpenfable
dans tous les départements de l'Etat , vos Suppliants
obfervent avec douleur , que malgré l'état
de calamité & d'appauvriffement dans lequel fe
trouve la Nation , on a diffipé imprudemment
beaucoup d'argent public , & que plufieurs individus
jouiffent , ou de places fans fonctions , auxquelles
des émoluments exorbitants font attachés , ou de
penfions qui n'ont point été méritées par des fervices
publics , montant à de groffes fomines qui
s'accroiffent tous les jours ; au moyen desquelles
places & penfions la Couronne a acquis une influence
confidérable & inconftitutionelle , qui , fi on
n'en arrête pas les progrès , peut bientôt être funefte
aux libertés de ce pays.
Vos Suppliants , concevant que la véritable fin
de tout Gouvernement légitime n'eft pas l'émolument
d'aucun individu particulier , mais le bienêtre
de la Communanté en général , confidérant
que , par la conftitution de ce Royaume , la bourfe
nationale eft confiée d'une maniere particulière à
la garde de cette honorable Chambre , demandent
qu'il leur foit permis de représenter ultérieurement
que, jufqu'à ce qu'il ait été pris des mesures efficaces
pour le redreffement des griefs opprimants
énoncés dans la préfente pétition , l'octroi qui
pourroit être fait additionellement d'aucune fomme
faifant partie des deniers publics , & excédant le
produit des impôts actuellement établis , nuiroit
aux droits & à la propriété du peuple , dérogeroit
à l'honneur & à la dignité du Parlement .
( 168 )
Vos Suppliants , en appellant done à la justice
de cette honorable Chambre , demandent trèsinſtamment
, qu'avant que l'on impofe aucun nouveau
fardeau fur ce pays , il foit pris par cette
Chambre des mesures eficaces pour examiner &
réformer les abus groffiers qui peuvent s'être gli
fés dans la manière de difpofer des deniers publics ,
pour réduire tous les émoluments exorbitants ; pour
fupprimer & abolir toutes places fans fonctions
toutes penfions non méritées , & pour en appliquer
le produit aux befoins de l'Etat de la manière
qui paroîtra la plus convenable à la fageſſe
du Parlement.'
L'affemblée , après avoir pris lecture de
cette Requête , l'avoir approuvée dans tous
fes points , s'ajourna au Mardi de la femaine
de Pâques prochain , & prit auparavant la
la réfolution fuivante.
Réfolu qu'il fera nommé un Comité composé
de 6 Membres , aux fins d'établir la correfpondance
néceffaire pour parvenir efficacement au but
de la pétition ; de rédiger un plan d'affociation
fur des principes légaux & conftitutionels à l'effet
d'appuyer cette réforme louable & telles autres
melures qui peuvent tendre à reftaurer la liberté
du Parlement ; lequel plan d'affociation fera préfenté
par le Préfident du Comité à cette Affemblée ,
laquelle fera tenue par ajournement , le Mardi de
la femaine de Pâque prochaine.
Le fameux procès contre MM. Stratton ,
Broocke , Sleyer & Mackie , accufés de la
mort du feu Lord Pigot , a été jugé le 30
Décembre dernier.
» Le Lord nommé en 1774 , par la Compagnie
des Indes , Gouverneur de Madraff , s'étoit diftingué
à fon arrivée par des règlemens qui méritèrent
l'approbation générale . M. Benfield , un ancien Employé
( 169 )
ployé de la Compagnie congédié , ayant enſuite
paflé au fervice du Raja de Tanjaour , forma toutà-
coup une prétention de 250,000 liv. fterl . fur le
territoire de ce Raja , que le Lord Pigot venoit de.
rétablir dans fa fouveraineté . Le Confeil , fans confidérer
qu'il avoit écouté ce que fuggéroient également
l'équité & la politique , chargea le Colonel
Stratton d'arrêter le Gouverneur. Cet ordre fut exécuté
d'une manière d'autant plus révoltante , qu'on
employa le mafque de l'amitié pour s'approcher du
Lord ; & le Colonel faifit le moment où il avoit
été invité à dîner. Le Confeil craignant que les
parti fans du Gouverneur ne tentaffent de le délivrer
, ordonna que dans ce cas on le mît à mort,
Les accufés ont eu pour défenfeur M.
Dunning l'un des principaux membres du.
Barreau ; il a mis beaucoup d'éloquence dans
fon plaidoyer ; mais il n'étoit pas poffible
de juftifier les membres du Confeil. Le Juré
les a déclarés coupables ; leur fentence ne
doit être prononcée que dans quelques jours ;
le public l'attend avec une impatience égale
à fon indignation ; mais ce font des gens
riches & puiffans ; & , en Angleterre comme
ailleurs , le glaive de la Juftice ne frappe sûrement
& promptement que les petits brigands.
Les fcélérats en place , ou décorés ou
brèvetés , trouvent fouvent le moyen de s'y
fouftraire.
ÉTATS - UNIS DE L'AMÉRIQUE SEPT.
De Philadelphie , le 6 Novembre . Nos
nouvelles de New-Yorck portent que nos
troupes continuent d'occuper leurs poftes
autour de cette place ; le général Washing-
22 Janvier 1780 .
h
( 170 )
ton , qui eſt toujours à Weſt- point , ſe prépare
à faire quelques mouvemens ; il a rebâti
le fort de Stoney- point repris fur nos
ennemis , on croit qu'il médite quelque entrepriſe
contre l'ifle des Etats. Le général Sulivan
l'a joint avec toutes les troupes.
Depuis l'évacuation de Rhode- Ifland plufieurs
bâtimens Anglois de commerce qui
n'en étoient pas inftruits , font entrés dans
ce port , & entre autres le fnow la Pelly ,
Capitaine Sinclair , avec une riche cargaifon
de différentes marchandifes. On a trouvé
dans ce bâtiment trois boîtes remplies de
papiers-monnoies du Congrès contrefaits ,
ily en avoit pour la fomme de 500,000 dollars.
Le capitaine & le maître du bâtiment
ont prouvé que les boîtes appartenoient à
un paffager , dont on s'eft affuré enſuite.
Le Colonel Shreve , commandant du fort
Sullivan , a écrit à un de ſes amis , en date
du premier du mois dernier , une lettre ou
l'on lit les détails fuivans ;
ל כ
Ily a euune affaire entre l'armée Américaine &
les forces réunies de MM . Butler , Brand & Mac .
donald , à 15 milles de ce Fort. Leurs troupes confiftoient
en foo Sauvages , 200 Américains Royaliftes
& 100 Anglois. Le Colonel Proctor les a for
cées d'abandonner le pofte où elles étoient fortement
retranchées . Les fufils , arcs , èches , javelines
, havrefacs , couvertures & munitions que ces
trois corps ennemis ont laiffés derrière eux , prouvent
la précipitation avec laquelle ils ont pris la
fuite. Ce pofte étoit le dernier refuge où les Sauvages
avoient raffemblé & déposé ce qui leur reftoit
de plus précieux depuis l'expédition du Général Sul(
171 )
fivan. L'armée Américaine a trouvé dans le havrefac
de Butler l'argent & la commiffion de ce Chef;
elle a détruit dans cette occafion onze mille boif
feaux de bled , amaffés aux frais du Gouvernement
pour l'approvifionnement de l'armée des Sauvages .
Le 1s du mois IS dernier , environ 50 Anglois
débarqués à Amboy , avoient raffemblé
une centaine tant de bêtes à cornes , que de
chevaux. Un détachement de nos troupes
qui avoit été inftruit de leur marche & qui
s'avançoit fur leurs pas , parut quelques
heures après , & les força de regagner leurs
bateaux & d'abandonner la plus grande partie
de leur butin ; ils ont emmené environ
20 bêtes à cornes , & le capitaine Davis
qui commandoit notre détachement , a licu
de croire que plufieurs d'entre eux ont été
bleffés , aucun des fiens ne l'a été.
De Bofton , le 8 Novembre. L'expédition
du général Sullivan contre les Indiens a eu
le fuccès le plus complet : 40 de leurs villes
ont été réduites en cendres. L'une , appellée
Geneffe contenant environ 118 maifons
. On a détruit tous leurs bleds , évalués
environ à 160,000 boiffeaux : on a parcouru
d'un bout à l'autre & ravagé le pays des
Senecas , & de quelques autres tribus des
fix nations : les habitans ont été obligés de
chercher leur sûreté en fuyant du côté de
Niagara. Tout cela ne nous a pas coûté 40
hommes , tant tués ou bleffés , que pris ou
morts de mort naturelle. Dans le cours de
l'expédition , on a été obligé de réduire à
moitié la ration de nos troupes , qui s'y font
h 2
( 172 )
portées de la meilleure grace du monde , déterminées
à pouffer l'entrepriſe juſqu'au fuc .
cès le plus complet.
Le Colonel Broadhead qui commandoit
un parti tiré du fort Pitt , a pénétré dans
une étendue de 180 milles le pays que baigne
la rivière Allegany , y a brûlé dix villes
appartenant aux Mancays & aux Senecas ,
contenant 165 maiſons , & a détruit tous
leurs champs enfemencés , confiftant en 500
acres ou environ , & n'a eu que trois hommes
légèrement bleffés. Le Lieutenant Haidavy
, avec un parti de 23 hommes , ayant
rencontré 40 de leurs guerriers , les a attaqués
, mis en déroute , en a tué cinq fur la
place , & a pris leurs canots , leurs couver
tures , & c.
On affure que le général Gates a pris la
route de la Géorgie avec des troupes confidérables
, qu'il doit joindre à celles du général
Sullivan. On fait combien le général
Prévost eft mal à fon aiſe à Savanah , &
une attaque infructueufe ne nous a pas encore
ôté l'efpérance de le forcer de fe
rendre le nom de Gates doit faire trembler
les généraux Anglois qui ont eu des fuccès
comme Burgoyne , & qui peuvent finir
comme lui.
FRANC E.
De VERSAILLES , le 4 Janvier.
Le Roi a accordé , le 26 du mois dernier
, au Vicomte de Béthune , fils du Duc
( 173 )
de Béthune , Pair de France , un brevet
d'honneur ſous le titre de Duc de Sully.
Le 9 de ce mois LL. MM. & la Famille
Royal fignèrent le contrat de mariage du
Duc de Sully , fils du Duc de Béthune , Pair
de France, avec Demoiſelle d'Efpinay St Luc ,
fille du Comte d'Efpinay St Luc , & celui
du Chevalier de Deux- Ponts , Comte de Forbach
, Colonel en fecond du Régiment
Royal Deux - Ponts , au fervice de France
avec la Comteffe de Polaftron, Dame pour
accompagner Madame Elifabeth de France.
>
M. Le Clerc ayant remis , entre les mains
de la Reine , fa démiffion de la charge de
Secrétaire de fes Commandemens , M. Beauregard
a prêté ferment en cette qualité entre
les mains de S. M. , qui a bien voulu conferver
à M. le Clerc les honneurs du fervice.
De PARIS , le 18 Janvier.
SELON les lettres de Breft , un Courier
extraordinaire , arrivé le 3 de ce mois , ya
apporté l'ordre de faire fortir fur- le-champ
les 20 vaiffeaux Eſpagnols qui s'y trouvent ,
& quatre François. Ces derniers aux ordres
de M. de Beauffet , Chef- d'Efcadre , & toute
la flotte fous le commandement de D. Gafton .
Cet ordre , qui paroît avoir été expédié au
moment où l'on a reçu la nouvelle du départ
des Amiraux Roff & Rodney , fait préfumer
que cette flotte fe rend à Gibraltar . Les
conjectures varient à perte de vue , comme
fur tous les objets dont on n'a point de conh
3
( 174 )

#
noiffance pofitive. Quelques perfonnes qui
remarquent que Rodney eft parti avec un
convoi confidérable , & bien embarraſſant à
traîner s'il a ordre de feconder l'Amiral
Rofl, imaginent que les 24 vaiffeaux de ligne.
Efpagnols & François ont une deſtination
plus eloignée ; qu'ils peuvent arriver aux
Illes long- tems avant. Rodney , qui , retardé
par fon convoi , ne pourra pas aller auffi
vite. Quant à Gibraltar , ils prétendent que
fi Roff & Derby fe détachent vers cette
place , D. Louis de Cordova eft affez fort
pour leur tenir tête.
Des lettres poftérieures de Breft , nous
apprennent que le 8 la flotte n'étoit point
encore partie ; mais on croit ici qu'elle a
dû mettre à la voile le 9 ou le 10 au plus
tard.
L'efcadre deftinée pour les Ifles , qui étoit
déja de 13 vaiffeaux de ligne , doit être augmentée
de 4 ; ce fera M. de Guichen qui en
prendra le commandement , & non M. le
Chevalier de Monteil ; comme il eft l'ancien
de M. de Graffe , il commandera toutes les
forces navales du Roi à fon arrivée en Amérique.
On dir que fon départ aura lieu du
15 au 20 de ce mois. Le départ de M. le
Comte du Chaffaut de Breft pour Paris , où
il eft arrivé le 9 , & celui de plufieurs Offi
ciers de la Marine , font préfumer qu'il doit
fe tenir un Confeil ici , relativement aux opé
rations navales qui doivent avoir lieu aux
Antilles. La préfence de M. le Comte d'Ef(
175 )
taing , & les informations qu'il rapporte de
ces contrées , doivent fans doute concourir
au plan qu'on fe propofe , & au fuccès , de
l'exécution.
En même-tens que les lettres de Londres
nous apprennent que le convoi Hollandois
forti du Texel avoit été attaqué , nous avons
fçu que les navires les plus précieux , ceux
qui portoient les bois de conftruction qui
avoient eu la précaution de s'écarter du
convoi en longeant les côtes de France',
font entrés à Breft , au nombre de 21. Le
Capitaine Anglois , Fielding , avoir pris 9
bâtimens , dont l'un s'eft échappé pendant
la nuit ; & tous ceux-là n'avoient aucune
munition de contrebande , n'étant chargés
qu'en fer & en chanvre pour différens ports
de France , d'Eſpagne & de Portugal ; c'eft.
ce qui a , dit-on , déterminé l'Amiral Byland
à les fuivre à Spithéad , pour les reprendre
fous fon convoi , & les conduire à leur
deſtination.
Vingt régimens , qui font dans l'intérieur.
du Royaume , fourniffent chacun 400 hommes
pour fervir fur les vaiffeaux. Ces 8ooo
hommes remplaceront les foldats de marine
qui feront employés comme matelots .
que
» Je ne puis vous parler , écrit- on de Breft , qu'avec
attendriffement , de l'impreffion que l'arrivée
de M. le Comte d'Estaing a faite ici . 11 femble
tous les coeurs volent au devant de lui , pour lui préfenter
l'hommage de leur reconnoiffance. Tout
retentit de vers & de chanfons à fa louange. Au
Théâtre on le glorifie comme le foutien de l'Etat ,
h 4
( 176 )
à la Bourfe une foufcription de 16co louis a été
remplie en moins d'une heure par nos Négocians
ou Navigateurs , pour faire chanter un Te Deum ,
fuivi d'un bal , fouper & feu d'artifice . Un matelot
écrit à fa femme : Ma chere amie , je t'envoie cent
écus que mon ami le Comte d'Estaing m'a donnés.
Un autre vient de répondre à un Négociant qui
vouloit l'engager & qui lui repréfentoit qu'il feroit
pris pour la Marine Royale : tant mieux , le Comte
d'Estaing eft en France «.
On mande de Rennes , que fans avoir fait
à ce brave Général aucune réception , on n'a
pas laiflé de lui témoigner l'admiration qu'il
infpire. Aunom de Dieu , Monfieur , lui dit
un particulier de cette Ville , laiffez-moi
voir un Héros ; je n'en at vu de ma vie.
L'efcadre pour l'Inde , écrit on de Saint- Malo ,
doit partir vers le 15 , & celle pour l'Amérique àpeu-
près dans le même tems . Cette dernière va être
augmentée. navires de ce port embarquent 8 à
900 prifonniers Anglois qu'ils vont échanger contre
un pareil nombre des nôtres. On embarque auffi
à Nantes & ailleurs , il nous en reftera de folde.-
Honneur & gloire à M. Nécker , on va nous payer
les fix mois écoulés de l'affrétement de nos navires .
Cette exactitude infpire la plus grande confiance ,
furtout quand on fe rappelle les guerres dernières .
-Le corfaire la Marquife de Seignelay de Dunkerque
, eft entré le 2 dans la rade du Havre , avec
la prife Angloife le London , chargée à Londres
pour Dublin. C'est un bâtiment neuf du port de
250 à 300 tonneaux , fa cargaifon confifte enfemble
, favoir , fer de Ruffie , bière , & 6 ballots de
marchandifes. Il a pris auffi à l'abordage une frégate
du Roi d'Angleterre montant zo canons de 12
liv. & 8 obufiers «.

( 177 )
Au départ du dernier Courier de Rochefort,
on fignaloit un gros vaiffeau , qui ne pouvoit
être que le Tonnant ; la première pofte
nous apprendra s'il eft entré dans le port ,
comme tout fembloit l'annoncer.
» Les frégates la Pallas & la Vengeance qui
étoient avec le célèbre Paul Jones dans fa dernière expédition
, & qui s'étoient retirées avec lui au Texel
font arrivées hier au foir dans notre rade avec les
deux navires le Sérapis & la Comteffe de Scarborough.
Le Commandant des deux frégates refte en
rade en attendant un vent favorable à fes nouveaux
projets. Il a été forcé par les vents contraires qu'il
a effuyés à l'entrée de la Manché , de venir relâcher
ici. Paul Jones eft parti feul du Texel , avec la
frégate Américaine l'Alliance ; on ignore où il eft
allé. La Fleur- de- Mer , corfaire de ce port , eft
entrée aujourd'hui , il a amené une prife affez
riche qui s'eft perdue dans la nuit ; on l'attend . Le
Serapis & la Comteffe de Scarborough font entrés
dans le port , où l'on pourra les armer en courſe ,
lorfque ces navires auront été réparés « .
Nos dernières lettres de Cadix font du 18
& du 22 du mois dernier. Elles portent
que le blocus de Gibraltar continue avec
la même rigueur ; que D. Langara quitte le
commandement de fon efcadre pour aller
remplir une miffion particulière. D. Cordova
a intercepté quelques bâtimens , ainſi
que D. Barcelo , dont la vigilance ne peut
guères être furprife. Les vaiffeaux François
mouillés dans ce port , ont débarqué plus
de 200 malades....
» M. le Vicomte de Noailles , écrit- on du Camp
de Saint- Roch , & quelques Officiers François font
hs
( 178 )
arrivés ici le -17 ; le lendemain ils parcoururent nos
fignes , & vifitèrent tous les ouvrages. M. de
Noailles auroit été faire fa révérence à Don Barcelo
, fi la mer n'avoit pas été auffi orageufe pendant
fon féjour ici ; le 19 , il vit un fimulacré
d'attaque , formée par deux bataillons du régiment
d'Amérique , & deux autres tirés des régimens de
Savoie & de Murcie. Il vit auffi différentes évolu»
tions de notre Cavalerie ; toutes les manoeuvres exécutées
avec la plus grande préciſion , furent pour
les Officiers François la fête la plus agréable
qu'ils puffent defirer .
On raconte ici l'anecdote fuivante qui eft
trop fingulière pour ne pas mériter d'être
cirée.
» Un favant Naturalifte qui vouloit faire un grand
ouvrage fur les fourmis , & des expériences fur ces
infectes , avoit chargé une femme de lui en appor
ter une grande quantité : celle-ci parvint à en ramalfer
une grande boîte, & demanda un louis pour Con
falaire . Le Naturalifte fe récria beaucoup fur la
cherté de cette denrée , & s'obftina à n'en vou-
Joir donner que trois livres : la femme piquée , pric
le parti de femer fa marchandiſe dans l'apparte
ment du Savant d'où les fourmis fe font répan
dues dans toute la maifon. Le propriétaire incom→
modé d'une manière auffi étrange que nouvelle, á
obligé le Naturalifte de figner une promeffe ou de
déménager fur le champ , ou de raffembler toutes
les fourmis éparles dans fa mailon . Depuis un mois ,
ce dernier travaille fans relâche à la collection
précieufe de ces fourmis , & il commence , dit-on ,
a croire que la marchande n'avoit pas trop exigé en
demandant un louis .
>

.
On lit l'avis fuivant dans les Affiches de
ta Rochelle.
» M. Desbains , Procureur au Préfidial de cette
(*179 )
ville , qui en étoit parti le 4 Décembre pour Paris ,
a perdu en route , depuis Nuailles jufqu'à Niort ,
156,024 liv. placées dans le cofre de fa chaife ; favoir
, 4000 guinées , 2000 louis en or , & 18 facs
de 1002 liv. en argent blanc. Il ne s'eft apperçu
qu'à Luzignan qu'une planche du cofre avoit été
brifée par les fecouffes que les mauvais chemins faifoient
éprouver à la voiture ; étant retourné ſur ſes
pas , il a fait inutilement toutes les perquifitions
poffibles pour retrouver cet argent : il promet une
récompenfe confidérable à ceux qui le lui feront
recouvrer. Son adreſſe eſt à M. Desbains , Procu
reur au Préfidial de la Rochelle , rue du Palais ».
On vient de plaider au Châtelet une
caufe qui a attiré une affluence prodigieufe ,
tant par le nom de l'Avocát , M. Gerbier ,
que pour l'intérêt de ce qui étoit en difcuffion.
Il s'agiffoit du teftament d'un M. Quefnel ,
qui a laiffé plus de trois millions de biens. Cer
homme avoit commencé par être Chaircuitier à
Verſailles , il eut enfuite l'entrepriſe des Boucheries
des Armées , & celle des Invalides . Il a réduit
à leur fimple légitimé les enfans d'une de fes
filles qui avoit épousé un Trompette ; ceux-ci ont
attaqué ce teftament comme fait ab irato , Me. de
Bonmieres , plaidant pour eux , a démontré que feu
Quefnel devoit à cette fille même une bonne partie
de la grande fortune dont fa colere a voulu la
priver . Pendant que fon pere avoit la fourniture des
Armées , elle lui fervoit d'agent fidelle , & dirigeant
fes comptes de recette , d'avances , elle feule
foutenoit la Boucherie des Invalides , allant aux
approvifionnemens , achetant , vendant , en un inot
faifant plus que lui-même , parce qu'elle avoit plus
d'intelligence & de capacité que fon pere qui ne
fayoit pas écrire. Comme il ne pouvoit fe paffer
h 6
( 180 )
de cette fille , il refufoit tous les partis qui fe préfentoient
pour elle , tandis qu'il établiffoit fes autres
enfans. Enfin étant plus que majeure , elle crut
devoir fuivre une inclination honnête , & après des
foumiffions refpectueufes , elle époufa le fieur Prevôt
de l'Ecole , Trompette des Invalides , qui
avoit 15 à 20 mille livres de biens , & irréprochable
dans fes moeurs & la conduite. Elle employa
depuis , de concert avec fon mari , tous les moyens
capables de fléchir fon pere ; & parce que ce pere
cruel ne voulut jamais la revoir , ni même fes enfans
, elle en mourut de chagrin avant lui . Me. Gerbier
défendant les Légataires univerfels , a foutenu
la validité du teftament ; cet acte tranfmet aux
mineurs , tout ce que la Loi leur défère dans la fucceffion
de leur aïeul maternel , & conformément
aux conclufions motivées de M. Talon , Avocat du
Roi , le teftament a été confirmé , mais on dit qu'il
y aura appel au Parlement «.
,
>
On écrit de Malines que , le 26 du mois
dernier l'Abbé Chapelain , Prêtre du
Diocèfe de Rouen Prédicateur de LL.
MM. II. & RR. & de Sa Majeſté
Très -Chrétienne , a été frappé d'une apoplexie
foudroyante au moment où il venoit
d'entrer dans l'Eglife métropolitaine de cette
Ville , pour y dire la meffe. Il étoit dans
fa 70e. année. Les fix volumes de fes Sermons
, imprimés à Paris en 1767 , lui ont
affuré une place diftinguée parmi les grands
Prédicateurs que la France a produits ..
·
Jacques Cavelier , Couvreur en ardoiſe ,
eft mort , à Saint Valery en Caux , dans
la 100 année de fon âge. Il avoit conftamment
joui de la meilleure fanté , &
( 181 )
avoit placé lui - même , il n'y a que trois
ans , le coq au haut du clocher de la Pá--
roifle de Cailleville. Il a dû fa fin à la dyffenterie
épidémique , qui , dans le courant
d'Octobre dernier , a fait les plus grands
ravages en, Normandie .
Marie - Françoife de Savonnière , épouſe
de Charles Louis de Maillé , Comte de
Maillé la Tour- Landry , eft morte le 31 dur
mois dernier , au Château d'Entrames dans
le Maine , dans la 69° année de fon âge.
Nicolas Louvel , Docteur en Théologic
Provifeur & Principal du Collége d'Harcourt
, eft mort le 7 de ce mois. Les Bourfiers
Théologiens ont élu pour fon fucccffeur
l'Abbé Duval , ancien Profeffeur de Philofophie
au même Collége , ancien Recteur &
Bibliothécaire actuel de l'Univerfité.
Marie-Anne Bons , femme de Pierre Bons ,
eft morte à Dorfay près St -Valery dans le
pays de Caux , âgée de 100 ans 2 mois & 12
jours.
Marie-Claude Pirmond , veuve du fieur
Gin , ancien Bâtonnier des Avocats au Par-*
lement de Paris , eft décédée le 2 du pré- ,
fent mois de Janvier , dans la 91e . année .
de fon âge.
,
: Demoiſelle Thérèfe de Damas d'Autigny ,
fille & foeur des Comtes de Damas , Gouverneurs
de la Principauté de Dombes , née`
le 7 Décembre 1681 , eft morte à Bourg
en Breffe , le 11 Décembre dernier , dans
la 99º année de fon âge. Elle a conſervé
( 182 )
jufqu'au dernier moment de fa vie , un
jugement fain & une fermeté peu com- .
mune. Elle a ordonné elle-même les apprêts
de fes funérailles.
Le Roi , par deux Arrêts de fon Confeil d'Etat ,
du 12 de ce mois , a ftatué fur les Ordonnances
rendues les 7 ,
10 & 19 Juillet derniers , par le
Comte de Durat , Gouverneur de l'Ile de la Grenade.
Par le premier de ces Arrêts , S. M. ordonne
que les créances , droits & actions réciproques des
Habitans de la Grenade , & des Sujets de S. M. B. ,
feront confervés & maintenus dans toute leur intégrité
le fecond , en prefcrivant l'obfervation des
Loix Françoifes dans la même Ifle , fixe les rè
gles , les époques , & la forme dans lesquelles la
Juftice y fera adininiftrée par les Tribunaux que
S. M. juge à propos d'y établir.
:
Un autre Arrêt du Confeil , en date du 4 Novembre
, a été dicté par l'humanité & la bienfaifance.
En voici l'occafion . Un Irlandois étoit mort
au château d'Adricourt, fans laiffer d'héritiers & fans
avoir fait de teftament . Sa fucceffion appartenoit au
Roi à titre d'aubaine , & au Seigneur haut-Jufticier.
S. M. informée que cette fucceffion mobiliaire ne
peut être qu'une foible récompenfe des fervices de
deux domestiques du défunt , ordonne qu'il leur
en foit fait abandon & délaiſſement.
Voici le préambule de l'Ordonnance du Roi ,
concernant les Déferteurs des troupes Provinciales .
» 5. M. s'étant fait repréfenter le Titre IX de l'Odonnance
du 1er. Décembre 1774 , fur la punition
contre les Déserteurs de les troupes Provinciales , &
celle du 12 Déc. 1775, qui établit de nouvelles peines
contre les Déferteurs de fes troupes d'Infanterie ,
Cavalerie , Huffards & Dragons : & confidérant que
les circonstances qui lient les Soldats provinciaux à
fon fervice,exigentque les punitions qu'ils encourront
( 183 )
ne foient
pas les mêmes à tous é gards que celles qui
font infligées
à ceux de fes autres troppes , dont la
défertion
n'a pour principe
que l'inconftance
ou la mauvaiſe
foi , puifqu'ils
étoient les Maîtres
de ne
pas confentir
les engagemens
qu'ils ont contractés
à prix d'argent ; en conféquence
, & c,
Des Lettres Patentes du 12 Septembre , regiſtrées
en la Cour des Monnoies le 12 Novembre fuivant,
portent réunion en une feule communauté des pro
fellions d'Orfèvres , Lapidaires , Juoailliers- & Horlogers
, dans les Villes du Reffort du Confeil Souverain
de Rouffillon ,
Lettres-Patentes du Roi données à Versailles au
mois de Décembre dernier , & enregistrées au Parlement
le 31 du même mois , concernant la tranflation
de l'Hopital Royal des Quinze - Vingts dans
l'Hôtel anciennement occupé par la Compagnie des
Moufquetaires noirs , rue de Charenton.
L'Académie Royale de Chirurgie , propofe pour
le fujet du prix de 1781 : D'expofer les effets du
fommeil & de la veille , & les indications fuivant
lefquelles on doit en preferire l'ufage dans la Cure
des Maladies Chirurgicales .
Les Romaines à Cadran du fieur Hanin , Méchanicien
du Roi , demeurant rue Neuve-Notre- Dame
au Café , vis- à-vis les Enfans - Trouvés , mériteront
toujours d'être diftinguées parmi les inventions les
plus ingénieufes & les plus utiles . En parlant ainfi
nous ne failons que répéter les expreffions flatteufes
dont l'Académie Royale des Sciences s'eft fervie en
examinant cette Méchanique ingénieufe qu'elle a
approuvée deux fois de la manière la plus flatteufe
pour fon auteur , qui a obtenu le privilége exclufif
de la fabrique & de la vente dans tout le
Royaume. Cet inftrument eft propre à pefer fans
poids ni fléaux ; les matières que l'on veut pefer
s'attachent immédiatement à un crochet , & une
aiguille détermine fur un cadran fa pefauteur exacte ,
( 184 ).
comme la pendule fuit l'heure. L'ufage journalier
qu'on en fait dans plufieurs Douanes & Manufac-.
tures de tabac , celui qu'en font les Armateurs dans
plufieurs Ports de commerce , ont prouvé qu'il
n'exige aucun entretien. Il réunit la commodité à
la julteffe ; un de fes avantages eft, d'être peu сой-
teux. Les Romaines à Cadran qui pèfent depuis 25
jufqu'à so livres , divifées à commencer du premier
quart , ne coûtent que 25 à 27 liv. ; & celles
divifées par demi -livres , portant jufqu'à 80 & 100:
pefant , fe vendent le même prix . Elles font trèscommodes
& portatives , n'ayant que cinq à fix
pouces de diamètre. On en fabrique jufqu'à quatre
milliers pefant. M. Hanin les garantit quant à la
folidité. Ceux qui voudront lui écrire font priés.
d'affranchir leurs lettres .
L'Académie des Sciences , Belles - Lettres & Arts
de Dijon , diftribuera dans le cours du mois d'Août
1781 , deux prix , l'un confacré à l'Eloge de Claude
Saumaife , & l'autre à celui de Sébastien le Prêtre
de Vauban , Maréchal de France. Elle propofe
pour le prix extraordinaire qui fera diftribué à
Fouverture du Cours de Chymie de la même an
née : de défigner les plantes utiles & vénimeufes
qui infectent fouvent les prairies & diminuent leur
fertilité , & d'indiquer les moyens les plus avan
tageux d'en fubftituer de falubres & d'utiles , de
manière que le bétail y trouve une nourriture
faine & abondante. Les Ouvrages feront envoyés
francs de port , à M. Muret , Docteur en Médecine ,
Sécrétaire perpétuel , qui recevra ceux pour les prix
ordinaires jufqu'au 1er. Avril , & ceux pour les extraordinaires
, jufqu'au 1er. Janvier des années pour
lefquelles ils font propofés.
L'Académie des Sciences , Belles - Lettres & Arts
de Lyon , diftribuera cette année 1780 , un prix
des Arts qui fera double , fur cette queftion : Quelle
feroit la manière la plus fimple , la plus commode
( 185 )
rues ,
& la moins coûteufe de paver & de nettoyer les
les quais & les places de la Ville de Lyon.
Le fujet du prix de Mathématiques qu'elle diftribuera
après la Fête de St. Louis 1781 , eft : Quelle
doit être la largeur , la forme & la nature des jantes
pour les roues des voitures destinées au tranfport
des marchandifes , en confidérant en même-tems
la nature du commerce , & la confervation des
grandes routes & du pavé des Villes. Les Auteurs
doivent déterminer les avantages & les inconvéniens
des roues à larges jantes employées & ordonnées
en Angleterre ; & s'il eft des circonftances où il
convienne qu'elles foient uniquement de bois fans
être armées de fer . Ils y joindront le calcul des
frottemens refpectifs des différentes efpèces de jan-
1es , dans les deux hypothèſes d'un plan horizontal
& d'un plan incliné .
De BRUXELLES , le 18 Janvier.
S'IL faut en croire des lettres de Portugal,
venues par la voie de la Hollande , les Efpagnols
trouvent des difficultés à prendre
poffeffion des établiffemens que leur a cédés,
par le dernier traité , la Cour de Lisbonne.
Elles contiennent , dit on , les détails fuivans.
Les habitans de l'Ifle de Fernando - Pao
Te font retirés à leur arrivée dans l'intérieur
de l'Ifle ; ceux de l'Ifle d'Annobon ont montré
beaucoup de répugnance à fe foumettre
à une autre Nation que la Portugaife. Les
Eſpagnols , ajoute - t - on , n'ont pas voulu
employer les voies de force contre ces infulaires
, avant de favoir les intentions de la
Cour à cet égard ; ils ont expédié une frégate
en Europe pour l'informer de ce qui s'eft
paffé.

( 186 )
" Un Courier extraordinaire de France , écrit-on
de Madrid , a apporté ici à M. de Montmorin , Am
baffadeur de S. M. T. C. un portrait du Roi Louis
XVI , orné de fuperbes brillants avec ordre de le
remettre à S. E. D. Louis de Cordova , Lieute
nant-Général de l'Armée Navale , dans la dernière
campagne, Commandant de l'Efcadre d'Obfervation.
Ce préfent étoit accompagné d'une lettre de
S. E. le Comte de Vergenne , Miniftre & Secrétaire
d'Etat , à ce Général ; voici en quels termes
elle eft conçue.
De Versailles le 17 Décembre 1779. M. , le
Roi voulant faire voir combien il eſt fatisfait da
zèle que V. E. a montré pour les intérêts des
couronnes , dans la dernière campagne & du bon
exemple qu'elle a donné par fa conduite à l'une
& l'autre Marine , S. M. m'a ordonné de vous
envoyer fon portrait. C'eft avec le plus fenfible
plaifir que j'ai l'honneur de vous faire remettre
cette preuve de l'eftime de S. M.; permettez -moi
de vous affurer en même-tems de celle que Vous
doit toute la nation , & à laquelle perfonne ne
participe plus fincérement que moi . C'eſt ce dont
V. E. peut être bien perfuadée ainfi que de ma
confidération toute particulière pour V. E. de qui
j'ai l'honneur d'être le très -humble & très-obéif.
fant ferviteur , figné , DE VERGENNE.
On eft fort curieux de favoir comment les
Hollandois prendront la conduite du Capitaine
Fielding , relativement au convoi
efcorté par des vaiffeaux de guerre de la République
de quelque manière que les Anglois
entreprennent de fe juftifier , il n'en eſt
pas moins vrai qu'ils fe font rendus coupables
d'une agreffion manifefte , contre le
droit des gens & les loix de la mér. S'il étoit
poffible que la République fouffrît patiem(
187 )
·
ment cette infulte , elle s'expoferoit à en
éprouver de nouvelles & de plus graves encore,&
affurément perfonne ne la plaindroit.
Au refte les Anglois doivent être bien affligés
d'une entrepriſe qui ne peut qu'indifpofer
leurs alliés , & qui ne leur a pas valu ce
qu'ils efpéroient ; ils comptoient enlever 17
à 28 bâtimens chargés de mats , d'agrès &
d'autres munitions navales , dont ils ont
grand befoin , & dont la difette les empêche
de travailler dans leurs chantiers ; ces bâtimens
n'étoient pas fous l'efcorte ; ils s'attendoient
qu'elle feroit inquiétée ; que l'attention
du Capitaine Fielding fe tourneroit toute
entiere vers les vaiffeaux qui formoient le
convoi; ils l'ont en conféquence prudemment
quitté , & favorifés par les vents , ils
font arrivés à leur destination , en donnant
le change aux Anglois qui ont fait une injure
gratuite à la République avec laquelle ils leur
laiffent le foin de s'arranger.
En attendant des détails fur les mouvemens
& les progrès de cette négociation intéreffante
& délicate , nous donnerons le précis des lettres
que nous avons d'Amfterdam , antérieures
à la date où l'on a pu y favoir la nouvelle
de cet évènement.
Les difficultés furvenues au fujet de l'échange
des prifonniers refpectifs au Texel ,
ont enfin été levées & applanies il y a quel
ques jours. Entr'autres conditions , il a été
ftipulé que les Anglois feroient embarquer au
Texel , fur 2 ou 3 frégates , leurs prifonniers,
dont le nombre va au-delà de i so. Les Fran(
188 )
çois , de leur côté , font convenus d'envoyer :
leurs vaiffeaux en Angleterre pour y aller
chercher leurs prifonniers échangés. Le Commodore
Paul Jones a traité les prifonniers &
les bleffés des vaiffeaux dont il s'eft emparé ,
avec autant de foin & d'humanité que les
gens même de fon équipage. Il leur a procuré
abondamment tous les fecours dont ils
avoient befoin. Le courage & l'humanité.
marchent toujours enfemble , & il ne s'eft
pas moins fait d'honneur par fa conduite.
avec fes prifonniers , que par celle avec laquelle
il les a vaincus “.
Selon les lettres d'Amfterdam , il y eft
mort pendant le cours de l'année dernière ,
9518 perfonnes , ce qui fait 1727 de plus
qu'en 1778. On compte auffi qu'il y a eu à
la Maifon- de-Ville 1069 mariages de procla
més , & 710 de célébrés ; 1591 dans les églifes
réformées , & 308 dans les églifes luthériennes
; le nombre des baptêmes dans ces églifes
monte à 4814.
Z
Le nombre des Vaiffeaux arrivés au Texel pendant
le cours de l'année dernière , ajoutent les
mêmes lettres montent à 1602 , favoir : » 14 de
Dalmatie , 10 d'Archangel , 6 de St-André , 10 de
Bayonne , 4 de Barcelone , s de Batavia , 2 de
Bengale , 15 de Bilboa , 62 de Bordeaux , 2 du
Cap de Bonne Efpérance , 2 de Ceylan , un de
Cadix , 20 de Konigsberg , 16 de Curaçao , 36
de Dantzig , 6 de Demerary , 19 de Dieppe , 8 de
Dunkerque , 78 de St - Euftache , 20 de Guernesey,
13 de Genes , 9 de Gottenbourg , 43 de la Groenlande
, 23 de Hambourg , 16 du Havre de Grace ,
28 de Hall, 21 de Libau , 23 de Libourne , 39
de Lisbonne , 112 de Londres , 10 de Ste- Marte ,
( 189 )
23 de ter Memel , 18 de Morlaix , 15 de Nerva ,
154 de Norvegue , 25 d'Oftende , 47 de Péterf
bourg , 17 de la Pologne , 55 de Riga , 31 de Rouen,
8 de Stockholm , 9 de Stettin , 40 du Détroit
de Davis , so de Sunderland , 45 de Surinam , is
de Trieste & 15 de St -Ubcs.
Les Vaiffeaux qui font entrés pendant la même
année au Viie montent à 1048 , favoir : 9 venans
d'Ahuis , 13 d'Archangel , 12 de Bergue , 7 de
Bordeaux , 15 de Coppenhague , 38 de Dantzig ,
25 d'Elbingue , s de St - Euftache , 4 de la Groenlande
, 32 de Hambourg , 30 de Libau , 22 de
Londres , si de ter Memel , 8 de Nerva , 298 de
Norvegue , 1 de Pétersbourg , 12 de Pillau ,
77 de Riga , 55 de Stettin , 24 de Stockholm ,
2 du Détroit de Davis & 23 de Windun .
On mande de la Haye que M. Faucitt ,
Général- Major des armées Britanniques y arriva
le 4 de ce mois , & en repartit le 6 après
avoir vu l'Ambaffadeur d'Angleterre , pour
fe rendre auprès des diverfes Cours d'Allemagne
qui ont fourni des troupes à ſa patrie,
afin de fe concerter avec elles fur le nombre
des recrues néceflaires pour complèter les
corps qu'elles ont en Amérique , & de régler
le temps de leur départ.
Des lettres de la Corogne , du 22 du mois
dernier , portent que les vaiffeaux de guerre
le St-Paul & le St Pafcal , font entrés dans
ce port pour s'y réparer de quelques dommages
caufés par les coups de vent qu'ils
avoient effuyés dans leur croifière
On dit que l'efcadre de M. de Sade dont
on n'avoit pas entendu parler depuis le
Novembre qu'elle eft partie de Cadix , eft
au Ferrol , & que cet Officier Général a ordre
de fuivre en tout ceux qu'il recevra de la
Cour de Madrid .
( 190 )

PRÉCIS DES GAZETES ANGL. du 1er. Janvier.
» Un Anglois qui prétend que la liberté fans
propriété eft préférable aux propriétés fans liberté ,
marque fa furprife des reproches que l'on fait aux
Miniftres , de leurs bévues continuelles dans la conduite
de la guerre d'Amérique : en effet , dit- il , &
les Miniftres euffent montré´autant d'habileté dans
l'exécution qued'ineptie dans le choix de leurs plans ,
il y a long-temps que l'Amérique auroit été forcée
à'une foumiffion abfolue , & le fyftême du defpotif
me auroit fait de grands progrès , fi méme il n'étoit
déja entierement établi dans la malheureuſe
Angleterre «.
»
Le Comte Pulawski , tué à l'affaut de Savanah .
a laiffé fon épée au Général Washington , & fes
effets à une Françoife qui l'avoit fuivi en Amérique.
On dit que fon corps après avoir été embaumé
a été mis fur un des Vaiffeaux qui repaffoient
en Europe , & qu'il doit être envoyé en Pologne.
» Certain parti a accrédité auprès de l'affociation
proteftante préfidée par le Lord George Gordon ,
que le Roi a dit publiquement que les Catholiques
Romains étoient fes meilleurs amis. Sur cela un
zélateur s'eft écrié : l'ennemi de la conftitution ne
mérite pas d'en avoir d'autres .
» Les amis du Lord Stormont paroiffent inquiets
de fa pofition actuelle. Ses ennemis difent qu'il
ne s'eft point affez confulté avec fon ami Horace ,
quid valeant humeri . Suivant eux il
bien à ray
a
battre de l'idée qu'on s'étoit faite de ce Lord avant
qu'il fût Secrétaire d'Etat. Il n'eft pas donné à tout
le monde de parler fur toutes fortes de fujets &
de défendre toutes fortes de cauſes «.
23 Depuis que Mylord Stormont eft Secrétairé
d'Etat , le defir de paffer pour grand travailleur le
( 1914 )
-
chaffe du lit de fi bon matin , que journellement il
eft à fon bureau avant qu'il faffe clair. Une jeune
Duchelle s'eft avfée de demander à Myladi , fi elle
ne fe trouvoit point dérangée par ce nouveau plan
de vie de fon mari. Point du tout , répondit Mytadi
en bâillant , & quant à cela , il m'eft fort égal
que Mylord foit couché ou à fes affaires , car le
D. Franklin l'a furieuſement électrifé à Paris «.
» Le Lord Carlifle a des raisons à lui connues
pour defirer que la guerre continue . Le Marquis de....
étant à Boſton au mois de Janvier dernier , déclara
fur fon honneur qu'auffi.tôt que la paix feroit faite
entre la France & l'Angleterre , il inviteroit le Lord
Caulifle à fe rendre en Hollande pour y arranger
certaine affaire , & que fi ce Lord fe refufoit à l'invitation
il le feroit paffer pour un fat dans toute
l'Europe. On peut le rappeller , d'après les papiers
de New-Yorck , que notre beau garçon ne voulut
point le rencontrer avec le Marquis fur les frontières
de cette Province , dans la perfuafion que
le Lord Howe & le Comte d'Estaing pourroient race
commoder les chofes ; mais comme ces deux Géné,
raux ne fe font point rencontrés , il faut nécelfairement
que l'affaire foit décidée par Carliſle & ....
en perfonnes «<
Ces jours derniers , des Pêcheurs, auprès de Deptfort
, dans la Tamife , fentirent leurs filets chargés
d'un poids extraordinaire , ils crurent qu'ils tireroient
de l'eau quelque gros madrier. Leur furprise fut extrême
lorfqu'ils virent fortir un cercueil. L'ayant
amené à terie pour l'ouvrir , ils remarquèrent fur
le côté un trou d'un pouce de diamètre , & par ce
trou ils voyoient remuer quelque chofe . Mais à peine
eurent-ils fait fauter une des planches , qu'une anguille
d'une grandeur & d'une groffeur prodigieufes
s'élança au milieu d'eux. Ils la faifirent en vie , &
( 192 )
-
elle fe trouva avoir douze pieds de long & vingt- trois
pouces de circonférence. Dans le cercueil étoit un
fquelette humain , dont les os étoient d'une extrême
blancheur , & fans le moindre refte de chair : de forte
que l'anguille feroit morte de faim. On conjecture
que c'eft le corps de quelqu'un qui a été affaffiné &
jetté dans la Tamife , d'autant plus que le crâne eft
fracturé. L'anguille s'y fera gliffée par le trou , &
elle y aura pris , en vivant du cadavre , cette prodigieufe
croiffance .
C'étoit une opinion reçue des Naturaliſtes parmi
les anciens , que la moëlle de l'épine du dos formoit
des ferpens , parce qu'il s'en eft trouvé plus d'ene
fois dans des cercueils . Mais c'eſt qu'on ne les avoit
pas affez retournés pour découvrir le trou par où ils
étoient entrés .
En 1759-60 & 61 , années les plus coûteufes de la
précédente guerre , & dans l'une defquelles il y eut
douze millions de conftitués , les terres fe vendoient
couramment 30 années du produit ou au denier 4 :
aujourd'hui que la guerre avec la maison de Bourbon
ne fait que commencer , le prix des terres eſt à vingt
années du produit , ou au denier 5. Les emprunts
progreffifs le feront baiffer à 15 , & peut-êtreà 10
( au denier 10 ) , taux de leur valeur dans les règnes
d'Elizabeth & de Jacques Ier.
M. Hans - Stanley , Miniftre Plénipotentiaire en
France en 1761 , difoit , il y a quelques jours , en
voyant une grande affluence de monde dans la chambre
des Communes. » Comment ferai -je pour mon-
» ter à la gallerie «. George Selwyn , auffi membre
du Parlement, qui l'entendit , lui dit auffi.tôt : » vous
» voilà bien embarraſſé , montez-y comme les autres
2 perroquets avec votre bec & vos ongles «,
( 193 )

Janvier 1780 ,
ARRÊT de Réglement , du
concernant les Fermes & les Régies du Roi.
L'ÉPOQUE de l'expiration du Bail des Fermes générales
a dû fixer toute l'attention du Roi . Il étoit important,
fans doute , de profiter d'une révolution qui ne revient
que tous les fix ans , pour effayer de perfectionner ,
par un nouvel ordre , les Fermes & les Régies des droits
du Roi , & pour y porter les principes d'économie & de
modération qui plaifent à S. M. , & dont Elle a tiré depuis
quelque-temps de fi grands avantages ; mais des rembourfemens
confidérables à faire pour remplir ce but
l'efprit de juftice & de bonne-foi qui dirige S. M. , même
dans les opérations qui intéreffent le plus fon amour du
bien public ; enfin des circonftances difficiles & impérieufes
, tout fembloit , au premier coup- d'oeil , devoir
contraindre S. M. à fuivre les anciennes traces , & à renouveler
purement & fimplement le bail de fes Fermes
dans les mêmes formes , & felon les ufages précédens ;
mais S. M. combattant contre une idée qui renvoyoit de
nouveau à un terme éloigné des améliorations effentielles
à l'Etat & à fes Finances , & qui les foumettoit
alors au hafard des contrariétés que les hommes & les
événemens feroient naître , n'a pu voir qu'avec fatisfaction
le plan qui lui a été proposé pour furmonter les
obftacles qui paroiffoient s'oppofer à fes vues , & pour
faire fortir du milieu de la guerre la conftitution qu'on
eût dû choifir à la paix , & conferver dans tous les
temps.

Cependant divers examens ont dû précéder la détermination
du Roi ; confidérant d'abord la multiplicité &
l'accroiffement progreffif des droits gérés par la Ferme
générale , S. M. a été frappée de l'étendue des détails &
des fonctions confiées à une feule Compagnie ; Elle a
bien fenti qu'il étoit raiſonnable de ne point défunir les
perceptions qui s'entr'aident ; telles , par exemple , que
ies Gabelles , le Tabac , les Traites & quelques autres
Sam. 22 Janvier 1780. i
( 194 )
parties , puifque c'eft par les mêmes précautions qu'on
veille à ces recouvremens , & qu'on fe garantit de la
fraude & de la contrebande ; mais les Aides & les droits
Domaniaux n'ayant aucun rapport avec ces premières
impofitions , & les connoiffances néceffaires pour en
guider la perception étant abfolument diftinctes , nul
fecours de lumières ne peut réſulter de la réunion d'objets
fi divers ; c'eft , au contraire , affoiblir la furveillance
naturelle des co -intéreflés , en les féparant les uns des
autres par la trop grande différence de leurs travaux &
de leurs connoiffances.
Ce n'eft pas cependant que depuis vingt ans on n'ait
inftitué diverfes Régies particulières ; mais ces nouveaux
établiffemens , fruits de l'occafion & des befoins d'ar
gent , plutôt que d'un plan général & réfléchi , bien loin,
d'apporter un remède aux inconvéniens qu'on vient d'expofer
, en ont, au contraire , introduit d'autres. En effet ,
les droits confiés à ces Compagnies nouvelles étant de
même nature que ceux déjà conduits par les Fermiers
généraux , il falloit , ou que les Régies fe ferviffent ,
dans les Provinces , des mêmes Employés que la Ferme ;
& alors n'ayant pas fur eux une autorité fuffifante , les
intérêts du Roi devoient en fouffrir ; ou bien ces Régies
étoient forcées de s'attacher des Commis particuliers ,
& alors les frais généraux de perception s'accroiffoient ,
les occupations ftériles de la Société fe multiplioient ,
& les redevables étoient encore inquiétés inutilement par
la diverfité d'Agens avec lefquels ils étoient obligés de
raiter pour des objets femblables.
S. M. a , de plus , remarqué que les Aides , cette
partie effentielle de fes revenus , ne pouvoient être don¬
nées à bail qu'avec défavantage pour fes Finances ,
parce que leur produit étant fufceptible de variations importantes
, en raifon de l'intempérie des faifons , des
Fermiers ne pouvoient garantir ces événemens qu'à
l'a de d'une latitude dans le prix du Fail proportionnée.
à leurs rifques ; en forte que le Roi payoit inutilement
une prime d'affurance confidérable ; commè fi dans une
( 195 )
>
nongrande
adminiftration quelques variétés paffagères dans
les produits , qui reviennent toujours à un taux commun
dans un petit nombre d'années , étoient un accident aflez
effentiel pour s'en racheter à trop haut prix ; cependant
c'eſt à cette garantie , ainfi qu'à la certitude d'avoir
mois par mois une fomme fixe & déterminée , qu'on
a fait , depuis long- tems , de grands facrifices. Mais
S. M. ayant fenti l'importance de s'affranchir de cette
ancienne dépendance des fecours de la finance
Leulement dans cette partie , mais encore dans plufieurs
autres , Elle a tâché , malgré les circonftances , de monter
fon Adminiſtration générale d'une manière conforme
au but auquel Elle vouloit parvenir ; & en ménageant
conftamment dans fon Tréfor une réferve en
argent , ainsi qu'une fomme d'effets négociables à chaque
inftant , Elle a trouvé dans fes propres précautions
des reffources fuffifantes contre les non- valeurs accidentelles.
Dès-lors , cependant , toute l'attention de S. M,
peut fe borner , en renouvelant fes Fermes , à établir
des conditions proportionnées à la mefure du
travail & des foins , dépenfe dont il eft aifé de
fe faire une idée jufte ; au lieu qu'une garantie trop
vafte & trop étendue , ne peut jamais être exactement
évaluée ; & c'cft - là , fans doute , ce qui a donné lieu
fouvent à des bénéfices trop confidérables , quoique dans
le tems où l'on a mis au plus haut prix cette garantie
elle n'exiftoit que par l'effet d'une convention qui , s'il
étoit furvenu des revers extraordinaires , cût trouvé des
tempéramens dans la douce équité d'un grand Monarque.
S. M. déterminée par ces diverfes réflexions , a done
justement pensé qu'en n'expofant perfonne à perdre avec
Elle , en diftrayant de les Fermes les objets foumis à
des révolutions dans leurs produits , en féparant les adminiftrations
qui n'ont enfemble aucune connexion , en
réuniffant celles d'un genre analogue , & en remédiant
ainfi à la confufion qui règne aujourd'hui dans ces diftributions
, Elle rempliroit efficacement les vues utiles dont
Elle eft animée.
i 2
( 196 )
7
C'eft pour tendre encore à ce but , qu'Elle s'eft propofe
de réformer un abus long- temps confacré dans la Ferme
générale , & dont le bail actuel fournit des exemples frappans.
Cet abus eft celui des croupes, des penfions & des intérêts
accordés dans les places des Fermiers généraux , à
des perfonnes abfolument étrangères à cette manuten
tion : abus qui , en admettant diverfes claffes de la fociété
au partage des bénéfices des Financiers , a dû prêter
de la force à leurs prétentions , & accroître les obſtacles
qui fe préfentent toujours aux projets de réformes & d'améliorations
; abus encore , qui donne des armes à l'intrigue
contre le talent , en favorifant , entre les préten
dans aux places de Finance , les hommes les plus difpofés
à faire des facrifices au préjudice de ceux qui croient
pouvoir fe repofer fur leur capacité & fur leurs fervices ;
abus enfin , qui cache aux yeux du Souverain l'étendue
des grâces qu'il accorde ; en même-temps qu'on eft fouvent
parvenu à faire envifager cette efpèce de dons
comme une fimple diftribution d'intérêt indifférente aux
Finances de S. M. , quoiqu'il fut aifé d'appercevoir que
tous ces partages , dans les bénéfices des Fermiers , retomboient
tacitement fur le prix du bail , & diminuoient
les revenus du Roi.
Enfin , S. M. animée par un grand motif d'intérêt
public , & par fon amour pour fes Peuples , a fenti qu'en
réuniffant la perception de tous les Droits à une feule
Compagnie , & en fe liant par un bail rigoureux , Elle
prépareroit Elle-même des obftacles au deffein où Elle
eft d'ordonner , dans plufieurs parties , des changemens
effentiels au repos des contribuables ; ainfi c'eft par des
confidérations importantes pour le bien de l'État , pour
l'avantage de fes Finances , & pour les moeurs publiques ,
que S. M. a cru devoir profiter de cette époque pour
modifier utilement fes Fermes & fes Régies ; mais fans
cccafionner aucune commotion , & en obfervant les
règles de la plus exacte juſtice.
En conféquence , S. M. s'eft d'abord déterminée à
divifer la perception de fes Droits en trois Compagnies,
( 197 )
qui auront une manutention abfolument différente
diftincte , & dont les recouvremens s'éleveront à environ
deux cent cinquante millions ; fomme fuffifante fans
doute pour donner à chacune de ces trois Compagnies
une grande confiftance , & pour les mettre à portée de
feconder , fous divers rapports , les vues générales du
Gouvernement ; & néanmoins , par l'effet de cette même
difpofition , S. M. prévient à l'avance les inconvéniens
qui pourroient réfulter , felon les temps & les circonftances
, d'un corps de Finance trop puiffant , & fur lequel
une circulation à confidérable repoferoit uniquement.
La première Compagnie , fous le nom de Ferme Générale
, fera chargée des recouvremens qui tiennent à l'importation
ou à l'exportation des marchandifes étrangères
& nationales , & aux privilèges exclufifs qu'il faut défendre
, tant aux frontières du Royaume qu'aux barrières
de la Capitale , & fur les limites des Provinces qui
font encore étrangères ou réputées telles .
La feconde Compagnie , fous le nom de Régie Générale
, fera chargée de tous les Droits appelés d'Exercice,
& qui font exigés principalement à la préparation , la
vente & la confommation des boiffons , ainſi qu'à la fabrication
de plufieurs autres objets de commerce. Une
portion de ces Droits , fous le nom d'Aides , fait partie
du bail actuel de la Ferme Générale ; & une autre , ſous
le nom de Droits réservés ou Droits réunis , eſt actuellement
adminiftrée par la Régie Générale .
La troisième Compagnie , fous le nom d'Adminiftration
Générale des Domaines & Droits Domaniaux , lera
compofée , non-feulement des parties de recouvrement
actuellement confiées aux Adminiftrateurs des
Domaines , maisencore de la perception de tous les Droits
Domaniaux compris dans le bail de la Ferme Générale ;
ce n'eft pas que plufieurs parties des droits Domaniaux ,
gérés par ces deux Compagnies , né foient d'un genre
différent , les unes dérivant d'un titre feigneurial , & les
autres d'une impofition ; mais en même-temps il en eft
qui fe rapprochent , tels que les lods & ventes perçus par
i z
( 198 )
les Adminiſtrateurs des Domaines , & le centième denier
exigé par la Ferme Générale , à la vente des immeubles ;
les droits d'échange, d'amortiffement, de nouvel acquêt ,
de franc- fief , & quelques autres encore. D'ailleurs , la
différence de principes & la variété de connoiffances
qu'exigent les deux efpèces de perceptions , connues fous
le nom de Domaines , n'empêchent pas qu'il n'y ait de
l'avantage à réunir
un intérêt commun ,
par les perfonnes
chargées à cet égard de la confiance de S. M.; un
motif décifif, c'eft que les Adminiftrateurs généraux
des Domaines fe fervent , principalement pour leurs recouvremens
, des Commis employés par les Fermiers des
Droits Domaniaux ; ainfi l'union de ces deux Compagnies
eft au moins bien plus naturelle & plus économe
que l'affociation actuelle des Fermiers du Domaine à
ceux des Aides , du Tabac & des Gabelles. D'ailleurs
c'eft dans les regiftres des Contrôleurs des actes , qui
font fubordonnés aux Fermiers des Droits Domaniaux ,
que les Adminiftrateurs des Domaines font obligés de
chercher une partie des renfeignemens qui leur font
néceffaires pour veiller fur la perception des Droits cafuels
, & fur tous les effets des changemens de propriété.
S. M. attribuera de plus à cette nouvelle Compagnie ,
le recouvrement des Droits de Greffe & d'hypothèques ,
confiés actuellement à la Régie Générale , & réunis
ainfi , par un mélange bizarre , aux perceptions d'Aides
& d'Exercice.
>
Mais , comme indépendamment des grandes parties
dont on vient de défigner la divifion , il en eft beaucoup
d'autres qu'il faut féparer & diftribuer plus à propos
qu'elles ne le font aujourd'hui , S. M. a jugé convenable
de faire annexer à la fuite du préfent Réglement , une
Table contenant l'énumération des objets , dont le recouvrement
fera attribué aux trois Compagnies nouvelles ;
cette Table devenant utile , tant pour leur inftruction que
pour celle des Contribuables.
S. M. fixant enfuite fon attention fur le nombre des
perfonnes , & la fomme des fonds d'avance néceffaires
( 199 )
de la part de ces Compagnies , tant pour diminuer les
Agens inutiles , que pour rembourfer exactement les
fonds des places fupprimées , fans mettre le Tréfor royal
dans la néceffité de faire aucune avance importante ; S.
M. a vu qu'il y avoit actuellement ,
Soixante places de Fermiers généraux , & vingt-ſept
Adjoints.
Vingt-cinq places de Régiffeurs généraux ; réſultat des
diverfes Régies fupprimées & réunies en une feule
en 1777.
Dix-neuf places d'Adminiftrateurs des Domaines ,
provenans de la fuppreffion de tous les Régiffeurs & Receveurs
généraux des Domaines , faite en 1778.
Et S. M. a reconnu que le fervice feroit parfaitement
bien fait avec
Quarante Intéreffés pour la première Compagnie.
Vingt- cinq pour la feconde, malgré la réunion des
Aides.
Vingt- cinq pour la troiſième , malgré la réunion des
droits Domaniaux.
Peut-être même que S. M. eût pu réduire ces divers
Intéreffés à un plus petit nombre , fi les droits d'une ancienne
poffeffion , & fur-tout la néceffité de conferver
encore de gros fonds d'avance , avoit laiffé dans les choix
toute la liberté que S. M. pourra fe procurer à la première
révolution de fes Fermes & de fes Régies.
Pour rembourfer le fonds de vingt places de Fermiers
généraux , S. M. n'augmente point celui des quarante
confervées , attendu qu'il eft déjà de quinze cens foixante
mille livres ; mais Elle porte à un million de capital les
places dans les deux Compagnies des Aides & des Domaines
; & c'eft par cette augmentation , qu'à un ou
deux millions près , S. M. trouve précisément les fonds
néceffaires pour faire exactement les rembourfemens
auxquels Elle eft obligée.
S. M. , en maintenant fans altération le fonds actuel
des quarante places de Fermiers généraux , & en portant
celui des Régies plus haut qu'elle n'eût voulu dans
( 200 )
d'autres temps , a jugé à propos de fe ménager les
moyens de commencer à diminuer cette avance auffitôt
que les circonftances le permettront ; en conféquence
Elle divife les quinze cent foixante mille livres de
fonds actuel des Fermiers-généraux en deux parts; l'une
de douze cent mille livres , qui ne fera rembourſable
que fur les produits de la dernière année du bail ; & l'autre
de trois cent foixante mille livres , qu'Elle fera libre
de rembourfer dès l'époque de la Paix , en avertiſſant fix
mois à l'avance , & elle paiera jufques- là fur ce dernier
capital de trois cent foixante mille livres , cinq pour
cent d'intérêt par an , & deux pour cent par forme de
dividende : facrifice paffager que S. M. fait aux circonf
tances , à fa fidélité dans fes engagemens , & à l'impoffibilité
où Elle eft de diminuer actuellement le fonds des
places de Finance , fans détourner les moyens de crédit
des grands befoins de la Guerre , qui fixent fa première
attention.
S. M. adoptera une divifion femblable pour les fonds
des places des Régiffeurs généraux & des Adminiſtrateurs
des Domaines , & dont deux cent mille livres pourront
être rembourrées pareillement avant l'expiration des
fix années de régie.
L'intention de S. M. eft d'afſurer aux Fermiers généraux
fur le produit de leurs recouvremens , l'intérêt à
cinq pour cent du capital de douze cent mille livres , qui
ne fera rembourſable qu'à la fin du bail , & trente mille
livres de rétribution fixe , franche de retenue , ainfi que
de tousfrais généraux & particuliers. S M.a cru ce traitement
auffi modéré que les circonftances pouvoient
le permettre , yu fur-tout l'étendue du capital exigé ,
le fouvenir récent de conditions bien différentes , &
l'augmentation de travail néceffaire à mesure que le
nombre des Agens diminue; auffi Sa Majefté a-t-elle reconnu
qu'elle ne pourroit avec juftice ufer de la même
économie , fi Elle exigeoit des Fermiers généraux un engagement
qui pût les compromettre ; en conféquence S.
M. a cherché à mettre leurs fonds d'avance à l'abri d'événemens
, fans toutefois déranger les formes anciennes
, & fans affoiblir l'intérêt que les Fermiers généraux
doivent porter au fuccès de leur adminiſtration ;
( 201 )
& c'eft pour remplir ce but par un moyen fimple, que S.
M. eft dans l'intention de fixer le bail à un prix affez
bas pour que les Fermiers généraux eux-mêmes n'y
voient aucune chance poffible de perte , mais de ne
les admettre à un partage dans les bénéfices , qu'à
partir d'une fomme plus haute ; de manière qu'il n'y
ait plus de prétexte à confondre dans le même traité ,
les prétentions pour la valeur des rifques & d'un engagement
rigoureux , avec le mérite du travail & des
foins ; & comme par l'effet de ce même arrangement,
les Fermiers généraux n'auront plus à cautionner un prix
de bail fufceptible de haſard , leurs fonds d'avance en
entier deviendront un gage abfolument affuré , & le
fuccès des emprunts que quelques- uns d'entre eux pourroient
faire , deviendra d'autant plus facile.
Enfin , comme S. M. aura diftrait de la manutention
des Fermiers généraux des parties fufceptibles d'affez
grands écarts dans leur produit , S. M. fera d'autant
plus certaine de ne leur affurer , dans les augmentations,
qu'une part raisonnable , mais toutefois fuffifante pour
entretenir leur zèle & leur activité; & S. M. eft inftruite
que diverfes améliorations, ainfi qu'une plus grande économie
dans toutes les parties , offrent plufieurs objets importans
d'émulation , mais dont la trop grande étendue
de la Ferme générale , ainfi qu'une ancienne habitude de
grands profits certains , avoient jufqu'à préfent détourné.
Les conditions des deux autres Compagnies , dont le
fonds fera moindre , feront réglées à-peu-près dans les
mêmes proportions . Enfin , le Roi fe propofe même d'accorder
quelque marque de fatisfaction particulière à
ceux d'entre ces Fermiers & Régiffeurs généraux qui , en
fe diftinguant par la fupériorité de leurs talens & de leurs
travaux , feconderont encore les vues ultérieures que,
S. M. pourroit concevoir pour une meilleure modification
des impôts , & pour le plus grand bien des contribuables.
S. M. en fupprimant tous les Adjoints , ſe réſerve cependant
de maintenir aux fils de ceux qu'Elle nommera
pour Membres de ces Compagnies , l'adjonction dont
Is jouiflent actuellement , d'après , toutefois , le compte
( 202 )
qui fera rendu à S. M. de leur âge , de leur conduite &
de leur application ; S. M. croit qu'il eft convenable de
ménager aux perfonnes qui la ferviront avec diftinction
dans fes Finances , l'efpérance de faire paffer leurs places
à leurs enfans , parce qu'indépendamment des motifs de
bonté qui peuvent y déterminer S. M. Elle a confidéré
que ces expectatives données aux pères de famille , lesengageroient
d'autant plus à fe contenter de profits modérés,
& qu'ainfi une telle difpofition devenoit favorable
aux Finances du Roi.
S. M. par les raifons qu'Elle a déjà expliquées , fupprime
, fans exception , les Croupes & les Penfions fur
les places de Fermiers-Généraux ; mais Elle fe réſerve
d'examiner fi , parmi les perfonnes qui jouiffent de ces
avantages , il n'en eft point qui aient des droits à un dédommagement
plus ou moins partiel , foit par la nature
de leur titre de poffeffion , foit parleurs fervices ; mais
ce que S. M. voudra bien accorder , ne pourra l'être
qu'ouvertement & fur fon Tréfor royal .
S. M. affranchit ces trois Compagnies de toute eſpèce
de pots-de-vin ou droit de contrôle attribués ci-devant
aux Miniftres de fes Finances , lors du renouvellement
des Fermes ou des Régies.
S. M. étant informée que les contrariétés qu'ont fouvent
éprouvées les Fermiers & Régiffeurs , dans la nomination
de leurs Employés , avoient entraîné divers
inconvéniens , veut que les trois Compagnies nouvelles
jouiffent , à cet égard , de la plus entière liberté , & que
l'influence du Miniftre de fes Finances fe borne à pren
dre connoiffance des motifs de leur choix , afin de veiller
à ce que , dans ces Compagnies même , il ne s'introduife
point d'efprit de faveur & de protection contraire
au bien du fervice : S. M. confirme feulement ce
qu'Elle a ordonné par fon Arrêt du 10Janvier 1779 , pour
affurer aux Commis réformés par l'effet d'opérations
générales , une préférence due à leur pofition ; mais
toujours cependant à égalité de mérite & de connoiffances.
S. M. a vu avec peine que pour réduire les Fermiersgénéraux
à quarante , tandis qu'il y en a maintenant
foixante & vingt- fept Adjoints , prefque tous intéreffés,
( 203 )
Elle étoit dans la néceffité d'impofer plufieurs privations;
c'eft pour en diminuer l'effet , que par un fentiment
d'équité , ainfi que pour le bien de fon fervice , S. M. a
voulu qu'une même perfonne ne pût être dans deux de
ces Compagnies , ou à la fois dans l'une , & dans quelqu'autre
place importante de Finance ; & c'eft un Réglement
fage que le Roi ſe propoſe de maintenir conftamment
à l'avenir.
S. M. d'ailleurs eft difpofée à accorder les places qui
viendront à vaquer , aux perfonnes compriſes dans ces
réformes, autant cependant que cette préférence pourra
fe concilier avec le bien de fon fervice ; car en
inême-tems que le Roi a jugé à propos de diminuer fucceffivement
les bénéfices de Finance , devenus depuis
long-tems un objet de critique & d'envie ; S. M. ne perd
pas de vue combien eft digne de fon attention , le choix
des perfonnes qui doivent , en foignant le maintien de
fes revenus , ne percevoir ces droits qu'avec cette juftice
& cette prudence qui concourent à la tranquillité & à la
confiance de fes Peuples. S. M. ne doute point que les
hommes diftingués dans cet état , & capables de féntir
les principes généraux d'adminiſtration & d'ordre public
qui dirigent S. M. n'envifagent comme raifonnables,
les conditions dont les bafes font exposées dans ce Réglement
, & qu'oubliant leurs anciens bénéfices , ils ne
joignent un efprit de fageffe dans leurs prétentions , aux
autres qualités qui détermineront la préférence de
S. M.
Enfin le Roi a vu avec la plus grande fatisfaction ,
que tant par l'effet de ces divers arrangemens , que par
les augmentations furvenues dans le produit des droits ,
depuis l'époque du Bail actuel , les revenus de 5. M.
feroient vraifemblablement augmentés de près de quatorze
millions , indépendamment de la part importante
que S. M. fe réſervera dans les accroiffemens annuels
& indépendamment encore du bénéfice que fera S. M.
lorfqu'elle pourra rembourfer la partie des fonds d'avance
dont Elle confent à payer Sept pour cent d'intérêt
& dividende ; c'eft fans doute un réfultat infiniment favorable
, & cet accroiffement de richeffe , qui n'eft
point l'effet de nouveaux impôts , devient d'autant plus
( 204 )
précieux à S. M. ; & en jetant fes regards fur toutes les
améliorations progreflives , faites depuis quelque tems
dans fes Finances , S. M. n'a d'autre regret que de n'avoir
pu les appliquer au foulagement de fes Peuples ;
mais elles ont fervi , du moins , à les préferver des contributions
que la guerre eût entraînées depuis long-
& à affurer de plus en plus la tranquillité de
cette claffe nombreuſe des fujets du Roi , liés par leur
fortune à la dette publique ; & S. M. vit dans l'heureuſe
efpérance qu'à la paix , d'autres moyens de bienfaiſance
lui feront encore ouverts , & c'eft l'objet le plus cher à
fes voeux .
A quoi voulant pourvoir : Oui le rapport ; LE Ror
ÉTANT EN SON CONSEIL , a ordonné & ordonne :
Qu'ilfera inceffamment procédé à la formation des trois
Compagnies , fous le nom de Ferme générale , de Régie
génerale , & d'Adminiftration générale des Domaines &
Droits Domaniaux , lefquelles feront chargées des recouvremens
détaillés dans la Table ci-annexée, d'après
les principes établis dans le préfent Réglement , & conformément
au Bail qui fera paflé , ou aux réſultats du
Confeil , qui feront rendus à ce fujet.
Fait au Confeil d'Etat du Roi , Sa Majefté y étant , tenu
à Verfailles , le neuf Janvier mil fept cent quatrevingt
. Signé, AMELOT .
"
La fuite à l'Ordinaire prochain.
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQUI E.
De CONSTANTINOPLE , le 4 Décembre.
LE Capitaine Bacha eft de retour de la
Morée , où il a rétabli la tranquillité ; il
eft rentré dans ce Port le 25 du mois dernier
avec toute fa flotte , amenant avec lui
cinq prifes , parmi lesquelles fe trouve un
chébec Malthois qui ne s'eft rendu qu'après
un combat opiniâtre qui a coûté plus de
100 hommes aux Turcs. Le Grand-Seigneur
qui s'étoit rendu à fon Kiosk pour voir l'arrivée
de la Flotte , y donna audience à l'Amiral
, auquel il fit l'accueil le plus Aatteur.
Le 29 , S. H. eut avec lui une longue con.
férence au château près des eaux douces.
Deux Frégates ont été envoyées depuis dans
l'Archipel pour veiller à la protection du
commerce.
Les inquiétudes qu'on avoit relativement
à la Crimée , font maintenant évanouies ;
les différends qui faifoient craindre une
nouvelle rupture , ont été terminés à l'amiable
; le Miniftre Ruffe a, dit -on , reçu des
lettres qui confirment ces avis confolans.
29 Janvier 1780.
i
( 194 )
Depuis une quinzaine de jours , la peſte
s'eft manifeftée de nouveau dans quelques
quartiers de cette capitale ; on eſpère que
le froid fera bientôt difparoître ces fymptômes
´alarınans.
DANEMAR CK.
De COPENHAGUE , le 25 Décembre.
LES ravages qu'ont caufé par- tout les
épizooties ont tourné l'attention du Gouvernement
fur les maladies contagieufes qui
attaquent les animaux & fur-tout les chevaux.
Une Ordonnance nouvelle , qui fera
fans doute bientôt fuivie de quelques autres,
ordonne de tuer tous les chevaux morveux
fans que le propriétaire puiffe réclamer aucune
indemnité. La Juftice de chaque lieu
doit veiller à ce qu'on enterre auffi profondément
qu'il fera poffible les chevaux qu'on
aura tués pour cette raiſon.
Le 17 de ce mois , les Intéreffés dans la
Compagnie Afatique s'affemblèrent pour
autorifer la Direction à emprunter pour
deux ans une fomme de 960,000 écuss
pour lefquels on délivrera 4800 récépiffés de
200 écus chacun. Le retard qu'éprouvent
les trois vaiffeaux que la Compagnie attend
de la Chine & de Tranquebar , a occafionné
cet emprunt : il fera ouvert depuis le 2
Janvier prochain jufqu'à la fin du même
mois ; & les paiemens fe feront au taux courant
de Danemarck , ou par des lettres de
( م و ر )
change fur la Banque d'Altona , de Hainbourg
, de Londres ou d'Amfterdam .
Il y a eu cette année à Halborg en Jutland
650 mariages ; on n'a pas encore le calcul
des naiffances. Le nombre des morts a été
de 4720, favoir , 1198 garçons , 1173 filles ,
1159 hommes & 1190 femmes .
POLOGNE.
De VARSOVIE , le 27 Décembre.
1
Le mariage du Duc de Courlande a caufé
la plus grande fatisfaction à fes Sujets , qui
font des voeux pour qu'il foit plus durable
que les précédens. De toutes les parties du
Duché on s'eft empreffé d'envoyer à Mittan
des Députés pour le féliciter. Le District
de Pilten même , partageant la joie des
habitans de cet Etat , a chargé le Confeiller
Provincial de Fiks de témoigner au Prince
la part qu'il prenoit à cet heureux évènement.
Ce Député a été reçu avec beaucoup
de pompe & de diftinction.
Le 1 de ce mois , écrit- on de Buccovino , il
arriva à Choczim 4000 Spahis , qui en repartirent
aufli-tôt , & prirent leur marche vers le Danube.
Les habitans de la plupart des villages par
lefquels ils ont paffé , effrayés de leur approche ,
dont ils ignoroient l'objet , fe font fauvés dans les
bois , emportant avec eux leurs meilleurs effets , &
ne font revenus dans leurs maifons que lorfqu'ils
les ont fu éloignés. Ils n'y ont pas retrouvé tout ce
qu'ils y avoient laiffé , & ils ne doutent point que
les troupes qu'ils fuyoient ne ſe ſoient emparé de ce
qu'ils ont perdu «.
i 2
( 196 )
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 31 Décembre.
Le tems qui avoit été très- froid, s'eft fi fort
radouci depuis quelques jours , que nonfeulement
on fe palle de feu , mais qu'on
peut comparer la chaleur qui règne à celle
des belles foirées d'été ; nous en jouirons
tant que les mêmes vents continueront de
fouffler. Ils ont fondu les neiges fur les
montagnes & caufé un débordement des
eaux du Danube qui ont menacé les fauxbourgs
les plus voisins ; cependant elies ont
baiffé , & le dommage n'eft pas auſſi confidérable
qu'on l'a craint d'abord.
S. M. I. & R. vient de nommer Confeiller-
Aulique M. de Sonnenfelds, qui a reçu
en même-tems un préfent de 2c00 florins.
Ces faveurs font la récompenfe des ſervices
qu'il a rendus à l'Autriche , par les fages
Règlemens qu'il a introduits dans la Police.
L'un des arrangemens auxquels il a
contribué eft une Ecole gratuite où les Domeftiques
de l'un & de l'autre fexe font
reçus depuis 6 heures jufqu'à 7 heures du
matin , & depuis 7 juſqu'à 8 du ſoir , pour
apprendre à lire & à écrire.
Le Cardinal Hertzan va réfider à Rome
en qualité d'Ambaffadeur de cette Cour ,
& de Protecteur de la Nation Allemande ,
à la place de feu le Cardinal Albani.
Le Comte de Buchoff , Envoyé extraor(
197 )
dinaire du Roi de Danemarck vient
de remettre au Prince de Kaunitz une note
par laquelle il protefte contre la prife de
poffeffion de l'Ile de Nicobar , faite par la
maifon d'Autriche en vertu du droit de
poffeffio vacua , qui cependant n'a jamais pu
y exifter , puifque cette Ifle a toujours été
fous la dépendance de Tranquebar.
» Nous apprenons de la Bafle-Efclavonie , écriton
de Presbourg , que 300 Turcs font arrivés
dans la Seigneurie de Dicke- Var , qui appartient à
l'Evêque de Bolnie , à qui ils ont demandé d'être
admis à profeffer la Religion Catholique. On affure
qu'il y en a un grand nombre d'autres déterminés
à les fuivre. On craint qu'ils ne foient moins
attirés par le zèle que par l'efpoir d'être mieux ,
puifque parmi les raifons qu'ils donnent de leur
émigration , la principale en eft qu'ils font dans l'impoffibilité
de payer le ducat de capitation que la
Porte exige chaque année depuis la guerre avec la
Ruffie «.
De RATISBONNE , les Janvier.
LA ratification du traité de Tefchen qu'on
efpéroit voir propoſer à la Diète de l'Empire ,
immédiatement après les vacances de Noël ,
ne pourra guère être mife fur le tapis avant
la fin de Février ; il faut que les Miniftres
demandent des inftructions à leurs Cours ,
fur les mémoires préfentés dernièrement à la
Dictature , & il n'eft pas poffible qu'ils puiffent
les avoir reçues avant fix femaines .
On dit que l'Electrice douairière de Bivière
va fonder à Munich un chapitre de demoii3
( 198 )
felles nobles auquel elle veut préfider ellemême
en qualité d'Abbeffe. Il fera établi dans
le Couvent occupé actuellement par les Pauliftes
, qui feront transférés dans celui des
Francifcains de cette ville.
Si l'Amérique , écrit-on de Hambourg , a été
le tombeau d'un grand nombre d'Allemands , elle
a ouvert auffi à quelques- uns une route à la fortune.
Parmi ces derniers , 'on nomme le Colonel dé
Mengen , qui en a fait , dit-on , une très -brillante.
Ayant été fait prifonnier de guerre , il a eu l'occafion
de faire connoiffance avec Miff Hankock , fille de
l'ancien Préfident du Congrès , & de parvenir à obtenir
fa main. C'eft , ajoute- t on , une très - riche
héritière , douée d'ailleurs des qualités les plus aimables
, avec laquelle cet heureux Officier eft alle
s'établir à Philadelphie «.
C'eſt le premier de ce mois que le Roi de
Pruffe a prononcé la fentence définitive des
fept Confeillers de Juftice , arrêtés à l'occafion
de l'affaire du Meûnier Arnold. Un de
Aces Juges a été fimplement remercié ; les fix
autres ont été caffés & condamnés à un an
de prifon dans la fortereffe de Spandau. M.
4 Carmer a été avancé à la dignité de Grand-
Chancelier ; il étoit ci - devant Miniftre privé
d'Etat & de Juftice en Siléfie .
' ITALIE.
De NAPLES , le 27 Décembre.
LA plupart des contraventions qui s'exercent
ici , n'étoient punies ci - devant que par
des amendes pécuniaires , qui n'en arrêtoient
( 199 )
pas le cours. La néceffité de les prévenir , a
forcé le Roi de prononcer des punitions plus
graves pour ce genre de délit ; il fera dorénavant
puni du fouet & même des galères ;
il y a lieu d'efpérer que ces peines qui
portent avec elles l'infamie , feront plus
efficaces que les amendes.
Dans la nuit du 12 de ce mois , on a
reffenti à Portici & à Refina une fecouffe
de tremblement de terre ; elle étoit horifontale
, & fut affez forte pour éveiller tout le
monde , & faire abandonner les maifons.
Elle n'a été que foiblement fentie ici , &
quelques uns de nos Phyficiens conjecturent
que ce que l'on a pris pour un tremblement
de terre n'étoit qu'un effet de l'air violemment
agité & pouffé par le Véfuve , dont
la fumée eft devenue plus épaiffe , & d'une
couleur plus obfcure. A
»Le 11 du mois dernier , écrit -on d'Algheri en
Sardaigne , un navire Vénitien , pouffé par un vent
furieux , vint ancrer auprès de la Tour du Cap Ga
lera. Il étoit commandé par le Capitaine Antoine
Botterini , & venoit de Marfeille , chargé de di
verfes denrées & marchandifes pour la valeur de
500,000 francs. Il avoit à bord Aly- Oult - Chaouy,
Ambaffadeur du Bey de Tunis auprès de S. M. T. C.
qui revenoit de Paris . Le Chevalier Riletty , Gou-
⚫ verneur de cete ville , ne l'eut pas plutôt appris ,
qu'il envoya le Capitaine du Port pour lui offrir
toute affiftance , & lui offrir un logement & la ta .
ble. Le Miniftre Tunifien accepta cette offre avec
plaifir ; un carroffe à fix chevaux l'alla prendre au
débarquement , & le conduifit à l'Hôtel du Gouverneur
, où il fut traité fplendiment avec toute la
14
( 200 )
faite , jufqu'au 30 du même mois , qu'il fe rem
barqua avec un vent favorable , pour retourner à
Tunis «.
De
LIVOURNE , le 30 Décembre.
La mort du Cardinal Albani laiffe vaquer
un troifième chapeau dans le facré Collège ;
en comptant les quatre réfervés in petto dans
le Confiftoire du 23 Juin 1777 , & celui qui
le fut pareillement dans celui du 12 Juil
let 1779 ; cela en fait huit à donner.
"Le Roi de Maroc , écrit - on de Salé , paroît
rechercher plufieurs Puiffances chrétiennes. Il
vient d'envoyer un Miniftre à Venife ; il va ca
partir un pour Lisbonne . Ce dernier eft chargé d'acheter
de l'or pour la monnoie de Maroc , & de
paffer par Madrid , pour remettre à S. M. C.
100,000 onces d'argent , avec prière d'en diftribuer
la moitié aux efclaves Maures détenus dans
la Méditerranée , & de garder le refte jufqu'à nouvel
avis. Il paroît fur- tout rechercher l'amitié du
Roi d'Espagne , & craindre de lui déplaire. Sur les
inftances réitérées du Conful Britannique , il a cependant
permis d'exporter des vivres de fes Etats à
Gibraltar ; mais en même tems il a écrit , dit-on ,
au Pacha de Tanger , qu'il lui feroit couper la tête ,
ainfi qu'au Conful Anglois , s'il tranfpiroit quelque
chofe de cette permiffion dans le public . La dilette
qu'on éprouve dans prefque toutes les parties de
cet Etat , ne permettra guère aux Anglois de pro
fiter de cette permiffion. Le prix de la mefure du
bled eft monté, de 5 à 6 onces d'argent , à 46 onces.
ou 96 liv. le feptier de Paris. La révolte la plus
dangereufe qui ait éclaté depuis quelque temps , eft
due au hazard . Le Prince Muley Abderahman , un
des fils du Roi , voyant un de fes domeftiques fe
battre avec un de ceux du Gouverneur de Mequinez ,
( 2018).
frappa celui -ci d'un coup de fabre , & le bleffa dan .
gereufement, Le Gouverneur offenfé de l'action du
Prince , le menaça de la colère de fon père , à qui
en effet il écrivit ce qui s'étoit paffé . Malheureuſement
avant
l'arrivée du courier le Roi avoit envoyé
à Fez des exécuteurs de fes ordres pour couper les
pieds & les mains à quelques Employés ; le Prince
les ayant rencontrés & leur ayant demandé ce qu'ils'
venoient faire , ils fe contentèrent de lui répondre
qu'il le fauroit bientôt . Il crut que leurs ordres le
regardoient ; il prit fur le champ la fuite avec fes
meilleurs effets , & fe mit à la tête des mutins , contre
lefquels le Roi fe propofe de marcher " .
ESPAGNE. , 2
De MADRID , le 12 Janvier,
3
LES lettres de Cadix du 30 du mois dernier,
portent que 4 vaiffeaux de la divifion de
D. Cordova étoient venu mouiller dans cette . !
baye ; & que le lendemain ce Lieutenant-
Général y entra avec le vailleau la Sainte-
Trinité qu'il monte , & le Saint - Nicolas.
Leur objet eft de prendre des rafraîchiffemens
, & de reprendre enfuite leur croifière.
Le Détroit ne fe trouve point, dégarni
par leur arrivée à Cadix ; la divifion de D.
Langara , & celle du Ferrol fous le Commandement
de D. Ponce qui a eu ordre de
fortir , fuffifent pour en garder l'entrée .
La Gazette de cette Ville , d'hier , contient
les obfervations fuivantes :
» Malgré l'authenticité qu'on prétend donner en
Angleterre aux relations publiées le 21 Décembre
fous le titre d'Extraits de Lettres adreffées au
2
is
( 202 )
Lord Germaine & au Secrétaire de l'Amirauté
datées de S. Fernando d'Omoa , nous fommes
fondés à révoquer en doute la plupart des détails
qui y font rapportés . On n'a pas lieu d'être furpris
de la réduction du Fort de San-Fernando d'Omoa ,
dont il n'y avoit que peu de tems que la conftruction
étoit commencée , & dont plufieurs accidens
avoient fait retarder les travaux . Il n'eft pas vraifemblable
que dans un Fort auffi peu avancé , il ſe
foit trouvé une artillerie de quelque conféquence ,
ni un nombre fuffifant de troupes pour le défendre
s'il étoit attaqué en règle. C'est d'après cette confidération
que depuis long-tems la Cour d'Espagne'
avoit envoyé ordre de retirer dans l'intérieur des
terres toutes les productions & marchandifes qui
arriveroient fur les vaiffeaux marchands dans ce
Port. Quant aux fonds du Roi , on fait qu'il n'y en
avoit point : il étoit donc impoffible au Gouverneur
d'en offrir pour le rachat du Fort. Ce n'eſt point ,
non plus à Omoa que fe rendent les fonds qui s'envoient
en Europe ; enfin , depuis un nombre d'années
, il ne va plus en cette Province de vaiffeaux
chargés de vif-argent , parce qu'elle n'en a aucun
befoin. De tout cela il résulte que les Anglois ne
peuvent avoir fait les riches prifes que fuppofent
leurs Gazettes , & qu'on doit attendre des relations
plus préciſes & plus véridiques « .
On ne conçoit pas comment les Anglois
ont ofé pouffer l'exagération fi loin , en por .
tant à 156 pièces l'artillerie du fort , en
difant que depuis 25 ans la conftruction de
ce fort qui n'eft pas achevé , occupe 1000
hommes . S'il eût été dans l'état où ils le
fuppofent , ce qu'il y avoit de précieux en
auroit- il été retiré ?
» Nous avons ici , écrit-on de Cordova , dans le
Tucuman , un phénomène bien fingulier , & dont on(
203 )
:
ne verra jamais beaucoup d'exemples . Dans le bourg
d'Alta Gratia , à 7 lieues d'ici , il y a une Négreffe
qui , fuivant des obfervations & des témoignages
pris juridiquement , doit être actuellement âgée de
175 ans ; regardée à la diftance de 10 à 12 pas ,
elle paroît avoir environ 80 ans . La multiplicité de
fes rides , jointe à une maigreur qui ne laifle entrevoir
que la peau & les os , affurent qu'elle eſt
plus âgée lorfqu'on la voit de plus près . Elle diftingue
encore les objets à to à 12 pas . Elle a les
cheveux crépus comme les autres Nègres il ne
lui manque que 4 dents mâchelières & une incifive ;
les autres font fi ufées qu'à peine elles fortent des
gencives. Elle ne peut plus fe tenir debout ; mais
elle file & fait encore d'autres ouvrages : ce qu'il
ya de plus fingulier , c'eft que quoique courbée &
affife , elle fait encore les fonctions de fage-feinme.
Elle a été mariée avec un nommé Michel , Nègre, dont
elle a eu s enfans : deux de ceux- ci ont été mariés :
elle croit avoir des petits-fils de fes petits fils . Elle
a eu quelques maladies violentes ; & dans fa jeuneſſe
on la faignoit régulièrement tous les ans . Plufieurs
vieux Negres , dont quelques uns paffent ico ans ,
la reconnoiffent pour très - âgée ; une Négreffe nommée
Mamela , âgée de 120 ans , qui conferve encore
fa mémoire , dépofe que la vieille Louiſe étoit déja
femme lorfqu'elle commença à faire ufage de fa raifon
; & la vieille , en parlant de celle- ci , dit que
c'eſtun enfant élevée dans fes bras . Cette relation étonnante
eft appuyée de toutes fortes de témoignages
authentiques , pris dans un pays où les centenaires
ue paroiffent pas fort rares «.
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 10 Janvier.
ON attend toujours avec impatience des
nouvelles de l'Amérique feptentrionale ;
i 6
( 204
quelque attention que l'on ait pris de déguifer
notre perte à Savanah , il en a tranf
piré quelques détails. Le Général Prévôt ne
nomme aucun Officier au-deffus du grade
de Capitaine au nombre des morts ; on
fait cependant que le Colonel Maitland a
été emporté trois jours après la levée du
fiége par une fièvre que lui avoient caufé
les farigues de fa marche infiniment pénible
de Beaufort à Savanah. On ne doute
pas que plufieurs autres n'aient également
péri. Nos ennemis regrettent beaucoup le
le Comte Pulawski , mort des fuites de fes
bleffures. Il a laiffé , dit- on , en mourant ,
fon épée au Général Washington , & fes
effets à une femme qui avoit paffé avec lui
en Amérique ; fon corps a été embaumé &
doit être , dit-on , rapporté en Pologne.
Les mouvemens des Américains , les troupes
en marche de tous côtés pour renforcer
le Général Lincoln , nous donnent de juftes
inquiétudes fur la Géorgie. Pour nous raffurer
nos papiers annoncent qu'il eft parti
6000 hommes de New-York pour aller attaquer
Charles-Town , qui eft la place qu'on
s'eft propofé d'enlever auffi - tôt après l'éloignement
du Comte d'Eftaing. S'il faut les en.
croire , ces nouvelles ne peuvent tarder.
» Nos Miniftres , difent -ils , ne les attendent pas
avant le 20 de ce mois au plutôt. Selon les dernières
lettres de New- Yorck , la flotte & les tranſports
étoient complettement avitaillés le 20 No...
vembre ; & tout étoit prêt pour l'embarquement
des 6000 hommes destinés à une expédition daus
( 205 )
le Sud. Or , ils n'ont pu s'embarquer & arriver à
Charles-Town avant le 30. En fuppofant la prife ,
de cette Ville auffi facile qu'on le prétend , il faut
encore au moins 8 jours pour cette conquête ; de
manière que les nouvelles de cet avantage n'auront
pu partir que le 7 01 le 8 Décembre. En mettant
actuellements ou 6 femaines pour la traversée ;'
ce qui eft le tems ordinaire , on fent qu'il eft impoffible
que ces nouvelles , attendues fi impaticin - ´
ment , puiffent arriver avant le 20 « .
La nation n'a pas tout- à - fait les mêmes
efpérances : elle prévoit que Charles - Town
fera bien défendu & par des forces de beaucoup
fupérieures ; & pendant que nos trou- ,
pes feront peut-être une expédition infructueufe
de ce côté , on demande fi le Général
Washington ne profitera pas de la circonftance
où il y aura 6000 hommes de moins
à New York pour tenter quelque chofe de
ce côté.
Le Congrès que vous vous peignez en Europe ,
las de la guerre , ne cherchant que l'occafion de
faire la paix , écrit-on de New-Yorck , a ſuſpendu
de nouveau l'échange des prifonniers . Les Généraux
Phillips & Reftandel , pris à Saratoga , qui avoient
obtenu la permiffion de revenir ici fur leur parole ,
s'étoient mis en route , & n'avoient plus que quelques
heures de marche pour y arriver , lorsqu'ils
ont eu ordre de rétrograder , & de fe rendre à
Eaft-Town , à plus de cent milles dans la Province.
Ce même Congrès vient d'adreffer , à tous les habitans
des Etats- Unis , une lettre circulaire , dans laquelle
il leur rend compte de fes opérations , de fa
conduite , & de l'état actuel des affaires de cette
partie du monde ; fes expreffions n'annoncent ni un
corps divifé , ni des hommes affoiblis. Le tableau
qu'il fait de la fituation de l'Amérique - Unie , n'eft
( 206 )
pas propre à infpirer le defir de s'accommoder; if
prouve le fuccès des efforts qu'on a faits , la certitude
du fuccès de ceux qu'on eft en état de faire
encore , & auxquels notte pofition nous met dans
l'impoffibilité de nous oppofer efficacement ; nous
fommes forcés de convenir que ce tableau eft
vrai .
» Le Colonel Seymour a eu le malheur d'être fait
prifonnier dans la dernière excurfion . Son cheval
s'étant abattu fous lui , cet Officier a reçu beaucoup
de contufions , mais on croit qu'elles ne font pas
dangereufes. Le 44e régiment qui s'étoit embarqué
pour Québec , y eft arrivé en très - mauvais état ; il
n'y manque que le tranfport que commande notre
ami Ridzdall. Nous préfumons qu'il a été aux Iſles
parce que nous n'avons pas entendu dire qu'il ait
été pris ".
Une lettre de Penfacola dans la Floride
occidentale , en nous parlant des préparatifs
qu'on fait de ce côté pour s'opposer aux
Espagnols , ne laiffe pas d'ajouter encore à
nos inquiétudes.
Nous venons de faire une perte irréparable
dans la perfonne du Colonel Stuart , Surintendant .
fans l'attachement qu'avoient pour lui beaucoup de
tribus de Sauvages , dont il a armé jufqu'à 12000 ,
la floride Occidentale feroit infailliblement tombée
au pouvoir de l'ennemi , avant l'arrivée du Général
Campbell. La province doit principalement fon falut
aux démarches que ce dernier a faites pour maintenir
les Sauvages dans le parti de la Couronne. Il a auffr
levé un corps de réfugiés Royaux , montant à plus
de 200 hommes , qui fe font diftingués dans plufieurs
expéditions «<,
La néceflité d'un arrangement quelconque
avec l'Amérique , toujours plus vivement
fentie de jour en jour , a donné lieu aux
( 207 )
bruits de paix répandus depuis quelque tems
& qui fe foutiennent encore. On prétend ici
qu'il arrive des Commiffaires Américains ;
on nomme entre autres M. Adams parti de
Boſton fur la frégate la Senfible de 40 canons
, & arrivé en Efpagne où il doit réfider
, comme celui qui eft chargé de cette
négociation. On dit qu'il lui a été donné
des inftructions fur les propofitions qui ont
été faites par nos Miniftres , que la Cour
Britannique & le Congrès font convenus de
ne pas prononcer le mot d'indépendance.
Cette claufe paroît a bien des gens n'être
qu'une pure imagination. On fait que l'Amérique
n'entendra aucune propofition à
moins que la première condition ne foit
fon indépendance.
» Le voyage de M. Adams , dit un de nos papiers ,
a été occafionné par les offres de paix que nos
Miniftres ont fait à la Maifon de Bourbon , par
l'entremise de diverſes Puiſſances , & nommément
par celle de la Ruffie , de la Sardaigne , du Portugal
, &c. La France & l'Espagne ont conftamment
répondu qu'elles n'en écouteroient aucune , à moins
que l'Amérique, leur Alliée, n'y foit comprife comme
partie contractante , fouveraine & indépendante.
C'est pour profiter de ces offres , en cas que l'Angleterre
les renouvelle , que M. Adams eft parti.
Il vient pour écouter les propofitions de paix qui
feront faites par l'Angleterre ; mais il n'eft point
chargé de lui en faire aucune «.
Dans cet état des chofes on ſent bien
que l'on revient fans ceffe à notre eſpoir de
trouver enfin quelque allié dans le Nord.
Cette espérance dont on nous berce depuis
( 208 )
fi long - tems , eft , dit-on , enfin à la veille
de fe réalifer. Nos papiers publics ne fe
laffent point de tenir ce langage que le fait
a constamment démenti : s'il faut les en
croire , on a conclu un traité d'alliance avec
la Ruffie qui enverra 12,000 hommes en
Amérique au printems prochain & 21 vailfeaux
dans la Manche auffi -tôt que la faifon
le permettra. Ils annoncent même , fur la
foi d'un particulier arrivé de Pétersbourg ,
qu'on travaille actuellement à l'équipement
de ces vaiffeaux. Pour donner encore plus
de confiftance à ces bruits , ils ajoutent que
M. de Nolken , Miniftre de Suède , a remis
à notre Cour un Mémoire par lequel il déclare
que fi la Ruffie nous fournit des fecours
, le Roi fon Maître fera obligé de rem - `
plir les engagemens qu'il a contractés avec
la France.
La majeure partie de la nation n'ajoute
pas grande foi à ces nouvelles ; elle penfe
que la Ruffie préféreroit plutôt de contribuer
à éteindre le feu de la guerre , qu'à
en augmenter l'embrafement , qu'elle n'a
pas oublié le fervice que lui a rendu la
France à Conftantinople , & qui l'a miſe en
état de la feconder lorfqu'elle a voulu travailler
encore à pacifier l'Allemagne. Elle
n'ignore point que les fermentations qui
fubfiftent encore en Turquie lui rendent
néceffaires les bons offices du médiateur qui '
les a affoupies , & qui les empêche d'éclater
de nouveau ; elle n'eft peut - être pas
( 209 )
non plus moins intéreffée que le refte de
l'Europe à l'indépendance de l'Amérique.
» Tous les évènemens arrivés dans ces dernières
années , obſerve un de nos papiers , ont été en faveur
des Ruffes . Les troubles de l'Amérique leur ont
valu une exportation confidérable de leur tabac , qui
s'accroît journellement . La guerre actuelle leur a
fait débiter beauconp de fer : voici l'état de leur exportation
de chanvre depuis 1767.
Années. Tonneaux. Années. Tonneaux.
1767 36,000 1773 62,200
1768 - 38,500 1774 63,000
1769 39,300 1775 82,000
1770

41,200 1776
---
95,000
177,1 47,000
----
1777
1778
--
112,000
- 1772 58,500 139,800
Plufieurs caufes ont contribué à cette grande
confommation de chanvre. Il a manqué dans les
parties méridionales de France & d'Espagne ; enfin
les armemens extraordinaires de la Hollande ,
du Danemarck & de la Suède , & la guerre actuelle
, en ont prodigieufement augmenté les demandes.
Pendant que nous cherchons des alliés au
loin , on n'a pas vu fans étonnement notre Miniſtère
travailler à aliéner notre allié naturel &
notre voifin . Nous ne favons pas encore cominent
les Hollandois prendront l'infulte que
nous leur avons faite en fouillant leurs vaiffeaux
malgré l'eſcorte qui les accompagnoit.
Nos Miniftres en donnant de pareils ordres
ont femblé avoir oublié que nos voisins ont
plus de 40 millions dans nos fonds , & que
s'ils nous les retiroient , nous ferions foudain
banqueroute. On craint fort que le premier
paquebot n'apporte beaucoup de com(
210 )
miffions pour vendre des actions ; & fi cette
crainte fe réalife , les fonds baifferont beaucoup
plus en dix jours qu'ils n'ont jamais
fait depuis l'exiftence du crédit public. On
ne manque pas de chercher à nous raffurer
fur tous les objets d'inquiétude que nous devons
avoir ; pour cet effet on infulte encore
la République en parlant avec beaucoup de
légèreté de fes forces ; s'il faut en croire
l'un de nos papiers publics qui ne trouvent
rien de plus propre à nous empêcher de
craindre les Holandois , que de les peindre
dans un état de foibleffe , ils n'ont point de
vaiffeaux de guerre qui portent plus de 60
canons ; & même ceux-ci peuvent à peine
fupporter ce nombre à caufe de leur tirant
d'eau confidérable ; quand ils entrent dans
le baffin ou qu'ils en fortent , on eft obligé
de les mettre à flot avec des tonneaux vuides.
On oppofe à ceux qui par ces détails &
d'autres femblables , veulent perfuader que
le mécontentement de la Hollande n'eft
point redoutable , la lettre fuivante de la
Jamaïque.
de
» Le vaiffeau le Pindar eft revenu ici le 24 Oc
tobre de fa ftation devant Saint - Eustache , après
avoir été chaffé de cette côte par quatre vaiffeaux
de guerre Hollandois. Aujourd'hui les Hollandois
ne veulent plus permettre à aucun de nos vaiffeaux
guerre d'entrer dans leurs ports des ifles d'Amérique
, où ils font de grands préparatifs de guerre.
Leurs efcadres font fipuiffantes dans ces mers , que
nous ne favons pas lefquels des Anglois ou des Ef.
pagnols feroient , en cas de rupture , les plus formidables
pour nous «.
( 211 )
On cherche à confoler les Hollandois de
l'évènement arrivé à leur convoi , en dilant
qu'ils ne font pas la feule puiffance maritime
à qui nous ayons manqué grièvement. Il
n'y a pas huit jours , dit- on , que l'Amiral
Drake a pris dans les Dunes 7 vaiffeaux
Suédois , chargés de provifions militaires ,
& eſcortés par un vaiffeau de ligne , le Capitaine
menaça de tirer fur les chaloupes qui
alloient à bord de fon convoi ; mais il ne
l'effectua point , parce que l'Amiral Drake
lui déclara que s'il tiroit un feul coup , il .
lui lâcheroit des bordées jufqu'à ce qu'il
l'eût coulé à fond.
Il n'eft pas bien décidé que la Hollande
puifle regarder un manquement à une autre
puiffance comme une excufe de celui qu'on
lui a fait. Nos papiers n'examinent pas cette
queftion ; ils le contentent d'approuver la
conduire du Ministère.
Il n'y a point de bon patriote , difent- ils , qui
puiffe refufer fon fuffrage à l'ordre de vifiter &
d'arrêter les vailleaux Hollandois , quelles qu'en
puiffent être les fuites. Il nous elt plus avantageux
d'avoir un ennemi déclaré à combattre , qu'un allié
nominal & rufe qui épie toutes les occafions de
fourair clandeftinement à nos ennemis tout ce dont
ils ont befoin . Le Lord Chatam a ſouvent déclaré
pendant fon adminiftration , qu'en cas de rupture
avec la Maifon de Bourbon , il ne falloit jamais
permettre aux Hollandois de refter neutres .
» Ce qui doit raffurer la Nation , lit- on dans un
autre , c'est qu'il eft très-vraisemblable que l'expédition
du Commodore Fielding étoit avouée en fecrét
par les Hollandois. Sa conduite & celle du
( 212 )
Comte de Byland font généralement admirées. L'un
& l'autre ont fu allier dans toute cette affaire la
politeffe qui caractériſe l'homme bien né , à cette
froide intrépidité qui devroit toujours diftinguer
tour Officier au fervice d'un Etat police . L'Amiral
Byland a en général une prédilection connue pour
la nation Angloife , & on en peut dite autant du
Miniftre des Provinces- Unies. D'après cela , il n'eft
plus vraisemblable que des rapports infidèles &
exagérés envéniment l'évèment auprès de LL. HH .
PP. Il y a tout lieu d'efpérer , au contraire , que l'affaire
fera paifiblement difcutée , & arrangée à l'amiable
«.
Tous ces détails prouvent qu'avec des
efpérances la nation n'eft pas fans inquiétudes.
On n'ignore pas en effet que fi au
commencement du printems prochain nous
étions en guerre avec la Hollande , les flottes
combinées de France & d'Efpagne feroient
auffi -tôt renforcées de 18 vaiffeaux de ligne.
On fait auffi qu'on a eu l'imprudence de
s'expofer à s'attirer un nouvel ennemi , fans
avoir pu enlever le convoi précieux dont
nous avions befoin. Les vaiffeaux chargés
de mats nous ont échappé , nous n'en avons
pris que de chargés de marchandifes non
prohibées qu'il faut rendre ; les bois de
conftruction nous manquent , tandis que ,
nos ennemis en ont plus qu'il ne leur en
faut. » Il eft honteux , dit un de nos papiers
, que nos Miniftres tirent tant de vanité
de nos préparatifs de mer , puiſqu'il eft
notoire que tandis que les François conſtruifent
vaiffeaux neufs de 110 canons cha-
7
cun , nous ne pouvons achever , faute de
4
( 213 )
bois , le Royal Souverain , qui depuis un
an eft fur le chantier "..
» Tandis que les ennemis de la Grande - Bretagne ,
dit un autre papier , font le tableau le plus effrayant
des forces maritimes de la France & de l'Espagne ,
nous croyons devoir mettre fous les yeux du public
l'état fuivant de la marine actuelle de la Grande-
Bretagne «.
» En commiffion , 3 vaiffeaux du premier rang ,
de 100 canons , 13 du fecond , 73 du troisième ,
20 du quatrième , 49 du cinquième , 63 du fixième,
57 Corvettes , 22 cutters , 6 bombardes , 17 brûlots
, outre les vaiffeaux armés , dont on ne peut
pas aifément fixer le nombre. En tout , 89 vaiffeaux
de ligne , 132 de so à 28 canons
vettes , & c, «.
4
› 57 cor-
Hors de commiffion , 17 vaiffeaux de ligne ,
de so canons , 6 frégates c
" En conftruction , I du premier rang , 22 du
troisième , & 38 de So à 20 canons ; de forte
qu'on peut porter le total des forces maritimes de
la Grande Bretagne , à 141 vaiffeaux de ligne , &
227 de 30 à 16 canons , ce qui fait un total de
3.68 vaiſſeaux
On dit que le Lord Sandwich fe plaint
que le Lord North ne lui fournit pas l'argent
néceffaire pour la Marine ; & que le
Lord North de fon côté accufe le Lord
Sandwich de dépenfer l'argent qu'on lui
donne à payer des Ecrivains qui vantent fon
adminiſtration. Prefque tous les vaiffeaux
que ce Lord a fait armer manquent des
chofes les plus néceffaires. Le Montagu ,
vaiffeau tout neuf de 74 canons , avoit ,
il n'y a pas encore long - tems , des cables
d'un diamètre de moitié trop petit ; & quant
( 214 )
à fon équipage , on lui avoit donné 3000.
Tillerands qui , de leur vie , n'avoient vu
qu'au port de Londres un cable ou une
voile.
Il eft parti ces jours derniers un renfort
d'ouvriers pour travailler aux fortifications
des Ifles de Jerfey & de Guernesey, qu'on
croit menacées d'une attaque férieufe au
printems prochain . On a déja conftruit ,
dit- on , plufieurs nouvelles redoutes & autres
ouvrages dans ces Ifles qui ont dû recevoir
en outre plus de so pieces de canons
tant du gros calibre que de pieces de campagne.
Le Bureau d'Artillerie a commandé un
grand nombre de canons d'Ecoffe avec des
affuts de campagne , pour l'ufage des milices
au printems prochain. On dit que l'Infanterie
de chaque Régiment doit être exercée
au fervice de ces pièces , qui , étant
très- légeres & conftruites pour des charges
en grappe feulement , feront de la plus
grande utilité pour couvrir, foit une retraite,
foit une attaque.
Les arrêtés de l'Affemblée Provinciale du
-Comté de Middlefex , calqués fur ceux du
Comté d'Yorck , font , qu'il fera formé un
plan d'affociation conftitutionnelle , pour
appuyer la réfolution de rendre le Parlement
indépendant ; & qu'il fera nommé un
Comité de 53 perfonnes pour correfpondre
avec les autres Comités d'Angleterre , &
préparer le plan d'affociation pour l'Affem(
215 )
blée générale qui doit fe tenir le 11 Avril.
Ces arrêtés ont été agréés neminè contra
dicente. Il a été auffi question dans cette
Affeimblée d'un certain registre fecret où
font infcrites toutes les penfions diftribuées
par les Miniftres dans le Parlement , &
qu'on ne manque pas de brûler auffi- tôt que
le Roi l'a vu & figné. Il y a été démontré
auffi que les francs - tenanciers de Middleſex
payent 15 fols par livre en impôt , dont le
produit eft en plus grande partie employé
à corrompre les Membres du Parlement.
» Les affociations qui fe forment dans les principales
Provinces du Royaume , commencent , dit un
de nos papiers , à inquiéter les Miniftres . D'abord
ils en ont parlé avec mépris , en difant que l'Oppofition
n'ayant pas pu fe faire entendre du Parlement ,
alloit foulever contre lui la canaille ; mais depuis
qu'ils voient tant de noms refpectables au bas des
adreffes déja arrêtées & prêtes à l'être , ils changent
de langage & ils emploient toutes fortes d'artifices
pour les faire avorter. Les Hiftoriens remarquent
au fujet de l'affociation républicaine , dont la ville
d'Yorck vient de donner l'exemple , déja fuivi par
21 Comtés , qu'anciennement c'étoit à Yorck que
les tyrans dépofés trouvoient un afyle. Ce fut cette
Ville qui foutint les Stuarts , dans un tems où tout
le refte de l'Angleterre fe foulevoit pour le maintien
des libertés & des droits du peuple «c.
» Il a été dit hautement , dit un autre papier
dans cette Affemblée provinciale d'Yorck , que lès
Lords qui , dans la Chambre des Pairs , fervent
d'organe aux abfens , & en donnent les voix ,
font falariés par la Cour. On fait qu'il y a plus
d'un exemple que la voix d'un paiement a été donnée
auffi par procuration , & que le repréfentant & le
repréfenté étoient d'avis très-différens . Dans cette
( 216 )
même affemblée , un des Sous- Gouverneurs du
peuple de Galles , a ofé fe permertre les plus fortes
déclamations contre le Whiggiſme , & a été
jufqu'à dire que les prérogatives de la Couronne
n'étoient pas affez étendues ; qu'on ne pourroit mieux
faire à la paix , que de laiffer fubfifter les taxes
même les plus onéreufes ; que c'étoit le faire d'un
Roi d'Angleterre , une idée abfurde & ridicule
que de le qualifier le ferviteur de fon peuple , qu'il
étoit l'ame de la conftitution , & que le Roi actuel
étoit le feul patriote de l'Angleterre. Quelques fpéculatifs
tirent un fâcheux augure pour le bonheur
des peuples , fous le futur règne , de cette manifef
tation , des fentimens des perfonnes à qui eft confiée
l'éducation de l'Héritier présomptif de la Couronne ,
Mais d'autres obfervant que les pupiles fe modèlent
rarement fur leurs Inftituteurs , ne craignent point
d'en conclure que le jeune Prince aura des fentimens
tout oppofés , & qu'il ne peut point arriver
deux exemples de fuite , comme celui que donne
un grand perfonnage de fon attachement aux principes
qui lui ont été inculqués.
Nos papiers publics ne font remplis que
de détails des réjouiflances faites en Irlande
au fujet des conceffions faites à ce royaume.
Permis aux Anglois , écrit - on de Dublin ,
de fe féliciter de quelques lampions allumés & de
quelque peu de poudre brûlée . Les amis de la
Couronne n'ont affurément rien négligé pour fe
montrer dans cette occafion. La Nation dont ils ne
font pas l'organe , prétend , avant de prendre part
aux réjouiffances , qu'on lui faffe juftice fur quelques
points importans ; elle remarque que ceux
qui ont été accordés font illufoires . L'Angleterre
lui permet de cultiver du tabac , & c'eft une culture
que le terrein de l'Irlande ne comporte point :
elle confent que nous commercions avec fes Colonies
, fur lefquelles elle n'a plus d'autorité ; elle
permer
( 217 )
permet l'exportation de nos Manufactures , qu'elle
ne pouvoit plus empêcher .
Au milieu des objets importans qui oc
cupent aujourd'hui la nation , elle ne peut
s'empêcher de donner un jufte tribut de
larmes au fort du célèbre Capitaine Cook ,
le plus hardi navigateur qui ait exifté , dont
les obfervations ont fixé l'opinion publique
fur le continent auftral , & qui a mérité de
la part des nations rivales & en guerre avec
nous , les fuffrages , l'encouragement & les
garanties dont toute l'Europe eft inftruite .
» Son ci-devant Lieutenant , le Capitaine Clerke ,
a écrit aux Lords de l'Amirauté une lettre de
Kamfchatka du 8 Juin , pour leur annoncer que
ce brave & infortuné Navigateur fut maffacré le 14
Février par des Sauvages , dans une grouppe d'Isles
nouvellement découvertes . Il eft vraisemblable
que le Capitaine Clerke entend trop bien fon métier
pour s'être borné à donner le nom du licu où
l'évènement s'eft paffé . La Gazette fe contente de dire
que c'eft O'why'he , par le 22e degré de latitude ;
on ne parle pas de la longitude. Des lettres de Pétersbourg
, où l'on a reçu la même nouvelle
portent qu'on croît que cette Ifle eft une des Kuriles
; que le Capitaine Cook , en y defcendant ,
fut d'abord reçu avec toutes les démonſtrations
extérieures de la plus parfaite cordialité ; mais
qu'après y avoir féjourné quelque- tems , au moment
où il alloit s'embarquer , ils l'attaquèrent à
l'improvifte & le maffacrèrent avec 4 de fes gens.
On efpère que fes découvertes ne feront pas perdues
totalement pour les Sciences , puifqu'on affure
qu'on a confervé les cartes & fes journaux. Le
Capitaine Clerk , avec les deux vaiffeaux la Réfalution
& la Découverte dont les équipages
29 Janvier 1780.
k
( 218 )
font bien portans & ont affez de vivres pour un an ,
fe propofoit de faite une autre tentative pour découvrir
un paffage en Europe par le nord «.
Depuis le 15 Décembre 1778 , jufqu'au 14
du même mois 1779 , on a baptifé dans les
Eglifes de Londres , Weftminſter , Southwark
, ainfi que dans les Succurfales qui
en dépendent , 8640 garçons & 8124 filles ,
en tout 16769 enfans . Le nombre des morts
a été de 10208 hommes , 10212 femmes ,
en tout 20420 perfonnes , parmi lesquelles
on compte 28 fuicides , 128 noyés , & 6
qui ont été affallinés .
FRANCE.
De VERSAILLES , le 25 Janvier.
LE Roi a accordé les entrées de fa Chambre
au Marquis de Vérac fon Miniftre plénipotentiaire
auprès de l'Impératrice de Ruffie ,
au Comte de Stainville , Lieutenant Général,
& au Marquis de Jaucourt , Maréchal de
Camp.
Le 1s de ce mois , l'Evêqué de Couferans
& celui de Grenoble prêtèrent , pendant la
meffe , ferment de fidélité entre les mains
de S. M.
Le 16 , le Comte du Chaffault, Lieutenant-
Général des armées navales , eut l'honneur
d'être préſenté au Roi par le Miniſtre de la
Marine.
Le Comte de Boulainvilliers , Meftre de
Camp , Commandant du régiment de Conti,
( 219 )
"S
Dragons , & le Comte de Méry avoient eu
l'honneur d'être auffi préfentés à LL. MM.
& à la Famille royale , par le Prince de Conti ,
l'un en qualité de fon premier Gentilhomme
de la Chambre , & l'autre , de Capitaine de
fes Gardes.
Le Roi a nommé à l'Abbaye de St-Jean de
Falaife , Ordre de Prémontré , Diocèfe de
Séez , l'Abbé de Nogués , Aumônier de Madame
, & Vicaire- Général de Verdun , fur la
nomination de Monfieur , en vertu de fon
appanage .
M. de la Foffe , Graveur , a eu l'honneur
de préfenter à LL. MM. & à la Famille royale
les roe. & 11e. livraifons du Voyage Pittorefque
de l'Italie.
*
De PARIS , le 25 Janvier.
LA retraite de quelques Officiers de la
Marine du Roi , a fait vaquer dans nos Ports
diverſes places , auxquelles S. M. vient de
nommer. M. le Comte de Guichen a le commandement
du port de Breft , vacant par la
démiffion du Comte d'Orvillers ; M. d'Hector,
Chef d'efcadre , remplace M. le Marquis
de la Prevalaye , Chef- d'efcadre , Directeur
du même port. M. le Chevalier de Fautras
eft Commandant de la Marine à la place de
M. d'Hector , & M. des Forges de la Vautriere
a obtenu la place de Commandant des Gardes
de la marine qu'avoit M. de Monteil qui
part pour les Ifles. A Toulon , M. de Beauffet
, Chef-d'efcadre , fuccède à M. de Fabri ,
k 2
( 220 )
Directeur général de ce port , & M. le Che
valier de Monteclaire remplit la place de
Directeur qu'avoit M. de Beauffet.
Les lettres de Breft portent que le convoi
du Texel , chargé de bois de conſtruction &
autres munitions navales , au nombre de 21
voiles , eft arrivé dans ce port avec le Capitaine
Paul Jones qui l'a efcorté. Il étoit
parti du Texel avec les vaiffeaux Hollandois ;
mais les Capitaines inftruits des ordres donnés
à Londres au Capitaine Fielding , & perfuadés
que l'attention des Anglois fe porteroit
toute entière du côté des navires convoyés
par les vaiffeaux de guerre , s'en étoient féparés
au fortir du port , & avoient preflé leur
marche le long des côtes de France , à l'aide
d'un bon vent qui les a amenés heureufement.
Outre ce convoi , il en eft entré un venant
de Hambourg , & compofé de so voiles ,
chargées auffi de munitions navales . On évalue
à plus de 20 millions les objets qu'ils ont
apportés pour l'ufage de nos chantiers . Le
port de Breft eft fourni de munitions pour
plus de deux ans. Il y a à Rochefort tout
ce qu'il faut pour conftruire encore huit gros .
vaiffeaux , fans qu'on ait befoin d'emprunter
une feule planche à Breft,
Un courier extraordinaire arrivé le 17 de
ce mois , nous apprit que les 20 vaiffeaux
Efpagnols & les 4 François , auxquels s'eft
joint un cinquième fur le foir , font partis le
13 de ce mois , & ont fait voile pour Gibraltar,
On eſpère que fi l'Amiral Rodney a eu
( 221 )
la même deftination , il aura trouvé D. Louis
de Cordova affez fort pour lui tenir tête ,
tout ce qui eft au Ferrol & à Carthagène ayant
reçu ordre de fortir. Si la flotte fortie de
Breft , le rencontre après qu'il aura foutenu
un combat , il y a apparence qu'elle en aura
bon marché , ou du moins qu'elle le bloquera
dans l'endroit où il aura été fe réparer , de
façon à l'empêcher de pouvoir remettre en
mer de long-tems. Et alors il y a tour à craindre
pour les poffeffions Angloifes des Indes
occidentales.
Selon la plupart des avis , la flotte Angloife
n'a pu fortir de la Manche avant le 4 de ce
mois ; & depuis la marche a dû être retardée
par les vents d'Eft qui ont régné pendant cinq
à fix jours. Son cours d'ailleurs n'eft pas di
rectement vers Gibraltar ; elle eft forcée de
conduire jufqu'à une certaine diftance les 300
voiles forties avec elle , & deftinées pour l'Amérique
; celles - ci ne peuvent avancer que
lentement ; & cette miffien ne permet pas à
Rodney de profiter de l'avance qu'il avoit fur
D. Gafton . On attend avec impatience des
nouvelles ultérieures.
Les vaiffeaux deftinés pour l'Amérique
fous les ordres de M. le Comte de Guichen ,
qui montera la Couronne , de So canons , font ,
dit- on , au nombre de15 . On dit que les quatre
de M. de Sade s'y joindront , ce qui réuni
aux 11 vaiffeaux que nous avons en Amérique
, en porteroit le nombre à 30. Le Régiment
dé Touraine s'eft embarqué le 12 fur
k
3
( 222 )
les vaiffeaux de cette flotte , dont la plupart
font déjà en rade. Les détachemens des Régimens
de Walch & de Royal-Comtois ont dû
s'embarquer le 15. Cette flotte , felon toutes
les lettres , fera en état d'appareiller à la fin
de ce mois ; les vaiffeaux deſtinés pour l'Inde
feront également prêts pour ce temps-là ,
33
eft
L'efcadre de M. de Sade , écrit-on de Breft ,
entrée le 13 , fuivie de la Belle - Poule , & de 6
lougres Efpagnoles , ainfi que de plufieurs autres
bâtimens chargés de vivres & de munitions pour
la flotte. Celle qui étoit à l'Ile d'Aix eft arrivée
fous l'escorte de la Médée. Le S. Michel a attendu
la fûte la Ménagère qui n'étoit pas prête , & qui
doit arriver inceffamment. Le Royal- Louis & le
Nortumberland feront très -certainement achevés
pour le printems prochain. Le brave M. de Couëdic
eft mort le 8 de ce mois de fes bleffures. Par une
diftinction particulière , & qui lui étoit bien due
il a été enterré dans l'Eglife Paroifliale , quoiqu'il
y ait un Arrêt qui le défende « μ•
Le navire Anglois que le Capitaine Cottin ,
Commandant la frégate corfaire la Marquiſe
de Seignelay, a conduit à Cherbourg avec 51
prifonniers , eft de r20 tonneaux , & richement
chargé. L'autre prife qu'il a conduite à
Dunkerque , & qu'il a faite à l'abordage , lui
fait beaucoup d'honneur. Le Roi qui avoit
déjà accordé une épée à ce brave Capitaine ,
vient de lui faire expédier un brevet de Lieutenant
de frégate.
» Le Prince Noir , écrit - on de Morlaix , vient
d'entrer en rade avec une prife Angloife chargée
de falaifons , matelats & autres marchandifes . Depuis
la dernière fortie de ce port , ce corfaire a fait
( 223 )
20 prifes , dont plufieurs riches , entr'autres un navire
venant de la Baltique , Capitaine Wright qu'il
a refufé de rançonner pour 6000 guinées. Trois
navires Hollandois & un Suédois chargés de tabac
& de fer , font entrés dans ce port le 6 de ce mois.
Il est toujours queftion d'une augmentation de régimens
qui defcendent en Bretagne pour former un
camp à Landerneau , & le quartier Général fera en
cette Ville «.
On apprend de Toulon qu'il y eft arrivé
3 flûtes Hollandoifes qui y ont apporté des
cordages & des bois droits , eſpèces qui vont
accélérer les conftructions auxquelles on tra
vaille avec la plus grande activité . Les ouvriers
font les uns fur les autres fur le Terrible
& les autres bâtimens.
» M. de la Mothe- Piquet , lit- on dans une lettre
de la Martinique en date du 28 Novembre , eft
arrivé ici le 24 avec l'Annibal & 6 autres vaiſfeaux.
Nous n'attendons M. le Comte de Graffe que
fur la fin de l'année. Ce Chef- d'efcadre monte le
Robuste , & il eft accompagné de 3 autres vaiffeaux .
L'Annibal a été engagé pendant 15 minutes ; il a été
obligé de couper fon mât d'artimont. Le vaiffeau dé
cette divifion qui a befoin de la réparation la plus
urgente , eft le Magnifique , il faifoit 10 pouces
d'eau par heure. Avant hier nous avons reffenti
une petite fecouffe de tremblement de terre qui n'a
eu aucunes fuites fàcheuſes . Les Anglois font toujours
à Sainte - Lucie avec 18 vaiſſeaux « .
Le procès fi étrange fur l'accufation ref
pective d'affaffinat entre M. le Comte de
la Luzerne & M. Màuger de la Maugerie
fur lequel il a été rendu des Jugemens fi
contradictoires , caffés au Confeil d'Etat
étant prêt à être jugé au Souverain des Re-
>
>
k 4
( 224 )
quêtes de l'Hôtel , M. de la Maugerie eft
venu de Saint-Lo fé conftituer prifonnier
à la Conciergerie ; mais fon Adverfaire ,
depuis qu'il a été déchargé de toute accufation
par un Arrêt du Parlement , n'a pas
voulu comparoître devant aucun Tribunal
& n'a été vu ni en Normandie ni à Paris.
» Le feu , écrit - on d'Angers le 8 de ce mois ,
a pris au Château de cette Ville , dans un magalin
rempli de foin , à côté d'un endroit qui fert d'hopical
aux prifonniers Anglois malades , & tout près d'un
autre où une partie de ces prifonniers eft logée.
Quelques-uns d'entr'eux ayant fait une ouverture
la muraille , s'introduifirent dans un cellier voiſin ,
d'où ils pénétrèrent en perçant également un mur
fort épais dans le magafin en quetion. Comme lè
foin étoit fur une efpèce de plancher en foliveaux
feulement à 6 pieds environ du fol , ils prirent ',
pour guider leurs pas , une chandelle qui y mit le
feu. L'incendie a duré plus de 10 heures ; mais les
prompts fecours qu'on y portés en ont arrêté la
communication , & l'ont concentré de manière que
le dégât ne s'eft pas étendu «.
On dit que lorfque les Quinze-Vingt feront
transférés à l'ancien Hôtel des Moufquetaires-
Noirs , on tâchera de les garantir de l'ennui
auquel de pauvres aveugles font réduits , en
occupant leurs doigts à quelqu'ouvrage utile
qui les empêchera de fortir pour mendier.
Leur tranflation , irrévocablement décidée ,
va s'effectuer en vertu de Lettres - Patentes
enregistrées au Parlement le 31 Décembre.
Il n'en eft pas de même de celle des Cordeliers
au Couvent des Célestins , quoiqu'elle
foit projettée & même commencée
( 225 )
depuis long- tems. Ces Religieux munis d'une
Confultation d'Avocats ont réfifté juſqu'ici ,
& ne veulent pas fe déplacer. L'un des
principaux inconvéniens qu'ils trouvent en
abandonnant leur ancienne maiſon , c'est
le grand éloignement où leurs Docteurs &
leurs Etudians feroient de la Sorbonne où
ils font obligés de fe rendre prefque tous
les jours . On dit que l'Adminiſtration ayant
égard à cette raifon , leur propofe le Noviciat
des Jéfuites , qui ne fert plus aujourd'hui
que pour des Loges de Francs - Maçons
; elle exige feulement qu'ils confervent
jufqu'à nouvel ordre un petit détachement
aux Céleftins , tel que celui qui
y eft aujourd'hui . Il eft vraisemblable que
Í'Archevêque acquiefcera d'autant plus volontiers
à cette propofition , qu'il fait que
le projet de M. Necker eft de former fur
le terrein des Cordeliers des établiffemens
que la piété & l'humanité fe réuniffent pour
élever.
» Le Parlement a jugé un Procès qui a attiré beaucoup
de monde aux Audiences. Il s'agiffoit de la
fucceffion d'un homme de Lyon , qui s'érant fait
Capucin , avoit enfuite apoftafié , & s'étoit retiré
à Genève , où il s'étoit marié . Une fille après la mort
& celle de fa mère , a réclamé le bien de fon père .
M. Seguier , Avocat Général , portant la parole ,
avoit conclu à la nullité des voeux , attendu que
les regiftres des Capucins n'étoient pas en règle ,
à ce que le mariage ne fût pas fufceptible d'effet
civil en France , parce qu'il avoit été contracté en
pays étranger fans la permition du Roi , & à ce que
ks .
( 226 )
1
la fille fût envoyée en poffeffion de la moitié des
biens , par forme d'alimens . L'Arrêt a déclaré la
fille non recevable dans l'appel comme d'abus , des
voeux de fon père ; les adverfaires non- recevables
dans l'appel comme d'abus du mariage , & a envoyé
la fille en poffeffion du tiers des biens .
3
» La Société d'Agriculture de Soiffons avoit propofé
en 1778 , pour fujet d'un prix , l'examen de
cette question. Quelles font les connoiſſances néceffaires
à un Propriétaire qui fait valoir fon
bien pour vivre à la campagne d'une maniere
utile pour lui & les payfans qui l'entretiennent ,
dans le cas où les Propriétaires ne demeurent pas
dans leurs biens ; quelles feroient également les
connoiffances néceffaires pour que les Curés , indépendamment
de leurs auguftes fonctions , puiffent
être utiles à leurs Paroiffiens ? Le prix a été
décerné à deux Mémoires , dont l'un anonyme , a
cette épigraphe à la fin : Cura quoque oblectant animos
& cura colendi : Quidlibet huic cura cedere
poteft. Er l'autre a pour Auteur M. le Clerc de
Montlinot. L'Auteur du premier Mémoire recevra la
moitié du prix , en rapportant l'épigraphe qui eft
en tête du Mémoire couronné. La Société croit
qu'il feroit utile pour le bien public , que ces deux
Auteurs fiffent imprimer leurs Mémoires. La Société
a cru devoir faire une mention honorable du Mémoire
de M. Vielle , Curé de Lovaze , Banlieue de
Besançon elle a regretté de ne pouvoir admettre au
concours l'excellent Mémoire de M. Poupard , Curé
de la Valle de Sancerre en Berry . Ce Mémoire
n'ayant traité que la feconde partie de la queftion
propofée , l'Auteur eft invité de faire imprimer ce
Mémoire , qui eft d'une très-grande inftruction pour
MM . les Curés de campagne , & partant très- utile
à leurs Paroiffiens . «
:
On lit , dans le Journal de Paris , le fair
( 227 )
fuivant , que fon intérêt nous engage à tranfcrire
.
» Le 21 Juin 1779 , à 4 heures après midi , le feu
prit au toit du bâtiment ifolé de la Maifon de
correction de Genève ; le vent du nord- est ſouffloit
avec force ; une fête Militaire hors des mirs retardoit
les fecours ordinairement fi prompts. L'embralementgénéral
& l'activité des flammes rendoient
affreux le péril de s'expofer fur le toit , pour dirigerles
jets des pom es à feu. Un zèle bien rare y fit
néanmoins monter environ 1z hommes. Le feur qui
dévoroit déjà le faîte , s'élance bientôt par trois
ouvertures ; quatre hommes traverfant la fumée &
les flammes , fe fauvent par l'efcalier : cinq autres
paffent entre la lucarne embrafée & le bord de
F'édifice , attachent une corde à un fommier du
milien de la façade , & defcendent A 2 , pieds de
haut , le premier s'engage dans la corde : ceux qui le
fuivent , l'accablent de leur poids ; les tuiles pleuvent
fur leurs têtes ; le fommier s'enflamme ; la corde péut
manquer à chaque inftant ; ils fe dégagent enfin , &
defcendent. Un fpectacle plus intéreffant & plus terri
ble occupoit les afliftans . Trois hommes étoient
encore fur le toit ; Arnaud , Charpentier , avancé
en âge ; Pierre Jornod , Maçon , & Jean -Emmanuel
Corboz , Charpentier. Ils font poftés à la lacarne
qui communique à l'escalier & à deux autres ouvertures
fituées vers l'angle occidental de l'édifice. Corboz
cherche fa fûreté en raffant à cette partie.
Arnaud traverse avec précipitation la lucarne du
centre la flamme lui donne dans le vifage , le
brûle , l'éblouit ; il trébuche , co le fur le bord du
toit , les jambes pendantes , prêt à tomber dans
la cour. Jornod peut fe fauver en gagnant l'angle
occidental , ou en faififfant la corde falutaire ;
mais , pour fecourir fon compagnon , il refte fur
des tuiles brûlantes , des poutres enflaminées , s'approche
d'Arnaud , étouffe dans fes mains le feu de
k G
( 228 )
,
fes vêtemens , l'encourage , le relève & veut le conduire
vers la corde. Le malheureux qui n'a pas affez
de force pour fe gliffer en dehors , & la faifir
s'affied encore , perd courage , & conjure Jornod
de périr avec lui . Il fembloit qu'il étoit tems que
cet homme généreux penfàt enfin à lui même. Il
refte cependant. Corboz entre les deux dernières
Jucarnes , malgré le feu qui fe manifeſte à la cinquième
, & qui va l'empêcher de s'y réfugier , animé
par Jornod , attend avec conftance le moment
de les fervir tous deux , & demande qu'on lui jette
le tuyau d'une pompe à feu. Les Spectateurs frémiffent
fur le fort de Jornod , le conjurent de fe retirer
; mais il s'oublie ; il oublie que fes cinq
enfans , ayant depuis peu perdu leur mere , n'ont
plus que lui pour foutien , & il s'obftine à fauver
ce malheureux qui va périr. On voit avec émotion
les diverfes tentatives qu'il fait pour l'exciter à fe
relever ; voyant fes efforts inutiles , il lui bande
les yeux , afin de lui cacher le péril , lui paffe une
corde autour de la ceinture , & en jette le bout à
Corboz. Le vent empêche d'abord celui - ci de le
faifir il n'y réullit que la troisième fois. Jornod
étouffe encore avec les mains , du feu qu'il avoit
fur fa chemife à la poitrine ; la flamme fort , en
ce moment , du toit au deffous d'eux ; il s'appuie
fur du bois enflammé , marche fur des tuiles échauf
fées qui éclatent fous fes pas ; porte le vieillard
fut une largeur de deux pieds & demi dans une
pente rapide & gliffante , & le fait paffer entre
les flammes . Le feu avoit gagné la cinquièine
lucarne un nouveau péril les y attendoit. L'eau
d'une pompe qui les atteignit alors , ranima le
courage d'Arnaud . Il fe lève fur les pieds ; Jornod
lui rafraîchit les reins , que fes habits brûlés laiffoient
à nud ; mais il retombe bientôt ; & tantôt
pouffé , tantôt porté , il paffe enfin au - delà de la
dernière lucarne. C'étoit beaucoup , fans doute
+
( 229 )
d'avoir échappé au torrent des flammes que vomiffoient
ces trois ouvertures , à la pente rapide d'un
paffage étroit , aux tuiles brûlantes fur lesquelles
il falloit marcher ; mais quel affreux état encore ! Un
vieillard demi- mort , deux hommes excédés de fatigue
, couverts de contufions & de brûlures ; devant
eux un précipice de quatre étages ; derrière eux ,
des flamines ardentes pouffées fur eux , la fumée ,
les étincelles & le feu ; fous eux , un pan rabattu de
l'édifice , prêt à s'écrouler. Leur unique reffourçe
eft dans la maifon voifine , féparée de la première
par une espace de dix- huit pieds . On a recours aux
perches d'étendage de grenier de cette maiſon ; on
les place avec peine d'un toit à l'autre , dans une
pente rapide de huit à dix pieds . Jornod , affis à
califourchon , tient les jambes d'Arnaud , qui étoit
fans mouvement ; Corboz , la tête tournée vers
Jornod , foutient le corps contre fa poitrine ; ils
gliffent ainfi tous trois , fufpendus fur ce frêle
foutien à la hauteur de près de quarante pieds.
Ainfi fe fauvent ces hommes généreux qui ,
ayant le tems de fuir , & fe trouvant environnés
de périls de toute efpèce , n'ont craint ni le feu
ni les chûtes les plus cffrayantes , & ont évidemment
expofé leur vie pour fauver celle d'un infortuné.
Les Comités , dans une affemblée extraordinaire ,
ont préfenté aux fieurs Jornod & Corboz une médaille
d'honneur , en témoignage de l'eftime & de
la reconnoiflance que méritent leur courage & leur
humanité ; & , ce qui eft plus remarquable encore
, le Tribunal même , chargé de punir le
vice a cru qu'il étoit de fon devoir de donner publiquement
un tribut d'éloge , d'admiration & de
voeux à une vertu aufli diftinguée « .
M. de Brunet de Neuilly , ancien Officier
de Cavalerie , eft mort le 8 de ce mois
( 230 )
à Chaumont en Baffigny dans la 90° année
de fon âge.
Pierre-Auguftin Bernardin de Roffet de
Rocozel de Fleury , Prélat-Commandeur de
l'Ordre du St Efprit , Abbé Commandataire
de l'Abbaye Royale de Buzay , Ordre de
Citeaux , Diocèle de Nantes , eft mort le 13
de ce mois au Palais des Thuileries dans la
64° année de fon âge.
Il paroît deux Ordonnances du Roi , du 13 Dé.
cembre ; l'une concernant les règles qui feront ob
fervées pour les graces militaires , avancement &
grades qui feront accordés à l'avenir aux Officiers
des troupes des Etats-Majors , employés au département
de nos Colonies ; il eft dit les fervices
que
des Officiers feront comptés de l'âge de rs ans
accomplis , que la Croix de Saint- Louis ne fera accordée
à un Capitaine qu'après ving - quatre ans ;
à un Lieutenant-Colonel , qu'après 20 ans ; & à un
Colonel , qu'après 18 ans . Les bleffures & les actions
d'éclat à la guerre feront des exceptions . Les Officiers
de fortune ne pourront obtenir la Croix s'ils
ne font au moins Lieutenans , & après dix ans de
fervice d'Officier. Les Officiers que S. M. nommera
à des emplois dans fes troupes des colonies , &
qui ne s'embarqueront pas pour fe rendre à leur
deftination dans l'an & jour , perdront leurs places ,
à moins qu'ils ne juftifient que le retardement ne
peut leur être imputé. Aucun Officier ne pourra parvenir
au commandement en chef d'un régiment
qu'il n'ait auparavant fervi dans les troupes , foit
de France , foit des Colonies , au moins l'espace de
15 ans , dont 8 de commiffion de Capitaine. Par
Pautre Ordonnance , S. M. voulant étendre aux troupes
employées au département des Colonies , l'établuffement
de Gentilhommes cadets , ordonne qu'il
( 231 )
fera établi à l'Ifle de Rhé , fous l'inſpection de l'Inf
pecteur Général des troupes des Colonies , une
Compagnie de Cadets Gentilshommes dont 15 de la
premiere claffe , & 15 de la feconde . Les Officiers
feront dans tous les tems tirés indiftinctement dans
toutes les troupes du Roi , & ne rouleront point
avec ceux du dépôt auquel la Compagnie des Cadets
fera étrangère.
Les numéros fortis au tirage de la Lotterie
Royale de France , du 17 de ce mois , font :
63,76,70,74 & 15.
De BRUXELLES , le 28 Janvier.
L'ATTENTION eft actuellement fixée fur la
Hollande ; toute l'Europe eft curieufe d'apprendre
la maniere dont la République prendra
l'infulte faite à fon pavillon. Un papier
public , juftement eftimé , vient de publier
à cette occafion le paragraphe ſuivant :
» Nous nous étions trompés en conjecturant dernièrement
que l'efcadre Angloife , aux ordres du
Commodore Fielding , feroit femblant de pourfuivre
le convoi Hollandois , mais ne l'atteindroit pas ,
de peur d'être obligé d'en venir à une attaque qui
pourroit entraîner des conféquences fâcheufes , & altérer
la bonne harmonie qui fubfifte entre la Grande-
Bretagne & la République des Provinces Unies . Cette
erreur faifoit également honneur au Gouvernement
Anglois , en lut fuppofant affez de prudence pour
ne pas indifpofer fes Alliés ; & au Gouvernement
Hollandois , ainfi qu'à fa marine militaire , que l'on
préfumoit ne devoir pas laiffer infulter impunément
fon pavilion. Nous fommes obligés d'avouer qu'en
raitonnant affez jufte , nous avons affez mal conjecturé.
De peur de nous tromper une feconde fois ,
( 332 )
nous ne conjecturerons pas que le Chef de l'efcadre
Hollandoife avoit ces ordres , que l'on n'a tiré quelques
coups de canon de part & d'autre que pour la
forme ; que cette atteinte portée à la liberté de la
navigation Hollandoite & à la dignité de fon pavillon
, fera l'objet d'une réclamation très-férieufe ;
que le Ministère Anglois ne foutiendra pas moins
férieufement fon droit de faire vifiter tous les bâmens
Hollandois fufpects de contenir ce qu'il appelle
de la contrebande , & qu'après une négociation
qui pourra bien durer fix mois , on finira peut-être
par payer les marchandifes enlevées , fuppofé qu'on
ne les déclare pas de bonne prife ; c'est ce que l'éyènement
fera voir.
On fuppofe ici que les marchandiſes enlevées
font précisément celles dont les Anglois
ont befoin ; on n'a fu que tard qu'il
n'y en avoit aucune de cette eſpèce , &
que toutes celles - là font arrivées heureufement
à Breft.
Les lettres d'Amfterdam prouvent que cet évènement
y a fait beaucoup de fenfation . On y lit une
relation envoyée par des Officiers Hollandois ; elle
s'accorde en général avec celle publiée en Angleterre
; mais elle ajoute un témoignage que l'on n'a
pas rendu à Londres aux équipages des vaiffeaux de
guerre des Provinces Unies. Ils ont montré la plus
grande ardeur , & ne cellent de répéter que jamais
les Anglois ne feroient parvenus à fe rendre maître
de leur convoi , s'ils avoient eu à leur oppofer une
force pareille à la leur , & même quand il fe feroit
trouvé quelqu'infériorité dans le nombre du côté
des Hollandois. Ils avoient a vailleaux de 54 , 2
de 44 & 2 de 24 canons. Le Commodore Fielding
avoit 8 vailleaux de guerie , portans 528 pièces de
canon & 4190 hommes , outre 4 ftégates , dont une
de 28 , 3 de 20 , 3 chaloupes & quelques cutters.
( 233 )
La lettre fuivante de Varfovie , en date
du 29 du mois dernier , à laquelle on defire
donner de la publicité , tient naturellement
fa place dans ce journal.
" C'eft avec la plus grande furpriſe qu'on a lu ici
dans quelques Gazettes étrangères , la nouvelle def.
tituée de tout fondement , que le Roi ſongeoit à abdiquer
la Couronne , pour fe retirer en Hollande .
Une fable aufli abfurde ne mérite pas d'être réfutée
: aucune circonftance actuelle n'a pu lui donner
la moindre apparence de vraisemblance . Ceux qui
l'ont annoncée ne peuvent trop tôt fe hâter de détruire
ce bruit ridicule qui , dès qu'il eft parvenu ici ,
y a caufé une indignation auffi jufte que générale. Le
refpect & l'amour qu'a fu infpirer a la Pologne le
fage Prince qui la gouverne , eft devenu le fentiment
dominant de la Nation «.
La Gazette de la Cour de Londres s'eft
contentée d'annoncer la mort du Capitaine
Cook. Les détails fuivans écrits le Décembre
par Monfieur Pallas , Profeffeur à
Pétersbourg , à M. Bufching à Berlin , net
peuvent qu'intéreffer nos Lecteurs .
» La Cour Impériale & le Sénat avoient été infor
més qu'on avoit vû des vaiffeaux Anglois dans la
mer de Kamtfchatka ; il fe peut qu'on ait fu ici
plutôt cette nouvelle ; mais elle n'a pas été pu
bliée avant le mois de Novembre . Le Chevalier
Harris , Miniftre Anglois auprès de cette Cour ,
a reçu la ſemaine dernière , des dépêches du Capitaine
Clerke , commandant la Discovery , conferve
de la Réfolution , commandée par le Capitaine
Cook , dans lesquelles fe trouvoit aufli une
lettre du Capitaine Cook , adreffée à M. Stephens ,
Sécretaire de l'Amirauté. - J'ai lû un extrait de ces
dépêches , dont il résulte que le Capitaine Cook ,
après avoir doublé la Terre de Diemen & la nouvelle
-
( 234 )
Seeland , arriva au mois d'Août 1777 , dans l'Iffe
de Tahiti , où il a reconduit le fameux Omiah ,
Habitant de cette Ifle , qui étoit venu avec lui en
Europe. Depuis le dernier voyage qu'il a fait dans
cette Ifle , les Efpagnols y font venus deux fois :
quelques-uns de leurs Navires y ont même féjourné
plufieurs mois , & y ont laiffé à leur départ
toutes fortes de vollailles & d'animaux domeſtiques
; mais feulement des mâles. Le Capitaine
Cook y fit mettre à terre un taureau , une vache, un bélier,
quelques brebis, un bouc, des chèvres & pluſieurs
couples d'animaux domestiques étrangers à ces contrées
, & qu'il avoit emmenés pour les y débarquer.
Au mois de Décembre il en repartit ; & au mois de
Mars 1778 , il gagna , après avoir fait plufieurs découvertes
dans la Mer du Sud , les côtes Américaines
, fituées plus au Sud que Kamtfchatka . L'eau que
faifoit fon Navire , la Réfolution , & le tems orageux
le forcèrent de mouiller dans unedes baies qu'il
y avoit trouvées , & après s'être réparé , il longea
la côte , & découvrit enfin très-clairement le détroit
qui fépare l'Afie de l'Amérique. Ces deux parties du
monde ne montrent qu'un pays nud & plat, fans aucune
défenfe , & la Mer n'y a que très -peu de profondeur.
Il pouffa fi loin fa route de ce côté , qu'il
reconnut que cette côte de l'Amérique alloit au Nordeft.
Il crut voir enfin fes voeux accomplis , lorfque
des montagnes de glace qu'il rencontra par 70º .
45' de latitude , & 198 ° . de longitude ( ce calcul
eft apparamment fait d'après le Méridien de Greenwich
) , l'obligèrent à redeſcendre vers le Sud. Il
mouilla dans l'Iſle d'Unalaſchka , d'où eft datée la
lettre , qui fe trouve dans les dépêches . Cette Ifle eft ,
felon lui , par 53 ° . 55 ' de latitude , & 192 ° . 30' de
longitude : fa fituation eft par conféquent plus au
Sud & à l'Oueft , que celle marquée fur la nouvelle
Carte générale de Ruffie. Comme il avoit lieu de
préfumer qu'il trouveroit plufieurs Iſles vers FER
( 235 )
"
de Sandwich , qu'il avoit doublé en y allant , il di
rigea fa route vers l'Eft , pour paffer l'automne &
l'hiver dans un climat plus doux , & découvrit auffi
plufieurs Ifles , qui paroiffoient être très- fertiles , &
où les Infulaires avoient conftruit des murailles
fur les hauteurs pour leur défenfe. Il jetta l'ancre
dans la baie de Cara- ca- Coffa , dans l'Ile d'O'why'-
he , & traita très-amicalement les Habitans qui
lui rendirent des honneurs prefque divins. Après
avoir pris des rafraîchillemens pour fon équipage
dont il n'avoit perdu jufqu'ici que deux hommes
dont l'un eft mort de maladie , & l'autre a péri
dans la Mer , il repartit ; mais peu de tems après
un coup de vent ayant endommagé fon mât d'artimon
, il fut obligé de revenir dans ladite baie pour
s'y réparer. Les Infulaires changèrent de conduite
à fon égard ; ils devinrent même de jour en jour
plus infolens & plus voleurs , au point qu'ils lui
enlevèrent un de fes canots. Pour s'en faire rendre
juftice , il defcendit à terre avec fon Lieutenant ,
& dix à douze hommes de fon équipage , & environné
d'un grand concours d'Infulaires , qui continuoient
toujours de lui montrer beaucoup de vénération
, il fe rendit auprès du Chef de l'Ifle. Dans
le cours de la négociation , le Capitaine provoqué
par les excès d'infolence d'un Infulaire , lui
tira un coup à dragée ; mais qui ne perça point fa
cotte de maille. Les Sauvages s'en irritèrent au
point que lorfque le Lieutenant eut tiré à fon ·
tour , & tué fon homme , & que les autres eurent
auffi fait feu , ils fondirent für eux , avant qu'ils
puffent recharger , maffacrèrent le Capitaine Cook
avec quatre de fes Mariniers fur la place , & forcèrent
les autres , en partie bleffés , de fe retirer
fous le feu de leurs bâtimens. Le Capitaine Clerke ,
qui a pris le commandement , voyant l'impoffibilité
de venger la mort du brave Capitaine Cook , jugea
à propos de fe tenir fur la défenfive , pour ache-
2.
( 236 )
,
ver de fe réparer , & dans cet intervalle , il réuffic
à rétablir la bonne intelligence entre lui & les
Sauvages. Après avoir fini les réparations néceffaires
il quitta cette Ifle pour regagner Kamtfchatka
, où il a refté dans le Port d'Awatfcha ,
depuis le premier de cette année , jufqu'au mois
de Juin . Il en eft parti dans ce tems , pour visiter
exactement comme il s'eft exprimé lui - même
les Ifles entre Kamtfchatka & l'Amérique .

Je n'ai pas eu le tems de copier la relation que
j'avois fous, mes yeux ; & tout ce que je vous
'écris ici , eft de mémoire ; mais en la lifant , j'ai
pris par écrit les latitudes & les longitudes indiquées.
A ces détails nous joindrons ceux- ci que
nous fournit un papier public fur la vie de
ce célèbre navigateur.
,
avec
» Le Capitaine Cook , né en 1725 dans les environs
de Newcaſtle , de parens obfcurs , commença
par fervir aux Mines de Charbons & à la Charrue .
Mis en apprentiffage à dix-huit ans chez un Marchand
de Charbon de terre , ce fut fur les Bâtimens
qui tranfportent cette marchandife , qu'il apprit les
premiers élémens de la navigation . De Mouffe-
Charbonnier , paffant fur les Vaifleaux du Roi , &
s'élevant graduellement par fon propre mérite , il
parvint au Grade de Capitaine en pied . Il partit
pour fon premier voyage autour du monde ,
MM. Bank & Solander , le 30 Juillet 1768. De
retour en Juillet 1771 , il repartit pour le deuxième
en Juin 1772 , avec MM. Forfter & pénétra jufqu'au
71e degré de latitude méridionale , où il fut arrêté
par les glaces , qui l'empêchèrent d'aller plus loin.
Revenu en Europe le 20 Juillet 1775 2 il repartit
encore un an après , pour la dernière expédition ,
où il a perdu la vie . Il réuniffoit aux talens qui
diftinguent un homme de fa profeffion , toutes les
qualités & les vertus qui concilient l'amour & le ref(
237 )
pect. On raconte qu'étant très-jeune encore , un/de .
fes amis le pria d'être parrein de fa fille , il l'accepta
, en promettant d'époufer un jour la filleule.
Le genre de vie qu'il avoit embraffé , ne l'empêcha
pas de tenir fa parole. Il époufa l'enfant dès qu'elle
eut 15 ans ; & lorfqu'il paroît pour un voyage , il
difoit à fes amis le printems de ma vie a été
orageux ; mon été eft pénible ; mais je laiſſe dans
ma patrie un fond de joie & de bonheur , qui
embellira mon automne. Jamais Marin n'entendit
mieux que lui l'art de conferver dans les voyages de
long cours , fon vaiffeau en bon état , & fon équi .
Sze depage
en fanté. On fait que dan's fon fecond voyage
qui avoit été de trois ans & dix- huit jours , pendant fefquels il avoit parcouru tous les climats du gré de latitude feptentrionale
, au 71e de latitude méridionnale
, il n'avoit perdu qu'un feul homme fur 118 dont fon équipage étoit compofé ".
» On a relevé déja plufieurs faufletés dans les relations
publiées par la Cour de Londres de l'affaire de
Savanah. Le Général Prévoft dit qu'il demanda la
permiffion de faire fortir les femmes & les enfans de la
Ville , & recut un refus infultant ; il dit enfuite , plus
bas, qu'on lui offiit, quelques jours après , de recevoir
fa femme , fes enfans , & c. fur une frégate Françoife.
Le refus du Comte d'Estaing, autorifé par les Loixde
la guerre , & fouvent commandé par les précautions
qu'elle impofe n'avoit rien d'infultant . Il n'offrit point
enfuite ce qu'il avoit refufé. Il accorda ce que le Général
Prévost demanda encore pendant la trève convenue
pour enterrer les morts , échanger les bleffés .
Celui- ci s'adreffa au Comte de Dillon , qui depuis la
bleffure du Comte d'Eftaing , commandoit l'armée
Françoife . M. le Comte d'Estaing exigea un Mémoire
par écrit du Commandant Anglois ; & ce Mémoire
très -détaillé , écrit en entier de la main du Général
Prévost , envoyé par un Officier Parlementaire ,
la permiffion demandée fut accordée. Le Général
Prévoft en remercia ainfi le Comte de Dillon ,
( ´238 )
le 10 Octobre : » M. , j'ai reçu la lettre très - polie
qu'il vous a plu de m'écrire ce matin , fignifiant le
confentement du Comte d'Estaing , fur la fortie de
Savanah , avec les perfonnes & effets mentionnés
dans mon Mémoire. Auffi que vous feriez bien-aiſe
de favoir quand l'Eolus partira ; ce fera vers les 10
heures demain au matin. J'aurai foin qu'il y ait un
Pavillon Parlementaire. Je vous prie de faire favoir
à M. le Chevalier du Rumain ou tel Officier Commandant
, que ce vaiſſeau ne devra pas être mis à la
portée d'aucune de nos batteries , fous aucun prétexte
. J'ai oublié de mentionner le coffre du Capitaine
Knowles ; vous voudrez bien le mentionner audit
Chevalier , auquel j'aurai l'honneur d'écrire par l'Eolus.
J'ai l'honneur d'être avec refpe&t , &c. Signé , A.
Prévost « . Le 11 Octobre , le Général Prévoſt écrivit
encore. » M. , dans l'inſtant que j'ai voulu mettre
le Pavillon Parlementaire , pour mettre à bord Madame
Prévost , le Capitaine vient me faire rapport
qu'avec le vent qui fouffle il n'eft pas en fon pouvoir
de defcendre cette marée , ce qui m'obligera de différer
24 heures . J'en fuis d'autant plus fâché que la
fanté de mon époufe eft prefque épuisée d'avoir été
fi long-tems fous terre , je me flatte que vous voudrez
bien permettre que cela s'exécute , s'il eft poffible
, demain au matin. J'ai l'honneur d'être , avec
refpect , &c. Ces lettres prouvent que ce n'étoit pas
le Général François qui avoit fait des offres d'une
manière preffante qu'on lui avoit demandé cette
grace d'une manière très-preffante ; qu'il y donnoit
fon confentement , & qu'il vouloit bien reconnoître,
dès qu'il le pouvoit , par cette condefcendance particulière
, les foins qu'on avoit pris des prifonniers
François , & payer , par un fervice perfonnel , qui
alors n'influoit ni fur la réuffite , ni fur la durée du
Siége , les fecours généreux que l'humanité or
donne entre Guerriers . Un ennemi généreux eût rendu
compte avec plus juftice & de vérité , de cette faveur
accordée dans un moment où le refus étoit encore fi
facile , & le reffentiment fi naturel.
( 239 )
,
PRÉCIS DES GAZETTES ANGL . du 1er. Janvier.
·
DES dépêches très intéreffantes ont été envoyées
par S. E. le Comte de Welderen à la Haye ;
l'Agent du Comte en étoit chargé , & il avoit l'ordre
pofitif de débourfer tout ce qui feroit néceffaire
plutôt que s'arrêter en route ; le vent cependant
ayant été contraire depuis ce moment , cet Exprès
a été obligé de refter à Harwich.
Une lettre reçue de Plimouth en date du 8 Janvier
, porte. » Depuis le retour de l'efcadre , la
quantité des vaiffeaux qui exigent des réparations
eft fi grande , que nous ne favons par où commencer
; le travail des vaiffeaux en conſtruction
eft fufpendu , jufqu'à ce que les réparations foient
achevées. Quoique le Royal Souverain de 110
canons ne puiffe être fini que dans fix mois , on a
fait prix avec de nouveaux conftructeurs & maîtres .
Nos fortifications défenfives , que le froid & la pluie
avoient fufpendues , feront bien- tôt repriſes , &
lorfqu'elles feront achevées , elles rendront ce Port
le plus sûr du Royaume. Les François , en fe retirant
l'été dernier , ont perdu une occafion qui ne
fe retrouvera jamais «.
On foupçonne fortement que le Parlement fera
diffous auffi - tôt après la ſeſſion actuelle. En conféquence
plufieurs perfonnes ont déja commencé à ·
briguer , & les cabarets font déja ouverts dans les
Bourgs éloignés de la Métropole , qui ne font pas
à la difpofition des Miniftres.
Le ( 13 ) fur les onze heures du matin , eft
mort fubitement Hans Stanley. Il étoit en vifite
à Altrop , réfidence du Comte de Spencer , dans le
Northamptonshire. On envoya auffi- tôt chercher le
Coronaire pour dreffer un procès-verbal. M. Hans
( 240 )
Stanley étoit Tréforier de la Maifon de S M.
Gonverneur de fe de Wight , Membre du Mufcum
Anglois , du Confeil privé de S. M. , &
Repréfentant au Parlement pour la Ville de Southampton.
Les fommes fuivantes ont été remifes à l'Amérique
Septentrionale , & il n'en a point été rendu
compte au Parlement.
En 1775 de
1776
1777 •
1778 ·
Total.
408,809 liv. fterl.
799,973
1,052,060
1,535,701
3,796,543
L'état des fommes remifes en 1779 , n'a pas
encore été préfenté au Parlement , ainfi les remiſes
de ladite année ne font pas encore connues ; mais
elles excèderont probablement celles de 1778.
Outre ces fommes , la paie de l'armée eſt auſſi
remife à l'Amérique Septentrionale par MM. Harley
& Drummoud. Les remifes font faites quelquefois
en monnoie d'Efpagne & de Portugal , & quelquefois
en monnoie d'Angleterre ; on dit que la quantité
qui a été exportée en efpèces d'Angleterre , a
alarmé la Banque.
Le Public apprendra fans doute avec étonnement
que le million & demi pour 1778 , eft une dépenſe
deftinée de manière ou d'autre à l'armée , en- fus
de la paie , de l'habillement , des provifions & du
fret , du fervice de tranfport de l'artillerie , des
préfens pour les Sauvages , du rum , des hopitaux ,
de la paie des Généraux & Officiers de l'Etat-Major ,
des équipages de camp , & de routes les autres
dépenfes de l'armée ; & même de ce million &
demi de liv . fterling , le Parlement n'a eu aucune
connoiffance.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le