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MERCURE
DE FRANCE
DÉDIÉ AU ROI,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES ,
nds
b
CONTENANT
Le Journal Politique des principaux événemens de
toutes les Cours; les Pièces fugitives nouvelles en
vers & en profe ; l'Annonce & Analyfe des
Ouvrages nouveaux ; les Inventions & Découvertes
dans les Sciences & les Arts ; les Spectacles ;
les Caufes célèbres ; les Académies de Paris & des
Provinces; la Notice des Edits , Arrêts ; les Avis
particuliers , &c. &c.
SAMEDI 4 DÉCEMBRE 1779 ,
EDU
GRATEAL
DEU
APARI
Chez PANCKOUCKE , Hôtel
rue des Poitevins .
PILAIS
ROYAL
Avec Approbation & Brevet du Roj
ASTOR
RARY
NEW
-
YOR
TABLE
Des Matières du mois de Novembre.
PIÈCES
Epitre à M. B ***
les Ufages , &c . des Indous
, FUGITIVES.
3 Annales de Tacite ,
Vers à M. Vanloo , 49
-
Ecrits par le Comte de
Treff..
A Madame D **
97
149
84
108
Effais fur la Minéralogie & la
Métallurgie , 115
L'Art du Diſtillateur & Marchand
de Liqueurs , 118
Réponse à des Vers de Mde Réponse à la Lettre de M. de L ** 145 d'Alembert , 165
Le Mariage d'Hébé , Elégie De la Sanction de l'Ordre Na-
Avis aux Grues ,
Impromptu à Life ,
A Mlle G...
So
turel , 168
148 Analyfe des Fondtions du
Systêmenerveux , 172
SPECTACLES.,
7
29
Vieille Epigramme de Martial
,
Epitaphe de Newton ,
Chanfon,
Concert Spirituel, 32
ibid. Académie Roy. de Musiq. 87
52 177.
57 Comédie Françoise , 34 , 88.
des Comédie Italienne , 35 , 89,
53 122 , 184.
Obfervations en faveur
Loteries ,
Apologue Oriental ,
Caufe intéreffante & Natio-
100
150
20
nale ,
Enigmes & Logogryphes , 7 ,
59 , 106 , 164.
NOUVELLES LITTÉR .
Hiftoire de l'Académie Royale
des Sciences , année 1775 , 9
Recherches fur la Rage , 18
Anacreon , Sapho , Théocrite ,
&c.
Mélange d'une grande Bibliothèque
,
Anacreon , Sapho , Théocrite ,
Mofchus , &c.
Découvertes de M. Marat ,
furle Feu , l'Electricité & ia
Lumière ,
Epitome fur l'état civil de la
France , &c.
Differtation fur les Maurs ,
29
61
70
75
Académie , 124
VARIÉTÉS .
Réplique de M. Croizier aux
Annales- Linguet, N° 49.37
Lettre au Redacteur du Mercure
,
127
Obfervations à M. de S. P. &
à MM. les Journalistes de
Paris & des Savans , 128
Correfpondance entre les Savans
& les Artiftes de toutes
les Nations ,
Anecdote ,
130
137
SCIENCES ET ARTS .
Nouvelles Expériences fur la
réfiftance des Fluides , 185
Gravures , 45 , 94 , 141 , 191..
46 , 141
Mufique ,
Annonces Littéraires. 47, 941
143 , 191,
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 4
DÉCEMBRE 1779 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LOUIS DAUPHIN , Père de Louis XVI,
Ode qui a remporté le Prix de Poésie à
l'Académie de Montauban , par le Père
Vialar, de la Doctrine Chrétienne.
Sous un dôme pompeux , dans l'horreur des
ténèbres ,
Une pâle clarté guide mes pas errans ;
Que vois- je ! des tombeaux & des autels funèbres
Dreffés à la cendre des Grands.
Sur leurs dépouilles difperfées ,
Sur des Sceptres rompus , des Couronnes brisées ,
Je porte un pied reſpectueux ;
Et de ces pyramides fombres ,
A
4
MERCURE
Où repofent leurs fières ombres ,
Je n'ofe contempler l'orgueil majeftuzux .
MON oeil avec effroi , fur la pierre parlante ,
Cherche les attributs d'un Dauphin adoré.....
Mais j'apperçois fon nom... & ma bouche tremblante
S'attache à ce marbre facré.
Aflife fur fon mauſolée ,
Des Arts & des Vertus la troupe déſoléę
De pleurs baigne fes offemens.
O mânes d'un Héros fublime !
Que votre cendre ſe ranime.
Écoutez votre éloge & nos gémiſſemens,
Vous ne rougirez point d'un hommage coupable :
Tant qu'un Roi ſous le dais en impoſe à nos yeux ,
Rampant à fes genoux , le flatteur mépriſable
Ofe le mettre au rang des Dieux
Mais l'idole eft-elle brifée :
¿
L'augufte Vérité , trop long-temps déguiſée ,
Paroît enfin fur fes débris.
Sa voix célèbre ici ta gloire ,
Prince , & te peint tel que l'Hiftoire
Doit te repréfenter à nos fils attendris .
Je n'ai point à louer ces talens de la guerre ,
Trop fouvent honorés du titre de vertus ,
Et qui furent jadis les fléaux de la terre
Dans le meurtrier de Clitus.
DE FRANCE.
Mais du Ciel la faveur propice ,
Prince , mit dans ton coeur l'amour de la juftice ,
De la foi , de la vérité ;
Et cette bonté paternelle ,
Qui , dans Titus , dans Marc-Aurelle ,
A mérité l'encens de la postérité.
SANS fafte , fans orgueil , ami de la Nature ,
Tu retraças les moeurs de nos fimples aïeux .
Du luxe corrupteur la fatale impofture
Jamais ne faſcina tes yeux.
L'erreur aveugle & la licence ,
Tremblantes à tes pieds , te virent en filencé
Saper leurs coupables autels :
L'impie , inftruit par tes exemples ,
Apprit à refpecter nos temples ,
Et foumit à la foi fes doutes criminels.
LES vils adulateurs , les Séjans defpotiques
Portèrent loin de toi leur déteftable encens ;
Tu n'écoutas jamais ces maximes iniques
Qui changent les Rois en tyrans .
Une faine Philofophie ,
De fes rayons divins éclairant ton génie ,
A la vertu forma ton coeur ;
Des Savans le commerce utile
T'apprit cet Art doux & facile
D'enchaîner les humains en faifant leur bonheur .
TELLE étoit de Henri la fage politique :
A iij
6 MERCURE
Il fut de fes fujets & l'amour & l'appui.
Les penchans généreux de ton ame héroïque,
Prince , t'égalèrent à lui .
Jamais ton coeur tendre & fenfible ,
Au cri des malheureux ne fut inacceffible ;
Tu fus partager leurs foupirs ;
Et ta prodigue bienfaiſance
Verfoit au fein de l'indigence
Ce que ta main avare arrachoit aux plaifirs .
MAIS quel objet me frappe : ô jour rempli d'alarmes !
O fouvenir affreux ! Louis , pâle , tremblant * ,
Rejette avec horreur fes infidelles armes ,
Et tombe fur un corps fanglant.
Arrête , Prince inconfolable ;
Ton coeur eft innocent , ta main feule eft coupable.
Arrête , calme ces tranfports :
Quand tes bienfaits lavent ton crime ,
Faut-il , qu'innocente victime ,
Ton ame foit en proie à d'éternels remords ?
LA Difcorde mugit : la terrible Bellone
M'appelle dans les champs de cainage & de deuil ,
Où l'Anglois confterné vit rompre fa colonne ,
Et brifer fon féroce orgueil .
* On rappelle ici cette chaffe déplorable , où un hafard
fatal amena , fous les coups de ce Prince , un Écuyer
malheureux .
DE FRANCE.
Des humains barbare ennemie ,
Veux-tu que des guerriers j'encenfe la farie,
Et qu'ils deviennent mes Héros ?
Pourrois -je louer leur victoire
Quand ils ne courent à la gloire
Qu'en foulant à leurs pieds les morts & les tombeaux ?
Tu me montres en vain Louis , nouvel Alcide ,
Au carnage échauffant l'élite des Guerriers *
Et brûlant de courir dans la foule homicide
Pour cueillir les mêmes lauriers.
Ah ! le Philofophe fenfible
Aime bien mieux le voir fur ce théâtre horrible,
De Mars contempler les débris ,
Et d'un Conquérant magnanime
Partageant la douleur fublime ,
Frémir d'une victoire achetée à ce prix.
DAIGNE , Ô Dieu ! conferver ce Héros , ton image ,
S'écria le François qui le vit s'attendrir !
La douce humanité fera donc fon partage ?
Puifqu'il fait pleurer & gémir ,
Il dépofera le tonnerre.
Des lauriers arrofés des larmes de la terre
Pour Louis , n'auront point d'attraits :
que toi ,, par fa clémence ,
Ainfi
* Louis Dauphin vouloit conduire la Maiſon du Roi
contre les Anglois.
A iv
$ MERCURE
Il fera chérir fa puiffance ,
Et fon trône fera dans le coeur des François.
O TROP fragile eſpoir ! malheureufe Patric ,
Tu ne goûteras pas le fruit de fes vertus .
Ah ! tu vas le pleurer , comme Rome attendrie
Jadis pleura Germanicus.
O mort ! épargne fa jeuneffe !
Le prends-tu pour Neftor en voyant fa fageffe....
Nos cris ne peuvent la féchir.....
Elle ouvre lentement la tombe....
Louis frappé languit , fuccombe ,
Et la France l'occupe à fon dernier foupir.
Louis n'eft plus.... François ! honorons fa mémoire.
Il n'eut pas le pouvoir de rendre un peuple heureux .
Il en eut le defir.... C'eft affez pour la gloire....
Son Fils accomplira fes voeux.
D'un Père l'exemple fublime
Eft à jamais gravé dans ce coeur magnanime ,
Formé par fes fages leçons :
C'eft -là cette vive lumière
Qui le guide dans fa carrière.
Pourroit- il s'égarer en fuivant les rayons ?
TENDRE objet de nos pleurs ! fi le fort de la France
* La maladie dont il mourut fut longue & douloureufe.
DE FRANCE.
୭
Peut encor te charmer dans le féjour des morts ,
Vois la troupe des Arts & l'heureuſe abondance
De leurs dons couronner ces bords.
Vois fur les plaines de Neptune
Mars à nos pavillons enchaîner la fortune ,
Et venger la gloire des Lys.
Vois d'un Fils la vertu féconde
Le rendre l'Arbitre du monde * ;
Et dis avec tranfport : tous mes voeux font remplis .
Nota . C'eft le fecond Prix que ce jeune Doctrinaire
a remporté dans la même Académie . Il annonce ,
comme on voit , des talens diſtingués .
LES ADIEUX.
ENFIN je renonce aux délices
Que tu promettois à mon coeur;
Je fuis trop las de tes caprices ,
Je veux fuir ton regard vainqueur.
Adieu , perfide Éléonore ;
Je faurai faire un autre choix.
Dans ces lieux tu me vois encore ,
Mais c'eft pour la dernière fois .
* On fait que Louis XVI a été Arbitre entre la Pruffe
& l'Allemagne , & qu'il a terminé les différends de la
Porte & de la Ruffie.
A v
10 MERCURE
GRANDS Dieux ! que ton fouris eft tendre !
Comme il appelle le baifer !
En vain je voulois m'en défendre ,
Je fens mon courroux s'appaiſer.
Qui fourit avec tant de grâce,
Charmeroit les coeurs les plus froids :
Viens , friponne , que je t'embraffe ,
Mais c'eft pour la dernière fois,
AINSI je croyois fuir la belle ,
Quand elle me dit tendrement :
« Je ne feignis d'être infidelle
Que pour éprouver mon amant.
Pardonne-moi d'avoir pu craindre s
Rends à mon coeur fes anciens droits :
Le tien a fujet de ſe plaindre ,
Mais c'eft pour la dernière fois.
( Par M. Bonnier de Layens. )
*
DE FRANCE. II
SUR une Opinion attribuée à Socrate
SOCRATE a fait defcendre la Philofophie
du ciel, & l'a rappelée fur la terre. On entend
ordinairement par-là , d'après l'autorité de
Cicéron , que Socrate trouvant les Philofophes
uniquement occupés de l'étude des
Sciences Phyfiques , eut le premier le bon
efprit & le courage de leur reprocher l'inutilité
& le vuide de leurs occupations , &
de leur faire fentir que la feule étude digne
de l'homme étoit celle de l'homme même.
Une foule de Sophiftes ayant éprouvé qu'il
eft bien plus aifé de faire des phrafes fur
l'homme que des recherches fur la nature ,
fe font rangés à cette opinion prétendue de
Socrate. Mais est -il vrai que Socrate ait eu
cette opinion ? C'eft ce que nous allons examiner.
Que vous importe , nous dira-t'on , l'opinion
d'un Philofophe mort il y a deux mille
ans ? ft- elle vraie ou fauffe ? Voilà ce qu'il
peut être utile de favoir ; mais que fait au
genre-humain le nom de ceux qui l'ont adoptée
ou défendue ? Cela eft plus important
qu'on ne croit. Pour peu que l'on obſerve
les hommes , on verra que fur cent perfonnes
qui fe mêlent de raifonner & de juger , il n'y
en a pas deux qui n'aient reçu abfolument
fur parole , & leurs opinions & les preuves
de leurs opinions ; encore les deux qui ref-
A vj
12 MERCURE
tent n'ont -elles pas examiné par elles mêmes
la centième partie des vérités ou des erreurs
qu'elles ont adoptées. C'est donc rendre un
fervice réel à la fociété , que d'êter à une opinion
fauffe l'appui d'un grand nom.
La queftion qui nous occupe a été agitée
peu de temps après la mort de Socrate. On
oppofoit à Platon , qui prétendoit que Socrate
avoit embraffe la Philofophie toute
entière , l'autorité de Xénophon , qui foutenoit
que Socrate n'avoit enfeigné que la
Philofophie morale ; & les Philofophes anciens
& modernes ont prefque tous adopté
l'opinion de Xénophon.
Pour nous mettre en état de prononcer ,
examinons d'abord quelle étoit , du temps de
Socrate , la méthode de philofopher dans les
Sciences Naturelles , & quels progrès ces
Sciences avoient faits.
La Géométrie , qui avant Pythagore n'a- >
voit faifi que les rapports fimples de quelques
lignes , s'étoit élevée par fes découvertes
à connoitre les rapports de leurs quarrés . Les
rapports fimples des lignes avoient une analogie
marquée avec ceux des nombres. Pythagore
devina que fa découverte feroit de
l'Arithmétique une fcience nouvelle , & que
cette nouvelle fcience des nombres conduiroit
un jour les Philofophes à la connoiffance
des lois de la nature. Il avoit développé
le véritable fyftême du monde ; mais tout ce
qu'il y avoit de vrai dans les idées de Pythagore,
étoit ou rejeté par les Philofophes , ou
DE FRANCE.
13
déjà oublié du temps de Socrate ; & la Géométrie
attendoit le génie de Platon & de fes
Difciples pour fortir de l'enfance où elle
avoit été plongée jufqu'alors fur toute la furface
du globe.
L'Aftronomie étoit reftée chez les Grecs à
peu près dans l'etat où leurs Philofophes
l'avoient trouvée , foit en Égypte , foit en
Chaldée , foit dans l'Inde. L'idee même de
faire mouvoir les aftres dans des fphères mobiles
, appartient encore à l'école de Platon.>
Ce que nous appelons Phyfique , Hiſtoire
Naturelle , Chimie , le bornoit à un trèspetit
nombre d'obfervations ifolées ; l'Anatomie
étoit un peu plus avancée , mais la fuperftition
en avoit retardé les progrès ; &
les occafions de difféquer des cadavres humains
étoient très- rares.
Les hommes qu'on appeloit Philofophes ,
fe croyoient obligés d'imaginer un principe
général qui expliquât tout ; c'étoit pour
eux le feul moyen d'avoir des Difciples , de
fonder une école.
Vous vous trompez , leur dit Socrate , la
vraie Philofophie a pour but d'être utile aux
hommes ; n'étudiez donc que ce qui peut
devenir utile. Si tel a été l'avis de Socrate , il
a eu raifon ; & en fuppofant que tel ait été
fon avis , on explique facilement tout ce qui
a été dit de lui . Socrate vouloit borner la Philofophie
à ce qui eft utile , a dit un Fhilofophe
moralifte ; donc il n'a pas voulu que
les Philofophes perdiffent leur temps à étu
1
14 MERCURE
dier la Phyfique ; donc , a dit Xénophon ,
trop voifin de Socrate pour parler fi hardiment
, Socrate a borné l'étude des Sciences
Naturelles à ce qui étoit véritablement utile.
Ainfi , ajoute- t'il , Socrate borne la Géomé-.
trie à favoir meſurer fon champ ; 1 Aſtronomie
, à ce qui peut fervir à la navigation
& à régler l'ordre de l'année ; l'Arithmétique,
aux opérations ufuelles : donc , dit au contraire
Platon , Socrate n'a exclu que les recherches
inutiles & vagues ; il a defendu aux
hommes de fe perdre dans les cieux pour y
chercher le fecret de la formation de l'univers
il leur a défendu fur- tout de conftruire des
mondes ; mais la connoiffance des faits de la
nature , l'étude des vérités mathématiques ne
peut être trop étendue , parce qu'en ce genre
il n'y a pas de vérité qui ne puiffe être utile .
Nous voyons que ces diverfes interprétations
de la même opinion de Socrate , viennent
du plus ou moins de connoiffances phyfiques
qu'avoient les interpretateurs. Elfayons
de deviner maintenant quel eft celui qui a
le mieux devine le vrai fens de Socrate.
En fuppofant à Socrate la connoiffance
des différentes Sciences de fon temps , peuton
lui faire dire qu'il eft inutile au bonheur
des hommes de chercher à approfondir la
théorie de toutes les Sciences ? Peut - on lui.
faire dire , avec Xénophon , que l'etude de
la Géométrie doit fe borner à apprendre à
meſurer un champ ? Socrate pouvoit il regarder
comme inutile la Géographie , la
DE FRANCE. Is
Gnomonique ? Pouvoit- il ne pas
fentir que
la fcience de mefurer les corps devoit , en fe
perfectionnant , s'appliquer à une infinité
d'ufages , auxquels le peu qu'on favoit de fon
temps ne pouvoit atteindre ? Il convenoit ,
felon Xénophon , que l'Aftronomie eft utile
pour régler l'année & pour la navigation ;
mais pouvoit- il ajouter , avec fon Diſciple ,
que ces connoiffances Aftronomiques étoient
faciles à acquérir par la pratique ?
N'est - il pas clair que cette addition eſt
d'un homme qui ne favoit pas même le peu
d'Aftronomie qu'on favoit alors ?
Meton qui , chez les Grecs , trouva une
période luni-folaire propre à regler l'annee *,
étoit contemporain de Socrate , plus jeune
que lui , & fut probablement eleve dans
fon école. Ariftophane fe moqua de Meton
comme de Socrate , & de la même manière .
Meton obferva encore le premier le folftice
d'été : Socrate regardoit-il ces travaux comme
inutiles pour bien régler l'annee ? Ne doiton
pas conclure de ces obfervations , que
Xénophon a interprété l'opinion de fon Maître
, d'après le peu de connoiffances qu'il
* Environ cent vingt ans avant la période de 19
ans , imaginée par Meton , Cléoftate avoit propofé
une période de huit ans. Harpalus en propola , peude
temps après , une de neuf. Cette marche , dans les
recherches de ces Philofophes , prouve que les Grecs
dûrent à eux-mêmes une grande partie de leur Aſtro-
Яomic.
16 MERCURE
avoit des Sciences Phyfiques * ; & lorfque
Socrate confeille à ceux qui voudront aller
plus loin , de fe livrer à la divination , ne
voit-on pas que ce confeil ne peut s'adreffer
qu'aux Philofophes qui s'occuperoient de
créer des mondes , de fonder les lois de la
Nature fur les propriétés méthaphyfiques des
nombres, &c. & non à ceux qui étudieroient
la diftance & le mouvement des aftres , ou
qui approfondiroient la théorie mathéma
tique , foit des nombres , foir de l'étendue.
2
Nous trouverons dans Ariftophane une
confirmation de notre fentiment. Pour bien
juger Socrate , interrogeons fon ennemi.
Cette méthode eft plus sûre qu'on ne croit
Si l'on veut connoître un homme vertueux ,
on peut s'en rapporter à fes calomniateurs ;
pourvu qu'on fache les entendre , on verra
bientôt ce qu'on doit en penfer.
Ariftophane attribue -t'il à un Archonte
des projets chimériques ? Concluez - en que
cet Archonte avoit des vues profondes . Lui
reproche t'il de confondre les rangs , & de
chercher à établir dans la République une égalité
dangereuſe ? Concluez - en que l'Archonte
étoit l'ami des Citoyens & le défenſeur du
* Dans le même ouvrage , où Xénophon parle du
mépris de Socrate pour les Sciences Phyfiques , il fe
moque beaucoup d'Anaxagoras , qui prétendoit que
Je foleil étoit une maffe de feu . Cette opinion lui paroît
ridicule , parce que , dit-il , le foleil éblouit ceux
qui le regardent , & que le feu n'éblouit pas.
DE FRANCE. 17
peuple. L'accufe -t'il de dureté ? C'est vous ap
prendre qu'il a eré jufte . Le Poëte le peint-il
negligeant les détails de fa place pour meſurer
le diamètre des aftres , & difputer avec les
Philofophes fur la nature du jufte & de l'injufte
? Vous êtes sûr qu'il aimoit les gens
éclairés & vertueux , qu'il méprifoit l'ignorance
& haïffoit la friponnerie & l'intrigue. ,
Et fi le Poëte s'acharne , fi , non- content de
l'attaquer en paffant , il revient fouvent contre
lui , foyez sûr que l'Archonte a été un
grand Homme , à qui les intrigues de fes
ennemis ont ôté les moyens de faire le bien
& d'acquérir de la gloire , mais qui a confervé
malgré eux fon génie , fa vertu & fon
bonheur.
Revenons à Socrate , qui ne devint jamais
Archonte , qui n'étoit qu'un Philofophe ,
mais que les méchans craignoient prefque
autant que s'il eût occupé la première place
de la République.
L'imbécille Strepfiade veut être admis à
l'école de Socrate ; ce font les fubtilités de
la dialectique qui le tentent : il eſpère qu'il,
y trouvera des argumens pour fe difpenfer
de payer fes dettes.
Il demande à un Difciple de Socrate ,
quelles font les occupations de fon Maître.
Nous examinons , dit le Difciple , par
quelle partie le coufin forme fon bourdonnement.
Une puce a fauté hier du fourcil.
épais de Cherephon fur le front chauve de
Socrate ; nous avons recherché combien de
18 MERCURE
fois cette puce fautoit la longueur de fon
pied. Socrate obſervoit l'orbite de la lune &
fonmouvement ; pendant qu'il étoit tout abforbé
dans cette méditation , un lezard du
haut du toit lui .... dans la bouche *. Il n'avoit
pas de quoi fouper le jour précédent ;
il fait répandre de la pouflière fur le plancher
de la falle , développe une propofition
de Géométrie ; & pendant qu'on l'écoute
avec attention , il dérobe avec un fer crochu
le manteau d'un de fes Difciples.
Strepfiade avoit vu une foule de gens , la
tête baillee , les yeux attachés fur la terre:
que cherchent- ils ? Les minéraux qui font
cachés dans le fein de la terre , dit le Difciple.
Strepfiade demande ce que c'eft que la Géo--
métrie ; on lui répond que c'eſt la meſure de
la terre. De celle qu'on diftribue aux Citoyens
? Non , de la terre entière , & on lui
-
* L'Art de la Comédie étoit encore dans l'enfance ;
mais au milieu des groffièretés , des indécences , des
imaginations bizarres d'Ariftophane , on y découvre
une foule de traits vraiment comiques , d'excellentes
plaifanteries , l'art de reprocher aux Athéniens leurs
défauts & leurs vices , en flattant leur vanité nationale
Beaucoup de traits du Bourgeois Gentilhomme
font imités de la Comédie des Nuées . Enfin
il y a dans les choeurs de cette Comédie , & de quelques
autres , des morceaux de Poéfie noble qui ne
feroient pas indignes de Sophocle. De tous les Écrivains
qui ont voué leur plume à la calomnie & aux
délations , Ariftophane eft le feul qui ait fait cet infâme
métier avec un véritable talent & fans baffeffe.
DE FRANCE.
montre une carte de Géographie : là eft
Athènes , ici Lacédémone; il n'en veut rien
croire , parce que , dit- il , il ne voit pas les
Juges qui s'en vont dîner.
Socrate paroît fufpendu en l'air pour éviter
les penfées terreftres. L'air & les nuées
font les caufes de la pluie , des vens & de
la foudre : ce n'eft plus Jupiter , c'eft le vent
qui règne dans les airs . La pluie n'eſt pas de
Peau nouvelle envoyée chaque fois par les
Dieux ; c'eft le Soleil qui élève en vapeurs
l'eau de la mer , elle retombe en pluie ; fans.
cela les fleuves augmentercient la mer.
Enfin Strepfade apprend , dans l'école de
Socrate , comment un débiteur , avec un
verre * ardent , peut fondre fa fignature dans
* Des Savans ont conclu de ce paffage, que les anciens
connciffoient les verres brûlans , parce que ,
difent-ils , l'opération que Socrate propofe eft prefque
impoffible autrement. Nous obferverons que
cette raifon n'eft pas fuffifante : ce moyen proposé
n'eft qu'une plaifanterie ; & il fuffit alors que l'exécution
n'en foit pas rigoureufement impoffible. Mais
le texte même n'eft pas équivoque. Ariflophane parle
d'une pierre ; & il n'auroit pas défigné par ce nom un
miroir , dans un pays où les miroirs de métal étoient
les plus communs . Il dit que cette pie: re eft belle ,
qu'elle eft diaphane ; le mot Grec diaphane ne peut
s'appliquer à un miroir : on ne peut pas dire qu'un
miroir eft une belle pierre. Ce n'étoit point non plus
un globe plein d'eau , mais un globe folide de cryftal
ualon ; refe à favoir fi ce mot ualon défignoit le
cryſtal naturel où un cryſtal artificiel. Si ce globe
20 MERCURE
le moment où fon créancier préfente l'obligation
aux Juges , & fe difpenfer par- là de
payer fes dettes.
Si Socrate eût déclamé contre l'étude des
Sciences Phyliques , Auftophane ne lui eût
pas donné le ridicule de s'en occuper avec
trop de recherches. Ne voit - on pas que la
Géométrie , l'Aftronomie , la Phyfique ,
l'Hiftoire Naturelle étoient la principale occupation
de fes Difciples ? Ne voit- on pas
que s'il eût négligé l'étude des Sciences Phyfiques
, on ne lui eût pas reproché , comme
une impiété , d'avoir expliqué par des caufes
naturelles ce que le peuple regardoit comme
l'effet de l'action immédiate des Dieux ? Platon
, dans l'apologie de Socrate , lui fait dire
que jamais il n'a parlé à fes Difciples , ni de
la caufe des phénomènes céleftes , ni de ce
qui fe paffe dans les entrailles de la terre ;
non qu'il regarde ces connoiffances comme
inutiles ou comme dangereufes , mais parce
qu'il ne fait rien fur ces objets . Cette réponſe
eft fimple , & porte un caractère de vérité :
elle eft d'accord avec ce que nous avons dit
du prétendu mépris de Socrate pour les Sciences
Phyfiques ; on voit qu'il ne rejette que
l'étude des chofes qu'il croit impoffibles de
connoître. Ce font les fyftêmes , les théories
vagues qu'il exclud , & non l'étude approétoit
de verre ,
il eft clair que le verre étoit encore
fort rare , fans cela le Poëte ne l'eût pas défigné ſous
le nom d'une pierre belle & tranfparente
.
:
DE FRANCE. 21
fondie des Sciences exactes , & l'obfervation
des faits ; & c'eft précisément parce
qu'il a recommandé , & même introduit
dans fon école la feule bonne méthode d'étudier
les Sciences Phyfiques , qu'on l'a accufé
de les avoir exclues de la Philofophie ; à
peu prèscomme il fut accufé de corrompre la
jeuneffe , parce qu'il enfeignoit une morale
raifonnable , & d'être l'ennemi de la Divinité
, parce qu'il l'avoit défendue contre les
blafphêmes de la fuperftition.
(Par un Abonné. )
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent,
LE mot de l'Enigme eft la Toilette ; celui
du Logogryphe eft Livre , où se trouvent
Urie , Eu , Vire , Lire , trois villes , ile ,
ire , vie , ivre, lire , lier, luire , Uri , ver ,
rue, lyre, ré.
ÉNIGM E.
ALLaA Cour , aux champs , à la ville ,
Nous occupons un rang fervile ;
Également mon frère & moi
Avons chacun le même emploi :
Là , tous deux garnis de dorure ,
Ici , d'une fimple ferrure.
Eh !.... qu'importe à nous la beauté ,
Ainfi que la fimplicité ?
MERCURE
Nous n'avous pas moins en partage
Un dur & pénible esclavage ;
On nous voit aller & venir ,
Nous battre , & très-fouvent gémir.
Si quelqu'un nous fépare ,
Un nouveau combat fe prépare ;
Nous battant comme des lutins ,
Et faifant toujours les mutins ,
Il arrive qu'on nous attache ;
Mais auffitôt qu'on nous détache ,
Nous recommençons notre train ;
Quelquefois nous pinçons la main
De qui follement nous agite ,
Et tout en jurant il nous quitte.
(Par l'Abbé Marcelle. )
LOGO GRYPH E.
QUOIQUE d'un Dieu jaloux , réfidence ordinaire ,
Les Belles volontiers portent vers moi leurs pas.
Iris , qui fans trop de mystère
Étalez à mes yeux vos plus fecrets appas ,
Ce que j'ai vu de vous , je ne le dirai pas ;
Vous pouvez là - deffus compter fur mon filence ,
C'eſt un devoir de mon emploi ;
Mais permettez qu'en récompenfe
Je puiffe un peu parler de moi.
Mon analyſe eſt toute prête ;
Mais je crains bien que tel Lecteur ,
DE FRANCE. 23
Qui verra de mon fein fortir un trouble- fête ,
Ne s'en trouve pour mon malheur
Un plus grand nombre dans fa tête ;
Je crains fur-tout les vaporeux
Lorsqu'ils verront chez moi ce volcan ténébreux ,
Source de plus d'une tempête ,
Qu'ils ont fouvent maudit chez eux.
Amants de la fimple Nature ,
Peut- être vous auffi , me voudrez - vous du mal ,
D'ofer vous préſenter fon fuperbe rival.
Voilà , de ma courte ftature ,
Tout ce qu'on peut tirer fans trop me dégrader..
Tout ! ai-je dit , j'ai tort ; car un bon Latiniſte
Qui voudra me fuivre à la piste ,
Trois fois de mon Latin pourra s'accommoder.
( Par M. Abril , âgé de 17 ans. )
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
&
OBSERVATIONS fur la Mufique ,
principalement fur la Métaphyfique de
l'Art , avec cette Épigraphe , tirée de
Quintilien Naturâ ducimur ad modos.
Vol. in-8 . A Paris , chez Piffot , Libraire ,
Quai des Auguſtins.
QuU AND Rameau voulut écrire fur l'harmonie
, perfonne ne l'entendit : le chaos
de fon fyftême fut bientôt débrouillé par un
Philofophe qui fut fenfermer , en un petit
24
MERCURE
teur ,
сс
volume, les calculs , les principes , & les faits
que l'Auteur de Caftor avoit noyés dans un
gros volume in-4° . M. de Ch. qui depuis
vingt ans cultive la Mufique comme Ama-
& l'art d'écrire comme Homme de
Lettres , vient de publier , fur la Métaphy→
fique du chant , un Livre où les Compofiteurs
trouveront des vues intéreſſantes , &
qui pourra plaire en même- temps aux perfonnes
les moins initiées dans les myſtères de
cet Art enchanteur. « C'eft , dit - il , unę
chofe remarquable , que depuis le peu de
temps qu'on raifonne à Paris fur la Mufique ,
on ait déjà fait fur cet Art des obfervations
plus neuves , plus fines , plus profondes que
I'Italie n'en a fait éclore depuis le long temps
qu'elle cultive la Mufique avec fuccès. » Mais
d'où peut naître l'efpèce de fureur qui nous
précipite aujourd'hui fur cet objet ? C'eft ,
répond l'Auteur , de l'état de gêne & de contrainte
où l'on a tenu l'Art parmi nous. Si
l'on n'eût mis aucun obftacle à fes progrès
naturels ; fi une police mal entendue n'eût
pas enchaîné nos plaifirs ; fi l'orgueil ou
la vanité nationale n'euffent pas fermé nos
coeurs à toutes les compofitions érrangères
qui s'éloignoient de ce que la routine.
& l'habitude nous faifoient admirer , chaque
génération auroit concouru à la perfection
de cet Art ; & la Mufique , en aucun temps ,
n'eût tourné en manie , parce qu'aucune époque
n'eût été affez éclatante pour exciter un
enthoufiafine général ,
M.
DE FRANCE. 25
M. de C. établit d'abord que toute l'effence
de la Mufique eft renfermée dans ce feul mot,
CHANT ou MELODIE , parce que le propre
de la Mufique eft de chanter ; exiger
d'elle ce qu'elle ne peut faire en chantant ,
c'eft lui donner des lois abfurdes , c'eſt la
dénaturer & la pervertir. »
Il combat auffi l'opinion de ceux qui prétendent
réduire les Beaux- Arts à un même
principe , l'imitation de la Nuture.
Un Peintre , un Sculpteur ont , il eſt vrai ,
leur modèle autour d'eux ; ils doivent en copier
les formes , les proportions , les couleurs
, &c.; mais l'Architecte & le Muficien
n'ont pas le même avantage ; rien , dans les
ouvrages de la Nature , n'a fervi de modèle au
périftile du Louvre ni au dôme des Invalides ;
de même le Muficien qui , avec du chant ,
veut repréſenter , ou les faifons , ou le lever
du foleil , ou la fureur d'un guerrier , ne peut
offrir que des peintures vagues & arbitraires ;
car la colère ne chanta jamais ; les fons &
la lumière n'ont rien de commun. Qui croira ,
par exemple , que Mondonville a peint le
lever de l'aurore en faifant marcher fon orcheftre
du grave à l'aigu , & en foutenant au
plus haut degré du diapafon , des voix , des
Alûtes , des cors , des violons , des quintes,
& c. Sans les paroles qui accompagnent ce
charivari , on n'eût jamais foupçonné l'intention
du Peintre. Ainfi le Muficien ne doit
pas afpirer à rendre les objets qui font du
reffort d'un fens étranger à l'ouic.
Sam. 4 Décemb. 1779.
B
26 MERCURE
Il ne peut pas même choifir pour objet
d'imitation , le ramage des oifeaux , parce
que leur genre de mélodie n'a nulle affinité
avec le nôtre. Aucune de nos échelles , aucune
de nos intonations ne reffemblent aux
leurs ; l'enfant qui agite une baguette dans
l'intérieur d'un chalumeau , imite beaucoup
mieux le roffignol & la linote que le plus
habile Muficien.
Le chant n'eft pas même une imitation de
la parole ; car la Mufique eft une langue
univerfelle , l'idiôme de tous les temps & de
tous les lieux. Si cet Art devoit s'affervir à
l'accent de chaque peuple , l'Anglois ne comprendroit
point la Mufique Italienne , celuicí
rejetteroit la Mufique Allemande ; la plu- .
part de nos Provinces , qui ont auffi leur
accent diftinctif, ne pourroient adopter ni
fentir le charme des Opéras & des Concerts
de la Capitale ; & d'ailleurs les inflexions de
la voix parlée font encore moins appréciables
que celles des oifeaux. Le récitatif fimple ,
qui approche le plus de la parole , eft à peine
mufical , puifqu'on eft obligé de lui ôter la
mefure , partie la plus effentielle de l'Art.
M. de Ch. en conclut , malgré l'autorité de
J. J. Rouffeau , que le mérite du chant n'eft
pas de reffembler au difcours.
Auffi paroît- il bien convaincu que la Mufique
ne confifte point dans l'imitation de la
Nature. L'oreille , dit-il , a fes fenfations
comme la vue , l'odorat & le toucher ; les
fons mélodieux produifent des jouiffances
DE FRANCE. 27
immédiates , indépendantes de tout objet de
comparaifon ; jouiffances que partagent les
enfans & les animaux avec l'homme exercé
à réfléchir & à raiſonner. Mais , bien différente
des autres Arts , la Mufique ne produit
point fon effet par une fenfation inftantanée
: un fon unique , ifolé , continu n'opère
rien d'agréable fur notre ame ; il faut une
fuite de fons dépendans les uns des autres ;
leur progreffion lente ou rapide , uniforme
ou différenciée , leur donnera un caractère ..."
Qu'on effaye d'affecter fucceffivement le
toucher , l'odorat , la vue même , par la
préſence de plufieurs objets qui fe remplacent
, on ne parviendra jamais à cet effet
que produit la fucceffion des tons muficaux.
Chacune des impreffions que recoivent
les autres fons , eft ifolée & tout-àfait
indépendante de celle qui la fuit &
de celle qui la précède. »
L'Auteur nous permettra-t-il de lui faire
là -deffus quelques obfervations ? 1 ° . Eft
il bien vrai qu'un premier coup d'archet
de l'Opéra , ou qu'un monofyllabe chanté
par un choeur , ne nous cauferoient aucune
fenfation agréable s'ils n'étoient ſuivis de
quelques phrafes mélodieuſes ? Quand un
accord parfait , ou un accord de fixte-quarte
frappe mon oreille , j'éprouve une fenfation
ifolée , une fenfation unique ; & cependant
mon ame reffent une forte de
plaifir à-peu-près femblable au grand nombre
des émotions caufées par d'autres fens.
B ij
28
MERCURE
2. Quand ma vue fe promène fur un
tableau de Rubens ou du Corrège , je me
fens d'abord affecté par l'accord de couleurs
& d'ombres qui me donnent une
idée générale de la chofe : mais un examen
plus fuivi n'ajoute- t - il pas à ma première
fenfation ? N'eft- ce donc pas après une fuite
de découvertes qu'on en peut faifir les détails
& l'enſemble, & que l'enthouſiaſme du
connoiffeur arrive enfin à fondernier période ?
3°. Quand on parcourt un vafte édifice ,
tel que le temple de St. Pierre , dont on
ne peut obferver que fucceffivement la
grandeur & l'ordonnance , notre ame ne
paffe - t - eile point d'émotions en émotions
, dépendantes les unes des autres , &
-les objets qui la frappent tour-à- tour n'ont
t-ils pas entre eux une correfpondance
aufli intime , que les fons d'un air ou d'une
fymphonie ? L'homme qui , pour la première
fois , entre dans les appartemens de
Verſailles , à mesure qu'il s'avance , ne fentil
pas les mêmes effets progreffifs ? Qu'on
fuppofe toutes les pièces de ce Palais magnifique
, féparées les unes des autres , dèslors
on les verra fans intérêt , parce que
l'idée de leur correfpondance ne fubfiftera
plus. L'analogie entre les caufes & les effets
de ces trois Arts eft telle , que la Mufique
emprunte fouvent la langue de la Peinture
& de l'Architecture , & que celles - ci ont
adopté , & pour ainfi dire confacré les
principaux termes de la première.
DE FRANCE. 20
Nous foumettons ces remarques à M.
de Ch. perfuadés qu'il éclaircira mieux que
tout autre , deux faits qui nous femblent
trop peu difcutés dans fon ouvrage : favoir,
que l'oreille eft le feul de nos fens quifaififfe
à la fois la co- existence de plufieurs fenfations
différentes; & que la Mufique eft en
même-temps le feul des beaux Arts qui
agiffe par une fuite de fenfations dépendantes
les unes des autres.
L'Auteur croit aufli que la Mufique eft
beaucoup moins riche en expreffions qu'on
ne l'imagine communément. » Elle n'a pas
de nuances pour différencier la tendreffe
d'une mère & celle d'une maîtreffe ou d'un
ami. Les chants qui conviennent à l'une ,
conviendroient de même aux deux autres...
L'amant heureux & malheureux peuvent
même chanter également bien fur la même
phrafe de chant :
Je vous vois , mon fort eft trop doux ;
Je vous perds , mon fort eft affreux » ,
L'Auteur ajoute ailleurs , que dans l'air le
plus expreffif, il y a toujours & néceſſairement
des paffages contradictoires avec
l'expreffion dominante. Il cite pour exemple
le premier verfet du Stabat. Je n'y vois ,
dit- il , pas un vers , pas un mot qui n'exige
la même nuance de trifteffe : la Mufique
déploye d'abord tous fes moyens d'expreffion
, elle fe traîne lentement , tous fes fons
foibles & voilés fe lient pour exprimer les
Biij
30 MERCURE
ود
nuances de la douleur ; elle ſe foutient
jufqu'à la neuvième mefure: alors tout change
, un fortiffime fuccède au piano ; » les
fons qui rampoient obfcurément dans le
bas du diapazon , s'élèvent tout- à - coup ...
Et par une articulation fière & heurtée , contredifent
ceuxqui lesprécèdent. » On peut douter
encore de la jufteffe de cette obſervation ;
car la douleur , après un long filence , peut
fe manifefter & fe manifefte fouvent par
des cris ou des fanglots. Si Pergolèfe a cu
le deffein de peindre cette fituation de l'ame,
il ne pouvoit la mieux rendre qu'en paffant
brufquement du doux au fort , & du grave
à l'aigu .
Quoi qu'il en foit de cet exemple , M.
de Ch . fait affez bien voir qu'en général ,
la Mufique n'eft point un art d'imitation ,
& que lorfqu'elle imite , c'est un office de
complaifance. " Son objet principal eft de
varier à chaque inftant fes modifications ,
» d'allier dans le même morceau le doux
& le fort , le traînant & le détaché
» l'articulation fière & celle qui eſt affec-
» tueufe. Cet art ainfi confidéré , eft d'une
>> inconſtance indifciplinable ; tout fon art
dépend de fes transformations rapides ……..
» L'imitation fuit d'un pied boiteux la
Mulique folâtre & changeante , l'atteint
quelquefois , & quelquefois la laiffe aller
» feule.
"
92
ود
و ر
Quoique l'Auteur paroiffe refferrer la
Mufique dans des bornes plus étroites ,
DE FRANCE.
cependant il lui donne un caractère qu'elle
n'avoit pas dans l'antiquité , & que lui refufoient
les Écrivains modernes. Plutarque,
Ariftote , Euclide & quelques autres , ne
lui ont attribué que trois efpèces d'effets ,
qui correfpondent affez bien à nos trois
mots , adagio , andante , allegro. M. de
Ch. en reconnoît quatre: la Mufique tendre ,
la Mulique gracieuse , la Mufique gaie &
la Mulique vive , forte & bruyante , qu'il
défigne par les mots , largo , andante, allegro
, prefto. La Mufique bruyante , felon
lui, n'eft compatible dans la réalité avec
aucun état de l'ame : elle convient fur-tout
au théâtre , & s'applique à toutes les fituations
qui comportent du trouble. Mais ,
obferve l'Auteur , » voulez- vous connoître
» plus pofitivement combien eft vague &
» indéterminée l'expreffion de ce dernier
genre de Mufique ? .. Otez- lui le com-
» mentaire des paroles , celui du bruit
" qui l'accompagne ; réduifez-la à la feule
» mélodie exécutée , je ne dis pas fans
» accompagnement , mais fans fracas , &
interrogez alors cette mélodie ; écoutez
» ce que vous dira l'expreffion qui lui eft
» propre & inhérente.... j'affirme d'avance
qu'il perdra toute fon expreffion , en
perdant l'acceffoire des paroles & du
» bruit. » Il ajoute que l'air des fureurs
d'Achille , ( dans l'Opéra d'Iphigénie ) détaché
de la fituation & des paroles , exécu-
ود
"
33
ود
"
رد و د
>
Biv
32 MERCURE
té par un petit nombre d'inftrumens , n'eft
plus qu'une fimple marche.
ور
ود
23 .
A l'afpect de toutes ces opinions , on
croira peut-être que M. de Ch. n'eft pas
un admirateur zélé du Chevalier Gluck ;
voici comme il en parlc : M. Gluck s'étant
dévoué à l'expreffion , qu'il regarde avec
» raifon comme le fondement de toute
illuſion théâtrale , il ne fe permet un air
» entier , que lorfque la fituation permet
elle - même à la mufique ces écarts , ces
vagues erreurs où fe complaît la mélodie
. Toutes les fois qu'un chant périodique
& fuivi feroit languir l'action,
». & transformeroit l'acteur en chanteur
» de pupître , il coupe dans le vif cette
mélodie commencée ; & par un autre
» mouvement ou par un fimple récitati f,
il remet le chant à la fuite de l'action
» & le fait courir avec elle. Il eft inconcevable
qu'un fyftème fi vrai ait pu être
improuvé dans un pays où l'art du Théâ-
» tre eft fi bien connu ; il eſt plus inconcevable
encore que parmi ces improbateurs
, il y ait eu des hommes
qui , par leur état & leurs lumières , devoient
défendre les droits de la fcène
» contre ceux de la Mufique. »
ور
33.
33
DE FRANCE. 33
FABLIAUX , ou Contes du XIIe & du
XIII fiécle , traduits ou extraits d'après
divers manufcrits du temps , avec des Notes
hiftoriques & critiques , & les Imitations
qui ont étéfaites de ces Contes depuis leur
origine jufqu'à nos jours. 3 vol . in - 8°.
Prix , 15 liv. reliés. A Paris , chez Onfroy ,
Libraire , Quai des Auguftins.
Lorfque les Seigneurs François eurent
anéanti l'autorité royale , pour devenir
eux-mêmes des tyrans plus odieux que le
Souverain le plus defpotique ; lorfque le
Royaume fe trouva divifé en mille Gouvernemens
particuliers , ennemis de toute fubordination
, prefque toujours en guerre les
uns contre les autres : alors chaque Seigneur
ifolé dans fa fortereffe, y paffoit la plus grande
partie de fes jours. La Cour n'étoit plus le
rendez-vous de la Nobleffe ambitieufe ; &
la Capitale , loin d'être , comme aujourd'hui ,
le centre des affaires & des plaifirs , offroit
à peine l'image d'une de nos villes du fecond
ordre. Aucun amuſement public ne réuniffoit
les citoyens , excepté les fêtes de la
Chevalerie, qu'on célébroit par intervalles
fouvent très -éloignés. Il fallut bien imaginer
des plaifirs affortis à ce nouvel ordre de
chofes. Car , que faire au milieu d'un
Château , pendant les longues nuits de nos
longs hivers ? On prit donc le parti de s'amufer
, commeles nourrices & les vieilles fem-
Bv
34
MERCURE
mes amufent les enfans. On inventa des
fables ; on s'entretint d'anecdotes, où la vérité
& le merveilleux fe trouvoient confondus .
L'art de raconter des hiftorietres devint une
profeffion ; bientôt on vit naître des troupes
errantes de Conteurs , de Fabliers , de
Trovers , de Jongleurs , de Ménétriers &c. Les
Fabliers inventoient des Contes , les Trovers
les rimoient , les Conteurs les débitoient ,
les Ménétriers les chantoient , ou les accompagnoient
de leurs inftrumens. Les Menef
trels préfidoient à ces eſpèces de fcènes lyrico
-dramatiques , & les Jongleurs y ajoutoient
des farces , des danfes , des pantomimes
, des tours de gobelets & c.
"
C'eft ainfi qu'on nous peint l'art naiffant
de la Comédie & de la Tragédie , dans les
Ifles de l'Archipel , avant le fiècle de Ménandre
, de Sophocle & d'Euripide . On obferve
encore de nos jours les mêmes chofes ,
parmi les nations fauvages qui commencent
à fe policer. M. de Bougainville , & le Capitaine
Cook ont vu , dans les Illes de la
Société , des troupes de danfeurs & d'hiftrions
qui parcourent les villages pour y
amufer un peuple oitif.
M. Forfter en a vu différentes troupes à
Taïti & à Uliétéa * : chez les uns , c'eft un
* Plufieurs de leurs Pièces Dramatiques & de
leurs danfes font bien décrites & repréſentées , par de
très - belles Eftampes , dans l'Abrégé des Voyages , en
21 Vol. in- 8 °. qui doit paroître au premier jour.
DE FRANCE
35
métier , chez les autres , un goût d'amateurs.
Les premiers font de la dernière claffe du
peuple ; les autres , de celle des Earées , ou
de la Nobleffe , ceux ci vont d'Ifle en Ile
faire admirer leurs talens , & ne reçoivent
jamais de falaire.
A la vérité , nos ancêtres fe trouvoient
déjà plus loin de l'état fauvage au XII &
au XIII fiècle , que les infulaires des régions
auftrales ; mais quoique plus avancés
dans les arts & le commerce , ils étoient , à
certains égards , également ignorans &
beaucoup plus pervers. Les Taïtiens s'abandonnent
fans réserve à tous les plaiſirs des
fers ; mais nulle loi pofitive ne leur en interdit
la jouiffance : on obferve au contraire que
les François de nos fiècles barbares fe livroient
aux mêmes excès, malgré leurs principes, malgré
leurs remords , & les châtimens dont on
ne ceffoit de les menacer. Le fond de tous
leurs fabliaux , fuppofe des moeurs très - corrompues
; l'obfcénité qui en fouille un grand
nombre , a mis l'Éditeur dans l'impoffibilité
de les traduire , & même de les analyfer.
Chaque objet indécent y eft défigné par
l'expreffion la plus malhonnête ; en un mot,
ces Ouvrages qui, felon la remarque du Traducteur
, peignent mieux nos prédéceffeurs
que l'hiftoire elle- même , en donnent l'idée
la plus défavorable.
Cependant il eft effentiel de les connoître
, puifque l'homme ne fe perfectionne
qu'à l'aide des rapprochemens & des com-
B vj
36
MERCURE
paraifons. Il faut donc lire leurs ouvrages
comme on lit ceux de l'antiquité , comme
on admire & étudie fes ftatues & fes peintures
; quoique les peintures , les ftatues
& les livres de l'antiquité foient trop fouvent
contraires aux notions qu'on nous
donne fur la décence & la vertu .
Les Écrivains qui , dans nos fiécles de
tenèbres , fe diftinguèrent par des Fabliaux
des Moralités , des Farces , des Mystères ,
& des Sotties , ne furent point des Troubar
dours , comme on l'a tant de fois répété :
les Troubadours étoient des Provençaux ,
qui n'ont compofé des chanfons qu'en patois
, idiome alors abfolument étranger à la
plupart de nos Provinces. Les Trovers & les
Fabliers , fuivant l'Auteur ont eu pour
berceau les lieux mêmes où font nés, depuis,
les Molière , les Fénelon , les Racine , les
Fontenelle , les Voltaire , les 'Buffon , les
d'Alembert , & la plupart des grands hommes
qui décorent les règnes de Louis XIV
& de fes fucceffeurs. Sans doute que les Ouvrages
de ces derniers , fondés fur le bonfens
& l'utilité générale , n'auront point la
deftinée du Songe d'Enfer , du Revenant ,
du Tournois d'Ante - chrift , du Teftament
de l'Ane , du Purgatoire de S. Patrice , du
Jeu S. Nicolas , de la Meffe du Curé , des
trois Boffus , de l'Indigeftion du Vilain, &c.
qui firent les délices & l'admiration de nos
Pères , qui furent même accueillis avec tranf
DE FRANCE.
37
port en Angleterre , en Italie , en Sicile , en
Palestine , à Conftantinople , dans tous les
lieux où les Croisés déployèrent leurs fureurs
guerrières & religieufes.
La Langue Françoife & les productions de
fes Ecrivains étoient alors aufli répandues
que le font aujourd'hui nos meilleurs Livres.
La parlure en eft plus délitable , dit un Auteur
Italien du XIIe fiècle , ET EST COMMUNE
A TOUS IES LANGAIGES.
La plupart de nos Fabliaux font en vers
de huit fyllabes , rimant deux à deux. Quoique
leurs Auteurs n'y alternent pas ordinairement
les rimes féminines & mafculines ,
cependant on ne doit pas en conclure qu'ils
ignoroient cette manière de vérfifier . Marot,
Garnier , S. Gelais , auxquels on attribue
cette réforme , avoient fous les yeux des
Poéfies très-anciennes conftruites auffi régu-
Fièrement que celles de nos Poëtes actuels.
Voici deux chanfons du XIII . fiècle , qui
fuffiroient pour le prouver.
QUAND florift la violette
La rofe & la flor de glai,
Que chante li papegai ; ( oiſeau )
Lors mi poignent amoretes
Qui me tiennent gai
Mis piccane chantai ;
Or chanterai
Et ferai
* Jamais juſqu'ici je ne chantai .
38
MERCURE
Chanfon joliette
Par l'amour de ma miette
Où grandpicca✶ me donnai.
Couplet d'une autre Romance :
Prenés-i garde ;
S'on me regarde ,
Dites-le moi.
Trop fuis gaillarde ,
Bien l'apperchoi.
Ne puis laiffer que mon regard s'efparde ** ;
Car tes m'efgarde ( tel me lorgne )
Dont mout me tarde
Qu'il m'ait o fei. ( avec foi ).
Parmi les Savans qui ont fait des recherches
fur nos Fabliaux , on compte d'abord
le Préfident Fauchet , qui , dans fon livre
des Antiquités Gauloifes , a raffemblé les
noms ou les Ouvrages de 126 Poëtes ; enfuite
le Comte de Caylus , qui a ajouté de
nouvelles lumières fur ce fujet , dans les Mémoires
de l'Académie des Infcriptions. Mais
perfonne n'a mieux débrouillé cette matière,
que M. de Ste. Palaye . Ses nombreux manufcrits
font connus de tous les gens de lettres ,
& ouverts à quiconque en a befoin : notre
Auteur y a puifé, & fe fait un devoir de
* A laquelle depuis long - temps je me fuis donné.
** Je ne puis me défendre de regarder à droite & à
gauche.
DE FRANCE.
39
rendre un hommage public à cet Académicien
auffi obligeant qu'éclairé. Il a découvert
plufieurs autres Fabliaux dans les bibliothèques
du Roi & de S. Germain ; dans celles
de Turin & de Berne; dans celles de MM.
de Paulmy & de la Clayette. Afin qu'on
puiffe juger du mérite de fa traduction , du
choix & de l'intérêt de ces monumens littéraires
, nous en tranfcrirons quelquesuns.
وو
Le Bachelier Normand.
L'autre année , quand Acre fut prife ,
arriva en Normandie une aventure fort plaifante.
Je l'ai bien retenue , & vais vous la
raconter .
Un Bachelier de ce pays ,
Où maint Gentilhomme mendie ,
'avoit pour dîner , un certain matin, qu'un
pain d'une maille. Afin que le pain pût paffer
plus aifément , il alla au cabaret, & demanda
du vin pour un denier. Le Tavernier
étoit un homme groffier & bourru , qui ,
après avoir rempli la mefure au tonneau ,
vint préfenter impoliment un hanap ( eſpèce
de vafe ) au pauvre Gentilhomme , & y
verfa le vin , avec tant de rudeffe , qu'il en
répandit la moitié. Pour comble d'infolence,
il ajouta : Vous allez devenir riche , fire
Bachelier , car vin répandu , c'eft figne de
bonheur. Se fâcher contre ce brutal , c'eût
été perdre fon tems : le Normand s'y prit
avec plus d'adreffe. Il lui reftoit encore une
ןכ
40 MERCURE
•
maille dans fa bourfe ; il la donne au Taver
nier , & lui demande un morceau de fromage
pour manger avec fon pain. Celui- ci
le prend d'affez mauvaiſe grace , & monte
au cellier chercher ce qu'on lui demande.
Le Chevalier , pendant ce tems , va au tonneau
, arrache le robinet & laiffe couler
le vin. L'autre , quand il redefcend & qu'il
voit fon vin ruiffeler fur le pavé , court
vite boucher le tonneau , & revient en fureur
fur le Gentilhomme qu'il faifit par le furcol
pour le battre. Le Normand qui étoit fort
& vigoureux , le jette à la renverfe fur fes
barrils qu'il brife ; & fi fes voifins ne fuffent
accourus pour les féparer , dans fa colère , il
eût été tué. Cependant l'affaire fut portée
devant le Roi. C'étoit le Comte Henri de
Champagne . Le Marchand parla le premier,
& demanda un dédommagement. Le Prince,
avant de condamner le Chevalier , voulut
favoir ce qu'il avoit à répondre ; celui - ci
alors raconta fon aventure dans la plus exacte
vérité ; puis en finiffant il ajouta : » Sire,
» cet homme m'avoit dit qu'un vin répandu
portoit bonheur , & que j'allois devenir
» riche : moi , à qui il n'en avoit fait per-
» dre que la moitié d'une mefure , la recon-
» noiffance m'a rendu libéral , & pour l'enrichir
plus que moi encore , je lui en ai ré-
"3
ور
pandu la moitie d'un tonneau. » Tous les
gens du Roi applaudirent des mains à ce
bon mot. Jamais , felon eux , n'avoit été ouïe
en Cour fi bonne jonglerie ; & pour mar
DE FRANCE. 41
quer le contentement qu'ils en reffentoient,
tous allèrent fe ranger autour du Normand.
Henri lui-même rioit aux larmes , & il renvoya
les Parties , en difant : ce qui eſt répandu
eft répandu. »
De la Femme qui fervoit cent Chevaliers.
Quoiqu'on ne donne cette pièce qu'en
extrait , il eft cependant très- facile de juger
combien un tel fujet a dû fournir de détails
au Poëte.
» Cent Chevaliers font affiégés par les
Sarrazins dans un Château fort , fitué fur
le bord de la mer. Il n'y avoit dans la Fortereffe
, pour fervir la troupe , que deux femmes
; & pendant quelque tems elles fuffifoient
à tout : néanmoins cette communauté
de fervices caufa une diffention entre les affiégés.
Le plus fage propofe un expédient ;
c'eft de partager la troupe en deux bandes
de cinquante hommes , d'affigner une femme
pour le fervice de chaque bande , & de régler
qu'elle ne fera tenue à rien vis -à - vis des
Chevaliers de l'autre . La loi eft adoptée ; mais
bientôt on y contrevint , & l'une des femmes
, jaloufe de voir fa compagne plus aimée
, plus fêtée qu'elle , la fait tuer . Les
Guerriers s'affemblent pour la juger . Elle
convient de fon crime ; mais fi l'on veut lui
faire grace , elle propofe de fuppléer la défunte,
& de faire feule le fervice du Château,
de manière que perfonne ne fe plaindra . Le
42 MERCURE
mal étoit fait , il n'y avoit plus de remède ;
on accepta fa propofition ; & fon activité
reconnoiffante tut telle , que pendant tout
le teins du fiège il n'y eut pas une feule
plainte.
"
Voici le début d'un autre Poëme qui offre
des images , du mouvement , des comparaifons
: mais on s'appercevra qu'il feroit mieux
placé à la tête d'une Ode , que d'un fimple
Fabliau ; alors on confondoit les genres , &
les loix du goût n'étoient pas plus refpectées
que celles de la décence.
""
Quel eft le gentil Bache'ier qui fut engendré
fur un champ de bataille , alaité dans
un haume , bercé dans un écu , & nourri de
chair du lion ? Quel eft celui qui aura le vifage
du dragon , les yeux du léopard , le coeur
du lion , & l'impétuofité du tigre ; qui s'endormira
au bruit du tonnerre , s'enivrera de
fureur dans un combat , verra fon ennemi
au travers des tourbillons de poulière ,
comme le faucon voit fa proie à travers les
nuages , renverfera , comme la foudre , le
cheval & le cavalier , & de fon poing , ainſi
'que d'une maffue , pourra les écrafer ? Pour
achever une aventure célèbre , il traverfera ,
s'il le faut , les mers de l'Angleterre ou le
-fommet du Jura. Se préfente-t - il dans une
bataille ; on fuit devant lui comme la paille
légère fuit devant la tempête.... Les épées
brifées , l'haleine des chevaux fumants , les
lances & les hauberts fracaffés , voilà les fêtes
& les fpectacles qu'il aime. Ses plaifirs
DE FRANCE. 43.
font de parcourir les montagnes & les vallées
, d'aller feul à pied attaquer les ours
& les cerfs en rut. Jamais il ne quitte fon
heaume ; c'eft fon oreiller pendant fon fommeil.
Tout ce qui lui appartient , il le diftri
bue.
ود
Il faut avouer que toutes les pièces de ce
Recueil ne font pas également intéreffantes ;
celles qui ont le mérite de la nouveauté .
ne forment pas , à beaucoup près , la partie
dominante de l'ouvrage : en le parcourant,
on retrouve des fujets que Vergier , Grécour
& La Fontaine avoient déjà fait connoître.
L'éditeur y a même inféré quelques
Contes Orientaux, & la plupart de ceux qu'on
lit dans Bocace , dans les cent Nouvelles nouvelles
, dans les Nouveaux Contes à rire ,
dans les Contes du fieur d'Ouville , dans les
Hiftoriettes où Nouvelles en vers , dans les
Divertiffemens curieux de ce tems , dans le
Dictionnaire des Anecdotes , dans le Doctrinal
de Sapience , dans le Grand Caton en
vers , dans les Illuftres Proverbes , dans les
Facétieufes Journées , dans le Courrier facetieux
, dans les Joyeufes Aventures , dans la
Bibliothèque de Cour , & l'Hiftoire générale
des Larrons ; en un mot ,
PÉditeur ayant
voulu nous donner une Collection de Fabliaux
, les a faifis par- tout où il les a découverts
, comme un bien qui lui apparte:
noit .
44
MERCURE
SPECTACLES.
-ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
LE Dimanche 28 Novembre , on a donné
la troisième repréfentation du Ballet de Mirfa ,
qui jouit toujours du plus grand fuccès. Il a
été précédé de l'Acte de Théodore , & du
fecond Acte de la Bonne-Fille.
On avoit annoncé tour -à- tour le fecond
& enfuite le premier Acte de la Frafcatana.
Cette idée de choifir , pour rendre le Spectacle
complet , un Acte indifféremment tiré
d'un Opéra bouffon , nous avoit femblé
très- extraordinaire ; mais l'humeur que le
Public a marquée , nous force à dire un mot
à ce fujet. Depuis plus de fix mois les repréſentations
des Opéras bouffons font défertes ; &
lesJeudis confacrés jadis à la mife ou à la remife
d'ouvrages nationaux du genre agréable , font
aujourd'hui perdus pour eux , fans qu'il en
réfulte aucun avantage pour le goût ni pour
l'intérêt de l'Académie. Pourquoi s'obftiner à
conferver des étrangers qui , en nous appor
tant un genre de Mulique très- agréable , ne le
font connoître que par des Drames auffi infipides
que ridicules , éloignent les Spectateurs,
dont l'affluence eft néceffaire au foutient de
la machine, & qui n'ont pour partiſans qu'un
petit nombre d'Amateurs , que leur fejour
dans les différentes villes d'Italie a accoutuDE
FRANCE. 45
més à jouir des plaifirs d'un Concert dans
une falle de Spectacle ; jouiffance abfolument
inconnue au Public François ? Eft- il un
moyen de tirer parti des Bouffons ? Cela
pourroit être ; il eft temps de s'en occuper.
L'Auteur de cet Article s'eft apperçu ,
depuis long-temps , que ceux des partifans
de l'Opéra qui aiment les Arts fans excluſion ,
efpéroient qu'on fongeroit quelque jour à
rendre utile à notre Mufique le nouveau
genre qu'on cherchoit à fixer en France , mais
que fon inutilité reconnue excitoit infenfiblement
leur dégoût & leur humeur. Nous ne
defirons que le bien & les progrès de notre
Théâtre Lyrique ; nous fommes intimement
perfuadés que les Supérieurs de ce Spectacle
ne s'en occupent pas moins que de nos plaifirs
; & la reconnoiffance que nous leur devons
pour les efforts & les facrifices qu'ils
ont faits , nous a dicté ces obfervations , fur
lefquelles nous croyons devoir les engager
à réfléchir.
COMÉDIE ITALIENNE.
LE Mardi 23 Novembre , on a donné une
Repréfentation du Coq du Village , Opéracomique
par M. Favart , dans lequel Mlle.
Hus , fille de M, Hus , Maitre des Ballets de
la Comédie Italienne , a joué le rôle de
Gogo.
Certe enfant , qui annonce beaucoup de
746
MERCURE
difpofitions à l'intelligence , a été fort applaudie.
On fait tout ce que les grâces de cet.
âge excitent d'intérêt : l'efprit qu'on a remarqué
dans plufieurs nuances de fon jeu ,
a ajouté à l'effet qui en réfulte ordinairement.
Il eft bien à defirer qu'on n'abuſe
point de fa facilité , & qu'on ne la force pas
à reffembler quelque jour à certains Comédiens
perfécutés aujourd'hui par le même
Public qui les adula dans leur enfance .
ANNONCES LITTÉRAIRES.
CORRESPONDANCE
ORRESPONDANCE contradictoire entre M. Graflin
& M. l'Abbé Baudeau , fur un des principes fondamentaux
de la Doctrine des Economistes. in- 8 " . A
Paris , chez Onfroy , Libraire , Quai des Auguftins ,
Prix , 1 liv. 4 fols.
De la Sanction de l'Ordre Social. Vol: in-12.
A Paris , chez Nyon , Libraire , rue du Jardinet.
Nouveaux Contes Orientaux , par M. le Comte
de Caylus , ornés de Figures en taille -douce. Nouvelle
Edition. 3 vol . in - 12 . A Paris , chez Mérigot
le jeune , Libraire , Quai des Auguftins.
Hiftoire des Capitulaires des Rois de France de
la première & de la deuxième Race , ou Traduction
de la Préface mifepar Étienne Baluze à la tête defon
Édition des Capitulaires , avec la vie de Baluze , &
un Catalogue raifonné des Ouvrages de ce Savant ,
par M. de Chiniac , Confeiller du Roi , & c. Vol .
in-8°. A Paris , chez Morin , Imprimeur - Libraire ,
rue S. Jacques. C'eft M. de Chiniac qui eft l'Éditeur
DE FRANCE. 47
de la nouvelle Édition des Capitulaires en 4 vol .
in-folio. Elle contiendra un grand nombre de Gravures
& de Pièces nouvelles ; la Souſcription eſt de
27 liv. pour chaque volume en petit papier , & de
36 liv. pour le vol. en grand papier. Les deux premiers
paroîtront au mois de Décembre 1779. On
foufcrit chez Morin , & Quillau , Imprimeur- Libraire
, rue du Fouarre.
Principes abrégés de Peinture , par M. Dutens.
Vol. in-8 ° . Prix , 18 fols . A Tours, chez Vauquier ,
Imprimeur , & à Paris , chez Onfroy , Libraire , rue
du Hurepoix.
Effat fur l'Hiftoire Générale des Tribunaux , contenant
les Anecdotes piquantes & les Jugemens fameux
des Tribunaux de tous les temps & de toutes les
nations, par M. Defeffarts . Tome V°. in- 8 ° . Prix 4 1,
A Paris , chez l'Auteur , rue Dauphine , à l'hôtel de
Mouy , près le Pont-neuf; & chez Mérigot le jeune ,
Libraire , quai des Auguftins ; Durand neveu , rue
Galande ; & Nyon l'aîné , rue du Jardinet.
Ce Volume , outre une multitude d'Anecdotes &
de Jugemens , contient l'Hiftoire des Tribunaux de
Naples , des Nègres , de l'Ile de Tahiti , des Pays
Bas , du Pérou , de la Pologne , du Portugal , de tous
les Princes de l'Empire , de la Prufſe , &c . Le VI¢ &
dernier Volume eft fous preffe.
Effai fur les Elégies de Tibulle , auquel on ajoint
quelques Poéfies de Tibulle , par M. Guys. Vol.
in-8° . A Paris , chez la Veuve Duchefne , Libraire ,
rue S. Jacques.
L'Art de la Vigne , contenant une nouvelle méthode
économique de cultiver la Vigne , par M.
Maupin . Vol . in-8 °. A Paris , chez Mufier , Libraire ,
rue du Foin S. Jacques.
18
"
MERCURE
La Comteffe d'Alibre , ou Cri du Sentiment ,
Anecdote Françoife , par M. Loifel de Tréogate.
Vol. in-8°. Prix , 1 liv. 16 fols. A Paris , chez Belin
Libraire , rue S. Jacques.
Le Bon Jardinier , Almanach pour l'année 1780 ,
contenant une idée générale des quatre fortes de
Jardins , & les règles de la culture des Plantes , Arbres
, Arbriffeaux d'utilité & d'ornement. A Paris ,
chez Eugène Onfroy , Libraire , rue du Hurepoix,
au Lys d'or.
Avis fur un Almanach nouveau , intitulé : Etat
de l'Angleterre , &c. Les Perfonnes qui defireront
acquérir cet Almanach , font priées de fe faire inf
crire jufqu'au premier Janvier prochain , chez le
fieur Langlois , Libraire , rue du Petit- Pont à Paris ;
ou à Abbeville , chez le fieur Deverité , Imprimeur
du Roi & de Mgr le Comte d'Artois.
TABLE.
Lovis Dauphin , Père de Fabliaux , ou Contes du XIIe
Louis XVI,
Les Adieux ,
Sur une Opinion attribuée à
Socrate ,
& du XIIIe fiécle ,
Académie Royalede Mufique ,
11 Comédie Italienne ,
Enigme & Logogryphe , 21 Annonces Littéraires ,
Obfervationsfur la Musique, 23 |
J'AI
APPROBATION.
33
44
45
' AI lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 4 Décemb. Je n'y ai
rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion. A Paris .
će 3 Décembre 1779. DE SANCY.
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI II DÉCEMBRE 1779.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LES PAPILLONS , Idyle.
PAPILLON , que ton fort eft doux !
&
Tu voltiges de belle en belle;
Tu charmes fans être fidèle ,
Et tu ne fais que des jaloux .
Tu ne vis que peu de journées ,
Et le plaifir file tes jours ;
Mais dans nos triftes deftinées
La douleur en marque le cours.
Tu renais , & la race humaine
Difparoît & ne revient pas.
La mort fur nous étend fa chaîne
Chaque heure fonne le trépas.
POUR toi la vie eft fans nuages ;
Aucun chagrin ne la flétrit :
Toujours un ciel pur tę fourit
Pour nous feuls grondent les orages.
Sam. 11 Decemb. 1779 .
4
C
MERCURE
Au! fi d'une fauffe lucar
Tu fuis la trompeuſe apparence ,
Confole-toi : l'homme a fon coeur ,
Ses écarts , & fon ignorance..
AGILE comme le Zéphir,
Tu fuis une ardeur importune ;
Parmi les fleurs tu n'en vois qu'unę ,
Celle qui promet le plaifir.
L'AMOUR , dit-on , a pris tes aîles ,
Et ce Dieu nous bleffe en fuyant ;
Captifs dans fes chaînes cruelles ,
Nous ne fentons que du tourment.
AFFRANCHI de fa tyrannic ,
Tu ne crains point ſon fier courroux ;
L'Amour nous lance tous fes coups ,
Et n'ofe point troubler ta wię.
VOLTIGEZ , infectes charmans ,
Tout vous rit dans les champs de Flore ;
Déjà la jeune & tendre Aurore
Ouvre les portes du printemps.
MOQUE-TOI de notre fageffe
Folâtre , joli Papillon ,
Et brave les maux que fans ceffe
Nous vaut Forgueil de la raiſon,
( Par M. Quarré Dupleffis , Lieutenanɛ,
Général du Préfidial d'Autun, )
DE FRANCE.
st
DISCOURS fur le Langage des Perroquets *.
Les animaux que l'homme a le plus admirés
, font ceux qui lui ont paru participer à
fa nature ; il s'eft émerveillé toutes les fois
qu'il en a vu quelques uns faire ou contrefaire
des actions humaines ; le tinge par la
reffemblance des formes extérieures , & le
perroquer par l'imitation de la parole , lui
ont paru des êtres privilegiés , intermédiaires
entre l'homme & la brure ; faux jugement
produit par la première apparence , mais
bientôt détruit par l'examen & la reflexion,
Les Sauvages , très- infenfibles au grand fpectacle
de la Nature , très-indifferens pour
toutes fes merveilles , n'ont été faifis d'etonnement
qu'à la vue des perroquets & des
finges ; ce font les feuls animaux qui aient
fixé leur ftupide attention. Ils arrêtent leurs
canots pendant des heures entières pour con
fidérer les cabrioles des fapajous ; & les perroquets
font les feuls oifeaux qu'ils fe falfent
un plaifir de nourrir , d'élever , & qu'ils aient
pris la peine de chercher à perfectionner ;
car ils ont trouvé le petit art , encore inconnu
parmi nous , de varier & de rendre plus ri-
* En attendant que le Public foit à portée de lire
Je 21 Volume de l'Hiftoire Naturelle , nous allons
placer ici quelques fragmens d'un très- beau Difcours
qui fe trouve à la tête de l'Hiftoire des Perroquets
par M. le Comte de Buffon.
Cij
32 MERCURE
ches les belles couleurs qui parent le plumages
de ces oifeaux.
L'ufage de la main , la marche à deux pieds,
la reffemblance , quoique groflière , de la face ;
le manque de queue , les feffes nues , la fimilitude
des parties fexuelles , la fituation des
mamelles , l'écoulement périodique dans les
femelles , l'amour paffionné des mâles pour
nos femmes ; tous les actes qui peuvent réfulter
de cette conformité d'organiſation , ont
fait donner au finge le nom d'hommefauvage
par des hommes à la vérité qui l'etoient à
demi , & qui ne favoient comparer que les
rapports extérieurs. Que feroit - ce , fi par une
combinaiſon de nature auffi poffible que toute
autre , le finge eût eu la voix du perroquet ,
&comme lui la faculté de la parole ? Le finge
parlant eût rendu muette d'étonnement l'efpèce
humaine entière , & l'auroit féduite au
point que le Philofophe auroit eu grande
peine à démontrer qu'avec tous ces beaux attributs
humains , le finge n'en étoit pas moins
une bête. Il est donc heureux pour notre intelligence
, que la Nature ait féparé & placé
dans deux efpèces très - différentes , l'imitation
de la parole & celle de nos geftes , & qu'ayant
doué tous les animaux des mêmes fens ; &
quelques-uns d'entre eux , de membres &
d'organes femblables à ceux de l'homme , elle
lui ait réfervé la faculté de fe perfectionner;
caractère unique & glorieux qui feul fait
notre prééminence , & conftitue l'empire de
l'homme fur tous les autres êtres.
DE FRANCE. 33
Car il faut diftinguer deux genres de per
fectibilité, l'un ftérile, & qui fe borne à l'éducation
de l'individu , & l'autre fécond , qui
fe répand fur toute l'efpèce , & qui s'étend
autant qu'on le cultive par les inftitutions de
la fociété. Aucun des animaux n'eft fufcep
tible de cette perfectibilité d'espèce ; ils ne
font aujourd'hui que ce qu'ils ont été , que ce
qu'ils feront toujours , & jamais rien de plus ;
parce que leur éducation étant purement individuelle
, ils ne peuvent tranfmettre à
leurs petits que ce qu'ils ont eux - mêmes
reçu de leurs père & mère : au lieu que l'homme
reçoit l'éducation de tous les fiécles , recueille
toutes les inftitutions des autres hommes
, & peut , par un fage emploi du temps ,
profiter de tous les inftans de la durée de fon
efpèce pour la perfectionner toujours de plus
en plus. Auffi quel regret ne devons-nous pas
avoir en contemplant ces âges funeftes , où la
barbarie a non-feulement arrêté nos progrès ,
mais nous a fait reculer au point d'imperfection
d'où nous étions partis ! Sans ces mal-
1 heureufes viciffitudes , l'efpèce humaine eût
marché & marcheroit encore conftamment
vers cette perfection glorieufe , qui eſt le
beau titre de fa fupériorité , & qui ſeule peut
faire fon bonheur .
Mais l'homme purement fauvage , qui fe
refuferoit à touté fociété , ne récevant qu'une
éducation individuelle , ne pourroit perfectionner
fon espèce , & ne feroit pas différent ,
même pour l'intelligence , de ces animaux
Ciij
54 MERCURE
•
auxquels on a donné fon nom : il n'auroit pas
même la parole , s'il fuyoit fa famille & abandonnoit
les enfans peu de temps après leur
naillance. C'eft donc a la tendreffe des mères
que font dûs les premiers germes de la fociété :
c'eft à leur conftante follicitude & aux foins
affidus de leur tendre affection , qu'eft dû le
développement de ces germes précieux : la
foibleffe de l'enfant exige des attentions continuelles
, & produit la néceflité de cette durée
d'affection , pendant laquelle les cris du befoin
& les réponfes de la tendreffe commen
cent à former une langue , dont expreffions
deviennent conftantes & l'intelligence
réciproque , par la répétition de deux ou trois
ans d'exercice mutuel ; tandis que dans les
animaux , dont l'accroiffement eft bien plus
prompt , les lignes refpectifs de befoins & de
fecours , ne fe répétant que pendant fix femaines
ou deux mois , ne peuvent faire que
des impreffions légères , fugitives , & qui
s'évanouiffent au moment que le jeune animal
fe fépare de fa mère. Il ne peut donc y
avoir de langue , foit de paroles , foit par
fignes, que dans l'efpèce humaine , par cette
feule raifon que nous venons d'expoſer ; car
l'on ne doit pas attribuer à la ftructure particulière
de nos organes la formation de nor
tre parole , dès que le perroquet peut la prononcer
comme l'homme ; mais jafer n'eft pas
parler ; & les paroles ne font langue que
quand elles expriment l'intelligence & qu'elles
peuvent la communiquer. Or ces oifeaux ,!
DE FRANCE.
55
auxquels rien ne manque pour la facilité de
la parole , manquent de cette expreflion de
l'intelligence , qui feule fait la haute faculté
du langage : ils en font privés comme tous
les autres animaux , & par les mêmes cauſes ,
c'est-à-dire , par leur prompt accroiflement
dans le premier âge , par la courte durée de
leur fociété avec leurs parens , dont les foins
fe bornent à l'éducation corporelle, & ne fe ré
pètent ni ne fe continuent affez de temps pour
faire des impreffions durables & réciproques,
ni même affez pour établir l'union d'une famille
confante , premier degré de toute fociété
, & fource unique de toute intelligence.
La faculté de l'imitation de la parole ou de
nos geftes ne donne donc aucune prééminence
aux animaux qui font doués de cette
apparence de talent naturel. Le finge qui gefticule,
le perroquet qui répète nos mots,
n'en font pas plus en état de croître en in
telligence & de perfectionner leur eſpèce :
ce talent fe borne dans le perroquet à le rendre
plus intéreffant pour nous , mais ne fuppofe
en lui aucune fupériorité fur les autres
oifeaux , finon qu'ayant plus éminemment
qu'aucun d'eux cette facilité d'imiter la pas
role , il doit avoir le fens de l'ouie & les or
ganes de la voix plus analogues à ceux de
l'homme ; & ce rapport de conformité , qui
dans le perroquet eft au plus haut degré , fe
trouve , à quelque nuance près , dans plufieurs
autres oifeaux , dont la langue est
épaiffe , arrondie , & de la même forme à
Civ
56 MERCURE
peu-près que celle du perroquet : les fanfonnets
, les merles , les geais , les choucas , &c.
peuvent imiter la parole ; ceux qui ont la
langue fourchue , & ce font prefque tous nos
petits oifeaux , fifflent plus aifément qu'ils
ne jafent : enfin, ceux dans lefquels cette or,
ganifation propre à fiffler fe trouve réunie
avec la fenfibilité de l'oreille & la réminif→
cence des fenfations reçues par cet organe ,
apprennent aifément à répéter des airs , c'eftà-
dire à fiffler en mufique : le ferin , la linotte ,
le tarin , le bouvreuil , femblent être natu
rellement muficiens. Le perroquet , foit par
imperfection d'organes ou défaut de mé
moire , ne fait entendre que des cris ou des
phraſes très - courtes , & ne peut ni chanter
ni répéter des airs modulés ; néanmoins il
imite tous les bruits qu'il entend , le miaulement
du chat , l'aboiement du chien , & les
eris des oifeaux auffi facilement qu'il contrefait
la parole : il peut donc exprimer &
même articuler les fons , mais non les modu
ler ni les foutenir par des expreffions ca
dencées , ce qui prouve qu'il a moins de mémoire
, moins de flexibilité dans les organes ,
& le gofier auffi fec , auffi agrefte que les
oifeaux chanteurs l'ont moelleux & rendre. :
$
D'ailleurs , il faut diftinguer auffi deux
fortes d'imitation , l'une réfléchie ou ſentie į
& l'autre machinale & fans intention : la
première acquife , & la feconde pour ainfi
dire innée l'une n'eft que le réſultat de
l'inftinct commun répandu dans l'efpèce en-
:
+
DE FRANCE. 17
tière , & ne confifte que dans la fimilitude
des mouvemens & des opérations de chaque
individu , qui tous femblent être induits ou
contraints à faire les mêmes choſes ; plus ils
font ftupides , plus cette imitation tracée dans
l'efpèce eft parfaite : un mouton ne fait &
ne fera jamais que ce qu'ont fait & font tous
les autres moutons : la première cellule d'une
abeille reffemble à la dernière ; l'efpèce entière
n'a pas plus d'intelligence qu'un feul
individu; & c'eft en cela que confifte la différence
de l'efprit à l'inftinct : ainfi l'imitation
naturelle n'eft dans chaque efpèce qu'un réfultat
de fimilitude , une néceffité d'autant
moins intelligente & plus aveugle , qu'elle
eft plus également répartie : l'autre imitation,
qu'on doit regarder comme artificielle , ne
peut , ni le répartir ni fe communiquer à
l'efpèce ; elle n'appartient qu'à l'individu qui
la reçoit , qui la poſsède fans pouvoir la
donner le perroquet le mieux inftruit ne
tranfmettra pas le talent de la parole à fes
petits. Toute imitation communiquée aux
animaux par l'art & par les foins de l'hom
me , refte dans l'individu qui en a reçu l'enr
preinte & quoique cette imitation foit ,
comme la première , entièrement dépen
dante de l'organiſation ; cependant elle fuppofe
des facultés particulières qui femblent
tenir à l'intelligence , telles que la fenfibilité ,
l'attention , la mémoire ; en forte que les
animaux qui font capables de cette imita
tion , & qui peuvent recevoir des impref
:
C
58
MERCURE
fions durables & quelques traits d'éducation
de la part de l'homme , font des espèces diftinguées
dans l'ordre des êtres organifés ; & fi
cette éducation eft facile , & que l'homme
puiffe la donner aifément à tous les individus
, l'efpèce , comme celle du chien , devient
réellement fupérieure aux autres espèces
d'animaux , tant qu'elle conferve fes relations.
avec, l'homme, car le chien abandonné à fa
feule nature , retombe au niveau du renard.
ou du loup , & ne peut de lui même s'élever
au- deffus.
Nous pouvons donc ennoblir tous les êtres
en nous approchant d'eux , mais nous n'ap
prendrons jamais aux animaux à fe perfectionner
d'eux-mêmes ; chaque individu peut
emprunter de nous , fans que l'efpèce en
profite , & c'eft toujours faute d'intelligence
entr'eux aucun. ne peut communiquer aux
autres ce qu'il a reçu de nous ; mais tous font
à peu- près également fufceptibles d'éducation
individuelle : car quoique les oifeaux ,
par les proportions du corps & par la forme
de leurs membres , foient très différens des
animaux quadrupèdes , nous verrons néan
moins que , comme ils ont les mêmes fens ,
ils font fufceptibles des mêmes- degrés d'édu
cation on apprend aux agamis à faire à
peu-près tout ce que font nos chiens un
lerin bien élevé marque fon affection par
des careffes auffi vives , plus innocentes , &
moins fauffes celles du chat : nous avons
des exemples frappans de ce que peut l'édur
que
DE FRANCE. 59
cation fur les oifeaux de proie, qui de tous
paroiffent être les plus farouches & les plus
difficiles à dompter. On connoît en Afie le
petit art d'inftruire le pigeon à porter &
rapporter des billets à cent lieues de diftance:
L'art plus grand & mieux connu de la fau→
connerie , nous démontre qu'en dirigeant
l'inftinct naturel des oifeaux , on peut le perfectionner
autant que celui des autres animaux
. Tout me femble prouver que , fi
l'homme vouloit donner autant de temps &
de foins à l'éducation d'un oifeau ou de tout
autre animal , qu'on en donne à celle d'un
enfant , ils feroient par imitation tout ce que
celui- ci fait par intelligence ; la feule différence
feroit dans le produit : l'intelligence
toujours féconde , fe communique & s'étend
à l'efpèce entière , toujours en augmentant ,
au lieu que l'imitation néceffairement ſtérile ,
ne peut ni s'étendre ni même fe tranfmettre
par ceux qui l'ont reçue .
Et certe éducation par laquelle nous rendons
les animaux , les oifeaux plus utiles ou
plus aimables pour nous , femble les rendre
odieux à tous les autres , & fur - tout à ceux
de leur efpèce ; dès que l'oifeau privé prend
fon effor & va dans la forêt , les autres s'alfemblent
d'abord pour l'adiniter , & bientôt
ils le maltraitent & le pourfuivent comme
sil étoit d'une espèce ennemie ; on en aurà uni
exemple bien fingulier dans la bafe , je l'ai vu
de même fur la pie, fur legeai , lorfqu'on leut
donne la liberté, les fauvages de leur eſpèce
Cvj
60 MERCURE
fe réuniffent pour les affaillir & les chaffer :
ils ne les admettent dans leur compagnie que
quand ces oifeaux privés ont perdu tous les
fignes de leur affection pour nous , & tous
les caractères qui les rendoient différens de
leurs frères fauvages , comme fi ces mêmes
caractères rappeloient à ceux- ci le fentiment
de la crainte qu'ils ont de l'homme leur
tyran, & la haîne que mérite fes fuppôts ou
fes efclaves.
Au refte , les oifeaux font de tous les êtres
de la Nature les plus indépendans & les plus
fiers de leur liberté , parce qu'elle eft plus
entière & plus étendue que celle de tous les
autres animaux ; comme il ne faut qu'un inftant
à l'oiſeau pour franchir tout obſtacle &
s'élever au-deffus de fes ennemis, qu'il leur eft
fupérieur par la viteffe du mouvement, & par
l'avantage defapofition dans un élément où ils
ne peuvent atteindre , il voit tous les animaux
terreftres comme des êtres lourds & rampans
attachés à la terre ; il n'auroit même nulle
crainte de l'homme fi la balle & la flèche né
leur avoient appris que fans fortir de fa place
il peut atteindre , frapper & porter la mort
au loin. La Nature en donnant des aîles aux
oifeaux , leur a départi les attributs de l'indépendance
& les inftrumens de la haute
liberté ; aufli n'ont ils de patrie que le ciel,
qui leur convient ; ils en prévoyent les viciffitudes
& changent de climat en devançant
les faifons ; ils ne s'y établiffent qu'après en
avoir preffenti la température ; la plupart
DE FRANCE. 61
n'arrivent que quand la douce haleine du
printemps a tapiffé les forêts de verdure ;
quand elle fait éclore les germes qui doivent
les nourrir ; quand ils peuvent s'établir , fe
gîter , fe cacher fous l'ombrage ; quand enfin
la Nature, vivifiant les puiffances de l'amour,
le ciel & la terre femblent réunir leurs bienfaits
pour combler leur bonheur. Cependant
cette faifon de plaifir devient bientôt un
temps d'inquiétude ; tour à l'heure ils auront
à craindre ces mêmes ennemis au - deffus defquels
ils planoient avec mépris ; le chat
fauvage , la martre , la belette , chercheront
à dévorer ce qu'ils ont de plus cher ; la couleuvre
rampante gravira pour avaler leurs
oeufs & détruire leur progéniture , quelqu'élevé
, quelque caché que puiffe être leur nid ,
ils fauront le découvrir , l'atteindre , le dévafter
; & les enfans , cette aimable portion
du genre - humain , mais toujours malfaifante
par défoeuvrement , violeront fans raifon ces
dépôts facrés du produit de l'amour : fouvent
la tendre mère fe facrifie dans l'efpérance
de fauver fes petits , elle fe laiffe prendre
plutôt que de les abandonner ; elle préfère
de partager & de fubir le malheur de leur
fort à celui d'aller feule l'annoncer par fes
cris à fon amant , qui néanmoins pourroit
feul la confoler en partageant fa douleur.
L'affection maternelle eft donc un fentiment
plus fort que celui de la crainte , & plus
profond que celui de l'amour , puifqu'ici
cette affection l'emporte fur les deux dans le
f
62 MERCURE
coeur d'une mère , & lui fait oublier fon
amour, fa liberté , fa vie.
Pourquoi le temps des grands plaifirs eftil
auffi celui des grandes follicitudes ? Pour
quoi les jouiffances les plus délicieuſes fontelles
toujours accompagnées d'inquiétudes.
cruelles , même dans les êtres les plus libres
& les plus innocens ? n'eft- ce pas un reproche
qu'on peut faire à la Nature , cette mère
commune de tous les êtres ? fa bienfaifance
n'est jamais pure ni de longue durée. Ce
couple heureux qui s'eft réuni par choix , qui
a établi de concert & conftruit en commun
fon domicile d'amour & prodigué les foins
les plus tendres à fa famille naiffante , craint
à chaque inftant qu'on ne la lui raviffe ; &
s'il parvient à l'élever , c'eft alors que des
ennemis encore plus redoutables viennent
Falfaillir avec plus d'avantage ; l'oifeau de
proie arrive comme la foudre & fond fur la
famille entière , le père & la mère font fou
vent fes premières victimes , & les petitsdont
les ailes ne font pas encore affez exercées
ne peuvent lui échapper. Ces oifeaux de
carnage frappent tous les autres oifeaux d'une
frayeur fi vive , qu'on les voit frémir à leur
afpect ; ceux même qui font en fûreté dans
nos baffes - cours , quelqu'éloigné que fort
l'ennemi ,, tremblent au moment qu'ils l'apperçoivent
, & ceux de la campagne faifis du:
même effroi , le marquent par des eris & par
leur fuite précipitée vers les lieux où ils peu
vent fe cacher. L'état le plus libre de la Na
DE FRANCE. 6 %
ture a donc auffi fes tyrans , & malheureufe
ment c'eft à eux feuls qu'appartient cette
fuprême liberté dont ils abufent , & cette in
dépendance abfolue qui les rend les plus fiers
de tous les animaux ; l'aigle mépriſe le lion
& lui enlève impunément la proie ; il tyrannife
également les habitans de l'air & ceux
de la terre , & il auroit peut- être envahi
Fempire d'une grande portion de la Nature j
fi les armes de l'homme ne l'euffent relégué
fur le femmet des montagnes & repouffé
jufqu'aux lieux inacceffibles , où il jouit en
core fans trouble & fans rivalité de tous les
avantages de fa domination tyrannique .
Le coup- d'oeil que nous venons de jeter
rapidement fur les facultés des oifeaux , fuftit
pour nous démontrer que dans la chaîne du
grand ordre des êtres , ils doivent être après
l'homme placés au premier rang: La Nature
a raffemblé , concentré dans le petit volume
de leur corps plus de force qu'elle n'en a
départi aux grandes maffes des animaux les
plus puiffans ; elle leur a donné plus de légèreté
fans rien ôter à la folidiré de leur organifation
; elle leur a cédé un empire plus
étendu fur les habitans de l'air , de la terre &
des eaux ; elle leur a livré les pouvoirs d'une
domination exclufive fur le genre entier des
infectes , qui ne femblent tenir d'elle leur
exiſtence que pour maintenir & fortifier
celle de leurs deftructeurs auxquels ils fervent
de pâture ; ils dominent de même fur :
les reptiles dont ils purgent la terre fans re-
J
64 MER CURE
douter leur venin , fur les poiffons qu'ils enlèvent
hors de leur élément pour les dévorers
& enfin fur les animaux quadrupèdes dont
ils font également des victimes : on a vu la
bufe affaillir le renard , le faucon arrêter la
gazelle , l'aigle enlever la brebis , attaquer le
chien comme le lièvre , les mettre à mort &
les emporter dans fon aire ; & fi nous ajoutons
à toutes ces prééminences de force & de
viteffe , celles qui rapprochent les oifeaux de
la nature de l'homme , la marche à deux
pieds , l'imitation de la parole, la mémoire
muficale , nous les verrons plus près de nous
que leur forme extérieure ne paroît l'indiquer
; en même-tems que par la prérogative
unique de l'attribut des aîles & par la préér
minence du vol fur la courfe , nous reconnoîtrons
leur fupériorité fur tous les animaux
terreftres.
ROMANCE du Roman du Chevalier du
Soleil. Mufique de M. Grétry.
QUAND on eft bel-le , af-fa- ble & bonne ,
150
En tout tems , en tous lieux on plaît
Jolie a -vec une cou- ron ne , Et
DE FRANCE.
rei- ne en fim-ple ba- vo let.
Mineur.
J'ai vu la di vi- ne Sil- vi- e Me-- ner -
fes trou-peaux dans nos champs ; Ma foi , je
leur por- tois en- vi- e , Et trouvois leur de-
Sftin char- mant.
ELLE avoit foin de les conduire
Aux pâturages les plus gras ,
Et doucement fembloit me dire :
Toi , vas -t'en paître où tu voudras.
.2...
SANS qu'elle ait l'air rude & fauvage ,
D'elle l'on n'eft pas mieux traité ;
Mais on n'en rend pas moins hommage
à fa beauté,
A fes vertus ,
UN Prince parle de tendreffe ,
C'étoit un très-beau Chevalier ,
Elle le conduit fans rudeffe
Comme un fimple particulier. V
66 MERCURE
ENFIN fa naiffance éclaircie
Lui préfage un deftin charmant ;
Bientôt une heureuſe magie
La met fur un trône brillant.
LORSQUE Sylvie étoit Bergère ,
C'étoit l'honneur de nos bofquets ;
Elle règne en ce jour profpère
Pour le bonheur de fes fujets.
I
Portant fa houlette avec grâce ,
Et le fceptre avec dignité ,
Par- tout où le Deftin la place
Elle règne par fa bonté.
REINE , elle obtient tous les fuffrages ;
Et Bergère , on la respectoit :
La Cour , la Ville , les Boccages
Retentiffent de ce Conplet :
QUAND on eft belle , affable & bonne ,
En tout temps , en tous fieux on plaît.
Jolie avec une Couronné ,
Et Reine en fimple bavolet.
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent...
LE
E mot de l'Enigme eft les deux Battans
d'une Porte ; celui du Logogryphe eſt Atre ,
où le trouvent rat rate art , ater', ter , at.
DE FRANCE. 67
•
ÉNIGM E.
JE fuis an animal ,
Mais qui n'eft pas fi bête ;
Quand je me trouve mal ,
Sans tambour , ni trompette
Je déloge & je bats aux champs ;
Car j'aime mon bien -être.
Semblable au baromètre ,
Je défigne le temps ;
Quand je m'abaiffe , pluie ;
Quand je m'élève , beau :
C'est comme un almanach nouvead.
Sans toife & fans compas , fans outils ni magié ,
Bien mieux que Péronet je conftruis mon donjon ;
Et tout Expert qu'il eft , je le défic
De faire , avec moins de façon ,
Un ouvrage ifolé , cependant fi folide ,
Et peut être en cela contraire au goût nouveau.
On fe plaît à me voir fur la plaine liquide
Me lancer comme un trait , fendre l'air , frifer l'eau.§
Mais on ne connoît pas mon petit ftratagême ;
Car c'eft alors que je prends mes repas ,
Et les plus délicats.
On me voit fouvent en Carême ,
(Pour n'omettre aucun quolibet ; )
Mais fous un autre perfonnage ,
Qui ne manque point de caquet.
68 MERCURE
Vous pouvez m'en croire à ce trait ,
Je me connois très-bien en verbiage.
LOGOGRYPHE.
QUOIQUE
UOIQUE je fois , Lecteur , un être inanimé,
De plaire & d'amufer j'ai pourtant l'avantage ;
D'un doux raviffement un fens par moi charmé
Porte au coeur la gaîté , l'amour & le courage.
Je porte en tête un bec , & ne fuis point oiſeau.
L'on voit à mes côtés de clefs pendre un trouſſeau.
J'offre dans mes dix pieds deux tons de la muſique ;
Un fleuve ; une faifon ; l'un des quatre élémens ;
Ce qui de la Nature embellit les préfens ;
Une urne ; un quadrupede utile & domestique ;
Une perle , un plaideur , un mont bitumineux ;
D'un vol le fynonyme , & la boiffon des Dieux. i
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
VALMIERS , Anecdote fervant defuite aux
Épreuves du Sentiment , par M. d'Arnaud.
Cette Anecdote eft la troiſième du cin→
quième Volume , & fe trouve à Paris ,
chez Delalain , Libraire , rue Saint-Jacques,
la porte cochère vis-à-vis la rue du Plâtre ;
in-8° , avec des gravures. Prix , 3 liv. br.
SI quelque choſe étoit capable de détruire
un préjugé aufli abfurde qu'invétéré , l'AnecDE
FRANCE. 69
dote de M. d'Arnaud devroit opérer cette
révolution dans les idées nationales. L'Auteur
y combat avec la plus grande force ,
le prétendu déshonneur attaché à la bâtardife
, & la profcription abufive des malheureux
dont les parens ont été criminels.
Le Héros de cette Anecdote effuie l'injuftice
de ces deux préjugés . Valmiers étoit né d'une
famille diftinguée ; fon père , le Comté de
Reminville , accufé d'un crime capital , avoit
été contraint de difparoître d'Orléans , & fa
mère , victime du préjugé & du malheur ,
avoit mieux aimé fe priver de fon fils
que de
l'expofer à la plus affreufe indigence & à
l'infamie que le crime fuppofé de fon père
devoit faire rejaillir fur lui. Élevé par un
riche Négociant , qui , fans connoître fon
origine , s'étoit chargé de fon éducation ,
Valmiers avoit toutes les qualités qui conftituent
un homme aimable & vertueux ; « il
» réuniffoit l'âme la plus belle & la figure
» la plus intéreffante auffi infpiroit - il
"
ور l'amitié & l'amour. Les hommes recher-
» choient avec empreffement fa fociété , &
les femmes fe difputoient fa conquête » .
Deux entr'autres , Mlle Ermanci & une
jeune veuve nommée Mde de Lormeffan
fentirent pour lui une inclination marquée.
La première étoit la plus digne des hommages
de Valmiers : mais , foit par un de ces
caprices ordinaires à l'amour comme à la
fortune , foit que Valmiers , aveuglé par la
paffion , eût été moins frappé des vertus de
70
& MERCURE
·
Mlle Ermanci que des charmes de Mde de
Lormellan , toutes les préférences eroient
pour cette jeune veuve , dont on va bientôt
juger le caractère par fes propres difcours . Elle
a offert fa main à Valmiers , qui l'a refufce.
Elle ne fait à quoi attribuer ce refus ; elle fe
fatte d'en triompher ; mais tout à coup elle
apprend qu'on ignore la naiffance de Valmiers
, & qu'il n'a point de parens . » O Dieu ,
» Dieu ! c'est un contre-temps auffi cruel.
qu'inattendu ; à l'inftant qu'il alloit être
" mon époux , il m'est défendu de fonger à
» cette union.... Le Public eft un tyran auquel
nous fommes contraints de nous foumettre
,
de nous facrifier : que diroit-il fi
j'étois la femme de Valmiers ».
و ر
و ر
Le préjugé eft plus fort fur fon efprit que
fon penchant n'a de pouvoir fur fon coeur ;
elle le détermine à facrifier fa tendreffe , &
fait connoirre fes fentimens à Valmiers.
Honteux & défefpéré , Valmiers va chercher
la mort dans les combats , & n'y trouve que
la gloire en expofant fa vie , il eft affez
heureux pour fauver celle de Louis XII.
Bleffe grievement , il eft fait prifonnier : le
Roi paie fa rançon . Sa bravoure & un fervice
auffi fignalé , lui méritent le titre de Soldat
du Roi, De retour à Orleans , il trouve que
fa gloire l'a devancé , mais qu'elle n'a pu
triompher du préjugé. Une femme , qui , par
un je ne fais quel intérêt , fembloit depuis
long-temps chercher la rencontre , a befoin
de fes fecours ; il les lui prodigue avec l'huDE
FRANCE. 71
manité la plus généreuſe. On lui fait un
crime de fa bienfaifance ; on lui apprend
que la malheureufe à laquelle il s'intéreffe
eft la femme d'un homme condamné à périr
par le dernier fupplice : Valmiers ne voit
que fes befoins & fon infortune ; il l'arrache à
une mort prochaine , & trouve en elle fa
mère. Quelle fituation pour un coeur doté de
la fenfibilité la plus vive ! Il ne peut modérer
la fienne. Toute la ville fait bientôt qu'il
a reconnu fa mère. Sa naiffance n'eft plus
ignorée : mais il refte contre lui un autre
préjugé non moins terrible que le premier ,
il cft fils d'un homme condamné à l'échafaud.
Le Comte de Reminville n'avoit pas
quitté Orléans ; mais il fouffroit , dans un
endroit pire qu'un cachot , une vie plus
cruelle cent fois que la mort même. Valmiers
eft conduit dans ce fouterrein par fa mère ,
qui a cédé à fes inftances ; il voit , il embraffe
fon père. Voilà de ces fituations qu'il n'appartient
qu'à M. d'Arnaud d'adapter aux
fujets qu'il traite , de ces fituations qui déchirent
le coeur & l'affectent en mêmetemps
de la manière la plus délicieufe , Le
crime du Comte paffoit encore pour certain.
Une querelle étoit furvenue entre lui
& un Gentilhomme de fes voifins. Le cartel
avoit été donné , & la mort imprévue du
Gentilhomme fur ces entrefaites , fut regardée
comme un effet de la vengeance du
Comte. Valmiers va fe jeter aux genoux du
Roi, & en obtient la juftice qu'il implore
"
72 MERCURE
pour fon père. Rétabli dans fes droits , le
Comte déclaré innocent , partage avec fon
fils la faveur de Louis. Cette nouvelle fe
répand dans Orléans. Mde Lormeffan fe
flatte encore de devenir l'époufe de celui
qu'elle a toujours aimé. Mlle Ermanci étoit
fur le point d'enfevelir dans un cloître & fa
douleur & fa paffion . Valmiers arrive le
penchant de Mde de Lormeffan , qui n'a fait
qu'augmenter , n'a plus pour lui le même
prix ; la délicate tendreffe de Mlle Ermanci
le pénètre à la fois d'amour & de reconnoif
fance , & les noeuds indiffolubles de l'hymen
refferrent encore tous les liens qui l'attachent
à elle.
Quoiqu'une fuccincte analyfe ne foit jamais
qu'une efquiffe imparfaite d'un ouvrage , on
a pu juger par celle- ci que cette Anecdote
eft une des plus intéreffantes des Épreuves du
Sentiment on y reconnoît la touche fentimentale
de M. d'Arnaud ; & , quant à la
partie du ftyle , il y auroit de l'injuftice à
juger un Roman , dont le principal mérite
confifte dans l'invention , avec autant de
rigueur que des vers ou un Difcours acadé
mique à périodes arrondies. Il vaut beaucoup
micux obferver , à la louange de M. d'Ar
naud , que fes Anecdotes annoncent à la fois
un Écrivain patriote & un Sage moraliſte ,
& qu'elles ont le double mérite de tendre à
réformer nos moeurs actuelles , & de rappeler
en même-temps les ufages de nos ancêtres , &
quelques traits intéreffans de leur hiftoire.
MONDE
DE FRANCE. 73
MONDE PRIMITIF , analyfé & comparé
avec le Monde Moderne , confidéré dans
les origines Latines , ou Dictionnaire
Etymologique de la Langue Latine , avec
une Carte de l'Italie ancienne & des
Planches , par M. Court de Gebelin. Vol.
in-4°. Première Partie. A Paris , chez
l'Auteur , rue Poupée , &c. 1779.
Il manquoit à l'étude de la langue Latine un
Dictionnaire qui , en ramenant tous les mots
au plus petit nombre poffible , donnât la
raifon de chacun , en fit connoître l'origine
& les rapports avec les autres langues ; &
les claffant tous par grandes familles , en fit
parcourir la maffe entière avec la plus grande
facilité. Ce n'eft en effet que lorsque la valeur
de chaque mot eft connue , & lorfqu'on
eft en état de les rapporter tous à la
claffe à laquelle ils appartiennent , qu'on
peut vraiment connoître la langue qu'ils forment
, & être en état de la juger. Auffi un
grand nombre de Savans avoient entrepris
de ramener la langue Latine à cette lumineufe
fimplicité ; mais leurs efforts n'ont
point répondu à leurs promeffes.
Ce qu'on défefpéroit de voir exécuter ,
M. de Geb. l'a tenté de nouveau dans la
fixième livraifon du Monde Primitif , cet
ouvrage eft le réſultat d'une multitude immenfe
de combinaiſons & de recherches.
Sam. 11 Décemb. 1779. D
74 MERCURE .
Ses origines Latines offrent le fpectacle
fingulier de tous les mots Latins ranges fous
un très -petit nombre de chefs , de chacun
defquels dérivent des familles immenfes , qui
tiennent étroitement à ces chefs par leur
forme & par leur valeur. Là , marchent en
ordre tous les dérivés de chaque racine
tous les mots qu'il a formés en fe réuniffant
avec d'autres chefs , & cette maffe
prodigieufe de compofes qui réfultent de
fon union avec les prépofitions initiales .
M. de Geb. s'eft fur- tout aftreint à rendre
raifon d'une multitude de mots dont aucun
Étymologifte ne s'eft occupé ; de ces
adverbes , conjonctions , prépofitions , qui
font une des grandes beautés de chaque langue
, & qu'on regardoit comme l'ouvrage
du hafard , fans aucun rapport avec les autres
mots de la langue Latine. Ici , au contraire ,
'on les voit tenir , de la manière la plus
étroite , à de grandes familles primitives dont
ils tirent toute leur énergie , & dont ils font
des conféquences très - fimples.
Les diverfes acceptions d'un même mot
font graduées de manière que le fens primitif
ou phyfique eft toujours à la tête , & qu'on
en voit dériver tous les fens figurés ou moraux
de la manière la plus lumineuſe . A cet
égard , l'ouvrage eft abfolument neuf
puifque ces fignifications font fi fort brouillées
dans tous les Dictionnaires Latins ,
que fouvent le fens le plus éloigné , le plus
DE FRANCE. 75
figuré , le trouve placé à la tête des autres ,
tandis que le primitif eft relégué à la fin
comme s'il n'etoit qu'un fimple acceffoire ,
ou s'il n'offroit qu'un fens figuré. On fent
combien un renverfement pareil devoit jeter
de dégoût fur l'étude de cette langue .
Dans le Dictionnaire de M. Gebelin , on
faifit fans peine l'enfemble des mots Latins ;
la mémoire n'en eft point fatiguée : ils devierent
même d'autant plus intéreſſans qu'ils
ne font jamais ifoles , & qu'on en connoît
dejà une grande partie par la feule infpection
; d'ailleurs , rien de moins compofé que
le mécanifme par lequel s'opèrent toutes
ces combinaifons , & dont il eft aifé de fe
mettre au fait par la méthode de l'Auteur.
Il place en quelque forte le Lecteur au
fommet d'un édifice , d'où les regards embraffent
la maffe entière des mots Latins dont on
diftingue fans peine les parties diverfes ; tandis
que par la méthode ordinaire les mots
n'offrent qu'un amas effrayant & ténébreux
d'objets ifolés, dont il eft prefque impoffible
de faifir les rapports .
t Ce Volume renferme les fix premières lettres
de l'alphabet. Le fuivant , qui doit le
completter , ne tardera pas à paroître. Avant
de rendre compte de la partie grammaticale
, nous croyons devoir analyfer le
Difcours Préliminaire qui eft à la tête , &
qui rempliffant une moitié de ce volume ,
contient des recherches neuves & piquantes
Dij
76 MERCURE
fur l'origine & les révolutions des peuples
& des langues de l'Italie .
ور
» Aucune langue ne mérite plus notre at-
» tention ; la gloire du peuple qui la parla ,
l'éclat de fes Écrivains , l'empire qu'elle
» exerce encore au milieu de nous , la nécef-
» fité où nous fommes de la favoir , tout la
» rend intéreſſante. Parlée par les vainqueurs
" des nations anciennes , elle participa à
» toutes leurs révolutions , & porta fans
» ceffe leur empreinte. Mâle & nerveufe
» tandis qu'ils ne s'occupèrent que de combats
& de carnage , elle tonna dans les
» camps , & fit trembler les peuples les
plus fiers , les Monarques les plus defpotes.
Abondante & majeftueufe , lorfque
» las de combattre , ils voulurent lutter en
» fcience & en grâces avec les Grecs , elle
» devint la langue favante de l'Europe , &
ور
ور
39
fit difparoître par fon éclat les idiomes
» des fauvages qui s'en difputoient la pof-
» feffion. Après avoir enchaîné tous ces peu-
» ples par fon éloquence & par fes loix ,
"
elle en devint la langue religieufe , lorf-
" queRome Chrétienne eut attiré les peuples
» de l'Occident dans le fein du chriftianifme ,
» par la grandeur de fes dogmes , par la
" pompe de fes cérémonies , par la beauté
» & par la pureté de la morale chrétienne ,
» quien faifoit un peuple nouveau , encore
plus que par la terreur de fon nom & par
» l'habitude de lui obéir.
و د
ور
DE FRANCE. 77.
و و
༢
"
33
و د
»
ל כ
39
2
Ainfi la langue Latine , tout à la fois
langue des combats , de la politique , de
l'éloquence & de la religion , devint dans
tout l'Occident la langue de quiconque
» voulut penfer ; tout fut foumis à fon Empire
; & il fallut , ou favoir cette langue ,
ou paffer pour barbare. Encore aujourd'hui
, quiconque ne veut pas l'être , qui-
" conque eft jaloux d'occuper une place
dans la République des Lettres , & de puifer
l'érudition dans fes fources , doit fa-
» Voir cette langue , être en état de confulter
les ouvrages qu'elle fit naître. C'eftlà
qu'on puife les modèles de l'éloquence ,
» qu'on s'inftruit des loix anciennes , qu'on
converfe avec l'antiquité ; c'eft par-là que le
» culte de l'Eglife Latine ceffe d'être un culte
» étranger , qu'on n'entend pas , & qu'on
n'eft plus foi- inême étranger aux Lettres. "
Mais plus il eft effentiel de poffeder cette
langue , plus il importe d'en faciliter & d'en
abréger l'étude ; le vrai moyen d'y parvenir
eft de ramener cette langue en entier à fes
mots primitifs qui , fuivant l'Auteur , ſont
mieux connus aujourd'hui qu'au temps des
Romains. En effet , rien de plus décharné ,
rien de plus frivole que ce qui nous refte
des anciens Étymologiftes , tels qu'Élius
Gallus , grand Jurifconfulte , l'Élius Stilo ,
Q. Cornuficius , Varron , Verrius Flaccus ,
Nonius Marcellus, Ifidore , lifte que l'Auteur
accompagne de plufieurs obfervations curieufes
& peu connues .
D iij
78
MERCURE
1
Au renouvellement des Sciencés en Europe
, on fentit combien il feroit utile de
connoître les origines de la langue Latine ,
& on s'en occupa vivement. Guichard , Cruciger
, Becman , Voffius , Thomallin , & c.
firent paroître fucceffivement des Dictionnaires
Étymologiques , où ils ramenoient
cette langue prefque avec tous les Savans , à
celle des Hebreux. On peut voir dans notre
Auteur les raifons dont ils s'appuyoient pour
regarder celle- ci comme la mère de toutes
les langues , & les objections auxquelles ce
fyftême donne lieu.
Il prétend qu'il n'y eut d'abord qu'une
langue , la langue primitive ; elle n'appartint
pas plus à la famille d'Héber qu'aux autres
defcendans de Noé. Elle ne put porter le
nom d'Hébraïque que lorfque les Hebreux
furent devenus une nation ; mais auparavant il
exiſtoit déjà des peuples qui avoient chacun
leur langue. Si celles - ci n'étoient pas femblables
à celle des Hébreux , il feroit abfurde de
lui en attribuer l'origine ; & fi elles lui relfemblent
, ce n'eft qu'à raifon d'une origine
commune. La queftion fe réduit donc à un
fimple fait ; & pour le prouver , il faut déjà
connoître la langue primitive.
Avant de prononcer fur cette queſtion ,
l'Auteur examine quelle fut l'origine des
peuples de l'Italie. Il prouve que ce furent
des Colonies Celtiques.
M. de G. examine enfuite les noms des
premières peuplades de l'Italie , les récits des
DE FRANCE. 79
anciens à ce fujet , les Colonies Grecques qui
s'y tranfportèrent dans des temps moins reculés
, & celle des Rhétiens ou Toſcans .
Paffant aux Romains , il donne un précis
des ouvrages publiés pour & contre la certitude
de l'histoire des premiers fiécles de
Rome, & paffe en revue les fyftêmes divers
de MM. de Pouilly , l'Abbé Sallier , Fréret ,
Beaufort , Hooke , & démontre que les principes
établis dans fon Livre du Monde Primitif,
peuvent feuls fixer les idées à cer
égard ; qu'ils peuvent feuls nous apprendre
comment il put arriver qu'au bout de cinq
fiécles , les origines Romaines furent enfe
velie dans une obfcurité profonde , tandis
que les nôtres font plus certaines au bout
d'un temps trois ou quatre fois plus long.
Ainfi que toute Hiftoire ancienne , celle de
Rome fut remplie d'une foule de perfonnages
allégoriques , repréfentés comme autant
de Rois qui avoient régné dans des temps
très - reculés , tels que Janus aux deux têtes ;
Faune , aux cornes de bélier ; fa femme
Fauna , armée d'un bouclier , & ayant pour
cafque une peau de chèvre avec fa tête ;
Carmenta la Prophéteffe , & fon fils Evandre ,
adorés au pied du Mont - Palatin ; Enée ,
Prince Troyen , que les Dieux amenèrent en
Italie pour y fonder un Empire ; Romulus ,
frère de Remus , fils de Mars , nourri par
une louve , enlevé au ciel , mis au rang des
Dieux par le fage Numa , &c .
Dans l'Hiftoire du Calendrier , l'Auteur
Div
So MERCURE.
du Monde Primitif avoit déjà prouvé que
janus , Carmenta , Evandre étoient des perfonnages
allégoriques ; qu'Enée défignoit le
foleil chez les Albains , & que Romulus &
Remus étoient pour les peuples Latins, ce que
les Diofcures étoient pour tous les peuples
de l'Orient, le foleil d'été & le foleil d'hiver ;
mais comme l'Hiftoire d'Enée & celle de
Romulus font liées effentiellement avec les
origines Romaines , il entré ici à leur égard
dans un plus grand détail , & s'y montrę
avec des preuves d'une toute autre force ,
Après avoir rappelé que tous les anciens
peuples avoient mis conftamment le foleil à
la tête de leurs Rois , il reconnoît dans Énée
ces fix caractères du Soleil ; caractères , dit- il,
dont l'enſemble convient parfaitement au Roi
Soleil , & ne peut convenir qu'à lui. L'Auteur
ajoute que dans l'antiquité on marchoit partout
fur les tombeaux des Dieux , fur ceux de
Jupiter, de Cadmus , de Mars , d'Cfiris, d'Ifis,
&c. Les fameufes pyramides elles - mêmes
furent regardées comme des monumens de
la même efpèce. Ces tombeaux étoient autant
de temples , de monumens fymboliques
, de hauts-lieux élevés à l'honneur de la
Divinité. Comme ils étoient néceflairement
vuides , on difoit que l'époufe du Héros
avoit fait de fon propre corps le tombeau de
fon époux , en le mêlant avec fes alimens :
de-là l'Hiftoire d'Artémife & du maufolée
qu'elle érigea. " Lorfqu'après un grand nombre
de fiécles & dans un temps où l'on
DE FRANCE. 81
20
"
ود
و د
avoit perdu la vraie origine de toutes ces
chofes , les Savans voulurent en écrire
» l'Hiftoire ; ils prirent néceffairement au
pied de la lettre les récits que ces divers
peuples faifoient de ce perfonnage illuftre ,
qu'ils regardoient comme leur père , leur
» Roi , leur fondateur : ils en firent nécef-
» fairement autant de Rois par lefquels
» s'ouvroit l'Hiftoire de chaque pays ; & ils
» changèrent en autant de tombeaux les hauts
» lieux élevés à leur honneur.
»
و د
و د
Ainfi l'Hiftoire fut altérée dès fon origine
chez tous les peuples ; mais en raf-
» femblant ces débris des anciennes idées
» communes à toutes les nations , en com-
" parant ces Hiftoires de Rois , de tombeaux ,
" de Troyens , d'enfans des Dieux , on dé-
» brouille le chaos des temps antiques ; on
» voit tous les peuples defcendre d'une même
» origine , d'un peuple primitif qui , depuis
l'Inde Orientale jufqu'au fond de l'Occident
, avoit une même langue , un même
culte , les mêmes moeurs , & qui par-tout
» vénéroit les hauts -lieux .
و ر
""
»
""
Rome ne fut pas exempte de ces idées communes
; & le Soleil fut pour cette ville ce
qu'il avoit été pour tous les autres peuples ,
fon premier Roi. C'est ce que prouve inconteftablement
l'Hiftoire de Romulus , liée intimement
avec celle de la Louve aux deux
Nourriffons : fait effentiel dans cette brillante
allégorie. L'Auteur prouve que l'Hiftoire
de Romulus , tirée des Fables Sacrées ,
D_v
82 MERCURE
étoit calquée fur des événemens fort antérieurs
aux Romains ; que les Sabins le reconnoiffoient
déja depuis plufieurs fiècles pour
leur fondateur ; & que le fage Numa faifant
un Dieu de Roniulus , fuivit l'exemple de fa
nation , & ne mit point par- là un homine
au rang des Dieux.
Les lacs & les fontaines qu'honoroient les
Celtes , ne furent pas moins vénérés chez les
peuples de l'Italie & chez les Romains ; ainti
ils avoient confacré les lacs d'Albe , d'Aricie ,
de Cutilies , le lac Fucin , les eaux Férentines ,
celles de Féronie , le fleuve Clitumne & le
Numique , les étangs de Marica , la fontaine
de Juturne , aimée de Jupiter , foeur de Turnus
, nièce de la Nymphe Amata , fille de la
Nymphe Venelia , petite - fille de Pilumnus
& parente de Latinus , qui avoit épouſe ſa
foeur Amata ; & l'on nous prouve ici que
toute cette famille , célébrée dans l'Énéïde
eft une pure allégorie .
>
On voit enfuite les Celtes & les peuples de
l'Italie honorer également les hauts - lieux &
les forêts , & adorer Mars & Diane.
Ces objets font remplis de détails curieux ,
mais impoffibles à extraire. On verra dans
J'ouvrage comment on a été conduit à peindre
Mars fous le fymbole d'une lance , & Diane
fous celui d'une pierre.
La première Partie de ce Difcours Préliminaire
fe termine par l'explication d'une
foule de noms de peuples , villes , fleuves ,
montagnes , forêts, & c. de l'Italie , comparés
DE FRANCE.
83
avec la langue des Celtes & avec une foule
de noms pareils , en ufage chez eux. Ce morceau
long , mais curieux , n'eft pas fufceptible
d'extrait . Nous invitons le Lecteur curieux
à jeter les yeux fur les divers tableaux
qui résultent de ces rapports , & qui tendent
à prouver que dès l'origine on ne parla qu'une
feule langue dans l'Europe entière , & que
cette partie du Monde eft encore pleine de
monumens qui femblent rendre témoignage
à cette verité .
Tous les mots , tels que Latium , Apennin ,
Aventin , Vacune , Rome , Eques ', Herniques ,
Marfes , Ombriens , Rutules , Sabins , Samnites
, & leurs nombreufes divifions , font
expliqués ici de la manière la plus fimple
par la valeur propre de ces mots , & par une
multitude de rapprochemens. On voit enfuite
une foule de noms de rivières & de lieux
fitués fur des eaux , qui doivent leur origine
aux quatre liquides l, m , n , r, & qui s'appellent
al, el, ill , pol , fel , fil ; an , clan ,
man ren , fen , arn or , mar , nar , far ,
tar , tur , ftur , var , ver , & c. Divers noms
compofes du nom même de l'eau ; des noms
en au , gau , lau , fau , bau , &c.
Les noms en bal , far , car , mar , hor , ur ,
ochr , &c. défignoient des montagnes & des
villes fituées fur des montagnes . Ceux en cal ,
caud, fid , ar , art , hartz , &c . étoient des
noms de forêts & d'habitations dans les forêts.
Cott défignoit des collines , des rocs ,
gen des coudes , net un filet d'eau . Fod des pro-
D vj
$4 MERCURE
fondeurs ,fal , fel, trev , try des habitations.
Le rapport étonnant de tous ces noms de
l'Italie avec la langue Celtique d'un côte , &
avec des noms femblables ufités dans les autres
Contrées de l'Europe , forme une espèce
de démonftration à laquelle il eft fouvent difficile
de réfifter. M. de Geb. a joint à ces recherches
une Carte de l'Italie ancienne qu'il
a dreffee d'après fon fyftême.
Dans ce genre d'érudition , l'Auteur du
Monde Primitif peut être regardé , à juſte
titre , comme un des plus favans Écrivains de
notre fiécle.
LES ÉVÉNEMENS IMPRÉVUS , Comédie
en trois Actes , mêlée d'Ariettes. Par M.
d'Hèle, in 8 ° . A Paris , chez la Veuve
Duchefne , Libraire , rue S, Jacques.
PHILINTE aime Emilie , fille de Mondor,
il en eft aimé fans le favoir, & n'a point encore
ofé parler de fa tendreffe. Le Marquis de Verfac
eft depuis quelques jours au Château de
Mondor; il arrive de la Provence , qu'il a parcourue
en vainqueur du beau fexe fous le nom
de Philinte ; il a vu Emilie, a pris connoiffance
de fa fortune , & demande à Mondor
la main de fa fille. Celui - ci la lui promet
, fi Emilie y confent. Le fat eft sûr
de l'y voir confentir. Emilie eft interrogée
; fon père l'autoriſe à nommer celui
qu'elle aime ; elle lui déclare qu'il eft deDE
FRANCE. 85
vant fes yeux. Verfac fe jette à fes pieds ;
mais Philinte , conduit prefque malgré lui
par René fon valet ; entraîné par Lifette
fuivante d'Emilie , vient faire à genoux
l'aveu de fon amour. Emilie l'accepte pour
fon époux; Mondor y donne fon confentement
; quand à l'inftant même , on lui
apporte une lettre , par laquelle une Comtelle
de Belmont lui apprend qu'il reçoit
un fuborneur dans fa famille , & que Philinte
eft fon époux. En vain l'honnête jeune
homme cherche à s'expliquer , on l'abandonne
à tout fon défelpoir. Le Lecteur a
déjà imaginé , fans doute , que le nom de
Philinte adopté par Verfac , dans fon voyage
de Provence , avoit feul caufé le quiproquo
fatal. En effet , & le Marquis fe propofe
de terminer , avant que la chofe puiffe
être éclaircie. L'arrivée fubite de la Comteffe
le jette dans le plus grand embarras :
celle-ci a craint qu'un avis aufli important
que celui qu'elle avoit donné à Mondor,
ne parût fulpect de la part d'une perfonne
inconnue , elle a volé elle-même au
fecours d'Emilie. Mondor veut confondre
Philinte devant elle , & que Verfac en foit
témoin ; la Comteffe vient un moment
après Philinte , qui s'étoit arrêté dans le
voifinage ; Verfac s'eft placé à côté de la
malheureuſe victime de fa perfidie , de ma
nière que les reproches qu'elle lui adreffe
ont l'air de l'être à Philinte , qui fe trouve
86 MERCURE
plus éloigné que jamais de la poffibilité
de fe juftifier. Cependant un Commandéur
de Malthe , oncle de la Comteffe ,
abfent de fon Château lors de l'arrivée de
Verfac , a appris que fa nièce , trompee
par un M. Philinte , avoit pris la fuite , &
que ce Philinte devoit époufer inceffamment
la fille de Mondor ; il eft accouru
pour fe venger. C'eft au valet du Marquis
qu'il s'adreffe pour remettre le cartel :
celui- ci ouvre le billet & le rend à fon
maitre. Verfac le lit , & fe determine à
fe trouver lui - même à l'endroit indiqué.
Tandis qu'il y marche , le valet de
Philinte vient défier celui de Verfac , &
lui declarer que fon maître attend le Marquis
dans le bois. On entend deux coups
de piftolet , après lefquels le Commandeur
& Verfac reparoiffent. Le premier a
manqué fon ennemi , le fecond a tire en
Fair , & rougiffant tout-à-coup de fon égarement
, il prie le Commandeur d'engager
fa nièce à oublier fes fautes & à recevoir
fa main. L'oncle y confent , & court
avertir la Comteffe de ce qui fe paffe . Le
Commandeur a rendu compte du procedé
& du repentir de Verfac , qu'il prend toujours
pour Philinte , ce qui produit encoredes
équivoques , jufqu'au moment où Madame
de Belmont , ne reconnoiffant point
fon amant dans le véritable Philinte , le
Marquis explique la caufe de l'erreur , épouDE
FRANCE. 87
*
fe la Comteffe , & Philinte retrouvé innocent
par la tendre Emilie , reçoit fa
main & fa fortune.
Il ne faut pas juger fans doute les Ouvrages
qu'on répréfente au Théatre Italien,
avec la même févérité que ceux qui font
joués fur celui de la Nation ; mais dans l'inftant
où l'on vient enfin de nous délivrer de cette
foule de canevas informes dont on nous
fatiguoit depuis fi long- tems , peut- être eft - il
néceffaire de s'oppofer autant qu'il eft poffible
au fuccès d'un genre qui reflemble à celui
qu'on vient de profcrire. Les Événemens Imprévus
ne font qu'un imbroglio de l'efpèce des
Pièces Italiennes. L'invraifemblance n'eft pas
le plus grand reproche qu'on puiffe leur faire ;
le vuide d'intérêt eft plus condamnable
encore , fur - tout dans une intrigue trèscompliquée.
Le moyen qui attache le fecond
Acte au premier , eft un des plus ufés
que nous connoiffions. Ce n'eft pas à un
écrivain qui , comme M. d'Hèle , a fair
preuve de beaucoup de talent dans l'Amanc
jaloux , à ufer de ces petites reffources de
l'impuiffante médiocrité , dont le fréquent
ufage pourroit porter à cinq Actes , pour
ne pas dire plus , l'intrigue la moins fufceptible
d'être étendue . Au fecond Acte ,
la Pièce paroît terminée abfolument ; voilà
un grand défaut encore. Mais que dire
du moyen qu'emploie Verfac pour tromper
Philinte & la Comtelle : Eft-il naturel
qu'un homme innocent , accufé en face
88 MERCURE
3
*
de perfidie par une femme qu'il n'a jamais
vue , fe contente de lui dire , expliquez-
vous , Madame , & qu'il refte confterné
des reproches vagues qu'elle lui adreffe,
aulieu de preffer l'explication qu'il a demandée
? Nous ne le croyons pas. Tout
ce qu'on peut préfumer , c'eft
que , dans
le cours de cette Comédie , l'Auteur a
cherché des effets pour le Muficien ; idée
qui s'accorde affez avec celle dont nous
avons parlé en rendant compte de la
Mulique. Nous trouvons encore le retour
de Verfac fur lui -même beaucoup
trop brufque & trop précipité. Il y a plus
que de la bonté dans le pardon que Philinte
accorde à Verfac , après avoir été
deshonoré par lui dans toute la Provence ,
& humilié deux fois dans le même jour
aux yeux de ce qu'il connoît de plus cher
& de plus refpectable. Le dénouement naturellement
prévu dès l'arrivée du Commandeur
, eft extrêmement froid ; mais
comme il a été vifiblement fait pour le
Muficien , nous ne ferons pas d'autre obfervation.
Nous inviterons . feulement M.
d'Hèle à foigner fon ftyle , fouvent fautif
& négligé , à profiter des talens qu'on lui
connoît , pour enrichir notre Théâtre d'ouvrages
plus dignes d'eloges , & plus capables
de lui faire une réputation ; enfin à quitter fans
retour un genre de Comédie qu'on a trop
long-temps fupporté , & qui ne peut être
agreable qu'à un certain ordre de Spectateurs.
DE FRANCE. 89
SPECTACLES.
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
DEPUIS la première repréſentation de la
remife d'Alcefte, dont nous avons rendu
compte , cette Tragédie a été exécutée plufieurs
fois. Une indifpofition ayant empêché
M. le Gros de chanter le rôle d'Admette
on en a chargé M. Lainez.
La même raifon qui force un Obfervateur
à donner de la publicité aux remarques critiques
qu'il a faites fur les écarts de certains
Comédiens ; qui l'engage à être plus févère
en proportion de ce qu'ils fe font plus obſtinés
à conferver des défauts condamnables ,
doit lui faire un devoir de rendre la juſtice
la plus éclatante aux Sujets qui , au defir d'accroître
leurs talens & de mériter les fuffrages
des gens de goût , joignent autant de docilité
que de modeftie. M. Lainez eft du
nombre de ces derniers ; & pour ne parler
que de la repréfentation du Vendredi 3 de
ce mois , nous croyons pouvoir avancer que
jamais le perfonnage d'Admette n'a été rendu
avec plus d'intelligence , plus d'ame & plus
de vérité. Ce qu'il faut obferver fur- tout ,
c'eft que dans les momens où ce malheureux
Prince eft livré au plus grand défefpoir
, M. Lainez a été tragique fans ceffer
d'être noble , & fans fe laiffer emporter à
}
90 MERCURE
ces élans hors de toute nature & de toute
dignité, qu'on fe permet aujourd'hui fur tous
nos Théâtres. Au troifième acte , quand il a
chanté ce morceau fi touchant : Errant dans
ce palais qu'embellifoient tes charmes , les
fanglots étouffés , fa voix tremblante, fes geftes ,
animés , l'impreffion de véritable douleur dont
fa phifionomie étoit couverte , ont arraché
des larmes à tous les coeurs fenfibles . C'eft
avec un plaifir bien doux que nous rendons
public le fuccès de ce jeune Comédien , fi
digne d'être encouragé , & qui a fait depuis
quelque temps des progrès fi rapides , quoique
pourtant il lui foit poffible d'en faire
encore.
Mlle Laguerre a fuccédé à Mlle Levaffeur
dans le rôle d'Alcefte. Les perfonnes qui ne
cherchent que du chant à l'Opéra , ont été
très- fatisfaites de cette Cantatrice ; mais nous,
qui croyons que pour bien repréfenter un
rôle , quel qu'il foit , il faut d'autres moyens
qu'une voix agréable & un organe flexible ;
nous qui femmes convaincus que tous les
théâtres , même celui de l'Opéra , ont befoin
d'une illufion dramatique ; nous engageons
Mlle Laguerre à s'occuperun peu plus de fon
jeu , qui n'eft pas toujours bien entendu , & furtout
à fe perfuader que , dans un Comédien ,
l'action ne confifte pas à fe donner beaucoup
de mouvement. Un feul gefte placé à propos
, produit plus d'effet que ces contorfions
perpétuelles , ces courfes fréquentes d'un
côté de la fcène à l'autre , qui fatiguent Facil
DE FRANCE. 91
du Spectateur , & brifent l'harmonie du tableau.
Nous ne pouvons encore rien dire de M.
Martin , nouveau Chanteur , qui a chanté le
morceau connu , Caron t'appelle. Nous
croyons qu'il feroit indifcret de juger de fon
talent fur un feul air , & principalement
fur un air de la nature de celui dont nous
parlons.
COMÉDIE FRANÇOIS E.
LE Mercredi , premier Décembre , on a
donné la première repréfentation de Pierrele-
Grand, Tragédie en cinq actes , par M.
Dorat.
Pierre- le - Grand , parvenu au trône de
Ruffie , a changé la forme du Gouvernement
; il a cherché à adoucir les moeurs
de fes fujets , il a enchainé les fureurs du
fanatifme , appelé les arts dans fa Patrie ,
& encouragé les Artiftes. Un des grands
du Royaume , Amilka , homme turbulent
& féroce , attaché , par une fuite de fon
caractère fombre , aux vieux principes de
fon pays , regarde comme des innovations.
dangereufes & aviliffantes les établiffemens
du Czar. Il lui a voué la haine la plus implacable
, & c'eft dans le fang de Pierre
qu'il veut l'éteindre. Mais il lui faut un
bras pour confommer cet affreux parricide.
Il fait choix de Menzikof, ami &
92 MERCURE
favori du Prince ; de Menzikof , qui ,
amoureux depuis long- temps d'Amétis , fille
du barbare Amilka , féparé d'elle depuis.
deux ans , par l'ordre de fon père , brûle
encore de l'amour le plus tendre , & qui
doit ou immoler fon Maitre , ou voir poi
gnarder fon amante à fes yeux. L'ami du
Czar rejette d'abord la propofition avec
horreur ; mais égaré par l'amour , effravé
des menaces d'Amilka , il promet d'affaffiner
fon bienfaiteur. A l'inftant même
où le farouche confpirateur a armé fa
main du poignard homicide , Menzikof
eft mandé par l'Empereur. Celui- ci le confulte
, ainfi que Holftein fur les moyens
de réprimer l'infolence des Strélitz qui
viennent de fe révolter. Holſtein engage
lé Czar à la clémence ; Menzikof au contraire
, accablé de remords , en proie à
toute l'horreur du crime dont il a promis
d'être le complice , excite la févérité
de l'Empereur ; il l'exhorte à imprimer
la terreur , à craindre tous ceux qui approchent
de fa perfonne , & même fes amis.
Le Czir adopte ce dernier avis , loue le
zèle & l'attachement de fon favori , & fe
retire en l'affurant qu'il ne peut rien rédouter
tant qu'il a près de lui un ami auffi fûr,
auffi fidèle . On conçoit aifément la fituation.
de Menzikof. Cependant Amétis avoit fu
de fon père qu'il confentoit à l'unir à
fon amant ; remplie de joie & d'amour ,
elle vient faire part de fon bonheur à MenDE
FRANCE.
93
zikof, & apprend à quel prix il obtenoit
fa main. Ces deux amans font parler tourà
- tour les droits de l'amitié , du refpect ,
de l'humanité , de la reconnoiffance ; rien
ne touche l'inflexible Amilka ; il eft prêt à
fe porter aux dernières extrémités ; il cherche
même à arracher fa fille des bras de
Menzikof ; celui -ci indigné de tant de férocité,
remet Ametis fous la protection des
gardes de l'Empereur . Défarmé , fans fecours,
Amilka frémit de rage , il fe prépare à fortir
pour revenir bientôt fuivi de fes conjurés ,
quand le Czar , furvient & l'arrêté ; il lui
déclare que tous fes projets lui font connus ,
qu'il devroit l'en punir , mais qu'il veut
bien encore lui parler en homme , & chercher
à rappeler à la raifon fon ame égarée .
Il lui trace le tableau du bien qu'il a fait &
de celui qu'il veut faire. Conſtant dans
fon affreux deffein , Amilka menace encore
fon Maître , qui laiffe alors éclater tout fon
mépris. I ordonne que l'on ouvre au rebelle
les portes du Palais , il le défie , &
lui déclare que c'est aux yeux même de ſes
conjurés qu'il veut prouver qui des deux
mérite de gouverner la Ruffie. Menzikof
a combattu à côté du Czar , il revient victorieux
; Amilka eft fait prifonnier , il n'accufe
point le favori d'avoir été fon complice,
mais il cherche à jeter des foupçons dans
l'ame de l'Empereur. Menzikof avoue fon
ctime; Pierre frémit ; déchiré par tant d'horreurs
, il conſent à renoncer à l'Empire &
94 MERCURE
au jour ; il prefente un poignard à Amilka
& l'invite à l'en percer ; Amilka le faitit
avec fureur , il fe poignarde ; & Menzikof
dont le repentir & la valeur ont efface le
crime , rentre dans la faveur du Czar.
L'Auteur avoit déjà traité ce même fujet
fous le titre de Zulica . L'Ouvrage fut repréfenté
en 1760 ; il y a fait des changemens
, des additions , des corrections confidérables,
qui lui ont procuré fous fon nouveau
titre , un fuccès qu'il n'eut point
fous le premier. A la repréfentation du
Mercredi premier Décembre, quelques fcènes
un peu longues , quelques details trop étendus
avoient indifpofé les fpectateurs ; à celles
du Samedi 4 , & du Lundi 6 , les longueurs
avoient difparu , & aucun murmure ne troubla
les applaudiffemens. Quand cette Tragédie
fera imprimée , nous en parlerons à
l'article des Nouvelles Littéraires .
M. Molé a joué le rôle de Menzikof ;
il a été fort applaudi & a mérité particulièrement
de l'être dans la fcène du troifième
acte , où il cherche à exciter la fevérité du
Czar , ainſi que dans celle du quatrième , où
il raffure Amétis tremblante pour les jours
de fon père. M. Brizard a repréſenté Pierrele-
Grand ; M. Dorival , Holſtein ; M. Florence
, Azor ; Mlle. la Chaffaigne , Sophie ,
confidente d'Amétis ; le rôle de cette Princeffe
a été rendu par Mlle. Sainval , dont
la fenfibilité & les moyens font connus.
M. Monvel a déployé un très-beau talent ,
DE FRANCE. 95
de la profondeur , une grande intelligence
dans le perfonnage d'Amilka. Ce rôle ne
peut qu'ajouter à fa réputation .
A la première repréfentation , nous avons
vu avec étonnement au fond du théâtre ,
la ftatue de Pierre- le- Grand , telle à - peuprès
qu'elle a été exécutée , il y a quelque
temps , par M. Falconnet , d'après les ordres
de l Impératrice régnante. Quoique nous ne
l'ayons plus apperçue à la feconde , nous
n'avons pourtant pas cru devoir nous taire
fur un anacronifme auffi condamnable , puifque
l'action qu'on reprefente ( la conjuration
des Strelitz ) fe paffa vers l'an 1700 .
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84
Académie Royale de Mufi. 89
64 Comédie Françoife ,
67 Annonces Littéraires ,
68 Cours Public ,
731
91
95
96
APPROBATIO N.
J'ai lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
·Mercure de France , pour le Samedi 11 Décemb. Je n'y ai
rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion. A Paris ,
e 1 Décembre 1779. DE SANCY.
MERCURE
DE
FRANCE
CEMBRE SAMEDI 18
DiCimake779.0
salavionat ab ho
nemm
PIÈCES
FUGITIVES!!
EN ET EN PROSE.
eli
upahSemel emig
après la
Repréfentation d'Orphée &
D'UN
VIÐAR
Euridice
noid
Vor
voit fonore &
brillante
RE
Mademoiſelle ***
boy
is
9 ab
á
Ravit , enlève tous mes fensi
Ah ! que n'êtes-vous mon amante
foixante
ans
Et que je hais mes foixante ans !
Plus jeune , hélas ! mon coeur fenfible
21 Sous yos lois vivroit
enchaînérioven
A l'Amour tout devient poffible,
Peut-être un jour je ferois fortune.
3
9
flo Amrefois l'étude & la Gloire,
Les Belles , les Ris , les Defirs ,
Sam. 18
Décemb 1779
2193108
.sannu') ruoq ,vil sε obfle , mog ob
898
MERCURE
Les doctes Filles de Mémoire
Occupoient mes heureux loifirs
Curbé fous le poids des années
J'oublie & mes maux & ma toux
Et je rends grâce aux deſtinées
Qui me laiffent les mêmes goûts,
Affis fur les bancs de la Scène ,
Chériffant jufqu'à ma douleur ,
J'aime encore à voir Melpomène
Porter le trouble dans mon coeur.
Quand fous le mafque de Thalie
Molière dépeint nos travers ;
Quand Piron fiffle la manie
De nos petits faifeurs de vers
Quand D.... , d'une touche fine ,
Efquiffe le tableau charmant
Des caprices de fa Corine ,
Ou qu'il exprime un ſentiment ;
Quand , nouveau Dieu de l'Harmon
Gluck m'étonne par fes talens ,
Et qu'à fa douce mélodie
L'on joint vos flexibles accens ,
Je fais des voeux pour que la Parque
Laiffe échapper fes noirs fufeaux ,
Je maudis Caron & fa barque ,
Je defire des jours nouveaux .
Jouiffez de votre jeuneffe ,
De fes charmes , de fon erreur
Souvent une tendre foibleffe
*
DE FRANCE. 99
Eft la fource du vrai bonheur.
D'un efprit dur , atrabilaire ,
Fuyez les ennuyeux difcours,
Un vieux mentor au front févère
Eft l'épouvantail des Amours.
Dans le cercle étroit de la vie ,
Las ! faudroit-il toujours gémir !
Non , la faine Philofophie wind
Sourit aux écarts du plaiſir.
(Par M. d'Amenoy. )
DISCOURS Philofophique fur le Beau.
Qua lepida ad tempus , qua verè pulchra femper.
LA question que j'entreprends de traiter , a
déjà été l'objet des méditations & des recherches
des plus grands Philofophes , foit
de l'antiquité , foit des tems modernes. Quelques
peines qu'ils aient prifes pour éclaircir
ce fujet important , il paroît que leurs recherches
ont été vaines , & qu'ils n'ont pas eu
tout le fuccès que leurs efforts devoient icur.
promettre , puifque cette queftion preſente
encore des obfcurités , & que fi l'on fait ce
qui conftitue le Beau dans plufieurs genres
de chofes , on n'eft pas affuré au moins , le
Beau eft fixe , immuable , & fi toutes les idées
que nous nous en formons aujourd'hui ont
été adoptées par les Anciens , & fi elles he feront
pas rejetées par la postérité : c'eſt cera
E₁
100 MERCURE
dernière queſtion que je me propoſe principalement
de traiter.
Platon le divin Platon , qui fubjugue
l'efprit plutôt qu'il ne le convainc par les
charmes de fon éloquence, s'égare, en parlant
du Beau , dans le pays des chimères & des abftractions.
Ce grand homme , en perdant fans
ceffe de vue les objets fenfibles, femblefe plaire
à errer dans des efpaces imaginaires , dans un
monde purement intellectuel. Il admet un
amournaturel pour le Beau , comme file Beau
étoit uneidée innée; il enfeigne d'ailleurs plutôt
ce que le Beau n'eft pas que ce qu'il eft ;
il ne demande pas qu'est-ce qui eft beau , mais
ce que c'eft que le Beau ? il le recherche dans
l'honnête , l'utile , dans les chofes avantageufes
, & , à force de fubtilités , il finit par
ne le trouver nulle part ; enfin , quand on a
lu le divin Platon , il ne refte dans la tête
aucune idée bien nette fur ce fujet , & l'efprit
n'en eft ni plus éclairé ni plus fatisfait.
Le Père André, qui auroit été digne d'être
fon difciple en métaphyfique , renchérit encore
fur les idées de fon maître ; il admet
différentes fortes de Beau ; un Beau effentiel,
indépendant de toute inftitution , même divine,
un Beau naturel , indépendant de l'opinion
des hommes ; un Beau d'inftitution humaine
, mais arbitraire ; enfuite il fait des
divifions du Beau fenfible & du Beau intelligible.
Le Père André n'eft point obfcur ,
mais il n'eft jamais vrai , & c'eft le plus grand
de tous les défauts dans un Ouvrage d'efprit .
DE FRANCE. for
Hogatrh & Vinckelmann ont aufli écrit fur
le Beau ; mais les idées qu'ils en donnent
font encore plus obfcures que celles de Platon
& de fon Difciple.
Pour Pope , il parle du Beau comme lè
Docteur Panglofs : partifan outré du fyftême
de l'Optimifine , il croit que tout eft au
mieux ainfi la Négreffe du Monomotapa,
Hottentote du Cap de Bonne- Efpérance , la
Samoyède , la Laponne , font , chacune dans
leur efpèce , des beautés aufli parfaites , felon
lui , que la belle Hélène , dont les charmes
firent les malheurs de Troye ; que cette fuperbe
Cléopâtre , qui , par l'afcendant de fa
beauté , fit perdre l'Empire du monde
Marc -Antoine,
Toutes ces idées différentes fur le Beau
prouvent combien cette queftion eft difficile.
Car , prétendre que le Beau eft arbitraire ,
parce que , dans chaque pays , quelques
hommes s'en forment à leur gré une image
fugitive & différente ; foutenir que le Beau
eft foumis à nos paffions , à nos préjugés ,
qu'il eft dépendant des lois , des moeurs , du
climat même , n'eft- ce pas ôter au Beau fon
empire & le droit qu'il a à notre admiration
& à nos hommages ? Détruifons une erreur
aufli funefte , & faifons voir que le Beau eft
fixe , invariable , immuable , & que les idées
différentes que l'on s'en forme , ne tiennent
qu'à un défaut de lumières & de développement.
Je ne fuis point étonné que tant de grands
E iij
102 MERCURE
hommes fe foient égarés dans cette recherche
; ils avoient néglige les principes qui
peuvent feuls fervir de bafe pour la folution
de cette queftion abftraite & générale.
Si ceux que j'établis font vrais , comme je
n'en doute pas , toutes les queftions fur le
Beau pourront fe refoudre avec la plus
grande facilité. Je pole pour règles :
* 1 ° . Que l'efprit humain n'eft fufceptible
que d'un certain degré de développement .
2º. Qu'il y a eu dans les temps antérieurs ,
& qu'il y a encore aujourd'hui des Nations
qui ont atteint ce dernier degré de développement
dans plufieurs genres.
Le premier principe eft évident. Si l'efprit
de l'homme n'étoit pas borné , s'il étoit fufceptible
d'un développement , d'une perfection
fans bornes , depuis que le genre - humain
exifte , on lui auroit vu produire des
prodiges fans nombre & de toutes eſpèces ;
les productions nouvelles de l'efprit effaceroient
fans ceffe les productions anciennes ;
des chef- d'oeuvres fe fuccéderoient fans interruption
; rien ne fe reffembleroit , puifque
nous fuppofons que l'efprit feroit fufceptible
d'un développement à l'infini.
Mais les bornes de l'intelligence humaine
ne font que trop fenfibles ; les chef-d'oeuvres
de la génération préfente ne font pas fupérieurs
à ceux que Rome & Athènes produifirent
autrefois ; & la longue querelle fur la
prééminence des Anciens fur les Modernes ,
en reftant indécife , n'a fait que confirmer ce
<
DE FRANCE. 103
que j'avance ici. En effet , l'efprit fuit le développement
du corps : dans l'enfance il eft
foible & languiffant ; dans la jeuneſſe , lorfque
le corps a acquis de la force , les puiffances
de l'efprit augmentent , les facultés
de l'âme s'étendent , l'éducation les développe
& les fait naître. L'âge viril eft le temps
de la raifon; & de même que le corps n'eft
fufceptible que d'une certaine force , de
même l'efprit ne peut atteindre qu'à une
certaine hauteur . Convenons donc de la vérité
du premier principe , que l'efprit humain
n'eft fufceptible que d'un certain degré de
développement.
Paffons à l'examen du fecond principe. On
ne compte dans l'Hiftoire du monde qu'un
très-petit nombre de Nations où les beaux
Arts , la Peinture , la Sculpture , la Poéfie
les Belles-Lettres & la Littérature , ont été
cultivés avec fuccès & pottés à leur perfection.
Le premier de ces âges eft confacré par les
noms d'Appelles , de Phidias , de Praxitèles ,
de Démosthène , d'Ariftote , de Platon , & c.
Les noms de Lucrèce , de Cicéron , de
Virgile , d'Horace , de Tite-Live , &c. forment
une feconde époque dans l'Hiftoire des
Sciences & des Arts. La Grèce & l'Italie ont
été pendant des fiècles , les feules contrées où
l'on connût la véritable gloire. Tout le reke
de la terre étoit plongé dans l'ignorance &
dans la barbarie.
Une troisième époque , non moins bril-
E iv
104
MERCURE
lante que les deux premières , eft celle du
règne de Louis XIV. Tous les talens , encou
ragés par ce Prince , furent portés en peu de
temps à leur perfection . Corneille , Racine
Boileau , La Fontaine , Fénelon , Boffuet ,
Maffillon , Newton , Leibnitz , Milton , & c.
ont rendu immortel ce fiècle de lumière.
>
La plupart des Souverains de l'Europe
ayant enfin reconnu que la plus folide gloire
des Empires confifte particulièrement dans
les progrès des connoiffances humaines , &
ayant accordé aux Gens de Lettres les encouragemens
& les diftinctions que leur état
exige , une foule de grands hommes à Paris ,
à Londres , à Berlin & dans tous les États de
l'Europe , diftinguent le fiècle préfent : tout
tend à la perfection. Les chef d'oeuvres fe
multiplient dans prefque tous les genres , &
l'établiffement des Académies , en facilitant
la communication des lumières & des connoiffances
, affure à la République des Lettres
une gloire durable & permanente.
›
Les hommes célèbres dont je viens de
parler , & une foule d'autres que j'aurois pu
également nommer , comme Archimède
Euripide, Sophocle , le Taffe , l'Ariofte , &c.
ont , chacun dans leur genre , marqué les limites
de l'efprit humain , les bornes que la
nature ne lui a point permis de franchir ;
il faut en convenir , les hommes célèbres
du fiècle préfent ne font ni d'un efprit ni
d'un talent fupérieurs aux hommes célèbres
des âges écoulés ; & , à moins que la Nature
car ,
DE FRANCE. ios
ne crée une racé nouvelle , d'une trempe
d'efprit plus forte , d'une intelligence plus
étendue , qui pourra jamais fe flatter de
donner des productions dont le mérite feroit
fuperieur à celui des grands Écrivains de
l'antiquité : Si l'on veut être de bonne-foi ,
ne point faire attention à de petites différences
que le gouvernement , la religion , le
climat , les moeurs , l'éducation apportent
néceffairement dans les ouvrages de l'efprit ,
qui pourroit s'empêcher de convenir que les
hommes célèbres que je viens de citer , ne
foient tous au même degré , foit pour le genie
ou l'efprit , foit pour les talens ; ou , du
moins , que les différences font fi légères ,
qu'elles ne peuvent faire objection contre les
principes que j'ai pofés : Il en eft de même des
Nations ; il n'y a aucune différence pour l'étendue
des lumières , pour la beauté des productions
de l'efprit , entre le fiècle de Philippe
& d'Alexandre , & celui de Céfar &
d'Augufte , & entre ces deux fiècles & celui
de Louis XIV ; ainfi le fecond principe me
paroît auffi inconteftablement prouvé que le
premier , & on ne peut douter qu'il n'y ait
eu dans les fiècles paffés , & qu'il n'y ait encore
aujourd'hui des Nations qui ont atteint ,
dans plufieurs genres , tout le développement
dont l'efprit humain eft fufceptible.
2
Prévenons une objection qu'on ne manquera
pas de nous faire : chaque fiècle éclairé
ajoutant aux lumières des fiècles précédens ,
les grands Hommes de la génération préfente
E v.
106 MERCURE
·
devroient avoir quelques degrés de fupério
rité fur ceux des fiècles paffes. On ne peut
difconvenir que les Sciences naturelles , par
exemple , n'aient fait d'immenfes progrès ,
ainfi que les Sciences morale , économique &
politique ; que nous ne foyons plus avancés ,
dans chacune de ces parties, que ne l'étoient
les Anciens & que nos defcendans , à
l'égard de ces belles Sciences , l'emporteront
encore fur nous : mais je n'ai point dit que
les Anciens euffent perfectionné toutes les
connoiffances humaines ; j'ai établi ſeule>
ment qu'ils avoient atteint la perfection dans
plufieurs , comme les Belles Lettres , la
Littérature , l'Éloquence , la Poéfie , la Peinture
, la Sculpture , &c. & je crois que cette
propofition eft à l'abri de route contradic
tion. Si les Anciens ne nous ont pas égalés
dans les Sciences naturelles , c'eft que les
faits leur manquoient , & que d'ailleurs leur
efprit n'étoit pas porté vers ce genre de connoiffances
; c'eft que les vérités , qui feules:
conftituent la beauré dans ces Sciences , font
bien plus difficiles àfaifir que dans la Littérature
& les Beaux- Arts. Cependant les ouvrages
qu'ils nous ont laiffes fur ces matières,
comme l'Hiftoire des Animaux d'Ariftote
les queftions naturelles de Sénèque , l'Hiftoire-
Naturelle de Pline ; prouvent ce qu'ils euffent
fait , fa l'obfervation , l'expérience & les découvertes
fuffent venues à leur appui : cars
malgré le grand nombre d'erreurs , d'explica
tions fauffes , mais toujours ingénieufes, qui fe
DE FRANCE. 107
rencontrent dans leurs Ouvrages, on y trouve,
indépendamment de la beauté du ftyle , tout
le génie , l'étendue d'efprit , la pénétration , la
fagacité & le bon fens que l'on rencontre dans
les meilleurs Ouvrages modernes de ce
genre .
-
les
Recherchons maintenant comment ces
deux principes pourront nous fervir à fixer
nos idées fur le Beau. Si l'on raffembloit les
hommes les plus éclairés de l'Europe , &
qu'on les priât de nommer les chef- d'oeuvres
des Arts & des Sciences ; les Peintres ,
Sculpteurs nommeroient , d'une voix unanime
, la Vénus de Médicis , l'Apollon du
Belvédère , le Laocoon , les Bains d'Apollon ,
le Maufolée du Cardinal de Richelieu ; les
plus beaux Tableaux du Corrége , du Titien ,
de Michel - Ange , de Raphaël , & c . Les Ar
chitectes citeroient la fuperbe Églife de Saint-
Pierre de Rome , celle de Saint Paul de
Londres, celle de Sainte-Sophie de Conftantinople,
la Colonnade du Louvre , &c. Les
Poëtes célébreroient Homère , Horace, Virgile,
le Taffe, Milton, Racine , Boileau, & c. Les
Orateurs, Démosthène, Cicéron , Bourdaloue ,
Maffillon , Boffuet , Fénelon . Les Hiſtoriens ,
Tacite , Tite- Live. Les Mathématiciens , Archimède
, Newton , Leibnitz , & c. Leur
fuffrage pafferoit fans contradiction , & feroitadmis
univerfellement. Ainfi , les principes
étant vrais , il eft pareillement prouvé que,
dans chaque genre , on a des modèles du
Beau , & que ces modèles font fixes , invaria
Evi
108 MERCURE
bles , puifqu'ils font adoptés généralement
dans les Sociétés civilifées , par les perſonnes
qui ont acquis tout le développement dont
l'efprit humain eft fufceptible , & que tous
les Peuples ne tarderoient point à les adopter
, s'ils parveno ent à ce même degré
de perfection. Le Beau n'eft donc connu que
des Peuples policés & éclairés : les Nations
fauvages , les Lapons , les Tartares , les
Nègres , les Hottentots , n'en ont aucune idée.
Dans notre Europe même , où les Sciences &
les Arts ont fait plus de progrès que par-tout
ailleurs , combien d'erreurs , de préjugés , de
fauffes vues , de jugemens incertains ? Combien
peu d'hommes ont un goût für , une
connoiffance certaine , une vue bien nette ?
Combien n'en voit on pas qui fe prétendent
inftruits , & qui préfèrent les grotefques de
Callot , les bambochades de Teniers , aux
fublimes compofitions de Raphaël , de
Michel Ange , & aux plus belles formes du
Corrége?
On n'a point naturellement l'idée du
Beau , puifqu'il eft prouvé qu'il n'y a point
d'idées innées : cette prérogative eft le partage
d'un très- petit nombre d'hommes qui
naiffent avec d'heureufes difpofitions , que
l'éducation perfectionne. C'eft à force de voir,
de comparer, que l'idée du Beau naît, s'accroît,
fe developpe ; c'eft en étudiant les modèles ,
en confultant les Maitres de l'art, en fe péné
trant , en fe nourriffant , pour ainfi dire , de.
leurs immortelles productions , que le Beau
DE FRANGE. €109
•
infenfiblement s'empare de nos ames , que le
gouts epure, & qu'on parvient à le reconnoître
fûrement toutes les fois qu'il fe prefente; car
ily a bien de la difference entre fentir le Beau
& en connoître la fource , le principe ; l'un
eft ce qu'on appelle jouir , l'autre eft ce
qu'on nomme favoir. Il y a des perfonnes qui
sont un tact fi fin , fi delicat, que , fans une
grande connoiffance , elles favent fentir les
beautés ; elles devinent , pour ainfi direfurle
champ , ce qui eft beau ; cependant , fi ce tact
n'eft point éclairé par l'étude & la compa
raifon , elles ne peuvent fe rendre compte du
fentiment qu'elles éprouvent : c'eft une jouif.
fance aveugle , bien différente de ces jouiffan
ces fenties, où le goût prefide , & que la raifon
éclaire.
Le Beau quelquefois nous frappe comme
malgré nous l'ame la moins exercée en
reçoit une impreffion fubite ; mais ces traits
de lumière ne peuvent jamais avoir d'action
que fur les objets qui font à la portée de notre
entendement. Un Sauvage Américain , à qui
Louis XIV avoit fait montrer toutes les
curiofités de Verfailles , avoit tout examiné
en gardant un profond filence ; mais à peine
eûr-il apperçu le tableau de Raphaël qui repréfente
Saint Michel qui terraffe le Démon ,
qu'il s'écria ah ! le beau Sauvage ! Il ne
voyoit dans cette compofition qu'un de fes
compatriotes victorieux , qui , dans la chalcur
du combat , confervoit toute la férénité de l
110 MERCURE C
fon ame, & dont les traits n'étoient pas dém
grades par la colère..
1
Mais fi le Beau eft fixe , invariable ; fi lés
modèles en font donnés , pourquoi les formes
en font- elles différentes chez les divers
Peuples ? Pourquoi à la Chine , par exemple
, exige- t-on qu'un homme , pour être
beau , foit gros & gras , qu'il ait le front
large , les yeux petits & plats , le nez court,
les oreilles un peu grandes , la bouche médiocre
, la barbe longue , toutes proportions
tres - éloignees de celles de l'Apollon du
Belvedere , que les Nations les plus civilifées
regardent , avec raifon , comme un véritable
modèle du Beau? C'eft qu'on donne
très mal - à-propos , à la Chine , le nom de
Beau à une mode , à un ufage dans lequel le
goût n'a aucune part & la raifon n'eft point
confultée ; c'eft que le peuple Chinois , qui
préfère ces formes , & les Grands même ,
qui ne font que peuple quand ils ne font
point éclairés , n'ont aucune connoiffance du
Beau : les modèles leur manquent ainfi que
les règles ; cependant , à la Chine même , il
ya des perfonnes qui ne font point dupes de
ce goût bizarre , de ce caprice de la mode ;
elles font cas des plus belles formes ; & il ne
faut pas croire que les Sérails de l'Empereur
ne foient remplis que des magots de fon
pays : ils font peuplés de ces fuperbes Geor¬
giennes & Circaffiennes , dont des peuples
à demi- civilifés , mais éclairés par leur avan
DE FRANCE. BLE
rice connoiffent fi bien la valeur, qu'ils
n'en prennent foin que pour en faire un
objet de trafic. Malheureux pays ! où l'on
ravale , par un commerce honteux , tout ce
que la nature , embellie par l'art , poſsède de
plus parfait ; où le père n'elève fa fille que
pour en faire une efclave , dont la condition
fera fouvent d'autant plus dure, que fa beauté
fera plus parfaite !
-Il eft clair , d'après ce que nous venons de
dire , que le Beau ne fe trouve que chez les
Nations civilifées , & qu'il n'eft fenti, connu ,
apprécié que par un très - petit nombre
d'hommes , dont la décifion entraîne enfin
tous les fuffrages. Les Peuples fauvages, barbares
ou à demi- civilifés , n'en ont aucune
idée; ils font , à cet égard , comme un enfant
dont les fens ne font point encore dévelop
pés ; qui n'a ni penfé ni réfléchi . Il ne
connoît point le Beau; on le lui montreroit
envain ; il ne fauroit ni le juger ,
ni l'apprécier. Mais , d'après les principes
établis , le Beau feroit le même pour
tous les Peuples de la terre , s'ils parvenoient
au même degré de développement ;
car nous voyons que plufieurs Nations , anciennes
& modernes , ont eu & ont encore
aujourd'hui , fur plufieurs Sciences & Arts,
les mêmes idées du Beau. Ainfi , les formes ,
les proportions qui conftituent une belle
femme , une belle ftatue , un beau temple ,
ont été les mêmes chez les Égypticns , les
Grecs , les Romains , & font encore les
3
7772 MERCURE
3
memes aujourd'hui chez les François , les
Anglois , les Efpagnols , les Italiens , les
Turcs. Le Beau n'eft donc pas une qualité
relative , " comme on l'a pretendu ; fi cela
étoit , tant de chef- d'oeuvres qui font nos
delices, n'en feroient point des modèles fixes.
Quand une chofe eft reconnue pour belle,
quand les véritables Connoiffeurs l'ont ainfi
décidé , quand le fuffrage des fiècles de lumière
s'élève en fa faveur , envain tous les
efforts de l'ignorance , du mauvais goût
voudroient appeler de ce jugement , le Beau
conferve immuablement fon empire. La
Colonnade du Louvre fera belle dans tous les
temps , dans tous les lieux : la prévention
voudroit auffi inutilement donner le nom de
-beau à des choſes qui font véritablement indignes
de porter ce nom ; cette ufurpation
n'eft jamais que paffagère ; la pofterité appelle
du jugement , & les véritables Connoiffeurs
marquent la place des productions de l'efprit ,
comme dans une fociété bien policée , les
rangs , les préféances font défignés à chaque
perfonne par l'état .
* Les modèles du Beau exiftent bien moins
dans la nature que dans la tête des Artiftes &
des hommes de génie qui les ont créés. Y a-
-t-il aucune production naturelle qu'on puiffe
comparer au grouppe admirable deLaocoon,
au divin caractère de la ftatue de l'Apollon ,
aux grâces élégantes de la Vénus de Médicis ?
Les Artiſtes fe font élevés à un modèle du
Beau dont la Nature n'offre Fimage que dans
<
DE FRANCE. 113
f
!
2quelques parties. L'art du Peintre , du Poëte ,
&c. l'a emporté fur les productions ; l'homme
, par d'heureufes combinaiſons de fon
efprit , eft parvenu à former un type , un
modèle réel , fixe , invariable , du Beau , que
les Artiftes les plus habiles ont généralement
adopté. Cicéron le dit lui- même , lorsqu'il
Savance que le Jupiter de Phidias n'avoit
point été fait d'après un modèle exiftant dans
la Nature ; mais d'après l'idée que le Peintre
s'étoit faite d'une beauté dont le modèle
n'avoit jamais exifté. Cet Artiſte célèbre
n'avoit point vu de Jupiter ; il le reprefente
cependant tel qu'on peut fe l'imaginer , lorf
qu'il eft prêt à lancer la foudre ; & le génie
de ce grand Artifte , capable d'élever l'art luimême
à fa perfection , a fu concevoir & exprimer
la divinité. 1 .
Le Beau dans chaque genre n'a point
été formé d'un feul trait , mais de la réunion
de différentes belles parties , tant la découverte
en a été difficile. La gorge de Thaïs , la
taille de Phrynée , les differens membres des
plus célèbres Gladiateurs , fervoient de modèles
aux Peintres de la Grèce . Lorfque Zeuxis
fit fon tableau d'une Hélène , fi vanté par les
Anciens , les Agrigentins lui envoyèrent les
plus belles filles de leur pays ; il en choisit
cinq ; & c'eſt en réuniffant les charmes particuliers
à chacune d'elles , qu'il parvint à faire
une beauté parfaite. Polyclète , qui avoit
acquis de la célèbrité par plufieurs Ouvrages
de ſculpture, avoit fait, entr'autres , une ftatue
114
MERCURE
"
fi admirable pour l'exactitude des propor
tions & le bel accord qui régnoit dans toutes
les parties , qu'elle fut appelée la règle, & ,
en effet , fans une règle précife , tous les Arts
ne dépendroient bientôt plus que de l'imagination
. Un oeil exercé à la vérité n'a bientôt
plus befoin de meſure. Michel - Ange difoit
qu'il faut avoir le compas dans les yeux , &
non dans la main , parce que la main
opère & que l'oeil juge ; cependant , dans
toutes les compofitions de ce grand Maître ,
on trouve qu'il n'a jamais paffé les bornes
des mefures convenables ; défaut trop ordinaire
dans les ouvrages de ceux qui fe font
déclarés contre les règles , & qui n'ont pas
fenti qu'en Peinture , comme en Sculpture,
le compas dans les yeux étoit la même chofe
que la règle dans la tête.
Le Beau en tout genre eft extrêmement
rare. L'Italie poſsède peut - être plus de
foixante mille ftatues antiques , & , fur ce
nombre immenfe , il n'y en a pas vingt qui
foient univerfellement regardées comme des
chef-d'oeuvres : la tête même de cette belle
ftatue de Vénus de Medicis , a éprouvé quelques
critiques, tant les vrais Connoiffeurs font
difficiles de même fur vingt mille Tragédies
& Comédies qu'on peut compter chez
les Peuples civilifés de l'Europe , il n'y en
a pas dix qui foient , dans toutes leurs parties
, des modèles du Beau.
L'homme en eft le créateur fur toute la furface
de la terre ; il en a trouvé les modèles
DE FRANCE.
115
dans tous les genres ; il en a donné les règles
& les principes . Dieu , en lui cédant le do→
maine de cette terre, ne lui donna , qu'un terrein
en friche & fans valeur ; mais l'homme ,
en mettant à profit les lumières de fon efprit ,
fut , par les efforts d'un travail conftant &
allidu , changer ce défert en un lieu dé délices
; en détruifant une partie des forêts ,
qui furchargeoient la terre entière , il a diminué
l'humidité de l'atmosphère & augmenté
la falubrité de l'air ; les nuages , les brouillards
qui déroboient la vue du ciel fe font diffipes ;
les champs fe font couverts d'une douce
verdure ; les prairies fe font émaillées de
mille fleurs , les fruits fauvages , tranfplantés
dans des enclos & nourris de terres préparées
, ont acquis de la douceur & de la fuavité
; les jeunes plantes des bois ont fait l'ornement
de fes jardins , en doublant leurs
fleurs , en nuançant leurs couleurs ; les fleuves
ont été contenus & dirigés ; la mer eft venue
brifer fes flots contre des digues infurmontables
, que la main de l'induftrie a fu lui
oppofer ; la foudre même , cet effrayant météore
, a reçu des loix , & a été contrainte &
dirigée dans fa courfe . L'homme , enfin , en
fe réuniffant en fociété , en choififfant un
climat tempéré , un air pur & ferein , des alimens
convenables , aperfectionné fa nature ,
adouci fes moeurs , étendu fes facultés : inventeur
des Arts & des Sciences , en les portant à
leur perfection , il eft parvenu , avec le tems ,
116 MERCURE
à former tous les modèles du Beau que nous
connoiffons .
Le Beau n'a point de degrés ; une chofe ne
peut être ni plus ni moins belle.Un tableau, s'ıl
eft beau dans toutes fes parties , ne fauroit avoir
un degré de plus de beauté. Une belle femme
ne peut être belle que d'une façon, quoiqu'elle
puiffe être jolie de cent mille, fans cela les
chofes feroient fufceptibles d'une perfection
qui s'étendroit à l'infini . Dans chaque genre,
les belles chofes font femblables, quoique fur
une échelle différente : un beau cheval d'Efpagne
, un beau cheval Arabe , un beau
cheval Anglois , ont néceffairement les
mêmes proportions. On ne peut pas dire que
la beauté de l'un l'emporte fur celle de l'autre,
s'ils y ont un égal droit on peut les préfé→
rer ,foit pour la viteffe , foit pour la force ou
le courage ; mais ces qualités ne conftituent
point la beauté, qui réfide particulièrement
dans l'exacte proportion des parties & de
l'enſemble. Il en eft de même de la couleur ;
elle n'eft point l'attribut caractériſtique du
Beau , elle peut en être un acceffoire. Un
objet , qu'il foit noir ou blanc , n'en eft pas
moins beau, ( ilbruno , il bel non toglie ) . Le
Scipion en bafalte noir du Palais Rofpigliofi
, eft tout auffi beau que la ftatue de
marbre blanc de l'Apollon du Belvedère; ce
font deux chef- d'oeuvres de l'art. Cependant
il y a de belles couleurs comme il y a de
belles formes. On demandoit à une femme
DE FRANCE. 117
grecque , diftinguée par la délicateffe de fon
goût , quelle étoit la plus belle couleur qu'il
y eût dans la Nature : celle qui brille fur les
joues d'une jeune fille , belle & naïve , répondit
la Dame .
Le Beau étant immuable & le même
pour les Nations civilifées anciennes &
modernes , les règles dans chaque genre
étant fixes , il faut convenir , d'après les principes
établis , qu'il feroit généralement adop→
té par tous les peuples de la terre , s'ils acqueroient
le degré de développement dont la
nature humaine eft fufceptible.
} Quant au Beau effentiel , indépendant de
toute inftitution , même divine ; au Bean
naturel , indépendant de l'opinion des
hommes ; au Beau relatif , au Beau
arbitraire , ce font des êtres de métaphyfique
qui n'ont jamais exifté que dans la
tête de quelques Philofophes. Le Beaut
fenfible réel exifte , au contraire , dans une
infinité de lieux ; il a des admirateurs chez
tous les peuples où les Arts & les Sciences
font cultivés ; on en trouve des modèles à
Rome , à Londres , à Paris & chez tous les
Peuples actuellement civilifés : les Artiſtes ,
les Gens de Lettres , les Savans travaillent
à l'envi à en multiplier les copies , ou à en
produire de nouveaux originaux.
Mais fi le Beau eft fixe , immuable , qui
en feront donc les Juges? Les principes l'indiquent
fuffifamment les Nations où les
Arts auront été portés à leur perfection , &
:
118* MERCURE
ces Nations font connues ; les hommes chez
ces Nations , qui auront exercé avec fuccès
l'art qu'ils veulent juger , & qui feront ñés
avec un goût fûr ; ceux , parmi ces hommes
éclairés , qui ne feront point livrés à des goûts
exclufifs , & qui , fur- tout , ne feront point
dominés par la prévention & les préjugés.
Un Courtifan difoit à Arlau , Peintre Genevois
, devant Louis XIV : vous devez être
bien fatisfait de voir vos ouvrages loués par
le Roi ? Sa Majefté me fait beaucoup d'honneur,
répondit l'Artifte, mais elle me permet
tra de dire que l'Académie eftencore un meilleur
Juge. Cette fage réponſe fait connoître
beaucoup mieux que tous les raifonnemens ,
ceux qui ont le droit de prononcer fur le
Beau dans tous les genres.
Il n'eft point de mon objet de parler en
détail du Beau dans la Peinture , la Sculp
ture , la Poélie , l'Éloquence , dans les Ou
vrages d'efprit , chacun de ces objets deman→
deroit un traité à part , & d'ailleurs tout eft
dit à ce fujer , on a les règles , les modèles &
les exemples ; des Poëtes célèbres , des Écri
vains , Philofophes les ont confacrés dans
leurs Ouvrages immortels. On n'ignore plus
ce qui conftitue un beau Poëme , une belle
ftatue , un beau Portique , une belie Colon
nade , un beau Temple. Ces penfées fur le
Beau étant vraies , les difputes éternelles fur
ce motfonrterminées , & toutes les queſtions
meme qui tourmentent depuis tant de
ficcles les Philofophes , fur le jufte, l'injuſte,
DE FRANCE. 119
la vertu , l'honnête , l'utile , le décent , me
paroiffent réfolues en admettant les mêmes
principes : car , fi le Beau eft un ; file type
en eft réel , fixe ; fi tous les hommes , pour
l'adopter , n'ont befoin que d'atteindre au
même dégré de développement , il faut convenir
qu'ils auront pareillement des idées
fixes , invariables & réelles de la vertu , du
jufte & de l'injufte , lorfqu'ils auront atteint
ce même terme de perfection. C'est donc à
tort que quelques Sophiftes ont foutenu que
la vertu , la justice , l'honnêteté , la décence
étoient de mode , d'opinion , de pure conve
nance , parce que telle action qui eft ver
tueufe , jufte ou décente dans un pays , ne
Feft pas toujours dans un autre. On ne voit,
dit le vertueux Pafcal , « prefque rien dé
jufte & d'injufte qui ne change de qualité en
changeant de climat ; trois degrés d'elevation
du pôle renverfent toute la jurifprudence ;
un méridien décide de la vérité. Les lois fon
damentales changent. Le droit à fes époques
Plaifante juftice , qu'une rivière ou une mon
tagne borne ! Vérités en- deçà des Pyrenées ,
vérités au- delà ». Le fage Pafcal n'eût point
avancé une penfée auffi fingulière , s'il eût
connu les véritables principes qui feuls peuvent
fervir à réfoudre ces difficultés. Ces prin
cipes lui paroiffoient fi difficiles à découvrir ,
qu'il ajoute , dans une des penfées fuivantes :
" il n'y a qu'un point indivifible qui foit le vés
ritable lieu de voir les tableaux ; les uns font
trop près , trop loin , les autres trop haut ,
120 MERCURE
trop bas ; la perfpective l'affigne dans l'art de
la Peinture : mais dans la vérité & dans la morale
, qui l'affignera? » Si je ne me trompe , je
crois l'avoir affigné d'une manière invariable
dans ce petit difcours ; car , pourroit - on me
conteſter quetous les Peuples , foit anciens ,
foit modernes , qui ont atteint le degré de
développement dont l'homme eft fufceptible,
n'ayent eu & n'ayent encore aujourd'hui,
à très- peu de chofes près , les mêmes idées de
la juftice , de la vertu , de l'honneur , de l'équité
, de la décence ? tous ne s'accordentils
pas entre- eux dans les points principaux
de la morale & de la vérité ; & tous les Peuples
de la terre n'adopteroient- ils pas néceffairement
les mêmes idées , s'ils atteignoient
à ce même degré de lumière & d'inftruction?
Ce dernier degré de développement eft un
point très réel , puifque nombre de Nations
y font parvenues; & c'eft à ce terme qu'il
faut être placé pour avoir des notions exactes
& précifes du droit , de la juftice , de l'équité
dans toute leur perfection ; car il eft
des notions de vertu, & des principes de morale
communs à tous les peuples , même aux
plus barbares. Confultez la juriſprudence
de toutes les Nations civilifées de l'Europe ;
elle fera un témoignage de ce que j'avanceici.
Si le larcin , l'incefte , le meurtre des
enfans & des pères , ont eu leur place entre
les actions vertueufes , comme le dit le
même Pafcal , ces ufages n'ont jamais eu
lieu que chez des Peuples barbares ou à
demiDE
FRANCE. 127
demi civilifés , qui prenoient pour des actes
de vertu , des actions en effet très- condam- .
nables. La loi , ou plutôt l'ufage qui les autorifoit
, n'avoit point été rédigé par des Sages ,
& nous ne voyons rien de femblable chez
les Nations anciennes & modernes qui ont
atteint le degré de perfection dont elles
font fufceptibles. Toutes leurs lois , dans les
points capitaux qui intéreffent le bonheur de :
l'homme & de la focieté , font uniformes ;
toutes s'occupent à réformer celles qui font
nuitibles : ainfi , bien loin que la raifon ait
corrompu les lois naturelles , comme la pré- 5
tendu un Philofophe de nos jours ; il faut
convenir , au contraire , que toutes les
bonnes lois font fon ouvrage ; & c'el à pr
fectionner l'éducation , que tous les efforts
des Nations doivent tendre : un peuple fera
d'autantplus vertueux que fon éducation fera
plus parfaite, Flaignons donc les Nations
fauvages ou barbares qui ne connoillent
point le Beau & ne pratiquent pas la vertu.
Mais qu'importe leurs erreurs ? elles mériteroient
tout au plus qu'on y fit attention ,
fi les peuples policés , anciens & moderne ,
avoient, tous eu des idées différentes fur le
Beau , fur la vertu ; la penfée de Pafcal alors
neferoit que trop.vraie , & n'en feroit que
plus affligeante. Mais fi l'accord des Peuples .
éclairés a toujours été le même fur ces grands
objets , s'ils eu ont eu les mêmes notions
nous ne pouvons plus regarder comme des
rapports arbitraires & variables , les idées que
Sam. 18 Décemb. 1779. F
122 MERCURE
les Sages de tous les fiècles nous ont tranfinifes
fur ces matières ces rapports au contraire
font immuables , & la durée en fera auffi
permanente que celle de l'efpèce humaine
entière , tant qu'il y aura des Nations civilifées
, & que la barbarie ne pourra pas exercer
fes ravages fur les monumens du Beau
& ne détruira pas la morale , qui eft le plus
bel ouvrage de la fociété civilifee & perfec
tionnée.
LES PRINCIPES que nous avons établis au
commencement de ce Difcours , & qui donnent
la folution de toutes les queſtions que
l'on peut propofer fur le beau , lejufte , l'injufte
, & c. peuvent encore fervir à réfoudre
toutes celles que l'on peut faire fur
la Liberté. Cette queftion donne lieu à des
folutions très- différentes , fuivant les divers
points de vue où l'on veut fe placer ; mais
comme dans les différentes manières d'envilager
un fujet , il n'y en a qu'une qui
foit la véritable , nous croyons l'avoir trouvée
dans le développement & l'application
de nos principes.
Pour réfoudre cette queftion difficile ,
il faut confidérer dans les corps leurs qualités
inhérentes , & leurs qualités relatives .
Les qualités inhérentes font celles qui leur
font propres , qui font partie de leur nature
, fans lefquelles ils ne pourroient exifter
;telles font la figure, la folidité, l'étendue ,
l'impénétrabilité , la pefanteur. Les qualiDE
FRANCE. 123
tés relatives font bien differentes ; elles
n'exiftent point dans les corps , elles naif
fent de leur organiſation , de leur dévelop
pement , du rapport que les corps ont les
uns avec les autres.
Il faut auffi diftinguer les mouvemens
d'un corps brut , des actions d'un corps
vivant , & furtout des actes d'un être
pen
fant. Le premier eft mû & entraîné néceffairement
par les forces générales de
la nature : les aftres , les planètes qui dé
crivent des orbes conftans & réguliers
autour du Soleil , qui exercent leur action
fur ce aftre qui , à fon tour , exerce fur
eux fon empire , n'ont aucun choix ni
détermination dans leurs mouvemens : ils
obéiffent , dès le commencement de la création
, à la même force , & parcourent conftamment
la même route & le même efpace.
Ils fe meuvent fans le favoir , & font entraînés
fans le vouloir. De même fur ce
globe que nous habitons , tous les corps
bruts ont une tendance & une direction
néceffaires ; & l'être vivant , à ne confidérer
que fa partie matérielle , obéit à la
même néceffité phyfique ; mais dès l'inſtant
qu'il reçoit des fenfations & qu'il com→
mence à les comparer , il a fait les premiers
pas vers la Liberté. Ainfi ceux qui
ont regardé la Liberté dans l'homme commeun
être , & ceux qui l'ont regardée comme
une chimère , fe font également trom
pés. La Liberté n'eft ni l'un ni l'autre ;
Fij
124
MERCURE
膂сс
>
c'eft une qualité relative , comme tous les
autres attributs de l'ame : elle s'accroît
s'augmente , fe développe par l'inftruction ,
l'éducation & l'acquifition des lumières &
des connoiffances ; car il n'y a pas dans
l'homme , comme on l'a prétendu , « un
» principe , une caufe fupérieure qui agit
au-dedans de lui , qui régit fes pensées
qui les fait naître , qui les éloigne , qui
les rappelle en un inftant & à fon com-
» mandement; il n'y a pas enfin dans l'hom-
> me un efprit libre , féparé de l'ame ,
qui agit fur lui-même , quand il luj
plaît.
93
"
> Si ce principe exiftoit dans l'homme
il feroit tout développé dans l'enfant comme
dans l'adulte , dans l'âge viril comme
dans la vieilleffe ; & y a-t-il un être moins
libre qu'un enfant ? Dans fes premières années
, à peine a-t -il la force de fe foutenir;
comment auroit-il donc celle de faire
un choix , de vouloir , de ne pas vouloir,
-de fe déterminer à fon gré ? L'enfant apprend
à devenir libre , comme il apprend à danſer,
à fauter , à lire , à écrire ; c'est l'éducation ,
les lumières, qui le rendent libre ; c'eft en
comparant les objets les uns avec les autres ,
que cette faculté fe développe , s'étend ;
& l'homme devient d'autant plus libre qu'il
a l'efprit plus cultivé , qu'il a porté fes vues
fur un plus grand nombre d'objets , qu'il
fait un grand ufage de fa raifon & de fes
lumières de forte que l'on peut dire qu'il
DE FRANCE. 129
ya d'autant plus de cette Liberté dont nous
parlons , que la fociété où l'on vit eft
plus perfectionnée , & que les arts & les
fciences y font plus floriflans. Le Sau
vage , pár la raifon contraire , fera donc
dans l'efpèce humaine un des êtres qui
aura le moins de cette liberté dont nous
parlons , puifque fes connoiffances & fes
relations font très bornées.
-
Toutes nos actions ne font donc pas l'ef
fet de la néceffité ; la Liberté eft une qualité
que l'âge & furtout l'éducation développent
dans tous les êtres vivans. Tout être borné à
de fimples fenfations n'eft point libre . Com→
bien ne voit- on pas d'hommes , en effet , qui
ne font que de fimples automates , qui marchent
conftamment fur la même ligne , qui
femblent n'avoir qu'une direction néceffaire ,
qui le lendemain font ce qu'ils faifoient
la veille , dont tous les mouvemens , les
actions , les opérations ne font que l'effet
de l'habitude , & nullement du choix de
leur raifon ? La Liberté commence avec la
réflexion : dès l'inftant que l'homme réflé→
chit , combine fes fenfations , compare fes
idées , les étend , s'en rend le maître ; dès
que Thomme fent au-dedans de lui-même
qu'il commande à fes paflions , qu'il les
ordonne & les règle à fon gré ; dès que fa
conduite eft raiſonnée , que toutes les actions
, fes difcours , fes penfées tendent à
une fin , à un objet fixe & déterminé ,
c'eft alors qu'il fe reconnoît parfaitement
Fij
126 MERCURE
libre , & qu'il fent fa fupériorité fur les êtres
qui l'environnent , puifqu'il eft cenfé alors
avoir acquis le plus grand développement
dont l'efprit humain peut être fufceptible ,
& que le choix qu'il fait , par la comparaifon,
des fenfations produites par les objets
extérieurs , eft une preuve qu'il eft le maître
de ces premières impreffions.
Mais de même qu'on ne pense pas tou →
jours , on n'eft pas toujours libre. Toutes
les qualités relatives ne font pas conftantes ,
elles font fujettes à des augmentations ,
à des diminutions. La Liberté eft dans le cas
de toutes les autres facultés de l'ame : l'exercice
de la réflexion détermine fa préſence
& fon effet. Nous pouvons remuer nos
membres quand nous voulons , & cependant
nous les remuons bien plus fouvent
fans le vouloir or on n'eft véritablement
libre , que dans le moment où l'on fe détermine
par la réflexion à le vouloir ou
à ne pas le vouloir ; c'eft en cela principalement
que confifte l'effence de la Liberté.
Nous la perdons cette Liberté dans les
paffions , dans les fièvres chaudes , dans le
dérangement de nos organes. L'homme dans
cés inftans n'eft plus le maître de fes fens ,
de fes idées , de fes penſées , de fes mouvemens
même ; la partie matérielle de fon
être agit feule ; mais fi dans ce trouble ,
cette agitation intérieure , la réflexion fe
repréfente , l'homme éclairé reconnoît fon
erreur , fe condamne; & en reprenant l'exer
DE FRANCE. 127
cice de la raifon & de la Liberté , il rougit
des excès dans lefquels fon aveuglement
vient de l'entraîner. Toutes les autres paffions
nous ôtent aufli plus ou moins de
notre liberté , fuivant le degré où elles
font portées ; elles font comme des tyrans
intérieurs , des defpotes abfolus qui nous
maîtriſent , nous entraînent malgré nous.
L'homme le plus libre ne reffent que trop
fouvent leur efclavage ; car l'homme ne pouvant
toujours penfer , il éprouve ſouvent audedans
de lui des incertitudes , des variations ,
des agitations diverfes. Souvent l'ennui le dévore,
& il tombe dans un état de confomption,
de vapeur où la vie devient un fardeau , & où
l'on ne devient digne de la fupporter, que par
les efforts que l'on fait pour furmonter
cet état malheureux qui nous accable.
Si l'homme n'étoit pas libre , qui pourroit
changer fon caractère ? Tous les efforts
de l'art pourroient - ils modifier les
impreflions de la nature ? L'éducation
l'autorité l'exemple feroient inutiles ;
on fuivroit conftamment les goûts , fes
penchans ; on feroit entraîné nécellairement
& jamais par choix : mais l'efprit
eft comme un fil délié , il fe. plie , fe façonne
& le prête à toutes les combinaifons
, à toutes les circonftances. On prend
les moeurs de ceux avec lesquels on vit ; on fe
donne des goûts que l'on n'avoit pas, & l'on eft
fouvent dans le monde fi différent de ce qu'on
devroit être , que lorfqu'on vient à s'étudier,
Fiv
128 MERCURE
on eft tout étonné de ne plus fe reconnoître.
Sans la Liberté, toutes les actions de l'homme
n'auroient aucun but moral ; le vice &
la vertu feroient de vaines chimères ; la
confcience feroit inutilement entendre fa
voix à quoi ferviroient les remords , fi tout
étoit néceffaire ? Il n'y auroit rien de juſte
ni d'injufte . L'homme , ainfi qu'un automate
, feroit tout pat néceflité & rien par
choix ; il ne marcheroit pas , parce qu'il
en a envie , mais parce qu'il y eft contraint.
Toutes les idées , fes penfees , fes difcours ,
fes actions feroient l'effet d'une fatalité abr
folue ; & tous les produits de fon intelligence
, moeurs , ufages , loix , coutumes , vertus
bienfaiſance , honneur , probité , &c.
ne feroient que des rapports arbitraires.
La Liberté n'étant qu'une qualité relative
dans l'être vivant , elle n'eft point conftante
: elle eft diffèrente dans l'enfance
la jeuncffe , l'adolefcence , l'âge mûr & la
vieilleffe ; elle varie d'homme à homme ,
d'individu à individu , & l'on peut dire de
nation à nation : elle eft dans toute fa force
quand l'homme a reçu tout le développement,
l'inftruction dont fa nature eft fufceptible
, & que faifant ufage de fes talens & de
fon efprit, il ordonne, pour ainfi dire , fes penfées
, qui à leur tour commandent & régiffent
fes paflions , fes mouvemens , fes actions ;
de forte que c'eft avec raifon qu'on a dit :
Le mortel le plus fage eſt toujours le plus libre.
DE FRANCE. 129
Cette faculté de l'homme eft peut - être
une des preuves les plus convaincantes de
l'exiftence de fon ame & de fa fupériorité ,
puifque la liberté eft une des propriétés de la
penfee , & que la penfée ne peut être que
l'attribut d'une fubftance fpirituelle .
(Par Panckoucke , Libraire de l'Académie
Royale des Sciences , & Bréveté du Mercure.)
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
LE mot de l'énigme eft l'Hirondelle ; celui
du Logogryphe et Clarinette , où se trouvent
la , ré, Nil , Été , Air , Art , lance ,
âne , nacre , Client , Etna , larcin , Nectar.
ÉNIGM E.
L'AMITIÉ , le Plaifir & l'Amour m'ont fait naître
Je fuis de tous les trois la douce expreflion ;
Mais hélas ! des humains le coupable abandon
M'a rendu trop fouvent l'arme & le prix d'un traître
Aiguillon du defir , j'anime la Beauté ,
Je fuis don ou larcin fait par la Volupté,
Fy
130 MERCURE
LOGO GRYPH E.
UNz étroite prifon , à te parler fans feinte ,
M'enferme , ami Lecteur . Au pouvoir de mes lois
J'enchaîne les fujets , & je foumets les Rois ;
A leur foible raifon fouvent je porte atteinte..
D'Iris que j'embellis je fuis le truchement ,
J'alarme tour à - tour & raffure un amant .
En cherchant mes huit pieds fi tu veux me connoître,
Lecteur , en un moment tu vas me voir paroître .
Je renferme un des tons trouvés par Arétin ;
De l'homme vertueux quel fera le deftin ;
Un meuble fort utile , un fruit , une contrée ,
Où croît une liqueur à Bacchus confacrée ;
L'ornement
des Cités , un titre précieux ;
Un vafe où l'on gardoit par un zèle pieux
Les cendres des Héros ; un mal aflez funefte ;
Un aftre lumineux de la voûte célefte ;.
Ce qu'un vil intérêt , l'aiguillon du nocher ,
Jufques au fein des mers nous fait fouvent chercher.
DE FRANCE. 131
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
LETTRE au Rédacteur du Mercure.
MONSIEUR ,
PRESQUE tous ceux qui ont concouru cette
année au Prix de Vers de l'Académie Françoife
, fe font empreffés de faire imprimer
leurs Ouvrages , & il en eft bien peu fans.
doute qui n'aient eu l'efpérance d'obtenir du
Public la couronne que l'Académie leur a
refufée. Ce qui pourroit furprendre davantage
, c'eft que la plus grande partie du Public
ne manque jamais de partager le reifentiment
de tous ces Auteurs humiliés ; & que
le plus mauvais ouvrage lui paroît égal ou
fupérieur à l'ouvrage couronné. Je n'ai guère
vu de Lecteur , dans ces momens , à qui je
n'aie été tenté de dire : M. a sûrement concouru.
Eft - ce que le Public feroit tenté
de croire que l'Académie a ufurpé fes droits ,
& que c'eft lui qui devroit , comme les Athéniens
, décerner le laurier de l'Orateur & du
Poëte Cette prétention feroit au moins
noble & grande ; mais les Arrêts qui femblent
l'annoncer font peu propres à la faire
paroître fondée ; & l'on peut douter encore
que nous puiffions être des juges auf fenfibles
& auffi éclairés des productions des
F vj
132 MERCURE
Arts , que les Athéniens du beau fiécle de
Pericles. Parmi les peuples qui , prefque
tous ont prétendu à la. Souveraineté dans
tous les genres , qu'il en eft bien peu qui
aient été dignes de dicter les lois du goût &
de la fociete ! Je laiffe à juger combien ce défauc
de lumières leur a fait perdre à tous de
libcre , de bonheur & de talens.
Il le rencontre quelquefois des prodiges
Monfieur ; & parmi les jeunes gens qui, cultivent
les Lettres , il en eft qui font des vers ,
& qui ne manquent pourtant pas de modefie.
J'en connois un qui , à peine , a dixfept
à dix huit ans : il a fait aufli un éloge de
Voltaire ; mais loin de le faire imprimer
avec orgueil pour faire tomber la Pièce couronnée
, il le renferme avec foin dans fon
porte -feuille , ne le jugeant pas même propre
à donner aux connoiffeurs l'efpérance d'un
nouveau talent. Je crois qu'il eft auffi trompé
por famodeftie , que Is autres le font par leur
amour-propre. Vous en jugerez , Monfieur ,
& vous pourrez mettre le Public à même
d'en juger. Je me fuis procuré une copie de
fon ouvrage , & je vous en envoie deux ou
trois morceaux. Voici le debut .
Quoi ! ce peuple rival , dont les fuccès divers
Nous difputent l'empire & des arts & des mers
Les Anglois , de Garrick , auprès des morts célèbres ,
En pompe auront placé les dépouilles funèbres ,
Et d'un devoir rieux n'écoutant que la voix ,
Affocié fa cendre aux cendres de leurs Rois !
DE FRANCE.
133
Et lorfqué mon pays a perdu ce grand Homme ,
Qui manquoit à la gloire & d'Athène & de Rome ,
Voltaire , qui fur lui fixant tous les regards ,
Seul , régna fi long- temps fur le trône des Arts ,
Génie univerfel , prodige de notre âge,
L'orgueil de la Nature & fon pius bel ouvrage ;
Mon pays , dont il fut l'oracle & le flambeau ,
N'oferoit d'un éloge honorer fon tombeau ?
Ainfi donc parmi nous , l'oubli , l'indifférence
Du talent qui n'eft plus feroit la récompenfe !
Ah ! d'un tel deshonneur n'allons pas nous Aétrir.
Vous qui feul empêchez les grands noms de mourir ,
Favoris des neuf Saurs , hâtez-vous de paroître ;
Venez tous à l'envi célébrer votre maître :
Au nom de la patric offrez -lui votre encéns ;
Que les mânes vainqueurs entendent vos accens ,
Et que de les rivaux la jaloufe infolence ,
Ainfi qu'au défefpoir foit réduite au filence.
On peut fans doute appercevoir aifément
plufieurs fautes dans ce morceau ; des vers de
rempliffage qui rendent la période traînante
& embarraffee ; des mots qui ne font pas le
mot propre: & que defes rivaux . On fait bien
que dès long - tems Voltaire n'avoit plus de
rivaux : il exifte encore des ennemis de fa
gloire. Mais le motif de ce début me paroît
très- heureufement choifi ; c'eft bien - là , ce
me femble , la première circonftance qui
devoit s'offrir à l'imagination de ceux qui
vouloient chanter la gloire de Voltaire . Le
134 MERCURE
mouvement qu'elle a produit eft plein de
fenfibilité ; il n'a rien d'exagéré , ce qui eft
bien rare dans un jeune homme ; & les vers
qui naiffent les uns des autres donnent à ce
mouvement toute fon étendue , dans une
période qui a du nombre & de l'harmonie. ,
Il y a long-temps qu'on a obfervé que ce
mérite n'appartient guère aux verfificateurs
qui ne font pas deftinés à avoir un talent
véritable.
Le Théâtre de Voltaire eft fans doute
Monfieur , le plus beau titre de la gloire de
ce grand Homme. Depuis que M. de Saint-
Lambert a eu, le premier, le courage de l'imprimer
, beaucoup de Gens de Lettres penfent
que le plus grand Tragique eft celui qui
a fait produire les effets les plus terribles &
les plus univerfels à la Tragédie. Comment
fe fait-il donc , Monfieur , que dans Volraire
, ce foit le Poëte Dramatique que tous
fes panégyriftes aient caractérifé & célébré
avec le plus de foibleffe ? Dans ce que je
vous dis ici , ce n'eft pas mon opinion particulière
, c'eft à peu-près celle de tout le
monde que je vous exprime. En y réfléchiffant
un peu , j'ai cru voir que cela ne devoit pas
beaucoup nous furprendre. C'eft dans les production
dramatiques fur-tout que le génie ,
dont on a fait fi fouvent un Dieu , reffemble
en effet à la Divinité qui montre fes ouvrages
& fe cache elle- même. Je conçois deux manières
de parler du Théâtre d'un grand Homme:
l'une, c'eft de rappeler toutes fes Pièces
DE FRANCE. 13 {
les unes après les autres , d'en retracer le
fujer, d'en décrire rapidement l'action , d'en
peindre & d'en louer les effets : celle - là eft
très - commune ; elle fe préfente à tout le
monde ; car elle exige bien peu d'efprit & de
méditation : c'eft celle que tous les panégyriftes
de Voltaire ont employée. J'avouerai ,
fi l'on veut , que dans ces courtes notices
même un homme de talent peut fe montrer :
rien ne l'empêche en effet de trouver quelques
vers heureux ; mais on doit convenir auffi que
prefque tous les morceaux de ce genre reffemblent
parfaitement à ces argumens en
vers que l'on voit à la tête de tous les Chants
de la Gerufalemme Liberata , & de l'Orlando
Furiofo.
L'autre manière eft bien différente . Elle
confifte à diftinguer & à faifir dans tous les
ouvrages à la fois , d'un. Poëte Tragique , let
fyftême particulier de fon théâtre , le trait
dominant de fon génie , malgré toutes les
variétés qui doivent naître néceffairement
de la différence des fujets qu'il a traités , des
caractères qu'il a peints , des paffions qu'il a
exprimées , des effets qu'il a fu produire. Si
l'on a fait le même travail fur les Poëtes qui
partagent avec lui l'empire de la Scène , ur
rapprochement heureux & facile de leur fyf
tême & de leur génie , répandra la plus grande
lumière fur tout l'art dramatique; & rien ne
fera plus propre que ce tableau des richeffes
que nous poffédons , pour nous en faire acquérir
de nouvelles ; car fi le dernier pas
136
MERCURE
qu'on a fait dans la carrière paroît toujours
à l'homme médiocre le feul qui reftât encore
à faire , les hommes fupérieurs jugent bien
autrement ; & plus on femble s'être appro
ché des bornes , plus il y a d'efpaces déjà parcourus
, plus ils en découvrent à parcourir
encore .
On doit comprendre , fans beaucoup de
peine , que cette manière exige un peu plus
d'efprit , de fagacité & de talent : pour l'employer
avec fuccès , il faudroit réunir des qualités
qui fe rencontrent fi rarement enſemble
qu'elles femblent s'exclure ; il faudroit joindre
l'attention la plus forte à la fenfibilite la
plus étendue dans les momens même où
notre ame eft remplie des grandes émotions
de la tragédie , il faudroit pouvoir obferver
affez bien l'illufion qui nous émeut & nous
trouble , pour diftinguer à quel fecret ou à
quel don du génie nous fommes redevables
des impreffions qui nous agitent. Ce n'eft- là
encore que la tâche du Philofophe ; il en refte
une bien plus pénible pour celui qui veut
écrire en vers : ces réfultats profonds qu'il eft
fi rare d'exprimer feulement avec clarté , il
doit les revêtir de couleurs poétiques ; il doit
rendre fous des images fenfibles , les idées &
les objets qui tombent le moins fous les fens.
Ici le Poëte eft comme le héros de Virgile :
c'eft peu de s'être ouvert des routes pour pénétrer
dans ces demeures des Dieux où ſe
dévoilent les mystères de la Nature , il faut
DE FRANCE. 137
encore pouvoir revenir au jour ; & c'est là
le prodige !
Superafque evadere ad auras
Hoc opus , hic labor eft....
Un rameau d'or tira d'affaire le héros de
l'Eneide le génie eft le rameau d'or du
Poëte.
Quand le génie ne feroit pas aujourd'hui ,
comme dans tous les fiècles , le don le plus
rare du ciel , il exifte actuellement dans la
Littérature des opinions & une certaine foibleffe
de goût qui le feroient périr fans honneur
& fans gloire dans les Orateurs & les Poëtes
qu'il pourroit infpirer . A entendre la plupart
de nos hommes de Lettres , on croiroir
que nous fommes dans l'âge d'or des talens ,
& qu'ils doivent produire des merveilles
fans travail & fans culture . Depuis què M. de
Voltaire , qui avoit un fentiment fi délicat &
fi exquis des beaux Arts , a regardé comme leur
plus grand charme cette aifance & cette molleffe
qui relève le fublime : une foule de nos
Ecrivains en vers & en profe n'a plus ambitionné
que la gloire de paffer pour des Ecrivains
pleins de charme & de molleffe ; con- ,
fondant les effets du talent avec les moyens ,
pour être aifes & faciles , ils ont cru qu'il
fuffifoit de ne prendre aucune peine en écrivant,
& nous n'avons plus vu dans la plupart
des Ouvrages , que les idées les plus
communes délayées dans les molles afféteries
d'un ftyle énervé de langueur. On lit dans
8 MERCURE
l'Hiftoire des Voyages , que dans une de ces
Cours defpotiques fi nombreufes en Afie ,
lorfqu'il s'élève quelque queftion nouvelle
fur l'adminiftration, le Defpote , pour mieux
trouver la vérité , prononce , au milieu de
fon Confeil , fans avoir rien examiné , fans
y avoir réfléchi une feule minute : on recueille
, en fe profternant , la première
fottife qui fort de la bouche de Sa Majefté ,
& l'on court en hâte la graver dans les An
nales de l'Empire. C'eft l'hiftoire des Ecri
vains dont je parle : ils ont le même reſpect
pour tout ce qui fe préſente au hafard à leur
efprit , & une idée leur paroît avoir quelque
chofe de facré , uniquement parce que c'eft
la première qui fe préfente : c'eſt le premier
trait , c'est le trait du génie ; il a fûrement
une grace & un abandon que ne peuvent
avoir les idées que l'on cherche dans une
méditation pénible & laborieufe.
Cet amour exceffif d'une élocution pleine
de douceur & de molleffe , s'étoit introduit
également dans l'Empire Romain ; & , loin
de le regarder comme l'effet de la perfection
du goût , l'Auteur du Dialogue fur les caufes
de la corruption de l'Eloquence , l'un des
meilleurs morceaux de Littérature qui foit
parmi les Anciens , le donne comme une
preuve de la chûte de la véritable Eloquence
à Rome : c'eft de-là , dit il , c'eſt de- là qu'eſt
né cet ufage révoltant d'exprimer fon admiration
pour les Orateurs , en difant que leur
locution eftpleine de molleffe.-( Unde oritur
DE FRANCE, 139
illa fada & prapollera , fed tamen frequens
quibufdam exclamatio , ut Oratores noftri
TENERE dicere.... dicantur. )
Un Ecrivain , qu'on n'accufera point
d'avoir corrompu le goût parmi nous , a
loué dans un des vers les plus heureux de
notre langue , cette moleffe ,
Cette facilité , la grace du génie.
Il a eu raiſon, fans doute; mais il faut commencer
d'abord par avoir du génie , & l'on a
enfuite de la facilité , fi l'on peur. On a
peine à croire que cet Homme de Lettres
penfe ferieufement que la meilleure preuve
d'un beau talent , foit cette facilité de produire
qui ne produit guères que des Ouvrages
médiocres. Les Écrivains peuvent la trouver
charmante , parce qu'elle leur épargne beaucoup
de peine ; mais les Lecteurs ne doivent
pas en être également enchantés , parce
qu'elle ne leur fait aucun plaifir. Si c'eft -là ,
en effet , l'opinion de l'Homme de Lettres
dont je parle , elle peur lui nuire moins qu'à
un autre ; mais , par la même raiſon , elle
doit aufli lui faire perdre davantage..
Me voilà bien loin , Monfieur , de Voltaire
& du jeune Poëte qui célèbre fon Maître :
je ne prétends point que , fi jeune encore ,
ce nouveau panégyrifte ait parlé du théâtre
de Voltaire fuivant les vues & le plan que
j'aurois defiré ; mais vous verrez , je crois ,
qu'il fent bien vivement le génie qu'il ne
peut approfondir encore ; vous verrez ,
140
MERCURE
je penfe , dans plufieurs vers du morceau
que je vais citer , l'efpérance d'un homme
qui doit avoir le talent fi rare d'être éloquent
en vers. Il parle de cette Philofophie touchante
, de cette morale fublime que Voltaire
a introduit fur la Scène , & pourſuit ainſi :
…….. Vous qui d'un ennemi brulez d'être vengés ,
Plus que l'époux d'Alzire êtes- vous outragés ?
Accourez aux leçons qu'en mourant il vous donne ,
Et fachez pardonner lorfque Gufman pardonne ;
Imitez d'Alvarès la touchante bonté ,
Et fa Religion, foeur de l'Humanité.
Mais quel fpectre , couvert des voiles du trépas ,
D'une Reine coupable affiége tous les pas ?
Pourquoi , Sémiramis , fuir cette ombre impaiffante ?
Ces lamentables fons , cette voix menaçante ,
Certe voix qui te fuit eft celle du remords :
Voilà le jufte Dieu qui ranime les morts ,
Le Dieu qui , te montrant les traits de ta victime
Te retrace par-tout l'image de ton crime ;
Qui juge les Tyrans , qui punit leurs forfaits ,
Voilà le Dieu vengeur qu'ils n'appaiſent jamais.
C'eſt ainfi qu'en nos jours la morale applaudie ,
De grandes vérités orne la Tragédie ,
Et du haut de la Scène infruit tous les humains.
Ainfi , d'un pas bardi parcourant des chemins
Où de fes deuxRivaux il cherche en vain la trace ,
DE FRANCE. 141
Voltaire au milieu d'eux s'élève & prend fa place :
Lui feul , riche héritier de ces Maîtres fameux,
Il réunit les dons qu'ils partageoient entr'eux ;
Il rappelle de l'un la majefté , l'audace ;
De l'autre il fait revivre & le charme & la grace :
Oui , contraint d'admirer fes romaines vertus ,
Corneille avec tranſport eût adopté Brutus ,
Et le Peintre touchant de Phèdre , de Roxane ,
Eût lui même pleuré l'amante d'Orefmane.
L'Ouvrage finit , comme il a commencé
, par un mouvement plein de fenfibilité &
de chaleur.
· O l'objet de nos larmes !
Toi qui fur tous nos jours répandis tant de charmes ,
Dans l'afyle des Arts qui vois tes fucceffeurs
Hériter de ta gloire & de tes vils Cenfeurs !
Si j'ofe faire entendre aux pieds de ta ftatue ,
Une voix , jeune encore , aux Mufes inconnue ,
Pardonne : un jour , peut-être , un jour j'irai chercher
Cette tombe où l'envie a voulu te cacher.
D'un plus digne tribut j'honorerai ta çendre ,
Je t'offrirai les pleurs que tu nous fait répandre.
Incliné fur cette urne où dorment tes débris ,
Pour célébrer ton nom je lirai tes écrits , &c.
être
avec
Le Public apprendra peut -
quelque intérêt que l'Auteur des Vers qu'on
142 MERCURE
vient de lire , travaille à une traduction en
vers du Poëme de Lucrèce.
OBSERVATIONS d'un Sourd & Muet fur
un Cours Élémentaire d'Education des
Sourds & Muets. A Paris , chez B. Morin,
Imprimeur-Libraire , rue Saint-Jacques ,
à la Vérité.
La méthode d'élever les Sourds & Muets ,
établie par M. l'Abbé de l'Épée , ne fera point
peut-être une des époques les moins interreffantes
de ce fiècle ; elle prouvera , du moins ,
que ce n'eft pas feulement dans les livres
qu'il a été le fiècle de la raifon & de l'humanité.
De tout temps les Sourds & Muets ont fu
fe faire entendre par fignes avec une facilité
qui pouvoit furprendre les autres hommes .
Ils ont fu communiquer entre- eux plus
aifément encore , & on avoit appris à lire
& à écrire à quelques- uns.
Mais ce langage des fignes n'avoit été
qu'une langue imparfaite , comme celle de
quelques Peuples fauvages. M. l'Abbé de
l'Épée en a fait une langue régulière , riche ,
affujétie à la fyntaxe générale de la grammaire,
une langue enfin dans laquelle il peut
traduire toutes les autres.
Des Savans ont prétendu que les langues
parlées n'avoient rien de purement arbitraire
dans leur origine ; que les fons choifis pour
défigner un objer , ou même les modifications
d'un objet , avoient avec les idées una
DE FRANCE. 143
liaifon donnée par la nature , & que l'arbi
traire n'avoit été , à l'origine des langues ,
que dans le choix entre des fignes également
naturels d'une même idée. Ce fyftême ingénieux
dont , après tant de révolutions , il eft
peut-être impoflible de retrouver des preuves
, eft préciſement l'hiftoire de la méthode
de M. l'Abbé de l'Épée.
Cette méthode a été attaquée dans plufieurs
Ouvrages ; & c'eſt à répondre à une de ces
Critiques qu'eft deſtiné celui que nous annonçons.
Si cette réponſe n'étoit qu'une difcuffion
pleine de raifon & de philofophie , en faveur
d'une méthode très-utile , elle mériteroit
l'eftime des Gens-de- Lettres ; mais des circonftances
particulières la rendent très- intéreffante.
L'Auteur est M. Defloges , né dans le
Diocèle de Tours en 1747. Vers l'âge de
fept ans , la petite - verole le rendit abfolu
ment fourd ; il favoit alors un peu lire &
écrire , & il a confervé l'habitude de parler ;
mais les organes de la voix ont été altérés , &
c'est avec beaucoup de peine qu'il fe fait
entendre. A l'âge de vingt-deux ans , fes Parens
l'amenèrent à Paris ; il avoit cultivé de
lui-même, & fans encouragement , le peu
de connoiffances qu'il avoit avant fa maladie
, & les avoit même perfectionnées . On ne
le conduifoit cependant à Paris que pour y
chercher un afyle ; il demanda avec inftance
& obtint qu'on lui fit apprendre un métier ;
144 MERCURE:
celui de Relieur fut choifi ; il profita de l'occafion
qu'il avoit de lire . L'Ouvrage qu'il vient
de donner montre qu'il a employe avec fuccès
Je peu d'inftans que fon travail lui laiffoit ; &
on verra en lifant cet Ouvrage , que parmi
les hommes que la Nature a le mieux partagés
, il en eft peu qui , en aufli peu de
temps , euffent fait autant de progrès ,
A fon arrivée à Paris , M. Defloges ne
connoiffoit du langage des fignes que ce que
la Nature apprend ; il fe lia avec un fourd &
muet un peu plus inftruit , & il fe forma
bientôt une fociété de fourds & muets qui
sûrent fe parler & s'entendre. En général , du
moment où des fourds & muets fe réuniffent,
leur imbécillité apparente difparoit , il s'établit
entre eux une fociété , ils fe créent une
langue ; celle des amis de M. Defloges eft
plus fimple que celle de M. l'Abbéde l'Épée ;
elle n'a que trois temps , comme la langue de
quelques Peuples , & très-peu de particules :
mais elle fuffit aux befoins de la vie , & M.
Defloges montre dans fon livre combien elle
peut s'étendre , combien , fur- tout , elle eft
naturelle , indépendante des conventions arbitraires
, & fuivant quelle méthode on doit
procéder dans la compofition des fignes qui
défignent un mot , pour rendre le fens de
ces fignes clair & fans équivoque , même
pour ceux à qui cette langue feroit inconnue.
Comment des Sourds & des Muets peuvent-
ils , avec le langage des fignes , fe faire
entendre
DE FRANCE. 145
entendre & fe répondre dans l'obfcurite :
nous prions nos Lecteurs de s'arrêter ici , de
fonger aux difficultés de la queſtion . M.
Defloges en donne une folution bien ingé
nieufe & bien fimple : Que celui qui veut
parler, prenne les mains de celui àqui il cherche
àfe faire entendre , & qu'il lui faffe exécuter
les mêmes gefles que celui- ci auroit fait luimême
pour exprimer les mêmes idées. Dans
un Peuple de Sourds & Muets , l'Auteur de
cette decouverte feroit regardé , avec juſtice ,
commeun grand homme ; mais , du moins ,
dans un peuple de parleurs , M . Defloges a -t-il
des droits à la reconnoiffance de tous ceux
qui partagent fon infortune.
On pourroit croire que M. Defloges n'eſt
pas l'Auteur de fon Ouvrage ; il eft vrai qu'un
homme éclairé & bienfaifant , ami de M.
l'Abbé de l'Épée , à corrigé en quelques endroits
le ftyle de M. Defloges ; il en avertit dans
la Préface de l'Ouvrage , & on doit le croire
fur le refte. M. Defloges ne fait pas l'orthographe
; & , quoiqu'il ait des connoiffances
très-étendues fur la grammaire géné→
rale , il n'écrit pas avec correction. Mais ce
n'eft point de ce qu'il ne fait pas , c'eſt de ce
qu'il fait qu'il faut être étonné , fi on fonge
à fon malheur , à ſon éducation & à ſon état.
L'Auteur de cet Extrait a vu plufieurs fois
M. Defloges ; & s'il lui fût refté quelques
doutes, une feule converfation les eût diffpés.
M. Defloges lui a écrit une Lettre qui eft
précisément du même ftyle que fa converfa-
Sam. 18 Décemb. 1779. G
146 MERCURE
tion; elle fera imprimée à la fin de cet article.
Nous n'entrerons pas dans unplus grand
détail ; nous nous contenterons d'inviter nos
Lecteurs à fe procurer l'Ouvrage même ,
foit comme un livre utile où des hommes
éclairés pourroient trouver à apprendre ,
foit , du moins , comme un phénomène extraordinaire.
Il feroit à defirer que M. Defloges , jeune
encore , né avec une facilité fingulière pour
apprendre , & un courage que rien ne rebute
, pût fe livrer uniquement à l'étude.
Les converfations ne peuvent l'entraîner dans
aucun préjugé , le ton des difcours ne lui en
impofe pas , les déclamations écrites doivent
lui paroître du galimatias : il n'a pris fes
idées que dans la Nature & dans les Livres.
Il n'a pu , enfin , contracter l'habitude de
prononcer des mots fans y attacher d'idées
précifes , & de croire enfuite avoir raifonné :
Il feroit curieux de voir ce que deviendroit
l'efprit d'un tel homme , doué d'ailleurs
par la Nature de beaucoup de pénétration .
L'état feul de la fortune de M. Defloges s'y
oppofe . Nous ne doutons pas que quelques
hommes dignes d'être les bienfaiteurs du
mérite , victime de la Nature & de la fortune ,
ne lèvent cet obftacle. Il feroit même humiliant
pour la Nation qu'on manquât de
moyens pour mettre un honnête homme à
fa véritable place , & rendre au talent la
liberté de s'exercer , dans un temps où , non
contens des talens frivoles fi abondans parmi
DE FRANCE. 147
nous , nous faifons venir à grands frais , des
Jockeis du pays de Newton , & des Baladins
de la contrée qui a produit autrefois les Antonins
& les Scipions.
LETTRE de M. DES LOGES.
Paris , 16 Novembre 1779-
MONSIEUR ,
« L'honneur que vous m'avez fait de
m'interroger pour vérifier fi j'étois véritablement
l'Auteur des Obfervations d'un Sourd
& Muet ; la bonté que vous avez eue d'être
fatisfait de mes réponfes & de mon premier
ellai , m'encouragent à vous adreffer quelques
réflexions fur cet objet . Vous n'ignorez
pas , Monfieur , que les préjugés fur le
compte de mes compagnons d'infortune ,
font fi fort enracinés , qu'il n'eft pas furprenant
, & qu'il doit , au contraire , être excu- ..
fable qu'un Écrivain auffi étrange , & d'une
aufli fingulière efpèce , ait bien de la peine à
perfuader qu'il eft le véritable Auteur d'un
Ouvrage. Les raifons qui font douter que cet
écrit foit de ma compofition , feroient bien
capables de m'infpirer de l'orgueil , fi je ne
favois les apprécier à leur jufte valeur. Par
exemple , ceux qui prétendent que mon
Livre paroît l'ouvrage d'un homme accoutumé
à écrire , ne font pas attention que ,
privé de l'ouie & de la parole dès ma tendre
jeuneffe , je fuis obligé d'avoir fans celle la
plume à la main pour converfer dans la fo-
Gij
148
MERCURE
cieté ; que , par la même raiſon , je ne peux
puifer que dans les Livres les termes & les
expreflions dont j'ai fait ufage dans le mien ;
que le métier de Relieur de Livres , depuis
dix ans , m'a procuré la lecture de nos meilleurs
Écrivains : il eft donc fort fimple que
j'aie faifi une légère teinture de leur langage.
L'on prétend aufli qu'il n'eft pas pollible qu'un
Sourd & Muet puiffe favoir ce que c'est que
la Métaphyfique , & encore moins raifonner
fur cet objet ; que j'en ai parlé avec trop de
jufteffe dans mon Cuvrage , pour que j'en
fois l'Auteur ; cependant je fuis perfuadé que
fi on m'avoit lu avec quelque réflexion , &
qu'on eût été dégagé de préventions , il eût
éte bien facile de trouver la folution de ce
problême à la page55 & fuivantes. Enfin , il
y a des perfonnes qui me donnent des
louanges du zèle avec lequel j'ai pris la dé
fenfe de la méthode de M. l'Abbé de l'Épée ;
mais , en cela , on fe trompe encore , car la
vérité m'oblige , Monfieur , de vous avouer
avec franchife, que je ne penfois nullement à
cet homme célèbre, dans le premier moment
que j'ai pris la plume pour la défenſe du lan→
gage par fignes ou geftes. Si la méthode de
cet ingénieux Inftituteur des Sourds &
Muets fe trouve défendue dans mon Ouvrage
, ce n'eft qu'indirectement , c'eft qu'elle
s'eft trouvée néceffairement liée à mon fujets
c'eft que je n'ai d'abord voulu juftifier la
langue par fignes , que par des autorités &
des exemples , fauf à la juftifier par des
DE FRANCE. 149
raifonnemens plus détaillés , dans le cas que
mon adverfaire répondroit à ma critique.
Me permetrez-vous , Monfieur , d ajouter
encore quelques reflexions. L'education des
Sourds & Muets , les établiffemens que
notre augufte Monarque & plufieurs Souverains
de l'Europe s'empreffent à l'envi de
former pour cet objet , fera , fi je ne me
trompe , un des événemens célèbres de notre
fiècle ; cet art , aufli admirable qu'il eft fimple
& ingénieux , vient d'être porté en France
à un fi haut degré , qu'il a des fuccès qui
pallent l'imagination : les différentes méthodes
employees pour cet effet par plufieurs
Inftituteurs , demontrent évidemment que
ce n'eft que les préjuges qui avoient fait regarder,
jufqu'à nos jours , l'éducation de ces
infortunes impoflible. Mais , Monfieur , n'eftil
pas bien etrange & bien fingulier que nos
Journalistes gardent le filence fur des événemens
& des découvertes aufli intéreffantes
& n'annoncent feulement pas les écrits
qui tendent à éclaircir , approfondir & perfectionner
un art auffi précieux à l'humanité
, ou , s'ils en font mention quelquefois
, c'est avec tant de briéveté & de laconifie
, que le Public ne peut s'en former
de juftes idées ? Par quelle fatalité ou par
quel caprice fingulier ces Meffieurs ne nous
entretiennent-ils le plus fouvent dans leurs
Feuilles hebdomadaires , que de futilités
puériles ? N'eft - ce pas à cette étrange bizare
rerie qu'il faut attribuer en partie la réputa-
G iij
50 MERCURE
ion que notre Nation a chez nos voisins
d'être légère & frivole , & le reproche de
Findifférence pour le bien public , que l'on
prétend fi fauffement être naturelle aux
François ?
J'ai l'honneur d'être , & c.
DESLOGES , Sourd & Muet.
SPECTACLES.
CONCERT SPIRITUEL.
PARMI les Vittuofes qui compofoient le
Concert Spirituel du 8 Décembre , on a
diftingué Mlle Stehler , âgée de 13 ans ; elle
a exécuté pour la première fois , fur la
harpe , un concerto de la compofition de
fon Maître , M. Krumpholtz : les talens de
l'Élève & ceux du Maitre ont obtenu des
applaudiffemens unanimes. Le debut de M.
Ozi fur le baffon , n'a pas été moins heureux.
On a également applaudi les deux derniers
morceaux que M. Bertheaume a fait entendre
fur le violon .
Nous avons déjà rendu compte de la prife
de Jericho , Cratorio François , de la compofition
de M. Rigel : il a été chanté par Mde
Dupuis , Mile Gazet , MM. le Gros &
Moreau .
Mde Dupuis a auffi chanté un fragi
ment de Motet , de la compofition de M.
DE FRANCE. 151
Defaugiers ; mais le Public n'a point confirmé
les temoignages fi favorables que le
Chevalier Gluck vient d'accorder aux talens
de cette Cantatrice : un goût de chant furanné
, des nuances mal entendues , une expreffion
factice , un timbre maigre pour une
ftature énorme , un maintien & des mouvemens
plus convenables au Theatre de l'Opéra
qu'à un Concert Spirituel , ont fait rire les
Spectateurs. Au refte , quelques - uns de ces
défauts tenoient peut-être à la timidité & à
l'inexpérience de Mde Dupuis , qui figuroit
ici pour la première fois.
Mde Todi , après une abfence de quelques
mois , a reparu dans ce Concert : elle y
a chanté un rondeau de Pachiello & une
feène de Piccini ; le rondeau eft charmant :
il a cté fort applaudi. La fcène eft celle de
l'Alexandre dans l'Inde : Poro danque mori ,
qu'on a tant de fois redemandée dans nos
Concerts , mais qui n'avoit jamais caufe autant
d'émotion que dans celui- ci . Le raviffement
alloit jufqu'au tranſport , l'attendriffement
jufqu'aux larmes ; à toutes les pauſes
de la voix , l'applaudiffement redoubloit.
Il eft vrai que jamais Mde. Todi n'avoit mis
dans fon chant une fenfibilité fi profondes
& peut- être jamais n'a-t-on vu d'exemple
d'un accord fi parfait entre l'ame de la
Cantatrice & celle du Compofiteur .
Il femble que le talent de Mde. Todi fe
foit accru par le fuccès brillant & univerfel
qu'elle a cu dans nos Provinces méridio152
MERCURE
nales , où elle vient de voyager. Toutes les
villes où elle a paffe , Lyon , Genève , Grenoble
, Marſeille , Montpellier , Bordeaux ,
ont témoigné le même empreffement à l'accucillir
, le même plaifir à l'entendre : partout
certe voix fi flexible , fi naturelle & fi
touchante , ces accens où l'ame refpire ,
cette expreffion fi jufte & fi fentible qui part
du coeur, & qui va au coeur fans ceffer de charmer
l'oreille , fans la faire fouffrir jamais;
ce chant , le plus facile en même tenis ,
& le plus animé , le plus paflionné dont
nous euffions l'idée , tout a été fenti avec
une furprife qui tenoit de l'enchantement.
La Mulique qu'elle a fait entendre étoit
celle de Sacchini , de Piccini , de Mayo ,
de Paefiello , des plus grands maîtres d'Italie
; mais une fingularité remarquable , c'eſt
que le morceau qui par-tout a été applaudi
avec le plus d'ivreffe , & redemandé avec
le plus d'ardeur , eft cette même fcène de
l'Alexandre de Piccini , dont Paris ne peut
fe laffer. C'eft à ce fuffrage unanime &
univerfel qu'on reconnoit le beau dans tous
les arts : fon fuccès ne dépend ni des fantaifies
de la mode , ni des caprices de l'opinion;
il fera le même par - tout où il y aura des
ames fenfibles & éclairées .
DE FRANCE. 753
ACADÉMI E.
1
Extrait du Mémoire de M. Gaillard , lu à
l'Académie des Infcriptions & Belles-
Lettres , le 12 Novembre.
M. Gaillard a lu , le jour de la rentrée , un Précis
ou Extrait d'un Mémoire , contenant la Notice d'un
Registre du Tréfor des Chartes : ce Registre eft du
temps du Roi Charles VIII , & concerne principalement
les années 1486 & 1487. La Notice détaillée
que contient le Mémoire , offre une multitude de
traits qui intéreffent notre Piftoire , foit pour les
événemens , foit pour les ufages ; mais l'Auteur ,
obligé de fe renfermer , à la Séance publique , dans
des bornes plus étroites , s'eft arrêté dans ce Précis ,
à trois Articles principaux.
Le premier regarde la confifcation des biens de
Jean de Doyac. Des Lettres du mois d'Août 1485 ,
nous apprennent que cette confifcation fut donnée au
Connétable Jean de Bourbon ; ce fait avoit été ignoré
de tous les Hiftoriers , tant anciens que modernes ,
& il eft d'une affez grande importance . Il pourroit
répandre des doutes fur la légitimité de la condamnation
de Doyac. L'Auteur , appuyé fur cette pièce ,
obferve à ce sujet ;
1.Que ces Favoris de Louis XI , auxquels on fit
le procès fous Charles VIII , Olivier le Daim , Jean
de Doyac , Coctier , étoient des gens de baffe extraction
, qui avoient pour ennemis les Princes & les
Grands ; que l'élévation des gens fans naiffance ,
objet d'envie dans tous les temps , étoit fur - tout
odieufe dans un fiècle où les Grands & la Nobleffe
regardoient les honneurs & la puisance comme
devant être exclufivement leur partage. Or , Louis XI
154
MERCURE
étoit le premier de nos Rois qui eût affecté de prodiguer
fa faveur & de confier fon autorité à des gens
fans naiffance , en haîne de la Nobleffe , qu'il avoit
à coeur d'abaiffer.
2 ° .L'Auteur relève , dans l'Arrêt même de Doyac, des
difpofitions, des particularités dans lesquelles on pour
roit voir une recherche de la haîne & de l'envie , plutôt
qu'un Jugement impartial & prononcé fans paffion.
3. Il obferve que Doyac , né vaffal du Duc de
Bourbon , avoit toujours été fon ennemi ; qu'il avoit
ofé l'attaquer dans fes Officiers & dans fa perfonne
même ; qu'il avoit donné au Roi un Mémoire , dans
lequel il cherchoir à lui rendre le Duc fufpect . Le
Duc attendoit impatiemment le tems & l'occafion
de fe venger de Doyac . D'après ces faits , on ne
peut voir qu avec beaucoup de peine la confifcation
de Doyac donnée à ce même Duc de Bourbon fon
ennemi : il eft d'un bien m uvais exemple que la
dépouille , & fur tout la confifcation des Miniftres
& des favoris difgraciés , paffe à leurs ennemis , &
aux auteurs de leurs difgraces ; rien n'eſt plus fufpect
d'intrigue & d'injustice.
Le fecond article roule fur des lettres de Rémiffion
données à Jacques de Brézé , Comte de
Maulevrier , qui avoit poignardé Charlotte de
France , fa femme , fille naturelle de Charles VII
& d'Agnès Sorel , l'ayant furprife en adultère.
L'Ouvrage imprimé , où cette aventure eft rapportée
avec le plus de détail & d'exactitude , eft la
Chronique de Louis XI , connue fous le nom
de Chronique fcandaleufe . Le récit de cette Chronique
eft conforme , dans les principales circonftances
, au récit des Lettres ; mais les Let
tres achèvent l'hiftoire , en rendant compte des
fuites de cette affreufe aventure. On y voit que
Brézé fut perfécuté pendant tout le règne de Louis
XI , qui vouloit venger fa foeur ; des Commiffai-
1
DE FRANCE.
Iss
res condamnèrent Brézé en cent mille écus envers
le Roi , & à garder prifon jufqu'à parfait paiement.
Sous Charles VIII , il appela du Jugement des
Commiffaires , au Parlement , & obtint les lettres
de grâce dont il s'agit.
Le troifième & dernier article concerne des Lettres
de rémiſſion & d'abolition données à Boffille de
Juge. Ces Lettres forment une fuite & comme
un fupplément néceffaire à l'hiftoire du fameux procès
de Jacques d'Armagnac , Duc de Nemours , décapité
aux Halles à Paris , le Lundi
Août 1477.
Boffille de Juge , lorfque le Duc de Nemours s'étoit
rendu au Sire de Beaujeu , fous la condition expreffe
de la vie fauve , s'étoit rendu perfonnellement
garant de cette condition , & avoit depuis été un des
Juges du Duc de Nemours. Par l'abus le plus déteftable
, la confifcation du Duc de Nemours fut
partagée entre fes Juges. C'étoit une des précautions
que la haine de Louis XI avoit prifes pour
s'affurer de la condamnation de cet infortuné ; Boffille
de Juge cut pour fa part le Comté de Caftres;
mais il n'en jouit pas paifibiement , il cut prefque
toujours à défendre fes droits contre la famille du
Duc de Nemours , ce qui le jeta dans des guerres
privées , qui entraînèrent des violences & des
tres pour lefquels il fut obligé lui -même de folliciter
les lettres de rémiffion & d'abolition qui font
l'objet de cet article.
mcur-
ANNONCES LITTÉRAIRES.
ON vient de mettre en vente à l'Hôtel de Thou ,
rue des Poitevins à Paris , le Tome VI de l'Hiftoire
Naturelle des Gifeaux in-4 ° . Prix , 17 liv . rel.
Difcours prononcé dans l'Académie de St. Pétersbourg
, le 29 Décembre 1776 , par M. de Domal
156 MERCURE
ehnew , Gentilhomme de la Chambre de l'Impératrice
, & Directeur de l'Académie , traduit du Ruffe;
grand in- 4 ° . de 91 pages. A Paris , chez Valleyre
T'aîné, Imprimeur , rue de la Vieille Bouclerie. Prix ,
3 livres.
Il ne reste à l'Imprimeur qu'une foixantaine
d'exemplaires de ce Difcours intéreffant, qui préfente
un tableau fuivi & fidèle du règne de Catherine II .
Il a été traduit par les foins de M. le Comte de
Str....; il eft imprimé fupérieurement fur le plus
beau papier , & l'on voit à la tête une eftampe allégorique,
deffinée par M. Monnet , & gravée par
M. Choffard .
Première Nuit d'Young, traduite en vers François ,
par M. L. de Limoges . in -8 ° . A Limoges , chez
Chapoulaud , Libraire.
Efais fur la Minéralogie Métallurgique , par M.
le Marquis de Luchet. Vol. in - 8 ° A Paris , chez
Lamy , Saugrain & la Veuve Savoye , Libraires.
VE
TABLE.
97 Obfervations d'un Sourd &
Muet ,
ERS d'un Vieillard ,
Difcours Philofophique fur le
Beau , 99 Concert Spirituel ,
Enigme & Logogryphe , 129 Académie ,
Lettre au Rédacteur du Mer- Annonces Littéraires ,
142
150
153
153
cure . 1311
AP PROBATION.
Alu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 18 Décemb . Je n'y ai
rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion. A Paris ,
117 Décembre 1779. DE SANCY.
--**
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 25 DÉCEMBRE 1779%
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
L'OPÉRA ,
VERS A Mademoiſelle G 1 R. **
UN foir,
N foir , lorfque Phoebe , de fa douce lumière
Pénétroit la nuit des forêts ,
Dans leur efpace folitaire 911
J'exhalois ainfi mes regrets :.
CC
RAPIDE éclat de ma jeuneſſe !
Jours heureux ! pour jamais êtes -vous difparas !
ג כ
Ah ne palpiterai -je plus
Au bruit des pas d'une maîtreffe ?
» Sont-ils perdus pour moi ces tranfports des amans?
» Amour ! ai- je épuifé ta coupe enchanterade ?
55 Rends-moi ton trouble & ton irrefle
Au prix même de res tourmens . ››
Sam. 25 Décemb, 1779. H
158
MERCURE
A peine j'eus parlé , fur un léger nuage ,
Formé de brillantes vapeurs ,
L'Amour defcend des cieux fur ce fombre rivage:
Un jour tendre l'annonce , & les arbres en fleurs
Agitent leurs rameaux courbés fur fon paſſage.
Le Dieu fourit : en un moment
Je me vois tranfporté dans un palais charmant ,
Où mille fcènes qu'il varie ,
Par un rapide changement ,
Des preftiges de la féerie
Reproduifent l'enchantement ;
Il y raffemble fur fa trace ,
En grouppes légers & brillans ,
Mille beautés en qui la grâce
S'unit au charme des talens.
MAIS vainement , pour m'enchanter
Ces Nymphes , jeunes & charmantes ,
Des Beaux-Arts venoient emprunter
Les formes les plus féduifantes ;
Un defir incertain me faifoit palpiter,
Il balançoit fon vol fur leurs grâces fiantes ,
Et ne favoit où s'arrêter.
TELS des pleurs de la nuit , quand la terre arrofée
Étale aux yeux du jour les tréfors du printems ¿
1
DE FRANCE.
159
Lorfqu'on voit fur les fleurs , brillantes de rofée ,
Courir l'humide éclat des rayons inconftans ;
De la vive anémone , aux douces tubéreuſes
Des bleuets inclinant leurs gerbes de faphirs ,
Aux renoncules orgueilleuses ;
De la pâle jonquille aux brunes ſcabieuſes ,
Mes regards pourſuivoient les volages Zéphirs
Quelle pente aimable & fecrette ,
Quel doux charme , attirant mes voeux ,
Les fixa fur la violette,
Que nul éclat n'annonce aux yeux ?
Ah ! c'étoit toi , jeune Thémire !
Toi feule, dont mon coeur devoit être enchanté !
Va, fi tu n'offres point de ces traits qu'on admire
Dès que l'on a vu ton fourire ,
On n'admire plus la beauté.
Thémire n'a point de modèle ;
Tout ce qu'elle cft , eft fi bien d'elle,
Qu'on ne fauroit la comparer :
Quelle Nymphe , même plus belle ,
Pourroitjamais la déparer ?
Je ne fais , quand elle s'exprime
Quel doux éclat qui l'embellit ,
Prête à fes grâces , qu'il anime ,
Tous les attraits de fon efprit.
Vous ne fauriez fuivre la trace
Du jeu rapide de fes traits ;
Quelque charme eſt toujours auprès
Hij
760 MERCURE
D'un autre charme qu'il remplace.
Comment , fous tant d'afpects nouveaux,
Saifir fon inconftante image ?
Vous avez cru furprendre un air de fon viſage ,
Mais il a fui fous les pinceaux.
C'en eft un différent : fous un jour fi mobile
Vous les voyez changer , & n'en fixcz aucun :
La froide beauté n'en a qu'un ,
€
Mais l'enchantereffe en a mille.
(Par M. le Baron de T. )
ÉP ITR E.
Non , je ne fuis point votre ami ş
Bien plus , jamais je ne veux l'être.
Ce parti vous fâche , peut- être ;
Mais j'y fuis trop bien affermi.
Cherchez ailleurs un fage , un guide
Qui vous conduife prudemment
Parmi le tourbillon charmant
D'un monde aimable , mais perfide ,
Qui ne veut pas qu'impunément
Une Beauté douce & timide
Reffufcite le fentiment
fé déjà du temps d'Ovide ,
Et chez nos François , Dieu merci ,
Depuis quelques fiécles vieilli.
DE 161 FRANCE
·
Je renonce à ce perſonnage.
Déjà cent fois j'en ai frémi.
Qu'il eft trifte d'être l'ami
D'une femme aimable & volage,
Qui , variant à tout moment ,
Tantôt Laïs , tantôt Lucrèce ,
Déplore aujourd'hui fa foibleffe ,
Demain écrit à fon amant !
Parler toujours devoir , morale ;
Des traits d'une raifon banale ,
S'armer contre le fentiment!
A des foupirs partis de l'ame ,
A des regards remplis de flamme ,
Répondre par un argument !
Détruire enfin l'enchantement ,
Et brifer la coupe facrée
Que le plus aimable des Dieux
Remplit fous le règne d'Aftrée ,
Et qu'avec un foin précieux
Conferve une amante adorée !
Dans ces beaux jours évanouis , 30
Nos aïeux n'ont pas vu les Belles
Donner accès à des mêtis ,
A des êtres mal définis ,
Qui dans le vrai ne font pour elles
Ni des amans ni des amis.
Oh ! non... non , charmante Amélie ;
Tant qu'il faudra parler raifon ,
Hiij
162 MERCURE
A d'autres jetez l'hameçon ;
Moi, je m'en tiens à la folie ,
Et je crois que mon lot eft bon.
D'un froid Socrate , d'un Caton ,
D'honneur , ai-je bien l'encolure ?
Moi , qui du héros d'Hamilton
Fis toujours grand cas , je vous jure
Puis ce Caton qu'on aime à voir ,
Qu'on reçoit fi bien en peignoir ,
Qu'on eftime & qu'on remercie ;
Dès qu'on a quitté le boudoir ,
Eft un être que l'on oublie.
Ce n'eft plus le héros du foir.
Me trompé-je , belle Amélie ?
Vous , des amis ! en vérité
Vos vingt ans & votre beauté
Rendent le projet difficile :
En chercher , c'eft perdre vos pás.
D'amans , vous en trouverez mille
D'amis , vous n'en trouverez pas.
Mais fi ce projet-là vous tente ,
Attendez du moins vos quarante ;
Alors il vous fera permis
De croire à l'amitié conftante ,
Alors vous aurez des amis .
Mais jufques-là rien ne vous preffe
De prononcer un trifte adieu :
Aimez & préférez fans ceffe
DE FRANCE. 163
Les peines aimables du Dieu
Aux froids plaifirs de la Déeffe.
( Par M. Mayer. )
COUPLETS pour Mademoiſelle D ***.
USQU'ICI , ne fongeant qu'à rire ,
Amour, j'avois bravé tes traits ;
J'ai vu la belle D *** ,
Et j'ai reconnu ton empire.
QUE le fon de fa voix eft tendre !
Que les yeux donnent de defirs !
Sa bouche offre mille plaifirs
Que fon regard défend de prendre.
LES Amours par -tout l'environnent ;
Les Grâces la voudroient pour foeur.
Que ne puis-je rendre à fon coeur
Le tourment que fes yeux me donnent !
Hiv
164
MERCURE
L'EDUCATION PÉDANTESQUE ,
ou Rien de Trop ; Conte.
LE théâtre de la fcène qu'on va lire , eft
affez loin de nous pour la date & pour la
diftance ; les Acteurs exiftoient avant le fiège
de Troye , à Troye même. Pâris n'avoit pas
encore traverfé les mers pour aller faire une
maitreffe ; & Ménélas n'avoit pas renversé
tout un empire pour r'avoir fa femme ; mais
Priam étoit déjà depuis long - temps fur le
trône.
Policléas avoit un fils ; c'étoit un bon vieillard
qui favoit beaucoup mieux aimer fes
enfans que les élever. Il avoit de la tendreſſe
de refte , & il lui manquoit des lumières. Il
eut au moins affez de jugement pour ſe méfier
de fon coeur & de fon efprit. Il choifit un
Inftituteur à fon fils ; il vouloit , à quelque
prix que ce fût , faire de ce fils un fort bon
fujet.
On va voir fi le maître qu'il avoit choifi
étoit propre à remplir fes vues. Ce qu'on
peut affurer , c'eft que Policléas n'épargna
rien pour le fuccès ; il fit même ce qu'on
n'auroit pas dû attendre de lui : pour ne
point gêner fon éducation , il confentit à ſe
priver de la vue de fon fils , qu'il envoya
avec fon maître à quelques lieues de Troye .
Le maître s'appeloit Manaffus , & l'élève
avoit nom Lénidor. Ce Manaffus étoit l'homme
le plus méthodiquement favant qu'on
DE FRANCE. 165
ait vu avant & après le fiège de Troye. Il
connoiffoit fort bien fes anciens Auteurs ;
que nous ne connoiffons point ; & il les
citoit avec la plus fcrupuleufe fidélité . Egalement
correct dans fa conduite & dans fes
difcours , il fembloit , en parlant , compter
& mefurer tous fes mots , comme il comptoit
& mefuroit fes pas en marchant. Depuis
trente ans il ſe levoit , dînoit , foupoit & fe
couchoit à la même heure. Il régnoit dans
fon cabinet un ordre merveilleux. Il prétendoit
qu'un homme dont le domestique étoit
dérangé , ne pouvoit pas avoir une bonne
logique. Il difoit fouvent à fon élève : comment
voulez -vous ranger vos idées , fi vous
ne favez pas ranger votre appartement ?
Croyez , ajoutoit- il , que chaque livre hors
de fa place dans un cabinet , annonce une
idée dérangée dans la tête de fon maître.
Mais s'il étoit méthodique dans fes leçons ,
il étoit bien auffi exact à rendre compte à
Policléas de la conduite & des progrès de
fon élève. Tous les jours il écrivoit ce que
Lénidor avoit fait le jour d'auparavant ; &
chaque matin Policléas recevoit le bulletin
de la veille , où chaque action de fon fils.
étoit bien articulée , bien motivée , & datée
fort exactement pour l'heure & le lieu.
L'instituteur avoit voulu par goût s'affujétir
à cette loi ; & Policléas y avoit foufcrit d'autant
plus volontiers , qu'il y étoit engagé ,
comme on va voir , par des motifs particuliers..
Hv
166
MERCURE
par
Policléas étoit un des premiers perfonnages
de l'État ; & comme il avoit obtenu
la faveur de la Cour par fa nailfance &
fes fervices , il avoit mérité la protection
des Dieux par fa longue piété. Jupiter
lui avoit promis , par fon oracle , d exaucer
les fix premiers voeux qu'il lui adrefferoit
; or , ce bon vieillard étoit fort aife
d'apprendre fréquemment des nouvelles de
Lénidor , afin de pouvoir follicier à propos
les faveurs de Jupiter, & faire , pour ainfi
dire , concourir le maître des Dieux à l'éducation
de fon fils. Lénidor avoit dejà l'âge
de puberté , quand le père reçut un jour
le bulletin qu'on va lire.
ود
"Hier matin , à fix heures & dix minutes ,
près la porte de Scée , le penchant naturel
» d'un fexe vers l'autre , s'eft declaré dans
Lénidor d'une manière effrayante. »
Après cela , Manaffus racontoit comment
les yeux de fon élève s'étoient enflammés
en voyant paffer une jeune fille ; comment
il avoit voulu courir après elle ; comment
fa voix , comment , & c. Enfuite it s'éten
doit favamment fur les dangers de la paffion
de l'amour , & rendoit compte à Policléas
des efforts d'éloquence qu'il avoit faits auprès
de fon élève , afin de lui infpirer de l'éloigne
ment pour les femmes .
Le père , épouvanté lui-même par la
frayeur du pédagogue , courut aux autels de
Jupiter , fon protecteur , & le pria de vouDE
FRANCE 167
loir bien , fuivant le voeu de Manaffus , infpirer
à fon fils de l'éloignement pour les
femmes. Jupiter , lié par fa promeffe envers
Policléas , fut obligé de l'exaucer .
Manaffus aimoit les hommes , & par conféquent
il n'aimoit point la guerre. Un jour
il s'apperçut que Lénidor , ayant trouvé par
hafard fous fa main une épée , s'en étoit faifi
avec ardeur , & ne vouloit plus la quitter .
A cette vue , l'indignation & la terreur s'enrparèrent
de Manaffus ; & le lendemain de
grand matin , nouveau bulletin en campagne.
"
و د
Hier à trois heures précifes , au bord
du Simoïs , près d'un bofquet où la belle
» Vénus venoit trouver le jeune Anchife
> une fièvre martiale eft venue pour la
» deuxième fois agiter le coeur de Lénidor ,
qui annonce une violente paffion pour la
ور
" guerre. "
Nouvelles alarmes de la part du père ,
nouvelles prières à Jupiter , & Jupiter de
l'exaucer.
Un troifième bulletin vient apprendre à
Policléas que fon fils étoit bienfaisant , mais
que fouvent il plaçoit mal fes bienfaits ; &
qu'il ne pouvoit fe mettre dans la tête qu'on
ne doit jamais donner fans favoir à qui l'on
donne.
Une autre fois , grande femonce à Lénidor
, & grandes plaintes au père , fur ce que
fon fils avoit été convaincu d'avoir joué aux
échecs quelques minutes plus tard qu'il n'au
H vj
168
MERCURE
roit dû ; ce qui annonçoit une grande paffion
pour le jeu .
C'eft ainfi que Manaffus épioit chez fon
élève les moindres défauts pour les extirper
dès leur naiffance ; & Policléas alloit implorer
Jupiter , qui mettoit toujours la dernière
main à l'ouvrage.
Quand le maître eut cru avoir rempli fa
tâche , il écrivit en ces termes à Policléas :
""
"
Cejourd'hui à quatre heures , je vous
» écris pour vous avertir que demain , à la
même heure , nous nous mettrons en
» route , mon élève & moi , pour aller
» vous rejoindre. D'un enfant informe que
→ vous m'aviez confié , j'ai fu faire un être
parfait. »
•
39
En effet , le lendemain à quatre heures:
tr -précifes , il fe mit en marche avec fon
être parfait , & ils arrivèrent le même jour
auprès de Policléas , qui penfa mourir de
joie en embraffant fon fils .
Lénidor fut annoncé avec fafte dans le
monde, & l'on ne manquoit pas de motifs,
pour fon éloge. En effet , il n'avoit ni la
paffion du jeu , ni celle des femmes , & il
avoit vingt ans ; il prouvoit démonſtrativement
, par des raifons & par des exemples ,
que la guerre étoit le fléau de l'humanité ;
il raifonnoit vertu , & s'y connoiffoit comme
Socrate lui - même ; enfin , on ne lui trouvoit
aucun des défauts de la jeuneffe .
Lénidor reçut par - tout un accueil diftingué
, le père des complimens , & le pé
DE FRANCE. 169
dagogue des éloges & des penfions ; mais
quand on fe fut familiarifé avec ce prodige ,
la critique trouva bientôt à mordre à la perfection
de Lénidor .
Son coeur , auprès d'une jolie femme ,
étoit auffi invulnérable que celui d'un vieux
Philofophe ; mais on ne tarda pas à s'appercevoir
que par - là même il étoit groffier ,
impoli , quand il fe trouvoit dans un cercle.
C'eft un mal que d'aimer trop le jeu ;
mais on jugea dans plufieurs maifons que
c'étoit encore un grand mal que de ne l'aimer
point du tout. Plus d'une fois , s'étant
trouvé néceffaire pour une partie , il refuſa ,
( affez poliment pourtant , quoiqu'il parlât
à des Dames) & l'on dit prefque tout haut ,
qu'il étoit abfurde que tout le monde s'ennuyât
, parce qu'un feul homme ne vouloit
pas s'amufer. On le décida un être inutile ,
& un fort mauffade perfonnage.
Cependant l'enlèvement d'Hélène étoit
confommé , & le fiège de Troye commençoit.
Policléas étant un des premiers hommes
de l'État , on lui perfuada , quoiqu'avec
beaucoup de peine , qu'il devoit envoyer
fon fils contre l'ennemi ; & comme Lénidor
paffoit pour être d'une fageffe miraculeuſe ,
on le détacha avec une petite troupe bien
aguerrie , contre Ménélas , qu'on favoit être
cantonné dans une efpèce de petit Bourg.
voifin , avec un détachement de l'armée. Sa
marche fut fi prompte & fi fecrette , que
Ménélas n'apprit leur arrivée que par le cri
170 MERCURE
des mourans qui tomboient pêle-mêle fous
les épées Troyennes. Le carnage devoit
être général ; c'étoit pour les Troyens une
victoire , peut-être même le falut de la malheureufe
Troye ; car la mort de Ménélas
eût pu terminer cette guerre , qu'on n'entreprenoit
que pour lui . Mais à la vue du fang
qui ruiffeloit , l'ame du Philofophe Lénidor
fe fouleva : O fainte humanité , dit-il , j'entends
ta voix ! En même-temps il crie arme
bas à fa troupe avec une voix tonnante. Le
fer tombe des mains des affaillans , & Lénidor
ordonne foudain la retraite. Les Grecs ,
prefqu'auffi étonnés de leur départ qu'ils
l'avoient été de leur arrivée , eurent le temps
de prendre les armes ; ils coururent après
les fuyards , qu'ils taillèrent en pièces ; &
Lénidor vainqueur , ne revient à Troye que
pour annoncer la défaite. Cette affaire lui
fit peu d'honneur ; & l'on décida que pour
avoir été trop bon Philofophe , il avoit été
mauvais Citoyen.
On le furprit encore dans d'autres fingularités
à peu- près pareilles , & qui partoient
également d'un principe louable. Par exem
ple , inftruit à ne pas donner le titre de
vertus à ce qui n'en avoit que l'apparence ,
il fcrutoit fi fort les motifs des belles actions
qu'on racontoit devant lui , qu'il les
réduifoit prefque à rien. Il oublioit que les
vertus humaines tiennent néceffairement un
peu de l'humanité; & comme affez fouvent
ce qui étoit éloge dans la bouche d'autrui
DE FRANCE. 171
devenoit , fans méchanceté , une fatyre en
paffant par la fienne , il fe fit des ennemis
en foule , & pas un ami.
Il aimoit pourtant la bienfaiſance ; mais il
avoit une plaifante manière de l'exercer . Il
s'étoit fait une loi fi inviolable de placer
bien fes fervices , qu'un jour voyant noyer
quelqu'un , & pouvant le fecourir , il interrogeoit
auparavant quelqu'un qui étoit là ,
pour s'informer de fa vie & de fes moeurs.
Policléas , étonné des reproches qu'on
faifoit à fon fils , confulta un vieux camarade
, qui lui répondit : mon ami , celui qui
a élevé Lénidor eft vraiment l'ennemi du
vice & l'ami de la vertu ; mais il me paroît
ignorer deux points capitaux. Le premier ,
c'eft qu'il y a telles qualités qui tiennent
effentiellement à tels défauts ; & que fouvent
, en déracinant trop fort un vice , on
rifque d'extirper une vertu. Le fecond
c'eft que la maxime qui dit rien de trop ,
doit être la deviſe du fage .
A ces réflexions , l'ami ajouta un confeil
qui fut fuivi par Policléas. On mit les f
rouches vertus de Lénidor aux priſes avec
la beauté d'une jeune Troyenne , qui en
avoit plus appris de la fimple Nature , que
de longues études n'en avoient enfeigné au
maître & à l'élève tout à la fois . Il fallut
du temps & des foins pour entreprendre ce
grand oeuvre ; mais quand elle s'apperçut
que Lénidor commençoit à la trouver jolie ,
elle arrangea pour lui un nouveau plan
172
MERCURE
d'éducation ; & l'écolier jugea bientôt que
les leçons de Zamire ( c'étoit fon nouveau
maître ) avoient un charme que n'avoient
pas celles de Manaffus . Cependant , comme
elles étoient bien différentes de celles qu'il
avoit reçues du dernier , il eut toutes les
peines du monde à s'y accoutumer ; mais
à mefure que Zamire prenoit un nouvel
afcendant fur lui , elle lui donnoit une nouvelle
tâche à remplir.
Elle lui fit apprendre quelques jeux de
fociété ; elle ne vouloit pas qu'il fût joueur ,
mais elle vouloit qu'il jouât.
Dès le commencement elle lui avoit prefcrit
la manière dont il devoit lui faire fa
cour ; & elle avoit arrangé fon plan de façon
que Lénidor fe corrigeât par les mêmes
moyens qu'il employeroit pour lui plaire..
Par exemple , les douceurs qu'il devoit lui
dire , c'étoit de lui communiquer , tantôt
une lettre de remercîment de la part de
quelque malheureux qu'il auroit fecouru
refque fans examen , tantôt quelque autre
chofe du même genre ; l'éloge de quelque
brave militaire qui avoit bien fervi l'État ,
avoit auprès d'elle la valeur d'un compliment
fait à la beauté ; on lui tenoit compte
d'un falut gracieux , d'un honnête propos.
adreffé à quelque jolie femme ; & la récompenfe
étoit toujours prête.
C'étoit un mot tendre , un regard amou
reux ; on alloit même un peu plus loin.
C'est ainsi que Zamire fut faire à la fois de
DE FRANCE. 173
Lénidor un honnête homme & un homme
aimable ; c'eft ainfi qu'une jolie femme corrigea
l'ouvrage d'un Dieu & d'un Savant.
A la fin Zamire époufa fon élève , qui la
rendit heureuſe , après qu'elle l'eut rendu
fage.
( Par M. Imbert. )
ROMANCE..
Sur l'Air : Je l'aiplanté , je l'ai vu naître , &c.
Soyez témoins de mes alarmes , E
Vous qui l'étiez de mon bonheur ,
Paifibles bois , lieux pleins de charmes ,
Lieux toujours fi chers à mon coeur.
QUE tout reffente ma trifteffe ;
Petits oiſeaux ne chantez pas :
Tircis , l'objet de ma tendreffe ,
Eft parti pour d'autres climats.
IL eft parti malgré mes larmes.
Ah ! fans doute une autre a fa foi....
Elle a peut-être plus de charmes ,
Mais n'eft pas plus tendre que moi.
C'EST ici , c'eft dans ce lieu même
Qu'il m'entretenoit de fes feux.
Églé , me difoit-il , je t'aime....
Je croyois le voir dans fes yeux.
174
MERCURE
TOUT me retrace fon image,
C'eſt pour accroître ma douleur.
Vous qui l'avez fait fi volage ,
O Dieux ! changez auſſi mon coeur !
( Par M. Harmand . )
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
LE
mot de l'Enigme eft le Baifer ; celui
du Logogryphe eft Prunelle , où se trouvent
ré, Elu , pelle , prune , Lunel , rue , père ,
urne , lèpre , lune & perle.
ÉNIGM E.
JE fus en tous les temps des mortels defiré ;
Souvent de mes faveurs j'ai comblé le bas-âge;
Pour moi l'avare en vain a toujours foupiré,
Etjamais du jaloux je ne fus le partage.
Près du volage amant j'apparois & j'expire ;
Je fuis le prix des conftantes amours ;
Dans un coeur bienfaiſant j'établis mon empire ,
Et chez le fage enfin j'habiterai toujours.
( Par M. Crefp. * )
DE FRANCE. 175
LOGOGRYPHE.
Les pieds que je renferme, ami , ſont très-nombreux ; ES
Je n'en ai pourtant qu'un , fuivi de deux fois deux,
Je vais m'analyſer pour plus d'intelligence.
En moi , d'abord , on trouve une bonne femence
Que dans certain pays , on mange au lieu de pain ;
Le nom d'un beau jeune homme , avec un mot Latin ;
Une note en Mufique ; un délit très -indigne ;
De plus , un mot Anglois ; de la joie un vrai figne ;
Je tiens toujours en France un rang très- diftingué.
Quoi ? tu bâilles déjà , ferois -tu fatigué ?
Eh bien , pour t'éclaircir avant que je me taiſe ,
Je rime à ris , Lecteur : ainfi ris à ton aiſe.
(Par Mlle Boubers , de Bruxelles. )
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Relation du grand Prix rendu à Beaune , en
Août 1777. A Dijon , chez CAUSSE , Imprimeur
du Parlement , de la Ville de
Dijon & de celle de Beaune. 1779. in-8 ° ,
de 122 pag. Prix . 20 f. br .
"> PRESQU RESQUE toutes les nations ont eu des
» jeux ; des tournois , des fpectacles publics
» pour fe délaffer ou s'exercer , ou pour ho-
" norer leurs Dieux ou leurs Héros....
و د
Chez les Grecs, les quatre jeux folen176
MERCURE
» nels étoient les Olympiques , les Pythiens,
» les Néméens , les Ifthmiens. » C'eſt à ces
jeux , qui attiroient un fi grand concours de
fpectateurs & de combattans , où le vainqueur
obtenoit une feule couronne d'herbe
ou de feuillage , que nous devons les Odes
immortelles de Pindare. Ceux qui y étoient
couronnés , devenoient , en quelque forte ,
l'objet de la vénération publique . » Une palme
» à la main , vêtus d'une robe ornée de
» fleurs éclatantes , précédés d'un Hérault
qui proclamoit leurs noms , ils marchoient
» en parcourant les ftades fur les roſes que
l'allégreffe femoit fous leurs pas. Un triomphe
plus Hatteur encore les attendoit dans
» leur patrie . Montés fur un quadrige, en-
" vironnés de l'élite des Citoyens , ils en-
» troient par une brêche dans la ville qui
fe glorifioit de leur avoir donné le jour ....
« Le couronné , dit le Poëte Xénophane
» prend la première place aux fpectacles ,
» & pendant la vie , il eſt nourri aux dépens
» du Public. »
39
"
"
"
›
Les jeux Romains ne furent pas moins
fameux que les précédens. On connoît ceux
du Cirque , les Scéniques , les Actiaques &
les Auguftaux.
Ces derniers, inventés par la flatterie & la
reconnoiffance , furent établis dans les Gaules
prefqu'auffi-tôt qu'à Rome : on les célé
broit à Lyon devant l'autel d' Octave- Augufte ,
élevé par foixante nations de la Celtique. Ce
beau temple , orné de foixante ftatues , fut
DE FRANCE. 177
dédié , l'an de Rome 742 , par Drufus , fils
de l'Impératrice Livie . Ces jeux & le culte
d'Augufte le foutenoient encore au IIIe fiècle.
Théodofe détruifit le culte , mais les jeux
durèrent plus long- temps.
Une infcription trouvée à Autun , prouve
qu'il y avoit dans cette ville des Prêtres &
des jeux Auguftaux ; & il eft démontré que
les jeux de la Saint- Ladre font une fuite des
ufages de l'ancienne Bibracte.
Les Gaulois dûrent à ces exercices la conquête
de Rome : celui de l'arc leur étoit
très-familier. Après Mercure , ils adoroient
Apollon , fur-tout à caufe de la protection
qu'il accordoit aux Tireurs d'arc. L'inclination
naturelle de ces peuples pour cet exercice
, eft devenue comme héréditaire dans
plufieurs villes de France , notamment de
Bourgogne.
Ces exercices , confacrés par la politique ,
entretinrent long-temps parmi nous le mépris
des fatigues , des douleurs & de la mort ,
ils multiplioient le nombre des citoyens utiles
à l'Etat . Avant l'ufage des armes à feu ,
une partie de l'infanterie étoit armée d'arcs;
les habitans des villes & des bourgs étoient
même obligés de s'exercer à en tirer. Nos
Rois donnèrent des prix & des exemptions
aux plus adroits . De- là l'origine & les priviléges
des Compagnies Bourgeoifes qui fubfiftent
encore en plufieurs provinces , notamment
en Flandres , en Picardie & en Bourgogne
, où elles furent établies par Philippe
178 MERCURE
le-Hardi , en 1393 , & confirmées par Ordonnance
de Philippe-le-Bon , en 1427. Les
Rois fe font fait un plaifir de renouveller à
ces Compagnies les priviléges accordés par les
Ducs , parce qu'on les a toujours confidérées
comme un corps de réſerve prêt à marcher
au premier ordre , & une garde affurée pour
les villes.
On en a mille fois éprouvé l'utilité. Les
Archers d'Autun joints aux Arquebufiers ,
battirent en 1523 , près de Lucenay , 800
Robeurs qui , après avoir pillé Clamecy
Vermenton , Givry , prétendoient emporter
Autun d'emblée.
>
Philippe-le-Bon aimoit à fe trouver aux
jeux de l'Arc à Lille , Bruges , Dijon , Beaune,
Châlons. Henri II , Charles IX, Henri IV,
s'y trouvèrent plufieurs fois. Louis XIV,
étant à Montpellier , fe déclara le Chef du
noblejeu de l'Arc , & decocha plufieurs flèches
au Papegai ( l'Oiseau ) . Des Princes fes
petits-fils , à leur paffage , fignèrent fur les
régiftres des Chevaliers de l'Arc , & tirèrent
auffi plufieurs flèches. Louis XI qui , en
1481 , caffa les Francs - Archers , laiffa fubfifter
l'exercice militaire des Archers Bourgeois.
Outre l'exercice de l'Arc , plufieurs villes
ont encore celui de l'Arbalete, dont l'invention
eft dûe aux Phéniciens. Les Gendarmes-
Arbalêtiers ont fervi jadis deChevaux-Légers.
Ils fe diftinguèrent tellement , qu'ils avoient
un Conducteur général nommé le Grand
DE FRANCE. 179
Maître des Arbalêtiers, Matthieu de Beaune
l'étoit fous S. Louis , en 1260. Etienne de la
Baume , Bourguignon , en 1338 ; & le dernier
fut Aymardde Prie , mort en 1534.
Le vingt-neuvième Canon du fecond
Concile de Latran , tenu en 1139 , défend ,
fous peine d'anathême , l'uſage des Arbalêtes
contre les Chrétiens. Ce Canon fut obfervé
fous Louis-le-Jeune ; mais l'ufage de l'Arc fut
rétabli en Angleterre par Richard- Coeur- de
Lion , & Philippe- Augufte l'imita bientôt.
ود
و د
و ر
ود
ود
» La fuppreffion de cette Milice n'eft pas
fort ancienne. L'arc , l'arbalête & les Ĥè-
» ches étoient encore en ufage fous le règne
» de François I. Il avoit à la bataille de
» Marignan , parmi fes Gardes , une Compagnie
de 200 Arbalêtiers à cheval , qui
firent merveille. Brantôme parle des Arbalêtiers
Gafcons de fon temps. A la journée
» de la Bicoque , en 1522 , il n'y avoit en
» notre armée qu' un feul Arbalêtier , mais
fi adroit , que Jean de Cardonne, Capitaine
Efpagnol , ayant ouvert la vifière de fon
armet pour refpirer , l'Arbalêtier tira fa
flèche avec tant de jufteffe , qu'il lui donna
» dans le vifage & le tua , & c. »
"
و د
"
Enfin les Arbalétiers ont fouvent rendu
des fervices fignalés à nos Rois, Les Arbalêtiers
de Saint - Quentin , commandés par
Raoul de Vermandois , volèrent au fecours
de Louis-le-Gros en 1108 , fe précipitèrent
dans la mêlée , & amenèrent à fes pieds Tho180
MERCURE
mas de Marle , Seigneur de Couci , Chef de
la conjuration de plufieurs Seigneurs François
joints aux Anglois contre Louis.
Les Arbalêtiers , accourus à l'armée de
Philippe- Augufle contribuèrent au gain de là
bataille de Bouvines en 1214 : en 1340 , ils furent
choifis pour la garde de la perfonne & du
navire de Philippe VI, qui alloit tenter une
defcente en Angleterre. En 1358 , ils fe fignalèrent
au fiège de Saint - Valery. En 1557
après la perte de la bataille de Saint-Laurent ,
l'armée victorieufe , forte de 100,000 hommes
, affiégea Saint-Quentin où il n'y avoit
que 450 foldats. Les Arquebufiers qui avoient
fuccédé aux Arbalêtiers , foutinrent pendit
un mois les efforts de l'ennemi & la
ville ne fut emportée qu'après onze affauts .
On ne finiroit pas , fi l'on vouloit rapporter
tous les fervices rendus par cette
milice de Citoyens. Cet exercice , tombé
prefque par-tout , fut remplacé par celui de
l'Arquebufe. Celui- ci n'a été formé en règle
qu'en 1523 , & autorifé par François I &
fes fucceffeurs. C'eft le feul exercice qui
donne maintenant le Grand Prix. L'Arquebufe
ne fut pas d'abord telle que nous la connoiffons.
Elle étoit d'abord à rouet ; on la fit
enfuite à croc. ( Ce fut une arquebuſe de cette
dernière efpèce qui tua Bayard en 1524. )
On en fabriqua enfin de plus fimples & de
plus légères , en diminuant le calibre & la
longueur. On inventa la batterie de pierre à
feu,
DE FRANCE. ISI
feu , au lieu de la mèche dont on fe fcrvoit.
Les Compagnies d'Arquebufiers Bourgeois
furent formées de l'elite des Citoyens qui
s'exerçoient à tirer adroitement pour incommodei
l'ennemi dans les approches. Les Rois
les obligèrent fouvent à les fervir en campa
gne. Elles furent conftamment d'une grande
reffource pour la defenfe des villes : c'eft le
témoignage que leur rendent Henri IV &
Louis XIII. dans les Lettres- patentes de
1601 & 1602. Leur adreffe fut fouvent falutaire
à la Patrie : auffi les Rois leur ontils
accordé des immunités dont jouit encore
aujourd'hui celui qui , à certain jour
de l'année abat l'oileau appelé jadís
Papegai ou Papegaut. On le décore même
du titre de Roi, d'Empereur & de Grand
Maître, quand il remporte le prix de la province.
On donnoit autrefois le titre de Chevalier
à celui qui abattoit l'aile droite de
F'oifeau , & celui de Baron à qui emportoit
l'aile gauche c'eft de -là qu'on dit encore
maintenant les Chevaliers de l'Arquebufe.
幕
2
Ceux de Dijon , infenfibles aux menaces
& aux careffes du Duc de Mayenne , Gouverneur
de la Province , reftèrent fidèles au
Roi , & caffèrent trois de leurs Officiers qui
s'étoient retirés au château avec les Ligueurs .
Quelques-uns méritèrent l'exil ; d'autres s'attachèrent
au parti du Comte de Tavannes ,
Chef du parti Royalifte en Bourgogne , ou
au brave Heliodore de Biffy , le fléau des
Sam. 25 Décemb. 1779 .
Í
182 MERCURE
Ligueurs. D'autres fuivirent Henri IV à la
bataille de Fontaine-Françoife. En 1595 , ce
bon Prince fe rendit au pavillon de l'Arquebufe
de Dijon , y tira l'oifeau avec les Chevaliers
, & confirma leurs privilèges.
Ceux de Beaune délivrèrent leur Patrie en
chaffant les foldats de Mayenne. Ceux de
Semur & de Flavigny foutinrent le parti
du Roi , il en fut de même de ceux de Saulieu
. En 1526 , les Chevaliers d'Auxonne ſe
réunirent en corps avec plufieurs Compagnies
des villes voifines pour défendre leur
Patrie contre le Général Lannoi. On fait
combien fe diftinguèrent ceux de Saint-Jeande-
Lône au fiége de leur ville en 1636 .
Les Arquebufiers de Dijon fe rendirent ,
en 1674 , au fiège de Befançon , arrivèrent ,
le 10 Mai , au camp où le Roi les paffa en
revue , ils s'y comportèrent fi bien , que
Louis XIV remit une épée de dix louis au
Lieutenant , & quatre louis à chaque Chevalier.
On attribue même à l'adreffe de l'un
d'eux la prife de la citadelle. Depuis ce
temps , la médaille d'or qu'on donne au Roi
de l'oifeau , repréfente Louis XIV au fiège
de Befançon , récompenfant les Arquebufiers
de Dijon.
Tel eft le précis des détails intéreffans
qu'offre la première partie de l'Ouvrage que
nous annonçons. C'en eft affez pour prouver
qu'on a récompenfe juftement , par les
plus beaux privilèges des Compagnies , refpectables
& utiles à l'État dans tous les tems.
DE FRANCE. 183
La feconde Partie eft une relation circonf
tanciée de cérémonie du Prix provincial
rendu en 1778 , par les Chevaliers de l'Arquebufe
de Beaune aux autres Compagnies
de la Province . Ils l'avoient obtenu à Tournus
en 1753. Celui qui l'a remporté l'année
dernière , eft M. Margot de Mâcon ; de forte
que c'eft actuellement à la Compagnie de
Mâcon à rendre le prix.
La troifième Partie de l'Ouvrage contient
une notice hiſtorique des quinze villes qui
l'ont difputé , & la quatrième eft un recueil
de pièces justificatives .
禽
On doit cette Brochure inftructive ,
à M. l'Abbé Courtépée , Préfet du Collège de
Dijon , déjà connu avantageufement par un
grand nombre d'articles fournis aux Supplé
mens de l'Encyclopédie. Il a écrit fimplement,
mais on le lit avec plaifir ; & fi quelques
tournures de phrafes , quelques façons de
parler défectueufes , annoncent fon éloignement
de la Capitale , on fent qu'il eft em
brafé de ce véritable amour de la Patrie ,
moins rare en Province qu'ailleurs ; &
qu'on ne pouvoit remettre à un homme plus
éclairé le foin de louer des foldats Citoyens
qui ont toujours combattu & combattroient
encore aujourd'hui pro Rege , aris & focis.
;
IN
184
MERCURET
HISTOIRE du Chevalier du Soleil , de fon
frère Roficlair , & de leurs defcendans ;
Traduction libre & abrégée de l'Eſpagnol ,
avec la conclufion , tiree du Roman des ,
Romans du Sieur Duverdier. 2 Volumes
in- 12. de plus de 500 pag. chacun . Prix ,
liv, brochés. A Amfterdam ; & à Paris ,
S
chez Piffor , Libraire , quai des Auguftins.
C'ÉTOIT une entrepriſe difficile , de raffembler
dans deux vol. in- 12 ce que contiennent
d'agréable & d'intéreffant plus de
trente-fix autres ; favoir , huit du Chevalier
du Soleil , les vingt-un derniers des Amadis ,
Florès de Grèce , & fept vol. du Roman des
Romans , par Duverdier.
Dans le nombre prodigieux d'aventures
de toutes espèces que ces Romans renferment
, l'embarras étoit de choifir ; mais le
Rédacteur s'eft tiré avec adreffe de ce labyrinthe
, en s'attachant aux événemens finguliers
qui , n'étant point femblables entre- eux,
pouvoient jeter une grande variété dans fes
récits. Cependant il n'a négligé aucune des
principales fituations de fes perfonnages ; il
a formé une fuite non interrompue d'hiftoires
de héros , tous de la même famille. Il
a procuré à cet ouvrage romanefque l'avantage
, peut-être unique , d'apprendre ce que
deviennent les Auteurs qui y figurent au
nombre de plus de çent, On les voit tous
ป
DE FRANCE. 185
naître , fe fignaler en combats & en galai
teries , mourir & même reffufciter , fe trou
ver à un rendez-vous commun , enfin accomplir
chacun leurs hautes deftinées.
"Ce n'étoit pas affez , eſt - il dit dans l'Aver-
⚫ tiffement , que de réunir dans un petit cl
» pace les anneaux de cette chaîne immenſe
» & d'en diftinguer les branches , il étoit
» néceffaire de les préfenter de manière à
» intéreffer les Lecteurs. "
C'eft-là le mérite du travail du Rédacteur ;
non-feulement il dit tout ce qu'il faut faire
connoître, mais encore il varie fes tons , en
prenant toujours le plus convenable à chaque
fcène particulière .
Si malgré l'art employé dans l'enchaînement
des aventures nombreufes , il fe trouvoit
des Lecteurs qui ne vouluffent point
prendre la peine d'en fuivre la marche , on
leur confeille de s'attacher aux fituations intéreffantes
que chaque Livre préfente , &
qui ne peuvent manquer de réveiller leur
attention & de piquer leur curiofité. Mais li
l'on veut fuivre exactement le fil des aventures
& des proueffes de chacun de ces Chevaliers
errans , la table raifonnée qui eft à la
fin de chaque volume, en indiquera fuffifam-
'ment l'ordre & la fuite.
Ce grouppe de Romans offre de la grandeur
, des fituations , des caractères , &
même une forte d'unité. l'ouvrage eft diftribué
en dix Livres , qui répondent à un
intérêt commun . Ce font les exploits d'une
I iij
186 MERCURE
feule famille , dont la gloire s'augmente de
génération en génération pendant plufieurs
fécles ; & cette famille de héros , après avoir
donné les plus beaux modèles de vertus &
les plus grands exemples de valeur & de
génerofité , remplit le monde entier , & finit
par fe le partager , en y répandar.t l'efprit
& les lois de la véritable Chevalerie dans
toute fa pureté.
>
Aucun ouvrage de ce genre n'offre à un
plus haut degré le luxe de l'imagination
la variété des détails , le contrafte des aventures
, la magnificence des defcriptions
& la pompe des temps héroïques . Nos Romanciers
& nos Auteurs dramatiques pourroient
trouver, dans cette vafte & riche mine,
de nouveaux fujets dignes de ranimer leurs
talens.
SPECTACLES.
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
LE
E Mardi 14 Décembre , on a repréfenté
pour la première fois , Amadis de Gaule ,
Tragédie- Opéra ..
On fait que Quinault avoit diftribué ce
Poëme en cinq Actes ; il a été réduit à trois
par un Amateur , qui s'eft livré à l'étude des
Beaux-Arts pour fe delaffer d'occupations
plus importantes . On a fait précéder le nouveau
Poëme d'un Avertiffement très-moDE
FRANCE. 187
defte , dans lequel on rend compte au Public
des raifons qui ont déterminé à refferrer
l'Opéra d'Amadis , & à y faire des changemens.
On espère , dit l'Anonyme , qu'il n'y
verra que le defir de lui plaire , & non laprétention
téméraire de corriger un Poëte célébre ,
dont la mémoire eft juftement confacrée par
tant de chef-d'oeuvres.
Malgré cette précaution , on a condamné
hautement ce qu'on appelle l'audace
de corriger Quinault ; on n'a pas même craint
d'avancer que le Poëme de cet Auteur eft infiniment
plus raifonnable dans la diftribution
qu'il en a faite en cinq Actes , que dans le
nouveau plan fur lequel il eft établi . La plus
grande partie de ceux qui fe conſtituent juges
des Arts & des Artiftes , eft compofée de
gens qui n'accordent de mérite à un ouvrage
qu'autant qu'il jouit d'une certaine réputation
, & qui n'examinent jamais jufqu'à quel
point cette réputation lui eft dûe , quand le
nom de fon Auteur a quelque célébrité.
Quinault feroit feul une preuve inconteftable
de la jufteffe de cette obfervation . La févérité
du Législateur de notre Parnaſſe avoit
tellement entraîné les efprits , que plus de
cinquante ans après fa mort il ne jouiffoit
d'aucune confidération dans la Littérature.
Si quelqu'un élevoit la voix en fa faveur , la
citation de quelques vers de l'immortel Def
préaux fuffifoit pour lui impofer filence.
Enfin , quelques Auteurs entreprirent de relever
fa mémoire ; & parmi les défenſeurs de
I iv
188 MERCURE
>
>
Quinault, on doit diftinguer Voltaire . Le ſuffrage
de ce grand Homme lui fit en peu de
temps un aufli grand nombre de partiſans
que les farcafmes de Boileau lui avoient
donné d'ennemis ; & l'Auteur d'Amadis
d'Atis & d'Armide fut tout-à- coup placé
dans la claffe des meilleurs Écrivains du
fiécle de Louis XIV. Defpréaux fut trop févère
fans doute ; mais quelque reſpect que
l'on doive aux décifions du Chantre de
Henri , n'eft- il pas permis d'avancer que fon
indulgence pour Quinault fut égale à la rigide
auftérité de l'Auteur de l'Art Poétique ?
Si les bornes de ce Journal donnoient à l'Article
des Spectacles l'étendue néceffaire , nous
ofons croire qu'il nous feroit facile de prouver
à nos Lecteurs qu'il ne fuffit pas de facrifier
aux Grâces , pour être même un médiocre
Auteur Dramatique ; on rencontre
de temps en temps chez Quinault des Scènes ,
& même dans deux ou trois de fes ouvrages
un Acte entier ; mais s'il les a connus , au
moins il n'a jamais mis en oeuvre les moyens
qui expofent , nouent & dénouent une intrigue
d'une manière attachante & raifonnable.
Nous reviendrons fur chacun de fes ouvrages
à mesure que les occafions s'en préfenteront ;
nous analyſerons aujourd'hui cet Amadis, que
tant de gens regrettent de n'avoir pas revu tel
qu'il a été compofé d'abord ; nous examinerons
enfuite ce que l'on doit d'eftime ou de
critique à l'Amateur qui a confacré quelques
inftans à refaire un ouvrage où l'on trouve
DE FRANCE. 189
quelques vers gracieux , quatre ou cinq penfees
affez fortes , mais qui , par fa contexture
& par le grand nombre de penfées fauffes ,
de vers lâches , profaïques & rampans qu'on
y rencontre , n'étoit pas fait pour être tiré de
l'oubli auquel il devoit être abandonné.
Amadis & Floreftan fon frère ouvrent la
Scène. L'un fe félicite du bonheur dont il
va jouir en revoyant Corifande ; l'autre fe
plaint d'Oriane qui l'a banni fans vouloir l'entendre.
Floreftan confeille à Amadis de ceffer
d'aimer une inconftante ; mais le loyal Chevalier
aime mieux être amoure: x qu'infidèle ,
& il quitte fon frère , parce que l'Amour
malheureux cherche la folitude. La tendre
Corifande arrive , & la feconde Scène fe
paffe dans les affurances qu'elle & Floreftan fe
donnent mutuellement du plaifir qu'ils trouvent
à fe revoir. Leur converfation eft interrompue
par Criane , qui vient à ſon tour fe
plaindre de l'infidélité d'Amadis , & qui fe
promet de brifer fa chaîne. Floreftan & Corifande
lui difent en duo ,
Ou ne fort pas aifément
D'un amoureux engagement.
A quoi Oriane répond fur le champ ,
Malheureux qui s'engage
Avec un coeur volage .
Nous ne dirons pas à quelle eſpèce de vers
on peut comparer ceux que nous venons de
citer ; on le devinera fans peine . L'Acte eft
Iv
190 MERCURE
terminé par une fête , pendant laquelle un
choeur chante le pouvoir des charmes d Oriane
fur les plus grands Rois de l'univers.
Ce premier Acte , froid , triſte, languiffant,
dénué de tout ce qui conftitue l'intérêt dramatique
, feroit excufable , peut - être , s'il
achevoit l'expofition on va voir qu'elle
n'eft pas finie. Au commencement du fecond
Acte , paroiffent deux nouveaux perfonnages ;
c'eft l'enchantereffe Arcabonne & l'enchanteur
Arcalais . Arcabonne eft amoureuſe d'un
Chevalier dont elle ignore le nom , & qui a
fauvéfesjours de la fureur d'un monftre. Arcalaus
n'afpire qu'à fe venger d'Amadis ,
qui a vaincu & tué Ardan -Canile , frère des
deux Enchanteurs . Arcabonne oublie un
moment fa tendreffe pour fe livrer à l'eſpoir
de la vengeance , & elle fe retire. Arcalaüs
ordonne aux Demons de fe préparer à
fervir fon courroux , & fe retire à fon tour.
Amadis s'enfonce dans le bois; il y vient gémir
fur fon malheureux amour. Corifande l'engage
à délivrer Floreftan , qui eft tombé dans
les fers d'un Enchanteur : le Héros y vole ; il
combat Arcalaüs & fes Démons fous la figure
de monftres terribles ; il eft prêt d'en être vainqueur
, quand d'autres Démons , fous la
forme de Nymphes , de Bergers & de Bergères
, prennent la place des monftres & enchantent
Amadis , qui , croyant appercevoir
Oriane parmi eux , fe laiffe conduire au
château d'Arcalais.
Au troifième Acte , Corifande , Floreſtan ,
DE FRANCE. 191
& les autres captifs enchaînés , fe plaignent
de leur infortune & appellent la mort. Arcabonne
vient leur annoncer qu'ils vont mourir.
Regrets douloureux de la part des deux.
Amans. L'Enchantereffe les interrompt en
leur difant :
Ah ! c'eft trop entendre
Un Amour fi tendre :
Vous m'importunez ,
Taifez-vous , infortunés.
Le choeur des Captifs répond:
Quelle rigueur de nous contraindre
A fouffrir fans nous plaindre !!
Arcabonne fe prépare à les immoler fur
le tombeau d'Ardan : l'ombre de ce Chevalier
fort de fon tombeau & prédit à fa foeur
qu'elle va trahir les fermens , & qu'il l'attend
aux enfers pour lui reprocher fa foibleffe :
elle difparoit. On amène Amadis. La foeur
d'Ardan lève le poignard pour l'en frapper ;
elle reconnoît en lui le héros qui lui a fauvé
la vie le fer tombe de fa main ; elle rend la
liberté aux captifs, emmène Amadis , & l'Acte
finit par les chants & les danfes de ceux
dont les chaînes viennent d'être brifées.
:
La Scène qui ouvre le quatrième Acte a
des beautés de détail , & préfente quelques
idées heureufes rendues d'une manière trèslouable.
Arcabonne a vu fa rivale : l'amour
fait place à la haîne ; elle fe promet une vengeance
horrible. Oriane vient implorer le
I vj
192 MERCURE
fecours du ciel. Arcalaüs lui apprend qu'il a
vaincu Amadis , & le lui montre étendu fur
fes armes enfanglantées. Oriane fe deteſpère
& s'évanouit : les deux Enchanteurs jouiffent
de fon défefpoir ; ils fe préparent à prolonger
fes tourmens. Urgande les arrête , fait
porter les deux Amans dans le vaiffeau qui
l'a amenée. Arcalaus & Arcabonne fe tuent.
Le théâtre reprefente au cinquième Acte
le Palais enchanté d'Appolidon , où l'on voit
l'arc des loyaux Amans & la chambre défendue.
Urgande y a conduit Amadis &
Oriane , qui fe revoient avec tranſport &
jurent de s'aimer toujours, Amadis furmonte
tous les enchantemens , & l'Opéra finit par
une fête dans laquelle on chante les plaiſirs
de l'Amour , & de l'Amour conftant.
D'après l'analyse exacte que nous venons
de faire , nous croirions mériter les repreches
de ceux de nos Lecteurs qui ont quelques
connoiffances du Théâtre , fi nous nous
étendions fur les reproches multipliés qu'on
peut faire à l'Ouvrage deQuinault: le bon fens,
la raifon , toutes les règles , tous les principes
y font fi fouvent bleifes, que la lecture la
plus rapide doit faire paroître prefque problématique
la réputation dont cet Opérajouit
encore. Voyons comment , pour nous fervir
d'une expreffion qui eft dans la bouche de
bien des gens , comment on a dechiré
Quinault.
On a fupprimé l'épifode de Corifande &
de Floreftan , épifode froid , trifte , inutile ,
DE FRANCE.. 197
*
qui ne fervoit qu'à rallentir la marche de
l'action , déjà lente par elle- même. L'expofi
tion fe fait aujourd'hui par Arcabonne & par
Arcalaus dans cette Scène, prefque toute entière
deQuinault, l'Auteur des retranchemens ,
corrections & additions , a jeté quelques vers
qui inftruifent le Spectateur dela méfintelligence
qui règne entre Amadis & Oriane :
c'eft un des moyens de vengeance qu'Arcalaus
a imaginé d'employer. Oriane , en
fuyant fon amant qu'elle croit infidèle , doit
tomber dans le piége que lui rend l'Enchanteur.
Dans un fujet magique , cette idée eft
heureufe ; elle amène fous les yeux du Spectateur
Amadis & fa maîtreffe , qui , dans le
premier Ouvrage , ne fe voyoient qu'au cinquième
Acte ; clle prépare à l'enlèvement
d'Oriane par Arcalais ; elle motive le fecond
moyen que l'Enchanteur emploie pour faire
Amadis prifonnier, en lui faifant entendre
les cris des Chevaliers & des femmes d'O
riane , qui l'engagent à delivrer ſa maîtreſſe
qui vient d'être enlevée ; voilà une marche
théâtrale.
Le fecond Acte eft dégagé des longues doléances
de Floreftan & de Corifande , des
réflexions philofophiques des Geoliers , des
réponíes triviales, d'Arcabonne & du Choeur
des captifs ; du refte , c'est le troisième Acte
de Quinault , élagué avec goût & intelligence .
Le troifième Acte , à l'exception de la
mort d'Arcalaüs & d'Arcabonne , qui fortent
maintenant avec l'efpoir de fe venger,
194 - MERCURE
eft le même que le quatrième Acte de l'ancien
Ouvrage. Par un effet de fon pouvoir ,
Urgande tranfporte fur le champ les deux
Amans au Falais d'Apollidon , & ce qui faifoit
un Acte long & vuide d'action , n'offre plus
aujourd'hui qu'une fête. Eft- ce- là déchirer
Quinault? Nous le demandons aux Lecteurs
de bonne - foi. Mais , nous dira- t -on , l'Ouvrage
eft froid : oui fans doute , & c'eft la
faute du fujet. Quel intérêt peut - on attendre
d'une intrigue entièrement fondée fur la
magie , où , dans le plan donné par le premier
Auteur , les paflions font fans force ,
fans énergie , où les grandes oppofitions font
inadmiffibles ? Il falloit ne pas retoucher
Amadis ; & voilà peut-être le feul reproche
que l'on puiffe faire à l'Amateur dont on reconnoit
fi mal le travail & la modeftie.
Le ftyle n'a pas été revu avec moins de
foin que la marche théâtrale. Comme cet
Article eft déjà fort étendu , & que nous devons
entrer dans d'autres détails , nous n'en
citerons qu'un exemple ; il eft tiré de la première
Scène du troisième Acte , qui étoit cidevant
le quatrième. Citons d'abord Quinault
Arcalaüs dit à fa foeur : :
Quoi ! fur votre vengeance un lâche amour l'emporte
ARCABO N N E.
La vengeance la plus forte
Ne peut rien contre l'Amour.
DE FRANCE.
195
Je l'aime malgré moi , cet ennemi charmant ;
J'en voulois être aimée , un autre a fu lui plaire .
Je vous défie , avec votre colère,
D'inventer , pour mon châtiment ,
Un fi cruel tourment.
L'Amateur anonyme a confervé les idées
de Quinault , & prefque les mêmes expreffions
; mais il leur a donné une nouvelle
vie. Voici comme il fait parler Arcabonne
:
Eh ! que peut contre l'Amour
La vengeance la plus forte ?
J'aime cet ennemi charmant ;
n autre objet a fu lui plaire.-
Pouvez-vous , dans votre colère ,
Inventer pour mon châtiment
Un auffi rigoureux tourment ?
On fent que l'exclamation d'Arcabonne
donne du mouvement au ftyle des deux
premiers vers , & de la valeur à la penfée.
Je vous défie , avec votre colère , étoit
une tournure de phrafe commune & même
triviale , elle eft corrigée avec goût par la
fimple queftion , pouvez-vous inventer.
Paffons à la Mufique : elle eft de M.
Bach , célèbre Compofiteur Allemand . C'eft
le premier Ouvrage qu'il a compofé dans
notre langue. Quoiqu'on puiffe lui faire
beaucoup & de juftes reproches , il ne
peut nuire à fa réputation . Le recitatif
196 MERCURE'
eft remarquable dans les deux premiers
Actes par la pureté du ftyle & la vérité
des accens. On doit des éloges au Duo du
premier Acte , qu'une horrible vengeance ;
au monologue d'Amadis , je ne verraï plus
ce que j'aime ; à l'air d'Arcabonne , bientôt
l'ennemi qui m'outrage , quoiqu'on y
remarque des répétitions trop fréquentes,
La plus grande partie des airs de Ballet eft
charmante , nous aurions defiré plus de
nobleffe & d'élévation dans ceux du troifième
Acte. Le morceau d'Orcheſtre pendant
lequel les Suivantes d'Arcabonne
exécutent des cérémonies funèbres autour
du tombeau d'Ardan , eft d'une belle facture
, & parfaitement analogue à larua
tion . Enfin , cette compofition , malgré
fes défauts , annonce un homme d'un trèsgrand
mérite , très - favant en harmonie,
& qui , avec un peu plus de connoiffance
de nos Théâtres , eft fait pour acquérir
parmi nous beaucoup de célébrité.
M. le Gros a chanté le rôle d'Amadis à
la fatisfaction univerfelle. Oriane étoit ret
préfentée par Mlle, le Vaffeur , Arcalaüs ,
par M. Moreau .
Mlle. Durancy a déployé un talent fu
périeur dans le rôle d'Arcabonne. Énergie ,
dignité , chaleur , intelligence , elle n'y a
rien laiffé à defirer. La même raifon de
juftice qui nous a fait quelquefois adrefer
des obfervations critiques à cette excellente
Actrice , nous engage à rendre publique:
DE FRANCE. 197
une réflexion que nous avons faite il y a
dejà long-tems. Il est étonnant qu'après
avoir donné tant de preuves de talent ,
après avoir fi fouvent , dans les rôles les
plus difficiles , entraîné les applaudiffemens,
excité l'enthouſiaſme du Public , Mlle.
Durancy ne jouiffe pas de toute l'eftime
qui lui eft due. Nous entendons tous les
jours vanter des fujets qui ne peuvent pas
même être mis en comparaifon avec elle ,
& l'on fe tait fur fon compte ! Eft- il des
circonstances qui font les réputations , en
eft-il qui les arrêtent ? Cette idée , fi elle
étoit vraie , feroit affligeante , & pour ceux
qui aiment les Arts , & pour ceux qui les
profeffent.
Les Ballets font de la compofition de
M. Noverre. Le Public n'a pas goûté ceux
du fecond Acte , & nous croyons qu'on a
eu raifon de les trouver d'un genre au- def
fous de la Tragédie . MM . Veftris & Gardel
, Mlles. Guimard , Peflin , Heinel ont
obtenu , chacun dans leur genre , les éloges
dont ils font dignes. On a principalement
diftingué le pas de deux , danfé par
M. Dauberval & par Mlle. Théodore . Ce
pas eft auffi fupérieurement exécuté , qu'il
eft deffiné avec efprit.
Nous avons été furpris de voir Arcalaüs
refter immobile quand il eft défié par Amadis
, & appeler à fon fecours les démons,
avant d'avoir combattu. Nous ne l'avons
pas moins été quand nous avons vu Ama198
MERCURE
dis marcher avec nonchalance contre les
monftres fufcités par Arcalaüs , & les frapper
à peine une fois de fon épée. Le combat
auprès du Palais d'Apollidon ne mérite
pas moins de reproches . Dans un
ouvrage comme Amadis , tous les acceffoires
exigent beaucoup de foin , & quand
ils ne font pas bien exécutés , il perd la
plus grande partie de fon intérêt.
Les décorations font magnifiques , la dernière
fur-tout produit un très-bel effet.
VARIÉTÉ S.
LETTRE au Rédacteur du Mercure.
DEPUIS EPUIS long-tems , Monfieur , l'Europe avoit
befoin d'un Cenfeur qui ne craignît pas de montrer
fous tous les points de vue , les défauts des Gouver
nemens , les vices des Loix , les erreurs des Savans',
le danger de la Philofophie , & qui preſcrivit aux
hommes fes opinions & fes principes en matière
civile , politique & littéraire comme les feuls oracles
qu'ils doivent entendre. Ce Génie merveilleux
a enfin paru ; il a commencé fa brillante carrière , &
bientôt il opérera une grande révolution dans les
moeurs , dans les lettres , & dans l'adminiſtration
publique. L'heureux fyftême de la Dixme Royale ,
imaginé ( dit - on ) par M. de Vauban , mais fupérieurement
approfondi , commenté & réchauffé par
M. Linguet dans le n ° 48 de fes Annales , eft une
preuve , entre mille , de la fupériorité & de l'infaillibilité
de cet immortel Critique, & va mettre le comble
à fa gloire , ainfi qu'au bonheur des nations qui
DE FRANCE. 199
**
perce
l'entourent. La France ne manquera fûrement pas
d'adopter , la première , cette nouvelle manière de
lever les impôts , d'autant plus que , fuivant M. Linguet
, elle eft abfolument fans inconvénient. C'eft
principalement fur cet objet que je vous prie , Monficur
, de fixer votre attention & votre admiration.
M. Linguet a montré , à -peu-près , dans quarante
pages, les incomparables & inappréciables avantages
qui réfulteroient de cette nouvelle manière de
voir les droits royaux . Un Écrivain qui n'est point
forti de fa fphère a réduit avec précifion en 20
lignes tout ce qu'il étoit poffible de dire en faveur
de ce fyftème. « Cette forme de perception , ( la
» dixme Royale , ) dans une exacte proportion des
produits de la terre , paroît au premier afpect ,
équitable dans fa répartition , fure dans fa marche ,
» & à l'abri de toute erreur , & de toutes injuftices
, foit de la part des contribuables , foit de la
part des prépofés au recouvrement point de
baux factices & illufoires pour les biens affermés :
point de fauffes déclarations ni d'appréciations
fautives pour les domaines que le propriétaire
fait valoir. Si la taxe , par fuppofition , eft fixée
» à un cinquième des produits , on prendra la cinquième
gerbe au moment même de la récolte , la
» cinquième hottée de raifins lors de la vendange ,
» &c. comme il fe pratique pour la dixme eccléfiaftique
, & tout fera dit. On n'aura point à craindre
de furprifes , de monopoles , ni de vexations
ככ
ɔɔ
"
לכ
* M. Graflin , Receveur Général des Fermes à Nantes .
** Page 233 de l'Effai analytique fur la Richeffe & fur
l'Impôt , imprimé en 1767 , & qui ſe trouve à Paris , chez
Onfroy , Libraire , Quai des Auguftins : Ouvrage auquel il ·
n'a manqué , fuivant M. Linguet lui même , ( LETT . SUR
LA THÉORIE DES LOIS , ) pour avoir la plus grande célébrité ,
que ce vernis de frivolité ſérieuſe qui donne aujourd'hui cours
auxlivres & aux hommes.
200 MERCURE
» de la part des prépofés ; point de contraintes rui-
» neufes & défefpérantes.
לכ
20
ל כ
ec
Écoutez , Monfieur , ce que le même Ecrivain
toujours dans fa Sphère, dit enfuite : «< quand il feroit
vrai que la régle de la plus exacte répartition réfi-
» dât effentiellement dans cette forme de percep-
» tion, comment fe feroient les recouvremens ? Si on
» régit , combien de frais indifpenfables pour la
» récolte , l'emmagafinage , & la vente de toutes
» les différentes espèces de denrées ? Si on afferme ,
» outre les mêmes frais qu'il faudroit néceffaire-
» ment faire entrer en dimination du prix des
» baux , combien de profits intermédiaires fur des
» objets auffi multipliés & auffi variables , dont les
» produits feroient toujours fi incertains & fi peu
» connus ? & , dans l'un & dans l'autre cas , com-
» bien d'abus irremédiables ? Il ne faut que la plus
légère attention pour les prévoir . Enforte que ,
quand même cette forme de perception feroit la
5 meilleure , la plus fimple & la plus naturelle par
» rapport aux contribuables , elle feroit toujours la
plus vicieufe par rapport au Roi , eu égard aux
» difficultés fans nombre dans le recouvrement ; &
a dès que l'intérêt du Roi eft bleffé , celui des con-
" tribuables l'eft auffi. Tout le monde eft d'accord
» aujourd'hui fur la correfpondance & le rapport
intime qui eft entre le Souverain & les Sujets
» entre l'Etat qui demande & le Citoyen qui paye.
« Mais je vais plus loin , & je foutiens qu'on auroit
peut-être de la peine à imaginer une règle
» de proportion plus injufte & plus inégale entre les
» contribuables . La même quantité de gerbes payera,
» à la vérité , la même portion d'impôt ; mais les
» frais de culture , mais la quantité de femences
» mais le nombre d'hommes qui y font employés ,
font-ils toujours égaux fur un égal produit ? Ne
faut-il pas défalquer les avances pour avoir le pro-
30
အ
30
DE FRANCE. 201
כ כ
» vre ,
» duit net , qui ſeul doit payer cet impôt ? Par exemple
, j'ai quarante arpens de terre labourable dans
» le Maine , ou dans la Champagne , qui me dornent
mille gerbes de produit ; vous n'avez que
dix arpens dans la Beauce , qui vous produisent
» également mille gerbes la taxe réelle prélevera ,
à raison d'un cinquième , deux cent gerbes fur
» mes quarante arpens , & deux cent fur vos dix
» arpens. Mais j'ai avancé quatre fois plus que vous
» pour mon exploitation : il m'a fallu quatre fois
plus de femences , quatre fois plus de main- d'oeu-
& peut-être dix fois plus de fumiers , la pro-
❞ portion n'étant plus fur cet article de 4 à 1 , parce
» que la même quantité de terres froides & arides
» demande plus d'engrais que la même quantité de
» bonnes terres , par conféquent beaucoup plus de
» beftiaux , beaucoup plus d'étables , beaucoup
plus de logement de toute espèce & beaucoup plus
de réparations. Tous ces frais peuvent m'enlever
les quatre cinquièmes de ma récolte , lorfque les
» frais d'exploitation de vos dix arpens ne vous en-
» Jevent qu'un cinquième de la vôtre. Il ne me reſte
» peut-être que deux cent gerbes de produit net , &
» à vous fept à huit cent. Ces deux produits , ſi dif-
» férens , payeront donc , non pas une taxe propor-
» tionnelle , mais la même taxe exactement ; ou
ל כ
$
ככ
"
20
plutôt , le premier de ces deux produits ſera enlevé
en entier , & l'autre ne fouffrira qu'un quart de
» réduction ? Voilà un réſultat fimple & évident de
» la plupart des opérations de cette perception en
»> nature de denrées. Je n'ai point chargé le tableau :
» il eft conftant qu'il y a des terres qui , fans être
» fumées , rendent 10 pour 1 , & d'autres , fi ingra-
» tes qu'elles rendent , en quelque forte à regret , la
» femence au cultivateur , & dont le produit net ,
» toutes les avances prélévées , n'eft au plus que le
» dixième du produit total. Si la taxe en nature pré202
MERCURE
» lève le cinquième de ce produit total , non -feule-
» ment elle en'ève tout le produit net , mais même
» elle entame la partie deſtinée à la production , &
» elle anéantit la culture. Cette forme de perception
s eft donc encore plus inégale & plus injufte du 53
côté de la contribution , qu'elle n'eft vicieuſe &
» abufive du côté du recouvrement ; & elle eft en
" outre abfolument deftructive de l'agriculture.
» Ce fyftême n'a pu avoir quelque crédit , que par
» le nom de M. de Vauban , à qui il a été attribué :
» mais entre plufieurs raifons qui font douter que
• M. de Vauban ait enfanté ce fyftême , il n'en eft
point de plus décifive que fon abfurdité ; & fi on
» s'obftinoit à l'en croire l'auteur , il faudroit le retran<
» cher à dire que les grands hommes fortis de
leur fphère , peuvent tomber dans de grandes
>> erreurs. ɔɔ-
Oui , Monfieur , il faudroit fe retrancher à dire
que les grands hommes , MÊME M. LINGUET
fortis de leur fphère , peuvent tomber dans de grandes
erreurs ; mais on doit ajouter ici , & dans de gran
des inconféquences ; car affurément c'est une inconféquence
au premier chefque d'adopter & de préconifer,
en 1779 , un fyftême ( celui de la dixme Royale )
qui eftde l'économifme tout pur, après avoir écrit, avec
véhémence & ténacité , en 1767 , & les années fuivantes
, contre les fyftêmes économiques , & contre
les économistes même. Il faut convenit , Monfieur ,
que c'eft un funefte préfent de la nature qu'un génie
fantafque & irrégulier qui fe paffionne pour & contre
fans trop favoir pourquoi , & qui profane fes
talens par des fatyres amères dont le fiel rejaillit toujours
fur lui.
N'eft-il pas plaifant , Monfieur , que le grand
Cenfeur de l'Europe , le médiateur univerfel des
Peuples & des Rois trouve la condamnation de fon
beau fyftème de la dixme royale dans un ouvrage
DE FRANCE. 203
qu'il a loué lui- même autrefois . Au refte , ceux qui
connoiffent M. Linguet , & qui lui rendent juftice ,
font bien perfuadés qu'il évitera dorénavant de fe
trouver ainfi en contradiction avec lui-même , &
qu'il fe corrigera ; c'est - à-dire qu'il ne louera plus
rien , plus rien abſolument .
Je fuis , & c.
MUSIQUE.
DORS mon Enfant , nouvelle Romance miſe en
Rondeau par M. de Launay , avec accompagnement
de 1er 2 violon & alto . A Paris , chez Mlle Touton ,
Abbaye S. Germain , la deuxième porte à droite en
entrant par la rue du Colombier.
Six Sonates à violino folo , avec la baffe , dédiées
à M. le Comte d'Affrey , par M. Huel , Muficien
ordinaire des Suiffes de la Garde du Roi. Opera Iº .
Prix , 7 liv . 4 fols. A Verfailles , chez l'Auteur , rue
Neuve Notre-Dame ; & à Paris , aux Adreffes ordinaires
de Mufique .
Recueil d'Airs de l'Ecole de la Jeunesse , avec accompagnement
de harpe , par M. Prati. Prix , 6 liv.
A Paris , chez l'Auteur , rue S. Honoré , au nouveau
bâtiment des Feuillans , & aux Adreffes ordinaires
de Mufique.
ANNONCES LITTÉRAIRES.
LA Bouffole morale & politique des Hommes &
des Empires. Vol . in - 8 ° . Prix , 1 liv. 16 fols . A
Paris , chez Dupuis , Libraire , rue de la Harpe.
Mélangés tirés d'une grande Bibliothèque . in- 8 ° .
202 MERCURE
•
» lève le cinquième de ce produit total , non - ſeule-
» ment elle en'ève tout le produit net , mais même
» elle entame la partie deſtinée à la production , &
» elle anéantit la culture. Cette forme de perception
» eſt donc encore plus inégale & plus injufte du
→ côté de la contribution , qu'elle n'eft vicieuſe &
» abufive du côté du recouvrement ; & elle eft en
» outre abfolument deſtructive de l'agriculture .
» Ce fyftême n'a pu avoir quelque crédit , que par
» le nom de M. de Vauban , à qui il a été attribué :
» mais entre pluſieurs raiſons qui font douter que
» M. de Vauban ait enfanté ce ſyſtême , il n'en eſt
point de plus décifive que fon abfurdité ; & fi on
s'obftinait à l'en croire l'auteur, il faudroit fe retran
» cher à dire que les grands hommes fortis de
» leur fphère , peuvent tomber dans de grandes
> erreurs. >>
Oui , Monſieur , il faudroit fe retrancher à dire
que les grands hommes , MÊME M. LINGUET ,
fortis de leur fphère , peuvent tomber dans de grandes
erreurs ; mais on doit ajouter ici , & dans de gran
des inconféquences ; car affurément c'est une inconféquence
au premier chefque d'adopter & de préconifer,
en 1779 , un fyftême ( celui de la dixme Royale )
qui eftde l'économifme tout pur, après avoir écrit, avec
véhémence & ténacité , en 1767 , & les années fuivantes
, contre les fyftêmes économiques , & contre
les économistes même. Il faut convenit , Monſieur ,
que c'eft un funefte préfent de la nature qu'un génie
fantafque & irrégulier qui fe paffionne pour & contre
fans trop favoir pourquoi , & qui profane fes
talens par des fatyres amères dont le fiel rejaillit toujours
fur lui.
N'eft-il pas plaifant , Monfieur , que le grand
Cenfeur de l'Europe , le médiateur univerfel des
Peuples & des Rois trouve la condamnation de fon
beau ſyſtème de la dixme royale dans un ouvrage
DE FRANCE. 203
qu'il a loué lui-même autrefois. Au refte , ceux qui
connoiffent M. Linguet , & qui lui rendent juftice ,
font bien perfuadés qu'il évitera dorénavant de ſe
trouver ainfi en contradiction avec lui- même , &
qu'il le corrigera ; c'eft- à-dire qu'il ne louera plus
rien , plus rien abſolument.
Je fuis , &c.
MUSIQUE.
DORS mon Enfant , nouvelle Romance miſe en
Rondeau par M. de Launay , avec accompagnement
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203
MERCURE
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rue des Mathurins.
Réflexions hiftoriques & politiques fur le Commerce
de France avec fes Colonies de l'Amérique ,
par M. Weuves le jeune , Négociant. Vol. in- 8 °. A
Paris , chez Cellot , Imprimeur - Libraire , rue
Dauphine.
Almanach Pittorefque , Hiftorique & Alphabétique
des Monumens de la Ville de Paris , par M.
Hébert. Vol. in- 18 . Tome IIe . Prix , 1 liv . 16 fols.
A Paris , chez l'Auteur , place du Chevalier du Guet ;
& chez Mufier , Gueffier , Defnos , Elprit , &c.
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Militaires & des Colléges de la Congrégation de
l'Oratoire , par M. Villier , de l'Oratoire. in- 8 ° . A
Paris , chez Barbou , Imprimeur- Libraire , rue des
Mathurins.
Traité de l'Education des Femmes. T. IIIe in- 8 ,
A Paris , chez Pierres , Imprimeur- Libraire , rue
S. Jacques.
TABLE.
L'OPERA , Vers à Made- àBeaune ,
175
moifelle , Gir. *** , 157 Hiftoire du Chevalier du So
160 leil , 2
184
Epître
Couplets pourMlle D*** . 163 Académie Roy . de Mufiq . 186
L'Education Pédaniefque , Lettre au Rédacteur du Mer
Conte ,
Romance ,
164 cure ,
173 Mufique ,
Enigme & Logogryphe , 174 Annonces Littéraires ,
Relation du grand Prix rendu
APPROBATIO N.
198
203
ibid.
J'Atlus par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 15 Décemb. Je n'y ai
rien trouvé qui puiſſe en empêcher l'impreſſion. A Paris ,
le 24 Décembre 1779. DE SANCY,
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQUI E.
De CONSTANTINOPLE , le 4 Octobre.
PARMI les détails que l'on a reçus
de l'expédition du Capitan-Bacha , le Gouvernement
a publié les fuivans contenus
dans une lettre de Salonique.
» La rapacité des Albanois. les vexations
des Beys qui trouvoient leur intérêt à entretenir
le trouble & la confufion , ſe réuniſſoient
pour défoler certe Province. Les maux y ont été
portés à cet excès qui demande les remèdes les
plus violens ; les Amis de l'ordre inftruits de
l'approche du Capitan Bacha , faifoient des
voeux pour qu'il fuivit l'exemple de Topal Ofman
Pacha qui , en 1731 , après la révolte de
Patrona , répandit des flots de fang dans l'Albanie
, où le Peuple toujours aux gages de la tytannie
& de l'ambition des Grands , faifoit craindre
qu'il ne portât un jour fon audace & fes
fureurs jufqu'à Conftantinople. Le Capitan Bacha
arriva le 12 Mai à la Cavale , à la tête de 2000
hommes , & fit appeller auffi tôt le Muffelim ,
qui eft en même tems le Disdar de la fortereffe
; mais depuis deux jours il avoit pris
la fuite , & le Général fans témoigner aucun
mécontentement , continua fa route vers Cérès
où il entra le 15 , & affecta de ne punir que légèrement
quelques petits Agas , contre lefquels
4 Décembre 1779.
a
>
( 2 )
les habitans de la campagne lui avoient porté
des plaintes. Tous les autres vinrent lui rendre
leurs devoirs. Le Tchiaouch - Bey de Demir-Iffar,
un des Beys ligués contre Abdil Aga Chahbender
, fe trouvant à Cérès , ne put fe difpenfer
de fuivre leur exemple. Le Capitan Bacha diffimulant
, & lui témoignant les égards les plus
flatteurs , l'engagea à inviter fes Alliés Talib ,
Bey de Mclinick , & Ofman Bey de Petrish , à fe
gréfenter auffi ; le premier refufa avec infolence ,
& Tchiaouch fut mis aux fers pour n'en être délivré
qu'à l'arrivée de Talib , qui vint enfin le
21 , raffuré par la modération foutenue qu'avoit
affectée le Capitan Bacha , qui étoit parti de
Cérès après un féjour de trois jours , pendant
lefquels il n'avoit fait mourir perfonne. A l'arrivée
de Talib , il ordonna fecrètement à fon
Kiaya de poignarder Tchiaouch a premier coup
de feu qu'il entendroit ; ce coup fut tiré fur Talib
au moment où il fortoit de fa vifite ; il tomba
fur le champ. Deux de fes Gardes entreprirent
de le venger en tirant fur le Capitan Bacha ,
qu'ils manquèrent. Qfman Bey fut égalemement
immolé , & les têtes de ces trois Beys furent
auffi-tôt envoyées à la Porte. Le Capitan
Bacha cependant pourfuivit les Albanois , fit
main-baffe fur tous ceux qui le préfentèrent devant
lui. Il fe porta rapidement fur les terres de
Chahbender Oglou , mais il n'y trouva point
Abdil- Aga. Abdurahmen , le plus jeune de fes
frères , eut la tête tranchée , & les biens de cette
famille rebelle furent confifqués & remis à Youffouf-
Bey , moyennant une redevance de 50
bourfes au profit du Tréfor. Les autres qui
avoient cherché à ſe ſauver fous différens travel .
tiffemens , furent enfuite trouvés , & leurs têtes
fuivirent de près celles qui étoient déjà parties
pour Conftantinople. Le Capitan Bacha s'avan(
3 )
çant dans la Crimée , alla camper le 26 à Oraply
, avec 3000 hommes & 7 pièces de canon
, triomphant de tout ce qui ofoit lui réfter
, & entra dans Lariffa , où il fit décapiter
tous les Albanois qui s'y trouvèrent , comme s'il
eût voulu en éteindre la race. 160 réfugiés dans
un Monaftère y furent pourfuivis par cet Offcier
intrépide , qui effuya à ce sujet une grêle
de coups de fufils fans en être atteint . Il finit
par faire mettre le feu au Monaftère , où douze
Prêtres Grecs qui y étoient renfermés , périrent
dans les flammes. Il a promis que le Grand - Seigneur
rétabliroit ce Monaftère & l'Eglife ; il promet
s fequins pour chaque tête d'Albanois qu'on
lui apportera , & on ne doute pas que cette récompenfe
ne contribue à en hâter la deftruction
il s'eft rendu enfuite au port de Volo , d'où il a
fait partir 12,000 quillots de bled pour l'armée
navale , qui l'attend Naples de Romanie , pendant
le Gouvernement de Salonique , avec
1000 homines , achevera de chaffer les Albanois
de cette Province , où il ne reftera que ceux qui
par le tems qu'ils y font établis , & par leur
tranquillité au milieu des défordres ont été jugés
dignes d'être comptés au nombre des concitoyens
".
que
RUSSI E.
De PiÉTERSBOURG , le 25 Octobre.
;
S. M. I. vient de faire des préfens confidérables
au Prince Potenkin , au Chambellan
Kerfako , & à M. Lamskoy , Officier
aux Gardes à cheval. Elle a donné au premier
un grand diftrict de pays , fitué du côté de
Calan & d'Aftracan ; quoiqu'il ne ſoit point
cultivé à préfent , on l'évalue cependant à
a 2
( 4 )
600,000 roubles ; elle a bien voulu auffi fe
charger de payer pour ce Prince une terre
qu'il a achetée 400,000 roubles d'un Gentilhomme
Polonois , dans la Ruffie Blanche .
Elle a gratifié le fecond d'une fomme de
200,000 roubles , en argent , de 4800 payſans ,
& du Palais de Wafiliechikow, qu'elle avoit
acheté il y a environ 3 ans ; elle paie auſſi
les dettes de ce Chambellan , qui montent
dit-on , à 150 à 200,000 roubles ; & pour
le défrayer d'un voyage qu'il fe propofe de
faire dans les pays étrangers , elle lui donnera
encore 20,000 roubles tous les ans pendant
qu'il durera. M. Lamskoy a reçu 20,000
roubles , & plufieurs bijoux de grand prix.
.
M. de Domafchnew a fait ici , le 18 de ce
mois , une expérience publique fur un édifice
conftruit en bois , & préparé de manière à pouvoir
réfifter au feu. Ce bâtiment , de forme quarrée
, & de la hauteur de deux toifes , étoit placé
dans le Wafily- Oftrow , derrière la petite perfpective.
Le feu allumé dedans & dehors , fut fi violent
, qu'à une diftance affez éloignée , la chaleur
étoit trop forte pour pouvoir être aifément
fupportée ; la flamme opéroit directement
fur des planches rabotées , dont l'édifice étoit revêtu
intérieurement & extérieurement. Le toît
conftruit également en bois , & couvert de ma
tières combuftibles , s'enflamma auffi totalement ;
cependant malgré la fuite & l'univerfalité de l'embrafement
, le grenier , les cloifons , le plancher
où le feu avoit été allumé , le plafond & le petit
efcalier placé dans cet édifice , ne furent nul.
lement endommagés. Les flammes durèrent une
demi heure dans toute leur activité , & continuèrent
enfuite mais toujours en diminuant
pendant une heure 40 minutes. Le procédé
de M. de Domafchnew eft très fimple & trèspeu
difpendieux ; la compofition de fon préfervatif
ne confifte qu'en de la chaux , du fable
& du foin que peuvent employer les Charpen
tiers ordinaires. Tous les Membres de l'Académie
Impériale , un grand nombre de perfonnes de
diftinction , & une foule immenfe de peuple attiré
par la curiofité , furent les témoins de cette expérience.
POLOGNE.
De VARSOVIE , les Novembre.
LE Prince Evêque de Cracovie , dont
l'âge & les infirmités demandent du repos ,
fe propoſe , dit- on , de remettre fon Evêché
au Prince Poniatowski , frère du Roi , &
Evêque de Plocko , fon Coadjuteur ; il fe réfervera
feulement une penfion fur le revenu
de cet Evêché. Le Comte de Szenbeck , qui
cft lui-même Coadjuteur de Plocko , négocie
cet arrangement .
Le Général-Major , Comte de Czernichew ,
Gouverneur de la Ruffie Blanche , qui eſt ici
depuis quelque tems pour affaires , fe trouve
obligé d'y prolonger fon féjour pour les terminer.
Il n'y a pas apparence qu'il quitte
cette Ville avant la fin de l'année . Il eſt arrivé
le 5 de ce mois un prifonnier de diftinction ,
fous une eſcorte de Uhlans ; on ne dit ni
fon nom , ni fon délit. ,
Selon des lettres de la Galicie , les Autrichiens
s'y occupent vivement à mettre cette
Province dans le meilleur état de défenſe
a 3
( 6 )
poffible. Tous les endroits qui , par leur pofition
, font fufceptibles d'être défendus , font
garnis d'artillerie , & il y a même plufieurs
nouveaux régimens répandus dans le pays
pour former les habitans aux exercices militaires.
La Maiſon d'Autriche s'occupe d'étendre
fon commerce par le Danube avec
la mer Noire , & pour cet effet , elle a fait
établir , du conſentement de la Porte , des
magafins à Kilia-Nova.
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 10 Novembre.
L'EMPEREUR eft arrivé le 7 de ce mois ,
de retour de fon voyage en Bohême & en
Moravie , pendant lequel il a joui toujours
de la fanté la plus parfaite.
La Cour a fait rendre aux habitans des
diftricts Bavarois dont elle s'étoit mife en
poffeffion , & qui ont été reftitués à la Bavière
par le Traité de paix de Tefchen , toutes
les contributions qu'ils avoient payées pendant
la guerre.
M. de Jacobi , Réfident de Pruffe , a reparu
ici , comme on Fa dit ; mais il garde encore
l'incognito , & il demeure dans une maison
de campagne peu éloignée de la Ville. Son
épofe eft tombée dangereufement malade
ders fon arrivée. L'Impératrice n'en a pas
été plutôt informée , qu'elle lui a envoyé un
Valet- de-pied pour lui offrir fon propre
Médecin.
( 7 )
Il arrive journellement ici des Marchands
Saxons & Pruffiens , pour la Foire qui doit
fe tenir à la Touffaint.
De RATIS BONNE , le 12 Novembre.
Le pofte d'Envoyé directorial de Mayence
vacant par la mort du Baron de Lynker, que
le Comte de Neiperg envoyé d'Autriche ,
avoit rempli depuis ce temps par intérim ,
vient d'être donné à M. Keller, l'un des Subdélégués
de la Chambre Impériale de Werzlar.
On mande de Drefde que le Prince héréditaire
de Brunſwick s'eft rendu dans la
Luface pour examiner les endroits où les
camps Pruffiens & Saxons ont été établis
pendant la dernière guerre. Selon les mêmes ,
lettres , le bruit court que les Autrichiens
ont formé un cordon de 6000 chevaux ,
dans la partie de la haute Siléfie , qui appar- .
tient à la Maifon d'Autriche , & qu'on lèvera
dans la Pologne Autrichienne 5000 hommes,
de recrues , qu'on conduira en Bohême &
en Moravie , où l'on en formera 2 Régimens
d'Uhlans.
H paroît encore des brochures fur la
fucceffion de Bavière. Depuis quelques jours,
il en a été diftribué ici une portant pour
titre : Lettre à un ami favant ,fur lapremière
Partie des additions aux Traités de paix
des temps les plus éloignés , concernant les
droits de la Maifon de Guelphes au Duché de
Bavière.
a 4
( 8 )
» Cet écrit eft la réfutation d'un Ouvrage qui a
paru cette année , & dans lequel l'Auteur foutient
que c'étoit à tort que Henri-le- Lion , Duc de Bavière ,
avoit été mis au Ban de l'Empire , & par conféquent
privé de fes Etats. Sur quoi on répond , qu'on
n'examinera à préfent que la queftion , fi ce Prince
avoit été mis au Ban de l'Empire légitimement
ou non , en fe réfervant de répondre une autre fois
à la queftion ultérieure , fi les prétentions de la
Maifon de Brunſwick à la Bavière font expirées
ou non . En attendant , l'Auteur marque fa furpriſe
de ce qu'on recherche à préfent une ancienne prétention
, dont , de l'aveu même de l'Auteur des
additions , il ne devroit être queftion qu'après l'extinction
entière de la Maiſon de Wittelsbach , en
alléguant contre la prétendue invalidité de la Sentence
par laquelle le Duc Henri - le- Lion fur mis
au Ban de l'Empire , qu'une Sentence prononcée par
l'Empereur & les Etats de l'Empire affemblés à laDiète,
eft légitime & valable fuivant les Conftitutions de
l'Empire ; & qu'en conféquence , l'effet principal en
étoit non-feulement la perte des Fiefs de l'Empire,mais
auffi celle des Aleux ; & que , comme felon le témoignage
des Auteurs de Brunſwick même, le Duc Henrile-
Lion avoit été mis au Ban de l'Empire & privé
de tous les Fiefs & Dignités à la Diète générale
de Wurtzbourg & à Ratisbonne en l'année 1180 ,
non-feulement parce que , quoique vallal de l'Empire
, il avoit refufé à l'Empereur l'atfiftance requife ,"
ce qui avoit occafionné la défaite de l'armée Impériale
dans l'expédition d'Italie ; mais encore pour
n'avoir pas comparu à quatre citations de l'Empereur
, ne l'ayant refpecté en cette occafion , ni
en qualité de Chef , ni en qualité de Juge- Suprême
de l'Empire ; que d'après l'expofé de ces faits , il
n'y auoit rien à dire ni contre la ſubſtance , ni
contre la forme de cette Sentence ; mais que cependant
, comme elle avoit été mitigée à la Diète
( و )
d'Erfort en l'année 1181 , de façon que l'Aleu ,
dont le Duché de Lunebourg & Brunſwick à été
compofé depuis , & dont le Duc Henri-le-Lion avoit
été privé , auffi bien que des Fiefs , lui avoit été
reftitué , en le privant toutes fois de nouveau du
refte de fes Etats ; cette Sentence réitérée avoit
fans contredit acquis la validité d'une Sentence
légitime & irréfragable ".
Le Roi de Pruffe , mande- t-on de Berlin ,
vient d'adreffer à M. de Zedlitz , Miniftre
d'Etat , en qualité de Curateur Suprême de
toutes les Univerfités & Ecoles dans les
Etats Pruffiens , un refcrit du Cabinet , par
lequel il recommande expreffément de prendre
des mesures pour augmenter la culture
des connoiffances folides , fur- tout de la Littérature
Greque & Romaine. Pour faire connoître
davantage la manière des anciens &
leur ftyle , & contribuer en même temps
aux progrès de la langue Allemande , il défire
qu'il fe faffe de nouvelles traductions des
meilleurs Auteurs claffiques , dont S. M.
défigne elle-même les plus dignes d'être pris
pour modèles.
ITALI E.
De NAPLES , le 1er. Novembre.
ON obferve ici un phénomène affez fin
gulier : toutes les terres qui ont été couvertes
de cendres enflammées par la dernière
éruption du Véfuve , le 9 Août , ont acquis
un degré de fécondité remarquable ; les arbres
fruitiers ont porté de nouvelles fleurs
& font actuellement chargés de nouveaux
a s
>
( 10 )
fruits. Peut-être auffi la belle faifon qui continue
, a part à cette végétation extraordinaire.
» L'affaffin du cadavre mutilé dont on a parlé
ci - devant , écrit-on de Rome , après avoir nié
long-tems fon ctime , l'a enfin avoué ; il a été
prouvé qu'il avoit tué fon frère à coups de couteau
; il en jetta la tête dans le Tybre , aux endroits
qu'il a défignés , où elle a été cherchée inutilement.
Il a déclaré qu'il s'étoit porté à ce for
fait parce qu'il ne vouloit plus le garder dans
fa maifon. Les prifonniers de la prifon neuve ,
ajoutent les mêmes lettres ont tenté de s'évader
pendant la nuit , au moyen d'une corde de
plus de 100 pieds de longueur. Le premier s'eft
fauvé heureufement. Le fecond s'étant embar
raffé dans la corde , eft tombé & a pouffé de fi
grands cris , que les autres effrayés n'ont pas ofé
le fuivre. M. Spinelli inftruit de cet évènement
a fait mettre au cachot les guichetiers pour les
punir de leur négligence.
>
ESPAGNE.
>
De CADIX , le 2 Novembre.
L'ESCADRE Françoife commandée par
M. de Sade , a appareillé aujourd'hui par un
vent frais , avec le Convoi deftiné pour
notre armée du nord. On nous fait eſpérer
que M. de Cordova le remplacera bientôt
dans cette baie.
On avoit toujours cru que l'attaque de
Gibraltar commenceroit le 4 de ce mois
jour de la fête de St - Charles , dont S. M.
porte le nom ; mais il y a apparence qu'elle
fera encore reculée ; les navires & les cha(
II )
loupes canonnières n'étoient point encore
tout à-fait prêtes . Il ne s'eft rien paffé de remarquable
aux lignes de St-Roch ; les Ennemis
continuent de fe précautionner contre le feu
terrible qui doit bientôt les environner. De
fon côté le brave D. Barcelo redouble d'activité.
Ses chébecs ont pourfuivi ces jours
derniers une frégate ennemie qui tentoit de
fe couler dans le port ; ils l'ont forcée de
s'échouer fur la côte d'Algéfiras où elle a été
brûlée.
La ville de Barcelone a armé une frégate
pour le foutien de fon commerce ; divers
particuliers , à fon exemple , fe propoſent de
faire les armemens fuivans : un pinque de
24 canons & de 130 hommes par les Commerçans
; les Colléges & autres corps , une
faïque de 24 canons & de 120 hommes ; un
feul particulier un brigantin de 18 & de
20 hommes. Le corps de Ville de Matafo
doit armer une faïque de 24 & de 120 hommes
; St-Félix de Guixols une polacre de 16
& de 70 hommes ; Rens un chébec de 20 &
de 100 hommes ; Lloret une galiote de 4
de 18 rames & de 40 hommes ; Palamos
un pinque de 16 & de 70 hommes fous les
Ordres du brave Martin Badia ; Tarragone
deux faïques de 15 canons.
Suite du Manifefte de l'Espagne.
S. M. s'apperçoit aujourd'hui que la Cour de
Londres s'explique de vive voix , autrement que
par écrit : c'est - à- dire ; de vive voix , il femble
qu'elle n'attende que d'être informée des moyens
a 6
( 12 )
& des tempéramens convenables que lui propofera
S. M. C.; & par écrit , il paroît que le Mi- ;
niftère Britannique infifte fur fes premières idées
fe bornant uniquement à des proteftations générales
de fon defir pour la paix « .
Après les réflexions qu'on vient de voir , on
en faifoit d'autres au Marquis d'Almodovar dans
la même dépêche , & on lui expliquoit quelques
idées de S. M. , ainfi que fon defir de trouver un
moyen fage & décent de faciliter la pacification.
La fubftance de ces idées fe réduifoit à favoir fi
on pouvoit espérer que le Ministère Anglois confentiroit
à l'établiffement d'une longue trève entre-
les Puiffances belligérantes & les Colonies ,
laquelle trève feroit prife fous différens points de
vue pour fauver l'honneur de ces Puiffances , &
en propofant diverfes précautions capables de prévenir
la crainte d'une nouvelle rupture . Sur cet
objet , on fe référoit à une négociation poftéricure ,.
ou à un Congrès qui fe tiendroit dans un lieu neutre
& fous la médiation du Roi , où feroient réglés
& conclus les Traités que les Puiffances auroient
à faire entre elles.
20. Depuis le 20 Janvier dernier qu'on dépêcha
un Exprès à Londres , pour y faire connoîte les
idées & les vues du Roi , telles qu'on les a rapportées
dans l'article précédent , le Ministère Anglois
différa de répondre jufqu'au 16 Mars . Après
un auffi long délai , la Cour de Londres s'expliqua
enfin dans une dépêche adreffée au Baron de Grantham
, qu'on reçut à Madrid le 28 du même mois.
Elle fe réduifoit à difcuter & combattre fort au long
les réflexions contenues dans la dépêche de la Cour
de Madrid du 20 Janvier. On y remarqua fur-tout
l'éclairciffement que le Vicomte de Weymouth prétendit
donner fur la différence que la dépêche de
notre Cour avoit mife entre fa manière de s'expliquer
de vive voix & par écrit.
( 13 )
Le langage que j'ai tenu au Marquis d'Almodovar
, ( ce font les propres termes de fa réponse ).
& qui m'étoit dicté par mon ardent defir de la
paix , a été au - delà de ma pensée , & a manqué
d'exactitude , fi on a pu en induire une difpofition
à abandonner l'honneur du Roi , & des droits auffi
manifeftes que les fiens , pour une bienséance
extérieure & pour des tempéramens plaufibles
«.
Si les Miniftres en font quittes pour revenir
avec cet air aifé fur leur parole ; fi c'eſt ainſi qu'ils
fatisfont ceux avec qui ils traitent ; quelle foi fera.
t-il poffible d'ajouter à ce qu'ils diront , & quelle
sûreté y aura-t - il déformais dans les ouvertures
qu'une Cour donnera folemnellement à l'Ambaſſadeur
d'une grande couronne ?
Quoi qu'il en foit ; après toutes les objections
contenues dans la dépêche Angloiſe du 16 Mars
on concluoit par une ouverture qui pouvoit flatter
le Roi de l'efpérance d'obtenir enfin une pacification
générale.
" Que la France propofe ( difoit le Ministère.
Britannique ) les plaintes , fes prétentions , & demandes
, de quelque efpece qu'elles foient , & l'on
y fera une réponſe convenable ; ou fi on le trou
ve plus à propos , qu'on établiſſe une trève entre
la Grande-Bretagne & la France pour un tems limité,
& pendant cet intervalle , on conciliera les
prétentions des deux couronnes , fous la médiation
de S. M. C.
ל כ » Que les Colonies propofent , ( ajoutoit le
Ministère de Londres , ) leurs plaintes ainfi que
les conditions néceffaires à leur sûreté , ou les précau
tions au moyen defquelles on pourroit rétablir la con
tinuation & l'autorité d'un Gouvernement légitime :
on aviſera alors aux moyens de régler une conciliation
directe & immédiate ; ou bien , fi l'on
préfere auffi le moyen indiqué ci - deffus pour ce
( 14 )
feul cas , que l'on faffe également une trève dans
l'Amérique Septentrionale ; c'eft - à - dire une vraie
trève & une fufpenfion effective d'hoftilités , pendant
laquelle on puiffe rétablir & affurer la liberté
& les biens des diverfes claffes d'habitans , &
fufpendre toute violence de l'une & de l'autre part
contre les individus refpectifs , & leurs biens &
effets . Pendant ces trèves , les François pourront
traiter de leurs affaires particulières , fans donner
lieu à des foupçons qui feroient inévitables , s'ils
confondoient dans la négociation leurs intérêts particuliers
avec les intérêts prétendus de ceux que la
France affecte d'appeller fes alliés. Alors S. M.
B. pourra établir fon Gouvernemenr fur les propres
Etats , fans effuyer l'humiliation de recevoir
les conditions qui y font relatives de la main d'un
ennémi déclaré.
21. Il paroît que l'ouverture faite par la Cour
de Londres dans la dépêche dont fait mention la
note précédente , pour établir une trève avec la
France & avec les Cofonies , ne renferme que cette
feule difficulté ; favoir , que les prétentions de ladite
Puiffance & celle des Provinces Américaines
feroient traités féparément , de forte que la France
ne fe mêleroit point de l'arrangement relatif
aux intérêts de ces Provinces . C'eft ainfi que l'auroit
cru alors & que le croira même encore à
préfent toute perfonne impartiale & de bonne foi
qui lira les ouvertutes du Cabinet Anglois dans
cette dépêche. D'après cette fuppofition , on va
mettre fous les yeux du Public l'Ultimatum des
propofitions faites par le Roi Catholique aux deux
Cours de Paris & de Londres , S. M. s'étant chargée
d'applanir les difficultés avec les Colonies
vu qu'on n'avoit point eu le tems de leur communiquer
, non plus qu'à la France , cette réfolution
du Roi Catholique , de laquelle on leur a
fait part le 3 Avril de la préfente année : fept jours
( 15 )
après qu'on cut reçu la réponse du Cabinet An
glois.
Si ces ouvertures ou propofitions ( on rapporte
ici à la lettre l'Utimatum ) fuffent venues
auffi-tôt que le Roi eut fait les fiennes pour dref
fer le plan de réconciliation , il y a déjà quelque
tems qu'on auroit pû lever beaucoup de difficultés
par les modifications dont on feroic convenu ,
dès
que la bonne foi & la confiance auroient regné dans
la négociation , ainfi que le défir d'en venir à une
conclufion de paix . Mais après avoir laiffé perdre
plus de deux mois de tems fans compter celui qui
avoit été perdu auparavant , & après qu'il a été
reconnu que pendant cette intervalle on n'a point
ceffé de faire de grandes expéditions & de grands
préparatifs , il n'eft pas poffible de fe défendre de
foupçonner que l'on cherche à laiffer écouler les
mois de campagne qui reftent , & à continuer la
guerre avec vigueur. S'il en étoit ainfi , tous les
efforts du Roi pour parvenir à concilier les Puiffances
belligérantes , feroient inutiles . Cependant ,
S. M. voulant donner une dernière preuve de fes
fentimens d'humanité , & faire voir qu'elle a épuifé
tous les moyens pour arrêter & empêcher les
calamités de la guerre, a fait propofer aux deux
Cours le plan fuivant , qui fera de fa part l'Ultimatum
de cette négociation «<.
"
Qu'il y aura une fufpenfion d'armes indéfinie
avec la France , fous la condition qu'elle ne fera
point rompue entre les deux Puiffances belligérantes,
Tans que l'avis en ait été donné un an auparavant «.
»
Que pour que cette fufpenfion d'hoſtilités rétabliffe
la fûreté & la bonne foi réciproques entre
les deux Couronnes , il y aura un défarmement général
dans l'espace d'un mois dans les mers d'Europe
, de quatre mois dans celles d'Amérique , &
de huit mois ou d'une année dans les meis éloignées
d'Afrique & d'Afer
( 16 )
ود
» Que dans l'efpace d'un mois on conviendra
du lieu où doivent s'affembler les Plénipotentiaires
des deux Cours pour traiter d'un arrangement dé .
finitif de paix & régler les reftitutions ou compenfations
refpectives pour les repréfailles que l'on
a faites fans déclaration de guerre , & relativement
aux autres fujets de plainte , ou prétentions
qu'auroient refpectivement l'une & l'autre Couronne
; & que pour parvenir à cette fin , le Roi
continueroit à employer fa médiation , offrant dès
ce moment même pour tenir ce Congrès , la ville
de Madrid «.
P
Que le Roi de la Grande - Bretagne accorde
une pareille fufpenfion d'hoftilités féparément aux
Colonies Américaines , par l'entremife & la mé
diation de S. M. C. vis-à-vis de qui cette Paiffance
s'engagera à obferver cette fufpenfion , en
promettant de ne point la rompre fans en donner
avis à S. M. un an auparavant pour qu'elle puiffe
en informer les mêmes Provinces Américaines , &
que l'on règlera pareillement le défarmement réciproque
dans le tems & fuivant les intervalles qui
ont été propofés par rapport à la France ; affignant
des limites que ne devront point paffer ceux
de l'un & de l'autre parti dans les lieux & terreins
qu'ils fe trouveront occuper au moment de
la ratification de cet accommodement «<.
ככ
Que pour régler ces différens objets & autres
relatifs à la folidité de ladite fufpenfion & aux
effets qu'elle doit produire pendant qu'elle fubfiftera
, un ou plufieurs Commiffaires des Colonies ,
pourront fe rendre à Madrid , & S. M. B. enverra
les fiens fous la médiation du Roi ( s'il eſt néceffaire
) pour régler les articles ci-deffus , & que
pendant ce tems on traitera les Colonies comme
indépendantes de fait « .
33
Enfin , qu'à la demande de toutes ou de quelqu'une
des Puiffances belligérantes , ou bien des
( 17 )
Colonies , lesdites Puiffances & l'Efpagne garanriront
les traités ou arrangemens qui fe feront :
'S. M. C. accordant dès ce moment fa garantic
aux fufdits préliminaires «.
La fuite à l'ordinaire prochain.
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 26 Novembre.
LE filence que la Cour continue de garder
fur les nouvelles qu'elle a reçues de la
Nouvelle-Ecoffe le 15 de ce mois , & fur
celles qu'elle peut avoir apprifes par le
Salem , expédié de la Caroline Méridionale
pour la Rochelle , & pris par un de nos Armateurs
, inquiète beaucoup ; on ſe perfuade
que lorfque l'on ne dit rien de ce qui fe
paffe fur le Continent de l'Amérique , c'eft
que les chofes y vont de mal en pis ; on
craint que le Comte d'Estaing n'en ait pris.
la route , & dans ce cas nos affaires n'y font
pas dans une fituation favorable ; pour calmer
en partie les allarmes on s'eft hâté
d'inférer le tableau fuivant de nos forces
dans cette partie du monde..
Nous avons à New-Yorck.
à Long-Ifland.
à Pénobſcot.
à Halifax.
· · 18,600 hommes
· 3,300
500
1,350
2,500
en Géorgie. 3,000
dans la Floride. • 360
Total. 29,600.
dans le Canada.
Bien des perfonnes , en ne fuppofant pas
( 18 )
même ce tableau exagéré , ne trouvent pas.
qu'il doive fuffire pour nous raffurer. Celui
des forces des Américains eft bien plus confidérable
, & leur fuccès paroît être certain
s'ils font fecondés par le Comte d'Estaing.
Les marchands qui font le commerce de la
Jamaïque , occupés de leur feul intérêt , font
des voeux pour qu'en effet la flotte Françoiſe
ait pris la route de l'Amérique Septentrionale,
& recueillent en conféquence avidement
tous les bruits qui annoncent qu'elle a été apperçue
cinglant de ce côté ; mais il y a des gens
qui craignent que le Comte d'Estaing n'ait
feint de prendre ce chemin pour mieux
cacher fes deffeins , & qu'il ne foit en effet
revenu fur fes pas , & n'ait paru à la Jamaïque
dont la prife a été annoncée. On
attend avec impatience des nouvelles pofitives
qui apprennent à quoi l'on doit s'en
tenir. On peut juger de l'importance de
cette ifle par la valeur de fes importations
aunuelles qu'on ne fait pas monter à moins
de 1,246,868 liv . ft. On publie que l'Amiral
Arbuthnot y eft arrivé ; quoiqu'il en foit ,
on hâte les fecours qu'on le propoſe d'y
envoyer ; les régimens des Colonels Carrey
& M' Cornick , ont été commandés pour
cette deſtination.
L'Amiral Rodney , dont le départ avoit
été annoncé dès les de ce mois , n'a pris
congé de S. M. que le 10 , & n'eſt parti que
quelques jours après pour aller prendre le
commandement de la flotte deftinée pour les
( 19 )
itles . Le même jour le Colonel Carrey prit
auffi congé du Roi pour s'embarquer avec
les nouvelles levées pour le fervice étranger.
La difette des matelots eft fi grande fur la
Tamife , que les vaiffeaux deftinés pour la
Jamaïque , à l'équipement defquels on ne
ceffe de travailler , prendront les trois quarts
de matelots étrangers , & completteront le
refte de leurs équipages d'hommes de terre
& de mouffes..
» C'est le 16 , dit à cette occafion un de nos
papiers , que l'acte de la dernière ceffion du Parle
ment qui a fufpendu les exemptions de la preffe ,
eft expiré. C'étoit ce jour- là un voeu prefque général
qu'il pût en arriver autant à fes auteurs
qui non contens de l'avoir fait paffer au milieu de
la nuit , lui ont donné un effet rétroactif , en vertu
duquel tous les malheureux qui avoient été enlevés
illégalement quinze jours auparavant , n'ont pas
pu réclamer l'appui des loix fubfiftantes «.
Le Lord Macartney a eu le 6 de ce mois
une longue conférence avec les marchands ›
& les planteurs les plus confidérables de la
Grenade , chez M. Bogh ; il les a informés
avec beaucoup de détail , & de la manière
la plus honnête de l'état de l'ifle , au moment
où il l'a quittée , & les a affurés , à leur
grande fatisfaction , que d'après fon dernier
entretien avec le Ministère de Verſailles , il
y avoit lieu d'efpérer que cette Cour le relâcheroit
de la rigueur des règlemens févères
publiés contre les habitans de cette ifle.
Mais le Lord ne parle pas de l'état où elle
étoit lorfqu'elle a été prife , & on fent bien
( 20 )
que le Ministère qu'on accufe de ne l'avoir
pas mife en état de défenſe , n'eſt pas épar
gné.
Il y a quelques jours que le Prince de Galles examinoit
diverfes cartes de Géographie. Son Précepteur
déploya devant lui celle des Colonies Angloi
fes continentales en Amérique . Le Prince la repoutla
avec vivacité , en difant : » Pour celle- là je n'en
» ai que faire. Elle ne fera pas non plus fort néceffaire
au Lord Carlisle , dans fes nouvelles fonc
tions de premier Lord du commerce des Colonies.
Les nouvelles continuent de varier beaucoup
fur la pofition de fir Charles Hardy ;
on l'a préfenté fucceffivement à Oueffant
vers les Sorlingues , dans les eaux de Breft ;
& il paroît qu'il eſt toujours retenu à Torbay ;
on regarde en général la campagne de mer
comme finie ; & la poffibilité que laille cette
circonftance de détacher quelques vaiffeaux
de la flotte , fait revenir à l'ancien projet
d'envoyer le Commodore Johnſtone avec
une petite efcadre fur les côtes d'Eſpagne
pour y intercepter les riches navires que cette
Puiffance attend de fes Colonies & qui ne
doivent pas tarder à paroître dans ces mers.
Le bruit court que les 8 vaiffeaux de l'Inde
font enfin arrivés à Porftmouth fous l'efcorte
du Jupiter , &c. , avec les prifes faites par
cette efcadre , & dans le nombre les cutters
de guerre François le Pilote & la Mutine.
Cette heureuſe rentrée des vaiffeaux de l'Inde
pourroit bien donner lieu à la prompte
expédition de ceux de la même Compagnie ,
( 21 )
le Duc de- Kingfton & le paquebot l'Yorck
qui attendent à Portfmouth depuis 6 mois ;
ils portentfans doute des ordres au Chevalier
Hughes arrivé avec fon efcadre de s
vaifleaux de ligne le 17 Juillet au Cap-debonne
- Efpérance , où l'on dit qu'il étoit
encore le 3 Août .
,
M. Haftings , Préfidentdu Confeil Suprême
de Bengale , eft embarqué fur ceux qu'on attend
encore de l'Inde avec toute fa fortune ,
qui n'eft , dit- on , que de 1200 mille 1. ft.
(environ 30 millions tournois ) . C'eft de lui
que le Lord North a fait l'éloge dans la
Chambre des Communes , en vantant furtout
fon mépris pour les richeffès .
Le Corps de troupes & les bagages que
l'on rencontre fur toutes les routes aux environs
de Londres , font préfumer que nos
armées marchent à leurs cantonnemens d'hiver.
Si cette conjecture eft fondée , Mylord
Stormont ne tardera point à envoyer des
ordres femblables pour les troupes campées
en Irlande , il n'y aura pas , fans doute ,
parmi celles- ci , autant de malades que l'on
den comptoit ces jours derniers dans les feuls
camps de Warley & de Coxheath , où ils
paffoient le nombre de 3000.
Tout le prépare actuellement pour l'Affemblée
du Parlement ; le fervice de
l'année prochaine n'exigera pas moins de
20 millions fterl . On dit que le projet du
Miniftre pour les lever eft le fuivant :
( 22 )
Moyens extraordinaire.
La taille des terres à 5 fchel. p. 1. fterl . I. 2,000,000
Les droits fur la Drêche , &c .
Le fond d'Amortiſſement.
Billets d'Echiquier.
Moyens extraordinaires .
700,000
2,500,000
2,000,000
Nouvelle répartition de la taille des terres.l. 2,000,000
10 pr. cent de taille des Pauvres.
1,100,000 chevaux à ro ſchel , chacun.
200,000
$ 50,000
Nouveaux droits fur le vin , fucre >
tabac & c . 1,000,000
3,500,000
7 p. cent fur les Rentiers , évalués à
50 millions.
La Compagnie des Indes pour ſon octroi . 2.500,000
Par emprunt. 3,000,000
20,000,000
Ces nouvelles taxations ne doivent fubfifter que
pendant une feule année ; ce qu'on empruntera fera
remboursé dans l'année fuivante , fans groffir la
maffe des dettes Nationales , & portera certain intérêt
jufqu'au remboursement , auquel il fera pourvu pour
ladite année feulement.
En attendant les affemblées Parlementai
res , il s'eft formé ici un grand nombre de
cotteries , dont nos Gazettes annoncent régulièrement
les féances & les fujets politiques
qui doivent s'y difcuter. Dans celle d'hier 21 ,
à la Salle des Carroffiers , les débats devoient
rouler fur la demande faite par l'Irlande
d'une liberté abfolue du commerce. Voici
l'objet que le Lycée du cheval noir avoit pour
le Mardi 9. » Le fyftême actuel du Gouvernement
pour la guerre d'Amérique eft- il de
nature à ramener ce pays fous l'obéillance
de la Grande - Bretagne ? La féance s'ouvrira
( 23 )
à 8 heures préciſes ; la place eft à 6 fols , y
compris la biere «.
M. Wilkes , Alderman de Londres , va
de nouveau entrer en lice pour l'emploi lucratifde
Chambellan-Tréforier de cette Ville ,
vacant par la mort de M. Hopkins . Il a
deux puiffans concurrens en MM. Cranke
& James ; mais les patriotes fe diſpoſent à
le foutenir de tous leurs efforts , ce qui nous
annonce plus d'une fcène tumultueufe. Ce´
qui feroit croire qu'il pourroit bien l'emporter
, c'eft que l'on convient que s'il n'eft
pas irréprochable à tous égards , il a rendu
des fervices réels à la Nation ; c'eft à lui que
chaque citoyen doit la fécurité domeſtique
dont il jouit ; c'eft lui qui a mis un frein à
l'inquifition d'Etat d'ailleurs , fes partiſans
font convenus de deux points effentiels ;
1º. De donner des sûretés pour l'adminiſ
tration des deniers qui pafferont par les
mains du Candidat , & 2 °. de fe charger
par foufcription des frais de l'élection .
Les affaires de l'Irlande continuent d'exciter
l'attention générale. La Chambre des
Communes arrêta , le 3 , qu'on lui préfenteroit
une lifte contenant les noms de toutes les
perfonnes penfionnées auxquelles il fe trouvoit
dû des arrérages , qui montent à 23,391
livres fterling. Une autre contenant ceux de
toutes les perfonnes qui avoient fait enregiftrer
leurs voitures , & une 3 ° . contenant
auffi les noms de ceux qui font fujets à la
retenue de 4 ſchelings , ou d'un cinquième
( 24 )
fur la livre fterling. Elle réfolut auffi d'accorder
des fubfides à S. M.; mais on ignore
encore leur fomme , & le tems pour lequel
ils feront accordés. Elle arrêta encore qu'elle
fe formeroit en Comité général le 6 , pour
prendre les comptes publics en confidération.
Toutes ces démarches prouvent qu'elle
ne perd point de vue le redreffement qu'elle
demande de fes griefs avec une chaleur qui
peut devenir allarmante, fi on la mécontente,
ou fi l'on prend de longs délais . Quelques
perfonnes fe perfuadent qu'il y a encore un
moyen de faire ceffer la détreffé de ce Royaume
, fans lui accorder cette liberté abfolue
de commerce qui feroit funefte à l'Angleterre
; ce moyen feroit d'établir une taxe ou
une retenuefur les penfions accordées à ceux
qui vivent en Angleterre ou ailleurs . Mais
on ne confidère pas qu'alors les Miniftres ,
en donnant des penfions , ne pourroient fe
diſpenſer de les rendre plus fortes de tout le
montant de la retenue , & que tel obtiendroit
400 livres fterlings de penfion , à qui
on n'en auroit donné que 250 dans d'autres
tems.
Un nommé James Réed , ci-devant Contre-
Maître fur la frégate de guerre le Québec ,
a envoyé à fes amis ici , les noms des 40
hommes recueillis par M. de Couëdic. Il
finit ainfi fa lettre , qui eft datée de Breſt
le 14 Octobre. » Nous fommes traités ici
avec tout le foin & toute l'humanité poffibles.
Le
( 25 )
Le Blenheim , de 90 canons , auquel on
travailloit depuis deux ans pour le mettre en
état de faire campagne , n'a pas pu fuivre lefcadre
avec laquelle il n'a refté que quelques
femaines. On a été obligé de le faire venir
dans la Tamife , ou on le répare ; on dit qu il
n'y a pas moins de 6 mois de travail à y faire.
On a cru qu'avant - hier l'ordre eft parti de
défarmer le Montmouth , qui eft revenu trop
endommagé du combat du 6 Juillet pour
que déformais il puifle rendre fervice.
Le Gouvernement va , dit-on , acheter 7
yaiffeaux à deux mâts , montés chacun de
16 canons , qui croiferont continuellement
fur la côte d'Angleterre pour en écarter les
corfaires ennemis .
On lit dans un de nos papiers la plaifanterie
fuivante , dans laquelle on rappelle un fait qui
n'eft affurément rien moins que plaifant :
Les Chefs de cuifine & d'office du nouveau Lord.
Maire ont été dans la plus grande perplexité pour donner
le 9 le grand repas d'ufage , auquel font invités
les Grands de la Cour & les Miniftres étrangers . Le
bâtiment Hollandois attendu de Portugal avec les
citrons , a été enlevé par un Corfaire Américain
en repréfailles de la prife faite près de Surinam par
le vaiffeau de guerre Anglois le Janus de 44 canons
, & le Brigantin la Jamaïca d'une flotte Hol
landoife chargée pour les Américains , & efcortée
par un vaiffeau de guerre Hollandois , qui n'a aban
donné fon Convoi qu'après trois heures de combat.
-
Il faut efpérer que les oranges nous arriveront
de Portugal avec plus de sûreté , par les foins , la
vigilance , & l'induftrie du fameux Commodore
Johnſtone , parti de Spithéad le 27 Octobie , avec
4 Décembre 1779. b
( 26 )
une flotille de guerre pour aller croiſer ſur cette
côte.
Selon quelques lettres , le vaiffeau de
guerre Hollandois a été coulé à fonds , & on
en afauvé la plus grande partie de l'équipage
qui a été conduit à la Jamaique , où il a la
liberté de s'embarquer pour aller en Hollande
par la première occafion ; & on s'étonne ici
que les Hollandois ne fe déclarent pas pour
nous ; on devroit être furpris qu'ils ne fe
foient pas encore déclarés pour nos ennemis .
Il ne fe confirme point que la place de
Secrétaire d'Etat du Comte de Weymouth
ait été donnée au Comte de Hillsborough ,
à qui fa lettre circulaire aux Gouverneurs
Anglois en Amérique pendant l'année 1768 ,
fera jouer un fi grand rôle dans l'Hiftoire de
cette révolution.
Nos papiers publics contiennent l'anecdote
fuivante qui est trop fingulière pour n'être
pas rapportée.
庚
» On travaille à un plafond , dans la chapelle
des Invalides de la marine à Gréenvich . Un
Ecoffois , Commis des Bâtiments , qui conduit cet
ouvrage , ennuyé des compagnies qui venoient fans
interruption demander à le voir , donna l'ordre
à un garde , d'en refufer l'entrée à qui que ce fût ,
inême au Lord Sandwich , ou à un Ange deſcendu
exprès du ciel . Le vendredis , arrivent inopniément
le Duc & la Ducheffe de Gloucefter , qui fuivant
la ftricte configne , font refufés. Le Capitaine Martin ,
Lieutenant-Gouverneur , informé de ce qui fe paffoit
, accourt auprès du Prince , fait enfonçer les
portes , & déclare à haute voix , que par tout ou
il aura du commandement , il ne fouffrira pas qu'un
( 27 )
Prince de la Maifon de Brunſwick , reçoive une papareille
infulte de la part d'un Commis Ecoffois c .
Fluellyn - Price vient de mourir âgé de
cent un ans dans le Comté de Glamorgau ;
il a confervé la plus vigoureufe fanté , &
l'ufage le plus entier de les facultés d'efprit
& de corps prefque jufqu'aux derniers momens
de fa vie.
ÉTATS - UNIS DE L'AMÉRIQUE sept.
De Bofton le 19 Août. On fe rappelle
le malheur qu'effuya , il y a quelque temps ,
le Commodore Manly , à qui l'on avoit
confié le commandement d'une partie de
nos forces navales naiffantes , & qui fut battu
deux fois , & fait prifonnier. Cet évènement
n'avoit pas laiffé d'influer fur l'opinion publique
qui rejette preſque toujours fur la
faute du Général , les évènemens dont l'iffue
n'a pas répondu à fon attente. Quelques
particuliers de cette Ville perfuadés qu'elle
étoit injufte , fe font empreffés de lui fournir
l'occafion de rétablir entièrement la réputation.
En conféquence ils ont armé le Jafon
de 6 canons de 19 & de 14de fix , pris récemment
par le Commodore Hopkins &
amené dans notre port , dont ils lui ont
confié le commandement. M. Manly n'étoit
parti d'ici que depuis quelques jours , lorfqu'il
rencontra à la hauteur de New-Yorck
2 Brigantins arinateurs de 20 canons de G
b 2
( 28 )
liv. chacun , appartenant à l'ennemi . Après
avoir reçu les bordées de tous les deux fans y
répondre , il porta directement entre les
Brigantins à la portée du piftolet , & dans
cette pofition il lâcha fes deux bordées d'un
côté & de l'autre à chacun d'eux , avec tant
de vigueur & de fuccès , qu'il leur tua plus de
30 hommes , & les détermina à amener fur
le champ . Il rentra dans ce port le 25 Juillet
, amenant fes deux prifes & 14 prifonniers
; l'une eft l'armateur le Hafard , de
Glafcow , & l'autre une lettre de marque de
Liverpool. Cette action de M. Manly eft
comptée parmi les plus courageufes de nos
annales maritimes.
On apprend de Providence que le 11 Juillet
on y reçut avis que quelques jours auparávant
l'ennemi débarqua 2 Régimens fur l'île
Conanicut, avec une partie des Toris de Fanning
, le tout montoit à 700 hommes qu'un
pareil nombre débarqua le lendemain à
New Port par des bateaux plats , & qu'on
préfumoit que l'ennemi fe propofoir de faire
quel que tentative du côté de cet Etat ; on
en donna fur le champ avis , en invitant les
amis de la liberté à fe tenir prêts à le recevoir.
Toutes les nouvelles de New Jerfey , ne parlent
que des traits de férocité qui ont marqué la marche
des Troupes Angloifes & Helloifes ; elles of
frent entr'autres ces détails qui font horreur.
William Smith , Fermier , près de Wood Bridge ,
( 29 )
volant aux cris de fa fille , & trouvant un Officier
Heffois tentant de la violer , il le tua dans un premier
accès de fureur : le parti que commandoit l'Officier
furvenant , tua le père & la fille , & celle - ci avant de
mourir fut violée par l'un des foldats : la maifon
fut enfuite pillée & brûlée .
Un autre parti entré dans la maison de Samuel
Stout , Ecuyer de Hopewell , détruifit tout ce qu'il
avoit de titres , papiers , meubles , à l'exception de
ce qu'ils emmenèrent , comme chevaux , &c. Sa
perte en cette occafion monta au moins à 2000 liv.
ft. , ils pillèrent de même & maffacrèrent le vieux
M. Phillips fon voiſin .
Un parti Américain trouva fur le rivage de Jerfey
& emmena trois jeunes filles éplorées , qui
avoient été violées toutes trois : les deux plus âgées
par deux foldats Heffois , & la plus jeune , qui
n'avoit pas 14 ans , par un Officier Ecoffois .
A Hopewel , 16 jeunes filles cherchant à fe fouf.
traire aux violences de cet ennemi cruel , s'étoient
refugiées fur la montagne près de la maifon de
M. Ralp ; l'ennemi en ayant été informé détacha
après elles un parti de foldats , qui les enveloppèrent
& les conduisirent au camp des Anglois ; on n'en
a pas entendu parler depuis.
Les beaux établiſſements de Maidenhead &
d'Hopewel ont été entièrement détruits ; on n'épar
gna ni âge ni fexe : les maiſons furent dépouillées
de tout ce qu'elles contenoient , & ce qui ne put
être emporté fut détruit à peine fe trouvoit -il un
foldat dans l'armée qui n'eût pas un cheval chargé
de butin ; fi ces actes de défolarion , de détreffe &
de ruine n'animent pas tous les cours de l'efprit de
vengeance , tout ce qui eft vertu & courage s'eft néceffairement
envolé de ce pays.
b3
( 30 )
FRANCE.
罾
De VERSAILLES , le 30 Novembre..
MADAME Elifabeth de France , dont
la fanté eft entièrement rétablie , eft revenue
ici le 23 de ce mois. Le lendemain
le Comte d'Adhémar , Ecuyer de certe
Princeffe , a pris les entrées de la Chambre
que le Roi lui a accordées.
M. de la Foffe , Graveur , a eu l'honneur
de préfenter à LL. MM. & à la Famille
Royale la neuvième livraiſon du
Voyage Pitorefque de l'Italie.
De
PARIS , le 30 Novembre
.
SELON les lettres de Breft , l'armée eft
toujours en rade , prête à appareiller fi on
l'ordonnoit. Rien ne fait croire qu'on fonge
à défarmer. Il eft queſtion feulement de renvoyer
les matelots mariés , pour qu'ils aillent
paffer l'hiver dans leurs ménages. Ils feront
remplacés par les jeunes gens , auxquels il
avoit été permis d'aller prendre l'air natal ,
& qui fe font tous parfaitement rétablis.
L'armée reftera en rade , & il n'entrera dans
le port que 3 vaiffeaux à-la- fois. Lorsqu'ils
feront réparés , ils retourneront fe mettre en
rade pour faire place à d'autres .
» Le feu prit ici , ajoutent les mêmes lettres ,
dans une de nos boulangeries. Un magafin où il
'y avoit 14 ou 15 cent facs de farine , a été la
proie des flammes. Les prompts fecours qu'on y a
( 31
apportés ont empêché que l'incendie ne fit de plus
grands ravages. I
" Le Duc de Bourgogne , vaiffeau de 80 canons ,
fera bientôt en état de paroître en rade. Le Royal-
Louis ne fera prêt qu'à la fin de l'hiver. Ces deux
beaux vaiffeaux , ainfi que le Magnanime , que
nous attendons de Rochefort , feront la campagne
prochaine à la tête des divifions.
Il eft facile de voir , par les préparatifs qui
ont lieu , qu'il partira pour l'Amérique beaucoup
plus de vailleaux qu'on ne croyoit devoir y aller.
Ceux auxquels on travaille fans relâche dans les
trois Ports , les remplaceront dans notre armée .
On compte qué dans peu de jours , il fortira une
de nos efcadres pour aller au - devant de celle de
Toulon , qui eſcorte le convoi Eſpagnol ».
Quelques Officiers- Généraux , & plufieurs
Colonels de l'armée du Comte de Vaux font
de retour à Paris. Les congés de femeftre ont
été accordés auffi - tôt qu'on a fu que D. Cordova
ne pouvoit plus être inquiété par la flotte
Angloife . On défarme au Havre , comme à S.
Malo; les troupes fe répandent dans l'intérieur
de la Province pour y prendre leurs quartiers
d'hiver. Le Comte de Vaux , qui a quitté
le Havre , a établi fon Quartier - Général à
Dinan , où tous les Officiers- Généraux l'ont
accompagné. Tous les projets de defcente
paroiffent abandonnés jufqu'au printems
prochain ; alors les troupes raflemblées de
bonne heure , l'armée navale en état d'appareiller
au premier avis , promettent une
campagne active.
On a appris à Dunkerque que la prife faite
par le corfaire le Chaulieu , étoit arrivée
b 4
( 34 )
M. l'Abbé d'Expilly , a donné lieu à la réponfe
fuivante.
» MM. , permettez moi de vous adreffer quelques
obfervations concernant un article de votre Journal
du 6 Novembre , page 38 , qui doit avoir caufé
une plaifante furprife à ceux , d'entre vos lecteurs',
qui font un peu verfés dans la Géographie .
Un fpéculateur , d'abord anonyme , fe propofe
d'entrer en lice avec M. l'Abbé d'Expilly , au fujet
de la récolte des grains en France , & de la quan
tité de feptiers néceffaire à la ſubſiſtance des 24 mil .
lions d'individus qui peuplent ce Royaume nombre
auquel le premier n'eft pas porté à ajouter foi .
Comme je n'entends pas- plus l'Agriculture qu'il
n'entend , à ce qu'il paroît , la Géographie , je laiffe
aux Economiſtes le foin glorieux de nous adminiftrer
à tous tant que nous fommes nos portions de
grains , égales ou non. Mais , quant à celles de
terrein , je vais démontrer que la nature n'eft à
beaucoup près auffi libérale à notre égard que l'affare
l'anonyme. Voici fon calcul bien fimple , dit-il
il l'eft en effet , ) & auquel il croit difficile de
répondre ; mais rien au contraire de plus aifé .
Pas
La France à 220 lieues de large fur 225 de
longueur , il entend fans doute des lieues communes.
D'accord , à quelques lieues près . Delà il
conclut fa fuperficie eft de 45,000 lieues quarrées.
En multipliant les deux premiers nombres l'un
par l'autre , il s'eft d'abord trompé dans le réſultat ,
qui doit être 49,500 : en un mot , il a prétendu
calculer ce qu'on appelle en Géométrie un rectangle ,
formé tout fimplement de la plus grande longueur
& de la plus grande largeur du Royaume . Mais
malheureufement pour le calculateur , il y a un
petit inconvénient : c'eft que la France , n'ayant pas
à beaucoup près , les mêmes dimenfions , n'eft par
conféquent rien moins qu'un rectangle ou un paraltélograme,
( 35 )
La Géométrie apprend aux Géographes à rectifier
fur les cartes la configuration prodigicufement irrégulière
des pays , & à les réduire en une figure régulière
: or , d'après ce principe , on trouve que la
Francen'a qu'environ 28,000 licues quarrées . Soyons
généreux ; fuppofons en 30,000 , comme le difent
quelques uns à tout hazard : mais nous ferons
toujours fort loin du compte du fpéculateur anonyme ,
qui opère fi leftement. Ce qu'il met de trop formeroit
un autre Royaume , même plus confidérable
que plufieurs que l'on connoît. Tout fon échafau
dage , conftruit fur une telle bafe , s'écroule donc
dans un clin d'oeil . Moins d'arpents de terre , moins
de grains ; & nous voilà réduits à de moindres portions
; Dieu foit loué & M. l'Abbé d'Expilly ,
pourroit bien avoir raifon.
Par occafion , je crois devoir ajouter que la grandeur
des pays calculée , foit en degrés , foit en
mefures géodéfiques , fuivant leur longueur & leur
largeur , d'un point du monde à un autre , même
felon leur circuit , que ces fortes de grandeurs , dis-je,
'bien loin de conduire à la connaiffance de la vraie
étendue des pays peuvent au contraire induire én
erreur ; fut-elle incomparable avec celle que je
viens de relever.
En effet , tel pays peut être plus étendu que tel
autre dans ces différens fens , & avoir moins de furface
que ce dernier. Ceci a d'abord l'air d'un
paradoxe il eft néanmoins évident que leur grandeur
dépend de la configuration plus ou moin irrégulière
de leurs limites , ou du rétreciffement & de
l'extenfion de leurs différentes parties : & la Géomé
trie démontre qu'une figure d'un grand circuit , mais
très -irrégulier , peut être entiérement infcrite dans
une autre figure d'un contour moins grand , mais
moins irrégulier : donc , fuivant un axiome trop
fimple pour être cité , la furface de cette dernière
fera plus confidérable.
b 6
( 36 )
C'est pourtant de ces dimenfions , au moins inutiles
, que font remplis les livres de Géographie , fans
exception ; comme s'ils n'étoient pas déjà affez défectueux
à d'autres égards. L'étendue quarrée enfin
eft la feule mefure utile , autant que curieufe , &
l'unique moyen de compenfer avec jufteffe un pays
à un autre. C'eft une opération géométrique , qui
exige plus de patience que de fagacité ; & qui doit
être faite fur de bonnes cartes .
J'aurois une multitude de remarques à faire ,
entr'autres fur la routine qu'ont auffi les écrivains
en Géographie , de répéter mille détails , que les
cartes repréfentent ; & dont l'infpection peut elle
feule donner de claires idées : mais je réferve ces
remarques pour une nouvelle defcription de la terre ,
avec des cartes. Quelque nombreufes que foient les
productions de ce genre , ( car il en paroît journellement
, j'oferai bientôt préfenter au public cel.
le- ci , comme étant caractériſée par des idées neuves ;
comme le fruit de mes voyages , & d'une longue
théorie jointe à la pratique . J'ai l'honneur d'être &c.
Signé , BRION DE LA TOUR , Ingénieur Géographe
du Roi.
On écrit de Metz que l'efpèce de Sciffion
du Chapitre Noble & Séculier de Saint-
Louis , continue d'y fubfifter , & que
l'on efpère qu'elle finira bientôt à préfent .
qu'on vient d'apprendre que le Confeil
d'Etat a prononcé contre les prétentions de
Madame 1 Abbeffe , & de M. l'Evêque de
Metz ; ce Procès occupe affez pour que l'on
en donne ici une idée.
» Les Abbayes de Saint - Pierre & de Sainte Marie
furent réunies en 1760 , pour Madame de Choifeul
, foeur du Miniftre , fous le titre de Chapitre .
Le Roi le deftinant à procurer un établiſſement
à des filles de qualité , qui font preuve de no.
( 37 )
bleffe paternelle Militaire & de Chevalerie de 1400.
Après que les Bulles du Pape & les Lettres -Patentes
pour cette réunion eurent été enregistrées , M. de
Choifeuil alors Archevêque d'Alby fut nommé Com.
miffaire Apoftolique & du Roi pour les règlemens
néceffaires à l'Adminiftration fpirituelle & temporelle
, ceux qu'il put dreffer étant infuffifans , à
fa mort M. l'Evêque de Metz actuel fut nommé
par le Pape pour perfectionner cet ouvrage ; lorf
que ce dernier a fini de dreffer les Statuts , ils ont
été envoyés au Parlement de Metz , revêtus de
Lettres Patentes . Ce Tribunal les a de droit , communiqués
au Chapitre , & plufieurs Chanoineffes ont
formé oppofition à leur enregistrement , parce qu'ils
établiffent Madame l'Abbeſle dans une domination
trop defpotique , dont celles de l'avenir pourroient
abufer fi elles fe trouvoient d'un caractere
plus impérieux que celle qui l'eft actuellement
ils la rendent en certains cas maitreffe de renvoyer
les Dames felon fon caprice , & de ne donner des
permiflions de s'abfenter que quand il lui plairoit « .
a
Les oppofantes , appellées infurgentes , à Metz ,
ont député il y a quelques mois , à Paris , Mef
dames Delaporte , de Jaucourt & de Beaujeu , pour
expofer au Confeil , qu'il n'exifte dans les autres
Chapitres , rien qui affervifle ainfi des Chanoineffes ;
elles ont fait plufieurs Mémoires , & offrent de
fe foumettre à la clôture plutôt qu'à une telle dépendance
«. }
L'Académie Royale des Infcriptions & Belles-
Lettres , dans fon aſſemblée du 12 de ce mois , a
renvoyé à l'année 1781 , le prix qu'elle devoit dif
tribuer à la Saint - Martin. Le fujet eft d'examiner.
quels furent chez les différens Peuples de la Grèce
& de l'Italie , les noms & les attributs de Pluton
& des Divinités infernales ; Proferpine excep
tée
comme ayant déjà fait partie d'un autre fujet
quelles furent les raifons & l'origine de ces
attributs. Les auteurs étoient invités à rechercher
>
:
( 38 ) 1
quelles ont été les ftatues & les tableaux célèbres
de ces Divinités , & les Artiftes quife font illuf
trés par ces ouvrages . Le prix fera double ; les
pièces affranchies de tout port , doivent être remifes
entre les mains de M. Dupuy , Secrétaire per.
pétuel , avant le premier Juillet 1781 , & ce terme
eft de rigueur. La féance fut teminée par la lecture
de plufieurs Mémoires , dont on trouvera l'extrait
dans les Mercures prochains.
» Dom Gentil , Prieur de Fontenet , Ordre de
Citeaux , près Montbard en Bourgogne , Auteur
d'une Diététique des Végétaux , & application de
la Chymie à l'Agriculture établie en cette Ville ,
& dont il a été déclaré affocié honoraire , vient
de remporter encore celui de la Société de Limo.
ges , confiftant en une Médaille d'or de 300 liv. La
queftion propofée étoit celle- ci. Défigner un ou plufieurs
fofiles, propres naturellement, ou par des préparations
quelconques , à fertilifer les terres du Haut-
Limoufin , & à remplacer la Marne qui y manque «.
On a parlé de ces voleurs répandus fur les
routes , & qui endorment ou enivrent les
perfonnes qu'ils veulent dépouiller ; il s'en eft
gliffé ici quelques- uns , & on dit qu'on en a
arrêté 3. Il faut efpérer qu'ils feront connoître
leurs complices , & fur-tout l'espèce de
drogue qu'ils employent , & contre les effets
de laquelle on trouvera fans doute quelques
préfervatifs efficaces qu'il feroit intéreffant de
publier. Le 4 du mois dernier un voyageur
en a encore été la victime .
» Il étoit parti ce jour - là de Paris avec un compagnon
de voyage ; ils rencontrèrent à une lieue
d'Effonne un homme à cheval , qui vint loger dans
leur auberge , & qui , après y avoir diné & en être
forti en même tems qu'eux , fe trouvant également
à l'endroit où ils devoient coucher , leur demanda
la permiffion de fouper avec eux . Ils l'ac(
39 )
ور
ceptèrent. Dans la converfation , il fe faifoit paffer
pour un Négociant , & dit qu'il alloit à Lyon. Le
lendemain on voyage enfemble ; & le foir , comme
on faifoit rafraîchir les chevaux , un autre homme
arrive de Paris , queſtionne nos voyageurs fur la
diftance de Montargis , apprend d'eux qu'ils y vont
coucher , les y fuit , & leur fait pour le fouper la
même demande que le premier , qu'il ne paroiffoit
pas connoître. Le jour fuivant ou arrive à un village
appellé Nogent , où l'on dîne. » Un malheureux
hazard voulut , continue l'Aureuf de la let-
" tre , que mon compagnon fe plaignît d'un mal
» d'eftomac. Le premier de nos avanturiers tire
auffi - tôt de fa poche une bouteille d'eau - de - vie ,
» qu'il dit être excellente , & l'engage à en boire.
Je fuis auffi tenté d'en goûter. Quelques minutes
après , celui qui nous l'avoit verfée fe jette fur
un lit , difant qu'il avoit befoin de repos . L'en-
» vie de dormir nous prend alors , & nous en fai-
» fons autant. L'autre fe charge de veiller fur nos
» chevaux & de venir nous avertir quand ils feront
prêts. Mais tandis que nous dórmions profondément
, fon camarade me vole ma montre ,
avec le peu d'argent que j'avois ; & à mon ami ,
outre une fomme de 312 liv. , un étui d'or ,
une montre à répétition & une chaîne d'or , avec
quantité de breloques, qu'il deftinoit à fa future «
Le fieur François- Charles de Moneftay
Marquis de Chazeron , Colonel en fecond
du Régiment d'Auftrafie , Infanterie
mort en cette ville le 4 de ce mois.
כ כ
32
ב כ
ود
ɔɔ
>
,
eft
Le fieur du Mollard , Maréchal des Camps
& Armées du Roi , ancien Lieutenant - Colonel
du régiment de Bourgogne , Cavalerie ,
eft mort à Moirans près Grenoble , le 10 de
ce mois , âgé d'environ 65 ans.
» Un Arrêt du Confeil du premier Octobre , ordonne
que les traitemens appointemens & émolu((
4040 )
mens des Charges de Gouverneurs-Généraux des
Provinces , Gouverneurs particuliers , Lieutenans
du Roi ou Commandans , Majors , Aides & fous-
Aides -Majors des Villes , Places & Châteaux , feront
compris dorénavant dans les états des garnifons
& des places frontières . Les revenus de quelques
-uns de ces Officiers étoient affignés ci - devant
fur les recettes générales des Finances , & celles
de quelques autres , fur la jouiffance des Domaines ,
droits municipaux & exemptions. S. M. en réunifant
les droits domaniaux à fa Couronne , a jugé que
le nouvel arrangement étoit d'un côté plus utile aux
Pourvus defdits emplois militaires , en ce qu'il leur
évitera l'inconvénient d'avoir recours à plufieurs
cafes , & d'être obligés de fe livrer à une régie
de domaines , qui fouvent ne peut fe concilier avec
leur fervice ; & de l'autre , plus conforme au nouvel
ordre mis dans le paiement des penfions & graces , &
au nouveau régime établi pour la régie des Domaines .
Déclaration du Roi concernant la Comptabilité du
Tréfor Royal. Perfuadés que la méthode & la clarté
dans la Comptabilité , font un des moyens les plus
propres à entretenir l'ordre & la règle dans la manutention
des finances , nous nous fommes occupés
de cet important objet , & nous n'avons pu
voir fans peine que le tableau de nos revenus &
de nos dépenfes n'étoit jamais que le réſultat de
recherches & de connoiffances éparfes raffemblées
fous nos yeux par le Miniftre des finances ; ce qui
faifoit dépendre de l'intelligence & de l'exactitude
d'un feul homme , la connoiffance la plus intéreffante
pour nos plans & nos déterminations : que le
défaut de cette conftitution provenoit effentiellement
de ce que les regiftres & les comptes de notre
Tréfor Royal , où l'on devroit naturellement trouver
le détail exact de l'univerfalité de nos recettes &
de nos dépenfes , ne préfentoient à cet égard que des
connoiffances infuffifantes & des renfeignemens incomplets
: qu'une partie des impofitions n'y étoit ver(
41 )
fée ni même connue , & que plufieurs fortes de dépenfes
y étant acquittées habituellement par diverfes
caifles , il n'en exiftoit non plus aucune trace au
Tréfor Royal que cependant les Députés de la
Chambre des Comptes ne pouvoient point fuppléer
au vice de ces difpofitions , non-feulement parce que
ce n'étoit qu'au bout d'un très grand nombre d'années
que tous les comptes particuliers font rendus
& apurés , mais encore parce qu'étant divifés entre
toutes les Chambres des Comptes de notre Royau.
me , ce ne feroit que par l'effer d'un travail immenfe
qu'on parviendroit à former des résultats ; & ce
travail , toujours trop tardif & confus , ne feroit ja
mais utile. Nous avons donc fenti de quel avantage
il feroit pour nous & pour nos fucceffeurs , d'établir
une forme de comptabilité qui fit paffer au Tréfor
royal toutes les recettes & tous les paiemens , non
pas à la vérité toujours en efpèces , pour ne rien
changer à la facilité du fervice & au maintien des
hypothèques ou deftinations particulières , mais au
moins par forme de quittances & d'affignations , de
manière qu'en ouvrant les regiftres du Tréfor royal ,
on pûr voir clairement le rapport exact entre les dépenfes
& les revenus ordinaires de chaque année ,
& féparément le montant des dépenfes & des reffources
extraordinaires .
Nous ne pouvons nous diffimuler que cette méthode
, fi utile & fi importante , rendra bien moins
fecret l'état des finances ; qu'ainfi c'eft une obligation
de plus que nous contractons d'entretenir une
conftante harmonie entré nos revenus & nos dépenfes
ordinaires , puifque c'eſt là le fondement & l'appui
de la confiance ; mais nous n'en demanderons
jamais aucune qui ne foit légiume & bien fondée ;
toute autre , nous le favons , mène tôt ou tard à
des injuftices & à des manquemens de foi , dont
nous voulons à jamais préferver notre règne : &
nous découvrons avec fatisfaction que dans les
vues qui nous animent , moins nous répandrons de
"
( 42 )
voile fur l'état de nos finances & fur leur adminiftration
, & plus nous aurons de droits à l'amour ,
& à la confiance de nos Peuples . A ces caufes , & c.«.
Cette déclaration eft composée de XIII articles ,
conformes à ce qui eft énoncé dans le préambule
qu'on vient de lire.
De BRUXELLES , le 30 Novembre.
LES lettres de Cadix portent que les dif
pofitions faites pour le fiége de Gibraltar font,
très avancées , & que tout annonce le fuccès
favorable de cette entreprife , les Hanovriens
qui compofent la garnifon , font fatigués du
blocus , & éclatent en murmures. Pour prévenir
les fuites de ce mécontentement le
Gouverneur de la place a pris avec lui dans
le Château les gens de bonne volonté ; il a
mis les Hanovriens dans la Ville , & a pointé
le canon fur elle . Cette divifion entre les
Anglois & les Hanovriens peut autant hâter
nos fuccès que le manque de vivres qui
commence à ſe faire fentir parmi la garnifon
& parmi les habitans. Les mêmes lettres contiennent
l'état fuivant des forces que D. Antoine
Barcelo doit commander en Chef, &
qui formeront cinq divifions pour bloquer
la place pendant le fiége.
1º. 2 vaiffeaux de ligne , 3 frégates , 7 chébecs ;
3 galiotes à bombes , un paquebot & une balandre ,
commandés par ce Chef- d'efcadre .
2º. 3 vaiffeaux de ligne aux ordres de D. Juan
de Langara.
3. 2 vaiffeaux de ligne & deux frégates fous
ceux de D. Valendez , Brigadier de Marine.
4. 3 vaiffeaux de ligne du département du
Ferrol , 4 autres de celui de Cadix , & ; frégates
commandées par D. de Ulloa.
T
( 43 )
5. Un corps de réferve compofé d'une hourque
, de 10 bâtimens de voiles latines , de 20 bâtimens
légers , armés chacun de 4 canons , & d'un
nombre confidérable de bâtimens de tranfport .
Cette dernière diviſion eſt deſtinée à croiſer dans ”
le Détroit , lorfque les vents contraindront les autres
de s'éloigner. Le tout forme une efcadre de 12
vaiffeaux de ligne & d'un grand nombre de navires
de moindre forcé, qui pourront être employés ailleurs
immédiatement après la reddition de la place « .
Les Corfaires Anglois ne ceffent de commettre
des excès fur toutes les mers ; celles
du Levant en font auffi témoin ; comme depuis
les pertes' que les Négocians François
de cette place ont faites , ils ne font plus partir
de bâtimens que fous de bonnes eſcortes
les armateurs privés de leur proie naturelle
cherchent às'en dédommager fur les vaiffeaux
neutres.
,
» Le navire Hollandois le Zeiden-reft , écrit-on
de Smyrne , entrant le 23 Septembre dans notre
rade , rencontra malheureufement le corfaire Anglois
la Vipere , qui arrivoit dans le même tems
& qui, s'en rendit maître & le fit mouiller à michemin
de la rade fous le pavillon Britannique. M.
de Hochepied , Conful des Provinces - Unies envoya
le Chancelier du Confulat pour demander
raifon de cet enlèvement , mais on refufa de le
recevoir à bord , & on le menaça de tirer fur lui
s'il approchoit. Le Chancelier du Confular Anglois
, en l'abfence du Conful, promit que le na
vire ne quitteroit point la rade avant que l'affaire
für éclaircie. Cependant le matin fuivant , à la
pointe du jour , il étoit déjà à l'ancre au- delà
du Château & hors de la portée du canon. Le
Conful Britannique de retour en ville , allégua
pour raifon qu'il avoit fait éloigner ce bâtiment
afin d'éviter toute conteftation avec le Gouverne
( 44 )
ment Ottoman ; quant au refte comme ce navire
venoit de Marfeille , on vouloit en examiner
la cargaifon , dont on relâcheroit tout ce qui fe
roit affirmé fous ferment être pour compte Hollandois
; mais qu'on déclareroit de bonne prife la
partie du chargement qui appartiendroit aux François.
C'eft en vain qu'on objecta que quand ce
bâtiment même feroit François , le droit des gens
ne permettoit pas au corfaire Anglois de le pren
dre à l'entrée d'une rade neutre. Si les Anglois
profitant de la fupériorité de leurs forces , exécutent
de pargilles entreprifes , il eft à craindre qu'il
n'en rélalte de grandes difficultés de la part des
Négocians François , en droit de réclamer leurs
marchandifes embarquées fur un navire neutre ,
fous la garantie des traités entre l'Angleterre &
la République de Hollande «<,
Selon des lettres d'Amfterdam les 3
cutters François qui étoient au Texel , font
partis le 19 de ce mois . S'ils rencontrent les
vaiffeaux de guerre qui croifent à une certaine
diſtance , on ne tardera pas à recevoir
la nouvelle d'un combat ; car quelque fu
périeures que puiffent être les forces des Ennemis
leur réfolution eft de fe défendre.
» Le célèbre Paul Jones , ajoutent les mêmes
lettres , a par le 19 à la Bourfe ; il étoit accompagné
de Capitaine Cuningham , connu par plufieurs
prifes qu'il a faites fur les Anglois , entr'au
tres par celle du paquebot le Prince d'Orange , &
qui a eu le bonheur de s'échapper lui trentieme
des prifons de Plimouth , où il étoit étroitement
enfermé. Le même jour à trois heures aprèsmidi
, Paul Jones & fa fuite , accompagnés de
M. Jean de Neavielle & de fon fils , partirent pour
le Helder dans deux carroffes à fix chevaux. On
ignore encore combien il restera de tems au
Texel , & quand il remettra à la voile «.
( 45 )
PRÉCIS DES GAZETTES ANGL. du 24 au 25 Novemb.
On allure qu'il a été répondu à quelqu'un qui
demandoit ce que fait à préfent certain Monarque
» Il a déja perdu la moitié de fa couronne ,
& il joue à préfent quitte ou double pour l'autre
» moitié « . Il fe débite auffi que des Irlandois difent
hautement qu'ils excepterem volontiers de
leurs arrêtés d'aflociation contre toute importation
d'Angleterre le crêpe & le drap noir pour un cer
tain grand deuil .
On prétend avoir entendu dire au Roi que fi les
rebelles d'Amérique l'ont emporté fur lui , ceux
d'Angleterre n'auroient pas le même avantage .
>
› par
Il a été articulé , dit-on , le 10 de ce mois
dans la Chambre des Communes d'Irlande
M. Grattan , qu'il n'y avoit pas une feule des afflociations
qui ne fût dans la perfuafion entière que
le décolement de Charles I avoit été un acte éminent
de Juftice.
On a obfervé à ceux qui trouvent à redire aux
appointemens que touchent encore les Loids Stormont
& Grantham , que cela doit beaucoup moins
furprendre que de voir le Général Gage continuer
à recevoir fon traitement de Gouverneur de Bofton
.
"
On affure que fur l'état de diftribution des fonds
de la lifte civile il ne paroît point encore , qre
nous n'avons plus d'Ambaſſadeur à Paris ni à Madiid
, & que les appointemens de Milord Stormont
& de Milord Grantham , courent comme auparavant.
A cette manière d'adminiftrer les revenus de
l'Etat , on ne doit pas être furpris fi M. Pultney ,
devenu le Confeil de Milord North , recule plus qu'il
n'avance dans le travail de fon plan de finance pour
l'année prochaine
A l'occafion de la nominatiou du Lord Carlisle ,
à la place de piemier Lord du Commerce & des
( 46 )
Plantations , la gazette de la Cour a annoncé , fuivant
l'ufage , la nouvelle formation de ce Confeil
ou Bureau , en nommant les huit fujets qui le com.
pofent aujourd'hui . On a remarqué que dans ce
nombre il y a cinq Auteurs ; favoir , le Lord de
Carlisle , d'une Elégie fur la mort de fon chien ;
Williams Eden, d'obfervations ( anticonftitutiónnelles
) fur les loix pénales ; André Stuart , de
divers Ouvrages politiques ; & Soames Jenning &
Edouard Gibbon , de Productions on ne peut
pas plus contraires aux principes du chriftianifme.
Enfin le Secrétaire de ce Confeil eſt un Auteur dra
matique.
Depuis qu'on voit le Lord Carlisle pourvu de la
place de premier Lord du Commerce & des Plan
tations , par la même main Royale qui a trouvé
dans Milord Germaine un Miniftre de la guerre ,
on dit que la Providence a départi à nos Rois le
don de faire des hommes d'Etat en compenfation
de celui qu'ils ont perdu de guérir les écrouelles.
De mauvais plaifans s'amufent fur le compte
du Lord Carlisle , nouveau Directeur du Commerce
ils prétendent qu'il falloit créer pour lui un
bureau de modes , parce qu'elles ont fait depuis
plufieur années fa plus chère occupation. Ils rapportent
à ce fujet qu'étant , il y a quelques années
à Florence , il s'y montra en Public habillé à la
Romaine , comme du tems de Jules - Céfar , & qu'il
vouloit tenter d'introduire cet habit en Angleterre,
fi fes amis ne l'en euffent empêché.
Le Général Burgoyne , détruit en termes clairs ,
dans fa lettre à fes Conftituants , l'affertion des
Miniftres concernant les inftructions qu'il avoit reçues
pour La campagne. Il affirme que loin que les
opérations euffent été laiffées à fa difcrétion , comme
le prétendent les Miniftres , il n'eft jamais forti
d'aucun cabinet des ordres plus précis & plus di(
47 )
*
式
rects que ceux qui lui ont été envoyés ; d'où il réréfulte
que la malheureufe iffue de fon expédition
far la rivière d'Hudfon , reſte abſolument à la char
des Miniftres. ge
-
Un Ecrivain qui figne Machiavel , demandoit
dans une Gazette du 19 , fi les Miniftres ont bien
Longé aux conféquences de l'indigne , traitement
qu'éprouve de leur part le Général Burgoyne , &
au mal que pouvoit faire à la caufe Angloife en
Amérique , ce Général , fi fon jufte rellentiment
le portoit à y retourner par la voie de France ,
fe mettre à la tête de les pour troupes prifonnières ,
dont il étoit adoré , & que leur Patrie a fi affreulement
négligées , & avec elles , prendre du fervice dans
l'Armée des Etats - Unis. Le même fpéculateur
voudroit favoit des Miniftres , s'ils font informés
du contenu d'une lettre écrite , dit -on , au Congrès ,
par une affociation confidérable , dans l'Ile de la
Jamaïque Il propofe aufi ce doute , fi les Colons
de la Jamaïque ne gagneroient pas infiniment plus
3 par une capitulation judicieufe , & par le rétabliffement
de leur commerce avec le Continent Septentrional
, que par des levées de troupes en Angleterre
, pour défendre à leurs frais un pays qui
ne fera qu'en fouffrir davantage , par les ravages
de l'ennemi , après avoir été fi long-tems abandonné
du Gouvernement , qui s'eft avoué incapable
de s'y maintenir.
CH
Les nouveaux Régiments que l'on va embar
quer pour la Jamaïque , font compofés des recrues
les plus bigarrées qu'il foit poffible d'imaginer &
les moins propres au fervice , fur-tout dans un
climat auffi meurtrier , qui a déja détruit la moitié
du corps des bleus de Liverpool , qai n'y eft que
depuis deux ans. Ce reafort de troupes coûte déja
60,000 1. fter. aux Marchands qui ont établi la
Soufcription.
( 48 )
John Paterfon , Préfident des 85 Sociétés de
Glasgow , a écrit au Lord Géorge Gordon , Préfident
du Comité de Correpondance pour les affaires
du Proteftantilime , une lettre remarquable ; quoique,
datée du premier Octobre , elle n'eft publique que
depuis peu de jours. Attendu qu'il paroît qu'on
» a fouftrait des yeux du Roi , diverfes lettres &
» adreffes des Sociétés , le Lord Gordon eft prié
» d'informer le Roi directement de leurs appréhen
» fions. Le Lord y eft remercié d'avoir démélé
» ce qui eût échappé à tout le monde , dans le
Mémoire des Papiftes au Parlement , favoir que
- la première ouverture avoit été faite par le
Gouvernement , à l'Evêque Hay , chefdu Clergé
Romain , à Edimbourg , & que par fon moyen
auffi , l'information en avoit été donnée aux
Catholiques Anglois . On marque dans cette lettre
la plus vive indignation de ce que l'Evêque Hay ,
ofe affirmer contre toute vérité au Parlement , que
les nouvelles levées faites en Ecoffe , n'auroient pas
été remplies auffi complettement fans le grand
nombre de Catholiques Romains , qui fe font enrôlés
.
Les nouvelles fortifications de Plimouth ne font
point achevées , & elles ont l'air de ne point l'ê
tre de fi-tôt , ayant été abandonnées par les Mineurs
volontaires du Cornwall , après une violente dif
pute qu'ils ont eue avec leurs Officiers touchant
leur paie.
Nos Marchands du commerce de la Baltique
font dans les plus vives inquiétudes pour la flotte
qui attend un convoi à Elfeneur depuis plus d'un
mois , & qui eft la plus riche de toutes celles de
cette année ; elle eft de 140 voiles. On craint qu'elle
n'ait été obligée de partir fous l'escorte du feul
vaiffeau armé le Succès , de 18 canons , qui eft ar
rivé au Sound le 14 Octobre.
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQUI E.
De CONSTANTINOPLE , le 16 Octobre..
HIER le Baron de Herbert , Internonce
de la Cour de Vienne , a cu une audience
du Grand Vifir. Il avoit avec lui fon truchement
& les Gentilshommes de fa fuite. Il a
reçu dans cette Audience le préfent d'honneur
qui confifte en une peliffe.
La grande féchereffe qu'on éprouvoit
depuis deux mois dans cette Capitale & dans
les environs , vient de ceffer par une pluie.
abondante qui a fuivi de près les prières
publiques qu'on a faites dans toutes les Mofquées
pour l'obtenir. La difette d'eau étoit
telle qu'on en trouvoit à peine dans les
fontaines publiques ; ce font celles des fauxbourgs
de Galata , Pera , Terfana , Topana ,
jufqu'à Bechiktachi , maiſon de plaifance du
Grand-Seigneur , qui en ont principalement
manqué.
Les vivres font toujours à un prix trèsmodéré
; il eſt à fouhaiter que le Grand Viſir
trouve les moyens de l'empêcher d'augmen-
11 Décembre 1779. C
( 501
ter après la fête du Ramazan ; c'eft de ce
foin peut -être que dépend la tranquillité
de cette Capitale . Il paroît le fentir & s'en
occuper. Depuis qu'il remplit la première
place de l'Empire il eft parvenu à détruire
la plupart des mauvaiſes impreffions que le
peuple avoit conçues contre lui ; on l'accufoit
d'avarice ; & il a évité foigneuſement
de fe prêter à aucune des manoeuvres qui ,
fous fes prédéceffeurs , ont caufé la cherté
des denrées , & en même-tems les révoltes .
DANEMAR CK.
De COPENHAGUE , le 10 Novembre.
LE Comte Dillon , Colonel au fervice de
France , revenu en Europe à bord d'un
vaiffeau Danois que les vents contraires ont
forcé de relâcher à Marftrand , en Suède ,
elt arrivé à Hellingor ; il porte encore le
bras en écharpe pour les bleffures qu'il a
reçues au combat naval de la Grenade.
Nos lettres d'Helfingor portent qu'il y a
dans le Sund 122 navires Anglois prêts à
paffer dans la mer du Nord , fous l'efcorte
de 4 frégates de leur Nation , qui y font
arrivées depuis peu. Trente autres bâtimens
attendent près de Mandahl , en Norwege
un vaiffeau de guerre qui doit les protéged
contre des Armateurs François qui les atten
dent à la hauteur de ce Port.
On continue avec ardeur & avec beaucoup de
fuccès , jufqu'à préfent , les travaux du canal de
( 51 )
›
Slefwick Holftein , qui doit réunir la mer du
Nord avec la mer Baltique , outre qu'il procurera
à la navigation l'avantage d'épargner aux vaifleaux
un détour de quelques centaines de milles pour
aller d'une mer à l'autre , il leur évitera encore
le paffage dangereux de Schaakerpaade , où beaucoup
de bâtimens ont péri. Le plan de ce canal
I avoit été donné déjà au Duc Frederic IV de Slefwich-
Holftein ; mais les circonftances ne permettoient
pas de l'exécuter. Le Roi ayant réuni les
Duchés de Sleſwick & de Holſtein , s'en eft fait
rendre compte , & en a remis la direction au Major-
Général Wegener , Intendant de la Cour. Ce canal
aura plus de 8 milles de longueur fur 100
pieds du Rhin de largeur ; la profondeur fera telle
que les vailleaux qui tirent 9 pieds d'eau , pourront
aller d'une mer à l'autre par une route de 16
milles feulement . Un lac que le canal doir traverfer
, le trouve fitué à vingt - cinq pieds au
moins plus haut que la Baltique ; & la rivière
I de l'Eyder près de Rondsburg , qu'il traverfera
auffi , étant plus baffe que la même mer de 22
pieds , on pratiquera des éclufes dans divers endroits
, pour monter & defcendre les bâtimens . Ce
canal , qui fera un des plus beaux & des plus confidérables
de l'Europe , pourra être achevé dáns
l'espace de trois ans.
POLOGNE.
De VARSOVIE , le 12 Novembre.
M. du Cachet , chargé des affaires de la
Cour de Vienne , eut le 30 du mois dernier
une audience, de S. M. à laquelle il remit
les lettres de rappel du Baron de Rewicski
qui doit paffer à la Cour de Berlin .
La plupart de nos Magnats fe font donné
C 2
( 52 )
beaucoup de mouvemens pour obtenir la
place de Caftellan de Cracovie , vacante par
la mort du Comte de Rzewuski , & qui
donne le premier rang parmi les Sénateurs
féculiers. Le Prince Lubomirski , Palatin
de Cracovie , vient de l'obtenir ; le Public
nomme M. Dembinski , Caftellan de Woycircz
, pour le remplacer dans fa place de
Palatin,
L'affaire du Prince Martin Lubomirski
occupe actuellement le Confeil Permanent.
S'il faut en croire les bruits publics , il eſt
actuellement à Bar , en Podolie , où il a
raffemblé 600 hommes prêts à le défendre
contre le Comte Stainpkowski , Caftellan
de Kiow , qui pourroit être chargé de l'attaquer.
On ignore les motifs de cette levée ;
tout ce que l'on fait , c'est que le Prince
Martin Lubomirski eft féparé de fa feconde
femme , la Comtelle Stampkowska , fille du
Palatin de Kiow , qui doit époufer un Géné
ral Ruffe.
» Le 6 de ce mois le Duc de Courlande
écrit- on de Mittau , cédant aux voeux de
fes fujets , a époufé la Baronne Dorothée
Charlotte de Medem , fille du Chambellan
de ce nom. Les qualités éminentes de cette
Dame , la douceur & les agrémens de fon
caractère ont guidé le choix du Prince , &
les peuples , enchantés de cet heureux évènement
, fe flattent de voir naître un Suc
ceffeur forti du fang d'un Souverain qui leur
eft cher
( 53 )
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 15 Novembre.
L'EMPEREUR , le lendemain de -fon
arrivée dans cette Capitale , accompagné de
l'Archiduc Maximilien , du Duc Albert de
Saxe Tefchen , des Généraux & Officiers de
l'Etat- Major , ainfi que de toute la Cour ,
fe rendit à l'Eglife des Auguftins déchauffés ,
où il affifta au Ser vice qui s'y célébra pour
les Officiers morts en portant les aimes pour
la Maifon Impériale .
Le 9 , le Député de la Nobleffe de Mecklembourg
a eu audience de l'Empereur ; M.
Jacobi , Réſident de S. M. Pruffienne , lui
remit , le même jour , fes lettres de créance.
M. de Metzboug , ci - devant Secrétaire de
Légation à la Cour de Danemarck , a été
nommé Réfident de LL. MM. II . & R.
à Varfovie.
Le Comte de Cobentzel eft parti le 15
de ce mois pour Pétersbourg. On aflure que
le Baron de Rewitzki fe mettra aufli inceffamment
en route pour ſe rendre à Berlin .
On dit qu'il y aura auffi un changement dans
l'ambaffade de la Cour de Stockholm , &
que M. de Salis ne s'y rendra point ; mais
on ne dit pas qui y fera envoyé à fa place.
De RATISBONNE , le 15 Novembre.
LES prochaines féances de la Diète fixent
l'attention de tous nos fpéculatifs ; les affaires
C3
( 54 )
importantes qui doivent s'y traiter , la font
confidérer comme une des plus remarquables
qui fe fera tenue dans ce fiècle ; le Traité de
Telchen en fera le principal objet . On eftfurtout
curieux de voir quelle tournure prendra
l'affaire de Mecklembourg , & fi la Nobleſſe
de ce Duché foutiendra fon oppoſition au
Privilége illimité contre les appels , accordé
au Duc par le Congrès.
Selon les Lettres de Manheim , l'Electeur
Palatin fe prépare à retourner à Munich ;
fon départ eft fixé au 22 de ce mois ; l'Electrice
paffera l'hiver à Manheim ; les mêmes
lettres ajoutent que le Prince Guillaume de
Birkenfeld doit époufer la Princeffe Marie-
Anne , foeur du Duc régnant des Deux-
Ponts.
On écrit de Mayence qu'on a découvert
à Bingen , lieu qui en eft peu éloigné , les
reftes d'une ancienne ville Romaine , que
l'on croyoit être un vieux château . On y a
fait quelques fouilles qui ont fait découvrir
diverfes pièces antiques , des bains & des
appartemens entiers , d'après lefquels on
conjecture que la ville a été autrefois confidérable.
>> On mande de Francfort fur le Mein , écrit- on
de Cologne , que le 12 de ce mois il y a eu uo
tumulte qui auroit pu avoir de fâcheufes fuites
fans la modération , la prudence & les fages mefures
du Magiftrat. Les ouvriers étrangers qui s'y
trouvent en grand nombre , s'étant imaginés que
leurs maîtres leur faifoient tort , fe font mutinés
contr'eux , & ont refufé de travailler , malgré les
( 55 )
ordres des Magiftrats. Il a fallu que la garnifon
& la bourgeoifie priffent les armes pour les faire
rentrer dans le devoir. On a banni de la Ville les
principaux auteurs de cette émeute «<.
ITALI E.
1
De NAPLES , les Novembre.
LES foins que le Gouvernement a pris
de faire venir de la Sicile des grains & des
farines , a tellement rempli les magaſins &
amené l'abondance , que le prix en eft confidérablement
diminué . Outre la route royale
de Calabre qu'on a ouverte pour faciliter
le commerce dans l'intérieur du Royaume ,
on vient d'arrêter d'en ouvrir deux autres ,
dont l'une conduira dans l'Abruzze &
l'autre dans la Pouille. Les perfonnes qui
doivent préfider à cette entrepriſe font déja
nommées.
S. M. , dans la vue de mettre fa marine
fur un pied refpectable , a , comme on l'a
dit , envoyé trois détachemens de Gardes-
Marines , fervir à bord des efcadres des
Puiffances belligérantes. D. Vicugna , qui
commande la divifion qui fert en Eſpagne
a reçu de S. M. une penfion. Le Chevalier
Caraccioli & le Comte Marefcotti , qui font
à la tête de celles qui fervent fur les flottes
de France & d'Angleterre , ont été élevés
au grade de Lieutenans de vaiffeaux.
Selon les lettres de Rome , les Architectes
envoyés pour évaluer la perte occafionnée
par la chute du tonnerre , fur la forterefle
€ 4
( 56 )
de Civita- Vecchia , la veille de S. Michel ,
la portent à plus de 70,000 écus Romains .
ESPAGNE.
De CADIX , le 9 Novembre.
و
D. Barcelo a pris , à la fin du mois dernier
, une goëlette Angloife qui étoit fortie
de cette Place , & qui faifoit voile pour la
Grande - Bretagne ; fa cargaiſon n'étoit ni
riche , ni confidérable. Le Capitaine Eſpagnol
qui s'en eft emparé ne l'a pas moins
fouillée avec la plus grande attention ; après
bien des recherches , il a trouvé , dans un
paquet de vieilles hardes qui appartenoient
à un fimple matelot , des dépêches du Gouverneur
de Gibraltar , pour le Ministère Britannique
; elles contiennent le détail de la
fâcheufe fituation de la Place , où la difette
fe fait d'autant plus fentir , que les vivres
qui restent font gâtés. Une lettre particulièrė
porte que les habitans font très - fatigués , &
qu'ils ont déja tenté une révolte ; la févérité
du Gouverneur a réuffi à peine à les contenir
; comme il craint pour fa perfonne , il
a fait tripler la garde de fon hôtel , & y a
placé 2 canons ; il a défendu en même tems
qu'on laifsât entrer chez lui plus de deux perfonnes
à-la-fois ; il a élevé tant de batteries
fur les remparts de la Ville , que les canons
lui ont manqué ; & pour garnir celles qu'il
a fait élever fur les hauteurs qui dominent
les ouvrages des affiégeans , il a été obligé de
657 1
prendre les canons du vaiffeau le Panthere ,
le feul qui foit dans le port , & qui ne peut
tenir la mer devant les nombreux vaiffeaux
de D. Barcelo. Enfin il a fait conftruire des
cafemates dans le quartier de l'Hopital
pour que ceux qui pourroient être effrayés
par les bombes , puffent s'y réfugier . Cependant
la Ville vient de recevoir un léger
fecours par un bâtiment Vénitien chargé de
vivres qui eft entré dans le Port , & qui
a échappé à la faveur des courans , à la
vigilance de nos chébecs .
La dernière Gazetɩe de Madrid contient
l'article fuivant , en date de Lisbonne le 31
Octobre :
» Le 27 de ce mois , il entra dans notre Port
un vailleau Espagnol nommé Havanero , Capitaine
Jofeph de Mello , venant de la Havane , avec
un chargement de différentes marchandifes pour
Cadix . Ce bâtiment avoit été pris à 40 lieues en
mer du Cap S. Vincent , par le Corfaire Anglois
Antigallican. Sur la queftion faite à plufieurs
gens de l'équipage , confiftant en 18 mariniers &
3 paffagers , pourquoi ils avoient entrepris ce trajet
dans une faifon auffi avancée & auffi irrégulière ,
ils ont répondu franchement qu'ils avoient eu tort
d'être fortis de la Havane contre les ordres exprès
& pofitifs de la Cour de Madrid , qui avoit enjoint
de fermer le port & d'empêcher pour quelque
tems la venue en Europe de tout bâtiment quelconque
; mais que les inftances des Intéreffés &
des Capitaines de quelques navires marchands , '
avoient enfin extorqué du Gouverneur , du Commandant
de la Marine & de l'Intendant , la permiſſion
de mettre en mer , après avoir déchargé
les productions & effets les plus précieux ; ils
CS
( 58 )
ajoutèrent qu'ils voyoient à préfent leur erreur &
la faute de ceux qui les avoient autorifés , mais
qu'il n'y avoit plus de remède ; en effet , le manque
de fubordination & de confiance de la part
des fujets envers le Supérieur qui les conduit & les
gouverne , doit toujours avoir des fuites de cette
nature encore plus préjudiciables «.
Suite du Manifefte de l'Espagne.
Quiconque voudra comparer ces articles avec
les ouvertures faites antérieurement par la Cour
de Londres , jugera fi l'on pouvoit imaginer des
propofitions plus modérées , ou plus analogues au
fyftême expliqué par le Cabinet Anglois . Certainement
S. M. C. a porté trop loin la modération
dans ce plan de conciliation , cu fe chargeant de
l'emploi, difficile d'applanir les difficultés .
22. La plus grande répugnance qu'ait affecté de
montrer le Cabinet Britannique à la vue de cet
Ultimatum & des propofitions du Roi d'Espagne ,
a porté fur le point de traiter les Colonies comme
indépendantes de fait dans l'intervalle de la trève.
C'est une chofe fort extraordinaire & même aſſez
bifarre que la Cour de Londres traite les Colonies
comme indépendantes non-feulement de fait mais .
même de droit pendant la guerre , & qu'elle ait
de la répugnance à les traiter comme telles feulement
de fait pendant une trève ou fufpenfion d'hof
tilités. La Convention de Saratoga ; le Général Bu
goyne cenfé prifonnier légitime quand il s'agit de
fufpendre fon procès ; l'Echange & la liberté d'autres
prifonniers faits fur les Colons ; la nominationde
Commiffaires pour aller chercher les Américains
dans leurs propres foyers , leur demander la paix
& traiter avec eux ou avec le Congrès ; & enfin
mille autres actes de cette espèce autorisés par la
Cour de Londres ont été & font certainement des
figues non équivoques de reconnoiffance de l'Indé(
59 )
pendance. Que la Nation Angloife juge & décide
elle- même fi tous ces actes font auffi compatibles
avec l'honneur de la Couronne Britannique que le
feroit la concellion faite aux Colonies par l'entremife
de S. M. C. d'une fufpenfion d'hoftilité , l'accommodement
de leurs différends & un traitement
qui dans cet intervalle les feroit regarder comme
indépendantes de fait. On pourroit ajouter à ce
qui vient d'être dit ce qu'ont affirmé tous les
papiers publics du mois de Février 1778 , d'une
propofition faite par le Lord North dans la féance
du Parlement du 17 dudit mois , comme d'une
chofe toute fimple que les Commiſſaires , nommés
alors par la Cour de Londres , traiteroient avec
les Députés Américains , comme s'ils étoient Piénipotentiaires
d'Etats Indépendans , à condition que
cette Conceffion ne préjudicieroit point à la Grande-
Bretagne , fi dans la négociation les Colonies fe
décidoient à fe défifter de l'Indépendance .
23. Il paroîtra incroyable , après ce qui vient
d'être rapporté , que la Cour de Londres refuſe
d'accepter les propofitions de l'Ultimatum de celle
de Madrid , quand même le Cabinet Britannique
auroit jugé néceffaire d'y apporter quelque éclairciffement.
Cependant , non-feulement elle ne les a
pas acceptées dans fa réponſe donnée le 4 Mai
après avoir apporté autant de délais qu'elle put ,
mais donnant des interprétations forcées & captieufes
aux propofitions fufdites , elle s'eft permife
de dire que l'Espagne partoit des prétentions qu'avoient
les Colonies d'être des Etats Indépendans
& fouverains , pour faire cauſe commune avec elles
& avec la France , & le Cabinet Britannique a
fini en difant : que fi les conditions que la Cour
de Versailles avoit communiquées à S. M. C.
ne préfentoient pas un afpect plus favorable pour
le Traité , ou que fi elles n'étoient pas moins
impérieufes & inégales , ce feroit avec le plus
c 6
( 60 )
grand regret que le Roi de la Grande-Bretagne
fe verroit fruftré des efpérances qu'il avoit toujours
conçues de l'heureux rétabliſſement de la
paix , tant pour fes fujets que pour tout le monde.
Si ce n'eft pas -là manquer aux égards dus au
Roi médiateur par une véritable provocation &
par une inconféquence évidente , il fera difficile
de trouver des expreffions qui y foient plus propres.
S. M. C. ne faifoit point caufe commune
avec la France & les Colonies dans fes dernieres
propofitions , & elles n'étoient point faites par la
France , puifqu'il eft certain que jufqu'alors S.
M. C. ne les lui avoit point communiquées , &
qu'elle n'avoit pas pu les lui communiquer , faute
de tems , avant de les remettre à la Cour de Londres .
Ainfi , tout l'apparat de ces paroles hautaines du
Ministère Anglois , fe réduit à dire que malgré
l'ouverture faite par ce même Ministère , le 16
Mars , il aimoit mieux la guerre , que devoir la
paix ou même la trève au Roi médiateur , auquel
il infultoit pour le provoquer , en l'accufant d'être
partial , de s'être ligué avec les ennemis de la
Grande-Bretagne , d'avoir un ton impérieux , &
d'être capable de propofer des conditions inégales.
Ajoutez à tout ce qui vient d'être dit , que dans
le même tems où le Cabinet Britannique répondoit
dans les termes rapportés ci - deſſus au Roi d'Efpagne
, il cherchoit par le moyen d'Emiffaires &
d'offres confidérables à détacher la Cour de France
des Colonies , & à s'accommoder avec cette Cour.
Il y a plus encore. Dans le même tems , le Miniftère
Anglois s'occupoit pareillement à faire , par
le canal d'un autre Emiffaire , différentes propofitions
au Docteur Francklin , Miniftre des Colonies ,
réfidant à Paris , pour s'accommoder avec elles , &
les détacher de la France , moyennant certaines
conditions prefque femblables celles qu'il a
jettées quand elles font venues de S. M. C , ou
J
re(
61 ) T
pour mieux dire , en faifant des offres beaucoup
plus favorables à ces Colonies . Les chofes furent
portées au point , que le Traité fut dieffé en articles
formels avec différentes explications ; & il
fe faifoit fous l'autorité d'un des principaux Miniftres
Anglois , Il feroit peu difficile d'inftruire le
public de tous ces détails , & de beaucoup d'autres
chofes encore , en mettant fous fes yeux des copies
bien entieres & bien conftatées des pièces , fi
cela étoit néceffaire , où fi l'on y étoit forcé par
cet ennemi implacable , à l'égard duquel l'Espagne
de fon côté s'eft toujours conduite avec la plus
grande modération.
24. Les véritables intentions de la Cour de Londres
étant découvertes , le Roi Catholique ne pouvoit
pas enfin fe difpenfer de remplir dans toute
leur étendue les Traités conclus avec la France . Par
l'expofé qui a été fait dans la note précédente , il par
roît évidemment que tout l'objet de la politique Angloife
étoit de défunir les deux Cours de Madrid &
de Paris par le moyen des fuggeftions & des offres
à cette dernière ; de détacher pareillement les Colo .
nies , fi on le pouvoit , des engagemens qu'elles
avoient contractés avec la France pour les armer contre
la Maifon de Bourbon , ou bien pour les opprimer
quand elle les verroit feules fans protecteurs ni garans
de tout traité quelconque qu'elles feroient avec
le Ministère Britannique . Voici enfuite le piége dans
lequel ce Miniftère cherchoit à faire tomber les Etats
Américains. Ileffayoit de les tenter par des promeffes
flatteufes & magnifiques , pour s'arranger avec eux
fans l'entremife de l'Efpagne & de la France ; & pour
que ce même Cabinet reftât toujours l'arbitre du fort
des Colonies dans l'exécution des traités ou accommodemens
qu'elles feroient . Mais le Roi Catholique ,
fidèle d'un côté à l'obſervation des engagemens qui
le lient avec le R. T. C. fon neveu , équitable de l'autre
envers les propres Sujets qu'il doit protéger &
( 62 )
foutenir contre tant d'infultes , & enfin rempli d humanité
& de compaffion pour les autres individus qui
fupportent les calamités de la préfente guerre, eft dans
l'intention de la pourfuivre , & de faire tous les efforts
qui font en fon pouvoir pour parvenir à une paix ſolide
& durable , avec les sûretés convenables pour en
garantir l'obfervation .
La fuite à l'ordinaire prochain.
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 25 Novembre .
Les nouvelles de l'Amérique Septentrionale
font toujours vagues & contradictoires ;
on ignore où eft le Comte d'Estaing , &
cette incertitude ajoute à nos allarmes. La
plûpart de nos papiers l'ont dit fucceffivement
parti pour New-Yorck , arrivé devant
cette Place , & à la veille de s'en emparer.
Bien tôt quelques - uns fe font empreffés de
nous raffurer , & le préfentent dans une
pofition fâcheufe. Selon les uns , les Amiraux
Arbuthnot & Parker fe font joints ,.
& le tiennent bloqué , de manière qu'il ne
peut éviter un combat , dont on ne croit
pas qu'il puiffe fe tirer avec avantage ; pour
cela , il faudroit que les efcadres combinées
fuffent de beaucoup fupérieures à la fienne ;
& nous n'ignorons pas que malgré leur
réunion leurs forces font encore inférieures.
D'autres papiers prétendent qu'il a été battu
par la tempête , & forcé de fe réfugier à
Boſton avec une partie de fes vaiffeaux trèsmaltraités.
Tout ce que l'on débite ſe réduit à
des bruits. Mais fi , comme on l'affure , on n'a(
63 )
-
· voit aucunes nouvelles du Vice Amiral
François à New - Yorck , le 3 Octobre , il
n'eft donc pas vrai qu'il ait paru fur cette
partie du Continent , ni qu'il ait fouffert
de l'ouragan du 17 Septembre dans les
parages des Bermudes , d'où l'on auroit
pu le favoir très rapidement à New-
Yorck. Il en eft de même de fa prétendue
arrivée à Boſton vers le commencement
d'Octobre ; une traverfée de 30 jours eût
fuffi pour nous en apporter la certitude.
Il fe pourroit qu'il fe fût approché
de la Caroline , d'où les nouvelles pour
l'Europe font communément plus de 80
jours en route. Cette conjecture eft adoptée
avidement par nos Marchands des Ifles de
l'Amérique , qui aiment mieux le croire à
cette diftance de leurs Etabliſſemens menacés
, où l'on craint toujours qu'il ne foit
revenu. L'allarme eft générale à la Jamaïque ,
où le Gouverneur convoqua , dès le 18
Août , la Chambre d'affemblée de cette Ifle ,
pour lui demander les fecours & les fubfides
néceffaires dans un moment où l'on
devoit s'occuper d'opérations défenfives.
Le Confeil & l'Affemblée partageant les
inquiétudes du Gouverneur , prirent fur-lechamp
les réfolutions fuivantes.
1º. Réfolu que la Chambre pourvoira à l'octroi
des fommes dont on aura befoin dans ce moment
de crife.
2°. Qu'elle approuvera le choix fait par S. E.
le Gouverneur , de William Harvie , Ecuyer , pour
raffembler les beftiaux néceffaires à la confommation
des troupes.
( 64 )
3. Qu'elle pourvoira au payement de ceux
que l'on s'eft procurés ou que l'on le procurera
pour cette confommation , fous l'autorité accordée
par le Gouverneur à William Harvie.
4. Qu'elle enjoindra au Receveur Général de
lui fournir l'argent néceflaire pour l'achat des
beftiaux , & dans le cas où il n'y auroit pas affez
d'espèces monnoyées dans la caille , de délivrer des
certificats qui attefleront le droit du porteur à la
fomme d'argent y mentionnée , payable dans trois
mois avec intérêt , dont le cours commencera au
moment de l'achat .
5 ° . Qu'elle lui paffera 7 pence & demi , ( 15 fous
tournois ) par livre pour toute , viande graffe qu'il
délivresa ou fera délivrer pour la confommation
des troupes ; & que dans ce prix feront complètement
compris le premier achat des beftiaux
& tous les frais de l'entreprife.
On peut fe faire une idée de l'allarme
qu'on a eue dans cette Ifle , par les précautions
qu'on y a prifes. La lettre fuivante
en préfente les détails ; comme fa date eft
du 12 Septembre , & que depuis cette époque
, il peut être arrivé de nouveaux évènemens
, on eft fort inquiet ici jufqu'à ce
qu'on ait reçu des avis poftérieurs .
Il y a environ fix femaines qu'on nous a informés
que l'on délivroit des lettres de repréfailles contre
les Espagnols nous en deviens conclure que nous
étions le grand objet de cette Nation , ainſi que de la
France ; cependant on ne fongea point à ajouter à
nos forces naturelles , jufqu'au moment où l'on apprit
l'arrivée foudaine & inattendue du Comte d'Eftaing
à Saint-Domingue , lorfque nous nous flattions
que fa flotte avoit été détruite par Byron , dont
la conduite a étrangement changé la face des
affaires dans ce pays : je ne vous parlerai ni des
mouvemens ni des opérations de d'Estaing ; je le
( 65 )
:
prendrai au moment où il arriva au Cap- François
( le 3 ou le 4 Août ) : il appareilla le 24 avec une
Hotte confidérable , mais nous ignorons la route
qu'il a tenue , tant nous fommes mal informés . Le
fait eft qu'il partit plufieurs jours avant que notre
Amiral en eût connoiffance : nous regardâmes cer
évènement comme l'avant - coureur d'une invaſion
qui nous regardoit la loi martiale fut proclamée
fur le champ , même fans la participation du Confeil
ni de l'Affemblée : l'ifle entière fut en mouvement
, jamais tant d'ardeur n'éclata nulle part , ce
fut à qui arriveroit le premier au centre de défenfe
dans le cours de huit jours , 17,000 blancs fous
les armes contribuèrent à relever le courage des habitans
, ainfi que la connoiffance de la force naturelle
du terrein , qui , fecondée par l'art dans une
étendue de 40 milles , nous met en état de tenir
contre un nombre d'ennemis dix fois auffi confidérable
que le nôtre ::
on n'arma pas un feul efclave ,
on les réferva pour le moment de la defcente , &
dans ce cas nous euffions mis 30,000 hommes fous
les armes. Nous ne manquions que de moufquets ,
il faut avouer que nous n'en avions pas , à beaucoup
près , la quantité fuffifante. Outre les 17,000 blancs ,
nous avions plus de 1200 hommes de troupes réglées
le port de Kingfton avoit été rendu réellement
imprenable- par mer les dépenfes faites en
cette occafion dans le cours d'une femaine , font pro
digieufes , & nous nous en fentirons long - tems .
En cas d'accident , notre dernier eſpoir étoit dans
Leguanca , ville forte à environ 6 milles en front de
Muller Hill , où , avec 5000 hommes , notre Gouverneur
ne doutoit pas de pouvoir tenir un an contre
n'importe quelle force , fitué d'ailleurs de manière
à pouvoir tirer des vivres des paroiffes adjacentes
, indépendamment de ce qu'il prendroit fur
le territoire même , capable de fournir à la fubfiftance
de 10,000 hommes. On y avoit tranfporté
tout ce qu'il y avoit d'effets précieux dans les deux
:
:
( 66 )
:
villes les femmes & les enfans s'y étoient retirés
la nuit du 24 , à l'approche d'une flotte qui paroifloit
du côté du vent , qui mit toutes les troupes
en mouvement , jetta l'Ifle dans l'alarme pendant
toute la nuit le retour du jour nous apprit
que la flotte étoit amie , c'étoit une douzaine de
voiles qui arrivoient d'Angleterre fous l'efcorte de
la frégate la Pallas. Nous favons à préfent que
d'Eflaing a quitté Saint - Domingue le 24 Août ;
notre milice eft très-impatiente , chacun demande à
retourner chez foi , & il eft étonnant qu'on n'en
ait pas encore obtenu la permiffion mais la loi
martiale continue d'être en force , & le Gouverneur
le propofe de la laiffer en vigueur jufqu'à ce
que les forts , les redoutes & les autres fortifications
foient achevées : nous avons à cette ſtation
environ 20 voiles de 20 à 64 canons , mais il n'y en
a que 4 ous de ligne .
Au milieu de ces nouvelles , qui augmentent
les incertitudes & les allarmes qui
en font la fuite , on dit que M. Dalling
Gouverneur de la Jamaïque , a demandé
fon rappel ; la circonftance où il fait cette
demande , qu'on lui prête peut - être , n'eft
pas propre à nous raffurer ; on prétend que
c'eft le Colonel Campbell qui lui fuccè
dera. On preffe l'armement & le départ des
vaiffeaux qui doivent fe rendre dans ces mers
pour y protéger nos poffeffions ; & il y a lieu
de craindre qu'ils n'arrivent trop tard. On
n'eft point raffuré par les bruits qu'on répand
depuis quelque tems , & d'après lef
quels l'Amiral Rowley , profitant de l'abfence
du Comte d'Eftaing , a repris la Grenade.
Il y en a d'autres qui les contredifent .
Le Sphynx , de 20 canons , a dit - on été
( 67 )
.
•
pris aux Ifles par une frégate Françoife de
fa force ; les frégates le Garampus & la Tortoife
, ajoute - t- on , ont péri devant Terre-
Neuve , par un coup de vent du 30 Octobre.
Cette date , qui eft celle où l'on croit que
le convoi difperfé par ce coup de vent , eft
parti de Saint -Chriftophe , fait beaucoup
douter de la repriſe de la Grenade , puifqu'on
fait qu'il ne peut fe faire dans ces
Ifles des expéditions d'aucune eſpèce pendant
les quatre mois d'hivernage.
L'état de l'air ici , pendant plufieurs jours
fait préfumer qu'il y a eu de furieux coups.
de vent fur la mer , & on n'eſt pas fans
inquiétude fur l'efcadre du Chevalier Hardy
s'il eftvrai qu'elle ait paffé devant Plimouth
le 17 après avoir quitté Forbay & portant à
l'oueft. Elle doit rentrer avant peu & donner
une divifion à l'Amiral Rodney qui n'eſt
point encore parti , & dont le départ pourroit
être fufpendu plus long- tems qu'on ne
le defireroit, par l'accident arrivé le 20 à fon
vaiffeau le Sandwich , qui a été endommagé
en fe mettant en rade.
» La croifière de notre efcadre aux ordres du
Chevalier Hardy , dans la circonftanec actuelle ,
dit un de nos papiers , eft une pure gafconade du
Lord Sandwich , qui a voulu fe donner à lui & à
fes partifans , à l'ouverture des prochaines feffions
la fatisfaction de dire en plein Parlement : Nous,
avons ufé de repréfailles envers les François , en
nous montrant à notre tour devant leurs ports .
L'efcadre Britannique , avant de mettre à la voile ,
favcit , à n'en pas douter , que les efcadres combinées
étoient en sûreté dans le port de Breft ;
( 68 )
fans cela on fent bien qu'elle n'auroit jamais ofé
fortir. A leur retour , les vaiffeaux feront défarmés.
Après avoir fait une campagne d'été fi brillante ,
il est bien jufte de fe repofer l'hiver «.
Une lettre de Portfmouth , en date du Ir
de ce mois , contient les obfervations fuivantes
fur la lifte que les Miniftres ont
donné de notre fotte.
Je fuppofe que la lifte des vaiffeaux qui compofent
votre grande efcadre , & qui a été inférée
dans les papiers d'hier , a été envoyée à l'Imprimeur
par le Lord Sandwich , parce qu'elle renferme
plus de vaiffeaux qu'il ne s'en trouve en état
de mettre à la mer. Cette lifte porte le nombre
des vaiffeaux de ligne à 46 ; il eft de fait qu'elle n'é.
toit que de 37 , lorfqu'elle a été drellée . L'Intrépide ,
de 64 eft ici , & il lui faut une réparation de quatre
mois. Le Jupiter , que cette lifte porte à 74 , n'en
monte que so ; & il n'eft point avec Hardy.
Le Monarque & le Canada , de 74 , ont mis à la
voile hier ; mais on n'a pas encore des nouvelles
de leur réunion à l'efcadre. Le Shrewsbury , de 74 ,
eft à Spithéad , & il attend fes ordres pour Gibraltar.
Le Prudent de 64 , eſt auſſi à Spithead
. Le Blenheim , de 90 , parti pour Chatam
a befoin d'une réparation de fix mois. L'Ifis & le
Romney ne montent que so canons , & on ne fait
pas fi le dernier eft avec l'Amiral Hardy. Il n'y a
que 2 vaiffeaux de ligne , l'Océan , de 90 , & le
Dublin de 74 , qu'on fuppofe l'avoir joint ; & ce
dernier eft encore à Plimouth. D'après ces détails ,
la grande efcadre n'eft compofée actuellement que
de 37 vaiffeaux & le fera de 39 après la réunion
du Monarque & du Canada , de 74. Quant aux
frégates & corvettes , la lifte en donne à l'Amital
8 ou 9 de plus qu'il n'en a ; plufieurs des frégates
dont elle fait mention font parties avec des convois
pour Halifax , New -Yorck , &c . L'état des bri
( 69 )
gantins , brûlots & cutters , eft beaucoup plus incorrect
encore «<,
Les inquiétudes que l'on a fur l'Irlande
deviennent plus vives de jour en jour . Le
peuple a manifefté les difpofitions lorſqu'il
a célébré le 4 & les de ce mois les anniverfaires
de la naiffance du feu Roi Guillaume
III. & de la confpiration des poudres
. Les circonftances particulières qui ont
accompagné ces commémorations, méritent
quelques détails.
A 10 heures du matin , le Corps de Volontaires
de la Ville & du Comté de Dublin s'affembla à
cheval fous les Officiers qu'ils le font choifis . Le Duc
de Linſter étoit à la tête de ceux de la Ville , & le
Capitaine Gardiner conduifoit ceux du Comté. Its
traversèrent les principales rues en parade , tambour
battant , drapeaux déployés , & fe rendirent au parc
du Collége , où ils defcendirent de cheval . S'étant
rangés enfuite autour de la ftatue du Roi Guillaume
, ils firent huit falves générales de moufqueterie
, fuivies de plufieurs décharges d'artillerie
qui y avoit été amenée. La ftatue & le piédeftal
avoient été ornés d'infcriptions également relatives
aux circonstances préfentes de l'Irlande & de la
fête. Sur la face du couchant étoit écrit : La glo,
rieufe révolution ; fur celle du levant , Les Volontaires
d'Irlande avec cette devile
50,000
Juncti parati pro patria mori ; fur celle du midi ,
Redreffement de l'Irlande ; & fur celle du nord ,
Un bill de fubfide de courte durée , un commerce
libre , finon...... L'efprit qui règne dans ces infcrip
tions , rappelle celui qui guida les Américains dans
les premiers principes de leur révolution«
› >
Le Parlement d'Irlande , dans fa féance
du 9 , arrêta qu'on l'on préfenteroit un état
des différentes fommes débourfées depuis
( 70 )
le 31 Mars 1778 jufqu'au 8 Novembre1779
pour la défenſe du Royaume ; d'après des
calculs exacts , ces fommes ne montent pas
à moins de 3000,000 liv. fterl . On ignore
l'emploi qu'on en a fait. M. Yelverton obferva
que lorfqu'elles furent demandées ,
le Procureur - Général détailla avec beaucoup
d'exactitude , tous les objets de dépenfes
qui rendoient le fubfide néceffaire ; il compta.
parmi ces objets un achat de chevaux pour
remonter la cavalerie en garnifon dans le
Royaume ; cependant , obferva-t- il , tout ce
qui a été acheté pour le compte du Gouvernement
fe réduit à quelques chevaux de
bât , tandis que toute la cavalerie , actuellement
montée , eft celle que le patriotiſme
feul a volontairement mis fous les armes.
On fent bien que cette motion effuya les
plus vives oppofitions de la part du Procureur
Général ; elle n'en paffa pas moins
malgré lui prefque unanimement.
-
» La lifte des penfions de ce Royaume du 25 mars
1775 , au 25 mars 1777 , s'eft montée à 208,944
liv. fterl. ; & de 1777 à 1779 , elle a été de 119,962
liv. , de manière que dans ces deux dernières an
nées il y a eu une épargne de 88,981 liv. Il y a
eu pendant ce même tems une diminution de 43 56
liv. fterl. dans les penfions militaires , & une augmentation
de 2407 liv. fur l'Etat-Major. Le chapitre
des évènemens , c'est- à-dire , le fervice fecret
de 1775 à 1777 , a été de 33774 liv. ; & de 1777 à
1779 , il a été de 32494 , de forte que dans ces
deux dernières années , il y a eu une épargne de
1279 liv. La dette d'Irlande au 25 Mars 1779 ,
montoit à 1,69,597 liv. fterl . mais fans y comprendre
les annuités de tontine , ni les arrérages
( 71 )
dûs , ni les deficit pour les 7 derniers mois dans plufieurs
départemens du revenu . La loterie qu'on fe
propofe d'établir pour lever une partie du fubfide
en Irlande l'année prochaine , fera compofée de
40,000 billets às liv . fterl . chacun . La plus haute
prime eft de 10,000 liv . ; les primes porteront intérêt
à 4 pour cent , mais elles ne feront rembourfées
qu'après un certain tems c .:
Le Roi a fait aujourd'hui l'ouverture du
Parlement par le difcours fuivant :
"
;
Mylords & MM. Je vous ai aſſemblés dans un
tems où tous les principes de devoir & toutes les
confidérations d'intérêt exigent à la fois nos efforts
réunis , pour le foutien & la défenſe de la Patrie
attaquée par une guerre injufte & non provoquée ,
& luttant contre une des plus dangereufes confédérations
qui fe foient jamais formées contre la
Couronne & le Peuple de la Grande - Bretagne. La
bonté de la Providence a rendu fans effet les deffeins
& les tentatives de nós ennemis pour l'invafion
de ce Royaume. Ils nous menacent encore
avec des armemens & des préparatifs confidérables
mais nous fommes , je me le perfuade , bien préparés
pour recevoir toutes leurs attaques & repouffer
toutes leurs infultes . Je connois le caractère de
mon brave Peuple. Les menaces de nos ennemis
& l'approche du danger n'ont d'autre effet fur lui
que d'éveiller & animer ce courage national , qui
a fi fouvent arrêté & vaincu les projets de l'ambition
& de l'injuftice , & avec lequel les Flottes
& les Armées Angloifes ont protégé leur propre
pays , vengé leurs droits , foutenu & préférvé les
libertés de l'Europe contre la puiffance inquiète de
la Maiſon de Bourbon. Au milieu de mes foins &
de mes follicitudes pour la sûreté & le bien être
de ce pays , je n'ai point perdu de vue l'état de
mon loyal & fidèle Royaume d'Irlande. En conféquence
des adreffes que vous m'avez préfentées
dans la dernière feffion , j'ai ordonné que l'on rat
( 72 )
femble & que l'on vous communique les papiers
qui peuvent aider vos délibérations dans cette
importante affaire , & je vous recommande de
réfléchir fur les diverfes eſpèces de nouveaux avantages
auxquels on peut encore faire participer ce
Royaume , par des règlemens & de la manière les
plus propres
à augmenter efficacement la richeſſe ,
la force & l'intérêt communs de tous mes Etats.
Meffieurs de la Chambre des Communes , Je
vous ferai communiquer , dans leur tems , les états
convenables de nos dépenfes . Je vois avec une
peine extrême que les établiſſemens néceffaires de
nos forces de mer & de terre , & les différens
fervices & opérations de l'année prochaine , exigeront
inévitablement de très- grandes & très - onéreufes
dépenfes ; mais je compte que votre fageffe
& votre amour de la Patrie vous porteront à donner
les fubfides que les circonstances & l'exigence de nos
affaires pourront requérir.
Mylord & Meffieurs , C'eft avec une vraie fatiffaction
que je renouvelle ici les affurances de mon
entière approbation de la bonne conduite & de la
difcipline de la Milice , ainfi que de ſa conſtante
perfévérance dans fes devoirs ; & je rends graces
à mes Sujets de tous les rangs , qui le font montrés
dans cette conjoncture importante , & dont le zèle ,
l'influence & le fervice perfonnel ont réuni la confiance
à la force pour la défenfe de la Nation .
Plein de confiance dans la Providence divine &
dans la juftice de ma caufe , je fuis fermement réfolu
de pourfuivre la guerre avec vigueur , & de faire
tous les efforts poffibles pour obliger nos ennemis
à écouter des conditions raifonnables de paix &
d'accommodement «<.
1
En conféquence des ordres que le Lord
Amherſt a reçus du Roi , le 17 de ce mois ',
les troupes réparties dans les différens camps
ont
( 73 )
ont pris leurs quartiers d'hiver ; le même jour
il a été expédié au Vice-Roi d'Irlande l'ordre
d'envoyer dans les leurs les troupes qui formoient
auffi des camps dans ce Royaume.
S'il faut en croire quelques- uns de nos
papiers , il y a fur le tapis un nouveau plan
de conciliation entre l'Angleterre & Amérique
; il feroit à fouhaiter qu'il fût plus
praticable que ceux qu'on a propofés jufqu'à
préfent , & qui n'ont eu aucun fuccès.
On dit que d'après quelques nouvelles
particulières reçues par la voie de Hollande ,
'Amirauté a donné ordre à quatre de nos
meilleures frégates de fortir inceffamment
pour croiſer à 200 lieues à l'oueft. S'il faut
en croire quelques papiers , il s'eft élevé
entre nous & les Hollandois des ifles de
l'Amérique des démêlés graves. Nos Croifeurs
fe font conduits fur ces mers , comme
ils le font fur celles d'Europe ; ils ont enlevé
plufieurs navires de cette Nation qui faifoient
le commerce de cette partie du globe ;
il paroît que ceux qui en ont été la victime
commencent à prendre ces attentats d'une
inanière plus férieufe. Les Etats - Généraux
ont donné des ordres pour mettre en état
de défenſe tous leurs établiffemens dans les
deux Indes....
Il paroît que l'Amiral Hughes a effuyé
bien des obftacles de la part des vents dans
fon voyage ; le 3 Août dernier il étoit encore
au Cap de Bonne Efpérance.
Nous fommes arrivés ici le 9 Juillet , écrit un
11 Décembre 1779. d
( 74 )
Officier à bord de la Réfolution , à la rade du Cap,
le 3 Août , après une traversée affez fâcheuſe , dans
laquelle nous avons perdu près de 40 hommes de
notre équipage , qui font morts de fièvre maligne.
Plufieurs en font encore attaqués , mais il y a tout
lieu d'efpérer qu'ils s'en tireront. Deux vaiffeaux
François de 64 & un de 74 , ont appareillé ici peu
de tems avant notre arrivée ; ils ont laifé leurs
munitions & un certain nombre de leurs malades.
Le Chevalier Edouard Hughes vient d'arriver avec
fix vaiffeaux de ligne & le refte de notre flotte , favoir
le Granby , le Norfolk , l'Atlas le Duc
de Grafton , le Comte d'Oxford & le Hafwell,
Je n'ai rien de plus à vous mander , finon que le
Warwick , de 50 canons eft mouillé dans ce
port avec les vaiffeaux de la Compagnie le Gatton
& le Scherwbury ".
:
G
On fera l'hiver prochain la Maiſon du
Prince de Galles ; les Lords de fa Chambre
font les Ducs d'Ancaftre , de Beaufort , de
Dorfet , & les Lords Brownlow , Cheſterfield
, Egremont , Galloway & Ferrers , qui
auront chacun Soo livres fter. d'appointe
ment.
Comme les parens du Capitaine Cooke
n'ont point reçu de fes nouvelles , on ne
peut regarder tout ce qui a été dit fur fon
compte que comme de fimples conjectures .
On a pris les mefures convenables pour lui
faire paffer le plutôt poffible l'avis des égards
particuliers dont le Roi de France a bien
voulu lui donner des marques fi diftinguées
pour qu'il puiffe continuer fa route
Angleterre fans crainte & fans inquiétudes.
en
( 75 )
FRANC E.
De VERSAILLES , le 7 Décembre.
LL. MM. & la Famille Royale ont ſigné
le 28 du mois dernier le Contrat de Mariage
du Marquis de Roure , Officier au Régiment
des Gardes Françoifes , avec Mlle de Noailles,
fille du Duc d'Ayen.
Le même jour l'Abbé de Boſcovich a eu
l'honneur de préfenter à S. M. un Ouvrage
de fa compofition , ayant pour titre les
Eclipfes , Poëme en fix Chants , dédié à
S. M. , & traduit en François par l'Abbé
de Barruel.
De PARIS , le 30 Décembre.
SUIVANTles dernières lettres de Breft ,
le Duc- de - Bourgogne , de 80 canons , eft
forti du baffin , & le Solitaire , de 64 , y eft
entré. On arme 2 vaiſſeaux pour l'Ile- de-
France , où nous ne ferons , dit- on , que fur
la défenfive pour la campagne prochaine ; &
fix vaiffeaux pour nos Iles de l'Amérique ,
où l'on paroît vouloir être fur l'offenfive.
Le convoi de troupes & de munitions de
guerre & de bouche affemblé à l'Ile d'Aix
doit être bien près de partir s'il ne l'eſt pas
déja , fous l'eſcorte du St-Michel & de la
Médée.
Les frégates qui avoient accompagné
D. Louis de Cordova , & qui avoient mis
d 2
( 76 )
à la voile pour écarter les découvertes Angloifes
, font rentrées dans le port de Breft.
Elles l'ont laiffé bien avant du Cap Saint-
Vincent , ayant le plus beau tems du
monde.
Le gros tems qui a régné pendant la
journée du 25 , s'eft fait fentir dans la rade.
Deux vaiffeaux Efpagnols le St- Louis & le
St Jofeph , chafsèrent fur leurs ancres &
abordèrent le Pluton & le Scipion . Heureufemment
il n'y a pas eu de dommage confidé-.
rable ; les bâtons d'enfeigne & les fanaux
de poupe de ces deux derniers vaiffeaux ,
font les feules chofes qui ont été emportées
par les beauprés des premiers.
On prend les équipages des vaiffeaux en
rade pour armer ceux qui font deftinés pour
les Colonies ; & on n'employera que les
Matelots de bonne volonté , il en fera de
même ppoouurr les Etats Majors auxquels le 26
du mois dernier , il manquoit , dit- on , 49
Officiers pour le complet. On a congédié
les 25 plus anciens Matelots de chaque
vaiffeau ; on leur donne 3 mois de paye ,
& fols par lieue jufques chez eux. L'arrivée
du convoi de bois de conftruction',
entré depuis peu , met en état de tenir prêts
pour la fin de Décembre les vaiffeaux le
Royal- Louis & le Northumberland.
L'opinion générale dans le port de Breft
eft que nous aurons pour la campagne
prochaine le même nombre de vaiffeaux
Efpagnols que dans celle qui vient de finir ;
( 77 )
les difpofitions que l'on voit déja faire femblent
le confirmer.
Nous avons dans cette Province , écrit-on de
Quintin , plufieurs lettres de Londres , dans lef
quelles il eft dit que les Anglois le préparent à
nous porter un coup fenfible pendant que nos flottes
feront dans l'inaction . Il paroît qu'en Amérique
nous faisons la guerre au moins avec égalité ;
quant à l'Europe , dans l'état où font notre marine
& celle d'Espagne , quel coup peut nous porter
l'Angleterre Envain la Cour de Londres exalte
les complaifances d'un parti en Hollande ; cette République
connoit trop bien fes intérêts pour renoncer
à fon fyftême de neutralité. Il eft vrai que nous
avons perdu une belle campagne ; mais celle de
1780 fournira des évènemens « .
L'armée eft entrée dans fes quartiers
d'hiver ; les Officiers- Généraux font partis ;
& les Officiers particuliers ont obtenu des .
femeftres , mais fans termes fixes . Les navires
de Grandville y retournent après avoir
été déchargés ; & ceux de Saint- Malo vont
également être défarmés , pour être armés de
nouveau au printems prochain.
Toutes les munitions de guerre & de bouche
qui ont été débarquées , écrit-on de cette dernière
Ville , ont été emmagafinées & arrangées de façon
à pouvoir être embarquées dans le moins de tems
poffible. D'un autre côté le cantonnement des troupes
eft difpofé de manière qu'elles peuvent étre raffemblées
& embarquées en moins de trois jours , fi
les circonftances l'exigeoient. Tous les bâtimens de
Cherbourg , de Honfleur & du Havre , ont ordre de
fe rendre ici , de forte que ce fera de notre Port &
de celui de Breft feulement , que fortiront au Printems
prochain les troupes deftinées aux grandes expéditions
qui n'ont pu avoir lieu cette année «<.
d 3
( 78 )
Les Régimens d'Enghien , d'Auftrafie , de
Touraine , & ce qui refte de la légion
de Lauzun , doivent paffer à bord des vaiffeaux
deſtinés pour les Indes Orientales &
pour l'Amérique. M. d'Arcanbal , Brigadier
des armées du Roi , commande les troupes
deftinées pour l'Inde ; on ignore qui commande
les autres. On dit que M. de la
Touche-Tréville commandera l'efcadre deftinée
pour l'Amérique , & M. de Ternay ,
celle qui va dans l'Inde. On parle auffi du
retour de M. d'Estaing ; on ne pense pas cependant
qu'il quitte les opérations qu'il a
commencées. Quelques perfonnes qui cherchent
des conciliations à tout , difent qu'il
viendra prendre le commandement des
flottes combinées en Europe , & que M.le
Comte du Chaffaut ira le remplacer en
Amérique .
31 Il y a apparence , écrit-on de Rochefort , que
Efcadre de M d'Estaing fera ici dans peu de tems ;
du moins on l'y attend , & on a laiffé des baffins
vuides pour les vaiffeaux qui pourront avoir befoin
de radoub. L'Invincible pourra être lancé à Noel :
le Magnanime eft abfolument en état d'armer. Le
22 on a lancé une frégate , & on en mettra deux
autres à l'eau en Janvier. Les cutters le Chevreuil &
le Huffard font de relâche en ce Port , après une
croifière infructueufe ; on va diminuer leur mâture
pour les rendre plus propres à la courfe . On conti .
nue toujours à être fort inquiet du Fier & de
l'Alemène. Le St- Michel & la Médée partiront au
premier bon vent , fous les ordres de M. d'Aynard ,
efcortant une flotte de 40 voiles , deftinée pour la
Martinique & St-Domingue . M. le Comte d'Orvil(
79 )
hers a fixé fon domicile dans ce Port ; il paroît fort
content d'avoir recouvré fa liberté .
Les lettres de Madrid portent que les batteries
devant Gibraltar font , pour ainsi dire ,
achevées ; cependant on doute que l'on débouche
de fitôt des lignes de St- Roch. Dans
le vrai ces batteries ne peuvent fervir qu'à
protéger l'ouverture de la tranchée.
» L'ordre qu'avoit reçu D. Cordova , ajoutent
quelques-unes de ces lettres , étoit preffant , parce
que l'on foupçonne que l'Amiral Rodney , dont on
a annoncé la deftination pour la Jamaïque , doit
porter des raffraîchiffemens à Gibraltar. Les Anglois
étoient perfuadés qu'avec dix vaiffeaux de
ligne , dont eft compofée fon Efcadre , celle de
D. Barcelo ne feroit pas en état de lui réfifter . Il y
a lieu de croiré que celle de D. Louis de Cordova ,
qu'ils ne comptoient pas trouver dans leur chemin
fera avorter leurs projets , & que Gibraltar abandonné
à fes propres forces ne tiendra pas longtems
".
w
1
On parle beaucoup dans le public d'un
plan pour la campagne prochaine , qui confifte
, dit- on , à raffembler d'ici à la fin de
Mars , 82 vaiffeaux de ligne ; on renoncera
par là aux bâtimens de tranfport , & les
troupes , au nombre de 40,000 hommes ,
s'affemblerontfur les vailfeaux ; 1 5ou 16,000
autres feront à bord de 25 groffes flûtes ,
chargées en outre de l'artillerie & des bagages
; 12 gros bâtimens marchands porteront
les vivres & l'eau , & 2 vaiffeaux de
ligne ferviront d'hopitaux. Enfin , pour faciliter
le débarquement , dans quelque pays
d 4
( 80 )
qu'il s'exécute , chaque vaiffeau aura à bord
5 ou 6 petits bâtimens à rames.
Les papiers Anglois fe font empreffés d'annoncer
que la Belle-Poule avoit été prife
par le Capitaine Pownal. Ils ajoutoient des
détails qui fembloient donner quelque poids
à cette nouvelle. Le combat avoit été trèsvif;
le Capitaine Pownal avoit été bleffé
dangereufement ; & on parloit même d'une
lettre d'Exeter , en date du 15 Novembre ,
qui le difoit mort de fes bleffures. Nos
lettres de Rochefort , attéftent que , cette
même frégate la Belle - Poule , commandée
par le Comte de Kergarion Locmaria , a
mouillé le 18 Novembre dans la rade de
ce Port , avec les bâtimens de commerce
qu'elle avoit amenés de Bordeaux fous fon
efcorte. Ce fait prouve le dégré de confiance
qu'on doit avoir pour les nouvelles
publiées en Angleterre , & quelquefois avidement
adoptées ailleurs.
On lit dans une Affiche de Province , un
trait de courage & de fidélité qui mérite
d'être connu.
Dans le mois de Septembre dernier , trois Anglois
prifonniers au Château de cette Ville , ayant
trouvé le moyen de fe fauver , malgré la vigilance
du Commandant , s'adrefsèrent au nommé Boutet,
Batelier de Niort , & le prièrent , en lui promettant
récompenſe , de les conduire à Marans . Cet homme ,
quoique sûr qu'aucun de fes camarades ne fe prêteroit
à leur demande , affecta de ne leur rien refufer ,
& ayant introduit ces trois Anglois dans fon bateau ,
il fit enforte d'avoir le fecours d'un autre Batelier ,
( 81 )
avec lequel il reconduifit ces trois prifoniers au
Château.
» On apprend de Port-Vendre en Rouffillon ,
que le Capitaine Boulet parti de Marſeille , eft
heureufement arrivé dans ce Port avec fa tartane
chargée de marchandiſes , & ayant pour toute défenfe
deux canons de 4 & 7 fufils ; il avoit auffi à bord
40 hommes de recrues du Régiment- Royal- Italien ,
qui fe rendoient à Colioure fous la conduite d'un
Sergent de ce Régiment nommé Amerate.
Pendant la traverfée de ce bâtiment , à la hauteur
des côtes de Languedoc , il fut chaffé par un corfaire
Mahonnois qui le joignit bientôt , & qui étant fupérieuren
force fe mit en devoir de l'attaquer : le Capitaine
dans cette circonftance eut recours au Sergent
qui exhorta fes recrues à faire leur devoir & qui les
tint cachées jufques à ce que le bâtiment ennemi fût
à portée du fufil. Alors les encourageant par fon
exemple, il les montra , & fit un feu fi vif de moufqueterie
, que le corfaire furpris du grand nombre
d'hommes qu'il voyoit , prit auffi - tôt la fuite . La
valeur de ce Sergent & la bonne contenance des
recrues ont fauvé ce bâtiment , qui auroit été infailliblement
la proie du Mahonnois ; cette belle
action mérite de trouver place dans les évènemens
maritimes , parce qu'elle annonce autant de courage
que de patriotifme.
On dit que l'échange des prifonniers
refpectifs eft arrêté , & que toutes les difficultés
font levées . Les Anglois ramèneront
les François avec leurs vaiffeaux , & notre
marine réconduira les leurs.
On nous écrit de la Ville d'Argental , en Limoufin
, qu'un Militaire retiré du fervice , M. le Chevalier
de Combarel , Meftre - de- Camp , ancien Maréchal
des Logis des Chevaux-Légers , a inftitué
une Fête , tendant à encourager l'Agriculture : il
d s
( 82 )
la fait célébrer annuellement le Dimanche qui précède
le Dimanche gras ; elle confifte à inviter à un
grand dîné , des amis , & une douzaine de vignerons
& de laboureurs ; il choifit de préférence ceux
qui ont l'amour du travail , & qui fe diftinguent le
plus dans l'Agriculture ; les honnêtes cultivateurs
difcourent avant & après le repas fur les moyens
d'améliorer les terres , & de perfectionner leur culture
; ils rendent compte des expériences qu'ils ont
faites dans l'année , & en propofent de nouvelles
pour les fuivantes ; une joie naïve & décente regne
dans cette orgie ; on voit avec la plus douce
fatisfaction , qu'il n'y a pas de cultivateur qui ne
faffe tous les efforts pour y être admis ; le refpectable
Militaire qui tient cette affemblée , a réſolu
de la continuer tant qu'il vivra ; on ne peut que
lui favoir gré de fon zèle pour les progrès du
premier de tous les Arts , & de l'encouragement
qu'il ne ceffe d'y donner ; fon canton en éprouve
les plus heureux effets depuis fa retraite .
7
La place d'Administrateur- Général de la
Loterie de Royale de France , vacante par
la mort de M. de la Combe , eft donnée à
M. de Pernon , fils dù Tréforier de la Maifon
du Roi , fupprimé.
M. le Vicomte de Sourches , Capitaine
au régiment des Cuiraffiers , a été nommé
à la place de feu M. le Marquis de Chazeron
, Colonel en fecond au régiment
d'Auftrafie.
La Vicomteffe du Barry a obtenu la permiffion
de reprendre fon nom de fiile , qui
eft de Tournon .
» Un incendie terrible vient de réduire en cendres
l'Hopital du St- Efprit de Neuf- Château , en
Lorraine, On prétend qu'il a été caufé par la fer(
83 )
3
mentation des regains , nouvellement mis fur les
greniers , qui en moins d'une heure ont été confumés
avec toutes les provifions. A peine a-t-on pu
faire fortir des écuries une partie des beftiaux . Le
feu a gagné les falles des malades , enfuite l'Eglife
& les appartemens des foeurs & des penfionnaires ,
qui n'ont eu que le tems de fe retirer avec les feuls
habits dont elles étoient couvertes. Ce feu qui a
duré près de 20 heures a été fi actif & fi violent ,
que malgré le grand nombre d'ouvriers & de bourgeois
employés à l'éteindre , on n'a pu en arrêter
le progrès. Le Comte de Gouffey touché de ce défaftre
a offert généreufement un hôtel confidérable
qu'il a à Neuf- Château , pour y loger les foeurs &
les malades , à qui chacun s'empreffe de procurer
des fecours felon fes facultés «.
Claude de Tudert , Doyen de l'Eglife de
Paris , Confeiller d'honneur en la Grand'-
Chambre du Parlement , Abbé Commendataire
de l'Abbaye Royale de S. Eloy-
Fontaine , ordre de S. Auguftin , Diocèle de
Noyon , & de la Calade , Ordre de Cîteaux ,
Diocèle de Verdun , eft mort ici le 24 du
mois dernier , dans la 96e. année de fon
âge.
Marie - René de Catinat , veuve de Guillaume
de Lamoignon de Montrevault , Préfident
à Mortier du Parlement de Paris
eft morte le 19 du mois dernier en fon Château
de S. Gratien.
Les Numéros fortis au tirage de la Loterie
Royale de France , du i de cé mois , font :
10 , 57 , 33 , 44 &· 22.
Edit du Roi portant fuppreffion des Offices
de Tréforier des ligues Suiffes , de celui
d 6
( 84 )
de la Police de Paris , de la Commiſſion de
Payeur des gages de Maître des Poftes & Relais
; de celle de Payeur des dépenſes de Harras
& de différentes caifles particulières ; &
établiſſement d'un nouvel ordre pour la réunion
de ces objets ; donné à Versailles au
mois d'Octobre dernier.
Edit du Roi , portant création de cinq millions de
rentes viageres , donné à Verſaille au mois de Novembre
, regiftré en Parlement le 30 defdits mois
& an. S. M. obferve qu'elle n'a pu déployer toute
l'étendue de fes forces pendant le cours de cette
année , fans des dépenfes confidérables ; que fi elle
s'eft procuré des reffources extraordinaires , fes
revenus ont augmenté par fes économies , les améliorations
& les réformes exécutées dans le département
de les finances ; qu'il fubfifte en ce moment
une balance exacte entre fes revenus & les dépenfes
fixes ordinaires ; que dans l'état de ces dépenfes
ordinaires font compris les rembourſemens
annuels , qui font acquittés fidèlement & fans
interruption , quoique des Arrêts rendus avant le
règne actuel en annonçaffent la fufpenfion à l'époque
d'une guerre & pendant fon cours. Cet état de
finance eft fatisfaisant relativement aux circonftances
; mais la continuation de la guerre exige
de nouvelles reffources pour fatisfaire aux intérêts
des emprunts. Elle a préféré une création de rentes
viagères fur une , deux , trois & quatre têtes , parce
que la faculté de placer für plufieurs têtes , diminue
l'inconvénient moral des rentes viagères . Il auroit
été dans les principes d'exactitude de S M. d'impofer
une fomme équivalente aux intérêts de cet
emprunt , fi dès à préfent S. M. n'étoit certaine
de fe procurer une augmentation de revenu propoftionnée
& même fupérieure par l'arrangement prochain
du Bail des Fermes générales dont elle
eft occupée. Elle fe difpenfe en conféquence de
( 85 )
"
nouvelles impofitions , & s'en difpenfera auffi longtems
que fa fageffe le lui permettra. Mais au
moment où ces fecours deviendront néceffaires
elle le fera avec confiance , & alors elle fera jaloufe
de montrer à fes ennemis comme ils l'éprouvent
déja par la valeur de fes Guerriers , qu'il n'eft
aucune forte d'efforts qu'elle ne puille attendre d'une
Nation dès long-tems diftinguée par fon attachement
pour les Rois & fon dévouement à leur gloire .
Crée S. M. cinq millions de livres de rentes viagères ,
auxquelles rentes font affectés par préférence à la
partie du Tréfor Royal tous les deniers provenans
des droits d'aides & gabelles, & cinq groffes Fermes
, lefquelles pourront être acquifes par toutes
perfonnes, tant Religieux qu'Etrangers & Regnicoles
fur une tête à raifon de dix pour cent par an ,
fur deux têtes à raifon de neuf pour cent , fur
trois têtes à raison de huit & demi , & fur quatre têtes
à raifon de huit pour cent par an , fans diftinction
d'âge & au choix des Acquéreurs. Les arrérages feront
fuiets à la retenue du dixième d'amortiffement , mais
exempts de toutes autres impofitions exiftantes &
à venir. Les conftitutions particulières, ne pourront
être moindres que de soo livres , les capitaux, feront
fournis au Trefor Royal en deniers comptans ; les
acquéreurs pourront placer ou fur leurs têtes ou fur
celle d'autrui fans diftinction d'âge . Les contrats
feront paffés chez tels Notaires qu'ils voudront
choifir , lefquels Notaires leur délivreront leurs
.contrats fans frais , fe réfervant S. M. de leur
payer leurs falaires raisonnables . On recevra au
Tréfor-Royal immédiatement après la publication
du préfent Elit , & les rentes auront cours du
premier jour du quartier dans lequel le capital
aura été fourni au Tréfor- Royal. Les arrérages
defdites rentés feront payés de fix en fix mois par
les Payeurs de l'Hôtel- de- Ville de Paris , en la même
forme que les autres rentes viagères. Les contefsations
qui pourront furvenir à l'occafion defdites
a
( 86 )
rentes , feront jugées en première inftance par les
Prevôt des Marchands & Echevins de la Ville de
Paris , fauf l'appel au Parlement.
:
Arrêt du Confeil d'Etat du Roi , en date du
27 Novembre , portant fuppreffion d'un Ecrit ayant
pour titre Lettre de MM. les Agens- Généraux
du Clergé à M. l'Evêque de Tours , commençant
Par ces mots : M. nous avons l'honneur de vous
envoyer un Arrêt émané de l'autotité du Roi , &
finiflant par ceux-ci : & préviendra toute entrepri
fe fur la Jurifdiction Epifcopale. S. M. auroit
remarqué que dans cet imprimé on donne à l'Arrêt
de fon Confeil du 2 Octobre , une interprétation
& des motifs oppofés à fes intentions , telles
qu'elles font expofées dans ledit Arrêt ; que l'on y
attribue aux Magiftrats qui ont rendu l'Arrêt du
Parlement du 4 Septembre un deffein de détruire
la Jurifdiction Epifcopalé , dont ils ne peuvent
jamais être foupçonnés. En effet l'Arrêt du Parlement
ayant donné acte au Curé de Digny , & au
fieur Bauget de leur déclaration , qu'ils n'avoient
jamais entendu porter atteinte aux loix du Royaume
qui concernent l'approbation néceffaire aux Pretres
, aux pourvus de bénéfices à charge d'âmes
pour adminiftrer le Sacrement de Pénitence , a confervé
les principes dans toute leur intégrité ;
& S. M. ne s'eft déterminée à prononcer la caffation
dudit Arrêt , que parce qu'il avoit déclaré abufive
la procédure inftruite par l'official de Chartres
, contre ledit Curé de Digny , & le freur Bauget.
S. M. eftime qu'il eft de fa juftice de ne pas
laiffer fubfifter un imprimé qui pourroit induire
en erreur fur les véritables intentions , & de main-
'tenir par fon autorité le reſpect dû à fes Cours cc.
M. Drou , Avocat au Confeil nous a
' adreflé la lettre fuivante que nous tranfcrivons
volontiers pour rectifier un article
de ce Journal.
» En annonçant au Public qu'il trouvera dans votre
( 87 )
Journal Politique , à l'article de Paris , les Caufes Célèbres
, vous êtes cenfé lui promettre que le compte que
yous lui rendrez ſera impartial . Quels reproches ne vous
feriez-vous pas à vous-mêmes , fi fur des mémoires infidèles
, & fournis par une main ennemie , vous aviez,
contre votre intention , dans une caufe qui intérefferoit
une des plus anciennes maifons du Royaume , avancé
des faits démentis par une multitude d'Arrêts , & tronqué
le difpofitif du Jugement qui l'auroit décidé ?
Voilà pourtant , M. , ce qu'on eft en droit de repro
cher à un extrait que vous avez inféré dans votre
Journal le 13 Novembre dernier. Cet extrait , dont la
malignité eſt échappée à vos lumières concerne le
procès que M. le Marquis & M. le Comte de Lur-Saluces
ont intenté à la Couronne ; procès dont les Tribunaux
n'ont point retenti , comme l'extrait le fuppofe , mais
qui , porté avec la permiffion du feu Roi , au Parlement
, où ils n'ont donné qu'une fimple Requête fignifiée
à M. le Procureur- Général , a enfuite été évoqué
au Confeil.
Rien n'étoit plus étranger au compte que l'on en rendoit
, que la queftion de favoir fi Augufte de Saluces
à eu , ou n'a pas eu des enfans de deux lits ; mais
avant que je m'explique là -deflus , je crois devoir vous
faire obferver que la Maifon de Lur ne tire pas fon iltration
de celle de Saluces , dont elle a été obligée d'ajouter
le nom au fien , & d'écarteler les armes. Telle a
été la volonté expreffe d'Augufte , Marquis de Saluces ,
volonté exprimée dans le contrat de mariage pallé le 17
Mai 1586 , pardevant les Notaires de Paris , entre Charlotte
fa fille unique , comme il le déclare en termes exprès
, & Jean Lur , Vicomte d'Uza
>
Etablie depuis 600 ans dans la Guienne & le Limoufin
, la Maifon de Lur a contracté des alliances
avec l'augufte Maifon de France & les Maifons Royales
de Savoie , de Foix & d'Albret ; la plus grande partie
des terres qui reftent actuellement à MM. de Lur .
font entrées dans leur Maifon par Soubirane d'Albret ,
l'une de leurs ayeules : de plus , ils font alliés aux Maifons
de Rohan , de Taillefer , de la Rochefoucault , de
Polygnac , de Lambertie , de Noailles & de Sainte-Maure,
& par le mariage du Comte de Saluces avec Adélaïde
de Mauldes , à celles de Conflans , de Montmorency
, de Béthunes , de Ghiftelle & de Lignes .
Les Mémoires qu'on vous a fournis donnent à Augufte
, Marquis de Saluces , des enfans de deux lits.
Commeje n'ai , M. , ni le tems , ni la volonté de fațiguer
le Public par une difcuffion inutile , & qui ne feroit
qu'une répétition des mémoires que j'ai faits pour
( 88 ) :
cette Maifon , je me contenterai de vous renvoyer à
l'Arrêt que le Parlement a rendu le 22 Août 1775 , &
qui confirme trois autres Arrêts intervenus dans cette
même Cour en 1611 & 1613 ; ils font tous en dépôt chez
moi , & je fuis prêt à les communiquer à tous les honnêtes
gens qui feront curieux de les voir.
On ajoute dans l'extrait « que les enfans du premier
» lit d'Augufte de Saluces n'avoient aucun droit à la
rente de 660 liv . dont Augufte n'avoit pu difpofer
» qu'en faveur de fes enfans regnicoles , ainfi que l'ordonnent
expreffément des Lettres de naturalité ob-
» tenues en 1566 «
Le Marquifat de Saluces , depuis 1343 , étoit un fief
relevant de nos Rois , commme Dauphin de Viennois ;
les Marquis de Saluces qui jouiffoient des droits régaliens
, n'avoient pas néanmoins le droit de reffort , & les
appels de leurs Juges étoient portés au Parlement de
Grenoble . Si le Marquifat de Saluces étoit depuis 1343
un fief relevant du Dauphiné , donc le Marquis de Saluces
étoit regnicole , donc fes enfans n'avoient pas befoin
de lettres de naturalité pour recue ir ſa fucceffion.
2.L'extrait annonce en termes formels » que MM.
» de Lur-Saluces ont été déboutés de leursdemandes «;
pour le prouver , on a fupprimé deux mots effentiels qui
auroient démenti cette affertion . A la fin du difpofitif
de l'Arrêt , on lit : » Or S. M. a débouté & déboute les
» Marquis & Comte de Lur- Saluces du furplus de leurs
demandes «. Dans la copie que votre Journal préfente
au Public , on a fupprimé ces deux mots du furplus
; cette fuppreffion fait tomber le débouté fur le
fonds des droits , lorfqu'il ne porte que fur la demande
des 15 millions. Pour vous en convaincre , lifez l'Arrêt
tel qu'il eft , & les Lettres-Patentes auxquelles il renvoie.
» Le Roi étant en fon Confeil , en préfence & de
l'avis defdits fieurs Commiffaires faifant droit fur
l'inftance , a ordonné & ordonne qu'en remplacement
de la rente de 6600 liv. conftituées par les
Lettres Patentes du 28 Février 1580 , à Augufte de
» Saluces , comme étant rente propre & acquife par
» lui , fes enfans & defcendans , il fera délaifié aux
» Marquis & Comte de Lur-Saluces , des fonds du Do-
» maine jufqu'à concurrence de 6600 liv. de revenu
» annuel , toutes charges déduites , pour jouir defdits
» fonds & les pofféder au même titre que ladite rente
» de 6600 liv . Veut en conféquence S. M. que ladite
» rente foit & demeure éteinte , fupprimée & rejettée
( 89 )
des états de fes Finances , à compter du jour auquel
lefdits Marquis & Comte de Lur- Saluces entreront en
jouillance des fonds qui leur feront délaiffés en vertu
» du préfent Arrêt ; a S. M. débouté & déboute lesdits
» Marquis & Comte de Lur- Saluces , du SURPLUS de
» leurs demandes , fins & conclufions , fe réſervant
toutefois de leur accorder , en confidération de leurs
» fervices & de ceux de leurs ancêtres , telle récom
penfe qu'elle avifera bon être , & feront fur ledit
Arfèt toutes Lettres - Patentes néceffaires expédiées «.
Que difent les Lettres -Patentes du 18 Février 1580
auxquelles l'Arrêt renvoie ? Henri III y déclare » qu'il
» eft parfaitement inftruit que Jean-Louis , Marquis de
» Saluces , avoit cédé , felon le defir de Charles IX , remis
en fes mains les droits qu'il avoit aux Marquifars
» de Saluces & de Montferrat , & que Augufte avoit pré-
» féré le fervice de cette Couronne à toutes autres con-
» fidérations & partis qui lui avoient été offerts , & pour,
ajoute Henri , » les autres bien grandes & notables con-
» fidérations au long , déduites & contenues ès Lettres-
» Patentes ci -attachées fous le contre-fcel de notre
» Chancellerie n'étant beſoin de réitérer .. & fur la Re-
» quête qui nous en a été faite par la Reine , notre très-
» honorée Dame & Mère , comme en étant très -bien inf
» truite & mémorative , ayant ladite négociation paffée
» par fes mains , comme auffi de notre très - cher & féal
»le Cardinal de Birague , Chancelier de France « : En
conféquence , Henri ordonné » que la partie de deux
» mille deux cents écus par an d'entretennement & ré-
> compenfe fera convertie & commuée en rente per-
» pétuelle conftituée fur le Roi «< .
Mais à quel titre étoit due cette récompenfe à Au
gufte » Elle lui tenoit lieu des droits qu'il avoit audit
» Marquifar de Saluces «. C'eft ce que difent , en termes
» formels les Lettres -Patentes de 1578 , attachées fous
» le contre-fcel des Lettres de 1580. C'eft fur ce
fondement que la Chambre des Comptes) par fon
Arrêt d'enregistrement ordonne qu'elles ne feront exécutées
que » jufqu'à ce qu'il plût à S. M. récompenfer
> l'impérrant en terres ou héritages , felon fon bon vou-
>> loir & intention «.
L'Arrêt du 11 Juin dernier ordonne » qu'en remplacement
de la rente de 6600 l . , il fera délaiffé aux Mar-
» quis & Comte de Saluces , des fonds du Domaine pour
» en jouir & les pofféder au même titre que la rente ,
& conformément aux Lettres-Patentes de 1580. Et votre
( 90 )
extrait , M. , annonce à toute l'Europe que MM . de
Lur- Saluces ont été déboutés de leurs demandes ; être
débouté de les demandes , ou être débouté dufurplus de
fes demandes , eft-ce la même chofe ?
MM. de Lur-Saluces comptent auffi fur les bontés du Roi
comme vous l'obfervez très -bien. Cui , M. , la réferve inférée
touchant leur récompenfe les y authorife ; réferve
unique , dont aucun Arrêt ne fourniroit un fecond exemple
; mais qu'ils follicitent ou qu'ils ne follicitent pas la
conceffion d'une Forêt à titre d'engagement , c'eft ce qui
u'intéreffe en aucune manière ceux qui vous ont fourni
des Mémoires , que je me garderai bien aujourd'hui de
qualifier. Mais fi on revient à la charge , je ne réponds
plus de moi. Je me regarderois comme un lâche , fi je ne
fondois pas armé de toutes pièces fur les ennemis d'une
Maifon à laquelle dès l'inftant qu'elle m'a honoré de fa
confiance , j'ai voué un attachement qui n'a plus de
bornes depuis qu'il m'a mérité d'auguftes fuffrages.
J'ai l'honneur d'être &c. DROU.
De BRUXELLES , le 7 Décembre.
LES nouvelles pofitives qui manquent
depuis quelque temps , nous forcent de nous
arrêter à ce que l'on débite & que nous
ne garantirons point.
On dit que le Roi d'Angleterre ayant
fait dire aux Irlandois qu'il n'écouteroit aucune
propofition , tant qu'ils auroient les
armes à li main ; ceux- ci ont répondu qu'ils
n'en feroient aucune.
Que les billets de la marine & de l'artillerie
perdent 11 p. 100 fur la place de
Londres , & qu'il s'en faut 1,400,000 liv .
fterling que les foufcripteurs pour le dernier
emprunt , ayent payé les fommes
pour lesquelles ils avoient foufcrit .
Que les Hollandois retirent , tant qu'ils
( 915)
peuvent leurs fonds d'Angleterre qu'ils ont
fait fentir affez clairement aux Anglois que
s'ils avoient à fe déclarer , ce ne feroit pas
pour eux. Que fur les repréſentations du Capitaine
Farmer , il avoit eu la permiffion
de traiter avec le Commodore Paul Jones ,
& que le premier article du traité étoit que
les navires de guerre le Seraphis, & le Scarborough
étoient de bonne prife ; en conſéquence
les équipages ont été mis à terre
fe reconnoiffant prifonniers.
Quelques lettres d'Amfterdam femblent
venir à l'appui de cette nouvelle ; d'autres
portent feulement que l'efcadre de Paul
Jones étoit encore au Texel à la fin du
mois dernier , où elle avoit été augmentée
jufqu'à 7 vaiffeaux par l'arrivée de quelques
cutters François. Elle a , ajoute - t-on , arboré
pavillon François à l'exception de la frégate
l'Alliance que monte M. Jones qui a déclaré
n'avoir qu'une commiffion Américaine. Un
Officier François en a , dit- on , auffi pris le
commandement.
Il paroît que la Cour d'Angleterre ne fonge
plus à reclamer les prifes ; après deux
Mémoires fans effet, pour fe les faire rendre ,
elle en a fait préfenter le 26 du mois dernier
un autre fur un objet plus important & qui
eft conçu ainfi :
Le Roi n'a pu voir fans furpriſe le filence qu'on
a obfervé à fon égard fur le Mémoire que par ordre
de S. M. le fouffigné a eu l'honneur de préfenter à
V. H. P. il y a quatre mois , pour demander les fecours
ftipulés par les Traités.
( 92 )
S. M. n'auroit pas reclamé l'affiftance de fes Alliés
, fi elle n'eût pas été pleinement autorisée par
les menaces , les préparatifs , & même les attaques
de fes ennemis , & fi elle n'eût pas cru V. H. P.
auffi intéreffées a la fûreté de la Grande Bretagne
qu'à leur propre confervation.
L'efprit & la lettre des Traités dépofent égale
ment pour cette vérité ; V. H. P. font trop éclai
rées & trop juftes pour le difpenfer de l'obfervance
, fur tout après avoir elles - mêmes follicité
L'addition de l'article féparé du Traité de 1716) , où
le Cafus Foederis fe trouve ftipulé d'une manière
claire & incontestable...
·
La déclaration hoftile faite à Londres par le
Marquis de Noailles , l'attaque de l'ifle de Jerfey ,
le Siége de Gibraltar & toutes les autres entrepri
fes auffi notoires , font autant de preuves d'une aggreffion
manifefte & bien caractérisée ; d'ailleurs
V.H P. ont vu pendant l'été qui vient de finir , les
forces combinées de la Maifon de Bourbon évidem
ment dirigées à l'attaque des Royaumes de S. M ,
& quoique les mefures vigoureufes du Roi , le
zèle & les efforts patriotiques de la nation Angloife
, accompagnés de la Bénédiction divine ,
aient heureufement détourné jufqu'ici ces def
feins ambitieux , le danger exifte encore & les
ennemis continuent d'annoncer avec la même parade
& affurance des defcentes & des invafions formidables
fous la protection de toutes leurs forces
maritimes.
Le Roi ne fauroit jamais s'imaginer que la fageffe
de V. H. P. puifle leur permettre d'être indifférentes
fur des intérêts aufli folides & communs des deux
pays ; & moins encore qu'elles ne foient pas convaincues
de la juftice des motifs qui ont déterminé
S. M. à reclamer les fecours qui lui font dûs.
à tant de titres. S. M. voudroit plutôt le perfuader
que V. H. P. ayant pris des réfolutions pour l'au(
93 )
gmentation de leur marine , avoient par prudence
retardé leur réponſe jufqu'à ce qu'elles fuffent mieux
en état de fournir les fecours .
C'est pourquoi en renouvellant là deffus les plus
fortes inftances , j'ai ordre de demander à V. H. P.
de la manière la plus amicale , de ne pas différer à
fe concerter fur les moyens de remplir au plutôt
- leurs engagemens à cet égard. La décision de
V. H. P. eft fi néceffaive & fi importante par fes
conféquences , que le Roi croiroit manquer à luimême
, à fes Sujets & à ceux de la République , fi
S. M. ne recommandoit point férieufement cette
affaire à la plus prompte & mûre délibération de
V. H. P. II importe infiniment au Roi d'être bientôt
éclairci par une réponſe préciſe & immédiate fur
un objet auffi effentiel.
S. M. efpère de l'équité de V. H. P. que leur
réponſe fera conforme aux Traités & aux fentimens
d'amitié dont elle a toujours été animée envers la
République ; & c'eft d'après la réfolution de
V. H. P. que S. M. fe propofe de prendre les mefures
ultérieures qu'elle jugera les plus adaptées aux
circonftances , & les plus convenables pour la fûreté
de fes Etats , le bien-être de les Peuples & la
dignité de la Couronne «.
En attendant la réponſe qui doit être
faite à ce Mémoire , nous tranfcrirons l'article
du Traité de 1761 , concernant le cafus
fæderis.
» Le cas où l'affiſtance ftipulée par le Traité d'al
liance pourra être requife , exiftera non- feulement
lorfqu'un des Alliés fera attaqué hoftilement , mais,
auffi quand quelqu'un des Etats leurs voifins
fera des préparatifs militaires contre l'un ou l'autre
defdits Alliés , ou même les menacera ; ce que donneront
fuffisamment à connoître foit des levées
( 94 )
extraordinaires des Troupes , foit des équipemens
de flottes armées en guerre , foit enfin telle autre
circonftance , ce qui pourroit infpirer de juftes alarmes
à l'un ou l'autre des Alliés , & le forcer luimême
à armer auffi de fan côté « .
On parle d'une lettre de M. de la Marthonie
, Commandant le Jaſon , faiſant partie de
l'efcadre de M. de Sade ; elle porte qu'il eft
arrivé à Cadix un navire Américain venu de
Boſton en 24 jours. Le Capitaine de ce bâtiment
avoit une Gazette de Bofton , dans la
quelle il étoit dit que M. le Comte d'Estaing
eft arrivé fur la côte de l'Amérique Septentrionale
fans y être attendu , ni , par les Anglois
, ni par les Américains. Qu'en yarrivant
il a pris un vaiffeau de ligne & une frégate
ennemis ; & qu'il a débarqué fes troupes de
terre dans Rhode - Iſland,
Que M. le Comte d'Estaing doit revenir en
Europe avec 9 vaifeaux , & que fuivant toutes
les apparences , ce Vice-Amiral commandera
les forces des 2 Couronnes dans la campagne
prochaine .
Que les Espagnols font conftruire dans
tous leurs Ports d'Europe & de l'Amérique ;
& font par-tout des préparatifs de guerre
immenfes.
Il paroît très- certain que M. Neker a les
fonds pour le fervice de l'année 1780. Et
de plus 90,000,000 pour les frais de la campagne
prochaine,
( 95 )
PRÉCIS DES GAZETTESS ANGLOISES , du 26 Nov
L'ANCIEN Chancelier , Lord Bathurst , acceptera-til
la préfidence du Confeil , fi le Lord Gower , Chef
du parti de Bedford la remet au Roi ? Le Lord
Weymouth , ami du Comte , remettra- t -il volontaiment
fa place de Secrétaire d'Etat du Sud , parce qu'on
a préféré au Lord Carliſle pour l'Ambaffade de Turin ,
le fils du Lord Bute , ou fe laiffera-t-il remercier ? C'eſt
ce qu'on ignore ; en attendant il paroît que le Chancelier
actuel ( le Lord Thurlove) & M. Rigby, refteront
attachés à la fortune du Lord North qui fe plaint
amèrement de la détention du parti de Bedford . Il lui
reproche de lui manquer au befoin, & en parle comme
de faux amis , de manière à faire juger qu'il croyoit
bonnement qu'un Miniſtre peut avoir des amis parmi
Efes Collègues.
Les partifans des Miniftres font un reproche au
Genéral Burgoyne de l'humeur qu'il montre dans
la lettre à fes Conftituans , parce que le Roi a refufé
de le voir , & ils lui rappellent à ce fujet que le
Duc de Cumberland éprouva la même difgrace à
fon retour d'Allemagne en 1767. George II. fon
pere ne pouvant lui pardonner la capitulation.
= honteufe de Clofter - Séven. Dans une réponſe qui
vient de paroître à la lettre de ce Général
on
impute à fon imprudence la malheureuſe itfue de fa
campagne , qui ne peut pas être , dit - on , l'effet
des ordres qu'il avoit reçus , parce que jamais Gouvernement
n'a pu avoir intention de donner des
ordres abfurdes . On veut que fes torts aient commencé
au moment où il a paffé la rivière de
Hudſon , après divers échecs qui euffent dû le
décider à une retraite plutôt qu'à s'ouvrir par
force un paffage pour gagner Albany . On ne lui
paffe point la fuppofition qu'il s'étoit faire que fon
( 96 )
armée étoit un corps que le Cabinet a eu intention
de facrifier pour s'aflurer le fuccès du Chevalier
Howe , & on n'y répond qu'en la qualifiant d'idée
chimérique & romanesque.
Il ne reftoit plus que trois des compagnons du
Lord Anfon , dans l'intérellante campagne qu'il fic
autour du Globe. Le nombre eft réduit à deux par
la mort d'André Mackenzie , voilier de FAmiral ,
fur fon vaiffeau le Centurion . Une attaque d'apoplexie
vient de l'emporter à Neucaſtle , dans fa 70e
année . Les deux derniers furvivans font l'Amical
Keppel & un M. Miller , habitant de Londres .
On croit que le Ministère Anglois auroit agi plus
fagement s'il avoit envoyé au Texel une forte divifion
de guerre, avec un ordre précis de s'emparer du Séra
pis & de la flotte de Paul Jones , & de les escorter jufqu'à
quelque Port Anglois , fauf à négocier enfuite
avec les Hollandois pour l'infulte qu'on leur auroit
faite. Ce parti étoit bien préférable à celui de faire
fur cet objet des remontrances à L. H. P. , car fi
d'un côté la Hollande nous a déclaré qu'elle ne
nous livreroit pas ces vaiffeaux , elle nous a du
moins fait entendre fort clairement qu'elle ne nous
empêcheroit pas de nous faire juſtice & même qu'elle
ne le trouveroit pas mauvais.
Le Chevalier Yorke fera de retour de la Haye
fous peu de femaines : c'eft un fait authentique &
dont on ne fait plus un fecret. Il y a même des perfonnes
qui affurent qu'il paroîtra à St -James vers
la fin du mois de Décembre ou dans les premiers
jours de Janvier. Duos į
ERRATA du Mercure du 4 Décembre..
Page 34.Il conclut fa fuperficie eft , &c. lifez , il conclut
que , &c.
Ibid. Les mêmes dimenfions n'eft par conféquent , &c.
lifez , les mêmes dimenfions par- tout n'eft , &c.
Page 36. L'unique moyen de compenſer avec juſteſſe
& c. lifez , de comparer , &c.
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
RUSSI E.
De PETERSBOURG , le 6 Novembre.
LA terre que le Prince Potenkin á achetée
Th
dans la Ruffie Blanche , appartenoit à un
Prince Polonois qui eft actuellement à
Mofcou , & qui a reçu les 400,000 roubles
que l'Impératrice avoit donnés au Prince
Potenkin pour cet achat.
On apprend que la frégate la Natalia qui
avoit été envoyée en Angleterre pour y charger
un cabinet de tableaux dont S. M. I. avoit
fait l'acquifition , a eu le malheur de périr.
Les habitans de la partie la plus feptentrionale
du Kamſchatka , viennent d'adreffer au Sénat un
rapport qui pique beaucoup la curiofité . Ils lui rendent
compte , à leur manière , que l'année paffée
vers le tems où les feuilles des arbres commençoient
à tomber , quoiqu'elles confervaffent encore un peu
de leur verdure , il avoit paru fur la côte 2 grands
navires dont l'un avoit trois mâts & l'autre
9
où on deux ; que lorsqu'ils eurent mis à l'ancre , quelques
hommes étoient defcendus à terre ,
les avoit reçus amicalement , mais avec lesquels
les habitans n'avoient pu s'entretenir , parce qu'ils
parloient une langue étrangère & abfolument inin.
telligible pour eux ; que ces étrangers s'étoient , de
18 Décembre 1779. e
( 98 )
leur côté , conduits de la manière la plus honnête ,
& avoient diftribué quelques préfens ; qu'on leur
préfenta en retour une certaine provifion de
lard de baleine , qu'ils refusèrent d'accepter lorfqu'ils
l'eurent fenti ; qu'ils fe rembarquèrent enfuite
, faifant voile vers le Nord ; que dans leur
route ils avoient encore débarqué quelques- uns de
leurs gens dans un autre endroit de la côte la plus
feptentrionale du Kamchatka , où les chofes s'étoient
paffées précisément de la même manière que
la première fois qu'ils avoient pris terre ; après
quoi ils avoient continué de marcher vers le Nord ;
qu'on les perdit de vue pendant quelques jours , au
bout defquels on les vit reparoître , longer les
côtes du Kamfchatka , fe diriger enfuite vers le
Sud , où l'on croyoit qu'ils avoient continué leur
cours , puifqu'on ne les avoit plus apperçus.
L'opinion générale eft que ces vailleaux font
ceux avec lesquels le célèbre Capitaine Cook partit
il y a environ trois ans , & dont on commence
à avoir quelque inquiétude en Angleterre , où l'on
n'en a pas reçu d'autres nouvelles que celles qu'en
donna le Gouverneur du Cap de Bonne- Efpérance ,
où il avoit relâché pour la première fois après fon
départ d'Europe . On affure qu'il dit à ce Gouverneur
, que quoiqu'il fût parti dans l'intention de
ne mettre que deux ans à fon voyage , il pourroit
cependant arriver que fi tout alloit bien , & qu'il
trouvât l'occafion de fe pourvoir des provifions néceffaires
, il emploieroit une année de plus pour
faire des découvertes ; cependant fi l'on n'affuroit
pas qu'on a reçu récemment de les nouvelles par
la France , on pourroit avoir raiſon de craindre
qu'il n'ait péri . Il y a plus de cinq ans qu'il eft abfent
; il devoir tenter de revenir en Europe par le
Nord ; il y a plus d'un an qu'il a paru fur les côtes
de Kamchatka , & on ne l'a point encore revu dans
La patrie.
( 99 )
DANEMARCK.
De COPENHAGUE , le 16 Novembre.
LE Duc Ferdinand de Brunſwick qui n'a
fait qu'un court féjour dans cette capitale ,
fe propoſe de reprendre Samedi prochain
par Slefwick & Altona , la route de Brunfwick.
Le Comte de Dillon , arrivé de l'Ile de
Sainte-Croix à bord d'un bâtiment Danois
eft reparti d'ici pour la France. Cet Officier
& le Comte fon frère qui l'accompagnoit ,
ont reçu à notre Cour l'accueil le plus
diftingué.
>
,
Le Navigateur Amuth venant de
Norwège , & arrivé dans le Sund le
4 de ce mois , rapporte qu'à fon départ
du Faare-Sund , il y étoit arrivé une frégate
Ruffe venant d'Archangel qui a
perdu dans un orage fon grand mất & fon
mât d'artimon , & 40 hommes qui font tombés
dans la mer. Les vents contraires retiennent
encore dans le Faare- Sund 2 frégates
Suédoifes & les Capitaines Wilstrup & Colding
, partis d'ici pour ſe rendre aux Indes-
Occidentales.
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 22 Novembre.
LE Baron de Rewitzki , Commandeur de
l'Ordre Royal de Saint - Etienne , Chambellan
e 2 .
( 100 )
de LL. MM. II . & R. & leur Envoyé extraordinaire
& Miniftre Plénipotentiaire à la
Cour de Berlin , eft parti le 20 de ce mois
pour fe rendre à fa deftination . On apprend
que le Baron de Riedefel qui vient réfider ici
en la même qualité de la part du Roi de
Pruffe , s'eft mis en route vers le même
tems .
L'Empereur vient d'acheter ici un bel
hôtel dont il fait préfent au Feld - Maréchal
Baron de Laudohn qui paffoit or
dinairement l'hiver à une lieue de cette Capitale.
M. Valtravers , Suiffe de nation , & cidevant
réſident de l'Electeur Palatin à la
Cour de Londres , eft venu ici pour y folliciter
en faveur de 2 de fes compatriotes
actuellement à Calicut où ils ont fait une
fortune confidérable , la permiffion de tranf
porter leurs effets en Europe fous le pavillon
Impérial. Comme ils s'engagent à
faire vendre leurs marchandifes dans les
Etats héréditaires , on ne doute point qu'ils
n'obtiennent ce qu'ils demandent..
On dit qu'il partira encore au printems
prochain pour les Indes -Orientales , un navire
à bord duquel s'embarquera M. Himes,
ci-devant Lieutenant dans le Régiment de
Murrai , & nommé Commandant de l'ifle
de Nicobar & de l'établiffement fur la côte
d'Afrique près de Terra des Fumos .
Le 18 de ce mois , vers les quatre heures da matin
, le feu à pris au Château d'Efterhaz en Hon,
1
( 101 )
1
grie , appartenant aux Princes de la Maifon d'Ef
rerhazy ; il fe manifefta d'abord au bas de la grande
Salle de redoute , avec une telle activité , que cette
magnifique Salle fut en une demi- heure la proie
des flammes , qui fe communiquèrent au grand
Théâtre ; il fut impoffibe de fauver les machines ,
les inftrumens & les habits qui s'y trouvoient. L'étonnement
du peuple accouru l'empêcha de porter
fur le champ les fecours néceffaires ; on n'en reçut
qu'à l'arrivée du Prince , qui fit abattre les deux
ailes voifines , ce qui arrêta le cours des flammes,
qui furent bientôt éteintes par une pluie abondante
qui furvint. Sans cette précaution , tout ce fuperbe
Château , bâti dans le goût le plus élégant , eût
été réduit en cendres .
On mande de Presbourg en Hongrie , que
dans les environs de Sarmafag , village du,
Palatinat de Szolmock , il y a une montagne
qui brûle continuellement depuis le
printems dernier , on ignore comment le feu
s'y eft allumé , & on a recueilli ce qui fuit des
obfervations de quelques Phyficiens qui ont
examiné ce phénomène,
Sur une partie de la montagne , à une diſtance
égale du fommet & de la plaine , on a découvert une
iue de feu au bord d'un ruiffeau : on ne trouve
point de terre à trois braffes de profondeur , mais
une pierre de la nature du grès . Cette montagne
s'eft un peu affaiffée en quelques endroits , & il
s'y eft fait quelques crevaffes caufées par la violence
du feu qui couve dans fes entrailles , Lorf
qu'on enfonce dans fes crevaffes un bâton de quatre
à cinq pieds , il en fort des étincelles & il prend
feu Dans les endroits où le feu èft affez vif , il di
vife les pierres en petits morceaux & les calcine
fans les vitrifier ou en faire de la chaux , & fans les
ditloudre au point de pouvoir les pulvérifer avec la
to
e 3
( 102 )
A
main . Ce feu s'étend de jour en jour davantage vers
le fommet de la montagne , comme on peut s'en
appercevoir aux vapeurs qui s'élèvent des racines
d'un arbre qui n'en eft pas éloigné. La fumée fort
des environs comme de plufieurs fours , & répand
une odeur de foufre , à une grande diſtance. L'aliment
de ce feu paroît être une matière fulfureaſe
cachée dans les veines du grès ou de la marne «
De RATISBONNE , le 24 Novembre,
LES féances de la Diète ont recommencé
le 15. de ce mois. On attend avec impatience
le moment où l'on entamera l'affaire de
l'acceffion du Corps Germanique au Traité
de Tefchen & l'examen des droits des différens
Prétendans à la fucceffion allodiale
de Bavière , qui femblent fe multiplier , &
au nombre defquels il faut ajouter encore
l'Abbaye de Kempten , qui vient de réveiller
fes prétentions à raifon des pertes qu'elle a
cluyées dans la guerre de fucceffion au commencement
de ce fiècle.
Le Chapitre d'Augsbourg forme auffi des
prétentions fur le Château , la ville & la
Seigneurie de Mindelheim. Le Baron d'Oexle
, fon Envoyé , a diftribué un Mémoire fur
ce fujet. a
On y repréfente que cette Seigneurie vendue en
1363 pour la fomme de 19,000 florins aux Seigneurs
de Hofchclitz , fut revendue en 1365 pour 20,000
au Chapitre d'Augsbourg qui n'en put jamais obtenir
la poffeffion , parce que les clauſes du contrat
n'avoient pas été remplies ; il en avoit porté des
plaintes judiciaires ma.gré le fquelles l'affaire refta
indécife jufqu'en 1708 & 1709 , que pour dédom
( 103 )
de
nagement de la perte qu'il avoit faite pendant la
guerre de la fuccellion d'Espagne , il obtint le Lech
rhin, avec les Comtés & Seigneuries de Schwabeck &
Hohenschwangau, à la condition qu'il reconceroit
à fes prétentions iur la Seigneurie de Mindelheim en
faveur du Duc de Marlsborough. Comme fon droit
cependant avoit été réſervé dans le cas où il feroit
obligé à la reftitution du dédommagenent qu'il avoit
reçu , & qu'il avoit en effet reftitué la pourfuite depuis
conformément au traité de Bade , il avoit repris
fon ancien procès & continué la pourfuite de
Ton droit à la Chambre impériale jufqu'en 1740.
Les troubles des guerres , les longues maladies du
dernier Prince-Evêque l'avoient obligé de fufpendre
fes pourfuites ; mais après la mort de l'Electeur de
Bavière , Maximilien Jofeph , il s'étoit adreffé à S.
M. I. en qualité de Protecteur fuprême des hauts
Chapitres & des Eglifes de l'Empire , pour être mis
en poffeffion de cette Seigneurie a
Ces prétentions multipliées , dont il n'a
point été fait mention dans le Traité de Tefchen
, les réclamations des Etats de Mecklembourg
contre le Privilége accordé à leur
Souverain , entraîneront , fans doute , des
délais & de longues difcuffions , qui donneront
beaucoup de travail à la Dière , dont
il eft vraisemblable que la décifion fera conforme
au voeu des Puiffances qui ont conlu
la Paix de Teſchen .
L'Electeur Palatin eft attendu à Munich ,
il est parti de Manheim le 22 de ce mois.
Les lettres de cette dernière ville portent que
les Etats du Duché de Juliers , dont le Prince
Guillaume de Birkenfeldt eft Gouverneur ,
ont affigné à ce Prince 40,000 florins par
€ 4
( 104 )
an , ce qui joint aux avantages que l'Electeur
Palatin lui a accordés en faveur de fon
Mariage avec la Princeffe Palatine Marie-
Anne des Deux-Ponts , lui fera un revenu
de 100,000 florins. On dit qu'il établira ſa
téfidence à Landshut.
On affure auffi que les Etats de Bavière
font convenus avec leur nouveau Souverain
de payer toutes les dettes de l'Electeur défunt
& les fix millions affignés à la Saxe par
le Traité de Tefchen ; on ajoute que pour
faciliter cet arrangement , l'Electeur Palatin
a cédé aux Etats quelques droits Seigneutiaux.
ITALIE.
De LIVOURNE , le Is Novembre.
LA charge du premier navire Autrichien
de retour des Indes Orientales , doit fe vendre
ici le 23 de ce mois ; elle confifte principalement
en une grande quantité de thé
& de foie , ce qui a fait baiffer conſidérablement
le prix des foies en Italie .
Samedi dernier , la chaloupe d'un bâtiment
Efpagnol qu'on difoit avoir été pris
par un petit corfaire de Mahon , eft entrée
dans ce Port , elle a appris que ce bâtiment
avoit été enlevé en effet , mais qu'une barque
Catalane , de 10 canons , l'avoit délivré
en forçant le corfaire de s'échouer entre la
Spezia & Porte Fino. La chaloupe a amené
8 Matelots Anglois qui étoient fur la prife
& qui ont réuſſi à en fortir & à fe réfugier
ici.
( 105 )
Le Grand- Duc inftruit des funeftes accidens caufés
par la négligence de ceux qui gardent chez cux
de la poudre a canon , & voulant les prévenir , a
rendu une Ordonnance par laquelle il eft défendu à
toutes perfonnes demeurans dans les villes & autres
lieux entourés de murs , de garder chez elles , pour
leur ufage, plus de cinq livres de cette marchandise ;
les débitans n'en pourront avoir plus de vingt livres
à la fois , & auront foin de la tenir dans un lieu
où elle ne fera point comprimée , afin qu'en cas d'explofion
elle ne puiffe caufer aucun dommage ni à
eux ni à leurs voifins . Ceux qui voudront en avoir
davantage , foit pour leur ufage , foit pour vendre
la dépoferont dans les magafins d'où ils pourront la
retirer toutes les fois qu'il leur plaira , en payant
aux Commis des magaſins une rétribution qui fera
réglée .
Les lettres de Brefce contiennent les dé
tails fuivans de l'incendie terrible furvenu
dans la nuit du 30 du mois dernier à Bagolino
, gros bourg de la vallée de Sobbia
renommé par les forges.
> Des ouvriers s'occupoient à retirer le feu d'une
Savonnerie ; il s'en éleva tout à coup une flamme fi
violente , qu'elle embrafa en un inftant un amas de
charbon de terre qui étoit peu éloigné . Les efforts
qu'on fit pour l'éteindre furent inutiles . En moins de.
trois quarts d'heure tous les bâtimens d'alentour,
furent en feu & réduits en cendres. Environ 500
perfonnes ont péri . Un grand nombre de citoyens
les plus ailés s'étoient retirés avec leurs meilleurs
effets dans des magafins , où ils fe crurent à
l'abri des flammes , & qu'ils eurent l'imprudence
de fermer; ils y ont péri d'une manière auffi cruelle
, puifqu'ils ont été étouffés par la fumée . Les
Religieufes d'un Couvent qui fe trouvoit à peu de
diſtance , avoient pris la fuite ; on n'en a retrouvé
1
es
( 106 )
4
encore que trois , & l'on craint que les autres n'aient
été la proie des flammes. L'Eglife Paroiffiale & le
Presbytère ont été détruits ; il eft impoffible de diftinguer
les espaces que formoient les rues avant
l'incendie. Il a étendu fes ravages au delà du bourg
De 200 granges remplies de foin qu'il y avoit dans
les environs , plus de la moitié a été engloutie par
les flammes que le vent portoit de ce côté.
On mande de Gênes qu'on y a ouvert
deux emprunts dirigés par les Banquiers
Brentani & Cimaroli ; le premier de 400,000
flor. , eft pour la Chambre Ducale qui paiera
un intérêt de 4 pour cent , & rembourfera
les capitaux en 1787, Le fecond eft pour le
Roi de Suède, & de millions 250,000 1. au
même intérêt , payable de 6 en 6 mois , &
rembourfable auffi en 8 ans ; le rembourfement
en fera fait pendant les quatre der
nières années .
$
ESPAGNE.
De MADRID , le 15 Novembre.
JUSQU'A préfent les mouvemens qu'on
remarque dans la place de Gibraltar , le feu
prefque continuel de fes batteries n'ont caufé
aucun dommage à notre armée & à fes ouvrages
avancés. La vigilance de D. Barcelo
intercepte tous les fecours que les affiégés
pourroient recevoir. Deforte que leur fituation
devient de jour en jour plus fâcheufe.
Le Ministère Britannique en étoit informé
& fe difpofoit à envoyer au fecours de cette
place une efcadre de 12 yaiffeaux ; notre
( 107 )
Gouvernement l'a prévenu en rappellant la
divifion de D. Louis de Cordova. Les 16
vaiffeaux que commande cet Officier Général
, s'uniront avec ceux de D. Barcelo , &
iront s'emparer de l'entrée du Détroit ;
l'objet qu'on a paroît être de faire tomber
par famine une place dont la conquête ne
pourroit être plus prompte qu'en coûtant
beaucoup de fang. Dès qu'une fois elle fera
foumife , toutes nos forces maritimes pourront
fe porter ailleurs , & forcer nos ennemis
à rendre la paix à l'Europe.
L'Archevêque de Tolède , D. François de
Lorenzana , a préfenté ces jours derniers au
Roi , à l'Efcurial , deux Prêtres de fon Chapitre
, qui , à l'exemple de ce Prélat , offrent
à S. M. le revenu de leurs bénéfices pour
être employé aux dépenfes de la guerre
actuelle.
Suivant certains avis reçus de l'Amérique
par nos derniers paquebots , il eſt arrivé à
la Havane 6 vaiffeaux de ligne , 2 frégates
& plufieurs bâtimens de tranfport , avec un
corps confidérable de troupes de terre . Les
papiers Anglois rendent compte de cette
arrivée , & attribuent cet envoi de vaiffeaux
& de troupes aux inquiétudes de notre Cour
fur la fidélité de nos Colonies qu'ils fuppo-
Lent attaquées de la contagion de l'exemple .
Mais les preuves non -équivoques qu'elles
viennent de donner de leur zèle , en offrant
au Roi des fommes immenfes pour faire des
armemens prouvent combien elles font
e 6
( 108 )
attachées aux intérêts de la Métropole ; &
les différentes faveurs que le Ministère a
accordées depuis long-tems aux naturels du
pays , ont refferré ces liens d'une manière
indiffoluble
Le règlement pour les armateurs de ce Royaume ,
arrêté dès le premier Juillet dernier , & publié enfuite
contient 55 articles . Par le 5e. il eft permis aux
Armateurs de vifiter les navires marchands de toutes
les Nations. Le 6e . les autorife a employer même
la force pour contraindre les Patrons de navires à
produire leurs papiers . Le 1 e . déclare marchandifes
de contrebande , toutes fortes de munitions de
guerre , les mâts , bois de conftruction , agrêts , la
toile à faire des voiles , le chanvre , la celle , les
cloux , le goudron ; enfin tout ce qui entre dans
la conftruction des vaiffeaux , tous lefquels articles
feront déclarés de bonne prife lorfqu'on les
trouvera fur quels navires que ce foit , les tranfportant
pour l'ufage des ennemis.
Suite du Manifefte de l'Espagne.
25. Pour parvenir , comme il a été dit , au but
défiré d'une paix folide , il est néceffaire de réprimer
& d'anéantir les maximes arbitraires de la Marine
Angloife , & c'eft l'intérêt de toutes les Puiffances
maritimes , & même de toutes les Nations en géné
ral. Le Roi Catholique a fait tout ce qui étoit en
fon pouvoir pour faire ceffer les infultes appuyées
fur
ces maximes ; mais il n'a pu y parvenir par les
voies amicales. Au contraire les outrages ont contmué
à s'aggraver , comme on l'a vu , même pen.
dant la négociation entamée avec l'Angleterre , par
la médiation dudit Monarque. La Cour de Londres
en eft venue à ne vouloir plus convenir dans ces
derniers temps qu'elle devoit ajufter fes différends
avec l'Espagne , comme il avoit été dit . Dans le
même mois de Mai où s'eft terminée cette négociation
, on a reçu la nouvelle de la violence com(
109 )
mife par les bâtimens anglois & leurs équipages
dans la riviere de Saint Jean , baye de Honduras ,
dont il a été fait mention dans la note premiere , &
l'on a appris pareillement avec beaucoup de probabilité
que le Cabinet Anglois avoit donné des ordres
anticipés pour envahir les Philippines.
D'après de tels faits & un pareil début , le mon.
de impartial pourra juger cette fameufe querelle ,
& décider fi la déclaration préfentée par le Marquis
d'Almodóvar le 16 Juin n'eft pas fondée fur la raifon
& fur la vérité. En attendant il eft bon d'obferver
que dès le 18 du même mois la Cour de Londies
a expédié fes ordres pour commettre des hoftilités
& faire la courfe par voie de repréfailles contre
l'Espagne , & que celle ci n'a donné de fon côté de
pareils ordres que lorfque cette nouvelle lui eft
parvenue.
N B. Au moment où l'on finit l'impreffion du
préfent Ecrit , nous recevons & nous voyons déja ,
copiée dans divers Papiers publics la réponse que le
Ministère Britannique entend oppofer à la Déclaration
préfentée à Londres par le Marquis `d'Almodovar
l'orqu'il s'eft retiré . Le monde impartial & judicieux
faara apprécier cette Réponse à la jufte va
leur , lorsqu'il aura lu attentivement cette Déclaration
& les notes précédentes dont elle eft actuellement
appuyée. On voit dans ces notes la candeur ,
la droiture , Thonnêteté du Cabinet Efpagnol , &
la fuite qu'il met dans fa conduite & dans fes raifonnemens
. Ce Cabinet fe fent la confiance de demander
aujourd'hui à toute l'Europe fi elle croit
qu'il foit poffible de conferver une vraie amitié ,"
d'entamer une fincere négociation , ou de conclure
de bonne foi aucun traité avec des gens qui ne fe
font point une affaire de nier ou d'altérer les faits
les mieux prouvés , des faits auffi clairs & auffi
pofitifs que ceux qui ont été expofés & détaillés
dans ces notes.
Fin du Manifefte de l'Espagne.
7
1
( 110 )
!
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 4 Décembre.
LES dépêches de l'Amiral Arbuthnot , en
date du 8 Octobre , & dont la Cour a publié
l'extrait dans fa gazette du 30 du mois
dernier , n'ont pas diffipé les inquiétudes
trop bien fondées qu'on a conçues fur les
opérations & l'activité du Comte d'Estaing.
Selon l'Amiral & la plupart de nos papiers
qui ont copié & commenté ce qu'on a publié
de fes dépêches , la flotte Françoife qui
avoit paru devant St-Auguftin , capitale de
la Floride - Orientale , en a été éloignée par
le coup de vent du 3 ou du 4 Septembre . On
n'a pas manqué d'ajouter à ces détails les
feuls qu'a donnés l'Amiral , que la flotte difperfée
a été obligée de fe réfugier à Porto-
Ricco , qu'on en a rencontré 13 vaiffeaux
dans un état de délabrement affreux. La
tempête, continue- t - on , eft arrivée le lendemain
même du jour où le Comte d'Estaing
avoit fommé à Beaufort le Général Prevoft de
fe rendre fommation à laquelle on s'attend
bien qu'on avoit répondu avec une hauteur
peu vraisemblable fans doute , mais conforme
à la vanité Angloife. Malheureufement
la Cour perſiſte à fe taire fur toutes ces
circonftances ; deux lettres de Philadelphie,
en date du 26 & du 27 Octobre , portent
que le 8 Septembre le Comte d'Estaing eft entré
dans la Savanah avec une forte confidé
table & un corps de troupes de débarquement
, & qu'il s'eft emparé en arrivant du
vaiffeau l'Expériment , commandé par Sir
James Vallace. Les dates de ces faits qui s'accordent
affez avec celle du 3 Septembre ,
leur donnent un degré de vraisemblance que
les autres no uvelles n'ont pas.
» Ceux qui prétendent , dit à ce fujet un de nos
papiers , qu'il faut communément 90 jours aux
nouvelles de la Caroline & de la Géorgie , pour ar
river en Europe , le trouveront avoir raifon , fi on
doit compter fur l'information donnée par l'Amiral
Arbuthnot , fuivant lequel M. d'Estaing , arrivé le
-2 ou le 3 Septembre devant Saint-Auguſtin , a été
obligé de quitter prefqu'auffi- tôt cette rade peu
sûre. Pour deviner ce que fera devenue enfuite ſon
arinée , il faut fe repréfenter que deux ou trois
jours lui ont fuffi pour gagner la rivière de Savanah
, où il a pu concerter plus tranquillement fes
opérations avec le Général Lincoln «.
Du côté de New-Yorck , les alarmes ne
font pas moindres ; on ne doute pas qu'au
fortir de la Géorgie , où le foin de nous en
chaffer tout - à - fait ne peut arrêter longtems
le Comte d'Estaing , il ne vienne feconder
le Général Washington dans fes projets
contre le Chevalier Clinton . Celui- ci
s'eft encore affoibli en envoyant 2 500 homines
à Québec , ce qui prouve que le Canada
eft auffi menacé ; car il n'y a qu'un beſoin
indifpenfable & urgent qui ait pu engager le
Général Clinton à fe dégarnir à New Yorck.
On craint même qu'il ne l'ait fait inutilement ;
car de 25 bâtimens fur lefquels il avoit em
barqué les troupes , 5 feulement font revenus,
·
( 112 )`
& les autres ont été pris par les ennemis , de
forte que ce Général eft affoibli fans avoir
fecouru Québec.
Selon d'autres nouvelles , deux paquebots
partis pour New-Yorck ont été pris par les
Américains ; dans le tumulte inféparable du
combat , les Capitaines ont oublié de jetter
leurs malles à la mer , de forte que le Congrès
eft actuellement en poffeffion des dépêches
, de tous les plans & projetsde campagne
du Ministère Britannique. Cet évènement va
le forcer à en faire de nouveaux ; mais ils ne
pourront plus être exécutés que l'année prochaine
, & les retards dans ce moment de
crife ne peuvent favorifer notre cauſe ; pour.
détourner l'attention de la Nation qui ne peut
s'empêcher de fentir vivement ces défaftres ,
on Pentretient de grandes divifions en Amérique
; les troupes réglées & les milices fe battent
; le Congrès fe défie de la France , qui n'a
envoyé le Comte d'Estaing en Amérique que
pour prendre les deux Carolines & la Georgie
qui refteront à la France ; on ne tarit pas fur
les détails de ce genre ; leur invraisemblance"
n'en fait rejetter aucun ; l'objet que l'on a en
vue eft d'amufer le public qui en differtant
fur le pour & le contre , ne s'occupera d'autre
chofe , & laiffera refpirer les Miniftres.
•
On n'a point de nouvelles des Ifles ; ce
vuide laiffe le champ libre aux conjectures ,
& on ne manque pas de donner comme
des faits , les fouhaits que fait depuis longtemps
la nation. On l'affure encore que la
( 113 )
Grenade eft reprife ; le Lord Germaine , diton
, vient d'envoyer des inftructions au
nouveau Gouverneur de cette Ifle ; Lord
Macartney a été confulté fur leur contenu ,
& d'après cela on ne croit pas devoir douter
de cette nouvelle ; quelques lettres d'Antigoa
femblent cependant la démentir ; on
s'y plaignoit au commencement d'Octobre
qu'avecdes forces fuffifantes dans les Antilles
, pendant que la Martinique étoit dégarnie
de troupes , il ne fe faifoit aucune
tentative pour reprendre les Ifles que nous
avons perdues & nommément la Grenade.
Ce qui confirme plus sûrement encore
que ces belles expéditions n'ont été faites
qu'en imagination , c'eſt que le Roi dans fon
difcours au Parlement n'en a fait aucune
mention ; elles auroient été cependant affez
importantes pour mériter qu'il en fit part
à la nation dans les deux Chambres affemblées
; on a remarqué qu'il n'y a pas dit un
mot de l'Amérique , & des efpérances dont
nos papiers ne cellent de nous entretenir ; la
feule chofe qui a été obſervée eſt la confiance
abfolue qu'il a montrée à la Providence à
la fin de fon difcours.
On ne peut qu'être édifié , dit un de nos papiers,
de la reconnoiffance du Roi envers la Providence ;
il lui doit en effet beaucoup ; elle eft fon Miniftre ,
fon Général , fon Amiral , fon Préfident du Confeil
, fon Allié fur- tout ; elle prend fes intérêts dans
toutes les parties de la terre & fur toutes les mers.
Son opiniâtreté à conferver des Miniftres & des Généraux
fi ineptes , eft un hommage de plus qu'il
( 114)
doit & qu'il rend à la Providence , en qui , par qui
& avec qui il tente impunément , les plus grandes
avantures c
Les débats qui eurent lieu dans les deux
Chambres au fujet de l'adreffe au Roi en réponſe
à fon difcours , eurent l'iffue ordinaire
de tous ceux de cette eſpèce ; les Partifans
de la Cour en proposèrent une contenant
les proteftations de fidélité convenables
, & une approbation abfolue de tout
ce qu'avoit fait le Ministère ; l'Oppofition ne
manqua pas de propofer un amendement pour
fupplier S. M. de changer fes confeils & fes
Miniftres comme le feul moyen de prévenir
la confommation de la ruine publique.
Ce premier effort de l'Oppofition vivement
combattu & rejetté , ne lui promet pas plus
de fuccès dans le refte de la feffion qui ne
peut manquer d'être orageufe ; le Lord
Lyttleton qui arrivoit d'Irlande , ne manqua
pas de parler de la fermentation qui règne
dans ce Royaume. Lord Hilsborough créé
Secrétaire d'Etat à la place du Comte de
Weymouth , lui répondit par le difcours
fuivant.
J'ai accepté aujourd'hui les Sceaux , en qualité
de l'un des Secrétaires d'Etat de S. M.: en déclarant
que je fuis Miniftre , je reconnois que je fuis
refponfable de ma conduite ; il étoit par conféquent
important pour moi que je connuffe parfaitement
les circonftances dans lefquelles j'avois à agir : j'en
étois pénétré ; & avant d'accepter mon emploi actuel
, j'ai eu grand foin d'en connoître les devoirs ,
les conditions attachées à fon exercice. J'ai voulu
fat-tout être très - particulièrement informé des réfo(
115 )
lutions prifes par les Miniftres à l'égard de l'Irlande
: enun mot , avant d'accepter l'offre qui m'étoit
faite , je leur ai demandé les éclairciffemens les plus
amples fur leurs intentions relatives à ce Royaume.
Aujourd'hui que je connois parfaitement ces intentions
& ces réfolutions , je les communiquerai
avec affurance dans toute leur plénitude : je hais les
détours , & l'on ne me verra jamais concourir dans
ane mefute où leur reffource feroit néceflaire ; par
exemple , dans la circonftance actuelle , ils feroient
fuperflus ; les vues de l'Adminiſtration font droites
juftes & honorables , elles ne craignent pas le grand,
jour.
53 l'on
Le noble Lord ( Lyttleton ) demande ce que
fera à l'égard du commerce de l'Irlande ? Je lui dirai
ce qui fera fait , autant qu'il fera au pouvoir des Miniftres
d'y réuffir ; on accordera à l'Irlande un commerce
égal . Si les efforts réunis de l'Aminiſtration
peuvent remplir ce projet , l'Irlande , quant à fon
commerce , fera mife fur un pied égal avec la
Grande- Bretagne , elle jouira de ce qui doit fatisfaire
les plus exigeans de fes folliciteurs , c'est- àdire
de toutes les immunités qui s'étendent en commun
fur toutes les autres parties de l'Etat. Peut-elle
demander davantage ? Eft-il un noble Lord qui defite
qu'on lui accorde davantage Eft-il quelqu'un affez
abfurde , affez injufte pour prétendre que les fujets
d'Irlande doivent jouir de priviléges plus étendus
que ceux dont jouiffent les fujets d'Angleterre ? On
lui offrira des priviléges égaux , elle ne peut en
demander de plus étendus ; l'intention de l'adminif
tration actuelle , toute defpotique qu'on la prétend
-être , n'eſt pas de traiter l'Irlande avec la hauteur
d'une maitreffe impérieufe , mais de l'inviter à fe
lier d'amitié avec une bonne four , en la prévenant
par les bons offices de l'aménité affectueufe : je
défire , Milords , que ces mots commerce égal ,
n'impliquent point d'équivoque ; il n'y a point d'am-
1
( 116 )
biguité dans ma phrafe ; je répète que l'Adminiftra
tion offre à l'Irlande un commerce égal , dans l'ac
ception fimple , naturelle & ftricte du mot égal
c'eft - à - dire , qu'à l'égard de la balance du commerce
, il défire que l'Irlande , placée dans un
baffin , l'Angleterre dans l'autre , l'équilibre foit
parfaitement égal «.
Si le LordHilsborough a réellement expofé
le plan du Ministère , l'Irlande pourra
être fatisfaite ; mais il n'eft pas sûr que les
villes d'Angleterre & d'Ecofle qui profitent
des reftrictions impofées au commerce de ce
Royaume , le foient également ; on parle d'affociation
dans le Comté de Lancaftre où font
les principales manufactures Britanniques ;
il s'en forme d'autres ailleurs , & leur objet
paroît être de s'oppoſer à la liberté qu'on accordera
aux Irlandois. L'adminiftration aurat
befoin de la plus grande circonfpection pour
ménager cette grande affaire , & ne mécon
tenter , ni les uns ni les autres. Il eft difficile
qu'elle y réuffiffe ; l'Irlande paroît tenir à la
liberté du commerce ; fuivant le tableau des
forces que le Gouvernement a dans ce Royau
me , elles confiftent en 4 Régimens de cavalerie
, 2 de dragons , de dragons légers &
4 d'infanterie . Ces 22 Régimens a 5oo hom
mes chacun, ne font que 11,000 ; & les corps
de volontaires affociés & indépendans font
portés par les uns à 33,000 & par les autres
à 42,000 hommes effectifs . Ces affociati
ons qui n'ont eu d'abord pour objet que
la défenfe du pays commencent à inquiéter ;
& les troubles dont on a reçu la nouvelle ,
ne font pas propres à raflurer.
+
( 117 )
*།
» La Fermentation qui règne en Irlande , particulièrement
dans cette Capitale , écrit.on de Dublin
, a commencé à éclater. Les difcours que le
Procureur- Général & le Chevalier Henri Cavendish
prononcèrent le 10 de ce mois , ont donné lieu à
un mouvement populaire , qui a eu des fuites fâcheufes.
Les artifans réduits à la mendicité , réfolus
de venger le mépris que ces deux Membres
avoient affecté pour le Peuple , & de témoigner
auffi leur reffentiment à M. Monk- Mafon , l'un
des partifans les plus zèlés pour la Grande-Bretague
dans le Parlement d'Irlande , ſe raſſemblèrent le
15 à midi , au nombre de plufieurs milliers . Ils
marchèrent à la Maifon de M. Scote , Procureur-
Général , dont ils caffèrent d'abord les fenêtres du
premier étage , & partie de celles du fecond ; Madame
Scote très - avancée dans fa groffeffe fe préfenta
dans ce moment , & fupplia les mutins à
genoux , de vouloir bien ceffer ce défordre ; ils
cédèrent à fes follicitations , appuyées par quelquesuns
de leur chefs . Ils allèrent au Palais où le Procureur
Général étoit dans ce moment occupé à
plaider: Heureuſement. Epoufe l'avoit fait aver
tir, & il avoit eu le tems de fe mettre en sûreté.
La populace irritée de fon évafion , tourna toute
fa fureur contre fir Henri Cavendish , qui eut
auffi le bonheur de lui échapper. Elle fe rendit
alors à la porte du Parlement , & obligea tous les
Membres , fans en excepter l'orateur de la Chambre
des Communes , de promettre par ferment , de
vorer un Bill de fubfide de courte durée , afin de
procurer à l'Irlande le redreffement de fes griefs.
Le Lord-Maire accourut fur ces entrefaites , & craignant
de caufer l'effufion de beaucoup de fang ,
s'il ufoit de voie de fait , eut recours à l'aide des
Avocats qui fe trouvèrent au Palais , & qu'il engagea
à employer l'influence qu'il a ici fur le Peu
ple pour le calmer ; ils s'y prêtèrent volontiers , &
réuffirent
Y
( 118 )
» Le 16 cette émeute fut dénoncée au Parlement
M. Yelverton ne put s'empêcher de dire qu'il croyoit
qu'il y avoit de l'exagération dans les détails qu'on
en racontoit. » De l'exagération s'écria le Procureur-
Général ! On fuppofe donc que je prends plaifir à
-aggraver les torts de mes concitoyens eh mais ,
l'outrage que j'ai reçu , le danger que j'ai couru ,
font de notoriété publique ! Le projet formé de
me maffacrer paroîtroit-il donc à l'honorable Membre
être de fi peu de conféquence ? Le fait eft que
ma maifon reflembloit à un corps - de-garde rempli
d'hommes armés : je demande fi ma conduite publique
, fi ma conduite privée devoit m'expofer à de
fi cruels attentats ? Je rougis de voir qu'il exifte
quelqu'un qui ofe pallier de fifanglans outrages , &
fe déclarer en Parlement Sénéchal de la fédition
! ce
>> On s'attend bien que M. Yelverton ne laiſſa
pas ce difcours fans réponſe ; il le fit avec une vi
vacité qui fit baiffer le ton au Procureur- Général,
qui ayant obfervé qu'il avoit affez d'ennemis audehors
, fans chercher à s'en faire dans l'intérieur
de la Chambre , fit des excufes . On vota úne adreffe
au Vice- Roi , pour le prier de publier une proclamation
par laquelle on offriroit une récompen
fe à quiconque faifiroit les féditieux «
Cet évènement qui n'eft qu'un préparatif
peut- être a de plus graves , effraie les Miniftres
, qui pour être inftruits plus prompte ||
ment de ce qui fe paffe en Irlande , ont éta
bli trois meffagers extraordinaires fur la route
de Londres à Parkgate. S'il faut en croire ce
que l'on débite , le Gouvernement y éprouve
journellement des contradictions ; il confen
toit à ne recevoir l'octroi du fubfide que pour
fix mois , mais il demandoit l'établiffement
( 119 )
TO
de quelques nouveaux impôts ; cette propofition
a été rejettée le 24 par 170 voix
contre 47 , ce qui fait une pluralité de 133
contre le Gouvernement.
» L'Oppofition , dit une de nos gazettes , vient de
fufciter en Irlande à l'Adminiſtration un procès ,
qui fera décider par un Juré Irlandois , fi les actes
du Parlement Britannique doivent avoir quelque va
leur en Irlande. Un Marchand a préfenté à la
Douane une partie de draps manufacturés dans ce
Royaume, & demandé une expédition pour Rotterdam
; comme elle lui a été refufée , ainfi qu'on
s'y attendoit bien , & qu'on lui a oppofé les ftatuts
Anglois , il a attaqué en Juftice les Officiers
de la Douane «.
C'est le 8 de ce mois qu'on doit voter
au Parlement pour porter le nombre des
gens de mer à 85,000 hommes , y compris
les 18,000 de troupes de la marine. La taxe
des terres a paflé fur le pied ordinaire.
Les changemens annoncés fi fouvent dans
le Ministère , & défirés par la Nation , femblent
commencer à s'effectuer ; le Lord
Bathursth a été nommé Préſident du Conſeil
à la place du Comte de Gower , & le Lord
Hillsborough remplace le Comte de Weymouth
dans le département du fud. La démiffion
du dernier offre des circonftances
qui font préfumer qu'elle n'a pas tout-à fait
été volontaire.
" Le Roi, lit on dans un de nos papiers , lui ayant
fait annoncer que , convaincu que les occupations
de la charge de Secrétaire d'Etat étoient trop pénibles
pour lui , il jugeoit convenable de le faire palfer
à un autre pofte moins difficile à remplir . Le
( 120 )
"
Lord Weymouth répondit qu'il ne regardoit point
fon emploi comme un fardeau trop pefant , qu'il
fe croyoit en état d'en remplir facilement tous les
devoirs , & qu'il fupplioit S. M. de lui permettre
de continuer à la fervir dans ce pofte préférablement
à tout autre. Peu de momens après avoir fait cette
réponſe , il reçut un nouveau meffage du Roi , qui
le prévint que le Lord Gower s'étant démis de fon
emploi , il convenoit qu'il en fit autant. Lord Weymouth
déclara alors que fon intention n'étoit point
de rendre les fceaux de fon gré , que fi l'on vouloit
les ravoir , il falloit les lui reprendre ; qu'il ne
vouloit pas donner fa démiſſion , & que fi on l'exigeoit
, on devoit lui fignifier l'ordre de la donner.
Les fceaux lui ont été redemandés , & il les a remis
fur le champ ".
On a remarqué qu'immédiatement après ,
Lord Weymouth a paffé dans le parti de
l'Oppofition , & comme Lord Gower l'a
imité on en infère que fa démiffion n'a
pas été plus volontaire. On prétend que le
Lord Germaine ne confervera pas le dépar
tement de l'Amérique , que le Chancelier
demande fa démiffion , que d'autres paroiffent
auffi décidés à quitter. La Nation eſpère
que ces changemens en apporteront
dans le fyftême de la Cour.
Le Lord North a , dit- on , pris la réfolution
de remettre , non pas les places dont
il jouit , mais les émolumens qu'il en retire.
Il efpère que cet acte de défintéreffement
impofera filence à la malice de fes ennemis ;
au refte la chofe eft très - croyable ,
dit un de nos papiers , pourquoi un
Anglois ne montreroit - il pas autant
›
de
( 121 )
•
de défintéreffement qu'un Miniftre François
qui lui en a donné l'exemple .
Depuis la rentrée de la flotte de l'Amiral
Hardy , on s'occupe à preffer le départ de
Pefcadre qu'on doit envoyer aux Ifles ; on
fait combien ce départ eft urgent ; fon retard
prouve l'impoffibilité cù l'on étcit de la faire
partir ; 10 vaifleaux de ligne ont reçu les
ordres de s'y préparer , ce qui entraînera
encore untems précieux dans un moment cù
nous n'en avons point à perdre . Les François ,
maigré l'éloignement du Comte d'Estaing ,
font encore redoutables aux Antilles. Ils ont
pris depuis peu le Sphynx , de 20 canons ,
& un vaiffeau chargé d'Artillerie qu'il efcortoit
de Ste - Lucie à Antigoa."
» On raconte , à ce te occafion , que ces jours
derniers l'Amiral Byron faifant des repréfentations
au Roi fur le mauvais état de l'efcadre angloife
des Iles du Vent , S. M. lui répondit par un grand
éclat de rire qui le déconcerta plus que n'avoit fait
le canon de d'Estaing
Le Jupiter de so canons , l'Amazone &
le Stag de 32 , & le Champion de 24 ,
font partis le premier de ce mois pour aller
croifer dans le nord . On équippe le Foudroyant
de 80 , le Canada de 74 , &:3
frégates , pour une expédition fecrète , ils
doivent mettre à la voile le plutôt poffible.
La femaine dernière le Gouvernement a
fait un marché avec quelques - uns des
principaux conftructeurs pour avoir 20 fré
gates de 40 , 36 & 32 canons chacune. Ces
18 Décembre 1779. f
( 120 )
•
Lord Weymouth répondit qu'il ne regardoit point
fon emploi comme un fardeau trop pefant , qu'il
fe croyoit en état d'en remplir facilement tous les
devoirs , & qu'il fupplioit S. M. de lui permettre
de continuer à la fervir dans ce pofte préférablement
à tout autre. Peu de momens après avoir fait cette
réponſe , il reçut un nouveau meffage du Roi , qui
le prévint que le Lord Gower s'étant démis de fon
emploi , il convenoit qu'il en fit autant. Lord Weymouth
déclara alors que fon intention n'étoit point
de rendre les fceaux de fon gré , que fi l'on vouloit
les ravoir , il falloit les lui reprendre ; qu'il ne
vouloit pas donner la démiffion & fi on l'exique
>
geoit , on devoit lui fignifier l'ordre de la donner.
Les fceaux lui ont été redemandés , & il les a remis
fur le champ ".
On a remarqué qu'immédiatement après
Lord Weymouth a paffé dans le parti de
l'Oppofition , & comme Lord Gower l'a
imité on en infère que fa démiffion n'aj
pas été plus volontaire. On prétend que le
Lord Germaine ne confervera pas le dépar
tement de l'Amérique , que le Chancelier
demande fa démiffion , que d'autres paroiffent
auffi décidés à quitter. La Nation efpère
que ces changemens en apporteront
dans le fyftême de la Cour.
Le Lord North a , dit- on , pris la réfo
lution de remettre , non pas les places dont
il jouit , mais les émolumens qu'il en retire.
Il espère que cet acte de défintéreſſement
impofera filence à la malice de fes ennemis ;
au refte , la chofe eft très - croyable ,
dit un de nos papiers , pourquoi un
Anglois ne montreroit - il pas autant
de
( 121 )
de délintéreffement qu'un Miniftre François
qui lui en a donné l'exemple.
A
Depuis la rentrée de la Hotte de l'Amiral
Hardy , on s'occupe à preffer le départ de
Pefcadre qu'on doit envoyer aux Ifles ; on
fait combien ce départ eft urgent ; fon retard
prouve l'impoffibilité cù l'on étoit de la faire
partir ; 10 vaifleaux de ligne ont reçu des
ordres de s'y préparer , ce qui entraînera
encore un tems précieux dans un moment cù
nous n'en avons point à perdre . Les François ,
maigré l'éloignement du Comte d'Estaing ,
font encore redoutables aux Antilles. Ils ont
pris depuis peu le Sphynx , de 20 canons ,
& un vaiffeau, chargé d'Artillerie qu'il efcortoit
de Ste - Lucie à Antigoa .
» On raconte , à ce te occafion , que ces jours
derniers l'Amiral Byron faifant des repréfentations
au Roi fur le mauvais état de l'efcadre angloife
des Iles du Vent , S. M. lui répondit par un grand
éclat de rire qui le déconcerta plus que n'avoir fait
le canon de d'Estaing t
Le Jupiter de so canons , l'Amazone &
le Stag de 32 , & le Champion de 24 ,
font partis le premier de ce mois pour aller
croifer dans le nord . On équippe le Foudroyant
de 80 , le Canada de 74 , & 3
frégates , pour une expédition fecrète , ils
doivent mettre à la voile le plutôt poffible.
La femaine dernière le Gouvernement a
fait un marché avec quelques - uns des
principaux conftructeurs pour avoir 20 fré
gates de 40 , 36 & 32 canons chacune. Ces
18 Décembre 1779. f
( 122 )
frégates doivent fe trouver en état d'être
lancées à l'eau dans le courant de Février
1781.
Un M. Thomſon , Capitaine de la frégate
l'Hienne , a pris fur lui de quitter ſa ſtation
pour escorter juſqu'ici la flotte de la Barbade
; il a fallu à fon arrivée qu'il paflât
par un confeil de guerre qui s'eft contenté
de l'acquitter honorablement , fans y ajouter
des remercimens qui lui étoient bien dûs.
» Lord Germaine a afluré , dit un de nos papiers ,
dans le cours de l'enquête fur les campagnes d'Amérique
, que le plus grand nombre des habitans de
ce pays étoit bien affectionné pour l'Angleterre .
Comment fe fait-il donc que l'affociation des loya
liftes foir réduite , en Amérique , à ne pouvoir
fubfifter que par les contributions charitables des
Officiers Anglois auxquelles on cherche actuellement
à faire contribuer auffi l'Angleterre ? L'orgueil
des réfugiés fe trouvant bleffé de l'idée de
fubfifter de charités , ils ont offert de rendre les
fecours qui leur feront avancés , & d'hypothéquer
un vaiffeau de 20 canons , un de 10 & 3 autres
moindres , qui font tour leur avoir «<.
Le Confeil d'Etat de la Baye de Maſſachuſets ,
lit-on dans un autre , va mettre au jour un gros recueil
de lettres des principaux réfugiés qui font
actuellement en Angleterre , & notamment de MM.
Hutchinson & Bernard , reconnus pour être les auteurs
de la guerre actuelle. Il y en a une de l'ancien
Gouverneur Hutchinſon , oùil fait entendre que
le Général Gage n'étoit qu'un homme de paille ,
deftiné feulement à le remplacer pendant le tems
qu'il paffera à Londres , où S. M. l'a fait venir
pour le confulter fur les affaires de l'Amérique.
II y confeille à fon parent , à qui il écrit , de ne
pas quitter le pays , mais de s'accommoder aux
( 123 )
circonftances , & co mme on dit , de hurler avec
les loups . Cette lettre n'a pas plus de trois ans de
date. Plufieurs de ces lettres ont été remifes volontairement
aux éditeurs qui doivent mettre cette
épigraphe fur le frontispice du recueil.
Poft tenebras lucem ;.
Et cette autre :
Judicante invidia florebit Juftus-
Nos papiers fe font empreffés pendant
quelque tems de publier des lettres du Gouverneur
de Gibraltar , qui fe moquoit de
ce qu'on avoit plus d'inquiétudes à Londres
fur le fort de fa place qu'il n'en avoit
lui-même. Les papiers de ce jour changent
bien de ton ; on fit dans tous l'article ſuivant ,
qui a cependant beſoin de plus ample confirmation
.
"Il y a une lettre de Portſmouth du 2 Décembre ,
où il eft dit que la frégate le Tartare , rentrée de
fa ftation devant Lisbonne , apporte la nouvelle
que Gibraltar s'eft rendu le 27 Novembre , une
bombe ayant fait lauter un magafin à poudre , dont
deux ou trois cens hommes ont été tués . C'étoit le
principal magafin , & les provifions manquant d'ail
leurs. Celui qui écrit la lettre ajoute que le fieur
Græme , Capitaine du Tartare , eft parti fur le
champ pour Londres avec cette nouvelle « .
Le 29 du mois dernier , il y a eu un duel
entre M. Charles Fox & M. Adam ; des
altercations un peu vives qu'ils avoient eues
dans la Chambre des Commuues y ont donné
lieu. Cet évènement a fait beaucoup de
bruit , on en trouve les détails fuivans dans
nos papiers :
» Pour empêcher qu'on ne préfente mal au Public
ce qui s'eft paffé Lundi matin entre M. Fox &
f2
( 124 )
M. Adam , nous vous autorifons à publier le récit
fuivant :
-
-
» En conféquence d'en différent antérieur , ces
Meffieurs fe rendirent à huit heures du matin au rendez-
vous donné : le terrein étant meſuré à la diftance
de 14 pas , M. Adam dit à M. Fox de tirer.
M. Fox répondit : Monfieur , je n'ai point de que
relle avec vous , tirez . M. Adam tira alors &
bleffa M. Fox. Nous croyons que M. Adam ne
s'en apperçut pas , parce qu'aucun de nous ne s'en
apperçut diftinctement. M. Fox tira & manqua :
nous nous avançâmes alors , & nous demandâmes
à M Adam s'il étoit fatisfait ? M. Adam répondit :
M. Fox déclarera-t-il que fon intention n'étoit
pas de porter une atteinte perfonnelle à ma réputa-
M. Fox répondit que le lieu n'étoit pas
propre aux apologies , & pria M. Adam d'aller en
avant. M. Adam tira fon fecond coup & manqua.
Il reftoit à M. Fox un piftolet chargé , il le tira en
l'air , & dic qu'actuellement que l'affaire étoit finie
, il ne feroit pas de difficulté de déclarer qu'il
n'étoit pas plus entré dans fon intention d'infulter
perfonnellement M. Adam , que de nous infulter
nous-mêmes. M. Adam répondit :
fieur , vous vous êtes comporté en honnête homme .
tion ? -A
Mon-
Alors M. Fox nous dit qu'il croyoit être bleffé ;
en ouvrant fa vefte , on vit qu'il l'étoit effectivement
, mais légèrement , felon toute apparence :
ces Meffieurs fe féparèrent alors , & loriqu'on examina
la bleffure , il ne parut pas qu'elle dût avoir
aucune fuite dangereufe .
Cette relation a été fignée par MM. Richard
Fitz Patrick & T. Makenzic Humberftons
qui avoient été choifis pour fe
conds par les deux combatttans.
( 125 )
FRANCE.
De VERSAILLES , le 14 Décembre.
LE I de ce mois M. O- Dunne , ci - devant
Miniftre Plénipotentiaire du Roi près l'Electeur
Palatin , nommé par S. M. fon Ambaffadeur
en Portugal , a eu l'honneur d'être
préfenté à S. M. , & de lui faire fes remercimens
.
Les , la Marquife du Roure , la Comteffe
de Choifeul - Meuſe , & la Marquise d'Argenteuil
, ont eu l'honneur d'être préfentées
à LL. MM. & à la Famille Royale , la première
par la Comtefle du Roure , Dame
pour accompagner Madame , la feconde par
la Vicomteffe de Choifeul , & la troifième
par la Marquife de Roncé , Dame pour
accompagner Madame la Comteffe d'Artois.
M. Chardon , Maître des Requêtes , Procureur-
Général de S. M. au Confeil Royal
des Finances pour les Prifes , étant de retour
de la miffion qui lui a été confiée dans tous les
ports du Royaume où il a fait procéder aux
ventes & liquidation des prifes faites par les
vaiffeaux de S. M. & à la diftribution totale
de leur produit aux Etats Majors & atıx équipages
, ainfi qu'à la vérification des droits.
maritimes , a eu l'honneur d'être préfenté
au roi par M. de Sartine , Miniftre & Secrétaire
d'Etat ayant le département de la Marine
, & de faire fes remercimens à S. M. de
la place de Commiffaire départi pour le reſte
des ports , pêcheries , droits maritimes , &
£
3
( 126 )
l'obfervation des Ordonnances dans les Amirautés
, qu'elle a bien voulu lui accorder
comme une marque de la fatisfaction qu'elle
a de fes fervices.
Mrs. de Caffini , Montigny & Perronet
de l'Académie des Sciences , ont eu l'honneur
de préfenter à S. M. cinq nouvelles
feuilles de la carte de la France qui comprennent
les villes de Périgueux , de Marfeille ,
de Viviers , de Briançon & d'Avignon .
De PARIS , le 14 Décembre.
LES lettres de Nantes & de Bilbao apportées
par des bâtimens Américains partis,
l'un de Philadelphie le 26 Octobre , l'autre
de Bofton le 24 du même mois , annonçoient
l'arrivée de M. le Comte d'Eftaing en Géorgie
; les lettres reçues de Londres confirmoient
cette nouvelle , mais donnoient des
inquiétudes fur les fuites d'un coup de vent
qu'il devoit avoir effuyé ; tout- à- coup on
a reçu la nouvelle de fon arrivée à Breft.
» Le vaiffeau du Roi le Languedoc , de 90 canons
, monté par le Comte d'Estaing , Vice Amiral
de France , a mouillé le 7 de ce mois , dans la rade. It
étoit parti de l'entrée de la rivière de Savannah , à la
côte de la Géorgie , le 28 Octobre.
On a appris que le Comte d'Eftaing , pendant le
féjour de l'Efcadre du Roi fur cette côte , a fait
une expédition contre la ville de Savannah , qui
n'a pas réuffi .
En attendant qu'on publie des détails ultérieurs
& pofitifs ; voici ceux que l'on
répand , & que nous donnons comme on
les débite.
( 127 )
» Le Comte d'Estaing s'eft rendu maître de l'lfle
de Beaufort , qu'il a remife au Général Lincoln . Son
expédition contre Savanah n'a pas été auffi heureuſe.
Il avoit mis 3000 hommes à terre ; ne pouvant être
fecondé par les Américains qui avoient peu de troupes
de ce côté , voyant le Général Prévoft mieux
retranché qu'on ne s'y étoit attendu , il fe décida à
l'affiéger dans les formes. Les coups de vent devenant
de jour en jour plus violens , la flotte ne pouvant
conferver fans rifque fa pofition , s'appercevant que
fes feules forces ne réduiroient pas facilement 5000
hommes bien retranchés , il fe décida à faire rembarquer
fes troupes . Il y eur , à cet occafion , un choc ,
où il a perdu , dit - on , 140 hommes ; le feul Officier
de marque tué eft M. le Colonel Stettin Suédois , qui
avoit commandé en fecond une des colonnes à l'atta.
que de la Grenade ; MM . de Fontagres & de Bethify
ont été bleffés légèrement . Le Général l'a été d'un
coup de feu à la cuiffe , & d'une flèche au bras , ce
qui fait préfumer que Prévoft avoit des Indiens avec
lui ; ces bleffures l'ont obligé de s'arrêter quelques
jours à Breft , & de venir à petites journées. On au
ra fans doute bientôt des détails plus circonftanciés .
La plus grande partie de l'efcadre a eu ordre d'entrer
à Rochefort ; on ignore fi elle y eft arrivée ; les débordemens
des rivières , la chute de plufieurs ponts
arrêtent les Couriers . On a feulement appris que le
Guerrier , commandé par M. de Bougainville , a
mouillé à l'Orient le 8 , & que le coup de vent n'avoit
pu éloigner aflez les autres vaiffeaux pour qu'ils
puiffent tarder. Le retour de M. d'Estaing a caufé
beaucoup de joie ; il eft attendu avec une impatience
égale à la haute idée qu'on a conçue de fa valeur , &
à l'importance des fervices qu'il a rendus dans fa longue
& glorieufe campagne.
Selon une lettre de Calais , il eft entré le
de ce mois dans ce port , une caiche Angloife
de 14 canons de 8 liv. avec so hom.
S
( 128 )
à bord , au nombre defquels étoient 16 Irlan
dois qui y fervoient comme forcés , parce
qu'ils avoient été preffés , & qui font parvenus
à fe rendre maîtres des 34 Anglois qu'ils
ont contraints de fe réfugier dans la calle ,
excepté le Pilote Côtier à qui ils ont fait
prendre la barre du gouvernail pour les
amener ici . Cette caiche , qui eft d'une trèsbelle
conſtruction , faifoit partie d'une flottille
que les Anglois envoyoient en croiſière
au Texel ,pour s'emparer de Paul Jones. Cette
flottille a dû partir de la Dune le 6 de ce mois.
Les 16 Irlandois , ajoute la même lettre ,
font libres ; ils ont pris la cocarde d'alliance
depuis leur arrivée ; ils s'étoient révoltés le
4 à la Dune , à la vue de tous les vaiffeaux
de leur flotte , vers les 2 heures après midi ;
le Capitaine & fon fecond étoient à terre.
La lettre fuivante , en date de St Malo
lez de mois , offre le Tableau fâcheux des
défaftres occafionnés fur nos côtes par les
derniers coups de vent.
» 26 bâtimens de transport qui avoient été frétés
à Granville pour faire partie de la flotte affemblée
ici , partirent le 27 Novembre à dix heures du matin
, par un très bon vent , chargés de farine , de
bifcuits , d'ancres , de cordages , & c. pour retour
ner hiverner dans leur port ; ils étoient convoyés
par la Guyanne , de 20 canons , & la Guêpe , de
18. A peine étoient-ils à 2 lieues du port , qu'ils
furent pris par le calme , parce qu'ils longeoient la
côte , craignant quelques coups de vent du large.
Vers le foir , ils cherchèrent à rentrer en rade ; la
nuit étant venue on les perdit de vue ; entre mingit
& une heure le vent devint furieux , & tous les bâ
timens furent difperfés.
( 129 )
Le 28 , vers cinq heures du matin , on entendit
des cris fur la côte , on fut au fecours , & l'on trou◄
va un bâtiment fubmergé entre le Fort - Royal &
celui du Grand-Bé ; un autre fut rencontré au
Fort du Bé prefqu'à terre , deux hommes , le Capitaine
& un Marelot s'étant fauvés . Le long de la
côte on voyoit beaucoup de débris . Un troisième
bâtiment fit trouvé échoué fur des rochers au pied
du fort de la côte , & on en apperçut plufieurs.
au large , les uns mouillés , les autres faifant route
pour la Baye de Cancale . Deux bâtimens &
la gabarre la Guyanne furent ramenés dans le port
par les bateaux qu'on envoya à leur fecours.
A la mer baiffante on trouva beaucoup de débris
, & 10 hommes de noyés. Les Employés des
Fermes ont rapporté avoir trouvé cinq chaloupes
fur les - fables , beaucoup de mâts , de voiles , de
hauts- bords , & c. & qu'il y avoit à l'Anſe de Quémoré
, à une lieuc & demie de Saint - Malo , un bâtiment
échoué . Le foir , on apprit de Cancale que
la Guêpé y étoit mouillée , & que 14 bâtimens
dont deux démâtés & un fubmergé , étoient échoués
dans toute l'étendue de l'Anfe , fans qu'on fût encore
l'état où ils étoient , & s'ils pourroient s'en
tirer.
On n'eft pas fans inquiétude fur le fort de la
corvette le Serin , qui partit le même jour de la
rade de Cancale pour aller à Cherbourg avec deux
chaloupes canonnières , & qui a effuyé le même
coup de vent «.
Ces nouvelles affligeantes ne font pas les
fenles que nous ayons reçues de nos côtes.
On apprend de la Rochelle que le même
coup de vent a diffipé le convoi raſſemblé à
Fifle d'Aix. Il confiftoit en 36 bâtimens , qui
dans cette nuit orageufe , ont tous été obligés
de filer leurs cables , & de chercher à entrer
fs
( 130 )
dans la rivière de Rochefort. 7 d'entr'eux ,
dont 3 appartenant au Roi & 4 Marchands
ont fait côte. Le Lezard , appartenant à M.
Grandiz , a touché le d'Aubenton , & a coulé
bas. On a perdu plufieurs matelors , un Officier
& 2 foldats des troupes du Roi. On
compte qu'à préfent ils font tous raffemblés ,
& qu'ils ont fait voile pour leur deſtination ,
avec les vaiffeaux de guerre le St-Michel , &
les frégates la Médée & la Belle Poule chargés
de les convoyer.
Les premières nouvelles de Londres nous
apprendront les ravages que ces ouragans
fucceffifs auront caufé fur la côte d'Angleterre
; elle n'aura fans doute pas été plus
épargnée , s'il en faut juger par la difperfion
de la flotte fortie du Shannon , par la perte
de l'Embufcade , de l'Apollo &c. ainfi que
des bâtimens des Indes- Orientales.
On a appris par un Courier extraordinaire
que M. le Comte de Cordova étoit arrivé à
Algéfiras le 19 du mois dernier , 10 jours
après fa fortie de Breft. Une traversée auffi
heureufe explique pourquoi M. le Comte de
Sade n'eft pas encore arrivé à Breft. Les vents
qui favorifoient l'efcadre Efpagnole , auront
forcé l'efcadre de Toulon de fe réfugier au
Ferrol pour y attendre un meilleur tems , &.
mettre fon convoi à l'abri.
» Un navire Hollandois parti de Cadix le 21
Novembre , & arrivé ici le 27 , écrit-on de Marfeille
, a dépofé que la veille de fon départ , une
frégate Efpagnole y entra & déclara qu'elle avoit
laiflé fur le Cap Ste- Marie , M. de Cordova avec
16 vaiffeaux de ligne.
( 131 )
» Le même navire en traverfant le Détroit , a vu
fix vaiffeaux de ligne mouillés à Ceuta , & 6 autres
mouillés au vieux Gibraltar , un vaiffeau de
ligne , une frégate & un cutter Anglois dans la
rade de Gibraltar .
Nous venons d'apprendre , ajoute la même lettre
que notre convoi parti depuis peu pour les Ifles
fous l'efcorte de l'Aurore , frégate commandée par
M. de Flotte , a traversé le Détroit la nuit du 12 au
13 de ce mois «.
On mande de Cherbourg que le régiment
de Waldner eft deftiné , pour cet
hiver au meilleur emploi que l'on
puiffe faire des troupes quand elles ne font
plus en campagne ; elles doivent travailler à
l'avancement de certains ouvrages de fortifications
qui mettront ce lieu à l'abri des
infultes qu'il effuya dans la dernière guerre
& même de le mettre en état d'y établir un
port s'il eft poffible , ce que l'Angleterre
redoute beaucoup.
La Gloire & la Concorde font parties le
21 Novembre du port de Breft avec un
convoi de bâtimens marchands.Le Régiment
d'Orléans doit remplacer celui d'Auftrafie ,
parti de l'Orient le 22 fur des bateaux & chaloupes
. Celui de Diefpach eft parti le 24 pour
Morlaix , & l'on y atrend celui de la Couronne
& celui de Penthièvre. On a confervé
dans chacun des vaiffeaux quatre boeufs en
cas de fortic.
Le Vicomte du Chilleau qui avoit apporté
à la Cour la nouvelle de la prife de la Grenade
, vient d'être nommé Commandant du
Prothée , & vient de partir pour Breft.
f 6
( 132 )
Dès l'inftant de la publication de l'Edit
du nouvel emprunt viager , l'affluence a été
telle au Tréfor-Royal , qu'il a été bientôt fermé.
On avoit déja reçu le 3 de ce mois 30
millions ; l'Adminiftrateur des Finances qui
s'attendoit avec raifon à cet empreffement ,
avoit prévenu les Notaires & le Syndic des
Agens de Change , qu'une fois l'emprunt
fermé , ils ne devoient pas efpérer qu'aucune
confidération pût faire accepter aucune
fomme qu'on voudroit placer , au- delà de
celle qu'on veut emprunter.
Après avoir effayé de mettre les voyageurs en
garde contre les voleurs répandus fur les grandes
routes où ils endorment & enivrent les perfonnes
qu'ils veulent dépouiller , on doit fe hârer de les
inftruire que trois de ces fcélérats viennent d'être
condamnés à fubir la peine due à leur crime ; deux
d'entr'eux ont été atteints & convaincus de s'être
introduits , fous prétexte d'une ancienne connoiffance
, chez une femme d'un âge avancé , d'avoir
abufé d'un dîné qu'elle leur a donné chez elle le 24
Février dernier , pendant lequel ils ont pris la précaution
d'écarter to te affiftance , pour lui faire
prendre dans du café , que l'un d'eux a été chercher ,
une liqueur narcotique & pernicieufe , qui lui a procuré
un fommeil léthargique , accompagné de convulfions
& enfuite de délire , & a mis fa vie en
danger ; d'avoir profité de l'état où ils l'avoient réduite
pour lui voler les hardes , bijoux & autres effets
mentionnés au procès , &c. L'autre accompagné de
deux quidams ayant ramaffé , le 24 Janvier , vers les
4 heures après-midi , dans la rueDauphine , un écu
de 3 liv. qu'il feignit d'avoir trouvé en préfence
de Léger Vial , Marchand Carrier , âgé de 72 ans
engagea ce dernier à entrer dans un cabaret , & fous
prétexte de mettre du fucre dans les différens ver.
( 133 )
res , mit dans celui de Vial une liqueur qui lui
procura un fommeil léthargique de vingt - quatre
heures , & dont il profita , de complicité avec
les deux quidams , pour lui voler fa bourfe , fa
montre & fon argent , après l'avoir fait monter
de force dans un fiacre , où ils le laiflèrent dans
une espèce de délire qui dura plus d'un mois ,
avec extravafion de fang au vifage , & autour
des yeux , accompagné de grandes douleurs & de
foiblefles d'eftomac , &c. Ces trois empoisonneurs
ont été condamnés à faire amende honorable
& à être enfuite rompus , vifs & jettés au feu ; il
a été furfis à égard de fept autres dénommés
dans l'Arrêt , jufqu'après fon exécution.
Ces malheureux ont été exécutés le 3 de ce mois ;
on ne fait point s'ils ont déclaré leurs complices ;
mais ils ont fait connoître la plante d'où ils tiroient
leur poifon ; elle eft du genre herbacé , affez connue
, quoiqu'elle ne foit pas fort commune ; il eft
inutile de la nommer : les gens de l'art la connoîtront
aisément , & préviendront fes funeftes effers ,
qui font de produire l'affoupillement , le délire &
les convulfions.
·
Nous avons annoncé dans le Journal du
2 Octobre dernier , la nouvelle machine de
M. Cordelle Méchanicien , rue St Pierre
Pont-au - choux à Paris , pour élever à telle
hauteur & à telle quantité qu'on voudra
l'eau puiſée au courant des rivières fans gêner
la navigation. L'Académie Royale des Sciences
a donné le 27 du mois dernier l'approb1-
tion fuivante à cette machine.
כ כ
Après s'être effayé , pour ainfi dire en petit ,
par la Machine établie à Epinay for Seine , M.
Cordelle en propofe une autre pour fournir de l'eau
aux . Habitans de toute Ville , traversée par
une rivière dont le cours eft un peu confidéra(
134 )
ble , &c. Du refte rien de plus fimple ni de plus
ingénieux ; plufieurs Machines de cette eſpèce placées
fuivant les circonstances , & dans des endroits
convenables , fournitoient fans gêner la navigation
de l'eau aux Habitans de Paris les plus élevés ;
quoique fon Mémoire ne foit accompagné d'aucun
devis , on peut juger aisément que la dépenfe
& l'entretien n'en feroit pas confidérable ; nui
achat de charbon ni de bois à brûler . Si la Ville
adoptoit ce Plan , elle rempliroit les engagemens
qu'elle a pris pour faire rendre de l'eau chez les
Propriétaires des Maifons , à moins de frais qu'elle
ne peut le faire actuellement , & c. L'Académie fait
avec quel zèle M. de Parcieux a dépeint les inconvéniens
qui résultent de l'établiſſement actuel
des Pompes du Pont Notre- Dame , de celui de la
Samaritaine , des dépenfes que ces Bâtimens exigent
, des risques qu'ils courroient & qu'ils feroient
courir , fi le feu y prenoit , & du dommage
énorme qu'alors ils courroient « .
L'Académie Royale des Sciences & Belles-
Lettres , élut le 30 Novembre dernier , à
la place vacante par la mort de M. de Foncemagne
, M. de Chabanon , Académicien
Penfionnaire.
Une Ordonnance du Roi , du 16 Août dernier ,
attache au fervice de terre une partie de l'infanterie
du corps des Volontaires de Naflau , qui étoit
attaché ci-devant tout entier au corps de la Marine.
S. M. règle que des trois compagnies qu'Elle conferve
, deux formeront deux compagnies d'infanterie
, & la troisième d'artillerie , qui porteront enfemble
le nom de Naffau- Siégen .
Par une feconde , du mois d'Août , le Roi a agréé
la propofition qui lui a été faite par S. A. S. Mgr.
le Duc de Chartres , Colonel général des Huffat ds ,
de créer dès à préfent les quatre Officiers fupérieurs
deftinés à commander le Régiment de ce
( 135 )
nom , dès que le fervice de S. M. exigera que ce
Régiment foit mis fur pied. Ces Officiers jouiront
dès aujourd'ui du traitement qui leur eft aligné
par l'Ordonnance
, portant création du Régiment
de Colonnel-général des Huffards .
Une troisième , du 26 Septembre , porte , qu'à
compter du 1er Octobre les Colonels en fecond ,
les Meftres -de-Camp en fecond & les Lieutenansdes
troupes de S. M. , tant à pied qu'à cheval ,
excepté cependant les Régimens du Roi , infanterie
, les Régimens Suiffes & celui des Carabiniers
de Monfieur , cefferont d'avoir des compagnies ,
& que celles qu'ils commandoient , porteront le
nom des Capitaines qui font ou qui feront par la
fuite à leur tête .
Un quatrième du 16 Septembre pour
régler le rang du Maréchal des- Logis des
Gardes -Françoifes , règle qu'il aura rang &
commiffion de Capitaine d'Infanterie , s'il at
trois années de fervice comine Officier dans
les troupes de S. M. ; & dans le cas où le Titulaire
n'auroit d'autres fervices que ceux de
Maréchal des Logis de ce Régiment , la
commiffion de Capitaine ne lui fera expédiée
qu'après fix mois de fonction dans ladite
charge.
De BRUXELLES , le 14 Décembre.
LES lettres de Cadix en date du 18 du
mois dernier , confirment que D. Louis de
Cordova eft avec toute fa divifion à l'entrée
du Détroit , & qu'il n'a point laiffé de vaiffeaux
au Ferrol . Il femble que les Espagnols
veulent fe contenter de bloquer Gibraltar ,
& qu'ils ne penfent pas à en former le fiége ;
malgré la quantité de bâtimens de guerre
qui entourent cette place , une balandre An(
136 )
gloife de 18 canons , eſt parvenue à fe gliffer
dans le port : il eft vrai qu'elle a effuyé un
feu terrible ; mais il n'a pas paru qu'elle fût
- endommagée , les courants l'ont tellement
favorifée qu'il n'a pas été poffible de l'arrêter .
Selon quelques lettres d'Efpagne , la Floride
doit , en vertu d'une convention entre
la Cour de Madrid & le congrès Américain
, repaffer fous la domination de la première
; c'eft dans cette vue , dit-on , qu'elle
n'a pas encore des forces allez confidérables
à la Havane pour aller attaquer la Jamaïque ,
que le ministère Eſpagnol a fait paffer 3 millions
de piaftres fortes aux Américains. Ces
bruits courent depuis affez de temps pour
avoir acquis une certaine confiftance ; mais
ils ne font pas encore confirmés.
On parle depuis long-temps de la difgrace
de D. Ulloa ; on fe rappelle qu'à fon retour
de fa croifière inutile aux Açores , on a dit
qu'il avoit demandé un Confeil de guerre ;
on prétend aujourd'hui qu'il en a été nominé
un. Voici les Griefs dont , felon les papiers
publics , l'accufe un des Capitaines revenus
de cette croifière : 1 °. d'avoir eu connoiffance
de 8 vaiffeaux de la Compagnie des Indes
Angloifes , fans les avoir pourfuivis. 2 ° .
D'avoir laiffé prendre à fa vue par une frégate
Angloife la frégate Eſpagnole la Sainte-
Monique. 3. D'avoir laiffé enlever auſſi de
la même manière , un vaiTeau de Manille
chargé de 2 millions de piaftres. On ajoute à
préfent qu'il a été démonté , arrêté fur fon
bord , & qu'il eft prifonnier. On regrette
( 137 )
beaucoup qu'un Officier de ce mérite fe foir
attiré une difgrace auffi éclatante , c'est le même
dont les écrits fur les Etats Efpagnols en
Amérique font fort eftimés , & qui fut envoyé
, il y a plus de 40 ans , avec les Académiciens
François au l'érou .
» Les circonstances , écrit - on de Levde , en
date du 4 de ce mois , ayant changé à légard de
l'Efcadre de M. Paul Jones , au Texel , les Etats-
Généraux ont fufpendu l'effet de lear réfolution ,
du 19 Novembre , qui en ordonnoit le départ ,
par une autre , prife le 26 du même mois. Elles
reçuent ce jour- là une lettre du Stadhouder , par
laquelle il les informoit , que , conformément à
leur refolution du 19 Novembre , il avoit envoyé
les ordres néceffaires au Vice Amiral Reynſt ,
commandant à la rade du Texel , pour qu'il tint la
main avec toute la difcrétion poffible , & qu'il effecruât
par to is les moyens convenables , fans excep
ter même les voies de force , que Paul Jones remît
en mer avec les vaiffeaux à fes ordres & fes prifes ;
mais qu'après que Paul Jones eut déclaré être prêt à
obeir aux ordres de L. H. P. , & que , d'abord qu'il
feroit en état , il profiteroit de la première occafion
pour reprendre le large , il éoit arrivé le 25
Novembre que le Vice Amiral Reynft , ayant en
voyé le Capitaine van . Overmeer à bord du vail.
fean le Serapis , pour notifier de nouveau de la
manière la plus férieure à l'Officier commandant ,
qu'il devoit fe pourvoir d'un Pilote côtier & partir
avec le premier vent favorable , il lui avoit été rap .
porré , quee ce vaiffeau n'étoit plus commandé par
Paul Jones mais par le Capitaine François , Cotineau
de Cofgelin , qui en avoit pris poffeffion au
nom du Roi de France « . Le Stadhouder fe référoit
d'ailleurs à la lettre même du Vice- Amiral Reynft ,
ainfi qu'aux pièces y annexées ; & S. A. S. ajoutoit ,
» qu'en attendant les ordres ultérieurs de L. H. P.
( 138 )
Elle avoit provifionnellement écrit au Vice Amiral
Reynft de ne point ufer , jufqu'à nouvel ordre , de
voies de force , contre les vaiffeaux dont les Commandans
prouveroient , qu'ils font pourvus d'une Commillion
du Roi de France , les ordres précédens reftant
néanmoins dans leur entier à l'égard du vuitſeau l'Alliance
, actuellement commandé par Paul Jones ; «
& qu'Elle avoit en même-tems chargé le fufdit
Vice-Amiral » d'avoir foin que , conformément au
placard de L. H. P. , en date du 3 Novembie 1756 ,
aucuns des prifonniers , qui n'avoient pas été conduits
à la rade à bord dudit vaiffeau l'Alliance , n'en
fût emmené fur ce navire , S. A. S. fe flattant que
L. H. P. approuveroient fa conduite en cette affaire :
fur quoi L. H. P. ayant délibéré , ont d'abord remercié
le Stadhouder de la communication qu'il
leur avoit faite , & cnt approuvé à tous égards fes
procédés dans l'affaire dont il s'agit , fe réfervant
de délibérer ultérieurement fur le parti à prendre en
cette occafion «<,
En attendant leur réfolution ultérieure
fur ce fujet , & qui peut traîner en longueur
, & conduire au temps où l'efcadre
pourra partir du Texel fans danger , on eft
fort curieux de favoir la réponſe qui fera faite
au dernier Mémoire que le Chevalier
Yorke a préfenté pour réclamer les fecours
ftipulés par les Traités .
Le Public obfervateur , écrit on de Hollande
à ce fujet , étoit un peu furpris de la patience avec
laquelle le Cabinet de S. James attendoit la réponfe
de LL. HH. PP . aux mémoires qu'il leur avoit
fait préfenter cet été . Après cinq mois écoulés , on
étoit prefque porté à croire qu'il avoit jugé à propos
de laiffer affoupir cette affaire , & de le défifter
de fes réclamations , d'après cette manière politique
, qu'il vaut fouvent mieux ne pas demander
ce qui nous eft légitimement dû , que de fe com
( 139 )
·
promettre en s'expofant à un déni prefque certain .
On a été bien plus étonné de le voir revenir fur
cet objet. On ne l'a pas été moins de l'efpérance
que
le Chevalier Yorcke affecte à la fin de fon mémoire
, de concevoir de l'augmentation de la marine
Hollandoife. Nous ne croyons point ici qu'elle
ait été réfolue dans le deffein de fecourir l'Angleterre
; on penfe qu'elle eft uniquement deftinée à
protéger notre commerce. Les premiers ordres
donnés le confirment en effet. Un vaiffeau de guerre
de 60 canons , 2 de 50 , 3 de 36 & 2 de 20 doivent
convoyer les navires deftinés pour la France. Huic
autres partiront pour escorter ceux qui fe rendront
à S. Euftache , Curaçao & Surinam , & neuf partiront
inceffamment pour la Méditerranée , Cadix ,
Lisbonne , & tous les Ports le long des côtes d'Angleterre
& de France .
La convention entre Paul Jones Ecuyer,Capitainedans
la Marine Américaine , commandant
l'efcadre continentale actuellement au
Texel , & Richard Péarfon Ecuyer, Capitaine
dans la Marine Angloife , ci - devant Commodore
de la flotte Angloiſe de la Baltique
maintenant prifonnier de guerre des Etats-
Unis de l'Amérique feptentrionale eſt de la
teneur fuivante.
1º. Le Capitaine Jones confent librement , de la
part des Etats- Unis , au débarquement dans l'Ifle
du Texel , des prifonniers Anglois , dangereusement
bleffés , qu'il a entre les mains , pour y être affiftés
& pourvus de bons Chirurgiens & de remèdes ,
aux dépens des Etats - Unis de l'Amérique , & ( conformément
à la permiffion qu'il a reçue des Etats-
Généraux , ) être gardés par fes fentinelles dans le
fort du Texel , avec liberté de les en retirer à fon .
gré & felon fon bon plaifir . 2°. Le Capitaine Pear-
Ion s'engage , de la part du Gouvernement Britan-,
( 140 )
nique , que les prifonniers Anglois , qui feront
débarqués , ainfi qu'il a été mentionné dans l'art.
précédent , feront tous confidérés comme prifonniers
de guerre des Etats - Unis d'Amérique , juſqu'à
ce qu'ils aient été échargés , cxcepté feulement ceux
qui dans cet intervalle po rront mourir de leurs
bleffares . 3 ° . Le Capitaine Pearfon s'engage en outre
, de la part du Gouvernement Britannique , que ,
fi quelques-uns des fujets Anglois , maintenant pri
fonniers de guerre entre les mains du Capitaine
Jones , déferte ou s'enfuit , foir du fort du Texel ,
foit autrement , il fera , en conféquence du premier
article , relâché & renvoyé en France un égal
nombre de prifonniers Américains , conformément
au Cartel. 4° . Et le Capitaine Jones s'engage , de
la part des Etats - Unis , que , fi quelques-uns des
prifonniers, qui feront débarqués , mouroient à terie,
étant fous la garde , de leurs bleffures , ils ne pourront
en ce cas être compris dans l'échange .
Ondit dans quelques papiers publics qu'il
eft fort queftion aujourd'hui d'un Congrès
qui fe tiendra cet hiver dans cette Ville pour
concilier les différends qui fubfiftent entre
les Cours de Verfailles , de Madrid & de Londres
; ils nominent même déjà le Baron de
Thugut comme devant y affifter de la part de
la Cour de Vienne , comme une des Puiffances
médiatrices ; mais cet évènement eſt plus
à défirer qu'il n'eft facile à croire.
On minde de Hollande qu'il y circule un
ouvrage qui fait la plus grande fenfation
c'eft la traduction d'un ouvrage pofthume du
fameux David Hume , intitulée Dialogues
fur la Religion Naturelle. C'eft , dit - on , un
refumé de tous les argumens pour & contre
la Religion.
( 141 )
PRÉCIS DES GAZETTES ANGLOISES du 6 Déc.
avant
On fe raconte très - férieufement dans tous les
quartiers de la Cour , la vifion que le Lord Littleron
a eue dans la nuit du mardi 23 Novembre.
C'eft fur la foi de plufieurs perfonnes qui en ont
entendu le récit dans la bouche de ce Lord , dans
un déjeuner qu'il leur donna le jeudi 25 ,
qu'il allât au Parlement , où il a parlé très - fortement
en faveur de l'Irlande . Une belle dame lui
apparut en fonge ; elle étoit vêtue de blanc , & tenoit
dans fa main un oiſeau ; elle lui donna le confeil
de mettre ordre à fes affaires , attendu qu'il
n'avoit plus que trois jours à vivre . D'après
le récit que depuis fa mort , Milord Abingdon a
fait au Parlement d'une exclamation de ce Sei-
C
gneur entendue très diftinctement par fon Valet
de chambre , & qui l'a rendue au Lord Abingdon ,
offrant de l'attefter par ferment , il eft à croire que
Milord Littleton étoit peu occupé de cette terrible
prédiction , & qu'il fongeoit beaucoup moins à fes
propres affaires qu'à celles de fa Nation. Il s'écrioit
le vendredi 26 , en fe promenant à grands
pas dans la chambre , devant ce domeftique de
confiance , qui étoit là pour l'habiller : » Oh ma
» pauvre patrie ! voici donc le moment de ta rui-
» ne ! Que je ferois infàme à mes propres yeux ,
fi je manquois cette occafion de facrifier un revenu
de 15,000 liv. fterl. pour te fervir , pour
te fauver peut - être. Ah ! que mercredi ( il vou-
» loit dire le premier Décembre ) fera long à ve
nir ! Que j'ai de chofes à leur dire s'ils veu-
» lent m'entendre , mais ils ne m'écouteront pas ,
» & l'Anglererre eft perdue Il eft mort le famedi
27 au foir , d'un polype au coeur. Les inter-
"
כ כ
"23
( 142 )
prètes des fonges difent qu'il eft vifible que c'eſt
le Génie de l'Irlande qui eft venu le remercier de
la tournée patriotique qu'il venoit de faire dans ce
Royaume , d'où il arrivoit , & que ce Génie eft
très-reconnoiffable par fon habit blanc & par l'oifeau
qu'il tenoit , fymboles de l'innocence & de
la liberté . Chez les Romains , dont les Anglois fe
piquent d'être les émules , il y a eu plus d'un exemple
de ces apparitions . L'Afrique apparut auffi à
Curtius Rufus , pour lui annoncer fon triomphe &
fa mort. Le Lord Littleton avoit rendu vifite au
Lord Gower auffi- tôt qu'il avoit eu connoiffance
de fa démiffion . Il comptoit s'attacher au Lord
Shelburne. L'Oppofition entière déplore la perte
d'un homme d'efprit que fa légereté avoit entraîné
dans bien des erreurs mais qui raffafié des futiles
plaifirs du monde , commençoit à faire une
étude férieufe des intérêts de fon pays , & à déployer
fon zèle pour la caufe de la liberté & de
la conftitution.
>
Suivant le bulletin d'aujourd'hui 6 , de l'état de
M. Charles Fox , on a lieu d'efpérer qu'il affiftera
à l'intéreflante féance du 9 , à moins qu'il n'y foit
queftion de décréter le fieur Adam , pour avoir
attenté fur les libertés de la Chambre , en effayant
le 29 au matin , fuivant toutes les règles de l'honneur
, de faire avaler à M. Fox , avec des pilules de
plomb , quelques expreffions du véhément difcours
qu'il a prononcé le 25 dans la Chambre des Communes.
M. Will Adam eft une des créatures du
Miniftre , député pour le Bourg de Gatton , Comté
de Surry. Il n'avoit pas pu obtenir de M. Fox
de figner qu'il ne l'avoit pas eu en vue dans un hideux
portrait qu'il a fait d'un fophifte politique
qu'il écarteroit de lui , difoit- il , comme le fléau
de la fociété . M. Adam avoit voulu établir que la
Nation avoit des obligations aux Miniftres de n'ê-
-
( 143 )
tre pas pires encore qu'ils ne font , & de ce que
malgré toutes leurs vicieufes qualités , celles de
leurs antagonistes font encore plus déteftables .
Le Lord Mulgrave , un des Lords de l'Amirauté ,
a dit dans les débats des Communes le 25 , qu'il
favoit depuis vingt - quatre heures qu'un vaiffeau
Efpagnol , d'une grande force , avoit coulé bas &
avoit été englouti dans la mer. Dans la même
Séance , le Colonel Onflow a demandé pourquoi on
ne traitoit pas le Royaume de Naples & l'Etat de
Gênes comme ennemis , puifqu'ils étoient alliés de
la Maifon de Bourbon.
On dit que fur l'obfervation qui a été faite à
quelques-uns des Miniftres , que les dégoûts donnés
à M. Burgoyne pourroient bien le porter à
prendre du fervice chez les ennemis de fon pays ;
ils ont répondu naïvement qu'ils voudroient de
bon coeur que le Congrès voulût renvoyer Washingthon
& le nommer à fa place.
9
que
Un Ecrivain Royaliſte a tourné en ridicule l'affiduité
avec laquelle on remarque que le Général
Burgoyne fuit les Offices de l'Eglife & il ofe
même juger ce qui fe paffe dans le coeur de ce
pieux Général , en nous difant qu'il ne peut trop
fouvent aller embraffer les Autels pour demander.
pardon à Dieu de toutes les fautes . C'eft ainfi
ceux qui lui ont interdit l'approche d'un trône terreftre
, voudroient auffi l'écarter de celui du Très-
Haut , & ils lui fuppofent une efpèce de prière
bien moins naturelle dans fa fituation , que celle
du Cardinal Wolfey , lorfqu'il fe trouva dans les
mêmes circonftances : » Que ne vous ai - je ſervi ,
» ô mon Dieu , avec la moitié du zèle que j'ai mis
» à fervir un Roi ingrat & injufte !
CC
Les partifans des Généraux qui n'ont pas été fi
bien reçus à la Cour que le Lord Macartney font
remarquer à la Nation par la voie des papiers
( 144 )
publics , que ce Gouverneur, à la vérité , avoi
la vigoureu e refolton de défendre fone
contre vingt- x vailleaux de force , & c. &c. ; mais
que jamais on ne l'a vu à la tête des troupes qui
ont combattu pour repouffer les François ; que
c'eft ce qui lui a fait perde avantageule pour les le feul moyen de faire
une capitulation honorable &
olhabitans ; & que par la teméraire arrogance il a
été caufe que toutes les pofleflions Angloiles dans
* PIfle ont été a la merer du vainqueur.
à
Un prochani voyage de M. le Chevalier Yorcke
en Angleterre , pourroit bien être motivé par l'ap
préhenfion ( non pas de ce Miniftie , mais de notre
Cour ) , que Paul Jones ne prétendit lui demander
raifon des siolics épithètes de Pirate de Tag Criminel d'Etat & de vagabonds dont
il l'a gratifié dans les Me
faite à M. Jones
de
que fur l'obiervation qui a été
die
que le Chevalier Yorcke n'avoit parlé ainfi que
comme Miniftre , il avoit répondu qu'il comptoit
bien aufli procéder ministériellement , & qu'il ne
Tui offiiroit de lui couper les oreilles qu'après lui
avcir notifié en règle fes pleins - pouvoirs des Etats
libres & in lépendans de l'Amérique dosgels
*
who
L'Amiral Hardy déclara à la Chambre le 1er. de
ce mois ,,
qu'a fun départ pour les Sorlingues , il ne
connoiffait ni la pofitien de l'ennemi , ni les vues
qu'il n'apprit la refolution d'entrer dans la Manche
que lorfqu'il l'y vit ; que l'armée vit ; ,combinée étoit à
Ouelt for go'il étoit à l'Eft ; que loin d'éviter le comdocbat,
il porta au Sud pour l'attendies que vers les 7
heures de l'après- midi les deux flottes étoient en pré-
Rence ; que l'on ceffa de porter le cap au Sud le refle
du jour & toute la nuit , & que le
lelendemain , il n'apperçut
plus un feul vaiffeau ennemi.
aguixou
- 23 on toy it
somnada & indume bensine , and
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQUI E.
De CONSTANTINOPLE , le 4 Novembre.
LE Baron de Herbert , Internonce de la
Cour de Vienne , a eu le 26 du mois dernier
fon audience du Grand-Seigneur.
Le Grand - Vifir a reçu depuis quelques
jours les complimens des Miniftres étrangers
fur la nouvelle dignité . Il a effuyé prefque
dans le même tems une mortification qui
n'a pu que lui être fenfible. Son frère Nid-
Changi Pacha , a été deftitué de ſon poſte.
On a cru devoir ce facrifice aux gens de Loi
& aux Grands de l'Empire qui voyoient
avec peine les deux frères occuper les deux
principales places de l'Etat. Il a été nommé
Bacha de Sophie.
SUÈDE.
De STOCK HOLM , le 20 Novembre;
Le Roi revient demain dans cette capitale
pour y tenir le Chapitre de fes ordres . Le 23
il retournera à Gripsholm , où l'on préfume
25 Décembre 1779. g
( 146 )
que la Cour paflera la plus grande partie
'de l'hiver.
Le beau tems dont nous avons joui pendant
l'automne , commence à nous quitter ;
les neiges tombent actuellement , & depuis
quelques jours la terre en eft couverte,
» La conduite des Anglois fur les mers du
Nord , écrit-on de Norwege , eft la même qu'ils
tiennent fur toutes les autres . Deux bâtimens
Américains venant de Gothembourg , pourfuivis par
des navires Anglois armés , fe font réfugiés fous le
canon de la fortereffe de Fridérichfolm près de
Chriftianfand . Leurs ennemis ont voulu les y attaquer
, & en ont même prévenu le Commandant de
la fortereffe Danoife , celui - ci leur a fait répondre
fur le champ que ces vaiffeaux Américains s'étant mis
fous la protection de S. M. le Roi Dannemark , il ne
fouffriroit pas qu'on les infultât fous fon canon. Les
Anglois ayant vu , par les préparatifs du Commandant
, qu'en effet il étoit bien réfolu de défendre les
Américains , ont pris le parti de fe retirer «.
ALLEMAGNE,
De HAMBOURG , le 27 Novembre.
ON attend avec impatience le moment
où la Diète de l'Empire s'occupera du traité
de Tefchen , & de l'effet qu'auront les réclamations
& les oppofitions de quelques
Etats. Selon quelques lettres , il s'en forme
de la part de l'Electeur de Trève le Comte
de Riaucourt , Miniftre de la Cour de Saxe ,
a fait un tour à Coblentz pour porter l'Electeur
à favorifer la ratification du traité
de paix à la Diète , & on prétend que cela
fouffrira quelques difficultés.
>
( 147 )
Suivant les mêmes lettres , l'Electeur.de
Mayence a réfolu d'affranchir fes fujets du
fervice Militaire auquel ils étoient foumis
auparavant pendant 5 ans ; ils payeront à la
place une capitation. S. A. S. fe chargera
dans la fuite de faire les recrues néceffaires ,
& il fera défendu à fes fujets d'entrer au fervice
étranger , comme cela leur étoit permis
ci-devant , lorſqu'ils avoient fervi leur Souverain
pendant le nombre d'années fixées.
On dit que les troupes Hanovriennes ont
reçu ordre de fe pourvoir de tentes , de che
vaux & de tout le bagage néceffaire pour
entrer en campagne. On ignore la deftination
de ces troupes , & fi elles fe rendront
en Amérique ou ailleurs ,
Le bruit court ici , écrit on de Berlin , qu'il s'eft
élevé de nouveaux troubles en Pologne , & que la
fermentation qu'on y apperçoit pourroit bien produire
de grands changemens. Quoiqu'il en foit , notre
Cour paroît très - attentive ce qui fe pafle dans ce
Royaume. On débite auffique la Cour de Ruffie également
intéreffée à maintenir la forme actuelle du
Gouvernement en Pologne , eft prête a raſſembler un
plus grand nombre de fes troupes dans ce Royaume ,
& même de les faire pénétrer dans l'intérieur , afin
d'étouffer dans leur origine , tous les mouvemens
qui pourroient en troubler la tranquillité « .
» Le Roi , ajoutent les mêmes lettres , ayant appris
que l'intérieur de fes Etats fourniffoit affez de
fer pour les befoins du Royaume , vient de défendre
, à compter du premier Janvier prochain , l'exportation
du fer Suédois dans fes Etats . Les Pays
fitués au- delà du Wefer , la Pruffe Orientale & Septentrionale
font exceptés de cette défenſe « .
g 2
( 148 )
t
De RATISBONNE , le 30 Novembre.
LE Magiftrat , en reconnoiffance de ce
qu'a fait le Prince de la Tour-Taxis pour
l'embelliffement de cette ville , autour de
laquelle il a fait planter une allée d'arbres ,
a fait frapper des médailles d'or & d'argent
qui ont été préfentées à ce Prince par une
Députation compofée des principaux de fes
Membres.
L'Envoyé d'Eichſtadt a fait diftribuer , vers
la fin de la femaine dernière , un Mémoire
contenant les réclamations des Membres
Catholiques des Colléges des Comtes en
Franconie & en Weftphalie contre le pleinpouvoir
donné à M. de Salzman , Envoyé
de Brandebourg- Onolsbach & Bayreuth , &
M. le Confeiller Intime de Fifcher , par le
Prince Philipe Henri de Hohenlohe Ingelfingue
, en qualité de Directeur du Collége
'des Comtes en Franconie.
Le droit de féance & de fuffrage , dit- on dans
cet écrit , a été accordé aux Catholiques comme
aux Proteftans ; le Directoire qui en fut confié au
Prince de Hohenlohe Ingelfingue en 1765 , le fut
par les feuls membres Proteftans , & pour le tems
limité de 3 ans. Depuis que ce terme eft écoulé ,
les actes du Directoire ne doivent donc plus avoir
aucun effet ; les Etats de l'Empire déclarèrent dans
leur repréſentation , adreffée à S. M. I.
le 12
Août 1775 , que fi l'on rangeoit ces fuffrages du
côté des Proteftans , les Catholiques ne le reconnoîtroient
pas en cette qualité. A la dernière vifi
tation de la Chambre Impériale , les droits des
Comtes Catholiques furent réfervés comme ceux
*
( 149 )
des Proteftans ; le 24 Août 1777 le Prince Catholique
de Hohenlohe Schillingfurft adreffa une lettre
au Prince de Hohenlohe Ingelfingue , pour lui demander
la convocation d'une diète des Comtes , afin
de s'accommoder à l'amiable fur ce fujet , ce qui lui
fut refufé. Les Princes Catholiques prièrent alors le
Directoire de l'Empire de ne point accepter de plein
pouvoir après la mort de M. Piftorius , de la parr
des Comtes de Franconie & de Weftphalie , à moins
que les membres Catholiques n'y euffent concouru.
Ce fut en conféquence de cette prière que le plein
pouvoir de M. de Salzmann ne fut point accepté ,
parce qu'il ne put. ne put affurer que les Catholiques y euffent
concouru , & qu'il déclara au contraire qu'il ne le
croyoit pas , puifque cela feroit contraire aux principes
admis par les Comtes Proteftans . Ces derniers
ayant nommé enfuite & feuls M. de Fifcher , fon
plein pouvoir fut accepté , à condition que tout ce
qui feroit requis fuivant l'ufage auroit été obfervé
ou le feroit dans la fuire , & que s'il ne pouvoit rem
plir cette condition , il ne pourroit pas être reconnu
en qualité d'Envoyé du College , repréfentant les
membres Proteftans : les Catholiques étant auffi-bien
en droit que les Proteftans de nommer de leur côté
un Envoyé , ils prient les Etats de l'Empire d'admettre
M. de Haimb , Envoyé d'Eichstadt , & de ne
point accorder le droit de fuffrage à M. de Fifcher ,
tant que le premier ne fera pas reconnu.cc.
་
On ignore quel fera l'effet de cette réclamation
; on dit que les Envoyés à la Diète ,
dont le nombre n'eft déja que trop multiplié
, ne fe prêteront pas volontiers à l'augmenter
encore , en cédant à ces follicitations.
L'Electeur Palatin eft arrivé le 24 de ce
mois à Munich . On avoit appris la veille que
le feu avoit pris aux écuries de la poſte de
Schwabhaufen , où les relais de l'Electeur
g 3
( 150 )` qui
y avoient été envoyés , & 16 chevaux
du Prince d'Ifembourg, qui s'y trouvoient
auffi , ont été brûlés.
ITALIE.
De LIVOURNE , le 22 Novembre.
Nous apprenons qu'un vaiffeau marchand
de ce Duché , parti avec un chargement
pourLondres, rencontra , il y a quelque
temps , à l'entrée du Détroit , l'armement de
Salé , le Commandant , après l'avoir hélé &
reconnu , déclara au Capitame qu'il avoit
ordre de fon Souverain de croifer fur ces
mers pour protéger les bâtimens Toſcans
contre les infultes des Corfaires des Régences
Barbarefques ; après cela il eſcorta notre
navire jufqu'au-de- là du Détroit , & revint
enfuite dans la Méditerranée.
Selon des lettres de Mantoue , le Duc de
Modène eft tombé dangereufement malade
à fon château de Varèfe ; le Prince héréditaire
, fon fils , s'y eft rendu fur le champ ,
& l'Archiduc Ferdinand y fait de fréquentes
vifites . Il part fouvent des couriers qui vont
porter à Vienne des nouvelles de ce Prince ;
fon âge avancé fait craindre qu'il ne puiffe
réſiſter aux fortes convulfions , dont la maladie
eftaccompagnée.
Le projet de réunir dans un grand canal
qui paffera par Chiane les eaux ftagnantes du
territoire de Chiufi , ne peut s'exécuter
qu'autant qu'on raffemblera celles de la ri
L
( 151 )
vière de Tréfa , qui coule dans les environs
de la ville de Piève. S. A. R. le grand Duc de
Tofcane, a demandé en conféquence à S. S.
de faire tracer d'abord ce canal , avant de procéder
à celui de Chiane. Le Pape a nommé
Commiffaires Apoftoliques pour cet objet M.
Paffioney , Secrétaire des Eaux , le Chanoi
ne Fantoni , & 2 Ingénieurs qui doivent concerter
avec les Commiffaires Tofcans les opérations
à faire.
Les lettres de Rome portent que la procédure
du nommé Céracchi , convaincu d'avoir
affaffiné fon frère , eft finie , & qu'elle a été
remife à l'Avocat des pauvres , pour qu'il réponde
au nom du coupable.
ESPAGNE.
De MADRID , le 24 Novembre.
LE Roi vient de publier une amniſtie en
faveur des déferteurs de fes armées de terre
& de mer qui fe repréfenteront à leurs chefs
refpectifs dans le délai de 3 mois , & de 6
mois pour ceux qui font éloignés , à compter
de la publication de cette amniftie. Elle
eft générale pour tous les déferteurs , à l'exception
de ceux qui fe font rendus coupables
de quelques délits fpécifiés dans cette Loi.
Le Corps- de- ville de Gibraltar , repréſenté
-aujourd'hui par le diftrict de St - Roch , vient
d'augmenter le nombre des corporations
qui ont donné au Roi des marques de zèle &
de fidélité dans la circonftance préſente. Il
8 4
( 152 )
a affuré S. M. de la fatisfaction avec laquelle
il voit employer les bagages , les chariots ,:
les maisons des habitans de St- Roch au fervice
de l'armée qui bloque la fortereffe.
On mande de Malaga , que la frégate Suédoife
l'Illerim de 32 canons & de 2 so hommes
d'équipage , aux ordres du Chevalier
Ankarloo , qui depuis trois mois étoit arrêtée
dans ce port par ordre du Gouverne→
ment , a été relâchée , & que les de ce mois
elle a appareillé pour Tanger.
Le Miniftre des affaires étrangères , le
Comte de Florida Bianca , vient d'adreffer .
aux Miniftres étrangers la lettre circulaire
fuivante ; elle intéreffe affez les commerçans .
pour qu'ils foient bien aifes de la trouver ici.
» Les abus & les défordres qui ont lieu depuis quelques
tems , dans le port & la baye de Cadix, où les bâtimens
marchands étrangers veulent fe fouftraire à l'obligation
de déclarer les marchandifes dont ils font chargés
en diftinguant celles qui font deftinées pour ce Port , &
celle qui ont une deftination ultérieure , font montés au
point, qu'il femble que l'on regarde ce port comme un
port-franc. Ces défordres contraires aux ftipulations,
expreffes des Traités , à l'ufage généralement pratiqué
dans les autres Ports & autres Douanes du Royaume ,
a ce qui s'obferve par les propres Sujets du Roi , ne
font pas moins oppofés aux Loix , Lettres & Ordonnances
Royales émanées à ce fujet , & portent un préju
dice confidérable aux intérêts de S. M. ainfi qu'au commerce
licite & fait de bonne-foi , en fervant à introduire
le commerce illicise & la contrebande.
Le Roi, ayant pris à ce fujet différentes informations
& entendu les plaintes portées par divers Miniftres Etrangers
a jugé indifpenfable de détruire tous ces abus , &
d'établir une feule & même règle égale dans tous les
Ports , comme l'exigent le bon ordre , l'obfervation des
Traités , & le véritable encouragement du commerce li
cite . En conféquence S. M. déclare pour régle générale
& ordonne , que les Capitaines & Maîtres de tous bâtimens
étrangers faflentleur déclaration fous ferment, dans
( 153 )
un délai de 24 heures après leur arrivée dans les Ports »
avec défignation du nombre de tonneaux , ballots , barils
, & autres pieces , qu'ils amènent , de leurs marques
& numéros , & de toutes les perfonne à qui ils font confignés
: ils feront pareillement tenus d'exprimer les tonneaux
, ballots , & autres pièces , qu'ils ont à bord & qui
font deftinés pour d'autres Douanes de l'Eſpagne , en
fpécifiant avec la diftinction & la clarté convenable ceux
deftinés pour chaque place refpective : les Capitaines
& Maîtres de bâtimens de toutes les Nations exprimeront
auffi dans les Déclarations le genre des marchandifes ,
contenues dans chaque ballot, tonneau, barril , ou piece,
avec expreffion fi c'eft de la toile, de la mouffeline , de la
foie , dela laine , des quincailleries, &c. ils fpécifieront de
plus diftinctement & nommément les tonneaux , cailles ,
barils & en général toute leur cargaifon ultérieure , fans
fe fervir du mot vague & indéterminé de bullo ( ou paquet
, ) ainfi qu'il a été pratiqué par eux à quelques
Douanes contre les ftipulations convenues,& les déchargeront
dans les is jours après que les bâtimens y feront ar
rivés, S.M. laiffant à la difcrétion des Adminiſtrateurs des
Douanes de prolonger cedélai auffi long-tems qu'ils juge .
ront néceffaire, foit à cauſe de quelque tempête qui pourroit
furvenir ou pour d'aures raifons légitimes , qui ren-
Aroient la décharge impraticable dans cet efpace de 15
jours : enfin les Adminiftrateurs des rivières pratiqueront
& continueront la vifite des bâtimens , après l'expiration
de 8 jours , a compter dujour où l'on aura commencé à
décharger , afin de découvrir quelles marchandifes n'ont
pas été déclarées , en obfervant d'ailleurs tout ce qui
eft prefcrit à cet égard par les Ordonnances Royales.
Les Générales qui s'expédient à Cadix pour tranfporter
librement les marchandifes & les porter à Séville , au
port Ste-Marie , à Xeres , & à San-Lucar , fe font uniquement
bornées à celles à l'égard defquelles il étoit
prouvé qu'elles n'étoient que de paffage , deſtinées pour
les fufdits endroits & non pour d'autres : Dans cette fuppofition
, le Roi a auffi réfolu , qu'il ne fera accordé à
la Douane de Cadix des Générales que pour des marchandifes
ou effets , qui feront déclarés pour Séville , le
port Ste-Marie , Xeres , & San -Lucar : qu'en les expédiant
il fera fixé un terme précis , dans lequel le tranfport
devra avoir lieu , ainfi que l'exhibition des preuves
pour vérifier le paiement des droits refpectifs aux
Douanes defdites places , en cbfervant toutes les autres
formalités néceffaires pour prévenir les fraudes : enfin
qu'à l'égard des marchandiſes & effets , qu'on prouvera
% S
( 154 )
être confignés & deftinés pour des Marchands de Cadix ,
l'on fera indifpenfablement tenu de payerles droits d'entrée
, fixés à la Douane en ce port , ainfi que les Droits
de fortie , au cas que ceux- ci foient dûs en vertu des
Inftructions Royales.
ANGLETERRE.
De
LONDRES , le 9 Décembre.
Nous fommes toujours ici dans l'incertitude
fur ce qui fe paffe dans l'Amérique-
Septentrionale ; on ne l'eft peut- être pas de
même fur le Continent ; le Ministère eft auffi
peut-être mieux inftruit , mais il n'à pas jugé
encore à propos de faire part à la Nation de
ce qu'il a appris. Notre unique efpérance eft
qu'en effet les coups de vent aient déconcerté
lé plan d'opérations du Comte d'Ef
taing ; quand ils n'auroient pas fait à fon
efcadre tous les dommages qu'on s'eft plu
à annoncer , on aura toujours beaucoup gagné
s'ils l'ont éloigné de la Géorgie , d'où il
a dû reprendre la route d'Europe avec quelques
uns de fes vaiffeaux. Il n'eft pas douteux
que les autres n'ayent repris celle des Antilles
; ce feroit le moment où il nous importeroit
d'avoir des forces confidérables de
ce côté pour reprendre la fupériorité ; il feroit
à fouhaiter que l'Amiral Rodney fût
parti il y a un mois , mais il ne l'eft point encore
; & il eft très -vraifemblable que les
vaiffeaux François qui vont remplacer dans
ces mers ceux que le Comte d'Estaing en
ramène , mettront à la voile en même tems ,
( 155 )
& qui fait s'ils ne le devanceront pas encore.
On peut juger de l'impatience avec laquelle
cet Amiral eft attendu dans les Ifles avec fes
renforts , par la lettre fuivante de la Jamaïque
, en date du 12 Septembre.
» Les bruits continuels d'invaſion & la Loi martiale
, cette ennemie mortelle de toute espèce d'induftrie
& de commerce , qui a été publiée trois fois depuis
3 ans , our occafionné à tous les Habitans des dépenfes
fi énormes qu'ils s'attendent à étre obligés de
payer pendant plufieurs années une capitation de dix
fchellings au moins pour chacun de leurs Nègres s'ils
veulent parvenir à acquitter la dette que la Colonnie
a contractée en faisant tous les préparatifs que l'on
a jugés néceffaires pour fadéfenſe ; en effet on a conf
truit ou réparé un nombre infini de forts , de redoutes
, &c. & on y a ajouté de nouveaux ouvrages
qui feront bientôt entièrement finis & rendront notre
fituation vraiment refpectable . Mais ces dépenfes ,
malgré leur énormité , & quoiqu'elles excèdent de
beaucoup nos moyens , ne font pas les feuls malheurs
dont nous ayons à nous plaindre ; car tandis que les
meilleurs & les plus vigoureux de nos Nègres , fout
tirés de nos plantations pour des fervices militaires
qui en font très éloignés , & que tous les blancs devenus
foldats font fans ceffe occupés à faire des
marches & des contre marches dans toute l'étendue
de l'Ifle , les travaux de nos fucreries font
entièrement abandonnés , & nos affaires (ong dans la
plus grande confuſion . On s'occupe fi peu de la culture
que cette négligence ne peut que faire le plus
grand tort à nos récoltes prochaines pendant plufieurs
années. Ce qu'il y a de très-für , c'est que toutes ces
belles chofes réduiront exactement à la mendicité la
partie la moins aifée des Habitans , & que les plus
riches perdront une portion confidérable de leurs
revenus.
g 5
4 156. )
Il paroît d'après cette lettre , que dans nos
Ifles on eft plus occupé à fe mettre en état
de défenſe qu'à fonger à tenter de reprendre
ce que nous avons perdu.
» Le bruit a couru , dit un de nos papiers , que
l'expédition de la commiffion d'un nouveau Gouverneur
de l'Ile de la Grenade s'étoit faite au Bureau
du Lord Germaine , avec cette circonſtance que le
Lord Macartney y avoit travaillé. Sur cela on à prétendu
que nous avions repris cette Ifle. Mais à ce
compte- là nous devrions être rentrés en poffeffion des
deux Carolines , puifque les nouveaux Gouverneurs
ont reçu leurs inftructions il y a plus de 2 ans ; & ce .
pendant ils n'ont encore réellement d'autre Gouvernement
que celui de leurs familles «,
,
On ignore encore l'époque où pourra partir
l'Amiral Rodney ; on avoit dit qu'elle
feroit prochaine , & qu'il feroit eſcorté par
la flotte de l'Amiral Hardy jufqu'à une certaine
hauteur ; on prétend aujourd'hui qu'il
partira en même- tems que l'Amiral Barrington
qui doit conduire une efcadre à Gibral-
& avec lequel il ira jufqu'à Cadix ; mais
cette nouvelle efcadre n'eft pas encore prête ,
& quand elle le fera on ne jugera peut-être,
pas à propos de l'expofer , car on n'ignore
pas qu'il faudroit la rendre au moins égale à
celle des Efpagnols qui eft fort augmentée
depuis que D. Louis de Cordova y a con
duit de Breft fa divifion compofée de 16 vaif..
feaux de ligne . Tout cela ne peut que retarder
encore l'envoi des fecours dont nous
avons befoin aux Ifles , fans que Gibraltar
où ils ne font pas moins néceflaires en reçoive
davantage. La Nation fait toutes ces
( 157 )
réflexions ; elle fe flatte que le Parlement ne
manquera pas de les faire lui même ; & elles"
peuvent fervir de texte aux reproches violens
auxquels l'Adminiftration eft expofée.
Il a été dir au fujet des Lords Hilsborough
Stormont & Bathurst qui entrent dans le
Ministère où les Lords Gower & Weymouth
ne font plus , que dans les citadelles lorfque
les bonnes troupes font épuifées par la guerre
elles font remplacées par la milice & par
les invalides.
» On a remarqué , dit un de nos papiers ,
que le Roi dans fon difcours de l'ouverture
de la feffion , a fait , contre fon ordinaire ,
un ufage très -fobre du pronom pofefif; il
ne l'a employé que deux ou trois fois pour .
dire mon brave peuple , mon loyal Royaume
d'Irlande , mes fujets. Autrefois il en étoit
un peu moins économe. Il répétoit fans ceffe
mes Colonels , mes Ifles , mon Armée , mà
Marine , mes Alliés ".
-
Lepremier de ce mois , dans les deux Chambres
, on propofa de cenfurer les Miniftres.
Le Lord Abingdon qui appuya vivement
cette motion dans celle des Pairs , dit que s'il
reftoit un peu de vertu dans l'une ou l'autre ,
la première appelleroit les Communes a fa
barre , pour décréter ceux qu'elle fe borne à
cenfurer. Cette motion , comme la plupart
de celles de l'Oppofition , fut rejettée.
Les débats du même jour dans la Chambre des
Communes furent plus variés. Le Lord North y
apporta beaucoup de Papiers relatifs au revenu
( 158 )
de l'Irlande , & dont l'examen étoit néceffaire à la
queftion de la liberté du commerce. On ne manqua
pas de fe plaindre des délais qu'il apportoit à entamer
la difcuffion de cette affaire , dont tant de circonftances
exigeoient cependant qu'on s'occupât
promptement. Il répondit qu'il mettroit bientôt fous
les yeux de la Chambre le refte des papiers nécef
faires , & que fon intention étoit de lui propofer
de fe former en grand comité le 9. Selon lui , elle
devoit en cette occafion allier la prudence à la générofité
, & il ajouta qu'il étoit trop perfuadé de
l'attachement des Irlandois , de leur manière noble
de penfer , pour douter que ces fentimens n'opéra
fent la réunion des intérêts mutuels des deux
Royaumes.
L'ordre du jour fat lu enfuite pour le former err
comité de fubfide fur l'eftimarion de la Marine
ce qui palla malgré M. Temple Luttrel , qui ne
pouvoit confentir à voter de nouvelles fommes
d'argent & de nouveaux Matelots fur les affertions
du Ministère , & fans aucune preuvé.
M. Baller expofa alors que le nombre des vaiffeaux
actuellement en commiffion , montoit à
360 , dont 88 vaiffeaux de ligne ; que pour completter
les équipages , il falloit 89,246 hommes ;
qu'il ne pouvoit dire le nombre des hommes actuels
, parce que les états n'avoient point été faits
depuis le mois de Septembre , mais qu'à cette époque
il y avoit 78,10 , Matelots , & 15,284 foldats
de Marine. Il propofa enfuite d'accorder pour le
fervice de l'année prochaine 85,000 hommes , y
compris les 18,785 foldats de Marine.
Cette propofition occafionna un long débat fur
la manière dont la Marine rendoit fes comptes. Le
Parlement avoit accordé à chaque homme 4 liv. fterl.
par mois; l'Amirauté avoit porté cette dépense au-delà
de fix , fans dire autre chose pour la justifier , finon
qu'elle a eu lieu en effet. On obferva que la dette
( 159 )
de la Marine monteroit au 25 de ce mois à 7,200,000
hiv. fterl. & que puifque l'Amirauté affuroit qu'elle
avoit employé 93,000 hommes & plus , il étoit
bien fingulier que pour l'année prochaine elle n'en
demandat pas autant. Lord Mulgrave éludant la
première obfervation , dit que les 93,000 hommes
n'avoient pas tous été employés , qu'il y en avoit
plufieurs milles dans les baraques , les hopitaux
fur les alléges , parmi les troupes des prefears &
dans les prifons de l'étranger ; qu'on ne les avoit
par conféquent pas portés fur les états , qui net
contiennent que les complets réels de tous les
vaiffeaux , & qui offrent un fait très - curieux ; c'eſt
qu'il n'y avoit fur la flotte entière de l'Amiral Hardy
, que dix - huit hommes de deficit.
"
Cette obfervation en amena une de M. T. Luttrell,
qui prétendit que le feul renfort qu'il étoit poffible de
donner à la flotte , étoit de cinq vaiffeaux , dont un
de 74 , & quatre de 64 canons avec trois de
so & 10 frégates . M. J. Luttrell ajouta fur le champ
que quoiqu'il eût toutes fortes de raifons d'admirer
la conduite de l'Amiral Hardy , comme notre
flotte s'étoit trouvée hors de la Manche quand
l'armée combinée parut dans le Sund de Plimouth :
il croyoit qu'une circonftance auffi étrange exigeoit
une enquête : » Ce n'eſt point , déclara- t- il , la
conduite de l'Amiral que j'attaque , mais les ordres
de l'Amirauté . La flotte n'étoit point à portée
de nous fecourir quand le danger fe manifefta. J'ai
appris que lorfqu'elle croifoit à la hauteur des
Sorlingues , le Grampus & un autre vaiffeau étoient
à l'ouverture de la Manche pour informer l'Amiral
des opérations de l'ennemi dans la Manche. Je
defirerois éclaircir ce fait , & mon feul objet eft.
d'empêcher , s'il eft poffible . , qu'il ne fe répète
l'année prochaine . Le Chevalier Hardy répondit
qu'il n'avoit fu la pofition des ennemis dans le canal
, que lorfqu'ils y furent ; il ne manqua pas d'a(
160 )
jouter qu'il leur avoit offert le combat qu'ils n'a .
voient pas jugé à propos d'accepter. Le Lord Mulgrave
dit enfuite qu'il ne pouvoit fixer précisément
le nombre des vaifleaux qu'on auroit l'année fuivante
, parce que cela tiroit à conféquence ; mais
il affura qu'on travailloit dans tous les chantiers ,
& la propofition de M. Buller paffa fans aller aux
voix.
Le lendemain on revint fur le nombre des
vaiffeaux , parce qu'on fait que fans une fupériorité
décidée on ne peut fe défendre ; le
3 on régla fur la propofition du Lord North
que la taille foncière pour l'année prochaine
n'excédera pas 4 fchel. pour liv. fterling.
On attend avec impatience l'iffue de cette
Séance , à laquelle les deux Parties fe font
préfentées bienpréparées au combat par la dif
cuffion préliminaire de l'affaire de l'Irlande ,
qui a eu lieu, chez les pairs le 7. fur une motion
du Duc de Richmond , & qui doit commencer
aujourd'hui chez les Communes.
ככ
Depuis la guerre actuelle , dit- on dans nos papiers
, les dépenfes actuelles ont prodigieufement
excédé les établiſſemens de paix. Voici l'état de cet excédant
, pour chaque année d'après les évaluations
de M. Hartley.
Pour l'année 1775 1,782,000 liv. fterl ,
6,103,000 1776
----
1777
-- 6,614,000
1778
10,172,000
1779
-, 12,205,000
1780 -
14,000,000
Total de la dépenfe dès
au-delà de l'établiſſement
de paix.
58,876,000
N. B L'établiſſement de
paix eſt dé
3,371,000
( 161 ).
Les difpofitions de l'Irlande continuent de
donner de juftes inquiétudes.
a été
» Le 24 Novembre , écrit - on de Dublin ,
un jour glorieux pour l'Irlande ; elle avoit prefque
recouvré la liberté ; il falloit encore un effort vertueux
pour perfectionner ce grand ouvrage ; il a
été fait le 25. Le Procureur - Général , après avoir
obfervé que la dette nationale montoit à 1,067,565
liv. fterl. le 25 Marş dernier ; que le Royaume
eft tenu de payer en annuités les intérêts d'une
fomme principale de 440,000 liv. fterl. indépendamment
d'une tontinè de 300,000 liv. , propofa
que les droits affignés au paiement de ces intérêts
& annuités , fuffent accordés à S. M. du 25
Décembre 1779 , juſqu'au 24 Décembre 1780 inclufivement.
Il prétendit qu'il ne falloit pas confondre
cet octroi avec un bill pécuniaire ayant rapport
à la Couronne , mais comme une délégation
faite par le Parlement aux créanciers de la Nation
pour liquider les intérêts des fommes empruntées
fur la foi du Parlement , & auquel il ne falloit pas
appliquer la réfolution prife de ne voter aucun
bill pour plus de fix mois . Il y a eu de très vifs
débats ; mais enfin 138 voix décidèrent contre
100 , que cet octroi ne dureroit que fix mois :
on accorda également pour le même tems un fubfide
à S. M. de 1,280,131 liv . fterl . Ce triomphe
fur le Procureur- Général a été célébré par des acclamations.
Il a ramené auffi quelques réflexions
contre cet homme attaché aux intérêts
de la Cour. On a relevé fur -tout quelques-unes de
fes expreffions , en parlant des foulevés d'Irlande ,
qu'il appelle des malheureux déguenillés . Il auroit
dû fonger qu'ils ne le font que par le fait de l'oppreffion
du Ministère Anglois , & que des hommes
réduits à une telle misère fans que ce foit par leur
faute , font capables dé tout entreprendre pour eu
punir les auteurs. &
( 162 )
La fermentation générale de ce Royaume
a donnné lieu aux réflexions fuivantes.
C'eft une opinion générale qu'on rappellera
le Lord Lieutenant , comme incapable de réfifter
au torrent de l'Oppofition ou plutôt de la Rébellion ,
car peut-on qualifier autrement un parti qui joint à
la hardielle de fes expreffions , en plein Parlement
l'appui de so mille hommes fous les armes dans
le Royaume Le Gouvernement a fait une fottife
en refufant une milice aux Irlandois , & il en æ
fait une encore plus grande en leur permettant de
former un corps de volontaires deftinés dans
l'origine à repouffer l'ennemi , mais qui actuellement
ne refpirent que la vengeance. L'avocat , l'étudiant ,
les perfonnes mêmes de la profeffion la plus paisible ,
tout le monde porte l'épée , la cocarde & Puniforme.
C'eſt une affaire très férieufe & qui aura les
conféquences les plus funeftes pour les deux Pays ;
fi l'Adminiftration ne fe décide , & même trèspromptement
à faire ce que les Frlandois lui
demandent. Tous les meilleurs Orateurs du Parlement
, font dans le parti de l'Oppofition. Il y a
même telles délibérations où les membres les plus
attachés au Gouvernement n'ofent défendre les opé
rations comme ils le voudroient. Plufieurs membres
du parti de la Cour ont voté avec l'Oppofition dans
l'affaire des taxes , & le Gouvernement lui-même
a été forcé de propofer un Bill de fubfide dont le
terme eft très- court.
On a malheureufement tout lieu de craindre que
ces différends ne puiffent pas s'arranger à l'amiable.
Les Irlandois font abfolument déterminés à n'accepter
aucunes conditions , fi leur Royaume n'eft
reconnu indépendant du Parlement Britannique.
Cependant à en juger par ce que les Confeillers
du cabinet ont déja donné à entendre à ce fujet dans
le Parlement , on eft déterminé ici à foutenir la
fuprématie Britannique à quelque prix que ce foit. De.
( 163 )
cette maniéte, il eft plus que probable , ( & cette
perfpective déchire l'ame , que le théâtre de la
guerre ne fera pas éloigné de nous l'année prochaine .
On commence même déja à dire que l'intention
des Miniftres eft de rappeller les troupes d'Amérique
pour les employer à cette nouvelle guerre « .
-
On a les détails fuivans des effets de l'orage
fur le riche Convoi qui venoit de lariviè
re de Shannon. L'Embufcade, Capitaine Phi- .
lipps a touché fur les rochers près de Jerſey ,
& on a été obligé d'en couper les mats pour .
la fauver. On l'a conduite en très mauvais
état dans la Baie de Saint- Aubin. Le vaiffeau
de la Compagnie des Indes le Valentine , le
navire François des Indes le Marquis de Marboeuf,
firent naufrage , l'un fur les rochers
d'Alderney & l'autre près de la petite Ifle de
Sark ; la frégate l'Apollon n'échappa qu'a
près avoir été fort endommagée.
On a dit que le vaiffeau de ligne le Prince
de Galles , a péri à la mer à la hauteur de
Terre -Neuve ; mais on craint que ce nefoit
le Grampus, auffi vaiffeau de ligne , converti
en gabare. En effet , on donne pour preuve
de l'existence du vaiffeau lePrince de Galles ,
à Portsmouth, que l'équipage attaché d'affection
à l'AmiralBarrington , a demandé à paffer
fur le Barfleur qu'il doit monter.
Les changemens arrivés dans le Ministère
doivent , s'il faut en croire quelques papiers ,
être fuivis de plufieurs autres. Ils prétendent
qu'il y a beaucoup de divifion parmi ceux
qui reftent.
Quoique l'exemple donné par le Lord Préfident
( 164 )
& le Lord Weymouth , qui viennent de fe démettre
de leurs emplois , ne foit pas immédiatement fuivi
par les autres chefs du parti Bedford , il n'en eft pas
moins vrai que le Lord Chancelier & M. Rigby mettent
dans leurs propos contre l'Adminiſtration une
animofité encore plus vive que les Ex- Miniftres.
dont la retraite fait tant de bruit ; ainfi le Public peur
s'attendre à voir très - incellamment le Lord North
forcé de reconnoître lui - même qu'il eft parvenu au
point où il a fi fouvent déclaré qu'il quitteroit fa
place avec plus de plaifir que cet évènement n'en
'pourroit caufer à fes ennemis.
Il y a quatre mois que le Lord Weymouth & le
Lord North ne fe parloient plus que pour les affaires
indifpenfables de leurs places .
C'est un fait pofitif que le Procureur-Général n'a
pas moins d'humeur que les autres contre le Lord
North : il a même déclaré hautement que ce Lord
ne devoit plus compter fur fon appui .
Le Général Burgoyne , malgré fes plaintes
contre le Ministère , ne paroît pas avoir réuffi
auprès du parti de l'Oppofition ; il n'eſt parve
nu qu'à fe mettre mal avec l'un & avec l'autre,
& la Nation , fans examiner peut - être fi fa
campagne malheureufe a été faite d'après fon
propre plan ou celui du Miniftre du département
de l'Amérique , ne le juge que fur
fan effet , & peut- être lui fait payer cher la
hauteur de fes proclamations en la commençant.
Il fe paffe peu de jours qu'on ne voie
dans nos papiers quelques traits contre lui .
Quelqu'un qui s'intéreffe à fon fort , lit-on dans
ceux du jour , & qui gémit non - feulement des indignes
traitemens qu'on lui fait , mais des mauvai
fes raifons qu'on lui donne , a relevé celles- ci entre
une infinité d'autres . On prétend qu'étant prifonnier
( 165 )
de guerre , il ne pouvoit pas prendre fa place &
voter dans le Parlement ; cependant il y a un exem
ple récent du contraire dans la perfonne du Lord
Frédérick Cavendish . Lorfqu'il eut obtenu du Roi
de France , après avoir été fait priſonnier à St-Caſt ,
la permiffion de repaffer en Angleterre fur la parole ,
il demanda s'il pourroit faire ufage de fa féance &
de la voix dans le Parlement. Le Ministère de
France lui répondit qu'on n'entendoit pas plus l'en
empêcher que de faire un enfant à fa femme , parce
qu'un jour viendroit où cet enfant porteroit les armes
contre la France.
»Le Congrès conſulté de la part du Général Burgoyne
, pour favoir s'il pourroit prendre fa place
dans le Parlement , lui a fait répondre que non
feulement il en auroit la liberté , mais même que
le Congrès le defiroit , étant bien affuré que la déclaration
de fes fentimens feroit plus d'honneur au
Congrès dans le Parlement qu'elle ne lui porteroit
de préjudice.
On annonce dans quelques- uns de nos pa
piers une brochure intitulée ; Obfervations
fur la Réponse du Roi de la Grande- Bretagne
au Manifefte de la Cour de Verfailles par un
Whig indépendant.
و ر »Lorfqu'un Souverain indépendant , difent-ils ,
daigne juftifier fa conduite en faifant imprimer des
Mémoires & des Manifeftes , où il en appelle à la
juftice & à la magnanimité des autres Etats , il doit
s'attendre à voir difcuter avec l'attention la plus rigoureufe
les raifons fur lefquelles il fonde fes droits ,
& à rencontrer des ennemis prêts à lui faire face par
mi les écrivains , comme parmi les combattans.
l'Auteur de ces obfervations a réfuté plufieurs affertions
de nos Miniftres , avec toute la vigueur de ces
argumens ad hominem , qui portent à la fois la conviction
dans l'efprit & la torture dans l'ame ; fa
( 166 )
févérité n'a point la virulence d'un faifenr de Libelles,
fon ftyle eft chaud ; il préfente le miroir à ces hommes
qui , d'un moment à l'autre , affirment les contraires
fur la même propofition , & qui après avoir
précipité la Grande- Bretagne dans la plus affreufe de
toutes les guerres , ofent actuellement dite à l'Europe
que leur conduite a eu pour principe , l'équité , la
modération & la paix.
Le duel entre M. Fox & M. Adam , a
fait rappeler dans nos papiers l'anecdote fuivante.
» Un Officier Anglois , d'une bravoure éprouvée,
fut appellé en duel par un Officier Ecoffois , pour
quelque infulte à la Nation de celui-ci . Arrivé fur
le champ de bataille , l'Anglois demanda à l'autre
pour quel fujet ils allaient le battre : c'eft répondit
l'Ecoffois , pour mon honneur & celui de mon pays.
Non , reprit l'Anglois , c'est pour ce bout de corde
, ( & il en tira une en même tems de fa poche , )
qui attend celui de nous deux qui tuera l'autre : allons
, Monfieur , l'épée à la main «. Cette obfervation
fi jufte eut fur l'Ecoffois un fi puiffant effet ,
qu'au lieu de tirer l'épée , il fauta au cou de fon
antagoniſte ; ces deux hommes braves , envisageant
le duel fous fon vrai point de vue , confervèrent leur
fang pour le fervice de leur patrie.
ÉTATS - UNIS DE L'AMÉRIQUE SEPT.
De Philadelphie le 26 Septembre. ON
attend avec impatience des nouvelles de la
Géorgie , où l'on fait que le Comte d'Estaing
eft arrivé ; le Général Lincoln a eu ordre de
s'avancer vers les ennemis dans l'intérieur du
pays. On craint que les coups de vent qui ont
eu lieu , n'aient dérangé les opérations de la
( 167 )
flotte ; on fait combien , à la mer , ils déconcertent
les plans.
Les Hellois , pris par le Capitaine Taylor
, commandant la chaloupe le Mars ,
ont été débarqués ici ce matin au nombre
de 6 Officiers dont un Major & de
156 foldats . Hier on avoit amené dans ce
port la chaloupe de guerre Britannique
le Hunter , de 14 canons & 75 hommes
prife par le Pikering , armateur de Salem
à qui elle s'était rendue fans tirer un coup
de canon , quoiqu'il ne fût monté que de 16
canons & de 63 hommes .
M. Jean Jay , ancien Préſident du Congrès
, a été nommé Miniftre Plénipotentiaire
de ces Etats à la Cour d'Espagne , à la place
de M. Arthur Lée. M. Carmichael , qui a
ci-devant réfidé à Paris avec les Commiffaires
Américains , fera les fonctions de Secrétaire
d'Ambaffade.
M. Guillaume Henri Drayton , un des Délegués
au Congrès pour là Caroline méridionale
, connu par les différens écrits qu'il a
publiés depuis la rupture , eft inort âgé de
38 ans.
M. Gérard , Miniftre Plénipotentiaire de
France , eft fur fon départ ; il a reçu de la
part du Congrès , du Confeil Suprême.
exécutif de Penfylvanie & de tous les
autres corps , les témoignages d'eftime
& de reconnoiffance les plus flatteurs
ainfi que ceux de leurs regrets ; c'eft
le premier Envoyé de la première Puiffance
de l'Europe qui ait réfidé auprès des Etats·
( 168 )
Unis ; c'eft celui qui a traité l'alliance que
nous avons cu le bonheur de conclure , &
qui cft venu la confolider ici.
De Bofton le 13 Septembre. Leš vaiſſeaux
le Dean & le Bofton , Capitaines Samuël
Nicholson & Sam. Tucker , Ecuyers , font
entrés dans notre port , où ils ont débarqué
250 prifonniers , parmi lefquels font le Lieutenant-
Colonel Duncan Macpherſon du 73 .
Régiment , le Major Gardiner du 16º . avec
fa femme & fa famille , le Capitaine David
Roff du 73. , le Capitaine James de la Marine
Royale , M. Robertfon Bourfier du
Swift , MM . Powel & Ashley de la Marine
Royale , qui étoient paffagers à bord
d Paquebot le Sandwich de 16 cañons ,
parti de New - Yorck le 30 Juin dernier ,
& faifant voile pour Plimouth . Ils ont auffi
mis à terre les Capitaines Hill & Warlow de
la Marine Royale , avec plufieurs Officiers
fubalternes qui étoient à bord du Thorn ,floop
de guerre de 16 canons doublé en cuivre
prefque neuf, qui fe rendoit de Portsmouth
à New-Yorck avec des dépêches & la nouvelle
de la rupture entre l'Espagne & l'Angleterre
. Ils ont amené ces deux prifes ici.
Pendant leur croifière , ils fe font emparé
auffi du bâtiment le Comte de Glancairn de
20 canons ayant un chargement de 40,000
liv. fterl. outre 400 barrils de provifion , &
so poinçons de rum ; du brigantin l'Aven
ture allant de Madère avec 150 pipes de
vin du cru de ces Ifles & 4 Corfaires de
New-York
( 169 )
New -Yorck qu'ils ont envoyés à Philadelphie
. La diminution de leurs équipages , occafionnée
par l'amarinage de leurs prifes &
le nombre des prifonniers qu'ils avoient à
bord , les ont obligés de rentrer. Au moment
où le Comte de Glancairn fut pris , on
jetta à la mer une caiffe que le Capitaine
Nicholſon repêcha & qui a été apportée ici.
On y a trouvé un affortiment de caractères
d'imprimerie , trois rames de papier avec
du talc & de la foie mêlés pour contrefaire
le papier monoie du Congrès . L'imprimeur
chargé de cette contrefaçon , a été pris fur
le même vaiffeau.
Dans le courant du mois de Juillet dernier , l'ALfemblée
de l'état de Virginie a paffé une loi pour
confifquer toutes les propriétés Britanniques quelconques.
Cet acte qui s'étend jufqu'à l'extinétion des
dettes des Colons aux habitans de la Métropole , a
été rendu felon les termes mêmes du préambule ,
d'après les déprédations affreufes des flottes & armées
Britanniques , fous les ordres du Lord Dummore , du
Général Mathews , du Chevalier George Collier &
des corfaires de New- Yorck . Les biens de tous les
transfuges de ce pavs , depuis le mois de Mai de
l'année 1774 , qui , felon le terme fixé par les précédentes
Déclarations , n'ont pas comparu le premier
Janvier 1779 , font confifqués fans aucune diſtinction.
Quant aux biens de ceux qui ont quitté cet
Etat avant ledit mois de Mai de l'année 1774 ,
ils font mis en fequeftre fous la garde du Confeil
de l'Etat , pour être par la fuite confifqués fi le
propriétaire n'adminiftre les preuves ies plus authentiques
qu'il n'a aidé ni concouru à pourſuivre la
guerre contre l'Amérique , ou qu'il n'a nui nulle
25 Décembre 1779.
h
( 170 )
part d'aucune autre manière à la caufe de l'Amérique.
L'affemblée de l'Etat de Maryland a ouvert fes
féances le 17 Août , mais jufqu'à préfent elle ne s'eft
point encore occupée de l'Acte pour les confifcations.
Elle a voté fon contingent de foixante millions de
piaftres au Congrès , pour l'extinction d'une pareille
fomme de la dette Continentale , au moyen de quoi
les taxes montent à près de 4 pour 100 fur toutes
les propriétés. Cet Etat n'eft point encore entré
dans la Confédération générale d'Amérique , & il
refufe d'y accéder à moins que la Virginie n'abandonne
fes anciennes prétentions fur un grand nombre
de territoires , faifant partie du Mariland ; prétentions
qui , fi elles étoient admifes , ne laifferoient
plus à ce dernier Etat que très-peu de terreins à concéder
, & par cette raifon le mettroient dans l'impoffibilité
de payer fa quote- part de la dette.
Les débris de l'armée du Général Burgoyne font
toujours à Charlottesbourg , dans la partie occidentale
de la Virginie . A la dernière revue qui s'en
eft faire au mois de Juin dernier , les troupes qui
la compofoient ne montoient pas à plus de 300
hommes y compris les Officiers. Ces troupes font
dans un pays fuperbe & très-abondant , & leur vie
y eft auffi agréable & auffi heureufe que leur fituation
le permet : mais comme en général il n'y a
point de manufactures Européennes dans cette Province
, les Officiers manquent de fouliers & d'autres
chofes néceffaires «<.
FRANCE.
De VERSAILLES , le 21 Décembre.
LE 12 de ce mois LL. MM . & la Famille
Royale ont figné le contrat de mariage
( 171 )
de M. de Mene , Maître des Requêtes , avec
Demoiſelle Tercier .
Le même jour , la Comteffe Charles de
Damas , a eu l'honneur d'être préſentée à
LL. MM. & à la Famille Royale , par la
Vicomteffe de Damas.
Le 14 , le Baron de Blome , Envoyé extraordinaire
du Roi de Danemarck , préfenta
au Roi les Gerfauts d'Iflande , préſent
que le Roi de Danemarck eft dans l'ufage
de faire tous les ans à S. M. Ce préfent fut
reçu par le Marquis d'Entragues , Grand
Fauconnier de France , en furvivance , &
par le Marquis de Forget , Capitaine du vol
du Cabinet.
De PARIS , le 21 Décembre.
Aux détails que nous avons donné
fur l'expédition de M. le Comte d'Estaing ,
nous joindrons ceux-ci que l'on débite encore
dans le Public , jufqu'à ce que l'on en
ait de plus étendus , & qui ne peuvent
tarder.
» Le Vice-Amiral étoit attendu hier à Pontchartrin
, Château de M. Maurepas , près de Verfailles
; ce Miniftre devoit s'y rendre pour le recevoir.
Le Roi lui a écrit , & S. M. a ordonné qu'on l'avertît
par- tout où elle feroit lorfqu'il paroîtra ; il n'y a
encore que des rapports fort vagues fur fa dernière
expédition dans laquelle il n'a pas laillé de
caufer beaucoup de dommages à l'ennemi , quoiquil
n'ait pas réuffi à Savanah. On dit qu'il a été
trahi par quelqu'un , qui a donné fon projet d'attaque
au Général Prévoft. Au refte il s'eft montré
h 2
( 172 )
dans cette affaire tel qu'on l'a vu autrefois dans
l'Inde & dernièrement à Ste Lucie & à la Grenade.
Il reçut trois bleifures; & au moment qu'on fut obligé
de l'emporter , il étoit fi expofé au feu de l'ennemi
que les deux grenadiers qui avoient difputé l'honneur
de le porter , furent enlevés par un coup de
canon en voulant foulever le brancard fur lequel il
étoit couché. Le Général Lincoln avoit joint nos
troupes devant Savanah , avec 2 500 hommes ayant
fous lui le Général Macentorch . Il ne put malheureufement
empêcher 9 cens foldats qui étoient dans
rife Beaufort , de fe jetter dans la Place afliégée.
Un nouvel Officier fort cftimé que l'on dit avoir
été tué à ce fiège eft M. Brofon , Major du Régiment
de Dillon . A defaut d'autres détails ,
donne la date des principales opérations de l'efcadre
& des troupes depuis la prife de la Grenade.
Ce petit Journal eft , affure- t - on , authentique.
Prife de la Grenade le 4 Juillet 1779 .
Combat naval le 6.
on
Départ de l'efcadre pour l'expédition de St -Chriftophe
, 16 Juillet.
Son arrivée à St-Domingue , 31 Juiller.
Embarquement des troupes pour l'expédition de
Savanah , 15 Août.
Départ de St - Domingue même jour.
Débarquement à Bucley , le 11 Septembre.
Etabliffement au camp de Méninghaufe le 15.
A celui de Savanah le 20 .
Tranchée ouverte le 22.
Sortie de l'ennemi le 23. Il fut repouffé vigoureufement.
Attaque des lignes l'épée à la main le 9 Octobre.
Levée du Siège le 19 .
Retraite & embarquement le 21.
Rendu à bord de la Flotte le 22.
La Flotte déradée & chaque divifion partie pour
fa deftination le 26.
( 173. ).
Arrivée de M. le Comte d'Eftaing dans la rade de
Breft à bord du Languedoc , le 7 Décembre ; la Provence
a mouillé le même jour dans cette rade.
Six autres vaiffeaux font arrivés depuis , on en attend
encore 4 , parmi lefquels eft l'Expériment.
M. le Vicomte de Noailles & M. Durumin avoient
été à Savanah comme Parlementaires , pour traiter
de l'échange des prifonniers. Les coups de vent devenant
plus violens , & M. le Comte d'Estaing ayant
été obligé de couper les cables pour partir à caufe du
rifque qu'il auroit couru dans ce mouillage , ces deux
Officiers font reftés à terre ; on eſpère que M. de la
Péroufe les ramènera à bord de l'Amazone , la feule
frégate que M. d'Estaing a laiffé dans ces parages.
à
On dit que ce fut le Sagitaire qui attaqua
& prit l'Expériment. Une frégate ennemie
fut auffi attaquée & réduite par l'Amazone ,
qui la combattit corps corps.
Une corvette
& 8 bâtimens marchands furent amarinés
par la flotte qui avoit ordre de chaffer
à la billebaude , & d'attaquer en arrivant ;
outre 650,000 liv . comptant trouvées à bord
des prifes , on a pris des vivres dont notre
armée avoit befoin , & que les ennemis
auront fort regrettés .
En même tems que M. d'Estaing faifoit
voile pour l'Europe , M. de Graffe fe rendoit
à la Martinique avec fon efcadre , & M. de
la Mothe - Piquet à Saint- Domingue , avec
la fienne , où les Généraux ramenoient les
Volontaires de nos Colonies. En général tous
les bâtimens furent obligés de quitter , à la
hâte , la côte de Géorgie , pouffés violemment
par un coup de vent.
Le bruit fe répand que de 21 bâtimens de
123
( 174 )
tranfport Anglois , qui portoient 2000
hommes en Géorgie , cinq ont péri , trois
font rentrés à New - Yorck , & on ignore
le fort des 13 autres.
Les vaiffeaux deftinés pour les Ifles , &
qu'on arme en toute diligence à Brest & à
l'Orient , & qu'on dit devoir être prêts inceffamment
, font la Victoire , le Palmier,
le Deftin , l'Intrépide , le Neptune de 74
canons , fous les ordres de MM. Albert de
S. Hipolyte , de Réal , de Goimpy , du
Pleffis Parfcave , de Ternay ; le Caton ;
l'Actionnaire , le Solitaire , l'Indien , le
Triton , le Protée , le Bifarre , l'Ajax de 64 ,
commandés par M M. de Framont , de Larchantel
, de Cicé , de Balleroy , de Boades ,
de Chilleau , de Tremignon & de Broves.
On ne fait point encore qui prendra le
commandement de cette efcadre ; le bruit
général , ces jours derniers , étoit que ce
feroit M. le Chevalier de Monteil , qui
monte le Conquérant de 74.
On difoit le 15 , à Breft , que M. le Comte
du Chaffaut s'eft excufé d'aller en Amérique,
à caufe de fon âge de 73 ans , de ſa bleſſure ,
& de ce que les mers de l'Amérique ont été
toujours funeftes à fa fanté. On prétend
auffi qu'il a ajouté que fi l'intention du Roi
étoit de donner à un autre qu'à lui le commandement
de fon armée navale en Europe ,
il étoit prêt à fervir fous fes ordres.
On parle , depuis quelques jours , d'une
promotion prochaine dans la Marine , dans
( 175 )
laquelle MM. de Breugnon & de Broves
feront faits Lieutenans - Généraux , & MM .
de Bougainville & de Vaudreuil , Chefs
d'Eſcadre.
›
On a fait ceffer , écrit - on de St-Malo , l'affrètement
de nos navires ; mais on a continué un demi
affrètement à ceux deſtinés au tranfport de la cavale.
rie , afin de s'affurer la dépenfe des aménagemens
pratiqués à cet effet : on n'a permis aux navires de
Granville de retourner chez eux , que pour y refter,
& déja on a envoyé à Breft les équipages de tous
ces navires ; d'un autre côté , nous voyons les
munitionnaires de toute efpèce , réparer , aliéner, racheter
, d'où nous préfumons que les mémes projets
d'offenfive , & peut- être de plus grands , fubfiftent
toujours.
כ כ
Il fe prépare à l'Orient un armement très- confidérable
; les uns le portent à 4000 , les autres à
Sooo hommes. Un navire de notre Port fera partie
de cette flotte ; on arme à Breft & à l'Orient les vaif
feaux deftinés à la convoyer.
" Quoique l'on dife de la rareté des matelots .
plufieurs corfaires s'apprêtent à fortir des Ports de
Bretagne & de Normandie.
» On ne connoît pas bien encore le nombre des
navires de Granville perdus par le coup de vent du
26 au 27 Novembre. On n'en compte encore que 7
qui ont péri corps & biens «.
La flotte qui étoit à l'Ifle d'Aix , qui a
chaffé fur fes ancres , & dont 2 bâtimens
fe font abordés , a été bien-tôt raffemblée ;
on a travaillé fur -le- champ à réparer les navires
avariés , & à remâter ceux qui en
avoient befoin. La frégate la Courageufe
de 32 canons , & la flûte la Ménagère de
26 , doivent fe joindre au S. Michel & à
la Médée. h 4
( 176 )
D'après le rapport du navire Américain
le Comité , arrivé à Nantes dans les premiers
jours de ce mois , il paroît qu'aucun
des bâtimens de la flotte de St -Domingue ,
qui a effuyé le violent coup de vent à la
hauteur des Bermudes , n'a été ſe réparer à
l'Amérique Septentrionale. Ceux qui auront
échappé au naufrage , feront fans doute
retournés aux Ifles avec le Fier & l'Alcmène.
Le Comité étoit parti de Philadelphie le
26 Octobre , de conferve avec la frégate
Américaine la Confédération de 40 canons .
Il en fut féparé dès la première nuit , & la
frégate n'eft point encore arrivée .
Les Ordres Royaux , Militaires & Hofpitaliers
de Notre- Dame de Mont Carmel & de Saint- Lazare
de Jérufalem , ont célbré , dans la Chapelle de
l'Ecole Royale Militaire , la fête de Saint - Lazare :
Monfieur a d'abord tenu chapitre & y a nommé
Commandeur- Eccléfiaftique l'Evêque de Dijon : le
Vicomte de Rochechouart ayant fatisfait à ce qui
eft prefcrit par les Statuts , & étant abfent pour le
fervice du Roi , a été admis , & Monfieur lui a envoyé
les marques defdits Ordres avec permiffion de
les porter : après la Grand'Meffe , à laquelle l'Evêque
de Lefcar , Commandeur- Eccléfiaftique de ces
Ordres , a officié , & qui a été chantée par la Mufique
de Monfieur , fous la conduite de l'Abbé
Gauzargue , Surintendant de la Mufique de ce Prince ,
Monfieur a reçu Chevalier des deux Ordres , le
Vicomte de Virieu , & Chevalier de l'Ordre de Notre-
Dame-de- Mont Carmel , MM. Duchaffan , de Puch
& d'Alphonfe , élèves de l'Ecole - Militaire.
On dit que M. l'Evêque de Metz a la
( 177 )
promeffe du Chapeau de Cardinal ; il s'appellera
alors le Cardinal de Montmorency. Son
illuftre Maiſon , qui a poffédé toutes les
plus grandes dignités qui ont exiſté depuis
la Monarchie , n'avoit pas encore celle de
Cardinal, Elle eft tellement vouée à l'état
Militaire , que depuis fes Connétables , M.
de Metz , n'eft , dit - on le fecond
Evêque qu'elle a produit.
› que
Le Chapitre de Notre - Dame n'a pas encore
élu fon Doyen . Il le choifit ordinairement
parmi les Chanoines d'une certaine
nailfance. M. l'Archevêque peut beaucoup
influer fur ce choix , parce que tous les Chanoines
actuels font de fa nomination ; il y
a auffi des circonftances où le Gouvernement
s'en mêle. Il paroît aujourd'hui que
M. l'Abbé Farjonnel , qui eft le plus ancien
, auroit le plus de droit à cette dignité ,
fi fa charge de Confeiller de grand'Chambre
n'y forme point d'obſtacle . On fait que dans
la place de Doyen , il faut donner l'exemple
d'affifter à tous les Offices de nuit ; & même
le principal produit dépend de cette affiduité
rigoureufe , pour laquelle peu de perſonnes
ont une fanté affez robufte ; on vient de voir
que c'eft ce qui a caufé la mort à M. l'Abbé
Tuder.
Les Officiers du corfaire la Ducheffe de
Chartres , qui a été pris à la fin de Septembre
dernier , ont envoyé , à l'Amirauté de Morlaix
, une déclaration bien intéreffante &
bien flatteufe pour le Capitaine de ce corhs
( 178 )
faire , dont les talens & la bravoure femblent
recevoir un nouvel éclat du malheur
qu'il a éprouvé. Nous extrairons de cette déclaration
, la relaton des deux combats qu'il
a foutenus ; elle ne peut qu'intéreſſer nos
Lecteurs , & rendre juftice aux braves gens
qui ont cédé à la force.
» Le 26 Septembre , à 8 heures du matin , nous
nous trouvâmes à la portée du fufil d'un gros navire
Anglois à 3 mâts , ayant 14 canons de 6 liv . en batterie.
Le feu du canon & de la moufqueterie commença
auffi -tôt : nous étions fous le vent , parce que
nous ne pouvions nous fervir d'une batterie , la mer
étant trop groffe & le pont couvert d'eau . Nous nous
fîmes beaucoup de mal de part & d'autre dans
le graiement & dans les voiles . Vers les 10 heures ,
la mer s'étant calmée un peu , M. d'Albarade fe décida
à aller à l'abordage : le navire fe rendit ; c'étoit
le Prince d'Alay de Briſtol , venant de la Jamaïque ,
avec une cargaiſon eftimée 25,000 guinées . Pendant
que nous étions occupés à réparer le mal fait dans
nos agrêts , nous rencontrâmes 2 frégates Angloifes
; il étoit 3 heures après-midi : il fallut tout quitter
pour leur répondre. La plus proche , montée de
16 canons de 6 liv . , après avoir tiré un coup feignit
de fe porter au vent , & chercha le deffous :
l'autre arriva en même-tems ; M. d'Albarade dérangea
leur plan par fa manoeuvre hardie ; il aborda
le premier de ces bâtimens , qui étoit le Lively ,
qui fe débarraffa & nous échappa par fa marche fupérieure.
Dès qu'il nous eut quitté , l'autre bâtiment,
qui eft le Swalow , de 14 canons , s'approcha &
fut abordé ; le combat dura quelque tems avec les
fufils , les piftolets , les pierriers , les boulets que
nous prenions à la main , & toutes les armes dont
nous pouvions nous fervir. Le Swalow fit tous fes
efforts pour le débarraffer , parvint à fe laiffer cu(
179 )
ler un peu , & tira quelques coups de canon . Un
boulet ayant percé le bord vint s'amortir fur la
poitrine du Capitaine , qui tomba , & qui avant de
perdre connoiffance , appella M. Cotte , un des premiers
Lieutenans , le Capitaine en fecond étant à
bord de la prife , lui remit fon fabre & lui recommanda
de foutenir l'honneur du pavillon & de le
venger. Le fang qui lui fortoit de la poitrine à gros
bouillons , l'état dans lequel il refta fit croire qu'il
étoit mort ; l'équipage , dans la confternation , plus
occupé à déplorer fa perte qu'à prendre un parti ,
la vit augmenter à la déclaration du Chirurgien , qui
en annonçant qu'il vivoit encore , fit craindre qu'il
n'expira bientôt ; & on ne le tira de cet état qu'en
criant que le vaiffeau couloit bas , que l'eau étoit
par-deffus les cabres , & qu'il falloit amener le pavillon
: quelqu'un qui étoir derrière l'amena auffi-tôt ,
& c'eft ainfi que nous nous fommes trouvés prifonniers.
Nous fommes perfuadés que fi M. d'Albarade
eût pu continuer de nous commander nous
n'aurions point été pris ; malgré la fupériorité des
ennemis , qui avoient 100 hommes fur chaque bâtiment
, nous avons foutenu le combat pendant une
heure & demie , fans avoir eu plus d'un homme
tué & 10 bleffés : nous combattions cependant de
très-près . Les Anglois ont traité M. d'Albarade avec
les égards & la diftinction qu'il méritoit . Ils lui
ont rendu fon épée , en lui difant qu'il étoit trop
brave pour le priver de fes armes . Arrivés dans
la baie de Milford , ils ont fait chercher à terre un
logement où ils l'ont établi , où leur Chirurgien
l'a traité , &c. «<
,
On écrit du port de Cette , que le 18
Novembre , à 10 heures du foir , le feu
éclata à la Manufacture Royale du Tabac
de cette Ville. Comme le vent dirigeoit fur
la Ville la fumée & les flammèches qu'il
h 6
( 180 )
·
envelopoit , on fut dans les plus vives allarmes.
M. de Mezza , Lieutenant des chaffeurs
du régiment de Foix ,
fe porta fur les
lieux avec un détachement ; des matelots
Hollandois & Suédois , qui fe trouvoient
dans cette rade , apportèrent auffi les plus
prompts fecours , & la communication du
feu avec l'Eglife des Pénitens fut coupée affez
à tems pour arrêter les progrès de l'incendie.
On évalue la perte à 200,000 livres .
20
60 Paroiffes des environs , écrit- on de Coëx ,
en Bas - Poitou , ont été fort affligées par la
dyffentierie . Elle a produit un évènement fingulier
, qui mérite d'être fû. Tous les habitans d'un
Village de 25 à 30 Maifons , en font morts , excepté
un feul ; comme ils étoient tous parens , le furvivant
a eu l'héritage de tous. Si on pouvoit plaifanter
fur les ravages de la mort , on rappelleroit
à cette occafion ce trait d'une de nos Comédies , où
en parlant d'une jeune fille qui n'a point de bien ,
mais qui doit être riche après la mort de Is à
parens , on dit qu'elle feroit un bon parti en temps
de pefte . M. l'Evêque de Luçon , a défendu dans
toutes les Paroiffes de fon Diocèfe , d'enterrer dans
les Eglifes les corps de ceux qui font morts de la
dyffenterie , de peur qu'ils n'y dépofent un ait nuifible
à la fanté des Fidèles qui s'y raffemblent : de forte
que pendant l'Office funèbre & jufqu'à l'inhumation
dans le cimetière , ces corps reftent en dehors de
l'Eglife . Le 19 vers les 6 heures & demie du foir ,
on a effuyé un ouragan terrible ; plufieurs perfonnes
croient même avoir reffenti une fecouffe de tremblement
de terre . Le tems avait été beau & calme
tout le jour. Le vent a paffé fubitement du fudoueſt
au nord - ouest. De deux moulins qui tournoient
à 150 pas l'un de l'autre , l'un a été ren(
181 )
verfé , ainfi que la cheminée de l'habitation du
Meûnier , & les bâtimens découverts. Des tas de
bourées qui étoient dans un champ voifin , ont été
emportés à 200 pas. Un voyageur est tombé par
terre & a été long-tems fans connoiffance . Ce
tourbillon de vent n'a pas caufé le moindre dommage
à l'autre moulin qui a continué de tourner.
Le meunier qui y étoit , a cru feulement entendre
un bruit fourd. Le même foir , à 10 heures , il a
paru une aurore boréale très-lumineufe. Sa direc→
tion étoit de l'oueſt à l'eft. Il y a eu la nuit une
gelée très forte. La matinée du 20 a été très- chaude ,
& fur le foir il a beaucoup tonné . La foudre eft
tombée en plufieurs endroits fans faire de mal «.
Nous avons parlé du Magafin de Taffetas
gommé , pour la pluie , tenu par Mile Guérin , aux
Quinze-Vinges , efcalier de la location au fecond ,
au-deffus de l'entre - fol . On y trouvera des étrennes
qui réuniffent l'agrément à l'utilité ; on vient d'y
recevoir d'Italie de ces Taffetas dans les couleurs
les plus agréables , & on en a fait faire des Capottes
qui font renfermées , celles pour hommes , dans
des chapeaux à mettre fous le bras , couverts de
pareil Taffetas , pour être mis fur la tête lors de
la pluie , & celles pour femmes dans de jolis facs
à ouvrages , en forte que par- tout on peut porter
avec foi , fans aucun embarras , de quoi ne rien
craindre des plus fortes pluies , foit pour fa fanté
foit pour fes vêtemens «.
L'Académie Françoife a élu M. de Chabanon
, à la place vacante par la mort de
M. de Foncemagne.
Alexandre- Pierre Jofeph de Cardevaque ,
Comte de Gouy , Capitaine au Régiment de
Guyenne , eft mort à Lille le 13 de Novembre
, âgé de 58 ans .
Jean Lamothe , habitant de la Paroiffe de
( 182 )
Guiche , au pays de Labour , y est né le 12
Novembre 1677. Ce centenaire eſt allé en
dernier lieu à Bayonne , ville diftante de cinq
lieues de fa demeure , pour y recevoir une
gratification que M. Dupré de St-Maure ,
Intendant de Guyenne , lui avoit deſtinée ; il
n'a d'autre infirmité qu'un peu de foibleffe
aux yeux ; on attribue fa bonne fanté à la vie
laborieuſe qu'il a toujours menée , & particulièrement
à fa fobriété , n'ayant prefque
jamais bu de vin ; fa mémoire & fa raifon ne
font nullement affoiblis , il eft encore exact
à fe rendre à pied aux jours de Fêtes & Dimanches
à fa paroiffe , dont il eſt éloigné
d'une demi-lieue ; il ne fe rappelle point
d'avoir été faigné ni purgé , il a eu dix enfans,
de fa femme , qui eft morte à l'âge de 88 ans ,
il ne lui en refte que trois & neuf petits-fils .
Louife - Gabrielle Scolaftique Murat de
P'Eftang , veuve de Jean-François Ruffo des
Comtes de Laftic , chef de la branche de la
Maifon de Ruffo établie en Dauphiné , eſt
morte à Grenoble le premier de ce mois ,
dans la 53 ° année de fon âge .
e
Anne Lambert , veuve de Thomas Hue ,
Marquis de Miromefnil , eft morte à Paris ,
au Couvent de la Magdelaine , le 6 de ce
mois , dans la 83e année de fon âge.
Les numéros fortis au tirage de la Lotterie
Royale de France , du 16 de ce mois ,
font : 70 , 27 , 90 , 64 , 18 .
Arrêt du Confeil d'état du Roi du 19 de ce mois.
Le Roi étant informé qu'il s'eft répandu dans le
public un imprimé, portant pour titre ; Obfervations
१
( 183 )
I
fur le Mémoire juftificatifde la Cour de Londres ,
par Pierre- Auguftin Caron de Beaumarchais ;
S. M. y auroit remarqué avec furprife , entre
différentes affertions hafardées , & qualifications trop
peu ménagées : que l'Auteur auroit établi en fait,qu'il
exiftoit dans le traité de Paris , 1763 , une ftipulation
, foit publique , foit fecrette qui limiteroit le
nombre des vaiffeaux que la France pourroit entretenir.
Cette allégation étant entièrement contraire à
la vérité , & démentie , tant par le traité qui ne renferme
aucun article fecret , que par les actes qui l'ont
précédé & fuivi , S. M. auroit eftimé ne pouvoir laif-
* fer fubfifter une affertion auffi fauffe & auffi abfurde ;
confidérant en outre que cet écrit a été publié & répandu
en contravention aux règlemens de la Librairie.
S. M. étant en fon Confeil , de l'avis du Garde
des Sceaux , a ordonné & ordonne que ledit imprimé
, ayant pour titre : Obfervations fur le
Mémoire juftificatif de la Cour de Londres , par
Pierre- Auguftin Caron de Beaumarchais , fera &
demeurera fupprimé. A fait & fait S. M. expreffes
inhibitions & défenfes à tous Libraires , Imprimeurs
Colporteurs & autres d'imprimer
vendre , colporter & diftribuer ledit Ecrit . Enjoint
à tous ceux qui en auront des exemplaires ,
de les rapporter dans quinzaine pour tout délai ,
au Greffe du Confeil , pour y être fupprimés ;
ordonne en outre S. M. , que le préfent Arrêt fera
imprimé , publié & affiché par tout où befoin
fera Enjoint au fieur Lieutenant Général de
Police à Paris , de tenir la main à l'exécution du
préfent Arrêt.
›
De BRUXELLES , le 21 Décembre.
LES travaux que les Eſpagnols ont fait au
camp de St-Roch , font , à ce que l'on affure ,
à préfent finis ; ceux qu'on élève actuelle(
184 )
ment au-deffus de la rade de Gibraltar dans
le voifinage d'Algéfiras avancent auffi beaucoup
; ils font très- confidérables ; ils confiftent
, dit-on , en une ligne de circonvallation
vis-à - vis la courtine & la plage de la fortereffe
de Gibraltar , longue de 2 milles d'Italie .
Du levant au couchant de la mer qui environne
cette fortereffe , s'étend un chemin
couvert pour pouvoir faire les opérations
fans être incommodé ; il y a un fort & un
fortin avancé , avec d'autres ouvrages , & un
nombre confidérable de paliffades & de
barrières ; on y employe 214 pièces de groffe
artillerie ; le nombre des pionniers eft de
3000 , outre divers corps d'infanterie & de
cavalerie avec 600 boeufs.
» Les Cabinets de Verſailles & de Madrid , réclament,
dit-on, auprès de la Cour de Lisbonne , l'exécution
des traités par lefquels cette Puiffance s'eft interdit
la faculté de recevoir dans fes Ports aucun vaiffeau
armé en guerre contre la France ou contre l'Efpagne.
Les deux prifes Eſpagnoles & la prife Françoife
conduites dans cette rade , femblent être
le motif des demandes en dédommagement formées
par les deux Nations ; puifqu'il eft vrai d'abord
que les avis donnés par la voie de Lisbonne
aux corfaires Anglois qui ont enlevé les trois navires
, en ont occafionné la prife. En fecond lieu ,
fi les corfaires Anglois n'avoient pas dans les ports
de Portugal des retraites affurées , il leur feroit
prefqu'impoffible de tenir leur croifière fur les côtes
d'Espagne. Troisièmement enfin fi ces mêmes
corfaires avoient à conduire leurs proies dans les
ports d'Angleterre , ils feroient forcés de tenir
plus long-tems la mer , & conféquemment ils fe
roient plus expofés à fe les voir enlever . Il paroît
( 185 )
que la Cour de ' Lisbonne donne à ces confidéra
tions toute l'attention qu'elles méritent . On dit qu'elle a expédié des couriers' extraordinaires
à Verfailles
& à Madrid. L'Angleterre
voit , dit-on ,
de
mauvais oeil tous ces pour-parler ; & fi elle ne fe hâte pas de forcer la Cour de Lisbonne à s'expliquer
plus clairement que les Hollandois , c'eft
que les troubles intérieurs l'empêchent
de porter
plus d'attention au dehors qu'au dedans .
Selon les lettres de la Haye , le Vicomte
de la Herreria , Miniftre Plénipotentiaire de
la Cour d'Espagne , remit au Président de
l'Affemblée des Etats - Généraux , un Mémoire
dans lequel fa Cour porte à LL. HH.
PP. des plaintes de ce que des bâtimens Hollandois
portent des vivres à Gibraltar.
UN furieux coup de vent d'oueft , écriton
de Carthagène , a fait relâcher ces jours
derniers en ce port , un gros navire marchand
Vénitien , parti de Livourne avec
un cargaifon d'huile , de farine , de toile à
voiles & de chapeaux , foi - difant deſtiné
pour le Nord ; mais le Gouverneur de cette
Ville n'ayant pas trouvé les papiers de ce
bâtiment fuffifamment en règle , pour conftater
fa deftination , & ayant d'ailleurs des
motifs de foupçonner qu'il alloit à Gibraltar ,
il a fait arrêter ici ce navire , à qui on a ôté
fon timon & fes voiles , jufqu'à ce que la
Cour d'Espagne ait décidé de fon fort.
Un gros navire marchand Hollandois
chargé de 12,000 fanègues de blé , arriva
hier en ce port , ayant à fon bord un Officier
de marine , quelques foldats & des matelots
Efpagnols de l'Efcadre de M. Barcelo , qui
( 186 )
l'a arrêté en paffant le détroit , pour entrer
dans la Méditerranée , foupçonnant qu'il
étoit destiné pour Gibraltar : ce Cominandant
l'avoit fait amariner pour Malaga , où
il devoit être examiné plus exactement fur
fa véritable deftination ; mais le même coup
de vent l'ayant jetté jufqu'ici , on fera fur
lui les perquifitions requifes.
Le vaiffeau de S. M. le Saint - Juft , de
70 canons , dont le commandement a été
donné à D. Jofeph de Urrutia , doit fortir
au premier jour de cet arſenal , où il vient
d'être conftruit , pour ſe mettre en rade ; on
dit qu'il doit aller fe joindre à l'eſcadre de
M. Barcelo .
M. Lée , un des Députés du Congrès
Américain , eft depuis quelques jours ici , où
il a fait louer & meubler une maison , ce
qui fait préfumer qu'il y paffera une partie
de l'hiver.
Les plans de paix fe multiplient. Il y a des gens
à Londres qui parient qu'il ne s'écoulera pas une
année avant que les hoftilités ne ceffent. Selon
eux les deux premiers articles du Traité font
1° . que S M. Britannique renoncera à porter
le tire de Roi de France ; 2 ° . qu'à l'avenir
aucune Puiſſance maritime ne fera renue de faluer.
le pavillon Britannique dans les mers où cet ufage
avoit été établi & obfervé précédemment . Il paroît
que les Puiffances belligérantes ont des points
plus importans à régler. On fait qu'un titre vain
qui n'a point de réalité , ne fonne qu'à l'oreille ,
& n'eft pas même fait pour flatter la vanité. On fe
rappelle la réponſe d'un Ambaſſadeur de France à
un Roi d'Angleterre , qui propofoit de vendre à(
187 )
fon Souverain le titre de Roi de France : Le Roi
mon Maître a auffi un titre de Roi de Navarre dont
V. M. pourroit s'accommoder , & dont il luiferoit
bon marché.
Nous nous empreffons de tranſcrire la
lettre fuivante que nous venons de recevoir.
Quoiqu'on ait déja beaucoup parlé , M. , du fameux
combat du Commodore Américain Paul-
Jones , je crois cependant qu'on ne fera pas fâché
d'en voir encore dans votre Journal les détails fuivans
. Je les tiens d'un témoin oculaire dont je garantis
la véracité.
L'équipage de M. Jones ( j'entends par ce mot
les foldats & les matelots ) . Cet équipage , felon lui ,
fi mauvais , quoiqu'il l'ait fait triompher dans une
action qui l'immortalife , n'étoit prefque compofé
que de François , de Portugais & d'Anglois . Les
François ont déployé cette valeur brillante , ce courage
enthoufiafte & déterminé qui a toujours caractérisé
la nation. Les Portugais n'ont pas à beaucoup
près acquis tant de gloire ; mais la plupart
des Anglois , quelques aient été leurs motifs , fe
font comportés avec une foibleffe qu'on ne fauroit
concevoir. Tous les efforts des Officiers n'ont pu
les empêcher de déferter leurs poftes , & de fe cacher.
Cette diftinction , qui n'a pas été faite par
M. Jones , mérite certainement d'être préfentée au
public.
Pour rendre à tous ceux qui fe font diftingués
fur le Bon Homme Richard une juftice exacte ,
il faudroit faire une longue lifte , & de plus longs
éloges ; nous nous bornerons , avec regret ,
perfonnes fuivantes , qu'on nous a ſpécialement indiquées.
aux
Le Lieutenant-Colonel Wuibert. Cet Officier ,
qui eft François , commande en chef les volontaires
& l'artillerie du vaiffeau de M. Jones. La
première batterie qu'il dirigeoit , particulièrement
( 188 )
>
le fameux jour du 23 Septembre , n'avoit plus , ad
bout d'une heure de combat , que dix hommes un
François & dix Portugais. Avec ce foible fecours ,
M. Wuibert continua , pendant trois quarts - d'heure ,
le fervice de deux pièces de canon de 12 , quoiqu'il
eût en tête la batterie du Sérapis , compofée
en grande partie de canons de 12. On a ve dans
la relation de M. Jones , qu'il a commandé fur le
Gaillard trois pièces de neuf qui ont décidé le
fuccès du combat. Ce brave Officier a reçu une 42
bleifure à la cuiffe , une contufion au bras , & unc
balle , qui a percé fes habits & fon baudrier , n'a été
arrêtée que par un piftolet qu'il portoit à la ceinture.
Le Colonel Chamillart Commandant en fecond
des volontaires , autre François . C'eft de lui que
M. Jones dit d'abord affez sèchement : Qu'il a
abandonné fon pofte. Il eft vrai qu'il a déclaré enfuite
: Qu'il ne prétendoit pas l'inculper . Mais cela
ne fuffit point , & nous devons ajouter Que ne
pouvant avec cinq hommes défendre un pofte aufli
étendu que la Dunette , M. de Chamillait s'elt
replié fur ceux qui occupoient le Gaillard d'arrière
, où il a continué fon feu. Nous devons ajou
ter encore que le chapeau de cer Officier
percé de fix coups de fufil , & que pendant tout
le combat , fa conduite a été celle d'un héros .
été
Le Tréforier Meafe. Le Lieutenant Dale. Ces
deux Américains méritent auffi les plus grands éloges .
La bleffure que le premier a reçue à la tête , doit
avoir été fort dangereufe , puifqu'il n'eft pas encore
guéri.
Le Garde-Marine Porter , le Lieutenant O Kelli.
Les bleffures de ces braves gens ne les ont pas empêchés
de combattre avec la valeur la plus déterminée.
Le dernier n'a pas joui de fa gloire , ayant
été coupé en deux par un boulet ramé. On croit que
c'est une perte pour l'Amérique , qui en a fait
une autre dans un jeune Garde- Marine nommé M.
Saming.
( 189 )
Quoique M. Jones ait fait une mention hono.
rable du Lieutenant Stake & des volontaires qu'il
commandoit dans la grande Hune , nous croyons
cependant qu'on nous faura gré de citer encore les
nommés Coconier Sergent , & Dumont volontaire ,
qui ont montré un zèle & une réfolution dignes
d'être connus. Nous obfervons avec une véritable
fatisfaction que tous ces volontaires qui ont fi bien
fait étoient François , & que c'eft en grande partic
à leur feu terrible qu'on doit la victoire,
Plus les faits que je viens de rapporter auront intéreffé
, plus l'on fera étonné qu'ils n'aient pas paru
dans la relation de M. Jones . Mais l'intention de
ace Commodore n'étoit pas , comme il l'a dit luimême
, de publier fon Journal. Il n'a fait que cou
cher fes idées telles qu'il les a eues dans le pre
emier inftant , ce qui l'a rendu fujet à des erreurs
& par conféquent à des oublis . Réparer ceux - ci ,
c'eft lui rendre fervice , & j'espère qu'il me faura
gré d'avoir entrepris ce petit travail. Signé ,
18
MILLIN DE LA BROSSE ,
Capitaine d'Infanterie
au fervice de S. M.
» M. le Comte d'Eftaing , écrit-on de Paris , eft
parti de Breft le 12 ; & comme il vient à petites journées
, il n'eft attendu que le 20 à Pontchartrain. Le
beaume le plus falutaire qui puiffe êtte verfé fur fes
bleffures , eft la réception qu'il trouve dans tous les
lieux de fon paffage . Par-tout les acclamations & les
tranfports d'un peuple nombreux le fuivent. Ces témoignages
non fufpects dépofent affez fur l'importance
des fervices qu'il a rendus . A fon départ de
Breft, la voiture fut couverte de fleurs & de lauriers ;
on parvint même à y fufpendre une couronne , & il
fallut rien moins que les ordres réitérés de ce modefte
guerrier pour la faire enlever. Dans tous les endroits
de la route , les cris répétés de vive le Roi
vive d'Estaing , annoncent fon approche. Une af
ne
H
( 190 )
fluence de gens de tout état & de toutes conditions ,
accourt fur fon paffage. Plufieurs perfonnes font venues
de 10 à 12 lieues à la ronde ; elles attendent la
voiture au milieu du grand- chemin , pour voir , difent-
elles , ce qu'il elt bien rare de rencontrer un
héros. Ces détails nous ont été donnés par un Courier
extraordinaire qui a laiſſé ce Général à St - Brieux «.
ל כ
>
Il n'y a point encore de relation du siege de Savanah.
Celle qui a été imprimée à Nantes , & qui a
été apportée par le Capitaine d'un vaiffeau Américain,
n'eft point fidelle . On s'accorde toujours à dire que
nos troupes ont fait des prodiges de valeur à Savanah
, & fi le Général n'avoit pas été auffi indignement
trahi , fi d'un autre côté le Général Lincoln avoit pu
empêcher les Ecoflois de l'Ifle de Beaufort , de ſe jetter
dans la place affiégée , il n'eft pas douteux qu'elle
n'eût été forcée comme le morne de la Grenade . Le
Général Prévost le craignoit , car peu de jours auparavant
il avoit demandé une fauve garde pour La
femme & fes filles , qui lui avoit été accordée «.
» M. le Comte d'Estaing a laiffé i vaif
feaux ; favoir fous les ordres de M. de Graffe,
& allant à la Martinique , le Robufte , le
Fendant , le Magnifique , le Diademe , le
Dauphin Royal de 74 ; le Sphinx & le
Vengeur de 64. Sous ceux de M. de la
Mothe- Piquet , allant à St -Domingue, l'Annibal
de 74 ; l'Artéfien & le Réfléchi de 64 ;
& l'Amphion de 5o. Il ramène en Europe ;
favoir à Breft , le Languedoc de 90 ; la Provence
de 80 ; le Céfar, le Marfeillois , le
Zélé de 74 ; le Fantafque de 64 ; le Sagittaire
& l'Expériment de 50. A Rochefort ,
le Tonnant de 80 ; le Guerrier & le Protecteur
de 74 ; à l'Orient , l'Hector de 74 , &
le Vaillant de 64.
( 191 )
PRÉCIS DES GAZETTES ANGL. , du 9 au 10 Déc.
» Il circule depuis quelques jours un avis aux Electeurs
de la Grande- Bretagne de fe tenir en garde
contre la feduction du Ministère , qui travaille
fourdement à préparer une élection générale d'une
Chambre des Communes. La diffolution du Parlement
actuel devant avoir lieu après les vacations
de Noël. Comme le parti Ministériel dans les
deux Chambres diminue fenfiblement , il feroit trèspoffible
qu'il fongeât plutôt que plus tard à former
une nouvelle Chambre des Communes , où il
fe flatteroit d'avoir un plus grand nombre de créatures.
La feffion actuelle qui eft la fixième , étant
ainfi terminée , le Roi convoqueroit la feptième ,
qui ne dureroit que quelques jours ; & l'élection
générale finie , on commenceroit la premiere feffion
du nouveau Parlement qui fera le XVe. depuis
l'union.
Un nombre confidérable de Citoyens de Londres
a dû s'aflembler le 9 , pour délibérer fur le projet
d'offrir à l'honorable Charles - Fox , les franchiſes
de la Ville en confidération du zèle avec lequel ,
même au péril de fa vie , il a défendu dans le Parlement
les intérêts de fa Nation «.
» La dette nationale au premier Janvier 1780 ,
ne fera pas au deffous de 178,012,447 liv . ſterl .
Peut-être même excédera- t - elle cette fomme dont
près de 42 millions ont été follement prodigués
en quatre ans pour la continuation d'une
guerre auffi malheureuſe que hors de nature ; car
au premier de 1775 , il y avoit environ trois mil.
lions de dettes non fondées , & la guerre n'a pas
coûté immenfément en 1775. Encore une campagne
auffi ruineufe , & au premier Janvier 1781 ,
notre dette nationale fera de 200 millions. Si
après cela notre crédit vit encore , il faut néceffairement
qu'il foit immortel.
ככ »Nousavonsdebonnepartquetoutesles
Puiffances du Nord ont refufé très pofitivement
d'affifter la Grande - Bretagne , contre la France &
·
( 192 )
I'Espagne , à moins que le Gouvernement Britan
nique ne renonce à fes prétentions fur la fouveraineté
de l'Amérique ; il y a plus , les Cours de
Ruffie , de Pruffe & de Suède &c. , defirent fi fort
de voir l'Amérique indépendante , qu'en fuppofant
que la Grande-Bretagne feule triomphât de l'Amérique
& de la Maifon de Bourbon , les nouveaux
Etats trouveront ailleurs des fecours plus efficaces .
» Le Général Vaughan doit emmener avec fui
aux Ifles 10,000 hommes , qui confifteront prin
cipalement en nouvelles levées. L'amiral Rodney
qui doit commander la Florte ne partira pas de
quelque tems , parce qu'on vient de perdre le Caton
vaifleau chargé de mâts ",
La fregate le Huffard , de 28 canons , arrivée
de Lisbonne , en partit le 15 du mois dernier avec
le vailleau de guerre le Chatham & quelques vaiffeaux
marchands deftinés pour Londres qu'un coup
de vent a féparés du Huffard, Le 25 , celui - ci a
pris la Noftra Signora del buen Confejo , après un
combat de trois quarts-d'heure dans lequel la frégate
Angloife a eu 4 hommes tués & 14 bleflés , & la fre.
gate Espagnole 40 hommes tués ou bleffés. On dit
que cette prife vaut 100.000 liv . ft. , & que le
Chatam étoit en vue lorsqu'elle a été faite.
D'après le fait de la prife d'un vaiffeau de Régitre
& d'une frégate Espagnole , conduits par nous
a Lisbonne , on va juger de la Puiffance Angloife
dans la balance de l'Europe. Ce fera un trait capital
dans le tableau de la guerre préfente. Il faut décidément
que le Portugal prenne parti dans la querelle.
"
Nous favons de très-bonne part que le Capitaine
Cook eft arrivée heureuſement dans l'Inde au- delà
du Gange. L'auteur de cette nouvelle la tient d'une
perfonne à qui le Capitaine d'un vaiffeau de l'Inde
Danois a dit que Cook étoit arrivé en parfaite,
fanté dans la rivière de Canton en Chine , trois
jours avant le départ de ce Capitaine Danois , &
que le Capitaine Cook appareilleroit bientôt pour
l'Europe .
DE FRANCE
DÉDIÉ AU ROI,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES ,
nds
b
CONTENANT
Le Journal Politique des principaux événemens de
toutes les Cours; les Pièces fugitives nouvelles en
vers & en profe ; l'Annonce & Analyfe des
Ouvrages nouveaux ; les Inventions & Découvertes
dans les Sciences & les Arts ; les Spectacles ;
les Caufes célèbres ; les Académies de Paris & des
Provinces; la Notice des Edits , Arrêts ; les Avis
particuliers , &c. &c.
SAMEDI 4 DÉCEMBRE 1779 ,
EDU
GRATEAL
DEU
APARI
Chez PANCKOUCKE , Hôtel
rue des Poitevins .
PILAIS
ROYAL
Avec Approbation & Brevet du Roj
ASTOR
RARY
NEW
-
YOR
TABLE
Des Matières du mois de Novembre.
PIÈCES
Epitre à M. B ***
les Ufages , &c . des Indous
, FUGITIVES.
3 Annales de Tacite ,
Vers à M. Vanloo , 49
-
Ecrits par le Comte de
Treff..
A Madame D **
97
149
84
108
Effais fur la Minéralogie & la
Métallurgie , 115
L'Art du Diſtillateur & Marchand
de Liqueurs , 118
Réponse à des Vers de Mde Réponse à la Lettre de M. de L ** 145 d'Alembert , 165
Le Mariage d'Hébé , Elégie De la Sanction de l'Ordre Na-
Avis aux Grues ,
Impromptu à Life ,
A Mlle G...
So
turel , 168
148 Analyfe des Fondtions du
Systêmenerveux , 172
SPECTACLES.,
7
29
Vieille Epigramme de Martial
,
Epitaphe de Newton ,
Chanfon,
Concert Spirituel, 32
ibid. Académie Roy. de Musiq. 87
52 177.
57 Comédie Françoise , 34 , 88.
des Comédie Italienne , 35 , 89,
53 122 , 184.
Obfervations en faveur
Loteries ,
Apologue Oriental ,
Caufe intéreffante & Natio-
100
150
20
nale ,
Enigmes & Logogryphes , 7 ,
59 , 106 , 164.
NOUVELLES LITTÉR .
Hiftoire de l'Académie Royale
des Sciences , année 1775 , 9
Recherches fur la Rage , 18
Anacreon , Sapho , Théocrite ,
&c.
Mélange d'une grande Bibliothèque
,
Anacreon , Sapho , Théocrite ,
Mofchus , &c.
Découvertes de M. Marat ,
furle Feu , l'Electricité & ia
Lumière ,
Epitome fur l'état civil de la
France , &c.
Differtation fur les Maurs ,
29
61
70
75
Académie , 124
VARIÉTÉS .
Réplique de M. Croizier aux
Annales- Linguet, N° 49.37
Lettre au Redacteur du Mercure
,
127
Obfervations à M. de S. P. &
à MM. les Journalistes de
Paris & des Savans , 128
Correfpondance entre les Savans
& les Artiftes de toutes
les Nations ,
Anecdote ,
130
137
SCIENCES ET ARTS .
Nouvelles Expériences fur la
réfiftance des Fluides , 185
Gravures , 45 , 94 , 141 , 191..
46 , 141
Mufique ,
Annonces Littéraires. 47, 941
143 , 191,
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 4
DÉCEMBRE 1779 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LOUIS DAUPHIN , Père de Louis XVI,
Ode qui a remporté le Prix de Poésie à
l'Académie de Montauban , par le Père
Vialar, de la Doctrine Chrétienne.
Sous un dôme pompeux , dans l'horreur des
ténèbres ,
Une pâle clarté guide mes pas errans ;
Que vois- je ! des tombeaux & des autels funèbres
Dreffés à la cendre des Grands.
Sur leurs dépouilles difperfées ,
Sur des Sceptres rompus , des Couronnes brisées ,
Je porte un pied reſpectueux ;
Et de ces pyramides fombres ,
A
4
MERCURE
Où repofent leurs fières ombres ,
Je n'ofe contempler l'orgueil majeftuzux .
MON oeil avec effroi , fur la pierre parlante ,
Cherche les attributs d'un Dauphin adoré.....
Mais j'apperçois fon nom... & ma bouche tremblante
S'attache à ce marbre facré.
Aflife fur fon mauſolée ,
Des Arts & des Vertus la troupe déſoléę
De pleurs baigne fes offemens.
O mânes d'un Héros fublime !
Que votre cendre ſe ranime.
Écoutez votre éloge & nos gémiſſemens,
Vous ne rougirez point d'un hommage coupable :
Tant qu'un Roi ſous le dais en impoſe à nos yeux ,
Rampant à fes genoux , le flatteur mépriſable
Ofe le mettre au rang des Dieux
Mais l'idole eft-elle brifée :
¿
L'augufte Vérité , trop long-temps déguiſée ,
Paroît enfin fur fes débris.
Sa voix célèbre ici ta gloire ,
Prince , & te peint tel que l'Hiftoire
Doit te repréfenter à nos fils attendris .
Je n'ai point à louer ces talens de la guerre ,
Trop fouvent honorés du titre de vertus ,
Et qui furent jadis les fléaux de la terre
Dans le meurtrier de Clitus.
DE FRANCE.
Mais du Ciel la faveur propice ,
Prince , mit dans ton coeur l'amour de la juftice ,
De la foi , de la vérité ;
Et cette bonté paternelle ,
Qui , dans Titus , dans Marc-Aurelle ,
A mérité l'encens de la postérité.
SANS fafte , fans orgueil , ami de la Nature ,
Tu retraças les moeurs de nos fimples aïeux .
Du luxe corrupteur la fatale impofture
Jamais ne faſcina tes yeux.
L'erreur aveugle & la licence ,
Tremblantes à tes pieds , te virent en filencé
Saper leurs coupables autels :
L'impie , inftruit par tes exemples ,
Apprit à refpecter nos temples ,
Et foumit à la foi fes doutes criminels.
LES vils adulateurs , les Séjans defpotiques
Portèrent loin de toi leur déteftable encens ;
Tu n'écoutas jamais ces maximes iniques
Qui changent les Rois en tyrans .
Une faine Philofophie ,
De fes rayons divins éclairant ton génie ,
A la vertu forma ton coeur ;
Des Savans le commerce utile
T'apprit cet Art doux & facile
D'enchaîner les humains en faifant leur bonheur .
TELLE étoit de Henri la fage politique :
A iij
6 MERCURE
Il fut de fes fujets & l'amour & l'appui.
Les penchans généreux de ton ame héroïque,
Prince , t'égalèrent à lui .
Jamais ton coeur tendre & fenfible ,
Au cri des malheureux ne fut inacceffible ;
Tu fus partager leurs foupirs ;
Et ta prodigue bienfaiſance
Verfoit au fein de l'indigence
Ce que ta main avare arrachoit aux plaifirs .
MAIS quel objet me frappe : ô jour rempli d'alarmes !
O fouvenir affreux ! Louis , pâle , tremblant * ,
Rejette avec horreur fes infidelles armes ,
Et tombe fur un corps fanglant.
Arrête , Prince inconfolable ;
Ton coeur eft innocent , ta main feule eft coupable.
Arrête , calme ces tranfports :
Quand tes bienfaits lavent ton crime ,
Faut-il , qu'innocente victime ,
Ton ame foit en proie à d'éternels remords ?
LA Difcorde mugit : la terrible Bellone
M'appelle dans les champs de cainage & de deuil ,
Où l'Anglois confterné vit rompre fa colonne ,
Et brifer fon féroce orgueil .
* On rappelle ici cette chaffe déplorable , où un hafard
fatal amena , fous les coups de ce Prince , un Écuyer
malheureux .
DE FRANCE.
Des humains barbare ennemie ,
Veux-tu que des guerriers j'encenfe la farie,
Et qu'ils deviennent mes Héros ?
Pourrois -je louer leur victoire
Quand ils ne courent à la gloire
Qu'en foulant à leurs pieds les morts & les tombeaux ?
Tu me montres en vain Louis , nouvel Alcide ,
Au carnage échauffant l'élite des Guerriers *
Et brûlant de courir dans la foule homicide
Pour cueillir les mêmes lauriers.
Ah ! le Philofophe fenfible
Aime bien mieux le voir fur ce théâtre horrible,
De Mars contempler les débris ,
Et d'un Conquérant magnanime
Partageant la douleur fublime ,
Frémir d'une victoire achetée à ce prix.
DAIGNE , Ô Dieu ! conferver ce Héros , ton image ,
S'écria le François qui le vit s'attendrir !
La douce humanité fera donc fon partage ?
Puifqu'il fait pleurer & gémir ,
Il dépofera le tonnerre.
Des lauriers arrofés des larmes de la terre
Pour Louis , n'auront point d'attraits :
que toi ,, par fa clémence ,
Ainfi
* Louis Dauphin vouloit conduire la Maiſon du Roi
contre les Anglois.
A iv
$ MERCURE
Il fera chérir fa puiffance ,
Et fon trône fera dans le coeur des François.
O TROP fragile eſpoir ! malheureufe Patric ,
Tu ne goûteras pas le fruit de fes vertus .
Ah ! tu vas le pleurer , comme Rome attendrie
Jadis pleura Germanicus.
O mort ! épargne fa jeuneffe !
Le prends-tu pour Neftor en voyant fa fageffe....
Nos cris ne peuvent la féchir.....
Elle ouvre lentement la tombe....
Louis frappé languit , fuccombe ,
Et la France l'occupe à fon dernier foupir.
Louis n'eft plus.... François ! honorons fa mémoire.
Il n'eut pas le pouvoir de rendre un peuple heureux .
Il en eut le defir.... C'eft affez pour la gloire....
Son Fils accomplira fes voeux.
D'un Père l'exemple fublime
Eft à jamais gravé dans ce coeur magnanime ,
Formé par fes fages leçons :
C'eft -là cette vive lumière
Qui le guide dans fa carrière.
Pourroit- il s'égarer en fuivant les rayons ?
TENDRE objet de nos pleurs ! fi le fort de la France
* La maladie dont il mourut fut longue & douloureufe.
DE FRANCE.
୭
Peut encor te charmer dans le féjour des morts ,
Vois la troupe des Arts & l'heureuſe abondance
De leurs dons couronner ces bords.
Vois fur les plaines de Neptune
Mars à nos pavillons enchaîner la fortune ,
Et venger la gloire des Lys.
Vois d'un Fils la vertu féconde
Le rendre l'Arbitre du monde * ;
Et dis avec tranfport : tous mes voeux font remplis .
Nota . C'eft le fecond Prix que ce jeune Doctrinaire
a remporté dans la même Académie . Il annonce ,
comme on voit , des talens diſtingués .
LES ADIEUX.
ENFIN je renonce aux délices
Que tu promettois à mon coeur;
Je fuis trop las de tes caprices ,
Je veux fuir ton regard vainqueur.
Adieu , perfide Éléonore ;
Je faurai faire un autre choix.
Dans ces lieux tu me vois encore ,
Mais c'eft pour la dernière fois .
* On fait que Louis XVI a été Arbitre entre la Pruffe
& l'Allemagne , & qu'il a terminé les différends de la
Porte & de la Ruffie.
A v
10 MERCURE
GRANDS Dieux ! que ton fouris eft tendre !
Comme il appelle le baifer !
En vain je voulois m'en défendre ,
Je fens mon courroux s'appaiſer.
Qui fourit avec tant de grâce,
Charmeroit les coeurs les plus froids :
Viens , friponne , que je t'embraffe ,
Mais c'eft pour la dernière fois,
AINSI je croyois fuir la belle ,
Quand elle me dit tendrement :
« Je ne feignis d'être infidelle
Que pour éprouver mon amant.
Pardonne-moi d'avoir pu craindre s
Rends à mon coeur fes anciens droits :
Le tien a fujet de ſe plaindre ,
Mais c'eft pour la dernière fois.
( Par M. Bonnier de Layens. )
*
DE FRANCE. II
SUR une Opinion attribuée à Socrate
SOCRATE a fait defcendre la Philofophie
du ciel, & l'a rappelée fur la terre. On entend
ordinairement par-là , d'après l'autorité de
Cicéron , que Socrate trouvant les Philofophes
uniquement occupés de l'étude des
Sciences Phyfiques , eut le premier le bon
efprit & le courage de leur reprocher l'inutilité
& le vuide de leurs occupations , &
de leur faire fentir que la feule étude digne
de l'homme étoit celle de l'homme même.
Une foule de Sophiftes ayant éprouvé qu'il
eft bien plus aifé de faire des phrafes fur
l'homme que des recherches fur la nature ,
fe font rangés à cette opinion prétendue de
Socrate. Mais est -il vrai que Socrate ait eu
cette opinion ? C'eft ce que nous allons examiner.
Que vous importe , nous dira-t'on , l'opinion
d'un Philofophe mort il y a deux mille
ans ? ft- elle vraie ou fauffe ? Voilà ce qu'il
peut être utile de favoir ; mais que fait au
genre-humain le nom de ceux qui l'ont adoptée
ou défendue ? Cela eft plus important
qu'on ne croit. Pour peu que l'on obſerve
les hommes , on verra que fur cent perfonnes
qui fe mêlent de raifonner & de juger , il n'y
en a pas deux qui n'aient reçu abfolument
fur parole , & leurs opinions & les preuves
de leurs opinions ; encore les deux qui ref-
A vj
12 MERCURE
tent n'ont -elles pas examiné par elles mêmes
la centième partie des vérités ou des erreurs
qu'elles ont adoptées. C'est donc rendre un
fervice réel à la fociété , que d'êter à une opinion
fauffe l'appui d'un grand nom.
La queftion qui nous occupe a été agitée
peu de temps après la mort de Socrate. On
oppofoit à Platon , qui prétendoit que Socrate
avoit embraffe la Philofophie toute
entière , l'autorité de Xénophon , qui foutenoit
que Socrate n'avoit enfeigné que la
Philofophie morale ; & les Philofophes anciens
& modernes ont prefque tous adopté
l'opinion de Xénophon.
Pour nous mettre en état de prononcer ,
examinons d'abord quelle étoit , du temps de
Socrate , la méthode de philofopher dans les
Sciences Naturelles , & quels progrès ces
Sciences avoient faits.
La Géométrie , qui avant Pythagore n'a- >
voit faifi que les rapports fimples de quelques
lignes , s'étoit élevée par fes découvertes
à connoitre les rapports de leurs quarrés . Les
rapports fimples des lignes avoient une analogie
marquée avec ceux des nombres. Pythagore
devina que fa découverte feroit de
l'Arithmétique une fcience nouvelle , & que
cette nouvelle fcience des nombres conduiroit
un jour les Philofophes à la connoiffance
des lois de la nature. Il avoit développé
le véritable fyftême du monde ; mais tout ce
qu'il y avoit de vrai dans les idées de Pythagore,
étoit ou rejeté par les Philofophes , ou
DE FRANCE.
13
déjà oublié du temps de Socrate ; & la Géométrie
attendoit le génie de Platon & de fes
Difciples pour fortir de l'enfance où elle
avoit été plongée jufqu'alors fur toute la furface
du globe.
L'Aftronomie étoit reftée chez les Grecs à
peu près dans l'etat où leurs Philofophes
l'avoient trouvée , foit en Égypte , foit en
Chaldée , foit dans l'Inde. L'idee même de
faire mouvoir les aftres dans des fphères mobiles
, appartient encore à l'école de Platon.>
Ce que nous appelons Phyfique , Hiſtoire
Naturelle , Chimie , le bornoit à un trèspetit
nombre d'obfervations ifolées ; l'Anatomie
étoit un peu plus avancée , mais la fuperftition
en avoit retardé les progrès ; &
les occafions de difféquer des cadavres humains
étoient très- rares.
Les hommes qu'on appeloit Philofophes ,
fe croyoient obligés d'imaginer un principe
général qui expliquât tout ; c'étoit pour
eux le feul moyen d'avoir des Difciples , de
fonder une école.
Vous vous trompez , leur dit Socrate , la
vraie Philofophie a pour but d'être utile aux
hommes ; n'étudiez donc que ce qui peut
devenir utile. Si tel a été l'avis de Socrate , il
a eu raifon ; & en fuppofant que tel ait été
fon avis , on explique facilement tout ce qui
a été dit de lui . Socrate vouloit borner la Philofophie
à ce qui eft utile , a dit un Fhilofophe
moralifte ; donc il n'a pas voulu que
les Philofophes perdiffent leur temps à étu
1
14 MERCURE
dier la Phyfique ; donc , a dit Xénophon ,
trop voifin de Socrate pour parler fi hardiment
, Socrate a borné l'étude des Sciences
Naturelles à ce qui étoit véritablement utile.
Ainfi , ajoute- t'il , Socrate borne la Géomé-.
trie à favoir meſurer fon champ ; 1 Aſtronomie
, à ce qui peut fervir à la navigation
& à régler l'ordre de l'année ; l'Arithmétique,
aux opérations ufuelles : donc , dit au contraire
Platon , Socrate n'a exclu que les recherches
inutiles & vagues ; il a defendu aux
hommes de fe perdre dans les cieux pour y
chercher le fecret de la formation de l'univers
il leur a défendu fur- tout de conftruire des
mondes ; mais la connoiffance des faits de la
nature , l'étude des vérités mathématiques ne
peut être trop étendue , parce qu'en ce genre
il n'y a pas de vérité qui ne puiffe être utile .
Nous voyons que ces diverfes interprétations
de la même opinion de Socrate , viennent
du plus ou moins de connoiffances phyfiques
qu'avoient les interpretateurs. Elfayons
de deviner maintenant quel eft celui qui a
le mieux devine le vrai fens de Socrate.
En fuppofant à Socrate la connoiffance
des différentes Sciences de fon temps , peuton
lui faire dire qu'il eft inutile au bonheur
des hommes de chercher à approfondir la
théorie de toutes les Sciences ? Peut - on lui.
faire dire , avec Xénophon , que l'etude de
la Géométrie doit fe borner à apprendre à
meſurer un champ ? Socrate pouvoit il regarder
comme inutile la Géographie , la
DE FRANCE. Is
Gnomonique ? Pouvoit- il ne pas
fentir que
la fcience de mefurer les corps devoit , en fe
perfectionnant , s'appliquer à une infinité
d'ufages , auxquels le peu qu'on favoit de fon
temps ne pouvoit atteindre ? Il convenoit ,
felon Xénophon , que l'Aftronomie eft utile
pour régler l'année & pour la navigation ;
mais pouvoit- il ajouter , avec fon Diſciple ,
que ces connoiffances Aftronomiques étoient
faciles à acquérir par la pratique ?
N'est - il pas clair que cette addition eſt
d'un homme qui ne favoit pas même le peu
d'Aftronomie qu'on favoit alors ?
Meton qui , chez les Grecs , trouva une
période luni-folaire propre à regler l'annee *,
étoit contemporain de Socrate , plus jeune
que lui , & fut probablement eleve dans
fon école. Ariftophane fe moqua de Meton
comme de Socrate , & de la même manière .
Meton obferva encore le premier le folftice
d'été : Socrate regardoit-il ces travaux comme
inutiles pour bien régler l'annee ? Ne doiton
pas conclure de ces obfervations , que
Xénophon a interprété l'opinion de fon Maître
, d'après le peu de connoiffances qu'il
* Environ cent vingt ans avant la période de 19
ans , imaginée par Meton , Cléoftate avoit propofé
une période de huit ans. Harpalus en propola , peude
temps après , une de neuf. Cette marche , dans les
recherches de ces Philofophes , prouve que les Grecs
dûrent à eux-mêmes une grande partie de leur Aſtro-
Яomic.
16 MERCURE
avoit des Sciences Phyfiques * ; & lorfque
Socrate confeille à ceux qui voudront aller
plus loin , de fe livrer à la divination , ne
voit-on pas que ce confeil ne peut s'adreffer
qu'aux Philofophes qui s'occuperoient de
créer des mondes , de fonder les lois de la
Nature fur les propriétés méthaphyfiques des
nombres, &c. & non à ceux qui étudieroient
la diftance & le mouvement des aftres , ou
qui approfondiroient la théorie mathéma
tique , foit des nombres , foir de l'étendue.
2
Nous trouverons dans Ariftophane une
confirmation de notre fentiment. Pour bien
juger Socrate , interrogeons fon ennemi.
Cette méthode eft plus sûre qu'on ne croit
Si l'on veut connoître un homme vertueux ,
on peut s'en rapporter à fes calomniateurs ;
pourvu qu'on fache les entendre , on verra
bientôt ce qu'on doit en penfer.
Ariftophane attribue -t'il à un Archonte
des projets chimériques ? Concluez - en que
cet Archonte avoit des vues profondes . Lui
reproche t'il de confondre les rangs , & de
chercher à établir dans la République une égalité
dangereuſe ? Concluez - en que l'Archonte
étoit l'ami des Citoyens & le défenſeur du
* Dans le même ouvrage , où Xénophon parle du
mépris de Socrate pour les Sciences Phyfiques , il fe
moque beaucoup d'Anaxagoras , qui prétendoit que
Je foleil étoit une maffe de feu . Cette opinion lui paroît
ridicule , parce que , dit-il , le foleil éblouit ceux
qui le regardent , & que le feu n'éblouit pas.
DE FRANCE. 17
peuple. L'accufe -t'il de dureté ? C'est vous ap
prendre qu'il a eré jufte . Le Poëte le peint-il
negligeant les détails de fa place pour meſurer
le diamètre des aftres , & difputer avec les
Philofophes fur la nature du jufte & de l'injufte
? Vous êtes sûr qu'il aimoit les gens
éclairés & vertueux , qu'il méprifoit l'ignorance
& haïffoit la friponnerie & l'intrigue. ,
Et fi le Poëte s'acharne , fi , non- content de
l'attaquer en paffant , il revient fouvent contre
lui , foyez sûr que l'Archonte a été un
grand Homme , à qui les intrigues de fes
ennemis ont ôté les moyens de faire le bien
& d'acquérir de la gloire , mais qui a confervé
malgré eux fon génie , fa vertu & fon
bonheur.
Revenons à Socrate , qui ne devint jamais
Archonte , qui n'étoit qu'un Philofophe ,
mais que les méchans craignoient prefque
autant que s'il eût occupé la première place
de la République.
L'imbécille Strepfiade veut être admis à
l'école de Socrate ; ce font les fubtilités de
la dialectique qui le tentent : il eſpère qu'il,
y trouvera des argumens pour fe difpenfer
de payer fes dettes.
Il demande à un Difciple de Socrate ,
quelles font les occupations de fon Maître.
Nous examinons , dit le Difciple , par
quelle partie le coufin forme fon bourdonnement.
Une puce a fauté hier du fourcil.
épais de Cherephon fur le front chauve de
Socrate ; nous avons recherché combien de
18 MERCURE
fois cette puce fautoit la longueur de fon
pied. Socrate obſervoit l'orbite de la lune &
fonmouvement ; pendant qu'il étoit tout abforbé
dans cette méditation , un lezard du
haut du toit lui .... dans la bouche *. Il n'avoit
pas de quoi fouper le jour précédent ;
il fait répandre de la pouflière fur le plancher
de la falle , développe une propofition
de Géométrie ; & pendant qu'on l'écoute
avec attention , il dérobe avec un fer crochu
le manteau d'un de fes Difciples.
Strepfiade avoit vu une foule de gens , la
tête baillee , les yeux attachés fur la terre:
que cherchent- ils ? Les minéraux qui font
cachés dans le fein de la terre , dit le Difciple.
Strepfiade demande ce que c'eft que la Géo--
métrie ; on lui répond que c'eſt la meſure de
la terre. De celle qu'on diftribue aux Citoyens
? Non , de la terre entière , & on lui
-
* L'Art de la Comédie étoit encore dans l'enfance ;
mais au milieu des groffièretés , des indécences , des
imaginations bizarres d'Ariftophane , on y découvre
une foule de traits vraiment comiques , d'excellentes
plaifanteries , l'art de reprocher aux Athéniens leurs
défauts & leurs vices , en flattant leur vanité nationale
Beaucoup de traits du Bourgeois Gentilhomme
font imités de la Comédie des Nuées . Enfin
il y a dans les choeurs de cette Comédie , & de quelques
autres , des morceaux de Poéfie noble qui ne
feroient pas indignes de Sophocle. De tous les Écrivains
qui ont voué leur plume à la calomnie & aux
délations , Ariftophane eft le feul qui ait fait cet infâme
métier avec un véritable talent & fans baffeffe.
DE FRANCE.
montre une carte de Géographie : là eft
Athènes , ici Lacédémone; il n'en veut rien
croire , parce que , dit- il , il ne voit pas les
Juges qui s'en vont dîner.
Socrate paroît fufpendu en l'air pour éviter
les penfées terreftres. L'air & les nuées
font les caufes de la pluie , des vens & de
la foudre : ce n'eft plus Jupiter , c'eft le vent
qui règne dans les airs . La pluie n'eſt pas de
Peau nouvelle envoyée chaque fois par les
Dieux ; c'eft le Soleil qui élève en vapeurs
l'eau de la mer , elle retombe en pluie ; fans.
cela les fleuves augmentercient la mer.
Enfin Strepfade apprend , dans l'école de
Socrate , comment un débiteur , avec un
verre * ardent , peut fondre fa fignature dans
* Des Savans ont conclu de ce paffage, que les anciens
connciffoient les verres brûlans , parce que ,
difent-ils , l'opération que Socrate propofe eft prefque
impoffible autrement. Nous obferverons que
cette raifon n'eft pas fuffifante : ce moyen proposé
n'eft qu'une plaifanterie ; & il fuffit alors que l'exécution
n'en foit pas rigoureufement impoffible. Mais
le texte même n'eft pas équivoque. Ariflophane parle
d'une pierre ; & il n'auroit pas défigné par ce nom un
miroir , dans un pays où les miroirs de métal étoient
les plus communs . Il dit que cette pie: re eft belle ,
qu'elle eft diaphane ; le mot Grec diaphane ne peut
s'appliquer à un miroir : on ne peut pas dire qu'un
miroir eft une belle pierre. Ce n'étoit point non plus
un globe plein d'eau , mais un globe folide de cryftal
ualon ; refe à favoir fi ce mot ualon défignoit le
cryſtal naturel où un cryſtal artificiel. Si ce globe
20 MERCURE
le moment où fon créancier préfente l'obligation
aux Juges , & fe difpenfer par- là de
payer fes dettes.
Si Socrate eût déclamé contre l'étude des
Sciences Phyliques , Auftophane ne lui eût
pas donné le ridicule de s'en occuper avec
trop de recherches. Ne voit - on pas que la
Géométrie , l'Aftronomie , la Phyfique ,
l'Hiftoire Naturelle étoient la principale occupation
de fes Difciples ? Ne voit- on pas
que s'il eût négligé l'étude des Sciences Phyfiques
, on ne lui eût pas reproché , comme
une impiété , d'avoir expliqué par des caufes
naturelles ce que le peuple regardoit comme
l'effet de l'action immédiate des Dieux ? Platon
, dans l'apologie de Socrate , lui fait dire
que jamais il n'a parlé à fes Difciples , ni de
la caufe des phénomènes céleftes , ni de ce
qui fe paffe dans les entrailles de la terre ;
non qu'il regarde ces connoiffances comme
inutiles ou comme dangereufes , mais parce
qu'il ne fait rien fur ces objets . Cette réponſe
eft fimple , & porte un caractère de vérité :
elle eft d'accord avec ce que nous avons dit
du prétendu mépris de Socrate pour les Sciences
Phyfiques ; on voit qu'il ne rejette que
l'étude des chofes qu'il croit impoffibles de
connoître. Ce font les fyftêmes , les théories
vagues qu'il exclud , & non l'étude approétoit
de verre ,
il eft clair que le verre étoit encore
fort rare , fans cela le Poëte ne l'eût pas défigné ſous
le nom d'une pierre belle & tranfparente
.
:
DE FRANCE. 21
fondie des Sciences exactes , & l'obfervation
des faits ; & c'eft précisément parce
qu'il a recommandé , & même introduit
dans fon école la feule bonne méthode d'étudier
les Sciences Phyfiques , qu'on l'a accufé
de les avoir exclues de la Philofophie ; à
peu prèscomme il fut accufé de corrompre la
jeuneffe , parce qu'il enfeignoit une morale
raifonnable , & d'être l'ennemi de la Divinité
, parce qu'il l'avoit défendue contre les
blafphêmes de la fuperftition.
(Par un Abonné. )
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent,
LE mot de l'Enigme eft la Toilette ; celui
du Logogryphe eft Livre , où se trouvent
Urie , Eu , Vire , Lire , trois villes , ile ,
ire , vie , ivre, lire , lier, luire , Uri , ver ,
rue, lyre, ré.
ÉNIGM E.
ALLaA Cour , aux champs , à la ville ,
Nous occupons un rang fervile ;
Également mon frère & moi
Avons chacun le même emploi :
Là , tous deux garnis de dorure ,
Ici , d'une fimple ferrure.
Eh !.... qu'importe à nous la beauté ,
Ainfi que la fimplicité ?
MERCURE
Nous n'avous pas moins en partage
Un dur & pénible esclavage ;
On nous voit aller & venir ,
Nous battre , & très-fouvent gémir.
Si quelqu'un nous fépare ,
Un nouveau combat fe prépare ;
Nous battant comme des lutins ,
Et faifant toujours les mutins ,
Il arrive qu'on nous attache ;
Mais auffitôt qu'on nous détache ,
Nous recommençons notre train ;
Quelquefois nous pinçons la main
De qui follement nous agite ,
Et tout en jurant il nous quitte.
(Par l'Abbé Marcelle. )
LOGO GRYPH E.
QUOIQUE d'un Dieu jaloux , réfidence ordinaire ,
Les Belles volontiers portent vers moi leurs pas.
Iris , qui fans trop de mystère
Étalez à mes yeux vos plus fecrets appas ,
Ce que j'ai vu de vous , je ne le dirai pas ;
Vous pouvez là - deffus compter fur mon filence ,
C'eſt un devoir de mon emploi ;
Mais permettez qu'en récompenfe
Je puiffe un peu parler de moi.
Mon analyſe eſt toute prête ;
Mais je crains bien que tel Lecteur ,
DE FRANCE. 23
Qui verra de mon fein fortir un trouble- fête ,
Ne s'en trouve pour mon malheur
Un plus grand nombre dans fa tête ;
Je crains fur-tout les vaporeux
Lorsqu'ils verront chez moi ce volcan ténébreux ,
Source de plus d'une tempête ,
Qu'ils ont fouvent maudit chez eux.
Amants de la fimple Nature ,
Peut- être vous auffi , me voudrez - vous du mal ,
D'ofer vous préſenter fon fuperbe rival.
Voilà , de ma courte ftature ,
Tout ce qu'on peut tirer fans trop me dégrader..
Tout ! ai-je dit , j'ai tort ; car un bon Latiniſte
Qui voudra me fuivre à la piste ,
Trois fois de mon Latin pourra s'accommoder.
( Par M. Abril , âgé de 17 ans. )
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
&
OBSERVATIONS fur la Mufique ,
principalement fur la Métaphyfique de
l'Art , avec cette Épigraphe , tirée de
Quintilien Naturâ ducimur ad modos.
Vol. in-8 . A Paris , chez Piffot , Libraire ,
Quai des Auguſtins.
QuU AND Rameau voulut écrire fur l'harmonie
, perfonne ne l'entendit : le chaos
de fon fyftême fut bientôt débrouillé par un
Philofophe qui fut fenfermer , en un petit
24
MERCURE
teur ,
сс
volume, les calculs , les principes , & les faits
que l'Auteur de Caftor avoit noyés dans un
gros volume in-4° . M. de Ch. qui depuis
vingt ans cultive la Mufique comme Ama-
& l'art d'écrire comme Homme de
Lettres , vient de publier , fur la Métaphy→
fique du chant , un Livre où les Compofiteurs
trouveront des vues intéreſſantes , &
qui pourra plaire en même- temps aux perfonnes
les moins initiées dans les myſtères de
cet Art enchanteur. « C'eft , dit - il , unę
chofe remarquable , que depuis le peu de
temps qu'on raifonne à Paris fur la Mufique ,
on ait déjà fait fur cet Art des obfervations
plus neuves , plus fines , plus profondes que
I'Italie n'en a fait éclore depuis le long temps
qu'elle cultive la Mufique avec fuccès. » Mais
d'où peut naître l'efpèce de fureur qui nous
précipite aujourd'hui fur cet objet ? C'eft ,
répond l'Auteur , de l'état de gêne & de contrainte
où l'on a tenu l'Art parmi nous. Si
l'on n'eût mis aucun obftacle à fes progrès
naturels ; fi une police mal entendue n'eût
pas enchaîné nos plaifirs ; fi l'orgueil ou
la vanité nationale n'euffent pas fermé nos
coeurs à toutes les compofitions érrangères
qui s'éloignoient de ce que la routine.
& l'habitude nous faifoient admirer , chaque
génération auroit concouru à la perfection
de cet Art ; & la Mufique , en aucun temps ,
n'eût tourné en manie , parce qu'aucune époque
n'eût été affez éclatante pour exciter un
enthoufiafine général ,
M.
DE FRANCE. 25
M. de C. établit d'abord que toute l'effence
de la Mufique eft renfermée dans ce feul mot,
CHANT ou MELODIE , parce que le propre
de la Mufique eft de chanter ; exiger
d'elle ce qu'elle ne peut faire en chantant ,
c'eft lui donner des lois abfurdes , c'eſt la
dénaturer & la pervertir. »
Il combat auffi l'opinion de ceux qui prétendent
réduire les Beaux- Arts à un même
principe , l'imitation de la Nuture.
Un Peintre , un Sculpteur ont , il eſt vrai ,
leur modèle autour d'eux ; ils doivent en copier
les formes , les proportions , les couleurs
, &c.; mais l'Architecte & le Muficien
n'ont pas le même avantage ; rien , dans les
ouvrages de la Nature , n'a fervi de modèle au
périftile du Louvre ni au dôme des Invalides ;
de même le Muficien qui , avec du chant ,
veut repréſenter , ou les faifons , ou le lever
du foleil , ou la fureur d'un guerrier , ne peut
offrir que des peintures vagues & arbitraires ;
car la colère ne chanta jamais ; les fons &
la lumière n'ont rien de commun. Qui croira ,
par exemple , que Mondonville a peint le
lever de l'aurore en faifant marcher fon orcheftre
du grave à l'aigu , & en foutenant au
plus haut degré du diapafon , des voix , des
Alûtes , des cors , des violons , des quintes,
& c. Sans les paroles qui accompagnent ce
charivari , on n'eût jamais foupçonné l'intention
du Peintre. Ainfi le Muficien ne doit
pas afpirer à rendre les objets qui font du
reffort d'un fens étranger à l'ouic.
Sam. 4 Décemb. 1779.
B
26 MERCURE
Il ne peut pas même choifir pour objet
d'imitation , le ramage des oifeaux , parce
que leur genre de mélodie n'a nulle affinité
avec le nôtre. Aucune de nos échelles , aucune
de nos intonations ne reffemblent aux
leurs ; l'enfant qui agite une baguette dans
l'intérieur d'un chalumeau , imite beaucoup
mieux le roffignol & la linote que le plus
habile Muficien.
Le chant n'eft pas même une imitation de
la parole ; car la Mufique eft une langue
univerfelle , l'idiôme de tous les temps & de
tous les lieux. Si cet Art devoit s'affervir à
l'accent de chaque peuple , l'Anglois ne comprendroit
point la Mufique Italienne , celuicí
rejetteroit la Mufique Allemande ; la plu- .
part de nos Provinces , qui ont auffi leur
accent diftinctif, ne pourroient adopter ni
fentir le charme des Opéras & des Concerts
de la Capitale ; & d'ailleurs les inflexions de
la voix parlée font encore moins appréciables
que celles des oifeaux. Le récitatif fimple ,
qui approche le plus de la parole , eft à peine
mufical , puifqu'on eft obligé de lui ôter la
mefure , partie la plus effentielle de l'Art.
M. de Ch. en conclut , malgré l'autorité de
J. J. Rouffeau , que le mérite du chant n'eft
pas de reffembler au difcours.
Auffi paroît- il bien convaincu que la Mufique
ne confifte point dans l'imitation de la
Nature. L'oreille , dit-il , a fes fenfations
comme la vue , l'odorat & le toucher ; les
fons mélodieux produifent des jouiffances
DE FRANCE. 27
immédiates , indépendantes de tout objet de
comparaifon ; jouiffances que partagent les
enfans & les animaux avec l'homme exercé
à réfléchir & à raiſonner. Mais , bien différente
des autres Arts , la Mufique ne produit
point fon effet par une fenfation inftantanée
: un fon unique , ifolé , continu n'opère
rien d'agréable fur notre ame ; il faut une
fuite de fons dépendans les uns des autres ;
leur progreffion lente ou rapide , uniforme
ou différenciée , leur donnera un caractère ..."
Qu'on effaye d'affecter fucceffivement le
toucher , l'odorat , la vue même , par la
préſence de plufieurs objets qui fe remplacent
, on ne parviendra jamais à cet effet
que produit la fucceffion des tons muficaux.
Chacune des impreffions que recoivent
les autres fons , eft ifolée & tout-àfait
indépendante de celle qui la fuit &
de celle qui la précède. »
L'Auteur nous permettra-t-il de lui faire
là -deffus quelques obfervations ? 1 ° . Eft
il bien vrai qu'un premier coup d'archet
de l'Opéra , ou qu'un monofyllabe chanté
par un choeur , ne nous cauferoient aucune
fenfation agréable s'ils n'étoient ſuivis de
quelques phrafes mélodieuſes ? Quand un
accord parfait , ou un accord de fixte-quarte
frappe mon oreille , j'éprouve une fenfation
ifolée , une fenfation unique ; & cependant
mon ame reffent une forte de
plaifir à-peu-près femblable au grand nombre
des émotions caufées par d'autres fens.
B ij
28
MERCURE
2. Quand ma vue fe promène fur un
tableau de Rubens ou du Corrège , je me
fens d'abord affecté par l'accord de couleurs
& d'ombres qui me donnent une
idée générale de la chofe : mais un examen
plus fuivi n'ajoute- t - il pas à ma première
fenfation ? N'eft- ce donc pas après une fuite
de découvertes qu'on en peut faifir les détails
& l'enſemble, & que l'enthouſiaſme du
connoiffeur arrive enfin à fondernier période ?
3°. Quand on parcourt un vafte édifice ,
tel que le temple de St. Pierre , dont on
ne peut obferver que fucceffivement la
grandeur & l'ordonnance , notre ame ne
paffe - t - eile point d'émotions en émotions
, dépendantes les unes des autres , &
-les objets qui la frappent tour-à- tour n'ont
t-ils pas entre eux une correfpondance
aufli intime , que les fons d'un air ou d'une
fymphonie ? L'homme qui , pour la première
fois , entre dans les appartemens de
Verſailles , à mesure qu'il s'avance , ne fentil
pas les mêmes effets progreffifs ? Qu'on
fuppofe toutes les pièces de ce Palais magnifique
, féparées les unes des autres , dèslors
on les verra fans intérêt , parce que
l'idée de leur correfpondance ne fubfiftera
plus. L'analogie entre les caufes & les effets
de ces trois Arts eft telle , que la Mufique
emprunte fouvent la langue de la Peinture
& de l'Architecture , & que celles - ci ont
adopté , & pour ainfi dire confacré les
principaux termes de la première.
DE FRANCE. 20
Nous foumettons ces remarques à M.
de Ch. perfuadés qu'il éclaircira mieux que
tout autre , deux faits qui nous femblent
trop peu difcutés dans fon ouvrage : favoir,
que l'oreille eft le feul de nos fens quifaififfe
à la fois la co- existence de plufieurs fenfations
différentes; & que la Mufique eft en
même-temps le feul des beaux Arts qui
agiffe par une fuite de fenfations dépendantes
les unes des autres.
L'Auteur croit aufli que la Mufique eft
beaucoup moins riche en expreffions qu'on
ne l'imagine communément. » Elle n'a pas
de nuances pour différencier la tendreffe
d'une mère & celle d'une maîtreffe ou d'un
ami. Les chants qui conviennent à l'une ,
conviendroient de même aux deux autres...
L'amant heureux & malheureux peuvent
même chanter également bien fur la même
phrafe de chant :
Je vous vois , mon fort eft trop doux ;
Je vous perds , mon fort eft affreux » ,
L'Auteur ajoute ailleurs , que dans l'air le
plus expreffif, il y a toujours & néceſſairement
des paffages contradictoires avec
l'expreffion dominante. Il cite pour exemple
le premier verfet du Stabat. Je n'y vois ,
dit- il , pas un vers , pas un mot qui n'exige
la même nuance de trifteffe : la Mufique
déploye d'abord tous fes moyens d'expreffion
, elle fe traîne lentement , tous fes fons
foibles & voilés fe lient pour exprimer les
Biij
30 MERCURE
ود
nuances de la douleur ; elle ſe foutient
jufqu'à la neuvième mefure: alors tout change
, un fortiffime fuccède au piano ; » les
fons qui rampoient obfcurément dans le
bas du diapazon , s'élèvent tout- à - coup ...
Et par une articulation fière & heurtée , contredifent
ceuxqui lesprécèdent. » On peut douter
encore de la jufteffe de cette obſervation ;
car la douleur , après un long filence , peut
fe manifefter & fe manifefte fouvent par
des cris ou des fanglots. Si Pergolèfe a cu
le deffein de peindre cette fituation de l'ame,
il ne pouvoit la mieux rendre qu'en paffant
brufquement du doux au fort , & du grave
à l'aigu .
Quoi qu'il en foit de cet exemple , M.
de Ch . fait affez bien voir qu'en général ,
la Mufique n'eft point un art d'imitation ,
& que lorfqu'elle imite , c'est un office de
complaifance. " Son objet principal eft de
varier à chaque inftant fes modifications ,
» d'allier dans le même morceau le doux
& le fort , le traînant & le détaché
» l'articulation fière & celle qui eſt affec-
» tueufe. Cet art ainfi confidéré , eft d'une
>> inconſtance indifciplinable ; tout fon art
dépend de fes transformations rapides ……..
» L'imitation fuit d'un pied boiteux la
Mulique folâtre & changeante , l'atteint
quelquefois , & quelquefois la laiffe aller
» feule.
"
92
ود
و ر
Quoique l'Auteur paroiffe refferrer la
Mufique dans des bornes plus étroites ,
DE FRANCE.
cependant il lui donne un caractère qu'elle
n'avoit pas dans l'antiquité , & que lui refufoient
les Écrivains modernes. Plutarque,
Ariftote , Euclide & quelques autres , ne
lui ont attribué que trois efpèces d'effets ,
qui correfpondent affez bien à nos trois
mots , adagio , andante , allegro. M. de
Ch. en reconnoît quatre: la Mufique tendre ,
la Mulique gracieuse , la Mufique gaie &
la Mulique vive , forte & bruyante , qu'il
défigne par les mots , largo , andante, allegro
, prefto. La Mufique bruyante , felon
lui, n'eft compatible dans la réalité avec
aucun état de l'ame : elle convient fur-tout
au théâtre , & s'applique à toutes les fituations
qui comportent du trouble. Mais ,
obferve l'Auteur , » voulez- vous connoître
» plus pofitivement combien eft vague &
» indéterminée l'expreffion de ce dernier
genre de Mufique ? .. Otez- lui le com-
» mentaire des paroles , celui du bruit
" qui l'accompagne ; réduifez-la à la feule
» mélodie exécutée , je ne dis pas fans
» accompagnement , mais fans fracas , &
interrogez alors cette mélodie ; écoutez
» ce que vous dira l'expreffion qui lui eft
» propre & inhérente.... j'affirme d'avance
qu'il perdra toute fon expreffion , en
perdant l'acceffoire des paroles & du
» bruit. » Il ajoute que l'air des fureurs
d'Achille , ( dans l'Opéra d'Iphigénie ) détaché
de la fituation & des paroles , exécu-
ود
"
33
ود
"
رد و د
>
Biv
32 MERCURE
té par un petit nombre d'inftrumens , n'eft
plus qu'une fimple marche.
ور
ود
23 .
A l'afpect de toutes ces opinions , on
croira peut-être que M. de Ch. n'eft pas
un admirateur zélé du Chevalier Gluck ;
voici comme il en parlc : M. Gluck s'étant
dévoué à l'expreffion , qu'il regarde avec
» raifon comme le fondement de toute
illuſion théâtrale , il ne fe permet un air
» entier , que lorfque la fituation permet
elle - même à la mufique ces écarts , ces
vagues erreurs où fe complaît la mélodie
. Toutes les fois qu'un chant périodique
& fuivi feroit languir l'action,
». & transformeroit l'acteur en chanteur
» de pupître , il coupe dans le vif cette
mélodie commencée ; & par un autre
» mouvement ou par un fimple récitati f,
il remet le chant à la fuite de l'action
» & le fait courir avec elle. Il eft inconcevable
qu'un fyftème fi vrai ait pu être
improuvé dans un pays où l'art du Théâ-
» tre eft fi bien connu ; il eſt plus inconcevable
encore que parmi ces improbateurs
, il y ait eu des hommes
qui , par leur état & leurs lumières , devoient
défendre les droits de la fcène
» contre ceux de la Mufique. »
ور
33.
33
DE FRANCE. 33
FABLIAUX , ou Contes du XIIe & du
XIII fiécle , traduits ou extraits d'après
divers manufcrits du temps , avec des Notes
hiftoriques & critiques , & les Imitations
qui ont étéfaites de ces Contes depuis leur
origine jufqu'à nos jours. 3 vol . in - 8°.
Prix , 15 liv. reliés. A Paris , chez Onfroy ,
Libraire , Quai des Auguftins.
Lorfque les Seigneurs François eurent
anéanti l'autorité royale , pour devenir
eux-mêmes des tyrans plus odieux que le
Souverain le plus defpotique ; lorfque le
Royaume fe trouva divifé en mille Gouvernemens
particuliers , ennemis de toute fubordination
, prefque toujours en guerre les
uns contre les autres : alors chaque Seigneur
ifolé dans fa fortereffe, y paffoit la plus grande
partie de fes jours. La Cour n'étoit plus le
rendez-vous de la Nobleffe ambitieufe ; &
la Capitale , loin d'être , comme aujourd'hui ,
le centre des affaires & des plaifirs , offroit
à peine l'image d'une de nos villes du fecond
ordre. Aucun amuſement public ne réuniffoit
les citoyens , excepté les fêtes de la
Chevalerie, qu'on célébroit par intervalles
fouvent très -éloignés. Il fallut bien imaginer
des plaifirs affortis à ce nouvel ordre de
chofes. Car , que faire au milieu d'un
Château , pendant les longues nuits de nos
longs hivers ? On prit donc le parti de s'amufer
, commeles nourrices & les vieilles fem-
Bv
34
MERCURE
mes amufent les enfans. On inventa des
fables ; on s'entretint d'anecdotes, où la vérité
& le merveilleux fe trouvoient confondus .
L'art de raconter des hiftorietres devint une
profeffion ; bientôt on vit naître des troupes
errantes de Conteurs , de Fabliers , de
Trovers , de Jongleurs , de Ménétriers &c. Les
Fabliers inventoient des Contes , les Trovers
les rimoient , les Conteurs les débitoient ,
les Ménétriers les chantoient , ou les accompagnoient
de leurs inftrumens. Les Menef
trels préfidoient à ces eſpèces de fcènes lyrico
-dramatiques , & les Jongleurs y ajoutoient
des farces , des danfes , des pantomimes
, des tours de gobelets & c.
"
C'eft ainfi qu'on nous peint l'art naiffant
de la Comédie & de la Tragédie , dans les
Ifles de l'Archipel , avant le fiècle de Ménandre
, de Sophocle & d'Euripide . On obferve
encore de nos jours les mêmes chofes ,
parmi les nations fauvages qui commencent
à fe policer. M. de Bougainville , & le Capitaine
Cook ont vu , dans les Illes de la
Société , des troupes de danfeurs & d'hiftrions
qui parcourent les villages pour y
amufer un peuple oitif.
M. Forfter en a vu différentes troupes à
Taïti & à Uliétéa * : chez les uns , c'eft un
* Plufieurs de leurs Pièces Dramatiques & de
leurs danfes font bien décrites & repréſentées , par de
très - belles Eftampes , dans l'Abrégé des Voyages , en
21 Vol. in- 8 °. qui doit paroître au premier jour.
DE FRANCE
35
métier , chez les autres , un goût d'amateurs.
Les premiers font de la dernière claffe du
peuple ; les autres , de celle des Earées , ou
de la Nobleffe , ceux ci vont d'Ifle en Ile
faire admirer leurs talens , & ne reçoivent
jamais de falaire.
A la vérité , nos ancêtres fe trouvoient
déjà plus loin de l'état fauvage au XII &
au XIII fiècle , que les infulaires des régions
auftrales ; mais quoique plus avancés
dans les arts & le commerce , ils étoient , à
certains égards , également ignorans &
beaucoup plus pervers. Les Taïtiens s'abandonnent
fans réserve à tous les plaiſirs des
fers ; mais nulle loi pofitive ne leur en interdit
la jouiffance : on obferve au contraire que
les François de nos fiècles barbares fe livroient
aux mêmes excès, malgré leurs principes, malgré
leurs remords , & les châtimens dont on
ne ceffoit de les menacer. Le fond de tous
leurs fabliaux , fuppofe des moeurs très - corrompues
; l'obfcénité qui en fouille un grand
nombre , a mis l'Éditeur dans l'impoffibilité
de les traduire , & même de les analyfer.
Chaque objet indécent y eft défigné par
l'expreffion la plus malhonnête ; en un mot,
ces Ouvrages qui, felon la remarque du Traducteur
, peignent mieux nos prédéceffeurs
que l'hiftoire elle- même , en donnent l'idée
la plus défavorable.
Cependant il eft effentiel de les connoître
, puifque l'homme ne fe perfectionne
qu'à l'aide des rapprochemens & des com-
B vj
36
MERCURE
paraifons. Il faut donc lire leurs ouvrages
comme on lit ceux de l'antiquité , comme
on admire & étudie fes ftatues & fes peintures
; quoique les peintures , les ftatues
& les livres de l'antiquité foient trop fouvent
contraires aux notions qu'on nous
donne fur la décence & la vertu .
Les Écrivains qui , dans nos fiécles de
tenèbres , fe diftinguèrent par des Fabliaux
des Moralités , des Farces , des Mystères ,
& des Sotties , ne furent point des Troubar
dours , comme on l'a tant de fois répété :
les Troubadours étoient des Provençaux ,
qui n'ont compofé des chanfons qu'en patois
, idiome alors abfolument étranger à la
plupart de nos Provinces. Les Trovers & les
Fabliers , fuivant l'Auteur ont eu pour
berceau les lieux mêmes où font nés, depuis,
les Molière , les Fénelon , les Racine , les
Fontenelle , les Voltaire , les 'Buffon , les
d'Alembert , & la plupart des grands hommes
qui décorent les règnes de Louis XIV
& de fes fucceffeurs. Sans doute que les Ouvrages
de ces derniers , fondés fur le bonfens
& l'utilité générale , n'auront point la
deftinée du Songe d'Enfer , du Revenant ,
du Tournois d'Ante - chrift , du Teftament
de l'Ane , du Purgatoire de S. Patrice , du
Jeu S. Nicolas , de la Meffe du Curé , des
trois Boffus , de l'Indigeftion du Vilain, &c.
qui firent les délices & l'admiration de nos
Pères , qui furent même accueillis avec tranf
DE FRANCE.
37
port en Angleterre , en Italie , en Sicile , en
Palestine , à Conftantinople , dans tous les
lieux où les Croisés déployèrent leurs fureurs
guerrières & religieufes.
La Langue Françoife & les productions de
fes Ecrivains étoient alors aufli répandues
que le font aujourd'hui nos meilleurs Livres.
La parlure en eft plus délitable , dit un Auteur
Italien du XIIe fiècle , ET EST COMMUNE
A TOUS IES LANGAIGES.
La plupart de nos Fabliaux font en vers
de huit fyllabes , rimant deux à deux. Quoique
leurs Auteurs n'y alternent pas ordinairement
les rimes féminines & mafculines ,
cependant on ne doit pas en conclure qu'ils
ignoroient cette manière de vérfifier . Marot,
Garnier , S. Gelais , auxquels on attribue
cette réforme , avoient fous les yeux des
Poéfies très-anciennes conftruites auffi régu-
Fièrement que celles de nos Poëtes actuels.
Voici deux chanfons du XIII . fiècle , qui
fuffiroient pour le prouver.
QUAND florift la violette
La rofe & la flor de glai,
Que chante li papegai ; ( oiſeau )
Lors mi poignent amoretes
Qui me tiennent gai
Mis piccane chantai ;
Or chanterai
Et ferai
* Jamais juſqu'ici je ne chantai .
38
MERCURE
Chanfon joliette
Par l'amour de ma miette
Où grandpicca✶ me donnai.
Couplet d'une autre Romance :
Prenés-i garde ;
S'on me regarde ,
Dites-le moi.
Trop fuis gaillarde ,
Bien l'apperchoi.
Ne puis laiffer que mon regard s'efparde ** ;
Car tes m'efgarde ( tel me lorgne )
Dont mout me tarde
Qu'il m'ait o fei. ( avec foi ).
Parmi les Savans qui ont fait des recherches
fur nos Fabliaux , on compte d'abord
le Préfident Fauchet , qui , dans fon livre
des Antiquités Gauloifes , a raffemblé les
noms ou les Ouvrages de 126 Poëtes ; enfuite
le Comte de Caylus , qui a ajouté de
nouvelles lumières fur ce fujet , dans les Mémoires
de l'Académie des Infcriptions. Mais
perfonne n'a mieux débrouillé cette matière,
que M. de Ste. Palaye . Ses nombreux manufcrits
font connus de tous les gens de lettres ,
& ouverts à quiconque en a befoin : notre
Auteur y a puifé, & fe fait un devoir de
* A laquelle depuis long - temps je me fuis donné.
** Je ne puis me défendre de regarder à droite & à
gauche.
DE FRANCE.
39
rendre un hommage public à cet Académicien
auffi obligeant qu'éclairé. Il a découvert
plufieurs autres Fabliaux dans les bibliothèques
du Roi & de S. Germain ; dans celles
de Turin & de Berne; dans celles de MM.
de Paulmy & de la Clayette. Afin qu'on
puiffe juger du mérite de fa traduction , du
choix & de l'intérêt de ces monumens littéraires
, nous en tranfcrirons quelquesuns.
وو
Le Bachelier Normand.
L'autre année , quand Acre fut prife ,
arriva en Normandie une aventure fort plaifante.
Je l'ai bien retenue , & vais vous la
raconter .
Un Bachelier de ce pays ,
Où maint Gentilhomme mendie ,
'avoit pour dîner , un certain matin, qu'un
pain d'une maille. Afin que le pain pût paffer
plus aifément , il alla au cabaret, & demanda
du vin pour un denier. Le Tavernier
étoit un homme groffier & bourru , qui ,
après avoir rempli la mefure au tonneau ,
vint préfenter impoliment un hanap ( eſpèce
de vafe ) au pauvre Gentilhomme , & y
verfa le vin , avec tant de rudeffe , qu'il en
répandit la moitié. Pour comble d'infolence,
il ajouta : Vous allez devenir riche , fire
Bachelier , car vin répandu , c'eft figne de
bonheur. Se fâcher contre ce brutal , c'eût
été perdre fon tems : le Normand s'y prit
avec plus d'adreffe. Il lui reftoit encore une
ןכ
40 MERCURE
•
maille dans fa bourfe ; il la donne au Taver
nier , & lui demande un morceau de fromage
pour manger avec fon pain. Celui- ci
le prend d'affez mauvaiſe grace , & monte
au cellier chercher ce qu'on lui demande.
Le Chevalier , pendant ce tems , va au tonneau
, arrache le robinet & laiffe couler
le vin. L'autre , quand il redefcend & qu'il
voit fon vin ruiffeler fur le pavé , court
vite boucher le tonneau , & revient en fureur
fur le Gentilhomme qu'il faifit par le furcol
pour le battre. Le Normand qui étoit fort
& vigoureux , le jette à la renverfe fur fes
barrils qu'il brife ; & fi fes voifins ne fuffent
accourus pour les féparer , dans fa colère , il
eût été tué. Cependant l'affaire fut portée
devant le Roi. C'étoit le Comte Henri de
Champagne . Le Marchand parla le premier,
& demanda un dédommagement. Le Prince,
avant de condamner le Chevalier , voulut
favoir ce qu'il avoit à répondre ; celui - ci
alors raconta fon aventure dans la plus exacte
vérité ; puis en finiffant il ajouta : » Sire,
» cet homme m'avoit dit qu'un vin répandu
portoit bonheur , & que j'allois devenir
» riche : moi , à qui il n'en avoit fait per-
» dre que la moitié d'une mefure , la recon-
» noiffance m'a rendu libéral , & pour l'enrichir
plus que moi encore , je lui en ai ré-
"3
ور
pandu la moitie d'un tonneau. » Tous les
gens du Roi applaudirent des mains à ce
bon mot. Jamais , felon eux , n'avoit été ouïe
en Cour fi bonne jonglerie ; & pour mar
DE FRANCE. 41
quer le contentement qu'ils en reffentoient,
tous allèrent fe ranger autour du Normand.
Henri lui-même rioit aux larmes , & il renvoya
les Parties , en difant : ce qui eſt répandu
eft répandu. »
De la Femme qui fervoit cent Chevaliers.
Quoiqu'on ne donne cette pièce qu'en
extrait , il eft cependant très- facile de juger
combien un tel fujet a dû fournir de détails
au Poëte.
» Cent Chevaliers font affiégés par les
Sarrazins dans un Château fort , fitué fur
le bord de la mer. Il n'y avoit dans la Fortereffe
, pour fervir la troupe , que deux femmes
; & pendant quelque tems elles fuffifoient
à tout : néanmoins cette communauté
de fervices caufa une diffention entre les affiégés.
Le plus fage propofe un expédient ;
c'eft de partager la troupe en deux bandes
de cinquante hommes , d'affigner une femme
pour le fervice de chaque bande , & de régler
qu'elle ne fera tenue à rien vis -à - vis des
Chevaliers de l'autre . La loi eft adoptée ; mais
bientôt on y contrevint , & l'une des femmes
, jaloufe de voir fa compagne plus aimée
, plus fêtée qu'elle , la fait tuer . Les
Guerriers s'affemblent pour la juger . Elle
convient de fon crime ; mais fi l'on veut lui
faire grace , elle propofe de fuppléer la défunte,
& de faire feule le fervice du Château,
de manière que perfonne ne fe plaindra . Le
42 MERCURE
mal étoit fait , il n'y avoit plus de remède ;
on accepta fa propofition ; & fon activité
reconnoiffante tut telle , que pendant tout
le teins du fiège il n'y eut pas une feule
plainte.
"
Voici le début d'un autre Poëme qui offre
des images , du mouvement , des comparaifons
: mais on s'appercevra qu'il feroit mieux
placé à la tête d'une Ode , que d'un fimple
Fabliau ; alors on confondoit les genres , &
les loix du goût n'étoient pas plus refpectées
que celles de la décence.
""
Quel eft le gentil Bache'ier qui fut engendré
fur un champ de bataille , alaité dans
un haume , bercé dans un écu , & nourri de
chair du lion ? Quel eft celui qui aura le vifage
du dragon , les yeux du léopard , le coeur
du lion , & l'impétuofité du tigre ; qui s'endormira
au bruit du tonnerre , s'enivrera de
fureur dans un combat , verra fon ennemi
au travers des tourbillons de poulière ,
comme le faucon voit fa proie à travers les
nuages , renverfera , comme la foudre , le
cheval & le cavalier , & de fon poing , ainſi
'que d'une maffue , pourra les écrafer ? Pour
achever une aventure célèbre , il traverfera ,
s'il le faut , les mers de l'Angleterre ou le
-fommet du Jura. Se préfente-t - il dans une
bataille ; on fuit devant lui comme la paille
légère fuit devant la tempête.... Les épées
brifées , l'haleine des chevaux fumants , les
lances & les hauberts fracaffés , voilà les fêtes
& les fpectacles qu'il aime. Ses plaifirs
DE FRANCE. 43.
font de parcourir les montagnes & les vallées
, d'aller feul à pied attaquer les ours
& les cerfs en rut. Jamais il ne quitte fon
heaume ; c'eft fon oreiller pendant fon fommeil.
Tout ce qui lui appartient , il le diftri
bue.
ود
Il faut avouer que toutes les pièces de ce
Recueil ne font pas également intéreffantes ;
celles qui ont le mérite de la nouveauté .
ne forment pas , à beaucoup près , la partie
dominante de l'ouvrage : en le parcourant,
on retrouve des fujets que Vergier , Grécour
& La Fontaine avoient déjà fait connoître.
L'éditeur y a même inféré quelques
Contes Orientaux, & la plupart de ceux qu'on
lit dans Bocace , dans les cent Nouvelles nouvelles
, dans les Nouveaux Contes à rire ,
dans les Contes du fieur d'Ouville , dans les
Hiftoriettes où Nouvelles en vers , dans les
Divertiffemens curieux de ce tems , dans le
Dictionnaire des Anecdotes , dans le Doctrinal
de Sapience , dans le Grand Caton en
vers , dans les Illuftres Proverbes , dans les
Facétieufes Journées , dans le Courrier facetieux
, dans les Joyeufes Aventures , dans la
Bibliothèque de Cour , & l'Hiftoire générale
des Larrons ; en un mot ,
PÉditeur ayant
voulu nous donner une Collection de Fabliaux
, les a faifis par- tout où il les a découverts
, comme un bien qui lui apparte:
noit .
44
MERCURE
SPECTACLES.
-ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
LE Dimanche 28 Novembre , on a donné
la troisième repréfentation du Ballet de Mirfa ,
qui jouit toujours du plus grand fuccès. Il a
été précédé de l'Acte de Théodore , & du
fecond Acte de la Bonne-Fille.
On avoit annoncé tour -à- tour le fecond
& enfuite le premier Acte de la Frafcatana.
Cette idée de choifir , pour rendre le Spectacle
complet , un Acte indifféremment tiré
d'un Opéra bouffon , nous avoit femblé
très- extraordinaire ; mais l'humeur que le
Public a marquée , nous force à dire un mot
à ce fujet. Depuis plus de fix mois les repréſentations
des Opéras bouffons font défertes ; &
lesJeudis confacrés jadis à la mife ou à la remife
d'ouvrages nationaux du genre agréable , font
aujourd'hui perdus pour eux , fans qu'il en
réfulte aucun avantage pour le goût ni pour
l'intérêt de l'Académie. Pourquoi s'obftiner à
conferver des étrangers qui , en nous appor
tant un genre de Mulique très- agréable , ne le
font connoître que par des Drames auffi infipides
que ridicules , éloignent les Spectateurs,
dont l'affluence eft néceffaire au foutient de
la machine, & qui n'ont pour partiſans qu'un
petit nombre d'Amateurs , que leur fejour
dans les différentes villes d'Italie a accoutuDE
FRANCE. 45
més à jouir des plaifirs d'un Concert dans
une falle de Spectacle ; jouiffance abfolument
inconnue au Public François ? Eft- il un
moyen de tirer parti des Bouffons ? Cela
pourroit être ; il eft temps de s'en occuper.
L'Auteur de cet Article s'eft apperçu ,
depuis long-temps , que ceux des partifans
de l'Opéra qui aiment les Arts fans excluſion ,
efpéroient qu'on fongeroit quelque jour à
rendre utile à notre Mufique le nouveau
genre qu'on cherchoit à fixer en France , mais
que fon inutilité reconnue excitoit infenfiblement
leur dégoût & leur humeur. Nous ne
defirons que le bien & les progrès de notre
Théâtre Lyrique ; nous fommes intimement
perfuadés que les Supérieurs de ce Spectacle
ne s'en occupent pas moins que de nos plaifirs
; & la reconnoiffance que nous leur devons
pour les efforts & les facrifices qu'ils
ont faits , nous a dicté ces obfervations , fur
lefquelles nous croyons devoir les engager
à réfléchir.
COMÉDIE ITALIENNE.
LE Mardi 23 Novembre , on a donné une
Repréfentation du Coq du Village , Opéracomique
par M. Favart , dans lequel Mlle.
Hus , fille de M, Hus , Maitre des Ballets de
la Comédie Italienne , a joué le rôle de
Gogo.
Certe enfant , qui annonce beaucoup de
746
MERCURE
difpofitions à l'intelligence , a été fort applaudie.
On fait tout ce que les grâces de cet.
âge excitent d'intérêt : l'efprit qu'on a remarqué
dans plufieurs nuances de fon jeu ,
a ajouté à l'effet qui en réfulte ordinairement.
Il eft bien à defirer qu'on n'abuſe
point de fa facilité , & qu'on ne la force pas
à reffembler quelque jour à certains Comédiens
perfécutés aujourd'hui par le même
Public qui les adula dans leur enfance .
ANNONCES LITTÉRAIRES.
CORRESPONDANCE
ORRESPONDANCE contradictoire entre M. Graflin
& M. l'Abbé Baudeau , fur un des principes fondamentaux
de la Doctrine des Economistes. in- 8 " . A
Paris , chez Onfroy , Libraire , Quai des Auguftins ,
Prix , 1 liv. 4 fols.
De la Sanction de l'Ordre Social. Vol: in-12.
A Paris , chez Nyon , Libraire , rue du Jardinet.
Nouveaux Contes Orientaux , par M. le Comte
de Caylus , ornés de Figures en taille -douce. Nouvelle
Edition. 3 vol . in - 12 . A Paris , chez Mérigot
le jeune , Libraire , Quai des Auguftins.
Hiftoire des Capitulaires des Rois de France de
la première & de la deuxième Race , ou Traduction
de la Préface mifepar Étienne Baluze à la tête defon
Édition des Capitulaires , avec la vie de Baluze , &
un Catalogue raifonné des Ouvrages de ce Savant ,
par M. de Chiniac , Confeiller du Roi , & c. Vol .
in-8°. A Paris , chez Morin , Imprimeur - Libraire ,
rue S. Jacques. C'eft M. de Chiniac qui eft l'Éditeur
DE FRANCE. 47
de la nouvelle Édition des Capitulaires en 4 vol .
in-folio. Elle contiendra un grand nombre de Gravures
& de Pièces nouvelles ; la Souſcription eſt de
27 liv. pour chaque volume en petit papier , & de
36 liv. pour le vol. en grand papier. Les deux premiers
paroîtront au mois de Décembre 1779. On
foufcrit chez Morin , & Quillau , Imprimeur- Libraire
, rue du Fouarre.
Principes abrégés de Peinture , par M. Dutens.
Vol. in-8 ° . Prix , 18 fols . A Tours, chez Vauquier ,
Imprimeur , & à Paris , chez Onfroy , Libraire , rue
du Hurepoix.
Effat fur l'Hiftoire Générale des Tribunaux , contenant
les Anecdotes piquantes & les Jugemens fameux
des Tribunaux de tous les temps & de toutes les
nations, par M. Defeffarts . Tome V°. in- 8 ° . Prix 4 1,
A Paris , chez l'Auteur , rue Dauphine , à l'hôtel de
Mouy , près le Pont-neuf; & chez Mérigot le jeune ,
Libraire , quai des Auguftins ; Durand neveu , rue
Galande ; & Nyon l'aîné , rue du Jardinet.
Ce Volume , outre une multitude d'Anecdotes &
de Jugemens , contient l'Hiftoire des Tribunaux de
Naples , des Nègres , de l'Ile de Tahiti , des Pays
Bas , du Pérou , de la Pologne , du Portugal , de tous
les Princes de l'Empire , de la Prufſe , &c . Le VI¢ &
dernier Volume eft fous preffe.
Effai fur les Elégies de Tibulle , auquel on ajoint
quelques Poéfies de Tibulle , par M. Guys. Vol.
in-8° . A Paris , chez la Veuve Duchefne , Libraire ,
rue S. Jacques.
L'Art de la Vigne , contenant une nouvelle méthode
économique de cultiver la Vigne , par M.
Maupin . Vol . in-8 °. A Paris , chez Mufier , Libraire ,
rue du Foin S. Jacques.
18
"
MERCURE
La Comteffe d'Alibre , ou Cri du Sentiment ,
Anecdote Françoife , par M. Loifel de Tréogate.
Vol. in-8°. Prix , 1 liv. 16 fols. A Paris , chez Belin
Libraire , rue S. Jacques.
Le Bon Jardinier , Almanach pour l'année 1780 ,
contenant une idée générale des quatre fortes de
Jardins , & les règles de la culture des Plantes , Arbres
, Arbriffeaux d'utilité & d'ornement. A Paris ,
chez Eugène Onfroy , Libraire , rue du Hurepoix,
au Lys d'or.
Avis fur un Almanach nouveau , intitulé : Etat
de l'Angleterre , &c. Les Perfonnes qui defireront
acquérir cet Almanach , font priées de fe faire inf
crire jufqu'au premier Janvier prochain , chez le
fieur Langlois , Libraire , rue du Petit- Pont à Paris ;
ou à Abbeville , chez le fieur Deverité , Imprimeur
du Roi & de Mgr le Comte d'Artois.
TABLE.
Lovis Dauphin , Père de Fabliaux , ou Contes du XIIe
Louis XVI,
Les Adieux ,
Sur une Opinion attribuée à
Socrate ,
& du XIIIe fiécle ,
Académie Royalede Mufique ,
11 Comédie Italienne ,
Enigme & Logogryphe , 21 Annonces Littéraires ,
Obfervationsfur la Musique, 23 |
J'AI
APPROBATION.
33
44
45
' AI lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 4 Décemb. Je n'y ai
rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion. A Paris .
će 3 Décembre 1779. DE SANCY.
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI II DÉCEMBRE 1779.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LES PAPILLONS , Idyle.
PAPILLON , que ton fort eft doux !
&
Tu voltiges de belle en belle;
Tu charmes fans être fidèle ,
Et tu ne fais que des jaloux .
Tu ne vis que peu de journées ,
Et le plaifir file tes jours ;
Mais dans nos triftes deftinées
La douleur en marque le cours.
Tu renais , & la race humaine
Difparoît & ne revient pas.
La mort fur nous étend fa chaîne
Chaque heure fonne le trépas.
POUR toi la vie eft fans nuages ;
Aucun chagrin ne la flétrit :
Toujours un ciel pur tę fourit
Pour nous feuls grondent les orages.
Sam. 11 Decemb. 1779 .
4
C
MERCURE
Au! fi d'une fauffe lucar
Tu fuis la trompeuſe apparence ,
Confole-toi : l'homme a fon coeur ,
Ses écarts , & fon ignorance..
AGILE comme le Zéphir,
Tu fuis une ardeur importune ;
Parmi les fleurs tu n'en vois qu'unę ,
Celle qui promet le plaifir.
L'AMOUR , dit-on , a pris tes aîles ,
Et ce Dieu nous bleffe en fuyant ;
Captifs dans fes chaînes cruelles ,
Nous ne fentons que du tourment.
AFFRANCHI de fa tyrannic ,
Tu ne crains point ſon fier courroux ;
L'Amour nous lance tous fes coups ,
Et n'ofe point troubler ta wię.
VOLTIGEZ , infectes charmans ,
Tout vous rit dans les champs de Flore ;
Déjà la jeune & tendre Aurore
Ouvre les portes du printemps.
MOQUE-TOI de notre fageffe
Folâtre , joli Papillon ,
Et brave les maux que fans ceffe
Nous vaut Forgueil de la raiſon,
( Par M. Quarré Dupleffis , Lieutenanɛ,
Général du Préfidial d'Autun, )
DE FRANCE.
st
DISCOURS fur le Langage des Perroquets *.
Les animaux que l'homme a le plus admirés
, font ceux qui lui ont paru participer à
fa nature ; il s'eft émerveillé toutes les fois
qu'il en a vu quelques uns faire ou contrefaire
des actions humaines ; le tinge par la
reffemblance des formes extérieures , & le
perroquer par l'imitation de la parole , lui
ont paru des êtres privilegiés , intermédiaires
entre l'homme & la brure ; faux jugement
produit par la première apparence , mais
bientôt détruit par l'examen & la reflexion,
Les Sauvages , très- infenfibles au grand fpectacle
de la Nature , très-indifferens pour
toutes fes merveilles , n'ont été faifis d'etonnement
qu'à la vue des perroquets & des
finges ; ce font les feuls animaux qui aient
fixé leur ftupide attention. Ils arrêtent leurs
canots pendant des heures entières pour con
fidérer les cabrioles des fapajous ; & les perroquets
font les feuls oifeaux qu'ils fe falfent
un plaifir de nourrir , d'élever , & qu'ils aient
pris la peine de chercher à perfectionner ;
car ils ont trouvé le petit art , encore inconnu
parmi nous , de varier & de rendre plus ri-
* En attendant que le Public foit à portée de lire
Je 21 Volume de l'Hiftoire Naturelle , nous allons
placer ici quelques fragmens d'un très- beau Difcours
qui fe trouve à la tête de l'Hiftoire des Perroquets
par M. le Comte de Buffon.
Cij
32 MERCURE
ches les belles couleurs qui parent le plumages
de ces oifeaux.
L'ufage de la main , la marche à deux pieds,
la reffemblance , quoique groflière , de la face ;
le manque de queue , les feffes nues , la fimilitude
des parties fexuelles , la fituation des
mamelles , l'écoulement périodique dans les
femelles , l'amour paffionné des mâles pour
nos femmes ; tous les actes qui peuvent réfulter
de cette conformité d'organiſation , ont
fait donner au finge le nom d'hommefauvage
par des hommes à la vérité qui l'etoient à
demi , & qui ne favoient comparer que les
rapports extérieurs. Que feroit - ce , fi par une
combinaiſon de nature auffi poffible que toute
autre , le finge eût eu la voix du perroquet ,
&comme lui la faculté de la parole ? Le finge
parlant eût rendu muette d'étonnement l'efpèce
humaine entière , & l'auroit féduite au
point que le Philofophe auroit eu grande
peine à démontrer qu'avec tous ces beaux attributs
humains , le finge n'en étoit pas moins
une bête. Il est donc heureux pour notre intelligence
, que la Nature ait féparé & placé
dans deux efpèces très - différentes , l'imitation
de la parole & celle de nos geftes , & qu'ayant
doué tous les animaux des mêmes fens ; &
quelques-uns d'entre eux , de membres &
d'organes femblables à ceux de l'homme , elle
lui ait réfervé la faculté de fe perfectionner;
caractère unique & glorieux qui feul fait
notre prééminence , & conftitue l'empire de
l'homme fur tous les autres êtres.
DE FRANCE. 33
Car il faut diftinguer deux genres de per
fectibilité, l'un ftérile, & qui fe borne à l'éducation
de l'individu , & l'autre fécond , qui
fe répand fur toute l'efpèce , & qui s'étend
autant qu'on le cultive par les inftitutions de
la fociété. Aucun des animaux n'eft fufcep
tible de cette perfectibilité d'espèce ; ils ne
font aujourd'hui que ce qu'ils ont été , que ce
qu'ils feront toujours , & jamais rien de plus ;
parce que leur éducation étant purement individuelle
, ils ne peuvent tranfmettre à
leurs petits que ce qu'ils ont eux - mêmes
reçu de leurs père & mère : au lieu que l'homme
reçoit l'éducation de tous les fiécles , recueille
toutes les inftitutions des autres hommes
, & peut , par un fage emploi du temps ,
profiter de tous les inftans de la durée de fon
efpèce pour la perfectionner toujours de plus
en plus. Auffi quel regret ne devons-nous pas
avoir en contemplant ces âges funeftes , où la
barbarie a non-feulement arrêté nos progrès ,
mais nous a fait reculer au point d'imperfection
d'où nous étions partis ! Sans ces mal-
1 heureufes viciffitudes , l'efpèce humaine eût
marché & marcheroit encore conftamment
vers cette perfection glorieufe , qui eſt le
beau titre de fa fupériorité , & qui ſeule peut
faire fon bonheur .
Mais l'homme purement fauvage , qui fe
refuferoit à touté fociété , ne récevant qu'une
éducation individuelle , ne pourroit perfectionner
fon espèce , & ne feroit pas différent ,
même pour l'intelligence , de ces animaux
Ciij
54 MERCURE
•
auxquels on a donné fon nom : il n'auroit pas
même la parole , s'il fuyoit fa famille & abandonnoit
les enfans peu de temps après leur
naillance. C'eft donc a la tendreffe des mères
que font dûs les premiers germes de la fociété :
c'eft à leur conftante follicitude & aux foins
affidus de leur tendre affection , qu'eft dû le
développement de ces germes précieux : la
foibleffe de l'enfant exige des attentions continuelles
, & produit la néceflité de cette durée
d'affection , pendant laquelle les cris du befoin
& les réponfes de la tendreffe commen
cent à former une langue , dont expreffions
deviennent conftantes & l'intelligence
réciproque , par la répétition de deux ou trois
ans d'exercice mutuel ; tandis que dans les
animaux , dont l'accroiffement eft bien plus
prompt , les lignes refpectifs de befoins & de
fecours , ne fe répétant que pendant fix femaines
ou deux mois , ne peuvent faire que
des impreffions légères , fugitives , & qui
s'évanouiffent au moment que le jeune animal
fe fépare de fa mère. Il ne peut donc y
avoir de langue , foit de paroles , foit par
fignes, que dans l'efpèce humaine , par cette
feule raifon que nous venons d'expoſer ; car
l'on ne doit pas attribuer à la ftructure particulière
de nos organes la formation de nor
tre parole , dès que le perroquet peut la prononcer
comme l'homme ; mais jafer n'eft pas
parler ; & les paroles ne font langue que
quand elles expriment l'intelligence & qu'elles
peuvent la communiquer. Or ces oifeaux ,!
DE FRANCE.
55
auxquels rien ne manque pour la facilité de
la parole , manquent de cette expreflion de
l'intelligence , qui feule fait la haute faculté
du langage : ils en font privés comme tous
les autres animaux , & par les mêmes cauſes ,
c'est-à-dire , par leur prompt accroiflement
dans le premier âge , par la courte durée de
leur fociété avec leurs parens , dont les foins
fe bornent à l'éducation corporelle, & ne fe ré
pètent ni ne fe continuent affez de temps pour
faire des impreffions durables & réciproques,
ni même affez pour établir l'union d'une famille
confante , premier degré de toute fociété
, & fource unique de toute intelligence.
La faculté de l'imitation de la parole ou de
nos geftes ne donne donc aucune prééminence
aux animaux qui font doués de cette
apparence de talent naturel. Le finge qui gefticule,
le perroquet qui répète nos mots,
n'en font pas plus en état de croître en in
telligence & de perfectionner leur eſpèce :
ce talent fe borne dans le perroquet à le rendre
plus intéreffant pour nous , mais ne fuppofe
en lui aucune fupériorité fur les autres
oifeaux , finon qu'ayant plus éminemment
qu'aucun d'eux cette facilité d'imiter la pas
role , il doit avoir le fens de l'ouie & les or
ganes de la voix plus analogues à ceux de
l'homme ; & ce rapport de conformité , qui
dans le perroquet eft au plus haut degré , fe
trouve , à quelque nuance près , dans plufieurs
autres oifeaux , dont la langue est
épaiffe , arrondie , & de la même forme à
Civ
56 MERCURE
peu-près que celle du perroquet : les fanfonnets
, les merles , les geais , les choucas , &c.
peuvent imiter la parole ; ceux qui ont la
langue fourchue , & ce font prefque tous nos
petits oifeaux , fifflent plus aifément qu'ils
ne jafent : enfin, ceux dans lefquels cette or,
ganifation propre à fiffler fe trouve réunie
avec la fenfibilité de l'oreille & la réminif→
cence des fenfations reçues par cet organe ,
apprennent aifément à répéter des airs , c'eftà-
dire à fiffler en mufique : le ferin , la linotte ,
le tarin , le bouvreuil , femblent être natu
rellement muficiens. Le perroquet , foit par
imperfection d'organes ou défaut de mé
moire , ne fait entendre que des cris ou des
phraſes très - courtes , & ne peut ni chanter
ni répéter des airs modulés ; néanmoins il
imite tous les bruits qu'il entend , le miaulement
du chat , l'aboiement du chien , & les
eris des oifeaux auffi facilement qu'il contrefait
la parole : il peut donc exprimer &
même articuler les fons , mais non les modu
ler ni les foutenir par des expreffions ca
dencées , ce qui prouve qu'il a moins de mémoire
, moins de flexibilité dans les organes ,
& le gofier auffi fec , auffi agrefte que les
oifeaux chanteurs l'ont moelleux & rendre. :
$
D'ailleurs , il faut diftinguer auffi deux
fortes d'imitation , l'une réfléchie ou ſentie į
& l'autre machinale & fans intention : la
première acquife , & la feconde pour ainfi
dire innée l'une n'eft que le réſultat de
l'inftinct commun répandu dans l'efpèce en-
:
+
DE FRANCE. 17
tière , & ne confifte que dans la fimilitude
des mouvemens & des opérations de chaque
individu , qui tous femblent être induits ou
contraints à faire les mêmes choſes ; plus ils
font ftupides , plus cette imitation tracée dans
l'efpèce eft parfaite : un mouton ne fait &
ne fera jamais que ce qu'ont fait & font tous
les autres moutons : la première cellule d'une
abeille reffemble à la dernière ; l'efpèce entière
n'a pas plus d'intelligence qu'un feul
individu; & c'eft en cela que confifte la différence
de l'efprit à l'inftinct : ainfi l'imitation
naturelle n'eft dans chaque efpèce qu'un réfultat
de fimilitude , une néceffité d'autant
moins intelligente & plus aveugle , qu'elle
eft plus également répartie : l'autre imitation,
qu'on doit regarder comme artificielle , ne
peut , ni le répartir ni fe communiquer à
l'efpèce ; elle n'appartient qu'à l'individu qui
la reçoit , qui la poſsède fans pouvoir la
donner le perroquet le mieux inftruit ne
tranfmettra pas le talent de la parole à fes
petits. Toute imitation communiquée aux
animaux par l'art & par les foins de l'hom
me , refte dans l'individu qui en a reçu l'enr
preinte & quoique cette imitation foit ,
comme la première , entièrement dépen
dante de l'organiſation ; cependant elle fuppofe
des facultés particulières qui femblent
tenir à l'intelligence , telles que la fenfibilité ,
l'attention , la mémoire ; en forte que les
animaux qui font capables de cette imita
tion , & qui peuvent recevoir des impref
:
C
58
MERCURE
fions durables & quelques traits d'éducation
de la part de l'homme , font des espèces diftinguées
dans l'ordre des êtres organifés ; & fi
cette éducation eft facile , & que l'homme
puiffe la donner aifément à tous les individus
, l'efpèce , comme celle du chien , devient
réellement fupérieure aux autres espèces
d'animaux , tant qu'elle conferve fes relations.
avec, l'homme, car le chien abandonné à fa
feule nature , retombe au niveau du renard.
ou du loup , & ne peut de lui même s'élever
au- deffus.
Nous pouvons donc ennoblir tous les êtres
en nous approchant d'eux , mais nous n'ap
prendrons jamais aux animaux à fe perfectionner
d'eux-mêmes ; chaque individu peut
emprunter de nous , fans que l'efpèce en
profite , & c'eft toujours faute d'intelligence
entr'eux aucun. ne peut communiquer aux
autres ce qu'il a reçu de nous ; mais tous font
à peu- près également fufceptibles d'éducation
individuelle : car quoique les oifeaux ,
par les proportions du corps & par la forme
de leurs membres , foient très différens des
animaux quadrupèdes , nous verrons néan
moins que , comme ils ont les mêmes fens ,
ils font fufceptibles des mêmes- degrés d'édu
cation on apprend aux agamis à faire à
peu-près tout ce que font nos chiens un
lerin bien élevé marque fon affection par
des careffes auffi vives , plus innocentes , &
moins fauffes celles du chat : nous avons
des exemples frappans de ce que peut l'édur
que
DE FRANCE. 59
cation fur les oifeaux de proie, qui de tous
paroiffent être les plus farouches & les plus
difficiles à dompter. On connoît en Afie le
petit art d'inftruire le pigeon à porter &
rapporter des billets à cent lieues de diftance:
L'art plus grand & mieux connu de la fau→
connerie , nous démontre qu'en dirigeant
l'inftinct naturel des oifeaux , on peut le perfectionner
autant que celui des autres animaux
. Tout me femble prouver que , fi
l'homme vouloit donner autant de temps &
de foins à l'éducation d'un oifeau ou de tout
autre animal , qu'on en donne à celle d'un
enfant , ils feroient par imitation tout ce que
celui- ci fait par intelligence ; la feule différence
feroit dans le produit : l'intelligence
toujours féconde , fe communique & s'étend
à l'efpèce entière , toujours en augmentant ,
au lieu que l'imitation néceffairement ſtérile ,
ne peut ni s'étendre ni même fe tranfmettre
par ceux qui l'ont reçue .
Et certe éducation par laquelle nous rendons
les animaux , les oifeaux plus utiles ou
plus aimables pour nous , femble les rendre
odieux à tous les autres , & fur - tout à ceux
de leur efpèce ; dès que l'oifeau privé prend
fon effor & va dans la forêt , les autres s'alfemblent
d'abord pour l'adiniter , & bientôt
ils le maltraitent & le pourfuivent comme
sil étoit d'une espèce ennemie ; on en aurà uni
exemple bien fingulier dans la bafe , je l'ai vu
de même fur la pie, fur legeai , lorfqu'on leut
donne la liberté, les fauvages de leur eſpèce
Cvj
60 MERCURE
fe réuniffent pour les affaillir & les chaffer :
ils ne les admettent dans leur compagnie que
quand ces oifeaux privés ont perdu tous les
fignes de leur affection pour nous , & tous
les caractères qui les rendoient différens de
leurs frères fauvages , comme fi ces mêmes
caractères rappeloient à ceux- ci le fentiment
de la crainte qu'ils ont de l'homme leur
tyran, & la haîne que mérite fes fuppôts ou
fes efclaves.
Au refte , les oifeaux font de tous les êtres
de la Nature les plus indépendans & les plus
fiers de leur liberté , parce qu'elle eft plus
entière & plus étendue que celle de tous les
autres animaux ; comme il ne faut qu'un inftant
à l'oiſeau pour franchir tout obſtacle &
s'élever au-deffus de fes ennemis, qu'il leur eft
fupérieur par la viteffe du mouvement, & par
l'avantage defapofition dans un élément où ils
ne peuvent atteindre , il voit tous les animaux
terreftres comme des êtres lourds & rampans
attachés à la terre ; il n'auroit même nulle
crainte de l'homme fi la balle & la flèche né
leur avoient appris que fans fortir de fa place
il peut atteindre , frapper & porter la mort
au loin. La Nature en donnant des aîles aux
oifeaux , leur a départi les attributs de l'indépendance
& les inftrumens de la haute
liberté ; aufli n'ont ils de patrie que le ciel,
qui leur convient ; ils en prévoyent les viciffitudes
& changent de climat en devançant
les faifons ; ils ne s'y établiffent qu'après en
avoir preffenti la température ; la plupart
DE FRANCE. 61
n'arrivent que quand la douce haleine du
printemps a tapiffé les forêts de verdure ;
quand elle fait éclore les germes qui doivent
les nourrir ; quand ils peuvent s'établir , fe
gîter , fe cacher fous l'ombrage ; quand enfin
la Nature, vivifiant les puiffances de l'amour,
le ciel & la terre femblent réunir leurs bienfaits
pour combler leur bonheur. Cependant
cette faifon de plaifir devient bientôt un
temps d'inquiétude ; tour à l'heure ils auront
à craindre ces mêmes ennemis au - deffus defquels
ils planoient avec mépris ; le chat
fauvage , la martre , la belette , chercheront
à dévorer ce qu'ils ont de plus cher ; la couleuvre
rampante gravira pour avaler leurs
oeufs & détruire leur progéniture , quelqu'élevé
, quelque caché que puiffe être leur nid ,
ils fauront le découvrir , l'atteindre , le dévafter
; & les enfans , cette aimable portion
du genre - humain , mais toujours malfaifante
par défoeuvrement , violeront fans raifon ces
dépôts facrés du produit de l'amour : fouvent
la tendre mère fe facrifie dans l'efpérance
de fauver fes petits , elle fe laiffe prendre
plutôt que de les abandonner ; elle préfère
de partager & de fubir le malheur de leur
fort à celui d'aller feule l'annoncer par fes
cris à fon amant , qui néanmoins pourroit
feul la confoler en partageant fa douleur.
L'affection maternelle eft donc un fentiment
plus fort que celui de la crainte , & plus
profond que celui de l'amour , puifqu'ici
cette affection l'emporte fur les deux dans le
f
62 MERCURE
coeur d'une mère , & lui fait oublier fon
amour, fa liberté , fa vie.
Pourquoi le temps des grands plaifirs eftil
auffi celui des grandes follicitudes ? Pour
quoi les jouiffances les plus délicieuſes fontelles
toujours accompagnées d'inquiétudes.
cruelles , même dans les êtres les plus libres
& les plus innocens ? n'eft- ce pas un reproche
qu'on peut faire à la Nature , cette mère
commune de tous les êtres ? fa bienfaifance
n'est jamais pure ni de longue durée. Ce
couple heureux qui s'eft réuni par choix , qui
a établi de concert & conftruit en commun
fon domicile d'amour & prodigué les foins
les plus tendres à fa famille naiffante , craint
à chaque inftant qu'on ne la lui raviffe ; &
s'il parvient à l'élever , c'eft alors que des
ennemis encore plus redoutables viennent
Falfaillir avec plus d'avantage ; l'oifeau de
proie arrive comme la foudre & fond fur la
famille entière , le père & la mère font fou
vent fes premières victimes , & les petitsdont
les ailes ne font pas encore affez exercées
ne peuvent lui échapper. Ces oifeaux de
carnage frappent tous les autres oifeaux d'une
frayeur fi vive , qu'on les voit frémir à leur
afpect ; ceux même qui font en fûreté dans
nos baffes - cours , quelqu'éloigné que fort
l'ennemi ,, tremblent au moment qu'ils l'apperçoivent
, & ceux de la campagne faifis du:
même effroi , le marquent par des eris & par
leur fuite précipitée vers les lieux où ils peu
vent fe cacher. L'état le plus libre de la Na
DE FRANCE. 6 %
ture a donc auffi fes tyrans , & malheureufe
ment c'eft à eux feuls qu'appartient cette
fuprême liberté dont ils abufent , & cette in
dépendance abfolue qui les rend les plus fiers
de tous les animaux ; l'aigle mépriſe le lion
& lui enlève impunément la proie ; il tyrannife
également les habitans de l'air & ceux
de la terre , & il auroit peut- être envahi
Fempire d'une grande portion de la Nature j
fi les armes de l'homme ne l'euffent relégué
fur le femmet des montagnes & repouffé
jufqu'aux lieux inacceffibles , où il jouit en
core fans trouble & fans rivalité de tous les
avantages de fa domination tyrannique .
Le coup- d'oeil que nous venons de jeter
rapidement fur les facultés des oifeaux , fuftit
pour nous démontrer que dans la chaîne du
grand ordre des êtres , ils doivent être après
l'homme placés au premier rang: La Nature
a raffemblé , concentré dans le petit volume
de leur corps plus de force qu'elle n'en a
départi aux grandes maffes des animaux les
plus puiffans ; elle leur a donné plus de légèreté
fans rien ôter à la folidiré de leur organifation
; elle leur a cédé un empire plus
étendu fur les habitans de l'air , de la terre &
des eaux ; elle leur a livré les pouvoirs d'une
domination exclufive fur le genre entier des
infectes , qui ne femblent tenir d'elle leur
exiſtence que pour maintenir & fortifier
celle de leurs deftructeurs auxquels ils fervent
de pâture ; ils dominent de même fur :
les reptiles dont ils purgent la terre fans re-
J
64 MER CURE
douter leur venin , fur les poiffons qu'ils enlèvent
hors de leur élément pour les dévorers
& enfin fur les animaux quadrupèdes dont
ils font également des victimes : on a vu la
bufe affaillir le renard , le faucon arrêter la
gazelle , l'aigle enlever la brebis , attaquer le
chien comme le lièvre , les mettre à mort &
les emporter dans fon aire ; & fi nous ajoutons
à toutes ces prééminences de force & de
viteffe , celles qui rapprochent les oifeaux de
la nature de l'homme , la marche à deux
pieds , l'imitation de la parole, la mémoire
muficale , nous les verrons plus près de nous
que leur forme extérieure ne paroît l'indiquer
; en même-tems que par la prérogative
unique de l'attribut des aîles & par la préér
minence du vol fur la courfe , nous reconnoîtrons
leur fupériorité fur tous les animaux
terreftres.
ROMANCE du Roman du Chevalier du
Soleil. Mufique de M. Grétry.
QUAND on eft bel-le , af-fa- ble & bonne ,
150
En tout tems , en tous lieux on plaît
Jolie a -vec une cou- ron ne , Et
DE FRANCE.
rei- ne en fim-ple ba- vo let.
Mineur.
J'ai vu la di vi- ne Sil- vi- e Me-- ner -
fes trou-peaux dans nos champs ; Ma foi , je
leur por- tois en- vi- e , Et trouvois leur de-
Sftin char- mant.
ELLE avoit foin de les conduire
Aux pâturages les plus gras ,
Et doucement fembloit me dire :
Toi , vas -t'en paître où tu voudras.
.2...
SANS qu'elle ait l'air rude & fauvage ,
D'elle l'on n'eft pas mieux traité ;
Mais on n'en rend pas moins hommage
à fa beauté,
A fes vertus ,
UN Prince parle de tendreffe ,
C'étoit un très-beau Chevalier ,
Elle le conduit fans rudeffe
Comme un fimple particulier. V
66 MERCURE
ENFIN fa naiffance éclaircie
Lui préfage un deftin charmant ;
Bientôt une heureuſe magie
La met fur un trône brillant.
LORSQUE Sylvie étoit Bergère ,
C'étoit l'honneur de nos bofquets ;
Elle règne en ce jour profpère
Pour le bonheur de fes fujets.
I
Portant fa houlette avec grâce ,
Et le fceptre avec dignité ,
Par- tout où le Deftin la place
Elle règne par fa bonté.
REINE , elle obtient tous les fuffrages ;
Et Bergère , on la respectoit :
La Cour , la Ville , les Boccages
Retentiffent de ce Conplet :
QUAND on eft belle , affable & bonne ,
En tout temps , en tous fieux on plaît.
Jolie avec une Couronné ,
Et Reine en fimple bavolet.
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent...
LE
E mot de l'Enigme eft les deux Battans
d'une Porte ; celui du Logogryphe eſt Atre ,
où le trouvent rat rate art , ater', ter , at.
DE FRANCE. 67
•
ÉNIGM E.
JE fuis an animal ,
Mais qui n'eft pas fi bête ;
Quand je me trouve mal ,
Sans tambour , ni trompette
Je déloge & je bats aux champs ;
Car j'aime mon bien -être.
Semblable au baromètre ,
Je défigne le temps ;
Quand je m'abaiffe , pluie ;
Quand je m'élève , beau :
C'est comme un almanach nouvead.
Sans toife & fans compas , fans outils ni magié ,
Bien mieux que Péronet je conftruis mon donjon ;
Et tout Expert qu'il eft , je le défic
De faire , avec moins de façon ,
Un ouvrage ifolé , cependant fi folide ,
Et peut être en cela contraire au goût nouveau.
On fe plaît à me voir fur la plaine liquide
Me lancer comme un trait , fendre l'air , frifer l'eau.§
Mais on ne connoît pas mon petit ftratagême ;
Car c'eft alors que je prends mes repas ,
Et les plus délicats.
On me voit fouvent en Carême ,
(Pour n'omettre aucun quolibet ; )
Mais fous un autre perfonnage ,
Qui ne manque point de caquet.
68 MERCURE
Vous pouvez m'en croire à ce trait ,
Je me connois très-bien en verbiage.
LOGOGRYPHE.
QUOIQUE
UOIQUE je fois , Lecteur , un être inanimé,
De plaire & d'amufer j'ai pourtant l'avantage ;
D'un doux raviffement un fens par moi charmé
Porte au coeur la gaîté , l'amour & le courage.
Je porte en tête un bec , & ne fuis point oiſeau.
L'on voit à mes côtés de clefs pendre un trouſſeau.
J'offre dans mes dix pieds deux tons de la muſique ;
Un fleuve ; une faifon ; l'un des quatre élémens ;
Ce qui de la Nature embellit les préfens ;
Une urne ; un quadrupede utile & domestique ;
Une perle , un plaideur , un mont bitumineux ;
D'un vol le fynonyme , & la boiffon des Dieux. i
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
VALMIERS , Anecdote fervant defuite aux
Épreuves du Sentiment , par M. d'Arnaud.
Cette Anecdote eft la troiſième du cin→
quième Volume , & fe trouve à Paris ,
chez Delalain , Libraire , rue Saint-Jacques,
la porte cochère vis-à-vis la rue du Plâtre ;
in-8° , avec des gravures. Prix , 3 liv. br.
SI quelque choſe étoit capable de détruire
un préjugé aufli abfurde qu'invétéré , l'AnecDE
FRANCE. 69
dote de M. d'Arnaud devroit opérer cette
révolution dans les idées nationales. L'Auteur
y combat avec la plus grande force ,
le prétendu déshonneur attaché à la bâtardife
, & la profcription abufive des malheureux
dont les parens ont été criminels.
Le Héros de cette Anecdote effuie l'injuftice
de ces deux préjugés . Valmiers étoit né d'une
famille diftinguée ; fon père , le Comté de
Reminville , accufé d'un crime capital , avoit
été contraint de difparoître d'Orléans , & fa
mère , victime du préjugé & du malheur ,
avoit mieux aimé fe priver de fon fils
que de
l'expofer à la plus affreufe indigence & à
l'infamie que le crime fuppofé de fon père
devoit faire rejaillir fur lui. Élevé par un
riche Négociant , qui , fans connoître fon
origine , s'étoit chargé de fon éducation ,
Valmiers avoit toutes les qualités qui conftituent
un homme aimable & vertueux ; « il
» réuniffoit l'âme la plus belle & la figure
» la plus intéreffante auffi infpiroit - il
"
ور l'amitié & l'amour. Les hommes recher-
» choient avec empreffement fa fociété , &
les femmes fe difputoient fa conquête » .
Deux entr'autres , Mlle Ermanci & une
jeune veuve nommée Mde de Lormeffan
fentirent pour lui une inclination marquée.
La première étoit la plus digne des hommages
de Valmiers : mais , foit par un de ces
caprices ordinaires à l'amour comme à la
fortune , foit que Valmiers , aveuglé par la
paffion , eût été moins frappé des vertus de
70
& MERCURE
·
Mlle Ermanci que des charmes de Mde de
Lormellan , toutes les préférences eroient
pour cette jeune veuve , dont on va bientôt
juger le caractère par fes propres difcours . Elle
a offert fa main à Valmiers , qui l'a refufce.
Elle ne fait à quoi attribuer ce refus ; elle fe
fatte d'en triompher ; mais tout à coup elle
apprend qu'on ignore la naiffance de Valmiers
, & qu'il n'a point de parens . » O Dieu ,
» Dieu ! c'est un contre-temps auffi cruel.
qu'inattendu ; à l'inftant qu'il alloit être
" mon époux , il m'est défendu de fonger à
» cette union.... Le Public eft un tyran auquel
nous fommes contraints de nous foumettre
,
de nous facrifier : que diroit-il fi
j'étois la femme de Valmiers ».
و ر
و ر
Le préjugé eft plus fort fur fon efprit que
fon penchant n'a de pouvoir fur fon coeur ;
elle le détermine à facrifier fa tendreffe , &
fait connoirre fes fentimens à Valmiers.
Honteux & défefpéré , Valmiers va chercher
la mort dans les combats , & n'y trouve que
la gloire en expofant fa vie , il eft affez
heureux pour fauver celle de Louis XII.
Bleffe grievement , il eft fait prifonnier : le
Roi paie fa rançon . Sa bravoure & un fervice
auffi fignalé , lui méritent le titre de Soldat
du Roi, De retour à Orleans , il trouve que
fa gloire l'a devancé , mais qu'elle n'a pu
triompher du préjugé. Une femme , qui , par
un je ne fais quel intérêt , fembloit depuis
long-temps chercher la rencontre , a befoin
de fes fecours ; il les lui prodigue avec l'huDE
FRANCE. 71
manité la plus généreuſe. On lui fait un
crime de fa bienfaifance ; on lui apprend
que la malheureufe à laquelle il s'intéreffe
eft la femme d'un homme condamné à périr
par le dernier fupplice : Valmiers ne voit
que fes befoins & fon infortune ; il l'arrache à
une mort prochaine , & trouve en elle fa
mère. Quelle fituation pour un coeur doté de
la fenfibilité la plus vive ! Il ne peut modérer
la fienne. Toute la ville fait bientôt qu'il
a reconnu fa mère. Sa naiffance n'eft plus
ignorée : mais il refte contre lui un autre
préjugé non moins terrible que le premier ,
il cft fils d'un homme condamné à l'échafaud.
Le Comte de Reminville n'avoit pas
quitté Orléans ; mais il fouffroit , dans un
endroit pire qu'un cachot , une vie plus
cruelle cent fois que la mort même. Valmiers
eft conduit dans ce fouterrein par fa mère ,
qui a cédé à fes inftances ; il voit , il embraffe
fon père. Voilà de ces fituations qu'il n'appartient
qu'à M. d'Arnaud d'adapter aux
fujets qu'il traite , de ces fituations qui déchirent
le coeur & l'affectent en mêmetemps
de la manière la plus délicieufe , Le
crime du Comte paffoit encore pour certain.
Une querelle étoit furvenue entre lui
& un Gentilhomme de fes voifins. Le cartel
avoit été donné , & la mort imprévue du
Gentilhomme fur ces entrefaites , fut regardée
comme un effet de la vengeance du
Comte. Valmiers va fe jeter aux genoux du
Roi, & en obtient la juftice qu'il implore
"
72 MERCURE
pour fon père. Rétabli dans fes droits , le
Comte déclaré innocent , partage avec fon
fils la faveur de Louis. Cette nouvelle fe
répand dans Orléans. Mde Lormeffan fe
flatte encore de devenir l'époufe de celui
qu'elle a toujours aimé. Mlle Ermanci étoit
fur le point d'enfevelir dans un cloître & fa
douleur & fa paffion . Valmiers arrive le
penchant de Mde de Lormeffan , qui n'a fait
qu'augmenter , n'a plus pour lui le même
prix ; la délicate tendreffe de Mlle Ermanci
le pénètre à la fois d'amour & de reconnoif
fance , & les noeuds indiffolubles de l'hymen
refferrent encore tous les liens qui l'attachent
à elle.
Quoiqu'une fuccincte analyfe ne foit jamais
qu'une efquiffe imparfaite d'un ouvrage , on
a pu juger par celle- ci que cette Anecdote
eft une des plus intéreffantes des Épreuves du
Sentiment on y reconnoît la touche fentimentale
de M. d'Arnaud ; & , quant à la
partie du ftyle , il y auroit de l'injuftice à
juger un Roman , dont le principal mérite
confifte dans l'invention , avec autant de
rigueur que des vers ou un Difcours acadé
mique à périodes arrondies. Il vaut beaucoup
micux obferver , à la louange de M. d'Ar
naud , que fes Anecdotes annoncent à la fois
un Écrivain patriote & un Sage moraliſte ,
& qu'elles ont le double mérite de tendre à
réformer nos moeurs actuelles , & de rappeler
en même-temps les ufages de nos ancêtres , &
quelques traits intéreffans de leur hiftoire.
MONDE
DE FRANCE. 73
MONDE PRIMITIF , analyfé & comparé
avec le Monde Moderne , confidéré dans
les origines Latines , ou Dictionnaire
Etymologique de la Langue Latine , avec
une Carte de l'Italie ancienne & des
Planches , par M. Court de Gebelin. Vol.
in-4°. Première Partie. A Paris , chez
l'Auteur , rue Poupée , &c. 1779.
Il manquoit à l'étude de la langue Latine un
Dictionnaire qui , en ramenant tous les mots
au plus petit nombre poffible , donnât la
raifon de chacun , en fit connoître l'origine
& les rapports avec les autres langues ; &
les claffant tous par grandes familles , en fit
parcourir la maffe entière avec la plus grande
facilité. Ce n'eft en effet que lorsque la valeur
de chaque mot eft connue , & lorfqu'on
eft en état de les rapporter tous à la
claffe à laquelle ils appartiennent , qu'on
peut vraiment connoître la langue qu'ils forment
, & être en état de la juger. Auffi un
grand nombre de Savans avoient entrepris
de ramener la langue Latine à cette lumineufe
fimplicité ; mais leurs efforts n'ont
point répondu à leurs promeffes.
Ce qu'on défefpéroit de voir exécuter ,
M. de Geb. l'a tenté de nouveau dans la
fixième livraifon du Monde Primitif , cet
ouvrage eft le réſultat d'une multitude immenfe
de combinaiſons & de recherches.
Sam. 11 Décemb. 1779. D
74 MERCURE .
Ses origines Latines offrent le fpectacle
fingulier de tous les mots Latins ranges fous
un très -petit nombre de chefs , de chacun
defquels dérivent des familles immenfes , qui
tiennent étroitement à ces chefs par leur
forme & par leur valeur. Là , marchent en
ordre tous les dérivés de chaque racine
tous les mots qu'il a formés en fe réuniffant
avec d'autres chefs , & cette maffe
prodigieufe de compofes qui réfultent de
fon union avec les prépofitions initiales .
M. de Geb. s'eft fur- tout aftreint à rendre
raifon d'une multitude de mots dont aucun
Étymologifte ne s'eft occupé ; de ces
adverbes , conjonctions , prépofitions , qui
font une des grandes beautés de chaque langue
, & qu'on regardoit comme l'ouvrage
du hafard , fans aucun rapport avec les autres
mots de la langue Latine. Ici , au contraire ,
'on les voit tenir , de la manière la plus
étroite , à de grandes familles primitives dont
ils tirent toute leur énergie , & dont ils font
des conféquences très - fimples.
Les diverfes acceptions d'un même mot
font graduées de manière que le fens primitif
ou phyfique eft toujours à la tête , & qu'on
en voit dériver tous les fens figurés ou moraux
de la manière la plus lumineuſe . A cet
égard , l'ouvrage eft abfolument neuf
puifque ces fignifications font fi fort brouillées
dans tous les Dictionnaires Latins ,
que fouvent le fens le plus éloigné , le plus
DE FRANCE. 75
figuré , le trouve placé à la tête des autres ,
tandis que le primitif eft relégué à la fin
comme s'il n'etoit qu'un fimple acceffoire ,
ou s'il n'offroit qu'un fens figuré. On fent
combien un renverfement pareil devoit jeter
de dégoût fur l'étude de cette langue .
Dans le Dictionnaire de M. Gebelin , on
faifit fans peine l'enfemble des mots Latins ;
la mémoire n'en eft point fatiguée : ils devierent
même d'autant plus intéreſſans qu'ils
ne font jamais ifoles , & qu'on en connoît
dejà une grande partie par la feule infpection
; d'ailleurs , rien de moins compofé que
le mécanifme par lequel s'opèrent toutes
ces combinaifons , & dont il eft aifé de fe
mettre au fait par la méthode de l'Auteur.
Il place en quelque forte le Lecteur au
fommet d'un édifice , d'où les regards embraffent
la maffe entière des mots Latins dont on
diftingue fans peine les parties diverfes ; tandis
que par la méthode ordinaire les mots
n'offrent qu'un amas effrayant & ténébreux
d'objets ifolés, dont il eft prefque impoffible
de faifir les rapports .
t Ce Volume renferme les fix premières lettres
de l'alphabet. Le fuivant , qui doit le
completter , ne tardera pas à paroître. Avant
de rendre compte de la partie grammaticale
, nous croyons devoir analyfer le
Difcours Préliminaire qui eft à la tête , &
qui rempliffant une moitié de ce volume ,
contient des recherches neuves & piquantes
Dij
76 MERCURE
fur l'origine & les révolutions des peuples
& des langues de l'Italie .
ور
» Aucune langue ne mérite plus notre at-
» tention ; la gloire du peuple qui la parla ,
l'éclat de fes Écrivains , l'empire qu'elle
» exerce encore au milieu de nous , la nécef-
» fité où nous fommes de la favoir , tout la
» rend intéreſſante. Parlée par les vainqueurs
" des nations anciennes , elle participa à
» toutes leurs révolutions , & porta fans
» ceffe leur empreinte. Mâle & nerveufe
» tandis qu'ils ne s'occupèrent que de combats
& de carnage , elle tonna dans les
» camps , & fit trembler les peuples les
plus fiers , les Monarques les plus defpotes.
Abondante & majeftueufe , lorfque
» las de combattre , ils voulurent lutter en
» fcience & en grâces avec les Grecs , elle
» devint la langue favante de l'Europe , &
ور
ور
39
fit difparoître par fon éclat les idiomes
» des fauvages qui s'en difputoient la pof-
» feffion. Après avoir enchaîné tous ces peu-
» ples par fon éloquence & par fes loix ,
"
elle en devint la langue religieufe , lorf-
" queRome Chrétienne eut attiré les peuples
» de l'Occident dans le fein du chriftianifme ,
» par la grandeur de fes dogmes , par la
" pompe de fes cérémonies , par la beauté
» & par la pureté de la morale chrétienne ,
» quien faifoit un peuple nouveau , encore
plus que par la terreur de fon nom & par
» l'habitude de lui obéir.
و د
ور
DE FRANCE. 77.
و و
༢
"
33
و د
»
ל כ
39
2
Ainfi la langue Latine , tout à la fois
langue des combats , de la politique , de
l'éloquence & de la religion , devint dans
tout l'Occident la langue de quiconque
» voulut penfer ; tout fut foumis à fon Empire
; & il fallut , ou favoir cette langue ,
ou paffer pour barbare. Encore aujourd'hui
, quiconque ne veut pas l'être , qui-
" conque eft jaloux d'occuper une place
dans la République des Lettres , & de puifer
l'érudition dans fes fources , doit fa-
» Voir cette langue , être en état de confulter
les ouvrages qu'elle fit naître. C'eftlà
qu'on puife les modèles de l'éloquence ,
» qu'on s'inftruit des loix anciennes , qu'on
converfe avec l'antiquité ; c'eft par-là que le
» culte de l'Eglife Latine ceffe d'être un culte
» étranger , qu'on n'entend pas , & qu'on
n'eft plus foi- inême étranger aux Lettres. "
Mais plus il eft effentiel de poffeder cette
langue , plus il importe d'en faciliter & d'en
abréger l'étude ; le vrai moyen d'y parvenir
eft de ramener cette langue en entier à fes
mots primitifs qui , fuivant l'Auteur , ſont
mieux connus aujourd'hui qu'au temps des
Romains. En effet , rien de plus décharné ,
rien de plus frivole que ce qui nous refte
des anciens Étymologiftes , tels qu'Élius
Gallus , grand Jurifconfulte , l'Élius Stilo ,
Q. Cornuficius , Varron , Verrius Flaccus ,
Nonius Marcellus, Ifidore , lifte que l'Auteur
accompagne de plufieurs obfervations curieufes
& peu connues .
D iij
78
MERCURE
1
Au renouvellement des Sciencés en Europe
, on fentit combien il feroit utile de
connoître les origines de la langue Latine ,
& on s'en occupa vivement. Guichard , Cruciger
, Becman , Voffius , Thomallin , & c.
firent paroître fucceffivement des Dictionnaires
Étymologiques , où ils ramenoient
cette langue prefque avec tous les Savans , à
celle des Hebreux. On peut voir dans notre
Auteur les raifons dont ils s'appuyoient pour
regarder celle- ci comme la mère de toutes
les langues , & les objections auxquelles ce
fyftême donne lieu.
Il prétend qu'il n'y eut d'abord qu'une
langue , la langue primitive ; elle n'appartint
pas plus à la famille d'Héber qu'aux autres
defcendans de Noé. Elle ne put porter le
nom d'Hébraïque que lorfque les Hebreux
furent devenus une nation ; mais auparavant il
exiſtoit déjà des peuples qui avoient chacun
leur langue. Si celles - ci n'étoient pas femblables
à celle des Hébreux , il feroit abfurde de
lui en attribuer l'origine ; & fi elles lui relfemblent
, ce n'eft qu'à raifon d'une origine
commune. La queftion fe réduit donc à un
fimple fait ; & pour le prouver , il faut déjà
connoître la langue primitive.
Avant de prononcer fur cette queſtion ,
l'Auteur examine quelle fut l'origine des
peuples de l'Italie. Il prouve que ce furent
des Colonies Celtiques.
M. de G. examine enfuite les noms des
premières peuplades de l'Italie , les récits des
DE FRANCE. 79
anciens à ce fujet , les Colonies Grecques qui
s'y tranfportèrent dans des temps moins reculés
, & celle des Rhétiens ou Toſcans .
Paffant aux Romains , il donne un précis
des ouvrages publiés pour & contre la certitude
de l'histoire des premiers fiécles de
Rome, & paffe en revue les fyftêmes divers
de MM. de Pouilly , l'Abbé Sallier , Fréret ,
Beaufort , Hooke , & démontre que les principes
établis dans fon Livre du Monde Primitif,
peuvent feuls fixer les idées à cer
égard ; qu'ils peuvent feuls nous apprendre
comment il put arriver qu'au bout de cinq
fiécles , les origines Romaines furent enfe
velie dans une obfcurité profonde , tandis
que les nôtres font plus certaines au bout
d'un temps trois ou quatre fois plus long.
Ainfi que toute Hiftoire ancienne , celle de
Rome fut remplie d'une foule de perfonnages
allégoriques , repréfentés comme autant
de Rois qui avoient régné dans des temps
très - reculés , tels que Janus aux deux têtes ;
Faune , aux cornes de bélier ; fa femme
Fauna , armée d'un bouclier , & ayant pour
cafque une peau de chèvre avec fa tête ;
Carmenta la Prophéteffe , & fon fils Evandre ,
adorés au pied du Mont - Palatin ; Enée ,
Prince Troyen , que les Dieux amenèrent en
Italie pour y fonder un Empire ; Romulus ,
frère de Remus , fils de Mars , nourri par
une louve , enlevé au ciel , mis au rang des
Dieux par le fage Numa , &c .
Dans l'Hiftoire du Calendrier , l'Auteur
Div
So MERCURE.
du Monde Primitif avoit déjà prouvé que
janus , Carmenta , Evandre étoient des perfonnages
allégoriques ; qu'Enée défignoit le
foleil chez les Albains , & que Romulus &
Remus étoient pour les peuples Latins, ce que
les Diofcures étoient pour tous les peuples
de l'Orient, le foleil d'été & le foleil d'hiver ;
mais comme l'Hiftoire d'Enée & celle de
Romulus font liées effentiellement avec les
origines Romaines , il entré ici à leur égard
dans un plus grand détail , & s'y montrę
avec des preuves d'une toute autre force ,
Après avoir rappelé que tous les anciens
peuples avoient mis conftamment le foleil à
la tête de leurs Rois , il reconnoît dans Énée
ces fix caractères du Soleil ; caractères , dit- il,
dont l'enſemble convient parfaitement au Roi
Soleil , & ne peut convenir qu'à lui. L'Auteur
ajoute que dans l'antiquité on marchoit partout
fur les tombeaux des Dieux , fur ceux de
Jupiter, de Cadmus , de Mars , d'Cfiris, d'Ifis,
&c. Les fameufes pyramides elles - mêmes
furent regardées comme des monumens de
la même efpèce. Ces tombeaux étoient autant
de temples , de monumens fymboliques
, de hauts-lieux élevés à l'honneur de la
Divinité. Comme ils étoient néceflairement
vuides , on difoit que l'époufe du Héros
avoit fait de fon propre corps le tombeau de
fon époux , en le mêlant avec fes alimens :
de-là l'Hiftoire d'Artémife & du maufolée
qu'elle érigea. " Lorfqu'après un grand nombre
de fiécles & dans un temps où l'on
DE FRANCE. 81
20
"
ود
و د
avoit perdu la vraie origine de toutes ces
chofes , les Savans voulurent en écrire
» l'Hiftoire ; ils prirent néceffairement au
pied de la lettre les récits que ces divers
peuples faifoient de ce perfonnage illuftre ,
qu'ils regardoient comme leur père , leur
» Roi , leur fondateur : ils en firent nécef-
» fairement autant de Rois par lefquels
» s'ouvroit l'Hiftoire de chaque pays ; & ils
» changèrent en autant de tombeaux les hauts
» lieux élevés à leur honneur.
»
و د
و د
Ainfi l'Hiftoire fut altérée dès fon origine
chez tous les peuples ; mais en raf-
» femblant ces débris des anciennes idées
» communes à toutes les nations , en com-
" parant ces Hiftoires de Rois , de tombeaux ,
" de Troyens , d'enfans des Dieux , on dé-
» brouille le chaos des temps antiques ; on
» voit tous les peuples defcendre d'une même
» origine , d'un peuple primitif qui , depuis
l'Inde Orientale jufqu'au fond de l'Occident
, avoit une même langue , un même
culte , les mêmes moeurs , & qui par-tout
» vénéroit les hauts -lieux .
و ر
""
»
""
Rome ne fut pas exempte de ces idées communes
; & le Soleil fut pour cette ville ce
qu'il avoit été pour tous les autres peuples ,
fon premier Roi. C'est ce que prouve inconteftablement
l'Hiftoire de Romulus , liée intimement
avec celle de la Louve aux deux
Nourriffons : fait effentiel dans cette brillante
allégorie. L'Auteur prouve que l'Hiftoire
de Romulus , tirée des Fables Sacrées ,
D_v
82 MERCURE
étoit calquée fur des événemens fort antérieurs
aux Romains ; que les Sabins le reconnoiffoient
déja depuis plufieurs fiècles pour
leur fondateur ; & que le fage Numa faifant
un Dieu de Roniulus , fuivit l'exemple de fa
nation , & ne mit point par- là un homine
au rang des Dieux.
Les lacs & les fontaines qu'honoroient les
Celtes , ne furent pas moins vénérés chez les
peuples de l'Italie & chez les Romains ; ainti
ils avoient confacré les lacs d'Albe , d'Aricie ,
de Cutilies , le lac Fucin , les eaux Férentines ,
celles de Féronie , le fleuve Clitumne & le
Numique , les étangs de Marica , la fontaine
de Juturne , aimée de Jupiter , foeur de Turnus
, nièce de la Nymphe Amata , fille de la
Nymphe Venelia , petite - fille de Pilumnus
& parente de Latinus , qui avoit épouſe ſa
foeur Amata ; & l'on nous prouve ici que
toute cette famille , célébrée dans l'Énéïde
eft une pure allégorie .
>
On voit enfuite les Celtes & les peuples de
l'Italie honorer également les hauts - lieux &
les forêts , & adorer Mars & Diane.
Ces objets font remplis de détails curieux ,
mais impoffibles à extraire. On verra dans
J'ouvrage comment on a été conduit à peindre
Mars fous le fymbole d'une lance , & Diane
fous celui d'une pierre.
La première Partie de ce Difcours Préliminaire
fe termine par l'explication d'une
foule de noms de peuples , villes , fleuves ,
montagnes , forêts, & c. de l'Italie , comparés
DE FRANCE.
83
avec la langue des Celtes & avec une foule
de noms pareils , en ufage chez eux. Ce morceau
long , mais curieux , n'eft pas fufceptible
d'extrait . Nous invitons le Lecteur curieux
à jeter les yeux fur les divers tableaux
qui résultent de ces rapports , & qui tendent
à prouver que dès l'origine on ne parla qu'une
feule langue dans l'Europe entière , & que
cette partie du Monde eft encore pleine de
monumens qui femblent rendre témoignage
à cette verité .
Tous les mots , tels que Latium , Apennin ,
Aventin , Vacune , Rome , Eques ', Herniques ,
Marfes , Ombriens , Rutules , Sabins , Samnites
, & leurs nombreufes divifions , font
expliqués ici de la manière la plus fimple
par la valeur propre de ces mots , & par une
multitude de rapprochemens. On voit enfuite
une foule de noms de rivières & de lieux
fitués fur des eaux , qui doivent leur origine
aux quatre liquides l, m , n , r, & qui s'appellent
al, el, ill , pol , fel , fil ; an , clan ,
man ren , fen , arn or , mar , nar , far ,
tar , tur , ftur , var , ver , & c. Divers noms
compofes du nom même de l'eau ; des noms
en au , gau , lau , fau , bau , &c.
Les noms en bal , far , car , mar , hor , ur ,
ochr , &c. défignoient des montagnes & des
villes fituées fur des montagnes . Ceux en cal ,
caud, fid , ar , art , hartz , &c . étoient des
noms de forêts & d'habitations dans les forêts.
Cott défignoit des collines , des rocs ,
gen des coudes , net un filet d'eau . Fod des pro-
D vj
$4 MERCURE
fondeurs ,fal , fel, trev , try des habitations.
Le rapport étonnant de tous ces noms de
l'Italie avec la langue Celtique d'un côte , &
avec des noms femblables ufités dans les autres
Contrées de l'Europe , forme une espèce
de démonftration à laquelle il eft fouvent difficile
de réfifter. M. de Geb. a joint à ces recherches
une Carte de l'Italie ancienne qu'il
a dreffee d'après fon fyftême.
Dans ce genre d'érudition , l'Auteur du
Monde Primitif peut être regardé , à juſte
titre , comme un des plus favans Écrivains de
notre fiécle.
LES ÉVÉNEMENS IMPRÉVUS , Comédie
en trois Actes , mêlée d'Ariettes. Par M.
d'Hèle, in 8 ° . A Paris , chez la Veuve
Duchefne , Libraire , rue S, Jacques.
PHILINTE aime Emilie , fille de Mondor,
il en eft aimé fans le favoir, & n'a point encore
ofé parler de fa tendreffe. Le Marquis de Verfac
eft depuis quelques jours au Château de
Mondor; il arrive de la Provence , qu'il a parcourue
en vainqueur du beau fexe fous le nom
de Philinte ; il a vu Emilie, a pris connoiffance
de fa fortune , & demande à Mondor
la main de fa fille. Celui - ci la lui promet
, fi Emilie y confent. Le fat eft sûr
de l'y voir confentir. Emilie eft interrogée
; fon père l'autoriſe à nommer celui
qu'elle aime ; elle lui déclare qu'il eft deDE
FRANCE. 85
vant fes yeux. Verfac fe jette à fes pieds ;
mais Philinte , conduit prefque malgré lui
par René fon valet ; entraîné par Lifette
fuivante d'Emilie , vient faire à genoux
l'aveu de fon amour. Emilie l'accepte pour
fon époux; Mondor y donne fon confentement
; quand à l'inftant même , on lui
apporte une lettre , par laquelle une Comtelle
de Belmont lui apprend qu'il reçoit
un fuborneur dans fa famille , & que Philinte
eft fon époux. En vain l'honnête jeune
homme cherche à s'expliquer , on l'abandonne
à tout fon défelpoir. Le Lecteur a
déjà imaginé , fans doute , que le nom de
Philinte adopté par Verfac , dans fon voyage
de Provence , avoit feul caufé le quiproquo
fatal. En effet , & le Marquis fe propofe
de terminer , avant que la chofe puiffe
être éclaircie. L'arrivée fubite de la Comteffe
le jette dans le plus grand embarras :
celle-ci a craint qu'un avis aufli important
que celui qu'elle avoit donné à Mondor,
ne parût fulpect de la part d'une perfonne
inconnue , elle a volé elle-même au
fecours d'Emilie. Mondor veut confondre
Philinte devant elle , & que Verfac en foit
témoin ; la Comteffe vient un moment
après Philinte , qui s'étoit arrêté dans le
voifinage ; Verfac s'eft placé à côté de la
malheureuſe victime de fa perfidie , de ma
nière que les reproches qu'elle lui adreffe
ont l'air de l'être à Philinte , qui fe trouve
86 MERCURE
plus éloigné que jamais de la poffibilité
de fe juftifier. Cependant un Commandéur
de Malthe , oncle de la Comteffe ,
abfent de fon Château lors de l'arrivée de
Verfac , a appris que fa nièce , trompee
par un M. Philinte , avoit pris la fuite , &
que ce Philinte devoit époufer inceffamment
la fille de Mondor ; il eft accouru
pour fe venger. C'eft au valet du Marquis
qu'il s'adreffe pour remettre le cartel :
celui- ci ouvre le billet & le rend à fon
maitre. Verfac le lit , & fe determine à
fe trouver lui - même à l'endroit indiqué.
Tandis qu'il y marche , le valet de
Philinte vient défier celui de Verfac , &
lui declarer que fon maître attend le Marquis
dans le bois. On entend deux coups
de piftolet , après lefquels le Commandeur
& Verfac reparoiffent. Le premier a
manqué fon ennemi , le fecond a tire en
Fair , & rougiffant tout-à-coup de fon égarement
, il prie le Commandeur d'engager
fa nièce à oublier fes fautes & à recevoir
fa main. L'oncle y confent , & court
avertir la Comteffe de ce qui fe paffe . Le
Commandeur a rendu compte du procedé
& du repentir de Verfac , qu'il prend toujours
pour Philinte , ce qui produit encoredes
équivoques , jufqu'au moment où Madame
de Belmont , ne reconnoiffant point
fon amant dans le véritable Philinte , le
Marquis explique la caufe de l'erreur , épouDE
FRANCE. 87
*
fe la Comteffe , & Philinte retrouvé innocent
par la tendre Emilie , reçoit fa
main & fa fortune.
Il ne faut pas juger fans doute les Ouvrages
qu'on répréfente au Théatre Italien,
avec la même févérité que ceux qui font
joués fur celui de la Nation ; mais dans l'inftant
où l'on vient enfin de nous délivrer de cette
foule de canevas informes dont on nous
fatiguoit depuis fi long- tems , peut- être eft - il
néceffaire de s'oppofer autant qu'il eft poffible
au fuccès d'un genre qui reflemble à celui
qu'on vient de profcrire. Les Événemens Imprévus
ne font qu'un imbroglio de l'efpèce des
Pièces Italiennes. L'invraifemblance n'eft pas
le plus grand reproche qu'on puiffe leur faire ;
le vuide d'intérêt eft plus condamnable
encore , fur - tout dans une intrigue trèscompliquée.
Le moyen qui attache le fecond
Acte au premier , eft un des plus ufés
que nous connoiffions. Ce n'eft pas à un
écrivain qui , comme M. d'Hèle , a fair
preuve de beaucoup de talent dans l'Amanc
jaloux , à ufer de ces petites reffources de
l'impuiffante médiocrité , dont le fréquent
ufage pourroit porter à cinq Actes , pour
ne pas dire plus , l'intrigue la moins fufceptible
d'être étendue . Au fecond Acte ,
la Pièce paroît terminée abfolument ; voilà
un grand défaut encore. Mais que dire
du moyen qu'emploie Verfac pour tromper
Philinte & la Comtelle : Eft-il naturel
qu'un homme innocent , accufé en face
88 MERCURE
3
*
de perfidie par une femme qu'il n'a jamais
vue , fe contente de lui dire , expliquez-
vous , Madame , & qu'il refte confterné
des reproches vagues qu'elle lui adreffe,
aulieu de preffer l'explication qu'il a demandée
? Nous ne le croyons pas. Tout
ce qu'on peut préfumer , c'eft
que , dans
le cours de cette Comédie , l'Auteur a
cherché des effets pour le Muficien ; idée
qui s'accorde affez avec celle dont nous
avons parlé en rendant compte de la
Mulique. Nous trouvons encore le retour
de Verfac fur lui -même beaucoup
trop brufque & trop précipité. Il y a plus
que de la bonté dans le pardon que Philinte
accorde à Verfac , après avoir été
deshonoré par lui dans toute la Provence ,
& humilié deux fois dans le même jour
aux yeux de ce qu'il connoît de plus cher
& de plus refpectable. Le dénouement naturellement
prévu dès l'arrivée du Commandeur
, eft extrêmement froid ; mais
comme il a été vifiblement fait pour le
Muficien , nous ne ferons pas d'autre obfervation.
Nous inviterons . feulement M.
d'Hèle à foigner fon ftyle , fouvent fautif
& négligé , à profiter des talens qu'on lui
connoît , pour enrichir notre Théâtre d'ouvrages
plus dignes d'eloges , & plus capables
de lui faire une réputation ; enfin à quitter fans
retour un genre de Comédie qu'on a trop
long-temps fupporté , & qui ne peut être
agreable qu'à un certain ordre de Spectateurs.
DE FRANCE. 89
SPECTACLES.
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
DEPUIS la première repréſentation de la
remife d'Alcefte, dont nous avons rendu
compte , cette Tragédie a été exécutée plufieurs
fois. Une indifpofition ayant empêché
M. le Gros de chanter le rôle d'Admette
on en a chargé M. Lainez.
La même raifon qui force un Obfervateur
à donner de la publicité aux remarques critiques
qu'il a faites fur les écarts de certains
Comédiens ; qui l'engage à être plus févère
en proportion de ce qu'ils fe font plus obſtinés
à conferver des défauts condamnables ,
doit lui faire un devoir de rendre la juſtice
la plus éclatante aux Sujets qui , au defir d'accroître
leurs talens & de mériter les fuffrages
des gens de goût , joignent autant de docilité
que de modeftie. M. Lainez eft du
nombre de ces derniers ; & pour ne parler
que de la repréfentation du Vendredi 3 de
ce mois , nous croyons pouvoir avancer que
jamais le perfonnage d'Admette n'a été rendu
avec plus d'intelligence , plus d'ame & plus
de vérité. Ce qu'il faut obferver fur- tout ,
c'eft que dans les momens où ce malheureux
Prince eft livré au plus grand défefpoir
, M. Lainez a été tragique fans ceffer
d'être noble , & fans fe laiffer emporter à
}
90 MERCURE
ces élans hors de toute nature & de toute
dignité, qu'on fe permet aujourd'hui fur tous
nos Théâtres. Au troifième acte , quand il a
chanté ce morceau fi touchant : Errant dans
ce palais qu'embellifoient tes charmes , les
fanglots étouffés , fa voix tremblante, fes geftes ,
animés , l'impreffion de véritable douleur dont
fa phifionomie étoit couverte , ont arraché
des larmes à tous les coeurs fenfibles . C'eft
avec un plaifir bien doux que nous rendons
public le fuccès de ce jeune Comédien , fi
digne d'être encouragé , & qui a fait depuis
quelque temps des progrès fi rapides , quoique
pourtant il lui foit poffible d'en faire
encore.
Mlle Laguerre a fuccédé à Mlle Levaffeur
dans le rôle d'Alcefte. Les perfonnes qui ne
cherchent que du chant à l'Opéra , ont été
très- fatisfaites de cette Cantatrice ; mais nous,
qui croyons que pour bien repréfenter un
rôle , quel qu'il foit , il faut d'autres moyens
qu'une voix agréable & un organe flexible ;
nous qui femmes convaincus que tous les
théâtres , même celui de l'Opéra , ont befoin
d'une illufion dramatique ; nous engageons
Mlle Laguerre à s'occuperun peu plus de fon
jeu , qui n'eft pas toujours bien entendu , & furtout
à fe perfuader que , dans un Comédien ,
l'action ne confifte pas à fe donner beaucoup
de mouvement. Un feul gefte placé à propos
, produit plus d'effet que ces contorfions
perpétuelles , ces courfes fréquentes d'un
côté de la fcène à l'autre , qui fatiguent Facil
DE FRANCE. 91
du Spectateur , & brifent l'harmonie du tableau.
Nous ne pouvons encore rien dire de M.
Martin , nouveau Chanteur , qui a chanté le
morceau connu , Caron t'appelle. Nous
croyons qu'il feroit indifcret de juger de fon
talent fur un feul air , & principalement
fur un air de la nature de celui dont nous
parlons.
COMÉDIE FRANÇOIS E.
LE Mercredi , premier Décembre , on a
donné la première repréfentation de Pierrele-
Grand, Tragédie en cinq actes , par M.
Dorat.
Pierre- le - Grand , parvenu au trône de
Ruffie , a changé la forme du Gouvernement
; il a cherché à adoucir les moeurs
de fes fujets , il a enchainé les fureurs du
fanatifme , appelé les arts dans fa Patrie ,
& encouragé les Artiftes. Un des grands
du Royaume , Amilka , homme turbulent
& féroce , attaché , par une fuite de fon
caractère fombre , aux vieux principes de
fon pays , regarde comme des innovations.
dangereufes & aviliffantes les établiffemens
du Czar. Il lui a voué la haine la plus implacable
, & c'eft dans le fang de Pierre
qu'il veut l'éteindre. Mais il lui faut un
bras pour confommer cet affreux parricide.
Il fait choix de Menzikof, ami &
92 MERCURE
favori du Prince ; de Menzikof , qui ,
amoureux depuis long- temps d'Amétis , fille
du barbare Amilka , féparé d'elle depuis.
deux ans , par l'ordre de fon père , brûle
encore de l'amour le plus tendre , & qui
doit ou immoler fon Maitre , ou voir poi
gnarder fon amante à fes yeux. L'ami du
Czar rejette d'abord la propofition avec
horreur ; mais égaré par l'amour , effravé
des menaces d'Amilka , il promet d'affaffiner
fon bienfaiteur. A l'inftant même
où le farouche confpirateur a armé fa
main du poignard homicide , Menzikof
eft mandé par l'Empereur. Celui- ci le confulte
, ainfi que Holftein fur les moyens
de réprimer l'infolence des Strélitz qui
viennent de fe révolter. Holſtein engage
lé Czar à la clémence ; Menzikof au contraire
, accablé de remords , en proie à
toute l'horreur du crime dont il a promis
d'être le complice , excite la févérité
de l'Empereur ; il l'exhorte à imprimer
la terreur , à craindre tous ceux qui approchent
de fa perfonne , & même fes amis.
Le Czir adopte ce dernier avis , loue le
zèle & l'attachement de fon favori , & fe
retire en l'affurant qu'il ne peut rien rédouter
tant qu'il a près de lui un ami auffi fûr,
auffi fidèle . On conçoit aifément la fituation.
de Menzikof. Cependant Amétis avoit fu
de fon père qu'il confentoit à l'unir à
fon amant ; remplie de joie & d'amour ,
elle vient faire part de fon bonheur à MenDE
FRANCE.
93
zikof, & apprend à quel prix il obtenoit
fa main. Ces deux amans font parler tourà
- tour les droits de l'amitié , du refpect ,
de l'humanité , de la reconnoiffance ; rien
ne touche l'inflexible Amilka ; il eft prêt à
fe porter aux dernières extrémités ; il cherche
même à arracher fa fille des bras de
Menzikof ; celui -ci indigné de tant de férocité,
remet Ametis fous la protection des
gardes de l'Empereur . Défarmé , fans fecours,
Amilka frémit de rage , il fe prépare à fortir
pour revenir bientôt fuivi de fes conjurés ,
quand le Czar , furvient & l'arrêté ; il lui
déclare que tous fes projets lui font connus ,
qu'il devroit l'en punir , mais qu'il veut
bien encore lui parler en homme , & chercher
à rappeler à la raifon fon ame égarée .
Il lui trace le tableau du bien qu'il a fait &
de celui qu'il veut faire. Conſtant dans
fon affreux deffein , Amilka menace encore
fon Maître , qui laiffe alors éclater tout fon
mépris. I ordonne que l'on ouvre au rebelle
les portes du Palais , il le défie , &
lui déclare que c'est aux yeux même de ſes
conjurés qu'il veut prouver qui des deux
mérite de gouverner la Ruffie. Menzikof
a combattu à côté du Czar , il revient victorieux
; Amilka eft fait prifonnier , il n'accufe
point le favori d'avoir été fon complice,
mais il cherche à jeter des foupçons dans
l'ame de l'Empereur. Menzikof avoue fon
ctime; Pierre frémit ; déchiré par tant d'horreurs
, il conſent à renoncer à l'Empire &
94 MERCURE
au jour ; il prefente un poignard à Amilka
& l'invite à l'en percer ; Amilka le faitit
avec fureur , il fe poignarde ; & Menzikof
dont le repentir & la valeur ont efface le
crime , rentre dans la faveur du Czar.
L'Auteur avoit déjà traité ce même fujet
fous le titre de Zulica . L'Ouvrage fut repréfenté
en 1760 ; il y a fait des changemens
, des additions , des corrections confidérables,
qui lui ont procuré fous fon nouveau
titre , un fuccès qu'il n'eut point
fous le premier. A la repréfentation du
Mercredi premier Décembre, quelques fcènes
un peu longues , quelques details trop étendus
avoient indifpofé les fpectateurs ; à celles
du Samedi 4 , & du Lundi 6 , les longueurs
avoient difparu , & aucun murmure ne troubla
les applaudiffemens. Quand cette Tragédie
fera imprimée , nous en parlerons à
l'article des Nouvelles Littéraires .
M. Molé a joué le rôle de Menzikof ;
il a été fort applaudi & a mérité particulièrement
de l'être dans la fcène du troifième
acte , où il cherche à exciter la fevérité du
Czar , ainſi que dans celle du quatrième , où
il raffure Amétis tremblante pour les jours
de fon père. M. Brizard a repréſenté Pierrele-
Grand ; M. Dorival , Holſtein ; M. Florence
, Azor ; Mlle. la Chaffaigne , Sophie ,
confidente d'Amétis ; le rôle de cette Princeffe
a été rendu par Mlle. Sainval , dont
la fenfibilité & les moyens font connus.
M. Monvel a déployé un très-beau talent ,
DE FRANCE. 95
de la profondeur , une grande intelligence
dans le perfonnage d'Amilka. Ce rôle ne
peut qu'ajouter à fa réputation .
A la première repréfentation , nous avons
vu avec étonnement au fond du théâtre ,
la ftatue de Pierre- le- Grand , telle à - peuprès
qu'elle a été exécutée , il y a quelque
temps , par M. Falconnet , d'après les ordres
de l Impératrice régnante. Quoique nous ne
l'ayons plus apperçue à la feconde , nous
n'avons pourtant pas cru devoir nous taire
fur un anacronifme auffi condamnable , puifque
l'action qu'on reprefente ( la conjuration
des Strelitz ) fe paffa vers l'an 1700 .
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Orientales , & Profeffeur de Géographie , d'Hiſtoire
& de Littérature , commencera Mardi 14 , à 9 heures
& demie du matin , un Cours de Langue Grecque
qu'il continuera trois fois par ſemaine , les Lundi ,
Mercredi & Vendredi , depuis 9 heures jufqu'à 10,
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Difcours fur le langage des médie ,
Perroquets ,
Romance ,
Enigme & Logogryphe ,
Valmiers , Anecdote ,
Monde Primitif,
84
Académie Royale de Mufi. 89
64 Comédie Françoife ,
67 Annonces Littéraires ,
68 Cours Public ,
731
91
95
96
APPROBATIO N.
J'ai lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
·Mercure de France , pour le Samedi 11 Décemb. Je n'y ai
rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion. A Paris ,
e 1 Décembre 1779. DE SANCY.
MERCURE
DE
FRANCE
CEMBRE SAMEDI 18
DiCimake779.0
salavionat ab ho
nemm
PIÈCES
FUGITIVES!!
EN ET EN PROSE.
eli
upahSemel emig
après la
Repréfentation d'Orphée &
D'UN
VIÐAR
Euridice
noid
Vor
voit fonore &
brillante
RE
Mademoiſelle ***
boy
is
9 ab
á
Ravit , enlève tous mes fensi
Ah ! que n'êtes-vous mon amante
foixante
ans
Et que je hais mes foixante ans !
Plus jeune , hélas ! mon coeur fenfible
21 Sous yos lois vivroit
enchaînérioven
A l'Amour tout devient poffible,
Peut-être un jour je ferois fortune.
3
9
flo Amrefois l'étude & la Gloire,
Les Belles , les Ris , les Defirs ,
Sam. 18
Décemb 1779
2193108
.sannu') ruoq ,vil sε obfle , mog ob
898
MERCURE
Les doctes Filles de Mémoire
Occupoient mes heureux loifirs
Curbé fous le poids des années
J'oublie & mes maux & ma toux
Et je rends grâce aux deſtinées
Qui me laiffent les mêmes goûts,
Affis fur les bancs de la Scène ,
Chériffant jufqu'à ma douleur ,
J'aime encore à voir Melpomène
Porter le trouble dans mon coeur.
Quand fous le mafque de Thalie
Molière dépeint nos travers ;
Quand Piron fiffle la manie
De nos petits faifeurs de vers
Quand D.... , d'une touche fine ,
Efquiffe le tableau charmant
Des caprices de fa Corine ,
Ou qu'il exprime un ſentiment ;
Quand , nouveau Dieu de l'Harmon
Gluck m'étonne par fes talens ,
Et qu'à fa douce mélodie
L'on joint vos flexibles accens ,
Je fais des voeux pour que la Parque
Laiffe échapper fes noirs fufeaux ,
Je maudis Caron & fa barque ,
Je defire des jours nouveaux .
Jouiffez de votre jeuneffe ,
De fes charmes , de fon erreur
Souvent une tendre foibleffe
*
DE FRANCE. 99
Eft la fource du vrai bonheur.
D'un efprit dur , atrabilaire ,
Fuyez les ennuyeux difcours,
Un vieux mentor au front févère
Eft l'épouvantail des Amours.
Dans le cercle étroit de la vie ,
Las ! faudroit-il toujours gémir !
Non , la faine Philofophie wind
Sourit aux écarts du plaiſir.
(Par M. d'Amenoy. )
DISCOURS Philofophique fur le Beau.
Qua lepida ad tempus , qua verè pulchra femper.
LA question que j'entreprends de traiter , a
déjà été l'objet des méditations & des recherches
des plus grands Philofophes , foit
de l'antiquité , foit des tems modernes. Quelques
peines qu'ils aient prifes pour éclaircir
ce fujet important , il paroît que leurs recherches
ont été vaines , & qu'ils n'ont pas eu
tout le fuccès que leurs efforts devoient icur.
promettre , puifque cette queftion preſente
encore des obfcurités , & que fi l'on fait ce
qui conftitue le Beau dans plufieurs genres
de chofes , on n'eft pas affuré au moins , le
Beau eft fixe , immuable , & fi toutes les idées
que nous nous en formons aujourd'hui ont
été adoptées par les Anciens , & fi elles he feront
pas rejetées par la postérité : c'eſt cera
E₁
100 MERCURE
dernière queſtion que je me propoſe principalement
de traiter.
Platon le divin Platon , qui fubjugue
l'efprit plutôt qu'il ne le convainc par les
charmes de fon éloquence, s'égare, en parlant
du Beau , dans le pays des chimères & des abftractions.
Ce grand homme , en perdant fans
ceffe de vue les objets fenfibles, femblefe plaire
à errer dans des efpaces imaginaires , dans un
monde purement intellectuel. Il admet un
amournaturel pour le Beau , comme file Beau
étoit uneidée innée; il enfeigne d'ailleurs plutôt
ce que le Beau n'eft pas que ce qu'il eft ;
il ne demande pas qu'est-ce qui eft beau , mais
ce que c'eft que le Beau ? il le recherche dans
l'honnête , l'utile , dans les chofes avantageufes
, & , à force de fubtilités , il finit par
ne le trouver nulle part ; enfin , quand on a
lu le divin Platon , il ne refte dans la tête
aucune idée bien nette fur ce fujet , & l'efprit
n'en eft ni plus éclairé ni plus fatisfait.
Le Père André, qui auroit été digne d'être
fon difciple en métaphyfique , renchérit encore
fur les idées de fon maître ; il admet
différentes fortes de Beau ; un Beau effentiel,
indépendant de toute inftitution , même divine,
un Beau naturel , indépendant de l'opinion
des hommes ; un Beau d'inftitution humaine
, mais arbitraire ; enfuite il fait des
divifions du Beau fenfible & du Beau intelligible.
Le Père André n'eft point obfcur ,
mais il n'eft jamais vrai , & c'eft le plus grand
de tous les défauts dans un Ouvrage d'efprit .
DE FRANCE. for
Hogatrh & Vinckelmann ont aufli écrit fur
le Beau ; mais les idées qu'ils en donnent
font encore plus obfcures que celles de Platon
& de fon Difciple.
Pour Pope , il parle du Beau comme lè
Docteur Panglofs : partifan outré du fyftême
de l'Optimifine , il croit que tout eft au
mieux ainfi la Négreffe du Monomotapa,
Hottentote du Cap de Bonne- Efpérance , la
Samoyède , la Laponne , font , chacune dans
leur efpèce , des beautés aufli parfaites , felon
lui , que la belle Hélène , dont les charmes
firent les malheurs de Troye ; que cette fuperbe
Cléopâtre , qui , par l'afcendant de fa
beauté , fit perdre l'Empire du monde
Marc -Antoine,
Toutes ces idées différentes fur le Beau
prouvent combien cette queftion eft difficile.
Car , prétendre que le Beau eft arbitraire ,
parce que , dans chaque pays , quelques
hommes s'en forment à leur gré une image
fugitive & différente ; foutenir que le Beau
eft foumis à nos paffions , à nos préjugés ,
qu'il eft dépendant des lois , des moeurs , du
climat même , n'eft- ce pas ôter au Beau fon
empire & le droit qu'il a à notre admiration
& à nos hommages ? Détruifons une erreur
aufli funefte , & faifons voir que le Beau eft
fixe , invariable , immuable , & que les idées
différentes que l'on s'en forme , ne tiennent
qu'à un défaut de lumières & de développement.
Je ne fuis point étonné que tant de grands
E iij
102 MERCURE
hommes fe foient égarés dans cette recherche
; ils avoient néglige les principes qui
peuvent feuls fervir de bafe pour la folution
de cette queftion abftraite & générale.
Si ceux que j'établis font vrais , comme je
n'en doute pas , toutes les queftions fur le
Beau pourront fe refoudre avec la plus
grande facilité. Je pole pour règles :
* 1 ° . Que l'efprit humain n'eft fufceptible
que d'un certain degré de développement .
2º. Qu'il y a eu dans les temps antérieurs ,
& qu'il y a encore aujourd'hui des Nations
qui ont atteint ce dernier degré de développement
dans plufieurs genres.
Le premier principe eft évident. Si l'efprit
de l'homme n'étoit pas borné , s'il étoit fufceptible
d'un développement , d'une perfection
fans bornes , depuis que le genre - humain
exifte , on lui auroit vu produire des
prodiges fans nombre & de toutes eſpèces ;
les productions nouvelles de l'efprit effaceroient
fans ceffe les productions anciennes ;
des chef- d'oeuvres fe fuccéderoient fans interruption
; rien ne fe reffembleroit , puifque
nous fuppofons que l'efprit feroit fufceptible
d'un développement à l'infini.
Mais les bornes de l'intelligence humaine
ne font que trop fenfibles ; les chef-d'oeuvres
de la génération préfente ne font pas fupérieurs
à ceux que Rome & Athènes produifirent
autrefois ; & la longue querelle fur la
prééminence des Anciens fur les Modernes ,
en reftant indécife , n'a fait que confirmer ce
<
DE FRANCE. 103
que j'avance ici. En effet , l'efprit fuit le développement
du corps : dans l'enfance il eft
foible & languiffant ; dans la jeuneſſe , lorfque
le corps a acquis de la force , les puiffances
de l'efprit augmentent , les facultés
de l'âme s'étendent , l'éducation les développe
& les fait naître. L'âge viril eft le temps
de la raifon; & de même que le corps n'eft
fufceptible que d'une certaine force , de
même l'efprit ne peut atteindre qu'à une
certaine hauteur . Convenons donc de la vérité
du premier principe , que l'efprit humain
n'eft fufceptible que d'un certain degré de
développement.
Paffons à l'examen du fecond principe. On
ne compte dans l'Hiftoire du monde qu'un
très-petit nombre de Nations où les beaux
Arts , la Peinture , la Sculpture , la Poéfie
les Belles-Lettres & la Littérature , ont été
cultivés avec fuccès & pottés à leur perfection.
Le premier de ces âges eft confacré par les
noms d'Appelles , de Phidias , de Praxitèles ,
de Démosthène , d'Ariftote , de Platon , & c.
Les noms de Lucrèce , de Cicéron , de
Virgile , d'Horace , de Tite-Live , &c. forment
une feconde époque dans l'Hiftoire des
Sciences & des Arts. La Grèce & l'Italie ont
été pendant des fiècles , les feules contrées où
l'on connût la véritable gloire. Tout le reke
de la terre étoit plongé dans l'ignorance &
dans la barbarie.
Une troisième époque , non moins bril-
E iv
104
MERCURE
lante que les deux premières , eft celle du
règne de Louis XIV. Tous les talens , encou
ragés par ce Prince , furent portés en peu de
temps à leur perfection . Corneille , Racine
Boileau , La Fontaine , Fénelon , Boffuet ,
Maffillon , Newton , Leibnitz , Milton , & c.
ont rendu immortel ce fiècle de lumière.
>
La plupart des Souverains de l'Europe
ayant enfin reconnu que la plus folide gloire
des Empires confifte particulièrement dans
les progrès des connoiffances humaines , &
ayant accordé aux Gens de Lettres les encouragemens
& les diftinctions que leur état
exige , une foule de grands hommes à Paris ,
à Londres , à Berlin & dans tous les États de
l'Europe , diftinguent le fiècle préfent : tout
tend à la perfection. Les chef d'oeuvres fe
multiplient dans prefque tous les genres , &
l'établiffement des Académies , en facilitant
la communication des lumières & des connoiffances
, affure à la République des Lettres
une gloire durable & permanente.
›
Les hommes célèbres dont je viens de
parler , & une foule d'autres que j'aurois pu
également nommer , comme Archimède
Euripide, Sophocle , le Taffe , l'Ariofte , &c.
ont , chacun dans leur genre , marqué les limites
de l'efprit humain , les bornes que la
nature ne lui a point permis de franchir ;
il faut en convenir , les hommes célèbres
du fiècle préfent ne font ni d'un efprit ni
d'un talent fupérieurs aux hommes célèbres
des âges écoulés ; & , à moins que la Nature
car ,
DE FRANCE. ios
ne crée une racé nouvelle , d'une trempe
d'efprit plus forte , d'une intelligence plus
étendue , qui pourra jamais fe flatter de
donner des productions dont le mérite feroit
fuperieur à celui des grands Écrivains de
l'antiquité : Si l'on veut être de bonne-foi ,
ne point faire attention à de petites différences
que le gouvernement , la religion , le
climat , les moeurs , l'éducation apportent
néceffairement dans les ouvrages de l'efprit ,
qui pourroit s'empêcher de convenir que les
hommes célèbres que je viens de citer , ne
foient tous au même degré , foit pour le genie
ou l'efprit , foit pour les talens ; ou , du
moins , que les différences font fi légères ,
qu'elles ne peuvent faire objection contre les
principes que j'ai pofés : Il en eft de même des
Nations ; il n'y a aucune différence pour l'étendue
des lumières , pour la beauté des productions
de l'efprit , entre le fiècle de Philippe
& d'Alexandre , & celui de Céfar &
d'Augufte , & entre ces deux fiècles & celui
de Louis XIV ; ainfi le fecond principe me
paroît auffi inconteftablement prouvé que le
premier , & on ne peut douter qu'il n'y ait
eu dans les fiècles paffés , & qu'il n'y ait encore
aujourd'hui des Nations qui ont atteint ,
dans plufieurs genres , tout le développement
dont l'efprit humain eft fufceptible.
2
Prévenons une objection qu'on ne manquera
pas de nous faire : chaque fiècle éclairé
ajoutant aux lumières des fiècles précédens ,
les grands Hommes de la génération préfente
E v.
106 MERCURE
·
devroient avoir quelques degrés de fupério
rité fur ceux des fiècles paffes. On ne peut
difconvenir que les Sciences naturelles , par
exemple , n'aient fait d'immenfes progrès ,
ainfi que les Sciences morale , économique &
politique ; que nous ne foyons plus avancés ,
dans chacune de ces parties, que ne l'étoient
les Anciens & que nos defcendans , à
l'égard de ces belles Sciences , l'emporteront
encore fur nous : mais je n'ai point dit que
les Anciens euffent perfectionné toutes les
connoiffances humaines ; j'ai établi ſeule>
ment qu'ils avoient atteint la perfection dans
plufieurs , comme les Belles Lettres , la
Littérature , l'Éloquence , la Poéfie , la Peinture
, la Sculpture , &c. & je crois que cette
propofition eft à l'abri de route contradic
tion. Si les Anciens ne nous ont pas égalés
dans les Sciences naturelles , c'eft que les
faits leur manquoient , & que d'ailleurs leur
efprit n'étoit pas porté vers ce genre de connoiffances
; c'eft que les vérités , qui feules:
conftituent la beauré dans ces Sciences , font
bien plus difficiles àfaifir que dans la Littérature
& les Beaux- Arts. Cependant les ouvrages
qu'ils nous ont laiffes fur ces matières,
comme l'Hiftoire des Animaux d'Ariftote
les queftions naturelles de Sénèque , l'Hiftoire-
Naturelle de Pline ; prouvent ce qu'ils euffent
fait , fa l'obfervation , l'expérience & les découvertes
fuffent venues à leur appui : cars
malgré le grand nombre d'erreurs , d'explica
tions fauffes , mais toujours ingénieufes, qui fe
DE FRANCE. 107
rencontrent dans leurs Ouvrages, on y trouve,
indépendamment de la beauté du ftyle , tout
le génie , l'étendue d'efprit , la pénétration , la
fagacité & le bon fens que l'on rencontre dans
les meilleurs Ouvrages modernes de ce
genre .
-
les
Recherchons maintenant comment ces
deux principes pourront nous fervir à fixer
nos idées fur le Beau. Si l'on raffembloit les
hommes les plus éclairés de l'Europe , &
qu'on les priât de nommer les chef- d'oeuvres
des Arts & des Sciences ; les Peintres ,
Sculpteurs nommeroient , d'une voix unanime
, la Vénus de Médicis , l'Apollon du
Belvédère , le Laocoon , les Bains d'Apollon ,
le Maufolée du Cardinal de Richelieu ; les
plus beaux Tableaux du Corrége , du Titien ,
de Michel - Ange , de Raphaël , & c . Les Ar
chitectes citeroient la fuperbe Églife de Saint-
Pierre de Rome , celle de Saint Paul de
Londres, celle de Sainte-Sophie de Conftantinople,
la Colonnade du Louvre , &c. Les
Poëtes célébreroient Homère , Horace, Virgile,
le Taffe, Milton, Racine , Boileau, & c. Les
Orateurs, Démosthène, Cicéron , Bourdaloue ,
Maffillon , Boffuet , Fénelon . Les Hiſtoriens ,
Tacite , Tite- Live. Les Mathématiciens , Archimède
, Newton , Leibnitz , & c. Leur
fuffrage pafferoit fans contradiction , & feroitadmis
univerfellement. Ainfi , les principes
étant vrais , il eft pareillement prouvé que,
dans chaque genre , on a des modèles du
Beau , & que ces modèles font fixes , invaria
Evi
108 MERCURE
bles , puifqu'ils font adoptés généralement
dans les Sociétés civilifées , par les perſonnes
qui ont acquis tout le développement dont
l'efprit humain eft fufceptible , & que tous
les Peuples ne tarderoient point à les adopter
, s'ils parveno ent à ce même degré
de perfection. Le Beau n'eft donc connu que
des Peuples policés & éclairés : les Nations
fauvages , les Lapons , les Tartares , les
Nègres , les Hottentots , n'en ont aucune idée.
Dans notre Europe même , où les Sciences &
les Arts ont fait plus de progrès que par-tout
ailleurs , combien d'erreurs , de préjugés , de
fauffes vues , de jugemens incertains ? Combien
peu d'hommes ont un goût für , une
connoiffance certaine , une vue bien nette ?
Combien n'en voit on pas qui fe prétendent
inftruits , & qui préfèrent les grotefques de
Callot , les bambochades de Teniers , aux
fublimes compofitions de Raphaël , de
Michel Ange , & aux plus belles formes du
Corrége?
On n'a point naturellement l'idée du
Beau , puifqu'il eft prouvé qu'il n'y a point
d'idées innées : cette prérogative eft le partage
d'un très- petit nombre d'hommes qui
naiffent avec d'heureufes difpofitions , que
l'éducation perfectionne. C'eft à force de voir,
de comparer, que l'idée du Beau naît, s'accroît,
fe developpe ; c'eft en étudiant les modèles ,
en confultant les Maitres de l'art, en fe péné
trant , en fe nourriffant , pour ainfi dire , de.
leurs immortelles productions , que le Beau
DE FRANGE. €109
•
infenfiblement s'empare de nos ames , que le
gouts epure, & qu'on parvient à le reconnoître
fûrement toutes les fois qu'il fe prefente; car
ily a bien de la difference entre fentir le Beau
& en connoître la fource , le principe ; l'un
eft ce qu'on appelle jouir , l'autre eft ce
qu'on nomme favoir. Il y a des perfonnes qui
sont un tact fi fin , fi delicat, que , fans une
grande connoiffance , elles favent fentir les
beautés ; elles devinent , pour ainfi direfurle
champ , ce qui eft beau ; cependant , fi ce tact
n'eft point éclairé par l'étude & la compa
raifon , elles ne peuvent fe rendre compte du
fentiment qu'elles éprouvent : c'eft une jouif.
fance aveugle , bien différente de ces jouiffan
ces fenties, où le goût prefide , & que la raifon
éclaire.
Le Beau quelquefois nous frappe comme
malgré nous l'ame la moins exercée en
reçoit une impreffion fubite ; mais ces traits
de lumière ne peuvent jamais avoir d'action
que fur les objets qui font à la portée de notre
entendement. Un Sauvage Américain , à qui
Louis XIV avoit fait montrer toutes les
curiofités de Verfailles , avoit tout examiné
en gardant un profond filence ; mais à peine
eûr-il apperçu le tableau de Raphaël qui repréfente
Saint Michel qui terraffe le Démon ,
qu'il s'écria ah ! le beau Sauvage ! Il ne
voyoit dans cette compofition qu'un de fes
compatriotes victorieux , qui , dans la chalcur
du combat , confervoit toute la férénité de l
110 MERCURE C
fon ame, & dont les traits n'étoient pas dém
grades par la colère..
1
Mais fi le Beau eft fixe , invariable ; fi lés
modèles en font donnés , pourquoi les formes
en font- elles différentes chez les divers
Peuples ? Pourquoi à la Chine , par exemple
, exige- t-on qu'un homme , pour être
beau , foit gros & gras , qu'il ait le front
large , les yeux petits & plats , le nez court,
les oreilles un peu grandes , la bouche médiocre
, la barbe longue , toutes proportions
tres - éloignees de celles de l'Apollon du
Belvedere , que les Nations les plus civilifées
regardent , avec raifon , comme un véritable
modèle du Beau? C'eft qu'on donne
très mal - à-propos , à la Chine , le nom de
Beau à une mode , à un ufage dans lequel le
goût n'a aucune part & la raifon n'eft point
confultée ; c'eft que le peuple Chinois , qui
préfère ces formes , & les Grands même ,
qui ne font que peuple quand ils ne font
point éclairés , n'ont aucune connoiffance du
Beau : les modèles leur manquent ainfi que
les règles ; cependant , à la Chine même , il
ya des perfonnes qui ne font point dupes de
ce goût bizarre , de ce caprice de la mode ;
elles font cas des plus belles formes ; & il ne
faut pas croire que les Sérails de l'Empereur
ne foient remplis que des magots de fon
pays : ils font peuplés de ces fuperbes Geor¬
giennes & Circaffiennes , dont des peuples
à demi- civilifés , mais éclairés par leur avan
DE FRANCE. BLE
rice connoiffent fi bien la valeur, qu'ils
n'en prennent foin que pour en faire un
objet de trafic. Malheureux pays ! où l'on
ravale , par un commerce honteux , tout ce
que la nature , embellie par l'art , poſsède de
plus parfait ; où le père n'elève fa fille que
pour en faire une efclave , dont la condition
fera fouvent d'autant plus dure, que fa beauté
fera plus parfaite !
-Il eft clair , d'après ce que nous venons de
dire , que le Beau ne fe trouve que chez les
Nations civilifées , & qu'il n'eft fenti, connu ,
apprécié que par un très - petit nombre
d'hommes , dont la décifion entraîne enfin
tous les fuffrages. Les Peuples fauvages, barbares
ou à demi- civilifés , n'en ont aucune
idée; ils font , à cet égard , comme un enfant
dont les fens ne font point encore dévelop
pés ; qui n'a ni penfé ni réfléchi . Il ne
connoît point le Beau; on le lui montreroit
envain ; il ne fauroit ni le juger ,
ni l'apprécier. Mais , d'après les principes
établis , le Beau feroit le même pour
tous les Peuples de la terre , s'ils parvenoient
au même degré de développement ;
car nous voyons que plufieurs Nations , anciennes
& modernes , ont eu & ont encore
aujourd'hui , fur plufieurs Sciences & Arts,
les mêmes idées du Beau. Ainfi , les formes ,
les proportions qui conftituent une belle
femme , une belle ftatue , un beau temple ,
ont été les mêmes chez les Égypticns , les
Grecs , les Romains , & font encore les
3
7772 MERCURE
3
memes aujourd'hui chez les François , les
Anglois , les Efpagnols , les Italiens , les
Turcs. Le Beau n'eft donc pas une qualité
relative , " comme on l'a pretendu ; fi cela
étoit , tant de chef- d'oeuvres qui font nos
delices, n'en feroient point des modèles fixes.
Quand une chofe eft reconnue pour belle,
quand les véritables Connoiffeurs l'ont ainfi
décidé , quand le fuffrage des fiècles de lumière
s'élève en fa faveur , envain tous les
efforts de l'ignorance , du mauvais goût
voudroient appeler de ce jugement , le Beau
conferve immuablement fon empire. La
Colonnade du Louvre fera belle dans tous les
temps , dans tous les lieux : la prévention
voudroit auffi inutilement donner le nom de
-beau à des choſes qui font véritablement indignes
de porter ce nom ; cette ufurpation
n'eft jamais que paffagère ; la pofterité appelle
du jugement , & les véritables Connoiffeurs
marquent la place des productions de l'efprit ,
comme dans une fociété bien policée , les
rangs , les préféances font défignés à chaque
perfonne par l'état .
* Les modèles du Beau exiftent bien moins
dans la nature que dans la tête des Artiftes &
des hommes de génie qui les ont créés. Y a-
-t-il aucune production naturelle qu'on puiffe
comparer au grouppe admirable deLaocoon,
au divin caractère de la ftatue de l'Apollon ,
aux grâces élégantes de la Vénus de Médicis ?
Les Artiſtes fe font élevés à un modèle du
Beau dont la Nature n'offre Fimage que dans
<
DE FRANCE. 113
f
!
2quelques parties. L'art du Peintre , du Poëte ,
&c. l'a emporté fur les productions ; l'homme
, par d'heureufes combinaiſons de fon
efprit , eft parvenu à former un type , un
modèle réel , fixe , invariable , du Beau , que
les Artiftes les plus habiles ont généralement
adopté. Cicéron le dit lui- même , lorsqu'il
Savance que le Jupiter de Phidias n'avoit
point été fait d'après un modèle exiftant dans
la Nature ; mais d'après l'idée que le Peintre
s'étoit faite d'une beauté dont le modèle
n'avoit jamais exifté. Cet Artiſte célèbre
n'avoit point vu de Jupiter ; il le reprefente
cependant tel qu'on peut fe l'imaginer , lorf
qu'il eft prêt à lancer la foudre ; & le génie
de ce grand Artifte , capable d'élever l'art luimême
à fa perfection , a fu concevoir & exprimer
la divinité. 1 .
Le Beau dans chaque genre n'a point
été formé d'un feul trait , mais de la réunion
de différentes belles parties , tant la découverte
en a été difficile. La gorge de Thaïs , la
taille de Phrynée , les differens membres des
plus célèbres Gladiateurs , fervoient de modèles
aux Peintres de la Grèce . Lorfque Zeuxis
fit fon tableau d'une Hélène , fi vanté par les
Anciens , les Agrigentins lui envoyèrent les
plus belles filles de leur pays ; il en choisit
cinq ; & c'eſt en réuniffant les charmes particuliers
à chacune d'elles , qu'il parvint à faire
une beauté parfaite. Polyclète , qui avoit
acquis de la célèbrité par plufieurs Ouvrages
de ſculpture, avoit fait, entr'autres , une ftatue
114
MERCURE
"
fi admirable pour l'exactitude des propor
tions & le bel accord qui régnoit dans toutes
les parties , qu'elle fut appelée la règle, & ,
en effet , fans une règle précife , tous les Arts
ne dépendroient bientôt plus que de l'imagination
. Un oeil exercé à la vérité n'a bientôt
plus befoin de meſure. Michel - Ange difoit
qu'il faut avoir le compas dans les yeux , &
non dans la main , parce que la main
opère & que l'oeil juge ; cependant , dans
toutes les compofitions de ce grand Maître ,
on trouve qu'il n'a jamais paffé les bornes
des mefures convenables ; défaut trop ordinaire
dans les ouvrages de ceux qui fe font
déclarés contre les règles , & qui n'ont pas
fenti qu'en Peinture , comme en Sculpture,
le compas dans les yeux étoit la même chofe
que la règle dans la tête.
Le Beau en tout genre eft extrêmement
rare. L'Italie poſsède peut - être plus de
foixante mille ftatues antiques , & , fur ce
nombre immenfe , il n'y en a pas vingt qui
foient univerfellement regardées comme des
chef-d'oeuvres : la tête même de cette belle
ftatue de Vénus de Medicis , a éprouvé quelques
critiques, tant les vrais Connoiffeurs font
difficiles de même fur vingt mille Tragédies
& Comédies qu'on peut compter chez
les Peuples civilifés de l'Europe , il n'y en
a pas dix qui foient , dans toutes leurs parties
, des modèles du Beau.
L'homme en eft le créateur fur toute la furface
de la terre ; il en a trouvé les modèles
DE FRANCE.
115
dans tous les genres ; il en a donné les règles
& les principes . Dieu , en lui cédant le do→
maine de cette terre, ne lui donna , qu'un terrein
en friche & fans valeur ; mais l'homme ,
en mettant à profit les lumières de fon efprit ,
fut , par les efforts d'un travail conftant &
allidu , changer ce défert en un lieu dé délices
; en détruifant une partie des forêts ,
qui furchargeoient la terre entière , il a diminué
l'humidité de l'atmosphère & augmenté
la falubrité de l'air ; les nuages , les brouillards
qui déroboient la vue du ciel fe font diffipes ;
les champs fe font couverts d'une douce
verdure ; les prairies fe font émaillées de
mille fleurs , les fruits fauvages , tranfplantés
dans des enclos & nourris de terres préparées
, ont acquis de la douceur & de la fuavité
; les jeunes plantes des bois ont fait l'ornement
de fes jardins , en doublant leurs
fleurs , en nuançant leurs couleurs ; les fleuves
ont été contenus & dirigés ; la mer eft venue
brifer fes flots contre des digues infurmontables
, que la main de l'induftrie a fu lui
oppofer ; la foudre même , cet effrayant météore
, a reçu des loix , & a été contrainte &
dirigée dans fa courfe . L'homme , enfin , en
fe réuniffant en fociété , en choififfant un
climat tempéré , un air pur & ferein , des alimens
convenables , aperfectionné fa nature ,
adouci fes moeurs , étendu fes facultés : inventeur
des Arts & des Sciences , en les portant à
leur perfection , il eft parvenu , avec le tems ,
116 MERCURE
à former tous les modèles du Beau que nous
connoiffons .
Le Beau n'a point de degrés ; une chofe ne
peut être ni plus ni moins belle.Un tableau, s'ıl
eft beau dans toutes fes parties , ne fauroit avoir
un degré de plus de beauté. Une belle femme
ne peut être belle que d'une façon, quoiqu'elle
puiffe être jolie de cent mille, fans cela les
chofes feroient fufceptibles d'une perfection
qui s'étendroit à l'infini . Dans chaque genre,
les belles chofes font femblables, quoique fur
une échelle différente : un beau cheval d'Efpagne
, un beau cheval Arabe , un beau
cheval Anglois , ont néceffairement les
mêmes proportions. On ne peut pas dire que
la beauté de l'un l'emporte fur celle de l'autre,
s'ils y ont un égal droit on peut les préfé→
rer ,foit pour la viteffe , foit pour la force ou
le courage ; mais ces qualités ne conftituent
point la beauté, qui réfide particulièrement
dans l'exacte proportion des parties & de
l'enſemble. Il en eft de même de la couleur ;
elle n'eft point l'attribut caractériſtique du
Beau , elle peut en être un acceffoire. Un
objet , qu'il foit noir ou blanc , n'en eft pas
moins beau, ( ilbruno , il bel non toglie ) . Le
Scipion en bafalte noir du Palais Rofpigliofi
, eft tout auffi beau que la ftatue de
marbre blanc de l'Apollon du Belvedère; ce
font deux chef- d'oeuvres de l'art. Cependant
il y a de belles couleurs comme il y a de
belles formes. On demandoit à une femme
DE FRANCE. 117
grecque , diftinguée par la délicateffe de fon
goût , quelle étoit la plus belle couleur qu'il
y eût dans la Nature : celle qui brille fur les
joues d'une jeune fille , belle & naïve , répondit
la Dame .
Le Beau étant immuable & le même
pour les Nations civilifées anciennes &
modernes , les règles dans chaque genre
étant fixes , il faut convenir , d'après les principes
établis , qu'il feroit généralement adop→
té par tous les peuples de la terre , s'ils acqueroient
le degré de développement dont la
nature humaine eft fufceptible.
} Quant au Beau effentiel , indépendant de
toute inftitution , même divine ; au Bean
naturel , indépendant de l'opinion des
hommes ; au Beau relatif , au Beau
arbitraire , ce font des êtres de métaphyfique
qui n'ont jamais exifté que dans la
tête de quelques Philofophes. Le Beaut
fenfible réel exifte , au contraire , dans une
infinité de lieux ; il a des admirateurs chez
tous les peuples où les Arts & les Sciences
font cultivés ; on en trouve des modèles à
Rome , à Londres , à Paris & chez tous les
Peuples actuellement civilifés : les Artiſtes ,
les Gens de Lettres , les Savans travaillent
à l'envi à en multiplier les copies , ou à en
produire de nouveaux originaux.
Mais fi le Beau eft fixe , immuable , qui
en feront donc les Juges? Les principes l'indiquent
fuffifamment les Nations où les
Arts auront été portés à leur perfection , &
:
118* MERCURE
ces Nations font connues ; les hommes chez
ces Nations , qui auront exercé avec fuccès
l'art qu'ils veulent juger , & qui feront ñés
avec un goût fûr ; ceux , parmi ces hommes
éclairés , qui ne feront point livrés à des goûts
exclufifs , & qui , fur- tout , ne feront point
dominés par la prévention & les préjugés.
Un Courtifan difoit à Arlau , Peintre Genevois
, devant Louis XIV : vous devez être
bien fatisfait de voir vos ouvrages loués par
le Roi ? Sa Majefté me fait beaucoup d'honneur,
répondit l'Artifte, mais elle me permet
tra de dire que l'Académie eftencore un meilleur
Juge. Cette fage réponſe fait connoître
beaucoup mieux que tous les raifonnemens ,
ceux qui ont le droit de prononcer fur le
Beau dans tous les genres.
Il n'eft point de mon objet de parler en
détail du Beau dans la Peinture , la Sculp
ture , la Poélie , l'Éloquence , dans les Ou
vrages d'efprit , chacun de ces objets deman→
deroit un traité à part , & d'ailleurs tout eft
dit à ce fujer , on a les règles , les modèles &
les exemples ; des Poëtes célèbres , des Écri
vains , Philofophes les ont confacrés dans
leurs Ouvrages immortels. On n'ignore plus
ce qui conftitue un beau Poëme , une belle
ftatue , un beau Portique , une belie Colon
nade , un beau Temple. Ces penfées fur le
Beau étant vraies , les difputes éternelles fur
ce motfonrterminées , & toutes les queſtions
meme qui tourmentent depuis tant de
ficcles les Philofophes , fur le jufte, l'injuſte,
DE FRANCE. 119
la vertu , l'honnête , l'utile , le décent , me
paroiffent réfolues en admettant les mêmes
principes : car , fi le Beau eft un ; file type
en eft réel , fixe ; fi tous les hommes , pour
l'adopter , n'ont befoin que d'atteindre au
même dégré de développement , il faut convenir
qu'ils auront pareillement des idées
fixes , invariables & réelles de la vertu , du
jufte & de l'injufte , lorfqu'ils auront atteint
ce même terme de perfection. C'est donc à
tort que quelques Sophiftes ont foutenu que
la vertu , la justice , l'honnêteté , la décence
étoient de mode , d'opinion , de pure conve
nance , parce que telle action qui eft ver
tueufe , jufte ou décente dans un pays , ne
Feft pas toujours dans un autre. On ne voit,
dit le vertueux Pafcal , « prefque rien dé
jufte & d'injufte qui ne change de qualité en
changeant de climat ; trois degrés d'elevation
du pôle renverfent toute la jurifprudence ;
un méridien décide de la vérité. Les lois fon
damentales changent. Le droit à fes époques
Plaifante juftice , qu'une rivière ou une mon
tagne borne ! Vérités en- deçà des Pyrenées ,
vérités au- delà ». Le fage Pafcal n'eût point
avancé une penfée auffi fingulière , s'il eût
connu les véritables principes qui feuls peuvent
fervir à réfoudre ces difficultés. Ces prin
cipes lui paroiffoient fi difficiles à découvrir ,
qu'il ajoute , dans une des penfées fuivantes :
" il n'y a qu'un point indivifible qui foit le vés
ritable lieu de voir les tableaux ; les uns font
trop près , trop loin , les autres trop haut ,
120 MERCURE
trop bas ; la perfpective l'affigne dans l'art de
la Peinture : mais dans la vérité & dans la morale
, qui l'affignera? » Si je ne me trompe , je
crois l'avoir affigné d'une manière invariable
dans ce petit difcours ; car , pourroit - on me
conteſter quetous les Peuples , foit anciens ,
foit modernes , qui ont atteint le degré de
développement dont l'homme eft fufceptible,
n'ayent eu & n'ayent encore aujourd'hui,
à très- peu de chofes près , les mêmes idées de
la juftice , de la vertu , de l'honneur , de l'équité
, de la décence ? tous ne s'accordentils
pas entre- eux dans les points principaux
de la morale & de la vérité ; & tous les Peuples
de la terre n'adopteroient- ils pas néceffairement
les mêmes idées , s'ils atteignoient
à ce même degré de lumière & d'inftruction?
Ce dernier degré de développement eft un
point très réel , puifque nombre de Nations
y font parvenues; & c'eft à ce terme qu'il
faut être placé pour avoir des notions exactes
& précifes du droit , de la juftice , de l'équité
dans toute leur perfection ; car il eft
des notions de vertu, & des principes de morale
communs à tous les peuples , même aux
plus barbares. Confultez la juriſprudence
de toutes les Nations civilifées de l'Europe ;
elle fera un témoignage de ce que j'avanceici.
Si le larcin , l'incefte , le meurtre des
enfans & des pères , ont eu leur place entre
les actions vertueufes , comme le dit le
même Pafcal , ces ufages n'ont jamais eu
lieu que chez des Peuples barbares ou à
demiDE
FRANCE. 127
demi civilifés , qui prenoient pour des actes
de vertu , des actions en effet très- condam- .
nables. La loi , ou plutôt l'ufage qui les autorifoit
, n'avoit point été rédigé par des Sages ,
& nous ne voyons rien de femblable chez
les Nations anciennes & modernes qui ont
atteint le degré de perfection dont elles
font fufceptibles. Toutes leurs lois , dans les
points capitaux qui intéreffent le bonheur de :
l'homme & de la focieté , font uniformes ;
toutes s'occupent à réformer celles qui font
nuitibles : ainfi , bien loin que la raifon ait
corrompu les lois naturelles , comme la pré- 5
tendu un Philofophe de nos jours ; il faut
convenir , au contraire , que toutes les
bonnes lois font fon ouvrage ; & c'el à pr
fectionner l'éducation , que tous les efforts
des Nations doivent tendre : un peuple fera
d'autantplus vertueux que fon éducation fera
plus parfaite, Flaignons donc les Nations
fauvages ou barbares qui ne connoillent
point le Beau & ne pratiquent pas la vertu.
Mais qu'importe leurs erreurs ? elles mériteroient
tout au plus qu'on y fit attention ,
fi les peuples policés , anciens & moderne ,
avoient, tous eu des idées différentes fur le
Beau , fur la vertu ; la penfée de Pafcal alors
neferoit que trop.vraie , & n'en feroit que
plus affligeante. Mais fi l'accord des Peuples .
éclairés a toujours été le même fur ces grands
objets , s'ils eu ont eu les mêmes notions
nous ne pouvons plus regarder comme des
rapports arbitraires & variables , les idées que
Sam. 18 Décemb. 1779. F
122 MERCURE
les Sages de tous les fiècles nous ont tranfinifes
fur ces matières ces rapports au contraire
font immuables , & la durée en fera auffi
permanente que celle de l'efpèce humaine
entière , tant qu'il y aura des Nations civilifées
, & que la barbarie ne pourra pas exercer
fes ravages fur les monumens du Beau
& ne détruira pas la morale , qui eft le plus
bel ouvrage de la fociété civilifee & perfec
tionnée.
LES PRINCIPES que nous avons établis au
commencement de ce Difcours , & qui donnent
la folution de toutes les queſtions que
l'on peut propofer fur le beau , lejufte , l'injufte
, & c. peuvent encore fervir à réfoudre
toutes celles que l'on peut faire fur
la Liberté. Cette queftion donne lieu à des
folutions très- différentes , fuivant les divers
points de vue où l'on veut fe placer ; mais
comme dans les différentes manières d'envilager
un fujet , il n'y en a qu'une qui
foit la véritable , nous croyons l'avoir trouvée
dans le développement & l'application
de nos principes.
Pour réfoudre cette queftion difficile ,
il faut confidérer dans les corps leurs qualités
inhérentes , & leurs qualités relatives .
Les qualités inhérentes font celles qui leur
font propres , qui font partie de leur nature
, fans lefquelles ils ne pourroient exifter
;telles font la figure, la folidité, l'étendue ,
l'impénétrabilité , la pefanteur. Les qualiDE
FRANCE. 123
tés relatives font bien differentes ; elles
n'exiftent point dans les corps , elles naif
fent de leur organiſation , de leur dévelop
pement , du rapport que les corps ont les
uns avec les autres.
Il faut auffi diftinguer les mouvemens
d'un corps brut , des actions d'un corps
vivant , & furtout des actes d'un être
pen
fant. Le premier eft mû & entraîné néceffairement
par les forces générales de
la nature : les aftres , les planètes qui dé
crivent des orbes conftans & réguliers
autour du Soleil , qui exercent leur action
fur ce aftre qui , à fon tour , exerce fur
eux fon empire , n'ont aucun choix ni
détermination dans leurs mouvemens : ils
obéiffent , dès le commencement de la création
, à la même force , & parcourent conftamment
la même route & le même efpace.
Ils fe meuvent fans le favoir , & font entraînés
fans le vouloir. De même fur ce
globe que nous habitons , tous les corps
bruts ont une tendance & une direction
néceffaires ; & l'être vivant , à ne confidérer
que fa partie matérielle , obéit à la
même néceffité phyfique ; mais dès l'inſtant
qu'il reçoit des fenfations & qu'il com→
mence à les comparer , il a fait les premiers
pas vers la Liberté. Ainfi ceux qui
ont regardé la Liberté dans l'homme commeun
être , & ceux qui l'ont regardée comme
une chimère , fe font également trom
pés. La Liberté n'eft ni l'un ni l'autre ;
Fij
124
MERCURE
膂сс
>
c'eft une qualité relative , comme tous les
autres attributs de l'ame : elle s'accroît
s'augmente , fe développe par l'inftruction ,
l'éducation & l'acquifition des lumières &
des connoiffances ; car il n'y a pas dans
l'homme , comme on l'a prétendu , « un
» principe , une caufe fupérieure qui agit
au-dedans de lui , qui régit fes pensées
qui les fait naître , qui les éloigne , qui
les rappelle en un inftant & à fon com-
» mandement; il n'y a pas enfin dans l'hom-
> me un efprit libre , féparé de l'ame ,
qui agit fur lui-même , quand il luj
plaît.
93
"
> Si ce principe exiftoit dans l'homme
il feroit tout développé dans l'enfant comme
dans l'adulte , dans l'âge viril comme
dans la vieilleffe ; & y a-t-il un être moins
libre qu'un enfant ? Dans fes premières années
, à peine a-t -il la force de fe foutenir;
comment auroit-il donc celle de faire
un choix , de vouloir , de ne pas vouloir,
-de fe déterminer à fon gré ? L'enfant apprend
à devenir libre , comme il apprend à danſer,
à fauter , à lire , à écrire ; c'est l'éducation ,
les lumières, qui le rendent libre ; c'eft en
comparant les objets les uns avec les autres ,
que cette faculté fe développe , s'étend ;
& l'homme devient d'autant plus libre qu'il
a l'efprit plus cultivé , qu'il a porté fes vues
fur un plus grand nombre d'objets , qu'il
fait un grand ufage de fa raifon & de fes
lumières de forte que l'on peut dire qu'il
DE FRANCE. 129
ya d'autant plus de cette Liberté dont nous
parlons , que la fociété où l'on vit eft
plus perfectionnée , & que les arts & les
fciences y font plus floriflans. Le Sau
vage , pár la raifon contraire , fera donc
dans l'efpèce humaine un des êtres qui
aura le moins de cette liberté dont nous
parlons , puifque fes connoiffances & fes
relations font très bornées.
-
Toutes nos actions ne font donc pas l'ef
fet de la néceffité ; la Liberté eft une qualité
que l'âge & furtout l'éducation développent
dans tous les êtres vivans. Tout être borné à
de fimples fenfations n'eft point libre . Com→
bien ne voit- on pas d'hommes , en effet , qui
ne font que de fimples automates , qui marchent
conftamment fur la même ligne , qui
femblent n'avoir qu'une direction néceffaire ,
qui le lendemain font ce qu'ils faifoient
la veille , dont tous les mouvemens , les
actions , les opérations ne font que l'effet
de l'habitude , & nullement du choix de
leur raifon ? La Liberté commence avec la
réflexion : dès l'inftant que l'homme réflé→
chit , combine fes fenfations , compare fes
idées , les étend , s'en rend le maître ; dès
que Thomme fent au-dedans de lui-même
qu'il commande à fes paflions , qu'il les
ordonne & les règle à fon gré ; dès que fa
conduite eft raiſonnée , que toutes les actions
, fes difcours , fes penfées tendent à
une fin , à un objet fixe & déterminé ,
c'eft alors qu'il fe reconnoît parfaitement
Fij
126 MERCURE
libre , & qu'il fent fa fupériorité fur les êtres
qui l'environnent , puifqu'il eft cenfé alors
avoir acquis le plus grand développement
dont l'efprit humain peut être fufceptible ,
& que le choix qu'il fait , par la comparaifon,
des fenfations produites par les objets
extérieurs , eft une preuve qu'il eft le maître
de ces premières impreffions.
Mais de même qu'on ne pense pas tou →
jours , on n'eft pas toujours libre. Toutes
les qualités relatives ne font pas conftantes ,
elles font fujettes à des augmentations ,
à des diminutions. La Liberté eft dans le cas
de toutes les autres facultés de l'ame : l'exercice
de la réflexion détermine fa préſence
& fon effet. Nous pouvons remuer nos
membres quand nous voulons , & cependant
nous les remuons bien plus fouvent
fans le vouloir or on n'eft véritablement
libre , que dans le moment où l'on fe détermine
par la réflexion à le vouloir ou
à ne pas le vouloir ; c'eft en cela principalement
que confifte l'effence de la Liberté.
Nous la perdons cette Liberté dans les
paffions , dans les fièvres chaudes , dans le
dérangement de nos organes. L'homme dans
cés inftans n'eft plus le maître de fes fens ,
de fes idées , de fes penſées , de fes mouvemens
même ; la partie matérielle de fon
être agit feule ; mais fi dans ce trouble ,
cette agitation intérieure , la réflexion fe
repréfente , l'homme éclairé reconnoît fon
erreur , fe condamne; & en reprenant l'exer
DE FRANCE. 127
cice de la raifon & de la Liberté , il rougit
des excès dans lefquels fon aveuglement
vient de l'entraîner. Toutes les autres paffions
nous ôtent aufli plus ou moins de
notre liberté , fuivant le degré où elles
font portées ; elles font comme des tyrans
intérieurs , des defpotes abfolus qui nous
maîtriſent , nous entraînent malgré nous.
L'homme le plus libre ne reffent que trop
fouvent leur efclavage ; car l'homme ne pouvant
toujours penfer , il éprouve ſouvent audedans
de lui des incertitudes , des variations ,
des agitations diverfes. Souvent l'ennui le dévore,
& il tombe dans un état de confomption,
de vapeur où la vie devient un fardeau , & où
l'on ne devient digne de la fupporter, que par
les efforts que l'on fait pour furmonter
cet état malheureux qui nous accable.
Si l'homme n'étoit pas libre , qui pourroit
changer fon caractère ? Tous les efforts
de l'art pourroient - ils modifier les
impreflions de la nature ? L'éducation
l'autorité l'exemple feroient inutiles ;
on fuivroit conftamment les goûts , fes
penchans ; on feroit entraîné nécellairement
& jamais par choix : mais l'efprit
eft comme un fil délié , il fe. plie , fe façonne
& le prête à toutes les combinaifons
, à toutes les circonftances. On prend
les moeurs de ceux avec lesquels on vit ; on fe
donne des goûts que l'on n'avoit pas, & l'on eft
fouvent dans le monde fi différent de ce qu'on
devroit être , que lorfqu'on vient à s'étudier,
Fiv
128 MERCURE
on eft tout étonné de ne plus fe reconnoître.
Sans la Liberté, toutes les actions de l'homme
n'auroient aucun but moral ; le vice &
la vertu feroient de vaines chimères ; la
confcience feroit inutilement entendre fa
voix à quoi ferviroient les remords , fi tout
étoit néceffaire ? Il n'y auroit rien de juſte
ni d'injufte . L'homme , ainfi qu'un automate
, feroit tout pat néceflité & rien par
choix ; il ne marcheroit pas , parce qu'il
en a envie , mais parce qu'il y eft contraint.
Toutes les idées , fes penfees , fes difcours ,
fes actions feroient l'effet d'une fatalité abr
folue ; & tous les produits de fon intelligence
, moeurs , ufages , loix , coutumes , vertus
bienfaiſance , honneur , probité , &c.
ne feroient que des rapports arbitraires.
La Liberté n'étant qu'une qualité relative
dans l'être vivant , elle n'eft point conftante
: elle eft diffèrente dans l'enfance
la jeuncffe , l'adolefcence , l'âge mûr & la
vieilleffe ; elle varie d'homme à homme ,
d'individu à individu , & l'on peut dire de
nation à nation : elle eft dans toute fa force
quand l'homme a reçu tout le développement,
l'inftruction dont fa nature eft fufceptible
, & que faifant ufage de fes talens & de
fon efprit, il ordonne, pour ainfi dire , fes penfées
, qui à leur tour commandent & régiffent
fes paflions , fes mouvemens , fes actions ;
de forte que c'eft avec raifon qu'on a dit :
Le mortel le plus fage eſt toujours le plus libre.
DE FRANCE. 129
Cette faculté de l'homme eft peut - être
une des preuves les plus convaincantes de
l'exiftence de fon ame & de fa fupériorité ,
puifque la liberté eft une des propriétés de la
penfee , & que la penfée ne peut être que
l'attribut d'une fubftance fpirituelle .
(Par Panckoucke , Libraire de l'Académie
Royale des Sciences , & Bréveté du Mercure.)
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
LE mot de l'énigme eft l'Hirondelle ; celui
du Logogryphe et Clarinette , où se trouvent
la , ré, Nil , Été , Air , Art , lance ,
âne , nacre , Client , Etna , larcin , Nectar.
ÉNIGM E.
L'AMITIÉ , le Plaifir & l'Amour m'ont fait naître
Je fuis de tous les trois la douce expreflion ;
Mais hélas ! des humains le coupable abandon
M'a rendu trop fouvent l'arme & le prix d'un traître
Aiguillon du defir , j'anime la Beauté ,
Je fuis don ou larcin fait par la Volupté,
Fy
130 MERCURE
LOGO GRYPH E.
UNz étroite prifon , à te parler fans feinte ,
M'enferme , ami Lecteur . Au pouvoir de mes lois
J'enchaîne les fujets , & je foumets les Rois ;
A leur foible raifon fouvent je porte atteinte..
D'Iris que j'embellis je fuis le truchement ,
J'alarme tour à - tour & raffure un amant .
En cherchant mes huit pieds fi tu veux me connoître,
Lecteur , en un moment tu vas me voir paroître .
Je renferme un des tons trouvés par Arétin ;
De l'homme vertueux quel fera le deftin ;
Un meuble fort utile , un fruit , une contrée ,
Où croît une liqueur à Bacchus confacrée ;
L'ornement
des Cités , un titre précieux ;
Un vafe où l'on gardoit par un zèle pieux
Les cendres des Héros ; un mal aflez funefte ;
Un aftre lumineux de la voûte célefte ;.
Ce qu'un vil intérêt , l'aiguillon du nocher ,
Jufques au fein des mers nous fait fouvent chercher.
DE FRANCE. 131
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
LETTRE au Rédacteur du Mercure.
MONSIEUR ,
PRESQUE tous ceux qui ont concouru cette
année au Prix de Vers de l'Académie Françoife
, fe font empreffés de faire imprimer
leurs Ouvrages , & il en eft bien peu fans.
doute qui n'aient eu l'efpérance d'obtenir du
Public la couronne que l'Académie leur a
refufée. Ce qui pourroit furprendre davantage
, c'eft que la plus grande partie du Public
ne manque jamais de partager le reifentiment
de tous ces Auteurs humiliés ; & que
le plus mauvais ouvrage lui paroît égal ou
fupérieur à l'ouvrage couronné. Je n'ai guère
vu de Lecteur , dans ces momens , à qui je
n'aie été tenté de dire : M. a sûrement concouru.
Eft - ce que le Public feroit tenté
de croire que l'Académie a ufurpé fes droits ,
& que c'eft lui qui devroit , comme les Athéniens
, décerner le laurier de l'Orateur & du
Poëte Cette prétention feroit au moins
noble & grande ; mais les Arrêts qui femblent
l'annoncer font peu propres à la faire
paroître fondée ; & l'on peut douter encore
que nous puiffions être des juges auf fenfibles
& auffi éclairés des productions des
F vj
132 MERCURE
Arts , que les Athéniens du beau fiécle de
Pericles. Parmi les peuples qui , prefque
tous ont prétendu à la. Souveraineté dans
tous les genres , qu'il en eft bien peu qui
aient été dignes de dicter les lois du goût &
de la fociete ! Je laiffe à juger combien ce défauc
de lumières leur a fait perdre à tous de
libcre , de bonheur & de talens.
Il le rencontre quelquefois des prodiges
Monfieur ; & parmi les jeunes gens qui, cultivent
les Lettres , il en eft qui font des vers ,
& qui ne manquent pourtant pas de modefie.
J'en connois un qui , à peine , a dixfept
à dix huit ans : il a fait aufli un éloge de
Voltaire ; mais loin de le faire imprimer
avec orgueil pour faire tomber la Pièce couronnée
, il le renferme avec foin dans fon
porte -feuille , ne le jugeant pas même propre
à donner aux connoiffeurs l'efpérance d'un
nouveau talent. Je crois qu'il eft auffi trompé
por famodeftie , que Is autres le font par leur
amour-propre. Vous en jugerez , Monfieur ,
& vous pourrez mettre le Public à même
d'en juger. Je me fuis procuré une copie de
fon ouvrage , & je vous en envoie deux ou
trois morceaux. Voici le debut .
Quoi ! ce peuple rival , dont les fuccès divers
Nous difputent l'empire & des arts & des mers
Les Anglois , de Garrick , auprès des morts célèbres ,
En pompe auront placé les dépouilles funèbres ,
Et d'un devoir rieux n'écoutant que la voix ,
Affocié fa cendre aux cendres de leurs Rois !
DE FRANCE.
133
Et lorfqué mon pays a perdu ce grand Homme ,
Qui manquoit à la gloire & d'Athène & de Rome ,
Voltaire , qui fur lui fixant tous les regards ,
Seul , régna fi long- temps fur le trône des Arts ,
Génie univerfel , prodige de notre âge,
L'orgueil de la Nature & fon pius bel ouvrage ;
Mon pays , dont il fut l'oracle & le flambeau ,
N'oferoit d'un éloge honorer fon tombeau ?
Ainfi donc parmi nous , l'oubli , l'indifférence
Du talent qui n'eft plus feroit la récompenfe !
Ah ! d'un tel deshonneur n'allons pas nous Aétrir.
Vous qui feul empêchez les grands noms de mourir ,
Favoris des neuf Saurs , hâtez-vous de paroître ;
Venez tous à l'envi célébrer votre maître :
Au nom de la patric offrez -lui votre encéns ;
Que les mânes vainqueurs entendent vos accens ,
Et que de les rivaux la jaloufe infolence ,
Ainfi qu'au défefpoir foit réduite au filence.
On peut fans doute appercevoir aifément
plufieurs fautes dans ce morceau ; des vers de
rempliffage qui rendent la période traînante
& embarraffee ; des mots qui ne font pas le
mot propre: & que defes rivaux . On fait bien
que dès long - tems Voltaire n'avoit plus de
rivaux : il exifte encore des ennemis de fa
gloire. Mais le motif de ce début me paroît
très- heureufement choifi ; c'eft bien - là , ce
me femble , la première circonftance qui
devoit s'offrir à l'imagination de ceux qui
vouloient chanter la gloire de Voltaire . Le
134 MERCURE
mouvement qu'elle a produit eft plein de
fenfibilité ; il n'a rien d'exagéré , ce qui eft
bien rare dans un jeune homme ; & les vers
qui naiffent les uns des autres donnent à ce
mouvement toute fon étendue , dans une
période qui a du nombre & de l'harmonie. ,
Il y a long-temps qu'on a obfervé que ce
mérite n'appartient guère aux verfificateurs
qui ne font pas deftinés à avoir un talent
véritable.
Le Théâtre de Voltaire eft fans doute
Monfieur , le plus beau titre de la gloire de
ce grand Homme. Depuis que M. de Saint-
Lambert a eu, le premier, le courage de l'imprimer
, beaucoup de Gens de Lettres penfent
que le plus grand Tragique eft celui qui
a fait produire les effets les plus terribles &
les plus univerfels à la Tragédie. Comment
fe fait-il donc , Monfieur , que dans Volraire
, ce foit le Poëte Dramatique que tous
fes panégyriftes aient caractérifé & célébré
avec le plus de foibleffe ? Dans ce que je
vous dis ici , ce n'eft pas mon opinion particulière
, c'eft à peu-près celle de tout le
monde que je vous exprime. En y réfléchiffant
un peu , j'ai cru voir que cela ne devoit pas
beaucoup nous furprendre. C'eft dans les production
dramatiques fur-tout que le génie ,
dont on a fait fi fouvent un Dieu , reffemble
en effet à la Divinité qui montre fes ouvrages
& fe cache elle- même. Je conçois deux manières
de parler du Théâtre d'un grand Homme:
l'une, c'eft de rappeler toutes fes Pièces
DE FRANCE. 13 {
les unes après les autres , d'en retracer le
fujer, d'en décrire rapidement l'action , d'en
peindre & d'en louer les effets : celle - là eft
très - commune ; elle fe préfente à tout le
monde ; car elle exige bien peu d'efprit & de
méditation : c'eft celle que tous les panégyriftes
de Voltaire ont employée. J'avouerai ,
fi l'on veut , que dans ces courtes notices
même un homme de talent peut fe montrer :
rien ne l'empêche en effet de trouver quelques
vers heureux ; mais on doit convenir auffi que
prefque tous les morceaux de ce genre reffemblent
parfaitement à ces argumens en
vers que l'on voit à la tête de tous les Chants
de la Gerufalemme Liberata , & de l'Orlando
Furiofo.
L'autre manière eft bien différente . Elle
confifte à diftinguer & à faifir dans tous les
ouvrages à la fois , d'un. Poëte Tragique , let
fyftême particulier de fon théâtre , le trait
dominant de fon génie , malgré toutes les
variétés qui doivent naître néceffairement
de la différence des fujets qu'il a traités , des
caractères qu'il a peints , des paffions qu'il a
exprimées , des effets qu'il a fu produire. Si
l'on a fait le même travail fur les Poëtes qui
partagent avec lui l'empire de la Scène , ur
rapprochement heureux & facile de leur fyf
tême & de leur génie , répandra la plus grande
lumière fur tout l'art dramatique; & rien ne
fera plus propre que ce tableau des richeffes
que nous poffédons , pour nous en faire acquérir
de nouvelles ; car fi le dernier pas
136
MERCURE
qu'on a fait dans la carrière paroît toujours
à l'homme médiocre le feul qui reftât encore
à faire , les hommes fupérieurs jugent bien
autrement ; & plus on femble s'être appro
ché des bornes , plus il y a d'efpaces déjà parcourus
, plus ils en découvrent à parcourir
encore .
On doit comprendre , fans beaucoup de
peine , que cette manière exige un peu plus
d'efprit , de fagacité & de talent : pour l'employer
avec fuccès , il faudroit réunir des qualités
qui fe rencontrent fi rarement enſemble
qu'elles femblent s'exclure ; il faudroit joindre
l'attention la plus forte à la fenfibilite la
plus étendue dans les momens même où
notre ame eft remplie des grandes émotions
de la tragédie , il faudroit pouvoir obferver
affez bien l'illufion qui nous émeut & nous
trouble , pour diftinguer à quel fecret ou à
quel don du génie nous fommes redevables
des impreffions qui nous agitent. Ce n'eft- là
encore que la tâche du Philofophe ; il en refte
une bien plus pénible pour celui qui veut
écrire en vers : ces réfultats profonds qu'il eft
fi rare d'exprimer feulement avec clarté , il
doit les revêtir de couleurs poétiques ; il doit
rendre fous des images fenfibles , les idées &
les objets qui tombent le moins fous les fens.
Ici le Poëte eft comme le héros de Virgile :
c'eft peu de s'être ouvert des routes pour pénétrer
dans ces demeures des Dieux où ſe
dévoilent les mystères de la Nature , il faut
DE FRANCE. 137
encore pouvoir revenir au jour ; & c'est là
le prodige !
Superafque evadere ad auras
Hoc opus , hic labor eft....
Un rameau d'or tira d'affaire le héros de
l'Eneide le génie eft le rameau d'or du
Poëte.
Quand le génie ne feroit pas aujourd'hui ,
comme dans tous les fiècles , le don le plus
rare du ciel , il exifte actuellement dans la
Littérature des opinions & une certaine foibleffe
de goût qui le feroient périr fans honneur
& fans gloire dans les Orateurs & les Poëtes
qu'il pourroit infpirer . A entendre la plupart
de nos hommes de Lettres , on croiroir
que nous fommes dans l'âge d'or des talens ,
& qu'ils doivent produire des merveilles
fans travail & fans culture . Depuis què M. de
Voltaire , qui avoit un fentiment fi délicat &
fi exquis des beaux Arts , a regardé comme leur
plus grand charme cette aifance & cette molleffe
qui relève le fublime : une foule de nos
Ecrivains en vers & en profe n'a plus ambitionné
que la gloire de paffer pour des Ecrivains
pleins de charme & de molleffe ; con- ,
fondant les effets du talent avec les moyens ,
pour être aifes & faciles , ils ont cru qu'il
fuffifoit de ne prendre aucune peine en écrivant,
& nous n'avons plus vu dans la plupart
des Ouvrages , que les idées les plus
communes délayées dans les molles afféteries
d'un ftyle énervé de langueur. On lit dans
8 MERCURE
l'Hiftoire des Voyages , que dans une de ces
Cours defpotiques fi nombreufes en Afie ,
lorfqu'il s'élève quelque queftion nouvelle
fur l'adminiftration, le Defpote , pour mieux
trouver la vérité , prononce , au milieu de
fon Confeil , fans avoir rien examiné , fans
y avoir réfléchi une feule minute : on recueille
, en fe profternant , la première
fottife qui fort de la bouche de Sa Majefté ,
& l'on court en hâte la graver dans les An
nales de l'Empire. C'eft l'hiftoire des Ecri
vains dont je parle : ils ont le même reſpect
pour tout ce qui fe préſente au hafard à leur
efprit , & une idée leur paroît avoir quelque
chofe de facré , uniquement parce que c'eft
la première qui fe préfente : c'eſt le premier
trait , c'est le trait du génie ; il a fûrement
une grace & un abandon que ne peuvent
avoir les idées que l'on cherche dans une
méditation pénible & laborieufe.
Cet amour exceffif d'une élocution pleine
de douceur & de molleffe , s'étoit introduit
également dans l'Empire Romain ; & , loin
de le regarder comme l'effet de la perfection
du goût , l'Auteur du Dialogue fur les caufes
de la corruption de l'Eloquence , l'un des
meilleurs morceaux de Littérature qui foit
parmi les Anciens , le donne comme une
preuve de la chûte de la véritable Eloquence
à Rome : c'eft de-là , dit il , c'eſt de- là qu'eſt
né cet ufage révoltant d'exprimer fon admiration
pour les Orateurs , en difant que leur
locution eftpleine de molleffe.-( Unde oritur
DE FRANCE, 139
illa fada & prapollera , fed tamen frequens
quibufdam exclamatio , ut Oratores noftri
TENERE dicere.... dicantur. )
Un Ecrivain , qu'on n'accufera point
d'avoir corrompu le goût parmi nous , a
loué dans un des vers les plus heureux de
notre langue , cette moleffe ,
Cette facilité , la grace du génie.
Il a eu raiſon, fans doute; mais il faut commencer
d'abord par avoir du génie , & l'on a
enfuite de la facilité , fi l'on peur. On a
peine à croire que cet Homme de Lettres
penfe ferieufement que la meilleure preuve
d'un beau talent , foit cette facilité de produire
qui ne produit guères que des Ouvrages
médiocres. Les Écrivains peuvent la trouver
charmante , parce qu'elle leur épargne beaucoup
de peine ; mais les Lecteurs ne doivent
pas en être également enchantés , parce
qu'elle ne leur fait aucun plaifir. Si c'eft -là ,
en effet , l'opinion de l'Homme de Lettres
dont je parle , elle peur lui nuire moins qu'à
un autre ; mais , par la même raiſon , elle
doit aufli lui faire perdre davantage..
Me voilà bien loin , Monfieur , de Voltaire
& du jeune Poëte qui célèbre fon Maître :
je ne prétends point que , fi jeune encore ,
ce nouveau panégyrifte ait parlé du théâtre
de Voltaire fuivant les vues & le plan que
j'aurois defiré ; mais vous verrez , je crois ,
qu'il fent bien vivement le génie qu'il ne
peut approfondir encore ; vous verrez ,
140
MERCURE
je penfe , dans plufieurs vers du morceau
que je vais citer , l'efpérance d'un homme
qui doit avoir le talent fi rare d'être éloquent
en vers. Il parle de cette Philofophie touchante
, de cette morale fublime que Voltaire
a introduit fur la Scène , & pourſuit ainſi :
…….. Vous qui d'un ennemi brulez d'être vengés ,
Plus que l'époux d'Alzire êtes- vous outragés ?
Accourez aux leçons qu'en mourant il vous donne ,
Et fachez pardonner lorfque Gufman pardonne ;
Imitez d'Alvarès la touchante bonté ,
Et fa Religion, foeur de l'Humanité.
Mais quel fpectre , couvert des voiles du trépas ,
D'une Reine coupable affiége tous les pas ?
Pourquoi , Sémiramis , fuir cette ombre impaiffante ?
Ces lamentables fons , cette voix menaçante ,
Certe voix qui te fuit eft celle du remords :
Voilà le jufte Dieu qui ranime les morts ,
Le Dieu qui , te montrant les traits de ta victime
Te retrace par-tout l'image de ton crime ;
Qui juge les Tyrans , qui punit leurs forfaits ,
Voilà le Dieu vengeur qu'ils n'appaiſent jamais.
C'eſt ainfi qu'en nos jours la morale applaudie ,
De grandes vérités orne la Tragédie ,
Et du haut de la Scène infruit tous les humains.
Ainfi , d'un pas bardi parcourant des chemins
Où de fes deuxRivaux il cherche en vain la trace ,
DE FRANCE. 141
Voltaire au milieu d'eux s'élève & prend fa place :
Lui feul , riche héritier de ces Maîtres fameux,
Il réunit les dons qu'ils partageoient entr'eux ;
Il rappelle de l'un la majefté , l'audace ;
De l'autre il fait revivre & le charme & la grace :
Oui , contraint d'admirer fes romaines vertus ,
Corneille avec tranſport eût adopté Brutus ,
Et le Peintre touchant de Phèdre , de Roxane ,
Eût lui même pleuré l'amante d'Orefmane.
L'Ouvrage finit , comme il a commencé
, par un mouvement plein de fenfibilité &
de chaleur.
· O l'objet de nos larmes !
Toi qui fur tous nos jours répandis tant de charmes ,
Dans l'afyle des Arts qui vois tes fucceffeurs
Hériter de ta gloire & de tes vils Cenfeurs !
Si j'ofe faire entendre aux pieds de ta ftatue ,
Une voix , jeune encore , aux Mufes inconnue ,
Pardonne : un jour , peut-être , un jour j'irai chercher
Cette tombe où l'envie a voulu te cacher.
D'un plus digne tribut j'honorerai ta çendre ,
Je t'offrirai les pleurs que tu nous fait répandre.
Incliné fur cette urne où dorment tes débris ,
Pour célébrer ton nom je lirai tes écrits , &c.
être
avec
Le Public apprendra peut -
quelque intérêt que l'Auteur des Vers qu'on
142 MERCURE
vient de lire , travaille à une traduction en
vers du Poëme de Lucrèce.
OBSERVATIONS d'un Sourd & Muet fur
un Cours Élémentaire d'Education des
Sourds & Muets. A Paris , chez B. Morin,
Imprimeur-Libraire , rue Saint-Jacques ,
à la Vérité.
La méthode d'élever les Sourds & Muets ,
établie par M. l'Abbé de l'Épée , ne fera point
peut-être une des époques les moins interreffantes
de ce fiècle ; elle prouvera , du moins ,
que ce n'eft pas feulement dans les livres
qu'il a été le fiècle de la raifon & de l'humanité.
De tout temps les Sourds & Muets ont fu
fe faire entendre par fignes avec une facilité
qui pouvoit furprendre les autres hommes .
Ils ont fu communiquer entre- eux plus
aifément encore , & on avoit appris à lire
& à écrire à quelques- uns.
Mais ce langage des fignes n'avoit été
qu'une langue imparfaite , comme celle de
quelques Peuples fauvages. M. l'Abbé de
l'Épée en a fait une langue régulière , riche ,
affujétie à la fyntaxe générale de la grammaire,
une langue enfin dans laquelle il peut
traduire toutes les autres.
Des Savans ont prétendu que les langues
parlées n'avoient rien de purement arbitraire
dans leur origine ; que les fons choifis pour
défigner un objer , ou même les modifications
d'un objet , avoient avec les idées una
DE FRANCE. 143
liaifon donnée par la nature , & que l'arbi
traire n'avoit été , à l'origine des langues ,
que dans le choix entre des fignes également
naturels d'une même idée. Ce fyftême ingénieux
dont , après tant de révolutions , il eft
peut-être impoflible de retrouver des preuves
, eft préciſement l'hiftoire de la méthode
de M. l'Abbé de l'Épée.
Cette méthode a été attaquée dans plufieurs
Ouvrages ; & c'eſt à répondre à une de ces
Critiques qu'eft deſtiné celui que nous annonçons.
Si cette réponſe n'étoit qu'une difcuffion
pleine de raifon & de philofophie , en faveur
d'une méthode très-utile , elle mériteroit
l'eftime des Gens-de- Lettres ; mais des circonftances
particulières la rendent très- intéreffante.
L'Auteur est M. Defloges , né dans le
Diocèle de Tours en 1747. Vers l'âge de
fept ans , la petite - verole le rendit abfolu
ment fourd ; il favoit alors un peu lire &
écrire , & il a confervé l'habitude de parler ;
mais les organes de la voix ont été altérés , &
c'est avec beaucoup de peine qu'il fe fait
entendre. A l'âge de vingt-deux ans , fes Parens
l'amenèrent à Paris ; il avoit cultivé de
lui-même, & fans encouragement , le peu
de connoiffances qu'il avoit avant fa maladie
, & les avoit même perfectionnées . On ne
le conduifoit cependant à Paris que pour y
chercher un afyle ; il demanda avec inftance
& obtint qu'on lui fit apprendre un métier ;
144 MERCURE:
celui de Relieur fut choifi ; il profita de l'occafion
qu'il avoit de lire . L'Ouvrage qu'il vient
de donner montre qu'il a employe avec fuccès
Je peu d'inftans que fon travail lui laiffoit ; &
on verra en lifant cet Ouvrage , que parmi
les hommes que la Nature a le mieux partagés
, il en eft peu qui , en aufli peu de
temps , euffent fait autant de progrès ,
A fon arrivée à Paris , M. Defloges ne
connoiffoit du langage des fignes que ce que
la Nature apprend ; il fe lia avec un fourd &
muet un peu plus inftruit , & il fe forma
bientôt une fociété de fourds & muets qui
sûrent fe parler & s'entendre. En général , du
moment où des fourds & muets fe réuniffent,
leur imbécillité apparente difparoit , il s'établit
entre eux une fociété , ils fe créent une
langue ; celle des amis de M. Defloges eft
plus fimple que celle de M. l'Abbéde l'Épée ;
elle n'a que trois temps , comme la langue de
quelques Peuples , & très-peu de particules :
mais elle fuffit aux befoins de la vie , & M.
Defloges montre dans fon livre combien elle
peut s'étendre , combien , fur- tout , elle eft
naturelle , indépendante des conventions arbitraires
, & fuivant quelle méthode on doit
procéder dans la compofition des fignes qui
défignent un mot , pour rendre le fens de
ces fignes clair & fans équivoque , même
pour ceux à qui cette langue feroit inconnue.
Comment des Sourds & des Muets peuvent-
ils , avec le langage des fignes , fe faire
entendre
DE FRANCE. 145
entendre & fe répondre dans l'obfcurite :
nous prions nos Lecteurs de s'arrêter ici , de
fonger aux difficultés de la queſtion . M.
Defloges en donne une folution bien ingé
nieufe & bien fimple : Que celui qui veut
parler, prenne les mains de celui àqui il cherche
àfe faire entendre , & qu'il lui faffe exécuter
les mêmes gefles que celui- ci auroit fait luimême
pour exprimer les mêmes idées. Dans
un Peuple de Sourds & Muets , l'Auteur de
cette decouverte feroit regardé , avec juſtice ,
commeun grand homme ; mais , du moins ,
dans un peuple de parleurs , M . Defloges a -t-il
des droits à la reconnoiffance de tous ceux
qui partagent fon infortune.
On pourroit croire que M. Defloges n'eſt
pas l'Auteur de fon Ouvrage ; il eft vrai qu'un
homme éclairé & bienfaifant , ami de M.
l'Abbé de l'Épée , à corrigé en quelques endroits
le ftyle de M. Defloges ; il en avertit dans
la Préface de l'Ouvrage , & on doit le croire
fur le refte. M. Defloges ne fait pas l'orthographe
; & , quoiqu'il ait des connoiffances
très-étendues fur la grammaire géné→
rale , il n'écrit pas avec correction. Mais ce
n'eft point de ce qu'il ne fait pas , c'eſt de ce
qu'il fait qu'il faut être étonné , fi on fonge
à fon malheur , à ſon éducation & à ſon état.
L'Auteur de cet Extrait a vu plufieurs fois
M. Defloges ; & s'il lui fût refté quelques
doutes, une feule converfation les eût diffpés.
M. Defloges lui a écrit une Lettre qui eft
précisément du même ftyle que fa converfa-
Sam. 18 Décemb. 1779. G
146 MERCURE
tion; elle fera imprimée à la fin de cet article.
Nous n'entrerons pas dans unplus grand
détail ; nous nous contenterons d'inviter nos
Lecteurs à fe procurer l'Ouvrage même ,
foit comme un livre utile où des hommes
éclairés pourroient trouver à apprendre ,
foit , du moins , comme un phénomène extraordinaire.
Il feroit à defirer que M. Defloges , jeune
encore , né avec une facilité fingulière pour
apprendre , & un courage que rien ne rebute
, pût fe livrer uniquement à l'étude.
Les converfations ne peuvent l'entraîner dans
aucun préjugé , le ton des difcours ne lui en
impofe pas , les déclamations écrites doivent
lui paroître du galimatias : il n'a pris fes
idées que dans la Nature & dans les Livres.
Il n'a pu , enfin , contracter l'habitude de
prononcer des mots fans y attacher d'idées
précifes , & de croire enfuite avoir raifonné :
Il feroit curieux de voir ce que deviendroit
l'efprit d'un tel homme , doué d'ailleurs
par la Nature de beaucoup de pénétration .
L'état feul de la fortune de M. Defloges s'y
oppofe . Nous ne doutons pas que quelques
hommes dignes d'être les bienfaiteurs du
mérite , victime de la Nature & de la fortune ,
ne lèvent cet obftacle. Il feroit même humiliant
pour la Nation qu'on manquât de
moyens pour mettre un honnête homme à
fa véritable place , & rendre au talent la
liberté de s'exercer , dans un temps où , non
contens des talens frivoles fi abondans parmi
DE FRANCE. 147
nous , nous faifons venir à grands frais , des
Jockeis du pays de Newton , & des Baladins
de la contrée qui a produit autrefois les Antonins
& les Scipions.
LETTRE de M. DES LOGES.
Paris , 16 Novembre 1779-
MONSIEUR ,
« L'honneur que vous m'avez fait de
m'interroger pour vérifier fi j'étois véritablement
l'Auteur des Obfervations d'un Sourd
& Muet ; la bonté que vous avez eue d'être
fatisfait de mes réponfes & de mon premier
ellai , m'encouragent à vous adreffer quelques
réflexions fur cet objet . Vous n'ignorez
pas , Monfieur , que les préjugés fur le
compte de mes compagnons d'infortune ,
font fi fort enracinés , qu'il n'eft pas furprenant
, & qu'il doit , au contraire , être excu- ..
fable qu'un Écrivain auffi étrange , & d'une
aufli fingulière efpèce , ait bien de la peine à
perfuader qu'il eft le véritable Auteur d'un
Ouvrage. Les raifons qui font douter que cet
écrit foit de ma compofition , feroient bien
capables de m'infpirer de l'orgueil , fi je ne
favois les apprécier à leur jufte valeur. Par
exemple , ceux qui prétendent que mon
Livre paroît l'ouvrage d'un homme accoutumé
à écrire , ne font pas attention que ,
privé de l'ouie & de la parole dès ma tendre
jeuneffe , je fuis obligé d'avoir fans celle la
plume à la main pour converfer dans la fo-
Gij
148
MERCURE
cieté ; que , par la même raiſon , je ne peux
puifer que dans les Livres les termes & les
expreflions dont j'ai fait ufage dans le mien ;
que le métier de Relieur de Livres , depuis
dix ans , m'a procuré la lecture de nos meilleurs
Écrivains : il eft donc fort fimple que
j'aie faifi une légère teinture de leur langage.
L'on prétend aufli qu'il n'eft pas pollible qu'un
Sourd & Muet puiffe favoir ce que c'est que
la Métaphyfique , & encore moins raifonner
fur cet objet ; que j'en ai parlé avec trop de
jufteffe dans mon Cuvrage , pour que j'en
fois l'Auteur ; cependant je fuis perfuadé que
fi on m'avoit lu avec quelque réflexion , &
qu'on eût été dégagé de préventions , il eût
éte bien facile de trouver la folution de ce
problême à la page55 & fuivantes. Enfin , il
y a des perfonnes qui me donnent des
louanges du zèle avec lequel j'ai pris la dé
fenfe de la méthode de M. l'Abbé de l'Épée ;
mais , en cela , on fe trompe encore , car la
vérité m'oblige , Monfieur , de vous avouer
avec franchife, que je ne penfois nullement à
cet homme célèbre, dans le premier moment
que j'ai pris la plume pour la défenſe du lan→
gage par fignes ou geftes. Si la méthode de
cet ingénieux Inftituteur des Sourds &
Muets fe trouve défendue dans mon Ouvrage
, ce n'eft qu'indirectement , c'eft qu'elle
s'eft trouvée néceffairement liée à mon fujets
c'eft que je n'ai d'abord voulu juftifier la
langue par fignes , que par des autorités &
des exemples , fauf à la juftifier par des
DE FRANCE. 149
raifonnemens plus détaillés , dans le cas que
mon adverfaire répondroit à ma critique.
Me permetrez-vous , Monfieur , d ajouter
encore quelques reflexions. L'education des
Sourds & Muets , les établiffemens que
notre augufte Monarque & plufieurs Souverains
de l'Europe s'empreffent à l'envi de
former pour cet objet , fera , fi je ne me
trompe , un des événemens célèbres de notre
fiècle ; cet art , aufli admirable qu'il eft fimple
& ingénieux , vient d'être porté en France
à un fi haut degré , qu'il a des fuccès qui
pallent l'imagination : les différentes méthodes
employees pour cet effet par plufieurs
Inftituteurs , demontrent évidemment que
ce n'eft que les préjuges qui avoient fait regarder,
jufqu'à nos jours , l'éducation de ces
infortunes impoflible. Mais , Monfieur , n'eftil
pas bien etrange & bien fingulier que nos
Journalistes gardent le filence fur des événemens
& des découvertes aufli intéreffantes
& n'annoncent feulement pas les écrits
qui tendent à éclaircir , approfondir & perfectionner
un art auffi précieux à l'humanité
, ou , s'ils en font mention quelquefois
, c'est avec tant de briéveté & de laconifie
, que le Public ne peut s'en former
de juftes idées ? Par quelle fatalité ou par
quel caprice fingulier ces Meffieurs ne nous
entretiennent-ils le plus fouvent dans leurs
Feuilles hebdomadaires , que de futilités
puériles ? N'eft - ce pas à cette étrange bizare
rerie qu'il faut attribuer en partie la réputa-
G iij
50 MERCURE
ion que notre Nation a chez nos voisins
d'être légère & frivole , & le reproche de
Findifférence pour le bien public , que l'on
prétend fi fauffement être naturelle aux
François ?
J'ai l'honneur d'être , & c.
DESLOGES , Sourd & Muet.
SPECTACLES.
CONCERT SPIRITUEL.
PARMI les Vittuofes qui compofoient le
Concert Spirituel du 8 Décembre , on a
diftingué Mlle Stehler , âgée de 13 ans ; elle
a exécuté pour la première fois , fur la
harpe , un concerto de la compofition de
fon Maître , M. Krumpholtz : les talens de
l'Élève & ceux du Maitre ont obtenu des
applaudiffemens unanimes. Le debut de M.
Ozi fur le baffon , n'a pas été moins heureux.
On a également applaudi les deux derniers
morceaux que M. Bertheaume a fait entendre
fur le violon .
Nous avons déjà rendu compte de la prife
de Jericho , Cratorio François , de la compofition
de M. Rigel : il a été chanté par Mde
Dupuis , Mile Gazet , MM. le Gros &
Moreau .
Mde Dupuis a auffi chanté un fragi
ment de Motet , de la compofition de M.
DE FRANCE. 151
Defaugiers ; mais le Public n'a point confirmé
les temoignages fi favorables que le
Chevalier Gluck vient d'accorder aux talens
de cette Cantatrice : un goût de chant furanné
, des nuances mal entendues , une expreffion
factice , un timbre maigre pour une
ftature énorme , un maintien & des mouvemens
plus convenables au Theatre de l'Opéra
qu'à un Concert Spirituel , ont fait rire les
Spectateurs. Au refte , quelques - uns de ces
défauts tenoient peut-être à la timidité & à
l'inexpérience de Mde Dupuis , qui figuroit
ici pour la première fois.
Mde Todi , après une abfence de quelques
mois , a reparu dans ce Concert : elle y
a chanté un rondeau de Pachiello & une
feène de Piccini ; le rondeau eft charmant :
il a cté fort applaudi. La fcène eft celle de
l'Alexandre dans l'Inde : Poro danque mori ,
qu'on a tant de fois redemandée dans nos
Concerts , mais qui n'avoit jamais caufe autant
d'émotion que dans celui- ci . Le raviffement
alloit jufqu'au tranſport , l'attendriffement
jufqu'aux larmes ; à toutes les pauſes
de la voix , l'applaudiffement redoubloit.
Il eft vrai que jamais Mde. Todi n'avoit mis
dans fon chant une fenfibilité fi profondes
& peut- être jamais n'a-t-on vu d'exemple
d'un accord fi parfait entre l'ame de la
Cantatrice & celle du Compofiteur .
Il femble que le talent de Mde. Todi fe
foit accru par le fuccès brillant & univerfel
qu'elle a cu dans nos Provinces méridio152
MERCURE
nales , où elle vient de voyager. Toutes les
villes où elle a paffe , Lyon , Genève , Grenoble
, Marſeille , Montpellier , Bordeaux ,
ont témoigné le même empreffement à l'accucillir
, le même plaifir à l'entendre : partout
certe voix fi flexible , fi naturelle & fi
touchante , ces accens où l'ame refpire ,
cette expreffion fi jufte & fi fentible qui part
du coeur, & qui va au coeur fans ceffer de charmer
l'oreille , fans la faire fouffrir jamais;
ce chant , le plus facile en même tenis ,
& le plus animé , le plus paflionné dont
nous euffions l'idée , tout a été fenti avec
une furprife qui tenoit de l'enchantement.
La Mulique qu'elle a fait entendre étoit
celle de Sacchini , de Piccini , de Mayo ,
de Paefiello , des plus grands maîtres d'Italie
; mais une fingularité remarquable , c'eſt
que le morceau qui par-tout a été applaudi
avec le plus d'ivreffe , & redemandé avec
le plus d'ardeur , eft cette même fcène de
l'Alexandre de Piccini , dont Paris ne peut
fe laffer. C'eft à ce fuffrage unanime &
univerfel qu'on reconnoit le beau dans tous
les arts : fon fuccès ne dépend ni des fantaifies
de la mode , ni des caprices de l'opinion;
il fera le même par - tout où il y aura des
ames fenfibles & éclairées .
DE FRANCE. 753
ACADÉMI E.
1
Extrait du Mémoire de M. Gaillard , lu à
l'Académie des Infcriptions & Belles-
Lettres , le 12 Novembre.
M. Gaillard a lu , le jour de la rentrée , un Précis
ou Extrait d'un Mémoire , contenant la Notice d'un
Registre du Tréfor des Chartes : ce Registre eft du
temps du Roi Charles VIII , & concerne principalement
les années 1486 & 1487. La Notice détaillée
que contient le Mémoire , offre une multitude de
traits qui intéreffent notre Piftoire , foit pour les
événemens , foit pour les ufages ; mais l'Auteur ,
obligé de fe renfermer , à la Séance publique , dans
des bornes plus étroites , s'eft arrêté dans ce Précis ,
à trois Articles principaux.
Le premier regarde la confifcation des biens de
Jean de Doyac. Des Lettres du mois d'Août 1485 ,
nous apprennent que cette confifcation fut donnée au
Connétable Jean de Bourbon ; ce fait avoit été ignoré
de tous les Hiftoriers , tant anciens que modernes ,
& il eft d'une affez grande importance . Il pourroit
répandre des doutes fur la légitimité de la condamnation
de Doyac. L'Auteur , appuyé fur cette pièce ,
obferve à ce sujet ;
1.Que ces Favoris de Louis XI , auxquels on fit
le procès fous Charles VIII , Olivier le Daim , Jean
de Doyac , Coctier , étoient des gens de baffe extraction
, qui avoient pour ennemis les Princes & les
Grands ; que l'élévation des gens fans naiffance ,
objet d'envie dans tous les temps , étoit fur - tout
odieufe dans un fiècle où les Grands & la Nobleffe
regardoient les honneurs & la puisance comme
devant être exclufivement leur partage. Or , Louis XI
154
MERCURE
étoit le premier de nos Rois qui eût affecté de prodiguer
fa faveur & de confier fon autorité à des gens
fans naiffance , en haîne de la Nobleffe , qu'il avoit
à coeur d'abaiffer.
2 ° .L'Auteur relève , dans l'Arrêt même de Doyac, des
difpofitions, des particularités dans lesquelles on pour
roit voir une recherche de la haîne & de l'envie , plutôt
qu'un Jugement impartial & prononcé fans paffion.
3. Il obferve que Doyac , né vaffal du Duc de
Bourbon , avoit toujours été fon ennemi ; qu'il avoit
ofé l'attaquer dans fes Officiers & dans fa perfonne
même ; qu'il avoit donné au Roi un Mémoire , dans
lequel il cherchoir à lui rendre le Duc fufpect . Le
Duc attendoit impatiemment le tems & l'occafion
de fe venger de Doyac . D'après ces faits , on ne
peut voir qu avec beaucoup de peine la confifcation
de Doyac donnée à ce même Duc de Bourbon fon
ennemi : il eft d'un bien m uvais exemple que la
dépouille , & fur tout la confifcation des Miniftres
& des favoris difgraciés , paffe à leurs ennemis , &
aux auteurs de leurs difgraces ; rien n'eſt plus fufpect
d'intrigue & d'injustice.
Le fecond article roule fur des lettres de Rémiffion
données à Jacques de Brézé , Comte de
Maulevrier , qui avoit poignardé Charlotte de
France , fa femme , fille naturelle de Charles VII
& d'Agnès Sorel , l'ayant furprife en adultère.
L'Ouvrage imprimé , où cette aventure eft rapportée
avec le plus de détail & d'exactitude , eft la
Chronique de Louis XI , connue fous le nom
de Chronique fcandaleufe . Le récit de cette Chronique
eft conforme , dans les principales circonftances
, au récit des Lettres ; mais les Let
tres achèvent l'hiftoire , en rendant compte des
fuites de cette affreufe aventure. On y voit que
Brézé fut perfécuté pendant tout le règne de Louis
XI , qui vouloit venger fa foeur ; des Commiffai-
1
DE FRANCE.
Iss
res condamnèrent Brézé en cent mille écus envers
le Roi , & à garder prifon jufqu'à parfait paiement.
Sous Charles VIII , il appela du Jugement des
Commiffaires , au Parlement , & obtint les lettres
de grâce dont il s'agit.
Le troifième & dernier article concerne des Lettres
de rémiſſion & d'abolition données à Boffille de
Juge. Ces Lettres forment une fuite & comme
un fupplément néceffaire à l'hiftoire du fameux procès
de Jacques d'Armagnac , Duc de Nemours , décapité
aux Halles à Paris , le Lundi
Août 1477.
Boffille de Juge , lorfque le Duc de Nemours s'étoit
rendu au Sire de Beaujeu , fous la condition expreffe
de la vie fauve , s'étoit rendu perfonnellement
garant de cette condition , & avoit depuis été un des
Juges du Duc de Nemours. Par l'abus le plus déteftable
, la confifcation du Duc de Nemours fut
partagée entre fes Juges. C'étoit une des précautions
que la haine de Louis XI avoit prifes pour
s'affurer de la condamnation de cet infortuné ; Boffille
de Juge cut pour fa part le Comté de Caftres;
mais il n'en jouit pas paifibiement , il cut prefque
toujours à défendre fes droits contre la famille du
Duc de Nemours , ce qui le jeta dans des guerres
privées , qui entraînèrent des violences & des
tres pour lefquels il fut obligé lui -même de folliciter
les lettres de rémiffion & d'abolition qui font
l'objet de cet article.
mcur-
ANNONCES LITTÉRAIRES.
ON vient de mettre en vente à l'Hôtel de Thou ,
rue des Poitevins à Paris , le Tome VI de l'Hiftoire
Naturelle des Gifeaux in-4 ° . Prix , 17 liv . rel.
Difcours prononcé dans l'Académie de St. Pétersbourg
, le 29 Décembre 1776 , par M. de Domal
156 MERCURE
ehnew , Gentilhomme de la Chambre de l'Impératrice
, & Directeur de l'Académie , traduit du Ruffe;
grand in- 4 ° . de 91 pages. A Paris , chez Valleyre
T'aîné, Imprimeur , rue de la Vieille Bouclerie. Prix ,
3 livres.
Il ne reste à l'Imprimeur qu'une foixantaine
d'exemplaires de ce Difcours intéreffant, qui préfente
un tableau fuivi & fidèle du règne de Catherine II .
Il a été traduit par les foins de M. le Comte de
Str....; il eft imprimé fupérieurement fur le plus
beau papier , & l'on voit à la tête une eftampe allégorique,
deffinée par M. Monnet , & gravée par
M. Choffard .
Première Nuit d'Young, traduite en vers François ,
par M. L. de Limoges . in -8 ° . A Limoges , chez
Chapoulaud , Libraire.
Efais fur la Minéralogie Métallurgique , par M.
le Marquis de Luchet. Vol. in - 8 ° A Paris , chez
Lamy , Saugrain & la Veuve Savoye , Libraires.
VE
TABLE.
97 Obfervations d'un Sourd &
Muet ,
ERS d'un Vieillard ,
Difcours Philofophique fur le
Beau , 99 Concert Spirituel ,
Enigme & Logogryphe , 129 Académie ,
Lettre au Rédacteur du Mer- Annonces Littéraires ,
142
150
153
153
cure . 1311
AP PROBATION.
Alu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 18 Décemb . Je n'y ai
rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion. A Paris ,
117 Décembre 1779. DE SANCY.
--**
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 25 DÉCEMBRE 1779%
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
L'OPÉRA ,
VERS A Mademoiſelle G 1 R. **
UN foir,
N foir , lorfque Phoebe , de fa douce lumière
Pénétroit la nuit des forêts ,
Dans leur efpace folitaire 911
J'exhalois ainfi mes regrets :.
CC
RAPIDE éclat de ma jeuneſſe !
Jours heureux ! pour jamais êtes -vous difparas !
ג כ
Ah ne palpiterai -je plus
Au bruit des pas d'une maîtreffe ?
» Sont-ils perdus pour moi ces tranfports des amans?
» Amour ! ai- je épuifé ta coupe enchanterade ?
55 Rends-moi ton trouble & ton irrefle
Au prix même de res tourmens . ››
Sam. 25 Décemb, 1779. H
158
MERCURE
A peine j'eus parlé , fur un léger nuage ,
Formé de brillantes vapeurs ,
L'Amour defcend des cieux fur ce fombre rivage:
Un jour tendre l'annonce , & les arbres en fleurs
Agitent leurs rameaux courbés fur fon paſſage.
Le Dieu fourit : en un moment
Je me vois tranfporté dans un palais charmant ,
Où mille fcènes qu'il varie ,
Par un rapide changement ,
Des preftiges de la féerie
Reproduifent l'enchantement ;
Il y raffemble fur fa trace ,
En grouppes légers & brillans ,
Mille beautés en qui la grâce
S'unit au charme des talens.
MAIS vainement , pour m'enchanter
Ces Nymphes , jeunes & charmantes ,
Des Beaux-Arts venoient emprunter
Les formes les plus féduifantes ;
Un defir incertain me faifoit palpiter,
Il balançoit fon vol fur leurs grâces fiantes ,
Et ne favoit où s'arrêter.
TELS des pleurs de la nuit , quand la terre arrofée
Étale aux yeux du jour les tréfors du printems ¿
1
DE FRANCE.
159
Lorfqu'on voit fur les fleurs , brillantes de rofée ,
Courir l'humide éclat des rayons inconftans ;
De la vive anémone , aux douces tubéreuſes
Des bleuets inclinant leurs gerbes de faphirs ,
Aux renoncules orgueilleuses ;
De la pâle jonquille aux brunes ſcabieuſes ,
Mes regards pourſuivoient les volages Zéphirs
Quelle pente aimable & fecrette ,
Quel doux charme , attirant mes voeux ,
Les fixa fur la violette,
Que nul éclat n'annonce aux yeux ?
Ah ! c'étoit toi , jeune Thémire !
Toi feule, dont mon coeur devoit être enchanté !
Va, fi tu n'offres point de ces traits qu'on admire
Dès que l'on a vu ton fourire ,
On n'admire plus la beauté.
Thémire n'a point de modèle ;
Tout ce qu'elle cft , eft fi bien d'elle,
Qu'on ne fauroit la comparer :
Quelle Nymphe , même plus belle ,
Pourroitjamais la déparer ?
Je ne fais , quand elle s'exprime
Quel doux éclat qui l'embellit ,
Prête à fes grâces , qu'il anime ,
Tous les attraits de fon efprit.
Vous ne fauriez fuivre la trace
Du jeu rapide de fes traits ;
Quelque charme eſt toujours auprès
Hij
760 MERCURE
D'un autre charme qu'il remplace.
Comment , fous tant d'afpects nouveaux,
Saifir fon inconftante image ?
Vous avez cru furprendre un air de fon viſage ,
Mais il a fui fous les pinceaux.
C'en eft un différent : fous un jour fi mobile
Vous les voyez changer , & n'en fixcz aucun :
La froide beauté n'en a qu'un ,
€
Mais l'enchantereffe en a mille.
(Par M. le Baron de T. )
ÉP ITR E.
Non , je ne fuis point votre ami ş
Bien plus , jamais je ne veux l'être.
Ce parti vous fâche , peut- être ;
Mais j'y fuis trop bien affermi.
Cherchez ailleurs un fage , un guide
Qui vous conduife prudemment
Parmi le tourbillon charmant
D'un monde aimable , mais perfide ,
Qui ne veut pas qu'impunément
Une Beauté douce & timide
Reffufcite le fentiment
fé déjà du temps d'Ovide ,
Et chez nos François , Dieu merci ,
Depuis quelques fiécles vieilli.
DE 161 FRANCE
·
Je renonce à ce perſonnage.
Déjà cent fois j'en ai frémi.
Qu'il eft trifte d'être l'ami
D'une femme aimable & volage,
Qui , variant à tout moment ,
Tantôt Laïs , tantôt Lucrèce ,
Déplore aujourd'hui fa foibleffe ,
Demain écrit à fon amant !
Parler toujours devoir , morale ;
Des traits d'une raifon banale ,
S'armer contre le fentiment!
A des foupirs partis de l'ame ,
A des regards remplis de flamme ,
Répondre par un argument !
Détruire enfin l'enchantement ,
Et brifer la coupe facrée
Que le plus aimable des Dieux
Remplit fous le règne d'Aftrée ,
Et qu'avec un foin précieux
Conferve une amante adorée !
Dans ces beaux jours évanouis , 30
Nos aïeux n'ont pas vu les Belles
Donner accès à des mêtis ,
A des êtres mal définis ,
Qui dans le vrai ne font pour elles
Ni des amans ni des amis.
Oh ! non... non , charmante Amélie ;
Tant qu'il faudra parler raifon ,
Hiij
162 MERCURE
A d'autres jetez l'hameçon ;
Moi, je m'en tiens à la folie ,
Et je crois que mon lot eft bon.
D'un froid Socrate , d'un Caton ,
D'honneur , ai-je bien l'encolure ?
Moi , qui du héros d'Hamilton
Fis toujours grand cas , je vous jure
Puis ce Caton qu'on aime à voir ,
Qu'on reçoit fi bien en peignoir ,
Qu'on eftime & qu'on remercie ;
Dès qu'on a quitté le boudoir ,
Eft un être que l'on oublie.
Ce n'eft plus le héros du foir.
Me trompé-je , belle Amélie ?
Vous , des amis ! en vérité
Vos vingt ans & votre beauté
Rendent le projet difficile :
En chercher , c'eft perdre vos pás.
D'amans , vous en trouverez mille
D'amis , vous n'en trouverez pas.
Mais fi ce projet-là vous tente ,
Attendez du moins vos quarante ;
Alors il vous fera permis
De croire à l'amitié conftante ,
Alors vous aurez des amis .
Mais jufques-là rien ne vous preffe
De prononcer un trifte adieu :
Aimez & préférez fans ceffe
DE FRANCE. 163
Les peines aimables du Dieu
Aux froids plaifirs de la Déeffe.
( Par M. Mayer. )
COUPLETS pour Mademoiſelle D ***.
USQU'ICI , ne fongeant qu'à rire ,
Amour, j'avois bravé tes traits ;
J'ai vu la belle D *** ,
Et j'ai reconnu ton empire.
QUE le fon de fa voix eft tendre !
Que les yeux donnent de defirs !
Sa bouche offre mille plaifirs
Que fon regard défend de prendre.
LES Amours par -tout l'environnent ;
Les Grâces la voudroient pour foeur.
Que ne puis-je rendre à fon coeur
Le tourment que fes yeux me donnent !
Hiv
164
MERCURE
L'EDUCATION PÉDANTESQUE ,
ou Rien de Trop ; Conte.
LE théâtre de la fcène qu'on va lire , eft
affez loin de nous pour la date & pour la
diftance ; les Acteurs exiftoient avant le fiège
de Troye , à Troye même. Pâris n'avoit pas
encore traverfé les mers pour aller faire une
maitreffe ; & Ménélas n'avoit pas renversé
tout un empire pour r'avoir fa femme ; mais
Priam étoit déjà depuis long - temps fur le
trône.
Policléas avoit un fils ; c'étoit un bon vieillard
qui favoit beaucoup mieux aimer fes
enfans que les élever. Il avoit de la tendreſſe
de refte , & il lui manquoit des lumières. Il
eut au moins affez de jugement pour ſe méfier
de fon coeur & de fon efprit. Il choifit un
Inftituteur à fon fils ; il vouloit , à quelque
prix que ce fût , faire de ce fils un fort bon
fujet.
On va voir fi le maître qu'il avoit choifi
étoit propre à remplir fes vues. Ce qu'on
peut affurer , c'eft que Policléas n'épargna
rien pour le fuccès ; il fit même ce qu'on
n'auroit pas dû attendre de lui : pour ne
point gêner fon éducation , il confentit à ſe
priver de la vue de fon fils , qu'il envoya
avec fon maître à quelques lieues de Troye .
Le maître s'appeloit Manaffus , & l'élève
avoit nom Lénidor. Ce Manaffus étoit l'homme
le plus méthodiquement favant qu'on
DE FRANCE. 165
ait vu avant & après le fiège de Troye. Il
connoiffoit fort bien fes anciens Auteurs ;
que nous ne connoiffons point ; & il les
citoit avec la plus fcrupuleufe fidélité . Egalement
correct dans fa conduite & dans fes
difcours , il fembloit , en parlant , compter
& mefurer tous fes mots , comme il comptoit
& mefuroit fes pas en marchant. Depuis
trente ans il ſe levoit , dînoit , foupoit & fe
couchoit à la même heure. Il régnoit dans
fon cabinet un ordre merveilleux. Il prétendoit
qu'un homme dont le domestique étoit
dérangé , ne pouvoit pas avoir une bonne
logique. Il difoit fouvent à fon élève : comment
voulez -vous ranger vos idées , fi vous
ne favez pas ranger votre appartement ?
Croyez , ajoutoit- il , que chaque livre hors
de fa place dans un cabinet , annonce une
idée dérangée dans la tête de fon maître.
Mais s'il étoit méthodique dans fes leçons ,
il étoit bien auffi exact à rendre compte à
Policléas de la conduite & des progrès de
fon élève. Tous les jours il écrivoit ce que
Lénidor avoit fait le jour d'auparavant ; &
chaque matin Policléas recevoit le bulletin
de la veille , où chaque action de fon fils.
étoit bien articulée , bien motivée , & datée
fort exactement pour l'heure & le lieu.
L'instituteur avoit voulu par goût s'affujétir
à cette loi ; & Policléas y avoit foufcrit d'autant
plus volontiers , qu'il y étoit engagé ,
comme on va voir , par des motifs particuliers..
Hv
166
MERCURE
par
Policléas étoit un des premiers perfonnages
de l'État ; & comme il avoit obtenu
la faveur de la Cour par fa nailfance &
fes fervices , il avoit mérité la protection
des Dieux par fa longue piété. Jupiter
lui avoit promis , par fon oracle , d exaucer
les fix premiers voeux qu'il lui adrefferoit
; or , ce bon vieillard étoit fort aife
d'apprendre fréquemment des nouvelles de
Lénidor , afin de pouvoir follicier à propos
les faveurs de Jupiter, & faire , pour ainfi
dire , concourir le maître des Dieux à l'éducation
de fon fils. Lénidor avoit dejà l'âge
de puberté , quand le père reçut un jour
le bulletin qu'on va lire.
ود
"Hier matin , à fix heures & dix minutes ,
près la porte de Scée , le penchant naturel
» d'un fexe vers l'autre , s'eft declaré dans
Lénidor d'une manière effrayante. »
Après cela , Manaffus racontoit comment
les yeux de fon élève s'étoient enflammés
en voyant paffer une jeune fille ; comment
il avoit voulu courir après elle ; comment
fa voix , comment , & c. Enfuite it s'éten
doit favamment fur les dangers de la paffion
de l'amour , & rendoit compte à Policléas
des efforts d'éloquence qu'il avoit faits auprès
de fon élève , afin de lui infpirer de l'éloigne
ment pour les femmes .
Le père , épouvanté lui-même par la
frayeur du pédagogue , courut aux autels de
Jupiter , fon protecteur , & le pria de vouDE
FRANCE 167
loir bien , fuivant le voeu de Manaffus , infpirer
à fon fils de l'éloignement pour les
femmes. Jupiter , lié par fa promeffe envers
Policléas , fut obligé de l'exaucer .
Manaffus aimoit les hommes , & par conféquent
il n'aimoit point la guerre. Un jour
il s'apperçut que Lénidor , ayant trouvé par
hafard fous fa main une épée , s'en étoit faifi
avec ardeur , & ne vouloit plus la quitter .
A cette vue , l'indignation & la terreur s'enrparèrent
de Manaffus ; & le lendemain de
grand matin , nouveau bulletin en campagne.
"
و د
Hier à trois heures précifes , au bord
du Simoïs , près d'un bofquet où la belle
» Vénus venoit trouver le jeune Anchife
> une fièvre martiale eft venue pour la
» deuxième fois agiter le coeur de Lénidor ,
qui annonce une violente paffion pour la
ور
" guerre. "
Nouvelles alarmes de la part du père ,
nouvelles prières à Jupiter , & Jupiter de
l'exaucer.
Un troifième bulletin vient apprendre à
Policléas que fon fils étoit bienfaisant , mais
que fouvent il plaçoit mal fes bienfaits ; &
qu'il ne pouvoit fe mettre dans la tête qu'on
ne doit jamais donner fans favoir à qui l'on
donne.
Une autre fois , grande femonce à Lénidor
, & grandes plaintes au père , fur ce que
fon fils avoit été convaincu d'avoir joué aux
échecs quelques minutes plus tard qu'il n'au
H vj
168
MERCURE
roit dû ; ce qui annonçoit une grande paffion
pour le jeu .
C'eft ainfi que Manaffus épioit chez fon
élève les moindres défauts pour les extirper
dès leur naiffance ; & Policléas alloit implorer
Jupiter , qui mettoit toujours la dernière
main à l'ouvrage.
Quand le maître eut cru avoir rempli fa
tâche , il écrivit en ces termes à Policléas :
""
"
Cejourd'hui à quatre heures , je vous
» écris pour vous avertir que demain , à la
même heure , nous nous mettrons en
» route , mon élève & moi , pour aller
» vous rejoindre. D'un enfant informe que
→ vous m'aviez confié , j'ai fu faire un être
parfait. »
•
39
En effet , le lendemain à quatre heures:
tr -précifes , il fe mit en marche avec fon
être parfait , & ils arrivèrent le même jour
auprès de Policléas , qui penfa mourir de
joie en embraffant fon fils .
Lénidor fut annoncé avec fafte dans le
monde, & l'on ne manquoit pas de motifs,
pour fon éloge. En effet , il n'avoit ni la
paffion du jeu , ni celle des femmes , & il
avoit vingt ans ; il prouvoit démonſtrativement
, par des raifons & par des exemples ,
que la guerre étoit le fléau de l'humanité ;
il raifonnoit vertu , & s'y connoiffoit comme
Socrate lui - même ; enfin , on ne lui trouvoit
aucun des défauts de la jeuneffe .
Lénidor reçut par - tout un accueil diftingué
, le père des complimens , & le pé
DE FRANCE. 169
dagogue des éloges & des penfions ; mais
quand on fe fut familiarifé avec ce prodige ,
la critique trouva bientôt à mordre à la perfection
de Lénidor .
Son coeur , auprès d'une jolie femme ,
étoit auffi invulnérable que celui d'un vieux
Philofophe ; mais on ne tarda pas à s'appercevoir
que par - là même il étoit groffier ,
impoli , quand il fe trouvoit dans un cercle.
C'eft un mal que d'aimer trop le jeu ;
mais on jugea dans plufieurs maifons que
c'étoit encore un grand mal que de ne l'aimer
point du tout. Plus d'une fois , s'étant
trouvé néceffaire pour une partie , il refuſa ,
( affez poliment pourtant , quoiqu'il parlât
à des Dames) & l'on dit prefque tout haut ,
qu'il étoit abfurde que tout le monde s'ennuyât
, parce qu'un feul homme ne vouloit
pas s'amufer. On le décida un être inutile ,
& un fort mauffade perfonnage.
Cependant l'enlèvement d'Hélène étoit
confommé , & le fiège de Troye commençoit.
Policléas étant un des premiers hommes
de l'État , on lui perfuada , quoiqu'avec
beaucoup de peine , qu'il devoit envoyer
fon fils contre l'ennemi ; & comme Lénidor
paffoit pour être d'une fageffe miraculeuſe ,
on le détacha avec une petite troupe bien
aguerrie , contre Ménélas , qu'on favoit être
cantonné dans une efpèce de petit Bourg.
voifin , avec un détachement de l'armée. Sa
marche fut fi prompte & fi fecrette , que
Ménélas n'apprit leur arrivée que par le cri
170 MERCURE
des mourans qui tomboient pêle-mêle fous
les épées Troyennes. Le carnage devoit
être général ; c'étoit pour les Troyens une
victoire , peut-être même le falut de la malheureufe
Troye ; car la mort de Ménélas
eût pu terminer cette guerre , qu'on n'entreprenoit
que pour lui . Mais à la vue du fang
qui ruiffeloit , l'ame du Philofophe Lénidor
fe fouleva : O fainte humanité , dit-il , j'entends
ta voix ! En même-temps il crie arme
bas à fa troupe avec une voix tonnante. Le
fer tombe des mains des affaillans , & Lénidor
ordonne foudain la retraite. Les Grecs ,
prefqu'auffi étonnés de leur départ qu'ils
l'avoient été de leur arrivée , eurent le temps
de prendre les armes ; ils coururent après
les fuyards , qu'ils taillèrent en pièces ; &
Lénidor vainqueur , ne revient à Troye que
pour annoncer la défaite. Cette affaire lui
fit peu d'honneur ; & l'on décida que pour
avoir été trop bon Philofophe , il avoit été
mauvais Citoyen.
On le furprit encore dans d'autres fingularités
à peu- près pareilles , & qui partoient
également d'un principe louable. Par exem
ple , inftruit à ne pas donner le titre de
vertus à ce qui n'en avoit que l'apparence ,
il fcrutoit fi fort les motifs des belles actions
qu'on racontoit devant lui , qu'il les
réduifoit prefque à rien. Il oublioit que les
vertus humaines tiennent néceffairement un
peu de l'humanité; & comme affez fouvent
ce qui étoit éloge dans la bouche d'autrui
DE FRANCE. 171
devenoit , fans méchanceté , une fatyre en
paffant par la fienne , il fe fit des ennemis
en foule , & pas un ami.
Il aimoit pourtant la bienfaiſance ; mais il
avoit une plaifante manière de l'exercer . Il
s'étoit fait une loi fi inviolable de placer
bien fes fervices , qu'un jour voyant noyer
quelqu'un , & pouvant le fecourir , il interrogeoit
auparavant quelqu'un qui étoit là ,
pour s'informer de fa vie & de fes moeurs.
Policléas , étonné des reproches qu'on
faifoit à fon fils , confulta un vieux camarade
, qui lui répondit : mon ami , celui qui
a élevé Lénidor eft vraiment l'ennemi du
vice & l'ami de la vertu ; mais il me paroît
ignorer deux points capitaux. Le premier ,
c'eft qu'il y a telles qualités qui tiennent
effentiellement à tels défauts ; & que fouvent
, en déracinant trop fort un vice , on
rifque d'extirper une vertu. Le fecond
c'eft que la maxime qui dit rien de trop ,
doit être la deviſe du fage .
A ces réflexions , l'ami ajouta un confeil
qui fut fuivi par Policléas. On mit les f
rouches vertus de Lénidor aux priſes avec
la beauté d'une jeune Troyenne , qui en
avoit plus appris de la fimple Nature , que
de longues études n'en avoient enfeigné au
maître & à l'élève tout à la fois . Il fallut
du temps & des foins pour entreprendre ce
grand oeuvre ; mais quand elle s'apperçut
que Lénidor commençoit à la trouver jolie ,
elle arrangea pour lui un nouveau plan
172
MERCURE
d'éducation ; & l'écolier jugea bientôt que
les leçons de Zamire ( c'étoit fon nouveau
maître ) avoient un charme que n'avoient
pas celles de Manaffus . Cependant , comme
elles étoient bien différentes de celles qu'il
avoit reçues du dernier , il eut toutes les
peines du monde à s'y accoutumer ; mais
à mefure que Zamire prenoit un nouvel
afcendant fur lui , elle lui donnoit une nouvelle
tâche à remplir.
Elle lui fit apprendre quelques jeux de
fociété ; elle ne vouloit pas qu'il fût joueur ,
mais elle vouloit qu'il jouât.
Dès le commencement elle lui avoit prefcrit
la manière dont il devoit lui faire fa
cour ; & elle avoit arrangé fon plan de façon
que Lénidor fe corrigeât par les mêmes
moyens qu'il employeroit pour lui plaire..
Par exemple , les douceurs qu'il devoit lui
dire , c'étoit de lui communiquer , tantôt
une lettre de remercîment de la part de
quelque malheureux qu'il auroit fecouru
refque fans examen , tantôt quelque autre
chofe du même genre ; l'éloge de quelque
brave militaire qui avoit bien fervi l'État ,
avoit auprès d'elle la valeur d'un compliment
fait à la beauté ; on lui tenoit compte
d'un falut gracieux , d'un honnête propos.
adreffé à quelque jolie femme ; & la récompenfe
étoit toujours prête.
C'étoit un mot tendre , un regard amou
reux ; on alloit même un peu plus loin.
C'est ainsi que Zamire fut faire à la fois de
DE FRANCE. 173
Lénidor un honnête homme & un homme
aimable ; c'eft ainfi qu'une jolie femme corrigea
l'ouvrage d'un Dieu & d'un Savant.
A la fin Zamire époufa fon élève , qui la
rendit heureuſe , après qu'elle l'eut rendu
fage.
( Par M. Imbert. )
ROMANCE..
Sur l'Air : Je l'aiplanté , je l'ai vu naître , &c.
Soyez témoins de mes alarmes , E
Vous qui l'étiez de mon bonheur ,
Paifibles bois , lieux pleins de charmes ,
Lieux toujours fi chers à mon coeur.
QUE tout reffente ma trifteffe ;
Petits oiſeaux ne chantez pas :
Tircis , l'objet de ma tendreffe ,
Eft parti pour d'autres climats.
IL eft parti malgré mes larmes.
Ah ! fans doute une autre a fa foi....
Elle a peut-être plus de charmes ,
Mais n'eft pas plus tendre que moi.
C'EST ici , c'eft dans ce lieu même
Qu'il m'entretenoit de fes feux.
Églé , me difoit-il , je t'aime....
Je croyois le voir dans fes yeux.
174
MERCURE
TOUT me retrace fon image,
C'eſt pour accroître ma douleur.
Vous qui l'avez fait fi volage ,
O Dieux ! changez auſſi mon coeur !
( Par M. Harmand . )
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
LE
mot de l'Enigme eft le Baifer ; celui
du Logogryphe eft Prunelle , où se trouvent
ré, Elu , pelle , prune , Lunel , rue , père ,
urne , lèpre , lune & perle.
ÉNIGM E.
JE fus en tous les temps des mortels defiré ;
Souvent de mes faveurs j'ai comblé le bas-âge;
Pour moi l'avare en vain a toujours foupiré,
Etjamais du jaloux je ne fus le partage.
Près du volage amant j'apparois & j'expire ;
Je fuis le prix des conftantes amours ;
Dans un coeur bienfaiſant j'établis mon empire ,
Et chez le fage enfin j'habiterai toujours.
( Par M. Crefp. * )
DE FRANCE. 175
LOGOGRYPHE.
Les pieds que je renferme, ami , ſont très-nombreux ; ES
Je n'en ai pourtant qu'un , fuivi de deux fois deux,
Je vais m'analyſer pour plus d'intelligence.
En moi , d'abord , on trouve une bonne femence
Que dans certain pays , on mange au lieu de pain ;
Le nom d'un beau jeune homme , avec un mot Latin ;
Une note en Mufique ; un délit très -indigne ;
De plus , un mot Anglois ; de la joie un vrai figne ;
Je tiens toujours en France un rang très- diftingué.
Quoi ? tu bâilles déjà , ferois -tu fatigué ?
Eh bien , pour t'éclaircir avant que je me taiſe ,
Je rime à ris , Lecteur : ainfi ris à ton aiſe.
(Par Mlle Boubers , de Bruxelles. )
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Relation du grand Prix rendu à Beaune , en
Août 1777. A Dijon , chez CAUSSE , Imprimeur
du Parlement , de la Ville de
Dijon & de celle de Beaune. 1779. in-8 ° ,
de 122 pag. Prix . 20 f. br .
"> PRESQU RESQUE toutes les nations ont eu des
» jeux ; des tournois , des fpectacles publics
» pour fe délaffer ou s'exercer , ou pour ho-
" norer leurs Dieux ou leurs Héros....
و د
Chez les Grecs, les quatre jeux folen176
MERCURE
» nels étoient les Olympiques , les Pythiens,
» les Néméens , les Ifthmiens. » C'eſt à ces
jeux , qui attiroient un fi grand concours de
fpectateurs & de combattans , où le vainqueur
obtenoit une feule couronne d'herbe
ou de feuillage , que nous devons les Odes
immortelles de Pindare. Ceux qui y étoient
couronnés , devenoient , en quelque forte ,
l'objet de la vénération publique . » Une palme
» à la main , vêtus d'une robe ornée de
» fleurs éclatantes , précédés d'un Hérault
qui proclamoit leurs noms , ils marchoient
» en parcourant les ftades fur les roſes que
l'allégreffe femoit fous leurs pas. Un triomphe
plus Hatteur encore les attendoit dans
» leur patrie . Montés fur un quadrige, en-
" vironnés de l'élite des Citoyens , ils en-
» troient par une brêche dans la ville qui
fe glorifioit de leur avoir donné le jour ....
« Le couronné , dit le Poëte Xénophane
» prend la première place aux fpectacles ,
» & pendant la vie , il eſt nourri aux dépens
» du Public. »
39
"
"
"
›
Les jeux Romains ne furent pas moins
fameux que les précédens. On connoît ceux
du Cirque , les Scéniques , les Actiaques &
les Auguftaux.
Ces derniers, inventés par la flatterie & la
reconnoiffance , furent établis dans les Gaules
prefqu'auffi-tôt qu'à Rome : on les célé
broit à Lyon devant l'autel d' Octave- Augufte ,
élevé par foixante nations de la Celtique. Ce
beau temple , orné de foixante ftatues , fut
DE FRANCE. 177
dédié , l'an de Rome 742 , par Drufus , fils
de l'Impératrice Livie . Ces jeux & le culte
d'Augufte le foutenoient encore au IIIe fiècle.
Théodofe détruifit le culte , mais les jeux
durèrent plus long- temps.
Une infcription trouvée à Autun , prouve
qu'il y avoit dans cette ville des Prêtres &
des jeux Auguftaux ; & il eft démontré que
les jeux de la Saint- Ladre font une fuite des
ufages de l'ancienne Bibracte.
Les Gaulois dûrent à ces exercices la conquête
de Rome : celui de l'arc leur étoit
très-familier. Après Mercure , ils adoroient
Apollon , fur-tout à caufe de la protection
qu'il accordoit aux Tireurs d'arc. L'inclination
naturelle de ces peuples pour cet exercice
, eft devenue comme héréditaire dans
plufieurs villes de France , notamment de
Bourgogne.
Ces exercices , confacrés par la politique ,
entretinrent long-temps parmi nous le mépris
des fatigues , des douleurs & de la mort ,
ils multiplioient le nombre des citoyens utiles
à l'Etat . Avant l'ufage des armes à feu ,
une partie de l'infanterie étoit armée d'arcs;
les habitans des villes & des bourgs étoient
même obligés de s'exercer à en tirer. Nos
Rois donnèrent des prix & des exemptions
aux plus adroits . De- là l'origine & les priviléges
des Compagnies Bourgeoifes qui fubfiftent
encore en plufieurs provinces , notamment
en Flandres , en Picardie & en Bourgogne
, où elles furent établies par Philippe
178 MERCURE
le-Hardi , en 1393 , & confirmées par Ordonnance
de Philippe-le-Bon , en 1427. Les
Rois fe font fait un plaifir de renouveller à
ces Compagnies les priviléges accordés par les
Ducs , parce qu'on les a toujours confidérées
comme un corps de réſerve prêt à marcher
au premier ordre , & une garde affurée pour
les villes.
On en a mille fois éprouvé l'utilité. Les
Archers d'Autun joints aux Arquebufiers ,
battirent en 1523 , près de Lucenay , 800
Robeurs qui , après avoir pillé Clamecy
Vermenton , Givry , prétendoient emporter
Autun d'emblée.
>
Philippe-le-Bon aimoit à fe trouver aux
jeux de l'Arc à Lille , Bruges , Dijon , Beaune,
Châlons. Henri II , Charles IX, Henri IV,
s'y trouvèrent plufieurs fois. Louis XIV,
étant à Montpellier , fe déclara le Chef du
noblejeu de l'Arc , & decocha plufieurs flèches
au Papegai ( l'Oiseau ) . Des Princes fes
petits-fils , à leur paffage , fignèrent fur les
régiftres des Chevaliers de l'Arc , & tirèrent
auffi plufieurs flèches. Louis XI qui , en
1481 , caffa les Francs - Archers , laiffa fubfifter
l'exercice militaire des Archers Bourgeois.
Outre l'exercice de l'Arc , plufieurs villes
ont encore celui de l'Arbalete, dont l'invention
eft dûe aux Phéniciens. Les Gendarmes-
Arbalêtiers ont fervi jadis deChevaux-Légers.
Ils fe diftinguèrent tellement , qu'ils avoient
un Conducteur général nommé le Grand
DE FRANCE. 179
Maître des Arbalêtiers, Matthieu de Beaune
l'étoit fous S. Louis , en 1260. Etienne de la
Baume , Bourguignon , en 1338 ; & le dernier
fut Aymardde Prie , mort en 1534.
Le vingt-neuvième Canon du fecond
Concile de Latran , tenu en 1139 , défend ,
fous peine d'anathême , l'uſage des Arbalêtes
contre les Chrétiens. Ce Canon fut obfervé
fous Louis-le-Jeune ; mais l'ufage de l'Arc fut
rétabli en Angleterre par Richard- Coeur- de
Lion , & Philippe- Augufte l'imita bientôt.
ود
و د
و ر
ود
ود
» La fuppreffion de cette Milice n'eft pas
fort ancienne. L'arc , l'arbalête & les Ĥè-
» ches étoient encore en ufage fous le règne
» de François I. Il avoit à la bataille de
» Marignan , parmi fes Gardes , une Compagnie
de 200 Arbalêtiers à cheval , qui
firent merveille. Brantôme parle des Arbalêtiers
Gafcons de fon temps. A la journée
» de la Bicoque , en 1522 , il n'y avoit en
» notre armée qu' un feul Arbalêtier , mais
fi adroit , que Jean de Cardonne, Capitaine
Efpagnol , ayant ouvert la vifière de fon
armet pour refpirer , l'Arbalêtier tira fa
flèche avec tant de jufteffe , qu'il lui donna
» dans le vifage & le tua , & c. »
"
و د
"
Enfin les Arbalétiers ont fouvent rendu
des fervices fignalés à nos Rois, Les Arbalêtiers
de Saint - Quentin , commandés par
Raoul de Vermandois , volèrent au fecours
de Louis-le-Gros en 1108 , fe précipitèrent
dans la mêlée , & amenèrent à fes pieds Tho180
MERCURE
mas de Marle , Seigneur de Couci , Chef de
la conjuration de plufieurs Seigneurs François
joints aux Anglois contre Louis.
Les Arbalêtiers , accourus à l'armée de
Philippe- Augufle contribuèrent au gain de là
bataille de Bouvines en 1214 : en 1340 , ils furent
choifis pour la garde de la perfonne & du
navire de Philippe VI, qui alloit tenter une
defcente en Angleterre. En 1358 , ils fe fignalèrent
au fiège de Saint - Valery. En 1557
après la perte de la bataille de Saint-Laurent ,
l'armée victorieufe , forte de 100,000 hommes
, affiégea Saint-Quentin où il n'y avoit
que 450 foldats. Les Arquebufiers qui avoient
fuccédé aux Arbalêtiers , foutinrent pendit
un mois les efforts de l'ennemi & la
ville ne fut emportée qu'après onze affauts .
On ne finiroit pas , fi l'on vouloit rapporter
tous les fervices rendus par cette
milice de Citoyens. Cet exercice , tombé
prefque par-tout , fut remplacé par celui de
l'Arquebufe. Celui- ci n'a été formé en règle
qu'en 1523 , & autorifé par François I &
fes fucceffeurs. C'eft le feul exercice qui
donne maintenant le Grand Prix. L'Arquebufe
ne fut pas d'abord telle que nous la connoiffons.
Elle étoit d'abord à rouet ; on la fit
enfuite à croc. ( Ce fut une arquebuſe de cette
dernière efpèce qui tua Bayard en 1524. )
On en fabriqua enfin de plus fimples & de
plus légères , en diminuant le calibre & la
longueur. On inventa la batterie de pierre à
feu,
DE FRANCE. ISI
feu , au lieu de la mèche dont on fe fcrvoit.
Les Compagnies d'Arquebufiers Bourgeois
furent formées de l'elite des Citoyens qui
s'exerçoient à tirer adroitement pour incommodei
l'ennemi dans les approches. Les Rois
les obligèrent fouvent à les fervir en campa
gne. Elles furent conftamment d'une grande
reffource pour la defenfe des villes : c'eft le
témoignage que leur rendent Henri IV &
Louis XIII. dans les Lettres- patentes de
1601 & 1602. Leur adreffe fut fouvent falutaire
à la Patrie : auffi les Rois leur ontils
accordé des immunités dont jouit encore
aujourd'hui celui qui , à certain jour
de l'année abat l'oileau appelé jadís
Papegai ou Papegaut. On le décore même
du titre de Roi, d'Empereur & de Grand
Maître, quand il remporte le prix de la province.
On donnoit autrefois le titre de Chevalier
à celui qui abattoit l'aile droite de
F'oifeau , & celui de Baron à qui emportoit
l'aile gauche c'eft de -là qu'on dit encore
maintenant les Chevaliers de l'Arquebufe.
幕
2
Ceux de Dijon , infenfibles aux menaces
& aux careffes du Duc de Mayenne , Gouverneur
de la Province , reftèrent fidèles au
Roi , & caffèrent trois de leurs Officiers qui
s'étoient retirés au château avec les Ligueurs .
Quelques-uns méritèrent l'exil ; d'autres s'attachèrent
au parti du Comte de Tavannes ,
Chef du parti Royalifte en Bourgogne , ou
au brave Heliodore de Biffy , le fléau des
Sam. 25 Décemb. 1779 .
Í
182 MERCURE
Ligueurs. D'autres fuivirent Henri IV à la
bataille de Fontaine-Françoife. En 1595 , ce
bon Prince fe rendit au pavillon de l'Arquebufe
de Dijon , y tira l'oifeau avec les Chevaliers
, & confirma leurs privilèges.
Ceux de Beaune délivrèrent leur Patrie en
chaffant les foldats de Mayenne. Ceux de
Semur & de Flavigny foutinrent le parti
du Roi , il en fut de même de ceux de Saulieu
. En 1526 , les Chevaliers d'Auxonne ſe
réunirent en corps avec plufieurs Compagnies
des villes voifines pour défendre leur
Patrie contre le Général Lannoi. On fait
combien fe diftinguèrent ceux de Saint-Jeande-
Lône au fiége de leur ville en 1636 .
Les Arquebufiers de Dijon fe rendirent ,
en 1674 , au fiège de Befançon , arrivèrent ,
le 10 Mai , au camp où le Roi les paffa en
revue , ils s'y comportèrent fi bien , que
Louis XIV remit une épée de dix louis au
Lieutenant , & quatre louis à chaque Chevalier.
On attribue même à l'adreffe de l'un
d'eux la prife de la citadelle. Depuis ce
temps , la médaille d'or qu'on donne au Roi
de l'oifeau , repréfente Louis XIV au fiège
de Befançon , récompenfant les Arquebufiers
de Dijon.
Tel eft le précis des détails intéreffans
qu'offre la première partie de l'Ouvrage que
nous annonçons. C'en eft affez pour prouver
qu'on a récompenfe juftement , par les
plus beaux privilèges des Compagnies , refpectables
& utiles à l'État dans tous les tems.
DE FRANCE. 183
La feconde Partie eft une relation circonf
tanciée de cérémonie du Prix provincial
rendu en 1778 , par les Chevaliers de l'Arquebufe
de Beaune aux autres Compagnies
de la Province . Ils l'avoient obtenu à Tournus
en 1753. Celui qui l'a remporté l'année
dernière , eft M. Margot de Mâcon ; de forte
que c'eft actuellement à la Compagnie de
Mâcon à rendre le prix.
La troifième Partie de l'Ouvrage contient
une notice hiſtorique des quinze villes qui
l'ont difputé , & la quatrième eft un recueil
de pièces justificatives .
禽
On doit cette Brochure inftructive ,
à M. l'Abbé Courtépée , Préfet du Collège de
Dijon , déjà connu avantageufement par un
grand nombre d'articles fournis aux Supplé
mens de l'Encyclopédie. Il a écrit fimplement,
mais on le lit avec plaifir ; & fi quelques
tournures de phrafes , quelques façons de
parler défectueufes , annoncent fon éloignement
de la Capitale , on fent qu'il eft em
brafé de ce véritable amour de la Patrie ,
moins rare en Province qu'ailleurs ; &
qu'on ne pouvoit remettre à un homme plus
éclairé le foin de louer des foldats Citoyens
qui ont toujours combattu & combattroient
encore aujourd'hui pro Rege , aris & focis.
;
IN
184
MERCURET
HISTOIRE du Chevalier du Soleil , de fon
frère Roficlair , & de leurs defcendans ;
Traduction libre & abrégée de l'Eſpagnol ,
avec la conclufion , tiree du Roman des ,
Romans du Sieur Duverdier. 2 Volumes
in- 12. de plus de 500 pag. chacun . Prix ,
liv, brochés. A Amfterdam ; & à Paris ,
S
chez Piffor , Libraire , quai des Auguftins.
C'ÉTOIT une entrepriſe difficile , de raffembler
dans deux vol. in- 12 ce que contiennent
d'agréable & d'intéreffant plus de
trente-fix autres ; favoir , huit du Chevalier
du Soleil , les vingt-un derniers des Amadis ,
Florès de Grèce , & fept vol. du Roman des
Romans , par Duverdier.
Dans le nombre prodigieux d'aventures
de toutes espèces que ces Romans renferment
, l'embarras étoit de choifir ; mais le
Rédacteur s'eft tiré avec adreffe de ce labyrinthe
, en s'attachant aux événemens finguliers
qui , n'étant point femblables entre- eux,
pouvoient jeter une grande variété dans fes
récits. Cependant il n'a négligé aucune des
principales fituations de fes perfonnages ; il
a formé une fuite non interrompue d'hiftoires
de héros , tous de la même famille. Il
a procuré à cet ouvrage romanefque l'avantage
, peut-être unique , d'apprendre ce que
deviennent les Auteurs qui y figurent au
nombre de plus de çent, On les voit tous
ป
DE FRANCE. 185
naître , fe fignaler en combats & en galai
teries , mourir & même reffufciter , fe trou
ver à un rendez-vous commun , enfin accomplir
chacun leurs hautes deftinées.
"Ce n'étoit pas affez , eſt - il dit dans l'Aver-
⚫ tiffement , que de réunir dans un petit cl
» pace les anneaux de cette chaîne immenſe
» & d'en diftinguer les branches , il étoit
» néceffaire de les préfenter de manière à
» intéreffer les Lecteurs. "
C'eft-là le mérite du travail du Rédacteur ;
non-feulement il dit tout ce qu'il faut faire
connoître, mais encore il varie fes tons , en
prenant toujours le plus convenable à chaque
fcène particulière .
Si malgré l'art employé dans l'enchaînement
des aventures nombreufes , il fe trouvoit
des Lecteurs qui ne vouluffent point
prendre la peine d'en fuivre la marche , on
leur confeille de s'attacher aux fituations intéreffantes
que chaque Livre préfente , &
qui ne peuvent manquer de réveiller leur
attention & de piquer leur curiofité. Mais li
l'on veut fuivre exactement le fil des aventures
& des proueffes de chacun de ces Chevaliers
errans , la table raifonnée qui eft à la
fin de chaque volume, en indiquera fuffifam-
'ment l'ordre & la fuite.
Ce grouppe de Romans offre de la grandeur
, des fituations , des caractères , &
même une forte d'unité. l'ouvrage eft diftribué
en dix Livres , qui répondent à un
intérêt commun . Ce font les exploits d'une
I iij
186 MERCURE
feule famille , dont la gloire s'augmente de
génération en génération pendant plufieurs
fécles ; & cette famille de héros , après avoir
donné les plus beaux modèles de vertus &
les plus grands exemples de valeur & de
génerofité , remplit le monde entier , & finit
par fe le partager , en y répandar.t l'efprit
& les lois de la véritable Chevalerie dans
toute fa pureté.
>
Aucun ouvrage de ce genre n'offre à un
plus haut degré le luxe de l'imagination
la variété des détails , le contrafte des aventures
, la magnificence des defcriptions
& la pompe des temps héroïques . Nos Romanciers
& nos Auteurs dramatiques pourroient
trouver, dans cette vafte & riche mine,
de nouveaux fujets dignes de ranimer leurs
talens.
SPECTACLES.
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
LE
E Mardi 14 Décembre , on a repréfenté
pour la première fois , Amadis de Gaule ,
Tragédie- Opéra ..
On fait que Quinault avoit diftribué ce
Poëme en cinq Actes ; il a été réduit à trois
par un Amateur , qui s'eft livré à l'étude des
Beaux-Arts pour fe delaffer d'occupations
plus importantes . On a fait précéder le nouveau
Poëme d'un Avertiffement très-moDE
FRANCE. 187
defte , dans lequel on rend compte au Public
des raifons qui ont déterminé à refferrer
l'Opéra d'Amadis , & à y faire des changemens.
On espère , dit l'Anonyme , qu'il n'y
verra que le defir de lui plaire , & non laprétention
téméraire de corriger un Poëte célébre ,
dont la mémoire eft juftement confacrée par
tant de chef-d'oeuvres.
Malgré cette précaution , on a condamné
hautement ce qu'on appelle l'audace
de corriger Quinault ; on n'a pas même craint
d'avancer que le Poëme de cet Auteur eft infiniment
plus raifonnable dans la diftribution
qu'il en a faite en cinq Actes , que dans le
nouveau plan fur lequel il eft établi . La plus
grande partie de ceux qui fe conſtituent juges
des Arts & des Artiftes , eft compofée de
gens qui n'accordent de mérite à un ouvrage
qu'autant qu'il jouit d'une certaine réputation
, & qui n'examinent jamais jufqu'à quel
point cette réputation lui eft dûe , quand le
nom de fon Auteur a quelque célébrité.
Quinault feroit feul une preuve inconteftable
de la jufteffe de cette obfervation . La févérité
du Législateur de notre Parnaſſe avoit
tellement entraîné les efprits , que plus de
cinquante ans après fa mort il ne jouiffoit
d'aucune confidération dans la Littérature.
Si quelqu'un élevoit la voix en fa faveur , la
citation de quelques vers de l'immortel Def
préaux fuffifoit pour lui impofer filence.
Enfin , quelques Auteurs entreprirent de relever
fa mémoire ; & parmi les défenſeurs de
I iv
188 MERCURE
>
>
Quinault, on doit diftinguer Voltaire . Le ſuffrage
de ce grand Homme lui fit en peu de
temps un aufli grand nombre de partiſans
que les farcafmes de Boileau lui avoient
donné d'ennemis ; & l'Auteur d'Amadis
d'Atis & d'Armide fut tout-à- coup placé
dans la claffe des meilleurs Écrivains du
fiécle de Louis XIV. Defpréaux fut trop févère
fans doute ; mais quelque reſpect que
l'on doive aux décifions du Chantre de
Henri , n'eft- il pas permis d'avancer que fon
indulgence pour Quinault fut égale à la rigide
auftérité de l'Auteur de l'Art Poétique ?
Si les bornes de ce Journal donnoient à l'Article
des Spectacles l'étendue néceffaire , nous
ofons croire qu'il nous feroit facile de prouver
à nos Lecteurs qu'il ne fuffit pas de facrifier
aux Grâces , pour être même un médiocre
Auteur Dramatique ; on rencontre
de temps en temps chez Quinault des Scènes ,
& même dans deux ou trois de fes ouvrages
un Acte entier ; mais s'il les a connus , au
moins il n'a jamais mis en oeuvre les moyens
qui expofent , nouent & dénouent une intrigue
d'une manière attachante & raifonnable.
Nous reviendrons fur chacun de fes ouvrages
à mesure que les occafions s'en préfenteront ;
nous analyſerons aujourd'hui cet Amadis, que
tant de gens regrettent de n'avoir pas revu tel
qu'il a été compofé d'abord ; nous examinerons
enfuite ce que l'on doit d'eftime ou de
critique à l'Amateur qui a confacré quelques
inftans à refaire un ouvrage où l'on trouve
DE FRANCE. 189
quelques vers gracieux , quatre ou cinq penfees
affez fortes , mais qui , par fa contexture
& par le grand nombre de penfées fauffes ,
de vers lâches , profaïques & rampans qu'on
y rencontre , n'étoit pas fait pour être tiré de
l'oubli auquel il devoit être abandonné.
Amadis & Floreftan fon frère ouvrent la
Scène. L'un fe félicite du bonheur dont il
va jouir en revoyant Corifande ; l'autre fe
plaint d'Oriane qui l'a banni fans vouloir l'entendre.
Floreftan confeille à Amadis de ceffer
d'aimer une inconftante ; mais le loyal Chevalier
aime mieux être amoure: x qu'infidèle ,
& il quitte fon frère , parce que l'Amour
malheureux cherche la folitude. La tendre
Corifande arrive , & la feconde Scène fe
paffe dans les affurances qu'elle & Floreftan fe
donnent mutuellement du plaifir qu'ils trouvent
à fe revoir. Leur converfation eft interrompue
par Criane , qui vient à ſon tour fe
plaindre de l'infidélité d'Amadis , & qui fe
promet de brifer fa chaîne. Floreftan & Corifande
lui difent en duo ,
Ou ne fort pas aifément
D'un amoureux engagement.
A quoi Oriane répond fur le champ ,
Malheureux qui s'engage
Avec un coeur volage .
Nous ne dirons pas à quelle eſpèce de vers
on peut comparer ceux que nous venons de
citer ; on le devinera fans peine . L'Acte eft
Iv
190 MERCURE
terminé par une fête , pendant laquelle un
choeur chante le pouvoir des charmes d Oriane
fur les plus grands Rois de l'univers.
Ce premier Acte , froid , triſte, languiffant,
dénué de tout ce qui conftitue l'intérêt dramatique
, feroit excufable , peut - être , s'il
achevoit l'expofition on va voir qu'elle
n'eft pas finie. Au commencement du fecond
Acte , paroiffent deux nouveaux perfonnages ;
c'eft l'enchantereffe Arcabonne & l'enchanteur
Arcalais . Arcabonne eft amoureuſe d'un
Chevalier dont elle ignore le nom , & qui a
fauvéfesjours de la fureur d'un monftre. Arcalaus
n'afpire qu'à fe venger d'Amadis ,
qui a vaincu & tué Ardan -Canile , frère des
deux Enchanteurs . Arcabonne oublie un
moment fa tendreffe pour fe livrer à l'eſpoir
de la vengeance , & elle fe retire. Arcalaüs
ordonne aux Demons de fe préparer à
fervir fon courroux , & fe retire à fon tour.
Amadis s'enfonce dans le bois; il y vient gémir
fur fon malheureux amour. Corifande l'engage
à délivrer Floreftan , qui eft tombé dans
les fers d'un Enchanteur : le Héros y vole ; il
combat Arcalaüs & fes Démons fous la figure
de monftres terribles ; il eft prêt d'en être vainqueur
, quand d'autres Démons , fous la
forme de Nymphes , de Bergers & de Bergères
, prennent la place des monftres & enchantent
Amadis , qui , croyant appercevoir
Oriane parmi eux , fe laiffe conduire au
château d'Arcalais.
Au troifième Acte , Corifande , Floreſtan ,
DE FRANCE. 191
& les autres captifs enchaînés , fe plaignent
de leur infortune & appellent la mort. Arcabonne
vient leur annoncer qu'ils vont mourir.
Regrets douloureux de la part des deux.
Amans. L'Enchantereffe les interrompt en
leur difant :
Ah ! c'eft trop entendre
Un Amour fi tendre :
Vous m'importunez ,
Taifez-vous , infortunés.
Le choeur des Captifs répond:
Quelle rigueur de nous contraindre
A fouffrir fans nous plaindre !!
Arcabonne fe prépare à les immoler fur
le tombeau d'Ardan : l'ombre de ce Chevalier
fort de fon tombeau & prédit à fa foeur
qu'elle va trahir les fermens , & qu'il l'attend
aux enfers pour lui reprocher fa foibleffe :
elle difparoit. On amène Amadis. La foeur
d'Ardan lève le poignard pour l'en frapper ;
elle reconnoît en lui le héros qui lui a fauvé
la vie le fer tombe de fa main ; elle rend la
liberté aux captifs, emmène Amadis , & l'Acte
finit par les chants & les danfes de ceux
dont les chaînes viennent d'être brifées.
:
La Scène qui ouvre le quatrième Acte a
des beautés de détail , & préfente quelques
idées heureufes rendues d'une manière trèslouable.
Arcabonne a vu fa rivale : l'amour
fait place à la haîne ; elle fe promet une vengeance
horrible. Oriane vient implorer le
I vj
192 MERCURE
fecours du ciel. Arcalaüs lui apprend qu'il a
vaincu Amadis , & le lui montre étendu fur
fes armes enfanglantées. Oriane fe deteſpère
& s'évanouit : les deux Enchanteurs jouiffent
de fon défefpoir ; ils fe préparent à prolonger
fes tourmens. Urgande les arrête , fait
porter les deux Amans dans le vaiffeau qui
l'a amenée. Arcalaus & Arcabonne fe tuent.
Le théâtre reprefente au cinquième Acte
le Palais enchanté d'Appolidon , où l'on voit
l'arc des loyaux Amans & la chambre défendue.
Urgande y a conduit Amadis &
Oriane , qui fe revoient avec tranſport &
jurent de s'aimer toujours, Amadis furmonte
tous les enchantemens , & l'Opéra finit par
une fête dans laquelle on chante les plaiſirs
de l'Amour , & de l'Amour conftant.
D'après l'analyse exacte que nous venons
de faire , nous croirions mériter les repreches
de ceux de nos Lecteurs qui ont quelques
connoiffances du Théâtre , fi nous nous
étendions fur les reproches multipliés qu'on
peut faire à l'Ouvrage deQuinault: le bon fens,
la raifon , toutes les règles , tous les principes
y font fi fouvent bleifes, que la lecture la
plus rapide doit faire paroître prefque problématique
la réputation dont cet Opérajouit
encore. Voyons comment , pour nous fervir
d'une expreffion qui eft dans la bouche de
bien des gens , comment on a dechiré
Quinault.
On a fupprimé l'épifode de Corifande &
de Floreftan , épifode froid , trifte , inutile ,
DE FRANCE.. 197
*
qui ne fervoit qu'à rallentir la marche de
l'action , déjà lente par elle- même. L'expofi
tion fe fait aujourd'hui par Arcabonne & par
Arcalaus dans cette Scène, prefque toute entière
deQuinault, l'Auteur des retranchemens ,
corrections & additions , a jeté quelques vers
qui inftruifent le Spectateur dela méfintelligence
qui règne entre Amadis & Oriane :
c'eft un des moyens de vengeance qu'Arcalaus
a imaginé d'employer. Oriane , en
fuyant fon amant qu'elle croit infidèle , doit
tomber dans le piége que lui rend l'Enchanteur.
Dans un fujet magique , cette idée eft
heureufe ; elle amène fous les yeux du Spectateur
Amadis & fa maîtreffe , qui , dans le
premier Ouvrage , ne fe voyoient qu'au cinquième
Acte ; clle prépare à l'enlèvement
d'Oriane par Arcalais ; elle motive le fecond
moyen que l'Enchanteur emploie pour faire
Amadis prifonnier, en lui faifant entendre
les cris des Chevaliers & des femmes d'O
riane , qui l'engagent à delivrer ſa maîtreſſe
qui vient d'être enlevée ; voilà une marche
théâtrale.
Le fecond Acte eft dégagé des longues doléances
de Floreftan & de Corifande , des
réflexions philofophiques des Geoliers , des
réponíes triviales, d'Arcabonne & du Choeur
des captifs ; du refte , c'est le troisième Acte
de Quinault , élagué avec goût & intelligence .
Le troifième Acte , à l'exception de la
mort d'Arcalaüs & d'Arcabonne , qui fortent
maintenant avec l'efpoir de fe venger,
194 - MERCURE
eft le même que le quatrième Acte de l'ancien
Ouvrage. Par un effet de fon pouvoir ,
Urgande tranfporte fur le champ les deux
Amans au Falais d'Apollidon , & ce qui faifoit
un Acte long & vuide d'action , n'offre plus
aujourd'hui qu'une fête. Eft- ce- là déchirer
Quinault? Nous le demandons aux Lecteurs
de bonne - foi. Mais , nous dira- t -on , l'Ouvrage
eft froid : oui fans doute , & c'eft la
faute du fujet. Quel intérêt peut - on attendre
d'une intrigue entièrement fondée fur la
magie , où , dans le plan donné par le premier
Auteur , les paflions font fans force ,
fans énergie , où les grandes oppofitions font
inadmiffibles ? Il falloit ne pas retoucher
Amadis ; & voilà peut-être le feul reproche
que l'on puiffe faire à l'Amateur dont on reconnoit
fi mal le travail & la modeftie.
Le ftyle n'a pas été revu avec moins de
foin que la marche théâtrale. Comme cet
Article eft déjà fort étendu , & que nous devons
entrer dans d'autres détails , nous n'en
citerons qu'un exemple ; il eft tiré de la première
Scène du troisième Acte , qui étoit cidevant
le quatrième. Citons d'abord Quinault
Arcalaüs dit à fa foeur : :
Quoi ! fur votre vengeance un lâche amour l'emporte
ARCABO N N E.
La vengeance la plus forte
Ne peut rien contre l'Amour.
DE FRANCE.
195
Je l'aime malgré moi , cet ennemi charmant ;
J'en voulois être aimée , un autre a fu lui plaire .
Je vous défie , avec votre colère,
D'inventer , pour mon châtiment ,
Un fi cruel tourment.
L'Amateur anonyme a confervé les idées
de Quinault , & prefque les mêmes expreffions
; mais il leur a donné une nouvelle
vie. Voici comme il fait parler Arcabonne
:
Eh ! que peut contre l'Amour
La vengeance la plus forte ?
J'aime cet ennemi charmant ;
n autre objet a fu lui plaire.-
Pouvez-vous , dans votre colère ,
Inventer pour mon châtiment
Un auffi rigoureux tourment ?
On fent que l'exclamation d'Arcabonne
donne du mouvement au ftyle des deux
premiers vers , & de la valeur à la penfée.
Je vous défie , avec votre colère , étoit
une tournure de phrafe commune & même
triviale , elle eft corrigée avec goût par la
fimple queftion , pouvez-vous inventer.
Paffons à la Mufique : elle eft de M.
Bach , célèbre Compofiteur Allemand . C'eft
le premier Ouvrage qu'il a compofé dans
notre langue. Quoiqu'on puiffe lui faire
beaucoup & de juftes reproches , il ne
peut nuire à fa réputation . Le recitatif
196 MERCURE'
eft remarquable dans les deux premiers
Actes par la pureté du ftyle & la vérité
des accens. On doit des éloges au Duo du
premier Acte , qu'une horrible vengeance ;
au monologue d'Amadis , je ne verraï plus
ce que j'aime ; à l'air d'Arcabonne , bientôt
l'ennemi qui m'outrage , quoiqu'on y
remarque des répétitions trop fréquentes,
La plus grande partie des airs de Ballet eft
charmante , nous aurions defiré plus de
nobleffe & d'élévation dans ceux du troifième
Acte. Le morceau d'Orcheſtre pendant
lequel les Suivantes d'Arcabonne
exécutent des cérémonies funèbres autour
du tombeau d'Ardan , eft d'une belle facture
, & parfaitement analogue à larua
tion . Enfin , cette compofition , malgré
fes défauts , annonce un homme d'un trèsgrand
mérite , très - favant en harmonie,
& qui , avec un peu plus de connoiffance
de nos Théâtres , eft fait pour acquérir
parmi nous beaucoup de célébrité.
M. le Gros a chanté le rôle d'Amadis à
la fatisfaction univerfelle. Oriane étoit ret
préfentée par Mlle, le Vaffeur , Arcalaüs ,
par M. Moreau .
Mlle. Durancy a déployé un talent fu
périeur dans le rôle d'Arcabonne. Énergie ,
dignité , chaleur , intelligence , elle n'y a
rien laiffé à defirer. La même raifon de
juftice qui nous a fait quelquefois adrefer
des obfervations critiques à cette excellente
Actrice , nous engage à rendre publique:
DE FRANCE. 197
une réflexion que nous avons faite il y a
dejà long-tems. Il est étonnant qu'après
avoir donné tant de preuves de talent ,
après avoir fi fouvent , dans les rôles les
plus difficiles , entraîné les applaudiffemens,
excité l'enthouſiaſme du Public , Mlle.
Durancy ne jouiffe pas de toute l'eftime
qui lui eft due. Nous entendons tous les
jours vanter des fujets qui ne peuvent pas
même être mis en comparaifon avec elle ,
& l'on fe tait fur fon compte ! Eft- il des
circonstances qui font les réputations , en
eft-il qui les arrêtent ? Cette idée , fi elle
étoit vraie , feroit affligeante , & pour ceux
qui aiment les Arts , & pour ceux qui les
profeffent.
Les Ballets font de la compofition de
M. Noverre. Le Public n'a pas goûté ceux
du fecond Acte , & nous croyons qu'on a
eu raifon de les trouver d'un genre au- def
fous de la Tragédie . MM . Veftris & Gardel
, Mlles. Guimard , Peflin , Heinel ont
obtenu , chacun dans leur genre , les éloges
dont ils font dignes. On a principalement
diftingué le pas de deux , danfé par
M. Dauberval & par Mlle. Théodore . Ce
pas eft auffi fupérieurement exécuté , qu'il
eft deffiné avec efprit.
Nous avons été furpris de voir Arcalaüs
refter immobile quand il eft défié par Amadis
, & appeler à fon fecours les démons,
avant d'avoir combattu. Nous ne l'avons
pas moins été quand nous avons vu Ama198
MERCURE
dis marcher avec nonchalance contre les
monftres fufcités par Arcalaüs , & les frapper
à peine une fois de fon épée. Le combat
auprès du Palais d'Apollidon ne mérite
pas moins de reproches . Dans un
ouvrage comme Amadis , tous les acceffoires
exigent beaucoup de foin , & quand
ils ne font pas bien exécutés , il perd la
plus grande partie de fon intérêt.
Les décorations font magnifiques , la dernière
fur-tout produit un très-bel effet.
VARIÉTÉ S.
LETTRE au Rédacteur du Mercure.
DEPUIS EPUIS long-tems , Monfieur , l'Europe avoit
befoin d'un Cenfeur qui ne craignît pas de montrer
fous tous les points de vue , les défauts des Gouver
nemens , les vices des Loix , les erreurs des Savans',
le danger de la Philofophie , & qui preſcrivit aux
hommes fes opinions & fes principes en matière
civile , politique & littéraire comme les feuls oracles
qu'ils doivent entendre. Ce Génie merveilleux
a enfin paru ; il a commencé fa brillante carrière , &
bientôt il opérera une grande révolution dans les
moeurs , dans les lettres , & dans l'adminiſtration
publique. L'heureux fyftême de la Dixme Royale ,
imaginé ( dit - on ) par M. de Vauban , mais fupérieurement
approfondi , commenté & réchauffé par
M. Linguet dans le n ° 48 de fes Annales , eft une
preuve , entre mille , de la fupériorité & de l'infaillibilité
de cet immortel Critique, & va mettre le comble
à fa gloire , ainfi qu'au bonheur des nations qui
DE FRANCE. 199
**
perce
l'entourent. La France ne manquera fûrement pas
d'adopter , la première , cette nouvelle manière de
lever les impôts , d'autant plus que , fuivant M. Linguet
, elle eft abfolument fans inconvénient. C'eft
principalement fur cet objet que je vous prie , Monficur
, de fixer votre attention & votre admiration.
M. Linguet a montré , à -peu-près , dans quarante
pages, les incomparables & inappréciables avantages
qui réfulteroient de cette nouvelle manière de
voir les droits royaux . Un Écrivain qui n'est point
forti de fa fphère a réduit avec précifion en 20
lignes tout ce qu'il étoit poffible de dire en faveur
de ce fyftème. « Cette forme de perception , ( la
» dixme Royale , ) dans une exacte proportion des
produits de la terre , paroît au premier afpect ,
équitable dans fa répartition , fure dans fa marche ,
» & à l'abri de toute erreur , & de toutes injuftices
, foit de la part des contribuables , foit de la
part des prépofés au recouvrement point de
baux factices & illufoires pour les biens affermés :
point de fauffes déclarations ni d'appréciations
fautives pour les domaines que le propriétaire
fait valoir. Si la taxe , par fuppofition , eft fixée
» à un cinquième des produits , on prendra la cinquième
gerbe au moment même de la récolte , la
» cinquième hottée de raifins lors de la vendange ,
» &c. comme il fe pratique pour la dixme eccléfiaftique
, & tout fera dit. On n'aura point à craindre
de furprifes , de monopoles , ni de vexations
ככ
ɔɔ
"
לכ
* M. Graflin , Receveur Général des Fermes à Nantes .
** Page 233 de l'Effai analytique fur la Richeffe & fur
l'Impôt , imprimé en 1767 , & qui ſe trouve à Paris , chez
Onfroy , Libraire , Quai des Auguftins : Ouvrage auquel il ·
n'a manqué , fuivant M. Linguet lui même , ( LETT . SUR
LA THÉORIE DES LOIS , ) pour avoir la plus grande célébrité ,
que ce vernis de frivolité ſérieuſe qui donne aujourd'hui cours
auxlivres & aux hommes.
200 MERCURE
» de la part des prépofés ; point de contraintes rui-
» neufes & défefpérantes.
לכ
20
ל כ
ec
Écoutez , Monfieur , ce que le même Ecrivain
toujours dans fa Sphère, dit enfuite : «< quand il feroit
vrai que la régle de la plus exacte répartition réfi-
» dât effentiellement dans cette forme de percep-
» tion, comment fe feroient les recouvremens ? Si on
» régit , combien de frais indifpenfables pour la
» récolte , l'emmagafinage , & la vente de toutes
» les différentes espèces de denrées ? Si on afferme ,
» outre les mêmes frais qu'il faudroit néceffaire-
» ment faire entrer en dimination du prix des
» baux , combien de profits intermédiaires fur des
» objets auffi multipliés & auffi variables , dont les
» produits feroient toujours fi incertains & fi peu
» connus ? & , dans l'un & dans l'autre cas , com-
» bien d'abus irremédiables ? Il ne faut que la plus
légère attention pour les prévoir . Enforte que ,
quand même cette forme de perception feroit la
5 meilleure , la plus fimple & la plus naturelle par
» rapport aux contribuables , elle feroit toujours la
plus vicieufe par rapport au Roi , eu égard aux
» difficultés fans nombre dans le recouvrement ; &
a dès que l'intérêt du Roi eft bleffé , celui des con-
" tribuables l'eft auffi. Tout le monde eft d'accord
» aujourd'hui fur la correfpondance & le rapport
intime qui eft entre le Souverain & les Sujets
» entre l'Etat qui demande & le Citoyen qui paye.
« Mais je vais plus loin , & je foutiens qu'on auroit
peut-être de la peine à imaginer une règle
» de proportion plus injufte & plus inégale entre les
» contribuables . La même quantité de gerbes payera,
» à la vérité , la même portion d'impôt ; mais les
» frais de culture , mais la quantité de femences
» mais le nombre d'hommes qui y font employés ,
font-ils toujours égaux fur un égal produit ? Ne
faut-il pas défalquer les avances pour avoir le pro-
30
အ
30
DE FRANCE. 201
כ כ
» vre ,
» duit net , qui ſeul doit payer cet impôt ? Par exemple
, j'ai quarante arpens de terre labourable dans
» le Maine , ou dans la Champagne , qui me dornent
mille gerbes de produit ; vous n'avez que
dix arpens dans la Beauce , qui vous produisent
» également mille gerbes la taxe réelle prélevera ,
à raison d'un cinquième , deux cent gerbes fur
» mes quarante arpens , & deux cent fur vos dix
» arpens. Mais j'ai avancé quatre fois plus que vous
» pour mon exploitation : il m'a fallu quatre fois
plus de femences , quatre fois plus de main- d'oeu-
& peut-être dix fois plus de fumiers , la pro-
❞ portion n'étant plus fur cet article de 4 à 1 , parce
» que la même quantité de terres froides & arides
» demande plus d'engrais que la même quantité de
» bonnes terres , par conféquent beaucoup plus de
» beftiaux , beaucoup plus d'étables , beaucoup
plus de logement de toute espèce & beaucoup plus
de réparations. Tous ces frais peuvent m'enlever
les quatre cinquièmes de ma récolte , lorfque les
» frais d'exploitation de vos dix arpens ne vous en-
» Jevent qu'un cinquième de la vôtre. Il ne me reſte
» peut-être que deux cent gerbes de produit net , &
» à vous fept à huit cent. Ces deux produits , ſi dif-
» férens , payeront donc , non pas une taxe propor-
» tionnelle , mais la même taxe exactement ; ou
ל כ
$
ככ
"
20
plutôt , le premier de ces deux produits ſera enlevé
en entier , & l'autre ne fouffrira qu'un quart de
» réduction ? Voilà un réſultat fimple & évident de
» la plupart des opérations de cette perception en
»> nature de denrées. Je n'ai point chargé le tableau :
» il eft conftant qu'il y a des terres qui , fans être
» fumées , rendent 10 pour 1 , & d'autres , fi ingra-
» tes qu'elles rendent , en quelque forte à regret , la
» femence au cultivateur , & dont le produit net ,
» toutes les avances prélévées , n'eft au plus que le
» dixième du produit total. Si la taxe en nature pré202
MERCURE
» lève le cinquième de ce produit total , non -feule-
» ment elle en'ève tout le produit net , mais même
» elle entame la partie deſtinée à la production , &
» elle anéantit la culture. Cette forme de perception
s eft donc encore plus inégale & plus injufte du 53
côté de la contribution , qu'elle n'eft vicieuſe &
» abufive du côté du recouvrement ; & elle eft en
" outre abfolument deftructive de l'agriculture.
» Ce fyftême n'a pu avoir quelque crédit , que par
» le nom de M. de Vauban , à qui il a été attribué :
» mais entre plufieurs raifons qui font douter que
• M. de Vauban ait enfanté ce fyftême , il n'en eft
point de plus décifive que fon abfurdité ; & fi on
» s'obftinoit à l'en croire l'auteur , il faudroit le retran<
» cher à dire que les grands hommes fortis de
leur fphère , peuvent tomber dans de grandes
>> erreurs. ɔɔ-
Oui , Monfieur , il faudroit fe retrancher à dire
que les grands hommes , MÊME M. LINGUET
fortis de leur fphère , peuvent tomber dans de grandes
erreurs ; mais on doit ajouter ici , & dans de gran
des inconféquences ; car affurément c'est une inconféquence
au premier chefque d'adopter & de préconifer,
en 1779 , un fyftême ( celui de la dixme Royale )
qui eftde l'économifme tout pur, après avoir écrit, avec
véhémence & ténacité , en 1767 , & les années fuivantes
, contre les fyftêmes économiques , & contre
les économistes même. Il faut convenit , Monfieur ,
que c'eft un funefte préfent de la nature qu'un génie
fantafque & irrégulier qui fe paffionne pour & contre
fans trop favoir pourquoi , & qui profane fes
talens par des fatyres amères dont le fiel rejaillit toujours
fur lui.
N'eft-il pas plaifant , Monfieur , que le grand
Cenfeur de l'Europe , le médiateur univerfel des
Peuples & des Rois trouve la condamnation de fon
beau fyftème de la dixme royale dans un ouvrage
DE FRANCE. 203
qu'il a loué lui- même autrefois . Au refte , ceux qui
connoiffent M. Linguet , & qui lui rendent juftice ,
font bien perfuadés qu'il évitera dorénavant de fe
trouver ainfi en contradiction avec lui-même , &
qu'il fe corrigera ; c'est - à-dire qu'il ne louera plus
rien , plus rien abſolument .
Je fuis , & c.
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Rondeau par M. de Launay , avec accompagnement
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202 MERCURE
•
» lève le cinquième de ce produit total , non - ſeule-
» ment elle en'ève tout le produit net , mais même
» elle entame la partie deſtinée à la production , &
» elle anéantit la culture. Cette forme de perception
» eſt donc encore plus inégale & plus injufte du
→ côté de la contribution , qu'elle n'eft vicieuſe &
» abufive du côté du recouvrement ; & elle eft en
» outre abfolument deſtructive de l'agriculture .
» Ce fyftême n'a pu avoir quelque crédit , que par
» le nom de M. de Vauban , à qui il a été attribué :
» mais entre pluſieurs raiſons qui font douter que
» M. de Vauban ait enfanté ce ſyſtême , il n'en eſt
point de plus décifive que fon abfurdité ; & fi on
s'obftinait à l'en croire l'auteur, il faudroit fe retran
» cher à dire que les grands hommes fortis de
» leur fphère , peuvent tomber dans de grandes
> erreurs. >>
Oui , Monſieur , il faudroit fe retrancher à dire
que les grands hommes , MÊME M. LINGUET ,
fortis de leur fphère , peuvent tomber dans de grandes
erreurs ; mais on doit ajouter ici , & dans de gran
des inconféquences ; car affurément c'est une inconféquence
au premier chefque d'adopter & de préconifer,
en 1779 , un fyftême ( celui de la dixme Royale )
qui eftde l'économifme tout pur, après avoir écrit, avec
véhémence & ténacité , en 1767 , & les années fuivantes
, contre les fyftêmes économiques , & contre
les économistes même. Il faut convenit , Monſieur ,
que c'eft un funefte préfent de la nature qu'un génie
fantafque & irrégulier qui fe paffionne pour & contre
fans trop favoir pourquoi , & qui profane fes
talens par des fatyres amères dont le fiel rejaillit toujours
fur lui.
N'eft-il pas plaifant , Monfieur , que le grand
Cenfeur de l'Europe , le médiateur univerfel des
Peuples & des Rois trouve la condamnation de fon
beau ſyſtème de la dixme royale dans un ouvrage
DE FRANCE. 203
qu'il a loué lui-même autrefois. Au refte , ceux qui
connoiffent M. Linguet , & qui lui rendent juftice ,
font bien perfuadés qu'il évitera dorénavant de ſe
trouver ainfi en contradiction avec lui- même , &
qu'il le corrigera ; c'eft- à-dire qu'il ne louera plus
rien , plus rien abſolument.
Je fuis , &c.
MUSIQUE.
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TABLE.
L'OPERA , Vers à Made- àBeaune ,
175
moifelle , Gir. *** , 157 Hiftoire du Chevalier du So
160 leil , 2
184
Epître
Couplets pourMlle D*** . 163 Académie Roy . de Mufiq . 186
L'Education Pédaniefque , Lettre au Rédacteur du Mer
Conte ,
Romance ,
164 cure ,
173 Mufique ,
Enigme & Logogryphe , 174 Annonces Littéraires ,
Relation du grand Prix rendu
APPROBATIO N.
198
203
ibid.
J'Atlus par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 15 Décemb. Je n'y ai
rien trouvé qui puiſſe en empêcher l'impreſſion. A Paris ,
le 24 Décembre 1779. DE SANCY,
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQUI E.
De CONSTANTINOPLE , le 4 Octobre.
PARMI les détails que l'on a reçus
de l'expédition du Capitan-Bacha , le Gouvernement
a publié les fuivans contenus
dans une lettre de Salonique.
» La rapacité des Albanois. les vexations
des Beys qui trouvoient leur intérêt à entretenir
le trouble & la confufion , ſe réuniſſoient
pour défoler certe Province. Les maux y ont été
portés à cet excès qui demande les remèdes les
plus violens ; les Amis de l'ordre inftruits de
l'approche du Capitan Bacha , faifoient des
voeux pour qu'il fuivit l'exemple de Topal Ofman
Pacha qui , en 1731 , après la révolte de
Patrona , répandit des flots de fang dans l'Albanie
, où le Peuple toujours aux gages de la tytannie
& de l'ambition des Grands , faifoit craindre
qu'il ne portât un jour fon audace & fes
fureurs jufqu'à Conftantinople. Le Capitan Bacha
arriva le 12 Mai à la Cavale , à la tête de 2000
hommes , & fit appeller auffi tôt le Muffelim ,
qui eft en même tems le Disdar de la fortereffe
; mais depuis deux jours il avoit pris
la fuite , & le Général fans témoigner aucun
mécontentement , continua fa route vers Cérès
où il entra le 15 , & affecta de ne punir que légèrement
quelques petits Agas , contre lefquels
4 Décembre 1779.
a
>
( 2 )
les habitans de la campagne lui avoient porté
des plaintes. Tous les autres vinrent lui rendre
leurs devoirs. Le Tchiaouch - Bey de Demir-Iffar,
un des Beys ligués contre Abdil Aga Chahbender
, fe trouvant à Cérès , ne put fe difpenfer
de fuivre leur exemple. Le Capitan Bacha diffimulant
, & lui témoignant les égards les plus
flatteurs , l'engagea à inviter fes Alliés Talib ,
Bey de Mclinick , & Ofman Bey de Petrish , à fe
gréfenter auffi ; le premier refufa avec infolence ,
& Tchiaouch fut mis aux fers pour n'en être délivré
qu'à l'arrivée de Talib , qui vint enfin le
21 , raffuré par la modération foutenue qu'avoit
affectée le Capitan Bacha , qui étoit parti de
Cérès après un féjour de trois jours , pendant
lefquels il n'avoit fait mourir perfonne. A l'arrivée
de Talib , il ordonna fecrètement à fon
Kiaya de poignarder Tchiaouch a premier coup
de feu qu'il entendroit ; ce coup fut tiré fur Talib
au moment où il fortoit de fa vifite ; il tomba
fur le champ. Deux de fes Gardes entreprirent
de le venger en tirant fur le Capitan Bacha ,
qu'ils manquèrent. Qfman Bey fut égalemement
immolé , & les têtes de ces trois Beys furent
auffi-tôt envoyées à la Porte. Le Capitan
Bacha cependant pourfuivit les Albanois , fit
main-baffe fur tous ceux qui le préfentèrent devant
lui. Il fe porta rapidement fur les terres de
Chahbender Oglou , mais il n'y trouva point
Abdil- Aga. Abdurahmen , le plus jeune de fes
frères , eut la tête tranchée , & les biens de cette
famille rebelle furent confifqués & remis à Youffouf-
Bey , moyennant une redevance de 50
bourfes au profit du Tréfor. Les autres qui
avoient cherché à ſe ſauver fous différens travel .
tiffemens , furent enfuite trouvés , & leurs têtes
fuivirent de près celles qui étoient déjà parties
pour Conftantinople. Le Capitan Bacha s'avan(
3 )
çant dans la Crimée , alla camper le 26 à Oraply
, avec 3000 hommes & 7 pièces de canon
, triomphant de tout ce qui ofoit lui réfter
, & entra dans Lariffa , où il fit décapiter
tous les Albanois qui s'y trouvèrent , comme s'il
eût voulu en éteindre la race. 160 réfugiés dans
un Monaftère y furent pourfuivis par cet Offcier
intrépide , qui effuya à ce sujet une grêle
de coups de fufils fans en être atteint . Il finit
par faire mettre le feu au Monaftère , où douze
Prêtres Grecs qui y étoient renfermés , périrent
dans les flammes. Il a promis que le Grand - Seigneur
rétabliroit ce Monaftère & l'Eglife ; il promet
s fequins pour chaque tête d'Albanois qu'on
lui apportera , & on ne doute pas que cette récompenfe
ne contribue à en hâter la deftruction
il s'eft rendu enfuite au port de Volo , d'où il a
fait partir 12,000 quillots de bled pour l'armée
navale , qui l'attend Naples de Romanie , pendant
le Gouvernement de Salonique , avec
1000 homines , achevera de chaffer les Albanois
de cette Province , où il ne reftera que ceux qui
par le tems qu'ils y font établis , & par leur
tranquillité au milieu des défordres ont été jugés
dignes d'être comptés au nombre des concitoyens
".
que
RUSSI E.
De PiÉTERSBOURG , le 25 Octobre.
;
S. M. I. vient de faire des préfens confidérables
au Prince Potenkin , au Chambellan
Kerfako , & à M. Lamskoy , Officier
aux Gardes à cheval. Elle a donné au premier
un grand diftrict de pays , fitué du côté de
Calan & d'Aftracan ; quoiqu'il ne ſoit point
cultivé à préfent , on l'évalue cependant à
a 2
( 4 )
600,000 roubles ; elle a bien voulu auffi fe
charger de payer pour ce Prince une terre
qu'il a achetée 400,000 roubles d'un Gentilhomme
Polonois , dans la Ruffie Blanche .
Elle a gratifié le fecond d'une fomme de
200,000 roubles , en argent , de 4800 payſans ,
& du Palais de Wafiliechikow, qu'elle avoit
acheté il y a environ 3 ans ; elle paie auſſi
les dettes de ce Chambellan , qui montent
dit-on , à 150 à 200,000 roubles ; & pour
le défrayer d'un voyage qu'il fe propofe de
faire dans les pays étrangers , elle lui donnera
encore 20,000 roubles tous les ans pendant
qu'il durera. M. Lamskoy a reçu 20,000
roubles , & plufieurs bijoux de grand prix.
.
M. de Domafchnew a fait ici , le 18 de ce
mois , une expérience publique fur un édifice
conftruit en bois , & préparé de manière à pouvoir
réfifter au feu. Ce bâtiment , de forme quarrée
, & de la hauteur de deux toifes , étoit placé
dans le Wafily- Oftrow , derrière la petite perfpective.
Le feu allumé dedans & dehors , fut fi violent
, qu'à une diftance affez éloignée , la chaleur
étoit trop forte pour pouvoir être aifément
fupportée ; la flamme opéroit directement
fur des planches rabotées , dont l'édifice étoit revêtu
intérieurement & extérieurement. Le toît
conftruit également en bois , & couvert de ma
tières combuftibles , s'enflamma auffi totalement ;
cependant malgré la fuite & l'univerfalité de l'embrafement
, le grenier , les cloifons , le plancher
où le feu avoit été allumé , le plafond & le petit
efcalier placé dans cet édifice , ne furent nul.
lement endommagés. Les flammes durèrent une
demi heure dans toute leur activité , & continuèrent
enfuite mais toujours en diminuant
pendant une heure 40 minutes. Le procédé
de M. de Domafchnew eft très fimple & trèspeu
difpendieux ; la compofition de fon préfervatif
ne confifte qu'en de la chaux , du fable
& du foin que peuvent employer les Charpen
tiers ordinaires. Tous les Membres de l'Académie
Impériale , un grand nombre de perfonnes de
diftinction , & une foule immenfe de peuple attiré
par la curiofité , furent les témoins de cette expérience.
POLOGNE.
De VARSOVIE , les Novembre.
LE Prince Evêque de Cracovie , dont
l'âge & les infirmités demandent du repos ,
fe propoſe , dit- on , de remettre fon Evêché
au Prince Poniatowski , frère du Roi , &
Evêque de Plocko , fon Coadjuteur ; il fe réfervera
feulement une penfion fur le revenu
de cet Evêché. Le Comte de Szenbeck , qui
cft lui-même Coadjuteur de Plocko , négocie
cet arrangement .
Le Général-Major , Comte de Czernichew ,
Gouverneur de la Ruffie Blanche , qui eſt ici
depuis quelque tems pour affaires , fe trouve
obligé d'y prolonger fon féjour pour les terminer.
Il n'y a pas apparence qu'il quitte
cette Ville avant la fin de l'année . Il eſt arrivé
le 5 de ce mois un prifonnier de diftinction ,
fous une eſcorte de Uhlans ; on ne dit ni
fon nom , ni fon délit. ,
Selon des lettres de la Galicie , les Autrichiens
s'y occupent vivement à mettre cette
Province dans le meilleur état de défenſe
a 3
( 6 )
poffible. Tous les endroits qui , par leur pofition
, font fufceptibles d'être défendus , font
garnis d'artillerie , & il y a même plufieurs
nouveaux régimens répandus dans le pays
pour former les habitans aux exercices militaires.
La Maiſon d'Autriche s'occupe d'étendre
fon commerce par le Danube avec
la mer Noire , & pour cet effet , elle a fait
établir , du conſentement de la Porte , des
magafins à Kilia-Nova.
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 10 Novembre.
L'EMPEREUR eft arrivé le 7 de ce mois ,
de retour de fon voyage en Bohême & en
Moravie , pendant lequel il a joui toujours
de la fanté la plus parfaite.
La Cour a fait rendre aux habitans des
diftricts Bavarois dont elle s'étoit mife en
poffeffion , & qui ont été reftitués à la Bavière
par le Traité de paix de Tefchen , toutes
les contributions qu'ils avoient payées pendant
la guerre.
M. de Jacobi , Réfident de Pruffe , a reparu
ici , comme on Fa dit ; mais il garde encore
l'incognito , & il demeure dans une maison
de campagne peu éloignée de la Ville. Son
épofe eft tombée dangereufement malade
ders fon arrivée. L'Impératrice n'en a pas
été plutôt informée , qu'elle lui a envoyé un
Valet- de-pied pour lui offrir fon propre
Médecin.
( 7 )
Il arrive journellement ici des Marchands
Saxons & Pruffiens , pour la Foire qui doit
fe tenir à la Touffaint.
De RATIS BONNE , le 12 Novembre.
Le pofte d'Envoyé directorial de Mayence
vacant par la mort du Baron de Lynker, que
le Comte de Neiperg envoyé d'Autriche ,
avoit rempli depuis ce temps par intérim ,
vient d'être donné à M. Keller, l'un des Subdélégués
de la Chambre Impériale de Werzlar.
On mande de Drefde que le Prince héréditaire
de Brunſwick s'eft rendu dans la
Luface pour examiner les endroits où les
camps Pruffiens & Saxons ont été établis
pendant la dernière guerre. Selon les mêmes ,
lettres , le bruit court que les Autrichiens
ont formé un cordon de 6000 chevaux ,
dans la partie de la haute Siléfie , qui appar- .
tient à la Maifon d'Autriche , & qu'on lèvera
dans la Pologne Autrichienne 5000 hommes,
de recrues , qu'on conduira en Bohême &
en Moravie , où l'on en formera 2 Régimens
d'Uhlans.
H paroît encore des brochures fur la
fucceffion de Bavière. Depuis quelques jours,
il en a été diftribué ici une portant pour
titre : Lettre à un ami favant ,fur lapremière
Partie des additions aux Traités de paix
des temps les plus éloignés , concernant les
droits de la Maifon de Guelphes au Duché de
Bavière.
a 4
( 8 )
» Cet écrit eft la réfutation d'un Ouvrage qui a
paru cette année , & dans lequel l'Auteur foutient
que c'étoit à tort que Henri-le- Lion , Duc de Bavière ,
avoit été mis au Ban de l'Empire , & par conféquent
privé de fes Etats. Sur quoi on répond , qu'on
n'examinera à préfent que la queftion , fi ce Prince
avoit été mis au Ban de l'Empire légitimement
ou non , en fe réfervant de répondre une autre fois
à la queftion ultérieure , fi les prétentions de la
Maifon de Brunſwick à la Bavière font expirées
ou non . En attendant , l'Auteur marque fa furpriſe
de ce qu'on recherche à préfent une ancienne prétention
, dont , de l'aveu même de l'Auteur des
additions , il ne devroit être queftion qu'après l'extinction
entière de la Maiſon de Wittelsbach , en
alléguant contre la prétendue invalidité de la Sentence
par laquelle le Duc Henri - le- Lion fur mis
au Ban de l'Empire , qu'une Sentence prononcée par
l'Empereur & les Etats de l'Empire affemblés à laDiète,
eft légitime & valable fuivant les Conftitutions de
l'Empire ; & qu'en conféquence , l'effet principal en
étoit non-feulement la perte des Fiefs de l'Empire,mais
auffi celle des Aleux ; & que , comme felon le témoignage
des Auteurs de Brunſwick même, le Duc Henrile-
Lion avoit été mis au Ban de l'Empire & privé
de tous les Fiefs & Dignités à la Diète générale
de Wurtzbourg & à Ratisbonne en l'année 1180 ,
non-feulement parce que , quoique vallal de l'Empire
, il avoit refufé à l'Empereur l'atfiftance requife ,"
ce qui avoit occafionné la défaite de l'armée Impériale
dans l'expédition d'Italie ; mais encore pour
n'avoir pas comparu à quatre citations de l'Empereur
, ne l'ayant refpecté en cette occafion , ni
en qualité de Chef , ni en qualité de Juge- Suprême
de l'Empire ; que d'après l'expofé de ces faits , il
n'y auoit rien à dire ni contre la ſubſtance , ni
contre la forme de cette Sentence ; mais que cependant
, comme elle avoit été mitigée à la Diète
( و )
d'Erfort en l'année 1181 , de façon que l'Aleu ,
dont le Duché de Lunebourg & Brunſwick à été
compofé depuis , & dont le Duc Henri-le-Lion avoit
été privé , auffi bien que des Fiefs , lui avoit été
reftitué , en le privant toutes fois de nouveau du
refte de fes Etats ; cette Sentence réitérée avoit
fans contredit acquis la validité d'une Sentence
légitime & irréfragable ".
Le Roi de Pruffe , mande- t-on de Berlin ,
vient d'adreffer à M. de Zedlitz , Miniftre
d'Etat , en qualité de Curateur Suprême de
toutes les Univerfités & Ecoles dans les
Etats Pruffiens , un refcrit du Cabinet , par
lequel il recommande expreffément de prendre
des mesures pour augmenter la culture
des connoiffances folides , fur- tout de la Littérature
Greque & Romaine. Pour faire connoître
davantage la manière des anciens &
leur ftyle , & contribuer en même temps
aux progrès de la langue Allemande , il défire
qu'il fe faffe de nouvelles traductions des
meilleurs Auteurs claffiques , dont S. M.
défigne elle-même les plus dignes d'être pris
pour modèles.
ITALI E.
De NAPLES , le 1er. Novembre.
ON obferve ici un phénomène affez fin
gulier : toutes les terres qui ont été couvertes
de cendres enflammées par la dernière
éruption du Véfuve , le 9 Août , ont acquis
un degré de fécondité remarquable ; les arbres
fruitiers ont porté de nouvelles fleurs
& font actuellement chargés de nouveaux
a s
>
( 10 )
fruits. Peut-être auffi la belle faifon qui continue
, a part à cette végétation extraordinaire.
» L'affaffin du cadavre mutilé dont on a parlé
ci - devant , écrit-on de Rome , après avoir nié
long-tems fon ctime , l'a enfin avoué ; il a été
prouvé qu'il avoit tué fon frère à coups de couteau
; il en jetta la tête dans le Tybre , aux endroits
qu'il a défignés , où elle a été cherchée inutilement.
Il a déclaré qu'il s'étoit porté à ce for
fait parce qu'il ne vouloit plus le garder dans
fa maifon. Les prifonniers de la prifon neuve ,
ajoutent les mêmes lettres ont tenté de s'évader
pendant la nuit , au moyen d'une corde de
plus de 100 pieds de longueur. Le premier s'eft
fauvé heureufement. Le fecond s'étant embar
raffé dans la corde , eft tombé & a pouffé de fi
grands cris , que les autres effrayés n'ont pas ofé
le fuivre. M. Spinelli inftruit de cet évènement
a fait mettre au cachot les guichetiers pour les
punir de leur négligence.
>
ESPAGNE.
>
De CADIX , le 2 Novembre.
L'ESCADRE Françoife commandée par
M. de Sade , a appareillé aujourd'hui par un
vent frais , avec le Convoi deftiné pour
notre armée du nord. On nous fait eſpérer
que M. de Cordova le remplacera bientôt
dans cette baie.
On avoit toujours cru que l'attaque de
Gibraltar commenceroit le 4 de ce mois
jour de la fête de St - Charles , dont S. M.
porte le nom ; mais il y a apparence qu'elle
fera encore reculée ; les navires & les cha(
II )
loupes canonnières n'étoient point encore
tout à-fait prêtes . Il ne s'eft rien paffé de remarquable
aux lignes de St-Roch ; les Ennemis
continuent de fe précautionner contre le feu
terrible qui doit bientôt les environner. De
fon côté le brave D. Barcelo redouble d'activité.
Ses chébecs ont pourfuivi ces jours
derniers une frégate ennemie qui tentoit de
fe couler dans le port ; ils l'ont forcée de
s'échouer fur la côte d'Algéfiras où elle a été
brûlée.
La ville de Barcelone a armé une frégate
pour le foutien de fon commerce ; divers
particuliers , à fon exemple , fe propoſent de
faire les armemens fuivans : un pinque de
24 canons & de 130 hommes par les Commerçans
; les Colléges & autres corps , une
faïque de 24 canons & de 120 hommes ; un
feul particulier un brigantin de 18 & de
20 hommes. Le corps de Ville de Matafo
doit armer une faïque de 24 & de 120 hommes
; St-Félix de Guixols une polacre de 16
& de 70 hommes ; Rens un chébec de 20 &
de 100 hommes ; Lloret une galiote de 4
de 18 rames & de 40 hommes ; Palamos
un pinque de 16 & de 70 hommes fous les
Ordres du brave Martin Badia ; Tarragone
deux faïques de 15 canons.
Suite du Manifefte de l'Espagne.
S. M. s'apperçoit aujourd'hui que la Cour de
Londres s'explique de vive voix , autrement que
par écrit : c'est - à- dire ; de vive voix , il femble
qu'elle n'attende que d'être informée des moyens
a 6
( 12 )
& des tempéramens convenables que lui propofera
S. M. C.; & par écrit , il paroît que le Mi- ;
niftère Britannique infifte fur fes premières idées
fe bornant uniquement à des proteftations générales
de fon defir pour la paix « .
Après les réflexions qu'on vient de voir , on
en faifoit d'autres au Marquis d'Almodovar dans
la même dépêche , & on lui expliquoit quelques
idées de S. M. , ainfi que fon defir de trouver un
moyen fage & décent de faciliter la pacification.
La fubftance de ces idées fe réduifoit à favoir fi
on pouvoit espérer que le Ministère Anglois confentiroit
à l'établiffement d'une longue trève entre-
les Puiffances belligérantes & les Colonies ,
laquelle trève feroit prife fous différens points de
vue pour fauver l'honneur de ces Puiffances , &
en propofant diverfes précautions capables de prévenir
la crainte d'une nouvelle rupture . Sur cet
objet , on fe référoit à une négociation poftéricure ,.
ou à un Congrès qui fe tiendroit dans un lieu neutre
& fous la médiation du Roi , où feroient réglés
& conclus les Traités que les Puiffances auroient
à faire entre elles.
20. Depuis le 20 Janvier dernier qu'on dépêcha
un Exprès à Londres , pour y faire connoîte les
idées & les vues du Roi , telles qu'on les a rapportées
dans l'article précédent , le Ministère Anglois
différa de répondre jufqu'au 16 Mars . Après
un auffi long délai , la Cour de Londres s'expliqua
enfin dans une dépêche adreffée au Baron de Grantham
, qu'on reçut à Madrid le 28 du même mois.
Elle fe réduifoit à difcuter & combattre fort au long
les réflexions contenues dans la dépêche de la Cour
de Madrid du 20 Janvier. On y remarqua fur-tout
l'éclairciffement que le Vicomte de Weymouth prétendit
donner fur la différence que la dépêche de
notre Cour avoit mife entre fa manière de s'expliquer
de vive voix & par écrit.
( 13 )
Le langage que j'ai tenu au Marquis d'Almodovar
, ( ce font les propres termes de fa réponse ).
& qui m'étoit dicté par mon ardent defir de la
paix , a été au - delà de ma pensée , & a manqué
d'exactitude , fi on a pu en induire une difpofition
à abandonner l'honneur du Roi , & des droits auffi
manifeftes que les fiens , pour une bienséance
extérieure & pour des tempéramens plaufibles
«.
Si les Miniftres en font quittes pour revenir
avec cet air aifé fur leur parole ; fi c'eſt ainſi qu'ils
fatisfont ceux avec qui ils traitent ; quelle foi fera.
t-il poffible d'ajouter à ce qu'ils diront , & quelle
sûreté y aura-t - il déformais dans les ouvertures
qu'une Cour donnera folemnellement à l'Ambaſſadeur
d'une grande couronne ?
Quoi qu'il en foit ; après toutes les objections
contenues dans la dépêche Angloiſe du 16 Mars
on concluoit par une ouverture qui pouvoit flatter
le Roi de l'efpérance d'obtenir enfin une pacification
générale.
" Que la France propofe ( difoit le Ministère.
Britannique ) les plaintes , fes prétentions , & demandes
, de quelque efpece qu'elles foient , & l'on
y fera une réponſe convenable ; ou fi on le trou
ve plus à propos , qu'on établiſſe une trève entre
la Grande-Bretagne & la France pour un tems limité,
& pendant cet intervalle , on conciliera les
prétentions des deux couronnes , fous la médiation
de S. M. C.
ל כ » Que les Colonies propofent , ( ajoutoit le
Ministère de Londres , ) leurs plaintes ainfi que
les conditions néceffaires à leur sûreté , ou les précau
tions au moyen defquelles on pourroit rétablir la con
tinuation & l'autorité d'un Gouvernement légitime :
on aviſera alors aux moyens de régler une conciliation
directe & immédiate ; ou bien , fi l'on
préfere auffi le moyen indiqué ci - deffus pour ce
( 14 )
feul cas , que l'on faffe également une trève dans
l'Amérique Septentrionale ; c'eft - à - dire une vraie
trève & une fufpenfion effective d'hoftilités , pendant
laquelle on puiffe rétablir & affurer la liberté
& les biens des diverfes claffes d'habitans , &
fufpendre toute violence de l'une & de l'autre part
contre les individus refpectifs , & leurs biens &
effets . Pendant ces trèves , les François pourront
traiter de leurs affaires particulières , fans donner
lieu à des foupçons qui feroient inévitables , s'ils
confondoient dans la négociation leurs intérêts particuliers
avec les intérêts prétendus de ceux que la
France affecte d'appeller fes alliés. Alors S. M.
B. pourra établir fon Gouvernemenr fur les propres
Etats , fans effuyer l'humiliation de recevoir
les conditions qui y font relatives de la main d'un
ennémi déclaré.
21. Il paroît que l'ouverture faite par la Cour
de Londres dans la dépêche dont fait mention la
note précédente , pour établir une trève avec la
France & avec les Cofonies , ne renferme que cette
feule difficulté ; favoir , que les prétentions de ladite
Puiffance & celle des Provinces Américaines
feroient traités féparément , de forte que la France
ne fe mêleroit point de l'arrangement relatif
aux intérêts de ces Provinces . C'eft ainfi que l'auroit
cru alors & que le croira même encore à
préfent toute perfonne impartiale & de bonne foi
qui lira les ouvertutes du Cabinet Anglois dans
cette dépêche. D'après cette fuppofition , on va
mettre fous les yeux du Public l'Ultimatum des
propofitions faites par le Roi Catholique aux deux
Cours de Paris & de Londres , S. M. s'étant chargée
d'applanir les difficultés avec les Colonies
vu qu'on n'avoit point eu le tems de leur communiquer
, non plus qu'à la France , cette réfolution
du Roi Catholique , de laquelle on leur a
fait part le 3 Avril de la préfente année : fept jours
( 15 )
après qu'on cut reçu la réponse du Cabinet An
glois.
Si ces ouvertures ou propofitions ( on rapporte
ici à la lettre l'Utimatum ) fuffent venues
auffi-tôt que le Roi eut fait les fiennes pour dref
fer le plan de réconciliation , il y a déjà quelque
tems qu'on auroit pû lever beaucoup de difficultés
par les modifications dont on feroic convenu ,
dès
que la bonne foi & la confiance auroient regné dans
la négociation , ainfi que le défir d'en venir à une
conclufion de paix . Mais après avoir laiffé perdre
plus de deux mois de tems fans compter celui qui
avoit été perdu auparavant , & après qu'il a été
reconnu que pendant cette intervalle on n'a point
ceffé de faire de grandes expéditions & de grands
préparatifs , il n'eft pas poffible de fe défendre de
foupçonner que l'on cherche à laiffer écouler les
mois de campagne qui reftent , & à continuer la
guerre avec vigueur. S'il en étoit ainfi , tous les
efforts du Roi pour parvenir à concilier les Puiffances
belligérantes , feroient inutiles . Cependant ,
S. M. voulant donner une dernière preuve de fes
fentimens d'humanité , & faire voir qu'elle a épuifé
tous les moyens pour arrêter & empêcher les
calamités de la guerre, a fait propofer aux deux
Cours le plan fuivant , qui fera de fa part l'Ultimatum
de cette négociation «<.
"
Qu'il y aura une fufpenfion d'armes indéfinie
avec la France , fous la condition qu'elle ne fera
point rompue entre les deux Puiffances belligérantes,
Tans que l'avis en ait été donné un an auparavant «.
»
Que pour que cette fufpenfion d'hoſtilités rétabliffe
la fûreté & la bonne foi réciproques entre
les deux Couronnes , il y aura un défarmement général
dans l'espace d'un mois dans les mers d'Europe
, de quatre mois dans celles d'Amérique , &
de huit mois ou d'une année dans les meis éloignées
d'Afrique & d'Afer
( 16 )
ود
» Que dans l'efpace d'un mois on conviendra
du lieu où doivent s'affembler les Plénipotentiaires
des deux Cours pour traiter d'un arrangement dé .
finitif de paix & régler les reftitutions ou compenfations
refpectives pour les repréfailles que l'on
a faites fans déclaration de guerre , & relativement
aux autres fujets de plainte , ou prétentions
qu'auroient refpectivement l'une & l'autre Couronne
; & que pour parvenir à cette fin , le Roi
continueroit à employer fa médiation , offrant dès
ce moment même pour tenir ce Congrès , la ville
de Madrid «.
P
Que le Roi de la Grande - Bretagne accorde
une pareille fufpenfion d'hoftilités féparément aux
Colonies Américaines , par l'entremife & la mé
diation de S. M. C. vis-à-vis de qui cette Paiffance
s'engagera à obferver cette fufpenfion , en
promettant de ne point la rompre fans en donner
avis à S. M. un an auparavant pour qu'elle puiffe
en informer les mêmes Provinces Américaines , &
que l'on règlera pareillement le défarmement réciproque
dans le tems & fuivant les intervalles qui
ont été propofés par rapport à la France ; affignant
des limites que ne devront point paffer ceux
de l'un & de l'autre parti dans les lieux & terreins
qu'ils fe trouveront occuper au moment de
la ratification de cet accommodement «<.
ככ
Que pour régler ces différens objets & autres
relatifs à la folidité de ladite fufpenfion & aux
effets qu'elle doit produire pendant qu'elle fubfiftera
, un ou plufieurs Commiffaires des Colonies ,
pourront fe rendre à Madrid , & S. M. B. enverra
les fiens fous la médiation du Roi ( s'il eſt néceffaire
) pour régler les articles ci-deffus , & que
pendant ce tems on traitera les Colonies comme
indépendantes de fait « .
33
Enfin , qu'à la demande de toutes ou de quelqu'une
des Puiffances belligérantes , ou bien des
( 17 )
Colonies , lesdites Puiffances & l'Efpagne garanriront
les traités ou arrangemens qui fe feront :
'S. M. C. accordant dès ce moment fa garantic
aux fufdits préliminaires «.
La fuite à l'ordinaire prochain.
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 26 Novembre.
LE filence que la Cour continue de garder
fur les nouvelles qu'elle a reçues de la
Nouvelle-Ecoffe le 15 de ce mois , & fur
celles qu'elle peut avoir apprifes par le
Salem , expédié de la Caroline Méridionale
pour la Rochelle , & pris par un de nos Armateurs
, inquiète beaucoup ; on ſe perfuade
que lorfque l'on ne dit rien de ce qui fe
paffe fur le Continent de l'Amérique , c'eft
que les chofes y vont de mal en pis ; on
craint que le Comte d'Estaing n'en ait pris.
la route , & dans ce cas nos affaires n'y font
pas dans une fituation favorable ; pour calmer
en partie les allarmes on s'eft hâté
d'inférer le tableau fuivant de nos forces
dans cette partie du monde..
Nous avons à New-Yorck.
à Long-Ifland.
à Pénobſcot.
à Halifax.
· · 18,600 hommes
· 3,300
500
1,350
2,500
en Géorgie. 3,000
dans la Floride. • 360
Total. 29,600.
dans le Canada.
Bien des perfonnes , en ne fuppofant pas
( 18 )
même ce tableau exagéré , ne trouvent pas.
qu'il doive fuffire pour nous raffurer. Celui
des forces des Américains eft bien plus confidérable
, & leur fuccès paroît être certain
s'ils font fecondés par le Comte d'Estaing.
Les marchands qui font le commerce de la
Jamaïque , occupés de leur feul intérêt , font
des voeux pour qu'en effet la flotte Françoiſe
ait pris la route de l'Amérique Septentrionale,
& recueillent en conféquence avidement
tous les bruits qui annoncent qu'elle a été apperçue
cinglant de ce côté ; mais il y a des gens
qui craignent que le Comte d'Estaing n'ait
feint de prendre ce chemin pour mieux
cacher fes deffeins , & qu'il ne foit en effet
revenu fur fes pas , & n'ait paru à la Jamaïque
dont la prife a été annoncée. On
attend avec impatience des nouvelles pofitives
qui apprennent à quoi l'on doit s'en
tenir. On peut juger de l'importance de
cette ifle par la valeur de fes importations
aunuelles qu'on ne fait pas monter à moins
de 1,246,868 liv . ft. On publie que l'Amiral
Arbuthnot y eft arrivé ; quoiqu'il en foit ,
on hâte les fecours qu'on le propoſe d'y
envoyer ; les régimens des Colonels Carrey
& M' Cornick , ont été commandés pour
cette deſtination.
L'Amiral Rodney , dont le départ avoit
été annoncé dès les de ce mois , n'a pris
congé de S. M. que le 10 , & n'eſt parti que
quelques jours après pour aller prendre le
commandement de la flotte deftinée pour les
( 19 )
itles . Le même jour le Colonel Carrey prit
auffi congé du Roi pour s'embarquer avec
les nouvelles levées pour le fervice étranger.
La difette des matelots eft fi grande fur la
Tamife , que les vaiffeaux deftinés pour la
Jamaïque , à l'équipement defquels on ne
ceffe de travailler , prendront les trois quarts
de matelots étrangers , & completteront le
refte de leurs équipages d'hommes de terre
& de mouffes..
» C'est le 16 , dit à cette occafion un de nos
papiers , que l'acte de la dernière ceffion du Parle
ment qui a fufpendu les exemptions de la preffe ,
eft expiré. C'étoit ce jour- là un voeu prefque général
qu'il pût en arriver autant à fes auteurs
qui non contens de l'avoir fait paffer au milieu de
la nuit , lui ont donné un effet rétroactif , en vertu
duquel tous les malheureux qui avoient été enlevés
illégalement quinze jours auparavant , n'ont pas
pu réclamer l'appui des loix fubfiftantes «.
Le Lord Macartney a eu le 6 de ce mois
une longue conférence avec les marchands ›
& les planteurs les plus confidérables de la
Grenade , chez M. Bogh ; il les a informés
avec beaucoup de détail , & de la manière
la plus honnête de l'état de l'ifle , au moment
où il l'a quittée , & les a affurés , à leur
grande fatisfaction , que d'après fon dernier
entretien avec le Ministère de Verſailles , il
y avoit lieu d'efpérer que cette Cour le relâcheroit
de la rigueur des règlemens févères
publiés contre les habitans de cette ifle.
Mais le Lord ne parle pas de l'état où elle
étoit lorfqu'elle a été prife , & on fent bien
( 20 )
que le Ministère qu'on accufe de ne l'avoir
pas mife en état de défenſe , n'eſt pas épar
gné.
Il y a quelques jours que le Prince de Galles examinoit
diverfes cartes de Géographie. Son Précepteur
déploya devant lui celle des Colonies Angloi
fes continentales en Amérique . Le Prince la repoutla
avec vivacité , en difant : » Pour celle- là je n'en
» ai que faire. Elle ne fera pas non plus fort néceffaire
au Lord Carlisle , dans fes nouvelles fonc
tions de premier Lord du commerce des Colonies.
Les nouvelles continuent de varier beaucoup
fur la pofition de fir Charles Hardy ;
on l'a préfenté fucceffivement à Oueffant
vers les Sorlingues , dans les eaux de Breft ;
& il paroît qu'il eſt toujours retenu à Torbay ;
on regarde en général la campagne de mer
comme finie ; & la poffibilité que laille cette
circonftance de détacher quelques vaiffeaux
de la flotte , fait revenir à l'ancien projet
d'envoyer le Commodore Johnſtone avec
une petite efcadre fur les côtes d'Eſpagne
pour y intercepter les riches navires que cette
Puiffance attend de fes Colonies & qui ne
doivent pas tarder à paroître dans ces mers.
Le bruit court que les 8 vaiffeaux de l'Inde
font enfin arrivés à Porftmouth fous l'efcorte
du Jupiter , &c. , avec les prifes faites par
cette efcadre , & dans le nombre les cutters
de guerre François le Pilote & la Mutine.
Cette heureuſe rentrée des vaiffeaux de l'Inde
pourroit bien donner lieu à la prompte
expédition de ceux de la même Compagnie ,
( 21 )
le Duc de- Kingfton & le paquebot l'Yorck
qui attendent à Portfmouth depuis 6 mois ;
ils portentfans doute des ordres au Chevalier
Hughes arrivé avec fon efcadre de s
vaifleaux de ligne le 17 Juillet au Cap-debonne
- Efpérance , où l'on dit qu'il étoit
encore le 3 Août .
,
M. Haftings , Préfidentdu Confeil Suprême
de Bengale , eft embarqué fur ceux qu'on attend
encore de l'Inde avec toute fa fortune ,
qui n'eft , dit- on , que de 1200 mille 1. ft.
(environ 30 millions tournois ) . C'eft de lui
que le Lord North a fait l'éloge dans la
Chambre des Communes , en vantant furtout
fon mépris pour les richeffès .
Le Corps de troupes & les bagages que
l'on rencontre fur toutes les routes aux environs
de Londres , font préfumer que nos
armées marchent à leurs cantonnemens d'hiver.
Si cette conjecture eft fondée , Mylord
Stormont ne tardera point à envoyer des
ordres femblables pour les troupes campées
en Irlande , il n'y aura pas , fans doute ,
parmi celles- ci , autant de malades que l'on
den comptoit ces jours derniers dans les feuls
camps de Warley & de Coxheath , où ils
paffoient le nombre de 3000.
Tout le prépare actuellement pour l'Affemblée
du Parlement ; le fervice de
l'année prochaine n'exigera pas moins de
20 millions fterl . On dit que le projet du
Miniftre pour les lever eft le fuivant :
( 22 )
Moyens extraordinaire.
La taille des terres à 5 fchel. p. 1. fterl . I. 2,000,000
Les droits fur la Drêche , &c .
Le fond d'Amortiſſement.
Billets d'Echiquier.
Moyens extraordinaires .
700,000
2,500,000
2,000,000
Nouvelle répartition de la taille des terres.l. 2,000,000
10 pr. cent de taille des Pauvres.
1,100,000 chevaux à ro ſchel , chacun.
200,000
$ 50,000
Nouveaux droits fur le vin , fucre >
tabac & c . 1,000,000
3,500,000
7 p. cent fur les Rentiers , évalués à
50 millions.
La Compagnie des Indes pour ſon octroi . 2.500,000
Par emprunt. 3,000,000
20,000,000
Ces nouvelles taxations ne doivent fubfifter que
pendant une feule année ; ce qu'on empruntera fera
remboursé dans l'année fuivante , fans groffir la
maffe des dettes Nationales , & portera certain intérêt
jufqu'au remboursement , auquel il fera pourvu pour
ladite année feulement.
En attendant les affemblées Parlementai
res , il s'eft formé ici un grand nombre de
cotteries , dont nos Gazettes annoncent régulièrement
les féances & les fujets politiques
qui doivent s'y difcuter. Dans celle d'hier 21 ,
à la Salle des Carroffiers , les débats devoient
rouler fur la demande faite par l'Irlande
d'une liberté abfolue du commerce. Voici
l'objet que le Lycée du cheval noir avoit pour
le Mardi 9. » Le fyftême actuel du Gouvernement
pour la guerre d'Amérique eft- il de
nature à ramener ce pays fous l'obéillance
de la Grande - Bretagne ? La féance s'ouvrira
( 23 )
à 8 heures préciſes ; la place eft à 6 fols , y
compris la biere «.
M. Wilkes , Alderman de Londres , va
de nouveau entrer en lice pour l'emploi lucratifde
Chambellan-Tréforier de cette Ville ,
vacant par la mort de M. Hopkins . Il a
deux puiffans concurrens en MM. Cranke
& James ; mais les patriotes fe diſpoſent à
le foutenir de tous leurs efforts , ce qui nous
annonce plus d'une fcène tumultueufe. Ce´
qui feroit croire qu'il pourroit bien l'emporter
, c'eft que l'on convient que s'il n'eft
pas irréprochable à tous égards , il a rendu
des fervices réels à la Nation ; c'eft à lui que
chaque citoyen doit la fécurité domeſtique
dont il jouit ; c'eft lui qui a mis un frein à
l'inquifition d'Etat d'ailleurs , fes partiſans
font convenus de deux points effentiels ;
1º. De donner des sûretés pour l'adminiſ
tration des deniers qui pafferont par les
mains du Candidat , & 2 °. de fe charger
par foufcription des frais de l'élection .
Les affaires de l'Irlande continuent d'exciter
l'attention générale. La Chambre des
Communes arrêta , le 3 , qu'on lui préfenteroit
une lifte contenant les noms de toutes les
perfonnes penfionnées auxquelles il fe trouvoit
dû des arrérages , qui montent à 23,391
livres fterling. Une autre contenant ceux de
toutes les perfonnes qui avoient fait enregiftrer
leurs voitures , & une 3 ° . contenant
auffi les noms de ceux qui font fujets à la
retenue de 4 ſchelings , ou d'un cinquième
( 24 )
fur la livre fterling. Elle réfolut auffi d'accorder
des fubfides à S. M.; mais on ignore
encore leur fomme , & le tems pour lequel
ils feront accordés. Elle arrêta encore qu'elle
fe formeroit en Comité général le 6 , pour
prendre les comptes publics en confidération.
Toutes ces démarches prouvent qu'elle
ne perd point de vue le redreffement qu'elle
demande de fes griefs avec une chaleur qui
peut devenir allarmante, fi on la mécontente,
ou fi l'on prend de longs délais . Quelques
perfonnes fe perfuadent qu'il y a encore un
moyen de faire ceffer la détreffé de ce Royaume
, fans lui accorder cette liberté abfolue
de commerce qui feroit funefte à l'Angleterre
; ce moyen feroit d'établir une taxe ou
une retenuefur les penfions accordées à ceux
qui vivent en Angleterre ou ailleurs . Mais
on ne confidère pas qu'alors les Miniftres ,
en donnant des penfions , ne pourroient fe
diſpenſer de les rendre plus fortes de tout le
montant de la retenue , & que tel obtiendroit
400 livres fterlings de penfion , à qui
on n'en auroit donné que 250 dans d'autres
tems.
Un nommé James Réed , ci-devant Contre-
Maître fur la frégate de guerre le Québec ,
a envoyé à fes amis ici , les noms des 40
hommes recueillis par M. de Couëdic. Il
finit ainfi fa lettre , qui eft datée de Breſt
le 14 Octobre. » Nous fommes traités ici
avec tout le foin & toute l'humanité poffibles.
Le
( 25 )
Le Blenheim , de 90 canons , auquel on
travailloit depuis deux ans pour le mettre en
état de faire campagne , n'a pas pu fuivre lefcadre
avec laquelle il n'a refté que quelques
femaines. On a été obligé de le faire venir
dans la Tamife , ou on le répare ; on dit qu il
n'y a pas moins de 6 mois de travail à y faire.
On a cru qu'avant - hier l'ordre eft parti de
défarmer le Montmouth , qui eft revenu trop
endommagé du combat du 6 Juillet pour
que déformais il puifle rendre fervice.
Le Gouvernement va , dit-on , acheter 7
yaiffeaux à deux mâts , montés chacun de
16 canons , qui croiferont continuellement
fur la côte d'Angleterre pour en écarter les
corfaires ennemis .
On lit dans un de nos papiers la plaifanterie
fuivante , dans laquelle on rappelle un fait qui
n'eft affurément rien moins que plaifant :
Les Chefs de cuifine & d'office du nouveau Lord.
Maire ont été dans la plus grande perplexité pour donner
le 9 le grand repas d'ufage , auquel font invités
les Grands de la Cour & les Miniftres étrangers . Le
bâtiment Hollandois attendu de Portugal avec les
citrons , a été enlevé par un Corfaire Américain
en repréfailles de la prife faite près de Surinam par
le vaiffeau de guerre Anglois le Janus de 44 canons
, & le Brigantin la Jamaïca d'une flotte Hol
landoife chargée pour les Américains , & efcortée
par un vaiffeau de guerre Hollandois , qui n'a aban
donné fon Convoi qu'après trois heures de combat.
-
Il faut efpérer que les oranges nous arriveront
de Portugal avec plus de sûreté , par les foins , la
vigilance , & l'induftrie du fameux Commodore
Johnſtone , parti de Spithéad le 27 Octobie , avec
4 Décembre 1779. b
( 26 )
une flotille de guerre pour aller croiſer ſur cette
côte.
Selon quelques lettres , le vaiffeau de
guerre Hollandois a été coulé à fonds , & on
en afauvé la plus grande partie de l'équipage
qui a été conduit à la Jamaique , où il a la
liberté de s'embarquer pour aller en Hollande
par la première occafion ; & on s'étonne ici
que les Hollandois ne fe déclarent pas pour
nous ; on devroit être furpris qu'ils ne fe
foient pas encore déclarés pour nos ennemis .
Il ne fe confirme point que la place de
Secrétaire d'Etat du Comte de Weymouth
ait été donnée au Comte de Hillsborough ,
à qui fa lettre circulaire aux Gouverneurs
Anglois en Amérique pendant l'année 1768 ,
fera jouer un fi grand rôle dans l'Hiftoire de
cette révolution.
Nos papiers publics contiennent l'anecdote
fuivante qui est trop fingulière pour n'être
pas rapportée.
庚
» On travaille à un plafond , dans la chapelle
des Invalides de la marine à Gréenvich . Un
Ecoffois , Commis des Bâtiments , qui conduit cet
ouvrage , ennuyé des compagnies qui venoient fans
interruption demander à le voir , donna l'ordre
à un garde , d'en refufer l'entrée à qui que ce fût ,
inême au Lord Sandwich , ou à un Ange deſcendu
exprès du ciel . Le vendredis , arrivent inopniément
le Duc & la Ducheffe de Gloucefter , qui fuivant
la ftricte configne , font refufés. Le Capitaine Martin ,
Lieutenant-Gouverneur , informé de ce qui fe paffoit
, accourt auprès du Prince , fait enfonçer les
portes , & déclare à haute voix , que par tout ou
il aura du commandement , il ne fouffrira pas qu'un
( 27 )
Prince de la Maifon de Brunſwick , reçoive une papareille
infulte de la part d'un Commis Ecoffois c .
Fluellyn - Price vient de mourir âgé de
cent un ans dans le Comté de Glamorgau ;
il a confervé la plus vigoureufe fanté , &
l'ufage le plus entier de les facultés d'efprit
& de corps prefque jufqu'aux derniers momens
de fa vie.
ÉTATS - UNIS DE L'AMÉRIQUE sept.
De Bofton le 19 Août. On fe rappelle
le malheur qu'effuya , il y a quelque temps ,
le Commodore Manly , à qui l'on avoit
confié le commandement d'une partie de
nos forces navales naiffantes , & qui fut battu
deux fois , & fait prifonnier. Cet évènement
n'avoit pas laiffé d'influer fur l'opinion publique
qui rejette preſque toujours fur la
faute du Général , les évènemens dont l'iffue
n'a pas répondu à fon attente. Quelques
particuliers de cette Ville perfuadés qu'elle
étoit injufte , fe font empreffés de lui fournir
l'occafion de rétablir entièrement la réputation.
En conféquence ils ont armé le Jafon
de 6 canons de 19 & de 14de fix , pris récemment
par le Commodore Hopkins &
amené dans notre port , dont ils lui ont
confié le commandement. M. Manly n'étoit
parti d'ici que depuis quelques jours , lorfqu'il
rencontra à la hauteur de New-Yorck
2 Brigantins arinateurs de 20 canons de G
b 2
( 28 )
liv. chacun , appartenant à l'ennemi . Après
avoir reçu les bordées de tous les deux fans y
répondre , il porta directement entre les
Brigantins à la portée du piftolet , & dans
cette pofition il lâcha fes deux bordées d'un
côté & de l'autre à chacun d'eux , avec tant
de vigueur & de fuccès , qu'il leur tua plus de
30 hommes , & les détermina à amener fur
le champ . Il rentra dans ce port le 25 Juillet
, amenant fes deux prifes & 14 prifonniers
; l'une eft l'armateur le Hafard , de
Glafcow , & l'autre une lettre de marque de
Liverpool. Cette action de M. Manly eft
comptée parmi les plus courageufes de nos
annales maritimes.
On apprend de Providence que le 11 Juillet
on y reçut avis que quelques jours auparávant
l'ennemi débarqua 2 Régimens fur l'île
Conanicut, avec une partie des Toris de Fanning
, le tout montoit à 700 hommes qu'un
pareil nombre débarqua le lendemain à
New Port par des bateaux plats , & qu'on
préfumoit que l'ennemi fe propofoir de faire
quel que tentative du côté de cet Etat ; on
en donna fur le champ avis , en invitant les
amis de la liberté à fe tenir prêts à le recevoir.
Toutes les nouvelles de New Jerfey , ne parlent
que des traits de férocité qui ont marqué la marche
des Troupes Angloifes & Helloifes ; elles of
frent entr'autres ces détails qui font horreur.
William Smith , Fermier , près de Wood Bridge ,
( 29 )
volant aux cris de fa fille , & trouvant un Officier
Heffois tentant de la violer , il le tua dans un premier
accès de fureur : le parti que commandoit l'Officier
furvenant , tua le père & la fille , & celle - ci avant de
mourir fut violée par l'un des foldats : la maifon
fut enfuite pillée & brûlée .
Un autre parti entré dans la maison de Samuel
Stout , Ecuyer de Hopewell , détruifit tout ce qu'il
avoit de titres , papiers , meubles , à l'exception de
ce qu'ils emmenèrent , comme chevaux , &c. Sa
perte en cette occafion monta au moins à 2000 liv.
ft. , ils pillèrent de même & maffacrèrent le vieux
M. Phillips fon voiſin .
Un parti Américain trouva fur le rivage de Jerfey
& emmena trois jeunes filles éplorées , qui
avoient été violées toutes trois : les deux plus âgées
par deux foldats Heffois , & la plus jeune , qui
n'avoit pas 14 ans , par un Officier Ecoffois .
A Hopewel , 16 jeunes filles cherchant à fe fouf.
traire aux violences de cet ennemi cruel , s'étoient
refugiées fur la montagne près de la maifon de
M. Ralp ; l'ennemi en ayant été informé détacha
après elles un parti de foldats , qui les enveloppèrent
& les conduisirent au camp des Anglois ; on n'en
a pas entendu parler depuis.
Les beaux établiſſements de Maidenhead &
d'Hopewel ont été entièrement détruits ; on n'épar
gna ni âge ni fexe : les maiſons furent dépouillées
de tout ce qu'elles contenoient , & ce qui ne put
être emporté fut détruit à peine fe trouvoit -il un
foldat dans l'armée qui n'eût pas un cheval chargé
de butin ; fi ces actes de défolarion , de détreffe &
de ruine n'animent pas tous les cours de l'efprit de
vengeance , tout ce qui eft vertu & courage s'eft néceffairement
envolé de ce pays.
b3
( 30 )
FRANCE.
罾
De VERSAILLES , le 30 Novembre..
MADAME Elifabeth de France , dont
la fanté eft entièrement rétablie , eft revenue
ici le 23 de ce mois. Le lendemain
le Comte d'Adhémar , Ecuyer de certe
Princeffe , a pris les entrées de la Chambre
que le Roi lui a accordées.
M. de la Foffe , Graveur , a eu l'honneur
de préfenter à LL. MM. & à la Famille
Royale la neuvième livraiſon du
Voyage Pitorefque de l'Italie.
De
PARIS , le 30 Novembre
.
SELON les lettres de Breft , l'armée eft
toujours en rade , prête à appareiller fi on
l'ordonnoit. Rien ne fait croire qu'on fonge
à défarmer. Il eft queſtion feulement de renvoyer
les matelots mariés , pour qu'ils aillent
paffer l'hiver dans leurs ménages. Ils feront
remplacés par les jeunes gens , auxquels il
avoit été permis d'aller prendre l'air natal ,
& qui fe font tous parfaitement rétablis.
L'armée reftera en rade , & il n'entrera dans
le port que 3 vaiffeaux à-la- fois. Lorsqu'ils
feront réparés , ils retourneront fe mettre en
rade pour faire place à d'autres .
» Le feu prit ici , ajoutent les mêmes lettres ,
dans une de nos boulangeries. Un magafin où il
'y avoit 14 ou 15 cent facs de farine , a été la
proie des flammes. Les prompts fecours qu'on y a
( 31
apportés ont empêché que l'incendie ne fit de plus
grands ravages. I
" Le Duc de Bourgogne , vaiffeau de 80 canons ,
fera bientôt en état de paroître en rade. Le Royal-
Louis ne fera prêt qu'à la fin de l'hiver. Ces deux
beaux vaiffeaux , ainfi que le Magnanime , que
nous attendons de Rochefort , feront la campagne
prochaine à la tête des divifions.
Il eft facile de voir , par les préparatifs qui
ont lieu , qu'il partira pour l'Amérique beaucoup
plus de vailleaux qu'on ne croyoit devoir y aller.
Ceux auxquels on travaille fans relâche dans les
trois Ports , les remplaceront dans notre armée .
On compte qué dans peu de jours , il fortira une
de nos efcadres pour aller au - devant de celle de
Toulon , qui eſcorte le convoi Eſpagnol ».
Quelques Officiers- Généraux , & plufieurs
Colonels de l'armée du Comte de Vaux font
de retour à Paris. Les congés de femeftre ont
été accordés auffi - tôt qu'on a fu que D. Cordova
ne pouvoit plus être inquiété par la flotte
Angloife . On défarme au Havre , comme à S.
Malo; les troupes fe répandent dans l'intérieur
de la Province pour y prendre leurs quartiers
d'hiver. Le Comte de Vaux , qui a quitté
le Havre , a établi fon Quartier - Général à
Dinan , où tous les Officiers- Généraux l'ont
accompagné. Tous les projets de defcente
paroiffent abandonnés jufqu'au printems
prochain ; alors les troupes raflemblées de
bonne heure , l'armée navale en état d'appareiller
au premier avis , promettent une
campagne active.
On a appris à Dunkerque que la prife faite
par le corfaire le Chaulieu , étoit arrivée
b 4
( 34 )
M. l'Abbé d'Expilly , a donné lieu à la réponfe
fuivante.
» MM. , permettez moi de vous adreffer quelques
obfervations concernant un article de votre Journal
du 6 Novembre , page 38 , qui doit avoir caufé
une plaifante furprife à ceux , d'entre vos lecteurs',
qui font un peu verfés dans la Géographie .
Un fpéculateur , d'abord anonyme , fe propofe
d'entrer en lice avec M. l'Abbé d'Expilly , au fujet
de la récolte des grains en France , & de la quan
tité de feptiers néceffaire à la ſubſiſtance des 24 mil .
lions d'individus qui peuplent ce Royaume nombre
auquel le premier n'eft pas porté à ajouter foi .
Comme je n'entends pas- plus l'Agriculture qu'il
n'entend , à ce qu'il paroît , la Géographie , je laiffe
aux Economiſtes le foin glorieux de nous adminiftrer
à tous tant que nous fommes nos portions de
grains , égales ou non. Mais , quant à celles de
terrein , je vais démontrer que la nature n'eft à
beaucoup près auffi libérale à notre égard que l'affare
l'anonyme. Voici fon calcul bien fimple , dit-il
il l'eft en effet , ) & auquel il croit difficile de
répondre ; mais rien au contraire de plus aifé .
Pas
La France à 220 lieues de large fur 225 de
longueur , il entend fans doute des lieues communes.
D'accord , à quelques lieues près . Delà il
conclut fa fuperficie eft de 45,000 lieues quarrées.
En multipliant les deux premiers nombres l'un
par l'autre , il s'eft d'abord trompé dans le réſultat ,
qui doit être 49,500 : en un mot , il a prétendu
calculer ce qu'on appelle en Géométrie un rectangle ,
formé tout fimplement de la plus grande longueur
& de la plus grande largeur du Royaume . Mais
malheureufement pour le calculateur , il y a un
petit inconvénient : c'eft que la France , n'ayant pas
à beaucoup près , les mêmes dimenfions , n'eft par
conféquent rien moins qu'un rectangle ou un paraltélograme,
( 35 )
La Géométrie apprend aux Géographes à rectifier
fur les cartes la configuration prodigicufement irrégulière
des pays , & à les réduire en une figure régulière
: or , d'après ce principe , on trouve que la
Francen'a qu'environ 28,000 licues quarrées . Soyons
généreux ; fuppofons en 30,000 , comme le difent
quelques uns à tout hazard : mais nous ferons
toujours fort loin du compte du fpéculateur anonyme ,
qui opère fi leftement. Ce qu'il met de trop formeroit
un autre Royaume , même plus confidérable
que plufieurs que l'on connoît. Tout fon échafau
dage , conftruit fur une telle bafe , s'écroule donc
dans un clin d'oeil . Moins d'arpents de terre , moins
de grains ; & nous voilà réduits à de moindres portions
; Dieu foit loué & M. l'Abbé d'Expilly ,
pourroit bien avoir raifon.
Par occafion , je crois devoir ajouter que la grandeur
des pays calculée , foit en degrés , foit en
mefures géodéfiques , fuivant leur longueur & leur
largeur , d'un point du monde à un autre , même
felon leur circuit , que ces fortes de grandeurs , dis-je,
'bien loin de conduire à la connaiffance de la vraie
étendue des pays peuvent au contraire induire én
erreur ; fut-elle incomparable avec celle que je
viens de relever.
En effet , tel pays peut être plus étendu que tel
autre dans ces différens fens , & avoir moins de furface
que ce dernier. Ceci a d'abord l'air d'un
paradoxe il eft néanmoins évident que leur grandeur
dépend de la configuration plus ou moin irrégulière
de leurs limites , ou du rétreciffement & de
l'extenfion de leurs différentes parties : & la Géomé
trie démontre qu'une figure d'un grand circuit , mais
très -irrégulier , peut être entiérement infcrite dans
une autre figure d'un contour moins grand , mais
moins irrégulier : donc , fuivant un axiome trop
fimple pour être cité , la furface de cette dernière
fera plus confidérable.
b 6
( 36 )
C'est pourtant de ces dimenfions , au moins inutiles
, que font remplis les livres de Géographie , fans
exception ; comme s'ils n'étoient pas déjà affez défectueux
à d'autres égards. L'étendue quarrée enfin
eft la feule mefure utile , autant que curieufe , &
l'unique moyen de compenfer avec jufteffe un pays
à un autre. C'eft une opération géométrique , qui
exige plus de patience que de fagacité ; & qui doit
être faite fur de bonnes cartes .
J'aurois une multitude de remarques à faire ,
entr'autres fur la routine qu'ont auffi les écrivains
en Géographie , de répéter mille détails , que les
cartes repréfentent ; & dont l'infpection peut elle
feule donner de claires idées : mais je réferve ces
remarques pour une nouvelle defcription de la terre ,
avec des cartes. Quelque nombreufes que foient les
productions de ce genre , ( car il en paroît journellement
, j'oferai bientôt préfenter au public cel.
le- ci , comme étant caractériſée par des idées neuves ;
comme le fruit de mes voyages , & d'une longue
théorie jointe à la pratique . J'ai l'honneur d'être &c.
Signé , BRION DE LA TOUR , Ingénieur Géographe
du Roi.
On écrit de Metz que l'efpèce de Sciffion
du Chapitre Noble & Séculier de Saint-
Louis , continue d'y fubfifter , & que
l'on efpère qu'elle finira bientôt à préfent .
qu'on vient d'apprendre que le Confeil
d'Etat a prononcé contre les prétentions de
Madame 1 Abbeffe , & de M. l'Evêque de
Metz ; ce Procès occupe affez pour que l'on
en donne ici une idée.
» Les Abbayes de Saint - Pierre & de Sainte Marie
furent réunies en 1760 , pour Madame de Choifeul
, foeur du Miniftre , fous le titre de Chapitre .
Le Roi le deftinant à procurer un établiſſement
à des filles de qualité , qui font preuve de no.
( 37 )
bleffe paternelle Militaire & de Chevalerie de 1400.
Après que les Bulles du Pape & les Lettres -Patentes
pour cette réunion eurent été enregistrées , M. de
Choifeuil alors Archevêque d'Alby fut nommé Com.
miffaire Apoftolique & du Roi pour les règlemens
néceffaires à l'Adminiftration fpirituelle & temporelle
, ceux qu'il put dreffer étant infuffifans , à
fa mort M. l'Evêque de Metz actuel fut nommé
par le Pape pour perfectionner cet ouvrage ; lorf
que ce dernier a fini de dreffer les Statuts , ils ont
été envoyés au Parlement de Metz , revêtus de
Lettres Patentes . Ce Tribunal les a de droit , communiqués
au Chapitre , & plufieurs Chanoineffes ont
formé oppofition à leur enregistrement , parce qu'ils
établiffent Madame l'Abbeſle dans une domination
trop defpotique , dont celles de l'avenir pourroient
abufer fi elles fe trouvoient d'un caractere
plus impérieux que celle qui l'eft actuellement
ils la rendent en certains cas maitreffe de renvoyer
les Dames felon fon caprice , & de ne donner des
permiflions de s'abfenter que quand il lui plairoit « .
a
Les oppofantes , appellées infurgentes , à Metz ,
ont député il y a quelques mois , à Paris , Mef
dames Delaporte , de Jaucourt & de Beaujeu , pour
expofer au Confeil , qu'il n'exifte dans les autres
Chapitres , rien qui affervifle ainfi des Chanoineffes ;
elles ont fait plufieurs Mémoires , & offrent de
fe foumettre à la clôture plutôt qu'à une telle dépendance
«. }
L'Académie Royale des Infcriptions & Belles-
Lettres , dans fon aſſemblée du 12 de ce mois , a
renvoyé à l'année 1781 , le prix qu'elle devoit dif
tribuer à la Saint - Martin. Le fujet eft d'examiner.
quels furent chez les différens Peuples de la Grèce
& de l'Italie , les noms & les attributs de Pluton
& des Divinités infernales ; Proferpine excep
tée
comme ayant déjà fait partie d'un autre fujet
quelles furent les raifons & l'origine de ces
attributs. Les auteurs étoient invités à rechercher
>
:
( 38 ) 1
quelles ont été les ftatues & les tableaux célèbres
de ces Divinités , & les Artiftes quife font illuf
trés par ces ouvrages . Le prix fera double ; les
pièces affranchies de tout port , doivent être remifes
entre les mains de M. Dupuy , Secrétaire per.
pétuel , avant le premier Juillet 1781 , & ce terme
eft de rigueur. La féance fut teminée par la lecture
de plufieurs Mémoires , dont on trouvera l'extrait
dans les Mercures prochains.
» Dom Gentil , Prieur de Fontenet , Ordre de
Citeaux , près Montbard en Bourgogne , Auteur
d'une Diététique des Végétaux , & application de
la Chymie à l'Agriculture établie en cette Ville ,
& dont il a été déclaré affocié honoraire , vient
de remporter encore celui de la Société de Limo.
ges , confiftant en une Médaille d'or de 300 liv. La
queftion propofée étoit celle- ci. Défigner un ou plufieurs
fofiles, propres naturellement, ou par des préparations
quelconques , à fertilifer les terres du Haut-
Limoufin , & à remplacer la Marne qui y manque «.
On a parlé de ces voleurs répandus fur les
routes , & qui endorment ou enivrent les
perfonnes qu'ils veulent dépouiller ; il s'en eft
gliffé ici quelques- uns , & on dit qu'on en a
arrêté 3. Il faut efpérer qu'ils feront connoître
leurs complices , & fur-tout l'espèce de
drogue qu'ils employent , & contre les effets
de laquelle on trouvera fans doute quelques
préfervatifs efficaces qu'il feroit intéreffant de
publier. Le 4 du mois dernier un voyageur
en a encore été la victime .
» Il étoit parti ce jour - là de Paris avec un compagnon
de voyage ; ils rencontrèrent à une lieue
d'Effonne un homme à cheval , qui vint loger dans
leur auberge , & qui , après y avoir diné & en être
forti en même tems qu'eux , fe trouvant également
à l'endroit où ils devoient coucher , leur demanda
la permiffion de fouper avec eux . Ils l'ac(
39 )
ور
ceptèrent. Dans la converfation , il fe faifoit paffer
pour un Négociant , & dit qu'il alloit à Lyon. Le
lendemain on voyage enfemble ; & le foir , comme
on faifoit rafraîchir les chevaux , un autre homme
arrive de Paris , queſtionne nos voyageurs fur la
diftance de Montargis , apprend d'eux qu'ils y vont
coucher , les y fuit , & leur fait pour le fouper la
même demande que le premier , qu'il ne paroiffoit
pas connoître. Le jour fuivant ou arrive à un village
appellé Nogent , où l'on dîne. » Un malheureux
hazard voulut , continue l'Aureuf de la let-
" tre , que mon compagnon fe plaignît d'un mal
» d'eftomac. Le premier de nos avanturiers tire
auffi - tôt de fa poche une bouteille d'eau - de - vie ,
» qu'il dit être excellente , & l'engage à en boire.
Je fuis auffi tenté d'en goûter. Quelques minutes
après , celui qui nous l'avoit verfée fe jette fur
un lit , difant qu'il avoit befoin de repos . L'en-
» vie de dormir nous prend alors , & nous en fai-
» fons autant. L'autre fe charge de veiller fur nos
» chevaux & de venir nous avertir quand ils feront
prêts. Mais tandis que nous dórmions profondément
, fon camarade me vole ma montre ,
avec le peu d'argent que j'avois ; & à mon ami ,
outre une fomme de 312 liv. , un étui d'or ,
une montre à répétition & une chaîne d'or , avec
quantité de breloques, qu'il deftinoit à fa future «
Le fieur François- Charles de Moneftay
Marquis de Chazeron , Colonel en fecond
du Régiment d'Auftrafie , Infanterie
mort en cette ville le 4 de ce mois.
כ כ
32
ב כ
ود
ɔɔ
>
,
eft
Le fieur du Mollard , Maréchal des Camps
& Armées du Roi , ancien Lieutenant - Colonel
du régiment de Bourgogne , Cavalerie ,
eft mort à Moirans près Grenoble , le 10 de
ce mois , âgé d'environ 65 ans.
» Un Arrêt du Confeil du premier Octobre , ordonne
que les traitemens appointemens & émolu((
4040 )
mens des Charges de Gouverneurs-Généraux des
Provinces , Gouverneurs particuliers , Lieutenans
du Roi ou Commandans , Majors , Aides & fous-
Aides -Majors des Villes , Places & Châteaux , feront
compris dorénavant dans les états des garnifons
& des places frontières . Les revenus de quelques
-uns de ces Officiers étoient affignés ci - devant
fur les recettes générales des Finances , & celles
de quelques autres , fur la jouiffance des Domaines ,
droits municipaux & exemptions. S. M. en réunifant
les droits domaniaux à fa Couronne , a jugé que
le nouvel arrangement étoit d'un côté plus utile aux
Pourvus defdits emplois militaires , en ce qu'il leur
évitera l'inconvénient d'avoir recours à plufieurs
cafes , & d'être obligés de fe livrer à une régie
de domaines , qui fouvent ne peut fe concilier avec
leur fervice ; & de l'autre , plus conforme au nouvel
ordre mis dans le paiement des penfions & graces , &
au nouveau régime établi pour la régie des Domaines .
Déclaration du Roi concernant la Comptabilité du
Tréfor Royal. Perfuadés que la méthode & la clarté
dans la Comptabilité , font un des moyens les plus
propres à entretenir l'ordre & la règle dans la manutention
des finances , nous nous fommes occupés
de cet important objet , & nous n'avons pu
voir fans peine que le tableau de nos revenus &
de nos dépenfes n'étoit jamais que le réſultat de
recherches & de connoiffances éparfes raffemblées
fous nos yeux par le Miniftre des finances ; ce qui
faifoit dépendre de l'intelligence & de l'exactitude
d'un feul homme , la connoiffance la plus intéreffante
pour nos plans & nos déterminations : que le
défaut de cette conftitution provenoit effentiellement
de ce que les regiftres & les comptes de notre
Tréfor Royal , où l'on devroit naturellement trouver
le détail exact de l'univerfalité de nos recettes &
de nos dépenfes , ne préfentoient à cet égard que des
connoiffances infuffifantes & des renfeignemens incomplets
: qu'une partie des impofitions n'y étoit ver(
41 )
fée ni même connue , & que plufieurs fortes de dépenfes
y étant acquittées habituellement par diverfes
caifles , il n'en exiftoit non plus aucune trace au
Tréfor Royal que cependant les Députés de la
Chambre des Comptes ne pouvoient point fuppléer
au vice de ces difpofitions , non-feulement parce que
ce n'étoit qu'au bout d'un très grand nombre d'années
que tous les comptes particuliers font rendus
& apurés , mais encore parce qu'étant divifés entre
toutes les Chambres des Comptes de notre Royau.
me , ce ne feroit que par l'effer d'un travail immenfe
qu'on parviendroit à former des résultats ; & ce
travail , toujours trop tardif & confus , ne feroit ja
mais utile. Nous avons donc fenti de quel avantage
il feroit pour nous & pour nos fucceffeurs , d'établir
une forme de comptabilité qui fit paffer au Tréfor
royal toutes les recettes & tous les paiemens , non
pas à la vérité toujours en efpèces , pour ne rien
changer à la facilité du fervice & au maintien des
hypothèques ou deftinations particulières , mais au
moins par forme de quittances & d'affignations , de
manière qu'en ouvrant les regiftres du Tréfor royal ,
on pûr voir clairement le rapport exact entre les dépenfes
& les revenus ordinaires de chaque année ,
& féparément le montant des dépenfes & des reffources
extraordinaires .
Nous ne pouvons nous diffimuler que cette méthode
, fi utile & fi importante , rendra bien moins
fecret l'état des finances ; qu'ainfi c'eft une obligation
de plus que nous contractons d'entretenir une
conftante harmonie entré nos revenus & nos dépenfes
ordinaires , puifque c'eſt là le fondement & l'appui
de la confiance ; mais nous n'en demanderons
jamais aucune qui ne foit légiume & bien fondée ;
toute autre , nous le favons , mène tôt ou tard à
des injuftices & à des manquemens de foi , dont
nous voulons à jamais préferver notre règne : &
nous découvrons avec fatisfaction que dans les
vues qui nous animent , moins nous répandrons de
"
( 42 )
voile fur l'état de nos finances & fur leur adminiftration
, & plus nous aurons de droits à l'amour ,
& à la confiance de nos Peuples . A ces caufes , & c.«.
Cette déclaration eft composée de XIII articles ,
conformes à ce qui eft énoncé dans le préambule
qu'on vient de lire.
De BRUXELLES , le 30 Novembre.
LES lettres de Cadix portent que les dif
pofitions faites pour le fiége de Gibraltar font,
très avancées , & que tout annonce le fuccès
favorable de cette entreprife , les Hanovriens
qui compofent la garnifon , font fatigués du
blocus , & éclatent en murmures. Pour prévenir
les fuites de ce mécontentement le
Gouverneur de la place a pris avec lui dans
le Château les gens de bonne volonté ; il a
mis les Hanovriens dans la Ville , & a pointé
le canon fur elle . Cette divifion entre les
Anglois & les Hanovriens peut autant hâter
nos fuccès que le manque de vivres qui
commence à ſe faire fentir parmi la garnifon
& parmi les habitans. Les mêmes lettres contiennent
l'état fuivant des forces que D. Antoine
Barcelo doit commander en Chef, &
qui formeront cinq divifions pour bloquer
la place pendant le fiége.
1º. 2 vaiffeaux de ligne , 3 frégates , 7 chébecs ;
3 galiotes à bombes , un paquebot & une balandre ,
commandés par ce Chef- d'efcadre .
2º. 3 vaiffeaux de ligne aux ordres de D. Juan
de Langara.
3. 2 vaiffeaux de ligne & deux frégates fous
ceux de D. Valendez , Brigadier de Marine.
4. 3 vaiffeaux de ligne du département du
Ferrol , 4 autres de celui de Cadix , & ; frégates
commandées par D. de Ulloa.
T
( 43 )
5. Un corps de réferve compofé d'une hourque
, de 10 bâtimens de voiles latines , de 20 bâtimens
légers , armés chacun de 4 canons , & d'un
nombre confidérable de bâtimens de tranfport .
Cette dernière diviſion eſt deſtinée à croiſer dans ”
le Détroit , lorfque les vents contraindront les autres
de s'éloigner. Le tout forme une efcadre de 12
vaiffeaux de ligne & d'un grand nombre de navires
de moindre forcé, qui pourront être employés ailleurs
immédiatement après la reddition de la place « .
Les Corfaires Anglois ne ceffent de commettre
des excès fur toutes les mers ; celles
du Levant en font auffi témoin ; comme depuis
les pertes' que les Négocians François
de cette place ont faites , ils ne font plus partir
de bâtimens que fous de bonnes eſcortes
les armateurs privés de leur proie naturelle
cherchent às'en dédommager fur les vaiffeaux
neutres.
,
» Le navire Hollandois le Zeiden-reft , écrit-on
de Smyrne , entrant le 23 Septembre dans notre
rade , rencontra malheureufement le corfaire Anglois
la Vipere , qui arrivoit dans le même tems
& qui, s'en rendit maître & le fit mouiller à michemin
de la rade fous le pavillon Britannique. M.
de Hochepied , Conful des Provinces - Unies envoya
le Chancelier du Confulat pour demander
raifon de cet enlèvement , mais on refufa de le
recevoir à bord , & on le menaça de tirer fur lui
s'il approchoit. Le Chancelier du Confular Anglois
, en l'abfence du Conful, promit que le na
vire ne quitteroit point la rade avant que l'affaire
für éclaircie. Cependant le matin fuivant , à la
pointe du jour , il étoit déjà à l'ancre au- delà
du Château & hors de la portée du canon. Le
Conful Britannique de retour en ville , allégua
pour raifon qu'il avoit fait éloigner ce bâtiment
afin d'éviter toute conteftation avec le Gouverne
( 44 )
ment Ottoman ; quant au refte comme ce navire
venoit de Marfeille , on vouloit en examiner
la cargaifon , dont on relâcheroit tout ce qui fe
roit affirmé fous ferment être pour compte Hollandois
; mais qu'on déclareroit de bonne prife la
partie du chargement qui appartiendroit aux François.
C'eft en vain qu'on objecta que quand ce
bâtiment même feroit François , le droit des gens
ne permettoit pas au corfaire Anglois de le pren
dre à l'entrée d'une rade neutre. Si les Anglois
profitant de la fupériorité de leurs forces , exécutent
de pargilles entreprifes , il eft à craindre qu'il
n'en rélalte de grandes difficultés de la part des
Négocians François , en droit de réclamer leurs
marchandifes embarquées fur un navire neutre ,
fous la garantie des traités entre l'Angleterre &
la République de Hollande «<,
Selon des lettres d'Amfterdam les 3
cutters François qui étoient au Texel , font
partis le 19 de ce mois . S'ils rencontrent les
vaiffeaux de guerre qui croifent à une certaine
diſtance , on ne tardera pas à recevoir
la nouvelle d'un combat ; car quelque fu
périeures que puiffent être les forces des Ennemis
leur réfolution eft de fe défendre.
» Le célèbre Paul Jones , ajoutent les mêmes
lettres , a par le 19 à la Bourfe ; il étoit accompagné
de Capitaine Cuningham , connu par plufieurs
prifes qu'il a faites fur les Anglois , entr'au
tres par celle du paquebot le Prince d'Orange , &
qui a eu le bonheur de s'échapper lui trentieme
des prifons de Plimouth , où il étoit étroitement
enfermé. Le même jour à trois heures aprèsmidi
, Paul Jones & fa fuite , accompagnés de
M. Jean de Neavielle & de fon fils , partirent pour
le Helder dans deux carroffes à fix chevaux. On
ignore encore combien il restera de tems au
Texel , & quand il remettra à la voile «.
( 45 )
PRÉCIS DES GAZETTES ANGL. du 24 au 25 Novemb.
On allure qu'il a été répondu à quelqu'un qui
demandoit ce que fait à préfent certain Monarque
» Il a déja perdu la moitié de fa couronne ,
& il joue à préfent quitte ou double pour l'autre
» moitié « . Il fe débite auffi que des Irlandois difent
hautement qu'ils excepterem volontiers de
leurs arrêtés d'aflociation contre toute importation
d'Angleterre le crêpe & le drap noir pour un cer
tain grand deuil .
On prétend avoir entendu dire au Roi que fi les
rebelles d'Amérique l'ont emporté fur lui , ceux
d'Angleterre n'auroient pas le même avantage .
>
› par
Il a été articulé , dit-on , le 10 de ce mois
dans la Chambre des Communes d'Irlande
M. Grattan , qu'il n'y avoit pas une feule des afflociations
qui ne fût dans la perfuafion entière que
le décolement de Charles I avoit été un acte éminent
de Juftice.
On a obfervé à ceux qui trouvent à redire aux
appointemens que touchent encore les Loids Stormont
& Grantham , que cela doit beaucoup moins
furprendre que de voir le Général Gage continuer
à recevoir fon traitement de Gouverneur de Bofton
.
"
On affure que fur l'état de diftribution des fonds
de la lifte civile il ne paroît point encore , qre
nous n'avons plus d'Ambaſſadeur à Paris ni à Madiid
, & que les appointemens de Milord Stormont
& de Milord Grantham , courent comme auparavant.
A cette manière d'adminiftrer les revenus de
l'Etat , on ne doit pas être furpris fi M. Pultney ,
devenu le Confeil de Milord North , recule plus qu'il
n'avance dans le travail de fon plan de finance pour
l'année prochaine
A l'occafion de la nominatiou du Lord Carlisle ,
à la place de piemier Lord du Commerce & des
( 46 )
Plantations , la gazette de la Cour a annoncé , fuivant
l'ufage , la nouvelle formation de ce Confeil
ou Bureau , en nommant les huit fujets qui le com.
pofent aujourd'hui . On a remarqué que dans ce
nombre il y a cinq Auteurs ; favoir , le Lord de
Carlisle , d'une Elégie fur la mort de fon chien ;
Williams Eden, d'obfervations ( anticonftitutiónnelles
) fur les loix pénales ; André Stuart , de
divers Ouvrages politiques ; & Soames Jenning &
Edouard Gibbon , de Productions on ne peut
pas plus contraires aux principes du chriftianifme.
Enfin le Secrétaire de ce Confeil eſt un Auteur dra
matique.
Depuis qu'on voit le Lord Carlisle pourvu de la
place de premier Lord du Commerce & des Plan
tations , par la même main Royale qui a trouvé
dans Milord Germaine un Miniftre de la guerre ,
on dit que la Providence a départi à nos Rois le
don de faire des hommes d'Etat en compenfation
de celui qu'ils ont perdu de guérir les écrouelles.
De mauvais plaifans s'amufent fur le compte
du Lord Carlisle , nouveau Directeur du Commerce
ils prétendent qu'il falloit créer pour lui un
bureau de modes , parce qu'elles ont fait depuis
plufieur années fa plus chère occupation. Ils rapportent
à ce fujet qu'étant , il y a quelques années
à Florence , il s'y montra en Public habillé à la
Romaine , comme du tems de Jules - Céfar , & qu'il
vouloit tenter d'introduire cet habit en Angleterre,
fi fes amis ne l'en euffent empêché.
Le Général Burgoyne , détruit en termes clairs ,
dans fa lettre à fes Conftituants , l'affertion des
Miniftres concernant les inftructions qu'il avoit reçues
pour La campagne. Il affirme que loin que les
opérations euffent été laiffées à fa difcrétion , comme
le prétendent les Miniftres , il n'eft jamais forti
d'aucun cabinet des ordres plus précis & plus di(
47 )
*
式
rects que ceux qui lui ont été envoyés ; d'où il réréfulte
que la malheureufe iffue de fon expédition
far la rivière d'Hudfon , reſte abſolument à la char
des Miniftres. ge
-
Un Ecrivain qui figne Machiavel , demandoit
dans une Gazette du 19 , fi les Miniftres ont bien
Longé aux conféquences de l'indigne , traitement
qu'éprouve de leur part le Général Burgoyne , &
au mal que pouvoit faire à la caufe Angloife en
Amérique , ce Général , fi fon jufte rellentiment
le portoit à y retourner par la voie de France ,
fe mettre à la tête de les pour troupes prifonnières ,
dont il étoit adoré , & que leur Patrie a fi affreulement
négligées , & avec elles , prendre du fervice dans
l'Armée des Etats - Unis. Le même fpéculateur
voudroit favoit des Miniftres , s'ils font informés
du contenu d'une lettre écrite , dit -on , au Congrès ,
par une affociation confidérable , dans l'Ile de la
Jamaïque Il propofe aufi ce doute , fi les Colons
de la Jamaïque ne gagneroient pas infiniment plus
3 par une capitulation judicieufe , & par le rétabliffement
de leur commerce avec le Continent Septentrional
, que par des levées de troupes en Angleterre
, pour défendre à leurs frais un pays qui
ne fera qu'en fouffrir davantage , par les ravages
de l'ennemi , après avoir été fi long-tems abandonné
du Gouvernement , qui s'eft avoué incapable
de s'y maintenir.
CH
Les nouveaux Régiments que l'on va embar
quer pour la Jamaïque , font compofés des recrues
les plus bigarrées qu'il foit poffible d'imaginer &
les moins propres au fervice , fur-tout dans un
climat auffi meurtrier , qui a déja détruit la moitié
du corps des bleus de Liverpool , qai n'y eft que
depuis deux ans. Ce reafort de troupes coûte déja
60,000 1. fter. aux Marchands qui ont établi la
Soufcription.
( 48 )
John Paterfon , Préfident des 85 Sociétés de
Glasgow , a écrit au Lord Géorge Gordon , Préfident
du Comité de Correpondance pour les affaires
du Proteftantilime , une lettre remarquable ; quoique,
datée du premier Octobre , elle n'eft publique que
depuis peu de jours. Attendu qu'il paroît qu'on
» a fouftrait des yeux du Roi , diverfes lettres &
» adreffes des Sociétés , le Lord Gordon eft prié
» d'informer le Roi directement de leurs appréhen
» fions. Le Lord y eft remercié d'avoir démélé
» ce qui eût échappé à tout le monde , dans le
Mémoire des Papiftes au Parlement , favoir que
- la première ouverture avoit été faite par le
Gouvernement , à l'Evêque Hay , chefdu Clergé
Romain , à Edimbourg , & que par fon moyen
auffi , l'information en avoit été donnée aux
Catholiques Anglois . On marque dans cette lettre
la plus vive indignation de ce que l'Evêque Hay ,
ofe affirmer contre toute vérité au Parlement , que
les nouvelles levées faites en Ecoffe , n'auroient pas
été remplies auffi complettement fans le grand
nombre de Catholiques Romains , qui fe font enrôlés
.
Les nouvelles fortifications de Plimouth ne font
point achevées , & elles ont l'air de ne point l'ê
tre de fi-tôt , ayant été abandonnées par les Mineurs
volontaires du Cornwall , après une violente dif
pute qu'ils ont eue avec leurs Officiers touchant
leur paie.
Nos Marchands du commerce de la Baltique
font dans les plus vives inquiétudes pour la flotte
qui attend un convoi à Elfeneur depuis plus d'un
mois , & qui eft la plus riche de toutes celles de
cette année ; elle eft de 140 voiles. On craint qu'elle
n'ait été obligée de partir fous l'escorte du feul
vaiffeau armé le Succès , de 18 canons , qui eft ar
rivé au Sound le 14 Octobre.
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQUI E.
De CONSTANTINOPLE , le 16 Octobre..
HIER le Baron de Herbert , Internonce
de la Cour de Vienne , a cu une audience
du Grand Vifir. Il avoit avec lui fon truchement
& les Gentilshommes de fa fuite. Il a
reçu dans cette Audience le préfent d'honneur
qui confifte en une peliffe.
La grande féchereffe qu'on éprouvoit
depuis deux mois dans cette Capitale & dans
les environs , vient de ceffer par une pluie.
abondante qui a fuivi de près les prières
publiques qu'on a faites dans toutes les Mofquées
pour l'obtenir. La difette d'eau étoit
telle qu'on en trouvoit à peine dans les
fontaines publiques ; ce font celles des fauxbourgs
de Galata , Pera , Terfana , Topana ,
jufqu'à Bechiktachi , maiſon de plaifance du
Grand-Seigneur , qui en ont principalement
manqué.
Les vivres font toujours à un prix trèsmodéré
; il eſt à fouhaiter que le Grand Viſir
trouve les moyens de l'empêcher d'augmen-
11 Décembre 1779. C
( 501
ter après la fête du Ramazan ; c'eft de ce
foin peut -être que dépend la tranquillité
de cette Capitale . Il paroît le fentir & s'en
occuper. Depuis qu'il remplit la première
place de l'Empire il eft parvenu à détruire
la plupart des mauvaiſes impreffions que le
peuple avoit conçues contre lui ; on l'accufoit
d'avarice ; & il a évité foigneuſement
de fe prêter à aucune des manoeuvres qui ,
fous fes prédéceffeurs , ont caufé la cherté
des denrées , & en même-tems les révoltes .
DANEMAR CK.
De COPENHAGUE , le 10 Novembre.
LE Comte Dillon , Colonel au fervice de
France , revenu en Europe à bord d'un
vaiffeau Danois que les vents contraires ont
forcé de relâcher à Marftrand , en Suède ,
elt arrivé à Hellingor ; il porte encore le
bras en écharpe pour les bleffures qu'il a
reçues au combat naval de la Grenade.
Nos lettres d'Helfingor portent qu'il y a
dans le Sund 122 navires Anglois prêts à
paffer dans la mer du Nord , fous l'efcorte
de 4 frégates de leur Nation , qui y font
arrivées depuis peu. Trente autres bâtimens
attendent près de Mandahl , en Norwege
un vaiffeau de guerre qui doit les protéged
contre des Armateurs François qui les atten
dent à la hauteur de ce Port.
On continue avec ardeur & avec beaucoup de
fuccès , jufqu'à préfent , les travaux du canal de
( 51 )
›
Slefwick Holftein , qui doit réunir la mer du
Nord avec la mer Baltique , outre qu'il procurera
à la navigation l'avantage d'épargner aux vaifleaux
un détour de quelques centaines de milles pour
aller d'une mer à l'autre , il leur évitera encore
le paffage dangereux de Schaakerpaade , où beaucoup
de bâtimens ont péri. Le plan de ce canal
I avoit été donné déjà au Duc Frederic IV de Slefwich-
Holftein ; mais les circonftances ne permettoient
pas de l'exécuter. Le Roi ayant réuni les
Duchés de Sleſwick & de Holſtein , s'en eft fait
rendre compte , & en a remis la direction au Major-
Général Wegener , Intendant de la Cour. Ce canal
aura plus de 8 milles de longueur fur 100
pieds du Rhin de largeur ; la profondeur fera telle
que les vailleaux qui tirent 9 pieds d'eau , pourront
aller d'une mer à l'autre par une route de 16
milles feulement . Un lac que le canal doir traverfer
, le trouve fitué à vingt - cinq pieds au
moins plus haut que la Baltique ; & la rivière
I de l'Eyder près de Rondsburg , qu'il traverfera
auffi , étant plus baffe que la même mer de 22
pieds , on pratiquera des éclufes dans divers endroits
, pour monter & defcendre les bâtimens . Ce
canal , qui fera un des plus beaux & des plus confidérables
de l'Europe , pourra être achevé dáns
l'espace de trois ans.
POLOGNE.
De VARSOVIE , le 12 Novembre.
M. du Cachet , chargé des affaires de la
Cour de Vienne , eut le 30 du mois dernier
une audience, de S. M. à laquelle il remit
les lettres de rappel du Baron de Rewicski
qui doit paffer à la Cour de Berlin .
La plupart de nos Magnats fe font donné
C 2
( 52 )
beaucoup de mouvemens pour obtenir la
place de Caftellan de Cracovie , vacante par
la mort du Comte de Rzewuski , & qui
donne le premier rang parmi les Sénateurs
féculiers. Le Prince Lubomirski , Palatin
de Cracovie , vient de l'obtenir ; le Public
nomme M. Dembinski , Caftellan de Woycircz
, pour le remplacer dans fa place de
Palatin,
L'affaire du Prince Martin Lubomirski
occupe actuellement le Confeil Permanent.
S'il faut en croire les bruits publics , il eſt
actuellement à Bar , en Podolie , où il a
raffemblé 600 hommes prêts à le défendre
contre le Comte Stainpkowski , Caftellan
de Kiow , qui pourroit être chargé de l'attaquer.
On ignore les motifs de cette levée ;
tout ce que l'on fait , c'est que le Prince
Martin Lubomirski eft féparé de fa feconde
femme , la Comtelle Stampkowska , fille du
Palatin de Kiow , qui doit époufer un Géné
ral Ruffe.
» Le 6 de ce mois le Duc de Courlande
écrit- on de Mittau , cédant aux voeux de
fes fujets , a époufé la Baronne Dorothée
Charlotte de Medem , fille du Chambellan
de ce nom. Les qualités éminentes de cette
Dame , la douceur & les agrémens de fon
caractère ont guidé le choix du Prince , &
les peuples , enchantés de cet heureux évènement
, fe flattent de voir naître un Suc
ceffeur forti du fang d'un Souverain qui leur
eft cher
( 53 )
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 15 Novembre.
L'EMPEREUR , le lendemain de -fon
arrivée dans cette Capitale , accompagné de
l'Archiduc Maximilien , du Duc Albert de
Saxe Tefchen , des Généraux & Officiers de
l'Etat- Major , ainfi que de toute la Cour ,
fe rendit à l'Eglife des Auguftins déchauffés ,
où il affifta au Ser vice qui s'y célébra pour
les Officiers morts en portant les aimes pour
la Maifon Impériale .
Le 9 , le Député de la Nobleffe de Mecklembourg
a eu audience de l'Empereur ; M.
Jacobi , Réſident de S. M. Pruffienne , lui
remit , le même jour , fes lettres de créance.
M. de Metzboug , ci - devant Secrétaire de
Légation à la Cour de Danemarck , a été
nommé Réfident de LL. MM. II . & R.
à Varfovie.
Le Comte de Cobentzel eft parti le 15
de ce mois pour Pétersbourg. On aflure que
le Baron de Rewitzki fe mettra aufli inceffamment
en route pour ſe rendre à Berlin .
On dit qu'il y aura auffi un changement dans
l'ambaffade de la Cour de Stockholm , &
que M. de Salis ne s'y rendra point ; mais
on ne dit pas qui y fera envoyé à fa place.
De RATISBONNE , le 15 Novembre.
LES prochaines féances de la Diète fixent
l'attention de tous nos fpéculatifs ; les affaires
C3
( 54 )
importantes qui doivent s'y traiter , la font
confidérer comme une des plus remarquables
qui fe fera tenue dans ce fiècle ; le Traité de
Telchen en fera le principal objet . On eftfurtout
curieux de voir quelle tournure prendra
l'affaire de Mecklembourg , & fi la Nobleſſe
de ce Duché foutiendra fon oppoſition au
Privilége illimité contre les appels , accordé
au Duc par le Congrès.
Selon les Lettres de Manheim , l'Electeur
Palatin fe prépare à retourner à Munich ;
fon départ eft fixé au 22 de ce mois ; l'Electrice
paffera l'hiver à Manheim ; les mêmes
lettres ajoutent que le Prince Guillaume de
Birkenfeld doit époufer la Princeffe Marie-
Anne , foeur du Duc régnant des Deux-
Ponts.
On écrit de Mayence qu'on a découvert
à Bingen , lieu qui en eft peu éloigné , les
reftes d'une ancienne ville Romaine , que
l'on croyoit être un vieux château . On y a
fait quelques fouilles qui ont fait découvrir
diverfes pièces antiques , des bains & des
appartemens entiers , d'après lefquels on
conjecture que la ville a été autrefois confidérable.
>> On mande de Francfort fur le Mein , écrit- on
de Cologne , que le 12 de ce mois il y a eu uo
tumulte qui auroit pu avoir de fâcheufes fuites
fans la modération , la prudence & les fages mefures
du Magiftrat. Les ouvriers étrangers qui s'y
trouvent en grand nombre , s'étant imaginés que
leurs maîtres leur faifoient tort , fe font mutinés
contr'eux , & ont refufé de travailler , malgré les
( 55 )
ordres des Magiftrats. Il a fallu que la garnifon
& la bourgeoifie priffent les armes pour les faire
rentrer dans le devoir. On a banni de la Ville les
principaux auteurs de cette émeute «<.
ITALI E.
1
De NAPLES , les Novembre.
LES foins que le Gouvernement a pris
de faire venir de la Sicile des grains & des
farines , a tellement rempli les magaſins &
amené l'abondance , que le prix en eft confidérablement
diminué . Outre la route royale
de Calabre qu'on a ouverte pour faciliter
le commerce dans l'intérieur du Royaume ,
on vient d'arrêter d'en ouvrir deux autres ,
dont l'une conduira dans l'Abruzze &
l'autre dans la Pouille. Les perfonnes qui
doivent préfider à cette entrepriſe font déja
nommées.
S. M. , dans la vue de mettre fa marine
fur un pied refpectable , a , comme on l'a
dit , envoyé trois détachemens de Gardes-
Marines , fervir à bord des efcadres des
Puiffances belligérantes. D. Vicugna , qui
commande la divifion qui fert en Eſpagne
a reçu de S. M. une penfion. Le Chevalier
Caraccioli & le Comte Marefcotti , qui font
à la tête de celles qui fervent fur les flottes
de France & d'Angleterre , ont été élevés
au grade de Lieutenans de vaiffeaux.
Selon les lettres de Rome , les Architectes
envoyés pour évaluer la perte occafionnée
par la chute du tonnerre , fur la forterefle
€ 4
( 56 )
de Civita- Vecchia , la veille de S. Michel ,
la portent à plus de 70,000 écus Romains .
ESPAGNE.
De CADIX , le 9 Novembre.
و
D. Barcelo a pris , à la fin du mois dernier
, une goëlette Angloife qui étoit fortie
de cette Place , & qui faifoit voile pour la
Grande - Bretagne ; fa cargaiſon n'étoit ni
riche , ni confidérable. Le Capitaine Eſpagnol
qui s'en eft emparé ne l'a pas moins
fouillée avec la plus grande attention ; après
bien des recherches , il a trouvé , dans un
paquet de vieilles hardes qui appartenoient
à un fimple matelot , des dépêches du Gouverneur
de Gibraltar , pour le Ministère Britannique
; elles contiennent le détail de la
fâcheufe fituation de la Place , où la difette
fe fait d'autant plus fentir , que les vivres
qui restent font gâtés. Une lettre particulièrė
porte que les habitans font très - fatigués , &
qu'ils ont déja tenté une révolte ; la févérité
du Gouverneur a réuffi à peine à les contenir
; comme il craint pour fa perfonne , il
a fait tripler la garde de fon hôtel , & y a
placé 2 canons ; il a défendu en même tems
qu'on laifsât entrer chez lui plus de deux perfonnes
à-la-fois ; il a élevé tant de batteries
fur les remparts de la Ville , que les canons
lui ont manqué ; & pour garnir celles qu'il
a fait élever fur les hauteurs qui dominent
les ouvrages des affiégeans , il a été obligé de
657 1
prendre les canons du vaiffeau le Panthere ,
le feul qui foit dans le port , & qui ne peut
tenir la mer devant les nombreux vaiffeaux
de D. Barcelo. Enfin il a fait conftruire des
cafemates dans le quartier de l'Hopital
pour que ceux qui pourroient être effrayés
par les bombes , puffent s'y réfugier . Cependant
la Ville vient de recevoir un léger
fecours par un bâtiment Vénitien chargé de
vivres qui eft entré dans le Port , & qui
a échappé à la faveur des courans , à la
vigilance de nos chébecs .
La dernière Gazetɩe de Madrid contient
l'article fuivant , en date de Lisbonne le 31
Octobre :
» Le 27 de ce mois , il entra dans notre Port
un vailleau Espagnol nommé Havanero , Capitaine
Jofeph de Mello , venant de la Havane , avec
un chargement de différentes marchandifes pour
Cadix . Ce bâtiment avoit été pris à 40 lieues en
mer du Cap S. Vincent , par le Corfaire Anglois
Antigallican. Sur la queftion faite à plufieurs
gens de l'équipage , confiftant en 18 mariniers &
3 paffagers , pourquoi ils avoient entrepris ce trajet
dans une faifon auffi avancée & auffi irrégulière ,
ils ont répondu franchement qu'ils avoient eu tort
d'être fortis de la Havane contre les ordres exprès
& pofitifs de la Cour de Madrid , qui avoit enjoint
de fermer le port & d'empêcher pour quelque
tems la venue en Europe de tout bâtiment quelconque
; mais que les inftances des Intéreffés &
des Capitaines de quelques navires marchands , '
avoient enfin extorqué du Gouverneur , du Commandant
de la Marine & de l'Intendant , la permiſſion
de mettre en mer , après avoir déchargé
les productions & effets les plus précieux ; ils
CS
( 58 )
ajoutèrent qu'ils voyoient à préfent leur erreur &
la faute de ceux qui les avoient autorifés , mais
qu'il n'y avoit plus de remède ; en effet , le manque
de fubordination & de confiance de la part
des fujets envers le Supérieur qui les conduit & les
gouverne , doit toujours avoir des fuites de cette
nature encore plus préjudiciables «.
Suite du Manifefte de l'Espagne.
Quiconque voudra comparer ces articles avec
les ouvertures faites antérieurement par la Cour
de Londres , jugera fi l'on pouvoit imaginer des
propofitions plus modérées , ou plus analogues au
fyftême expliqué par le Cabinet Anglois . Certainement
S. M. C. a porté trop loin la modération
dans ce plan de conciliation , cu fe chargeant de
l'emploi, difficile d'applanir les difficultés .
22. La plus grande répugnance qu'ait affecté de
montrer le Cabinet Britannique à la vue de cet
Ultimatum & des propofitions du Roi d'Espagne ,
a porté fur le point de traiter les Colonies comme
indépendantes de fait dans l'intervalle de la trève.
C'est une chofe fort extraordinaire & même aſſez
bifarre que la Cour de Londres traite les Colonies
comme indépendantes non-feulement de fait mais .
même de droit pendant la guerre , & qu'elle ait
de la répugnance à les traiter comme telles feulement
de fait pendant une trève ou fufpenfion d'hof
tilités. La Convention de Saratoga ; le Général Bu
goyne cenfé prifonnier légitime quand il s'agit de
fufpendre fon procès ; l'Echange & la liberté d'autres
prifonniers faits fur les Colons ; la nominationde
Commiffaires pour aller chercher les Américains
dans leurs propres foyers , leur demander la paix
& traiter avec eux ou avec le Congrès ; & enfin
mille autres actes de cette espèce autorisés par la
Cour de Londres ont été & font certainement des
figues non équivoques de reconnoiffance de l'Indé(
59 )
pendance. Que la Nation Angloife juge & décide
elle- même fi tous ces actes font auffi compatibles
avec l'honneur de la Couronne Britannique que le
feroit la concellion faite aux Colonies par l'entremife
de S. M. C. d'une fufpenfion d'hoftilité , l'accommodement
de leurs différends & un traitement
qui dans cet intervalle les feroit regarder comme
indépendantes de fait. On pourroit ajouter à ce
qui vient d'être dit ce qu'ont affirmé tous les
papiers publics du mois de Février 1778 , d'une
propofition faite par le Lord North dans la féance
du Parlement du 17 dudit mois , comme d'une
chofe toute fimple que les Commiſſaires , nommés
alors par la Cour de Londres , traiteroient avec
les Députés Américains , comme s'ils étoient Piénipotentiaires
d'Etats Indépendans , à condition que
cette Conceffion ne préjudicieroit point à la Grande-
Bretagne , fi dans la négociation les Colonies fe
décidoient à fe défifter de l'Indépendance .
23. Il paroîtra incroyable , après ce qui vient
d'être rapporté , que la Cour de Londres refuſe
d'accepter les propofitions de l'Ultimatum de celle
de Madrid , quand même le Cabinet Britannique
auroit jugé néceffaire d'y apporter quelque éclairciffement.
Cependant , non-feulement elle ne les a
pas acceptées dans fa réponſe donnée le 4 Mai
après avoir apporté autant de délais qu'elle put ,
mais donnant des interprétations forcées & captieufes
aux propofitions fufdites , elle s'eft permife
de dire que l'Espagne partoit des prétentions qu'avoient
les Colonies d'être des Etats Indépendans
& fouverains , pour faire cauſe commune avec elles
& avec la France , & le Cabinet Britannique a
fini en difant : que fi les conditions que la Cour
de Versailles avoit communiquées à S. M. C.
ne préfentoient pas un afpect plus favorable pour
le Traité , ou que fi elles n'étoient pas moins
impérieufes & inégales , ce feroit avec le plus
c 6
( 60 )
grand regret que le Roi de la Grande-Bretagne
fe verroit fruftré des efpérances qu'il avoit toujours
conçues de l'heureux rétabliſſement de la
paix , tant pour fes fujets que pour tout le monde.
Si ce n'eft pas -là manquer aux égards dus au
Roi médiateur par une véritable provocation &
par une inconféquence évidente , il fera difficile
de trouver des expreffions qui y foient plus propres.
S. M. C. ne faifoit point caufe commune
avec la France & les Colonies dans fes dernieres
propofitions , & elles n'étoient point faites par la
France , puifqu'il eft certain que jufqu'alors S.
M. C. ne les lui avoit point communiquées , &
qu'elle n'avoit pas pu les lui communiquer , faute
de tems , avant de les remettre à la Cour de Londres .
Ainfi , tout l'apparat de ces paroles hautaines du
Ministère Anglois , fe réduit à dire que malgré
l'ouverture faite par ce même Ministère , le 16
Mars , il aimoit mieux la guerre , que devoir la
paix ou même la trève au Roi médiateur , auquel
il infultoit pour le provoquer , en l'accufant d'être
partial , de s'être ligué avec les ennemis de la
Grande-Bretagne , d'avoir un ton impérieux , &
d'être capable de propofer des conditions inégales.
Ajoutez à tout ce qui vient d'être dit , que dans
le même tems où le Cabinet Britannique répondoit
dans les termes rapportés ci - deſſus au Roi d'Efpagne
, il cherchoit par le moyen d'Emiffaires &
d'offres confidérables à détacher la Cour de France
des Colonies , & à s'accommoder avec cette Cour.
Il y a plus encore. Dans le même tems , le Miniftère
Anglois s'occupoit pareillement à faire , par
le canal d'un autre Emiffaire , différentes propofitions
au Docteur Francklin , Miniftre des Colonies ,
réfidant à Paris , pour s'accommoder avec elles , &
les détacher de la France , moyennant certaines
conditions prefque femblables celles qu'il a
jettées quand elles font venues de S. M. C , ou
J
re(
61 ) T
pour mieux dire , en faifant des offres beaucoup
plus favorables à ces Colonies . Les chofes furent
portées au point , que le Traité fut dieffé en articles
formels avec différentes explications ; & il
fe faifoit fous l'autorité d'un des principaux Miniftres
Anglois , Il feroit peu difficile d'inftruire le
public de tous ces détails , & de beaucoup d'autres
chofes encore , en mettant fous fes yeux des copies
bien entieres & bien conftatées des pièces , fi
cela étoit néceffaire , où fi l'on y étoit forcé par
cet ennemi implacable , à l'égard duquel l'Espagne
de fon côté s'eft toujours conduite avec la plus
grande modération.
24. Les véritables intentions de la Cour de Londres
étant découvertes , le Roi Catholique ne pouvoit
pas enfin fe difpenfer de remplir dans toute
leur étendue les Traités conclus avec la France . Par
l'expofé qui a été fait dans la note précédente , il par
roît évidemment que tout l'objet de la politique Angloife
étoit de défunir les deux Cours de Madrid &
de Paris par le moyen des fuggeftions & des offres
à cette dernière ; de détacher pareillement les Colo .
nies , fi on le pouvoit , des engagemens qu'elles
avoient contractés avec la France pour les armer contre
la Maifon de Bourbon , ou bien pour les opprimer
quand elle les verroit feules fans protecteurs ni garans
de tout traité quelconque qu'elles feroient avec
le Ministère Britannique . Voici enfuite le piége dans
lequel ce Miniftère cherchoit à faire tomber les Etats
Américains. Ileffayoit de les tenter par des promeffes
flatteufes & magnifiques , pour s'arranger avec eux
fans l'entremife de l'Efpagne & de la France ; & pour
que ce même Cabinet reftât toujours l'arbitre du fort
des Colonies dans l'exécution des traités ou accommodemens
qu'elles feroient . Mais le Roi Catholique ,
fidèle d'un côté à l'obſervation des engagemens qui
le lient avec le R. T. C. fon neveu , équitable de l'autre
envers les propres Sujets qu'il doit protéger &
( 62 )
foutenir contre tant d'infultes , & enfin rempli d humanité
& de compaffion pour les autres individus qui
fupportent les calamités de la préfente guerre, eft dans
l'intention de la pourfuivre , & de faire tous les efforts
qui font en fon pouvoir pour parvenir à une paix ſolide
& durable , avec les sûretés convenables pour en
garantir l'obfervation .
La fuite à l'ordinaire prochain.
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 25 Novembre .
Les nouvelles de l'Amérique Septentrionale
font toujours vagues & contradictoires ;
on ignore où eft le Comte d'Estaing , &
cette incertitude ajoute à nos allarmes. La
plûpart de nos papiers l'ont dit fucceffivement
parti pour New-Yorck , arrivé devant
cette Place , & à la veille de s'en emparer.
Bien tôt quelques - uns fe font empreffés de
nous raffurer , & le préfentent dans une
pofition fâcheufe. Selon les uns , les Amiraux
Arbuthnot & Parker fe font joints ,.
& le tiennent bloqué , de manière qu'il ne
peut éviter un combat , dont on ne croit
pas qu'il puiffe fe tirer avec avantage ; pour
cela , il faudroit que les efcadres combinées
fuffent de beaucoup fupérieures à la fienne ;
& nous n'ignorons pas que malgré leur
réunion leurs forces font encore inférieures.
D'autres papiers prétendent qu'il a été battu
par la tempête , & forcé de fe réfugier à
Boſton avec une partie de fes vaiffeaux trèsmaltraités.
Tout ce que l'on débite ſe réduit à
des bruits. Mais fi , comme on l'affure , on n'a(
63 )
-
· voit aucunes nouvelles du Vice Amiral
François à New - Yorck , le 3 Octobre , il
n'eft donc pas vrai qu'il ait paru fur cette
partie du Continent , ni qu'il ait fouffert
de l'ouragan du 17 Septembre dans les
parages des Bermudes , d'où l'on auroit
pu le favoir très rapidement à New-
Yorck. Il en eft de même de fa prétendue
arrivée à Boſton vers le commencement
d'Octobre ; une traverfée de 30 jours eût
fuffi pour nous en apporter la certitude.
Il fe pourroit qu'il fe fût approché
de la Caroline , d'où les nouvelles pour
l'Europe font communément plus de 80
jours en route. Cette conjecture eft adoptée
avidement par nos Marchands des Ifles de
l'Amérique , qui aiment mieux le croire à
cette diftance de leurs Etabliſſemens menacés
, où l'on craint toujours qu'il ne foit
revenu. L'allarme eft générale à la Jamaïque ,
où le Gouverneur convoqua , dès le 18
Août , la Chambre d'affemblée de cette Ifle ,
pour lui demander les fecours & les fubfides
néceffaires dans un moment où l'on
devoit s'occuper d'opérations défenfives.
Le Confeil & l'Affemblée partageant les
inquiétudes du Gouverneur , prirent fur-lechamp
les réfolutions fuivantes.
1º. Réfolu que la Chambre pourvoira à l'octroi
des fommes dont on aura befoin dans ce moment
de crife.
2°. Qu'elle approuvera le choix fait par S. E.
le Gouverneur , de William Harvie , Ecuyer , pour
raffembler les beftiaux néceffaires à la confommation
des troupes.
( 64 )
3. Qu'elle pourvoira au payement de ceux
que l'on s'eft procurés ou que l'on le procurera
pour cette confommation , fous l'autorité accordée
par le Gouverneur à William Harvie.
4. Qu'elle enjoindra au Receveur Général de
lui fournir l'argent néceflaire pour l'achat des
beftiaux , & dans le cas où il n'y auroit pas affez
d'espèces monnoyées dans la caille , de délivrer des
certificats qui attefleront le droit du porteur à la
fomme d'argent y mentionnée , payable dans trois
mois avec intérêt , dont le cours commencera au
moment de l'achat .
5 ° . Qu'elle lui paffera 7 pence & demi , ( 15 fous
tournois ) par livre pour toute , viande graffe qu'il
délivresa ou fera délivrer pour la confommation
des troupes ; & que dans ce prix feront complètement
compris le premier achat des beftiaux
& tous les frais de l'entreprife.
On peut fe faire une idée de l'allarme
qu'on a eue dans cette Ifle , par les précautions
qu'on y a prifes. La lettre fuivante
en préfente les détails ; comme fa date eft
du 12 Septembre , & que depuis cette époque
, il peut être arrivé de nouveaux évènemens
, on eft fort inquiet ici jufqu'à ce
qu'on ait reçu des avis poftérieurs .
Il y a environ fix femaines qu'on nous a informés
que l'on délivroit des lettres de repréfailles contre
les Espagnols nous en deviens conclure que nous
étions le grand objet de cette Nation , ainſi que de la
France ; cependant on ne fongea point à ajouter à
nos forces naturelles , jufqu'au moment où l'on apprit
l'arrivée foudaine & inattendue du Comte d'Eftaing
à Saint-Domingue , lorfque nous nous flattions
que fa flotte avoit été détruite par Byron , dont
la conduite a étrangement changé la face des
affaires dans ce pays : je ne vous parlerai ni des
mouvemens ni des opérations de d'Estaing ; je le
( 65 )
:
prendrai au moment où il arriva au Cap- François
( le 3 ou le 4 Août ) : il appareilla le 24 avec une
Hotte confidérable , mais nous ignorons la route
qu'il a tenue , tant nous fommes mal informés . Le
fait eft qu'il partit plufieurs jours avant que notre
Amiral en eût connoiffance : nous regardâmes cer
évènement comme l'avant - coureur d'une invaſion
qui nous regardoit la loi martiale fut proclamée
fur le champ , même fans la participation du Confeil
ni de l'Affemblée : l'ifle entière fut en mouvement
, jamais tant d'ardeur n'éclata nulle part , ce
fut à qui arriveroit le premier au centre de défenfe
dans le cours de huit jours , 17,000 blancs fous
les armes contribuèrent à relever le courage des habitans
, ainfi que la connoiffance de la force naturelle
du terrein , qui , fecondée par l'art dans une
étendue de 40 milles , nous met en état de tenir
contre un nombre d'ennemis dix fois auffi confidérable
que le nôtre ::
on n'arma pas un feul efclave ,
on les réferva pour le moment de la defcente , &
dans ce cas nous euffions mis 30,000 hommes fous
les armes. Nous ne manquions que de moufquets ,
il faut avouer que nous n'en avions pas , à beaucoup
près , la quantité fuffifante. Outre les 17,000 blancs ,
nous avions plus de 1200 hommes de troupes réglées
le port de Kingfton avoit été rendu réellement
imprenable- par mer les dépenfes faites en
cette occafion dans le cours d'une femaine , font pro
digieufes , & nous nous en fentirons long - tems .
En cas d'accident , notre dernier eſpoir étoit dans
Leguanca , ville forte à environ 6 milles en front de
Muller Hill , où , avec 5000 hommes , notre Gouverneur
ne doutoit pas de pouvoir tenir un an contre
n'importe quelle force , fitué d'ailleurs de manière
à pouvoir tirer des vivres des paroiffes adjacentes
, indépendamment de ce qu'il prendroit fur
le territoire même , capable de fournir à la fubfiftance
de 10,000 hommes. On y avoit tranfporté
tout ce qu'il y avoit d'effets précieux dans les deux
:
:
( 66 )
:
villes les femmes & les enfans s'y étoient retirés
la nuit du 24 , à l'approche d'une flotte qui paroifloit
du côté du vent , qui mit toutes les troupes
en mouvement , jetta l'Ifle dans l'alarme pendant
toute la nuit le retour du jour nous apprit
que la flotte étoit amie , c'étoit une douzaine de
voiles qui arrivoient d'Angleterre fous l'efcorte de
la frégate la Pallas. Nous favons à préfent que
d'Eflaing a quitté Saint - Domingue le 24 Août ;
notre milice eft très-impatiente , chacun demande à
retourner chez foi , & il eft étonnant qu'on n'en
ait pas encore obtenu la permiffion mais la loi
martiale continue d'être en force , & le Gouverneur
le propofe de la laiffer en vigueur jufqu'à ce
que les forts , les redoutes & les autres fortifications
foient achevées : nous avons à cette ſtation
environ 20 voiles de 20 à 64 canons , mais il n'y en
a que 4 ous de ligne .
Au milieu de ces nouvelles , qui augmentent
les incertitudes & les allarmes qui
en font la fuite , on dit que M. Dalling
Gouverneur de la Jamaïque , a demandé
fon rappel ; la circonftance où il fait cette
demande , qu'on lui prête peut - être , n'eft
pas propre à nous raffurer ; on prétend que
c'eft le Colonel Campbell qui lui fuccè
dera. On preffe l'armement & le départ des
vaiffeaux qui doivent fe rendre dans ces mers
pour y protéger nos poffeffions ; & il y a lieu
de craindre qu'ils n'arrivent trop tard. On
n'eft point raffuré par les bruits qu'on répand
depuis quelque tems , & d'après lef
quels l'Amiral Rowley , profitant de l'abfence
du Comte d'Eftaing , a repris la Grenade.
Il y en a d'autres qui les contredifent .
Le Sphynx , de 20 canons , a dit - on été
( 67 )
.
•
pris aux Ifles par une frégate Françoife de
fa force ; les frégates le Garampus & la Tortoife
, ajoute - t- on , ont péri devant Terre-
Neuve , par un coup de vent du 30 Octobre.
Cette date , qui eft celle où l'on croit que
le convoi difperfé par ce coup de vent , eft
parti de Saint -Chriftophe , fait beaucoup
douter de la repriſe de la Grenade , puifqu'on
fait qu'il ne peut fe faire dans ces
Ifles des expéditions d'aucune eſpèce pendant
les quatre mois d'hivernage.
L'état de l'air ici , pendant plufieurs jours
fait préfumer qu'il y a eu de furieux coups.
de vent fur la mer , & on n'eſt pas fans
inquiétude fur l'efcadre du Chevalier Hardy
s'il eftvrai qu'elle ait paffé devant Plimouth
le 17 après avoir quitté Forbay & portant à
l'oueft. Elle doit rentrer avant peu & donner
une divifion à l'Amiral Rodney qui n'eſt
point encore parti , & dont le départ pourroit
être fufpendu plus long- tems qu'on ne
le defireroit, par l'accident arrivé le 20 à fon
vaiffeau le Sandwich , qui a été endommagé
en fe mettant en rade.
» La croifière de notre efcadre aux ordres du
Chevalier Hardy , dans la circonftanec actuelle ,
dit un de nos papiers , eft une pure gafconade du
Lord Sandwich , qui a voulu fe donner à lui & à
fes partifans , à l'ouverture des prochaines feffions
la fatisfaction de dire en plein Parlement : Nous,
avons ufé de repréfailles envers les François , en
nous montrant à notre tour devant leurs ports .
L'efcadre Britannique , avant de mettre à la voile ,
favcit , à n'en pas douter , que les efcadres combinées
étoient en sûreté dans le port de Breft ;
( 68 )
fans cela on fent bien qu'elle n'auroit jamais ofé
fortir. A leur retour , les vaiffeaux feront défarmés.
Après avoir fait une campagne d'été fi brillante ,
il est bien jufte de fe repofer l'hiver «.
Une lettre de Portfmouth , en date du Ir
de ce mois , contient les obfervations fuivantes
fur la lifte que les Miniftres ont
donné de notre fotte.
Je fuppofe que la lifte des vaiffeaux qui compofent
votre grande efcadre , & qui a été inférée
dans les papiers d'hier , a été envoyée à l'Imprimeur
par le Lord Sandwich , parce qu'elle renferme
plus de vaiffeaux qu'il ne s'en trouve en état
de mettre à la mer. Cette lifte porte le nombre
des vaiffeaux de ligne à 46 ; il eft de fait qu'elle n'é.
toit que de 37 , lorfqu'elle a été drellée . L'Intrépide ,
de 64 eft ici , & il lui faut une réparation de quatre
mois. Le Jupiter , que cette lifte porte à 74 , n'en
monte que so ; & il n'eft point avec Hardy.
Le Monarque & le Canada , de 74 , ont mis à la
voile hier ; mais on n'a pas encore des nouvelles
de leur réunion à l'efcadre. Le Shrewsbury , de 74 ,
eft à Spithéad , & il attend fes ordres pour Gibraltar.
Le Prudent de 64 , eſt auſſi à Spithead
. Le Blenheim , de 90 , parti pour Chatam
a befoin d'une réparation de fix mois. L'Ifis & le
Romney ne montent que so canons , & on ne fait
pas fi le dernier eft avec l'Amiral Hardy. Il n'y a
que 2 vaiffeaux de ligne , l'Océan , de 90 , & le
Dublin de 74 , qu'on fuppofe l'avoir joint ; & ce
dernier eft encore à Plimouth. D'après ces détails ,
la grande efcadre n'eft compofée actuellement que
de 37 vaiffeaux & le fera de 39 après la réunion
du Monarque & du Canada , de 74. Quant aux
frégates & corvettes , la lifte en donne à l'Amital
8 ou 9 de plus qu'il n'en a ; plufieurs des frégates
dont elle fait mention font parties avec des convois
pour Halifax , New -Yorck , &c . L'état des bri
( 69 )
gantins , brûlots & cutters , eft beaucoup plus incorrect
encore «<,
Les inquiétudes que l'on a fur l'Irlande
deviennent plus vives de jour en jour . Le
peuple a manifefté les difpofitions lorſqu'il
a célébré le 4 & les de ce mois les anniverfaires
de la naiffance du feu Roi Guillaume
III. & de la confpiration des poudres
. Les circonftances particulières qui ont
accompagné ces commémorations, méritent
quelques détails.
A 10 heures du matin , le Corps de Volontaires
de la Ville & du Comté de Dublin s'affembla à
cheval fous les Officiers qu'ils le font choifis . Le Duc
de Linſter étoit à la tête de ceux de la Ville , & le
Capitaine Gardiner conduifoit ceux du Comté. Its
traversèrent les principales rues en parade , tambour
battant , drapeaux déployés , & fe rendirent au parc
du Collége , où ils defcendirent de cheval . S'étant
rangés enfuite autour de la ftatue du Roi Guillaume
, ils firent huit falves générales de moufqueterie
, fuivies de plufieurs décharges d'artillerie
qui y avoit été amenée. La ftatue & le piédeftal
avoient été ornés d'infcriptions également relatives
aux circonstances préfentes de l'Irlande & de la
fête. Sur la face du couchant étoit écrit : La glo,
rieufe révolution ; fur celle du levant , Les Volontaires
d'Irlande avec cette devile
50,000
Juncti parati pro patria mori ; fur celle du midi ,
Redreffement de l'Irlande ; & fur celle du nord ,
Un bill de fubfide de courte durée , un commerce
libre , finon...... L'efprit qui règne dans ces infcrip
tions , rappelle celui qui guida les Américains dans
les premiers principes de leur révolution«
› >
Le Parlement d'Irlande , dans fa féance
du 9 , arrêta qu'on l'on préfenteroit un état
des différentes fommes débourfées depuis
( 70 )
le 31 Mars 1778 jufqu'au 8 Novembre1779
pour la défenſe du Royaume ; d'après des
calculs exacts , ces fommes ne montent pas
à moins de 3000,000 liv. fterl . On ignore
l'emploi qu'on en a fait. M. Yelverton obferva
que lorfqu'elles furent demandées ,
le Procureur - Général détailla avec beaucoup
d'exactitude , tous les objets de dépenfes
qui rendoient le fubfide néceffaire ; il compta.
parmi ces objets un achat de chevaux pour
remonter la cavalerie en garnifon dans le
Royaume ; cependant , obferva-t- il , tout ce
qui a été acheté pour le compte du Gouvernement
fe réduit à quelques chevaux de
bât , tandis que toute la cavalerie , actuellement
montée , eft celle que le patriotiſme
feul a volontairement mis fous les armes.
On fent bien que cette motion effuya les
plus vives oppofitions de la part du Procureur
Général ; elle n'en paffa pas moins
malgré lui prefque unanimement.
-
» La lifte des penfions de ce Royaume du 25 mars
1775 , au 25 mars 1777 , s'eft montée à 208,944
liv. fterl. ; & de 1777 à 1779 , elle a été de 119,962
liv. , de manière que dans ces deux dernières an
nées il y a eu une épargne de 88,981 liv. Il y a
eu pendant ce même tems une diminution de 43 56
liv. fterl. dans les penfions militaires , & une augmentation
de 2407 liv. fur l'Etat-Major. Le chapitre
des évènemens , c'est- à-dire , le fervice fecret
de 1775 à 1777 , a été de 33774 liv. ; & de 1777 à
1779 , il a été de 32494 , de forte que dans ces
deux dernières années , il y a eu une épargne de
1279 liv. La dette d'Irlande au 25 Mars 1779 ,
montoit à 1,69,597 liv. fterl . mais fans y comprendre
les annuités de tontine , ni les arrérages
( 71 )
dûs , ni les deficit pour les 7 derniers mois dans plufieurs
départemens du revenu . La loterie qu'on fe
propofe d'établir pour lever une partie du fubfide
en Irlande l'année prochaine , fera compofée de
40,000 billets às liv . fterl . chacun . La plus haute
prime eft de 10,000 liv . ; les primes porteront intérêt
à 4 pour cent , mais elles ne feront rembourfées
qu'après un certain tems c .:
Le Roi a fait aujourd'hui l'ouverture du
Parlement par le difcours fuivant :
"
;
Mylords & MM. Je vous ai aſſemblés dans un
tems où tous les principes de devoir & toutes les
confidérations d'intérêt exigent à la fois nos efforts
réunis , pour le foutien & la défenſe de la Patrie
attaquée par une guerre injufte & non provoquée ,
& luttant contre une des plus dangereufes confédérations
qui fe foient jamais formées contre la
Couronne & le Peuple de la Grande - Bretagne. La
bonté de la Providence a rendu fans effet les deffeins
& les tentatives de nós ennemis pour l'invafion
de ce Royaume. Ils nous menacent encore
avec des armemens & des préparatifs confidérables
mais nous fommes , je me le perfuade , bien préparés
pour recevoir toutes leurs attaques & repouffer
toutes leurs infultes . Je connois le caractère de
mon brave Peuple. Les menaces de nos ennemis
& l'approche du danger n'ont d'autre effet fur lui
que d'éveiller & animer ce courage national , qui
a fi fouvent arrêté & vaincu les projets de l'ambition
& de l'injuftice , & avec lequel les Flottes
& les Armées Angloifes ont protégé leur propre
pays , vengé leurs droits , foutenu & préférvé les
libertés de l'Europe contre la puiffance inquiète de
la Maiſon de Bourbon. Au milieu de mes foins &
de mes follicitudes pour la sûreté & le bien être
de ce pays , je n'ai point perdu de vue l'état de
mon loyal & fidèle Royaume d'Irlande. En conféquence
des adreffes que vous m'avez préfentées
dans la dernière feffion , j'ai ordonné que l'on rat
( 72 )
femble & que l'on vous communique les papiers
qui peuvent aider vos délibérations dans cette
importante affaire , & je vous recommande de
réfléchir fur les diverfes eſpèces de nouveaux avantages
auxquels on peut encore faire participer ce
Royaume , par des règlemens & de la manière les
plus propres
à augmenter efficacement la richeſſe ,
la force & l'intérêt communs de tous mes Etats.
Meffieurs de la Chambre des Communes , Je
vous ferai communiquer , dans leur tems , les états
convenables de nos dépenfes . Je vois avec une
peine extrême que les établiſſemens néceffaires de
nos forces de mer & de terre , & les différens
fervices & opérations de l'année prochaine , exigeront
inévitablement de très- grandes & très - onéreufes
dépenfes ; mais je compte que votre fageffe
& votre amour de la Patrie vous porteront à donner
les fubfides que les circonstances & l'exigence de nos
affaires pourront requérir.
Mylord & Meffieurs , C'eft avec une vraie fatiffaction
que je renouvelle ici les affurances de mon
entière approbation de la bonne conduite & de la
difcipline de la Milice , ainfi que de ſa conſtante
perfévérance dans fes devoirs ; & je rends graces
à mes Sujets de tous les rangs , qui le font montrés
dans cette conjoncture importante , & dont le zèle ,
l'influence & le fervice perfonnel ont réuni la confiance
à la force pour la défenfe de la Nation .
Plein de confiance dans la Providence divine &
dans la juftice de ma caufe , je fuis fermement réfolu
de pourfuivre la guerre avec vigueur , & de faire
tous les efforts poffibles pour obliger nos ennemis
à écouter des conditions raifonnables de paix &
d'accommodement «<.
1
En conféquence des ordres que le Lord
Amherſt a reçus du Roi , le 17 de ce mois ',
les troupes réparties dans les différens camps
ont
( 73 )
ont pris leurs quartiers d'hiver ; le même jour
il a été expédié au Vice-Roi d'Irlande l'ordre
d'envoyer dans les leurs les troupes qui formoient
auffi des camps dans ce Royaume.
S'il faut en croire quelques- uns de nos
papiers , il y a fur le tapis un nouveau plan
de conciliation entre l'Angleterre & Amérique
; il feroit à fouhaiter qu'il fût plus
praticable que ceux qu'on a propofés jufqu'à
préfent , & qui n'ont eu aucun fuccès.
On dit que d'après quelques nouvelles
particulières reçues par la voie de Hollande ,
'Amirauté a donné ordre à quatre de nos
meilleures frégates de fortir inceffamment
pour croiſer à 200 lieues à l'oueft. S'il faut
en croire quelques papiers , il s'eft élevé
entre nous & les Hollandois des ifles de
l'Amérique des démêlés graves. Nos Croifeurs
fe font conduits fur ces mers , comme
ils le font fur celles d'Europe ; ils ont enlevé
plufieurs navires de cette Nation qui faifoient
le commerce de cette partie du globe ;
il paroît que ceux qui en ont été la victime
commencent à prendre ces attentats d'une
inanière plus férieufe. Les Etats - Généraux
ont donné des ordres pour mettre en état
de défenſe tous leurs établiffemens dans les
deux Indes....
Il paroît que l'Amiral Hughes a effuyé
bien des obftacles de la part des vents dans
fon voyage ; le 3 Août dernier il étoit encore
au Cap de Bonne Efpérance.
Nous fommes arrivés ici le 9 Juillet , écrit un
11 Décembre 1779. d
( 74 )
Officier à bord de la Réfolution , à la rade du Cap,
le 3 Août , après une traversée affez fâcheuſe , dans
laquelle nous avons perdu près de 40 hommes de
notre équipage , qui font morts de fièvre maligne.
Plufieurs en font encore attaqués , mais il y a tout
lieu d'efpérer qu'ils s'en tireront. Deux vaiffeaux
François de 64 & un de 74 , ont appareillé ici peu
de tems avant notre arrivée ; ils ont laifé leurs
munitions & un certain nombre de leurs malades.
Le Chevalier Edouard Hughes vient d'arriver avec
fix vaiffeaux de ligne & le refte de notre flotte , favoir
le Granby , le Norfolk , l'Atlas le Duc
de Grafton , le Comte d'Oxford & le Hafwell,
Je n'ai rien de plus à vous mander , finon que le
Warwick , de 50 canons eft mouillé dans ce
port avec les vaiffeaux de la Compagnie le Gatton
& le Scherwbury ".
:
G
On fera l'hiver prochain la Maiſon du
Prince de Galles ; les Lords de fa Chambre
font les Ducs d'Ancaftre , de Beaufort , de
Dorfet , & les Lords Brownlow , Cheſterfield
, Egremont , Galloway & Ferrers , qui
auront chacun Soo livres fter. d'appointe
ment.
Comme les parens du Capitaine Cooke
n'ont point reçu de fes nouvelles , on ne
peut regarder tout ce qui a été dit fur fon
compte que comme de fimples conjectures .
On a pris les mefures convenables pour lui
faire paffer le plutôt poffible l'avis des égards
particuliers dont le Roi de France a bien
voulu lui donner des marques fi diftinguées
pour qu'il puiffe continuer fa route
Angleterre fans crainte & fans inquiétudes.
en
( 75 )
FRANC E.
De VERSAILLES , le 7 Décembre.
LL. MM. & la Famille Royale ont ſigné
le 28 du mois dernier le Contrat de Mariage
du Marquis de Roure , Officier au Régiment
des Gardes Françoifes , avec Mlle de Noailles,
fille du Duc d'Ayen.
Le même jour l'Abbé de Boſcovich a eu
l'honneur de préfenter à S. M. un Ouvrage
de fa compofition , ayant pour titre les
Eclipfes , Poëme en fix Chants , dédié à
S. M. , & traduit en François par l'Abbé
de Barruel.
De PARIS , le 30 Décembre.
SUIVANTles dernières lettres de Breft ,
le Duc- de - Bourgogne , de 80 canons , eft
forti du baffin , & le Solitaire , de 64 , y eft
entré. On arme 2 vaiſſeaux pour l'Ile- de-
France , où nous ne ferons , dit- on , que fur
la défenfive pour la campagne prochaine ; &
fix vaiffeaux pour nos Iles de l'Amérique ,
où l'on paroît vouloir être fur l'offenfive.
Le convoi de troupes & de munitions de
guerre & de bouche affemblé à l'Ile d'Aix
doit être bien près de partir s'il ne l'eſt pas
déja , fous l'eſcorte du St-Michel & de la
Médée.
Les frégates qui avoient accompagné
D. Louis de Cordova , & qui avoient mis
d 2
( 76 )
à la voile pour écarter les découvertes Angloifes
, font rentrées dans le port de Breft.
Elles l'ont laiffé bien avant du Cap Saint-
Vincent , ayant le plus beau tems du
monde.
Le gros tems qui a régné pendant la
journée du 25 , s'eft fait fentir dans la rade.
Deux vaiffeaux Efpagnols le St- Louis & le
St Jofeph , chafsèrent fur leurs ancres &
abordèrent le Pluton & le Scipion . Heureufemment
il n'y a pas eu de dommage confidé-.
rable ; les bâtons d'enfeigne & les fanaux
de poupe de ces deux derniers vaiffeaux ,
font les feules chofes qui ont été emportées
par les beauprés des premiers.
On prend les équipages des vaiffeaux en
rade pour armer ceux qui font deftinés pour
les Colonies ; & on n'employera que les
Matelots de bonne volonté , il en fera de
même ppoouurr les Etats Majors auxquels le 26
du mois dernier , il manquoit , dit- on , 49
Officiers pour le complet. On a congédié
les 25 plus anciens Matelots de chaque
vaiffeau ; on leur donne 3 mois de paye ,
& fols par lieue jufques chez eux. L'arrivée
du convoi de bois de conftruction',
entré depuis peu , met en état de tenir prêts
pour la fin de Décembre les vaiffeaux le
Royal- Louis & le Northumberland.
L'opinion générale dans le port de Breft
eft que nous aurons pour la campagne
prochaine le même nombre de vaiffeaux
Efpagnols que dans celle qui vient de finir ;
( 77 )
les difpofitions que l'on voit déja faire femblent
le confirmer.
Nous avons dans cette Province , écrit-on de
Quintin , plufieurs lettres de Londres , dans lef
quelles il eft dit que les Anglois le préparent à
nous porter un coup fenfible pendant que nos flottes
feront dans l'inaction . Il paroît qu'en Amérique
nous faisons la guerre au moins avec égalité ;
quant à l'Europe , dans l'état où font notre marine
& celle d'Espagne , quel coup peut nous porter
l'Angleterre Envain la Cour de Londres exalte
les complaifances d'un parti en Hollande ; cette République
connoit trop bien fes intérêts pour renoncer
à fon fyftême de neutralité. Il eft vrai que nous
avons perdu une belle campagne ; mais celle de
1780 fournira des évènemens « .
L'armée eft entrée dans fes quartiers
d'hiver ; les Officiers- Généraux font partis ;
& les Officiers particuliers ont obtenu des .
femeftres , mais fans termes fixes . Les navires
de Grandville y retournent après avoir
été déchargés ; & ceux de Saint- Malo vont
également être défarmés , pour être armés de
nouveau au printems prochain.
Toutes les munitions de guerre & de bouche
qui ont été débarquées , écrit-on de cette dernière
Ville , ont été emmagafinées & arrangées de façon
à pouvoir être embarquées dans le moins de tems
poffible. D'un autre côté le cantonnement des troupes
eft difpofé de manière qu'elles peuvent étre raffemblées
& embarquées en moins de trois jours , fi
les circonftances l'exigeoient. Tous les bâtimens de
Cherbourg , de Honfleur & du Havre , ont ordre de
fe rendre ici , de forte que ce fera de notre Port &
de celui de Breft feulement , que fortiront au Printems
prochain les troupes deftinées aux grandes expéditions
qui n'ont pu avoir lieu cette année «<.
d 3
( 78 )
Les Régimens d'Enghien , d'Auftrafie , de
Touraine , & ce qui refte de la légion
de Lauzun , doivent paffer à bord des vaiffeaux
deſtinés pour les Indes Orientales &
pour l'Amérique. M. d'Arcanbal , Brigadier
des armées du Roi , commande les troupes
deftinées pour l'Inde ; on ignore qui commande
les autres. On dit que M. de la
Touche-Tréville commandera l'efcadre deftinée
pour l'Amérique , & M. de Ternay ,
celle qui va dans l'Inde. On parle auffi du
retour de M. d'Estaing ; on ne pense pas cependant
qu'il quitte les opérations qu'il a
commencées. Quelques perfonnes qui cherchent
des conciliations à tout , difent qu'il
viendra prendre le commandement des
flottes combinées en Europe , & que M.le
Comte du Chaffaut ira le remplacer en
Amérique .
31 Il y a apparence , écrit-on de Rochefort , que
Efcadre de M d'Estaing fera ici dans peu de tems ;
du moins on l'y attend , & on a laiffé des baffins
vuides pour les vaiffeaux qui pourront avoir befoin
de radoub. L'Invincible pourra être lancé à Noel :
le Magnanime eft abfolument en état d'armer. Le
22 on a lancé une frégate , & on en mettra deux
autres à l'eau en Janvier. Les cutters le Chevreuil &
le Huffard font de relâche en ce Port , après une
croifière infructueufe ; on va diminuer leur mâture
pour les rendre plus propres à la courfe . On conti .
nue toujours à être fort inquiet du Fier & de
l'Alemène. Le St- Michel & la Médée partiront au
premier bon vent , fous les ordres de M. d'Aynard ,
efcortant une flotte de 40 voiles , deftinée pour la
Martinique & St-Domingue . M. le Comte d'Orvil(
79 )
hers a fixé fon domicile dans ce Port ; il paroît fort
content d'avoir recouvré fa liberté .
Les lettres de Madrid portent que les batteries
devant Gibraltar font , pour ainsi dire ,
achevées ; cependant on doute que l'on débouche
de fitôt des lignes de St- Roch. Dans
le vrai ces batteries ne peuvent fervir qu'à
protéger l'ouverture de la tranchée.
» L'ordre qu'avoit reçu D. Cordova , ajoutent
quelques-unes de ces lettres , étoit preffant , parce
que l'on foupçonne que l'Amiral Rodney , dont on
a annoncé la deftination pour la Jamaïque , doit
porter des raffraîchiffemens à Gibraltar. Les Anglois
étoient perfuadés qu'avec dix vaiffeaux de
ligne , dont eft compofée fon Efcadre , celle de
D. Barcelo ne feroit pas en état de lui réfifter . Il y
a lieu de croiré que celle de D. Louis de Cordova ,
qu'ils ne comptoient pas trouver dans leur chemin
fera avorter leurs projets , & que Gibraltar abandonné
à fes propres forces ne tiendra pas longtems
".
w
1
On parle beaucoup dans le public d'un
plan pour la campagne prochaine , qui confifte
, dit- on , à raffembler d'ici à la fin de
Mars , 82 vaiffeaux de ligne ; on renoncera
par là aux bâtimens de tranfport , & les
troupes , au nombre de 40,000 hommes ,
s'affemblerontfur les vailfeaux ; 1 5ou 16,000
autres feront à bord de 25 groffes flûtes ,
chargées en outre de l'artillerie & des bagages
; 12 gros bâtimens marchands porteront
les vivres & l'eau , & 2 vaiffeaux de
ligne ferviront d'hopitaux. Enfin , pour faciliter
le débarquement , dans quelque pays
d 4
( 80 )
qu'il s'exécute , chaque vaiffeau aura à bord
5 ou 6 petits bâtimens à rames.
Les papiers Anglois fe font empreffés d'annoncer
que la Belle-Poule avoit été prife
par le Capitaine Pownal. Ils ajoutoient des
détails qui fembloient donner quelque poids
à cette nouvelle. Le combat avoit été trèsvif;
le Capitaine Pownal avoit été bleffé
dangereufement ; & on parloit même d'une
lettre d'Exeter , en date du 15 Novembre ,
qui le difoit mort de fes bleffures. Nos
lettres de Rochefort , attéftent que , cette
même frégate la Belle - Poule , commandée
par le Comte de Kergarion Locmaria , a
mouillé le 18 Novembre dans la rade de
ce Port , avec les bâtimens de commerce
qu'elle avoit amenés de Bordeaux fous fon
efcorte. Ce fait prouve le dégré de confiance
qu'on doit avoir pour les nouvelles
publiées en Angleterre , & quelquefois avidement
adoptées ailleurs.
On lit dans une Affiche de Province , un
trait de courage & de fidélité qui mérite
d'être connu.
Dans le mois de Septembre dernier , trois Anglois
prifonniers au Château de cette Ville , ayant
trouvé le moyen de fe fauver , malgré la vigilance
du Commandant , s'adrefsèrent au nommé Boutet,
Batelier de Niort , & le prièrent , en lui promettant
récompenſe , de les conduire à Marans . Cet homme ,
quoique sûr qu'aucun de fes camarades ne fe prêteroit
à leur demande , affecta de ne leur rien refufer ,
& ayant introduit ces trois Anglois dans fon bateau ,
il fit enforte d'avoir le fecours d'un autre Batelier ,
( 81 )
avec lequel il reconduifit ces trois prifoniers au
Château.
» On apprend de Port-Vendre en Rouffillon ,
que le Capitaine Boulet parti de Marſeille , eft
heureufement arrivé dans ce Port avec fa tartane
chargée de marchandiſes , & ayant pour toute défenfe
deux canons de 4 & 7 fufils ; il avoit auffi à bord
40 hommes de recrues du Régiment- Royal- Italien ,
qui fe rendoient à Colioure fous la conduite d'un
Sergent de ce Régiment nommé Amerate.
Pendant la traverfée de ce bâtiment , à la hauteur
des côtes de Languedoc , il fut chaffé par un corfaire
Mahonnois qui le joignit bientôt , & qui étant fupérieuren
force fe mit en devoir de l'attaquer : le Capitaine
dans cette circonftance eut recours au Sergent
qui exhorta fes recrues à faire leur devoir & qui les
tint cachées jufques à ce que le bâtiment ennemi fût
à portée du fufil. Alors les encourageant par fon
exemple, il les montra , & fit un feu fi vif de moufqueterie
, que le corfaire furpris du grand nombre
d'hommes qu'il voyoit , prit auffi - tôt la fuite . La
valeur de ce Sergent & la bonne contenance des
recrues ont fauvé ce bâtiment , qui auroit été infailliblement
la proie du Mahonnois ; cette belle
action mérite de trouver place dans les évènemens
maritimes , parce qu'elle annonce autant de courage
que de patriotifme.
On dit que l'échange des prifonniers
refpectifs eft arrêté , & que toutes les difficultés
font levées . Les Anglois ramèneront
les François avec leurs vaiffeaux , & notre
marine réconduira les leurs.
On nous écrit de la Ville d'Argental , en Limoufin
, qu'un Militaire retiré du fervice , M. le Chevalier
de Combarel , Meftre - de- Camp , ancien Maréchal
des Logis des Chevaux-Légers , a inftitué
une Fête , tendant à encourager l'Agriculture : il
d s
( 82 )
la fait célébrer annuellement le Dimanche qui précède
le Dimanche gras ; elle confifte à inviter à un
grand dîné , des amis , & une douzaine de vignerons
& de laboureurs ; il choifit de préférence ceux
qui ont l'amour du travail , & qui fe diftinguent le
plus dans l'Agriculture ; les honnêtes cultivateurs
difcourent avant & après le repas fur les moyens
d'améliorer les terres , & de perfectionner leur culture
; ils rendent compte des expériences qu'ils ont
faites dans l'année , & en propofent de nouvelles
pour les fuivantes ; une joie naïve & décente regne
dans cette orgie ; on voit avec la plus douce
fatisfaction , qu'il n'y a pas de cultivateur qui ne
faffe tous les efforts pour y être admis ; le refpectable
Militaire qui tient cette affemblée , a réſolu
de la continuer tant qu'il vivra ; on ne peut que
lui favoir gré de fon zèle pour les progrès du
premier de tous les Arts , & de l'encouragement
qu'il ne ceffe d'y donner ; fon canton en éprouve
les plus heureux effets depuis fa retraite .
7
La place d'Administrateur- Général de la
Loterie de Royale de France , vacante par
la mort de M. de la Combe , eft donnée à
M. de Pernon , fils dù Tréforier de la Maifon
du Roi , fupprimé.
M. le Vicomte de Sourches , Capitaine
au régiment des Cuiraffiers , a été nommé
à la place de feu M. le Marquis de Chazeron
, Colonel en fecond au régiment
d'Auftrafie.
La Vicomteffe du Barry a obtenu la permiffion
de reprendre fon nom de fiile , qui
eft de Tournon .
» Un incendie terrible vient de réduire en cendres
l'Hopital du St- Efprit de Neuf- Château , en
Lorraine, On prétend qu'il a été caufé par la fer(
83 )
3
mentation des regains , nouvellement mis fur les
greniers , qui en moins d'une heure ont été confumés
avec toutes les provifions. A peine a-t-on pu
faire fortir des écuries une partie des beftiaux . Le
feu a gagné les falles des malades , enfuite l'Eglife
& les appartemens des foeurs & des penfionnaires ,
qui n'ont eu que le tems de fe retirer avec les feuls
habits dont elles étoient couvertes. Ce feu qui a
duré près de 20 heures a été fi actif & fi violent ,
que malgré le grand nombre d'ouvriers & de bourgeois
employés à l'éteindre , on n'a pu en arrêter
le progrès. Le Comte de Gouffey touché de ce défaftre
a offert généreufement un hôtel confidérable
qu'il a à Neuf- Château , pour y loger les foeurs &
les malades , à qui chacun s'empreffe de procurer
des fecours felon fes facultés «.
Claude de Tudert , Doyen de l'Eglife de
Paris , Confeiller d'honneur en la Grand'-
Chambre du Parlement , Abbé Commendataire
de l'Abbaye Royale de S. Eloy-
Fontaine , ordre de S. Auguftin , Diocèle de
Noyon , & de la Calade , Ordre de Cîteaux ,
Diocèle de Verdun , eft mort ici le 24 du
mois dernier , dans la 96e. année de fon
âge.
Marie - René de Catinat , veuve de Guillaume
de Lamoignon de Montrevault , Préfident
à Mortier du Parlement de Paris
eft morte le 19 du mois dernier en fon Château
de S. Gratien.
Les Numéros fortis au tirage de la Loterie
Royale de France , du i de cé mois , font :
10 , 57 , 33 , 44 &· 22.
Edit du Roi portant fuppreffion des Offices
de Tréforier des ligues Suiffes , de celui
d 6
( 84 )
de la Police de Paris , de la Commiſſion de
Payeur des gages de Maître des Poftes & Relais
; de celle de Payeur des dépenſes de Harras
& de différentes caifles particulières ; &
établiſſement d'un nouvel ordre pour la réunion
de ces objets ; donné à Versailles au
mois d'Octobre dernier.
Edit du Roi , portant création de cinq millions de
rentes viageres , donné à Verſaille au mois de Novembre
, regiftré en Parlement le 30 defdits mois
& an. S. M. obferve qu'elle n'a pu déployer toute
l'étendue de fes forces pendant le cours de cette
année , fans des dépenfes confidérables ; que fi elle
s'eft procuré des reffources extraordinaires , fes
revenus ont augmenté par fes économies , les améliorations
& les réformes exécutées dans le département
de les finances ; qu'il fubfifte en ce moment
une balance exacte entre fes revenus & les dépenfes
fixes ordinaires ; que dans l'état de ces dépenfes
ordinaires font compris les rembourſemens
annuels , qui font acquittés fidèlement & fans
interruption , quoique des Arrêts rendus avant le
règne actuel en annonçaffent la fufpenfion à l'époque
d'une guerre & pendant fon cours. Cet état de
finance eft fatisfaisant relativement aux circonftances
; mais la continuation de la guerre exige
de nouvelles reffources pour fatisfaire aux intérêts
des emprunts. Elle a préféré une création de rentes
viagères fur une , deux , trois & quatre têtes , parce
que la faculté de placer für plufieurs têtes , diminue
l'inconvénient moral des rentes viagères . Il auroit
été dans les principes d'exactitude de S M. d'impofer
une fomme équivalente aux intérêts de cet
emprunt , fi dès à préfent S. M. n'étoit certaine
de fe procurer une augmentation de revenu propoftionnée
& même fupérieure par l'arrangement prochain
du Bail des Fermes générales dont elle
eft occupée. Elle fe difpenfe en conféquence de
( 85 )
"
nouvelles impofitions , & s'en difpenfera auffi longtems
que fa fageffe le lui permettra. Mais au
moment où ces fecours deviendront néceffaires
elle le fera avec confiance , & alors elle fera jaloufe
de montrer à fes ennemis comme ils l'éprouvent
déja par la valeur de fes Guerriers , qu'il n'eft
aucune forte d'efforts qu'elle ne puille attendre d'une
Nation dès long-tems diftinguée par fon attachement
pour les Rois & fon dévouement à leur gloire .
Crée S. M. cinq millions de livres de rentes viagères ,
auxquelles rentes font affectés par préférence à la
partie du Tréfor Royal tous les deniers provenans
des droits d'aides & gabelles, & cinq groffes Fermes
, lefquelles pourront être acquifes par toutes
perfonnes, tant Religieux qu'Etrangers & Regnicoles
fur une tête à raifon de dix pour cent par an ,
fur deux têtes à raifon de neuf pour cent , fur
trois têtes à raison de huit & demi , & fur quatre têtes
à raifon de huit pour cent par an , fans diftinction
d'âge & au choix des Acquéreurs. Les arrérages feront
fuiets à la retenue du dixième d'amortiffement , mais
exempts de toutes autres impofitions exiftantes &
à venir. Les conftitutions particulières, ne pourront
être moindres que de soo livres , les capitaux, feront
fournis au Trefor Royal en deniers comptans ; les
acquéreurs pourront placer ou fur leurs têtes ou fur
celle d'autrui fans diftinction d'âge . Les contrats
feront paffés chez tels Notaires qu'ils voudront
choifir , lefquels Notaires leur délivreront leurs
.contrats fans frais , fe réfervant S. M. de leur
payer leurs falaires raisonnables . On recevra au
Tréfor-Royal immédiatement après la publication
du préfent Elit , & les rentes auront cours du
premier jour du quartier dans lequel le capital
aura été fourni au Tréfor- Royal. Les arrérages
defdites rentés feront payés de fix en fix mois par
les Payeurs de l'Hôtel- de- Ville de Paris , en la même
forme que les autres rentes viagères. Les contefsations
qui pourront furvenir à l'occafion defdites
a
( 86 )
rentes , feront jugées en première inftance par les
Prevôt des Marchands & Echevins de la Ville de
Paris , fauf l'appel au Parlement.
:
Arrêt du Confeil d'Etat du Roi , en date du
27 Novembre , portant fuppreffion d'un Ecrit ayant
pour titre Lettre de MM. les Agens- Généraux
du Clergé à M. l'Evêque de Tours , commençant
Par ces mots : M. nous avons l'honneur de vous
envoyer un Arrêt émané de l'autotité du Roi , &
finiflant par ceux-ci : & préviendra toute entrepri
fe fur la Jurifdiction Epifcopale. S. M. auroit
remarqué que dans cet imprimé on donne à l'Arrêt
de fon Confeil du 2 Octobre , une interprétation
& des motifs oppofés à fes intentions , telles
qu'elles font expofées dans ledit Arrêt ; que l'on y
attribue aux Magiftrats qui ont rendu l'Arrêt du
Parlement du 4 Septembre un deffein de détruire
la Jurifdiction Epifcopalé , dont ils ne peuvent
jamais être foupçonnés. En effet l'Arrêt du Parlement
ayant donné acte au Curé de Digny , & au
fieur Bauget de leur déclaration , qu'ils n'avoient
jamais entendu porter atteinte aux loix du Royaume
qui concernent l'approbation néceffaire aux Pretres
, aux pourvus de bénéfices à charge d'âmes
pour adminiftrer le Sacrement de Pénitence , a confervé
les principes dans toute leur intégrité ;
& S. M. ne s'eft déterminée à prononcer la caffation
dudit Arrêt , que parce qu'il avoit déclaré abufive
la procédure inftruite par l'official de Chartres
, contre ledit Curé de Digny , & le freur Bauget.
S. M. eftime qu'il eft de fa juftice de ne pas
laiffer fubfifter un imprimé qui pourroit induire
en erreur fur les véritables intentions , & de main-
'tenir par fon autorité le reſpect dû à fes Cours cc.
M. Drou , Avocat au Confeil nous a
' adreflé la lettre fuivante que nous tranfcrivons
volontiers pour rectifier un article
de ce Journal.
» En annonçant au Public qu'il trouvera dans votre
( 87 )
Journal Politique , à l'article de Paris , les Caufes Célèbres
, vous êtes cenfé lui promettre que le compte que
yous lui rendrez ſera impartial . Quels reproches ne vous
feriez-vous pas à vous-mêmes , fi fur des mémoires infidèles
, & fournis par une main ennemie , vous aviez,
contre votre intention , dans une caufe qui intérefferoit
une des plus anciennes maifons du Royaume , avancé
des faits démentis par une multitude d'Arrêts , & tronqué
le difpofitif du Jugement qui l'auroit décidé ?
Voilà pourtant , M. , ce qu'on eft en droit de repro
cher à un extrait que vous avez inféré dans votre
Journal le 13 Novembre dernier. Cet extrait , dont la
malignité eſt échappée à vos lumières concerne le
procès que M. le Marquis & M. le Comte de Lur-Saluces
ont intenté à la Couronne ; procès dont les Tribunaux
n'ont point retenti , comme l'extrait le fuppofe , mais
qui , porté avec la permiffion du feu Roi , au Parlement
, où ils n'ont donné qu'une fimple Requête fignifiée
à M. le Procureur- Général , a enfuite été évoqué
au Confeil.
Rien n'étoit plus étranger au compte que l'on en rendoit
, que la queftion de favoir fi Augufte de Saluces
à eu , ou n'a pas eu des enfans de deux lits ; mais
avant que je m'explique là -deflus , je crois devoir vous
faire obferver que la Maifon de Lur ne tire pas fon iltration
de celle de Saluces , dont elle a été obligée d'ajouter
le nom au fien , & d'écarteler les armes. Telle a
été la volonté expreffe d'Augufte , Marquis de Saluces ,
volonté exprimée dans le contrat de mariage pallé le 17
Mai 1586 , pardevant les Notaires de Paris , entre Charlotte
fa fille unique , comme il le déclare en termes exprès
, & Jean Lur , Vicomte d'Uza
>
Etablie depuis 600 ans dans la Guienne & le Limoufin
, la Maifon de Lur a contracté des alliances
avec l'augufte Maifon de France & les Maifons Royales
de Savoie , de Foix & d'Albret ; la plus grande partie
des terres qui reftent actuellement à MM. de Lur .
font entrées dans leur Maifon par Soubirane d'Albret ,
l'une de leurs ayeules : de plus , ils font alliés aux Maifons
de Rohan , de Taillefer , de la Rochefoucault , de
Polygnac , de Lambertie , de Noailles & de Sainte-Maure,
& par le mariage du Comte de Saluces avec Adélaïde
de Mauldes , à celles de Conflans , de Montmorency
, de Béthunes , de Ghiftelle & de Lignes .
Les Mémoires qu'on vous a fournis donnent à Augufte
, Marquis de Saluces , des enfans de deux lits.
Commeje n'ai , M. , ni le tems , ni la volonté de fațiguer
le Public par une difcuffion inutile , & qui ne feroit
qu'une répétition des mémoires que j'ai faits pour
( 88 ) :
cette Maifon , je me contenterai de vous renvoyer à
l'Arrêt que le Parlement a rendu le 22 Août 1775 , &
qui confirme trois autres Arrêts intervenus dans cette
même Cour en 1611 & 1613 ; ils font tous en dépôt chez
moi , & je fuis prêt à les communiquer à tous les honnêtes
gens qui feront curieux de les voir.
On ajoute dans l'extrait « que les enfans du premier
» lit d'Augufte de Saluces n'avoient aucun droit à la
rente de 660 liv . dont Augufte n'avoit pu difpofer
» qu'en faveur de fes enfans regnicoles , ainfi que l'ordonnent
expreffément des Lettres de naturalité ob-
» tenues en 1566 «
Le Marquifat de Saluces , depuis 1343 , étoit un fief
relevant de nos Rois , commme Dauphin de Viennois ;
les Marquis de Saluces qui jouiffoient des droits régaliens
, n'avoient pas néanmoins le droit de reffort , & les
appels de leurs Juges étoient portés au Parlement de
Grenoble . Si le Marquifat de Saluces étoit depuis 1343
un fief relevant du Dauphiné , donc le Marquis de Saluces
étoit regnicole , donc fes enfans n'avoient pas befoin
de lettres de naturalité pour recue ir ſa fucceffion.
2.L'extrait annonce en termes formels » que MM.
» de Lur-Saluces ont été déboutés de leursdemandes «;
pour le prouver , on a fupprimé deux mots effentiels qui
auroient démenti cette affertion . A la fin du difpofitif
de l'Arrêt , on lit : » Or S. M. a débouté & déboute les
» Marquis & Comte de Lur- Saluces du furplus de leurs
demandes «. Dans la copie que votre Journal préfente
au Public , on a fupprimé ces deux mots du furplus
; cette fuppreffion fait tomber le débouté fur le
fonds des droits , lorfqu'il ne porte que fur la demande
des 15 millions. Pour vous en convaincre , lifez l'Arrêt
tel qu'il eft , & les Lettres-Patentes auxquelles il renvoie.
» Le Roi étant en fon Confeil , en préfence & de
l'avis defdits fieurs Commiffaires faifant droit fur
l'inftance , a ordonné & ordonne qu'en remplacement
de la rente de 6600 liv. conftituées par les
Lettres Patentes du 28 Février 1580 , à Augufte de
» Saluces , comme étant rente propre & acquife par
» lui , fes enfans & defcendans , il fera délaifié aux
» Marquis & Comte de Lur-Saluces , des fonds du Do-
» maine jufqu'à concurrence de 6600 liv. de revenu
» annuel , toutes charges déduites , pour jouir defdits
» fonds & les pofféder au même titre que ladite rente
» de 6600 liv . Veut en conféquence S. M. que ladite
» rente foit & demeure éteinte , fupprimée & rejettée
( 89 )
des états de fes Finances , à compter du jour auquel
lefdits Marquis & Comte de Lur- Saluces entreront en
jouillance des fonds qui leur feront délaiffés en vertu
» du préfent Arrêt ; a S. M. débouté & déboute lesdits
» Marquis & Comte de Lur- Saluces , du SURPLUS de
» leurs demandes , fins & conclufions , fe réſervant
toutefois de leur accorder , en confidération de leurs
» fervices & de ceux de leurs ancêtres , telle récom
penfe qu'elle avifera bon être , & feront fur ledit
Arfèt toutes Lettres - Patentes néceffaires expédiées «.
Que difent les Lettres -Patentes du 18 Février 1580
auxquelles l'Arrêt renvoie ? Henri III y déclare » qu'il
» eft parfaitement inftruit que Jean-Louis , Marquis de
» Saluces , avoit cédé , felon le defir de Charles IX , remis
en fes mains les droits qu'il avoit aux Marquifars
» de Saluces & de Montferrat , & que Augufte avoit pré-
» féré le fervice de cette Couronne à toutes autres con-
» fidérations & partis qui lui avoient été offerts , & pour,
ajoute Henri , » les autres bien grandes & notables con-
» fidérations au long , déduites & contenues ès Lettres-
» Patentes ci -attachées fous le contre-fcel de notre
» Chancellerie n'étant beſoin de réitérer .. & fur la Re-
» quête qui nous en a été faite par la Reine , notre très-
» honorée Dame & Mère , comme en étant très -bien inf
» truite & mémorative , ayant ladite négociation paffée
» par fes mains , comme auffi de notre très - cher & féal
»le Cardinal de Birague , Chancelier de France « : En
conféquence , Henri ordonné » que la partie de deux
» mille deux cents écus par an d'entretennement & ré-
> compenfe fera convertie & commuée en rente per-
» pétuelle conftituée fur le Roi «< .
Mais à quel titre étoit due cette récompenfe à Au
gufte » Elle lui tenoit lieu des droits qu'il avoit audit
» Marquifar de Saluces «. C'eft ce que difent , en termes
» formels les Lettres -Patentes de 1578 , attachées fous
» le contre-fcel des Lettres de 1580. C'eft fur ce
fondement que la Chambre des Comptes) par fon
Arrêt d'enregistrement ordonne qu'elles ne feront exécutées
que » jufqu'à ce qu'il plût à S. M. récompenfer
> l'impérrant en terres ou héritages , felon fon bon vou-
>> loir & intention «.
L'Arrêt du 11 Juin dernier ordonne » qu'en remplacement
de la rente de 6600 l . , il fera délaiffé aux Mar-
» quis & Comte de Saluces , des fonds du Domaine pour
» en jouir & les pofféder au même titre que la rente ,
& conformément aux Lettres-Patentes de 1580. Et votre
( 90 )
extrait , M. , annonce à toute l'Europe que MM . de
Lur- Saluces ont été déboutés de leurs demandes ; être
débouté de les demandes , ou être débouté dufurplus de
fes demandes , eft-ce la même chofe ?
MM. de Lur-Saluces comptent auffi fur les bontés du Roi
comme vous l'obfervez très -bien. Cui , M. , la réferve inférée
touchant leur récompenfe les y authorife ; réferve
unique , dont aucun Arrêt ne fourniroit un fecond exemple
; mais qu'ils follicitent ou qu'ils ne follicitent pas la
conceffion d'une Forêt à titre d'engagement , c'eft ce qui
u'intéreffe en aucune manière ceux qui vous ont fourni
des Mémoires , que je me garderai bien aujourd'hui de
qualifier. Mais fi on revient à la charge , je ne réponds
plus de moi. Je me regarderois comme un lâche , fi je ne
fondois pas armé de toutes pièces fur les ennemis d'une
Maifon à laquelle dès l'inftant qu'elle m'a honoré de fa
confiance , j'ai voué un attachement qui n'a plus de
bornes depuis qu'il m'a mérité d'auguftes fuffrages.
J'ai l'honneur d'être &c. DROU.
De BRUXELLES , le 7 Décembre.
LES nouvelles pofitives qui manquent
depuis quelque temps , nous forcent de nous
arrêter à ce que l'on débite & que nous
ne garantirons point.
On dit que le Roi d'Angleterre ayant
fait dire aux Irlandois qu'il n'écouteroit aucune
propofition , tant qu'ils auroient les
armes à li main ; ceux- ci ont répondu qu'ils
n'en feroient aucune.
Que les billets de la marine & de l'artillerie
perdent 11 p. 100 fur la place de
Londres , & qu'il s'en faut 1,400,000 liv .
fterling que les foufcripteurs pour le dernier
emprunt , ayent payé les fommes
pour lesquelles ils avoient foufcrit .
Que les Hollandois retirent , tant qu'ils
( 915)
peuvent leurs fonds d'Angleterre qu'ils ont
fait fentir affez clairement aux Anglois que
s'ils avoient à fe déclarer , ce ne feroit pas
pour eux. Que fur les repréſentations du Capitaine
Farmer , il avoit eu la permiffion
de traiter avec le Commodore Paul Jones ,
& que le premier article du traité étoit que
les navires de guerre le Seraphis, & le Scarborough
étoient de bonne prife ; en conſéquence
les équipages ont été mis à terre
fe reconnoiffant prifonniers.
Quelques lettres d'Amfterdam femblent
venir à l'appui de cette nouvelle ; d'autres
portent feulement que l'efcadre de Paul
Jones étoit encore au Texel à la fin du
mois dernier , où elle avoit été augmentée
jufqu'à 7 vaiffeaux par l'arrivée de quelques
cutters François. Elle a , ajoute - t-on , arboré
pavillon François à l'exception de la frégate
l'Alliance que monte M. Jones qui a déclaré
n'avoir qu'une commiffion Américaine. Un
Officier François en a , dit- on , auffi pris le
commandement.
Il paroît que la Cour d'Angleterre ne fonge
plus à reclamer les prifes ; après deux
Mémoires fans effet, pour fe les faire rendre ,
elle en a fait préfenter le 26 du mois dernier
un autre fur un objet plus important & qui
eft conçu ainfi :
Le Roi n'a pu voir fans furpriſe le filence qu'on
a obfervé à fon égard fur le Mémoire que par ordre
de S. M. le fouffigné a eu l'honneur de préfenter à
V. H. P. il y a quatre mois , pour demander les fecours
ftipulés par les Traités.
( 92 )
S. M. n'auroit pas reclamé l'affiftance de fes Alliés
, fi elle n'eût pas été pleinement autorisée par
les menaces , les préparatifs , & même les attaques
de fes ennemis , & fi elle n'eût pas cru V. H. P.
auffi intéreffées a la fûreté de la Grande Bretagne
qu'à leur propre confervation.
L'efprit & la lettre des Traités dépofent égale
ment pour cette vérité ; V. H. P. font trop éclai
rées & trop juftes pour le difpenfer de l'obfervance
, fur tout après avoir elles - mêmes follicité
L'addition de l'article féparé du Traité de 1716) , où
le Cafus Foederis fe trouve ftipulé d'une manière
claire & incontestable...
·
La déclaration hoftile faite à Londres par le
Marquis de Noailles , l'attaque de l'ifle de Jerfey ,
le Siége de Gibraltar & toutes les autres entrepri
fes auffi notoires , font autant de preuves d'une aggreffion
manifefte & bien caractérisée ; d'ailleurs
V.H P. ont vu pendant l'été qui vient de finir , les
forces combinées de la Maifon de Bourbon évidem
ment dirigées à l'attaque des Royaumes de S. M ,
& quoique les mefures vigoureufes du Roi , le
zèle & les efforts patriotiques de la nation Angloife
, accompagnés de la Bénédiction divine ,
aient heureufement détourné jufqu'ici ces def
feins ambitieux , le danger exifte encore & les
ennemis continuent d'annoncer avec la même parade
& affurance des defcentes & des invafions formidables
fous la protection de toutes leurs forces
maritimes.
Le Roi ne fauroit jamais s'imaginer que la fageffe
de V. H. P. puifle leur permettre d'être indifférentes
fur des intérêts aufli folides & communs des deux
pays ; & moins encore qu'elles ne foient pas convaincues
de la juftice des motifs qui ont déterminé
S. M. à reclamer les fecours qui lui font dûs.
à tant de titres. S. M. voudroit plutôt le perfuader
que V. H. P. ayant pris des réfolutions pour l'au(
93 )
gmentation de leur marine , avoient par prudence
retardé leur réponſe jufqu'à ce qu'elles fuffent mieux
en état de fournir les fecours .
C'est pourquoi en renouvellant là deffus les plus
fortes inftances , j'ai ordre de demander à V. H. P.
de la manière la plus amicale , de ne pas différer à
fe concerter fur les moyens de remplir au plutôt
- leurs engagemens à cet égard. La décision de
V. H. P. eft fi néceffaive & fi importante par fes
conféquences , que le Roi croiroit manquer à luimême
, à fes Sujets & à ceux de la République , fi
S. M. ne recommandoit point férieufement cette
affaire à la plus prompte & mûre délibération de
V. H. P. II importe infiniment au Roi d'être bientôt
éclairci par une réponſe préciſe & immédiate fur
un objet auffi effentiel.
S. M. efpère de l'équité de V. H. P. que leur
réponſe fera conforme aux Traités & aux fentimens
d'amitié dont elle a toujours été animée envers la
République ; & c'eft d'après la réfolution de
V. H. P. que S. M. fe propofe de prendre les mefures
ultérieures qu'elle jugera les plus adaptées aux
circonftances , & les plus convenables pour la fûreté
de fes Etats , le bien-être de les Peuples & la
dignité de la Couronne «.
En attendant la réponſe qui doit être
faite à ce Mémoire , nous tranfcrirons l'article
du Traité de 1761 , concernant le cafus
fæderis.
» Le cas où l'affiſtance ftipulée par le Traité d'al
liance pourra être requife , exiftera non- feulement
lorfqu'un des Alliés fera attaqué hoftilement , mais,
auffi quand quelqu'un des Etats leurs voifins
fera des préparatifs militaires contre l'un ou l'autre
defdits Alliés , ou même les menacera ; ce que donneront
fuffisamment à connoître foit des levées
( 94 )
extraordinaires des Troupes , foit des équipemens
de flottes armées en guerre , foit enfin telle autre
circonftance , ce qui pourroit infpirer de juftes alarmes
à l'un ou l'autre des Alliés , & le forcer luimême
à armer auffi de fan côté « .
On parle d'une lettre de M. de la Marthonie
, Commandant le Jaſon , faiſant partie de
l'efcadre de M. de Sade ; elle porte qu'il eft
arrivé à Cadix un navire Américain venu de
Boſton en 24 jours. Le Capitaine de ce bâtiment
avoit une Gazette de Bofton , dans la
quelle il étoit dit que M. le Comte d'Estaing
eft arrivé fur la côte de l'Amérique Septentrionale
fans y être attendu , ni , par les Anglois
, ni par les Américains. Qu'en yarrivant
il a pris un vaiffeau de ligne & une frégate
ennemis ; & qu'il a débarqué fes troupes de
terre dans Rhode - Iſland,
Que M. le Comte d'Estaing doit revenir en
Europe avec 9 vaifeaux , & que fuivant toutes
les apparences , ce Vice-Amiral commandera
les forces des 2 Couronnes dans la campagne
prochaine .
Que les Espagnols font conftruire dans
tous leurs Ports d'Europe & de l'Amérique ;
& font par-tout des préparatifs de guerre
immenfes.
Il paroît très- certain que M. Neker a les
fonds pour le fervice de l'année 1780. Et
de plus 90,000,000 pour les frais de la campagne
prochaine,
( 95 )
PRÉCIS DES GAZETTESS ANGLOISES , du 26 Nov
L'ANCIEN Chancelier , Lord Bathurst , acceptera-til
la préfidence du Confeil , fi le Lord Gower , Chef
du parti de Bedford la remet au Roi ? Le Lord
Weymouth , ami du Comte , remettra- t -il volontaiment
fa place de Secrétaire d'Etat du Sud , parce qu'on
a préféré au Lord Carliſle pour l'Ambaffade de Turin ,
le fils du Lord Bute , ou fe laiffera-t-il remercier ? C'eſt
ce qu'on ignore ; en attendant il paroît que le Chancelier
actuel ( le Lord Thurlove) & M. Rigby, refteront
attachés à la fortune du Lord North qui fe plaint
amèrement de la détention du parti de Bedford . Il lui
reproche de lui manquer au befoin, & en parle comme
de faux amis , de manière à faire juger qu'il croyoit
bonnement qu'un Miniſtre peut avoir des amis parmi
Efes Collègues.
Les partifans des Miniftres font un reproche au
Genéral Burgoyne de l'humeur qu'il montre dans
la lettre à fes Conftituans , parce que le Roi a refufé
de le voir , & ils lui rappellent à ce fujet que le
Duc de Cumberland éprouva la même difgrace à
fon retour d'Allemagne en 1767. George II. fon
pere ne pouvant lui pardonner la capitulation.
= honteufe de Clofter - Séven. Dans une réponſe qui
vient de paroître à la lettre de ce Général
on
impute à fon imprudence la malheureuſe itfue de fa
campagne , qui ne peut pas être , dit - on , l'effet
des ordres qu'il avoit reçus , parce que jamais Gouvernement
n'a pu avoir intention de donner des
ordres abfurdes . On veut que fes torts aient commencé
au moment où il a paffé la rivière de
Hudſon , après divers échecs qui euffent dû le
décider à une retraite plutôt qu'à s'ouvrir par
force un paffage pour gagner Albany . On ne lui
paffe point la fuppofition qu'il s'étoit faire que fon
( 96 )
armée étoit un corps que le Cabinet a eu intention
de facrifier pour s'aflurer le fuccès du Chevalier
Howe , & on n'y répond qu'en la qualifiant d'idée
chimérique & romanesque.
Il ne reftoit plus que trois des compagnons du
Lord Anfon , dans l'intérellante campagne qu'il fic
autour du Globe. Le nombre eft réduit à deux par
la mort d'André Mackenzie , voilier de FAmiral ,
fur fon vaiffeau le Centurion . Une attaque d'apoplexie
vient de l'emporter à Neucaſtle , dans fa 70e
année . Les deux derniers furvivans font l'Amical
Keppel & un M. Miller , habitant de Londres .
On croit que le Ministère Anglois auroit agi plus
fagement s'il avoit envoyé au Texel une forte divifion
de guerre, avec un ordre précis de s'emparer du Séra
pis & de la flotte de Paul Jones , & de les escorter jufqu'à
quelque Port Anglois , fauf à négocier enfuite
avec les Hollandois pour l'infulte qu'on leur auroit
faite. Ce parti étoit bien préférable à celui de faire
fur cet objet des remontrances à L. H. P. , car fi
d'un côté la Hollande nous a déclaré qu'elle ne
nous livreroit pas ces vaiffeaux , elle nous a du
moins fait entendre fort clairement qu'elle ne nous
empêcheroit pas de nous faire juſtice & même qu'elle
ne le trouveroit pas mauvais.
Le Chevalier Yorke fera de retour de la Haye
fous peu de femaines : c'eft un fait authentique &
dont on ne fait plus un fecret. Il y a même des perfonnes
qui affurent qu'il paroîtra à St -James vers
la fin du mois de Décembre ou dans les premiers
jours de Janvier. Duos į
ERRATA du Mercure du 4 Décembre..
Page 34.Il conclut fa fuperficie eft , &c. lifez , il conclut
que , &c.
Ibid. Les mêmes dimenfions n'eft par conféquent , &c.
lifez , les mêmes dimenfions par- tout n'eft , &c.
Page 36. L'unique moyen de compenſer avec juſteſſe
& c. lifez , de comparer , &c.
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
RUSSI E.
De PETERSBOURG , le 6 Novembre.
LA terre que le Prince Potenkin á achetée
Th
dans la Ruffie Blanche , appartenoit à un
Prince Polonois qui eft actuellement à
Mofcou , & qui a reçu les 400,000 roubles
que l'Impératrice avoit donnés au Prince
Potenkin pour cet achat.
On apprend que la frégate la Natalia qui
avoit été envoyée en Angleterre pour y charger
un cabinet de tableaux dont S. M. I. avoit
fait l'acquifition , a eu le malheur de périr.
Les habitans de la partie la plus feptentrionale
du Kamſchatka , viennent d'adreffer au Sénat un
rapport qui pique beaucoup la curiofité . Ils lui rendent
compte , à leur manière , que l'année paffée
vers le tems où les feuilles des arbres commençoient
à tomber , quoiqu'elles confervaffent encore un peu
de leur verdure , il avoit paru fur la côte 2 grands
navires dont l'un avoit trois mâts & l'autre
9
où on deux ; que lorsqu'ils eurent mis à l'ancre , quelques
hommes étoient defcendus à terre ,
les avoit reçus amicalement , mais avec lesquels
les habitans n'avoient pu s'entretenir , parce qu'ils
parloient une langue étrangère & abfolument inin.
telligible pour eux ; que ces étrangers s'étoient , de
18 Décembre 1779. e
( 98 )
leur côté , conduits de la manière la plus honnête ,
& avoient diftribué quelques préfens ; qu'on leur
préfenta en retour une certaine provifion de
lard de baleine , qu'ils refusèrent d'accepter lorfqu'ils
l'eurent fenti ; qu'ils fe rembarquèrent enfuite
, faifant voile vers le Nord ; que dans leur
route ils avoient encore débarqué quelques- uns de
leurs gens dans un autre endroit de la côte la plus
feptentrionale du Kamchatka , où les chofes s'étoient
paffées précisément de la même manière que
la première fois qu'ils avoient pris terre ; après
quoi ils avoient continué de marcher vers le Nord ;
qu'on les perdit de vue pendant quelques jours , au
bout defquels on les vit reparoître , longer les
côtes du Kamfchatka , fe diriger enfuite vers le
Sud , où l'on croyoit qu'ils avoient continué leur
cours , puifqu'on ne les avoit plus apperçus.
L'opinion générale eft que ces vailleaux font
ceux avec lesquels le célèbre Capitaine Cook partit
il y a environ trois ans , & dont on commence
à avoir quelque inquiétude en Angleterre , où l'on
n'en a pas reçu d'autres nouvelles que celles qu'en
donna le Gouverneur du Cap de Bonne- Efpérance ,
où il avoit relâché pour la première fois après fon
départ d'Europe . On affure qu'il dit à ce Gouverneur
, que quoiqu'il fût parti dans l'intention de
ne mettre que deux ans à fon voyage , il pourroit
cependant arriver que fi tout alloit bien , & qu'il
trouvât l'occafion de fe pourvoir des provifions néceffaires
, il emploieroit une année de plus pour
faire des découvertes ; cependant fi l'on n'affuroit
pas qu'on a reçu récemment de les nouvelles par
la France , on pourroit avoir raiſon de craindre
qu'il n'ait péri . Il y a plus de cinq ans qu'il eft abfent
; il devoir tenter de revenir en Europe par le
Nord ; il y a plus d'un an qu'il a paru fur les côtes
de Kamchatka , & on ne l'a point encore revu dans
La patrie.
( 99 )
DANEMARCK.
De COPENHAGUE , le 16 Novembre.
LE Duc Ferdinand de Brunſwick qui n'a
fait qu'un court féjour dans cette capitale ,
fe propoſe de reprendre Samedi prochain
par Slefwick & Altona , la route de Brunfwick.
Le Comte de Dillon , arrivé de l'Ile de
Sainte-Croix à bord d'un bâtiment Danois
eft reparti d'ici pour la France. Cet Officier
& le Comte fon frère qui l'accompagnoit ,
ont reçu à notre Cour l'accueil le plus
diftingué.
>
,
Le Navigateur Amuth venant de
Norwège , & arrivé dans le Sund le
4 de ce mois , rapporte qu'à fon départ
du Faare-Sund , il y étoit arrivé une frégate
Ruffe venant d'Archangel qui a
perdu dans un orage fon grand mất & fon
mât d'artimon , & 40 hommes qui font tombés
dans la mer. Les vents contraires retiennent
encore dans le Faare- Sund 2 frégates
Suédoifes & les Capitaines Wilstrup & Colding
, partis d'ici pour ſe rendre aux Indes-
Occidentales.
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 22 Novembre.
LE Baron de Rewitzki , Commandeur de
l'Ordre Royal de Saint - Etienne , Chambellan
e 2 .
( 100 )
de LL. MM. II . & R. & leur Envoyé extraordinaire
& Miniftre Plénipotentiaire à la
Cour de Berlin , eft parti le 20 de ce mois
pour fe rendre à fa deftination . On apprend
que le Baron de Riedefel qui vient réfider ici
en la même qualité de la part du Roi de
Pruffe , s'eft mis en route vers le même
tems .
L'Empereur vient d'acheter ici un bel
hôtel dont il fait préfent au Feld - Maréchal
Baron de Laudohn qui paffoit or
dinairement l'hiver à une lieue de cette Capitale.
M. Valtravers , Suiffe de nation , & cidevant
réſident de l'Electeur Palatin à la
Cour de Londres , eft venu ici pour y folliciter
en faveur de 2 de fes compatriotes
actuellement à Calicut où ils ont fait une
fortune confidérable , la permiffion de tranf
porter leurs effets en Europe fous le pavillon
Impérial. Comme ils s'engagent à
faire vendre leurs marchandifes dans les
Etats héréditaires , on ne doute point qu'ils
n'obtiennent ce qu'ils demandent..
On dit qu'il partira encore au printems
prochain pour les Indes -Orientales , un navire
à bord duquel s'embarquera M. Himes,
ci-devant Lieutenant dans le Régiment de
Murrai , & nommé Commandant de l'ifle
de Nicobar & de l'établiffement fur la côte
d'Afrique près de Terra des Fumos .
Le 18 de ce mois , vers les quatre heures da matin
, le feu à pris au Château d'Efterhaz en Hon,
1
( 101 )
1
grie , appartenant aux Princes de la Maifon d'Ef
rerhazy ; il fe manifefta d'abord au bas de la grande
Salle de redoute , avec une telle activité , que cette
magnifique Salle fut en une demi- heure la proie
des flammes , qui fe communiquèrent au grand
Théâtre ; il fut impoffibe de fauver les machines ,
les inftrumens & les habits qui s'y trouvoient. L'étonnement
du peuple accouru l'empêcha de porter
fur le champ les fecours néceffaires ; on n'en reçut
qu'à l'arrivée du Prince , qui fit abattre les deux
ailes voifines , ce qui arrêta le cours des flammes,
qui furent bientôt éteintes par une pluie abondante
qui furvint. Sans cette précaution , tout ce fuperbe
Château , bâti dans le goût le plus élégant , eût
été réduit en cendres .
On mande de Presbourg en Hongrie , que
dans les environs de Sarmafag , village du,
Palatinat de Szolmock , il y a une montagne
qui brûle continuellement depuis le
printems dernier , on ignore comment le feu
s'y eft allumé , & on a recueilli ce qui fuit des
obfervations de quelques Phyficiens qui ont
examiné ce phénomène,
Sur une partie de la montagne , à une diſtance
égale du fommet & de la plaine , on a découvert une
iue de feu au bord d'un ruiffeau : on ne trouve
point de terre à trois braffes de profondeur , mais
une pierre de la nature du grès . Cette montagne
s'eft un peu affaiffée en quelques endroits , & il
s'y eft fait quelques crevaffes caufées par la violence
du feu qui couve dans fes entrailles , Lorf
qu'on enfonce dans fes crevaffes un bâton de quatre
à cinq pieds , il en fort des étincelles & il prend
feu Dans les endroits où le feu èft affez vif , il di
vife les pierres en petits morceaux & les calcine
fans les vitrifier ou en faire de la chaux , & fans les
ditloudre au point de pouvoir les pulvérifer avec la
to
e 3
( 102 )
A
main . Ce feu s'étend de jour en jour davantage vers
le fommet de la montagne , comme on peut s'en
appercevoir aux vapeurs qui s'élèvent des racines
d'un arbre qui n'en eft pas éloigné. La fumée fort
des environs comme de plufieurs fours , & répand
une odeur de foufre , à une grande diſtance. L'aliment
de ce feu paroît être une matière fulfureaſe
cachée dans les veines du grès ou de la marne «
De RATISBONNE , le 24 Novembre,
LES féances de la Diète ont recommencé
le 15. de ce mois. On attend avec impatience
le moment où l'on entamera l'affaire de
l'acceffion du Corps Germanique au Traité
de Tefchen & l'examen des droits des différens
Prétendans à la fucceffion allodiale
de Bavière , qui femblent fe multiplier , &
au nombre defquels il faut ajouter encore
l'Abbaye de Kempten , qui vient de réveiller
fes prétentions à raifon des pertes qu'elle a
cluyées dans la guerre de fucceffion au commencement
de ce fiècle.
Le Chapitre d'Augsbourg forme auffi des
prétentions fur le Château , la ville & la
Seigneurie de Mindelheim. Le Baron d'Oexle
, fon Envoyé , a diftribué un Mémoire fur
ce fujet. a
On y repréfente que cette Seigneurie vendue en
1363 pour la fomme de 19,000 florins aux Seigneurs
de Hofchclitz , fut revendue en 1365 pour 20,000
au Chapitre d'Augsbourg qui n'en put jamais obtenir
la poffeffion , parce que les clauſes du contrat
n'avoient pas été remplies ; il en avoit porté des
plaintes judiciaires ma.gré le fquelles l'affaire refta
indécife jufqu'en 1708 & 1709 , que pour dédom
( 103 )
de
nagement de la perte qu'il avoit faite pendant la
guerre de la fuccellion d'Espagne , il obtint le Lech
rhin, avec les Comtés & Seigneuries de Schwabeck &
Hohenschwangau, à la condition qu'il reconceroit
à fes prétentions iur la Seigneurie de Mindelheim en
faveur du Duc de Marlsborough. Comme fon droit
cependant avoit été réſervé dans le cas où il feroit
obligé à la reftitution du dédommagenent qu'il avoit
reçu , & qu'il avoit en effet reftitué la pourfuite depuis
conformément au traité de Bade , il avoit repris
fon ancien procès & continué la pourfuite de
Ton droit à la Chambre impériale jufqu'en 1740.
Les troubles des guerres , les longues maladies du
dernier Prince-Evêque l'avoient obligé de fufpendre
fes pourfuites ; mais après la mort de l'Electeur de
Bavière , Maximilien Jofeph , il s'étoit adreffé à S.
M. I. en qualité de Protecteur fuprême des hauts
Chapitres & des Eglifes de l'Empire , pour être mis
en poffeffion de cette Seigneurie a
Ces prétentions multipliées , dont il n'a
point été fait mention dans le Traité de Tefchen
, les réclamations des Etats de Mecklembourg
contre le Privilége accordé à leur
Souverain , entraîneront , fans doute , des
délais & de longues difcuffions , qui donneront
beaucoup de travail à la Dière , dont
il eft vraisemblable que la décifion fera conforme
au voeu des Puiffances qui ont conlu
la Paix de Teſchen .
L'Electeur Palatin eft attendu à Munich ,
il est parti de Manheim le 22 de ce mois.
Les lettres de cette dernière ville portent que
les Etats du Duché de Juliers , dont le Prince
Guillaume de Birkenfeldt eft Gouverneur ,
ont affigné à ce Prince 40,000 florins par
€ 4
( 104 )
an , ce qui joint aux avantages que l'Electeur
Palatin lui a accordés en faveur de fon
Mariage avec la Princeffe Palatine Marie-
Anne des Deux-Ponts , lui fera un revenu
de 100,000 florins. On dit qu'il établira ſa
téfidence à Landshut.
On affure auffi que les Etats de Bavière
font convenus avec leur nouveau Souverain
de payer toutes les dettes de l'Electeur défunt
& les fix millions affignés à la Saxe par
le Traité de Tefchen ; on ajoute que pour
faciliter cet arrangement , l'Electeur Palatin
a cédé aux Etats quelques droits Seigneutiaux.
ITALIE.
De LIVOURNE , le Is Novembre.
LA charge du premier navire Autrichien
de retour des Indes Orientales , doit fe vendre
ici le 23 de ce mois ; elle confifte principalement
en une grande quantité de thé
& de foie , ce qui a fait baiffer conſidérablement
le prix des foies en Italie .
Samedi dernier , la chaloupe d'un bâtiment
Efpagnol qu'on difoit avoir été pris
par un petit corfaire de Mahon , eft entrée
dans ce Port , elle a appris que ce bâtiment
avoit été enlevé en effet , mais qu'une barque
Catalane , de 10 canons , l'avoit délivré
en forçant le corfaire de s'échouer entre la
Spezia & Porte Fino. La chaloupe a amené
8 Matelots Anglois qui étoient fur la prife
& qui ont réuſſi à en fortir & à fe réfugier
ici.
( 105 )
Le Grand- Duc inftruit des funeftes accidens caufés
par la négligence de ceux qui gardent chez cux
de la poudre a canon , & voulant les prévenir , a
rendu une Ordonnance par laquelle il eft défendu à
toutes perfonnes demeurans dans les villes & autres
lieux entourés de murs , de garder chez elles , pour
leur ufage, plus de cinq livres de cette marchandise ;
les débitans n'en pourront avoir plus de vingt livres
à la fois , & auront foin de la tenir dans un lieu
où elle ne fera point comprimée , afin qu'en cas d'explofion
elle ne puiffe caufer aucun dommage ni à
eux ni à leurs voifins . Ceux qui voudront en avoir
davantage , foit pour leur ufage , foit pour vendre
la dépoferont dans les magafins d'où ils pourront la
retirer toutes les fois qu'il leur plaira , en payant
aux Commis des magaſins une rétribution qui fera
réglée .
Les lettres de Brefce contiennent les dé
tails fuivans de l'incendie terrible furvenu
dans la nuit du 30 du mois dernier à Bagolino
, gros bourg de la vallée de Sobbia
renommé par les forges.
> Des ouvriers s'occupoient à retirer le feu d'une
Savonnerie ; il s'en éleva tout à coup une flamme fi
violente , qu'elle embrafa en un inftant un amas de
charbon de terre qui étoit peu éloigné . Les efforts
qu'on fit pour l'éteindre furent inutiles . En moins de.
trois quarts d'heure tous les bâtimens d'alentour,
furent en feu & réduits en cendres. Environ 500
perfonnes ont péri . Un grand nombre de citoyens
les plus ailés s'étoient retirés avec leurs meilleurs
effets dans des magafins , où ils fe crurent à
l'abri des flammes , & qu'ils eurent l'imprudence
de fermer; ils y ont péri d'une manière auffi cruelle
, puifqu'ils ont été étouffés par la fumée . Les
Religieufes d'un Couvent qui fe trouvoit à peu de
diſtance , avoient pris la fuite ; on n'en a retrouvé
1
es
( 106 )
4
encore que trois , & l'on craint que les autres n'aient
été la proie des flammes. L'Eglife Paroiffiale & le
Presbytère ont été détruits ; il eft impoffible de diftinguer
les espaces que formoient les rues avant
l'incendie. Il a étendu fes ravages au delà du bourg
De 200 granges remplies de foin qu'il y avoit dans
les environs , plus de la moitié a été engloutie par
les flammes que le vent portoit de ce côté.
On mande de Gênes qu'on y a ouvert
deux emprunts dirigés par les Banquiers
Brentani & Cimaroli ; le premier de 400,000
flor. , eft pour la Chambre Ducale qui paiera
un intérêt de 4 pour cent , & rembourfera
les capitaux en 1787, Le fecond eft pour le
Roi de Suède, & de millions 250,000 1. au
même intérêt , payable de 6 en 6 mois , &
rembourfable auffi en 8 ans ; le rembourfement
en fera fait pendant les quatre der
nières années .
$
ESPAGNE.
De MADRID , le 15 Novembre.
JUSQU'A préfent les mouvemens qu'on
remarque dans la place de Gibraltar , le feu
prefque continuel de fes batteries n'ont caufé
aucun dommage à notre armée & à fes ouvrages
avancés. La vigilance de D. Barcelo
intercepte tous les fecours que les affiégés
pourroient recevoir. Deforte que leur fituation
devient de jour en jour plus fâcheufe.
Le Ministère Britannique en étoit informé
& fe difpofoit à envoyer au fecours de cette
place une efcadre de 12 yaiffeaux ; notre
( 107 )
Gouvernement l'a prévenu en rappellant la
divifion de D. Louis de Cordova. Les 16
vaiffeaux que commande cet Officier Général
, s'uniront avec ceux de D. Barcelo , &
iront s'emparer de l'entrée du Détroit ;
l'objet qu'on a paroît être de faire tomber
par famine une place dont la conquête ne
pourroit être plus prompte qu'en coûtant
beaucoup de fang. Dès qu'une fois elle fera
foumife , toutes nos forces maritimes pourront
fe porter ailleurs , & forcer nos ennemis
à rendre la paix à l'Europe.
L'Archevêque de Tolède , D. François de
Lorenzana , a préfenté ces jours derniers au
Roi , à l'Efcurial , deux Prêtres de fon Chapitre
, qui , à l'exemple de ce Prélat , offrent
à S. M. le revenu de leurs bénéfices pour
être employé aux dépenfes de la guerre
actuelle.
Suivant certains avis reçus de l'Amérique
par nos derniers paquebots , il eſt arrivé à
la Havane 6 vaiffeaux de ligne , 2 frégates
& plufieurs bâtimens de tranfport , avec un
corps confidérable de troupes de terre . Les
papiers Anglois rendent compte de cette
arrivée , & attribuent cet envoi de vaiffeaux
& de troupes aux inquiétudes de notre Cour
fur la fidélité de nos Colonies qu'ils fuppo-
Lent attaquées de la contagion de l'exemple .
Mais les preuves non -équivoques qu'elles
viennent de donner de leur zèle , en offrant
au Roi des fommes immenfes pour faire des
armemens prouvent combien elles font
e 6
( 108 )
attachées aux intérêts de la Métropole ; &
les différentes faveurs que le Ministère a
accordées depuis long-tems aux naturels du
pays , ont refferré ces liens d'une manière
indiffoluble
Le règlement pour les armateurs de ce Royaume ,
arrêté dès le premier Juillet dernier , & publié enfuite
contient 55 articles . Par le 5e. il eft permis aux
Armateurs de vifiter les navires marchands de toutes
les Nations. Le 6e . les autorife a employer même
la force pour contraindre les Patrons de navires à
produire leurs papiers . Le 1 e . déclare marchandifes
de contrebande , toutes fortes de munitions de
guerre , les mâts , bois de conftruction , agrêts , la
toile à faire des voiles , le chanvre , la celle , les
cloux , le goudron ; enfin tout ce qui entre dans
la conftruction des vaiffeaux , tous lefquels articles
feront déclarés de bonne prife lorfqu'on les
trouvera fur quels navires que ce foit , les tranfportant
pour l'ufage des ennemis.
Suite du Manifefte de l'Espagne.
25. Pour parvenir , comme il a été dit , au but
défiré d'une paix folide , il est néceffaire de réprimer
& d'anéantir les maximes arbitraires de la Marine
Angloife , & c'eft l'intérêt de toutes les Puiffances
maritimes , & même de toutes les Nations en géné
ral. Le Roi Catholique a fait tout ce qui étoit en
fon pouvoir pour faire ceffer les infultes appuyées
fur
ces maximes ; mais il n'a pu y parvenir par les
voies amicales. Au contraire les outrages ont contmué
à s'aggraver , comme on l'a vu , même pen.
dant la négociation entamée avec l'Angleterre , par
la médiation dudit Monarque. La Cour de Londres
en eft venue à ne vouloir plus convenir dans ces
derniers temps qu'elle devoit ajufter fes différends
avec l'Espagne , comme il avoit été dit . Dans le
même mois de Mai où s'eft terminée cette négociation
, on a reçu la nouvelle de la violence com(
109 )
mife par les bâtimens anglois & leurs équipages
dans la riviere de Saint Jean , baye de Honduras ,
dont il a été fait mention dans la note premiere , &
l'on a appris pareillement avec beaucoup de probabilité
que le Cabinet Anglois avoit donné des ordres
anticipés pour envahir les Philippines.
D'après de tels faits & un pareil début , le mon.
de impartial pourra juger cette fameufe querelle ,
& décider fi la déclaration préfentée par le Marquis
d'Almodóvar le 16 Juin n'eft pas fondée fur la raifon
& fur la vérité. En attendant il eft bon d'obferver
que dès le 18 du même mois la Cour de Londies
a expédié fes ordres pour commettre des hoftilités
& faire la courfe par voie de repréfailles contre
l'Espagne , & que celle ci n'a donné de fon côté de
pareils ordres que lorfque cette nouvelle lui eft
parvenue.
N B. Au moment où l'on finit l'impreffion du
préfent Ecrit , nous recevons & nous voyons déja ,
copiée dans divers Papiers publics la réponse que le
Ministère Britannique entend oppofer à la Déclaration
préfentée à Londres par le Marquis `d'Almodovar
l'orqu'il s'eft retiré . Le monde impartial & judicieux
faara apprécier cette Réponse à la jufte va
leur , lorsqu'il aura lu attentivement cette Déclaration
& les notes précédentes dont elle eft actuellement
appuyée. On voit dans ces notes la candeur ,
la droiture , Thonnêteté du Cabinet Efpagnol , &
la fuite qu'il met dans fa conduite & dans fes raifonnemens
. Ce Cabinet fe fent la confiance de demander
aujourd'hui à toute l'Europe fi elle croit
qu'il foit poffible de conferver une vraie amitié ,"
d'entamer une fincere négociation , ou de conclure
de bonne foi aucun traité avec des gens qui ne fe
font point une affaire de nier ou d'altérer les faits
les mieux prouvés , des faits auffi clairs & auffi
pofitifs que ceux qui ont été expofés & détaillés
dans ces notes.
Fin du Manifefte de l'Espagne.
7
1
( 110 )
!
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 4 Décembre.
LES dépêches de l'Amiral Arbuthnot , en
date du 8 Octobre , & dont la Cour a publié
l'extrait dans fa gazette du 30 du mois
dernier , n'ont pas diffipé les inquiétudes
trop bien fondées qu'on a conçues fur les
opérations & l'activité du Comte d'Estaing.
Selon l'Amiral & la plupart de nos papiers
qui ont copié & commenté ce qu'on a publié
de fes dépêches , la flotte Françoife qui
avoit paru devant St-Auguftin , capitale de
la Floride - Orientale , en a été éloignée par
le coup de vent du 3 ou du 4 Septembre . On
n'a pas manqué d'ajouter à ces détails les
feuls qu'a donnés l'Amiral , que la flotte difperfée
a été obligée de fe réfugier à Porto-
Ricco , qu'on en a rencontré 13 vaiffeaux
dans un état de délabrement affreux. La
tempête, continue- t - on , eft arrivée le lendemain
même du jour où le Comte d'Estaing
avoit fommé à Beaufort le Général Prevoft de
fe rendre fommation à laquelle on s'attend
bien qu'on avoit répondu avec une hauteur
peu vraisemblable fans doute , mais conforme
à la vanité Angloife. Malheureufement
la Cour perſiſte à fe taire fur toutes ces
circonftances ; deux lettres de Philadelphie,
en date du 26 & du 27 Octobre , portent
que le 8 Septembre le Comte d'Estaing eft entré
dans la Savanah avec une forte confidé
table & un corps de troupes de débarquement
, & qu'il s'eft emparé en arrivant du
vaiffeau l'Expériment , commandé par Sir
James Vallace. Les dates de ces faits qui s'accordent
affez avec celle du 3 Septembre ,
leur donnent un degré de vraisemblance que
les autres no uvelles n'ont pas.
» Ceux qui prétendent , dit à ce fujet un de nos
papiers , qu'il faut communément 90 jours aux
nouvelles de la Caroline & de la Géorgie , pour ar
river en Europe , le trouveront avoir raifon , fi on
doit compter fur l'information donnée par l'Amiral
Arbuthnot , fuivant lequel M. d'Estaing , arrivé le
-2 ou le 3 Septembre devant Saint-Auguſtin , a été
obligé de quitter prefqu'auffi- tôt cette rade peu
sûre. Pour deviner ce que fera devenue enfuite ſon
arinée , il faut fe repréfenter que deux ou trois
jours lui ont fuffi pour gagner la rivière de Savanah
, où il a pu concerter plus tranquillement fes
opérations avec le Général Lincoln «.
Du côté de New-Yorck , les alarmes ne
font pas moindres ; on ne doute pas qu'au
fortir de la Géorgie , où le foin de nous en
chaffer tout - à - fait ne peut arrêter longtems
le Comte d'Estaing , il ne vienne feconder
le Général Washington dans fes projets
contre le Chevalier Clinton . Celui- ci
s'eft encore affoibli en envoyant 2 500 homines
à Québec , ce qui prouve que le Canada
eft auffi menacé ; car il n'y a qu'un beſoin
indifpenfable & urgent qui ait pu engager le
Général Clinton à fe dégarnir à New Yorck.
On craint même qu'il ne l'ait fait inutilement ;
car de 25 bâtimens fur lefquels il avoit em
barqué les troupes , 5 feulement font revenus,
·
( 112 )`
& les autres ont été pris par les ennemis , de
forte que ce Général eft affoibli fans avoir
fecouru Québec.
Selon d'autres nouvelles , deux paquebots
partis pour New-Yorck ont été pris par les
Américains ; dans le tumulte inféparable du
combat , les Capitaines ont oublié de jetter
leurs malles à la mer , de forte que le Congrès
eft actuellement en poffeffion des dépêches
, de tous les plans & projetsde campagne
du Ministère Britannique. Cet évènement va
le forcer à en faire de nouveaux ; mais ils ne
pourront plus être exécutés que l'année prochaine
, & les retards dans ce moment de
crife ne peuvent favorifer notre cauſe ; pour.
détourner l'attention de la Nation qui ne peut
s'empêcher de fentir vivement ces défaftres ,
on Pentretient de grandes divifions en Amérique
; les troupes réglées & les milices fe battent
; le Congrès fe défie de la France , qui n'a
envoyé le Comte d'Estaing en Amérique que
pour prendre les deux Carolines & la Georgie
qui refteront à la France ; on ne tarit pas fur
les détails de ce genre ; leur invraisemblance"
n'en fait rejetter aucun ; l'objet que l'on a en
vue eft d'amufer le public qui en differtant
fur le pour & le contre , ne s'occupera d'autre
chofe , & laiffera refpirer les Miniftres.
•
On n'a point de nouvelles des Ifles ; ce
vuide laiffe le champ libre aux conjectures ,
& on ne manque pas de donner comme
des faits , les fouhaits que fait depuis longtemps
la nation. On l'affure encore que la
( 113 )
Grenade eft reprife ; le Lord Germaine , diton
, vient d'envoyer des inftructions au
nouveau Gouverneur de cette Ifle ; Lord
Macartney a été confulté fur leur contenu ,
& d'après cela on ne croit pas devoir douter
de cette nouvelle ; quelques lettres d'Antigoa
femblent cependant la démentir ; on
s'y plaignoit au commencement d'Octobre
qu'avecdes forces fuffifantes dans les Antilles
, pendant que la Martinique étoit dégarnie
de troupes , il ne fe faifoit aucune
tentative pour reprendre les Ifles que nous
avons perdues & nommément la Grenade.
Ce qui confirme plus sûrement encore
que ces belles expéditions n'ont été faites
qu'en imagination , c'eſt que le Roi dans fon
difcours au Parlement n'en a fait aucune
mention ; elles auroient été cependant affez
importantes pour mériter qu'il en fit part
à la nation dans les deux Chambres affemblées
; on a remarqué qu'il n'y a pas dit un
mot de l'Amérique , & des efpérances dont
nos papiers ne cellent de nous entretenir ; la
feule chofe qui a été obſervée eſt la confiance
abfolue qu'il a montrée à la Providence à
la fin de fon difcours.
On ne peut qu'être édifié , dit un de nos papiers,
de la reconnoiffance du Roi envers la Providence ;
il lui doit en effet beaucoup ; elle eft fon Miniftre ,
fon Général , fon Amiral , fon Préfident du Confeil
, fon Allié fur- tout ; elle prend fes intérêts dans
toutes les parties de la terre & fur toutes les mers.
Son opiniâtreté à conferver des Miniftres & des Généraux
fi ineptes , eft un hommage de plus qu'il
( 114)
doit & qu'il rend à la Providence , en qui , par qui
& avec qui il tente impunément , les plus grandes
avantures c
Les débats qui eurent lieu dans les deux
Chambres au fujet de l'adreffe au Roi en réponſe
à fon difcours , eurent l'iffue ordinaire
de tous ceux de cette eſpèce ; les Partifans
de la Cour en proposèrent une contenant
les proteftations de fidélité convenables
, & une approbation abfolue de tout
ce qu'avoit fait le Ministère ; l'Oppofition ne
manqua pas de propofer un amendement pour
fupplier S. M. de changer fes confeils & fes
Miniftres comme le feul moyen de prévenir
la confommation de la ruine publique.
Ce premier effort de l'Oppofition vivement
combattu & rejetté , ne lui promet pas plus
de fuccès dans le refte de la feffion qui ne
peut manquer d'être orageufe ; le Lord
Lyttleton qui arrivoit d'Irlande , ne manqua
pas de parler de la fermentation qui règne
dans ce Royaume. Lord Hilsborough créé
Secrétaire d'Etat à la place du Comte de
Weymouth , lui répondit par le difcours
fuivant.
J'ai accepté aujourd'hui les Sceaux , en qualité
de l'un des Secrétaires d'Etat de S. M.: en déclarant
que je fuis Miniftre , je reconnois que je fuis
refponfable de ma conduite ; il étoit par conféquent
important pour moi que je connuffe parfaitement
les circonftances dans lefquelles j'avois à agir : j'en
étois pénétré ; & avant d'accepter mon emploi actuel
, j'ai eu grand foin d'en connoître les devoirs ,
les conditions attachées à fon exercice. J'ai voulu
fat-tout être très - particulièrement informé des réfo(
115 )
lutions prifes par les Miniftres à l'égard de l'Irlande
: enun mot , avant d'accepter l'offre qui m'étoit
faite , je leur ai demandé les éclairciffemens les plus
amples fur leurs intentions relatives à ce Royaume.
Aujourd'hui que je connois parfaitement ces intentions
& ces réfolutions , je les communiquerai
avec affurance dans toute leur plénitude : je hais les
détours , & l'on ne me verra jamais concourir dans
ane mefute où leur reffource feroit néceflaire ; par
exemple , dans la circonftance actuelle , ils feroient
fuperflus ; les vues de l'Adminiſtration font droites
juftes & honorables , elles ne craignent pas le grand,
jour.
53 l'on
Le noble Lord ( Lyttleton ) demande ce que
fera à l'égard du commerce de l'Irlande ? Je lui dirai
ce qui fera fait , autant qu'il fera au pouvoir des Miniftres
d'y réuffir ; on accordera à l'Irlande un commerce
égal . Si les efforts réunis de l'Aminiſtration
peuvent remplir ce projet , l'Irlande , quant à fon
commerce , fera mife fur un pied égal avec la
Grande- Bretagne , elle jouira de ce qui doit fatisfaire
les plus exigeans de fes folliciteurs , c'est- àdire
de toutes les immunités qui s'étendent en commun
fur toutes les autres parties de l'Etat. Peut-elle
demander davantage ? Eft-il un noble Lord qui defite
qu'on lui accorde davantage Eft-il quelqu'un affez
abfurde , affez injufte pour prétendre que les fujets
d'Irlande doivent jouir de priviléges plus étendus
que ceux dont jouiffent les fujets d'Angleterre ? On
lui offrira des priviléges égaux , elle ne peut en
demander de plus étendus ; l'intention de l'adminif
tration actuelle , toute defpotique qu'on la prétend
-être , n'eſt pas de traiter l'Irlande avec la hauteur
d'une maitreffe impérieufe , mais de l'inviter à fe
lier d'amitié avec une bonne four , en la prévenant
par les bons offices de l'aménité affectueufe : je
défire , Milords , que ces mots commerce égal ,
n'impliquent point d'équivoque ; il n'y a point d'am-
1
( 116 )
biguité dans ma phrafe ; je répète que l'Adminiftra
tion offre à l'Irlande un commerce égal , dans l'ac
ception fimple , naturelle & ftricte du mot égal
c'eft - à - dire , qu'à l'égard de la balance du commerce
, il défire que l'Irlande , placée dans un
baffin , l'Angleterre dans l'autre , l'équilibre foit
parfaitement égal «.
Si le LordHilsborough a réellement expofé
le plan du Ministère , l'Irlande pourra
être fatisfaite ; mais il n'eft pas sûr que les
villes d'Angleterre & d'Ecofle qui profitent
des reftrictions impofées au commerce de ce
Royaume , le foient également ; on parle d'affociation
dans le Comté de Lancaftre où font
les principales manufactures Britanniques ;
il s'en forme d'autres ailleurs , & leur objet
paroît être de s'oppoſer à la liberté qu'on accordera
aux Irlandois. L'adminiftration aurat
befoin de la plus grande circonfpection pour
ménager cette grande affaire , & ne mécon
tenter , ni les uns ni les autres. Il eft difficile
qu'elle y réuffiffe ; l'Irlande paroît tenir à la
liberté du commerce ; fuivant le tableau des
forces que le Gouvernement a dans ce Royau
me , elles confiftent en 4 Régimens de cavalerie
, 2 de dragons , de dragons légers &
4 d'infanterie . Ces 22 Régimens a 5oo hom
mes chacun, ne font que 11,000 ; & les corps
de volontaires affociés & indépendans font
portés par les uns à 33,000 & par les autres
à 42,000 hommes effectifs . Ces affociati
ons qui n'ont eu d'abord pour objet que
la défenfe du pays commencent à inquiéter ;
& les troubles dont on a reçu la nouvelle ,
ne font pas propres à raflurer.
+
( 117 )
*།
» La Fermentation qui règne en Irlande , particulièrement
dans cette Capitale , écrit.on de Dublin
, a commencé à éclater. Les difcours que le
Procureur- Général & le Chevalier Henri Cavendish
prononcèrent le 10 de ce mois , ont donné lieu à
un mouvement populaire , qui a eu des fuites fâcheufes.
Les artifans réduits à la mendicité , réfolus
de venger le mépris que ces deux Membres
avoient affecté pour le Peuple , & de témoigner
auffi leur reffentiment à M. Monk- Mafon , l'un
des partifans les plus zèlés pour la Grande-Bretague
dans le Parlement d'Irlande , ſe raſſemblèrent le
15 à midi , au nombre de plufieurs milliers . Ils
marchèrent à la Maifon de M. Scote , Procureur-
Général , dont ils caffèrent d'abord les fenêtres du
premier étage , & partie de celles du fecond ; Madame
Scote très - avancée dans fa groffeffe fe préfenta
dans ce moment , & fupplia les mutins à
genoux , de vouloir bien ceffer ce défordre ; ils
cédèrent à fes follicitations , appuyées par quelquesuns
de leur chefs . Ils allèrent au Palais où le Procureur
Général étoit dans ce moment occupé à
plaider: Heureuſement. Epoufe l'avoit fait aver
tir, & il avoit eu le tems de fe mettre en sûreté.
La populace irritée de fon évafion , tourna toute
fa fureur contre fir Henri Cavendish , qui eut
auffi le bonheur de lui échapper. Elle fe rendit
alors à la porte du Parlement , & obligea tous les
Membres , fans en excepter l'orateur de la Chambre
des Communes , de promettre par ferment , de
vorer un Bill de fubfide de courte durée , afin de
procurer à l'Irlande le redreffement de fes griefs.
Le Lord-Maire accourut fur ces entrefaites , & craignant
de caufer l'effufion de beaucoup de fang ,
s'il ufoit de voie de fait , eut recours à l'aide des
Avocats qui fe trouvèrent au Palais , & qu'il engagea
à employer l'influence qu'il a ici fur le Peu
ple pour le calmer ; ils s'y prêtèrent volontiers , &
réuffirent
Y
( 118 )
» Le 16 cette émeute fut dénoncée au Parlement
M. Yelverton ne put s'empêcher de dire qu'il croyoit
qu'il y avoit de l'exagération dans les détails qu'on
en racontoit. » De l'exagération s'écria le Procureur-
Général ! On fuppofe donc que je prends plaifir à
-aggraver les torts de mes concitoyens eh mais ,
l'outrage que j'ai reçu , le danger que j'ai couru ,
font de notoriété publique ! Le projet formé de
me maffacrer paroîtroit-il donc à l'honorable Membre
être de fi peu de conféquence ? Le fait eft que
ma maifon reflembloit à un corps - de-garde rempli
d'hommes armés : je demande fi ma conduite publique
, fi ma conduite privée devoit m'expofer à de
fi cruels attentats ? Je rougis de voir qu'il exifte
quelqu'un qui ofe pallier de fifanglans outrages , &
fe déclarer en Parlement Sénéchal de la fédition
! ce
>> On s'attend bien que M. Yelverton ne laiſſa
pas ce difcours fans réponſe ; il le fit avec une vi
vacité qui fit baiffer le ton au Procureur- Général,
qui ayant obfervé qu'il avoit affez d'ennemis audehors
, fans chercher à s'en faire dans l'intérieur
de la Chambre , fit des excufes . On vota úne adreffe
au Vice- Roi , pour le prier de publier une proclamation
par laquelle on offriroit une récompen
fe à quiconque faifiroit les féditieux «
Cet évènement qui n'eft qu'un préparatif
peut- être a de plus graves , effraie les Miniftres
, qui pour être inftruits plus prompte ||
ment de ce qui fe paffe en Irlande , ont éta
bli trois meffagers extraordinaires fur la route
de Londres à Parkgate. S'il faut en croire ce
que l'on débite , le Gouvernement y éprouve
journellement des contradictions ; il confen
toit à ne recevoir l'octroi du fubfide que pour
fix mois , mais il demandoit l'établiffement
( 119 )
TO
de quelques nouveaux impôts ; cette propofition
a été rejettée le 24 par 170 voix
contre 47 , ce qui fait une pluralité de 133
contre le Gouvernement.
» L'Oppofition , dit une de nos gazettes , vient de
fufciter en Irlande à l'Adminiſtration un procès ,
qui fera décider par un Juré Irlandois , fi les actes
du Parlement Britannique doivent avoir quelque va
leur en Irlande. Un Marchand a préfenté à la
Douane une partie de draps manufacturés dans ce
Royaume, & demandé une expédition pour Rotterdam
; comme elle lui a été refufée , ainfi qu'on
s'y attendoit bien , & qu'on lui a oppofé les ftatuts
Anglois , il a attaqué en Juftice les Officiers
de la Douane «.
C'est le 8 de ce mois qu'on doit voter
au Parlement pour porter le nombre des
gens de mer à 85,000 hommes , y compris
les 18,000 de troupes de la marine. La taxe
des terres a paflé fur le pied ordinaire.
Les changemens annoncés fi fouvent dans
le Ministère , & défirés par la Nation , femblent
commencer à s'effectuer ; le Lord
Bathursth a été nommé Préſident du Conſeil
à la place du Comte de Gower , & le Lord
Hillsborough remplace le Comte de Weymouth
dans le département du fud. La démiffion
du dernier offre des circonftances
qui font préfumer qu'elle n'a pas tout-à fait
été volontaire.
" Le Roi, lit on dans un de nos papiers , lui ayant
fait annoncer que , convaincu que les occupations
de la charge de Secrétaire d'Etat étoient trop pénibles
pour lui , il jugeoit convenable de le faire palfer
à un autre pofte moins difficile à remplir . Le
( 120 )
"
Lord Weymouth répondit qu'il ne regardoit point
fon emploi comme un fardeau trop pefant , qu'il
fe croyoit en état d'en remplir facilement tous les
devoirs , & qu'il fupplioit S. M. de lui permettre
de continuer à la fervir dans ce pofte préférablement
à tout autre. Peu de momens après avoir fait cette
réponſe , il reçut un nouveau meffage du Roi , qui
le prévint que le Lord Gower s'étant démis de fon
emploi , il convenoit qu'il en fit autant. Lord Weymouth
déclara alors que fon intention n'étoit point
de rendre les fceaux de fon gré , que fi l'on vouloit
les ravoir , il falloit les lui reprendre ; qu'il ne
vouloit pas donner fa démiſſion , & que fi on l'exigeoit
, on devoit lui fignifier l'ordre de la donner.
Les fceaux lui ont été redemandés , & il les a remis
fur le champ ".
On a remarqué qu'immédiatement après ,
Lord Weymouth a paffé dans le parti de
l'Oppofition , & comme Lord Gower l'a
imité on en infère que fa démiffion n'a
pas été plus volontaire. On prétend que le
Lord Germaine ne confervera pas le dépar
tement de l'Amérique , que le Chancelier
demande fa démiffion , que d'autres paroiffent
auffi décidés à quitter. La Nation eſpère
que ces changemens en apporteront
dans le fyftême de la Cour.
Le Lord North a , dit- on , pris la réfolution
de remettre , non pas les places dont
il jouit , mais les émolumens qu'il en retire.
Il efpère que cet acte de défintéreffement
impofera filence à la malice de fes ennemis ;
au refte la chofe eft très - croyable ,
dit un de nos papiers , pourquoi un
Anglois ne montreroit - il pas autant
›
de
( 121 )
•
de défintéreffement qu'un Miniftre François
qui lui en a donné l'exemple .
Depuis la rentrée de la flotte de l'Amiral
Hardy , on s'occupe à preffer le départ de
Pefcadre qu'on doit envoyer aux Ifles ; on
fait combien ce départ eft urgent ; fon retard
prouve l'impoffibilité cù l'on étcit de la faire
partir ; 10 vaifleaux de ligne ont reçu les
ordres de s'y préparer , ce qui entraînera
encore untems précieux dans un moment cù
nous n'en avons point à perdre . Les François ,
maigré l'éloignement du Comte d'Estaing ,
font encore redoutables aux Antilles. Ils ont
pris depuis peu le Sphynx , de 20 canons ,
& un vaiffeau chargé d'Artillerie qu'il efcortoit
de Ste - Lucie à Antigoa."
» On raconte , à ce te occafion , que ces jours
derniers l'Amiral Byron faifant des repréfentations
au Roi fur le mauvais état de l'efcadre angloife
des Iles du Vent , S. M. lui répondit par un grand
éclat de rire qui le déconcerta plus que n'avoit fait
le canon de d'Estaing
Le Jupiter de so canons , l'Amazone &
le Stag de 32 , & le Champion de 24 ,
font partis le premier de ce mois pour aller
croifer dans le nord . On équippe le Foudroyant
de 80 , le Canada de 74 , &:3
frégates , pour une expédition fecrète , ils
doivent mettre à la voile le plutôt poffible.
La femaine dernière le Gouvernement a
fait un marché avec quelques - uns des
principaux conftructeurs pour avoir 20 fré
gates de 40 , 36 & 32 canons chacune. Ces
18 Décembre 1779. f
( 120 )
•
Lord Weymouth répondit qu'il ne regardoit point
fon emploi comme un fardeau trop pefant , qu'il
fe croyoit en état d'en remplir facilement tous les
devoirs , & qu'il fupplioit S. M. de lui permettre
de continuer à la fervir dans ce pofte préférablement
à tout autre. Peu de momens après avoir fait cette
réponſe , il reçut un nouveau meffage du Roi , qui
le prévint que le Lord Gower s'étant démis de fon
emploi , il convenoit qu'il en fit autant. Lord Weymouth
déclara alors que fon intention n'étoit point
de rendre les fceaux de fon gré , que fi l'on vouloit
les ravoir , il falloit les lui reprendre ; qu'il ne
vouloit pas donner la démiffion & fi on l'exique
>
geoit , on devoit lui fignifier l'ordre de la donner.
Les fceaux lui ont été redemandés , & il les a remis
fur le champ ".
On a remarqué qu'immédiatement après
Lord Weymouth a paffé dans le parti de
l'Oppofition , & comme Lord Gower l'a
imité on en infère que fa démiffion n'aj
pas été plus volontaire. On prétend que le
Lord Germaine ne confervera pas le dépar
tement de l'Amérique , que le Chancelier
demande fa démiffion , que d'autres paroiffent
auffi décidés à quitter. La Nation efpère
que ces changemens en apporteront
dans le fyftême de la Cour.
Le Lord North a , dit- on , pris la réfo
lution de remettre , non pas les places dont
il jouit , mais les émolumens qu'il en retire.
Il espère que cet acte de défintéreſſement
impofera filence à la malice de fes ennemis ;
au refte , la chofe eft très - croyable ,
dit un de nos papiers , pourquoi un
Anglois ne montreroit - il pas autant
de
( 121 )
de délintéreffement qu'un Miniftre François
qui lui en a donné l'exemple.
A
Depuis la rentrée de la Hotte de l'Amiral
Hardy , on s'occupe à preffer le départ de
Pefcadre qu'on doit envoyer aux Ifles ; on
fait combien ce départ eft urgent ; fon retard
prouve l'impoffibilité cù l'on étoit de la faire
partir ; 10 vaifleaux de ligne ont reçu des
ordres de s'y préparer , ce qui entraînera
encore un tems précieux dans un moment cù
nous n'en avons point à perdre . Les François ,
maigré l'éloignement du Comte d'Estaing ,
font encore redoutables aux Antilles. Ils ont
pris depuis peu le Sphynx , de 20 canons ,
& un vaiffeau, chargé d'Artillerie qu'il efcortoit
de Ste - Lucie à Antigoa .
» On raconte , à ce te occafion , que ces jours
derniers l'Amiral Byron faifant des repréfentations
au Roi fur le mauvais état de l'efcadre angloife
des Iles du Vent , S. M. lui répondit par un grand
éclat de rire qui le déconcerta plus que n'avoir fait
le canon de d'Estaing t
Le Jupiter de so canons , l'Amazone &
le Stag de 32 , & le Champion de 24 ,
font partis le premier de ce mois pour aller
croifer dans le nord . On équippe le Foudroyant
de 80 , le Canada de 74 , & 3
frégates , pour une expédition fecrète , ils
doivent mettre à la voile le plutôt poffible.
La femaine dernière le Gouvernement a
fait un marché avec quelques - uns des
principaux conftructeurs pour avoir 20 fré
gates de 40 , 36 & 32 canons chacune. Ces
18 Décembre 1779. f
( 122 )
frégates doivent fe trouver en état d'être
lancées à l'eau dans le courant de Février
1781.
Un M. Thomſon , Capitaine de la frégate
l'Hienne , a pris fur lui de quitter ſa ſtation
pour escorter juſqu'ici la flotte de la Barbade
; il a fallu à fon arrivée qu'il paflât
par un confeil de guerre qui s'eft contenté
de l'acquitter honorablement , fans y ajouter
des remercimens qui lui étoient bien dûs.
» Lord Germaine a afluré , dit un de nos papiers ,
dans le cours de l'enquête fur les campagnes d'Amérique
, que le plus grand nombre des habitans de
ce pays étoit bien affectionné pour l'Angleterre .
Comment fe fait-il donc que l'affociation des loya
liftes foir réduite , en Amérique , à ne pouvoir
fubfifter que par les contributions charitables des
Officiers Anglois auxquelles on cherche actuellement
à faire contribuer auffi l'Angleterre ? L'orgueil
des réfugiés fe trouvant bleffé de l'idée de
fubfifter de charités , ils ont offert de rendre les
fecours qui leur feront avancés , & d'hypothéquer
un vaiffeau de 20 canons , un de 10 & 3 autres
moindres , qui font tour leur avoir «<.
Le Confeil d'Etat de la Baye de Maſſachuſets ,
lit-on dans un autre , va mettre au jour un gros recueil
de lettres des principaux réfugiés qui font
actuellement en Angleterre , & notamment de MM.
Hutchinson & Bernard , reconnus pour être les auteurs
de la guerre actuelle. Il y en a une de l'ancien
Gouverneur Hutchinſon , oùil fait entendre que
le Général Gage n'étoit qu'un homme de paille ,
deftiné feulement à le remplacer pendant le tems
qu'il paffera à Londres , où S. M. l'a fait venir
pour le confulter fur les affaires de l'Amérique.
II y confeille à fon parent , à qui il écrit , de ne
pas quitter le pays , mais de s'accommoder aux
( 123 )
circonftances , & co mme on dit , de hurler avec
les loups . Cette lettre n'a pas plus de trois ans de
date. Plufieurs de ces lettres ont été remifes volontairement
aux éditeurs qui doivent mettre cette
épigraphe fur le frontispice du recueil.
Poft tenebras lucem ;.
Et cette autre :
Judicante invidia florebit Juftus-
Nos papiers fe font empreffés pendant
quelque tems de publier des lettres du Gouverneur
de Gibraltar , qui fe moquoit de
ce qu'on avoit plus d'inquiétudes à Londres
fur le fort de fa place qu'il n'en avoit
lui-même. Les papiers de ce jour changent
bien de ton ; on fit dans tous l'article ſuivant ,
qui a cependant beſoin de plus ample confirmation
.
"Il y a une lettre de Portſmouth du 2 Décembre ,
où il eft dit que la frégate le Tartare , rentrée de
fa ftation devant Lisbonne , apporte la nouvelle
que Gibraltar s'eft rendu le 27 Novembre , une
bombe ayant fait lauter un magafin à poudre , dont
deux ou trois cens hommes ont été tués . C'étoit le
principal magafin , & les provifions manquant d'ail
leurs. Celui qui écrit la lettre ajoute que le fieur
Græme , Capitaine du Tartare , eft parti fur le
champ pour Londres avec cette nouvelle « .
Le 29 du mois dernier , il y a eu un duel
entre M. Charles Fox & M. Adam ; des
altercations un peu vives qu'ils avoient eues
dans la Chambre des Commuues y ont donné
lieu. Cet évènement a fait beaucoup de
bruit , on en trouve les détails fuivans dans
nos papiers :
» Pour empêcher qu'on ne préfente mal au Public
ce qui s'eft paffé Lundi matin entre M. Fox &
f2
( 124 )
M. Adam , nous vous autorifons à publier le récit
fuivant :
-
-
» En conféquence d'en différent antérieur , ces
Meffieurs fe rendirent à huit heures du matin au rendez-
vous donné : le terrein étant meſuré à la diftance
de 14 pas , M. Adam dit à M. Fox de tirer.
M. Fox répondit : Monfieur , je n'ai point de que
relle avec vous , tirez . M. Adam tira alors &
bleffa M. Fox. Nous croyons que M. Adam ne
s'en apperçut pas , parce qu'aucun de nous ne s'en
apperçut diftinctement. M. Fox tira & manqua :
nous nous avançâmes alors , & nous demandâmes
à M Adam s'il étoit fatisfait ? M. Adam répondit :
M. Fox déclarera-t-il que fon intention n'étoit
pas de porter une atteinte perfonnelle à ma réputa-
M. Fox répondit que le lieu n'étoit pas
propre aux apologies , & pria M. Adam d'aller en
avant. M. Adam tira fon fecond coup & manqua.
Il reftoit à M. Fox un piftolet chargé , il le tira en
l'air , & dic qu'actuellement que l'affaire étoit finie
, il ne feroit pas de difficulté de déclarer qu'il
n'étoit pas plus entré dans fon intention d'infulter
perfonnellement M. Adam , que de nous infulter
nous-mêmes. M. Adam répondit :
fieur , vous vous êtes comporté en honnête homme .
tion ? -A
Mon-
Alors M. Fox nous dit qu'il croyoit être bleffé ;
en ouvrant fa vefte , on vit qu'il l'étoit effectivement
, mais légèrement , felon toute apparence :
ces Meffieurs fe féparèrent alors , & loriqu'on examina
la bleffure , il ne parut pas qu'elle dût avoir
aucune fuite dangereufe .
Cette relation a été fignée par MM. Richard
Fitz Patrick & T. Makenzic Humberftons
qui avoient été choifis pour fe
conds par les deux combatttans.
( 125 )
FRANCE.
De VERSAILLES , le 14 Décembre.
LE I de ce mois M. O- Dunne , ci - devant
Miniftre Plénipotentiaire du Roi près l'Electeur
Palatin , nommé par S. M. fon Ambaffadeur
en Portugal , a eu l'honneur d'être
préfenté à S. M. , & de lui faire fes remercimens
.
Les , la Marquife du Roure , la Comteffe
de Choifeul - Meuſe , & la Marquise d'Argenteuil
, ont eu l'honneur d'être préfentées
à LL. MM. & à la Famille Royale , la première
par la Comtefle du Roure , Dame
pour accompagner Madame , la feconde par
la Vicomteffe de Choifeul , & la troifième
par la Marquife de Roncé , Dame pour
accompagner Madame la Comteffe d'Artois.
M. Chardon , Maître des Requêtes , Procureur-
Général de S. M. au Confeil Royal
des Finances pour les Prifes , étant de retour
de la miffion qui lui a été confiée dans tous les
ports du Royaume où il a fait procéder aux
ventes & liquidation des prifes faites par les
vaiffeaux de S. M. & à la diftribution totale
de leur produit aux Etats Majors & atıx équipages
, ainfi qu'à la vérification des droits.
maritimes , a eu l'honneur d'être préfenté
au roi par M. de Sartine , Miniftre & Secrétaire
d'Etat ayant le département de la Marine
, & de faire fes remercimens à S. M. de
la place de Commiffaire départi pour le reſte
des ports , pêcheries , droits maritimes , &
£
3
( 126 )
l'obfervation des Ordonnances dans les Amirautés
, qu'elle a bien voulu lui accorder
comme une marque de la fatisfaction qu'elle
a de fes fervices.
Mrs. de Caffini , Montigny & Perronet
de l'Académie des Sciences , ont eu l'honneur
de préfenter à S. M. cinq nouvelles
feuilles de la carte de la France qui comprennent
les villes de Périgueux , de Marfeille ,
de Viviers , de Briançon & d'Avignon .
De PARIS , le 14 Décembre.
LES lettres de Nantes & de Bilbao apportées
par des bâtimens Américains partis,
l'un de Philadelphie le 26 Octobre , l'autre
de Bofton le 24 du même mois , annonçoient
l'arrivée de M. le Comte d'Eftaing en Géorgie
; les lettres reçues de Londres confirmoient
cette nouvelle , mais donnoient des
inquiétudes fur les fuites d'un coup de vent
qu'il devoit avoir effuyé ; tout- à- coup on
a reçu la nouvelle de fon arrivée à Breft.
» Le vaiffeau du Roi le Languedoc , de 90 canons
, monté par le Comte d'Estaing , Vice Amiral
de France , a mouillé le 7 de ce mois , dans la rade. It
étoit parti de l'entrée de la rivière de Savannah , à la
côte de la Géorgie , le 28 Octobre.
On a appris que le Comte d'Eftaing , pendant le
féjour de l'Efcadre du Roi fur cette côte , a fait
une expédition contre la ville de Savannah , qui
n'a pas réuffi .
En attendant qu'on publie des détails ultérieurs
& pofitifs ; voici ceux que l'on
répand , & que nous donnons comme on
les débite.
( 127 )
» Le Comte d'Estaing s'eft rendu maître de l'lfle
de Beaufort , qu'il a remife au Général Lincoln . Son
expédition contre Savanah n'a pas été auffi heureuſe.
Il avoit mis 3000 hommes à terre ; ne pouvant être
fecondé par les Américains qui avoient peu de troupes
de ce côté , voyant le Général Prévoft mieux
retranché qu'on ne s'y étoit attendu , il fe décida à
l'affiéger dans les formes. Les coups de vent devenant
de jour en jour plus violens , la flotte ne pouvant
conferver fans rifque fa pofition , s'appercevant que
fes feules forces ne réduiroient pas facilement 5000
hommes bien retranchés , il fe décida à faire rembarquer
fes troupes . Il y eur , à cet occafion , un choc ,
où il a perdu , dit - on , 140 hommes ; le feul Officier
de marque tué eft M. le Colonel Stettin Suédois , qui
avoit commandé en fecond une des colonnes à l'atta.
que de la Grenade ; MM . de Fontagres & de Bethify
ont été bleffés légèrement . Le Général l'a été d'un
coup de feu à la cuiffe , & d'une flèche au bras , ce
qui fait préfumer que Prévoft avoit des Indiens avec
lui ; ces bleffures l'ont obligé de s'arrêter quelques
jours à Breft , & de venir à petites journées. On au
ra fans doute bientôt des détails plus circonftanciés .
La plus grande partie de l'efcadre a eu ordre d'entrer
à Rochefort ; on ignore fi elle y eft arrivée ; les débordemens
des rivières , la chute de plufieurs ponts
arrêtent les Couriers . On a feulement appris que le
Guerrier , commandé par M. de Bougainville , a
mouillé à l'Orient le 8 , & que le coup de vent n'avoit
pu éloigner aflez les autres vaiffeaux pour qu'ils
puiffent tarder. Le retour de M. d'Estaing a caufé
beaucoup de joie ; il eft attendu avec une impatience
égale à la haute idée qu'on a conçue de fa valeur , &
à l'importance des fervices qu'il a rendus dans fa longue
& glorieufe campagne.
Selon une lettre de Calais , il eft entré le
de ce mois dans ce port , une caiche Angloife
de 14 canons de 8 liv. avec so hom.
S
( 128 )
à bord , au nombre defquels étoient 16 Irlan
dois qui y fervoient comme forcés , parce
qu'ils avoient été preffés , & qui font parvenus
à fe rendre maîtres des 34 Anglois qu'ils
ont contraints de fe réfugier dans la calle ,
excepté le Pilote Côtier à qui ils ont fait
prendre la barre du gouvernail pour les
amener ici . Cette caiche , qui eft d'une trèsbelle
conſtruction , faifoit partie d'une flottille
que les Anglois envoyoient en croiſière
au Texel ,pour s'emparer de Paul Jones. Cette
flottille a dû partir de la Dune le 6 de ce mois.
Les 16 Irlandois , ajoute la même lettre ,
font libres ; ils ont pris la cocarde d'alliance
depuis leur arrivée ; ils s'étoient révoltés le
4 à la Dune , à la vue de tous les vaiffeaux
de leur flotte , vers les 2 heures après midi ;
le Capitaine & fon fecond étoient à terre.
La lettre fuivante , en date de St Malo
lez de mois , offre le Tableau fâcheux des
défaftres occafionnés fur nos côtes par les
derniers coups de vent.
» 26 bâtimens de transport qui avoient été frétés
à Granville pour faire partie de la flotte affemblée
ici , partirent le 27 Novembre à dix heures du matin
, par un très bon vent , chargés de farine , de
bifcuits , d'ancres , de cordages , & c. pour retour
ner hiverner dans leur port ; ils étoient convoyés
par la Guyanne , de 20 canons , & la Guêpe , de
18. A peine étoient-ils à 2 lieues du port , qu'ils
furent pris par le calme , parce qu'ils longeoient la
côte , craignant quelques coups de vent du large.
Vers le foir , ils cherchèrent à rentrer en rade ; la
nuit étant venue on les perdit de vue ; entre mingit
& une heure le vent devint furieux , & tous les bâ
timens furent difperfés.
( 129 )
Le 28 , vers cinq heures du matin , on entendit
des cris fur la côte , on fut au fecours , & l'on trou◄
va un bâtiment fubmergé entre le Fort - Royal &
celui du Grand-Bé ; un autre fut rencontré au
Fort du Bé prefqu'à terre , deux hommes , le Capitaine
& un Marelot s'étant fauvés . Le long de la
côte on voyoit beaucoup de débris . Un troisième
bâtiment fit trouvé échoué fur des rochers au pied
du fort de la côte , & on en apperçut plufieurs.
au large , les uns mouillés , les autres faifant route
pour la Baye de Cancale . Deux bâtimens &
la gabarre la Guyanne furent ramenés dans le port
par les bateaux qu'on envoya à leur fecours.
A la mer baiffante on trouva beaucoup de débris
, & 10 hommes de noyés. Les Employés des
Fermes ont rapporté avoir trouvé cinq chaloupes
fur les - fables , beaucoup de mâts , de voiles , de
hauts- bords , & c. & qu'il y avoit à l'Anſe de Quémoré
, à une lieuc & demie de Saint - Malo , un bâtiment
échoué . Le foir , on apprit de Cancale que
la Guêpé y étoit mouillée , & que 14 bâtimens
dont deux démâtés & un fubmergé , étoient échoués
dans toute l'étendue de l'Anfe , fans qu'on fût encore
l'état où ils étoient , & s'ils pourroient s'en
tirer.
On n'eft pas fans inquiétude fur le fort de la
corvette le Serin , qui partit le même jour de la
rade de Cancale pour aller à Cherbourg avec deux
chaloupes canonnières , & qui a effuyé le même
coup de vent «.
Ces nouvelles affligeantes ne font pas les
fenles que nous ayons reçues de nos côtes.
On apprend de la Rochelle que le même
coup de vent a diffipé le convoi raſſemblé à
Fifle d'Aix. Il confiftoit en 36 bâtimens , qui
dans cette nuit orageufe , ont tous été obligés
de filer leurs cables , & de chercher à entrer
fs
( 130 )
dans la rivière de Rochefort. 7 d'entr'eux ,
dont 3 appartenant au Roi & 4 Marchands
ont fait côte. Le Lezard , appartenant à M.
Grandiz , a touché le d'Aubenton , & a coulé
bas. On a perdu plufieurs matelors , un Officier
& 2 foldats des troupes du Roi. On
compte qu'à préfent ils font tous raffemblés ,
& qu'ils ont fait voile pour leur deſtination ,
avec les vaiffeaux de guerre le St-Michel , &
les frégates la Médée & la Belle Poule chargés
de les convoyer.
Les premières nouvelles de Londres nous
apprendront les ravages que ces ouragans
fucceffifs auront caufé fur la côte d'Angleterre
; elle n'aura fans doute pas été plus
épargnée , s'il en faut juger par la difperfion
de la flotte fortie du Shannon , par la perte
de l'Embufcade , de l'Apollo &c. ainfi que
des bâtimens des Indes- Orientales.
On a appris par un Courier extraordinaire
que M. le Comte de Cordova étoit arrivé à
Algéfiras le 19 du mois dernier , 10 jours
après fa fortie de Breft. Une traversée auffi
heureufe explique pourquoi M. le Comte de
Sade n'eft pas encore arrivé à Breft. Les vents
qui favorifoient l'efcadre Efpagnole , auront
forcé l'efcadre de Toulon de fe réfugier au
Ferrol pour y attendre un meilleur tems , &.
mettre fon convoi à l'abri.
» Un navire Hollandois parti de Cadix le 21
Novembre , & arrivé ici le 27 , écrit-on de Marfeille
, a dépofé que la veille de fon départ , une
frégate Efpagnole y entra & déclara qu'elle avoit
laiflé fur le Cap Ste- Marie , M. de Cordova avec
16 vaiffeaux de ligne.
( 131 )
» Le même navire en traverfant le Détroit , a vu
fix vaiffeaux de ligne mouillés à Ceuta , & 6 autres
mouillés au vieux Gibraltar , un vaiffeau de
ligne , une frégate & un cutter Anglois dans la
rade de Gibraltar .
Nous venons d'apprendre , ajoute la même lettre
que notre convoi parti depuis peu pour les Ifles
fous l'efcorte de l'Aurore , frégate commandée par
M. de Flotte , a traversé le Détroit la nuit du 12 au
13 de ce mois «.
On mande de Cherbourg que le régiment
de Waldner eft deftiné , pour cet
hiver au meilleur emploi que l'on
puiffe faire des troupes quand elles ne font
plus en campagne ; elles doivent travailler à
l'avancement de certains ouvrages de fortifications
qui mettront ce lieu à l'abri des
infultes qu'il effuya dans la dernière guerre
& même de le mettre en état d'y établir un
port s'il eft poffible , ce que l'Angleterre
redoute beaucoup.
La Gloire & la Concorde font parties le
21 Novembre du port de Breft avec un
convoi de bâtimens marchands.Le Régiment
d'Orléans doit remplacer celui d'Auftrafie ,
parti de l'Orient le 22 fur des bateaux & chaloupes
. Celui de Diefpach eft parti le 24 pour
Morlaix , & l'on y atrend celui de la Couronne
& celui de Penthièvre. On a confervé
dans chacun des vaiffeaux quatre boeufs en
cas de fortic.
Le Vicomte du Chilleau qui avoit apporté
à la Cour la nouvelle de la prife de la Grenade
, vient d'être nommé Commandant du
Prothée , & vient de partir pour Breft.
f 6
( 132 )
Dès l'inftant de la publication de l'Edit
du nouvel emprunt viager , l'affluence a été
telle au Tréfor-Royal , qu'il a été bientôt fermé.
On avoit déja reçu le 3 de ce mois 30
millions ; l'Adminiftrateur des Finances qui
s'attendoit avec raifon à cet empreffement ,
avoit prévenu les Notaires & le Syndic des
Agens de Change , qu'une fois l'emprunt
fermé , ils ne devoient pas efpérer qu'aucune
confidération pût faire accepter aucune
fomme qu'on voudroit placer , au- delà de
celle qu'on veut emprunter.
Après avoir effayé de mettre les voyageurs en
garde contre les voleurs répandus fur les grandes
routes où ils endorment & enivrent les perfonnes
qu'ils veulent dépouiller , on doit fe hârer de les
inftruire que trois de ces fcélérats viennent d'être
condamnés à fubir la peine due à leur crime ; deux
d'entr'eux ont été atteints & convaincus de s'être
introduits , fous prétexte d'une ancienne connoiffance
, chez une femme d'un âge avancé , d'avoir
abufé d'un dîné qu'elle leur a donné chez elle le 24
Février dernier , pendant lequel ils ont pris la précaution
d'écarter to te affiftance , pour lui faire
prendre dans du café , que l'un d'eux a été chercher ,
une liqueur narcotique & pernicieufe , qui lui a procuré
un fommeil léthargique , accompagné de convulfions
& enfuite de délire , & a mis fa vie en
danger ; d'avoir profité de l'état où ils l'avoient réduite
pour lui voler les hardes , bijoux & autres effets
mentionnés au procès , &c. L'autre accompagné de
deux quidams ayant ramaffé , le 24 Janvier , vers les
4 heures après-midi , dans la rueDauphine , un écu
de 3 liv. qu'il feignit d'avoir trouvé en préfence
de Léger Vial , Marchand Carrier , âgé de 72 ans
engagea ce dernier à entrer dans un cabaret , & fous
prétexte de mettre du fucre dans les différens ver.
( 133 )
res , mit dans celui de Vial une liqueur qui lui
procura un fommeil léthargique de vingt - quatre
heures , & dont il profita , de complicité avec
les deux quidams , pour lui voler fa bourfe , fa
montre & fon argent , après l'avoir fait monter
de force dans un fiacre , où ils le laiflèrent dans
une espèce de délire qui dura plus d'un mois ,
avec extravafion de fang au vifage , & autour
des yeux , accompagné de grandes douleurs & de
foiblefles d'eftomac , &c. Ces trois empoisonneurs
ont été condamnés à faire amende honorable
& à être enfuite rompus , vifs & jettés au feu ; il
a été furfis à égard de fept autres dénommés
dans l'Arrêt , jufqu'après fon exécution.
Ces malheureux ont été exécutés le 3 de ce mois ;
on ne fait point s'ils ont déclaré leurs complices ;
mais ils ont fait connoître la plante d'où ils tiroient
leur poifon ; elle eft du genre herbacé , affez connue
, quoiqu'elle ne foit pas fort commune ; il eft
inutile de la nommer : les gens de l'art la connoîtront
aisément , & préviendront fes funeftes effers ,
qui font de produire l'affoupillement , le délire &
les convulfions.
·
Nous avons annoncé dans le Journal du
2 Octobre dernier , la nouvelle machine de
M. Cordelle Méchanicien , rue St Pierre
Pont-au - choux à Paris , pour élever à telle
hauteur & à telle quantité qu'on voudra
l'eau puiſée au courant des rivières fans gêner
la navigation. L'Académie Royale des Sciences
a donné le 27 du mois dernier l'approb1-
tion fuivante à cette machine.
כ כ
Après s'être effayé , pour ainfi dire en petit ,
par la Machine établie à Epinay for Seine , M.
Cordelle en propofe une autre pour fournir de l'eau
aux . Habitans de toute Ville , traversée par
une rivière dont le cours eft un peu confidéra(
134 )
ble , &c. Du refte rien de plus fimple ni de plus
ingénieux ; plufieurs Machines de cette eſpèce placées
fuivant les circonstances , & dans des endroits
convenables , fournitoient fans gêner la navigation
de l'eau aux Habitans de Paris les plus élevés ;
quoique fon Mémoire ne foit accompagné d'aucun
devis , on peut juger aisément que la dépenfe
& l'entretien n'en feroit pas confidérable ; nui
achat de charbon ni de bois à brûler . Si la Ville
adoptoit ce Plan , elle rempliroit les engagemens
qu'elle a pris pour faire rendre de l'eau chez les
Propriétaires des Maifons , à moins de frais qu'elle
ne peut le faire actuellement , & c. L'Académie fait
avec quel zèle M. de Parcieux a dépeint les inconvéniens
qui résultent de l'établiſſement actuel
des Pompes du Pont Notre- Dame , de celui de la
Samaritaine , des dépenfes que ces Bâtimens exigent
, des risques qu'ils courroient & qu'ils feroient
courir , fi le feu y prenoit , & du dommage
énorme qu'alors ils courroient « .
L'Académie Royale des Sciences & Belles-
Lettres , élut le 30 Novembre dernier , à
la place vacante par la mort de M. de Foncemagne
, M. de Chabanon , Académicien
Penfionnaire.
Une Ordonnance du Roi , du 16 Août dernier ,
attache au fervice de terre une partie de l'infanterie
du corps des Volontaires de Naflau , qui étoit
attaché ci-devant tout entier au corps de la Marine.
S. M. règle que des trois compagnies qu'Elle conferve
, deux formeront deux compagnies d'infanterie
, & la troisième d'artillerie , qui porteront enfemble
le nom de Naffau- Siégen .
Par une feconde , du mois d'Août , le Roi a agréé
la propofition qui lui a été faite par S. A. S. Mgr.
le Duc de Chartres , Colonel général des Huffat ds ,
de créer dès à préfent les quatre Officiers fupérieurs
deftinés à commander le Régiment de ce
( 135 )
nom , dès que le fervice de S. M. exigera que ce
Régiment foit mis fur pied. Ces Officiers jouiront
dès aujourd'ui du traitement qui leur eft aligné
par l'Ordonnance
, portant création du Régiment
de Colonnel-général des Huffards .
Une troisième , du 26 Septembre , porte , qu'à
compter du 1er Octobre les Colonels en fecond ,
les Meftres -de-Camp en fecond & les Lieutenansdes
troupes de S. M. , tant à pied qu'à cheval ,
excepté cependant les Régimens du Roi , infanterie
, les Régimens Suiffes & celui des Carabiniers
de Monfieur , cefferont d'avoir des compagnies ,
& que celles qu'ils commandoient , porteront le
nom des Capitaines qui font ou qui feront par la
fuite à leur tête .
Un quatrième du 16 Septembre pour
régler le rang du Maréchal des- Logis des
Gardes -Françoifes , règle qu'il aura rang &
commiffion de Capitaine d'Infanterie , s'il at
trois années de fervice comine Officier dans
les troupes de S. M. ; & dans le cas où le Titulaire
n'auroit d'autres fervices que ceux de
Maréchal des Logis de ce Régiment , la
commiffion de Capitaine ne lui fera expédiée
qu'après fix mois de fonction dans ladite
charge.
De BRUXELLES , le 14 Décembre.
LES lettres de Cadix en date du 18 du
mois dernier , confirment que D. Louis de
Cordova eft avec toute fa divifion à l'entrée
du Détroit , & qu'il n'a point laiffé de vaiffeaux
au Ferrol . Il femble que les Espagnols
veulent fe contenter de bloquer Gibraltar ,
& qu'ils ne penfent pas à en former le fiége ;
malgré la quantité de bâtimens de guerre
qui entourent cette place , une balandre An(
136 )
gloife de 18 canons , eſt parvenue à fe gliffer
dans le port : il eft vrai qu'elle a effuyé un
feu terrible ; mais il n'a pas paru qu'elle fût
- endommagée , les courants l'ont tellement
favorifée qu'il n'a pas été poffible de l'arrêter .
Selon quelques lettres d'Efpagne , la Floride
doit , en vertu d'une convention entre
la Cour de Madrid & le congrès Américain
, repaffer fous la domination de la première
; c'eft dans cette vue , dit-on , qu'elle
n'a pas encore des forces allez confidérables
à la Havane pour aller attaquer la Jamaïque ,
que le ministère Eſpagnol a fait paffer 3 millions
de piaftres fortes aux Américains. Ces
bruits courent depuis affez de temps pour
avoir acquis une certaine confiftance ; mais
ils ne font pas encore confirmés.
On parle depuis long-temps de la difgrace
de D. Ulloa ; on fe rappelle qu'à fon retour
de fa croifière inutile aux Açores , on a dit
qu'il avoit demandé un Confeil de guerre ;
on prétend aujourd'hui qu'il en a été nominé
un. Voici les Griefs dont , felon les papiers
publics , l'accufe un des Capitaines revenus
de cette croifière : 1 °. d'avoir eu connoiffance
de 8 vaiffeaux de la Compagnie des Indes
Angloifes , fans les avoir pourfuivis. 2 ° .
D'avoir laiffé prendre à fa vue par une frégate
Angloife la frégate Eſpagnole la Sainte-
Monique. 3. D'avoir laiffé enlever auſſi de
la même manière , un vaiTeau de Manille
chargé de 2 millions de piaftres. On ajoute à
préfent qu'il a été démonté , arrêté fur fon
bord , & qu'il eft prifonnier. On regrette
( 137 )
beaucoup qu'un Officier de ce mérite fe foir
attiré une difgrace auffi éclatante , c'est le même
dont les écrits fur les Etats Efpagnols en
Amérique font fort eftimés , & qui fut envoyé
, il y a plus de 40 ans , avec les Académiciens
François au l'érou .
» Les circonstances , écrit - on de Levde , en
date du 4 de ce mois , ayant changé à légard de
l'Efcadre de M. Paul Jones , au Texel , les Etats-
Généraux ont fufpendu l'effet de lear réfolution ,
du 19 Novembre , qui en ordonnoit le départ ,
par une autre , prife le 26 du même mois. Elles
reçuent ce jour- là une lettre du Stadhouder , par
laquelle il les informoit , que , conformément à
leur refolution du 19 Novembre , il avoit envoyé
les ordres néceffaires au Vice Amiral Reynſt ,
commandant à la rade du Texel , pour qu'il tint la
main avec toute la difcrétion poffible , & qu'il effecruât
par to is les moyens convenables , fans excep
ter même les voies de force , que Paul Jones remît
en mer avec les vaiffeaux à fes ordres & fes prifes ;
mais qu'après que Paul Jones eut déclaré être prêt à
obeir aux ordres de L. H. P. , & que , d'abord qu'il
feroit en état , il profiteroit de la première occafion
pour reprendre le large , il éoit arrivé le 25
Novembre que le Vice Amiral Reynft , ayant en
voyé le Capitaine van . Overmeer à bord du vail.
fean le Serapis , pour notifier de nouveau de la
manière la plus férieure à l'Officier commandant ,
qu'il devoit fe pourvoir d'un Pilote côtier & partir
avec le premier vent favorable , il lui avoit été rap .
porré , quee ce vaiffeau n'étoit plus commandé par
Paul Jones mais par le Capitaine François , Cotineau
de Cofgelin , qui en avoit pris poffeffion au
nom du Roi de France « . Le Stadhouder fe référoit
d'ailleurs à la lettre même du Vice- Amiral Reynft ,
ainfi qu'aux pièces y annexées ; & S. A. S. ajoutoit ,
» qu'en attendant les ordres ultérieurs de L. H. P.
( 138 )
Elle avoit provifionnellement écrit au Vice Amiral
Reynft de ne point ufer , jufqu'à nouvel ordre , de
voies de force , contre les vaiffeaux dont les Commandans
prouveroient , qu'ils font pourvus d'une Commillion
du Roi de France , les ordres précédens reftant
néanmoins dans leur entier à l'égard du vuitſeau l'Alliance
, actuellement commandé par Paul Jones ; «
& qu'Elle avoit en même-tems chargé le fufdit
Vice-Amiral » d'avoir foin que , conformément au
placard de L. H. P. , en date du 3 Novembie 1756 ,
aucuns des prifonniers , qui n'avoient pas été conduits
à la rade à bord dudit vaiffeau l'Alliance , n'en
fût emmené fur ce navire , S. A. S. fe flattant que
L. H. P. approuveroient fa conduite en cette affaire :
fur quoi L. H. P. ayant délibéré , ont d'abord remercié
le Stadhouder de la communication qu'il
leur avoit faite , & cnt approuvé à tous égards fes
procédés dans l'affaire dont il s'agit , fe réfervant
de délibérer ultérieurement fur le parti à prendre en
cette occafion «<,
En attendant leur réfolution ultérieure
fur ce fujet , & qui peut traîner en longueur
, & conduire au temps où l'efcadre
pourra partir du Texel fans danger , on eft
fort curieux de favoir la réponſe qui fera faite
au dernier Mémoire que le Chevalier
Yorke a préfenté pour réclamer les fecours
ftipulés par les Traités .
Le Public obfervateur , écrit on de Hollande
à ce fujet , étoit un peu furpris de la patience avec
laquelle le Cabinet de S. James attendoit la réponfe
de LL. HH. PP . aux mémoires qu'il leur avoit
fait préfenter cet été . Après cinq mois écoulés , on
étoit prefque porté à croire qu'il avoit jugé à propos
de laiffer affoupir cette affaire , & de le défifter
de fes réclamations , d'après cette manière politique
, qu'il vaut fouvent mieux ne pas demander
ce qui nous eft légitimement dû , que de fe com
( 139 )
·
promettre en s'expofant à un déni prefque certain .
On a été bien plus étonné de le voir revenir fur
cet objet. On ne l'a pas été moins de l'efpérance
que
le Chevalier Yorcke affecte à la fin de fon mémoire
, de concevoir de l'augmentation de la marine
Hollandoife. Nous ne croyons point ici qu'elle
ait été réfolue dans le deffein de fecourir l'Angleterre
; on penfe qu'elle eft uniquement deftinée à
protéger notre commerce. Les premiers ordres
donnés le confirment en effet. Un vaiffeau de guerre
de 60 canons , 2 de 50 , 3 de 36 & 2 de 20 doivent
convoyer les navires deftinés pour la France. Huic
autres partiront pour escorter ceux qui fe rendront
à S. Euftache , Curaçao & Surinam , & neuf partiront
inceffamment pour la Méditerranée , Cadix ,
Lisbonne , & tous les Ports le long des côtes d'Angleterre
& de France .
La convention entre Paul Jones Ecuyer,Capitainedans
la Marine Américaine , commandant
l'efcadre continentale actuellement au
Texel , & Richard Péarfon Ecuyer, Capitaine
dans la Marine Angloife , ci - devant Commodore
de la flotte Angloiſe de la Baltique
maintenant prifonnier de guerre des Etats-
Unis de l'Amérique feptentrionale eſt de la
teneur fuivante.
1º. Le Capitaine Jones confent librement , de la
part des Etats- Unis , au débarquement dans l'Ifle
du Texel , des prifonniers Anglois , dangereusement
bleffés , qu'il a entre les mains , pour y être affiftés
& pourvus de bons Chirurgiens & de remèdes ,
aux dépens des Etats - Unis de l'Amérique , & ( conformément
à la permiffion qu'il a reçue des Etats-
Généraux , ) être gardés par fes fentinelles dans le
fort du Texel , avec liberté de les en retirer à fon .
gré & felon fon bon plaifir . 2°. Le Capitaine Pear-
Ion s'engage , de la part du Gouvernement Britan-,
( 140 )
nique , que les prifonniers Anglois , qui feront
débarqués , ainfi qu'il a été mentionné dans l'art.
précédent , feront tous confidérés comme prifonniers
de guerre des Etats - Unis d'Amérique , juſqu'à
ce qu'ils aient été échargés , cxcepté feulement ceux
qui dans cet intervalle po rront mourir de leurs
bleffares . 3 ° . Le Capitaine Pearfon s'engage en outre
, de la part du Gouvernement Britannique , que ,
fi quelques-uns des fujets Anglois , maintenant pri
fonniers de guerre entre les mains du Capitaine
Jones , déferte ou s'enfuit , foir du fort du Texel ,
foit autrement , il fera , en conféquence du premier
article , relâché & renvoyé en France un égal
nombre de prifonniers Américains , conformément
au Cartel. 4° . Et le Capitaine Jones s'engage , de
la part des Etats - Unis , que , fi quelques-uns des
prifonniers, qui feront débarqués , mouroient à terie,
étant fous la garde , de leurs bleffures , ils ne pourront
en ce cas être compris dans l'échange .
Ondit dans quelques papiers publics qu'il
eft fort queftion aujourd'hui d'un Congrès
qui fe tiendra cet hiver dans cette Ville pour
concilier les différends qui fubfiftent entre
les Cours de Verfailles , de Madrid & de Londres
; ils nominent même déjà le Baron de
Thugut comme devant y affifter de la part de
la Cour de Vienne , comme une des Puiffances
médiatrices ; mais cet évènement eſt plus
à défirer qu'il n'eft facile à croire.
On minde de Hollande qu'il y circule un
ouvrage qui fait la plus grande fenfation
c'eft la traduction d'un ouvrage pofthume du
fameux David Hume , intitulée Dialogues
fur la Religion Naturelle. C'eft , dit - on , un
refumé de tous les argumens pour & contre
la Religion.
( 141 )
PRÉCIS DES GAZETTES ANGLOISES du 6 Déc.
avant
On fe raconte très - férieufement dans tous les
quartiers de la Cour , la vifion que le Lord Littleron
a eue dans la nuit du mardi 23 Novembre.
C'eft fur la foi de plufieurs perfonnes qui en ont
entendu le récit dans la bouche de ce Lord , dans
un déjeuner qu'il leur donna le jeudi 25 ,
qu'il allât au Parlement , où il a parlé très - fortement
en faveur de l'Irlande . Une belle dame lui
apparut en fonge ; elle étoit vêtue de blanc , & tenoit
dans fa main un oiſeau ; elle lui donna le confeil
de mettre ordre à fes affaires , attendu qu'il
n'avoit plus que trois jours à vivre . D'après
le récit que depuis fa mort , Milord Abingdon a
fait au Parlement d'une exclamation de ce Sei-
C
gneur entendue très diftinctement par fon Valet
de chambre , & qui l'a rendue au Lord Abingdon ,
offrant de l'attefter par ferment , il eft à croire que
Milord Littleton étoit peu occupé de cette terrible
prédiction , & qu'il fongeoit beaucoup moins à fes
propres affaires qu'à celles de fa Nation. Il s'écrioit
le vendredi 26 , en fe promenant à grands
pas dans la chambre , devant ce domeftique de
confiance , qui étoit là pour l'habiller : » Oh ma
» pauvre patrie ! voici donc le moment de ta rui-
» ne ! Que je ferois infàme à mes propres yeux ,
fi je manquois cette occafion de facrifier un revenu
de 15,000 liv. fterl. pour te fervir , pour
te fauver peut - être. Ah ! que mercredi ( il vou-
» loit dire le premier Décembre ) fera long à ve
nir ! Que j'ai de chofes à leur dire s'ils veu-
» lent m'entendre , mais ils ne m'écouteront pas ,
» & l'Anglererre eft perdue Il eft mort le famedi
27 au foir , d'un polype au coeur. Les inter-
"
כ כ
"23
( 142 )
prètes des fonges difent qu'il eft vifible que c'eſt
le Génie de l'Irlande qui eft venu le remercier de
la tournée patriotique qu'il venoit de faire dans ce
Royaume , d'où il arrivoit , & que ce Génie eft
très-reconnoiffable par fon habit blanc & par l'oifeau
qu'il tenoit , fymboles de l'innocence & de
la liberté . Chez les Romains , dont les Anglois fe
piquent d'être les émules , il y a eu plus d'un exemple
de ces apparitions . L'Afrique apparut auffi à
Curtius Rufus , pour lui annoncer fon triomphe &
fa mort. Le Lord Littleton avoit rendu vifite au
Lord Gower auffi- tôt qu'il avoit eu connoiffance
de fa démiffion . Il comptoit s'attacher au Lord
Shelburne. L'Oppofition entière déplore la perte
d'un homme d'efprit que fa légereté avoit entraîné
dans bien des erreurs mais qui raffafié des futiles
plaifirs du monde , commençoit à faire une
étude férieufe des intérêts de fon pays , & à déployer
fon zèle pour la caufe de la liberté & de
la conftitution.
>
Suivant le bulletin d'aujourd'hui 6 , de l'état de
M. Charles Fox , on a lieu d'efpérer qu'il affiftera
à l'intéreflante féance du 9 , à moins qu'il n'y foit
queftion de décréter le fieur Adam , pour avoir
attenté fur les libertés de la Chambre , en effayant
le 29 au matin , fuivant toutes les règles de l'honneur
, de faire avaler à M. Fox , avec des pilules de
plomb , quelques expreffions du véhément difcours
qu'il a prononcé le 25 dans la Chambre des Communes.
M. Will Adam eft une des créatures du
Miniftre , député pour le Bourg de Gatton , Comté
de Surry. Il n'avoit pas pu obtenir de M. Fox
de figner qu'il ne l'avoit pas eu en vue dans un hideux
portrait qu'il a fait d'un fophifte politique
qu'il écarteroit de lui , difoit- il , comme le fléau
de la fociété . M. Adam avoit voulu établir que la
Nation avoit des obligations aux Miniftres de n'ê-
-
( 143 )
tre pas pires encore qu'ils ne font , & de ce que
malgré toutes leurs vicieufes qualités , celles de
leurs antagonistes font encore plus déteftables .
Le Lord Mulgrave , un des Lords de l'Amirauté ,
a dit dans les débats des Communes le 25 , qu'il
favoit depuis vingt - quatre heures qu'un vaiffeau
Efpagnol , d'une grande force , avoit coulé bas &
avoit été englouti dans la mer. Dans la même
Séance , le Colonel Onflow a demandé pourquoi on
ne traitoit pas le Royaume de Naples & l'Etat de
Gênes comme ennemis , puifqu'ils étoient alliés de
la Maifon de Bourbon.
On dit que fur l'obfervation qui a été faite à
quelques-uns des Miniftres , que les dégoûts donnés
à M. Burgoyne pourroient bien le porter à
prendre du fervice chez les ennemis de fon pays ;
ils ont répondu naïvement qu'ils voudroient de
bon coeur que le Congrès voulût renvoyer Washingthon
& le nommer à fa place.
9
que
Un Ecrivain Royaliſte a tourné en ridicule l'affiduité
avec laquelle on remarque que le Général
Burgoyne fuit les Offices de l'Eglife & il ofe
même juger ce qui fe paffe dans le coeur de ce
pieux Général , en nous difant qu'il ne peut trop
fouvent aller embraffer les Autels pour demander.
pardon à Dieu de toutes les fautes . C'eft ainfi
ceux qui lui ont interdit l'approche d'un trône terreftre
, voudroient auffi l'écarter de celui du Très-
Haut , & ils lui fuppofent une efpèce de prière
bien moins naturelle dans fa fituation , que celle
du Cardinal Wolfey , lorfqu'il fe trouva dans les
mêmes circonftances : » Que ne vous ai - je ſervi ,
» ô mon Dieu , avec la moitié du zèle que j'ai mis
» à fervir un Roi ingrat & injufte !
CC
Les partifans des Généraux qui n'ont pas été fi
bien reçus à la Cour que le Lord Macartney font
remarquer à la Nation par la voie des papiers
( 144 )
publics , que ce Gouverneur, à la vérité , avoi
la vigoureu e refolton de défendre fone
contre vingt- x vailleaux de force , & c. &c. ; mais
que jamais on ne l'a vu à la tête des troupes qui
ont combattu pour repouffer les François ; que
c'eft ce qui lui a fait perde avantageule pour les le feul moyen de faire
une capitulation honorable &
olhabitans ; & que par la teméraire arrogance il a
été caufe que toutes les pofleflions Angloiles dans
* PIfle ont été a la merer du vainqueur.
à
Un prochani voyage de M. le Chevalier Yorcke
en Angleterre , pourroit bien être motivé par l'ap
préhenfion ( non pas de ce Miniftie , mais de notre
Cour ) , que Paul Jones ne prétendit lui demander
raifon des siolics épithètes de Pirate de Tag Criminel d'Etat & de vagabonds dont
il l'a gratifié dans les Me
faite à M. Jones
de
que fur l'obiervation qui a été
die
que le Chevalier Yorcke n'avoit parlé ainfi que
comme Miniftre , il avoit répondu qu'il comptoit
bien aufli procéder ministériellement , & qu'il ne
Tui offiiroit de lui couper les oreilles qu'après lui
avcir notifié en règle fes pleins - pouvoirs des Etats
libres & in lépendans de l'Amérique dosgels
*
who
L'Amiral Hardy déclara à la Chambre le 1er. de
ce mois ,,
qu'a fun départ pour les Sorlingues , il ne
connoiffait ni la pofitien de l'ennemi , ni les vues
qu'il n'apprit la refolution d'entrer dans la Manche
que lorfqu'il l'y vit ; que l'armée vit ; ,combinée étoit à
Ouelt for go'il étoit à l'Eft ; que loin d'éviter le comdocbat,
il porta au Sud pour l'attendies que vers les 7
heures de l'après- midi les deux flottes étoient en pré-
Rence ; que l'on ceffa de porter le cap au Sud le refle
du jour & toute la nuit , & que le
lelendemain , il n'apperçut
plus un feul vaiffeau ennemi.
aguixou
- 23 on toy it
somnada & indume bensine , and
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQUI E.
De CONSTANTINOPLE , le 4 Novembre.
LE Baron de Herbert , Internonce de la
Cour de Vienne , a eu le 26 du mois dernier
fon audience du Grand-Seigneur.
Le Grand - Vifir a reçu depuis quelques
jours les complimens des Miniftres étrangers
fur la nouvelle dignité . Il a effuyé prefque
dans le même tems une mortification qui
n'a pu que lui être fenfible. Son frère Nid-
Changi Pacha , a été deftitué de ſon poſte.
On a cru devoir ce facrifice aux gens de Loi
& aux Grands de l'Empire qui voyoient
avec peine les deux frères occuper les deux
principales places de l'Etat. Il a été nommé
Bacha de Sophie.
SUÈDE.
De STOCK HOLM , le 20 Novembre;
Le Roi revient demain dans cette capitale
pour y tenir le Chapitre de fes ordres . Le 23
il retournera à Gripsholm , où l'on préfume
25 Décembre 1779. g
( 146 )
que la Cour paflera la plus grande partie
'de l'hiver.
Le beau tems dont nous avons joui pendant
l'automne , commence à nous quitter ;
les neiges tombent actuellement , & depuis
quelques jours la terre en eft couverte,
» La conduite des Anglois fur les mers du
Nord , écrit-on de Norwege , eft la même qu'ils
tiennent fur toutes les autres . Deux bâtimens
Américains venant de Gothembourg , pourfuivis par
des navires Anglois armés , fe font réfugiés fous le
canon de la fortereffe de Fridérichfolm près de
Chriftianfand . Leurs ennemis ont voulu les y attaquer
, & en ont même prévenu le Commandant de
la fortereffe Danoife , celui - ci leur a fait répondre
fur le champ que ces vaiffeaux Américains s'étant mis
fous la protection de S. M. le Roi Dannemark , il ne
fouffriroit pas qu'on les infultât fous fon canon. Les
Anglois ayant vu , par les préparatifs du Commandant
, qu'en effet il étoit bien réfolu de défendre les
Américains , ont pris le parti de fe retirer «.
ALLEMAGNE,
De HAMBOURG , le 27 Novembre.
ON attend avec impatience le moment
où la Diète de l'Empire s'occupera du traité
de Tefchen , & de l'effet qu'auront les réclamations
& les oppofitions de quelques
Etats. Selon quelques lettres , il s'en forme
de la part de l'Electeur de Trève le Comte
de Riaucourt , Miniftre de la Cour de Saxe ,
a fait un tour à Coblentz pour porter l'Electeur
à favorifer la ratification du traité
de paix à la Diète , & on prétend que cela
fouffrira quelques difficultés.
>
( 147 )
Suivant les mêmes lettres , l'Electeur.de
Mayence a réfolu d'affranchir fes fujets du
fervice Militaire auquel ils étoient foumis
auparavant pendant 5 ans ; ils payeront à la
place une capitation. S. A. S. fe chargera
dans la fuite de faire les recrues néceffaires ,
& il fera défendu à fes fujets d'entrer au fervice
étranger , comme cela leur étoit permis
ci-devant , lorſqu'ils avoient fervi leur Souverain
pendant le nombre d'années fixées.
On dit que les troupes Hanovriennes ont
reçu ordre de fe pourvoir de tentes , de che
vaux & de tout le bagage néceffaire pour
entrer en campagne. On ignore la deftination
de ces troupes , & fi elles fe rendront
en Amérique ou ailleurs ,
Le bruit court ici , écrit on de Berlin , qu'il s'eft
élevé de nouveaux troubles en Pologne , & que la
fermentation qu'on y apperçoit pourroit bien produire
de grands changemens. Quoiqu'il en foit , notre
Cour paroît très - attentive ce qui fe pafle dans ce
Royaume. On débite auffique la Cour de Ruffie également
intéreffée à maintenir la forme actuelle du
Gouvernement en Pologne , eft prête a raſſembler un
plus grand nombre de fes troupes dans ce Royaume ,
& même de les faire pénétrer dans l'intérieur , afin
d'étouffer dans leur origine , tous les mouvemens
qui pourroient en troubler la tranquillité « .
» Le Roi , ajoutent les mêmes lettres , ayant appris
que l'intérieur de fes Etats fourniffoit affez de
fer pour les befoins du Royaume , vient de défendre
, à compter du premier Janvier prochain , l'exportation
du fer Suédois dans fes Etats . Les Pays
fitués au- delà du Wefer , la Pruffe Orientale & Septentrionale
font exceptés de cette défenſe « .
g 2
( 148 )
t
De RATISBONNE , le 30 Novembre.
LE Magiftrat , en reconnoiffance de ce
qu'a fait le Prince de la Tour-Taxis pour
l'embelliffement de cette ville , autour de
laquelle il a fait planter une allée d'arbres ,
a fait frapper des médailles d'or & d'argent
qui ont été préfentées à ce Prince par une
Députation compofée des principaux de fes
Membres.
L'Envoyé d'Eichſtadt a fait diftribuer , vers
la fin de la femaine dernière , un Mémoire
contenant les réclamations des Membres
Catholiques des Colléges des Comtes en
Franconie & en Weftphalie contre le pleinpouvoir
donné à M. de Salzman , Envoyé
de Brandebourg- Onolsbach & Bayreuth , &
M. le Confeiller Intime de Fifcher , par le
Prince Philipe Henri de Hohenlohe Ingelfingue
, en qualité de Directeur du Collége
'des Comtes en Franconie.
Le droit de féance & de fuffrage , dit- on dans
cet écrit , a été accordé aux Catholiques comme
aux Proteftans ; le Directoire qui en fut confié au
Prince de Hohenlohe Ingelfingue en 1765 , le fut
par les feuls membres Proteftans , & pour le tems
limité de 3 ans. Depuis que ce terme eft écoulé ,
les actes du Directoire ne doivent donc plus avoir
aucun effet ; les Etats de l'Empire déclarèrent dans
leur repréſentation , adreffée à S. M. I.
le 12
Août 1775 , que fi l'on rangeoit ces fuffrages du
côté des Proteftans , les Catholiques ne le reconnoîtroient
pas en cette qualité. A la dernière vifi
tation de la Chambre Impériale , les droits des
Comtes Catholiques furent réfervés comme ceux
*
( 149 )
des Proteftans ; le 24 Août 1777 le Prince Catholique
de Hohenlohe Schillingfurft adreffa une lettre
au Prince de Hohenlohe Ingelfingue , pour lui demander
la convocation d'une diète des Comtes , afin
de s'accommoder à l'amiable fur ce fujet , ce qui lui
fut refufé. Les Princes Catholiques prièrent alors le
Directoire de l'Empire de ne point accepter de plein
pouvoir après la mort de M. Piftorius , de la parr
des Comtes de Franconie & de Weftphalie , à moins
que les membres Catholiques n'y euffent concouru.
Ce fut en conféquence de cette prière que le plein
pouvoir de M. de Salzmann ne fut point accepté ,
parce qu'il ne put. ne put affurer que les Catholiques y euffent
concouru , & qu'il déclara au contraire qu'il ne le
croyoit pas , puifque cela feroit contraire aux principes
admis par les Comtes Proteftans . Ces derniers
ayant nommé enfuite & feuls M. de Fifcher , fon
plein pouvoir fut accepté , à condition que tout ce
qui feroit requis fuivant l'ufage auroit été obfervé
ou le feroit dans la fuire , & que s'il ne pouvoit rem
plir cette condition , il ne pourroit pas être reconnu
en qualité d'Envoyé du College , repréfentant les
membres Proteftans : les Catholiques étant auffi-bien
en droit que les Proteftans de nommer de leur côté
un Envoyé , ils prient les Etats de l'Empire d'admettre
M. de Haimb , Envoyé d'Eichstadt , & de ne
point accorder le droit de fuffrage à M. de Fifcher ,
tant que le premier ne fera pas reconnu.cc.
་
On ignore quel fera l'effet de cette réclamation
; on dit que les Envoyés à la Diète ,
dont le nombre n'eft déja que trop multiplié
, ne fe prêteront pas volontiers à l'augmenter
encore , en cédant à ces follicitations.
L'Electeur Palatin eft arrivé le 24 de ce
mois à Munich . On avoit appris la veille que
le feu avoit pris aux écuries de la poſte de
Schwabhaufen , où les relais de l'Electeur
g 3
( 150 )` qui
y avoient été envoyés , & 16 chevaux
du Prince d'Ifembourg, qui s'y trouvoient
auffi , ont été brûlés.
ITALIE.
De LIVOURNE , le 22 Novembre.
Nous apprenons qu'un vaiffeau marchand
de ce Duché , parti avec un chargement
pourLondres, rencontra , il y a quelque
temps , à l'entrée du Détroit , l'armement de
Salé , le Commandant , après l'avoir hélé &
reconnu , déclara au Capitame qu'il avoit
ordre de fon Souverain de croifer fur ces
mers pour protéger les bâtimens Toſcans
contre les infultes des Corfaires des Régences
Barbarefques ; après cela il eſcorta notre
navire jufqu'au-de- là du Détroit , & revint
enfuite dans la Méditerranée.
Selon des lettres de Mantoue , le Duc de
Modène eft tombé dangereufement malade
à fon château de Varèfe ; le Prince héréditaire
, fon fils , s'y eft rendu fur le champ ,
& l'Archiduc Ferdinand y fait de fréquentes
vifites . Il part fouvent des couriers qui vont
porter à Vienne des nouvelles de ce Prince ;
fon âge avancé fait craindre qu'il ne puiffe
réſiſter aux fortes convulfions , dont la maladie
eftaccompagnée.
Le projet de réunir dans un grand canal
qui paffera par Chiane les eaux ftagnantes du
territoire de Chiufi , ne peut s'exécuter
qu'autant qu'on raffemblera celles de la ri
L
( 151 )
vière de Tréfa , qui coule dans les environs
de la ville de Piève. S. A. R. le grand Duc de
Tofcane, a demandé en conféquence à S. S.
de faire tracer d'abord ce canal , avant de procéder
à celui de Chiane. Le Pape a nommé
Commiffaires Apoftoliques pour cet objet M.
Paffioney , Secrétaire des Eaux , le Chanoi
ne Fantoni , & 2 Ingénieurs qui doivent concerter
avec les Commiffaires Tofcans les opérations
à faire.
Les lettres de Rome portent que la procédure
du nommé Céracchi , convaincu d'avoir
affaffiné fon frère , eft finie , & qu'elle a été
remife à l'Avocat des pauvres , pour qu'il réponde
au nom du coupable.
ESPAGNE.
De MADRID , le 24 Novembre.
LE Roi vient de publier une amniſtie en
faveur des déferteurs de fes armées de terre
& de mer qui fe repréfenteront à leurs chefs
refpectifs dans le délai de 3 mois , & de 6
mois pour ceux qui font éloignés , à compter
de la publication de cette amniftie. Elle
eft générale pour tous les déferteurs , à l'exception
de ceux qui fe font rendus coupables
de quelques délits fpécifiés dans cette Loi.
Le Corps- de- ville de Gibraltar , repréſenté
-aujourd'hui par le diftrict de St - Roch , vient
d'augmenter le nombre des corporations
qui ont donné au Roi des marques de zèle &
de fidélité dans la circonftance préſente. Il
8 4
( 152 )
a affuré S. M. de la fatisfaction avec laquelle
il voit employer les bagages , les chariots ,:
les maisons des habitans de St- Roch au fervice
de l'armée qui bloque la fortereffe.
On mande de Malaga , que la frégate Suédoife
l'Illerim de 32 canons & de 2 so hommes
d'équipage , aux ordres du Chevalier
Ankarloo , qui depuis trois mois étoit arrêtée
dans ce port par ordre du Gouverne→
ment , a été relâchée , & que les de ce mois
elle a appareillé pour Tanger.
Le Miniftre des affaires étrangères , le
Comte de Florida Bianca , vient d'adreffer .
aux Miniftres étrangers la lettre circulaire
fuivante ; elle intéreffe affez les commerçans .
pour qu'ils foient bien aifes de la trouver ici.
» Les abus & les défordres qui ont lieu depuis quelques
tems , dans le port & la baye de Cadix, où les bâtimens
marchands étrangers veulent fe fouftraire à l'obligation
de déclarer les marchandifes dont ils font chargés
en diftinguant celles qui font deftinées pour ce Port , &
celle qui ont une deftination ultérieure , font montés au
point, qu'il femble que l'on regarde ce port comme un
port-franc. Ces défordres contraires aux ftipulations,
expreffes des Traités , à l'ufage généralement pratiqué
dans les autres Ports & autres Douanes du Royaume ,
a ce qui s'obferve par les propres Sujets du Roi , ne
font pas moins oppofés aux Loix , Lettres & Ordonnances
Royales émanées à ce fujet , & portent un préju
dice confidérable aux intérêts de S. M. ainfi qu'au commerce
licite & fait de bonne-foi , en fervant à introduire
le commerce illicise & la contrebande.
Le Roi, ayant pris à ce fujet différentes informations
& entendu les plaintes portées par divers Miniftres Etrangers
a jugé indifpenfable de détruire tous ces abus , &
d'établir une feule & même règle égale dans tous les
Ports , comme l'exigent le bon ordre , l'obfervation des
Traités , & le véritable encouragement du commerce li
cite . En conféquence S. M. déclare pour régle générale
& ordonne , que les Capitaines & Maîtres de tous bâtimens
étrangers faflentleur déclaration fous ferment, dans
( 153 )
un délai de 24 heures après leur arrivée dans les Ports »
avec défignation du nombre de tonneaux , ballots , barils
, & autres pieces , qu'ils amènent , de leurs marques
& numéros , & de toutes les perfonne à qui ils font confignés
: ils feront pareillement tenus d'exprimer les tonneaux
, ballots , & autres pièces , qu'ils ont à bord & qui
font deftinés pour d'autres Douanes de l'Eſpagne , en
fpécifiant avec la diftinction & la clarté convenable ceux
deftinés pour chaque place refpective : les Capitaines
& Maîtres de bâtimens de toutes les Nations exprimeront
auffi dans les Déclarations le genre des marchandifes ,
contenues dans chaque ballot, tonneau, barril , ou piece,
avec expreffion fi c'eft de la toile, de la mouffeline , de la
foie , dela laine , des quincailleries, &c. ils fpécifieront de
plus diftinctement & nommément les tonneaux , cailles ,
barils & en général toute leur cargaifon ultérieure , fans
fe fervir du mot vague & indéterminé de bullo ( ou paquet
, ) ainfi qu'il a été pratiqué par eux à quelques
Douanes contre les ftipulations convenues,& les déchargeront
dans les is jours après que les bâtimens y feront ar
rivés, S.M. laiffant à la difcrétion des Adminiſtrateurs des
Douanes de prolonger cedélai auffi long-tems qu'ils juge .
ront néceffaire, foit à cauſe de quelque tempête qui pourroit
furvenir ou pour d'aures raifons légitimes , qui ren-
Aroient la décharge impraticable dans cet efpace de 15
jours : enfin les Adminiftrateurs des rivières pratiqueront
& continueront la vifite des bâtimens , après l'expiration
de 8 jours , a compter dujour où l'on aura commencé à
décharger , afin de découvrir quelles marchandifes n'ont
pas été déclarées , en obfervant d'ailleurs tout ce qui
eft prefcrit à cet égard par les Ordonnances Royales.
Les Générales qui s'expédient à Cadix pour tranfporter
librement les marchandifes & les porter à Séville , au
port Ste-Marie , à Xeres , & à San-Lucar , fe font uniquement
bornées à celles à l'égard defquelles il étoit
prouvé qu'elles n'étoient que de paffage , deſtinées pour
les fufdits endroits & non pour d'autres : Dans cette fuppofition
, le Roi a auffi réfolu , qu'il ne fera accordé à
la Douane de Cadix des Générales que pour des marchandifes
ou effets , qui feront déclarés pour Séville , le
port Ste-Marie , Xeres , & San -Lucar : qu'en les expédiant
il fera fixé un terme précis , dans lequel le tranfport
devra avoir lieu , ainfi que l'exhibition des preuves
pour vérifier le paiement des droits refpectifs aux
Douanes defdites places , en cbfervant toutes les autres
formalités néceffaires pour prévenir les fraudes : enfin
qu'à l'égard des marchandiſes & effets , qu'on prouvera
% S
( 154 )
être confignés & deftinés pour des Marchands de Cadix ,
l'on fera indifpenfablement tenu de payerles droits d'entrée
, fixés à la Douane en ce port , ainfi que les Droits
de fortie , au cas que ceux- ci foient dûs en vertu des
Inftructions Royales.
ANGLETERRE.
De
LONDRES , le 9 Décembre.
Nous fommes toujours ici dans l'incertitude
fur ce qui fe paffe dans l'Amérique-
Septentrionale ; on ne l'eft peut- être pas de
même fur le Continent ; le Ministère eft auffi
peut-être mieux inftruit , mais il n'à pas jugé
encore à propos de faire part à la Nation de
ce qu'il a appris. Notre unique efpérance eft
qu'en effet les coups de vent aient déconcerté
lé plan d'opérations du Comte d'Ef
taing ; quand ils n'auroient pas fait à fon
efcadre tous les dommages qu'on s'eft plu
à annoncer , on aura toujours beaucoup gagné
s'ils l'ont éloigné de la Géorgie , d'où il
a dû reprendre la route d'Europe avec quelques
uns de fes vaiffeaux. Il n'eft pas douteux
que les autres n'ayent repris celle des Antilles
; ce feroit le moment où il nous importeroit
d'avoir des forces confidérables de
ce côté pour reprendre la fupériorité ; il feroit
à fouhaiter que l'Amiral Rodney fût
parti il y a un mois , mais il ne l'eft point encore
; & il eft très -vraifemblable que les
vaiffeaux François qui vont remplacer dans
ces mers ceux que le Comte d'Estaing en
ramène , mettront à la voile en même tems ,
( 155 )
& qui fait s'ils ne le devanceront pas encore.
On peut juger de l'impatience avec laquelle
cet Amiral eft attendu dans les Ifles avec fes
renforts , par la lettre fuivante de la Jamaïque
, en date du 12 Septembre.
» Les bruits continuels d'invaſion & la Loi martiale
, cette ennemie mortelle de toute espèce d'induftrie
& de commerce , qui a été publiée trois fois depuis
3 ans , our occafionné à tous les Habitans des dépenfes
fi énormes qu'ils s'attendent à étre obligés de
payer pendant plufieurs années une capitation de dix
fchellings au moins pour chacun de leurs Nègres s'ils
veulent parvenir à acquitter la dette que la Colonnie
a contractée en faisant tous les préparatifs que l'on
a jugés néceffaires pour fadéfenſe ; en effet on a conf
truit ou réparé un nombre infini de forts , de redoutes
, &c. & on y a ajouté de nouveaux ouvrages
qui feront bientôt entièrement finis & rendront notre
fituation vraiment refpectable . Mais ces dépenfes ,
malgré leur énormité , & quoiqu'elles excèdent de
beaucoup nos moyens , ne font pas les feuls malheurs
dont nous ayons à nous plaindre ; car tandis que les
meilleurs & les plus vigoureux de nos Nègres , fout
tirés de nos plantations pour des fervices militaires
qui en font très éloignés , & que tous les blancs devenus
foldats font fans ceffe occupés à faire des
marches & des contre marches dans toute l'étendue
de l'Ifle , les travaux de nos fucreries font
entièrement abandonnés , & nos affaires (ong dans la
plus grande confuſion . On s'occupe fi peu de la culture
que cette négligence ne peut que faire le plus
grand tort à nos récoltes prochaines pendant plufieurs
années. Ce qu'il y a de très-für , c'est que toutes ces
belles chofes réduiront exactement à la mendicité la
partie la moins aifée des Habitans , & que les plus
riches perdront une portion confidérable de leurs
revenus.
g 5
4 156. )
Il paroît d'après cette lettre , que dans nos
Ifles on eft plus occupé à fe mettre en état
de défenſe qu'à fonger à tenter de reprendre
ce que nous avons perdu.
» Le bruit a couru , dit un de nos papiers , que
l'expédition de la commiffion d'un nouveau Gouverneur
de l'Ile de la Grenade s'étoit faite au Bureau
du Lord Germaine , avec cette circonſtance que le
Lord Macartney y avoit travaillé. Sur cela on à prétendu
que nous avions repris cette Ifle. Mais à ce
compte- là nous devrions être rentrés en poffeffion des
deux Carolines , puifque les nouveaux Gouverneurs
ont reçu leurs inftructions il y a plus de 2 ans ; & ce .
pendant ils n'ont encore réellement d'autre Gouvernement
que celui de leurs familles «,
,
On ignore encore l'époque où pourra partir
l'Amiral Rodney ; on avoit dit qu'elle
feroit prochaine , & qu'il feroit eſcorté par
la flotte de l'Amiral Hardy jufqu'à une certaine
hauteur ; on prétend aujourd'hui qu'il
partira en même- tems que l'Amiral Barrington
qui doit conduire une efcadre à Gibral-
& avec lequel il ira jufqu'à Cadix ; mais
cette nouvelle efcadre n'eft pas encore prête ,
& quand elle le fera on ne jugera peut-être,
pas à propos de l'expofer , car on n'ignore
pas qu'il faudroit la rendre au moins égale à
celle des Efpagnols qui eft fort augmentée
depuis que D. Louis de Cordova y a con
duit de Breft fa divifion compofée de 16 vaif..
feaux de ligne . Tout cela ne peut que retarder
encore l'envoi des fecours dont nous
avons befoin aux Ifles , fans que Gibraltar
où ils ne font pas moins néceflaires en reçoive
davantage. La Nation fait toutes ces
( 157 )
réflexions ; elle fe flatte que le Parlement ne
manquera pas de les faire lui même ; & elles"
peuvent fervir de texte aux reproches violens
auxquels l'Adminiftration eft expofée.
Il a été dir au fujet des Lords Hilsborough
Stormont & Bathurst qui entrent dans le
Ministère où les Lords Gower & Weymouth
ne font plus , que dans les citadelles lorfque
les bonnes troupes font épuifées par la guerre
elles font remplacées par la milice & par
les invalides.
» On a remarqué , dit un de nos papiers ,
que le Roi dans fon difcours de l'ouverture
de la feffion , a fait , contre fon ordinaire ,
un ufage très -fobre du pronom pofefif; il
ne l'a employé que deux ou trois fois pour .
dire mon brave peuple , mon loyal Royaume
d'Irlande , mes fujets. Autrefois il en étoit
un peu moins économe. Il répétoit fans ceffe
mes Colonels , mes Ifles , mon Armée , mà
Marine , mes Alliés ".
-
Lepremier de ce mois , dans les deux Chambres
, on propofa de cenfurer les Miniftres.
Le Lord Abingdon qui appuya vivement
cette motion dans celle des Pairs , dit que s'il
reftoit un peu de vertu dans l'une ou l'autre ,
la première appelleroit les Communes a fa
barre , pour décréter ceux qu'elle fe borne à
cenfurer. Cette motion , comme la plupart
de celles de l'Oppofition , fut rejettée.
Les débats du même jour dans la Chambre des
Communes furent plus variés. Le Lord North y
apporta beaucoup de Papiers relatifs au revenu
( 158 )
de l'Irlande , & dont l'examen étoit néceffaire à la
queftion de la liberté du commerce. On ne manqua
pas de fe plaindre des délais qu'il apportoit à entamer
la difcuffion de cette affaire , dont tant de circonftances
exigeoient cependant qu'on s'occupât
promptement. Il répondit qu'il mettroit bientôt fous
les yeux de la Chambre le refte des papiers nécef
faires , & que fon intention étoit de lui propofer
de fe former en grand comité le 9. Selon lui , elle
devoit en cette occafion allier la prudence à la générofité
, & il ajouta qu'il étoit trop perfuadé de
l'attachement des Irlandois , de leur manière noble
de penfer , pour douter que ces fentimens n'opéra
fent la réunion des intérêts mutuels des deux
Royaumes.
L'ordre du jour fat lu enfuite pour le former err
comité de fubfide fur l'eftimarion de la Marine
ce qui palla malgré M. Temple Luttrel , qui ne
pouvoit confentir à voter de nouvelles fommes
d'argent & de nouveaux Matelots fur les affertions
du Ministère , & fans aucune preuvé.
M. Baller expofa alors que le nombre des vaiffeaux
actuellement en commiffion , montoit à
360 , dont 88 vaiffeaux de ligne ; que pour completter
les équipages , il falloit 89,246 hommes ;
qu'il ne pouvoit dire le nombre des hommes actuels
, parce que les états n'avoient point été faits
depuis le mois de Septembre , mais qu'à cette époque
il y avoit 78,10 , Matelots , & 15,284 foldats
de Marine. Il propofa enfuite d'accorder pour le
fervice de l'année prochaine 85,000 hommes , y
compris les 18,785 foldats de Marine.
Cette propofition occafionna un long débat fur
la manière dont la Marine rendoit fes comptes. Le
Parlement avoit accordé à chaque homme 4 liv. fterl.
par mois; l'Amirauté avoit porté cette dépense au-delà
de fix , fans dire autre chose pour la justifier , finon
qu'elle a eu lieu en effet. On obferva que la dette
( 159 )
de la Marine monteroit au 25 de ce mois à 7,200,000
hiv. fterl. & que puifque l'Amirauté affuroit qu'elle
avoit employé 93,000 hommes & plus , il étoit
bien fingulier que pour l'année prochaine elle n'en
demandat pas autant. Lord Mulgrave éludant la
première obfervation , dit que les 93,000 hommes
n'avoient pas tous été employés , qu'il y en avoit
plufieurs milles dans les baraques , les hopitaux
fur les alléges , parmi les troupes des prefears &
dans les prifons de l'étranger ; qu'on ne les avoit
par conféquent pas portés fur les états , qui net
contiennent que les complets réels de tous les
vaiffeaux , & qui offrent un fait très - curieux ; c'eſt
qu'il n'y avoit fur la flotte entière de l'Amiral Hardy
, que dix - huit hommes de deficit.
"
Cette obfervation en amena une de M. T. Luttrell,
qui prétendit que le feul renfort qu'il étoit poffible de
donner à la flotte , étoit de cinq vaiffeaux , dont un
de 74 , & quatre de 64 canons avec trois de
so & 10 frégates . M. J. Luttrell ajouta fur le champ
que quoiqu'il eût toutes fortes de raifons d'admirer
la conduite de l'Amiral Hardy , comme notre
flotte s'étoit trouvée hors de la Manche quand
l'armée combinée parut dans le Sund de Plimouth :
il croyoit qu'une circonftance auffi étrange exigeoit
une enquête : » Ce n'eſt point , déclara- t- il , la
conduite de l'Amiral que j'attaque , mais les ordres
de l'Amirauté . La flotte n'étoit point à portée
de nous fecourir quand le danger fe manifefta. J'ai
appris que lorfqu'elle croifoit à la hauteur des
Sorlingues , le Grampus & un autre vaiffeau étoient
à l'ouverture de la Manche pour informer l'Amiral
des opérations de l'ennemi dans la Manche. Je
defirerois éclaircir ce fait , & mon feul objet eft.
d'empêcher , s'il eft poffible . , qu'il ne fe répète
l'année prochaine . Le Chevalier Hardy répondit
qu'il n'avoit fu la pofition des ennemis dans le canal
, que lorfqu'ils y furent ; il ne manqua pas d'a(
160 )
jouter qu'il leur avoit offert le combat qu'ils n'a .
voient pas jugé à propos d'accepter. Le Lord Mulgrave
dit enfuite qu'il ne pouvoit fixer précisément
le nombre des vaifleaux qu'on auroit l'année fuivante
, parce que cela tiroit à conféquence ; mais
il affura qu'on travailloit dans tous les chantiers ,
& la propofition de M. Buller paffa fans aller aux
voix.
Le lendemain on revint fur le nombre des
vaiffeaux , parce qu'on fait que fans une fupériorité
décidée on ne peut fe défendre ; le
3 on régla fur la propofition du Lord North
que la taille foncière pour l'année prochaine
n'excédera pas 4 fchel. pour liv. fterling.
On attend avec impatience l'iffue de cette
Séance , à laquelle les deux Parties fe font
préfentées bienpréparées au combat par la dif
cuffion préliminaire de l'affaire de l'Irlande ,
qui a eu lieu, chez les pairs le 7. fur une motion
du Duc de Richmond , & qui doit commencer
aujourd'hui chez les Communes.
ככ
Depuis la guerre actuelle , dit- on dans nos papiers
, les dépenfes actuelles ont prodigieufement
excédé les établiſſemens de paix. Voici l'état de cet excédant
, pour chaque année d'après les évaluations
de M. Hartley.
Pour l'année 1775 1,782,000 liv. fterl ,
6,103,000 1776
----
1777
-- 6,614,000
1778
10,172,000
1779
-, 12,205,000
1780 -
14,000,000
Total de la dépenfe dès
au-delà de l'établiſſement
de paix.
58,876,000
N. B L'établiſſement de
paix eſt dé
3,371,000
( 161 ).
Les difpofitions de l'Irlande continuent de
donner de juftes inquiétudes.
a été
» Le 24 Novembre , écrit - on de Dublin ,
un jour glorieux pour l'Irlande ; elle avoit prefque
recouvré la liberté ; il falloit encore un effort vertueux
pour perfectionner ce grand ouvrage ; il a
été fait le 25. Le Procureur - Général , après avoir
obfervé que la dette nationale montoit à 1,067,565
liv. fterl. le 25 Marş dernier ; que le Royaume
eft tenu de payer en annuités les intérêts d'une
fomme principale de 440,000 liv. fterl. indépendamment
d'une tontinè de 300,000 liv. , propofa
que les droits affignés au paiement de ces intérêts
& annuités , fuffent accordés à S. M. du 25
Décembre 1779 , juſqu'au 24 Décembre 1780 inclufivement.
Il prétendit qu'il ne falloit pas confondre
cet octroi avec un bill pécuniaire ayant rapport
à la Couronne , mais comme une délégation
faite par le Parlement aux créanciers de la Nation
pour liquider les intérêts des fommes empruntées
fur la foi du Parlement , & auquel il ne falloit pas
appliquer la réfolution prife de ne voter aucun
bill pour plus de fix mois . Il y a eu de très vifs
débats ; mais enfin 138 voix décidèrent contre
100 , que cet octroi ne dureroit que fix mois :
on accorda également pour le même tems un fubfide
à S. M. de 1,280,131 liv . fterl . Ce triomphe
fur le Procureur- Général a été célébré par des acclamations.
Il a ramené auffi quelques réflexions
contre cet homme attaché aux intérêts
de la Cour. On a relevé fur -tout quelques-unes de
fes expreffions , en parlant des foulevés d'Irlande ,
qu'il appelle des malheureux déguenillés . Il auroit
dû fonger qu'ils ne le font que par le fait de l'oppreffion
du Ministère Anglois , & que des hommes
réduits à une telle misère fans que ce foit par leur
faute , font capables dé tout entreprendre pour eu
punir les auteurs. &
( 162 )
La fermentation générale de ce Royaume
a donnné lieu aux réflexions fuivantes.
C'eft une opinion générale qu'on rappellera
le Lord Lieutenant , comme incapable de réfifter
au torrent de l'Oppofition ou plutôt de la Rébellion ,
car peut-on qualifier autrement un parti qui joint à
la hardielle de fes expreffions , en plein Parlement
l'appui de so mille hommes fous les armes dans
le Royaume Le Gouvernement a fait une fottife
en refufant une milice aux Irlandois , & il en æ
fait une encore plus grande en leur permettant de
former un corps de volontaires deftinés dans
l'origine à repouffer l'ennemi , mais qui actuellement
ne refpirent que la vengeance. L'avocat , l'étudiant ,
les perfonnes mêmes de la profeffion la plus paisible ,
tout le monde porte l'épée , la cocarde & Puniforme.
C'eſt une affaire très férieufe & qui aura les
conféquences les plus funeftes pour les deux Pays ;
fi l'Adminiftration ne fe décide , & même trèspromptement
à faire ce que les Frlandois lui
demandent. Tous les meilleurs Orateurs du Parlement
, font dans le parti de l'Oppofition. Il y a
même telles délibérations où les membres les plus
attachés au Gouvernement n'ofent défendre les opé
rations comme ils le voudroient. Plufieurs membres
du parti de la Cour ont voté avec l'Oppofition dans
l'affaire des taxes , & le Gouvernement lui-même
a été forcé de propofer un Bill de fubfide dont le
terme eft très- court.
On a malheureufement tout lieu de craindre que
ces différends ne puiffent pas s'arranger à l'amiable.
Les Irlandois font abfolument déterminés à n'accepter
aucunes conditions , fi leur Royaume n'eft
reconnu indépendant du Parlement Britannique.
Cependant à en juger par ce que les Confeillers
du cabinet ont déja donné à entendre à ce fujet dans
le Parlement , on eft déterminé ici à foutenir la
fuprématie Britannique à quelque prix que ce foit. De.
( 163 )
cette maniéte, il eft plus que probable , ( & cette
perfpective déchire l'ame , que le théâtre de la
guerre ne fera pas éloigné de nous l'année prochaine .
On commence même déja à dire que l'intention
des Miniftres eft de rappeller les troupes d'Amérique
pour les employer à cette nouvelle guerre « .
-
On a les détails fuivans des effets de l'orage
fur le riche Convoi qui venoit de lariviè
re de Shannon. L'Embufcade, Capitaine Phi- .
lipps a touché fur les rochers près de Jerſey ,
& on a été obligé d'en couper les mats pour .
la fauver. On l'a conduite en très mauvais
état dans la Baie de Saint- Aubin. Le vaiffeau
de la Compagnie des Indes le Valentine , le
navire François des Indes le Marquis de Marboeuf,
firent naufrage , l'un fur les rochers
d'Alderney & l'autre près de la petite Ifle de
Sark ; la frégate l'Apollon n'échappa qu'a
près avoir été fort endommagée.
On a dit que le vaiffeau de ligne le Prince
de Galles , a péri à la mer à la hauteur de
Terre -Neuve ; mais on craint que ce nefoit
le Grampus, auffi vaiffeau de ligne , converti
en gabare. En effet , on donne pour preuve
de l'existence du vaiffeau lePrince de Galles ,
à Portsmouth, que l'équipage attaché d'affection
à l'AmiralBarrington , a demandé à paffer
fur le Barfleur qu'il doit monter.
Les changemens arrivés dans le Ministère
doivent , s'il faut en croire quelques papiers ,
être fuivis de plufieurs autres. Ils prétendent
qu'il y a beaucoup de divifion parmi ceux
qui reftent.
Quoique l'exemple donné par le Lord Préfident
( 164 )
& le Lord Weymouth , qui viennent de fe démettre
de leurs emplois , ne foit pas immédiatement fuivi
par les autres chefs du parti Bedford , il n'en eft pas
moins vrai que le Lord Chancelier & M. Rigby mettent
dans leurs propos contre l'Adminiſtration une
animofité encore plus vive que les Ex- Miniftres.
dont la retraite fait tant de bruit ; ainfi le Public peur
s'attendre à voir très - incellamment le Lord North
forcé de reconnoître lui - même qu'il eft parvenu au
point où il a fi fouvent déclaré qu'il quitteroit fa
place avec plus de plaifir que cet évènement n'en
'pourroit caufer à fes ennemis.
Il y a quatre mois que le Lord Weymouth & le
Lord North ne fe parloient plus que pour les affaires
indifpenfables de leurs places .
C'est un fait pofitif que le Procureur-Général n'a
pas moins d'humeur que les autres contre le Lord
North : il a même déclaré hautement que ce Lord
ne devoit plus compter fur fon appui .
Le Général Burgoyne , malgré fes plaintes
contre le Ministère , ne paroît pas avoir réuffi
auprès du parti de l'Oppofition ; il n'eſt parve
nu qu'à fe mettre mal avec l'un & avec l'autre,
& la Nation , fans examiner peut - être fi fa
campagne malheureufe a été faite d'après fon
propre plan ou celui du Miniftre du département
de l'Amérique , ne le juge que fur
fan effet , & peut- être lui fait payer cher la
hauteur de fes proclamations en la commençant.
Il fe paffe peu de jours qu'on ne voie
dans nos papiers quelques traits contre lui .
Quelqu'un qui s'intéreffe à fon fort , lit-on dans
ceux du jour , & qui gémit non - feulement des indignes
traitemens qu'on lui fait , mais des mauvai
fes raifons qu'on lui donne , a relevé celles- ci entre
une infinité d'autres . On prétend qu'étant prifonnier
( 165 )
de guerre , il ne pouvoit pas prendre fa place &
voter dans le Parlement ; cependant il y a un exem
ple récent du contraire dans la perfonne du Lord
Frédérick Cavendish . Lorfqu'il eut obtenu du Roi
de France , après avoir été fait priſonnier à St-Caſt ,
la permiffion de repaffer en Angleterre fur la parole ,
il demanda s'il pourroit faire ufage de fa féance &
de la voix dans le Parlement. Le Ministère de
France lui répondit qu'on n'entendoit pas plus l'en
empêcher que de faire un enfant à fa femme , parce
qu'un jour viendroit où cet enfant porteroit les armes
contre la France.
»Le Congrès conſulté de la part du Général Burgoyne
, pour favoir s'il pourroit prendre fa place
dans le Parlement , lui a fait répondre que non
feulement il en auroit la liberté , mais même que
le Congrès le defiroit , étant bien affuré que la déclaration
de fes fentimens feroit plus d'honneur au
Congrès dans le Parlement qu'elle ne lui porteroit
de préjudice.
On annonce dans quelques- uns de nos pa
piers une brochure intitulée ; Obfervations
fur la Réponse du Roi de la Grande- Bretagne
au Manifefte de la Cour de Verfailles par un
Whig indépendant.
و ر »Lorfqu'un Souverain indépendant , difent-ils ,
daigne juftifier fa conduite en faifant imprimer des
Mémoires & des Manifeftes , où il en appelle à la
juftice & à la magnanimité des autres Etats , il doit
s'attendre à voir difcuter avec l'attention la plus rigoureufe
les raifons fur lefquelles il fonde fes droits ,
& à rencontrer des ennemis prêts à lui faire face par
mi les écrivains , comme parmi les combattans.
l'Auteur de ces obfervations a réfuté plufieurs affertions
de nos Miniftres , avec toute la vigueur de ces
argumens ad hominem , qui portent à la fois la conviction
dans l'efprit & la torture dans l'ame ; fa
( 166 )
févérité n'a point la virulence d'un faifenr de Libelles,
fon ftyle eft chaud ; il préfente le miroir à ces hommes
qui , d'un moment à l'autre , affirment les contraires
fur la même propofition , & qui après avoir
précipité la Grande- Bretagne dans la plus affreufe de
toutes les guerres , ofent actuellement dite à l'Europe
que leur conduite a eu pour principe , l'équité , la
modération & la paix.
Le duel entre M. Fox & M. Adam , a
fait rappeler dans nos papiers l'anecdote fuivante.
» Un Officier Anglois , d'une bravoure éprouvée,
fut appellé en duel par un Officier Ecoffois , pour
quelque infulte à la Nation de celui-ci . Arrivé fur
le champ de bataille , l'Anglois demanda à l'autre
pour quel fujet ils allaient le battre : c'eft répondit
l'Ecoffois , pour mon honneur & celui de mon pays.
Non , reprit l'Anglois , c'est pour ce bout de corde
, ( & il en tira une en même tems de fa poche , )
qui attend celui de nous deux qui tuera l'autre : allons
, Monfieur , l'épée à la main «. Cette obfervation
fi jufte eut fur l'Ecoffois un fi puiffant effet ,
qu'au lieu de tirer l'épée , il fauta au cou de fon
antagoniſte ; ces deux hommes braves , envisageant
le duel fous fon vrai point de vue , confervèrent leur
fang pour le fervice de leur patrie.
ÉTATS - UNIS DE L'AMÉRIQUE SEPT.
De Philadelphie le 26 Septembre. ON
attend avec impatience des nouvelles de la
Géorgie , où l'on fait que le Comte d'Estaing
eft arrivé ; le Général Lincoln a eu ordre de
s'avancer vers les ennemis dans l'intérieur du
pays. On craint que les coups de vent qui ont
eu lieu , n'aient dérangé les opérations de la
( 167 )
flotte ; on fait combien , à la mer , ils déconcertent
les plans.
Les Hellois , pris par le Capitaine Taylor
, commandant la chaloupe le Mars ,
ont été débarqués ici ce matin au nombre
de 6 Officiers dont un Major & de
156 foldats . Hier on avoit amené dans ce
port la chaloupe de guerre Britannique
le Hunter , de 14 canons & 75 hommes
prife par le Pikering , armateur de Salem
à qui elle s'était rendue fans tirer un coup
de canon , quoiqu'il ne fût monté que de 16
canons & de 63 hommes .
M. Jean Jay , ancien Préſident du Congrès
, a été nommé Miniftre Plénipotentiaire
de ces Etats à la Cour d'Espagne , à la place
de M. Arthur Lée. M. Carmichael , qui a
ci-devant réfidé à Paris avec les Commiffaires
Américains , fera les fonctions de Secrétaire
d'Ambaffade.
M. Guillaume Henri Drayton , un des Délegués
au Congrès pour là Caroline méridionale
, connu par les différens écrits qu'il a
publiés depuis la rupture , eft inort âgé de
38 ans.
M. Gérard , Miniftre Plénipotentiaire de
France , eft fur fon départ ; il a reçu de la
part du Congrès , du Confeil Suprême.
exécutif de Penfylvanie & de tous les
autres corps , les témoignages d'eftime
& de reconnoiffance les plus flatteurs
ainfi que ceux de leurs regrets ; c'eft
le premier Envoyé de la première Puiffance
de l'Europe qui ait réfidé auprès des Etats·
( 168 )
Unis ; c'eft celui qui a traité l'alliance que
nous avons cu le bonheur de conclure , &
qui cft venu la confolider ici.
De Bofton le 13 Septembre. Leš vaiſſeaux
le Dean & le Bofton , Capitaines Samuël
Nicholson & Sam. Tucker , Ecuyers , font
entrés dans notre port , où ils ont débarqué
250 prifonniers , parmi lefquels font le Lieutenant-
Colonel Duncan Macpherſon du 73 .
Régiment , le Major Gardiner du 16º . avec
fa femme & fa famille , le Capitaine David
Roff du 73. , le Capitaine James de la Marine
Royale , M. Robertfon Bourfier du
Swift , MM . Powel & Ashley de la Marine
Royale , qui étoient paffagers à bord
d Paquebot le Sandwich de 16 cañons ,
parti de New - Yorck le 30 Juin dernier ,
& faifant voile pour Plimouth . Ils ont auffi
mis à terre les Capitaines Hill & Warlow de
la Marine Royale , avec plufieurs Officiers
fubalternes qui étoient à bord du Thorn ,floop
de guerre de 16 canons doublé en cuivre
prefque neuf, qui fe rendoit de Portsmouth
à New-Yorck avec des dépêches & la nouvelle
de la rupture entre l'Espagne & l'Angleterre
. Ils ont amené ces deux prifes ici.
Pendant leur croifière , ils fe font emparé
auffi du bâtiment le Comte de Glancairn de
20 canons ayant un chargement de 40,000
liv. fterl. outre 400 barrils de provifion , &
so poinçons de rum ; du brigantin l'Aven
ture allant de Madère avec 150 pipes de
vin du cru de ces Ifles & 4 Corfaires de
New-York
( 169 )
New -Yorck qu'ils ont envoyés à Philadelphie
. La diminution de leurs équipages , occafionnée
par l'amarinage de leurs prifes &
le nombre des prifonniers qu'ils avoient à
bord , les ont obligés de rentrer. Au moment
où le Comte de Glancairn fut pris , on
jetta à la mer une caiffe que le Capitaine
Nicholſon repêcha & qui a été apportée ici.
On y a trouvé un affortiment de caractères
d'imprimerie , trois rames de papier avec
du talc & de la foie mêlés pour contrefaire
le papier monoie du Congrès . L'imprimeur
chargé de cette contrefaçon , a été pris fur
le même vaiffeau.
Dans le courant du mois de Juillet dernier , l'ALfemblée
de l'état de Virginie a paffé une loi pour
confifquer toutes les propriétés Britanniques quelconques.
Cet acte qui s'étend jufqu'à l'extinétion des
dettes des Colons aux habitans de la Métropole , a
été rendu felon les termes mêmes du préambule ,
d'après les déprédations affreufes des flottes & armées
Britanniques , fous les ordres du Lord Dummore , du
Général Mathews , du Chevalier George Collier &
des corfaires de New- Yorck . Les biens de tous les
transfuges de ce pavs , depuis le mois de Mai de
l'année 1774 , qui , felon le terme fixé par les précédentes
Déclarations , n'ont pas comparu le premier
Janvier 1779 , font confifqués fans aucune diſtinction.
Quant aux biens de ceux qui ont quitté cet
Etat avant ledit mois de Mai de l'année 1774 ,
ils font mis en fequeftre fous la garde du Confeil
de l'Etat , pour être par la fuite confifqués fi le
propriétaire n'adminiftre les preuves ies plus authentiques
qu'il n'a aidé ni concouru à pourſuivre la
guerre contre l'Amérique , ou qu'il n'a nui nulle
25 Décembre 1779.
h
( 170 )
part d'aucune autre manière à la caufe de l'Amérique.
L'affemblée de l'Etat de Maryland a ouvert fes
féances le 17 Août , mais jufqu'à préfent elle ne s'eft
point encore occupée de l'Acte pour les confifcations.
Elle a voté fon contingent de foixante millions de
piaftres au Congrès , pour l'extinction d'une pareille
fomme de la dette Continentale , au moyen de quoi
les taxes montent à près de 4 pour 100 fur toutes
les propriétés. Cet Etat n'eft point encore entré
dans la Confédération générale d'Amérique , & il
refufe d'y accéder à moins que la Virginie n'abandonne
fes anciennes prétentions fur un grand nombre
de territoires , faifant partie du Mariland ; prétentions
qui , fi elles étoient admifes , ne laifferoient
plus à ce dernier Etat que très-peu de terreins à concéder
, & par cette raifon le mettroient dans l'impoffibilité
de payer fa quote- part de la dette.
Les débris de l'armée du Général Burgoyne font
toujours à Charlottesbourg , dans la partie occidentale
de la Virginie . A la dernière revue qui s'en
eft faire au mois de Juin dernier , les troupes qui
la compofoient ne montoient pas à plus de 300
hommes y compris les Officiers. Ces troupes font
dans un pays fuperbe & très-abondant , & leur vie
y eft auffi agréable & auffi heureufe que leur fituation
le permet : mais comme en général il n'y a
point de manufactures Européennes dans cette Province
, les Officiers manquent de fouliers & d'autres
chofes néceffaires «<.
FRANCE.
De VERSAILLES , le 21 Décembre.
LE 12 de ce mois LL. MM . & la Famille
Royale ont figné le contrat de mariage
( 171 )
de M. de Mene , Maître des Requêtes , avec
Demoiſelle Tercier .
Le même jour , la Comteffe Charles de
Damas , a eu l'honneur d'être préſentée à
LL. MM. & à la Famille Royale , par la
Vicomteffe de Damas.
Le 14 , le Baron de Blome , Envoyé extraordinaire
du Roi de Danemarck , préfenta
au Roi les Gerfauts d'Iflande , préſent
que le Roi de Danemarck eft dans l'ufage
de faire tous les ans à S. M. Ce préfent fut
reçu par le Marquis d'Entragues , Grand
Fauconnier de France , en furvivance , &
par le Marquis de Forget , Capitaine du vol
du Cabinet.
De PARIS , le 21 Décembre.
Aux détails que nous avons donné
fur l'expédition de M. le Comte d'Estaing ,
nous joindrons ceux-ci que l'on débite encore
dans le Public , jufqu'à ce que l'on en
ait de plus étendus , & qui ne peuvent
tarder.
» Le Vice-Amiral étoit attendu hier à Pontchartrin
, Château de M. Maurepas , près de Verfailles
; ce Miniftre devoit s'y rendre pour le recevoir.
Le Roi lui a écrit , & S. M. a ordonné qu'on l'avertît
par- tout où elle feroit lorfqu'il paroîtra ; il n'y a
encore que des rapports fort vagues fur fa dernière
expédition dans laquelle il n'a pas laillé de
caufer beaucoup de dommages à l'ennemi , quoiquil
n'ait pas réuffi à Savanah. On dit qu'il a été
trahi par quelqu'un , qui a donné fon projet d'attaque
au Général Prévoft. Au refte il s'eft montré
h 2
( 172 )
dans cette affaire tel qu'on l'a vu autrefois dans
l'Inde & dernièrement à Ste Lucie & à la Grenade.
Il reçut trois bleifures; & au moment qu'on fut obligé
de l'emporter , il étoit fi expofé au feu de l'ennemi
que les deux grenadiers qui avoient difputé l'honneur
de le porter , furent enlevés par un coup de
canon en voulant foulever le brancard fur lequel il
étoit couché. Le Général Lincoln avoit joint nos
troupes devant Savanah , avec 2 500 hommes ayant
fous lui le Général Macentorch . Il ne put malheureufement
empêcher 9 cens foldats qui étoient dans
rife Beaufort , de fe jetter dans la Place afliégée.
Un nouvel Officier fort cftimé que l'on dit avoir
été tué à ce fiège eft M. Brofon , Major du Régiment
de Dillon . A defaut d'autres détails ,
donne la date des principales opérations de l'efcadre
& des troupes depuis la prife de la Grenade.
Ce petit Journal eft , affure- t - on , authentique.
Prife de la Grenade le 4 Juillet 1779 .
Combat naval le 6.
on
Départ de l'efcadre pour l'expédition de St -Chriftophe
, 16 Juillet.
Son arrivée à St-Domingue , 31 Juiller.
Embarquement des troupes pour l'expédition de
Savanah , 15 Août.
Départ de St - Domingue même jour.
Débarquement à Bucley , le 11 Septembre.
Etabliffement au camp de Méninghaufe le 15.
A celui de Savanah le 20 .
Tranchée ouverte le 22.
Sortie de l'ennemi le 23. Il fut repouffé vigoureufement.
Attaque des lignes l'épée à la main le 9 Octobre.
Levée du Siège le 19 .
Retraite & embarquement le 21.
Rendu à bord de la Flotte le 22.
La Flotte déradée & chaque divifion partie pour
fa deftination le 26.
( 173. ).
Arrivée de M. le Comte d'Eftaing dans la rade de
Breft à bord du Languedoc , le 7 Décembre ; la Provence
a mouillé le même jour dans cette rade.
Six autres vaiffeaux font arrivés depuis , on en attend
encore 4 , parmi lefquels eft l'Expériment.
M. le Vicomte de Noailles & M. Durumin avoient
été à Savanah comme Parlementaires , pour traiter
de l'échange des prifonniers. Les coups de vent devenant
plus violens , & M. le Comte d'Estaing ayant
été obligé de couper les cables pour partir à caufe du
rifque qu'il auroit couru dans ce mouillage , ces deux
Officiers font reftés à terre ; on eſpère que M. de la
Péroufe les ramènera à bord de l'Amazone , la feule
frégate que M. d'Estaing a laiffé dans ces parages.
à
On dit que ce fut le Sagitaire qui attaqua
& prit l'Expériment. Une frégate ennemie
fut auffi attaquée & réduite par l'Amazone ,
qui la combattit corps corps.
Une corvette
& 8 bâtimens marchands furent amarinés
par la flotte qui avoit ordre de chaffer
à la billebaude , & d'attaquer en arrivant ;
outre 650,000 liv . comptant trouvées à bord
des prifes , on a pris des vivres dont notre
armée avoit befoin , & que les ennemis
auront fort regrettés .
En même tems que M. d'Estaing faifoit
voile pour l'Europe , M. de Graffe fe rendoit
à la Martinique avec fon efcadre , & M. de
la Mothe - Piquet à Saint- Domingue , avec
la fienne , où les Généraux ramenoient les
Volontaires de nos Colonies. En général tous
les bâtimens furent obligés de quitter , à la
hâte , la côte de Géorgie , pouffés violemment
par un coup de vent.
Le bruit fe répand que de 21 bâtimens de
123
( 174 )
tranfport Anglois , qui portoient 2000
hommes en Géorgie , cinq ont péri , trois
font rentrés à New - Yorck , & on ignore
le fort des 13 autres.
Les vaiffeaux deftinés pour les Ifles , &
qu'on arme en toute diligence à Brest & à
l'Orient , & qu'on dit devoir être prêts inceffamment
, font la Victoire , le Palmier,
le Deftin , l'Intrépide , le Neptune de 74
canons , fous les ordres de MM. Albert de
S. Hipolyte , de Réal , de Goimpy , du
Pleffis Parfcave , de Ternay ; le Caton ;
l'Actionnaire , le Solitaire , l'Indien , le
Triton , le Protée , le Bifarre , l'Ajax de 64 ,
commandés par M M. de Framont , de Larchantel
, de Cicé , de Balleroy , de Boades ,
de Chilleau , de Tremignon & de Broves.
On ne fait point encore qui prendra le
commandement de cette efcadre ; le bruit
général , ces jours derniers , étoit que ce
feroit M. le Chevalier de Monteil , qui
monte le Conquérant de 74.
On difoit le 15 , à Breft , que M. le Comte
du Chaffaut s'eft excufé d'aller en Amérique,
à caufe de fon âge de 73 ans , de ſa bleſſure ,
& de ce que les mers de l'Amérique ont été
toujours funeftes à fa fanté. On prétend
auffi qu'il a ajouté que fi l'intention du Roi
étoit de donner à un autre qu'à lui le commandement
de fon armée navale en Europe ,
il étoit prêt à fervir fous fes ordres.
On parle , depuis quelques jours , d'une
promotion prochaine dans la Marine , dans
( 175 )
laquelle MM. de Breugnon & de Broves
feront faits Lieutenans - Généraux , & MM .
de Bougainville & de Vaudreuil , Chefs
d'Eſcadre.
›
On a fait ceffer , écrit - on de St-Malo , l'affrètement
de nos navires ; mais on a continué un demi
affrètement à ceux deſtinés au tranfport de la cavale.
rie , afin de s'affurer la dépenfe des aménagemens
pratiqués à cet effet : on n'a permis aux navires de
Granville de retourner chez eux , que pour y refter,
& déja on a envoyé à Breft les équipages de tous
ces navires ; d'un autre côté , nous voyons les
munitionnaires de toute efpèce , réparer , aliéner, racheter
, d'où nous préfumons que les mémes projets
d'offenfive , & peut- être de plus grands , fubfiftent
toujours.
כ כ
Il fe prépare à l'Orient un armement très- confidérable
; les uns le portent à 4000 , les autres à
Sooo hommes. Un navire de notre Port fera partie
de cette flotte ; on arme à Breft & à l'Orient les vaif
feaux deftinés à la convoyer.
" Quoique l'on dife de la rareté des matelots .
plufieurs corfaires s'apprêtent à fortir des Ports de
Bretagne & de Normandie.
» On ne connoît pas bien encore le nombre des
navires de Granville perdus par le coup de vent du
26 au 27 Novembre. On n'en compte encore que 7
qui ont péri corps & biens «.
La flotte qui étoit à l'Ifle d'Aix , qui a
chaffé fur fes ancres , & dont 2 bâtimens
fe font abordés , a été bien-tôt raffemblée ;
on a travaillé fur -le- champ à réparer les navires
avariés , & à remâter ceux qui en
avoient befoin. La frégate la Courageufe
de 32 canons , & la flûte la Ménagère de
26 , doivent fe joindre au S. Michel & à
la Médée. h 4
( 176 )
D'après le rapport du navire Américain
le Comité , arrivé à Nantes dans les premiers
jours de ce mois , il paroît qu'aucun
des bâtimens de la flotte de St -Domingue ,
qui a effuyé le violent coup de vent à la
hauteur des Bermudes , n'a été ſe réparer à
l'Amérique Septentrionale. Ceux qui auront
échappé au naufrage , feront fans doute
retournés aux Ifles avec le Fier & l'Alcmène.
Le Comité étoit parti de Philadelphie le
26 Octobre , de conferve avec la frégate
Américaine la Confédération de 40 canons .
Il en fut féparé dès la première nuit , & la
frégate n'eft point encore arrivée .
Les Ordres Royaux , Militaires & Hofpitaliers
de Notre- Dame de Mont Carmel & de Saint- Lazare
de Jérufalem , ont célbré , dans la Chapelle de
l'Ecole Royale Militaire , la fête de Saint - Lazare :
Monfieur a d'abord tenu chapitre & y a nommé
Commandeur- Eccléfiaftique l'Evêque de Dijon : le
Vicomte de Rochechouart ayant fatisfait à ce qui
eft prefcrit par les Statuts , & étant abfent pour le
fervice du Roi , a été admis , & Monfieur lui a envoyé
les marques defdits Ordres avec permiffion de
les porter : après la Grand'Meffe , à laquelle l'Evêque
de Lefcar , Commandeur- Eccléfiaftique de ces
Ordres , a officié , & qui a été chantée par la Mufique
de Monfieur , fous la conduite de l'Abbé
Gauzargue , Surintendant de la Mufique de ce Prince ,
Monfieur a reçu Chevalier des deux Ordres , le
Vicomte de Virieu , & Chevalier de l'Ordre de Notre-
Dame-de- Mont Carmel , MM. Duchaffan , de Puch
& d'Alphonfe , élèves de l'Ecole - Militaire.
On dit que M. l'Evêque de Metz a la
( 177 )
promeffe du Chapeau de Cardinal ; il s'appellera
alors le Cardinal de Montmorency. Son
illuftre Maiſon , qui a poffédé toutes les
plus grandes dignités qui ont exiſté depuis
la Monarchie , n'avoit pas encore celle de
Cardinal, Elle eft tellement vouée à l'état
Militaire , que depuis fes Connétables , M.
de Metz , n'eft , dit - on le fecond
Evêque qu'elle a produit.
› que
Le Chapitre de Notre - Dame n'a pas encore
élu fon Doyen . Il le choifit ordinairement
parmi les Chanoines d'une certaine
nailfance. M. l'Archevêque peut beaucoup
influer fur ce choix , parce que tous les Chanoines
actuels font de fa nomination ; il y
a auffi des circonftances où le Gouvernement
s'en mêle. Il paroît aujourd'hui que
M. l'Abbé Farjonnel , qui eft le plus ancien
, auroit le plus de droit à cette dignité ,
fi fa charge de Confeiller de grand'Chambre
n'y forme point d'obſtacle . On fait que dans
la place de Doyen , il faut donner l'exemple
d'affifter à tous les Offices de nuit ; & même
le principal produit dépend de cette affiduité
rigoureufe , pour laquelle peu de perſonnes
ont une fanté affez robufte ; on vient de voir
que c'eft ce qui a caufé la mort à M. l'Abbé
Tuder.
Les Officiers du corfaire la Ducheffe de
Chartres , qui a été pris à la fin de Septembre
dernier , ont envoyé , à l'Amirauté de Morlaix
, une déclaration bien intéreffante &
bien flatteufe pour le Capitaine de ce corhs
( 178 )
faire , dont les talens & la bravoure femblent
recevoir un nouvel éclat du malheur
qu'il a éprouvé. Nous extrairons de cette déclaration
, la relaton des deux combats qu'il
a foutenus ; elle ne peut qu'intéreſſer nos
Lecteurs , & rendre juftice aux braves gens
qui ont cédé à la force.
» Le 26 Septembre , à 8 heures du matin , nous
nous trouvâmes à la portée du fufil d'un gros navire
Anglois à 3 mâts , ayant 14 canons de 6 liv . en batterie.
Le feu du canon & de la moufqueterie commença
auffi -tôt : nous étions fous le vent , parce que
nous ne pouvions nous fervir d'une batterie , la mer
étant trop groffe & le pont couvert d'eau . Nous nous
fîmes beaucoup de mal de part & d'autre dans
le graiement & dans les voiles . Vers les 10 heures ,
la mer s'étant calmée un peu , M. d'Albarade fe décida
à aller à l'abordage : le navire fe rendit ; c'étoit
le Prince d'Alay de Briſtol , venant de la Jamaïque ,
avec une cargaiſon eftimée 25,000 guinées . Pendant
que nous étions occupés à réparer le mal fait dans
nos agrêts , nous rencontrâmes 2 frégates Angloifes
; il étoit 3 heures après-midi : il fallut tout quitter
pour leur répondre. La plus proche , montée de
16 canons de 6 liv . , après avoir tiré un coup feignit
de fe porter au vent , & chercha le deffous :
l'autre arriva en même-tems ; M. d'Albarade dérangea
leur plan par fa manoeuvre hardie ; il aborda
le premier de ces bâtimens , qui étoit le Lively ,
qui fe débarraffa & nous échappa par fa marche fupérieure.
Dès qu'il nous eut quitté , l'autre bâtiment,
qui eft le Swalow , de 14 canons , s'approcha &
fut abordé ; le combat dura quelque tems avec les
fufils , les piftolets , les pierriers , les boulets que
nous prenions à la main , & toutes les armes dont
nous pouvions nous fervir. Le Swalow fit tous fes
efforts pour le débarraffer , parvint à fe laiffer cu(
179 )
ler un peu , & tira quelques coups de canon . Un
boulet ayant percé le bord vint s'amortir fur la
poitrine du Capitaine , qui tomba , & qui avant de
perdre connoiffance , appella M. Cotte , un des premiers
Lieutenans , le Capitaine en fecond étant à
bord de la prife , lui remit fon fabre & lui recommanda
de foutenir l'honneur du pavillon & de le
venger. Le fang qui lui fortoit de la poitrine à gros
bouillons , l'état dans lequel il refta fit croire qu'il
étoit mort ; l'équipage , dans la confternation , plus
occupé à déplorer fa perte qu'à prendre un parti ,
la vit augmenter à la déclaration du Chirurgien , qui
en annonçant qu'il vivoit encore , fit craindre qu'il
n'expira bientôt ; & on ne le tira de cet état qu'en
criant que le vaiffeau couloit bas , que l'eau étoit
par-deffus les cabres , & qu'il falloit amener le pavillon
: quelqu'un qui étoir derrière l'amena auffi-tôt ,
& c'eft ainfi que nous nous fommes trouvés prifonniers.
Nous fommes perfuadés que fi M. d'Albarade
eût pu continuer de nous commander nous
n'aurions point été pris ; malgré la fupériorité des
ennemis , qui avoient 100 hommes fur chaque bâtiment
, nous avons foutenu le combat pendant une
heure & demie , fans avoir eu plus d'un homme
tué & 10 bleffés : nous combattions cependant de
très-près . Les Anglois ont traité M. d'Albarade avec
les égards & la diftinction qu'il méritoit . Ils lui
ont rendu fon épée , en lui difant qu'il étoit trop
brave pour le priver de fes armes . Arrivés dans
la baie de Milford , ils ont fait chercher à terre un
logement où ils l'ont établi , où leur Chirurgien
l'a traité , &c. «<
,
On écrit du port de Cette , que le 18
Novembre , à 10 heures du foir , le feu
éclata à la Manufacture Royale du Tabac
de cette Ville. Comme le vent dirigeoit fur
la Ville la fumée & les flammèches qu'il
h 6
( 180 )
·
envelopoit , on fut dans les plus vives allarmes.
M. de Mezza , Lieutenant des chaffeurs
du régiment de Foix ,
fe porta fur les
lieux avec un détachement ; des matelots
Hollandois & Suédois , qui fe trouvoient
dans cette rade , apportèrent auffi les plus
prompts fecours , & la communication du
feu avec l'Eglife des Pénitens fut coupée affez
à tems pour arrêter les progrès de l'incendie.
On évalue la perte à 200,000 livres .
20
60 Paroiffes des environs , écrit- on de Coëx ,
en Bas - Poitou , ont été fort affligées par la
dyffentierie . Elle a produit un évènement fingulier
, qui mérite d'être fû. Tous les habitans d'un
Village de 25 à 30 Maifons , en font morts , excepté
un feul ; comme ils étoient tous parens , le furvivant
a eu l'héritage de tous. Si on pouvoit plaifanter
fur les ravages de la mort , on rappelleroit
à cette occafion ce trait d'une de nos Comédies , où
en parlant d'une jeune fille qui n'a point de bien ,
mais qui doit être riche après la mort de Is à
parens , on dit qu'elle feroit un bon parti en temps
de pefte . M. l'Evêque de Luçon , a défendu dans
toutes les Paroiffes de fon Diocèfe , d'enterrer dans
les Eglifes les corps de ceux qui font morts de la
dyffenterie , de peur qu'ils n'y dépofent un ait nuifible
à la fanté des Fidèles qui s'y raffemblent : de forte
que pendant l'Office funèbre & jufqu'à l'inhumation
dans le cimetière , ces corps reftent en dehors de
l'Eglife . Le 19 vers les 6 heures & demie du foir ,
on a effuyé un ouragan terrible ; plufieurs perfonnes
croient même avoir reffenti une fecouffe de tremblement
de terre . Le tems avait été beau & calme
tout le jour. Le vent a paffé fubitement du fudoueſt
au nord - ouest. De deux moulins qui tournoient
à 150 pas l'un de l'autre , l'un a été ren(
181 )
verfé , ainfi que la cheminée de l'habitation du
Meûnier , & les bâtimens découverts. Des tas de
bourées qui étoient dans un champ voifin , ont été
emportés à 200 pas. Un voyageur est tombé par
terre & a été long-tems fans connoiffance . Ce
tourbillon de vent n'a pas caufé le moindre dommage
à l'autre moulin qui a continué de tourner.
Le meunier qui y étoit , a cru feulement entendre
un bruit fourd. Le même foir , à 10 heures , il a
paru une aurore boréale très-lumineufe. Sa direc→
tion étoit de l'oueſt à l'eft. Il y a eu la nuit une
gelée très forte. La matinée du 20 a été très- chaude ,
& fur le foir il a beaucoup tonné . La foudre eft
tombée en plufieurs endroits fans faire de mal «.
Nous avons parlé du Magafin de Taffetas
gommé , pour la pluie , tenu par Mile Guérin , aux
Quinze-Vinges , efcalier de la location au fecond ,
au-deffus de l'entre - fol . On y trouvera des étrennes
qui réuniffent l'agrément à l'utilité ; on vient d'y
recevoir d'Italie de ces Taffetas dans les couleurs
les plus agréables , & on en a fait faire des Capottes
qui font renfermées , celles pour hommes , dans
des chapeaux à mettre fous le bras , couverts de
pareil Taffetas , pour être mis fur la tête lors de
la pluie , & celles pour femmes dans de jolis facs
à ouvrages , en forte que par- tout on peut porter
avec foi , fans aucun embarras , de quoi ne rien
craindre des plus fortes pluies , foit pour fa fanté
foit pour fes vêtemens «.
L'Académie Françoife a élu M. de Chabanon
, à la place vacante par la mort de
M. de Foncemagne.
Alexandre- Pierre Jofeph de Cardevaque ,
Comte de Gouy , Capitaine au Régiment de
Guyenne , eft mort à Lille le 13 de Novembre
, âgé de 58 ans .
Jean Lamothe , habitant de la Paroiffe de
( 182 )
Guiche , au pays de Labour , y est né le 12
Novembre 1677. Ce centenaire eſt allé en
dernier lieu à Bayonne , ville diftante de cinq
lieues de fa demeure , pour y recevoir une
gratification que M. Dupré de St-Maure ,
Intendant de Guyenne , lui avoit deſtinée ; il
n'a d'autre infirmité qu'un peu de foibleffe
aux yeux ; on attribue fa bonne fanté à la vie
laborieuſe qu'il a toujours menée , & particulièrement
à fa fobriété , n'ayant prefque
jamais bu de vin ; fa mémoire & fa raifon ne
font nullement affoiblis , il eft encore exact
à fe rendre à pied aux jours de Fêtes & Dimanches
à fa paroiffe , dont il eſt éloigné
d'une demi-lieue ; il ne fe rappelle point
d'avoir été faigné ni purgé , il a eu dix enfans,
de fa femme , qui eft morte à l'âge de 88 ans ,
il ne lui en refte que trois & neuf petits-fils .
Louife - Gabrielle Scolaftique Murat de
P'Eftang , veuve de Jean-François Ruffo des
Comtes de Laftic , chef de la branche de la
Maifon de Ruffo établie en Dauphiné , eſt
morte à Grenoble le premier de ce mois ,
dans la 53 ° année de fon âge .
e
Anne Lambert , veuve de Thomas Hue ,
Marquis de Miromefnil , eft morte à Paris ,
au Couvent de la Magdelaine , le 6 de ce
mois , dans la 83e année de fon âge.
Les numéros fortis au tirage de la Lotterie
Royale de France , du 16 de ce mois ,
font : 70 , 27 , 90 , 64 , 18 .
Arrêt du Confeil d'état du Roi du 19 de ce mois.
Le Roi étant informé qu'il s'eft répandu dans le
public un imprimé, portant pour titre ; Obfervations
१
( 183 )
I
fur le Mémoire juftificatifde la Cour de Londres ,
par Pierre- Auguftin Caron de Beaumarchais ;
S. M. y auroit remarqué avec furprife , entre
différentes affertions hafardées , & qualifications trop
peu ménagées : que l'Auteur auroit établi en fait,qu'il
exiftoit dans le traité de Paris , 1763 , une ftipulation
, foit publique , foit fecrette qui limiteroit le
nombre des vaiffeaux que la France pourroit entretenir.
Cette allégation étant entièrement contraire à
la vérité , & démentie , tant par le traité qui ne renferme
aucun article fecret , que par les actes qui l'ont
précédé & fuivi , S. M. auroit eftimé ne pouvoir laif-
* fer fubfifter une affertion auffi fauffe & auffi abfurde ;
confidérant en outre que cet écrit a été publié & répandu
en contravention aux règlemens de la Librairie.
S. M. étant en fon Confeil , de l'avis du Garde
des Sceaux , a ordonné & ordonne que ledit imprimé
, ayant pour titre : Obfervations fur le
Mémoire juftificatif de la Cour de Londres , par
Pierre- Auguftin Caron de Beaumarchais , fera &
demeurera fupprimé. A fait & fait S. M. expreffes
inhibitions & défenfes à tous Libraires , Imprimeurs
Colporteurs & autres d'imprimer
vendre , colporter & diftribuer ledit Ecrit . Enjoint
à tous ceux qui en auront des exemplaires ,
de les rapporter dans quinzaine pour tout délai ,
au Greffe du Confeil , pour y être fupprimés ;
ordonne en outre S. M. , que le préfent Arrêt fera
imprimé , publié & affiché par tout où befoin
fera Enjoint au fieur Lieutenant Général de
Police à Paris , de tenir la main à l'exécution du
préfent Arrêt.
›
De BRUXELLES , le 21 Décembre.
LES travaux que les Eſpagnols ont fait au
camp de St-Roch , font , à ce que l'on affure ,
à préfent finis ; ceux qu'on élève actuelle(
184 )
ment au-deffus de la rade de Gibraltar dans
le voifinage d'Algéfiras avancent auffi beaucoup
; ils font très- confidérables ; ils confiftent
, dit-on , en une ligne de circonvallation
vis-à - vis la courtine & la plage de la fortereffe
de Gibraltar , longue de 2 milles d'Italie .
Du levant au couchant de la mer qui environne
cette fortereffe , s'étend un chemin
couvert pour pouvoir faire les opérations
fans être incommodé ; il y a un fort & un
fortin avancé , avec d'autres ouvrages , & un
nombre confidérable de paliffades & de
barrières ; on y employe 214 pièces de groffe
artillerie ; le nombre des pionniers eft de
3000 , outre divers corps d'infanterie & de
cavalerie avec 600 boeufs.
» Les Cabinets de Verſailles & de Madrid , réclament,
dit-on, auprès de la Cour de Lisbonne , l'exécution
des traités par lefquels cette Puiffance s'eft interdit
la faculté de recevoir dans fes Ports aucun vaiffeau
armé en guerre contre la France ou contre l'Efpagne.
Les deux prifes Eſpagnoles & la prife Françoife
conduites dans cette rade , femblent être
le motif des demandes en dédommagement formées
par les deux Nations ; puifqu'il eft vrai d'abord
que les avis donnés par la voie de Lisbonne
aux corfaires Anglois qui ont enlevé les trois navires
, en ont occafionné la prife. En fecond lieu ,
fi les corfaires Anglois n'avoient pas dans les ports
de Portugal des retraites affurées , il leur feroit
prefqu'impoffible de tenir leur croifière fur les côtes
d'Espagne. Troisièmement enfin fi ces mêmes
corfaires avoient à conduire leurs proies dans les
ports d'Angleterre , ils feroient forcés de tenir
plus long-tems la mer , & conféquemment ils fe
roient plus expofés à fe les voir enlever . Il paroît
( 185 )
que la Cour de ' Lisbonne donne à ces confidéra
tions toute l'attention qu'elles méritent . On dit qu'elle a expédié des couriers' extraordinaires
à Verfailles
& à Madrid. L'Angleterre
voit , dit-on ,
de
mauvais oeil tous ces pour-parler ; & fi elle ne fe hâte pas de forcer la Cour de Lisbonne à s'expliquer
plus clairement que les Hollandois , c'eft
que les troubles intérieurs l'empêchent
de porter
plus d'attention au dehors qu'au dedans .
Selon les lettres de la Haye , le Vicomte
de la Herreria , Miniftre Plénipotentiaire de
la Cour d'Espagne , remit au Président de
l'Affemblée des Etats - Généraux , un Mémoire
dans lequel fa Cour porte à LL. HH.
PP. des plaintes de ce que des bâtimens Hollandois
portent des vivres à Gibraltar.
UN furieux coup de vent d'oueft , écriton
de Carthagène , a fait relâcher ces jours
derniers en ce port , un gros navire marchand
Vénitien , parti de Livourne avec
un cargaifon d'huile , de farine , de toile à
voiles & de chapeaux , foi - difant deſtiné
pour le Nord ; mais le Gouverneur de cette
Ville n'ayant pas trouvé les papiers de ce
bâtiment fuffifamment en règle , pour conftater
fa deftination , & ayant d'ailleurs des
motifs de foupçonner qu'il alloit à Gibraltar ,
il a fait arrêter ici ce navire , à qui on a ôté
fon timon & fes voiles , jufqu'à ce que la
Cour d'Espagne ait décidé de fon fort.
Un gros navire marchand Hollandois
chargé de 12,000 fanègues de blé , arriva
hier en ce port , ayant à fon bord un Officier
de marine , quelques foldats & des matelots
Efpagnols de l'Efcadre de M. Barcelo , qui
( 186 )
l'a arrêté en paffant le détroit , pour entrer
dans la Méditerranée , foupçonnant qu'il
étoit destiné pour Gibraltar : ce Cominandant
l'avoit fait amariner pour Malaga , où
il devoit être examiné plus exactement fur
fa véritable deftination ; mais le même coup
de vent l'ayant jetté jufqu'ici , on fera fur
lui les perquifitions requifes.
Le vaiffeau de S. M. le Saint - Juft , de
70 canons , dont le commandement a été
donné à D. Jofeph de Urrutia , doit fortir
au premier jour de cet arſenal , où il vient
d'être conftruit , pour ſe mettre en rade ; on
dit qu'il doit aller fe joindre à l'eſcadre de
M. Barcelo .
M. Lée , un des Députés du Congrès
Américain , eft depuis quelques jours ici , où
il a fait louer & meubler une maison , ce
qui fait préfumer qu'il y paffera une partie
de l'hiver.
Les plans de paix fe multiplient. Il y a des gens
à Londres qui parient qu'il ne s'écoulera pas une
année avant que les hoftilités ne ceffent. Selon
eux les deux premiers articles du Traité font
1° . que S M. Britannique renoncera à porter
le tire de Roi de France ; 2 ° . qu'à l'avenir
aucune Puiſſance maritime ne fera renue de faluer.
le pavillon Britannique dans les mers où cet ufage
avoit été établi & obfervé précédemment . Il paroît
que les Puiffances belligérantes ont des points
plus importans à régler. On fait qu'un titre vain
qui n'a point de réalité , ne fonne qu'à l'oreille ,
& n'eft pas même fait pour flatter la vanité. On fe
rappelle la réponſe d'un Ambaſſadeur de France à
un Roi d'Angleterre , qui propofoit de vendre à(
187 )
fon Souverain le titre de Roi de France : Le Roi
mon Maître a auffi un titre de Roi de Navarre dont
V. M. pourroit s'accommoder , & dont il luiferoit
bon marché.
Nous nous empreffons de tranſcrire la
lettre fuivante que nous venons de recevoir.
Quoiqu'on ait déja beaucoup parlé , M. , du fameux
combat du Commodore Américain Paul-
Jones , je crois cependant qu'on ne fera pas fâché
d'en voir encore dans votre Journal les détails fuivans
. Je les tiens d'un témoin oculaire dont je garantis
la véracité.
L'équipage de M. Jones ( j'entends par ce mot
les foldats & les matelots ) . Cet équipage , felon lui ,
fi mauvais , quoiqu'il l'ait fait triompher dans une
action qui l'immortalife , n'étoit prefque compofé
que de François , de Portugais & d'Anglois . Les
François ont déployé cette valeur brillante , ce courage
enthoufiafte & déterminé qui a toujours caractérisé
la nation. Les Portugais n'ont pas à beaucoup
près acquis tant de gloire ; mais la plupart
des Anglois , quelques aient été leurs motifs , fe
font comportés avec une foibleffe qu'on ne fauroit
concevoir. Tous les efforts des Officiers n'ont pu
les empêcher de déferter leurs poftes , & de fe cacher.
Cette diftinction , qui n'a pas été faite par
M. Jones , mérite certainement d'être préfentée au
public.
Pour rendre à tous ceux qui fe font diftingués
fur le Bon Homme Richard une juftice exacte ,
il faudroit faire une longue lifte , & de plus longs
éloges ; nous nous bornerons , avec regret ,
perfonnes fuivantes , qu'on nous a ſpécialement indiquées.
aux
Le Lieutenant-Colonel Wuibert. Cet Officier ,
qui eft François , commande en chef les volontaires
& l'artillerie du vaiffeau de M. Jones. La
première batterie qu'il dirigeoit , particulièrement
( 188 )
>
le fameux jour du 23 Septembre , n'avoit plus , ad
bout d'une heure de combat , que dix hommes un
François & dix Portugais. Avec ce foible fecours ,
M. Wuibert continua , pendant trois quarts - d'heure ,
le fervice de deux pièces de canon de 12 , quoiqu'il
eût en tête la batterie du Sérapis , compofée
en grande partie de canons de 12. On a ve dans
la relation de M. Jones , qu'il a commandé fur le
Gaillard trois pièces de neuf qui ont décidé le
fuccès du combat. Ce brave Officier a reçu une 42
bleifure à la cuiffe , une contufion au bras , & unc
balle , qui a percé fes habits & fon baudrier , n'a été
arrêtée que par un piftolet qu'il portoit à la ceinture.
Le Colonel Chamillart Commandant en fecond
des volontaires , autre François . C'eft de lui que
M. Jones dit d'abord affez sèchement : Qu'il a
abandonné fon pofte. Il eft vrai qu'il a déclaré enfuite
: Qu'il ne prétendoit pas l'inculper . Mais cela
ne fuffit point , & nous devons ajouter Que ne
pouvant avec cinq hommes défendre un pofte aufli
étendu que la Dunette , M. de Chamillait s'elt
replié fur ceux qui occupoient le Gaillard d'arrière
, où il a continué fon feu. Nous devons ajou
ter encore que le chapeau de cer Officier
percé de fix coups de fufil , & que pendant tout
le combat , fa conduite a été celle d'un héros .
été
Le Tréforier Meafe. Le Lieutenant Dale. Ces
deux Américains méritent auffi les plus grands éloges .
La bleffure que le premier a reçue à la tête , doit
avoir été fort dangereufe , puifqu'il n'eft pas encore
guéri.
Le Garde-Marine Porter , le Lieutenant O Kelli.
Les bleffures de ces braves gens ne les ont pas empêchés
de combattre avec la valeur la plus déterminée.
Le dernier n'a pas joui de fa gloire , ayant
été coupé en deux par un boulet ramé. On croit que
c'est une perte pour l'Amérique , qui en a fait
une autre dans un jeune Garde- Marine nommé M.
Saming.
( 189 )
Quoique M. Jones ait fait une mention hono.
rable du Lieutenant Stake & des volontaires qu'il
commandoit dans la grande Hune , nous croyons
cependant qu'on nous faura gré de citer encore les
nommés Coconier Sergent , & Dumont volontaire ,
qui ont montré un zèle & une réfolution dignes
d'être connus. Nous obfervons avec une véritable
fatisfaction que tous ces volontaires qui ont fi bien
fait étoient François , & que c'eft en grande partic
à leur feu terrible qu'on doit la victoire,
Plus les faits que je viens de rapporter auront intéreffé
, plus l'on fera étonné qu'ils n'aient pas paru
dans la relation de M. Jones . Mais l'intention de
ace Commodore n'étoit pas , comme il l'a dit luimême
, de publier fon Journal. Il n'a fait que cou
cher fes idées telles qu'il les a eues dans le pre
emier inftant , ce qui l'a rendu fujet à des erreurs
& par conféquent à des oublis . Réparer ceux - ci ,
c'eft lui rendre fervice , & j'espère qu'il me faura
gré d'avoir entrepris ce petit travail. Signé ,
18
MILLIN DE LA BROSSE ,
Capitaine d'Infanterie
au fervice de S. M.
» M. le Comte d'Eftaing , écrit-on de Paris , eft
parti de Breft le 12 ; & comme il vient à petites journées
, il n'eft attendu que le 20 à Pontchartrain. Le
beaume le plus falutaire qui puiffe êtte verfé fur fes
bleffures , eft la réception qu'il trouve dans tous les
lieux de fon paffage . Par-tout les acclamations & les
tranfports d'un peuple nombreux le fuivent. Ces témoignages
non fufpects dépofent affez fur l'importance
des fervices qu'il a rendus . A fon départ de
Breft, la voiture fut couverte de fleurs & de lauriers ;
on parvint même à y fufpendre une couronne , & il
fallut rien moins que les ordres réitérés de ce modefte
guerrier pour la faire enlever. Dans tous les endroits
de la route , les cris répétés de vive le Roi
vive d'Estaing , annoncent fon approche. Une af
ne
H
( 190 )
fluence de gens de tout état & de toutes conditions ,
accourt fur fon paffage. Plufieurs perfonnes font venues
de 10 à 12 lieues à la ronde ; elles attendent la
voiture au milieu du grand- chemin , pour voir , difent-
elles , ce qu'il elt bien rare de rencontrer un
héros. Ces détails nous ont été donnés par un Courier
extraordinaire qui a laiſſé ce Général à St - Brieux «.
ל כ
>
Il n'y a point encore de relation du siege de Savanah.
Celle qui a été imprimée à Nantes , & qui a
été apportée par le Capitaine d'un vaiffeau Américain,
n'eft point fidelle . On s'accorde toujours à dire que
nos troupes ont fait des prodiges de valeur à Savanah
, & fi le Général n'avoit pas été auffi indignement
trahi , fi d'un autre côté le Général Lincoln avoit pu
empêcher les Ecoflois de l'Ifle de Beaufort , de ſe jetter
dans la place affiégée , il n'eft pas douteux qu'elle
n'eût été forcée comme le morne de la Grenade . Le
Général Prévost le craignoit , car peu de jours auparavant
il avoit demandé une fauve garde pour La
femme & fes filles , qui lui avoit été accordée «.
» M. le Comte d'Estaing a laiffé i vaif
feaux ; favoir fous les ordres de M. de Graffe,
& allant à la Martinique , le Robufte , le
Fendant , le Magnifique , le Diademe , le
Dauphin Royal de 74 ; le Sphinx & le
Vengeur de 64. Sous ceux de M. de la
Mothe- Piquet , allant à St -Domingue, l'Annibal
de 74 ; l'Artéfien & le Réfléchi de 64 ;
& l'Amphion de 5o. Il ramène en Europe ;
favoir à Breft , le Languedoc de 90 ; la Provence
de 80 ; le Céfar, le Marfeillois , le
Zélé de 74 ; le Fantafque de 64 ; le Sagittaire
& l'Expériment de 50. A Rochefort ,
le Tonnant de 80 ; le Guerrier & le Protecteur
de 74 ; à l'Orient , l'Hector de 74 , &
le Vaillant de 64.
( 191 )
PRÉCIS DES GAZETTES ANGL. , du 9 au 10 Déc.
» Il circule depuis quelques jours un avis aux Electeurs
de la Grande- Bretagne de fe tenir en garde
contre la feduction du Ministère , qui travaille
fourdement à préparer une élection générale d'une
Chambre des Communes. La diffolution du Parlement
actuel devant avoir lieu après les vacations
de Noël. Comme le parti Ministériel dans les
deux Chambres diminue fenfiblement , il feroit trèspoffible
qu'il fongeât plutôt que plus tard à former
une nouvelle Chambre des Communes , où il
fe flatteroit d'avoir un plus grand nombre de créatures.
La feffion actuelle qui eft la fixième , étant
ainfi terminée , le Roi convoqueroit la feptième ,
qui ne dureroit que quelques jours ; & l'élection
générale finie , on commenceroit la premiere feffion
du nouveau Parlement qui fera le XVe. depuis
l'union.
Un nombre confidérable de Citoyens de Londres
a dû s'aflembler le 9 , pour délibérer fur le projet
d'offrir à l'honorable Charles - Fox , les franchiſes
de la Ville en confidération du zèle avec lequel ,
même au péril de fa vie , il a défendu dans le Parlement
les intérêts de fa Nation «.
» La dette nationale au premier Janvier 1780 ,
ne fera pas au deffous de 178,012,447 liv . ſterl .
Peut-être même excédera- t - elle cette fomme dont
près de 42 millions ont été follement prodigués
en quatre ans pour la continuation d'une
guerre auffi malheureuſe que hors de nature ; car
au premier de 1775 , il y avoit environ trois mil.
lions de dettes non fondées , & la guerre n'a pas
coûté immenfément en 1775. Encore une campagne
auffi ruineufe , & au premier Janvier 1781 ,
notre dette nationale fera de 200 millions. Si
après cela notre crédit vit encore , il faut néceffairement
qu'il foit immortel.
ככ »Nousavonsdebonnepartquetoutesles
Puiffances du Nord ont refufé très pofitivement
d'affifter la Grande - Bretagne , contre la France &
·
( 192 )
I'Espagne , à moins que le Gouvernement Britan
nique ne renonce à fes prétentions fur la fouveraineté
de l'Amérique ; il y a plus , les Cours de
Ruffie , de Pruffe & de Suède &c. , defirent fi fort
de voir l'Amérique indépendante , qu'en fuppofant
que la Grande-Bretagne feule triomphât de l'Amérique
& de la Maifon de Bourbon , les nouveaux
Etats trouveront ailleurs des fecours plus efficaces .
» Le Général Vaughan doit emmener avec fui
aux Ifles 10,000 hommes , qui confifteront prin
cipalement en nouvelles levées. L'amiral Rodney
qui doit commander la Florte ne partira pas de
quelque tems , parce qu'on vient de perdre le Caton
vaifleau chargé de mâts ",
La fregate le Huffard , de 28 canons , arrivée
de Lisbonne , en partit le 15 du mois dernier avec
le vailleau de guerre le Chatham & quelques vaiffeaux
marchands deftinés pour Londres qu'un coup
de vent a féparés du Huffard, Le 25 , celui - ci a
pris la Noftra Signora del buen Confejo , après un
combat de trois quarts-d'heure dans lequel la frégate
Angloife a eu 4 hommes tués & 14 bleflés , & la fre.
gate Espagnole 40 hommes tués ou bleffés. On dit
que cette prife vaut 100.000 liv . ft. , & que le
Chatam étoit en vue lorsqu'elle a été faite.
D'après le fait de la prife d'un vaiffeau de Régitre
& d'une frégate Espagnole , conduits par nous
a Lisbonne , on va juger de la Puiffance Angloife
dans la balance de l'Europe. Ce fera un trait capital
dans le tableau de la guerre préfente. Il faut décidément
que le Portugal prenne parti dans la querelle.
"
Nous favons de très-bonne part que le Capitaine
Cook eft arrivée heureuſement dans l'Inde au- delà
du Gange. L'auteur de cette nouvelle la tient d'une
perfonne à qui le Capitaine d'un vaiffeau de l'Inde
Danois a dit que Cook étoit arrivé en parfaite,
fanté dans la rivière de Canton en Chine , trois
jours avant le départ de ce Capitaine Danois , &
que le Capitaine Cook appareilleroit bientôt pour
l'Europe .
Qualité de la reconnaissance optique de caractères